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-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 60847 ***
-
-MACHADO DE ASSIS
-
-DE L'ACADÉMIE BRÉSILIENNE
-
-MÉMOIRES POSTHUMES
-
-DE
-
-BRAZ CUBAS
-
-TRADUITS DU PORTUGAIS
-
-PAR
-
-ADRIEN DELPECH
-
-PARIS
-
-GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
-
-6, BUE DES SAINTS-PÈRES, 6
-
-1911
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-AU LECTEUR
-I. MORT DE L'AUTEUR
-II. L'EMPLÂTRE
-III. GÉNÉALOGIE
-IV. L'IDÉE FIXE
-V. OÙ L'ON VOIT POINDRE L'OREILLE D'UNE FEMME
-VI. «CHIMÈNE, QUI L'EÛT DIT? RODRIGUE, QUI L'EÛT CRU?»
-VII. LE DÉLIRE
-VIII. RAISON CONTRE FOLIE
-IX. TRANSITION
-X. CE JOUR-LÀ
-XI. L'ENFANT EST LE PÈRE DE L'HOMME
-XII. UN ÉPISODE DE 1814
-XIII. UN SAUT
-XIV. LE PREMIER BAISER
-XV. MARCELLA
-XVI. UNE RÉFLEXION IMMORALE
-XVII. CONSIDÉRATIONS SUR LE TRAPÈZE
-XVIII. VISION DANS LE CORRIDOR
-XIX. À BORD
-XX. JE PASSE MON BACCALAURÉAT
-XXI. LE MULETIER
-XXII. RETOUR À RIO
-XXIV. COURT, MAIS GAI
-XXV. À LA TIJUCA
-XXVI. L'AUTEUR HÉSITE
-XXVII. VIRGILIA
-XXVIII. POURVU QUE
-XXIX. LA VISITE
-XXX. LA FLEUR DU BUISSON
-XXXI. LE PAPILLON NOIR
-XXXII. BOITEUSE DE NAISSANCE
-XXXIII. BIENHEUREUX CEUX QUI SAVENT RESTER
-XXXIV. À UNE ÂME SENSIBLE
-XXXV. LE CHEMIN DE DAMAS
-XXXVI. À PROPOS DE BOTTES
-XXXVII. ENFIN!
-XXXVIII. LA QUATRIÈME ÉDITION
-XXXIX. LE VOISIN
-XL. DANS LE CABRIOLET
-XLI. L'HALLUCINATION
-XLII. CE QUE N'A POINT TROUVÉ ARISTOTE
-XLIII. MARQUISE: ATTENDU QUE JE SERAI MARQUIS
-XLIV. UN CUBAS
-XLV. NOTES
-XLVI. L'HÉRITAGE
-XLVII. LE RECLUS
-XLVIII. UN COUSIN DE VIRGILIA
-XLIX. LE BOUT DU NEZ
-L. VIRGILIA MARIÉE
-LI. ELLE EST À MOI
-LII. LE PAQUET MYSTÉRIEUX
-LIII. ......
-LIV. LA PENDULE
-LV. VIEUX DIALOGUE D'ADAM ET D'ÈVE
-LVI. LE MOMENT OPPORTUN
-LVII. DESTIN
-LVIII. CONFIDENCE
-LIX. UNE RENCONTRE
-LX. L'ACCOLADE
-LXI. UN PROJET
-LXII. L'OREILLER
-LXIII. FUYONS
-LXIV. LA TRANSACTION
-LXV. À L'AFFÛT ET AUX ÉCOUTES
-LXVI. LES JAMBES
-LXVII. LA PETITE MAISON
-LXVIII. LE FOUET
-LXIX. UN GRAIN DE FOLIE
-LXX. DONA PLACIDA
-LXXI. CRITIQUE DE CE LIVRE
-LXXII. LE BIBLIOMANE
-LXXIII. LE GOÛTER
-LXXIV. HISTOIRE DE DONA PLACIDA
-LXXV. RÉFLEXIONS
-LXXVI. LE FUMIER
-LXXVII. ENTREVUE
-LXXVIII. LA PRÉSIDENCE
-LXXIX. MOYEN TERME
-LXXX. LE SECRÉTAIRE
-LXXXI. LA RÉCONCILIATION
-LXXXII. QUESTION DE BOTANIQUE
-LXXXIII. 13
-LXXXIV. LE CONFLIT
-LXXXV. AU SOMMET DE LA MONTAGNE
-LXXXVI. LE MYSTÈRE
-LXXXVII. GÉOLOGIE
-LXXXVIII. LE MALADE
-LXXXIX. IN EXTREMIS
-XC. VIEUX COLLOQUE D'ADAM ET DE CAÏN
-XCI. UNE LETTRE EXTRAORDINAIRE
-XCII. UN HOMME EXTRAORDINAIRE
-XCIII. LE DÎNER
-XCIV. LA CAUSE SECRÈTE
-XCV. FLEURS D'AUTAN
-XCVI. LA LETTRE ANONYME
-XCVII. ENTRE LA BOUCHE ET LE FRONT
-XCVIII. SUPPRIMÉ
-XCIX. DANS LA SALLE
-C. LE CAS PROBABLE
-CI. LA RÉVOLUTION DALMATE
-CII. REPOS
-CIII. DISTRACTION
-CIV. C'EST LUI
-CV. ÉQUIVALENCE DES FENÊTRES
-CVI. JEUX PÉRILLEUX
-CVII. LE BILLET
-CVIII. OÙ L'ON NE COMPREND PLUS BIEN
-CIX. LE PHILOSOPHE
-CX. 31
-CXI. LE MUR
-CXII. L'OPINION
-CXIII. LA SOUDURE
-CXIV. FIN DE DIALOGUE
-CXV. LE DÉJEUNER
-CXVI. PHILOSOPHIE DES FEUILLES MORTES
-CXVII. L'HUMANITISME
-CXVIII. LA TROISIÈME FORCE
-CXIX. PARENTHÈSE
-CXX. _COMPELLE INTRARE_
-CXXI. EN DESCENDANT LA COLLINE
-CXXII. UNE INTENTION TRÈS FINE
-CXXIII. LE VRAI COTRIM
-CXXIV. POUR SERVIR D'INTERMÈDE
-CXXV. EPITAPHE
-CXXVI. DÉSOLATION
-CXXVII. FORMALITÉS
-CXXVIII. À LA CHAMBRE
-CXXIX. SANS REMORDS
-CXXX. UNE CALOMNIE
-CXXXI. FRIVOLITÉS
-CXXXII. LE PRINCIPE D'HELVÉTIUS
-CXXXIII. CINQUANTE ANS
-CXXXIV. OBLIVION
-CXXXV. INUTILITÉ
-CXXXVI. LE SHAKO
-CXXXVII. À UN CRITIQUE
-CXXXVIII. COMMENT JE NE FUS PAS MINISTRE D'ÉTAT
-CXXXIX. QUI EXPLIQUE LE CHAPITRE ANTÉRIEUR
-CXL. LES CHIENS
-CXLI. LA DEMANDE SECRÈTE
-CXLII. JE N'IRAI PAS
-CXLIII. UTILITÉ RELATIVE
-CXLIV. EXPLICATION SUPERFLUE
-CXLV. LE PROGRAMME
-CXLVI. UNE EXTRAVAGANCE
-CXLVII. LE PROBLÈME INSOLUBLE
-CXLVIII. THÉORIE DU BIENFAIT
-CXLIX. ROTATION ET TRANSMISSION
-CL. PHILOSOPHIE DES ÉPITAPHES
-CLI. LA MONNAIE DE VESPASIEN
-CLII. L'ALIÉNISTE
-CLIII. LES NAVIRES DU PIRÉE
-CLIV. RÉFLEXION CORDIALE
-CLV. ORGUEIL DE LA SERVILITÉ
-CLVI. PHASE BRILLANTE
-CLVII. DEUX RENCONTRES
-CLVIII. LA DEMI-DÉMENCE
-CLIX. NÉGATIVES SUR NÉGATIVES
-
-
-
-
-AU LECTEUR
-
-
-Que Stendhal confesse avoir écrit ses livres pour une centaine de
-lecteurs, voilà de quoi s'étonner et s'attrister; mais qu'importe que
-ce volume ait les cent lecteurs de Stendhal, ou cinquante, ou même
-vingt, ou tout simplement dix! Dix... ou cinq, qui sait? C'est en
-vérité une œuvre diffuse, dans laquelle moi, Braz Cubas, j'ai adopté
-la forme libre d'un Sterne et d'un Xavier de Maistre, en y mettant
-peut-être une ombre de pessimisme. C'est bien possible: une œuvre de
-défunt... J'ai plongé ma plume dans une encre faite d'ironie et de
-mélancolie, et il n'est pas difficile de présumer ce qui peut sortir
-d'un tel mélange. D'ailleurs les gens graves trouveront à ce livre des
-apparences de pur roman, tandis que les lecteurs frivoles y chercheront
-en vain la contexture habituelle du roman. Me voici donc privé de
-l'estime des gens graves et de la sympathie des frivoles, qui sont les
-deux pivots de l'opinion.
-
-Malgré tout, je ne désespère pas de la ramener à moi, et je vais
-tout d'abord m'abstenir d'un prologue trop explicite et long. La
-meilleure préface est celle qui contient le moins de choses possible,
-et qui les dit d'une façon obscure et tronquée. Donc je vous fais
-grâce des procédés extraordinaires que j'ai employés dans la
-confection de ces mémoires, écrits là-bas, dans l'autre monde. Ce
-serait sans doute intéressant, mais surtout long, et parfaitement
-inutile à la compréhension de ce livre. L'œuvre vaut ce qu'elle vaut.
-Si elle te plaît, ô délicat lecteur, paie-moi de ma peine. Sinon je
-te ferai la nique, et bonsoir.
-
-
-BRAZ CUBAS.
-
-
-
-
-I. MORT DE L'AUTEUR
-
-
-Je me suis demandé pendant quelque temps si je commencerais ces
-mémoires par le commencement ou par la fin, c'est-à-dire si je
-parlerais d'abord de ma naissance ou de ma mort. L'usage courant est de
-commencer par la naissance, mais deux considérations me firent adopter
-une autre méthode. La première c'est que je ne suis pas à proprement
-parler un auteur défunt, mais un défunt auteur, pour qui la tombe fut
-un autre berceau. La seconde c'est que j'ai pensé que cet écrit en
-serait ainsi plus original et plus galant. Moïse, qui a aussi narré sa
-mort, ne la met pas au début mais à la fin de son récit: différence
-radicale entre mon livre et le Pentateuque.
-
-Je mourus donc un vendredi du mois d'août 1869, sur le coup de deux
-heures de l'après-midi, dans ma belle propriété de Catumby. J'avais
-alors soixante-quatre ans, solides et verts; j'étais vieux garçon, je
-possédais environ trois cents contos, et onze amis m'accompagnèrent au
-cimetière. Onze amis! Il est vrai qu'on n'avait envoyé aucune lettre
-de faire part, et qu'il tombait une pluie fine passée au tamis, si
-implacable et si triste qu'un de mes fidèles de la dernière heure en
-intercala cette ingénieuse pensée dans le discours qu'il prononça sur
-le bord de ma sépulture: «Vous qui l'avez connu, Messieurs, ne vous
-semble-t-il pas comme à moi que la Nature paraît pleurer la perte
-irréparable d'un des plus beaux caractères dont se puisse honorer
-l'humanité? Cette ambiance sombre, ces gouttes du ciel, ces nuages
-obscurs qui voilent l'azur comme un crêpe funèbre, révèlent la
-douleur profonde dont la Nature est pénétrée, et tout cela constitue
-un sublime tribut de louange à notre illustre défunt.»
-
-Bon et fidèle ami! comme j'ai bien fait de lui laisser vingt titres de
-rente par héritage. Ce fut de la sorte que j'arrivai au terme de mon
-voyage; ce fut ainsi que j'entrai dans l'_indiscovered country_ de
-Hamlet, exempt des angoisses et du doute du jeune prince danois. Ma
-retraite fut calme et traînante, comme celle de quelqu'un qui se retire
-tard du spectacle. Tard et rassasié. Neuf ou dix personnes assistèrent
-à mon départ; trois femmes entre autres: ma sœur Sabine, mariée avec
-Cotrim; sa fille, un lis de la vallée, et... prenez patience: d'ici peu
-vous saurez quelle était la troisième. Contentez-vous d'apprendre pour
-l'instant que cette anonyme, bien qu'elle ne fût point ma parente, eut
-plus de réel chagrin que mes propres parents. En vérité, elle
-souffrit davantage. Elle ne cria pas, elle ne se roula pas sur le sol en
-proie à une attaque de nerfs, c'est vrai... Mais un vieux garçon qui
-meurt à soixante-quatre ans ne prête pas à la douleur tragique, et de
-toutes les façons il ne convenait pas à l'inconnue d'en donner les
-marques. Debout au chevet du lit, les regards stupides, la bouche
-entr'ouverte, la pauvre femme ne pouvait se convaincre de mon trépas:
-«Mort! mort!» se répétait-elle.
-
-Et son imagination, comme les cigognes qu'un illustre voyageur vit
-cingler, en dépit des ruines et du temps, de l'Illyssus vers les plages
-africaines, vola par-dessus les débris des années jusqu'à une Afrique
-juvénile. (Nous l'y accompagnerons plus tard, quand moi-même je
-revêtirai les traits de mes premiers ans.) Pour le moment, je veux
-mourir tranquille et méthodiquement, en écoutant les sanglots des
-dames, les chuchotements des hommes, la pluie qui tambourine sur les
-feuilles des tignorons dans le jardin, le frottement strident d'un
-tranchet que le rémouleur aiguise dehors, à la porte du sellier. Je
-vous jure que cet orchestre mortuaire était beaucoup moins triste qu'on
-ne pourrait supposer. Il finit même par me sembler délectable: la vie
-trébuchait en moi, la conscience s'effaçait, je tombai de
-l'immobilité physique dans l'immobilité morale; mon corps devenait
-plante, pierre, boue, puis plus rien.
-
-Je mourus d'une pneumonie. Si j'affirme pourtant que ma mort fut causée
-moins par cette maladie que par une idée grandiose et utile, le lecteur
-ne me croira pas, quoique ce soit la vérité pure. Je Vais exposer en
-connaissance de cause.
-
-
-
-
-II. L'EMPLÂTRE
-
-
-Effectivement, tandis que je me promenais un matin dans le jardin, une
-idée se suspendit au trapèze que j'avais dans le cerveau. Puis elle
-commença à jouer des bras et des jambes, à faire les plus scabreuses
-cabrioles et les plus audacieux exercices de voltige. Je m'abîmai dans
-sa contemplation. Soudain elle fit un saut périlleux, puis étendit
-bras et jambes en forme d'X: «Déchiffre-moi ou je te dévore».
-
-Ce n'était rien moins que l'invention d'un médicament sublime, d'un
-emplâtre anti-hypocondriaque, destiné à soulager notre mélancolie
-humaine. Dans ma demande de brevet, j'appelai l'attention du
-Gouvernement sur ce résultat véritablement chrétien. Cela ne
-m'empêcha pas du reste de m'épancher avec mes amis au sujet des
-avantages pécuniaires qui devaient découler de la vente d'un produit
-si merveilleux dans ses résultats. Mais maintenant que je suis ici, de
-l'autre côté de la vie, je puis bien avouer que mon enthousiasme
-venait principalement de l'espoir de voir ces trois paroles: _Emplâtre
-Braz Cubas_, imprimées sur les journaux, sur les murs, sur des
-affiches, aux quatre coins des rues. Pourquoi le nierais-je? J'avais la
-passion de l'esbroufe, de l'annonce et du feu d'artifice. Les modestes
-s'indigneront peut-être, les habiles m'en feront un titre à leur
-considération. Ainsi mon idée, comme les monnaies, avait deux faces:
-l'une tournée vers le public, l'autre vers moi. D'un côté,
-philanthropie et lucre; de l'autre, soif de renommée. Disons: amour de
-la gloire.
-
-Mon oncle, chanoine à prébende entière, avait l'habitude de me dire
-que l'amour de la gloire temporelle mène à la perdition, les âmes ne
-devant aspirer qu'à la gloire éternelle. À cela, mon autre oncle,
-ancien officier d'infanterie, répondait qu'il n'y a rien de plus
-véritablement humain que le sentiment de la gloire, qui est une des
-caractéristiques de notre espèce.
-
-Le lecteur décidera entre le militaire et le prêtre; je reviens à mon
-emplâtre.
-
-
-
-
-
-
-III. GÉNÉALOGIE
-
-
-Mais puisque j'ai parlé de mes deux oncles, le moment est opportun pour
-ébaucher ma généalogie.
-
-Un certain Damion Cubas, qui florissait dans la première moitié du
-XVIIIe siècle, fut le fondateur de ma famille. Il était né à Rio de
-Janeiro, où il exerçait la profession de tonnelier. S'il se fût
-limité à cet état, il serait mort sans doute dans la gêne et
-l'obscurité. Mais étant devenu agriculteur, il planta, cueillit et
-troqua ses produits contre de bons deniers sonnants jusqu'au jour où il
-mourut, laissant une grosse fortune à son fils, le licencié Luiz
-Cubas. C'est de lui que date vraiment la série de mes aïeux, de ceux
-que ma famille avoue--Damion Cubas n'ayant été après tout qu'un
-tonnelier, peut-être même un mauvais tonnelier, tandis que Luiz Cubas
-passa par l'Université de Coimbra, occupa de hautes charges, et fut un
-des confidents du vice-roi, comte de Cunha. Comme ce nom de Cubas
-sentait par trop le muid, mon père, qui était l'arrière petit-fils de
-Damion, alléguait les hauts faits d'armes d'un certain chevalier qui,
-sur la terre d'Afrique, aurait reçu ce titre, un jour qu'il enleva
-trois cents cuves[1] aux Mores. Mon père, homme d'imagination,
-échappait ainsi à la tonnellerie sur l'aile d'un calembour. C'était
-un digne homme, d'un bon naturel, digne et loyal entre tous. Il avait
-bien quelques fumées de vanité. Mais trouve-t-on quelqu'un en ce bas
-monde qui échappe à ce travers? Il est bon d'ajouter qu'il ne recourut
-à ce stratagème qu'après avoir cherché à greffer notre famille sur
-le vieux tronc de mon célèbre homonyme, le capitan Braz Cubas, qui
-fonda la ville de S. Vicente où il mourut en 1592. Ce fut pour ce motif
-qu'il me donna le nom de Braz. Mais les descendants légitimes
-protestèrent, et il inventa les trois cents cuves mauresques.
-
-J'ai encore quelques parents vivants: ma nièce Venancia, par exemple:
-le lis de la vallée, fleur des dames de son temps. Son père aussi,
-Cotrim, un individu qui... mais n'anticipons pas sur les événements.
-Finissons-en d'une avec l'emplâtre.
-
-
-
-
-IV. L'IDÉE FIXE
-
-
-Après tant et tant de cabrioles, mon idée finit par devenir une idée
-fixe. Dieu te garde, lecteur, d'une semblable aventure. Mieux vaut un
-fétu ou même une poutre dans l'œil. Vois Cavour: ce fut l'idée fixe
-de l'unité italienne qui le tua. Il est vrai que Bismark n'est pas mort
-de la sienne. Mais la nature est une grande capricieuse, et l'histoire
-une éternelle toquée. Par exemple Suétone nous présente un Claude
-qui est un parfait imbécile,--une «citrouille», suivant l'expression
-de Sénèque,--et un Titus qui fut les délices de Rome. Et voici qu'un
-moderne professeur trouve le moyen de démontrer que des deux césars,
-le délicieux, l'exquis, c'est précisément la citrouille de Sénèque.
-Et toi, madame Lucrèce, fleur de la famille des Borgias, si un poète
-te peint sous les traits d'une Messaline catholique, il se présente
-aussitôt un Grégorovius incrédule pour adoucir ton profil. Si tu n'es
-pas un lis, au moins n'es-tu pas non plus un bourbier. Il me plaît de
-me tenir en équilibre, entre le poète et le savant.
-
-Vive l'histoire, qui, dans sa volubilité, tourne à tous les vents. Et
-pour en revenir à l'idée fixe, je dirai que c'est elle qui fait les
-grands hommes et les fous. L'idée mobile, vague, chatoyante, est le
-propre des Claude, suivant la formule de Suétone.
-
-Mon idée fixe, à moi, était fixe à un point que je ne saurais dire.
-Non, je ne trouve rien au monde qui soit assez fixe pour servir de terme
-de comparaison: peut-être la lune, peut-être les pyramides d'Égypte,
-ou l'ancienne diète germanique. C'est au lecteur de choisir et je le
-prie de ne pas faire la grimace, parce que je tarde à commencer la
-partie narrative de ces mémoires. Nous y viendrons. Je vois bien qu'il
-préfère l'anecdote à la réflexion, comme les autres lecteurs, ses
-confrères. Il est dans son droit. Encore un peu de patience. Ce livre
-est écrit avec flegme, avec le flegme d'un homme qui n'a plus à tenir
-compte de la brièveté du siècle. C'est une œuvre essentiellement
-philosophique, d'une philosophie inégale, tantôt austère, tantôt
-folichonne; elle n'édifie ni ne détruit; elle ne refroidit ni
-n'enflamme; et toutefois elle vise moins haut qu'à l'apostolat, et plus
-haut qu'au simple passe-temps.
-
-Allons, rectifiez la position de votre nez, et revenons à l'emplâtre.
-Laissons là l'histoire avec ses caprices de dame élégante. Nous
-n'étions pas à Salamine, et nous n'avons point écrit la confession
-d'Augsbourg. Pour ma part, si de temps à autre je me souviens de
-Cromwell, c'est seulement pour me dire que la main de Son Altesse, cette
-main qui ferma le Parlement, aurait pu imposer aux Anglais l'emplâtre
-Braz Cubas. Et ne vous riez pas de cette banale victoire de la pharmacie
-sur le puritanisme. Qui ne sait qu'au pied de chaque haute et ostensible
-bannière, il y a souvent de petits drapeaux, modestes et particuliers,
-qui se dressent et se déroulent à l'ombre de ceux-ci, et quelquefois
-même leur survivent. Voyez le village qui s'abritait sous la protection
-du château féodal. Le château tomba, le village demeure. Il est vrai
-qu'il a grandi et a pris des airs de noblesse... Décidément ma
-comparaison ne vaut rien.
-
-
-
-
-V. OÙ L'ON VOIT POINDRE L'OREILLE D'UNE FEMME
-
-
-Mais voici que tandis que j'étais en train de préparer et de
-perfectionner ma recette, je reçus en plein un vent coulis. Je tombai
-malade; je traitai le mal par le mépris. J'avais l'emplâtre en tête.
-Je portais en moi l'idée fixe des fous et des forts. Je me voyais de
-loin m'élevant au-dessus de la multitude, pour remonter au ciel comme
-un aigle immortel, et ce n'est pas en présence de ce spectacle sublime
-qu'un homme se laisse vaincre par la douleur. Le jour suivant j'étais
-plus mal. Je me soignai alors, mais incomplètement, sans méthode, et
-sans persistance. Telle fut l'origine du mal qui m'emporta dans le
-domaine de l'éternité. Vous savez déjà que je mourus un vendredi,
-jour de mauvais augure, et je crois avoir prouvé que ce fut ma
-découverte qui me tua. Il y a des démonstrations moins lucides et non
-moins triomphantes.
-
-Il n'était pas impossible cependant que je devinsse centenaire et que
-mon nom figurât dans les journaux sur la liste des macrobiens. J'avais
-une bonne santé, j'étais robuste. Supposez qu'au lieu de poser les
-bases d'une invention pharmaceutique, j'eusse réuni les éléments
-d'une institution politique ou d'une réforme religieuse. Le courant
-d'air, supérieur aux spéculations humaines, me surprenait de la même
-manière, et tout s'en allait à vau-l'eau. Telle est la destinée
-humaine.
-
-Ce fut sur cette réflexion que je pris congé de la femme, je ne dirai
-pas la plus sage, mais assurément la plus belle de toutes celles de son
-temps, de l'anonyme du premier chapitre, celle dont l'imagination,
-semblable aux cigognes de l'Illyssus... Elle avait alors
-cinquante-quatre ans; c'était une ruine, une imposante ruine.
-Figurez-vous, lecteur, que nous nous étions aimés, elle et moi, bien
-des années auparavant, et qu'un jour, au cours de ma maladie, je la vis
-paraître à la porte de ma chambre.
-
-
-
-
-VI. «CHIMÈNE, QUI L'EÛT DIT? RODRIGUE, QUI L'EÛT CRU?»
-
-
-Je la vis s'arrêter sur le seuil de l'alcôve, pâle, émue, vêtue de
-noir, et demeurer là sans oser entrer, peut-être intimidée par la
-présence d'un homme qui se trouvait avec moi. Du lit où j'étais
-étendu, je la contemplai pendant tout ce temps, sans lui rien dire et
-sans faire un geste. Nous ne nous voyions pas depuis deux ans déjà, et
-elle m'apparaissait, non telle qu'elle était, mais telle qu'elle avait
-été. Je me remémorai ce que nous fûmes tous deux, à l'époque
-juvénile vers laquelle un Ézéchias mystérieux fit soudain reculer le
-soleil. Je secouai toutes mes misères, et cette poignée de poussière,
-que la mort allait éparpiller dans l'éternité du néant, fut plus
-forte que le temps, ministre de la mort. Aucune eau de Jouvence n'eût
-valu cette simple et mélancolique évocation du passé.
-
-Croyez-m'en: rien ne vaut le souvenir. On ne doit jamais se fier à la
-félicité présente; il y a en elle une goutte de bave de Caïn. Quand
-le temps a passé, quand le spasme a cessé, alors oui, on peut vraiment
-savourer celle des deux illusions qui est la meilleure, parce qu'elle
-est exempte de souffrance.
-
-L'évocation fut d'ailleurs de courte durée. La réalité s'imposa, le
-présent fit disparaître le passé. Peut-être exposerai-je au lecteur,
-dans quelque page de ce livre, ma théorie des éditions humaines. Pour
-le moment, ce qu'il est important de savoir, c'est que Virgilia (elle
-s'appelait Virgilia) entra dans l'alcôve, avec la fermeté, la gravité
-que lui donnaient ses vêtements et aussi les années, et s'approcha de
-mon chevet. L'étranger se leva et sortit. C'était un individu qui
-venait tous les jours me rendre visite pour me parler du change, de la
-colonisation et de la nécessité de multiplier les chemins de fer au
-Brésil. Comme c'était passionnant pour un moribond! Il sortit;
-Virgilia demeura debout; durant quelques instants nous nous regardâmes
-en silence. Qui l'eût dit? de deux grands amoureux, de deux passions
-effrénées, il ne restait rien après vingt années: rien, ou tout au
-plus deux cœurs desséchés, dévastés par la vie et rassasiés
-d'elle, peut-être pas autant l'un que l'autre, mais enfin rassasiés
-tous deux. Virgilia avait alors la beauté de la vieillesse, un air
-austère et maternel. Elle était moins maigre qu'à notre dernière
-rencontre à la Tijuca dans une fête de la Saint-Jean. Elle faisait
-tête au temps: c'est à peine si quelques fils blancs s'intercalaient
-entre ses cheveux noirs.
-
---Voilà que vous rendez visite aux défunts, lui dis-je.
-
---Qui parle de défunts? répondit-elle en faisant la moue.
-
-Et après m'avoir serré la main:
-
---Je m'occupe de secouer les paresseux.
-
-Elle n'avait plus la caresse attendrie d'un autre temps, mais sa voix
-était amicale et douce. Elle s'assit. J'étais seul chez moi, en
-compagnie d'un simple infirmier. Nous pouvions nous parler en toute
-franchise. Virgilia me donna des informations du dehors: elle comptait
-avec esprit, assaisonnant ses discours d'un peu de médisance, ce sel de
-la conversation. Et sur le point de quitter le monde, j'éprouvais un
-plaisir satanique à me moquer de lui, à me convaincre que je perdais
-bien peu de choses en vérité.
-
---Quelle idée! interrompit Virgilia, en grossissant la voix. Si vous
-continuez, je ne reviendrai plus. Mourir! naturellement, nous sommes
-tous mortels. Il suffit d'être en vie.
-
-Et regardant sa montre:
-
---Mon Dieu! déjà trois heures. Je file.
-
---Déjà?
-
---Oui; je reviendrai demain ou après-demain.
-
---Je ne sais trop que vous conseiller. Votre malade est un vieux
-garçon, et il n'y a aucune femme chez lui.
-
---Et votre sœur?
-
---Elle ne pourra venir qu'à partir de samedi.
-
-Virgilia réfléchit un instant. Puis elle haussa les épaules, et dit
-gravement:
-
---Je suis vieille! Personne ne remarquera... D'ailleurs, pour couper
-court aux racontages, j'amènerai Nhonhô.
-
-Nhonhô était l'unique fruit de son mariage, et à l'âge de cinq ans,
-il avait été le complice inconscient de nos amours. À l'époque de ma
-maladie, il était déjà avocat. Ils vinrent tous deux, le
-surlendemain, et j'avoue qu'en les recevant dans ma chambre, je fus pris
-d'une timidité qui ne me permit pas de répondre tout de suite aux
-paroles affectueuses du jeune homme. Virgilia devina ce qui se passait
-en moi, et lui dit:
-
---Nhonhô, regarde-moi ce grand enfant gâté qui ne dit rien pour faire
-croire qu'il est très malade.
-
-Le jeune homme sourit; je souris aussi, je crois, et nous plaisantâmes.
-Virgilia était sereine et souriante, offrant l'aspect des existences
-immaculées, sans un regard suspect, sans un geste dénonciateur. Son
-égalité de parole et de caractère dénonçait une domination
-d'elle-même assez rare, sans doute. Notre conversation glissa par
-hasard aux amours illégitimes, moitié divulguées, moitié secrètes,
-d'une personne de notre connaissance, et qui était même son amie, ce
-qui ne l'empêcha pas de montrer à l'égard de celle-ci quelque dédain
-et même de l'indignation. Son fils écoutait avec satisfaction cette
-voix digne et forte, et je me demandais à moi-même ce que les
-pies-grièches diraient de nous, si Buffon était né pie-grièche.
-
-C'était le délire qui méprenait.
-
-
-
-
-VII. LE DÉLIRE
-
-
-Je ne sache pas que personne ait encore raconté son propre délire. La
-science me sera redevable de ce service. Les lecteurs indifférents aux
-phénomènes mentaux pourront sauter ce chapitre. Mais même si vous
-n'êtes pas curieux, vous trouverez peut-être intéressant de savoir ce
-qui se passa dans ma tête pendant près d'une demi-heure.
-
-Je pris d'abord la forme d'un barbier chinois habile et grassouillet, en
-train de raser de près un mandarin, qui me payait de ma peine par des
-chiquenaudes et des dragées: simples caprices de mandarin.
-
-L'instant d'après, je devins la _Somme_ de Saint Thomas, imprimée en
-un volume et reliée en maroquin, avec des fermoirs d'argent et des
-estampes. Ce délire donna à mon corps la plus rigide immobilité. Je
-me rappelle encore que mes mains formaient les fermoirs du livre. Je les
-tenais croisées sur le ventre, et quelqu'un (Virgilia sans doute) les
-décroisait, parce que cette attitude semblait celle de la mort.
-
-Enfin je fus rendu à la forme humaine, et livré à un hippopotame, qui
-m'emporta. Je me laissai faire, sans protester, et je ne sais trop si je
-ressentais de la peur ou un sentiment de confiance. Mais au bout d'un
-instant, la course devint tellement vertigineuse que j'osai
-l'interroger, et lui dire, après quelques précautions oratoires, qu'il
-me semblait aller à l'aventure.
-
---Tu te trompes, me répondit l'animal. Nous remontons à l'origine des
-siècles.
-
-Je lui fis observer que c'était un peu loin. Mais l'hippopotame ne
-m'entendit pas ou ne me comprit pas, ou feignit de ne pas entendre. Je
-lui demandai, puisqu'il parlait, s'il descendait du cheval d'Achille ou
-de l'âne de Balaam, et il me répondit par un geste commun à ces deux
-animaux: il secoua les oreilles. Je fermai alors les yeux et
-m'abandonnai au hasard. J'avoue que je ressentis quelque démangeaison
-de savoir où se trouvait placée l'origine des siècles, si elle était
-aussi mystérieuse que celle du Nil, et surtout si elle valait plus ou
-moins que la consommation des mêmes siècles: réflexions d'un cerveau
-malade. Comme je fermais les yeux, je ne voyais pas le chemin. Je me
-souviens seulement que l'impression du froid augmentait à mesure que
-nous avancions. À un certain moment, je crus entrer dans la région des
-neiges éternelles. J'ouvris alors les yeux, et je vis qu'en effet mon
-hippopotame galopait sur une plaine de neige, couverte de quelques
-montagnes de neige, d'une végétation de neige, et de quelques grands
-animaux également de neigé. On ne voyait que de la neige; un soleil de
-neige nous pénétrait de froidure. J'essaya de parler, mais de
-froidure. J'essayai de parler, mais je ne pus prononcer que cette
-question anxieuse:
-
---Où sommes-nous?
-
---Nous avons passé l'Éden.
-
---Arrêtons-nous alors sous la tente d'Abraham.
-
---Mais puisque nous allons en arrière, répartit ma monture en se
-moquant de moi.
-
-Je demeurai ahuri et vexé. Le voyage me parut décidément extravagant
-et sans intérêt, le froid incommode, le moyen de locomotion brutal et
-le but inaccessible. De plus,--imagination de malade,--je me disais
-qu'en supposant même que nous y arrivions, il n'était pas impossible
-que les siècles, irrités de cette profanation, nous déchirassent
-entre leurs ongles, qui devaient être séculaires comme eux. Tandis que
-je me livrais à ces réflexions, nous dévorions l'espace, et la plaine
-fuyait sous nos pieds. Enfin l'animal s'arrêta, et je pus regarder
-autour de moi. Regarder seulement, car je ne vis rien, hors l'immense
-linceul de neige qui couvrait alors le ciel même, demeuré jusque-là
-limpide. Par moment, j'entrevoyais quelque énorme plante agitant au
-vent ses larges feuilles. Le silence était sépulcral. On eût dit que
-la vie des êtres se figeait en présence de l'homme.
-
-Et voici qu'un visage énorme (tombait-il du ciel? sortait-il de terre,
-je ne sais), un visage de femme, fixant sur moi des regards rutilants
-comme le soleil, m'apparut. Il avait l'ampleur des solitudes sauvages et
-il échappait à la compréhension humaine, car ses contours se
-perdaient dans l'ambiance, et ce qui paraissait opaque était tout
-simplement diaphane. Dans ma stupéfaction, je ne dis rien, je ne
-poussai pas un cri. Mais au bout d'un instant, dans ma curiosité
-délirante, je lui demandai son nom.
-
---Je suis, comme il te plaira, la Nature ou Pandore. Je suis ta mère et
-ton ennemie.
-
-En entendant ces mots, je reculai un peu, pris d'épouvante. La figure
-poussa un large éclat de rire, qui fit autour de nous l'effet d'une
-tempête. Les plantes se contorsionnèrent, et un long gémissement
-rompit le silence.
-
---Ne crains rien, me dit-elle; mon inimitié ne tue pas. C'est au
-contraire par la vie qu'elle s'affirme. Tu vis: je ne te souhaite pas
-d'autre mal.
-
---Vis-je vraiment? demandai-je en enfonçant mes ongles dans ma chair,
-pour me certifier de ma propre existence.
-
---Oui, ver de terre, tu vis. Ne crains pas de perdre ces haillons, dont
-tu t'enorgueillis. Pendant quelques heures encore, tu goûteras le pain
-de la douleur et le vin de la misère. Tu vis, dans ta folie actuelle,
-tu vis. Et si ta conscience se réveille un instant et reprend sa
-sagacité, tu diras encore que tu veux vivre.
-
-Ce disant, la vision étendit le bras, me saisit par les cheveux,
-m'éleva dans les airs comme elle eût fait d'une plume. Alors seulement
-je contemplai de près son visage qui était énorme. Il était
-d'une quiétude parfaite, sans contorsions, sans expression de
-haine ou de férocité. Sa caractéristique unique et complète était
-l'impassibilité égoïste, l'éternelle surdité, la volonté immobile.
-Ses colères, si elle en ressentait, demeuraient enserrées dans son
-cœur. En même temps, sur ce visage glacial, il y avait un air de
-jeunesse, de force et de santé, en présence duquel je me sentais le
-plus débile et le plus décrépit des êtres.
-
---M'entends-tu? dit-elle enfin, au bout de quelques instants de mutuelle
-contemplation.
-
---Non, répondis-je; je ne veux pas te comprendre, tu es absurde, tu es
-un mythe. Je rêve, sans doute; ou si par hasard je suis devenu fou, tu
-n'es qu'une conception d'aliéné, une chose vaine, que la raison
-absente ne peut ni diriger ni palper. La Nature?... celle que je connais
-est bien une mère, mais non une ennemie. Elle ne fait pas de la vie un
-fléau; elle n'a pas, comme toi, cet air indifférent et sépulcral. Et
-pourquoi Pandore?
-
---Parce que je porte sur moi les biens et les maux, et le pire de tous,
-l'espérance, consolation des hommes. Tu trembles?
-
---Oui, ton regard me fascine.
-
---Sans doute; car je ne suis pas seulement la vie, mais aussi la mort;
-et d'ici peu tu vas me rendre ce que je n'ai fait que te prêter. Grand
-voluptueux, la volupté du néant t'attend.
-
-Quand cette parole retentit comme un coup de tonnerre dans cette immense
-vallée, je crus que c'était le dernier son qui parviendrait à mes
-oreilles. Je sentis comme la décomposition subite de moi-même. Je lui
-lançai un regard suppliant et demandai un sursis de quelques années.
-
---Vie éphémère, s'écria la vision, pourquoi souhaiter encore quelque
-prolongement? pour dévorer encore, et être enfin dévorée à ton
-tour. N'es-tu point lasse du spectacle de la lutte? Tu connais à fond
-tout ce que je t'offre de moins ignoble et de moins triste: le lever du
-soleil, la mélancolie des soirs, le sommeil, enfin, qui est le plus
-grand présent de mes mains. Que te faut-il encore, sublime idiote?
-
---La continuation de moi-même: je ne te demande rien de plus. Qui donc
-m'a mis dans le cœur, sinon toi, cet amour de la vie? Et si j'aime la
-vie, n'est-ce point te frapper toi-même que de me tuer?
-
---Non; car je n'ai plus besoin de toi. Ce qui importe au temps, ce n'est
-pas la minute qui passe, c'est celle qui vient. Celle-ci est forte,
-allègre; elle se croit immortelle, bien qu'elle porte la mort en elle,
-et qu'elle doive périr comme celle qui l'a précédée. Seul le temps
-subsiste. Égoïsme, diras-tu; sans doute, mais j'ai encore une autre
-loi: égoïsme, et conservation. La panthère enlève un veau du
-troupeau en se disant qu'elle doit vivre; et si le veau est tendre tant
-mieux. C'est la règle universelle. Monte et regarde.
-
-Ce disant, la vision m'emporta au sommet d'une montagne. J'abaissai mes
-yeux vers la vallée, et pendant longtemps je contemplai dans le
-lointain, à travers le brouillard, une chose unique. Figure-toi,
-lecteur, une réduction des siècles défilant devant moi, exhibant
-toutes les races, toutes les passions, le tumulte des empires, la guerre
-des appétits et des haines, la destruction réciproque des êtres et
-des choses. Curieux et cruel spectacle! L'histoire de l'homme et de
-notre planète prenait ainsi une intensité que ne sauraient lui donner
-ni l'imagination ni la science, car la science est plus lente et
-l'imagination plus vague, tandis que ce que j'avais devant moi était la
-condensation vivante de tous les temps. Impossible de décrire ce
-spectacle: ce serait vouloir fixer l'éclair. Les siècles se
-succédaient en tourbillon, et pourtant je voyais, avec la vision
-spéciale du délire, tout ce qu'ils contenaient: fléaux et délices,
-gloire et misère, et l'amour aggravant la faiblesse. Voici venir la
-jalousie qui dévore, la colère qui enflamme, l'envie qui bave, et la
-pioche et la plume humide de sueur, et l'ambition et la faim, et la
-vanité, et la mélancolie, et la richesse, et l'amour: toutes les
-passions qui agitent l'homme comme un jouet, ou le détruisent et en
-font un haillon. Je voyais les formes multiples du même vice originel,
-qui tantôt mord les viscères, tantôt s'attaque à la pensée, et
-promène éternellement son habit d'arlequin sur l'humanité tout
-entière. La douleur cédait parfois, ou à l'indifférence qui est un
-sommeil sans rêve, ou au plaisir qui est une douleur bâtarde. L'homme,
-flagellé et rebelle, courait au-devant de la fatalité des choses,
-après une figure nébuleuse et fuyante, faite de lambeaux de
-l'impalpable, de l'improbable, de l'invisible, mal cousus avec
-l'aiguille de l'imagination. Et cette image, vaine chimère de la
-félicité, ou s'éloignait perpétuellement, ou se laissait prendre par
-un pan de sa robe, dont l'homme s'enveloppait aussitôt la poitrine,
-tandis qu'elle partait d'un éclat de rire et jouissait comme un songe.
-
-Devant tant de misères, je ne pus contenir un cri d'angoisse que Nature
-ou Pandore entendit sans rire ni protester; et je ne sais par quelle
-bizarrerie cérébrale ce fut moi qui me mis à rire d'un rire
-inextinguible et idiot.
-
---Tu as raison, dis-je; le spectacle est divertissant et vaut la peine
-d'être vu, quoiqu'il soit un peu monotone. Quand Job maudissait le jour
-où il fut conçu, il eût aimé à voir d'ici ce spectacle. Allons,
-Pandore, ouvre tes entrailles et digère-moi; le spectacle est
-divertissant, mais digère-moi.
-
-Je fus invité, pour toute réponse, à regarder au-dessous de moi les
-siècles qui continuaient à passer, rapides et turbulents, les
-générations qui se superposaient aux générations, les unes tristes
-compte la captivité d'Israël, les autres gaies, comme les
-extravagances de Commode, et toutes s'engouffrant ponctuellement dans le
-sépulcre. Je voulais fuir, mais une force inconnue alourdissait mes
-pieds. Alors je me dis en moi-même: «Bon! laissons passer les
-siècles; le mien aura son tour et tous après lui, jusqu'au dernier,
-qui me donnera le mot de l'énigme de l'éternité.» Et je regardai, et
-je continuai à voir les âges qui survenaient et passaient, et je me
-sentais résolu et tranquille, peut-être même satisfait. Oui,
-peut-être bien, satisfait. Chaque siècle apportait sa part d'ombre et
-de lumière, d'apathie et de combativité, d'erreur te au temps, ce n'est
-pas la minute qui passe, c'est celle qui vient. Celle-ci est forte,
-allègre; elle se croit immortelle, bien qu'elle porte la mort en elle,
-et qu'elle doive périr comme celle qui l'a précédée. Seul le temps
-subsiste. Égoïsme, diras-tu; sans doute, mais j'ai encore une autre
-loi: égoïsme, et conservation. La panthère enlève un veau du
-troupeau en se disant qu'elle doit vivre; et si le veau est tendre tant
-mieux. C'est la règle universelle. Monte et regarde.
-
-Ce disant, la vision m'emporta au sommet d'une montagne. J'abaissai mes
-yeux vers la vallée, et pendant longtemps je contemplai dans le
-lointain, à travers le brouillard, une chose unique. Figure-toi,
-lecteur, une réduction des siècles défilant devant moi, exhibant
-toutes les races, toutes les passions, le tumulte des empires, la guerre
-des appétits et des haines, la destruction réciproque des êtres et
-des choses. Curieux et cruel spectacle! L'histoire de l'homme et de
-notre planète prenait ainsi une intensité que ne sauraient lui donner
-ni l'imagination ni la science, car la science est plus lente et
-l'imagination plus vague, tandis que ce que j'avais devant moi était la
-condensation vivante de tous les temps. Impossible de décrire ce
-spectacle: ce serait vouloir fixer l'éclair. Les siècles se
-succédaient en tourbillon, et pourtant je voyais, avec la vision
-spéciale du délire, tout ce qu'ils contenaient: fléaux et délices,
-gloire et misère, et l'amour aggravant la faiblesse. Voici venir la
-jalousie qui dévore, la colère qui enflamme, l'envie qui bave, et la
-pioche et la plume humide de sueur, et l'ambition et la faim, et la
-vanité, et la mélancolie, et la richesse, et l'amour: toutes les
-passions qui agitent l'homme comme un jouet, ou le détruisent et en
-font un haillon. Je voyais les formes multiples du même vice originel,
-qui tantôt mord les viscères, tantôt s'attaque à la pensée, et
-promène éternellement son habit d'arlequin sur l'humanité tout
-entière. La douleur cédait parfois, ou à l'indifférence qui est un
-sommeil sans rêve, ou au plaisir qui est une douleur bâtarde. L'homme,
-flagellé et rebelle, courait au-devant de la fatalité des choses,
-après une figure nébuleuse et fuyante, faite de lambeaux de
-l'impalpable, de l'improbable, de l'invisible, mal cousus avec
-l'aiguille de l'imagination. Et cette image, vaine chimère de la
-félicité, ou s'éloignait perpétuellement, ou se laissait prendre par
-un pan de sa robe, dont l'homme s'enveloppait aussitôt la poitrine,
-tandis qu'elle partait d'un éclat de rire et jouissait comme un songe.
-
-Devant tant de misères, je ne pus contenir un cri d'angoisse que Nature
-ou Pandore entendit sans rire ni protester; et je ne sais par quelle
-bizarrerie cérébrale ce fut moi qui me mis à rire d'un rire
-inextinguible et idiot.
-
---Tu as raison, dis-je; le spectacle est divertissant et vaut la peine
-d'être vu, quoiqu'il soit un peu monotone. Quand Job maudissait le jour
-où il fut conçu, il eût aimé à voir d'ici ce spectacle. Allons,
-Pandore, ouvre tes entrailles et digère-moi; le spectacle est
-divertissant, mais digère-moi.
-
-Je fus invité, pour toute réponse, à regarder au-dessous de moi les
-siècles qui continuaient à passer, rapides et turbulents, les
-générations qui se superposaient aux générations, les unes tristes
-compte la captivité d'Israël, les autres gaies, comme les
-extravagances de Commode, et toutes s'engouffrant ponctuellement dans le
-sépulcre. Je voulais fuir, mais une force inconnue alourdissait mes
-pieds. Alors je me dis en moi-même: «Bon! laissons passer les
-siècles; le mien aura son tour et tous après lui, jusqu'au dernier,
-qui me donnera le mot de l'énigme de l'éternité.» Et je regardai, et
-je continuai à voir les âges qui survenaient et passaient, et je me
-sentais résolu et tranquille, peut-être même satisfait. Oui,
-peut-être bien, satisfait. Chaque siècle apportait sa part d'ombre et
-de lumière, d'apathie et de combativité, d'erreur z-vous bien remarqué:
-aucune suture apparente, rien qui distraie la sereine attention du
-lecteur, rien; de telle sorte que ce livre conserve ainsi tous les
-avantages de la méthode, sans la rigidité de la méthode. En vérité il
-était temps. La méthode est indispensable; mais je la préfère en
-déshabillé, sans atours ni colifichets, se moquant des opinions du
-voisin et de celles du commissaire de police de quartier. C'est comme
-l'éloquence: il en est une naturelle et vibrante, d'un art sincère et
-ensorceleur; et une autre empesée et vide.
-
-Revenons au 20 octobre.
-
-
-
-
-X. CE JOUR-LÀ
-
-
-Ce jour-là, une fleur gracieuse poussa sur l'arbre des Cubas: je
-naquis. Paschoela, insigne sage-femme venue du Minho, et qui se vantait
-d'avoir ouvert les portes de la vie à une génération entière de
-gentilshommes, me reçut dans ses bras. Il est possible que mon père
-l'ait entendue faire son habituelle déclaration; je veux croire
-pourtant que ce fut le sentiment paternel qui induisit l'auteur de mes
-jours à la gratifier de deux demi-doublons. On me lava, on
-m'emmaillota, et je devins aussitôt le héros de la maison. Chacun
-pronostiquait à mon égard ce qui lui plaisait davantage. Mon oncle
-Jean, ancien officier d'infanterie, trouvait que j'avais le regard de
-Bonaparte, ce qui déplut à mon père. Mon oncle Ildefonso, alors
-simple prêtre, devinait en moi un futur chanoine.
-
---Il sera au moins chanoine; je ne dis pas plus, pour ne point paraître
-orgueilleux. Mais je ne serais pas surpris si Dieu le destinait à
-l'épiscopat. Et pourquoi, après tout, ne serait-il pas évêque! la
-chose n'est pas impossible. Qu'en dites-vous, Bento, mon frérot?
-
-Mon père répondait à tous que je serais ce qu'il plairait au ciel. Et
-il me soulevait en l'air comme s'il eût eu l'intention de me montrer à
-la ville et à l'univers. Il demandait à tout le monde si je lui
-ressemblais, si j'étais joli, si je paraissais intelligent.
-
-Je raconte ces choses en gros, et telles que l'on me les a narrées plus
-tard. J'ignore naturellement la plupart des faits de ce jour mémorable.
-Je sais que les voisins vinrent en personne ou envoyèrent leurs
-souhaits au nouveau-né, et que pendant les premières semaines, ce fut
-un défilé de visites à la maison. Toutes les chaises étaient prises,
-et jusqu'au moindre tabouret. On tailla force layettes. Si je
-n'énumère point les cadeaux, les baisers, les exclamations et les
-bénédictions, c'est que je n'en finirais plus avec ce chapitre, et
-qu'il faut pourtant bien qu'il ait une fin.
-
-Je ne parlerai pas non plus de mon baptême. Tout ce qu'on m'en a dit,
-c'est que ce fut une des plus brillantes fêtes de l'année suivante,
-1806. La cérémonie eut lieu dans l'église de São Domingos, un mardi
-de mars, par une belle journée, lumineuse et pure; mon parrain et ma
-marraine furent le colonel Rodrigues de Mattos et sa femme. Tous deux
-descendaient de vieilles familles du Nord et honoraient le sang qui
-coulait dans leurs veines, et que leurs aïeux avaient répandu dans les
-guerres contre la Hollande. Je crois bien que leurs noms à tous deux
-furent au nombre des premiers mots que je balbutiai. Et je devais le
-faire avec grâce, et en révélant quelque talent précoce, car sitôt
-que quelqu'un se présentait, il me fallait réciter ma leçon.
-
---Bébé, tu vas dire à ces messieurs comment s'appelle ton parrain.
-
---Mon parrain? c'est S. Exc. le colonel Paulo Vaz Lobo Cezar de Andrade
-e Souza Rodrigues de Mattos; ma marraine c'est S. Exc. Dona Maria Luiza
-de Macedo Rezende e Souza Rodrigues de Mattos.
-
---Il est extraordinaire, ce petit, s'écriaient les assistants.
-
-Mon père était du même avis, et ses yeux brillaient d'orgueil; il
-passait la main sur mon front, me regardait longtemps avec tendresse
-satisfait de lui-même.
-
-Je ne sais pas trop non plus quand je fis mes premiers pas; mais ils
-furent prématurés: peut-être pour presser la nature, m'obligea-t-on
-de bonne heure à m'accrocher aux chaises, ou me tenait-on par ma robe,
-ou me donna-t-on un cerceau. «Allons! tout seul!»... me disait ma
-bonne. Et moi, attiré par le hochet de fer-blanc que ma mère agitait
-devant moi, j'allais de l'avant, tombant par-ci, tombant par-là; et je
-marchais, probablement mal; mais enfin je marchais, et j'ai continué
-par la suite.
-
-
-
-
-XI. L'ENFANT EST LE PÈRE DE L'HOMME
-
-
-Je grandis; ma famille n'y fut pour rien. Je grandis naturellement,
-comme les magnolias et les chats. Les chats sont peut-être moins
-madrés, et sûrement les magnolias sont moins dissipés que je ne
-l'étais. Un poète disait que l'enfant est le père de l'homme. S'il en
-est ainsi, étudions quelques traits de mon enfance.
-
-J'avais cinq ans à peine, et déjà l'on m'avait surnommé
-«l'Endiablé»; et vraiment je méritais ce titre. Je fus un des plus
-terribles gamins de ma génération: malin, indiscret, turbulent et
-volontaire. Par exemple un jour qu'une esclave me refusa une cuillerée
-de confiture de coco qu'elle était en train de préparer, je lui mis la
-tête en capilotade; et non content de cette méchanceté, je lançai
-une poignée de cendre dans le chaudron; puis, pour comble, j'allai
-raconter à ma mère que l'esclave avait gâté la confiture par simple
-perversité. J'avais alors six ans à peine. Prudencio, un petit
-mulâtre élevé à la maison, me servait de monture. Il se mettait à
-quatre jambes, les mains à terre, je lui glissais une corde entre les
-dents, en guise de frein; je lui montais sur le dos; puis le fustigeant
-avec une baguette, je lui faisais faire mille tours à droite et à
-gauche et il obéissait, en gémissant parfois; mais enfin il obéissait
-sans rien dire ou en murmurant un «aï! aï! Nhonhô» auquel je
-répondais en lui disant: «Vas-tu te taire, animal!» Cacher le chapeau
-des gens qui venaient nous voir, mettre des queues en papier aux
-personnes graves, ou les tirer par la perruque; faire des pinçons sur
-le bras des matrones, et autres exploits du même genre, étaient
-certainement des preuves d'un caractère indocile; mais je me figure que
-c'était en même temps des manifestations d'un esprit robuste, car mon
-père m'avait en grande admiration. En public il me réprimandait bien,
-pour la forme; mais en particulier, il me couvrait de baisers.
-
-Il ne faudrait pas croire cependant que j'aie passé le reste de ma vie
-à casser des têtes ou à cacher des couvre-chefs. Mais que je sois
-demeuré opiniâtre, égoïste, et que j'aie toujours aimé à me moquer
-un peu des gens, c'est la pure et simple vérité. Si je n'ai point
-toujours caché leurs chapeaux, je les ai toujours un peu tirés par la
-perruque.
-
-Je me suis toujours intéressé aussi à la contemplation des injustices
-humaines avec une tendance à les atténuer, à les expliquer, à les
-classer par catégories, non pas suivant un étalon rigide, mais en les
-considérant comme le produit des circonstances et du milieu. Ma mère
-m'éduquait à sa façon, en me faisant apprendre par cœur des
-préceptes et des oraisons. Mais c'était le sang et les nerfs qui me
-gouvernaient bien plus que toutes les prières; et les règles de morale
-perdaient l'âme qui les fait vivre pour se réduire à de simples
-formules. Le matin avant la bouillie, le soir avant de m'endormir, je
-demandais à Dieu de me pardonner mes offenses comme je pardonnais à
-ceux qui m'avaient offensé; mais entre la matinée et la soirée, je
-faisais quelque grave espièglerie, et mon père, après le premier
-mouvement de mauvaise humeur, me donnait de petites tapes en me disant:
-«Ah! polisson! ah! polisson!»
-
-Oui, vraiment, mon père m'adorait. Ma mère était une femme faible, de
-peu d'esprit et d'un grand cœur, crédule, sincèrement pieuse,
-casanière bien que jolie, et modeste quoique riche. Elle ne craignait
-que deux choses au monde, le tonnerre et son mari, qui était son oracle
-et son Dieu. De la collaboration de ces deux êtres résulta mon
-éducation qui, bonne peut-être par quelque côté, était en général
-vicieuse, incomplète et même négative sur certains points. Mon oncle,
-le chanoine, faisait bien quelques reproches à son frère; il lui
-disait que j'étais trop libre et pas assez bien élevé, que j'étais
-trop gâté et pas assez châtié. Mais mon père répondait que mon
-éducation était faite suivant un système très supérieur à la
-routine coutumière; et de la sorte, sans persuader mon oncle, il
-arrivait à se convaincre lui-même.
-
-De pair avec l'hérédité et l'éducation, il y eut aussi l'exemple du
-dehors et le milieu domestique. J'ai parlé de mes père et mère,
-j'avais aussi des oncles. L'un d'eux, Jean, avait la langue bien pendue,
-menait une vie galante et se plaisait aux conversations scabreuses. Dès
-que j'eus onze ans, il commença à me raconter des anecdotes plus ou
-moins vraies, mais toutes farcies d'obscénités. Il ne respectait pas
-plus mon adolescence que la soutane de son frère. Seulement, celui-ci
-disparaissait dès qu'il pressentait l'histoire leste. Moi non, je
-restais sans rien comprendre tout d'abord. Peu à peu je compris et
-trouvai cela drôle. Au bout d'un certain temps, c'est moi qui
-recherchais la compagnie de mon oncle. Il m'aimait beaucoup, me donnait
-des gâteaux et m'emmenait à la promenade. Quand j'allais passer
-quelques jours chez lui, il m'arrivait souvent de le trouver au fond du
-jardin, dans le lavoir, en train de causer avec les esclaves qui
-lavaient le linge. Il en défilait, des anecdotes, des bons mots, au
-milieu d'éclats de rire qu'on ne pouvait entendre de la maison, dont le
-lavoir était fort éloigné. Les négresses, un pagne sur le ventre,
-les jupes relevées, les unes dans le bassin, les autres en dehors,
-penchées sur les monceaux de linge sale qu'elles savonnaient, battaient
-ou tordaient, écoutaient les plaisanteries de l'oncle Jean, y
-répondaient et les commentaient de temps à autre par ces exclamations:
-«Doux Jésus!... Monsieur Jean est le diable en personne.»
-
-Bien différent était mon oncle le chanoine, homme austère et chaste.
-Ces qualités, d'ailleurs, ne mettaient pas en relief un esprit
-supérieur; elles compensaient tout au plus la médiocrité de son
-intelligence. Il n'était pas de ceux qui voient la partie substantielle
-de l'Église; il ne considérait que le côté externe, la hiérarchie,
-les préséances, les surplis et les génuflexions. Il appartenait
-plutôt à la sacristie qu'à l'autel. Une lacune dans le rituel
-l'indignait plus qu'une infraction des commandements. Après tant
-d'années, je me demande s'il eût été capable d'interpréter un
-passage de Tertullien, ou d'exposer sans hésitations l'histoire du
-symbole de Nicée. Mais personne, aux grand'messes, ne connaissait mieux
-que lui le moment et le nombre des révérences auxquelles l'officiant a
-droit. L'unique ambition de sa vie fut d'être chanoine, et il avouait,
-du fond du cœur, que c'était la seule dignité à laquelle il pût
-aspirer. Pieux, sévère dans ses mœurs, minutieux dans l'observance
-des règles, mais faible, timide, subalterne, il possédait quelques
-vertus et s'y montrait exemplaire, mais il lui manquait totalement
-l'énergie pour les inculquer et les imposer à autrui.
-
-De ma tante Emerenciana, sœur de ma mère, je ne dirai rien sinon
-qu'elle était la seule personne qui exerçât quelque autorité sur
-moi. Elle avait un caractère à part; mais elle ne vécut qu'un ou deux
-ans en notre compagnie. Il n'y a guère d'intérêt non plus à citer
-des parents et des intimes avec qui nous n'eûmes que des relations
-intermittentes, coupées par de longues séparations, et avec qui nous
-ne fîmes jamais vie commune. Ce qui peut être intéressant, c'est
-l'expression générale de la vie domestique que j'ai ébauchée:
-vulgarité des caractères, amour des apparences rutilantes et du
-tapage, faiblesse des volontés, triomphe du caprice, et le reste. De
-cette terre et de ce fumier, naquit cette fleur.
-
-
-
-
-XII. UN ÉPISODE DE 1814
-
-
-Mais je me reprocherais d'aller de l'avant sans compter un galant
-épisode de 1814; j'avais alors neuf ans.
-
-Quand je naquis, Napoléon se trouvait au faîte de la gloire et du
-pouvoir. Il était empereur, et s'était imposé à l'admiration des
-hommes. Mon père qui, à force de vouloir convaincre les autres de
-notre noblesse, avait fini par y croire lui-même, nourrissait contre
-l'usurpateur une haine purement mentale. C'était un prétexte à
-continuelles discussions avec l'oncle Jean, qui, par esprit de classe ou
-sympathie de métier, pardonnait au despote en faveur du général. Mon
-oncle l'abbé se montrait inflexible, contre le Corse, et nos autres
-parents étaient partagés d'avis. De là naissaient de fréquentes
-controverses et d'éternelles discussions.
-
-Lorsque la nouvelle de la première abdication arriva à Rio de Janeiro,
-il y eut naturellement chez nous une vive émotion, mais aucun brocard.
-Les vaincus, témoins de la satisfaction publique, se maintinrent dans
-un silence plein de dignité. Quelques-uns même virèrent casaque et
-battirent des mains. La population, franchement satisfaite, donna des
-signes évidents de son attachement à la famille royale. On illumina;
-on chanta la _Te Deum_, on tira des salves, on organisa des
-manifestations et l'on se répandit en acclamations. Ce jour-là,
-j'étrennais une petite épée dont mon parrain m'avait fait présent à
-la Saint-Antoine; et franchement, cette épée m'intéressait bien
-autrement que la chute de Bonaparte. Jamais je n'ai oublié cette
-circonstance: j'ai toujours pensé depuis que, pour chacun de nous,
-notre petite épée a bien plus d'importance que celle de Napoléon.
-Notez qu'au cours de mon existence j'ai entendu bien des discours, lu
-bien des pages où bruissaient de grandes idées et de plus grandes
-phrases, mais je ne sais trop pourquoi, par derrière les
-applaudissements qui s'échappaient de mon âme, j'entendais une voix
-lointaine me répéter cette leçon de l'expérience:
-
---Allons donc! tu ne penses qu'à ton épée.
-
-Ma famille ne se contenta point de prendre une part anonyme à la joie
-publique; elle jugea opportun et même indispensable de célébrer la
-destitution de l'empereur par un dîner tel que l'écho des acclamations
-et des toasts arrivât aux oreilles de Son Altesse, ou tout au moins de
-ses ministres. Aussitôt fait que dit: on retira des armoires toute la
-vieille vaisselle plate, héritage de mon aïeul Louis Cubas; et aussi
-les serviettes de Flandre et les grands vases des Indes. On égorgea le
-cochon gras; les compotes et les confitures furent commandées aux
-commères de la rue _d'Ajuda_; on lava, on frotta, on polit le plancher
-des salles, les escaliers, les bougeoirs, les bobèches, les larges
-manchons de verre, tout l'appareil du luxe classique.
-
-À l'heure dite, une société choisie se trouvé réunie: le juge
-provincial, trois ou quatre officiers militaires, quelques commerçants
-et hommes de lettres, un grand nombre de fonctionnaires des
-administrations, les uns accompagnés de leurs femmes et de leurs
-filles, les autres seuls, mais tous parfaitement unanimes dans leur
-désir d'étouffer la mémoire de Bonaparte sous la farce d'un dindon.
-Ce n'était pas un dîner, mais un _Te Deum._ Ce fut d'ailleurs à peu
-près ce que déclara un des littérateurs de l'assistance, le docteur
-Villaça, improvisateur insigne, qui ajouta aux mets du service un plat
-préparé par les muses. Je me souviens, comme si c'était d'hier, du
-moment où il se leva, dans sa lévite de soie où tombait la queue de
-sa perruque. Une émeraude ornait son doigt. Il demanda à mon oncle
-l'abbé le refrain de l'impromptu, fixa ses regards sur la chevelure
-d'une dame, toussa, leva la main droite fermée, d'où surgissait le
-doigt indicateur levé vers le toit, et dans cette position étudiée,
-il développa le texte donné. Il fit non pas un impromptu, mais trois;
-ensuite il jura de ne s'arrêter plus. Il demandait un thème, un autre,
-improvisant sans hésiter, à tel point qu'une des dames présentes ne
-put cacher sa grande admiration.
-
---Madame, répondit modestement Villaça, on voit bien que vous n'avez
-pas comme moi entendu Bocage, à Lisbonne, sur la fin du siècle
-dernier. Celui-là, oui!... quelle facilité et quels vers. Combien de
-fois, pendant des heures, au café Nicola, nous avons lutté à qui
-improviserait le plus brillamment, au milieu des bravos et des
-applaudissements. Quel talent, ce Bocage!... La duchesse de Cadaval me
-le disait encore, il y a quelques jours...
-
-Et ces trois derniers mots, prononcés avec emphase, produisirent dans
-toute l'assistance un frémissement d'admiration et de surprise. Eh
-quoi! cet homme si familier, si simple, non seulement luttait avec les
-poètes, mais encore vivait dans l'intimité des duchesses! Un Bocage et
-une Cadaval! Au contact d'un tel personnage, les femmes se sentaient
-magnifiées; les hommes le considéraient avec respect: les uns avec
-envie, d'autres avec incrédulité. Pendant ce temps, il continuait à
-accumuler épithètes sur épithètes, adverbes sur adverbes, épuisant
-tous les mots qui riment avec tyran et usurpateur. On en était au
-dessert; personne ne pensait plus à manger. Dans l'intervalle des
-impromptus, courait un murmure allègre, une causerie d'estomacs
-satisfaits. Les yeux tendres et humides s'alanguissaient encore; ceux
-dont l'expression était vive et chaude projetaient des regards d'un
-bout à l'autre de la table couverte de desserts et de fruits, d'ananas
-en tranches, de melons éventrés, de compotiers de cristal au travers
-desquels en apercevait la confiture de coco finement râpé et jauni par
-les œufs, ou la mélasse gluante et obscure, auprès des fromages et
-des _caras._ De temps à autre, un rire jovial, ample, déboutonné, un
-bon gros rire de famille rompait la gravité politique du banquet. À
-côté de l'intérêt supérieur et commun, s'agitaient d'autres
-intérêts secondaires et particuliers. Les jeunes filles parlaient des
-chansonnettes qu'elles devaient chanter au clavecin, et du menuet et de
-la gigue. Il n'y avait pas une matrone qui ne se promît de danser au
-moins quelques mesures, pour rappeler ce qu'elle avait été au temps de
-son jeune âge. Un individu assis à mon côté parlait d'un arrivage de
-nègres qu'on lui annonçait de Louanda. Son neveu l'avisait par une
-lettre qu'il avait déjà acheté quarante têtes, et il avait dans sa
-poche une autre lettre qu'il ne pouvait pas Montrer en ce moment et
-qui... Ce qu'il pouvait affirmer c'est qu'on allait recevoir, par ce
-seul bateau, cent vingt nègres pour le moins.
-
-Pan... pan... pan... faisait Villaça en battant des mains. La rumeur
-cessait subitement comme un orchestre sous la baguette du chef, et tous
-les regards se tournaient vers l'improvisateur. Ceux qui étaient les
-plus éloignés arrondissaient leurs mains autour de l'oreille pour ne
-pas perdre une seule syllabe. La plupart, avant même que le poète eût
-parlé, avaient déjà sur les lèvres un demi-sourire d'assentiment,
-candide et banal.
-
-Quant à moi, seul et oublié, je regardais d'un œil amoureux une
-certaine compote qui était un de mes desserts favoris. Après chaque
-impromptu, je me disais avec satisfaction que ce serait sûrement le
-dernier, mais il en venait encore un autre, et le dessert demeurait
-intact. Personne ne pensait à en appeler. Mon père assis au haut bout,
-savourait largement la joie des convives, les figures joyeuses, les
-plats, les fleurs, enchanté de voir cette familiarité communicative
-qui s'établit entre les esprits les plus distants sous l'influx d'un
-bon repas. Je me rendais compte de tout cela, attendu que mes regards
-allaient de sa place au compotier avec de vains appels pour qu'il me
-servît. Mais il ne voyait rien que lui-même et ses convives. Et les
-impromptus se succédaient comme des ondées, m'obligeant à rentrer mon
-envie et ma demande. Je patientai tant que je pus. À la fin, je n'y
-tins plus. Je demandai de la confiture à voix basse; puis j'élevai la
-voix, je criai, je battis du pied. Mon père, qui m'eût donné la lune
-s'il eût dépendu de lui de le faire, appela une esclave pour me servir
-du dessert. Mais il était déjà trop tard. Ma tante Emerenciana
-m'avait enlevé de ma chaise et livré à une servante, en dépit de mes
-cris et de mes protestations.
-
-L'improvisateur ne commit d'autre délit que de retarder le dessert et
-de provoquer ainsi mon exclusion. C'en fut assez pour que je jurasse
-d'exercer une vengeance, n'importe laquelle, pourvu qu'elle fût grande
-et exemplaire, et autant que possible rendît ma victime ridicule. Le Dr
-Villaça était un homme grave, lent et posé dans ses manières, âgé
-de quarante-sept ans, marié et père de famille. La queue en papier
-pendue à l'habit ou à l'extrémité de la perruque me parut
-insuffisante. Je rêvais mieux que cela. Je me mis à le suivre, à
-l'épier dans le jardin où nous étions tous descendus pour nous
-promener. Je le vis causer avec Dona Eusebia, sœur du sergent major
-Domingues. C'était une robuste fille qui n'était peut-être pas fort
-jolie, mais pas laide non plus.
-
-Je l'entendis qui disait:
-
---Je suis très fâchée contre vous.
-
---Et pourquoi?
-
---Pourquoi... je ne sais pas... c'est ma destinée... Il y a des jours
-où je voudrais mourir...
-
-Ils étaient entrés dans un petit bosquet. Le soir tombait. Je les
-suivis. Villaça avait dans le regard des éclairs de vin et de
-volupté.
-
---Laissez-moi, lui dit-elle.
-
---Personne ne nous voit. Mourir, cher ange, quelle idée! Vous savez
-bien que je vous suivrais dans la mort... Que dis-je!... je meurs tous
-les jours de passions et de tristesse...
-
-Dona Eusebia porta son mouchoir à ses yeux.
-
-L'improvisateur cherchait quelque phrase littéraire dans sa mémoire et
-trouva ceci, qu'il avait plagié comme j'eus l'occasion de le vérifier
-plus tard.
-
---Ne pleure pas, mon amour, tu ne voudrais pas que le jour se levât
-avec deux aurores.
-
-Ceci dit, il l'attira vers lui. Elle résista pour la forme et se laissa
-faire. Leurs lèvres s'unirent, et j'entendis le bruit d'un léger
-baiser, du plus timide des baisers.
-
---Le Dr Villaça vient de donner un baiser à Dona Eusebia, m'écriai-je
-en courant dans le jardin.
-
-Mes paroles furent comme un coup de tonnerre. Chacun demeura stupéfait.
-On se regardait, on échangeait des sourires, des observations à
-demi-voix. Les mères entraînaient leurs filles, sous prétexte que la
-nuit était fraîche.
-
-Mon père me tira les oreilles, en cachette, vraiment même de mon
-indiscrétion. Mais le lendemain, à l'heure du déjeuner, en rappelant
-l'aventure, il me donna une petite pichenette sur le nez en disant:
-«Ah! polisson, va! polisson!»
-
-
-
-
-XIII. UN SAUT
-
-
-Sautons maintenant à pieds joints par-dessus l'école fastidieuse où
-j'appris à lire, à écrire, à compter, à donner des calottes et à
-en recevoir: temps de diableries sur les collines et les plages, partout
-où l'occasion se présentait de faire l'école buissonnière.
-
-Il y avait bien aussi quelques contrariétés: les réprimandes, les
-châtiments, les leçons arides et longues, et quelques autres petits
-ennuis, si rares et si légers. Seule la férule lourde; et encore!...
-ô férule, terreur de mon enfance, tu fus le _Compelle intrare_ avec
-lequel un vieux maître chauve et osseux me fourra dans la tête
-l'alphabet, la prosodie, la syntaxe et le peu qu'il savait lui-même.
-Sainte férule, maudite par les générations plus modernes, que n'ai-je
-pu demeurer éternellement sous ton joug, avec mon âme imberbe, mes
-ignorances, ma petite épée de 1814, supérieure à celle de Napoléon.
-Car enfin, qu'exigeais-lu, ô mon vieux maître de rudiment? quelques
-leçons apprises par cœur, et un peu de sagesse à l'école. Rien de
-plus que ce que la vie exige de nous, avec cette différence que si tu
-m'effrayais, tu ne m'irritais point. Je te revois en ce moment, tel que
-tu entrais dans la classe, avec tes pantoufles de cuir blanc, ta
-casaque, ton mouchoir à la main, ta tête chauve et ta barbe rasée. Je
-te revois t'asseoir, souffler, grogner, humer une prise initiale, avant
-de nous faire réciter la leçon. Cette vie obscure, tu la menas
-vingt-trois ans, silencieux et ponctuel, enterré dans ta maisonnette de
-la rue _do Piolho_, sans attrister le monde de ta médiocrité, jusqu'au
-jour où tu fis le grand plongeon dans les ténèbres. Personne ne te
-pleura, sauf peut-être un vieux serviteur noir: personne d'autre, pas
-même moi qui te dois de connaître les éléments de la grammaire.
-
-Il s'appelait Ludgero, mon vieux professeur. Je veux écrire son nom
-tout au long sur cette page: Ludgero Barata[2]--nom funeste qui servait
-aux élèves d'éternel motif de plaisanteries. Un d'entre nous, Quincas
-Borba, sen montrait vraiment cruel envers le pauvre homme. Deux ou trois
-fois par semaine, il lui glissait dans la poche de son large pantalon un
-cafard qu'il tuait à cette intention. Site maître mettait la main
-dessus aux heures de classe, il faisait un bond, et promenait sur nous
-ses regards irrités. Il nous disait alors les pires injures. Il nous
-traitait de sauvages, de paysans du Danube, de gamins des rues. Les uns
-tremblaient, autres protestaient. Quincas Borba demeurait impassible,
-les yeux en l'air.
-
-Quel être extraordinaire, ce Quincas!... Jamais, dans mon enfance, ni
-du reste pendant toute ma vie, je n'ai rencontré un enfant plus
-spirituel, plus inventif, plus endiablé. C'était la perle, je ne dirai
-pas seulement de l'école, mais de la ville tout entière. Sa mère,
-veuve et possédant quelque bien, adorait son fils et le gâtait, le
-bichonnait, le faisait accompagner d'un domestique en livrée, qui nous
-laissait faire l'école buissonnière, dénicher les oiseaux ou courir
-après les lézards, sur les collines de _Livramento_ et de la
-_Conceição_, ou tout simplement flâner dans les rues comme deux
-gommeux oisifs. C'était plaisir de voir Quincas Borba faire le rôle
-d'empereur aux fêtes du Saint-Esprit. Du reste, dans nos jeux
-d'enfants, il choisissait toujours un rôle de roi, de ministre, de
-général, la marque d'une suprématie, n'importe laquelle. Il avait de
-l'élégance, de la gravité, une certaine magnificence dans les
-attitudes et les gestes. Qui aurait dit que... mais n'anticipons pas.
-Faisons un saut jusqu'en 1822, date de notre indépendance politique, et
-de ma première captivité.
-
-
-
-
-XIV. LE PREMIER BAISER
-
-
-Je venais d'avoir dix-sept ans; au-dessus de mes lèvres s'estompait un
-léger duvet, sur lequel je tirais pour le transformer en moustaches. Je
-n'avais de vraiment viril que mes yeux, qui étaient vifs et résolus.
-Comme je montrais une certaine arrogance, il était difficile de dire si
-j'étais encore un enfant avec des airs d'homme, ou un homme ayant
-conservé des airs d'enfant. J'étais en somme un joli garçon, joli et
-audacieux, qui entrait dans la vie avec bottes et éperons, le fouet en
-main, du sang dans les veines, chevauchant une monture nerveuse, rapide
-et résistante comme le coursier des antiques ballades, que le
-romantisme alla chercher dans les châteaux du moyen âge pour le
-lâcher dans les rues de notre siècle. Le pis est que, fourbu de tant
-de courses qu'on lui fit faire, il fut mis au rancart. Le réalisme le
-trouva rongé de lèpre et de vermine, et par compassion lui donna asile
-dans ses livres.
-
-C'est vrai que j'étais un joli garçon élégant et riche; et l'on peut
-facilement s'imaginer que plus d'une femme, à cette époque, baissait
-devant moi son front pensif, ou me fixait de ses égards avides. Entre
-toutes, celle qui me captiva était une... une... je ne sais trop
-comment dire, car ce livre est chaste, au moins dans mon intention. Ah!
-dans mon intention, combien il est chaste! Mais enfin, comme il faut
-tout dire ou rien, celle qui fit ma conquête était une Espagnole,
-Marcella, la «Belle Marcella» comme l'appelaient avec raison les
-jeunes gens de ce temps-là. Elle était fille d'un jardinier des
-Asturies, comme elle me l'avoua elle-même dans une heure d'expansion;
-car la version courante lui donnait comme père un homme de lettres de
-Madrid, victime de l'invasion française, qui avait été blessé puis
-emprisonné et enfin fusillé quand elle avait à peine dix ans. _Cosas
-de España._ Quoi qu'il en soit, fille de littérateur ou de jardinier,
-il est certain que Marcella ne possédait plus l'innocence rustique et
-ne comprenait qu'avec peine la morale prescrite par la loi. C'était une
-bonne fille, joyeuse, sans scrupules, un peu comprimée par
-l'austérité du temps, qui ne lui permettait pas d'exhiber par les rues
-son équipage et ses folies. Elle était impatiente, amie du luxe, de
-l'argent et des jeunes hommes. Cette année-là, elle se mourait d'amour
-pour un certain Xavier, individu riche et phtisique, une perle!
-
-La première fois qu'elle m'apparut, ce fut au _Rocio Grande_, le soir
-de la grande illumination improvisée dès qu'on connut les premières
-nouvelles de la déclaration d'indépendance. Vraie fête de printemps,
-superbe aurore de la conscience nationale. Nous étions deux gamins:
-peuple et moi. Nous sortions de l'enfance avec toute la fougue de la
-jeunesse. Je la vis descendre d'une chaise à porteurs. Elle était
-imposante dans sa démarche, faite au moule, le corps svelte et
-ondulant, un galbe, un je ne sais quoi qu'on ne trouve que chez les
-impures. «Suivez-moi», dit-elle à son valet de pied; et moi je la
-suivis, aussi asservi que l'autre, comme si l'ordre s'adressait à moi.
-Je la suivis, amoureux d'elle, vibrant, le cœur illuminé des
-premières aurores. Chemin faisant, je l'entendis nommer: «La Belle
-Marcella». Marcella: j'avais entendu l'oncle Jean prononcer ce nom; et
-je demeurai tout étourdi.
-
-Trois jours plus tard, mon oncle me demanda en secret si je voulais
-souper avec de petites femmes, aux _Cajueiros._ J'acceptai, et il me
-conduisit chez Marcella. Xavier, avec tous ses tubercules, présidait le
-nocturne banquet. Je ne mangeai rien ou presque rien, n'ayant d'yeux que
-pour la maîtresse de la maison. Quelle gracieuse petite Espagnole!...
-Il y avait là une demi-douzaine de femmes, toutes entretenues, jolies
-et pleines de charme. Mais l'Espagnole!... L'enthousiasme, quelques
-gorgées de vin, mon caractère impérieux et emporté, tout cela me fit
-faire une chose dont je ne me serais point cru capable. Sur le seuil de
-la maison, je dis à mon oncle de m'attendre un instant, et je gravis de
-nouveau les escaliers.
-
---Vous avez oublié quelque chose?... me demanda Marcella, debout sur le
-palier.
-
---Mon mouchoir.
-
-Elle allait me précéder dans la direction du salon. Mais je lui saisis
-les mains, l'attirai à moi, et lui donnai un baiser. Je ne sais ce
-qu'elle me dit, si elle cria, si elle appela. Je descendis de nouveau
-les escaliers, rapide comme un vent d'orage, et titubant comme un homme
-ivre.
-
-
-
-
-XV. MARCELLA
-
-
-Je mis trente jours pour aller du _Rocio Grande_ au cœur de Marcella,
-non plus en galopant sur le coursier fougueux du désir, mais en
-chevauchant l'âne de la patience, à la fois artificieux et entêté.
-Il n'y a en vérité que deux moyens de dominer la volonté des femmes:
-la violence symbolisée par le taureau d'Europe, l'insinuation que
-rappellent le cygne de Léda et la pluie d'or de Danaé. Ces trois
-inventions du vieux Jupiter sont passées de mode et j'y substitue le
-chevalet l'âne. Je ne dirai point les ruses ourdies, les tentatives de
-séduction, les alternatives de confiance et d'amour, les attentes
-déçues; je tairai tous ces préliminaires. Mais je puis affirmer que
-l'âne fut digne du cheval, un véritable âne de Sancho, philosophe en
-vérité, qui me conduisit à bon port à la fin du laps de temps déjà
-connu. Je descendis, caressai la croupe de l'animal, et l'envoyai
-paître.
-
-Ô premières émotions de ma jeunesse, comme vous vous étiez suaves en
-vérité!... Telle, dans la création biblique, dut être l'effet du
-premier rayon de soleil, lorsqu'il éclaira la face du monde en fleur.
-Oui, ce fut ainsi pour moi, et pour toi aussi, ami lecteur; s'il y eut
-dans ta vie une dix-huitième année, tu concorderas qu'il en fut ainsi.
-
-Notre passion, union, ou tout ce que l'on voudra, le nom importe peu,
-eut deux phases: la phase consulaire et la phase impériale. La
-première fut courte, et jamais Xavier ne soupçonna qu'il partageait
-avec moi le gouvernement de Rome. Le jour pourtant où la crédulité ne
-put tenir devant l'évidence, il déposa les insignes, je concentrai
-tous les pouvoirs dans mes mains. Ce fut la phase césarienne. L'univers
-m'appartint; mais Dieu sait ce qu'il m'en coûta. Il fallut trouver de
-l'argent et en inventer. J'exploitai d'abord la générosité de mon
-père, qui me donnait tout ce que je lui demandais, sans reproches, sans
-retard, sans froideur. Il disait qu'il faut que jeunesse se passe, et
-qu'il avait été jeune comme moi. Pourtant, j'abusai tant et tant,
-qu'il resserra peu à peu les cordons de sa bourse. J'eus alors recours
-à ma mère, qui trouvait moyen de me glisser quelque argent en
-cachette. C'était peu. Aux grands maux les grands remèdes: j'escomptai
-l'héritage paternel, je signai des lettres, sans échéance précise,
-et à des taux usuraires.
-
-En vérité, disait Marcella, quand je lui apportais des soieries ou des
-bijoux, il faut que je me fâche. A-t-on jamais vu... un cadeau de cette
-valeur!...
-
-Et s'il s'agissait d'un bijou, elle le contemplait entre ses doigts tout
-en proférant ces paroles; die l'examinait à la lumière, en essayait
-l'effet sur elle, et elle me couvrait de baisers impétueux et
-sincères. En dépit de ses protestations, la joie coulait dans ses
-regards, et je me sentais satisfait de la voir ainsi. Elle aimait
-particulièrement nos anciens doublons d'or, et je lui en apportais
-autant que j'en pouvais trouver. Marcella les enfermait tous dans un
-coffret de fer dont personne ne sut jamais où elle gardait la clef.
-Elle les cachait ainsi par crainte des esclaves. Sa maison des
-_Cajueiros_ lui appartenait. Les meubles étaient bons et solides, en
-palissandre sculpté, et tout était à l'avenant, bibelots, miroirs,
-vases, vaisselle, une superbe vaisselle des Indes que lui avait donnée
-un conseiller à la Cour d'appel. Ah! vaisselle du diable, me portais-tu
-assez sur les nerfs!... Combien de fois ne l'ai-je pas dit à sa
-propriétaire. Je ne lui dissimulais pas l'écœurement que me causaient
-toutes ces reliques de ses amours d'antan. Elle m'écoutait en souriant,
-avec une expression de candeur,--de candeur et d'autre chose encore que
-je ne pouvais comprendre en ce temps-là. Mais maintenant, en me
-reportant en arrière, je songe que son rire offrait le singulier
-mélange d'un être qui serait issu d'une sorcière de Shakespeare et
-d'un ange de Klopstock. Je ne sais si je me fais bien comprendre. Dès
-qu'elle devinait mes inutiles et tardives jalousies, je crois qu'elle
-prenait plaisir à les exciter davantage. Par exemple, un jour que je
-n'avais pu lui offrir un certain collier trop cher pour ma bourse, et
-qu'elle avait vu à la devanture du bijoutier, elle me dit qu'elle avait
-voulu plaisanter, que son amour se passait fort bien de tels stimulants.
-
-Et elle me menaça du doigt en disant:
-
---Jamais je ne te pardonnerais d'avoir de moi une aussi triste
-opinion.
-
-Et voilà que, rapide comme un oiseau, elle bat des mains, m'en entoure
-le visage, m'attire à elle d'un geste gracieux, avec des minauderies
-d'enfant. Ensuite, étendue sur la chaise longue, elle continua sa
-profession de foi, avec simplicité et franchise. Son affection n'était
-pas à vendre. On pouvait bien en acheter les apparences. Quant à la
-réalité, elle la gardait pour un petit nombre. Duarte, par exemple, le
-sous-lieutenant Duarte, qu'elle avait aimé pour de vrai, deux ans
-auparavant, avait toutes les peines du monde à lui faire accepter un
-objet de valeur, tout comme moi; elle ne recevait de lui, sans
-réluctance, que de petits cadeaux modestes comme la croix d'or qu'il
-lui avait offerte le jour de sa fête.
-
---Cette croix...
-
-Ce disant, elle porta la main à son corsage, en retira une fine croix
-d'or, pendue à son coupar un ruban bleu.
-
---Mais cette croix, lui fis-je observer, ne m'as-tu pas dit qu'elle te
-venait de ton père?
-
-Marcella secoua la tête avec commisération.
-
---Tu n'as pas compris que c'était un mensonge... pour ne pas
-t'attrister. Allons, viens, _chiquito_, ne sois pas défiant comme cela.
-J'en ai aimé d'autres; et puis après, qu'importe, puisque c'est fini?
-Un jour quand nous nous quitterons...
-
---Ne dis pas cela, m'écriai-je.
-
---Tout passe! un jour...
-
-Elle ne put achever; un sanglot étouffa sa voix. Elle étendit les
-mains, m'attira sur son sein, me murmura tout bas à l'oreille:
-
---Jamais, jamais, mon amour!...
-
-Je la remerciai, les yeux humides. Le lendemain, je lui apportai le
-collier qu'elle avait refusé.
-
---Comme souvenir de moi, quand nous nous séparerons, lui dis-je.
-
-D'abord elle se concentra dans un silence indigné. Ensuite, elle fit un
-geste magnifique. Elle essaya de jeter le collier par la fenêtre. Je
-retins son bras. Je la suppliai de ne pas me faire une telle offense, de
-garder le bijou. Elle m'obéit en souriant.
-
-D'ailleurs elle me payait largement de mes sacrifices. Elle devinait mes
-plus secrets désirs; elle les prévenait tout naturellement, par une
-espèce de nécessité affective, par une fatalité de sa conscience.
-Jamais le désir n'était raisonnable; c'était pur caprice, simple
-enfantillage. Je la voulais vêtue d'une certaine manière, parée de
-telle et telle façon; j'exigeais qu'elle mît ce vêtement et non un
-autre, qu'elle vînt se promener. Il en était ainsi du reste. Elle
-consentait à tout, souriante et bavarde.
-
---Quel être extraordinaire lu fais! me disait-elle.
-
-Et elle allait mettre la robe, la dentelle, les bijoux, avec une
-docilité charmante.
-
-
-
-
-XVI. UNE RÉFLEXION IMMORALE
-
-
-Il me vient à l'esprit une réflexion immorale qui est en même temps
-une correction de phrase. Je crois avoir, dit au chapitre XIV, que
-Marcella se mourait d'amour pour Xavier. Ce n'est pas mourir, c'est
-vivre, qu'il faut dire. Vivre n'est pas la même chose que mourir. Tous
-les joailliers du monde l'affirment, et ce sont des gens qui connaissent
-la grammaire. Bons bijoutiers, qu'en serait-il de l'amour sans vos
-jouets et vos amulettes, qui sont le tiers ou la cinquième partie de
-l'universel commerce des cœurs? Telle est la réflexion immorale que
-j'ai voulu faire, et qui est aussi obscure qu'immorale, car on ne
-comprend pas très bien ma pensée. J'ai voulu dire que la plus belle
-tête du monde n'en est pas moins belle quand on la ceint d'un diadème
-de perles fines; ni moins belle, ni moins aimée. Marcella par exemple,
-qui était vraiment bien jolie, Marcella m'aima...
-
-
-
-
-XVII. CONSIDÉRATIONS SUR LE TRAPÈZE
-
-
-...Marcella m'aima durant quinze mois et onze _contos_ de reis; rien de
-plus, rien de moins. Mon père, dès qu'il eut vent des onze _contos_,
-prit la chose au tragique: il trouva que l'aventure dépassait de
-beaucoup les limites d'un simple caprice de jeune homme.
-
---Cette fois, dit-il, tu vas me faire le plaisir de filer en Europe pour
-suivre les cours d'une université, probablement celle de Coimbra. Je
-veux faire de toi un homme sérieux, et non un muscadin et un voleur.
-Voleur! oui, répéta-t-il en voyant mon geste de protestation; quel
-autre nom donner à un fils qui se conduit comme toi?...
-
-Ce disant, il tira de sa poche mes divers billets qu'il avait rachetés,
-et me les mit sous le nez.
-
---Vois-tu, freluquet! Est-ce ainsi qu'on doit respecter l'honneur des
-siens? Crois-tu que moi et ceux qui m'ont précédé nous avons gagné
-notre fortune dans les tavernes ou à courir les rues? Libertin! cette
-fois tu prendras le droit chemin, ou je te déshérite.
-
-Sa fureur était courte et pondérée. Je l'écoutai en silence, et je
-ne fis point, comme en d'autres circonstances précédentes,
-d'objections à l'ordre de départ. Je ruminais d'emmener Marcella avec
-moi. J'allai la trouver, je lui en fis la proposition. Marcella
-m'écouta, les yeux en l'air, sans répondre. Comme j'insistais, elle
-déclara qu'elle ne pouvait aller en Europe.
-
---Et pourquoi pas?
-
---Je ne puis, me dit-elle d'un air dolent, je ne puis aller respirer
-l'air de ces rivages, qui me rappellent la mémoire de mon pauvre père,
-victime de Napoléon...
-
---Lequel des deux: le jardinier ou l'avocat?
-
-Marcella fronça le sourcil. Elle chantonna une séguedille, se plaignit
-de la chaleur, et demanda un verre de sirop. La femme de chambre
-l'apporta sur un plat d'argent qui faisait partie de de mes onze
-_contos._ Marcella m'offrit poliment le rafraîchissement. Pour toute
-réponse je fis sauter d'un revers de main le verre et le plateau. Elle
-reçut le liquide sur son corsage; la négresse hurla et je lui ordonnai
-de s'en aller au plus vite. Demeuré seul avec Marcella, je laissai
-déborder tout le désespoir de mon âme. Je lui dis qu'elle était un
-monstre, que jamais elle ne m'avait aimé, qu'elle m'avait laissé
-commettre des folies, sans même avoir l'excuse de la sincérité. Je
-l'accablai d'injures que j'accompagnais de gestes violents. Marcella
-demeurait assise, mâchonnant le bout de ses doigts, froide comme un
-morceau de marbre. J'avais envie de l'étrangler, de l'humilier tout au
-moins, en la subjuguant sous mes pieds. J'allais peut-être le faire,
-mais mon impétuosité changea de forme: ce fut moi qui me jetai à ses
-pieds, contrit et suppliant. Je la couvris de baisers, je lui rappelai
-les quinze mois de notre félicité, je lui répétai les tendres
-paroles des meilleurs jours, et je lui serrai les mains, assis sur le
-plancher, la tête entre ses genoux. Palpitant, égaré, je la suppliai,
-en pleurant, de ne point m'abandonner... Marcella me regarda pendant
-quelques instants quand j'eus fini de parler, puis elle m'écarta
-doucement, avec un geste d'ennui.
-
---Laisse-moi tranquille, me dit-elle.
-
-Elle se leva, secoua ses vêtements encore tout mouillés, et se dirigea
-vers sa chambre.
-
---Non! m'écriai-je, tu n'entreras pas... je te le défends!... J'allais
-porter la main sur elle. Trop tard; elle était entrée et s'était
-enfermée à double tour.
-
-Je sortis désespéré. Pendant deux mortelles heures, j'errai au hasard
-dans les quartiers excentriques et déserts, où j'étais certain de ne
-rencontrer aucune personne de connaissance. Je mâchonnais mon
-désespoir avec une avidité morbide. J'évoquais les heures, les jours,
-les instants de délire, et tantôt je me plaisais à les croire
-éternels, et à supposer qu'ils survivraient à mon cauchemar passager,
-tantôt, me mentant à moi-même, je les rejetais loin de moi comme un
-fardeau inutile. Alors j'aurais voulu m'embarquer tout de suite, couper
-ma vie en deux morceaux et je me délectais à l'idée que Marcella,
-avertie de mon départ, serait pénétrée de regrets et de remords. Je
-me persuadais que, m'ayant aimé follement, elle éprouverait quelque
-chose, une tristesse quelconque, comme lorsqu'elle pensait au
-sous-lieutenant Duarte. Cette réminiscence m'emplit alors de jalousie.
-La nature tout entière me criait qu'il fallait emmener Marcella avec
-moi.
-
---Il le faut... il le faut... disais-je en montrant le poing à
-l'espace.
-
-Soudain une idée géniale... Ah! trapèze de mes péchés, trapèze des
-conceptions folles! mon idée se mit à y faire des cabrioles comme plus
-tard celle de l'emplâtre (chapitre II). Il fallait fasciner Marcella,
-l'éblouir, l'entraîner. Et je découvris un moyen beaucoup plus
-convaincant que les supplications. Je ne considérai point les
-conséquences possibles. Je fis de nouveaux billets: je me rendis rue
-_dos Ourives_, j'achetai le plus joli bijou en montre, trois diamants
-énormes, enchâssés dans un peigne d'ivoire; et je courus chez
-Marcella.
-
-Elle était couchée sur un hamac, dans une attitude amollie, la jambe
-pendante, montrant le petit pied chaussé de soie, les cheveux épars,
-le regard tranquille et somnolent.
-
---Tu m'accompagnes, dis-je. J'ai trouvé de l'argent, beaucoup d'argent;
-tu auras tout ce que tu désireras. Tiens, prends.
-
-Et je lui montrai le peigne avec ses diamants. Marcella tressaillit,
-dressa son buste, s'appuya sur le coude, et considéra le peigne pendant
-un instant très court. Puis elle détourna les regards. Elle s'était
-reprise. Alors je saisis ses cheveux, je les tordis, je les nouai à la
-hâte, j'improvisai une coiffure, et je couronnai mon œuvre du peigne
-aux diamants. Je reculai, je m'approchai de nouveau, retouchant les
-tresses, les abaissant ou les relevant, cherchant à établir quelque
-symétrie dans ce désordre. Et j'apportais à ces minuties une
-tendresse de mère.
-
---Voilà, dis-je enfin.
-
---Quel fou! s'écria-t-elle.
-
-Ce fut sa première réponse. La seconde consista à m'attirer, à me
-payer de mon sacrifice par un baiser, le plus ardent de tous. Ensuite
-elle prit le peigne, en admira la matière et le travail, me regardant
-de temps à autre, en secouant la tête d'un air de reproche.
-
---A-t-on jamais vu!... disait-elle.
-
---Viendras-tu?
-
-Elle réfléchit un instant. L'expression de ses regards ne me plut
-guère, qui allaient de moi au mur et du mur au bijou. Mais cette
-mauvaise impression se dissipa quand elle m'eut répondu résolument:
-
---J'irai. Quand pars-tu?
-
---D'ici deux ou trois jours.
-
-C'est bon.
-
-Je la remerciai à genoux. J'avais retrouvé ma Marcella des premiers
-jours. Je le lui dis. Elle sourit, et elle alla garder le bijou, tandis
-que je descendais l'escalier.
-
-
-
-
-XVIII. VISION DANS LE CORRIDOR
-
-
-Sur le palier du rez-de-chaussée, au fond du corridor obscur, je
-m'arrêtai pendant quelques instants pour souffler, me palper, réunir
-mes idées éparses, me reprendre enfin, au milieu de tant de sensations
-profondes et contraires. Je sentais heureux. En vérité, les diamants
-doublaient un peu mon bonheur; mais quoi! une jolie femme peut bien
-aimer en même temps les Grecs et leurs présents. Enfin, j'avais
-confiée en ma bonne Marcella. Elle pouvait avoir ses défauts, mais
-elle m'aimait.
-
---Ange!... murmurais-je en regardant le toit du corridor.
-
-Et voici que le regard de Marcella, qui un instant auparavant m'avait
-donné une impression de défiance, m'apparut comme pour se moquer de
-moi. Il brillait au-dessus d'un nez qui était à la fois celui de
-Bakbarah et le mien. Pauvre amoureux des _Mille et une nuits!_ Je te vis
-courir derrière la femme du vizir, à travers la galerie. Elle te
-faisait signe comme pour s'offrir à toi, et tu courais, tu courais tout
-au long de l'allée, jusqu'au moment où tu sortis dans la rue et où
-tous les corroyeurs te huèrent et elles rossèrent d'importance. Et
-soudain il me sembla que le corridor était l'allée, et que la rue
-était celle de Bagdad. En effet, sur le pas de la porte, et sur le
-trottoir, je vis trois des corroyeurs, l'un en soutane, l'autre en
-livrée, le troisième en civil. Ils entrèrent dans le corridor, me
-prirent par le bras, me forcèrent à entrer dans une voiture. Mon père
-s'assit à ma droite, mon oncle le chanoine à ma gauche, l'individu en
-livrée monta sur le siège, et fouette cocher! jusqu'à la maison de
-l'intendant police, et de là jusqu'au port, d'où je fus transporté
-dans un voilier en partance pour Lisbonne. Figurez-vous ma résistance,
-d'ailleurs parfaitement inutile.
-
-Trois jours après, je franchis la barre, abattu et muet. Je ne pleurais
-même pas. J'avais une idée fixe. Maudites idées fixes!... Celle-là
-me poussait à me précipiter dans la mer en répétant le nom de
-Marcella.
-
-
-
-
-XIX. À BORD
-
-
-Nous étions en tout onze passagers: un fou qu'accompagnait sa femme,
-deux jeunes gens, qui voyageaient pour leur agrément, quatre
-commerçants et deux domestiques. Mon père me recommanda à tous, en
-commençant par le capitaine du navire, qui d'ailleurs avait fort à
-faire et qui, par surcroît, emmenait avec lui sa femme qui était
-phtisique au dernier degré.
-
-J'ignore si le capitaine eut vent de mes funestes projets, ou si mon
-père le mit sur ses gardes; il avait constamment les yeux sur moi, il
-m'obligeait à rester près de lui, ou, quand il était obligé de me
-quitter, il me conduisait près de sa femme. Elle ne se levait point de
-sa chaise longue: et tout en toussant, elle me promettait de me montrer
-les alentours de Lisbonne. Elle n'était point seulement maigre, mais
-translucide; il était impossible d'elle ne mourût pas d'une heure à
-l'autre. Le capitaine, peut-être pour se leurrer lui-même, feignait de
-ne point croire au dénouement si proche.
-
-Je ne savais rien; je ne pensais à rien. Que m'importait le sort d'une
-femme poitrinaire, au milieu de l'océan? L'univers, pour moi, c'était
-Marcella.
-
-Au bout d'une semaine, je trouvai le moment propice pour mourir.
-C'était la nuit. Je montai doucement sur le pont. Mais j'y trouvai le
-capitaine qui, penché sur le bastingage, considérait l'horizon.
-
---Quelque grain qui s'annonce?... demandai-je.
-
---Non, me répondit-il en tressaillant; non. J'admire la splendeur de la
-nuit. Voyez... Quelle merveille!...
-
-Le style démentait l'aspect assez fruste de l'individu, qui semblait
-étranger au style métaphorique. Au bout de quelques secondes, il me
-prit par la main, me montra la lune, et me demanda pourquoi je ne
-faisais point une ode à la nuit. Je lui répondis que je n'étais rien
-moins que poète. Il grommela je ne sais quoi, fit quelques pas, prit
-dans sa poche un morceau de papier tout chiffonné, et à la lumière
-d'un falot, il me lut une ode dans le goût de celles d'Horace, sur la
-liberté de la vie maritime. C'était des vers de sa façon.
-
---Qu'en dites-vous?
-
-Je ne me rappelle plus ce que je lui répondis. Il me serra la main avec
-force remerciements. Ensuite, il me récita deux sonnets. Il allait m'en
-dire un autre, quand on vint l'appeler la part de sa femme.
-
---J'y vais, dit-il, et il me récita le troisième sonnet, lentement,
-avec componction.
-
-Je demeurai seul. La muse du capitaine avait balayé de mon esprit les
-funestes pensées. Je préférai dormir, ce qui est une façon
-passagère de mourir. Le jour suivant, nous nous réveillâmes au bruit
-d'une tempête qui donna la chair de poule à tous les passagers, moins
-au fou. Il commença de danser, en criant que sa fille l'envoyait
-chercher dans une berline. C'était la mort de cette enfant qui avait
-causé sa folie. Jamais je n'oublierai l'horrible figure de ce pauvre
-homme au milieu du tumulte des gens et des hurlements de l'ouragan. Il
-chantait, il dansait, les yeux hors de la tête, très pâle, ses longs
-cheveux hérissés au vent. Il s'arrêtait de temps à autre, élevait
-ses mains osseuses, et formait avec les doigts des croix, des carrés,
-des anneaux, et riait ensuite désespérément. Sa femme l'abandonnait
-à lui-même; en proie à la terreur de la mort, elle se vouait à tous
-les saints du paradis. Enfin la tempête se calma, après avoir fait, je
-l'avoue, une excellente diversion à mes tristesses. Moi qui avais envie
-d'aller au-devant de la mort, je n'osai plus la regarder en face, quand
-elle se présenta.
-
-Le capitaine me demanda si j'avais eu peur, si je m'étais senti en
-péril, si je n'avais pas trouvé le spectacle sublime, le tout en me
-montrant un véritable intérêt d'ami. Tout naturellement, nous en
-vînmes à parler de la vie de marin. Le capitaine me demanda si
-j'aimais les idylles piscatoires. Je lui répondis en toute ingénuité
-que j'ignorais ce qu'il voulait dire.
-
---Vous allez voir, me dit-il.
-
-Et il me récita un petit poème, puis un autre, une églogue, puis cinq
-sonnets, par lesquels il termina, ce jour-là sa confidence littéraire.
-Le jour suivant, avant de me rien réciter, il me fit l'aveu des graves
-motifs qui l'avaient voué à la profession maritime, contre la volonté
-de sa grand'mère qui voulait qu'il fût prêtre. Il possédait assez
-bien, en effet, les lettres latines. Il n'entra point dans les ordres,
-mais il continua d'être poète, la poésie étant sa vocation
-naturelle. Pour m'en convaincre, il me récita tout au long et par cœur
-une centaine de vers. J'observai en lui un singulier phénomène: ses
-attitudes étaient si bizarres, qu'une fois je ne pus contenir mon envie
-de rire. Mais le capitaine, quand il récitait, regardait au dedans de
-lui-même, de telle sorte qu'il ne vit et n'entendit rien.
-
-Les jours passaient, et les ondes, elles vers, et aussi la vie de la
-poitrinaire. Elle ne tenait qu'à un fil. Un jour, aussitôt après le
-déjeuner, le capitaine me dit que la malade ne passerait probablement
-pas la semaine.
-
---Vraiment! m'écriai-je.
-
---Cette nuit a été terrible.
-
-J'allai lui rendre visite. Je la trouvai, en effet, moribonde, ou peu
-s'en fallait. Mais elle parlait toujours de notre arrivée à Lisbonne,
-où je resterais quelques jours avant d'aller à Coimbra, car elle
-comptait bien me conduire à l'Université. Je sortis consterné. Je
-trouvai son mari en contemplation devant les vagues qui venaient mourir
-sur la quille du navire, et j'essayai de le consoler. Il me remercia, me
-conta l'histoire de ses amours, fit l'éloge delà fidélité et du
-dévouement de sa femme, remémora les vers qu'il avait naguère
-composés à son intention, et me les récita. Sur ces entrefaites, on
-vint l'appeler sa part. Nous accourûmes: c'était une crise qu'elle
-traversait. Ce jour-là et le suivant furent cruels. Le troisième, elle
-entra en agonie et je m'éloignai de ce spectacle qui me répugnait. Une
-demi-heure plus tard, je rencontrai le capitaine assis sur un monceau de
-câbles, la tête entre les mains. Je lui présentai mes condoléances.
-
---Elle est morte comme une sainte, me répondit-il. Et pour que ces
-paroles ne pussent être mises sur le compte de l'attendrissement, il se
-leva aussitôt, secoua la tête, et fixa sur l'horizon un regard
-accompagné d'un geste long et profond.
-
---Nous allons, dit-il, la livrer à la tombe qui jamais ne se rouvre sur
-ce qu'elle a une fois englouti.
-
-Peu d'heures après, le cadavre fut en effet lancé à la mer, avec les
-cérémonies accoutumées. La tristesse se lisait sur tous les visages.
-Le veuf conservait l'attitude d'un tronc d'arbre durement fendu par la
-foudre. Un grand silence... La vague ouvrit ses flancs, reçut la
-dépouille, se referma dans un remous suivi d'une légère ride, et le
-bateau continua son chemin... Je demeurai quelques instants à la poupe,
-les regards fixés sur ce point incertain de l'Océan, où était resté
-l'un de nous. Ensuite j'allai trouver le capitaine pour le distraire de
-sa solitude et de ses regrets.
-
-Merci, me dit-il en devinant mon intention. Croyez bien que jamais je
-n'oublierai vos bons offices. Dieu vous en saura gré. Pauvre Léocadia,
-tu te souviendras de nous dans le ciel.
-
-Il essuya sur sa manche une larme importune. Je cherchai un dérivatif
-dans la poésie, qui était sa passion. Je lui parlai des vers qu'il
-m'avait lus, je m'offris à les faire imprimer à mes frais. Ses yeux
-s'animèrent un peu.
-
---Peut-être accepterai-je votre offre, me dit-il. Mais j'hésite...
-c'est de si faible poésie.
-
-Je jurai le contraire; je lui demandai de réunir les différentes
-pièces, et de me les donner avant notre débarquement.
-
---Pauvre Léocadia! murmura-t-il sans répondre à ma demande... la
-mer... le ciel... le navire...
-
-Le jour suivant, il me lut un épicedion qu'il venait de composer, et
-où il avait consigné les circonstances de la mort et de la sépulture
-de sa femme. Il me le lut d'une voix émue, et sa main tremblait. Il me
-demanda ensuite si les vers étaient dignes du trésor qu'il avait
-perdu.
-
---Ils le sont, lui répondis-je.
-
---Il me manque le grand souffle lyrique, me dit-il au bout d'un instant.
-Mais personne ne me refusera la sensibilité, et c'est peut-être son
-excès qui nuit à la perfection.
-
---Je ne crois pas; je trouve vos vers parfaits.
-
---Oui, je crois que... enfin ce sont des vers de matelot.
-
---De matelot poète.
-
-Il haussa les épaules, considéra le papier, et relut la pièce, mais
-cette fois sans tremblement dans la voix, en accentuant les intentions
-littéraires, en donnant du relief aux images et de la mélodie aux
-vers. Enfin il m'avoua que c'était son œuvre la plus achevée.
-J'abondai dans ce sens; il me serra la main, et me prédit grand avenir.
-
-
-
-
-XX. JE PASSE MON BACCALAURÉAT
-
-
-Un grand avenir! Tandis que ces paroles régnaient à mes oreilles, je
-promenais mes regards au loin, sur l'horizon mystérieux et vague. Une
-idée refoulait l'autre, l'ambition portait préjudice au souvenir de
-Marcella. Un grand avenir? Naturaliste, littérateur, archéologue,
-banquier, politique, évêque,--eh! oui, pourquoi pas évêque?
-l'important était que j'obtinsse une haute charge, une grande
-réputation, une position supérieure. L'ambition, cet aigle, sortit de
-l'œuf et ouvrit sa pupille fauve et pénétrante. Adieu, amours! adieu,
-Marcella! Jours de délire, bijoux hors de prix, vie déréglée, adieu!
-Je prends le chemin ardu de la gloire; je vous abandonne avec mes
-culottes d'enfant.
-
-Et ce fut ainsi que je débarquai à Lisbonne, et que je partis pour
-Coimbra. L'Université m'attendait avec ses sciences arides; je fus un
-étudiant médiocre, ce qui ne m'empêcha point de devenir bachelier. Je
-reçus mon diplôme avec toute la solennité d'usage, quand j'eus
-terminé mon cours. Ce fut une belle fête qui me remplit d'orgueil et
-de regrets, de regrets surtout. J'avais acquis à Coimbra une grande
-réputation de bon vivant. J'étais un étudiant léger, superficiel,
-tumultueux et pétulant, aimant les aventures, faisant du romantisme
-pratique et du libéralisme théorique, vivant sur la foi des yeux noirs
-et des constitutions écrites. Le jour où l'Université m'attesta sur
-parchemin que j'étais un savant, moi qui n'ignorais pas les lacunes de
-mes connaissances, je me sentis en quelque façon déçu, sans rien
-perdre de mon orgueil pour cela. Et je m'explique. Le diplôme était un
-titre d'affranchissement. Mais s'il me donnait la liberté, il
-m'imposait aussi la responsabilité. Je gardai le titre, je laissai les
-charges sur les rives du Mondego, et je partis, quelque peu déçu, mais
-sentant déjà une curiosité impétueuse, un désir de jouer des
-coudes, de jouir, de vivre, de m'affirmer,--de prolonger l'Université,
-ma vie durant.
-
-
-
-
-XXI. LE MULETIER
-
-
-L'âne que je montais ayant refusé d'avancer, je m'avisai de le
-fustiger. Mal m'en prit: il fit deux sauts de mouton, puis trois autres,
-puis un dernier qui me fit voler de ma selle si malencontreusement que
-mon pied droit demeura pris dans l'étrier. Je tentai de m'accrocher au
-poitrail de l'animal. Mais alors, effrayé, il s'emballa à travers
-champs. Je m'exprime mal: il essaya de s'emballer, et effectivement il
-réussit à faire deux sauts en avant; mais le muletier, qui se trouvait
-présent, accourut à temps pour l'arrêter par la bride et le retenir,
-sans efforts ni péril. Quand il eut dominé la bête, je me dégageai
-de l'étrier et me relevai.
-
---Vous l'avez échappé belle, me dit le muletier.
-
-Et c'était vrai. Si l'âne m'eût traîné sur le sol, il se peut bien
-que ma mort eût été la fin de l'aventure. Je pouvais avoir la tête
-fendue, une congestion, n'importe quelle lésion interne, et ma science
-se perdait ainsi dans sa fleur. Le Muletier m'avait sans doute sauvé la
-vie; c'était positif: je sentais le sang bouillir dans mes veines. Ah!
-brave muletier! Tandis que je reprenais conscience de moi-même, il
-s'efforçait de raccommoder les harnais de l'âne. Je résolus de lui
-donner trois des cinq monnaies d'or que j'avais sur moi. Certes
-j'estimais ma vie à plus haut prix;--elle avait pour moi une valeur
-inestimable. Mais enfin la récompense projetée me semblait digne du
-dévouement de celui qui m'avait sauvé. C'est dit: je vais lui donner
-les trois monnaies.
-
---Allons! me dit-il en me présentant la rêne de ma monture.
-
---Un instant... répondis-je; laissez-moi le temps de me remettre.
-
---Ne dites pas cela...
-
---Quand on vient comme moi de voir la mort de près...
-
---Si la bête s'était emportée avec vous, il est certain que... Mais
-avec l'aide du ciel, vous voyez qu'il ne vous est rien arrivé.
-était son œuvre la plus achevée.
-J'abondai dans ce sens; il me serra la main, et me prédit grand avenir.
-
-
-
-
-XX. JE PASSE MON BACCALAURÉAT
-
-
-Un grand avenir! Tandis que ces paroles régnaient à mes oreilles, je
-promenais mes regards au loin, sur l'horizon mystérieux et vague. Une
-idée refoulait l'autre, l'ambition portait préjudice au souvenir de
-Marcella. Un grand avenir? Naturaliste, littérateur, archéologue,
-banquier, politique, évêque,--eh! oui, pourquoi pas évêque?
-l'important était que j'obtinsse une haute charge, une grande
-réputation, une position supérieure. L'ambition, cet aigle, sortit de
-l'œuf et ouvrit sa pupille fauve et pénétrante. Adieu, amours! adieu,
-Marcella! Jours de délire, bijoux hors de prix, vie déréglée, adieu!
-Je prends le chemin ardu de la gloire; je vous abandonne avec mes
-culottes d'enfant.
-
-Et ce fut ainsi que je débarquai à Lisbonne, et que je partis pour
-Coimbra. L'Université m'attendait avec ses sciences arides; je fus un
-étudiant médiocre, ce qui ne m'empêcha point de devenir bachelier. Je
-reçus mon diplôme avec toute la solennité d'usage, quand j'eus
-terminé mon cours. Ce fut une belle fête qui me remplit d'orgueil et
-de regrets, de regrets surtout. J'avais acquis à Coimbra une grande
-réputation de bon vivant. J'étais un étudiant léger, superficiel,
-tumultueux et pétulant, aimant les aventures, faisant du romantisme
-pratique et du libéralisme théorique, vivant sur la foi des yeux noirs
-et des constitutions écrites. Le jour où l'Université m'attesta sur
-parchemin que j'étais un savant, moi qui n'ignorais pas les lacunes de
-mes connaissances, je me sentis en quelque façon déçu, sans rien
-perdre de mon orgueil pour cela. Et je m'explique. Le diplôme était un
-titre d'affranchissement. Mais s'il me donnait la liberté, il
-m'imposait aussi la responsabilité. Je gardai le titre, je laissai les
-charges sur les rives du Mondego, et je partis, quelque peu déçu, mais
-sentant déjà une curiosité impétueuse, un désir de jouer des
-coudes, de jouir, de vivre, de m'affirmer,--de prolonger l'Université,
-ma vie durant.
-
-
-
-
-XXI. LE MULETIER
-
-
-L'âne que je montais ayant refusé d'avancer, je m'avisai de le
-fustiger. Mal m'en prit: il fit deux sauts de mouton, puis trois autres,
-puis un dernier qui me fit voler de ma selle si malencontreusement que
-mon pied droit demeura pris dans l'étrier. Je tentai de m'accrocher au
-poitrail de l'animal. Mais alors, effrayé, il s'emballa à travers
-champs. Je m'exprime mal: il essaya de s'emballer, et effectivement il
-réussit à faire deux sauts en avant; mais le muletier, qui se trouvait
-présent, accourut à temps pour l'arrêter par la bride et le retenir,
-sans efforts ni péril. Quand il eut dominé la bête, je me dégageai
-de l'étrier et me relevai.
-
---Vous l'avez échappé belle, me dit le muletier.
-
-Et c'était vrai. Si l'âne m'eût traîné sur le sol, il se peut bien
-que ma mort eût été la fin de l'aventure. Je pouvais avoir la tête
-fendue, une congestion, n'importe quelle lésion interne, et ma science
-se perdait ainsi dans sa fleur. Le Muletier m'avait sans doute sauvé la
-vie; c'était positif: je sentais le sang bouillir dans mes veines. Ah!
-brave muletier! Tandis que je reprenais conscience de moi-même, il
-s'efforçait de raccommoder les harnais de l'âne. Je résolus de lui
-donner trois des cinq monnaies d'or que j'avais sur moi. Certes
-j'estimais ma vie à plus haut prix;--elle avait pour moi une valeur
-inestimable. Mais enfin la récompense projetée me semblait digne du
-dévouement de celui qui m'avait sauvé. C'est dit: je vais lui donner
-les trois monnaies.
-
---Allons! me dit-il en me présentant la rêne de ma monture.
-
---Un instant... répondis-je; laissez-moi le temps de me remettre.
-
---Ne dites pas cela...
-
---Quand on vient comme moi de voir la mort de près...
-
---Si la bête s'était emportée avec vous, il est certain que... Mais
-avec l'aide du ciel, vous voyez qu'il ne vous est rien arrivé.
-o.
-
-J'arrivai... Mais non; je ne veux point allonger ce chapitre.
-Quelquefois, je m'oublie à écrire, et la plume court sur le papier au
-grand préjudice de l'auteur. Des chapitres longs sont bons pour des
-lecteurs lourdauds. Nous ne sommes pas un public pour in-folio, mais
-seulement pour in-12: peu de texte, une large marge, des caractères
-élégants, dorures sur franches et des vignettes... principalement des
-vignettes. Non, n'allongeons point le chapitre.
-
-
-
-
-XXIII. TRISTE, MAIS COURT
-
-
-J'arrivai, et je ne nie point qu'en apercevant la ville natale
-j'éprouvai une sensation inconnue, non pas devant ma patrie politique,
-mais devant le séjour de mon enfance, la rue, la tour, la fontaine
-publique, la femme en mantille, le noir manœuvre, les choses et les
-scènes de mon enfance, demeurées gravées dans ma mémoire. C'était
-une renaissance. L'esprit, comme un oiseau indifférent à la direction
-des années, prit son vol dans la direction de la fontaine originelle,
-et alla boire l'eau fraîche et pure, pure encore du limon de la vie.
-
-Remarquez qu'il y a ici un lieu commun. Un autre lieu commun, c'est la
-consternation de ma famille. Mon père m'embrassa en pleurant: «Ta
-mère est condamnée», me dit-il. Ce n'était plus le rhumatisme qui la
-minait, mais un cancer à l'estomac. La malheureuse souffrait d'une
-façon cruelle, car le cancer est indifférent aux vertus de l'individu.
-Quand il peut ronger, il ronge, c'est son métier. Ma sœur Sabine,
-déjà mariée avec Cotrin, tombait de fatigue. Elle dormait à peine
-trois heures par nuit, la pauvre enfant. L'oncle Jean lui-même
-paraissait triste et abattu. Dona Eusebia et d'autres femmes assistaient
-aussi la malade, et se montraient non moins tristes et non moins
-dévouées!
-
---Mon fils!...
-
-La douleur cessa pour un instant de tenailler sa victime. Un sourire
-illumina sa face, sur laquelle la mort étendait déjà son aile. Ce
-n'était déjà plus un visage. La beauté avait fui comme une aurore
-brillante. Il ne restait que les os, qui, eux, ne maigrissent pas.
-J'avais peine à la reconnaître, après huit ou neuf ans de
-séparation. Agenouillé au pied de son lit, ses mains entre les
-miennes, je demeurais immobile, sans oser prononcer une parole qui eût
-été un sanglot. Or, nous essayions de lui cacher son état et la
-proximité de sa fin. Elle ne s'illusionnait point cependant. Elle
-sentait venir la mort; elle me le dit, et son pressentiment se réalisa
-le lendemain matin.
-
-L'agonie fut lente et cruelle: d'une cruauté minutieuse, froide,
-insistante, qui me remplit de douleur et de stupéfaction. C'était la
-première fois que je voyais mourir quelqu'un. Je connaissais la mort
-par ouï-dire; c'est tout au plus s'il m'était arrivé de la voir
-pétrifiée sur la face d'un cadavre que j'allais accompagner jusqu'au
-cimetière. La notion que j'en avais se trouvait confondue parmi des
-amplifications de rhétorique que m'avaient inculquées des professeurs
-de choses antiques: la mort traîtresse de César, austère de Socrate,
-orgueilleuse de Caton. Mais ce duel de l'être et du non-être, la mort
-en action, douloureuse, convulsée, sans appareil politique ou
-philosophique, la mort d'une personne aimée, c'était la première fois
-que j'y assistais. Je ne pleurai point; je me rappelle fort bien que je
-ne pleurai point durant toute cette scène. J'avais la gorge sèche,
-Inconscience béante, et mes regards demeuraient stupides. Eh quoi! une
-créature si docile, si tendre, si sainte, qui jamais ne fit verser une
-larme à personne; tendre mère, épouse immaculée, il fallait qu'elle
-mourût ainsi, torturée, mordue par la dent tenace d'une maladie sans
-pitié? Tout cela, je l'avoue, me semblait obscur, incongru; un
-non-sens.
-
-Triste chapitre... Passons à un autre plus allègre.
-
-
-
-
-XXIV. COURT, MAIS GAI
-
-
-Je demeurai prostré. Et cependant, j'étais à cette époque un
-ensemble de trivialité et de présomption. Jamais le problème de la
-vie et de la mort ne m'avait traversé le cerveau. Jamais jusqu'à ce
-jour je ne m'étais penché sur l'abîme de l'inexplicable. Il me
-manquait l'essentiel, c'est-à-dire le stimulant, le vertige.
-
-Pour tout dire, je reflétais les opinions d'un barbier de Modène qui
-se distinguait justement parce qu'il n'en avait aucune. C'était la
-fleur des barbiers et des coiffeurs. Pour longue que fût une opération
-capillaire, jamais il ne se lassait. Il faisait aller les coups de
-peigne d'accord avec des plaisanteries pimentées et d'une saveur!... Il
-n'avait point d'autre philosophie; moi non plus. L'Université m'en
-avait bien inculqué quelques notions, mais je n'avais retenu que les
-formules, le vocabulaire, le squelette. Je traitais la philosophie comme
-le latin. J'avais dans la poche trois vers de Virgile, deux d'Horace,
-une douzaine de locutions morales et politiques pour les faux frais de
-la conversation. Il en était de même pour l'histoire de la
-jurisprudence. De tout, je sus prendre la phraséologie, l'ornementation
-et l'écorce.
-
-Sans doute, le lecteur s'étonnera de la franchise avec laquelle
-j'expose et je mets ma médiocrité en évidence. Mais la franchise est
-la première qualité d'un défunt. Pendant la vie, l'opinion publique,
-le contraste des intérêts, la lutte des ambitions obligent à cacher
-les vilains dessous, à dissimuler les déchirures et les raccommodages,
-à ne point prendre le monde pour confident des révélations de la
-conscience; et le plus grand avantage de cette obligation c'est qu'il
-fait éviter l'horrible vice de l'hypocrisie, attendu qu'à force de
-leurrer les autres, on finit par se leurrer soi-même. Après la mort,
-quelle différence, quelle liberté, quel soulagement! On secoue le
-manteau somptueux; les oripeaux tombent; on se met à l'aise, on se
-dépeigne, on se dégrafe; on confesse franchement ce qui fut et ce qui
-ne fut pas. Il n'y a plus ni voisins, ni amis, ni ennemis, ni gens
-connus ou inconnus: il n'y a plus de public. Les considérations de
-l'opinion, son regard aigu et judiciaire, perd sa vertu dès que nous
-foulons le domaine de la mort. On peut bien encore nous critiquer et
-nous juger, mais le jugement nous laisse indifférents. Messieurs les
-vivants, il n'y a rien de plus incommensurable que le dédain des morts.
-
-
-
-
-XXV. À LA TIJUCA
-
-
-Mais ne voilà-t-il pas que j'allais glisser à l'emphase!... Soyons
-simple, comme l'était la vie Je menai à la Tijuca pendant les
-premières semaines qui suivirent la mort de ma mère.
-
-Le septième jour, aussitôt après le service funèbre, je pris un
-fusil, quelques livres, des vêtements, des cigares, mon domestique
-mulâtre nommé Prudencio,--le Prudencio du chapitre XI,--et j'allai
-m'enterrer dans une vieille propriété que nous possédions. Mon père
-fit tout son possible pour me détourner de ma résolution; mais je
-sentais qu'il était au-dessus de forces de lui obéir. Sabine eût
-désiré que j'habitasse quelque temps avec elle: deux semaines pour le
-moins. Mon cousin voulait à toute force m'emmener. Un brave garçon, ce
-Cotrim: de prodigue, il était devenu circonspect. Il faisait alors le
-commerce des produits alimentaires, et travaillait avec ardeur du matin
-au soir, sans perdre un moment. Le soir, assis devant sa fenêtre, il
-caressait ses favoris sans penser à rien. Il aimait sa femme et son
-fils qui mourut quelques années plus tard. On le disait avare.
-
-Je refusai toutes les propositions, tant je me sentais abattu. Ce fut
-alors, je crois, que commença à s'épanouir en moi la fleur jaune de
-l'hypocondrie, solitaire et morbide, d'un si subtil et si enivrant
-parfum. «Qu'il est bon d'être triste et de ne rien dire!» Quand je
-tombai sur cette phrase de Shakespeare, j'avoue qu'elle trouva en moi un
-écho délicieux. Je me rappelle que j'étais assis sous un dattier, le
-livre du poète ouvert sur mes genoux, l'esprit attristé plus encore
-que le visage. J'avais l'air d'une poule triste. Je serrais dans mon
-sein ma douleur taciturne, et j'éprouvais une sensation unique qu'on
-pourrait appeler la volupté de l'ennui. La volupté de l'ennui: retenez
-cette expression, lecteur, méditez-la, et si vous ne parvenez à la
-comprendre, c'est que vous ignorez une des sensations les plus subtiles
-de ce monde et de notre temps.
-
-Je chassais de temps à autre, ou bien je dormais, ou bien je lisais; je
-lisais beaucoup. Parfois encore je restais à ne rien faire, passant
-d'une idée à une autre, laissant mon imagination vagabonder comme un
-papillon qui flâne ou qui a faim. Les heures tombaient, une à une, le
-soleil déclinait, les ombres de la nuit voilaient la montagne et la
-cité. Personne ne venait me rendre visite: j'avais expressément
-recommandé qu'on me laissât à moi-même. Un jour, deux jours, une
-semaine entière passa de la sorte. Cette quiétude devait être
-suffisante pour me lasser de la _Tijuca_, et me rendre à mon agitation
-habituelle. Au bout de sept jours, j'étais parfaitement saturé de
-solitude. Ma douleur s'apaisait. Mon fusil, mes livres, le spectacle des
-arbres et du ciel ne me suffisaient plus. La jeunesse bouillait en moi:
-je voulais vivre. Je fourrai dans ma malle le problème de la vie et de
-la mort, les hypocondries du poète, mes chemises, mes méditations, mes
-cravates, et j'allais la fermer, quand le mulâtre Prudencio me dit
-qu'une personne de ma connaissance demeurait depuis la veille dans la
-maison violette située à deux cents pas de la nôtre.
-
---Qui donc?
-
---Peut-être Monsieur ne se rappelle-t-il plus de Dona Eusebia...
-
---Je me rappelle... C'est elle?
-
---Elle et sa fille. Elles sont arrivées hier matin.
-
-L'épisode de 1814 se présenta aussitôt à ma mémoire, et je me
-sentis embarrassé. Les événements m'avaient donné raison. Oui,
-vraiment, il avait été impossible d'éviter que les amours de Villaça
-et de la sœur du sergent-major n'allassent jusqu'aux dernières
-conséquences. Même avant mon départ, on parlait vaguement de la
-naissance d'une fille. Mon oncle Jean m'écrivait dans la suite que
-Villaça, en mourant, avait laissé un legs important à Dona Eusebia,
-et qu'on avait pas mal glosé à ce sujet dans le quartier. L'oncle
-Jean, friand de scandale, ne me parla que de cette aventure dans une de
-ses lettres, longue de plusieurs pages. Oui, les événements m'avaient
-donné raison. Quoi qu'il en pût être, 1814 était loin, et avait
-emporté ma gaminerie, Villaça et le baiser du massif. Du reste, il
-n'existait aucune intimité entre moi et Dona Eusebia. Cette réflexion
-faite, j'achevai de fermer ma malle.
-
---Monsieur n'ira pas rendre visite à Dona Eusebia? me demanda
-Prudencio. C'est elle qui a enseveli le corps de ma défunte maîtresse.
-
-Je me rappelai l'avoir vue parmi d'autres dames, au moment de la mort et
-au moment de l'enterrement. J'ignorais d'ailleurs qu'elle eût rendu à
-ma mère ce suprême devoir. La remarque du mulâtre était juste. Je
-lui devais une visite. Je résolus de m'en acquitter immédiatement et
-je descendis aussitôt.
-
-
-
-
-XXVI. L'AUTEUR HÉSITE
-
-
-Soudain j'entends une voix: «Voyons, mon garçon! ce n'est pas une
-vie, ça!»
-
-C'était mon père qui arrivait avec deux propositions dans sa poche.
-
-Je m'assis sur ma malle, et je le reçus sans surprise. Il se tint
-pendant quelques instants debout devant moi, après quoi il me tendit la
-main d'un geste ému:
-
---Mon fils, il faut se résigner à la volonté divine.
-
---Je me suis déjà résigné, dis-je, et je lui baisai la main.
-
-Je n'avais pas encore déjeuné; nous déjeunâmes ensemble. Ni l'un ni
-l'autre nous ne fîmes allusion au motif de ma réclusion. Une seule
-fois nous effleurâmes ce sujet, quand mon père fit tomber la
-conversation sur la Régence, et m'annonça qu'il avait reçu les
-condoléances de l'un des régents. Il avait la lettre sur lui; elle
-était même passablement chiffonnée, sans doute à force d'avoir été
-montrée à des tiers. Je crois avoir dit qu'il s'agissait de l'un des
-régents. Il me la lut deux fois de suite.
-
---Je suis déjà allé le remercier de cette preuve de considération,
-me dit-il, et mon opinion est que tu dois y aller aussi...
-
---Moi?
-
---Toi. C'est un homme considérable qui remplace aujourd'hui l'empereur.
-D'ailleurs, J'ai une idée, un projet, ou... il faut tout dire, deux
-projets: il s'agit d'un fauteuil de député et d'un mariage.
-
-Mon père me dit tout cela avec quelque emphase, en donnant à ses
-paroles une certaine allure qui avait pour but de me les graver plus
-profondément dans l'esprit. La proposition combinait si mal avec mes
-sensations antérieures que tout d'abord je ne compris pas très bien.
-Mon père ne se découragea pas et répéta: «le fauteuil et la
-fiancée».
-
---Tu acceptes?
-
---Je n'entends rien à la politique, dis-je au bout d'un instant. Quant
-à la fiancée, laissez-moi vivre comme un ours que je suis.
-
---Mais les ours se marient, me répliqua-t-il.
-
---Eh bien! trouvez-moi une ourse: la grande Ourse, par exemple...
-
-Mon père se mit à rire, et recommença à parler sérieusement. Je
-devais me lancer dans la politique pour plus de vingt raisons qu'il
-énuméra avec une singulière vélocité, en prenant des exemples parmi
-nos relations. Quant à la fiancée, il me suffirait de la voir.
-Aussitôt après l'avoir vue, j'irais de moi-même la demander à son
-père, sans plus larder. Il essaya ainsi d'abord de la fascination,
-ensuite de la persuasion, ensuite de l'intimidation. Je ne répondais
-pas, je taillais la pointe d'un cure-dent, je faisais des boulettes de
-pain, souriant ou réfléchissant. Je n'étais, pour tout dire, ni
-rebelle ni docile à la proposition. Je me sentais abasourdi. Une partie
-de moi-même disait oui: une belle femme, une position politique
-n'étaient pas choses à dédaigner. L'autre partie disait que non; la
-mort de ma mère m'apparaissait comme un exemple de la fragilité des
-affections de famille...
-
---Je ne sors point d'ici sans une réponse définitive, me dit mon
-père, dé-fi-ni-ti-ve! répéta-t-il en scandant les syllabes avec le
-doigt.
-
-Il but une dernière gorgée de café, se mit à son aise, et commença
-à parler de tout: du Sénat, de la Régence, de la Restauration,
-d'Evariste, d'une voiture qu'il avait l'intention d'acheter, de notre
-maison de la rue Matta-Cavallos... Je restais au bout de la table, et
-j'écrivais distraitement sur un morceau de papier avec la pointe d'un
-crayon; je traçais une parole, une phrase, un vers, un nez, un triangle
-et je réfutais les mots suivants sans ordre, au hasard, de la façon
-suivante:
-
-
-Arma virumque cano
-A
-Arma virumque cano
-Arma virumque
-Arma virumque cano
-Arma virumque cano
-virumque
-
-
-Tout cela était fait machinalement, et cependant avec une certaine
-logique et une certain déduction. Par exemple ce fut _virumque_ qui me
-fit passer au nom du propre poète, par l'entraînement de la première
-syllabe; j'allais écrire _virumque_, ce fut Virgile qui tomba de ma
-plume et je continuai:
-
-
-Vir Virgile
-Virgile Virgile
-Virgile Virgile
-
-
-Mon père, quelque peu dépité de mon indifférence, se leva, vint à
-moi, et lança un regard sur le papier.
-
---Virgile! s'écria-t-il. Tu y es, mon garçon, ta fiancée s'appelle
-justement Virgilia.
-
-
-
-
-XXVII. VIRGILIA
-
-
-Virgilia? mais alors, c'est la même personne qui, quelques années plus
-tard...? la même, oui la même, qui, en 1869, devait assister à mes
-derniers moments, et qui longtemps auparavant eut une si large part dans
-mes plus intimes sensations. À cette époque, elle comptait a peine
-quinze ou seize ans. C'était peut-être la plus audacieuse créature de
-notre race et c'en était en tous cas la plus volontaire. Je ne dirai
-pas qu'elle méritait la pomme de la beauté entre toutes les jeunes
-filles de son temps, parce que je n'écris pas un roman où l'auteur
-dore la réalité et ferme les yeux aux taches de rousseur et autres: ce
-qui ne veut pas dire qu'elle en eût au visage, non. Elle était jolie,
-fraîche, elle sortait des mains de la nature, pleine de ce charme
-précaire et éternel qu'un individu transmet à un autre pour les fins
-secrètes de la procréation. Telle était Virgilia avec son teint
-clair, très clair, sa grâce ignorante et puérile, sujette aux
-mystérieuses impulsions, sa paresse et sa dévotion,--sa dévotion qui
-n'était peut-être que de la peur, comme j'ai tout lieu de le supposer.
-
-Voici, lecteur, en peu de lignes, le portrait physique et moral de la
-personne qui devait avoir plus tard une si grande influence sur ma vie.
-Oui, elle était cela même, à seize ans. Si tu lis ces lignes, ô
-Virgilia toujours aimée, ne t'étonne point du langage que j'emploie
-aujourd'hui, qui contraste avec celui que j'employai quand je te connus.
-Tu peux croire que l'un était alors aussi sincère que l'autre l'est
-maintenant. La mort a pu me rendre grincheux, mais non injuste.
-
---Mais, me diras-tu, comment peux-tu ainsi discerner la vérité de ce
-temps lointain, et l'exprimer ainsi après tant d'années?
-
---Ah! indiscrète, ah! ignorante, mais c'est cela même qui nous rend
-maîtres de l'univers; c'est ce pouvoir de refaire le passé, pour bien
-comprendre l'instabilité de nos impressions et la vanité de nos
-affections. Laisse dire Pascal: l'homme n'est pas un roseau pensant,
-c'est une page d'errata qui pense: cela, oui. Chaque saison de la vie
-est une édition qui corrige l'édition antérieure, et qui sera
-corrigée à son tour, jusqu'à l'édition définitive, dont l'éditeur
-fait présent aux vers.
-
-
-
-
-XXVIII. POURVU QUE
-
-
---Virgilia, interrompis-je.
-
---Oui, Monsieur, tel est le nom de votre fiancée. Un ange, mon grand
-dadet, un ange moins les ailes. Figure-toi une jeune fille comme ça, de
-cette hauteur, vive comme du vif-argent et des yeux... c'est la fille de
-Dutra...
-
---Dutra?
-
---Le conseiller Dutra, voyons. C'est une influence politique. Allons tu
-acceptes?
-
---Non, répondis-je. Après quoi, je regardai pendant quelques secondes
-la pointe de mes bottines; et je déclarai que j'étais prêt à
-étudier les deux questions, la candidature et le mariage pourvu que...
-
---Pourvu que?
-
---Pourvu que je ne sois point obligé de les accepter conjointement. Je
-crois que je puis être séparément un homme marié et un homme
-politique...
-
---Tout homme qui entre dans la vie publique doit être marié,
-interrompit sentencieusement mon père. Mais il en sera comme il te
-plaira. Je me prête à tout, persuadé qu'il te sera suffisant de voir
-Virgilia. D'ailleurs, le Parlement et la fiancée, c'est tout un. Tu
-protestes... tu verras plus tard. C'est bon, j'accepte l'atermoiement,
-pourvu que...
-
---Pourvu que? interrompis-je à mon tour en imitant sa voix.
-
---Ah! farceur! pourvu que tu ne restes pas ici, futile, obscur et
-désespéré. Mon argent, mes soins, je ne les ai dépensés que pour te
-voir briller comme il convient, à moi, à toi, et à nous tous. Tu dois
-continuer à illustrer notre nom que tu perpétues. Écoute, j'ai
-soixante ans, mais s'il était nécessaire que je recommence ma vie, je
-le ferais sans hésiter une minute. Crains l'obscurité, Braz, fuis ce
-qui est infime. Les hommes valent de différentes façons, mais le plus
-sûr moyen de s'affirmer est l'opinion des autres hommes. Ne perds point
-les avantages de ta position, ni tes moyens...
-
-Et le magicien continua d'agiter devant moi le hochet, comme on faisait
-lorsque j'étais petit pour me faire aller plus vite. La fleur de
-l'hypocondrie se referma, laissant s'ouvrir une autre fleur moins jaune,
-et qui n'a rien de morbide--l'amour de la renommée, l'emplâtre Braz
-Cubas.
-
-
-
-
-XXIX. LA VISITE
-
-
-Mon père était arrivé à ses fins. Je me disposai à accepter le
-fauteuil et le mariage, Virgilia et la Chambre des députés:--les deux
-Virgilia, comme le dit mon père, dans un accès de tendresse politique.
-Et pour me payer de ma docilité, il me serra fortement dans ses bras.
-C'était son propre sang qu'il reconnaissait enfin.
-
---Tu descends avec moi?
-
---Non, je descendrai demain. Aujourd'hui, je prétends faire une visite
-à Dona Eusebia.
-
-Mon père fit la grimace, mais ne répondit rien. Il prit congé de moi
-et partit. Dans l'après-midi, je me rendis chez Dona Eusebia. Elle
-avait maille à partir avec son jardinier noir, mais elle quitta tout
-pour venir me recevoir, avec une hâte, un plaisir si sincère que je me
-sentis tout de suite à mon aise. Je crois bien qu'elle alla jusqu'à me
-serrer entre ses bras robustes. Elle me fit asseoir auprès d'elle, sous
-la véranda, en multipliant ses exclamations.
-
---Comment, c'est le petit Braz! mais c'est un homme, maintenant... Tout
-à fait!... et joli garçon!... Et vous, vous rappelez-vous bien de moi?
-
---Comment donc!...
-
-Était-il possible que j'eusse oublié une amie si intime de notre
-maison. Dona Eusebia commença à parler de ma mère avec tant de
-sympathie et de regrets, qu'elle me captiva tout de suite, bien qu'elle
-ravivât ma douleur... Elle lut mon émotion dans mes yeux, et détourna
-la conversation. Elle me demanda de lui conter mes voyages, mes travaux,
-mes amourettes... les amourettes aussi; «je suis une vieille curieuse,
-je le confesse, et je suis restée bon vivant». En ce moment, je me
-rappelai l'épisode de 1814, elle, Villaça, le buisson, le baiser, et
-mon cri d'alarme. Et voici qu'une porte crie sur ses gonds, j'entends un
-frou-frou de jupes, et cette parole:
-
---Maman... maman...
-
-
-
-
-XXX. LA FLEUR DU BUISSON
-
-
-Les jupes et la voix appartenaient à une jeune brunette qui s'arrêta
-sur le pas de la porte pendant quelques instants, en apercevant un
-étranger. Dona Eusebia mit fin à ce court silence et à cet embarras,
-avec sa franchise résolue.
-
---Viens ici, Eugenia, dit-elle, viens faire connaissance avec le Dr Braz
-Cubas, fils de Cubas, et qui arrive d'Europe.
-
-Et se tournant vers moi:
-
---Ma fille Eugénie.
-
-Eugénie, la fleur du buisson, répondit à peine au salut que je lui
-adressai. Elle me regarda avec éprise et timidité, et lentement
-s'approcha la chaise de sa mère. Celle-ci remit en ordre les tresses de
-la jeune fille, tout en disant: «Ah! petite endiablée.» Et elle
-l'embrassa avec une tendresse si expansive que je me sentis quelque peu
-ému. Je me souvins de ma mère, et, je le confesse, je me sentis
-quelques velléités d'être père.
-
---Petite endiablée? dis-je. Il me semble que mademoiselle est déjà
-une grande jeune fille.
-
---Quel âge lui donnez-vous?
-
---Dix-sept ans.
-
---Moins un.
-
---Seize ans: à cet âge, on est une jeune fille.
-
-Eugenia ne put dissimuler la satisfaction que lui produisirent mes
-paroles. Mais elle reprit aussitôt son attitude froide, rigide et
-muette. Elle paraissait en réalité plus femme que son âge. Mais son
-impassibilité, son attitude digne, lui donnaient l'air d'une femme
-mariée. Peut-être perdait-elle ainsi un peu de son charme virginal. La
-glace fut bientôt rompue entre nous. Sa mère faisait d'elle les plus
-grands éloges; j'écoutais de bonne grâce, et elle souriait. Ses yeux
-brillaient comme si dans son cerveau un papillon eût étendu ses ailes
-d'or au-dessus de la multitude des yeux de diamants en couronne.
-
-Je dis dans son cerveau, parce que, au dehors, ce fut un papillon noir
-qui, ayant pénétré sous la véranda, battit des ailes autour de Dona
-Eusebia. Celle-ci poussa un cri, se leva et se mit à prononcer des
-paroles sans suite d'incantation:
-
---Je t'adjure... va-t'en, malin! Vierge, Notre-Dame!...
-
---Calmez-vous, dis-je, et prenant mon mouchoir, je chassai le
-papillon.
-
-Dona Eusebia s'assit une autre fois, suffoquée, un peu honteuse. Sa
-fille, toute pâle de peur, dissimulait son émotion avec beaucoup de
-force de volonté. Je leur serrai la main et je sortis, riant d'un rire
-philosophique, désintéressé et supérieur, de la superstition des
-deux femmes. Le soir, je vis passer à cheval la fille de Dona Eusebia,
-accompagnée d'un valet de chambre. Elle me salua du bout de sa
-cravache. Je m'attendais à ce que, un peu plus loin, elle retournât la
-tête. Mais elle ne la retourna point, et j'en fus quelque peu vexé.
-
-
-
-
-XXXI. LE PAPILLON NOIR
-
-
-Le jour suivant, tandis que je faisais mes apprêts de départ, un
-papillon, noir comme celui de la veille, entra dans ma chambre. Il
-était de dimensions bien supérieures à l'autre. Le souvenir de
-celui-ci me fit sourire, et je me mis à penser à la peur qu'avait eue
-la fille de Dona Eusebia, et à la dignité de maintien qu'elle avait su
-conserver. Le papillon, après avoir décrit ses courbes autour de moi,
-se posa sur ma tête. Je l'effrayai, et il se réfugia sur la vitre. Je
-le forçai de nouveau à prendre son vol, et cette fois, il alla se
-percher sur un vieux portrait de mon père. La bestiole était noire
-comme la nuit, et la façon dont elle commença de remuer les ailes me
-parut ironique et me porta sur les nerfs. Je tournai le dos, et je
-sortis de la chambre. Mais en y rentrant, quelques minutes plus tard, je
-trouvai l'insecte à la même place, et dans un mouvement de mauvaise
-humeur, je pris une serviette, je l'en frappai, et il tomba.
-
-Il n'était pas mort tout à fait; il tordait son corps et secouait ses
-antennes. J'en eus pitié et, l'ayant pris dans ma main, j'allai le
-déposer sur le bord de la croisée. Mais le sort en était jeté; la
-pauvre bête ne dura que quelques secondes, et je me sentis ennuyé et
-repentant.
-
---Aussi, pourquoi n'était-il pas bleu? me dis-je.
-
-Et cette réflexion, l'une des plus profondes qui aient été faites
-depuis l'invention des papillons, me consola de ma méchante action, et
-me réconcilia avec moi-même. Je contemplai le cadavre avec quelque
-sympathie, je l'avoue. Je vis, en pensée, le papillon sortir du bois,
-content et repu; la matinée était belle, et il était venu jusque chez
-moi, papillonnant sous la vaste coupole du ciel bleu, toujours bleu,
-pour toutes les ailes. Ma fenêtre est ouverte, il entre et me trouve.
-Je suppose qu'il n'a jamais vu d'hommes. Il ignore ce que c'est et,
-décrivant des circuits autour de mon corps, il voit que j'ai des yeux,
-des bras, des jambes, que mes mouvements ont un air divin, que je suis
-d'une stature colossale. Alors il se dit en lui-même: «Ce monsieur est
-sans doute l'inventeur des papillons.» Cette idée le domine et
-l'épouvante. Mais la peur, qui est suggestive, lui insinue que le
-meilleur moyen de plaire à son créateur est de le baiser sur le front,
-et il s'exécute. Quand je le chasse, il va sur la vitre, aperçoit de
-là le portrait de mon père, et il n'est pas impossible qu'il devine
-cette demi-vérité, à savoir que c'est là le père de l'inventeur des
-papillons. Et il vole vers lui pour lui demander miséricorde.
-
-Et voilà qu'un coup de serviette sert de dénouement à l'aventure. Ni
-l'immensité l'azur, ni l'allégresse des fleurs, ni la pompe des
-feuilles vertes, n'ont tenu contre une serviette de toilette, deux
-palmes de fil écru. Voyez comme il est bon d'être supérieur aux
-papillons. Car s'il eût été bleu ou couleur d'orange, sa vie n'eût
-guère été plus en sûreté. Non certes. J'aurais fort bien pu le
-piquer d'une épingle, pour le régal de mes yeux. Cette dernière
-pensée me rendit la tranquillité de ma conscience. Je réunis le
-médium et le pouce et j'envoyai, d'une chiquenaude, le cadavre dans le
-jardin. Il était temps: les fourmis prévoyantes s'avançaient
-déjà... Tout de même, j'en reviens à ma première idée: il eût
-mieux valu pour lui être né bleu.
-
-
-
-
-XXXII. BOITEUSE DE NAISSANCE
-
-
-J'allai ensuite terminer mes préparatifs de voyage. Cette fois je pars,
-je pars décidément, même si quelque lecteur me demande si mon dernier
-chapitre est une gageure ou une façon de me moquer du monde... Mais
-j'ai compté sans Dona Eusebia. J'étais déjà prêt quand elle entra
-chez moi. Elle venait me prier de différer mon départ, et d'aller ce
-jour-là dîner avec elle. Je refusai d'abord; mais elle insista
-tellement que je cédai. Je lui devais bien d'ailleurs cette
-satisfaction.
-
-Ce jour-là, Eugenia se mit en négligé, à mon intention.
-C'est-à-dire, je le suppose, car peut-être se mettait-elle souvent
-ainsi. Plus de boucles d'or, comme la veille, à ses oreilles, deux
-oreilles finement dessinées sur une tête de nymphe. Un simple
-vêtement blanc en batiste, sans enjolivures. Au cou, au lieu de broche,
-un bouton d'écaille, d'autres identiques aux poignets pour fermer les
-manches, et pas l'ombre d'un bracelet.
-
-Telle elle était mise, et tel me parut aussi son esprit: des idées
-claires, des manières simples, une certaine grâce naturelle, l'air
-d'une dame, et un je ne sais quoi... oui, c'est cela: la bouche,
-exactement la bouche de sa mère, qui me rappelait l'épisode de 1814,
-et il me venait alors l'envie de chanter avec la fille la même chanson.
-
---Maintenant je vais vous montrer le jardin, me dit la mère dès que
-nous eûmes vidé nos tasses de café.
-
-Nous sortîmes en passant par la véranda, et je m'aperçus alors
-qu'Eugenia boitait un peu: si peu que je lui demandai si elle s'était
-fait mal au pied. La mère se tut. La fille me répondit sans
-hésitation:
-
---Non, monsieur, je suis boiteuse de naissance.
-
-Je me donnai à tous les diables; je me traitai de maladroit et de
-grossier. En effet, le simple fait de la voir boiter aurait dû être
-suffisant pour que je ne lui posasse aucune question. Je me rappelai
-alors que la première fois que je l'avais vue, la veille, elle s'était
-approchée lentement du fauteuil de sa mère, et que ce jour-là je
-l'avais trouvée, en arrivant, déjà près de la table, dans la salle
-à manger. Peut-être était-ce pour cacher ce défaut. Mais alors,
-pourquoi l'avouait-elle maintenant? Je la regardai, et je vis qu'elle
-était triste.
-
-J'essayai de détruire le mauvais effet produit. Ce ne me fut pas
-difficile; sa mère qui était, comme elle le disait elle-même, une
-vieille curieuse, se mit à causer. Nous parcourûmes toute la
-propriété, admirant les fleurs, la mare aux canards, le lavoir, un tas
-de choses qu'elle me montrait, en faisant ses commentaires, tandis que
-je contemplais, à la dérobée, les yeux d'Eugenia.
-
-Parole d'honneur, son regard n'était rien moins que boiteux: il était
-au contraire droit et parfaitement sain. Il partait de deux yeux noirs
-et tranquilles. Je crois me rappeler que ceux-ci se baissèrent deux ou
-trois fois, un peu confus, mais deux ou trois fois seulement. En
-général, ils me fixaient avec franchise, sans audace, ni pruderie.
-
-
-
-
-XXXIII. BIENHEUREUX CEUX QUI SAVENT RESTER
-
-
-Le malheur, c'est qu'elle était boiteuse. Des yeux si lucides, une
-bouche si fraîche, un maintien si imposant, et boiteuse! Ce contraste
-était un exemple évident des ironies de la nature. Pourquoi
-était-elle jolie, étant boiteuse? pourquoi était-elle boiteuse,
-étant jolie? Telle était la question que je me posais à moi-même,
-sans y trouver une solution satisfaisante, tandis que je rentrais chez
-moi cette nuit-là. Ce qu'il y a de mieux à faire, quand on ne trouve
-pas le mot d'une énigme, c'est de la flanquer par la fenêtre; et c'est
-ce que je fis. Je pris une serviette, et je chassai cet autre papillon,
-qui faisait ses randonnées dans mon cerveau. Je me sentis plus à mon
-aise, et j'allai dormir. Mais le rêve, qui est une lézarde de
-l'esprit, laissa de nouveau pénétrer l'insecte et, pendant toute la
-nuit, je continuai à chercher la clef du mystère.
-
-Le jour se leva avec la pluie, et je transférai mon départ. Mais le
-lendemain le ciel était pur, et je n'en restai pas moins, de même que
-le troisième et le quatrième jour, et jusqu'à la fin de la semaine!
-Quelles belles matinées, fraîches et tentatrices. Là-bas, ma famille,
-ma fiancée et le Parlement m'attendaient; et je faisais le sourd,
-soupirant aux pieds de ma Vénus boiteuse. Soupirant est peut-être
-exagéré: je n'étais point épris; j'éprouvais auprès d'elle une
-certaine satisfaction physique et morale. Elle me plaisait: je l'aimais
-bien. Aux pieds de cette créature si simple, fille bâtarde et
-boiteuse, faite d'amour et de mépris, je me sentais à mon aise, et je
-crois qu'elle éprouvait une satisfaction plus grande encles d'or,
-comme la veille, à ses oreilles, deux oreilles finement dessinées sur
-une tête de nymphe. Un simple vêtement blanc en batiste, sans
-enjolivures. Au cou, au lieu de broche, un bouton d'écaille,
-d'autres identiques aux poignets pour fermer les manches, et pas
-l'ombre d'un bracelet.
-
-Telle elle était mise, et tel me parut aussi son esprit: des idées
-claires, des manières simples, une certaine grâce naturelle, l'air
-d'une dame, et un je ne sais quoi... oui, c'est cela: la bouche,
-exactement la bouche de sa mère, qui me rappelait l'épisode de 1814,
-et il me venait alors l'envie de chanter avec la fille la même chanson.
-
---Maintenant je vais vous montrer le jardin, me dit la mère dès que
-nous eûmes vidé nos tasses de café.
-
-Nous sortîmes en passant par la véranda, et je m'aperçus alors
-qu'Eugenia boitait un peu: si peu que je lui demandai si elle s'était
-fait mal au pied. La mère se tut. La fille me répondit sans
-hésitation:
-
---Non, monsieur, je suis boiteuse de naissance.
-
-Je me donnai à tous les diables; je me traitai de maladroit et de
-grossier. En effet, le simple fait de la voir boiter aurait dû être
-suffisant pour que je ne lui posasse aucune question. Je me rappelai
-alors que la première fois que je l'avais vue, la veille, elle s'était
-approchée lentement du fauteuil de sa mère, et que ce jour-là je
-l'avais trouvée, en arrivant, déjà près de la table, dans la salle
-à manger. Peut-être était-ce pour cacher ce défaut. Mais alors,
-pourquoi l'avouait-elle maintenant? Je la regardai, et je vis qu'elle
-était triste.
-
-J'essayai de détruire le mauvais effet produit. Ce ne me fut pas
-difficile; sa mère qui était, comme elle le disait elle-même, une
-vieille curieuse, se mit à causer. Nous parcourûmes toute la
-propriété, admirant les fleurs, la mare aux canards, le lavoir, un tas
-de choses qu'elle me montrait, en faisant ses commentaires, tandis que
-je contemplais, à la dérobée, les yeux d'Eugenia.
-
-Parole d'honneur, son regard n'était rien moins que boiteux: il était
-au contraire droit et parfaitement sain. Il partait de deux yeux noirs
-et tranquilles. Je crois me rappeler que ceux-ci se baissèrent deux ou
-trois fois, un peu confus, mais deux ou trois fois seulement. En
-général, ils me fixaient avec franchise, sans audace, ni pruderie.
-
-
-
-
-XXXIII. BIENHEUREUX CEUX QUI SAVENT RESTER
-
-
-Le malheur, c'est qu'elle était boiteuse. Des yeux si lucides, une
-bouche si fraîche, un maintien si imposant, et boiteuse! Ce contraste
-était un exemple évident des ironies de la nature. Pourquoi
-était-elle jolie, étant boiteuse? pourquoi était-elle boiteuse,
-étant jolie? Telle était la question que je me posais à moi-même,
-sans y trouver une solution satisfaisante, tandis que je rentrais chez
-moi cette nuit-là. Ce qu'il y a de mieux à faire, quand on ne trouve
-pas le mot d'une énigme, c'est de la flanquer par la fenêtre; et c'est
-ce que je fis. Je pris une serviette, et je chassai cet autre papillon,
-qui faisait ses randonnées dans mon cerveau. Je me sentis plus à mon
-aise, et j'allai dormir. Mais le rêve, qui est une lézarde de
-l'esprit, laissa de nouveau pénétrer l'insecte et, pendant toute la
-nuit, je continuai à chercher la clef du mystère.
-
-Le jour se leva avec la pluie, et je transférai mon départ. Mais le
-lendemain le ciel était pur, et je n'en restai pas moins, de même que
-le troisième et le quatrième jour, et jusqu'à la fin de la semaine!
-Quelles belles matinées, fraîches et tentatrices. Là-bas, ma famille,
-ma fiancée et le Parlement m'attendaient; et je faisais le sourd,
-soupirant aux pieds de ma Vénus boiteuse. Soupirant est peut-être
-exagéré: je n'étais point épris; j'éprouvais auprès d'elle une
-certaine satisfaction physique et morale. Elle me plaisait: je l'aimais
-bien. Aux pieds de cette créature si simple, fille bâtarde et
-boiteuse, faite d'amour et de mépris, je me sentais à mon aise, et je
-crois qu'elle éprouvait une satisfaction plus grande encore près de
-moi. Cela se passait à la Tijuca: une véritable églogue. Dona Eusebia
-nous surveillait, si peu: juste assez pour sauvegarder les convenances.
-Et sa fille, dans cette première explosion de la nature, me livrait son
-âme en fleur.
-
---Vous allez partir demain? me demanda-t-elle, le samedi.
-
---C'est tout au moins mon intention.
-
---Ne partez pas.
-
-J'obéis, et j'ajoutai ainsi un verset nouveau à l'Évangile:
-«Bienheureux ceux qui savent rester, car ils auront le premier baiser
-des jeunes filles.» Ce fut, en effet, le dimanche que je reçus le
-premier baiser d'Eugenia, celui qu'aucun homme ne put recevoir d'elle
-désormais. Il ne fut point volé, ni pris de force, il fut candidement
-octroyé, comme une dette payée par un débiteur honnête. Pauvre
-Eugenia, si tu avais pu savoir quelles pensées me passaient par la
-tête en ce moment. Toute tremblante d'émotion, les mains sur mes
-épaules, tu contemplais en moi l'époux bienvenu, tandis que je
-revoyais en pensée Villaça et le buisson de 1814, en me disant que tu
-ne pouvais mentir à ton sang et à ton origine...
-
-Dona Eusebia entra inopinément, mais pas assez vite pour nous
-surprendre. J'allai à la fenêtre; Eugenia s'assit et refit ses nattes.
-Quelle gracieuse dissimulation! Quel art infiniment délicat! quelle
-profonde tartuferie! Tout cela si naturellement fait, avec tant
-d'à-propos, si simplement, comme on mange, comme on dort. Tant mieux!
-Dona Eusebia n'eut vent de rien.
-
-
-
-
-XXXIV. À UNE ÂME SENSIBLE
-
-
-Y a-t-il, parmi les cinq ou dix personnes qui me lisent, une âme
-sensible, qui mise en émoi par le chapitre précédent, commence à
-craindre pour le sort d'Eugenia, et peut-être, oui, peut-être dans le
-fond de son cœur me traite de cynique? Moi cynique, âme sensible? Par
-la cuisse de Diane, cette injure mériterait d'être lavée dans le
-sang, si le sang pouvait laver quoi que ce soit dans ce bas monde. Non,
-âme sensible, je ne suis point cynique, mais je fus homme. Mon cerveau
-était le tréteau où furent représentées des pièces de tout genre,
-le drame sacré, le drame austère, des comédies, des autos-da-fés,
-des bouffonneries, un pandémonium, âme sensible, un mélange
-d'aventures et de personnes où tu retrouverais depuis la rose de Smyrne
-et la rue du Jardin, depuis le lit somptueux de Cléopâtre jusqu'au
-coin de la place où le mendiant grelotte en dormant. Des pensées de
-toutes les castes et de tous les genres s'y croisaient. Dans la même
-atmosphère respiraient l'aigle et l'oiseau-mouche, la limace et le
-crapaud. Retire donc l'expression, âme sensible, apaise tes nerfs,
-nettoie tes besicles,--c'est parfois la faute des besicles,--et
-finissons-en d'une fois avec cette fleur du buisson.
-
-
-
-
-XXXV. LE CHEMIN DE DAMAS
-
-
-Or il arriva que, huit jours plus tard, comme je me trouvais sur le
-chemin de Damas, j'entendis une voix mystérieuse qui me murmura les
-paroles de l'Écriture (Act., IX, 7): «Lève-toi, et entre dans la
-cité.» Cette voix sortait de moi-même, et avait une origine double:
-la pitié qui me désarmait devant la candeur de la petite, et la
-terreur de l'aimer pour de vrai, et de l'épouser une femme boiteuse!
-Quant au motif de mon départ, elle le devina, et ne se gêna pas pour
-me le dire. Ce fut sous la véranda, un lundi soir, quand je lui
-annonçai que je descendis le lendemain. «Adieu, me dit-elle avec
-simplicité, vous avez raison.» Et comme je me taisais, elle continua:
-«Vous avez raison de fuir le ridicule d'un mariage avec moi.» J'allais
-protester, elle se retira lentement en dévorant ses larmes. Je la
-rejoignis en jurant mes grands dieux que j'étais obligé de partir, et
-que je continuais à avoir beaucoup d'affection pour elle. Elle écouta
-mes froides hyperboles en silence.
-
---Me crois-tu? lui dis-je enfin.
-
---Non, et je trouve que vous faites bien.
-
-Je voulus la retenir, mais elle me lança un regard qui n'était déjà
-plus de supplication, mais de commandement.
-
-Je descendis, le jour suivant, de la montagne, un peu contristée et pas
-très satisfait de moi-même. Je me disais, chemin faisant, qu'il était
-juste d'obéir à mon père, qu'il était convenable d'embrasser la
-carrière politique..., que la constitution..., que ma fiancée..., que
-mon cheval...
-
-
-
-
-XXXVI. À PROPOS DE BOTTES
-
-
-Mon père, qui ne m'attendait pas, m'embrassa avec tendresse et
-effusion:
-
---Maintenant, c'est pour de vrai, me dit-il. Je puis enfin...
-
-Nous restâmes sur cette réticence, et j'allai retirer mes bottes qui
-étaient trop justes. Je me sentis soulagé, je respirai à mon aise, et
-je me couchai sur mon lit tout de mon long, tandis que mes pieds et tout
-ce qu'il y avait au-dessus entraient dans une béatitude relative.
-J'observai alors que des souliers serrés sont un des plus grands
-avantages terrestres, parce que, en faisant mal aux pieds, ils procurent
-le plaisir de les déchausser. Ils font souffrir d'abord, ils sont
-l'origine d'un soulagement, ensuite, et voilà un bonheur à bon
-marché, au goût des savetiers et d'Épicure. Tandis que cette idée
-faisait des voltiges sur mon fameux trapèze, je regardais dans le
-lointain la silhouette de la Tijuca, et j'aperçus la petite boiteuse
-qui se perdait à l'horizon du prétérit. Je sentis soudain que mon
-cœur ne tarderait pas à déchausser ses bottes lui aussi. Quatre ou
-cinq jours plus tard, le sybarite savourait ce rapide, cet ineffable et
-incoercible moment de joie qui succède à une douleur poignante, à une
-préoccupation, à un ennui... J'en inférai que la vie est le plus
-curieux des phénomènes, attendu qu'elle n'aiguise la faim que pour
-procurer l'occasion de manger, et qu'elle n'a inventé les cors que
-parce qu'ils perfectionnent la félicité terrestre. Je vous le dis en
-vérité, toute la science humaine ne vaut pas une paire de bottes trop
-étroites.
-
-Toi, ma pauvre Eugénie, tu n'as jamais déchaussé les tiennes. Tu t'en
-es allée sur le chemin de la vie, boiteuse de jambe et boiteuse
-d'amour, triste comme un enterrement pauvre, solitaire, silencieuse,
-laborieuse, jusqu'au jour où tu passas sur l'autre bord. Ce que
-j'ignore, c'est si ton existence était bien nécessaire au siècle. Qui
-sait! Peut-être un comparse de moins eût-il fait siffler la tragédie
-humaine.
-
-
-
-
-XXXVII. ENFIN!
-
-
-Enfin nous arrivons à Virgilia! Avant d'aller chez le conseiller Dutra,
-je demandai à mon père s'il y avait déjà quelque promesse de
-mariage, quelque arrangement préalable.
-
---Aucun, me répondit-il. Il y a quelque temps, comme nous parlions de
-toi, je lui ai avoué mon désir de te voir député. Je lui ai parlé
-avec tant d'éloquence, qu'il m'a promis de faire quelque chose pour
-toi, et je crois qu'il tiendra sa promesse. Quant au mot «fiancée»,
-c'est le nom que je donne à une créature qui est un vivant bijou, une
-étoile, une chose rare... sa fille à lui. D'ailleurs, je pense que si
-tu l'épouses, tu seras bien plus vite député.
-
---C'est tout?
-
---C'est tout.
-
-Nous allâmes jusque chez Dutra. C'était une perle que cet homme,
-jovial, bon patriote, un peu irrité contre les malheurs du temps, mais
-ne désespérant pas d'en venir à bout. Il trouva ma candidature
-légitime; il convenait pourtant d'attendre quelques mois. Et tout de
-suite il me présenta à sa femme, une estimable matrone, à sa fille,
-qui ne démentit pas le panégyrique que mon père avait fait d'elle, je
-vous le jure. Relisez, d'ailleurs, le chapitre XXVII. Je la regardai
-comme quelqu'un qui a des idées préconçues. Je ne sais si elle en
-avait de son côté; elle ne me contempla point différemment. Notre
-premier regard fut tout simplement conjugal. Au bout d'un mois, nous
-étions au mieux.
-
-
-
-
-XXXVIII. LA QUATRIÈME ÉDITION
-
-
---Venez donc demain dîner avec nous, me dit Dutra un certain soir.
-
-J'acceptai l'invitation. Le lendemain, je dis au cocher de m'attendre
-place San-Francisco avec le cabriolet, et j'allai faire un tour en
-ville. Vous rappelez-vous encore ma théorie des éditions humaines? Eh
-bien! j'acheter un autre
-verre. Je n'avais qu'à me résigner. Elle me dit alors qu'elle
-désirait avoir la pratique de ses anciennes connaissances. Elle
-remarqua qu'il était fort naturel qu'un jour ou l'autre je me mariasse,
-et elle s'offrit à me vendre de fins bijoux au plus bas prix. Elle
-n'employa pas ce terme, elle se servit d'une métaphore délicate et
-transparente. J'en vins à me demander si elle avait vraiment eu des
-revers, abstraction faite de sa maladie, si elle n'avait pas toujours de
-beaux deniers sonnants, et si elle ne faisait pas du négoce à seule
-fin de satisfaire sa passion du lucre, qui était le ver rongeur de
-cette existence. Je sus depuis que mes soupçons étaient fondés.
-
-
-
-
-XXXIX. LE VOISIN
-
-
-Tandis que je faisais ces réflexions, un individu de petite taille,
-sans chapeau, tenant par la main une gamine de quatre ans, entra dans la
-boutique...
-
---Comment ça va-t-il depuis ce matin? demanda—t-il à Marcella.
-
---Comme ci comme ça; viens ici, Maricota.
-
-L'individu prit l'enfant dans ses bras, et la fit passer par-dessus le
-comptoir.
-
---Allons, dit-il, demande à Dona Marcella comment elle a passé la
-nuit. Elle mourait d'envie de venir ici, mais sa mère n'avait pas eu le
-temps de l'habiller. Voyons, Maricota, dis bonjour à la dame... Gare la
-fessée... C'est bien... Vous ne pouvez vous figurer comme elle est chez
-nous. Elle parle de vous tout le temps; et ici, elle a l'air empaillée.
-Hier encore... faut-il raconter l'histoire, Maricota?
-
---Non, papa, je ne veux pas.
-
---C'est donc quelque chose de bien laid? dit Marcella en donnant une
-petite tape à l'enfant.
-
---Je vais vous dire: sa mère lui a appris à réciter chaque soir un
-_pater_ et un _ave_, en l'honneur de la Sainte Vierge. Mais la petite
-est venue me demander hier, d'une voix si humble, devinez quoi?... si
-elle pouvait offrir sa prière à santa Marcella.
-
---Pauvre chérie, dit Marcella en l'embrassant.
-
---C'est un amour, une passion qu'elle a pour vous... Vous ne vous
-figurez pas... Sa mère dit que vous lui avez lancé un charme.
-
-L'individu continua sur ce ton à raconter toutes sortes de choses
-aimables, et sortit enfin, emmenant la petite, non sans m'avoir lancé
-un regard d'interrogation ou de suspicion. Je demandai à Marcella qui
-il était.
-
---C'est un horloger du voisinage, un brave homme; sa femme est bien
-bonne aussi. Sa fille est gentille, n'est-ce pas? Ils ont l'air de
-beaucoup m'aimer... Ce sont de bonnes gens.
-
-En proférant ces paroles, Marcella parlait d'une voix où il y avait un
-frémissement d'allégresse. Et un rayon de joie parut s'étendre sur sa
-face.
-
-
-
-
-XL. DANS LE CABRIOLET
-
-
-Sur ces entrefaites, le gamin entra, apportant la montre avec le verre.
-Il était temps; j'en avais assez de ma visite. Je donnai une monnaie
-d'argent au gamin, je dis à Marcella que je reviendrais dans une autre
-occasion, et je sortis au plus vite. Pour tout dire, je dois avouer que
-le cœur me battait un peu, mais c'était une espèce de glas. Mon âme
-se débattait entre des impressions opposées. Notez bien que la
-journée s'était passée gaiement pour moi. Au déjeuner, mon père
-m'avait récité par anticipation le premier discours que je devais
-proférer au Parlement. Nous en rîmes beaucoup, et le soleil aussi qui
-était dans ses bons jours de clarté. Virgilia aussi rirait sans doute,
-en entendant le récit de nos fantaisies. Et voilà que je perds mon
-verre de montre, que j'entre dans un magasin, le premier que je trouve
-sur ma route, et j'y rencontre le passé qui me déchire, qui
-m'embarrasse, qui m'interroge avec un visage couvert de cicatrices et de
-mélancolie.
-
-Je le laissai où je l'avais trouvé. Je montai dans mon cabriolet qui
-m'attendait place _S.-Francisco de Paula_, et j'ordonnai au cocher
-partir au plus vite. Il cingla les mules, la voiture fit des
-soubresauts, les roues tracèrent leur sillon dans la boue formée par
-une pluie récente, et pourtant il me semblait que nous ne marchions
-pas. De temps à autre nous faisons connaissance avec un certain vent
-tiède et lourd, qui n'est ni violent ni âpre, qui n'emporte point les
-chapeaux et ne soulève pas les jupes, mais qui est pire que s'il
-faisait tout cela, parce qu'il abat, amollit et semble un dissolvant de
-l'âme. Ce vent, je l'avais en moi. Je sentais le courant d'air qu'il
-formait comme dans une gorge, entre le passé et le présent, désireux
-sans doute de s'étendre sur les plaines de l'avenir. Et la voiture qui
-ne marchait pas.
-
---Jean! criai-je au cocher, avancerons-nous bientôt?
-
-Avancer! Monsieur! mais nous sommes à la porte de Monsieur le
-Conseiller.
-
-
-
-
-XLI. L'HALLUCINATION
-
-
-C'était vrai. J'entrai en coup de vent. Je trouvai Virgilia anxieuse,
-de mauvaise humeur, le front soucieux. Sa mère, qui était sourde, se
-trouvait dans le salon avec elle. Après les compliments d'usage, la
-jeune fille me dit d'un ton sec:
-
---Nous vous attendions plus tôt.
-
-Je me défendis le mieux que je pus; je pris prétexte du cheval, qui
-était rétif, et d'un ami qui m'avait retenu. Et soudain voici que la
-parole meurt sur mes lèvres, et je demeure pétrifié. Virgilia... Eh
-quoi! c'est Virgilia, cette jeune fille?... Je la regardai fixement, et
-l'impression fut si cruelle que je reculai d'un pas en détournant mes
-regards. Sa carnation, si rose, si pure, si fraîche la veille encore,
-était maintenant jaune, stigmatisée par la même maladie qui avait
-frappé l'Espagnole. La petite vérole lui avait dévoré le visage. Ses
-yeux si vifs s'étaient étiolés. Ses lèvres pendaient, et toute son
-attitude disait la fatigue. Je la regardai bien; je lui pris la main et
-l'attirai doucement à moi. Je ne me trompais point. C'était bien la
-petite vérole. Je crois que je fis un geste de dégoût.
-
-Virgilia s'éloigna et alla s'asseoir sur le sofa. Pendant un moment je
-contemplai la pointe de mes bottines. Devais-je sortir ou rester? La
-première hypothèse était absurde; je la rejetai, et je me dirigeai
-vers Virgilia qui demeurait assise et muette. Ciel! de nouveau je la
-retrouvai fraîche, juvénile, et tout en fleur. En vain je cherchais
-sur son visage les traces du mal, il n'y en avait aucune. La peau était
-blanche et fine comme de coutume.
-
---Vous ne m'avez donc jamais vue? me demanda-t-elle en voyant mon
-insistance.
-
---Aussi jolie, jamais.
-
-Je m'assis, tandis qu'elle faisait craquer ses ongles sans rien dire. Je
-parlai de choses tout à fait étrangères à l'incident; mais elle ne
-répondait point et ne me regardait même pas. Moins le bruit de ses
-doigts, c'était la statue du silence. Une seule fois elle me contempla
-de très haut, en relevant un coin de ses lèvres, et en fronçant les
-sourcils au point de les unir. Et toute cette mimique lui donnait une
-expression mixte, entre le comique et le tragique.
-
-Il y avait bien quelque affectation dans ce dédain. Elle avait pris un
-masque. Elle devait souffrir,--soit tristesse, soit dépit; et comme la
-douleur contenue est plus âpre, il est probable qu'elle souffrait en
-double sa propre souffrance. Mais je crois que c'est là de la
-métaphysique.
-
-
-
-
-XLII. CE QUE N'A POINT TROUVÉ ARISTOTE
-
-
-Et à propos de métaphysique, que dites-vous de ceci? On lance une
-boule; elle en rencontre une autre, lui transmet l'impulsion reçue, et
-celle-ci se met à rouler ni plus ni moins que la première. Supposons
-que la première boule s'appelle Marcella (c'est une simple
-supposition), la seconde Braz Cubas, la troisième Virgilia. Marcella
-reçoit une pichenette du passé et roule et vient buter contre Braz
-Cubas. Celui-ci, cédant à la force impulsive, va battre contre
-Virgilia, qui n'a rien de commun avec la première boule. Et voilà
-comment, par la simple transmission d'une force, les extrêmes se
-touchent dans la société humaine; et il s'établit ce qu'on pourrait
-appeler la solidarité de la tristesse humaine. Ce chapitre a pourtant
-échappé à Aristote.
-
-
-
-
-XLIII. MARQUISE: ATTENDU QUE JE SERAI MARQUIS
-
-
-Positivement Virgilia était un petit diable, un petit diable
-angélique, si l'on veut, mais c'en était un tout de même, et alors...
-
-Alors apparut Lobo Neves. Il n'était ni plus svelte, ni plus élégant,
-ni plus instruit, ni plus sympathique que moi, et cependant il m'enleva
-de haute main Virgilia et la candidature, en peu de semaines, avec une
-fougue vraiment césarienne. Il n'y eut de la part de Virgilia aucun
-dépit, pas la moindre violence de la part de sa famille. Dutra me dit
-un beau jour que je devais attendre une époque plus opportune pour ma
-candidature, attendu que celle de Lobo Neves était appuyée par de
-puissantes influences. Je cédai. Ce fut le commencement de ma défaite.
-Une semaine plus tard, Virgilia demanda en souriant à Lobo Neves quand
-il prétendait être ministre.
-
---Tout de suite, s'il dépendait de moi; d'ici un an, puisque cela
-dépend de la volonté d'autrui.
-
-Virgilia répliqua:
-
---Et vous me promettez qu'un jour vous me ferez baronne?
-
---Marquise, voulez-vous dire, car j'ai l'intention d'être marquis.
-
-Dès lors je fus perdu. Virgilia compara l'aigle au dindon et choisit
-l'aigle, abandonnant le dindon à sa stupeur, à son dépit, et au
-souvenir de trois ou quatre baisers qu'elle lui avait donnés. Mais
-quand c'eût été dix, qu'est-ce que cela signifiait? La lèvre de
-l'homme n'est point comme le sabot du cheval d'Attila qui stérilisait
-le sol qu'il avait foulé; c'est justement le contraire.
-
-
-
-
-XLIV. UN CUBAS
-
-
-Mon père fut tout désappointé de ce dénouement, et je crois bien
-qu'il en mourut. Il avait bâti tant de châteaux, caressé tant et tant
-de beaux rêves, qu'il ne pouvait voir s'effondrer tout cet
-échafaudage, sans que le contre-coup fût grand dans son organisme.
-D'abord il se refusa à l'évidence. «Un Cubas»! et il disait cela
-avec une telle conviction, que moi, qui connaissais déjà la
-tonnellerie originelle, j'oubliai un instant la dame de mes pensées
-pour contempler un moment ce phénomène qui n'est point rare, mais qui
-est toujours curieux, d'une imagination qui s'impose à la conscience.
-
---Un Cubas! répétait-il le lendemain matin au déjeuner.
-
-Ce déjeuner ne fut point très gai. Je me sentais tomber de sommeil.
-J'avais veillé une partie de la nuit. Était-ce l'amour? Non point. On
-ne peut aimer deux fois la même femme, et comme j'allais aimer
-celle-là même quelque temps après, je ne devais lui être en ce
-moment attaché que par les liens d'une fantaisie passagère, un peu
-d'habitude et beaucoup de fatuité. Et cela seul suffit pour expliquer
-l'insomnie. C'était le dépit, un dépit aigu comme une pointe
-d'épingle, et que j'entretins en fumant, en donnant des coups de poing
-dans l'air, en lisant machinalement jusqu'au lever de l'aurore, de la
-plus tranquille des aurores.
-
-Mais j'étais jeune, et je portais en moi-même le remède à mes maux.
-Mon père, lui, ne put supporter le coup. À y bien penser, peut-être
-ne mourut-il pas de cette contrariété; mais sûrement elle aggrava son
-état. Il dura encore quatre mois, silencieux, triste, continuellement
-préoccupé, comme s'il se fût agi d'un remords, d'une déception sans
-remède, qui lui tînt lieu de rhumatisme et de toux. Il eut cependant
-un dernier instant de satisfaction: un des ministres d'État lui rendit
-visite. Je vis alors sur ses lèvres,--et il me semble le voir
-encore,--le sourire d'un autre temps. Ses regards brillèrent d'une
-flamme concentrée, qui fut comme la dernière lueur d'une lampe qui
-s'éteint. Mais la tristesse revint: la tristesse de s'en aller sans me
-voir occuper le haut poste auquel j'avais droit.
-
---Un Cubas!
-
-Il mourut quelques jours après cette visite, un matin de mai, entre ses
-deux enfants, Sabine et moi. Mon oncle Ildefonso et mon beau-frère
-étaient aussi présents. La science des médecins, notre tendresse,
-tous les soins dont on l'entoura furent vains: il devait mourir, et il
-mourut.
-
---Un Cubas!
-
-
-
-
-XLV. NOTES
-
-
-Larmes et sanglots, la maison tendue de noir, un homme qui vient
-habiller le cadavre, un autre qui prend les dimensions du corps, un
-cercueil qu'on apporte, un catafalque que l'on dresse, de grands
-chandeliers, des lettres de faire-part, des gens qui entrent, lentement,
-à pas de loup, qui serrent la main aux personnes de la famille, les uns
-tristes, les autres sérieux et muets, un prêtre et un sacristain, des
-prières, des aspersions d'eau bénite, l'ensevelissent, le choc du
-marteau sur les clous, six personnes qui s'emparent du cercueil,
-l'emportent, descendent difficilement l'escalier malgré les cris, les
-sanglots et les larmes renouvelées de la famille, et placent la caisse
-funèbre sur le char; les courroies qu'on attache et que l'on serre, la
-voiture qui se met en branle, et les autres voitures qui défilent une
-à une... tous ces aspects qui paraissent une liste d'inventaire, sont
-autant de notes que j'avais prises pour un chapitre triste et après
-tout banal, que je n'écrirai pas.
-
-
-
-
-XLVI. L'HÉRITAGE
-
-
-Regarde-nous, maintenant, lecteur. Huit jours se sont passés depuis la
-mort de mon père. Ma sœur est assise sur un sofa, un peu plus loin.
-Cotrim, debout, appuyé sur une console, les bras croisés, mord ses
-moustaches. Je fais les cent pas, les regards au plancher. Grand deuil,
-profond silence.
-
---Mais enfin, dit Cotrim, cette maison vaut tout au plus trente contos;
-mettons trente-cinq.
-
---Elle en vaut cinquante, répondis-je; Sabine sait parfaitement qu'elle
-en a coûté cinquante-huit.
-
---Et quand on l'aurait payée soixante, repartit Cotrim; d'abord cela ne
-veut pas dire qu'elle les valait, et encore bien moins qu'elle les
-vaille encore aujourd'hui. Tu sais bien que les immeubles ont beaucoup
-baissé de prix depuis quelques années. Si celle-ci vaut cinquante
-contos, combien alors vaudra celle du _Campo_, que tu désires pour toi?
-
---Allons donc! une vieille bicoque!
-
---Vieille! s'écria Sabine en levant les mains au ciel.
-
---Je parie que vous la trouvez neuve.
-
---Voyons! frérot, dit Sabine en se levant du canapé. Nous pouvons tout
-arranger de bonne amitié et de façon décente. Par exemple, Cotrim ne
-veut point des noirs, il ne gardera que le cocher de papa et Paulo.
-
---Le cocher, non; je garde le cabriolet, et je ne vais pas acheter un
-autre cocher.
-
---Bon. Alors nous garderons Paulo et Prudencio.
-
---Prudencio a été libéré.
-
---Libéré?
-
---Il y a deux ans.
-
---Libéré! Voilà comment papa faisait les choses, sans rien dire à
-personne. C'est bon. Quant à l'argenterie..., je suppose qu'il n'a pas
-libéré l'argenterie?
-
-Nous avions parlé de l'argenterie, une vieille vaisselle plate du temps
-de D. José. C'était la question la plus grave de la succession, par la
-valeur artistique, l'ancienneté, et l'origine même, car mon père
-disait que le comte de Cunha, quand il était vice-roi du Brésil, en
-avait fait présent à mon bisaïeul Luiz Cubas.
-
---Quant à l'argenterie, continua Cotrim, je m'en désintéresserais,
-n'était le désir que ta sœur a de la garder. Je trouve ce désir
-raisonnable. Sabine est mariée; elle a besoin d'un service
-présentable. Toi tu es garçon, tu ne reçois pas, tu...
-
---Mais je puis me marier.
-
---Pourquoi faire? s'écria Sabine.
-
-Cette sublime question me fit pour un instant oublier mes intérêts. Je
-souris; je pris la main de Sabine en battant doucement sur la paume, de
-si aimable manière que Cotrim interpréta le geste comme un
-acquiescement et me remercia.
-
---De quoi? répondis-je; je n'ai point souscrit et ne souscrirai pas à
-vos exigences.
-
---Tu ne céderas pas?
-
-Je secouai négativement la tête.
-
---Laisse-le, Cotrim, dit ma sœur à son mari. Peut-être veut-il aussi
-que nous lui donnions les vêtements que nous portons. Il ne manque plus
-que cela.
-
---Oui, c'est complet. Il veut le cabriolet, il veut le cocher, il veut
-l'argenterie, il veut tout. Il serait infiniment plus simple de nous
-citer en justice, et de prouver par témoins que Sabine n'est pas ta
-sœur, que je ne suis pas ton beau-frère, et que Dieu n'est pas Dieu.
-Voilà le bon moyen de ne rien perdre. Mon cher garçon, tu nous prends
-pour d'autres.
-
-Nous en étions arrivés à un tel degré d'irritation que je crus
-devoir offrir un moyen terme: répartir l'argenterie entre nous. Il
-ricana et me demanda qui garderait la théière, et qui le sucrier. Et
-il ajouta que nous avions le temps de discuter nos prétentions, tout au
-moins judiciairement. Sabine s'était accoudée à la fenêtre qui
-donnait sur le jardin, et au bout d'un instant elle revint et proposa de
-me céder Paulo et l'autre noir contre l'argenterie. J'allais accepter,
-mais Cotrim s'étant approché, elle répéta sa proposition.
-
---Ça, jamais, dit-il, je ne fais pas l'aumône.
-
-Nous dinâmes tristement. Mon oncle le chanoine arriva quand nous en
-étions au dessert. Et il assista encore à une légère altercation.
-
---Mes enfants, dit-il, rappelez-vous que mon frère vous a laissé un
-pain assez grand pour être réparti entre tous.
-
-Et Cotrim:
-
---C'est vrai, c'est fort vrai. Mais il n'est pas question de pain; il
-est question de beurre. Je ne me contente pas de pain sec.
-
-On fit enfin le partage; mais nous étions brouillés. Et vraiment il
-m'en coûta de me fâcher avec Sabine. Nous étions si bons amis. Nous
-avions tant de choses en commun, jeux d'enfants, fureurs puériles,
-sourires et tristesses de l'âge adulte, nous avions partagé le pain de
-l'allégresse et celui des misères, fraternellement, comme un bon
-frère et une bonne sœur que nous étions. Et pourtant nous étions
-fâchés. C'était comme la beauté de Marcella qui disparu sous la
-grêle de la variole.
-
-
-
-
-XLVII. LE RECLUS
-
-
-Marcella, Sabine, Virgilia... me voilà en train de fondre tous ces
-contrastes, comme si ces noms et ces personnes étaient autre chose que
-des modalités de mon affection intime. Plume de mauvaises mœurs, mets
-une cravate au style, revêts-le d'un habit moins sordide. Ensuite nous
-rentrerons dans mon ancienne demeure, nous nous coucherons dans ce
-hamac, où j'ai passé la plus grande partie des années qui
-s'écoulèrent depuis l'inventaire des biens paternels jusqu'à l'année
-1842. S'il s'exhale de la pièce de vagues senteurs de toilette, il ne
-faut pas croire que c'est moi qui ai versé les parfums. C'est un relent
-de Z, de N, ou de U. Toutes ces lettres majuscules bercèrent dans ce
-boudoir leur élégante abjection. Mais si, outre l'arôme, on est
-curieux d'autre chose, c'est peine perdue: je n'ai gardé ni les
-portraits, ni les lettres, ni les factures. L'émotion même s'est
-éteinte, il ne reste que les initiales.
-
-Je vécus ainsi en reclus. De temps à autre, j'allais au bal, au
-théâtre, à une réunion; mais la plus grande partie du temps, je l'ai
-passée avec moi-même. J'ai vécu; je me suis laissé porter par le
-flux et le reflux des événements et des jours, tantôt agité tantôt
-apathique, entre l'ambition et l'indifférence. Je faisais de la
-politique et de la littérature, j'envoyais des articles et des vers aux
-journaux, j'acquis même une certaine réputation de polémiste et de
-poète. Quand je me souvenais de Lobo Neves, qui était député, et de
-Virgilia, future marquise, je me demandais à moi-même si je n'aurais
-pas fait un meilleur député et un plus élégant marquis que Lobo
-Neves, car je valais mieux que lui, beaucoup mieux que lui. Et je me
-disais cela en regardant le bout de mon nez.
-
-
-
-
-XLVIII. UN COUSIN DE VIRGILIA
-
-
---Sais-tu qui est arrivé hier de S. Paulo? me demanda un soir Luiz
-Dutra.
-
-Luiz Dutra était un cousin de Virgilia, qui vivait aussi dans
-l'intimité des muses. Ses vers plaisaient, et valaient du reste mieux
-que les miens. Mais il lui fallait la sanction d'une élite qui lui
-confirmât les applaudissements de la masse. Il était timide et
-n'interrogeait perdue. Mais il se délectait à entendre des paroles
-louangeuses. Il prenait alors de nouvelles forces, et se remettait au
-travail avec une ardeur juvénile.
-
-Ce pauvre Dutra! à peine avait-il publié quelque chose qu'il accourait
-chez moi, et commençait à tourner autour de moi, dans l'attente d'un
-jugement, d'une parole, d'un geste qui fût de ma part une approbation
-de sa nouvelle production. Moi, je parlais de mille choses
-différentes,--du dernier bal du Catete, d'une séance des Chambres,
-d'équipages et de chevaux,--de tout, moins de ses vers et de sa prose.
-Il me répondait d'abord avec animation, puis mollement, et tâchait de
-faire tourner la conversation sur le sujet qui l'intéressait. Il
-ouvrait un livre, me demandait si j'avais quelque travail en train; je
-lui répondais oui ou non, puis je passais à un autre chapitre. À la
-fin, il se taisait et sortait tout triste. Mon désir était de le faire
-douter de lui-même, de le décourager, de l'éliminer. Et tout en
-prenant cette résolution, je regardais le bout de mon nez...
-
-
-
-
-XLIX. LE BOUT DU NEZ
-
-
-Combien de fois dans ma vie, pour me faire une conscience sans remords,
-je me suis servi de ce système: regarder le bout de mon nez...
-Avez-vous quelquefois médité sur le destin du nez, cher lecteur? Le
-docteur Pangloss disait qu'il est fait pour l'usage des lunettes.--Je
-confesse que cette explication m'avait d'abord paru définitive. Mais un
-certain jour que je méditais sur ce point obscur de philosophie, et sur
-d'autres encore, je découvris enfin l'unique, véritable et suprême
-utilité de cet appendice.
-
-Il me suffit pour cela de me rappeler l'habitude des fakirs. On sait que
-ces gens-là demeurent, en effet, des heures en contemplation, les
-regards fixés sur le bout de leur nez, à seule fin de voir la lumière
-céleste. Ils perdent alors la notion du monde extérieur, s'envolent
-dans l'invisible, touchent l'impalpable, se délivrent des liens
-terrestres, se dissolvent et s'éthérisent. Cette sublimation de
-l'être par le bout du nez est le phénomène le plus prodigieux de
-l'esprit et il n'appartient pas en propre aux fakirs; il est universel.
-Chaque homme éprouve le besoin et a le pouvoir de contempler son propre
-nez pour voir la lumière céleste, et cette contemplation, dont l'effet
-est de subordonner l'univers à un nez seulement, constitue l'équilibre
-des sociétés. Si les nez se contemplaient exclusivement les uns les
-autres, le genre humain n'aurait pas duré deux siècles; il se serait
-éteint avec les premières tribus.
-
-J'entends d'ici une objection du lecteur. Comment peut-il en être
-ainsi? Car enfin l'on ne surprend jamais les gens en train de contempler
-leur nez.
-
-Lecteur obtus, cela prouve que tu n'est jamais entré dans le cerveau
-d'un chapelier. Un chapelier passe devant une chapellerie. C'est le
-magasin d'un rival, qui a commencé il y a deux ans. Il y avait alors
-deux portes à sa boutique; il l'a agrandie, et maintenant, il y en a
-quatre. Il se promet que d'ici peu il y en aura six ou huit. Le
-chapelier voit dans la vitrine les chapeaux du rival; par les
-différentes portes, entrent les clients du rival. Le chapelier compare
-cette boutique à la sienne, qui est plus ancienne et qui pourtant n'a
-que deux portes, et ces chapeaux à ceux qu'il vend, et que l'on achète
-moins, bien qu'ils soient d'un prix égal. Cela le mortifie,
-naturellement. Il poursuit son chemin, pensif, les yeux baissés ou
-fixés devant lui. Il cherche les causes de la prospérité de l'autre
-et de son propre abandon, alors qu'il est un chapelier bien supérieur
-à l'autre chapelier... C'est en cet instant que ses yeux se fixent sur
-la pointe de son nez.
-
-La conclusion c'est qu'il y a deux forces capitales au monde. L'amour
-qui multiplie l'espèce, et le nez qui la subordonne à l'individu.
-Procréation, et équilibre.
-
-
-
-
-L. VIRGILIA MARIÉE
-
-
---C'est ma cousine Virgilia, la femme de Lobo Neves, qui est arrivée de
-S. Paulo, continua Luiz Dutra.
-
---Ah!
-
---Et ce n'est qu'aujourd'hui que je sais une chose, cachotier que tu
-es...
-
---Laquelle?
-
---Tu voulais l'épouser.
-
---Une idée de mon père... Qui t'a dit ça?
-
---Elle-même. Je lui ai beaucoup parlé de toi, et elle s'est laissé
-aller aux confidences.
-
-Le lendemain, comme je me trouvais rue d'Ouvidor, à la porte de la
-typographie Plancher, je vis de loin une femme superbe. Elle s'approcha;
-c'était elle. Je ne la remis qu'à deux pas de moi, tant l'art et la
-nature l'avaient changée à son avantage. Je la saluai; elle passa. Je
-la vis monter avec son mari dans leur voiture, qui les attendait un peu
-plus loin. Je demeurai confondu.
-
-Huit jours après, je la rencontrai dans un bal. Je crois que nous
-échangeâmes au plus deux ou trois mots. Mais à un autre bal, un mois
-plus tard, chez une dame qui avait fait l'ornement des salons du premier
-règne, et qui brillait encore dans ceux du second, le rapprochement fut
-plus intime et plus long, car nous conversâmes et nous valsâmes
-ensemble. La valse est un délicieux passe-temps. Nous valsâmes, et
-j'avoue qu'au contact de ce corps flexible et magnifique, j'éprouvai
-une singulière sensation: celle d'un homme qui a été victime d'un
-vol.
-
---Comme il fait chaud! dit-elle aussitôt nous eûmes fini. Allons sur
-la terrasse?
-
-Non; vous pourriez vous enrhumer. Passons de préférence dans l'autre
-salon.
-
-Nous y trouvâmes Lobo Neves, qui me fit compliment sur mes écrits
-politiques, en ajoutant qu'il se taisait sur mes productions
-littéraires parce qu'il se jugeait un profane dans la matière. Mais ce
-qui avait trait à la politique était excellent, bien pensé et d'un
-bon style. Je lui répondis sur le même ton de courtoisie, et nous nous
-séparâmes contents l'un de l'autre.
-
-Trois semaines se passèrent, et je reçus une invitation de lui pour
-assister à une soirée intime. J'y allai. Virgilia me reçut avec cette
-aimable phrase: «Aujourd'hui vous valsez avec moi». J'étais, il est
-vrai, un valseur émérite; rien d'étonnant à ce qu'elle me
-distinguât. Nous valsâmes, une fois, deux fois. Un livre perdit
-Françoise; ce fut une valse qui nous perdit. Je crois bien que ce
-soir-là je lui serrai la main avec force. Elle se laissa faire,
-feignant de ne pas comprendre. Je l'étreignais; tous les regards
-étaient fixés sur nous et sur les autres couples enlacés et
-tournants... Un délire.
-
-
-
-
-LI. ELLE EST À MOI
-
-
---Elle est à moi! me dis-je en la remettant aux mains d'un autre
-cavalier. Pendant tout le reste du bal, cette idée, je l'avoue, m'entra
-dans l'esprit, non pas comme à coups de marteau, mais comme si on me
-l'avait insinuée avec une vrille.
-
---Elle est à moi, me disais-je en arrivant à la porte de chez moi.
-
-À ce moment même, comme si le destin ou qui que ce soit eût la
-fantaisie de donner une proie de plus à mes velléités de possession,
-je vis relire sur le sol quelque chose de jaune et de rond. Je me
-baissai; c'était une monnaie d'or, un demi-doublon.
-
---Elle est à moi, répétai-je en riant; et je la mis dans ma poche.
-
-Cette nuit-là je ne me souvins plus de la monnaie; mais le jour
-suivant, j'éprouvai des scrupules en y pensant, et je me demandai de
-quel droit j'allais garder une monnaie dont je n'avais pas hérité, que
-je n'avais point gagnée, que j'avais seulement trouvée dans la rue.
-Évidemment, elle ne m'appartenait point. Elle appartenait à celui qui
-l'avait perdue, riche ou pauvre, pauvre peut-être, quelque ouvrier qui
-en avait besoin pour donner du pain à sa femme et à ses enfants.
-D'ailleurs, même s'il était riche, mon devoir n'en restait pas moins
-le même. Je devais restituer la pièce, et le meilleur moyen, l'unique
-même, était de mettre une annonce dans les journaux, ou de m'adresser
-à la police. J'envoyai une lettre au chef de police, en lui remettant
-ma trouvaille, et en le priant de la faire parvenir, par tous les moyens
-possibles, aux mains de son légitime propriétaire.
-
-J'expédiai la lettre, et je déjeunai tranquille; je puis dire joyeux.
-Ma conscience avait tant valsé la veille qu'elle en était demeuré
-suffoquée et sans respiration. Mais la restitution de la pièce fut
-comme une fenêtre qui s'ouvrit sur un autre côté de la morale. Une
-onde d'air pur entra, et la pauvre dame respira à son aise. Il est bon
-de ventiler la conscience: je ne vous en dis pas plus long. En tous cas,
-en abstrayant les circonstances, ma façon de procéder était louable,
-elle exprimait un juste scrupule, le sentiment d'une âme délicate.
-C'est ce que me disait la bonne dame, d'un ton à la fois austère et
-tendre. C'est ce qu'elle me disait, penchée sur l'appui de la croisée.
-
---C'est fort bien fait, Cubas; parfaitement agi. Non seulement cet air
-est pur, mais il est balsamique; c'est un effluve des éternels jardins.
-Veux-tu voir ce que lu as fait, Cubas?
-
-Et l'aimable personne, tirant un miroir, l'ouvrit devant mes yeux. Je
-vis clairement le demi-doublon de la veille, rond, brillant, qui se
-multipliait à mes yeux, dix fois, trente fois, cinq cents fois, me
-démontrant amplement le bénéfice que je retirerai pendant ma vie et
-après ma mort de cette simple restitution. Et je concentrai tout mon
-être dans la contemplation do mon acte, m'y reconnaissant, m'y trouvant
-bon, peut-être grand. Une simple monnaie, hein! Ce que c'est que
-d'avoir un peu trop valsé.
-
-C'est ainsi que moi, Braz Cubas, je découvris la loi sublime de
-l'équivalence des fenêtres, et que j'établis que, pour compenser la
-fermeture d'une croisée, il suffisait d'en ouvrir une autre, afin que
-la morale puisse aérer constamment la conscience. Peut-être ne
-comprendra-t-on pas ce que je dis; peut-être vaudrait-il mieux parler
-d'une chose plus concrète, d'un paquet, par exemple, d'un paquet
-mystérieux? Parlons donc du paquet mystérieux.
-
-
-
-
-LII. LE PAQUET MYSTÉRIEUX
-
-
-Le fait est que, quelques jours plus tard, en allant à Botafogo, je
-heurtai contre un paquet qui se trouvait sur la plage. Je m'exprime mal;
-je ne heurtai point, j'y donnai un coup de pied volontaire. En voyant ce
-paquet, pas très grand, mais propre et correctement noué d'une
-ficelle, ce quelque chose qui avait une certaine apparence, j'eus
-l'idée de le pousser du pied, par curiosité. Je sentis une
-résistance. Un coup d'œil lancé alentour me fit voir la plage
-déserte. Des gamins s'amusaient au loin. Plus loin encore, un pêcheur
-raccommodait ses filets. Personne ne pouvait me remarquer. Je
-m'inclinai, je paquet, et je poursuivis mon chemin.
-
-Je poursuivis mon chemin, non sans quelque hésitation. Ce pouvait être
-une mauvaise farce. J'eus l'idée de rejeter le paquet sur la plage,
-mais, en le palpant, j'écartais cette pensée. Un peu plus loin, je fis
-un détour, et revins chez moi.
-
---Allons voir ça, dis-je en entrant dans mon cabinet.
-
-J'hésitai encore un instant, par crainte, je crois. La pensée d'une
-mauvaise farce se présenta encore à mon esprit. Il est certain que je
-me trouvais sans témoins; mais j'avais en moi un gavroche prêt à
-siffler, à huer, à rire, à s'esclaffer, à glousser, à faire les
-cent coups, s'il me voyait ouvrir le paquet et en tirer une douzaine de
-vieux mouchoirs ou un certain nombre de goyaves pourries. Il était trop
-tard; ma curiosité était excitée comme doit l'être celle du lecteur.
-Je défis le paquet, et je vis... je trouvai... je comptai... je
-recomptai cinq _contos_ de reis tout au long; peut-être dix mil reis en
-cinq _contos_ en bonne monnaie et billets de banque, le tout bien plié,
-bien arrimé: une trouvaille rare. Je remis tout en ordre. Au dîner, il
-me sembla que les petits nègres de service clignaient des yeux.
-M'auraient-ils épié? Je les interrogeai discrètement, et conclus par
-la négative. Après le dîner, je retournai dans mon cabinet, je
-recomptai l'argent, et je souris de ces soins maternels, donnés aux
-cinq _contos_, moi qui étais riche.
-
-Pour n'y plus penser, j'allai passer ma soirée chez Lobo Neves, qui
-avait insisté pour que je ne manquasse point aux réceptions de sa
-femme. Je rencontrai le chef de police, et on me présenta à lui. Il se
-rappela ma lettre tout de suite et le demi-doublon que je lui avais fait
-tenir quelques jours auparavant. Il raconta l'anecdote. Virgilia parut
-goûter le procédé, et chacune des personnes présentes plaça son
-histoire. J'écoutai la série avec une impatience de femme hystérique.
-
-La nuit suivante, le jour suivant, et pendant toute la semaine, je
-pensai le moins possible aux cinq _contos_ et je les laissai dormir bien
-tranquillement dans le tiroir de mon secrétaire. Je parlais de tout,
-excepté d'argent, et surtout d'argent trouvé; pourtant ce n'est pas un
-crime de trouver de l'argent; c'est une heureuse aventure, un hasard
-propice; c'était peut-être un décret de la Providence. Ce ne pouvait
-même être autre chose. On ne perd point cinq _contos_, comme on perd
-un mouchoir de poche. Cinq _contos_ que l'on transporte sont l'objet de
-toute notre attention. On les palpe; on ne les quitte pas des yeux ni
-des mains, ils ne nous sortent pas de l'esprit; et pour les perdre
-totalement, comme ça, sur une plage, il faut que... En tous cas ce
-n'était pas un crime de les avoir trouvés: ni un crime, ni un
-déshonneur, ni rien qui rabaisse le caractère d'un homme. C'était une
-trouvaille, un heureux hasard, comme de gagner le gros lot ou un pari
-aux courses, comme avoir de la chance à n'importe quel jeu honnête; je
-dirai même que cette chance était ici méritée, car je ne me sentais
-ni mauvais, ni indigne des bienfaits de la Providence.
-
---Ces cinq _contos_, me disais-je trois semaines plus tard, il va
-falloir que je les emploie à quelque bonne action, à la dot de quelque
-pauvre fille ou à quelque œuvre semblable... Il faudra voir...
-
-Ce jour-même, je les portai à la banque du Brésil. J'y fus reçu avec
-de délicates allusions au demi-doublon. Mon aventure faisait le tour de
-mes connaissances. Je répondis, assez gêné, qu'il n'y avait pas là
-de quoi faire tant de bruit. Et on loua ma modestie par-dessus le
-marché. Alors je me fâchai pour tout de bon, et l'on me répondit
-qu'on me trouvait grand, tout simplement.
-
-
-
-
-LIII. ......
-
-
-Virgilia, elle, ne se rappelait plus du tout du demi-doublon. Toute sa
-pensée se concentrait en moi, dans mes yeux, dans ma vie, dans ma
-pensée. Elle le disait, et c'était vrai.
-
-Il y a des plantes qui naissent et poussent vite; d'autres sont au
-contraire lentes et tardives. Notre amour était comme les premières.
-Il poussa avec tant de fougue et de sève qu'en peu de temps il devint
-comme les plus exubérantes et les plus touffues productions des
-forêts. Je ne pourrais vous dire au juste combien de jours furent
-nécessaires à sa croissance. Je me souviens qu'un certain soir, la
-fleur, ou le baiser, comme on voudra l'appeler, s'épanouit sur la
-bouche de la jeune femme; elle me le donna, la pauvrette, avec un
-tremblement, car nous étions à la porte du jardin. Cet unique baiser,
-rapide comme l'occasion, ardent comme l'amour, prologue d'une vie de
-délices, de terreurs, de remords, de plaisirs qui se transforment en
-douleurs, d'afflictions qui deviennent de l'allégresse, nous unit en
-cet instant. Et depuis, ce fut une hypocrisie patiente et systématique,
-unique frein d'une passion sans frein, une vie d'agitation, de
-désespoirs et de jalousies, qu'une heure compensait plus que largement.
-Puis il en venait une autre qui se substituait à celle-là, et alors
-les agitations et le reste, la fatigue et la satiété, qui sont la fin
-de tout, remontaient à la surface. Tel fut le volume de ce prologue.
-
-
-
-
-LIV. LA PENDULE
-
-
-Je sortis en emportant le goût de ce baiser. Je ne pus dormir. Je me
-jetai sur mon lit, mais bien inutilement. En général, pendant mes
-insomnies, le tic-tac de la pendule m'était fort désagréable. Ce
-bruit vague et sec m'avisait à chaque instant que j'avais quelques
-secondes de moins à vivre. Je me figurais alors un vieux diable, assis
-entre deux sacs, celui de la vie et celui de la mort, et retirant les
-monnaies de l'un pour les passer dans l'autre, en comptant de la sorte:
-
---Un de moins.
-
---Un de moins.
-
---Un de moins.
-
---Un de moins.
-
-Chose singulière, quand la pendule s'arrêtait, je la remontais
-aussitôt, pour qu'elle ne cessât jamais de battre, et que je pusse
-supputer tous les instants perdus. Il y a des inventions qui se
-transforment ou se perdent. Les institutions succombent; l'horloge est
-définitive.
-
-
-
-
-LV. VIEUX DIALOGUE D'ADAM ET D'ÈVE
-
-
-BRAZ CUBAS
-
-. . . . . . . .!
-
-
-VIRGILIA
-
-. . . . . . . . . .
-
-
-BRAZ CUBAS
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-
-VIRGILIA
-
-. . . . . . . . . . .!
-
-
-BRAZ CUBAS
-
-. . . . . . . . .
-
-
-VIRGILIA
-
-. . . . . . . . . . . . . . .
-. . . . . ? . . . . . . . . .
-. . . . . . . . . . . .
-
-
-BRAZ CUBAS
-
-. . . . . . . .
-
-
-VIRGILIA
-
-. . . . .
-
-
-BRAZ CUBAS
-
-. . . . . . . . . . . . . . .
-. . . . . . . . . . . . . . .
-. . . . . . . . . . ! . . . .
-. . . . . . . . . . . . . . .
-. . . . . . ! . . . . . . . .
-. . . . . . . . . . . . . . !
-
-
-VIRGILIA
-
-. . . . . . . . . . . . . . !
-
-
-BRAZ CUBAS
-
-. . . . . . . . !
-
-
-VIRGILIA
-
-. . . . . . . . . . . !
-
-
-
-
-LVI. LE MOMENT OPPORTUN
-
-
-Mais enfin, qui m'expliquera la raison de ce changement? Un jour, nous
-nous rencontrons, nous nous faisons des promesses de mariage, nous les
-retirons, nous nous séparons, froidement, sans douleur, parce qu'aucune
-passion n'existait en nous. C'est à peine si j'éprouve quelque dépit,
-et rien de plus. Les années se passent, je la revois, nous faisons
-trois ou quatre tours de valse, voilà que nous nous aimons jusqu'au
-délire. Il est vrai que la beauté de Virgilia était parvenue à un
-haut degré de perfection, mais, substantiellement, nous étions restés
-les mêmes, et quant à moi, je n'étais devenu ni plus élégant ni
-plus beau. Qui m'expliquera le motif de ce changement?
-
-Il ne pouvait résider que dans l'opportunité du moment. Notre
-première rencontre n'était pas opportune, parce qu'alors, si nous
-n'étions pas verts l'un et l'autre pour l'amour, nous l'étions encore
-pour notre amour. Il n'y a d'amour possible sans l'opportunité des
-acteurs. Cette explication, je la trouvai moi-même, deux ans après le
-baiser, un jour que Virgilia se plaignait d'un quidam ridicule qui
-allait chez elle, et lui faisait la cour avec ténacité.
-
---Quel importun! disait-elle en faisant une grimace de rage.
-
-Je tressaillis; et je vis en la regardant que son indignation était
-sincère. Il me vint à l'idée que moi-même j'avais peut-être
-naguère provoqué cette même grimace, et je compris aussitôt toute
-l'importance de mon évolution. D'inopportun j'étais devenu opportun.
-
-
-
-
-LVII. DESTIN
-
-
-Oui certes, nous nous aimions. Maintenant que toutes les lois sociales
-étaient contre nous, nous nous aimions pour de bon. Nous étions liés
-l'un à l'autre comme les deux âmes que le poète rencontre dans le
-purgatoire:
-
-
-Di pari como buoi che vanno a giogo.
-
-
-Et je dis mal en nous comparant à des bœufs, car nous étions une
-autre espèce d'animaux moins lents, plus rusés et plus lascifs. Et
-nous cheminons sans savoir vers quel but, à travers des routes
-ignorées. Ce problème m'effraya pendant quelques semaines, et j'en
-remis la solution au destin. Pauvre destin! Que fais-tu à cette heure,
-ô grand fondé de pouvoirs des affaires humaines? Peut-être as-tu fait
-peau neuve, peut-être as-tu pris une autre physionomie, d'autres
-manières, un autre nom, et il n'est pas impossible que... Mais où en
-étais-je? ah! dans les routes ignorées. Je me dis donc qu'il en serait
-comme il plairait au ciel. Notre sort, à nous, était de nous aimer.
-Sinon, comment expliquer la valse et le reste? Virgilia pensait de la
-même façon. Un jour, elle me confessa qu'elle avait parfois des
-remords. Je lui répondis qu'en ce cas, elle ne m'aimait pas. Aussitôt
-elle m'enlaça de ses bras magnifiques en murmurant:
-
---Je t'aime, c'est la volonté du ciel.
-
-Et ces paroles n'étaient pas vaines. Virgilia était quelque peu
-croyante. Elle n'allait pas à la messe le dimanche, c'est vrai, je
-crois même qu'elle n'y allait que les jours de grandes solennités, et
-quand il y avait une place de libre dans les tribunes. Mais elle priait
-tous les soirs avec ferveur, ou tout au moins avec envie de dormir. Elle
-avait peur du tonnerre. Elle se bouchait alors les oreilles, et
-marmottait toutes les oraisons du catéchisme. Dans sa chambre à
-coucher, il y avait un oratoire de palissandre tout sculpté, de trois
-palmes de hauteur, avec trois images. Elle n'en disait rien à ses
-amies. Au contraire, elle qualifiait de bigotes celles qui étaient
-seulement pieuses. Pendant longtemps je crus que sa propre foi la
-gênait, et que sa religion était une espèce de chemise de flagelle
-préservative et clandestine; mais évidemment, je devais me tromper.
-
-
-
-
-LVIII. CONFIDENCE
-
-
-J'éprouvais d'abord un certain émoi quand je me rencontrais avec Lobo
-Neves. Illusion pure! Comme il adorait sa femme, il ne se gênait pas
-pour me le dire. Il trouvait que Virgilia était la perfection même, un
-tissu de qualités solides et profondes, aimable, élégante, austère,
-un vrai modèle. Et sa confiance ne s'arrêta pas là. Elle n'était
-qu'entr'ouverte; bientôt il ouvrit la porte toute grande. Un jour, il
-me confessa qu'il y avait un ver rongeur dans son existence: il lui
-manquait la gloire. Je l'encourageai. Je lui dis de fort agréables
-choses, qu'il écouta avec l'onction religieuse de son désir, qui ne
-consentait pas à mourir. Alors je compris que son ambition était lasse
-de battre de l'aile sans pouvoir prendre largement son vol. Quelques
-jours après, il me dit tous ses dégoûts, ses amertumes, ses fureurs
-concentrées. Il confessa que la vie politique est faite d'envies, de
-dépits, d'intrigues, de perfidies, d'intérêts et de vanités.
-Évidemment, il traversait une crise de mélancolie; j'essayai de la
-combattre.
-
---Je sais ce que je dis, répliqua-t-il avec tristesse. Vous ne pouvez
-vous imaginer tout ce que j'ai dû supporter. Je suis entré dans la
-politique par goût, par relations de famille, par ambition, et un peu
-par vanité. Vous voyez que j'ai réuni en moi tous les motifs qui
-poussent un homme dans la vie publique. Mais je ne voyais le théâtre
-que du côté des spectateurs; et vraiment le décor était beau et le
-spectacle magnifique, la représentation mouvementée et divertissante.
-Je signai un engagement; on m'a donné un rôle qui... Mais pourquoi
-vous fatiguerais-je de mes plaintes? Abandonnez-moi à tribulations.
-J'ai passé des heures et des jours!... Il n'y a ni constance de
-sentiments, ni gratitude, il n'y a rien!... rien!... rien!...
-
-Il se tut, profondément abattu, les regards au ciel, paraissant ne plus
-rien entendre que l'écho de ses propres pensées. Après quelques
-instants, il se leva et me tendit la main. Vous allez vous moquer de
-moi, me dit-il; mais pardonnez-moi ce mouvement d'expansion. J'avais en
-tête une préoccupation sérieuse. Il riait, d'un rire sombre et
-désabusé; ensuite, il me pria de ne raconter à personne ce qui
-s'était passé entre nous. Je lui répondis qu'à la rigueur, il ne
-s'était rien passé du tout. Deux députés entrèrent, accompagnés
-d'un chef politique de district. Lobo Neves les reçut avec une joie qui
-au début, était un peu feinte, mais qui devint bientôt tout à fait
-naturelle. Au bout d'une demi-heure, personne n'eût dit qu'il n'était
-pas le plus fortuné des hommes. Il causait, il faisait des mots, il en
-riait, et les autres avec lui.
-
-
-
-
-LIX. UNE RENCONTRE
-
-
-La politique doit être un vin énergique, me disais-je en sortant de la
-maison de Lobo Neves. Chemin faisant, j'aperçus dans la rue _dos
-Barbonos_ un de mes anciens condisciples, alors ministre, et qui passait
-dans sa voiture. Nous nous saluâmes affectueusement. La voiture passa,
-et je m'en allai, cheminant, cheminant, cheminant...
-
---Pourquoi ne serais-je pas ministre?
-
-Cette idée triomphale,--cette idée à falbalas, comme dirait le père
-Bernardes,--cette idée commença une série de voltiges que je suivis
-du regard en la trouvant divertissante. Je ne me souvins plus du
-découragement de Neves. Je sentis l'attraction de l'abîme. Je ne
-pensais qu'à mon ancien camarade, à nos courses à travers les
-collines, à nos jeux et à nos gamineries; et en comparant l'homme et
-l'enfant, je me demandais pourquoi je n'atteindrais pas où il avait
-atteint lui-même. J'entrai dans le jardin public et, là encore, tout
-semblait me répéter:
-
---Pourquoi donc, Cubas, ne serais-tu pas ministre? Pourquoi ne serais-tu
-pas ministre, Cubas?
-
-En entendant cette voix universelle, j'éprouvais une délicieuse
-sensation dans tout mon organisme. J'entrai, j'allai m'asseoir sur un
-banc, tout en ruminant cette pensée. C'est Virgilia qui serait
-contente! Quelques instants plus tard, je vis s'approcher de moi un
-individu qui ne m'était pas inconnu. Je le connaissais, mais d'où?
-
-Figurez-vous un homme de trente-huit à quarante ans, haut, maigre et
-pâle. Ses vêtements, abstraction faite de la forme, paraissaient
-revenus de la captivité de Babylone; son chapeau était contemporain de
-celui de Gessle. Imaginez maintenant une redingote plus large que ne
-comportaient les chairs, ou plus littéralement les os, du nouveau venu.
-La couleur noire du vêtement passait au jaune terne. Il n'en restait
-que la corde. Trois boutons avaient subsisté sur une rangée de huit.
-Les pantalons, de toile grise, étaient fortement marqués aux genoux,
-et s'effrangeaient sous la friction d'un talon qui appartenait à un
-soulier dépourvu de miséricorde et de cirage. À son cou flottait une
-cravate aux pointes bicolores, mais déteintes, et qui s'enroulait
-autour d'un col qui datait de huit jours. Je crois bien qu'il portait
-aussi un gilet, un gilet de soie obscure, déchiré par espaces et
-déboutonné.
-
---Je parie que vous ne me reconnaissez pas, Monsieur le Docteur Cubas?
-me dit-il.
-
---Non, je ne vous remets pas...
-
---Je suis Borba, Quincas Borba.
-
-Je fis un mouvement de recul... Qui me donnera le verbe solennel d'un
-Bossuet ou d'un Vieira, pour dire une si complète désolation. C'était
-Quincas Borba, le gracieux enfant d'un autre temps, mon ancien
-condisciple, si intelligent et de si bonne famille. Quincas Borba!
-impossible! cela ne pouvait être. Je ne pouvais arriver à me persuader
-que cette misérable figure, cette barbe poivre et sel, que ce truand
-vieux avant l'âge, que toute cette ruine constituât le Quincas Borba
-que j'avais connu autrefois. Et pourtant, c'était lui. Les yeux
-conservaient encore l'expression d'un autre temps; le sourire n'avait
-point perdu l'ironie caractéristique. D'ailleurs il supporta
-tranquillement mon ébahissement. Au bout de quelques instants, je
-détournai les regards. Si son aspect était répugnant, la comparaison
-était abasourdissante.
-
---Pas besoin de longs commentaires, n'est-ce pas? vous devinez tout: une
-vie de misère, de tribulations et de luttes. Vous rappelez-vous nos
-réunions où je jouais le rôle de roi? Quelle dégringolade! Me voilà
-passé mendiant.
-
-Haussant les épaules et la main droite, d'un air d'indifférence, il
-paraissait résigné aux coups de la fortune, et peut-être même
-satisfait. Oui content, et, en tous cas, impassible. Ce n'était ni la
-résignation chrétienne, ni l'acceptation philosophique. La misère lui
-avait recouvert l'âme de durillons, au point qu'il avait perdu la
-sensation de la boue. Il traînait ses haillons comme autrefois la
-pourpre: avec je ne sais quelle grâce indolente.
-
---Venez me voir, lui dis-je; je tâcherai de vous trouver quelque
-chose.
-
-Un sourire magnifique entr'ouvrit ses lèvres.
-
---Vous n'êtes pas le premier qui me promet quelque chose, et sans
-doute, vous ne serez pas le dernier qui ne fera rien pour moi. Du reste,
-à quoi bon? Est-ce que je demande autre chose que de l'argent? De
-l'argent, oui; il faut bien manger, et les gargotes ne font pas crédit.
-Les fruitières non plus. Un rien du tout, deux sous de cruzade, il faut
-tout payer au comptant, Un enfer, quoi!... Un enfer, mon... j'allais
-dire mon ami... Un enfer de tous les diables! Tenez, je n'ai pas encore
-déjeuné.
-
---Non?
-
---Non; je suis sorti de très bonne heure de chez moi. Savez-vous où je
-demeure? Sur la troisième marche de l'église de S. Francisco, à
-droite, en montant. Pas besoin de frapper à la porte. L'appartement est
-on ne peut plus frais. Eh bien! je suis sorti de bonne heure, et je suis
-à jeun...
-
-Je tirai mon porte-monnaie, j'y pris un billet de cinq mil reis,--le
-moins propre,--et je le lui donnai. Il le reçut avec un éclair de
-contentement. Il éleva le papier au-dessus de sa tête, et l'agita avec
-enthousiasme:
-
---_In hoc signo, vinces!_ s'écria-t-il.
-
-Ensuite il baisa le billet, avec des airs de tendresse et une si
-bruyante expansion que j'en éprouvai à la fois de la pitié et du
-dégoût. Il n'était point sot, et devina la nuance: il devint
-sérieux, grotesquement sérieux, et s'excusa de sa gaieté, gaieté
-d'un pauvre diable qui depuis nombre d'années ne voyait pas la couleur
-d'un billet de cinq mil reis.
-
---Il ne tient qu'à vous d'en posséder bien d'autres.
-
---Vraiment? fit-il en faisant un saut de mon côté.
-
---Vous n'avez qu'à travailler.
-
-Il fît un geste de dédain, demeura un instant sans parler, puis me
-déclara positivement qu'il ne voulait rien faire. J'étais écœuré de
-cette abjection si tristement comique, et je me levai pour partir.
-
---Vous ne partirez pas sans que je vous enseigne ma philosophie de
-misère, me dit-il en se plantant devant moi.
-
-
-
-
-LX. L'ACCOLADE
-
-
-Je supposai que le pauvre diable était quelque peu fou, et j'allais
-m'éloigner, quand il me prit par le poignet, et contempla pendant
-quelques instants le brillant que je portais au doigt. Je sentis courir
-sur sa chair un frémissement de désir, un prurit de possession.
-
---Superbe! dit-il.
-
-Ensuite il commença à tourner autour de moi, en m'examinant des pieds
-à la tête.
-
---Vous vous mettez bien, me dit-il. Des bijoux, du linge fin, élégant
-et... Comparez donc vos souliers aux miens. Quel contraste! Vraiment,
-vous vous mettez bien. Et les donzelles? Comment sont-elles? Vous êtes
-marié?
-
---Non...
-
---Moi non plus.
-
---J'habite rue...
-
---Je veux ignorer votre adresse, interrompit-il. Si nous nous revoyons,
-donnez-moi de temps à autre un billet de cinq mil reis; mais permettez
-que je n'aille pas le demander chez vous. C'est un reste d'orgueil...
-Maintenant, adieu; je vois que vous vous impatientez.
-
---Adieu.
-
---Et merci. Laissez-moi vous remercier de plus près.
-
-Ce disant, il m'embrassa avec tant d'impétuosité que je ne pus éviter
-son étreinte. Nous nous séparâmes finalement, et je m'éloignai
-rapidement, triste, écœuré, et la chemise salie par l'accolade. La
-partie sympathique de la sensation avait fait place à l'autre. J'aurais
-voulu le trouver digne dans sa détresse. Et je comparai de nouveau
-l'enfant d'autrefois et l'homme d'aujourd'hui, les espérances passées
-et la réalité du présent...
-
---Bah! dis-je, allons dîner.
-
-Je mets la main dans la poche de mon gilet, pour y chercher ma
-montre.--Suprême désillusion! Borba me l'avait volée en m'embrassant.
-
-
-
-
-LXI. UN PROJET
-
-
-Je dînai tristement. Ce n'était pas la perte de la montre qui me
-désolait; c'était le souvenir de l'auteur du vol, et les images
-d'autrefois, et le contraste et la conclusion.... Depuis le potage, la
-fleur jaune et morbide du chapitre XXV s'ouvrit en moi, et je dînai à
-la hâte pour me rendre chez Virgilia. Elle était le présent; je
-voulais me réfugier en elle, pour échapper aux impressions du passé,
-car la rencontre de Quincas Borba m'avait ramené vers un passé, non
-pas réel, mais vers un passé imaginaire, abject, loqueteux, mendiant
-et voleur.
-
-Je sortis, mais il était encore trop tôt. Je les aurais trouvés à
-table. L'idée me vint alors de retourner au jardin public pour y
-chercher Quincas Borba. La pensée de le régénérer surgit en moi,
-forte et impérative. Il était déjà parti. Je m'adressai au garde; il
-me répondit qu'en effet «cet individu» apparaissait de temps à
-autre.
-
---À quelle heure?
-
---Il n'a pas d'heure.
-
-Il n'bonne heure de chez moi. Savez-vous où je
-demeure? Sur la troisième marche de l'église de S. Francisco, à
-droite, en montant. Pas besoin de frapper à la porte. L'appartement est
-on ne peut plus frais. Eh bien! je suis sorti de bonne heure, et je suis
-à jeun...
-
-Je tirai mon porte-monnaie, j'y pris un billet de cinq mil reis,--le
-moins propre,--et je le lui donnai. Il le reçut avec un éclair de
-contentement. Il éleva le papier au-dessus de sa tête, et l'agita avec
-enthousiasme:
-
---_In hoc signo, vinces!_ s'écria-t-il.
-
-Ensuite il baisa le billet, avec des airs de tendresse et une si
-bruyante expansion que j'en éprouvai à la fois de la pitié et du
-dégoût. Il n'était point sot, et devina la nuance: il devint
-sérieux, grotesquement sérieux, et s'excusa de sa gaieté, gaieté
-d'un pauvre diable qui depuis nombre d'années ne voyait pas la couleur
-d'un billet de cinq mil reis.
-
---Il ne tient qu'à vous d'en posséder bien d'autres.
-
---Vraiment? fit-il en faisant un saut de mon côté.
-
---Vous n'avez qu'à travailler.
-
-Il fît un geste de dédain, demeura un instant sans parler, puis me
-déclara positivement qu'il ne voulait rien faire. J'étais écœuré de
-cette abjection si tristement comique, et je me levai pour partir.
-
---Vous ne partirez pas sans que je vous enseigne ma philosophie de
-misère, me dit-il en se plantant devant moi.
-
-
-
-
-LX. L'ACCOLADE
-
-
-Je supposai que le pauvre diable était quelque peu fou, et j'allais
-m'éloigner, quand il me prit par le poignet, et contempla pendant
-quelques instants le brillant que je portais au doigt. Je sentis courir
-sur sa chair un frémissement de désir, un prurit de possession.
-
---Superbe! dit-il.
-
-Ensuite il commença à tourner autour de moi, en m'examinant des pieds
-à la tête.
-
---Vous vous mettez bien, me dit-il. Des bijoux, du linge fin, élégant
-et... Comparez donc vos souliers aux miens. Quel contraste! Vraiment,
-vous vous mettez bien. Et les donzelles? Comment sont-elles? Vous êtes
-marié?
-
---Non...
-
---Moi non plus.
-
---J'habite rue...
-
---Je veux ignorer votre adresse, interrompit-il. Si nous nous revoyons,
-donnez-moi de temps à autre un billet de cinq mil reis; mais permettez
-que je n'aille pas le demander chez vous. C'est un reste d'orgueil...
-Maintenant, adieu; je vois que vous vous impatientez.
-
---Adieu.
-
---Et merci. Laissez-moi vous remercier de plus près.
-
-Ce disant, il m'embrassa avec tant d'impétuosité que je ne pus éviter
-son étreinte. Nous nous séparâmes finalement, et je m'éloignai
-rapidement, triste, écœuré, et la chemise salie par l'accolade. La
-partie sympathique de la sensation avait fait place à l'autre. J'aurais
-voulu le trouver digne dans sa détresse. Et je comparai de nouveau
-l'enfant d'autrefois et l'homme d'aujourd'hui, les espérances passées
-et la réalité du présent...
-
---Bah! dis-je, allons dîner.
-
-Je mets la main dans la poche de mon gilet, pour y chercher ma
-montre.--Suprême désillusion! Borba me l'avait volée en m'embrassant.
-
-
-
-
-LXI. UN PROJET
-
-
-Je dînai tristement. Ce n'était pas la perte de la montre qui me
-désolait; c'était le souvenir de l'auteur du vol, et les images
-d'autrefois, et le contraste et la conclusion.... Depuis le potage, la
-fleur jaune et morbide du chapitre XXV s'ouvrit en moi, et je dînai à
-la hâte pour me rendre chez Virgilia. Elle était le présent; je
-voulais me réfugier en elle, pour échapper aux impressions du passé,
-car la rencontre de Quincas Borba m'avait ramené vers un passé, non
-pas réel, mais vers un passé imaginaire, abject, loqueteux, mendiant
-et voleur.
-
-Je sortis, mais il était encore trop tôt. Je les aurais trouvés à
-table. L'idée me vint alors de retourner au jardin public pour y
-chercher Quincas Borba. La pensée de le régénérer surgit en moi,
-forte et impérative. Il était déjà parti. Je m'adressai au garde; il
-me répondit qu'en effet «cet individu» apparaissait de temps à
-autre.
-
---À quelle heure?
-
---Il n'a pas d'heure.
-
-Il n'était donc pas impossible de le rencontrer. Je me promis de
-revenir. La nécessité de le régénérer, de le ramener au travail et
-an respect de lui-même me remplissait le cœur. Je commençai à sentir
-un bien-être, une sublimation, une admiration de moi-même... La nuit
-tombait, j'allai retrouver Virgilia.
-
-
-
-
-LXII. L'OREILLER
-
-
-J'allai retrouver Virgilia. Je ne tardai pas à oublier Quincas Borba.
-Virgilia était le traversin de mon esprit: un traversin doux, tiède,
-profond, aromatique, couvert d'une taie de fine toile de Bruxelles. Je
-m'y reposais habituellement de toutes les sensations tristes ou
-douloureuses. Et à bien penser, c'était l'unique raison d'être de
-Virgilia; l'unique. En cinq minutes, j'avais complètement oublié
-Quincas Borba, en cinq minutes de mutuelle contemplation, les mains dans
-les mains. Cinq minutes et un baiser emportèrent Quincas Borba,
-scrofule de la vie, loque du passé. Que m'importait son existence? Il
-pouvait à volonté attrister les regards des passants, puisque j'avais
-deux palmes d'un divin traversin, pour y fermer les yeux et y dormir.
-
-
-
-
-LXIII. FUYONS
-
-
-Hélas! on ne saurait toujours se reposer et dormir. Trois semaines plus
-tard, en arrivant sur les quatre heures chez Virgilia, je la trouvai
-triste et abattue. D'abord elle refusa de me dire ce qui la
-préoccupait; mais comme j'insistais:
-
---Je crois que Damian se doute de quelque chose, me dit-elle. Je
-remarque en lui des bizarreries... Je ne sais comment dire... Il est
-toujours prévenant, sans doute, mais son regard n'est plus le même. Je
-dors mal: cette nuit encore, je me suis réveillée atterrée. Je
-rêvais qu'il allait me tuer. Peut-être est-ce une simple illusion;
-mais j'imagine qu'il nous soupçonne.
-
-Je la tranquillisai de mon mieux; ce pouvait être des préoccupations
-politiques. Virgilia avoua que c'était possible; mais elle n'en demeura
-pas moins excitée et nerveuse. Nous nous trouvions dans le salon, qui
-donnait sur le jardin où nous avions échangé notre premier baiser.
-Une fenêtre ouverte laissait pénétrer une brise qui secouait
-doucement les rideaux, et j'y fixais mes regards sans les voir. À
-travers la lorgnette de mon imagination, j'entrevoyais dans le lointain
-une maison, une vie qui fussent nôtres, un monde où il n'y aurait ni
-Lobo Neves, ni mariage, ni morale, ni aucun lien qui entravât notre
-volonté. Cette idée me grisa. Le monde, la morale, le mari, se
-trouvant ainsi éliminés, il n'y avait plus qu'à pénétrer dans cette
-habitation de délices.
-
---Virgilia, lui dis-je, je vais te faire une proposition.
-
---Laquelle?
-
---M'aimes-tu?
-
---Oh! soupira-t-elle, en m'enlaçant de ses bras.
-
-Et c'était vrai qu'elle m'aimait avec furie. Sa réponse traduisait une
-vérité patente. Les bras à mon cou, silencieuse et palpitante, elle
-me regardait de ses beaux grands yeux qui donnaient une singulière
-impression de lumière humide. Je m'oubliais à les contempler, à
-admirer cette bouche fraîche comme le matin et insatiable comme la
-mort. La beauté de Virgilia avait pris un caractère de splendeur
-qu'elle ne possédait pas avant son mariage. C'était une figure
-taillée dans un marbre du Pentélique, d'un modelage très noble, très
-large et très pur. Elle était tranquillement belle comme les statues,
-mais non apathique ni froide. Bien au contraire, elle avait l'apparence
-des natures chaudes, et dans la réalité, l'on pouvait dire qu'elle
-résumait l'amour en elle. Elle le résumait surtout en cette occasion
-où elle exprimait silencieusement tout ce que peut traduire la pupille
-humaine. Mais le temps pressait. Je dénouai le nœud formé par ses
-mains, je la pris par les poignets, je lui demandai si elle aurait le
-courage...
-
---De quoi faire?
-
---De fuir. Nous irons où nous pourrons être le plus à notre aise,
-dans une maison grande ou petite, à la campagne ou à la ville, ou en
-Europe, où il te plaira pourvu qu'on nous laisse tranquilles, que nous
-puissions vivre l'un pour l'autre et que te ne coures point de danger.
-Oui, fuyons. Tôt ou tard, il peut découvrir quelque chose, et tu
-serais perdue... entends-tu, perdue! Ce serait ta mort... et la sienne,
-car je le tuerais, sois-en sûre.
-
-Je me tus. Virgilia, toute pâle, les bras tombant s'assit sur le
-canapé. Elle demeura dans cette attitude pendant quelques instants,
-vacillante, peut-être, ou atterrée par l'idée de la découverte
-possible, et de la mort subséquente. Je m'approchai d'elle, j'insistai,
-je fis miroiter les avantages d'une vie à deux, exempte de jalousies,
-de terreurs et d'afflictions. Virgilia m'écouta en silence, puis elle
-me répondit:
-
---Est-il certain que nous lui échapperions? il nous rejoindrait et me
-tuerait de la même manière.
-
-Je lui démontrai le contraire. Le monde est vaste, j'avais le moyen de
-vivre où bon me plairait, où je trouverais un air pur et beaucoup de
-soleil. Il ne nous rejoindrait pas. Seules, les grandes passions sont
-capables de grandes actions, et l'amour qu'il avait pour elle n'était
-pas assez puissant pour qu'il lui courût après au bout du monde.
-Virgilia fit un geste de stupeur, et presque d'indignation. Et elle
-murmura que son mari avait pour elle une grande affection.
-
---C'est bien possible, lui répondis-je; c'est bien possible...
-
-Je m'approchai de la fenêtre, et je commençai à tapoter sur
-l'accoudoir. Virgilia m'appela. Je continuai à ruminer mes haines et ma
-jalousie, pensant au plaisir avec lequel je tordrais le cou au mari si
-je l'avais là sous la main. Et voilà qu'à cet instant même, il
-franchit la porte du jardin. Rassure-toi, lectrice déjà défaillante,
-je ne marquerai pas cette page d'une tache de sang. Je fis, de loin, un
-geste amical au nouveau venu, en lui adressant une parole gracieuse.
-Virgilia battit en retraite, pour revenir deux ou trois minutes après.
-
---Il y a longtemps que vous êtes ici? me dit-il.
-
---Non.
-
-Il était entré, l'air sérieux, en promenant, suivant son habitude,
-des regards distraits autour de lui. Mais son fils Nhonhô, le futur
-avocat du chapitre VI, survint, et la physionomie de Neves s'éclaira
-d'une expression joviale. Il le prit dans ses bras, le souleva,
-l'embrassa à plusieurs reprises. Je m'éloignai d'eux, car je ne
-pouvais souffrir cet enfant. Sur ces entrefaites, Virgilia rentra.
-
---Ouf! soupira Lobo Neves, en s'étendant paresseusement sur un sofa.
-
---Fatigué? lui dis-je.
-
---Horriblement: j'ai eu des tracas, à la Chambre d'abord, dans la rue
-ensuite, et encore un troisième ennui, ajouta-t-il en regardant sa
-femme.
-
---De quoi s'agit-il? demanda Virgilia.
-
---D'une... devine...
-
-Virgilia s'assit à côté de lui, lui caressa la main, lui refit son
-nœud de cravate, et l'interrogea de nouveau.
-
---Ce n'est rien moins qu'une loge pour ce soir.
-
---Pour entendre la Candiani?
-
---Pour entendre la Candiani.
-
-Virgilia battit des mains, se leva, donna un baiser à son fils, d'un
-air d'allégresse puérile, qui seyait mal à son genre de beauté.
-Ensuite elle voulut savoir si c'était une loge de côté ou de face,
-demanda des conseils à voix basse au sujet de sa toilette, puis
-s'enquit de l'opéra qu'on jouerait, et de mille autres choses.
-
---Vous dînez avec nous, docteur, me dit Lobo Neves.
-
---Il s'est invité lui-même, confirma Virgilia; il dit que vous avez le
-meilleur vin de Rio.
-
---Il n'en boit pas davantage pour cela.
-
-Je le démentis au dîner. Je bus plus que de coutume, sans en être
-égayé. J'étais un peu nerveux, je le devins davantage. C'était la
-première grande colère que je ressentais contre Virgilia. Je ne
-regardai pas une seule fois de son côté durant tout le repas. Je
-parlai politique, journaux, ministère, j'aurais parlé de théologie,
-ma foi! si l'idée m'en était passée par la tête. Lobo Neves
-m'écoutait avec une dignité placide et une certaine bienveillance
-supérieure. Cela m'irritait encore plus, et me faisait paraître le
-dîner encore plus assommant. Je pris congé au sortir de table.
-
---À tout à l'heure, n'est-ce pas? me vous vous sentez mal de tête,
-il vaut peut-être mieux ne pas recevoir.
-
---Est-elle déjà descendue?
-
---Oui, elle est descendue; elle dit qu'elle a besoin de parler à
-Madame.
-
---Faites entrer.
-
-La baronne fit son entrée au bout d'un instant. Je ne sais si elle
-s'attendait à me voir. Mais il est impossible de montrer plus de
-surprise qu'elle ne fit.
-
---Quelle excellente rencontre! Qu'êtes-vous donc devenu qu'on ne vous
-voit nulle part? Hier je croyais bien vous apercevoir au théâtre. La
-Candiani était exquise. Quelle charmeuse! Elle vous plaît? C'est
-naturel. Les hommes sont tous les mêmes. Le baron me disait hier dans
-notre loge qu'une Italienne vaut cinq Brésiliennes. Quel toupet! et
-chez un vieux, ce qui est bien pis. Mais pourquoi donc n'étiez-vous pas
-au théâtre?
-
---Le mal de tête.
-
---Allons donc! une amourette, je parie. Qu'en dites-vous, Virgilia? Et
-bien! mon cher, hâtez-vous, car vous devez friser la quarantaine. Vous
-n'avez pas encore quarante ans?
-
---Je ne puis vous dire exactement. Mais si vous me permettez, je vais
-allez consulter mon extrait de naissance.
-
---Faites, faites...
-
-Et, me tendant la main:
-
-«Jusqu'à quand?... Samedi nous restons chez nous. Le baron me parle
-sans cesse de vous...»
-
-En me retrouvant dans la rue, je me repentis d'être parti. La baronne
-était une des personnes qui avaient sur nous les pires soupçons. Bien
-qu'elle eût cinquante ans, elle n'en paraissait pas plus de quarante;
-et rieuse, fine et élégante, elle conservait des vestiges de son
-ancienne beauté. Elle ne parlait pas constamment, mais elle possédait
-grand art d'écouter et d'observer. Elle se courbait alors sur sa
-chaise, en dégainant son long regard aigu. Autour d'elle, on continuait
-à parler, à gesticuler sans défiance; elle regardait, poussant
-l'astuce au point de rentrer parfois en elle-même la flamme mobile ou
-fixe de ses yeux, en laissant tomber les paupières. Mais alors ses cils
-étaient autant de persiennes par où elle continuait de scruter l'âme
-et la vie des gens.
-
-À ce point de vue, elle ressemblait à un parent de Virgilia, nommé
-Viegas, vieux rameau courbé sous soixante-dix hivers, tout sec et
-jauni, qui souffrait d'un rhumatisme entêté, d'un asthme non moins
-rebelle, et d'une lésion du cœur: une vraie réduction d'hôpital.
-Mais les yeux demeuraient pleins de vie et de santé. Pendant les
-premières semaines, Virgilia ne faisait pas attention à lui. Elle
-disait que lorsque Viegas paraissait en observation derrière son regard
-fixe, il était tout simplement en train de compter mentalement son
-argent. C'était en effet un avare fieffé.
-
-Il y avait aussi le cousin de Virgilia, le fameux Luiz Dutra, que je
-désarmais à force de lui parler de ses vers et de sa prose, et de la
-présenter à mes amis. Quand l'un d'eux, qui le connaissait déjà de
-nom, se montrait satisfait de lier plus amplement connaissance, Luiz
-Dutra exultait. De mon côté, je guérissais mon dépit par
-l'espérance de n'être point dénoncé. Il y avait enfin une ou deux
-dames, quelques galantines, et des domestiques qui, naturellement, se
-vengeaient ainsi de leur condition servile. Tout cela constituait une
-véritable forêt d'yeux et d'oreilles, à travers lesquels nous devions
-manœuvrer avec la souplesse de serpents.
-
-
-
-
-LXVI. LES JAMBES
-
-
-Or tandis que je songeais à tous ces gens-là, mes jambes me faisaient
-descendre la rue, de telle sorte que, sans y penser, je me trouvai à
-porte de l'hôtel Pharoux. C'est là que je dînais d'habitude. Mais
-comme je n'avais point marché de propos délibéré, je n'avais aucun
-mérite à être arrivé jusque-là. Tout l'honneur en revenait à mes
-jambes. Jambes bénies! dire qu'il y a des gens qui vous traitent avec
-dédain ou indifférence. Moi-même jusqu'alors, je vous avais tenues en
-médiocre estime, me fâchant contre vous lorsque vous vous fatiguiez,
-lorsque vous refusiez d'aller au delà de certaines limites et que vous
-me laissiez en proie à l'inutile désir d'avancer, dans la ridicule
-position d'une poule dont on a lié les pattes.
-
-Mais cette aventure fut pour moi un rayon du ciel... Oui, jambes amies,
-tout en laissant mon cerveau occupé de Virgilia, vous vous étiez dit
-l'une à l'autre: «Voici l'heure de dîner, il faut qu'il mange,
-emmenons-le au quai Pharoux. Une partie de sa conscience reste occupée
-de la dame; chargeons-nous du reste, pour qu'il aille bien droit, sans
-heurter les piétons ni les voitures, et qu'après avoir salué les gens
-connus au passage, il arrive sain et sauf à l'hôtel.» Et vous avez
-rempli votre programme, jambes aimables, ce qui m'oblige à vous
-immortaliser dans ces pages.
-
-
-
-
-LXVII. LA PETITE MAISON
-
-
-Je dînai; après quoi, je rentrai chez moi. Je trouvai une boîte de
-cigares que m'envoyait Lobo Neves, et qui était entourée de papier de
-soie et ornée de faveurs roses. Je compris, j'ouvris le paquet, et y
-trouvai ce billet:
-
-
-Mon cher B...
-
-On nous soupçonne; tout est perdu; oublie-moi pour toujours. Nous ne
-nous verrons plus. Adieu. Oublie la malheureuse.
-
-V...a.
-
-
-Quel choc! Nonobstant sa défense, dès que la nuit fut venue, je courus
-chez Virgilia. Il était temps. Elle se repentait de sa précipitation.
-Dans l'embrasure d'une fenêtre, elle me raconta sa conversation avec la
-baronne. Celle-ci lui avait franchement répété les commentaires qu'on
-avait faits, la veille, en ne me voyant pas dans la loge de Lobo Neves.
-On glosait sur mon intimité dans la maison; en somme, nous étions
-l'objet des soupçons d'un chacun. Elle termina en me disant qu'elle ne
-savait vraiment à quel parti s'arrêter.
-
---Le meilleur est de fuir.
-
---Ça, jamais! dit-elle en secouant la tête.
-
-Je vis qu'il était impossible de séparer deux choses qui étaient
-étroitement liées dans son esprit: notre amour, et l'idée de la
-considération publique. Virgilia était capable des plus grands
-sacrifices pour conserver ces deux avantages, et elle en perdait un en
-fuyant. Je ressentis en ce moment une impression qui ressemblait à du
-dépit; mais les émotions des deux derniers jours avaient émoussé ma
-sensibilité et le dépit disparut presque aussitôt.
-
---C'est bon, dis-je, va pour la petite maison!
-
-Effectivement en deux jours, je trouvai notre affaire, dans un recoin de
-_la Gamboa._ Un bijou! La maisonnette était toute neuve, fraîchement
-crépie, ayant quatre fenêtres sur le devant, et deux sur les côtés.
-Les persiennes étaient couleur brique; des plantes grimpantes
-s'agriffaient aux quatre angles, le jardin s'étendait devant moi.
-Mystère et solitude: un bijou!
-
-Il fut résolu que la garde en serait confiée à une ancienne
-couturière de Virgilia, qui avait habité chez elle, et était
-demeurée familière de la maison. Virgilia exerçait sur elle une sorte
-de fascination. On lui dirait ce que l'on voudrait, et elle accepterait
-le reste de confiance.
-
-C'était pour moi une phase nouvelle de notre amour, avec l'apparence de
-la possession exclusive, capable de calmer les scrupules dans la
-conversation d'un certain décorum. J'en avais assez des rideaux, des
-chaises, du canapé, de tous les meubles du prochain, qui me
-reprochaient sans cesse notre duplicité. Je pouvais désormais éviter
-les dîners trop fréquents, le thé quotidien, et la présence de
-l'enfant qui était mon complice et mon ennemi. La maison m'épargnait
-tout cela. Le monde vulgaire finirait sur le seuil. Au delà s'ouvrait
-l'infini, l'éternité d'un monde supérieur, exceptionnel, nôtre,
-seulement nôtre, au-dessus des institutions, des lois, inaccessible aux
-baronnes, et aux curieux de toute sorte: un seul monde, un seul couple,
-une seule vie, une seule volonté, une seule affection, l'unité morale
-de tout par l'exclusion des contraires.
-
-
-
-
-LXVIII. LE FOUET
-
-
-Telles étaient les réflexions que je me faisais, en suivant mon
-chemin, après avoir visité et arrêté la maison, quand je tombai sur
-un groupe en contemplation devant un nègre qui en fouettait un autre
-sur la place publique. La victime n'essayait même pas de fuir. Elle
-gémissait seulement, en prononçant ces seules paroles: «Non! pardon!
-maître, pardon!» Mais l'autre ne se laissait pas attendrir, et à
-chaque supplication, il répondait par un nouveau coup de fouet.
-
---Attrape! animal! encore une dose de pardon, soulard.
-
---Maître! gémissait l'autre.
-
---Te tairas-tu? disait le foueteur.
-
-Je m'arrêtai par curiosité... Juste ciel! que vis-je? C'était
-Prudencio, mon petit valet Prudencio, affranchi quelques années
-auparavant par mon père, et qui exerçait en ce moment son autorité et
-sa fureur. Je lui demandai si le nègre qu'il battait était son
-esclave.
-
---Oui, Monsieur.
-
---Que t'a-t-il donc fait?
-
---C'est un fainéant et un ivrogne. Je lui avais confié la boutique,
-tout à l'heure, pendant que j'allais en ville; et il atout abandonné
-pour aller boire chez le mastroquet.
-
---Allons! pardonne-lui, dis-je.
-
---Comment donc, maître! Vos désirs sont des ordres. Rentre à la
-maison, ivrogne.
-
-Je sortis du groupe, où l'on me regardait avec stupéfaction tout en
-faisant des conjectures. Je poursuivis mon chemin en déroulant une
-infinité de réflexions, dont je regrette d'avoir perdu le souvenir.
-C'eût été matière à un chapitre intéressant et probablement assez
-gai, comme je les aime: c'est même un faible chez moi. À première
-vue, l'épisode était ignorable. Mais en l'approfondissant, en y
-mettant le bistouri, j'y trouvai un côté comique, fin et même
-profond. C'était un moyen pour Prudencio de se libérer des coups qu'il
-avait lui-même reçus, Il les transmettait tout simplement. Enfant, je
-montais à cheval sur son dos, je mettais un mors dans sa bouche, je le
-rossais sans la moindre pitié. Il gémissait et peinait. Maintenant
-qu'il était libre, qu'il disposait de ses bras et de ses jambes, qu'il
-pouvait, à son gré, travailler, se reposer, dormir, délivré des
-menottes de son ancienne condition, maintenant, il prenait sa revanche.
-Il avait acheté un esclave à son tour, et lui payait avec usure les
-sommes qu'il avait reçues de moi. Voyez donc les subtilités de ce
-maraud.
-
-
-
-
-LXIX. UN GRAIN DE FOLIE
-
-
-Cette histoire me fait penser à un fou qui s'appelait Romualdo et qui
-disait être Tamerlan. C'était son unique manie, dont l'origine était
-singulière.
-
---Je suis, disait-il, l'illustre Tamerlan. Naguère, je n'étais que
-Romualdo; mais étant tombé malade, j'ai pris tant de tartre[3], tant
-de tartre, tant de tartre que je suis devenu Tartare, et même roi des
-Tartares. Le tartre a la propriété de naturaliser les gens.
-
-Le pauvre Romualdo! on riait de ses réponses, mais je suppose que le
-lecteur n'en rira pas plus que moi. Je n'y trouve aucun sel. C'était
-drôle de l'entendre. Mais quand on lit son histoire, contée, comme
-cela, à propos de coups de fouet reçus et transmis, on doit penser
-qu'il vaut mieux retourner dans la petite maison de la rue de la Gamboa.
-Laissons là Romualdo et Prudencio.
-
-
-
-
-LXX. DONA PLACIDA
-
-
-Nous revoici dans la petite maison. Aujourd'hui, lecteur curieux, tu
-serais fort empêché d'y entrer. Quand elle eut vieilli, noirci; quand
-ses ais se trouvèrent pourris, le propriétaire la jeta bas pour en
-construire une autre trois fois plus grande, et pourtant bien
-inférieure à la première. Le monde était petit pour Alexandre; le
-creux d'une tuile sur un toit semble sans borne aux hirondelles.
-Considère maintenant la neutralité de ce globe qui nous emporte à
-travers l'espace comme un radeau de naufragés qui les jettera
-peut-être à la côte. Deux époux vertueux dorment aujourd'hui sur
-l'espace occupé hier par un ménage irrégulier. Un prêtre y dormira
-demain, puis un assassin, puis un forgeron, puis un poète, et tous
-béniront ce coin de terre qui leur fournit quelques illusions.
-
-Virgilia meubla notre nid, et disposa tout suivant son instinct
-esthétique de femme élégante. J'y portai quelques livres, et il
-demeura sous la garde de Dona Placida, maîtresse supposée, et jusqu'à
-un certain point très réelle, de céans.
-
-Il lui en coûta d'accepter la maison. Elle avait flairé l'intention,
-et elle répugnait à son rôle. Mais, enfin, elle céda. Je crois bien
-que tout d'abord elle en versa des larmes; elle se faisait horreur. Il
-est certain, tout au moins, que pendant les deux premiers mois, elle
-n'osa pas me regarder en face. Elle me parlait les yeux baissés,
-sérieuse et renfrognée, ou avec un air de tristesse. Je voulais gagner
-ses bonnes grâces et sa confiance, et ne me montrais pas offensé de
-ses réluctances. Quand je fus parvenu à mes fins, j'imaginai une
-histoire pathétique de mes amours avec Virgilia, une sympathie mutuelle
-antérieure au mariage, la résistance du père, la dureté du mari, et
-d'autres passages de roman. Dona Placida n'en récusa pas une seule
-page. Elle accepta le tout par nécessité de conscience. Au bout de six
-mois, on eût cru, en nous voyant tous trois, que Dona Placida était ma
-belle-mère.
-
-Je ne fus pas ingrat: je lui constituai un petit capital de cinq
-_contos_,--les cinq _contos_ trouvés sur la plage de Botafogo.--J'assurai
-ainsi le pain de sa vieillesse. Elle me remercia, les larmes aux
-yeux, et depuis, tous les soirs, elle pria pour moi devant une image
-de la Vierge qui se trouvait dans sa chambre,--et cette donation mit
-fin à ses remords.
-
-
-
-
-LXXI. CRITIQUE DE CE LIVRE
-
-
-Je commence à me repentir d'avoir commencé ce volume. Ce n'est pas que
-je me fatigue: au contraire; je me distrais un peu de l'éternité en
-envoyant quelques maigres chapitres dans le monde des vivants. Mais
-c'est une œuvre triste, qui sent le sépulcre. C'est un grave défaut;
-mais le pire de tous, ô lecteur, c'est ta hâte de vieillir alors que
-ma narration, au lieu de galoper, va d'un pas lent. Tu aimes les récits
-coulants, le style ordonné, tandis que le mien va comme les ivrognes,
-de droite et de gauche, ainsi qu'ils font, titubant, s'arrêtant,
-grognant, criant, riant, menaçant, glissant et tombant.
-
-Car ils tombent.--Et vous aussi, pauvres feuilles de cyprès, vous
-tomberez tout comme les feuilles des arbres allègres. Et si j'avais
-encore des yeux, je verserais sur vous un pleur. Mais voilà les
-avantages de la mort: si l'on n'a plus de bouche pour rire, on n'a pas
-non plus d'yeux pour pleurer... Oui, vous tomberez, hélas!
-
-
-
-
-LXXII. LE BIBLIOMANE
-
-
-Il est bien possible que je supprime le chapitre précédent. Entre
-autres motifs, il s'y trouve, dans les dernières lignes, une phrase qui
-ressemble pas mal à une balourdise, et je ne veux pas prêter à la
-critique des générations futures.
-
-Pensez donc: d'ici à soixante-dix ans, un individu maigre, poivre et
-sel, n'aimant rien que les livres, s'incline sur la page précédente
-pour y chercher ce qu'il peut bien y avoir d'absurde. Il lit, il relit,
-il relit encore, mot par mot, syllabe par syllabe, les examinant
-extérieurement et intérieurement, sur toutes les faces, à
-contre-jour; il les époussète, les frotte sur son genou, les lave à
-grande eau, et n'arrive point à trouver la sottise.
-
-C'est un bibliomane. Il ignore l'auteur; ce nom de Braz Cubas, il l'a en
-vain cherché dans les dictionnaires biographiques. Il a trouvé le
-volume, par hasard, sur l'étagère d'un bouquiniste, et l'a eu pour
-deux cents reis. Après mille et mille recherches, il s'est convaincu
-qu'il s'agit d'un exemplaire unique... Unique! Ô vous qui non seulement
-aimez les livres, mais encore avez la passion du collectionneur, vous
-connaissez bien la valeur de ce mot, et vous devinez par conséquent la
-joie de notre bibliophile. Il eût refusé la couronne des Indes, la
-papauté, tous les musées d'Italie et de Hollande si on lui eût offert
-de les échanger contre cet unique exemplaire. D'ailleurs, si au lieu de
-mes Mémoires, c'eût été un almanach, il aurait agi de la même
-manière, pourvu que l'exemplaire fût unique.
-
-Pourtant il y a une absurdité. Notre homme demeure penché sur la page,
-une loupe collée à l'œil droit, tout à l'idée de trouver l'erreur.
-Il s'est promis d'écrire un mémoire succinct, où il relaterait, avec
-la découverte du livre, celle qu'il cherche en ce moment. Il ne
-découvre rien, et se contente de son acquisition. Il ferme le livre, le
-regarde, s'approche de la fenêtre, et le montre au soleil. À ce
-moment, un Cromwell ou un César passe au-dessous de lui, à la
-conquête du pouvoir. Il tourne le dos, ferme la fenêtre, se jette sur
-un hamac, et feuillette le livre, lentement, avec amour, à petites
-gorgées... Un exemplaire unique!
-
-
-
-
-LXXIII. LE GOÛTER
-
-
-Les lignes saugrenues dont j'ai parlé m'ont gâté un autre chapitre.
-Comme je ferais mieux de dire les choses d'une bonne fois, en
-m'abstenant de tourner autour du pot. J'ai déjà comparé mon style à
-la marche des ivrognes. Si cette comparaison vous choque, je me servirai
-d'une autre, tirée de ces agréables lunchs que nous faisions avec
-Virgilia dans notre petite maisonnette de _la Gamboa._ Du vin, des
-fruits, des compotes: tel était le menu. Nous mangions, c'est vrai,
-mais nous entrecoupions le repas de douces paroles, d'œillades,
-d'enfantillages, d'une infinité de ces apartés de cœur qui
-constituent le vrai langage ininterrompu de l'amour. Parfois un léger
-dépit pimentait la situation, sucrée jusqu'à la fadeur. Virgilia se
-réfugiait alors sur un canapé, ou allait entendre les mièvreries de
-Dona Placida. Cinq ou dix minutes après, nous reprenions la causerie
-comme je reprends ma narration, pour l'interrompre une autre fois. Ce
-n'était pas de notre part horreur à la méthode. Nous l'invitions
-même dans la personne de Dona Placida. Mais jamais elle ne voulait
-s'asseoir à notre table.
-
---Je finirai par croire que vous ne m'aimez pas, lui dit un jour
-Virgilia.
-
---Grand Dieu! s'écria la bonne dame en levant les mains au ciel; mais
-si je ne vous aimais pas, Yaya[4]! qui donc aimerais-je au monde.
-
-Et lui prenant la main, elle la regarda si fixement que les larmes ne
-tardèrent point à paraître. Virgilia lui fit force caresses, et je
-mis une monnaie d'argent dans la poche de cette excellente Placida.
-
-
-
-
-LXXIV. HISTOIRE DE DONA PLACIDA
-
-
-Je n'eus pas à me repentir de ma générosité. La petite monnaie me
-valut une confidence de Dona Placida, et partant un chapitre de plus
-pour ces Mémoires. Quelques jours plus tard, je me trouvai seul avec
-elle, et elle en profita pour me conter son histoire.
-
-Elle était fille naturelle d'un sacristain de l'archevêché, et d'une
-femme qui faisait des pâtisseries à domicile pour les vendre en ville.
-Elle avait dix ans quand son père mourut. À cet âge, elle râpait les
-noix de coco et vaquai déjà aux travaux de pâtisserie compatibles
-avec son âge. Lorsqu'elle eut quinze ou seize ans on la maria à un
-tailleur, qui mourut peu après phtisique, en lui laissant une fille. La
-jeune veuve se trouva avoir sur les bras une enfant de deux ans, et une
-vieille maman fatiguée de travailler. Pour faire vivre trois personnes,
-elle faisait des pâtisseries, cousait jour et nuit pour trois ou quatre
-maisons de confection, et donnait des leçons à quelques enfants du
-voisinage qui la payaient à raison de dix tostons par mois. Les années
-s'écoulèrent ainsi, non la beauté, par le simple motif qu'elle
-n'avait jamais été jolie. Pourtant des amoureux se présentèrent;
-elle résista à leurs séductions.
-
---Si j'avais pu rencontrer un autre mari, me disait-elle, sûrement je
-me serais remariée; mais personne ne voulait m'épouser.
-
-Un des prétendants fut agréé par elle; quand elle se convainquit
-qu'il n'était pas plus délicat que les autres, Dona Placida
-l'éconduisit, quitte à pleurer beaucoup ensuite. Elle continua comme
-par le passé à coudre et à écumer des chaudrons. Sa mère avait
-l'acrimonie des années, de la misère et de son propre tempérament.
-Elle engageait sa fille à accepter les maris de passage qui la
-sollicitaient et elle s'écriait:
-
---Tu as la prétention d'être meilleure que moi. Je ne sais d'où te
-vient ce scrupule de personne riche. Ma chère, on a la vie qu'on peut,
-et l'on ne se nourrit pas de l'air du temps. Voyez-vous ça! un brave
-garçon comme l'épicier Polycarpe, le pauvre... Il te faut quelque
-marquis, n'est-ce pas?
-
-Dona Placida me jura qu'elle ne visait pas si haut. Question de
-caractère: elle voulait être mariée. Elle savait fort bien que sa
-mère n'avait pas fait tant de façons, et elle connaissait plusieurs
-femmes qui vivaient avec un seul homme d'une façon irréprochable; mais
-elle voulait être mariée. Et ce qu'elle exigeait pour elle, elle
-l'exigeait aussi pour sa fille. Elle travaillait sans répit, se
-brûlait les doigts aux casseroles, les yeux à la lampe, pour vivre
-sans faiblir. Elle maigrit; elle tomba malade; elle perdit sa mère qui
-fut enterrée par la générosité publique, et elle continua de
-travailler. Sa fille atteignit l'âge de quatorze ans; elle était de
-constitution faible, et passait son temps à se laisser faire la cour
-par les fainéants du voisinage. Dona Placida l'entourait de sa
-surveillance, et l'emmenait avec elle quand elle allait porter son
-ouvrage dans les magasins, dont le personnel clignait de l'œil en
-pensant qu'elle lui cherchait un mari ou autre chose. On lui faisait des
-compliments de plus ou moins bon goût. Elle reçut même des
-propositions.
-
-Elle s'interrompit un instant et continua:
-
---Ma fille s'est enfuie avec un individu dont je veux ignorer jusqu'au
-nom. Elle me laissa seule, et si triste que je pensai mourir. Je n'avais
-plus personne au monde; je n'étais plus jeune et ma santé s'était
-affaiblie. Ce fut à cette époque que je connus la famille de Yaya. Ces
-bonnes gens me donnèrent du travail, et je finis par habiter chez eux.
-J'y restai plusieurs mois, un an, plus d'un an même, à coudre pour
-eux. Je sortis de là après le mariage de Yaya. Depuis j'ai vécu comme
-il a plu au ciel. Voyez mes doigts, voyez mes mains... Et elle me
-montrait ses mains rugueuses et la pointe des doigts tout piqués au
-contact des aiguilles.
-
---Ces cicatrices-là, Dieu sait comment elles se forment. Heureusement
-que Yaya m'a protégée, et vous aussi, Docteur... J'avais bien peur de
-finir au coin de quelque rue, à demander l'aumône...
-
-En prononçant cette dernière phrase, elle eut un frisson. Ensuite elle
-se reprit et dut se demander s'il était habile de sa part de faire une
-semblable confidence à l'amant d'une femme mariée. Elle rit d'un air
-gêné, se traita de sotte s'accusa de «faire des façons» comme
-disait sa mère, et enfin, lassée de mon silence, elle sortit, me
-laissant en contemplation devant la pointe de mes bottines.
-
-
-
-
-LXXV. RÉFLEXIONS
-
-
-Si quelqu'un de mes lecteurs a sauté le chapitre précédent, je
-l'avise qu'il est nécessaire d'en prendre connaissance pour comprendre
-les réflexions que je fis dès que Dona Placida fut sortie de la salle.
-
---Ainsi, me dis-je, le sacristain de la cathédrale vit un jour, tandis
-qu'il servait la messe, entrer une dame qui devait être sa
-collaboratrice dans l'œuvre de procréation de Dona Placida. Il la
-revit pendant des semaines, l'aima, et tout en allumant les candélabres
-aux jours de fête, il lui faisait sans doute du pied sous les chaises.
-Il lui plut et il s'unirent. De cet échange de banale luxure naquit
-Dona Placida. Il est à supposer qu'elle ne parlait pas en venant au
-monde; sinon, elle eût pu dire aux amateurs de ses jours: «Me voici:
-pourquoi m'avez-vous fait venir?» Et le sacristain et la _sacristaine_
-de lui répondre: «Nous t'avons fait venir pour que tu te brûles les
-doigts aux chaudrons, les yeux à la couture, que tu manges mal ou pas
-du tout, que tu ailles à l'aventure, malade un jour, bien portante le
-lendemain, puis de nouveau malade et de nouveau guérie, triste ou
-désespérée, puis résignée à ton sort, mais toujours les mains au
-chaudron et les doigts à la couture, jusqu'au moment où tu finiras
-dans la boue ou sur un lit d'hôpital. Voilà pourquoi nous t'avons fait
-venir dans un moment de sympathie.»
-
-
-
-
-LXXVI. LE FUMIER
-
-
-Brusquement, ma conscience hésita. Elle m'accusa d'avoir fait capituler
-l'honnêteté de Dona Placida, de l'avoir ravalée à un rôle suspect,
-après une longue vie de travail et de privations. Le métier
-d'entremetteuse ne vaut pas mieux que celui de concubine, et c'est à
-force d'argent et de compromis que j'avais obtenu d'elle ses services.
-Pendant une dizaine de minutes je ne sus que répondre aux arguments de
-ma conscience qui m'objectait encore d'avoir mis à profit la
-nécessité, la gratitude, et la fascination que Virgilia exerçait sur
-l'ex-couturière. Elle me remémora la résistance de Dona Placida
-pendant les premiers jours, ses grimaces, ses réticences, ses regards
-baissés, et ma constance à supporter tout cela pour arriver à la
-vaincre. Et elle me censura de nouveau avec une vive et nerveuse
-irritation.
-
-J'avouai qu'il en était ainsi, mais j'alléguai que la vieillesse de
-Dona Placida était dorénavant à l'abri de la mendicité, ce qui
-faisait compensation. N'étaient mes amours, et probablement Dona
-Placida était vouée à la triste fin de tant d'autres créatures
-humaines. D'où l'on peut conclure que le vice est souvent le fumier de
-la vertu. Cela n'empêche que la vertu ne soit une fleur saine et
-parfumée. La conscience fut de mon avis, et j'allai ouvrir la porte à
-Virgilia.
-
-
-
-
-LXXVII. ENTREVUE
-
-
-Virgilia entra souriante et tranquille. Le temps avait emporté ses
-craintes. Quel charme j'éprouvais, pendant les premiers jours, à la
-voir survenir toute tremblante et honteuse! Elle arrivait en voiture, le
-visage couvert d'un voile, enveloppée d'une espèce de manteau qui
-dissimulait les ondulations de sa taille. La première fois, elle se
-jeta sur le canapé, rougissante, palpitante, les regards à terre. Et
-franchement! jamais elle ne me parut si belle; peut-être parce que je
-me sentais plus flatté dans mon amour-propre.
-
-Maintenant, comme je viens de le dire, c'en était fait de ses craintes
-et de ses tourments. Nos entrevues en arrivaient à la période
-chronométrique. L'intensité de l'amour était la même; seulement, la
-flamme n'était plus agitée comme les premiers jours. C'était
-maintenant un faisceau de rayons tranquilles et constants, quelque chose
-comme un mariage.
-
---Je suis très fâché contre toi, me dit-elle en s'asseyant.
-
---Pourquoi?
-
---Parce que nous t'avons attendu hier. Tu m'avais promis la visite, et
-Damian m'a demandé plusieurs fois si tu ne viendrais pas au moins
-prendre le thé. Pourquoi n'es-tu pas venu?
-
-J'avais en effet manqué à ma parole, mais la faute en était toute à
-Virgilia. Questions de jalousie. Cette femme splendide connaissait sa
-beauté, aimait à s'entendre louer discrètement ou à haute voix.
-L'avant-veille, chez la baronne, elle avait dansé deux fois avec le
-même galantin, après avoir écouté ses fadaises dans l'angle d'une
-croisée. Elle était si infatuée, si enflée, si satisfaite
-d'elle-même... Quand elle vit entre mes sourcils la ride interrogative
-et menaçante, elle n'en eut pas le moindre émoi; elle ne devint pas
-subitement sérieuse. Elle envoya tout simplement promener le muscadin
-et ses galanteries. Puis elle vint à moi, me prit le bras, m'emmena
-dans une autre salle, et se plaignit d'être fatiguée et d'un tas
-d'autres choses, de l'air puéril qu'elle prenait en certaines
-occasions; et je l'écoutai sans presque lui répondre.
-
-Il m'en coûtait de répondre à sa question, mais enfin je lui donnai
-le motif de mon absence... Non! éternelles étoiles, jamais je ne vis
-regards plus surpris. La bouche à demi ouverte, les sourcils en arc,
-une stupéfaction visible, tangible, indéniable, telle fut la première
-réponse de Virgilia. Elle branla la tête avec un sourire de pitié et
-de tendresse qui me confondit:
-
---Quelle idée!
-
-Et elle alla retirer son chapeau, tranquille et joviale comme une petite
-fille qui revient de l'école. J'étais assis, elle se rapprocha de moi
-et me battit sur le front avec un seul doigt en répétant: «Quelle
-folie!» Force me fut de rire, et nous en finîmes par des
-plaisanteries. Il est clair que je m'étais trompé.
-
-
-
-
-LXXVIII. LA PRÉSIDENCE
-
-
-Quelques mois se passèrent, et un certain jour Lobo Neves entra en
-disant que peut-être il irait prendre le gouvernement d'une province.
-Je considérai Virgilia qui pâlit. Il s'aperçut de son émotion et lui
-dit:
-
---Cette perspective ne paraît pas te sourire, Virgilia.
-
-Elle secoua négativement la tête.
-
---Pas précisément, dit-elle.
-
-Ils en restèrent là; mais le même soir, Lobo Neves reparla du projet
-avec un peu plus d'insistance que dans l'après-midi. Deux jours après,
-il déclara à sa femme que c'était chose faite. Virgilia ne put
-dissimuler son ennui. Il alléguait les nécessités politiques.
-
---Je ne saurais refuser ce que l'on me demande. Il y va de notre avenir,
-de ton blason, mon amour, car j'ai juré que tu seras marquise, et tu
-n'es même pas baronne. Tu diras que je suis ambitieux; et je le suis en
-effet. Mais il ne faut pas couper les ailes à mon ambition.
-
-Virgilia ne savait que faire. Le lendemain, je la trouvai qui
-m'attendait toute triste dans notre petite maison de la Gamboa. Elle
-avait tout dit à Dona Placida, et celle-ci cherchait à la consoler
-comme elle pouvait. Je n'étais pas moins abattu.
-
---Tu nous accompagneras, me dit Virgilia.
-
---Es-tu folle? tu n'y penses pas!
-
---Mais alors...
-
---Il faut renverser ce projet.
-
---Impossible.
-
---Il a déjà accepté?
-
---Il paraîtrait.
-
-Je me levai, je lançai mon chapeau sur une chaise, et je commençai à
-marcher de long en targe, sans rien trouver. J'avais beau m'efforcer,
-aucune solution ne se présentait à mon esprit. Enfin je m'approchai de
-Virgilia, qui était assise, et je lui pris la main. Dona Placida s'en
-alla à la fenêtre.
-
---Toute ma destinée est dans cette petite main, lui dis-je. Tu en es
-responsable. Agis comme tu jugeras devoir le faire.
-
-Virgilia fit un geste de désespoir. J'allai m'accouder à une console
-en face d'elle, et nous nous tûmes pendant quelques instants. On
-n'entendait que l'aboiement d'un chien, et je crois aussi la rumeur de
-l'eau qui venait mourir sur la plage. Comme elle continuait à se taire,
-je la regardai. Elle tenait les yeux baissés, fixes, amortis, et ses
-mains étaient croisées sur ses genoux, dans une attitude de suprême
-angoisse. Dans toute autre occasion, je me serais jeté à ses pieds,
-pour lui prodiguer mes raisonnements et ma tendresse. Mais cette fois,
-il fallait la résoudre à l'effort, au sacrifice, à la responsabilité
-de notre vie commune, et par conséquent l'abandonner à elle-même.
-C'est ce que je fis.
-
---Je le répète, dis-je, notre bonheur est entre tes mains.
-
-Virgilia voulut me retenir, mais j'avais déjà franchi la porte.
-J'entendis encore un bruit de sanglots, et j'avoue que je fus sur le
-point de revenir, pour essuyer ses larmes sous mes baisers. Mais je me
-dominai, et je partis.
-
-
-
-
-LXXIX. MOYEN TERME
-
-
-Je n'en finirais pas si je voulais conter tout au long ce que je
-souffris pendant les premières heures. J'oscillais entre des impulsions
-diverses. La pitié me poussait à aller trouver Virgilia, et un autre
-sentiment, l'égoïsme, peut-être, m'ordonnait de rester. Ces deux
-forces avaient, je crois, la même intensité; elles m'investissaient en
-même temps et se faisaient équilibre, avec une égale ardeur, et
-aucune ne cédait définitivement. Parfois, je sentais une pointe de
-remords. Il me semblait que j'abusais de la faiblesse d'une femme
-aimante et coupable, sans rien risquer de moi-même. Mais quand je me
-sentais prêt à capituler, l'amour revenait avec ses conseils
-égoïstes, et je demeurais irrésolu et inquiet, désireux de la voir,
-et craignant que sa vue ne me poussât à partager avec elle la
-responsabilité de la solution.
-
-Je trouvai enfin un moyen terme entre l'égoïsme et la pitié. J'irais
-la voir chez elle, rien que chez elle, sans qu'il me soit possible de
-lui parler, et dans l'attente de l'effet de mon intimation. De la sorte,
-je jugeais pouvoir concilier les deux forces. Mais en écrivant ces
-lignes, je vois bien que cette compromission était une farce, et que la
-pitié était encore une forme de l'égoïsme, et que ma résolution
-d'aller consoler Virgilia n'était, au fond, qu'une suggestion de ma
-propre souffrance.
-
-
-
-
-LXXX. LE SECRÉTAIRE
-
-
-Le jour suivant, dans la soirée, j'allai effectivement chez Lobo Neves.
-Je le trouvai en gaîté et Virgilia, la mine sombre. Je jurerais
-qu'elle se sentit consolée quand nos regards se croisèrent, brillants
-de curiosité et humides de tendresse. Lobo Neves me conta les plans
-qu'il avait formés pour sa présidence, m'exposa les difficultés
-locales, ses espérances et ses résolutions. Il était si content, si
-rempli d'espérances. Virgilia feignit de lire un livre, auprès la
-table, mais par-dessus la page, elle me regardait de temps à autre,
-interrogative et anxieuse.
-
---Le plus triste, me dit tout à coup Lobo Neves, c'est que je n'ai pas
-encore trouvé de secrétaire.
-
---Non?
-
---Non; et il m'est venu une idée.
-
---Ah!
-
---Une idée... Que diriez-vous d'une promenade dans le Nord?
-
-Je ne sais trop ce que je lui répondis.
-
---Vous êtes riche, continua-t-il. Vous n'avez point besoin d'un maigre
-salaire. Mais vous me feriez plaisir en m'accompagnant comme
-secrétaire.
-
-Mon esprit fit un saut en arrière, comme s'il eût découvert un
-serpent devant lui. Je regardai Lobo Neves, fixement, impérieusement,
-cherchant à découvrir en lui quelque pensée occulte... Mais non: son
-regard venait droit et franc, la tranquillité de son visage n'avait
-rien de forcé; elle était assaisonnée d'allégresse. Je respirai, et
-n'eus pas le courage de regarder du côté de Virgilia. Je sentis son
-regard qui me suppliait par-dessus les pages, et je répondis que oui,
-que j'étais prêt à l'accompagner. En vérité, un président une
-présidente, un secrétaire, c'était résoudre le problème d'une
-façon administrative.
-
-
-
-
-LXXXI. LA RÉCONCILIATION
-
-
-Pourtant, dès que je me trouvai dehors, j'hésitai. Je me demandai si
-je n'allais pas exposer d'une façon insensée la réputation de
-Virgilia, et s'il n'y avait pas d'autre moyen de concilier l'État et la
-Gamboa. Je ne trouvai rien. Le lendemain, au saut du lit, mon parti
-était pris d'accepter la nomination. À midi, le domestique vint me
-dire qu'une dame, couverte d'un voile, m'attendait dans le salon. J'y
-courus; c'était ma sœur Sabine.
-
---Les choses ne sauraient durer comme elles vont me dit-elle; une fois
-pour toutes, faisons la paix. Notre famille disparaît peu à peu; il
-n'est que temps de nous réconcilier.
-
---Je ne demande pas mieux, m'écriai-je en lui ouvrant les bras.
-
-Je m'assis à côté d'elle; je lui parlai de son mari, de sa fille, de
-leurs affaires, de tout. Elle était satisfaite; sa fille était jolie
-comme les amours; son mari viendrait avec elle, si j'y consentais.
-
---Comment donc! mais c'est moi-même qui irai le voir.
-
---Vraiment?
-
---Parole d'honneur!
-
---Allons! tant mieux! Finissons-en d'une fois avec nos vieilles
-brouilles.
-
-Je la trouvai plus grasse, et même rajeunie. Elle paraissait avoir
-vingt ans, et elle en comptait sûrement plus de trente. Elle arrivait
-gracieuse, affable, franche et sans ressentiment apparent. Nous nous
-contemplions en silence, la main dans la main, parlant de tout et de
-rien, comme deux amoureux. Mon enfance ressuscitait ainsi, alerte et
-blonde. Les années dégringolaient devant moi comme les châteaux de
-cartes avec lesquels je jouais tout petit, et j'apercevais à leur place
-la maison familiale, nos parents et nos fêtes. J'étais vraiment ému.
-Je me contenais pourtant; mais un barbier du voisinage ayant eu l'idée
-de taquiner son classique violon, cette voix du passé nasillarde et
-mélancolique m'émut à tel point que...
-
-Ses yeux à elle ne se mouillèrent pas. Elle n'avait point hérité de
-la fleur jaune et morbide. Qu'importe! C'était ma sœur, mon sang, un
-peu de la chair de notre mère; je le lui dis avec tendresse, avec
-sincérité... Tout à coup l'on trappe à la porte. Je vais ouvrir,
-c'était une gamine de cinq ans.
-
---Entre, Sara, dit Sabine.
-
-C'était ma nièce. Je l'enlevai de terre, je l'embrassai à diverses
-reprises. La petite, ne sachant ce qui lui arrivait, me repoussait de sa
-petite main, en se courbant pour descendre. Et voici que j'aperçois un
-chapeau, puis une tête. C'était Cotrim lui-même, et je fus si ému
-que j'abandonnai la fille pour me lancer dans les bras du père. Il est
-possible que cette effusion n'ait pas été de son goût, car il parut
-en être gêné. Simple prologue. Au bout d'un instant, nous causions
-comme de vieux amis. Aucune allusion au passé, beaucoup de projets pour
-l'avenir, promesses sur promesses de dîner les uns chez les autres. Je
-déclarai à cette occasion que nos réunions souffriraient peut-être
-quelque interruption, pendant un voyage que j'allais entreprendre dans
-le Nord. Sabine regarda Cotrim, et celui-ci regarda Sabine. Tous deux
-tombaient d'accord que ce projet n'avait pas le sens commun. Que diable
-est-ce que j'allais faire dans le Nord? C'était dans la capitale, en
-pleine capitale que je devais briller parmi les jeunes hommes de ma
-génération. En vérité, aucun ne pouvait se comparer à moi. Lui,
-Cotrim, ne me perdait pas de vue, et en dépit d'une brouille ridicule,
-il avait toujours considéré mes triomphes avec intérêt et avec joie.
-Il écoutait ce que l'on disait à mon égard dans les rues et dans les
-salons, un concert de louanges et d'admiration. Et j'irais m'enterrer en
-province, inutilement, pendant de longs mois. À moins qu'il ne s'agit
-de politique.
-
---Justement, répondis-je.
-
---Même en ce cas, dit-il au bout d'un instant.
-
-Et après un nouveau silence:
-
---Quoi qu'il en soit, nous t'attendons aujourd'hui à dîner.
-
---Certainement, dis-je; mais demain ou après-demain, c'est vous qui
-viendrez partager mon repas.
-
---Je ne sais pas trop, objecta Sabine; une maison de garçon... Tu
-devrais te marier, frérot. Je veux aussi avoir une nièce, sais-tu!
-
-Cotrim réprima un mouvement involontaire que je ne compris pas. Peu
-importe, la réconciliation d'une famille vaut bien un geste
-énigmatique.
-
-
-
-
-LXXXII. QUESTION DE BOTANIQUE
-
-
-Laissons dire les hypocondriaques: la vie est une douce chose. C'est ce
-que je pensais en voyant Sabine, son mari et sa fille, descendre en
-débandade les escaliers, tout en faisant monter vers moi de douces
-paroles et que j'en faisais descendre d'autres jusqu'à eux. Je
-continuai à me sentir heureux. J'aimais une femme, j'avais la confiance
-du mari; tous les deux m'emmenaient comme secrétaire, et je me
-réconciliais avec les miens. Que pouvais-je désirer de plus en
-vingt-quatre heures?
-
-Ce jour-là même, pour tâter l'opinion, je commençai à répandre le
-bruit de mon prochain départ pour le Nord, en qualité de secrétaire
-du président d'une province, afin de réaliser certains projets
-politiques que j'avais en vue. J'en parlai rue d'Ouvidor, et le jour
-suivant au Pharoux et au théâtre. Des gens établissant une
-corrélation entre ma nomination et celle de Lobo Neves, qui était
-déjà dans l'air, souriaient malicieusement ou me battaient sur
-l'épaule. Au théâtre une dame me dit que c'était pousser bien loin
-l'amour de la sculpture, faisant ainsi allusion à la plastique de
-Virgilia. Mais l'allusion la plus transparente fut faite trois jours
-plus tard chez Sabine, par un vieux chirurgien, nommé Garcez, petit de
-taille, trivial et bavard, qui aurait pu atteindre à soixante-dix, à
-quatre-vingts, à quatre-vingt-dix ans, sans jamais acquérir cette
-dignité austère qui est le charme des vieillards. La vieillesse
-ridicule est sans doute la dernière, mais aussi la plus triste des
-surprises de notre humanité.
-
---Je sais que cette fois-ci vous allez vous mettre à traduire Cicéro,
-me dit-il en apprenant mon voyage.
-
---Cicéro! s'écria Sabine.
-
---Mais oui, votre frère est un excellent latiniste. Il traduit Virgile
-à la lecture. Remarquez que j'ai dit Virgile et non Virgilia... Ne
-confondons pas.
-
-Et il riait d'un gros rire, bas et frivole. Sabine me regarda; elle
-craignait quelque réplique de ma part; quand elle me vit sourire, elle
-fit de même et se détourna pour cacher son geste. Les autres personnes
-présentes me considéraient avec indulgence et sympathie. Il était
-clair qu'on ne leur avait rien appris qu'ils ne sussent de longue date.
-Mes amours étaient bien plus connues que je ne pouvais le supposer. Et
-pourtant je souris, d'un sourire court, fugitif et bavard comme les pies
-de Cintra. Virgilia était une belle faute, et rien n'est plus facile à
-confesser. Au commencement, je prenais une mine renfrognée, quand on y
-faisait allusion. Mais en réalité je sentais au dedans de moi une
-impression suave et flatteuse. Une fois pourtant, il m'arriva de
-sourire, et je continuai dans la suite. Comment expliquer ce
-phénomène? Pour moi je ne trouve qu'une explication plausible: tout
-d'abord, mon contentement, étant intérieur, était pour ainsi dire en
-bourgeon. Avec le temps il s'épanouit en une fleur, et apparut aux yeux
-de tous. Simple question de botanique.
-
-
-
-
-LXXXIII. 13
-
-
-Cotrim m'arracha à ces agréables pensées en m'emmenant dans
-l'embrasure de la fenêtre. «Voulez-vous un conseil? me dit-il,
-n'entretenez pas ce voyage: ce serait insensé et périlleux.
-
---Pourquoi?
-
---Ne faites pas l'ignorant. Ce serait dangereux, fort dangereux. Ici,
-dans la capitale, une intrigue comme la vôtre disparaît dans la
-multitude des intérêts et des gens. Mais en province, le cas est
-autre. Quand il s'agit de personnages politiques, il se complique
-encore. Les journaux de l'opposition s'empareront de l'aventure, dès
-qu'ils en auront vent; on en fera des gorges chaudes, on vous tournera
-en ridicule.
-
---Mais je ne comprends pas bien...
-
---Eh! si, vous comprenez fort bien. Vraiment, il serait étrange que
-vous niiez, à nous, qui sommes vos amis, ce que les indifférents
-n'ignorent pas. Voilà des mois que l'on m'a mis au courant. Encore une
-fois, abstenez-vous de ce voyage. Supportez l'absence, cela vaudra
-mieux. Vous éviterez un grand scandale et vous vous épargnerez bien
-des ennuis.»
-
-Cela dit, il s'éloigna. Je demeurai, les yeux fixés sur le quinquet du
-coin de rue, un vieux lampion à huile, triste, obscur et recourbé
-comme un point d'interrogation. Que faire? C'était le cas d'Hamlet: ou
-lutter contre la fortune et la soumettre, ou m'incliner devant elle. En
-d'autres termes: embarquer ou ne pas embarquer, telle était la
-question. Le quinquet ne répondait point. Les paroles de Cotrim
-résonnaient dans mon souvenir, d'une façon bien différente de celles
-de Garcez. Peut-être Cotrim avait-il raison, mais pouvais-je me
-séparer de Virgilia?
-
-Sabine s'approcha de moi, et me demanda à quoi je pensais.
-
---À rien, lui répondis-je; j'ai sommeil et Je vais dormir.
-
-Elle me contempla quelques instants en silence:
-
---Je sais bien ce qu'il te faudrait, me dit-elle. Tu as besoin de te
-marier. Laisse-moi faire, je vais te trouver une jeune fille qui fasse
-ton affaire...
-
-Je sortis de là, triste et désorienté. Tout en moi était prêt au
-voyage: l'esprit et le cœur. Et voilà que surgit devant moi le portier
-des convenances qui se refuse à me laisser embarquer sans que j'exhibe
-mon passage. J'envoyai au diable les convenances, et avec elles la
-constitution, le corps législatif, le ministère, tout enfin.
-
-Le lendemain, j'ouvre un journal politique et j'y lis que, par décrets
-du 13, Lobo Neves et moi avions été nommés, respectivement,
-président et secrétaire pour la province de ***. J'envoyai
-immédiatement un mot à Virgilia, et deux heures après, j'allai me
-rencontrer avec elle à la Gamboa. Pauvre Dona Placida! elle était
-chaque fois plus triste. Elle me demanda si nous oublierions notre
-vieille amie, si la province était éloignée, si nous y demeurerions
-longtemps. Je la consolai de mon mieux; mais moi-même j'avais besoin
-d'être réconforté. L'objection de Cotrim me poursuivait. Virgilia
-survint au bout d'un instant, légère comme une hirondelle. Mais en me
-voyant tout morose, elle changea de visage.
-
---Qu'y a-t-il?
-
---J'hésite, je ne sais trop si je dois accepter.
-
-Virgilia, prise d'un fou rire, se laissa aller sur le canapé.
-
---Pourquoi? dit-elle.
-
---C'est braver l'opinion...
-
---Mais puisque nous ne partons plus.
-
---Comment ça!
-
-Elle me dit alors que son mari allait refuser la nomination, pour un
-motif qui lui avait été confié sous toute réserve. «C'est puéril,
-lui avait-il dit, c'est ridicule, en somme, mais pour moi, la raison que
-j'ai de rester est puissante.» Le décret était signé du 13, et ce
-nombre lui rappelait de tristes souvenirs. Son père était mort un 13!
-treize jours après un dîner où se trouvaient treize personnes! La
-maison où sa mère était morte portait le numéro 13; etc. C'était un
-nombre fatidique. Une pouvait donner une semblable raison au ministre;
-il alléguerait des motifs personnels. Je demeurai assez surpris, comme
-doit l'être le lecteur, de ce sacrifice à un nombre, sacrifice qui
-devait être sincère, étant donnée l'ambition de Lobo Neves.
-
-
-
-
-LXXXIV. LE CONFLIT
-
-
-Ô nombre fatidique, combien de fois ne t'ai-je pas béni! Ainsi durent
-le bénir les vierges de Thebes, jument à crinière rousse, qu'on leur
-substitua à l'occasion du sacrifice de Pelopidas, belle jument que l'on
-immola, couverte de fleurs, sans que personne lui consacrât une parole
-de regrets. Cette parole, je la prononce, moi, non seulement à cause de
-ta triste fin, mais parce qu'il n'est pas impossible que, parmi les
-vierges sauvées par toi, il se trouvât une ancêtre des Cubas. Nombre
-fatidique, nous te dûmes le salut. Le mari se garda bien de m'avouer la
-cause de son refus. Il me dit aussi qu'il avait ses motifs particuliers,
-et l'air sérieux, convaincu, avec lequel je l'écoutai fait honneur à
-la dissimulation humaine. Il cachait mal son ennui. Il parlait peu,
-s'enfermait chez lui, passait le temps à lire. D'autres fois, il
-ouvrait les portes, causait et riait avec affectation. Il souffrait
-doublement. Son ambition lui reprochait ses scrupules; il hésitait;
-peut-être se repentait-il; mais si l'alternative s'était
-représentée, il eut agi la seconde fois comme la première dans sa
-superstition invétérée. Il doutait de cette superstition sans pouvoir
-s'en dépêtrer. Cette persistance d'un sentiment, odieux à l'individu
-qui en était la victime, est un phénomène digne de quelque attention.
-Mais je préfère la parfaite ingénuité de Dona Placida lorsqu'elle
-avouait qu'elle ne pouvait voir un soulier avec la semelle en l'air,
-sans le retourner aussitôt.
-
---Pourquoi?
-
---Ça porte malheur.
-
-C'était son unique réponse, qui valait pour elle le livre de la
-Sagesse: «Ça porte malheur». On lui avait appris cela quand elle
-était enfant et, sans plus ample informé, elle l'acceptait comme
-article de foi. Au contraire, quand on parlait d'indiquer une étoile
-avec le doigt, elle savait parfaitement qu'il résulte de ce geste une
-verrue.
-
-Une verrue ou autre chose, peu importe, pourvu que ce ne soit pas la
-perte d'un poste de président de province. On tolère une superstition
-gratuite ou à bon marché. Le cas est plus grave, lorsque cette
-superstition dérange toute une existence. C'était celui de Lobo Neves,
-avec, en plus, le doute et la crainte du ridicule. Ajoutez à cela que
-le ministre ne crut pas aux motifs particuliers. Il attribua le refus de
-Lobo Neves à des manœuvres politiques; son erreur avait des apparences
-de vraisemblance. Il battit froid à Lobo Neves, et communiqua sa
-défiance à ses collègues. Des incidents se produisirent, et avec le
-temps, le président résignataire tomba dans l'opposition.
-
-
-
-
-LXXXV. AU SOMMET DE LA MONTAGNE
-
-
-Celui qui échappe à un péril aime la vie avec une recrudescence
-d'intensité. Je me mis à aimer Virgilia avec une ardeur nouvelle
-après avoir été sur le point de la perdre, et elle fit de même à
-mon égard. Ainsi la présidence raviva la passion primitive. Ce fut la
-drogue qui nous rendit plus cher notre amour et lui donna une plus
-délectable saveur. Pendant les premiers jours après cette aventure
-nous imaginions à plaisir quelles eussent été les tristesses de la
-séparation, de part et d'autre, à mesure que l'océan se fût étendu
-entre nous comme un tissu élastique. Et semblables à des enfants qui
-se jettent au cou de leurs mères pour fuir d'une simple grimace, nous
-fuyions le péril supposé en nous jetant aux bras l'un de l'autre.
-
---Ma bonne Virgilia!
-
---Mon amour!
-
---Tu m'appartiens, n'est-ce pas?
-
---Oh! oui, je suis à toi...
-
-Et c'est ainsi que nous renouâmes notre intrigue, comme la sultane
-Schéhérazade le fil de ses contes. Ce fut, je crois, le point
-culminant de notre amour, le sommet de la montagne d'où nous
-aperçûmes, pendant quelque temps, les vallées de l'est et de l'ouest,
-et au-dessus de nous, le ciel tranquille et bleu. Ensuite, nous
-commençâmes à descendre la côte, les mains liées ou détachées
-l'une de l'autre, mais dans une descente progressive et ininterrompue.
-
-
-
-
-LXXXVI. LE MYSTÈRE
-
-
-Au revers de la colline, comme je la trouvais un peu différente
-d'elle-même, l'air un peu fatiguée, peut-être, je lui demandai ce
-qu'elle avait. Elle se tut, fit un geste d'ennui, de malaise, de
-fatigue. J'insistai, elle me dit que... Un frisson subtil parcourut tout
-son corps. Ce fut une sensation forte, rapide, singulière, que je ne
-jurais fixer sur le papier. Je lui pris les mains, je l'attirai à moi,
-je l'embrassai sur le front, avec une délicatesse de zéphyr et une
-gravité d'Abraham. Elle frissonna, me prit la tête entre les mains, me
-regarda dans les yeux, et me fit une caresse maternelle. Voilà un
-mystère: laissons au lecteur le temps de le déchiffrer.
-
-
-
-
-LXXXVII. GÉOLOGIE
-
-
-À cette époque, il arriva un malheur: Viegas mourut. Il mourut tout à
-coup, chargé de soixante-dix hivers, suffoquant d'asthme, désarticulé
-par le rhumatisme, avec une lésion du cœur par-dessus le marché. Ce
-fut un des fins apréciateurs de notre intrigue. Virgilia fondait de
-grandes espérances sur ce vieux parent, avare comme un sépulcre; elle
-comptait bien qu'il laisserait quelque héritage, non pas à elle, mais
-à son fils. Lobo Neves, s'il nourrissait les mêmes espérances, les
-étouffait ou tout au moins les dissimulait. Il faut bien le dire, il y
-avait chez Lobo Neves une certaine dignité fondamentale, une couche de
-granit, qui résistait au commerce des hommes. Quant aux autres couches
-plus superficielles, le torrent limoneux de la vie les a emportées. Si
-le lecteur se souvient du chapitre XXIII, il remarquera que pour la
-seconde fois je compare la vie à un torrent boueux; mais cette fois,
-j'ajoute un adjectif: perpétuel. Et Dieu sait la puissance d'un
-adjectif, principalement dans un pays nouveau et chaud.
-
-C'est une nouveauté dans ce livre que l'étude de la géologie morale
-de Lobo Neves, et probablement aussi du monsieur qui est en train de me
-lire. Oui, ces couches du caractère, que la vie altère, conserve ou
-dissout, ces couches mériteraient qu'on leur consacrât un chapitre, et
-si je ne l'écris point, c'est pour ne pas allonger cette narration. Je
-dirai seulement que l'homme le plus honnête que j'ai rencontré dans ma
-vie fut un certain Jacob Medeiros ou Jacob Valladares, je ne me rappelle
-plus bien; Jacob Rodriguez je crois: enfin Jacob. C'était la probité
-en personne. Il aurait pu devenir riche; il lui eût suffi de vaincre un
-petit scrupule; il ne voulut pas; et il laissa échapper quatre cents
-_contos_, ce qui est un joli denier. Sa probité était tellement
-exemplaire, qu'elle en arrivait à être minutieuse et fatigante. Un
-jour que nous nous trouvions chez lui en tête à tête, et causant
-allègrement, on vint lui dire que le Dr B..., qui n'était pas amusant
-toimer Virgilia avec une ardeur nouvelle
-après avoir été sur le point de la perdre, et elle fit de même à
-mon égard. Ainsi la présidence raviva la passion primitive. Ce fut la
-drogue qui nous rendit plus cher notre amour et lui donna une plus
-délectable saveur. Pendant les premiers jours après cette aventure
-nous imaginions à plaisir quelles eussent été les tristesses de la
-séparation, de part et d'autre, à mesure que l'océan se fût étendu
-entre nous comme un tissu élastique. Et semblables à des enfants qui
-se jettent au cou de leurs mères pour fuir d'une simple grimace, nous
-fuyions le péril supposé en nous jetant aux bras l'un de l'autre.
-
---Ma bonne Virgilia!
-
---Mon amour!
-
---Tu m'appartiens, n'est-ce pas?
-
---Oh! oui, je suis à toi...
-
-Et c'est ainsi que nous renouâmes notre intrigue, comme la sultane
-Schéhérazade le fil de ses contes. Ce fut, je crois, le point
-culminant de notre amour, le sommet de la montagne d'où nous
-aperçûmes, pendant quelque temps, les vallées de l'est et de l'ouest,
-et au-dessus de nous, le ciel tranquille et bleu. Ensuite, nous
-commençâmes à descendre la côte, les mains liées ou détachées
-l'une de l'autre, mais dans une descente progressive et ininterrompue.
-
-
-
-
-LXXXVI. LE MYSTÈRE
-
-
-Au revers de la colline, comme je la trouvais un peu différente
-d'elle-même, l'air un peu fatiguée, peut-être, je lui demandai ce
-qu'elle avait. Elle se tut, fit un geste d'ennui, de malaise, de
-fatigue. J'insistai, elle me dit que... Un frisson subtil parcourut tout
-son corps. Ce fut une sensation forte, rapide, singulière, que je ne
-jurais fixer sur le papier. Je lui pris les mains, je l'attirai à moi,
-je l'embrassai sur le front, avec une délicatesse de zéphyr et une
-gravité d'Abraham. Elle frissonna, me prit la tête entre les mains, me
-regarda dans les yeux, et me fit une caresse maternelle. Voilà un
-mystère: laissons au lecteur le temps de le déchiffrer.
-
-
-
-
-LXXXVII. GÉOLOGIE
-
-
-À cette époque, il arriva un malheur: Viegas mourut. Il mourut tout à
-coup, chargé de soixante-dix hivers, suffoquant d'asthme, désarticulé
-par le rhumatisme, avec une lésion du cœur par-dessus le marché. Ce
-fut un des fins apréciateurs de notre intrigue. Virgilia fondait de
-grandes espérances sur ce vieux parent, avare comme un sépulcre; elle
-comptait bien qu'il laisserait quelque héritage, non pas à elle, mais
-à son fils. Lobo Neves, s'il nourrissait les mêmes espérances, les
-étouffait ou tout au moins les dissimulait. Il faut bien le dire, il y
-avait chez Lobo Neves une certaine dignité fondamentale, une couche de
-granit, qui résistait au commerce des hommes. Quant aux autres couches
-plus superficielles, le torrent limoneux de la vie les a emportées. Si
-le lecteur se souvient du chapitre XXIII, il remarquera que pour la
-seconde fois je compare la vie à un torrent boueux; mais cette fois,
-j'ajoute un adjectif: perpétuel. Et Dieu sait la puissance d'un
-adjectif, principalement dans un pays nouveau et chaud.
-
-C'est une nouveauté dans ce livre que l'étude de la géologie morale
-de Lobo Neves, et probablement aussi du monsieur qui est en train de me
-lire. Oui, ces couches du caractère, que la vie altère, conserve ou
-dissout, ces couches mériteraient qu'on leur consacrât un chapitre, et
-si je ne l'écris point, c'est pour ne pas allonger cette narration. Je
-dirai seulement que l'homme le plus honnête que j'ai rencontré dans ma
-vie fut un certain Jacob Medeiros ou Jacob Valladares, je ne me rappelle
-plus bien; Jacob Rodriguez je crois: enfin Jacob. C'était la probité
-en personne. Il aurait pu devenir riche; il lui eût suffi de vaincre un
-petit scrupule; il ne voulut pas; et il laissa échapper quatre cents
-_contos_, ce qui est un joli denier. Sa probité était tellement
-exemplaire, qu'elle en arrivait à être minutieuse et fatigante. Un
-jour que nous nous trouvions chez lui en tête à tête, et causant
-allègrement, on vint lui dire que le Dr B..., qui n'était pas amusant
-tous les jours, demandait à le voir. Jacob fit répondre qu'il n'y
-était pas.
-
---Ça ne prend pas, cria une voix dans le corridor; je suis déjà dans
-la place.
-
-C'était effectivement le Dr B... qui apparut à la porte du salon.
-Jacob alla à sa rencontre, en affirmant qu'il avait entendu le nom
-d'une autre personne, car il avait le plus grand plaisir à le voir. Ces
-protestations nous valurent une heure d'ennui mortel. Jacob tira sa
-montre de sa poche, et le Dr B... lui demanda s'il allait sortir.
-
---Avec ma femme, dit Jacob.
-
-B... s'en alla, et nous respirâmes. Quand nous eûmes fini de respirer,
-je dis à Jacob qu'il venait de mentir quatre fois, en moins de deux
-heures: d'abord en faisant dire qu'il n'y était pas, ensuite en
-feignant une trompeuse allégresse; troisièmement en disant qu'il
-allait sortir; quatrièmement en ajoutant: «avec ma femme». Jacob
-réfléchit un instant; ensuite il se rendit à la justesse de mon
-observation; mais il s'excusa en disant que la véracité absolue est
-incompatible avec un état social avancé, et que la paix d'une cité
-civilisée ne se peut obtenir que par des mensonges réciproques... Ah!
-je me rappelle, maintenant: il s'appelait Jacob Tavares.
-
-
-
-
-LXXXVIII. LE MALADE
-
-
-Point n'est besoin de dire que je réfutai cette pernicieuse doctrine
-par les plus élémentaires arguments. Mais il était tellement vexé de
-mon observation qu'il résista jusqu'à la fin, avec une certaine
-véhémence, peut-être pour calmer sa conscience.
-
-Le cas de Virgilia était un peu plus grave; elle était moins
-scrupuleuse que son mari; elle manifestait clairement les espérances
-qu'elle couvait au sujet de l'héritage; elle comblait son parent
-d'aménités, elle l'entourait de tous les petits soins capables de
-mériter au moins un codicille. Enfin, elle l'adulait; mais j'ai
-remarqué que l'adulation des femmes est différente de celle des
-hommes. L'une va jusqu'à la servilité; l'autre se confond avec
-l'affection. Les courbes gracieuses, les douces paroles, la faiblesse
-physique même de la femme, donnent à sa flatterie une couleur locale,
-un aspect légitime. Peu importe l'âge de celui qui en est l'objet; la
-femme aura toujours pour lui des airs de mère ou de sœur,--ou encore
-d'infirmière, autre office féminin, pour lequel il manquera toujours
-à l'homme un _quid_, un fluide, un je ne sais quoi.
-
-C'est ce que je me disais en moi-même, tandis que Virgilia entourait le
-vieux parent de petits soins. Elle allait le recevoir à l'entrée,
-bavardeuse et souriante, elle lui prenait des mains sa canne et son
-chapeau et lui offrait le bras pour l'accompagner jusqu'à un fauteuil,
-ou plutôt jusqu'à son fauteuil, car il y avait chez elle la «chaise
-de Viegas», meuble spécial, dorloteur, à l'usage de convalescents ou
-de vieillards. Ensuite, selon la chaleur ou la brise, elle allait fermer
-ou bien ouvrir la fenêtre, avec toutes sortes de précautions, pour
-qu'il ne se trouvât pas dans un courant d'air.
-
---Alors, ça va mieux, aujourd'hui.
-
---Non, j'ai mal passé la nuit: ce diable d'asthme ne me quitte pas.
-
-Et il soufflait en se remettant peu à peu des fatigues de l'entrée et
-de la montée des escaliers, car, en ce qui concerne la promenade, il la
-faisait toujours en voiture. Virgilia s'asseyait ensuite sur un
-tabouret, tout près du malade et les mains sur les genoux de celui-ci.
-Sur ces entrefaites, Nhônhô faisait son entrée dans le salon, non pas
-en gambadant à sa manière habituelle, mais discret, tendre et
-sérieux. Viegas l'aimait beaucoup.
-
---Viens ici, Nhônhô, disait-il; et introduisant avec effort sa main
-dans son ample poche, il en tirait une petite boîte de pastilles, en
-mettait une dans sa bouche, et donnait l'autre à l'enfant. Des
-pastilles antiasthmatiques: le petit disait qu'il les trouvait fort
-bonnes.
-
-À chaque visite, c'était le même cérémonial aux variantes près.
-Viegas aimait à jouer aux dames, et Virgilia lui faisait la partie,
-sans impatience, tandis qu'il remuait les pions de sa main lente et
-tremblante. D'autres fois, il descendait à son bras dans le jardin; il
-lui arrivait même de refuser l'aide de Virgilia, pour faire le brave;
-et il déclarait alors qu'il était capable d'aller ainsi pendant une
-lieue. On marchait, on s'asseyait, on reprenait la promenade, en causant
-de choses et d'autres, parfois d'une affaire de famille, d'autres fois
-d'un racontage de salon, enfin d'une maison qu'il voulait faire
-construire, pour y demeurer. Il la voulait d'un style moderne, la sienne
-étant d'un type démodé, contemporaine du roi Dom João VI, et comme
-on en rencontre, je crois, encore aujourd'hui dans le quartier de S.
-Christovão, avec leurs grosses colonnes de face. Pour substituer cette
-vieille bâtisse, il avait déjà demandé le plan d'une autre à un
-entrepreneur en renom. C'est alors que Virgilia pourrait se convaincre
-que son vieil ami avait du goût.
-
-Il parlait, comme on pense, lentement et avec peine, soufflant dans les
-intervalles, d'une façon gênante pour lui et pour les autres. Parfois
-il lui Venait un accès de toux. Courbé, gémissant, il portait le
-mouchoir à sa bouche et en inventoriait ensuite le contenu. L'accès
-passé, il revenait au plan de sa future maison, qui aurait telle et
-telle chambre, une terrasse, une écurie. Ce serait un bijou.
-
-
-
-
-LXXXIX. IN EXTREMIS
-
-
-Demain, j'irai passer la journée chez Viegas me dit-elle un jour. Le
-pauvre! il n'a personne.
-
-Viegas s'était alité, définitivement. Sa fille, qui était mariée,
-était justement tombée malade en même temps que lui, de sorte qu'elle
-ne pouvait lui tenir compagnie. Virgilia, de temps à autre, allait le
-voir. Je profitai de cet événement pour passer toute la journée
-auprès d'elle. J'arrivai vers deux heures. Viegas toussait de telle
-sorte qu'il me faisait mal à ma poitrine. Dans l'intervalle des accès,
-il débattait le prix d'une maison avec un individu maigre qui offrait
-trente _contos_ de l'immeuble, tandis que Viegas en voulait quarante.
-L'acheteur insistait comme quelqu'un qui a peur de manquer le train.
-Mais Viegas ne cédait point. Il refusa d'abord les trente _contos_ puis
-trente-deux, puis trente-trois, enfin il eut un fort accès de toux qui
-lui coupa la parole Pendant un quart d'heure. L'acheteur lui vint en
-aide, l'installa sur les coussins, et lui offrit trente-six _contos._
-
---Jamais, gémit le malade.
-
-Il envoya chercher une liasse de papiers dans son secrétaire; n'ayant
-plus la force nécessaire pour retirer l'élastique qui entourait le
-rouleau, il me pria de le faire. C'étaient les comptes des dépenses de
-construction de l'immeuble: comptes du maçon, du charpentier, du
-peintre; comptes du papier pour la salle à manger, pour le salon, pour
-les chambres à coucher, pour le cabinet de travail; comptes de
-ferrages, prix d'achat du terrain. Il les déployait, un à un, d'une
-main tremblante; puis il me demandait de les lire, et je les lisais.
-
---Voyez, mille deux cents, du papier à mille deux cents reis la pièce.
-Charnières françaises... Voyez: c'est pour rien, conclut-il après
-avoir lu le dernier compte.
-
---Fort bien... mais...
-
---Quarante _contos_; vous ne l'aurez pas pour moins. Rien que les
-intérêts: faites un peu le compte des intérêts...
-
-Ces paroles sortaient avec la toux, par lambeaux, par syllabes, et
-donnaient l'impression de parcelles d'un poumon déchiqueté. Au fond
-des orbites, des yeux luisants roulaient, me rappelant la lueur d'une
-veilleuse hésitante aux approches du matin. Sous le drap, l'ossature du
-corps se dessinait, saillante aux genoux et aux pieds; la peau, jaune,
-flasque, rugueuse, suivait les contours d'un crâne décharné et sans
-expression. Un bonnet de coton lui couvrait le crâne poli parle temps.
-
---Eh bien? dit l'individu maigre.
-
-Il lui fît signe de ne pas insister, et celui-ci se tut pendant
-quelques instants. Le malade fixait le toit, silencieux, suffoquant.
-Virgilia pâlit, se leva, alla à la fenêtre. Elle avait peur de la
-mort. Je parlai d'autres cho déjeune
-maintenant avec régularité.
-
-Ceci dit, je vous demande la permission d'aller, un de ces jours, vous
-lire un travail, fruit de longues études, un nouveau système de
-philosophie, qui, non seulement explique et décrit l'origine et la fin
-des choses, mais qui encore passe de beaucoup Zénon et Sénèque, dont
-le stoïcisme n'est que bagatelle auprès de ma recette morale. Car mon
-système est prodigieux: il rectifie l'esprit humain, supprime la
-douleur, donne le bonheur, et couvre de gloire notre cher pays. Je
-l'appelle _Humanitisme_, de _Humanitas_, commencement des choses. Ma
-première intention révélait une excessive infatuation: je voulais
-l'appeler _Borbisme_, de Borba, dénomination aussi vaniteuse que rude
-à l'oreille. Et d'ailleurs, elle disait moins. Vous verrez, mon cher
-Braz Cubas, vous verrez que c'est véritablement un monument. Et si
-quelque chose peut me faire oublier les tristesses de la vie, c'est
-d'avoir enfin trouvé la vérité et le bonheur. Les voici donc dans la
-main de l'homme, ces deux fugitives! après tant et tant de siècles de
-luttes, de recherches, de découvertes, de systèmes et de
-désillusions, les voici dans la main de l'homme. À bientôt, donc, mon
-cher Braz Cubas. Bons souvenirs du vieil ami,
-
-JOAQUIM BORBA DOS SANTOS.
-
-
-Je lus cette lettre, sans la bien comprendre. Elle était accompagnée
-d'un écrin contenant une belle montre avec mes initiales gravées, et
-cette dédicace: «Souvenir du vieux Quincas». Je repris la lettre, je
-la relus en la ponctuant et en la méditant. La restitution de la montre
-excluait toute idée de mauvaise plaisanterie. La lucidité, la
-conviction, un peu prétentieuse il est vrai, paraissaient exclure toute
-présomption de folie. Naturellement, Quincas Borba avait hérité de
-quelqu'un de ses parents de Minas, et le bien-être l'avait rendu à sa
-dignité première. C'est peut-être excessif. Il y a des choses que
-l'on ne retrouve jamais intégralement, mais enfin, il n'était pas
-impossible qu'il se fût régénéré. Je gardai la lettre et la montre,
-et j'attendis la philosophie.
-
-
-
-
-XCII. UN HOMME EXTRAORDINAIRE
-
-
-Il est temps que j'en finisse avec les choses extraordinaires. Je venais
-de mettre de côté la lettre et la montre, quand je reçus la visite
-d'un homme maigre et commun, porteur d'une lettre de mon beau-frère qui
-m'invitait à dîner. Le messager était marié avec une sœur de
-Cotrim, et il arrivait du Nord. Il s'appelait Damasceno, et avait fait
-le coup de feu pendant la révolution de 1831. Lui-même me raconta tout
-cela dans l'espace de cinq minutes. Il était parti de Rio à la suite
-d'un désaccord avec le régent, qui était un âne, un peu moins âne
-que les ministres qui servirent sous sa direction. D'ailleurs nous
-étions à la veille d'une autre révolution. À ce point de vue, et
-quoique ses idées fussent un peu brouillées, je devinai quel était le
-gouvernement de sa prédilection: un despotisme tempéré, non par des
-chansons, comme dit l'autre, mais par les panaches de la garde
-nationale. Je ne pus tout de même deviner s'il préférait le
-despotisme d'un seul au despotisme de trois, de trente ou de trois
-cents, Il opinait pour le développement de la traite, et l'expulsion
-des Anglais. Il aimait beaucoup le théâtre et aussitôt après son
-arrivée, il était allé au _S. Pedro_ voir représenter un drame
-superbe, _Marie-Jeanne_, et une intéressante comédie, _Kettly, ou le
-Tour de Suisse._ Il avait aussi beaucoup aimé la Deperini dans _Sapho_
-ou _Anna Bolena_, il ne se souvenait plus bien. Et la Gandiani!...
-celle-là oui!... Il brûlait d'envie d'entendre _Ernani_, que sa fille
-chantait, en s'accompagnant au piano: _Ernani, Ernani, involami..._ Et
-ce disant, il se levait et commençait à chantonner. Tout cela
-n'arrivait dans le Nord que comme un vague écho. Sa fille avait un
-grand désir d'entendre ces opéras! Elle avait une si jolie voix; et un
-goût! un goût! Quel délice de se retrouver à Rio. Il avait déjà
-parcouru toute la ville avec une avidité!... Que de souvenirs il y
-retrouvait! Parole!... en revoyant certains spectacles, les larmes lui
-montaient aux yeux. Mais jamais plus il ne remettrait le pied à bord.
-Il avait eu le mal de mer, comme tous les passagers du reste, à
-l'exception d'un Anglais. Que le diable emporte les Anglais! On ne fera
-rien qui vaille sans les expédier tout d'abord. Qu'est-ce que
-l'Angleterre pouvait bien nous faire? Qu'il trouvât quelques personnes
-de bonne volonté, et en une seule nuit, il se chargeait de l'expulsion
-de tous ces _godemes..._ Grâce au ciel, il était patriote,--et il se
-battait la poitrine,--rien d'étonnant à cela; ça tenait de famille:
-il descendait d'un ancien capitaine très chauvin. Non, certes, il
-n'était pas le premier venu, et l'occasion échéante, il montrerait
-bien de quel bois se chauffent les gens tels que lui. Mais il se faisait
-tard: il était seulement venu me dire qu'on m'attendait sans faute à
-dîner. Nous aurions alors l'occasion de reprendre la conversation
-interrompue... Je le reconduisis jusqu'à la porte du salon. Il se
-retourna pour me dire qu'il sympathisait beaucoup avec moi. Je me
-trouvais en Europe à l'époque de son mariage. Il avait connu mon
-père, qui était un fier gaillard, et il s'était trouvé avec lui dans
-un bal fameux à _Praia Grande..._ Il avait tant de choses à me dire!
-Mais nous nous retrouverions plus tard, car il était pressé de
-rapporter ma réponse à Cotrim. Il partit; je fermai la porte sur son
-dos.
-
-
-
-
-XCIII. LE DÎNER
-
-
-Quel supplice, ce dîner!... Heureusement que Sabine me donna pour
-voisine de table la fille de Damasceno, Mlle Eulalia ou plus
-familièrement Nha-lolo, jeune fille gracieuse et seulement un peu
-timide de prime abord. Elle était sans élégance, mais ses yeux
-superbes faisaient compensation. Ils n'avaient qu'un tort, celui de ne
-se détacher de moi que pour s'abaisser sur son assiette. Et Nha-lolo
-mangeait très peu... Après dîner, elle chanta. Sa voix était suave.
-Nonobstant le charme, je pris congé. Sabine m'accompagna jusqu'à la
-porte et me demanda comment je trouvais la fille de Damasceno.
-
---Comme ci comme ça.
-
---Extrêmement sympathique, pas vrai? Il lui manque un peu l'usage du
-monde. Mais quel cœur! c'est une perle: ça ferait une si gentille
-petite femme pour toi.
-
---Je n'aime pas les perles.
-
---Entêté! quand te décideras-tu à faire une fin? Tu commences
-pourtant à être mûr. Eh bien! mon cher, que tu le veuilles ou non,
-Nha-lolo sera ta femme.
-
-Et ce disant, elle me donnait de petites tapes sur la joue, douce comme
-une colombe, mais pourtant intimant et résolue. Grand Dieu! était-ce
-là le motif de la réconciliation? Cette idée me contraria. Mais une
-voix mystérieuse m'appelait chez Lobo Neves. Je dis adieu à Sabine et
-à ses menaces.
-
-
-
-
-XCIV. LA CAUSE SECRÈTE
-
-
---Comment allons-nous? ma chère petite maman.
-
-À ces mots, Virgilia fit la moue, comme d'habitude. Elle se trouvait
-dans l'embrasure d'une croisée, en train de regarder la lune, et elle
-m'avait reçu gentiment. Mais quand je lui parlai de notre fils, elle
-fit la moue. Elle n'aimait pas ces allusions; mes caresses paternelles
-anticipées l'ennuyaient. Je la laissai en paix, car elle était alors
-pour moi une arche sainte, un vase d'élection. Je supposai d'abord que
-l'embryon, ce profil de l'inconnu, qui se projetait sur notre aventure,
-troublait la conscience de Virgilia. Mais non. Jamais elle n'avait été
-plus expansive, plus à son aise, moins préoccupée des autres et de
-son mari. Elle ne ressentait aucun remords. Je m'imaginai alors que
-cette grossesse était une pure invention, un moyen de m'attacher
-davantage, et dont elle se fatiguait à la longue. L'hypothèse était
-admissible: ma douce Virgilia mentait parfois avec tant de
-désinvolture!...
-
-Ce soir-là, je compris qu'elle avait peur du dénouement, et qu'elle
-trouvait son état gênant. Ses premières couches avaient été
-laborieuses. Et cette heure cruelle, tissée de minutes de vie et de
-minutes de mort, lui faisait passer le frisson du condamné. Quant à la
-gêne, elle se impliquait de la privation de certaines habitudes de vie
-élégante. Ce devait être cela. Je le lui donnai à entendre, en la
-grondant un peu, au nom de mon autorité paternelle. Virgilia me
-regarda; puis elle détourna les regards avec un geste d'incrédulité.
-
-
-
-
-XCV. FLEURS D'AUTAN
-
-
-Où donc êtes-vous passées, fleurs du souvenir? Un soir, après
-quelques semaines de gestation, l'édifice de mes chimères paternelles
-s'écroula tout à coup. L'embryon s'en fut dans cet état où l'on ne
-saurait distinguer un Laplace d'une tortue. J'en eus la nouvelle par
-Lobo Neves. Il me laissa dans le salon, et accompagna le médecin
-jusqu'à la chambre de la mère frustrée dans ses espérances. Je
-m'accoudai à la fenêtre, les yeux fixés sur le jardin. J'y vis des
-orangers sans fleurs. Où donc étaient les fleurs d'antan?
-
-
-
-
-XCVI. LA LETTRE ANONYME
-
-
-Quelqu'un me toucha l'épaule. C'était Lobo Neves. Nous nous
-regardâmes un instant, muets et inconsolables. Je demandai des
-nouvelles de Virgilia; puis nous restâmes une demi-heure à causer. Sur
-ces entrefaites, on lui apporta une lettre. Il la lut, pâlit, et la
-ferma d'une main tremblante. Je crois lui avoir vu faire un geste comme
-s'il prenait son élan vers moi. Mais je n'en suis pas très certain.
-Par exemple, je me souviens fort bien que les jours suivants, il se
-montra à mon égard froid et taciturne. Enfin quelque temps après,
-Virgilia me raconta l'aventure, dans notre refuge de la _Gamboa._
-
-Son mari lui avait montré la lettre, dès qu'elle avait été
-rétablie. C'était un écrit anonyme, qui nous dénonçait. Il ne
-disait pourtant pas tout, et ne parlait point, par exemple, de nos
-rendez-vous. On se limitait à le prévenir contre notre intimité et à
-l'aviser des commentaires qu'elle soulevait. Virgilia lut la lettre avec
-indignation et s'écria que c'était une calomnie infâme.
-
---Calomnie? insista Lobo Neves.
-
---Infâme!...
-
-Le mari respira. Mais il reprit la lettre, et chaque parole semblait
-faire un signe négatif, chaque lettre protestait contre l'indignation
-de Virgilia. Lobo Neves, qui était d'ailleurs un homme énergique,
-devint en ce moment la plus fragile des créatures. Peut-être vit-il en
-imagination l'opinion publique le fixer d'un regard sarcastique;
-peut-être une bouche invisible lui répéta-t-elle les railleries qu'il
-avait entendues ou prononcées naguère en semblable occurrence. Il
-insista auprès de sa femme pour qu'elle lui confessât tout, lui
-promettant un ample pardon. Virgilia comprit qu'elle était sauve. Elle
-s'indigna contre cette insistance, jura qu'elle n'avait jamais entendu
-de ma bouche que des paroles aimables et courtoises. La lettre anonyme
-devait être de quelque amoureux évincé. Elle en cita plusieurs: l'un
-l'avait poursuivie de ses insistances pendant des semaines; l'autre lui
-avait envoyé un billet. Elle citait des noms, des circonstances,
-cherchant à lire dans les regards de son mari: et elle termina en
-disant qu'elle me traiterait de telle sorte que je n'aurais plus envie
-de revenir.
-
-J'écoutai tout cela un peu troublé, moins par la diplomatie dont il
-faudrait dorénavant faire preuve pour m'éloigner progressivement de la
-maison de Lobo Neves qu'en constatant la tranquillité morale de
-Virgilia, parfaitement exempte d'émotion, de crainte, de regrets et de
-remords. Virgilia remarqua ma préoccupation, me força à lever la
-tête, que j'avais penchée vers le sol, et me dit, non sans amertume:
-«Tu ne mérites pas les sacrifices que je fais pour toi.»
-
-Je ne répondis pas. Il eût été oiseux de lui faire remarquer qu'un
-peu de désespoir et de terreur eût rendu à nos amours la saveur
-pimentée des premiers jours. Peut-être y fût-elle arrivée par
-artifice. Mais je me tus. Elle battait nerveusement le plancher. Je
-m'approchai d'elle; je la baisai au front. Elle recula comme sous le
-baiser glacé d'un défunt.
-
-
-
-
-XCVII. ENTRE LA BOUCHE ET LE FRONT
-
-
-Vous frémissez, lecteur,--ou en tous cas, vous devriez frémir. La
-dernière phrase a dû vous suggérer plusieurs réflexions. Vous voyez
-bien le tableau: dans une petite maison de la _Gamboa_, deux personnes
-qui s'aiment depuis longtemps; l'une s'incline vers l'autre pour la
-baiser au front, et l'autre recule comme au contact d'une bouche de
-cadavre. Dans le bref intervalle qui sépare la bouche du front, avant
-le baiser et après le baiser, il y a temps pour beaucoup de choses: le
-ressentiment, la défiance, ou tout simplement la pâle et somnolente
-salété...
-
-
-
-
-XCVIII. SUPPRIMÉ
-
-
-Nous nous séparâmes allègrement. Je dînai, réconcilié avec la
-situation. La lettre anonyme rendait à notre aventure le sel du
-mystère et le poivre du péril. Et quelle chance heureuse que Virgilia
-n'eût point perdu son sang-froid dans cette crise! Le soir, j'allai au
-théâtre _São Pedro._ On représentait un grand drame, où Estella
-faisait couler des pleurs. J'entre, je lance un coup d'œil sur les
-loges; j'aperçois dans l'une d'elles Damasceno et sa famille. Sa fille
-était mise avec plus d'élégance, et même avec un certain luxe: chose
-étonnante, car le père gagnait juste de quoi s'endetter. Et qui sait?
-peut-être était-ce là le motif.
-
-J'allai leur rendre visite pendant l'entr'acte. Damasceno me reçut avec
-un flux de paroles, sa femme avec d'innombrables sourires. Quant à
-Nha-lolo, elle ne cessa plus de me regarder. Je la trouvai mieux que le
-soir du dîner. Je lui trouvai je ne sais quelle suavité éthérée,
-qui s'alliait à la beauté des formes terrestres (expression vague, et
-parfaitement en rapport avec un chapitre où tout doit être également
-vague). Et vraiment je ne sais comment exprimer ma parfaite béatitude
-auprès de la jeune fille, dans sa robe de bonne faiseuse, qui me
-donnait des démangeaisons de Tartuffe. En la voyant couvrir chastement
-le bas de ses jambes, je fis cette découverte que la nature avait
-prévu le vêtement, comme une condition nécessaire de la
-multiplication de l'espèce. La nudité habituelle, étant donnée la
-multiplicité des occupations et des soins de l'individu, tendrait à
-alourdir les sens et à retarder les désirs, tandis que le vêtement,
-en leurrant les sexes, les aiguise et les incite, et fait ainsi
-progresser l'humanité. Bienheureux usage qui nous a valu Othello et les
-transatlantiques.
-
-J'ai bien envie de supprimer ce chapitre. La pente est dangereuse. Mais
-après tout, j'écris mes mémoires et non les tiens, paisible lecteur.
-Auprès de la gracieuse demoiselle, je me sentais en proie à une
-sensation double et indéfinissable. Elle exprimait parfaitement la
-dualité de Pascal: _l'ange et la bête_, à cette différence près que
-le janséniste n'admettait point la dualité des deux natures, tandis
-qu'ici, elles ne faisaient qu'un: l'ange qui disait des choses
-célestes, et la bête qui... Non, décidément, je supprime ce
-chapitre.
-
-
-
-
-XCIX. DANS LA SALLE
-
-
-Dans la salle, je rencontrai Lobo Neves, en train de causer avec
-quelques amis. Nous parlâmes de choses et d'autres, froidement, mal à
-l'aise. Mais dans l'entr'acte suivant, un peu avant le lever du rideau,
-nous nous retrouvâmes dans un corridor où il n'y avait que nous. Il
-vint à moi avec beaucoup d'affabilité, en souriant, en m'entraînant
-dans un des pas-perdus, il causa le plus tranquillement du monde. Je lui
-demandai des nouvelles de sa femme. Il me répondit qu'elle allait bien;
-puis il dévia la conversation vers des sujets généraux, expansif,
-presque gai. Devine qui voudra la cause de ces différentes attitudes.
-Je me dérobe à Damasceno, qui m'épie devant la porte de la loge.
-
-Je n'entendis pas un traître mot de l'acte suivant. Étranger aux
-tirades des acteurs et aux applaudissements du public, je reconstituais
-dans mon fauteuil ma conversation avec Lobo Neves; je revoyais ses
-gestes, et je trouvai ma nouvelle situation enviable. La _Gamboa_
-suffisait. Des relations plus visibles ne servaient qu'à fomenter
-l'envie. Rigoureusement nous pouvions nous dispenser de nous voir
-journellement. C'était mettre l'absence au service de l'amour.
-D'ailleurs, à quarante ans sonnés, je n'étais rien, pas même simple
-électeur. Il était temps de me lancer, quand ce ne serait que pour
-l'amour de Virgilia, qui s'enorgueillirait de ma gloire... Je crois bien
-qu'en cet instant on applaudit dans le salle; mais je n'oserais
-l'affirmer, car je pensais à autre chose.
-
-Ô multitude, dont je désirais l'attention jusqu'à ma mort, c'est
-ainsi que je me vengeais parfois de toi. Je laissais la foule bruire
-autour de moi, sans l'entendre, comme le Prométhée d'Eschyle au milieu
-de ses bourreaux. Ah! tu voulais m'enchaîner sur le rocher de la
-frivolité, de ton indifférence ou de ton agitation!... Chaînes
-fragiles, je vous rompais d'un geste de Gulliver. Il est banal d'aller
-songer dans un hermitage. Le voluptueux s'isole milieu d'un océan de
-gestes et de paroles de passions nerveuses et tendues. Il y décrète
-son absence, son indifférence, son inaccessibilité. Qu'importe que
-l'on dise lorsqu'il revient à lui, c'est-à-dire aux autres, qu'il
-tombe du monde de la lune? Qu'est-il après tout, ce monde lumineux et
-caché de notre cerveau, sinon l'affirmation dédaigneuse de notre
-liberté spirituelle? Vive Dieu! voilà une bonne fin de chapitre.
-
-
-
-
-C. LE CAS PROBABLE
-
-
-Si le monde n'était pas composé d'esprits inattentifs, il serait
-inutile de rappeler au lecteur que les lois que j'affirme sont vraiment
-indiscutables. Quant aux autres, je les laisse dans le domaine de la
-probabilité. L'une d'elles fera l'objet de ce chapitre, que je
-recommande à la lecture des personnes qui s'intéressent aux
-phénomènes sociaux. Il semble, et ce n'est pas improbable, qu'il
-existe entre les faits de la vie publique et ceux de la vie privée une
-certaine action réciproque, régulière et périodique,--ou pour user
-d'une image, c'est quelque chose qui ressemble aux marées de la plage
-du Flamengo ou d'autres également houleuses. Quand l'onde envahit le
-sable, elle le couvre, pour revenir ensuite sur elle-même couvre une
-force variable, et va grossir la vague nouvelle qui se comportera comme
-la première. Telle est l'image; voyons-en l'application.
-
-J'ai dit ailleurs que Lobo Neves, nommé président d'une province,
-avait refusé sa nomination à cause de la date du décret: le 13. Ce
-fut un acte grave, dont la conséquence fut de séparer du ministère le
-mari de Virgilia. Ainsi l'antipathie pour un nombre produisit un
-phénomène de dissidence politique. Il nous reste à apprendre comment,
-longtemps après, un acte politique détermina dans la vie particulière
-une cessation de mouvement. La méthode employée dans ce livre ne
-permet pas de décrire immédiatement cet autre phénomène. Je me
-limite à déclarer que quatre mois après notre rencontre au théâtre,
-Lobo Neves se réconcilia avec le ministère. C'est un fait que le
-lecteur ne devra pas perdre de vue, s'il veut pénétrer toute la
-subtilité de ma pensée.
-
-
-
-
-CI. LA RÉVOLUTION DALMATE
-
-
-Ce fut Virgilia qui me donna des nouvelles de la volte-face de son mari.
-Un certain matin d'octobre, entre onze heures et midi, elle me parla de
-réunions, de conversations, d'un discours...
-
---De sorte que cette fois, te voilà baronne, interrompis-je.
-
-Elle fit la moue en secouant la tête. Mais ce geste d'indifférence
-était démenti par quelque chose d'indéfinissable, par une expression
-de plaisir et d'espérance. Je ne sais trop pourquoi je m'imaginais que
-les lettres de noblesse pourraient la ramener à la vertu, non pas pour
-la vertu elle-même, mais par gratitude pour son mari. Car elle aimait
-cordialement la noblesse. Un des troubles les plus sérieux de notre
-intimité fut l'apparition d'un certain poseur de légation,--disons de
-la légation de Dalmatie--le comte B. V., qui lui fit la cour pendant
-trois mois. Ce noble authentique tourna la tête de Virgilia, qui
-d'ailleurs possédait la vocation diplomatique. Je ne sais trop ce que
-je serais devenu, sans la révolution de Dalmatie qui renversa le
-gouvernement et épura les ambassades. La révolution fut sanglante et
-formidable. Chaque malle d'Europe apportait des journaux qui
-transcrivaient les horreurs, comptaient les têtes coupées, jaugeaient
-le sang versé. Tout le monde frémissait d'horreur et de pitié. Moi,
-non. Je bénissais intérieurement cette tragédie, qui me tirait une
-épine du pied. Et puis, la Dalmatie est si loin.
-
-
-
-
-CII. REPOS
-
-
-Mais cet homme qui se réjouissait du départ d'un autre pratiqua
-quelque temps après... Non, je ne dirai rien pour l'instant; ce
-chapitre me reposera de mes ennuis. Une action grossière, basse, sans
-explication possible... je le répète, je ne conterai rien dans ce
-chapitre.
-
-
-
-
-CIII. DISTRACTION
-
-
---Non, docteur, cela ne se fait pas; excusez ma franchise, mais cela ne
-se fait pas.
-
-Combien elle avait raison, cette Dona Placida. Quel est l'homme bien
-élevé qui arrive au rendez-vous de la dame de ses pensées avec une
-heure de retard? J'entrai tout essoufflé. Virgilia était déjà
-partie. Dona Placida me conta qu'après avoir longtemps attendu, elle
-s'était irritée, qu'elle avait pleuré, qu'elle s'était promis de ne
-plus penser à moi, et un tas d'autres choses que notre hôtesse
-répétait avec des larmes dans la voix, en me suppliant de ne pas
-abandonner Yaya, ce qui serait vraiment trop injuste; car elle m'avait
-tout sacrifié. Je lui expliquai alors qu'un malentendu... Et ce n'en
-était pas un; il s'agissait tout simplement d'une distraction de ma
-part, causée par un bon mot, une anecdote, une conversation, n'importe
-quoi; une simple distraction.
-
-Cette pauvre Dona Placida!... elle était vraiment désespérée. Elle
-allait de côté et d'autre, branlant la tête, soupirant bruyamment,
-regardant à travers la croisée. Avec quel art elle attifait,
-bichonnait et réchauffait notre amour! Quelle imagination fertile, pour
-nous rendre les heures agréables et brèves! fleurs, petits
-goûters,--les bons goûters d'un autre temps,--et des rires, et des
-caresses, rires et caresses qui augmentaient avec le temps, comme si
-elle voulait fixer notre aventure et lui rendre sa première jeunesse.
-Elle n'oubliait rien, notre bonne confidente et hôtesse, rien; ni le
-mensonge, car elle contait de l'un à l'autre des soupirs et des regrets
-qui n'avaient jamais existé; ni la calomnie, car elle m'attribua un
-beau jour une passion nouvelle.--«Tu sais bien que je serais incapable
-d'aimer une autre femme», dis-je à Virgilia quand elle me parla de
-cette prétendue infidélité. Cette seule phrase, sans autre
-protestation mit en poudre l'accusation de Dona Placida, qui en demeura
-toute triste.
-
-Un quart d'heure après mon arrivée, je dis à Dona Placida:
-
---C'est bon. Virgilia reconnaîtra qu'il n'y a pas de ma faute...
-Voulez-vous lui porter de moi un billet tout de suite?
-
---Comme elle doit être triste, la pauvre! Certes, je ne désire la mort
-de personne; mais si vous vous mariez quelque jour avec Yaya, alors,
-oui, vous saurez quel ange elle est.
-
-Je me souviens que je détournai le visage, et que je fixai le plancher.
-Je recommande ce geste à quiconque ne peut répondre promptement ou qui
-craint de regarder un interlocuteur en face. En semblable occurrence,
-certains ont l'habitude de réciter une strophe des _Lusiades_, d'autres
-sifflent n'importe quel air d'opéra. Je m'en tiens au geste que
-j'indique; il est simple, il exige moins d'efforts.
-
-Trois jours plus tard, tout s'expliqua. Je suppose que Virgilia fut
-quelque peu étonnée, quand je lui demandai pardon des larmes que je
-lui avais fait verser en cette occurrence. Je ne me rappelle plus si,
-dans la suite, j'attribuai ces mêmes larmes à Dona Placida. Il se peut
-bien, en effet, que la bonne vieille ait pleuré en voyant Virgilia
-désappointée, et que, par un phénomène de vision, ses propres larmes
-lui aient paru tomber des yeux de Virgilia. Quoi qu'il en soit, tout fut
-expliqué, mais non pardonné, ni oublié. Virgilia me dit un certain
-nombre de choses peu aimables, me menaça de me quitter, et termina par
-l'éloge du mari. Celui-là, oui, était un homme supérieur, plein de
-dignité, délicat, affectueux et courtois; je n'allais pas à la
-hauteur de sa cheville. Elle disait tout cela, tandis qu'assis, les bras
-tombant sur les genoux, je regardais une mouche se promener sur le
-plancher, entraînant après elle une fourmi qui lui mordait une patte.
-Pauvre mouche! pauvre fourmi!
-
---Tu ne trouves rien à répondre? demanda Virgilia, en s'arrêtant devant
-moi.
-
---Que veux-tu que je te dise? Tu t'entêtes dans ta mauvaise humeur.
-Sais-tu ce que je crois? c'est que tu as assez de notre liaison, et que
-tu veux en finir...
-
---Justement!
-
-Elle alla prendre son chapeau, tremblante et rageuse. «Adieu! Dona
-Placida», cria-t-elle. Ensuite, elle alla jusqu'à la porte, l'ouvrit,
-prête à partir. Je la saisis par la ceinture.
-
---Allons! voyons! Virgilia.
-
-Elle s'efforça pour s'arracher à mon étreinte. Je la retins, je la
-suppliai de rester, d'oublier. Elle s'éloigna enfin de la porte, et
-elle alla tomber sur le canapé. Je m'assis auprès d'elle. Je lui dis
-des choses tendres, d'autres gracieuses; je m'humiliai devant elle. Je
-ne sais si nos lèvres se rapprochèrent à la distance de l'épaisseur
-d'un fil, ou moins encore; c'est matière à controverse. Je sais
-seulement que, dans son agitation, elle laissa tomber un de ses bijoux,
-et que je me penchai pour le ramasser. Au même moment la mouche et la
-fourmi y grimpèrent, l'une traînant l'autre. Alors, avec la
-délicatesse d'un homme de notre temps, je mis dans la paume de ma main
-ce couple mortifié. Je calculai la distance qui séparait ma main de la
-planète Saturne, et je me demandai en même temps quel intérêt je
-pouvais bien prendre à un épisode si insignifiant. Ne concluez pas que
-je fusse un barbare. Bien au contraire, je demandai à Virgilia une
-épingle pour séparer les deux bestioles. Mais la mouche, devinant mes
-intentions, ouvrit les ailes et s'envola. Pauvre mouche, pauvre fourmi!
-Et Dieu vit que cela était bon, comme disent les Écritures.
-
-
-
-
-CIV. C'EST LUI
-
-
-Je rendis l'épingle à cheveux à Virgilia. Elle l'enfonça dans ses
-cheveux, et s'apprêta à sortir. Il était tard; trois heures venaient
-de sonner. Tout était oublié et pardonné. Dona Placida, qui épiait
-l'occasion favorable pour que Virgilia pût sortir, ferma subitement la
-fenêtre, en s'écriant:
-
---Doux Jésus! voici le mari de Yaya!
-
-Notre terreur fut courte, mais violente. Virgilia pâlit jusqu'à en
-devenir de la couleur de ses dentelles; et elle se réfugia dans la
-chambre à coucher. Dona Placida, qui avait fermé la porte de la rue,
-voulait aussi fermer la porte intérieure. Je me disposai à attendre
-Lobo Neves. Un instant après, Virgilia revint à elle, me poussa dans
-la chambre à coucher, et dit à Dona Placida de retourner à la
-fenêtre. La confidente obéit.
-
-C'était lui. Dona Placida lui ouvrit la porte avec force exclamations
-de surprise.
-
---Vous ici! quel honneur pour la pauvre vieille! Entrez donc! Savez-vous
-qui est ici!... Bah! vous n'avez pas à deviner; vous venez la
-chercher... Voici votre mari, Yaya.
-
-Virgilia, qui était dans un coin, se précipita vers lui. J'épiais par
-le trou de la serrure. Il entra lentement, pâle, froid, compassé, sans
-explosion, et promena un regard circulaire autour de la pièce.
-
---Quel miracle! dit Virgilia. Que viens-tu faire dans ces parages?
-
---Je passais par hasard. J'ai aperçu Dona Placida à la fenêtre, et je
-suis entré lui dire bonjour.
-
---Comme c'est aimable! interrompit celle-ci. Et puis l'on dira que
-personne ne s'occupe des vieilles gens. Mais vraiment, on dirait que
-Yaya est jalouse. Et, lui faisant force caresses, elle ajouta: C'est mon
-bon ange! elle n'oublie pas sa vieille Placida. Si bonne! tout le
-portrait de sa mère. Asseyez-vous donc, monsieur le docteur...
-
---Je n'ai qu'un instant...
-
---Tu rentres, dit Virgilia. Retournons ensemble.
-
---Allons!
-
---Donnez-moi mon chapeau, Placida.
-
---Le voici.
-
-Dona Placida alla chercher un miroir, et le tint devant Virgilia, qui
-attachait les rubans, arrangeait ses cheveux, tout en parlant à son
-mari, qui ne répondait pas une parole. La bonne vieille bavardait sans
-trêve. C'était une façon de dissimuler le tremblement de tout son
-corps. Virgilia, le premier moment passé, était redevenue tout à fait
-maîtresse d'elle-même.
-
---Je suis prête, dit-elle. Adieu, Dona Placida, venez me voir.
-
-L'autre promit, en ouvrant la porte.
-
-
-
-
-CV. ÉQUIVALENCE DES FENÊTRES
-
-
-Dona Placida ferma la porte, et tomba sur une chaise. Je sortis
-aussitôt de la chambre à coucher, et je fis deux pas dans la direction
-de la sortie, pour aller arracher Virgilia à son mari. Je le déclarai
-tout haut, et bien m'en prit car Dona Placida me retint aussitôt par le
-bras. Plus tard j'en arrivai à supposer que je n'avais parlé qu'à
-seule fin d'être retenu. Mais la simple réflexion démontre qu'après
-dix minutes d'angoisse dans la chambre à coucher, mon premier mouvement
-ne pouvait être que ce qu'il fut. C'est une conséquence de ma fameuse
-loi sur l'équivalence des fenêtres, que j'ai eu la satisfaction de
-découvrir et de formuler au chapitre LI. Il était nécessaire que je
-donnasse de l'air à ma conscience. La chambre à coucher avait les
-fenêtres fermées. J'en ouvris une autre, en faisant le geste de
-sortir, et je respirai.
-
-
-
-
-CVI. JEUX PÉRILLEUX
-
-
-Je respirai et je m'assis. Dona Placida faisait résonner les échos de
-ses exclamations et de ses plaintes. Je réfléchissais silencieusement
-s'il n'eût pas été plus prudent de laisser Virgilia dans la chambre
-à coucher et de demeurer moi-même dans le salon. Mais je réfléchis
-que c'eût été pis: c'était les soupçons confirmés, le feu mis aux
-poudres, une scène de sang, peut-être. Oui, les choses s'étaient bien
-passées. Mais ensuite? qu'allait-il arriver chez eux? Le mari
-tuerait-il la femme? se porterait-il à des voies de fait?
-l'enfermerait-il? la chasserait-il de sa présence? Toutes ces
-suppositions se présentaient l'une après l'autre à mon esprit,
-passant et repassant comme ces points obscurs qui parcourent le champ
-visuel des gens qui ont la vue malade ou fatiguée. Ils se succédaient
-tragiquement sans que je pusse saisir l'un ou l'autre et lui dire:
-«Est-ce toi? toi, et pas un autre?»
-
-Soudain j'aperçois devant moi un fantôme C'était Dona Placida qui
-était allée dans sa chambre, avait revêtu sa mantille, et venait
-s'offrir pour aller jusque chez Lobo Neves. Je lui fis observer que
-c'était bien risqué. Il pouvait s'étonner d'une visite si imprévue.
-
---Tranquillisez-vous, me dit-elle; je saurai m'y prendre habilement.
-J'attendrai qu'il soit sorti.
-
-Elle partit et je l'attendis en ruminant les conséquences possibles de
-sa démarche. En fin de compte, je jouais un jeu bien dangereux. Je me
-demandais s'il n'était pas temps de reprendre ma liberté. Je me
-sentais pris d'une velléité de mariage, d'un désir de canaliser ma
-vie. Pourquoi pas? Mon cœur pouvait encore explorer de nouvelles
-contrées. Je ne me sentais pas incapable d'un amour chaste, sévère et
-pur. En vérité, les aventures sont la partie torrentielle et
-vertigineuse de la vie, c'est-à-dire l'exception. J'étais las; je
-crois même que j'éprouvais quelques remords. À peine cette pensée
-eût-elle commencé de poindre dans mon esprit que je me vis en
-imagination au pied d'une adorable femme, en contemplation devant un
-baby endormi sur les genoux de sa nourrice, au fond d'un jardin ombreux
-et verdoyant, laissant passer un coin bleu du ciel, si bleu...
-
-
-
-
-CVII. LE BILLET
-
-
-«Il ne s'est rien passé, mais il se doute de quelque chose. Il est
-sérieux, il se tait. Maintenant, il vient de sortir. Il a seulement
-souri une fois à Nhonhô, après l'avoir longtemps regardé d'un air
-sombre. Je ne sais trop ce qui va arriver. Dieu veuille que rien de
-grave ne se produise. Beaucoup de prudence pour l'instant, beaucoup de
-prudence!»
-
-
-
-
-CVIII. OÙ L'ON NE COMPREND PLUS BIEN
-
-
-Et voici le drame, la pointe de drame shakespearien. Ce bout de papier
-griffonné, chiffonné est un document d'analyse, d'une analyse que je
-ne ferai ni dans ce chapitre, ni dans le suivant, ni peut-être dans
-tout le reste du livre. J'enlèverais sans doute ainsi au lecteur le
-plaisir de noter la froideur, la perspicacité et le courage qui se
-révèlent dans ces lignes tracées à la hâte, et de lire au travers
-la tempête et la fureur dissimulées, le désespoir qui se contraint et
-qui médite, l'ignorance de la solution finale dans la boue, dans le
-sang ou dans les larmes.
-
-Quant à moi, si je vous disais que je relus le billet trois ou quatre
-fois ce jour-là, vous me croirez sans peine. Si je vous affirme que je
-le relus le jour suivant, avant et après le déjeuner, vous pouvez
-encore m'en croire, car c'est la vérité pure. Mais si je vous parle de
-mon émotion, mettez-la quelque peu en quarantaine, et ne l'acceptez que
-sous bénéfice d'inventaire. Ni alors, ni plus tard je ne pus discerner
-ce qui se passa en moi. C'était de la crainte, de la douleur, de la
-vanité, et ce n'en était pas. C'était de l'amour, sans amour,
-c'est-à-dire sans délire. Et tout cela donnait une combinaison
-complexe et vague, quelque chose que ni vous ni moi ne sommes capables
-de comprendre. Supposons dons que je n'aie rien dit.
-
-
-
-
-CIX. LE PHILOSOPHE
-
-
-On sait donc comment je relus la lettre, avant et après le déjeuner;
-cela revient à dire que je déjeunai; et j'ajouterai seulement que ce
-repas fut l'un des plus frugales de ma vie: un œuf, une tranche de
-pain, une tasse de thé. Je me souviens de ces menus détails, qui
-persistent dans ma mémoire d'où se sont enfuis tant d'événements
-importants. On pourrait en chercher la raison dans mon désastre même;
-mais le véritable motif fut la visite que Quincas Borba me fit ce
-jour-là. Il me dit que la sobriété n'était nullement nécessaire
-pour comprendre l'Humanitisme, et moins encore pour le mettre en
-pratique; que cette philosophie s'accommodait facilement avec les
-plaisirs de la vie, inclusivement ceux de la table, le spectacle et les
-amours. La frugalité, au contraire, pouvait indiquer une certaine
-tendance à l'ascétisme, qui est l'expression achevée de la bêtise
-humaine.
-
---Saint Jean, par exemple: quelle idée, de se nourrir de sauterelles
-dans le désert, au lieu d'engraisser tranquillement dans la ville, et
-de faire maigrir les pharisiens dans la synagogue!
-
-Dieu me garde de raconter l'histoire de Quincas Borba, qui me fut
-d'ailleurs narrée tout entière en cette triste occurrence: une
-histoire longue, compliquée, mais intéressante. Et si je ne raconte
-point cette histoire, je me dispense aussi de dépeindre son aspect,
-très différent de celui que j'avais contemplé au Jardin public, Je me
-tais. Je dirai seulement que si les vêtements caractérisent l'homme
-encore plus que le visage, ce n'était plus Quincas Borba. C'était un
-magistrat sans hermine, un général sans uniforme, un négociant sans
-déficit. Je remarquai la ligne de sa redingote, la blancheur de sa
-chemise, la propreté de ses bottines. Sa voix même, voilée naguère,
-paraissait avoir repris sa primitive sonorité. Mais je ne veux point le
-décrire. Si je parlais par exemple du bouton d'or qu'il portait à sa
-chemise et de la qualité du cuir de ses souliers, ce serait le
-commencement d'une longue description, que j'omets pour être bref.
-Sachez seulement que ces souliers étaient vernis. Sachez encore qu'il
-avait hérité quelques _contos_ de reis d'un vieil oncle de Barbacena.
-
-Qu'on me permette une comparaison: mon esprit était alors comme une
-espèce de volant; la narration de Quincas Borba était comme un coup de
-raquette qui le faisait s'envoler. Quand il était sur le point de
-tomber, le billet de Virgilia lui donnait une autre impulsion. Il
-descendait, et c'était alors l'épisode du Jardin public qui le
-recevait comme une autre raquette. Décidément, je n'étais pas né
-pour les situations compliquées. Ce va-et-vient de choses diverses me
-faisait perdre l'équilibre. J'avais envie d'empaqueter Quincas Borba,
-Lobo Neves, le billet de Virgilia, tous dans la même philosophie, et
-d'en faire présent à Aristote. D'ailleurs, elle était instructive, la
-narration de notre philosophe. J'admirais surtout le talent
-d'observation avec lequel il décrivait la gestation et la croissance du
-vice, les luttes intérieures, les lentes capitulations, l'accoutumance
-à la boue.
-
---Tenez, me dit-il, la première nuit que je passai sur l'escalier de
-l'église de _S. Francisco_, je dormis comme sur un lit de plumes:
-pourquoi? c'est que je tombai graduellement de la paille au plancher, de
-ma chambre au corps de garde, du corps de garde à la rue...
-
-Il voulut finalement m'exposer son système philosophique. Je lui
-demandai d'ajourner sa dissertation.--«Je suis trop préoccupé,
-aujourd'hui, lui dis-je. Un autre jour. Je suis toujours chez moi.»
-Quincas sourit malicieusement; peut-être connaissait-il mon aventure.
-Mais il n'ajouta pas un mot, si ce n'est ces dernières paroles, en
-prenant congé:
-
---Réfugiez-vous dans l'Humanistisme; c'est le grand asile des esprits,
-l'éternel océan où je me suis plongé pour en arracher la vérité.
-Les Grecs la faisaient sortir d'un puits. Quelle mesquine conception! Un
-puits! C'est pour cela même qu'ils ne l'ont jamais rencontrée. Grecs,
-sous-Grecs, anti-Grecs, toute la longue série des générations s'est
-penchée sur le puits, pour en voir sortir la vérité qui ne s'y trouve
-pas. En a-t-on dépensé, des cordes et des seaux! Quelques audacieux
-descendirent au fond, et en retirèrent un crapaud. Je suis allé
-directement à la mer. Réfugiez-vous dans l'Humanitisme.
-
-
-
-
-CX. 31
-
-
-Une semaine après, Lobo Neves fut nommé président d'une province. Je
-m'accrochai à l'espoir qu'il refuserait encore, si le décret portait
-la date du 13. Mais il fut signé un 31, et cette simple transposition
-de chiffres en élimina la substance diabolique. Singuliers ressorts de
-la vie!...
-
-
-
-
-CXI. LE MUR
-
-
-Comme j'ai pris l'habitude de ne rien dissimuler dans ces pages, je vais
-conter l'aventure du mur. Ils étaient alors sur le point de
-s'embarquer. En entrant chez Dona Placida, je vis un papier plié sur la
-table. C'était un billet de Virgilia. Elle me disait qu'elle
-m'attendait le soir, sans faute, dans le jardin. Et elle terminait par
-ces mots: «Le mur est assez bas du côté de l'impasse.»
-
-Je fis un geste d'ennui. La lettre me parut excessivement audacieuse,
-dénuée de réflexion, et même ridicule. Ce n'était pas seulement
-chercher le scandale, c'était encore risquer les gorges chaudes. Je me
-vis franchissant le mur, tout bas qu'il fût, et appréhendé par un
-sergent de ville qui m'emmenait au corps de garde. Le mur était bas; et
-puis après? Virgilia avait perdu la tête; elle devait déjà s'être
-repentie depuis. Je regardai le morceau de papier: un morceau de papier
-froissé, mais inflexible. J'eus envie de le déchirer en trente mille
-morceaux, et de les jeter au vent, comme derniers vestiges de mon
-aventure. Je reculai à temps: l'amour-propre, la honte d'avoir fui, la
-crainte, je n'avais qu'à me soumettre.
-
---Vous pouvez lui dire que j'irai.
-
---Où donc? demanda Dona Placida.
-
---Où elle me dit de l'attendre.
-
---Mais elle n'a rien dit du tout.
-
---Eh bien! et ce papier?
-
-Dona Placida ouvrit des yeux.
-
---Ce papier, je l'ai trouvé ce matin dans votre tiroir, et j'ai
-pensé que...
-
-Je pressentis une singulière impression. Je relus le papier, je le
-parcourus de nouveau. C'était en vérité un vieux billet de Virgilia,
-reçu aux premiers temps de nos amours, et me conviant à une en revue
-qui m'avait, en effet, obligé à sauter le mur, un mur bas et discret.
-Je gardai le billet, et j'éprouvai une curieuse impression.
-
-
-
-
-CXII. L'OPINION
-
-
-Il était écrit que cette journée serait celle des événements à
-double entente. Quelques heures plus tard, je rencontrai Lobo Neves, rue
-d'Ouvidor, et nous parlâmes de sa présidence, et de la politique du
-moment. Il mit à profit la rencontre de la première personne de
-connaissance pour me quitter, avec force compliments. Je me rappelle
-qu'il paraissait contraint, mais faisait tous ses efforts pour
-dissimuler cette contrainte. Je crois, et je demande pardon à la
-critique si mon jugement est téméraire, je crois qu'il avait peur, non
-pas de moi ni de lui, ni du code, ni de sa conscience, mais peur de
-l'opinion. Je suppose que ce tribunal anonyme et invisible, dont chaque
-membre est à la fois accusé et juge, était la limite contre laquelle
-se butait la volonté de Lobo Neves. Peut-être n'aimait-il plus sa
-femme; peut-être son cœur était-il étranger à l'indulgence de sa
-conduite au cours des derniers incidents. Je crois, et de nouveau je
-fais ici appel à la bonne volonté de la critique, je crois qu'il se
-serait séparé de sa femme avec la même indifférence que le lecteur
-se sera séparé de certaines relations personnelles. Mais l'opinion,
-l'opinion qui aurait étalé sa vie à tous les carrefours, qui aurait
-ouvert une enquête et mis à jour toutes les circonstances, les
-antécédents, les inductions, les preuves, pour discuter le tout par le
-menu aux heures de causerie et de désœuvrement, cette opinion
-terrible, si avide des secrets d'alcôve, empêcha la dispersion de la
-famille. Elle rendit en même temps impossible la vengeance, qui ne
-pouvait avoir lieu sans la divulgation. Il ne pouvait me montrer du
-ressentiment sans aller jusqu'à la répudiation. Il dut donc feindre
-l'ignorance et, par déduction, les sentiments d'une autre époque à
-mon égard.
-
-Il lui en coûta sans doute pendant les premiers temps; il lui en coûta
-énormément, j'en suis sûr. Mais le temps,--et c'est un autre point
-qui méritera je l'espère l'indulgence des penseurs,--le temps met des
-durillons sur la sensibilité et oblitère la mémoire des événements.
-Il était à supposer que les années émousseraient les épines, que
-l'éloignement des faits en adoucirait les contours, qu'une ombre de
-doute rétrospectif couvrirait la nudité de la réalité, enfin que
-l'opinion s'occuperait un peu moins de lui et serait détournée sur
-d'autres aventures. Le fils, devenu grand, satisferait les ambitions
-paternelles, et serait l'héritier de toutes ses affections. Tout cela,
-uni à l'activité externe, le prestige public, la vieillesse ensuite,
-puis la maladie, le déclin, la mort, un service funèbre, une notice
-biographique, et le livre de la vie s'achèverait sans une goutte de
-sang.
-
-
-
-
-CXIII. LA SOUDURE
-
-
-La conclusion, si toutefois il y en a une au chapitre antérieur, c'est
-que l'opinion est une excellente soudure des institutions domestiques.
-Il n'est pas impossible que je développe cette pensée avant d'achever
-ce livre. Mais il est possible aussi que je n'y revienne plus. Quoi
-qu'il en soit, l'opinion est une bonne soudure, aussi bien dans la
-famille qu'en politique. Quelques métaphysiciens bilieux la
-considèrent comme l'arbitre des gens médiocres et creux. Mais il est
-évident que, quand bien même une décision aussi extrême ne
-contiendrait pas sa propre condamnation, il suffirait de considérer les
-effets salutaires de l'opinion pour en conclure qu'elle est l'œuvre
-supérieure de la fine fleur du genre humain, c'est-à-dire de la
-majorité.
-
-
-
-
-CXIV. FIN DE DIALOGUE
-
-
---Oui, demain. Tu viendras à bord?
-
---Es-tu folle? c'est impossible.
-
---Alors, adieu!
-
---Adieu!
-
---N'oublie pas Dona Placida. Va la voir de temps à autre. La pauvre!
-Elle est venue hier prendre congé de moi. Elle pleurait... elle me
-disait que je ne la verrai plus... C'est une bonne créature, n'est-il
-pas vrai?
-
---Certainement.
-
---Si nous nous écrivons, elle recevra les lettres. Maintenant, d'ici
-à...
-
---Deux ans, peut-être.
-
---Allons donc! Il dit qu'il va seulement présider aux élections.
-
---Oui. Alors à bientôt. Attention! on nous regarde.
-
---Qui?
-
---Là, sur le sofa. Séparons-nous.
-
---Si tu savais combien il m'en coûte!
-
---Oui; mais il le faut. Adieu, Virgilia.
-
---À bientôt donc. Adieu.
-
-
-
-
-CXV. LE DÉJEUNER
-
-
-Je n'assistai pas à son départ. Mais, à l'heure marquée, j'éprouvai
-quelque chose qui n'était ni de la douleur ni du plaisir, un mélange
-à doses égales de soulagement et de regrets. Que le lecteur ne
-s'irrite point de cette confession. Je sais bien que pour être
-agréable à sa fantaisie et faire vibrer ses nerfs, j'aurais dû
-souffrir un profond désespoir, verser des larmes, et ne pas déjeuner.
-Ce serait romanesque, mais non biographique. La vérité pure, c'est que
-je déjeunai comme tous les jours, nourrissant mon cœur du souvenir de
-mon aventure, et mon estomac des mets de M. Proudhon...
-
-Vieillards de ma génération, vous souvenez-vous encore de ce maître
-cuisinier de l'hôtel Pharoux, qui, à en croire le patron de l'hôtel,
-avait servi chez Véry et Véfour, et aussi chez le comte Molé et chez
-le duc de la Rochefoucauld? Il était vraiment insigne. Lui et la polka
-firent à la même époque leur solennelle entrée à Rio... La polka,
-M. Proudhon, Tivoli, le bal des étrangers, le Casino, voilà
-quelques-uns de mes meilleurs souvenirs de ce temps-là. Mais les petits
-plats du chef étaient surtout délicieux.
-
-Ce matin-là, on aurait dit que ce diable d'homme avait pressenti ma
-catastrophe. Jamais son art et son génie ne lui furent si propices.
-Quelle recherche des condiments, quelles chairs tendres, quelle
-ordonnance des plats! On dégustait avec la bouche, les yeux, le nez. Je
-n'ai pas gardé la note de ce jour-là; je sais qu'elle fut salée.
-Hélas! il me fallait enterrer magnifiquement mes amours. Ils s'en
-allaient en plein océan, dans l'espace et dans le temps, et je me
-retrouvais au coin d'une table, avec mes quarante et tant d'années,
-inutiles et vides. Elle pourrait bien revenir, comme elle revint en
-effet. Mais eux!... Hélas! qui s'aviserait de redemander au crépuscule
-du soir les effluves du matin?...
-
-
-
-
-CXVI. PHILOSOPHIE DES FEUILLES MORTES
-
-
-Cette fin de chapitre m'a tellement attristé que j'étais sur le point
-de ne plus écrire, de me reposer un peu, pour purger mon esprit de
-cette mélancolie, avant de continuer. Mais non: je ne veux pas perdre
-de temps.
-
-Le départ de Virgilia me laissa une impression de veuvage. Les premiers
-jours, je restai chez moi, passant les heures comme Domicien, à enfiler
-des mouches, si toutefois Suétone n'a pas menti. Mais je les harponnais
-d'une façon particulière, avec les regards. Je les transperçais une
-à une au fond d'une grande salle, étendu dans un hamac, un livre
-ouvert entre les mains. C'était tout: regrets, ambitions, un peu
-d'ennui, et, par-dessus tout, beaucoup de rêverie. Mon oncle, le
-chanoine, mourut dans cet intervalle; _item_, deux cousins. Leur mort me
-laissa froid. Je les conduisis au cimetière comme on porte de l'argent
-en banque; que dis-je?... comme on porte des lettres à la poste. J'y
-collai le timbre, je les donnai au facteur, et je lui laissai le soin de
-les remettre en main propre. Ce fut à peu près à cette époque que
-naquit ma nièce Venancia, fille de Cotrim. Les uns naissaient, les
-autres mouraient; je continuai à vivre avec les mouches.
-
-Parfois aussi, je m'agitais. Je retournais mes tiroirs; je retrouvais
-d'anciennes lettres, d'amis, de parents, de maîtresses, voire de
-Marcelina. Je les ouvrais toutes, je les relisais une à une et je
-revivais le passé. Lecteur ignare, si tu ne conserves pas tes lettres
-de jeunesse, tu ne connaîtras pas un jour la philosophie des feuilles
-mortes; tu ne connaîtras pas la jouissance de te revoir très loin dans
-une pénombre, avec un grand tricorne, des bottes de sept lieues et des
-barbes assyriennes, danser au son d'un accordéon anacréontique. Garde
-tes lettres de jeunesse.
-
-Si le tricorne ne te sourit pas, j'emploierai l'expression d'un vieux
-marin, ami de Cotrim. Je dirai que si tu gardes tes lettres de jeunesse,
-tu auras l'occasion de «chanter une nostalgie»; c'est le nom que nos
-loups de mer donnent aux airs de la patrie, qu'ils entonnent en plein
-océan. Comme expression poétique, on ne saurait rien trouver de plus
-triste.
-
-
-
-
-CXVII. L'HUMANITISME
-
-
-Deux forces, et une troisième par-dessus le marché, m'incitaient à
-reprendre ma vie agitée: Sabine et Quincas Borba. Ma sœur poussa la
-candidature conjugale de Nha-Lolo d'une façon véritablement
-impétueuse. Quand je retombai en moi-même, je me trouvai presque avec
-la jeune fille dans les bras. Quant à Quincas Borba, il m'exposa son
-système philosophique de l'Humanitisme, destiné à ruiner tous les
-autres.
-
---Humanitas, disait-il, principe des choses, est l'homme lui-même
-distribué entre tous les hommes. Humanitas compte trois phases: la
-statique, antérieure à toute création; l'expansive, commencement des
-choses; la dispersive apparition de l'homme; et elle en comptera une
-autre encore, la contractive, absorption de l'homme et des choses.
-L'expansion, force vive de l'univers, suggéra à Humanitas le désir
-d'en jouir, et de là vient la dispersion, qui n'est que la
-multiplication personnifiée de la substance originelle.
-
-Comme cette exposition ne me paraissait Pas assez claire, Quincas Borba
-me la développa d'une façon profonde, en m'indiquant les grandes
-lignes du système. Il m'expliqua que, par certains côtés,
-l'Humanitisme se reliait au Brahmanisme, qui distribue les hommes
-d'après les différentes parties du corps d'Humanitas dont ils
-procèdent. Mais ce qui dans la religion hindoue n'a qu'une étroite
-signification politique et théologique, devient dans l'Humanitisme la
-grande loi de la valeur personnelle. Ainsi, descendre de la poitrine ou
-des reins d'Humanitas, c'est-à-dire d'une forte souche, n'est pas la
-même chose que de descendre de ses cheveux ou du bout de son nez. De
-là vient la nécessité de cultiver la vigueur physique. Hercule fut un
-symbole anticipé de l'Humanitisme. Arrivé à ce point, Quincas Borba
-démontra que le paganisme aurait pu atteindre à la vérité, s'il ne
-s'était pas amoindri par la signification galante des mythes. Rien de
-cela n'arrivera avec l'Humanitisme. Dans cette église, il n'y a place
-ni pour les aventures faciles, ni pour les chutes, ni pour les
-tristesses, ni pour les allégresses puériles. L'amour, par exemple,
-est un sacerdoce; la reproduction, un rite. Comme la vie est le plus
-grand bienfait de l'univers, et qu'il n'y a pas de mendiant qui ne
-préfère la misère à la mort, ce qui est un délicieux influx
-d'Humanitas, il s'ensuit que la transmission de la vie, loin d'être un
-passe-temps galant, est l'heure suprême de la vie spirituelle. Car il
-n'y a vraiment au monde qu'un seul malheur: c'est de ne pas y venir.
-
---Imagine, par exemple, que je ne sois point né, continua Quincas
-Borba. Il est certain que je n'aurais pas en ce moment le plaisir de
-causer avec toi, de manger ces pommes de terre, d'aller au théâtre, et
-pour tout dire en un mot, de vivre. Note bien que je ne fais pas de
-l'homme un simple véhicule d'Humanitas. Non: il est à la fois
-véhicule, cocher et voyageur. Il est la réduction du propre Humanitas.
-C'est donc une nécessité de s'adorer soi-même. Veux-tu une preuve de
-la supériorité de mon système? Regarde l'envie. Il n'y a pas un seul
-moraliste, grec ou turc, chrétien ou musulman, qui ne tempête contre
-le sentiment de l'envie. L'accord est universel, depuis les champs de
-l'Idumée jusqu'au sommet de la Tijuca. Fort bien; laisse là maintenant
-les vieux préjugés, oublie les vieux oripeaux de la rhétorique, et
-étudie de sang-froid l'envie, ce sentiment si subtil et si noble.
-Chaque homme étant une réduction d'Humanitas, il est clair qu'aucun
-homme ne peut être fondamentalement l'ennemi d'un autre homme, quelles
-que soient les apparences contraires. Ainsi, par exemple, le bourreau
-qui eas, j'emploierai l'expression d'un vieux
-marin, ami de Cotrim. Je dirai que si tu gardes tes lettres de jeunesse,
-tu auras l'occasion de «chanter une nostalgie»; c'est le nom que nos
-loups de mer donnent aux airs de la patrie, qu'ils entonnent en plein
-océan. Comme expression poétique, on ne saurait rien trouver de plus
-triste.
-
-
-
-
-CXVII. L'HUMANITISME
-
-
-Deux forces, et une troisième par-dessus le marché, m'incitaient à
-reprendre ma vie agitée: Sabine et Quincas Borba. Ma sœur poussa la
-candidature conjugale de Nha-Lolo d'une façon véritablement
-impétueuse. Quand je retombai en moi-même, je me trouvai presque avec
-la jeune fille dans les bras. Quant à Quincas Borba, il m'exposa son
-système philosophique de l'Humanitisme, destiné à ruiner tous les
-autres.
-
---Humanitas, disait-il, principe des choses, est l'homme lui-même
-distribué entre tous les hommes. Humanitas compte trois phases: la
-statique, antérieure à toute création; l'expansive, commencement des
-choses; la dispersive apparition de l'homme; et elle en comptera une
-autre encore, la contractive, absorption de l'homme et des choses.
-L'expansion, force vive de l'univers, suggéra à Humanitas le désir
-d'en jouir, et de là vient la dispersion, qui n'est que la
-multiplication personnifiée de la substance originelle.
-
-Comme cette exposition ne me paraissait Pas assez claire, Quincas Borba
-me la développa d'une façon profonde, en m'indiquant les grandes
-lignes du système. Il m'expliqua que, par certains côtés,
-l'Humanitisme se reliait au Brahmanisme, qui distribue les hommes
-d'après les différentes parties du corps d'Humanitas dont ils
-procèdent. Mais ce qui dans la religion hindoue n'a qu'une étroite
-signification politique et théologique, devient dans l'Humanitisme la
-grande loi de la valeur personnelle. Ainsi, descendre de la poitrine ou
-des reins d'Humanitas, c'est-à-dire d'une forte souche, n'est pas la
-même chose que de descendre de ses cheveux ou du bout de son nez. De
-là vient la nécessité de cultiver la vigueur physique. Hercule fut un
-symbole anticipé de l'Humanitisme. Arrivé à ce point, Quincas Borba
-démontra que le paganisme aurait pu atteindre à la vérité, s'il ne
-s'était pas amoindri par la signification galante des mythes. Rien de
-cela n'arrivera avec l'Humanitisme. Dans cette église, il n'y a place
-ni pour les aventures faciles, ni pour les chutes, ni pour les
-tristesses, ni pour les allégresses puériles. L'amour, par exemple,
-est un sacerdoce; la reproduction, un rite. Comme la vie est le plus
-grand bienfait de l'univers, et qu'il n'y a pas de mendiant qui ne
-préfère la misère à la mort, ce qui est un délicieux influx
-d'Humanitas, il s'ensuit que la transmission de la vie, loin d'être un
-passe-temps galant, est l'heure suprême de la vie spirituelle. Car il
-n'y a vraiment au monde qu'un seul malheur: c'est de ne pas y venir.
-
---Imagine, par exemple, que je ne sois point né, continua Quincas
-Borba. Il est certain que je n'aurais pas en ce moment le plaisir de
-causer avec toi, de manger ces pommes de terre, d'aller au théâtre, et
-pour tout dire en un mot, de vivre. Note bien que je ne fais pas de
-l'homme un simple véhicule d'Humanitas. Non: il est à la fois
-véhicule, cocher et voyageur. Il est la réduction du propre Humanitas.
-C'est donc une nécessité de s'adorer soi-même. Veux-tu une preuve de
-la supériorité de mon système? Regarde l'envie. Il n'y a pas un seul
-moraliste, grec ou turc, chrétien ou musulman, qui ne tempête contre
-le sentiment de l'envie. L'accord est universel, depuis les champs de
-l'Idumée jusqu'au sommet de la Tijuca. Fort bien; laisse là maintenant
-les vieux préjugés, oublie les vieux oripeaux de la rhétorique, et
-étudie de sang-froid l'envie, ce sentiment si subtil et si noble.
-Chaque homme étant une réduction d'Humanitas, il est clair qu'aucun
-homme ne peut être fondamentalement l'ennemi d'un autre homme, quelles
-que soient les apparences contraires. Ainsi, par exemple, le bourreau
-qui exécute un condamné peut exciter la vaine clameur des poètes;
-mais en substance, il n'est autre chose qu'Humanitas corrigeant
-Humanitas pour une infraction de la loi d'Humanitas. J'en dirai autant
-d'un individu qui en étripe un autre. C'est une manifestation des
-forces d'Humanitas. Rien n'empêche, et il y a des exemples de
-semblables coïncidences, qu'il ne soit à son tour étripé. Si tu m'as
-bien compris, tu verras que l'envie n'est autre chose que l'admiration
-de la lutte, qui est la grande fonction du genre humain. Tous les
-sentiments belliqueux sont les plus appropriés à son bonheur. D'où je
-conclus que l'envie est une vertu.
-
-Je ne nierai pas que j'étais stupéfait. La clarté de l'exposition, la
-logique des principes, la rigueur des conséquences, tout cela
-m'apparaissait supérieurement élevé, et je dus me taire pendant
-quelques minutes pour prendre le temps de digérer cette philosophie
-nouvelle. Quincas Borba dissimulait mal son air de triomphe. Il avait
-une aile de poulet dans son assiette, et la mangeait avec une
-philosophique sérénité. Je lui fis encore quelques objections, mais
-si faibles qu'il les réduisit aussitôt à néant.
-
---Pour bien comprendre mon système, me dit-il, il ne faut jamais
-oublier que le principe universel est réparti entre tous les hommes, et
-résumé en chacun d'eux. Regarde: la guerre, qui semble une calamité,
-est une opération congrue, comme qui dirait un claquement des doigts
-d'Humanitas. La faim (et ce disant il mâchait philosophiquement son
-aile de poulet), la faim est une preuve qu'Humanitas sait dominer ses
-propres viscères. Mais je ne veux point d'autre preuve de la sublimité
-de mon système que ce poulet lui-même. Il s'est nourri de maïs qui
-fut planté par un noir importé du fin fond de l'Afrique: d'Angola par
-exemple. Le négrillon naquit, poussa, fut vendu et mis à bord d'un
-navire, construit avec des planches provenant d'arbres coupés dans la
-forêt par dix ou douze hommes, et poussé par des voiles tissées par
-d'autres hommes, sans parler des cordages et des autres parties de
-l'appareil nautique. Ainsi, ce poulet que je viens de déguster est le
-résultat d'une multitude d'efforts et de luttes, exécutés à seule
-fin d'assouvir mon appétit.
-
-Entre la poire et le fromage, Quincas Borba me démontra encore que son
-système tendait à la destruction de la douleur. La douleur, suivant la
-théorie de l'Humanitisme, est une pure illusion. Quand l'enfant est
-menacé d'un bâton, il ferme les veux et tremble, avant même d'avoir
-été frappé. Cette prédisposition est ce qui constitue la base de
-l'illusion humaine, héritée et transmise. L'adoption du système n'est
-certainement pas suffisante pour en finir avec la douleur, mais elle est
-indispensable. Le reste est la naturelle évolution des choses. Une fois
-que l'homme se sera bien compénétré de cette vérité qu'il est le
-propre Humanitas, il n'aura qu'à remonter en pensée jusqu'à sa
-substance originelle pour éviter toute sensation douloureuse. Mais
-c'est là une évolution si décisive qu'on peut bien lui assigner
-quelques milliers d'années.
-
-Quelques jours après, Quincas Borba me lut son œuvre tout entière.
-Elle tenait en quatre volumes manuscrits, de cent pages chacun,
-contenant force citations latines, et écrits d'une écriture très
-fine. Le dernier se composait d'un traité de la politique fondée sur
-l'Humanitisme. C'était la partie la plus aride du système, mais
-conçue avec une formidable logique. Sa société réorganisée
-n'éliminait ni la guerre, ni l'insurrection, ni le simple coup de
-poing, ni le coup de couteau anonyme, ni la misère, ni la maladie, ni
-la faim. Mais comme tous ces fléaux supposés ne sont que des erreurs
-de l'entendement, il est clair que leur existence ne doit pas troubler
-la félicité humaine; car ce sont de simples effets externes de la
-substance interne, destinés à n'influer sur l'homme que pour rompre la
-monotonie universelle. Mais quand bien même ces fléaux (chose
-radicalement fausse d'ailleurs) pourraient continuer à correspondre
-dans l'avenir à la mesquine conception des temps passés, le système
-n'en serait nullement détruit, et pour deux motifs: 1° parce
-qu'Humanitas étant la substance créatrice et absolue, chaque individu
-doit éprouver le plus intense délice à se sacrifier aux principes
-dont il descend; 2° parce que, dans ce cas extrême, le pouvoir de
-l'homme sur la terre ne serait point diminué, l'univers ayant été
-créé pour sa plus grande récréation, avec les étoiles, la brise,
-les dattes et la rhubarbe. «Pangloss, me dit-il en fermant le livre,
-n'était pas aussi sot que l'a peint Voltaire.»
-
-
-
-
-CXVIII. LA TROISIÈME FORCE
-
-
-Mon troisième motif d'action était le désir de briller, et surtout
-l'impossibilité de vivre seul. La multitude m'attirait, je m'enivrais
-des applaudissements. Si l'idée de l'emplâtre m'était venue en ce
-temps-là, qui sait? je ne serais peut-être pas mort tout de suite, et
-je serais devenu célèbre. Mais je n'eus pas l'idée de l'emplâtre. Et
-je ne pus résister au désir de m'agiter dans un milieu quelconque pour
-une chose quelconque, et une fin quelconque.
-
-
-
-
-CXIX. PARENTHÈSE
-
-
-Je veux consigner ici, entre parenthèses, une demi-douzaine de maximes
-choisies parmi celles que j'écrivis en grand nombre à cette époque.
-Ce sont des bâillements d'ennui. Elles peuvent servir d'épigraphe aux
-discours de gens qui manqueraient de titres.
-
-
-_On supporte toujours patiemment la colique du prochain._
-
-_Nous tuons le temps; il nous enterre._
-
-_Un cocher philosophe avait l'habitude de dire que le plaisir d'aller en
-voiture serait considéré comme bien médiocre, si tout le monde avait
-la sienne._
-
-_Aie confiance en toi; mais ne doute point toujours des autres._
-
-_Comment est-il possible qu'un peau-rouge se perce la lèvre pour y
-introduire un simple morceau de bois?_
-
-
-Cette réflexion est d'un bijoutier.
-
-
-_Ne t'irrite pas si l'on oublie tes bienfaits: il vaut mieux tomber des
-nues que d'un troisième étage._
-
-
-
-
-CXX. _COMPELLE INTRARE_
-
-
-Oui, mon cher, que tu le veuilles ou non, maintenant tu te marieras, me
-dit un jour Sabine. Garçon, sans enfants, quel bel avenir!
-
-Sans enfants!... l'idée d'en avoir me fit sursauter. Une fois encore,
-le fluide mystérieux me parcourut tout entier. Oui, je devais être
-père. La vie de garçon a sans doute ses avantages, mais ils sont
-précaires, et on les achète au prix de solitude. Mourir sans enfants!
-non, c'était impossible. J'étais prêt à tout, même à l'alliance
-avec Damasceno. Sans enfants!... comme j'avais grande confiance en
-Quincas Borba, je j'allai voir, et lui exposai les mouvements intimes de
-ma paternité. Le philosophe m'écouta avec enthousiasme. Il me déclara
-qu'Humanitas s'agitait en moi. Il m'encouragea au mariage. C'était
-quelques convives de plus qui battaient à la porte de la vie, etc.
-_Compelle intrare_, comme disait Jésus. Et il ne me laissa point sortir
-sans m'avoir préalablement démontré que l'apologue évangélique
-était une prophétie de l'Humanitisme, mal interprétée par les
-prêtres.
-
-
-
-
-CXXI. EN DESCENDANT LA COLLINE
-
-
-Au bout de trois mois, tout allait comme sur des roulettes. Le fluide,
-Sabine, les jolis yeux de la jeune fille, la bonne volonté du père,
-tout cela, dans une même impulsion, me conduisait au mariage. Le
-souvenir de Virgilia venait de temps à autre battre à ma porte,
-conduit par un diable tout noir, qui me présentait un miroir, dans
-lequel je voyais au loin Virgilia baignée de larmes. Mais aussitôt, un
-autre diable rose me présentait un second miroir, où se reflétait
-l'image de Nha-Lolo, tendre, lumineuse, angélique.
-
-Je ne parle pas du poids des ans, car je ne le sentais pas. J'ajouterai
-même que ce poids, je m'en débarrassai un certain dimanche que j'allai
-entendre la messe à la chapelle de _Livramento_ avec Nha-Lolo et son
-père. Comme Damasceno habitait aux _Cajueiros_, je les accompagnais
-souvent à l'église. La collinie. Elle observait, imitait et devinait. En
-même temps, elle faisait un effort pour dissimuler la vulgarité de sa
-famille. Ce jour-là, l'algarade paternelle l'attrista profondément.
-Son abattement était si visible et si expressif que j'en arrivai à
-attribuer à Nha-Lolo l'intention positive de séparer dans mon esprit
-sa propre cause de celle de l'auteur de ses jours. Ce sentiment me parut
-d'une grande élévation. C'était une affinité de plus entre nous.
-
---Décidément, me dis-je, je vais arracher cette fleur à ce bourbier.
-
-
-
-
-CXXIII. LE VRAI COTRIM
-
-
-Nonobstant mes quarante et quelques années, je crus, avant de décider
-mon mariage, devoir demander conseil à Cotrim, car j'aimais l'harmonie
-dans la famille. Il m'écouta, et me répondit très sérieusement qu'il
-n'émettait point d'opinion quand il s'agissait de ses parents. On
-aurait pu le trouver suspect, si par hasard il louait les rares
-qualités de Nha-Lolo. Il préférait donc se taire. Bien plus, il ne
-doutait pas qu'elle n'éprouvât pour moi une réelle passion; et
-cependant, si elle le consultait, il ne me cachait pas que sa réponse
-serait négative. Il n'éprouvait à mon égard aucune haine; il
-appréciait mes bonnes qualités,--il les louait sans cesse, et c'était
-justice,--et quant à Nha-Lolo, jamais il n'émettrait le moindre doute
-sur ses excellentes aptitudes au mariage. Mais de là à conseiller une
-union matrimoniale il y avait un abîme.
-
---Je m'en lave les mains, conclut-il.
-
---Mais vous me disiez l'autre jour que je devrais me marier au plus
-tôt.
-
---Ça, c'est une autre question. Je trouve qu'il est indispensable que
-l'on se marie, surtout quand on a des ambitions politiques. Le célibat,
-pour l'homme politique, est un rémora. Mais quant à la fiancée, je ne
-puis, ni ne veux, ni ne dois donner d'opinion; il y va de mon honneur.
-Je crois que Sabine a excédé les limites, en vous faisant certaines
-confidences, d'après ce qu'elle m'a dit. Mais dans tous les cas, elle
-n'est que tante par alliance de Nha-Lolo, tandis que moi, je suis son
-oncle pour de vrai. Tenez... mais non... Je ne dis rien...
-
---Parlez donc.
-
---Non, je ne dis rien...
-
-Les gens qui ne connaissent pas le caractère férocement honorable de
-Cotrim trouveront peut-être son scrupule excessif. Moi-même je
-m'étais montré injuste à son égard durant les années qui suivirent
-l'inventaire paternel. Je reconnais aujourd'hui qu'il a été à cet
-égard la perfection même. On le taxait d'avarice, et je crois qu'on
-avait raison. Mais l'avarice est à peine l'exagération d'une vertu, et
-les vertus sont comme les budgets: mieux vaut qu'il y ait solde que
-déficit. Comme il était très sec dans ses manières, ses ennemis
-l'accusaient d'être barbare. On pouvait bien alléguer qu'il faisait
-fréquemment fustiger ses esclaves jusqu'au sang. Mais outre qu'il ne
-faisait fouetter que les pervers et les fuyards, il faut dire à sa
-décharge qu'ayant fait pendant longtemps la contrebande de l'ébène,
-il s'était habitué à traiter les nègres avec plus de brutalité
-qu'il ne conviendrait peut-être; on ne peut en tous cas honnêtement
-attribuer au naturel d'un individu ce qui est un pur résultat des
-relations sociales. La preuve que Cotrim avait des sentiments, c'est la
-douleur qu'il éprouva, quelques mois plus tard, quand il perdit sa
-fille Sara; et cette preuve est irréfutable. Il était trésorier d'une
-confrérie, et affilié à différents tiers ordres, ce qui ne concorde
-guère avec sa réputation d'avarice. Il est vrai qu'il tirait parti de
-son sacrifice; la confrérie dont il avait été dignitaire commanda son
-portrait à l'huile. Il avait bien ses petits défauts: par exemple il
-faisait publier dans tous les journaux les œuvres de bienfaisance qu'il
-pratiquait; mais il se disculpait en disant que les bonnes actions sont
-contagieuses quand elles sont rendues publiques; et l'on ne saurait le
-nier. Je crois même, et en cela je fais son éloge, que de temps à
-autre, il ne pratiquait le bien qu'à seule fin d'éveiller la
-philanthropie d'autrui. Et dans ce cas, il faut bien reconnaître que la
-publicité était une condition _sine qua non._ En somme, il pouvait
-bien devoir des attentions, mais pas un sou à qui que ce soit.
-
-
-
-
-CXXIV. POUR SERVIR D'INTERMÈDE
-
-
-Qu'y a-t-il entre la vie et la mort? l'épaisseur d'un fil. Et
-cependant, si je n'écrivais ce chapitre, le lecteur souffrirait un choc
-assez préjudiciable à la bonne tenue de ce livre. Passer d'un portrait
-à une épitaphe peut être réel et banal. Mais le lecteur ne se
-réfugie dans le livre que pour échapper à la réalité des choses. Je
-ne dis pas que cette pensée soit la mienne; je dis qu'il y a là une
-dose de vérité, et que la forme au moins en est pittoresque.
-
-
-
-
-CXXV. EPITAPHE
-
-
-CI-GIT
-
-EULALIA DAMASCENA DE BRITO
-
-MORTE
-
-À L'ÂGE DE DIX-NEUF ANS
-
-PRIEZ POUR ELLE.
-
-
-
-
-CXXVI. DÉSOLATION
-
-
-L'épitaphe dit tout. Inutile après cela de narrer la maladie de
-Nha-Lolo, sa mort, l'enterrement et le désespoir de la famille. Elle
-mourut pendant la première épidémie de fièvre jaune. Je
-l'accompagnai jusqu'à sa demeure dernière, et lui dis adieu,
-tristement, mais l'œil sec. J'en conclus que peut-être je n'avais pas
-pour elle un réel amour.
-
-Voyez maintenant à quel excès peut porter le manque de réflexion. Je
-clamai contre l'épidémie, qui, frappant à tort et à travers,
-emportait ainsi une jeune fille qui aurait dû être ma femme. Je ne
-comprenais nullement la nécessité de l'épidémie, et moins encore la
-nécessité de cette mort. Je crois bien qu'elle me parut plus absurde
-même que celle de tant d'autres gens. Mais Quincas Borba m'expliqua que
-les épidémies, bien que désastreuses pour un certain nombre
-d'individus, ont des avantages pour l'espèce. Il me fit remarquer que,
-dans leur horreur, elles offrent un notable avantage: la survivance du
-plus grand nombre. Il me demanda si, au milieu du deuil général, je
-n'éprouvais aucun secret délice d'avoir échappé aux fureurs de la
-peste. Mais cette demande était si insensée que je ne jugeai pas
-devoir y répondre.
-
-Puisque je ne parle pas de la mort de Nha-Lolo, je passerai aussi sous
-silence la messe du septième jour. La tristesse de Damasceno était
-profonde. Ce pauvre homme paraissait une ruine. Quinze jours après, je
-le rencontrai. Il était toujours inconsolable, et il disait que la
-grande douleur qui lui était infligée par Dieu se compliquait encore
-de celle que lui avaient infligée les hommes. Il n'ajouta rien de plus.
-Mais, trois semaines plus tard, il revint sur le même sujet, et me
-confessa qu'au milieu de cet irréparable désastre, il avait espéré
-l'appui moral de ses amis. Or douze personnes, presque toutes amis de
-Cotrim, avaient accompagné jusqu'au cimetière les restes de sa fille
-chérie. Et il avait envoyé quatre-vingts invitations. Je lui fis
-observer que, dans presque toutes les familles, il y avait des victimes,
-ce qui devait faire excuser ce manque apparent d'égards.
-
---On m'a abandonné, gémit-il.
-
-Cotrim, qui était présent, objecta:
-
---Vos vrais amis étaient là. Les autres seraient venus par simple
-formalité, et tout le temps ils eussent parlé de l'inertie du
-gouvernement, des panacées du droguiste, du prix des maisons, et d'un
-tas d'autres choses.
-
-Damasceno l'écouta en silence, secoua une autre fois la tête et
-soupira:
-
---Ils auraient bien pu venir tout de même.
-
-
-
-
-CXXVII. FORMALITÉS
-
-
-C'est une grande chose que d'avoir reçu du ciel avec quelque sagesse,
-le don de trouver les relations des choses, la faculté de comparaison
-et le don de tirer des conséquences. J'ai eu cette distinction
-psychique. Je m'en félicite encore du fond de mon sépulcre.
-
-De fait, l'homme vulgaire qui eût entendu la dernière réflexion de
-Damasceno ne s'en fût pas souvenu, en voyant, quelque temps après, six
-dames turques représentées sur une gravure. Mais moi, je m'en souvins.
-C'étaient six dames de Constantinople, vêtues à la moderne, en
-costume de ville, la face voilée, non pas d'une étoffe épaisse, mais
-d'un voile transparent et léger, qui feignait de découvrir seulement
-les yeux, et en réalité découvrait la face tout entière. Et je
-trouvai quelque ironie à cette coquetterie fine des musulmanes qui,
-pour se soumettre à une longue tradition, se couvrent le visage, mais
-sans cacher leurs traits ni dissimuler leur beauté. Apparemment, qu'y
-a-t-il de commun entre les dames turques et Damasceno? rien. Mais si tu
-as un esprit profond et pénétrant (et je doute fort que tu me
-déclares le contraire), tu comprendras que, dans l'un et l'autre cas,
-l'on voit poindre le bout de l'oreille d'une inséparable et douce
-compagne de tout homme sociable.
-
-Aimable Formalité, tu es le baume des cœurs, la médiatrice des
-hommes, le lien qui unit la terre et le ciel. Tu sèches les larmes d'un
-père, tu obtiens l'indulgence d'un prophète. Si la douleur s'apaise et
-si la conscience devient accommodante, à qui, sinon à toi, doit-on cet
-immense avantage? L'estime qui passe devant nous avec le chapeau sur la
-tête ne dit rien à notre âme; mais l'indifférence qui salue y laisse
-une délicieuse impression. Continue donc à vivre, aimable Formalité,
-pour la tranquillité de Damasceno et la gloire de Mahomet.
-
-
-
-
-CXXVIII. À LA CHAMBRE
-
-
-Notez bien que cette gravure turque, je ne la vis que deux ans plus tard
-à la Chambre des députés, au milieu d'un grand chuchotement de voix,
-tandis qu'un orateur discutait les conclusions de la commission du
-budget. J'étais alors moi-même député. Pour ceux qui ont lu ce
-livre, il est inutile de dire ma satisfaction, et il serait également
-oiseux de le dire pour les autres. J'étais député, et je vis la
-gravure turque, tandis qu'appuyé sur le dossier de mon fauteuil
-j'écoutais un voisin qui contait une histoire, en en regardant un autre
-qui faisait sur le revers d'une carte de visite le portrait de
-l'orateur. Cet orateur n'était autre que Lobo Neves. L'onde de la vie
-nous avait jetés sur le même rivage, lui contenant son ressentiment,
-et moi avec l'obligation de dissimuler mes remords. Et j'emploie la
-forme suspensive, dubitative ou conditionnelle parce qu'en réalité je
-ne dissimulais rien du tout, si ce n'est mon ambition d'être ministre.
-
-
-
-
-CXXIX. SANS REMORDS
-
-
-Non vraiment, je n'avais aucun remords.
-
-La première fois que je pus parler à Virgilia après la présidence,
-ce fut dans un bal, en 1855. Elle portait un superbe vêtement de
-gourgouran de couleur bleue, et présentait aux lumières la même paire
-d'épaules qu'autrefois. Elle n'avait plus la fraîcheur de la première
-jeunesse, loin de là; mais elle était encore fort belle, d'une beauté
-automnale rehaussée par la nuit. Nous causâmes longtemps, sans
-allusion au passé. Nous sous-entendions simplement: une parole vague,
-un regard, et c'était tout. Quand elle partit, j'allai la voir
-descendre les escaliers, et je ne sais par quel phénomène de
-ventriloquie cérébrale (que les philologues me pardonnent cette phrase
-barbare), je murmurai cette parole profondément rétrospective:
-«Magnifique!»
-
-Si je possédais un laboratoire, j'inclurais dans ce livre un chapitre
-de chimie, où je décomposerais le remords en ses derniers éléments,
-avant de décider pourquoi Achilles promenait autour de Troie le cadavre
-de son adversaire, tandis que lady Macbeth promenait autour d'une salle
-de son palais sa manche tachée de sang. Mais je n'ai pas plus de
-laboratoire que je n'avais de remords. Je désirais tout simplement
-être ministre. En tous cas, avant de terminer ce chapitre, je dirai que
-je n'aurais voulu être ni Achilles ni lady Macbeth. Mais s'il m'avait
-fallu absolument choisir, j'aurais tout de même préféré traîner le
-cadavre que la souillure. J'y aurais gagné une ovation, les
-supplications de Priam, et une jolie réputation militaire et
-littéraire. Mais ce que j'écoutais, c'était le discours de Lobo Neves
-et non les supplications de Priam; et je n'avais pas de remords.
-
-
-
-
-CXXX. UNE CALOMNIE
-
-
-Comme j'achevais de pousser cette exclamation intérieure, par mon
-procédé de ventriloquie cérébrale (et elle était l'expression d'une
-simple opinion et nullement d'un remords), je sentis quelqu'un qui me
-battait sur l'épaule. Je me retournai. C'était un de mes anciens
-camarades, officier de marine, jovial, un peu sans-façons. Il sourit
-malicieusement et me dit:
-
---Ah! vieux paillard! ce sont des souvenirs du passé, hein!
-
---Vive le passé!
-
---Naturellement tu as été réintégré dans tes anciennes fonctions.
-
---Veux-tu bien te taire! lui dis-je en le menaçant du doigt.
-
-Je confesse que ce dialogue était fort indiscret, principalement en ce
-qui concerne ma réponse. Et je le confesse avec d'autant plus de
-plaisir que les femmes ont la réputation d'être indiscrètes, et je ne
-voudrais pas terminer ce livre sans rectifier cette injuste notion de
-l'esprit humain. En matière d'aventures amoureuses, j'ai trouvé des
-hommes qui souriaient ou niaient maladroitement d'une façon évasive et
-monosyllabique, tandis que leurs complices auraient juré sur les Saints
-Évangiles qu'on les calomniait. La raison de cette différence, c'est
-que la femme, à part l'hypothèse du chapitre CI et dans quelques
-autres cas, se livre par amour qu'il s'agisse de l'amour-passion de
-Stendhal ou de l'amour purement physique de quelques dames romaines,
-voire même polynésiennes, lapones, cafres, ou de n'importe quelle
-autre race civilisée. Mais l'homme, je parle de l'homme d'une société
-cultivée et élégante, l'homme unit toujours sa vanité à l'autre
-sentiment. De plus (et je me réfère toujours aux cas prohibés), la
-femme, quand elle aime un homme autre que son mari, croit faillir à un
-devoir, et doit par conséquent dissimuler avec un art supérieur, et
-raffiner sa dissimulation; tandis que l'amant, qui se sait la cause
-d'une trahison et se juge vainqueur de son semblable, est naturellement
-orgueilleux de cette victoire, et passe vite à un autre sentiment moins
-secret, à cette bonne fatuité, qui est la transpiration lumineuse du
-mérite.
-
-Mais que mon explication soit ou ne soit pas probante, je me contenterai
-d'avoir bien fait ressortir dans ces pages que l'indiscrétion des
-femmes est un mensonge inventé par les hommes. En amour, tout au moins,
-elles sont silencieuses comme des sépulcres. Elles se trahissent
-souvent par maladresse, nervosité, ou faute de savoir s'abstenir de
-manifestations ou d'œillades; et c'est pour ce motif qu'une grande dame
-qui fut en même temps une femme d'esprit, la reine de Navarre, a
-employé cette métaphore pour dire que toute aventure amoureuse se
-découvre tôt ou tard: «Le chien le mieux dressé finit toujours par
-aboyer.»
-
-
-
-
-CXXXI. FRIVOLITÉS
-
-
-En citant la phrase de la reine de Navarre, je me suis rappelé qu'entre
-nous on demande communément à une personne qu'on voit faire mauvaise
-mine: «Bon Dieu! qui donc a tué vos petits chiens?» comme si on
-voulait dire: «Qui donc a troublé vos amours, vos aventures secrètes,
-etc.?» Mais ce chapitre n'est pas sérieux.
-
-
-
-
-CXXXII. LE PRINCIPE D'HELVÉTIUS
-
-
-Je disais donc qu'un officier de marine m'arracha la confession des
-amours de Virgilia, et ici je crois devoir corriger le principe
-d'Helvétius, ou tout au moins l'expliquer. Mon intérêt était de me
-taire. Confirmer d'anciens soupçons pouvait soulever des haines
-amorties, provoquer un scandale, tout au moins me valoir une réputation
-d'indiscret. J'aurais donc dû me taire, si l'on interprète le principe
-d'Helvétius d'une façon superficielle. Mais j'ai donné déjà le
-motif de l'indiscrétion masculine: avant l'intérêt de ma sûreté
-personnelle, je faisais passer l'autre, celui de la vanité qui est plus
-intime et plus immédiat. Le premier dépend de la réflexion et suppose
-un syllogisme antérieur; le second est spontané, instinctif, il vient
-du tréfonds de l'être. Finalement, le premier ne pouvait avoir qu'un
-résultat éloigné, tandis que l'autre avait un résultat prochain.
-Conclusion: le principe d'Helvétius était applicable à mon cas, si
-l'on considère non l'intérêt apparent, mais l'intérêt caché.
-
-
-
-
-CXXXIII. CINQUANTE ANS
-
-
-Je ne vous ai pas encore dit,--mais je vous le dis maintenant,--qu'au
-moment où Virgilia descendait les escaliers et où l'officier de marine
-me battait sur l'épaule, j'avais déjà cinquante ans révolus. Ainsi
-donc, ma vie descendait aussi les escaliers, ou du moins la meilleure
-partie, celle des plaisirs, des agitations, des émotions, entourée il
-est vrai de dissimulation et de duplicité, mais la meilleure tout de
-même, si l'on parle le langage usuel. Mais en usant d'un autre moins
-sublime, la meilleure partie fut l'autre, celle que j'avais encore à
-vivre, comme je le prouverai dans le peu de pages qu'il me reste encore
-à écrire.
-
-Cinquante ans! Pourquoi cette confession? On va trouver que mon style
-n'a plus la même désinvolture. Aussitôt après ma conversation avec
-l'officier de marine, qui enfila son manteau et sortit, j'avoue que
-j'éprouvai quelque tristesse. Je revins dans la salle, l'envie me prit
-de danser une polka, de m'enivrer de lumière, de fleurs, du reflet des
-cristaux, de celui des beaux yeux, du murmure sourd et léger des
-conversations particulières. Je n'eus pas à m'en repentir, car je me
-trouvai soudain tout rajeuni. Mais quand, une demi-heure plus tard, je
-me retirai du bal, à quatre heures du matin, qu'est-ce que je trouvai
-dans le fond de ma voiture? Mes cinquante ans. Ils étaient revenus avec
-entêtement, non point frileux ni rhumatisants, mais un peu las, et
-désireux d'un bon lit et de repos. Alors, voyez ce que peut
-l'imagination d'un pauvre homme à moitié endormi, il me sembla
-entendre une chauve-souris pendue au plafond me dire: «Monsieur Braz
-Cubas, le rajeunissement était dans la salle, dans le reflet des
-cristaux, dans les lumières, dans les soieries,--enfin, autour de vous
-et non en vous.»
-
-
-
-
-CXXXIV. OBLIVION
-
-
-Je suis sûr que si une dame m'a accompagné jusqu'ici, elle va fermer
-le livre, sans plus s'importer du reste. Pour elle, ce qu'il y avait
-d'intéressant dans ma vie, c'est-à-dire l'amour, a cessé d'exister.
-Cinquante ans, ce n'est pas encore la décrépitude, mais ce n'est
-déjà plus la fleur de l'âge. Encore dix ans, et l'on pourra
-m'appliquer ce que disait un Anglais: «Triste chose, de ne plus
-rencontrer quelqu'un qui se souvienne de nos parents, alors qu'on se
-demande comment vous considérera l'_oubli_ lui-même.»
-
-Et j'ai pris pour titre de ce chapitre «Oblivion!» Il est juste que
-l'on rende tous les honneurs possible à un personnage peu estimé,
-convive de la dernière heure, mais convive inévitable. Elle le sait
-bien, la jolie femme qui florissait à l'aurore du règne actuel sous le
-ministère Paraná, attendu qu'elle est plus rapprochée du triomphe et
-qu'elle se sent déjà détrônée. Alors, si elle a la dignité
-d'elle-même, elle ne s'entête pas à réveiller les attentions mortes
-ou défaillantes. Elle ne cherche pas dans les regards d'aujourd'hui les
-mêmes hommages que lui prodiguaient les regards d'autrefois, quand
-d'autres commençaient la promenade de la vie, l'âme allègre et le
-pied léger. _Tempora mutatitur!_ Le même tourbillon emporte les
-feuilles sèches et les loques du chemin, sans exception ni pitié. Et
-les gens philosophes n'envient point, mais plaignent plutôt ceux qui
-ont pris leur place dans la voiture, parce qu'à leur tour ils seront
-mis à pied par le conducteur _Oblivion._ Et tout cela à seule fin de
-dérider la planète Saturne, qui promène son ennui dans l'espace.
-
-
-
-
-CXXXV. INUTILITÉ
-
-
-Mais, ou je me trompe fort, ou je viens d'écrire chapitre inutile.
-
-
-
-
-CXXXVI. LE SHAKO
-
-
-Et qui sait! peut-être que non. Il résume les réflexions que je fis
-le jour suivant à Quincas Borba, en ajoutant que je me sentais
-découragé, et un tas d'autres choses tristes. Mais ce philosophe, avec
-l'éminent bon sens qui le caractérisait, me cria que je me laissais
-glisser sur la route fatale de la mélancolie.
-
---Mon cher Braz, me dit-il, ne te laisse pas affoler par ces vapeurs.
-Que diable! il faut être un homme! être fort, lutter, vaincre,
-briller, dominer! Cinquante ans: c'est l'âge de la science et du
-gouvernement. Courage! Braz Cubas, ne te laisse pas déprimer. Qu'est-ce
-qu'elle peut bien te faire, cette succession de fleurs ou de ruines?
-Jouis de la vie: et n'oublie pas qu'il n'est pire philosophie que celle
-des pleurnicheurs qui se couchent sur les rives d'un fleuve pour se
-plaindre du cours incessant de l'onde. C'est son métier de ne
-s'arrêter jamais. Conforme-toi à cette loi, et tâche d'en tirer
-parti.
-
-L'autorité d'un grand philosophe se révèle dans les plus petites
-choses. Les paroles de Quincas Borda eurent le don de secouer ma torpeur
-morale et mentale. Allons! montons au pouvoir! il en est temps. Jamais,
-jusqu'alors, je n'étais intervenu dans de grands débats. Je briguais
-le portefeuille par des amabilités, des thés, des commissions et des
-votes. Et le porte-feuille ne venait pas. Il fallait me rendre maître
-de la tribune.
-
-J'allai doucement. Trois jours plus tard, comme on discutait le budget
-de la justice, je profitai de la circonstance pour demander modestement
-au ministre s'il ne jugeait pas opportun de diminuer la hauteur des
-shakos de la garde nationale. Ce n'était pas une demande de bien grande
-importance; mais je prouvai néanmoins que j'étais capable de discuter
-les affaires de l'État. Je citai Philopœmen, qui fit substituer les
-brodequins trop étroits de ses soldats, et leurs lances trop légères;
-et l'histoire ne jugea pas ces petits faits indignes d'être
-enregistrés. La hauteur de nos shakos devait être modifiée, au nom de
-l'esthétique et au nom de l'hygiène. Leur poids pouvait être fatal
-pendant les revues, sous l'ardeur du soleil. L'un des préceptes
-d'Hippocrate étant qu'il faut avoir la tête fraîche, il était cruel
-d'obliger un individu, pour une simple considération d'uniforme, à
-risquer sa santé et sa vie, et par conséquent l'avenir de sa famille.
-La Chambre et le gouvernement devaient se souvenir que la garde
-nationale était le soutien de la liberté et de l'indépendance, et que
-les citoyens appelés à un service pénible, fréquent, et qui plus est
-gratuit, avaient droit à ce qu'on leur donnât un uniforme léger et
-commode. J'ajoutai que la lourdeur du shako faisait courber le front des
-citoyens qui devaient au contraire l'élever avec fierté devant le
-pouvoir. Et je pérorai avec cette pensée: le saule, qui incline ses
-rameaux vers la terre, est l'arbre des cimetières; le palmier droit et
-ferme, est l'arbre du désert, des places et des jardins.
-
-L'impression de ce discours fut diverse. Quant à la forme, à
-l'envolée, à la partie littéraire et philosophique, tout le monde
-tomba d'accord qu'il était impossible de tirer de plus brillantes
-idées d'un simple shako. Mais au point de vue politique, mon attitude
-fut considérée comme un désastre parlementaire. On insinua que je
-versais dans l'opposition, elles ennemis du ministère voulurent
-profiter de l'incident pour proposer une motion de défiance. Je
-repoussai une semblable interprétation. Elle était non seulement
-erronée, mais encore calomnieuse, tant il était notoire que j'appuyais
-le cabinet. J'ajoutai que la nécessité de diminuer la hauteur du shako
-n'était pas si urgente qu'on ne pût différer encore pendant quelques
-années; en tous cas, j'étais prêt à transiger sur la réduction, et
-je me contentais de trois ou quatre pouces en moins. Enfin, même si ma
-proposition n'était pas adoptée, je m'estimais déjà heureux d'avoir
-posé un jalon pour l'avenir.
-
-Quincas Borba ne fit aucune restriction.
-
---Je ne suis pas homme politique, me dit-il au dîner. Je ne sais si tu
-as bien ou mal fait; ce que sais, c'est que ton discours était
-excellent. Et il mit en relief les parties saillantes, les belles
-images, les arguments puissants, avec cette pondération dans la louange
-qui sied si bien à un grand philosophe. Ensuite, il prit l'affaire à
-son compte, et combattit le shako avec tant de véhémence que je finis
-par me convaincre moi-même du péril qu'il offrait.
-
-
-
-
-CXXXVII. À UN CRITIQUE
-
-
-Mon cher critique,
-
-Quelques pages plus haut, après avoir dit que j'avais cinquante ans,
-j'ajoutais: «On commence déjà à sentir que mon style n'est plus
-aussi leste Qu'aux premiers jours.» Peut-être cette phrase
-paraîtra-t-elle dénuée de sens, étant donné mon état actuel. Mais
-j'attire justement ton attention sur la subtilité de cette pensée. Je
-ne veux point dire que je suis en ce moment plus vieux qu'en commençant
-ce livre. La mort ne vieillit. Je veux dire qu'à chaque phase de cette
-narration j'éprouve la sensation correspondante à la phase dont je
-parle. Bon Dieu! quelle nécessité de mettre toujours les points sur
-les _i!_
-
-
-
-
-CXXXVIII. COMMENT JE NE FUS PAS MINISTRE D'ÉTAT
-
-
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-
-
-
-
-CXXXIX. QUI EXPLIQUE LE CHAPITRE ANTÉRIEUR
-
-
-Il y a des choses que l'on ne traduit bien que par le silence. Par
-exemple ce qui fait le sujet du chapitre antérieur. Les ambitieux
-déçus l'entendront. Si aucune passion n'égale celle du pouvoir, comme
-d'aucuns le disent, imaginez le désespoir, la douleur, l'abattement où
-je tombai le jour que je perdis mon fauteuil de député. Toutes mes
-espérances s'effondraient; ma carrière politique était brisée. Or,
-notez que Quincas Borba, d'après certaines inductions philosophiques
-qu'il fit, jugea que mon ambition n'était pas la véritable passion du
-pouvoir, mais un simple caprice, un désir de briller. Dans son opinion,
-ce sentiment, quoique moins profond que l'autre, incommode davantage,
-car il est de la nature de l'attrait qu'ont les femmes pour les
-dentelles et les objets de toilette. Un Cromwell ou un Bonaparte,
-ajouta-t-il, par cela même qu'il est brûlé par la passion du pouvoir,
-finit toujours par y atteindre, par le droit chemin ou par des chemins
-de traverse. Ce n'était pas mon cas. Mes aspirations n'ayant pas la
-même intensité, je ne pouvais prétendre au même résultat. De là
-venait mon désenchantement. Mon sentiment, selon les doctrines de
-l'Humanitisme...
-
---Va au diable, avec ton Humanitisme, interrompis-je. J'en ai assez de
-ta philosophie, qui ne mène à rien.
-
-La brutalité de cette interruption, étant donnée la supériorité du
-philosophe, était une véritable offense. Mais il excusa mon état
-d'irritation. On nous apporta du café. Il était une heure de
-l'après-midi; nous nous trouvions dans mon cabinet de travail qui
-donnait sur le fond du jardin. C'était une salle confortable, meublée
-de bons livres, d'objets d'art, et, entre autres, d'un Voltaire en
-bronze, qui paraissait à cette heure accentuer son rire sarcastique et
-l'acuité de son regard. Les sièges étaient excellents. Au dehors
-brillait un grand soleil que Quincas Borba, par plaisanterie ou dans un
-accès de lyrisme, appela un des ministres de la Nature. Des trois
-fenêtres, pendaient trois cages, où des oiseaux sifflaient leurs
-opéras rustiques. Tout avait l'apparence d'une conspiration des choses
-contre l'homme. Et bien que je me trouvasse dans _mon_ cabinet, en face
-de _mon_ jardin, assis dans _mon_ fauteuil, au milieu de _mes_ livres,
-éclairé par _mon_ soleil, et en train d'écouter le ramage de _mes_
-oiseaux, je ne pouvais me consoler de la perte d'un autre fauteuil,
-auquel je n'avais plus droit.
-
-
-
-
-CXL. LES CHIENS
-
-
---Mais enfin qu'as-tu l'intention de faire maintenant? me demanda
-Quincas Borba, en allant poser sa tasse sur le rebord d'une des
-fenêtres.
-
---Je ne sais pas. Je vais aller m'enfermer à la Tijuca; fuir les
-hommes. Je suis honteux et las. Tant de beaux rêves, mon cher Borba,
-tant de beaux rêves, et je ne suis rien.
-
---Rien! interrompit Quincas Borba avec un geste d'indignation.
-
-Pour me distraire, il m'invita à sortir. Nous marchâmes dans la
-direction d'Engenho Velho. Nous allions à pied, tout en philosophant.
-Jamais je n'oublierai l'action sédative de cette promenade. La parole
-de ce grand homme était le cordial de la sagesse. Il me dit que je ne
-pouvais échapper au combat. Puisque l'on me fermait la tribune, je
-devais fonder un journal. Il employa même une expression vulgaire,
-démontrant ainsi que le langage philosophique peut, une fois ou
-l'autre, user des métaphores populaires.
-
---Fonde un journal, me dit-il, et renverse-moi toute cette petite
-paroisse.
-
---Magnifique idée! Je vais fonder un journal; je vais les réduire en
-miettes, je vais...
-
---Lutter. Peu importe le résultat. L'essentiel est de lutter. La vie,
-c'est la lutte. La vie sans la lutte, c'est une mer morte au centre de
-l'organisme universel.
-
-Peu après, nous tombâmes sur deux chiens qui se battaient. C'est un
-événement sans valeur aux regards d'un homme vulgaire. Quincas Borba
-me les fit observer. Il me désigna un os, motif de la guerre, et mon
-attention fut attirée sur cette circonstance: il n'y avait pas de chair
-sur Los. L'os était nu. Les chiens grognaient, se mordaient, et leurs
-yeux étincelaient de fureur. Quincas Borba mit sa canne sous son bras
-et semblait en extase.
-
---Que c'est beau! disait-il de temps à autre.
-
-Je voulus l'entraîner, mais en vain. Il paraissait vissé au sol, et il
-ne reprit son chemin qu'après avoir assisté à la défaite de l'un des
-deux chiens qui alla porter sa faim ailleurs. Je remarquai qu'il était
-joyeux, bien qu'il contînt la manifestation de sa joie, comme il
-convient à un grand philosophe. Il me fit observer la beauté du
-spectacle, rappela le sujet de la lutte, conclut que les chiens avaient
-faim. Mais la privation d'aliments n'est rien auprès des effets
-généraux de la philosophie. Sur quelques parties du globe, le
-spectacle est plus grandiose. Les créatures humaines y disputent aux
-chiens les os et autres aliments les moins appétissants. La lutte se
-complique, parce que l'intelligence de l'homme entre en action, avec
-toute la sagacité accumulée en lui par les siècles, etc.
-
-
-
-
-CXLI. LA DEMANDE SECRÈTE
-
-
-Que de choses il y a dans un menuet, comme dit l'autre. Que de choses il
-y a dans un combat de chiens! Mais je n'étais pas un disciple servile
-et timoré, incapable de faire une réflexion opportune. Tout en
-marchant, je lui fis part d'un doute. Je ne comprenais pas très bien
-l'utilité de disputer la nourriture aux chiens. Il me répondit avec
-une exceptionnelle bienveillance:
-
---Il est indiscutablement plus logique de la disputer aux autres hommes,
-car leur condition est la même, et le plus fort l'emporte sur le plus
-faible. Mais pourquoi ne serait-ce pas un spectacle grandiose de la
-disputer aux chiens. On a mangé volontairement des sauterelles comme le
-Précurseur, ou pis encore, comme Ézéchiel. Donc, ce qui est ignoble
-est pourtant mangeable. Reste à savoir s'il est plus digne pour l'homme
-de disputer de semblables aliments pour satisfaire une nécessité
-naturelle, ou de manger ces mêmes aliments en vertu d'une exaltation
-religieuse et qui peut être passagère, tandis que la faim est
-éternelle comme la vie et comme la mort.
-
-Nous étions arrivés sur le seuil de la maison. On me remit une lettre,
-en me disant qu'elle venait de la part d'une dame. Nous rentrâmes, et
-Quincas Borba, avec Indiscrétion propre à un philosophe, s'en fut lire
-les titres des livres sur une étagère, tandis que je parcourais la
-lettre, qui était de Virgilia.
-
-
-Mon bon ami,
-
-Dona Placida est au plus mal. Veuillez donc faire quelque chose pour
-elle. Elle demeure dans l'impasse des _Escadinhas_; voyez s'il est
-possible de la faire entrer à l'hôpital.
-
-Votre amie dévouée,
-
-V.
-
-
-Ce n'était pas l'anglaise fine et correcte de Virgilia, mais une
-écriture contrefaite et inégale. Le V de la signature était un simple
-paraphe, sans intention alphabétique. De sorte qu'il était possible,
-le cas échéant, de récuser la paternité de la lettre. Je tournai et
-retournai le papier. Pauvre Dona Placida!... Eh bien! et les cinq contos
-de la plage de la Gamboa que je lui avais donnés. Je ne pouvais
-comprendre que...
-
---Tu vas comprendre, me dit Quincas Borba, en tirant un livre du
-rayon.
-
---Comprendre quoi! demandai-je abasourdi.
-
---Tu vas comprendre que je t'ai dit la vérité. Pascal est un de mes
-ancêtres spirituels. Et bien que ma philosophie soit de beaucoup
-supérieure à la sienne, je ne puis nier qu'il ait été un grand
-homme. Or que dit-il dans cette page? (Et le chapeau sur la tête, la
-canne sous le bras, il me désignait du doigt le passage.) Que dit-il?
-Il dit que l'homme a sur le reste de l'univers le grand avantage de
-savoir qu'il est sujet à la mort, alors que les autres êtres ne se
-doutent point qu'ils sont périssables. Tu vois; lorsqu'un homme dispute
-un os à un chien, il a sur celui-ci le grand avantage de savoir qu'il a
-faim. C'est cela qui rend, comme je te le disais, la lutte grandiose.
-«Il sait qu'il meurt», expression profonde. Je crois que la mienne est
-plus profonde encore, «il sait qu'il a faim». Donc le fait de mourir
-limite en quelque sorte l'entendement humain. La conscience de
-l'extinction dure un instant très court et finit pour toujours, alors
-que la faim a l'avantage de revenir et de prolonger l'état conscient.
-Il me semble, sans immodestie, que la formule de Pascal est inférieure
-à la mienne, sans cesser d'être une grande pensée, car Pascal fut un
-grand homme.
-
-
-
-
-CXLII. JE N'IRAI PAS
-
-
-Tandis qu'il remettait le livre sur le rayon, je relisais le billet. Au
-dîner, voyant que je parlais peu, que je mâchais les mets sans me
-décider à avaler les bouchées, que je considérais le coin de la
-salle, le bout de la table, une assiette, une chaise, une mouche
-invisible, il me dit:
-
---Tu as quelque chose? Je parie que c'est cette lettre?...
-
-Et réellement j'étais furieux de cette demande de Virgilia. J'avais
-donné à Dona Placida cinq contos de reis. Je doute que personne eût
-été aussi généreux que moi, cinq contos! Et qu'en avait-elle fait?
-Naturellement elle les avait jetés par la fenêtre en faisant la noce,
-et maintenant, en route pour l'hôpital! Elle pouvait bien y aller toute
-seule. On meurt partout. De plus je ne savais où trouver cette impasse
-des _Escadinhas._ Mais le nom seul indiquait un coin obscur de la ville.
-Il me fallait aller là, attirer l'attention des voisins, battre à la
-porte, etc. Au diable! Je n'y vais pas.
-
-
-
-
-CXLIII. UTILITÉ RELATIVE
-
-
-Mais la nuit, bonne conseillère, me fit comprendre que, par simple
-courtoisie, je devais obtempérer aux désirs de mon ancienne
-maîtresse.
-
---C'est un billet tiré sur moi, et que je dois payer à l'échéance,
-dis-je en me levant.
-
-En achevant de déjeuner, je me rendis chez Dona Placida. Je trouvai une
-vieille carcasse enveloppée dans des haillons et couchée sur un grabat
-nauséabond. Je lui donnai quelque argent, et le lendemain je la fis
-transporter à l'hôpital de la Miséricorde, où elle mourut une
-semaine après. On la trouva sans vie, le matin. Elle sortit de
-l'existence en se cachant, comme elle y était entrée. Une fois encore,
-je me demandai, comme au chapitre LXXV, si c'était pour ce beau
-résultat que le sacristain de la cathédrale et la pâtissière avaient
-procréé Dona Placida dans un moment de sympathie spécifique. Mais je
-pensai aussitôt que sans Dona Placida mes amours avec Virgilia auraient
-peut-être été interrompues ou immédiatement brisées, en pleine
-effervescence; l'utilité de la vie de Dona Placida avait sans doute
-été de les entretenir. Utilité relative, j'en conviens; mais qu'y
-a-t-il d'absolu dans ce monde?
-
-
-
-
-CXLIV. EXPLICATION SUPERFLUE
-
-
-Quant aux cinq contos, est-il besoin de dire qu'un jardinier du
-voisinage feignit de tomber amoureux de Dona Placida, parvint à
-éveiller en elle les sens ou la vanité, et l'épousa? Au bout de
-quelques mois, il inventa une affaire quelconque, vendit les titres et
-s'enfuit avec l'argent. Inutile, n'est-ce pas? C'est comme pour les
-chiens de Quincas Borba. Simple répétition d'un chapitre.
-
-
-
-
-CXLV. LE PROGRAMME
-
-
-Il fallait donc fonder un journal. Je rédigeait le programme, qui
-était une application politique de l'Humanitisme. Seulement, comme
-Quincas Borba n'avait pas encore publié son livre, qu'il retouchait
-d'année en année, nous résolûmes de n'y faire aucune allusion.
-Quincas Borba exigea seulement une déclaration autographe et secrète
-où je reconnaissais que certains principes nouveaux appliqués à la
-politique étaient tirés de son œuvre encore inédite.
-
-C'était un superbe programme. J'y promettais de sauver la société, de
-détruire les abus, de défendre les principes libéraux et
-conservateurs. J'y faisais un appel au commerce et à l'agriculture. J'y
-citais Guizot et Ledru-Rollin, et je finissais par cette menace que
-Quincas Borba trouva mesquine et locale: «La nouvelle doctrine que nous
-professons renversera inévitablement le ministère.» Je confesse que,
-dans les circonstances politiques d'alors, le programme me sembla un
-chef-d'œuvre. Je fis comprendre à Quincas Borba que la menace de la
-fin, loin d'être mesquine, était saturée du plus pur Humanitisme, et
-il se rendit à mes raisons. Car enfin, l'Humanitisme ne comporte aucune
-exclusion: les guerres de Napoléon et un combat de chèvres présentent
-la même sublimité, à cela près que les soldats de Napoléon avaient
-la notion de la mort, notion qui échappe aux chèvres, en apparence du
-moins. Or je ne faisais qu'appliquer aux circonstances notre formule
-philosophique: Humanitas voulait substituer Humanitas pour la plus
-grande consolation d'Humanitas.
-
---Tu es mon disciple bien-aimé, mon calife! s'écria Quincas Borba avec
-un accent de tendresse que je ne lui connaissais pas. Je puis dire comme
-le grand Mahomet: «Si le soleil et la lune venaient à l'encontre de
-mes idées, je ne reculerais pas.» Crois bien, mon cher Braz Cubas,
-qu'elles contiennent la vérité éternelle antérieure aux mondes et
-postérieure aux siècles.
-
-
-
-
-CXLVI. UNE EXTRAVAGANCE
-
-
-Je fis aussitôt passer dans la presse une note discrète annonçant
-que, sous quelques semaines, il allait paraître un journal d'opposition
-rédigé par le Dr Braz Cubas. Quincas Borba, après l'avoir lue, prit
-la plume, et, dans un élan de fraternité vraiment _humaniste_, ajouta
-cette phrase: «l'un des membres les plus distingués du dernier
-Parlement».
-
-Le jour suivant, je vis entrer Cotrim. Il était bouleversé, mais
-affectait un air tranquille et gai. Il avait lu la notice, et, en bon
-parent, il voulait me dissuader de ma résolution. C'était une erreur,
-une erreur fatale. J'allais me placer dans une situation difficile, et
-me fermer pour toujours les portes de la Chambre des députés. Non
-seulement le ministère lui paraissait excellent, ce qui pouvait
-d'ailleurs ne pas être mon opinion, mais, qui plus est, il avait toutes
-les chances de durer longtemps. Que pouvais-je bien gagner en me vouant
-à l'ostracisme? Quelques-uns des ministres me voulaient du bien. Il
-n'était pas impossible qu'à la première vacance...
-
-Je l'interrompis pour lui dire que j'avais beaucoup médité avant de
-prendre une décision et que je ne reculerais pas d'une semelle. Je lui
-offris de lui lire mon programme, mais il se refusa énergiquement à
-l'entendre, en disant qu'il ne voulait aucunement prendre part à mon
-extravagance.
-
---Car c'en est une, vraiment; prenez le temps de la réflexion, et vous
-verrez si je n'ai pas raison.
-
-Sabine vint à la rescousse, le soir, au théâtre. Elle laissa son mari
-et sa fille dans la loge, me prit le bras, et m'entraîna dans le
-corridor.
-
---Mon petit Braz, qu'est-ce que tu vas faire? me demanda-t-elle avec une
-visible tristesse. Quelle idée de provoquer le Gouvernement, sans
-nécessité, quand tu pourrais...
-
-Je répliquai qu'il ne pouvait me convenir de mendier un fauteuil au
-Parlement; que mon idée était de renverser le ministère, qui ne me
-paraissait pas opportun, et qui était en opposition avec mes
-conceptions philosophiques. Je lui promis de toujours employer un
-langage courtois, bien qu'énergique. La violence n'était pas mon fait.
-Sabine se donnait des tapes sur les doigts avec son éventail,
-dodelinait de la tête, insistant toujours, tantôt suppliante, et
-tantôt menaçante. Je répondais non, non et non.
-
---C'est bon, dit-elle, tu préfères les mauvais conseils d'étrangers
-envieux à ceux de ton beau-frère et aux miens. Fais ce qu'il te
-plaira. Nous avons rempli notre devoir. Et, me tournant le dos, elle
-rentra dans sa loge.
-
-
-
-
-CXLVII. LE PROBLÈME INSOLUBLE
-
-
-Je publiai le journal. Vingt-quatre heures après son apparition, je lus
-dans un autre une déclaration de Cotrim, disant en substance que, bien
-qu'étranger à tous les partis, il jugeait devoir déclarer hautement
-qu'il n'avait aucune part directe ou indirecte dans la publication de la
-feuille de son beau-frère, le Dr Braz Cubas, dont il désapprouvait
-entièrement les idées et les procédés en cette circonstance. Le
-ministère actuel, comme d'ailleurs n'importe quel autre composé de
-gens aussi éminents, lui paraissait propre à faire le bonheur de la
-nation.
-
-Je n'en pouvais croire mes yeux. Je me les frottai deux ou trois fois.
-Puis je relus la déclaration inopportune, insolite et énigmatique.
-S'il était étranger aux partis, que pouvait bien lui faire un incident
-aussi banal que la publication d'un nouveau journal? Est-on donc obligé
-de déclarer par la voie des journaux si l'on est ou non favorable à un
-ministère? Réellement l'intrusion de Cotrim dans cette affaire était
-aussi mystérieuse que son agression personnelle. Nos relations
-s'étaient toujours maintenues dans les meilleurs termes, après notre
-réconciliation. Nous n'avions plus eu l'ombre d'un dissentiment. Bien
-au contraire, je lui avais rendu des services; comme par exemple, alors
-que j'étais député, l'obtention pour lui d'une fourniture à la
-marine, qui continuait encore, et qui, suivant ses propres calculs, et
-comme il me l'avait dit deux ou trois semaines auparavant, devait lui
-donner en trois ans près de deux cents contos de reis. Le souvenir du
-bienfait ne l'avait point empêché de renier publiquement son
-beau-frère. Il devait avoir un motif bien puissant pour venir si mal à
-propos manifester son ingratitude, j'avoue que c'était pour moi un
-problème insoluble...
-
-
-
-
-CXLVIII. THÉORIE DU BIENFAIT
-
-
-...Si insoluble que Quincas Borba lui-même n'en put sortir, après
-l'avoir étudié longuement et avec attention.
-
---Bah! dit-il, tous les problèmes ne valent pas cinq minutes
-d'attention.
-
-Quant à l'accusation d'ingratitude, il la rejeta entièrement, non pas
-comme improbable, mais parce qu'elle ne concordait pas avec les
-conclusions d'une bonne philosophie _humaniste._
-
---Tu ne nieras pas, me dit-il, que la satisfaction du bienfaiteur est
-toujours bien supérieure à celle de l'individu qui bénéficie du
-bienfait. Une fois que l'effet essentiel est produit, c'est-à-dire dès
-que la privation a cessé, l'organisme revient à son état antérieur
-d'indifférence. Suppose que tu aies trop serré la boucle de ton
-pantalon. Pour échapper au supplice, tu la desserres, tu respires, tu
-savoures un court instant de jouissance, après quoi, ton organisme
-retourne à sa primitive indifférence, sans que tu conserves le
-souvenir des doigts qui t'ont rendu service.
-
-La mémoire n'est pas une plante aérienne; elle meurt quand elle n'a
-pas de terrain solide où pousser des racines. L'espérance de faveurs
-nouvelles empêche bien celui qui en a reçu une première de l'oublier
-complètement. Mais ce phénomène, l'un des plus admirables d'ailleurs
-que la philosophie puisse trouver sur son chemin, s'explique par la
-mémoire des privations antérieures, ou, pour user d'une autre formule,
-par la privation qui se prolonge dans la mémoire, laquelle répercute
-la gêne passée et conseille de ne point perdre la possibilité d'un
-remède opportun. Je ne dis pas qu'en dehors de cette circonstance la
-mémoire du bienfait ne puisse subsister, accompagnée d'une affection
-plus ou moins intense; mais c'est là une véritable aberration, sans
-aucune valeur aux yeux du philosophe.
-
---Mais, répliquai-je, s'il n'y a aucune raison pour que celui qui a
-reçu un bienfait en conserve le souvenir, il y en a bien moins encore
-pour que ce bienfait subsiste dans le souvenir du bienfaiteur.
-
---Il est inutile d'expliquer ce qui est évident de sa nature, me
-répondit Quincas Borba. Mais je dirai plus: La persistance du bienfait
-dans le souvenir de celui qui l'exerce s'explique par la nature même de
-l'acte et de ses effets. D'abord, il y a le sentiment d'une bonne
-action, et par déduction la conscience que nous sommes capables de
-bonnes actions. Il y a ensuite le sentiment d'une supériorité en
-relation à une autre créature, supériorité dans l'état et dans les
-moyens. Et c'est là une des choses les plus agréables à l'humaine
-nature, si l'on en croit les opinions les mieux autorisées. Érasme,
-qui a écrit un certain nombre de bonnes choses dans son éloge de la
-folie, a appelé l'attention sur la complaisance que mettent les baudets
-à se gratter mutuellement. Je suis loin de dédaigner cette observation
-d'Érasme. Mais j'ajouterai ce qu'elle omet: à savoir, que si l'un des
-deux baudets gratte mieux que l'autre, le premier doit avoir dans le
-regard un éclair spécial de satisfaction. Si une jolie femme se
-regarde dans son miroir, c'est pour avoir la certitude d'une certaine
-supériorité sur une multitude d'autres femmes, moins jolies qu'elle,
-ou absolument laides. La conscience fait de même; il lui plaît de se
-contempler quand elle se trouve à son gré. Le remords n'est que
-l'angoisse d'une conscience qui se trouve laide. N'oublie pas que tout
-est une irradiation d'Humanitas et que par conséquent le bienfait et
-ses conséquences sont des phénomènes parfaitement admirables.
-
-
-
-
-CXLIX. ROTATION ET TRANSMISSION
-
-
-Chacune de nos entreprises, chacune de nos affections, représente un
-cycle entier de la vie humaine. Le premier numéro de mon journal fit
-poindre dans mon âme une vaste aurore, me couronna des feuilles et de
-la verdure d'un printemps nouveau qui me rendit l'activité d'un autre
-âge. Au bout de six mois, ce fut la vieillesse, et, deux semaines
-après, mon pauvre journal mourut d'une mort clandestine comme celle de
-Dona Placida. Il mourut, et je respirai comme un homme qui revient d'un
-long voyage. De telle sorte qu'en disant que la vie humaine nourrit en
-elle-même d'autres existences plus ou moins éphémères, de même que
-notre corps alimente des parasites, je ne crois pas dire une chose tout
-à fait absurde. Mais, pour ne pas risquer cette comparaison peu claire,
-je vais en emprunter une à l'astronomie. L'homme exécute autour du
-grand mystère un double mouvement de rotation et de translation. Il a
-des jours inégaux, comme ceux de Jupiter, et en compose sa plus ou
-moins longue année.
-
-Au moment où je terminais mon mouvement de rotation, Lobo Neves
-achevait son mouvement de translation. Il mourut, ayant déjà un pied
-sur l'escalier ministériel. Tout au moins, pendant quelques semaines,
-le bruit courut qu'il allait être ministre. Comme cette nouvelle
-m'avait rempli de fiel et d'envie, il est bien possible que sa mort
-m'ait laissé assez froid, ou m'ait même causé un instant de plaisir.
-Du plaisir, c'est beaucoup dire; mais après tout, c'est la pure
-vérité; oui, je jure que c'est la vérité pure.
-
-J'allai à son enterrement. Dans le salon, je trouvai Virgilia en train
-de sangloter. Elle lava la tête, et je vis qu'elle pleurait pour de
-bon. Au moment où l'on emporta le cercueil, elle s'y accrocha, et il
-fallut l'en arracher et l'emmener. Oui, vraiment, ses larmes étaient
-sincères. J'allai au cimetière. J'allai au cimetière avec un poids
-sur la poitrine et sur la conscience. Au cimetière, au moment où je
-lançai la pelletée de terre sur le cercueil, le bruit du gravier sur
-les planches, dans la fosse, me fit passer un frisson, passager c'est
-vrai, mais désagréable tout de même. L'après-midi était couleur de
-plomb; le cimetière, les vêtements de deuil...
-
-
-
-
-CL. PHILOSOPHIE DES ÉPITAPHES
-
-
-Je m'éloignai des groupes, en feignant de lire les épitaphes.
-D'ailleurs, j'aime les épitaphes. Elles sont, parmi les civilisés,
-l'expression de ce pieux et secret égoïsme qui pousse l'homme à
-enlever à la mort un peu de l'ombre dont elle s'entoure. De là vient
-sans doute la tristesse de ceux qui savent que leurs morts reposent dans
-la fosse commune. Il leur semble que la pourriture anonyme les atteint
-eux-mêmes.
-
-
-
-
-CLI. LA MONNAIE DE VESPASIEN
-
-
-Tout le monde était parti; ma voiture m'attendait à la porte du
-cimetière. J'y montai et m'éloignai en allumant un cigare. La
-cérémonie continuait présente à ma vue, comme les sanglots de
-Virgilia continuaient présents à mon ouïe, d'une façon mystérieuse,
-vague et problématique. Virgilia avait trompé son mari avec
-enthousiasme, et le pleurait avec sincérité. Il était difficile de
-combiner ces deux attitudes, et je m'y efforçai en vain pendant le
-reste du trajet. Ce ne fut qu'en mettant pied à terre, devant chez moi,
-que je m'avisai de la possibilité et même de la facilité d'une telle
-combinaison. Douce nature! la monnaie de la douleur est comme celle de
-Vespasien, elle n'a pas d'odeur; on la prend de la même manière, qu'on
-la trouve sur le mal ou sur le bien. La morale pourra bien censurer ma
-complice; mais que t'importe, implacable amie, douce, trois fois douce
-Nature, puisque tu as reçu ponctuellement ses larmes?
-
-
-
-
-CLII. L'ALIÉNISTE
-
-
-Je commence à devenir pathétique, et je préfère aller dormir.
-Pendant mon sommeil, je rêvai que j'étais nabab, et je me réveillai
-avec cette idée. J'aimais parfois à me bercer à ces contrastes de
-régions, d'états et de credos. Quelques jours auparavant, j'avais
-imaginé l'hypothèse d'une révolution sociale, religieuse et politique
-qui eût fait de l'archevêque de Cantuaria un simple receveur à
-Petrópolis, et je m'étais livré à de longues spéculations pour
-savoir si le receveur eût éliminé l'évêque, si l'évêque eût
-éliminé le receveur, ou quelle part d'un receveur peut se combiner
-avec un archevêque, etc.: questions en apparence insolubles, mais non
-dans la réalité, si l'on prend garde qu'il peut y avoir dans un
-archevêque deux archevêques, celui de la bulle, et l'autre. Voilà, je
-serai nabab.
-
-C'était une simple plaisanterie. J'en fis part à Quincas Borba, qui me
-regarda avec attention et avec une certaine tristesse, et poussa la
-commisération au point de me dire que j'étais fou. Je me mis à rire
-tout d'abord; mais la noble conviction du philosophe finit par faire
-naître en moi une certaine terreur. L'unique objection que je pouvais
-faire, c'est que je ne me sentais pas le moins du monde fou; mais elle
-tombait d'elle-même, si l'on songe que les vrais fous ne sentent jamais
-leur folie. Et voyez s'il y a quelque fondement à l'opinion populaire
-qui déclare que les philosophes ne s'occupent pas de menus détails. Le
-lendemain, Quincas Borba m'envoya un aliéniste. Je le connaissais, et
-je demeurai atterré de sa visite. Il s'acquitta de sa mission avec le
-plus grand tact, et me quitta si joyeusement que j'eus le courage de lui
-demander si vraiment il ne me trouvait pas fou.
-
---Non, me dit-il. Vous êtes dans la plénitude de votre jugement.
-
---Alors, Quincas Borba s'est trompé.
-
---Complètement. Je dirai plus: si vous êtes son ami, veillez à le
-distraire...
-
---Juste ciel! vous croyez?... un homme d'un si grand talent, un
-philosophe!
-
---Peu importe; la folie entre dans tous les cerveaux.
-
-Figurez-vous mon affliction. L'aliéniste, voyant l'effet de mes
-paroles, connut que j'étais vraiment l'ami de Quavec un poids
-sur la poitrine et sur la conscience. Au cimetière, au moment où je
-lançai la pelletée de terre sur le cercueil, le bruit du gravier sur
-les planches, dans la fosse, me fit passer un frisson, passager c'est
-vrai, mais désagréable tout de même. L'après-midi était couleur de
-plomb; le cimetière, les vêtements de deuil...
-
-
-
-
-CL. PHILOSOPHIE DES ÉPITAPHES
-
-
-Je m'éloignai des groupes, en feignant de lire les épitaphes.
-D'ailleurs, j'aime les épitaphes. Elles sont, parmi les civilisés,
-l'expression de ce pieux et secret égoïsme qui pousse l'homme à
-enlever à la mort un peu de l'ombre dont elle s'entoure. De là vient
-sans doute la tristesse de ceux qui savent que leurs morts reposent dans
-la fosse commune. Il leur semble que la pourriture anonyme les atteint
-eux-mêmes.
-
-
-
-
-CLI. LA MONNAIE DE VESPASIEN
-
-
-Tout le monde était parti; ma voiture m'attendait à la porte du
-cimetière. J'y montai et m'éloignai en allumant un cigare. La
-cérémonie continuait présente à ma vue, comme les sanglots de
-Virgilia continuaient présents à mon ouïe, d'une façon mystérieuse,
-vague et problématique. Virgilia avait trompé son mari avec
-enthousiasme, et le pleurait avec sincérité. Il était difficile de
-combiner ces deux attitudes, et je m'y efforçai en vain pendant le
-reste du trajet. Ce ne fut qu'en mettant pied à terre, devant chez moi,
-que je m'avisai de la possibilité et même de la facilité d'une telle
-combinaison. Douce nature! la monnaie de la douleur est comme celle de
-Vespasien, elle n'a pas d'odeur; on la prend de la même manière, qu'on
-la trouve sur le mal ou sur le bien. La morale pourra bien censurer ma
-complice; mais que t'importe, implacable amie, douce, trois fois douce
-Nature, puisque tu as reçu ponctuellement ses larmes?
-
-
-
-
-CLII. L'ALIÉNISTE
-
-
-Je commence à devenir pathétique, et je préfère aller dormir.
-Pendant mon sommeil, je rêvai que j'étais nabab, et je me réveillai
-avec cette idée. J'aimais parfois à me bercer à ces contrastes de
-régions, d'états et de credos. Quelques jours auparavant, j'avais
-imaginé l'hypothèse d'une révolution sociale, religieuse et politique
-qui eût fait de l'archevêque de Cantuaria un simple receveur à
-Petrópolis, et je m'étais livré à de longues spéculations pour
-savoir si le receveur eût éliminé l'évêque, si l'évêque eût
-éliminé le receveur, ou quelle part d'un receveur peut se combiner
-avec un archevêque, etc.: questions en apparence insolubles, mais non
-dans la réalité, si l'on prend garde qu'il peut y avoir dans un
-archevêque deux archevêques, celui de la bulle, et l'autre. Voilà, je
-serai nabab.
-
-C'était une simple plaisanterie. J'en fis part à Quincas Borba, qui me
-regarda avec attention et avec une certaine tristesse, et poussa la
-commisération au point de me dire que j'étais fou. Je me mis à rire
-tout d'abord; mais la noble conviction du philosophe finit par faire
-naître en moi une certaine terreur. L'unique objection que je pouvais
-faire, c'est que je ne me sentais pas le moins du monde fou; mais elle
-tombait d'elle-même, si l'on songe que les vrais fous ne sentent jamais
-leur folie. Et voyez s'il y a quelque fondement à l'opinion populaire
-qui déclare que les philosophes ne s'occupent pas de menus détails. Le
-lendemain, Quincas Borba m'envoya un aliéniste. Je le connaissais, et
-je demeurai atterré de sa visite. Il s'acquitta de sa mission avec le
-plus grand tact, et me quitta si joyeusement que j'eus le courage de lui
-demander si vraiment il ne me trouvait pas fou.
-
---Non, me dit-il. Vous êtes dans la plénitude de votre jugement.
-
---Alors, Quincas Borba s'est trompé.
-
---Complètement. Je dirai plus: si vous êtes son ami, veillez à le
-distraire...
-
---Juste ciel! vous croyez?... un homme d'un si grand talent, un
-philosophe!
-
---Peu importe; la folie entre dans tous les cerveaux.
-
-Figurez-vous mon affliction. L'aliéniste, voyant l'effet de mes
-paroles, connut que j'étais vraiment l'ami de Quincas Borba, et essaya
-de diminuer la gravité de son diagnostic. Il me dit que ça pouvait
-n'être rien, et ajouta qu'un grain de folie, loin d'être nuisible,
-donne du piquant à la vie. Comme je rejetais cette opinion avec
-horreur, l'aliéniste sourit, et me dit une chose si extraordinaire, si
-extraordinaire qu'elle mérite au moins un chapitre tout entier.
-
-
-
-
-CLIII. LES NAVIRES DU PIRÉE
-
-
---Vous devez vous souvenir, me dit l'aliéniste, de ce fameux maniaque
-athénien, qui supposait que tous les navires qui entraient dans le
-Pirée lui appartenaient. C'était un pauvre diable qui n'avait
-peut-être pas même pour dormir le tonneau de Diogène. Mais la
-possession imaginaire des navires valait tous les drachmes de l'Hellade.
-Eh bien! il y a en chacun de nous un maniaque d'Athènes. Et si
-quelqu'un jure qu'il n'a pas possédé en imagination trois ou quatre
-bateaux dans sa vie, il un faux serment.
-
---Vous aussi? demandai-je.
-
---Naturellement.
-
---Et moi!
-
---Comme les autres; et aussi votre domestique, qui est, je crois, cet
-homme en train de secouer des tapis par la fenêtre.
-
-De fait, un valet de chambre battait les tapis, tandis que nous parlions
-dans le jardin, tout auprès. L'aliéniste me fit remarquer qu'il avait
-ouvert tout grand les fenêtres, et relevé les rideaux, de façon qu'on
-pût voir du dehors la salle richement meublée; et il conclut:
-
---Votre domestique a la manie de l'Athénien. Il suppose que ces navires
-sont à lui. Cette douce illusion fait de lui un des heureux de ce
-monde.
-
-
-
-
-CLIV. RÉFLEXION CORDIALE
-
-
-Si l'aliéniste a raison, me dis-je, Quincas Borba n'est pas à
-plaindre. C'est une question de plus ou de moins. Toutefois, il est bon
-de veiller sur lui, et d'éviter que des maniaques d'autres régions ne
-fassent incursion dans son cerveau.
-
-
-
-
-CLV. ORGUEIL DE LA SERVILITÉ
-
-
-Quincas Borba ne partagea pas l'opinion de l'aliéniste, en ce qui
-concernait mon valet de chambre.
-
---On peut, métaphoriquement, attribuer à ton domestique la manie de
-l'Athénien; mais les métaphores ne sont ni des idées ni des
-observations prises dans la nature. Ton domestique est poussé par un
-sentiment noble, et parfaitement régi par les lois de l'Humanitisme:
-c'est l'orgueil de la servilité. Il veut montrer qu'il n'est pas le
-domestique de n'importe qui.
-
-Et Quincas Borba attira mon attention sur les cochers de grandes
-maisons, plus orgueilleux que les maîtres, sur les garçons d'hôtels,
-dont la sollicitude est dosée suivant la condition sociale du voyageur.
-Et il conclut en disant que c'était là un sentiment délicat et noble,
-et qui prouvait une fois de plus que l'homme peut être sublime, même
-quand il cire des chaussures.
-
-
-
-
-CLVI. PHASE BRILLANTE
-
-
---C'est toi qui es sublime! m'écriai-je en le prenant dans mes bras.
-
-En effet, était-il croyable qu'un homme aussi profond sombrât dans la
-démence? C'est ce que je lui dis après l'avoir lâché, en lui
-répétant les soupçons de l'aliéniste. Je ne saurais décrire
-l'impression que lui fit cette confidence. Je me rappelle qu'il frémit
-et devint tout pâle.
-
-À cette époque, je me réconciliai de nouveau avec Cotrim, sans bien
-savoir pourquoi nous nous étions fâchés. La réconciliation fut
-opportune; la solitude me pesait, et la vie était pour moi la pire des
-fatigues, la fatigue sans travail. Peu après, il m'invita à m'affilier
-à un tiers ordre. J'acceptai après avoir consulté Quincas Borba.
-
---Je ne vois pas d'inconvénient, me dit-il, à ce que tu entres
-temporairement dans cet ordre. J'ai l'intention d'annexer à ma
-philosophie une partie liturgique et dogmatique. L'Humanitisme doit
-être aussi une religion, la religion de l'avenir, la seule véritable.
-Le christianisme est bon pour les femmes et les mendiants, et les autres
-ne valent pas mieux. Elles offrent toutes les mêmes vulgarités et les
-mêmes faiblesses. Le paradis chrétien est le digne émule du paradis
-de Mahomet. Et quant au nirvana de Bouddha, c'est une conception de
-veilleuse dans les ténèbres, compliquait encore l'horreur de sa
-situation. Pourtant, il ne s'irritait pas contre le mal. Au contraire,
-il disait que c'était un témoignage d'Humanitas, qui se jouait de
-lui-même. Il me récitait de longs chapitres de son livre, ainsi que
-des antiennes et des litanies spirituelles. Il reproduisit même devant
-moi une danse sacrée dont il avait réglé les pas pour les
-cérémonies de l'Humanitisme. La grâce lugubre avec laquelle il levait
-et secouait les jambes, était prodigieusement fantastique. D'autres
-fois il se mettait dans un coin, les regards en l'air, et, de temps à
-autre, une lueur persistante de raison y brillait avec la tristesse
-d'une larme.
-
-Il mourut peu après, chez moi, répétant et jurant jusqu'au bout que
-la douleur est une illusion et que Pangloss, Pangloss si calomnié,
-n'était pas aussi sot que le disait Voltaire.
-
-
-
-
-CLIX. NÉGATIVES SUR NÉGATIVES
-
-
-Entre la mort de Quincas Borba et la mienne, il faut intercaler tous les
-événements que j'ai déjà racontés dans la première partie de ce
-livre. Le principal fut l'invention de l'emplâtre Braz Cubas, dont
-j'emportai le secret dans la tombe. Divin emplâtre, tu m'aurais donné
-la première place parmi les hommes; tu m'aurais placé au-dessus des
-savants et des riches, étant comme tu l'étais une inspiration directe
-du ciel. Le hasard en décida autrement, et l'humanité demeurera
-éternellement hypocondriaque.
-
-Ce dernier chapitre est rempli de négatives. Je n'obtins pas la
-célébrité que me méritait la découverte de l'emplâtre; je ne fus
-ni ministre, ni calife, et j'ignorai les douceurs du mariage. Il est
-vrai que, comme fiche de consolation, je n'ai pas eu besoin de gagner
-mon pain à la sueur de mon front. Ma mort fut moins cruelle que celle
-de Dona Placida, et j'échappai à la demi-démence de Quincas Borba.
-Quiconque fera cet inventaire trouvera que la balance est égale, et que
-je sortis quitte de la vie. Et ce sera une erreur; car, sur le
-mystérieux rivage, il y a un petit solde à mon préjudice: et c'est la
-dernière négative de ce chapitre de négatives. Je mourus sans laisser
-d'enfants; je n'ai transmis à aucun être vivant l'héritage de notre
-misère.
-
-
-
-
-FIN
-
-
-
-
-[Footnote 1: Cubas (cuves) en vieux portugais. (Note du traducteur.)]
-
-[Footnote 2: Barata en portugais signifie «cancrelat».]
-
-[Footnote 3: Tartre, en portugais _tartaro_, ce qui explique le jeu de
-mot. (Note du traducteur.)]
-
-[Footnote 4: Yayá, nhonhô, nhanhá (prononcez niania), termes
-d'amitié. (Note du traducteur.)]
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires Posthumes de Braz Cubas, by
-Machado de Assis
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 60847 ***
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- The Project Gutenberg eBook of Mémoires Posthumes de Braz Cubas, by Machado de Assis.
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-/* Transcriber's notes */
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-
-
-
-<h2>MACHADO DE ASSIS</h2>
-
-<h4>DE L'ACADÉMIE BRÉSILIENNE</h4>
-
-<h3>MÉMOIRES POSTHUMES</h3>
-
-<h4>DE</h4>
-
-<h3>BRAZ CUBAS</h3>
-
-<h4>TRADUITS DU PORTUGAIS</h4>
-
-<h5>PAR</h5>
-
-<h4>ADRIEN DELPECH</h4>
-
-<h5>PARIS</h5>
-
-<h5>GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS</h5>
-
-<h5>6, BUE DES SAINTS-PÈRES, 6</h5>
-
-<h5>1911</h5>
-
-
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-
-
-
-
-
-<p style="margin-left: 20%; font-size: 0.8em;">
-<a id="TABLE_DES_MATIERES"></a><a>TABLE DES MATIÈRES</a>
-<br />
-<a href="#AU_LECTEUR">AU LECTEUR</a><br />
-<a href="#I._MORT_DE_LAUTEUR">I. MORT DE L'AUTEUR</a><br />
-<a href="#II._LEMPLATRE">II. L'EMPLÂTRE</a><br />
-<a href="#III._GENEALOGIE">III. GÉNÉALOGIE</a><br />
-<a href="#IV._LIDEE_FIXE">IV. L'IDÉE FIXE</a><br />
-<a href="#V._OU_LON_VOIT_POINDRE_LOREILLE_DUNE_FEMME">V. OÙ L'ON VOIT POINDRE L'OREILLE D'UNE FEMME</a><br />
-<a href="#VI._CHIMENE_QUI_LEUT_DIT_RODRIGUE_QUI_LEUT_CRU">VI. «CHIMÈNE, QUI L'EÛT DIT? RODRIGUE, QUI L'EÛT CRU?»</a><br />
-<a href="#VII._LE_DELIRE">VII. LE DÉLIRE</a><br />
-<a href="#VIII._RAISON_CONTRE_FOLIE">VIII. RAISON CONTRE FOLIE</a><br />
-<a href="#IX._TRANSITION">IX. TRANSITION</a><br />
-<a href="#X._CE_JOURLA">X. CE JOUR-LÀ</a><br />
-<a href="#XI._LENFANT_EST_LE_PERE_DE_LHOMME">XI. L'ENFANT EST LE PÈRE DE L'HOMME</a><br />
-<a href="#XII._UN_EPISODE_DE_1814">XII. UN ÉPISODE DE 1814</a><br />
-<a href="#XIII._UN_SAUT">XIII. UN SAUT</a><br />
-<a href="#XIV._LE_PREMIER_BAISER">XIV. LE PREMIER BAISER</a><br />
-<a href="#XV._MARCELLA">XV. MARCELLA</a><br />
-<a href="#XVI._UNE_REFLEXION_IMMORALE">XVI. UNE RÉFLEXION IMMORALE</a><br />
-<a href="#XVII._CONSIDERATIONS_SUR_LE_TRAPEZE">XVII. CONSIDÉRATIONS SUR LE TRAPÈZE</a><br />
-<a href="#XVIII._VISION_DANS_LE_CORRIDOR">XVIII. VISION DANS LE CORRIDOR</a><br />
-<a href="#XIX._A_BORD">XIX. À BORD</a><br />
-<a href="#XX._JE_PASSE_MON_BACCALAUREAT">XX. JE PASSE MON BACCALAURÉAT</a><br />
-<a href="#XXI._LE_MULETIER">XXI. LE MULETIER</a><br />
-<a href="#XXII._RETOUR_A_RIO">XXII. RETOUR À RIO</a><br />
-<a href="#XXIV._COURT_MAIS_GAI">XXIV. COURT, MAIS GAI</a><br />
-<a href="#XXV._A_LA_TIJUCA">XXV. À LA TIJUCA</a><br />
-<a href="#XXVI._LAUTEUR_HESITE">XXVI. L'AUTEUR HÉSITE</a><br />
-<a href="#XXVII._VIRGILIA">XXVII. VIRGILIA</a><br />
-<a href="#XXVIII._POURVU_QUE">XXVIII. POURVU QUE</a><br />
-<a href="#XXIX._LA_VISITE">XXIX. LA VISITE</a><br />
-<a href="#XXX._LA_FLEUR_DU_BUISSON">XXX. LA FLEUR DU BUISSON</a><br />
-<a href="#XXXI._LE_PAPILLON_NOIR">XXXI. LE PAPILLON NOIR</a><br />
-<a href="#XXXII._BOITEUSE_DE_NAISSANCE">XXXII. BOITEUSE DE NAISSANCE</a><br />
-<a href="#XXXIII._BIENHEUREUX_CEUX_QUI_SAVENT_RESTER">XXXIII. BIENHEUREUX CEUX QUI SAVENT RESTER</a><br />
-<a href="#XXXIV._A_UNE_AME_SENSIBLE">XXXIV. À UNE ÂME SENSIBLE</a><br />
-<a href="#XXXV._LE_CHEMIN_DE_DAMAS">XXXV. LE CHEMIN DE DAMAS</a><br />
-<a href="#XXXVI._A_PROPOS_DE_BOTTES">XXXVI. À PROPOS DE BOTTES</a><br />
-<a href="#XXXVII._ENFIN">XXXVII. ENFIN!</a><br />
-<a href="#XXXVIII._LA_QUATRIEME_EDITION">XXXVIII. LA QUATRIÈME ÉDITION</a><br />
-<a href="#XXXIX._LE_VOISIN">XXXIX. LE VOISIN</a><br />
-<a href="#XL._DANS_LE_CABRIOLET">XL. DANS LE CABRIOLET</a><br />
-<a href="#XLI._LHALLUCINATION">XLI. L'HALLUCINATION</a><br />
-<a href="#XLII._CE_QUE_NA_POINT_TROUVE_ARISTOTE">XLII. CE QUE N'A POINT TROUVÉ ARISTOTE</a><br />
-<a href="#XLIII._MARQUISE_ATTENDU_QUE_JE_SERAI_MARQUIS">XLIII. MARQUISE: ATTENDU QUE JE SERAI MARQUIS</a><br />
-<a href="#XLIV._UN_CUBAS">XLIV. UN CUBAS</a><br />
-<a href="#XLV._NOTES">XLV. NOTES</a><br />
-<a href="#XLVI._LHERITAGE">XLVI. L'HÉRITAGE</a><br />
-<a href="#XLVII._LE_RECLUS">XLVII. LE RECLUS</a><br />
-<a href="#XLVIII._UN_COUSIN_DE_VIRGILIA">XLVIII. UN COUSIN DE VIRGILIA</a><br />
-<a href="#XLIX._LE_BOUT_DU_NEZ">XLIX. LE BOUT DU NEZ</a><br />
-<a href="#L._VIRGILIA_MARIEE">L. VIRGILIA MARIÉE</a><br />
-<a href="#LI._ELLE_EST_A_MOI">LI. ELLE EST À MOI</a><br />
-<a href="#LII._LE_PAQUET_MYSTERIEUX">LII. LE PAQUET MYSTÉRIEUX</a><br />
-<a href="#LIII._......">LIII. ......</a><br />
-<a href="#LIV._LA_PENDULE">LIV. LA PENDULE</a><br />
-<a href="#LV._VIEUX_DIALOGUE_DADAM_ET_DEVE">LV. VIEUX DIALOGUE D'ADAM ET D'ÈVE</a><br />
-<a href="#LVI._LE_MOMENT_OPPORTUN">LVI. LE MOMENT OPPORTUN</a><br />
-<a href="#LVII._DESTIN">LVII. DESTIN</a><br />
-<a href="#LVIII._CONFIDENCE">LVIII. CONFIDENCE</a><br />
-<a href="#LIX._UNE_RENCONTRE">LIX. UNE RENCONTRE</a><br />
-<a href="#LX._LACCOLADE">LX. L'ACCOLADE</a><br />
-<a href="#LXI._UN_PROJET">LXI. UN PROJET</a><br />
-<a href="#LXII._LOREILLER">LXII. L'OREILLER</a><br />
-<a href="#LXIII._FUYONS">LXIII. FUYONS</a><br />
-<a href="#LXIV._LA_TRANSACTION">LXIV. LA TRANSACTION</a><br />
-<a href="#LXV._A_LAFFUT_ET_AUX_ECOUTES">LXV. À L'AFFÛT ET AUX ÉCOUTES</a><br />
-<a href="#LXVI._LES_JAMBES">LXVI. LES JAMBES</a><br />
-<a href="#LXVII._LA_PETITE_MAISON">LXVII. LA PETITE MAISON</a><br />
-<a href="#LXVIII._LE_FOUET">LXVIII. LE FOUET</a><br />
-<a href="#LXIX._UN_GRAIN_DE_FOLIE">LXIX. UN GRAIN DE FOLIE</a><br />
-<a href="#LXX._DONA_PLACIDA">LXX. DONA PLACIDA</a><br />
-<a href="#LXXI._CRITIQUE_DE_CE_LIVRE">LXXI. CRITIQUE DE CE LIVRE</a><br />
-<a href="#LXXII._LE_BIBLIOMANE">LXXII. LE BIBLIOMANE</a><br />
-<a href="#LXXIII._LE_GOUTER">LXXIII. LE GOÛTER</a><br />
-<a href="#LXXIV._HISTOIRE_DE_DONA_PLACIDA">LXXIV. HISTOIRE DE DONA PLACIDA</a><br />
-<a href="#LXXV._REFLEXIONS">LXXV. RÉFLEXIONS</a><br />
-<a href="#LXXVI._LE_FUMIER">LXXVI. LE FUMIER</a><br />
-<a href="#LXXVII._ENTREVUE">LXXVII. ENTREVUE</a><br />
-<a href="#LXXVIII._LA_PRESIDENCE">LXXVIII. LA PRÉSIDENCE</a><br />
-<a href="#LXXIX._MOYEN_TERME">LXXIX. MOYEN TERME</a><br />
-<a href="#LXXX._LE_SECRETAIRE">LXXX. LE SECRÉTAIRE</a><br />
-<a href="#LXXXI._LA_RECONCILIATION">LXXXI. LA RÉCONCILIATION</a><br />
-<a href="#LXXXII._QUESTION_DE_BOTANIQUE">LXXXII. QUESTION DE BOTANIQUE</a><br />
-<a href="#LXXXIII._13">LXXXIII. 13</a><br />
-<a href="#LXXXIV._LE_CONFLIT">LXXXIV. LE CONFLIT</a><br />
-<a href="#LXXXV._AU_SOMMET_DE_LA_MONTAGNE">LXXXV. AU SOMMET DE LA MONTAGNE</a><br />
-<a href="#LXXXVI._LE_MYSTERE">LXXXVI. LE MYSTÈRE</a><br />
-<a href="#LXXXVII._GEOLOGIE">LXXXVII. GÉOLOGIE</a><br />
-<a href="#LXXXVIII._LE_MALADE">LXXXVIII. LE MALADE</a><br />
-<a href="#LXXXIX._IN_EXTREMIS">LXXXIX. IN EXTREMIS</a><br />
-<a href="#XC._VIEUX_COLLOQUE_DADAM_ET_DE_CAIN">XC. VIEUX COLLOQUE D'ADAM ET DE CAÏN</a><br />
-<a href="#XCI._UNE_LETTRE_EXTRAORDINAIRE">XCI. UNE LETTRE EXTRAORDINAIRE</a><br />
-<a href="#XCII._UN_HOMME_EXTRAORDINAIRE">XCII. UN HOMME EXTRAORDINAIRE</a><br />
-<a href="#XCIII._LE_DINER">XCIII. LE DÎNER</a><br />
-<a href="#XCIV._LA_CAUSE_SECRETE">XCIV. LA CAUSE SECRÈTE</a><br />
-<a href="#XCV._FLEURS_DAUTAN">XCV. FLEURS D'AUTAN</a><br />
-<a href="#XCVI._LA_LETTRE_ANONYME">XCVI. LA LETTRE ANONYME</a><br />
-<a href="#XCVII._ENTRE_LA_BOUCHE_ET_LE_FRONT">XCVII. ENTRE LA BOUCHE ET LE FRONT</a><br />
-<a href="#XCVIII._SUPPRIME">XCVIII. SUPPRIMÉ</a><br />
-<a href="#XCIX._DANS_LA_SALLE">XCIX. DANS LA SALLE</a><br />
-<a href="#C._LE_CAS_PROBABLE">C. LE CAS PROBABLE</a><br />
-<a href="#CI._LA_REVOLUTION_DALMATE">CI. LA RÉVOLUTION DALMATE</a><br />
-<a href="#CII._REPOS">CII. REPOS</a><br />
-<a href="#CIII._DISTRACTION">CIII. DISTRACTION</a><br />
-<a href="#CIV._CEST_LUI">CIV. C'EST LUI</a><br />
-<a href="#CV._EQUIVALENCE_DES_FENETRES">CV. ÉQUIVALENCE DES FENÊTRES</a><br />
-<a href="#CVI._JEUX_PERILLEUX">CVI. JEUX PÉRILLEUX</a><br />
-<a href="#CVII._LE_BILLET">CVII. LE BILLET</a><br />
-<a href="#CVIII._OU_LON_NE_COMPREND_PLUS_BIEN">CVIII. OÙ L'ON NE COMPREND PLUS BIEN</a><br />
-<a href="#CIX._LE_PHILOSOPHE">CIX. LE PHILOSOPHE</a><br />
-<a href="#CX._31">CX._31</a><br />
-<a href="#CXI._LE_MUR">CXI. LE MUR</a><br />
-<a href="#CXII._LOPINION">CXII. L'OPINION</a><br />
-<a href="#CXIII._LA_SOUDURE">CXIII. LA SOUDURE</a><br />
-<a href="#CXIV._FIN_DE_DIALOGUE">CXIV. FIN DE DIALOGUE</a><br />
-<a href="#CXV._LE_DEJEUNER">CXV. LE DÉJEUNER</a><br />
-<a href="#CXVI._PHILOSOPHIE_DES_FEUILLES_MORTES">CXVI. PHILOSOPHIE DES FEUILLES MORTES</a><br />
-<a href="#CXVII._LHUMANITISME">CXVII. L'HUMANITISME</a><br />
-<a href="#CXVIII._LA_TROISIEME_FORCE">CXVIII. LA TROISIÈME FORCE</a><br />
-<a href="#CXIX._PARENTHESE">CXIX. PARENTHÈSE</a><br />
-<a href="#CXX._COMPELLE_INTRARE">CXX. <i>COMPELLE INTRARE</i></a><br />
-<a href="#CXXI._EN_DESCENDANT_LA_COLLINE">CXXI. EN DESCENDANT LA COLLINE</a><br />
-<a href="#CXXII._UNE_INTENTION_TRES_FINE">CXXII. UNE INTENTION TRÈS FINE</a><br />
-<a href="#CXXIII._LE_VRAI_COTRIM">CXXIII. LE VRAI COTRIM</a><br />
-<a href="#CXXIV._POUR_SERVIR_DINTERMEDE">CXXIV. POUR SERVIR D'INTERMÈDE</a><br />
-<a href="#CXXV._EPITAPHE">CXXV. EPITAPHE</a><br />
-<a href="#CXXVI._DESOLATION">CXXVI. DÉSOLATION</a><br />
-<a href="#CXXVII._FORMALITES">CXXVII. FORMALITÉS</a><br />
-<a href="#CXXVIII._A_LA_CHAMBRE">CXXVIII. À LA CHAMBRE</a><br />
-<a href="#CXXIX._SANS_REMORDS">CXXIX. SANS REMORDS</a><br />
-<a href="#CXXX._UNE_CALOMNIE">CXXX. UNE CALOMNIE</a><br />
-<a href="#CXXXI._FRIVOLITES">CXXXI. FRIVOLITÉS</a><br />
-<a href="#CXXXII._LE_PRINCIPE_DHELVETIUS">CXXXII. LE PRINCIPE D'HELVÉTIUS</a><br />
-<a href="#CXXXIII._CINQUANTE_ANS">CXXXIII. CINQUANTE ANS</a><br />
-<a href="#CXXXIV._OBLIVION">CXXXIV. OBLIVION</a><br />
-<a href="#CXXXV._INUTILITE">CXXXV. INUTILITÉ</a><br />
-<a href="#CXXXVI._LE_SHAKO">CXXXVI. LE SHAKO</a><br />
-<a href="#CXXXVII._A_UN_CRITIQUE">CXXXVII. À UN CRITIQUE</a><br />
-<a href="#CXXXVIII._COMMENT_JE_NE_FUS_PAS_MINISTRE_DETAT">CXXXVIII. COMMENT JE NE FUS PAS MINISTRE D'ÉTAT</a><br />
-<a href="#CXXXIX._QUI_EXPLIQUE_LE_CHAPITRE_ANTERIEUR">CXXXIX. QUI EXPLIQUE LE CHAPITRE ANTÉRIEUR</a><br />
-<a href="#CXL._LES_CHIENS">CXL. LES CHIENS</a><br />
-<a href="#CXLI._LA_DEMANDE_SECRETE">CXLI. LA DEMANDE SECRÈTE</a><br />
-<a href="#CXLII._JE_NIRAI_PAS">CXLII. JE N'IRAI PAS</a><br />
-<a href="#CXLIII._UTILITE_RELATIVE">CXLIII. UTILITÉ RELATIVE</a><br />
-<a href="#CXLIV._EXPLICATION_SUPERFLUE">CXLIV. EXPLICATION SUPERFLUE</a><br />
-<a href="#CXLV._LE_PROGRAMME">CXLV. LE PROGRAMME</a><br />
-<a href="#CXLVI._UNE_EXTRAVAGANCE">CXLVI. UNE EXTRAVAGANCE</a><br />
-<a href="#CXLVII._LE_PROBLEME_INSOLUBLE">CXLVII. LE PROBLÈME INSOLUBLE</a><br />
-<a href="#CXLVIII._THEORIE_DU_BIENFAIT">CXLVIII. THÉORIE DU BIENFAIT</a><br />
-<a href="#CXLIX._ROTATION_ET_TRANSMISSION">CXLIX. ROTATION ET TRANSMISSION</a><br />
-<a href="#CL._PHILOSOPHIE_DES_EPITAPHES">CL. PHILOSOPHIE DES ÉPITAPHES</a><br />
-<a href="#CLI._LA_MONNAIE_DE_VESPASIEN">CLI. LA MONNAIE DE VESPASIEN</a><br />
-<a href="#CLII._LALIENISTE">CLII. L'ALIÉNISTE</a><br />
-<a href="#CLIII._LES_NAVIRES_DU_PIREE">CLIII. LES NAVIRES DU PIRÉE</a><br />
-<a href="#CLIV._REFLEXION_CORDIALE">CLIV. RÉFLEXION CORDIALE</a><br />
-<a href="#CLV._ORGUEIL_DE_LA_SERVILITE">CLV. ORGUEIL DE LA SERVILITÉ</a><br />
-<a href="#CLVI._PHASE_BRILLANTE">CLVI. PHASE BRILLANTE</a><br />
-<a href="#CLVII._DEUX_RENCONTRES">CLVII. DEUX RENCONTRES</a><br />
-<a href="#CLVIII._LA_DEMI_DEMENCE">CLVIII. LA DEMI-DÉMENCE</a><br />
-<a href="#CLIX._NEGATIVES_SUR_NEGATIVES">CLIX. NÉGATIVES SUR NÉGATIVES</a><br /></p>
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-<hr class="chap" />
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-
-<h4><a id="AU_LECTEUR">AU LECTEUR</a></h4>
-
-
-<p>Que Stendhal confesse avoir écrit ses livres pour une centaine de
-lecteurs, voilà de quoi s'étonner et s'attrister; mais qu'importe que
-ce volume ait les cent lecteurs de Stendhal, ou cinquante, ou même
-vingt, ou tout simplement dix! Dix... ou cinq, qui sait? C'est en
-vérité une œuvre diffuse, dans laquelle moi, Braz Cubas, j'ai adopté
-la forme libre d'un Sterne et d'un Xavier de Maistre, en y mettant
-peut-être une ombre de pessimisme. C'est bien possible: une œuvre de
-défunt... J'ai plongé ma plume dans une encre faite d'ironie et de
-mélancolie, et il n'est pas difficile de présumer ce qui peut sortir
-d'un tel mélange. D'ailleurs les gens graves trouveront à ce livre des
-apparences de pur roman, tandis que les lecteurs frivoles y chercheront
-en vain la contexture habituelle du roman. Me voici donc privé de
-l'estime des gens graves et de la sympathie des frivoles, qui sont les
-deux pivots de l'opinion.</p>
-
-<p>Malgré tout, je ne désespère pas de la ramener à moi, et je vais
-tout d'abord m'abstenir d'un prologue trop explicite et long. La
-meilleure préface est celle qui contient le moins de choses possible,
-et qui les dit d'une façon obscure et tronquée. Donc je vous fais
-grâce des procédés extraordinaires que j'ai employés dans la
-confection de ces mémoires, écrits là-bas, dans l'autre monde. Ce
-serait sans doute intéressant, mais surtout long, et parfaitement
-inutile à la compréhension de ce livre. L'œuvre vaut ce qu'elle vaut.
-Si elle te plaît, ô délicat lecteur, paie-moi de ma peine. Sinon je
-te ferai la nique, et bonsoir.</p>
-
-
-<p style="margin-left: 60%;">BRAZ CUBAS.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="I._MORT_DE_LAUTEUR">I. MORT DE L'AUTEUR</a></h4>
-
-
-<p>Je me suis demandé pendant quelque temps si je commencerais ces
-mémoires par le commencement ou par la fin, c'est-à-dire si je
-parlerais d'abord de ma naissance ou de ma mort. L'usage courant est de
-commencer par la naissance, mais deux considérations me firent adopter
-une autre méthode. La première c'est que je ne suis pas à proprement
-parler un auteur défunt, mais un défunt auteur, pour qui la tombe fut
-un autre berceau. La seconde c'est que j'ai pensé que cet écrit en
-serait ainsi plus original et plus galant. Moïse, qui a aussi narré sa
-mort, ne la met pas au début mais à la fin de son récit: différence
-radicale entre mon livre et le Pentateuque.</p>
-
-<p>Je mourus donc un vendredi du mois d'août 1869, sur le coup de deux
-heures de l'après-midi, dans ma belle propriété de Catumby. J'avais
-alors soixante-quatre ans, solides et verts; j'étais vieux garçon, je
-possédais environ trois cents contos, et onze amis m'accompagnèrent au
-cimetière. Onze amis! Il est vrai qu'on n'avait envoyé aucune lettre
-de faire part, et qu'il tombait une pluie fine passée au tamis, si
-implacable et si triste qu'un de mes fidèles de la dernière heure en
-intercala cette ingénieuse pensée dans le discours qu'il prononça sur
-le bord de ma sépulture: «Vous qui l'avez connu, Messieurs, ne vous
-semble-t-il pas comme à moi que la Nature paraît pleurer la perte
-irréparable d'un des plus beaux caractères dont se puisse honorer
-l'humanité? Cette ambiance sombre, ces gouttes du ciel, ces nuages
-obscurs qui voilent l'azur comme un crêpe funèbre, révèlent la
-douleur profonde dont la Nature est pénétrée, et tout cela constitue
-un sublime tribut de louange à notre illustre défunt.»</p>
-
-<p>Bon et fidèle ami! comme j'ai bien fait de lui laisser vingt titres de
-rente par héritage. Ce fut de la sorte que j'arrivai au terme de mon
-voyage; ce fut ainsi que j'entrai dans l'<i>indiscovered country</i> de
-Hamlet, exempt des angoisses et du doute du jeune prince danois. Ma
-retraite fut calme et traînante, comme celle de quelqu'un qui se retire
-tard du spectacle. Tard et rassasié. Neuf ou dix personnes assistèrent
-à mon départ; trois femmes entre autres: ma sœur Sabine, mariée avec
-Cotrim; sa fille, un lis de la vallée, et... prenez patience: d'ici peu
-vous saurez quelle était la troisième. Contentez-vous d'apprendre pour
-l'instant que cette anonyme, bien qu'elle ne fût point ma parente, eut
-plus de réel chagrin que mes propres parents. En vérité, elle
-souffrit davantage. Elle ne cria pas, elle ne se roula pas sur le sol en
-proie à une attaque de nerfs, c'est vrai... Mais un vieux garçon qui
-meurt à soixante-quatre ans ne prête pas à la douleur tragique, et de
-toutes les façons il ne convenait pas à l'inconnue d'en donner les
-marques. Debout au chevet du lit, les regards stupides, la bouche
-entr'ouverte, la pauvre femme ne pouvait se convaincre de mon trépas:
-«Mort! mort!» se répétait-elle.</p>
-
-<p>Et son imagination, comme les cigognes qu'un illustre voyageur vit
-cingler, en dépit des ruines et du temps, de l'Illyssus vers les plages
-africaines, vola par-dessus les débris des années jusqu'à une Afrique
-juvénile. (Nous l'y accompagnerons plus tard, quand moi-même je
-revêtirai les traits de mes premiers ans.) Pour le moment, je veux
-mourir tranquille et méthodiquement, en écoutant les sanglots des
-dames, les chuchotements des hommes, la pluie qui tambourine sur les
-feuilles des tignorons dans le jardin, le frottement strident d'un
-tranchet que le rémouleur aiguise dehors, à la porte du sellier. Je
-vous jure que cet orchestre mortuaire était beaucoup moins triste qu'on
-ne pourrait supposer. Il finit même par me sembler délectable: la vie
-trébuchait en moi, la conscience s'effaçait, je tombai de
-l'immobilité physique dans l'immobilité morale; mon corps devenait
-plante, pierre, boue, puis plus rien.</p>
-
-<p>Je mourus d'une pneumonie. Si j'affirme pourtant que ma mort fut causée
-moins par cette maladie que par une idée grandiose et utile, le lecteur
-ne me croira pas, quoique ce soit la vérité pure. Je Vais exposer en
-connaissance de cause.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="II._LEMPLATRE">II. L'EMPLÂTRE</a></h4>
-
-
-<p>Effectivement, tandis que je me promenais un matin dans le jardin, une
-idée se suspendit au trapèze que j'avais dans le cerveau. Puis elle
-commença à jouer des bras et des jambes, à faire les plus scabreuses
-cabrioles et les plus audacieux exercices de voltige. Je m'abîmai dans
-sa contemplation. Soudain elle fit un saut périlleux, puis étendit
-bras et jambes en forme d'X: «Déchiffre-moi ou je te dévore».</p>
-
-<p>Ce n'était rien moins que l'invention d'un médicament sublime, d'un
-emplâtre anti-hypocondriaque, destiné à soulager notre mélancolie
-humaine. Dans ma demande de brevet, j'appelai l'attention du
-Gouvernement sur ce résultat véritablement chrétien. Cela ne
-m'empêcha pas du reste de m'épancher avec mes amis au sujet des
-avantages pécuniaires qui devaient découler de la vente d'un produit
-si merveilleux dans ses résultats. Mais maintenant que je suis ici, de
-l'autre côté de la vie, je puis bien avouer que mon enthousiasme
-venait principalement de l'espoir de voir ces trois paroles: <i>Emplâtre
-Braz Cubas</i>, imprimées sur les journaux, sur les murs, sur des
-affiches, aux quatre coins des rues. Pourquoi le nierais-je? J'avais la
-passion de l'esbroufe, de l'annonce et du feu d'artifice. Les modestes
-s'indigneront peut-être, les habiles m'en feront un titre à leur
-considération. Ainsi mon idée, comme les monnaies, avait deux faces:
-l'une tournée vers le public, l'autre vers moi. D'un côté,
-philanthropie et lucre; de l'autre, soif de renommée. Disons: amour de
-la gloire.</p>
-
-<p>Mon oncle, chanoine à prébende entière, avait l'habitude de me dire
-que l'amour de la gloire temporelle mène à la perdition, les âmes ne
-devant aspirer qu'à la gloire éternelle. À cela, mon autre oncle,
-ancien officier d'infanterie, répondait qu'il n'y a rien de plus
-véritablement humain que le sentiment de la gloire, qui est une des
-caractéristiques de notre espèce.</p>
-
-<p>Le lecteur décidera entre le militaire et le prêtre; je reviens à mon
-emplâtre.</p>
-
-
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="III._GENEALOGIE">III. GÉNÉALOGIE</a></h4>
-
-
-<p>Mais puisque j'ai parlé de mes deux oncles, le moment est opportun pour
-ébaucher ma généalogie.</p>
-
-<p>Un certain Damion Cubas, qui florissait dans la première moitié du
-XVIII<sup>e</sup> siècle, fut le fondateur de ma famille. Il était né à
-Rio de Janeiro, où il exerçait la profession de tonnelier. S'il se fût
-limité à cet état, il serait mort sans doute dans la gêne et
-l'obscurité. Mais étant devenu agriculteur, il planta, cueillit et
-troqua ses produits contre de bons deniers sonnants jusqu'au jour où il
-mourut, laissant une grosse fortune à son fils, le licencié Luiz
-Cubas. C'est de lui que date vraiment la série de mes aïeux, de ceux
-que ma famille avoue&mdash;Damion Cubas n'ayant été après tout qu'un
-tonnelier, peut-être même un mauvais tonnelier, tandis que Luiz Cubas
-passa par l'Université de Coimbra, occupa de hautes charges, et fut un
-des confidents du vice-roi, comte de Cunha. Comme ce nom de Cubas
-sentait par trop le muid, mon père, qui était l'arrière petit-fils de
-Damion, alléguait les hauts faits d'armes d'un certain chevalier qui,
-sur la terre d'Afrique, aurait reçu ce titre, un jour qu'il enleva
-trois cents cuves<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> aux Mores. Mon père, homme d'imagination,
-échappait ainsi à la tonnellerie sur l'aile d'un calembour. C'était
-un digne homme, d'un bon naturel, digne et loyal entre tous. Il avait
-bien quelques fumées de vanité. Mais trouve-t-on quelqu'un en ce bas
-monde qui échappe à ce travers? Il est bon d'ajouter qu'il ne recourut
-à ce stratagème qu'après avoir cherché à greffer notre famille sur
-le vieux tronc de mon célèbre homonyme, le capitan Braz Cubas, qui
-fonda la ville de S. Vicente où il mourut en 1592. Ce fut pour ce motif
-qu'il me donna le nom de Braz. Mais les descendants légitimes
-protestèrent, et il inventa les trois cents cuves mauresques.</p>
-
-<p>J'ai encore quelques parents vivants: ma nièce Venancia, par exemple:
-le lis de la vallée, fleur des dames de son temps. Son père aussi,
-Cotrim, un individu qui... mais n'anticipons pas sur les événements.
-Finissons-en d'une avec l'emplâtre.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="IV._LIDEE_FIXE">IV. L'IDÉE FIXE</a></h4>
-
-
-<p>Après tant et tant de cabrioles, mon idée finit par devenir une idée
-fixe. Dieu te garde, lecteur, d'une semblable aventure. Mieux vaut un
-fétu ou même une poutre dans l'œil. Vois Cavour: ce fut l'idée fixe
-de l'unité italienne qui le tua. Il est vrai que Bismark n'est pas mort
-de la sienne. Mais la nature est une grande capricieuse, et l'histoire
-une éternelle toquée. Par exemple Suétone nous présente un Claude
-qui est un parfait imbécile,&mdash;une «citrouille», suivant l'expression
-de Sénèque,&mdash;et un Titus qui fut les délices de Rome. Et voici qu'un
-moderne professeur trouve le moyen de démontrer que des deux césars,
-le délicieux, l'exquis, c'est précisément la citrouille de Sénèque.
-Et toi, madame Lucrèce, fleur de la famille des Borgias, si un poète
-te peint sous les traits d'une Messaline catholique, il se présente
-aussitôt un Grégorovius incrédule pour adoucir ton profil. Si tu n'es
-pas un lis, au moins n'es-tu pas non plus un bourbier. Il me plaît de
-me tenir en équilibre, entre le poète et le savant.</p>
-
-<p>Vive l'histoire, qui, dans sa volubilité, tourne à tous les vents. Et
-pour en revenir à l'idée fixe, je dirai que c'est elle qui fait les
-grands hommes et les fous. L'idée mobile, vague, chatoyante, est le
-propre des Claude, suivant la formule de Suétone.</p>
-
-<p>Mon idée fixe, à moi, était fixe à un point que je ne saurais dire.
-Non, je ne trouve rien au monde qui soit assez fixe pour servir de terme
-de comparaison: peut-être la lune, peut-être les pyramides d'Égypte,
-ou l'ancienne diète germanique. C'est au lecteur de choisir et je le
-prie de ne pas faire la grimace, parce que je tarde à commencer la
-partie narrative de ces mémoires. Nous y viendrons. Je vois bien qu'il
-préfère l'anecdote à la réflexion, comme les autres lecteurs, ses
-confrères. Il est dans son droit. Encore un peu de patience. Ce livre
-est écrit avec flegme, avec le flegme d'un homme qui n'a plus à tenir
-compte de la brièveté du siècle. C'est une œuvre essentiellement
-philosophique, d'une philosophie inégale, tantôt austère, tantôt
-folichonne; elle n'édifie ni ne détruit; elle ne refroidit ni
-n'enflamme; et toutefois elle vise moins haut qu'à l'apostolat, et plus
-haut qu'au simple passe-temps.</p>
-
-<p>Allons, rectifiez la position de votre nez, et revenons à l'emplâtre.
-Laissons là l'histoire avec ses caprices de dame élégante. Nous
-n'étions pas à Salamine, et nous n'avons point écrit la confession
-d'Augsbourg. Pour ma part, si de temps à autre je me souviens de
-Cromwell, c'est seulement pour me dire que la main de Son Altesse, cette
-main qui ferma le Parlement, aurait pu imposer aux Anglais l'emplâtre
-Braz Cubas. Et ne vous riez pas de cette banale victoire de la pharmacie
-sur le puritanisme. Qui ne sait qu'au pied de chaque haute et ostensible
-bannière, il y a souvent de petits drapeaux, modestes et particuliers,
-qui se dressent et se déroulent à l'ombre de ceux-ci, et quelquefois
-même leur survivent. Voyez le village qui s'abritait sous la protection
-du château féodal. Le château tomba, le village demeure. Il est vrai
-qu'il a grandi et a pris des airs de noblesse... Décidément ma
-comparaison ne vaut rien.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="V._OU_LON_VOIT_POINDRE_LOREILLE_DUNE_FEMME">V. OÙ L'ON VOIT POINDRE L'OREILLE D'UNE FEMME</a></h4>
-
-
-<p>Mais voici que tandis que j'étais en train de préparer et de
-perfectionner ma recette, je reçus en plein un vent coulis. Je tombai
-malade; je traitai le mal par le mépris. J'avais l'emplâtre en tête.
-Je portais en moi l'idée fixe des fous et des forts. Je me voyais de
-loin m'élevant au-dessus de la multitude, pour remonter au ciel comme
-un aigle immortel, et ce n'est pas en présence de ce spectacle sublime
-qu'un homme se laisse vaincre par la douleur. Le jour suivant j'étais
-plus mal. Je me soignai alors, mais incomplètement, sans méthode, et
-sans persistance. Telle fut l'origine du mal qui m'emporta dans le
-domaine de l'éternité. Vous savez déjà que je mourus un vendredi,
-jour de mauvais augure, et je crois avoir prouvé que ce fut ma
-découverte qui me tua. Il y a des démonstrations moins lucides et non
-moins triomphantes.</p>
-
-<p>Il n'était pas impossible cependant que je devinsse centenaire et que
-mon nom figurât dans les journaux sur la liste des macrobiens. J'avais
-une bonne santé, j'étais robuste. Supposez qu'au lieu de poser les
-bases d'une invention pharmaceutique, j'eusse réuni les éléments
-d'une institution politique ou d'une réforme religieuse. Le courant
-d'air, supérieur aux spéculations humaines, me surprenait de la même
-manière, et tout s'en allait à vau-l'eau. Telle est la destinée
-humaine.</p>
-
-<p>Ce fut sur cette réflexion que je pris congé de la femme, je ne dirai
-pas la plus sage, mais assurément la plus belle de toutes celles de son
-temps, de l'anonyme du premier chapitre, celle dont l'imagination,
-semblable aux cigognes de l'Illyssus... Elle avait alors
-cinquante-quatre ans; c'était une ruine, une imposante ruine.
-Figurez-vous, lecteur, que nous nous étions aimés, elle et moi, bien
-des années auparavant, et qu'un jour, au cours de ma maladie, je la vis
-paraître à la porte de ma chambre.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="VI._CHIMENE_QUI_LEUT_DIT_RODRIGUE_QUI_LEUT_CRU">VI. «CHIMÈNE, QUI L'EÛT DIT? RODRIGUE, QUI L'EÛT CRU?»</a></h4>
-
-
-<p>Je la vis s'arrêter sur le seuil de l'alcôve, pâle, émue, vêtue de
-noir, et demeurer là sans oser entrer, peut-être intimidée par la
-présence d'un homme qui se trouvait avec moi. Du lit où j'étais
-étendu, je la contemplai pendant tout ce temps, sans lui rien dire et
-sans faire un geste. Nous ne nous voyions pas depuis deux ans déjà, et
-elle m'apparaissait, non telle qu'elle était, mais telle qu'elle avait
-été. Je me remémorai ce que nous fûmes tous deux, à l'époque
-juvénile vers laquelle un Ézéchias mystérieux fit soudain reculer le
-soleil. Je secouai toutes mes misères, et cette poignée de poussière,
-que la mort allait éparpiller dans l'éternité du néant, fut plus
-forte que le temps, ministre de la mort. Aucune eau de Jouvence n'eût
-valu cette simple et mélancolique évocation du passé.</p>
-
-<p>Croyez-m'en: rien ne vaut le souvenir. On ne doit jamais se fier à la
-félicité présente; il y a en elle une goutte de bave de Caïn. Quand
-le temps a passé, quand le spasme a cessé, alors oui, on peut vraiment
-savourer celle des deux illusions qui est la meilleure, parce qu'elle
-est exempte de souffrance.</p>
-
-<p>L'évocation fut d'ailleurs de courte durée. La réalité s'imposa, le
-présent fit disparaître le passé. Peut-être exposerai-je au lecteur,
-dans quelque page de ce livre, ma théorie des éditions humaines. Pour
-le moment, ce qu'il est important de savoir, c'est que Virgilia (elle
-s'appelait Virgilia) entra dans l'alcôve, avec la fermeté, la gravité
-que lui donnaient ses vêtements et aussi les années, et s'approcha de
-mon chevet. L'étranger se leva et sortit. C'était un individu qui
-venait tous les jours me rendre visite pour me parler du change, de la
-colonisation et de la nécessité de multiplier les chemins de fer au
-Brésil. Comme c'était passionnant pour un moribond! Il sortit;
-Virgilia demeura debout; durant quelques instants nous nous regardâmes
-en silence. Qui l'eût dit? de deux grands amoureux, de deux passions
-effrénées, il ne restait rien après vingt années: rien, ou tout au
-plus deux cœurs desséchés, dévastés par la vie et rassasiés
-d'elle, peut-être pas autant l'un que l'autre, mais enfin rassasiés
-tous deux. Virgilia avait alors la beauté de la vieillesse, un air
-austère et maternel. Elle était moins maigre qu'à notre dernière
-rencontre à la Tijuca dans une fête de la Saint-Jean. Elle faisait
-tête au temps: c'est à peine si quelques fils blancs s'intercalaient
-entre ses cheveux noirs.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà que vous rendez visite aux défunts, lui dis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Qui parle de défunts? répondit-elle en faisant la moue.</p>
-
-<p>Et après m'avoir serré la main:</p>
-
-<p>&mdash;Je m'occupe de secouer les paresseux.</p>
-
-<p>Elle n'avait plus la caresse attendrie d'un autre temps, mais sa voix
-était amicale et douce. Elle s'assit. J'étais seul chez moi, en
-compagnie d'un simple infirmier. Nous pouvions nous parler en toute
-franchise. Virgilia me donna des informations du dehors: elle comptait
-avec esprit, assaisonnant ses discours d'un peu de médisance, ce sel de
-la conversation. Et sur le point de quitter le monde, j'éprouvais un
-plaisir satanique à me moquer de lui, à me convaincre que je perdais
-bien peu de choses en vérité.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle idée! interrompit Virgilia, en grossissant la voix. Si
-vous continuez, je ne reviendrai plus. Mourir! naturellement, nous sommes
-tous mortels. Il suffit d'être en vie.</p>
-
-<p>Et regardant sa montre:</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! déjà trois heures. Je file.</p>
-
-<p>&mdash;Déjà?</p>
-
-<p>&mdash;Oui; je reviendrai demain ou après-demain.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais trop que vous conseiller. Votre malade est un vieux
-garçon, et il n'y a aucune femme chez lui.</p>
-
-<p>&mdash;Et votre sœur?</p>
-
-<p>&mdash;Elle ne pourra venir qu'à partir de samedi.</p>
-
-<p>Virgilia réfléchit un instant. Puis elle haussa les épaules, et dit
-gravement:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis vieille! Personne ne remarquera... D'ailleurs, pour
-couper court aux racontages, j'amènerai Nhonhô.</p>
-
-<p>Nhonhô était l'unique fruit de son mariage, et à l'âge de cinq ans,
-il avait été le complice inconscient de nos amours. À l'époque de ma
-maladie, il était déjà avocat. Ils vinrent tous deux, le
-surlendemain, et j'avoue qu'en les recevant dans ma chambre, je fus pris
-d'une timidité qui ne me permit pas de répondre tout de suite aux
-paroles affectueuses du jeune homme. Virgilia devina ce qui se passait
-en moi, et lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Nhonhô, regarde-moi ce grand enfant gâté qui ne dit rien pour
-faire croire qu'il est très malade.</p>
-
-<p>Le jeune homme sourit; je souris aussi, je crois, et nous plaisantâmes.
-Virgilia était sereine et souriante, offrant l'aspect des existences
-immaculées, sans un regard suspect, sans un geste dénonciateur. Son
-égalité de parole et de caractère dénonçait une domination
-d'elle-même assez rare, sans doute. Notre conversation glissa par
-hasard aux amours illégitimes, moitié divulguées, moitié secrètes,
-d'une personne de notre connaissance, et qui était même son amie, ce
-qui ne l'empêcha pas de montrer à l'égard de celle-ci quelque dédain
-et même de l'indignation. Son fils écoutait avec satisfaction cette
-voix digne et forte, et je me demandais à moi-même ce que les
-pies-grièches diraient de nous, si Buffon était né pie-grièche.</p>
-
-<p>C'était le délire qui méprenait.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="VII._LE_DELIRE">VII. LE DÉLIRE</a></h4>
-
-
-<p>Je ne sache pas que personne ait encore raconté son propre délire. La
-science me sera redevable de ce service. Les lecteurs indifférents aux
-phénomènes mentaux pourront sauter ce chapitre. Mais même si vous
-n'êtes pas curieux, vous trouverez peut-être intéressant de savoir ce
-qui se passa dans ma tête pendant près d'une demi-heure.</p>
-
-<p>Je pris d'abord la forme d'un barbier chinois habile et grassouillet,
-en train de raser de près un mandarin, qui me payait de ma peine par des
-chiquenaudes et des dragées: simples caprices de mandarin.</p>
-
-<p>L'instant d'après, je devins la <i>Somme</i> de Saint Thomas, imprimée
-en un volume et reliée en maroquin, avec des fermoirs d'argent et des
-estampes. Ce délire donna à mon corps la plus rigide immobilité. Je
-me rappelle encore que mes mains formaient les fermoirs du livre. Je les
-tenais croisées sur le ventre, et quelqu'un (Virgilia sans doute) les
-décroisait, parce que cette attitude semblait celle de la mort.</p>
-
-<p>Enfin je fus rendu à la forme humaine, et livré à un hippopotame, qui
-m'emporta. Je me laissai faire, sans protester, et je ne sais trop si je
-ressentais de la peur ou un sentiment de confiance. Mais au bout d'un
-instant, la course devint tellement vertigineuse que j'osai
-l'interroger, et lui dire, après quelques précautions oratoires, qu'il
-me semblait aller à l'aventure.</p>
-
-<p>&mdash;Tu te trompes, me répondit l'animal. Nous remontons à l'origine
-des siècles.</p>
-
-<p>Je lui fis observer que c'était un peu loin. Mais l'hippopotame ne
-m'entendit pas ou ne me comprit pas, ou feignit de ne pas entendre. Je
-lui demandai, puisqu'il parlait, s'il descendait du cheval d'Achille ou
-de l'âne de Balaam, et il me répondit par un geste commun à ces deux
-animaux: il secoua les oreilles. Je fermai alors les yeux et
-m'abandonnai au hasard. J'avoue que je ressentis quelque démangeaison
-de savoir où se trouvait placée l'origine des siècles, si elle était
-aussi mystérieuse que celle du Nil, et surtout si elle valait plus ou
-moins que la consommation des mêmes siècles: réflexions d'un cerveau
-malade. Comme je fermais les yeux, je ne voyais pas le chemin. Je me
-souviens seulement que l'impression du froid augmentait à mesure que
-nous avancions. À un certain moment, je crus entrer dans la région des
-neiges éternelles. J'ouvris alors les yeux, et je vis qu'en effet mon
-hippopotame galopait sur une plaine de neige, couverte de quelques
-montagnes de neige, d'une végétation de neige, et de quelques grands
-animaux également de neigé. On ne voyait que de la neige; un soleil de
-neige nous pénétrait de froidure. J'essaya de parler, mais de
-froidure. J'essayai de parler, mais je ne pus prononcer que cette
-question anxieuse:</p>
-
-<p>&mdash;Où sommes-nous?</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons passé l'Éden.</p>
-
-<p>&mdash;Arrêtons-nous alors sous la tente d'Abraham.</p>
-
-<p>&mdash;Mais puisque nous allons en arrière, répartit ma monture en se
-moquant de moi.</p>
-
-<p>Je demeurai ahuri et vexé. Le voyage me parut décidément extravagant
-et sans intérêt, le froid incommode, le moyen de locomotion brutal et
-le but inaccessible. De plus,&mdash;imagination de malade,&mdash;je me
-disais qu'en supposant même que nous y arrivions, il n'était pas impossible
-que les siècles, irrités de cette profanation, nous déchirassent
-entre leurs ongles, qui devaient être séculaires comme eux. Tandis que
-je me livrais à ces réflexions, nous dévorions l'espace, et la plaine
-fuyait sous nos pieds. Enfin l'animal s'arrêta, et je pus regarder
-autour de moi. Regarder seulement, car je ne vis rien, hors l'immense
-linceul de neige qui couvrait alors le ciel même, demeuré jusque-là
-limpide. Par moment, j'entrevoyais quelque énorme plante agitant au
-vent ses larges feuilles. Le silence était sépulcral. On eût dit que
-la vie des êtres se figeait en présence de l'homme.</p>
-
-<p>Et voici qu'un visage énorme (tombait-il du ciel? sortait-il de terre,
-je ne sais), un visage de femme, fixant sur moi des regards rutilants
-comme le soleil, m'apparut. Il avait l'ampleur des solitudes sauvages et
-il échappait à la compréhension humaine, car ses contours se
-perdaient dans l'ambiance, et ce qui paraissait opaque était tout
-simplement diaphane. Dans ma stupéfaction, je ne dis rien, je ne
-poussai pas un cri. Mais au bout d'un instant, dans ma curiosité
-délirante, je lui demandai son nom.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis, comme il te plaira, la Nature ou Pandore. Je suis ta
-mère et ton ennemie.</p>
-
-<p>En entendant ces mots, je reculai un peu, pris d'épouvante. La figure
-poussa un large éclat de rire, qui fit autour de nous l'effet d'une
-tempête. Les plantes se contorsionnèrent, et un long gémissement
-rompit le silence.</p>
-
-<p>&mdash;Ne crains rien, me dit-elle; mon inimitié ne tue pas. C'est au
-contraire par la vie qu'elle s'affirme. Tu vis: je ne te souhaite pas
-d'autre mal.</p>
-
-<p>&mdash;Vis-je vraiment? demandai-je en enfonçant mes ongles dans ma
-chair, pour me certifier de ma propre existence.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, ver de terre, tu vis. Ne crains pas de perdre ces haillons,
-dont tu t'enorgueillis. Pendant quelques heures encore, tu goûteras le
-pain de la douleur et le vin de la misère. Tu vis, dans ta folie actuelle,
-tu vis. Et si ta conscience se réveille un instant et reprend sa
-sagacité, tu diras encore que tu veux vivre.</p>
-
-<p>Ce disant, la vision étendit le bras, me saisit par les cheveux,
-m'éleva dans les airs comme elle eût fait d'une plume. Alors seulement
-je contemplai de près son visage qui était énorme. Il était
-d'une quiétude parfaite, sans contorsions, sans expression de
-haine ou de férocité. Sa caractéristique unique et complète était
-l'impassibilité égoïste, l'éternelle surdité, la volonté immobile.
-Ses colères, si elle en ressentait, demeuraient enserrées dans son
-cœur. En même temps, sur ce visage glacial, il y avait un air de
-jeunesse, de force et de santé, en présence duquel je me sentais le
-plus débile et le plus décrépit des êtres.</p>
-
-<p>&mdash;M'entends-tu? dit-elle enfin, au bout de quelques instants de
-mutuelle contemplation.</p>
-
-<p>&mdash;Non, répondis-je; je ne veux pas te comprendre, tu es absurde,
-tu es un mythe. Je rêve, sans doute; ou si par hasard je suis devenu fou,
-tu n'es qu'une conception d'aliéné, une chose vaine, que la raison
-absente ne peut ni diriger ni palper. La Nature?... celle que je connais
-est bien une mère, mais non une ennemie. Elle ne fait pas de la vie un
-fléau; elle n'a pas, comme toi, cet air indifférent et sépulcral. Et
-pourquoi Pandore?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que je porte sur moi les biens et les maux, et le pire de
-tous, l'espérance, consolation des hommes. Tu trembles?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, ton regard me fascine.</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute; car je ne suis pas seulement la vie, mais aussi la
-mort; et d'ici peu tu vas me rendre ce que je n'ai fait que te prêter.
-Grand voluptueux, la volupté du néant t'attend.</p>
-
-<p>Quand cette parole retentit comme un coup de tonnerre dans cette
-immense vallée, je crus que c'était le dernier son qui parviendrait à mes
-oreilles. Je sentis comme la décomposition subite de moi-même. Je lui
-lançai un regard suppliant et demandai un sursis de quelques années.</p>
-
-<p>&mdash;Vie éphémère, s'écria la vision, pourquoi souhaiter encore
-quelque prolongement? pour dévorer encore, et être enfin dévorée à ton
-tour. N'es-tu point lasse du spectacle de la lutte? Tu connais à fond
-tout ce que je t'offre de moins ignoble et de moins triste: le lever du
-soleil, la mélancolie des soirs, le sommeil, enfin, qui est le plus
-grand présent de mes mains. Que te faut-il encore, sublime idiote?</p>
-
-<p>&mdash;La continuation de moi-même: je ne te demande rien de plus. Qui
-donc m'a mis dans le cœur, sinon toi, cet amour de la vie? Et si j'aime la
-vie, n'est-ce point te frapper toi-même que de me tuer?</p>
-
-<p>&mdash;Non; car je n'ai plus besoin de toi. Ce qui importe au temps, ce
-n'est pas la minute qui passe, c'est celle qui vient. Celle-ci est forte,
-allègre; elle se croit immortelle, bien qu'elle porte la mort en elle,
-et qu'elle doive périr comme celle qui l'a précédée. Seul le temps
-subsiste. Égoïsme, diras-tu; sans doute, mais j'ai encore une autre
-loi: égoïsme, et conservation. La panthère enlève un veau du
-troupeau en se disant qu'elle doit vivre; et si le veau est tendre tant
-mieux. C'est la règle universelle. Monte et regarde.</p>
-
-<p>Ce disant, la vision m'emporta au sommet d'une montagne. J'abaissai mes
-yeux vers la vallée, et pendant longtemps je contemplai dans le
-lointain, à travers le brouillard, une chose unique. Figure-toi,
-lecteur, une réduction des siècles défilant devant moi, exhibant
-toutes les races, toutes les passions, le tumulte des empires, la guerre
-des appétits et des haines, la destruction réciproque des êtres et
-des choses. Curieux et cruel spectacle! L'histoire de l'homme et de
-notre planète prenait ainsi une intensité que ne sauraient lui donner
-ni l'imagination ni la science, car la science est plus lente et
-l'imagination plus vague, tandis que ce que j'avais devant moi était la
-condensation vivante de tous les temps. Impossible de décrire ce
-spectacle: ce serait vouloir fixer l'éclair. Les siècles se
-succédaient en tourbillon, et pourtant je voyais, avec la vision
-spéciale du délire, tout ce qu'ils contenaient: fléaux et délices,
-gloire et misère, et l'amour aggravant la faiblesse. Voici venir la
-jalousie qui dévore, la colère qui enflamme, l'envie qui bave, et la
-pioche et la plume humide de sueur, et l'ambition et la faim, et la
-vanité, et la mélancolie, et la richesse, et l'amour: toutes les
-passions qui agitent l'homme comme un jouet, ou le détruisent et en
-font un haillon. Je voyais les formes multiples du même vice originel,
-qui tantôt mord les viscères, tantôt s'attaque à la pensée, et
-promène éternellement son habit d'arlequin sur l'humanité tout
-entière. La douleur cédait parfois, ou à l'indifférence qui est un
-sommeil sans rêve, ou au plaisir qui est une douleur bâtarde. L'homme,
-flagellé et rebelle, courait au-devant de la fatalité des choses,
-après une figure nébuleuse et fuyante, faite de lambeaux de
-l'impalpable, de l'improbable, de l'invisible, mal cousus avec
-l'aiguille de l'imagination. Et cette image, vaine chimère de la
-félicité, ou s'éloignait perpétuellement, ou se laissait prendre par
-un pan de sa robe, dont l'homme s'enveloppait aussitôt la poitrine,
-tandis qu'elle partait d'un éclat de rire et jouissait comme un songe.</p>
-
-<p>Devant tant de misères, je ne pus contenir un cri d'angoisse que Nature
-ou Pandore entendit sans rire ni protester; et je ne sais par quelle
-bizarrerie cérébrale ce fut moi qui me mis à rire d'un rire
-inextinguible et idiot.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as raison, dis-je; le spectacle est divertissant et vaut la
-peine d'être vu, quoiqu'il soit un peu monotone. Quand Job maudissait le
-jour où il fut conçu, il eût aimé à voir d'ici ce spectacle. Allons,
-Pandore, ouvre tes entrailles et digère-moi; le spectacle est
-divertissant, mais digère-moi.</p>
-
-<p>Je fus invité, pour toute réponse, à regarder au-dessous de moi les
-siècles qui continuaient à passer, rapides et turbulents, les
-générations qui se superposaient aux générations, les unes tristes
-compte la captivité d'Israël, les autres gaies, comme les
-extravagances de Commode, et toutes s'engouffrant ponctuellement dans le
-sépulcre. Je voulais fuir, mais une force inconnue alourdissait mes
-pieds. Alors je me dis en moi-même: «Bon! laissons passer les
-siècles; le mien aura son tour et tous après lui, jusqu'au dernier,
-qui me donnera le mot de l'énigme de l'éternité.» Et je regardai, et
-je continuai à voir les âges qui survenaient et passaient, et je me
-sentais résolu et tranquille, peut-être même satisfait. Oui,
-peut-être bien, satisfait. Chaque siècle apportait sa part d'ombre et
-de lumière, d'apathie et de combativité, d'erreur et de vérité, son
-cortège de systèmes d'idées neuves, de nouvelles illusions. En chacun
-d'eux un printemps reverdissait, un automne jaunissait, suivi d'un autre
-renouveau. L'histoire et la civilisation se tissaient ainsi avec cette
-régularité de calendrier, et l'homme, d'abord nu et désarmé,
-s'armait et se vêtait, construisait sa cabane et son palais, la sauvage
-bourgade ou la Thèbes aux cent portes, créait la science qui scrute,
-et l'art qui charme, devenait orateur, mécanicien, philosophe,
-parcourait le globe, descendait dans les entrailles de la terre,
-s'élevait jusqu'aux nuages, collaborant ainsi à l'œuvre mystérieuse
-du maintien de la vie et de la mélancolie de l'abandon. Mon regard,
-lassé et distrait, vit ainsi arriver le siècle présent et derrière
-lui les siècles futurs. Celui-ci venait agile, adroit, vibrant, rempli
-de lui-même, un peu diffus, audacieux, savant, et malgré tout aussi
-misérable que les autres, et ainsi je le vis passer comme tous
-passeront après lui, avec la même égalité et la même monotonie. Je
-redoublai d'attention, j'allais enfin voir le dernier,&mdash;le dernier!
-Mais à ce moment, la vélocité était telle qu'elle ne donnait plus prise
-à la compréhension; auprès d'elle, la durée de l'éclair était un
-siècle. Les objets commencèrent à se confondre; les uns grandirent,
-les autres s'amoindrirent, d'autres se perdirent dans l'ambiance. Une
-brume s'étendit autour de moi et couvrit tout, moins l'hippopotame qui
-m'avait amené, et qui lui-même commença à diminuer, à diminuer, et
-fut réduit aux dimensions d'un modeste chat. Et c'était bien un chat,
-en vérité. En regardant attentivement, je reconnus Sultan qui jouait
-à la porte de ma chambre avec une boule de papier.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="VIII._RAISON_CONTRE_FOLIE">VIII. RAISON CONTRE FOLIE</a></h4>
-
-
-<p>Vous avez déjà compris, lecteur, que la Raison réintégrait sa
-demeure, et qu'elle invitait le Délire à en sortir, en répétant à
-meilleur droit les paroles de Tartufe:</p>
-
-
-<blockquote>
-<p>La maison est à moi, c'est à vous d'en sortir.</p></blockquote>
-
-
-<p>Mais ce n'est pas d'hier que la Folie aime à habiter la maison
-d'autrui, de telle sorte qu'il est fort difficile de la faire déloger
-lorsqu'une fois elle a élu domicile quelque part. C'est un tic: elle
-n'en démord pas; il y a beau temps qu'elle a toute honte bue. Et si
-nous comptons le nombre des habitations dont elle s'empare d'une fois,
-ou pour y passer une saison, nous conclurons que cette aimable voyageuse
-doit être la terreur des propriétaires. Dans mon cas, il y eut presque
-une émeute à la porte de mon cerveau, car l'intruse ne voulait pas
-sortir, et la propriétaire réclamait à cor et à cris ce qui lui
-appartenait. La Folie capitula, ne demandant qu'une toute petite place
-au grenier, pour y fixer sa résidence.</p>
-
-<p>Mais la Raison répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;Non, madame, je suis lasse de vous souffrir dans mon grenier, et
-je suis payée pour vous connaître. Ce que vous voulez c'est prendre pied
-pour envahir progressivement la salle à manger, le salon et le reste de
-la maison.</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-moi au moins quelques minutes de répit; je suis sur la
-piste d'un mystère.</p>
-
-<p>&mdash;Quel mystère?</p>
-
-<p>&mdash;De deux, même, corrigea la Folie: celui de la vie et de la mort.
-Je ne vous demande que dix minutes.</p>
-
-<p>La Raison se prit à rire.</p>
-
-<p>&mdash;Tu seras toujours la même, toujours la même, toujours la
-même.</p>
-
-<p>Et ce disant, elle la prit par les poignets et la flanqua dehors. Puis
-elle rentra, et ferma la porte derrière elle. La Folie proféra encore
-quelques reproches; mais enfin, perdant toute espérance, elle tira la
-langue en faisant la grimace, et suivit son chemin...</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="IX._TRANSITION">IX. TRANSITION</a></h4>
-
-
-<p>Et savourez l'habileté, l'art avec lequel je fais la plus importante
-transition de ce livre. Voyez plutôt: mon délire commence en présence
-de Virgilia; Virgilia fut mon grand péché de jeunesse; il n'y a pas de
-jeunesse qui ne soit précédée de l'enfance; l'enfance suppose la
-naissance; et voilà comment, sans efforts, nous arrivons au 20 octobre
-1805, qui est le jour où je naquis. Avez-vous bien remarqué: aucune
-suture apparente, rien qui distraie la sereine attention du lecteur,
-rien; de telle sorte que ce livre conserve ainsi tous les avantages de
-la méthode, sans la rigidité de la méthode. En vérité il était
-temps. La méthode est indispensable; mais je la préfère en
-déshabillé, sans atours ni colifichets, se moquant des opinions du
-voisin et de celles du commissaire de police de quartier. C'est comme
-l'éloquence: il en est une naturelle et vibrante, d'un art sincère et
-ensorceleur; et une autre empesée et vide.</p>
-
-<p>Revenons au 20 octobre.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="X._CE_JOURLA">X. CE JOUR-LÀ</a></h4>
-
-
-<p>Ce jour-là, une fleur gracieuse poussa sur l'arbre des Cubas: je
-naquis. Paschoela, insigne sage-femme venue du Minho, et qui se vantait
-d'avoir ouvert les portes de la vie à une génération entière de
-gentilshommes, me reçut dans ses bras. Il est possible que mon père
-l'ait entendue faire son habituelle déclaration; je veux croire
-pourtant que ce fut le sentiment paternel qui induisit l'auteur de mes
-jours à la gratifier de deux demi-doublons. On me lava, on
-m'emmaillota, et je devins aussitôt le héros de la maison. Chacun
-pronostiquait à mon égard ce qui lui plaisait davantage. Mon oncle
-Jean, ancien officier d'infanterie, trouvait que j'avais le regard de
-Bonaparte, ce qui déplut à mon père. Mon oncle Ildefonso, alors
-simple prêtre, devinait en moi un futur chanoine.</p>
-
-<p>&mdash;Il sera au moins chanoine; je ne dis pas plus, pour ne point
-paraître orgueilleux. Mais je ne serais pas surpris si Dieu le destinait à
-l'épiscopat. Et pourquoi, après tout, ne serait-il pas évêque! la
-chose n'est pas impossible. Qu'en dites-vous, Bento, mon frérot?</p>
-
-<p>Mon père répondait à tous que je serais ce qu'il plairait au ciel. Et
-il me soulevait en l'air comme s'il eût eu l'intention de me montrer à
-la ville et à l'univers. Il demandait à tout le monde si je lui
-ressemblais, si j'étais joli, si je paraissais intelligent.</p>
-
-<p>Je raconte ces choses en gros, et telles que l'on me les a narrées plus
-tard. J'ignore naturellement la plupart des faits de ce jour mémorable.
-Je sais que les voisins vinrent en personne ou envoyèrent leurs
-souhaits au nouveau-né, et que pendant les premières semaines, ce fut
-un défilé de visites à la maison. Toutes les chaises étaient prises,
-et jusqu'au moindre tabouret. On tailla force layettes. Si je
-n'énumère point les cadeaux, les baisers, les exclamations et les
-bénédictions, c'est que je n'en finirais plus avec ce chapitre, et
-qu'il faut pourtant bien qu'il ait une fin.</p>
-
-<p>Je ne parlerai pas non plus de mon baptême. Tout ce qu'on m'en a dit,
-c'est que ce fut une des plus brillantes fêtes de l'année suivante,
-1806. La cérémonie eut lieu dans l'église de São Domingos, un mardi
-de mars, par une belle journée, lumineuse et pure; mon parrain et ma
-marraine furent le colonel Rodrigues de Mattos et sa femme. Tous deux
-descendaient de vieilles familles du Nord et honoraient le sang qui
-coulait dans leurs veines, et que leurs aïeux avaient répandu dans les
-guerres contre la Hollande. Je crois bien que leurs noms à tous deux
-furent au nombre des premiers mots que je balbutiai. Et je devais le
-faire avec grâce, et en révélant quelque talent précoce, car sitôt
-que quelqu'un se présentait, il me fallait réciter ma leçon.</p>
-
-<p>&mdash;Bébé, tu vas dire à ces messieurs comment s'appelle ton
-parrain.</p>
-
-<p>&mdash;Mon parrain? c'est S. Exc. le colonel Paulo Vaz Lobo Cezar de
-Andrade e Souza Rodrigues de Mattos; ma marraine c'est S. Exc. Dona Maria
-Luiza de Macedo Rezende e Souza Rodrigues de Mattos.</p>
-
-<p>&mdash;Il est extraordinaire, ce petit, s'écriaient les assistants.</p>
-
-<p>Mon père était du même avis, et ses yeux brillaient d'orgueil; il
-passait la main sur mon front, me regardait longtemps avec tendresse
-satisfait de lui-même.</p>
-
-<p>Je ne sais pas trop non plus quand je fis mes premiers pas; mais ils
-furent prématurés: peut-être pour presser la nature, m'obligea-t-on
-de bonne heure à m'accrocher aux chaises, ou me tenait-on par ma robe,
-ou me donna-t-on un cerceau. «Allons! tout seul!»... me disait ma
-bonne. Et moi, attiré par le hochet de fer-blanc que ma mère agitait
-devant moi, j'allais de l'avant, tombant par-ci, tombant par-là; et je
-marchais, probablement mal; mais enfin je marchais, et j'ai continué
-par la suite.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XI._LENFANT_EST_LE_PERE_DE_LHOMME">XI. L'ENFANT EST LE PÈRE DE L'HOMME</a></h4>
-
-
-<p>Je grandis; ma famille n'y fut pour rien. Je grandis naturellement,
-comme les magnolias et les chats. Les chats sont peut-être moins
-madrés, et sûrement les magnolias sont moins dissipés que je ne
-l'étais. Un poète disait que l'enfant est le père de l'homme. S'il en
-est ainsi, étudions quelques traits de mon enfance.</p>
-
-<p>J'avais cinq ans à peine, et déjà l'on m'avait surnommé
-«l'Endiablé»; et vraiment je méritais ce titre. Je fus un des plus
-terribles gamins de ma génération: malin, indiscret, turbulent et
-volontaire. Par exemple un jour qu'une esclave me refusa une cuillerée
-de confiture de coco qu'elle était en train de préparer, je lui mis la
-tête en capilotade; et non content de cette méchanceté, je lançai
-une poignée de cendre dans le chaudron; puis, pour comble, j'allai
-raconter à ma mère que l'esclave avait gâté la confiture par simple
-perversité. J'avais alors six ans à peine. Prudencio, un petit
-mulâtre élevé à la maison, me servait de monture. Il se mettait à
-quatre jambes, les mains à terre, je lui glissais une corde entre les
-dents, en guise de frein; je lui montais sur le dos; puis le fustigeant
-avec une baguette, je lui faisais faire mille tours à droite et à
-gauche et il obéissait, en gémissant parfois; mais enfin il obéissait
-sans rien dire ou en murmurant un «aï! aï! Nhonhô» auquel je
-répondais en lui disant: «Vas-tu te taire, animal!» Cacher le chapeau
-des gens qui venaient nous voir, mettre des queues en papier aux
-personnes graves, ou les tirer par la perruque; faire des pinçons sur
-le bras des matrones, et autres exploits du même genre, étaient
-certainement des preuves d'un caractère indocile; mais je me figure que
-c'était en même temps des manifestations d'un esprit robuste, car mon
-père m'avait en grande admiration. En public il me réprimandait bien,
-pour la forme; mais en particulier, il me couvrait de baisers.</p>
-
-<p>Il ne faudrait pas croire cependant que j'aie passé le reste de ma vie
-à casser des têtes ou à cacher des couvre-chefs. Mais que je sois
-demeuré opiniâtre, égoïste, et que j'aie toujours aimé à me moquer
-un peu des gens, c'est la pure et simple vérité. Si je n'ai point
-toujours caché leurs chapeaux, je les ai toujours un peu tirés par la
-perruque.</p>
-
-<p>Je me suis toujours intéressé aussi à la contemplation des injustices
-humaines avec une tendance à les atténuer, à les expliquer, à les
-classer par catégories, non pas suivant un étalon rigide, mais en les
-considérant comme le produit des circonstances et du milieu. Ma mère
-m'éduquait à sa façon, en me faisant apprendre par cœur des
-préceptes et des oraisons. Mais c'était le sang et les nerfs qui me
-gouvernaient bien plus que toutes les prières; et les règles de morale
-perdaient l'âme qui les fait vivre pour se réduire à de simples
-formules. Le matin avant la bouillie, le soir avant de m'endormir, je
-demandais à Dieu de me pardonner mes offenses comme je pardonnais à
-ceux qui m'avaient offensé; mais entre la matinée et la soirée, je
-faisais quelque grave espièglerie, et mon père, après le premier
-mouvement de mauvaise humeur, me donnait de petites tapes en me disant:
-«Ah! polisson! ah! polisson!»</p>
-
-<p>Oui, vraiment, mon père m'adorait. Ma mère était une femme faible, de
-peu d'esprit et d'un grand cœur, crédule, sincèrement pieuse,
-casanière bien que jolie, et modeste quoique riche. Elle ne craignait
-que deux choses au monde, le tonnerre et son mari, qui était son oracle
-et son Dieu. De la collaboration de ces deux êtres résulta mon
-éducation qui, bonne peut-être par quelque côté, était en général
-vicieuse, incomplète et même négative sur certains points. Mon oncle,
-le chanoine, faisait bien quelques reproches à son frère; il lui
-disait que j'étais trop libre et pas assez bien élevé, que j'étais
-trop gâté et pas assez châtié. Mais mon père répondait que mon
-éducation était faite suivant un système très supérieur à la
-routine coutumière; et de la sorte, sans persuader mon oncle, il
-arrivait à se convaincre lui-même.</p>
-
-<p>De pair avec l'hérédité et l'éducation, il y eut aussi l'exemple du
-dehors et le milieu domestique. J'ai parlé de mes père et mère,
-j'avais aussi des oncles. L'un d'eux, Jean, avait la langue bien pendue,
-menait une vie galante et se plaisait aux conversations scabreuses. Dès
-que j'eus onze ans, il commença à me raconter des anecdotes plus ou
-moins vraies, mais toutes farcies d'obscénités. Il ne respectait pas
-plus mon adolescence que la soutane de son frère. Seulement, celui-ci
-disparaissait dès qu'il pressentait l'histoire leste. Moi non, je
-restais sans rien comprendre tout d'abord. Peu à peu je compris et
-trouvai cela drôle. Au bout d'un certain temps, c'est moi qui
-recherchais la compagnie de mon oncle. Il m'aimait beaucoup, me donnait
-des gâteaux et m'emmenait à la promenade. Quand j'allais passer
-quelques jours chez lui, il m'arrivait souvent de le trouver au fond du
-jardin, dans le lavoir, en train de causer avec les esclaves qui
-lavaient le linge. Il en défilait, des anecdotes, des bons mots, au
-milieu d'éclats de rire qu'on ne pouvait entendre de la maison, dont le
-lavoir était fort éloigné. Les négresses, un pagne sur le ventre,
-les jupes relevées, les unes dans le bassin, les autres en dehors,
-penchées sur les monceaux de linge sale qu'elles savonnaient, battaient
-ou tordaient, écoutaient les plaisanteries de l'oncle Jean, y
-répondaient et les commentaient de temps à autre par ces exclamations:
-«Doux Jésus!... Monsieur Jean est le diable en personne.»</p>
-
-<p>Bien différent était mon oncle le chanoine, homme austère et chaste.
-Ces qualités, d'ailleurs, ne mettaient pas en relief un esprit
-supérieur; elles compensaient tout au plus la médiocrité de son
-intelligence. Il n'était pas de ceux qui voient la partie substantielle
-de l'Église; il ne considérait que le côté externe, la hiérarchie,
-les préséances, les surplis et les génuflexions. Il appartenait
-plutôt à la sacristie qu'à l'autel. Une lacune dans le rituel
-l'indignait plus qu'une infraction des commandements. Après tant
-d'années, je me demande s'il eût été capable d'interpréter un
-passage de Tertullien, ou d'exposer sans hésitations l'histoire du
-symbole de Nicée. Mais personne, aux grand'messes, ne connaissait mieux
-que lui le moment et le nombre des révérences auxquelles l'officiant a
-droit. L'unique ambition de sa vie fut d'être chanoine, et il avouait,
-du fond du cœur, que c'était la seule dignité à laquelle il pût
-aspirer. Pieux, sévère dans ses mœurs, minutieux dans l'observance
-des règles, mais faible, timide, subalterne, il possédait quelques
-vertus et s'y montrait exemplaire, mais il lui manquait totalement
-l'énergie pour les inculquer et les imposer à autrui.</p>
-
-<p>De ma tante Emerenciana, sœur de ma mère, je ne dirai rien sinon
-qu'elle était la seule personne qui exerçât quelque autorité sur
-moi. Elle avait un caractère à part; mais elle ne vécut qu'un ou deux
-ans en notre compagnie. Il n'y a guère d'intérêt non plus à citer
-des parents et des intimes avec qui nous n'eûmes que des relations
-intermittentes, coupées par de longues séparations, et avec qui nous
-ne fîmes jamais vie commune. Ce qui peut être intéressant, c'est
-l'expression générale de la vie domestique que j'ai ébauchée:
-vulgarité des caractères, amour des apparences rutilantes et du
-tapage, faiblesse des volontés, triomphe du caprice, et le reste. De
-cette terre et de ce fumier, naquit cette fleur.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XII._UN_EPISODE_DE_1814">XII. UN ÉPISODE DE 1814</a></h4>
-
-
-<p>Mais je me reprocherais d'aller de l'avant sans compter un galant
-épisode de 1814; j'avais alors neuf ans.</p>
-
-<p>Quand je naquis, Napoléon se trouvait au faîte de la gloire et du
-pouvoir. Il était empereur, et s'était imposé à l'admiration des
-hommes. Mon père qui, à force de vouloir convaincre les autres de
-notre noblesse, avait fini par y croire lui-même, nourrissait contre
-l'usurpateur une haine purement mentale. C'était un prétexte à
-continuelles discussions avec l'oncle Jean, qui, par esprit de classe ou
-sympathie de métier, pardonnait au despote en faveur du général. Mon
-oncle l'abbé se montrait inflexible, contre le Corse, et nos autres
-parents étaient partagés d'avis. De là naissaient de fréquentes
-controverses et d'éternelles discussions.</p>
-
-<p>Lorsque la nouvelle de la première abdication arriva à Rio de Janeiro,
-il y eut naturellement chez nous une vive émotion, mais aucun brocard.
-Les vaincus, témoins de la satisfaction publique, se maintinrent dans
-un silence plein de dignité. Quelques-uns même virèrent casaque et
-battirent des mains. La population, franchement satisfaite, donna des
-signes évidents de son attachement à la famille royale. On illumina;
-on chanta la <i>Te Deum</i>, on tira des salves, on organisa des
-manifestations et l'on se répandit en acclamations. Ce jour-là,
-j'étrennais une petite épée dont mon parrain m'avait fait présent à
-la Saint-Antoine; et franchement, cette épée m'intéressait bien
-autrement que la chute de Bonaparte. Jamais je n'ai oublié cette
-circonstance: j'ai toujours pensé depuis que, pour chacun de nous,
-notre petite épée a bien plus d'importance que celle de Napoléon.
-Notez qu'au cours de mon existence j'ai entendu bien des discours, lu
-bien des pages où bruissaient de grandes idées et de plus grandes
-phrases, mais je ne sais trop pourquoi, par derrière les
-applaudissements qui s'échappaient de mon âme, j'entendais une voix
-lointaine me répéter cette leçon de l'expérience:</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc! tu ne penses qu'à ton épée.</p>
-
-<p>Ma famille ne se contenta point de prendre une part anonyme à la joie
-publique; elle jugea opportun et même indispensable de célébrer la
-destitution de l'empereur par un dîner tel que l'écho des acclamations
-et des toasts arrivât aux oreilles de Son Altesse, ou tout au moins de
-ses ministres. Aussitôt fait que dit: on retira des armoires toute la
-vieille vaisselle plate, héritage de mon aïeul Louis Cubas; et aussi
-les serviettes de Flandre et les grands vases des Indes. On égorgea le
-cochon gras; les compotes et les confitures furent commandées aux
-commères de la rue <i>d'Ajuda</i>; on lava, on frotta, on polit le
-plancher des salles, les escaliers, les bougeoirs, les bobèches, les
-larges manchons de verre, tout l'appareil du luxe classique.</p>
-
-<p>À l'heure dite, une société choisie se trouvé réunie: le juge
-provincial, trois ou quatre officiers militaires, quelques commerçants
-et hommes de lettres, un grand nombre de fonctionnaires des
-administrations, les uns accompagnés de leurs femmes et de leurs
-filles, les autres seuls, mais tous parfaitement unanimes dans leur
-désir d'étouffer la mémoire de Bonaparte sous la farce d'un dindon.
-Ce n'était pas un dîner, mais un <i>Te Deum.</i> Ce fut d'ailleurs à peu
-près ce que déclara un des littérateurs de l'assistance, le docteur
-Villaça, improvisateur insigne, qui ajouta aux mets du service un plat
-préparé par les muses. Je me souviens, comme si c'était d'hier, du
-moment où il se leva, dans sa lévite de soie où tombait la queue de
-sa perruque. Une émeraude ornait son doigt. Il demanda à mon oncle
-l'abbé le refrain de l'impromptu, fixa ses regards sur la chevelure
-d'une dame, toussa, leva la main droite fermée, d'où surgissait le
-doigt indicateur levé vers le toit, et dans cette position étudiée,
-il développa le texte donné. Il fit non pas un impromptu, mais trois;
-ensuite il jura de ne s'arrêter plus. Il demandait un thème, un autre,
-improvisant sans hésiter, à tel point qu'une des dames présentes ne
-put cacher sa grande admiration.</p>
-
-<p>&mdash;Madame, répondit modestement Villaça, on voit bien que vous
-n'avez pas comme moi entendu Bocage, à Lisbonne, sur la fin du siècle
-dernier. Celui-là, oui!... quelle facilité et quels vers. Combien de
-fois, pendant des heures, au café Nicola, nous avons lutté à qui
-improviserait le plus brillamment, au milieu des bravos et des
-applaudissements. Quel talent, ce Bocage!... La duchesse de Cadaval me
-le disait encore, il y a quelques jours...</p>
-
-<p>Et ces trois derniers mots, prononcés avec emphase, produisirent dans
-toute l'assistance un frémissement d'admiration et de surprise. Eh
-quoi! cet homme si familier, si simple, non seulement luttait avec les
-poètes, mais encore vivait dans l'intimité des duchesses! Un Bocage et
-une Cadaval! Au contact d'un tel personnage, les femmes se sentaient
-magnifiées; les hommes le considéraient avec respect: les uns avec
-envie, d'autres avec incrédulité. Pendant ce temps, il continuait à
-accumuler épithètes sur épithètes, adverbes sur adverbes, épuisant
-tous les mots qui riment avec tyran et usurpateur. On en était au
-dessert; personne ne pensait plus à manger. Dans l'intervalle des
-impromptus, courait un murmure allègre, une causerie d'estomacs
-satisfaits. Les yeux tendres et humides s'alanguissaient encore; ceux
-dont l'expression était vive et chaude projetaient des regards d'un
-bout à l'autre de la table couverte de desserts et de fruits, d'ananas
-en tranches, de melons éventrés, de compotiers de cristal au travers
-desquels en apercevait la confiture de coco finement râpé et jauni par
-les œufs, ou la mélasse gluante et obscure, auprès des fromages et
-des <i>caras.</i> De temps à autre, un rire jovial, ample, déboutonné, un
-bon gros rire de famille rompait la gravité politique du banquet. À
-côté de l'intérêt supérieur et commun, s'agitaient d'autres
-intérêts secondaires et particuliers. Les jeunes filles parlaient des
-chansonnettes qu'elles devaient chanter au clavecin, et du menuet et de
-la gigue. Il n'y avait pas une matrone qui ne se promît de danser au
-moins quelques mesures, pour rappeler ce qu'elle avait été au temps de
-son jeune âge. Un individu assis à mon côté parlait d'un arrivage de
-nègres qu'on lui annonçait de Louanda. Son neveu l'avisait par une
-lettre qu'il avait déjà acheté quarante têtes, et il avait dans sa
-poche une autre lettre qu'il ne pouvait pas Montrer en ce moment et
-qui... Ce qu'il pouvait affirmer c'est qu'on allait recevoir, par ce
-seul bateau, cent vingt nègres pour le moins.</p>
-
-<p>Pan... pan... pan... faisait Villaça en battant des mains. La rumeur
-cessait subitement comme un orchestre sous la baguette du chef, et tous
-les regards se tournaient vers l'improvisateur. Ceux qui étaient les
-plus éloignés arrondissaient leurs mains autour de l'oreille pour ne
-pas perdre une seule syllabe. La plupart, avant même que le poète eût
-parlé, avaient déjà sur les lèvres un demi-sourire d'assentiment,
-candide et banal.</p>
-
-<p>Quant à moi, seul et oublié, je regardais d'un œil amoureux une
-certaine compote qui était un de mes desserts favoris. Après chaque
-impromptu, je me disais avec satisfaction que ce serait sûrement le
-dernier, mais il en venait encore un autre, et le dessert demeurait
-intact. Personne ne pensait à en appeler. Mon père assis au haut bout,
-savourait largement la joie des convives, les figures joyeuses, les
-plats, les fleurs, enchanté de voir cette familiarité communicative
-qui s'établit entre les esprits les plus distants sous l'influx d'un
-bon repas. Je me rendais compte de tout cela, attendu que mes regards
-allaient de sa place au compotier avec de vains appels pour qu'il me
-servît. Mais il ne voyait rien que lui-même et ses convives. Et les
-impromptus se succédaient comme des ondées, m'obligeant à rentrer mon
-envie et ma demande. Je patientai tant que je pus. À la fin, je n'y
-tins plus. Je demandai de la confiture à voix basse; puis j'élevai la
-voix, je criai, je battis du pied. Mon père, qui m'eût donné la lune
-s'il eût dépendu de lui de le faire, appela une esclave pour me servir
-du dessert. Mais il était déjà trop tard. Ma tante Emerenciana
-m'avait enlevé de ma chaise et livré à une servante, en dépit de mes
-cris et de mes protestations.</p>
-
-<p>L'improvisateur ne commit d'autre délit que de retarder le dessert et
-de provoquer ainsi mon exclusion. C'en fut assez pour que je jurasse
-d'exercer une vengeance, n'importe laquelle, pourvu qu'elle fût grande
-et exemplaire, et autant que possible rendît ma victime ridicule.
-Le D<sup>r</sup> Villaça était un homme grave, lent et posé dans ses
-manières, âgé de quarante-sept ans, marié et père de famille. La queue en
-papier pendue à l'habit ou à l'extrémité de la perruque me parut
-insuffisante. Je rêvais mieux que cela. Je me mis à le suivre, à
-l'épier dans le jardin où nous étions tous descendus pour nous
-promener. Je le vis causer avec Dona Eusebia, sœur du sergent major
-Domingues. C'était une robuste fille qui n'était peut-être pas fort
-jolie, mais pas laide non plus.</p>
-
-<p>Je l'entendis qui disait:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis très fâchée contre vous.</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi... je ne sais pas... c'est ma destinée... Il y a des
-jours où je voudrais mourir...</p>
-
-<p>Ils étaient entrés dans un petit bosquet. Le soir tombait. Je les
-suivis. Villaça avait dans le regard des éclairs de vin et de
-volupté.</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-moi, lui dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Personne ne nous voit. Mourir, cher ange, quelle idée! Vous
-savez bien que je vous suivrais dans la mort... Que dis-je!... je meurs
-tous les jours de passions et de tristesse...</p>
-
-<p>Dona Eusebia porta son mouchoir à ses yeux.</p>
-
-<p>L'improvisateur cherchait quelque phrase littéraire dans sa mémoire et
-trouva ceci, qu'il avait plagié comme j'eus l'occasion de le vérifier
-plus tard.</p>
-
-<p>&mdash;Ne pleure pas, mon amour, tu ne voudrais pas que le jour se
-levât avec deux aurores.</p>
-
-<p>Ceci dit, il l'attira vers lui. Elle résista pour la forme et se laissa
-faire. Leurs lèvres s'unirent, et j'entendis le bruit d'un léger
-baiser, du plus timide des baisers.</p>
-
-<p>&mdash;Le D<sup>r</sup> Villaça vient de donner un baiser à Dona
-Eusebia, m'écriai-je en courant dans le jardin.</p>
-
-<p>Mes paroles furent comme un coup de tonnerre. Chacun demeura stupéfait.
-On se regardait, on échangeait des sourires, des observations à
-demi-voix. Les mères entraînaient leurs filles, sous prétexte que la
-nuit était fraîche.</p>
-
-<p>Mon père me tira les oreilles, en cachette, vraiment même de mon
-indiscrétion. Mais le lendemain, à l'heure du déjeuner, en rappelant
-l'aventure, il me donna une petite pichenette sur le nez en disant:
-«Ah! polisson, va! polisson!»</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XIII._UN_SAUT">XIII. UN SAUT</a></h4>
-
-
-<p>Sautons maintenant à pieds joints par-dessus l'école fastidieuse où
-j'appris à lire, à écrire, à compter, à donner des calottes et à
-en recevoir: temps de diableries sur les collines et les plages, partout
-où l'occasion se présentait de faire l'école buissonnière.</p>
-
-<p>Il y avait bien aussi quelques contrariétés: les réprimandes, les
-châtiments, les leçons arides et longues, et quelques autres petits
-ennuis, si rares et si légers. Seule la férule lourde; et encore!...
-ô férule, terreur de mon enfance, tu fus le <i>Compelle intrare</i> avec
-lequel un vieux maître chauve et osseux me fourra dans la tête
-l'alphabet, la prosodie, la syntaxe et le peu qu'il savait lui-même.
-Sainte férule, maudite par les générations plus modernes, que n'ai-je
-pu demeurer éternellement sous ton joug, avec mon âme imberbe, mes
-ignorances, ma petite épée de 1814, supérieure à celle de Napoléon.
-Car enfin, qu'exigeais-lu, ô mon vieux maître de rudiment? quelques
-leçons apprises par cœur, et un peu de sagesse à l'école. Rien de
-plus que ce que la vie exige de nous, avec cette différence que si tu
-m'effrayais, tu ne m'irritais point. Je te revois en ce moment, tel que
-tu entrais dans la classe, avec tes pantoufles de cuir blanc, ta
-casaque, ton mouchoir à la main, ta tête chauve et ta barbe rasée. Je
-te revois t'asseoir, souffler, grogner, humer une prise initiale, avant
-de nous faire réciter la leçon. Cette vie obscure, tu la menas
-vingt-trois ans, silencieux et ponctuel, enterré dans ta maisonnette de
-la rue <i>do Piolho</i>, sans attrister le monde de ta médiocrité,
-jusqu'au jour où tu fis le grand plongeon dans les ténèbres. Personne ne
-te pleura, sauf peut-être un vieux serviteur noir: personne d'autre, pas
-même moi qui te dois de connaître les éléments de la grammaire.</p>
-
-<p>Il s'appelait Ludgero, mon vieux professeur. Je veux écrire son nom
-tout au long sur cette page: Ludgero Barata<a name="FNanchor_2_1" id="FNanchor_2_1"></a><a href="#Footnote_2_1" class="fnanchor">[2]</a>&mdash;nom funeste qui servait
-aux élèves d'éternel motif de plaisanteries. Un d'entre nous, Quincas
-Borba, sen montrait vraiment cruel envers le pauvre homme. Deux ou trois
-fois par semaine, il lui glissait dans la poche de son large pantalon un
-cafard qu'il tuait à cette intention. Site maître mettait la main
-dessus aux heures de classe, il faisait un bond, et promenait sur nous
-ses regards irrités. Il nous disait alors les pires injures. Il nous
-traitait de sauvages, de paysans du Danube, de gamins des rues. Les uns
-tremblaient, autres protestaient. Quincas Borba demeurait impassible,
-les yeux en l'air.</p>
-
-<p>Quel être extraordinaire, ce Quincas!... Jamais, dans mon enfance, ni
-du reste pendant toute ma vie, je n'ai rencontré un enfant plus
-spirituel, plus inventif, plus endiablé. C'était la perle, je ne dirai
-pas seulement de l'école, mais de la ville tout entière. Sa mère,
-veuve et possédant quelque bien, adorait son fils et le gâtait, le
-bichonnait, le faisait accompagner d'un domestique en livrée, qui nous
-laissait faire l'école buissonnière, dénicher les oiseaux ou courir
-après les lézards, sur les collines de <i>Livramento</i> et de la
-<i>Conceição</i>, ou tout simplement flâner dans les rues comme deux
-gommeux oisifs. C'était plaisir de voir Quincas Borba faire le rôle
-d'empereur aux fêtes du Saint-Esprit. Du reste, dans nos jeux
-d'enfants, il choisissait toujours un rôle de roi, de ministre, de
-général, la marque d'une suprématie, n'importe laquelle. Il avait de
-l'élégance, de la gravité, une certaine magnificence dans les
-attitudes et les gestes. Qui aurait dit que... mais n'anticipons pas.
-Faisons un saut jusqu'en 1822, date de notre indépendance politique, et
-de ma première captivité.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XIV._LE_PREMIER_BAISER">XIV. LE PREMIER BAISER</a></h4>
-
-
-<p>Je venais d'avoir dix-sept ans; au-dessus de mes lèvres s'estompait un
-léger duvet, sur lequel je tirais pour le transformer en moustaches. Je
-n'avais de vraiment viril que mes yeux, qui étaient vifs et résolus.
-Comme je montrais une certaine arrogance, il était difficile de dire si
-j'étais encore un enfant avec des airs d'homme, ou un homme ayant
-conservé des airs d'enfant. J'étais en somme un joli garçon, joli et
-audacieux, qui entrait dans la vie avec bottes et éperons, le fouet en
-main, du sang dans les veines, chevauchant une monture nerveuse, rapide
-et résistante comme le coursier des antiques ballades, que le
-romantisme alla chercher dans les châteaux du moyen âge pour le
-lâcher dans les rues de notre siècle. Le pis est que, fourbu de tant
-de courses qu'on lui fit faire, il fut mis au rancart. Le réalisme le
-trouva rongé de lèpre et de vermine, et par compassion lui donna asile
-dans ses livres.</p>
-
-<p>C'est vrai que j'étais un joli garçon élégant et riche; et l'on peut
-facilement s'imaginer que plus d'une femme, à cette époque, baissait
-devant moi son front pensif, ou me fixait de ses égards avides. Entre
-toutes, celle qui me captiva était une... une... je ne sais trop
-comment dire, car ce livre est chaste, au moins dans mon intention. Ah!
-dans mon intention, combien il est chaste! Mais enfin, comme il faut
-tout dire ou rien, celle qui fit ma conquête était une Espagnole,
-Marcella, la «Belle Marcella» comme l'appelaient avec raison les
-jeunes gens de ce temps-là. Elle était fille d'un jardinier des
-Asturies, comme elle me l'avoua elle-même dans une heure d'expansion;
-car la version courante lui donnait comme père un homme de lettres de
-Madrid, victime de l'invasion française, qui avait été blessé puis
-emprisonné et enfin fusillé quand elle avait à peine dix ans. <i>Cosas
-de España.</i> Quoi qu'il en soit, fille de littérateur ou de jardinier,
-il est certain que Marcella ne possédait plus l'innocence rustique et
-ne comprenait qu'avec peine la morale prescrite par la loi. C'était une
-bonne fille, joyeuse, sans scrupules, un peu comprimée par
-l'austérité du temps, qui ne lui permettait pas d'exhiber par les rues
-son équipage et ses folies. Elle était impatiente, amie du luxe, de
-l'argent et des jeunes hommes. Cette année-là, elle se mourait d'amour
-pour un certain Xavier, individu riche et phtisique, une perle!</p>
-
-<p>La première fois qu'elle m'apparut, ce fut au <i>Rocio Grande</i>, le
-soir de la grande illumination improvisée dès qu'on connut les premières
-nouvelles de la déclaration d'indépendance. Vraie fête de printemps,
-superbe aurore de la conscience nationale. Nous étions deux gamins:
-peuple et moi. Nous sortions de l'enfance avec toute la fougue de la
-jeunesse. Je la vis descendre d'une chaise à porteurs. Elle était
-imposante dans sa démarche, faite au moule, le corps svelte et
-ondulant, un galbe, un je ne sais quoi qu'on ne trouve que chez les
-impures. «Suivez-moi», dit-elle à son valet de pied; et moi je la
-suivis, aussi asservi que l'autre, comme si l'ordre s'adressait à moi.
-Je la suivis, amoureux d'elle, vibrant, le cœur illuminé des
-premières aurores. Chemin faisant, je l'entendis nommer: «La Belle
-Marcella». Marcella: j'avais entendu l'oncle Jean prononcer ce nom; et
-je demeurai tout étourdi.</p>
-
-<p>Trois jours plus tard, mon oncle me demanda en secret si je voulais
-souper avec de petites femmes, aux <i>Cajueiros.</i> J'acceptai, et il me
-conduisit chez Marcella. Xavier, avec tous ses tubercules, présidait le
-nocturne banquet. Je ne mangeai rien ou presque rien, n'ayant d'yeux que
-pour la maîtresse de la maison. Quelle gracieuse petite Espagnole!...
-Il y avait là une demi-douzaine de femmes, toutes entretenues, jolies
-et pleines de charme. Mais l'Espagnole!... L'enthousiasme, quelques
-gorgées de vin, mon caractère impérieux et emporté, tout cela me fit
-faire une chose dont je ne me serais point cru capable. Sur le seuil de
-la maison, je dis à mon oncle de m'attendre un instant, et je gravis de
-nouveau les escaliers.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez oublié quelque chose?... me demanda Marcella, debout
-sur le palier.</p>
-
-<p>&mdash;Mon mouchoir.</p>
-
-<p>Elle allait me précéder dans la direction du salon. Mais je lui saisis
-les mains, l'attirai à moi, et lui donnai un baiser. Je ne sais ce
-qu'elle me dit, si elle cria, si elle appela. Je descendis de nouveau
-les escaliers, rapide comme un vent d'orage, et titubant comme un homme
-ivre.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XV._MARCELLA">XV. MARCELLA</a></h4>
-
-
-<p>Je mis trente jours pour aller du <i>Rocio Grande</i> au cœur de
-Marcella, non plus en galopant sur le coursier fougueux du désir, mais en
-chevauchant l'âne de la patience, à la fois artificieux et entêté.
-Il n'y a en vérité que deux moyens de dominer la volonté des femmes:
-la violence symbolisée par le taureau d'Europe, l'insinuation que
-rappellent le cygne de Léda et la pluie d'or de Danaé. Ces trois
-inventions du vieux Jupiter sont passées de mode et j'y substitue le
-chevalet l'âne. Je ne dirai point les ruses ourdies, les tentatives de
-séduction, les alternatives de confiance et d'amour, les attentes
-déçues; je tairai tous ces préliminaires. Mais je puis affirmer que
-l'âne fut digne du cheval, un véritable âne de Sancho, philosophe en
-vérité, qui me conduisit à bon port à la fin du laps de temps déjà
-connu. Je descendis, caressai la croupe de l'animal, et l'envoyai
-paître.</p>
-
-<p>Ô premières émotions de ma jeunesse, comme vous vous étiez suaves en
-vérité!... Telle, dans la création biblique, dut être l'effet du
-premier rayon de soleil, lorsqu'il éclaira la face du monde en fleur.
-Oui, ce fut ainsi pour moi, et pour toi aussi, ami lecteur; s'il y eut
-dans ta vie une dix-huitième année, tu concorderas qu'il en fut ainsi.</p>
-
-<p>Notre passion, union, ou tout ce que l'on voudra, le nom importe peu,
-eut deux phases: la phase consulaire et la phase impériale. La
-première fut courte, et jamais Xavier ne soupçonna qu'il partageait
-avec moi le gouvernement de Rome. Le jour pourtant où la crédulité ne
-put tenir devant l'évidence, il déposa les insignes, je concentrai
-tous les pouvoirs dans mes mains. Ce fut la phase césarienne. L'univers
-m'appartint; mais Dieu sait ce qu'il m'en coûta. Il fallut trouver de
-l'argent et en inventer. J'exploitai d'abord la générosité de mon
-père, qui me donnait tout ce que je lui demandais, sans reproches, sans
-retard, sans froideur. Il disait qu'il faut que jeunesse se passe, et
-qu'il avait été jeune comme moi. Pourtant, j'abusai tant et tant,
-qu'il resserra peu à peu les cordons de sa bourse. J'eus alors recours
-à ma mère, qui trouvait moyen de me glisser quelque argent en
-cachette. C'était peu. Aux grands maux les grands remèdes: j'escomptai
-l'héritage paternel, je signai des lettres, sans échéance précise,
-et à des taux usuraires.</p>
-
-<p>En vérité, disait Marcella, quand je lui apportais des soieries ou des
-bijoux, il faut que je me fâche. A-t-on jamais vu... un cadeau de cette
-valeur!...</p>
-
-<p>Et s'il s'agissait d'un bijou, elle le contemplait entre ses doigts
-tout en proférant ces paroles; die l'examinait à la lumière, en essayait
-l'effet sur elle, et elle me couvrait de baisers impétueux et
-sincères. En dépit de ses protestations, la joie coulait dans ses
-regards, et je me sentais satisfait de la voir ainsi. Elle aimait
-particulièrement nos anciens doublons d'or, et je lui en apportais
-autant que j'en pouvais trouver. Marcella les enfermait tous dans un
-coffret de fer dont personne ne sut jamais où elle gardait la clef.
-Elle les cachait ainsi par crainte des esclaves. Sa maison des
-<i>Cajueiros</i> lui appartenait. Les meubles étaient bons et solides, en
-palissandre sculpté, et tout était à l'avenant, bibelots, miroirs,
-vases, vaisselle, une superbe vaisselle des Indes que lui avait donnée
-un conseiller à la Cour d'appel. Ah! vaisselle du diable, me portais-tu
-assez sur les nerfs!... Combien de fois ne l'ai-je pas dit à sa
-propriétaire. Je ne lui dissimulais pas l'écœurement que me causaient
-toutes ces reliques de ses amours d'antan. Elle m'écoutait en souriant,
-avec une expression de candeur,&mdash;de candeur et d'autre chose encore
-que je ne pouvais comprendre en ce temps-là. Mais maintenant, en me
-reportant en arrière, je songe que son rire offrait le singulier
-mélange d'un être qui serait issu d'une sorcière de Shakespeare et
-d'un ange de Klopstock. Je ne sais si je me fais bien comprendre. Dès
-qu'elle devinait mes inutiles et tardives jalousies, je crois qu'elle
-prenait plaisir à les exciter davantage. Par exemple, un jour que je
-n'avais pu lui offrir un certain collier trop cher pour ma bourse, et
-qu'elle avait vu à la devanture du bijoutier, elle me dit qu'elle avait
-voulu plaisanter, que son amour se passait fort bien de tels
-stimulants.</p>
-
-<p>Et elle me menaça du doigt en disant:</p>
-
-<p>&mdash;Jamais je ne te pardonnerais d'avoir de moi une aussi triste
-opinion.</p>
-
-<p>Et voilà que, rapide comme un oiseau, elle bat des mains, m'en entoure
-le visage, m'attire à elle d'un geste gracieux, avec des minauderies
-d'enfant. Ensuite, étendue sur la chaise longue, elle continua sa
-profession de foi, avec simplicité et franchise. Son affection n'était
-pas à vendre. On pouvait bien en acheter les apparences. Quant à la
-réalité, elle la gardait pour un petit nombre. Duarte, par exemple, le
-sous-lieutenant Duarte, qu'elle avait aimé pour de vrai, deux ans
-auparavant, avait toutes les peines du monde à lui faire accepter un
-objet de valeur, tout comme moi; elle ne recevait de lui, sans
-réluctance, que de petits cadeaux modestes comme la croix d'or qu'il
-lui avait offerte le jour de sa fête.</p>
-
-<p>&mdash;Cette croix...</p>
-
-<p>Ce disant, elle porta la main à son corsage, en retira une fine croix
-d'or, pendue à son coupar un ruban bleu.</p>
-
-<p>&mdash;Mais cette croix, lui fis-je observer, ne m'as-tu pas dit
-qu'elle te venait de ton père?</p>
-
-<p>Marcella secoua la tête avec commisération.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'as pas compris que c'était un mensonge... pour ne pas
-t'attrister. Allons, viens, <i>chiquito</i>, ne sois pas défiant comme
-cela. J'en ai aimé d'autres; et puis après, qu'importe, puisque c'est
-fini? Un jour quand nous nous quitterons...</p>
-
-<p>&mdash;Ne dis pas cela, m'écriai-je.</p>
-
-<p>&mdash;Tout passe! un jour...</p>
-
-<p>Elle ne put achever; un sanglot étouffa sa voix. Elle étendit les
-mains, m'attira sur son sein, me murmura tout bas à l'oreille:</p>
-
-<p>&mdash;Jamais, jamais, mon amour!...</p>
-
-<p>Je la remerciai, les yeux humides. Le lendemain, je lui apportai le
-collier qu'elle avait refusé.</p>
-
-<p>&mdash;Comme souvenir de moi, quand nous nous séparerons, lui
-dis-je.</p>
-
-<p>D'abord elle se concentra dans un silence indigné. Ensuite, elle fit un
-geste magnifique. Elle essaya de jeter le collier par la fenêtre. Je
-retins son bras. Je la suppliai de ne pas me faire une telle offense, de
-garder le bijou. Elle m'obéit en souriant.</p>
-
-<p>D'ailleurs elle me payait largement de mes sacrifices. Elle devinait
-mes plus secrets désirs; elle les prévenait tout naturellement, par une
-espèce de nécessité affective, par une fatalité de sa conscience.
-Jamais le désir n'était raisonnable; c'était pur caprice, simple
-enfantillage. Je la voulais vêtue d'une certaine manière, parée de
-telle et telle façon; j'exigeais qu'elle mît ce vêtement et non un
-autre, qu'elle vînt se promener. Il en était ainsi du reste. Elle
-consentait à tout, souriante et bavarde.</p>
-
-<p>&mdash;Quel être extraordinaire lu fais! me disait-elle.</p>
-
-<p>Et elle allait mettre la robe, la dentelle, les bijoux, avec une
-docilité charmante.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XVI._UNE_REFLEXION_IMMORALE">XVI. UNE RÉFLEXION IMMORALE</a></h4>
-
-
-<p>Il me vient à l'esprit une réflexion immorale qui est en même temps
-une correction de phrase. Je crois avoir, dit au chapitre XIV, que
-Marcella se mourait d'amour pour Xavier. Ce n'est pas mourir, c'est
-vivre, qu'il faut dire. Vivre n'est pas la même chose que mourir. Tous
-les joailliers du monde l'affirment, et ce sont des gens qui connaissent
-la grammaire. Bons bijoutiers, qu'en serait-il de l'amour sans vos
-jouets et vos amulettes, qui sont le tiers ou la cinquième partie de
-l'universel commerce des cœurs? Telle est la réflexion immorale que
-j'ai voulu faire, et qui est aussi obscure qu'immorale, car on ne
-comprend pas très bien ma pensée. J'ai voulu dire que la plus belle
-tête du monde n'en est pas moins belle quand on la ceint d'un diadème
-de perles fines; ni moins belle, ni moins aimée. Marcella par exemple,
-qui était vraiment bien jolie, Marcella m'aima...</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XVII._CONSIDERATIONS_SUR_LE_TRAPEZE">XVII. CONSIDÉRATIONS SUR LE TRAPÈZE</a></h4>
-
-
-<p>...Marcella m'aima durant quinze mois et onze <i>contos</i> de reis;
-rien de plus, rien de moins. Mon père, dès qu'il eut vent des onze
-<i>contos</i>, prit la chose au tragique: il trouva que l'aventure
-dépassait de beaucoup les limites d'un simple caprice de jeune homme.</p>
-
-<p>&mdash;Cette fois, dit-il, tu vas me faire le plaisir de filer en
-Europe pour suivre les cours d'une université, probablement celle de
-Coimbra. Je veux faire de toi un homme sérieux, et non un muscadin et un
-voleur. Voleur! oui, répéta-t-il en voyant mon geste de protestation; quel
-autre nom donner à un fils qui se conduit comme toi?...</p>
-
-<p>Ce disant, il tira de sa poche mes divers billets qu'il avait rachetés,
-et me les mit sous le nez.</p>
-
-<p>&mdash;Vois-tu, freluquet! Est-ce ainsi qu'on doit respecter l'honneur
-des siens? Crois-tu que moi et ceux qui m'ont précédé nous avons gagné
-notre fortune dans les tavernes ou à courir les rues? Libertin! cette
-fois tu prendras le droit chemin, ou je te déshérite.</p>
-
-<p>Sa fureur était courte et pondérée. Je l'écoutai en silence, et je
-ne fis point, comme en d'autres circonstances précédentes,
-d'objections à l'ordre de départ. Je ruminais d'emmener Marcella avec
-moi. J'allai la trouver, je lui en fis la proposition. Marcella
-m'écouta, les yeux en l'air, sans répondre. Comme j'insistais, elle
-déclara qu'elle ne pouvait aller en Europe.</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi pas?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne puis, me dit-elle d'un air dolent, je ne puis aller
-respirer l'air de ces rivages, qui me rappellent la mémoire de mon pauvre
-père, victime de Napoléon...</p>
-
-<p>&mdash;Lequel des deux: le jardinier ou l'avocat?</p>
-
-<p>Marcella fronça le sourcil. Elle chantonna une séguedille, se plaignit
-de la chaleur, et demanda un verre de sirop. La femme de chambre
-l'apporta sur un plat d'argent qui faisait partie de de mes onze
-<i>contos.</i> Marcella m'offrit poliment le rafraîchissement. Pour toute
-réponse je fis sauter d'un revers de main le verre et le plateau. Elle
-reçut le liquide sur son corsage; la négresse hurla et je lui ordonnai
-de s'en aller au plus vite. Demeuré seul avec Marcella, je laissai
-déborder tout le désespoir de mon âme. Je lui dis qu'elle était un
-monstre, que jamais elle ne m'avait aimé, qu'elle m'avait laissé
-commettre des folies, sans même avoir l'excuse de la sincérité. Je
-l'accablai d'injures que j'accompagnais de gestes violents. Marcella
-demeurait assise, mâchonnant le bout de ses doigts, froide comme un
-morceau de marbre. J'avais envie de l'étrangler, de l'humilier tout au
-moins, en la subjuguant sous mes pieds. J'allais peut-être le faire,
-mais mon impétuosité changea de forme: ce fut moi qui me jetai à ses
-pieds, contrit et suppliant. Je la couvris de baisers, je lui rappelai
-les quinze mois de notre félicité, je lui répétai les tendres
-paroles des meilleurs jours, et je lui serrai les mains, assis sur le
-plancher, la tête entre ses genoux. Palpitant, égaré, je la suppliai,
-en pleurant, de ne point m'abandonner... Marcella me regarda pendant
-quelques instants quand j'eus fini de parler, puis elle m'écarta
-doucement, avec un geste d'ennui.</p>
-
-<p>&mdash;Laisse-moi tranquille, me dit-elle.</p>
-
-<p>Elle se leva, secoua ses vêtements encore tout mouillés, et se dirigea
-vers sa chambre.</p>
-
-<p>&mdash;Non! m'écriai-je, tu n'entreras pas... je te le défends!...
-J'allais porter la main sur elle. Trop tard; elle était entrée et s'était
-enfermée à double tour.</p>
-
-<p>Je sortis désespéré. Pendant deux mortelles heures, j'errai au hasard
-dans les quartiers excentriques et déserts, où j'étais certain de ne
-rencontrer aucune personne de connaissance. Je mâchonnais mon
-désespoir avec une avidité morbide. J'évoquais les heures, les jours,
-les instants de délire, et tantôt je me plaisais à les croire
-éternels, et à supposer qu'ils survivraient à mon cauchemar passager,
-tantôt, me mentant à moi-même, je les rejetais loin de moi comme un
-fardeau inutile. Alors j'aurais voulu m'embarquer tout de suite, couper
-ma vie en deux morceaux et je me délectais à l'idée que Marcella,
-avertie de mon départ, serait pénétrée de regrets et de remords. Je
-me persuadais que, m'ayant aimé follement, elle éprouverait quelque
-chose, une tristesse quelconque, comme lorsqu'elle pensait au
-sous-lieutenant Duarte. Cette réminiscence m'emplit alors de jalousie.
-La nature tout entière me criait qu'il fallait emmener Marcella avec
-moi.</p>
-
-<p>&mdash;Il le faut... il le faut... disais-je en montrant le poing à
-l'espace.</p>
-
-<p>Soudain une idée géniale... Ah! trapèze de mes péchés, trapèze des
-conceptions folles! mon idée se mit à y faire des cabrioles comme plus
-tard celle de l'emplâtre (chapitre II). Il fallait fasciner Marcella,
-l'éblouir, l'entraîner. Et je découvris un moyen beaucoup plus
-convaincant que les supplications. Je ne considérai point les
-conséquences possibles. Je fis de nouveaux billets: je me rendis rue
-<i>dos Ourives</i>, j'achetai le plus joli bijou en montre, trois diamants
-énormes, enchâssés dans un peigne d'ivoire; et je courus chez
-Marcella.</p>
-
-<p>Elle était couchée sur un hamac, dans une attitude amollie, la jambe
-pendante, montrant le petit pied chaussé de soie, les cheveux épars,
-le regard tranquille et somnolent.</p>
-
-<p>&mdash;Tu m'accompagnes, dis-je. J'ai trouvé de l'argent, beaucoup
-d'argent; tu auras tout ce que tu désireras. Tiens, prends.</p>
-
-<p>Et je lui montrai le peigne avec ses diamants. Marcella tressaillit,
-dressa son buste, s'appuya sur le coude, et considéra le peigne pendant
-un instant très court. Puis elle détourna les regards. Elle s'était
-reprise. Alors je saisis ses cheveux, je les tordis, je les nouai à la
-hâte, j'improvisai une coiffure, et je couronnai mon œuvre du peigne
-aux diamants. Je reculai, je m'approchai de nouveau, retouchant les
-tresses, les abaissant ou les relevant, cherchant à établir quelque
-symétrie dans ce désordre. Et j'apportais à ces minuties une
-tendresse de mère.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà, dis-je enfin.</p>
-
-<p>&mdash;Quel fou! s'écria-t-elle.</p>
-
-<p>Ce fut sa première réponse. La seconde consista à m'attirer, à me
-payer de mon sacrifice par un baiser, le plus ardent de tous. Ensuite
-elle prit le peigne, en admira la matière et le travail, me regardant
-de temps à autre, en secouant la tête d'un air de reproche.</p>
-
-<p>&mdash;A-t-on jamais vu!... disait-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Viendras-tu?</p>
-
-<p>Elle réfléchit un instant. L'expression de ses regards ne me plut
-guère, qui allaient de moi au mur et du mur au bijou. Mais cette
-mauvaise impression se dissipa quand elle m'eut répondu résolument:</p>
-
-<p>&mdash;J'irai. Quand pars-tu?</p>
-
-<p>&mdash;D'ici deux ou trois jours.</p>
-
-<p>C'est bon.</p>
-
-<p>Je la remerciai à genoux. J'avais retrouvé ma Marcella des premiers
-jours. Je le lui dis. Elle sourit, et elle alla garder le bijou, tandis
-que je descendais l'escalier.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XVIII._VISION_DANS_LE_CORRIDOR">XVIII. VISION DANS LE CORRIDOR</a></h4>
-
-
-<p>Sur le palier du rez-de-chaussée, au fond du corridor obscur, je
-m'arrêtai pendant quelques instants pour souffler, me palper, réunir
-mes idées éparses, me reprendre enfin, au milieu de tant de sensations
-profondes et contraires. Je sentais heureux. En vérité, les diamants
-doublaient un peu mon bonheur; mais quoi! une jolie femme peut bien
-aimer en même temps les Grecs et leurs présents. Enfin, j'avais
-confiée en ma bonne Marcella. Elle pouvait avoir ses défauts, mais
-elle m'aimait.</p>
-
-<p>&mdash;Ange!... murmurais-je en regardant le toit du corridor.</p>
-
-<p>Et voici que le regard de Marcella, qui un instant auparavant m'avait
-donné une impression de défiance, m'apparut comme pour se moquer de
-moi. Il brillait au-dessus d'un nez qui était à la fois celui de
-Bakbarah et le mien. Pauvre amoureux des <i>Mille et une nuits!</i> Je te
-vis courir derrière la femme du vizir, à travers la galerie. Elle te
-faisait signe comme pour s'offrir à toi, et tu courais, tu courais tout
-au long de l'allée, jusqu'au moment où tu sortis dans la rue et où
-tous les corroyeurs te huèrent et elles rossèrent d'importance. Et
-soudain il me sembla que le corridor était l'allée, et que la rue
-était celle de Bagdad. En effet, sur le pas de la porte, et sur le
-trottoir, je vis trois des corroyeurs, l'un en soutane, l'autre en
-livrée, le troisième en civil. Ils entrèrent dans le corridor, me
-prirent par le bras, me forcèrent à entrer dans une voiture. Mon père
-s'assit à ma droite, mon oncle le chanoine à ma gauche, l'individu en
-livrée monta sur le siège, et fouette cocher! jusqu'à la maison de
-l'intendant police, et de là jusqu'au port, d'où je fus transporté
-dans un voilier en partance pour Lisbonne. Figurez-vous ma résistance,
-d'ailleurs parfaitement inutile.</p>
-
-<p>Trois jours après, je franchis la barre, abattu et muet. Je ne pleurais
-même pas. J'avais une idée fixe. Maudites idées fixes!... Celle-là
-me poussait à me précipiter dans la mer en répétant le nom de
-Marcella.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XIX._A_BORD">XIX. À BORD</a></h4>
-
-
-<p>Nous étions en tout onze passagers: un fou qu'accompagnait sa femme,
-deux jeunes gens, qui voyageaient pour leur agrément, quatre
-commerçants et deux domestiques. Mon père me recommanda à tous, en
-commençant par le capitaine du navire, qui d'ailleurs avait fort à
-faire et qui, par surcroît, emmenait avec lui sa femme qui était
-phtisique au dernier degré.</p>
-
-<p>J'ignore si le capitaine eut vent de mes funestes projets, ou si mon
-père le mit sur ses gardes; il avait constamment les yeux sur moi, il
-m'obligeait à rester près de lui, ou, quand il était obligé de me
-quitter, il me conduisait près de sa femme. Elle ne se levait point de
-sa chaise longue: et tout en toussant, elle me promettait de me montrer
-les alentours de Lisbonne. Elle n'était point seulement maigre, mais
-translucide; il était impossible d'elle ne mourût pas d'une heure à
-l'autre. Le capitaine, peut-être pour se leurrer lui-même, feignait de
-ne point croire au dénouement si proche.</p>
-
-<p>Je ne savais rien; je ne pensais à rien. Que m'importait le sort d'une
-femme poitrinaire, au milieu de l'océan? L'univers, pour moi, c'était
-Marcella.</p>
-
-<p>Au bout d'une semaine, je trouvai le moment propice pour mourir.
-C'était la nuit. Je montai doucement sur le pont. Mais j'y trouvai le
-capitaine qui, penché sur le bastingage, considérait l'horizon.</p>
-
-<p>&mdash;Quelque grain qui s'annonce?... demandai-je.</p>
-
-<p>&mdash;Non, me répondit-il en tressaillant; non. J'admire la splendeur
-de la nuit. Voyez... Quelle merveille!...</p>
-
-<p>Le style démentait l'aspect assez fruste de l'individu, qui semblait
-étranger au style métaphorique. Au bout de quelques secondes, il me
-prit par la main, me montra la lune, et me demanda pourquoi je ne
-faisais point une ode à la nuit. Je lui répondis que je n'étais rien
-moins que poète. Il grommela je ne sais quoi, fit quelques pas, prit
-dans sa poche un morceau de papier tout chiffonné, et à la lumière
-d'un falot, il me lut une ode dans le goût de celles d'Horace, sur la
-liberté de la vie maritime. C'était des vers de sa façon.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'en dites-vous?</p>
-
-<p>Je ne me rappelle plus ce que je lui répondis. Il me serra la main avec
-force remerciements. Ensuite, il me récita deux sonnets. Il allait m'en
-dire un autre, quand on vint l'appeler la part de sa femme.</p>
-
-<p>&mdash;J'y vais, dit-il, et il me récita le troisième sonnet,
-lentement, avec componction.</p>
-
-<p>Je demeurai seul. La muse du capitaine avait balayé de mon esprit les
-funestes pensées. Je préférai dormir, ce qui est une façon
-passagère de mourir. Le jour suivant, nous nous réveillâmes au bruit
-d'une tempête qui donna la chair de poule à tous les passagers, moins
-au fou. Il commença de danser, en criant que sa fille l'envoyait
-chercher dans une berline. C'était la mort de cette enfant qui avait
-causé sa folie. Jamais je n'oublierai l'horrible figure de ce pauvre
-homme au milieu du tumulte des gens et des hurlements de l'ouragan. Il
-chantait, il dansait, les yeux hors de la tête, très pâle, ses longs
-cheveux hérissés au vent. Il s'arrêtait de temps à autre, élevait
-ses mains osseuses, et formait avec les doigts des croix, des carrés,
-des anneaux, et riait ensuite désespérément. Sa femme l'abandonnait
-à lui-même; en proie à la terreur de la mort, elle se vouait à tous
-les saints du paradis. Enfin la tempête se calma, après avoir fait, je
-l'avoue, une excellente diversion à mes tristesses. Moi qui avais envie
-d'aller au-devant de la mort, je n'osai plus la regarder en face, quand
-elle se présenta.</p>
-
-<p>Le capitaine me demanda si j'avais eu peur, si je m'étais senti en
-péril, si je n'avais pas trouvé le spectacle sublime, le tout en me
-montrant un véritable intérêt d'ami. Tout naturellement, nous en
-vînmes à parler de la vie de marin. Le capitaine me demanda si
-j'aimais les idylles piscatoires. Je lui répondis en toute ingénuité
-que j'ignorais ce qu'il voulait dire.</p>
-
-<p>&mdash;Vous allez voir, me dit-il.</p>
-
-<p>Et il me récita un petit poème, puis un autre, une églogue, puis cinq
-sonnets, par lesquels il termina, ce jour-là sa confidence littéraire.
-Le jour suivant, avant de me rien réciter, il me fit l'aveu des graves
-motifs qui l'avaient voué à la profession maritime, contre la volonté
-de sa grand'mère qui voulait qu'il fût prêtre. Il possédait assez
-bien, en effet, les lettres latines. Il n'entra point dans les ordres,
-mais il continua d'être poète, la poésie étant sa vocation
-naturelle. Pour m'en convaincre, il me récita tout au long et par cœur
-une centaine de vers. J'observai en lui un singulier phénomène: ses
-attitudes étaient si bizarres, qu'une fois je ne pus contenir mon envie
-de rire. Mais le capitaine, quand il récitait, regardait au dedans de
-lui-même, de telle sorte qu'il ne vit et n'entendit rien.</p>
-
-<p>Les jours passaient, et les ondes, elles vers, et aussi la vie de la
-poitrinaire. Elle ne tenait qu'à un fil. Un jour, aussitôt après le
-déjeuner, le capitaine me dit que la malade ne passerait probablement
-pas la semaine.</p>
-
-<p>&mdash;Vraiment! m'écriai-je.</p>
-
-<p>&mdash;Cette nuit a été terrible.</p>
-
-<p>J'allai lui rendre visite. Je la trouvai, en effet, moribonde, ou peu
-s'en fallait. Mais elle parlait toujours de notre arrivée à Lisbonne,
-où je resterais quelques jours avant d'aller à Coimbra, car elle
-comptait bien me conduire à l'Université. Je sortis consterné. Je
-trouvai son mari en contemplation devant les vagues qui venaient mourir
-sur la quille du navire, et j'essayai de le consoler. Il me remercia, me
-conta l'histoire de ses amours, fit l'éloge delà fidélité et du
-dévouement de sa femme, remémora les vers qu'il avait naguère
-composés à son intention, et me les récita. Sur ces entrefaites, on
-vint l'appeler sa part. Nous accourûmes: c'était une crise qu'elle
-traversait. Ce jour-là et le suivant furent cruels. Le troisième, elle
-entra en agonie et je m'éloignai de ce spectacle qui me répugnait. Une
-demi-heure plus tard, je rencontrai le capitaine assis sur un monceau de
-câbles, la tête entre les mains. Je lui présentai mes condoléances.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est morte comme une sainte, me répondit-il. Et pour que ces
-paroles ne pussent être mises sur le compte de l'attendrissement, il se
-leva aussitôt, secoua la tête, et fixa sur l'horizon un regard
-accompagné d'un geste long et profond.</p>
-
-<p>&mdash;Nous allons, dit-il, la livrer à la tombe qui jamais ne se
-rouvre sur ce qu'elle a une fois englouti.</p>
-
-<p>Peu d'heures après, le cadavre fut en effet lancé à la mer, avec les
-cérémonies accoutumées. La tristesse se lisait sur tous les visages.
-Le veuf conservait l'attitude d'un tronc d'arbre durement fendu par la
-foudre. Un grand silence... La vague ouvrit ses flancs, reçut la
-dépouille, se referma dans un remous suivi d'une légère ride, et le
-bateau continua son chemin... Je demeurai quelques instants à la poupe,
-les regards fixés sur ce point incertain de l'Océan, où était resté
-l'un de nous. Ensuite j'allai trouver le capitaine pour le distraire de
-sa solitude et de ses regrets.</p>
-
-<p>Merci, me dit-il en devinant mon intention. Croyez bien que jamais je
-n'oublierai vos bons offices. Dieu vous en saura gré. Pauvre Léocadia,
-tu te souviendras de nous dans le ciel.</p>
-
-<p>Il essuya sur sa manche une larme importune. Je cherchai un dérivatif
-dans la poésie, qui était sa passion. Je lui parlai des vers qu'il
-m'avait lus, je m'offris à les faire imprimer à mes frais. Ses yeux
-s'animèrent un peu.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être accepterai-je votre offre, me dit-il. Mais j'hésite...
-c'est de si faible poésie.</p>
-
-<p>Je jurai le contraire; je lui demandai de réunir les différentes
-pièces, et de me les donner avant notre débarquement.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre Léocadia! murmura-t-il sans répondre à ma demande... la
-mer... le ciel... le navire...</p>
-
-<p>Le jour suivant, il me lut un épicedion qu'il venait de composer, et
-où il avait consigné les circonstances de la mort et de la sépulture
-de sa femme. Il me le lut d'une voix émue, et sa main tremblait. Il me
-demanda ensuite si les vers étaient dignes du trésor qu'il avait
-perdu.</p>
-
-<p>&mdash;Ils le sont, lui répondis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Il me manque le grand souffle lyrique, me dit-il au bout d'un
-instant. Mais personne ne me refusera la sensibilité, et c'est peut-être
-son excès qui nuit à la perfection.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne crois pas; je trouve vos vers parfaits.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je crois que... enfin ce sont des vers de matelot.</p>
-
-<p>&mdash;De matelot poète.</p>
-
-<p>Il haussa les épaules, considéra le papier, et relut la pièce, mais
-cette fois sans tremblement dans la voix, en accentuant les intentions
-littéraires, en donnant du relief aux images et de la mélodie aux
-vers. Enfin il m'avoua que c'était son œuvre la plus achevée.
-J'abondai dans ce sens; il me serra la main, et me prédit grand
-avenir.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XX._JE_PASSE_MON_BACCALAUREAT">XX. JE PASSE MON BACCALAURÉAT</a></h4>
-
-
-<p>Un grand avenir! Tandis que ces paroles régnaient à mes oreilles, je
-promenais mes regards au loin, sur l'horizon mystérieux et vague. Une
-idée refoulait l'autre, l'ambition portait préjudice au souvenir de
-Marcella. Un grand avenir? Naturaliste, littérateur, archéologue,
-banquier, politique, évêque,&mdash;eh! oui, pourquoi pas évêque?
-l'important était que j'obtinsse une haute charge, une grande
-réputation, une position supérieure. L'ambition, cet aigle, sortit de
-l'œuf et ouvrit sa pupille fauve et pénétrante. Adieu, amours! adieu,
-Marcella! Jours de délire, bijoux hors de prix, vie déréglée, adieu!
-Je prends le chemin ardu de la gloire; je vous abandonne avec mes
-culottes d'enfant.</p>
-
-<p>Et ce fut ainsi que je débarquai à Lisbonne, et que je partis pour
-Coimbra. L'Université m'attendait avec ses sciences arides; je fus un
-étudiant médiocre, ce qui ne m'empêcha point de devenir bachelier. Je
-reçus mon diplôme avec toute la solennité d'usage, quand j'eus
-terminé mon cours. Ce fut une belle fête qui me remplit d'orgueil et
-de regrets, de regrets surtout. J'avais acquis à Coimbra une grande
-réputation de bon vivant. J'étais un étudiant léger, superficiel,
-tumultueux et pétulant, aimant les aventures, faisant du romantisme
-pratique et du libéralisme théorique, vivant sur la foi des yeux noirs
-et des constitutions écrites. Le jour où l'Université m'attesta sur
-parchemin que j'étais un savant, moi qui n'ignorais pas les lacunes de
-mes connaissances, je me sentis en quelque façon déçu, sans rien
-perdre de mon orgueil pour cela. Et je m'explique. Le diplôme était un
-titre d'affranchissement. Mais s'il me donnait la liberté, il
-m'imposait aussi la responsabilité. Je gardai le titre, je laissai les
-charges sur les rives du Mondego, et je partis, quelque peu déçu,
-mais sentant déjà une curiosité impétueuse, un désir de jouer
-des coudes, de jouir, de vivre, de m'affirmer,&mdash;de prolonger
-l'Université, ma vie durant.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XXI._LE_MULETIER">XXI. LE MULETIER</a></h4>
-
-
-<p>L'âne que je montais ayant refusé d'avancer, je m'avisai de le
-fustiger. Mal m'en prit: il fit deux sauts de mouton, puis trois autres,
-puis un dernier qui me fit voler de ma selle si malencontreusement que
-mon pied droit demeura pris dans l'étrier. Je tentai de m'accrocher au
-poitrail de l'animal. Mais alors, effrayé, il s'emballa à travers
-champs. Je m'exprime mal: il essaya de s'emballer, et effectivement il
-réussit à faire deux sauts en avant; mais le muletier, qui se trouvait
-présent, accourut à temps pour l'arrêter par la bride et le retenir,
-sans efforts ni péril. Quand il eut dominé la bête, je me dégageai
-de l'étrier et me relevai.</p>
-
-<p>&mdash;Vous l'avez échappé belle, me dit le muletier.</p>
-
-<p>Et c'était vrai. Si l'âne m'eût traîné sur le sol, il se peut bien
-que ma mort eût été la fin de l'aventure. Je pouvais avoir la tête
-fendue, une congestion, n'importe quelle lésion interne, et ma science
-se perdait ainsi dans sa fleur. Le Muletier m'avait sans doute sauvé la
-vie; c'était positif: je sentais le sang bouillir dans mes veines. Ah!
-brave muletier! Tandis que je reprenais conscience de moi-même, il
-s'efforçait de raccommoder les harnais de l'âne. Je résolus de lui
-donner trois des cinq monnaies d'or que j'avais sur moi. Certes
-j'estimais ma vie à plus haut prix;&mdash;elle avait pour moi une valeur
-inestimable. Mais enfin la récompense projetée me semblait digne du
-dévouement de celui qui m'avait sauvé. C'est dit: je vais lui donner
-les trois monnaies.</p>
-
-<p>&mdash;Allons! me dit-il en me présentant la rêne de ma monture.</p>
-
-<p>&mdash;Un instant... répondis-je; laissez-moi le temps de me
-remettre.</p>
-
-<p>&mdash;Ne dites pas cela...</p>
-
-<p>&mdash;Quand on vient comme moi de voir la mort de près...</p>
-
-<p>&mdash;Si la bête s'était emportée avec vous, il est certain que...
-Mais avec l'aide du ciel, vous voyez qu'il ne vous est rien arrivé.</p>
-
-<p>Je tirai de ma valise un vieux gilet dans la bourse duquel je gardais
-les cinq monnaies d'or. Mais ce faisant, je me demandai si la
-gratification n'était pas excessive, et si deux pièces ne seraient pas
-suffisantes. Pourquoi même deux? Une seule ferait sauter de joie le
-pauvre diable, dont j'examinais la tenue, et qui m'avait probablement
-jamais vu une pièce d'or de sa vie. Ma résolution prise, je tirai la
-pièce que je vis reluire au soleil. Le muletier ne l'aperçut point
-parce que je lui tournais le dos. Mais il se douta sans doute de quoi il
-s'agissait, car il commença à faire à l'âne des discours
-signicatifs. Il lui donnait de bons conseils, lui disant de se mieux
-comporter, sans quoi, «M. le Docteur» pourrait bien lui donner une
-raclée. C'était un monologue paternel. J'entendis même le bruit d'un
-baiser.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est cela? dis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous!... ce diable d'animal a une manière si
-gracieuse de regarder les gens.</p>
-
-<p>Je souris, et après quelque hésitation, je lui glissai dans la main
-une cruzade d'argent. J'enfourchai ma monture, et je partis à large
-trot, un peu gêné, ou pour mieux dire, un peu incertain de l'effet
-qu'aurait produit ma pièce. Mais un peu plus loin, je retournai la
-tête, et je vis le muletier qui faisait de grandes courbettes, avec les
-marques les plus évidentes du contentement. Je me dis qu'il ne pouvait
-en être autrement, que je l'avais fort bien payé, trop bien payé
-même. Je glissai les doigts dans la poche du gilet que je portais sur
-moi, et j'y découvris quelques monnaies de cuivre. C'était les sous et
-non la pièce d'argent que j'aurais dû donner au muletier. Car après
-tout, il n'avait eu en vue aucune récompense. Ce n'était point la
-réflexion, mais une impulsion naturelle, innée ou inhérente au
-métier, qui l'avait fait agir. De plus, le fait de s'être trouvé
-justement sur le lieu du désastre, plutôt qu'en avant ou en arrière,
-semblait faire de lui un simple instrument de la Providence. De toutes
-les manières le mérite était nul. Je demeurai tout attristé de cette
-réflexion. Je me traitai de prodigue, je mis la cruzade sur le compte
-de mes anciennes prodigalités. Pourquoi ne le dirai-je pas?...
-j'éprouvai un remords.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XXII._RETOUR_A_RIO">XXII. RETOUR À RIO</a></h4>
-
-
-<p>Ah! maudit âne, tu as coupé le fil de mes réflexions. Je ne pourrai
-plus dire ce que je fis jusqu'à Lisbonne, ni à Lisbonne, ni dans la
-péninsule, ni dans le reste de la vieille Europe, qui, à cette
-époque, semblait rajeunir. Non, je ne dirai point l'aube du romantisme
-auquel j'assistai, moi qui allai même jusqu'à aligner des rimes au
-cœur de l'Italie. Sans quoi c'est un journal de voyage que je devrais
-écrire, et non des mémoires comme ceux-ci, où n'entre que la
-substance de la vie.</p>
-
-<p>Au bout de quelques années de pérégrinations, je me rendis aux
-supplications de mon père: «Viens, me disait-il dans sa dernière
-lettre. Si tu ne te hâtes, tu ne retrouveras plus ta mère vivante...»
-Cette dernière phrase me fut cruelle. J'aimais ma mère. Je me rappelai
-ses dernières bénédictions à bord du navire: «Pauvre enfant! jamais
-plus je ne te reverrai.» Et la pauvre femme sanglotait en me serrant
-sur son cœur. Ses paroles résonnaient alors à mes oreilles comme une
-prophétie réalisée.</p>
-
-<p>Notez bien que je me trouvais alors à Venise, où vibraient encore les
-vers de Byron. Je marchais en plein songe, revivant le passé, me
-croyant encore dans la Sérénissime République. Oui vraiment, je
-demandai une fois au gondolier si le doge irait se promener ce jour-là.
-«Quel doge, signor mio?» Je retombai en moi-même, mais je ne voulus
-pas avouer mon illusion. Je dis au brave homme que ma demande était une
-espèce de charade américaine. Il feignit de comprendre, et ajouta
-qu'il appréciait beaucoup les charades américaines. Eh bien!
-j'abandonnai tout: le gondolier, le doge, le pont des Soupirs, les vers
-du lord, les dames du <i>Rialto</i>, j'abandonnai tout, et je partis comme
-une balle dans la direction de Rio de Janeiro.</p>
-
-<p>J'arrivai... Mais non; je ne veux point allonger ce chapitre.
-Quelquefois, je m'oublie à écrire, et la plume court sur le papier au
-grand préjudice de l'auteur. Des chapitres longs sont bons pour des
-lecteurs lourdauds. Nous ne sommes pas un public pour in-folio, mais
-seulement pour in-12: peu de texte, une large marge, des caractères
-élégants, dorures sur franches et des vignettes... principalement des
-vignettes. Non, n'allongeons point le chapitre.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XXIII._TRISTE_MAIS_COURT">XXIII. TRISTE, MAIS COURT</a></h4>
-
-
-<p>J'arrivai, et je ne nie point qu'en apercevant la ville natale
-j'éprouvai une sensation inconnue, non pas devant ma patrie politique,
-mais devant le séjour de mon enfance, la rue, la tour, la fontaine
-publique, la femme en mantille, le noir manœuvre, les choses et les
-scènes de mon enfance, demeurées gravées dans ma mémoire. C'était
-une renaissance. L'esprit, comme un oiseau indifférent à la direction
-des années, prit son vol dans la direction de la fontaine originelle,
-et alla boire l'eau fraîche et pure, pure encore du limon de la vie.</p>
-
-<p>Remarquez qu'il y a ici un lieu commun. Un autre lieu commun, c'est la
-consternation de ma famille. Mon père m'embrassa en pleurant: «Ta
-mère est condamnée», me dit-il. Ce n'était plus le rhumatisme qui la
-minait, mais un cancer à l'estomac. La malheureuse souffrait d'une
-façon cruelle, car le cancer est indifférent aux vertus de l'individu.
-Quand il peut ronger, il ronge, c'est son métier. Ma sœur Sabine,
-déjà mariée avec Cotrin, tombait de fatigue. Elle dormait à peine
-trois heures par nuit, la pauvre enfant. L'oncle Jean lui-même
-paraissait triste et abattu. Dona Eusebia et d'autres femmes assistaient
-aussi la malade, et se montraient non moins tristes et non moins
-dévouées!</p>
-
-<p>&mdash;Mon fils!...</p>
-
-<p>La douleur cessa pour un instant de tenailler sa victime. Un sourire
-illumina sa face, sur laquelle la mort étendait déjà son aile. Ce
-n'était déjà plus un visage. La beauté avait fui comme une aurore
-brillante. Il ne restait que les os, qui, eux, ne maigrissent pas.
-J'avais peine à la reconnaître, après huit ou neuf ans de
-séparation. Agenouillé au pied de son lit, ses mains entre les
-miennes, je demeurais immobile, sans oser prononcer une parole qui eût
-été un sanglot. Or, nous essayions de lui cacher son état et la
-proximité de sa fin. Elle ne s'illusionnait point cependant. Elle
-sentait venir la mort; elle me le dit, et son pressentiment se réalisa
-le lendemain matin.</p>
-
-<p>L'agonie fut lente et cruelle: d'une cruauté minutieuse, froide,
-insistante, qui me remplit de douleur et de stupéfaction. C'était la
-première fois que je voyais mourir quelqu'un. Je connaissais la mort
-par ouï-dire; c'est tout au plus s'il m'était arrivé de la voir
-pétrifiée sur la face d'un cadavre que j'allais accompagner jusqu'au
-cimetière. La notion que j'en avais se trouvait confondue parmi des
-amplifications de rhétorique que m'avaient inculquées des professeurs
-de choses antiques: la mort traîtresse de César, austère de Socrate,
-orgueilleuse de Caton. Mais ce duel de l'être et du non-être, la mort
-en action, douloureuse, convulsée, sans appareil politique ou
-philosophique, la mort d'une personne aimée, c'était la première fois
-que j'y assistais. Je ne pleurai point; je me rappelle fort bien que je
-ne pleurai point durant toute cette scène. J'avais la gorge sèche,
-Inconscience béante, et mes regards demeuraient stupides. Eh quoi! une
-créature si docile, si tendre, si sainte, qui jamais ne fit verser une
-larme à personne; tendre mère, épouse immaculée, il fallait qu'elle
-mourût ainsi, torturée, mordue par la dent tenace d'une maladie sans
-pitié? Tout cela, je l'avoue, me semblait obscur, incongru; un
-non-sens.</p>
-
-<p>Triste chapitre... Passons à un autre plus allègre.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XXIV._COURT_MAIS_GAI">XXIV. COURT, MAIS GAI</a></h4>
-
-
-<p>Je demeurai prostré. Et cependant, j'étais à cette époque un
-ensemble de trivialité et de présomption. Jamais le problème de la
-vie et de la mort ne m'avait traversé le cerveau. Jamais jusqu'à ce
-jour je ne m'étais penché sur l'abîme de l'inexplicable. Il me
-manquait l'essentiel, c'est-à-dire le stimulant, le vertige.</p>
-
-<p>Pour tout dire, je reflétais les opinions d'un barbier de Modène qui
-se distinguait justement parce qu'il n'en avait aucune. C'était la
-fleur des barbiers et des coiffeurs. Pour longue que fût une opération
-capillaire, jamais il ne se lassait. Il faisait aller les coups de
-peigne d'accord avec des plaisanteries pimentées et d'une saveur!... Il
-n'avait point d'autre philosophie; moi non plus. L'Université m'en
-avait bien inculqué quelques notions, mais je n'avais retenu que les
-formules, le vocabulaire, le squelette. Je traitais la philosophie comme
-le latin. J'avais dans la poche trois vers de Virgile, deux d'Horace,
-une douzaine de locutions morales et politiques pour les faux frais de
-la conversation. Il en était de même pour l'histoire de la
-jurisprudence. De tout, je sus prendre la phraséologie, l'ornementation
-et l'écorce.</p>
-
-<p>Sans doute, le lecteur s'étonnera de la franchise avec laquelle
-j'expose et je mets ma médiocrité en évidence. Mais la franchise est
-la première qualité d'un défunt. Pendant la vie, l'opinion publique,
-le contraste des intérêts, la lutte des ambitions obligent à cacher
-les vilains dessous, à dissimuler les déchirures et les raccommodages,
-à ne point prendre le monde pour confident des révélations de la
-conscience; et le plus grand avantage de cette obligation c'est qu'il
-fait éviter l'horrible vice de l'hypocrisie, attendu qu'à force de
-leurrer les autres, on finit par se leurrer soi-même. Après la mort,
-quelle différence, quelle liberté, quel soulagement! On secoue le
-manteau somptueux; les oripeaux tombent; on se met à l'aise, on se
-dépeigne, on se dégrafe; on confesse franchement ce qui fut et ce qui
-ne fut pas. Il n'y a plus ni voisins, ni amis, ni ennemis, ni gens
-connus ou inconnus: il n'y a plus de public. Les considérations de
-l'opinion, son regard aigu et judiciaire, perd sa vertu dès que nous
-foulons le domaine de la mort. On peut bien encore nous critiquer et
-nous juger, mais le jugement nous laisse indifférents. Messieurs les
-vivants, il n'y a rien de plus incommensurable que le dédain des
-morts.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XXV._A_LA_TIJUCA">XXV. À LA TIJUCA</a></h4>
-
-
-<p>Mais ne voilà-t-il pas que j'allais glisser à l'emphase!... Soyons
-simple, comme l'était la vie Je menai à la Tijuca pendant les
-premières semaines qui suivirent la mort de ma mère.</p>
-
-<p>Le septième jour, aussitôt après le service funèbre, je pris un
-fusil, quelques livres, des vêtements, des cigares, mon domestique
-mulâtre nommé Prudencio,&mdash;le Prudencio du chapitre XI,&mdash;et
-j'allai m'enterrer dans une vieille propriété que nous possédions. Mon
-père fit tout son possible pour me détourner de ma résolution; mais je
-sentais qu'il était au-dessus de forces de lui obéir. Sabine eût
-désiré que j'habitasse quelque temps avec elle: deux semaines pour le
-moins. Mon cousin voulait à toute force m'emmener. Un brave garçon, ce
-Cotrim: de prodigue, il était devenu circonspect. Il faisait alors le
-commerce des produits alimentaires, et travaillait avec ardeur du matin
-au soir, sans perdre un moment. Le soir, assis devant sa fenêtre, il
-caressait ses favoris sans penser à rien. Il aimait sa femme et son
-fils qui mourut quelques années plus tard. On le disait avare.</p>
-
-<p>Je refusai toutes les propositions, tant je me sentais abattu. Ce fut
-alors, je crois, que commença à s'épanouir en moi la fleur jaune de
-l'hypocondrie, solitaire et morbide, d'un si subtil et si enivrant
-parfum. «Qu'il est bon d'être triste et de ne rien dire!» Quand je
-tombai sur cette phrase de Shakespeare, j'avoue qu'elle trouva en moi un
-écho délicieux. Je me rappelle que j'étais assis sous un dattier, le
-livre du poète ouvert sur mes genoux, l'esprit attristé plus encore
-que le visage. J'avais l'air d'une poule triste. Je serrais dans mon
-sein ma douleur taciturne, et j'éprouvais une sensation unique qu'on
-pourrait appeler la volupté de l'ennui. La volupté de l'ennui: retenez
-cette expression, lecteur, méditez-la, et si vous ne parvenez à la
-comprendre, c'est que vous ignorez une des sensations les plus subtiles
-de ce monde et de notre temps.</p>
-
-<p>Je chassais de temps à autre, ou bien je dormais, ou bien je lisais; je
-lisais beaucoup. Parfois encore je restais à ne rien faire, passant
-d'une idée à une autre, laissant mon imagination vagabonder comme un
-papillon qui flâne ou qui a faim. Les heures tombaient, une à une, le
-soleil déclinait, les ombres de la nuit voilaient la montagne et la
-cité. Personne ne venait me rendre visite: j'avais expressément
-recommandé qu'on me laissât à moi-même. Un jour, deux jours, une
-semaine entière passa de la sorte. Cette quiétude devait être
-suffisante pour me lasser de la <i>Tijuca</i>, et me rendre à mon
-agitation habituelle. Au bout de sept jours, j'étais parfaitement saturé
-de solitude. Ma douleur s'apaisait. Mon fusil, mes livres, le spectacle
-des arbres et du ciel ne me suffisaient plus. La jeunesse bouillait en
-moi: je voulais vivre. Je fourrai dans ma malle le problème de la vie et
-de la mort, les hypocondries du poète, mes chemises, mes méditations, mes
-cravates, et j'allais la fermer, quand le mulâtre Prudencio me dit
-qu'une personne de ma connaissance demeurait depuis la veille dans la
-maison violette située à deux cents pas de la nôtre.</p>
-
-<p>&mdash;Qui donc?</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être Monsieur ne se rappelle-t-il plus de Dona
-Eusebia...</p>
-
-<p>&mdash;Je me rappelle... C'est elle?</p>
-
-<p>&mdash;Elle et sa fille. Elles sont arrivées hier matin.</p>
-
-<p>L'épisode de 1814 se présenta aussitôt à ma mémoire, et je me
-sentis embarrassé. Les événements m'avaient donné raison. Oui,
-vraiment, il avait été impossible d'éviter que les amours de Villaça
-et de la sœur du sergent-major n'allassent jusqu'aux dernières
-conséquences. Même avant mon départ, on parlait vaguement de la
-naissance d'une fille. Mon oncle Jean m'écrivait dans la suite que
-Villaça, en mourant, avait laissé un legs important à Dona Eusebia,
-et qu'on avait pas mal glosé à ce sujet dans le quartier. L'oncle
-Jean, friand de scandale, ne me parla que de cette aventure dans une de
-ses lettres, longue de plusieurs pages. Oui, les événements m'avaient
-donné raison. Quoi qu'il en pût être, 1814 était loin, et avait
-emporté ma gaminerie, Villaça et le baiser du massif. Du reste, il
-n'existait aucune intimité entre moi et Dona Eusebia. Cette réflexion
-faite, j'achevai de fermer ma malle.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur n'ira pas rendre visite à Dona Eusebia? me demanda
-Prudencio. C'est elle qui a enseveli le corps de ma défunte maîtresse.</p>
-
-<p>Je me rappelai l'avoir vue parmi d'autres dames, au moment de la mort
-et au moment de l'enterrement. J'ignorais d'ailleurs qu'elle eût rendu à
-ma mère ce suprême devoir. La remarque du mulâtre était juste. Je
-lui devais une visite. Je résolus de m'en acquitter immédiatement et
-je descendis aussitôt.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XXVI._LAUTEUR_HESITE">XXVI. L'AUTEUR HÉSITE</a></h4>
-
-
-<p>Soudain j'entends une voix: «Voyons, mon garçon! ce n'est pas une
-vie, ça!»</p>
-
-<p>C'était mon père qui arrivait avec deux propositions dans sa poche.</p>
-
-<p>Je m'assis sur ma malle, et je le reçus sans surprise. Il se tint
-pendant quelques instants debout devant moi, après quoi il me tendit la
-main d'un geste ému:</p>
-
-<p>&mdash;Mon fils, il faut se résigner à la volonté divine.</p>
-
-<p>&mdash;Je me suis déjà résigné, dis-je, et je lui baisai la main.</p>
-
-<p>Je n'avais pas encore déjeuné; nous déjeunâmes ensemble. Ni l'un ni
-l'autre nous ne fîmes allusion au motif de ma réclusion. Une seule
-fois nous effleurâmes ce sujet, quand mon père fit tomber la
-conversation sur la Régence, et m'annonça qu'il avait reçu les
-condoléances de l'un des régents. Il avait la lettre sur lui; elle
-était même passablement chiffonnée, sans doute à force d'avoir été
-montrée à des tiers. Je crois avoir dit qu'il s'agissait de l'un des
-régents. Il me la lut deux fois de suite.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis déjà allé le remercier de cette preuve de considération,
-me dit-il, et mon opinion est que tu dois y aller aussi...</p>
-
-<p>&mdash;Moi?</p>
-
-<p>&mdash;Toi. C'est un homme considérable qui remplace aujourd'hui
-l'empereur. D'ailleurs, J'ai une idée, un projet, ou... il faut tout dire,
-deux projets: il s'agit d'un fauteuil de député et d'un mariage.</p>
-
-<p>Mon père me dit tout cela avec quelque emphase, en donnant à ses
-paroles une certaine allure qui avait pour but de me les graver plus
-profondément dans l'esprit. La proposition combinait si mal avec mes
-sensations antérieures que tout d'abord je ne compris pas très bien.
-Mon père ne se découragea pas et répéta: «le fauteuil et la
-fiancée».</p>
-
-<p>&mdash;Tu acceptes?</p>
-
-<p>&mdash;Je n'entends rien à la politique, dis-je au bout d'un instant.
-Quant à la fiancée, laissez-moi vivre comme un ours que je suis.</p>
-
-<p>&mdash;Mais les ours se marient, me répliqua-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! trouvez-moi une ourse: la grande Ourse, par
-exemple...</p>
-
-<p>Mon père se mit à rire, et recommença à parler sérieusement. Je
-devais me lancer dans la politique pour plus de vingt raisons qu'il
-énuméra avec une singulière vélocité, en prenant des exemples parmi
-nos relations. Quant à la fiancée, il me suffirait de la voir.
-Aussitôt après l'avoir vue, j'irais de moi-même la demander à son
-père, sans plus larder. Il essaya ainsi d'abord de la fascination,
-ensuite de la persuasion, ensuite de l'intimidation. Je ne répondais
-pas, je taillais la pointe d'un cure-dent, je faisais des boulettes de
-pain, souriant ou réfléchissant. Je n'étais, pour tout dire, ni
-rebelle ni docile à la proposition. Je me sentais abasourdi. Une partie
-de moi-même disait oui: une belle femme, une position politique
-n'étaient pas choses à dédaigner. L'autre partie disait que non; la
-mort de ma mère m'apparaissait comme un exemple de la fragilité des
-affections de famille...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sors point d'ici sans une réponse définitive, me dit mon
-père, dé-fi-ni-ti-ve! répéta-t-il en scandant les syllabes avec le
-doigt.</p>
-
-<p>Il but une dernière gorgée de café, se mit à son aise, et commença
-à parler de tout: du Sénat, de la Régence, de la Restauration,
-d'Evariste, d'une voiture qu'il avait l'intention d'acheter, de notre
-maison de la rue Matta-Cavallos... Je restais au bout de la table, et
-j'écrivais distraitement sur un morceau de papier avec la pointe d'un
-crayon; je traçais une parole, une phrase, un vers, un nez, un triangle
-et je réfutais les mots suivants sans ordre, au hasard, de la façon
-suivante:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 12.5em;">Arma virumque cano</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">A</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Arma virumque cano</span><br />
-<span style="margin-left: 7.5em;">Arma virumque</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Arma virumque cano</span><br />
-<span style="margin-left: 12.5em;">Arma virumque cano</span><br />
-<span style="margin-left: 7.5em;">virumque</span></p>
-
-
-<p>Tout cela était fait machinalement, et cependant avec une certaine
-logique et une certain déduction. Par exemple ce fut <i>virumque</i> qui
-me fit passer au nom du propre poète, par l'entraînement de la première
-syllabe; j'allais écrire <i>virumque</i>, ce fut Virgile qui tomba de ma
-plume et je continuai:</p>
-
-
-<pre style="margin-left: 10%; font-size: 1.1em;">
- Vir Virgile
- Virgilie Virgile
- Virgile
- Virgile
-</pre>
-
-
-<p>Mon père, quelque peu dépité de mon indifférence, se leva, vint à
-moi, et lança un regard sur le papier.</p>
-
-<p>&mdash;Virgile! s'écria-t-il. Tu y es, mon garçon, ta fiancée s'appelle
-justement Virgilia.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XXVII._VIRGILIA">XXVII. VIRGILIA</a></h4>
-
-
-<p>Virgilia? mais alors, c'est la même personne qui, quelques années plus
-tard...? la même, oui la même, qui, en 1869, devait assister à mes
-derniers moments, et qui longtemps auparavant eut une si large part dans
-mes plus intimes sensations. À cette époque, elle comptait a peine
-quinze ou seize ans. C'était peut-être la plus audacieuse créature de
-notre race et c'en était en tous cas la plus volontaire. Je ne dirai
-pas qu'elle méritait la pomme de la beauté entre toutes les jeunes
-filles de son temps, parce que je n'écris pas un roman où l'auteur
-dore la réalité et ferme les yeux aux taches de rousseur et autres: ce
-qui ne veut pas dire qu'elle en eût au visage, non. Elle était jolie,
-fraîche, elle sortait des mains de la nature, pleine de ce charme
-précaire et éternel qu'un individu transmet à un autre pour les fins
-secrètes de la procréation. Telle était Virgilia avec son teint
-clair, très clair, sa grâce ignorante et puérile, sujette aux
-mystérieuses impulsions, sa paresse et sa dévotion,&mdash;sa dévotion qui
-n'était peut-être que de la peur, comme j'ai tout lieu de le supposer.</p>
-
-<p>Voici, lecteur, en peu de lignes, le portrait physique et moral de la
-personne qui devait avoir plus tard une si grande influence sur ma vie.
-Oui, elle était cela même, à seize ans. Si tu lis ces lignes, ô
-Virgilia toujours aimée, ne t'étonne point du langage que j'emploie
-aujourd'hui, qui contraste avec celui que j'employai quand je te connus.
-Tu peux croire que l'un était alors aussi sincère que l'autre l'est
-maintenant. La mort a pu me rendre grincheux, mais non injuste.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, me diras-tu, comment peux-tu ainsi discerner la vérité de
-ce temps lointain, et l'exprimer ainsi après tant d'années?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! indiscrète, ah! ignorante, mais c'est cela même qui nous
-rend maîtres de l'univers; c'est ce pouvoir de refaire le passé, pour bien
-comprendre l'instabilité de nos impressions et la vanité de nos
-affections. Laisse dire Pascal: l'homme n'est pas un roseau pensant,
-c'est une page d'errata qui pense: cela, oui. Chaque saison de la vie
-est une édition qui corrige l'édition antérieure, et qui sera
-corrigée à son tour, jusqu'à l'édition définitive, dont l'éditeur
-fait présent aux vers.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XXVIII._POURVU_QUE">XXVIII. POURVU QUE</a></h4>
-
-
-<p>&mdash;Virgilia, interrompis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Monsieur, tel est le nom de votre fiancée. Un ange, mon
-grand dadet, un ange moins les ailes. Figure-toi une jeune fille comme ça,
-de cette hauteur, vive comme du vif-argent et des yeux... c'est la fille
-de Dutra...</p>
-
-<p>&mdash;Dutra?</p>
-
-<p>&mdash;Le conseiller Dutra, voyons. C'est une influence politique.
-Allons tu acceptes?</p>
-
-<p>&mdash;Non, répondis-je. Après quoi, je regardai pendant quelques
-secondes la pointe de mes bottines; et je déclarai que j'étais prêt à
-étudier les deux questions, la candidature et le mariage pourvu que...</p>
-
-<p>&mdash;Pourvu que?</p>
-
-<p>&mdash;Pourvu que je ne sois point obligé de les accepter
-conjointement. Je crois que je puis être séparément un homme marié et un
-homme politique...</p>
-
-<p>&mdash;Tout homme qui entre dans la vie publique doit être marié,
-interrompit sentencieusement mon père. Mais il en sera comme il te
-plaira. Je me prête à tout, persuadé qu'il te sera suffisant de voir
-Virgilia. D'ailleurs, le Parlement et la fiancée, c'est tout un. Tu
-protestes... tu verras plus tard. C'est bon, j'accepte l'atermoiement,
-pourvu que...</p>
-
-<p>&mdash;Pourvu que? interrompis-je à mon tour en imitant sa voix.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! farceur! pourvu que tu ne restes pas ici, futile, obscur et
-désespéré. Mon argent, mes soins, je ne les ai dépensés que pour te
-voir briller comme il convient, à moi, à toi, et à nous tous. Tu dois
-continuer à illustrer notre nom que tu perpétues. Écoute, j'ai
-soixante ans, mais s'il était nécessaire que je recommence ma vie, je
-le ferais sans hésiter une minute. Crains l'obscurité, Braz, fuis ce
-qui est infime. Les hommes valent de différentes façons, mais le plus
-sûr moyen de s'affirmer est l'opinion des autres hommes. Ne perds point
-les avantages de ta position, ni tes moyens...</p>
-
-<p>Et le magicien continua d'agiter devant moi le hochet, comme on faisait
-lorsque j'étais petit pour me faire aller plus vite. La fleur de
-l'hypocondrie se referma, laissant s'ouvrir une autre fleur moins jaune,
-et qui n'a rien de morbide&mdash;l'amour de la renommée, l'emplâtre Braz
-Cubas.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XXIX._LA_VISITE">XXIX. LA VISITE</a></h4>
-
-
-<p>Mon père était arrivé à ses fins. Je me disposai à accepter le
-fauteuil et le mariage, Virgilia et la Chambre des députés:&mdash;les deux
-Virgilia, comme le dit mon père, dans un accès de tendresse politique.
-Et pour me payer de ma docilité, il me serra fortement dans ses bras.
-C'était son propre sang qu'il reconnaissait enfin.</p>
-
-<p>&mdash;Tu descends avec moi?</p>
-
-<p>&mdash;Non, je descendrai demain. Aujourd'hui, je prétends faire une
-visite à Dona Eusebia.</p>
-
-<p>Mon père fit la grimace, mais ne répondit rien. Il prit congé de moi
-et partit. Dans l'après-midi, je me rendis chez Dona Eusebia. Elle
-avait maille à partir avec son jardinier noir, mais elle quitta tout
-pour venir me recevoir, avec une hâte, un plaisir si sincère que je me
-sentis tout de suite à mon aise. Je crois bien qu'elle alla jusqu'à me
-serrer entre ses bras robustes. Elle me fit asseoir auprès d'elle, sous
-la véranda, en multipliant ses exclamations.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, c'est le petit Braz! mais c'est un homme, maintenant...
-Tout à fait!... et joli garçon!... Et vous, vous rappelez-vous bien de
-moi?</p>
-
-<p>&mdash;Comment donc!...</p>
-
-<p>Était-il possible que j'eusse oublié une amie si intime de notre
-maison. Dona Eusebia commença à parler de ma mère avec tant de
-sympathie et de regrets, qu'elle me captiva tout de suite, bien qu'elle
-ravivât ma douleur... Elle lut mon émotion dans mes yeux, et détourna
-la conversation. Elle me demanda de lui conter mes voyages, mes travaux,
-mes amourettes... les amourettes aussi; «je suis une vieille curieuse,
-je le confesse, et je suis restée bon vivant». En ce moment, je me
-rappelai l'épisode de 1814, elle, Villaça, le buisson, le baiser, et
-mon cri d'alarme. Et voici qu'une porte crie sur ses gonds, j'entends un
-frou-frou de jupes, et cette parole:</p>
-
-<p>&mdash;Maman... maman...</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XXX._LA_FLEUR_DU_BUISSON">XXX. LA FLEUR DU BUISSON</a></h4>
-
-
-<p>Les jupes et la voix appartenaient à une jeune brunette qui s'arrêta
-sur le pas de la porte pendant quelques instants, en apercevant un
-étranger. Dona Eusebia mit fin à ce court silence et à cet embarras,
-avec sa franchise résolue.</p>
-
-<p>&mdash;Viens ici, Eugenia, dit-elle, viens faire connaissance avec le
-D<sup>r</sup> Braz Cubas, fils de Cubas, et qui arrive d'Europe.</p>
-
-<p>Et se tournant vers moi:</p>
-
-<p>&mdash;Ma fille Eugénie.</p>
-
-<p>Eugénie, la fleur du buisson, répondit à peine au salut que je lui
-adressai. Elle me regarda avec éprise et timidité, et lentement
-s'approcha la chaise de sa mère. Celle-ci remit en ordre les tresses de
-la jeune fille, tout en disant: «Ah! petite endiablée.» Et elle
-l'embrassa avec une tendresse si expansive que je me sentis quelque peu
-ému. Je me souvins de ma mère, et, je le confesse, je me sentis
-quelques velléités d'être père.</p>
-
-<p>&mdash;Petite endiablée? dis-je. Il me semble que mademoiselle est déjà
-une grande jeune fille.</p>
-
-<p>&mdash;Quel âge lui donnez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Dix-sept ans.</p>
-
-<p>&mdash;Moins un.</p>
-
-<p>&mdash;Seize ans: à cet âge, on est une jeune fille.</p>
-
-<p>Eugenia ne put dissimuler la satisfaction que lui produisirent mes
-paroles. Mais elle reprit aussitôt son attitude froide, rigide et
-muette. Elle paraissait en réalité plus femme que son âge. Mais son
-impassibilité, son attitude digne, lui donnaient l'air d'une femme
-mariée. Peut-être perdait-elle ainsi un peu de son charme virginal. La
-glace fut bientôt rompue entre nous. Sa mère faisait d'elle les plus
-grands éloges; j'écoutais de bonne grâce, et elle souriait. Ses yeux
-brillaient comme si dans son cerveau un papillon eût étendu ses ailes
-d'or au-dessus de la multitude des yeux de diamants en couronne.</p>
-
-<p>Je dis dans son cerveau, parce que, au dehors, ien de morbide&mdash;l'amour de la renommée, l'emplâtre Braz
-Cubas.</p>
-
-<p>&mdash;Je t'adjure... va-t'en, malin! Vierge, Notre-Dame!...</p>
-
-<p>&mdash;Calmez-vous, dis-je, et prenant mon mouchoir, je chassai le
-papillon.</p>
-
-<p>Dona Eusebia s'assit une autre fois, suffoquée, un peu honteuse. Sa
-fille, toute pâle de peur, dissimulait son émotion avec beaucoup de
-force de volonté. Je leur serrai la main et je sortis, riant d'un rire
-philosophique, désintéressé et supérieur, de la superstition des
-deux femmes. Le soir, je vis passer à cheval la fille de Dona Eusebia,
-accompagnée d'un valet de chambre. Elle me salua du bout de sa
-cravache. Je m'attendais à ce que, un peu plus loin, elle retournât la
-tête. Mais elle ne la retourna point, et j'en fus quelque peu vexé.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-<h4><a id="XXXI._LE_PAPILLON_NOIR">XXXI. LE PAPILLON NOIR</a></h4>
-
-
-<p>Le jour suivant, tandis que je faisais mes apprêts de départ, un
-papillon, noir comme celui de la veille, entra dans ma chambre. Il
-était de dimensions bien supérieures à l'autre. Le souvenir de
-celui-ci me fit sourire, et je me mis à penser à la peur qu'avait eue
-la fille de Dona Eusebia, et à la dignité de maintien qu'elle avait su
-conserver. Le papillon, après avoir décrit ses courbes autour de moi,
-se posa sur ma tête. Je l'effrayai, et il se réfugia sur la vitre. Je
-le forçai de nouveau à prendre son vol, et cette fois, il alla se
-percher sur un vieux portrait de mon père. La bestiole était noire
-comme la nuit, et la façon dont elle commença de remuer les ailes me
-parut ironique et me porta sur les nerfs. Je tournai le dos, et je
-sortis de la chambre. Mais en y rentrant, quelques minutes plus tard, je
-trouvai l'insecte à la même place, et dans un mouvement de mauvaise
-humeur, je pris une serviette, je l'en frappai, et il tomba.</p>
-
-<p>Il n'était pas mort tout à fait; il tordait son corps et secouait ses
-antennes. J'en eus pitié et, l'ayant pris dans ma main, j'allai le
-déposer sur le bord de la croisée. Mais le sort en était jeté; la
-pauvre bête ne dura que quelques secondes, et je me sentis ennuyé et
-repentant.</p>
-
-<p>&mdash;Aussi, pourquoi n'était-il pas bleu? me dis-je.</p>
-
-<p>Et cette réflexion, l'une des plus profondes qui aient été faites
-depuis l'invention des papillons, me consola de ma méchante action, et
-me réconcilia avec moi-même. Je contemplai le cadavre avec quelque
-sympathie, je l'avoue. Je vis, en pensée, le papillon sortir du bois,
-content et repu; la matinée était belle, et il était venu jusque chez
-moi, papillonnant sous la vaste coupole du ciel bleu, toujours bleu,
-pour toutes les ailes. Ma fenêtre est ouverte, il entre et me trouve.
-Je suppose qu'il n'a jamais vu d'hommes. Il ignore ce que c'est et,
-décrivant des circuits autour de mon corps, il voit que j'ai des yeux,
-des bras, des jambes, que mes mouvements ont un air divin, que je suis
-d'une stature colossale. Alors il se dit en lui-même: «Ce monsieur est
-sans doute l'inventeur des papillons.» Cette idée le domine et
-l'épouvante. Mais la peur, qui est suggestive, lui insinue que le
-meilleur moyen de plaire à son créateur est de le baiser sur le front,
-et il s'exécute. Quand je le chasse, il va sur la vitre, aperçoit de
-là le portrait de mon père, et il n'est pas impossible qu'il devine
-cette demi-vérité, à savoir que c'est là le père de l'inventeur des
-papillons. Et il vole vers lui pour lui demander miséricorde.</p>
-
-<p>Et voilà qu'un coup de serviette sert de dénouement à l'aventure. Ni
-l'immensité l'azur, ni l'allégresse des fleurs, ni la pompe des
-feuilles vertes, n'ont tenu contre une serviette de toilette, deux
-palmes de fil écru. Voyez comme il est bon d'être supérieur aux
-papillons. Car s'il eût été bleu ou couleur d'orange, sa vie n'eût
-guère été plus en sûreté. Non certes. J'aurais fort bien pu le
-piquer d'une épingle, pour le régal de mes yeux. Cette dernière
-pensée me rendit la tranquillité de ma conscience. Je réunis le
-médium et le pouce et j'envoyai, d'une chiquenaude, le cadavre dans le
-jardin. Il était temps: les fourmis prévoyantes s'avançaient
-déjà... Tout de même, j'en reviens à ma première idée: il eût
-mieux valu pour lui être né bleu.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XXXII._BOITEUSE_DE_NAISSANCE">XXXII. BOITEUSE DE NAISSANCE</a></h4>
-
-
-<p>J'allai ensuite terminer mes préparatifs de voyage. Cette fois je pars,
-je pars décidément, même si quelque lecteur me demande si mon dernier
-chapitre est une gageure ou une façon de me moquer du monde... Mais
-j'ai compté sans Dona Eusebia. J'étais déjà prêt quand elle entra
-chez moi. Elle venait me prier de différer mon départ, et d'aller ce
-jour-là dîner avec elle. Je refusai d'abord; mais elle insista
-tellement que je cédai. Je lui devais bien d'ailleurs cette
-satisfaction.</p>
-
-<p>Ce jour-là, Eugenia se mit en négligé, à mon intention.
-C'est-à-dire, je le suppose, car peut-être se mettait-elle souvent
-ainsi. Plus de boucles d'or, comme la veille, à ses oreilles, deux
-oreilles finement dessinées sur une tête de nymphe. Un simple
-vêtement blanc en batiste, sans enjolivures. Au cou, au lieu de broche,
-un bouton d'écaille, d'autres identiques aux poignets pour fermer les
-manches, et pas l'ombre d'un bracelet.</p>
-
-<p>Telle elle était mise, et tel me parut aussi son esprit: des idées
-claires, des manières simples, une certaine grâce naturelle, l'air
-d'une dame, et un je ne sais quoi... oui, c'est cela: la bouche,
-exactement la bouche de sa mère, qui me rappelait l'épisode de 1814,
-et il me venait alors l'envie de chanter avec la fille la même
-chanson.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant je vais vous montrer le jardin, me dit la mère dès
-que nous eûmes vidé nos tasses de café.</p>
-
-<p>Nous sortîmes en passant par la véranda, et je m'aperçus alors
-qu'Eugenia boitait un peu: si peu que je lui demandai si elle s'était
-fait mal au pied. La mère se tut. La fille me répondit sans
-hésitation:</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur, je suis boiteuse de naissance.</p>
-
-<p>Je me donnai à tous les diables; je me traitai de maladroit et de
-grossier. En effet, le simple fait de la voir boiter aurait dû être
-suffisant pour que je ne lui posasse aucune question. Je me rappelai
-alors que la première fois que je l'avais vue, la veille, elle s'était
-approchée lentement du fauteuil de sa mère, et que ce jour-là je
-l'avais trouvée, en arrivant, déjà près de la table, dans la salle
-à manger. Peut-être était-ce pour cacher ce défaut. Mais alors,
-pourquoi l'avouait-elle maintenant? Je la regardai, et je vis qu'elle
-était triste.</p>
-
-<p>J'essayai de détruire le mauvais effet produit. Ce ne me fut pas
-difficile; sa mère qui était, comme elle le disait elle-même, une
-vieille curieuse, se mit à causer. Nous parcourûmes toute la
-propriété, admirant les fleurs, la mare aux canards, le lavoir, un tas
-de choses qu'elle me montrait, en faisant ses commentaires, tandis que
-je contemplais, à la dérobée, les yeux d'Eugenia.</p>
-
-<p>Parole d'honneur, son regard n'était rien moins que boiteux: il était
-au contraire droit et parfaitement sain. Il partait de deux yeux noirs
-et tranquilles. Je crois me rappeler que ceux-ci se baissèrent deux ou
-trois fois, un peu confus, mais deux ou trois fois seulement. En
-général, ils me fixaient avec franchise, sans audace, ni pruderie.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XXXIII._BIENHEUREUX_CEUX_QUI_SAVENT_RESTER">XXXIII. BIENHEUREUX CEUX QUI SAVENT RESTER</a></h4>
-
-
-<p>Le malheur, c'est qu'elle était boiteuse. Des yeux si lucides, une
-bouche si fraîche, un maintien si imposant, et boiteuse! Ce contraste
-était un exemple évident des ironies de la nature. Pourquoi
-était-elle jolie, étant boiteuse? pourquoi était-elle boiteuse,
-étant jolie? Telle était la question que je me posais à moi-même,
-sans y trouver une solution satisfaisante, tandis que je rentrais chez
-moi cette nuit-là. Ce qu'il y a de mieux à faire, quand on ne trouve
-pas le mot d'une énigme, c'est de la flanquer par la fenêtre; et c'est
-ce que je fis. Je pris une serviette, et je chassai cet autre papillon,
-qui faisait ses randonnées dans mon cerveau. Je me sentis plus à mon
-aise, et j'allai dormir. Mais le rêve, qui est une lézarde de
-l'esprit, laissa de nouveau pénétrer l'insecte et, pendant toute la
-nuit, je continuai à chercher la clef du mystère.</p>
-
-<p>Le jour se leva avec la pluie, et je transférai mon départ. Mais le
-lendemain le ciel était pur, et je n'en restai pas moins, de même que
-le troisième et le quatrième jour, et jusqu'à la fin de la semaine!
-Quelles belles matinées, fraîches et tentatrices. Là-bas, ma famille,
-ma fiancée et le Parlement m'attendaient; et je faisais le sourd,
-soupirant aux pieds de ma Vénus boiteuse. Soupirant est peut-être
-exagéré: je n'étais point épris; j'éprouvais auprès d'elle une
-certaine satisfaction physique et morale. Elle me plaisait: je l'aimais
-bien. Aux pieds de cette créature si simple, fille bâtarde et
-boiteuse, faite d'amour et de mépris, je me sentais à mon aise, et je
-crois qu'elle éprouvait une satisfaction plus grande encore près de
-moi. Cela se passait à la Tijuca: une véritable églogue. Dona Eusebia
-nous surveillait, si peu: juste assez pour sauvegarder les convenances.
-Et sa fille, dans cette première explosion de la nature, me livrait son
-âme en fleur.</p>
-
-<p>&mdash;Vous allez partir demain? me demanda-t-elle, le samedi.</p>
-
-<p>&mdash;C'est tout au moins mon intention.</p>
-
-<p>&mdash;Ne partez pas.</p>
-
-<p>J'obéis, et j'ajoutai ainsi un verset nouveau à l'Évangile:
-«Bienheureux ceux qui savent rester, car ils auront le premier baiser
-des jeunes filles.» Ce fut, en effet, le dimanche que je reçus le
-premier baiser d'Eugenia, celui qu'aucun homme ne put recevoir d'elle
-désormais. Il ne fut point volé, ni pris de force, il fut candidement
-octroyé, comme une dette payée par un débiteur honnête. Pauvre
-Eugenia, si tu avais pu savoir quelles pensées me passaient par la
-tête en ce moment. Toute tremblante d'émotion, les mains sur mes
-épaules, tu contemplais en moi l'époux bienvenu, tandis que je
-revoyais en pensée Villaça et le buisson de 1814, en me disant que tu
-ne pouvais mentir à ton sang et à ton origine...</p>
-
-<p>Dona Eusebia entra inopinément, mais pas assez vite pour nous
-surprendre. J'allai à la fenêtre; Eugenia s'assit et refit ses nattes.
-Quelle gracieuse dissimulation! Quel art infiniment délicat! quelle
-profonde tartuferie! Tout cela si naturellement fait, avec tant
-d'à-propos, si simplement, comme on mange, comme on dort. Tant mieux!
-Dona Eusebia n'eut vent de rien.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XXXIV._A_UNE_AME_SENSIBLE">XXXIV. À UNE ÂME SENSIBLE</a></h4>
-
-
-<p>Y a-t-il, parmi les cinq ou dix personnes qui me lisent, une âme
-sensible, qui mise en émoi par le chapitre précédent, commence à
-craindre pour le sort d'Eugenia, et peut-être, oui, peut-être dans le
-fond de son cœur me traite de cynique? Moi cynique, âme sensible? Par
-la cuisse de Diane, cette injure mériterait d'être lavée dans le
-sang, si le sang pouvait laver quoi que ce soit dans ce bas monde. Non,
-âme sensible, je ne suis point cynique, mais je fus homme. Mon cerveau
-était le tréteau où furent représentées des pièces de tout genre,
-le drame sacré, le drame austère, des comédies, des autos-da-fés,
-des bouffonneries, un pandémonium, âme sensible, un mélange
-d'aventures et de personnes où tu retrouverais depuis la rose de Smyrne
-et la rue du Jardin, depuis le lit somptueux de Cléopâtre jusqu'au
-coin de la place où le mendiant grelotte en dormant. Des pensées de
-toutes les castes et de tous les genres s'y croisaient. Dans la même
-atmosphère respiraient l'aigle et l'oiseau-mouche, la limace et le
-crapaud. Retire donc l'expression, âme sensible, apaise tes nerfs,
-nettoie tes besicles,&mdash;c'est parfois la faute des besicles,&mdash;et
-finissons-en d'une fois avec cette fleur du buisson.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XXXV._LE_CHEMIN_DE_DAMAS">XXXV. LE CHEMIN DE DAMAS</a></h4>
-
-
-<p>Or il arriva que, huit jours plus tard, comme je me trouvais sur le
-chemin de Damas, j'entendis une voix mystérieuse qui me murmura les
-paroles de l'Écriture (Act., IX, 7): «Lève-toi, et entre dans la
-cité.» Cette voix sortait de moi-même, et avait une origine double:
-la pitié qui me désarmait devant la candeur de la petite, et la
-terreur de l'aimer pour de vrai, et de l'épouser une femme boiteuse!
-Quant au motif de mon départ, elle le devina, et ne se gêna pas pour
-me le dire. Ce fut sous la véranda, un lundi soir, quand je lui
-annonçai que je descendis le lendemain. «Adieu, me dit-elle avec
-simplicité, vous avez raison.» Et comme je me taisais, elle continua:
-«Vous avez raison de fuir le ridicule d'un mariage avec moi.» J'allais
-protester, elle se retira lentement en dévorant ses larmes. Je la
-rejoignis en jurant mes grands dieux que j'étais obligé de partir, et
-que je continuais à avoir beaucoup d'affection pour elle. Elle écouta
-mes froides hyperboles en silence.</p>
-
-<p>&mdash;Me crois-tu? lui dis-je enfin.</p>
-
-<p>&mdash;Non, et je trouve que vous faites bien.</p>
-
-<p>Je voulus la retenir, mais elle me lança un regard qui n'était déjà
-plus de supplication, mais de commandement.</p>
-
-<p>Je descendis, le jour suivant, de la montagne, un peu contristée et pas
-très satisfait de moi-même. Je me disais, chemin faisant, qu'il était
-juste d'obéir à mon père, qu'il était convenable d'embrasser la
-carrière politique..., que la constitution..., que ma fiancée..., que
-mon cheval...</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XXXVI._A_PROPOS_DE_BOTTES">XXXVI. À PROPOS DE BOTTES</a></h4>
-
-
-<p>Mon père, qui ne m'attendait pas, m'embrassa avec tendresse et
-effusion:</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, c'est pour de vrai, me dit-il. Je puis enfin...</p>
-
-<p>Nous restâmes sur cette réticence, et j'allai retirer mes bottes qui
-étaient trop justes. Je me sentis soulagé, je respirai à mon aise, et
-je me couchai sur mon lit tout de mon long, tandis que mes pieds et tout
-ce qu'il y avait au-dessus entraient dans une béatitude relative.
-J'observai alors que des souliers serrés sont un des plus grands
-avantages terrestres, parce que, en faisant mal aux pieds, ils procurent
-le plaisir de les déchausser. Ils font souffrir d'abord, ils sont
-l'origine d'un soulagement, ensuite, et voilà un bonheur à bon
-marché, au goût des savetiers et d'Épicure. Tandis que cette idée
-faisait des voltiges sur mon fameux trapèze, je regardais dans le
-lointain la silhouette de la Tijuca, et j'aperçus la petite boiteuse
-qui se perdait à l'horizon du prétérit. Je sentis soudain que mon
-cœur ne tarderait pas à déchausser ses bottes lui aussi. Quatre ou
-cinq jours plus tard, le sybarite savourait ce rapide, cet ineffable et
-incoercible moment de joie qui succède à une douleur poignante, à une
-préoccupation, à un ennui... J'en inférai que la vie est le plus
-curieux des phénomènes, attendu qu'elle n'aiguise la faim que pour
-procurer l'occasion de manger, et qu'elle n'a inventé les cors que
-parce qu'ils perfectionnent la félicité terrestre. Je vous le dis en
-vérité, toute la science humaine ne vaut pas une paire de bottes trop
-étroites.</p>
-
-<p>Toi, ma pauvre Eugénie, tu n'as jamais déchaussé les tiennes. Tu t'en
-es allée sur le chemin de la vie, boiteuse de jambe et boiteuse
-d'amour, triste comme un enterrement pauvre, solitaire, silencieuse,
-laborieuse, jusqu'au jour où tu passas sur l'autre bord. Ce que
-j'ignore, c'est si ton existence était bien nécessaire au siècle. Qui
-sait! Peut-être un comparse de moins eût-il fait siffler la tragédie
-humaine.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XXXVII._ENFIN">XXXVII. ENFIN!</a></h4>
-
-
-<p>Enfin nous arrivons à Virgilia! Avant d'aller chez le conseiller Dutra,
-je demandai à mon père s'il y avait déjà quelque promesse de
-mariage, quelque arrangement préalable.</p>
-
-<p>&mdash;Aucun, me répondit-il. Il y a quelque temps, comme nous parlions
-de toi, je lui ai avoué mon désir de te voir député. Je lui ai parlé
-avec tant d'éloquence, qu'il m'a promis de faire quelque chose pour
-toi, et je crois qu'il tiendra sa promesse. Quant au mot «fiancée»,
-c'est le nom que je donne à une créature qui est un vivant bijou, une
-étoile, une chose rare... sa fille à lui. D'ailleurs, je pense que si
-tu l'épouses, tu seras bien plus vite député.</p>
-
-<p>&mdash;C'est tout?</p>
-
-<p>&mdash;C'est tout.</p>
-
-<p>Nous allâmes jusque chez Dutra. C'était une perle que cet homme,
-jovial, bon patriote, un peu irrité contre les malheurs du temps, mais
-ne désespérant pas d'en venir à bout. Il trouva ma candidature
-légitime; il convenait pourtant d'attendre quelques mois. Et tout de
-suite il me présenta à sa femme, une estimable matrone, à sa fille,
-qui ne démentit pas le panégyrique que mon père avait fait d'elle, je
-vous le jure. Relisez, d'ailleurs, le chapitre XXVII. Je la regardai
-comme quelqu'un qui a des idées préconçues. Je ne sais si elle en
-avait de son côté; elle ne me contempla point différemment. Notre
-premier regard fut tout simplement conjugal. Au bout d'un mois, nous
-étions au mieux.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XXXVIII._LA_QUATRIEME_EDITION">XXXVIII. LA QUATRIÈME ÉDITION</a></h4>
-
-
-<p>&mdash;Venez donc demain dîner avec nous, me dit Dutra un certain
-soir.</p>
-
-<p>J'acceptai l'invitation. Le lendemain, je dis au cocher de m'attendre
-place San-Francisco avec le cabriolet, et j'allai faire un tour en
-ville. Vous rappelez-vous encore ma théorie des éditions humaines? Eh
-bien! j'en étais alors à la quatrième édition, déjà revue et
-augmentée, mais encore remplie de négligences et de coquilles. Ces
-défauts étaient rachetés par l'élégance des caractères et le luxe
-de la reliure. Au bout d'un moment, comme je passais rue des Ourives, je
-voulus consulter ma montre, et le verre tomba sur le pavé. J'entre dans
-la première boutique que je trouve. C'était un taudis ou guère mieux,
-obscur et poussiéreux.</p>
-
-<p>Au fond, derrière le comptoir, se trouvait assise une femme, dont le
-visage jaune et crevassé de petite vérole n'appelait pas tout d'abord
-l'attention. Mais sitôt qu'on l'observait, elle offrait un spectacle
-curieux. Elle ne pouvait avoir été laide; au contraire, on voyait tout
-de suite qu'elle avait dû être jolie, et même fort jolie. Mais la
-maladie et une vieillesse précoce lui avaient enlevé tous ses charmes.
-Elle était horriblement grêlée. Les traces des boutons formaient des
-hauts et des bas, des creux et des reliefs, et donnaient l'impression
-d'une peau de chagrin extrêmement rugueuse. Les yeux conservaient
-quelque beauté, mais l'expression en était étrange et désagréable,
-qui s'adoucit pourtant dès que je commençai à parler. Quant aux
-cheveux, ils étaient roux et presque aussi poussiéreux que les portes
-de la boutique. À l'un des doigts de la main gauche, un diamant
-étincelait. Le croira-t-on dans la postérité? cette femme, c'était
-Marcella.</p>
-
-<p>Je ne la reconnus point tout d'abord. Mais elle me remit aussitôt que
-je lui adressai la parole. Ses yeux brillèrent, et l'expression
-habituelle fit place à une autre, plus douce et mélancolique. Elle fit
-un mouvement comme pour se cacher ou s'enfuir. C'était l'instinct de la
-vanité, qui ne dura qu'un moment. Elle se remit.</p>
-
-<p>&mdash;Il vous faut quelque chose? me dit-elle me tendant la main.</p>
-
-<p>&mdash;Non, répondis-je, rien.</p>
-
-<p>Marcella comprit la cause de mon silence. Il ne fallait pas être
-sorcier. Elle dut seulement hésiter en se demandant ce qui dominait en
-moi: si c'était la stupeur du présent ou le souvenir du passé. Elle
-m'offrit une chaise, et de l'autre côté du comptoir, elle me parla
-d'elle, de son existence, des larmes qu'elle avait versées en me
-perdant, de ses regrets, de ses revers, de la maladie qui l'avait
-défigurée, et du temps qui contribuait à sa décadence. Elle avait en
-vérité l'âme décrépite. Elle avait tout vendu, ou presque tout. Un
-homme qui l'avait aimée autrefois lui avait laissé cette bijouterie,
-qui était par malheur mal achalandée, peut-être à cause de cette
-singularité d'être tenue par une femme. Ensuite elle m'interrogea sur
-ma vie. Ce fut vite fait; mes aventures n'étaient ni intéresses ni
-longues à redire.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes marié? me demanda Marcella quand j'eus fini.</p>
-
-<p>&mdash;Non, répondis-je sèchement.</p>
-
-<p>Marcella regarda dans la rue avec l'atonie de quelqu'un qui médite ou
-qui se souvient. Moi aussi, je me rappelais le passé, et non sans
-quelques regrets, je me demandais pourquoi j'avais fait tant de folies.
-Ce n'était certes plus la Marcella de 1822; mais la beauté de l'autre
-valait-elle vraiment le tiers des sacrifices que j'avais faits? C'était
-ce que je désirais savoir, et j'interrogeais le visage de Marcella. Ce
-visage me répondait que non. En même temps ses yeux ma confessaient
-que, naguère comme maintenant, ils brillaient de toute l'ardeur des
-convoitises. C'était mes yeux qui autrefois n'y voyaient goutte, mes
-yeux de la première édition.</p>
-
-<p>&mdash;Mais pourquoi êtes-vous entré? Vous m'avez aperçue de la rue?
-me demanda-t-elle en sortant de cette espèce de torpeur.</p>
-
-<p>&mdash;Non. Je croyais entrer chez un horloger. Je voulais acheter un
-verre pour cette montre. Je vais ailleurs. Vous m'excuserez, je suis un
-peu pressé.</p>
-
-<p>Marcella ne put retenir un soupir. La vérité c'est que je me sentais
-ému et attristé et que je mourais d'envie de me trouver loin de cette
-maison. Marcella appela un gamin, loi donna la montre et, malgré mes
-protestations, l'envoya chez un horloger du voisinage acheter un autre
-verre. Je n'avais qu'à me résigner. Elle me dit alors qu'elle
-désirait avoir la pratique de ses anciennes connaissances. Elle
-remarqua qu'il était fort naturel qu'un jour ou l'autre je me mariasse,
-et elle s'offrit à me vendre de fins bijoux au plus bas prix. Elle
-n'employa pas ce terme, elle se servit d'une métaphore délicate et
-transparente. J'en vins à me demander si elle avait vraiment eu des
-revers, abstraction faite de sa maladie, si elle n'avait pas toujours de
-beaux deniers sonnants, et si elle ne faisait pas du négoce à seule
-fin de satisfaire sa passion du lucre, qui était le ver rongeur de
-cette existence. Je sus depuis que mes soupçons étaient fondés.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XXXIX._LE_VOISIN">XXXIX. LE VOISIN</a></h4>
-
-
-<p>Tandis que je faisais ces réflexions, un individu de petite taille,
-sans chapeau, tenant par la main une gamine de quatre ans, entra dans la
-boutique...</p>
-
-<p>&mdash;Comment ça va-t-il depuis ce matin? demanda—t-il à Marcella.</p>
-
-<p>&mdash;Comme ci comme ça; viens ici, Maricota.</p>
-
-<p>L'individu prit l'enfant dans ses bras, et la fit passer par-dessus le
-comptoir.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, dit-il, demande à Dona Marcella comment elle a passé la
-nuit. Elle mourait d'envie de venir ici, mais sa mère n'avait pas eu le
-temps de l'habiller. Voyons, Maricota, dis bonjour à la dame... Gare la
-fessée... C'est bien... Vous ne pouvez vous figurer comme elle est chez
-nous. Elle parle de vous tout le temps; et ici, elle a l'air empaillée.
-Hier encore... faut-il raconter l'histoire, Maricota?</p>
-
-<p>&mdash;Non, papa, je ne veux pas.</p>
-
-<p>&mdash;C'est donc quelque chose de bien laid? dit Marcella en donnant
-une petite tape à l'enfant.</p>
-
-<p>&mdash;Je vais vous dire: sa mère lui a appris à réciter chaque soir un
-<i>pater</i> et un <i>ave</i>, en l'honneur de la Sainte Vierge. Mais la
-petite est venue me demander hier, d'une voix si humble, devinez quoi?...
-si elle pouvait offrir sa prière à santa Marcella.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre chérie, dit Marcella en l'embrassant.</p>
-
-<p>&mdash;C'est un amour, une passion qu'elle a pour vous... Vous ne vous
-figurez pas... Sa mère dit que vous lui avez lancé un charme.</p>
-
-<p>L'individu continua sur ce ton à raconter toutes sortes de choses
-aimables, et sortit enfin, emmenant la petite, non sans m'avoir lancé
-un regard d'interrogation ou de suspicion. Je demandai à Marcella qui
-il était.</p>
-
-<p>&mdash;C'est un horloger du voisinage, un brave homme; sa femme est
-bien bonne aussi. Sa fille est gentille, n'est-ce pas? Ils ont l'air de
-beaucoup m'aimer... Ce sont de bonnes gens.</p>
-
-<p>En proférant ces paroles, Marcella parlait d'une voix où il y avait un
-frémissement d'allégresse. Et un rayon de joie parut s'étendre sur sa
-face.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XL._DANS_LE_CABRIOLET">XL. DANS LE CABRIOLET</a></h4>
-
-
-<p>Sur ces entrefaites, le gamin entra, apportant la montre avec le verre.
-Il était temps; j'en avais assez de ma visite. Je donnai une monnaie
-d'argent au gamin, je dis à Marcella que je reviendrais dans une autre
-occasion, et je sortis au plus vite. Pour tout dire, je dois avouer que
-le cœur me battait un peu, mais c'était une espèce de glas. Mon âme
-se débattait entre des impressions opposées. Notez bien que la
-journée s'était passée gaiement pour moi. Au déjeuner, mon père
-m'avait récité par anticipation le premier discours que je devais
-proférer au Parlement. Nous en rîmes beaucoup, et le soleil aussi qui
-était dans ses bons jours de clarté. Virgilia aussi rirait sans doute,
-en entendant le récit de nos fantaisies. Et voilà que je perds mon
-verre de montre, que j'entre dans un magasin, le premier que je trouve
-sur ma route, et j'y rencontre le passé qui me déchire, qui
-m'embarrasse, qui m'interroge avec un visage couvert de cicatrices et de
-mélancolie.</p>
-
-<p>Je le laissai où je l'avais trouvé. Je montai dans mon cabriolet qui
-m'attendait place <i>S.-Francisco de Paula</i>, et j'ordonnai au cocher
-partir au plus vite. Il cingla les mules, la voiture fit des
-soubresauts, les roues tracèrent leur sillon dans la boue formée par
-une pluie récente, et pourtant il me semblait que nous ne marchions
-pas. De temps à autre nous faisons connaissance avec un certain vent
-tiède et lourd, qui n'est ni violent ni âpre, qui n'emporte point les
-chapeaux et ne soulève pas les jupes, mais qui est pire que s'il
-faisait tout cela, parce qu'il abat, amollit et semble un dissolvant de
-l'âme. Ce vent, je l'avais en moi. Je sentais le courant d'air qu'il
-formait comme dans une gorge, entre le passé et le présent, désireux
-sans doute de s'étendre sur les plaines de l'avenir. Et la voiture qui
-ne marchait pas.</p>
-
-<p>&mdash;Jean! criai-je au cocher, avancerons-nous bientôt?</p>
-
-<p>Avancer! Monsieur! mais nous sommes à la porte de Monsieur le
-Conseiller.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XLI._LHALLUCINATION">XLI. L'HALLUCINATION</a></h4>
-
-
-<p>C'était vrai. J'entrai en coup de vent. Je trouvai Virgilia anxieuse,
-de mauvaise humeur, le front soucieux. Sa mère, qui était sourde, se
-trouvait dans le salon avec elle. Après les compliments d'usage, la
-jeune fille me dit d'un ton sec:</p>
-
-<p>&mdash;Nous vous attendions plus tôt.</p>
-
-<p>Je me défendis le mieux que je pus; je pris prétexte du cheval, qui
-était rétif, et d'un ami qui m'avait retenu. Et soudain voici que la
-parole meurt sur mes lèvres, et je demeure pétrifié. Virgilia... Eh
-quoi! c'est Virgilia, cette jeune fille?... Je la regardai fixement, et
-l'impression fut si cruelle que je reculai d'un pas en détournant mes
-regards. Sa carnation, si rose, si pure, si fraîche la veille encore,
-était maintenant jaune, stigmatisée par la même maladie qui avait
-frappé l'Espagnole. La petite vérole lui avait dévoré le visage. Ses
-yeux si vifs s'étaient étiolés. Ses lèvres pendaient, et toute son
-attitude disait la fatigue. Je la regardai bien; je lui pris la main et
-l'attirai doucement à moi. Je ne me trompais point. C'était bien la
-petite vérole. Je crois que je fis un geste de dégoût.</p>
-
-<p>Virgilia s'éloigna et alla s'asseoir sur le sofa. Pendant un moment je
-contemplai la pointe de mes bottines. Devais-je sortir ou rester? La
-première hypothèse était absurde; je la rejetai, et je me dirigeai
-vers Virgilia qui demeurait assise et muette. Ciel! de nouveau je la
-retrouvai fraîche, juvénile, et tout en fleur. En vain je cherchais
-sur son visage les traces du mal, il n'y en avait aucune. La peau était
-blanche et fine comme de coutume.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne m'avez donc jamais vue? me demanda-t-elle en voyant mon
-insistance.</p>
-
-<p>&mdash;Aussi jolie, jamais.</p>
-
-<p>Je m'assis, tandis qu'elle faisait craquer ses ongles sans rien dire.
-Je parlai de choses tout à fait étrangères à l'incident; mais elle ne
-répondait point et ne me regardait même pas. Moins le bruit de ses
-doigts, c'était la statue du silence. Une seule fois elle me contempla
-de très haut, en relevant un coin de ses lèvres, et en fronçant les
-sourcils au point de les unir. Et toute cette mimique lui donnait une
-expression mixte, entre le comique et le tragique.</p>
-
-<p>Il y avait bien quelque affectation dans ce dédain. Elle avait pris un
-masque. Elle devait souffrir,&mdash;soit tristesse, soit dépit; et comme
-la douleur contenue est plus âpre, il est probable qu'elle souffrait en
-double sa propre souffrance. Mais je crois que c'est là de la
-métaphysique.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XLII._CE_QUE_NA_POINT_TROUVE_ARISTOTE">XLII. CE QUE N'A POINT TROUVÉ ARISTOTE</a></h4>
-
-
-<p>Et à propos de métaphysique, que dites-vous de ceci? On lance une
-boule; elle en rencontre une autre, lui transmet l'impulsion reçue, et
-celle-ci se met à rouler ni plus ni moins que la première. Supposons
-que la première boule s'appelle Marcella (c'est une simple
-supposition), la seconde Braz Cubas, la troisième Virgilia. Marcella
-reçoit une pichenette du passé et roule et vient buter contre Braz
-Cubas. Celui-ci, cédant à la force impulsive, va battre contre
-Virgilia, qui n'a rien de commun avec la première boule. Et voilà
-comment, par la simple transmission d'une force, les extrêmes se
-touchent dans la société humaine; et il s'établit ce qu'on pourrait
-appeler la solidarité de la tristesse humaine. Ce chapitre a pourtant
-échappé à Aristote.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XLIII._MARQUISE_ATTENDU_QUE_JE_SERAI_MARQUIS">XLIII. MARQUISE: ATTENDU QUE JE SERAI MARQUIS</a></h4>
-
-
-<p>Positivement Virgilia était un petit diable, un petit diable
-angélique, si l'on veut, mais c'en était un tout de même, et alors...</p>
-
-<p>Alors apparut Lobo Neves. Il n'était ni plus svelte, ni plus élégant,
-ni plus instruit, ni plus sympathique que moi, et cependant il m'enleva
-de haute main Virgilia et la candidature, en peu de semaines, avec une
-fougue vraiment césarienne. Il n'y eut de la part de Virgilia aucun
-dépit, pas la moindre violence de la part de sa famille. Dutra me dit
-un beau jour que je devais attendre une époque plus opportune pour ma
-candidature, attendu que celle de Lobo Neves était appuyée par de
-puissantes influences. Je cédai. Ce fut le commencement de ma défaite.
-Une semaine plus tard, Virgilia demanda en souriant à Lobo Neves quand
-il prétendait être ministre.</p>
-
-<p>&mdash;Tout de suite, s'il dépendait de moi; d'ici un an, puisque cela
-dépend de la volonté d'autrui.</p>
-
-<p>Virgilia répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;Et vous me promettez qu'un jour vous me ferez baronne?</p>
-
-<p>&mdash;Marquise, voulez-vous dire, car j'ai l'intention d'être
-marquis.</p>
-
-<p>Dès lors je fus perdu. Virgilia compara l'aigle au dindon et choisit
-l'aigle, abandonnant le dindon à sa stupeur, à son dépit, et au
-souvenir de trois ou quatre baisers qu'elle lui avait donnés. Mais
-quand c'eût été dix, qu'est-ce que cela signifiait? La lèvre de
-l'homme n'est point comme le sabot du cheval d'Attila qui stérilisait
-le sol qu'il avait foulé; c'est justement le contraire.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XLIV._UN_CUBAS">XLIV. UN CUBAS</a></h4>
-
-
-<p>Mon père fut tout désappointé de ce dénouement, et je crois bien
-qu'il en mourut. Il avait bâti tant de châteaux, caressé tant et tant
-de beaux rêves, qu'il ne pouvait voir s'effondrer tout cet
-échafaudage, sans que le contre-coup fût grand dans son organisme.
-D'abord il se refusa à l'évidence. «Un Cubas»! et il disait cela
-avec une telle conviction, que moi, qui connaissais déjà la
-tonnellerie originelle, j'oubliai un instant la dame de mes pensées
-pour contempler un moment ce phénomène qui n'est point rare, mais qui
-est toujours curieux, d'une imagination qui s'impose à la conscience.</p>
-
-<p>&mdash;Un Cubas! répétait-il le lendemain matin au déjeuner.</p>
-
-<p>Ce déjeuner ne fut point très gai. Je me sentais tomber de sommeil.
-J'avais veillé une partie de la nuit. Était-ce l'amour? Non point. On
-ne peut aimer deux fois la même femme, et comme j'allais aimer
-celle-là même quelque temps après, je ne devais lui être en ce
-moment attaché que par les liens d'une fantaisie passagère, un peu
-d'habitude et beaucoup de fatuité. Et cela seul suffit pour expliquer
-l'insomnie. C'était le dépit, un dépit aigu comme une pointe
-d'épingle, et que j'entretins en fumant, en donnant des coups de poing
-dans l'air, en lisant machinalement jusqu'au lever de l'aurore, de la
-plus tranquille des aurores.</p>
-
-<p>Mais j'étais jeune, et je portais en moi-même le remède à mes maux.
-Mon père, lui, ne put supporter le coup. À y bien penser, peut-être
-ne mourut-il pas de cette contrariété; mais sûrement elle aggrava son
-état. Il dura encore quatre mois, silencieux, triste, continuellement
-préoccupé, comme s'il se fût agi d'un remords, d'une déception sans
-remède, qui lui tînt lieu de rhumatisme et de toux. Il eut cependant
-un dernier instant de satisfaction: un des ministres d'État lui rendit
-visite. Je vis alors sur ses lèvres,&mdash;et il me semble le voir
-encore,&mdash;le sourire d'un autre temps. Ses regards brillèrent d'une
-flamme concentrée, qui fut comme la dernière lueur d'une lampe qui
-s'éteint. Mais la tristesse revint: la tristesse de s'en aller sans me
-voir occuper le haut poste auquel j'avais droit.</p>
-
-<p>&mdash;Un Cubas!</p>
-
-<p>Il mourut quelques jours après cette visite, un matin de mai, entre ses
-deux enfants, Sabine et moi. Mon oncle Ildefonso et mon beau-frère
-étaient aussi présents. La science des médecins, notre tendresse,
-tous les soins dont on l'entoura furent vains: il devait mourir, et il
-mourut.</p>
-
-<p>&mdash;Un Cubas!</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XLV._NOTES">XLV. NOTES</a></h4>
-
-
-<p>Larmes et sanglots, la maison tendue de noir, un homme qui vient
-habiller le cadavre, un autre qui prend les dimensions du corps, un
-cercueil qu'on apporte, un catafalque que l'on dresse, de grands
-chandeliers, des lettres de faire-part, des gens qui entrent, lentement,
-à pas de loup, qui serrent la main aux personnes de la famille, les uns
-tristes, les autres sérieux et muets, un prêtre et un sacristain, des
-prières, des aspersions d'eau bénite, l'ensevelissent, le choc du
-marteau sur les clous, six personnes qui s'emparent du cercueil,
-l'emportent, descendent difficilement l'escalier malgré les cris, les
-sanglots et les larmes renouvelées de la famille, et placent la caisse
-funèbre sur le char; les courroies qu'on attache et que l'on serre, la
-voiture qui se met en branle, et les autres voitures qui défilent une
-à une... tous ces aspects qui paraissent une liste d'inventaire, sont
-autant de notes que j'avais prises pour un chapitre triste et après
-tout banal, que je n'écrirai pas.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XLVI._LHERITAGE">XLVI. L'HÉRITAGE</a></h4>
-
-
-<p>Regarde-nous, maintenant, lecteur. Huit jours se sont passés depuis la
-mort de mon père. Ma sœur est assise sur un sofa, un peu plus loin.
-Cotrim, debout, appuyé sur une console, les bras croisés, mord ses
-moustaches. Je fais les cent pas, les regards au plancher. Grand deuil,
-profond silence.</p>
-
-<p>&mdash;Mais enfin, dit Cotrim, cette maison vaut tout au plus trente
-contos; mettons trente-cinq.</p>
-
-<p>&mdash;Elle en vaut cinquante, répondis-je; Sabine sait parfaitement
-qu'elle en a coûté cinquante-huit.</p>
-
-<p>&mdash;Et quand on l'aurait payée soixante, repartit Cotrim; d'abord
-cela ne veut pas dire qu'elle les valait, et encore bien moins qu'elle les
-vaille encore aujourd'hui. Tu sais bien que les immeubles ont beaucoup
-baissé de prix depuis quelques années. Si celle-ci vaut cinquante
-contos, combien alors vaudra celle du <i>Campo</i>, que tu désires pour
-toi?</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc! une vieille bicoque!</p>
-
-<p>&mdash;Vieille! s'écria Sabine en levant les mains au ciel.</p>
-
-<p>&mdash;Je parie que vous la trouvez neuve.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons! frérot, dit Sabine en se levant du canapé. Nous pouvons
-tout arranger de bonne amitié et de façon décente. Par exemple, Cotrim ne
-veut point des noirs, il ne gardera que le cocher de papa et Paulo.</p>
-
-<p>&mdash;Le cocher, non; je garde le cabriolet, et je ne vais pas acheter
-un autre cocher.</p>
-
-<p>&mdash;Bon. Alors nous garderons Paulo et Prudencio.</p>
-
-<p>&mdash;Prudencio a été libéré.</p>
-
-<p>&mdash;Libéré?</p>
-
-<p>&mdash;Il y a deux ans.</p>
-
-<p>&mdash;Libéré! Voilà comment papa faisait les choses, sans rien dire à
-personne. C'est bon. Quant à l'argenterie..., je suppose qu'il n'a pas
-libéré l'argenterie?</p>
-
-<p>Nous avions parlé de l'argenterie, une vieille vaisselle plate du temps
-de D. José. C'était la question la plus grave de la succession, par la
-valeur artistique, l'ancienneté, et l'origine même, car mon père
-disait que le comte de Cunha, quand il était vice-roi du Brésil, en
-avait fait présent à mon bisaïeul Luiz Cubas.</p>
-
-<p>&mdash;Quant à l'argenterie, continua Cotrim, je m'en désintéresserais,
-n'était le désir que ta sœur a de la garder. Je trouve ce désir
-raisonnable. Sabine est mariée; elle a besoin d'un service
-présentable. Toi tu es garçon, tu ne reçois pas, tu...</p>
-
-<p>&mdash;Mais je puis me marier.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi faire? s'écria Sabine.</p>
-
-<p>Cette sublime question me fit pour un instant oublier mes intérêts. Je
-souris; je pris la main de Sabine en battant doucement sur la paume, de
-si aimable manière que Cotrim interpréta le geste comme un
-acquiescement et me remercia.</p>
-
-<p>&mdash;De quoi? répondis-je; je n'ai point souscrit et ne souscrirai
-pas à vos exigences.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne céderas pas?</p>
-
-<p>Je secouai négativement la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Laisse-le, Cotrim, dit ma sœur à son mari. Peut-être veut-il
-aussi que nous lui donnions les vêtements que nous portons. Il ne manque
-plus que cela.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est complet. Il veut le cabriolet, il veut le cocher, il
-veut l'argenterie, il veut tout. Il serait infiniment plus simple de nous
-citer en justice, et de prouver par témoins que Sabine n'est pas ta
-sœur, que je ne suis pas ton beau-frère, et que Dieu n'est pas Dieu.
-Voilà le bon moyen de ne rien perdre. Mon cher garçon, tu nous prends
-pour d'autres.</p>
-
-<p>Nous en étions arrivés à un tel degré d'irritation que je crus
-devoir offrir un moyen terme: répartir l'argenterie entre nous. Il
-ricana et me demanda qui garderait la théière, et qui le sucrier. Et
-il ajouta que nous avions le temps de discuter nos prétentions, tout au
-moins judiciairement. Sabine s'était accoudée à la fenêtre qui
-donnait sur le jardin, et au bout d'un instant elle revint et proposa de
-me céder Paulo et l'autre noir contre l'argenterie. J'allais accepter,
-mais Cotrim s'étant approché, elle répéta sa proposition.</p>
-
-<p>&mdash;Ça, jamais, dit-il, je ne fais pas l'aumône.</p>
-
-<p>Nous dinâmes tristement. Mon oncle le chanoine arriva quand nous en
-étions au dessert. Et il assista encore à une légère altercation.</p>
-
-<p>&mdash;Mes enfants, dit-il, rappelez-vous que mon frère vous a laissé
-un pain assez grand pour être réparti entre tous.</p>
-
-<p>Et Cotrim:</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, c'est fort vrai. Mais il n'est pas question de pain;
-il est question de beurre. Je ne me contente pas de pain sec.</p>
-
-<p>On fit enfin le partage; mais nous étions brouillés. Et vraiment il
-m'en coûta de me fâcher avec Sabine. Nous étions si bons amis. Nous
-avions tant de choses en commun, jeux d'enfants, fureurs puériles,
-sourires et tristesses de l'âge adulte, nous avions partagé le pain de
-l'allégresse et celui des misères, fraternellement, comme un bon
-frère et une bonne sœur que nous étions. Et pourtant nous étions
-fâchés. C'était comme la beauté de Marcella qui disparu sous la
-grêle de la variole.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XLVII._LE_RECLUS">XLVII. LE RECLUS</a></h4>
-
-
-<p>Marcella, Sabine, Virgilia... me voilà en train de fondre tous ces
-contrastes, comme si ces noms et ces personnes étaient autre chose que
-des modalités de mon affection intime. Plume de mauvaises mœurs, mets
-une cravate au style, revêts-le d'un habit moins sordide. Ensuite nous
-rentrerons dans mon ancienne demeure, nous nous coucherons dans ce
-hamac, où j'ai passé la plus grande partie des années qui
-s'écoulèrent depuis l'inventaire des biens paternels jusqu'à l'année
-1842. S'il s'exhale de la pièce de vagues senteurs de toilette, il ne
-faut pas croire que c'est moi qui ai versé les parfums. C'est un relent
-de Z, de N, ou de U. Toutes ces lettres majuscules bercèrent dans ce
-boudoir leur élégante abjection. Mais si, outre l'arôme, on est
-curieux d'autre chose, c'est peine perdue: je n'ai gardé ni les
-portraits, ni les lettres, ni les factures. L'émotion même s'est
-éteinte, il ne reste que les initiales.</p>
-
-<p>Je vécus ainsi en reclus. De temps à autre, j'allais au bal, au
-théâtre, à une réunion; mais la plus grande partie du temps, je l'ai
-passée avec moi-même. J'ai vécu; je me suis laissé porter par le
-flux et le reflux des événements et des jours, tantôt agité tantôt
-apathique, entre l'ambition et l'indifférence. Je faisais de la
-politique et de la littérature, j'envoyais des articles et des vers aux
-journaux, j'acquis même une certaine réputation de polémiste et de
-poète. Quand je me souvenais de Lobo Neves, qui était député, et de
-Virgilia, future marquise, je me demandais à moi-même si je n'aurais
-pas fait un meilleur député et un plus élégant marquis que Lobo
-Neves, car je valais mieux que lui, beaucoup mieux que lui. Et je me
-disais cela en regardant le bout de mon nez.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XLVIII._UN_COUSIN_DE_VIRGILIA">XLVIII. UN COUSIN DE VIRGILIA</a></h4>
-
-
-<p>&mdash;Sais-tu qui est arrivé hier de S. Paulo? me demanda un soir Luiz
-Dutra.</p>
-
-<p>Luiz Dutra était un cousin de Virgilia, qui vivait aussi dans
-l'intimité des muses. Ses vers plaisaient, et valaient du reste mieux
-que les miens. Mais il lui fallait la sanction d'une élite qui lui
-confirmât les applaudissements de la masse. Il était timide et
-n'interrogeait perdue. Mais il se délectait à entendre des paroles
-louangeuses. Il prenait alors de nouvelles forces, et se remettait au
-travail avec une ardeur juvénile.</p>
-
-<p>Ce pauvre Dutra! à peine avait-il publié quelque chose qu'il accourait
-chez moi, et commençait à tourner autour de moi, dans l'attente d'un
-jugement, d'une parole, d'un geste qui fût de ma part une approbation
-de sa nouvelle production. Moi, je parlais de mille choses
-différentes,&mdash;du dernier bal du Catete, d'une séance des Chambres,
-d'équipages et de chevaux,&mdash;de tout, moins de ses vers et de sa
-prose. Il me répondait d'abord avec animation, puis mollement, et tâchait
-de faire tourner la conversation sur le sujet qui l'intéressait. Il
-ouvrait un livre, me demandait si j'avais quelque travail en train; je
-lui répondais oui ou non, puis je passais à un autre chapitre. À la
-fin, il se taisait et sortait tout triste. Mon désir était de le faire
-douter de lui-même, de le décourager, de l'éliminer. Et tout en
-prenant cette résolution, je regardais le bout de mon nez...</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XLIX._LE_BOUT_DU_NEZ">XLIX. LE BOUT DU NEZ</a></h4>
-
-
-<p>Combien de fois dans ma vie, pour me faire une conscience sans remords,
-je me suis servi de ce système: regarder le bout de mon nez...
-Avez-vous quelquefois médité sur le destin du nez, cher lecteur? Le
-docteur Pangloss disait qu'il est fait pour l'usage des lunettes.&mdash;Je
-confesse que cette explication m'avait d'abord paru définitive. Mais un
-certain jour que je méditais sur ce point obscur de philosophie, et sur
-d'autres encore, je découvris enfin l'unique, véritable et suprême
-utilité de cet appendice.</p>
-
-<p>Il me suffit pour cela de me rappeler l'habitude des fakirs. On sait
-que ces gens-là demeurent, en effet, des heures en contemplation, les
-regards fixés sur le bout de leur nez, à seule fin de voir la lumière
-céleste. Ils perdent alors la notion du monde extérieur, s'envolent
-dans l'invisible, touchent l'impalpable, se délivrent des liens
-terrestres, se dissolvent et s'éthérisent. Cette sublimation de
-l'être par le bout du nez est le phénomène le plus prodigieux de
-l'esprit et il n'appartient pas en propre aux fakirs; il est universel.
-Chaque homme éprouve le besoin et a le pouvoir de contempler son propre
-nez pour voir la lumière céleste, et cette contemplation, dont l'effet
-est de subordonner l'univers à un nez seulement, constitue l'équilibre
-des sociétés. Si les nez se contemplaient exclusivement les uns les
-autres, le genre humain n'aurait pas duré deux siècles; il se serait
-éteint avec les premières tribus.</p>
-
-<p>J'entends d'ici une objection du lecteur. Comment peut-il en être
-ainsi? Car enfin l'on ne surprend jamais les gens en train de contempler
-leur nez.</p>
-
-<p>Lecteur obtus, cela prouve que tu n'est jamais entré dans le cerveau
-d'un chapelier. Un chapelier passe devant une chapellerie. C'est le
-magasin d'un rival, qui a commencé il y a deux ans. Il y avait alors
-deux portes à sa boutique; il l'a agrandie, et maintenant, il y en a
-quatre. Il se promet que d'ici peu il y en aura six ou huit. Le
-chapelier voit dans la vitrine les chapeaux du rival; par les
-différentes portes, entrent les clients du rival. Le chapelier compare
-cette boutique à la sienne, qui est plus ancienne et qui pourtant n'a
-que deux portes, et ces chapeaux à ceux qu'il vend, et que l'on achète
-moins, bien qu'ils soient d'un prix égal. Cela le mortifie,
-naturellement. Il poursuit son chemin, pensif, les yeux baissés ou
-fixés devant lui. Il cherche les causes de la prospérité de l'autre
-et de son propre abandon, alors qu'il est un chapelier bien supérieur
-à l'autre chapelier... C'est en cet instant que ses yeux se fixent sur
-la pointe de son nez.</p>
-
-<p>La conclusion c'est qu'il y a deux forces capitales au monde. L'amour
-qui multiplie l'espèce, et le nez qui la subordonne à l'individu.
-Procréation, et équilibre.</p>
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="L._VIRGILIA_MARIEE">L. VIRGILIA MARIÉE</a></h4>
-
-
-<p>&mdash;C'est ma cousine Virgilia, la femme de Lobo Neves, qui est
-arrivée de S. Paulo, continua Luiz Dutra.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!</p>
-
-<p>&mdash;Et ce n'est qu'aujourd'hui que je sais une chose, cachotier que
-tu es...</p>
-
-<p>&mdash;Laquelle?</p>
-
-<p>&mdash;Tu voulais l'épouser.</p>
-
-<p>&mdash;Une idée de mon père... Qui t'a dit ça?</p>
-
-<p>&mdash;Elle-même. Je lui ai beaucoup parlé de toi, et elle s'est laissé
-aller aux confidences.</p>
-
-<p>Le lendemain, comme je me trouvais rue d'Ouvidor, à la porte de la
-typographie Plancher, je vis de loin une femme superbe. Elle s'approcha;
-c'était elle. Je ne la remis qu'à deux pas de moi, tant l'art et la
-nature l'avaient changée à son avantage. Je la saluai; elle passa. Je
-la vis monter avec son mari dans leur voiture, qui les attendait un peu
-plus loin. Je demeurai confondu.</p>
-
-<p>Huit jours après, je la rencontrai dans un bal. Je crois que nous
-échangeâmes au plus deux ou trois mots. Mais à un autre bal, un mois
-plus tard, chez une dame qui avait fait l'ornement des salons du premier
-règne, et qui brillait encore dans ceux du second, le rapprochement fut
-plus intime et plus long, car nous conversâmes et nous valsâmes
-ensemble. La valse est un délicieux passe-temps. Nous valsâmes, et
-j'avoue qu'au contact de ce corps flexible et magnifique, j'éprouvai
-une singulière sensation: celle d'un homme qui a été victime d'un
-vol.</p>
-
-<p>&mdash;Comme il fait chaud! dit-elle aussitôt nous eûmes fini. Allons
-sur la terrasse?</p>
-
-<p>Non; vous pourriez vous enrhumer. Passons de préférence dans l'autre
-salon.</p>
-
-<p>Nous y trouvâmes Lobo Neves, qui me fit compliment sur mes écrits
-politiques, en ajoutant qu'il se taisait sur mes productions
-littéraires parce qu'il se jugeait un profane dans la matière. Mais ce
-qui avait trait à la politique était excellent, bien pensé et d'un
-bon style. Je lui répondis sur le même ton de courtoisie, et nous nous
-séparâmes contents l'un de l'autre.</p>
-
-<p>Trois semaines se passèrent, et je reçus une invitation de lui pour
-assister à une soirée intime. J'y allai. Virgilia me reçut avec cette
-aimable phrase: «Aujourd'hui vous valsez avec moi». J'étais, il est
-vrai, un valseur émérite; rien d'étonnant à ce qu'elle me
-distinguât. Nous valsâmes, une fois, deux fois. Un livre perdit
-Françoise; ce fut une valse qui nous perdit. Je crois bien que ce
-soir-là je lui serrai la main avec force. Elle se laissa faire,
-feignant de ne pas comprendre. Je l'étreignais; tous les regards
-étaient fixés sur nous et sur les autres couples enlacés et
-tournants... Un délire.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LI._ELLE_EST_A_MOI">LI. ELLE EST À MOI</a></h4>
-
-
-<p>&mdash;Elle est à moi! me dis-je en la remettant aux mains d'un autre
-cavalier. Pendant tout le reste du bal, cette idée, je l'avoue, m'entra
-dans l'esprit, non pas comme à coups de marteau, mais comme si on me
-l'avait insinuée avec une vrille.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est à moi, me disais-je en arrivant à la porte de chez
-moi.</p>
-
-<p>À ce moment même, comme si le destin ou qui que ce soit eût la
-fantaisie de donner une proie de plus à mes velléités de possession,
-je vis relire sur le sol quelque chose de jaune et de rond. Je me
-baissai; c'était une monnaie d'or, un demi-doublon.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est à moi, répétai-je en riant; et je la mis dans ma
-poche.</p>
-
-<p>Cette nuit-là je ne me souvins plus de la monnaie; mais le jour
-suivant, j'éprouvai des scrupules en y pensant, et je me demandai de
-quel droit j'allais garder une monnaie dont je n'avais pas hérité, que
-je n'avais point gagnée, que j'avais seulement trouvée dans la rue.
-Évidemment, elle ne m'appartenait point. Elle appartenait à celui qui
-l'avait perdue, riche ou pauvre, pauvre peut-être, quelque ouvrier qui
-en avait besoin pour donner du pain à sa femme et à ses enfants.
-D'ailleurs, même s'il était riche, mon devoir n'en restait pas moins
-le même. Je devais restituer la pièce, et le meilleur moyen, l'unique
-même, était de mettre une annonce dans les journaux, ou de m'adresser
-à la police. J'envoyai une lettre au chef de police, en lui remettant
-ma trouvaille, et en le priant de la faire parvenir, par tous les moyens
-possibles, aux mains de son légitime propriétaire.</p>
-
-<p>J'expédiai la lettre, et je déjeunai tranquille; je puis dire joyeux.
-Ma conscience avait tant valsé la veille qu'elle en était demeuré
-suffoquée et sans respiration. Mais la restitution de la pièce fut
-comme une fenêtre qui s'ouvrit sur un autre côté de la morale. Une
-onde d'air pur entra, et la pauvre dame respira à son aise. Il est bon
-de ventiler la conscience: je ne vous en dis pas plus long. En tous cas,
-en abstrayant les circonstances, ma façon de procéder était louable,
-elle exprimait un juste scrupule, le sentiment d'une âme délicate.
-C'est ce que me disait la bonne dame, d'un ton à la fois austère et
-tendre. C'est ce qu'elle me disait, penchée sur l'appui de la croisée.</p>
-
-<p>&mdash;C'est fort bien fait, Cubas; parfaitement agi. Non seulement cet
-air est pur, mais il est balsamique; c'est un effluve des éternels
-jardins. Veux-tu voir ce que lu as fait, Cubas?</p>
-
-<p>Et l'aimable personne, tirant un miroir, l'ouvrit devant mes yeux. Je
-vis clairement le demi-doublon de la veille, rond, brillant, qui se
-multipliait à mes yeux, dix fois, trente fois, cinq cents fois, me
-démontrant amplement le bénéfice que je retirerai pendant ma vie et
-après ma mort de cette simple restitution. Et je concentrai tout mon
-être dans la contemplation do mon acte, m'y reconnaissant, m'y trouvant
-bon, peut-être grand. Une simple monnaie, hein! Ce que c'est que
-d'avoir un peu trop valsé.</p>
-
-<p>C'est ainsi que moi, Braz Cubas, je découvris la loi sublime de
-l'équivalence des fenêtres, et que j'établis que, pour compenser la
-fermeture d'une croisée, il suffisait d'en ouvrir une autre, afin que
-la morale puisse aérer constamment la conscience. Peut-être ne
-comprendra-t-on pas ce que je dis; peut-être vaudrait-il mieux parler
-d'une chose plus concrète, d'un paquet, par exemple, d'un paquet
-mystérieux? Parlons donc du paquet mystérieux.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LII._LE_PAQUET_MYSTERIEUX">LII. LE PAQUET MYSTÉRIEUX</a></h4>
-
-
-<p>Le fait est que, quelques jours plus tard, en allant à Botafogo, je
-heurtai contre un paquet qui se trouvait sur la plage. Je m'exprime mal;
-je ne heurtai point, j'y donnai un coup de pied volontaire. En voyant ce
-paquet, pas très grand, mais propre et correctement noué d'une
-ficelle, ce quelque chose qui avait une certaine apparence, j'eus
-l'idée de le pousser du pied, par curiosité. Je sentis une
-résistance. Un coup d'œil lancé alentour me fit voir la plage
-déserte. Des gamins s'amusaient au loin. Plus loin encore, un pêcheur
-raccommodait ses filets. Personne ne pouvait me remarquer. Je
-m'inclinai, je paquet, et je poursuivis mon chemin.</p>
-
-<p>Je poursuivis mon chemin, non sans quelque hésitation. Ce pouvait être
-une mauvaise farce. J'eus l'idée de rejeter le paquet sur la plage,
-mais, en le palpant, j'écartais cette pensée. Un peu plus loin, je fis
-un détour, et revins chez moi.</p>
-
-<p>&mdash;Allons voir ça, dis-je en entrant dans mon cabinet.</p>
-
-<p>J'hésitai encore un instant, par crainte, je crois. La pensée d'une
-mauvaise farce se présenta encore à mon esprit. Il est certain que je
-me trouvais sans témoins; mais j'avais en moi un gavroche prêt à
-siffler, à huer, à rire, à s'esclaffer, à glousser, à faire les
-cent coups, s'il me voyait ouvrir le paquet et en tirer une douzaine de
-vieux mouchoirs ou un certain nombre de goyaves pourries. Il était trop
-tard; ma curiosité était excitée comme doit l'être celle du lecteur.
-Je défis le paquet, et je vis... je trouvai... je comptai... je
-recomptai cinq <i>contos</i> de reis tout au long; peut-être dix mil reis
-en cinq <i>contos</i> en bonne monnaie et billets de banque, le tout bien
-plié, bien arrimé: une trouvaille rare. Je remis tout en ordre. Au dîner,
-il me sembla que les petits nègres de service clignaient des yeux.
-M'auraient-ils épié? Je les interrogeai discrètement, et conclus par
-la négative. Après le dîner, je retournai dans mon cabinet, je
-recomptai l'argent, et je souris de ces soins maternels, donnés aux
-cinq <i>contos</i>, moi qui étais riche.</p>
-
-<p>Pour n'y plus penser, j'allai passer ma soirée chez Lobo Neves, qui
-avait insisté pour que je ne manquasse point aux réceptions de sa
-femme. Je rencontrai le chef de police, et on me présenta à lui. Il se
-rappela ma lettre tout de suite et le demi-doublon que je lui avais fait
-tenir quelques jours auparavant. Il raconta l'anecdote. Virgilia parut
-goûter le procédé, et chacune des personnes présentes plaça son
-histoire. J'écoutai la série avec une impatience de femme hystérique.</p>
-
-<p>La nuit suivante, le jour suivant, et pendant toute la semaine, je
-pensai le moins possible aux cinq <i>contos</i> et je les laissai dormir
-bien tranquillement dans le tiroir de mon secrétaire. Je parlais de tout,
-excepté d'argent, et surtout d'argent trouvé; pourtant ce n'est pas un
-crime de trouver de l'argent; c'est une heureuse aventure, un hasard
-propice; c'était peut-être un décret de la Providence. Ce ne pouvait
-même être autre chose. On ne perd point cinq <i>contos</i>, comme on perd
-un mouchoir de poche. Cinq <i>contos</i> que l'on transporte sont l'objet
-de toute notre attention. On les palpe; on ne les quitte pas des yeux ni
-des mains, ils ne nous sortent pas de l'esprit; et pour les perdre
-totalement, comme ça, sur une plage, il faut que... En tous cas ce
-n'était pas un crime de les avoir trouvés: ni un crime, ni un
-déshonneur, ni rien qui rabaisse le caractère d'un homme. C'était une
-trouvaille, un heureux hasard, comme de gagner le gros lot ou un pari
-aux courses, comme avoir de la chance à n'importe quel jeu honnête; je
-dirai même que cette chance était ici méritée, car je ne me sentais
-ni mauvais, ni indigne des bienfaits de la Providence.</p>
-
-<p>&mdash;Ces cinq <i>contos</i>, me disais-je trois semaines plus tard,
-il va falloir que je les emploie à quelque bonne action, à la dot de
-quelque pauvre fille ou à quelque œuvre semblable... Il faudra voir...</p>
-
-<p>Ce jour-même, je les portai à la banque du Brésil. J'y fus reçu avec
-de délicates allusions au demi-doublon. Mon aventure faisait le tour de
-mes connaissances. Je répondis, assez gêné, qu'il n'y avait pas là
-de quoi faire tant de bruit. Et on loua ma modestie par-dessus le
-marché. Alors je me fâchai pour tout de bon, et l'on me répondit
-qu'on me trouvait grand, tout simplement.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LIII._......">LIII. ......</a></h4>
-
-
-<p>Virgilia, elle, ne se rappelait plus du tout du demi-doublon. Toute sa
-pensée se concentrait en moi, dans mes yeux, dans ma vie, dans ma
-pensée. Elle le disait, et c'était vrai.</p>
-
-<p>Il y a des plantes qui naissent et poussent vite; d'autres sont au
-contraire lentes et tardives. Notre amour était comme les premières.
-Il poussa avec tant de fougue et de sève qu'en peu de temps il devint
-comme les plus exubérantes et les plus touffues productions des
-forêts. Je ne pourrais vous dire au juste combien de jours furent
-nécessaires à sa croissance. Je me souviens qu'un certain soir, la
-fleur, ou le baiser, comme on voudra l'appeler, s'épanouit sur la
-bouche de la jeune femme; elle me le donna, la pauvrette, avec un
-tremblement, car nous étions à la porte du jardin. Cet unique baiser,
-rapide comme l'occasion, ardent comme l'amour, prologue d'une vie de
-délices, de terreurs, de remords, de plaisirs qui se transforment en
-douleurs, d'afflictions qui deviennent de l'allégresse, nous unit en
-cet instant. Et depuis, ce fut une hypocrisie patiente et systématique,
-unique frein d'une passion sans frein, une vie d'agitation, de
-désespoirs et de jalousies, qu'une heure compensait plus que largement.
-Puis il en venait une autre qui se substituait à celle-là, et alors
-les agitations et le reste, la fatigue et la satiété, qui sont la fin
-de tout, remontaient à la surface. Tel fut le volume de ce prologue.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LIV._LA_PENDULE">LIV. LA PENDULE</a></h4>
-
-
-<p>Je sortis en emportant le goût de ce baiser. Je ne pus dormir. Je me
-jetai sur mon lit, mais bien inutilement. En général, pendant mes
-insomnies, le tic-tac de la pendule m'était fort désagréable. Ce
-bruit vague et sec m'avisait à chaque instant que j'avais quelques
-secondes de moins à vivre. Je me figurais alors un vieux diable, assis
-entre deux sacs, celui de la vie et celui de la mort, et retirant les
-monnaies de l'un pour les passer dans l'autre, en comptant de la
-sorte:</p>
-
-<p>&mdash;Un de moins.</p>
-
-<p>&mdash;Un de moins.</p>
-
-<p>&mdash;Un de moins.</p>
-
-<p>&mdash;Un de moins.</p>
-
-<p>Chose singulière, quand la pendule s'arrêtait, je la remontais
-aussitôt, pour qu'elle ne cessât jamais de battre, et que je pusse
-supputer tous les instants perdus. Il y a des inventions qui se
-transforment ou se perdent. Les institutions succombent; l'horloge est
-définitive.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LV._VIEUX_DIALOGUE_DADAM_ET_DEVE">LV. VIEUX DIALOGUE D'ADAM ET D'ÈVE</a></h4>
-
-
-<p class="actor">BRAZ CUBAS</p>
-
-<p class="center">. . . . . . . .!</p>
-
-
-<p class="actor">VIRGILIA</p>
-
-<p class="center">. . . . . . . . . .</p>
-
-
-<p class="actor">BRAZ CUBAS</p>
-
-<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
-
-
-<p class="actor">VIRGILIA</p>
-
-<p class="center">. . . . . . . . . . .!</p>
-
-
-<p class="actor">BRAZ CUBAS</p>
-
-<p class="center">. . . . . . . . .</p>
-
-
-<p class="actor">VIRGILIA</p>
-
-<p class="center">
-. . . . . . . . . . . . . . .<br />
-. . . . . ? . . . . . . . . .<br />
-. . . . . . . . . . . . . . .<br />
-</p>
-
-
-<p class="actor">BRAZ CUBAS</p>
-
-<p class="center">. . . . . . . .</p>
-
-
-<p class="actor">VIRGILIA</p>
-
-<p class="center">. . . . .</p>
-
-
-<p class="actor">BRAZ CUBAS</p>
-
-<p class="center">
-. . . . . . . . . . . . . . .<br />
-. . . . . . . . . . . . . . .<br />
-. . . . . . . . . . ! . . . .<br />
-. . . . . . . . . . . . . . .<br />
-. . . . . . ! . . . . . . . .<br />
-. . . . . . . . . . . . . . !<br />
-</p>
-
-
-<p class="actor">VIRGILIA</p>
-
-<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . !</p>
-
-
-<p class="actor">BRAZ CUBAS</p>
-
-<p class="center">. . . . . . . . !</p>
-
-
-<p class="actor">VIRGILIA</p>
-
-<p class="center">. . . . . . . . . . . !</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LVI._LE_MOMENT_OPPORTUN">LVI. LE MOMENT OPPORTUN</a></h4>
-
-
-<p>Mais enfin, qui m'expliquera la raison de ce changement? Un jour, nous
-nous rencontrons, nous nous faisons des promesses de mariage, nous les
-retirons, nous nous séparons, froidement, sans douleur, parce qu'aucune
-passion n'existait en nous. C'est à peine si j'éprouve quelque dépit,
-et rien de plus. Les années se passent, je la revois, nous faisons
-trois ou quatre tours de valse, voilà que nous nous aimons jusqu'au
-délire. Il est vrai que la beauté de Virgilia était parvenue à un
-haut degré de perfection, mais, substantiellement, nous étions restés
-les mêmes, et quant à moi, je n'étais devenu ni plus élégant ni
-plus beau. Qui m'expliquera le motif de ce changement?</p>
-
-<p>Il ne pouvait résider que dans l'opportunité du moment. Notre
-première rencontre n'était pas opportune, parce qu'alors, si nous
-n'étions pas verts l'un et l'autre pour l'amour, nous l'étions encore
-pour notre amour. Il n'y a d'amour possible sans l'opportunité des
-acteurs. Cette explication, je la trouvai moi-même, deux ans après le
-baiser, un jour que Virgilia se plaignait d'un quidam ridicule qui
-allait chez elle, et lui faisait la cour avec ténacité.</p>
-
-<p>&mdash;Quel importun! disait-elle en faisant une grimace de rage.</p>
-
-<p>Je tressaillis; et je vis en la regardant que son indignation était
-sincère. Il me vint à l'idée que moi-même j'avais peut-être
-naguère provoqué cette même grimace, et je compris aussitôt toute
-l'importance de mon évolution. D'inopportun j'étais devenu opportun.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LVII._DESTIN">LVII. DESTIN</a></h4>
-
-
-<p>Oui certes, nous nous aimions. Maintenant que toutes les lois sociales
-étaient contre nous, nous nous aimions pour de bon. Nous étions liés
-l'un à l'autre comme les deux âmes que le poète rencontre dans le
-purgatoire:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">Di pari como buoi che vanno a giogo.</span></p>
-
-
-<p>Et je dis mal en nous comparant à des bœufs, car nous étions une
-autre espèce d'animaux moins lents, plne préoccupation sérieuse. Il riait, d'un rire sombre et
-désabusé; ensuite, il me pria de ne raconter à personne ce qui
-s'était passé entre nous. Je lui répondis qu'à la rigueur, il ne
-s'était rien passé du tout. Deux députés entrèrent, accompagnés
-d'un chef politique de district. Lobo Neves les reçut avec une joie qui
-au début, était un peu feinte, mais qui devint bientôt tout à fait
-naturelle. Au bout d'une demi-heure, personne n'eût dit qu'il n'était
-pas le plus fortuné des hommes. Il causait, il faisait des mots, il en
-riait, et les autres avec lui.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LVIII._CONFIDENCE">LVIII. CONFIDENCE</a></h4>
-
-
-<p>J'éprouvais d'abord un certain émoi quand je me rencontrais avec Lobo
-Neves. Illusion pure! Comme il adorait sa femme, il ne se gênait pas
-pour me le dire. Il trouvait que Virgilia était la perfection même, un
-tissu de qualités solides et profondes, aimable, élégante, austère,
-un vrai modèle. Et sa confiance ne s'arrêta pas là. Elle n'était
-qu'entr'ouverte; bientôt il ouvrit la porte toute grande. Un jour, il
-me confessa qu'il y avait un ver rongeur dans son existence: il lui
-manquait la gloire. Je l'encourageai. Je lui dis de fort agréables
-choses, qu'il écouta avec l'onction religieuse de son désir, qui ne
-consentait pas à mourir. Alors je compris que son ambition était lasse
-de battre de l'aile sans pouvoir prendre largement son vol. Quelques
-jours après, il me dit tous ses dégoûts, ses amertumes, ses fureurs
-concentrées. Il confessa que la vie politique est faite d'envies, de
-dépits, d'intrigues, de perfidies, d'intérêts et de vanités.
-Évidemment, il traversait une crise de mélancolie; j'essayai de la
-combattre.</p>
-
-<p>&mdash;Je sais ce que je dis, répliqua-t-il avec tristesse. Vous ne pouvez
-vous imaginer tout ce que j'ai dû supporter. Je suis entré dans la
-politique par goût, par relations de famille, par ambition, et un peu
-par vanité. Vous voyez que j'ai réuni en moi tous les motifs qui
-poussent un homme dans la vie publique. Mais je ne voyais le théâtre
-que du côté des spectateurs; et vraiment le décor était beau et le
-spectacle magnifique, la représentation mouvementée et divertissante.
-Je signai un engagement; on m'a donné un rôle qui... Mais pourquoi
-vous fatiguerais-je de mes plaintes? Abandonnez-moi à tribulations.
-J'ai passé des heures et des jours!... Il n'y a ni constance de
-sentiments, ni gratitude, il n'y a rien!... rien!... rien!...</p>
-
-<p>Il se tut, profondément abattu, les regards au ciel, paraissant ne plus
-rien entendre que l'écho de ses propres pensées. Après quelques
-instants, il se leva et me tendit la main. Vous allez vous moquer de
-moi, me dit-il; mais pardonnez-moi ce mouvement d'expansion. J'avais en
-tête une préoccupation sérieuse. Il riait, d'un rire sombre et
-désabusé; ensuite, il me pria de ne raconter à personne ce qui
-s'était passé entre nous. Je lui répondis qu'à la rigueur, il ne
-s'était rien passé du tout. Deux députés entrèrent, accompagnés
-d'un chef politique de district. Lobo Neves les reçut avec une joie qui
-au début, était un peu feinte, mais qui devint bientôt tout à fait
-naturelle. Au bout d'une demi-heure, personne n'eût dit qu'il n'était
-pas le plus fortuné des hommes. Il causait, il faisait des mots, il en
-riait, et les autres avec lui.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LIX._UNE_RENCONTRE">LIX. UNE RENCONTRE</a></h4>
-
-
-<p>La politique doit être un vin énergique, me disais-je en sortant de la
-maison de Lobo Neves. Chemin faisant, j'aperçus dans la rue <i>dos
-Barbonos</i> un de mes anciens condisciples, alors ministre, et qui
-passait dans sa voiture. Nous nous saluâmes affectueusement. La voiture
-passa, et je m'en allai, cheminant, cheminant, cheminant...</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi ne serais-je pas ministre?</p>
-
-<p>Cette idée triomphale,&mdash;cette idée à falbalas, comme dirait le
-père Bernardes,&mdash;cette idée commença une série de voltiges que je
-suivis du regard en la trouvant divertissante. Je ne me souvins plus du
-découragement de Neves. Je sentis l'attraction de l'abîme. Je ne
-pensais qu'à mon ancien camarade, à nos courses à travers les
-collines, à nos jeux et à nos gamineries; et en comparant l'homme et
-l'enfant, je me demandais pourquoi je n'atteindrais pas où il avait
-atteint lui-même. J'entrai dans le jardin public et, là encore, tout
-semblait me répéter:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi donc, Cubas, ne serais-tu pas ministre? Pourquoi ne
-serais-tu pas ministre, Cubas?</p>
-
-<p>En entendant cette voix universelle, j'éprouvais une délicieuse
-sensation dans tout mon organisme. J'entrai, j'allai m'asseoir sur un
-banc, tout en ruminant cette pensée. C'est Virgilia qui serait
-contente! Quelques instants plus tard, je vis s'approcher de moi un
-individu qui ne m'était pas inconnu. Je le connaissais, mais d'où?</p>
-
-<p>Figurez-vous un homme de trente-huit à quarante ans, haut, maigre et
-pâle. Ses vêtements, abstraction faite de la forme, paraissaient
-revenus de la captivité de Babylone; son chapeau était contemporain de
-celui de Gessle. Imaginez maintenant une redingote plus large que ne
-comportaient les chairs, ou plus littéralement les os, du nouveau venu.
-La couleur noire du vêtement passait au jaune terne. Il n'en restait
-que la corde. Trois boutons avaient subsisté sur une rangée de huit.
-Les pantalons, de toile grise, étaient fortement marqués aux genoux,
-et s'effrangeaient sous la friction d'un talon qui appartenait à un
-soulier dépourvu de miséricorde et de cirage. À son cou flottait une
-cravate aux pointes bicolores, mais déteintes, et qui s'enroulait
-autour d'un col qui datait de huit jours. Je crois bien qu'il portait
-aussi un gilet, un gilet de soie obscure, déchiré par espaces et
-déboutonné.</p>
-
-<p>&mdash;Je parie que vous ne me reconnaissez pas, Monsieur le Docteur
-Cubas? me dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Non, je ne vous remets pas...</p>
-
-<p>&mdash;Je suis Borba, Quincas Borba.</p>
-
-<p>Je fis un mouvement de recul... Qui me donnera le verbe solennel d'un
-Bossuet ou d'un Vieira, pour dire une si complète désolation. C'était
-Quincas Borba, le gracieux enfant d'un autre temps, mon ancien
-condisciple, si intelligent et de si bonne famille. Quincas Borba!
-impossible! cela ne pouvait être. Je ne pouvais arriver à me persuader
-que cette misérable figure, cette barbe poivre et sel, que ce truand
-vieux avant l'âge, que toute cette ruine constituât le Quincas Borba
-que j'avais connu autrefois. Et pourtant, c'était lui. Les yeux
-conservaient encore l'expression d'un autre temps; le sourire n'avait
-point perdu l'ironie caractéristique. D'ailleurs il supporta
-tranquillement mon ébahissement. Au bout de quelques instants, je
-détournai les regards. Si son aspect était répugnant, la comparaison
-était abasourdissante.</p>
-
-<p>&mdash;Pas besoin de longs commentaires, n'est-ce pas? vous devinez
-tout: une vie de misère, de tribulations et de luttes. Vous rappelez-vous
-nos réunions où je jouais le rôle de roi? Quelle dégringolade! Me voilà
-passé mendiant.</p>
-
-<p>Haussant les épaules et la main droite, d'un air d'indifférence, il
-paraissait résigné aux coups de la fortune, et peut-être même
-satisfait. Oui content, et, en tous cas, impassible. Ce n'était ni la
-résignation chrétienne, ni l'acceptation philosophique. La misère lui
-avait recouvert l'âme de durillons, au point qu'il avait perdu la
-sensation de la boue. Il traînait ses haillons comme autrefois la
-pourpre: avec je ne sais quelle grâce indolente.</p>
-
-<p>&mdash;Venez me voir, lui dis-je; je tâcherai de vous trouver quelque
-chose.</p>
-
-<p>Un sourire magnifique entr'ouvrit ses lèvres.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'êtes pas le premier qui me promet quelque chose, et sans
-doute, vous ne serez pas le dernier qui ne fera rien pour moi. Du reste,
-à quoi bon? Est-ce que je demande autre chose que de l'argent? De
-l'argent, oui; il faut bien manger, et les gargotes ne font pas crédit.
-Les fruitières non plus. Un rien du tout, deux sous de cruzade, il faut
-tout payer au comptant, Un enfer, quoi!... Un enfer, mon... j'allais
-dire mon ami... Un enfer de tous les diables! Tenez, je n'ai pas encore
-déjeuné.</p>
-
-<p>&mdash;Non?</p>
-
-<p>&mdash;Non; je suis sorti de très bonne heure de chez moi. Savez-vous
-où je demeure? Sur la troisième marche de l'église de S. Francisco, à
-droite, en montant. Pas besoin de frapper à la porte. L'appartement est
-on ne peut plus frais. Eh bien! je suis sorti de bonne heure, et je suis
-à jeun...</p>
-
-<p>Je tirai mon porte-monnaie, j'y pris un billet de cinq mil reis,&mdash;le
-moins propre,&mdash;et je le lui donnai. Il le reçut avec un éclair de
-contentement. Il éleva le papier au-dessus de sa tête, et l'agita avec
-enthousiasme:</p>
-
-<p>&mdash;<i>In hoc signo, vinces!</i> s'écria-t-il.</p>
-
-<p>Ensuite il baisa le billet, avec des airs de tendresse et une si
-bruyante expansion que j'en éprouvai à la fois de la pitié et du
-dégoût. Il n'était point sot, et devina la nuance: il devint
-sérieux, grotesquement sérieux, et s'excusa de sa gaieté, gaieté
-d'un pauvre diable qui depuis nombre d'années ne voyait pas la couleur
-d'un billet de cinq mil reis.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne tient qu'à vous d'en posséder bien d'autres.</p>
-
-<p>&mdash;Vraiment? fit-il en faisant un saut de mon côté.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'avez qu'à travailler.</p>
-
-<p>Il fît un geste de dédain, demeura un instant sans parler, puis me
-déclara positivement qu'il ne voulait rien faire. J'étais écœuré de
-cette abjection si tristement comique, et je me levai pour partir.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne partirez pas sans que je vous enseigne ma philosophie de
-misère, me dit-il en se plantant devant moi.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LX._LACCOLADE">LX. L'ACCOLADE</a></h4>
-
-
-<p>Je supposai que le pauvre diable était quelque peu fou, et j'allais
-m'éloigner, quand il me prit par le poignet, et contempla pendant
-quelques instants le brillant que je portais au doigt. Je sentis courir
-sur sa chair un frémissement de désir, un prurit de possession.</p>
-
-<p>&mdash;Superbe! dit-il.</p>
-
-<p>Ensuite il commença à tourner autour de moi, en m'examinant des pieds
-à la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous mettez bien, me dit-il. Des bijoux, du linge fin,
-élégant et... Comparez donc vos souliers aux miens. Quel contraste!
-Vraiment, vous vous mettez bien. Et les donzelles? Comment sont-elles?
-Vous êtes marié?</p>
-
-<p>&mdash;Non...</p>
-
-<p>&mdash;Moi non plus.</p>
-
-<p>&mdash;J'habite rue...</p>
-
-<p>&mdash;Je veux ignorer votre adresse, interrompit-il. Si nous nous
-revoyons, donnez-moi de temps à autre un billet de cinq mil reis; mais
-permettez que je n'aille pas le demander chez vous. C'est un reste
-d'orgueil... Maintenant, adieu; je vois que vous vous impatientez.</p>
-
-<p>&mdash;Adieu.</p>
-
-<p>&mdash;Et merci. Laissez-moi vous remercier de plus près.</p>
-
-<p>Ce disant, il m'embrassa avec tant d'impétuosité que je ne pus éviter
-son étreinte. Nous nous séparâmes finalement, et je m'éloignai
-rapidement, triste, écœuré, et la chemise salie par l'accolade. La
-partie sympathique de la sensation avait fait place à l'autre. J'aurais
-voulu le trouver digne dans sa détresse. Et je comparai de nouveau
-l'enfant d'autrefois et l'homme d'aujourd'hui, les espérances passées
-et la réalité du présent...</p>
-
-<p>&mdash;Bah! dis-je, allons dîner.</p>
-
-<p>Je mets la main dans la poche de mon gilet, pour y chercher ma
-montre.&mdash;Suprême désillusion! Borba me l'avait volée en m'embrassant.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXI._UN_PROJET">LXI. UN PROJET</a></h4>
-
-
-<p>Je dînai tristement. Ce n'était pas la perte de la montre qui me
-désolait; c'était le souvenir de l'auteur du vol, et les images
-d'autrefois, et le contraste et la conclusion.... Depuis le potage, la
-fleur jaune et morbide du chapitre XXV s'ouvrit en moi, et je dînai à
-la hâte pour me rendre chez Virgilia. Elle était le présent; je
-voulais me réfugier en elle, pour échapper aux impressions du passé,
-car la rencontre de Quincas Borba m'avait ramené vers un passé, non
-pas réel, mais vers un passé imaginaire, abject, loqueteux, mendiant
-et voleur.</p>
-
-<p>Je sortis, mais il était encore trop tôt. Je les aurais trouvés à
-table. L'idée me vint alors de retourner au jardin public pour y
-chercher Quincas Borba. La pensée de le régénérer surgit en moi,
-forte et impérative. Il était déjà parti. Je m'adressai au garde; il
-me répondit qu'en effet «cet individu» apparaissait de temps à
-autre.</p>
-
-<p>&mdash;À quelle heure?</p>
-
-<p>&mdash;Il n'a pas d'heure.</p>
-
-<p>Il n'était donc pas impossible de le rencontrer. Je me promis de
-revenir. La nécessité de le régénérer, de le ramener au travail et
-an respect de lui-même me remplissait le cœur. Je commençai à sentir
-un bien-être, une sublimation, une admiration de moi-même... La nuit
-tombait, j'allai retrouver Virgilia.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXII._LOREILLER">LXII. L'OREILLER</a></h4>
-
-
-<p>J'allai retrouver Virgilia. Je ne tardai pas à oublier Quincas Borba.
-Virgilia était le traversin de mon esprit: un traversin doux, tiède,
-profond, aromatique, couvert d'une taie de fine toile de Bruxelles. Je
-m'y reposais habituellement de toutes les sensations tristes ou
-douloureuses. Et à bien penser, c'était l'unique raison d'être de
-Virgilia; l'unique. En cinq minutes, j'avais complètement oublié
-Quincas Borba, en cinq minutes de mutuelle contemplation, les mains dans
-les mains. Cinq minutes et un baiser emportèrent Quincas Borba,
-scrofule de la vie, loque du passé. Que m'importait son existence? Il
-pouvait à volonté attrister les regards des passants, puisque j'avais
-deux palmes d'un divin traversin, pour y fermer les yeux et y dormir.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXIII._FUYONS">LXIII. FUYONS</a></h4>
-
-
-<p>Hélas! on ne saurait toujours se reposer et dormir. Trois semaines plus
-tard, en arrivant sur les quatre heures chez Virgilia, je la trouvai
-triste et abattue. D'abord elle refusa de me dire ce qui la
-préoccupait; mais comme j'insistais:</p>
-
-<p>&mdash;Je crois que Damian se doute de quelque chose, me dit-elle. Je
-remarque en lui des bizarreries... Je ne sais comment dire... Il est
-toujours prévenant, sans doute, mais son regard n'est plus le même. Je
-dors mal: cette nuit encore, je me suis réveillée atterrée. Je
-rêvais qu'il allait me tuer. Peut-être est-ce une simple illusion;
-mais j'imagine qu'il nous soupçonne.</p>
-
-<p>Je la tranquillisai de mon mieux; ce pouvait être des préoccupations
-politiques. Virgilia avoua que c'était possible; mais elle n'en demeura
-pas moins excitée et nerveuse. Nous nous trouvions dans le salon, qui
-donnait sur le jardin où nous avions échangé notre premier baiser.
-Une fenêtre ouverte laissait pénétrer une brise qui secouait
-doucement les rideaux, et j'y fixais mes regards sans les voir. À
-travers la lorgnette de mon imagination, j'entrevoyais dans le lointain
-une maison, une vie qui fussent nôtres, un monde où il n'y aurait ni
-Lobo Neves, ni mariage, ni morale, ni aucun lien qui entravât notre
-volonté. Cette idée me grisa. Le monde, la morale, le mari, se
-trouvant ainsi éliminés, il n'y avait plus qu'à pénétrer dans cette
-habitation de délices.</p>
-
-<p>&mdash;Virgilia, lui dis-je, je vais te faire une proposition.</p>
-
-<p>&mdash;Laquelle?</p>
-
-<p>&mdash;M'aimes-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! soupira-t-elle, en m'enlaçant de ses bras.</p>
-
-<p>Et c'était vrai qu'elle m'aimait avec furie. Sa réponse traduisait une
-vérité patente. Les bras à mon cou, silencieuse et palpitante, elle
-me regardait de ses beaux grands yeux qui donnaient une singulière
-impression de lumière humide. Je m'oubliais à les contempler, à
-admirer cette bouche fraîche comme le matin et insatiable comme la
-mort. La beauté de Virgilia avait pris un caractère de splendeur
-qu'elle ne possédait pas avant son mariage. C'était une figure
-taillée dans un marbre du Pentélique, d'un modelage très noble, très
-large et très pur. Elle était tranquillement belle comme les statues,
-mais non apathique ni froide. Bien au contraire, elle avait l'apparence
-des natures chaudes, et dans la réalité, l'on pouvait dire qu'elle
-résumait l'amour en elle. Elle le résumait surtout en cette occasion
-où elle exprimait silencieusement tout ce que peut traduire la pupille
-humaine. Mais le temps pressait. Je dénouai le nœud formé par ses
-mains, je la pris par les poignets, je lui demandai si elle aurait le
-courage...</p>
-
-<p>&mdash;De quoi faire?</p>
-
-<p>&mdash;De fuir. Nous irons où nous pourrons être le plus à notre aise,
-dans une maison grande ou petite, à la campagne ou à la ville, ou en
-Europe, où il te plaira pourvu qu'on nous laisse tranquilles, que nous
-puissions vivre l'un pour l'autre et que te ne coures point de danger.
-Oui, fuyons. Tôt ou tard, il peut découvrir quelque chose, et tu
-serais perdue... entends-tu, perdue! Ce serait ta mort... et la sienne,
-car je le tuerais, sois-en sûre.</p>
-
-<p>Je me tus. Virgilia, toute pâle, les bras tombant s'assit sur le
-canapé. Elle demeura dans cette attitude pendant quelques instants,
-vacillante, peut-être, ou atterrée par l'idée de la découverte
-possible, et de la mort subséquente. Je m'approchai d'elle, j'insistai,
-je fis miroiter les avantages d'une vie à deux, exempte de jalousies,
-de terreurs et d'afflictions. Virgilia m'écouta en silence, puis elle
-me répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Est-il certain que nous lui échapperions? il nous rejoindrait et
-me tuerait de la même manière.</p>
-
-<p>Je lui démontrai le contraire. Le monde est vaste, j'avais le moyen de
-vivre où bon me plairait, où je trouverais un air pur et beaucoup de
-soleil. Il ne nous rejoindrait pas. Seules, les grandes passions sont
-capables de grandes actions, et l'amour qu'il avait pour elle n'était
-pas assez puissant pour qu'il lui courût après au bout du monde.
-Virgilia fit un geste de stupeur, et presque d'indignation. Et elle
-murmura que son mari avait pour elle une grande affection.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien possible, lui répondis-je; c'est bien possible...</p>
-
-<p>Je m'approchai de la fenêtre, et je commençai à tapoter sur
-l'accoudoir. Virgilia m'appela. Je continuai à ruminer mes haines et ma
-jalousie, pensant au plaisir avec lequel je tordrais le cou au mari si
-je l'avais là sous la main. Et voilà qu'à cet instant même, il
-franchit la porte du jardin. Rassure-toi, lectrice déjà défaillante,
-je ne marquerai pas cette page d'une tache de sang. Je fis, de loin, un
-geste amical au nouveau venu, en lui adressant une parole gracieuse.
-Virgilia battit en retraite, pour revenir deux ou trois minutes après.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a longtemps que vous êtes ici? me dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Non.</p>
-
-<p>Il était entré, l'air sérieux, en promenant, suivant son habitude,
-des regards distraits autour de lui. Mais son fils Nhonhô, le futur
-avocat du chapitre VI, survint, et la physionomie de Neves s'éclaira
-d'une expression joviale. Il le prit dans ses bras, le souleva,
-l'embrassa à plusieurs reprises. Je m'éloignai d'eux, car je ne
-pouvais souffrir cet enfant. Sur ces entrefaites, Virgilia rentra.</p>
-
-<p>&mdash;Ouf! soupira Lobo Neves, en s'étendant paresseusement sur un
-sofa.</p>
-
-<p>&mdash;Fatigué? lui dis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Horriblement: j'ai eu des tracas, à la Chambre d'abord, dans la
-rue ensuite, et encore un troisième ennui, ajouta-t-il en regardant sa
-femme.</p>
-
-<p>&mdash;De quoi s'agit-il? demanda Virgilia.</p>
-
-<p>&mdash;D'une... devine...</p>
-
-<p>Virgilia s'assit à côté de lui, lui caressa la main, lui refit son
-nœud de cravate, et l'interrogea de nouveau.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est rien moins qu'une loge pour ce soir.</p>
-
-<p>&mdash;Pour entendre la Candiani?</p>
-
-<p>&mdash;Pour entendre la Candiani.</p>
-
-<p>Virgilia battit des mains, se leva, donna un baiser à son fils, d'un
-air d'allégresse puérile, qui seyait mal à son genre de beauté.
-Ensuite elle voulut savoir si c'était une loge de côté ou de face,
-demanda des conseils à voix basse au sujet de sa toilette, puis
-s'enquit de l'opéra qu'on jouerait, et de mille autres choses.</p>
-
-<p>&mdash;Vous dînez avec nous, docteur, me dit Lobo Neves.</p>
-
-<p>&mdash;Il s'est invité lui-même, confirma Virgilia; il dit que vous
-avez le meilleur vin de Rio.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'en boit pas davantage pour cela.</p>
-
-<p>Je le démentis au dîner. Je bus plus que de coutume, sans en être
-égayé. J'étais un peu nerveux, je le devins davantage. C'était la
-première grande colère que je ressentais contre Virgilia. Je ne
-regardai pas une seule fois de son côté durant tout le repas. Je
-parlai politique, journaux, ministère, j'aurais parlé de théologie,
-ma foi! si l'idée m'en était passée par la tête. Lobo Neves
-m'écoutait avec une dignité placide et une certaine bienveillance
-supérieure. Cela m'irritait encore plus, et me faisait paraître le
-dîner encore plus assommant. Je pris congé au sortir de table.</p>
-
-<p>&mdash;À tout à l'heure, n'est-ce pas? me dit Lobo Neves.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être bien.</p>
-
-<p>Et je partis.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXIV._LA_TRANSACTION">LXIV. LA TRANSACTION</a></h4>
-
-
-<p>Je flânai par les rues, et je rentrai chez moi à neuf heures. Ne
-pouvant dormir, je me mis à lire et à écrire. À onze heures, je me
-repentis de ne point être allé au théâtre; je consultai ma montre,
-je voulus m'habiller et sortir. Mais sûrement j'arriverais trop tard,
-et du reste c'était donner une preuve de faiblesse. Évidemment
-Virgilia commence à avoir assez de moi, me disais-je. Et cette idée me
-trouvait tout à la fois désespéré et impassible, prêt à l'oublier
-et à la tuer. Il me sembla la voir inclinée sur le rebord de la loge,
-fascinant tous les yeux de ses bras nus, ses magnifiques bras nus qui
-étaient miens, son col couleur de lait, ses cheveux en bandeaux suivant
-la mode du temps, ses élégants atours et ses diamants moins brillants
-que ses yeux... Je la vis et je souffrais que d'autres la vissent aussi.
-Ensuite je commençai à la dévêtir, à enlever bijoux et soieries, à
-la dépeigner de mes mains hâtives et lascives, et elle était ainsi,
-je ne sais si plus belle ou plus simplement naturelle, plus mienne,
-uniquement mienne.</p>
-
-<p>Le jour suivant, je ne pus me contenir. J'allai de bonne heure chez
-Virgilia, et la trouvait les yeux rougis de pleurs.</p>
-
-<p>&mdash;Que s'est-il passé? lui demandai-je.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne m'aimes pas: jamais tu n'as eu pour moi le moindre amour.
-Hier, tu paraissais me détester. Si au moins je savais de quoi je me suis
-rendue coupable. Mais en vérité, je l'ignore. Auras-tu la bonté de
-m'en informer?</p>
-
-<p>&mdash;T'informer de quoi? Il ne s'est rien passé.</p>
-
-<p>&mdash;Rien passé!... Tu m'as traitée comme un chien.</p>
-
-<p>À ces mots, je lui pris les mains, je les baisai tandis que deux larmes
-coulaient de ses yeux.</p>
-
-<p>&mdash;C'est fini; c'est passé, lui dis-je.</p>
-
-<p>Je n'eus pas le courage de discuter; et d'ailleurs, discuter sur quoi?
-Était-ce de sa faute si son mari l'aimait? Je lui dis que je n'avais
-rien contre elle, que j'étais naturellement jaloux de l'autre, qu'il ne
-m'était pas toujours possible de lui faire bon visage; que d'ailleurs
-il dissimulait peut-être, et que le meilleur moyen de couper court aux
-terreurs et aux dissensions était de mettre à exécution mon idée de
-la veille.</p>
-
-<p>&mdash;J'y ai pensé, me dit-elle. Une petite maison, à nous, solitaire,
-au fond d'un jardin, dans quelque rue discrète? L'idée est bonne. Mais
-est-il nécessaire de fuir?</p>
-
-<p>Elle dit tout cela d'un ton ingénu et paresseux, et le sourire qui
-relevait le coin de sa bouche avait la même expression de candeur.
-Alors, m'éloignant un peu, je répondis:</p>
-
-<p>&mdash;C'est toi qui ne m'as jamais aimé.</p>
-
-<p>&mdash;Moi?</p>
-
-<p>Oui. Tu es une égoïste! Tu préfères me voir souffrir tous les jours.
-Tu es une égoïste sans nom.</p>
-
-<p>Virgilia se mit à pleurer et pour ne point attirer l'attention, elle
-enfonçait son mouchoir dans sa bouche et dévorait ses sanglots. Cette
-explosion de douleur me déconcerta. Si quelqu'un l'entendait, tout
-était perdu. Je m'inclinai vers elle, je lui saisis les mains, je lui
-murmurai les noms les plus doux de notre intimité. Je lui fis
-comprendre le danger qu'elle courait. La crainte la calma.</p>
-
-<p>&mdash;C'est impossible, me dit-elle au bout de quelques instants. Je
-n'abandonnerai pas mon fils. Si je l'emmène, «il» ira me chercher au
-bout du monde. Impossible. Tue-moi plutôt, ou laisse-moi mourir... Ah!
-mon Dieu! Ah! mon Dieu!</p>
-
-<p>&mdash;Calme-toi; on peut nous entendre.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'on entende si l'on veut!...</p>
-
-<p>Elle était encore trop excitée. Je la priai de me pardonner, de ne
-plus se souvenir de ce qui s'était passé. Je lui dis que j'étais fou,
-mais que ma folie venait d'elle et ne finirait qu'avec elle. Virgilia
-essuya ses yeux et me tendit la main. Quelques minutes plus tard, nous
-en revînmes à l'idée de la maison solitaire dans quelque rue
-discrète.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXV._A_LAFFUT_ET_AUX_ECOUTES">LXV. À L'AFFÛT ET AUX ÉCOUTES</a></h4>
-
-
-<p>Le bruit d'une voiture qui entrait dans le jardin interrompit notre
-conversation. Un esclave annonça la baronne X***. Virgilia me consulta
-du regard.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous vous sentez mal de tête, il vaut peut-être mieux ne pas
-recevoir.</p>
-
-<p>&mdash;Est-elle déjà descendue?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, elle est descendue; elle dit qu'elle a besoin de parler à
-Madame.</p>
-
-<p>&mdash;Faites entrer.</p>
-
-<p>La baronne fit son entrée au bout d'un instant. Je ne sais si elle
-s'attendait à me voir. Mais il est impossible de montrer plus de
-surprise qu'elle ne fit.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle excellente rencontre! Qu'êtes-vous donc devenu qu'on ne
-vous voit nulle part? Hier je croyais bien vous apercevoir au théâtre. La
-Candiani était exquise. Quelle charmeuse! Elle vous plaît? C'est
-naturel. Les hommes sont tous les mêmes. Le baron me disait hier dans
-notre loge qu'une Italienne vaut cinq Brésiliennes. Quel toupet! et
-chez un vieux, ce qui est bien pis. Mais pourquoi donc n'étiez-vous pas
-au théâtre?</p>
-
-<p>&mdash;Le mal de tête.</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc! une amourette, je parie. Qu'en dites-vous,
-Virgilia? Et bien! mon cher, hâtez-vous, car vous devez friser la
-quarantaine. Vous n'avez pas encore quarante ans?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne puis vous dire exactement. Mais si vous me permettez, je
-vais allez consulter mon extrait de naissance.</p>
-
-<p>&mdash;Faites, faites...</p>
-
-<p>Et, me tendant la main:</p>
-
-<p>«Jusqu'à quand?... Samedi nous restons chez nous. Le baron me parle
-sans cesse de vous...»</p>
-
-<p>En me retrouvant dans la rue, je me repentis d'être parti. La baronne
-était une des personnes qui avaient sur nous les pires soupçons. Bien
-qu'elle eût cinquante ans, elle n'en paraissait pas plus de quarante;
-et rieuse, fine et élégante, elle conservait des vestiges de son
-ancienne beauté. Elle ne parlait pas constamment, mais elle possédait
-grand art d'écouter et d'observer. Elle se courbait alors sur sa
-chaise, en dégainant son long regard aigu. Autour d'elle, on continuait
-à parler, à gesticuler sans défiance; elle regardait, poussant
-l'astuce au point de rentrer parfois en elle-même la flamme mobile ou
-fixe de ses yeux, en laissant tomber les paupières. Mais alors ses cils
-étaient autant de persiennes par où elle continuait de scruter l'âme
-et la vie des gens.</p>
-
-<p>À ce point de vue, elle ressemblait à un parent de Virgilia, nommé
-Viegas, vieux rameau courbé sous soixante-dix hivers, tout sec et
-jauni, qui souffrait d'un rhumatisme entêté, d'un asthme non moins
-rebelle, et d'une lésion du cœur: une vraie réduction d'hôpital.
-Mais les yeux demeuraient pleins de vie et de santé. Pendant les
-premières semaines, Virgilia ne faisait pas attention à lui. Elle
-disait que lorsque Viegas paraissait en observation derrière son regard
-fixe, il était tout simplement en train de compter mentalement son
-argent. C'était en effet un avare fieffé.</p>
-
-<p>Il y avait aussi le cousin de Virgilia, le fameux Luiz Dutra, que je
-désarmais à force de lui parler de ses vers et de sa prose, et de la
-présenter à mes amis. Quand l'un d'eux, qui le connaissait déjà de
-nom, se montrait satisfait de lier plus amplement connaissance, Luiz
-Dutra exultait. De mon côté, je guérissais mon dépit par
-l'espérance de n'être point dénoncé. Il y avait enfin une ou deux
-dames, quelques galantines, et des domestiques qui, naturellement, se
-vengeaient ainsi de leur condition servile. Tout cela constituait une
-véritable forêt d'yeux et d'oreilles, à travers lesquels nous devions
-manœuvrer avec la souplesse de serpents.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXVI._LES_JAMBES">LXVI. LES JAMBES</a></h4>
-
-
-<p>Or tandis que je songeais à tous ces gens-là, mes jambes me faisaient
-descendre la rue, de telle sorte que, sans y penser, je me trouvai à
-porte de l'hôtel Pharoux. C'est là que je dînais d'habitude. Mais
-comme je n'avais point marché de propos délibéré, je n'avais aucun
-mérite à être arrivé jusque-là. Tout l'honneur en revenait à mes
-jambes. Jambes bénies! dire qu'il y a des gens qui vous traitent avec
-dédain ou indifférence. Moi-même jusqu'alors, je vous avais tenues en
-médiocre estime, me fâchant contre vous lorsque vous vous fatiguiez,
-lorsque vous refusiez d'aller au delà de certaines limites et que vous
-me laissiez en proie à l'inutile désir d'avancer, dans la ridicule
-position d'une poule dont on a lié les pattes.</p>
-
-<p>Mais cette aventure fut pour moi un rayon du ciel... Oui, jambes amies,
-tout en laissant mon cerveau occupé de Virgilia, vous vous étiez dit
-l'une à l'autre: «Voici l'heure de dîner, il faut qu'il mange,
-emmenons-le au quai Pharoux. Une partie de sa conscience reste occupée
-de la dame; chargeons-nous du reste, pour qu'il aille bien droit, sans
-heurter les piétons ni les voitures, et qu'après avoir salué les gens
-connus au passage, il arrive sain et sauf à l'hôtel.» Et vous avez
-rempli votre programme, jambes aimables, ce qui m'oblige à vous
-immortaliser dans ces pages.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXVII._LA_PETITE_MAISON">LXVII. LA PETITE MAISON</a></h4>
-
-
-<p>Je dînai; après quoi, je rentrai chez moi. Je trouvai une boîte de
-cigares que m'envoyait Lobo Neves, et qui était entourée de papier de
-soie et ornée de faveurs roses. Je compris, j'ouvris le paquet, et y
-trouvai ce billet:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 10%;">Mon cher B...</span></p>
-
-<p>On nous soupçonne; tout est perdu; oublie-moi pour toujours. Nous ne
-nous verrons plus. Adieu. Oublie la malheureuse.</p>
-
-<p><span style="margin-left: 70%;">V...a.</span></p>
-
-
-<p>Quel choc! Nonobstant sa défense, dès que la nuit fut venue, je courus
-chez Virgilia. Il était temps. Elle se repentait de sa précipitation.
-Dans l'embrasure d'une fenêtre, elle me raconta sa conversation avec la
-baronne. Celle-ci lui avait franchement répété les commentaires qu'on
-avait faits, la veille, en ne me voyant pas dans la loge de Lobo Neves.
-On glosait sur mon intimité dans la maison; en somme, nous étions
-l'objet des soupçons d'un chacun. Elle termina en me disant qu'elle ne
-savait vraiment à quel parti s'arrêter.</p>
-
-<p>&mdash;Le meilleur est de fuir.</p>
-
-<p>&mdash;Ça, jamais! dit-elle en secouant la tête.</p>
-
-<p>Je vis qu'il était impossible de séparer deux choses qui étaient
-étroitement liées dans son esprit: notre amour, et l'idée de la
-considération publique. Virgilia était capable des plus grands
-sacrifices pour conserver ces deux avantages, et elle en perdait un en
-fuyant. Je ressentis en ce moment une impression qui ressemblait à du
-dépit; mais les émotions des deux derniers jours avaient émoussé ma
-sensibilité et le dépit disparut presque aussitôt.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bon, dis-je, va pour la petite maison!</p>
-
-<p>Effectivement en deux jours, je trouvai notre affaire, dans un recoin
-de <i>la Gamboa.</i> Un bijou! La maisonnette était toute neuve,
-fraîchement crépie, ayant quatre fenêtres sur le devant, et deux sur les
-côtés. Les persiennes étaient couleur brique; des plantes grimpantes
-s'agriffaient aux quatre angles, le jardin s'étendait devant moi.
-Mystère et solitude: un bijou!</p>
-
-<p>Il fut résolu que la garde en serait confiée à une ancienne
-couturière de Virgilia, qui avait habité chez elle, et était
-demeurée familière de la maison. Virgilia exerçait sur elle une sorte
-de fascination. On lui dirait ce que l'on voudrait, et elle accepterait
-le reste de confiance.</p>
-
-<p>C'était pour moi une phase nouvelle de notre amour, avec l'apparence de
-la possession exclusive, capable de calmer les scrupules dans la
-conversation d'un certain décorum. J'en avais assez des rideaux, des
-chaises, du canapé, de tous les meubles du prochain, qui me
-reprochaient sans cesse notre duplicité. Je pouvais désormais éviter
-les dîners trop fréquents, le thé quotidien, et la présence de
-l'enfant qui était mon complice et mon ennemi. La maison m'épargnait
-tout cela. Le monde vulgaire finirait sur le seuil. Au delà s'ouvrait
-l'infini, l'éternité d'un monde supérieur, exceptionnel, nôtre,
-seulement nôtre, au-dessus des institutions, des lois, inaccessible aux
-baronnes, et aux curieux de toute sorte: un seul monde, un seul couple,
-une seule vie, une seule volonté, une seule affection, l'unité morale
-de tout par l'exclusion des contraires.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXVIII._LE_FOUET">LXVIII. LE FOUET</a></h4>
-
-
-<p>Telles étaient les réflexions que je me faisais, en suivant mon
-chemin, après avoir visité et arrêté la maison, quand je tombai sur
-un groupe en contemplation devant un nègre qui en fouettait un autre
-sur la place publique. La victime n'essayait même pas de fuir. Elle
-gémissait seulement, en prononçant ces seules paroles: «Non! pardon!
-maître, pardon!» Mais l'autre ne se laissait pas attendrir, et à
-chaque supplication, il répondait par un nouveau coup de fouet.</p>
-
-<p>&mdash;Attrape! animal! encore une dose de pardon, soulard.</p>
-
-<p>&mdash;Maître! gémissait l'autre.</p>
-
-<p>&mdash;Te tairas-tu? disait le foueteur.</p>
-
-<p>Je m'arrêtai par curiosité... Juste ciel! que vis-je? C'était
-Prudencio, mon petit valet Prudencio, affranchi quelques années
-auparavant par mon père, et qui exerçait en ce moment son autorité et
-sa fureur. Je lui demandai si le nègre qu'il battait était son
-esclave.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;Que t'a-t-il donc fait?</p>
-
-<p>&mdash;C'est un fainéant et un ivrogne. Je lui avais confié la boutique,
-tout à l'heure, pendant que j'allais en ville; et il atout abandonné
-pour aller boire chez le mastroquet.</p>
-
-<p>&mdash;Allons! pardonne-lui, dis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Comment donc, maître! Vos désirs sont des ordres. Rentre à la
-maison, ivrogne.</p>
-
-<p>Je sortis du groupe, où l'on me regardait avec stupéfaction tout en
-faisant des conjectures. Je poursuivis mon chemin en déroulant une
-infinité de réflexions, dont je regrette d'avoir perdu le souvenir.
-C'eût été matière à un chapitre intéressant et probablement assez
-gai, comme je les aime: c'est même un faible chez moi. À première
-vue, l'épisode était ignorable. Mais en l'approfondissant, en y
-mettant le bistouri, j'y trouvai un côté comique, fin et même
-profond. C'était un moyen pour Prudencio de se libérer des coups qu'il
-avait lui-même reçus, Il les transmettait tout simplement. Enfant, je
-montais à cheval sur son dos, je mettais un mors dans sa bouche, je le
-rossais sans la moindre pitié. Il gémissait et peinait. Maintenant
-qu'il était libre, qu'il disposait de ses bras et de ses jambes, qu'il
-pouvait, à son gré, travailler, se reposer, dormir, délivré des
-menottes de son ancienne condition, maintenant, il prenait sa revanche.
-Il avait acheté un esclave à son tour, et lui payait avec usure les
-sommes qu'il avait reçues de moi. Voyez donc les subtilités de ce
-maraud.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXIX._UN_GRAIN_DE_FOLIE">LXIX. UN GRAIN DE FOLIE</a></h4>
-
-
-<p>Cette histoire me fait penser à un fou qui s'appelait Romualdo et qui
-disait être Tamerlan. C'était son unique manie, dont l'origine était
-singulière.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis, disait-il, l'illustre Tamerlan. Naguère, je n'étais que
-Romualdo; mais étant tombé malade, j'ai pris tant de tartre<a name="FNanchor_3_1" id="FNanchor_3_1"></a><a href="#Footnote_3_1" class="fnanchor">[3]</a>, tant
-de tartre, tant de tartre que je suis devenu Tartare, et même roi des
-Tartares. Le tartre a la propriété de naturaliser les gens.</p>
-
-<p>Le pauvre Romualdo! on riait de ses réponses, mais je suppose que le
-lecteur n'en rira pas plus que moi. Je n'y trouve aucun sel. C'était
-drôle de l'entendre. Mais quand on lit son histoire, contée, comme
-cela, à propos de coups de fouet reçus et transmis, on doit penser
-qu'il vaut mieux retourner dans la petite maison de la rue de la Gamboa.
-Laissons là Romualdo et Prudencio.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXX._DONA_PLACIDA">LXX. DONA PLACIDA</a></h4>
-
-
-<p>Nous revoici dans la petite maison. Aujourd'hui, lecteur curieux, tu
-serais fort empêché d'y entrer. Quand elle eut vieilli, noirci; quand
-ses ais se trouvèrent pourris, le propriétaire la jeta bas pour en
-construire une autre trois fois plus grande, et pourtant bien
-inférieure à la première. Le monde était petit pour Alexandre; le
-creux d'une tuile sur un toit semble sans borne aux hirondelles.
-Considère maintenant la neutralité de ce globe qui nous emporte à
-travers l'espace comme un radeau de naufragés qui les jettera
-peut-être à la côte. Deux époux vertueux dorment aujourd'hui sur
-l'espace occupé hier par un ménage irrégulier. Un prêtre y dormira
-demain, puis un assassin, puis un forgeron, puis un poète, et tous
-béniront ce coin de terre qui leur fournit quelques illusions.</p>
-
-<p>Virgilia meubla notre nid, et disposa tout suivant son instinct
-esthétique de femme élégante. J'y portai quelques livres, et il
-demeura sous la garde de Dona Placida, maîtresse supposée, et jusqu'à
-un certain point très réelle, de céans.</p>
-
-<p>Il lui en coûta d'accepter la maison. Elle avait flairé l'intention,
-et elle répugnait à son rôle. Mais, enfin, elle céda. Je crois bien
-que tout d'abord elle en versa des larmes; elle se faisait horreur. Il
-est certain, tout au moins, que pendant les deux premiers mois, elle
-n'osa pas me regarder en face. Elle me parlait les yeux baissés,
-sérieuse et renfrognée, ou avec un air de tristesse. Je voulais gagner
-ses bonnes grâces et sa confiance, et ne me montrais pas offensé de
-ses réluctances. Quand je fus parvenu à mes fins, j'imaginai une
-histoire pathétique de mes amours avec Virgilia, une sympathie mutuelle
-antérieure au mariage, la résistance du père, la dureté du mari, et
-d'autres passages de roman. Dona Placida n'en récusa pas une seule
-page. Elle accepta le tout par nécessité de conscience. Au bout de six
-mois, on eût cru, en nous voyant tous trois, que Dona Placida était ma
-belle-mère.</p>
-
-<p>Je ne fus pas ingrat: je lui constituai un petit capital de
-cinq <i>contos</i>,&mdash;les cinq <i>contos</i> trouvés sur la plage de
-Botafogo.&mdash;J'assurai ainsi le pain de sa vieillesse. Elle me
-remercia, les larmes aux yeux, et depuis, tous les soirs, elle pria pour
-moi devant une image de la Vierge qui se trouvait dans sa chambre,&mdash;et
-cette donation mit fin à ses remords.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXI._CRITIQUE_DE_CE_LIVRE">LXXI. CRITIQUE DE CE LIVRE</a></h4>
-
-
-<p>Je commence à me repentir d'avoir commencé ce volume. Ce n'est pas que
-je me fatigue: au contraire; je me distrais un peu de l'éternité en
-envoyant quelques maigres chapitres dans le monde des vivants. Mais
-c'est une œuvre triste, qui sent le sépulcre. C'est un grave défaut;
-mais le pire de tous, ô lecteur, c'est ta hâte de vieillir alors que
-ma narration, au lieu de galoper, va d'un pas lent. Tu aimes les récits
-coulants, le style ordonné, tandis que le mien va comme les ivrognes,
-de droite et de gauche, ainsi qu'ils font, titubant, s'arrêtant,
-grognant, criant, riant, menaçant, glissant et tombant.</p>
-
-<p>Car ils tombent.&mdash;Et vous aussi, pauvres feuilles de cyprès, vous
-tomberez tout comme les feuilles des arbres allègres. Et si j'avais
-encore des yeux, je verserais sur vous un pleur. Mais voilà les
-avantages de la mort: si l'on n'a plus de bouche pour rire, on n'a pas
-non plus d'yeux pour pleurer... Oui, vous tomberez, hélas!</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXII._LE_BIBLIOMANE">LXXII. LE BIBLIOMANE</a></h4>
-
-
-<p>Il est bien possible que je supprime le chapitre précédent. Entre
-autres motifs, il s'y trouve, dans les dernières lignes, une phrase qui
-ressemble pas mal à une balourdise, et je ne veux pas prêter à la
-critique des générations futures.</p>
-
-<p>Pensez donc: d'ici à soixante-dix ans, un individu maigre, poivre et
-sel, n'aimant rien que les livres, s'incline sur la page précédente
-pour y chercher ce qu'il peut bien y avoir d'absurde. Il lit, il relit,
-il relit encore, mot par mot, syllabe par syllabe, les examinant
-extérieurement et intérieurement, sur toutes les faces, à
-contre-jour; il les époussète, les frotte sur son genou, les lave à
-grande eau, et n'arrive point à trouver la sottise.</p>
-
-<p>C'est un bibliomane. Il ignore l'auteur; ce nom de Braz Cubas, il l'a
-en vain cherché dans les dictionnaires biographiques. Il a trouvé le
-volume, par hasard, sur l'étagère d'un bouquiniste, et l'a eu pour
-deux cents reis. Après mille et mille recherches, il s'est convaincu
-qu'il s'agit d'un exemplaire unique... Unique! Ô vous qui non seulement
-aimez les livres, mais encore avez la passion du collectionneur, vous
-connaissez bien la valeur de ce mot, et vous devinez par conséquent la
-joie de notre bibliophile. Il eût refusé la couronne des Indes, la
-papauté, tous les musées d'Italie et de Hollande si on lui eût offert
-de les échanger contre cet unique exemplaire. D'ailleurs, si au lieu de
-mes Mémoires, c'eût été un almanach, il aurait agi de la même
-manière, pourvu que l'exemplaire fût unique.</p>
-
-<p>Pourtant il y a une absurdité. Notre homme demeure penché sur la page,
-une loupe collée à l'œil droit, tout à l'idée de trouver l'erreur.
-Il s'est promis d'écrire un mémoire succinct, où il relaterait, avec
-la découverte du livre, celle qu'il cherche en ce moment. Il ne
-découvre rien, et se contente de son acquisition. Il ferme le livre, le
-regarde, s'approche de la fenêtre, et le montre au soleil. À ce
-moment, un Cromwell ou un César passe au-dessous de lui, à la
-conquête du pouvoir. Il tourne le dos, ferme la fenêtre, se jette sur
-un hamac, et feuillette le livre, lentement, avec amour, à petites
-gorgées... Un exemplaire unique!</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXIII._LE_GOUTER">LXXIII. LE GOÛTER</a></h4>
-
-
-<p>Les lignes saugrenues dont j'ai parlé m'ont gâté un autre chapitre.
-Comme je ferais mieux de dire les choses d'une bonne fois, en
-m'abstenant de tourner autour du pot. J'ai déjà comparé mon style à
-la marche des ivrognes. Si cette comparaison vous choque, je me servirai
-d'une autre, tirée de ces agréables lunchs que nous faisions avec
-Virgilia dans notre petite maisonnette de <i>la Gamboa.</i> Du vin, des
-fruits, des compotes: tel était le menu. Nous mangions, c'est vrai,
-mais nous entrecoupions le repas de douces paroles, d'œillades,
-d'enfantillages, d'une infinité de ces apartés de cœur qui
-constituent le vrai langage ininterrompu de l'amour. Parfois un léger
-dépit pimentait la situation, sucrée jusqu'à la fadeur. Virgilia se
-réfugiait alors sur un canapé, ou allait entendre les mièvreries de
-Dona Placida. Cinq ou dix minutes après, nous reprenions la causerie
-comme je reprends ma narration, pour l'interrompre une autre fois. Ce
-n'était pas de notre part horreur à la méthode. Nous l'invitions
-même dans la personne de Dona Placida. Mais jamais elle ne voulait
-s'asseoir à notre table.</p>
-
-<p>&mdash;Je finirai par croire que vous ne m'aimez pas, lui dit un jour
-Virgilia.</p>
-
-<p>&mdash;Grand Dieu! s'écria la bonne dame en levant les mains au ciel;
-mais si je ne vous aimais pas, Yaya<a name="FNanchor_4_1" id="FNanchor_4_1"></a><a href="#Footnote_4_1" class="fnanchor">[4]</a>! qui donc aimerais-je au monde.</p>
-
-<p>Et lui prenant la main, elle la regarda si fixement que les larmes ne
-tardèrent point à paraître. Virgilia lui fit force caresses, et je
-mis une monnaie d'argent dans la poche de cette excellente Placida.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXIV._HISTOIRE_DE_DONA_PLACIDA">LXXIV. HISTOIRE DE DONA PLACIDA</a></h4>
-
-
-<p>Je n'eus pas à me repentir de ma générosité. La petite monnaie me
-valut une confidence de Dona Placida, et partant un chapitre de plus
-pour ces Mémoires. Quelques jours plus tard, je me trouvai seul avec
-elle, et elle en profita pour me conter son histoire.</p>
-
-<p>Elle était fille naturelle d'un sacristain de l'archevêché, et d'une
-femme qui faisait des pâtisseries à domicile pour les vendre en ville.
-Elle avait dix ans quand son père mourut. À cet âge, elle râpait les
-noix de coco et vaquai déjà aux travaux de pâtisserie compatibles
-avec son âge. Lorsqu'elle eut quinze ou seize ans on la maria à un
-tailleur, qui mourut peu après phtisique, en lui laissant une fille. La
-jeune veuve se trouva avoir sur les bras une enfant de deux ans, et une
-vieille maman fatiguée de travailler. Pour faire vivre trois personnes,
-elle faisait des pâtisseries, cousait jour et nuit pour trois ou quatre
-maisons de confection, et donnait des leçons à quelques enfants du
-voisinage qui la payaient à raison de dix tostons par mois. Les années
-s'écoulèrent ainsi, non la beauté, par le simple motif qu'elle
-n'avait jamais été jolie. Pourtant des amoureux se présentèrent;
-elle résista à leurs séductions.</p>
-
-<p>&mdash;Si j'avais pu rencontrer un autre mari, me disait-elle, sûrement
-je me serais remariée; mais personne ne voulait m'épouser.</p>
-
-<p>Un des prétendants fut agréé par elle; quand elle se convainquit
-qu'il n'était pas plus délicat que les autres, Dona Placida
-l'éconduisit, quitte à pleurer beaucoup ensuite. Elle continua comme
-par le passé à coudre et à écumer des chaudrons. Sa mère avait
-l'acrimonie des années, de la misère et de son propre tempérament.
-Elle engageait sa fille à accepter les maris de passage qui la
-sollicitaient et elle s'écriait:</p>
-
-<p>&mdash;Tu as la prétention d'être meilleure que moi. Je ne sais d'où te
-vient ce scrupule de personne riche. Ma chère, on a la vie qu'on peut,
-et l'on ne se nourrit pas de l'air du temps. Voyez-vous ça! un brave
-garçon comme l'épicier Polycarpe, le pauvre... Il te faut quelque
-marquis, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>Dona Placida me jura qu'elle ne visait pas si haut. Question de
-caractère: elle voulait être mariée. Elle savait fort bien que sa
-mère n'avait pas fait tant de façons, et elle connaissait plusieurs
-femmes qui vivaient avec un seul homme d'une façon irréprochable; mais
-elle voulait être mariée. Et ce qu'elle exigeait pour elle, elle
-l'exigeait aussi pour sa fille. Elle travaillait sans répit, se
-brûlait les doigts aux casseroles, les yeux à la lampe, pour vivre
-sans faiblir. Elle maigrit; elle tomba malade; elle perdit sa mère qui
-fut enterrée par la générosité publique, et elle continua de
-travailler. Sa fille atteignit l'âge de quatorze ans; elle était de
-constitution faible, et passait son temps à se laisser faire la cour
-par les fainéants du voisinage. Dona Placida l'entourait de sa
-surveillance, et l'emmenait avec elle quand elle allait porter son
-ouvrage dans les magasins, dont le personnel clignait de l'œil en
-pensant qu'elle lui cherchait un mari ou autre chose. On lui faisait des
-compliments de plus ou moins bon goût. Elle reçut même des
-propositions.</p>
-
-<p>Elle s'interrompit un instant et continua:</p>
-
-<p>&mdash;Ma fille s'est enfuie avec un individu dont je veux ignorer
-jusqu'au nom. Elle me laissa seule, et si triste que je pensai mourir. Je
-n'avais plus personne au monde; je n'étais plus jeune et ma santé s'était
-affaiblie. Ce fut à cette époque que je connus la famille de Yaya. Ces
-bonnes gens me donnèrent du travail, et je finis par habiter chez eux.
-J'y restai plusieurs mois, un an, plus d'un an même, à coudre pour
-eux. Je sortis de là après le mariage de Yaya. Depuis j'ai vécu comme
-il a plu au ciel. Voyez mes doigts, voyez mes mains... Et elle me
-montrait ses mains rugueuses et la pointe des doigts tout piqués au
-contact des aiguilles.</p>
-
-<p>&mdash;Ces cicatrices-là, Dieu sait comment elles se forment.
-Heureusement que Yaya m'a protégée, et vous aussi, Docteur... J'avais bien
-peur de finir au coin de quelque rue, à demander l'aumône...</p>
-
-<p>En prononçant cette dernière phrase, elle eut un frisson. Ensuite elle
-se reprit et dut se demander s'il était habile de sa part de faire une
-semblable confidence à l'amant d'une femme mariée. Elle rit d'un air
-gêné, se traita de sotte s'accusa de «faire des façons» comme
-disait sa mère, et enfin, lassée de mon silence, elle sortit, me
-laissant en contemplation devant la pointe de mes bottines.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXV._REFLEXIONS">LXXV. RÉFLEXIONS</a></h4>
-
-
-<p>Si quelqu'un de mes lecteurs a sauté le chapitre précédent, je
-l'avise qu'il est nécessaire d'en prendre connaissance pour comprendre
-les réflexions que je fis dès que Dona Placida fut sortie de la salle.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, me dis-je, le sacristain de la cathédrale vit un jour,
-tandis qu'il servait la messe, entrer une dame qui devait être sa
-collaboratrice dans l'œuvre de procréation de Dona Placida. Il la
-revit pendant des semaines, l'aima, et tout en allumant les candélabres
-aux jours de fête, il lui faisait sans doute du pied sous les chaises.
-Il lui plut et il s'unirent. De cet échange de banale luxure naquit
-Dona Placida. Il est à supposer qu'elle ne parlait pas en venant au
-monde; sinon, elle eût pu dire aux amateurs de ses jours: «Me voici:
-pourquoi m'avez-vous fait venir?» Et le sacristain et la <i>sacristaine</i>
-de lui répondre: «Nous t'avons fait venir pour que tu te brûles les
-doigts aux chaudrons, les yeux à la couture, que tu manges mal ou pas
-du tout, que tu ailles à l'aventure, malade un jour, bien portante le
-lendemain, puis de nouveau malade et de nouveau guérie, triste ou
-désespérée, puis résignée à ton sort, mais toujours les mains au
-chaudron et les doigts à la couture, jusqu'au moment où tu finiras
-dans la boue ou sur un lit d'hôpital. Voilà pourquoi nous t'avons fait
-venir dans un moment de sympathie.»</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXVI._LE_FUMIER">LXXVI. LE FUMIER</a></h4>
-
-
-<p>Brusquement, ma conscience hésita. Elle m'accusa d'avoir fait capituler
-l'honnêteté de Dona Placida, de l'avoir ravalée à un rôle suspect,
-après une longue vie de travail et de privations. Le métier
-d'entremetteuse ne vaut pas mieux que celui de concubine, et c'est à
-force d'argent et de compromis que j'avais obtenu d'elle ses services.
-Pendant une dizaine de minutes je ne sus que répondre aux arguments de
-ma conscience qui m'objectait encore d'avoir mis à profit la
-nécessité, la gratitude, et la fascination que Virgilia exerçait sur
-l'ex-couturière. Elle me remémora la résistance de Dona Placida
-pendant les premiers jours, ses grimaces, ses réticences, ses regards
-baissés, et ma constance à supporter tout cela pour arriver à la
-vaincre. Et elle me censura de nouveau avec une vive et nerveuse
-irritation.</p>
-
-<p>J'avouai qu'il en était ainsi, mais j'alléguai que la vieillesse de
-Dona Placida était dorénavant à l'abri de la mendicité, ce qui
-faisait compensation. N'étaient mes amours, et probablement Dona
-Placida était vouée à la triste fin de tant d'autres créatures
-humaines. D'où l'on peut conclure que le vice est souvent le fumier de
-la vertu. Cela n'empêche que la vertu ne soit une fleur saine et
-parfumée. La conscience fut de mon avis, et j'allai ouvrir la porte à
-Virgilia.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXVII._ENTREVUE">LXXVII. ENTREVUE</a></h4>
-
-
-<p>Virgilia entra souriante et tranquille. Le temps avait emporté ses
-craintes. Quel charme j'éprouvais, pendant les premiers jours, à la
-voir survenir toute tremblante et honteuse! Elle arrivait en voiture, le
-visage couvert d'un voile, enveloppée d'une espèce de manteau qui
-dissimulait les ondulations de sa taille. La première fois, elle se
-jeta sur le canapé, rougissante, palpitante, les regards à terre. Et
-franchement! jamais elle ne me parut si belle; peut-être parce que je
-me sentais plus flatté dans mon amour-propre.</p>
-
-<p>Maintenant, comme je viens de le dire, c'en était fait de ses craintes
-et de ses tourments. Nos entrevues en arrivaient à la période
-chronométrique. L'intensité de l'amour était la même; seulement, la
-flamme n'était plus agitée comme les premiers jours. C'était
-maintenant un faisceau de rayons tranquilles et constants, quelque chose
-comme un mariage.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis très fâché contre toi, me dit-elle en s'asseyant.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que nous t'avons attendu hier. Tu m'avais promis la
-visite, et Damian m'a demandé plusieurs fois si tu ne viendrais pas au
-moins prendre le thé. Pourquoi n'es-tu pas venu?</p>
-
-<p>J'avais en effet manqué à ma parole, mais la faute en était toute à
-Virgilia. Questions de jalousie. Cette femme splendide connaissait sa
-beauté, aimait à s'entendre louer discrètement ou à haute voix.
-L'avant-veille, chez la baronne, elle avait dansé deux fois avec le
-même galantin, après avoir écouté ses fadaises dans l'angle d'une
-croisée. Elle était si infatuée, si enflée, si satisfaite
-d'elle-même... Quand elle vit entre mes sourcils la ride interrogative
-et menaçante, elle n'en eut pas le moindre émoi; elle ne devint pas
-subitement sérieuse. Elle envoya tout simplement promener le muscadin
-et ses galanteries. Puis elle vint à moi, me prit le bras, m'emmena
-dans une autre salle, et se plaignit d'être fatiguée et d'un tas
-d'autres choses, de l'air puéril qu'elle prenait en certaines
-occasions; et je l'écoutai sans presque lui répondre.</p>
-
-<p>Il m'en coûtait de répondre à sa question, mais enfin je lui drtante le
-lendemain, puis de nouveau malade et de nouveau guérie, triste ou
-désespérée, puis résignée à ton sort, mais toujours les mains au
-chaudron et les doigts à la couture, jusqu'au moment où tu finiras
-dans la boue ou sur un lit d'hôpital. Voilà pourquoi nous t'avons fait
-venir dans un moment de sympathie.»</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXVIII._LA_PRESIDENCE">LXXVIII. LA PRÉSIDENCE</a></h4>
-
-
-<p>Quelques mois se passèrent, et un certain jour Lobo Neves entra en
-disant que peut-être il irait prendre le gouvernement d'une province.
-Je considérai Virgilia qui pâlit. Il s'aperçut de son émotion et lui
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;Cette perspective ne paraît pas te sourire, Virgilia.</p>
-
-<p>Elle secoua négativement la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Pas précisément, dit-elle.</p>
-
-<p>Ils en restèrent là; mais le même soir, Lobo Neves reparla du projet
-avec un peu plus d'insistance que dans l'après-midi. Deux jours après,
-il déclara à sa femme que c'était chose faite. Virgilia ne put
-dissimuler son ennui. Il alléguait les nécessités politiques.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne saurais refuser ce que l'on me demande. Il y va de notre
-avenir, de ton blason, mon amour, car j'ai juré que tu seras marquise, et
-tu n'es même pas baronne. Tu diras que je suis ambitieux; et je le suis en
-effet. Mais il ne faut pas couper les ailes à mon ambition.</p>
-
-<p>Virgilia ne savait que faire. Le lendemain, je la trouvai qui
-m'attendait toute triste dans notre petite maison de la Gamboa. Elle
-avait tout dit à Dona Placida, et celle-ci cherchait à la consoler
-comme elle pouvait. Je n'étais pas moins abattu.</p>
-
-<p>&mdash;Tu nous accompagneras, me dit Virgilia.</p>
-
-<p>&mdash;Es-tu folle? tu n'y penses pas!</p>
-
-<p>&mdash;Mais alors...</p>
-
-<p>&mdash;Il faut renverser ce projet.</p>
-
-<p>&mdash;Impossible.</p>
-
-<p>&mdash;Il a déjà accepté?</p>
-
-<p>&mdash;Il paraîtrait.</p>
-
-<p>Je me levai, je lançai mon chapeau sur une chaise, et je commençai à
-marcher de long en targe, sans rien trouver. J'avais beau m'efforcer,
-aucune solution ne se présentait à mon esprit. Enfin je m'approchai de
-Virgilia, qui était assise, et je lui pris la main. Dona Placida s'en
-alla à la fenêtre.</p>
-
-<p>&mdash;Toute ma destinée est dans cette petite main, lui dis-je. Tu en
-es responsable. Agis comme tu jugeras devoir le faire.</p>
-
-<p>Virgilia fit un geste de désespoir. J'allai m'accouder à une console
-en face d'elle, et nous nous tûmes pendant quelques instants. On
-n'entendait que l'aboiement d'un chien, et je crois aussi la rumeur de
-l'eau qui venait mourir sur la plage. Comme elle continuait à se taire,
-je la regardai. Elle tenait les yeux baissés, fixes, amortis, et ses
-mains étaient croisées sur ses genoux, dans une attitude de suprême
-angoisse. Dans toute autre occasion, je me serais jeté à ses pieds,
-pour lui prodiguer mes raisonnements et ma tendresse. Mais cette fois,
-il fallait la résoudre à l'effort, au sacrifice, à la responsabilité
-de notre vie commune, et par conséquent l'abandonner à elle-même.
-C'est ce que je fis.</p>
-
-<p>&mdash;Je le répète, dis-je, notre bonheur est entre tes mains.</p>
-
-<p>Virgilia voulut me retenir, mais j'avais déjà franchi la porte.
-J'entendis encore un bruit de sanglots, et j'avoue que je fus sur le
-point de revenir, pour essuyer ses larmes sous mes baisers. Mais je me
-dominai, et je partis.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXIX._MOYEN_TERME">LXXIX. MOYEN TERME</a></h4>
-
-
-<p>Je n'en finirais pas si je voulais conter tout au long ce que je
-souffris pendant les premières heures. J'oscillais entre des impulsions
-diverses. La pitié me poussait à aller trouver Virgilia, et un autre
-sentiment, l'égoïsme, peut-être, m'ordonnait de rester. Ces deux
-forces avaient, je crois, la même intensité; elles m'investissaient en
-même temps et se faisaient équilibre, avec une égale ardeur, et
-aucune ne cédait définitivement. Parfois, je sentais une pointe de
-remords. Il me semblait que j'abusais de la faiblesse d'une femme
-aimante et coupable, sans rien risquer de moi-même. Mais quand je me
-sentais prêt à capituler, l'amour revenait avec ses conseils
-égoïstes, et je demeurais irrésolu et inquiet, désireux de la voir,
-et craignant que sa vue ne me poussât à partager avec elle la
-responsabilité de la solution.</p>
-
-<p>Je trouvai enfin un moyen terme entre l'égoïsme et la pitié. J'irais
-la voir chez elle, rien que chez elle, sans qu'il me soit possible de
-lui parler, et dans l'attente de l'effet de mon intimation. De la sorte,
-je jugeais pouvoir concilier les deux forces. Mais en écrivant ces
-lignes, je vois bien que cette compromission était une farce, et que la
-pitié était encore une forme de l'égoïsme, et que ma résolution
-d'aller consoler Virgilia n'était, au fond, qu'une suggestion de ma
-propre souffrance.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXX._LE_SECRETAIRE">LXXX. LE SECRÉTAIRE</a></h4>
-
-
-<p>Le jour suivant, dans la soirée, j'allai effectivement chez Lobo Neves.
-Je le trouvai en gaîté et Virgilia, la mine sombre. Je jurerais
-qu'elle se sentit consolée quand nos regards se croisèrent, brillants
-de curiosité et humides de tendresse. Lobo Neves me conta les plans
-qu'il avait formés pour sa présidence, m'exposa les difficultés
-locales, ses espérances et ses résolutions. Il était si content, si
-rempli d'espérances. Virgilia feignit de lire un livre, auprès la
-table, mais par-dessus la page, elle me regardait de temps à autre,
-interrogative et anxieuse.</p>
-
-<p>&mdash;Le plus triste, me dit tout à coup Lobo Neves, c'est que je n'ai
-pas encore trouvé de secrétaire.</p>
-
-<p>&mdash;Non?</p>
-
-<p>&mdash;Non; et il m'est venu une idée.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!</p>
-
-<p>&mdash;Une idée... Que diriez-vous d'une promenade dans le Nord?</p>
-
-<p>Je ne sais trop ce que je lui répondis.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes riche, continua-t-il. Vous n'avez point besoin d'un
-maigre salaire. Mais vous me feriez plaisir en m'accompagnant comme
-secrétaire.</p>
-
-<p>Mon esprit fit un saut en arrière, comme s'il eût découvert un
-serpent devant lui. Je regardai Lobo Neves, fixement, impérieusement,
-cherchant à découvrir en lui quelque pensée occulte... Mais non: son
-regard venait droit et franc, la tranquillité de son visage n'avait
-rien de forcé; elle était assaisonnée d'allégresse. Je respirai, et
-n'eus pas le courage de regarder du côté de Virgilia. Je sentis son
-regard qui me suppliait par-dessus les pages, et je répondis que oui,
-que j'étais prêt à l'accompagner. En vérité, un président une
-présidente, un secrétaire, c'était résoudre le problème d'une
-façon administrative.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXXI._LA_RECONCILIATION">LXXXI. LA RÉCONCILIATION</a></h4>
-
-
-<p>Pourtant, dès que je me trouvai dehors, j'hésitai. Je me demandai si
-je n'allais pas exposer d'une façon insensée la réputation de
-Virgilia, et s'il n'y avait pas d'autre moyen de concilier l'État et la
-Gamboa. Je ne trouvai rien. Le lendemain, au saut du lit, mon parti
-était pris d'accepter la nomination. À midi, le domestique vint me
-dire qu'une dame, couverte d'un voile, m'attendait dans le salon. J'y
-courus; c'était ma sœur Sabine.</p>
-
-<p>&mdash;Les choses ne sauraient durer comme elles vont me dit-elle; une
-fois pour toutes, faisons la paix. Notre famille disparaît peu à peu; il
-n'est que temps de nous réconcilier.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne demande pas mieux, m'écriai-je en lui ouvrant les bras.</p>
-
-<p>Je m'assis à côté d'elle; je lui parlai de son mari, de sa fille, de
-leurs affaires, de tout. Elle éfemme, j'avais la confiance
-du mari; tous les deux m'emmenaient comme secrétaire, et je me
-réconciliais avec les miens. Que pouvais-je désirer de plus en
-vingt-quatre heures?</p>
-
-<p>Ce jour-là même, pour tâter l'opinion, je commençai à répandre le
-bruit de mon prochain départ pour le Nord, en qualité de secrétaire
-du président d'une province, afin de réaliser certains projets
-politiques que j'avais en vue. J'en parlai rue d'Ouvidor, et le jour
-suivant au Pharoux et au théâtre. Des gens établissant une
-corrélation entre ma nomination et celle de Lobo Neves, qui était
-déjà dans l'air, souriaient malicieusement ou me battaient sur
-l'épaule. Au théâtre une dame me dit que c'était pousser bien loin
-l'amour de la sculpture, faisant ainsi allusion à la plastique de
-Virgilia. Mais l'allusion la plus transparente fut faite trois jours
-plus tard chez Sabine, par un vieux chirurgien, nommé Garcez, petit de
-taille, trivial et bavard, qui aurait pu atteindre à soixante-dix, à
-quatre-vingts, à quatre-vingt-dix ans, sans jamais acquérir cette
-dignité austère qui est le charme des vieillards. La vieillesse
-ridicule est sans doute la dernière, mais aussi la plus triste des
-surprises de notre humanité.</p>
-
-<p>&mdash;Je sais que cette fois-ci vous allez vous mettre à traduire
-Cicéro, me dit-il en apprenant mon voyage.</p>
-
-<p>&mdash;Cicéro! s'écria Sabine.</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui, votre frère est un excellent latiniste. Il traduit
-Virgile à la lecture. Remarquez que j'ai dit Virgile et non Virgilia... Ne
-confondons pas.</p>
-
-<p>Et il riait d'un gros rire, bas et frivole. Sabine me regarda; elle
-craignait quelque réplique de ma part; quand elle me vit sourire, elle
-fit de même et se détourna pour cacher son geste. Les autres personnes
-présentes me considéraient avec indulgence et sympathie. Il était
-clair qu'on ne leur avait rien appris qu'ils ne sussent de longue date.
-Mes amours étaient bien plus connues que je ne pouvais le supposer. Et
-pourtant je souris, d'un sourire court, fugitif et bavard comme les pies
-de Cintra. Virgilia était une belle faute, et rien n'est plus facile à
-confesser. Au commencement, je prenais une mine renfrognée, quand on y
-faisait allusion. Mais en réalité je sentais au dedans de moi une
-impression suave et flatteuse. Une fois pourtant, il m'arriva de
-sourire, et je continuai dans la suite. Comment expliquer ce
-phénomène? Pour moi je ne trouve qu'une explication plausible: tout
-d'abord, mon contentement, étant intérieur, était pour ainsi dire en
-bourgeon. Avec le temps il s'épanouit en une fleur, et apparut aux yeux
-de tous. Simple question de botanique.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXXII._QUESTION_DE_BOTANIQUE">LXXXII. QUESTION DE BOTANIQUE</a></h4>
-
-
-<p>Laissons dire les hypocondriaques: la vie est une douce chose. C'est ce
-que je pensais en voyant Sabine, son mari et sa fille, descendre en
-débandade les escaliers, tout en faisant monter vers moi de douces
-paroles et que j'en faisais descendre d'autres jusqu'à eux. Je
-continuai à me sentir heureux. J'aimais une femme, j'avais la confiance
-du mari; tous les deux m'emmenaient comme secrétaire, et je me
-réconciliais avec les miens. Que pouvais-je désirer de plus en
-vingt-quatre heures?</p>
-
-<p>Ce jour-là même, pour tâter l'opinion, je commençai à répandre le
-bruit de mon prochain départ pour le Nord, en qualité de secrétaire
-du président d'une province, afin de réaliser certains projets
-politiques que j'avais en vue. J'en parlai rue d'Ouvidor, et le jour
-suivant au Pharoux et au théâtre. Des gens établissant une
-corrélation entre ma nomination et celle de Lobo Neves, qui était
-déjà dans l'air, souriaient malicieusement ou me battaient sur
-l'épaule. Au théâtre une dame me dit que c'était pousser bien loin
-l'amour de la sculpture, faisant ainsi allusion à la plastique de
-Virgilia. Mais l'allusion la plus transparente fut faite trois jours
-plus tard chez Sabine, par un vieux chirurgien, nommé Garcez, petit de
-taille, trivial et bavard, qui aurait pu atteindre à soixante-dix, à
-quatre-vingts, à quatre-vingt-dix ans, sans jamais acquérir cette
-dignité austère qui est le charme des vieillards. La vieillesse
-ridicule est sans doute la dernière, mais aussi la plus triste des
-surprises de notre humanité.</p>
-
-<p>&mdash;Je sais que cette fois-ci vous allez vous mettre à traduire Cicéro,
-me dit-il en apprenant mon voyage.</p>
-
-<p>&mdash;Cicéro! s'écria Sabine.</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui, votre frère est un excellent latiniste. Il traduit Virgile
-à la lecture. Remarquez que j'ai dit Virgile et non Virgilia... Ne
-confondons pas.</p>
-
-<p>Et il riait d'un gros rire, bas et frivole. Sabine me regarda; elle
-craignait quelque réplique de ma part; quand elle me vit sourire, elle
-fit de même et se détourna pour cacher son geste. Les autres personnes
-présentes me considéraient avec indulgence et sympathie. Il était
-clair qu'on ne leur avait rien appris qu'ils ne sussent de longue date.
-Mes amours étaient bien plus connues que je ne pouvais le supposer. Et
-pourtant je souris, d'un sourire court, fugitif et bavard comme les pies
-de Cintra. Virgilia était une belle faute, et rien n'est plus facile à
-confesser. Au commencement, je prenais une mine renfrognée, quand on y
-faisait allusion. Mais en réalité je sentais au dedans de moi une
-impression suave et flatteuse. Une fois pourtant, il m'arriva de
-sourire, et je continuai dans la suite. Comment expliquer ce
-phénomène? Pour moi je ne trouve qu'une explication plausible: tout
-d'abord, mon contentement, étant intérieur, était pour ainsi dire en
-bourgeon. Avec le temps il s'épanouit en une fleur, et apparut aux yeux
-de tous. Simple question de botanique.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXXIII._13">LXXXIII. 13</a></h4>
-
-
-<p>Cotrim m'arracha à ces agréables pensées en m'emmenant dans
-l'embrasure de la fenêtre. «Voulez-vous un conseil? me dit-il,
-n'entretenez pas ce voyage: ce serait insensé et périlleux.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Ne faites pas l'ignorant. Ce serait dangereux, fort dangereux.
-Ici, dans la capitale, une intrigue comme la vôtre disparaît dans la
-multitude des intérêts et des gens. Mais en province, le cas est
-autre. Quand il s'agit de personnages politiques, il se complique
-encore. Les journaux de l'opposition s'empareront de l'aventure, dès
-qu'ils en auront vent; on en fera des gorges chaudes, on vous tournera
-en ridicule.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je ne comprends pas bien...</p>
-
-<p>&mdash;Eh! si, vous comprenez fort bien. Vraiment, il serait étrange
-que vous niiez, à nous, qui sommes vos amis, ce que les indifférents
-n'ignorent pas. Voilà des mois que l'on m'a mis au courant. Encore une
-fois, abstenez-vous de ce voyage. Supportez l'absence, cela vaudra
-mieux. Vous éviterez un grand scandale et vous vous épargnerez bien
-des ennuis.»</p>
-
-<p>Cela dit, il s'éloigna. Je demeurai, les yeux fixés sur le quinquet du
-coin de rue, un vieux lampion à huile, triste, obscur et recourbé
-comme un point d'interrogation. Que faire? C'était le cas d'Hamlet: ou
-lutter contre la fortune et la soumettre, ou m'incliner devant elle. En
-d'autres termes: embarquer ou ne pas embarquer, telle était la
-question. Le quinquet ne répondait point. Les paroles de Cotrim
-résonnaient dans mon souvenir, d'une façon bien différente de celles
-de Garcez. Peut-être Cotrim avait-il raison, mais pouvais-je me
-séparer de Virgilia?</p>
-
-<p>Sabine s'approcha de moi, et me demanda à quoi je pensais.</p>
-
-<p>&mdash;À rien, lui répondis-je; j'ai sommeil et Je vais dormir.</p>
-
-<p>Elle me contempla quelques instants en silence:</p>
-
-<p>&mdash;Je sais bien ce qu'il te faudrait, me dit-elle. Tu as besoin de
-te marier. Laisse-moi faire, je vais te trouver une jeune fille qui fasse
-ton affaire...</p>
-
-<p>Je sortis de là, triste et désorienté. Tout en moi était prêt au
-voyage: l'esprit et le cœur. Et voilà que surgit devant moi le portier
-des convenances qui se refuse à me laisser embarquer sans que j'exhibe
-mon passage. J'envoyai au diable les convenances, et avec elles la
-constitution, le corps législatif, le ministère, tout enfin.</p>
-
-<p>Le lendemain, j'ouvre un journal politique et j'y lis que, par décrets
-du 13, Lobo Neves et moi avions été nommés, respectivement,
-président et secrétaire pour la province de ***. J'envoyai
-immédiatement un mot à Virgilia, et deux heures après, j'allai me
-rencontrer avec elle à la Gamboa. Pauvre Dona Placida! elle était
-chaque fois plus triste. Elle me demanda si nous oublierions notre
-vieille amie, si la province était éloignée, si nous y demeurerions
-longtemps. Je la consolai de mon mieux; mais moi-même j'avais besoin
-d'être réconforté. L'objection de Cotrim me poursuivait. Virgilia
-survint au bout d'un instant, légère comme une hirondelle. Mais en me
-voyant tout morose, elle changea de visage.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'y a-t-il?</p>
-
-<p>&mdash;J'hésite, je ne sais trop si je dois accepter.</p>
-
-<p>Virgilia, prise d'un fou rire, se laissa aller sur le canapé.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi? dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;C'est braver l'opinion...</p>
-
-<p>&mdash;Mais puisque nous ne partons plus.</p>
-
-<p>&mdash;Comment ça!</p>
-
-<p>Elle me dit alors que son mari allait refuser la nomination, pour un
-motif qui lui avait été confié sous toute réserve. «C'est puéril,
-lui avait-il dit, c'est ridicule, en somme, mais pour moi, la raison que
-j'ai de rester est puissante.» Le décret était signé du 13, et ce
-nombre lui rappelait de tristes souvenirs. Son père était mort un 13!
-treize jours après un dîner où se trouvaient treize personnes! La
-maison où sa mère était morte portait le numéro 13; etc. C'était un
-nombre fatidique. Une pouvait donner une semblable raison au ministre;
-il alléguerait des motifs personnels. Je demeurai assez surpris, comme
-doit l'être le lecteur, de ce sacrifice à un nombre, sacrifice qui
-devait être sincère, étant donnée l'ambition de Lobo Neves.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
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-
-<h4><a id="LXXXIV._LE_CONFLIT">LXXXIV. LE CONFLIT</a></h4>
-
-
-<p>Ô nombre fatidique, combien de fois ne t'ai-je pas béni! Ainsi durent
-le bénir les vierges de Thebes, jument à crinière rousse, qu'on leur
-substitua à l'occasion du sacrifice de Pelopidas, belle jument que l'on
-immola, couverte de fleurs, sans que personne lui consacrât une parole
-de regrets. Cette parole, je la prononce, moi, non seulement à cause de
-ta triste fin, mais parce qu'il n'est pas impossible que, parmi les
-vierges sauvées par toi, il se trouvât une ancêtre des Cubas. Nombre
-fatidique, nous te dûmes le salut. Le mari se garda bien de m'avouer la
-cause de son refus. Il me dit aussi qu'il avait ses motifs particuliers,
-et l'air sérieux, convaincu, avec lequel je l'écoutai fait honneur à
-la dissimulation humaine. Il cachait mal son ennui. Il parlait peu,
-s'enfermait chez lui, passait le temps à lire. D'autres fois, il
-ouvrait les portes, causait et riait avec affectation. Il souffrait
-doublement. Son ambition lui reprochait ses scrupules; il hésitait;
-peut-être se repentait-il; mais si l'alternative s'était
-représentée, il eut agi la seconde fois comme la première dans sa
-superstition invétérée. Il doutait de cette superstition sans pouvoir
-s'en dépêtrer. Cette persistance d'un sentiment, odieux à l'individu
-qui en était la victime, est un phénomène digne de quelque attention.
-Mais je préfère la parfaite ingénuité de Dona Placida lorsqu'elle
-avouait qu'elle ne pouvait voir un soulier avec la semelle en l'air,
-sans le retourner aussitôt.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Ça porte malheur.</p>
-
-<p>C'était son unique réponse, qui valait pour elle le livre de la
-Sagesse: «Ça porte malheur». On lui avait appris cela quand elle
-était enfant et, sans plus ample informé, elle l'acceptait comme
-article de foi. Au contraire, quand on parlait d'indiquer une étoile
-avec le doigt, elle savait parfaitement qu'il résulte de ce geste une
-verrue.</p>
-
-<p>Une verrue ou autre chose, peu importe, pourvu que ce ne soit pas la
-perte d'un poste de président de province. On tolère une superstition
-gratuite ou à bon marché. Le cas est plus grave, lorsque cette
-superstition dérange toute une existence. C'était celui de Lobo Neves,
-avec, en plus, le doute et la crainte du ridicule. Ajoutez à cela que
-le ministre ne crut pas aux motifs particuliers. Il attribua le refus de
-Lobo Neves à des manœuvres politiques; son erreur avait des apparences
-de vraisemblance. Il battit froid à Lobo Neves, et communiqua sa
-défiance à ses collègues. Des incidents se produisirent, et avec le
-temps, le président résignataire tomba dans l'opposition.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXXV._AU_SOMMET_DE_LA_MONTAGNE">LXXXV. AU SOMMET DE LA MONTAGNE</a></h4>
-
-
-<p>Celui qui échappe à un péril aime la vie avec une recrudescence
-d'intensité. Je me mis à aimer Virgilia avec une ardeur nouvelle
-après avoir été sur le point de la perdre, et elle fit de même à
-mon égard. Ainsi la présidence raviva la passion primitive. Ce fut la
-drogue qui nous rendit plus cher notre amour et lui donna une plus
-délectable saveur. Pendant les premiers jours après cette aventure
-nous imaginions à plaisir quelles eussent été les tristesses de la
-séparation, de part et d'autre, à mesure que l'océan se fût étendu
-entre nous comme un tissu élastique. Et semblables à des enfants qui
-se jettent au cou de leurs mères pour fuir d'une simple grimace, nous
-fuyions le péril supposé en nous jetant aux bras l'un de l'autre.</p>
-
-<p>&mdash;Ma bonne Virgilia!</p>
-
-<p>&mdash;Mon amour!</p>
-
-<p>&mdash;Tu m'appartiens, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oui, je suis à toi...</p>
-
-<p>Et c'est ainsi que nous renouâmes notre intrigue, comme la sultane
-Schéhérazade le fil de ses contes. Ce fut, je crois, le point
-culminant de notre amour, le sommet de la montagne d'où nous
-aperçûmes, pendant quelque temps, les vallées de l'est et de l'ouest,
-et au-dessus de nous, le ciel tranquille et bleu. Ensuite, nous
-commençâmes à descendre la côte, les mains liées ou détachées
-l'une de l'autre, mais dans une descente progressive et ininterrompue.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXXVI._LE_MYSTERE">LXXXVI. LE MYSTÈRE</a></h4>
-
-
-<p>Au revers de la colline, comme je la trouvais un peu différente
-d'elle-même, l'air un peu fatiguée, peut-être, je lui demandai ce
-qu'elle avait. Elle se tut, fit un geste d'ennui, de malaise, de
-fatigue. J'insistai, elle me dit que... Un frisson subtil parcourut tout
-son corps. Ce fut une sensation forte, rapide, singulière, que je ne
-jurais fixer sur le papier. Je lui pris les mains, je l'attirai à moi,
-je l'embrassai sur le front, avec une délicatesse de zéphyr et une
-gravité d'Abraham. Elle frissonna, me prit la tête entre les mains, me
-regarda dans les yeux, et me fit une caresse maternelle. Voilà un
-mystère: laissons au lecteur le temps de le déchiffrer.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXXVII._GEOLOGIE">LXXXVII. GÉOLOGIE</a></h4>
-
-
-<p>À cette époque, il arriva un malheur: Viegas mourut. Il mourut tout à
-coup, chargé de soixante-dix hivers, suffoquant d'asthme, désarticulé
-par le rhumatisme, avec une lésion du cœur par-dessus le marché. Ce
-fut un des fins apréciateurs de notre intrigue. Virgilia fondait de
-grandes espérances sur ce vieux parent, avare comme un sépulcre; elle
-comptait bien qu'il laisserait quelque héritage, non pas à elle, mais
-à son fils. Lobo Neves, s'il nourrissait les mêmes espérances, les
-étouffait ou tout au moins les dissimulait. Il faut bien le dire, il y
-avait chez Lobo Neves une certaine dignité fondamentale, une couche de
-granit, qui résistait au commerce des hommes. Quant aux autres couches
-plus superficielles, le torrent limoneux de la vie les a emportées. Si
-le lecteur se souvient du chapitre XXIII, il remarquera que pour la
-seconde fois je compare la vie à un torrent boueux; mais cette fois,
-j'ajoute un adjectif: perpétuel. Et Dieu sait la puissance d'un
-adjectif, principalement dans un pays nouveau et chaud.</p>
-
-<p>C'est une nouveauté dans ce livre que l'étude de la géologie morale
-de Lobo Neves, et probablement aussi du monsieur qui est en train de me
-lire. Oui, ces couches du caractère, que la vie altère, conserve ou
-dissout, ces couches mériteraient qu'on leur consacrât un chapitre, et
-si je ne l'écris point, c'est pour ne pas allonger cette narration. Je
-dirai seulement que l'homme le plus honnête que j'ai rencontré dans ma
-vie fut un certain Jacob Medeiros ou Jacob Valladares, je ne me rappelle
-plus bien; Jacob Rodriguez je crois: enfin Jacob. C'était la probité
-en personne. Il aurait pu devenir riche; il lui eût suffi de vaincre un
-petit scrupule; il ne voulut pas; et il laissa échapper quatre cents
-<i>contos</i>, ce qui est un joli denier. Sa probité était tellement
-exemplaire, qu'elle en arrivait à être minutieuse et fatigante. Un
-jour que nous nous trouvions chez lui en tête à tête, et causant
-allègrement, on vint lui dire que le D<sup>r</sup> B..., qui n'était pas
-amusant tous les jours, demandait à le voir. Jacob fit répondre qu'il n'y
-était pas.</p>
-
-<p>&mdash;Ça ne prend pas, cria une voix dans le corridor; je suis déjà
-dans la place.</p>
-
-<p>C'était effectivement le D<sup>r</sup> B... qui apparut à la porte du
-salon. Jacob alla à sa rencontre, en affirmant qu'il avait entendu le nom
-d'une autre personne, car il avait le plus grand plaisir à le voir. Ces
-protestations nous valurent une heure d'ennui mortel. Jacob tira sa
-montre de sa poche, et le D<sup>r</sup> B... lui demanda s'il allait sortir.</p>
-
-<p>&mdash;Avec ma femme, dit Jacob.</p>
-
-<p>B... s'en alla, et nous respirâmes. Quand nous eûmes fini de respirer,
-je dis à Jacob qu'il venait de mentir quatre fois, en moins de deux
-heures: d'abord en faisant dire qu'il n'y était pas, ensuite en
-feignant une trompeuse allégresse; troisièmement en disant qu'il
-allait sortir; quatrièmement en ajoutant: «avec ma femme». Jacob
-réfléchit un instant; ensuite il se rendit à la justesse de mon
-observation; mais il s'excusa en disant que la véracité absolue est
-incompatible avec un état social avancé, et que la paix d'une cité
-civilisée ne se peut obtenir que par des mensonges réciproques... Ah!
-je me rappelle, maintenant: il s'appelait Jacob Tavares.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXXVIII._LE_MALADE">LXXXVIII. LE MALADE</a></h4>
-
-
-<p>Point n'est besoin de dire que je réfutai cette pernicieuse doctrine
-par les plus élémentaires arguments. Mais il était tellement vexé de
-mon observation qu'il résista jusqu'à la fin, avec une certaine
-véhémence, peut-être pour calmer sa conscience.</p>
-
-<p>Le cas de Virgilia était un peu plus grave; elle était moins
-scrupuleuse que son mari; elle manifestait clairement les espérances
-qu'elle couvait au sujet de l'héritage; elle comblait son parent
-d'aménités, elle l'entourait de tous les petits soins capables de
-mériter au moins un codicille. Enfin, elle l'adulait; mais j'ai
-remarqué que l'adulation des femmes est différente de celle des
-hommes. L'une va jusqu'à la servilité; l'autre se confond avec
-l'affection. Les courbes gracieuses, les douces paroles, la faiblesse
-physique même de la femme, donnent à sa flatterie une couleur locale,
-un aspect légitime. Peu importe l'âge de celui qui en est l'objet; la
-femme aura toujours pour lui des airs de mère ou de sœur,&mdash;ou encore
-d'infirmière, autre office féminin, pour lequel il manquera toujours
-à l'homme un <i>quid</i>, un fluide, un je ne sais quoi.</p>
-
-<p>C'est ce que je me disais en moi-même, tandis que Virgilia entourait le
-vieux parent de petits soins. Elle allait le recevoir à l'entrée,
-bavardeuse et souriante, elle lui prenait des mains sa canne et son
-chapeau et lui offrait le bras pour l'accompagner jusqu'à un fauteuil,
-ou plutôt jusqu'à son fauteuil, car il y avait chez elle la «chaise
-de Viegas», meuble spécial, dorloteur, à l'usage de convalescents ou
-de vieillards. Ensuite, selon la chaleur ou la brise, elle allait fermer
-ou bien ouvrir la fenêtre, avec toutes sortes de précautions, pour
-qu'il ne se trouvât pas dans un courant d'air.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, ça va mieux, aujourd'hui.</p>
-
-<p>&mdash;Non, j'ai mal passé la nuit: ce diable d'asthme ne me quitte
-pas.</p>
-
-<p>Et il soufflait en se remettant peu à peu des fatigues de l'entrée et
-de la montée des escaliers, car, en ce qui concerne la promenade, il la
-faisait toujours en voiture. Virgilia s'asseyait ensuite sur un
-tabouret, tout près du malade et les mains sur les genoux de celui-ci.
-Sur ces entrefaites, Nhônhô faisait son entrée dans le salon, non pas
-en gambadant à sa manière habituelle, mais discret, tendre et
-sérieux. Viegas l'aimait beaucoup.</p>
-
-<p>&mdash;Viens ici, Nhônhô, disait-il; et introduisant avec effort sa
-main dans son ample poche, il en tirait une petite boîte de pastilles, en
-mettait une dans sa bouche, et donnait l'autre à l'enfant. Des
-pastilles antiasthmatiques: le petit disait qu'il les trouvait fort
-bonnes.</p>
-
-<p>À chaque visite, c'était le même cérémonial aux variantes près.
-Viegas aimait à jouer aux dames, et Virgilia lui faisait la partie,
-sans impatience, tandis qu'il remuait les pions de sa main lente et
-tremblante. D'autres fois, il descendait à son bras dans le jardin; il
-lui arrivait même de refuser l'aide de Virgilia, pour faire le brave;
-et il déclarait alors qu'il était capable d'aller ainsi pendant une
-lieue. On marchait, on s'asseyait, on reprenait la promenade, en causant
-de choses et d'autres, parfois d'une affaire de famille, d'autres fois
-d'un racontage de salon, enfin d'une maison qu'il voulait faire
-construire, pour y demeurer. Il la voulait d'un style moderne, la sienne
-étant d'un type démodé, contemporaine du roi Dom João VI, et comme
-on en rencontre, je crois, encore aujourd'hui dans le quartier de S.
-Christovão, avec leurs grosses colonnes de face. Pour substituer cette
-vieille bâtisse, il avait déjà demandé le plan d'une autre à un
-entrepreneur en renom. C'est alors que Virgilia pourrait se convaincre
-que son vieil ami avait du goût.</p>
-
-<p>Il parlait, comme on pense, lentement et avec peine, soufflant dans les
-intervalles, d'une façon gênante pour lui et pour les autres. Parfois
-il lui Venait un accès de toux. Courbé, gémissant, il portait le
-mouchoir à sa bouche et en inventoriait ensuite le contenu. L'accès
-passé, il revenait au plan de sa future maison, qui aurait telle et
-telle chambre, une terrasse, une écurie. Ce serait un bijou.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXXIX._IN_EXTREMIS">LXXXIX. IN EXTREMIS</a></h4>
-
-
-<p>Demain, j'irai passer la journée chez Viegas me dit-elle un jour. Le
-pauvre! il n'a personne.</p>
-
-<p>Viegas s'était alité, définitivement. Sa fille, qui était mariée,
-était justement tombée malade en même temps que lui, de sorte qu'elle
-ne pouvait lui tenir compagnie. Virgilia, de temps à autre, allait le
-voir. Je profitai de cet événement pour passer toute la journée
-auprès d'elle. J'arrivai vers deux heures. Viegas toussait de telle
-sorte qu'il me faisait mal à ma poitrine. Dans l'intervalle des accès,
-il débattait le prix d'une maison avec un individu maigre qui offrait
-trente <i>contos</i> de l'immeuble, tandis que Viegas en voulait quarante.
-L'acheteur insistait comme quelqu'un qui a peur de manquer le train.
-Mais Viegas ne cédait point. Il refusa d'abord les trente <i>contos</i>
-puis trente-deux, puis trente-trois, enfin il eut un fort accès de toux
-qui lui coupa la parole Pendant un quart d'heure. L'acheteur lui vint en
-aide, l'installa sur les coussins, et lui offrit trente-six
-<i>contos.</i></p>
-
-<p>&mdash;Jamais, gémit le malade.</p>
-
-<p>Il envoya chercher une liasse de papiers dans son secrétaire; n'ayant
-plus la force nécessaire pour retirer l'élastique qui entourait le
-rouleau, il me pria de le faire. C'étaient les comptes des dépenses de
-construction de l'immeuble: comptes du maçon, du charpentier, du
-peintre; comptes du papier pour la salle à manger, pour le salon, pour
-les chambres à coucher, pour le cabinet de travail; comptes de
-ferrages, prix d'achat du terrain. Il les déployait, un à un, d'une
-main tremblante; puis il me demandait de les lire, et je les lisais.</p>
-
-<p>&mdash;Voyez, mille deux cents, du papier à mille deux cents reis la
-pièce. Charnières françaises... Voyez: c'est pour rien, conclut-il après
-avoir lu le dernier compte.</p>
-
-<p>&mdash;Fort bien... mais...</p>
-
-<p>&mdash;Quarante <i>contos</i>; vous ne l'aurez pas pour moins. Rien que
-les intérêts: faites un peu le compte des intérêts...</p>
-
-<p>Ces paroles sortaient avec la toux, par lambeaux, par syllabes, et
-donnaient l'impression de parcelles d'un poumon déchiqueté. Au fond
-des orbites, des yeux luisants roulaient, me rappelant la lueur d'une
-veilleuse hésitante aux approches du matin. Sous le drap, l'ossature du
-corps se dessinait, saillante aux genoux et aux pieds; la peau, jaune,
-flasque, rugueuse, suivait les contours d'un crâne décharné et sans
-expression. Un bonnet de coton lui couvrait le crâne poli parle temps.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien? dit l'individu maigre.</p>
-
-<p>Il lui fît signe de ne pas insister, et celui-ci se tut pendant
-quelques instants. Le malade fixait le toit, silencieux, suffoquant.
-Virgilia pâlit, se leva, alla à la fenêtre. Elle avait peur de la
-mort. Je parlai d'autres choses. L'individu maigre conta une anecdote et
-revint à sa proposition, en renchérissant.</p>
-
-<p>&mdash;Trente-huit <i>contos</i>, dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Jam...! gémit le malade.</p>
-
-<p>L'individu maigre s'approcha du lit, prit la main du moribond; elle
-était froide. Je m'approchai à mon tour; je lui demandai s'il se
-sentait mal, s'il voulait prendre un petit verre de vin.</p>
-
-<p>&mdash;Non... non... quar... quaran... quar... quar...</p>
-
-<p>Il fut pris d'un nouvel accès de toux, qui fut le dernier. Au bout d'un
-instant, il expira, à la grande consternation de l'individu maigre.
-Celui-ci m'avoua ensuite qu'il eût donné les quarante <i>contos</i>; mais
-il était trop tard.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XC._VIEUX_COLLOQUE_DADAM_ET_DE_CAIN">XC. VIEUX COLLOQUE D'ADAM ET DE CAÏN</a></h4>
-
-
-<p>Rien: pas un souvenir testamentaire, pas une pastille, rien qui vînt
-démontrer la gratitude ou le simple souvenir du défunt; rien. Virgilia
-ne put digérer cette déconvenue, et elle me le confessa avec une
-certaine réserve, motivée non par la chose en elle-même, mais parce
-qu'il s'agissait indirectement de son fils, que je n'aimais guère ou
-même pas du tout. Je lui dis de n'y plus penser. Le mieux était
-d'oublier le défunt, vieux grigou sans nom, et parler de choses gaies:
-de notre fils par exemple...</p>
-
-<p>Allons! bon! j'ai laissé échapper le secret, le doux secret que
-Virgilia m'avait confié quelques semaines auparavant, lorsque je
-l'avais trouvée un peu différente d'elle-même. Un fils! un être
-sorti de mon être. C'était ma préoccupation exclusive depuis ce
-temps. Considérations sociales, jalousie du mari, mort de Viegas, rien
-ne m'intéressait, pas plus que les conflits politiques, les
-révolutions, les tremblements de terre, rien. Je ne pensais qu'à
-l'embryon anonyme, de filiation obscure, et une voix secrète me disait:
-«C'est ton fils.» Mon fils! Et je répétais ces deux mots avec une
-certaine volupté indéfinissable, et je ne sais quel suprême orgueil.
-Je me sentais homme.</p>
-
-<p>Le plus intéressant, c'est que nous causions tous les deux, l'embryon
-et moi, et que nous parlions de choses présentes et futures. Le petit
-diable était charmant; il m'aimait déjà; il me donnait de petites
-tapes sur la face avec ses mignonnes mains grassouillettes, ou bien
-encore il portait la toque et la robe des avocats, car il serait avocat;
-et il faisait un discours à la Chambre des députés. De là, il
-revenait à l'école, et portait son ardoise et ses livres sous son
-bras; de nouveau je le revoyais au berceau, d'où il se levait avec une
-stature d'homme. En vain je cherchais à le fixer dans mon esprit dans
-une attitude et à un âge déterminé. Il avait à mes yeux tous les
-âges et toutes les attitudes. Il tétait, il écrivait, il valsait, il
-était interminable dans les limites d'un court quart d'heure: baby et
-député, collégien et jeune homme à la mode. Parfois, aux pieds de
-Virgilia, je me laissais distraire, et elle me reprochait mon silence.
-Elle me disait que je ne l'aimais plus. C'est qu'alors j'étais en train
-de converser avec l'embryon, je renouvelais le vieux colloque d'Adam et
-de Caïn, un dialogue sans paroles, entre la vie et la vie, le mystère
-et le mystère.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XCI._UNE_LETTRE_EXTRAORDINAIRE">XCI. UNE LETTRE EXTRAORDINAIRE</a></h4>
-
-
-<p>À peu près à la même époque, je reçus une lettre extraordinaire,
-accompagnée d'une lettre non moins extraordinaire. Voici ce qu'elle
-disait:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 10%;">Mon cher Braz Cubas,</span></p>
-
-<p>Il y a quelque temps, au jardin public, je me suis permis de vous
-emprunter votre montre; j'ai le plaisir de vous la restituer. Il faut
-pourtant faire une restriction: ce n'est pas tout à fait la même; mais
-celle que vous recevrez est au moins aussi bonne que l'autre. «Que
-voulez-vous, Monseigneur», comme disait Figaro, «c'est la misère».
-Bien des choses se sont passées depuis notre rencontre. J'irai vous les
-raconter, si vous ne me fermez pas votre porte. Sachez que je ne porte
-plus ces bottines caduques, et que je n'exhibe plus cette fameuse
-redingote, dont les pans se perdaient dans la nuit des temps. J'ai
-cédé à une autre marche de l'église de S. Francisco. Et je déjeune
-maintenant avec régularité.</p>
-
-<p>Ceci dit, je vous demande la permission d'aller, un de ces jours, vous
-lire un travail, fruit de longues études, un nouveau système de
-philosophie, qui, non seulement explique et décrit l'origine et la fin
-des choses, mais qui encore passe de beaucoup Zénon et Sénèque, dont
-le stoïcisme n'est que bagatelle auprès de ma recette morale. Car mon
-système est prodigieux: il rectifie l'esprit humain, supprime la
-douleur, donne le bonheur, et couvre de gloire notre cher pays. Je
-l'appelle <i>Humanitisme</i>, de <i>Humanitas</i>, commencement des choses.
-Ma première intention révélait une excessive infatuation: je voulais
-l'appeler <i>Borbisme</i>, de Borba, dénomination aussi vaniteuse que rude
-à l'oreille. Et d'ailleurs, elle disait moins. Vous verrez, mon cher
-Braz Cubas, vous verrez que c'est véritablement un monument. Et si
-quelque chose peut me faire oublier les tristesses de la vie, c'est
-d'avoir enfin trouvé la vérité et le bonheur. Les voici donc dans la
-main de l'homme, ces deux fugitives! après tant et tant de siècles de
-luttes, de recherches, de découvertes, de systèmes et de
-désillusions, les voici dans la main de l'homme. À bientôt, donc, mon
-cher Braz Cubas. Bons souvenirs du vieil ami,</p>
-
-<p><span style="margin-left: 60%;">JOAQUIM BORBA DOS SANTOS.</span></p>
-
-
-<p>Je lus cette lettre, sans la bien comprendre. Elle était accompagnée
-d'un écrin contenant une belle montre avec mes initiales gravées, et
-cette dédicace: «Souvenir du vieux Quincas». Je repris la lettre, je
-la relus en la ponctuant et en la méditant. La restitution de la montre
-excluait toute idée de mauvaise plaisanterie. La lucidité, la
-conviction, un peu prétentieuse il est vrai, paraissaient exclure toute
-présomption de folie. Naturellement, Quincas Borba avait hérité de
-quelqu'un de ses parents de Minas, et le bien-être l'avait rendu à sa
-dignité première. C'est peut-être excessif. Il y a des choses que
-l'on ne retrouve jamais intégralement, mais enfin, il n'était pas
-impossible qu'il se fût régénéré. Je gardai la lettre et la montre,
-et j'attendis la philosophie.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XCII._UN_HOMME_EXTRAORDINAIRE">XCII. UN HOMME EXTRAORDINAIRE</a></h4>
-
-
-<p>Il est temps que j'en finisse avec les choses extraordinaires. Je
-venais de mettre de côté la lettre et la montre, quand je reçus la visite
-d'un homme maigre et commun, porteur d'une lettre de mon beau-frère qui
-m'invitait à dîner. Le messager était marié avec une sœur de
-Cotrim, et il arrivait du Nord. Il s'appelait Damasceno, et avait fait
-le coup de feu pendant la révolution de 1831. Lui-même me raconta tout
-cela dans l'espace de cinq minutes. Il était parti de Rio à la suite
-d'un désaccord avec le régent, qui était un âne, un peu moins âne
-que les ministres qui servirent sous sa direction. D'ailleurs nous
-étions à la veille d'une autre révolution. À ce point de vue, et
-quoique ses idées fussent un peu brouillées, je devinai quel était le
-gouvernement de sa prédilection: un despotisme tempéré, non par des
-chansons, comme dit l'autre, mais par les panaches de la garde
-nationale. Je ne pus tout de même deviner s'il préférait le
-despotisme d'un seul au despotisme de trois, de trente ou de trois
-cents, Il opinait pour le développement de la traite, et l'expulsion
-des Anglais. Il aimait beaucoup le théâtre et aussitôt après son
-arrivée, il était allé au <i>S. Pedro</i> voir représenter un drame
-superbe, <i>Marie-Jeanne</i>, et une intéressante comédie, <i>Kettly, ou
-le Tour de Suisse.</i> Il avait aussi beaucoup aimé la Deperini dans
-<i>Sapho</i> ou <i>Anna Bolena</i>, il ne se souvenait plus bien. Et la
-Gandiani!... celle-là oui!... Il brûlait d'envie d'entendre <i>Ernani</i>,
-que sa fille chantait, en s'accompagnant au piano: <i>Ernani, Ernani,
-involami...</i> Et ce disant, il se levait et commençait à chantonner.
-Tout cela n'arrivait dans le Nord que comme un vague écho. Sa fille avait
-un grand désir d'entendre ces opéras! Elle avait une si jolie voix; et un
-goût! un goût! Quel délice de se retrouver à Rio. Il avait déjà
-parcouru toute la ville avec une avidité!... Que de souvenirs il y
-retrouvait! Parole!... en revoyant certains spectacles, les larmes lui
-montaient aux yeux. Mais jamais plus il ne remettrait le pied à bord.
-Il avait eu le mal de mer, comme tous les passagers du reste, à
-l'exception d'un Anglais. Que le diable emporte les Anglais! On ne fera
-rien qui vaille sans les expédier tout d'abord. Qu'est-ce que
-l'Angleterre pouvait bien nous faire? Qu'il trouvât quelques personnes
-de bonne volonté, et en une seule nuit, il se chargeait de l'expulsion
-de tous ces <i>godemes...</i> Grâce au ciel, il était patriote,&mdash;et
-il se battait la poitrine,&mdash;rien d'étonnant à cela; ça tenait de
-famille: il descendait d'un ancien capitaine très chauvin. Non, certes, il
-n'était pas le premier venu, et l'occasion échéante, il montrerait
-bien de quel bois se chauffent les gens tels que lui. Mais il se faisait
-tard: il était seulement venu me dire qu'on m'attendait sans faute à
-dîner. Nous aurions alors l'occasion de reprendre la conversation
-interrompue... Je le reconduisis jusqu'à la porte du salon. Il se
-retourna pour me dire qu'il sympathisait beaucoup avec moi. Je me
-trouvais en Europe à l'époque de son mariage. Il avait connu mon
-père, qui était un fier gaillard, et il s'était trouvé avec lui dans
-un bal fameux à <i>Praia Grande...</i> Il avait tant de choses à me dire!
-Mais nous nous retrouverions plus tard, car il était pressé de
-rapporter ma réponse à Cotrim. Il partit; je fermai la porte sur son
-dos.</p>
-
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XCIII._LE_DINER">XCIII. LE DÎNER</a></h4>
-
-
-<p>Quel supplice, ce dîner!... Heureusement que Sabine me donna pour
-voisine de table la fille de Damasceno, M<sup>lle</sup> Eulalia ou plus
-familièrement Nha-lolo, jeune fille gracieuse et seulement un peu
-timide de prime abord. Elle était sans élégance, mais ses yeux
-superbes faisaient compensation. Ils n'avaient qu'un tort, celui de ne
-se détacher de moi que pour s'abaisser sur son assiette. Et Nha-lolo
-mangeait très peu... Après dîner, elle chanta. Sa voix était suave.
-Nonobstant le charme, je pris congé. Sabine m'accompagna jusqu'à la
-porte et me demanda comment je trouvais la fille de Damasceno.</p>
-
-<p>&mdash;Comme ci comme ça.</p>
-
-<p>&mdash;Extrêmement sympathique, pas vrai? Il lui manque un peu l'usage
-du monde. Mais quel cœur! c'est une perle: ça ferait une si gentille
-petite femme pour toi.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'aime pas les perles.</p>
-
-<p>&mdash;Entêté! quand te décideras-tu à faire une fin? Tu commences
-pourtant à être mûr. Eh bien! mon cher, que tu le veuilles ou non,
-Nha-lolo sera ta femme.</p>
-
-<p>Et ce disant, elle me donnait de petites tapes sur la joue, douce comme
-une colombe, mais pourtant intimant et résolue. Grand Dieu! était-ce
-là le motif de la réconciliation? Cette idée me contraria. Mais une
-voix mystérieuse m'appelait chez Lobo Neves. Je dis adieu à Sabine et
-à ses menaces.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XCIV._LA_CAUSE_SECRETE">XCIV. LA CAUSE SECRÈTE</a></h4>
-
-
-<p>&mdash;Comment allons-nous? ma chère petite maman.</p>
-
-<p>À ces mots, Virgilia fit la moue, comme d'habitude. Elle se trouvait
-dans l'embrasure d'une croisée, en train de regarder la lune, et elle
-m'avait reçu gentiment. Mais quand je lui parlai de notre fils, elle
-fit la moue. Elle n'aimait pas ces allusions; mes caresses paternelles
-anticipées l'ennuyaient. Je la laissai en paix, car elle était alors
-pour moi une arche sainte, un vase d'élection. Je supposai d'abord que
-l'embryon, ce profil de l'inconnu, qui se projetait sur notre aventure,
-troublait la conscience de Virgilia. Mais non. Jamais elle n'avait été
-plus expansive, plus à son aise, moins préoccupée des autres et de
-son mari. Elle ne ressentait aucun remords. Je m'imaginai alors que
-cette grossesse était une pure invention, un moyen de m'attacher
-davantage, et dont elle se fatiguait à la longue. L'hypothèse était
-admissible: ma douce Virgilia mentait parfois avec tant de
-désinvolture!...</p>
-
-<p>Ce soir-là, je compris qu'elle avait peur du dénouement, et qu'elle
-trouvait son état gênant. Ses premières couches avaient été
-laborieuses. Et cette heure cruelle, tissée de minutes de vie et de
-minutes de mort, lui faisait passer le frisson du condamné. Quant à la
-gêne, elle se impliquait de la privation de certaines habitudes de vie
-élégante. Ce devait être cela. Je le lui donnai à entendre, en la
-grondant un peu, au nom de mon autorité paternelle. Virgilia me
-regarda; puis elle détourna les regards avec un geste d'incrédulité.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XCV._FLEURS_DAUTAN">XCV. FLEURS D'AUTAN</a></h4>
-
-
-<p>Où donc êtes-vous passées, fleurs du souvenir? Un soir, après
-quelques semaines de gestation, l'édifice de mes chimères paternelles
-s'écroula tout à coup. L'embryon s'en fut dans cet état où l'on ne
-saurait distinguer un Laplace d'une tortue. J'en eus la nouvelle par
-Lobo Neves. Il me laissa dans le salon, et accompagna le médecin
-jusqu'à la chambre de la mère frustrée dans ses espérances. Je
-m'accoudai à la fenêtre, les yeux fixés sur le jardin. J'y vis des
-orangers sans fleurs. Où donc étaient les fleurs d'antan?</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XCVI._LA_LETTRE_ANONYME">XCVI. LA LETTRE ANONYME</a></h4>
-
-
-<p>Quelqu'un me toucha l'épaule. C'était Lobo Neves. Nous nous
-regardâmes un instant, muets et inconsolables. Je demandai des
-nouvelles de Virgilia; puis nous restâmes une demi-heure à causer. Sur
-ces entrefaites, on lui apporta une lettre. Il la lut, pâlit, et la
-ferma d'une main tremblante. Je crois lui avoir vu faire un geste comme
-s'il prenait son élan vers moi. Mais je n'en suis pas très certain.
-Par exemple, je me souviens fort bien que les jours suivants, il se
-montra à mon égard froid et taciturne. Enfin quelque temps après,
-Virgilia me raconta l'aventure, dans notre refuge de la <i>Gamboa.</i></p>
-
-<p>Son mari lui avait montré la lettre, dès qu'elle avait été
-rétablie. C'était un écrit anonyme, qui nous dénonçait. Il ne
-disait pourtant pas tout, et ne parlait point, par exemple, de nos
-rendez-vous. On se limitait à le prévenir contre notre intimité et à
-l'aviser des commentaires qu'elle soulevait. Virgilia lut la lettre avec
-indignation et s'écria que c'était une calomnie infâme.</p>
-
-<p>&mdash;Calomnie? insista Lobo Neves.</p>
-
-<p>&mdash;Infâme!...</p>
-
-<p>Le mari respira. Mais il reprit la lettre, et chaque parole semblait
-faire un signe négatif, chaque lettre protestait contre l'indignation
-de Virgilia. Lobo Neves, qui était d'ailleurs un homme énergique,
-devint en ce moment la plus fragile des créatures. Peut-être vit-il en
-imagination l'opinion publique le fixer d'un regard sarcastique;
-peut-être une bouche invisible lui répéta-t-elle les railleries qu'il
-avait entendues ou prononcées naguère en semblable occurrence. Il
-insista auprès de sa femme pour qu'elle lui confessât tout, lui
-promettant un ample pardon. Virgilia comprit qu'elle était sauve. Elle
-s'indigna contre cette insistance, jura qu'elle n'avait jamais entendu
-de ma bouche que des paroles aimables et courtoises. La lettre anonyme
-devait être de quelque amoureux évincé. Elle en cita plusieurs: l'un
-l'avait poursuivie de ses insistances pendant des semaines; l'autre lui
-avait envoyé un billet. Elle citait des noms, des circonstances,
-cherchant à lire dans les regards de son mari: et elle termina en
-disant qu'elle me traiterait de telle sorte que je n'aurais plus envie
-de revenir.</p>
-
-<p>J'écoutai tout cela un peu troublé, moins par la diplomatie dont il
-faudrait dorénavant faire preuve pour m'éloigner progressivement de la
-maison de Lobo Neves qu'en constatant la tranquillité morale de
-Virgilia, parfaitement exempte d'émotion, de crainte, de regrets et de
-remords. Virgilia remarqua ma préoccupation, me força à lever la
-tête, que j'avais penchée vers le sol, et me dit, non sans amertume:
-«Tu ne mérites pas les sacrifices que je fais pour toi.»</p>
-
-<p>Je ne répondis pas. Il eût été oiseux de lui faire remarquer qu'un
-peu de désespoir et de terreur eût rendu à nos amours la saveur
-pimentée des premiers jours. Peut-être y fût-elle arrivée par
-artifice. Mais je me tus. Elle battait nerveusement le plancher. Je
-m'approchai d'elle; je la baisai au front. Elle recula comme sous le
-baiser glacé d'un défunt.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XCVII._ENTRE_LA_BOUCHE_ET_LE_FRONT">XCVII. ENTRE LA BOUCHE ET LE FRONT</a></h4>
-
-
-<p>Vous frémissez, lecteur,&mdash;ou en tous cas, vous devriez frémir. La
-dernière phrase a dû vous suggérer plusieurs réflexions. Vous voyez
-bien le tableau: dans une petite maison de la <i>Gamboa</i>, deux personnes
-qui s'aiment depuis longtemps; l'une s'incline vers l'autre pour la
-baiser au front, et l'autre recule comme au contact d'une bouche de
-cadavre. Dans le bref intervalle qui sépare la bouche du front, avant
-le baiser et après le baiser, il y a temps pour beaucoup de choses: le
-ressentiment, la défiance, ou tout simplement la pâle et somnolente
-salété...</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XCVIII._SUPPRIME">XCVIII. SUPPRIMÉ</a></h4>
-
-
-<p>Nous nous séparâmes allègrement. Je dînai, réconcilié avec la
-situation. La lettre anonyme rendait à notre aventure le sel du
-mystère et le poivre du péril. Et quelle chance heureuse que Virgilia
-n'eût point perdu son sang-froid dans cette crise! Le soir, j'allai au
-théâtre <i>São Pedro.</i> On représentait un grand drame, où Estella
-faisait couler des pleurs. J'entre, je lance un coup d'œil sur les
-loges; j'aperçois dans l'une d'elles Damasceno et sa famille. Sa fille
-était mise avec plus d'élégance, et même avec un certain luxe: chose
-étonnante, car le père gagnait juste de quoi s'endetter. Et qui sait?
-peut-être était-ce là le motif.</p>
-
-<p>J'allai leur rendre visite pendant l'entr'acte. Damasceno me reçut avec
-un flux de paroles, sa femme avec d'innombrables sourires. Quant à
-Nha-lolo, elle ne cessa plus de me regarder. Je la trouvai mieux que le
-soir du dîner. Je lui trouvai je ne sais quelle suavité éthérée,
-qui s'alliait à la beauté des formes terrestres (expression vague, et
-parfaitement en rapport avec un chapitre où tout doit être également
-vague). Et vraiment je ne sais comment exprimer ma parfaite béatitude
-auprès de la jeune fille, dans sa robe de bonne faiseuse, qui me
-donnait des démangeaisons de Tartuffe. En la voyant couvrir chastement
-le bas de ses jambes, je fis cette découverte que la nature
-avait prévu le vêtement, comme une condition nécessaire de la
-multiplication de l'espèce. La nudité habituelle, étant donnée la
-multiplicité des occupations et des soins de l'individu, tendrait à
-alourdir les sens et à retarder les désirs, tandis que le vêtement,
-en leurrant les sexes, les aiguise et les incite, et fait ainsi
-progresser l'humanité. Bienheureux usage qui nous a valu Othello et les
-transatlantiques.</p>
-
-<p>J'ai bien envie de supprimer ce chapitre. La pente est dangereuse. Mais
-après tout, j'écris mes mémoires et non les tiens, paisible lecteur.
-Auprès de la gracieuse demoiselle, je me sentais en proie à une
-sensation double et indéfinissable. Elle exprimait parfaitement la
-dualité de Pascal: <i>l'ange et la bête</i>, à cette différence près que
-le janséniste n'admettait point la dualité des deux natures, tandis
-qu'ici, elles ne faisaient qu'un: l'ange qui disait des choses
-célestes, et la bête qui... Non, décidément, je supprime ce
-chapitre.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XCIX._DANS_LA_SALLE">XCIX. DANS LA SALLE</a></h4>
-
-
-<p>Dans la salle, je rencontrai Lobo Neves, en train de causer avec
-quelques amis. Nous parlâmes de choses et d'autres, froidement, mal à
-l'aise. Mais dans l'entr'acte suivant, un peu avant le lever du rideau,
-nous nous retrouvâmes dans un corridor où il n'y avait que nous. Il
-vint à moi avec beaucoup d'affabilité, en souriant, en m'entraînant
-dans un des pas-perdus, il causa le plus tranquillement du monde. Je lui
-demandai des nouvelles de sa femme. Il me répondit qu'elle allait bien;
-puis il dévia la conversation vers des sujets généraux, expansif,
-presque gai. Devine qui voudra la cause de ces différentes attitudes.
-Je me dérobe à Damasceno, qui m'épie devant la porte de la loge.</p>
-
-<p>Je n'entendis pas un traître mot de l'acte suivant. Étranger aux
-tirades des acteurs et aux applaudissements du public, je reconstituais
-dans mon fauteuil ma conversation avec Lobo Neves; je revoyais ses
-gestes, et je trouvai ma nouvelle situation enviable. La <i>Gamboa</i>
-suffisait. Des relations plus visibles ne servaient qu'à fomenter
-l'envie. Rigoureusement nous pouvions nous dispenser de nous voir
-journellement. C'était mettre l'absence au service de l'amour.
-D'ailleurs, à quarante ans sonnés, je n'étais rien, pas même simple
-électeur. Il était temps de me lancer, quand ce ne serait que pour
-l'amour de Virgilia, qui s'enorgueillirait de ma gloire... Je crois bien
-qu'en cet instant on applaudit dans le salle; mais je n'oserais
-l'affirmer, car je pensais à autre chose.</p>
-
-<p>Ô multitude, dont je désirais l'attention jusqu'à ma mort, c'est
-ainsi que je me vengeais parfois de toi. Je laissais la foule bruire
-autour de moi, sans l'entendre, comme le Prométhée d'Eschyle au milieu
-de ses bourreaux. Ah! tu voulais m'enchaîner sur le rocher de la
-frivolité, de ton indifférence ou de ton agitation!... Chaînes
-fragiles, je vous rompais d'un geste de Gulliver. Il est banal d'aller
-songer dans un hermitage. Le voluptueux s'isole milieu d'un océan de
-gestes et de paroles de passions nerveuses et tendues. Il y décrète
-son absence, son indifférence, son inaccessibilité. Qu'importe que
-l'on dise lorsqu'il revient à lui, c'est-à-dire aux autres, qu'il
-tombe du monde de la lune? Qu'est-il après tout, ce monde lumineux et
-caché de notre cerveau, sinon l'affirmation dédaigneuse de notre
-liberté spirituelle? Vive Dieu! voilà une bonne fin de chapitre.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="C._LE_CAS_PROBABLE">C. LE CAS PROBABLE</a></h4>
-
-
-<p>Si le monde n'était pas composé d'esprits inattentifs, il serait
-inutile de rappeler au lecteur que les lois que j'affirme sont vraiment
-indiscutables. Quant aux autres, je les laisse dans le domaine de la
-probabilité. L'une d'elles fera l'objet de ce chapitre, que je
-recommande à la lecture des personnes qui s'intéressent aux
-phénomènes sociaux. Il semble, et ce n'est pas improbable, qu'il
-existe entre les faits de la vie publique et ceux de la vie privée une
-certaine action réciproque, régulière et périodique,&mdash;ou pour user
-d'une image, c'est quelque chose qui ressemble aux marées de la plage
-du Flamengo ou d'autres également houleuses. Quand l'onde envahit le
-sable, elle le couvre, pour revenir ensuite sur elle-même couvre une
-force variable, et va grossir la vague nouvelle qui se comportera comme
-la première. Telle est l'image; voyons-en l'application.</p>
-
-<p>J'ai dit ailleurs que Lobo Neves, nommé président d'une province,
-avait refusé sa nomination à cause de la date du décret: le 13. Ce
-fut un acte grave, dont la conséquence fut de séparer du ministère le
-mari de Virgilia. Ainsi l'antipathie pour un nombre produisit un
-phénomène de dissidence politique. Il nous reste à apprendre comment,
-longtemps après, un acte politique détermina dans la vie particulière
-une cessation de mouvement. La méthode employée dans ce livre ne
-permet pas de décrire immédiatement cet autre phénomène. Je me
-limite à déclarer que quatre mois après notre rencontre au théâtre,
-Lobo Neves se réconcilia avec le ministère. C'est un fait que le
-lecteur ne devra pas perdre de vue, s'il veut pénétrer toute la
-subtilité de ma pensée.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CI._LA_REVOLUTION_DALMATE">CI. LA RÉVOLUTION DALMATE</a></h4>
-
-
-<p>Ce fut Virgilia qui me donna des nouvelles de la volte-face de son
-mari. Un certain matin d'octobre, entre onze heures et midi, elle me parla
-de réunions, de conversations, d'un discours...</p>
-
-<p>&mdash;De sorte que cette fois, te voilà baronne, interrompis-je.</p>
-
-<p>Elle fit la moue en secouant la tête. Mais ce geste d'indifférence
-était démenti par quelque chose d'indéfinissable, par une expression
-de plaisir et d'espérance. Je ne sais trop pourquoi je m'imaginais que
-les lettres de noblesse pourraient la ramener à la vertu, non pas pour
-la vertu elle-même, mais par gratitude pour son mari. Car elle aimait
-cordialement la noblesse. Un des troubles les plus sérieux de notre
-intimité fut l'apparition d'un certain poseur de légation,&mdash;disons de
-la légation de Dalmatie&mdash;le comte B. V., qui lui fit la cour pendant
-trois mois. Ce noble authentique tourna la tête de Virgilia, qui
-d'ailleurs possédait la vocation diplomatique. Je ne sais trop ce que
-je serais devenu, sans la révolution de Dalmatie qui renversa le
-gouvernement et épura les ambassades. La révolution fut sanglante et
-formidable. Chaque malle d'Europe apportait des journaux qui
-transcrivaient les horreurs, comptaient les têtes coupées, jaugeaient
-le sang versé. Tout le monde frémissait d'horreur et de pitié. Moi,
-non. Je bénissais intérieurement cette tragédie, qui me tirait une
-épine du pied. Et puis, la Dalmatie est si loin.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CII._REPOS">CII. REPOS</a></h4>
-
-
-<p>Mais cet homme qui se réjouissait du départ d'un autre pratiqua
-quelque temps après... Non, je ne dirai rien pour l'instant; ce
-chapitre me reposera de mes ennuis. Une action grossière, basse, sans
-explication possible... je le répète, je ne conterai rien dans ce
-chapitre.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CIII._DISTRACTION">CIII. DISTRACTION</a></h4>
-
-
-<p>&mdash;Non, docteur, cela ne se fait pas; excusez ma franchise, mais
-cela ne se fait pas.</p>
-
-<p>Combien elle avait raison, cette Dona Placida. Quel est l'homme bien
-élevé qui arrive au rendez-vous de la dame de ses pensées avec une
-heure de retard? J'entrai tout essoufflé. Virgilia était déjà
-partie. Dona Placida me conta qu'après avoir longtemps attendu, elle
-s'était irritée, qu'elle avait pleuré, qu'elle s'était promis de ne
-plus penser à moi, et un tas d'autres choses que notre hôtesse
-répétait avec des larmes dans la voix, en me suppliant de ne pas
-abandonner Yaya, ce qui serait vraiment trop injuste; car elle m'avait
-tout sacrifié. Je lui expliquai alors qu'un malentendu... Et ce n'en
-était pas un; il s'agissait tout simplement d'une distraction de ma
-part, causée par un bon mot, une anecdote, une conversation, n'importe
-quoi; une simple distraction.</p>
-
-<p>Cette pauvre Dona Placida!... elle était vraiment désespérée. Elle
-allait de côté et d'autre, branlant la tête, soupirant bruyamment,
-regardant à travers la croisée. Avec quel art elle attifait,
-bichonnait et réchauffait notre amour! Quelle imagination fertile,
-pour nous rendre les heures agréables et brèves! fleurs, petits
-goûters,&mdash;les bons goûters d'un autre temps,&mdash;et des rires, et
-des caresses, rires et caresses qui augmentaient avec le temps, comme si
-elle voulait fixer notre aventure et lui rendre sa première jeunesse.
-Elle n'oubliait rien, notre bonne confidente et hôtesse, rien; ni le
-mensonge, car elle contait de l'un à l'autre des soupirs et des regrets
-qui n'avaient jamais existé; ni la calomnie, car elle m'attribua un
-beau jour une passion nouvelle.&mdash;«Tu sais bien que je serais incapable
-d'aimer une autre femme», dis-je à Virgilia quand elle me parla de
-cette prétendue infidélité. Cette seule phrase, sans autre
-protestation mit en poudre l'accusation de Dona Placida, qui en demeura
-toute triste.</p>
-
-<p>Un quart d'heure après mon arrivée, je dis à Dona Placida:</p>
-
-<p>&mdash;C'est bon. Virgilia reconnaîtra qu'il n'y a pas de ma faute...
-Voulez-vous lui porter de moi un billet tout de suite?</p>
-
-<p>&mdash;Comme elle doit être triste, la pauvre! Certes, je ne désire la
-mort de personne; mais si vous vous mariez quelque jour avec Yaya, alors,
-oui, vous saurez quel ange elle est.</p>
-
-<p>Je me souviens que je détournai le visage, et que je fixai le plancher.
-Je recommande ce geste à quiconque ne peut répondre promptement ou qui
-craint de regarder un interlocuteur en face. En semblable occurrence,
-certains ont l'habitude de réciter une strophe des <i>Lusiades</i>,
-d'autres sifflent n'importe quel air d'opéra. Je m'en tiens au geste que
-j'indique; il est simple, il exige moins d'efforts.</p>
-
-<p>Trois jours plus tard, tout s'expliqua. Je suppose que Virgilia fut
-quelque peu étonnée, quand je lui demandai pardon des larmes que je
-lui avais fait verser en cette occurrence. Je ne me rappelle plus si,
-dans la suite, j'attribuai ces mêmes larmes à Dona Placida. Il se peut
-bien, en effet, que la bonne vieille ait pleuré en voyant Virgilia
-désappointée, et que, par un phénomène de vision, ses propres larmes
-lui aient paru tomber des yeux de Virgilia. Quoi qu'il en soit, tout fut
-expliqué, mais non pardonné, ni oublié. Virgilia me dit un certain
-nombre de choses peu aimables, me menaça de me quitter, et termina par
-l'éloge du mari. Celui-là, oui, était un homme supérieur, plein de
-dignité, délicat, affectueux et courtois; je n'allais pas à la
-hauteur de sa cheville. Elle disait tout cela, tandis qu'assis, les bras
-tombant sur les genoux, je regardais une mouche se promener sur le
-plancher, entraînant après elle une fourmi qui lui mordait une patte.
-Pauvre mouche! pauvre fourmi!</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne trouves rien à répondre? demanda Virgilia, en s'arrêtant
-devant moi.</p>
-
-<p>&mdash;Que veux-tu que je te dise? Tu t'entêtes dans ta mauvaise
-humeur. Sais-tu ce que je crois? c'est que tu as assez de notre liaison,
-et que tu veux en finir...</p>
-
-<p>&mdash;Justement!</p>
-
-<p>Elle alla prendre son chapeau, tremblante et rageuse. «Adieu! Dona
-Placida», cria-t-elle. Ensuite, elle alla jusqu'à la porte, l'ouvrit,
-prête à partir. Je la saisis par la ceinture.</p>
-
-<p>&mdash;Allons! voyons! Virgilia.</p>
-
-<p>Elle s'efforça pour s'arracher à mon étreinte. Je la retins, je la
-suppliai de rester, d'oublier. Elle s'éloigna enfin de la porte, et
-elle alla tomber sur le canapé. Je m'assis auprès d'elle. Je lui dis
-des choses tendres, d'autres gracieuses; je m'humiliai devant elle. Je
-ne sais si nos lèvres se rapprochèrent à la distance de l'épaisseur
-d'un fil, ou moins encore; c'est matière à controverse. Je sais
-seulement que, dans son agitation, elle laissa tomber un de ses bijoux,
-et que je me penchai pour le ramasser. Au même moment la mouche et la
-fourmi y grimpèrent, l'une traînant l'autre. Alors, avec la
-délicatesse d'un homme de notre temps, je mis dans la paume de ma main
-ce couple mortifié. Je calculai la distance qui séparait ma main de la
-planète Saturne, et je me demandai en même temps quel intérêt je
-pouvais bien prendre à un épisode si insignifiant. Ne concluez pas que
-je fusse un barbare. Bien au contraire, je demandai à Virgilia une
-épingle pour séparer les deux bestioles. Mais la mouche, devinant mes
-intentions, ouvrit les ailes et s'envola. Pauvre mouche, pauvre fourmi!
-Et Dieu vit que cela était bon, comme disent les Écritures.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CIV._CEST_LUI">CIV. C'EST LUI</a></h4>
-
-
-<p>Je rendis l'épingle à cheveux à Virgilia. Elle l'enfonça dans ses
-cheveux, et s'apprêta à sortir. Il était tard; trois heures venaient
-de sonner. Tout était oublié et pardonné. Dona Placida, qui épiait
-l'occasion favorable pour que Virgilia pût sortir, ferma subitement la
-fenêtre, en s'écriant:</p>
-
-<p>&mdash;Doux Jésus! voici le mari de Yaya!</p>
-
-<p>Notre terreur fut courte, mais violente. Virgilia pâlit jusqu'à en
-devenir de la couleur de ses dentelles; et elle se réfugia dans la
-chambre à coucher. Dona Placida, qui avait fermé la porte de la rue,
-voulait aussi fermer la porte intérieure. Je me disposai à attendre
-Lobo Neves. Un instant après, Virgilia revint à elle, me poussa dans
-la chambre à coucher, et dit à Dona Placida de retourner à la
-fenêtre. La confidente obéit.</p>
-
-<p>C'était lui. Dona Placida lui ouvrit la porte avec force exclamations
-de surprise.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ici! quel honneur pour la pauvre vieille! Entrez donc!
-Savez-vous qui est ici!... Bah! vous n'avez pas à deviner; vous venez la
-chercher... Voici votre mari, Yaya.</p>
-
-<p>Virgilia, qui était dans un coin, se précipita vers lui. J'épiais par
-le trou de la serrure. Il entra lentement, pâle, froid, compassé, sans
-explosion, et promena un regard circulaire autour de la pièce.</p>
-
-<p>&mdash;Quel miracle! dit Virgilia. Que viens-tu faire dans ces
-parages?</p>
-
-<p>&mdash;Je passais par hasard. J'ai aperçu Dona Placida à la fenêtre, et
-je suis entré lui dire bonjour.</p>
-
-<p>&mdash;Comme c'est aimable! interrompit celle-ci. Et puis l'on dira que
-personne ne s'occupe des vieilles gens. Mais vraiment, on dirait que
-Yaya est jalouse. Et, lui faisant force caresses, elle ajouta: C'est mon
-bon ange! elle n'oublie pas sa vieille Placida. Si bonne! tout le
-portrait de sa mère. Asseyez-vous donc, monsieur le docteur...</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai qu'un instant...</p>
-
-<p>&mdash;Tu rentres, dit Virgilia. Retournons ensemble.</p>
-
-<p>&mdash;Allons!</p>
-
-<p>&mdash;Donnez-moi mon chapeau, Placida.</p>
-
-<p>&mdash;Le voici.</p>
-
-<p>Dona Placida alla chercher un miroir, et le tint devant Virgilia, qui
-attachait les rubans, arrangeait ses cheveux, tout en parlant à son
-mari, qui ne répondait pas une parole. La bonne vieille bavardait sans
-trêve. C'était une façon de dissimuler le tremblement de tout son
-corps. Virgilia, le premier moment passé, était redevenue tout à fait
-maîtresse d'elle-même.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis prête, dit-elle. Adieu, Dona Placida, venez me voir.</p>
-
-<p>L'autre promit, en ouvrant la porte.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CV._EQUIVALENCE_DES_FENETRES">CV. ÉQUIVALENCE DES FENÊTRES</a></h4>
-
-
-<p>Dona Placida ferma la porte, et tomba sur une chaise. Je sortis
-aussitôt de la chambre à coucher, et je fis deux pas dans la direction
-de la sortie, pour aller arracher Virgilia à son mari. Je le déclarai
-tout haut, et bien m'en prit car Dona Placida me retint aussitôt par le
-bras. Plus tard j'en arrivai à supposer que je n'avais parlé qu'à
-seule fin d'être retenu. Mais la simple réflexion démontre qu'après
-dix minutes d'angoisse dans la chambre à coucher, mon premier mouvement
-ne pouvait être que ce qu'il fut. C'est une conséquence de ma fameuse
-loi sur l'équivalence des fenêtres, que j'ai eu la satisfaction de
-découvrir et de formuler au chapitre LI. Il était nécessaire que je
-donnasse de l'air à ma conscience. La chambre à coucher avait les
-fenêtres fermées. J'en ouvris une autre, en faisant le geste de
-sortir, et je respirai.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CVI._JEUX_PERILLEUX">CVI. JEUX PÉRILLEUX</a></h4>
-
-
-<p>Je respirai et je m'assis. Dona Placida faisait résonner les échos de
-ses exclamations et de ses plaintes. Je réfléchissais silencieusement
-s'il n'eût pas été plus prudent de laisser Virgilia dans la chambre
-à coucher et de demeurer moi-même dans le salon. Mais je réfléchis
-que c'eût été pis: c'était les soupçons confirmés, le feu mis aux
-poudres, une scène de sang, peut-être. Oui, les choses s'étaient bien
-passées. Mais ensuite? qu'allait-il arriver chez eux? Le mari
-tuerait-il la femme? se porterait-il à des voies de fait?
-l'enfermerait-il? la chasserait-il de sa présence? Toutes ces
-suppositions se présentaient l'une après l'autre à mon esprit,
-passant et repassant comme ces points obscurs qui parcourent le champ
-visuel des gens qui ont la vue malade ou fatiguée. Ils se succédaient
-tragiquement sans que je pusse saisir l'un ou l'autre et lui dire:
-«Est-ce toi? toi, et pas un autre?»</p>
-
-<p>Soudain j'aperçois devant moi un fantôme C'était Dona Placida qui
-était allée dans sa chambre, avait revêtu sa mantille, et venait
-s'offrir pour aller jusque chez Lobo Neves. Je lui fis observer que
-c'était bien risqué. Il pouvait s'étonner d'une visite si imprévue.</p>
-
-<p>&mdash;Tranquillisez-vous, me dit-elle; je saurai m'y prendre
-habilement. J'attendrai qu'il soit sorti.</p>
-
-<p>Elle partit et je l'attendis en ruminant les conséquences possibles de
-sa démarche. En fin de compte, je jouais un jeu bien dangereux. Je me
-demandais s'il n'était pas temps de reprendre ma liberté. Je me
-sentais pris d'une velléité de mariage, d'un désir de canaliser ma
-vie. Pourquoi pas? Mon cœur pouvait encore explorer de nouvelles
-contrées. Je ne me sentais pas incapable d'un amour chaste, sévère et
-pur. En vérité, les aventures sont la partie torrentielle et
-vertigineuse de la vie, c'est-à-dire l'exception. J'étais las; je
-crois même que j'éprouvadéficit. Je remarquai la ligne de sa redingote, la blancheur de sa
-chemise, la propreté de ses bottines. Sa voix même, voilée naguère,
-paraissait avoir repris sa primitive sonorité. Mais je ne veux point le
-décrire. Si je parlais par exemple du bouton d'or qu'il portait à sa
-chemise et de la qualité du cuir de ses souliers, ce serait le
-commencement d'une longue description, que j'omets pour être bref.
-Sachez seulement que ces souliers étaient vernis. Sachez encore qu'il
-avait hérité quelques <i>contos</i> de reis d'un vieil oncle de Barbacena.</p>
-
-<p>Qu'on me permette une comparaison: mon esprit était alors comme une
-espèce de volant; la narration de Quincas Borba était comme un coup de
-raquette qui le faisait s'envoler. Quand il était sur le point de
-tomber, le billet de Virgilia lui donnait une autre impulsion. Il
-descendait, et c'était alors l'épisode du Jardin public qui le
-recevait comme une autre raquette. Décidément, je n'étais pas né
-pour les situations compliquées. Ce va-et-vient de choses diverses me
-faisait perdre l'équilibre. J'avais envie d'empaqueter Quincas Borba,
-Lobo Neves, le billet de Virgilia, tous dans la même philosophie, et
-d'en faire présent à Aristote. D'ailleurs, elle était instructive, la
-narration de notre philosophe. J'admirais surtout le talent
-d'observation avec lequel il décrivait la gestation et la croissance du
-vice, les luttes intérieures, les lentes capitulations, l'accoutumance
-à la boue.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, me dit-il, la première nuit que je passai sur l'escalier
-de l'église de <i>S. Francisco</i>, je dormis comme sur un lit de plumes:
-pourquoi? c'est que je tombai graduellement de la paille au plancher, de
-ma chambre au corps de garde, du corps de garde à la rue...</p>
-
-<p>Il voulut finalement m'exposer son système philosophique. Je lui
-demandai d'ajourner sa dissertation.&mdash;«Je suis trop préoccupé,
-aujourd'hui, lui dis-je. Un autre jour. Je suis toujours chez moi.»
-Quincas sourit malicieusement; peut-être connaissait-il mon aventure.
-Mais il n'ajouta pas un mot, si ce n'est ces dernières paroles, en
-prenant congé:</p>
-
-<p>&mdash;Réfugiez-vous dans l'Humanistisme; c'est le grand asile des
-esprits, l'éternel océan où je me suis plongé pour en arracher la vérité.
-Les Grecs la faisaient sortir d'un puits. Quelle mesquine conception! Un
-puits! C'est pour cela même qu'ils ne l'ont jamais rencontrée. Grecs,
-sous-Grecs, anti-Grecs, toute la longue série des générations s'est
-penchée sur le puits, pour en voir sortir la vérité qui ne s'y trouve
-pas. En a-t-on dépensé, des cordes et des seaux! Quelques audacieux
-descendirent au fond, et en retirèrent un crapaud. Je suis allé
-directement à la mer. Réfugiez-vous dans l'Humanitisme.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CVII._LE_BILLET">CVII. LE BILLET</a></h4>
-
-
-<p>«Il ne s'est rien passé, mais il se doute de quelque chose. Il est
-sérieux, il se tait. Maintenant, il vient de sortir. Il a seulement
-souri une fois à Nhonhô, après l'avoir longtemps regardé d'un air
-sombre. Je ne sais trop ce qui va arriver. Dieu veuille que rien de
-grave ne se produise. Beaucoup de prudence pour l'instant, beaucoup de
-prudence!»</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CVIII._OU_LON_NE_COMPREND_PLUS_BIEN">CVIII. OÙ L'ON NE COMPREND PLUS BIEN</a></h4>
-
-
-<p>Et voici le drame, la pointe de drame shakespearien. Ce bout de papier
-griffonné, chiffonné est un document d'analyse, d'une analyse que je
-ne ferai ni dans ce chapitre, ni dans le suivant, ni peut-être dans
-tout le reste du livre. J'enlèverais sans doute ainsi au lecteur le
-plaisir de noter la froideur, la perspicacité et le courage qui se
-révèlent dans ces lignes tracées à la hâte, et de lire au travers
-la tempête et la fureur dissimulées, le désespoir qui se contraint et
-qui médite, l'ignorance de la solution finale dans la boue, dans le
-sang ou dans les larmes.</p>
-
-<p>Quant à moi, si je vous disais que je relus le billet trois ou quatre
-fois ce jour-là, vous me croirez sans peine. Si je vous affirme que je
-le relus le jour suivant, avant et après le déjeuner, vous pouvez
-encore m'en croire, car c'est la vérité pure. Mais si je vous parle de
-mon émotion, mettez-la quelque peu en quarantaine, et ne l'acceptez que
-sous bénéfice d'inventaire. Ni alors, ni plus tard je ne pus discerner
-ce qui se passa en moi. C'était de la crainte, de la douleur, de la
-vanité, et ce n'en était pas. C'était de l'amour, sans amour,
-c'est-à-dire sans délire. Et tout cela donnait une combinaison
-complexe et vague, quelque chose que ni vous ni moi ne sommes capables
-de comprendre. Supposons dons que je n'aie rien dit.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CIX._LE_PHILOSOPHE">CIX. LE PHILOSOPHE</a></h4>
-
-
-<p>On sait donc comment je relus la lettre, avant et après le déjeuner;
-cela revient à dire que je déjeunai; et j'ajouterai seulement que ce
-repas fut l'un des plus frugales de ma vie: un œuf, une tranche de
-pain, une tasse de thé. Je me souviens de ces menus détails, qui
-persistent dans ma mémoire d'où se sont enfuis tant d'événements
-importants. On pourrait en chercher la raison dans mon désastre même;
-mais le véritable motif fut la visite que Quincas Borba me fit ce
-jour-là. Il me dit que la sobriété n'était nullement nécessaire
-pour comprendre l'Humanitisme, et moins encore pour le mettre en
-pratique; que cette philosophie s'accommodait facilement avec les
-plaisirs de la vie, inclusivement ceux de la table, le spectacle et les
-amours. La frugalité, au contraire, pouvait indiquer une certaine
-tendance à l'ascétisme, qui est l'expression achevée de la bêtise
-humaine.</p>
-
-<p>&mdash;Saint Jean, par exemple: quelle idée, de se nourrir de sauterelles
-dans le désert, au lieu d'engraisser tranquillement dans la ville, et
-de faire maigrir les pharisiens dans la synagogue!</p>
-
-<p>Dieu me garde de raconter l'histoire de Quincas Borba, qui me fut
-d'ailleurs narrée tout entière en cette triste occurrence: une
-histoire longue, compliquée, mais intéressante. Et si je ne raconte
-point cette histoire, je me dispense aussi de dépeindre son aspect,
-très différent de celui que j'avais contemplé au Jardin public, Je me
-tais. Je dirai seulement que si les vêtements caractérisent l'homme
-encore plus que le visage, ce n'était plus Quincas Borba. C'était un
-magistrat sans hermine, un général sans uniforme, un négociant sans
-déficit. Je remarquai la ligne de sa redingote, la blancheur de sa
-chemise, la propreté de ses bottines. Sa voix même, voilée naguère,
-paraissait avoir repris sa primitive sonorité. Mais je ne veux point le
-décrire. Si je parlais par exemple du bouton d'or qu'il portait à sa
-chemise et de la qualité du cuir de ses souliers, ce serait le
-commencement d'une longue description, que j'omets pour être bref.
-Sachez seulement que ces souliers étaient vernis. Sachez encore qu'il
-avait hérité quelques <i>contos</i> de reis d'un vieil oncle de Barbacena.</p>
-
-<p>Qu'on me permette une comparaison: mon esprit était alors comme une
-espèce de volant; la narration de Quincas Borba était comme un coup de
-raquette qui le faisait s'envoler. Quand il était sur le point de
-tomber, le billet de Virgilia lui donnait une autre impulsion. Il
-descendait, et c'était alors l'épisode du Jardin public qui le
-recevait comme une autre raquette. Décidément, je n'étais pas né
-pour les situations compliquées. Ce va-et-vient de choses diverses me
-faisait perdre l'équilibre. J'avais envie d'empaqueter Quincas Borba,
-Lobo Neves, le billet de Virgilia, tous dans la même philosophie, et
-d'en faire présent à Aristote. D'ailleurs, elle était instructive, la
-narration de notre philosophe. J'admirais surtout le talent
-d'observation avec lequel il décrivait la gestation et la croissance du
-vice, les luttes intérieures, les lentes capitulations, l'accoutumance
-à la boue.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, me dit-il, la première nuit que je passai sur l'escalier de
-l'église de <i>S. Francisco</i>, je dormis comme sur un lit de plumes:
-pourquoi? c'est que je tombai graduellement de la paille au plancher, de
-ma chambre au corps de garde, du corps de garde à la rue...</p>
-
-<p>Il voulut finalement m'exposer son système philosophique. Je lui
-demandai d'ajourner sa dissertation.&mdash;«Je suis trop préoccupé,
-aujourd'hui, lui dis-je. Un autre jour. Je suis toujours chez moi.»
-Quincas sourit malicieusement; peut-être connaissait-il mon aventure.
-Mais il n'ajouta pas un mot, si ce n'est ces dernières paroles, en
-prenant congé:</p>
-
-<p>&mdash;Réfugiez-vous dans l'Humanistisme; c'est le grand asile des esprits,
-l'éternel océan où je me suis plongé pour en arracher la vérité.
-Les Grecs la faisaient sortir d'un puits. Quelle mesquine conception! Un
-puits! C'est pour cela même qu'ils ne l'ont jamais rencontrée. Grecs,
-sous-Grecs, anti-Grecs, toute la longue série des générations s'est
-penchée sur le puits, pour en voir sortir la vérité qui ne s'y trouve
-pas. En a-t-on dépensé, des cordes et des seaux! Quelques audacieux
-descendirent au fond, et en retirèrent un crapaud. Je suis allé
-directement à la mer. Réfugiez-vous dans l'Humanitisme.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CX._31">CX. 31</a></h4>
-
-
-<p>Une semaine après, Lobo Neves fut nommé président d'une province. Je
-m'accrochai à l'espoir qu'il refuserait encore, si le décret portait
-la date du 13. Mais il fut signé un 31, et cette simple transposition
-de chiffres en élimina la substance diabolique. Singuliers ressorts de
-la vie!...</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXI._LE_MUR">CXI. LE MUR</a></h4>
-
-
-<p>Comme j'ai pris l'habitude de ne rien dissimuler dans ces pages, je
-vais conter l'aventure du mur. Ils étaient alors sur le point de
-s'embarquer. En entrant chez Dona Placida, je vis un papier plié sur la
-table. C'était un billet de Virgilia. Elle me disait qu'elle
-m'attendait le soir, sans faute, dans le jardin. Et elle terminait par
-ces mots: «Le mur est assez bas du côté de l'impasse.»</p>
-
-<p>Je fis un geste d'ennui. La lettre me parut excessivement audacieuse,
-dénuée de réflexion, et même ridicule. Ce n'était pas seulement
-chercher le scandale, c'était encore risquer les gorges chaudes. Je me
-vis franchissant le mur, tout bas qu'il fût, et appréhendé par un
-sergent de ville qui m'emmenait au corps de garde. Le mur était bas; et
-puis après? Virgilia avait perdu la tête; elle devait déjà s'être
-repentie depuis. Je regardai le morceau de papier: un morceau de papier
-froissé, mais inflexible. J'eus envie de le déchirer en trente mille
-morceaux, et de les jeter au vent, comme derniers vestiges de mon
-aventure. Je reculai à temps: l'amour-propre, la honte d'avoir fui, la
-crainte, je n'avais qu'à me soumettre.</p>
-
-<p>&mdash;Vous pouvez lui dire que j'irai.</p>
-
-<p>&mdash;Où donc? demanda Dona Placida.</p>
-
-<p>&mdash;Où elle me dit de l'attendre.</p>
-
-<p>&mdash;Mais elle n'a rien dit du tout.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! et ce papier?</p>
-
-<p>Dona Placida ouvrit des yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Ce papier, je l'ai trouvé ce matin dans votre tiroir, et j'ai
-pensé que...</p>
-
-<p>Je pressentis une singulière impression. Je relus le papier, je le
-parcourus de nouveau. C'était en vérité un vieux billet de Virgilia,
-reçu aux premiers temps de nos amours, et me conviant à une en revue
-qui m'avait, en effet, obligé à sauter le mur, un mur bas et discret.
-Je gardai le billet, et j'éprouvai une curieuse impression.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXII._LOPINION">CXII. L'OPINION</a></h4>
-
-
-<p>Il était écrit que cette journée serait celle des événements à
-double entente. Quelques heures plus tard, je rencontrai Lobo Neves, rue
-d'Ouvidor, et nous parlâmes de sa présidence, et de la politique du
-moment. Il mit à profit la rencontre de la première personne de
-connaissance pour me quitter, avec force compliments. Je me rappelle
-qu'il paraissait contraint, mais faisait tous ses efforts pour
-dissimuler cette contrainte. Je crois, et je demande pardon à la
-critique si mon jugement est téméraire, je crois qu'il avait peur, non
-pas de moi ni de lui, ni du code, ni de sa conscience, mais peur de
-l'opinion. Je suppose que ce tribunal anonyme et invisible, dont chaque
-membre est à la fois accusé et juge, était la limite contre laquelle
-se butait la volonté de Lobo Neves. Peut-être n'aimait-il plus sa
-femme; peut-être son cœur était-il étranger à l'indulgence de sa
-conduite au cours des derniers incidents. Je crois, et de nouveau je
-fais ici appel à la bonne volonté de la critique, je crois qu'il se
-serait séparé de sa femme avec la même indifférence que le lecteur
-se sera séparé de certaines relations personnelles. Mais l'opinion,
-l'opinion qui aurait étalé sa vie à tous les carrefours, qui aurait
-ouvert une enquête et mis à jour toutes les circonstances, les
-antécédents, les inductions, les preuves, pour discuter le tout par le
-menu aux heures de causerie et de désœuvrement, cette opinion
-terrible, si avide des secrets d'alcôve, empêcha la dispersion de la
-famille. Elle rendit en même temps impossible la vengeance, qui ne
-pouvait avoir lieu sans la divulgation. Il ne pouvait me montrer du
-ressentiment sans aller jusqu'à la répudiation. Il dut donc feindre
-l'ignorance et, par déduction, les sentiments d'une autre époque à
-mon égard.</p>
-
-<p>Il lui en coûta sans doute pendant les premiers temps; il lui en coûta
-énormément, j'en suis sûr. Mais le temps,&mdash;et c'est un autre point
-qui méritera je l'espère l'indulgence des penseurs,&mdash;le temps met des
-durillons sur la sensibilité et oblitère la mémoire des événements.
-Il était à supposer que les années émousseraient les épines, que
-l'éloignement des faits en adoucirait les contours, qu'une ombre de
-doute rétrospectif couvrirait la nudité de la réalité, enfin que
-l'opinion s'occuperait un peu moins de lui et serait détournée sur
-d'autres aventures. Le fils, devenu grand, satisferait les ambitions
-paternelles, et serait l'héritier de toutes ses affections. Tout cela,
-uni à l'activité externe, le prestige public, la vieillesse ensuite,
-puis la maladie, le déclin, la mort, un service funèbre, une notice
-biographique, et le livre de la vie s'achèverait sans une goutte de
-sang.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXIII._LA_SOUDURE">CXIII. LA SOUDURE</a></h4>
-
-
-<p>La conclusion, si toutefois il y en a une au chapitre antérieur, c'est
-que l'opinion est une excellente soudure des institutions domestiques.
-Il n'est pas impossible que je développe cette pensée avant d'achever
-ce livre. Mais il est possible aussi que je n'y revienne plus. Quoi
-qu'il en soit, l'opinion est une bonne soudure, aussi bien dans la
-famille qu'en politique. Quelques métaphysiciens bilieux la
-considèrent comme l'arbitre des gens médiocres et creux. Mais il est
-évident que, quand bien même une décision aussi extrême ne
-contiendrait pas sa propre condamnation, il suffirait de considérer les
-effets salutaires de l'opinion pour en conclure qu'elle est l'œuvre
-supérieure de la fine fleur du genre humain, c'est-à-dire de la
-majorité.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXIV._FIN_DE_DIALOGUE">CXIV. FIN DE DIALOGUE</a></h4>
-
-
-<p>&mdash;Oui, demain. Tu viendras à bord?</p>
-
-<p>&mdash;Es-tu folle? c'est impossible.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, adieu!</p>
-
-<p>&mdash;Adieu!</p>
-
-<p>&mdash;N'oublie pas Dona Placida. Va la voir de temps à autre. La
-pauvre! Elle est venue hier prendre congé de moi. Elle pleurait... elle me
-disait que je ne la verrai plus... C'est une bonne créature, n'est-il
-pas vrai?</p>
-
-<p>&mdash;Certainement.</p>
-
-<p>&mdash;Si nous nous écrivons, elle recevra les lettres. Maintenant,
-d'ici à...</p>
-
-<p>&mdash;Deux ans, peut-être.</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc! Il dit qu'il va seulement présider aux élections.</p>
-
-<p>&mdash;Oui. Alors à bientôt. Attention! on nous regarde.</p>
-
-<p>&mdash;Qui?</p>
-
-<p>&mdash;Là, sur le sofa. Séparons-nous.</p>
-
-<p>&mdash;Si tu savais combien il m'en coûte!</p>
-
-<p>&mdash;Oui; mais il le faut. Adieu, Virgilia.</p>
-
-<p>&mdash;À bientôt donc. Adieu.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXV._LE_DEJEUNER">CXV. LE DÉJEUNER</a></h4>
-
-
-<p>Je n'assistai pas à son départ. Mais, à l'heure marquée, j'éprouvai
-quelque chose qui n'était ni de la douleur ni du plaisir, un mélange
-à doses égales de soulagement et de regrets. Que le lecteur ne
-s'irrite point de cette confession. Je sais bien que pour être
-agréable à sa fantaisie et faire vibrer ses nerfs, j'aurais dû
-souffrir un profond désespoir, verser des larmes, et ne pas déjeuner.
-Ce serait romanesque, mais non biographique. La vérité pure, c'est que
-je déjeunai comme tous les jours, nourrissant mon cœur du souvenir de
-mon aventure, et mon estomac des mets de M. Proudhon...</p>
-
-<p>Vieillards de ma génération, vous souvenez-vous encore de ce maître
-cuisinier de l'hôtel Pharoux, qui, à en croire le patron de l'hôtel,
-avait servi chez Véry et Véfour, et aussi chez le comte Molé et chez
-le duc de la Rochefoucauld? Il était vraiment insigne. Lui et la polka
-firent à la même époque leur solennelle entrée à Rio... La polka,
-M. Proudhon, Tivoli, le bal des étrangers, le Casino, voilà
-quelques-uns de mes meilleurs souvenirs de ce temps-là. Mais les petits
-plats du chef étaient surtout délicieux.</p>
-
-<p>Ce matin-là, on aurait dit que ce diable d'homme avait pressenti ma
-catastrophe. Jamais son art et son génie ne lui furent si propices.
-Quelle recherche des condiments, quelles chairs tendres, quelle
-ordonnance des plats! On dégustait avec la bouche, les yeux, le nez. Je
-n'ai pas gardé la note de ce jour-là; je sais qu'elle fut salée.
-Hélas! il me fallait enterrer magnifiquement mes amours. Ils s'en
-allaient en plein océan, dans l'espace et dans le temps, et je me
-retrouvais au coin d'une table, avec mes quarante et tant d'années,
-inutiles et vides. Elle pourrait bien revenir, comme elle revint en
-effet. Mais eux!... Hélas! qui s'aviserait de redemander au crépuscule
-du soir les effluves du matin?...</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXVI._PHILOSOPHIE_DES_FEUILLES_MORTES">CXVI. PHILOSOPHIE DES FEUILLES MORTES</a></h4>
-
-
-<p>Cette fin de chapitre m'a tellement attristé que j'étais sur le point
-de ne plus écrire, de me reposer un peu, pour purger mon esprit de
-cette mélancolie, avant de continuer. Mais non: je ne veux pas perdre
-de temps.</p>
-
-<p>Le départ de Virgilia me laissa une impression de veuvage. Les premiers
-jours, je restai chez moi, passant les heures comme Domicien, à enfiler
-des mouches, si toutefois Suétone n'a pas menti. Mais je les harponnais
-d'une façon particulière, avec les regards. Je les transperçais une
-à une au fond d'une grande salle, étendu dans un hamac, un livre
-ouvert entre les mains. C'était tout: regrets, ambitions, un peu
-d'ennui, et, par-dessus tout, beaucoup de rêverie. Mon oncle, le
-chanoine, mourut dans cet intervalle; <i>item</i>, deux cousins. Leur mort
-me laissa froid. Je les conduisis au cimetière comme on porte de l'argent
-en banque; que dis-je?... comme on porte des lettres à la poste. J'y
-collai le timbre, je les donnai au facteur, et je lui laissai le soin de
-les remettre en main propre. Ce fut à peu près à cette époque que
-naquit ma nièce Venancia, fille de Cotrim. Les uns naissaient, les
-autres mouraient; je continuai à vivre avec les mouches.</p>
-
-<p>Parfois aussi, je m'agitais. Je retournais mes tiroirs; je retrouvais
-d'anciennes lettres, d'amis, de parents, de maîtresses, voire de
-Marcelina. Je les ouvrais toutes, je les relisais une à une et je
-revivais le passé. Lecteur ignare, si tu ne conserves pas tes lettres
-de jeunesse, tu ne connaîtras pas un jour la philosophie des feuilles
-mortes; tu ne connaîtras pas la jouissance de te revoir très loin dans
-une pénombre, avec un grand tricorne, des bottes de sept lieues et des
-barbes assyriennes, danser au son d'un accordéon anacréontique. Garde
-tes lettres de jeunesse.</p>
-
-<p>Si le tricorne ne te sourit pas, j'emploierai l'expression d'un vieux
-marin, ami de Cotrim. Je dirai que si tu gardes tes lettres de jeunesse,
-tu auras l'occasion de «chanter une nostalgie»; c'est le nom que nos
-loups de mer donnent aux airs de la patrie, qu'ils entonnent en plein
-océan. Comme expression poétique, on ne saurait rien trouver de plus
-triste.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXVII._LHUMANITISME">CXVII. L'HUMANITISME</a></h4>
-
-
-<p>Deux forces, et une troisième par-dessus le marché, m'incitaient à
-reprendre ma vie agitée: Sabine et Quincas Borba. Ma sœur poussa la
-candidature conjugale de Nha-Lolo d'une façon véritablement
-impétueuse. Quand je retombai en moi-même, je me trouvai presque avec
-la jeune fille dans les bras. Quant à Quincas Borba, il m'exposa son
-système philosophique de l'Humanitisme, destiné à ruiner tous les
-autres.</p>
-
-<p>&mdash;Humanitas, disait-il, principe des choses, est l'homme lui-même
-distribué entre tous les hommes. Humanitas compte trois phases: la
-statique, antérieure à toute création; l'expansive, commencement des
-choses; la dispersive apparition de l'homme; et elle en comptera une
-autre encore, la contractive, absorption de l'homme et des choses.
-L'expansion, force vive de l'univers, suggéra à Humanitas le désir
-d'en jouir, et de là vient la dispersion, qui n'est que la
-multiplication personnifiée de la substance originelle.</p>
-
-<p>Comme cette exposition ne me paraissait Pas assez claire, Quincas Borba
-me la développa d'une façon profonde, en m'indiquant les grandes
-lignes du système. Il m'expliqua que, par certains côtés,
-l'Humanitisme se reliait au Brahmanisme, qui distribue les hommes
-d'après les différentes parties du corps d'Humanitas dont ils
-procèdent. Mais ce qui dans la religion hindoue n'a qu'une étroite
-signification politique et théologique, devient dans l'Humanitisme la
-grande loi de la valeur personnelle. Ainsi, descendre de la poitrine ou
-des reins d'Humanitas, c'est-à-dire d'une forte souche, n'est pas la
-même chose que de descendre de ses cheveux ou du bout de son nez. De
-là vient la nécessité de cultiver la vigueur physique. Hercule fut un
-symbole anticipé de l'Humanitisme. Arrivé à ce point, Quincas Borba
-démontra que le paganisme aurait pu atteindre à la vérité, s'il ne
-s'était pas amoindri par la signification galante des mythes. Rien de
-cela n'arrivera avec l'Humanitisme. Dans cette église, il n'y a place
-ni pour les aventures faciles, ni pour les chutes, ni pour les
-tristesses, ni pour les allégresses puériles. L'amour, par exemple,
-est un sacerdoce; la reproduction, un rite. Comme la vie est le plus
-grand bienfait de l'univers, et qu'il n'y a pas de mendiant qui ne
-préfère la misère à la mort, ce qui est un délicieux influx
-d'Humanitas, il s'ensuit que la transmission de la vie, loin d'être un
-passe-temps galant, est l'heure suprême de la vie spirituelle. Car il
-n'y a vraiment au monde qu'un seul malheur: c'est de ne pas y venir.</p>
-
-<p>&mdash;Imagine, par exemple, que je ne sois point né, continua Quincas
-Borba. Il est certain que je n'aurais pas en ce moment le plaisir de
-causer avec toi, de manger ces pommes de terre, d'aller au théâtre, et
-pour tout dire en un mot, de vivre. Note bien que je ne fais pas de
-l'homme un simple véhicule d'Humanitas. Non: il est à la fois
-véhicule, cocher et voyageur. Il est la réduction du propre Humanitas.
-C'est donc une nécessité de s'adorer soi-même. Veux-tu une preuve de
-la supériorité de mon système? Regarde l'envie. Il n'y a pas un seul
-moraliste, grec ou turc, chrétien ou musulman, qui ne tempête contre
-le sentiment de l'envie. L'accord est universel, depuis les champs de
-l'Idumée jusqu'au sommet de la Tijuca. Fort bien; laisse là maintenant
-les vieux préjugés, oublie les vieux oripeaux de la rhétorique, et
-étudie de sang-froid l'envie, ce sentiment si subtil et si noble.
-Chaque homme étant une réduction d'Humanitas, il est clair qu'aucun
-homme ne peut être fondamentalement l'ennemi d'un autre homme, quelles
-que soient les apparences contraires. Ainsi, par exemple, le bourreau
-qui exécute un condamné peut exciter la vaine clameur des poètes;
-mais en substance, il n'est autre chose qu'Humanitas corrigeant
-Humanitas pour une infraction de la loi d'Humanitas. J'en dirai autant
-d'un individu qui en étripe un autre. C'est une manifestation des
-forces d'Humanitas. Rien n'empêche, et il y a des exemples de
-semblables coïncidences, qu'il ne soit à son tour étripé. Si tu m'as
-bien compris, tu verras que l'envie n'est autre chose que l'admiration
-de la lutte, qui est la grande fonction du genre humain. Tous les
-sentiments belliqueux sont les plus appropriés à son bonheur. D'où je
-conclus que l'envie est une vertu.</p>
-
-<p>Je ne nierai pas que j'étais stupéfait. La clarté de l'exposition, la
-logique des principes, la rigueur des conséquences, tout cela
-m'apparaissait supérieurement élevé, et je dus me taire pendant
-quelques minutes pour prendre le temps de digérer cette philosophie
-nouvelle. Quincas Borba dissimulait mal son air de triomphe. Il avait
-une aile de poulet dans son assiette, et la mangeait avec une
-philosophique sérénité. Je lui fis encore quelques objections, mais
-si faibles qu'il les réduisit aussitôt à néant.</p>
-
-<p>&mdash;Pour bien comprendre mon système, me dit-il, il ne faut jamais
-oublier que le principe universel est réparti entre tous les hommes, et
-résumé en chacun d'eux. Regarde: la guerre, qui semble une calamité,
-est une opération congrue, comme qui dirait un claquement des doigts
-d'Humanitas. La faim (et ce disant il mâchait philosophiquement son
-aile de poulet), la faim est une preuve qu'Humanitas sait dominer ses
-propres viscères. Mais je ne veux point d'autre preuve de la sublimité
-de mon système que ce poulet lui-même. Il s'est nourri de maïs qui
-fut planté par un noir importé du fin fond de l'Afrique: d'Angola par
-exemple. Le négrillon naquit, poussa, fut vendu et mis à bord d'un
-navire, construit avec des planches provenant d'arbres coupés dans la
-forêt par dix ou douze hommes, et poussé par des voiles tissées par
-d'autres hommes, sans parler des cordages et des autres parties de
-l'appareil nautique. Ainsi, ce poulet que je viens de déguster est le
-résultat d'une multitude d'efforts et de luttes, exécutés à seule
-fin d'assouvir mon appétit.</p>
-
-<p>Entre la poire et le fromage, Quincas Borba me démontra encore que son
-système tendait à la destruction de la douleur. La douleur, suivant la
-théorie de l'Humanitisme, est une pure illusion. Quand l'enfant est
-menacé d'un bâton, il ferme les veux et tremble, avant même d'avoir
-été frappé. Cette prédisposition est ce qui constitue la base de
-l'illusion humaine, héritée et transmise. L'adoption du système n'est
-certainement pas suffisante pour en finir avec la douleur, mais elle est
-indispensable. Le reste est la naturelle évolution des choses. Une fois
-que l'homme se sera bien compénétré de cette vérité qu'il est le
-propre Humanitas, il n'aura qu'à remonter en pensée jusqu'à sa
-substance originelle pour éviter toute sensation douloureuse. Mais
-c'est là une évolution si décisive qu'on peut bien lui assigner
-quelques milliers d'années.</p>
-
-<p>Quelques jours après, Quincas Borba me lut son œuvre tout entière.
-Elle tenait en quatre volumes manuscrits, de cent pages chacun,
-contenant force citations latines, et écrits d'une écriture très
-fine. Le dernier se composait d'un traité de la politique fondée sur
-l'Humanitisme. C'était la partie la plus aride du système, mais
-conçue avec une formidable logique. Sa société réorganisée
-n'éliminait ni la guerre, ni l'insurrection, ni le simple coup de
-poing, ni le coup de couteau anonyme, ni la misère, ni la maladie, ni
-la faim. Mais comme tous ces fléaux supposés ne sont que des erreurs
-de l'entendement, il est clair que leur existence ne doit pas troubler
-la félicité humaine; car ce sont de simples effets externes de la
-substance interne, destinés à n'influer sur l'homme que pour rompre la
-monotonie universelle. Mais quand bien même ces fléaux (chose
-radicalement fausse d'ailleurs) pourraient continuer à correspondre
-dans l'avenir à la mesquine conception des temps passés, le système
-n'en serait nullement détruit, et pour deux motifs: 1° parce
-qu'Humanitas étant la substance créatrice et absolue, chaque individu
-doit éprouver le plus intense délice à se sacrifier aux principes
-dont il descend; 2° parce que, dans ce cas extrême, le pouvoir de
-l'homme sur la terre ne serait point diminué, l'univers ayant été
-créé pour sa plus grande récréation, avec les étoiles, la brise,
-les dattes et la rhubarbe. «Pangloss, me dit-il en fermant le livre,
-n'était pas aussi sot que l'a peint Voltaire.»</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXVIII._LA_TROISIEME_FORCE">CXVIII. LA TROISIÈME FORCE</a></h4>
-
-
-<p>Mon troisième motif d'action était le désir de briller, et surtout
-l'impossibilité de vivre seul. La multitude m'attirait, je m'enivrais
-des applaudissements. Si l'idée de l'emplâtre m'était venue en ce
-temps-là, qui sait? je ne serais peut-être pas mort tout de suite, et
-je serais devenu célèbre. Mais je n'eus pas l'idée de l'emplâtre. Et
-je ne pus résister au désir de m'agiter dans un milieu quelconque pour
-une chose quelconque, et une fin quelconque.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXIX._PARENTHESE">CXIX. PARENTHÈSE</a></h4>
-
-
-<p>Je veux consigner ici, entre parenthèses, une demi-douzaine de maximes
-choisies parmi celles que j'écrivis en grand nombre à cette époque.
-Ce sont des bâillements d'ennui. Elles peuvent servir d'épigraphe aux
-discours de gens qui manqueraient de titres.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p><i>On supporte toujours patiemment la colique du prochain.</i></p></blockquote>
-
-<blockquote>
-
-<p><i>Nous tuons le temps; il nous enterre.</i></p></blockquote>
-
-<blockquote>
-
-<p><i>Un cocher philosophe avait l'habitude de dire que le plaisir d'aller
-en voiture serait considéré comme bien médiocre, si tout le monde avait
-la sienne.</i></p></blockquote>
-
-<blockquote>
-
-<p><i>Aie confiance en toi; mais ne doute point toujours des autres.</i></p></blockquote>
-
-<blockquote>
-
-<p><i>Comment est-il possible qu'un peau-rouge se perce la lèvre pour y
-introduire un simple morceau de bois?</i></p></blockquote>
-
-
-<p>Cette réflexion est d'un bijoutier.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p><i>Ne t'irrite pas si l'on oublie tes bienfaits: il vaut mieux tomber
-des nues que d'un troisième étage.</i></p></blockquote>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXX._COMPELLE_INTRARE">CXX. <i>COMPELLE INTRARE</i></a></h4>
-
-
-<p>Oui, mon cher, que tu le veuilles ou non, maintenant tu te marieras, me
-dit un jour Sabine. Garçon, sans enfants, quel bel avenir!</p>
-
-<p>Sans enfants!... l'idée d'en avoir me fit sursauter. Une fois encore,
-le fluide mystérieux me parcourut tout entier. Oui, je devais être
-père. La vie de garçon a sans doute ses avantages, mais ils sont
-précaires, et on les achète au prix de solitude. Mourir sans enfants!
-non, c'était impossible. J'étais prêt à tout, même à l'alliance
-avec Damasceno. Sans enfants!... comme j'avais grande confiance en
-Quincas Borba, je j'allai voir, et lui exposai les mouvements intimes de
-ma paternité. Le philosophe m'écouta avec enthousiasme. Il me déclara
-qu'Humanitas s'agitait en moi. Il m'encouragea au mariage. C'était
-quelques convives de plus qui battaient à la porte de la vie, etc.
-<i>Compelle intrare</i>, comme disait Jésus. Et il ne me laissa point
-sortir sans m'avoir préalablement démontré que l'apologue évangélique
-était une prophétie de l'Humanitisme, mal interprétée par les
-prêtres.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXXI._EN_DESCENDANT_LA_COLLINE">CXXI. EN DESCENDANT LA COLLINE</a></h4>
-
-
-<p>Au bout de trois mois, tout allait comme sur des roulettes. Le fluide,
-Sabine, les jolis yeux de la jeune fille, la bonne volonté du père,
-tout cela, dans une même impulsion, me conduisait au mariage. Le
-souvenir de Virgilia venait de temps à autre battre à ma porte,
-conduit par un diable tout noir, qui me présentait un miroir, dans
-lequel je voyais au loin Virgilia baignée de larmes. Mais aussitôt, un
-autre diable rose me présentait un second miroir, où se reflétait
-l'image de Nha-Lolo, tendre, lumineuse, angélique.</p>
-
-<p>Je ne parle pas du poids des ans, car je ne le sentais pas. J'ajouterai
-même que ce poids, je m'en débarrassai un certain dimanche que j'allai
-entendre la messe à la chapelle de <i>Livramento</i> avec Nha-Lolo et son
-père. Comme Damasceno habitait aux <i>Cajueiros</i>, je les accompagnais
-souvent à l'église. La colline n'était pas encore édifiée, sauf le
-vieux palais du sommet où se trouvait la chapelle. Or, un dimanche,
-tandis que je descendais la côte avec Nha-Lolo à mon bras, je ne sais
-par quel miracle, je laissai ici deux années, là quatre, plus loin
-cinq, de sorte qu'en arrivant en bas, je me trouvai n'avoir plus que
-vingt-cinq ans et tout l'enthousiasme de cet âge.</p>
-
-<p>Maintenant, si vous désirez savoir comment se produisit ce phénomène,
-vous n'avez qu'a lire ce chapitre jusqu'à la fin. Nous venions
-d'entendre la messe. Au beau milieu de la colline, nous rencontrons un
-groupe d'hommes. Damasceno, qui marchait à côté de nous, comprit de
-quoi il s'agissait, et se précipita. Nous l'imitâmes. Et voici ce que
-nous vîmes: des hommes de tout âge, de toutes les couleurs et de
-toutes les tailles, les uns en manches de chemise, d'autres en jaquette,
-d'autres enfouis dans des redingotes fripées, en des attitudes
-diverses, les uns à califourchon, d'autres les mains appuyées sur les
-genoux, d'autres assis sur des pierres, ceux-là appuyés à un mur, et
-tous les yeux fixés vers le même centre, et l'âme coulant à travers
-les prunelles.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce là? demanda Nha-Lolo.</p>
-
-<p>Je lui fis signe de se taire; je lui ouvris un chemin avec adresse, et
-tous me cédèrent le pas, sans que personne nous remarquât d'une
-façon positive, tant le même objet attirait les regards. C'était un
-combat de coqs. Je vis les deux combattants, avec leurs éperons aigus,
-leur œil sanglant et leur bec pointu. L'un et l'autre agitaient leurs
-crêtes pourprées. Leurs poitrines étaient déplumées et vermeilles.
-Ils tombaient de fatigue. Mais ils luttaient tout de même, croisant
-leurs regards, le bec en haut, le bec en bas, estocade par-ci, estocade
-par-là, vibrants et rageurs. Damasceno perdit la notion de tout.
-L'univers entier, sauf le lieu du combat, disparut à ses regards.
-J'avais beau lui dire qu'il était temps de partir, il ne répondait
-pas, n'entendait pas, tout à l'émotion du duel. C'était une de ses
-passions.</p>
-
-<p>Soudain, Nha-Lolo me tira par le bras, en me disant qu'elle voulait
-partir. J'obéis, et nous descendîmes. J'ai déjà dit que la colline
-était inhabitée. J'ai dit aussi que nous revenions de la messe, et
-comme je n'ai point parlé de la pluie, il est clair qu'il faisait un
-temps excellent et un délicieux soleil, et fort: si fort que j'ouvris
-aussitôt mon parapluie; et, le tenant par le milieu du manche, je
-l'inclinai de façon que j'ajoutai une page à la philosophie de Quincas
-Borba: Humanitas baisa Humanitas... C'est ainsi que je semai les années
-tout le long du chemin.</p>
-
-<p>Après être descendus, nous nous arrêtâmes quelques minutes, en
-attendant Damasceno. Il arriva, quelques minutes plus tard, entouré de
-parieurs qui commentaient les péripéties du combat. L'un d'eux, le
-trésorier des paris, distribuait de vieilles notes de dix tostons, que
-les gagnants recevaient avec une vive allégresse. Quant aux coqs, ils
-venaient dans les bras de leurs respectifs propriétaires. L'un avait la
-crête si sanglante et si endommagée, que je le considérait tout de
-suite comme le vaincu. Mais non, le vaincu, c'était l'autre qui n'avait
-plus de crête du tout. Tous deux ouvraient le bec, respirant avec
-peine, et se trouvaient sur le flanc. Les parieurs au contraire venaient
-contents, malgré les fortes émotions de la lutte. On faisait la
-biographie des lutteurs, on remémorait leurs prouesses. Nous
-continuâmes notre route, moi gêné, Nha-Lolo plus gênée encore.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXXII._UNE_INTENTION_TRES_FINE">CXXII. UNE INTENTION TRÈS FINE</a></h4>
-
-
-<p>Ce qui vexait Nha-Lolo, c'était l'attitude de son père. La facilité
-avec laquelle il était entré dans l'intimité des joueurs mettait en
-relief ses anciennes habitudes et affinités sociales, et Nha-Lolo
-craignait qu'un tel beau-père ne me fît rougir. Elle s'étudiait, elle
-m'étudiait; elle se transformait. La vie élégante et polie l'attirait
-parce qu'elle lui paraissait le moyen le plus sûr de mettre nos deux
-personnes en parfaite harmonie. Elle observait, imitait et devinait. En
-même temps, elle faisait un effort pour dissimuler la vulgarité de sa
-famille. Ce jour-là, l'algarade paternelle l'attrista profondément.
-Son abattement était si visible et si expressif que j'en arrivai à
-attribuer à Nha-Lolo l'intention positive de séparer dans mon esprit
-sa propre cause de celle de l'auteur de ses jours. Ce sentiment me parut
-d'une grande élévation. C'était une affinité de plus entre nous.</p>
-
-<p>&mdash;Décidément, me dis-je, je vais arracher cette fleur à ce
-bourbier.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXXIII._LE_VRAI_COTRIM">CXXIII. LE VRAI COTRIM</a></h4>
-
-
-<p>Nonobstant mes quarante et quelques années, je crus, avant de décider
-mon mariage, devoir demander conseil à Cotrim, car j'aimais l'harmonie
-dans la famille. Il m'écouta, et me répondit très sérieusement qu'il
-n'émettait point d'opinion quand il s'agissait de ses parents. On
-aurait pu le trouver suspect, si par hasard il louait les rares
-qualités de Nha-Lolo. Il préférait donc se taire. Bien plus, il ne
-doutait pas qu'elle n'éprouvât pour moi une réelle passion; et
-cependant, si elle le consultait, il ne me cachait pas que sa réponse
-serait négative. Il n'éprouvait à mon égard aucune haine; il
-appréciait mes bonnes qualités,&mdash;il les louait sans cesse, et c'était
-justice,&mdash;et quant à Nha-Lolo, jamais il n'émettrait le moindre doute
-sur ses excellentes aptitudes au mariage. Mais de là à conseiller une
-union matrimoniale il y avait un abîme.</p>
-
-<p>&mdash;Je m'en lave les mains, conclut-il.</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous me disiez l'autre jour que je devrais me marier au
-plus tôt.</p>
-
-<p>&mdash;Ça, c'est une autre question. Je trouve qu'il est indispensable
-que l'on se marie, surtout quand on a des ambitions politiques. Le
-célibat, pour l'homme politique, est un rémora. Mais quant à la fiancée,
-je ne puis, ni ne veux, ni ne dois donner d'opinion; il y va de mon
-honneur. Je crois que Sabine a excédé les limites, en vous faisant
-certaines confidences, d'après ce qu'elle m'a dit. Mais dans tous les cas,
-elle n'est que tante par alliance de Nha-Lolo, tandis que moi, je suis son
-oncle pour de vrai. Tenez... mais non... Je ne dis rien...</p>
-
-<p>&mdash;Parlez donc.</p>
-
-<p>&mdash;Non, je ne dis rien...</p>
-
-<p>Les gens qui ne connaissent pas le caractère férocement honorable de
-Cotrim trouveront peut-être son scrupule excessif. Moi-même je
-m'étais montré injuste à son égard durant les années qui suivirent
-l'inventaire paternel. Je reconnais aujourd'hui qu'il a été à cet
-égard la perfection même. On le taxait d'avarice, et je crois qu'on
-avait raison. Mais l'avarice est à peine l'exagération d'une vertu, et
-les vertus sont comme les budgets: mieux vaut qu'il y ait solde que
-déficit. Comme il était très sec dans ses manières, ses ennemis
-l'accusaient d'être barbare. On pouvait bien alléguer qu'il faisait
-fréquemment fustiger ses esclaves jusqu'au sang. Mais outre qu'il ne
-faisait fouetter que les pervers et les fuyards, il faut dire à sa
-décharge qu'ayant fait pendant longtemps la contrebande de l'ébène,
-il s'était habitué à traiter les nègres avec plus de brutalité
-qu'il ne conviendrait peut-être; on ne peut en tous cas honnêtement
-attribuer au naturel d'un individu ce qui est un pur résultat des
-relations sociales. La preuve que Cotrim avait des sentiments, c'est la
-douleur qu'il éprouva, quelques mois plus tard, quand il perdit sa
-fille Sara; et cette preuve est irréfutable. Il était trésorier d'une
-confrérie, et affilié à différents tiers ordres, ce qui ne concorde
-guère avec sa réputation d'avarice. Il est vrai qu'il tirait parti de
-son sacrifice; la confrérie dont il avait été dignitaire commanda son
-portrait à l'huile. Il avait bien ses petits défauts: par exemple il
-faisait publier dans tous les journaux les œuvres de bienfaisance qu'il
-pratiquait; mais il se disculpait en disant que les bonnes actions sont
-contagieuses quand elles sont rendues publiques; et l'on ne saurait le
-nier. Je crois même, et en cela je fais son éloge, que de temps à
-autre, il ne pratiquait le bien qu'à seule fin d'éveiller la
-philanthropie d'autrui. Et dans ce cas, il faut bien reconnaître que la
-publicité était une condition <i>sine qua non.</i> En somme, il pouvait
-bien devoir des attentions, mais pas un sou à qui que ce soit.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXXIV._POUR_SERVIR_DINTERMEDE">CXXIV. POUR SERVIR D'INTERMÈDE</a></h4>
-
-
-<p>Qu'y a-t-il entre la vie et la mort? l'épaisseur d'un fil. Et
-cependant, si je n'écrivais ce chapitre, le lecteur souffrirait un choc
-assez préjudiciable à la bonne tenue de ce livre. Passer d'un portrait
-à une épitaphe peut être réel et banal. Mais le lecteur ne se
-réfugie dans le livre que pour échapper à la réalité des choses. Je
-ne dis pas que cette pensée soit la mienne; je dis qu'il y a là une
-dose de vérité, et que la forme au moins en est pittoresque.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXXV._EPITAPHE">CXXV. EPITAPHE</a></h4>
-
-
-<p class="center">
-CI-GIT<br />
-<br />
-EULALIA DAMASCENA DE BRITO<br />
-<br />
-MORTE<br />
-<br />
-À L'ÂGE DE DIX-NEUF ANS<br />
-<br />
-PRIEZ POUR ELLE.<br />
-</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXXVI._DESOLATION">CXXVI. DÉSOLATION</a></h4>
-
-
-<p>L'épitaphe dit tout. Inutile après cela de narrer la maladie de
-Nha-Lolo, sa mort, l'enterrement et le désespoir de la famille. Elle
-mourut pendant la première épidémie de fièvre jaune. Je
-l'accompagnai jusqu'à sa demeure dernière, et lui dis adieu,
-tristement, mais l'œil sec. J'en conclus que peut-être je n'avais pas
-pour elle un réel amour.</p>
-
-<p>Voyez maintenant à quel excès peut porter le manque de réflexion. Je
-clamai contre l'épidémie, qui, frappant à tort et à travers,
-emportait ainsi une jeune fille qui aurait dû être ma femme. Je ne
-comprenais nullement la nécessité de l'épidémie, et moins encore la
-nécessité de cette mort. Je crois bien qu'elle me parut plus absurde
-même que celle de tant d'autres gens. Mais Quincas Borba m'expliqua que
-les épidémies, bien que désastreuses pour un certain nombre
-d'individus, ont des avantages pour l'espèce. Il me fit remarquer que,
-dans leur horreur, elles offrent un notable avantage: la survivance du
-plus grand nombre. Il me demanda si, au milieu du deuil général, je
-n'éprouvais aucun secret délice d'avoir échappé aux fureurs de la
-peste. Mais cette demande était si insensée que je ne jugeai pas
-devoir y répondre.</p>
-
-<p>Puisque je ne parle pas de la mort de Nha-Lolo, je passerai aussi sous
-silence la messe du septième jour. La tristesse de Damasceno était
-profonde. Ce pauvre homme paraissait une ruine. Quinze jours après, je
-le rencontrai. Il était toujours inconsolable, et il disait que la
-grande douleur qui lui était infligée par Dieu se compliquait encore
-de celle que lui avaient infligée les hommes. Il n'ajouta rien de plus.
-Mais, trois semaines plus tard, il revint sur le même sujet, et me
-confessa qu'au milieu de cet irréparable désastre, il avait espéré
-l'appui moral de ses amis. Or douze personnes, presque toutes amis de
-Cotrim, avaient accompagné jusqu'au cimetière les restes de sa fille
-chérie. Et il avait envoyé quatre-vingts invitations. Je lui fis
-observer que, dans presque toutes les familles, il y avait des victimes,
-ce qui devait faire excuser ce manque apparent d'égards.</p>
-
-<p>&mdash;On m'a abandonné, gémit-il.</p>
-
-<p>Cotrim, qui était présent, objecta:</p>
-
-<p>&mdash;Vos vrais amis étaient là. Les autres seraient venus par simple
-formalité, et tout le temps ils eussent parlé de l'inertie du
-gouvernement, des panacées du droguiste, du prix des maisons, et d'un
-tas d'autres choses.</p>
-
-<p>Damasceno l'écouta en silence, secoua une autre fois la tête et
-soupira:</p>
-
-<p>&mdash;Ils auraient bien pu venir tout de même.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXXVII._FORMALITES">CXXVII. FORMALITÉS</a></h4>
-
-
-<p>C'est une grande chose que d'avoir reçu du ciel avec quelque sagesse,
-le don de trouver les relations des choses, la faculté de comparaison
-et le don de tirer des conséquences. J'ai eu cette distinction
-psychique. Je m'en félicite encore du fond de mon sépulcre.</p>
-
-<p>De fait, l'homme vulgaire qui eût entendu la dernière réflexion de
-Damasceno ne s'en fût pas souvenu, en voyant, quelque temps après, six
-dames turques représentées sur une gravure. Mais moi, je m'en souvins.
-C'étaient six dames de Constantinople, vêtues à la moderne, en
-costume de ville, la face voilée, non pas d'une étoffe épaisse, mais
-d'un voile transparent et léger, qui feignait de découvrir seulement
-les yeux, et en réalité découvrait la face tout entière. Et je
-trouvai quelque ironie à cette coquetterie fine des musulmanes qui,
-pour se soumettre à une longue tradition, se couvrent le visage, mais
-sans cacher leurs traits ni dissimuler leur beauté. Apparemment, qu'y
-a-t-il de commun entre les dames turques et Damasceno? rien. Mais si tu
-as un esprit profond et pénétrant (et je doute fort que tu me
-déclares le contraire), tu comprendras que, dans l'un et l'autre cas,
-l'on voit poindre le bout de l'oreille d'une inséparable et douce
-compagne de tout homme sociable.</p>
-
-<p>Aimable Formalité, tu es le baume des cœurs, la médiatrice des
-hommes, le lien qui unit la terre et le ciel. Tu sèches les larmes d'un
-père, tu obtiens l'indulgence d'un prophète. Si la douleur s'apaise et
-si la conscience devient accommodante, à qui, sinon à toi, doit-on cet
-immense avantage? L'estime qui passe devant nous avec le chapeau sur la
-tête ne dit rien à notre âme; mais l'indifférence qui salue y laisse
-une délicieuse impression. Continue donc à vivre, aimable Formalité,
-pour la tranquillité de Damasceno et la gloire de Mahomet.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXXVIII._A_LA_CHAMBRE">CXXVIII. À LA CHAMBRE</a></h4>
-
-
-<p>Notez bien que cette gravure turque, je ne la vis que deux ans plus
-tard à la Chambre des députés, au milieu d'un grand chuchotement de voix,
-tandis qu'un orateur discutait les conclusions de la commission du
-budget. J'étais alors moi-même député. Pour ceux qui ont lu ce
-livre, il est inutile de dire ma satisfaction, et il serait également
-oiseux de le dire pour les autres. J'étais député, et je vis la
-gravure turque, tandis qu'appuyé sur le dossier de mon fauteuil
-j'écoutais un voisin qui contait une histoire, en en regardant un autre
-qui faisait sur le revers d'une carte de visite le portrait de
-l'orateur. Cet orateur n'était autre que Lobo Neves. L'onde de la vie
-nous avait jetés sur le même rivage, lui contenant son ressentiment,
-et moi avec l'obligation de dissimuler mes remords. Et j'emploie la
-forme suspensive, dubitative ou conditionnelle parce qu'en réalité je
-ne dissimulais rien du tout, si ce n'est mon ambition d'être ministre.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXXIX._SANS_REMORDS">CXXIX. SANS REMORDS</a></h4>
-
-
-<p>Non vraiment, je n'avais aucun remords.</p>
-
-<p>La première fois que je pus parler à Virgilia après la présidence,
-ce fut dans un bal, en 1855. Elle portait un superbe vêtement de
-gourgouran de couleur bleue, et présentait aux lumières la même paire
-d'épaules qu'autrefois. Elle n'avait plus la fraîcheur de la première
-jeunesse, loin de là; mais elle était encore fort belle, d'une beauté
-automnale rehaussée par la nuit. Nous causâmes longtemps, sans
-allusion au passé. Nous sous-entendions simplement: une parole vague,
-un regard, et c'était tout. Quand elle partit, j'allai la voir
-descendre les escaliers, et je ne sais par quel phénomène de
-ventriloquie cérébrale (que les philologues me pardonnent cette phrase
-barbare), je murmurai cette parole profondément rétrospective:
-«Magnifique!»</p>
-
-<p>Si je possédais un laboratoire, j'inclurais dans ce livre un chapitre
-de chimie, où je décomposerais le remords en ses derniers éléments,
-avant de décider pourquoi Achilles promenait autour de Troie le cadavre
-de son adversaire, tandis que lady Macbeth promenait autour d'une salle
-de son palais sa manche tachée de sang. Mais je n'ai pas plus de
-laboratoire que je n'avais de remords. Je désirais tout simplement
-être ministre. En tous cas, avant de terminer ce chapitre, je dirai que
-je n'aurais voulu être ni Achilles ni lady Macbeth. Mais s'il m'avait
-fallu absolument choisir, j'aurais tout de même préféré traîner le
-cadavre que la souillure. J'y aurais gagné une ovation, les
-supplications de Priam, et une jolie réputation militaire et
-littéraire. Mais ce que j'écoutais, c'était le discours de Lobo Neves
-et non les supplications de Priam; et je n'avais pas de remords.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXXX._UNE_CALOMNIE">CXXX. UNE CALOMNIE</a></h4>
-
-
-<p>Comme j'achevais de pousser cette exclamation intérieure, par mon
-procédé de ventriloquie cérébrale (et elle était l'expression d'une
-simple opinion et nullement d'un remords), je sentis quelqu'un qui me
-battait sur l'épaule. Je me retournai. C'était un de mes anciens
-camarades, officier de marine, jovial, un peu sans-façons. Il sourit
-malicieusement et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vieux paillard! ce sont des souvenirs du passé, hein!</p>
-
-<p>&mdash;Vive le passé!</p>
-
-<p>&mdash;Naturellement tu as été réintégré dans tes anciennes fonctions.</p>
-
-<p>&mdash;Veux-tu bien te taire! lui dis-je en le menaçant du doigt.</p>
-
-<p>Je confesse que ce dialogue était fort indiscret, principalement en ce
-qui concerne ma réponse. Et je le confesse avec d'autant plus de
-plaisir que les femmes ont la réputation d'être indiscrètes, et je ne
-voudrais pas terminer ce livre sans rectifier cette injuste notion de
-l'esprit humain. En matière d'aventures amoureuses, j'ai trouvé des
-hommes qui souriaient ou niaient maladroitement d'une façon évasive et
-monosyllabique, tandis que leurs complices auraient juré sur les Saints
-Évangiles qu'on les calomniait. La raison de cette différence, c'est
-que la femme, à part l'hypothèse du chapitre CI et dans quelques
-autres cas, se livre par amour qu'il s'agisse de l'amour-passion de
-Stendhal ou de l'amour purement physique de quelques dames romaines,
-voire même polynésiennes, lapones, cafres, ou de n'importe quelle
-autre race civilisée. Mais l'homme, je parle de l'homme d'une société
-cultivée et élégante, l'homme unit toujours sa vanité à l'autre
-sentiment. De plus (et je me réfère toujours aux cas prohibés), la
-femme, quand elle aime un homme autre que son mari, croit faillir à un
-devoir, et doit par conséquent dissimuler avec un art supérieur, et
-raffiner sa dissimulation; tandis que l'amant, qui se sait la cause
-d'une trahison et se juge vainqueur de son semblable, est naturellement
-orgueilleux de cette victoire, et passe vite à un autre sentiment moins
-secret, à cette bonne fatuité, qui est la transpiration lumineuse du
-mérite.</p>
-
-<p>Mais que mon explication soit ou ne soit pas probante, je me
-contenterai d'avoir bien fait ressortir dans ces pages que l'indiscrétion
-des femmes est un mensonge inventé par les hommes. En amour, tout au
-moins, elles sont silencieuses comme des sépulcres. Elles se trahissent
-souvent par maladresse, nervosité, ou faute de savoir s'abstenir de
-manifestations ou d'œillades; et c'est pour ce motif qu'une grande dame
-qui fut en même temps une femme d'esprit, la reine de Navarre, a
-employé cette métaphore pour dire que toute aventure amoureuse se
-découvre tôt ou tard: «Le chien le mieux dressé finit toujours par
-aboyer.»</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXXXI._FRIVOLITES">CXXXI. FRIVOLITÉS</a></h4>
-
-
-<p>En citant la phrase de la reine de Navarre, je me suis rappelé qu'entre
-nous on demande communément à une personne qu'on voit faire mauvaise
-mine: «Bon Dieu! qui donc a tué vos petits chiens?» comme si on
-voulait dire: «Qui donc a troublé vos amours, vos aventures secrètes,
-etc.?» Mais ce chapitre n'est pas sérieux.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXXXII._LE_PRINCIPE_DHELVETIUS">CXXXII. LE PRINCIPE D'HELVÉTIUS</a></h4>
-
-
-<p>Je disais donc qu'un officier de marine m'arracha la confession des
-amours de Virgilia, et ici je crois devoir corriger le principe
-d'Helvétius, ou tout au moins l'expliquer. Mon intérêt était de me
-taire. Confirmer d'anciens soupçons pouvait soulever des haines
-amorties, provoquer un scandale, tout au moins me valoir une réputation
-d'indiscret. J'aurais donc dû me taire, si l'on interprète le principe
-d'Helvétius d'une façon superficielle. Mais j'ai donné déjà le
-motif de l'indiscrétion masculine: avant l'intérêt de ma sûreté
-personnelle, je faisais passer l'autre, celui de la vanité qui est plus
-intime et plus immédiat. Le premier dépend de la réflexion et suppose
-un syllogisme antérieur; le second est spontané, instinctif, il vient
-du tréfonds de l'être. Finalement, le premier ne pouvait avoir qu'un
-résultat éloigné, tandis que l'autre avait un résultat prochain.
-Conclusion: le principe d'Helvétius était applicable à mon cas, si
-l'on considère non l'intérêt apparent, mais l'intérêt caché.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXXXIII._CINQUANTE_ANS">CXXXIII. CINQUANTE ANS</a></h4>
-
-
-<p>Je ne vous ai pas encore dit,&mdash;mais je vous le dis maintenant,&mdash;qu'au
-moment où Virgilia descendait les escaliers et où l'officier de marine
-me battait sur l'épaule, j'avais déjà cinquante ans révolus. Ainsi
-donc, ma vie descendait aussi les escaliers, ou du moins la meilleure
-partie, celle des plaisirs, des agitations, des émotions, entourée il
-est vrai de dissimulation et de duplicité, mais la meilleure tout de
-même, si l'on parle le langage usuel. Mais en usant d'un autre moins
-sublime, la meilleure partie fut l'autre, celle que j'avais encore à
-vivre, comme je le prouverai dans le peu de pages qu'il me reste encore
-à écrire.</p>
-
-<p>Cinquante ans! Pourquoi cette confession? On va trouver que mon style
-n'a plus la même désinvolture. Aussitôt après ma conversation avec
-l'officier de marine, qui enfila son manteau et sortit, j'avoue que
-j'éprouvai quelque tristesse. Je revins dans la salle, l'envie me prit
-de danser une polka, de m'enivrer de lumière, de fleurs, du reflet des
-cristaux, de celui des beaux yeux, du murmure sourd et léger des
-conversations particulières. Je n'eus pas à m'en repentir, car je me
-trouvai soudain tout rajeuni. Mais quand, une demi-heure plus tard, je
-me retirai du bal, à quatre heures du matin, qu'est-ce que je trouvai
-dans le fond de ma voiture? Mes cinquante ans. Ils étaient revenus avec
-entêtement, non point frileux ni rhumatisants, mais un peu las, et
-désireux d'un bon lit et de repos. Alors, voyez ce que peut
-l'imagination d'un pauvre homme à moitié endormi, il me sembla
-entendre une chauve-souris pendue au plafond me dire: «Monsieur Braz
-Cubas, le rajeunissement était dans la salle, dans le reflet des
-cristaux, dans les lumières, dans les soieries,&mdash;enfin, autour de vous
-et non en vous.»</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXXXIV._OBLIVION">CXXXIV. OBLIVION</a></h4>
-
-
-<p>Je suis sûr que si une dame m'a accompagné jusqu'ici, elle va fermer
-le livre, sans plus s'importer du reste. Pour elle, ce qu'il y avait
-d'intéressant dans ma vie, c'est-à-dire l'amour, a cessé d'exister.
-Cinquante ans, ce n'est pas encore la décrépitude, mais ce n'est
-déjà plus la fleur de l'âge. Encore dix ans, et l'on pourra
-m'appliquer ce que disait un Anglais: «Triste chose, de ne plus
-rencontrer quelqu'un qui se souvienne de nos parents, alors qu'on se
-demande comment vous considérera l'<i>oubli</i> lui-même.»</p>
-
-<p>Et j'ai pris pour titre de ce chapitre «Oblivion!» Il est juste que
-l'on rende tous les honneurs possible à un personnage peu estimé,
-convive de la dernière heure, mais convive inévitable. Elle le sait
-bien, la jolie femme qui florissait à l'aurore du règne actuel sous le
-ministère Paraná, attendu qu'elle est plus rapprochée du triomphe et
-qu'elle se sent déjà détrônée. Alors, si elle a la dignité
-d'elle-même, elle ne s'entête pas à réveiller les attentions mortes
-ou défaillantes. Elle ne cherche pas dans les regards d'aujourd'hui les
-mêmes hommages que lui prodiguaient les regards d'autrefois, quand
-d'autres commençaient la promenade de la vie, l'âme allègre et le
-pied léger. <i>Tempora mutatitur!</i> Le même tourbillon emporte les
-feuilles sèches et les loques du chemin, sans exception ni pitié. Et
-les gens philosophes n'envient point, mais plaignent plutôt ceux qui
-ont pris leur place dans la voiture, parce qu'à leur tour ils seront
-mis à pied par le conducteur <i>Oblivion.</i> Et tout cela à seule fin de
-dérider la planète Saturne, qui promène son ennui dans l'espace.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXXXV._INUTILITE">CXXXV. INUTILITÉ</a></h4>
-
-
-<p>Mais, ou je me trompe fort, ou je viens d'écrire chapitre inutile.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXXXVI._LE_SHAKO">CXXXVI. LE SHAKO</a></h4>
-
-
-<p>Et qui sait! peut-être que non. Il résume les réflexions que je fis
-le jour suivant à Quincas Borba, en ajoutant que je me sentais
-découragé, et un tas d'autres choses tristes. Mais ce philosophe, avec
-l'éminent bon sens qui le caractérisait, me cria que je me laissais
-glisser sur la route fatale de la mélancolie.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher Braz, me dit-il, ne te laisse pas affoler par ces
-vapeurs. Que diable! il faut être un homme! être fort, lutter, vaincre,
-briller, dominer! Cinquante ans: c'est l'âge de la science et du
-gouvernement. Courage! Braz Cubas, ne te laisse pas déprimer. Qu'est-ce
-qu'elle peut bien te faire, cette succession de fleurs ou de ruines?
-Jouis de la vie: et n'oublie pas qu'il n'est pire philosophie que celle
-des pleurnicheurs qui se couchent sur les rives d'un fleuve pour se
-plaindre du cours incessant de l'onde. C'est son métier de ne
-s'arrêter jamais. Conforme-toi à cette loi, et tâche d'en tirer
-parti.</p>
-
-<p>L'autorité d'un grand philosophe se révèle dans les plus petites
-choses. Les paroles de Quincas Borda eurent le don de secouer ma torpeur
-morale et mentale. Allons! montons au pouvoir! il en est temps. Jamais,
-jusqu'alors, je n'étais intervenu dans de grands débats. Je briguais
-le portefeuille par des amabilités, des thés, des commissions et des
-votes. Et le porte-feuille ne venait pas. Il fallait me rendre maître
-de la tribune.</p>
-
-<p>J'allai doucement. Trois jours plus tard, comme on discutait le budget
-de la justice, je profitai de la circonstance pour demander modestement
-au ministre s'il ne jugeait pas opportun de diminuer la hauteur des
-shakos de la garde nationale. Ce n'était pas une demande de bien grande
-importance; mais je prouvai néanmoins que j'étais capable de discuter
-les affaires de l'État. Je citai Philopœmen, qui fit substituer les
-brodequins trop étroits de ses soldats, et leurs lances trop légères;
-et l'histoire ne jugea pas ces petits faits indignes d'être
-enregistrés. La hauteur de nos shakos devait être modifiée, au nom de
-l'esthétique et au nom de l'hygiène. Leur poids pouvait être fatal
-pendant les revues, sous l'ardeur du soleil. L'un des préceptes
-d'Hippocrate étant qu'il faut avoir la tête fraîche, il était cruel
-d'obliger un individu, pour une simple considération d'uniforme, à
-risquer sa santé et sa vie, et par conséquent l'avenir de sa famille.
-La Chambre et le gouvernement devaient se souvenir que la garde
-nationale était le soutien de la liberté et de l'indépendance, et que
-les citoyens appelés à un service pénible, fréquent, et qui plus est
-gratuit, avaient droit à ce qu'on leur donnât un uniforme léger et
-commode. J'ajoutai que la lourdeur du shako faisait courber le front des
-citoyens qui devaient au contraire l'élever avec fierté devant le
-pouvoir. Et je pérorai avec cette pensée: le saule, qui incline ses
-rameaux vers la terre, est l'arbre des cimetières; le palmier droit et
-ferme, est l'arbre du désert, des places et des jardins.</p>
-
-<p>L'impression de ce discours fut diverse. Quant à la forme, à
-l'envolée, à la partie littéraire et philosophique, tout le monde
-tomba d'accord qu'il était impossible de tirer de plus brillantes
-idées d'un simple shako. Mais au point de vue politique, mon attitude
-fut considérée comme un désastre parlementaire. On insinua que je
-versais dans l'opposition, elles ennemis du ministère voulurent
-profiter de l'incident pour proposer une motion de défiance. Je
-repoussai une semblable interprétation. Elle était non seulement
-erronée, mais encore calomnieuse, tant il était notoire que j'appuyais
-le cabinet. J'ajoutai que la nécessité de diminuer la hauteur du shako
-n'était pas si urgente qu'on ne pût différer encore pendant quelques
-années; en tous cas, j'étais prêt à transiger sur la réduction, et
-je me contentais de trois ou quatre pouces en moins. Enfin, même si ma
-proposition n'était pas adoptée, je m'estimais déjà heureux d'avoir
-posé un jalon pour l'avenir.</p>
-
-<p>Quincas Borba ne fit aucune restriction.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas homme politique, me dit-il au dîner. Je ne sais
-si tu as bien ou mal fait; ce que sais, c'est que ton discours était
-excellent. Et il mit en relief les parties saillantes, les belles
-images, les arguments puissants, avec cette pondération dans la louange
-qui sied si bien à un grand philosophe. Ensuite, il prit l'affaire à
-son compte, et combattit le shako avec tant de véhémence que je finis
-par me convaincre moi-même du péril qu'il offrait.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXXXVII._A_UN_CRITIQUE">CXXXVII. À UN CRITIQUE</a></h4>
-
-
-<p><span style="margin-left: 10%;">Mon cher critique,</span></p>
-
-<p>Quelques pages plus haut, après avoir dit que j'avais cinquante ans,
-j'ajoutais: «On commence déjà à sentir que mon style n'est plus
-aussi leste Qu'aux premiers jours.» Peut-être cette phrase
-paraîtra-t-elle dénuée de sens, étant donné mon état actuel. Mais
-j'attire justement ton attention sur la subtilité de cette pensée. Je
-ne veux point dire que je suis en ce moment plus vieux qu'en commençant
-ce livre. La mort ne vieillit. Je veux dire qu'à chaque phase de cette
-narration j'éprouve la sensation correspondante à la phase dont je
-parle. Bon Dieu! quelle nécessité de mettre toujours les points sur
-les <i>i!</i></p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXXXVIII._COMMENT_JE_NE_FUS_PAS_MINISTRE_DETAT">CXXXVIII. COMMENT JE NE FUS PAS MINISTRE D'ÉTAT</a></h4>
-
-
-<p>
-. . . . . . . . . . . . . . .<br />
-. . . . . . . . . . . . . . .<br />
-. . . . . . . . . . . . . . .<br />
-. . . . . . . . . . . . . . .<br />
-. . . . . . . . . . . . . . .<br />
-</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXXXIX._QUI_EXPLIQUE_LE_CHAPITRE_ANTERIEUR">CXXXIX. QUI EXPLIQUE LE CHAPITRE ANTÉRIEUR</a></h4>
-
-
-<p>Il y a des choses que l'on ne traduit bien que par le silence. Par
-exemple ce qui fait le sujet du chapitre antérieur. Les ambitieux
-déçus l'entendront. Si aucune passion n'égale celle du pouvoir, comme
-d'aucuns le disent, imaginez le désespoir, la douleur, l'abattement où
-je tombai le jour que je perdis mon fauteuil de député. Toutes mes
-espérances s'effondraient; ma carrière politique était brisée. Or,
-notez que Quincas Borba, d'après certaines inductions philosophiques
-qu'il fit, jugea que mon ambition n'était pas la véritable passion du
-pouvoir, mais un simple caprice, un désir de briller. Dans son opinion,
-ce sentiment, quoique moins profond que l'autre, incommode davantage,
-car il est de la nature de l'attrait qu'ont les femmes pour les
-dentelles et les objets de toilette. Un Cromwell ou un Bonaparte,
-ajouta-t-il, par cela même qu'il est brûlé par la passion du pouvoir,
-finit toujours par y atteindre, par le droit chemin ou par des chemins
-de traverse. Ce n'était pas mon cas. Mes aspirations n'ayant pas la
-même intensité, je ne pouvais prétendre au même résultat. De là
-venait mon désenchantement. Mon sentiment, selon les doctrines de
-l'Humanitisme...</p>
-
-<p>&mdash;Va au diable, avec ton Humanitisme, interrompis-je. J'en ai
-assez de ta philosophie, qui ne mène à rien.</p>
-
-<p>La brutalité de cette interruption, étant donnée la supériorité du
-philosophe, était une véritable offense. Mais il excusa mon état
-d'irritation. On nous apporta du café. Il était une heure de
-l'après-midi; nous nous trouvions dans mon cabinet de travail qui
-donnait sur le fond du jardin. C'était une salle confortable, meublée
-de bons livres, d'objets d'art, et, entre autres, d'un Voltaire en
-bronze, qui paraissait à cette heure accentuer son rire sarcastique et
-l'acuité de son regard. Les sièges étaient excellents. Au dehors
-brillait un grand soleil que Quincas Borba, par plaisanterie ou dans un
-accès de lyrisme, appela un des ministres de la Nature. Des trois
-fenêtres, pendaient trois cages, où des oiseaux sifflaient leurs
-opéras rustiques. Tout avait l'apparence d'une conspiration des choses
-contre l'homme. Et bien que je me trouvasse dans <i>mon</i> cabinet, en
-face de <i>mon</i> jardin, assis dans <i>mon</i> fauteuil, au milieu de
-<i>mes</i> livres, éclairé par <i>mon</i> soleil, et en train d'écouter le
-ramage de <i>mes</i> oiseaux, je ne pouvais me consoler de la perte d'un
-autre fauteuil, auquel je n'avais plus droit.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXL._LES_CHIENS">CXL. LES CHIENS</a></h4>
-
-
-<p>&mdash;Mais enfin qu'as-tu l'intention de faire maintenant? me demanda
-Quincas Borba, en allant poser sa tasse sur le rebord d'une des
-fenêtres.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas. Je vais aller m'enfermer à la Tijuca; fuir les
-hommes. Je suis honteux et las. Tant de beaux rêves, mon cher Borba,
-tant de beaux rêves, et je ne suis rien.</p>
-
-<p>&mdash;Rien! interrompit Quincas Borba avec un geste d'indignation.</p>
-
-<p>Pour me distraire, il m'invita à sortir. Nous marchâmes dans la
-direction d'Engenho Velho. Nous allions à pied, tout en philosophant.
-Jamais je n'oublierai l'action sédative de cette promenade. La parole
-de ce grand homme était le cordial de la sagesse. Il me dit que je ne
-pouvais échapper au combat. Puisque l'on me fermait la tribune, je
-devais fonder un journal. Il employa même une expression vulgaire,
-démontrant ainsi que le langage philosophique peut, une fois ou
-l'autre, user des métaphores populaires.</p>
-
-<p>&mdash;Fonde un journal, me dit-il, et renverse-moi toute cette petite
-paroisse.</p>
-
-<p>&mdash;Magnifique idée! Je vais fonder un journal; je vais les réduire
-en miettes, je vais...</p>
-
-<p>&mdash;Lutter. Peu importe le résultat. L'essentiel est de lutter. La
-vie, c'est la lutte. La vie sans la lutte, c'est une mer morte au centre
-de l'organisme universel.</p>
-
-<p>Peu après, nous tombâmes sur deux chiens qui se battaient. C'est un
-événement sans valeur aux regards d'un homme vulgaire. Quincas Borba
-me les fit observer. Il me désigna un os, motif de la guerre, et mon
-attention fut attirée sur cette circonstance: il n'y avait pas de chair
-sur Los. L'os était nu. Les chiens grognaient, se mordaient, et leurs
-yeux étincelaient de fureur. Quincas Borba mit sa canne sous son bras
-et semblait en extase.</p>
-
-<p>&mdash;Que c'est beau! disait-il de temps à autre.</p>
-
-<p>Je voulus l'entraîner, mais en vain. Il paraissait vissé au sol, et il
-ne reprit son chemin qu'après avoir assisté à la défaite de l'un des
-deux chiens qui alla porter sa faim ailleurs. Je remarquai qu'il était
-joyeux, bien qu'il contînt la manifestation de sa joie, comme il
-convient à un grand philosophe. Il me fit observer la beauté du
-spectacle, rappela le sujet de la lutte, conclut que les chiens avaient
-faim. Mais la privation d'aliments n'est rien auprès des effets
-généraux de la philosophie. Sur quelques parties du globe, le
-spectacle est plus grandiose. Les créatures humaines y disputent aux
-chiens les os et autres aliments les moins appétissants. La lutte se
-complique, parce que l'intelligence de l'homme entre en action, avec
-toute la sagacité accumulée en lui par les siècles, etc.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXLI._LA_DEMANDE_SECRETE">CXLI. LA DEMANDE SECRÈTE</a></h4>
-
-
-<p>Que de choses il y a dans un menuet, comme dit l'autre. Que de choses
-il y a dans un combat de chiens! Mais je n'étais pas un disciple servile
-et timoré, incapable de faire une réflexion opportune. Tout en
-marchant, je lui fis part d'un doute. Je ne comprenais pas très bien
-l'utilité de disputer la nourriture aux chiens. Il me répondit avec
-une exceptionnelle bienveillance:</p>
-
-<p>&mdash;Il est indiscutablement plus logique de la disputer aux autres
-hommes, car leur condition est la même, et le plus fort l'emporte sur le
-plus faible. Mais pourquoi ne serait-ce pas un spectacle grandiose de la
-disputer aux chiens. On a mangé volontairement des sauterelles comme le
-Précurseur, ou pis encore, comme Ézéchiel. Donc, ce qui est ignoble
-est pourtant mangeable. Reste à savoir s'il est plus digne pour l'homme
-de disputer de semblables aliments pour satisfaire une nécessité
-naturelle, ou de manger ces mêmes aliments en vertu d'une exaltation
-religieuse et qui peut être passagère, tandis que la faim est
-éternelle comme la vie et comme la mort.</p>
-
-<p>Nous étions arrivés sur le seuil de la maison. On me remit une lettre,
-en me disant qu'elle venait de la part d'une dame. Nous rentrâmes, et
-Quincas Borba, avec Indiscrétion propre à un philosophe, s'en fut lire
-les titres des livres sur une étagère, tandis que je parcourais la
-lettre, qui était de Virgilia.</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 10%;">Mon bon ami,</span></p>
-
-<p>Dona Placida est au plus mal. Veuillez donc faire quelque chose pour
-elle. Elle demeure dans l'impasse des <i>Escadinhas</i>; voyez s'il est
-possible de la faire entrer à l'hôpital.</p>
-
-<p><span style="margin-left: 30%;">Votre amie dévouée,</span></p>
-
-<p><span style="margin-left: 50%;">V.</span></p>
-
-
-<p>Ce n'était pas l'anglaise fine et correcte de Virgilia, mais une
-écriture contrefaite et inégale. Le V de la signature était un simple
-paraphe, sans intention alphabétique. De sorte qu'il était possible,
-le cas échéant, de récuser la paternité de la lettre. Je tournai et
-retournai le papier. Pauvre Dona Placida!... Eh bien! et les cinq contos
-de la plage de la Gamboa que je lui avais donnés. Je ne pouvais
-comprendre que...</p>
-
-<p>&mdash;Tu vas comprendre, me dit Quincas Borba, en tirant un livre du
-rayon.</p>
-
-<p>&mdash;Comprendre quoi! demandai-je abasourdi.</p>
-
-<p>&mdash;Tu vas comprendre que je t'ai dit la vérité. Pascal est un de
-mes ancêtres spirituels. Et bien que ma philosophie soit de beaucoup
-supérieure à la sienne, je ne puis nier qu'il ait été un grand
-homme. Or que dit-il dans cette page? (Et le chapeau sur la tête, la
-canne sous le bras, il me désignait du doigt le passage.) Que dit-il?
-Il dit que l'homme a sur le reste de l'univers le grand avantage de
-savoir qu'il est sujet à la mort, alors que les autres êtres ne se
-doutent point qu'ils sont périssables. Tu vois; lorsqu'un homme dispute
-un os à un chien, il a sur celui-ci le grand avantage de savoir qu'il a
-faim. C'est cela qui rend, comme je te le disais, la lutte grandiose.
-«Il sait qu'il meurt», expression profonde. Je crois que la mienne est
-plus profonde encore, «il sait qu'il a faim». Donc le fait de mourir
-limite en quelque sorte l'entendement humain. La conscience de
-l'extinction dure un instant très court et finit pour toujours, alors
-que la faim a l'avantage de revenir et de prolonger l'état conscient.
-Il me semble, sans immodestie, que la formule de Pascal est inférieure
-à la mienne, sans cesser d'être une grande pensée, car Pascal fut un
-grand homme.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXLII._JE_NIRAI_PAS">CXLII. JE N'IRAI PAS</a></h4>
-
-
-<p>Tandis qu'il remettait le livre sur le rayon, je relisais le billet. Au
-dîner, voyant que je parlais peu, que je mâchais les mets sans me
-décider à avaler les bouchées, que je considérais le coin de la
-salle, le bout de la table, une assiette, une chaise, une mouche
-invisible, il me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Tu as quelque chose? Je parie que c'est cette lettre?...</p>
-
-<p>Et réellement j'étais furieux de cette demande de Virgilia. J'avais
-donné à Dona Placida cinq contos de reis. Je doute que personne eût
-été aussi généreux que moi, cinq contos! Et qu'en avait-elle fait?
-Naturellement elle les avait jetés par la fenêtre en faisant la noce,
-et maintenant, en route pour l'hôpital! Elle pouvait bien y aller toute
-seule. On meurt partout. De plus je ne savais où trouver cette impasse
-des <i>Escadinhas.</i> Mais le nom seul indiquait un coin obscur de la
-ville. Il me fallait aller là, attirer l'attention des voisins, battre à
-la porte, etc. Au diable! Je n'y vais pas.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXLIII._UTILITE_RELATIVE">CXLIII. UTILITÉ RELATIVE</a></h4>
-
-
-<p>Mais la nuit, bonne conseillère, me fit comprendre que, par simple
-courtoisie, je devais obtempérer aux désirs de mon ancienne
-maîtresse.</p>
-
-<p>&mdash;C'est un billet tiré sur moi, et que je dois payer à l'échéance,
-dis-je en me levant.</p>
-
-<p>En achevant de déjeuner, je me rendis chez Dona Placida. Je trouvai une
-vieille carcasse enveloppée dans des haillons et couchée sur un grabat
-nauséabond. Je lui donnai quelque argent, et le lendemain je la fis
-transporter à l'hôpital de la Miséricorde, où elle mourut une
-semaine après. On la trouva sans vie, le matin. Elle sortit de
-l'existence en se cachant, comme elle y était entrée. Une fois encore,
-je me demandai, comme au chapitre LXXV, si c'était pour ce beau
-résultat que le sacristain de la cathédrale et la pâtissière avaient
-procréé Dona Placida dans un moment de sympathie spécifique. Mais je
-pensai aussitôt que sans Dona Placida mes amours avec Virgilia auraient
-peut-être été interrompues ou immédiatement brisées, en pleine
-effervescence; l'utilité de la vie de Dona Placida avait sans doute
-été de les entretenir. Utilité relative, j'en conviens; mais qu'y
-a-t-il d'absolu dans ce monde?</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXLIV._EXPLICATION_SUPERFLUE">CXLIV. EXPLICATION SUPERFLUE</a></h4>
-
-
-<p>Quant aux cinq contos, est-il besoin de dire qu'un jardinier du
-voisinage feignit de tomber amoureux de Dona Placida, parvint à
-éveiller en elle les sens ou la vanité, et l'épousa? Au bout de
-quelques mois, il inventa une affaire quelconque, vendit les titres et
-s'enfuit avec l'argent. Inutile, n'est-ce pas? C'est comme pour les
-chiens de Quincas Borba. Simple répétition d'un chapitre.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXLV._LE_PROGRAMME">CXLV. LE PROGRAMME</a></h4>
-
-
-<p>Il fallait donc fonder un journal. Je rédigeait le programme, qui
-était une application politique de l'Humanitisme. Seulement, comme
-Quincas Borba n'avait pas encore publié son livre, qu'il retouchait
-d'année en année, nous résolûmes de n'y faire aucune allusion.
-Quincas Borba exigea seulement une déclaration autographe et secrète
-où je reconnaissais que certains principes nouveaux appliqués à la
-politique étaient tirés de son œuvre encore inédite.</p>
-
-<p>C'était un superbe programme. J'y promettais de sauver la société, de
-détruire les abus, de défendre les principes libéraux et
-conservateurs. J'y faisais un appel au commerce et à l'agriculture. J'y
-citais Guizot et Ledru-Rollin, et je finissais par cette menace que
-Quincas Borba trouva mesquine et locale: «La nouvelle doctrine que nous
-professons renversera inévitablement le ministère.» Je confesse que,
-dans les circonstances politiques d'alors, le programme me sembla un
-chef-d'œuvre. Je fis comprendre à Quincas Borba que la menace de la
-fin, loin d'être mesquine, était saturée du plus pur Humanitisme, et
-il se rendit à mes raisons. Car enfin, l'Humanitisme ne comporte aucune
-exclusion: les guerres de Napoléon et un combat de chèvres présentent
-la même sublimité, à cela près que les soldats de Napoléon avaient
-la notion de la mort, notion qui échappe aux chèvres, en apparence du
-moins. Or je ne faisais qu'appliquer aux circonstances notre formule
-philosophique: Humanitas voulait substituer Humanitas pour la plus
-grande consolation d'Humanitas.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es mon disciple bien-aimé, mon calife! s'écria Quincas Borba
-avec un accent de tendresse que je ne lui connaissais pas. Je puis dire
-comme le grand Mahomet: «Si le soleil et la lune venaient à l'encontre de
-mes idées, je ne reculerais pas.» Crois bien, mon cher Braz Cubas,
-qu'elles contiennent la vérité éternelle antérieure aux mondes et
-postérieure aux siècles.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXLVI._UNE_EXTRAVAGANCE">CXLVI. UNE EXTRAVAGANCE</a></h4>
-
-
-<p>Je fis aussitôt passer dans la presse une note discrète annonçant
-que, sous quelques semaines, il allait paraître un journal d'opposition
-rédigé par le D<sup>r</sup> Braz Cubas. Quincas Borba, après l'avoir lue,
-prit la plume, et, dans un élan de fraternité vraiment <i>humaniste</i>,
-ajouta cette phrase: «l'un des membres les plus distingués du dernier
-Parlement».</p>
-
-<p>Le jour suivant, je vis entrer Cotrim. Il était bouleversé, mais
-affectait un air tranquille et gai. Il avait lu la notice, et, en bon
-parent, il voulait me dissuader de ma résolution. C'était une erreur,
-une erreur fatale. J'allais me placer dans une situation difficile, et
-me fermer pour toujours les portes de la Chambre des députés. Non
-seulement le ministère lui paraissait excellent, ce qui pouvait
-d'ailleurs ne pas être mon opinion, mais, qui plus est, il avait toutes
-les chances de durer longtemps. Que pouvais-je bien gagner en me vouant
-à l'ostracisme? Quelques-uns des ministres me voulaient du bien. Il
-n'était pas impossible qu'à la première vacance...</p>
-
-<p>Je l'interrompis pour lui dire que j'avais beaucoup médité avant de
-prendre une décision et que je ne reculerais pas d'une semelle. Je lui
-offris de lui lire mon programme, mais il se refusa énergiquement à
-l'entendre, en disant qu'il ne voulait aucunement prendre part à mon
-extravagance.</p>
-
-<p>&mdash;Car c'en est une, vraiment; prenez le temps de la réflexion, et
-vous verrez si je n'ai pas raison.</p>
-
-<p>Sabine vint à la rescousse, le soir, au théâtre. Elle laissa son mari
-et sa fille dans la loge, me prit le bras, et m'entraîna dans le
-corridor.</p>
-
-<p>&mdash;Mon petit Braz, qu'est-ce que tu vas faire? me demanda-t-elle
-avec une visible tristesse. Quelle idée de provoquer le Gouvernement, sans
-nécessité, quand tu pourrais...</p>
-
-<p>Je répliquai qu'il ne pouvait me convenir de mendier un fauteuil au
-Parlement; que mon idée était de renverser le ministère, qui ne me
-paraissait pas opportun, et qui était en opposition avec mes
-conceptions philosophiques. Je lui promis de toujours employer un
-langage courtois, bien qu'énergique. La violence n'était pas mon fait.
-Sabine se donnait des tapes sur les doigts avec son éventail,
-dodelinait de la tête, insistant toujours, tantôt suppliante, et
-tantôt menaçante. Je répondais non, non et non.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bon, dit-elle, tu préfères les mauvais conseils d'étrangers
-envieux à ceux de ton beau-frère et aux miens. Fais ce qu'il te
-plaira. Nous avons rempli notre devoir. Et, me tournant le dos, elle
-rentra dans sa loge.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXLVII._LE_PROBLEME_INSOLUBLE">CXLVII. LE PROBLÈME INSOLUBLE</a></h4>
-
-
-<p>Je publiai le journal. Vingt-quatre heures après son apparition, je lus
-dans un autre une déclaration de Cotrim, disant en substance que, bien
-qu'étranger à tous les partis, il jugeait devoir déclarer hautement
-qu'il n'avait aucune part directe ou indirecte dans la publication de la
-feuille de son beau-frère, le D<sup>r</sup> Braz Cubas, dont il désapprouvait
-entièrement les idées et les procédés en cette circonstance. Le
-ministère actuel, comme d'ailleurs n'importe quel autre composé de
-gens aussi éminents, lui paraissait propre à faire le bonheur de la
-nation.</p>
-
-<p>Je n'en pouvais croire mes yeux. Je me les frottai deux ou trois fois.
-Puis je relus la déclaration inopportune, insolite et énigmatique.
-S'il était étranger aux partis, que pouvait bien lui faire un incident
-aussi banal que la publication d'un nouveau journal? Est-on donc obligé
-de déclarer par la voie des journaux si l'on est ou non favorable à un
-ministère? Réellement l'intrusion de Cotrim dans cette affaire était
-aussi mystérieuse que son agression personnelle. Nos relations
-s'étaient toujours maintenues dans les meilleurs termes, après notre
-réconciliation. Nous n'avions plus eu l'ombre d'un dissentiment. Bien
-au contraire, je lui avais rendu des services; comme par exemple, alors
-que j'étais député, l'obtention pour lui d'une fourniture à la
-marine, qui continuait encore, et qui, suivant ses propres calculs, et
-comme il me l'avait dit deux ou trois semaines auparavant, devait lui
-donner en trois ans près de deux cents contos de reis. Le souvenir du
-bienfait ne l'avait point empêché de renier publiquement son
-beau-frère. Il devait avoir un motif bien puissant pour venir si mal à
-propos manifester son ingratitude, j'avoue que c'était pour moi un
-problème insoluble...</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXLVIII._THEORIE_DU_BIENFAIT">CXLVIII. THÉORIE DU BIENFAIT</a></h4>
-
-
-<p>...Si insoluble que Quincas Borba lui-même n'en put sortir, après
-l'avoir étudié longuement et avec attention.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! dit-il, tous les problèmes ne valent pas cinq minutes
-d'attention.</p>
-
-<p>Quant à l'accusation d'ingratitude, il la rejeta entièrement, non pas
-comme improbable, mais parce qu'elle ne concordait pas avec les
-conclusions d'une bonne philosophie <i>humaniste.</i></p>
-
-<p>&mdash;Tu ne nieras pas, me dit-il, que la satisfaction du bienfaiteur
-est toujours bien supérieure à celle de l'individu qui bénéficie du
-bienfait. Une fois que l'effet essentiel est produit, c'est-à-dire dès
-que la privation a cessé, l'organisme revient à son état antérieur
-d'indifférence. Suppose que tu aies trop serré la boucle de ton
-pantalon. Pour échapper au supplice, tu la desserres, tu respires, tu
-savoures un court instant de jouissance, après quoi, ton organisme
-retourne à sa primitive indifférence, sans que tu conserves le
-souvenir des doigts qui t'ont rendu service.</p>
-
-<p>La mémoire n'est pas une plante aérienne; elle meurt quand elle n'a
-pas de terrain solide où pousser des racines. L'espérance de faveurs
-nouvelles empêche bien celui qui en a reçu une première de l'oublier
-complètement. Mais ce phénomène, l'un des plus admirables d'ailleurs
-que la philosophie puisse trouver sur son chemin, s'explique par la
-mémoire des privations antérieures, ou, pour user d'une autre formule,
-par la privation qui se prolonge dans la mémoire, laquelle répercute
-la gêne passée et conseille de ne point perdre la possibilité d'un
-remède opportun. Je ne dis pas qu'en dehors de cette circonstance la
-mémoire du bienfait ne puisse subsister, accompagnée d'une affection
-plus ou moins intense; mais c'est là une véritable aberration, sans
-aucune valeur aux yeux du philosophe.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, répliquai-je, s'il n'y a aucune raison pour que celui qui
-a reçu un bienfait en conserve le souvenir, il y en a bien moins encore
-pour que ce bienfait subsiste dans le souvenir du bienfaiteur.</p>
-
-<p>&mdash;Il est inutile d'expliquer ce qui est évident de sa nature, me
-répondit Quincas Borba. Mais je dirai plus: La persistance du bienfait
-dans le souvenir de celui qui l'exerce s'explique par la nature même de
-l'acte et de ses effets. D'abord, il y a le sentiment d'une bonne
-action, et par déduction la conscience que nous sommes capables de
-bonnes actions. Il y a ensuite le sentiment d'une supériorité en
-relation à une autre créature, supériorité dans l'état et dans les
-moyens. Et c'est là une des choses les plus agréables à l'humaine
-nature, si l'on en croit les opinions les mieux autorisées. Érasme,
-qui a écrit un certain nombre de bonnes choses dans son éloge de la
-folie, a appelé l'attention sur la complaisance que mettent les baudets
-à se gratter mutuellement. Je suis loin de dédaigner cette observation
-d'Érasme. Mais j'ajouterai ce qu'elle omet: à savoir, que si l'un des
-deux baudets gratte mieux que l'autre, le premier doit avoir dans le
-regard un éclair spécial de satisfaction. Si une jolie femme se
-regarde dans son miroir, c'est pour avoir la certitude d'une certaine
-supériorité sur une multitude d'autres femmes, moins jolies qu'elle,
-ou absolument laides. La conscience fait de même; il lui plaît de se
-contempler quand elle se trouve à son gré. Le remords n'est que
-l'angoisse d'une conscience qui se trouve laide. N'oublie pas que tout
-est une irradiation d'Humanitas et que par conséquent le bienfait et
-ses conséquences sont des phénomènes parfaitement admirables.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXLIX._ROTATION_ET_TRANSMISSION">CXLIX. ROTATION ET TRANSMISSION</a></h4>
-
-
-<p>Chacune de nos entreprises, chacune de nos affections, représente un
-cycle entier de la vie humaine. Le premier numéro de mon journal fit
-poindre dans mon âme un et de credos. Quelques jours auparavant, j'avais
-imaginé l'hypothèse d'une révolution sociale, religieuse et politique
-qui eût fait de l'archevêque de Cantuaria un simple receveur à
-Petrópolis, et je m'étais livré à de longues spéculations pour
-savoir si le receveur eût éliminé l'évêque, si l'évêque eût
-éliminé le receveur, ou quelle part d'un receveur peut se combiner
-avec un archevêque, etc.: questions en apparence insolubles, mais non
-dans la réalité, si l'on prend garde qu'il peut y avoir dans un
-archevêque deux archevêques, celui de la bulle, et l'autre. Voilà, je
-serai nabab.</p>
-
-<p>C'était une simple plaisanterie. J'en fis part à Quincas Borba, qui me
-regarda avec attention et avec une certaine tristesse, et poussa la
-commisération au point de me dire que j'étais fou. Je me mis à rire
-tout d'abord; mais la noble conviction du philosophe finit par faire
-naître en moi une certaine terreur. L'unique objection que je pouvais
-faire, c'est que je ne me sentais pas le moins du monde fou; mais elle
-tombait d'elle-même, si l'on songe que les vrais fous ne sentent jamais
-leur folie. Et voyez s'il y a quelque fondement à l'opinion populaire
-qui déclare que les philosophes ne s'occupent pas de menus détails. Le
-lendemain, Quincas Borba m'envoya un aliéniste. Je le connaissais, et
-je demeurai atterré de sa visite. Il s'acquitta de sa mission avec le
-plus grand tact, et me quitta si joyeusement que j'eus le courage de lui
-demander si vraiment il ne me trouvait pas fou.</p>
-
-<p>&mdash;Non, me dit-il. Vous êtes dans la plénitude de votre jugement.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, Quincas Borba s'est trompé.</p>
-
-<p>&mdash;Complètement. Je dirai plus: si vous êtes son ami, veillez à le
-distraire...</p>
-
-<p>&mdash;Juste ciel! vous croyez?... un homme d'un si grand talent, un
-philosophe!</p>
-
-<p>&mdash;Peu importe; la folie entre dans tous les cerveaux.</p>
-
-<p>Figurez-vous mon affliction. L'aliéniste, voyant l'effet de mes
-paroles, connut que j'étais vraiment l'ami de Quincas Borba, et essaya
-de diminuer la gravité de son diagnostic. Il me dit que ça pouvait
-n'être rien, et ajouta qu'un grain de folie, loin d'être nuisible,
-donne du piquant à la vie. Comme je rejetais cette opinion avec
-horreur, l'aliéniste sourit, et me dit une chose si extraordinaire, si
-extraordinaire qu'elle mérite au moins un chapitre tout entier.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CL._PHILOSOPHIE_DES_EPITAPHES">CL. PHILOSOPHIE DES ÉPITAPHES</a></h4>
-
-
-<p>Je m'éloignai des groupes, en feignant de lire les épitaphes.
-D'ailleurs, j'aime les épitaphes. Elles sont, parmi les civilisés,
-l'expression de ce pieux et secret égoïsme qui pousse l'homme à
-enlever à la mort un peu de l'ombre dont elle s'entoure. De là vient
-sans doute la tristesse de ceux qui savent que leurs morts reposent dans
-la fosse commune. Il leur semble que la pourriture anonyme les atteint
-eux-mêmes.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CLI._LA_MONNAIE_DE_VESPASIEN">CLI. LA MONNAIE DE VESPASIEN</a></h4>
-
-
-<p>Tout le monde était parti; ma voiture m'attendait à la porte du
-cimetière. J'y montai et m'éloignai en allumant un cigare. La
-cérémonie continuait présente à ma vue, comme les sanglots de
-Virgilia continuaient présents à mon ouïe, d'une façon mystérieuse,
-vague et problématique. Virgilia avait trompé son mari avec
-enthousiasme, et le pleurait avec sincérité. Il était difficile de
-combiner ces deux attitudes, et je m'y efforçai en vain pendant le
-reste du trajet. Ce ne fut qu'en mettant pied à terre, devant chez moi,
-que je m'avisai de la possibilité et même de la facilité d'une telle
-combinaison. Douce nature! la monnaie de la douleur est comme celle de
-Vespasien, elle n'a pas d'odeur; on la prend de la même manière, qu'on
-la trouve sur le mal ou sur le bien. La morale pourra bien censurer ma
-complice; mais que t'importe, implacable amie, douce, trois fois douce
-Nature, puisque tu as reçu ponctuellement ses larmes?</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CLII._LALIENISTE">CLII. L'ALIÉNISTE</a></h4>
-
-
-<p>Je commence à devenir pathétique, et je préfère aller dormir.
-Pendant mon sommeil, je rêvai que j'étais nabab, et je me réveillai
-avec cette idée. J'aimais parfois à me bercer à ces contrastes de
-régions, d'états et de credos. Quelques jours auparavant, j'avais
-imaginé l'hypothèse d'une révolution sociale, religieuse et politique
-qui eût fait de l'archevêque de Cantuaria un simple receveur à
-Petrópolis, et je m'étais livré à de longues spéculations pour
-savoir si le receveur eût éliminé l'évêque, si l'évêque eût
-éliminé le receveur, ou quelle part d'un receveur peut se combiner
-avec un archevêque, etc.: questions en apparence insolubles, mais non
-dans la réalité, si l'on prend garde qu'il peut y avoir dans un
-archevêque deux archevêques, celui de la bulle, et l'autre. Voilà, je
-serai nabab.</p>
-
-<p>C'était une simple plaisanterie. J'en fis part à Quincas Borba, qui me
-regarda avec attention et avec une certaine tristesse, et poussa la
-commisération au point de me dire que j'étais fou. Je me mis à rire
-tout d'abord; mais la noble conviction du philosophe finit par faire
-naître en moi une certaine terreur. L'unique objection que je pouvais
-faire, c'est que je ne me sentais pas le moins du monde fou; mais elle
-tombait d'elle-même, si l'on songe que les vrais fous ne sentent jamais
-leur folie. Et voyez s'il y a quelque fondement à l'opinion populaire
-qui déclare que les philosophes ne s'occupent pas de menus détails. Le
-lendemain, Quincas Borba m'envoya un aliéniste. Je le connaissais, et
-je demeurai atterré de sa visite. Il s'acquitta de sa mission avec le
-plus grand tact, et me quitta si joyeusement que j'eus le courage de lui
-demander si vraiment il ne me trouvait pas fou.</p>
-
-<p>&mdash;Non, me dit-il. Vous êtes dans la plénitude de votre jugement.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, Quincas Borba s'est trompé.</p>
-
-<p>&mdash;Complètement. Je dirai plus: si vous êtes son ami, veillez à le
-distraire...</p>
-
-<p>&mdash;Juste ciel! vous croyez?... un homme d'un si grand talent, un
-philosophe!</p>
-
-<p>&mdash;Peu importe; la folie entre dans tous les cerveaux.</p>
-
-<p>Figurez-vous mon affliction. L'aliéniste, voyant l'effet de mes
-paroles, connut que j'étais vraiment l'ami de Quavec un poids
-sur la poitrine et sur la conscience. Au cimetière, au moment où je
-lançai la pelletée de terre sur le cercueil, le bruit du gravier sur
-les planches, dans la fosse, me fit passer un frisson, passager c'est
-vrai, mais désagréable tout de même. L'après-midi était couleur de
-plomb; le cimetière, les vêtements de deuil...</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CLIII._LES_NAVIRES_DU_PIREE">CLIII. LES NAVIRES DU PIRÉE</a></h4>
-
-
-<p>&mdash;Vous devez vous souvenir, me dit l'aliéniste, de ce fameux
-maniaque athénien, qui supposait que tous les navires qui entraient dans
-le Pirée lui appartenaient. C'était un pauvre diable qui n'avait
-peut-être pas même pour dormir le tonneau de Diogène. Mais la
-possession imaginaire des navires valait tous les drachmes de l'Hellade.
-Eh bien! il y a en chacun de nous un maniaque d'Athènes. Et si
-quelqu'un jure qu'il n'a pas possédé en imagination trois ou quatre
-bateaux dans sa vie, il un faux serment.</p>
-
-<p>&mdash;Vous aussi? demandai-je.</p>
-
-<p>&mdash;Naturellement.</p>
-
-<p>&mdash;Et moi!</p>
-
-<p>&mdash;Comme les autres; et aussi votre domestique, qui est, je crois,
-cet homme en train de secouer des tapis par la fenêtre.</p>
-
-<p>De fait, un valet de chambre battait les tapis, tandis que nous
-parlions dans le jardin, tout auprès. L'aliéniste me fit remarquer qu'il
-avait ouvert tout grand les fenêtres, et relevé les rideaux, de façon
-qu'on pût voir du dehors la salle richement meublée; et il conclut:</p>
-
-<p>&mdash;Votre domestique a la manie de l'Athénien. Il suppose que ces
-navires sont à lui. Cette douce illusion fait de lui un des heureux de ce
-monde.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CLIV._REFLEXION_CORDIALE">CLIV. RÉFLEXION CORDIALE</a></h4>
-
-
-<p>Si l'aliéniste a raison, me dis-je, Quincas Borba n'est pas à
-plaindre. C'est une question de plus ou de moins. Toutefois, il est bon
-de veiller sur lui, et d'éviter que des maniaques d'autres régions ne
-fassent incursion dans son cerveau.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CLV._ORGUEIL_DE_LA_SERVILITE">CLV. ORGUEIL DE LA SERVILITÉ</a></h4>
-
-
-<p>Quincas Borba ne partagea pas l'opinion de l'aliéniste, en ce qui
-concernait mon valet de chambre.</p>
-
-<p>&mdash;On peut, métaphoriquement, attribuer à ton domestique la manie
-de l'Athénien; mais les métaphores ne sont ni des idées ni des
-observations prises dans la nature. Ton domestique est poussé par un
-sentiment noble, et parfaitement régi par les lois de l'Humanitisme:
-c'est l'orgueil de la servilité. Il veut montrer qu'il n'est pas le
-domestique de n'importe qui.</p>
-
-<p>Et Quincas Borba attira mon attention sur les cochers de grandes
-maisons, plus orgueilleux que les maîtres, sur les garçons d'hôtels,
-dont la sollicitude est dosée suivant la condition sociale du voyageur.
-Et il conclut en disant que c'était là un sentiment délicat et noble,
-et qui prouvait une fois de plus que l'homme peut être sublime, même
-quand il cire des chaussures.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CLVI._PHASE_BRILLANTE">CLVI. PHASE BRILLANTE</a></h4>
-
-
-<p>&mdash;C'est toi qui es sublime! m'écriai-je en le prenant dans mes bras.</p>
-
-<p>En effet, était-il croyable qu'un homme aussi profond sombrât dans la
-démence? C'est ce que je lui dis après l'avoir lâché, en lui
-répétant les soupçons de l'aliéniste. Je ne saurais décrire
-l'impression que lui fit cette confidence. Je me rappelle qu'il frémit
-et devint tout pâle.</p>
-
-<p>À cette époque, je me réconciliai de nouveau avec Cotrim, sans bien
-savoir pourquoi nous nous étions fâchés. La réconciliation fut
-opportune; la solitude me pesait, et la vie était pour moi la pire des
-fatigues, la fatigue sans travail. Peu après, il m'invita à m'affilier
-à un tiers ordre. J'acceptai après avoir consulté Quincas Borba.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vois pas d'inconvénient, me dit-il, à ce que tu entres
-temporairement dans cet ordre. J'ai l'intention d'annexer à ma
-philosophie une partie liturgique et dogmatique. L'Humanitisme doit
-être aussi une religion, la religion de l'avenir, la seule véritable.
-Le christianisme est bon pour les femmes et les mendiants, et les autres
-ne valent pas mieux. Elles offrent toutes les mêmes vulgarités et les
-mêmes faiblesses. Le paradis chrétien est le digne émule du paradis
-de Mahomet. Et quant au nirvana de Bouddha, c'est une conception de
-paralytique. Tu verras ce qu'est la religion de l'Humanitisme.
-L'absorption finale, la phase <i>contractive</i> est la reconstitution de
-la substance et non son anéantissement. Va où l'on t'appelle; mais
-n'oublie pas que tu es mon calife.</p>
-
-<p>Et admirez ma modestie. J'entrai dans le tiers ordre de ***; j'y
-exerçai quelques charges, et ce fut la phase la plus brillante de ma
-vie. Et pourtant je me tais, je ne dis rien, je ne raconte pas mes
-services, le bien que je fis aux pauvres et aux malades, ni les
-récompenses que je reçus: je ne dis rien, absolument rien.</p>
-
-<p>Peut-être l'économie sociale pourrait-elle trouver quelque avantage
-dans une démonstration de la supériorité d'une récompense subjective
-et immédiate sur une récompense étrangère. Mais ce serait rompre le
-silence que j'ai juré de garder. D'ailleurs les phénomènes de
-conscience sont de difficile analyse. D'autre part, si j'en contais un,
-je devrais conter tous ceux qui s'y rapporteraient, et je finirais par
-écrire un chapitre de psychologie. Ce que je puis affirmer, c'est que
-ce fut la phase la plus brillante de mon existence. Les tableaux
-étaient tristes, ils étaient empreints de la monotonie du malheur, qui
-est aussi ennuyeuse que la monotonie de la jouissance, et peut-être
-encore davantage. Mais l'allégresse que l'on procure aux âmes des
-souffrants et des pauvres est une récompense de quelque valeur. Et que
-l'on ne dise pas qu'elle est négative parce que celui qui reçoit le
-bienfait est seul à en bénéficier. Non. J'en recevais le reflet, et
-si vif qu'il me donnait une excellente idée de moi-même.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CLVII._DEUX_RENCONTRES">CLVII. DEUX RENCONTRES</a></h4>
-
-
-<p>Au bout de quelques années, trois ou quatre environ, j'en eus assez de
-ma charge, et je m'en démis en faisant un don de valeur, qui me mérita
-l'honneur devoir mon portrait mis dans la sacristie. Mais avant de
-passera un autre ordre d'idées, je dirai que je vis mourir à
-l'hôpital de notre ordre, devinez qui... la belle Marcella. Et je la
-vis mourir le même jour où, en allant distribuer des aumônes dans un
-bouge, je rencontrai... je vous le donne en mille... je rencontrai la
-fleur du buisson, Eugenia, la fille de Dona Eusebia et de Villaça,
-boiteuse comme par le passé, et plus triste encore.</p>
-
-<p>Elle pâlit en me reconnaissant et baissa les yeux. Mais aussitôt, elle
-releva la tête, et me considéra avec dignité. Je compris qu'elle ne
-recevrait pas l'aumône de ma poche, et je lui tendis la main comme
-j'eusse fait à la femme d'un banquier. Elle me salua et s'enferma dans
-son galetas.</p>
-
-<p>Jamais je ne la revis. Jamais je ne sus rien de son existence, ni si sa
-mère était morte, ni quel désastre de sa vie l'avait ravalée dans
-une telle misère. Je sais seulement qu'elle était toujours aussi
-boiteuse et aussi triste. Ce fut sous cette impression profonde que
-j'entrai dans l'hôpital où Marcella avait été conduite la veille, et
-où je la vis expirer une demi-heure plus tard, laide, maigre et
-décrépite...</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CLVIII._LA_DEMI_DEMENCE">CLVIII. LA DEMI-DÉMENCE</a></h4>
-
-
-<p>Je compris que j'étais vieux et que j'avais besoin d'un soutien. Mais
-Quincas Borba était parti six mois auparavant pour Minas, en emportant
-avec lui la meilleure des philosophies. Il revint quatre mois plus tard,
-et entra chez moi, un matin, dans un état voisin de celui où je
-l'avais trouvé au Jardin Public. Seulement, son regard était autre. La
-folie avait fait son œuvre. Il me raconta que, voulant perfectionner sa
-doctrine de l'Humanitisme, il avait brûlé le premier manuscrit, et
-qu'il allait en écrire un second. La partie dogmatique était déjà
-achevée; il ne lui restait qu'à la mettre sur le papier. Ce serait la
-véritable religion de l'avenir.</p>
-
-<p>&mdash;Jures-tu par Humanitas? me demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Tu le sais bien.</p>
-
-<p>C'est à peine si la voix sortait de sa poitrine. Et d'ailleurs, je
-n'avais pas découvert toute la cruelle vérité; Quincas Borba non
-seulement était fou, mais encore il avait la compréhension de son
-état, et ce reste de conscience, semblable à la faible lueur d'une
-veilleuse dans les ténèbres, compliquait encore l'horreur de sa
-situation. Pourtant, il ne s'irritait pas contre le mal. Au contraire,
-il disait que c'était un témoignage d'Humanitas, qui se jouait de
-lui-même. Il me récitait de longs chapitres de son livre, ainsi que
-des antiennes et des litanies spirituelles. Il reproduisit même devant
-moi une danse sacrée dont il avait réglé les pas pour les
-cérémonies de l'Humanitisme. La grâce lugubre avec laquelle il levait
-et secouait les jambes, était prodigieusement fantastique. D'autres
-fois il se mettait dans un coin, les regards en l'air, et, de temps à
-autre, une lueur persistante de raison y brillait avec la tristesse
-d'une larme.</p>
-
-<p>Il mourut peu après, chez moi, répétant et jurant jusqu'au bout que
-la douleur est une illusion et que Pangloss, Pangloss si calomnié,
-n'était pas aussi sot que le disait Voltaire.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CLIX._NEGATIVES_SUR_NEGATIVES">CLIX. NÉGATIVES SUR NÉGATIVES</a></h4>
-
-
-<p>Entre la mort de Quincas Borba et la mienne, il faut intercaler tous
-les événements que j'ai déjà racontés dans la première partie de ce
-livre. Le principal fut l'invention de l'emplâtre Braz Cubas, dont
-j'emportai le secret dans la tombe. Divin emplâtre, tu m'aurais donné
-la première place parmi les hommes; tu m'aurais placé au-dessus des
-savants et des riches, étant comme tu l'étais une inspiration directe
-du ciel. Le hasard en décida autrement, et l'humanité demeurera
-éternellement hypocondriaque.</p>
-
-<p>Ce dernier chapitre est rempli de négatives. Je n'obtins pas la
-célébrité que me méritait la découverte de l'emplâtre; je ne fus
-ni ministre, ni calife, et j'ignorai les douceurs du mariage. Il est
-vrai que, comme fiche de consolation, je n'ai pas eu besoin de gagner
-mon pain à la sueur de mon front. Ma mort fut moins cruelle que celle
-de Dona Placida, et j'échappai à la demi-démence de Quincas Borba.
-Quiconque fera cet inventaire trouvera que la balance est égale, et que
-je sortis quitte de la vie. Et ce sera une erreur; car, sur le
-mystérieux rivage, il y a un petit solde à mon préjudice: et c'est la
-dernière négative de ce chapitre de négatives. Je mourus sans laisser
-d'enfants; je n'ai transmis à aucun être vivant l'héritage de notre
-misère.</p>
-
-
-
-
-<p class="center">FIN</p>
-
-
-
-
-<hr class="chap" />
-
-
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a>Cubas (cuves) en vieux portugais. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_1" id="Footnote_2_1"></a><a href="#FNanchor_2_1"><span class="label">[2]</span></a>Barata en portugais signifie «cancrelat».</p></div>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_1" id="Footnote_3_1"></a><a href="#FNanchor_3_1"><span class="label">[3]</span></a>Tartre, en portugais <i>tartaro</i>, ce qui explique le jeu de
-mot. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_1" id="Footnote_4_1"></a><a href="#FNanchor_4_1"><span class="label">[4]</span></a>Yayá, nhonhô, nhanhá (prononcez niania), termes
-d'amitié. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 60847 ***</div>
-</body>
-
-</html>
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-Project Gutenberg's Mémoires Posthumes de Braz Cubas, by Machado de Assis
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-
-Title: Mémoires Posthumes de Braz Cubas
-
-Author: Machado de Assis
-
-Translator: Adrien Delpech
-
-Release Date: December 4, 2019 [EBook #60847]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES POSTHUMES DE BRAZ CUBAS ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images
-generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale
-de France.)
-
-
-
-
-
-
-MACHADO DE ASSIS
-
-DE L'ACADÉMIE BRÉSILIENNE
-
-MÉMOIRES POSTHUMES
-
-DE
-
-BRAZ CUBAS
-
-TRADUITS DU PORTUGAIS
-
-PAR
-
-ADRIEN DELPECH
-
-PARIS
-
-GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
-
-6, BUE DES SAINTS-PÈRES, 6
-
-1911
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-AU LECTEUR
-I. MORT DE L'AUTEUR
-II. L'EMPLÂTRE
-III. GÉNÉALOGIE
-IV. L'IDÉE FIXE
-V. OÙ L'ON VOIT POINDRE L'OREILLE D'UNE FEMME
-VI. «CHIMÈNE, QUI L'EÛT DIT? RODRIGUE, QUI L'EÛT CRU?»
-VII. LE DÉLIRE
-VIII. RAISON CONTRE FOLIE
-IX. TRANSITION
-X. CE JOUR-LÀ
-XI. L'ENFANT EST LE PÈRE DE L'HOMME
-XII. UN ÉPISODE DE 1814
-XIII. UN SAUT
-XIV. LE PREMIER BAISER
-XV. MARCELLA
-XVI. UNE RÉFLEXION IMMORALE
-XVII. CONSIDÉRATIONS SUR LE TRAPÈZE
-XVIII. VISION DANS LE CORRIDOR
-XIX. À BORD
-XX. JE PASSE MON BACCALAURÉAT
-XXI. LE MULETIER
-XXII. RETOUR À RIO
-XXIV. COURT, MAIS GAI
-XXV. À LA TIJUCA
-XXVI. L'AUTEUR HÉSITE
-XXVII. VIRGILIA
-XXVIII. POURVU QUE
-XXIX. LA VISITE
-XXX. LA FLEUR DU BUISSON
-XXXI. LE PAPILLON NOIR
-XXXII. BOITEUSE DE NAISSANCE
-XXXIII. BIENHEUREUX CEUX QUI SAVENT RESTER
-XXXIV. À UNE ÂME SENSIBLE
-XXXV. LE CHEMIN DE DAMAS
-XXXVI. À PROPOS DE BOTTES
-XXXVII. ENFIN!
-XXXVIII. LA QUATRIÈME ÉDITION
-XXXIX. LE VOISIN
-XL. DANS LE CABRIOLET
-XLI. L'HALLUCINATION
-XLII. CE QUE N'A POINT TROUVÉ ARISTOTE
-XLIII. MARQUISE: ATTENDU QUE JE SERAI MARQUIS
-XLIV. UN CUBAS
-XLV. NOTES
-XLVI. L'HÉRITAGE
-XLVII. LE RECLUS
-XLVIII. UN COUSIN DE VIRGILIA
-XLIX. LE BOUT DU NEZ
-L. VIRGILIA MARIÉE
-LI. ELLE EST À MOI
-LII. LE PAQUET MYSTÉRIEUX
-LIII. ......
-LIV. LA PENDULE
-LV. VIEUX DIALOGUE D'ADAM ET D'ÈVE
-LVI. LE MOMENT OPPORTUN
-LVII. DESTIN
-LVIII. CONFIDENCE
-LIX. UNE RENCONTRE
-LX. L'ACCOLADE
-LXI. UN PROJET
-LXII. L'OREILLER
-LXIII. FUYONS
-LXIV. LA TRANSACTION
-LXV. À L'AFFÛT ET AUX ÉCOUTES
-LXVI. LES JAMBES
-LXVII. LA PETITE MAISON
-LXVIII. LE FOUET
-LXIX. UN GRAIN DE FOLIE
-LXX. DONA PLACIDA
-LXXI. CRITIQUE DE CE LIVRE
-LXXII. LE BIBLIOMANE
-LXXIII. LE GOÛTER
-LXXIV. HISTOIRE DE DONA PLACIDA
-LXXV. RÉFLEXIONS
-LXXVI. LE FUMIER
-LXXVII. ENTREVUE
-LXXVIII. LA PRÉSIDENCE
-LXXIX. MOYEN TERME
-LXXX. LE SECRÉTAIRE
-LXXXI. LA RÉCONCILIATION
-LXXXII. QUESTION DE BOTANIQUE
-LXXXIII. 13
-LXXXIV. LE CONFLIT
-LXXXV. AU SOMMET DE LA MONTAGNE
-LXXXVI. LE MYSTÈRE
-LXXXVII. GÉOLOGIE
-LXXXVIII. LE MALADE
-LXXXIX. IN EXTREMIS
-XC. VIEUX COLLOQUE D'ADAM ET DE CAÏN
-XCI. UNE LETTRE EXTRAORDINAIRE
-XCII. UN HOMME EXTRAORDINAIRE
-XCIII. LE DÎNER
-XCIV. LA CAUSE SECRÈTE
-XCV. FLEURS D'AUTAN
-XCVI. LA LETTRE ANONYME
-XCVII. ENTRE LA BOUCHE ET LE FRONT
-XCVIII. SUPPRIMÉ
-XCIX. DANS LA SALLE
-C. LE CAS PROBABLE
-CI. LA RÉVOLUTION DALMATE
-CII. REPOS
-CIII. DISTRACTION
-CIV. C'EST LUI
-CV. ÉQUIVALENCE DES FENÊTRES
-CVI. JEUX PÉRILLEUX
-CVII. LE BILLET
-CVIII. OÙ L'ON NE COMPREND PLUS BIEN
-CIX. LE PHILOSOPHE
-CX. 31
-CXI. LE MUR
-CXII. L'OPINION
-CXIII. LA SOUDURE
-CXIV. FIN DE DIALOGUE
-CXV. LE DÉJEUNER
-CXVI. PHILOSOPHIE DES FEUILLES MORTES
-CXVII. L'HUMANITISME
-CXVIII. LA TROISIÈME FORCE
-CXIX. PARENTHÈSE
-CXX. _COMPELLE INTRARE_
-CXXI. EN DESCENDANT LA COLLINE
-CXXII. UNE INTENTION TRÈS FINE
-CXXIII. LE VRAI COTRIM
-CXXIV. POUR SERVIR D'INTERMÈDE
-CXXV. EPITAPHE
-CXXVI. DÉSOLATION
-CXXVII. FORMALITÉS
-CXXVIII. À LA CHAMBRE
-CXXIX. SANS REMORDS
-CXXX. UNE CALOMNIE
-CXXXI. FRIVOLITÉS
-CXXXII. LE PRINCIPE D'HELVÉTIUS
-CXXXIII. CINQUANTE ANS
-CXXXIV. OBLIVION
-CXXXV. INUTILITÉ
-CXXXVI. LE SHAKO
-CXXXVII. À UN CRITIQUE
-CXXXVIII. COMMENT JE NE FUS PAS MINISTRE D'ÉTAT
-CXXXIX. QUI EXPLIQUE LE CHAPITRE ANTÉRIEUR
-CXL. LES CHIENS
-CXLI. LA DEMANDE SECRÈTE
-CXLII. JE N'IRAI PAS
-CXLIII. UTILITÉ RELATIVE
-CXLIV. EXPLICATION SUPERFLUE
-CXLV. LE PROGRAMME
-CXLVI. UNE EXTRAVAGANCE
-CXLVII. LE PROBLÈME INSOLUBLE
-CXLVIII. THÉORIE DU BIENFAIT
-CXLIX. ROTATION ET TRANSMISSION
-CL. PHILOSOPHIE DES ÉPITAPHES
-CLI. LA MONNAIE DE VESPASIEN
-CLII. L'ALIÉNISTE
-CLIII. LES NAVIRES DU PIRÉE
-CLIV. RÉFLEXION CORDIALE
-CLV. ORGUEIL DE LA SERVILITÉ
-CLVI. PHASE BRILLANTE
-CLVII. DEUX RENCONTRES
-CLVIII. LA DEMI-DÉMENCE
-CLIX. NÉGATIVES SUR NÉGATIVES
-
-
-
-
-AU LECTEUR
-
-
-Que Stendhal confesse avoir écrit ses livres pour une centaine de
-lecteurs, voilà de quoi s'étonner et s'attrister; mais qu'importe que
-ce volume ait les cent lecteurs de Stendhal, ou cinquante, ou même
-vingt, ou tout simplement dix! Dix... ou cinq, qui sait? C'est en
-vérité une œuvre diffuse, dans laquelle moi, Braz Cubas, j'ai adopté
-la forme libre d'un Sterne et d'un Xavier de Maistre, en y mettant
-peut-être une ombre de pessimisme. C'est bien possible: une œuvre de
-défunt... J'ai plongé ma plume dans une encre faite d'ironie et de
-mélancolie, et il n'est pas difficile de présumer ce qui peut sortir
-d'un tel mélange. D'ailleurs les gens graves trouveront à ce livre des
-apparences de pur roman, tandis que les lecteurs frivoles y chercheront
-en vain la contexture habituelle du roman. Me voici donc privé de
-l'estime des gens graves et de la sympathie des frivoles, qui sont les
-deux pivots de l'opinion.
-
-Malgré tout, je ne désespère pas de la ramener à moi, et je vais
-tout d'abord m'abstenir d'un prologue trop explicite et long. La
-meilleure préface est celle qui contient le moins de choses possible,
-et qui les dit d'une façon obscure et tronquée. Donc je vous fais
-grâce des procédés extraordinaires que j'ai employés dans la
-confection de ces mémoires, écrits là-bas, dans l'autre monde. Ce
-serait sans doute intéressant, mais surtout long, et parfaitement
-inutile à la compréhension de ce livre. L'œuvre vaut ce qu'elle vaut.
-Si elle te plaît, ô délicat lecteur, paie-moi de ma peine. Sinon je
-te ferai la nique, et bonsoir.
-
-
-BRAZ CUBAS.
-
-
-
-
-I. MORT DE L'AUTEUR
-
-
-Je me suis demandé pendant quelque temps si je commencerais ces
-mémoires par le commencement ou par la fin, c'est-à-dire si je
-parlerais d'abord de ma naissance ou de ma mort. L'usage courant est de
-commencer par la naissance, mais deux considérations me firent adopter
-une autre méthode. La première c'est que je ne suis pas à proprement
-parler un auteur défunt, mais un défunt auteur, pour qui la tombe fut
-un autre berceau. La seconde c'est que j'ai pensé que cet écrit en
-serait ainsi plus original et plus galant. Moïse, qui a aussi narré sa
-mort, ne la met pas au début mais à la fin de son récit: différence
-radicale entre mon livre et le Pentateuque.
-
-Je mourus donc un vendredi du mois d'août 1869, sur le coup de deux
-heures de l'après-midi, dans ma belle propriété de Catumby. J'avais
-alors soixante-quatre ans, solides et verts; j'étais vieux garçon, je
-possédais environ trois cents contos, et onze amis m'accompagnèrent au
-cimetière. Onze amis! Il est vrai qu'on n'avait envoyé aucune lettre
-de faire part, et qu'il tombait une pluie fine passée au tamis, si
-implacable et si triste qu'un de mes fidèles de la dernière heure en
-intercala cette ingénieuse pensée dans le discours qu'il prononça sur
-le bord de ma sépulture: «Vous qui l'avez connu, Messieurs, ne vous
-semble-t-il pas comme à moi que la Nature paraît pleurer la perte
-irréparable d'un des plus beaux caractères dont se puisse honorer
-l'humanité? Cette ambiance sombre, ces gouttes du ciel, ces nuages
-obscurs qui voilent l'azur comme un crêpe funèbre, révèlent la
-douleur profonde dont la Nature est pénétrée, et tout cela constitue
-un sublime tribut de louange à notre illustre défunt.»
-
-Bon et fidèle ami! comme j'ai bien fait de lui laisser vingt titres de
-rente par héritage. Ce fut de la sorte que j'arrivai au terme de mon
-voyage; ce fut ainsi que j'entrai dans l'_indiscovered country_ de
-Hamlet, exempt des angoisses et du doute du jeune prince danois. Ma
-retraite fut calme et traînante, comme celle de quelqu'un qui se retire
-tard du spectacle. Tard et rassasié. Neuf ou dix personnes assistèrent
-à mon départ; trois femmes entre autres: ma sœur Sabine, mariée avec
-Cotrim; sa fille, un lis de la vallée, et... prenez patience: d'ici peu
-vous saurez quelle était la troisième. Contentez-vous d'apprendre pour
-l'instant que cette anonyme, bien qu'elle ne fût point ma parente, eut
-plus de réel chagrin que mes propres parents. En vérité, elle
-souffrit davantage. Elle ne cria pas, elle ne se roula pas sur le sol en
-proie à une attaque de nerfs, c'est vrai... Mais un vieux garçon qui
-meurt à soixante-quatre ans ne prête pas à la douleur tragique, et de
-toutes les façons il ne convenait pas à l'inconnue d'en donner les
-marques. Debout au chevet du lit, les regards stupides, la bouche
-entr'ouverte, la pauvre femme ne pouvait se convaincre de mon trépas:
-«Mort! mort!» se répétait-elle.
-
-Et son imagination, comme les cigognes qu'un illustre voyageur vit
-cingler, en dépit des ruines et du temps, de l'Illyssus vers les plages
-africaines, vola par-dessus les débris des années jusqu'à une Afrique
-juvénile. (Nous l'y accompagnerons plus tard, quand moi-même je
-revêtirai les traits de mes premiers ans.) Pour le moment, je veux
-mourir tranquille et méthodiquement, en écoutant les sanglots des
-dames, les chuchotements des hommes, la pluie qui tambourine sur les
-feuilles des tignorons dans le jardin, le frottement strident d'un
-tranchet que le rémouleur aiguise dehors, à la porte du sellier. Je
-vous jure que cet orchestre mortuaire était beaucoup moins triste qu'on
-ne pourrait supposer. Il finit même par me sembler délectable: la vie
-trébuchait en moi, la conscience s'effaçait, je tombai de
-l'immobilité physique dans l'immobilité morale; mon corps devenait
-plante, pierre, boue, puis plus rien.
-
-Je mourus d'une pneumonie. Si j'affirme pourtant que ma mort fut causée
-moins par cette maladie que par une idée grandiose et utile, le lecteur
-ne me croira pas, quoique ce soit la vérité pure. Je Vais exposer en
-connaissance de cause.
-
-
-
-
-II. L'EMPLÂTRE
-
-
-Effectivement, tandis que je me promenais un matin dans le jardin, une
-idée se suspendit au trapèze que j'avais dans le cerveau. Puis elle
-commença à jouer des bras et des jambes, à faire les plus scabreuses
-cabrioles et les plus audacieux exercices de voltige. Je m'abîmai dans
-sa contemplation. Soudain elle fit un saut périlleux, puis étendit
-bras et jambes en forme d'X: «Déchiffre-moi ou je te dévore».
-
-Ce n'était rien moins que l'invention d'un médicament sublime, d'un
-emplâtre anti-hypocondriaque, destiné à soulager notre mélancolie
-humaine. Dans ma demande de brevet, j'appelai l'attention du
-Gouvernement sur ce résultat véritablement chrétien. Cela ne
-m'empêcha pas du reste de m'épancher avec mes amis au sujet des
-avantages pécuniaires qui devaient découler de la vente d'un produit
-si merveilleux dans ses résultats. Mais maintenant que je suis ici, de
-l'autre côté de la vie, je puis bien avouer que mon enthousiasme
-venait principalement de l'espoir de voir ces trois paroles: _Emplâtre
-Braz Cubas_, imprimées sur les journaux, sur les murs, sur des
-affiches, aux quatre coins des rues. Pourquoi le nierais-je? J'avais la
-passion de l'esbroufe, de l'annonce et du feu d'artifice. Les modestes
-s'indigneront peut-être, les habiles m'en feront un titre à leur
-considération. Ainsi mon idée, comme les monnaies, avait deux faces:
-l'une tournée vers le public, l'autre vers moi. D'un côté,
-philanthropie et lucre; de l'autre, soif de renommée. Disons: amour de
-la gloire.
-
-Mon oncle, chanoine à prébende entière, avait l'habitude de me dire
-que l'amour de la gloire temporelle mène à la perdition, les âmes ne
-devant aspirer qu'à la gloire éternelle. À cela, mon autre oncle,
-ancien officier d'infanterie, répondait qu'il n'y a rien de plus
-véritablement humain que le sentiment de la gloire, qui est une des
-caractéristiques de notre espèce.
-
-Le lecteur décidera entre le militaire et le prêtre; je reviens à mon
-emplâtre.
-
-
-
-
-
-
-III. GÉNÉALOGIE
-
-
-Mais puisque j'ai parlé de mes deux oncles, le moment est opportun pour
-ébaucher ma généalogie.
-
-Un certain Damion Cubas, qui florissait dans la première moitié du
-XVIIIe siècle, fut le fondateur de ma famille. Il était né à Rio de
-Janeiro, où il exerçait la profession de tonnelier. S'il se fût
-limité à cet état, il serait mort sans doute dans la gêne et
-l'obscurité. Mais étant devenu agriculteur, il planta, cueillit et
-troqua ses produits contre de bons deniers sonnants jusqu'au jour où il
-mourut, laissant une grosse fortune à son fils, le licencié Luiz
-Cubas. C'est de lui que date vraiment la série de mes aïeux, de ceux
-que ma famille avoue--Damion Cubas n'ayant été après tout qu'un
-tonnelier, peut-être même un mauvais tonnelier, tandis que Luiz Cubas
-passa par l'Université de Coimbra, occupa de hautes charges, et fut un
-des confidents du vice-roi, comte de Cunha. Comme ce nom de Cubas
-sentait par trop le muid, mon père, qui était l'arrière petit-fils de
-Damion, alléguait les hauts faits d'armes d'un certain chevalier qui,
-sur la terre d'Afrique, aurait reçu ce titre, un jour qu'il enleva
-trois cents cuves[1] aux Mores. Mon père, homme d'imagination,
-échappait ainsi à la tonnellerie sur l'aile d'un calembour. C'était
-un digne homme, d'un bon naturel, digne et loyal entre tous. Il avait
-bien quelques fumées de vanité. Mais trouve-t-on quelqu'un en ce bas
-monde qui échappe à ce travers? Il est bon d'ajouter qu'il ne recourut
-à ce stratagème qu'après avoir cherché à greffer notre famille sur
-le vieux tronc de mon célèbre homonyme, le capitan Braz Cubas, qui
-fonda la ville de S. Vicente où il mourut en 1592. Ce fut pour ce motif
-qu'il me donna le nom de Braz. Mais les descendants légitimes
-protestèrent, et il inventa les trois cents cuves mauresques.
-
-J'ai encore quelques parents vivants: ma nièce Venancia, par exemple:
-le lis de la vallée, fleur des dames de son temps. Son père aussi,
-Cotrim, un individu qui... mais n'anticipons pas sur les événements.
-Finissons-en d'une avec l'emplâtre.
-
-
-
-
-IV. L'IDÉE FIXE
-
-
-Après tant et tant de cabrioles, mon idée finit par devenir une idée
-fixe. Dieu te garde, lecteur, d'une semblable aventure. Mieux vaut un
-fétu ou même une poutre dans l'œil. Vois Cavour: ce fut l'idée fixe
-de l'unité italienne qui le tua. Il est vrai que Bismark n'est pas mort
-de la sienne. Mais la nature est une grande capricieuse, et l'histoire
-une éternelle toquée. Par exemple Suétone nous présente un Claude
-qui est un parfait imbécile,--une «citrouille», suivant l'expression
-de Sénèque,--et un Titus qui fut les délices de Rome. Et voici qu'un
-moderne professeur trouve le moyen de démontrer que des deux césars,
-le délicieux, l'exquis, c'est précisément la citrouille de Sénèque.
-Et toi, madame Lucrèce, fleur de la famille des Borgias, si un poète
-te peint sous les traits d'une Messaline catholique, il se présente
-aussitôt un Grégorovius incrédule pour adoucir ton profil. Si tu n'es
-pas un lis, au moins n'es-tu pas non plus un bourbier. Il me plaît de
-me tenir en équilibre, entre le poète et le savant.
-
-Vive l'histoire, qui, dans sa volubilité, tourne à tous les vents. Et
-pour en revenir à l'idée fixe, je dirai que c'est elle qui fait les
-grands hommes et les fous. L'idée mobile, vague, chatoyante, est le
-propre des Claude, suivant la formule de Suétone.
-
-Mon idée fixe, à moi, était fixe à un point que je ne saurais dire.
-Non, je ne trouve rien au monde qui soit assez fixe pour servir de terme
-de comparaison: peut-être la lune, peut-être les pyramides d'Égypte,
-ou l'ancienne diète germanique. C'est au lecteur de choisir et je le
-prie de ne pas faire la grimace, parce que je tarde à commencer la
-partie narrative de ces mémoires. Nous y viendrons. Je vois bien qu'il
-préfère l'anecdote à la réflexion, comme les autres lecteurs, ses
-confrères. Il est dans son droit. Encore un peu de patience. Ce livre
-est écrit avec flegme, avec le flegme d'un homme qui n'a plus à tenir
-compte de la brièveté du siècle. C'est une œuvre essentiellement
-philosophique, d'une philosophie inégale, tantôt austère, tantôt
-folichonne; elle n'édifie ni ne détruit; elle ne refroidit ni
-n'enflamme; et toutefois elle vise moins haut qu'à l'apostolat, et plus
-haut qu'au simple passe-temps.
-
-Allons, rectifiez la position de votre nez, et revenons à l'emplâtre.
-Laissons là l'histoire avec ses caprices de dame élégante. Nous
-n'étions pas à Salamine, et nous n'avons point écrit la confession
-d'Augsbourg. Pour ma part, si de temps à autre je me souviens de
-Cromwell, c'est seulement pour me dire que la main de Son Altesse, cette
-main qui ferma le Parlement, aurait pu imposer aux Anglais l'emplâtre
-Braz Cubas. Et ne vous riez pas de cette banale victoire de la pharmacie
-sur le puritanisme. Qui ne sait qu'au pied de chaque haute et ostensible
-bannière, il y a souvent de petits drapeaux, modestes et particuliers,
-qui se dressent et se déroulent à l'ombre de ceux-ci, et quelquefois
-même leur survivent. Voyez le village qui s'abritait sous la protection
-du château féodal. Le château tomba, le village demeure. Il est vrai
-qu'il a grandi et a pris des airs de noblesse... Décidément ma
-comparaison ne vaut rien.
-
-
-
-
-V. OÙ L'ON VOIT POINDRE L'OREILLE D'UNE FEMME
-
-
-Mais voici que tandis que j'étais en train de préparer et de
-perfectionner ma recette, je reçus en plein un vent coulis. Je tombai
-malade; je traitai le mal par le mépris. J'avais l'emplâtre en tête.
-Je portais en moi l'idée fixe des fous et des forts. Je me voyais de
-loin m'élevant au-dessus de la multitude, pour remonter au ciel comme
-un aigle immortel, et ce n'est pas en présence de ce spectacle sublime
-qu'un homme se laisse vaincre par la douleur. Le jour suivant j'étais
-plus mal. Je me soignai alors, mais incomplètement, sans méthode, et
-sans persistance. Telle fut l'origine du mal qui m'emporta dans le
-domaine de l'éternité. Vous savez déjà que je mourus un vendredi,
-jour de mauvais augure, et je crois avoir prouvé que ce fut ma
-découverte qui me tua. Il y a des démonstrations moins lucides et non
-moins triomphantes.
-
-Il n'était pas impossible cependant que je devinsse centenaire et que
-mon nom figurât dans les journaux sur la liste des macrobiens. J'avais
-une bonne santé, j'étais robuste. Supposez qu'au lieu de poser les
-bases d'une invention pharmaceutique, j'eusse réuni les éléments
-d'une institution politique ou d'une réforme religieuse. Le courant
-d'air, supérieur aux spéculations humaines, me surprenait de la même
-manière, et tout s'en allait à vau-l'eau. Telle est la destinée
-humaine.
-
-Ce fut sur cette réflexion que je pris congé de la femme, je ne dirai
-pas la plus sage, mais assurément la plus belle de toutes celles de son
-temps, de l'anonyme du premier chapitre, celle dont l'imagination,
-semblable aux cigognes de l'Illyssus... Elle avait alors
-cinquante-quatre ans; c'était une ruine, une imposante ruine.
-Figurez-vous, lecteur, que nous nous étions aimés, elle et moi, bien
-des années auparavant, et qu'un jour, au cours de ma maladie, je la vis
-paraître à la porte de ma chambre.
-
-
-
-
-VI. «CHIMÈNE, QUI L'EÛT DIT? RODRIGUE, QUI L'EÛT CRU?»
-
-
-Je la vis s'arrêter sur le seuil de l'alcôve, pâle, émue, vêtue de
-noir, et demeurer là sans oser entrer, peut-être intimidée par la
-présence d'un homme qui se trouvait avec moi. Du lit où j'étais
-étendu, je la contemplai pendant tout ce temps, sans lui rien dire et
-sans faire un geste. Nous ne nous voyions pas depuis deux ans déjà, et
-elle m'apparaissait, non telle qu'elle était, mais telle qu'elle avait
-été. Je me remémorai ce que nous fûmes tous deux, à l'époque
-juvénile vers laquelle un Ézéchias mystérieux fit soudain reculer le
-soleil. Je secouai toutes mes misères, et cette poignée de poussière,
-que la mort allait éparpiller dans l'éternité du néant, fut plus
-forte que le temps, ministre de la mort. Aucune eau de Jouvence n'eût
-valu cette simple et mélancolique évocation du passé.
-
-Croyez-m'en: rien ne vaut le souvenir. On ne doit jamais se fier à la
-félicité présente; il y a en elle une goutte de bave de Caïn. Quand
-le temps a passé, quand le spasme a cessé, alors oui, on peut vraiment
-savourer celle des deux illusions qui est la meilleure, parce qu'elle
-est exempte de souffrance.
-
-L'évocation fut d'ailleurs de courte durée. La réalité s'imposa, le
-présent fit disparaître le passé. Peut-être exposerai-je au lecteur,
-dans quelque page de ce livre, ma théorie des éditions humaines. Pour
-le moment, ce qu'il est important de savoir, c'est que Virgilia (elle
-s'appelait Virgilia) entra dans l'alcôve, avec la fermeté, la gravité
-que lui donnaient ses vêtements et aussi les années, et s'approcha de
-mon chevet. L'étranger se leva et sortit. C'était un individu qui
-venait tous les jours me rendre visite pour me parler du change, de la
-colonisation et de la nécessité de multiplier les chemins de fer au
-Brésil. Comme c'était passionnant pour un moribond! Il sortit;
-Virgilia demeura debout; durant quelques instants nous nous regardâmes
-en silence. Qui l'eût dit? de deux grands amoureux, de deux passions
-effrénées, il ne restait rien après vingt années: rien, ou tout au
-plus deux cœurs desséchés, dévastés par la vie et rassasiés
-d'elle, peut-être pas autant l'un que l'autre, mais enfin rassasiés
-tous deux. Virgilia avait alors la beauté de la vieillesse, un air
-austère et maternel. Elle était moins maigre qu'à notre dernière
-rencontre à la Tijuca dans une fête de la Saint-Jean. Elle faisait
-tête au temps: c'est à peine si quelques fils blancs s'intercalaient
-entre ses cheveux noirs.
-
---Voilà que vous rendez visite aux défunts, lui dis-je.
-
---Qui parle de défunts? répondit-elle en faisant la moue.
-
-Et après m'avoir serré la main:
-
---Je m'occupe de secouer les paresseux.
-
-Elle n'avait plus la caresse attendrie d'un autre temps, mais sa voix
-était amicale et douce. Elle s'assit. J'étais seul chez moi, en
-compagnie d'un simple infirmier. Nous pouvions nous parler en toute
-franchise. Virgilia me donna des informations du dehors: elle comptait
-avec esprit, assaisonnant ses discours d'un peu de médisance, ce sel de
-la conversation. Et sur le point de quitter le monde, j'éprouvais un
-plaisir satanique à me moquer de lui, à me convaincre que je perdais
-bien peu de choses en vérité.
-
---Quelle idée! interrompit Virgilia, en grossissant la voix. Si vous
-continuez, je ne reviendrai plus. Mourir! naturellement, nous sommes
-tous mortels. Il suffit d'être en vie.
-
-Et regardant sa montre:
-
---Mon Dieu! déjà trois heures. Je file.
-
---Déjà?
-
---Oui; je reviendrai demain ou après-demain.
-
---Je ne sais trop que vous conseiller. Votre malade est un vieux
-garçon, et il n'y a aucune femme chez lui.
-
---Et votre sœur?
-
---Elle ne pourra venir qu'à partir de samedi.
-
-Virgilia réfléchit un instant. Puis elle haussa les épaules, et dit
-gravement:
-
---Je suis vieille! Personne ne remarquera... D'ailleurs, pour couper
-court aux racontages, j'amènerai Nhonhô.
-
-Nhonhô était l'unique fruit de son mariage, et à l'âge de cinq ans,
-il avait été le complice inconscient de nos amours. À l'époque de ma
-maladie, il était déjà avocat. Ils vinrent tous deux, le
-surlendemain, et j'avoue qu'en les recevant dans ma chambre, je fus pris
-d'une timidité qui ne me permit pas de répondre tout de suite aux
-paroles affectueuses du jeune homme. Virgilia devina ce qui se passait
-en moi, et lui dit:
-
---Nhonhô, regarde-moi ce grand enfant gâté qui ne dit rien pour faire
-croire qu'il est très malade.
-
-Le jeune homme sourit; je souris aussi, je crois, et nous plaisantâmes.
-Virgilia était sereine et souriante, offrant l'aspect des existences
-immaculées, sans un regard suspect, sans un geste dénonciateur. Son
-égalité de parole et de caractère dénonçait une domination
-d'elle-même assez rare, sans doute. Notre conversation glissa par
-hasard aux amours illégitimes, moitié divulguées, moitié secrètes,
-d'une personne de notre connaissance, et qui était même son amie, ce
-qui ne l'empêcha pas de montrer à l'égard de celle-ci quelque dédain
-et même de l'indignation. Son fils écoutait avec satisfaction cette
-voix digne et forte, et je me demandais à moi-même ce que les
-pies-grièches diraient de nous, si Buffon était né pie-grièche.
-
-C'était le délire qui méprenait.
-
-
-
-
-VII. LE DÉLIRE
-
-
-Je ne sache pas que personne ait encore raconté son propre délire. La
-science me sera redevable de ce service. Les lecteurs indifférents aux
-phénomènes mentaux pourront sauter ce chapitre. Mais même si vous
-n'êtes pas curieux, vous trouverez peut-être intéressant de savoir ce
-qui se passa dans ma tête pendant près d'une demi-heure.
-
-Je pris d'abord la forme d'un barbier chinois habile et grassouillet, en
-train de raser de près un mandarin, qui me payait de ma peine par des
-chiquenaudes et des dragées: simples caprices de mandarin.
-
-L'instant d'après, je devins la _Somme_ de Saint Thomas, imprimée en
-un volume et reliée en maroquin, avec des fermoirs d'argent et des
-estampes. Ce délire donna à mon corps la plus rigide immobilité. Je
-me rappelle encore que mes mains formaient les fermoirs du livre. Je les
-tenais croisées sur le ventre, et quelqu'un (Virgilia sans doute) les
-décroisait, parce que cette attitude semblait celle de la mort.
-
-Enfin je fus rendu à la forme humaine, et livré à un hippopotame, qui
-m'emporta. Je me laissai faire, sans protester, et je ne sais trop si je
-ressentais de la peur ou un sentiment de confiance. Mais au bout d'un
-instant, la course devint tellement vertigineuse que j'osai
-l'interroger, et lui dire, après quelques précautions oratoires, qu'il
-me semblait aller à l'aventure.
-
---Tu te trompes, me répondit l'animal. Nous remontons à l'origine des
-siècles.
-
-Je lui fis observer que c'était un peu loin. Mais l'hippopotame ne
-m'entendit pas ou ne me comprit pas, ou feignit de ne pas entendre. Je
-lui demandai, puisqu'il parlait, s'il descendait du cheval d'Achille ou
-de l'âne de Balaam, et il me répondit par un geste commun à ces deux
-animaux: il secoua les oreilles. Je fermai alors les yeux et
-m'abandonnai au hasard. J'avoue que je ressentis quelque démangeaison
-de savoir où se trouvait placée l'origine des siècles, si elle était
-aussi mystérieuse que celle du Nil, et surtout si elle valait plus ou
-moins que la consommation des mêmes siècles: réflexions d'un cerveau
-malade. Comme je fermais les yeux, je ne voyais pas le chemin. Je me
-souviens seulement que l'impression du froid augmentait à mesure que
-nous avancions. À un certain moment, je crus entrer dans la région des
-neiges éternelles. J'ouvris alors les yeux, et je vis qu'en effet mon
-hippopotame galopait sur une plaine de neige, couverte de quelques
-montagnes de neige, d'une végétation de neige, et de quelques grands
-animaux également de neigé. On ne voyait que de la neige; un soleil de
-neige nous pénétrait de froidure. J'essaya de parler, mais de
-froidure. J'essayai de parler, mais je ne pus prononcer que cette
-question anxieuse:
-
---Où sommes-nous?
-
---Nous avons passé l'Éden.
-
---Arrêtons-nous alors sous la tente d'Abraham.
-
---Mais puisque nous allons en arrière, répartit ma monture en se
-moquant de moi.
-
-Je demeurai ahuri et vexé. Le voyage me parut décidément extravagant
-et sans intérêt, le froid incommode, le moyen de locomotion brutal et
-le but inaccessible. De plus,--imagination de malade,--je me disais
-qu'en supposant même que nous y arrivions, il n'était pas impossible
-que les siècles, irrités de cette profanation, nous déchirassent
-entre leurs ongles, qui devaient être séculaires comme eux. Tandis que
-je me livrais à ces réflexions, nous dévorions l'espace, et la plaine
-fuyait sous nos pieds. Enfin l'animal s'arrêta, et je pus regarder
-autour de moi. Regarder seulement, car je ne vis rien, hors l'immense
-linceul de neige qui couvrait alors le ciel même, demeuré jusque-là
-limpide. Par moment, j'entrevoyais quelque énorme plante agitant au
-vent ses larges feuilles. Le silence était sépulcral. On eût dit que
-la vie des êtres se figeait en présence de l'homme.
-
-Et voici qu'un visage énorme (tombait-il du ciel? sortait-il de terre,
-je ne sais), un visage de femme, fixant sur moi des regards rutilants
-comme le soleil, m'apparut. Il avait l'ampleur des solitudes sauvages et
-il échappait à la compréhension humaine, car ses contours se
-perdaient dans l'ambiance, et ce qui paraissait opaque était tout
-simplement diaphane. Dans ma stupéfaction, je ne dis rien, je ne
-poussai pas un cri. Mais au bout d'un instant, dans ma curiosité
-délirante, je lui demandai son nom.
-
---Je suis, comme il te plaira, la Nature ou Pandore. Je suis ta mère et
-ton ennemie.
-
-En entendant ces mots, je reculai un peu, pris d'épouvante. La figure
-poussa un large éclat de rire, qui fit autour de nous l'effet d'une
-tempête. Les plantes se contorsionnèrent, et un long gémissement
-rompit le silence.
-
---Ne crains rien, me dit-elle; mon inimitié ne tue pas. C'est au
-contraire par la vie qu'elle s'affirme. Tu vis: je ne te souhaite pas
-d'autre mal.
-
---Vis-je vraiment? demandai-je en enfonçant mes ongles dans ma chair,
-pour me certifier de ma propre existence.
-
---Oui, ver de terre, tu vis. Ne crains pas de perdre ces haillons, dont
-tu t'enorgueillis. Pendant quelques heures encore, tu goûteras le pain
-de la douleur et le vin de la misère. Tu vis, dans ta folie actuelle,
-tu vis. Et si ta conscience se réveille un instant et reprend sa
-sagacité, tu diras encore que tu veux vivre.
-
-Ce disant, la vision étendit le bras, me saisit par les cheveux,
-m'éleva dans les airs comme elle eût fait d'une plume. Alors seulement
-je contemplai de près son visage qui était énorme. Il était
-d'une quiétude parfaite, sans contorsions, sans expression de
-haine ou de férocité. Sa caractéristique unique et complète était
-l'impassibilité égoïste, l'éternelle surdité, la volonté immobile.
-Ses colères, si elle en ressentait, demeuraient enserrées dans son
-cœur. En même temps, sur ce visage glacial, il y avait un air de
-jeunesse, de force et de santé, en présence duquel je me sentais le
-plus débile et le plus décrépit des êtres.
-
---M'entends-tu? dit-elle enfin, au bout de quelques instants de mutuelle
-contemplation.
-
---Non, répondis-je; je ne veux pas te comprendre, tu es absurde, tu es
-un mythe. Je rêve, sans doute; ou si par hasard je suis devenu fou, tu
-n'es qu'une conception d'aliéné, une chose vaine, que la raison
-absente ne peut ni diriger ni palper. La Nature?... celle que je connais
-est bien une mère, mais non une ennemie. Elle ne fait pas de la vie un
-fléau; elle n'a pas, comme toi, cet air indifférent et sépulcral. Et
-pourquoi Pandore?
-
---Parce que je porte sur moi les biens et les maux, et le pire de tous,
-l'espérance, consolation des hommes. Tu trembles?
-
---Oui, ton regard me fascine.
-
---Sans doute; car je ne suis pas seulement la vie, mais aussi la mort;
-et d'ici peu tu vas me rendre ce que je n'ai fait que te prêter. Grand
-voluptueux, la volupté du néant t'attend.
-
-Quand cette parole retentit comme un coup de tonnerre dans cette immense
-vallée, je crus que c'était le dernier son qui parviendrait à mes
-oreilles. Je sentis comme la décomposition subite de moi-même. Je lui
-lançai un regard suppliant et demandai un sursis de quelques années.
-
---Vie éphémère, s'écria la vision, pourquoi souhaiter encore quelque
-prolongement? pour dévorer encore, et être enfin dévorée à ton
-tour. N'es-tu point lasse du spectacle de la lutte? Tu connais à fond
-tout ce que je t'offre de moins ignoble et de moins triste: le lever du
-soleil, la mélancolie des soirs, le sommeil, enfin, qui est le plus
-grand présent de mes mains. Que te faut-il encore, sublime idiote?
-
---La continuation de moi-même: je ne te demande rien de plus. Qui donc
-m'a mis dans le cœur, sinon toi, cet amour de la vie? Et si j'aime la
-vie, n'est-ce point te frapper toi-même que de me tuer?
-
---Non; car je n'ai plus besoin de toi. Ce qui importe au temps, ce n'est
-pas la minute qui passe, c'est celle qui vient. Celle-ci est forte,
-allègre; elle se croit immortelle, bien qu'elle porte la mort en elle,
-et qu'elle doive périr comme celle qui l'a précédée. Seul le temps
-subsiste. Égoïsme, diras-tu; sans doute, mais j'ai encore une autre
-loi: égoïsme, et conservation. La panthère enlève un veau du
-troupeau en se disant qu'elle doit vivre; et si le veau est tendre tant
-mieux. C'est la règle universelle. Monte et regarde.
-
-Ce disant, la vision m'emporta au sommet d'une montagne. J'abaissai mes
-yeux vers la vallée, et pendant longtemps je contemplai dans le
-lointain, à travers le brouillard, une chose unique. Figure-toi,
-lecteur, une réduction des siècles défilant devant moi, exhibant
-toutes les races, toutes les passions, le tumulte des empires, la guerre
-des appétits et des haines, la destruction réciproque des êtres et
-des choses. Curieux et cruel spectacle! L'histoire de l'homme et de
-notre planète prenait ainsi une intensité que ne sauraient lui donner
-ni l'imagination ni la science, car la science est plus lente et
-l'imagination plus vague, tandis que ce que j'avais devant moi était la
-condensation vivante de tous les temps. Impossible de décrire ce
-spectacle: ce serait vouloir fixer l'éclair. Les siècles se
-succédaient en tourbillon, et pourtant je voyais, avec la vision
-spéciale du délire, tout ce qu'ils contenaient: fléaux et délices,
-gloire et misère, et l'amour aggravant la faiblesse. Voici venir la
-jalousie qui dévore, la colère qui enflamme, l'envie qui bave, et la
-pioche et la plume humide de sueur, et l'ambition et la faim, et la
-vanité, et la mélancolie, et la richesse, et l'amour: toutes les
-passions qui agitent l'homme comme un jouet, ou le détruisent et en
-font un haillon. Je voyais les formes multiples du même vice originel,
-qui tantôt mord les viscères, tantôt s'attaque à la pensée, et
-promène éternellement son habit d'arlequin sur l'humanité tout
-entière. La douleur cédait parfois, ou à l'indifférence qui est un
-sommeil sans rêve, ou au plaisir qui est une douleur bâtarde. L'homme,
-flagellé et rebelle, courait au-devant de la fatalité des choses,
-après une figure nébuleuse et fuyante, faite de lambeaux de
-l'impalpable, de l'improbable, de l'invisible, mal cousus avec
-l'aiguille de l'imagination. Et cette image, vaine chimère de la
-félicité, ou s'éloignait perpétuellement, ou se laissait prendre par
-un pan de sa robe, dont l'homme s'enveloppait aussitôt la poitrine,
-tandis qu'elle partait d'un éclat de rire et jouissait comme un songe.
-
-Devant tant de misères, je ne pus contenir un cri d'angoisse que Nature
-ou Pandore entendit sans rire ni protester; et je ne sais par quelle
-bizarrerie cérébrale ce fut moi qui me mis à rire d'un rire
-inextinguible et idiot.
-
---Tu as raison, dis-je; le spectacle est divertissant et vaut la peine
-d'être vu, quoiqu'il soit un peu monotone. Quand Job maudissait le jour
-où il fut conçu, il eût aimé à voir d'ici ce spectacle. Allons,
-Pandore, ouvre tes entrailles et digère-moi; le spectacle est
-divertissant, mais digère-moi.
-
-Je fus invité, pour toute réponse, à regarder au-dessous de moi les
-siècles qui continuaient à passer, rapides et turbulents, les
-générations qui se superposaient aux générations, les unes tristes
-compte la captivité d'Israël, les autres gaies, comme les
-extravagances de Commode, et toutes s'engouffrant ponctuellement dans le
-sépulcre. Je voulais fuir, mais une force inconnue alourdissait mes
-pieds. Alors je me dis en moi-même: «Bon! laissons passer les
-siècles; le mien aura son tour et tous après lui, jusqu'au dernier,
-qui me donnera le mot de l'énigme de l'éternité.» Et je regardai, et
-je continuai à voir les âges qui survenaient et passaient, et je me
-sentais résolu et tranquille, peut-être même satisfait. Oui,
-peut-être bien, satisfait. Chaque siècle apportait sa part d'ombre et
-de lumière, d'apathie et de combativité, d'erreur te au temps, ce n'est
-pas la minute qui passe, c'est celle qui vient. Celle-ci est forte,
-allègre; elle se croit immortelle, bien qu'elle porte la mort en elle,
-et qu'elle doive périr comme celle qui l'a précédée. Seul le temps
-subsiste. Égoïsme, diras-tu; sans doute, mais j'ai encore une autre
-loi: égoïsme, et conservation. La panthère enlève un veau du
-troupeau en se disant qu'elle doit vivre; et si le veau est tendre tant
-mieux. C'est la règle universelle. Monte et regarde.
-
-Ce disant, la vision m'emporta au sommet d'une montagne. J'abaissai mes
-yeux vers la vallée, et pendant longtemps je contemplai dans le
-lointain, à travers le brouillard, une chose unique. Figure-toi,
-lecteur, une réduction des siècles défilant devant moi, exhibant
-toutes les races, toutes les passions, le tumulte des empires, la guerre
-des appétits et des haines, la destruction réciproque des êtres et
-des choses. Curieux et cruel spectacle! L'histoire de l'homme et de
-notre planète prenait ainsi une intensité que ne sauraient lui donner
-ni l'imagination ni la science, car la science est plus lente et
-l'imagination plus vague, tandis que ce que j'avais devant moi était la
-condensation vivante de tous les temps. Impossible de décrire ce
-spectacle: ce serait vouloir fixer l'éclair. Les siècles se
-succédaient en tourbillon, et pourtant je voyais, avec la vision
-spéciale du délire, tout ce qu'ils contenaient: fléaux et délices,
-gloire et misère, et l'amour aggravant la faiblesse. Voici venir la
-jalousie qui dévore, la colère qui enflamme, l'envie qui bave, et la
-pioche et la plume humide de sueur, et l'ambition et la faim, et la
-vanité, et la mélancolie, et la richesse, et l'amour: toutes les
-passions qui agitent l'homme comme un jouet, ou le détruisent et en
-font un haillon. Je voyais les formes multiples du même vice originel,
-qui tantôt mord les viscères, tantôt s'attaque à la pensée, et
-promène éternellement son habit d'arlequin sur l'humanité tout
-entière. La douleur cédait parfois, ou à l'indifférence qui est un
-sommeil sans rêve, ou au plaisir qui est une douleur bâtarde. L'homme,
-flagellé et rebelle, courait au-devant de la fatalité des choses,
-après une figure nébuleuse et fuyante, faite de lambeaux de
-l'impalpable, de l'improbable, de l'invisible, mal cousus avec
-l'aiguille de l'imagination. Et cette image, vaine chimère de la
-félicité, ou s'éloignait perpétuellement, ou se laissait prendre par
-un pan de sa robe, dont l'homme s'enveloppait aussitôt la poitrine,
-tandis qu'elle partait d'un éclat de rire et jouissait comme un songe.
-
-Devant tant de misères, je ne pus contenir un cri d'angoisse que Nature
-ou Pandore entendit sans rire ni protester; et je ne sais par quelle
-bizarrerie cérébrale ce fut moi qui me mis à rire d'un rire
-inextinguible et idiot.
-
---Tu as raison, dis-je; le spectacle est divertissant et vaut la peine
-d'être vu, quoiqu'il soit un peu monotone. Quand Job maudissait le jour
-où il fut conçu, il eût aimé à voir d'ici ce spectacle. Allons,
-Pandore, ouvre tes entrailles et digère-moi; le spectacle est
-divertissant, mais digère-moi.
-
-Je fus invité, pour toute réponse, à regarder au-dessous de moi les
-siècles qui continuaient à passer, rapides et turbulents, les
-générations qui se superposaient aux générations, les unes tristes
-compte la captivité d'Israël, les autres gaies, comme les
-extravagances de Commode, et toutes s'engouffrant ponctuellement dans le
-sépulcre. Je voulais fuir, mais une force inconnue alourdissait mes
-pieds. Alors je me dis en moi-même: «Bon! laissons passer les
-siècles; le mien aura son tour et tous après lui, jusqu'au dernier,
-qui me donnera le mot de l'énigme de l'éternité.» Et je regardai, et
-je continuai à voir les âges qui survenaient et passaient, et je me
-sentais résolu et tranquille, peut-être même satisfait. Oui,
-peut-être bien, satisfait. Chaque siècle apportait sa part d'ombre et
-de lumière, d'apathie et de combativité, d'erreur z-vous bien remarqué:
-aucune suture apparente, rien qui distraie la sereine attention du
-lecteur, rien; de telle sorte que ce livre conserve ainsi tous les
-avantages de la méthode, sans la rigidité de la méthode. En vérité il
-était temps. La méthode est indispensable; mais je la préfère en
-déshabillé, sans atours ni colifichets, se moquant des opinions du
-voisin et de celles du commissaire de police de quartier. C'est comme
-l'éloquence: il en est une naturelle et vibrante, d'un art sincère et
-ensorceleur; et une autre empesée et vide.
-
-Revenons au 20 octobre.
-
-
-
-
-X. CE JOUR-LÀ
-
-
-Ce jour-là, une fleur gracieuse poussa sur l'arbre des Cubas: je
-naquis. Paschoela, insigne sage-femme venue du Minho, et qui se vantait
-d'avoir ouvert les portes de la vie à une génération entière de
-gentilshommes, me reçut dans ses bras. Il est possible que mon père
-l'ait entendue faire son habituelle déclaration; je veux croire
-pourtant que ce fut le sentiment paternel qui induisit l'auteur de mes
-jours à la gratifier de deux demi-doublons. On me lava, on
-m'emmaillota, et je devins aussitôt le héros de la maison. Chacun
-pronostiquait à mon égard ce qui lui plaisait davantage. Mon oncle
-Jean, ancien officier d'infanterie, trouvait que j'avais le regard de
-Bonaparte, ce qui déplut à mon père. Mon oncle Ildefonso, alors
-simple prêtre, devinait en moi un futur chanoine.
-
---Il sera au moins chanoine; je ne dis pas plus, pour ne point paraître
-orgueilleux. Mais je ne serais pas surpris si Dieu le destinait à
-l'épiscopat. Et pourquoi, après tout, ne serait-il pas évêque! la
-chose n'est pas impossible. Qu'en dites-vous, Bento, mon frérot?
-
-Mon père répondait à tous que je serais ce qu'il plairait au ciel. Et
-il me soulevait en l'air comme s'il eût eu l'intention de me montrer à
-la ville et à l'univers. Il demandait à tout le monde si je lui
-ressemblais, si j'étais joli, si je paraissais intelligent.
-
-Je raconte ces choses en gros, et telles que l'on me les a narrées plus
-tard. J'ignore naturellement la plupart des faits de ce jour mémorable.
-Je sais que les voisins vinrent en personne ou envoyèrent leurs
-souhaits au nouveau-né, et que pendant les premières semaines, ce fut
-un défilé de visites à la maison. Toutes les chaises étaient prises,
-et jusqu'au moindre tabouret. On tailla force layettes. Si je
-n'énumère point les cadeaux, les baisers, les exclamations et les
-bénédictions, c'est que je n'en finirais plus avec ce chapitre, et
-qu'il faut pourtant bien qu'il ait une fin.
-
-Je ne parlerai pas non plus de mon baptême. Tout ce qu'on m'en a dit,
-c'est que ce fut une des plus brillantes fêtes de l'année suivante,
-1806. La cérémonie eut lieu dans l'église de São Domingos, un mardi
-de mars, par une belle journée, lumineuse et pure; mon parrain et ma
-marraine furent le colonel Rodrigues de Mattos et sa femme. Tous deux
-descendaient de vieilles familles du Nord et honoraient le sang qui
-coulait dans leurs veines, et que leurs aïeux avaient répandu dans les
-guerres contre la Hollande. Je crois bien que leurs noms à tous deux
-furent au nombre des premiers mots que je balbutiai. Et je devais le
-faire avec grâce, et en révélant quelque talent précoce, car sitôt
-que quelqu'un se présentait, il me fallait réciter ma leçon.
-
---Bébé, tu vas dire à ces messieurs comment s'appelle ton parrain.
-
---Mon parrain? c'est S. Exc. le colonel Paulo Vaz Lobo Cezar de Andrade
-e Souza Rodrigues de Mattos; ma marraine c'est S. Exc. Dona Maria Luiza
-de Macedo Rezende e Souza Rodrigues de Mattos.
-
---Il est extraordinaire, ce petit, s'écriaient les assistants.
-
-Mon père était du même avis, et ses yeux brillaient d'orgueil; il
-passait la main sur mon front, me regardait longtemps avec tendresse
-satisfait de lui-même.
-
-Je ne sais pas trop non plus quand je fis mes premiers pas; mais ils
-furent prématurés: peut-être pour presser la nature, m'obligea-t-on
-de bonne heure à m'accrocher aux chaises, ou me tenait-on par ma robe,
-ou me donna-t-on un cerceau. «Allons! tout seul!»... me disait ma
-bonne. Et moi, attiré par le hochet de fer-blanc que ma mère agitait
-devant moi, j'allais de l'avant, tombant par-ci, tombant par-là; et je
-marchais, probablement mal; mais enfin je marchais, et j'ai continué
-par la suite.
-
-
-
-
-XI. L'ENFANT EST LE PÈRE DE L'HOMME
-
-
-Je grandis; ma famille n'y fut pour rien. Je grandis naturellement,
-comme les magnolias et les chats. Les chats sont peut-être moins
-madrés, et sûrement les magnolias sont moins dissipés que je ne
-l'étais. Un poète disait que l'enfant est le père de l'homme. S'il en
-est ainsi, étudions quelques traits de mon enfance.
-
-J'avais cinq ans à peine, et déjà l'on m'avait surnommé
-«l'Endiablé»; et vraiment je méritais ce titre. Je fus un des plus
-terribles gamins de ma génération: malin, indiscret, turbulent et
-volontaire. Par exemple un jour qu'une esclave me refusa une cuillerée
-de confiture de coco qu'elle était en train de préparer, je lui mis la
-tête en capilotade; et non content de cette méchanceté, je lançai
-une poignée de cendre dans le chaudron; puis, pour comble, j'allai
-raconter à ma mère que l'esclave avait gâté la confiture par simple
-perversité. J'avais alors six ans à peine. Prudencio, un petit
-mulâtre élevé à la maison, me servait de monture. Il se mettait à
-quatre jambes, les mains à terre, je lui glissais une corde entre les
-dents, en guise de frein; je lui montais sur le dos; puis le fustigeant
-avec une baguette, je lui faisais faire mille tours à droite et à
-gauche et il obéissait, en gémissant parfois; mais enfin il obéissait
-sans rien dire ou en murmurant un «aï! aï! Nhonhô» auquel je
-répondais en lui disant: «Vas-tu te taire, animal!» Cacher le chapeau
-des gens qui venaient nous voir, mettre des queues en papier aux
-personnes graves, ou les tirer par la perruque; faire des pinçons sur
-le bras des matrones, et autres exploits du même genre, étaient
-certainement des preuves d'un caractère indocile; mais je me figure que
-c'était en même temps des manifestations d'un esprit robuste, car mon
-père m'avait en grande admiration. En public il me réprimandait bien,
-pour la forme; mais en particulier, il me couvrait de baisers.
-
-Il ne faudrait pas croire cependant que j'aie passé le reste de ma vie
-à casser des têtes ou à cacher des couvre-chefs. Mais que je sois
-demeuré opiniâtre, égoïste, et que j'aie toujours aimé à me moquer
-un peu des gens, c'est la pure et simple vérité. Si je n'ai point
-toujours caché leurs chapeaux, je les ai toujours un peu tirés par la
-perruque.
-
-Je me suis toujours intéressé aussi à la contemplation des injustices
-humaines avec une tendance à les atténuer, à les expliquer, à les
-classer par catégories, non pas suivant un étalon rigide, mais en les
-considérant comme le produit des circonstances et du milieu. Ma mère
-m'éduquait à sa façon, en me faisant apprendre par cœur des
-préceptes et des oraisons. Mais c'était le sang et les nerfs qui me
-gouvernaient bien plus que toutes les prières; et les règles de morale
-perdaient l'âme qui les fait vivre pour se réduire à de simples
-formules. Le matin avant la bouillie, le soir avant de m'endormir, je
-demandais à Dieu de me pardonner mes offenses comme je pardonnais à
-ceux qui m'avaient offensé; mais entre la matinée et la soirée, je
-faisais quelque grave espièglerie, et mon père, après le premier
-mouvement de mauvaise humeur, me donnait de petites tapes en me disant:
-«Ah! polisson! ah! polisson!»
-
-Oui, vraiment, mon père m'adorait. Ma mère était une femme faible, de
-peu d'esprit et d'un grand cœur, crédule, sincèrement pieuse,
-casanière bien que jolie, et modeste quoique riche. Elle ne craignait
-que deux choses au monde, le tonnerre et son mari, qui était son oracle
-et son Dieu. De la collaboration de ces deux êtres résulta mon
-éducation qui, bonne peut-être par quelque côté, était en général
-vicieuse, incomplète et même négative sur certains points. Mon oncle,
-le chanoine, faisait bien quelques reproches à son frère; il lui
-disait que j'étais trop libre et pas assez bien élevé, que j'étais
-trop gâté et pas assez châtié. Mais mon père répondait que mon
-éducation était faite suivant un système très supérieur à la
-routine coutumière; et de la sorte, sans persuader mon oncle, il
-arrivait à se convaincre lui-même.
-
-De pair avec l'hérédité et l'éducation, il y eut aussi l'exemple du
-dehors et le milieu domestique. J'ai parlé de mes père et mère,
-j'avais aussi des oncles. L'un d'eux, Jean, avait la langue bien pendue,
-menait une vie galante et se plaisait aux conversations scabreuses. Dès
-que j'eus onze ans, il commença à me raconter des anecdotes plus ou
-moins vraies, mais toutes farcies d'obscénités. Il ne respectait pas
-plus mon adolescence que la soutane de son frère. Seulement, celui-ci
-disparaissait dès qu'il pressentait l'histoire leste. Moi non, je
-restais sans rien comprendre tout d'abord. Peu à peu je compris et
-trouvai cela drôle. Au bout d'un certain temps, c'est moi qui
-recherchais la compagnie de mon oncle. Il m'aimait beaucoup, me donnait
-des gâteaux et m'emmenait à la promenade. Quand j'allais passer
-quelques jours chez lui, il m'arrivait souvent de le trouver au fond du
-jardin, dans le lavoir, en train de causer avec les esclaves qui
-lavaient le linge. Il en défilait, des anecdotes, des bons mots, au
-milieu d'éclats de rire qu'on ne pouvait entendre de la maison, dont le
-lavoir était fort éloigné. Les négresses, un pagne sur le ventre,
-les jupes relevées, les unes dans le bassin, les autres en dehors,
-penchées sur les monceaux de linge sale qu'elles savonnaient, battaient
-ou tordaient, écoutaient les plaisanteries de l'oncle Jean, y
-répondaient et les commentaient de temps à autre par ces exclamations:
-«Doux Jésus!... Monsieur Jean est le diable en personne.»
-
-Bien différent était mon oncle le chanoine, homme austère et chaste.
-Ces qualités, d'ailleurs, ne mettaient pas en relief un esprit
-supérieur; elles compensaient tout au plus la médiocrité de son
-intelligence. Il n'était pas de ceux qui voient la partie substantielle
-de l'Église; il ne considérait que le côté externe, la hiérarchie,
-les préséances, les surplis et les génuflexions. Il appartenait
-plutôt à la sacristie qu'à l'autel. Une lacune dans le rituel
-l'indignait plus qu'une infraction des commandements. Après tant
-d'années, je me demande s'il eût été capable d'interpréter un
-passage de Tertullien, ou d'exposer sans hésitations l'histoire du
-symbole de Nicée. Mais personne, aux grand'messes, ne connaissait mieux
-que lui le moment et le nombre des révérences auxquelles l'officiant a
-droit. L'unique ambition de sa vie fut d'être chanoine, et il avouait,
-du fond du cœur, que c'était la seule dignité à laquelle il pût
-aspirer. Pieux, sévère dans ses mœurs, minutieux dans l'observance
-des règles, mais faible, timide, subalterne, il possédait quelques
-vertus et s'y montrait exemplaire, mais il lui manquait totalement
-l'énergie pour les inculquer et les imposer à autrui.
-
-De ma tante Emerenciana, sœur de ma mère, je ne dirai rien sinon
-qu'elle était la seule personne qui exerçât quelque autorité sur
-moi. Elle avait un caractère à part; mais elle ne vécut qu'un ou deux
-ans en notre compagnie. Il n'y a guère d'intérêt non plus à citer
-des parents et des intimes avec qui nous n'eûmes que des relations
-intermittentes, coupées par de longues séparations, et avec qui nous
-ne fîmes jamais vie commune. Ce qui peut être intéressant, c'est
-l'expression générale de la vie domestique que j'ai ébauchée:
-vulgarité des caractères, amour des apparences rutilantes et du
-tapage, faiblesse des volontés, triomphe du caprice, et le reste. De
-cette terre et de ce fumier, naquit cette fleur.
-
-
-
-
-XII. UN ÉPISODE DE 1814
-
-
-Mais je me reprocherais d'aller de l'avant sans compter un galant
-épisode de 1814; j'avais alors neuf ans.
-
-Quand je naquis, Napoléon se trouvait au faîte de la gloire et du
-pouvoir. Il était empereur, et s'était imposé à l'admiration des
-hommes. Mon père qui, à force de vouloir convaincre les autres de
-notre noblesse, avait fini par y croire lui-même, nourrissait contre
-l'usurpateur une haine purement mentale. C'était un prétexte à
-continuelles discussions avec l'oncle Jean, qui, par esprit de classe ou
-sympathie de métier, pardonnait au despote en faveur du général. Mon
-oncle l'abbé se montrait inflexible, contre le Corse, et nos autres
-parents étaient partagés d'avis. De là naissaient de fréquentes
-controverses et d'éternelles discussions.
-
-Lorsque la nouvelle de la première abdication arriva à Rio de Janeiro,
-il y eut naturellement chez nous une vive émotion, mais aucun brocard.
-Les vaincus, témoins de la satisfaction publique, se maintinrent dans
-un silence plein de dignité. Quelques-uns même virèrent casaque et
-battirent des mains. La population, franchement satisfaite, donna des
-signes évidents de son attachement à la famille royale. On illumina;
-on chanta la _Te Deum_, on tira des salves, on organisa des
-manifestations et l'on se répandit en acclamations. Ce jour-là,
-j'étrennais une petite épée dont mon parrain m'avait fait présent à
-la Saint-Antoine; et franchement, cette épée m'intéressait bien
-autrement que la chute de Bonaparte. Jamais je n'ai oublié cette
-circonstance: j'ai toujours pensé depuis que, pour chacun de nous,
-notre petite épée a bien plus d'importance que celle de Napoléon.
-Notez qu'au cours de mon existence j'ai entendu bien des discours, lu
-bien des pages où bruissaient de grandes idées et de plus grandes
-phrases, mais je ne sais trop pourquoi, par derrière les
-applaudissements qui s'échappaient de mon âme, j'entendais une voix
-lointaine me répéter cette leçon de l'expérience:
-
---Allons donc! tu ne penses qu'à ton épée.
-
-Ma famille ne se contenta point de prendre une part anonyme à la joie
-publique; elle jugea opportun et même indispensable de célébrer la
-destitution de l'empereur par un dîner tel que l'écho des acclamations
-et des toasts arrivât aux oreilles de Son Altesse, ou tout au moins de
-ses ministres. Aussitôt fait que dit: on retira des armoires toute la
-vieille vaisselle plate, héritage de mon aïeul Louis Cubas; et aussi
-les serviettes de Flandre et les grands vases des Indes. On égorgea le
-cochon gras; les compotes et les confitures furent commandées aux
-commères de la rue _d'Ajuda_; on lava, on frotta, on polit le plancher
-des salles, les escaliers, les bougeoirs, les bobèches, les larges
-manchons de verre, tout l'appareil du luxe classique.
-
-À l'heure dite, une société choisie se trouvé réunie: le juge
-provincial, trois ou quatre officiers militaires, quelques commerçants
-et hommes de lettres, un grand nombre de fonctionnaires des
-administrations, les uns accompagnés de leurs femmes et de leurs
-filles, les autres seuls, mais tous parfaitement unanimes dans leur
-désir d'étouffer la mémoire de Bonaparte sous la farce d'un dindon.
-Ce n'était pas un dîner, mais un _Te Deum._ Ce fut d'ailleurs à peu
-près ce que déclara un des littérateurs de l'assistance, le docteur
-Villaça, improvisateur insigne, qui ajouta aux mets du service un plat
-préparé par les muses. Je me souviens, comme si c'était d'hier, du
-moment où il se leva, dans sa lévite de soie où tombait la queue de
-sa perruque. Une émeraude ornait son doigt. Il demanda à mon oncle
-l'abbé le refrain de l'impromptu, fixa ses regards sur la chevelure
-d'une dame, toussa, leva la main droite fermée, d'où surgissait le
-doigt indicateur levé vers le toit, et dans cette position étudiée,
-il développa le texte donné. Il fit non pas un impromptu, mais trois;
-ensuite il jura de ne s'arrêter plus. Il demandait un thème, un autre,
-improvisant sans hésiter, à tel point qu'une des dames présentes ne
-put cacher sa grande admiration.
-
---Madame, répondit modestement Villaça, on voit bien que vous n'avez
-pas comme moi entendu Bocage, à Lisbonne, sur la fin du siècle
-dernier. Celui-là, oui!... quelle facilité et quels vers. Combien de
-fois, pendant des heures, au café Nicola, nous avons lutté à qui
-improviserait le plus brillamment, au milieu des bravos et des
-applaudissements. Quel talent, ce Bocage!... La duchesse de Cadaval me
-le disait encore, il y a quelques jours...
-
-Et ces trois derniers mots, prononcés avec emphase, produisirent dans
-toute l'assistance un frémissement d'admiration et de surprise. Eh
-quoi! cet homme si familier, si simple, non seulement luttait avec les
-poètes, mais encore vivait dans l'intimité des duchesses! Un Bocage et
-une Cadaval! Au contact d'un tel personnage, les femmes se sentaient
-magnifiées; les hommes le considéraient avec respect: les uns avec
-envie, d'autres avec incrédulité. Pendant ce temps, il continuait à
-accumuler épithètes sur épithètes, adverbes sur adverbes, épuisant
-tous les mots qui riment avec tyran et usurpateur. On en était au
-dessert; personne ne pensait plus à manger. Dans l'intervalle des
-impromptus, courait un murmure allègre, une causerie d'estomacs
-satisfaits. Les yeux tendres et humides s'alanguissaient encore; ceux
-dont l'expression était vive et chaude projetaient des regards d'un
-bout à l'autre de la table couverte de desserts et de fruits, d'ananas
-en tranches, de melons éventrés, de compotiers de cristal au travers
-desquels en apercevait la confiture de coco finement râpé et jauni par
-les œufs, ou la mélasse gluante et obscure, auprès des fromages et
-des _caras._ De temps à autre, un rire jovial, ample, déboutonné, un
-bon gros rire de famille rompait la gravité politique du banquet. À
-côté de l'intérêt supérieur et commun, s'agitaient d'autres
-intérêts secondaires et particuliers. Les jeunes filles parlaient des
-chansonnettes qu'elles devaient chanter au clavecin, et du menuet et de
-la gigue. Il n'y avait pas une matrone qui ne se promît de danser au
-moins quelques mesures, pour rappeler ce qu'elle avait été au temps de
-son jeune âge. Un individu assis à mon côté parlait d'un arrivage de
-nègres qu'on lui annonçait de Louanda. Son neveu l'avisait par une
-lettre qu'il avait déjà acheté quarante têtes, et il avait dans sa
-poche une autre lettre qu'il ne pouvait pas Montrer en ce moment et
-qui... Ce qu'il pouvait affirmer c'est qu'on allait recevoir, par ce
-seul bateau, cent vingt nègres pour le moins.
-
-Pan... pan... pan... faisait Villaça en battant des mains. La rumeur
-cessait subitement comme un orchestre sous la baguette du chef, et tous
-les regards se tournaient vers l'improvisateur. Ceux qui étaient les
-plus éloignés arrondissaient leurs mains autour de l'oreille pour ne
-pas perdre une seule syllabe. La plupart, avant même que le poète eût
-parlé, avaient déjà sur les lèvres un demi-sourire d'assentiment,
-candide et banal.
-
-Quant à moi, seul et oublié, je regardais d'un œil amoureux une
-certaine compote qui était un de mes desserts favoris. Après chaque
-impromptu, je me disais avec satisfaction que ce serait sûrement le
-dernier, mais il en venait encore un autre, et le dessert demeurait
-intact. Personne ne pensait à en appeler. Mon père assis au haut bout,
-savourait largement la joie des convives, les figures joyeuses, les
-plats, les fleurs, enchanté de voir cette familiarité communicative
-qui s'établit entre les esprits les plus distants sous l'influx d'un
-bon repas. Je me rendais compte de tout cela, attendu que mes regards
-allaient de sa place au compotier avec de vains appels pour qu'il me
-servît. Mais il ne voyait rien que lui-même et ses convives. Et les
-impromptus se succédaient comme des ondées, m'obligeant à rentrer mon
-envie et ma demande. Je patientai tant que je pus. À la fin, je n'y
-tins plus. Je demandai de la confiture à voix basse; puis j'élevai la
-voix, je criai, je battis du pied. Mon père, qui m'eût donné la lune
-s'il eût dépendu de lui de le faire, appela une esclave pour me servir
-du dessert. Mais il était déjà trop tard. Ma tante Emerenciana
-m'avait enlevé de ma chaise et livré à une servante, en dépit de mes
-cris et de mes protestations.
-
-L'improvisateur ne commit d'autre délit que de retarder le dessert et
-de provoquer ainsi mon exclusion. C'en fut assez pour que je jurasse
-d'exercer une vengeance, n'importe laquelle, pourvu qu'elle fût grande
-et exemplaire, et autant que possible rendît ma victime ridicule. Le Dr
-Villaça était un homme grave, lent et posé dans ses manières, âgé
-de quarante-sept ans, marié et père de famille. La queue en papier
-pendue à l'habit ou à l'extrémité de la perruque me parut
-insuffisante. Je rêvais mieux que cela. Je me mis à le suivre, à
-l'épier dans le jardin où nous étions tous descendus pour nous
-promener. Je le vis causer avec Dona Eusebia, sœur du sergent major
-Domingues. C'était une robuste fille qui n'était peut-être pas fort
-jolie, mais pas laide non plus.
-
-Je l'entendis qui disait:
-
---Je suis très fâchée contre vous.
-
---Et pourquoi?
-
---Pourquoi... je ne sais pas... c'est ma destinée... Il y a des jours
-où je voudrais mourir...
-
-Ils étaient entrés dans un petit bosquet. Le soir tombait. Je les
-suivis. Villaça avait dans le regard des éclairs de vin et de
-volupté.
-
---Laissez-moi, lui dit-elle.
-
---Personne ne nous voit. Mourir, cher ange, quelle idée! Vous savez
-bien que je vous suivrais dans la mort... Que dis-je!... je meurs tous
-les jours de passions et de tristesse...
-
-Dona Eusebia porta son mouchoir à ses yeux.
-
-L'improvisateur cherchait quelque phrase littéraire dans sa mémoire et
-trouva ceci, qu'il avait plagié comme j'eus l'occasion de le vérifier
-plus tard.
-
---Ne pleure pas, mon amour, tu ne voudrais pas que le jour se levât
-avec deux aurores.
-
-Ceci dit, il l'attira vers lui. Elle résista pour la forme et se laissa
-faire. Leurs lèvres s'unirent, et j'entendis le bruit d'un léger
-baiser, du plus timide des baisers.
-
---Le Dr Villaça vient de donner un baiser à Dona Eusebia, m'écriai-je
-en courant dans le jardin.
-
-Mes paroles furent comme un coup de tonnerre. Chacun demeura stupéfait.
-On se regardait, on échangeait des sourires, des observations à
-demi-voix. Les mères entraînaient leurs filles, sous prétexte que la
-nuit était fraîche.
-
-Mon père me tira les oreilles, en cachette, vraiment même de mon
-indiscrétion. Mais le lendemain, à l'heure du déjeuner, en rappelant
-l'aventure, il me donna une petite pichenette sur le nez en disant:
-«Ah! polisson, va! polisson!»
-
-
-
-
-XIII. UN SAUT
-
-
-Sautons maintenant à pieds joints par-dessus l'école fastidieuse où
-j'appris à lire, à écrire, à compter, à donner des calottes et à
-en recevoir: temps de diableries sur les collines et les plages, partout
-où l'occasion se présentait de faire l'école buissonnière.
-
-Il y avait bien aussi quelques contrariétés: les réprimandes, les
-châtiments, les leçons arides et longues, et quelques autres petits
-ennuis, si rares et si légers. Seule la férule lourde; et encore!...
-ô férule, terreur de mon enfance, tu fus le _Compelle intrare_ avec
-lequel un vieux maître chauve et osseux me fourra dans la tête
-l'alphabet, la prosodie, la syntaxe et le peu qu'il savait lui-même.
-Sainte férule, maudite par les générations plus modernes, que n'ai-je
-pu demeurer éternellement sous ton joug, avec mon âme imberbe, mes
-ignorances, ma petite épée de 1814, supérieure à celle de Napoléon.
-Car enfin, qu'exigeais-lu, ô mon vieux maître de rudiment? quelques
-leçons apprises par cœur, et un peu de sagesse à l'école. Rien de
-plus que ce que la vie exige de nous, avec cette différence que si tu
-m'effrayais, tu ne m'irritais point. Je te revois en ce moment, tel que
-tu entrais dans la classe, avec tes pantoufles de cuir blanc, ta
-casaque, ton mouchoir à la main, ta tête chauve et ta barbe rasée. Je
-te revois t'asseoir, souffler, grogner, humer une prise initiale, avant
-de nous faire réciter la leçon. Cette vie obscure, tu la menas
-vingt-trois ans, silencieux et ponctuel, enterré dans ta maisonnette de
-la rue _do Piolho_, sans attrister le monde de ta médiocrité, jusqu'au
-jour où tu fis le grand plongeon dans les ténèbres. Personne ne te
-pleura, sauf peut-être un vieux serviteur noir: personne d'autre, pas
-même moi qui te dois de connaître les éléments de la grammaire.
-
-Il s'appelait Ludgero, mon vieux professeur. Je veux écrire son nom
-tout au long sur cette page: Ludgero Barata[2]--nom funeste qui servait
-aux élèves d'éternel motif de plaisanteries. Un d'entre nous, Quincas
-Borba, sen montrait vraiment cruel envers le pauvre homme. Deux ou trois
-fois par semaine, il lui glissait dans la poche de son large pantalon un
-cafard qu'il tuait à cette intention. Site maître mettait la main
-dessus aux heures de classe, il faisait un bond, et promenait sur nous
-ses regards irrités. Il nous disait alors les pires injures. Il nous
-traitait de sauvages, de paysans du Danube, de gamins des rues. Les uns
-tremblaient, autres protestaient. Quincas Borba demeurait impassible,
-les yeux en l'air.
-
-Quel être extraordinaire, ce Quincas!... Jamais, dans mon enfance, ni
-du reste pendant toute ma vie, je n'ai rencontré un enfant plus
-spirituel, plus inventif, plus endiablé. C'était la perle, je ne dirai
-pas seulement de l'école, mais de la ville tout entière. Sa mère,
-veuve et possédant quelque bien, adorait son fils et le gâtait, le
-bichonnait, le faisait accompagner d'un domestique en livrée, qui nous
-laissait faire l'école buissonnière, dénicher les oiseaux ou courir
-après les lézards, sur les collines de _Livramento_ et de la
-_Conceição_, ou tout simplement flâner dans les rues comme deux
-gommeux oisifs. C'était plaisir de voir Quincas Borba faire le rôle
-d'empereur aux fêtes du Saint-Esprit. Du reste, dans nos jeux
-d'enfants, il choisissait toujours un rôle de roi, de ministre, de
-général, la marque d'une suprématie, n'importe laquelle. Il avait de
-l'élégance, de la gravité, une certaine magnificence dans les
-attitudes et les gestes. Qui aurait dit que... mais n'anticipons pas.
-Faisons un saut jusqu'en 1822, date de notre indépendance politique, et
-de ma première captivité.
-
-
-
-
-XIV. LE PREMIER BAISER
-
-
-Je venais d'avoir dix-sept ans; au-dessus de mes lèvres s'estompait un
-léger duvet, sur lequel je tirais pour le transformer en moustaches. Je
-n'avais de vraiment viril que mes yeux, qui étaient vifs et résolus.
-Comme je montrais une certaine arrogance, il était difficile de dire si
-j'étais encore un enfant avec des airs d'homme, ou un homme ayant
-conservé des airs d'enfant. J'étais en somme un joli garçon, joli et
-audacieux, qui entrait dans la vie avec bottes et éperons, le fouet en
-main, du sang dans les veines, chevauchant une monture nerveuse, rapide
-et résistante comme le coursier des antiques ballades, que le
-romantisme alla chercher dans les châteaux du moyen âge pour le
-lâcher dans les rues de notre siècle. Le pis est que, fourbu de tant
-de courses qu'on lui fit faire, il fut mis au rancart. Le réalisme le
-trouva rongé de lèpre et de vermine, et par compassion lui donna asile
-dans ses livres.
-
-C'est vrai que j'étais un joli garçon élégant et riche; et l'on peut
-facilement s'imaginer que plus d'une femme, à cette époque, baissait
-devant moi son front pensif, ou me fixait de ses égards avides. Entre
-toutes, celle qui me captiva était une... une... je ne sais trop
-comment dire, car ce livre est chaste, au moins dans mon intention. Ah!
-dans mon intention, combien il est chaste! Mais enfin, comme il faut
-tout dire ou rien, celle qui fit ma conquête était une Espagnole,
-Marcella, la «Belle Marcella» comme l'appelaient avec raison les
-jeunes gens de ce temps-là. Elle était fille d'un jardinier des
-Asturies, comme elle me l'avoua elle-même dans une heure d'expansion;
-car la version courante lui donnait comme père un homme de lettres de
-Madrid, victime de l'invasion française, qui avait été blessé puis
-emprisonné et enfin fusillé quand elle avait à peine dix ans. _Cosas
-de España._ Quoi qu'il en soit, fille de littérateur ou de jardinier,
-il est certain que Marcella ne possédait plus l'innocence rustique et
-ne comprenait qu'avec peine la morale prescrite par la loi. C'était une
-bonne fille, joyeuse, sans scrupules, un peu comprimée par
-l'austérité du temps, qui ne lui permettait pas d'exhiber par les rues
-son équipage et ses folies. Elle était impatiente, amie du luxe, de
-l'argent et des jeunes hommes. Cette année-là, elle se mourait d'amour
-pour un certain Xavier, individu riche et phtisique, une perle!
-
-La première fois qu'elle m'apparut, ce fut au _Rocio Grande_, le soir
-de la grande illumination improvisée dès qu'on connut les premières
-nouvelles de la déclaration d'indépendance. Vraie fête de printemps,
-superbe aurore de la conscience nationale. Nous étions deux gamins:
-peuple et moi. Nous sortions de l'enfance avec toute la fougue de la
-jeunesse. Je la vis descendre d'une chaise à porteurs. Elle était
-imposante dans sa démarche, faite au moule, le corps svelte et
-ondulant, un galbe, un je ne sais quoi qu'on ne trouve que chez les
-impures. «Suivez-moi», dit-elle à son valet de pied; et moi je la
-suivis, aussi asservi que l'autre, comme si l'ordre s'adressait à moi.
-Je la suivis, amoureux d'elle, vibrant, le cœur illuminé des
-premières aurores. Chemin faisant, je l'entendis nommer: «La Belle
-Marcella». Marcella: j'avais entendu l'oncle Jean prononcer ce nom; et
-je demeurai tout étourdi.
-
-Trois jours plus tard, mon oncle me demanda en secret si je voulais
-souper avec de petites femmes, aux _Cajueiros._ J'acceptai, et il me
-conduisit chez Marcella. Xavier, avec tous ses tubercules, présidait le
-nocturne banquet. Je ne mangeai rien ou presque rien, n'ayant d'yeux que
-pour la maîtresse de la maison. Quelle gracieuse petite Espagnole!...
-Il y avait là une demi-douzaine de femmes, toutes entretenues, jolies
-et pleines de charme. Mais l'Espagnole!... L'enthousiasme, quelques
-gorgées de vin, mon caractère impérieux et emporté, tout cela me fit
-faire une chose dont je ne me serais point cru capable. Sur le seuil de
-la maison, je dis à mon oncle de m'attendre un instant, et je gravis de
-nouveau les escaliers.
-
---Vous avez oublié quelque chose?... me demanda Marcella, debout sur le
-palier.
-
---Mon mouchoir.
-
-Elle allait me précéder dans la direction du salon. Mais je lui saisis
-les mains, l'attirai à moi, et lui donnai un baiser. Je ne sais ce
-qu'elle me dit, si elle cria, si elle appela. Je descendis de nouveau
-les escaliers, rapide comme un vent d'orage, et titubant comme un homme
-ivre.
-
-
-
-
-XV. MARCELLA
-
-
-Je mis trente jours pour aller du _Rocio Grande_ au cœur de Marcella,
-non plus en galopant sur le coursier fougueux du désir, mais en
-chevauchant l'âne de la patience, à la fois artificieux et entêté.
-Il n'y a en vérité que deux moyens de dominer la volonté des femmes:
-la violence symbolisée par le taureau d'Europe, l'insinuation que
-rappellent le cygne de Léda et la pluie d'or de Danaé. Ces trois
-inventions du vieux Jupiter sont passées de mode et j'y substitue le
-chevalet l'âne. Je ne dirai point les ruses ourdies, les tentatives de
-séduction, les alternatives de confiance et d'amour, les attentes
-déçues; je tairai tous ces préliminaires. Mais je puis affirmer que
-l'âne fut digne du cheval, un véritable âne de Sancho, philosophe en
-vérité, qui me conduisit à bon port à la fin du laps de temps déjà
-connu. Je descendis, caressai la croupe de l'animal, et l'envoyai
-paître.
-
-Ô premières émotions de ma jeunesse, comme vous vous étiez suaves en
-vérité!... Telle, dans la création biblique, dut être l'effet du
-premier rayon de soleil, lorsqu'il éclaira la face du monde en fleur.
-Oui, ce fut ainsi pour moi, et pour toi aussi, ami lecteur; s'il y eut
-dans ta vie une dix-huitième année, tu concorderas qu'il en fut ainsi.
-
-Notre passion, union, ou tout ce que l'on voudra, le nom importe peu,
-eut deux phases: la phase consulaire et la phase impériale. La
-première fut courte, et jamais Xavier ne soupçonna qu'il partageait
-avec moi le gouvernement de Rome. Le jour pourtant où la crédulité ne
-put tenir devant l'évidence, il déposa les insignes, je concentrai
-tous les pouvoirs dans mes mains. Ce fut la phase césarienne. L'univers
-m'appartint; mais Dieu sait ce qu'il m'en coûta. Il fallut trouver de
-l'argent et en inventer. J'exploitai d'abord la générosité de mon
-père, qui me donnait tout ce que je lui demandais, sans reproches, sans
-retard, sans froideur. Il disait qu'il faut que jeunesse se passe, et
-qu'il avait été jeune comme moi. Pourtant, j'abusai tant et tant,
-qu'il resserra peu à peu les cordons de sa bourse. J'eus alors recours
-à ma mère, qui trouvait moyen de me glisser quelque argent en
-cachette. C'était peu. Aux grands maux les grands remèdes: j'escomptai
-l'héritage paternel, je signai des lettres, sans échéance précise,
-et à des taux usuraires.
-
-En vérité, disait Marcella, quand je lui apportais des soieries ou des
-bijoux, il faut que je me fâche. A-t-on jamais vu... un cadeau de cette
-valeur!...
-
-Et s'il s'agissait d'un bijou, elle le contemplait entre ses doigts tout
-en proférant ces paroles; die l'examinait à la lumière, en essayait
-l'effet sur elle, et elle me couvrait de baisers impétueux et
-sincères. En dépit de ses protestations, la joie coulait dans ses
-regards, et je me sentais satisfait de la voir ainsi. Elle aimait
-particulièrement nos anciens doublons d'or, et je lui en apportais
-autant que j'en pouvais trouver. Marcella les enfermait tous dans un
-coffret de fer dont personne ne sut jamais où elle gardait la clef.
-Elle les cachait ainsi par crainte des esclaves. Sa maison des
-_Cajueiros_ lui appartenait. Les meubles étaient bons et solides, en
-palissandre sculpté, et tout était à l'avenant, bibelots, miroirs,
-vases, vaisselle, une superbe vaisselle des Indes que lui avait donnée
-un conseiller à la Cour d'appel. Ah! vaisselle du diable, me portais-tu
-assez sur les nerfs!... Combien de fois ne l'ai-je pas dit à sa
-propriétaire. Je ne lui dissimulais pas l'écœurement que me causaient
-toutes ces reliques de ses amours d'antan. Elle m'écoutait en souriant,
-avec une expression de candeur,--de candeur et d'autre chose encore que
-je ne pouvais comprendre en ce temps-là. Mais maintenant, en me
-reportant en arrière, je songe que son rire offrait le singulier
-mélange d'un être qui serait issu d'une sorcière de Shakespeare et
-d'un ange de Klopstock. Je ne sais si je me fais bien comprendre. Dès
-qu'elle devinait mes inutiles et tardives jalousies, je crois qu'elle
-prenait plaisir à les exciter davantage. Par exemple, un jour que je
-n'avais pu lui offrir un certain collier trop cher pour ma bourse, et
-qu'elle avait vu à la devanture du bijoutier, elle me dit qu'elle avait
-voulu plaisanter, que son amour se passait fort bien de tels stimulants.
-
-Et elle me menaça du doigt en disant:
-
---Jamais je ne te pardonnerais d'avoir de moi une aussi triste
-opinion.
-
-Et voilà que, rapide comme un oiseau, elle bat des mains, m'en entoure
-le visage, m'attire à elle d'un geste gracieux, avec des minauderies
-d'enfant. Ensuite, étendue sur la chaise longue, elle continua sa
-profession de foi, avec simplicité et franchise. Son affection n'était
-pas à vendre. On pouvait bien en acheter les apparences. Quant à la
-réalité, elle la gardait pour un petit nombre. Duarte, par exemple, le
-sous-lieutenant Duarte, qu'elle avait aimé pour de vrai, deux ans
-auparavant, avait toutes les peines du monde à lui faire accepter un
-objet de valeur, tout comme moi; elle ne recevait de lui, sans
-réluctance, que de petits cadeaux modestes comme la croix d'or qu'il
-lui avait offerte le jour de sa fête.
-
---Cette croix...
-
-Ce disant, elle porta la main à son corsage, en retira une fine croix
-d'or, pendue à son coupar un ruban bleu.
-
---Mais cette croix, lui fis-je observer, ne m'as-tu pas dit qu'elle te
-venait de ton père?
-
-Marcella secoua la tête avec commisération.
-
---Tu n'as pas compris que c'était un mensonge... pour ne pas
-t'attrister. Allons, viens, _chiquito_, ne sois pas défiant comme cela.
-J'en ai aimé d'autres; et puis après, qu'importe, puisque c'est fini?
-Un jour quand nous nous quitterons...
-
---Ne dis pas cela, m'écriai-je.
-
---Tout passe! un jour...
-
-Elle ne put achever; un sanglot étouffa sa voix. Elle étendit les
-mains, m'attira sur son sein, me murmura tout bas à l'oreille:
-
---Jamais, jamais, mon amour!...
-
-Je la remerciai, les yeux humides. Le lendemain, je lui apportai le
-collier qu'elle avait refusé.
-
---Comme souvenir de moi, quand nous nous séparerons, lui dis-je.
-
-D'abord elle se concentra dans un silence indigné. Ensuite, elle fit un
-geste magnifique. Elle essaya de jeter le collier par la fenêtre. Je
-retins son bras. Je la suppliai de ne pas me faire une telle offense, de
-garder le bijou. Elle m'obéit en souriant.
-
-D'ailleurs elle me payait largement de mes sacrifices. Elle devinait mes
-plus secrets désirs; elle les prévenait tout naturellement, par une
-espèce de nécessité affective, par une fatalité de sa conscience.
-Jamais le désir n'était raisonnable; c'était pur caprice, simple
-enfantillage. Je la voulais vêtue d'une certaine manière, parée de
-telle et telle façon; j'exigeais qu'elle mît ce vêtement et non un
-autre, qu'elle vînt se promener. Il en était ainsi du reste. Elle
-consentait à tout, souriante et bavarde.
-
---Quel être extraordinaire lu fais! me disait-elle.
-
-Et elle allait mettre la robe, la dentelle, les bijoux, avec une
-docilité charmante.
-
-
-
-
-XVI. UNE RÉFLEXION IMMORALE
-
-
-Il me vient à l'esprit une réflexion immorale qui est en même temps
-une correction de phrase. Je crois avoir, dit au chapitre XIV, que
-Marcella se mourait d'amour pour Xavier. Ce n'est pas mourir, c'est
-vivre, qu'il faut dire. Vivre n'est pas la même chose que mourir. Tous
-les joailliers du monde l'affirment, et ce sont des gens qui connaissent
-la grammaire. Bons bijoutiers, qu'en serait-il de l'amour sans vos
-jouets et vos amulettes, qui sont le tiers ou la cinquième partie de
-l'universel commerce des cœurs? Telle est la réflexion immorale que
-j'ai voulu faire, et qui est aussi obscure qu'immorale, car on ne
-comprend pas très bien ma pensée. J'ai voulu dire que la plus belle
-tête du monde n'en est pas moins belle quand on la ceint d'un diadème
-de perles fines; ni moins belle, ni moins aimée. Marcella par exemple,
-qui était vraiment bien jolie, Marcella m'aima...
-
-
-
-
-XVII. CONSIDÉRATIONS SUR LE TRAPÈZE
-
-
-...Marcella m'aima durant quinze mois et onze _contos_ de reis; rien de
-plus, rien de moins. Mon père, dès qu'il eut vent des onze _contos_,
-prit la chose au tragique: il trouva que l'aventure dépassait de
-beaucoup les limites d'un simple caprice de jeune homme.
-
---Cette fois, dit-il, tu vas me faire le plaisir de filer en Europe pour
-suivre les cours d'une université, probablement celle de Coimbra. Je
-veux faire de toi un homme sérieux, et non un muscadin et un voleur.
-Voleur! oui, répéta-t-il en voyant mon geste de protestation; quel
-autre nom donner à un fils qui se conduit comme toi?...
-
-Ce disant, il tira de sa poche mes divers billets qu'il avait rachetés,
-et me les mit sous le nez.
-
---Vois-tu, freluquet! Est-ce ainsi qu'on doit respecter l'honneur des
-siens? Crois-tu que moi et ceux qui m'ont précédé nous avons gagné
-notre fortune dans les tavernes ou à courir les rues? Libertin! cette
-fois tu prendras le droit chemin, ou je te déshérite.
-
-Sa fureur était courte et pondérée. Je l'écoutai en silence, et je
-ne fis point, comme en d'autres circonstances précédentes,
-d'objections à l'ordre de départ. Je ruminais d'emmener Marcella avec
-moi. J'allai la trouver, je lui en fis la proposition. Marcella
-m'écouta, les yeux en l'air, sans répondre. Comme j'insistais, elle
-déclara qu'elle ne pouvait aller en Europe.
-
---Et pourquoi pas?
-
---Je ne puis, me dit-elle d'un air dolent, je ne puis aller respirer
-l'air de ces rivages, qui me rappellent la mémoire de mon pauvre père,
-victime de Napoléon...
-
---Lequel des deux: le jardinier ou l'avocat?
-
-Marcella fronça le sourcil. Elle chantonna une séguedille, se plaignit
-de la chaleur, et demanda un verre de sirop. La femme de chambre
-l'apporta sur un plat d'argent qui faisait partie de de mes onze
-_contos._ Marcella m'offrit poliment le rafraîchissement. Pour toute
-réponse je fis sauter d'un revers de main le verre et le plateau. Elle
-reçut le liquide sur son corsage; la négresse hurla et je lui ordonnai
-de s'en aller au plus vite. Demeuré seul avec Marcella, je laissai
-déborder tout le désespoir de mon âme. Je lui dis qu'elle était un
-monstre, que jamais elle ne m'avait aimé, qu'elle m'avait laissé
-commettre des folies, sans même avoir l'excuse de la sincérité. Je
-l'accablai d'injures que j'accompagnais de gestes violents. Marcella
-demeurait assise, mâchonnant le bout de ses doigts, froide comme un
-morceau de marbre. J'avais envie de l'étrangler, de l'humilier tout au
-moins, en la subjuguant sous mes pieds. J'allais peut-être le faire,
-mais mon impétuosité changea de forme: ce fut moi qui me jetai à ses
-pieds, contrit et suppliant. Je la couvris de baisers, je lui rappelai
-les quinze mois de notre félicité, je lui répétai les tendres
-paroles des meilleurs jours, et je lui serrai les mains, assis sur le
-plancher, la tête entre ses genoux. Palpitant, égaré, je la suppliai,
-en pleurant, de ne point m'abandonner... Marcella me regarda pendant
-quelques instants quand j'eus fini de parler, puis elle m'écarta
-doucement, avec un geste d'ennui.
-
---Laisse-moi tranquille, me dit-elle.
-
-Elle se leva, secoua ses vêtements encore tout mouillés, et se dirigea
-vers sa chambre.
-
---Non! m'écriai-je, tu n'entreras pas... je te le défends!... J'allais
-porter la main sur elle. Trop tard; elle était entrée et s'était
-enfermée à double tour.
-
-Je sortis désespéré. Pendant deux mortelles heures, j'errai au hasard
-dans les quartiers excentriques et déserts, où j'étais certain de ne
-rencontrer aucune personne de connaissance. Je mâchonnais mon
-désespoir avec une avidité morbide. J'évoquais les heures, les jours,
-les instants de délire, et tantôt je me plaisais à les croire
-éternels, et à supposer qu'ils survivraient à mon cauchemar passager,
-tantôt, me mentant à moi-même, je les rejetais loin de moi comme un
-fardeau inutile. Alors j'aurais voulu m'embarquer tout de suite, couper
-ma vie en deux morceaux et je me délectais à l'idée que Marcella,
-avertie de mon départ, serait pénétrée de regrets et de remords. Je
-me persuadais que, m'ayant aimé follement, elle éprouverait quelque
-chose, une tristesse quelconque, comme lorsqu'elle pensait au
-sous-lieutenant Duarte. Cette réminiscence m'emplit alors de jalousie.
-La nature tout entière me criait qu'il fallait emmener Marcella avec
-moi.
-
---Il le faut... il le faut... disais-je en montrant le poing à
-l'espace.
-
-Soudain une idée géniale... Ah! trapèze de mes péchés, trapèze des
-conceptions folles! mon idée se mit à y faire des cabrioles comme plus
-tard celle de l'emplâtre (chapitre II). Il fallait fasciner Marcella,
-l'éblouir, l'entraîner. Et je découvris un moyen beaucoup plus
-convaincant que les supplications. Je ne considérai point les
-conséquences possibles. Je fis de nouveaux billets: je me rendis rue
-_dos Ourives_, j'achetai le plus joli bijou en montre, trois diamants
-énormes, enchâssés dans un peigne d'ivoire; et je courus chez
-Marcella.
-
-Elle était couchée sur un hamac, dans une attitude amollie, la jambe
-pendante, montrant le petit pied chaussé de soie, les cheveux épars,
-le regard tranquille et somnolent.
-
---Tu m'accompagnes, dis-je. J'ai trouvé de l'argent, beaucoup d'argent;
-tu auras tout ce que tu désireras. Tiens, prends.
-
-Et je lui montrai le peigne avec ses diamants. Marcella tressaillit,
-dressa son buste, s'appuya sur le coude, et considéra le peigne pendant
-un instant très court. Puis elle détourna les regards. Elle s'était
-reprise. Alors je saisis ses cheveux, je les tordis, je les nouai à la
-hâte, j'improvisai une coiffure, et je couronnai mon œuvre du peigne
-aux diamants. Je reculai, je m'approchai de nouveau, retouchant les
-tresses, les abaissant ou les relevant, cherchant à établir quelque
-symétrie dans ce désordre. Et j'apportais à ces minuties une
-tendresse de mère.
-
---Voilà, dis-je enfin.
-
---Quel fou! s'écria-t-elle.
-
-Ce fut sa première réponse. La seconde consista à m'attirer, à me
-payer de mon sacrifice par un baiser, le plus ardent de tous. Ensuite
-elle prit le peigne, en admira la matière et le travail, me regardant
-de temps à autre, en secouant la tête d'un air de reproche.
-
---A-t-on jamais vu!... disait-elle.
-
---Viendras-tu?
-
-Elle réfléchit un instant. L'expression de ses regards ne me plut
-guère, qui allaient de moi au mur et du mur au bijou. Mais cette
-mauvaise impression se dissipa quand elle m'eut répondu résolument:
-
---J'irai. Quand pars-tu?
-
---D'ici deux ou trois jours.
-
-C'est bon.
-
-Je la remerciai à genoux. J'avais retrouvé ma Marcella des premiers
-jours. Je le lui dis. Elle sourit, et elle alla garder le bijou, tandis
-que je descendais l'escalier.
-
-
-
-
-XVIII. VISION DANS LE CORRIDOR
-
-
-Sur le palier du rez-de-chaussée, au fond du corridor obscur, je
-m'arrêtai pendant quelques instants pour souffler, me palper, réunir
-mes idées éparses, me reprendre enfin, au milieu de tant de sensations
-profondes et contraires. Je sentais heureux. En vérité, les diamants
-doublaient un peu mon bonheur; mais quoi! une jolie femme peut bien
-aimer en même temps les Grecs et leurs présents. Enfin, j'avais
-confiée en ma bonne Marcella. Elle pouvait avoir ses défauts, mais
-elle m'aimait.
-
---Ange!... murmurais-je en regardant le toit du corridor.
-
-Et voici que le regard de Marcella, qui un instant auparavant m'avait
-donné une impression de défiance, m'apparut comme pour se moquer de
-moi. Il brillait au-dessus d'un nez qui était à la fois celui de
-Bakbarah et le mien. Pauvre amoureux des _Mille et une nuits!_ Je te vis
-courir derrière la femme du vizir, à travers la galerie. Elle te
-faisait signe comme pour s'offrir à toi, et tu courais, tu courais tout
-au long de l'allée, jusqu'au moment où tu sortis dans la rue et où
-tous les corroyeurs te huèrent et elles rossèrent d'importance. Et
-soudain il me sembla que le corridor était l'allée, et que la rue
-était celle de Bagdad. En effet, sur le pas de la porte, et sur le
-trottoir, je vis trois des corroyeurs, l'un en soutane, l'autre en
-livrée, le troisième en civil. Ils entrèrent dans le corridor, me
-prirent par le bras, me forcèrent à entrer dans une voiture. Mon père
-s'assit à ma droite, mon oncle le chanoine à ma gauche, l'individu en
-livrée monta sur le siège, et fouette cocher! jusqu'à la maison de
-l'intendant police, et de là jusqu'au port, d'où je fus transporté
-dans un voilier en partance pour Lisbonne. Figurez-vous ma résistance,
-d'ailleurs parfaitement inutile.
-
-Trois jours après, je franchis la barre, abattu et muet. Je ne pleurais
-même pas. J'avais une idée fixe. Maudites idées fixes!... Celle-là
-me poussait à me précipiter dans la mer en répétant le nom de
-Marcella.
-
-
-
-
-XIX. À BORD
-
-
-Nous étions en tout onze passagers: un fou qu'accompagnait sa femme,
-deux jeunes gens, qui voyageaient pour leur agrément, quatre
-commerçants et deux domestiques. Mon père me recommanda à tous, en
-commençant par le capitaine du navire, qui d'ailleurs avait fort à
-faire et qui, par surcroît, emmenait avec lui sa femme qui était
-phtisique au dernier degré.
-
-J'ignore si le capitaine eut vent de mes funestes projets, ou si mon
-père le mit sur ses gardes; il avait constamment les yeux sur moi, il
-m'obligeait à rester près de lui, ou, quand il était obligé de me
-quitter, il me conduisait près de sa femme. Elle ne se levait point de
-sa chaise longue: et tout en toussant, elle me promettait de me montrer
-les alentours de Lisbonne. Elle n'était point seulement maigre, mais
-translucide; il était impossible d'elle ne mourût pas d'une heure à
-l'autre. Le capitaine, peut-être pour se leurrer lui-même, feignait de
-ne point croire au dénouement si proche.
-
-Je ne savais rien; je ne pensais à rien. Que m'importait le sort d'une
-femme poitrinaire, au milieu de l'océan? L'univers, pour moi, c'était
-Marcella.
-
-Au bout d'une semaine, je trouvai le moment propice pour mourir.
-C'était la nuit. Je montai doucement sur le pont. Mais j'y trouvai le
-capitaine qui, penché sur le bastingage, considérait l'horizon.
-
---Quelque grain qui s'annonce?... demandai-je.
-
---Non, me répondit-il en tressaillant; non. J'admire la splendeur de la
-nuit. Voyez... Quelle merveille!...
-
-Le style démentait l'aspect assez fruste de l'individu, qui semblait
-étranger au style métaphorique. Au bout de quelques secondes, il me
-prit par la main, me montra la lune, et me demanda pourquoi je ne
-faisais point une ode à la nuit. Je lui répondis que je n'étais rien
-moins que poète. Il grommela je ne sais quoi, fit quelques pas, prit
-dans sa poche un morceau de papier tout chiffonné, et à la lumière
-d'un falot, il me lut une ode dans le goût de celles d'Horace, sur la
-liberté de la vie maritime. C'était des vers de sa façon.
-
---Qu'en dites-vous?
-
-Je ne me rappelle plus ce que je lui répondis. Il me serra la main avec
-force remerciements. Ensuite, il me récita deux sonnets. Il allait m'en
-dire un autre, quand on vint l'appeler la part de sa femme.
-
---J'y vais, dit-il, et il me récita le troisième sonnet, lentement,
-avec componction.
-
-Je demeurai seul. La muse du capitaine avait balayé de mon esprit les
-funestes pensées. Je préférai dormir, ce qui est une façon
-passagère de mourir. Le jour suivant, nous nous réveillâmes au bruit
-d'une tempête qui donna la chair de poule à tous les passagers, moins
-au fou. Il commença de danser, en criant que sa fille l'envoyait
-chercher dans une berline. C'était la mort de cette enfant qui avait
-causé sa folie. Jamais je n'oublierai l'horrible figure de ce pauvre
-homme au milieu du tumulte des gens et des hurlements de l'ouragan. Il
-chantait, il dansait, les yeux hors de la tête, très pâle, ses longs
-cheveux hérissés au vent. Il s'arrêtait de temps à autre, élevait
-ses mains osseuses, et formait avec les doigts des croix, des carrés,
-des anneaux, et riait ensuite désespérément. Sa femme l'abandonnait
-à lui-même; en proie à la terreur de la mort, elle se vouait à tous
-les saints du paradis. Enfin la tempête se calma, après avoir fait, je
-l'avoue, une excellente diversion à mes tristesses. Moi qui avais envie
-d'aller au-devant de la mort, je n'osai plus la regarder en face, quand
-elle se présenta.
-
-Le capitaine me demanda si j'avais eu peur, si je m'étais senti en
-péril, si je n'avais pas trouvé le spectacle sublime, le tout en me
-montrant un véritable intérêt d'ami. Tout naturellement, nous en
-vînmes à parler de la vie de marin. Le capitaine me demanda si
-j'aimais les idylles piscatoires. Je lui répondis en toute ingénuité
-que j'ignorais ce qu'il voulait dire.
-
---Vous allez voir, me dit-il.
-
-Et il me récita un petit poème, puis un autre, une églogue, puis cinq
-sonnets, par lesquels il termina, ce jour-là sa confidence littéraire.
-Le jour suivant, avant de me rien réciter, il me fit l'aveu des graves
-motifs qui l'avaient voué à la profession maritime, contre la volonté
-de sa grand'mère qui voulait qu'il fût prêtre. Il possédait assez
-bien, en effet, les lettres latines. Il n'entra point dans les ordres,
-mais il continua d'être poète, la poésie étant sa vocation
-naturelle. Pour m'en convaincre, il me récita tout au long et par cœur
-une centaine de vers. J'observai en lui un singulier phénomène: ses
-attitudes étaient si bizarres, qu'une fois je ne pus contenir mon envie
-de rire. Mais le capitaine, quand il récitait, regardait au dedans de
-lui-même, de telle sorte qu'il ne vit et n'entendit rien.
-
-Les jours passaient, et les ondes, elles vers, et aussi la vie de la
-poitrinaire. Elle ne tenait qu'à un fil. Un jour, aussitôt après le
-déjeuner, le capitaine me dit que la malade ne passerait probablement
-pas la semaine.
-
---Vraiment! m'écriai-je.
-
---Cette nuit a été terrible.
-
-J'allai lui rendre visite. Je la trouvai, en effet, moribonde, ou peu
-s'en fallait. Mais elle parlait toujours de notre arrivée à Lisbonne,
-où je resterais quelques jours avant d'aller à Coimbra, car elle
-comptait bien me conduire à l'Université. Je sortis consterné. Je
-trouvai son mari en contemplation devant les vagues qui venaient mourir
-sur la quille du navire, et j'essayai de le consoler. Il me remercia, me
-conta l'histoire de ses amours, fit l'éloge delà fidélité et du
-dévouement de sa femme, remémora les vers qu'il avait naguère
-composés à son intention, et me les récita. Sur ces entrefaites, on
-vint l'appeler sa part. Nous accourûmes: c'était une crise qu'elle
-traversait. Ce jour-là et le suivant furent cruels. Le troisième, elle
-entra en agonie et je m'éloignai de ce spectacle qui me répugnait. Une
-demi-heure plus tard, je rencontrai le capitaine assis sur un monceau de
-câbles, la tête entre les mains. Je lui présentai mes condoléances.
-
---Elle est morte comme une sainte, me répondit-il. Et pour que ces
-paroles ne pussent être mises sur le compte de l'attendrissement, il se
-leva aussitôt, secoua la tête, et fixa sur l'horizon un regard
-accompagné d'un geste long et profond.
-
---Nous allons, dit-il, la livrer à la tombe qui jamais ne se rouvre sur
-ce qu'elle a une fois englouti.
-
-Peu d'heures après, le cadavre fut en effet lancé à la mer, avec les
-cérémonies accoutumées. La tristesse se lisait sur tous les visages.
-Le veuf conservait l'attitude d'un tronc d'arbre durement fendu par la
-foudre. Un grand silence... La vague ouvrit ses flancs, reçut la
-dépouille, se referma dans un remous suivi d'une légère ride, et le
-bateau continua son chemin... Je demeurai quelques instants à la poupe,
-les regards fixés sur ce point incertain de l'Océan, où était resté
-l'un de nous. Ensuite j'allai trouver le capitaine pour le distraire de
-sa solitude et de ses regrets.
-
-Merci, me dit-il en devinant mon intention. Croyez bien que jamais je
-n'oublierai vos bons offices. Dieu vous en saura gré. Pauvre Léocadia,
-tu te souviendras de nous dans le ciel.
-
-Il essuya sur sa manche une larme importune. Je cherchai un dérivatif
-dans la poésie, qui était sa passion. Je lui parlai des vers qu'il
-m'avait lus, je m'offris à les faire imprimer à mes frais. Ses yeux
-s'animèrent un peu.
-
---Peut-être accepterai-je votre offre, me dit-il. Mais j'hésite...
-c'est de si faible poésie.
-
-Je jurai le contraire; je lui demandai de réunir les différentes
-pièces, et de me les donner avant notre débarquement.
-
---Pauvre Léocadia! murmura-t-il sans répondre à ma demande... la
-mer... le ciel... le navire...
-
-Le jour suivant, il me lut un épicedion qu'il venait de composer, et
-où il avait consigné les circonstances de la mort et de la sépulture
-de sa femme. Il me le lut d'une voix émue, et sa main tremblait. Il me
-demanda ensuite si les vers étaient dignes du trésor qu'il avait
-perdu.
-
---Ils le sont, lui répondis-je.
-
---Il me manque le grand souffle lyrique, me dit-il au bout d'un instant.
-Mais personne ne me refusera la sensibilité, et c'est peut-être son
-excès qui nuit à la perfection.
-
---Je ne crois pas; je trouve vos vers parfaits.
-
---Oui, je crois que... enfin ce sont des vers de matelot.
-
---De matelot poète.
-
-Il haussa les épaules, considéra le papier, et relut la pièce, mais
-cette fois sans tremblement dans la voix, en accentuant les intentions
-littéraires, en donnant du relief aux images et de la mélodie aux
-vers. Enfin il m'avoua que c'était son œuvre la plus achevée.
-J'abondai dans ce sens; il me serra la main, et me prédit grand avenir.
-
-
-
-
-XX. JE PASSE MON BACCALAURÉAT
-
-
-Un grand avenir! Tandis que ces paroles régnaient à mes oreilles, je
-promenais mes regards au loin, sur l'horizon mystérieux et vague. Une
-idée refoulait l'autre, l'ambition portait préjudice au souvenir de
-Marcella. Un grand avenir? Naturaliste, littérateur, archéologue,
-banquier, politique, évêque,--eh! oui, pourquoi pas évêque?
-l'important était que j'obtinsse une haute charge, une grande
-réputation, une position supérieure. L'ambition, cet aigle, sortit de
-l'œuf et ouvrit sa pupille fauve et pénétrante. Adieu, amours! adieu,
-Marcella! Jours de délire, bijoux hors de prix, vie déréglée, adieu!
-Je prends le chemin ardu de la gloire; je vous abandonne avec mes
-culottes d'enfant.
-
-Et ce fut ainsi que je débarquai à Lisbonne, et que je partis pour
-Coimbra. L'Université m'attendait avec ses sciences arides; je fus un
-étudiant médiocre, ce qui ne m'empêcha point de devenir bachelier. Je
-reçus mon diplôme avec toute la solennité d'usage, quand j'eus
-terminé mon cours. Ce fut une belle fête qui me remplit d'orgueil et
-de regrets, de regrets surtout. J'avais acquis à Coimbra une grande
-réputation de bon vivant. J'étais un étudiant léger, superficiel,
-tumultueux et pétulant, aimant les aventures, faisant du romantisme
-pratique et du libéralisme théorique, vivant sur la foi des yeux noirs
-et des constitutions écrites. Le jour où l'Université m'attesta sur
-parchemin que j'étais un savant, moi qui n'ignorais pas les lacunes de
-mes connaissances, je me sentis en quelque façon déçu, sans rien
-perdre de mon orgueil pour cela. Et je m'explique. Le diplôme était un
-titre d'affranchissement. Mais s'il me donnait la liberté, il
-m'imposait aussi la responsabilité. Je gardai le titre, je laissai les
-charges sur les rives du Mondego, et je partis, quelque peu déçu, mais
-sentant déjà une curiosité impétueuse, un désir de jouer des
-coudes, de jouir, de vivre, de m'affirmer,--de prolonger l'Université,
-ma vie durant.
-
-
-
-
-XXI. LE MULETIER
-
-
-L'âne que je montais ayant refusé d'avancer, je m'avisai de le
-fustiger. Mal m'en prit: il fit deux sauts de mouton, puis trois autres,
-puis un dernier qui me fit voler de ma selle si malencontreusement que
-mon pied droit demeura pris dans l'étrier. Je tentai de m'accrocher au
-poitrail de l'animal. Mais alors, effrayé, il s'emballa à travers
-champs. Je m'exprime mal: il essaya de s'emballer, et effectivement il
-réussit à faire deux sauts en avant; mais le muletier, qui se trouvait
-présent, accourut à temps pour l'arrêter par la bride et le retenir,
-sans efforts ni péril. Quand il eut dominé la bête, je me dégageai
-de l'étrier et me relevai.
-
---Vous l'avez échappé belle, me dit le muletier.
-
-Et c'était vrai. Si l'âne m'eût traîné sur le sol, il se peut bien
-que ma mort eût été la fin de l'aventure. Je pouvais avoir la tête
-fendue, une congestion, n'importe quelle lésion interne, et ma science
-se perdait ainsi dans sa fleur. Le Muletier m'avait sans doute sauvé la
-vie; c'était positif: je sentais le sang bouillir dans mes veines. Ah!
-brave muletier! Tandis que je reprenais conscience de moi-même, il
-s'efforçait de raccommoder les harnais de l'âne. Je résolus de lui
-donner trois des cinq monnaies d'or que j'avais sur moi. Certes
-j'estimais ma vie à plus haut prix;--elle avait pour moi une valeur
-inestimable. Mais enfin la récompense projetée me semblait digne du
-dévouement de celui qui m'avait sauvé. C'est dit: je vais lui donner
-les trois monnaies.
-
---Allons! me dit-il en me présentant la rêne de ma monture.
-
---Un instant... répondis-je; laissez-moi le temps de me remettre.
-
---Ne dites pas cela...
-
---Quand on vient comme moi de voir la mort de près...
-
---Si la bête s'était emportée avec vous, il est certain que... Mais
-avec l'aide du ciel, vous voyez qu'il ne vous est rien arrivé.
-était son œuvre la plus achevée.
-J'abondai dans ce sens; il me serra la main, et me prédit grand avenir.
-
-
-
-
-XX. JE PASSE MON BACCALAURÉAT
-
-
-Un grand avenir! Tandis que ces paroles régnaient à mes oreilles, je
-promenais mes regards au loin, sur l'horizon mystérieux et vague. Une
-idée refoulait l'autre, l'ambition portait préjudice au souvenir de
-Marcella. Un grand avenir? Naturaliste, littérateur, archéologue,
-banquier, politique, évêque,--eh! oui, pourquoi pas évêque?
-l'important était que j'obtinsse une haute charge, une grande
-réputation, une position supérieure. L'ambition, cet aigle, sortit de
-l'œuf et ouvrit sa pupille fauve et pénétrante. Adieu, amours! adieu,
-Marcella! Jours de délire, bijoux hors de prix, vie déréglée, adieu!
-Je prends le chemin ardu de la gloire; je vous abandonne avec mes
-culottes d'enfant.
-
-Et ce fut ainsi que je débarquai à Lisbonne, et que je partis pour
-Coimbra. L'Université m'attendait avec ses sciences arides; je fus un
-étudiant médiocre, ce qui ne m'empêcha point de devenir bachelier. Je
-reçus mon diplôme avec toute la solennité d'usage, quand j'eus
-terminé mon cours. Ce fut une belle fête qui me remplit d'orgueil et
-de regrets, de regrets surtout. J'avais acquis à Coimbra une grande
-réputation de bon vivant. J'étais un étudiant léger, superficiel,
-tumultueux et pétulant, aimant les aventures, faisant du romantisme
-pratique et du libéralisme théorique, vivant sur la foi des yeux noirs
-et des constitutions écrites. Le jour où l'Université m'attesta sur
-parchemin que j'étais un savant, moi qui n'ignorais pas les lacunes de
-mes connaissances, je me sentis en quelque façon déçu, sans rien
-perdre de mon orgueil pour cela. Et je m'explique. Le diplôme était un
-titre d'affranchissement. Mais s'il me donnait la liberté, il
-m'imposait aussi la responsabilité. Je gardai le titre, je laissai les
-charges sur les rives du Mondego, et je partis, quelque peu déçu, mais
-sentant déjà une curiosité impétueuse, un désir de jouer des
-coudes, de jouir, de vivre, de m'affirmer,--de prolonger l'Université,
-ma vie durant.
-
-
-
-
-XXI. LE MULETIER
-
-
-L'âne que je montais ayant refusé d'avancer, je m'avisai de le
-fustiger. Mal m'en prit: il fit deux sauts de mouton, puis trois autres,
-puis un dernier qui me fit voler de ma selle si malencontreusement que
-mon pied droit demeura pris dans l'étrier. Je tentai de m'accrocher au
-poitrail de l'animal. Mais alors, effrayé, il s'emballa à travers
-champs. Je m'exprime mal: il essaya de s'emballer, et effectivement il
-réussit à faire deux sauts en avant; mais le muletier, qui se trouvait
-présent, accourut à temps pour l'arrêter par la bride et le retenir,
-sans efforts ni péril. Quand il eut dominé la bête, je me dégageai
-de l'étrier et me relevai.
-
---Vous l'avez échappé belle, me dit le muletier.
-
-Et c'était vrai. Si l'âne m'eût traîné sur le sol, il se peut bien
-que ma mort eût été la fin de l'aventure. Je pouvais avoir la tête
-fendue, une congestion, n'importe quelle lésion interne, et ma science
-se perdait ainsi dans sa fleur. Le Muletier m'avait sans doute sauvé la
-vie; c'était positif: je sentais le sang bouillir dans mes veines. Ah!
-brave muletier! Tandis que je reprenais conscience de moi-même, il
-s'efforçait de raccommoder les harnais de l'âne. Je résolus de lui
-donner trois des cinq monnaies d'or que j'avais sur moi. Certes
-j'estimais ma vie à plus haut prix;--elle avait pour moi une valeur
-inestimable. Mais enfin la récompense projetée me semblait digne du
-dévouement de celui qui m'avait sauvé. C'est dit: je vais lui donner
-les trois monnaies.
-
---Allons! me dit-il en me présentant la rêne de ma monture.
-
---Un instant... répondis-je; laissez-moi le temps de me remettre.
-
---Ne dites pas cela...
-
---Quand on vient comme moi de voir la mort de près...
-
---Si la bête s'était emportée avec vous, il est certain que... Mais
-avec l'aide du ciel, vous voyez qu'il ne vous est rien arrivé.
-o.
-
-J'arrivai... Mais non; je ne veux point allonger ce chapitre.
-Quelquefois, je m'oublie à écrire, et la plume court sur le papier au
-grand préjudice de l'auteur. Des chapitres longs sont bons pour des
-lecteurs lourdauds. Nous ne sommes pas un public pour in-folio, mais
-seulement pour in-12: peu de texte, une large marge, des caractères
-élégants, dorures sur franches et des vignettes... principalement des
-vignettes. Non, n'allongeons point le chapitre.
-
-
-
-
-XXIII. TRISTE, MAIS COURT
-
-
-J'arrivai, et je ne nie point qu'en apercevant la ville natale
-j'éprouvai une sensation inconnue, non pas devant ma patrie politique,
-mais devant le séjour de mon enfance, la rue, la tour, la fontaine
-publique, la femme en mantille, le noir manœuvre, les choses et les
-scènes de mon enfance, demeurées gravées dans ma mémoire. C'était
-une renaissance. L'esprit, comme un oiseau indifférent à la direction
-des années, prit son vol dans la direction de la fontaine originelle,
-et alla boire l'eau fraîche et pure, pure encore du limon de la vie.
-
-Remarquez qu'il y a ici un lieu commun. Un autre lieu commun, c'est la
-consternation de ma famille. Mon père m'embrassa en pleurant: «Ta
-mère est condamnée», me dit-il. Ce n'était plus le rhumatisme qui la
-minait, mais un cancer à l'estomac. La malheureuse souffrait d'une
-façon cruelle, car le cancer est indifférent aux vertus de l'individu.
-Quand il peut ronger, il ronge, c'est son métier. Ma sœur Sabine,
-déjà mariée avec Cotrin, tombait de fatigue. Elle dormait à peine
-trois heures par nuit, la pauvre enfant. L'oncle Jean lui-même
-paraissait triste et abattu. Dona Eusebia et d'autres femmes assistaient
-aussi la malade, et se montraient non moins tristes et non moins
-dévouées!
-
---Mon fils!...
-
-La douleur cessa pour un instant de tenailler sa victime. Un sourire
-illumina sa face, sur laquelle la mort étendait déjà son aile. Ce
-n'était déjà plus un visage. La beauté avait fui comme une aurore
-brillante. Il ne restait que les os, qui, eux, ne maigrissent pas.
-J'avais peine à la reconnaître, après huit ou neuf ans de
-séparation. Agenouillé au pied de son lit, ses mains entre les
-miennes, je demeurais immobile, sans oser prononcer une parole qui eût
-été un sanglot. Or, nous essayions de lui cacher son état et la
-proximité de sa fin. Elle ne s'illusionnait point cependant. Elle
-sentait venir la mort; elle me le dit, et son pressentiment se réalisa
-le lendemain matin.
-
-L'agonie fut lente et cruelle: d'une cruauté minutieuse, froide,
-insistante, qui me remplit de douleur et de stupéfaction. C'était la
-première fois que je voyais mourir quelqu'un. Je connaissais la mort
-par ouï-dire; c'est tout au plus s'il m'était arrivé de la voir
-pétrifiée sur la face d'un cadavre que j'allais accompagner jusqu'au
-cimetière. La notion que j'en avais se trouvait confondue parmi des
-amplifications de rhétorique que m'avaient inculquées des professeurs
-de choses antiques: la mort traîtresse de César, austère de Socrate,
-orgueilleuse de Caton. Mais ce duel de l'être et du non-être, la mort
-en action, douloureuse, convulsée, sans appareil politique ou
-philosophique, la mort d'une personne aimée, c'était la première fois
-que j'y assistais. Je ne pleurai point; je me rappelle fort bien que je
-ne pleurai point durant toute cette scène. J'avais la gorge sèche,
-Inconscience béante, et mes regards demeuraient stupides. Eh quoi! une
-créature si docile, si tendre, si sainte, qui jamais ne fit verser une
-larme à personne; tendre mère, épouse immaculée, il fallait qu'elle
-mourût ainsi, torturée, mordue par la dent tenace d'une maladie sans
-pitié? Tout cela, je l'avoue, me semblait obscur, incongru; un
-non-sens.
-
-Triste chapitre... Passons à un autre plus allègre.
-
-
-
-
-XXIV. COURT, MAIS GAI
-
-
-Je demeurai prostré. Et cependant, j'étais à cette époque un
-ensemble de trivialité et de présomption. Jamais le problème de la
-vie et de la mort ne m'avait traversé le cerveau. Jamais jusqu'à ce
-jour je ne m'étais penché sur l'abîme de l'inexplicable. Il me
-manquait l'essentiel, c'est-à-dire le stimulant, le vertige.
-
-Pour tout dire, je reflétais les opinions d'un barbier de Modène qui
-se distinguait justement parce qu'il n'en avait aucune. C'était la
-fleur des barbiers et des coiffeurs. Pour longue que fût une opération
-capillaire, jamais il ne se lassait. Il faisait aller les coups de
-peigne d'accord avec des plaisanteries pimentées et d'une saveur!... Il
-n'avait point d'autre philosophie; moi non plus. L'Université m'en
-avait bien inculqué quelques notions, mais je n'avais retenu que les
-formules, le vocabulaire, le squelette. Je traitais la philosophie comme
-le latin. J'avais dans la poche trois vers de Virgile, deux d'Horace,
-une douzaine de locutions morales et politiques pour les faux frais de
-la conversation. Il en était de même pour l'histoire de la
-jurisprudence. De tout, je sus prendre la phraséologie, l'ornementation
-et l'écorce.
-
-Sans doute, le lecteur s'étonnera de la franchise avec laquelle
-j'expose et je mets ma médiocrité en évidence. Mais la franchise est
-la première qualité d'un défunt. Pendant la vie, l'opinion publique,
-le contraste des intérêts, la lutte des ambitions obligent à cacher
-les vilains dessous, à dissimuler les déchirures et les raccommodages,
-à ne point prendre le monde pour confident des révélations de la
-conscience; et le plus grand avantage de cette obligation c'est qu'il
-fait éviter l'horrible vice de l'hypocrisie, attendu qu'à force de
-leurrer les autres, on finit par se leurrer soi-même. Après la mort,
-quelle différence, quelle liberté, quel soulagement! On secoue le
-manteau somptueux; les oripeaux tombent; on se met à l'aise, on se
-dépeigne, on se dégrafe; on confesse franchement ce qui fut et ce qui
-ne fut pas. Il n'y a plus ni voisins, ni amis, ni ennemis, ni gens
-connus ou inconnus: il n'y a plus de public. Les considérations de
-l'opinion, son regard aigu et judiciaire, perd sa vertu dès que nous
-foulons le domaine de la mort. On peut bien encore nous critiquer et
-nous juger, mais le jugement nous laisse indifférents. Messieurs les
-vivants, il n'y a rien de plus incommensurable que le dédain des morts.
-
-
-
-
-XXV. À LA TIJUCA
-
-
-Mais ne voilà-t-il pas que j'allais glisser à l'emphase!... Soyons
-simple, comme l'était la vie Je menai à la Tijuca pendant les
-premières semaines qui suivirent la mort de ma mère.
-
-Le septième jour, aussitôt après le service funèbre, je pris un
-fusil, quelques livres, des vêtements, des cigares, mon domestique
-mulâtre nommé Prudencio,--le Prudencio du chapitre XI,--et j'allai
-m'enterrer dans une vieille propriété que nous possédions. Mon père
-fit tout son possible pour me détourner de ma résolution; mais je
-sentais qu'il était au-dessus de forces de lui obéir. Sabine eût
-désiré que j'habitasse quelque temps avec elle: deux semaines pour le
-moins. Mon cousin voulait à toute force m'emmener. Un brave garçon, ce
-Cotrim: de prodigue, il était devenu circonspect. Il faisait alors le
-commerce des produits alimentaires, et travaillait avec ardeur du matin
-au soir, sans perdre un moment. Le soir, assis devant sa fenêtre, il
-caressait ses favoris sans penser à rien. Il aimait sa femme et son
-fils qui mourut quelques années plus tard. On le disait avare.
-
-Je refusai toutes les propositions, tant je me sentais abattu. Ce fut
-alors, je crois, que commença à s'épanouir en moi la fleur jaune de
-l'hypocondrie, solitaire et morbide, d'un si subtil et si enivrant
-parfum. «Qu'il est bon d'être triste et de ne rien dire!» Quand je
-tombai sur cette phrase de Shakespeare, j'avoue qu'elle trouva en moi un
-écho délicieux. Je me rappelle que j'étais assis sous un dattier, le
-livre du poète ouvert sur mes genoux, l'esprit attristé plus encore
-que le visage. J'avais l'air d'une poule triste. Je serrais dans mon
-sein ma douleur taciturne, et j'éprouvais une sensation unique qu'on
-pourrait appeler la volupté de l'ennui. La volupté de l'ennui: retenez
-cette expression, lecteur, méditez-la, et si vous ne parvenez à la
-comprendre, c'est que vous ignorez une des sensations les plus subtiles
-de ce monde et de notre temps.
-
-Je chassais de temps à autre, ou bien je dormais, ou bien je lisais; je
-lisais beaucoup. Parfois encore je restais à ne rien faire, passant
-d'une idée à une autre, laissant mon imagination vagabonder comme un
-papillon qui flâne ou qui a faim. Les heures tombaient, une à une, le
-soleil déclinait, les ombres de la nuit voilaient la montagne et la
-cité. Personne ne venait me rendre visite: j'avais expressément
-recommandé qu'on me laissât à moi-même. Un jour, deux jours, une
-semaine entière passa de la sorte. Cette quiétude devait être
-suffisante pour me lasser de la _Tijuca_, et me rendre à mon agitation
-habituelle. Au bout de sept jours, j'étais parfaitement saturé de
-solitude. Ma douleur s'apaisait. Mon fusil, mes livres, le spectacle des
-arbres et du ciel ne me suffisaient plus. La jeunesse bouillait en moi:
-je voulais vivre. Je fourrai dans ma malle le problème de la vie et de
-la mort, les hypocondries du poète, mes chemises, mes méditations, mes
-cravates, et j'allais la fermer, quand le mulâtre Prudencio me dit
-qu'une personne de ma connaissance demeurait depuis la veille dans la
-maison violette située à deux cents pas de la nôtre.
-
---Qui donc?
-
---Peut-être Monsieur ne se rappelle-t-il plus de Dona Eusebia...
-
---Je me rappelle... C'est elle?
-
---Elle et sa fille. Elles sont arrivées hier matin.
-
-L'épisode de 1814 se présenta aussitôt à ma mémoire, et je me
-sentis embarrassé. Les événements m'avaient donné raison. Oui,
-vraiment, il avait été impossible d'éviter que les amours de Villaça
-et de la sœur du sergent-major n'allassent jusqu'aux dernières
-conséquences. Même avant mon départ, on parlait vaguement de la
-naissance d'une fille. Mon oncle Jean m'écrivait dans la suite que
-Villaça, en mourant, avait laissé un legs important à Dona Eusebia,
-et qu'on avait pas mal glosé à ce sujet dans le quartier. L'oncle
-Jean, friand de scandale, ne me parla que de cette aventure dans une de
-ses lettres, longue de plusieurs pages. Oui, les événements m'avaient
-donné raison. Quoi qu'il en pût être, 1814 était loin, et avait
-emporté ma gaminerie, Villaça et le baiser du massif. Du reste, il
-n'existait aucune intimité entre moi et Dona Eusebia. Cette réflexion
-faite, j'achevai de fermer ma malle.
-
---Monsieur n'ira pas rendre visite à Dona Eusebia? me demanda
-Prudencio. C'est elle qui a enseveli le corps de ma défunte maîtresse.
-
-Je me rappelai l'avoir vue parmi d'autres dames, au moment de la mort et
-au moment de l'enterrement. J'ignorais d'ailleurs qu'elle eût rendu à
-ma mère ce suprême devoir. La remarque du mulâtre était juste. Je
-lui devais une visite. Je résolus de m'en acquitter immédiatement et
-je descendis aussitôt.
-
-
-
-
-XXVI. L'AUTEUR HÉSITE
-
-
-Soudain j'entends une voix: «Voyons, mon garçon! ce n'est pas une
-vie, ça!»
-
-C'était mon père qui arrivait avec deux propositions dans sa poche.
-
-Je m'assis sur ma malle, et je le reçus sans surprise. Il se tint
-pendant quelques instants debout devant moi, après quoi il me tendit la
-main d'un geste ému:
-
---Mon fils, il faut se résigner à la volonté divine.
-
---Je me suis déjà résigné, dis-je, et je lui baisai la main.
-
-Je n'avais pas encore déjeuné; nous déjeunâmes ensemble. Ni l'un ni
-l'autre nous ne fîmes allusion au motif de ma réclusion. Une seule
-fois nous effleurâmes ce sujet, quand mon père fit tomber la
-conversation sur la Régence, et m'annonça qu'il avait reçu les
-condoléances de l'un des régents. Il avait la lettre sur lui; elle
-était même passablement chiffonnée, sans doute à force d'avoir été
-montrée à des tiers. Je crois avoir dit qu'il s'agissait de l'un des
-régents. Il me la lut deux fois de suite.
-
---Je suis déjà allé le remercier de cette preuve de considération,
-me dit-il, et mon opinion est que tu dois y aller aussi...
-
---Moi?
-
---Toi. C'est un homme considérable qui remplace aujourd'hui l'empereur.
-D'ailleurs, J'ai une idée, un projet, ou... il faut tout dire, deux
-projets: il s'agit d'un fauteuil de député et d'un mariage.
-
-Mon père me dit tout cela avec quelque emphase, en donnant à ses
-paroles une certaine allure qui avait pour but de me les graver plus
-profondément dans l'esprit. La proposition combinait si mal avec mes
-sensations antérieures que tout d'abord je ne compris pas très bien.
-Mon père ne se découragea pas et répéta: «le fauteuil et la
-fiancée».
-
---Tu acceptes?
-
---Je n'entends rien à la politique, dis-je au bout d'un instant. Quant
-à la fiancée, laissez-moi vivre comme un ours que je suis.
-
---Mais les ours se marient, me répliqua-t-il.
-
---Eh bien! trouvez-moi une ourse: la grande Ourse, par exemple...
-
-Mon père se mit à rire, et recommença à parler sérieusement. Je
-devais me lancer dans la politique pour plus de vingt raisons qu'il
-énuméra avec une singulière vélocité, en prenant des exemples parmi
-nos relations. Quant à la fiancée, il me suffirait de la voir.
-Aussitôt après l'avoir vue, j'irais de moi-même la demander à son
-père, sans plus larder. Il essaya ainsi d'abord de la fascination,
-ensuite de la persuasion, ensuite de l'intimidation. Je ne répondais
-pas, je taillais la pointe d'un cure-dent, je faisais des boulettes de
-pain, souriant ou réfléchissant. Je n'étais, pour tout dire, ni
-rebelle ni docile à la proposition. Je me sentais abasourdi. Une partie
-de moi-même disait oui: une belle femme, une position politique
-n'étaient pas choses à dédaigner. L'autre partie disait que non; la
-mort de ma mère m'apparaissait comme un exemple de la fragilité des
-affections de famille...
-
---Je ne sors point d'ici sans une réponse définitive, me dit mon
-père, dé-fi-ni-ti-ve! répéta-t-il en scandant les syllabes avec le
-doigt.
-
-Il but une dernière gorgée de café, se mit à son aise, et commença
-à parler de tout: du Sénat, de la Régence, de la Restauration,
-d'Evariste, d'une voiture qu'il avait l'intention d'acheter, de notre
-maison de la rue Matta-Cavallos... Je restais au bout de la table, et
-j'écrivais distraitement sur un morceau de papier avec la pointe d'un
-crayon; je traçais une parole, une phrase, un vers, un nez, un triangle
-et je réfutais les mots suivants sans ordre, au hasard, de la façon
-suivante:
-
-
-Arma virumque cano
-A
-Arma virumque cano
-Arma virumque
-Arma virumque cano
-Arma virumque cano
-virumque
-
-
-Tout cela était fait machinalement, et cependant avec une certaine
-logique et une certain déduction. Par exemple ce fut _virumque_ qui me
-fit passer au nom du propre poète, par l'entraînement de la première
-syllabe; j'allais écrire _virumque_, ce fut Virgile qui tomba de ma
-plume et je continuai:
-
-
-Vir Virgile
-Virgile Virgile
-Virgile Virgile
-
-
-Mon père, quelque peu dépité de mon indifférence, se leva, vint à
-moi, et lança un regard sur le papier.
-
---Virgile! s'écria-t-il. Tu y es, mon garçon, ta fiancée s'appelle
-justement Virgilia.
-
-
-
-
-XXVII. VIRGILIA
-
-
-Virgilia? mais alors, c'est la même personne qui, quelques années plus
-tard...? la même, oui la même, qui, en 1869, devait assister à mes
-derniers moments, et qui longtemps auparavant eut une si large part dans
-mes plus intimes sensations. À cette époque, elle comptait a peine
-quinze ou seize ans. C'était peut-être la plus audacieuse créature de
-notre race et c'en était en tous cas la plus volontaire. Je ne dirai
-pas qu'elle méritait la pomme de la beauté entre toutes les jeunes
-filles de son temps, parce que je n'écris pas un roman où l'auteur
-dore la réalité et ferme les yeux aux taches de rousseur et autres: ce
-qui ne veut pas dire qu'elle en eût au visage, non. Elle était jolie,
-fraîche, elle sortait des mains de la nature, pleine de ce charme
-précaire et éternel qu'un individu transmet à un autre pour les fins
-secrètes de la procréation. Telle était Virgilia avec son teint
-clair, très clair, sa grâce ignorante et puérile, sujette aux
-mystérieuses impulsions, sa paresse et sa dévotion,--sa dévotion qui
-n'était peut-être que de la peur, comme j'ai tout lieu de le supposer.
-
-Voici, lecteur, en peu de lignes, le portrait physique et moral de la
-personne qui devait avoir plus tard une si grande influence sur ma vie.
-Oui, elle était cela même, à seize ans. Si tu lis ces lignes, ô
-Virgilia toujours aimée, ne t'étonne point du langage que j'emploie
-aujourd'hui, qui contraste avec celui que j'employai quand je te connus.
-Tu peux croire que l'un était alors aussi sincère que l'autre l'est
-maintenant. La mort a pu me rendre grincheux, mais non injuste.
-
---Mais, me diras-tu, comment peux-tu ainsi discerner la vérité de ce
-temps lointain, et l'exprimer ainsi après tant d'années?
-
---Ah! indiscrète, ah! ignorante, mais c'est cela même qui nous rend
-maîtres de l'univers; c'est ce pouvoir de refaire le passé, pour bien
-comprendre l'instabilité de nos impressions et la vanité de nos
-affections. Laisse dire Pascal: l'homme n'est pas un roseau pensant,
-c'est une page d'errata qui pense: cela, oui. Chaque saison de la vie
-est une édition qui corrige l'édition antérieure, et qui sera
-corrigée à son tour, jusqu'à l'édition définitive, dont l'éditeur
-fait présent aux vers.
-
-
-
-
-XXVIII. POURVU QUE
-
-
---Virgilia, interrompis-je.
-
---Oui, Monsieur, tel est le nom de votre fiancée. Un ange, mon grand
-dadet, un ange moins les ailes. Figure-toi une jeune fille comme ça, de
-cette hauteur, vive comme du vif-argent et des yeux... c'est la fille de
-Dutra...
-
---Dutra?
-
---Le conseiller Dutra, voyons. C'est une influence politique. Allons tu
-acceptes?
-
---Non, répondis-je. Après quoi, je regardai pendant quelques secondes
-la pointe de mes bottines; et je déclarai que j'étais prêt à
-étudier les deux questions, la candidature et le mariage pourvu que...
-
---Pourvu que?
-
---Pourvu que je ne sois point obligé de les accepter conjointement. Je
-crois que je puis être séparément un homme marié et un homme
-politique...
-
---Tout homme qui entre dans la vie publique doit être marié,
-interrompit sentencieusement mon père. Mais il en sera comme il te
-plaira. Je me prête à tout, persuadé qu'il te sera suffisant de voir
-Virgilia. D'ailleurs, le Parlement et la fiancée, c'est tout un. Tu
-protestes... tu verras plus tard. C'est bon, j'accepte l'atermoiement,
-pourvu que...
-
---Pourvu que? interrompis-je à mon tour en imitant sa voix.
-
---Ah! farceur! pourvu que tu ne restes pas ici, futile, obscur et
-désespéré. Mon argent, mes soins, je ne les ai dépensés que pour te
-voir briller comme il convient, à moi, à toi, et à nous tous. Tu dois
-continuer à illustrer notre nom que tu perpétues. Écoute, j'ai
-soixante ans, mais s'il était nécessaire que je recommence ma vie, je
-le ferais sans hésiter une minute. Crains l'obscurité, Braz, fuis ce
-qui est infime. Les hommes valent de différentes façons, mais le plus
-sûr moyen de s'affirmer est l'opinion des autres hommes. Ne perds point
-les avantages de ta position, ni tes moyens...
-
-Et le magicien continua d'agiter devant moi le hochet, comme on faisait
-lorsque j'étais petit pour me faire aller plus vite. La fleur de
-l'hypocondrie se referma, laissant s'ouvrir une autre fleur moins jaune,
-et qui n'a rien de morbide--l'amour de la renommée, l'emplâtre Braz
-Cubas.
-
-
-
-
-XXIX. LA VISITE
-
-
-Mon père était arrivé à ses fins. Je me disposai à accepter le
-fauteuil et le mariage, Virgilia et la Chambre des députés:--les deux
-Virgilia, comme le dit mon père, dans un accès de tendresse politique.
-Et pour me payer de ma docilité, il me serra fortement dans ses bras.
-C'était son propre sang qu'il reconnaissait enfin.
-
---Tu descends avec moi?
-
---Non, je descendrai demain. Aujourd'hui, je prétends faire une visite
-à Dona Eusebia.
-
-Mon père fit la grimace, mais ne répondit rien. Il prit congé de moi
-et partit. Dans l'après-midi, je me rendis chez Dona Eusebia. Elle
-avait maille à partir avec son jardinier noir, mais elle quitta tout
-pour venir me recevoir, avec une hâte, un plaisir si sincère que je me
-sentis tout de suite à mon aise. Je crois bien qu'elle alla jusqu'à me
-serrer entre ses bras robustes. Elle me fit asseoir auprès d'elle, sous
-la véranda, en multipliant ses exclamations.
-
---Comment, c'est le petit Braz! mais c'est un homme, maintenant... Tout
-à fait!... et joli garçon!... Et vous, vous rappelez-vous bien de moi?
-
---Comment donc!...
-
-Était-il possible que j'eusse oublié une amie si intime de notre
-maison. Dona Eusebia commença à parler de ma mère avec tant de
-sympathie et de regrets, qu'elle me captiva tout de suite, bien qu'elle
-ravivât ma douleur... Elle lut mon émotion dans mes yeux, et détourna
-la conversation. Elle me demanda de lui conter mes voyages, mes travaux,
-mes amourettes... les amourettes aussi; «je suis une vieille curieuse,
-je le confesse, et je suis restée bon vivant». En ce moment, je me
-rappelai l'épisode de 1814, elle, Villaça, le buisson, le baiser, et
-mon cri d'alarme. Et voici qu'une porte crie sur ses gonds, j'entends un
-frou-frou de jupes, et cette parole:
-
---Maman... maman...
-
-
-
-
-XXX. LA FLEUR DU BUISSON
-
-
-Les jupes et la voix appartenaient à une jeune brunette qui s'arrêta
-sur le pas de la porte pendant quelques instants, en apercevant un
-étranger. Dona Eusebia mit fin à ce court silence et à cet embarras,
-avec sa franchise résolue.
-
---Viens ici, Eugenia, dit-elle, viens faire connaissance avec le Dr Braz
-Cubas, fils de Cubas, et qui arrive d'Europe.
-
-Et se tournant vers moi:
-
---Ma fille Eugénie.
-
-Eugénie, la fleur du buisson, répondit à peine au salut que je lui
-adressai. Elle me regarda avec éprise et timidité, et lentement
-s'approcha la chaise de sa mère. Celle-ci remit en ordre les tresses de
-la jeune fille, tout en disant: «Ah! petite endiablée.» Et elle
-l'embrassa avec une tendresse si expansive que je me sentis quelque peu
-ému. Je me souvins de ma mère, et, je le confesse, je me sentis
-quelques velléités d'être père.
-
---Petite endiablée? dis-je. Il me semble que mademoiselle est déjà
-une grande jeune fille.
-
---Quel âge lui donnez-vous?
-
---Dix-sept ans.
-
---Moins un.
-
---Seize ans: à cet âge, on est une jeune fille.
-
-Eugenia ne put dissimuler la satisfaction que lui produisirent mes
-paroles. Mais elle reprit aussitôt son attitude froide, rigide et
-muette. Elle paraissait en réalité plus femme que son âge. Mais son
-impassibilité, son attitude digne, lui donnaient l'air d'une femme
-mariée. Peut-être perdait-elle ainsi un peu de son charme virginal. La
-glace fut bientôt rompue entre nous. Sa mère faisait d'elle les plus
-grands éloges; j'écoutais de bonne grâce, et elle souriait. Ses yeux
-brillaient comme si dans son cerveau un papillon eût étendu ses ailes
-d'or au-dessus de la multitude des yeux de diamants en couronne.
-
-Je dis dans son cerveau, parce que, au dehors, ce fut un papillon noir
-qui, ayant pénétré sous la véranda, battit des ailes autour de Dona
-Eusebia. Celle-ci poussa un cri, se leva et se mit à prononcer des
-paroles sans suite d'incantation:
-
---Je t'adjure... va-t'en, malin! Vierge, Notre-Dame!...
-
---Calmez-vous, dis-je, et prenant mon mouchoir, je chassai le
-papillon.
-
-Dona Eusebia s'assit une autre fois, suffoquée, un peu honteuse. Sa
-fille, toute pâle de peur, dissimulait son émotion avec beaucoup de
-force de volonté. Je leur serrai la main et je sortis, riant d'un rire
-philosophique, désintéressé et supérieur, de la superstition des
-deux femmes. Le soir, je vis passer à cheval la fille de Dona Eusebia,
-accompagnée d'un valet de chambre. Elle me salua du bout de sa
-cravache. Je m'attendais à ce que, un peu plus loin, elle retournât la
-tête. Mais elle ne la retourna point, et j'en fus quelque peu vexé.
-
-
-
-
-XXXI. LE PAPILLON NOIR
-
-
-Le jour suivant, tandis que je faisais mes apprêts de départ, un
-papillon, noir comme celui de la veille, entra dans ma chambre. Il
-était de dimensions bien supérieures à l'autre. Le souvenir de
-celui-ci me fit sourire, et je me mis à penser à la peur qu'avait eue
-la fille de Dona Eusebia, et à la dignité de maintien qu'elle avait su
-conserver. Le papillon, après avoir décrit ses courbes autour de moi,
-se posa sur ma tête. Je l'effrayai, et il se réfugia sur la vitre. Je
-le forçai de nouveau à prendre son vol, et cette fois, il alla se
-percher sur un vieux portrait de mon père. La bestiole était noire
-comme la nuit, et la façon dont elle commença de remuer les ailes me
-parut ironique et me porta sur les nerfs. Je tournai le dos, et je
-sortis de la chambre. Mais en y rentrant, quelques minutes plus tard, je
-trouvai l'insecte à la même place, et dans un mouvement de mauvaise
-humeur, je pris une serviette, je l'en frappai, et il tomba.
-
-Il n'était pas mort tout à fait; il tordait son corps et secouait ses
-antennes. J'en eus pitié et, l'ayant pris dans ma main, j'allai le
-déposer sur le bord de la croisée. Mais le sort en était jeté; la
-pauvre bête ne dura que quelques secondes, et je me sentis ennuyé et
-repentant.
-
---Aussi, pourquoi n'était-il pas bleu? me dis-je.
-
-Et cette réflexion, l'une des plus profondes qui aient été faites
-depuis l'invention des papillons, me consola de ma méchante action, et
-me réconcilia avec moi-même. Je contemplai le cadavre avec quelque
-sympathie, je l'avoue. Je vis, en pensée, le papillon sortir du bois,
-content et repu; la matinée était belle, et il était venu jusque chez
-moi, papillonnant sous la vaste coupole du ciel bleu, toujours bleu,
-pour toutes les ailes. Ma fenêtre est ouverte, il entre et me trouve.
-Je suppose qu'il n'a jamais vu d'hommes. Il ignore ce que c'est et,
-décrivant des circuits autour de mon corps, il voit que j'ai des yeux,
-des bras, des jambes, que mes mouvements ont un air divin, que je suis
-d'une stature colossale. Alors il se dit en lui-même: «Ce monsieur est
-sans doute l'inventeur des papillons.» Cette idée le domine et
-l'épouvante. Mais la peur, qui est suggestive, lui insinue que le
-meilleur moyen de plaire à son créateur est de le baiser sur le front,
-et il s'exécute. Quand je le chasse, il va sur la vitre, aperçoit de
-là le portrait de mon père, et il n'est pas impossible qu'il devine
-cette demi-vérité, à savoir que c'est là le père de l'inventeur des
-papillons. Et il vole vers lui pour lui demander miséricorde.
-
-Et voilà qu'un coup de serviette sert de dénouement à l'aventure. Ni
-l'immensité l'azur, ni l'allégresse des fleurs, ni la pompe des
-feuilles vertes, n'ont tenu contre une serviette de toilette, deux
-palmes de fil écru. Voyez comme il est bon d'être supérieur aux
-papillons. Car s'il eût été bleu ou couleur d'orange, sa vie n'eût
-guère été plus en sûreté. Non certes. J'aurais fort bien pu le
-piquer d'une épingle, pour le régal de mes yeux. Cette dernière
-pensée me rendit la tranquillité de ma conscience. Je réunis le
-médium et le pouce et j'envoyai, d'une chiquenaude, le cadavre dans le
-jardin. Il était temps: les fourmis prévoyantes s'avançaient
-déjà... Tout de même, j'en reviens à ma première idée: il eût
-mieux valu pour lui être né bleu.
-
-
-
-
-XXXII. BOITEUSE DE NAISSANCE
-
-
-J'allai ensuite terminer mes préparatifs de voyage. Cette fois je pars,
-je pars décidément, même si quelque lecteur me demande si mon dernier
-chapitre est une gageure ou une façon de me moquer du monde... Mais
-j'ai compté sans Dona Eusebia. J'étais déjà prêt quand elle entra
-chez moi. Elle venait me prier de différer mon départ, et d'aller ce
-jour-là dîner avec elle. Je refusai d'abord; mais elle insista
-tellement que je cédai. Je lui devais bien d'ailleurs cette
-satisfaction.
-
-Ce jour-là, Eugenia se mit en négligé, à mon intention.
-C'est-à-dire, je le suppose, car peut-être se mettait-elle souvent
-ainsi. Plus de boucles d'or, comme la veille, à ses oreilles, deux
-oreilles finement dessinées sur une tête de nymphe. Un simple
-vêtement blanc en batiste, sans enjolivures. Au cou, au lieu de broche,
-un bouton d'écaille, d'autres identiques aux poignets pour fermer les
-manches, et pas l'ombre d'un bracelet.
-
-Telle elle était mise, et tel me parut aussi son esprit: des idées
-claires, des manières simples, une certaine grâce naturelle, l'air
-d'une dame, et un je ne sais quoi... oui, c'est cela: la bouche,
-exactement la bouche de sa mère, qui me rappelait l'épisode de 1814,
-et il me venait alors l'envie de chanter avec la fille la même chanson.
-
---Maintenant je vais vous montrer le jardin, me dit la mère dès que
-nous eûmes vidé nos tasses de café.
-
-Nous sortîmes en passant par la véranda, et je m'aperçus alors
-qu'Eugenia boitait un peu: si peu que je lui demandai si elle s'était
-fait mal au pied. La mère se tut. La fille me répondit sans
-hésitation:
-
---Non, monsieur, je suis boiteuse de naissance.
-
-Je me donnai à tous les diables; je me traitai de maladroit et de
-grossier. En effet, le simple fait de la voir boiter aurait dû être
-suffisant pour que je ne lui posasse aucune question. Je me rappelai
-alors que la première fois que je l'avais vue, la veille, elle s'était
-approchée lentement du fauteuil de sa mère, et que ce jour-là je
-l'avais trouvée, en arrivant, déjà près de la table, dans la salle
-à manger. Peut-être était-ce pour cacher ce défaut. Mais alors,
-pourquoi l'avouait-elle maintenant? Je la regardai, et je vis qu'elle
-était triste.
-
-J'essayai de détruire le mauvais effet produit. Ce ne me fut pas
-difficile; sa mère qui était, comme elle le disait elle-même, une
-vieille curieuse, se mit à causer. Nous parcourûmes toute la
-propriété, admirant les fleurs, la mare aux canards, le lavoir, un tas
-de choses qu'elle me montrait, en faisant ses commentaires, tandis que
-je contemplais, à la dérobée, les yeux d'Eugenia.
-
-Parole d'honneur, son regard n'était rien moins que boiteux: il était
-au contraire droit et parfaitement sain. Il partait de deux yeux noirs
-et tranquilles. Je crois me rappeler que ceux-ci se baissèrent deux ou
-trois fois, un peu confus, mais deux ou trois fois seulement. En
-général, ils me fixaient avec franchise, sans audace, ni pruderie.
-
-
-
-
-XXXIII. BIENHEUREUX CEUX QUI SAVENT RESTER
-
-
-Le malheur, c'est qu'elle était boiteuse. Des yeux si lucides, une
-bouche si fraîche, un maintien si imposant, et boiteuse! Ce contraste
-était un exemple évident des ironies de la nature. Pourquoi
-était-elle jolie, étant boiteuse? pourquoi était-elle boiteuse,
-étant jolie? Telle était la question que je me posais à moi-même,
-sans y trouver une solution satisfaisante, tandis que je rentrais chez
-moi cette nuit-là. Ce qu'il y a de mieux à faire, quand on ne trouve
-pas le mot d'une énigme, c'est de la flanquer par la fenêtre; et c'est
-ce que je fis. Je pris une serviette, et je chassai cet autre papillon,
-qui faisait ses randonnées dans mon cerveau. Je me sentis plus à mon
-aise, et j'allai dormir. Mais le rêve, qui est une lézarde de
-l'esprit, laissa de nouveau pénétrer l'insecte et, pendant toute la
-nuit, je continuai à chercher la clef du mystère.
-
-Le jour se leva avec la pluie, et je transférai mon départ. Mais le
-lendemain le ciel était pur, et je n'en restai pas moins, de même que
-le troisième et le quatrième jour, et jusqu'à la fin de la semaine!
-Quelles belles matinées, fraîches et tentatrices. Là-bas, ma famille,
-ma fiancée et le Parlement m'attendaient; et je faisais le sourd,
-soupirant aux pieds de ma Vénus boiteuse. Soupirant est peut-être
-exagéré: je n'étais point épris; j'éprouvais auprès d'elle une
-certaine satisfaction physique et morale. Elle me plaisait: je l'aimais
-bien. Aux pieds de cette créature si simple, fille bâtarde et
-boiteuse, faite d'amour et de mépris, je me sentais à mon aise, et je
-crois qu'elle éprouvait une satisfaction plus grande encles d'or,
-comme la veille, à ses oreilles, deux oreilles finement dessinées sur
-une tête de nymphe. Un simple vêtement blanc en batiste, sans
-enjolivures. Au cou, au lieu de broche, un bouton d'écaille,
-d'autres identiques aux poignets pour fermer les manches, et pas
-l'ombre d'un bracelet.
-
-Telle elle était mise, et tel me parut aussi son esprit: des idées
-claires, des manières simples, une certaine grâce naturelle, l'air
-d'une dame, et un je ne sais quoi... oui, c'est cela: la bouche,
-exactement la bouche de sa mère, qui me rappelait l'épisode de 1814,
-et il me venait alors l'envie de chanter avec la fille la même chanson.
-
---Maintenant je vais vous montrer le jardin, me dit la mère dès que
-nous eûmes vidé nos tasses de café.
-
-Nous sortîmes en passant par la véranda, et je m'aperçus alors
-qu'Eugenia boitait un peu: si peu que je lui demandai si elle s'était
-fait mal au pied. La mère se tut. La fille me répondit sans
-hésitation:
-
---Non, monsieur, je suis boiteuse de naissance.
-
-Je me donnai à tous les diables; je me traitai de maladroit et de
-grossier. En effet, le simple fait de la voir boiter aurait dû être
-suffisant pour que je ne lui posasse aucune question. Je me rappelai
-alors que la première fois que je l'avais vue, la veille, elle s'était
-approchée lentement du fauteuil de sa mère, et que ce jour-là je
-l'avais trouvée, en arrivant, déjà près de la table, dans la salle
-à manger. Peut-être était-ce pour cacher ce défaut. Mais alors,
-pourquoi l'avouait-elle maintenant? Je la regardai, et je vis qu'elle
-était triste.
-
-J'essayai de détruire le mauvais effet produit. Ce ne me fut pas
-difficile; sa mère qui était, comme elle le disait elle-même, une
-vieille curieuse, se mit à causer. Nous parcourûmes toute la
-propriété, admirant les fleurs, la mare aux canards, le lavoir, un tas
-de choses qu'elle me montrait, en faisant ses commentaires, tandis que
-je contemplais, à la dérobée, les yeux d'Eugenia.
-
-Parole d'honneur, son regard n'était rien moins que boiteux: il était
-au contraire droit et parfaitement sain. Il partait de deux yeux noirs
-et tranquilles. Je crois me rappeler que ceux-ci se baissèrent deux ou
-trois fois, un peu confus, mais deux ou trois fois seulement. En
-général, ils me fixaient avec franchise, sans audace, ni pruderie.
-
-
-
-
-XXXIII. BIENHEUREUX CEUX QUI SAVENT RESTER
-
-
-Le malheur, c'est qu'elle était boiteuse. Des yeux si lucides, une
-bouche si fraîche, un maintien si imposant, et boiteuse! Ce contraste
-était un exemple évident des ironies de la nature. Pourquoi
-était-elle jolie, étant boiteuse? pourquoi était-elle boiteuse,
-étant jolie? Telle était la question que je me posais à moi-même,
-sans y trouver une solution satisfaisante, tandis que je rentrais chez
-moi cette nuit-là. Ce qu'il y a de mieux à faire, quand on ne trouve
-pas le mot d'une énigme, c'est de la flanquer par la fenêtre; et c'est
-ce que je fis. Je pris une serviette, et je chassai cet autre papillon,
-qui faisait ses randonnées dans mon cerveau. Je me sentis plus à mon
-aise, et j'allai dormir. Mais le rêve, qui est une lézarde de
-l'esprit, laissa de nouveau pénétrer l'insecte et, pendant toute la
-nuit, je continuai à chercher la clef du mystère.
-
-Le jour se leva avec la pluie, et je transférai mon départ. Mais le
-lendemain le ciel était pur, et je n'en restai pas moins, de même que
-le troisième et le quatrième jour, et jusqu'à la fin de la semaine!
-Quelles belles matinées, fraîches et tentatrices. Là-bas, ma famille,
-ma fiancée et le Parlement m'attendaient; et je faisais le sourd,
-soupirant aux pieds de ma Vénus boiteuse. Soupirant est peut-être
-exagéré: je n'étais point épris; j'éprouvais auprès d'elle une
-certaine satisfaction physique et morale. Elle me plaisait: je l'aimais
-bien. Aux pieds de cette créature si simple, fille bâtarde et
-boiteuse, faite d'amour et de mépris, je me sentais à mon aise, et je
-crois qu'elle éprouvait une satisfaction plus grande encore près de
-moi. Cela se passait à la Tijuca: une véritable églogue. Dona Eusebia
-nous surveillait, si peu: juste assez pour sauvegarder les convenances.
-Et sa fille, dans cette première explosion de la nature, me livrait son
-âme en fleur.
-
---Vous allez partir demain? me demanda-t-elle, le samedi.
-
---C'est tout au moins mon intention.
-
---Ne partez pas.
-
-J'obéis, et j'ajoutai ainsi un verset nouveau à l'Évangile:
-«Bienheureux ceux qui savent rester, car ils auront le premier baiser
-des jeunes filles.» Ce fut, en effet, le dimanche que je reçus le
-premier baiser d'Eugenia, celui qu'aucun homme ne put recevoir d'elle
-désormais. Il ne fut point volé, ni pris de force, il fut candidement
-octroyé, comme une dette payée par un débiteur honnête. Pauvre
-Eugenia, si tu avais pu savoir quelles pensées me passaient par la
-tête en ce moment. Toute tremblante d'émotion, les mains sur mes
-épaules, tu contemplais en moi l'époux bienvenu, tandis que je
-revoyais en pensée Villaça et le buisson de 1814, en me disant que tu
-ne pouvais mentir à ton sang et à ton origine...
-
-Dona Eusebia entra inopinément, mais pas assez vite pour nous
-surprendre. J'allai à la fenêtre; Eugenia s'assit et refit ses nattes.
-Quelle gracieuse dissimulation! Quel art infiniment délicat! quelle
-profonde tartuferie! Tout cela si naturellement fait, avec tant
-d'à-propos, si simplement, comme on mange, comme on dort. Tant mieux!
-Dona Eusebia n'eut vent de rien.
-
-
-
-
-XXXIV. À UNE ÂME SENSIBLE
-
-
-Y a-t-il, parmi les cinq ou dix personnes qui me lisent, une âme
-sensible, qui mise en émoi par le chapitre précédent, commence à
-craindre pour le sort d'Eugenia, et peut-être, oui, peut-être dans le
-fond de son cœur me traite de cynique? Moi cynique, âme sensible? Par
-la cuisse de Diane, cette injure mériterait d'être lavée dans le
-sang, si le sang pouvait laver quoi que ce soit dans ce bas monde. Non,
-âme sensible, je ne suis point cynique, mais je fus homme. Mon cerveau
-était le tréteau où furent représentées des pièces de tout genre,
-le drame sacré, le drame austère, des comédies, des autos-da-fés,
-des bouffonneries, un pandémonium, âme sensible, un mélange
-d'aventures et de personnes où tu retrouverais depuis la rose de Smyrne
-et la rue du Jardin, depuis le lit somptueux de Cléopâtre jusqu'au
-coin de la place où le mendiant grelotte en dormant. Des pensées de
-toutes les castes et de tous les genres s'y croisaient. Dans la même
-atmosphère respiraient l'aigle et l'oiseau-mouche, la limace et le
-crapaud. Retire donc l'expression, âme sensible, apaise tes nerfs,
-nettoie tes besicles,--c'est parfois la faute des besicles,--et
-finissons-en d'une fois avec cette fleur du buisson.
-
-
-
-
-XXXV. LE CHEMIN DE DAMAS
-
-
-Or il arriva que, huit jours plus tard, comme je me trouvais sur le
-chemin de Damas, j'entendis une voix mystérieuse qui me murmura les
-paroles de l'Écriture (Act., IX, 7): «Lève-toi, et entre dans la
-cité.» Cette voix sortait de moi-même, et avait une origine double:
-la pitié qui me désarmait devant la candeur de la petite, et la
-terreur de l'aimer pour de vrai, et de l'épouser une femme boiteuse!
-Quant au motif de mon départ, elle le devina, et ne se gêna pas pour
-me le dire. Ce fut sous la véranda, un lundi soir, quand je lui
-annonçai que je descendis le lendemain. «Adieu, me dit-elle avec
-simplicité, vous avez raison.» Et comme je me taisais, elle continua:
-«Vous avez raison de fuir le ridicule d'un mariage avec moi.» J'allais
-protester, elle se retira lentement en dévorant ses larmes. Je la
-rejoignis en jurant mes grands dieux que j'étais obligé de partir, et
-que je continuais à avoir beaucoup d'affection pour elle. Elle écouta
-mes froides hyperboles en silence.
-
---Me crois-tu? lui dis-je enfin.
-
---Non, et je trouve que vous faites bien.
-
-Je voulus la retenir, mais elle me lança un regard qui n'était déjà
-plus de supplication, mais de commandement.
-
-Je descendis, le jour suivant, de la montagne, un peu contristée et pas
-très satisfait de moi-même. Je me disais, chemin faisant, qu'il était
-juste d'obéir à mon père, qu'il était convenable d'embrasser la
-carrière politique..., que la constitution..., que ma fiancée..., que
-mon cheval...
-
-
-
-
-XXXVI. À PROPOS DE BOTTES
-
-
-Mon père, qui ne m'attendait pas, m'embrassa avec tendresse et
-effusion:
-
---Maintenant, c'est pour de vrai, me dit-il. Je puis enfin...
-
-Nous restâmes sur cette réticence, et j'allai retirer mes bottes qui
-étaient trop justes. Je me sentis soulagé, je respirai à mon aise, et
-je me couchai sur mon lit tout de mon long, tandis que mes pieds et tout
-ce qu'il y avait au-dessus entraient dans une béatitude relative.
-J'observai alors que des souliers serrés sont un des plus grands
-avantages terrestres, parce que, en faisant mal aux pieds, ils procurent
-le plaisir de les déchausser. Ils font souffrir d'abord, ils sont
-l'origine d'un soulagement, ensuite, et voilà un bonheur à bon
-marché, au goût des savetiers et d'Épicure. Tandis que cette idée
-faisait des voltiges sur mon fameux trapèze, je regardais dans le
-lointain la silhouette de la Tijuca, et j'aperçus la petite boiteuse
-qui se perdait à l'horizon du prétérit. Je sentis soudain que mon
-cœur ne tarderait pas à déchausser ses bottes lui aussi. Quatre ou
-cinq jours plus tard, le sybarite savourait ce rapide, cet ineffable et
-incoercible moment de joie qui succède à une douleur poignante, à une
-préoccupation, à un ennui... J'en inférai que la vie est le plus
-curieux des phénomènes, attendu qu'elle n'aiguise la faim que pour
-procurer l'occasion de manger, et qu'elle n'a inventé les cors que
-parce qu'ils perfectionnent la félicité terrestre. Je vous le dis en
-vérité, toute la science humaine ne vaut pas une paire de bottes trop
-étroites.
-
-Toi, ma pauvre Eugénie, tu n'as jamais déchaussé les tiennes. Tu t'en
-es allée sur le chemin de la vie, boiteuse de jambe et boiteuse
-d'amour, triste comme un enterrement pauvre, solitaire, silencieuse,
-laborieuse, jusqu'au jour où tu passas sur l'autre bord. Ce que
-j'ignore, c'est si ton existence était bien nécessaire au siècle. Qui
-sait! Peut-être un comparse de moins eût-il fait siffler la tragédie
-humaine.
-
-
-
-
-XXXVII. ENFIN!
-
-
-Enfin nous arrivons à Virgilia! Avant d'aller chez le conseiller Dutra,
-je demandai à mon père s'il y avait déjà quelque promesse de
-mariage, quelque arrangement préalable.
-
---Aucun, me répondit-il. Il y a quelque temps, comme nous parlions de
-toi, je lui ai avoué mon désir de te voir député. Je lui ai parlé
-avec tant d'éloquence, qu'il m'a promis de faire quelque chose pour
-toi, et je crois qu'il tiendra sa promesse. Quant au mot «fiancée»,
-c'est le nom que je donne à une créature qui est un vivant bijou, une
-étoile, une chose rare... sa fille à lui. D'ailleurs, je pense que si
-tu l'épouses, tu seras bien plus vite député.
-
---C'est tout?
-
---C'est tout.
-
-Nous allâmes jusque chez Dutra. C'était une perle que cet homme,
-jovial, bon patriote, un peu irrité contre les malheurs du temps, mais
-ne désespérant pas d'en venir à bout. Il trouva ma candidature
-légitime; il convenait pourtant d'attendre quelques mois. Et tout de
-suite il me présenta à sa femme, une estimable matrone, à sa fille,
-qui ne démentit pas le panégyrique que mon père avait fait d'elle, je
-vous le jure. Relisez, d'ailleurs, le chapitre XXVII. Je la regardai
-comme quelqu'un qui a des idées préconçues. Je ne sais si elle en
-avait de son côté; elle ne me contempla point différemment. Notre
-premier regard fut tout simplement conjugal. Au bout d'un mois, nous
-étions au mieux.
-
-
-
-
-XXXVIII. LA QUATRIÈME ÉDITION
-
-
---Venez donc demain dîner avec nous, me dit Dutra un certain soir.
-
-J'acceptai l'invitation. Le lendemain, je dis au cocher de m'attendre
-place San-Francisco avec le cabriolet, et j'allai faire un tour en
-ville. Vous rappelez-vous encore ma théorie des éditions humaines? Eh
-bien! j'acheter un autre
-verre. Je n'avais qu'à me résigner. Elle me dit alors qu'elle
-désirait avoir la pratique de ses anciennes connaissances. Elle
-remarqua qu'il était fort naturel qu'un jour ou l'autre je me mariasse,
-et elle s'offrit à me vendre de fins bijoux au plus bas prix. Elle
-n'employa pas ce terme, elle se servit d'une métaphore délicate et
-transparente. J'en vins à me demander si elle avait vraiment eu des
-revers, abstraction faite de sa maladie, si elle n'avait pas toujours de
-beaux deniers sonnants, et si elle ne faisait pas du négoce à seule
-fin de satisfaire sa passion du lucre, qui était le ver rongeur de
-cette existence. Je sus depuis que mes soupçons étaient fondés.
-
-
-
-
-XXXIX. LE VOISIN
-
-
-Tandis que je faisais ces réflexions, un individu de petite taille,
-sans chapeau, tenant par la main une gamine de quatre ans, entra dans la
-boutique...
-
---Comment ça va-t-il depuis ce matin? demanda—t-il à Marcella.
-
---Comme ci comme ça; viens ici, Maricota.
-
-L'individu prit l'enfant dans ses bras, et la fit passer par-dessus le
-comptoir.
-
---Allons, dit-il, demande à Dona Marcella comment elle a passé la
-nuit. Elle mourait d'envie de venir ici, mais sa mère n'avait pas eu le
-temps de l'habiller. Voyons, Maricota, dis bonjour à la dame... Gare la
-fessée... C'est bien... Vous ne pouvez vous figurer comme elle est chez
-nous. Elle parle de vous tout le temps; et ici, elle a l'air empaillée.
-Hier encore... faut-il raconter l'histoire, Maricota?
-
---Non, papa, je ne veux pas.
-
---C'est donc quelque chose de bien laid? dit Marcella en donnant une
-petite tape à l'enfant.
-
---Je vais vous dire: sa mère lui a appris à réciter chaque soir un
-_pater_ et un _ave_, en l'honneur de la Sainte Vierge. Mais la petite
-est venue me demander hier, d'une voix si humble, devinez quoi?... si
-elle pouvait offrir sa prière à santa Marcella.
-
---Pauvre chérie, dit Marcella en l'embrassant.
-
---C'est un amour, une passion qu'elle a pour vous... Vous ne vous
-figurez pas... Sa mère dit que vous lui avez lancé un charme.
-
-L'individu continua sur ce ton à raconter toutes sortes de choses
-aimables, et sortit enfin, emmenant la petite, non sans m'avoir lancé
-un regard d'interrogation ou de suspicion. Je demandai à Marcella qui
-il était.
-
---C'est un horloger du voisinage, un brave homme; sa femme est bien
-bonne aussi. Sa fille est gentille, n'est-ce pas? Ils ont l'air de
-beaucoup m'aimer... Ce sont de bonnes gens.
-
-En proférant ces paroles, Marcella parlait d'une voix où il y avait un
-frémissement d'allégresse. Et un rayon de joie parut s'étendre sur sa
-face.
-
-
-
-
-XL. DANS LE CABRIOLET
-
-
-Sur ces entrefaites, le gamin entra, apportant la montre avec le verre.
-Il était temps; j'en avais assez de ma visite. Je donnai une monnaie
-d'argent au gamin, je dis à Marcella que je reviendrais dans une autre
-occasion, et je sortis au plus vite. Pour tout dire, je dois avouer que
-le cœur me battait un peu, mais c'était une espèce de glas. Mon âme
-se débattait entre des impressions opposées. Notez bien que la
-journée s'était passée gaiement pour moi. Au déjeuner, mon père
-m'avait récité par anticipation le premier discours que je devais
-proférer au Parlement. Nous en rîmes beaucoup, et le soleil aussi qui
-était dans ses bons jours de clarté. Virgilia aussi rirait sans doute,
-en entendant le récit de nos fantaisies. Et voilà que je perds mon
-verre de montre, que j'entre dans un magasin, le premier que je trouve
-sur ma route, et j'y rencontre le passé qui me déchire, qui
-m'embarrasse, qui m'interroge avec un visage couvert de cicatrices et de
-mélancolie.
-
-Je le laissai où je l'avais trouvé. Je montai dans mon cabriolet qui
-m'attendait place _S.-Francisco de Paula_, et j'ordonnai au cocher
-partir au plus vite. Il cingla les mules, la voiture fit des
-soubresauts, les roues tracèrent leur sillon dans la boue formée par
-une pluie récente, et pourtant il me semblait que nous ne marchions
-pas. De temps à autre nous faisons connaissance avec un certain vent
-tiède et lourd, qui n'est ni violent ni âpre, qui n'emporte point les
-chapeaux et ne soulève pas les jupes, mais qui est pire que s'il
-faisait tout cela, parce qu'il abat, amollit et semble un dissolvant de
-l'âme. Ce vent, je l'avais en moi. Je sentais le courant d'air qu'il
-formait comme dans une gorge, entre le passé et le présent, désireux
-sans doute de s'étendre sur les plaines de l'avenir. Et la voiture qui
-ne marchait pas.
-
---Jean! criai-je au cocher, avancerons-nous bientôt?
-
-Avancer! Monsieur! mais nous sommes à la porte de Monsieur le
-Conseiller.
-
-
-
-
-XLI. L'HALLUCINATION
-
-
-C'était vrai. J'entrai en coup de vent. Je trouvai Virgilia anxieuse,
-de mauvaise humeur, le front soucieux. Sa mère, qui était sourde, se
-trouvait dans le salon avec elle. Après les compliments d'usage, la
-jeune fille me dit d'un ton sec:
-
---Nous vous attendions plus tôt.
-
-Je me défendis le mieux que je pus; je pris prétexte du cheval, qui
-était rétif, et d'un ami qui m'avait retenu. Et soudain voici que la
-parole meurt sur mes lèvres, et je demeure pétrifié. Virgilia... Eh
-quoi! c'est Virgilia, cette jeune fille?... Je la regardai fixement, et
-l'impression fut si cruelle que je reculai d'un pas en détournant mes
-regards. Sa carnation, si rose, si pure, si fraîche la veille encore,
-était maintenant jaune, stigmatisée par la même maladie qui avait
-frappé l'Espagnole. La petite vérole lui avait dévoré le visage. Ses
-yeux si vifs s'étaient étiolés. Ses lèvres pendaient, et toute son
-attitude disait la fatigue. Je la regardai bien; je lui pris la main et
-l'attirai doucement à moi. Je ne me trompais point. C'était bien la
-petite vérole. Je crois que je fis un geste de dégoût.
-
-Virgilia s'éloigna et alla s'asseoir sur le sofa. Pendant un moment je
-contemplai la pointe de mes bottines. Devais-je sortir ou rester? La
-première hypothèse était absurde; je la rejetai, et je me dirigeai
-vers Virgilia qui demeurait assise et muette. Ciel! de nouveau je la
-retrouvai fraîche, juvénile, et tout en fleur. En vain je cherchais
-sur son visage les traces du mal, il n'y en avait aucune. La peau était
-blanche et fine comme de coutume.
-
---Vous ne m'avez donc jamais vue? me demanda-t-elle en voyant mon
-insistance.
-
---Aussi jolie, jamais.
-
-Je m'assis, tandis qu'elle faisait craquer ses ongles sans rien dire. Je
-parlai de choses tout à fait étrangères à l'incident; mais elle ne
-répondait point et ne me regardait même pas. Moins le bruit de ses
-doigts, c'était la statue du silence. Une seule fois elle me contempla
-de très haut, en relevant un coin de ses lèvres, et en fronçant les
-sourcils au point de les unir. Et toute cette mimique lui donnait une
-expression mixte, entre le comique et le tragique.
-
-Il y avait bien quelque affectation dans ce dédain. Elle avait pris un
-masque. Elle devait souffrir,--soit tristesse, soit dépit; et comme la
-douleur contenue est plus âpre, il est probable qu'elle souffrait en
-double sa propre souffrance. Mais je crois que c'est là de la
-métaphysique.
-
-
-
-
-XLII. CE QUE N'A POINT TROUVÉ ARISTOTE
-
-
-Et à propos de métaphysique, que dites-vous de ceci? On lance une
-boule; elle en rencontre une autre, lui transmet l'impulsion reçue, et
-celle-ci se met à rouler ni plus ni moins que la première. Supposons
-que la première boule s'appelle Marcella (c'est une simple
-supposition), la seconde Braz Cubas, la troisième Virgilia. Marcella
-reçoit une pichenette du passé et roule et vient buter contre Braz
-Cubas. Celui-ci, cédant à la force impulsive, va battre contre
-Virgilia, qui n'a rien de commun avec la première boule. Et voilà
-comment, par la simple transmission d'une force, les extrêmes se
-touchent dans la société humaine; et il s'établit ce qu'on pourrait
-appeler la solidarité de la tristesse humaine. Ce chapitre a pourtant
-échappé à Aristote.
-
-
-
-
-XLIII. MARQUISE: ATTENDU QUE JE SERAI MARQUIS
-
-
-Positivement Virgilia était un petit diable, un petit diable
-angélique, si l'on veut, mais c'en était un tout de même, et alors...
-
-Alors apparut Lobo Neves. Il n'était ni plus svelte, ni plus élégant,
-ni plus instruit, ni plus sympathique que moi, et cependant il m'enleva
-de haute main Virgilia et la candidature, en peu de semaines, avec une
-fougue vraiment césarienne. Il n'y eut de la part de Virgilia aucun
-dépit, pas la moindre violence de la part de sa famille. Dutra me dit
-un beau jour que je devais attendre une époque plus opportune pour ma
-candidature, attendu que celle de Lobo Neves était appuyée par de
-puissantes influences. Je cédai. Ce fut le commencement de ma défaite.
-Une semaine plus tard, Virgilia demanda en souriant à Lobo Neves quand
-il prétendait être ministre.
-
---Tout de suite, s'il dépendait de moi; d'ici un an, puisque cela
-dépend de la volonté d'autrui.
-
-Virgilia répliqua:
-
---Et vous me promettez qu'un jour vous me ferez baronne?
-
---Marquise, voulez-vous dire, car j'ai l'intention d'être marquis.
-
-Dès lors je fus perdu. Virgilia compara l'aigle au dindon et choisit
-l'aigle, abandonnant le dindon à sa stupeur, à son dépit, et au
-souvenir de trois ou quatre baisers qu'elle lui avait donnés. Mais
-quand c'eût été dix, qu'est-ce que cela signifiait? La lèvre de
-l'homme n'est point comme le sabot du cheval d'Attila qui stérilisait
-le sol qu'il avait foulé; c'est justement le contraire.
-
-
-
-
-XLIV. UN CUBAS
-
-
-Mon père fut tout désappointé de ce dénouement, et je crois bien
-qu'il en mourut. Il avait bâti tant de châteaux, caressé tant et tant
-de beaux rêves, qu'il ne pouvait voir s'effondrer tout cet
-échafaudage, sans que le contre-coup fût grand dans son organisme.
-D'abord il se refusa à l'évidence. «Un Cubas»! et il disait cela
-avec une telle conviction, que moi, qui connaissais déjà la
-tonnellerie originelle, j'oubliai un instant la dame de mes pensées
-pour contempler un moment ce phénomène qui n'est point rare, mais qui
-est toujours curieux, d'une imagination qui s'impose à la conscience.
-
---Un Cubas! répétait-il le lendemain matin au déjeuner.
-
-Ce déjeuner ne fut point très gai. Je me sentais tomber de sommeil.
-J'avais veillé une partie de la nuit. Était-ce l'amour? Non point. On
-ne peut aimer deux fois la même femme, et comme j'allais aimer
-celle-là même quelque temps après, je ne devais lui être en ce
-moment attaché que par les liens d'une fantaisie passagère, un peu
-d'habitude et beaucoup de fatuité. Et cela seul suffit pour expliquer
-l'insomnie. C'était le dépit, un dépit aigu comme une pointe
-d'épingle, et que j'entretins en fumant, en donnant des coups de poing
-dans l'air, en lisant machinalement jusqu'au lever de l'aurore, de la
-plus tranquille des aurores.
-
-Mais j'étais jeune, et je portais en moi-même le remède à mes maux.
-Mon père, lui, ne put supporter le coup. À y bien penser, peut-être
-ne mourut-il pas de cette contrariété; mais sûrement elle aggrava son
-état. Il dura encore quatre mois, silencieux, triste, continuellement
-préoccupé, comme s'il se fût agi d'un remords, d'une déception sans
-remède, qui lui tînt lieu de rhumatisme et de toux. Il eut cependant
-un dernier instant de satisfaction: un des ministres d'État lui rendit
-visite. Je vis alors sur ses lèvres,--et il me semble le voir
-encore,--le sourire d'un autre temps. Ses regards brillèrent d'une
-flamme concentrée, qui fut comme la dernière lueur d'une lampe qui
-s'éteint. Mais la tristesse revint: la tristesse de s'en aller sans me
-voir occuper le haut poste auquel j'avais droit.
-
---Un Cubas!
-
-Il mourut quelques jours après cette visite, un matin de mai, entre ses
-deux enfants, Sabine et moi. Mon oncle Ildefonso et mon beau-frère
-étaient aussi présents. La science des médecins, notre tendresse,
-tous les soins dont on l'entoura furent vains: il devait mourir, et il
-mourut.
-
---Un Cubas!
-
-
-
-
-XLV. NOTES
-
-
-Larmes et sanglots, la maison tendue de noir, un homme qui vient
-habiller le cadavre, un autre qui prend les dimensions du corps, un
-cercueil qu'on apporte, un catafalque que l'on dresse, de grands
-chandeliers, des lettres de faire-part, des gens qui entrent, lentement,
-à pas de loup, qui serrent la main aux personnes de la famille, les uns
-tristes, les autres sérieux et muets, un prêtre et un sacristain, des
-prières, des aspersions d'eau bénite, l'ensevelissent, le choc du
-marteau sur les clous, six personnes qui s'emparent du cercueil,
-l'emportent, descendent difficilement l'escalier malgré les cris, les
-sanglots et les larmes renouvelées de la famille, et placent la caisse
-funèbre sur le char; les courroies qu'on attache et que l'on serre, la
-voiture qui se met en branle, et les autres voitures qui défilent une
-à une... tous ces aspects qui paraissent une liste d'inventaire, sont
-autant de notes que j'avais prises pour un chapitre triste et après
-tout banal, que je n'écrirai pas.
-
-
-
-
-XLVI. L'HÉRITAGE
-
-
-Regarde-nous, maintenant, lecteur. Huit jours se sont passés depuis la
-mort de mon père. Ma sœur est assise sur un sofa, un peu plus loin.
-Cotrim, debout, appuyé sur une console, les bras croisés, mord ses
-moustaches. Je fais les cent pas, les regards au plancher. Grand deuil,
-profond silence.
-
---Mais enfin, dit Cotrim, cette maison vaut tout au plus trente contos;
-mettons trente-cinq.
-
---Elle en vaut cinquante, répondis-je; Sabine sait parfaitement qu'elle
-en a coûté cinquante-huit.
-
---Et quand on l'aurait payée soixante, repartit Cotrim; d'abord cela ne
-veut pas dire qu'elle les valait, et encore bien moins qu'elle les
-vaille encore aujourd'hui. Tu sais bien que les immeubles ont beaucoup
-baissé de prix depuis quelques années. Si celle-ci vaut cinquante
-contos, combien alors vaudra celle du _Campo_, que tu désires pour toi?
-
---Allons donc! une vieille bicoque!
-
---Vieille! s'écria Sabine en levant les mains au ciel.
-
---Je parie que vous la trouvez neuve.
-
---Voyons! frérot, dit Sabine en se levant du canapé. Nous pouvons tout
-arranger de bonne amitié et de façon décente. Par exemple, Cotrim ne
-veut point des noirs, il ne gardera que le cocher de papa et Paulo.
-
---Le cocher, non; je garde le cabriolet, et je ne vais pas acheter un
-autre cocher.
-
---Bon. Alors nous garderons Paulo et Prudencio.
-
---Prudencio a été libéré.
-
---Libéré?
-
---Il y a deux ans.
-
---Libéré! Voilà comment papa faisait les choses, sans rien dire à
-personne. C'est bon. Quant à l'argenterie..., je suppose qu'il n'a pas
-libéré l'argenterie?
-
-Nous avions parlé de l'argenterie, une vieille vaisselle plate du temps
-de D. José. C'était la question la plus grave de la succession, par la
-valeur artistique, l'ancienneté, et l'origine même, car mon père
-disait que le comte de Cunha, quand il était vice-roi du Brésil, en
-avait fait présent à mon bisaïeul Luiz Cubas.
-
---Quant à l'argenterie, continua Cotrim, je m'en désintéresserais,
-n'était le désir que ta sœur a de la garder. Je trouve ce désir
-raisonnable. Sabine est mariée; elle a besoin d'un service
-présentable. Toi tu es garçon, tu ne reçois pas, tu...
-
---Mais je puis me marier.
-
---Pourquoi faire? s'écria Sabine.
-
-Cette sublime question me fit pour un instant oublier mes intérêts. Je
-souris; je pris la main de Sabine en battant doucement sur la paume, de
-si aimable manière que Cotrim interpréta le geste comme un
-acquiescement et me remercia.
-
---De quoi? répondis-je; je n'ai point souscrit et ne souscrirai pas à
-vos exigences.
-
---Tu ne céderas pas?
-
-Je secouai négativement la tête.
-
---Laisse-le, Cotrim, dit ma sœur à son mari. Peut-être veut-il aussi
-que nous lui donnions les vêtements que nous portons. Il ne manque plus
-que cela.
-
---Oui, c'est complet. Il veut le cabriolet, il veut le cocher, il veut
-l'argenterie, il veut tout. Il serait infiniment plus simple de nous
-citer en justice, et de prouver par témoins que Sabine n'est pas ta
-sœur, que je ne suis pas ton beau-frère, et que Dieu n'est pas Dieu.
-Voilà le bon moyen de ne rien perdre. Mon cher garçon, tu nous prends
-pour d'autres.
-
-Nous en étions arrivés à un tel degré d'irritation que je crus
-devoir offrir un moyen terme: répartir l'argenterie entre nous. Il
-ricana et me demanda qui garderait la théière, et qui le sucrier. Et
-il ajouta que nous avions le temps de discuter nos prétentions, tout au
-moins judiciairement. Sabine s'était accoudée à la fenêtre qui
-donnait sur le jardin, et au bout d'un instant elle revint et proposa de
-me céder Paulo et l'autre noir contre l'argenterie. J'allais accepter,
-mais Cotrim s'étant approché, elle répéta sa proposition.
-
---Ça, jamais, dit-il, je ne fais pas l'aumône.
-
-Nous dinâmes tristement. Mon oncle le chanoine arriva quand nous en
-étions au dessert. Et il assista encore à une légère altercation.
-
---Mes enfants, dit-il, rappelez-vous que mon frère vous a laissé un
-pain assez grand pour être réparti entre tous.
-
-Et Cotrim:
-
---C'est vrai, c'est fort vrai. Mais il n'est pas question de pain; il
-est question de beurre. Je ne me contente pas de pain sec.
-
-On fit enfin le partage; mais nous étions brouillés. Et vraiment il
-m'en coûta de me fâcher avec Sabine. Nous étions si bons amis. Nous
-avions tant de choses en commun, jeux d'enfants, fureurs puériles,
-sourires et tristesses de l'âge adulte, nous avions partagé le pain de
-l'allégresse et celui des misères, fraternellement, comme un bon
-frère et une bonne sœur que nous étions. Et pourtant nous étions
-fâchés. C'était comme la beauté de Marcella qui disparu sous la
-grêle de la variole.
-
-
-
-
-XLVII. LE RECLUS
-
-
-Marcella, Sabine, Virgilia... me voilà en train de fondre tous ces
-contrastes, comme si ces noms et ces personnes étaient autre chose que
-des modalités de mon affection intime. Plume de mauvaises mœurs, mets
-une cravate au style, revêts-le d'un habit moins sordide. Ensuite nous
-rentrerons dans mon ancienne demeure, nous nous coucherons dans ce
-hamac, où j'ai passé la plus grande partie des années qui
-s'écoulèrent depuis l'inventaire des biens paternels jusqu'à l'année
-1842. S'il s'exhale de la pièce de vagues senteurs de toilette, il ne
-faut pas croire que c'est moi qui ai versé les parfums. C'est un relent
-de Z, de N, ou de U. Toutes ces lettres majuscules bercèrent dans ce
-boudoir leur élégante abjection. Mais si, outre l'arôme, on est
-curieux d'autre chose, c'est peine perdue: je n'ai gardé ni les
-portraits, ni les lettres, ni les factures. L'émotion même s'est
-éteinte, il ne reste que les initiales.
-
-Je vécus ainsi en reclus. De temps à autre, j'allais au bal, au
-théâtre, à une réunion; mais la plus grande partie du temps, je l'ai
-passée avec moi-même. J'ai vécu; je me suis laissé porter par le
-flux et le reflux des événements et des jours, tantôt agité tantôt
-apathique, entre l'ambition et l'indifférence. Je faisais de la
-politique et de la littérature, j'envoyais des articles et des vers aux
-journaux, j'acquis même une certaine réputation de polémiste et de
-poète. Quand je me souvenais de Lobo Neves, qui était député, et de
-Virgilia, future marquise, je me demandais à moi-même si je n'aurais
-pas fait un meilleur député et un plus élégant marquis que Lobo
-Neves, car je valais mieux que lui, beaucoup mieux que lui. Et je me
-disais cela en regardant le bout de mon nez.
-
-
-
-
-XLVIII. UN COUSIN DE VIRGILIA
-
-
---Sais-tu qui est arrivé hier de S. Paulo? me demanda un soir Luiz
-Dutra.
-
-Luiz Dutra était un cousin de Virgilia, qui vivait aussi dans
-l'intimité des muses. Ses vers plaisaient, et valaient du reste mieux
-que les miens. Mais il lui fallait la sanction d'une élite qui lui
-confirmât les applaudissements de la masse. Il était timide et
-n'interrogeait perdue. Mais il se délectait à entendre des paroles
-louangeuses. Il prenait alors de nouvelles forces, et se remettait au
-travail avec une ardeur juvénile.
-
-Ce pauvre Dutra! à peine avait-il publié quelque chose qu'il accourait
-chez moi, et commençait à tourner autour de moi, dans l'attente d'un
-jugement, d'une parole, d'un geste qui fût de ma part une approbation
-de sa nouvelle production. Moi, je parlais de mille choses
-différentes,--du dernier bal du Catete, d'une séance des Chambres,
-d'équipages et de chevaux,--de tout, moins de ses vers et de sa prose.
-Il me répondait d'abord avec animation, puis mollement, et tâchait de
-faire tourner la conversation sur le sujet qui l'intéressait. Il
-ouvrait un livre, me demandait si j'avais quelque travail en train; je
-lui répondais oui ou non, puis je passais à un autre chapitre. À la
-fin, il se taisait et sortait tout triste. Mon désir était de le faire
-douter de lui-même, de le décourager, de l'éliminer. Et tout en
-prenant cette résolution, je regardais le bout de mon nez...
-
-
-
-
-XLIX. LE BOUT DU NEZ
-
-
-Combien de fois dans ma vie, pour me faire une conscience sans remords,
-je me suis servi de ce système: regarder le bout de mon nez...
-Avez-vous quelquefois médité sur le destin du nez, cher lecteur? Le
-docteur Pangloss disait qu'il est fait pour l'usage des lunettes.--Je
-confesse que cette explication m'avait d'abord paru définitive. Mais un
-certain jour que je méditais sur ce point obscur de philosophie, et sur
-d'autres encore, je découvris enfin l'unique, véritable et suprême
-utilité de cet appendice.
-
-Il me suffit pour cela de me rappeler l'habitude des fakirs. On sait que
-ces gens-là demeurent, en effet, des heures en contemplation, les
-regards fixés sur le bout de leur nez, à seule fin de voir la lumière
-céleste. Ils perdent alors la notion du monde extérieur, s'envolent
-dans l'invisible, touchent l'impalpable, se délivrent des liens
-terrestres, se dissolvent et s'éthérisent. Cette sublimation de
-l'être par le bout du nez est le phénomène le plus prodigieux de
-l'esprit et il n'appartient pas en propre aux fakirs; il est universel.
-Chaque homme éprouve le besoin et a le pouvoir de contempler son propre
-nez pour voir la lumière céleste, et cette contemplation, dont l'effet
-est de subordonner l'univers à un nez seulement, constitue l'équilibre
-des sociétés. Si les nez se contemplaient exclusivement les uns les
-autres, le genre humain n'aurait pas duré deux siècles; il se serait
-éteint avec les premières tribus.
-
-J'entends d'ici une objection du lecteur. Comment peut-il en être
-ainsi? Car enfin l'on ne surprend jamais les gens en train de contempler
-leur nez.
-
-Lecteur obtus, cela prouve que tu n'est jamais entré dans le cerveau
-d'un chapelier. Un chapelier passe devant une chapellerie. C'est le
-magasin d'un rival, qui a commencé il y a deux ans. Il y avait alors
-deux portes à sa boutique; il l'a agrandie, et maintenant, il y en a
-quatre. Il se promet que d'ici peu il y en aura six ou huit. Le
-chapelier voit dans la vitrine les chapeaux du rival; par les
-différentes portes, entrent les clients du rival. Le chapelier compare
-cette boutique à la sienne, qui est plus ancienne et qui pourtant n'a
-que deux portes, et ces chapeaux à ceux qu'il vend, et que l'on achète
-moins, bien qu'ils soient d'un prix égal. Cela le mortifie,
-naturellement. Il poursuit son chemin, pensif, les yeux baissés ou
-fixés devant lui. Il cherche les causes de la prospérité de l'autre
-et de son propre abandon, alors qu'il est un chapelier bien supérieur
-à l'autre chapelier... C'est en cet instant que ses yeux se fixent sur
-la pointe de son nez.
-
-La conclusion c'est qu'il y a deux forces capitales au monde. L'amour
-qui multiplie l'espèce, et le nez qui la subordonne à l'individu.
-Procréation, et équilibre.
-
-
-
-
-L. VIRGILIA MARIÉE
-
-
---C'est ma cousine Virgilia, la femme de Lobo Neves, qui est arrivée de
-S. Paulo, continua Luiz Dutra.
-
---Ah!
-
---Et ce n'est qu'aujourd'hui que je sais une chose, cachotier que tu
-es...
-
---Laquelle?
-
---Tu voulais l'épouser.
-
---Une idée de mon père... Qui t'a dit ça?
-
---Elle-même. Je lui ai beaucoup parlé de toi, et elle s'est laissé
-aller aux confidences.
-
-Le lendemain, comme je me trouvais rue d'Ouvidor, à la porte de la
-typographie Plancher, je vis de loin une femme superbe. Elle s'approcha;
-c'était elle. Je ne la remis qu'à deux pas de moi, tant l'art et la
-nature l'avaient changée à son avantage. Je la saluai; elle passa. Je
-la vis monter avec son mari dans leur voiture, qui les attendait un peu
-plus loin. Je demeurai confondu.
-
-Huit jours après, je la rencontrai dans un bal. Je crois que nous
-échangeâmes au plus deux ou trois mots. Mais à un autre bal, un mois
-plus tard, chez une dame qui avait fait l'ornement des salons du premier
-règne, et qui brillait encore dans ceux du second, le rapprochement fut
-plus intime et plus long, car nous conversâmes et nous valsâmes
-ensemble. La valse est un délicieux passe-temps. Nous valsâmes, et
-j'avoue qu'au contact de ce corps flexible et magnifique, j'éprouvai
-une singulière sensation: celle d'un homme qui a été victime d'un
-vol.
-
---Comme il fait chaud! dit-elle aussitôt nous eûmes fini. Allons sur
-la terrasse?
-
-Non; vous pourriez vous enrhumer. Passons de préférence dans l'autre
-salon.
-
-Nous y trouvâmes Lobo Neves, qui me fit compliment sur mes écrits
-politiques, en ajoutant qu'il se taisait sur mes productions
-littéraires parce qu'il se jugeait un profane dans la matière. Mais ce
-qui avait trait à la politique était excellent, bien pensé et d'un
-bon style. Je lui répondis sur le même ton de courtoisie, et nous nous
-séparâmes contents l'un de l'autre.
-
-Trois semaines se passèrent, et je reçus une invitation de lui pour
-assister à une soirée intime. J'y allai. Virgilia me reçut avec cette
-aimable phrase: «Aujourd'hui vous valsez avec moi». J'étais, il est
-vrai, un valseur émérite; rien d'étonnant à ce qu'elle me
-distinguât. Nous valsâmes, une fois, deux fois. Un livre perdit
-Françoise; ce fut une valse qui nous perdit. Je crois bien que ce
-soir-là je lui serrai la main avec force. Elle se laissa faire,
-feignant de ne pas comprendre. Je l'étreignais; tous les regards
-étaient fixés sur nous et sur les autres couples enlacés et
-tournants... Un délire.
-
-
-
-
-LI. ELLE EST À MOI
-
-
---Elle est à moi! me dis-je en la remettant aux mains d'un autre
-cavalier. Pendant tout le reste du bal, cette idée, je l'avoue, m'entra
-dans l'esprit, non pas comme à coups de marteau, mais comme si on me
-l'avait insinuée avec une vrille.
-
---Elle est à moi, me disais-je en arrivant à la porte de chez moi.
-
-À ce moment même, comme si le destin ou qui que ce soit eût la
-fantaisie de donner une proie de plus à mes velléités de possession,
-je vis relire sur le sol quelque chose de jaune et de rond. Je me
-baissai; c'était une monnaie d'or, un demi-doublon.
-
---Elle est à moi, répétai-je en riant; et je la mis dans ma poche.
-
-Cette nuit-là je ne me souvins plus de la monnaie; mais le jour
-suivant, j'éprouvai des scrupules en y pensant, et je me demandai de
-quel droit j'allais garder une monnaie dont je n'avais pas hérité, que
-je n'avais point gagnée, que j'avais seulement trouvée dans la rue.
-Évidemment, elle ne m'appartenait point. Elle appartenait à celui qui
-l'avait perdue, riche ou pauvre, pauvre peut-être, quelque ouvrier qui
-en avait besoin pour donner du pain à sa femme et à ses enfants.
-D'ailleurs, même s'il était riche, mon devoir n'en restait pas moins
-le même. Je devais restituer la pièce, et le meilleur moyen, l'unique
-même, était de mettre une annonce dans les journaux, ou de m'adresser
-à la police. J'envoyai une lettre au chef de police, en lui remettant
-ma trouvaille, et en le priant de la faire parvenir, par tous les moyens
-possibles, aux mains de son légitime propriétaire.
-
-J'expédiai la lettre, et je déjeunai tranquille; je puis dire joyeux.
-Ma conscience avait tant valsé la veille qu'elle en était demeuré
-suffoquée et sans respiration. Mais la restitution de la pièce fut
-comme une fenêtre qui s'ouvrit sur un autre côté de la morale. Une
-onde d'air pur entra, et la pauvre dame respira à son aise. Il est bon
-de ventiler la conscience: je ne vous en dis pas plus long. En tous cas,
-en abstrayant les circonstances, ma façon de procéder était louable,
-elle exprimait un juste scrupule, le sentiment d'une âme délicate.
-C'est ce que me disait la bonne dame, d'un ton à la fois austère et
-tendre. C'est ce qu'elle me disait, penchée sur l'appui de la croisée.
-
---C'est fort bien fait, Cubas; parfaitement agi. Non seulement cet air
-est pur, mais il est balsamique; c'est un effluve des éternels jardins.
-Veux-tu voir ce que lu as fait, Cubas?
-
-Et l'aimable personne, tirant un miroir, l'ouvrit devant mes yeux. Je
-vis clairement le demi-doublon de la veille, rond, brillant, qui se
-multipliait à mes yeux, dix fois, trente fois, cinq cents fois, me
-démontrant amplement le bénéfice que je retirerai pendant ma vie et
-après ma mort de cette simple restitution. Et je concentrai tout mon
-être dans la contemplation do mon acte, m'y reconnaissant, m'y trouvant
-bon, peut-être grand. Une simple monnaie, hein! Ce que c'est que
-d'avoir un peu trop valsé.
-
-C'est ainsi que moi, Braz Cubas, je découvris la loi sublime de
-l'équivalence des fenêtres, et que j'établis que, pour compenser la
-fermeture d'une croisée, il suffisait d'en ouvrir une autre, afin que
-la morale puisse aérer constamment la conscience. Peut-être ne
-comprendra-t-on pas ce que je dis; peut-être vaudrait-il mieux parler
-d'une chose plus concrète, d'un paquet, par exemple, d'un paquet
-mystérieux? Parlons donc du paquet mystérieux.
-
-
-
-
-LII. LE PAQUET MYSTÉRIEUX
-
-
-Le fait est que, quelques jours plus tard, en allant à Botafogo, je
-heurtai contre un paquet qui se trouvait sur la plage. Je m'exprime mal;
-je ne heurtai point, j'y donnai un coup de pied volontaire. En voyant ce
-paquet, pas très grand, mais propre et correctement noué d'une
-ficelle, ce quelque chose qui avait une certaine apparence, j'eus
-l'idée de le pousser du pied, par curiosité. Je sentis une
-résistance. Un coup d'œil lancé alentour me fit voir la plage
-déserte. Des gamins s'amusaient au loin. Plus loin encore, un pêcheur
-raccommodait ses filets. Personne ne pouvait me remarquer. Je
-m'inclinai, je paquet, et je poursuivis mon chemin.
-
-Je poursuivis mon chemin, non sans quelque hésitation. Ce pouvait être
-une mauvaise farce. J'eus l'idée de rejeter le paquet sur la plage,
-mais, en le palpant, j'écartais cette pensée. Un peu plus loin, je fis
-un détour, et revins chez moi.
-
---Allons voir ça, dis-je en entrant dans mon cabinet.
-
-J'hésitai encore un instant, par crainte, je crois. La pensée d'une
-mauvaise farce se présenta encore à mon esprit. Il est certain que je
-me trouvais sans témoins; mais j'avais en moi un gavroche prêt à
-siffler, à huer, à rire, à s'esclaffer, à glousser, à faire les
-cent coups, s'il me voyait ouvrir le paquet et en tirer une douzaine de
-vieux mouchoirs ou un certain nombre de goyaves pourries. Il était trop
-tard; ma curiosité était excitée comme doit l'être celle du lecteur.
-Je défis le paquet, et je vis... je trouvai... je comptai... je
-recomptai cinq _contos_ de reis tout au long; peut-être dix mil reis en
-cinq _contos_ en bonne monnaie et billets de banque, le tout bien plié,
-bien arrimé: une trouvaille rare. Je remis tout en ordre. Au dîner, il
-me sembla que les petits nègres de service clignaient des yeux.
-M'auraient-ils épié? Je les interrogeai discrètement, et conclus par
-la négative. Après le dîner, je retournai dans mon cabinet, je
-recomptai l'argent, et je souris de ces soins maternels, donnés aux
-cinq _contos_, moi qui étais riche.
-
-Pour n'y plus penser, j'allai passer ma soirée chez Lobo Neves, qui
-avait insisté pour que je ne manquasse point aux réceptions de sa
-femme. Je rencontrai le chef de police, et on me présenta à lui. Il se
-rappela ma lettre tout de suite et le demi-doublon que je lui avais fait
-tenir quelques jours auparavant. Il raconta l'anecdote. Virgilia parut
-goûter le procédé, et chacune des personnes présentes plaça son
-histoire. J'écoutai la série avec une impatience de femme hystérique.
-
-La nuit suivante, le jour suivant, et pendant toute la semaine, je
-pensai le moins possible aux cinq _contos_ et je les laissai dormir bien
-tranquillement dans le tiroir de mon secrétaire. Je parlais de tout,
-excepté d'argent, et surtout d'argent trouvé; pourtant ce n'est pas un
-crime de trouver de l'argent; c'est une heureuse aventure, un hasard
-propice; c'était peut-être un décret de la Providence. Ce ne pouvait
-même être autre chose. On ne perd point cinq _contos_, comme on perd
-un mouchoir de poche. Cinq _contos_ que l'on transporte sont l'objet de
-toute notre attention. On les palpe; on ne les quitte pas des yeux ni
-des mains, ils ne nous sortent pas de l'esprit; et pour les perdre
-totalement, comme ça, sur une plage, il faut que... En tous cas ce
-n'était pas un crime de les avoir trouvés: ni un crime, ni un
-déshonneur, ni rien qui rabaisse le caractère d'un homme. C'était une
-trouvaille, un heureux hasard, comme de gagner le gros lot ou un pari
-aux courses, comme avoir de la chance à n'importe quel jeu honnête; je
-dirai même que cette chance était ici méritée, car je ne me sentais
-ni mauvais, ni indigne des bienfaits de la Providence.
-
---Ces cinq _contos_, me disais-je trois semaines plus tard, il va
-falloir que je les emploie à quelque bonne action, à la dot de quelque
-pauvre fille ou à quelque œuvre semblable... Il faudra voir...
-
-Ce jour-même, je les portai à la banque du Brésil. J'y fus reçu avec
-de délicates allusions au demi-doublon. Mon aventure faisait le tour de
-mes connaissances. Je répondis, assez gêné, qu'il n'y avait pas là
-de quoi faire tant de bruit. Et on loua ma modestie par-dessus le
-marché. Alors je me fâchai pour tout de bon, et l'on me répondit
-qu'on me trouvait grand, tout simplement.
-
-
-
-
-LIII. ......
-
-
-Virgilia, elle, ne se rappelait plus du tout du demi-doublon. Toute sa
-pensée se concentrait en moi, dans mes yeux, dans ma vie, dans ma
-pensée. Elle le disait, et c'était vrai.
-
-Il y a des plantes qui naissent et poussent vite; d'autres sont au
-contraire lentes et tardives. Notre amour était comme les premières.
-Il poussa avec tant de fougue et de sève qu'en peu de temps il devint
-comme les plus exubérantes et les plus touffues productions des
-forêts. Je ne pourrais vous dire au juste combien de jours furent
-nécessaires à sa croissance. Je me souviens qu'un certain soir, la
-fleur, ou le baiser, comme on voudra l'appeler, s'épanouit sur la
-bouche de la jeune femme; elle me le donna, la pauvrette, avec un
-tremblement, car nous étions à la porte du jardin. Cet unique baiser,
-rapide comme l'occasion, ardent comme l'amour, prologue d'une vie de
-délices, de terreurs, de remords, de plaisirs qui se transforment en
-douleurs, d'afflictions qui deviennent de l'allégresse, nous unit en
-cet instant. Et depuis, ce fut une hypocrisie patiente et systématique,
-unique frein d'une passion sans frein, une vie d'agitation, de
-désespoirs et de jalousies, qu'une heure compensait plus que largement.
-Puis il en venait une autre qui se substituait à celle-là, et alors
-les agitations et le reste, la fatigue et la satiété, qui sont la fin
-de tout, remontaient à la surface. Tel fut le volume de ce prologue.
-
-
-
-
-LIV. LA PENDULE
-
-
-Je sortis en emportant le goût de ce baiser. Je ne pus dormir. Je me
-jetai sur mon lit, mais bien inutilement. En général, pendant mes
-insomnies, le tic-tac de la pendule m'était fort désagréable. Ce
-bruit vague et sec m'avisait à chaque instant que j'avais quelques
-secondes de moins à vivre. Je me figurais alors un vieux diable, assis
-entre deux sacs, celui de la vie et celui de la mort, et retirant les
-monnaies de l'un pour les passer dans l'autre, en comptant de la sorte:
-
---Un de moins.
-
---Un de moins.
-
---Un de moins.
-
---Un de moins.
-
-Chose singulière, quand la pendule s'arrêtait, je la remontais
-aussitôt, pour qu'elle ne cessât jamais de battre, et que je pusse
-supputer tous les instants perdus. Il y a des inventions qui se
-transforment ou se perdent. Les institutions succombent; l'horloge est
-définitive.
-
-
-
-
-LV. VIEUX DIALOGUE D'ADAM ET D'ÈVE
-
-
-BRAZ CUBAS
-
-. . . . . . . .!
-
-
-VIRGILIA
-
-. . . . . . . . . .
-
-
-BRAZ CUBAS
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-
-VIRGILIA
-
-. . . . . . . . . . .!
-
-
-BRAZ CUBAS
-
-. . . . . . . . .
-
-
-VIRGILIA
-
-. . . . . . . . . . . . . . .
-. . . . . ? . . . . . . . . .
-. . . . . . . . . . . .
-
-
-BRAZ CUBAS
-
-. . . . . . . .
-
-
-VIRGILIA
-
-. . . . .
-
-
-BRAZ CUBAS
-
-. . . . . . . . . . . . . . .
-. . . . . . . . . . . . . . .
-. . . . . . . . . . ! . . . .
-. . . . . . . . . . . . . . .
-. . . . . . ! . . . . . . . .
-. . . . . . . . . . . . . . !
-
-
-VIRGILIA
-
-. . . . . . . . . . . . . . !
-
-
-BRAZ CUBAS
-
-. . . . . . . . !
-
-
-VIRGILIA
-
-. . . . . . . . . . . !
-
-
-
-
-LVI. LE MOMENT OPPORTUN
-
-
-Mais enfin, qui m'expliquera la raison de ce changement? Un jour, nous
-nous rencontrons, nous nous faisons des promesses de mariage, nous les
-retirons, nous nous séparons, froidement, sans douleur, parce qu'aucune
-passion n'existait en nous. C'est à peine si j'éprouve quelque dépit,
-et rien de plus. Les années se passent, je la revois, nous faisons
-trois ou quatre tours de valse, voilà que nous nous aimons jusqu'au
-délire. Il est vrai que la beauté de Virgilia était parvenue à un
-haut degré de perfection, mais, substantiellement, nous étions restés
-les mêmes, et quant à moi, je n'étais devenu ni plus élégant ni
-plus beau. Qui m'expliquera le motif de ce changement?
-
-Il ne pouvait résider que dans l'opportunité du moment. Notre
-première rencontre n'était pas opportune, parce qu'alors, si nous
-n'étions pas verts l'un et l'autre pour l'amour, nous l'étions encore
-pour notre amour. Il n'y a d'amour possible sans l'opportunité des
-acteurs. Cette explication, je la trouvai moi-même, deux ans après le
-baiser, un jour que Virgilia se plaignait d'un quidam ridicule qui
-allait chez elle, et lui faisait la cour avec ténacité.
-
---Quel importun! disait-elle en faisant une grimace de rage.
-
-Je tressaillis; et je vis en la regardant que son indignation était
-sincère. Il me vint à l'idée que moi-même j'avais peut-être
-naguère provoqué cette même grimace, et je compris aussitôt toute
-l'importance de mon évolution. D'inopportun j'étais devenu opportun.
-
-
-
-
-LVII. DESTIN
-
-
-Oui certes, nous nous aimions. Maintenant que toutes les lois sociales
-étaient contre nous, nous nous aimions pour de bon. Nous étions liés
-l'un à l'autre comme les deux âmes que le poète rencontre dans le
-purgatoire:
-
-
-Di pari como buoi che vanno a giogo.
-
-
-Et je dis mal en nous comparant à des bœufs, car nous étions une
-autre espèce d'animaux moins lents, plus rusés et plus lascifs. Et
-nous cheminons sans savoir vers quel but, à travers des routes
-ignorées. Ce problème m'effraya pendant quelques semaines, et j'en
-remis la solution au destin. Pauvre destin! Que fais-tu à cette heure,
-ô grand fondé de pouvoirs des affaires humaines? Peut-être as-tu fait
-peau neuve, peut-être as-tu pris une autre physionomie, d'autres
-manières, un autre nom, et il n'est pas impossible que... Mais où en
-étais-je? ah! dans les routes ignorées. Je me dis donc qu'il en serait
-comme il plairait au ciel. Notre sort, à nous, était de nous aimer.
-Sinon, comment expliquer la valse et le reste? Virgilia pensait de la
-même façon. Un jour, elle me confessa qu'elle avait parfois des
-remords. Je lui répondis qu'en ce cas, elle ne m'aimait pas. Aussitôt
-elle m'enlaça de ses bras magnifiques en murmurant:
-
---Je t'aime, c'est la volonté du ciel.
-
-Et ces paroles n'étaient pas vaines. Virgilia était quelque peu
-croyante. Elle n'allait pas à la messe le dimanche, c'est vrai, je
-crois même qu'elle n'y allait que les jours de grandes solennités, et
-quand il y avait une place de libre dans les tribunes. Mais elle priait
-tous les soirs avec ferveur, ou tout au moins avec envie de dormir. Elle
-avait peur du tonnerre. Elle se bouchait alors les oreilles, et
-marmottait toutes les oraisons du catéchisme. Dans sa chambre à
-coucher, il y avait un oratoire de palissandre tout sculpté, de trois
-palmes de hauteur, avec trois images. Elle n'en disait rien à ses
-amies. Au contraire, elle qualifiait de bigotes celles qui étaient
-seulement pieuses. Pendant longtemps je crus que sa propre foi la
-gênait, et que sa religion était une espèce de chemise de flagelle
-préservative et clandestine; mais évidemment, je devais me tromper.
-
-
-
-
-LVIII. CONFIDENCE
-
-
-J'éprouvais d'abord un certain émoi quand je me rencontrais avec Lobo
-Neves. Illusion pure! Comme il adorait sa femme, il ne se gênait pas
-pour me le dire. Il trouvait que Virgilia était la perfection même, un
-tissu de qualités solides et profondes, aimable, élégante, austère,
-un vrai modèle. Et sa confiance ne s'arrêta pas là. Elle n'était
-qu'entr'ouverte; bientôt il ouvrit la porte toute grande. Un jour, il
-me confessa qu'il y avait un ver rongeur dans son existence: il lui
-manquait la gloire. Je l'encourageai. Je lui dis de fort agréables
-choses, qu'il écouta avec l'onction religieuse de son désir, qui ne
-consentait pas à mourir. Alors je compris que son ambition était lasse
-de battre de l'aile sans pouvoir prendre largement son vol. Quelques
-jours après, il me dit tous ses dégoûts, ses amertumes, ses fureurs
-concentrées. Il confessa que la vie politique est faite d'envies, de
-dépits, d'intrigues, de perfidies, d'intérêts et de vanités.
-Évidemment, il traversait une crise de mélancolie; j'essayai de la
-combattre.
-
---Je sais ce que je dis, répliqua-t-il avec tristesse. Vous ne pouvez
-vous imaginer tout ce que j'ai dû supporter. Je suis entré dans la
-politique par goût, par relations de famille, par ambition, et un peu
-par vanité. Vous voyez que j'ai réuni en moi tous les motifs qui
-poussent un homme dans la vie publique. Mais je ne voyais le théâtre
-que du côté des spectateurs; et vraiment le décor était beau et le
-spectacle magnifique, la représentation mouvementée et divertissante.
-Je signai un engagement; on m'a donné un rôle qui... Mais pourquoi
-vous fatiguerais-je de mes plaintes? Abandonnez-moi à tribulations.
-J'ai passé des heures et des jours!... Il n'y a ni constance de
-sentiments, ni gratitude, il n'y a rien!... rien!... rien!...
-
-Il se tut, profondément abattu, les regards au ciel, paraissant ne plus
-rien entendre que l'écho de ses propres pensées. Après quelques
-instants, il se leva et me tendit la main. Vous allez vous moquer de
-moi, me dit-il; mais pardonnez-moi ce mouvement d'expansion. J'avais en
-tête une préoccupation sérieuse. Il riait, d'un rire sombre et
-désabusé; ensuite, il me pria de ne raconter à personne ce qui
-s'était passé entre nous. Je lui répondis qu'à la rigueur, il ne
-s'était rien passé du tout. Deux députés entrèrent, accompagnés
-d'un chef politique de district. Lobo Neves les reçut avec une joie qui
-au début, était un peu feinte, mais qui devint bientôt tout à fait
-naturelle. Au bout d'une demi-heure, personne n'eût dit qu'il n'était
-pas le plus fortuné des hommes. Il causait, il faisait des mots, il en
-riait, et les autres avec lui.
-
-
-
-
-LIX. UNE RENCONTRE
-
-
-La politique doit être un vin énergique, me disais-je en sortant de la
-maison de Lobo Neves. Chemin faisant, j'aperçus dans la rue _dos
-Barbonos_ un de mes anciens condisciples, alors ministre, et qui passait
-dans sa voiture. Nous nous saluâmes affectueusement. La voiture passa,
-et je m'en allai, cheminant, cheminant, cheminant...
-
---Pourquoi ne serais-je pas ministre?
-
-Cette idée triomphale,--cette idée à falbalas, comme dirait le père
-Bernardes,--cette idée commença une série de voltiges que je suivis
-du regard en la trouvant divertissante. Je ne me souvins plus du
-découragement de Neves. Je sentis l'attraction de l'abîme. Je ne
-pensais qu'à mon ancien camarade, à nos courses à travers les
-collines, à nos jeux et à nos gamineries; et en comparant l'homme et
-l'enfant, je me demandais pourquoi je n'atteindrais pas où il avait
-atteint lui-même. J'entrai dans le jardin public et, là encore, tout
-semblait me répéter:
-
---Pourquoi donc, Cubas, ne serais-tu pas ministre? Pourquoi ne serais-tu
-pas ministre, Cubas?
-
-En entendant cette voix universelle, j'éprouvais une délicieuse
-sensation dans tout mon organisme. J'entrai, j'allai m'asseoir sur un
-banc, tout en ruminant cette pensée. C'est Virgilia qui serait
-contente! Quelques instants plus tard, je vis s'approcher de moi un
-individu qui ne m'était pas inconnu. Je le connaissais, mais d'où?
-
-Figurez-vous un homme de trente-huit à quarante ans, haut, maigre et
-pâle. Ses vêtements, abstraction faite de la forme, paraissaient
-revenus de la captivité de Babylone; son chapeau était contemporain de
-celui de Gessle. Imaginez maintenant une redingote plus large que ne
-comportaient les chairs, ou plus littéralement les os, du nouveau venu.
-La couleur noire du vêtement passait au jaune terne. Il n'en restait
-que la corde. Trois boutons avaient subsisté sur une rangée de huit.
-Les pantalons, de toile grise, étaient fortement marqués aux genoux,
-et s'effrangeaient sous la friction d'un talon qui appartenait à un
-soulier dépourvu de miséricorde et de cirage. À son cou flottait une
-cravate aux pointes bicolores, mais déteintes, et qui s'enroulait
-autour d'un col qui datait de huit jours. Je crois bien qu'il portait
-aussi un gilet, un gilet de soie obscure, déchiré par espaces et
-déboutonné.
-
---Je parie que vous ne me reconnaissez pas, Monsieur le Docteur Cubas?
-me dit-il.
-
---Non, je ne vous remets pas...
-
---Je suis Borba, Quincas Borba.
-
-Je fis un mouvement de recul... Qui me donnera le verbe solennel d'un
-Bossuet ou d'un Vieira, pour dire une si complète désolation. C'était
-Quincas Borba, le gracieux enfant d'un autre temps, mon ancien
-condisciple, si intelligent et de si bonne famille. Quincas Borba!
-impossible! cela ne pouvait être. Je ne pouvais arriver à me persuader
-que cette misérable figure, cette barbe poivre et sel, que ce truand
-vieux avant l'âge, que toute cette ruine constituât le Quincas Borba
-que j'avais connu autrefois. Et pourtant, c'était lui. Les yeux
-conservaient encore l'expression d'un autre temps; le sourire n'avait
-point perdu l'ironie caractéristique. D'ailleurs il supporta
-tranquillement mon ébahissement. Au bout de quelques instants, je
-détournai les regards. Si son aspect était répugnant, la comparaison
-était abasourdissante.
-
---Pas besoin de longs commentaires, n'est-ce pas? vous devinez tout: une
-vie de misère, de tribulations et de luttes. Vous rappelez-vous nos
-réunions où je jouais le rôle de roi? Quelle dégringolade! Me voilà
-passé mendiant.
-
-Haussant les épaules et la main droite, d'un air d'indifférence, il
-paraissait résigné aux coups de la fortune, et peut-être même
-satisfait. Oui content, et, en tous cas, impassible. Ce n'était ni la
-résignation chrétienne, ni l'acceptation philosophique. La misère lui
-avait recouvert l'âme de durillons, au point qu'il avait perdu la
-sensation de la boue. Il traînait ses haillons comme autrefois la
-pourpre: avec je ne sais quelle grâce indolente.
-
---Venez me voir, lui dis-je; je tâcherai de vous trouver quelque
-chose.
-
-Un sourire magnifique entr'ouvrit ses lèvres.
-
---Vous n'êtes pas le premier qui me promet quelque chose, et sans
-doute, vous ne serez pas le dernier qui ne fera rien pour moi. Du reste,
-à quoi bon? Est-ce que je demande autre chose que de l'argent? De
-l'argent, oui; il faut bien manger, et les gargotes ne font pas crédit.
-Les fruitières non plus. Un rien du tout, deux sous de cruzade, il faut
-tout payer au comptant, Un enfer, quoi!... Un enfer, mon... j'allais
-dire mon ami... Un enfer de tous les diables! Tenez, je n'ai pas encore
-déjeuné.
-
---Non?
-
---Non; je suis sorti de très bonne heure de chez moi. Savez-vous où je
-demeure? Sur la troisième marche de l'église de S. Francisco, à
-droite, en montant. Pas besoin de frapper à la porte. L'appartement est
-on ne peut plus frais. Eh bien! je suis sorti de bonne heure, et je suis
-à jeun...
-
-Je tirai mon porte-monnaie, j'y pris un billet de cinq mil reis,--le
-moins propre,--et je le lui donnai. Il le reçut avec un éclair de
-contentement. Il éleva le papier au-dessus de sa tête, et l'agita avec
-enthousiasme:
-
---_In hoc signo, vinces!_ s'écria-t-il.
-
-Ensuite il baisa le billet, avec des airs de tendresse et une si
-bruyante expansion que j'en éprouvai à la fois de la pitié et du
-dégoût. Il n'était point sot, et devina la nuance: il devint
-sérieux, grotesquement sérieux, et s'excusa de sa gaieté, gaieté
-d'un pauvre diable qui depuis nombre d'années ne voyait pas la couleur
-d'un billet de cinq mil reis.
-
---Il ne tient qu'à vous d'en posséder bien d'autres.
-
---Vraiment? fit-il en faisant un saut de mon côté.
-
---Vous n'avez qu'à travailler.
-
-Il fît un geste de dédain, demeura un instant sans parler, puis me
-déclara positivement qu'il ne voulait rien faire. J'étais écœuré de
-cette abjection si tristement comique, et je me levai pour partir.
-
---Vous ne partirez pas sans que je vous enseigne ma philosophie de
-misère, me dit-il en se plantant devant moi.
-
-
-
-
-LX. L'ACCOLADE
-
-
-Je supposai que le pauvre diable était quelque peu fou, et j'allais
-m'éloigner, quand il me prit par le poignet, et contempla pendant
-quelques instants le brillant que je portais au doigt. Je sentis courir
-sur sa chair un frémissement de désir, un prurit de possession.
-
---Superbe! dit-il.
-
-Ensuite il commença à tourner autour de moi, en m'examinant des pieds
-à la tête.
-
---Vous vous mettez bien, me dit-il. Des bijoux, du linge fin, élégant
-et... Comparez donc vos souliers aux miens. Quel contraste! Vraiment,
-vous vous mettez bien. Et les donzelles? Comment sont-elles? Vous êtes
-marié?
-
---Non...
-
---Moi non plus.
-
---J'habite rue...
-
---Je veux ignorer votre adresse, interrompit-il. Si nous nous revoyons,
-donnez-moi de temps à autre un billet de cinq mil reis; mais permettez
-que je n'aille pas le demander chez vous. C'est un reste d'orgueil...
-Maintenant, adieu; je vois que vous vous impatientez.
-
---Adieu.
-
---Et merci. Laissez-moi vous remercier de plus près.
-
-Ce disant, il m'embrassa avec tant d'impétuosité que je ne pus éviter
-son étreinte. Nous nous séparâmes finalement, et je m'éloignai
-rapidement, triste, écœuré, et la chemise salie par l'accolade. La
-partie sympathique de la sensation avait fait place à l'autre. J'aurais
-voulu le trouver digne dans sa détresse. Et je comparai de nouveau
-l'enfant d'autrefois et l'homme d'aujourd'hui, les espérances passées
-et la réalité du présent...
-
---Bah! dis-je, allons dîner.
-
-Je mets la main dans la poche de mon gilet, pour y chercher ma
-montre.--Suprême désillusion! Borba me l'avait volée en m'embrassant.
-
-
-
-
-LXI. UN PROJET
-
-
-Je dînai tristement. Ce n'était pas la perte de la montre qui me
-désolait; c'était le souvenir de l'auteur du vol, et les images
-d'autrefois, et le contraste et la conclusion.... Depuis le potage, la
-fleur jaune et morbide du chapitre XXV s'ouvrit en moi, et je dînai à
-la hâte pour me rendre chez Virgilia. Elle était le présent; je
-voulais me réfugier en elle, pour échapper aux impressions du passé,
-car la rencontre de Quincas Borba m'avait ramené vers un passé, non
-pas réel, mais vers un passé imaginaire, abject, loqueteux, mendiant
-et voleur.
-
-Je sortis, mais il était encore trop tôt. Je les aurais trouvés à
-table. L'idée me vint alors de retourner au jardin public pour y
-chercher Quincas Borba. La pensée de le régénérer surgit en moi,
-forte et impérative. Il était déjà parti. Je m'adressai au garde; il
-me répondit qu'en effet «cet individu» apparaissait de temps à
-autre.
-
---À quelle heure?
-
---Il n'a pas d'heure.
-
-Il n'bonne heure de chez moi. Savez-vous où je
-demeure? Sur la troisième marche de l'église de S. Francisco, à
-droite, en montant. Pas besoin de frapper à la porte. L'appartement est
-on ne peut plus frais. Eh bien! je suis sorti de bonne heure, et je suis
-à jeun...
-
-Je tirai mon porte-monnaie, j'y pris un billet de cinq mil reis,--le
-moins propre,--et je le lui donnai. Il le reçut avec un éclair de
-contentement. Il éleva le papier au-dessus de sa tête, et l'agita avec
-enthousiasme:
-
---_In hoc signo, vinces!_ s'écria-t-il.
-
-Ensuite il baisa le billet, avec des airs de tendresse et une si
-bruyante expansion que j'en éprouvai à la fois de la pitié et du
-dégoût. Il n'était point sot, et devina la nuance: il devint
-sérieux, grotesquement sérieux, et s'excusa de sa gaieté, gaieté
-d'un pauvre diable qui depuis nombre d'années ne voyait pas la couleur
-d'un billet de cinq mil reis.
-
---Il ne tient qu'à vous d'en posséder bien d'autres.
-
---Vraiment? fit-il en faisant un saut de mon côté.
-
---Vous n'avez qu'à travailler.
-
-Il fît un geste de dédain, demeura un instant sans parler, puis me
-déclara positivement qu'il ne voulait rien faire. J'étais écœuré de
-cette abjection si tristement comique, et je me levai pour partir.
-
---Vous ne partirez pas sans que je vous enseigne ma philosophie de
-misère, me dit-il en se plantant devant moi.
-
-
-
-
-LX. L'ACCOLADE
-
-
-Je supposai que le pauvre diable était quelque peu fou, et j'allais
-m'éloigner, quand il me prit par le poignet, et contempla pendant
-quelques instants le brillant que je portais au doigt. Je sentis courir
-sur sa chair un frémissement de désir, un prurit de possession.
-
---Superbe! dit-il.
-
-Ensuite il commença à tourner autour de moi, en m'examinant des pieds
-à la tête.
-
---Vous vous mettez bien, me dit-il. Des bijoux, du linge fin, élégant
-et... Comparez donc vos souliers aux miens. Quel contraste! Vraiment,
-vous vous mettez bien. Et les donzelles? Comment sont-elles? Vous êtes
-marié?
-
---Non...
-
---Moi non plus.
-
---J'habite rue...
-
---Je veux ignorer votre adresse, interrompit-il. Si nous nous revoyons,
-donnez-moi de temps à autre un billet de cinq mil reis; mais permettez
-que je n'aille pas le demander chez vous. C'est un reste d'orgueil...
-Maintenant, adieu; je vois que vous vous impatientez.
-
---Adieu.
-
---Et merci. Laissez-moi vous remercier de plus près.
-
-Ce disant, il m'embrassa avec tant d'impétuosité que je ne pus éviter
-son étreinte. Nous nous séparâmes finalement, et je m'éloignai
-rapidement, triste, écœuré, et la chemise salie par l'accolade. La
-partie sympathique de la sensation avait fait place à l'autre. J'aurais
-voulu le trouver digne dans sa détresse. Et je comparai de nouveau
-l'enfant d'autrefois et l'homme d'aujourd'hui, les espérances passées
-et la réalité du présent...
-
---Bah! dis-je, allons dîner.
-
-Je mets la main dans la poche de mon gilet, pour y chercher ma
-montre.--Suprême désillusion! Borba me l'avait volée en m'embrassant.
-
-
-
-
-LXI. UN PROJET
-
-
-Je dînai tristement. Ce n'était pas la perte de la montre qui me
-désolait; c'était le souvenir de l'auteur du vol, et les images
-d'autrefois, et le contraste et la conclusion.... Depuis le potage, la
-fleur jaune et morbide du chapitre XXV s'ouvrit en moi, et je dînai à
-la hâte pour me rendre chez Virgilia. Elle était le présent; je
-voulais me réfugier en elle, pour échapper aux impressions du passé,
-car la rencontre de Quincas Borba m'avait ramené vers un passé, non
-pas réel, mais vers un passé imaginaire, abject, loqueteux, mendiant
-et voleur.
-
-Je sortis, mais il était encore trop tôt. Je les aurais trouvés à
-table. L'idée me vint alors de retourner au jardin public pour y
-chercher Quincas Borba. La pensée de le régénérer surgit en moi,
-forte et impérative. Il était déjà parti. Je m'adressai au garde; il
-me répondit qu'en effet «cet individu» apparaissait de temps à
-autre.
-
---À quelle heure?
-
---Il n'a pas d'heure.
-
-Il n'était donc pas impossible de le rencontrer. Je me promis de
-revenir. La nécessité de le régénérer, de le ramener au travail et
-an respect de lui-même me remplissait le cœur. Je commençai à sentir
-un bien-être, une sublimation, une admiration de moi-même... La nuit
-tombait, j'allai retrouver Virgilia.
-
-
-
-
-LXII. L'OREILLER
-
-
-J'allai retrouver Virgilia. Je ne tardai pas à oublier Quincas Borba.
-Virgilia était le traversin de mon esprit: un traversin doux, tiède,
-profond, aromatique, couvert d'une taie de fine toile de Bruxelles. Je
-m'y reposais habituellement de toutes les sensations tristes ou
-douloureuses. Et à bien penser, c'était l'unique raison d'être de
-Virgilia; l'unique. En cinq minutes, j'avais complètement oublié
-Quincas Borba, en cinq minutes de mutuelle contemplation, les mains dans
-les mains. Cinq minutes et un baiser emportèrent Quincas Borba,
-scrofule de la vie, loque du passé. Que m'importait son existence? Il
-pouvait à volonté attrister les regards des passants, puisque j'avais
-deux palmes d'un divin traversin, pour y fermer les yeux et y dormir.
-
-
-
-
-LXIII. FUYONS
-
-
-Hélas! on ne saurait toujours se reposer et dormir. Trois semaines plus
-tard, en arrivant sur les quatre heures chez Virgilia, je la trouvai
-triste et abattue. D'abord elle refusa de me dire ce qui la
-préoccupait; mais comme j'insistais:
-
---Je crois que Damian se doute de quelque chose, me dit-elle. Je
-remarque en lui des bizarreries... Je ne sais comment dire... Il est
-toujours prévenant, sans doute, mais son regard n'est plus le même. Je
-dors mal: cette nuit encore, je me suis réveillée atterrée. Je
-rêvais qu'il allait me tuer. Peut-être est-ce une simple illusion;
-mais j'imagine qu'il nous soupçonne.
-
-Je la tranquillisai de mon mieux; ce pouvait être des préoccupations
-politiques. Virgilia avoua que c'était possible; mais elle n'en demeura
-pas moins excitée et nerveuse. Nous nous trouvions dans le salon, qui
-donnait sur le jardin où nous avions échangé notre premier baiser.
-Une fenêtre ouverte laissait pénétrer une brise qui secouait
-doucement les rideaux, et j'y fixais mes regards sans les voir. À
-travers la lorgnette de mon imagination, j'entrevoyais dans le lointain
-une maison, une vie qui fussent nôtres, un monde où il n'y aurait ni
-Lobo Neves, ni mariage, ni morale, ni aucun lien qui entravât notre
-volonté. Cette idée me grisa. Le monde, la morale, le mari, se
-trouvant ainsi éliminés, il n'y avait plus qu'à pénétrer dans cette
-habitation de délices.
-
---Virgilia, lui dis-je, je vais te faire une proposition.
-
---Laquelle?
-
---M'aimes-tu?
-
---Oh! soupira-t-elle, en m'enlaçant de ses bras.
-
-Et c'était vrai qu'elle m'aimait avec furie. Sa réponse traduisait une
-vérité patente. Les bras à mon cou, silencieuse et palpitante, elle
-me regardait de ses beaux grands yeux qui donnaient une singulière
-impression de lumière humide. Je m'oubliais à les contempler, à
-admirer cette bouche fraîche comme le matin et insatiable comme la
-mort. La beauté de Virgilia avait pris un caractère de splendeur
-qu'elle ne possédait pas avant son mariage. C'était une figure
-taillée dans un marbre du Pentélique, d'un modelage très noble, très
-large et très pur. Elle était tranquillement belle comme les statues,
-mais non apathique ni froide. Bien au contraire, elle avait l'apparence
-des natures chaudes, et dans la réalité, l'on pouvait dire qu'elle
-résumait l'amour en elle. Elle le résumait surtout en cette occasion
-où elle exprimait silencieusement tout ce que peut traduire la pupille
-humaine. Mais le temps pressait. Je dénouai le nœud formé par ses
-mains, je la pris par les poignets, je lui demandai si elle aurait le
-courage...
-
---De quoi faire?
-
---De fuir. Nous irons où nous pourrons être le plus à notre aise,
-dans une maison grande ou petite, à la campagne ou à la ville, ou en
-Europe, où il te plaira pourvu qu'on nous laisse tranquilles, que nous
-puissions vivre l'un pour l'autre et que te ne coures point de danger.
-Oui, fuyons. Tôt ou tard, il peut découvrir quelque chose, et tu
-serais perdue... entends-tu, perdue! Ce serait ta mort... et la sienne,
-car je le tuerais, sois-en sûre.
-
-Je me tus. Virgilia, toute pâle, les bras tombant s'assit sur le
-canapé. Elle demeura dans cette attitude pendant quelques instants,
-vacillante, peut-être, ou atterrée par l'idée de la découverte
-possible, et de la mort subséquente. Je m'approchai d'elle, j'insistai,
-je fis miroiter les avantages d'une vie à deux, exempte de jalousies,
-de terreurs et d'afflictions. Virgilia m'écouta en silence, puis elle
-me répondit:
-
---Est-il certain que nous lui échapperions? il nous rejoindrait et me
-tuerait de la même manière.
-
-Je lui démontrai le contraire. Le monde est vaste, j'avais le moyen de
-vivre où bon me plairait, où je trouverais un air pur et beaucoup de
-soleil. Il ne nous rejoindrait pas. Seules, les grandes passions sont
-capables de grandes actions, et l'amour qu'il avait pour elle n'était
-pas assez puissant pour qu'il lui courût après au bout du monde.
-Virgilia fit un geste de stupeur, et presque d'indignation. Et elle
-murmura que son mari avait pour elle une grande affection.
-
---C'est bien possible, lui répondis-je; c'est bien possible...
-
-Je m'approchai de la fenêtre, et je commençai à tapoter sur
-l'accoudoir. Virgilia m'appela. Je continuai à ruminer mes haines et ma
-jalousie, pensant au plaisir avec lequel je tordrais le cou au mari si
-je l'avais là sous la main. Et voilà qu'à cet instant même, il
-franchit la porte du jardin. Rassure-toi, lectrice déjà défaillante,
-je ne marquerai pas cette page d'une tache de sang. Je fis, de loin, un
-geste amical au nouveau venu, en lui adressant une parole gracieuse.
-Virgilia battit en retraite, pour revenir deux ou trois minutes après.
-
---Il y a longtemps que vous êtes ici? me dit-il.
-
---Non.
-
-Il était entré, l'air sérieux, en promenant, suivant son habitude,
-des regards distraits autour de lui. Mais son fils Nhonhô, le futur
-avocat du chapitre VI, survint, et la physionomie de Neves s'éclaira
-d'une expression joviale. Il le prit dans ses bras, le souleva,
-l'embrassa à plusieurs reprises. Je m'éloignai d'eux, car je ne
-pouvais souffrir cet enfant. Sur ces entrefaites, Virgilia rentra.
-
---Ouf! soupira Lobo Neves, en s'étendant paresseusement sur un sofa.
-
---Fatigué? lui dis-je.
-
---Horriblement: j'ai eu des tracas, à la Chambre d'abord, dans la rue
-ensuite, et encore un troisième ennui, ajouta-t-il en regardant sa
-femme.
-
---De quoi s'agit-il? demanda Virgilia.
-
---D'une... devine...
-
-Virgilia s'assit à côté de lui, lui caressa la main, lui refit son
-nœud de cravate, et l'interrogea de nouveau.
-
---Ce n'est rien moins qu'une loge pour ce soir.
-
---Pour entendre la Candiani?
-
---Pour entendre la Candiani.
-
-Virgilia battit des mains, se leva, donna un baiser à son fils, d'un
-air d'allégresse puérile, qui seyait mal à son genre de beauté.
-Ensuite elle voulut savoir si c'était une loge de côté ou de face,
-demanda des conseils à voix basse au sujet de sa toilette, puis
-s'enquit de l'opéra qu'on jouerait, et de mille autres choses.
-
---Vous dînez avec nous, docteur, me dit Lobo Neves.
-
---Il s'est invité lui-même, confirma Virgilia; il dit que vous avez le
-meilleur vin de Rio.
-
---Il n'en boit pas davantage pour cela.
-
-Je le démentis au dîner. Je bus plus que de coutume, sans en être
-égayé. J'étais un peu nerveux, je le devins davantage. C'était la
-première grande colère que je ressentais contre Virgilia. Je ne
-regardai pas une seule fois de son côté durant tout le repas. Je
-parlai politique, journaux, ministère, j'aurais parlé de théologie,
-ma foi! si l'idée m'en était passée par la tête. Lobo Neves
-m'écoutait avec une dignité placide et une certaine bienveillance
-supérieure. Cela m'irritait encore plus, et me faisait paraître le
-dîner encore plus assommant. Je pris congé au sortir de table.
-
---À tout à l'heure, n'est-ce pas? me vous vous sentez mal de tête,
-il vaut peut-être mieux ne pas recevoir.
-
---Est-elle déjà descendue?
-
---Oui, elle est descendue; elle dit qu'elle a besoin de parler à
-Madame.
-
---Faites entrer.
-
-La baronne fit son entrée au bout d'un instant. Je ne sais si elle
-s'attendait à me voir. Mais il est impossible de montrer plus de
-surprise qu'elle ne fit.
-
---Quelle excellente rencontre! Qu'êtes-vous donc devenu qu'on ne vous
-voit nulle part? Hier je croyais bien vous apercevoir au théâtre. La
-Candiani était exquise. Quelle charmeuse! Elle vous plaît? C'est
-naturel. Les hommes sont tous les mêmes. Le baron me disait hier dans
-notre loge qu'une Italienne vaut cinq Brésiliennes. Quel toupet! et
-chez un vieux, ce qui est bien pis. Mais pourquoi donc n'étiez-vous pas
-au théâtre?
-
---Le mal de tête.
-
---Allons donc! une amourette, je parie. Qu'en dites-vous, Virgilia? Et
-bien! mon cher, hâtez-vous, car vous devez friser la quarantaine. Vous
-n'avez pas encore quarante ans?
-
---Je ne puis vous dire exactement. Mais si vous me permettez, je vais
-allez consulter mon extrait de naissance.
-
---Faites, faites...
-
-Et, me tendant la main:
-
-«Jusqu'à quand?... Samedi nous restons chez nous. Le baron me parle
-sans cesse de vous...»
-
-En me retrouvant dans la rue, je me repentis d'être parti. La baronne
-était une des personnes qui avaient sur nous les pires soupçons. Bien
-qu'elle eût cinquante ans, elle n'en paraissait pas plus de quarante;
-et rieuse, fine et élégante, elle conservait des vestiges de son
-ancienne beauté. Elle ne parlait pas constamment, mais elle possédait
-grand art d'écouter et d'observer. Elle se courbait alors sur sa
-chaise, en dégainant son long regard aigu. Autour d'elle, on continuait
-à parler, à gesticuler sans défiance; elle regardait, poussant
-l'astuce au point de rentrer parfois en elle-même la flamme mobile ou
-fixe de ses yeux, en laissant tomber les paupières. Mais alors ses cils
-étaient autant de persiennes par où elle continuait de scruter l'âme
-et la vie des gens.
-
-À ce point de vue, elle ressemblait à un parent de Virgilia, nommé
-Viegas, vieux rameau courbé sous soixante-dix hivers, tout sec et
-jauni, qui souffrait d'un rhumatisme entêté, d'un asthme non moins
-rebelle, et d'une lésion du cœur: une vraie réduction d'hôpital.
-Mais les yeux demeuraient pleins de vie et de santé. Pendant les
-premières semaines, Virgilia ne faisait pas attention à lui. Elle
-disait que lorsque Viegas paraissait en observation derrière son regard
-fixe, il était tout simplement en train de compter mentalement son
-argent. C'était en effet un avare fieffé.
-
-Il y avait aussi le cousin de Virgilia, le fameux Luiz Dutra, que je
-désarmais à force de lui parler de ses vers et de sa prose, et de la
-présenter à mes amis. Quand l'un d'eux, qui le connaissait déjà de
-nom, se montrait satisfait de lier plus amplement connaissance, Luiz
-Dutra exultait. De mon côté, je guérissais mon dépit par
-l'espérance de n'être point dénoncé. Il y avait enfin une ou deux
-dames, quelques galantines, et des domestiques qui, naturellement, se
-vengeaient ainsi de leur condition servile. Tout cela constituait une
-véritable forêt d'yeux et d'oreilles, à travers lesquels nous devions
-manœuvrer avec la souplesse de serpents.
-
-
-
-
-LXVI. LES JAMBES
-
-
-Or tandis que je songeais à tous ces gens-là, mes jambes me faisaient
-descendre la rue, de telle sorte que, sans y penser, je me trouvai à
-porte de l'hôtel Pharoux. C'est là que je dînais d'habitude. Mais
-comme je n'avais point marché de propos délibéré, je n'avais aucun
-mérite à être arrivé jusque-là. Tout l'honneur en revenait à mes
-jambes. Jambes bénies! dire qu'il y a des gens qui vous traitent avec
-dédain ou indifférence. Moi-même jusqu'alors, je vous avais tenues en
-médiocre estime, me fâchant contre vous lorsque vous vous fatiguiez,
-lorsque vous refusiez d'aller au delà de certaines limites et que vous
-me laissiez en proie à l'inutile désir d'avancer, dans la ridicule
-position d'une poule dont on a lié les pattes.
-
-Mais cette aventure fut pour moi un rayon du ciel... Oui, jambes amies,
-tout en laissant mon cerveau occupé de Virgilia, vous vous étiez dit
-l'une à l'autre: «Voici l'heure de dîner, il faut qu'il mange,
-emmenons-le au quai Pharoux. Une partie de sa conscience reste occupée
-de la dame; chargeons-nous du reste, pour qu'il aille bien droit, sans
-heurter les piétons ni les voitures, et qu'après avoir salué les gens
-connus au passage, il arrive sain et sauf à l'hôtel.» Et vous avez
-rempli votre programme, jambes aimables, ce qui m'oblige à vous
-immortaliser dans ces pages.
-
-
-
-
-LXVII. LA PETITE MAISON
-
-
-Je dînai; après quoi, je rentrai chez moi. Je trouvai une boîte de
-cigares que m'envoyait Lobo Neves, et qui était entourée de papier de
-soie et ornée de faveurs roses. Je compris, j'ouvris le paquet, et y
-trouvai ce billet:
-
-
-Mon cher B...
-
-On nous soupçonne; tout est perdu; oublie-moi pour toujours. Nous ne
-nous verrons plus. Adieu. Oublie la malheureuse.
-
-V...a.
-
-
-Quel choc! Nonobstant sa défense, dès que la nuit fut venue, je courus
-chez Virgilia. Il était temps. Elle se repentait de sa précipitation.
-Dans l'embrasure d'une fenêtre, elle me raconta sa conversation avec la
-baronne. Celle-ci lui avait franchement répété les commentaires qu'on
-avait faits, la veille, en ne me voyant pas dans la loge de Lobo Neves.
-On glosait sur mon intimité dans la maison; en somme, nous étions
-l'objet des soupçons d'un chacun. Elle termina en me disant qu'elle ne
-savait vraiment à quel parti s'arrêter.
-
---Le meilleur est de fuir.
-
---Ça, jamais! dit-elle en secouant la tête.
-
-Je vis qu'il était impossible de séparer deux choses qui étaient
-étroitement liées dans son esprit: notre amour, et l'idée de la
-considération publique. Virgilia était capable des plus grands
-sacrifices pour conserver ces deux avantages, et elle en perdait un en
-fuyant. Je ressentis en ce moment une impression qui ressemblait à du
-dépit; mais les émotions des deux derniers jours avaient émoussé ma
-sensibilité et le dépit disparut presque aussitôt.
-
---C'est bon, dis-je, va pour la petite maison!
-
-Effectivement en deux jours, je trouvai notre affaire, dans un recoin de
-_la Gamboa._ Un bijou! La maisonnette était toute neuve, fraîchement
-crépie, ayant quatre fenêtres sur le devant, et deux sur les côtés.
-Les persiennes étaient couleur brique; des plantes grimpantes
-s'agriffaient aux quatre angles, le jardin s'étendait devant moi.
-Mystère et solitude: un bijou!
-
-Il fut résolu que la garde en serait confiée à une ancienne
-couturière de Virgilia, qui avait habité chez elle, et était
-demeurée familière de la maison. Virgilia exerçait sur elle une sorte
-de fascination. On lui dirait ce que l'on voudrait, et elle accepterait
-le reste de confiance.
-
-C'était pour moi une phase nouvelle de notre amour, avec l'apparence de
-la possession exclusive, capable de calmer les scrupules dans la
-conversation d'un certain décorum. J'en avais assez des rideaux, des
-chaises, du canapé, de tous les meubles du prochain, qui me
-reprochaient sans cesse notre duplicité. Je pouvais désormais éviter
-les dîners trop fréquents, le thé quotidien, et la présence de
-l'enfant qui était mon complice et mon ennemi. La maison m'épargnait
-tout cela. Le monde vulgaire finirait sur le seuil. Au delà s'ouvrait
-l'infini, l'éternité d'un monde supérieur, exceptionnel, nôtre,
-seulement nôtre, au-dessus des institutions, des lois, inaccessible aux
-baronnes, et aux curieux de toute sorte: un seul monde, un seul couple,
-une seule vie, une seule volonté, une seule affection, l'unité morale
-de tout par l'exclusion des contraires.
-
-
-
-
-LXVIII. LE FOUET
-
-
-Telles étaient les réflexions que je me faisais, en suivant mon
-chemin, après avoir visité et arrêté la maison, quand je tombai sur
-un groupe en contemplation devant un nègre qui en fouettait un autre
-sur la place publique. La victime n'essayait même pas de fuir. Elle
-gémissait seulement, en prononçant ces seules paroles: «Non! pardon!
-maître, pardon!» Mais l'autre ne se laissait pas attendrir, et à
-chaque supplication, il répondait par un nouveau coup de fouet.
-
---Attrape! animal! encore une dose de pardon, soulard.
-
---Maître! gémissait l'autre.
-
---Te tairas-tu? disait le foueteur.
-
-Je m'arrêtai par curiosité... Juste ciel! que vis-je? C'était
-Prudencio, mon petit valet Prudencio, affranchi quelques années
-auparavant par mon père, et qui exerçait en ce moment son autorité et
-sa fureur. Je lui demandai si le nègre qu'il battait était son
-esclave.
-
---Oui, Monsieur.
-
---Que t'a-t-il donc fait?
-
---C'est un fainéant et un ivrogne. Je lui avais confié la boutique,
-tout à l'heure, pendant que j'allais en ville; et il atout abandonné
-pour aller boire chez le mastroquet.
-
---Allons! pardonne-lui, dis-je.
-
---Comment donc, maître! Vos désirs sont des ordres. Rentre à la
-maison, ivrogne.
-
-Je sortis du groupe, où l'on me regardait avec stupéfaction tout en
-faisant des conjectures. Je poursuivis mon chemin en déroulant une
-infinité de réflexions, dont je regrette d'avoir perdu le souvenir.
-C'eût été matière à un chapitre intéressant et probablement assez
-gai, comme je les aime: c'est même un faible chez moi. À première
-vue, l'épisode était ignorable. Mais en l'approfondissant, en y
-mettant le bistouri, j'y trouvai un côté comique, fin et même
-profond. C'était un moyen pour Prudencio de se libérer des coups qu'il
-avait lui-même reçus, Il les transmettait tout simplement. Enfant, je
-montais à cheval sur son dos, je mettais un mors dans sa bouche, je le
-rossais sans la moindre pitié. Il gémissait et peinait. Maintenant
-qu'il était libre, qu'il disposait de ses bras et de ses jambes, qu'il
-pouvait, à son gré, travailler, se reposer, dormir, délivré des
-menottes de son ancienne condition, maintenant, il prenait sa revanche.
-Il avait acheté un esclave à son tour, et lui payait avec usure les
-sommes qu'il avait reçues de moi. Voyez donc les subtilités de ce
-maraud.
-
-
-
-
-LXIX. UN GRAIN DE FOLIE
-
-
-Cette histoire me fait penser à un fou qui s'appelait Romualdo et qui
-disait être Tamerlan. C'était son unique manie, dont l'origine était
-singulière.
-
---Je suis, disait-il, l'illustre Tamerlan. Naguère, je n'étais que
-Romualdo; mais étant tombé malade, j'ai pris tant de tartre[3], tant
-de tartre, tant de tartre que je suis devenu Tartare, et même roi des
-Tartares. Le tartre a la propriété de naturaliser les gens.
-
-Le pauvre Romualdo! on riait de ses réponses, mais je suppose que le
-lecteur n'en rira pas plus que moi. Je n'y trouve aucun sel. C'était
-drôle de l'entendre. Mais quand on lit son histoire, contée, comme
-cela, à propos de coups de fouet reçus et transmis, on doit penser
-qu'il vaut mieux retourner dans la petite maison de la rue de la Gamboa.
-Laissons là Romualdo et Prudencio.
-
-
-
-
-LXX. DONA PLACIDA
-
-
-Nous revoici dans la petite maison. Aujourd'hui, lecteur curieux, tu
-serais fort empêché d'y entrer. Quand elle eut vieilli, noirci; quand
-ses ais se trouvèrent pourris, le propriétaire la jeta bas pour en
-construire une autre trois fois plus grande, et pourtant bien
-inférieure à la première. Le monde était petit pour Alexandre; le
-creux d'une tuile sur un toit semble sans borne aux hirondelles.
-Considère maintenant la neutralité de ce globe qui nous emporte à
-travers l'espace comme un radeau de naufragés qui les jettera
-peut-être à la côte. Deux époux vertueux dorment aujourd'hui sur
-l'espace occupé hier par un ménage irrégulier. Un prêtre y dormira
-demain, puis un assassin, puis un forgeron, puis un poète, et tous
-béniront ce coin de terre qui leur fournit quelques illusions.
-
-Virgilia meubla notre nid, et disposa tout suivant son instinct
-esthétique de femme élégante. J'y portai quelques livres, et il
-demeura sous la garde de Dona Placida, maîtresse supposée, et jusqu'à
-un certain point très réelle, de céans.
-
-Il lui en coûta d'accepter la maison. Elle avait flairé l'intention,
-et elle répugnait à son rôle. Mais, enfin, elle céda. Je crois bien
-que tout d'abord elle en versa des larmes; elle se faisait horreur. Il
-est certain, tout au moins, que pendant les deux premiers mois, elle
-n'osa pas me regarder en face. Elle me parlait les yeux baissés,
-sérieuse et renfrognée, ou avec un air de tristesse. Je voulais gagner
-ses bonnes grâces et sa confiance, et ne me montrais pas offensé de
-ses réluctances. Quand je fus parvenu à mes fins, j'imaginai une
-histoire pathétique de mes amours avec Virgilia, une sympathie mutuelle
-antérieure au mariage, la résistance du père, la dureté du mari, et
-d'autres passages de roman. Dona Placida n'en récusa pas une seule
-page. Elle accepta le tout par nécessité de conscience. Au bout de six
-mois, on eût cru, en nous voyant tous trois, que Dona Placida était ma
-belle-mère.
-
-Je ne fus pas ingrat: je lui constituai un petit capital de cinq
-_contos_,--les cinq _contos_ trouvés sur la plage de Botafogo.--J'assurai
-ainsi le pain de sa vieillesse. Elle me remercia, les larmes aux
-yeux, et depuis, tous les soirs, elle pria pour moi devant une image
-de la Vierge qui se trouvait dans sa chambre,--et cette donation mit
-fin à ses remords.
-
-
-
-
-LXXI. CRITIQUE DE CE LIVRE
-
-
-Je commence à me repentir d'avoir commencé ce volume. Ce n'est pas que
-je me fatigue: au contraire; je me distrais un peu de l'éternité en
-envoyant quelques maigres chapitres dans le monde des vivants. Mais
-c'est une œuvre triste, qui sent le sépulcre. C'est un grave défaut;
-mais le pire de tous, ô lecteur, c'est ta hâte de vieillir alors que
-ma narration, au lieu de galoper, va d'un pas lent. Tu aimes les récits
-coulants, le style ordonné, tandis que le mien va comme les ivrognes,
-de droite et de gauche, ainsi qu'ils font, titubant, s'arrêtant,
-grognant, criant, riant, menaçant, glissant et tombant.
-
-Car ils tombent.--Et vous aussi, pauvres feuilles de cyprès, vous
-tomberez tout comme les feuilles des arbres allègres. Et si j'avais
-encore des yeux, je verserais sur vous un pleur. Mais voilà les
-avantages de la mort: si l'on n'a plus de bouche pour rire, on n'a pas
-non plus d'yeux pour pleurer... Oui, vous tomberez, hélas!
-
-
-
-
-LXXII. LE BIBLIOMANE
-
-
-Il est bien possible que je supprime le chapitre précédent. Entre
-autres motifs, il s'y trouve, dans les dernières lignes, une phrase qui
-ressemble pas mal à une balourdise, et je ne veux pas prêter à la
-critique des générations futures.
-
-Pensez donc: d'ici à soixante-dix ans, un individu maigre, poivre et
-sel, n'aimant rien que les livres, s'incline sur la page précédente
-pour y chercher ce qu'il peut bien y avoir d'absurde. Il lit, il relit,
-il relit encore, mot par mot, syllabe par syllabe, les examinant
-extérieurement et intérieurement, sur toutes les faces, à
-contre-jour; il les époussète, les frotte sur son genou, les lave à
-grande eau, et n'arrive point à trouver la sottise.
-
-C'est un bibliomane. Il ignore l'auteur; ce nom de Braz Cubas, il l'a en
-vain cherché dans les dictionnaires biographiques. Il a trouvé le
-volume, par hasard, sur l'étagère d'un bouquiniste, et l'a eu pour
-deux cents reis. Après mille et mille recherches, il s'est convaincu
-qu'il s'agit d'un exemplaire unique... Unique! Ô vous qui non seulement
-aimez les livres, mais encore avez la passion du collectionneur, vous
-connaissez bien la valeur de ce mot, et vous devinez par conséquent la
-joie de notre bibliophile. Il eût refusé la couronne des Indes, la
-papauté, tous les musées d'Italie et de Hollande si on lui eût offert
-de les échanger contre cet unique exemplaire. D'ailleurs, si au lieu de
-mes Mémoires, c'eût été un almanach, il aurait agi de la même
-manière, pourvu que l'exemplaire fût unique.
-
-Pourtant il y a une absurdité. Notre homme demeure penché sur la page,
-une loupe collée à l'œil droit, tout à l'idée de trouver l'erreur.
-Il s'est promis d'écrire un mémoire succinct, où il relaterait, avec
-la découverte du livre, celle qu'il cherche en ce moment. Il ne
-découvre rien, et se contente de son acquisition. Il ferme le livre, le
-regarde, s'approche de la fenêtre, et le montre au soleil. À ce
-moment, un Cromwell ou un César passe au-dessous de lui, à la
-conquête du pouvoir. Il tourne le dos, ferme la fenêtre, se jette sur
-un hamac, et feuillette le livre, lentement, avec amour, à petites
-gorgées... Un exemplaire unique!
-
-
-
-
-LXXIII. LE GOÛTER
-
-
-Les lignes saugrenues dont j'ai parlé m'ont gâté un autre chapitre.
-Comme je ferais mieux de dire les choses d'une bonne fois, en
-m'abstenant de tourner autour du pot. J'ai déjà comparé mon style à
-la marche des ivrognes. Si cette comparaison vous choque, je me servirai
-d'une autre, tirée de ces agréables lunchs que nous faisions avec
-Virgilia dans notre petite maisonnette de _la Gamboa._ Du vin, des
-fruits, des compotes: tel était le menu. Nous mangions, c'est vrai,
-mais nous entrecoupions le repas de douces paroles, d'œillades,
-d'enfantillages, d'une infinité de ces apartés de cœur qui
-constituent le vrai langage ininterrompu de l'amour. Parfois un léger
-dépit pimentait la situation, sucrée jusqu'à la fadeur. Virgilia se
-réfugiait alors sur un canapé, ou allait entendre les mièvreries de
-Dona Placida. Cinq ou dix minutes après, nous reprenions la causerie
-comme je reprends ma narration, pour l'interrompre une autre fois. Ce
-n'était pas de notre part horreur à la méthode. Nous l'invitions
-même dans la personne de Dona Placida. Mais jamais elle ne voulait
-s'asseoir à notre table.
-
---Je finirai par croire que vous ne m'aimez pas, lui dit un jour
-Virgilia.
-
---Grand Dieu! s'écria la bonne dame en levant les mains au ciel; mais
-si je ne vous aimais pas, Yaya[4]! qui donc aimerais-je au monde.
-
-Et lui prenant la main, elle la regarda si fixement que les larmes ne
-tardèrent point à paraître. Virgilia lui fit force caresses, et je
-mis une monnaie d'argent dans la poche de cette excellente Placida.
-
-
-
-
-LXXIV. HISTOIRE DE DONA PLACIDA
-
-
-Je n'eus pas à me repentir de ma générosité. La petite monnaie me
-valut une confidence de Dona Placida, et partant un chapitre de plus
-pour ces Mémoires. Quelques jours plus tard, je me trouvai seul avec
-elle, et elle en profita pour me conter son histoire.
-
-Elle était fille naturelle d'un sacristain de l'archevêché, et d'une
-femme qui faisait des pâtisseries à domicile pour les vendre en ville.
-Elle avait dix ans quand son père mourut. À cet âge, elle râpait les
-noix de coco et vaquai déjà aux travaux de pâtisserie compatibles
-avec son âge. Lorsqu'elle eut quinze ou seize ans on la maria à un
-tailleur, qui mourut peu après phtisique, en lui laissant une fille. La
-jeune veuve se trouva avoir sur les bras une enfant de deux ans, et une
-vieille maman fatiguée de travailler. Pour faire vivre trois personnes,
-elle faisait des pâtisseries, cousait jour et nuit pour trois ou quatre
-maisons de confection, et donnait des leçons à quelques enfants du
-voisinage qui la payaient à raison de dix tostons par mois. Les années
-s'écoulèrent ainsi, non la beauté, par le simple motif qu'elle
-n'avait jamais été jolie. Pourtant des amoureux se présentèrent;
-elle résista à leurs séductions.
-
---Si j'avais pu rencontrer un autre mari, me disait-elle, sûrement je
-me serais remariée; mais personne ne voulait m'épouser.
-
-Un des prétendants fut agréé par elle; quand elle se convainquit
-qu'il n'était pas plus délicat que les autres, Dona Placida
-l'éconduisit, quitte à pleurer beaucoup ensuite. Elle continua comme
-par le passé à coudre et à écumer des chaudrons. Sa mère avait
-l'acrimonie des années, de la misère et de son propre tempérament.
-Elle engageait sa fille à accepter les maris de passage qui la
-sollicitaient et elle s'écriait:
-
---Tu as la prétention d'être meilleure que moi. Je ne sais d'où te
-vient ce scrupule de personne riche. Ma chère, on a la vie qu'on peut,
-et l'on ne se nourrit pas de l'air du temps. Voyez-vous ça! un brave
-garçon comme l'épicier Polycarpe, le pauvre... Il te faut quelque
-marquis, n'est-ce pas?
-
-Dona Placida me jura qu'elle ne visait pas si haut. Question de
-caractère: elle voulait être mariée. Elle savait fort bien que sa
-mère n'avait pas fait tant de façons, et elle connaissait plusieurs
-femmes qui vivaient avec un seul homme d'une façon irréprochable; mais
-elle voulait être mariée. Et ce qu'elle exigeait pour elle, elle
-l'exigeait aussi pour sa fille. Elle travaillait sans répit, se
-brûlait les doigts aux casseroles, les yeux à la lampe, pour vivre
-sans faiblir. Elle maigrit; elle tomba malade; elle perdit sa mère qui
-fut enterrée par la générosité publique, et elle continua de
-travailler. Sa fille atteignit l'âge de quatorze ans; elle était de
-constitution faible, et passait son temps à se laisser faire la cour
-par les fainéants du voisinage. Dona Placida l'entourait de sa
-surveillance, et l'emmenait avec elle quand elle allait porter son
-ouvrage dans les magasins, dont le personnel clignait de l'œil en
-pensant qu'elle lui cherchait un mari ou autre chose. On lui faisait des
-compliments de plus ou moins bon goût. Elle reçut même des
-propositions.
-
-Elle s'interrompit un instant et continua:
-
---Ma fille s'est enfuie avec un individu dont je veux ignorer jusqu'au
-nom. Elle me laissa seule, et si triste que je pensai mourir. Je n'avais
-plus personne au monde; je n'étais plus jeune et ma santé s'était
-affaiblie. Ce fut à cette époque que je connus la famille de Yaya. Ces
-bonnes gens me donnèrent du travail, et je finis par habiter chez eux.
-J'y restai plusieurs mois, un an, plus d'un an même, à coudre pour
-eux. Je sortis de là après le mariage de Yaya. Depuis j'ai vécu comme
-il a plu au ciel. Voyez mes doigts, voyez mes mains... Et elle me
-montrait ses mains rugueuses et la pointe des doigts tout piqués au
-contact des aiguilles.
-
---Ces cicatrices-là, Dieu sait comment elles se forment. Heureusement
-que Yaya m'a protégée, et vous aussi, Docteur... J'avais bien peur de
-finir au coin de quelque rue, à demander l'aumône...
-
-En prononçant cette dernière phrase, elle eut un frisson. Ensuite elle
-se reprit et dut se demander s'il était habile de sa part de faire une
-semblable confidence à l'amant d'une femme mariée. Elle rit d'un air
-gêné, se traita de sotte s'accusa de «faire des façons» comme
-disait sa mère, et enfin, lassée de mon silence, elle sortit, me
-laissant en contemplation devant la pointe de mes bottines.
-
-
-
-
-LXXV. RÉFLEXIONS
-
-
-Si quelqu'un de mes lecteurs a sauté le chapitre précédent, je
-l'avise qu'il est nécessaire d'en prendre connaissance pour comprendre
-les réflexions que je fis dès que Dona Placida fut sortie de la salle.
-
---Ainsi, me dis-je, le sacristain de la cathédrale vit un jour, tandis
-qu'il servait la messe, entrer une dame qui devait être sa
-collaboratrice dans l'œuvre de procréation de Dona Placida. Il la
-revit pendant des semaines, l'aima, et tout en allumant les candélabres
-aux jours de fête, il lui faisait sans doute du pied sous les chaises.
-Il lui plut et il s'unirent. De cet échange de banale luxure naquit
-Dona Placida. Il est à supposer qu'elle ne parlait pas en venant au
-monde; sinon, elle eût pu dire aux amateurs de ses jours: «Me voici:
-pourquoi m'avez-vous fait venir?» Et le sacristain et la _sacristaine_
-de lui répondre: «Nous t'avons fait venir pour que tu te brûles les
-doigts aux chaudrons, les yeux à la couture, que tu manges mal ou pas
-du tout, que tu ailles à l'aventure, malade un jour, bien portante le
-lendemain, puis de nouveau malade et de nouveau guérie, triste ou
-désespérée, puis résignée à ton sort, mais toujours les mains au
-chaudron et les doigts à la couture, jusqu'au moment où tu finiras
-dans la boue ou sur un lit d'hôpital. Voilà pourquoi nous t'avons fait
-venir dans un moment de sympathie.»
-
-
-
-
-LXXVI. LE FUMIER
-
-
-Brusquement, ma conscience hésita. Elle m'accusa d'avoir fait capituler
-l'honnêteté de Dona Placida, de l'avoir ravalée à un rôle suspect,
-après une longue vie de travail et de privations. Le métier
-d'entremetteuse ne vaut pas mieux que celui de concubine, et c'est à
-force d'argent et de compromis que j'avais obtenu d'elle ses services.
-Pendant une dizaine de minutes je ne sus que répondre aux arguments de
-ma conscience qui m'objectait encore d'avoir mis à profit la
-nécessité, la gratitude, et la fascination que Virgilia exerçait sur
-l'ex-couturière. Elle me remémora la résistance de Dona Placida
-pendant les premiers jours, ses grimaces, ses réticences, ses regards
-baissés, et ma constance à supporter tout cela pour arriver à la
-vaincre. Et elle me censura de nouveau avec une vive et nerveuse
-irritation.
-
-J'avouai qu'il en était ainsi, mais j'alléguai que la vieillesse de
-Dona Placida était dorénavant à l'abri de la mendicité, ce qui
-faisait compensation. N'étaient mes amours, et probablement Dona
-Placida était vouée à la triste fin de tant d'autres créatures
-humaines. D'où l'on peut conclure que le vice est souvent le fumier de
-la vertu. Cela n'empêche que la vertu ne soit une fleur saine et
-parfumée. La conscience fut de mon avis, et j'allai ouvrir la porte à
-Virgilia.
-
-
-
-
-LXXVII. ENTREVUE
-
-
-Virgilia entra souriante et tranquille. Le temps avait emporté ses
-craintes. Quel charme j'éprouvais, pendant les premiers jours, à la
-voir survenir toute tremblante et honteuse! Elle arrivait en voiture, le
-visage couvert d'un voile, enveloppée d'une espèce de manteau qui
-dissimulait les ondulations de sa taille. La première fois, elle se
-jeta sur le canapé, rougissante, palpitante, les regards à terre. Et
-franchement! jamais elle ne me parut si belle; peut-être parce que je
-me sentais plus flatté dans mon amour-propre.
-
-Maintenant, comme je viens de le dire, c'en était fait de ses craintes
-et de ses tourments. Nos entrevues en arrivaient à la période
-chronométrique. L'intensité de l'amour était la même; seulement, la
-flamme n'était plus agitée comme les premiers jours. C'était
-maintenant un faisceau de rayons tranquilles et constants, quelque chose
-comme un mariage.
-
---Je suis très fâché contre toi, me dit-elle en s'asseyant.
-
---Pourquoi?
-
---Parce que nous t'avons attendu hier. Tu m'avais promis la visite, et
-Damian m'a demandé plusieurs fois si tu ne viendrais pas au moins
-prendre le thé. Pourquoi n'es-tu pas venu?
-
-J'avais en effet manqué à ma parole, mais la faute en était toute à
-Virgilia. Questions de jalousie. Cette femme splendide connaissait sa
-beauté, aimait à s'entendre louer discrètement ou à haute voix.
-L'avant-veille, chez la baronne, elle avait dansé deux fois avec le
-même galantin, après avoir écouté ses fadaises dans l'angle d'une
-croisée. Elle était si infatuée, si enflée, si satisfaite
-d'elle-même... Quand elle vit entre mes sourcils la ride interrogative
-et menaçante, elle n'en eut pas le moindre émoi; elle ne devint pas
-subitement sérieuse. Elle envoya tout simplement promener le muscadin
-et ses galanteries. Puis elle vint à moi, me prit le bras, m'emmena
-dans une autre salle, et se plaignit d'être fatiguée et d'un tas
-d'autres choses, de l'air puéril qu'elle prenait en certaines
-occasions; et je l'écoutai sans presque lui répondre.
-
-Il m'en coûtait de répondre à sa question, mais enfin je lui donnai
-le motif de mon absence... Non! éternelles étoiles, jamais je ne vis
-regards plus surpris. La bouche à demi ouverte, les sourcils en arc,
-une stupéfaction visible, tangible, indéniable, telle fut la première
-réponse de Virgilia. Elle branla la tête avec un sourire de pitié et
-de tendresse qui me confondit:
-
---Quelle idée!
-
-Et elle alla retirer son chapeau, tranquille et joviale comme une petite
-fille qui revient de l'école. J'étais assis, elle se rapprocha de moi
-et me battit sur le front avec un seul doigt en répétant: «Quelle
-folie!» Force me fut de rire, et nous en finîmes par des
-plaisanteries. Il est clair que je m'étais trompé.
-
-
-
-
-LXXVIII. LA PRÉSIDENCE
-
-
-Quelques mois se passèrent, et un certain jour Lobo Neves entra en
-disant que peut-être il irait prendre le gouvernement d'une province.
-Je considérai Virgilia qui pâlit. Il s'aperçut de son émotion et lui
-dit:
-
---Cette perspective ne paraît pas te sourire, Virgilia.
-
-Elle secoua négativement la tête.
-
---Pas précisément, dit-elle.
-
-Ils en restèrent là; mais le même soir, Lobo Neves reparla du projet
-avec un peu plus d'insistance que dans l'après-midi. Deux jours après,
-il déclara à sa femme que c'était chose faite. Virgilia ne put
-dissimuler son ennui. Il alléguait les nécessités politiques.
-
---Je ne saurais refuser ce que l'on me demande. Il y va de notre avenir,
-de ton blason, mon amour, car j'ai juré que tu seras marquise, et tu
-n'es même pas baronne. Tu diras que je suis ambitieux; et je le suis en
-effet. Mais il ne faut pas couper les ailes à mon ambition.
-
-Virgilia ne savait que faire. Le lendemain, je la trouvai qui
-m'attendait toute triste dans notre petite maison de la Gamboa. Elle
-avait tout dit à Dona Placida, et celle-ci cherchait à la consoler
-comme elle pouvait. Je n'étais pas moins abattu.
-
---Tu nous accompagneras, me dit Virgilia.
-
---Es-tu folle? tu n'y penses pas!
-
---Mais alors...
-
---Il faut renverser ce projet.
-
---Impossible.
-
---Il a déjà accepté?
-
---Il paraîtrait.
-
-Je me levai, je lançai mon chapeau sur une chaise, et je commençai à
-marcher de long en targe, sans rien trouver. J'avais beau m'efforcer,
-aucune solution ne se présentait à mon esprit. Enfin je m'approchai de
-Virgilia, qui était assise, et je lui pris la main. Dona Placida s'en
-alla à la fenêtre.
-
---Toute ma destinée est dans cette petite main, lui dis-je. Tu en es
-responsable. Agis comme tu jugeras devoir le faire.
-
-Virgilia fit un geste de désespoir. J'allai m'accouder à une console
-en face d'elle, et nous nous tûmes pendant quelques instants. On
-n'entendait que l'aboiement d'un chien, et je crois aussi la rumeur de
-l'eau qui venait mourir sur la plage. Comme elle continuait à se taire,
-je la regardai. Elle tenait les yeux baissés, fixes, amortis, et ses
-mains étaient croisées sur ses genoux, dans une attitude de suprême
-angoisse. Dans toute autre occasion, je me serais jeté à ses pieds,
-pour lui prodiguer mes raisonnements et ma tendresse. Mais cette fois,
-il fallait la résoudre à l'effort, au sacrifice, à la responsabilité
-de notre vie commune, et par conséquent l'abandonner à elle-même.
-C'est ce que je fis.
-
---Je le répète, dis-je, notre bonheur est entre tes mains.
-
-Virgilia voulut me retenir, mais j'avais déjà franchi la porte.
-J'entendis encore un bruit de sanglots, et j'avoue que je fus sur le
-point de revenir, pour essuyer ses larmes sous mes baisers. Mais je me
-dominai, et je partis.
-
-
-
-
-LXXIX. MOYEN TERME
-
-
-Je n'en finirais pas si je voulais conter tout au long ce que je
-souffris pendant les premières heures. J'oscillais entre des impulsions
-diverses. La pitié me poussait à aller trouver Virgilia, et un autre
-sentiment, l'égoïsme, peut-être, m'ordonnait de rester. Ces deux
-forces avaient, je crois, la même intensité; elles m'investissaient en
-même temps et se faisaient équilibre, avec une égale ardeur, et
-aucune ne cédait définitivement. Parfois, je sentais une pointe de
-remords. Il me semblait que j'abusais de la faiblesse d'une femme
-aimante et coupable, sans rien risquer de moi-même. Mais quand je me
-sentais prêt à capituler, l'amour revenait avec ses conseils
-égoïstes, et je demeurais irrésolu et inquiet, désireux de la voir,
-et craignant que sa vue ne me poussât à partager avec elle la
-responsabilité de la solution.
-
-Je trouvai enfin un moyen terme entre l'égoïsme et la pitié. J'irais
-la voir chez elle, rien que chez elle, sans qu'il me soit possible de
-lui parler, et dans l'attente de l'effet de mon intimation. De la sorte,
-je jugeais pouvoir concilier les deux forces. Mais en écrivant ces
-lignes, je vois bien que cette compromission était une farce, et que la
-pitié était encore une forme de l'égoïsme, et que ma résolution
-d'aller consoler Virgilia n'était, au fond, qu'une suggestion de ma
-propre souffrance.
-
-
-
-
-LXXX. LE SECRÉTAIRE
-
-
-Le jour suivant, dans la soirée, j'allai effectivement chez Lobo Neves.
-Je le trouvai en gaîté et Virgilia, la mine sombre. Je jurerais
-qu'elle se sentit consolée quand nos regards se croisèrent, brillants
-de curiosité et humides de tendresse. Lobo Neves me conta les plans
-qu'il avait formés pour sa présidence, m'exposa les difficultés
-locales, ses espérances et ses résolutions. Il était si content, si
-rempli d'espérances. Virgilia feignit de lire un livre, auprès la
-table, mais par-dessus la page, elle me regardait de temps à autre,
-interrogative et anxieuse.
-
---Le plus triste, me dit tout à coup Lobo Neves, c'est que je n'ai pas
-encore trouvé de secrétaire.
-
---Non?
-
---Non; et il m'est venu une idée.
-
---Ah!
-
---Une idée... Que diriez-vous d'une promenade dans le Nord?
-
-Je ne sais trop ce que je lui répondis.
-
---Vous êtes riche, continua-t-il. Vous n'avez point besoin d'un maigre
-salaire. Mais vous me feriez plaisir en m'accompagnant comme
-secrétaire.
-
-Mon esprit fit un saut en arrière, comme s'il eût découvert un
-serpent devant lui. Je regardai Lobo Neves, fixement, impérieusement,
-cherchant à découvrir en lui quelque pensée occulte... Mais non: son
-regard venait droit et franc, la tranquillité de son visage n'avait
-rien de forcé; elle était assaisonnée d'allégresse. Je respirai, et
-n'eus pas le courage de regarder du côté de Virgilia. Je sentis son
-regard qui me suppliait par-dessus les pages, et je répondis que oui,
-que j'étais prêt à l'accompagner. En vérité, un président une
-présidente, un secrétaire, c'était résoudre le problème d'une
-façon administrative.
-
-
-
-
-LXXXI. LA RÉCONCILIATION
-
-
-Pourtant, dès que je me trouvai dehors, j'hésitai. Je me demandai si
-je n'allais pas exposer d'une façon insensée la réputation de
-Virgilia, et s'il n'y avait pas d'autre moyen de concilier l'État et la
-Gamboa. Je ne trouvai rien. Le lendemain, au saut du lit, mon parti
-était pris d'accepter la nomination. À midi, le domestique vint me
-dire qu'une dame, couverte d'un voile, m'attendait dans le salon. J'y
-courus; c'était ma sœur Sabine.
-
---Les choses ne sauraient durer comme elles vont me dit-elle; une fois
-pour toutes, faisons la paix. Notre famille disparaît peu à peu; il
-n'est que temps de nous réconcilier.
-
---Je ne demande pas mieux, m'écriai-je en lui ouvrant les bras.
-
-Je m'assis à côté d'elle; je lui parlai de son mari, de sa fille, de
-leurs affaires, de tout. Elle était satisfaite; sa fille était jolie
-comme les amours; son mari viendrait avec elle, si j'y consentais.
-
---Comment donc! mais c'est moi-même qui irai le voir.
-
---Vraiment?
-
---Parole d'honneur!
-
---Allons! tant mieux! Finissons-en d'une fois avec nos vieilles
-brouilles.
-
-Je la trouvai plus grasse, et même rajeunie. Elle paraissait avoir
-vingt ans, et elle en comptait sûrement plus de trente. Elle arrivait
-gracieuse, affable, franche et sans ressentiment apparent. Nous nous
-contemplions en silence, la main dans la main, parlant de tout et de
-rien, comme deux amoureux. Mon enfance ressuscitait ainsi, alerte et
-blonde. Les années dégringolaient devant moi comme les châteaux de
-cartes avec lesquels je jouais tout petit, et j'apercevais à leur place
-la maison familiale, nos parents et nos fêtes. J'étais vraiment ému.
-Je me contenais pourtant; mais un barbier du voisinage ayant eu l'idée
-de taquiner son classique violon, cette voix du passé nasillarde et
-mélancolique m'émut à tel point que...
-
-Ses yeux à elle ne se mouillèrent pas. Elle n'avait point hérité de
-la fleur jaune et morbide. Qu'importe! C'était ma sœur, mon sang, un
-peu de la chair de notre mère; je le lui dis avec tendresse, avec
-sincérité... Tout à coup l'on trappe à la porte. Je vais ouvrir,
-c'était une gamine de cinq ans.
-
---Entre, Sara, dit Sabine.
-
-C'était ma nièce. Je l'enlevai de terre, je l'embrassai à diverses
-reprises. La petite, ne sachant ce qui lui arrivait, me repoussait de sa
-petite main, en se courbant pour descendre. Et voici que j'aperçois un
-chapeau, puis une tête. C'était Cotrim lui-même, et je fus si ému
-que j'abandonnai la fille pour me lancer dans les bras du père. Il est
-possible que cette effusion n'ait pas été de son goût, car il parut
-en être gêné. Simple prologue. Au bout d'un instant, nous causions
-comme de vieux amis. Aucune allusion au passé, beaucoup de projets pour
-l'avenir, promesses sur promesses de dîner les uns chez les autres. Je
-déclarai à cette occasion que nos réunions souffriraient peut-être
-quelque interruption, pendant un voyage que j'allais entreprendre dans
-le Nord. Sabine regarda Cotrim, et celui-ci regarda Sabine. Tous deux
-tombaient d'accord que ce projet n'avait pas le sens commun. Que diable
-est-ce que j'allais faire dans le Nord? C'était dans la capitale, en
-pleine capitale que je devais briller parmi les jeunes hommes de ma
-génération. En vérité, aucun ne pouvait se comparer à moi. Lui,
-Cotrim, ne me perdait pas de vue, et en dépit d'une brouille ridicule,
-il avait toujours considéré mes triomphes avec intérêt et avec joie.
-Il écoutait ce que l'on disait à mon égard dans les rues et dans les
-salons, un concert de louanges et d'admiration. Et j'irais m'enterrer en
-province, inutilement, pendant de longs mois. À moins qu'il ne s'agit
-de politique.
-
---Justement, répondis-je.
-
---Même en ce cas, dit-il au bout d'un instant.
-
-Et après un nouveau silence:
-
---Quoi qu'il en soit, nous t'attendons aujourd'hui à dîner.
-
---Certainement, dis-je; mais demain ou après-demain, c'est vous qui
-viendrez partager mon repas.
-
---Je ne sais pas trop, objecta Sabine; une maison de garçon... Tu
-devrais te marier, frérot. Je veux aussi avoir une nièce, sais-tu!
-
-Cotrim réprima un mouvement involontaire que je ne compris pas. Peu
-importe, la réconciliation d'une famille vaut bien un geste
-énigmatique.
-
-
-
-
-LXXXII. QUESTION DE BOTANIQUE
-
-
-Laissons dire les hypocondriaques: la vie est une douce chose. C'est ce
-que je pensais en voyant Sabine, son mari et sa fille, descendre en
-débandade les escaliers, tout en faisant monter vers moi de douces
-paroles et que j'en faisais descendre d'autres jusqu'à eux. Je
-continuai à me sentir heureux. J'aimais une femme, j'avais la confiance
-du mari; tous les deux m'emmenaient comme secrétaire, et je me
-réconciliais avec les miens. Que pouvais-je désirer de plus en
-vingt-quatre heures?
-
-Ce jour-là même, pour tâter l'opinion, je commençai à répandre le
-bruit de mon prochain départ pour le Nord, en qualité de secrétaire
-du président d'une province, afin de réaliser certains projets
-politiques que j'avais en vue. J'en parlai rue d'Ouvidor, et le jour
-suivant au Pharoux et au théâtre. Des gens établissant une
-corrélation entre ma nomination et celle de Lobo Neves, qui était
-déjà dans l'air, souriaient malicieusement ou me battaient sur
-l'épaule. Au théâtre une dame me dit que c'était pousser bien loin
-l'amour de la sculpture, faisant ainsi allusion à la plastique de
-Virgilia. Mais l'allusion la plus transparente fut faite trois jours
-plus tard chez Sabine, par un vieux chirurgien, nommé Garcez, petit de
-taille, trivial et bavard, qui aurait pu atteindre à soixante-dix, à
-quatre-vingts, à quatre-vingt-dix ans, sans jamais acquérir cette
-dignité austère qui est le charme des vieillards. La vieillesse
-ridicule est sans doute la dernière, mais aussi la plus triste des
-surprises de notre humanité.
-
---Je sais que cette fois-ci vous allez vous mettre à traduire Cicéro,
-me dit-il en apprenant mon voyage.
-
---Cicéro! s'écria Sabine.
-
---Mais oui, votre frère est un excellent latiniste. Il traduit Virgile
-à la lecture. Remarquez que j'ai dit Virgile et non Virgilia... Ne
-confondons pas.
-
-Et il riait d'un gros rire, bas et frivole. Sabine me regarda; elle
-craignait quelque réplique de ma part; quand elle me vit sourire, elle
-fit de même et se détourna pour cacher son geste. Les autres personnes
-présentes me considéraient avec indulgence et sympathie. Il était
-clair qu'on ne leur avait rien appris qu'ils ne sussent de longue date.
-Mes amours étaient bien plus connues que je ne pouvais le supposer. Et
-pourtant je souris, d'un sourire court, fugitif et bavard comme les pies
-de Cintra. Virgilia était une belle faute, et rien n'est plus facile à
-confesser. Au commencement, je prenais une mine renfrognée, quand on y
-faisait allusion. Mais en réalité je sentais au dedans de moi une
-impression suave et flatteuse. Une fois pourtant, il m'arriva de
-sourire, et je continuai dans la suite. Comment expliquer ce
-phénomène? Pour moi je ne trouve qu'une explication plausible: tout
-d'abord, mon contentement, étant intérieur, était pour ainsi dire en
-bourgeon. Avec le temps il s'épanouit en une fleur, et apparut aux yeux
-de tous. Simple question de botanique.
-
-
-
-
-LXXXIII. 13
-
-
-Cotrim m'arracha à ces agréables pensées en m'emmenant dans
-l'embrasure de la fenêtre. «Voulez-vous un conseil? me dit-il,
-n'entretenez pas ce voyage: ce serait insensé et périlleux.
-
---Pourquoi?
-
---Ne faites pas l'ignorant. Ce serait dangereux, fort dangereux. Ici,
-dans la capitale, une intrigue comme la vôtre disparaît dans la
-multitude des intérêts et des gens. Mais en province, le cas est
-autre. Quand il s'agit de personnages politiques, il se complique
-encore. Les journaux de l'opposition s'empareront de l'aventure, dès
-qu'ils en auront vent; on en fera des gorges chaudes, on vous tournera
-en ridicule.
-
---Mais je ne comprends pas bien...
-
---Eh! si, vous comprenez fort bien. Vraiment, il serait étrange que
-vous niiez, à nous, qui sommes vos amis, ce que les indifférents
-n'ignorent pas. Voilà des mois que l'on m'a mis au courant. Encore une
-fois, abstenez-vous de ce voyage. Supportez l'absence, cela vaudra
-mieux. Vous éviterez un grand scandale et vous vous épargnerez bien
-des ennuis.»
-
-Cela dit, il s'éloigna. Je demeurai, les yeux fixés sur le quinquet du
-coin de rue, un vieux lampion à huile, triste, obscur et recourbé
-comme un point d'interrogation. Que faire? C'était le cas d'Hamlet: ou
-lutter contre la fortune et la soumettre, ou m'incliner devant elle. En
-d'autres termes: embarquer ou ne pas embarquer, telle était la
-question. Le quinquet ne répondait point. Les paroles de Cotrim
-résonnaient dans mon souvenir, d'une façon bien différente de celles
-de Garcez. Peut-être Cotrim avait-il raison, mais pouvais-je me
-séparer de Virgilia?
-
-Sabine s'approcha de moi, et me demanda à quoi je pensais.
-
---À rien, lui répondis-je; j'ai sommeil et Je vais dormir.
-
-Elle me contempla quelques instants en silence:
-
---Je sais bien ce qu'il te faudrait, me dit-elle. Tu as besoin de te
-marier. Laisse-moi faire, je vais te trouver une jeune fille qui fasse
-ton affaire...
-
-Je sortis de là, triste et désorienté. Tout en moi était prêt au
-voyage: l'esprit et le cœur. Et voilà que surgit devant moi le portier
-des convenances qui se refuse à me laisser embarquer sans que j'exhibe
-mon passage. J'envoyai au diable les convenances, et avec elles la
-constitution, le corps législatif, le ministère, tout enfin.
-
-Le lendemain, j'ouvre un journal politique et j'y lis que, par décrets
-du 13, Lobo Neves et moi avions été nommés, respectivement,
-président et secrétaire pour la province de ***. J'envoyai
-immédiatement un mot à Virgilia, et deux heures après, j'allai me
-rencontrer avec elle à la Gamboa. Pauvre Dona Placida! elle était
-chaque fois plus triste. Elle me demanda si nous oublierions notre
-vieille amie, si la province était éloignée, si nous y demeurerions
-longtemps. Je la consolai de mon mieux; mais moi-même j'avais besoin
-d'être réconforté. L'objection de Cotrim me poursuivait. Virgilia
-survint au bout d'un instant, légère comme une hirondelle. Mais en me
-voyant tout morose, elle changea de visage.
-
---Qu'y a-t-il?
-
---J'hésite, je ne sais trop si je dois accepter.
-
-Virgilia, prise d'un fou rire, se laissa aller sur le canapé.
-
---Pourquoi? dit-elle.
-
---C'est braver l'opinion...
-
---Mais puisque nous ne partons plus.
-
---Comment ça!
-
-Elle me dit alors que son mari allait refuser la nomination, pour un
-motif qui lui avait été confié sous toute réserve. «C'est puéril,
-lui avait-il dit, c'est ridicule, en somme, mais pour moi, la raison que
-j'ai de rester est puissante.» Le décret était signé du 13, et ce
-nombre lui rappelait de tristes souvenirs. Son père était mort un 13!
-treize jours après un dîner où se trouvaient treize personnes! La
-maison où sa mère était morte portait le numéro 13; etc. C'était un
-nombre fatidique. Une pouvait donner une semblable raison au ministre;
-il alléguerait des motifs personnels. Je demeurai assez surpris, comme
-doit l'être le lecteur, de ce sacrifice à un nombre, sacrifice qui
-devait être sincère, étant donnée l'ambition de Lobo Neves.
-
-
-
-
-LXXXIV. LE CONFLIT
-
-
-Ô nombre fatidique, combien de fois ne t'ai-je pas béni! Ainsi durent
-le bénir les vierges de Thebes, jument à crinière rousse, qu'on leur
-substitua à l'occasion du sacrifice de Pelopidas, belle jument que l'on
-immola, couverte de fleurs, sans que personne lui consacrât une parole
-de regrets. Cette parole, je la prononce, moi, non seulement à cause de
-ta triste fin, mais parce qu'il n'est pas impossible que, parmi les
-vierges sauvées par toi, il se trouvât une ancêtre des Cubas. Nombre
-fatidique, nous te dûmes le salut. Le mari se garda bien de m'avouer la
-cause de son refus. Il me dit aussi qu'il avait ses motifs particuliers,
-et l'air sérieux, convaincu, avec lequel je l'écoutai fait honneur à
-la dissimulation humaine. Il cachait mal son ennui. Il parlait peu,
-s'enfermait chez lui, passait le temps à lire. D'autres fois, il
-ouvrait les portes, causait et riait avec affectation. Il souffrait
-doublement. Son ambition lui reprochait ses scrupules; il hésitait;
-peut-être se repentait-il; mais si l'alternative s'était
-représentée, il eut agi la seconde fois comme la première dans sa
-superstition invétérée. Il doutait de cette superstition sans pouvoir
-s'en dépêtrer. Cette persistance d'un sentiment, odieux à l'individu
-qui en était la victime, est un phénomène digne de quelque attention.
-Mais je préfère la parfaite ingénuité de Dona Placida lorsqu'elle
-avouait qu'elle ne pouvait voir un soulier avec la semelle en l'air,
-sans le retourner aussitôt.
-
---Pourquoi?
-
---Ça porte malheur.
-
-C'était son unique réponse, qui valait pour elle le livre de la
-Sagesse: «Ça porte malheur». On lui avait appris cela quand elle
-était enfant et, sans plus ample informé, elle l'acceptait comme
-article de foi. Au contraire, quand on parlait d'indiquer une étoile
-avec le doigt, elle savait parfaitement qu'il résulte de ce geste une
-verrue.
-
-Une verrue ou autre chose, peu importe, pourvu que ce ne soit pas la
-perte d'un poste de président de province. On tolère une superstition
-gratuite ou à bon marché. Le cas est plus grave, lorsque cette
-superstition dérange toute une existence. C'était celui de Lobo Neves,
-avec, en plus, le doute et la crainte du ridicule. Ajoutez à cela que
-le ministre ne crut pas aux motifs particuliers. Il attribua le refus de
-Lobo Neves à des manœuvres politiques; son erreur avait des apparences
-de vraisemblance. Il battit froid à Lobo Neves, et communiqua sa
-défiance à ses collègues. Des incidents se produisirent, et avec le
-temps, le président résignataire tomba dans l'opposition.
-
-
-
-
-LXXXV. AU SOMMET DE LA MONTAGNE
-
-
-Celui qui échappe à un péril aime la vie avec une recrudescence
-d'intensité. Je me mis à aimer Virgilia avec une ardeur nouvelle
-après avoir été sur le point de la perdre, et elle fit de même à
-mon égard. Ainsi la présidence raviva la passion primitive. Ce fut la
-drogue qui nous rendit plus cher notre amour et lui donna une plus
-délectable saveur. Pendant les premiers jours après cette aventure
-nous imaginions à plaisir quelles eussent été les tristesses de la
-séparation, de part et d'autre, à mesure que l'océan se fût étendu
-entre nous comme un tissu élastique. Et semblables à des enfants qui
-se jettent au cou de leurs mères pour fuir d'une simple grimace, nous
-fuyions le péril supposé en nous jetant aux bras l'un de l'autre.
-
---Ma bonne Virgilia!
-
---Mon amour!
-
---Tu m'appartiens, n'est-ce pas?
-
---Oh! oui, je suis à toi...
-
-Et c'est ainsi que nous renouâmes notre intrigue, comme la sultane
-Schéhérazade le fil de ses contes. Ce fut, je crois, le point
-culminant de notre amour, le sommet de la montagne d'où nous
-aperçûmes, pendant quelque temps, les vallées de l'est et de l'ouest,
-et au-dessus de nous, le ciel tranquille et bleu. Ensuite, nous
-commençâmes à descendre la côte, les mains liées ou détachées
-l'une de l'autre, mais dans une descente progressive et ininterrompue.
-
-
-
-
-LXXXVI. LE MYSTÈRE
-
-
-Au revers de la colline, comme je la trouvais un peu différente
-d'elle-même, l'air un peu fatiguée, peut-être, je lui demandai ce
-qu'elle avait. Elle se tut, fit un geste d'ennui, de malaise, de
-fatigue. J'insistai, elle me dit que... Un frisson subtil parcourut tout
-son corps. Ce fut une sensation forte, rapide, singulière, que je ne
-jurais fixer sur le papier. Je lui pris les mains, je l'attirai à moi,
-je l'embrassai sur le front, avec une délicatesse de zéphyr et une
-gravité d'Abraham. Elle frissonna, me prit la tête entre les mains, me
-regarda dans les yeux, et me fit une caresse maternelle. Voilà un
-mystère: laissons au lecteur le temps de le déchiffrer.
-
-
-
-
-LXXXVII. GÉOLOGIE
-
-
-À cette époque, il arriva un malheur: Viegas mourut. Il mourut tout à
-coup, chargé de soixante-dix hivers, suffoquant d'asthme, désarticulé
-par le rhumatisme, avec une lésion du cœur par-dessus le marché. Ce
-fut un des fins apréciateurs de notre intrigue. Virgilia fondait de
-grandes espérances sur ce vieux parent, avare comme un sépulcre; elle
-comptait bien qu'il laisserait quelque héritage, non pas à elle, mais
-à son fils. Lobo Neves, s'il nourrissait les mêmes espérances, les
-étouffait ou tout au moins les dissimulait. Il faut bien le dire, il y
-avait chez Lobo Neves une certaine dignité fondamentale, une couche de
-granit, qui résistait au commerce des hommes. Quant aux autres couches
-plus superficielles, le torrent limoneux de la vie les a emportées. Si
-le lecteur se souvient du chapitre XXIII, il remarquera que pour la
-seconde fois je compare la vie à un torrent boueux; mais cette fois,
-j'ajoute un adjectif: perpétuel. Et Dieu sait la puissance d'un
-adjectif, principalement dans un pays nouveau et chaud.
-
-C'est une nouveauté dans ce livre que l'étude de la géologie morale
-de Lobo Neves, et probablement aussi du monsieur qui est en train de me
-lire. Oui, ces couches du caractère, que la vie altère, conserve ou
-dissout, ces couches mériteraient qu'on leur consacrât un chapitre, et
-si je ne l'écris point, c'est pour ne pas allonger cette narration. Je
-dirai seulement que l'homme le plus honnête que j'ai rencontré dans ma
-vie fut un certain Jacob Medeiros ou Jacob Valladares, je ne me rappelle
-plus bien; Jacob Rodriguez je crois: enfin Jacob. C'était la probité
-en personne. Il aurait pu devenir riche; il lui eût suffi de vaincre un
-petit scrupule; il ne voulut pas; et il laissa échapper quatre cents
-_contos_, ce qui est un joli denier. Sa probité était tellement
-exemplaire, qu'elle en arrivait à être minutieuse et fatigante. Un
-jour que nous nous trouvions chez lui en tête à tête, et causant
-allègrement, on vint lui dire que le Dr B..., qui n'était pas amusant
-toimer Virgilia avec une ardeur nouvelle
-après avoir été sur le point de la perdre, et elle fit de même à
-mon égard. Ainsi la présidence raviva la passion primitive. Ce fut la
-drogue qui nous rendit plus cher notre amour et lui donna une plus
-délectable saveur. Pendant les premiers jours après cette aventure
-nous imaginions à plaisir quelles eussent été les tristesses de la
-séparation, de part et d'autre, à mesure que l'océan se fût étendu
-entre nous comme un tissu élastique. Et semblables à des enfants qui
-se jettent au cou de leurs mères pour fuir d'une simple grimace, nous
-fuyions le péril supposé en nous jetant aux bras l'un de l'autre.
-
---Ma bonne Virgilia!
-
---Mon amour!
-
---Tu m'appartiens, n'est-ce pas?
-
---Oh! oui, je suis à toi...
-
-Et c'est ainsi que nous renouâmes notre intrigue, comme la sultane
-Schéhérazade le fil de ses contes. Ce fut, je crois, le point
-culminant de notre amour, le sommet de la montagne d'où nous
-aperçûmes, pendant quelque temps, les vallées de l'est et de l'ouest,
-et au-dessus de nous, le ciel tranquille et bleu. Ensuite, nous
-commençâmes à descendre la côte, les mains liées ou détachées
-l'une de l'autre, mais dans une descente progressive et ininterrompue.
-
-
-
-
-LXXXVI. LE MYSTÈRE
-
-
-Au revers de la colline, comme je la trouvais un peu différente
-d'elle-même, l'air un peu fatiguée, peut-être, je lui demandai ce
-qu'elle avait. Elle se tut, fit un geste d'ennui, de malaise, de
-fatigue. J'insistai, elle me dit que... Un frisson subtil parcourut tout
-son corps. Ce fut une sensation forte, rapide, singulière, que je ne
-jurais fixer sur le papier. Je lui pris les mains, je l'attirai à moi,
-je l'embrassai sur le front, avec une délicatesse de zéphyr et une
-gravité d'Abraham. Elle frissonna, me prit la tête entre les mains, me
-regarda dans les yeux, et me fit une caresse maternelle. Voilà un
-mystère: laissons au lecteur le temps de le déchiffrer.
-
-
-
-
-LXXXVII. GÉOLOGIE
-
-
-À cette époque, il arriva un malheur: Viegas mourut. Il mourut tout à
-coup, chargé de soixante-dix hivers, suffoquant d'asthme, désarticulé
-par le rhumatisme, avec une lésion du cœur par-dessus le marché. Ce
-fut un des fins apréciateurs de notre intrigue. Virgilia fondait de
-grandes espérances sur ce vieux parent, avare comme un sépulcre; elle
-comptait bien qu'il laisserait quelque héritage, non pas à elle, mais
-à son fils. Lobo Neves, s'il nourrissait les mêmes espérances, les
-étouffait ou tout au moins les dissimulait. Il faut bien le dire, il y
-avait chez Lobo Neves une certaine dignité fondamentale, une couche de
-granit, qui résistait au commerce des hommes. Quant aux autres couches
-plus superficielles, le torrent limoneux de la vie les a emportées. Si
-le lecteur se souvient du chapitre XXIII, il remarquera que pour la
-seconde fois je compare la vie à un torrent boueux; mais cette fois,
-j'ajoute un adjectif: perpétuel. Et Dieu sait la puissance d'un
-adjectif, principalement dans un pays nouveau et chaud.
-
-C'est une nouveauté dans ce livre que l'étude de la géologie morale
-de Lobo Neves, et probablement aussi du monsieur qui est en train de me
-lire. Oui, ces couches du caractère, que la vie altère, conserve ou
-dissout, ces couches mériteraient qu'on leur consacrât un chapitre, et
-si je ne l'écris point, c'est pour ne pas allonger cette narration. Je
-dirai seulement que l'homme le plus honnête que j'ai rencontré dans ma
-vie fut un certain Jacob Medeiros ou Jacob Valladares, je ne me rappelle
-plus bien; Jacob Rodriguez je crois: enfin Jacob. C'était la probité
-en personne. Il aurait pu devenir riche; il lui eût suffi de vaincre un
-petit scrupule; il ne voulut pas; et il laissa échapper quatre cents
-_contos_, ce qui est un joli denier. Sa probité était tellement
-exemplaire, qu'elle en arrivait à être minutieuse et fatigante. Un
-jour que nous nous trouvions chez lui en tête à tête, et causant
-allègrement, on vint lui dire que le Dr B..., qui n'était pas amusant
-tous les jours, demandait à le voir. Jacob fit répondre qu'il n'y
-était pas.
-
---Ça ne prend pas, cria une voix dans le corridor; je suis déjà dans
-la place.
-
-C'était effectivement le Dr B... qui apparut à la porte du salon.
-Jacob alla à sa rencontre, en affirmant qu'il avait entendu le nom
-d'une autre personne, car il avait le plus grand plaisir à le voir. Ces
-protestations nous valurent une heure d'ennui mortel. Jacob tira sa
-montre de sa poche, et le Dr B... lui demanda s'il allait sortir.
-
---Avec ma femme, dit Jacob.
-
-B... s'en alla, et nous respirâmes. Quand nous eûmes fini de respirer,
-je dis à Jacob qu'il venait de mentir quatre fois, en moins de deux
-heures: d'abord en faisant dire qu'il n'y était pas, ensuite en
-feignant une trompeuse allégresse; troisièmement en disant qu'il
-allait sortir; quatrièmement en ajoutant: «avec ma femme». Jacob
-réfléchit un instant; ensuite il se rendit à la justesse de mon
-observation; mais il s'excusa en disant que la véracité absolue est
-incompatible avec un état social avancé, et que la paix d'une cité
-civilisée ne se peut obtenir que par des mensonges réciproques... Ah!
-je me rappelle, maintenant: il s'appelait Jacob Tavares.
-
-
-
-
-LXXXVIII. LE MALADE
-
-
-Point n'est besoin de dire que je réfutai cette pernicieuse doctrine
-par les plus élémentaires arguments. Mais il était tellement vexé de
-mon observation qu'il résista jusqu'à la fin, avec une certaine
-véhémence, peut-être pour calmer sa conscience.
-
-Le cas de Virgilia était un peu plus grave; elle était moins
-scrupuleuse que son mari; elle manifestait clairement les espérances
-qu'elle couvait au sujet de l'héritage; elle comblait son parent
-d'aménités, elle l'entourait de tous les petits soins capables de
-mériter au moins un codicille. Enfin, elle l'adulait; mais j'ai
-remarqué que l'adulation des femmes est différente de celle des
-hommes. L'une va jusqu'à la servilité; l'autre se confond avec
-l'affection. Les courbes gracieuses, les douces paroles, la faiblesse
-physique même de la femme, donnent à sa flatterie une couleur locale,
-un aspect légitime. Peu importe l'âge de celui qui en est l'objet; la
-femme aura toujours pour lui des airs de mère ou de sœur,--ou encore
-d'infirmière, autre office féminin, pour lequel il manquera toujours
-à l'homme un _quid_, un fluide, un je ne sais quoi.
-
-C'est ce que je me disais en moi-même, tandis que Virgilia entourait le
-vieux parent de petits soins. Elle allait le recevoir à l'entrée,
-bavardeuse et souriante, elle lui prenait des mains sa canne et son
-chapeau et lui offrait le bras pour l'accompagner jusqu'à un fauteuil,
-ou plutôt jusqu'à son fauteuil, car il y avait chez elle la «chaise
-de Viegas», meuble spécial, dorloteur, à l'usage de convalescents ou
-de vieillards. Ensuite, selon la chaleur ou la brise, elle allait fermer
-ou bien ouvrir la fenêtre, avec toutes sortes de précautions, pour
-qu'il ne se trouvât pas dans un courant d'air.
-
---Alors, ça va mieux, aujourd'hui.
-
---Non, j'ai mal passé la nuit: ce diable d'asthme ne me quitte pas.
-
-Et il soufflait en se remettant peu à peu des fatigues de l'entrée et
-de la montée des escaliers, car, en ce qui concerne la promenade, il la
-faisait toujours en voiture. Virgilia s'asseyait ensuite sur un
-tabouret, tout près du malade et les mains sur les genoux de celui-ci.
-Sur ces entrefaites, Nhônhô faisait son entrée dans le salon, non pas
-en gambadant à sa manière habituelle, mais discret, tendre et
-sérieux. Viegas l'aimait beaucoup.
-
---Viens ici, Nhônhô, disait-il; et introduisant avec effort sa main
-dans son ample poche, il en tirait une petite boîte de pastilles, en
-mettait une dans sa bouche, et donnait l'autre à l'enfant. Des
-pastilles antiasthmatiques: le petit disait qu'il les trouvait fort
-bonnes.
-
-À chaque visite, c'était le même cérémonial aux variantes près.
-Viegas aimait à jouer aux dames, et Virgilia lui faisait la partie,
-sans impatience, tandis qu'il remuait les pions de sa main lente et
-tremblante. D'autres fois, il descendait à son bras dans le jardin; il
-lui arrivait même de refuser l'aide de Virgilia, pour faire le brave;
-et il déclarait alors qu'il était capable d'aller ainsi pendant une
-lieue. On marchait, on s'asseyait, on reprenait la promenade, en causant
-de choses et d'autres, parfois d'une affaire de famille, d'autres fois
-d'un racontage de salon, enfin d'une maison qu'il voulait faire
-construire, pour y demeurer. Il la voulait d'un style moderne, la sienne
-étant d'un type démodé, contemporaine du roi Dom João VI, et comme
-on en rencontre, je crois, encore aujourd'hui dans le quartier de S.
-Christovão, avec leurs grosses colonnes de face. Pour substituer cette
-vieille bâtisse, il avait déjà demandé le plan d'une autre à un
-entrepreneur en renom. C'est alors que Virgilia pourrait se convaincre
-que son vieil ami avait du goût.
-
-Il parlait, comme on pense, lentement et avec peine, soufflant dans les
-intervalles, d'une façon gênante pour lui et pour les autres. Parfois
-il lui Venait un accès de toux. Courbé, gémissant, il portait le
-mouchoir à sa bouche et en inventoriait ensuite le contenu. L'accès
-passé, il revenait au plan de sa future maison, qui aurait telle et
-telle chambre, une terrasse, une écurie. Ce serait un bijou.
-
-
-
-
-LXXXIX. IN EXTREMIS
-
-
-Demain, j'irai passer la journée chez Viegas me dit-elle un jour. Le
-pauvre! il n'a personne.
-
-Viegas s'était alité, définitivement. Sa fille, qui était mariée,
-était justement tombée malade en même temps que lui, de sorte qu'elle
-ne pouvait lui tenir compagnie. Virgilia, de temps à autre, allait le
-voir. Je profitai de cet événement pour passer toute la journée
-auprès d'elle. J'arrivai vers deux heures. Viegas toussait de telle
-sorte qu'il me faisait mal à ma poitrine. Dans l'intervalle des accès,
-il débattait le prix d'une maison avec un individu maigre qui offrait
-trente _contos_ de l'immeuble, tandis que Viegas en voulait quarante.
-L'acheteur insistait comme quelqu'un qui a peur de manquer le train.
-Mais Viegas ne cédait point. Il refusa d'abord les trente _contos_ puis
-trente-deux, puis trente-trois, enfin il eut un fort accès de toux qui
-lui coupa la parole Pendant un quart d'heure. L'acheteur lui vint en
-aide, l'installa sur les coussins, et lui offrit trente-six _contos._
-
---Jamais, gémit le malade.
-
-Il envoya chercher une liasse de papiers dans son secrétaire; n'ayant
-plus la force nécessaire pour retirer l'élastique qui entourait le
-rouleau, il me pria de le faire. C'étaient les comptes des dépenses de
-construction de l'immeuble: comptes du maçon, du charpentier, du
-peintre; comptes du papier pour la salle à manger, pour le salon, pour
-les chambres à coucher, pour le cabinet de travail; comptes de
-ferrages, prix d'achat du terrain. Il les déployait, un à un, d'une
-main tremblante; puis il me demandait de les lire, et je les lisais.
-
---Voyez, mille deux cents, du papier à mille deux cents reis la pièce.
-Charnières françaises... Voyez: c'est pour rien, conclut-il après
-avoir lu le dernier compte.
-
---Fort bien... mais...
-
---Quarante _contos_; vous ne l'aurez pas pour moins. Rien que les
-intérêts: faites un peu le compte des intérêts...
-
-Ces paroles sortaient avec la toux, par lambeaux, par syllabes, et
-donnaient l'impression de parcelles d'un poumon déchiqueté. Au fond
-des orbites, des yeux luisants roulaient, me rappelant la lueur d'une
-veilleuse hésitante aux approches du matin. Sous le drap, l'ossature du
-corps se dessinait, saillante aux genoux et aux pieds; la peau, jaune,
-flasque, rugueuse, suivait les contours d'un crâne décharné et sans
-expression. Un bonnet de coton lui couvrait le crâne poli parle temps.
-
---Eh bien? dit l'individu maigre.
-
-Il lui fît signe de ne pas insister, et celui-ci se tut pendant
-quelques instants. Le malade fixait le toit, silencieux, suffoquant.
-Virgilia pâlit, se leva, alla à la fenêtre. Elle avait peur de la
-mort. Je parlai d'autres cho déjeune
-maintenant avec régularité.
-
-Ceci dit, je vous demande la permission d'aller, un de ces jours, vous
-lire un travail, fruit de longues études, un nouveau système de
-philosophie, qui, non seulement explique et décrit l'origine et la fin
-des choses, mais qui encore passe de beaucoup Zénon et Sénèque, dont
-le stoïcisme n'est que bagatelle auprès de ma recette morale. Car mon
-système est prodigieux: il rectifie l'esprit humain, supprime la
-douleur, donne le bonheur, et couvre de gloire notre cher pays. Je
-l'appelle _Humanitisme_, de _Humanitas_, commencement des choses. Ma
-première intention révélait une excessive infatuation: je voulais
-l'appeler _Borbisme_, de Borba, dénomination aussi vaniteuse que rude
-à l'oreille. Et d'ailleurs, elle disait moins. Vous verrez, mon cher
-Braz Cubas, vous verrez que c'est véritablement un monument. Et si
-quelque chose peut me faire oublier les tristesses de la vie, c'est
-d'avoir enfin trouvé la vérité et le bonheur. Les voici donc dans la
-main de l'homme, ces deux fugitives! après tant et tant de siècles de
-luttes, de recherches, de découvertes, de systèmes et de
-désillusions, les voici dans la main de l'homme. À bientôt, donc, mon
-cher Braz Cubas. Bons souvenirs du vieil ami,
-
-JOAQUIM BORBA DOS SANTOS.
-
-
-Je lus cette lettre, sans la bien comprendre. Elle était accompagnée
-d'un écrin contenant une belle montre avec mes initiales gravées, et
-cette dédicace: «Souvenir du vieux Quincas». Je repris la lettre, je
-la relus en la ponctuant et en la méditant. La restitution de la montre
-excluait toute idée de mauvaise plaisanterie. La lucidité, la
-conviction, un peu prétentieuse il est vrai, paraissaient exclure toute
-présomption de folie. Naturellement, Quincas Borba avait hérité de
-quelqu'un de ses parents de Minas, et le bien-être l'avait rendu à sa
-dignité première. C'est peut-être excessif. Il y a des choses que
-l'on ne retrouve jamais intégralement, mais enfin, il n'était pas
-impossible qu'il se fût régénéré. Je gardai la lettre et la montre,
-et j'attendis la philosophie.
-
-
-
-
-XCII. UN HOMME EXTRAORDINAIRE
-
-
-Il est temps que j'en finisse avec les choses extraordinaires. Je venais
-de mettre de côté la lettre et la montre, quand je reçus la visite
-d'un homme maigre et commun, porteur d'une lettre de mon beau-frère qui
-m'invitait à dîner. Le messager était marié avec une sœur de
-Cotrim, et il arrivait du Nord. Il s'appelait Damasceno, et avait fait
-le coup de feu pendant la révolution de 1831. Lui-même me raconta tout
-cela dans l'espace de cinq minutes. Il était parti de Rio à la suite
-d'un désaccord avec le régent, qui était un âne, un peu moins âne
-que les ministres qui servirent sous sa direction. D'ailleurs nous
-étions à la veille d'une autre révolution. À ce point de vue, et
-quoique ses idées fussent un peu brouillées, je devinai quel était le
-gouvernement de sa prédilection: un despotisme tempéré, non par des
-chansons, comme dit l'autre, mais par les panaches de la garde
-nationale. Je ne pus tout de même deviner s'il préférait le
-despotisme d'un seul au despotisme de trois, de trente ou de trois
-cents, Il opinait pour le développement de la traite, et l'expulsion
-des Anglais. Il aimait beaucoup le théâtre et aussitôt après son
-arrivée, il était allé au _S. Pedro_ voir représenter un drame
-superbe, _Marie-Jeanne_, et une intéressante comédie, _Kettly, ou le
-Tour de Suisse._ Il avait aussi beaucoup aimé la Deperini dans _Sapho_
-ou _Anna Bolena_, il ne se souvenait plus bien. Et la Gandiani!...
-celle-là oui!... Il brûlait d'envie d'entendre _Ernani_, que sa fille
-chantait, en s'accompagnant au piano: _Ernani, Ernani, involami..._ Et
-ce disant, il se levait et commençait à chantonner. Tout cela
-n'arrivait dans le Nord que comme un vague écho. Sa fille avait un
-grand désir d'entendre ces opéras! Elle avait une si jolie voix; et un
-goût! un goût! Quel délice de se retrouver à Rio. Il avait déjà
-parcouru toute la ville avec une avidité!... Que de souvenirs il y
-retrouvait! Parole!... en revoyant certains spectacles, les larmes lui
-montaient aux yeux. Mais jamais plus il ne remettrait le pied à bord.
-Il avait eu le mal de mer, comme tous les passagers du reste, à
-l'exception d'un Anglais. Que le diable emporte les Anglais! On ne fera
-rien qui vaille sans les expédier tout d'abord. Qu'est-ce que
-l'Angleterre pouvait bien nous faire? Qu'il trouvât quelques personnes
-de bonne volonté, et en une seule nuit, il se chargeait de l'expulsion
-de tous ces _godemes..._ Grâce au ciel, il était patriote,--et il se
-battait la poitrine,--rien d'étonnant à cela; ça tenait de famille:
-il descendait d'un ancien capitaine très chauvin. Non, certes, il
-n'était pas le premier venu, et l'occasion échéante, il montrerait
-bien de quel bois se chauffent les gens tels que lui. Mais il se faisait
-tard: il était seulement venu me dire qu'on m'attendait sans faute à
-dîner. Nous aurions alors l'occasion de reprendre la conversation
-interrompue... Je le reconduisis jusqu'à la porte du salon. Il se
-retourna pour me dire qu'il sympathisait beaucoup avec moi. Je me
-trouvais en Europe à l'époque de son mariage. Il avait connu mon
-père, qui était un fier gaillard, et il s'était trouvé avec lui dans
-un bal fameux à _Praia Grande..._ Il avait tant de choses à me dire!
-Mais nous nous retrouverions plus tard, car il était pressé de
-rapporter ma réponse à Cotrim. Il partit; je fermai la porte sur son
-dos.
-
-
-
-
-XCIII. LE DÎNER
-
-
-Quel supplice, ce dîner!... Heureusement que Sabine me donna pour
-voisine de table la fille de Damasceno, Mlle Eulalia ou plus
-familièrement Nha-lolo, jeune fille gracieuse et seulement un peu
-timide de prime abord. Elle était sans élégance, mais ses yeux
-superbes faisaient compensation. Ils n'avaient qu'un tort, celui de ne
-se détacher de moi que pour s'abaisser sur son assiette. Et Nha-lolo
-mangeait très peu... Après dîner, elle chanta. Sa voix était suave.
-Nonobstant le charme, je pris congé. Sabine m'accompagna jusqu'à la
-porte et me demanda comment je trouvais la fille de Damasceno.
-
---Comme ci comme ça.
-
---Extrêmement sympathique, pas vrai? Il lui manque un peu l'usage du
-monde. Mais quel cœur! c'est une perle: ça ferait une si gentille
-petite femme pour toi.
-
---Je n'aime pas les perles.
-
---Entêté! quand te décideras-tu à faire une fin? Tu commences
-pourtant à être mûr. Eh bien! mon cher, que tu le veuilles ou non,
-Nha-lolo sera ta femme.
-
-Et ce disant, elle me donnait de petites tapes sur la joue, douce comme
-une colombe, mais pourtant intimant et résolue. Grand Dieu! était-ce
-là le motif de la réconciliation? Cette idée me contraria. Mais une
-voix mystérieuse m'appelait chez Lobo Neves. Je dis adieu à Sabine et
-à ses menaces.
-
-
-
-
-XCIV. LA CAUSE SECRÈTE
-
-
---Comment allons-nous? ma chère petite maman.
-
-À ces mots, Virgilia fit la moue, comme d'habitude. Elle se trouvait
-dans l'embrasure d'une croisée, en train de regarder la lune, et elle
-m'avait reçu gentiment. Mais quand je lui parlai de notre fils, elle
-fit la moue. Elle n'aimait pas ces allusions; mes caresses paternelles
-anticipées l'ennuyaient. Je la laissai en paix, car elle était alors
-pour moi une arche sainte, un vase d'élection. Je supposai d'abord que
-l'embryon, ce profil de l'inconnu, qui se projetait sur notre aventure,
-troublait la conscience de Virgilia. Mais non. Jamais elle n'avait été
-plus expansive, plus à son aise, moins préoccupée des autres et de
-son mari. Elle ne ressentait aucun remords. Je m'imaginai alors que
-cette grossesse était une pure invention, un moyen de m'attacher
-davantage, et dont elle se fatiguait à la longue. L'hypothèse était
-admissible: ma douce Virgilia mentait parfois avec tant de
-désinvolture!...
-
-Ce soir-là, je compris qu'elle avait peur du dénouement, et qu'elle
-trouvait son état gênant. Ses premières couches avaient été
-laborieuses. Et cette heure cruelle, tissée de minutes de vie et de
-minutes de mort, lui faisait passer le frisson du condamné. Quant à la
-gêne, elle se impliquait de la privation de certaines habitudes de vie
-élégante. Ce devait être cela. Je le lui donnai à entendre, en la
-grondant un peu, au nom de mon autorité paternelle. Virgilia me
-regarda; puis elle détourna les regards avec un geste d'incrédulité.
-
-
-
-
-XCV. FLEURS D'AUTAN
-
-
-Où donc êtes-vous passées, fleurs du souvenir? Un soir, après
-quelques semaines de gestation, l'édifice de mes chimères paternelles
-s'écroula tout à coup. L'embryon s'en fut dans cet état où l'on ne
-saurait distinguer un Laplace d'une tortue. J'en eus la nouvelle par
-Lobo Neves. Il me laissa dans le salon, et accompagna le médecin
-jusqu'à la chambre de la mère frustrée dans ses espérances. Je
-m'accoudai à la fenêtre, les yeux fixés sur le jardin. J'y vis des
-orangers sans fleurs. Où donc étaient les fleurs d'antan?
-
-
-
-
-XCVI. LA LETTRE ANONYME
-
-
-Quelqu'un me toucha l'épaule. C'était Lobo Neves. Nous nous
-regardâmes un instant, muets et inconsolables. Je demandai des
-nouvelles de Virgilia; puis nous restâmes une demi-heure à causer. Sur
-ces entrefaites, on lui apporta une lettre. Il la lut, pâlit, et la
-ferma d'une main tremblante. Je crois lui avoir vu faire un geste comme
-s'il prenait son élan vers moi. Mais je n'en suis pas très certain.
-Par exemple, je me souviens fort bien que les jours suivants, il se
-montra à mon égard froid et taciturne. Enfin quelque temps après,
-Virgilia me raconta l'aventure, dans notre refuge de la _Gamboa._
-
-Son mari lui avait montré la lettre, dès qu'elle avait été
-rétablie. C'était un écrit anonyme, qui nous dénonçait. Il ne
-disait pourtant pas tout, et ne parlait point, par exemple, de nos
-rendez-vous. On se limitait à le prévenir contre notre intimité et à
-l'aviser des commentaires qu'elle soulevait. Virgilia lut la lettre avec
-indignation et s'écria que c'était une calomnie infâme.
-
---Calomnie? insista Lobo Neves.
-
---Infâme!...
-
-Le mari respira. Mais il reprit la lettre, et chaque parole semblait
-faire un signe négatif, chaque lettre protestait contre l'indignation
-de Virgilia. Lobo Neves, qui était d'ailleurs un homme énergique,
-devint en ce moment la plus fragile des créatures. Peut-être vit-il en
-imagination l'opinion publique le fixer d'un regard sarcastique;
-peut-être une bouche invisible lui répéta-t-elle les railleries qu'il
-avait entendues ou prononcées naguère en semblable occurrence. Il
-insista auprès de sa femme pour qu'elle lui confessât tout, lui
-promettant un ample pardon. Virgilia comprit qu'elle était sauve. Elle
-s'indigna contre cette insistance, jura qu'elle n'avait jamais entendu
-de ma bouche que des paroles aimables et courtoises. La lettre anonyme
-devait être de quelque amoureux évincé. Elle en cita plusieurs: l'un
-l'avait poursuivie de ses insistances pendant des semaines; l'autre lui
-avait envoyé un billet. Elle citait des noms, des circonstances,
-cherchant à lire dans les regards de son mari: et elle termina en
-disant qu'elle me traiterait de telle sorte que je n'aurais plus envie
-de revenir.
-
-J'écoutai tout cela un peu troublé, moins par la diplomatie dont il
-faudrait dorénavant faire preuve pour m'éloigner progressivement de la
-maison de Lobo Neves qu'en constatant la tranquillité morale de
-Virgilia, parfaitement exempte d'émotion, de crainte, de regrets et de
-remords. Virgilia remarqua ma préoccupation, me força à lever la
-tête, que j'avais penchée vers le sol, et me dit, non sans amertume:
-«Tu ne mérites pas les sacrifices que je fais pour toi.»
-
-Je ne répondis pas. Il eût été oiseux de lui faire remarquer qu'un
-peu de désespoir et de terreur eût rendu à nos amours la saveur
-pimentée des premiers jours. Peut-être y fût-elle arrivée par
-artifice. Mais je me tus. Elle battait nerveusement le plancher. Je
-m'approchai d'elle; je la baisai au front. Elle recula comme sous le
-baiser glacé d'un défunt.
-
-
-
-
-XCVII. ENTRE LA BOUCHE ET LE FRONT
-
-
-Vous frémissez, lecteur,--ou en tous cas, vous devriez frémir. La
-dernière phrase a dû vous suggérer plusieurs réflexions. Vous voyez
-bien le tableau: dans une petite maison de la _Gamboa_, deux personnes
-qui s'aiment depuis longtemps; l'une s'incline vers l'autre pour la
-baiser au front, et l'autre recule comme au contact d'une bouche de
-cadavre. Dans le bref intervalle qui sépare la bouche du front, avant
-le baiser et après le baiser, il y a temps pour beaucoup de choses: le
-ressentiment, la défiance, ou tout simplement la pâle et somnolente
-salété...
-
-
-
-
-XCVIII. SUPPRIMÉ
-
-
-Nous nous séparâmes allègrement. Je dînai, réconcilié avec la
-situation. La lettre anonyme rendait à notre aventure le sel du
-mystère et le poivre du péril. Et quelle chance heureuse que Virgilia
-n'eût point perdu son sang-froid dans cette crise! Le soir, j'allai au
-théâtre _São Pedro._ On représentait un grand drame, où Estella
-faisait couler des pleurs. J'entre, je lance un coup d'œil sur les
-loges; j'aperçois dans l'une d'elles Damasceno et sa famille. Sa fille
-était mise avec plus d'élégance, et même avec un certain luxe: chose
-étonnante, car le père gagnait juste de quoi s'endetter. Et qui sait?
-peut-être était-ce là le motif.
-
-J'allai leur rendre visite pendant l'entr'acte. Damasceno me reçut avec
-un flux de paroles, sa femme avec d'innombrables sourires. Quant à
-Nha-lolo, elle ne cessa plus de me regarder. Je la trouvai mieux que le
-soir du dîner. Je lui trouvai je ne sais quelle suavité éthérée,
-qui s'alliait à la beauté des formes terrestres (expression vague, et
-parfaitement en rapport avec un chapitre où tout doit être également
-vague). Et vraiment je ne sais comment exprimer ma parfaite béatitude
-auprès de la jeune fille, dans sa robe de bonne faiseuse, qui me
-donnait des démangeaisons de Tartuffe. En la voyant couvrir chastement
-le bas de ses jambes, je fis cette découverte que la nature avait
-prévu le vêtement, comme une condition nécessaire de la
-multiplication de l'espèce. La nudité habituelle, étant donnée la
-multiplicité des occupations et des soins de l'individu, tendrait à
-alourdir les sens et à retarder les désirs, tandis que le vêtement,
-en leurrant les sexes, les aiguise et les incite, et fait ainsi
-progresser l'humanité. Bienheureux usage qui nous a valu Othello et les
-transatlantiques.
-
-J'ai bien envie de supprimer ce chapitre. La pente est dangereuse. Mais
-après tout, j'écris mes mémoires et non les tiens, paisible lecteur.
-Auprès de la gracieuse demoiselle, je me sentais en proie à une
-sensation double et indéfinissable. Elle exprimait parfaitement la
-dualité de Pascal: _l'ange et la bête_, à cette différence près que
-le janséniste n'admettait point la dualité des deux natures, tandis
-qu'ici, elles ne faisaient qu'un: l'ange qui disait des choses
-célestes, et la bête qui... Non, décidément, je supprime ce
-chapitre.
-
-
-
-
-XCIX. DANS LA SALLE
-
-
-Dans la salle, je rencontrai Lobo Neves, en train de causer avec
-quelques amis. Nous parlâmes de choses et d'autres, froidement, mal à
-l'aise. Mais dans l'entr'acte suivant, un peu avant le lever du rideau,
-nous nous retrouvâmes dans un corridor où il n'y avait que nous. Il
-vint à moi avec beaucoup d'affabilité, en souriant, en m'entraînant
-dans un des pas-perdus, il causa le plus tranquillement du monde. Je lui
-demandai des nouvelles de sa femme. Il me répondit qu'elle allait bien;
-puis il dévia la conversation vers des sujets généraux, expansif,
-presque gai. Devine qui voudra la cause de ces différentes attitudes.
-Je me dérobe à Damasceno, qui m'épie devant la porte de la loge.
-
-Je n'entendis pas un traître mot de l'acte suivant. Étranger aux
-tirades des acteurs et aux applaudissements du public, je reconstituais
-dans mon fauteuil ma conversation avec Lobo Neves; je revoyais ses
-gestes, et je trouvai ma nouvelle situation enviable. La _Gamboa_
-suffisait. Des relations plus visibles ne servaient qu'à fomenter
-l'envie. Rigoureusement nous pouvions nous dispenser de nous voir
-journellement. C'était mettre l'absence au service de l'amour.
-D'ailleurs, à quarante ans sonnés, je n'étais rien, pas même simple
-électeur. Il était temps de me lancer, quand ce ne serait que pour
-l'amour de Virgilia, qui s'enorgueillirait de ma gloire... Je crois bien
-qu'en cet instant on applaudit dans le salle; mais je n'oserais
-l'affirmer, car je pensais à autre chose.
-
-Ô multitude, dont je désirais l'attention jusqu'à ma mort, c'est
-ainsi que je me vengeais parfois de toi. Je laissais la foule bruire
-autour de moi, sans l'entendre, comme le Prométhée d'Eschyle au milieu
-de ses bourreaux. Ah! tu voulais m'enchaîner sur le rocher de la
-frivolité, de ton indifférence ou de ton agitation!... Chaînes
-fragiles, je vous rompais d'un geste de Gulliver. Il est banal d'aller
-songer dans un hermitage. Le voluptueux s'isole milieu d'un océan de
-gestes et de paroles de passions nerveuses et tendues. Il y décrète
-son absence, son indifférence, son inaccessibilité. Qu'importe que
-l'on dise lorsqu'il revient à lui, c'est-à-dire aux autres, qu'il
-tombe du monde de la lune? Qu'est-il après tout, ce monde lumineux et
-caché de notre cerveau, sinon l'affirmation dédaigneuse de notre
-liberté spirituelle? Vive Dieu! voilà une bonne fin de chapitre.
-
-
-
-
-C. LE CAS PROBABLE
-
-
-Si le monde n'était pas composé d'esprits inattentifs, il serait
-inutile de rappeler au lecteur que les lois que j'affirme sont vraiment
-indiscutables. Quant aux autres, je les laisse dans le domaine de la
-probabilité. L'une d'elles fera l'objet de ce chapitre, que je
-recommande à la lecture des personnes qui s'intéressent aux
-phénomènes sociaux. Il semble, et ce n'est pas improbable, qu'il
-existe entre les faits de la vie publique et ceux de la vie privée une
-certaine action réciproque, régulière et périodique,--ou pour user
-d'une image, c'est quelque chose qui ressemble aux marées de la plage
-du Flamengo ou d'autres également houleuses. Quand l'onde envahit le
-sable, elle le couvre, pour revenir ensuite sur elle-même couvre une
-force variable, et va grossir la vague nouvelle qui se comportera comme
-la première. Telle est l'image; voyons-en l'application.
-
-J'ai dit ailleurs que Lobo Neves, nommé président d'une province,
-avait refusé sa nomination à cause de la date du décret: le 13. Ce
-fut un acte grave, dont la conséquence fut de séparer du ministère le
-mari de Virgilia. Ainsi l'antipathie pour un nombre produisit un
-phénomène de dissidence politique. Il nous reste à apprendre comment,
-longtemps après, un acte politique détermina dans la vie particulière
-une cessation de mouvement. La méthode employée dans ce livre ne
-permet pas de décrire immédiatement cet autre phénomène. Je me
-limite à déclarer que quatre mois après notre rencontre au théâtre,
-Lobo Neves se réconcilia avec le ministère. C'est un fait que le
-lecteur ne devra pas perdre de vue, s'il veut pénétrer toute la
-subtilité de ma pensée.
-
-
-
-
-CI. LA RÉVOLUTION DALMATE
-
-
-Ce fut Virgilia qui me donna des nouvelles de la volte-face de son mari.
-Un certain matin d'octobre, entre onze heures et midi, elle me parla de
-réunions, de conversations, d'un discours...
-
---De sorte que cette fois, te voilà baronne, interrompis-je.
-
-Elle fit la moue en secouant la tête. Mais ce geste d'indifférence
-était démenti par quelque chose d'indéfinissable, par une expression
-de plaisir et d'espérance. Je ne sais trop pourquoi je m'imaginais que
-les lettres de noblesse pourraient la ramener à la vertu, non pas pour
-la vertu elle-même, mais par gratitude pour son mari. Car elle aimait
-cordialement la noblesse. Un des troubles les plus sérieux de notre
-intimité fut l'apparition d'un certain poseur de légation,--disons de
-la légation de Dalmatie--le comte B. V., qui lui fit la cour pendant
-trois mois. Ce noble authentique tourna la tête de Virgilia, qui
-d'ailleurs possédait la vocation diplomatique. Je ne sais trop ce que
-je serais devenu, sans la révolution de Dalmatie qui renversa le
-gouvernement et épura les ambassades. La révolution fut sanglante et
-formidable. Chaque malle d'Europe apportait des journaux qui
-transcrivaient les horreurs, comptaient les têtes coupées, jaugeaient
-le sang versé. Tout le monde frémissait d'horreur et de pitié. Moi,
-non. Je bénissais intérieurement cette tragédie, qui me tirait une
-épine du pied. Et puis, la Dalmatie est si loin.
-
-
-
-
-CII. REPOS
-
-
-Mais cet homme qui se réjouissait du départ d'un autre pratiqua
-quelque temps après... Non, je ne dirai rien pour l'instant; ce
-chapitre me reposera de mes ennuis. Une action grossière, basse, sans
-explication possible... je le répète, je ne conterai rien dans ce
-chapitre.
-
-
-
-
-CIII. DISTRACTION
-
-
---Non, docteur, cela ne se fait pas; excusez ma franchise, mais cela ne
-se fait pas.
-
-Combien elle avait raison, cette Dona Placida. Quel est l'homme bien
-élevé qui arrive au rendez-vous de la dame de ses pensées avec une
-heure de retard? J'entrai tout essoufflé. Virgilia était déjà
-partie. Dona Placida me conta qu'après avoir longtemps attendu, elle
-s'était irritée, qu'elle avait pleuré, qu'elle s'était promis de ne
-plus penser à moi, et un tas d'autres choses que notre hôtesse
-répétait avec des larmes dans la voix, en me suppliant de ne pas
-abandonner Yaya, ce qui serait vraiment trop injuste; car elle m'avait
-tout sacrifié. Je lui expliquai alors qu'un malentendu... Et ce n'en
-était pas un; il s'agissait tout simplement d'une distraction de ma
-part, causée par un bon mot, une anecdote, une conversation, n'importe
-quoi; une simple distraction.
-
-Cette pauvre Dona Placida!... elle était vraiment désespérée. Elle
-allait de côté et d'autre, branlant la tête, soupirant bruyamment,
-regardant à travers la croisée. Avec quel art elle attifait,
-bichonnait et réchauffait notre amour! Quelle imagination fertile, pour
-nous rendre les heures agréables et brèves! fleurs, petits
-goûters,--les bons goûters d'un autre temps,--et des rires, et des
-caresses, rires et caresses qui augmentaient avec le temps, comme si
-elle voulait fixer notre aventure et lui rendre sa première jeunesse.
-Elle n'oubliait rien, notre bonne confidente et hôtesse, rien; ni le
-mensonge, car elle contait de l'un à l'autre des soupirs et des regrets
-qui n'avaient jamais existé; ni la calomnie, car elle m'attribua un
-beau jour une passion nouvelle.--«Tu sais bien que je serais incapable
-d'aimer une autre femme», dis-je à Virgilia quand elle me parla de
-cette prétendue infidélité. Cette seule phrase, sans autre
-protestation mit en poudre l'accusation de Dona Placida, qui en demeura
-toute triste.
-
-Un quart d'heure après mon arrivée, je dis à Dona Placida:
-
---C'est bon. Virgilia reconnaîtra qu'il n'y a pas de ma faute...
-Voulez-vous lui porter de moi un billet tout de suite?
-
---Comme elle doit être triste, la pauvre! Certes, je ne désire la mort
-de personne; mais si vous vous mariez quelque jour avec Yaya, alors,
-oui, vous saurez quel ange elle est.
-
-Je me souviens que je détournai le visage, et que je fixai le plancher.
-Je recommande ce geste à quiconque ne peut répondre promptement ou qui
-craint de regarder un interlocuteur en face. En semblable occurrence,
-certains ont l'habitude de réciter une strophe des _Lusiades_, d'autres
-sifflent n'importe quel air d'opéra. Je m'en tiens au geste que
-j'indique; il est simple, il exige moins d'efforts.
-
-Trois jours plus tard, tout s'expliqua. Je suppose que Virgilia fut
-quelque peu étonnée, quand je lui demandai pardon des larmes que je
-lui avais fait verser en cette occurrence. Je ne me rappelle plus si,
-dans la suite, j'attribuai ces mêmes larmes à Dona Placida. Il se peut
-bien, en effet, que la bonne vieille ait pleuré en voyant Virgilia
-désappointée, et que, par un phénomène de vision, ses propres larmes
-lui aient paru tomber des yeux de Virgilia. Quoi qu'il en soit, tout fut
-expliqué, mais non pardonné, ni oublié. Virgilia me dit un certain
-nombre de choses peu aimables, me menaça de me quitter, et termina par
-l'éloge du mari. Celui-là, oui, était un homme supérieur, plein de
-dignité, délicat, affectueux et courtois; je n'allais pas à la
-hauteur de sa cheville. Elle disait tout cela, tandis qu'assis, les bras
-tombant sur les genoux, je regardais une mouche se promener sur le
-plancher, entraînant après elle une fourmi qui lui mordait une patte.
-Pauvre mouche! pauvre fourmi!
-
---Tu ne trouves rien à répondre? demanda Virgilia, en s'arrêtant devant
-moi.
-
---Que veux-tu que je te dise? Tu t'entêtes dans ta mauvaise humeur.
-Sais-tu ce que je crois? c'est que tu as assez de notre liaison, et que
-tu veux en finir...
-
---Justement!
-
-Elle alla prendre son chapeau, tremblante et rageuse. «Adieu! Dona
-Placida», cria-t-elle. Ensuite, elle alla jusqu'à la porte, l'ouvrit,
-prête à partir. Je la saisis par la ceinture.
-
---Allons! voyons! Virgilia.
-
-Elle s'efforça pour s'arracher à mon étreinte. Je la retins, je la
-suppliai de rester, d'oublier. Elle s'éloigna enfin de la porte, et
-elle alla tomber sur le canapé. Je m'assis auprès d'elle. Je lui dis
-des choses tendres, d'autres gracieuses; je m'humiliai devant elle. Je
-ne sais si nos lèvres se rapprochèrent à la distance de l'épaisseur
-d'un fil, ou moins encore; c'est matière à controverse. Je sais
-seulement que, dans son agitation, elle laissa tomber un de ses bijoux,
-et que je me penchai pour le ramasser. Au même moment la mouche et la
-fourmi y grimpèrent, l'une traînant l'autre. Alors, avec la
-délicatesse d'un homme de notre temps, je mis dans la paume de ma main
-ce couple mortifié. Je calculai la distance qui séparait ma main de la
-planète Saturne, et je me demandai en même temps quel intérêt je
-pouvais bien prendre à un épisode si insignifiant. Ne concluez pas que
-je fusse un barbare. Bien au contraire, je demandai à Virgilia une
-épingle pour séparer les deux bestioles. Mais la mouche, devinant mes
-intentions, ouvrit les ailes et s'envola. Pauvre mouche, pauvre fourmi!
-Et Dieu vit que cela était bon, comme disent les Écritures.
-
-
-
-
-CIV. C'EST LUI
-
-
-Je rendis l'épingle à cheveux à Virgilia. Elle l'enfonça dans ses
-cheveux, et s'apprêta à sortir. Il était tard; trois heures venaient
-de sonner. Tout était oublié et pardonné. Dona Placida, qui épiait
-l'occasion favorable pour que Virgilia pût sortir, ferma subitement la
-fenêtre, en s'écriant:
-
---Doux Jésus! voici le mari de Yaya!
-
-Notre terreur fut courte, mais violente. Virgilia pâlit jusqu'à en
-devenir de la couleur de ses dentelles; et elle se réfugia dans la
-chambre à coucher. Dona Placida, qui avait fermé la porte de la rue,
-voulait aussi fermer la porte intérieure. Je me disposai à attendre
-Lobo Neves. Un instant après, Virgilia revint à elle, me poussa dans
-la chambre à coucher, et dit à Dona Placida de retourner à la
-fenêtre. La confidente obéit.
-
-C'était lui. Dona Placida lui ouvrit la porte avec force exclamations
-de surprise.
-
---Vous ici! quel honneur pour la pauvre vieille! Entrez donc! Savez-vous
-qui est ici!... Bah! vous n'avez pas à deviner; vous venez la
-chercher... Voici votre mari, Yaya.
-
-Virgilia, qui était dans un coin, se précipita vers lui. J'épiais par
-le trou de la serrure. Il entra lentement, pâle, froid, compassé, sans
-explosion, et promena un regard circulaire autour de la pièce.
-
---Quel miracle! dit Virgilia. Que viens-tu faire dans ces parages?
-
---Je passais par hasard. J'ai aperçu Dona Placida à la fenêtre, et je
-suis entré lui dire bonjour.
-
---Comme c'est aimable! interrompit celle-ci. Et puis l'on dira que
-personne ne s'occupe des vieilles gens. Mais vraiment, on dirait que
-Yaya est jalouse. Et, lui faisant force caresses, elle ajouta: C'est mon
-bon ange! elle n'oublie pas sa vieille Placida. Si bonne! tout le
-portrait de sa mère. Asseyez-vous donc, monsieur le docteur...
-
---Je n'ai qu'un instant...
-
---Tu rentres, dit Virgilia. Retournons ensemble.
-
---Allons!
-
---Donnez-moi mon chapeau, Placida.
-
---Le voici.
-
-Dona Placida alla chercher un miroir, et le tint devant Virgilia, qui
-attachait les rubans, arrangeait ses cheveux, tout en parlant à son
-mari, qui ne répondait pas une parole. La bonne vieille bavardait sans
-trêve. C'était une façon de dissimuler le tremblement de tout son
-corps. Virgilia, le premier moment passé, était redevenue tout à fait
-maîtresse d'elle-même.
-
---Je suis prête, dit-elle. Adieu, Dona Placida, venez me voir.
-
-L'autre promit, en ouvrant la porte.
-
-
-
-
-CV. ÉQUIVALENCE DES FENÊTRES
-
-
-Dona Placida ferma la porte, et tomba sur une chaise. Je sortis
-aussitôt de la chambre à coucher, et je fis deux pas dans la direction
-de la sortie, pour aller arracher Virgilia à son mari. Je le déclarai
-tout haut, et bien m'en prit car Dona Placida me retint aussitôt par le
-bras. Plus tard j'en arrivai à supposer que je n'avais parlé qu'à
-seule fin d'être retenu. Mais la simple réflexion démontre qu'après
-dix minutes d'angoisse dans la chambre à coucher, mon premier mouvement
-ne pouvait être que ce qu'il fut. C'est une conséquence de ma fameuse
-loi sur l'équivalence des fenêtres, que j'ai eu la satisfaction de
-découvrir et de formuler au chapitre LI. Il était nécessaire que je
-donnasse de l'air à ma conscience. La chambre à coucher avait les
-fenêtres fermées. J'en ouvris une autre, en faisant le geste de
-sortir, et je respirai.
-
-
-
-
-CVI. JEUX PÉRILLEUX
-
-
-Je respirai et je m'assis. Dona Placida faisait résonner les échos de
-ses exclamations et de ses plaintes. Je réfléchissais silencieusement
-s'il n'eût pas été plus prudent de laisser Virgilia dans la chambre
-à coucher et de demeurer moi-même dans le salon. Mais je réfléchis
-que c'eût été pis: c'était les soupçons confirmés, le feu mis aux
-poudres, une scène de sang, peut-être. Oui, les choses s'étaient bien
-passées. Mais ensuite? qu'allait-il arriver chez eux? Le mari
-tuerait-il la femme? se porterait-il à des voies de fait?
-l'enfermerait-il? la chasserait-il de sa présence? Toutes ces
-suppositions se présentaient l'une après l'autre à mon esprit,
-passant et repassant comme ces points obscurs qui parcourent le champ
-visuel des gens qui ont la vue malade ou fatiguée. Ils se succédaient
-tragiquement sans que je pusse saisir l'un ou l'autre et lui dire:
-«Est-ce toi? toi, et pas un autre?»
-
-Soudain j'aperçois devant moi un fantôme C'était Dona Placida qui
-était allée dans sa chambre, avait revêtu sa mantille, et venait
-s'offrir pour aller jusque chez Lobo Neves. Je lui fis observer que
-c'était bien risqué. Il pouvait s'étonner d'une visite si imprévue.
-
---Tranquillisez-vous, me dit-elle; je saurai m'y prendre habilement.
-J'attendrai qu'il soit sorti.
-
-Elle partit et je l'attendis en ruminant les conséquences possibles de
-sa démarche. En fin de compte, je jouais un jeu bien dangereux. Je me
-demandais s'il n'était pas temps de reprendre ma liberté. Je me
-sentais pris d'une velléité de mariage, d'un désir de canaliser ma
-vie. Pourquoi pas? Mon cœur pouvait encore explorer de nouvelles
-contrées. Je ne me sentais pas incapable d'un amour chaste, sévère et
-pur. En vérité, les aventures sont la partie torrentielle et
-vertigineuse de la vie, c'est-à-dire l'exception. J'étais las; je
-crois même que j'éprouvais quelques remords. À peine cette pensée
-eût-elle commencé de poindre dans mon esprit que je me vis en
-imagination au pied d'une adorable femme, en contemplation devant un
-baby endormi sur les genoux de sa nourrice, au fond d'un jardin ombreux
-et verdoyant, laissant passer un coin bleu du ciel, si bleu...
-
-
-
-
-CVII. LE BILLET
-
-
-«Il ne s'est rien passé, mais il se doute de quelque chose. Il est
-sérieux, il se tait. Maintenant, il vient de sortir. Il a seulement
-souri une fois à Nhonhô, après l'avoir longtemps regardé d'un air
-sombre. Je ne sais trop ce qui va arriver. Dieu veuille que rien de
-grave ne se produise. Beaucoup de prudence pour l'instant, beaucoup de
-prudence!»
-
-
-
-
-CVIII. OÙ L'ON NE COMPREND PLUS BIEN
-
-
-Et voici le drame, la pointe de drame shakespearien. Ce bout de papier
-griffonné, chiffonné est un document d'analyse, d'une analyse que je
-ne ferai ni dans ce chapitre, ni dans le suivant, ni peut-être dans
-tout le reste du livre. J'enlèverais sans doute ainsi au lecteur le
-plaisir de noter la froideur, la perspicacité et le courage qui se
-révèlent dans ces lignes tracées à la hâte, et de lire au travers
-la tempête et la fureur dissimulées, le désespoir qui se contraint et
-qui médite, l'ignorance de la solution finale dans la boue, dans le
-sang ou dans les larmes.
-
-Quant à moi, si je vous disais que je relus le billet trois ou quatre
-fois ce jour-là, vous me croirez sans peine. Si je vous affirme que je
-le relus le jour suivant, avant et après le déjeuner, vous pouvez
-encore m'en croire, car c'est la vérité pure. Mais si je vous parle de
-mon émotion, mettez-la quelque peu en quarantaine, et ne l'acceptez que
-sous bénéfice d'inventaire. Ni alors, ni plus tard je ne pus discerner
-ce qui se passa en moi. C'était de la crainte, de la douleur, de la
-vanité, et ce n'en était pas. C'était de l'amour, sans amour,
-c'est-à-dire sans délire. Et tout cela donnait une combinaison
-complexe et vague, quelque chose que ni vous ni moi ne sommes capables
-de comprendre. Supposons dons que je n'aie rien dit.
-
-
-
-
-CIX. LE PHILOSOPHE
-
-
-On sait donc comment je relus la lettre, avant et après le déjeuner;
-cela revient à dire que je déjeunai; et j'ajouterai seulement que ce
-repas fut l'un des plus frugales de ma vie: un œuf, une tranche de
-pain, une tasse de thé. Je me souviens de ces menus détails, qui
-persistent dans ma mémoire d'où se sont enfuis tant d'événements
-importants. On pourrait en chercher la raison dans mon désastre même;
-mais le véritable motif fut la visite que Quincas Borba me fit ce
-jour-là. Il me dit que la sobriété n'était nullement nécessaire
-pour comprendre l'Humanitisme, et moins encore pour le mettre en
-pratique; que cette philosophie s'accommodait facilement avec les
-plaisirs de la vie, inclusivement ceux de la table, le spectacle et les
-amours. La frugalité, au contraire, pouvait indiquer une certaine
-tendance à l'ascétisme, qui est l'expression achevée de la bêtise
-humaine.
-
---Saint Jean, par exemple: quelle idée, de se nourrir de sauterelles
-dans le désert, au lieu d'engraisser tranquillement dans la ville, et
-de faire maigrir les pharisiens dans la synagogue!
-
-Dieu me garde de raconter l'histoire de Quincas Borba, qui me fut
-d'ailleurs narrée tout entière en cette triste occurrence: une
-histoire longue, compliquée, mais intéressante. Et si je ne raconte
-point cette histoire, je me dispense aussi de dépeindre son aspect,
-très différent de celui que j'avais contemplé au Jardin public, Je me
-tais. Je dirai seulement que si les vêtements caractérisent l'homme
-encore plus que le visage, ce n'était plus Quincas Borba. C'était un
-magistrat sans hermine, un général sans uniforme, un négociant sans
-déficit. Je remarquai la ligne de sa redingote, la blancheur de sa
-chemise, la propreté de ses bottines. Sa voix même, voilée naguère,
-paraissait avoir repris sa primitive sonorité. Mais je ne veux point le
-décrire. Si je parlais par exemple du bouton d'or qu'il portait à sa
-chemise et de la qualité du cuir de ses souliers, ce serait le
-commencement d'une longue description, que j'omets pour être bref.
-Sachez seulement que ces souliers étaient vernis. Sachez encore qu'il
-avait hérité quelques _contos_ de reis d'un vieil oncle de Barbacena.
-
-Qu'on me permette une comparaison: mon esprit était alors comme une
-espèce de volant; la narration de Quincas Borba était comme un coup de
-raquette qui le faisait s'envoler. Quand il était sur le point de
-tomber, le billet de Virgilia lui donnait une autre impulsion. Il
-descendait, et c'était alors l'épisode du Jardin public qui le
-recevait comme une autre raquette. Décidément, je n'étais pas né
-pour les situations compliquées. Ce va-et-vient de choses diverses me
-faisait perdre l'équilibre. J'avais envie d'empaqueter Quincas Borba,
-Lobo Neves, le billet de Virgilia, tous dans la même philosophie, et
-d'en faire présent à Aristote. D'ailleurs, elle était instructive, la
-narration de notre philosophe. J'admirais surtout le talent
-d'observation avec lequel il décrivait la gestation et la croissance du
-vice, les luttes intérieures, les lentes capitulations, l'accoutumance
-à la boue.
-
---Tenez, me dit-il, la première nuit que je passai sur l'escalier de
-l'église de _S. Francisco_, je dormis comme sur un lit de plumes:
-pourquoi? c'est que je tombai graduellement de la paille au plancher, de
-ma chambre au corps de garde, du corps de garde à la rue...
-
-Il voulut finalement m'exposer son système philosophique. Je lui
-demandai d'ajourner sa dissertation.--«Je suis trop préoccupé,
-aujourd'hui, lui dis-je. Un autre jour. Je suis toujours chez moi.»
-Quincas sourit malicieusement; peut-être connaissait-il mon aventure.
-Mais il n'ajouta pas un mot, si ce n'est ces dernières paroles, en
-prenant congé:
-
---Réfugiez-vous dans l'Humanistisme; c'est le grand asile des esprits,
-l'éternel océan où je me suis plongé pour en arracher la vérité.
-Les Grecs la faisaient sortir d'un puits. Quelle mesquine conception! Un
-puits! C'est pour cela même qu'ils ne l'ont jamais rencontrée. Grecs,
-sous-Grecs, anti-Grecs, toute la longue série des générations s'est
-penchée sur le puits, pour en voir sortir la vérité qui ne s'y trouve
-pas. En a-t-on dépensé, des cordes et des seaux! Quelques audacieux
-descendirent au fond, et en retirèrent un crapaud. Je suis allé
-directement à la mer. Réfugiez-vous dans l'Humanitisme.
-
-
-
-
-CX. 31
-
-
-Une semaine après, Lobo Neves fut nommé président d'une province. Je
-m'accrochai à l'espoir qu'il refuserait encore, si le décret portait
-la date du 13. Mais il fut signé un 31, et cette simple transposition
-de chiffres en élimina la substance diabolique. Singuliers ressorts de
-la vie!...
-
-
-
-
-CXI. LE MUR
-
-
-Comme j'ai pris l'habitude de ne rien dissimuler dans ces pages, je vais
-conter l'aventure du mur. Ils étaient alors sur le point de
-s'embarquer. En entrant chez Dona Placida, je vis un papier plié sur la
-table. C'était un billet de Virgilia. Elle me disait qu'elle
-m'attendait le soir, sans faute, dans le jardin. Et elle terminait par
-ces mots: «Le mur est assez bas du côté de l'impasse.»
-
-Je fis un geste d'ennui. La lettre me parut excessivement audacieuse,
-dénuée de réflexion, et même ridicule. Ce n'était pas seulement
-chercher le scandale, c'était encore risquer les gorges chaudes. Je me
-vis franchissant le mur, tout bas qu'il fût, et appréhendé par un
-sergent de ville qui m'emmenait au corps de garde. Le mur était bas; et
-puis après? Virgilia avait perdu la tête; elle devait déjà s'être
-repentie depuis. Je regardai le morceau de papier: un morceau de papier
-froissé, mais inflexible. J'eus envie de le déchirer en trente mille
-morceaux, et de les jeter au vent, comme derniers vestiges de mon
-aventure. Je reculai à temps: l'amour-propre, la honte d'avoir fui, la
-crainte, je n'avais qu'à me soumettre.
-
---Vous pouvez lui dire que j'irai.
-
---Où donc? demanda Dona Placida.
-
---Où elle me dit de l'attendre.
-
---Mais elle n'a rien dit du tout.
-
---Eh bien! et ce papier?
-
-Dona Placida ouvrit des yeux.
-
---Ce papier, je l'ai trouvé ce matin dans votre tiroir, et j'ai
-pensé que...
-
-Je pressentis une singulière impression. Je relus le papier, je le
-parcourus de nouveau. C'était en vérité un vieux billet de Virgilia,
-reçu aux premiers temps de nos amours, et me conviant à une en revue
-qui m'avait, en effet, obligé à sauter le mur, un mur bas et discret.
-Je gardai le billet, et j'éprouvai une curieuse impression.
-
-
-
-
-CXII. L'OPINION
-
-
-Il était écrit que cette journée serait celle des événements à
-double entente. Quelques heures plus tard, je rencontrai Lobo Neves, rue
-d'Ouvidor, et nous parlâmes de sa présidence, et de la politique du
-moment. Il mit à profit la rencontre de la première personne de
-connaissance pour me quitter, avec force compliments. Je me rappelle
-qu'il paraissait contraint, mais faisait tous ses efforts pour
-dissimuler cette contrainte. Je crois, et je demande pardon à la
-critique si mon jugement est téméraire, je crois qu'il avait peur, non
-pas de moi ni de lui, ni du code, ni de sa conscience, mais peur de
-l'opinion. Je suppose que ce tribunal anonyme et invisible, dont chaque
-membre est à la fois accusé et juge, était la limite contre laquelle
-se butait la volonté de Lobo Neves. Peut-être n'aimait-il plus sa
-femme; peut-être son cœur était-il étranger à l'indulgence de sa
-conduite au cours des derniers incidents. Je crois, et de nouveau je
-fais ici appel à la bonne volonté de la critique, je crois qu'il se
-serait séparé de sa femme avec la même indifférence que le lecteur
-se sera séparé de certaines relations personnelles. Mais l'opinion,
-l'opinion qui aurait étalé sa vie à tous les carrefours, qui aurait
-ouvert une enquête et mis à jour toutes les circonstances, les
-antécédents, les inductions, les preuves, pour discuter le tout par le
-menu aux heures de causerie et de désœuvrement, cette opinion
-terrible, si avide des secrets d'alcôve, empêcha la dispersion de la
-famille. Elle rendit en même temps impossible la vengeance, qui ne
-pouvait avoir lieu sans la divulgation. Il ne pouvait me montrer du
-ressentiment sans aller jusqu'à la répudiation. Il dut donc feindre
-l'ignorance et, par déduction, les sentiments d'une autre époque à
-mon égard.
-
-Il lui en coûta sans doute pendant les premiers temps; il lui en coûta
-énormément, j'en suis sûr. Mais le temps,--et c'est un autre point
-qui méritera je l'espère l'indulgence des penseurs,--le temps met des
-durillons sur la sensibilité et oblitère la mémoire des événements.
-Il était à supposer que les années émousseraient les épines, que
-l'éloignement des faits en adoucirait les contours, qu'une ombre de
-doute rétrospectif couvrirait la nudité de la réalité, enfin que
-l'opinion s'occuperait un peu moins de lui et serait détournée sur
-d'autres aventures. Le fils, devenu grand, satisferait les ambitions
-paternelles, et serait l'héritier de toutes ses affections. Tout cela,
-uni à l'activité externe, le prestige public, la vieillesse ensuite,
-puis la maladie, le déclin, la mort, un service funèbre, une notice
-biographique, et le livre de la vie s'achèverait sans une goutte de
-sang.
-
-
-
-
-CXIII. LA SOUDURE
-
-
-La conclusion, si toutefois il y en a une au chapitre antérieur, c'est
-que l'opinion est une excellente soudure des institutions domestiques.
-Il n'est pas impossible que je développe cette pensée avant d'achever
-ce livre. Mais il est possible aussi que je n'y revienne plus. Quoi
-qu'il en soit, l'opinion est une bonne soudure, aussi bien dans la
-famille qu'en politique. Quelques métaphysiciens bilieux la
-considèrent comme l'arbitre des gens médiocres et creux. Mais il est
-évident que, quand bien même une décision aussi extrême ne
-contiendrait pas sa propre condamnation, il suffirait de considérer les
-effets salutaires de l'opinion pour en conclure qu'elle est l'œuvre
-supérieure de la fine fleur du genre humain, c'est-à-dire de la
-majorité.
-
-
-
-
-CXIV. FIN DE DIALOGUE
-
-
---Oui, demain. Tu viendras à bord?
-
---Es-tu folle? c'est impossible.
-
---Alors, adieu!
-
---Adieu!
-
---N'oublie pas Dona Placida. Va la voir de temps à autre. La pauvre!
-Elle est venue hier prendre congé de moi. Elle pleurait... elle me
-disait que je ne la verrai plus... C'est une bonne créature, n'est-il
-pas vrai?
-
---Certainement.
-
---Si nous nous écrivons, elle recevra les lettres. Maintenant, d'ici
-à...
-
---Deux ans, peut-être.
-
---Allons donc! Il dit qu'il va seulement présider aux élections.
-
---Oui. Alors à bientôt. Attention! on nous regarde.
-
---Qui?
-
---Là, sur le sofa. Séparons-nous.
-
---Si tu savais combien il m'en coûte!
-
---Oui; mais il le faut. Adieu, Virgilia.
-
---À bientôt donc. Adieu.
-
-
-
-
-CXV. LE DÉJEUNER
-
-
-Je n'assistai pas à son départ. Mais, à l'heure marquée, j'éprouvai
-quelque chose qui n'était ni de la douleur ni du plaisir, un mélange
-à doses égales de soulagement et de regrets. Que le lecteur ne
-s'irrite point de cette confession. Je sais bien que pour être
-agréable à sa fantaisie et faire vibrer ses nerfs, j'aurais dû
-souffrir un profond désespoir, verser des larmes, et ne pas déjeuner.
-Ce serait romanesque, mais non biographique. La vérité pure, c'est que
-je déjeunai comme tous les jours, nourrissant mon cœur du souvenir de
-mon aventure, et mon estomac des mets de M. Proudhon...
-
-Vieillards de ma génération, vous souvenez-vous encore de ce maître
-cuisinier de l'hôtel Pharoux, qui, à en croire le patron de l'hôtel,
-avait servi chez Véry et Véfour, et aussi chez le comte Molé et chez
-le duc de la Rochefoucauld? Il était vraiment insigne. Lui et la polka
-firent à la même époque leur solennelle entrée à Rio... La polka,
-M. Proudhon, Tivoli, le bal des étrangers, le Casino, voilà
-quelques-uns de mes meilleurs souvenirs de ce temps-là. Mais les petits
-plats du chef étaient surtout délicieux.
-
-Ce matin-là, on aurait dit que ce diable d'homme avait pressenti ma
-catastrophe. Jamais son art et son génie ne lui furent si propices.
-Quelle recherche des condiments, quelles chairs tendres, quelle
-ordonnance des plats! On dégustait avec la bouche, les yeux, le nez. Je
-n'ai pas gardé la note de ce jour-là; je sais qu'elle fut salée.
-Hélas! il me fallait enterrer magnifiquement mes amours. Ils s'en
-allaient en plein océan, dans l'espace et dans le temps, et je me
-retrouvais au coin d'une table, avec mes quarante et tant d'années,
-inutiles et vides. Elle pourrait bien revenir, comme elle revint en
-effet. Mais eux!... Hélas! qui s'aviserait de redemander au crépuscule
-du soir les effluves du matin?...
-
-
-
-
-CXVI. PHILOSOPHIE DES FEUILLES MORTES
-
-
-Cette fin de chapitre m'a tellement attristé que j'étais sur le point
-de ne plus écrire, de me reposer un peu, pour purger mon esprit de
-cette mélancolie, avant de continuer. Mais non: je ne veux pas perdre
-de temps.
-
-Le départ de Virgilia me laissa une impression de veuvage. Les premiers
-jours, je restai chez moi, passant les heures comme Domicien, à enfiler
-des mouches, si toutefois Suétone n'a pas menti. Mais je les harponnais
-d'une façon particulière, avec les regards. Je les transperçais une
-à une au fond d'une grande salle, étendu dans un hamac, un livre
-ouvert entre les mains. C'était tout: regrets, ambitions, un peu
-d'ennui, et, par-dessus tout, beaucoup de rêverie. Mon oncle, le
-chanoine, mourut dans cet intervalle; _item_, deux cousins. Leur mort me
-laissa froid. Je les conduisis au cimetière comme on porte de l'argent
-en banque; que dis-je?... comme on porte des lettres à la poste. J'y
-collai le timbre, je les donnai au facteur, et je lui laissai le soin de
-les remettre en main propre. Ce fut à peu près à cette époque que
-naquit ma nièce Venancia, fille de Cotrim. Les uns naissaient, les
-autres mouraient; je continuai à vivre avec les mouches.
-
-Parfois aussi, je m'agitais. Je retournais mes tiroirs; je retrouvais
-d'anciennes lettres, d'amis, de parents, de maîtresses, voire de
-Marcelina. Je les ouvrais toutes, je les relisais une à une et je
-revivais le passé. Lecteur ignare, si tu ne conserves pas tes lettres
-de jeunesse, tu ne connaîtras pas un jour la philosophie des feuilles
-mortes; tu ne connaîtras pas la jouissance de te revoir très loin dans
-une pénombre, avec un grand tricorne, des bottes de sept lieues et des
-barbes assyriennes, danser au son d'un accordéon anacréontique. Garde
-tes lettres de jeunesse.
-
-Si le tricorne ne te sourit pas, j'emploierai l'expression d'un vieux
-marin, ami de Cotrim. Je dirai que si tu gardes tes lettres de jeunesse,
-tu auras l'occasion de «chanter une nostalgie»; c'est le nom que nos
-loups de mer donnent aux airs de la patrie, qu'ils entonnent en plein
-océan. Comme expression poétique, on ne saurait rien trouver de plus
-triste.
-
-
-
-
-CXVII. L'HUMANITISME
-
-
-Deux forces, et une troisième par-dessus le marché, m'incitaient à
-reprendre ma vie agitée: Sabine et Quincas Borba. Ma sœur poussa la
-candidature conjugale de Nha-Lolo d'une façon véritablement
-impétueuse. Quand je retombai en moi-même, je me trouvai presque avec
-la jeune fille dans les bras. Quant à Quincas Borba, il m'exposa son
-système philosophique de l'Humanitisme, destiné à ruiner tous les
-autres.
-
---Humanitas, disait-il, principe des choses, est l'homme lui-même
-distribué entre tous les hommes. Humanitas compte trois phases: la
-statique, antérieure à toute création; l'expansive, commencement des
-choses; la dispersive apparition de l'homme; et elle en comptera une
-autre encore, la contractive, absorption de l'homme et des choses.
-L'expansion, force vive de l'univers, suggéra à Humanitas le désir
-d'en jouir, et de là vient la dispersion, qui n'est que la
-multiplication personnifiée de la substance originelle.
-
-Comme cette exposition ne me paraissait Pas assez claire, Quincas Borba
-me la développa d'une façon profonde, en m'indiquant les grandes
-lignes du système. Il m'expliqua que, par certains côtés,
-l'Humanitisme se reliait au Brahmanisme, qui distribue les hommes
-d'après les différentes parties du corps d'Humanitas dont ils
-procèdent. Mais ce qui dans la religion hindoue n'a qu'une étroite
-signification politique et théologique, devient dans l'Humanitisme la
-grande loi de la valeur personnelle. Ainsi, descendre de la poitrine ou
-des reins d'Humanitas, c'est-à-dire d'une forte souche, n'est pas la
-même chose que de descendre de ses cheveux ou du bout de son nez. De
-là vient la nécessité de cultiver la vigueur physique. Hercule fut un
-symbole anticipé de l'Humanitisme. Arrivé à ce point, Quincas Borba
-démontra que le paganisme aurait pu atteindre à la vérité, s'il ne
-s'était pas amoindri par la signification galante des mythes. Rien de
-cela n'arrivera avec l'Humanitisme. Dans cette église, il n'y a place
-ni pour les aventures faciles, ni pour les chutes, ni pour les
-tristesses, ni pour les allégresses puériles. L'amour, par exemple,
-est un sacerdoce; la reproduction, un rite. Comme la vie est le plus
-grand bienfait de l'univers, et qu'il n'y a pas de mendiant qui ne
-préfère la misère à la mort, ce qui est un délicieux influx
-d'Humanitas, il s'ensuit que la transmission de la vie, loin d'être un
-passe-temps galant, est l'heure suprême de la vie spirituelle. Car il
-n'y a vraiment au monde qu'un seul malheur: c'est de ne pas y venir.
-
---Imagine, par exemple, que je ne sois point né, continua Quincas
-Borba. Il est certain que je n'aurais pas en ce moment le plaisir de
-causer avec toi, de manger ces pommes de terre, d'aller au théâtre, et
-pour tout dire en un mot, de vivre. Note bien que je ne fais pas de
-l'homme un simple véhicule d'Humanitas. Non: il est à la fois
-véhicule, cocher et voyageur. Il est la réduction du propre Humanitas.
-C'est donc une nécessité de s'adorer soi-même. Veux-tu une preuve de
-la supériorité de mon système? Regarde l'envie. Il n'y a pas un seul
-moraliste, grec ou turc, chrétien ou musulman, qui ne tempête contre
-le sentiment de l'envie. L'accord est universel, depuis les champs de
-l'Idumée jusqu'au sommet de la Tijuca. Fort bien; laisse là maintenant
-les vieux préjugés, oublie les vieux oripeaux de la rhétorique, et
-étudie de sang-froid l'envie, ce sentiment si subtil et si noble.
-Chaque homme étant une réduction d'Humanitas, il est clair qu'aucun
-homme ne peut être fondamentalement l'ennemi d'un autre homme, quelles
-que soient les apparences contraires. Ainsi, par exemple, le bourreau
-qui eas, j'emploierai l'expression d'un vieux
-marin, ami de Cotrim. Je dirai que si tu gardes tes lettres de jeunesse,
-tu auras l'occasion de «chanter une nostalgie»; c'est le nom que nos
-loups de mer donnent aux airs de la patrie, qu'ils entonnent en plein
-océan. Comme expression poétique, on ne saurait rien trouver de plus
-triste.
-
-
-
-
-CXVII. L'HUMANITISME
-
-
-Deux forces, et une troisième par-dessus le marché, m'incitaient à
-reprendre ma vie agitée: Sabine et Quincas Borba. Ma sœur poussa la
-candidature conjugale de Nha-Lolo d'une façon véritablement
-impétueuse. Quand je retombai en moi-même, je me trouvai presque avec
-la jeune fille dans les bras. Quant à Quincas Borba, il m'exposa son
-système philosophique de l'Humanitisme, destiné à ruiner tous les
-autres.
-
---Humanitas, disait-il, principe des choses, est l'homme lui-même
-distribué entre tous les hommes. Humanitas compte trois phases: la
-statique, antérieure à toute création; l'expansive, commencement des
-choses; la dispersive apparition de l'homme; et elle en comptera une
-autre encore, la contractive, absorption de l'homme et des choses.
-L'expansion, force vive de l'univers, suggéra à Humanitas le désir
-d'en jouir, et de là vient la dispersion, qui n'est que la
-multiplication personnifiée de la substance originelle.
-
-Comme cette exposition ne me paraissait Pas assez claire, Quincas Borba
-me la développa d'une façon profonde, en m'indiquant les grandes
-lignes du système. Il m'expliqua que, par certains côtés,
-l'Humanitisme se reliait au Brahmanisme, qui distribue les hommes
-d'après les différentes parties du corps d'Humanitas dont ils
-procèdent. Mais ce qui dans la religion hindoue n'a qu'une étroite
-signification politique et théologique, devient dans l'Humanitisme la
-grande loi de la valeur personnelle. Ainsi, descendre de la poitrine ou
-des reins d'Humanitas, c'est-à-dire d'une forte souche, n'est pas la
-même chose que de descendre de ses cheveux ou du bout de son nez. De
-là vient la nécessité de cultiver la vigueur physique. Hercule fut un
-symbole anticipé de l'Humanitisme. Arrivé à ce point, Quincas Borba
-démontra que le paganisme aurait pu atteindre à la vérité, s'il ne
-s'était pas amoindri par la signification galante des mythes. Rien de
-cela n'arrivera avec l'Humanitisme. Dans cette église, il n'y a place
-ni pour les aventures faciles, ni pour les chutes, ni pour les
-tristesses, ni pour les allégresses puériles. L'amour, par exemple,
-est un sacerdoce; la reproduction, un rite. Comme la vie est le plus
-grand bienfait de l'univers, et qu'il n'y a pas de mendiant qui ne
-préfère la misère à la mort, ce qui est un délicieux influx
-d'Humanitas, il s'ensuit que la transmission de la vie, loin d'être un
-passe-temps galant, est l'heure suprême de la vie spirituelle. Car il
-n'y a vraiment au monde qu'un seul malheur: c'est de ne pas y venir.
-
---Imagine, par exemple, que je ne sois point né, continua Quincas
-Borba. Il est certain que je n'aurais pas en ce moment le plaisir de
-causer avec toi, de manger ces pommes de terre, d'aller au théâtre, et
-pour tout dire en un mot, de vivre. Note bien que je ne fais pas de
-l'homme un simple véhicule d'Humanitas. Non: il est à la fois
-véhicule, cocher et voyageur. Il est la réduction du propre Humanitas.
-C'est donc une nécessité de s'adorer soi-même. Veux-tu une preuve de
-la supériorité de mon système? Regarde l'envie. Il n'y a pas un seul
-moraliste, grec ou turc, chrétien ou musulman, qui ne tempête contre
-le sentiment de l'envie. L'accord est universel, depuis les champs de
-l'Idumée jusqu'au sommet de la Tijuca. Fort bien; laisse là maintenant
-les vieux préjugés, oublie les vieux oripeaux de la rhétorique, et
-étudie de sang-froid l'envie, ce sentiment si subtil et si noble.
-Chaque homme étant une réduction d'Humanitas, il est clair qu'aucun
-homme ne peut être fondamentalement l'ennemi d'un autre homme, quelles
-que soient les apparences contraires. Ainsi, par exemple, le bourreau
-qui exécute un condamné peut exciter la vaine clameur des poètes;
-mais en substance, il n'est autre chose qu'Humanitas corrigeant
-Humanitas pour une infraction de la loi d'Humanitas. J'en dirai autant
-d'un individu qui en étripe un autre. C'est une manifestation des
-forces d'Humanitas. Rien n'empêche, et il y a des exemples de
-semblables coïncidences, qu'il ne soit à son tour étripé. Si tu m'as
-bien compris, tu verras que l'envie n'est autre chose que l'admiration
-de la lutte, qui est la grande fonction du genre humain. Tous les
-sentiments belliqueux sont les plus appropriés à son bonheur. D'où je
-conclus que l'envie est une vertu.
-
-Je ne nierai pas que j'étais stupéfait. La clarté de l'exposition, la
-logique des principes, la rigueur des conséquences, tout cela
-m'apparaissait supérieurement élevé, et je dus me taire pendant
-quelques minutes pour prendre le temps de digérer cette philosophie
-nouvelle. Quincas Borba dissimulait mal son air de triomphe. Il avait
-une aile de poulet dans son assiette, et la mangeait avec une
-philosophique sérénité. Je lui fis encore quelques objections, mais
-si faibles qu'il les réduisit aussitôt à néant.
-
---Pour bien comprendre mon système, me dit-il, il ne faut jamais
-oublier que le principe universel est réparti entre tous les hommes, et
-résumé en chacun d'eux. Regarde: la guerre, qui semble une calamité,
-est une opération congrue, comme qui dirait un claquement des doigts
-d'Humanitas. La faim (et ce disant il mâchait philosophiquement son
-aile de poulet), la faim est une preuve qu'Humanitas sait dominer ses
-propres viscères. Mais je ne veux point d'autre preuve de la sublimité
-de mon système que ce poulet lui-même. Il s'est nourri de maïs qui
-fut planté par un noir importé du fin fond de l'Afrique: d'Angola par
-exemple. Le négrillon naquit, poussa, fut vendu et mis à bord d'un
-navire, construit avec des planches provenant d'arbres coupés dans la
-forêt par dix ou douze hommes, et poussé par des voiles tissées par
-d'autres hommes, sans parler des cordages et des autres parties de
-l'appareil nautique. Ainsi, ce poulet que je viens de déguster est le
-résultat d'une multitude d'efforts et de luttes, exécutés à seule
-fin d'assouvir mon appétit.
-
-Entre la poire et le fromage, Quincas Borba me démontra encore que son
-système tendait à la destruction de la douleur. La douleur, suivant la
-théorie de l'Humanitisme, est une pure illusion. Quand l'enfant est
-menacé d'un bâton, il ferme les veux et tremble, avant même d'avoir
-été frappé. Cette prédisposition est ce qui constitue la base de
-l'illusion humaine, héritée et transmise. L'adoption du système n'est
-certainement pas suffisante pour en finir avec la douleur, mais elle est
-indispensable. Le reste est la naturelle évolution des choses. Une fois
-que l'homme se sera bien compénétré de cette vérité qu'il est le
-propre Humanitas, il n'aura qu'à remonter en pensée jusqu'à sa
-substance originelle pour éviter toute sensation douloureuse. Mais
-c'est là une évolution si décisive qu'on peut bien lui assigner
-quelques milliers d'années.
-
-Quelques jours après, Quincas Borba me lut son œuvre tout entière.
-Elle tenait en quatre volumes manuscrits, de cent pages chacun,
-contenant force citations latines, et écrits d'une écriture très
-fine. Le dernier se composait d'un traité de la politique fondée sur
-l'Humanitisme. C'était la partie la plus aride du système, mais
-conçue avec une formidable logique. Sa société réorganisée
-n'éliminait ni la guerre, ni l'insurrection, ni le simple coup de
-poing, ni le coup de couteau anonyme, ni la misère, ni la maladie, ni
-la faim. Mais comme tous ces fléaux supposés ne sont que des erreurs
-de l'entendement, il est clair que leur existence ne doit pas troubler
-la félicité humaine; car ce sont de simples effets externes de la
-substance interne, destinés à n'influer sur l'homme que pour rompre la
-monotonie universelle. Mais quand bien même ces fléaux (chose
-radicalement fausse d'ailleurs) pourraient continuer à correspondre
-dans l'avenir à la mesquine conception des temps passés, le système
-n'en serait nullement détruit, et pour deux motifs: 1° parce
-qu'Humanitas étant la substance créatrice et absolue, chaque individu
-doit éprouver le plus intense délice à se sacrifier aux principes
-dont il descend; 2° parce que, dans ce cas extrême, le pouvoir de
-l'homme sur la terre ne serait point diminué, l'univers ayant été
-créé pour sa plus grande récréation, avec les étoiles, la brise,
-les dattes et la rhubarbe. «Pangloss, me dit-il en fermant le livre,
-n'était pas aussi sot que l'a peint Voltaire.»
-
-
-
-
-CXVIII. LA TROISIÈME FORCE
-
-
-Mon troisième motif d'action était le désir de briller, et surtout
-l'impossibilité de vivre seul. La multitude m'attirait, je m'enivrais
-des applaudissements. Si l'idée de l'emplâtre m'était venue en ce
-temps-là, qui sait? je ne serais peut-être pas mort tout de suite, et
-je serais devenu célèbre. Mais je n'eus pas l'idée de l'emplâtre. Et
-je ne pus résister au désir de m'agiter dans un milieu quelconque pour
-une chose quelconque, et une fin quelconque.
-
-
-
-
-CXIX. PARENTHÈSE
-
-
-Je veux consigner ici, entre parenthèses, une demi-douzaine de maximes
-choisies parmi celles que j'écrivis en grand nombre à cette époque.
-Ce sont des bâillements d'ennui. Elles peuvent servir d'épigraphe aux
-discours de gens qui manqueraient de titres.
-
-
-_On supporte toujours patiemment la colique du prochain._
-
-_Nous tuons le temps; il nous enterre._
-
-_Un cocher philosophe avait l'habitude de dire que le plaisir d'aller en
-voiture serait considéré comme bien médiocre, si tout le monde avait
-la sienne._
-
-_Aie confiance en toi; mais ne doute point toujours des autres._
-
-_Comment est-il possible qu'un peau-rouge se perce la lèvre pour y
-introduire un simple morceau de bois?_
-
-
-Cette réflexion est d'un bijoutier.
-
-
-_Ne t'irrite pas si l'on oublie tes bienfaits: il vaut mieux tomber des
-nues que d'un troisième étage._
-
-
-
-
-CXX. _COMPELLE INTRARE_
-
-
-Oui, mon cher, que tu le veuilles ou non, maintenant tu te marieras, me
-dit un jour Sabine. Garçon, sans enfants, quel bel avenir!
-
-Sans enfants!... l'idée d'en avoir me fit sursauter. Une fois encore,
-le fluide mystérieux me parcourut tout entier. Oui, je devais être
-père. La vie de garçon a sans doute ses avantages, mais ils sont
-précaires, et on les achète au prix de solitude. Mourir sans enfants!
-non, c'était impossible. J'étais prêt à tout, même à l'alliance
-avec Damasceno. Sans enfants!... comme j'avais grande confiance en
-Quincas Borba, je j'allai voir, et lui exposai les mouvements intimes de
-ma paternité. Le philosophe m'écouta avec enthousiasme. Il me déclara
-qu'Humanitas s'agitait en moi. Il m'encouragea au mariage. C'était
-quelques convives de plus qui battaient à la porte de la vie, etc.
-_Compelle intrare_, comme disait Jésus. Et il ne me laissa point sortir
-sans m'avoir préalablement démontré que l'apologue évangélique
-était une prophétie de l'Humanitisme, mal interprétée par les
-prêtres.
-
-
-
-
-CXXI. EN DESCENDANT LA COLLINE
-
-
-Au bout de trois mois, tout allait comme sur des roulettes. Le fluide,
-Sabine, les jolis yeux de la jeune fille, la bonne volonté du père,
-tout cela, dans une même impulsion, me conduisait au mariage. Le
-souvenir de Virgilia venait de temps à autre battre à ma porte,
-conduit par un diable tout noir, qui me présentait un miroir, dans
-lequel je voyais au loin Virgilia baignée de larmes. Mais aussitôt, un
-autre diable rose me présentait un second miroir, où se reflétait
-l'image de Nha-Lolo, tendre, lumineuse, angélique.
-
-Je ne parle pas du poids des ans, car je ne le sentais pas. J'ajouterai
-même que ce poids, je m'en débarrassai un certain dimanche que j'allai
-entendre la messe à la chapelle de _Livramento_ avec Nha-Lolo et son
-père. Comme Damasceno habitait aux _Cajueiros_, je les accompagnais
-souvent à l'église. La collinie. Elle observait, imitait et devinait. En
-même temps, elle faisait un effort pour dissimuler la vulgarité de sa
-famille. Ce jour-là, l'algarade paternelle l'attrista profondément.
-Son abattement était si visible et si expressif que j'en arrivai à
-attribuer à Nha-Lolo l'intention positive de séparer dans mon esprit
-sa propre cause de celle de l'auteur de ses jours. Ce sentiment me parut
-d'une grande élévation. C'était une affinité de plus entre nous.
-
---Décidément, me dis-je, je vais arracher cette fleur à ce bourbier.
-
-
-
-
-CXXIII. LE VRAI COTRIM
-
-
-Nonobstant mes quarante et quelques années, je crus, avant de décider
-mon mariage, devoir demander conseil à Cotrim, car j'aimais l'harmonie
-dans la famille. Il m'écouta, et me répondit très sérieusement qu'il
-n'émettait point d'opinion quand il s'agissait de ses parents. On
-aurait pu le trouver suspect, si par hasard il louait les rares
-qualités de Nha-Lolo. Il préférait donc se taire. Bien plus, il ne
-doutait pas qu'elle n'éprouvât pour moi une réelle passion; et
-cependant, si elle le consultait, il ne me cachait pas que sa réponse
-serait négative. Il n'éprouvait à mon égard aucune haine; il
-appréciait mes bonnes qualités,--il les louait sans cesse, et c'était
-justice,--et quant à Nha-Lolo, jamais il n'émettrait le moindre doute
-sur ses excellentes aptitudes au mariage. Mais de là à conseiller une
-union matrimoniale il y avait un abîme.
-
---Je m'en lave les mains, conclut-il.
-
---Mais vous me disiez l'autre jour que je devrais me marier au plus
-tôt.
-
---Ça, c'est une autre question. Je trouve qu'il est indispensable que
-l'on se marie, surtout quand on a des ambitions politiques. Le célibat,
-pour l'homme politique, est un rémora. Mais quant à la fiancée, je ne
-puis, ni ne veux, ni ne dois donner d'opinion; il y va de mon honneur.
-Je crois que Sabine a excédé les limites, en vous faisant certaines
-confidences, d'après ce qu'elle m'a dit. Mais dans tous les cas, elle
-n'est que tante par alliance de Nha-Lolo, tandis que moi, je suis son
-oncle pour de vrai. Tenez... mais non... Je ne dis rien...
-
---Parlez donc.
-
---Non, je ne dis rien...
-
-Les gens qui ne connaissent pas le caractère férocement honorable de
-Cotrim trouveront peut-être son scrupule excessif. Moi-même je
-m'étais montré injuste à son égard durant les années qui suivirent
-l'inventaire paternel. Je reconnais aujourd'hui qu'il a été à cet
-égard la perfection même. On le taxait d'avarice, et je crois qu'on
-avait raison. Mais l'avarice est à peine l'exagération d'une vertu, et
-les vertus sont comme les budgets: mieux vaut qu'il y ait solde que
-déficit. Comme il était très sec dans ses manières, ses ennemis
-l'accusaient d'être barbare. On pouvait bien alléguer qu'il faisait
-fréquemment fustiger ses esclaves jusqu'au sang. Mais outre qu'il ne
-faisait fouetter que les pervers et les fuyards, il faut dire à sa
-décharge qu'ayant fait pendant longtemps la contrebande de l'ébène,
-il s'était habitué à traiter les nègres avec plus de brutalité
-qu'il ne conviendrait peut-être; on ne peut en tous cas honnêtement
-attribuer au naturel d'un individu ce qui est un pur résultat des
-relations sociales. La preuve que Cotrim avait des sentiments, c'est la
-douleur qu'il éprouva, quelques mois plus tard, quand il perdit sa
-fille Sara; et cette preuve est irréfutable. Il était trésorier d'une
-confrérie, et affilié à différents tiers ordres, ce qui ne concorde
-guère avec sa réputation d'avarice. Il est vrai qu'il tirait parti de
-son sacrifice; la confrérie dont il avait été dignitaire commanda son
-portrait à l'huile. Il avait bien ses petits défauts: par exemple il
-faisait publier dans tous les journaux les œuvres de bienfaisance qu'il
-pratiquait; mais il se disculpait en disant que les bonnes actions sont
-contagieuses quand elles sont rendues publiques; et l'on ne saurait le
-nier. Je crois même, et en cela je fais son éloge, que de temps à
-autre, il ne pratiquait le bien qu'à seule fin d'éveiller la
-philanthropie d'autrui. Et dans ce cas, il faut bien reconnaître que la
-publicité était une condition _sine qua non._ En somme, il pouvait
-bien devoir des attentions, mais pas un sou à qui que ce soit.
-
-
-
-
-CXXIV. POUR SERVIR D'INTERMÈDE
-
-
-Qu'y a-t-il entre la vie et la mort? l'épaisseur d'un fil. Et
-cependant, si je n'écrivais ce chapitre, le lecteur souffrirait un choc
-assez préjudiciable à la bonne tenue de ce livre. Passer d'un portrait
-à une épitaphe peut être réel et banal. Mais le lecteur ne se
-réfugie dans le livre que pour échapper à la réalité des choses. Je
-ne dis pas que cette pensée soit la mienne; je dis qu'il y a là une
-dose de vérité, et que la forme au moins en est pittoresque.
-
-
-
-
-CXXV. EPITAPHE
-
-
-CI-GIT
-
-EULALIA DAMASCENA DE BRITO
-
-MORTE
-
-À L'ÂGE DE DIX-NEUF ANS
-
-PRIEZ POUR ELLE.
-
-
-
-
-CXXVI. DÉSOLATION
-
-
-L'épitaphe dit tout. Inutile après cela de narrer la maladie de
-Nha-Lolo, sa mort, l'enterrement et le désespoir de la famille. Elle
-mourut pendant la première épidémie de fièvre jaune. Je
-l'accompagnai jusqu'à sa demeure dernière, et lui dis adieu,
-tristement, mais l'œil sec. J'en conclus que peut-être je n'avais pas
-pour elle un réel amour.
-
-Voyez maintenant à quel excès peut porter le manque de réflexion. Je
-clamai contre l'épidémie, qui, frappant à tort et à travers,
-emportait ainsi une jeune fille qui aurait dû être ma femme. Je ne
-comprenais nullement la nécessité de l'épidémie, et moins encore la
-nécessité de cette mort. Je crois bien qu'elle me parut plus absurde
-même que celle de tant d'autres gens. Mais Quincas Borba m'expliqua que
-les épidémies, bien que désastreuses pour un certain nombre
-d'individus, ont des avantages pour l'espèce. Il me fit remarquer que,
-dans leur horreur, elles offrent un notable avantage: la survivance du
-plus grand nombre. Il me demanda si, au milieu du deuil général, je
-n'éprouvais aucun secret délice d'avoir échappé aux fureurs de la
-peste. Mais cette demande était si insensée que je ne jugeai pas
-devoir y répondre.
-
-Puisque je ne parle pas de la mort de Nha-Lolo, je passerai aussi sous
-silence la messe du septième jour. La tristesse de Damasceno était
-profonde. Ce pauvre homme paraissait une ruine. Quinze jours après, je
-le rencontrai. Il était toujours inconsolable, et il disait que la
-grande douleur qui lui était infligée par Dieu se compliquait encore
-de celle que lui avaient infligée les hommes. Il n'ajouta rien de plus.
-Mais, trois semaines plus tard, il revint sur le même sujet, et me
-confessa qu'au milieu de cet irréparable désastre, il avait espéré
-l'appui moral de ses amis. Or douze personnes, presque toutes amis de
-Cotrim, avaient accompagné jusqu'au cimetière les restes de sa fille
-chérie. Et il avait envoyé quatre-vingts invitations. Je lui fis
-observer que, dans presque toutes les familles, il y avait des victimes,
-ce qui devait faire excuser ce manque apparent d'égards.
-
---On m'a abandonné, gémit-il.
-
-Cotrim, qui était présent, objecta:
-
---Vos vrais amis étaient là. Les autres seraient venus par simple
-formalité, et tout le temps ils eussent parlé de l'inertie du
-gouvernement, des panacées du droguiste, du prix des maisons, et d'un
-tas d'autres choses.
-
-Damasceno l'écouta en silence, secoua une autre fois la tête et
-soupira:
-
---Ils auraient bien pu venir tout de même.
-
-
-
-
-CXXVII. FORMALITÉS
-
-
-C'est une grande chose que d'avoir reçu du ciel avec quelque sagesse,
-le don de trouver les relations des choses, la faculté de comparaison
-et le don de tirer des conséquences. J'ai eu cette distinction
-psychique. Je m'en félicite encore du fond de mon sépulcre.
-
-De fait, l'homme vulgaire qui eût entendu la dernière réflexion de
-Damasceno ne s'en fût pas souvenu, en voyant, quelque temps après, six
-dames turques représentées sur une gravure. Mais moi, je m'en souvins.
-C'étaient six dames de Constantinople, vêtues à la moderne, en
-costume de ville, la face voilée, non pas d'une étoffe épaisse, mais
-d'un voile transparent et léger, qui feignait de découvrir seulement
-les yeux, et en réalité découvrait la face tout entière. Et je
-trouvai quelque ironie à cette coquetterie fine des musulmanes qui,
-pour se soumettre à une longue tradition, se couvrent le visage, mais
-sans cacher leurs traits ni dissimuler leur beauté. Apparemment, qu'y
-a-t-il de commun entre les dames turques et Damasceno? rien. Mais si tu
-as un esprit profond et pénétrant (et je doute fort que tu me
-déclares le contraire), tu comprendras que, dans l'un et l'autre cas,
-l'on voit poindre le bout de l'oreille d'une inséparable et douce
-compagne de tout homme sociable.
-
-Aimable Formalité, tu es le baume des cœurs, la médiatrice des
-hommes, le lien qui unit la terre et le ciel. Tu sèches les larmes d'un
-père, tu obtiens l'indulgence d'un prophète. Si la douleur s'apaise et
-si la conscience devient accommodante, à qui, sinon à toi, doit-on cet
-immense avantage? L'estime qui passe devant nous avec le chapeau sur la
-tête ne dit rien à notre âme; mais l'indifférence qui salue y laisse
-une délicieuse impression. Continue donc à vivre, aimable Formalité,
-pour la tranquillité de Damasceno et la gloire de Mahomet.
-
-
-
-
-CXXVIII. À LA CHAMBRE
-
-
-Notez bien que cette gravure turque, je ne la vis que deux ans plus tard
-à la Chambre des députés, au milieu d'un grand chuchotement de voix,
-tandis qu'un orateur discutait les conclusions de la commission du
-budget. J'étais alors moi-même député. Pour ceux qui ont lu ce
-livre, il est inutile de dire ma satisfaction, et il serait également
-oiseux de le dire pour les autres. J'étais député, et je vis la
-gravure turque, tandis qu'appuyé sur le dossier de mon fauteuil
-j'écoutais un voisin qui contait une histoire, en en regardant un autre
-qui faisait sur le revers d'une carte de visite le portrait de
-l'orateur. Cet orateur n'était autre que Lobo Neves. L'onde de la vie
-nous avait jetés sur le même rivage, lui contenant son ressentiment,
-et moi avec l'obligation de dissimuler mes remords. Et j'emploie la
-forme suspensive, dubitative ou conditionnelle parce qu'en réalité je
-ne dissimulais rien du tout, si ce n'est mon ambition d'être ministre.
-
-
-
-
-CXXIX. SANS REMORDS
-
-
-Non vraiment, je n'avais aucun remords.
-
-La première fois que je pus parler à Virgilia après la présidence,
-ce fut dans un bal, en 1855. Elle portait un superbe vêtement de
-gourgouran de couleur bleue, et présentait aux lumières la même paire
-d'épaules qu'autrefois. Elle n'avait plus la fraîcheur de la première
-jeunesse, loin de là; mais elle était encore fort belle, d'une beauté
-automnale rehaussée par la nuit. Nous causâmes longtemps, sans
-allusion au passé. Nous sous-entendions simplement: une parole vague,
-un regard, et c'était tout. Quand elle partit, j'allai la voir
-descendre les escaliers, et je ne sais par quel phénomène de
-ventriloquie cérébrale (que les philologues me pardonnent cette phrase
-barbare), je murmurai cette parole profondément rétrospective:
-«Magnifique!»
-
-Si je possédais un laboratoire, j'inclurais dans ce livre un chapitre
-de chimie, où je décomposerais le remords en ses derniers éléments,
-avant de décider pourquoi Achilles promenait autour de Troie le cadavre
-de son adversaire, tandis que lady Macbeth promenait autour d'une salle
-de son palais sa manche tachée de sang. Mais je n'ai pas plus de
-laboratoire que je n'avais de remords. Je désirais tout simplement
-être ministre. En tous cas, avant de terminer ce chapitre, je dirai que
-je n'aurais voulu être ni Achilles ni lady Macbeth. Mais s'il m'avait
-fallu absolument choisir, j'aurais tout de même préféré traîner le
-cadavre que la souillure. J'y aurais gagné une ovation, les
-supplications de Priam, et une jolie réputation militaire et
-littéraire. Mais ce que j'écoutais, c'était le discours de Lobo Neves
-et non les supplications de Priam; et je n'avais pas de remords.
-
-
-
-
-CXXX. UNE CALOMNIE
-
-
-Comme j'achevais de pousser cette exclamation intérieure, par mon
-procédé de ventriloquie cérébrale (et elle était l'expression d'une
-simple opinion et nullement d'un remords), je sentis quelqu'un qui me
-battait sur l'épaule. Je me retournai. C'était un de mes anciens
-camarades, officier de marine, jovial, un peu sans-façons. Il sourit
-malicieusement et me dit:
-
---Ah! vieux paillard! ce sont des souvenirs du passé, hein!
-
---Vive le passé!
-
---Naturellement tu as été réintégré dans tes anciennes fonctions.
-
---Veux-tu bien te taire! lui dis-je en le menaçant du doigt.
-
-Je confesse que ce dialogue était fort indiscret, principalement en ce
-qui concerne ma réponse. Et je le confesse avec d'autant plus de
-plaisir que les femmes ont la réputation d'être indiscrètes, et je ne
-voudrais pas terminer ce livre sans rectifier cette injuste notion de
-l'esprit humain. En matière d'aventures amoureuses, j'ai trouvé des
-hommes qui souriaient ou niaient maladroitement d'une façon évasive et
-monosyllabique, tandis que leurs complices auraient juré sur les Saints
-Évangiles qu'on les calomniait. La raison de cette différence, c'est
-que la femme, à part l'hypothèse du chapitre CI et dans quelques
-autres cas, se livre par amour qu'il s'agisse de l'amour-passion de
-Stendhal ou de l'amour purement physique de quelques dames romaines,
-voire même polynésiennes, lapones, cafres, ou de n'importe quelle
-autre race civilisée. Mais l'homme, je parle de l'homme d'une société
-cultivée et élégante, l'homme unit toujours sa vanité à l'autre
-sentiment. De plus (et je me réfère toujours aux cas prohibés), la
-femme, quand elle aime un homme autre que son mari, croit faillir à un
-devoir, et doit par conséquent dissimuler avec un art supérieur, et
-raffiner sa dissimulation; tandis que l'amant, qui se sait la cause
-d'une trahison et se juge vainqueur de son semblable, est naturellement
-orgueilleux de cette victoire, et passe vite à un autre sentiment moins
-secret, à cette bonne fatuité, qui est la transpiration lumineuse du
-mérite.
-
-Mais que mon explication soit ou ne soit pas probante, je me contenterai
-d'avoir bien fait ressortir dans ces pages que l'indiscrétion des
-femmes est un mensonge inventé par les hommes. En amour, tout au moins,
-elles sont silencieuses comme des sépulcres. Elles se trahissent
-souvent par maladresse, nervosité, ou faute de savoir s'abstenir de
-manifestations ou d'œillades; et c'est pour ce motif qu'une grande dame
-qui fut en même temps une femme d'esprit, la reine de Navarre, a
-employé cette métaphore pour dire que toute aventure amoureuse se
-découvre tôt ou tard: «Le chien le mieux dressé finit toujours par
-aboyer.»
-
-
-
-
-CXXXI. FRIVOLITÉS
-
-
-En citant la phrase de la reine de Navarre, je me suis rappelé qu'entre
-nous on demande communément à une personne qu'on voit faire mauvaise
-mine: «Bon Dieu! qui donc a tué vos petits chiens?» comme si on
-voulait dire: «Qui donc a troublé vos amours, vos aventures secrètes,
-etc.?» Mais ce chapitre n'est pas sérieux.
-
-
-
-
-CXXXII. LE PRINCIPE D'HELVÉTIUS
-
-
-Je disais donc qu'un officier de marine m'arracha la confession des
-amours de Virgilia, et ici je crois devoir corriger le principe
-d'Helvétius, ou tout au moins l'expliquer. Mon intérêt était de me
-taire. Confirmer d'anciens soupçons pouvait soulever des haines
-amorties, provoquer un scandale, tout au moins me valoir une réputation
-d'indiscret. J'aurais donc dû me taire, si l'on interprète le principe
-d'Helvétius d'une façon superficielle. Mais j'ai donné déjà le
-motif de l'indiscrétion masculine: avant l'intérêt de ma sûreté
-personnelle, je faisais passer l'autre, celui de la vanité qui est plus
-intime et plus immédiat. Le premier dépend de la réflexion et suppose
-un syllogisme antérieur; le second est spontané, instinctif, il vient
-du tréfonds de l'être. Finalement, le premier ne pouvait avoir qu'un
-résultat éloigné, tandis que l'autre avait un résultat prochain.
-Conclusion: le principe d'Helvétius était applicable à mon cas, si
-l'on considère non l'intérêt apparent, mais l'intérêt caché.
-
-
-
-
-CXXXIII. CINQUANTE ANS
-
-
-Je ne vous ai pas encore dit,--mais je vous le dis maintenant,--qu'au
-moment où Virgilia descendait les escaliers et où l'officier de marine
-me battait sur l'épaule, j'avais déjà cinquante ans révolus. Ainsi
-donc, ma vie descendait aussi les escaliers, ou du moins la meilleure
-partie, celle des plaisirs, des agitations, des émotions, entourée il
-est vrai de dissimulation et de duplicité, mais la meilleure tout de
-même, si l'on parle le langage usuel. Mais en usant d'un autre moins
-sublime, la meilleure partie fut l'autre, celle que j'avais encore à
-vivre, comme je le prouverai dans le peu de pages qu'il me reste encore
-à écrire.
-
-Cinquante ans! Pourquoi cette confession? On va trouver que mon style
-n'a plus la même désinvolture. Aussitôt après ma conversation avec
-l'officier de marine, qui enfila son manteau et sortit, j'avoue que
-j'éprouvai quelque tristesse. Je revins dans la salle, l'envie me prit
-de danser une polka, de m'enivrer de lumière, de fleurs, du reflet des
-cristaux, de celui des beaux yeux, du murmure sourd et léger des
-conversations particulières. Je n'eus pas à m'en repentir, car je me
-trouvai soudain tout rajeuni. Mais quand, une demi-heure plus tard, je
-me retirai du bal, à quatre heures du matin, qu'est-ce que je trouvai
-dans le fond de ma voiture? Mes cinquante ans. Ils étaient revenus avec
-entêtement, non point frileux ni rhumatisants, mais un peu las, et
-désireux d'un bon lit et de repos. Alors, voyez ce que peut
-l'imagination d'un pauvre homme à moitié endormi, il me sembla
-entendre une chauve-souris pendue au plafond me dire: «Monsieur Braz
-Cubas, le rajeunissement était dans la salle, dans le reflet des
-cristaux, dans les lumières, dans les soieries,--enfin, autour de vous
-et non en vous.»
-
-
-
-
-CXXXIV. OBLIVION
-
-
-Je suis sûr que si une dame m'a accompagné jusqu'ici, elle va fermer
-le livre, sans plus s'importer du reste. Pour elle, ce qu'il y avait
-d'intéressant dans ma vie, c'est-à-dire l'amour, a cessé d'exister.
-Cinquante ans, ce n'est pas encore la décrépitude, mais ce n'est
-déjà plus la fleur de l'âge. Encore dix ans, et l'on pourra
-m'appliquer ce que disait un Anglais: «Triste chose, de ne plus
-rencontrer quelqu'un qui se souvienne de nos parents, alors qu'on se
-demande comment vous considérera l'_oubli_ lui-même.»
-
-Et j'ai pris pour titre de ce chapitre «Oblivion!» Il est juste que
-l'on rende tous les honneurs possible à un personnage peu estimé,
-convive de la dernière heure, mais convive inévitable. Elle le sait
-bien, la jolie femme qui florissait à l'aurore du règne actuel sous le
-ministère Paraná, attendu qu'elle est plus rapprochée du triomphe et
-qu'elle se sent déjà détrônée. Alors, si elle a la dignité
-d'elle-même, elle ne s'entête pas à réveiller les attentions mortes
-ou défaillantes. Elle ne cherche pas dans les regards d'aujourd'hui les
-mêmes hommages que lui prodiguaient les regards d'autrefois, quand
-d'autres commençaient la promenade de la vie, l'âme allègre et le
-pied léger. _Tempora mutatitur!_ Le même tourbillon emporte les
-feuilles sèches et les loques du chemin, sans exception ni pitié. Et
-les gens philosophes n'envient point, mais plaignent plutôt ceux qui
-ont pris leur place dans la voiture, parce qu'à leur tour ils seront
-mis à pied par le conducteur _Oblivion._ Et tout cela à seule fin de
-dérider la planète Saturne, qui promène son ennui dans l'espace.
-
-
-
-
-CXXXV. INUTILITÉ
-
-
-Mais, ou je me trompe fort, ou je viens d'écrire chapitre inutile.
-
-
-
-
-CXXXVI. LE SHAKO
-
-
-Et qui sait! peut-être que non. Il résume les réflexions que je fis
-le jour suivant à Quincas Borba, en ajoutant que je me sentais
-découragé, et un tas d'autres choses tristes. Mais ce philosophe, avec
-l'éminent bon sens qui le caractérisait, me cria que je me laissais
-glisser sur la route fatale de la mélancolie.
-
---Mon cher Braz, me dit-il, ne te laisse pas affoler par ces vapeurs.
-Que diable! il faut être un homme! être fort, lutter, vaincre,
-briller, dominer! Cinquante ans: c'est l'âge de la science et du
-gouvernement. Courage! Braz Cubas, ne te laisse pas déprimer. Qu'est-ce
-qu'elle peut bien te faire, cette succession de fleurs ou de ruines?
-Jouis de la vie: et n'oublie pas qu'il n'est pire philosophie que celle
-des pleurnicheurs qui se couchent sur les rives d'un fleuve pour se
-plaindre du cours incessant de l'onde. C'est son métier de ne
-s'arrêter jamais. Conforme-toi à cette loi, et tâche d'en tirer
-parti.
-
-L'autorité d'un grand philosophe se révèle dans les plus petites
-choses. Les paroles de Quincas Borda eurent le don de secouer ma torpeur
-morale et mentale. Allons! montons au pouvoir! il en est temps. Jamais,
-jusqu'alors, je n'étais intervenu dans de grands débats. Je briguais
-le portefeuille par des amabilités, des thés, des commissions et des
-votes. Et le porte-feuille ne venait pas. Il fallait me rendre maître
-de la tribune.
-
-J'allai doucement. Trois jours plus tard, comme on discutait le budget
-de la justice, je profitai de la circonstance pour demander modestement
-au ministre s'il ne jugeait pas opportun de diminuer la hauteur des
-shakos de la garde nationale. Ce n'était pas une demande de bien grande
-importance; mais je prouvai néanmoins que j'étais capable de discuter
-les affaires de l'État. Je citai Philopœmen, qui fit substituer les
-brodequins trop étroits de ses soldats, et leurs lances trop légères;
-et l'histoire ne jugea pas ces petits faits indignes d'être
-enregistrés. La hauteur de nos shakos devait être modifiée, au nom de
-l'esthétique et au nom de l'hygiène. Leur poids pouvait être fatal
-pendant les revues, sous l'ardeur du soleil. L'un des préceptes
-d'Hippocrate étant qu'il faut avoir la tête fraîche, il était cruel
-d'obliger un individu, pour une simple considération d'uniforme, à
-risquer sa santé et sa vie, et par conséquent l'avenir de sa famille.
-La Chambre et le gouvernement devaient se souvenir que la garde
-nationale était le soutien de la liberté et de l'indépendance, et que
-les citoyens appelés à un service pénible, fréquent, et qui plus est
-gratuit, avaient droit à ce qu'on leur donnât un uniforme léger et
-commode. J'ajoutai que la lourdeur du shako faisait courber le front des
-citoyens qui devaient au contraire l'élever avec fierté devant le
-pouvoir. Et je pérorai avec cette pensée: le saule, qui incline ses
-rameaux vers la terre, est l'arbre des cimetières; le palmier droit et
-ferme, est l'arbre du désert, des places et des jardins.
-
-L'impression de ce discours fut diverse. Quant à la forme, à
-l'envolée, à la partie littéraire et philosophique, tout le monde
-tomba d'accord qu'il était impossible de tirer de plus brillantes
-idées d'un simple shako. Mais au point de vue politique, mon attitude
-fut considérée comme un désastre parlementaire. On insinua que je
-versais dans l'opposition, elles ennemis du ministère voulurent
-profiter de l'incident pour proposer une motion de défiance. Je
-repoussai une semblable interprétation. Elle était non seulement
-erronée, mais encore calomnieuse, tant il était notoire que j'appuyais
-le cabinet. J'ajoutai que la nécessité de diminuer la hauteur du shako
-n'était pas si urgente qu'on ne pût différer encore pendant quelques
-années; en tous cas, j'étais prêt à transiger sur la réduction, et
-je me contentais de trois ou quatre pouces en moins. Enfin, même si ma
-proposition n'était pas adoptée, je m'estimais déjà heureux d'avoir
-posé un jalon pour l'avenir.
-
-Quincas Borba ne fit aucune restriction.
-
---Je ne suis pas homme politique, me dit-il au dîner. Je ne sais si tu
-as bien ou mal fait; ce que sais, c'est que ton discours était
-excellent. Et il mit en relief les parties saillantes, les belles
-images, les arguments puissants, avec cette pondération dans la louange
-qui sied si bien à un grand philosophe. Ensuite, il prit l'affaire à
-son compte, et combattit le shako avec tant de véhémence que je finis
-par me convaincre moi-même du péril qu'il offrait.
-
-
-
-
-CXXXVII. À UN CRITIQUE
-
-
-Mon cher critique,
-
-Quelques pages plus haut, après avoir dit que j'avais cinquante ans,
-j'ajoutais: «On commence déjà à sentir que mon style n'est plus
-aussi leste Qu'aux premiers jours.» Peut-être cette phrase
-paraîtra-t-elle dénuée de sens, étant donné mon état actuel. Mais
-j'attire justement ton attention sur la subtilité de cette pensée. Je
-ne veux point dire que je suis en ce moment plus vieux qu'en commençant
-ce livre. La mort ne vieillit. Je veux dire qu'à chaque phase de cette
-narration j'éprouve la sensation correspondante à la phase dont je
-parle. Bon Dieu! quelle nécessité de mettre toujours les points sur
-les _i!_
-
-
-
-
-CXXXVIII. COMMENT JE NE FUS PAS MINISTRE D'ÉTAT
-
-
-. . . . . . . . . . . . . . .
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-
-
-
-
-CXXXIX. QUI EXPLIQUE LE CHAPITRE ANTÉRIEUR
-
-
-Il y a des choses que l'on ne traduit bien que par le silence. Par
-exemple ce qui fait le sujet du chapitre antérieur. Les ambitieux
-déçus l'entendront. Si aucune passion n'égale celle du pouvoir, comme
-d'aucuns le disent, imaginez le désespoir, la douleur, l'abattement où
-je tombai le jour que je perdis mon fauteuil de député. Toutes mes
-espérances s'effondraient; ma carrière politique était brisée. Or,
-notez que Quincas Borba, d'après certaines inductions philosophiques
-qu'il fit, jugea que mon ambition n'était pas la véritable passion du
-pouvoir, mais un simple caprice, un désir de briller. Dans son opinion,
-ce sentiment, quoique moins profond que l'autre, incommode davantage,
-car il est de la nature de l'attrait qu'ont les femmes pour les
-dentelles et les objets de toilette. Un Cromwell ou un Bonaparte,
-ajouta-t-il, par cela même qu'il est brûlé par la passion du pouvoir,
-finit toujours par y atteindre, par le droit chemin ou par des chemins
-de traverse. Ce n'était pas mon cas. Mes aspirations n'ayant pas la
-même intensité, je ne pouvais prétendre au même résultat. De là
-venait mon désenchantement. Mon sentiment, selon les doctrines de
-l'Humanitisme...
-
---Va au diable, avec ton Humanitisme, interrompis-je. J'en ai assez de
-ta philosophie, qui ne mène à rien.
-
-La brutalité de cette interruption, étant donnée la supériorité du
-philosophe, était une véritable offense. Mais il excusa mon état
-d'irritation. On nous apporta du café. Il était une heure de
-l'après-midi; nous nous trouvions dans mon cabinet de travail qui
-donnait sur le fond du jardin. C'était une salle confortable, meublée
-de bons livres, d'objets d'art, et, entre autres, d'un Voltaire en
-bronze, qui paraissait à cette heure accentuer son rire sarcastique et
-l'acuité de son regard. Les sièges étaient excellents. Au dehors
-brillait un grand soleil que Quincas Borba, par plaisanterie ou dans un
-accès de lyrisme, appela un des ministres de la Nature. Des trois
-fenêtres, pendaient trois cages, où des oiseaux sifflaient leurs
-opéras rustiques. Tout avait l'apparence d'une conspiration des choses
-contre l'homme. Et bien que je me trouvasse dans _mon_ cabinet, en face
-de _mon_ jardin, assis dans _mon_ fauteuil, au milieu de _mes_ livres,
-éclairé par _mon_ soleil, et en train d'écouter le ramage de _mes_
-oiseaux, je ne pouvais me consoler de la perte d'un autre fauteuil,
-auquel je n'avais plus droit.
-
-
-
-
-CXL. LES CHIENS
-
-
---Mais enfin qu'as-tu l'intention de faire maintenant? me demanda
-Quincas Borba, en allant poser sa tasse sur le rebord d'une des
-fenêtres.
-
---Je ne sais pas. Je vais aller m'enfermer à la Tijuca; fuir les
-hommes. Je suis honteux et las. Tant de beaux rêves, mon cher Borba,
-tant de beaux rêves, et je ne suis rien.
-
---Rien! interrompit Quincas Borba avec un geste d'indignation.
-
-Pour me distraire, il m'invita à sortir. Nous marchâmes dans la
-direction d'Engenho Velho. Nous allions à pied, tout en philosophant.
-Jamais je n'oublierai l'action sédative de cette promenade. La parole
-de ce grand homme était le cordial de la sagesse. Il me dit que je ne
-pouvais échapper au combat. Puisque l'on me fermait la tribune, je
-devais fonder un journal. Il employa même une expression vulgaire,
-démontrant ainsi que le langage philosophique peut, une fois ou
-l'autre, user des métaphores populaires.
-
---Fonde un journal, me dit-il, et renverse-moi toute cette petite
-paroisse.
-
---Magnifique idée! Je vais fonder un journal; je vais les réduire en
-miettes, je vais...
-
---Lutter. Peu importe le résultat. L'essentiel est de lutter. La vie,
-c'est la lutte. La vie sans la lutte, c'est une mer morte au centre de
-l'organisme universel.
-
-Peu après, nous tombâmes sur deux chiens qui se battaient. C'est un
-événement sans valeur aux regards d'un homme vulgaire. Quincas Borba
-me les fit observer. Il me désigna un os, motif de la guerre, et mon
-attention fut attirée sur cette circonstance: il n'y avait pas de chair
-sur Los. L'os était nu. Les chiens grognaient, se mordaient, et leurs
-yeux étincelaient de fureur. Quincas Borba mit sa canne sous son bras
-et semblait en extase.
-
---Que c'est beau! disait-il de temps à autre.
-
-Je voulus l'entraîner, mais en vain. Il paraissait vissé au sol, et il
-ne reprit son chemin qu'après avoir assisté à la défaite de l'un des
-deux chiens qui alla porter sa faim ailleurs. Je remarquai qu'il était
-joyeux, bien qu'il contînt la manifestation de sa joie, comme il
-convient à un grand philosophe. Il me fit observer la beauté du
-spectacle, rappela le sujet de la lutte, conclut que les chiens avaient
-faim. Mais la privation d'aliments n'est rien auprès des effets
-généraux de la philosophie. Sur quelques parties du globe, le
-spectacle est plus grandiose. Les créatures humaines y disputent aux
-chiens les os et autres aliments les moins appétissants. La lutte se
-complique, parce que l'intelligence de l'homme entre en action, avec
-toute la sagacité accumulée en lui par les siècles, etc.
-
-
-
-
-CXLI. LA DEMANDE SECRÈTE
-
-
-Que de choses il y a dans un menuet, comme dit l'autre. Que de choses il
-y a dans un combat de chiens! Mais je n'étais pas un disciple servile
-et timoré, incapable de faire une réflexion opportune. Tout en
-marchant, je lui fis part d'un doute. Je ne comprenais pas très bien
-l'utilité de disputer la nourriture aux chiens. Il me répondit avec
-une exceptionnelle bienveillance:
-
---Il est indiscutablement plus logique de la disputer aux autres hommes,
-car leur condition est la même, et le plus fort l'emporte sur le plus
-faible. Mais pourquoi ne serait-ce pas un spectacle grandiose de la
-disputer aux chiens. On a mangé volontairement des sauterelles comme le
-Précurseur, ou pis encore, comme Ézéchiel. Donc, ce qui est ignoble
-est pourtant mangeable. Reste à savoir s'il est plus digne pour l'homme
-de disputer de semblables aliments pour satisfaire une nécessité
-naturelle, ou de manger ces mêmes aliments en vertu d'une exaltation
-religieuse et qui peut être passagère, tandis que la faim est
-éternelle comme la vie et comme la mort.
-
-Nous étions arrivés sur le seuil de la maison. On me remit une lettre,
-en me disant qu'elle venait de la part d'une dame. Nous rentrâmes, et
-Quincas Borba, avec Indiscrétion propre à un philosophe, s'en fut lire
-les titres des livres sur une étagère, tandis que je parcourais la
-lettre, qui était de Virgilia.
-
-
-Mon bon ami,
-
-Dona Placida est au plus mal. Veuillez donc faire quelque chose pour
-elle. Elle demeure dans l'impasse des _Escadinhas_; voyez s'il est
-possible de la faire entrer à l'hôpital.
-
-Votre amie dévouée,
-
-V.
-
-
-Ce n'était pas l'anglaise fine et correcte de Virgilia, mais une
-écriture contrefaite et inégale. Le V de la signature était un simple
-paraphe, sans intention alphabétique. De sorte qu'il était possible,
-le cas échéant, de récuser la paternité de la lettre. Je tournai et
-retournai le papier. Pauvre Dona Placida!... Eh bien! et les cinq contos
-de la plage de la Gamboa que je lui avais donnés. Je ne pouvais
-comprendre que...
-
---Tu vas comprendre, me dit Quincas Borba, en tirant un livre du
-rayon.
-
---Comprendre quoi! demandai-je abasourdi.
-
---Tu vas comprendre que je t'ai dit la vérité. Pascal est un de mes
-ancêtres spirituels. Et bien que ma philosophie soit de beaucoup
-supérieure à la sienne, je ne puis nier qu'il ait été un grand
-homme. Or que dit-il dans cette page? (Et le chapeau sur la tête, la
-canne sous le bras, il me désignait du doigt le passage.) Que dit-il?
-Il dit que l'homme a sur le reste de l'univers le grand avantage de
-savoir qu'il est sujet à la mort, alors que les autres êtres ne se
-doutent point qu'ils sont périssables. Tu vois; lorsqu'un homme dispute
-un os à un chien, il a sur celui-ci le grand avantage de savoir qu'il a
-faim. C'est cela qui rend, comme je te le disais, la lutte grandiose.
-«Il sait qu'il meurt», expression profonde. Je crois que la mienne est
-plus profonde encore, «il sait qu'il a faim». Donc le fait de mourir
-limite en quelque sorte l'entendement humain. La conscience de
-l'extinction dure un instant très court et finit pour toujours, alors
-que la faim a l'avantage de revenir et de prolonger l'état conscient.
-Il me semble, sans immodestie, que la formule de Pascal est inférieure
-à la mienne, sans cesser d'être une grande pensée, car Pascal fut un
-grand homme.
-
-
-
-
-CXLII. JE N'IRAI PAS
-
-
-Tandis qu'il remettait le livre sur le rayon, je relisais le billet. Au
-dîner, voyant que je parlais peu, que je mâchais les mets sans me
-décider à avaler les bouchées, que je considérais le coin de la
-salle, le bout de la table, une assiette, une chaise, une mouche
-invisible, il me dit:
-
---Tu as quelque chose? Je parie que c'est cette lettre?...
-
-Et réellement j'étais furieux de cette demande de Virgilia. J'avais
-donné à Dona Placida cinq contos de reis. Je doute que personne eût
-été aussi généreux que moi, cinq contos! Et qu'en avait-elle fait?
-Naturellement elle les avait jetés par la fenêtre en faisant la noce,
-et maintenant, en route pour l'hôpital! Elle pouvait bien y aller toute
-seule. On meurt partout. De plus je ne savais où trouver cette impasse
-des _Escadinhas._ Mais le nom seul indiquait un coin obscur de la ville.
-Il me fallait aller là, attirer l'attention des voisins, battre à la
-porte, etc. Au diable! Je n'y vais pas.
-
-
-
-
-CXLIII. UTILITÉ RELATIVE
-
-
-Mais la nuit, bonne conseillère, me fit comprendre que, par simple
-courtoisie, je devais obtempérer aux désirs de mon ancienne
-maîtresse.
-
---C'est un billet tiré sur moi, et que je dois payer à l'échéance,
-dis-je en me levant.
-
-En achevant de déjeuner, je me rendis chez Dona Placida. Je trouvai une
-vieille carcasse enveloppée dans des haillons et couchée sur un grabat
-nauséabond. Je lui donnai quelque argent, et le lendemain je la fis
-transporter à l'hôpital de la Miséricorde, où elle mourut une
-semaine après. On la trouva sans vie, le matin. Elle sortit de
-l'existence en se cachant, comme elle y était entrée. Une fois encore,
-je me demandai, comme au chapitre LXXV, si c'était pour ce beau
-résultat que le sacristain de la cathédrale et la pâtissière avaient
-procréé Dona Placida dans un moment de sympathie spécifique. Mais je
-pensai aussitôt que sans Dona Placida mes amours avec Virgilia auraient
-peut-être été interrompues ou immédiatement brisées, en pleine
-effervescence; l'utilité de la vie de Dona Placida avait sans doute
-été de les entretenir. Utilité relative, j'en conviens; mais qu'y
-a-t-il d'absolu dans ce monde?
-
-
-
-
-CXLIV. EXPLICATION SUPERFLUE
-
-
-Quant aux cinq contos, est-il besoin de dire qu'un jardinier du
-voisinage feignit de tomber amoureux de Dona Placida, parvint à
-éveiller en elle les sens ou la vanité, et l'épousa? Au bout de
-quelques mois, il inventa une affaire quelconque, vendit les titres et
-s'enfuit avec l'argent. Inutile, n'est-ce pas? C'est comme pour les
-chiens de Quincas Borba. Simple répétition d'un chapitre.
-
-
-
-
-CXLV. LE PROGRAMME
-
-
-Il fallait donc fonder un journal. Je rédigeait le programme, qui
-était une application politique de l'Humanitisme. Seulement, comme
-Quincas Borba n'avait pas encore publié son livre, qu'il retouchait
-d'année en année, nous résolûmes de n'y faire aucune allusion.
-Quincas Borba exigea seulement une déclaration autographe et secrète
-où je reconnaissais que certains principes nouveaux appliqués à la
-politique étaient tirés de son œuvre encore inédite.
-
-C'était un superbe programme. J'y promettais de sauver la société, de
-détruire les abus, de défendre les principes libéraux et
-conservateurs. J'y faisais un appel au commerce et à l'agriculture. J'y
-citais Guizot et Ledru-Rollin, et je finissais par cette menace que
-Quincas Borba trouva mesquine et locale: «La nouvelle doctrine que nous
-professons renversera inévitablement le ministère.» Je confesse que,
-dans les circonstances politiques d'alors, le programme me sembla un
-chef-d'œuvre. Je fis comprendre à Quincas Borba que la menace de la
-fin, loin d'être mesquine, était saturée du plus pur Humanitisme, et
-il se rendit à mes raisons. Car enfin, l'Humanitisme ne comporte aucune
-exclusion: les guerres de Napoléon et un combat de chèvres présentent
-la même sublimité, à cela près que les soldats de Napoléon avaient
-la notion de la mort, notion qui échappe aux chèvres, en apparence du
-moins. Or je ne faisais qu'appliquer aux circonstances notre formule
-philosophique: Humanitas voulait substituer Humanitas pour la plus
-grande consolation d'Humanitas.
-
---Tu es mon disciple bien-aimé, mon calife! s'écria Quincas Borba avec
-un accent de tendresse que je ne lui connaissais pas. Je puis dire comme
-le grand Mahomet: «Si le soleil et la lune venaient à l'encontre de
-mes idées, je ne reculerais pas.» Crois bien, mon cher Braz Cubas,
-qu'elles contiennent la vérité éternelle antérieure aux mondes et
-postérieure aux siècles.
-
-
-
-
-CXLVI. UNE EXTRAVAGANCE
-
-
-Je fis aussitôt passer dans la presse une note discrète annonçant
-que, sous quelques semaines, il allait paraître un journal d'opposition
-rédigé par le Dr Braz Cubas. Quincas Borba, après l'avoir lue, prit
-la plume, et, dans un élan de fraternité vraiment _humaniste_, ajouta
-cette phrase: «l'un des membres les plus distingués du dernier
-Parlement».
-
-Le jour suivant, je vis entrer Cotrim. Il était bouleversé, mais
-affectait un air tranquille et gai. Il avait lu la notice, et, en bon
-parent, il voulait me dissuader de ma résolution. C'était une erreur,
-une erreur fatale. J'allais me placer dans une situation difficile, et
-me fermer pour toujours les portes de la Chambre des députés. Non
-seulement le ministère lui paraissait excellent, ce qui pouvait
-d'ailleurs ne pas être mon opinion, mais, qui plus est, il avait toutes
-les chances de durer longtemps. Que pouvais-je bien gagner en me vouant
-à l'ostracisme? Quelques-uns des ministres me voulaient du bien. Il
-n'était pas impossible qu'à la première vacance...
-
-Je l'interrompis pour lui dire que j'avais beaucoup médité avant de
-prendre une décision et que je ne reculerais pas d'une semelle. Je lui
-offris de lui lire mon programme, mais il se refusa énergiquement à
-l'entendre, en disant qu'il ne voulait aucunement prendre part à mon
-extravagance.
-
---Car c'en est une, vraiment; prenez le temps de la réflexion, et vous
-verrez si je n'ai pas raison.
-
-Sabine vint à la rescousse, le soir, au théâtre. Elle laissa son mari
-et sa fille dans la loge, me prit le bras, et m'entraîna dans le
-corridor.
-
---Mon petit Braz, qu'est-ce que tu vas faire? me demanda-t-elle avec une
-visible tristesse. Quelle idée de provoquer le Gouvernement, sans
-nécessité, quand tu pourrais...
-
-Je répliquai qu'il ne pouvait me convenir de mendier un fauteuil au
-Parlement; que mon idée était de renverser le ministère, qui ne me
-paraissait pas opportun, et qui était en opposition avec mes
-conceptions philosophiques. Je lui promis de toujours employer un
-langage courtois, bien qu'énergique. La violence n'était pas mon fait.
-Sabine se donnait des tapes sur les doigts avec son éventail,
-dodelinait de la tête, insistant toujours, tantôt suppliante, et
-tantôt menaçante. Je répondais non, non et non.
-
---C'est bon, dit-elle, tu préfères les mauvais conseils d'étrangers
-envieux à ceux de ton beau-frère et aux miens. Fais ce qu'il te
-plaira. Nous avons rempli notre devoir. Et, me tournant le dos, elle
-rentra dans sa loge.
-
-
-
-
-CXLVII. LE PROBLÈME INSOLUBLE
-
-
-Je publiai le journal. Vingt-quatre heures après son apparition, je lus
-dans un autre une déclaration de Cotrim, disant en substance que, bien
-qu'étranger à tous les partis, il jugeait devoir déclarer hautement
-qu'il n'avait aucune part directe ou indirecte dans la publication de la
-feuille de son beau-frère, le Dr Braz Cubas, dont il désapprouvait
-entièrement les idées et les procédés en cette circonstance. Le
-ministère actuel, comme d'ailleurs n'importe quel autre composé de
-gens aussi éminents, lui paraissait propre à faire le bonheur de la
-nation.
-
-Je n'en pouvais croire mes yeux. Je me les frottai deux ou trois fois.
-Puis je relus la déclaration inopportune, insolite et énigmatique.
-S'il était étranger aux partis, que pouvait bien lui faire un incident
-aussi banal que la publication d'un nouveau journal? Est-on donc obligé
-de déclarer par la voie des journaux si l'on est ou non favorable à un
-ministère? Réellement l'intrusion de Cotrim dans cette affaire était
-aussi mystérieuse que son agression personnelle. Nos relations
-s'étaient toujours maintenues dans les meilleurs termes, après notre
-réconciliation. Nous n'avions plus eu l'ombre d'un dissentiment. Bien
-au contraire, je lui avais rendu des services; comme par exemple, alors
-que j'étais député, l'obtention pour lui d'une fourniture à la
-marine, qui continuait encore, et qui, suivant ses propres calculs, et
-comme il me l'avait dit deux ou trois semaines auparavant, devait lui
-donner en trois ans près de deux cents contos de reis. Le souvenir du
-bienfait ne l'avait point empêché de renier publiquement son
-beau-frère. Il devait avoir un motif bien puissant pour venir si mal à
-propos manifester son ingratitude, j'avoue que c'était pour moi un
-problème insoluble...
-
-
-
-
-CXLVIII. THÉORIE DU BIENFAIT
-
-
-...Si insoluble que Quincas Borba lui-même n'en put sortir, après
-l'avoir étudié longuement et avec attention.
-
---Bah! dit-il, tous les problèmes ne valent pas cinq minutes
-d'attention.
-
-Quant à l'accusation d'ingratitude, il la rejeta entièrement, non pas
-comme improbable, mais parce qu'elle ne concordait pas avec les
-conclusions d'une bonne philosophie _humaniste._
-
---Tu ne nieras pas, me dit-il, que la satisfaction du bienfaiteur est
-toujours bien supérieure à celle de l'individu qui bénéficie du
-bienfait. Une fois que l'effet essentiel est produit, c'est-à-dire dès
-que la privation a cessé, l'organisme revient à son état antérieur
-d'indifférence. Suppose que tu aies trop serré la boucle de ton
-pantalon. Pour échapper au supplice, tu la desserres, tu respires, tu
-savoures un court instant de jouissance, après quoi, ton organisme
-retourne à sa primitive indifférence, sans que tu conserves le
-souvenir des doigts qui t'ont rendu service.
-
-La mémoire n'est pas une plante aérienne; elle meurt quand elle n'a
-pas de terrain solide où pousser des racines. L'espérance de faveurs
-nouvelles empêche bien celui qui en a reçu une première de l'oublier
-complètement. Mais ce phénomène, l'un des plus admirables d'ailleurs
-que la philosophie puisse trouver sur son chemin, s'explique par la
-mémoire des privations antérieures, ou, pour user d'une autre formule,
-par la privation qui se prolonge dans la mémoire, laquelle répercute
-la gêne passée et conseille de ne point perdre la possibilité d'un
-remède opportun. Je ne dis pas qu'en dehors de cette circonstance la
-mémoire du bienfait ne puisse subsister, accompagnée d'une affection
-plus ou moins intense; mais c'est là une véritable aberration, sans
-aucune valeur aux yeux du philosophe.
-
---Mais, répliquai-je, s'il n'y a aucune raison pour que celui qui a
-reçu un bienfait en conserve le souvenir, il y en a bien moins encore
-pour que ce bienfait subsiste dans le souvenir du bienfaiteur.
-
---Il est inutile d'expliquer ce qui est évident de sa nature, me
-répondit Quincas Borba. Mais je dirai plus: La persistance du bienfait
-dans le souvenir de celui qui l'exerce s'explique par la nature même de
-l'acte et de ses effets. D'abord, il y a le sentiment d'une bonne
-action, et par déduction la conscience que nous sommes capables de
-bonnes actions. Il y a ensuite le sentiment d'une supériorité en
-relation à une autre créature, supériorité dans l'état et dans les
-moyens. Et c'est là une des choses les plus agréables à l'humaine
-nature, si l'on en croit les opinions les mieux autorisées. Érasme,
-qui a écrit un certain nombre de bonnes choses dans son éloge de la
-folie, a appelé l'attention sur la complaisance que mettent les baudets
-à se gratter mutuellement. Je suis loin de dédaigner cette observation
-d'Érasme. Mais j'ajouterai ce qu'elle omet: à savoir, que si l'un des
-deux baudets gratte mieux que l'autre, le premier doit avoir dans le
-regard un éclair spécial de satisfaction. Si une jolie femme se
-regarde dans son miroir, c'est pour avoir la certitude d'une certaine
-supériorité sur une multitude d'autres femmes, moins jolies qu'elle,
-ou absolument laides. La conscience fait de même; il lui plaît de se
-contempler quand elle se trouve à son gré. Le remords n'est que
-l'angoisse d'une conscience qui se trouve laide. N'oublie pas que tout
-est une irradiation d'Humanitas et que par conséquent le bienfait et
-ses conséquences sont des phénomènes parfaitement admirables.
-
-
-
-
-CXLIX. ROTATION ET TRANSMISSION
-
-
-Chacune de nos entreprises, chacune de nos affections, représente un
-cycle entier de la vie humaine. Le premier numéro de mon journal fit
-poindre dans mon âme une vaste aurore, me couronna des feuilles et de
-la verdure d'un printemps nouveau qui me rendit l'activité d'un autre
-âge. Au bout de six mois, ce fut la vieillesse, et, deux semaines
-après, mon pauvre journal mourut d'une mort clandestine comme celle de
-Dona Placida. Il mourut, et je respirai comme un homme qui revient d'un
-long voyage. De telle sorte qu'en disant que la vie humaine nourrit en
-elle-même d'autres existences plus ou moins éphémères, de même que
-notre corps alimente des parasites, je ne crois pas dire une chose tout
-à fait absurde. Mais, pour ne pas risquer cette comparaison peu claire,
-je vais en emprunter une à l'astronomie. L'homme exécute autour du
-grand mystère un double mouvement de rotation et de translation. Il a
-des jours inégaux, comme ceux de Jupiter, et en compose sa plus ou
-moins longue année.
-
-Au moment où je terminais mon mouvement de rotation, Lobo Neves
-achevait son mouvement de translation. Il mourut, ayant déjà un pied
-sur l'escalier ministériel. Tout au moins, pendant quelques semaines,
-le bruit courut qu'il allait être ministre. Comme cette nouvelle
-m'avait rempli de fiel et d'envie, il est bien possible que sa mort
-m'ait laissé assez froid, ou m'ait même causé un instant de plaisir.
-Du plaisir, c'est beaucoup dire; mais après tout, c'est la pure
-vérité; oui, je jure que c'est la vérité pure.
-
-J'allai à son enterrement. Dans le salon, je trouvai Virgilia en train
-de sangloter. Elle lava la tête, et je vis qu'elle pleurait pour de
-bon. Au moment où l'on emporta le cercueil, elle s'y accrocha, et il
-fallut l'en arracher et l'emmener. Oui, vraiment, ses larmes étaient
-sincères. J'allai au cimetière. J'allai au cimetière avec un poids
-sur la poitrine et sur la conscience. Au cimetière, au moment où je
-lançai la pelletée de terre sur le cercueil, le bruit du gravier sur
-les planches, dans la fosse, me fit passer un frisson, passager c'est
-vrai, mais désagréable tout de même. L'après-midi était couleur de
-plomb; le cimetière, les vêtements de deuil...
-
-
-
-
-CL. PHILOSOPHIE DES ÉPITAPHES
-
-
-Je m'éloignai des groupes, en feignant de lire les épitaphes.
-D'ailleurs, j'aime les épitaphes. Elles sont, parmi les civilisés,
-l'expression de ce pieux et secret égoïsme qui pousse l'homme à
-enlever à la mort un peu de l'ombre dont elle s'entoure. De là vient
-sans doute la tristesse de ceux qui savent que leurs morts reposent dans
-la fosse commune. Il leur semble que la pourriture anonyme les atteint
-eux-mêmes.
-
-
-
-
-CLI. LA MONNAIE DE VESPASIEN
-
-
-Tout le monde était parti; ma voiture m'attendait à la porte du
-cimetière. J'y montai et m'éloignai en allumant un cigare. La
-cérémonie continuait présente à ma vue, comme les sanglots de
-Virgilia continuaient présents à mon ouïe, d'une façon mystérieuse,
-vague et problématique. Virgilia avait trompé son mari avec
-enthousiasme, et le pleurait avec sincérité. Il était difficile de
-combiner ces deux attitudes, et je m'y efforçai en vain pendant le
-reste du trajet. Ce ne fut qu'en mettant pied à terre, devant chez moi,
-que je m'avisai de la possibilité et même de la facilité d'une telle
-combinaison. Douce nature! la monnaie de la douleur est comme celle de
-Vespasien, elle n'a pas d'odeur; on la prend de la même manière, qu'on
-la trouve sur le mal ou sur le bien. La morale pourra bien censurer ma
-complice; mais que t'importe, implacable amie, douce, trois fois douce
-Nature, puisque tu as reçu ponctuellement ses larmes?
-
-
-
-
-CLII. L'ALIÉNISTE
-
-
-Je commence à devenir pathétique, et je préfère aller dormir.
-Pendant mon sommeil, je rêvai que j'étais nabab, et je me réveillai
-avec cette idée. J'aimais parfois à me bercer à ces contrastes de
-régions, d'états et de credos. Quelques jours auparavant, j'avais
-imaginé l'hypothèse d'une révolution sociale, religieuse et politique
-qui eût fait de l'archevêque de Cantuaria un simple receveur à
-Petrópolis, et je m'étais livré à de longues spéculations pour
-savoir si le receveur eût éliminé l'évêque, si l'évêque eût
-éliminé le receveur, ou quelle part d'un receveur peut se combiner
-avec un archevêque, etc.: questions en apparence insolubles, mais non
-dans la réalité, si l'on prend garde qu'il peut y avoir dans un
-archevêque deux archevêques, celui de la bulle, et l'autre. Voilà, je
-serai nabab.
-
-C'était une simple plaisanterie. J'en fis part à Quincas Borba, qui me
-regarda avec attention et avec une certaine tristesse, et poussa la
-commisération au point de me dire que j'étais fou. Je me mis à rire
-tout d'abord; mais la noble conviction du philosophe finit par faire
-naître en moi une certaine terreur. L'unique objection que je pouvais
-faire, c'est que je ne me sentais pas le moins du monde fou; mais elle
-tombait d'elle-même, si l'on songe que les vrais fous ne sentent jamais
-leur folie. Et voyez s'il y a quelque fondement à l'opinion populaire
-qui déclare que les philosophes ne s'occupent pas de menus détails. Le
-lendemain, Quincas Borba m'envoya un aliéniste. Je le connaissais, et
-je demeurai atterré de sa visite. Il s'acquitta de sa mission avec le
-plus grand tact, et me quitta si joyeusement que j'eus le courage de lui
-demander si vraiment il ne me trouvait pas fou.
-
---Non, me dit-il. Vous êtes dans la plénitude de votre jugement.
-
---Alors, Quincas Borba s'est trompé.
-
---Complètement. Je dirai plus: si vous êtes son ami, veillez à le
-distraire...
-
---Juste ciel! vous croyez?... un homme d'un si grand talent, un
-philosophe!
-
---Peu importe; la folie entre dans tous les cerveaux.
-
-Figurez-vous mon affliction. L'aliéniste, voyant l'effet de mes
-paroles, connut que j'étais vraiment l'ami de Quavec un poids
-sur la poitrine et sur la conscience. Au cimetière, au moment où je
-lançai la pelletée de terre sur le cercueil, le bruit du gravier sur
-les planches, dans la fosse, me fit passer un frisson, passager c'est
-vrai, mais désagréable tout de même. L'après-midi était couleur de
-plomb; le cimetière, les vêtements de deuil...
-
-
-
-
-CL. PHILOSOPHIE DES ÉPITAPHES
-
-
-Je m'éloignai des groupes, en feignant de lire les épitaphes.
-D'ailleurs, j'aime les épitaphes. Elles sont, parmi les civilisés,
-l'expression de ce pieux et secret égoïsme qui pousse l'homme à
-enlever à la mort un peu de l'ombre dont elle s'entoure. De là vient
-sans doute la tristesse de ceux qui savent que leurs morts reposent dans
-la fosse commune. Il leur semble que la pourriture anonyme les atteint
-eux-mêmes.
-
-
-
-
-CLI. LA MONNAIE DE VESPASIEN
-
-
-Tout le monde était parti; ma voiture m'attendait à la porte du
-cimetière. J'y montai et m'éloignai en allumant un cigare. La
-cérémonie continuait présente à ma vue, comme les sanglots de
-Virgilia continuaient présents à mon ouïe, d'une façon mystérieuse,
-vague et problématique. Virgilia avait trompé son mari avec
-enthousiasme, et le pleurait avec sincérité. Il était difficile de
-combiner ces deux attitudes, et je m'y efforçai en vain pendant le
-reste du trajet. Ce ne fut qu'en mettant pied à terre, devant chez moi,
-que je m'avisai de la possibilité et même de la facilité d'une telle
-combinaison. Douce nature! la monnaie de la douleur est comme celle de
-Vespasien, elle n'a pas d'odeur; on la prend de la même manière, qu'on
-la trouve sur le mal ou sur le bien. La morale pourra bien censurer ma
-complice; mais que t'importe, implacable amie, douce, trois fois douce
-Nature, puisque tu as reçu ponctuellement ses larmes?
-
-
-
-
-CLII. L'ALIÉNISTE
-
-
-Je commence à devenir pathétique, et je préfère aller dormir.
-Pendant mon sommeil, je rêvai que j'étais nabab, et je me réveillai
-avec cette idée. J'aimais parfois à me bercer à ces contrastes de
-régions, d'états et de credos. Quelques jours auparavant, j'avais
-imaginé l'hypothèse d'une révolution sociale, religieuse et politique
-qui eût fait de l'archevêque de Cantuaria un simple receveur à
-Petrópolis, et je m'étais livré à de longues spéculations pour
-savoir si le receveur eût éliminé l'évêque, si l'évêque eût
-éliminé le receveur, ou quelle part d'un receveur peut se combiner
-avec un archevêque, etc.: questions en apparence insolubles, mais non
-dans la réalité, si l'on prend garde qu'il peut y avoir dans un
-archevêque deux archevêques, celui de la bulle, et l'autre. Voilà, je
-serai nabab.
-
-C'était une simple plaisanterie. J'en fis part à Quincas Borba, qui me
-regarda avec attention et avec une certaine tristesse, et poussa la
-commisération au point de me dire que j'étais fou. Je me mis à rire
-tout d'abord; mais la noble conviction du philosophe finit par faire
-naître en moi une certaine terreur. L'unique objection que je pouvais
-faire, c'est que je ne me sentais pas le moins du monde fou; mais elle
-tombait d'elle-même, si l'on songe que les vrais fous ne sentent jamais
-leur folie. Et voyez s'il y a quelque fondement à l'opinion populaire
-qui déclare que les philosophes ne s'occupent pas de menus détails. Le
-lendemain, Quincas Borba m'envoya un aliéniste. Je le connaissais, et
-je demeurai atterré de sa visite. Il s'acquitta de sa mission avec le
-plus grand tact, et me quitta si joyeusement que j'eus le courage de lui
-demander si vraiment il ne me trouvait pas fou.
-
---Non, me dit-il. Vous êtes dans la plénitude de votre jugement.
-
---Alors, Quincas Borba s'est trompé.
-
---Complètement. Je dirai plus: si vous êtes son ami, veillez à le
-distraire...
-
---Juste ciel! vous croyez?... un homme d'un si grand talent, un
-philosophe!
-
---Peu importe; la folie entre dans tous les cerveaux.
-
-Figurez-vous mon affliction. L'aliéniste, voyant l'effet de mes
-paroles, connut que j'étais vraiment l'ami de Quincas Borba, et essaya
-de diminuer la gravité de son diagnostic. Il me dit que ça pouvait
-n'être rien, et ajouta qu'un grain de folie, loin d'être nuisible,
-donne du piquant à la vie. Comme je rejetais cette opinion avec
-horreur, l'aliéniste sourit, et me dit une chose si extraordinaire, si
-extraordinaire qu'elle mérite au moins un chapitre tout entier.
-
-
-
-
-CLIII. LES NAVIRES DU PIRÉE
-
-
---Vous devez vous souvenir, me dit l'aliéniste, de ce fameux maniaque
-athénien, qui supposait que tous les navires qui entraient dans le
-Pirée lui appartenaient. C'était un pauvre diable qui n'avait
-peut-être pas même pour dormir le tonneau de Diogène. Mais la
-possession imaginaire des navires valait tous les drachmes de l'Hellade.
-Eh bien! il y a en chacun de nous un maniaque d'Athènes. Et si
-quelqu'un jure qu'il n'a pas possédé en imagination trois ou quatre
-bateaux dans sa vie, il un faux serment.
-
---Vous aussi? demandai-je.
-
---Naturellement.
-
---Et moi!
-
---Comme les autres; et aussi votre domestique, qui est, je crois, cet
-homme en train de secouer des tapis par la fenêtre.
-
-De fait, un valet de chambre battait les tapis, tandis que nous parlions
-dans le jardin, tout auprès. L'aliéniste me fit remarquer qu'il avait
-ouvert tout grand les fenêtres, et relevé les rideaux, de façon qu'on
-pût voir du dehors la salle richement meublée; et il conclut:
-
---Votre domestique a la manie de l'Athénien. Il suppose que ces navires
-sont à lui. Cette douce illusion fait de lui un des heureux de ce
-monde.
-
-
-
-
-CLIV. RÉFLEXION CORDIALE
-
-
-Si l'aliéniste a raison, me dis-je, Quincas Borba n'est pas à
-plaindre. C'est une question de plus ou de moins. Toutefois, il est bon
-de veiller sur lui, et d'éviter que des maniaques d'autres régions ne
-fassent incursion dans son cerveau.
-
-
-
-
-CLV. ORGUEIL DE LA SERVILITÉ
-
-
-Quincas Borba ne partagea pas l'opinion de l'aliéniste, en ce qui
-concernait mon valet de chambre.
-
---On peut, métaphoriquement, attribuer à ton domestique la manie de
-l'Athénien; mais les métaphores ne sont ni des idées ni des
-observations prises dans la nature. Ton domestique est poussé par un
-sentiment noble, et parfaitement régi par les lois de l'Humanitisme:
-c'est l'orgueil de la servilité. Il veut montrer qu'il n'est pas le
-domestique de n'importe qui.
-
-Et Quincas Borba attira mon attention sur les cochers de grandes
-maisons, plus orgueilleux que les maîtres, sur les garçons d'hôtels,
-dont la sollicitude est dosée suivant la condition sociale du voyageur.
-Et il conclut en disant que c'était là un sentiment délicat et noble,
-et qui prouvait une fois de plus que l'homme peut être sublime, même
-quand il cire des chaussures.
-
-
-
-
-CLVI. PHASE BRILLANTE
-
-
---C'est toi qui es sublime! m'écriai-je en le prenant dans mes bras.
-
-En effet, était-il croyable qu'un homme aussi profond sombrât dans la
-démence? C'est ce que je lui dis après l'avoir lâché, en lui
-répétant les soupçons de l'aliéniste. Je ne saurais décrire
-l'impression que lui fit cette confidence. Je me rappelle qu'il frémit
-et devint tout pâle.
-
-À cette époque, je me réconciliai de nouveau avec Cotrim, sans bien
-savoir pourquoi nous nous étions fâchés. La réconciliation fut
-opportune; la solitude me pesait, et la vie était pour moi la pire des
-fatigues, la fatigue sans travail. Peu après, il m'invita à m'affilier
-à un tiers ordre. J'acceptai après avoir consulté Quincas Borba.
-
---Je ne vois pas d'inconvénient, me dit-il, à ce que tu entres
-temporairement dans cet ordre. J'ai l'intention d'annexer à ma
-philosophie une partie liturgique et dogmatique. L'Humanitisme doit
-être aussi une religion, la religion de l'avenir, la seule véritable.
-Le christianisme est bon pour les femmes et les mendiants, et les autres
-ne valent pas mieux. Elles offrent toutes les mêmes vulgarités et les
-mêmes faiblesses. Le paradis chrétien est le digne émule du paradis
-de Mahomet. Et quant au nirvana de Bouddha, c'est une conception de
-veilleuse dans les ténèbres, compliquait encore l'horreur de sa
-situation. Pourtant, il ne s'irritait pas contre le mal. Au contraire,
-il disait que c'était un témoignage d'Humanitas, qui se jouait de
-lui-même. Il me récitait de longs chapitres de son livre, ainsi que
-des antiennes et des litanies spirituelles. Il reproduisit même devant
-moi une danse sacrée dont il avait réglé les pas pour les
-cérémonies de l'Humanitisme. La grâce lugubre avec laquelle il levait
-et secouait les jambes, était prodigieusement fantastique. D'autres
-fois il se mettait dans un coin, les regards en l'air, et, de temps à
-autre, une lueur persistante de raison y brillait avec la tristesse
-d'une larme.
-
-Il mourut peu après, chez moi, répétant et jurant jusqu'au bout que
-la douleur est une illusion et que Pangloss, Pangloss si calomnié,
-n'était pas aussi sot que le disait Voltaire.
-
-
-
-
-CLIX. NÉGATIVES SUR NÉGATIVES
-
-
-Entre la mort de Quincas Borba et la mienne, il faut intercaler tous les
-événements que j'ai déjà racontés dans la première partie de ce
-livre. Le principal fut l'invention de l'emplâtre Braz Cubas, dont
-j'emportai le secret dans la tombe. Divin emplâtre, tu m'aurais donné
-la première place parmi les hommes; tu m'aurais placé au-dessus des
-savants et des riches, étant comme tu l'étais une inspiration directe
-du ciel. Le hasard en décida autrement, et l'humanité demeurera
-éternellement hypocondriaque.
-
-Ce dernier chapitre est rempli de négatives. Je n'obtins pas la
-célébrité que me méritait la découverte de l'emplâtre; je ne fus
-ni ministre, ni calife, et j'ignorai les douceurs du mariage. Il est
-vrai que, comme fiche de consolation, je n'ai pas eu besoin de gagner
-mon pain à la sueur de mon front. Ma mort fut moins cruelle que celle
-de Dona Placida, et j'échappai à la demi-démence de Quincas Borba.
-Quiconque fera cet inventaire trouvera que la balance est égale, et que
-je sortis quitte de la vie. Et ce sera une erreur; car, sur le
-mystérieux rivage, il y a un petit solde à mon préjudice: et c'est la
-dernière négative de ce chapitre de négatives. Je mourus sans laisser
-d'enfants; je n'ai transmis à aucun être vivant l'héritage de notre
-misère.
-
-
-
-
-FIN
-
-
-
-
-[Footnote 1: Cubas (cuves) en vieux portugais. (Note du traducteur.)]
-
-[Footnote 2: Barata en portugais signifie «cancrelat».]
-
-[Footnote 3: Tartre, en portugais _tartaro_, ce qui explique le jeu de
-mot. (Note du traducteur.)]
-
-[Footnote 4: Yayá, nhonhô, nhanhá (prononcez niania), termes
-d'amitié. (Note du traducteur.)]
-
-
-
-
-
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-
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-
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- The Project Gutenberg eBook of Mémoires Posthumes de Braz Cubas, by Machado de Assis.
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-Project Gutenberg's Mémoires Posthumes de Braz Cubas, by Machado de Assis
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
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-
-Title: Mémoires Posthumes de Braz Cubas
-
-Author: Machado de Assis
-
-Translator: Adrien Delpech
-
-Release Date: December 4, 2019 [EBook #60847]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES POSTHUMES DE BRAZ CUBAS ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images
-generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale
-de France.)
-
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-
-
-<h2>MACHADO DE ASSIS</h2>
-
-<h4>DE L'ACADÉMIE BRÉSILIENNE</h4>
-
-<h3>MÉMOIRES POSTHUMES</h3>
-
-<h4>DE</h4>
-
-<h3>BRAZ CUBAS</h3>
-
-<h4>TRADUITS DU PORTUGAIS</h4>
-
-<h5>PAR</h5>
-
-<h4>ADRIEN DELPECH</h4>
-
-<h5>PARIS</h5>
-
-<h5>GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS</h5>
-
-<h5>6, BUE DES SAINTS-PÈRES, 6</h5>
-
-<h5>1911</h5>
-
-
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-
-
-
-
-
-<p style="margin-left: 20%; font-size: 0.8em;">
-<a id="TABLE_DES_MATIERES"></a><a>TABLE DES MATIÈRES</a>
-<br />
-<a href="#AU_LECTEUR">AU LECTEUR</a><br />
-<a href="#I._MORT_DE_LAUTEUR">I. MORT DE L'AUTEUR</a><br />
-<a href="#II._LEMPLATRE">II. L'EMPLÂTRE</a><br />
-<a href="#III._GENEALOGIE">III. GÉNÉALOGIE</a><br />
-<a href="#IV._LIDEE_FIXE">IV. L'IDÉE FIXE</a><br />
-<a href="#V._OU_LON_VOIT_POINDRE_LOREILLE_DUNE_FEMME">V. OÙ L'ON VOIT POINDRE L'OREILLE D'UNE FEMME</a><br />
-<a href="#VI._CHIMENE_QUI_LEUT_DIT_RODRIGUE_QUI_LEUT_CRU">VI. «CHIMÈNE, QUI L'EÛT DIT? RODRIGUE, QUI L'EÛT CRU?»</a><br />
-<a href="#VII._LE_DELIRE">VII. LE DÉLIRE</a><br />
-<a href="#VIII._RAISON_CONTRE_FOLIE">VIII. RAISON CONTRE FOLIE</a><br />
-<a href="#IX._TRANSITION">IX. TRANSITION</a><br />
-<a href="#X._CE_JOURLA">X. CE JOUR-LÀ</a><br />
-<a href="#XI._LENFANT_EST_LE_PERE_DE_LHOMME">XI. L'ENFANT EST LE PÈRE DE L'HOMME</a><br />
-<a href="#XII._UN_EPISODE_DE_1814">XII. UN ÉPISODE DE 1814</a><br />
-<a href="#XIII._UN_SAUT">XIII. UN SAUT</a><br />
-<a href="#XIV._LE_PREMIER_BAISER">XIV. LE PREMIER BAISER</a><br />
-<a href="#XV._MARCELLA">XV. MARCELLA</a><br />
-<a href="#XVI._UNE_REFLEXION_IMMORALE">XVI. UNE RÉFLEXION IMMORALE</a><br />
-<a href="#XVII._CONSIDERATIONS_SUR_LE_TRAPEZE">XVII. CONSIDÉRATIONS SUR LE TRAPÈZE</a><br />
-<a href="#XVIII._VISION_DANS_LE_CORRIDOR">XVIII. VISION DANS LE CORRIDOR</a><br />
-<a href="#XIX._A_BORD">XIX. À BORD</a><br />
-<a href="#XX._JE_PASSE_MON_BACCALAUREAT">XX. JE PASSE MON BACCALAURÉAT</a><br />
-<a href="#XXI._LE_MULETIER">XXI. LE MULETIER</a><br />
-<a href="#XXII._RETOUR_A_RIO">XXII. RETOUR À RIO</a><br />
-<a href="#XXIV._COURT_MAIS_GAI">XXIV. COURT, MAIS GAI</a><br />
-<a href="#XXV._A_LA_TIJUCA">XXV. À LA TIJUCA</a><br />
-<a href="#XXVI._LAUTEUR_HESITE">XXVI. L'AUTEUR HÉSITE</a><br />
-<a href="#XXVII._VIRGILIA">XXVII. VIRGILIA</a><br />
-<a href="#XXVIII._POURVU_QUE">XXVIII. POURVU QUE</a><br />
-<a href="#XXIX._LA_VISITE">XXIX. LA VISITE</a><br />
-<a href="#XXX._LA_FLEUR_DU_BUISSON">XXX. LA FLEUR DU BUISSON</a><br />
-<a href="#XXXI._LE_PAPILLON_NOIR">XXXI. LE PAPILLON NOIR</a><br />
-<a href="#XXXII._BOITEUSE_DE_NAISSANCE">XXXII. BOITEUSE DE NAISSANCE</a><br />
-<a href="#XXXIII._BIENHEUREUX_CEUX_QUI_SAVENT_RESTER">XXXIII. BIENHEUREUX CEUX QUI SAVENT RESTER</a><br />
-<a href="#XXXIV._A_UNE_AME_SENSIBLE">XXXIV. À UNE ÂME SENSIBLE</a><br />
-<a href="#XXXV._LE_CHEMIN_DE_DAMAS">XXXV. LE CHEMIN DE DAMAS</a><br />
-<a href="#XXXVI._A_PROPOS_DE_BOTTES">XXXVI. À PROPOS DE BOTTES</a><br />
-<a href="#XXXVII._ENFIN">XXXVII. ENFIN!</a><br />
-<a href="#XXXVIII._LA_QUATRIEME_EDITION">XXXVIII. LA QUATRIÈME ÉDITION</a><br />
-<a href="#XXXIX._LE_VOISIN">XXXIX. LE VOISIN</a><br />
-<a href="#XL._DANS_LE_CABRIOLET">XL. DANS LE CABRIOLET</a><br />
-<a href="#XLI._LHALLUCINATION">XLI. L'HALLUCINATION</a><br />
-<a href="#XLII._CE_QUE_NA_POINT_TROUVE_ARISTOTE">XLII. CE QUE N'A POINT TROUVÉ ARISTOTE</a><br />
-<a href="#XLIII._MARQUISE_ATTENDU_QUE_JE_SERAI_MARQUIS">XLIII. MARQUISE: ATTENDU QUE JE SERAI MARQUIS</a><br />
-<a href="#XLIV._UN_CUBAS">XLIV. UN CUBAS</a><br />
-<a href="#XLV._NOTES">XLV. NOTES</a><br />
-<a href="#XLVI._LHERITAGE">XLVI. L'HÉRITAGE</a><br />
-<a href="#XLVII._LE_RECLUS">XLVII. LE RECLUS</a><br />
-<a href="#XLVIII._UN_COUSIN_DE_VIRGILIA">XLVIII. UN COUSIN DE VIRGILIA</a><br />
-<a href="#XLIX._LE_BOUT_DU_NEZ">XLIX. LE BOUT DU NEZ</a><br />
-<a href="#L._VIRGILIA_MARIEE">L. VIRGILIA MARIÉE</a><br />
-<a href="#LI._ELLE_EST_A_MOI">LI. ELLE EST À MOI</a><br />
-<a href="#LII._LE_PAQUET_MYSTERIEUX">LII. LE PAQUET MYSTÉRIEUX</a><br />
-<a href="#LIII._......">LIII. ......</a><br />
-<a href="#LIV._LA_PENDULE">LIV. LA PENDULE</a><br />
-<a href="#LV._VIEUX_DIALOGUE_DADAM_ET_DEVE">LV. VIEUX DIALOGUE D'ADAM ET D'ÈVE</a><br />
-<a href="#LVI._LE_MOMENT_OPPORTUN">LVI. LE MOMENT OPPORTUN</a><br />
-<a href="#LVII._DESTIN">LVII. DESTIN</a><br />
-<a href="#LVIII._CONFIDENCE">LVIII. CONFIDENCE</a><br />
-<a href="#LIX._UNE_RENCONTRE">LIX. UNE RENCONTRE</a><br />
-<a href="#LX._LACCOLADE">LX. L'ACCOLADE</a><br />
-<a href="#LXI._UN_PROJET">LXI. UN PROJET</a><br />
-<a href="#LXII._LOREILLER">LXII. L'OREILLER</a><br />
-<a href="#LXIII._FUYONS">LXIII. FUYONS</a><br />
-<a href="#LXIV._LA_TRANSACTION">LXIV. LA TRANSACTION</a><br />
-<a href="#LXV._A_LAFFUT_ET_AUX_ECOUTES">LXV. À L'AFFÛT ET AUX ÉCOUTES</a><br />
-<a href="#LXVI._LES_JAMBES">LXVI. LES JAMBES</a><br />
-<a href="#LXVII._LA_PETITE_MAISON">LXVII. LA PETITE MAISON</a><br />
-<a href="#LXVIII._LE_FOUET">LXVIII. LE FOUET</a><br />
-<a href="#LXIX._UN_GRAIN_DE_FOLIE">LXIX. UN GRAIN DE FOLIE</a><br />
-<a href="#LXX._DONA_PLACIDA">LXX. DONA PLACIDA</a><br />
-<a href="#LXXI._CRITIQUE_DE_CE_LIVRE">LXXI. CRITIQUE DE CE LIVRE</a><br />
-<a href="#LXXII._LE_BIBLIOMANE">LXXII. LE BIBLIOMANE</a><br />
-<a href="#LXXIII._LE_GOUTER">LXXIII. LE GOÛTER</a><br />
-<a href="#LXXIV._HISTOIRE_DE_DONA_PLACIDA">LXXIV. HISTOIRE DE DONA PLACIDA</a><br />
-<a href="#LXXV._REFLEXIONS">LXXV. RÉFLEXIONS</a><br />
-<a href="#LXXVI._LE_FUMIER">LXXVI. LE FUMIER</a><br />
-<a href="#LXXVII._ENTREVUE">LXXVII. ENTREVUE</a><br />
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-<a href="#LXXX._LE_SECRETAIRE">LXXX. LE SECRÉTAIRE</a><br />
-<a href="#LXXXI._LA_RECONCILIATION">LXXXI. LA RÉCONCILIATION</a><br />
-<a href="#LXXXII._QUESTION_DE_BOTANIQUE">LXXXII. QUESTION DE BOTANIQUE</a><br />
-<a href="#LXXXIII._13">LXXXIII. 13</a><br />
-<a href="#LXXXIV._LE_CONFLIT">LXXXIV. LE CONFLIT</a><br />
-<a href="#LXXXV._AU_SOMMET_DE_LA_MONTAGNE">LXXXV. AU SOMMET DE LA MONTAGNE</a><br />
-<a href="#LXXXVI._LE_MYSTERE">LXXXVI. LE MYSTÈRE</a><br />
-<a href="#LXXXVII._GEOLOGIE">LXXXVII. GÉOLOGIE</a><br />
-<a href="#LXXXVIII._LE_MALADE">LXXXVIII. LE MALADE</a><br />
-<a href="#LXXXIX._IN_EXTREMIS">LXXXIX. IN EXTREMIS</a><br />
-<a href="#XC._VIEUX_COLLOQUE_DADAM_ET_DE_CAIN">XC. VIEUX COLLOQUE D'ADAM ET DE CAÏN</a><br />
-<a href="#XCI._UNE_LETTRE_EXTRAORDINAIRE">XCI. UNE LETTRE EXTRAORDINAIRE</a><br />
-<a href="#XCII._UN_HOMME_EXTRAORDINAIRE">XCII. UN HOMME EXTRAORDINAIRE</a><br />
-<a href="#XCIII._LE_DINER">XCIII. LE DÎNER</a><br />
-<a href="#XCIV._LA_CAUSE_SECRETE">XCIV. LA CAUSE SECRÈTE</a><br />
-<a href="#XCV._FLEURS_DAUTAN">XCV. FLEURS D'AUTAN</a><br />
-<a href="#XCVI._LA_LETTRE_ANONYME">XCVI. LA LETTRE ANONYME</a><br />
-<a href="#XCVII._ENTRE_LA_BOUCHE_ET_LE_FRONT">XCVII. ENTRE LA BOUCHE ET LE FRONT</a><br />
-<a href="#XCVIII._SUPPRIME">XCVIII. SUPPRIMÉ</a><br />
-<a href="#XCIX._DANS_LA_SALLE">XCIX. DANS LA SALLE</a><br />
-<a href="#C._LE_CAS_PROBABLE">C. LE CAS PROBABLE</a><br />
-<a href="#CI._LA_REVOLUTION_DALMATE">CI. LA RÉVOLUTION DALMATE</a><br />
-<a href="#CII._REPOS">CII. REPOS</a><br />
-<a href="#CIII._DISTRACTION">CIII. DISTRACTION</a><br />
-<a href="#CIV._CEST_LUI">CIV. C'EST LUI</a><br />
-<a href="#CV._EQUIVALENCE_DES_FENETRES">CV. ÉQUIVALENCE DES FENÊTRES</a><br />
-<a href="#CVI._JEUX_PERILLEUX">CVI. JEUX PÉRILLEUX</a><br />
-<a href="#CVII._LE_BILLET">CVII. LE BILLET</a><br />
-<a href="#CVIII._OU_LON_NE_COMPREND_PLUS_BIEN">CVIII. OÙ L'ON NE COMPREND PLUS BIEN</a><br />
-<a href="#CIX._LE_PHILOSOPHE">CIX. LE PHILOSOPHE</a><br />
-<a href="#CX._31">CX._31</a><br />
-<a href="#CXI._LE_MUR">CXI. LE MUR</a><br />
-<a href="#CXII._LOPINION">CXII. L'OPINION</a><br />
-<a href="#CXIII._LA_SOUDURE">CXIII. LA SOUDURE</a><br />
-<a href="#CXIV._FIN_DE_DIALOGUE">CXIV. FIN DE DIALOGUE</a><br />
-<a href="#CXV._LE_DEJEUNER">CXV. LE DÉJEUNER</a><br />
-<a href="#CXVI._PHILOSOPHIE_DES_FEUILLES_MORTES">CXVI. PHILOSOPHIE DES FEUILLES MORTES</a><br />
-<a href="#CXVII._LHUMANITISME">CXVII. L'HUMANITISME</a><br />
-<a href="#CXVIII._LA_TROISIEME_FORCE">CXVIII. LA TROISIÈME FORCE</a><br />
-<a href="#CXIX._PARENTHESE">CXIX. PARENTHÈSE</a><br />
-<a href="#CXX._COMPELLE_INTRARE">CXX. <i>COMPELLE INTRARE</i></a><br />
-<a href="#CXXI._EN_DESCENDANT_LA_COLLINE">CXXI. EN DESCENDANT LA COLLINE</a><br />
-<a href="#CXXII._UNE_INTENTION_TRES_FINE">CXXII. UNE INTENTION TRÈS FINE</a><br />
-<a href="#CXXIII._LE_VRAI_COTRIM">CXXIII. LE VRAI COTRIM</a><br />
-<a href="#CXXIV._POUR_SERVIR_DINTERMEDE">CXXIV. POUR SERVIR D'INTERMÈDE</a><br />
-<a href="#CXXV._EPITAPHE">CXXV. EPITAPHE</a><br />
-<a href="#CXXVI._DESOLATION">CXXVI. DÉSOLATION</a><br />
-<a href="#CXXVII._FORMALITES">CXXVII. FORMALITÉS</a><br />
-<a href="#CXXVIII._A_LA_CHAMBRE">CXXVIII. À LA CHAMBRE</a><br />
-<a href="#CXXIX._SANS_REMORDS">CXXIX. SANS REMORDS</a><br />
-<a href="#CXXX._UNE_CALOMNIE">CXXX. UNE CALOMNIE</a><br />
-<a href="#CXXXI._FRIVOLITES">CXXXI. FRIVOLITÉS</a><br />
-<a href="#CXXXII._LE_PRINCIPE_DHELVETIUS">CXXXII. LE PRINCIPE D'HELVÉTIUS</a><br />
-<a href="#CXXXIII._CINQUANTE_ANS">CXXXIII. CINQUANTE ANS</a><br />
-<a href="#CXXXIV._OBLIVION">CXXXIV. OBLIVION</a><br />
-<a href="#CXXXV._INUTILITE">CXXXV. INUTILITÉ</a><br />
-<a href="#CXXXVI._LE_SHAKO">CXXXVI. LE SHAKO</a><br />
-<a href="#CXXXVII._A_UN_CRITIQUE">CXXXVII. À UN CRITIQUE</a><br />
-<a href="#CXXXVIII._COMMENT_JE_NE_FUS_PAS_MINISTRE_DETAT">CXXXVIII. COMMENT JE NE FUS PAS MINISTRE D'ÉTAT</a><br />
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-<a href="#CLI._LA_MONNAIE_DE_VESPASIEN">CLI. LA MONNAIE DE VESPASIEN</a><br />
-<a href="#CLII._LALIENISTE">CLII. L'ALIÉNISTE</a><br />
-<a href="#CLIII._LES_NAVIRES_DU_PIREE">CLIII. LES NAVIRES DU PIRÉE</a><br />
-<a href="#CLIV._REFLEXION_CORDIALE">CLIV. RÉFLEXION CORDIALE</a><br />
-<a href="#CLV._ORGUEIL_DE_LA_SERVILITE">CLV. ORGUEIL DE LA SERVILITÉ</a><br />
-<a href="#CLVI._PHASE_BRILLANTE">CLVI. PHASE BRILLANTE</a><br />
-<a href="#CLVII._DEUX_RENCONTRES">CLVII. DEUX RENCONTRES</a><br />
-<a href="#CLVIII._LA_DEMI_DEMENCE">CLVIII. LA DEMI-DÉMENCE</a><br />
-<a href="#CLIX._NEGATIVES_SUR_NEGATIVES">CLIX. NÉGATIVES SUR NÉGATIVES</a><br /></p>
-
-
-
-
-<hr class="chap" />
-
-
-
-
-<h4><a id="AU_LECTEUR">AU LECTEUR</a></h4>
-
-
-<p>Que Stendhal confesse avoir écrit ses livres pour une centaine de
-lecteurs, voilà de quoi s'étonner et s'attrister; mais qu'importe que
-ce volume ait les cent lecteurs de Stendhal, ou cinquante, ou même
-vingt, ou tout simplement dix! Dix... ou cinq, qui sait? C'est en
-vérité une œuvre diffuse, dans laquelle moi, Braz Cubas, j'ai adopté
-la forme libre d'un Sterne et d'un Xavier de Maistre, en y mettant
-peut-être une ombre de pessimisme. C'est bien possible: une œuvre de
-défunt... J'ai plongé ma plume dans une encre faite d'ironie et de
-mélancolie, et il n'est pas difficile de présumer ce qui peut sortir
-d'un tel mélange. D'ailleurs les gens graves trouveront à ce livre des
-apparences de pur roman, tandis que les lecteurs frivoles y chercheront
-en vain la contexture habituelle du roman. Me voici donc privé de
-l'estime des gens graves et de la sympathie des frivoles, qui sont les
-deux pivots de l'opinion.</p>
-
-<p>Malgré tout, je ne désespère pas de la ramener à moi, et je vais
-tout d'abord m'abstenir d'un prologue trop explicite et long. La
-meilleure préface est celle qui contient le moins de choses possible,
-et qui les dit d'une façon obscure et tronquée. Donc je vous fais
-grâce des procédés extraordinaires que j'ai employés dans la
-confection de ces mémoires, écrits là-bas, dans l'autre monde. Ce
-serait sans doute intéressant, mais surtout long, et parfaitement
-inutile à la compréhension de ce livre. L'œuvre vaut ce qu'elle vaut.
-Si elle te plaît, ô délicat lecteur, paie-moi de ma peine. Sinon je
-te ferai la nique, et bonsoir.</p>
-
-
-<p style="margin-left: 60%;">BRAZ CUBAS.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="I._MORT_DE_LAUTEUR">I. MORT DE L'AUTEUR</a></h4>
-
-
-<p>Je me suis demandé pendant quelque temps si je commencerais ces
-mémoires par le commencement ou par la fin, c'est-à-dire si je
-parlerais d'abord de ma naissance ou de ma mort. L'usage courant est de
-commencer par la naissance, mais deux considérations me firent adopter
-une autre méthode. La première c'est que je ne suis pas à proprement
-parler un auteur défunt, mais un défunt auteur, pour qui la tombe fut
-un autre berceau. La seconde c'est que j'ai pensé que cet écrit en
-serait ainsi plus original et plus galant. Moïse, qui a aussi narré sa
-mort, ne la met pas au début mais à la fin de son récit: différence
-radicale entre mon livre et le Pentateuque.</p>
-
-<p>Je mourus donc un vendredi du mois d'août 1869, sur le coup de deux
-heures de l'après-midi, dans ma belle propriété de Catumby. J'avais
-alors soixante-quatre ans, solides et verts; j'étais vieux garçon, je
-possédais environ trois cents contos, et onze amis m'accompagnèrent au
-cimetière. Onze amis! Il est vrai qu'on n'avait envoyé aucune lettre
-de faire part, et qu'il tombait une pluie fine passée au tamis, si
-implacable et si triste qu'un de mes fidèles de la dernière heure en
-intercala cette ingénieuse pensée dans le discours qu'il prononça sur
-le bord de ma sépulture: «Vous qui l'avez connu, Messieurs, ne vous
-semble-t-il pas comme à moi que la Nature paraît pleurer la perte
-irréparable d'un des plus beaux caractères dont se puisse honorer
-l'humanité? Cette ambiance sombre, ces gouttes du ciel, ces nuages
-obscurs qui voilent l'azur comme un crêpe funèbre, révèlent la
-douleur profonde dont la Nature est pénétrée, et tout cela constitue
-un sublime tribut de louange à notre illustre défunt.»</p>
-
-<p>Bon et fidèle ami! comme j'ai bien fait de lui laisser vingt titres de
-rente par héritage. Ce fut de la sorte que j'arrivai au terme de mon
-voyage; ce fut ainsi que j'entrai dans l'<i>indiscovered country</i> de
-Hamlet, exempt des angoisses et du doute du jeune prince danois. Ma
-retraite fut calme et traînante, comme celle de quelqu'un qui se retire
-tard du spectacle. Tard et rassasié. Neuf ou dix personnes assistèrent
-à mon départ; trois femmes entre autres: ma sœur Sabine, mariée avec
-Cotrim; sa fille, un lis de la vallée, et... prenez patience: d'ici peu
-vous saurez quelle était la troisième. Contentez-vous d'apprendre pour
-l'instant que cette anonyme, bien qu'elle ne fût point ma parente, eut
-plus de réel chagrin que mes propres parents. En vérité, elle
-souffrit davantage. Elle ne cria pas, elle ne se roula pas sur le sol en
-proie à une attaque de nerfs, c'est vrai... Mais un vieux garçon qui
-meurt à soixante-quatre ans ne prête pas à la douleur tragique, et de
-toutes les façons il ne convenait pas à l'inconnue d'en donner les
-marques. Debout au chevet du lit, les regards stupides, la bouche
-entr'ouverte, la pauvre femme ne pouvait se convaincre de mon trépas:
-«Mort! mort!» se répétait-elle.</p>
-
-<p>Et son imagination, comme les cigognes qu'un illustre voyageur vit
-cingler, en dépit des ruines et du temps, de l'Illyssus vers les plages
-africaines, vola par-dessus les débris des années jusqu'à une Afrique
-juvénile. (Nous l'y accompagnerons plus tard, quand moi-même je
-revêtirai les traits de mes premiers ans.) Pour le moment, je veux
-mourir tranquille et méthodiquement, en écoutant les sanglots des
-dames, les chuchotements des hommes, la pluie qui tambourine sur les
-feuilles des tignorons dans le jardin, le frottement strident d'un
-tranchet que le rémouleur aiguise dehors, à la porte du sellier. Je
-vous jure que cet orchestre mortuaire était beaucoup moins triste qu'on
-ne pourrait supposer. Il finit même par me sembler délectable: la vie
-trébuchait en moi, la conscience s'effaçait, je tombai de
-l'immobilité physique dans l'immobilité morale; mon corps devenait
-plante, pierre, boue, puis plus rien.</p>
-
-<p>Je mourus d'une pneumonie. Si j'affirme pourtant que ma mort fut causée
-moins par cette maladie que par une idée grandiose et utile, le lecteur
-ne me croira pas, quoique ce soit la vérité pure. Je Vais exposer en
-connaissance de cause.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="II._LEMPLATRE">II. L'EMPLÂTRE</a></h4>
-
-
-<p>Effectivement, tandis que je me promenais un matin dans le jardin, une
-idée se suspendit au trapèze que j'avais dans le cerveau. Puis elle
-commença à jouer des bras et des jambes, à faire les plus scabreuses
-cabrioles et les plus audacieux exercices de voltige. Je m'abîmai dans
-sa contemplation. Soudain elle fit un saut périlleux, puis étendit
-bras et jambes en forme d'X: «Déchiffre-moi ou je te dévore».</p>
-
-<p>Ce n'était rien moins que l'invention d'un médicament sublime, d'un
-emplâtre anti-hypocondriaque, destiné à soulager notre mélancolie
-humaine. Dans ma demande de brevet, j'appelai l'attention du
-Gouvernement sur ce résultat véritablement chrétien. Cela ne
-m'empêcha pas du reste de m'épancher avec mes amis au sujet des
-avantages pécuniaires qui devaient découler de la vente d'un produit
-si merveilleux dans ses résultats. Mais maintenant que je suis ici, de
-l'autre côté de la vie, je puis bien avouer que mon enthousiasme
-venait principalement de l'espoir de voir ces trois paroles: <i>Emplâtre
-Braz Cubas</i>, imprimées sur les journaux, sur les murs, sur des
-affiches, aux quatre coins des rues. Pourquoi le nierais-je? J'avais la
-passion de l'esbroufe, de l'annonce et du feu d'artifice. Les modestes
-s'indigneront peut-être, les habiles m'en feront un titre à leur
-considération. Ainsi mon idée, comme les monnaies, avait deux faces:
-l'une tournée vers le public, l'autre vers moi. D'un côté,
-philanthropie et lucre; de l'autre, soif de renommée. Disons: amour de
-la gloire.</p>
-
-<p>Mon oncle, chanoine à prébende entière, avait l'habitude de me dire
-que l'amour de la gloire temporelle mène à la perdition, les âmes ne
-devant aspirer qu'à la gloire éternelle. À cela, mon autre oncle,
-ancien officier d'infanterie, répondait qu'il n'y a rien de plus
-véritablement humain que le sentiment de la gloire, qui est une des
-caractéristiques de notre espèce.</p>
-
-<p>Le lecteur décidera entre le militaire et le prêtre; je reviens à mon
-emplâtre.</p>
-
-
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="III._GENEALOGIE">III. GÉNÉALOGIE</a></h4>
-
-
-<p>Mais puisque j'ai parlé de mes deux oncles, le moment est opportun pour
-ébaucher ma généalogie.</p>
-
-<p>Un certain Damion Cubas, qui florissait dans la première moitié du
-XVIII<sup>e</sup> siècle, fut le fondateur de ma famille. Il était né à
-Rio de Janeiro, où il exerçait la profession de tonnelier. S'il se fût
-limité à cet état, il serait mort sans doute dans la gêne et
-l'obscurité. Mais étant devenu agriculteur, il planta, cueillit et
-troqua ses produits contre de bons deniers sonnants jusqu'au jour où il
-mourut, laissant une grosse fortune à son fils, le licencié Luiz
-Cubas. C'est de lui que date vraiment la série de mes aïeux, de ceux
-que ma famille avoue&mdash;Damion Cubas n'ayant été après tout qu'un
-tonnelier, peut-être même un mauvais tonnelier, tandis que Luiz Cubas
-passa par l'Université de Coimbra, occupa de hautes charges, et fut un
-des confidents du vice-roi, comte de Cunha. Comme ce nom de Cubas
-sentait par trop le muid, mon père, qui était l'arrière petit-fils de
-Damion, alléguait les hauts faits d'armes d'un certain chevalier qui,
-sur la terre d'Afrique, aurait reçu ce titre, un jour qu'il enleva
-trois cents cuves<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> aux Mores. Mon père, homme d'imagination,
-échappait ainsi à la tonnellerie sur l'aile d'un calembour. C'était
-un digne homme, d'un bon naturel, digne et loyal entre tous. Il avait
-bien quelques fumées de vanité. Mais trouve-t-on quelqu'un en ce bas
-monde qui échappe à ce travers? Il est bon d'ajouter qu'il ne recourut
-à ce stratagème qu'après avoir cherché à greffer notre famille sur
-le vieux tronc de mon célèbre homonyme, le capitan Braz Cubas, qui
-fonda la ville de S. Vicente où il mourut en 1592. Ce fut pour ce motif
-qu'il me donna le nom de Braz. Mais les descendants légitimes
-protestèrent, et il inventa les trois cents cuves mauresques.</p>
-
-<p>J'ai encore quelques parents vivants: ma nièce Venancia, par exemple:
-le lis de la vallée, fleur des dames de son temps. Son père aussi,
-Cotrim, un individu qui... mais n'anticipons pas sur les événements.
-Finissons-en d'une avec l'emplâtre.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="IV._LIDEE_FIXE">IV. L'IDÉE FIXE</a></h4>
-
-
-<p>Après tant et tant de cabrioles, mon idée finit par devenir une idée
-fixe. Dieu te garde, lecteur, d'une semblable aventure. Mieux vaut un
-fétu ou même une poutre dans l'œil. Vois Cavour: ce fut l'idée fixe
-de l'unité italienne qui le tua. Il est vrai que Bismark n'est pas mort
-de la sienne. Mais la nature est une grande capricieuse, et l'histoire
-une éternelle toquée. Par exemple Suétone nous présente un Claude
-qui est un parfait imbécile,&mdash;une «citrouille», suivant l'expression
-de Sénèque,&mdash;et un Titus qui fut les délices de Rome. Et voici qu'un
-moderne professeur trouve le moyen de démontrer que des deux césars,
-le délicieux, l'exquis, c'est précisément la citrouille de Sénèque.
-Et toi, madame Lucrèce, fleur de la famille des Borgias, si un poète
-te peint sous les traits d'une Messaline catholique, il se présente
-aussitôt un Grégorovius incrédule pour adoucir ton profil. Si tu n'es
-pas un lis, au moins n'es-tu pas non plus un bourbier. Il me plaît de
-me tenir en équilibre, entre le poète et le savant.</p>
-
-<p>Vive l'histoire, qui, dans sa volubilité, tourne à tous les vents. Et
-pour en revenir à l'idée fixe, je dirai que c'est elle qui fait les
-grands hommes et les fous. L'idée mobile, vague, chatoyante, est le
-propre des Claude, suivant la formule de Suétone.</p>
-
-<p>Mon idée fixe, à moi, était fixe à un point que je ne saurais dire.
-Non, je ne trouve rien au monde qui soit assez fixe pour servir de terme
-de comparaison: peut-être la lune, peut-être les pyramides d'Égypte,
-ou l'ancienne diète germanique. C'est au lecteur de choisir et je le
-prie de ne pas faire la grimace, parce que je tarde à commencer la
-partie narrative de ces mémoires. Nous y viendrons. Je vois bien qu'il
-préfère l'anecdote à la réflexion, comme les autres lecteurs, ses
-confrères. Il est dans son droit. Encore un peu de patience. Ce livre
-est écrit avec flegme, avec le flegme d'un homme qui n'a plus à tenir
-compte de la brièveté du siècle. C'est une œuvre essentiellement
-philosophique, d'une philosophie inégale, tantôt austère, tantôt
-folichonne; elle n'édifie ni ne détruit; elle ne refroidit ni
-n'enflamme; et toutefois elle vise moins haut qu'à l'apostolat, et plus
-haut qu'au simple passe-temps.</p>
-
-<p>Allons, rectifiez la position de votre nez, et revenons à l'emplâtre.
-Laissons là l'histoire avec ses caprices de dame élégante. Nous
-n'étions pas à Salamine, et nous n'avons point écrit la confession
-d'Augsbourg. Pour ma part, si de temps à autre je me souviens de
-Cromwell, c'est seulement pour me dire que la main de Son Altesse, cette
-main qui ferma le Parlement, aurait pu imposer aux Anglais l'emplâtre
-Braz Cubas. Et ne vous riez pas de cette banale victoire de la pharmacie
-sur le puritanisme. Qui ne sait qu'au pied de chaque haute et ostensible
-bannière, il y a souvent de petits drapeaux, modestes et particuliers,
-qui se dressent et se déroulent à l'ombre de ceux-ci, et quelquefois
-même leur survivent. Voyez le village qui s'abritait sous la protection
-du château féodal. Le château tomba, le village demeure. Il est vrai
-qu'il a grandi et a pris des airs de noblesse... Décidément ma
-comparaison ne vaut rien.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="V._OU_LON_VOIT_POINDRE_LOREILLE_DUNE_FEMME">V. OÙ L'ON VOIT POINDRE L'OREILLE D'UNE FEMME</a></h4>
-
-
-<p>Mais voici que tandis que j'étais en train de préparer et de
-perfectionner ma recette, je reçus en plein un vent coulis. Je tombai
-malade; je traitai le mal par le mépris. J'avais l'emplâtre en tête.
-Je portais en moi l'idée fixe des fous et des forts. Je me voyais de
-loin m'élevant au-dessus de la multitude, pour remonter au ciel comme
-un aigle immortel, et ce n'est pas en présence de ce spectacle sublime
-qu'un homme se laisse vaincre par la douleur. Le jour suivant j'étais
-plus mal. Je me soignai alors, mais incomplètement, sans méthode, et
-sans persistance. Telle fut l'origine du mal qui m'emporta dans le
-domaine de l'éternité. Vous savez déjà que je mourus un vendredi,
-jour de mauvais augure, et je crois avoir prouvé que ce fut ma
-découverte qui me tua. Il y a des démonstrations moins lucides et non
-moins triomphantes.</p>
-
-<p>Il n'était pas impossible cependant que je devinsse centenaire et que
-mon nom figurât dans les journaux sur la liste des macrobiens. J'avais
-une bonne santé, j'étais robuste. Supposez qu'au lieu de poser les
-bases d'une invention pharmaceutique, j'eusse réuni les éléments
-d'une institution politique ou d'une réforme religieuse. Le courant
-d'air, supérieur aux spéculations humaines, me surprenait de la même
-manière, et tout s'en allait à vau-l'eau. Telle est la destinée
-humaine.</p>
-
-<p>Ce fut sur cette réflexion que je pris congé de la femme, je ne dirai
-pas la plus sage, mais assurément la plus belle de toutes celles de son
-temps, de l'anonyme du premier chapitre, celle dont l'imagination,
-semblable aux cigognes de l'Illyssus... Elle avait alors
-cinquante-quatre ans; c'était une ruine, une imposante ruine.
-Figurez-vous, lecteur, que nous nous étions aimés, elle et moi, bien
-des années auparavant, et qu'un jour, au cours de ma maladie, je la vis
-paraître à la porte de ma chambre.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="VI._CHIMENE_QUI_LEUT_DIT_RODRIGUE_QUI_LEUT_CRU">VI. «CHIMÈNE, QUI L'EÛT DIT? RODRIGUE, QUI L'EÛT CRU?»</a></h4>
-
-
-<p>Je la vis s'arrêter sur le seuil de l'alcôve, pâle, émue, vêtue de
-noir, et demeurer là sans oser entrer, peut-être intimidée par la
-présence d'un homme qui se trouvait avec moi. Du lit où j'étais
-étendu, je la contemplai pendant tout ce temps, sans lui rien dire et
-sans faire un geste. Nous ne nous voyions pas depuis deux ans déjà, et
-elle m'apparaissait, non telle qu'elle était, mais telle qu'elle avait
-été. Je me remémorai ce que nous fûmes tous deux, à l'époque
-juvénile vers laquelle un Ézéchias mystérieux fit soudain reculer le
-soleil. Je secouai toutes mes misères, et cette poignée de poussière,
-que la mort allait éparpiller dans l'éternité du néant, fut plus
-forte que le temps, ministre de la mort. Aucune eau de Jouvence n'eût
-valu cette simple et mélancolique évocation du passé.</p>
-
-<p>Croyez-m'en: rien ne vaut le souvenir. On ne doit jamais se fier à la
-félicité présente; il y a en elle une goutte de bave de Caïn. Quand
-le temps a passé, quand le spasme a cessé, alors oui, on peut vraiment
-savourer celle des deux illusions qui est la meilleure, parce qu'elle
-est exempte de souffrance.</p>
-
-<p>L'évocation fut d'ailleurs de courte durée. La réalité s'imposa, le
-présent fit disparaître le passé. Peut-être exposerai-je au lecteur,
-dans quelque page de ce livre, ma théorie des éditions humaines. Pour
-le moment, ce qu'il est important de savoir, c'est que Virgilia (elle
-s'appelait Virgilia) entra dans l'alcôve, avec la fermeté, la gravité
-que lui donnaient ses vêtements et aussi les années, et s'approcha de
-mon chevet. L'étranger se leva et sortit. C'était un individu qui
-venait tous les jours me rendre visite pour me parler du change, de la
-colonisation et de la nécessité de multiplier les chemins de fer au
-Brésil. Comme c'était passionnant pour un moribond! Il sortit;
-Virgilia demeura debout; durant quelques instants nous nous regardâmes
-en silence. Qui l'eût dit? de deux grands amoureux, de deux passions
-effrénées, il ne restait rien après vingt années: rien, ou tout au
-plus deux cœurs desséchés, dévastés par la vie et rassasiés
-d'elle, peut-être pas autant l'un que l'autre, mais enfin rassasiés
-tous deux. Virgilia avait alors la beauté de la vieillesse, un air
-austère et maternel. Elle était moins maigre qu'à notre dernière
-rencontre à la Tijuca dans une fête de la Saint-Jean. Elle faisait
-tête au temps: c'est à peine si quelques fils blancs s'intercalaient
-entre ses cheveux noirs.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà que vous rendez visite aux défunts, lui dis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Qui parle de défunts? répondit-elle en faisant la moue.</p>
-
-<p>Et après m'avoir serré la main:</p>
-
-<p>&mdash;Je m'occupe de secouer les paresseux.</p>
-
-<p>Elle n'avait plus la caresse attendrie d'un autre temps, mais sa voix
-était amicale et douce. Elle s'assit. J'étais seul chez moi, en
-compagnie d'un simple infirmier. Nous pouvions nous parler en toute
-franchise. Virgilia me donna des informations du dehors: elle comptait
-avec esprit, assaisonnant ses discours d'un peu de médisance, ce sel de
-la conversation. Et sur le point de quitter le monde, j'éprouvais un
-plaisir satanique à me moquer de lui, à me convaincre que je perdais
-bien peu de choses en vérité.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle idée! interrompit Virgilia, en grossissant la voix. Si
-vous continuez, je ne reviendrai plus. Mourir! naturellement, nous sommes
-tous mortels. Il suffit d'être en vie.</p>
-
-<p>Et regardant sa montre:</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! déjà trois heures. Je file.</p>
-
-<p>&mdash;Déjà?</p>
-
-<p>&mdash;Oui; je reviendrai demain ou après-demain.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais trop que vous conseiller. Votre malade est un vieux
-garçon, et il n'y a aucune femme chez lui.</p>
-
-<p>&mdash;Et votre sœur?</p>
-
-<p>&mdash;Elle ne pourra venir qu'à partir de samedi.</p>
-
-<p>Virgilia réfléchit un instant. Puis elle haussa les épaules, et dit
-gravement:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis vieille! Personne ne remarquera... D'ailleurs, pour
-couper court aux racontages, j'amènerai Nhonhô.</p>
-
-<p>Nhonhô était l'unique fruit de son mariage, et à l'âge de cinq ans,
-il avait été le complice inconscient de nos amours. À l'époque de ma
-maladie, il était déjà avocat. Ils vinrent tous deux, le
-surlendemain, et j'avoue qu'en les recevant dans ma chambre, je fus pris
-d'une timidité qui ne me permit pas de répondre tout de suite aux
-paroles affectueuses du jeune homme. Virgilia devina ce qui se passait
-en moi, et lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Nhonhô, regarde-moi ce grand enfant gâté qui ne dit rien pour
-faire croire qu'il est très malade.</p>
-
-<p>Le jeune homme sourit; je souris aussi, je crois, et nous plaisantâmes.
-Virgilia était sereine et souriante, offrant l'aspect des existences
-immaculées, sans un regard suspect, sans un geste dénonciateur. Son
-égalité de parole et de caractère dénonçait une domination
-d'elle-même assez rare, sans doute. Notre conversation glissa par
-hasard aux amours illégitimes, moitié divulguées, moitié secrètes,
-d'une personne de notre connaissance, et qui était même son amie, ce
-qui ne l'empêcha pas de montrer à l'égard de celle-ci quelque dédain
-et même de l'indignation. Son fils écoutait avec satisfaction cette
-voix digne et forte, et je me demandais à moi-même ce que les
-pies-grièches diraient de nous, si Buffon était né pie-grièche.</p>
-
-<p>C'était le délire qui méprenait.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="VII._LE_DELIRE">VII. LE DÉLIRE</a></h4>
-
-
-<p>Je ne sache pas que personne ait encore raconté son propre délire. La
-science me sera redevable de ce service. Les lecteurs indifférents aux
-phénomènes mentaux pourront sauter ce chapitre. Mais même si vous
-n'êtes pas curieux, vous trouverez peut-être intéressant de savoir ce
-qui se passa dans ma tête pendant près d'une demi-heure.</p>
-
-<p>Je pris d'abord la forme d'un barbier chinois habile et grassouillet,
-en train de raser de près un mandarin, qui me payait de ma peine par des
-chiquenaudes et des dragées: simples caprices de mandarin.</p>
-
-<p>L'instant d'après, je devins la <i>Somme</i> de Saint Thomas, imprimée
-en un volume et reliée en maroquin, avec des fermoirs d'argent et des
-estampes. Ce délire donna à mon corps la plus rigide immobilité. Je
-me rappelle encore que mes mains formaient les fermoirs du livre. Je les
-tenais croisées sur le ventre, et quelqu'un (Virgilia sans doute) les
-décroisait, parce que cette attitude semblait celle de la mort.</p>
-
-<p>Enfin je fus rendu à la forme humaine, et livré à un hippopotame, qui
-m'emporta. Je me laissai faire, sans protester, et je ne sais trop si je
-ressentais de la peur ou un sentiment de confiance. Mais au bout d'un
-instant, la course devint tellement vertigineuse que j'osai
-l'interroger, et lui dire, après quelques précautions oratoires, qu'il
-me semblait aller à l'aventure.</p>
-
-<p>&mdash;Tu te trompes, me répondit l'animal. Nous remontons à l'origine
-des siècles.</p>
-
-<p>Je lui fis observer que c'était un peu loin. Mais l'hippopotame ne
-m'entendit pas ou ne me comprit pas, ou feignit de ne pas entendre. Je
-lui demandai, puisqu'il parlait, s'il descendait du cheval d'Achille ou
-de l'âne de Balaam, et il me répondit par un geste commun à ces deux
-animaux: il secoua les oreilles. Je fermai alors les yeux et
-m'abandonnai au hasard. J'avoue que je ressentis quelque démangeaison
-de savoir où se trouvait placée l'origine des siècles, si elle était
-aussi mystérieuse que celle du Nil, et surtout si elle valait plus ou
-moins que la consommation des mêmes siècles: réflexions d'un cerveau
-malade. Comme je fermais les yeux, je ne voyais pas le chemin. Je me
-souviens seulement que l'impression du froid augmentait à mesure que
-nous avancions. À un certain moment, je crus entrer dans la région des
-neiges éternelles. J'ouvris alors les yeux, et je vis qu'en effet mon
-hippopotame galopait sur une plaine de neige, couverte de quelques
-montagnes de neige, d'une végétation de neige, et de quelques grands
-animaux également de neigé. On ne voyait que de la neige; un soleil de
-neige nous pénétrait de froidure. J'essaya de parler, mais de
-froidure. J'essayai de parler, mais je ne pus prononcer que cette
-question anxieuse:</p>
-
-<p>&mdash;Où sommes-nous?</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons passé l'Éden.</p>
-
-<p>&mdash;Arrêtons-nous alors sous la tente d'Abraham.</p>
-
-<p>&mdash;Mais puisque nous allons en arrière, répartit ma monture en se
-moquant de moi.</p>
-
-<p>Je demeurai ahuri et vexé. Le voyage me parut décidément extravagant
-et sans intérêt, le froid incommode, le moyen de locomotion brutal et
-le but inaccessible. De plus,&mdash;imagination de malade,&mdash;je me
-disais qu'en supposant même que nous y arrivions, il n'était pas impossible
-que les siècles, irrités de cette profanation, nous déchirassent
-entre leurs ongles, qui devaient être séculaires comme eux. Tandis que
-je me livrais à ces réflexions, nous dévorions l'espace, et la plaine
-fuyait sous nos pieds. Enfin l'animal s'arrêta, et je pus regarder
-autour de moi. Regarder seulement, car je ne vis rien, hors l'immense
-linceul de neige qui couvrait alors le ciel même, demeuré jusque-là
-limpide. Par moment, j'entrevoyais quelque énorme plante agitant au
-vent ses larges feuilles. Le silence était sépulcral. On eût dit que
-la vie des êtres se figeait en présence de l'homme.</p>
-
-<p>Et voici qu'un visage énorme (tombait-il du ciel? sortait-il de terre,
-je ne sais), un visage de femme, fixant sur moi des regards rutilants
-comme le soleil, m'apparut. Il avait l'ampleur des solitudes sauvages et
-il échappait à la compréhension humaine, car ses contours se
-perdaient dans l'ambiance, et ce qui paraissait opaque était tout
-simplement diaphane. Dans ma stupéfaction, je ne dis rien, je ne
-poussai pas un cri. Mais au bout d'un instant, dans ma curiosité
-délirante, je lui demandai son nom.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis, comme il te plaira, la Nature ou Pandore. Je suis ta
-mère et ton ennemie.</p>
-
-<p>En entendant ces mots, je reculai un peu, pris d'épouvante. La figure
-poussa un large éclat de rire, qui fit autour de nous l'effet d'une
-tempête. Les plantes se contorsionnèrent, et un long gémissement
-rompit le silence.</p>
-
-<p>&mdash;Ne crains rien, me dit-elle; mon inimitié ne tue pas. C'est au
-contraire par la vie qu'elle s'affirme. Tu vis: je ne te souhaite pas
-d'autre mal.</p>
-
-<p>&mdash;Vis-je vraiment? demandai-je en enfonçant mes ongles dans ma
-chair, pour me certifier de ma propre existence.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, ver de terre, tu vis. Ne crains pas de perdre ces haillons,
-dont tu t'enorgueillis. Pendant quelques heures encore, tu goûteras le
-pain de la douleur et le vin de la misère. Tu vis, dans ta folie actuelle,
-tu vis. Et si ta conscience se réveille un instant et reprend sa
-sagacité, tu diras encore que tu veux vivre.</p>
-
-<p>Ce disant, la vision étendit le bras, me saisit par les cheveux,
-m'éleva dans les airs comme elle eût fait d'une plume. Alors seulement
-je contemplai de près son visage qui était énorme. Il était
-d'une quiétude parfaite, sans contorsions, sans expression de
-haine ou de férocité. Sa caractéristique unique et complète était
-l'impassibilité égoïste, l'éternelle surdité, la volonté immobile.
-Ses colères, si elle en ressentait, demeuraient enserrées dans son
-cœur. En même temps, sur ce visage glacial, il y avait un air de
-jeunesse, de force et de santé, en présence duquel je me sentais le
-plus débile et le plus décrépit des êtres.</p>
-
-<p>&mdash;M'entends-tu? dit-elle enfin, au bout de quelques instants de
-mutuelle contemplation.</p>
-
-<p>&mdash;Non, répondis-je; je ne veux pas te comprendre, tu es absurde,
-tu es un mythe. Je rêve, sans doute; ou si par hasard je suis devenu fou,
-tu n'es qu'une conception d'aliéné, une chose vaine, que la raison
-absente ne peut ni diriger ni palper. La Nature?... celle que je connais
-est bien une mère, mais non une ennemie. Elle ne fait pas de la vie un
-fléau; elle n'a pas, comme toi, cet air indifférent et sépulcral. Et
-pourquoi Pandore?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que je porte sur moi les biens et les maux, et le pire de
-tous, l'espérance, consolation des hommes. Tu trembles?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, ton regard me fascine.</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute; car je ne suis pas seulement la vie, mais aussi la
-mort; et d'ici peu tu vas me rendre ce que je n'ai fait que te prêter.
-Grand voluptueux, la volupté du néant t'attend.</p>
-
-<p>Quand cette parole retentit comme un coup de tonnerre dans cette
-immense vallée, je crus que c'était le dernier son qui parviendrait à mes
-oreilles. Je sentis comme la décomposition subite de moi-même. Je lui
-lançai un regard suppliant et demandai un sursis de quelques années.</p>
-
-<p>&mdash;Vie éphémère, s'écria la vision, pourquoi souhaiter encore
-quelque prolongement? pour dévorer encore, et être enfin dévorée à ton
-tour. N'es-tu point lasse du spectacle de la lutte? Tu connais à fond
-tout ce que je t'offre de moins ignoble et de moins triste: le lever du
-soleil, la mélancolie des soirs, le sommeil, enfin, qui est le plus
-grand présent de mes mains. Que te faut-il encore, sublime idiote?</p>
-
-<p>&mdash;La continuation de moi-même: je ne te demande rien de plus. Qui
-donc m'a mis dans le cœur, sinon toi, cet amour de la vie? Et si j'aime la
-vie, n'est-ce point te frapper toi-même que de me tuer?</p>
-
-<p>&mdash;Non; car je n'ai plus besoin de toi. Ce qui importe au temps, ce
-n'est pas la minute qui passe, c'est celle qui vient. Celle-ci est forte,
-allègre; elle se croit immortelle, bien qu'elle porte la mort en elle,
-et qu'elle doive périr comme celle qui l'a précédée. Seul le temps
-subsiste. Égoïsme, diras-tu; sans doute, mais j'ai encore une autre
-loi: égoïsme, et conservation. La panthère enlève un veau du
-troupeau en se disant qu'elle doit vivre; et si le veau est tendre tant
-mieux. C'est la règle universelle. Monte et regarde.</p>
-
-<p>Ce disant, la vision m'emporta au sommet d'une montagne. J'abaissai mes
-yeux vers la vallée, et pendant longtemps je contemplai dans le
-lointain, à travers le brouillard, une chose unique. Figure-toi,
-lecteur, une réduction des siècles défilant devant moi, exhibant
-toutes les races, toutes les passions, le tumulte des empires, la guerre
-des appétits et des haines, la destruction réciproque des êtres et
-des choses. Curieux et cruel spectacle! L'histoire de l'homme et de
-notre planète prenait ainsi une intensité que ne sauraient lui donner
-ni l'imagination ni la science, car la science est plus lente et
-l'imagination plus vague, tandis que ce que j'avais devant moi était la
-condensation vivante de tous les temps. Impossible de décrire ce
-spectacle: ce serait vouloir fixer l'éclair. Les siècles se
-succédaient en tourbillon, et pourtant je voyais, avec la vision
-spéciale du délire, tout ce qu'ils contenaient: fléaux et délices,
-gloire et misère, et l'amour aggravant la faiblesse. Voici venir la
-jalousie qui dévore, la colère qui enflamme, l'envie qui bave, et la
-pioche et la plume humide de sueur, et l'ambition et la faim, et la
-vanité, et la mélancolie, et la richesse, et l'amour: toutes les
-passions qui agitent l'homme comme un jouet, ou le détruisent et en
-font un haillon. Je voyais les formes multiples du même vice originel,
-qui tantôt mord les viscères, tantôt s'attaque à la pensée, et
-promène éternellement son habit d'arlequin sur l'humanité tout
-entière. La douleur cédait parfois, ou à l'indifférence qui est un
-sommeil sans rêve, ou au plaisir qui est une douleur bâtarde. L'homme,
-flagellé et rebelle, courait au-devant de la fatalité des choses,
-après une figure nébuleuse et fuyante, faite de lambeaux de
-l'impalpable, de l'improbable, de l'invisible, mal cousus avec
-l'aiguille de l'imagination. Et cette image, vaine chimère de la
-félicité, ou s'éloignait perpétuellement, ou se laissait prendre par
-un pan de sa robe, dont l'homme s'enveloppait aussitôt la poitrine,
-tandis qu'elle partait d'un éclat de rire et jouissait comme un songe.</p>
-
-<p>Devant tant de misères, je ne pus contenir un cri d'angoisse que Nature
-ou Pandore entendit sans rire ni protester; et je ne sais par quelle
-bizarrerie cérébrale ce fut moi qui me mis à rire d'un rire
-inextinguible et idiot.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as raison, dis-je; le spectacle est divertissant et vaut la
-peine d'être vu, quoiqu'il soit un peu monotone. Quand Job maudissait le
-jour où il fut conçu, il eût aimé à voir d'ici ce spectacle. Allons,
-Pandore, ouvre tes entrailles et digère-moi; le spectacle est
-divertissant, mais digère-moi.</p>
-
-<p>Je fus invité, pour toute réponse, à regarder au-dessous de moi les
-siècles qui continuaient à passer, rapides et turbulents, les
-générations qui se superposaient aux générations, les unes tristes
-compte la captivité d'Israël, les autres gaies, comme les
-extravagances de Commode, et toutes s'engouffrant ponctuellement dans le
-sépulcre. Je voulais fuir, mais une force inconnue alourdissait mes
-pieds. Alors je me dis en moi-même: «Bon! laissons passer les
-siècles; le mien aura son tour et tous après lui, jusqu'au dernier,
-qui me donnera le mot de l'énigme de l'éternité.» Et je regardai, et
-je continuai à voir les âges qui survenaient et passaient, et je me
-sentais résolu et tranquille, peut-être même satisfait. Oui,
-peut-être bien, satisfait. Chaque siècle apportait sa part d'ombre et
-de lumière, d'apathie et de combativité, d'erreur et de vérité, son
-cortège de systèmes d'idées neuves, de nouvelles illusions. En chacun
-d'eux un printemps reverdissait, un automne jaunissait, suivi d'un autre
-renouveau. L'histoire et la civilisation se tissaient ainsi avec cette
-régularité de calendrier, et l'homme, d'abord nu et désarmé,
-s'armait et se vêtait, construisait sa cabane et son palais, la sauvage
-bourgade ou la Thèbes aux cent portes, créait la science qui scrute,
-et l'art qui charme, devenait orateur, mécanicien, philosophe,
-parcourait le globe, descendait dans les entrailles de la terre,
-s'élevait jusqu'aux nuages, collaborant ainsi à l'œuvre mystérieuse
-du maintien de la vie et de la mélancolie de l'abandon. Mon regard,
-lassé et distrait, vit ainsi arriver le siècle présent et derrière
-lui les siècles futurs. Celui-ci venait agile, adroit, vibrant, rempli
-de lui-même, un peu diffus, audacieux, savant, et malgré tout aussi
-misérable que les autres, et ainsi je le vis passer comme tous
-passeront après lui, avec la même égalité et la même monotonie. Je
-redoublai d'attention, j'allais enfin voir le dernier,&mdash;le dernier!
-Mais à ce moment, la vélocité était telle qu'elle ne donnait plus prise
-à la compréhension; auprès d'elle, la durée de l'éclair était un
-siècle. Les objets commencèrent à se confondre; les uns grandirent,
-les autres s'amoindrirent, d'autres se perdirent dans l'ambiance. Une
-brume s'étendit autour de moi et couvrit tout, moins l'hippopotame qui
-m'avait amené, et qui lui-même commença à diminuer, à diminuer, et
-fut réduit aux dimensions d'un modeste chat. Et c'était bien un chat,
-en vérité. En regardant attentivement, je reconnus Sultan qui jouait
-à la porte de ma chambre avec une boule de papier.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="VIII._RAISON_CONTRE_FOLIE">VIII. RAISON CONTRE FOLIE</a></h4>
-
-
-<p>Vous avez déjà compris, lecteur, que la Raison réintégrait sa
-demeure, et qu'elle invitait le Délire à en sortir, en répétant à
-meilleur droit les paroles de Tartufe:</p>
-
-
-<blockquote>
-<p>La maison est à moi, c'est à vous d'en sortir.</p></blockquote>
-
-
-<p>Mais ce n'est pas d'hier que la Folie aime à habiter la maison
-d'autrui, de telle sorte qu'il est fort difficile de la faire déloger
-lorsqu'une fois elle a élu domicile quelque part. C'est un tic: elle
-n'en démord pas; il y a beau temps qu'elle a toute honte bue. Et si
-nous comptons le nombre des habitations dont elle s'empare d'une fois,
-ou pour y passer une saison, nous conclurons que cette aimable voyageuse
-doit être la terreur des propriétaires. Dans mon cas, il y eut presque
-une émeute à la porte de mon cerveau, car l'intruse ne voulait pas
-sortir, et la propriétaire réclamait à cor et à cris ce qui lui
-appartenait. La Folie capitula, ne demandant qu'une toute petite place
-au grenier, pour y fixer sa résidence.</p>
-
-<p>Mais la Raison répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;Non, madame, je suis lasse de vous souffrir dans mon grenier, et
-je suis payée pour vous connaître. Ce que vous voulez c'est prendre pied
-pour envahir progressivement la salle à manger, le salon et le reste de
-la maison.</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-moi au moins quelques minutes de répit; je suis sur la
-piste d'un mystère.</p>
-
-<p>&mdash;Quel mystère?</p>
-
-<p>&mdash;De deux, même, corrigea la Folie: celui de la vie et de la mort.
-Je ne vous demande que dix minutes.</p>
-
-<p>La Raison se prit à rire.</p>
-
-<p>&mdash;Tu seras toujours la même, toujours la même, toujours la
-même.</p>
-
-<p>Et ce disant, elle la prit par les poignets et la flanqua dehors. Puis
-elle rentra, et ferma la porte derrière elle. La Folie proféra encore
-quelques reproches; mais enfin, perdant toute espérance, elle tira la
-langue en faisant la grimace, et suivit son chemin...</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="IX._TRANSITION">IX. TRANSITION</a></h4>
-
-
-<p>Et savourez l'habileté, l'art avec lequel je fais la plus importante
-transition de ce livre. Voyez plutôt: mon délire commence en présence
-de Virgilia; Virgilia fut mon grand péché de jeunesse; il n'y a pas de
-jeunesse qui ne soit précédée de l'enfance; l'enfance suppose la
-naissance; et voilà comment, sans efforts, nous arrivons au 20 octobre
-1805, qui est le jour où je naquis. Avez-vous bien remarqué: aucune
-suture apparente, rien qui distraie la sereine attention du lecteur,
-rien; de telle sorte que ce livre conserve ainsi tous les avantages de
-la méthode, sans la rigidité de la méthode. En vérité il était
-temps. La méthode est indispensable; mais je la préfère en
-déshabillé, sans atours ni colifichets, se moquant des opinions du
-voisin et de celles du commissaire de police de quartier. C'est comme
-l'éloquence: il en est une naturelle et vibrante, d'un art sincère et
-ensorceleur; et une autre empesée et vide.</p>
-
-<p>Revenons au 20 octobre.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="X._CE_JOURLA">X. CE JOUR-LÀ</a></h4>
-
-
-<p>Ce jour-là, une fleur gracieuse poussa sur l'arbre des Cubas: je
-naquis. Paschoela, insigne sage-femme venue du Minho, et qui se vantait
-d'avoir ouvert les portes de la vie à une génération entière de
-gentilshommes, me reçut dans ses bras. Il est possible que mon père
-l'ait entendue faire son habituelle déclaration; je veux croire
-pourtant que ce fut le sentiment paternel qui induisit l'auteur de mes
-jours à la gratifier de deux demi-doublons. On me lava, on
-m'emmaillota, et je devins aussitôt le héros de la maison. Chacun
-pronostiquait à mon égard ce qui lui plaisait davantage. Mon oncle
-Jean, ancien officier d'infanterie, trouvait que j'avais le regard de
-Bonaparte, ce qui déplut à mon père. Mon oncle Ildefonso, alors
-simple prêtre, devinait en moi un futur chanoine.</p>
-
-<p>&mdash;Il sera au moins chanoine; je ne dis pas plus, pour ne point
-paraître orgueilleux. Mais je ne serais pas surpris si Dieu le destinait à
-l'épiscopat. Et pourquoi, après tout, ne serait-il pas évêque! la
-chose n'est pas impossible. Qu'en dites-vous, Bento, mon frérot?</p>
-
-<p>Mon père répondait à tous que je serais ce qu'il plairait au ciel. Et
-il me soulevait en l'air comme s'il eût eu l'intention de me montrer à
-la ville et à l'univers. Il demandait à tout le monde si je lui
-ressemblais, si j'étais joli, si je paraissais intelligent.</p>
-
-<p>Je raconte ces choses en gros, et telles que l'on me les a narrées plus
-tard. J'ignore naturellement la plupart des faits de ce jour mémorable.
-Je sais que les voisins vinrent en personne ou envoyèrent leurs
-souhaits au nouveau-né, et que pendant les premières semaines, ce fut
-un défilé de visites à la maison. Toutes les chaises étaient prises,
-et jusqu'au moindre tabouret. On tailla force layettes. Si je
-n'énumère point les cadeaux, les baisers, les exclamations et les
-bénédictions, c'est que je n'en finirais plus avec ce chapitre, et
-qu'il faut pourtant bien qu'il ait une fin.</p>
-
-<p>Je ne parlerai pas non plus de mon baptême. Tout ce qu'on m'en a dit,
-c'est que ce fut une des plus brillantes fêtes de l'année suivante,
-1806. La cérémonie eut lieu dans l'église de São Domingos, un mardi
-de mars, par une belle journée, lumineuse et pure; mon parrain et ma
-marraine furent le colonel Rodrigues de Mattos et sa femme. Tous deux
-descendaient de vieilles familles du Nord et honoraient le sang qui
-coulait dans leurs veines, et que leurs aïeux avaient répandu dans les
-guerres contre la Hollande. Je crois bien que leurs noms à tous deux
-furent au nombre des premiers mots que je balbutiai. Et je devais le
-faire avec grâce, et en révélant quelque talent précoce, car sitôt
-que quelqu'un se présentait, il me fallait réciter ma leçon.</p>
-
-<p>&mdash;Bébé, tu vas dire à ces messieurs comment s'appelle ton
-parrain.</p>
-
-<p>&mdash;Mon parrain? c'est S. Exc. le colonel Paulo Vaz Lobo Cezar de
-Andrade e Souza Rodrigues de Mattos; ma marraine c'est S. Exc. Dona Maria
-Luiza de Macedo Rezende e Souza Rodrigues de Mattos.</p>
-
-<p>&mdash;Il est extraordinaire, ce petit, s'écriaient les assistants.</p>
-
-<p>Mon père était du même avis, et ses yeux brillaient d'orgueil; il
-passait la main sur mon front, me regardait longtemps avec tendresse
-satisfait de lui-même.</p>
-
-<p>Je ne sais pas trop non plus quand je fis mes premiers pas; mais ils
-furent prématurés: peut-être pour presser la nature, m'obligea-t-on
-de bonne heure à m'accrocher aux chaises, ou me tenait-on par ma robe,
-ou me donna-t-on un cerceau. «Allons! tout seul!»... me disait ma
-bonne. Et moi, attiré par le hochet de fer-blanc que ma mère agitait
-devant moi, j'allais de l'avant, tombant par-ci, tombant par-là; et je
-marchais, probablement mal; mais enfin je marchais, et j'ai continué
-par la suite.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XI._LENFANT_EST_LE_PERE_DE_LHOMME">XI. L'ENFANT EST LE PÈRE DE L'HOMME</a></h4>
-
-
-<p>Je grandis; ma famille n'y fut pour rien. Je grandis naturellement,
-comme les magnolias et les chats. Les chats sont peut-être moins
-madrés, et sûrement les magnolias sont moins dissipés que je ne
-l'étais. Un poète disait que l'enfant est le père de l'homme. S'il en
-est ainsi, étudions quelques traits de mon enfance.</p>
-
-<p>J'avais cinq ans à peine, et déjà l'on m'avait surnommé
-«l'Endiablé»; et vraiment je méritais ce titre. Je fus un des plus
-terribles gamins de ma génération: malin, indiscret, turbulent et
-volontaire. Par exemple un jour qu'une esclave me refusa une cuillerée
-de confiture de coco qu'elle était en train de préparer, je lui mis la
-tête en capilotade; et non content de cette méchanceté, je lançai
-une poignée de cendre dans le chaudron; puis, pour comble, j'allai
-raconter à ma mère que l'esclave avait gâté la confiture par simple
-perversité. J'avais alors six ans à peine. Prudencio, un petit
-mulâtre élevé à la maison, me servait de monture. Il se mettait à
-quatre jambes, les mains à terre, je lui glissais une corde entre les
-dents, en guise de frein; je lui montais sur le dos; puis le fustigeant
-avec une baguette, je lui faisais faire mille tours à droite et à
-gauche et il obéissait, en gémissant parfois; mais enfin il obéissait
-sans rien dire ou en murmurant un «aï! aï! Nhonhô» auquel je
-répondais en lui disant: «Vas-tu te taire, animal!» Cacher le chapeau
-des gens qui venaient nous voir, mettre des queues en papier aux
-personnes graves, ou les tirer par la perruque; faire des pinçons sur
-le bras des matrones, et autres exploits du même genre, étaient
-certainement des preuves d'un caractère indocile; mais je me figure que
-c'était en même temps des manifestations d'un esprit robuste, car mon
-père m'avait en grande admiration. En public il me réprimandait bien,
-pour la forme; mais en particulier, il me couvrait de baisers.</p>
-
-<p>Il ne faudrait pas croire cependant que j'aie passé le reste de ma vie
-à casser des têtes ou à cacher des couvre-chefs. Mais que je sois
-demeuré opiniâtre, égoïste, et que j'aie toujours aimé à me moquer
-un peu des gens, c'est la pure et simple vérité. Si je n'ai point
-toujours caché leurs chapeaux, je les ai toujours un peu tirés par la
-perruque.</p>
-
-<p>Je me suis toujours intéressé aussi à la contemplation des injustices
-humaines avec une tendance à les atténuer, à les expliquer, à les
-classer par catégories, non pas suivant un étalon rigide, mais en les
-considérant comme le produit des circonstances et du milieu. Ma mère
-m'éduquait à sa façon, en me faisant apprendre par cœur des
-préceptes et des oraisons. Mais c'était le sang et les nerfs qui me
-gouvernaient bien plus que toutes les prières; et les règles de morale
-perdaient l'âme qui les fait vivre pour se réduire à de simples
-formules. Le matin avant la bouillie, le soir avant de m'endormir, je
-demandais à Dieu de me pardonner mes offenses comme je pardonnais à
-ceux qui m'avaient offensé; mais entre la matinée et la soirée, je
-faisais quelque grave espièglerie, et mon père, après le premier
-mouvement de mauvaise humeur, me donnait de petites tapes en me disant:
-«Ah! polisson! ah! polisson!»</p>
-
-<p>Oui, vraiment, mon père m'adorait. Ma mère était une femme faible, de
-peu d'esprit et d'un grand cœur, crédule, sincèrement pieuse,
-casanière bien que jolie, et modeste quoique riche. Elle ne craignait
-que deux choses au monde, le tonnerre et son mari, qui était son oracle
-et son Dieu. De la collaboration de ces deux êtres résulta mon
-éducation qui, bonne peut-être par quelque côté, était en général
-vicieuse, incomplète et même négative sur certains points. Mon oncle,
-le chanoine, faisait bien quelques reproches à son frère; il lui
-disait que j'étais trop libre et pas assez bien élevé, que j'étais
-trop gâté et pas assez châtié. Mais mon père répondait que mon
-éducation était faite suivant un système très supérieur à la
-routine coutumière; et de la sorte, sans persuader mon oncle, il
-arrivait à se convaincre lui-même.</p>
-
-<p>De pair avec l'hérédité et l'éducation, il y eut aussi l'exemple du
-dehors et le milieu domestique. J'ai parlé de mes père et mère,
-j'avais aussi des oncles. L'un d'eux, Jean, avait la langue bien pendue,
-menait une vie galante et se plaisait aux conversations scabreuses. Dès
-que j'eus onze ans, il commença à me raconter des anecdotes plus ou
-moins vraies, mais toutes farcies d'obscénités. Il ne respectait pas
-plus mon adolescence que la soutane de son frère. Seulement, celui-ci
-disparaissait dès qu'il pressentait l'histoire leste. Moi non, je
-restais sans rien comprendre tout d'abord. Peu à peu je compris et
-trouvai cela drôle. Au bout d'un certain temps, c'est moi qui
-recherchais la compagnie de mon oncle. Il m'aimait beaucoup, me donnait
-des gâteaux et m'emmenait à la promenade. Quand j'allais passer
-quelques jours chez lui, il m'arrivait souvent de le trouver au fond du
-jardin, dans le lavoir, en train de causer avec les esclaves qui
-lavaient le linge. Il en défilait, des anecdotes, des bons mots, au
-milieu d'éclats de rire qu'on ne pouvait entendre de la maison, dont le
-lavoir était fort éloigné. Les négresses, un pagne sur le ventre,
-les jupes relevées, les unes dans le bassin, les autres en dehors,
-penchées sur les monceaux de linge sale qu'elles savonnaient, battaient
-ou tordaient, écoutaient les plaisanteries de l'oncle Jean, y
-répondaient et les commentaient de temps à autre par ces exclamations:
-«Doux Jésus!... Monsieur Jean est le diable en personne.»</p>
-
-<p>Bien différent était mon oncle le chanoine, homme austère et chaste.
-Ces qualités, d'ailleurs, ne mettaient pas en relief un esprit
-supérieur; elles compensaient tout au plus la médiocrité de son
-intelligence. Il n'était pas de ceux qui voient la partie substantielle
-de l'Église; il ne considérait que le côté externe, la hiérarchie,
-les préséances, les surplis et les génuflexions. Il appartenait
-plutôt à la sacristie qu'à l'autel. Une lacune dans le rituel
-l'indignait plus qu'une infraction des commandements. Après tant
-d'années, je me demande s'il eût été capable d'interpréter un
-passage de Tertullien, ou d'exposer sans hésitations l'histoire du
-symbole de Nicée. Mais personne, aux grand'messes, ne connaissait mieux
-que lui le moment et le nombre des révérences auxquelles l'officiant a
-droit. L'unique ambition de sa vie fut d'être chanoine, et il avouait,
-du fond du cœur, que c'était la seule dignité à laquelle il pût
-aspirer. Pieux, sévère dans ses mœurs, minutieux dans l'observance
-des règles, mais faible, timide, subalterne, il possédait quelques
-vertus et s'y montrait exemplaire, mais il lui manquait totalement
-l'énergie pour les inculquer et les imposer à autrui.</p>
-
-<p>De ma tante Emerenciana, sœur de ma mère, je ne dirai rien sinon
-qu'elle était la seule personne qui exerçât quelque autorité sur
-moi. Elle avait un caractère à part; mais elle ne vécut qu'un ou deux
-ans en notre compagnie. Il n'y a guère d'intérêt non plus à citer
-des parents et des intimes avec qui nous n'eûmes que des relations
-intermittentes, coupées par de longues séparations, et avec qui nous
-ne fîmes jamais vie commune. Ce qui peut être intéressant, c'est
-l'expression générale de la vie domestique que j'ai ébauchée:
-vulgarité des caractères, amour des apparences rutilantes et du
-tapage, faiblesse des volontés, triomphe du caprice, et le reste. De
-cette terre et de ce fumier, naquit cette fleur.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XII._UN_EPISODE_DE_1814">XII. UN ÉPISODE DE 1814</a></h4>
-
-
-<p>Mais je me reprocherais d'aller de l'avant sans compter un galant
-épisode de 1814; j'avais alors neuf ans.</p>
-
-<p>Quand je naquis, Napoléon se trouvait au faîte de la gloire et du
-pouvoir. Il était empereur, et s'était imposé à l'admiration des
-hommes. Mon père qui, à force de vouloir convaincre les autres de
-notre noblesse, avait fini par y croire lui-même, nourrissait contre
-l'usurpateur une haine purement mentale. C'était un prétexte à
-continuelles discussions avec l'oncle Jean, qui, par esprit de classe ou
-sympathie de métier, pardonnait au despote en faveur du général. Mon
-oncle l'abbé se montrait inflexible, contre le Corse, et nos autres
-parents étaient partagés d'avis. De là naissaient de fréquentes
-controverses et d'éternelles discussions.</p>
-
-<p>Lorsque la nouvelle de la première abdication arriva à Rio de Janeiro,
-il y eut naturellement chez nous une vive émotion, mais aucun brocard.
-Les vaincus, témoins de la satisfaction publique, se maintinrent dans
-un silence plein de dignité. Quelques-uns même virèrent casaque et
-battirent des mains. La population, franchement satisfaite, donna des
-signes évidents de son attachement à la famille royale. On illumina;
-on chanta la <i>Te Deum</i>, on tira des salves, on organisa des
-manifestations et l'on se répandit en acclamations. Ce jour-là,
-j'étrennais une petite épée dont mon parrain m'avait fait présent à
-la Saint-Antoine; et franchement, cette épée m'intéressait bien
-autrement que la chute de Bonaparte. Jamais je n'ai oublié cette
-circonstance: j'ai toujours pensé depuis que, pour chacun de nous,
-notre petite épée a bien plus d'importance que celle de Napoléon.
-Notez qu'au cours de mon existence j'ai entendu bien des discours, lu
-bien des pages où bruissaient de grandes idées et de plus grandes
-phrases, mais je ne sais trop pourquoi, par derrière les
-applaudissements qui s'échappaient de mon âme, j'entendais une voix
-lointaine me répéter cette leçon de l'expérience:</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc! tu ne penses qu'à ton épée.</p>
-
-<p>Ma famille ne se contenta point de prendre une part anonyme à la joie
-publique; elle jugea opportun et même indispensable de célébrer la
-destitution de l'empereur par un dîner tel que l'écho des acclamations
-et des toasts arrivât aux oreilles de Son Altesse, ou tout au moins de
-ses ministres. Aussitôt fait que dit: on retira des armoires toute la
-vieille vaisselle plate, héritage de mon aïeul Louis Cubas; et aussi
-les serviettes de Flandre et les grands vases des Indes. On égorgea le
-cochon gras; les compotes et les confitures furent commandées aux
-commères de la rue <i>d'Ajuda</i>; on lava, on frotta, on polit le
-plancher des salles, les escaliers, les bougeoirs, les bobèches, les
-larges manchons de verre, tout l'appareil du luxe classique.</p>
-
-<p>À l'heure dite, une société choisie se trouvé réunie: le juge
-provincial, trois ou quatre officiers militaires, quelques commerçants
-et hommes de lettres, un grand nombre de fonctionnaires des
-administrations, les uns accompagnés de leurs femmes et de leurs
-filles, les autres seuls, mais tous parfaitement unanimes dans leur
-désir d'étouffer la mémoire de Bonaparte sous la farce d'un dindon.
-Ce n'était pas un dîner, mais un <i>Te Deum.</i> Ce fut d'ailleurs à peu
-près ce que déclara un des littérateurs de l'assistance, le docteur
-Villaça, improvisateur insigne, qui ajouta aux mets du service un plat
-préparé par les muses. Je me souviens, comme si c'était d'hier, du
-moment où il se leva, dans sa lévite de soie où tombait la queue de
-sa perruque. Une émeraude ornait son doigt. Il demanda à mon oncle
-l'abbé le refrain de l'impromptu, fixa ses regards sur la chevelure
-d'une dame, toussa, leva la main droite fermée, d'où surgissait le
-doigt indicateur levé vers le toit, et dans cette position étudiée,
-il développa le texte donné. Il fit non pas un impromptu, mais trois;
-ensuite il jura de ne s'arrêter plus. Il demandait un thème, un autre,
-improvisant sans hésiter, à tel point qu'une des dames présentes ne
-put cacher sa grande admiration.</p>
-
-<p>&mdash;Madame, répondit modestement Villaça, on voit bien que vous
-n'avez pas comme moi entendu Bocage, à Lisbonne, sur la fin du siècle
-dernier. Celui-là, oui!... quelle facilité et quels vers. Combien de
-fois, pendant des heures, au café Nicola, nous avons lutté à qui
-improviserait le plus brillamment, au milieu des bravos et des
-applaudissements. Quel talent, ce Bocage!... La duchesse de Cadaval me
-le disait encore, il y a quelques jours...</p>
-
-<p>Et ces trois derniers mots, prononcés avec emphase, produisirent dans
-toute l'assistance un frémissement d'admiration et de surprise. Eh
-quoi! cet homme si familier, si simple, non seulement luttait avec les
-poètes, mais encore vivait dans l'intimité des duchesses! Un Bocage et
-une Cadaval! Au contact d'un tel personnage, les femmes se sentaient
-magnifiées; les hommes le considéraient avec respect: les uns avec
-envie, d'autres avec incrédulité. Pendant ce temps, il continuait à
-accumuler épithètes sur épithètes, adverbes sur adverbes, épuisant
-tous les mots qui riment avec tyran et usurpateur. On en était au
-dessert; personne ne pensait plus à manger. Dans l'intervalle des
-impromptus, courait un murmure allègre, une causerie d'estomacs
-satisfaits. Les yeux tendres et humides s'alanguissaient encore; ceux
-dont l'expression était vive et chaude projetaient des regards d'un
-bout à l'autre de la table couverte de desserts et de fruits, d'ananas
-en tranches, de melons éventrés, de compotiers de cristal au travers
-desquels en apercevait la confiture de coco finement râpé et jauni par
-les œufs, ou la mélasse gluante et obscure, auprès des fromages et
-des <i>caras.</i> De temps à autre, un rire jovial, ample, déboutonné, un
-bon gros rire de famille rompait la gravité politique du banquet. À
-côté de l'intérêt supérieur et commun, s'agitaient d'autres
-intérêts secondaires et particuliers. Les jeunes filles parlaient des
-chansonnettes qu'elles devaient chanter au clavecin, et du menuet et de
-la gigue. Il n'y avait pas une matrone qui ne se promît de danser au
-moins quelques mesures, pour rappeler ce qu'elle avait été au temps de
-son jeune âge. Un individu assis à mon côté parlait d'un arrivage de
-nègres qu'on lui annonçait de Louanda. Son neveu l'avisait par une
-lettre qu'il avait déjà acheté quarante têtes, et il avait dans sa
-poche une autre lettre qu'il ne pouvait pas Montrer en ce moment et
-qui... Ce qu'il pouvait affirmer c'est qu'on allait recevoir, par ce
-seul bateau, cent vingt nègres pour le moins.</p>
-
-<p>Pan... pan... pan... faisait Villaça en battant des mains. La rumeur
-cessait subitement comme un orchestre sous la baguette du chef, et tous
-les regards se tournaient vers l'improvisateur. Ceux qui étaient les
-plus éloignés arrondissaient leurs mains autour de l'oreille pour ne
-pas perdre une seule syllabe. La plupart, avant même que le poète eût
-parlé, avaient déjà sur les lèvres un demi-sourire d'assentiment,
-candide et banal.</p>
-
-<p>Quant à moi, seul et oublié, je regardais d'un œil amoureux une
-certaine compote qui était un de mes desserts favoris. Après chaque
-impromptu, je me disais avec satisfaction que ce serait sûrement le
-dernier, mais il en venait encore un autre, et le dessert demeurait
-intact. Personne ne pensait à en appeler. Mon père assis au haut bout,
-savourait largement la joie des convives, les figures joyeuses, les
-plats, les fleurs, enchanté de voir cette familiarité communicative
-qui s'établit entre les esprits les plus distants sous l'influx d'un
-bon repas. Je me rendais compte de tout cela, attendu que mes regards
-allaient de sa place au compotier avec de vains appels pour qu'il me
-servît. Mais il ne voyait rien que lui-même et ses convives. Et les
-impromptus se succédaient comme des ondées, m'obligeant à rentrer mon
-envie et ma demande. Je patientai tant que je pus. À la fin, je n'y
-tins plus. Je demandai de la confiture à voix basse; puis j'élevai la
-voix, je criai, je battis du pied. Mon père, qui m'eût donné la lune
-s'il eût dépendu de lui de le faire, appela une esclave pour me servir
-du dessert. Mais il était déjà trop tard. Ma tante Emerenciana
-m'avait enlevé de ma chaise et livré à une servante, en dépit de mes
-cris et de mes protestations.</p>
-
-<p>L'improvisateur ne commit d'autre délit que de retarder le dessert et
-de provoquer ainsi mon exclusion. C'en fut assez pour que je jurasse
-d'exercer une vengeance, n'importe laquelle, pourvu qu'elle fût grande
-et exemplaire, et autant que possible rendît ma victime ridicule.
-Le D<sup>r</sup> Villaça était un homme grave, lent et posé dans ses
-manières, âgé de quarante-sept ans, marié et père de famille. La queue en
-papier pendue à l'habit ou à l'extrémité de la perruque me parut
-insuffisante. Je rêvais mieux que cela. Je me mis à le suivre, à
-l'épier dans le jardin où nous étions tous descendus pour nous
-promener. Je le vis causer avec Dona Eusebia, sœur du sergent major
-Domingues. C'était une robuste fille qui n'était peut-être pas fort
-jolie, mais pas laide non plus.</p>
-
-<p>Je l'entendis qui disait:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis très fâchée contre vous.</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi... je ne sais pas... c'est ma destinée... Il y a des
-jours où je voudrais mourir...</p>
-
-<p>Ils étaient entrés dans un petit bosquet. Le soir tombait. Je les
-suivis. Villaça avait dans le regard des éclairs de vin et de
-volupté.</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-moi, lui dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Personne ne nous voit. Mourir, cher ange, quelle idée! Vous
-savez bien que je vous suivrais dans la mort... Que dis-je!... je meurs
-tous les jours de passions et de tristesse...</p>
-
-<p>Dona Eusebia porta son mouchoir à ses yeux.</p>
-
-<p>L'improvisateur cherchait quelque phrase littéraire dans sa mémoire et
-trouva ceci, qu'il avait plagié comme j'eus l'occasion de le vérifier
-plus tard.</p>
-
-<p>&mdash;Ne pleure pas, mon amour, tu ne voudrais pas que le jour se
-levât avec deux aurores.</p>
-
-<p>Ceci dit, il l'attira vers lui. Elle résista pour la forme et se laissa
-faire. Leurs lèvres s'unirent, et j'entendis le bruit d'un léger
-baiser, du plus timide des baisers.</p>
-
-<p>&mdash;Le D<sup>r</sup> Villaça vient de donner un baiser à Dona
-Eusebia, m'écriai-je en courant dans le jardin.</p>
-
-<p>Mes paroles furent comme un coup de tonnerre. Chacun demeura stupéfait.
-On se regardait, on échangeait des sourires, des observations à
-demi-voix. Les mères entraînaient leurs filles, sous prétexte que la
-nuit était fraîche.</p>
-
-<p>Mon père me tira les oreilles, en cachette, vraiment même de mon
-indiscrétion. Mais le lendemain, à l'heure du déjeuner, en rappelant
-l'aventure, il me donna une petite pichenette sur le nez en disant:
-«Ah! polisson, va! polisson!»</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XIII._UN_SAUT">XIII. UN SAUT</a></h4>
-
-
-<p>Sautons maintenant à pieds joints par-dessus l'école fastidieuse où
-j'appris à lire, à écrire, à compter, à donner des calottes et à
-en recevoir: temps de diableries sur les collines et les plages, partout
-où l'occasion se présentait de faire l'école buissonnière.</p>
-
-<p>Il y avait bien aussi quelques contrariétés: les réprimandes, les
-châtiments, les leçons arides et longues, et quelques autres petits
-ennuis, si rares et si légers. Seule la férule lourde; et encore!...
-ô férule, terreur de mon enfance, tu fus le <i>Compelle intrare</i> avec
-lequel un vieux maître chauve et osseux me fourra dans la tête
-l'alphabet, la prosodie, la syntaxe et le peu qu'il savait lui-même.
-Sainte férule, maudite par les générations plus modernes, que n'ai-je
-pu demeurer éternellement sous ton joug, avec mon âme imberbe, mes
-ignorances, ma petite épée de 1814, supérieure à celle de Napoléon.
-Car enfin, qu'exigeais-lu, ô mon vieux maître de rudiment? quelques
-leçons apprises par cœur, et un peu de sagesse à l'école. Rien de
-plus que ce que la vie exige de nous, avec cette différence que si tu
-m'effrayais, tu ne m'irritais point. Je te revois en ce moment, tel que
-tu entrais dans la classe, avec tes pantoufles de cuir blanc, ta
-casaque, ton mouchoir à la main, ta tête chauve et ta barbe rasée. Je
-te revois t'asseoir, souffler, grogner, humer une prise initiale, avant
-de nous faire réciter la leçon. Cette vie obscure, tu la menas
-vingt-trois ans, silencieux et ponctuel, enterré dans ta maisonnette de
-la rue <i>do Piolho</i>, sans attrister le monde de ta médiocrité,
-jusqu'au jour où tu fis le grand plongeon dans les ténèbres. Personne ne
-te pleura, sauf peut-être un vieux serviteur noir: personne d'autre, pas
-même moi qui te dois de connaître les éléments de la grammaire.</p>
-
-<p>Il s'appelait Ludgero, mon vieux professeur. Je veux écrire son nom
-tout au long sur cette page: Ludgero Barata<a name="FNanchor_2_1" id="FNanchor_2_1"></a><a href="#Footnote_2_1" class="fnanchor">[2]</a>&mdash;nom funeste qui servait
-aux élèves d'éternel motif de plaisanteries. Un d'entre nous, Quincas
-Borba, sen montrait vraiment cruel envers le pauvre homme. Deux ou trois
-fois par semaine, il lui glissait dans la poche de son large pantalon un
-cafard qu'il tuait à cette intention. Site maître mettait la main
-dessus aux heures de classe, il faisait un bond, et promenait sur nous
-ses regards irrités. Il nous disait alors les pires injures. Il nous
-traitait de sauvages, de paysans du Danube, de gamins des rues. Les uns
-tremblaient, autres protestaient. Quincas Borba demeurait impassible,
-les yeux en l'air.</p>
-
-<p>Quel être extraordinaire, ce Quincas!... Jamais, dans mon enfance, ni
-du reste pendant toute ma vie, je n'ai rencontré un enfant plus
-spirituel, plus inventif, plus endiablé. C'était la perle, je ne dirai
-pas seulement de l'école, mais de la ville tout entière. Sa mère,
-veuve et possédant quelque bien, adorait son fils et le gâtait, le
-bichonnait, le faisait accompagner d'un domestique en livrée, qui nous
-laissait faire l'école buissonnière, dénicher les oiseaux ou courir
-après les lézards, sur les collines de <i>Livramento</i> et de la
-<i>Conceição</i>, ou tout simplement flâner dans les rues comme deux
-gommeux oisifs. C'était plaisir de voir Quincas Borba faire le rôle
-d'empereur aux fêtes du Saint-Esprit. Du reste, dans nos jeux
-d'enfants, il choisissait toujours un rôle de roi, de ministre, de
-général, la marque d'une suprématie, n'importe laquelle. Il avait de
-l'élégance, de la gravité, une certaine magnificence dans les
-attitudes et les gestes. Qui aurait dit que... mais n'anticipons pas.
-Faisons un saut jusqu'en 1822, date de notre indépendance politique, et
-de ma première captivité.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XIV._LE_PREMIER_BAISER">XIV. LE PREMIER BAISER</a></h4>
-
-
-<p>Je venais d'avoir dix-sept ans; au-dessus de mes lèvres s'estompait un
-léger duvet, sur lequel je tirais pour le transformer en moustaches. Je
-n'avais de vraiment viril que mes yeux, qui étaient vifs et résolus.
-Comme je montrais une certaine arrogance, il était difficile de dire si
-j'étais encore un enfant avec des airs d'homme, ou un homme ayant
-conservé des airs d'enfant. J'étais en somme un joli garçon, joli et
-audacieux, qui entrait dans la vie avec bottes et éperons, le fouet en
-main, du sang dans les veines, chevauchant une monture nerveuse, rapide
-et résistante comme le coursier des antiques ballades, que le
-romantisme alla chercher dans les châteaux du moyen âge pour le
-lâcher dans les rues de notre siècle. Le pis est que, fourbu de tant
-de courses qu'on lui fit faire, il fut mis au rancart. Le réalisme le
-trouva rongé de lèpre et de vermine, et par compassion lui donna asile
-dans ses livres.</p>
-
-<p>C'est vrai que j'étais un joli garçon élégant et riche; et l'on peut
-facilement s'imaginer que plus d'une femme, à cette époque, baissait
-devant moi son front pensif, ou me fixait de ses égards avides. Entre
-toutes, celle qui me captiva était une... une... je ne sais trop
-comment dire, car ce livre est chaste, au moins dans mon intention. Ah!
-dans mon intention, combien il est chaste! Mais enfin, comme il faut
-tout dire ou rien, celle qui fit ma conquête était une Espagnole,
-Marcella, la «Belle Marcella» comme l'appelaient avec raison les
-jeunes gens de ce temps-là. Elle était fille d'un jardinier des
-Asturies, comme elle me l'avoua elle-même dans une heure d'expansion;
-car la version courante lui donnait comme père un homme de lettres de
-Madrid, victime de l'invasion française, qui avait été blessé puis
-emprisonné et enfin fusillé quand elle avait à peine dix ans. <i>Cosas
-de España.</i> Quoi qu'il en soit, fille de littérateur ou de jardinier,
-il est certain que Marcella ne possédait plus l'innocence rustique et
-ne comprenait qu'avec peine la morale prescrite par la loi. C'était une
-bonne fille, joyeuse, sans scrupules, un peu comprimée par
-l'austérité du temps, qui ne lui permettait pas d'exhiber par les rues
-son équipage et ses folies. Elle était impatiente, amie du luxe, de
-l'argent et des jeunes hommes. Cette année-là, elle se mourait d'amour
-pour un certain Xavier, individu riche et phtisique, une perle!</p>
-
-<p>La première fois qu'elle m'apparut, ce fut au <i>Rocio Grande</i>, le
-soir de la grande illumination improvisée dès qu'on connut les premières
-nouvelles de la déclaration d'indépendance. Vraie fête de printemps,
-superbe aurore de la conscience nationale. Nous étions deux gamins:
-peuple et moi. Nous sortions de l'enfance avec toute la fougue de la
-jeunesse. Je la vis descendre d'une chaise à porteurs. Elle était
-imposante dans sa démarche, faite au moule, le corps svelte et
-ondulant, un galbe, un je ne sais quoi qu'on ne trouve que chez les
-impures. «Suivez-moi», dit-elle à son valet de pied; et moi je la
-suivis, aussi asservi que l'autre, comme si l'ordre s'adressait à moi.
-Je la suivis, amoureux d'elle, vibrant, le cœur illuminé des
-premières aurores. Chemin faisant, je l'entendis nommer: «La Belle
-Marcella». Marcella: j'avais entendu l'oncle Jean prononcer ce nom; et
-je demeurai tout étourdi.</p>
-
-<p>Trois jours plus tard, mon oncle me demanda en secret si je voulais
-souper avec de petites femmes, aux <i>Cajueiros.</i> J'acceptai, et il me
-conduisit chez Marcella. Xavier, avec tous ses tubercules, présidait le
-nocturne banquet. Je ne mangeai rien ou presque rien, n'ayant d'yeux que
-pour la maîtresse de la maison. Quelle gracieuse petite Espagnole!...
-Il y avait là une demi-douzaine de femmes, toutes entretenues, jolies
-et pleines de charme. Mais l'Espagnole!... L'enthousiasme, quelques
-gorgées de vin, mon caractère impérieux et emporté, tout cela me fit
-faire une chose dont je ne me serais point cru capable. Sur le seuil de
-la maison, je dis à mon oncle de m'attendre un instant, et je gravis de
-nouveau les escaliers.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez oublié quelque chose?... me demanda Marcella, debout
-sur le palier.</p>
-
-<p>&mdash;Mon mouchoir.</p>
-
-<p>Elle allait me précéder dans la direction du salon. Mais je lui saisis
-les mains, l'attirai à moi, et lui donnai un baiser. Je ne sais ce
-qu'elle me dit, si elle cria, si elle appela. Je descendis de nouveau
-les escaliers, rapide comme un vent d'orage, et titubant comme un homme
-ivre.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XV._MARCELLA">XV. MARCELLA</a></h4>
-
-
-<p>Je mis trente jours pour aller du <i>Rocio Grande</i> au cœur de
-Marcella, non plus en galopant sur le coursier fougueux du désir, mais en
-chevauchant l'âne de la patience, à la fois artificieux et entêté.
-Il n'y a en vérité que deux moyens de dominer la volonté des femmes:
-la violence symbolisée par le taureau d'Europe, l'insinuation que
-rappellent le cygne de Léda et la pluie d'or de Danaé. Ces trois
-inventions du vieux Jupiter sont passées de mode et j'y substitue le
-chevalet l'âne. Je ne dirai point les ruses ourdies, les tentatives de
-séduction, les alternatives de confiance et d'amour, les attentes
-déçues; je tairai tous ces préliminaires. Mais je puis affirmer que
-l'âne fut digne du cheval, un véritable âne de Sancho, philosophe en
-vérité, qui me conduisit à bon port à la fin du laps de temps déjà
-connu. Je descendis, caressai la croupe de l'animal, et l'envoyai
-paître.</p>
-
-<p>Ô premières émotions de ma jeunesse, comme vous vous étiez suaves en
-vérité!... Telle, dans la création biblique, dut être l'effet du
-premier rayon de soleil, lorsqu'il éclaira la face du monde en fleur.
-Oui, ce fut ainsi pour moi, et pour toi aussi, ami lecteur; s'il y eut
-dans ta vie une dix-huitième année, tu concorderas qu'il en fut ainsi.</p>
-
-<p>Notre passion, union, ou tout ce que l'on voudra, le nom importe peu,
-eut deux phases: la phase consulaire et la phase impériale. La
-première fut courte, et jamais Xavier ne soupçonna qu'il partageait
-avec moi le gouvernement de Rome. Le jour pourtant où la crédulité ne
-put tenir devant l'évidence, il déposa les insignes, je concentrai
-tous les pouvoirs dans mes mains. Ce fut la phase césarienne. L'univers
-m'appartint; mais Dieu sait ce qu'il m'en coûta. Il fallut trouver de
-l'argent et en inventer. J'exploitai d'abord la générosité de mon
-père, qui me donnait tout ce que je lui demandais, sans reproches, sans
-retard, sans froideur. Il disait qu'il faut que jeunesse se passe, et
-qu'il avait été jeune comme moi. Pourtant, j'abusai tant et tant,
-qu'il resserra peu à peu les cordons de sa bourse. J'eus alors recours
-à ma mère, qui trouvait moyen de me glisser quelque argent en
-cachette. C'était peu. Aux grands maux les grands remèdes: j'escomptai
-l'héritage paternel, je signai des lettres, sans échéance précise,
-et à des taux usuraires.</p>
-
-<p>En vérité, disait Marcella, quand je lui apportais des soieries ou des
-bijoux, il faut que je me fâche. A-t-on jamais vu... un cadeau de cette
-valeur!...</p>
-
-<p>Et s'il s'agissait d'un bijou, elle le contemplait entre ses doigts
-tout en proférant ces paroles; die l'examinait à la lumière, en essayait
-l'effet sur elle, et elle me couvrait de baisers impétueux et
-sincères. En dépit de ses protestations, la joie coulait dans ses
-regards, et je me sentais satisfait de la voir ainsi. Elle aimait
-particulièrement nos anciens doublons d'or, et je lui en apportais
-autant que j'en pouvais trouver. Marcella les enfermait tous dans un
-coffret de fer dont personne ne sut jamais où elle gardait la clef.
-Elle les cachait ainsi par crainte des esclaves. Sa maison des
-<i>Cajueiros</i> lui appartenait. Les meubles étaient bons et solides, en
-palissandre sculpté, et tout était à l'avenant, bibelots, miroirs,
-vases, vaisselle, une superbe vaisselle des Indes que lui avait donnée
-un conseiller à la Cour d'appel. Ah! vaisselle du diable, me portais-tu
-assez sur les nerfs!... Combien de fois ne l'ai-je pas dit à sa
-propriétaire. Je ne lui dissimulais pas l'écœurement que me causaient
-toutes ces reliques de ses amours d'antan. Elle m'écoutait en souriant,
-avec une expression de candeur,&mdash;de candeur et d'autre chose encore
-que je ne pouvais comprendre en ce temps-là. Mais maintenant, en me
-reportant en arrière, je songe que son rire offrait le singulier
-mélange d'un être qui serait issu d'une sorcière de Shakespeare et
-d'un ange de Klopstock. Je ne sais si je me fais bien comprendre. Dès
-qu'elle devinait mes inutiles et tardives jalousies, je crois qu'elle
-prenait plaisir à les exciter davantage. Par exemple, un jour que je
-n'avais pu lui offrir un certain collier trop cher pour ma bourse, et
-qu'elle avait vu à la devanture du bijoutier, elle me dit qu'elle avait
-voulu plaisanter, que son amour se passait fort bien de tels
-stimulants.</p>
-
-<p>Et elle me menaça du doigt en disant:</p>
-
-<p>&mdash;Jamais je ne te pardonnerais d'avoir de moi une aussi triste
-opinion.</p>
-
-<p>Et voilà que, rapide comme un oiseau, elle bat des mains, m'en entoure
-le visage, m'attire à elle d'un geste gracieux, avec des minauderies
-d'enfant. Ensuite, étendue sur la chaise longue, elle continua sa
-profession de foi, avec simplicité et franchise. Son affection n'était
-pas à vendre. On pouvait bien en acheter les apparences. Quant à la
-réalité, elle la gardait pour un petit nombre. Duarte, par exemple, le
-sous-lieutenant Duarte, qu'elle avait aimé pour de vrai, deux ans
-auparavant, avait toutes les peines du monde à lui faire accepter un
-objet de valeur, tout comme moi; elle ne recevait de lui, sans
-réluctance, que de petits cadeaux modestes comme la croix d'or qu'il
-lui avait offerte le jour de sa fête.</p>
-
-<p>&mdash;Cette croix...</p>
-
-<p>Ce disant, elle porta la main à son corsage, en retira une fine croix
-d'or, pendue à son coupar un ruban bleu.</p>
-
-<p>&mdash;Mais cette croix, lui fis-je observer, ne m'as-tu pas dit
-qu'elle te venait de ton père?</p>
-
-<p>Marcella secoua la tête avec commisération.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'as pas compris que c'était un mensonge... pour ne pas
-t'attrister. Allons, viens, <i>chiquito</i>, ne sois pas défiant comme
-cela. J'en ai aimé d'autres; et puis après, qu'importe, puisque c'est
-fini? Un jour quand nous nous quitterons...</p>
-
-<p>&mdash;Ne dis pas cela, m'écriai-je.</p>
-
-<p>&mdash;Tout passe! un jour...</p>
-
-<p>Elle ne put achever; un sanglot étouffa sa voix. Elle étendit les
-mains, m'attira sur son sein, me murmura tout bas à l'oreille:</p>
-
-<p>&mdash;Jamais, jamais, mon amour!...</p>
-
-<p>Je la remerciai, les yeux humides. Le lendemain, je lui apportai le
-collier qu'elle avait refusé.</p>
-
-<p>&mdash;Comme souvenir de moi, quand nous nous séparerons, lui
-dis-je.</p>
-
-<p>D'abord elle se concentra dans un silence indigné. Ensuite, elle fit un
-geste magnifique. Elle essaya de jeter le collier par la fenêtre. Je
-retins son bras. Je la suppliai de ne pas me faire une telle offense, de
-garder le bijou. Elle m'obéit en souriant.</p>
-
-<p>D'ailleurs elle me payait largement de mes sacrifices. Elle devinait
-mes plus secrets désirs; elle les prévenait tout naturellement, par une
-espèce de nécessité affective, par une fatalité de sa conscience.
-Jamais le désir n'était raisonnable; c'était pur caprice, simple
-enfantillage. Je la voulais vêtue d'une certaine manière, parée de
-telle et telle façon; j'exigeais qu'elle mît ce vêtement et non un
-autre, qu'elle vînt se promener. Il en était ainsi du reste. Elle
-consentait à tout, souriante et bavarde.</p>
-
-<p>&mdash;Quel être extraordinaire lu fais! me disait-elle.</p>
-
-<p>Et elle allait mettre la robe, la dentelle, les bijoux, avec une
-docilité charmante.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XVI._UNE_REFLEXION_IMMORALE">XVI. UNE RÉFLEXION IMMORALE</a></h4>
-
-
-<p>Il me vient à l'esprit une réflexion immorale qui est en même temps
-une correction de phrase. Je crois avoir, dit au chapitre XIV, que
-Marcella se mourait d'amour pour Xavier. Ce n'est pas mourir, c'est
-vivre, qu'il faut dire. Vivre n'est pas la même chose que mourir. Tous
-les joailliers du monde l'affirment, et ce sont des gens qui connaissent
-la grammaire. Bons bijoutiers, qu'en serait-il de l'amour sans vos
-jouets et vos amulettes, qui sont le tiers ou la cinquième partie de
-l'universel commerce des cœurs? Telle est la réflexion immorale que
-j'ai voulu faire, et qui est aussi obscure qu'immorale, car on ne
-comprend pas très bien ma pensée. J'ai voulu dire que la plus belle
-tête du monde n'en est pas moins belle quand on la ceint d'un diadème
-de perles fines; ni moins belle, ni moins aimée. Marcella par exemple,
-qui était vraiment bien jolie, Marcella m'aima...</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XVII._CONSIDERATIONS_SUR_LE_TRAPEZE">XVII. CONSIDÉRATIONS SUR LE TRAPÈZE</a></h4>
-
-
-<p>...Marcella m'aima durant quinze mois et onze <i>contos</i> de reis;
-rien de plus, rien de moins. Mon père, dès qu'il eut vent des onze
-<i>contos</i>, prit la chose au tragique: il trouva que l'aventure
-dépassait de beaucoup les limites d'un simple caprice de jeune homme.</p>
-
-<p>&mdash;Cette fois, dit-il, tu vas me faire le plaisir de filer en
-Europe pour suivre les cours d'une université, probablement celle de
-Coimbra. Je veux faire de toi un homme sérieux, et non un muscadin et un
-voleur. Voleur! oui, répéta-t-il en voyant mon geste de protestation; quel
-autre nom donner à un fils qui se conduit comme toi?...</p>
-
-<p>Ce disant, il tira de sa poche mes divers billets qu'il avait rachetés,
-et me les mit sous le nez.</p>
-
-<p>&mdash;Vois-tu, freluquet! Est-ce ainsi qu'on doit respecter l'honneur
-des siens? Crois-tu que moi et ceux qui m'ont précédé nous avons gagné
-notre fortune dans les tavernes ou à courir les rues? Libertin! cette
-fois tu prendras le droit chemin, ou je te déshérite.</p>
-
-<p>Sa fureur était courte et pondérée. Je l'écoutai en silence, et je
-ne fis point, comme en d'autres circonstances précédentes,
-d'objections à l'ordre de départ. Je ruminais d'emmener Marcella avec
-moi. J'allai la trouver, je lui en fis la proposition. Marcella
-m'écouta, les yeux en l'air, sans répondre. Comme j'insistais, elle
-déclara qu'elle ne pouvait aller en Europe.</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi pas?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne puis, me dit-elle d'un air dolent, je ne puis aller
-respirer l'air de ces rivages, qui me rappellent la mémoire de mon pauvre
-père, victime de Napoléon...</p>
-
-<p>&mdash;Lequel des deux: le jardinier ou l'avocat?</p>
-
-<p>Marcella fronça le sourcil. Elle chantonna une séguedille, se plaignit
-de la chaleur, et demanda un verre de sirop. La femme de chambre
-l'apporta sur un plat d'argent qui faisait partie de de mes onze
-<i>contos.</i> Marcella m'offrit poliment le rafraîchissement. Pour toute
-réponse je fis sauter d'un revers de main le verre et le plateau. Elle
-reçut le liquide sur son corsage; la négresse hurla et je lui ordonnai
-de s'en aller au plus vite. Demeuré seul avec Marcella, je laissai
-déborder tout le désespoir de mon âme. Je lui dis qu'elle était un
-monstre, que jamais elle ne m'avait aimé, qu'elle m'avait laissé
-commettre des folies, sans même avoir l'excuse de la sincérité. Je
-l'accablai d'injures que j'accompagnais de gestes violents. Marcella
-demeurait assise, mâchonnant le bout de ses doigts, froide comme un
-morceau de marbre. J'avais envie de l'étrangler, de l'humilier tout au
-moins, en la subjuguant sous mes pieds. J'allais peut-être le faire,
-mais mon impétuosité changea de forme: ce fut moi qui me jetai à ses
-pieds, contrit et suppliant. Je la couvris de baisers, je lui rappelai
-les quinze mois de notre félicité, je lui répétai les tendres
-paroles des meilleurs jours, et je lui serrai les mains, assis sur le
-plancher, la tête entre ses genoux. Palpitant, égaré, je la suppliai,
-en pleurant, de ne point m'abandonner... Marcella me regarda pendant
-quelques instants quand j'eus fini de parler, puis elle m'écarta
-doucement, avec un geste d'ennui.</p>
-
-<p>&mdash;Laisse-moi tranquille, me dit-elle.</p>
-
-<p>Elle se leva, secoua ses vêtements encore tout mouillés, et se dirigea
-vers sa chambre.</p>
-
-<p>&mdash;Non! m'écriai-je, tu n'entreras pas... je te le défends!...
-J'allais porter la main sur elle. Trop tard; elle était entrée et s'était
-enfermée à double tour.</p>
-
-<p>Je sortis désespéré. Pendant deux mortelles heures, j'errai au hasard
-dans les quartiers excentriques et déserts, où j'étais certain de ne
-rencontrer aucune personne de connaissance. Je mâchonnais mon
-désespoir avec une avidité morbide. J'évoquais les heures, les jours,
-les instants de délire, et tantôt je me plaisais à les croire
-éternels, et à supposer qu'ils survivraient à mon cauchemar passager,
-tantôt, me mentant à moi-même, je les rejetais loin de moi comme un
-fardeau inutile. Alors j'aurais voulu m'embarquer tout de suite, couper
-ma vie en deux morceaux et je me délectais à l'idée que Marcella,
-avertie de mon départ, serait pénétrée de regrets et de remords. Je
-me persuadais que, m'ayant aimé follement, elle éprouverait quelque
-chose, une tristesse quelconque, comme lorsqu'elle pensait au
-sous-lieutenant Duarte. Cette réminiscence m'emplit alors de jalousie.
-La nature tout entière me criait qu'il fallait emmener Marcella avec
-moi.</p>
-
-<p>&mdash;Il le faut... il le faut... disais-je en montrant le poing à
-l'espace.</p>
-
-<p>Soudain une idée géniale... Ah! trapèze de mes péchés, trapèze des
-conceptions folles! mon idée se mit à y faire des cabrioles comme plus
-tard celle de l'emplâtre (chapitre II). Il fallait fasciner Marcella,
-l'éblouir, l'entraîner. Et je découvris un moyen beaucoup plus
-convaincant que les supplications. Je ne considérai point les
-conséquences possibles. Je fis de nouveaux billets: je me rendis rue
-<i>dos Ourives</i>, j'achetai le plus joli bijou en montre, trois diamants
-énormes, enchâssés dans un peigne d'ivoire; et je courus chez
-Marcella.</p>
-
-<p>Elle était couchée sur un hamac, dans une attitude amollie, la jambe
-pendante, montrant le petit pied chaussé de soie, les cheveux épars,
-le regard tranquille et somnolent.</p>
-
-<p>&mdash;Tu m'accompagnes, dis-je. J'ai trouvé de l'argent, beaucoup
-d'argent; tu auras tout ce que tu désireras. Tiens, prends.</p>
-
-<p>Et je lui montrai le peigne avec ses diamants. Marcella tressaillit,
-dressa son buste, s'appuya sur le coude, et considéra le peigne pendant
-un instant très court. Puis elle détourna les regards. Elle s'était
-reprise. Alors je saisis ses cheveux, je les tordis, je les nouai à la
-hâte, j'improvisai une coiffure, et je couronnai mon œuvre du peigne
-aux diamants. Je reculai, je m'approchai de nouveau, retouchant les
-tresses, les abaissant ou les relevant, cherchant à établir quelque
-symétrie dans ce désordre. Et j'apportais à ces minuties une
-tendresse de mère.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà, dis-je enfin.</p>
-
-<p>&mdash;Quel fou! s'écria-t-elle.</p>
-
-<p>Ce fut sa première réponse. La seconde consista à m'attirer, à me
-payer de mon sacrifice par un baiser, le plus ardent de tous. Ensuite
-elle prit le peigne, en admira la matière et le travail, me regardant
-de temps à autre, en secouant la tête d'un air de reproche.</p>
-
-<p>&mdash;A-t-on jamais vu!... disait-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Viendras-tu?</p>
-
-<p>Elle réfléchit un instant. L'expression de ses regards ne me plut
-guère, qui allaient de moi au mur et du mur au bijou. Mais cette
-mauvaise impression se dissipa quand elle m'eut répondu résolument:</p>
-
-<p>&mdash;J'irai. Quand pars-tu?</p>
-
-<p>&mdash;D'ici deux ou trois jours.</p>
-
-<p>C'est bon.</p>
-
-<p>Je la remerciai à genoux. J'avais retrouvé ma Marcella des premiers
-jours. Je le lui dis. Elle sourit, et elle alla garder le bijou, tandis
-que je descendais l'escalier.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XVIII._VISION_DANS_LE_CORRIDOR">XVIII. VISION DANS LE CORRIDOR</a></h4>
-
-
-<p>Sur le palier du rez-de-chaussée, au fond du corridor obscur, je
-m'arrêtai pendant quelques instants pour souffler, me palper, réunir
-mes idées éparses, me reprendre enfin, au milieu de tant de sensations
-profondes et contraires. Je sentais heureux. En vérité, les diamants
-doublaient un peu mon bonheur; mais quoi! une jolie femme peut bien
-aimer en même temps les Grecs et leurs présents. Enfin, j'avais
-confiée en ma bonne Marcella. Elle pouvait avoir ses défauts, mais
-elle m'aimait.</p>
-
-<p>&mdash;Ange!... murmurais-je en regardant le toit du corridor.</p>
-
-<p>Et voici que le regard de Marcella, qui un instant auparavant m'avait
-donné une impression de défiance, m'apparut comme pour se moquer de
-moi. Il brillait au-dessus d'un nez qui était à la fois celui de
-Bakbarah et le mien. Pauvre amoureux des <i>Mille et une nuits!</i> Je te
-vis courir derrière la femme du vizir, à travers la galerie. Elle te
-faisait signe comme pour s'offrir à toi, et tu courais, tu courais tout
-au long de l'allée, jusqu'au moment où tu sortis dans la rue et où
-tous les corroyeurs te huèrent et elles rossèrent d'importance. Et
-soudain il me sembla que le corridor était l'allée, et que la rue
-était celle de Bagdad. En effet, sur le pas de la porte, et sur le
-trottoir, je vis trois des corroyeurs, l'un en soutane, l'autre en
-livrée, le troisième en civil. Ils entrèrent dans le corridor, me
-prirent par le bras, me forcèrent à entrer dans une voiture. Mon père
-s'assit à ma droite, mon oncle le chanoine à ma gauche, l'individu en
-livrée monta sur le siège, et fouette cocher! jusqu'à la maison de
-l'intendant police, et de là jusqu'au port, d'où je fus transporté
-dans un voilier en partance pour Lisbonne. Figurez-vous ma résistance,
-d'ailleurs parfaitement inutile.</p>
-
-<p>Trois jours après, je franchis la barre, abattu et muet. Je ne pleurais
-même pas. J'avais une idée fixe. Maudites idées fixes!... Celle-là
-me poussait à me précipiter dans la mer en répétant le nom de
-Marcella.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XIX._A_BORD">XIX. À BORD</a></h4>
-
-
-<p>Nous étions en tout onze passagers: un fou qu'accompagnait sa femme,
-deux jeunes gens, qui voyageaient pour leur agrément, quatre
-commerçants et deux domestiques. Mon père me recommanda à tous, en
-commençant par le capitaine du navire, qui d'ailleurs avait fort à
-faire et qui, par surcroît, emmenait avec lui sa femme qui était
-phtisique au dernier degré.</p>
-
-<p>J'ignore si le capitaine eut vent de mes funestes projets, ou si mon
-père le mit sur ses gardes; il avait constamment les yeux sur moi, il
-m'obligeait à rester près de lui, ou, quand il était obligé de me
-quitter, il me conduisait près de sa femme. Elle ne se levait point de
-sa chaise longue: et tout en toussant, elle me promettait de me montrer
-les alentours de Lisbonne. Elle n'était point seulement maigre, mais
-translucide; il était impossible d'elle ne mourût pas d'une heure à
-l'autre. Le capitaine, peut-être pour se leurrer lui-même, feignait de
-ne point croire au dénouement si proche.</p>
-
-<p>Je ne savais rien; je ne pensais à rien. Que m'importait le sort d'une
-femme poitrinaire, au milieu de l'océan? L'univers, pour moi, c'était
-Marcella.</p>
-
-<p>Au bout d'une semaine, je trouvai le moment propice pour mourir.
-C'était la nuit. Je montai doucement sur le pont. Mais j'y trouvai le
-capitaine qui, penché sur le bastingage, considérait l'horizon.</p>
-
-<p>&mdash;Quelque grain qui s'annonce?... demandai-je.</p>
-
-<p>&mdash;Non, me répondit-il en tressaillant; non. J'admire la splendeur
-de la nuit. Voyez... Quelle merveille!...</p>
-
-<p>Le style démentait l'aspect assez fruste de l'individu, qui semblait
-étranger au style métaphorique. Au bout de quelques secondes, il me
-prit par la main, me montra la lune, et me demanda pourquoi je ne
-faisais point une ode à la nuit. Je lui répondis que je n'étais rien
-moins que poète. Il grommela je ne sais quoi, fit quelques pas, prit
-dans sa poche un morceau de papier tout chiffonné, et à la lumière
-d'un falot, il me lut une ode dans le goût de celles d'Horace, sur la
-liberté de la vie maritime. C'était des vers de sa façon.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'en dites-vous?</p>
-
-<p>Je ne me rappelle plus ce que je lui répondis. Il me serra la main avec
-force remerciements. Ensuite, il me récita deux sonnets. Il allait m'en
-dire un autre, quand on vint l'appeler la part de sa femme.</p>
-
-<p>&mdash;J'y vais, dit-il, et il me récita le troisième sonnet,
-lentement, avec componction.</p>
-
-<p>Je demeurai seul. La muse du capitaine avait balayé de mon esprit les
-funestes pensées. Je préférai dormir, ce qui est une façon
-passagère de mourir. Le jour suivant, nous nous réveillâmes au bruit
-d'une tempête qui donna la chair de poule à tous les passagers, moins
-au fou. Il commença de danser, en criant que sa fille l'envoyait
-chercher dans une berline. C'était la mort de cette enfant qui avait
-causé sa folie. Jamais je n'oublierai l'horrible figure de ce pauvre
-homme au milieu du tumulte des gens et des hurlements de l'ouragan. Il
-chantait, il dansait, les yeux hors de la tête, très pâle, ses longs
-cheveux hérissés au vent. Il s'arrêtait de temps à autre, élevait
-ses mains osseuses, et formait avec les doigts des croix, des carrés,
-des anneaux, et riait ensuite désespérément. Sa femme l'abandonnait
-à lui-même; en proie à la terreur de la mort, elle se vouait à tous
-les saints du paradis. Enfin la tempête se calma, après avoir fait, je
-l'avoue, une excellente diversion à mes tristesses. Moi qui avais envie
-d'aller au-devant de la mort, je n'osai plus la regarder en face, quand
-elle se présenta.</p>
-
-<p>Le capitaine me demanda si j'avais eu peur, si je m'étais senti en
-péril, si je n'avais pas trouvé le spectacle sublime, le tout en me
-montrant un véritable intérêt d'ami. Tout naturellement, nous en
-vînmes à parler de la vie de marin. Le capitaine me demanda si
-j'aimais les idylles piscatoires. Je lui répondis en toute ingénuité
-que j'ignorais ce qu'il voulait dire.</p>
-
-<p>&mdash;Vous allez voir, me dit-il.</p>
-
-<p>Et il me récita un petit poème, puis un autre, une églogue, puis cinq
-sonnets, par lesquels il termina, ce jour-là sa confidence littéraire.
-Le jour suivant, avant de me rien réciter, il me fit l'aveu des graves
-motifs qui l'avaient voué à la profession maritime, contre la volonté
-de sa grand'mère qui voulait qu'il fût prêtre. Il possédait assez
-bien, en effet, les lettres latines. Il n'entra point dans les ordres,
-mais il continua d'être poète, la poésie étant sa vocation
-naturelle. Pour m'en convaincre, il me récita tout au long et par cœur
-une centaine de vers. J'observai en lui un singulier phénomène: ses
-attitudes étaient si bizarres, qu'une fois je ne pus contenir mon envie
-de rire. Mais le capitaine, quand il récitait, regardait au dedans de
-lui-même, de telle sorte qu'il ne vit et n'entendit rien.</p>
-
-<p>Les jours passaient, et les ondes, elles vers, et aussi la vie de la
-poitrinaire. Elle ne tenait qu'à un fil. Un jour, aussitôt après le
-déjeuner, le capitaine me dit que la malade ne passerait probablement
-pas la semaine.</p>
-
-<p>&mdash;Vraiment! m'écriai-je.</p>
-
-<p>&mdash;Cette nuit a été terrible.</p>
-
-<p>J'allai lui rendre visite. Je la trouvai, en effet, moribonde, ou peu
-s'en fallait. Mais elle parlait toujours de notre arrivée à Lisbonne,
-où je resterais quelques jours avant d'aller à Coimbra, car elle
-comptait bien me conduire à l'Université. Je sortis consterné. Je
-trouvai son mari en contemplation devant les vagues qui venaient mourir
-sur la quille du navire, et j'essayai de le consoler. Il me remercia, me
-conta l'histoire de ses amours, fit l'éloge delà fidélité et du
-dévouement de sa femme, remémora les vers qu'il avait naguère
-composés à son intention, et me les récita. Sur ces entrefaites, on
-vint l'appeler sa part. Nous accourûmes: c'était une crise qu'elle
-traversait. Ce jour-là et le suivant furent cruels. Le troisième, elle
-entra en agonie et je m'éloignai de ce spectacle qui me répugnait. Une
-demi-heure plus tard, je rencontrai le capitaine assis sur un monceau de
-câbles, la tête entre les mains. Je lui présentai mes condoléances.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est morte comme une sainte, me répondit-il. Et pour que ces
-paroles ne pussent être mises sur le compte de l'attendrissement, il se
-leva aussitôt, secoua la tête, et fixa sur l'horizon un regard
-accompagné d'un geste long et profond.</p>
-
-<p>&mdash;Nous allons, dit-il, la livrer à la tombe qui jamais ne se
-rouvre sur ce qu'elle a une fois englouti.</p>
-
-<p>Peu d'heures après, le cadavre fut en effet lancé à la mer, avec les
-cérémonies accoutumées. La tristesse se lisait sur tous les visages.
-Le veuf conservait l'attitude d'un tronc d'arbre durement fendu par la
-foudre. Un grand silence... La vague ouvrit ses flancs, reçut la
-dépouille, se referma dans un remous suivi d'une légère ride, et le
-bateau continua son chemin... Je demeurai quelques instants à la poupe,
-les regards fixés sur ce point incertain de l'Océan, où était resté
-l'un de nous. Ensuite j'allai trouver le capitaine pour le distraire de
-sa solitude et de ses regrets.</p>
-
-<p>Merci, me dit-il en devinant mon intention. Croyez bien que jamais je
-n'oublierai vos bons offices. Dieu vous en saura gré. Pauvre Léocadia,
-tu te souviendras de nous dans le ciel.</p>
-
-<p>Il essuya sur sa manche une larme importune. Je cherchai un dérivatif
-dans la poésie, qui était sa passion. Je lui parlai des vers qu'il
-m'avait lus, je m'offris à les faire imprimer à mes frais. Ses yeux
-s'animèrent un peu.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être accepterai-je votre offre, me dit-il. Mais j'hésite...
-c'est de si faible poésie.</p>
-
-<p>Je jurai le contraire; je lui demandai de réunir les différentes
-pièces, et de me les donner avant notre débarquement.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre Léocadia! murmura-t-il sans répondre à ma demande... la
-mer... le ciel... le navire...</p>
-
-<p>Le jour suivant, il me lut un épicedion qu'il venait de composer, et
-où il avait consigné les circonstances de la mort et de la sépulture
-de sa femme. Il me le lut d'une voix émue, et sa main tremblait. Il me
-demanda ensuite si les vers étaient dignes du trésor qu'il avait
-perdu.</p>
-
-<p>&mdash;Ils le sont, lui répondis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Il me manque le grand souffle lyrique, me dit-il au bout d'un
-instant. Mais personne ne me refusera la sensibilité, et c'est peut-être
-son excès qui nuit à la perfection.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne crois pas; je trouve vos vers parfaits.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je crois que... enfin ce sont des vers de matelot.</p>
-
-<p>&mdash;De matelot poète.</p>
-
-<p>Il haussa les épaules, considéra le papier, et relut la pièce, mais
-cette fois sans tremblement dans la voix, en accentuant les intentions
-littéraires, en donnant du relief aux images et de la mélodie aux
-vers. Enfin il m'avoua que c'était son œuvre la plus achevée.
-J'abondai dans ce sens; il me serra la main, et me prédit grand
-avenir.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XX._JE_PASSE_MON_BACCALAUREAT">XX. JE PASSE MON BACCALAURÉAT</a></h4>
-
-
-<p>Un grand avenir! Tandis que ces paroles régnaient à mes oreilles, je
-promenais mes regards au loin, sur l'horizon mystérieux et vague. Une
-idée refoulait l'autre, l'ambition portait préjudice au souvenir de
-Marcella. Un grand avenir? Naturaliste, littérateur, archéologue,
-banquier, politique, évêque,&mdash;eh! oui, pourquoi pas évêque?
-l'important était que j'obtinsse une haute charge, une grande
-réputation, une position supérieure. L'ambition, cet aigle, sortit de
-l'œuf et ouvrit sa pupille fauve et pénétrante. Adieu, amours! adieu,
-Marcella! Jours de délire, bijoux hors de prix, vie déréglée, adieu!
-Je prends le chemin ardu de la gloire; je vous abandonne avec mes
-culottes d'enfant.</p>
-
-<p>Et ce fut ainsi que je débarquai à Lisbonne, et que je partis pour
-Coimbra. L'Université m'attendait avec ses sciences arides; je fus un
-étudiant médiocre, ce qui ne m'empêcha point de devenir bachelier. Je
-reçus mon diplôme avec toute la solennité d'usage, quand j'eus
-terminé mon cours. Ce fut une belle fête qui me remplit d'orgueil et
-de regrets, de regrets surtout. J'avais acquis à Coimbra une grande
-réputation de bon vivant. J'étais un étudiant léger, superficiel,
-tumultueux et pétulant, aimant les aventures, faisant du romantisme
-pratique et du libéralisme théorique, vivant sur la foi des yeux noirs
-et des constitutions écrites. Le jour où l'Université m'attesta sur
-parchemin que j'étais un savant, moi qui n'ignorais pas les lacunes de
-mes connaissances, je me sentis en quelque façon déçu, sans rien
-perdre de mon orgueil pour cela. Et je m'explique. Le diplôme était un
-titre d'affranchissement. Mais s'il me donnait la liberté, il
-m'imposait aussi la responsabilité. Je gardai le titre, je laissai les
-charges sur les rives du Mondego, et je partis, quelque peu déçu,
-mais sentant déjà une curiosité impétueuse, un désir de jouer
-des coudes, de jouir, de vivre, de m'affirmer,&mdash;de prolonger
-l'Université, ma vie durant.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XXI._LE_MULETIER">XXI. LE MULETIER</a></h4>
-
-
-<p>L'âne que je montais ayant refusé d'avancer, je m'avisai de le
-fustiger. Mal m'en prit: il fit deux sauts de mouton, puis trois autres,
-puis un dernier qui me fit voler de ma selle si malencontreusement que
-mon pied droit demeura pris dans l'étrier. Je tentai de m'accrocher au
-poitrail de l'animal. Mais alors, effrayé, il s'emballa à travers
-champs. Je m'exprime mal: il essaya de s'emballer, et effectivement il
-réussit à faire deux sauts en avant; mais le muletier, qui se trouvait
-présent, accourut à temps pour l'arrêter par la bride et le retenir,
-sans efforts ni péril. Quand il eut dominé la bête, je me dégageai
-de l'étrier et me relevai.</p>
-
-<p>&mdash;Vous l'avez échappé belle, me dit le muletier.</p>
-
-<p>Et c'était vrai. Si l'âne m'eût traîné sur le sol, il se peut bien
-que ma mort eût été la fin de l'aventure. Je pouvais avoir la tête
-fendue, une congestion, n'importe quelle lésion interne, et ma science
-se perdait ainsi dans sa fleur. Le Muletier m'avait sans doute sauvé la
-vie; c'était positif: je sentais le sang bouillir dans mes veines. Ah!
-brave muletier! Tandis que je reprenais conscience de moi-même, il
-s'efforçait de raccommoder les harnais de l'âne. Je résolus de lui
-donner trois des cinq monnaies d'or que j'avais sur moi. Certes
-j'estimais ma vie à plus haut prix;&mdash;elle avait pour moi une valeur
-inestimable. Mais enfin la récompense projetée me semblait digne du
-dévouement de celui qui m'avait sauvé. C'est dit: je vais lui donner
-les trois monnaies.</p>
-
-<p>&mdash;Allons! me dit-il en me présentant la rêne de ma monture.</p>
-
-<p>&mdash;Un instant... répondis-je; laissez-moi le temps de me
-remettre.</p>
-
-<p>&mdash;Ne dites pas cela...</p>
-
-<p>&mdash;Quand on vient comme moi de voir la mort de près...</p>
-
-<p>&mdash;Si la bête s'était emportée avec vous, il est certain que...
-Mais avec l'aide du ciel, vous voyez qu'il ne vous est rien arrivé.</p>
-
-<p>Je tirai de ma valise un vieux gilet dans la bourse duquel je gardais
-les cinq monnaies d'or. Mais ce faisant, je me demandai si la
-gratification n'était pas excessive, et si deux pièces ne seraient pas
-suffisantes. Pourquoi même deux? Une seule ferait sauter de joie le
-pauvre diable, dont j'examinais la tenue, et qui m'avait probablement
-jamais vu une pièce d'or de sa vie. Ma résolution prise, je tirai la
-pièce que je vis reluire au soleil. Le muletier ne l'aperçut point
-parce que je lui tournais le dos. Mais il se douta sans doute de quoi il
-s'agissait, car il commença à faire à l'âne des discours
-signicatifs. Il lui donnait de bons conseils, lui disant de se mieux
-comporter, sans quoi, «M. le Docteur» pourrait bien lui donner une
-raclée. C'était un monologue paternel. J'entendis même le bruit d'un
-baiser.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est cela? dis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous!... ce diable d'animal a une manière si
-gracieuse de regarder les gens.</p>
-
-<p>Je souris, et après quelque hésitation, je lui glissai dans la main
-une cruzade d'argent. J'enfourchai ma monture, et je partis à large
-trot, un peu gêné, ou pour mieux dire, un peu incertain de l'effet
-qu'aurait produit ma pièce. Mais un peu plus loin, je retournai la
-tête, et je vis le muletier qui faisait de grandes courbettes, avec les
-marques les plus évidentes du contentement. Je me dis qu'il ne pouvait
-en être autrement, que je l'avais fort bien payé, trop bien payé
-même. Je glissai les doigts dans la poche du gilet que je portais sur
-moi, et j'y découvris quelques monnaies de cuivre. C'était les sous et
-non la pièce d'argent que j'aurais dû donner au muletier. Car après
-tout, il n'avait eu en vue aucune récompense. Ce n'était point la
-réflexion, mais une impulsion naturelle, innée ou inhérente au
-métier, qui l'avait fait agir. De plus, le fait de s'être trouvé
-justement sur le lieu du désastre, plutôt qu'en avant ou en arrière,
-semblait faire de lui un simple instrument de la Providence. De toutes
-les manières le mérite était nul. Je demeurai tout attristé de cette
-réflexion. Je me traitai de prodigue, je mis la cruzade sur le compte
-de mes anciennes prodigalités. Pourquoi ne le dirai-je pas?...
-j'éprouvai un remords.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XXII._RETOUR_A_RIO">XXII. RETOUR À RIO</a></h4>
-
-
-<p>Ah! maudit âne, tu as coupé le fil de mes réflexions. Je ne pourrai
-plus dire ce que je fis jusqu'à Lisbonne, ni à Lisbonne, ni dans la
-péninsule, ni dans le reste de la vieille Europe, qui, à cette
-époque, semblait rajeunir. Non, je ne dirai point l'aube du romantisme
-auquel j'assistai, moi qui allai même jusqu'à aligner des rimes au
-cœur de l'Italie. Sans quoi c'est un journal de voyage que je devrais
-écrire, et non des mémoires comme ceux-ci, où n'entre que la
-substance de la vie.</p>
-
-<p>Au bout de quelques années de pérégrinations, je me rendis aux
-supplications de mon père: «Viens, me disait-il dans sa dernière
-lettre. Si tu ne te hâtes, tu ne retrouveras plus ta mère vivante...»
-Cette dernière phrase me fut cruelle. J'aimais ma mère. Je me rappelai
-ses dernières bénédictions à bord du navire: «Pauvre enfant! jamais
-plus je ne te reverrai.» Et la pauvre femme sanglotait en me serrant
-sur son cœur. Ses paroles résonnaient alors à mes oreilles comme une
-prophétie réalisée.</p>
-
-<p>Notez bien que je me trouvais alors à Venise, où vibraient encore les
-vers de Byron. Je marchais en plein songe, revivant le passé, me
-croyant encore dans la Sérénissime République. Oui vraiment, je
-demandai une fois au gondolier si le doge irait se promener ce jour-là.
-«Quel doge, signor mio?» Je retombai en moi-même, mais je ne voulus
-pas avouer mon illusion. Je dis au brave homme que ma demande était une
-espèce de charade américaine. Il feignit de comprendre, et ajouta
-qu'il appréciait beaucoup les charades américaines. Eh bien!
-j'abandonnai tout: le gondolier, le doge, le pont des Soupirs, les vers
-du lord, les dames du <i>Rialto</i>, j'abandonnai tout, et je partis comme
-une balle dans la direction de Rio de Janeiro.</p>
-
-<p>J'arrivai... Mais non; je ne veux point allonger ce chapitre.
-Quelquefois, je m'oublie à écrire, et la plume court sur le papier au
-grand préjudice de l'auteur. Des chapitres longs sont bons pour des
-lecteurs lourdauds. Nous ne sommes pas un public pour in-folio, mais
-seulement pour in-12: peu de texte, une large marge, des caractères
-élégants, dorures sur franches et des vignettes... principalement des
-vignettes. Non, n'allongeons point le chapitre.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XXIII._TRISTE_MAIS_COURT">XXIII. TRISTE, MAIS COURT</a></h4>
-
-
-<p>J'arrivai, et je ne nie point qu'en apercevant la ville natale
-j'éprouvai une sensation inconnue, non pas devant ma patrie politique,
-mais devant le séjour de mon enfance, la rue, la tour, la fontaine
-publique, la femme en mantille, le noir manœuvre, les choses et les
-scènes de mon enfance, demeurées gravées dans ma mémoire. C'était
-une renaissance. L'esprit, comme un oiseau indifférent à la direction
-des années, prit son vol dans la direction de la fontaine originelle,
-et alla boire l'eau fraîche et pure, pure encore du limon de la vie.</p>
-
-<p>Remarquez qu'il y a ici un lieu commun. Un autre lieu commun, c'est la
-consternation de ma famille. Mon père m'embrassa en pleurant: «Ta
-mère est condamnée», me dit-il. Ce n'était plus le rhumatisme qui la
-minait, mais un cancer à l'estomac. La malheureuse souffrait d'une
-façon cruelle, car le cancer est indifférent aux vertus de l'individu.
-Quand il peut ronger, il ronge, c'est son métier. Ma sœur Sabine,
-déjà mariée avec Cotrin, tombait de fatigue. Elle dormait à peine
-trois heures par nuit, la pauvre enfant. L'oncle Jean lui-même
-paraissait triste et abattu. Dona Eusebia et d'autres femmes assistaient
-aussi la malade, et se montraient non moins tristes et non moins
-dévouées!</p>
-
-<p>&mdash;Mon fils!...</p>
-
-<p>La douleur cessa pour un instant de tenailler sa victime. Un sourire
-illumina sa face, sur laquelle la mort étendait déjà son aile. Ce
-n'était déjà plus un visage. La beauté avait fui comme une aurore
-brillante. Il ne restait que les os, qui, eux, ne maigrissent pas.
-J'avais peine à la reconnaître, après huit ou neuf ans de
-séparation. Agenouillé au pied de son lit, ses mains entre les
-miennes, je demeurais immobile, sans oser prononcer une parole qui eût
-été un sanglot. Or, nous essayions de lui cacher son état et la
-proximité de sa fin. Elle ne s'illusionnait point cependant. Elle
-sentait venir la mort; elle me le dit, et son pressentiment se réalisa
-le lendemain matin.</p>
-
-<p>L'agonie fut lente et cruelle: d'une cruauté minutieuse, froide,
-insistante, qui me remplit de douleur et de stupéfaction. C'était la
-première fois que je voyais mourir quelqu'un. Je connaissais la mort
-par ouï-dire; c'est tout au plus s'il m'était arrivé de la voir
-pétrifiée sur la face d'un cadavre que j'allais accompagner jusqu'au
-cimetière. La notion que j'en avais se trouvait confondue parmi des
-amplifications de rhétorique que m'avaient inculquées des professeurs
-de choses antiques: la mort traîtresse de César, austère de Socrate,
-orgueilleuse de Caton. Mais ce duel de l'être et du non-être, la mort
-en action, douloureuse, convulsée, sans appareil politique ou
-philosophique, la mort d'une personne aimée, c'était la première fois
-que j'y assistais. Je ne pleurai point; je me rappelle fort bien que je
-ne pleurai point durant toute cette scène. J'avais la gorge sèche,
-Inconscience béante, et mes regards demeuraient stupides. Eh quoi! une
-créature si docile, si tendre, si sainte, qui jamais ne fit verser une
-larme à personne; tendre mère, épouse immaculée, il fallait qu'elle
-mourût ainsi, torturée, mordue par la dent tenace d'une maladie sans
-pitié? Tout cela, je l'avoue, me semblait obscur, incongru; un
-non-sens.</p>
-
-<p>Triste chapitre... Passons à un autre plus allègre.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XXIV._COURT_MAIS_GAI">XXIV. COURT, MAIS GAI</a></h4>
-
-
-<p>Je demeurai prostré. Et cependant, j'étais à cette époque un
-ensemble de trivialité et de présomption. Jamais le problème de la
-vie et de la mort ne m'avait traversé le cerveau. Jamais jusqu'à ce
-jour je ne m'étais penché sur l'abîme de l'inexplicable. Il me
-manquait l'essentiel, c'est-à-dire le stimulant, le vertige.</p>
-
-<p>Pour tout dire, je reflétais les opinions d'un barbier de Modène qui
-se distinguait justement parce qu'il n'en avait aucune. C'était la
-fleur des barbiers et des coiffeurs. Pour longue que fût une opération
-capillaire, jamais il ne se lassait. Il faisait aller les coups de
-peigne d'accord avec des plaisanteries pimentées et d'une saveur!... Il
-n'avait point d'autre philosophie; moi non plus. L'Université m'en
-avait bien inculqué quelques notions, mais je n'avais retenu que les
-formules, le vocabulaire, le squelette. Je traitais la philosophie comme
-le latin. J'avais dans la poche trois vers de Virgile, deux d'Horace,
-une douzaine de locutions morales et politiques pour les faux frais de
-la conversation. Il en était de même pour l'histoire de la
-jurisprudence. De tout, je sus prendre la phraséologie, l'ornementation
-et l'écorce.</p>
-
-<p>Sans doute, le lecteur s'étonnera de la franchise avec laquelle
-j'expose et je mets ma médiocrité en évidence. Mais la franchise est
-la première qualité d'un défunt. Pendant la vie, l'opinion publique,
-le contraste des intérêts, la lutte des ambitions obligent à cacher
-les vilains dessous, à dissimuler les déchirures et les raccommodages,
-à ne point prendre le monde pour confident des révélations de la
-conscience; et le plus grand avantage de cette obligation c'est qu'il
-fait éviter l'horrible vice de l'hypocrisie, attendu qu'à force de
-leurrer les autres, on finit par se leurrer soi-même. Après la mort,
-quelle différence, quelle liberté, quel soulagement! On secoue le
-manteau somptueux; les oripeaux tombent; on se met à l'aise, on se
-dépeigne, on se dégrafe; on confesse franchement ce qui fut et ce qui
-ne fut pas. Il n'y a plus ni voisins, ni amis, ni ennemis, ni gens
-connus ou inconnus: il n'y a plus de public. Les considérations de
-l'opinion, son regard aigu et judiciaire, perd sa vertu dès que nous
-foulons le domaine de la mort. On peut bien encore nous critiquer et
-nous juger, mais le jugement nous laisse indifférents. Messieurs les
-vivants, il n'y a rien de plus incommensurable que le dédain des
-morts.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XXV._A_LA_TIJUCA">XXV. À LA TIJUCA</a></h4>
-
-
-<p>Mais ne voilà-t-il pas que j'allais glisser à l'emphase!... Soyons
-simple, comme l'était la vie Je menai à la Tijuca pendant les
-premières semaines qui suivirent la mort de ma mère.</p>
-
-<p>Le septième jour, aussitôt après le service funèbre, je pris un
-fusil, quelques livres, des vêtements, des cigares, mon domestique
-mulâtre nommé Prudencio,&mdash;le Prudencio du chapitre XI,&mdash;et
-j'allai m'enterrer dans une vieille propriété que nous possédions. Mon
-père fit tout son possible pour me détourner de ma résolution; mais je
-sentais qu'il était au-dessus de forces de lui obéir. Sabine eût
-désiré que j'habitasse quelque temps avec elle: deux semaines pour le
-moins. Mon cousin voulait à toute force m'emmener. Un brave garçon, ce
-Cotrim: de prodigue, il était devenu circonspect. Il faisait alors le
-commerce des produits alimentaires, et travaillait avec ardeur du matin
-au soir, sans perdre un moment. Le soir, assis devant sa fenêtre, il
-caressait ses favoris sans penser à rien. Il aimait sa femme et son
-fils qui mourut quelques années plus tard. On le disait avare.</p>
-
-<p>Je refusai toutes les propositions, tant je me sentais abattu. Ce fut
-alors, je crois, que commença à s'épanouir en moi la fleur jaune de
-l'hypocondrie, solitaire et morbide, d'un si subtil et si enivrant
-parfum. «Qu'il est bon d'être triste et de ne rien dire!» Quand je
-tombai sur cette phrase de Shakespeare, j'avoue qu'elle trouva en moi un
-écho délicieux. Je me rappelle que j'étais assis sous un dattier, le
-livre du poète ouvert sur mes genoux, l'esprit attristé plus encore
-que le visage. J'avais l'air d'une poule triste. Je serrais dans mon
-sein ma douleur taciturne, et j'éprouvais une sensation unique qu'on
-pourrait appeler la volupté de l'ennui. La volupté de l'ennui: retenez
-cette expression, lecteur, méditez-la, et si vous ne parvenez à la
-comprendre, c'est que vous ignorez une des sensations les plus subtiles
-de ce monde et de notre temps.</p>
-
-<p>Je chassais de temps à autre, ou bien je dormais, ou bien je lisais; je
-lisais beaucoup. Parfois encore je restais à ne rien faire, passant
-d'une idée à une autre, laissant mon imagination vagabonder comme un
-papillon qui flâne ou qui a faim. Les heures tombaient, une à une, le
-soleil déclinait, les ombres de la nuit voilaient la montagne et la
-cité. Personne ne venait me rendre visite: j'avais expressément
-recommandé qu'on me laissât à moi-même. Un jour, deux jours, une
-semaine entière passa de la sorte. Cette quiétude devait être
-suffisante pour me lasser de la <i>Tijuca</i>, et me rendre à mon
-agitation habituelle. Au bout de sept jours, j'étais parfaitement saturé
-de solitude. Ma douleur s'apaisait. Mon fusil, mes livres, le spectacle
-des arbres et du ciel ne me suffisaient plus. La jeunesse bouillait en
-moi: je voulais vivre. Je fourrai dans ma malle le problème de la vie et
-de la mort, les hypocondries du poète, mes chemises, mes méditations, mes
-cravates, et j'allais la fermer, quand le mulâtre Prudencio me dit
-qu'une personne de ma connaissance demeurait depuis la veille dans la
-maison violette située à deux cents pas de la nôtre.</p>
-
-<p>&mdash;Qui donc?</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être Monsieur ne se rappelle-t-il plus de Dona
-Eusebia...</p>
-
-<p>&mdash;Je me rappelle... C'est elle?</p>
-
-<p>&mdash;Elle et sa fille. Elles sont arrivées hier matin.</p>
-
-<p>L'épisode de 1814 se présenta aussitôt à ma mémoire, et je me
-sentis embarrassé. Les événements m'avaient donné raison. Oui,
-vraiment, il avait été impossible d'éviter que les amours de Villaça
-et de la sœur du sergent-major n'allassent jusqu'aux dernières
-conséquences. Même avant mon départ, on parlait vaguement de la
-naissance d'une fille. Mon oncle Jean m'écrivait dans la suite que
-Villaça, en mourant, avait laissé un legs important à Dona Eusebia,
-et qu'on avait pas mal glosé à ce sujet dans le quartier. L'oncle
-Jean, friand de scandale, ne me parla que de cette aventure dans une de
-ses lettres, longue de plusieurs pages. Oui, les événements m'avaient
-donné raison. Quoi qu'il en pût être, 1814 était loin, et avait
-emporté ma gaminerie, Villaça et le baiser du massif. Du reste, il
-n'existait aucune intimité entre moi et Dona Eusebia. Cette réflexion
-faite, j'achevai de fermer ma malle.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur n'ira pas rendre visite à Dona Eusebia? me demanda
-Prudencio. C'est elle qui a enseveli le corps de ma défunte maîtresse.</p>
-
-<p>Je me rappelai l'avoir vue parmi d'autres dames, au moment de la mort
-et au moment de l'enterrement. J'ignorais d'ailleurs qu'elle eût rendu à
-ma mère ce suprême devoir. La remarque du mulâtre était juste. Je
-lui devais une visite. Je résolus de m'en acquitter immédiatement et
-je descendis aussitôt.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XXVI._LAUTEUR_HESITE">XXVI. L'AUTEUR HÉSITE</a></h4>
-
-
-<p>Soudain j'entends une voix: «Voyons, mon garçon! ce n'est pas une
-vie, ça!»</p>
-
-<p>C'était mon père qui arrivait avec deux propositions dans sa poche.</p>
-
-<p>Je m'assis sur ma malle, et je le reçus sans surprise. Il se tint
-pendant quelques instants debout devant moi, après quoi il me tendit la
-main d'un geste ému:</p>
-
-<p>&mdash;Mon fils, il faut se résigner à la volonté divine.</p>
-
-<p>&mdash;Je me suis déjà résigné, dis-je, et je lui baisai la main.</p>
-
-<p>Je n'avais pas encore déjeuné; nous déjeunâmes ensemble. Ni l'un ni
-l'autre nous ne fîmes allusion au motif de ma réclusion. Une seule
-fois nous effleurâmes ce sujet, quand mon père fit tomber la
-conversation sur la Régence, et m'annonça qu'il avait reçu les
-condoléances de l'un des régents. Il avait la lettre sur lui; elle
-était même passablement chiffonnée, sans doute à force d'avoir été
-montrée à des tiers. Je crois avoir dit qu'il s'agissait de l'un des
-régents. Il me la lut deux fois de suite.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis déjà allé le remercier de cette preuve de considération,
-me dit-il, et mon opinion est que tu dois y aller aussi...</p>
-
-<p>&mdash;Moi?</p>
-
-<p>&mdash;Toi. C'est un homme considérable qui remplace aujourd'hui
-l'empereur. D'ailleurs, J'ai une idée, un projet, ou... il faut tout dire,
-deux projets: il s'agit d'un fauteuil de député et d'un mariage.</p>
-
-<p>Mon père me dit tout cela avec quelque emphase, en donnant à ses
-paroles une certaine allure qui avait pour but de me les graver plus
-profondément dans l'esprit. La proposition combinait si mal avec mes
-sensations antérieures que tout d'abord je ne compris pas très bien.
-Mon père ne se découragea pas et répéta: «le fauteuil et la
-fiancée».</p>
-
-<p>&mdash;Tu acceptes?</p>
-
-<p>&mdash;Je n'entends rien à la politique, dis-je au bout d'un instant.
-Quant à la fiancée, laissez-moi vivre comme un ours que je suis.</p>
-
-<p>&mdash;Mais les ours se marient, me répliqua-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! trouvez-moi une ourse: la grande Ourse, par
-exemple...</p>
-
-<p>Mon père se mit à rire, et recommença à parler sérieusement. Je
-devais me lancer dans la politique pour plus de vingt raisons qu'il
-énuméra avec une singulière vélocité, en prenant des exemples parmi
-nos relations. Quant à la fiancée, il me suffirait de la voir.
-Aussitôt après l'avoir vue, j'irais de moi-même la demander à son
-père, sans plus larder. Il essaya ainsi d'abord de la fascination,
-ensuite de la persuasion, ensuite de l'intimidation. Je ne répondais
-pas, je taillais la pointe d'un cure-dent, je faisais des boulettes de
-pain, souriant ou réfléchissant. Je n'étais, pour tout dire, ni
-rebelle ni docile à la proposition. Je me sentais abasourdi. Une partie
-de moi-même disait oui: une belle femme, une position politique
-n'étaient pas choses à dédaigner. L'autre partie disait que non; la
-mort de ma mère m'apparaissait comme un exemple de la fragilité des
-affections de famille...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sors point d'ici sans une réponse définitive, me dit mon
-père, dé-fi-ni-ti-ve! répéta-t-il en scandant les syllabes avec le
-doigt.</p>
-
-<p>Il but une dernière gorgée de café, se mit à son aise, et commença
-à parler de tout: du Sénat, de la Régence, de la Restauration,
-d'Evariste, d'une voiture qu'il avait l'intention d'acheter, de notre
-maison de la rue Matta-Cavallos... Je restais au bout de la table, et
-j'écrivais distraitement sur un morceau de papier avec la pointe d'un
-crayon; je traçais une parole, une phrase, un vers, un nez, un triangle
-et je réfutais les mots suivants sans ordre, au hasard, de la façon
-suivante:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 12.5em;">Arma virumque cano</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">A</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Arma virumque cano</span><br />
-<span style="margin-left: 7.5em;">Arma virumque</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Arma virumque cano</span><br />
-<span style="margin-left: 12.5em;">Arma virumque cano</span><br />
-<span style="margin-left: 7.5em;">virumque</span></p>
-
-
-<p>Tout cela était fait machinalement, et cependant avec une certaine
-logique et une certain déduction. Par exemple ce fut <i>virumque</i> qui
-me fit passer au nom du propre poète, par l'entraînement de la première
-syllabe; j'allais écrire <i>virumque</i>, ce fut Virgile qui tomba de ma
-plume et je continuai:</p>
-
-
-<pre style="margin-left: 10%; font-size: 1.1em;">
- Vir Virgile
- Virgilie Virgile
- Virgile
- Virgile
-</pre>
-
-
-<p>Mon père, quelque peu dépité de mon indifférence, se leva, vint à
-moi, et lança un regard sur le papier.</p>
-
-<p>&mdash;Virgile! s'écria-t-il. Tu y es, mon garçon, ta fiancée s'appelle
-justement Virgilia.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XXVII._VIRGILIA">XXVII. VIRGILIA</a></h4>
-
-
-<p>Virgilia? mais alors, c'est la même personne qui, quelques années plus
-tard...? la même, oui la même, qui, en 1869, devait assister à mes
-derniers moments, et qui longtemps auparavant eut une si large part dans
-mes plus intimes sensations. À cette époque, elle comptait a peine
-quinze ou seize ans. C'était peut-être la plus audacieuse créature de
-notre race et c'en était en tous cas la plus volontaire. Je ne dirai
-pas qu'elle méritait la pomme de la beauté entre toutes les jeunes
-filles de son temps, parce que je n'écris pas un roman où l'auteur
-dore la réalité et ferme les yeux aux taches de rousseur et autres: ce
-qui ne veut pas dire qu'elle en eût au visage, non. Elle était jolie,
-fraîche, elle sortait des mains de la nature, pleine de ce charme
-précaire et éternel qu'un individu transmet à un autre pour les fins
-secrètes de la procréation. Telle était Virgilia avec son teint
-clair, très clair, sa grâce ignorante et puérile, sujette aux
-mystérieuses impulsions, sa paresse et sa dévotion,&mdash;sa dévotion qui
-n'était peut-être que de la peur, comme j'ai tout lieu de le supposer.</p>
-
-<p>Voici, lecteur, en peu de lignes, le portrait physique et moral de la
-personne qui devait avoir plus tard une si grande influence sur ma vie.
-Oui, elle était cela même, à seize ans. Si tu lis ces lignes, ô
-Virgilia toujours aimée, ne t'étonne point du langage que j'emploie
-aujourd'hui, qui contraste avec celui que j'employai quand je te connus.
-Tu peux croire que l'un était alors aussi sincère que l'autre l'est
-maintenant. La mort a pu me rendre grincheux, mais non injuste.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, me diras-tu, comment peux-tu ainsi discerner la vérité de
-ce temps lointain, et l'exprimer ainsi après tant d'années?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! indiscrète, ah! ignorante, mais c'est cela même qui nous
-rend maîtres de l'univers; c'est ce pouvoir de refaire le passé, pour bien
-comprendre l'instabilité de nos impressions et la vanité de nos
-affections. Laisse dire Pascal: l'homme n'est pas un roseau pensant,
-c'est une page d'errata qui pense: cela, oui. Chaque saison de la vie
-est une édition qui corrige l'édition antérieure, et qui sera
-corrigée à son tour, jusqu'à l'édition définitive, dont l'éditeur
-fait présent aux vers.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XXVIII._POURVU_QUE">XXVIII. POURVU QUE</a></h4>
-
-
-<p>&mdash;Virgilia, interrompis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Monsieur, tel est le nom de votre fiancée. Un ange, mon
-grand dadet, un ange moins les ailes. Figure-toi une jeune fille comme ça,
-de cette hauteur, vive comme du vif-argent et des yeux... c'est la fille
-de Dutra...</p>
-
-<p>&mdash;Dutra?</p>
-
-<p>&mdash;Le conseiller Dutra, voyons. C'est une influence politique.
-Allons tu acceptes?</p>
-
-<p>&mdash;Non, répondis-je. Après quoi, je regardai pendant quelques
-secondes la pointe de mes bottines; et je déclarai que j'étais prêt à
-étudier les deux questions, la candidature et le mariage pourvu que...</p>
-
-<p>&mdash;Pourvu que?</p>
-
-<p>&mdash;Pourvu que je ne sois point obligé de les accepter
-conjointement. Je crois que je puis être séparément un homme marié et un
-homme politique...</p>
-
-<p>&mdash;Tout homme qui entre dans la vie publique doit être marié,
-interrompit sentencieusement mon père. Mais il en sera comme il te
-plaira. Je me prête à tout, persuadé qu'il te sera suffisant de voir
-Virgilia. D'ailleurs, le Parlement et la fiancée, c'est tout un. Tu
-protestes... tu verras plus tard. C'est bon, j'accepte l'atermoiement,
-pourvu que...</p>
-
-<p>&mdash;Pourvu que? interrompis-je à mon tour en imitant sa voix.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! farceur! pourvu que tu ne restes pas ici, futile, obscur et
-désespéré. Mon argent, mes soins, je ne les ai dépensés que pour te
-voir briller comme il convient, à moi, à toi, et à nous tous. Tu dois
-continuer à illustrer notre nom que tu perpétues. Écoute, j'ai
-soixante ans, mais s'il était nécessaire que je recommence ma vie, je
-le ferais sans hésiter une minute. Crains l'obscurité, Braz, fuis ce
-qui est infime. Les hommes valent de différentes façons, mais le plus
-sûr moyen de s'affirmer est l'opinion des autres hommes. Ne perds point
-les avantages de ta position, ni tes moyens...</p>
-
-<p>Et le magicien continua d'agiter devant moi le hochet, comme on faisait
-lorsque j'étais petit pour me faire aller plus vite. La fleur de
-l'hypocondrie se referma, laissant s'ouvrir une autre fleur moins jaune,
-et qui n'a rien de morbide&mdash;l'amour de la renommée, l'emplâtre Braz
-Cubas.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XXIX._LA_VISITE">XXIX. LA VISITE</a></h4>
-
-
-<p>Mon père était arrivé à ses fins. Je me disposai à accepter le
-fauteuil et le mariage, Virgilia et la Chambre des députés:&mdash;les deux
-Virgilia, comme le dit mon père, dans un accès de tendresse politique.
-Et pour me payer de ma docilité, il me serra fortement dans ses bras.
-C'était son propre sang qu'il reconnaissait enfin.</p>
-
-<p>&mdash;Tu descends avec moi?</p>
-
-<p>&mdash;Non, je descendrai demain. Aujourd'hui, je prétends faire une
-visite à Dona Eusebia.</p>
-
-<p>Mon père fit la grimace, mais ne répondit rien. Il prit congé de moi
-et partit. Dans l'après-midi, je me rendis chez Dona Eusebia. Elle
-avait maille à partir avec son jardinier noir, mais elle quitta tout
-pour venir me recevoir, avec une hâte, un plaisir si sincère que je me
-sentis tout de suite à mon aise. Je crois bien qu'elle alla jusqu'à me
-serrer entre ses bras robustes. Elle me fit asseoir auprès d'elle, sous
-la véranda, en multipliant ses exclamations.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, c'est le petit Braz! mais c'est un homme, maintenant...
-Tout à fait!... et joli garçon!... Et vous, vous rappelez-vous bien de
-moi?</p>
-
-<p>&mdash;Comment donc!...</p>
-
-<p>Était-il possible que j'eusse oublié une amie si intime de notre
-maison. Dona Eusebia commença à parler de ma mère avec tant de
-sympathie et de regrets, qu'elle me captiva tout de suite, bien qu'elle
-ravivât ma douleur... Elle lut mon émotion dans mes yeux, et détourna
-la conversation. Elle me demanda de lui conter mes voyages, mes travaux,
-mes amourettes... les amourettes aussi; «je suis une vieille curieuse,
-je le confesse, et je suis restée bon vivant». En ce moment, je me
-rappelai l'épisode de 1814, elle, Villaça, le buisson, le baiser, et
-mon cri d'alarme. Et voici qu'une porte crie sur ses gonds, j'entends un
-frou-frou de jupes, et cette parole:</p>
-
-<p>&mdash;Maman... maman...</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XXX._LA_FLEUR_DU_BUISSON">XXX. LA FLEUR DU BUISSON</a></h4>
-
-
-<p>Les jupes et la voix appartenaient à une jeune brunette qui s'arrêta
-sur le pas de la porte pendant quelques instants, en apercevant un
-étranger. Dona Eusebia mit fin à ce court silence et à cet embarras,
-avec sa franchise résolue.</p>
-
-<p>&mdash;Viens ici, Eugenia, dit-elle, viens faire connaissance avec le
-D<sup>r</sup> Braz Cubas, fils de Cubas, et qui arrive d'Europe.</p>
-
-<p>Et se tournant vers moi:</p>
-
-<p>&mdash;Ma fille Eugénie.</p>
-
-<p>Eugénie, la fleur du buisson, répondit à peine au salut que je lui
-adressai. Elle me regarda avec éprise et timidité, et lentement
-s'approcha la chaise de sa mère. Celle-ci remit en ordre les tresses de
-la jeune fille, tout en disant: «Ah! petite endiablée.» Et elle
-l'embrassa avec une tendresse si expansive que je me sentis quelque peu
-ému. Je me souvins de ma mère, et, je le confesse, je me sentis
-quelques velléités d'être père.</p>
-
-<p>&mdash;Petite endiablée? dis-je. Il me semble que mademoiselle est déjà
-une grande jeune fille.</p>
-
-<p>&mdash;Quel âge lui donnez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Dix-sept ans.</p>
-
-<p>&mdash;Moins un.</p>
-
-<p>&mdash;Seize ans: à cet âge, on est une jeune fille.</p>
-
-<p>Eugenia ne put dissimuler la satisfaction que lui produisirent mes
-paroles. Mais elle reprit aussitôt son attitude froide, rigide et
-muette. Elle paraissait en réalité plus femme que son âge. Mais son
-impassibilité, son attitude digne, lui donnaient l'air d'une femme
-mariée. Peut-être perdait-elle ainsi un peu de son charme virginal. La
-glace fut bientôt rompue entre nous. Sa mère faisait d'elle les plus
-grands éloges; j'écoutais de bonne grâce, et elle souriait. Ses yeux
-brillaient comme si dans son cerveau un papillon eût étendu ses ailes
-d'or au-dessus de la multitude des yeux de diamants en couronne.</p>
-
-<p>Je dis dans son cerveau, parce que, au dehors, ien de morbide&mdash;l'amour de la renommée, l'emplâtre Braz
-Cubas.</p>
-
-<p>&mdash;Je t'adjure... va-t'en, malin! Vierge, Notre-Dame!...</p>
-
-<p>&mdash;Calmez-vous, dis-je, et prenant mon mouchoir, je chassai le
-papillon.</p>
-
-<p>Dona Eusebia s'assit une autre fois, suffoquée, un peu honteuse. Sa
-fille, toute pâle de peur, dissimulait son émotion avec beaucoup de
-force de volonté. Je leur serrai la main et je sortis, riant d'un rire
-philosophique, désintéressé et supérieur, de la superstition des
-deux femmes. Le soir, je vis passer à cheval la fille de Dona Eusebia,
-accompagnée d'un valet de chambre. Elle me salua du bout de sa
-cravache. Je m'attendais à ce que, un peu plus loin, elle retournât la
-tête. Mais elle ne la retourna point, et j'en fus quelque peu vexé.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-<h4><a id="XXXI._LE_PAPILLON_NOIR">XXXI. LE PAPILLON NOIR</a></h4>
-
-
-<p>Le jour suivant, tandis que je faisais mes apprêts de départ, un
-papillon, noir comme celui de la veille, entra dans ma chambre. Il
-était de dimensions bien supérieures à l'autre. Le souvenir de
-celui-ci me fit sourire, et je me mis à penser à la peur qu'avait eue
-la fille de Dona Eusebia, et à la dignité de maintien qu'elle avait su
-conserver. Le papillon, après avoir décrit ses courbes autour de moi,
-se posa sur ma tête. Je l'effrayai, et il se réfugia sur la vitre. Je
-le forçai de nouveau à prendre son vol, et cette fois, il alla se
-percher sur un vieux portrait de mon père. La bestiole était noire
-comme la nuit, et la façon dont elle commença de remuer les ailes me
-parut ironique et me porta sur les nerfs. Je tournai le dos, et je
-sortis de la chambre. Mais en y rentrant, quelques minutes plus tard, je
-trouvai l'insecte à la même place, et dans un mouvement de mauvaise
-humeur, je pris une serviette, je l'en frappai, et il tomba.</p>
-
-<p>Il n'était pas mort tout à fait; il tordait son corps et secouait ses
-antennes. J'en eus pitié et, l'ayant pris dans ma main, j'allai le
-déposer sur le bord de la croisée. Mais le sort en était jeté; la
-pauvre bête ne dura que quelques secondes, et je me sentis ennuyé et
-repentant.</p>
-
-<p>&mdash;Aussi, pourquoi n'était-il pas bleu? me dis-je.</p>
-
-<p>Et cette réflexion, l'une des plus profondes qui aient été faites
-depuis l'invention des papillons, me consola de ma méchante action, et
-me réconcilia avec moi-même. Je contemplai le cadavre avec quelque
-sympathie, je l'avoue. Je vis, en pensée, le papillon sortir du bois,
-content et repu; la matinée était belle, et il était venu jusque chez
-moi, papillonnant sous la vaste coupole du ciel bleu, toujours bleu,
-pour toutes les ailes. Ma fenêtre est ouverte, il entre et me trouve.
-Je suppose qu'il n'a jamais vu d'hommes. Il ignore ce que c'est et,
-décrivant des circuits autour de mon corps, il voit que j'ai des yeux,
-des bras, des jambes, que mes mouvements ont un air divin, que je suis
-d'une stature colossale. Alors il se dit en lui-même: «Ce monsieur est
-sans doute l'inventeur des papillons.» Cette idée le domine et
-l'épouvante. Mais la peur, qui est suggestive, lui insinue que le
-meilleur moyen de plaire à son créateur est de le baiser sur le front,
-et il s'exécute. Quand je le chasse, il va sur la vitre, aperçoit de
-là le portrait de mon père, et il n'est pas impossible qu'il devine
-cette demi-vérité, à savoir que c'est là le père de l'inventeur des
-papillons. Et il vole vers lui pour lui demander miséricorde.</p>
-
-<p>Et voilà qu'un coup de serviette sert de dénouement à l'aventure. Ni
-l'immensité l'azur, ni l'allégresse des fleurs, ni la pompe des
-feuilles vertes, n'ont tenu contre une serviette de toilette, deux
-palmes de fil écru. Voyez comme il est bon d'être supérieur aux
-papillons. Car s'il eût été bleu ou couleur d'orange, sa vie n'eût
-guère été plus en sûreté. Non certes. J'aurais fort bien pu le
-piquer d'une épingle, pour le régal de mes yeux. Cette dernière
-pensée me rendit la tranquillité de ma conscience. Je réunis le
-médium et le pouce et j'envoyai, d'une chiquenaude, le cadavre dans le
-jardin. Il était temps: les fourmis prévoyantes s'avançaient
-déjà... Tout de même, j'en reviens à ma première idée: il eût
-mieux valu pour lui être né bleu.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XXXII._BOITEUSE_DE_NAISSANCE">XXXII. BOITEUSE DE NAISSANCE</a></h4>
-
-
-<p>J'allai ensuite terminer mes préparatifs de voyage. Cette fois je pars,
-je pars décidément, même si quelque lecteur me demande si mon dernier
-chapitre est une gageure ou une façon de me moquer du monde... Mais
-j'ai compté sans Dona Eusebia. J'étais déjà prêt quand elle entra
-chez moi. Elle venait me prier de différer mon départ, et d'aller ce
-jour-là dîner avec elle. Je refusai d'abord; mais elle insista
-tellement que je cédai. Je lui devais bien d'ailleurs cette
-satisfaction.</p>
-
-<p>Ce jour-là, Eugenia se mit en négligé, à mon intention.
-C'est-à-dire, je le suppose, car peut-être se mettait-elle souvent
-ainsi. Plus de boucles d'or, comme la veille, à ses oreilles, deux
-oreilles finement dessinées sur une tête de nymphe. Un simple
-vêtement blanc en batiste, sans enjolivures. Au cou, au lieu de broche,
-un bouton d'écaille, d'autres identiques aux poignets pour fermer les
-manches, et pas l'ombre d'un bracelet.</p>
-
-<p>Telle elle était mise, et tel me parut aussi son esprit: des idées
-claires, des manières simples, une certaine grâce naturelle, l'air
-d'une dame, et un je ne sais quoi... oui, c'est cela: la bouche,
-exactement la bouche de sa mère, qui me rappelait l'épisode de 1814,
-et il me venait alors l'envie de chanter avec la fille la même
-chanson.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant je vais vous montrer le jardin, me dit la mère dès
-que nous eûmes vidé nos tasses de café.</p>
-
-<p>Nous sortîmes en passant par la véranda, et je m'aperçus alors
-qu'Eugenia boitait un peu: si peu que je lui demandai si elle s'était
-fait mal au pied. La mère se tut. La fille me répondit sans
-hésitation:</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur, je suis boiteuse de naissance.</p>
-
-<p>Je me donnai à tous les diables; je me traitai de maladroit et de
-grossier. En effet, le simple fait de la voir boiter aurait dû être
-suffisant pour que je ne lui posasse aucune question. Je me rappelai
-alors que la première fois que je l'avais vue, la veille, elle s'était
-approchée lentement du fauteuil de sa mère, et que ce jour-là je
-l'avais trouvée, en arrivant, déjà près de la table, dans la salle
-à manger. Peut-être était-ce pour cacher ce défaut. Mais alors,
-pourquoi l'avouait-elle maintenant? Je la regardai, et je vis qu'elle
-était triste.</p>
-
-<p>J'essayai de détruire le mauvais effet produit. Ce ne me fut pas
-difficile; sa mère qui était, comme elle le disait elle-même, une
-vieille curieuse, se mit à causer. Nous parcourûmes toute la
-propriété, admirant les fleurs, la mare aux canards, le lavoir, un tas
-de choses qu'elle me montrait, en faisant ses commentaires, tandis que
-je contemplais, à la dérobée, les yeux d'Eugenia.</p>
-
-<p>Parole d'honneur, son regard n'était rien moins que boiteux: il était
-au contraire droit et parfaitement sain. Il partait de deux yeux noirs
-et tranquilles. Je crois me rappeler que ceux-ci se baissèrent deux ou
-trois fois, un peu confus, mais deux ou trois fois seulement. En
-général, ils me fixaient avec franchise, sans audace, ni pruderie.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XXXIII._BIENHEUREUX_CEUX_QUI_SAVENT_RESTER">XXXIII. BIENHEUREUX CEUX QUI SAVENT RESTER</a></h4>
-
-
-<p>Le malheur, c'est qu'elle était boiteuse. Des yeux si lucides, une
-bouche si fraîche, un maintien si imposant, et boiteuse! Ce contraste
-était un exemple évident des ironies de la nature. Pourquoi
-était-elle jolie, étant boiteuse? pourquoi était-elle boiteuse,
-étant jolie? Telle était la question que je me posais à moi-même,
-sans y trouver une solution satisfaisante, tandis que je rentrais chez
-moi cette nuit-là. Ce qu'il y a de mieux à faire, quand on ne trouve
-pas le mot d'une énigme, c'est de la flanquer par la fenêtre; et c'est
-ce que je fis. Je pris une serviette, et je chassai cet autre papillon,
-qui faisait ses randonnées dans mon cerveau. Je me sentis plus à mon
-aise, et j'allai dormir. Mais le rêve, qui est une lézarde de
-l'esprit, laissa de nouveau pénétrer l'insecte et, pendant toute la
-nuit, je continuai à chercher la clef du mystère.</p>
-
-<p>Le jour se leva avec la pluie, et je transférai mon départ. Mais le
-lendemain le ciel était pur, et je n'en restai pas moins, de même que
-le troisième et le quatrième jour, et jusqu'à la fin de la semaine!
-Quelles belles matinées, fraîches et tentatrices. Là-bas, ma famille,
-ma fiancée et le Parlement m'attendaient; et je faisais le sourd,
-soupirant aux pieds de ma Vénus boiteuse. Soupirant est peut-être
-exagéré: je n'étais point épris; j'éprouvais auprès d'elle une
-certaine satisfaction physique et morale. Elle me plaisait: je l'aimais
-bien. Aux pieds de cette créature si simple, fille bâtarde et
-boiteuse, faite d'amour et de mépris, je me sentais à mon aise, et je
-crois qu'elle éprouvait une satisfaction plus grande encore près de
-moi. Cela se passait à la Tijuca: une véritable églogue. Dona Eusebia
-nous surveillait, si peu: juste assez pour sauvegarder les convenances.
-Et sa fille, dans cette première explosion de la nature, me livrait son
-âme en fleur.</p>
-
-<p>&mdash;Vous allez partir demain? me demanda-t-elle, le samedi.</p>
-
-<p>&mdash;C'est tout au moins mon intention.</p>
-
-<p>&mdash;Ne partez pas.</p>
-
-<p>J'obéis, et j'ajoutai ainsi un verset nouveau à l'Évangile:
-«Bienheureux ceux qui savent rester, car ils auront le premier baiser
-des jeunes filles.» Ce fut, en effet, le dimanche que je reçus le
-premier baiser d'Eugenia, celui qu'aucun homme ne put recevoir d'elle
-désormais. Il ne fut point volé, ni pris de force, il fut candidement
-octroyé, comme une dette payée par un débiteur honnête. Pauvre
-Eugenia, si tu avais pu savoir quelles pensées me passaient par la
-tête en ce moment. Toute tremblante d'émotion, les mains sur mes
-épaules, tu contemplais en moi l'époux bienvenu, tandis que je
-revoyais en pensée Villaça et le buisson de 1814, en me disant que tu
-ne pouvais mentir à ton sang et à ton origine...</p>
-
-<p>Dona Eusebia entra inopinément, mais pas assez vite pour nous
-surprendre. J'allai à la fenêtre; Eugenia s'assit et refit ses nattes.
-Quelle gracieuse dissimulation! Quel art infiniment délicat! quelle
-profonde tartuferie! Tout cela si naturellement fait, avec tant
-d'à-propos, si simplement, comme on mange, comme on dort. Tant mieux!
-Dona Eusebia n'eut vent de rien.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XXXIV._A_UNE_AME_SENSIBLE">XXXIV. À UNE ÂME SENSIBLE</a></h4>
-
-
-<p>Y a-t-il, parmi les cinq ou dix personnes qui me lisent, une âme
-sensible, qui mise en émoi par le chapitre précédent, commence à
-craindre pour le sort d'Eugenia, et peut-être, oui, peut-être dans le
-fond de son cœur me traite de cynique? Moi cynique, âme sensible? Par
-la cuisse de Diane, cette injure mériterait d'être lavée dans le
-sang, si le sang pouvait laver quoi que ce soit dans ce bas monde. Non,
-âme sensible, je ne suis point cynique, mais je fus homme. Mon cerveau
-était le tréteau où furent représentées des pièces de tout genre,
-le drame sacré, le drame austère, des comédies, des autos-da-fés,
-des bouffonneries, un pandémonium, âme sensible, un mélange
-d'aventures et de personnes où tu retrouverais depuis la rose de Smyrne
-et la rue du Jardin, depuis le lit somptueux de Cléopâtre jusqu'au
-coin de la place où le mendiant grelotte en dormant. Des pensées de
-toutes les castes et de tous les genres s'y croisaient. Dans la même
-atmosphère respiraient l'aigle et l'oiseau-mouche, la limace et le
-crapaud. Retire donc l'expression, âme sensible, apaise tes nerfs,
-nettoie tes besicles,&mdash;c'est parfois la faute des besicles,&mdash;et
-finissons-en d'une fois avec cette fleur du buisson.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XXXV._LE_CHEMIN_DE_DAMAS">XXXV. LE CHEMIN DE DAMAS</a></h4>
-
-
-<p>Or il arriva que, huit jours plus tard, comme je me trouvais sur le
-chemin de Damas, j'entendis une voix mystérieuse qui me murmura les
-paroles de l'Écriture (Act., IX, 7): «Lève-toi, et entre dans la
-cité.» Cette voix sortait de moi-même, et avait une origine double:
-la pitié qui me désarmait devant la candeur de la petite, et la
-terreur de l'aimer pour de vrai, et de l'épouser une femme boiteuse!
-Quant au motif de mon départ, elle le devina, et ne se gêna pas pour
-me le dire. Ce fut sous la véranda, un lundi soir, quand je lui
-annonçai que je descendis le lendemain. «Adieu, me dit-elle avec
-simplicité, vous avez raison.» Et comme je me taisais, elle continua:
-«Vous avez raison de fuir le ridicule d'un mariage avec moi.» J'allais
-protester, elle se retira lentement en dévorant ses larmes. Je la
-rejoignis en jurant mes grands dieux que j'étais obligé de partir, et
-que je continuais à avoir beaucoup d'affection pour elle. Elle écouta
-mes froides hyperboles en silence.</p>
-
-<p>&mdash;Me crois-tu? lui dis-je enfin.</p>
-
-<p>&mdash;Non, et je trouve que vous faites bien.</p>
-
-<p>Je voulus la retenir, mais elle me lança un regard qui n'était déjà
-plus de supplication, mais de commandement.</p>
-
-<p>Je descendis, le jour suivant, de la montagne, un peu contristée et pas
-très satisfait de moi-même. Je me disais, chemin faisant, qu'il était
-juste d'obéir à mon père, qu'il était convenable d'embrasser la
-carrière politique..., que la constitution..., que ma fiancée..., que
-mon cheval...</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XXXVI._A_PROPOS_DE_BOTTES">XXXVI. À PROPOS DE BOTTES</a></h4>
-
-
-<p>Mon père, qui ne m'attendait pas, m'embrassa avec tendresse et
-effusion:</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, c'est pour de vrai, me dit-il. Je puis enfin...</p>
-
-<p>Nous restâmes sur cette réticence, et j'allai retirer mes bottes qui
-étaient trop justes. Je me sentis soulagé, je respirai à mon aise, et
-je me couchai sur mon lit tout de mon long, tandis que mes pieds et tout
-ce qu'il y avait au-dessus entraient dans une béatitude relative.
-J'observai alors que des souliers serrés sont un des plus grands
-avantages terrestres, parce que, en faisant mal aux pieds, ils procurent
-le plaisir de les déchausser. Ils font souffrir d'abord, ils sont
-l'origine d'un soulagement, ensuite, et voilà un bonheur à bon
-marché, au goût des savetiers et d'Épicure. Tandis que cette idée
-faisait des voltiges sur mon fameux trapèze, je regardais dans le
-lointain la silhouette de la Tijuca, et j'aperçus la petite boiteuse
-qui se perdait à l'horizon du prétérit. Je sentis soudain que mon
-cœur ne tarderait pas à déchausser ses bottes lui aussi. Quatre ou
-cinq jours plus tard, le sybarite savourait ce rapide, cet ineffable et
-incoercible moment de joie qui succède à une douleur poignante, à une
-préoccupation, à un ennui... J'en inférai que la vie est le plus
-curieux des phénomènes, attendu qu'elle n'aiguise la faim que pour
-procurer l'occasion de manger, et qu'elle n'a inventé les cors que
-parce qu'ils perfectionnent la félicité terrestre. Je vous le dis en
-vérité, toute la science humaine ne vaut pas une paire de bottes trop
-étroites.</p>
-
-<p>Toi, ma pauvre Eugénie, tu n'as jamais déchaussé les tiennes. Tu t'en
-es allée sur le chemin de la vie, boiteuse de jambe et boiteuse
-d'amour, triste comme un enterrement pauvre, solitaire, silencieuse,
-laborieuse, jusqu'au jour où tu passas sur l'autre bord. Ce que
-j'ignore, c'est si ton existence était bien nécessaire au siècle. Qui
-sait! Peut-être un comparse de moins eût-il fait siffler la tragédie
-humaine.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XXXVII._ENFIN">XXXVII. ENFIN!</a></h4>
-
-
-<p>Enfin nous arrivons à Virgilia! Avant d'aller chez le conseiller Dutra,
-je demandai à mon père s'il y avait déjà quelque promesse de
-mariage, quelque arrangement préalable.</p>
-
-<p>&mdash;Aucun, me répondit-il. Il y a quelque temps, comme nous parlions
-de toi, je lui ai avoué mon désir de te voir député. Je lui ai parlé
-avec tant d'éloquence, qu'il m'a promis de faire quelque chose pour
-toi, et je crois qu'il tiendra sa promesse. Quant au mot «fiancée»,
-c'est le nom que je donne à une créature qui est un vivant bijou, une
-étoile, une chose rare... sa fille à lui. D'ailleurs, je pense que si
-tu l'épouses, tu seras bien plus vite député.</p>
-
-<p>&mdash;C'est tout?</p>
-
-<p>&mdash;C'est tout.</p>
-
-<p>Nous allâmes jusque chez Dutra. C'était une perle que cet homme,
-jovial, bon patriote, un peu irrité contre les malheurs du temps, mais
-ne désespérant pas d'en venir à bout. Il trouva ma candidature
-légitime; il convenait pourtant d'attendre quelques mois. Et tout de
-suite il me présenta à sa femme, une estimable matrone, à sa fille,
-qui ne démentit pas le panégyrique que mon père avait fait d'elle, je
-vous le jure. Relisez, d'ailleurs, le chapitre XXVII. Je la regardai
-comme quelqu'un qui a des idées préconçues. Je ne sais si elle en
-avait de son côté; elle ne me contempla point différemment. Notre
-premier regard fut tout simplement conjugal. Au bout d'un mois, nous
-étions au mieux.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XXXVIII._LA_QUATRIEME_EDITION">XXXVIII. LA QUATRIÈME ÉDITION</a></h4>
-
-
-<p>&mdash;Venez donc demain dîner avec nous, me dit Dutra un certain
-soir.</p>
-
-<p>J'acceptai l'invitation. Le lendemain, je dis au cocher de m'attendre
-place San-Francisco avec le cabriolet, et j'allai faire un tour en
-ville. Vous rappelez-vous encore ma théorie des éditions humaines? Eh
-bien! j'en étais alors à la quatrième édition, déjà revue et
-augmentée, mais encore remplie de négligences et de coquilles. Ces
-défauts étaient rachetés par l'élégance des caractères et le luxe
-de la reliure. Au bout d'un moment, comme je passais rue des Ourives, je
-voulus consulter ma montre, et le verre tomba sur le pavé. J'entre dans
-la première boutique que je trouve. C'était un taudis ou guère mieux,
-obscur et poussiéreux.</p>
-
-<p>Au fond, derrière le comptoir, se trouvait assise une femme, dont le
-visage jaune et crevassé de petite vérole n'appelait pas tout d'abord
-l'attention. Mais sitôt qu'on l'observait, elle offrait un spectacle
-curieux. Elle ne pouvait avoir été laide; au contraire, on voyait tout
-de suite qu'elle avait dû être jolie, et même fort jolie. Mais la
-maladie et une vieillesse précoce lui avaient enlevé tous ses charmes.
-Elle était horriblement grêlée. Les traces des boutons formaient des
-hauts et des bas, des creux et des reliefs, et donnaient l'impression
-d'une peau de chagrin extrêmement rugueuse. Les yeux conservaient
-quelque beauté, mais l'expression en était étrange et désagréable,
-qui s'adoucit pourtant dès que je commençai à parler. Quant aux
-cheveux, ils étaient roux et presque aussi poussiéreux que les portes
-de la boutique. À l'un des doigts de la main gauche, un diamant
-étincelait. Le croira-t-on dans la postérité? cette femme, c'était
-Marcella.</p>
-
-<p>Je ne la reconnus point tout d'abord. Mais elle me remit aussitôt que
-je lui adressai la parole. Ses yeux brillèrent, et l'expression
-habituelle fit place à une autre, plus douce et mélancolique. Elle fit
-un mouvement comme pour se cacher ou s'enfuir. C'était l'instinct de la
-vanité, qui ne dura qu'un moment. Elle se remit.</p>
-
-<p>&mdash;Il vous faut quelque chose? me dit-elle me tendant la main.</p>
-
-<p>&mdash;Non, répondis-je, rien.</p>
-
-<p>Marcella comprit la cause de mon silence. Il ne fallait pas être
-sorcier. Elle dut seulement hésiter en se demandant ce qui dominait en
-moi: si c'était la stupeur du présent ou le souvenir du passé. Elle
-m'offrit une chaise, et de l'autre côté du comptoir, elle me parla
-d'elle, de son existence, des larmes qu'elle avait versées en me
-perdant, de ses regrets, de ses revers, de la maladie qui l'avait
-défigurée, et du temps qui contribuait à sa décadence. Elle avait en
-vérité l'âme décrépite. Elle avait tout vendu, ou presque tout. Un
-homme qui l'avait aimée autrefois lui avait laissé cette bijouterie,
-qui était par malheur mal achalandée, peut-être à cause de cette
-singularité d'être tenue par une femme. Ensuite elle m'interrogea sur
-ma vie. Ce fut vite fait; mes aventures n'étaient ni intéresses ni
-longues à redire.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes marié? me demanda Marcella quand j'eus fini.</p>
-
-<p>&mdash;Non, répondis-je sèchement.</p>
-
-<p>Marcella regarda dans la rue avec l'atonie de quelqu'un qui médite ou
-qui se souvient. Moi aussi, je me rappelais le passé, et non sans
-quelques regrets, je me demandais pourquoi j'avais fait tant de folies.
-Ce n'était certes plus la Marcella de 1822; mais la beauté de l'autre
-valait-elle vraiment le tiers des sacrifices que j'avais faits? C'était
-ce que je désirais savoir, et j'interrogeais le visage de Marcella. Ce
-visage me répondait que non. En même temps ses yeux ma confessaient
-que, naguère comme maintenant, ils brillaient de toute l'ardeur des
-convoitises. C'était mes yeux qui autrefois n'y voyaient goutte, mes
-yeux de la première édition.</p>
-
-<p>&mdash;Mais pourquoi êtes-vous entré? Vous m'avez aperçue de la rue?
-me demanda-t-elle en sortant de cette espèce de torpeur.</p>
-
-<p>&mdash;Non. Je croyais entrer chez un horloger. Je voulais acheter un
-verre pour cette montre. Je vais ailleurs. Vous m'excuserez, je suis un
-peu pressé.</p>
-
-<p>Marcella ne put retenir un soupir. La vérité c'est que je me sentais
-ému et attristé et que je mourais d'envie de me trouver loin de cette
-maison. Marcella appela un gamin, loi donna la montre et, malgré mes
-protestations, l'envoya chez un horloger du voisinage acheter un autre
-verre. Je n'avais qu'à me résigner. Elle me dit alors qu'elle
-désirait avoir la pratique de ses anciennes connaissances. Elle
-remarqua qu'il était fort naturel qu'un jour ou l'autre je me mariasse,
-et elle s'offrit à me vendre de fins bijoux au plus bas prix. Elle
-n'employa pas ce terme, elle se servit d'une métaphore délicate et
-transparente. J'en vins à me demander si elle avait vraiment eu des
-revers, abstraction faite de sa maladie, si elle n'avait pas toujours de
-beaux deniers sonnants, et si elle ne faisait pas du négoce à seule
-fin de satisfaire sa passion du lucre, qui était le ver rongeur de
-cette existence. Je sus depuis que mes soupçons étaient fondés.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XXXIX._LE_VOISIN">XXXIX. LE VOISIN</a></h4>
-
-
-<p>Tandis que je faisais ces réflexions, un individu de petite taille,
-sans chapeau, tenant par la main une gamine de quatre ans, entra dans la
-boutique...</p>
-
-<p>&mdash;Comment ça va-t-il depuis ce matin? demanda—t-il à Marcella.</p>
-
-<p>&mdash;Comme ci comme ça; viens ici, Maricota.</p>
-
-<p>L'individu prit l'enfant dans ses bras, et la fit passer par-dessus le
-comptoir.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, dit-il, demande à Dona Marcella comment elle a passé la
-nuit. Elle mourait d'envie de venir ici, mais sa mère n'avait pas eu le
-temps de l'habiller. Voyons, Maricota, dis bonjour à la dame... Gare la
-fessée... C'est bien... Vous ne pouvez vous figurer comme elle est chez
-nous. Elle parle de vous tout le temps; et ici, elle a l'air empaillée.
-Hier encore... faut-il raconter l'histoire, Maricota?</p>
-
-<p>&mdash;Non, papa, je ne veux pas.</p>
-
-<p>&mdash;C'est donc quelque chose de bien laid? dit Marcella en donnant
-une petite tape à l'enfant.</p>
-
-<p>&mdash;Je vais vous dire: sa mère lui a appris à réciter chaque soir un
-<i>pater</i> et un <i>ave</i>, en l'honneur de la Sainte Vierge. Mais la
-petite est venue me demander hier, d'une voix si humble, devinez quoi?...
-si elle pouvait offrir sa prière à santa Marcella.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre chérie, dit Marcella en l'embrassant.</p>
-
-<p>&mdash;C'est un amour, une passion qu'elle a pour vous... Vous ne vous
-figurez pas... Sa mère dit que vous lui avez lancé un charme.</p>
-
-<p>L'individu continua sur ce ton à raconter toutes sortes de choses
-aimables, et sortit enfin, emmenant la petite, non sans m'avoir lancé
-un regard d'interrogation ou de suspicion. Je demandai à Marcella qui
-il était.</p>
-
-<p>&mdash;C'est un horloger du voisinage, un brave homme; sa femme est
-bien bonne aussi. Sa fille est gentille, n'est-ce pas? Ils ont l'air de
-beaucoup m'aimer... Ce sont de bonnes gens.</p>
-
-<p>En proférant ces paroles, Marcella parlait d'une voix où il y avait un
-frémissement d'allégresse. Et un rayon de joie parut s'étendre sur sa
-face.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XL._DANS_LE_CABRIOLET">XL. DANS LE CABRIOLET</a></h4>
-
-
-<p>Sur ces entrefaites, le gamin entra, apportant la montre avec le verre.
-Il était temps; j'en avais assez de ma visite. Je donnai une monnaie
-d'argent au gamin, je dis à Marcella que je reviendrais dans une autre
-occasion, et je sortis au plus vite. Pour tout dire, je dois avouer que
-le cœur me battait un peu, mais c'était une espèce de glas. Mon âme
-se débattait entre des impressions opposées. Notez bien que la
-journée s'était passée gaiement pour moi. Au déjeuner, mon père
-m'avait récité par anticipation le premier discours que je devais
-proférer au Parlement. Nous en rîmes beaucoup, et le soleil aussi qui
-était dans ses bons jours de clarté. Virgilia aussi rirait sans doute,
-en entendant le récit de nos fantaisies. Et voilà que je perds mon
-verre de montre, que j'entre dans un magasin, le premier que je trouve
-sur ma route, et j'y rencontre le passé qui me déchire, qui
-m'embarrasse, qui m'interroge avec un visage couvert de cicatrices et de
-mélancolie.</p>
-
-<p>Je le laissai où je l'avais trouvé. Je montai dans mon cabriolet qui
-m'attendait place <i>S.-Francisco de Paula</i>, et j'ordonnai au cocher
-partir au plus vite. Il cingla les mules, la voiture fit des
-soubresauts, les roues tracèrent leur sillon dans la boue formée par
-une pluie récente, et pourtant il me semblait que nous ne marchions
-pas. De temps à autre nous faisons connaissance avec un certain vent
-tiède et lourd, qui n'est ni violent ni âpre, qui n'emporte point les
-chapeaux et ne soulève pas les jupes, mais qui est pire que s'il
-faisait tout cela, parce qu'il abat, amollit et semble un dissolvant de
-l'âme. Ce vent, je l'avais en moi. Je sentais le courant d'air qu'il
-formait comme dans une gorge, entre le passé et le présent, désireux
-sans doute de s'étendre sur les plaines de l'avenir. Et la voiture qui
-ne marchait pas.</p>
-
-<p>&mdash;Jean! criai-je au cocher, avancerons-nous bientôt?</p>
-
-<p>Avancer! Monsieur! mais nous sommes à la porte de Monsieur le
-Conseiller.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XLI._LHALLUCINATION">XLI. L'HALLUCINATION</a></h4>
-
-
-<p>C'était vrai. J'entrai en coup de vent. Je trouvai Virgilia anxieuse,
-de mauvaise humeur, le front soucieux. Sa mère, qui était sourde, se
-trouvait dans le salon avec elle. Après les compliments d'usage, la
-jeune fille me dit d'un ton sec:</p>
-
-<p>&mdash;Nous vous attendions plus tôt.</p>
-
-<p>Je me défendis le mieux que je pus; je pris prétexte du cheval, qui
-était rétif, et d'un ami qui m'avait retenu. Et soudain voici que la
-parole meurt sur mes lèvres, et je demeure pétrifié. Virgilia... Eh
-quoi! c'est Virgilia, cette jeune fille?... Je la regardai fixement, et
-l'impression fut si cruelle que je reculai d'un pas en détournant mes
-regards. Sa carnation, si rose, si pure, si fraîche la veille encore,
-était maintenant jaune, stigmatisée par la même maladie qui avait
-frappé l'Espagnole. La petite vérole lui avait dévoré le visage. Ses
-yeux si vifs s'étaient étiolés. Ses lèvres pendaient, et toute son
-attitude disait la fatigue. Je la regardai bien; je lui pris la main et
-l'attirai doucement à moi. Je ne me trompais point. C'était bien la
-petite vérole. Je crois que je fis un geste de dégoût.</p>
-
-<p>Virgilia s'éloigna et alla s'asseoir sur le sofa. Pendant un moment je
-contemplai la pointe de mes bottines. Devais-je sortir ou rester? La
-première hypothèse était absurde; je la rejetai, et je me dirigeai
-vers Virgilia qui demeurait assise et muette. Ciel! de nouveau je la
-retrouvai fraîche, juvénile, et tout en fleur. En vain je cherchais
-sur son visage les traces du mal, il n'y en avait aucune. La peau était
-blanche et fine comme de coutume.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne m'avez donc jamais vue? me demanda-t-elle en voyant mon
-insistance.</p>
-
-<p>&mdash;Aussi jolie, jamais.</p>
-
-<p>Je m'assis, tandis qu'elle faisait craquer ses ongles sans rien dire.
-Je parlai de choses tout à fait étrangères à l'incident; mais elle ne
-répondait point et ne me regardait même pas. Moins le bruit de ses
-doigts, c'était la statue du silence. Une seule fois elle me contempla
-de très haut, en relevant un coin de ses lèvres, et en fronçant les
-sourcils au point de les unir. Et toute cette mimique lui donnait une
-expression mixte, entre le comique et le tragique.</p>
-
-<p>Il y avait bien quelque affectation dans ce dédain. Elle avait pris un
-masque. Elle devait souffrir,&mdash;soit tristesse, soit dépit; et comme
-la douleur contenue est plus âpre, il est probable qu'elle souffrait en
-double sa propre souffrance. Mais je crois que c'est là de la
-métaphysique.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XLII._CE_QUE_NA_POINT_TROUVE_ARISTOTE">XLII. CE QUE N'A POINT TROUVÉ ARISTOTE</a></h4>
-
-
-<p>Et à propos de métaphysique, que dites-vous de ceci? On lance une
-boule; elle en rencontre une autre, lui transmet l'impulsion reçue, et
-celle-ci se met à rouler ni plus ni moins que la première. Supposons
-que la première boule s'appelle Marcella (c'est une simple
-supposition), la seconde Braz Cubas, la troisième Virgilia. Marcella
-reçoit une pichenette du passé et roule et vient buter contre Braz
-Cubas. Celui-ci, cédant à la force impulsive, va battre contre
-Virgilia, qui n'a rien de commun avec la première boule. Et voilà
-comment, par la simple transmission d'une force, les extrêmes se
-touchent dans la société humaine; et il s'établit ce qu'on pourrait
-appeler la solidarité de la tristesse humaine. Ce chapitre a pourtant
-échappé à Aristote.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XLIII._MARQUISE_ATTENDU_QUE_JE_SERAI_MARQUIS">XLIII. MARQUISE: ATTENDU QUE JE SERAI MARQUIS</a></h4>
-
-
-<p>Positivement Virgilia était un petit diable, un petit diable
-angélique, si l'on veut, mais c'en était un tout de même, et alors...</p>
-
-<p>Alors apparut Lobo Neves. Il n'était ni plus svelte, ni plus élégant,
-ni plus instruit, ni plus sympathique que moi, et cependant il m'enleva
-de haute main Virgilia et la candidature, en peu de semaines, avec une
-fougue vraiment césarienne. Il n'y eut de la part de Virgilia aucun
-dépit, pas la moindre violence de la part de sa famille. Dutra me dit
-un beau jour que je devais attendre une époque plus opportune pour ma
-candidature, attendu que celle de Lobo Neves était appuyée par de
-puissantes influences. Je cédai. Ce fut le commencement de ma défaite.
-Une semaine plus tard, Virgilia demanda en souriant à Lobo Neves quand
-il prétendait être ministre.</p>
-
-<p>&mdash;Tout de suite, s'il dépendait de moi; d'ici un an, puisque cela
-dépend de la volonté d'autrui.</p>
-
-<p>Virgilia répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;Et vous me promettez qu'un jour vous me ferez baronne?</p>
-
-<p>&mdash;Marquise, voulez-vous dire, car j'ai l'intention d'être
-marquis.</p>
-
-<p>Dès lors je fus perdu. Virgilia compara l'aigle au dindon et choisit
-l'aigle, abandonnant le dindon à sa stupeur, à son dépit, et au
-souvenir de trois ou quatre baisers qu'elle lui avait donnés. Mais
-quand c'eût été dix, qu'est-ce que cela signifiait? La lèvre de
-l'homme n'est point comme le sabot du cheval d'Attila qui stérilisait
-le sol qu'il avait foulé; c'est justement le contraire.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XLIV._UN_CUBAS">XLIV. UN CUBAS</a></h4>
-
-
-<p>Mon père fut tout désappointé de ce dénouement, et je crois bien
-qu'il en mourut. Il avait bâti tant de châteaux, caressé tant et tant
-de beaux rêves, qu'il ne pouvait voir s'effondrer tout cet
-échafaudage, sans que le contre-coup fût grand dans son organisme.
-D'abord il se refusa à l'évidence. «Un Cubas»! et il disait cela
-avec une telle conviction, que moi, qui connaissais déjà la
-tonnellerie originelle, j'oubliai un instant la dame de mes pensées
-pour contempler un moment ce phénomène qui n'est point rare, mais qui
-est toujours curieux, d'une imagination qui s'impose à la conscience.</p>
-
-<p>&mdash;Un Cubas! répétait-il le lendemain matin au déjeuner.</p>
-
-<p>Ce déjeuner ne fut point très gai. Je me sentais tomber de sommeil.
-J'avais veillé une partie de la nuit. Était-ce l'amour? Non point. On
-ne peut aimer deux fois la même femme, et comme j'allais aimer
-celle-là même quelque temps après, je ne devais lui être en ce
-moment attaché que par les liens d'une fantaisie passagère, un peu
-d'habitude et beaucoup de fatuité. Et cela seul suffit pour expliquer
-l'insomnie. C'était le dépit, un dépit aigu comme une pointe
-d'épingle, et que j'entretins en fumant, en donnant des coups de poing
-dans l'air, en lisant machinalement jusqu'au lever de l'aurore, de la
-plus tranquille des aurores.</p>
-
-<p>Mais j'étais jeune, et je portais en moi-même le remède à mes maux.
-Mon père, lui, ne put supporter le coup. À y bien penser, peut-être
-ne mourut-il pas de cette contrariété; mais sûrement elle aggrava son
-état. Il dura encore quatre mois, silencieux, triste, continuellement
-préoccupé, comme s'il se fût agi d'un remords, d'une déception sans
-remède, qui lui tînt lieu de rhumatisme et de toux. Il eut cependant
-un dernier instant de satisfaction: un des ministres d'État lui rendit
-visite. Je vis alors sur ses lèvres,&mdash;et il me semble le voir
-encore,&mdash;le sourire d'un autre temps. Ses regards brillèrent d'une
-flamme concentrée, qui fut comme la dernière lueur d'une lampe qui
-s'éteint. Mais la tristesse revint: la tristesse de s'en aller sans me
-voir occuper le haut poste auquel j'avais droit.</p>
-
-<p>&mdash;Un Cubas!</p>
-
-<p>Il mourut quelques jours après cette visite, un matin de mai, entre ses
-deux enfants, Sabine et moi. Mon oncle Ildefonso et mon beau-frère
-étaient aussi présents. La science des médecins, notre tendresse,
-tous les soins dont on l'entoura furent vains: il devait mourir, et il
-mourut.</p>
-
-<p>&mdash;Un Cubas!</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XLV._NOTES">XLV. NOTES</a></h4>
-
-
-<p>Larmes et sanglots, la maison tendue de noir, un homme qui vient
-habiller le cadavre, un autre qui prend les dimensions du corps, un
-cercueil qu'on apporte, un catafalque que l'on dresse, de grands
-chandeliers, des lettres de faire-part, des gens qui entrent, lentement,
-à pas de loup, qui serrent la main aux personnes de la famille, les uns
-tristes, les autres sérieux et muets, un prêtre et un sacristain, des
-prières, des aspersions d'eau bénite, l'ensevelissent, le choc du
-marteau sur les clous, six personnes qui s'emparent du cercueil,
-l'emportent, descendent difficilement l'escalier malgré les cris, les
-sanglots et les larmes renouvelées de la famille, et placent la caisse
-funèbre sur le char; les courroies qu'on attache et que l'on serre, la
-voiture qui se met en branle, et les autres voitures qui défilent une
-à une... tous ces aspects qui paraissent une liste d'inventaire, sont
-autant de notes que j'avais prises pour un chapitre triste et après
-tout banal, que je n'écrirai pas.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XLVI._LHERITAGE">XLVI. L'HÉRITAGE</a></h4>
-
-
-<p>Regarde-nous, maintenant, lecteur. Huit jours se sont passés depuis la
-mort de mon père. Ma sœur est assise sur un sofa, un peu plus loin.
-Cotrim, debout, appuyé sur une console, les bras croisés, mord ses
-moustaches. Je fais les cent pas, les regards au plancher. Grand deuil,
-profond silence.</p>
-
-<p>&mdash;Mais enfin, dit Cotrim, cette maison vaut tout au plus trente
-contos; mettons trente-cinq.</p>
-
-<p>&mdash;Elle en vaut cinquante, répondis-je; Sabine sait parfaitement
-qu'elle en a coûté cinquante-huit.</p>
-
-<p>&mdash;Et quand on l'aurait payée soixante, repartit Cotrim; d'abord
-cela ne veut pas dire qu'elle les valait, et encore bien moins qu'elle les
-vaille encore aujourd'hui. Tu sais bien que les immeubles ont beaucoup
-baissé de prix depuis quelques années. Si celle-ci vaut cinquante
-contos, combien alors vaudra celle du <i>Campo</i>, que tu désires pour
-toi?</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc! une vieille bicoque!</p>
-
-<p>&mdash;Vieille! s'écria Sabine en levant les mains au ciel.</p>
-
-<p>&mdash;Je parie que vous la trouvez neuve.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons! frérot, dit Sabine en se levant du canapé. Nous pouvons
-tout arranger de bonne amitié et de façon décente. Par exemple, Cotrim ne
-veut point des noirs, il ne gardera que le cocher de papa et Paulo.</p>
-
-<p>&mdash;Le cocher, non; je garde le cabriolet, et je ne vais pas acheter
-un autre cocher.</p>
-
-<p>&mdash;Bon. Alors nous garderons Paulo et Prudencio.</p>
-
-<p>&mdash;Prudencio a été libéré.</p>
-
-<p>&mdash;Libéré?</p>
-
-<p>&mdash;Il y a deux ans.</p>
-
-<p>&mdash;Libéré! Voilà comment papa faisait les choses, sans rien dire à
-personne. C'est bon. Quant à l'argenterie..., je suppose qu'il n'a pas
-libéré l'argenterie?</p>
-
-<p>Nous avions parlé de l'argenterie, une vieille vaisselle plate du temps
-de D. José. C'était la question la plus grave de la succession, par la
-valeur artistique, l'ancienneté, et l'origine même, car mon père
-disait que le comte de Cunha, quand il était vice-roi du Brésil, en
-avait fait présent à mon bisaïeul Luiz Cubas.</p>
-
-<p>&mdash;Quant à l'argenterie, continua Cotrim, je m'en désintéresserais,
-n'était le désir que ta sœur a de la garder. Je trouve ce désir
-raisonnable. Sabine est mariée; elle a besoin d'un service
-présentable. Toi tu es garçon, tu ne reçois pas, tu...</p>
-
-<p>&mdash;Mais je puis me marier.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi faire? s'écria Sabine.</p>
-
-<p>Cette sublime question me fit pour un instant oublier mes intérêts. Je
-souris; je pris la main de Sabine en battant doucement sur la paume, de
-si aimable manière que Cotrim interpréta le geste comme un
-acquiescement et me remercia.</p>
-
-<p>&mdash;De quoi? répondis-je; je n'ai point souscrit et ne souscrirai
-pas à vos exigences.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne céderas pas?</p>
-
-<p>Je secouai négativement la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Laisse-le, Cotrim, dit ma sœur à son mari. Peut-être veut-il
-aussi que nous lui donnions les vêtements que nous portons. Il ne manque
-plus que cela.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est complet. Il veut le cabriolet, il veut le cocher, il
-veut l'argenterie, il veut tout. Il serait infiniment plus simple de nous
-citer en justice, et de prouver par témoins que Sabine n'est pas ta
-sœur, que je ne suis pas ton beau-frère, et que Dieu n'est pas Dieu.
-Voilà le bon moyen de ne rien perdre. Mon cher garçon, tu nous prends
-pour d'autres.</p>
-
-<p>Nous en étions arrivés à un tel degré d'irritation que je crus
-devoir offrir un moyen terme: répartir l'argenterie entre nous. Il
-ricana et me demanda qui garderait la théière, et qui le sucrier. Et
-il ajouta que nous avions le temps de discuter nos prétentions, tout au
-moins judiciairement. Sabine s'était accoudée à la fenêtre qui
-donnait sur le jardin, et au bout d'un instant elle revint et proposa de
-me céder Paulo et l'autre noir contre l'argenterie. J'allais accepter,
-mais Cotrim s'étant approché, elle répéta sa proposition.</p>
-
-<p>&mdash;Ça, jamais, dit-il, je ne fais pas l'aumône.</p>
-
-<p>Nous dinâmes tristement. Mon oncle le chanoine arriva quand nous en
-étions au dessert. Et il assista encore à une légère altercation.</p>
-
-<p>&mdash;Mes enfants, dit-il, rappelez-vous que mon frère vous a laissé
-un pain assez grand pour être réparti entre tous.</p>
-
-<p>Et Cotrim:</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, c'est fort vrai. Mais il n'est pas question de pain;
-il est question de beurre. Je ne me contente pas de pain sec.</p>
-
-<p>On fit enfin le partage; mais nous étions brouillés. Et vraiment il
-m'en coûta de me fâcher avec Sabine. Nous étions si bons amis. Nous
-avions tant de choses en commun, jeux d'enfants, fureurs puériles,
-sourires et tristesses de l'âge adulte, nous avions partagé le pain de
-l'allégresse et celui des misères, fraternellement, comme un bon
-frère et une bonne sœur que nous étions. Et pourtant nous étions
-fâchés. C'était comme la beauté de Marcella qui disparu sous la
-grêle de la variole.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XLVII._LE_RECLUS">XLVII. LE RECLUS</a></h4>
-
-
-<p>Marcella, Sabine, Virgilia... me voilà en train de fondre tous ces
-contrastes, comme si ces noms et ces personnes étaient autre chose que
-des modalités de mon affection intime. Plume de mauvaises mœurs, mets
-une cravate au style, revêts-le d'un habit moins sordide. Ensuite nous
-rentrerons dans mon ancienne demeure, nous nous coucherons dans ce
-hamac, où j'ai passé la plus grande partie des années qui
-s'écoulèrent depuis l'inventaire des biens paternels jusqu'à l'année
-1842. S'il s'exhale de la pièce de vagues senteurs de toilette, il ne
-faut pas croire que c'est moi qui ai versé les parfums. C'est un relent
-de Z, de N, ou de U. Toutes ces lettres majuscules bercèrent dans ce
-boudoir leur élégante abjection. Mais si, outre l'arôme, on est
-curieux d'autre chose, c'est peine perdue: je n'ai gardé ni les
-portraits, ni les lettres, ni les factures. L'émotion même s'est
-éteinte, il ne reste que les initiales.</p>
-
-<p>Je vécus ainsi en reclus. De temps à autre, j'allais au bal, au
-théâtre, à une réunion; mais la plus grande partie du temps, je l'ai
-passée avec moi-même. J'ai vécu; je me suis laissé porter par le
-flux et le reflux des événements et des jours, tantôt agité tantôt
-apathique, entre l'ambition et l'indifférence. Je faisais de la
-politique et de la littérature, j'envoyais des articles et des vers aux
-journaux, j'acquis même une certaine réputation de polémiste et de
-poète. Quand je me souvenais de Lobo Neves, qui était député, et de
-Virgilia, future marquise, je me demandais à moi-même si je n'aurais
-pas fait un meilleur député et un plus élégant marquis que Lobo
-Neves, car je valais mieux que lui, beaucoup mieux que lui. Et je me
-disais cela en regardant le bout de mon nez.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XLVIII._UN_COUSIN_DE_VIRGILIA">XLVIII. UN COUSIN DE VIRGILIA</a></h4>
-
-
-<p>&mdash;Sais-tu qui est arrivé hier de S. Paulo? me demanda un soir Luiz
-Dutra.</p>
-
-<p>Luiz Dutra était un cousin de Virgilia, qui vivait aussi dans
-l'intimité des muses. Ses vers plaisaient, et valaient du reste mieux
-que les miens. Mais il lui fallait la sanction d'une élite qui lui
-confirmât les applaudissements de la masse. Il était timide et
-n'interrogeait perdue. Mais il se délectait à entendre des paroles
-louangeuses. Il prenait alors de nouvelles forces, et se remettait au
-travail avec une ardeur juvénile.</p>
-
-<p>Ce pauvre Dutra! à peine avait-il publié quelque chose qu'il accourait
-chez moi, et commençait à tourner autour de moi, dans l'attente d'un
-jugement, d'une parole, d'un geste qui fût de ma part une approbation
-de sa nouvelle production. Moi, je parlais de mille choses
-différentes,&mdash;du dernier bal du Catete, d'une séance des Chambres,
-d'équipages et de chevaux,&mdash;de tout, moins de ses vers et de sa
-prose. Il me répondait d'abord avec animation, puis mollement, et tâchait
-de faire tourner la conversation sur le sujet qui l'intéressait. Il
-ouvrait un livre, me demandait si j'avais quelque travail en train; je
-lui répondais oui ou non, puis je passais à un autre chapitre. À la
-fin, il se taisait et sortait tout triste. Mon désir était de le faire
-douter de lui-même, de le décourager, de l'éliminer. Et tout en
-prenant cette résolution, je regardais le bout de mon nez...</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XLIX._LE_BOUT_DU_NEZ">XLIX. LE BOUT DU NEZ</a></h4>
-
-
-<p>Combien de fois dans ma vie, pour me faire une conscience sans remords,
-je me suis servi de ce système: regarder le bout de mon nez...
-Avez-vous quelquefois médité sur le destin du nez, cher lecteur? Le
-docteur Pangloss disait qu'il est fait pour l'usage des lunettes.&mdash;Je
-confesse que cette explication m'avait d'abord paru définitive. Mais un
-certain jour que je méditais sur ce point obscur de philosophie, et sur
-d'autres encore, je découvris enfin l'unique, véritable et suprême
-utilité de cet appendice.</p>
-
-<p>Il me suffit pour cela de me rappeler l'habitude des fakirs. On sait
-que ces gens-là demeurent, en effet, des heures en contemplation, les
-regards fixés sur le bout de leur nez, à seule fin de voir la lumière
-céleste. Ils perdent alors la notion du monde extérieur, s'envolent
-dans l'invisible, touchent l'impalpable, se délivrent des liens
-terrestres, se dissolvent et s'éthérisent. Cette sublimation de
-l'être par le bout du nez est le phénomène le plus prodigieux de
-l'esprit et il n'appartient pas en propre aux fakirs; il est universel.
-Chaque homme éprouve le besoin et a le pouvoir de contempler son propre
-nez pour voir la lumière céleste, et cette contemplation, dont l'effet
-est de subordonner l'univers à un nez seulement, constitue l'équilibre
-des sociétés. Si les nez se contemplaient exclusivement les uns les
-autres, le genre humain n'aurait pas duré deux siècles; il se serait
-éteint avec les premières tribus.</p>
-
-<p>J'entends d'ici une objection du lecteur. Comment peut-il en être
-ainsi? Car enfin l'on ne surprend jamais les gens en train de contempler
-leur nez.</p>
-
-<p>Lecteur obtus, cela prouve que tu n'est jamais entré dans le cerveau
-d'un chapelier. Un chapelier passe devant une chapellerie. C'est le
-magasin d'un rival, qui a commencé il y a deux ans. Il y avait alors
-deux portes à sa boutique; il l'a agrandie, et maintenant, il y en a
-quatre. Il se promet que d'ici peu il y en aura six ou huit. Le
-chapelier voit dans la vitrine les chapeaux du rival; par les
-différentes portes, entrent les clients du rival. Le chapelier compare
-cette boutique à la sienne, qui est plus ancienne et qui pourtant n'a
-que deux portes, et ces chapeaux à ceux qu'il vend, et que l'on achète
-moins, bien qu'ils soient d'un prix égal. Cela le mortifie,
-naturellement. Il poursuit son chemin, pensif, les yeux baissés ou
-fixés devant lui. Il cherche les causes de la prospérité de l'autre
-et de son propre abandon, alors qu'il est un chapelier bien supérieur
-à l'autre chapelier... C'est en cet instant que ses yeux se fixent sur
-la pointe de son nez.</p>
-
-<p>La conclusion c'est qu'il y a deux forces capitales au monde. L'amour
-qui multiplie l'espèce, et le nez qui la subordonne à l'individu.
-Procréation, et équilibre.</p>
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="L._VIRGILIA_MARIEE">L. VIRGILIA MARIÉE</a></h4>
-
-
-<p>&mdash;C'est ma cousine Virgilia, la femme de Lobo Neves, qui est
-arrivée de S. Paulo, continua Luiz Dutra.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!</p>
-
-<p>&mdash;Et ce n'est qu'aujourd'hui que je sais une chose, cachotier que
-tu es...</p>
-
-<p>&mdash;Laquelle?</p>
-
-<p>&mdash;Tu voulais l'épouser.</p>
-
-<p>&mdash;Une idée de mon père... Qui t'a dit ça?</p>
-
-<p>&mdash;Elle-même. Je lui ai beaucoup parlé de toi, et elle s'est laissé
-aller aux confidences.</p>
-
-<p>Le lendemain, comme je me trouvais rue d'Ouvidor, à la porte de la
-typographie Plancher, je vis de loin une femme superbe. Elle s'approcha;
-c'était elle. Je ne la remis qu'à deux pas de moi, tant l'art et la
-nature l'avaient changée à son avantage. Je la saluai; elle passa. Je
-la vis monter avec son mari dans leur voiture, qui les attendait un peu
-plus loin. Je demeurai confondu.</p>
-
-<p>Huit jours après, je la rencontrai dans un bal. Je crois que nous
-échangeâmes au plus deux ou trois mots. Mais à un autre bal, un mois
-plus tard, chez une dame qui avait fait l'ornement des salons du premier
-règne, et qui brillait encore dans ceux du second, le rapprochement fut
-plus intime et plus long, car nous conversâmes et nous valsâmes
-ensemble. La valse est un délicieux passe-temps. Nous valsâmes, et
-j'avoue qu'au contact de ce corps flexible et magnifique, j'éprouvai
-une singulière sensation: celle d'un homme qui a été victime d'un
-vol.</p>
-
-<p>&mdash;Comme il fait chaud! dit-elle aussitôt nous eûmes fini. Allons
-sur la terrasse?</p>
-
-<p>Non; vous pourriez vous enrhumer. Passons de préférence dans l'autre
-salon.</p>
-
-<p>Nous y trouvâmes Lobo Neves, qui me fit compliment sur mes écrits
-politiques, en ajoutant qu'il se taisait sur mes productions
-littéraires parce qu'il se jugeait un profane dans la matière. Mais ce
-qui avait trait à la politique était excellent, bien pensé et d'un
-bon style. Je lui répondis sur le même ton de courtoisie, et nous nous
-séparâmes contents l'un de l'autre.</p>
-
-<p>Trois semaines se passèrent, et je reçus une invitation de lui pour
-assister à une soirée intime. J'y allai. Virgilia me reçut avec cette
-aimable phrase: «Aujourd'hui vous valsez avec moi». J'étais, il est
-vrai, un valseur émérite; rien d'étonnant à ce qu'elle me
-distinguât. Nous valsâmes, une fois, deux fois. Un livre perdit
-Françoise; ce fut une valse qui nous perdit. Je crois bien que ce
-soir-là je lui serrai la main avec force. Elle se laissa faire,
-feignant de ne pas comprendre. Je l'étreignais; tous les regards
-étaient fixés sur nous et sur les autres couples enlacés et
-tournants... Un délire.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LI._ELLE_EST_A_MOI">LI. ELLE EST À MOI</a></h4>
-
-
-<p>&mdash;Elle est à moi! me dis-je en la remettant aux mains d'un autre
-cavalier. Pendant tout le reste du bal, cette idée, je l'avoue, m'entra
-dans l'esprit, non pas comme à coups de marteau, mais comme si on me
-l'avait insinuée avec une vrille.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est à moi, me disais-je en arrivant à la porte de chez
-moi.</p>
-
-<p>À ce moment même, comme si le destin ou qui que ce soit eût la
-fantaisie de donner une proie de plus à mes velléités de possession,
-je vis relire sur le sol quelque chose de jaune et de rond. Je me
-baissai; c'était une monnaie d'or, un demi-doublon.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est à moi, répétai-je en riant; et je la mis dans ma
-poche.</p>
-
-<p>Cette nuit-là je ne me souvins plus de la monnaie; mais le jour
-suivant, j'éprouvai des scrupules en y pensant, et je me demandai de
-quel droit j'allais garder une monnaie dont je n'avais pas hérité, que
-je n'avais point gagnée, que j'avais seulement trouvée dans la rue.
-Évidemment, elle ne m'appartenait point. Elle appartenait à celui qui
-l'avait perdue, riche ou pauvre, pauvre peut-être, quelque ouvrier qui
-en avait besoin pour donner du pain à sa femme et à ses enfants.
-D'ailleurs, même s'il était riche, mon devoir n'en restait pas moins
-le même. Je devais restituer la pièce, et le meilleur moyen, l'unique
-même, était de mettre une annonce dans les journaux, ou de m'adresser
-à la police. J'envoyai une lettre au chef de police, en lui remettant
-ma trouvaille, et en le priant de la faire parvenir, par tous les moyens
-possibles, aux mains de son légitime propriétaire.</p>
-
-<p>J'expédiai la lettre, et je déjeunai tranquille; je puis dire joyeux.
-Ma conscience avait tant valsé la veille qu'elle en était demeuré
-suffoquée et sans respiration. Mais la restitution de la pièce fut
-comme une fenêtre qui s'ouvrit sur un autre côté de la morale. Une
-onde d'air pur entra, et la pauvre dame respira à son aise. Il est bon
-de ventiler la conscience: je ne vous en dis pas plus long. En tous cas,
-en abstrayant les circonstances, ma façon de procéder était louable,
-elle exprimait un juste scrupule, le sentiment d'une âme délicate.
-C'est ce que me disait la bonne dame, d'un ton à la fois austère et
-tendre. C'est ce qu'elle me disait, penchée sur l'appui de la croisée.</p>
-
-<p>&mdash;C'est fort bien fait, Cubas; parfaitement agi. Non seulement cet
-air est pur, mais il est balsamique; c'est un effluve des éternels
-jardins. Veux-tu voir ce que lu as fait, Cubas?</p>
-
-<p>Et l'aimable personne, tirant un miroir, l'ouvrit devant mes yeux. Je
-vis clairement le demi-doublon de la veille, rond, brillant, qui se
-multipliait à mes yeux, dix fois, trente fois, cinq cents fois, me
-démontrant amplement le bénéfice que je retirerai pendant ma vie et
-après ma mort de cette simple restitution. Et je concentrai tout mon
-être dans la contemplation do mon acte, m'y reconnaissant, m'y trouvant
-bon, peut-être grand. Une simple monnaie, hein! Ce que c'est que
-d'avoir un peu trop valsé.</p>
-
-<p>C'est ainsi que moi, Braz Cubas, je découvris la loi sublime de
-l'équivalence des fenêtres, et que j'établis que, pour compenser la
-fermeture d'une croisée, il suffisait d'en ouvrir une autre, afin que
-la morale puisse aérer constamment la conscience. Peut-être ne
-comprendra-t-on pas ce que je dis; peut-être vaudrait-il mieux parler
-d'une chose plus concrète, d'un paquet, par exemple, d'un paquet
-mystérieux? Parlons donc du paquet mystérieux.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LII._LE_PAQUET_MYSTERIEUX">LII. LE PAQUET MYSTÉRIEUX</a></h4>
-
-
-<p>Le fait est que, quelques jours plus tard, en allant à Botafogo, je
-heurtai contre un paquet qui se trouvait sur la plage. Je m'exprime mal;
-je ne heurtai point, j'y donnai un coup de pied volontaire. En voyant ce
-paquet, pas très grand, mais propre et correctement noué d'une
-ficelle, ce quelque chose qui avait une certaine apparence, j'eus
-l'idée de le pousser du pied, par curiosité. Je sentis une
-résistance. Un coup d'œil lancé alentour me fit voir la plage
-déserte. Des gamins s'amusaient au loin. Plus loin encore, un pêcheur
-raccommodait ses filets. Personne ne pouvait me remarquer. Je
-m'inclinai, je paquet, et je poursuivis mon chemin.</p>
-
-<p>Je poursuivis mon chemin, non sans quelque hésitation. Ce pouvait être
-une mauvaise farce. J'eus l'idée de rejeter le paquet sur la plage,
-mais, en le palpant, j'écartais cette pensée. Un peu plus loin, je fis
-un détour, et revins chez moi.</p>
-
-<p>&mdash;Allons voir ça, dis-je en entrant dans mon cabinet.</p>
-
-<p>J'hésitai encore un instant, par crainte, je crois. La pensée d'une
-mauvaise farce se présenta encore à mon esprit. Il est certain que je
-me trouvais sans témoins; mais j'avais en moi un gavroche prêt à
-siffler, à huer, à rire, à s'esclaffer, à glousser, à faire les
-cent coups, s'il me voyait ouvrir le paquet et en tirer une douzaine de
-vieux mouchoirs ou un certain nombre de goyaves pourries. Il était trop
-tard; ma curiosité était excitée comme doit l'être celle du lecteur.
-Je défis le paquet, et je vis... je trouvai... je comptai... je
-recomptai cinq <i>contos</i> de reis tout au long; peut-être dix mil reis
-en cinq <i>contos</i> en bonne monnaie et billets de banque, le tout bien
-plié, bien arrimé: une trouvaille rare. Je remis tout en ordre. Au dîner,
-il me sembla que les petits nègres de service clignaient des yeux.
-M'auraient-ils épié? Je les interrogeai discrètement, et conclus par
-la négative. Après le dîner, je retournai dans mon cabinet, je
-recomptai l'argent, et je souris de ces soins maternels, donnés aux
-cinq <i>contos</i>, moi qui étais riche.</p>
-
-<p>Pour n'y plus penser, j'allai passer ma soirée chez Lobo Neves, qui
-avait insisté pour que je ne manquasse point aux réceptions de sa
-femme. Je rencontrai le chef de police, et on me présenta à lui. Il se
-rappela ma lettre tout de suite et le demi-doublon que je lui avais fait
-tenir quelques jours auparavant. Il raconta l'anecdote. Virgilia parut
-goûter le procédé, et chacune des personnes présentes plaça son
-histoire. J'écoutai la série avec une impatience de femme hystérique.</p>
-
-<p>La nuit suivante, le jour suivant, et pendant toute la semaine, je
-pensai le moins possible aux cinq <i>contos</i> et je les laissai dormir
-bien tranquillement dans le tiroir de mon secrétaire. Je parlais de tout,
-excepté d'argent, et surtout d'argent trouvé; pourtant ce n'est pas un
-crime de trouver de l'argent; c'est une heureuse aventure, un hasard
-propice; c'était peut-être un décret de la Providence. Ce ne pouvait
-même être autre chose. On ne perd point cinq <i>contos</i>, comme on perd
-un mouchoir de poche. Cinq <i>contos</i> que l'on transporte sont l'objet
-de toute notre attention. On les palpe; on ne les quitte pas des yeux ni
-des mains, ils ne nous sortent pas de l'esprit; et pour les perdre
-totalement, comme ça, sur une plage, il faut que... En tous cas ce
-n'était pas un crime de les avoir trouvés: ni un crime, ni un
-déshonneur, ni rien qui rabaisse le caractère d'un homme. C'était une
-trouvaille, un heureux hasard, comme de gagner le gros lot ou un pari
-aux courses, comme avoir de la chance à n'importe quel jeu honnête; je
-dirai même que cette chance était ici méritée, car je ne me sentais
-ni mauvais, ni indigne des bienfaits de la Providence.</p>
-
-<p>&mdash;Ces cinq <i>contos</i>, me disais-je trois semaines plus tard,
-il va falloir que je les emploie à quelque bonne action, à la dot de
-quelque pauvre fille ou à quelque œuvre semblable... Il faudra voir...</p>
-
-<p>Ce jour-même, je les portai à la banque du Brésil. J'y fus reçu avec
-de délicates allusions au demi-doublon. Mon aventure faisait le tour de
-mes connaissances. Je répondis, assez gêné, qu'il n'y avait pas là
-de quoi faire tant de bruit. Et on loua ma modestie par-dessus le
-marché. Alors je me fâchai pour tout de bon, et l'on me répondit
-qu'on me trouvait grand, tout simplement.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LIII._......">LIII. ......</a></h4>
-
-
-<p>Virgilia, elle, ne se rappelait plus du tout du demi-doublon. Toute sa
-pensée se concentrait en moi, dans mes yeux, dans ma vie, dans ma
-pensée. Elle le disait, et c'était vrai.</p>
-
-<p>Il y a des plantes qui naissent et poussent vite; d'autres sont au
-contraire lentes et tardives. Notre amour était comme les premières.
-Il poussa avec tant de fougue et de sève qu'en peu de temps il devint
-comme les plus exubérantes et les plus touffues productions des
-forêts. Je ne pourrais vous dire au juste combien de jours furent
-nécessaires à sa croissance. Je me souviens qu'un certain soir, la
-fleur, ou le baiser, comme on voudra l'appeler, s'épanouit sur la
-bouche de la jeune femme; elle me le donna, la pauvrette, avec un
-tremblement, car nous étions à la porte du jardin. Cet unique baiser,
-rapide comme l'occasion, ardent comme l'amour, prologue d'une vie de
-délices, de terreurs, de remords, de plaisirs qui se transforment en
-douleurs, d'afflictions qui deviennent de l'allégresse, nous unit en
-cet instant. Et depuis, ce fut une hypocrisie patiente et systématique,
-unique frein d'une passion sans frein, une vie d'agitation, de
-désespoirs et de jalousies, qu'une heure compensait plus que largement.
-Puis il en venait une autre qui se substituait à celle-là, et alors
-les agitations et le reste, la fatigue et la satiété, qui sont la fin
-de tout, remontaient à la surface. Tel fut le volume de ce prologue.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LIV._LA_PENDULE">LIV. LA PENDULE</a></h4>
-
-
-<p>Je sortis en emportant le goût de ce baiser. Je ne pus dormir. Je me
-jetai sur mon lit, mais bien inutilement. En général, pendant mes
-insomnies, le tic-tac de la pendule m'était fort désagréable. Ce
-bruit vague et sec m'avisait à chaque instant que j'avais quelques
-secondes de moins à vivre. Je me figurais alors un vieux diable, assis
-entre deux sacs, celui de la vie et celui de la mort, et retirant les
-monnaies de l'un pour les passer dans l'autre, en comptant de la
-sorte:</p>
-
-<p>&mdash;Un de moins.</p>
-
-<p>&mdash;Un de moins.</p>
-
-<p>&mdash;Un de moins.</p>
-
-<p>&mdash;Un de moins.</p>
-
-<p>Chose singulière, quand la pendule s'arrêtait, je la remontais
-aussitôt, pour qu'elle ne cessât jamais de battre, et que je pusse
-supputer tous les instants perdus. Il y a des inventions qui se
-transforment ou se perdent. Les institutions succombent; l'horloge est
-définitive.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LV._VIEUX_DIALOGUE_DADAM_ET_DEVE">LV. VIEUX DIALOGUE D'ADAM ET D'ÈVE</a></h4>
-
-
-<p class="actor">BRAZ CUBAS</p>
-
-<p class="center">. . . . . . . .!</p>
-
-
-<p class="actor">VIRGILIA</p>
-
-<p class="center">. . . . . . . . . .</p>
-
-
-<p class="actor">BRAZ CUBAS</p>
-
-<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
-
-
-<p class="actor">VIRGILIA</p>
-
-<p class="center">. . . . . . . . . . .!</p>
-
-
-<p class="actor">BRAZ CUBAS</p>
-
-<p class="center">. . . . . . . . .</p>
-
-
-<p class="actor">VIRGILIA</p>
-
-<p class="center">
-. . . . . . . . . . . . . . .<br />
-. . . . . ? . . . . . . . . .<br />
-. . . . . . . . . . . . . . .<br />
-</p>
-
-
-<p class="actor">BRAZ CUBAS</p>
-
-<p class="center">. . . . . . . .</p>
-
-
-<p class="actor">VIRGILIA</p>
-
-<p class="center">. . . . .</p>
-
-
-<p class="actor">BRAZ CUBAS</p>
-
-<p class="center">
-. . . . . . . . . . . . . . .<br />
-. . . . . . . . . . . . . . .<br />
-. . . . . . . . . . ! . . . .<br />
-. . . . . . . . . . . . . . .<br />
-. . . . . . ! . . . . . . . .<br />
-. . . . . . . . . . . . . . !<br />
-</p>
-
-
-<p class="actor">VIRGILIA</p>
-
-<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . !</p>
-
-
-<p class="actor">BRAZ CUBAS</p>
-
-<p class="center">. . . . . . . . !</p>
-
-
-<p class="actor">VIRGILIA</p>
-
-<p class="center">. . . . . . . . . . . !</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LVI._LE_MOMENT_OPPORTUN">LVI. LE MOMENT OPPORTUN</a></h4>
-
-
-<p>Mais enfin, qui m'expliquera la raison de ce changement? Un jour, nous
-nous rencontrons, nous nous faisons des promesses de mariage, nous les
-retirons, nous nous séparons, froidement, sans douleur, parce qu'aucune
-passion n'existait en nous. C'est à peine si j'éprouve quelque dépit,
-et rien de plus. Les années se passent, je la revois, nous faisons
-trois ou quatre tours de valse, voilà que nous nous aimons jusqu'au
-délire. Il est vrai que la beauté de Virgilia était parvenue à un
-haut degré de perfection, mais, substantiellement, nous étions restés
-les mêmes, et quant à moi, je n'étais devenu ni plus élégant ni
-plus beau. Qui m'expliquera le motif de ce changement?</p>
-
-<p>Il ne pouvait résider que dans l'opportunité du moment. Notre
-première rencontre n'était pas opportune, parce qu'alors, si nous
-n'étions pas verts l'un et l'autre pour l'amour, nous l'étions encore
-pour notre amour. Il n'y a d'amour possible sans l'opportunité des
-acteurs. Cette explication, je la trouvai moi-même, deux ans après le
-baiser, un jour que Virgilia se plaignait d'un quidam ridicule qui
-allait chez elle, et lui faisait la cour avec ténacité.</p>
-
-<p>&mdash;Quel importun! disait-elle en faisant une grimace de rage.</p>
-
-<p>Je tressaillis; et je vis en la regardant que son indignation était
-sincère. Il me vint à l'idée que moi-même j'avais peut-être
-naguère provoqué cette même grimace, et je compris aussitôt toute
-l'importance de mon évolution. D'inopportun j'étais devenu opportun.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LVII._DESTIN">LVII. DESTIN</a></h4>
-
-
-<p>Oui certes, nous nous aimions. Maintenant que toutes les lois sociales
-étaient contre nous, nous nous aimions pour de bon. Nous étions liés
-l'un à l'autre comme les deux âmes que le poète rencontre dans le
-purgatoire:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">Di pari como buoi che vanno a giogo.</span></p>
-
-
-<p>Et je dis mal en nous comparant à des bœufs, car nous étions une
-autre espèce d'animaux moins lents, plne préoccupation sérieuse. Il riait, d'un rire sombre et
-désabusé; ensuite, il me pria de ne raconter à personne ce qui
-s'était passé entre nous. Je lui répondis qu'à la rigueur, il ne
-s'était rien passé du tout. Deux députés entrèrent, accompagnés
-d'un chef politique de district. Lobo Neves les reçut avec une joie qui
-au début, était un peu feinte, mais qui devint bientôt tout à fait
-naturelle. Au bout d'une demi-heure, personne n'eût dit qu'il n'était
-pas le plus fortuné des hommes. Il causait, il faisait des mots, il en
-riait, et les autres avec lui.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LVIII._CONFIDENCE">LVIII. CONFIDENCE</a></h4>
-
-
-<p>J'éprouvais d'abord un certain émoi quand je me rencontrais avec Lobo
-Neves. Illusion pure! Comme il adorait sa femme, il ne se gênait pas
-pour me le dire. Il trouvait que Virgilia était la perfection même, un
-tissu de qualités solides et profondes, aimable, élégante, austère,
-un vrai modèle. Et sa confiance ne s'arrêta pas là. Elle n'était
-qu'entr'ouverte; bientôt il ouvrit la porte toute grande. Un jour, il
-me confessa qu'il y avait un ver rongeur dans son existence: il lui
-manquait la gloire. Je l'encourageai. Je lui dis de fort agréables
-choses, qu'il écouta avec l'onction religieuse de son désir, qui ne
-consentait pas à mourir. Alors je compris que son ambition était lasse
-de battre de l'aile sans pouvoir prendre largement son vol. Quelques
-jours après, il me dit tous ses dégoûts, ses amertumes, ses fureurs
-concentrées. Il confessa que la vie politique est faite d'envies, de
-dépits, d'intrigues, de perfidies, d'intérêts et de vanités.
-Évidemment, il traversait une crise de mélancolie; j'essayai de la
-combattre.</p>
-
-<p>&mdash;Je sais ce que je dis, répliqua-t-il avec tristesse. Vous ne pouvez
-vous imaginer tout ce que j'ai dû supporter. Je suis entré dans la
-politique par goût, par relations de famille, par ambition, et un peu
-par vanité. Vous voyez que j'ai réuni en moi tous les motifs qui
-poussent un homme dans la vie publique. Mais je ne voyais le théâtre
-que du côté des spectateurs; et vraiment le décor était beau et le
-spectacle magnifique, la représentation mouvementée et divertissante.
-Je signai un engagement; on m'a donné un rôle qui... Mais pourquoi
-vous fatiguerais-je de mes plaintes? Abandonnez-moi à tribulations.
-J'ai passé des heures et des jours!... Il n'y a ni constance de
-sentiments, ni gratitude, il n'y a rien!... rien!... rien!...</p>
-
-<p>Il se tut, profondément abattu, les regards au ciel, paraissant ne plus
-rien entendre que l'écho de ses propres pensées. Après quelques
-instants, il se leva et me tendit la main. Vous allez vous moquer de
-moi, me dit-il; mais pardonnez-moi ce mouvement d'expansion. J'avais en
-tête une préoccupation sérieuse. Il riait, d'un rire sombre et
-désabusé; ensuite, il me pria de ne raconter à personne ce qui
-s'était passé entre nous. Je lui répondis qu'à la rigueur, il ne
-s'était rien passé du tout. Deux députés entrèrent, accompagnés
-d'un chef politique de district. Lobo Neves les reçut avec une joie qui
-au début, était un peu feinte, mais qui devint bientôt tout à fait
-naturelle. Au bout d'une demi-heure, personne n'eût dit qu'il n'était
-pas le plus fortuné des hommes. Il causait, il faisait des mots, il en
-riait, et les autres avec lui.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LIX._UNE_RENCONTRE">LIX. UNE RENCONTRE</a></h4>
-
-
-<p>La politique doit être un vin énergique, me disais-je en sortant de la
-maison de Lobo Neves. Chemin faisant, j'aperçus dans la rue <i>dos
-Barbonos</i> un de mes anciens condisciples, alors ministre, et qui
-passait dans sa voiture. Nous nous saluâmes affectueusement. La voiture
-passa, et je m'en allai, cheminant, cheminant, cheminant...</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi ne serais-je pas ministre?</p>
-
-<p>Cette idée triomphale,&mdash;cette idée à falbalas, comme dirait le
-père Bernardes,&mdash;cette idée commença une série de voltiges que je
-suivis du regard en la trouvant divertissante. Je ne me souvins plus du
-découragement de Neves. Je sentis l'attraction de l'abîme. Je ne
-pensais qu'à mon ancien camarade, à nos courses à travers les
-collines, à nos jeux et à nos gamineries; et en comparant l'homme et
-l'enfant, je me demandais pourquoi je n'atteindrais pas où il avait
-atteint lui-même. J'entrai dans le jardin public et, là encore, tout
-semblait me répéter:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi donc, Cubas, ne serais-tu pas ministre? Pourquoi ne
-serais-tu pas ministre, Cubas?</p>
-
-<p>En entendant cette voix universelle, j'éprouvais une délicieuse
-sensation dans tout mon organisme. J'entrai, j'allai m'asseoir sur un
-banc, tout en ruminant cette pensée. C'est Virgilia qui serait
-contente! Quelques instants plus tard, je vis s'approcher de moi un
-individu qui ne m'était pas inconnu. Je le connaissais, mais d'où?</p>
-
-<p>Figurez-vous un homme de trente-huit à quarante ans, haut, maigre et
-pâle. Ses vêtements, abstraction faite de la forme, paraissaient
-revenus de la captivité de Babylone; son chapeau était contemporain de
-celui de Gessle. Imaginez maintenant une redingote plus large que ne
-comportaient les chairs, ou plus littéralement les os, du nouveau venu.
-La couleur noire du vêtement passait au jaune terne. Il n'en restait
-que la corde. Trois boutons avaient subsisté sur une rangée de huit.
-Les pantalons, de toile grise, étaient fortement marqués aux genoux,
-et s'effrangeaient sous la friction d'un talon qui appartenait à un
-soulier dépourvu de miséricorde et de cirage. À son cou flottait une
-cravate aux pointes bicolores, mais déteintes, et qui s'enroulait
-autour d'un col qui datait de huit jours. Je crois bien qu'il portait
-aussi un gilet, un gilet de soie obscure, déchiré par espaces et
-déboutonné.</p>
-
-<p>&mdash;Je parie que vous ne me reconnaissez pas, Monsieur le Docteur
-Cubas? me dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Non, je ne vous remets pas...</p>
-
-<p>&mdash;Je suis Borba, Quincas Borba.</p>
-
-<p>Je fis un mouvement de recul... Qui me donnera le verbe solennel d'un
-Bossuet ou d'un Vieira, pour dire une si complète désolation. C'était
-Quincas Borba, le gracieux enfant d'un autre temps, mon ancien
-condisciple, si intelligent et de si bonne famille. Quincas Borba!
-impossible! cela ne pouvait être. Je ne pouvais arriver à me persuader
-que cette misérable figure, cette barbe poivre et sel, que ce truand
-vieux avant l'âge, que toute cette ruine constituât le Quincas Borba
-que j'avais connu autrefois. Et pourtant, c'était lui. Les yeux
-conservaient encore l'expression d'un autre temps; le sourire n'avait
-point perdu l'ironie caractéristique. D'ailleurs il supporta
-tranquillement mon ébahissement. Au bout de quelques instants, je
-détournai les regards. Si son aspect était répugnant, la comparaison
-était abasourdissante.</p>
-
-<p>&mdash;Pas besoin de longs commentaires, n'est-ce pas? vous devinez
-tout: une vie de misère, de tribulations et de luttes. Vous rappelez-vous
-nos réunions où je jouais le rôle de roi? Quelle dégringolade! Me voilà
-passé mendiant.</p>
-
-<p>Haussant les épaules et la main droite, d'un air d'indifférence, il
-paraissait résigné aux coups de la fortune, et peut-être même
-satisfait. Oui content, et, en tous cas, impassible. Ce n'était ni la
-résignation chrétienne, ni l'acceptation philosophique. La misère lui
-avait recouvert l'âme de durillons, au point qu'il avait perdu la
-sensation de la boue. Il traînait ses haillons comme autrefois la
-pourpre: avec je ne sais quelle grâce indolente.</p>
-
-<p>&mdash;Venez me voir, lui dis-je; je tâcherai de vous trouver quelque
-chose.</p>
-
-<p>Un sourire magnifique entr'ouvrit ses lèvres.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'êtes pas le premier qui me promet quelque chose, et sans
-doute, vous ne serez pas le dernier qui ne fera rien pour moi. Du reste,
-à quoi bon? Est-ce que je demande autre chose que de l'argent? De
-l'argent, oui; il faut bien manger, et les gargotes ne font pas crédit.
-Les fruitières non plus. Un rien du tout, deux sous de cruzade, il faut
-tout payer au comptant, Un enfer, quoi!... Un enfer, mon... j'allais
-dire mon ami... Un enfer de tous les diables! Tenez, je n'ai pas encore
-déjeuné.</p>
-
-<p>&mdash;Non?</p>
-
-<p>&mdash;Non; je suis sorti de très bonne heure de chez moi. Savez-vous
-où je demeure? Sur la troisième marche de l'église de S. Francisco, à
-droite, en montant. Pas besoin de frapper à la porte. L'appartement est
-on ne peut plus frais. Eh bien! je suis sorti de bonne heure, et je suis
-à jeun...</p>
-
-<p>Je tirai mon porte-monnaie, j'y pris un billet de cinq mil reis,&mdash;le
-moins propre,&mdash;et je le lui donnai. Il le reçut avec un éclair de
-contentement. Il éleva le papier au-dessus de sa tête, et l'agita avec
-enthousiasme:</p>
-
-<p>&mdash;<i>In hoc signo, vinces!</i> s'écria-t-il.</p>
-
-<p>Ensuite il baisa le billet, avec des airs de tendresse et une si
-bruyante expansion que j'en éprouvai à la fois de la pitié et du
-dégoût. Il n'était point sot, et devina la nuance: il devint
-sérieux, grotesquement sérieux, et s'excusa de sa gaieté, gaieté
-d'un pauvre diable qui depuis nombre d'années ne voyait pas la couleur
-d'un billet de cinq mil reis.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne tient qu'à vous d'en posséder bien d'autres.</p>
-
-<p>&mdash;Vraiment? fit-il en faisant un saut de mon côté.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'avez qu'à travailler.</p>
-
-<p>Il fît un geste de dédain, demeura un instant sans parler, puis me
-déclara positivement qu'il ne voulait rien faire. J'étais écœuré de
-cette abjection si tristement comique, et je me levai pour partir.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne partirez pas sans que je vous enseigne ma philosophie de
-misère, me dit-il en se plantant devant moi.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LX._LACCOLADE">LX. L'ACCOLADE</a></h4>
-
-
-<p>Je supposai que le pauvre diable était quelque peu fou, et j'allais
-m'éloigner, quand il me prit par le poignet, et contempla pendant
-quelques instants le brillant que je portais au doigt. Je sentis courir
-sur sa chair un frémissement de désir, un prurit de possession.</p>
-
-<p>&mdash;Superbe! dit-il.</p>
-
-<p>Ensuite il commença à tourner autour de moi, en m'examinant des pieds
-à la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous mettez bien, me dit-il. Des bijoux, du linge fin,
-élégant et... Comparez donc vos souliers aux miens. Quel contraste!
-Vraiment, vous vous mettez bien. Et les donzelles? Comment sont-elles?
-Vous êtes marié?</p>
-
-<p>&mdash;Non...</p>
-
-<p>&mdash;Moi non plus.</p>
-
-<p>&mdash;J'habite rue...</p>
-
-<p>&mdash;Je veux ignorer votre adresse, interrompit-il. Si nous nous
-revoyons, donnez-moi de temps à autre un billet de cinq mil reis; mais
-permettez que je n'aille pas le demander chez vous. C'est un reste
-d'orgueil... Maintenant, adieu; je vois que vous vous impatientez.</p>
-
-<p>&mdash;Adieu.</p>
-
-<p>&mdash;Et merci. Laissez-moi vous remercier de plus près.</p>
-
-<p>Ce disant, il m'embrassa avec tant d'impétuosité que je ne pus éviter
-son étreinte. Nous nous séparâmes finalement, et je m'éloignai
-rapidement, triste, écœuré, et la chemise salie par l'accolade. La
-partie sympathique de la sensation avait fait place à l'autre. J'aurais
-voulu le trouver digne dans sa détresse. Et je comparai de nouveau
-l'enfant d'autrefois et l'homme d'aujourd'hui, les espérances passées
-et la réalité du présent...</p>
-
-<p>&mdash;Bah! dis-je, allons dîner.</p>
-
-<p>Je mets la main dans la poche de mon gilet, pour y chercher ma
-montre.&mdash;Suprême désillusion! Borba me l'avait volée en m'embrassant.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXI._UN_PROJET">LXI. UN PROJET</a></h4>
-
-
-<p>Je dînai tristement. Ce n'était pas la perte de la montre qui me
-désolait; c'était le souvenir de l'auteur du vol, et les images
-d'autrefois, et le contraste et la conclusion.... Depuis le potage, la
-fleur jaune et morbide du chapitre XXV s'ouvrit en moi, et je dînai à
-la hâte pour me rendre chez Virgilia. Elle était le présent; je
-voulais me réfugier en elle, pour échapper aux impressions du passé,
-car la rencontre de Quincas Borba m'avait ramené vers un passé, non
-pas réel, mais vers un passé imaginaire, abject, loqueteux, mendiant
-et voleur.</p>
-
-<p>Je sortis, mais il était encore trop tôt. Je les aurais trouvés à
-table. L'idée me vint alors de retourner au jardin public pour y
-chercher Quincas Borba. La pensée de le régénérer surgit en moi,
-forte et impérative. Il était déjà parti. Je m'adressai au garde; il
-me répondit qu'en effet «cet individu» apparaissait de temps à
-autre.</p>
-
-<p>&mdash;À quelle heure?</p>
-
-<p>&mdash;Il n'a pas d'heure.</p>
-
-<p>Il n'était donc pas impossible de le rencontrer. Je me promis de
-revenir. La nécessité de le régénérer, de le ramener au travail et
-an respect de lui-même me remplissait le cœur. Je commençai à sentir
-un bien-être, une sublimation, une admiration de moi-même... La nuit
-tombait, j'allai retrouver Virgilia.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXII._LOREILLER">LXII. L'OREILLER</a></h4>
-
-
-<p>J'allai retrouver Virgilia. Je ne tardai pas à oublier Quincas Borba.
-Virgilia était le traversin de mon esprit: un traversin doux, tiède,
-profond, aromatique, couvert d'une taie de fine toile de Bruxelles. Je
-m'y reposais habituellement de toutes les sensations tristes ou
-douloureuses. Et à bien penser, c'était l'unique raison d'être de
-Virgilia; l'unique. En cinq minutes, j'avais complètement oublié
-Quincas Borba, en cinq minutes de mutuelle contemplation, les mains dans
-les mains. Cinq minutes et un baiser emportèrent Quincas Borba,
-scrofule de la vie, loque du passé. Que m'importait son existence? Il
-pouvait à volonté attrister les regards des passants, puisque j'avais
-deux palmes d'un divin traversin, pour y fermer les yeux et y dormir.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXIII._FUYONS">LXIII. FUYONS</a></h4>
-
-
-<p>Hélas! on ne saurait toujours se reposer et dormir. Trois semaines plus
-tard, en arrivant sur les quatre heures chez Virgilia, je la trouvai
-triste et abattue. D'abord elle refusa de me dire ce qui la
-préoccupait; mais comme j'insistais:</p>
-
-<p>&mdash;Je crois que Damian se doute de quelque chose, me dit-elle. Je
-remarque en lui des bizarreries... Je ne sais comment dire... Il est
-toujours prévenant, sans doute, mais son regard n'est plus le même. Je
-dors mal: cette nuit encore, je me suis réveillée atterrée. Je
-rêvais qu'il allait me tuer. Peut-être est-ce une simple illusion;
-mais j'imagine qu'il nous soupçonne.</p>
-
-<p>Je la tranquillisai de mon mieux; ce pouvait être des préoccupations
-politiques. Virgilia avoua que c'était possible; mais elle n'en demeura
-pas moins excitée et nerveuse. Nous nous trouvions dans le salon, qui
-donnait sur le jardin où nous avions échangé notre premier baiser.
-Une fenêtre ouverte laissait pénétrer une brise qui secouait
-doucement les rideaux, et j'y fixais mes regards sans les voir. À
-travers la lorgnette de mon imagination, j'entrevoyais dans le lointain
-une maison, une vie qui fussent nôtres, un monde où il n'y aurait ni
-Lobo Neves, ni mariage, ni morale, ni aucun lien qui entravât notre
-volonté. Cette idée me grisa. Le monde, la morale, le mari, se
-trouvant ainsi éliminés, il n'y avait plus qu'à pénétrer dans cette
-habitation de délices.</p>
-
-<p>&mdash;Virgilia, lui dis-je, je vais te faire une proposition.</p>
-
-<p>&mdash;Laquelle?</p>
-
-<p>&mdash;M'aimes-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! soupira-t-elle, en m'enlaçant de ses bras.</p>
-
-<p>Et c'était vrai qu'elle m'aimait avec furie. Sa réponse traduisait une
-vérité patente. Les bras à mon cou, silencieuse et palpitante, elle
-me regardait de ses beaux grands yeux qui donnaient une singulière
-impression de lumière humide. Je m'oubliais à les contempler, à
-admirer cette bouche fraîche comme le matin et insatiable comme la
-mort. La beauté de Virgilia avait pris un caractère de splendeur
-qu'elle ne possédait pas avant son mariage. C'était une figure
-taillée dans un marbre du Pentélique, d'un modelage très noble, très
-large et très pur. Elle était tranquillement belle comme les statues,
-mais non apathique ni froide. Bien au contraire, elle avait l'apparence
-des natures chaudes, et dans la réalité, l'on pouvait dire qu'elle
-résumait l'amour en elle. Elle le résumait surtout en cette occasion
-où elle exprimait silencieusement tout ce que peut traduire la pupille
-humaine. Mais le temps pressait. Je dénouai le nœud formé par ses
-mains, je la pris par les poignets, je lui demandai si elle aurait le
-courage...</p>
-
-<p>&mdash;De quoi faire?</p>
-
-<p>&mdash;De fuir. Nous irons où nous pourrons être le plus à notre aise,
-dans une maison grande ou petite, à la campagne ou à la ville, ou en
-Europe, où il te plaira pourvu qu'on nous laisse tranquilles, que nous
-puissions vivre l'un pour l'autre et que te ne coures point de danger.
-Oui, fuyons. Tôt ou tard, il peut découvrir quelque chose, et tu
-serais perdue... entends-tu, perdue! Ce serait ta mort... et la sienne,
-car je le tuerais, sois-en sûre.</p>
-
-<p>Je me tus. Virgilia, toute pâle, les bras tombant s'assit sur le
-canapé. Elle demeura dans cette attitude pendant quelques instants,
-vacillante, peut-être, ou atterrée par l'idée de la découverte
-possible, et de la mort subséquente. Je m'approchai d'elle, j'insistai,
-je fis miroiter les avantages d'une vie à deux, exempte de jalousies,
-de terreurs et d'afflictions. Virgilia m'écouta en silence, puis elle
-me répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Est-il certain que nous lui échapperions? il nous rejoindrait et
-me tuerait de la même manière.</p>
-
-<p>Je lui démontrai le contraire. Le monde est vaste, j'avais le moyen de
-vivre où bon me plairait, où je trouverais un air pur et beaucoup de
-soleil. Il ne nous rejoindrait pas. Seules, les grandes passions sont
-capables de grandes actions, et l'amour qu'il avait pour elle n'était
-pas assez puissant pour qu'il lui courût après au bout du monde.
-Virgilia fit un geste de stupeur, et presque d'indignation. Et elle
-murmura que son mari avait pour elle une grande affection.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien possible, lui répondis-je; c'est bien possible...</p>
-
-<p>Je m'approchai de la fenêtre, et je commençai à tapoter sur
-l'accoudoir. Virgilia m'appela. Je continuai à ruminer mes haines et ma
-jalousie, pensant au plaisir avec lequel je tordrais le cou au mari si
-je l'avais là sous la main. Et voilà qu'à cet instant même, il
-franchit la porte du jardin. Rassure-toi, lectrice déjà défaillante,
-je ne marquerai pas cette page d'une tache de sang. Je fis, de loin, un
-geste amical au nouveau venu, en lui adressant une parole gracieuse.
-Virgilia battit en retraite, pour revenir deux ou trois minutes après.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a longtemps que vous êtes ici? me dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Non.</p>
-
-<p>Il était entré, l'air sérieux, en promenant, suivant son habitude,
-des regards distraits autour de lui. Mais son fils Nhonhô, le futur
-avocat du chapitre VI, survint, et la physionomie de Neves s'éclaira
-d'une expression joviale. Il le prit dans ses bras, le souleva,
-l'embrassa à plusieurs reprises. Je m'éloignai d'eux, car je ne
-pouvais souffrir cet enfant. Sur ces entrefaites, Virgilia rentra.</p>
-
-<p>&mdash;Ouf! soupira Lobo Neves, en s'étendant paresseusement sur un
-sofa.</p>
-
-<p>&mdash;Fatigué? lui dis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Horriblement: j'ai eu des tracas, à la Chambre d'abord, dans la
-rue ensuite, et encore un troisième ennui, ajouta-t-il en regardant sa
-femme.</p>
-
-<p>&mdash;De quoi s'agit-il? demanda Virgilia.</p>
-
-<p>&mdash;D'une... devine...</p>
-
-<p>Virgilia s'assit à côté de lui, lui caressa la main, lui refit son
-nœud de cravate, et l'interrogea de nouveau.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est rien moins qu'une loge pour ce soir.</p>
-
-<p>&mdash;Pour entendre la Candiani?</p>
-
-<p>&mdash;Pour entendre la Candiani.</p>
-
-<p>Virgilia battit des mains, se leva, donna un baiser à son fils, d'un
-air d'allégresse puérile, qui seyait mal à son genre de beauté.
-Ensuite elle voulut savoir si c'était une loge de côté ou de face,
-demanda des conseils à voix basse au sujet de sa toilette, puis
-s'enquit de l'opéra qu'on jouerait, et de mille autres choses.</p>
-
-<p>&mdash;Vous dînez avec nous, docteur, me dit Lobo Neves.</p>
-
-<p>&mdash;Il s'est invité lui-même, confirma Virgilia; il dit que vous
-avez le meilleur vin de Rio.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'en boit pas davantage pour cela.</p>
-
-<p>Je le démentis au dîner. Je bus plus que de coutume, sans en être
-égayé. J'étais un peu nerveux, je le devins davantage. C'était la
-première grande colère que je ressentais contre Virgilia. Je ne
-regardai pas une seule fois de son côté durant tout le repas. Je
-parlai politique, journaux, ministère, j'aurais parlé de théologie,
-ma foi! si l'idée m'en était passée par la tête. Lobo Neves
-m'écoutait avec une dignité placide et une certaine bienveillance
-supérieure. Cela m'irritait encore plus, et me faisait paraître le
-dîner encore plus assommant. Je pris congé au sortir de table.</p>
-
-<p>&mdash;À tout à l'heure, n'est-ce pas? me dit Lobo Neves.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être bien.</p>
-
-<p>Et je partis.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXIV._LA_TRANSACTION">LXIV. LA TRANSACTION</a></h4>
-
-
-<p>Je flânai par les rues, et je rentrai chez moi à neuf heures. Ne
-pouvant dormir, je me mis à lire et à écrire. À onze heures, je me
-repentis de ne point être allé au théâtre; je consultai ma montre,
-je voulus m'habiller et sortir. Mais sûrement j'arriverais trop tard,
-et du reste c'était donner une preuve de faiblesse. Évidemment
-Virgilia commence à avoir assez de moi, me disais-je. Et cette idée me
-trouvait tout à la fois désespéré et impassible, prêt à l'oublier
-et à la tuer. Il me sembla la voir inclinée sur le rebord de la loge,
-fascinant tous les yeux de ses bras nus, ses magnifiques bras nus qui
-étaient miens, son col couleur de lait, ses cheveux en bandeaux suivant
-la mode du temps, ses élégants atours et ses diamants moins brillants
-que ses yeux... Je la vis et je souffrais que d'autres la vissent aussi.
-Ensuite je commençai à la dévêtir, à enlever bijoux et soieries, à
-la dépeigner de mes mains hâtives et lascives, et elle était ainsi,
-je ne sais si plus belle ou plus simplement naturelle, plus mienne,
-uniquement mienne.</p>
-
-<p>Le jour suivant, je ne pus me contenir. J'allai de bonne heure chez
-Virgilia, et la trouvait les yeux rougis de pleurs.</p>
-
-<p>&mdash;Que s'est-il passé? lui demandai-je.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne m'aimes pas: jamais tu n'as eu pour moi le moindre amour.
-Hier, tu paraissais me détester. Si au moins je savais de quoi je me suis
-rendue coupable. Mais en vérité, je l'ignore. Auras-tu la bonté de
-m'en informer?</p>
-
-<p>&mdash;T'informer de quoi? Il ne s'est rien passé.</p>
-
-<p>&mdash;Rien passé!... Tu m'as traitée comme un chien.</p>
-
-<p>À ces mots, je lui pris les mains, je les baisai tandis que deux larmes
-coulaient de ses yeux.</p>
-
-<p>&mdash;C'est fini; c'est passé, lui dis-je.</p>
-
-<p>Je n'eus pas le courage de discuter; et d'ailleurs, discuter sur quoi?
-Était-ce de sa faute si son mari l'aimait? Je lui dis que je n'avais
-rien contre elle, que j'étais naturellement jaloux de l'autre, qu'il ne
-m'était pas toujours possible de lui faire bon visage; que d'ailleurs
-il dissimulait peut-être, et que le meilleur moyen de couper court aux
-terreurs et aux dissensions était de mettre à exécution mon idée de
-la veille.</p>
-
-<p>&mdash;J'y ai pensé, me dit-elle. Une petite maison, à nous, solitaire,
-au fond d'un jardin, dans quelque rue discrète? L'idée est bonne. Mais
-est-il nécessaire de fuir?</p>
-
-<p>Elle dit tout cela d'un ton ingénu et paresseux, et le sourire qui
-relevait le coin de sa bouche avait la même expression de candeur.
-Alors, m'éloignant un peu, je répondis:</p>
-
-<p>&mdash;C'est toi qui ne m'as jamais aimé.</p>
-
-<p>&mdash;Moi?</p>
-
-<p>Oui. Tu es une égoïste! Tu préfères me voir souffrir tous les jours.
-Tu es une égoïste sans nom.</p>
-
-<p>Virgilia se mit à pleurer et pour ne point attirer l'attention, elle
-enfonçait son mouchoir dans sa bouche et dévorait ses sanglots. Cette
-explosion de douleur me déconcerta. Si quelqu'un l'entendait, tout
-était perdu. Je m'inclinai vers elle, je lui saisis les mains, je lui
-murmurai les noms les plus doux de notre intimité. Je lui fis
-comprendre le danger qu'elle courait. La crainte la calma.</p>
-
-<p>&mdash;C'est impossible, me dit-elle au bout de quelques instants. Je
-n'abandonnerai pas mon fils. Si je l'emmène, «il» ira me chercher au
-bout du monde. Impossible. Tue-moi plutôt, ou laisse-moi mourir... Ah!
-mon Dieu! Ah! mon Dieu!</p>
-
-<p>&mdash;Calme-toi; on peut nous entendre.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'on entende si l'on veut!...</p>
-
-<p>Elle était encore trop excitée. Je la priai de me pardonner, de ne
-plus se souvenir de ce qui s'était passé. Je lui dis que j'étais fou,
-mais que ma folie venait d'elle et ne finirait qu'avec elle. Virgilia
-essuya ses yeux et me tendit la main. Quelques minutes plus tard, nous
-en revînmes à l'idée de la maison solitaire dans quelque rue
-discrète.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXV._A_LAFFUT_ET_AUX_ECOUTES">LXV. À L'AFFÛT ET AUX ÉCOUTES</a></h4>
-
-
-<p>Le bruit d'une voiture qui entrait dans le jardin interrompit notre
-conversation. Un esclave annonça la baronne X***. Virgilia me consulta
-du regard.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous vous sentez mal de tête, il vaut peut-être mieux ne pas
-recevoir.</p>
-
-<p>&mdash;Est-elle déjà descendue?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, elle est descendue; elle dit qu'elle a besoin de parler à
-Madame.</p>
-
-<p>&mdash;Faites entrer.</p>
-
-<p>La baronne fit son entrée au bout d'un instant. Je ne sais si elle
-s'attendait à me voir. Mais il est impossible de montrer plus de
-surprise qu'elle ne fit.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle excellente rencontre! Qu'êtes-vous donc devenu qu'on ne
-vous voit nulle part? Hier je croyais bien vous apercevoir au théâtre. La
-Candiani était exquise. Quelle charmeuse! Elle vous plaît? C'est
-naturel. Les hommes sont tous les mêmes. Le baron me disait hier dans
-notre loge qu'une Italienne vaut cinq Brésiliennes. Quel toupet! et
-chez un vieux, ce qui est bien pis. Mais pourquoi donc n'étiez-vous pas
-au théâtre?</p>
-
-<p>&mdash;Le mal de tête.</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc! une amourette, je parie. Qu'en dites-vous,
-Virgilia? Et bien! mon cher, hâtez-vous, car vous devez friser la
-quarantaine. Vous n'avez pas encore quarante ans?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne puis vous dire exactement. Mais si vous me permettez, je
-vais allez consulter mon extrait de naissance.</p>
-
-<p>&mdash;Faites, faites...</p>
-
-<p>Et, me tendant la main:</p>
-
-<p>«Jusqu'à quand?... Samedi nous restons chez nous. Le baron me parle
-sans cesse de vous...»</p>
-
-<p>En me retrouvant dans la rue, je me repentis d'être parti. La baronne
-était une des personnes qui avaient sur nous les pires soupçons. Bien
-qu'elle eût cinquante ans, elle n'en paraissait pas plus de quarante;
-et rieuse, fine et élégante, elle conservait des vestiges de son
-ancienne beauté. Elle ne parlait pas constamment, mais elle possédait
-grand art d'écouter et d'observer. Elle se courbait alors sur sa
-chaise, en dégainant son long regard aigu. Autour d'elle, on continuait
-à parler, à gesticuler sans défiance; elle regardait, poussant
-l'astuce au point de rentrer parfois en elle-même la flamme mobile ou
-fixe de ses yeux, en laissant tomber les paupières. Mais alors ses cils
-étaient autant de persiennes par où elle continuait de scruter l'âme
-et la vie des gens.</p>
-
-<p>À ce point de vue, elle ressemblait à un parent de Virgilia, nommé
-Viegas, vieux rameau courbé sous soixante-dix hivers, tout sec et
-jauni, qui souffrait d'un rhumatisme entêté, d'un asthme non moins
-rebelle, et d'une lésion du cœur: une vraie réduction d'hôpital.
-Mais les yeux demeuraient pleins de vie et de santé. Pendant les
-premières semaines, Virgilia ne faisait pas attention à lui. Elle
-disait que lorsque Viegas paraissait en observation derrière son regard
-fixe, il était tout simplement en train de compter mentalement son
-argent. C'était en effet un avare fieffé.</p>
-
-<p>Il y avait aussi le cousin de Virgilia, le fameux Luiz Dutra, que je
-désarmais à force de lui parler de ses vers et de sa prose, et de la
-présenter à mes amis. Quand l'un d'eux, qui le connaissait déjà de
-nom, se montrait satisfait de lier plus amplement connaissance, Luiz
-Dutra exultait. De mon côté, je guérissais mon dépit par
-l'espérance de n'être point dénoncé. Il y avait enfin une ou deux
-dames, quelques galantines, et des domestiques qui, naturellement, se
-vengeaient ainsi de leur condition servile. Tout cela constituait une
-véritable forêt d'yeux et d'oreilles, à travers lesquels nous devions
-manœuvrer avec la souplesse de serpents.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXVI._LES_JAMBES">LXVI. LES JAMBES</a></h4>
-
-
-<p>Or tandis que je songeais à tous ces gens-là, mes jambes me faisaient
-descendre la rue, de telle sorte que, sans y penser, je me trouvai à
-porte de l'hôtel Pharoux. C'est là que je dînais d'habitude. Mais
-comme je n'avais point marché de propos délibéré, je n'avais aucun
-mérite à être arrivé jusque-là. Tout l'honneur en revenait à mes
-jambes. Jambes bénies! dire qu'il y a des gens qui vous traitent avec
-dédain ou indifférence. Moi-même jusqu'alors, je vous avais tenues en
-médiocre estime, me fâchant contre vous lorsque vous vous fatiguiez,
-lorsque vous refusiez d'aller au delà de certaines limites et que vous
-me laissiez en proie à l'inutile désir d'avancer, dans la ridicule
-position d'une poule dont on a lié les pattes.</p>
-
-<p>Mais cette aventure fut pour moi un rayon du ciel... Oui, jambes amies,
-tout en laissant mon cerveau occupé de Virgilia, vous vous étiez dit
-l'une à l'autre: «Voici l'heure de dîner, il faut qu'il mange,
-emmenons-le au quai Pharoux. Une partie de sa conscience reste occupée
-de la dame; chargeons-nous du reste, pour qu'il aille bien droit, sans
-heurter les piétons ni les voitures, et qu'après avoir salué les gens
-connus au passage, il arrive sain et sauf à l'hôtel.» Et vous avez
-rempli votre programme, jambes aimables, ce qui m'oblige à vous
-immortaliser dans ces pages.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXVII._LA_PETITE_MAISON">LXVII. LA PETITE MAISON</a></h4>
-
-
-<p>Je dînai; après quoi, je rentrai chez moi. Je trouvai une boîte de
-cigares que m'envoyait Lobo Neves, et qui était entourée de papier de
-soie et ornée de faveurs roses. Je compris, j'ouvris le paquet, et y
-trouvai ce billet:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 10%;">Mon cher B...</span></p>
-
-<p>On nous soupçonne; tout est perdu; oublie-moi pour toujours. Nous ne
-nous verrons plus. Adieu. Oublie la malheureuse.</p>
-
-<p><span style="margin-left: 70%;">V...a.</span></p>
-
-
-<p>Quel choc! Nonobstant sa défense, dès que la nuit fut venue, je courus
-chez Virgilia. Il était temps. Elle se repentait de sa précipitation.
-Dans l'embrasure d'une fenêtre, elle me raconta sa conversation avec la
-baronne. Celle-ci lui avait franchement répété les commentaires qu'on
-avait faits, la veille, en ne me voyant pas dans la loge de Lobo Neves.
-On glosait sur mon intimité dans la maison; en somme, nous étions
-l'objet des soupçons d'un chacun. Elle termina en me disant qu'elle ne
-savait vraiment à quel parti s'arrêter.</p>
-
-<p>&mdash;Le meilleur est de fuir.</p>
-
-<p>&mdash;Ça, jamais! dit-elle en secouant la tête.</p>
-
-<p>Je vis qu'il était impossible de séparer deux choses qui étaient
-étroitement liées dans son esprit: notre amour, et l'idée de la
-considération publique. Virgilia était capable des plus grands
-sacrifices pour conserver ces deux avantages, et elle en perdait un en
-fuyant. Je ressentis en ce moment une impression qui ressemblait à du
-dépit; mais les émotions des deux derniers jours avaient émoussé ma
-sensibilité et le dépit disparut presque aussitôt.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bon, dis-je, va pour la petite maison!</p>
-
-<p>Effectivement en deux jours, je trouvai notre affaire, dans un recoin
-de <i>la Gamboa.</i> Un bijou! La maisonnette était toute neuve,
-fraîchement crépie, ayant quatre fenêtres sur le devant, et deux sur les
-côtés. Les persiennes étaient couleur brique; des plantes grimpantes
-s'agriffaient aux quatre angles, le jardin s'étendait devant moi.
-Mystère et solitude: un bijou!</p>
-
-<p>Il fut résolu que la garde en serait confiée à une ancienne
-couturière de Virgilia, qui avait habité chez elle, et était
-demeurée familière de la maison. Virgilia exerçait sur elle une sorte
-de fascination. On lui dirait ce que l'on voudrait, et elle accepterait
-le reste de confiance.</p>
-
-<p>C'était pour moi une phase nouvelle de notre amour, avec l'apparence de
-la possession exclusive, capable de calmer les scrupules dans la
-conversation d'un certain décorum. J'en avais assez des rideaux, des
-chaises, du canapé, de tous les meubles du prochain, qui me
-reprochaient sans cesse notre duplicité. Je pouvais désormais éviter
-les dîners trop fréquents, le thé quotidien, et la présence de
-l'enfant qui était mon complice et mon ennemi. La maison m'épargnait
-tout cela. Le monde vulgaire finirait sur le seuil. Au delà s'ouvrait
-l'infini, l'éternité d'un monde supérieur, exceptionnel, nôtre,
-seulement nôtre, au-dessus des institutions, des lois, inaccessible aux
-baronnes, et aux curieux de toute sorte: un seul monde, un seul couple,
-une seule vie, une seule volonté, une seule affection, l'unité morale
-de tout par l'exclusion des contraires.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXVIII._LE_FOUET">LXVIII. LE FOUET</a></h4>
-
-
-<p>Telles étaient les réflexions que je me faisais, en suivant mon
-chemin, après avoir visité et arrêté la maison, quand je tombai sur
-un groupe en contemplation devant un nègre qui en fouettait un autre
-sur la place publique. La victime n'essayait même pas de fuir. Elle
-gémissait seulement, en prononçant ces seules paroles: «Non! pardon!
-maître, pardon!» Mais l'autre ne se laissait pas attendrir, et à
-chaque supplication, il répondait par un nouveau coup de fouet.</p>
-
-<p>&mdash;Attrape! animal! encore une dose de pardon, soulard.</p>
-
-<p>&mdash;Maître! gémissait l'autre.</p>
-
-<p>&mdash;Te tairas-tu? disait le foueteur.</p>
-
-<p>Je m'arrêtai par curiosité... Juste ciel! que vis-je? C'était
-Prudencio, mon petit valet Prudencio, affranchi quelques années
-auparavant par mon père, et qui exerçait en ce moment son autorité et
-sa fureur. Je lui demandai si le nègre qu'il battait était son
-esclave.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;Que t'a-t-il donc fait?</p>
-
-<p>&mdash;C'est un fainéant et un ivrogne. Je lui avais confié la boutique,
-tout à l'heure, pendant que j'allais en ville; et il atout abandonné
-pour aller boire chez le mastroquet.</p>
-
-<p>&mdash;Allons! pardonne-lui, dis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Comment donc, maître! Vos désirs sont des ordres. Rentre à la
-maison, ivrogne.</p>
-
-<p>Je sortis du groupe, où l'on me regardait avec stupéfaction tout en
-faisant des conjectures. Je poursuivis mon chemin en déroulant une
-infinité de réflexions, dont je regrette d'avoir perdu le souvenir.
-C'eût été matière à un chapitre intéressant et probablement assez
-gai, comme je les aime: c'est même un faible chez moi. À première
-vue, l'épisode était ignorable. Mais en l'approfondissant, en y
-mettant le bistouri, j'y trouvai un côté comique, fin et même
-profond. C'était un moyen pour Prudencio de se libérer des coups qu'il
-avait lui-même reçus, Il les transmettait tout simplement. Enfant, je
-montais à cheval sur son dos, je mettais un mors dans sa bouche, je le
-rossais sans la moindre pitié. Il gémissait et peinait. Maintenant
-qu'il était libre, qu'il disposait de ses bras et de ses jambes, qu'il
-pouvait, à son gré, travailler, se reposer, dormir, délivré des
-menottes de son ancienne condition, maintenant, il prenait sa revanche.
-Il avait acheté un esclave à son tour, et lui payait avec usure les
-sommes qu'il avait reçues de moi. Voyez donc les subtilités de ce
-maraud.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXIX._UN_GRAIN_DE_FOLIE">LXIX. UN GRAIN DE FOLIE</a></h4>
-
-
-<p>Cette histoire me fait penser à un fou qui s'appelait Romualdo et qui
-disait être Tamerlan. C'était son unique manie, dont l'origine était
-singulière.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis, disait-il, l'illustre Tamerlan. Naguère, je n'étais que
-Romualdo; mais étant tombé malade, j'ai pris tant de tartre<a name="FNanchor_3_1" id="FNanchor_3_1"></a><a href="#Footnote_3_1" class="fnanchor">[3]</a>, tant
-de tartre, tant de tartre que je suis devenu Tartare, et même roi des
-Tartares. Le tartre a la propriété de naturaliser les gens.</p>
-
-<p>Le pauvre Romualdo! on riait de ses réponses, mais je suppose que le
-lecteur n'en rira pas plus que moi. Je n'y trouve aucun sel. C'était
-drôle de l'entendre. Mais quand on lit son histoire, contée, comme
-cela, à propos de coups de fouet reçus et transmis, on doit penser
-qu'il vaut mieux retourner dans la petite maison de la rue de la Gamboa.
-Laissons là Romualdo et Prudencio.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXX._DONA_PLACIDA">LXX. DONA PLACIDA</a></h4>
-
-
-<p>Nous revoici dans la petite maison. Aujourd'hui, lecteur curieux, tu
-serais fort empêché d'y entrer. Quand elle eut vieilli, noirci; quand
-ses ais se trouvèrent pourris, le propriétaire la jeta bas pour en
-construire une autre trois fois plus grande, et pourtant bien
-inférieure à la première. Le monde était petit pour Alexandre; le
-creux d'une tuile sur un toit semble sans borne aux hirondelles.
-Considère maintenant la neutralité de ce globe qui nous emporte à
-travers l'espace comme un radeau de naufragés qui les jettera
-peut-être à la côte. Deux époux vertueux dorment aujourd'hui sur
-l'espace occupé hier par un ménage irrégulier. Un prêtre y dormira
-demain, puis un assassin, puis un forgeron, puis un poète, et tous
-béniront ce coin de terre qui leur fournit quelques illusions.</p>
-
-<p>Virgilia meubla notre nid, et disposa tout suivant son instinct
-esthétique de femme élégante. J'y portai quelques livres, et il
-demeura sous la garde de Dona Placida, maîtresse supposée, et jusqu'à
-un certain point très réelle, de céans.</p>
-
-<p>Il lui en coûta d'accepter la maison. Elle avait flairé l'intention,
-et elle répugnait à son rôle. Mais, enfin, elle céda. Je crois bien
-que tout d'abord elle en versa des larmes; elle se faisait horreur. Il
-est certain, tout au moins, que pendant les deux premiers mois, elle
-n'osa pas me regarder en face. Elle me parlait les yeux baissés,
-sérieuse et renfrognée, ou avec un air de tristesse. Je voulais gagner
-ses bonnes grâces et sa confiance, et ne me montrais pas offensé de
-ses réluctances. Quand je fus parvenu à mes fins, j'imaginai une
-histoire pathétique de mes amours avec Virgilia, une sympathie mutuelle
-antérieure au mariage, la résistance du père, la dureté du mari, et
-d'autres passages de roman. Dona Placida n'en récusa pas une seule
-page. Elle accepta le tout par nécessité de conscience. Au bout de six
-mois, on eût cru, en nous voyant tous trois, que Dona Placida était ma
-belle-mère.</p>
-
-<p>Je ne fus pas ingrat: je lui constituai un petit capital de
-cinq <i>contos</i>,&mdash;les cinq <i>contos</i> trouvés sur la plage de
-Botafogo.&mdash;J'assurai ainsi le pain de sa vieillesse. Elle me
-remercia, les larmes aux yeux, et depuis, tous les soirs, elle pria pour
-moi devant une image de la Vierge qui se trouvait dans sa chambre,&mdash;et
-cette donation mit fin à ses remords.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXI._CRITIQUE_DE_CE_LIVRE">LXXI. CRITIQUE DE CE LIVRE</a></h4>
-
-
-<p>Je commence à me repentir d'avoir commencé ce volume. Ce n'est pas que
-je me fatigue: au contraire; je me distrais un peu de l'éternité en
-envoyant quelques maigres chapitres dans le monde des vivants. Mais
-c'est une œuvre triste, qui sent le sépulcre. C'est un grave défaut;
-mais le pire de tous, ô lecteur, c'est ta hâte de vieillir alors que
-ma narration, au lieu de galoper, va d'un pas lent. Tu aimes les récits
-coulants, le style ordonné, tandis que le mien va comme les ivrognes,
-de droite et de gauche, ainsi qu'ils font, titubant, s'arrêtant,
-grognant, criant, riant, menaçant, glissant et tombant.</p>
-
-<p>Car ils tombent.&mdash;Et vous aussi, pauvres feuilles de cyprès, vous
-tomberez tout comme les feuilles des arbres allègres. Et si j'avais
-encore des yeux, je verserais sur vous un pleur. Mais voilà les
-avantages de la mort: si l'on n'a plus de bouche pour rire, on n'a pas
-non plus d'yeux pour pleurer... Oui, vous tomberez, hélas!</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXII._LE_BIBLIOMANE">LXXII. LE BIBLIOMANE</a></h4>
-
-
-<p>Il est bien possible que je supprime le chapitre précédent. Entre
-autres motifs, il s'y trouve, dans les dernières lignes, une phrase qui
-ressemble pas mal à une balourdise, et je ne veux pas prêter à la
-critique des générations futures.</p>
-
-<p>Pensez donc: d'ici à soixante-dix ans, un individu maigre, poivre et
-sel, n'aimant rien que les livres, s'incline sur la page précédente
-pour y chercher ce qu'il peut bien y avoir d'absurde. Il lit, il relit,
-il relit encore, mot par mot, syllabe par syllabe, les examinant
-extérieurement et intérieurement, sur toutes les faces, à
-contre-jour; il les époussète, les frotte sur son genou, les lave à
-grande eau, et n'arrive point à trouver la sottise.</p>
-
-<p>C'est un bibliomane. Il ignore l'auteur; ce nom de Braz Cubas, il l'a
-en vain cherché dans les dictionnaires biographiques. Il a trouvé le
-volume, par hasard, sur l'étagère d'un bouquiniste, et l'a eu pour
-deux cents reis. Après mille et mille recherches, il s'est convaincu
-qu'il s'agit d'un exemplaire unique... Unique! Ô vous qui non seulement
-aimez les livres, mais encore avez la passion du collectionneur, vous
-connaissez bien la valeur de ce mot, et vous devinez par conséquent la
-joie de notre bibliophile. Il eût refusé la couronne des Indes, la
-papauté, tous les musées d'Italie et de Hollande si on lui eût offert
-de les échanger contre cet unique exemplaire. D'ailleurs, si au lieu de
-mes Mémoires, c'eût été un almanach, il aurait agi de la même
-manière, pourvu que l'exemplaire fût unique.</p>
-
-<p>Pourtant il y a une absurdité. Notre homme demeure penché sur la page,
-une loupe collée à l'œil droit, tout à l'idée de trouver l'erreur.
-Il s'est promis d'écrire un mémoire succinct, où il relaterait, avec
-la découverte du livre, celle qu'il cherche en ce moment. Il ne
-découvre rien, et se contente de son acquisition. Il ferme le livre, le
-regarde, s'approche de la fenêtre, et le montre au soleil. À ce
-moment, un Cromwell ou un César passe au-dessous de lui, à la
-conquête du pouvoir. Il tourne le dos, ferme la fenêtre, se jette sur
-un hamac, et feuillette le livre, lentement, avec amour, à petites
-gorgées... Un exemplaire unique!</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXIII._LE_GOUTER">LXXIII. LE GOÛTER</a></h4>
-
-
-<p>Les lignes saugrenues dont j'ai parlé m'ont gâté un autre chapitre.
-Comme je ferais mieux de dire les choses d'une bonne fois, en
-m'abstenant de tourner autour du pot. J'ai déjà comparé mon style à
-la marche des ivrognes. Si cette comparaison vous choque, je me servirai
-d'une autre, tirée de ces agréables lunchs que nous faisions avec
-Virgilia dans notre petite maisonnette de <i>la Gamboa.</i> Du vin, des
-fruits, des compotes: tel était le menu. Nous mangions, c'est vrai,
-mais nous entrecoupions le repas de douces paroles, d'œillades,
-d'enfantillages, d'une infinité de ces apartés de cœur qui
-constituent le vrai langage ininterrompu de l'amour. Parfois un léger
-dépit pimentait la situation, sucrée jusqu'à la fadeur. Virgilia se
-réfugiait alors sur un canapé, ou allait entendre les mièvreries de
-Dona Placida. Cinq ou dix minutes après, nous reprenions la causerie
-comme je reprends ma narration, pour l'interrompre une autre fois. Ce
-n'était pas de notre part horreur à la méthode. Nous l'invitions
-même dans la personne de Dona Placida. Mais jamais elle ne voulait
-s'asseoir à notre table.</p>
-
-<p>&mdash;Je finirai par croire que vous ne m'aimez pas, lui dit un jour
-Virgilia.</p>
-
-<p>&mdash;Grand Dieu! s'écria la bonne dame en levant les mains au ciel;
-mais si je ne vous aimais pas, Yaya<a name="FNanchor_4_1" id="FNanchor_4_1"></a><a href="#Footnote_4_1" class="fnanchor">[4]</a>! qui donc aimerais-je au monde.</p>
-
-<p>Et lui prenant la main, elle la regarda si fixement que les larmes ne
-tardèrent point à paraître. Virgilia lui fit force caresses, et je
-mis une monnaie d'argent dans la poche de cette excellente Placida.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXIV._HISTOIRE_DE_DONA_PLACIDA">LXXIV. HISTOIRE DE DONA PLACIDA</a></h4>
-
-
-<p>Je n'eus pas à me repentir de ma générosité. La petite monnaie me
-valut une confidence de Dona Placida, et partant un chapitre de plus
-pour ces Mémoires. Quelques jours plus tard, je me trouvai seul avec
-elle, et elle en profita pour me conter son histoire.</p>
-
-<p>Elle était fille naturelle d'un sacristain de l'archevêché, et d'une
-femme qui faisait des pâtisseries à domicile pour les vendre en ville.
-Elle avait dix ans quand son père mourut. À cet âge, elle râpait les
-noix de coco et vaquai déjà aux travaux de pâtisserie compatibles
-avec son âge. Lorsqu'elle eut quinze ou seize ans on la maria à un
-tailleur, qui mourut peu après phtisique, en lui laissant une fille. La
-jeune veuve se trouva avoir sur les bras une enfant de deux ans, et une
-vieille maman fatiguée de travailler. Pour faire vivre trois personnes,
-elle faisait des pâtisseries, cousait jour et nuit pour trois ou quatre
-maisons de confection, et donnait des leçons à quelques enfants du
-voisinage qui la payaient à raison de dix tostons par mois. Les années
-s'écoulèrent ainsi, non la beauté, par le simple motif qu'elle
-n'avait jamais été jolie. Pourtant des amoureux se présentèrent;
-elle résista à leurs séductions.</p>
-
-<p>&mdash;Si j'avais pu rencontrer un autre mari, me disait-elle, sûrement
-je me serais remariée; mais personne ne voulait m'épouser.</p>
-
-<p>Un des prétendants fut agréé par elle; quand elle se convainquit
-qu'il n'était pas plus délicat que les autres, Dona Placida
-l'éconduisit, quitte à pleurer beaucoup ensuite. Elle continua comme
-par le passé à coudre et à écumer des chaudrons. Sa mère avait
-l'acrimonie des années, de la misère et de son propre tempérament.
-Elle engageait sa fille à accepter les maris de passage qui la
-sollicitaient et elle s'écriait:</p>
-
-<p>&mdash;Tu as la prétention d'être meilleure que moi. Je ne sais d'où te
-vient ce scrupule de personne riche. Ma chère, on a la vie qu'on peut,
-et l'on ne se nourrit pas de l'air du temps. Voyez-vous ça! un brave
-garçon comme l'épicier Polycarpe, le pauvre... Il te faut quelque
-marquis, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>Dona Placida me jura qu'elle ne visait pas si haut. Question de
-caractère: elle voulait être mariée. Elle savait fort bien que sa
-mère n'avait pas fait tant de façons, et elle connaissait plusieurs
-femmes qui vivaient avec un seul homme d'une façon irréprochable; mais
-elle voulait être mariée. Et ce qu'elle exigeait pour elle, elle
-l'exigeait aussi pour sa fille. Elle travaillait sans répit, se
-brûlait les doigts aux casseroles, les yeux à la lampe, pour vivre
-sans faiblir. Elle maigrit; elle tomba malade; elle perdit sa mère qui
-fut enterrée par la générosité publique, et elle continua de
-travailler. Sa fille atteignit l'âge de quatorze ans; elle était de
-constitution faible, et passait son temps à se laisser faire la cour
-par les fainéants du voisinage. Dona Placida l'entourait de sa
-surveillance, et l'emmenait avec elle quand elle allait porter son
-ouvrage dans les magasins, dont le personnel clignait de l'œil en
-pensant qu'elle lui cherchait un mari ou autre chose. On lui faisait des
-compliments de plus ou moins bon goût. Elle reçut même des
-propositions.</p>
-
-<p>Elle s'interrompit un instant et continua:</p>
-
-<p>&mdash;Ma fille s'est enfuie avec un individu dont je veux ignorer
-jusqu'au nom. Elle me laissa seule, et si triste que je pensai mourir. Je
-n'avais plus personne au monde; je n'étais plus jeune et ma santé s'était
-affaiblie. Ce fut à cette époque que je connus la famille de Yaya. Ces
-bonnes gens me donnèrent du travail, et je finis par habiter chez eux.
-J'y restai plusieurs mois, un an, plus d'un an même, à coudre pour
-eux. Je sortis de là après le mariage de Yaya. Depuis j'ai vécu comme
-il a plu au ciel. Voyez mes doigts, voyez mes mains... Et elle me
-montrait ses mains rugueuses et la pointe des doigts tout piqués au
-contact des aiguilles.</p>
-
-<p>&mdash;Ces cicatrices-là, Dieu sait comment elles se forment.
-Heureusement que Yaya m'a protégée, et vous aussi, Docteur... J'avais bien
-peur de finir au coin de quelque rue, à demander l'aumône...</p>
-
-<p>En prononçant cette dernière phrase, elle eut un frisson. Ensuite elle
-se reprit et dut se demander s'il était habile de sa part de faire une
-semblable confidence à l'amant d'une femme mariée. Elle rit d'un air
-gêné, se traita de sotte s'accusa de «faire des façons» comme
-disait sa mère, et enfin, lassée de mon silence, elle sortit, me
-laissant en contemplation devant la pointe de mes bottines.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXV._REFLEXIONS">LXXV. RÉFLEXIONS</a></h4>
-
-
-<p>Si quelqu'un de mes lecteurs a sauté le chapitre précédent, je
-l'avise qu'il est nécessaire d'en prendre connaissance pour comprendre
-les réflexions que je fis dès que Dona Placida fut sortie de la salle.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, me dis-je, le sacristain de la cathédrale vit un jour,
-tandis qu'il servait la messe, entrer une dame qui devait être sa
-collaboratrice dans l'œuvre de procréation de Dona Placida. Il la
-revit pendant des semaines, l'aima, et tout en allumant les candélabres
-aux jours de fête, il lui faisait sans doute du pied sous les chaises.
-Il lui plut et il s'unirent. De cet échange de banale luxure naquit
-Dona Placida. Il est à supposer qu'elle ne parlait pas en venant au
-monde; sinon, elle eût pu dire aux amateurs de ses jours: «Me voici:
-pourquoi m'avez-vous fait venir?» Et le sacristain et la <i>sacristaine</i>
-de lui répondre: «Nous t'avons fait venir pour que tu te brûles les
-doigts aux chaudrons, les yeux à la couture, que tu manges mal ou pas
-du tout, que tu ailles à l'aventure, malade un jour, bien portante le
-lendemain, puis de nouveau malade et de nouveau guérie, triste ou
-désespérée, puis résignée à ton sort, mais toujours les mains au
-chaudron et les doigts à la couture, jusqu'au moment où tu finiras
-dans la boue ou sur un lit d'hôpital. Voilà pourquoi nous t'avons fait
-venir dans un moment de sympathie.»</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXVI._LE_FUMIER">LXXVI. LE FUMIER</a></h4>
-
-
-<p>Brusquement, ma conscience hésita. Elle m'accusa d'avoir fait capituler
-l'honnêteté de Dona Placida, de l'avoir ravalée à un rôle suspect,
-après une longue vie de travail et de privations. Le métier
-d'entremetteuse ne vaut pas mieux que celui de concubine, et c'est à
-force d'argent et de compromis que j'avais obtenu d'elle ses services.
-Pendant une dizaine de minutes je ne sus que répondre aux arguments de
-ma conscience qui m'objectait encore d'avoir mis à profit la
-nécessité, la gratitude, et la fascination que Virgilia exerçait sur
-l'ex-couturière. Elle me remémora la résistance de Dona Placida
-pendant les premiers jours, ses grimaces, ses réticences, ses regards
-baissés, et ma constance à supporter tout cela pour arriver à la
-vaincre. Et elle me censura de nouveau avec une vive et nerveuse
-irritation.</p>
-
-<p>J'avouai qu'il en était ainsi, mais j'alléguai que la vieillesse de
-Dona Placida était dorénavant à l'abri de la mendicité, ce qui
-faisait compensation. N'étaient mes amours, et probablement Dona
-Placida était vouée à la triste fin de tant d'autres créatures
-humaines. D'où l'on peut conclure que le vice est souvent le fumier de
-la vertu. Cela n'empêche que la vertu ne soit une fleur saine et
-parfumée. La conscience fut de mon avis, et j'allai ouvrir la porte à
-Virgilia.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXVII._ENTREVUE">LXXVII. ENTREVUE</a></h4>
-
-
-<p>Virgilia entra souriante et tranquille. Le temps avait emporté ses
-craintes. Quel charme j'éprouvais, pendant les premiers jours, à la
-voir survenir toute tremblante et honteuse! Elle arrivait en voiture, le
-visage couvert d'un voile, enveloppée d'une espèce de manteau qui
-dissimulait les ondulations de sa taille. La première fois, elle se
-jeta sur le canapé, rougissante, palpitante, les regards à terre. Et
-franchement! jamais elle ne me parut si belle; peut-être parce que je
-me sentais plus flatté dans mon amour-propre.</p>
-
-<p>Maintenant, comme je viens de le dire, c'en était fait de ses craintes
-et de ses tourments. Nos entrevues en arrivaient à la période
-chronométrique. L'intensité de l'amour était la même; seulement, la
-flamme n'était plus agitée comme les premiers jours. C'était
-maintenant un faisceau de rayons tranquilles et constants, quelque chose
-comme un mariage.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis très fâché contre toi, me dit-elle en s'asseyant.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que nous t'avons attendu hier. Tu m'avais promis la
-visite, et Damian m'a demandé plusieurs fois si tu ne viendrais pas au
-moins prendre le thé. Pourquoi n'es-tu pas venu?</p>
-
-<p>J'avais en effet manqué à ma parole, mais la faute en était toute à
-Virgilia. Questions de jalousie. Cette femme splendide connaissait sa
-beauté, aimait à s'entendre louer discrètement ou à haute voix.
-L'avant-veille, chez la baronne, elle avait dansé deux fois avec le
-même galantin, après avoir écouté ses fadaises dans l'angle d'une
-croisée. Elle était si infatuée, si enflée, si satisfaite
-d'elle-même... Quand elle vit entre mes sourcils la ride interrogative
-et menaçante, elle n'en eut pas le moindre émoi; elle ne devint pas
-subitement sérieuse. Elle envoya tout simplement promener le muscadin
-et ses galanteries. Puis elle vint à moi, me prit le bras, m'emmena
-dans une autre salle, et se plaignit d'être fatiguée et d'un tas
-d'autres choses, de l'air puéril qu'elle prenait en certaines
-occasions; et je l'écoutai sans presque lui répondre.</p>
-
-<p>Il m'en coûtait de répondre à sa question, mais enfin je lui drtante le
-lendemain, puis de nouveau malade et de nouveau guérie, triste ou
-désespérée, puis résignée à ton sort, mais toujours les mains au
-chaudron et les doigts à la couture, jusqu'au moment où tu finiras
-dans la boue ou sur un lit d'hôpital. Voilà pourquoi nous t'avons fait
-venir dans un moment de sympathie.»</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXVIII._LA_PRESIDENCE">LXXVIII. LA PRÉSIDENCE</a></h4>
-
-
-<p>Quelques mois se passèrent, et un certain jour Lobo Neves entra en
-disant que peut-être il irait prendre le gouvernement d'une province.
-Je considérai Virgilia qui pâlit. Il s'aperçut de son émotion et lui
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;Cette perspective ne paraît pas te sourire, Virgilia.</p>
-
-<p>Elle secoua négativement la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Pas précisément, dit-elle.</p>
-
-<p>Ils en restèrent là; mais le même soir, Lobo Neves reparla du projet
-avec un peu plus d'insistance que dans l'après-midi. Deux jours après,
-il déclara à sa femme que c'était chose faite. Virgilia ne put
-dissimuler son ennui. Il alléguait les nécessités politiques.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne saurais refuser ce que l'on me demande. Il y va de notre
-avenir, de ton blason, mon amour, car j'ai juré que tu seras marquise, et
-tu n'es même pas baronne. Tu diras que je suis ambitieux; et je le suis en
-effet. Mais il ne faut pas couper les ailes à mon ambition.</p>
-
-<p>Virgilia ne savait que faire. Le lendemain, je la trouvai qui
-m'attendait toute triste dans notre petite maison de la Gamboa. Elle
-avait tout dit à Dona Placida, et celle-ci cherchait à la consoler
-comme elle pouvait. Je n'étais pas moins abattu.</p>
-
-<p>&mdash;Tu nous accompagneras, me dit Virgilia.</p>
-
-<p>&mdash;Es-tu folle? tu n'y penses pas!</p>
-
-<p>&mdash;Mais alors...</p>
-
-<p>&mdash;Il faut renverser ce projet.</p>
-
-<p>&mdash;Impossible.</p>
-
-<p>&mdash;Il a déjà accepté?</p>
-
-<p>&mdash;Il paraîtrait.</p>
-
-<p>Je me levai, je lançai mon chapeau sur une chaise, et je commençai à
-marcher de long en targe, sans rien trouver. J'avais beau m'efforcer,
-aucune solution ne se présentait à mon esprit. Enfin je m'approchai de
-Virgilia, qui était assise, et je lui pris la main. Dona Placida s'en
-alla à la fenêtre.</p>
-
-<p>&mdash;Toute ma destinée est dans cette petite main, lui dis-je. Tu en
-es responsable. Agis comme tu jugeras devoir le faire.</p>
-
-<p>Virgilia fit un geste de désespoir. J'allai m'accouder à une console
-en face d'elle, et nous nous tûmes pendant quelques instants. On
-n'entendait que l'aboiement d'un chien, et je crois aussi la rumeur de
-l'eau qui venait mourir sur la plage. Comme elle continuait à se taire,
-je la regardai. Elle tenait les yeux baissés, fixes, amortis, et ses
-mains étaient croisées sur ses genoux, dans une attitude de suprême
-angoisse. Dans toute autre occasion, je me serais jeté à ses pieds,
-pour lui prodiguer mes raisonnements et ma tendresse. Mais cette fois,
-il fallait la résoudre à l'effort, au sacrifice, à la responsabilité
-de notre vie commune, et par conséquent l'abandonner à elle-même.
-C'est ce que je fis.</p>
-
-<p>&mdash;Je le répète, dis-je, notre bonheur est entre tes mains.</p>
-
-<p>Virgilia voulut me retenir, mais j'avais déjà franchi la porte.
-J'entendis encore un bruit de sanglots, et j'avoue que je fus sur le
-point de revenir, pour essuyer ses larmes sous mes baisers. Mais je me
-dominai, et je partis.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXIX._MOYEN_TERME">LXXIX. MOYEN TERME</a></h4>
-
-
-<p>Je n'en finirais pas si je voulais conter tout au long ce que je
-souffris pendant les premières heures. J'oscillais entre des impulsions
-diverses. La pitié me poussait à aller trouver Virgilia, et un autre
-sentiment, l'égoïsme, peut-être, m'ordonnait de rester. Ces deux
-forces avaient, je crois, la même intensité; elles m'investissaient en
-même temps et se faisaient équilibre, avec une égale ardeur, et
-aucune ne cédait définitivement. Parfois, je sentais une pointe de
-remords. Il me semblait que j'abusais de la faiblesse d'une femme
-aimante et coupable, sans rien risquer de moi-même. Mais quand je me
-sentais prêt à capituler, l'amour revenait avec ses conseils
-égoïstes, et je demeurais irrésolu et inquiet, désireux de la voir,
-et craignant que sa vue ne me poussât à partager avec elle la
-responsabilité de la solution.</p>
-
-<p>Je trouvai enfin un moyen terme entre l'égoïsme et la pitié. J'irais
-la voir chez elle, rien que chez elle, sans qu'il me soit possible de
-lui parler, et dans l'attente de l'effet de mon intimation. De la sorte,
-je jugeais pouvoir concilier les deux forces. Mais en écrivant ces
-lignes, je vois bien que cette compromission était une farce, et que la
-pitié était encore une forme de l'égoïsme, et que ma résolution
-d'aller consoler Virgilia n'était, au fond, qu'une suggestion de ma
-propre souffrance.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXX._LE_SECRETAIRE">LXXX. LE SECRÉTAIRE</a></h4>
-
-
-<p>Le jour suivant, dans la soirée, j'allai effectivement chez Lobo Neves.
-Je le trouvai en gaîté et Virgilia, la mine sombre. Je jurerais
-qu'elle se sentit consolée quand nos regards se croisèrent, brillants
-de curiosité et humides de tendresse. Lobo Neves me conta les plans
-qu'il avait formés pour sa présidence, m'exposa les difficultés
-locales, ses espérances et ses résolutions. Il était si content, si
-rempli d'espérances. Virgilia feignit de lire un livre, auprès la
-table, mais par-dessus la page, elle me regardait de temps à autre,
-interrogative et anxieuse.</p>
-
-<p>&mdash;Le plus triste, me dit tout à coup Lobo Neves, c'est que je n'ai
-pas encore trouvé de secrétaire.</p>
-
-<p>&mdash;Non?</p>
-
-<p>&mdash;Non; et il m'est venu une idée.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!</p>
-
-<p>&mdash;Une idée... Que diriez-vous d'une promenade dans le Nord?</p>
-
-<p>Je ne sais trop ce que je lui répondis.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes riche, continua-t-il. Vous n'avez point besoin d'un
-maigre salaire. Mais vous me feriez plaisir en m'accompagnant comme
-secrétaire.</p>
-
-<p>Mon esprit fit un saut en arrière, comme s'il eût découvert un
-serpent devant lui. Je regardai Lobo Neves, fixement, impérieusement,
-cherchant à découvrir en lui quelque pensée occulte... Mais non: son
-regard venait droit et franc, la tranquillité de son visage n'avait
-rien de forcé; elle était assaisonnée d'allégresse. Je respirai, et
-n'eus pas le courage de regarder du côté de Virgilia. Je sentis son
-regard qui me suppliait par-dessus les pages, et je répondis que oui,
-que j'étais prêt à l'accompagner. En vérité, un président une
-présidente, un secrétaire, c'était résoudre le problème d'une
-façon administrative.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXXI._LA_RECONCILIATION">LXXXI. LA RÉCONCILIATION</a></h4>
-
-
-<p>Pourtant, dès que je me trouvai dehors, j'hésitai. Je me demandai si
-je n'allais pas exposer d'une façon insensée la réputation de
-Virgilia, et s'il n'y avait pas d'autre moyen de concilier l'État et la
-Gamboa. Je ne trouvai rien. Le lendemain, au saut du lit, mon parti
-était pris d'accepter la nomination. À midi, le domestique vint me
-dire qu'une dame, couverte d'un voile, m'attendait dans le salon. J'y
-courus; c'était ma sœur Sabine.</p>
-
-<p>&mdash;Les choses ne sauraient durer comme elles vont me dit-elle; une
-fois pour toutes, faisons la paix. Notre famille disparaît peu à peu; il
-n'est que temps de nous réconcilier.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne demande pas mieux, m'écriai-je en lui ouvrant les bras.</p>
-
-<p>Je m'assis à côté d'elle; je lui parlai de son mari, de sa fille, de
-leurs affaires, de tout. Elle éfemme, j'avais la confiance
-du mari; tous les deux m'emmenaient comme secrétaire, et je me
-réconciliais avec les miens. Que pouvais-je désirer de plus en
-vingt-quatre heures?</p>
-
-<p>Ce jour-là même, pour tâter l'opinion, je commençai à répandre le
-bruit de mon prochain départ pour le Nord, en qualité de secrétaire
-du président d'une province, afin de réaliser certains projets
-politiques que j'avais en vue. J'en parlai rue d'Ouvidor, et le jour
-suivant au Pharoux et au théâtre. Des gens établissant une
-corrélation entre ma nomination et celle de Lobo Neves, qui était
-déjà dans l'air, souriaient malicieusement ou me battaient sur
-l'épaule. Au théâtre une dame me dit que c'était pousser bien loin
-l'amour de la sculpture, faisant ainsi allusion à la plastique de
-Virgilia. Mais l'allusion la plus transparente fut faite trois jours
-plus tard chez Sabine, par un vieux chirurgien, nommé Garcez, petit de
-taille, trivial et bavard, qui aurait pu atteindre à soixante-dix, à
-quatre-vingts, à quatre-vingt-dix ans, sans jamais acquérir cette
-dignité austère qui est le charme des vieillards. La vieillesse
-ridicule est sans doute la dernière, mais aussi la plus triste des
-surprises de notre humanité.</p>
-
-<p>&mdash;Je sais que cette fois-ci vous allez vous mettre à traduire
-Cicéro, me dit-il en apprenant mon voyage.</p>
-
-<p>&mdash;Cicéro! s'écria Sabine.</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui, votre frère est un excellent latiniste. Il traduit
-Virgile à la lecture. Remarquez que j'ai dit Virgile et non Virgilia... Ne
-confondons pas.</p>
-
-<p>Et il riait d'un gros rire, bas et frivole. Sabine me regarda; elle
-craignait quelque réplique de ma part; quand elle me vit sourire, elle
-fit de même et se détourna pour cacher son geste. Les autres personnes
-présentes me considéraient avec indulgence et sympathie. Il était
-clair qu'on ne leur avait rien appris qu'ils ne sussent de longue date.
-Mes amours étaient bien plus connues que je ne pouvais le supposer. Et
-pourtant je souris, d'un sourire court, fugitif et bavard comme les pies
-de Cintra. Virgilia était une belle faute, et rien n'est plus facile à
-confesser. Au commencement, je prenais une mine renfrognée, quand on y
-faisait allusion. Mais en réalité je sentais au dedans de moi une
-impression suave et flatteuse. Une fois pourtant, il m'arriva de
-sourire, et je continuai dans la suite. Comment expliquer ce
-phénomène? Pour moi je ne trouve qu'une explication plausible: tout
-d'abord, mon contentement, étant intérieur, était pour ainsi dire en
-bourgeon. Avec le temps il s'épanouit en une fleur, et apparut aux yeux
-de tous. Simple question de botanique.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXXII._QUESTION_DE_BOTANIQUE">LXXXII. QUESTION DE BOTANIQUE</a></h4>
-
-
-<p>Laissons dire les hypocondriaques: la vie est une douce chose. C'est ce
-que je pensais en voyant Sabine, son mari et sa fille, descendre en
-débandade les escaliers, tout en faisant monter vers moi de douces
-paroles et que j'en faisais descendre d'autres jusqu'à eux. Je
-continuai à me sentir heureux. J'aimais une femme, j'avais la confiance
-du mari; tous les deux m'emmenaient comme secrétaire, et je me
-réconciliais avec les miens. Que pouvais-je désirer de plus en
-vingt-quatre heures?</p>
-
-<p>Ce jour-là même, pour tâter l'opinion, je commençai à répandre le
-bruit de mon prochain départ pour le Nord, en qualité de secrétaire
-du président d'une province, afin de réaliser certains projets
-politiques que j'avais en vue. J'en parlai rue d'Ouvidor, et le jour
-suivant au Pharoux et au théâtre. Des gens établissant une
-corrélation entre ma nomination et celle de Lobo Neves, qui était
-déjà dans l'air, souriaient malicieusement ou me battaient sur
-l'épaule. Au théâtre une dame me dit que c'était pousser bien loin
-l'amour de la sculpture, faisant ainsi allusion à la plastique de
-Virgilia. Mais l'allusion la plus transparente fut faite trois jours
-plus tard chez Sabine, par un vieux chirurgien, nommé Garcez, petit de
-taille, trivial et bavard, qui aurait pu atteindre à soixante-dix, à
-quatre-vingts, à quatre-vingt-dix ans, sans jamais acquérir cette
-dignité austère qui est le charme des vieillards. La vieillesse
-ridicule est sans doute la dernière, mais aussi la plus triste des
-surprises de notre humanité.</p>
-
-<p>&mdash;Je sais que cette fois-ci vous allez vous mettre à traduire Cicéro,
-me dit-il en apprenant mon voyage.</p>
-
-<p>&mdash;Cicéro! s'écria Sabine.</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui, votre frère est un excellent latiniste. Il traduit Virgile
-à la lecture. Remarquez que j'ai dit Virgile et non Virgilia... Ne
-confondons pas.</p>
-
-<p>Et il riait d'un gros rire, bas et frivole. Sabine me regarda; elle
-craignait quelque réplique de ma part; quand elle me vit sourire, elle
-fit de même et se détourna pour cacher son geste. Les autres personnes
-présentes me considéraient avec indulgence et sympathie. Il était
-clair qu'on ne leur avait rien appris qu'ils ne sussent de longue date.
-Mes amours étaient bien plus connues que je ne pouvais le supposer. Et
-pourtant je souris, d'un sourire court, fugitif et bavard comme les pies
-de Cintra. Virgilia était une belle faute, et rien n'est plus facile à
-confesser. Au commencement, je prenais une mine renfrognée, quand on y
-faisait allusion. Mais en réalité je sentais au dedans de moi une
-impression suave et flatteuse. Une fois pourtant, il m'arriva de
-sourire, et je continuai dans la suite. Comment expliquer ce
-phénomène? Pour moi je ne trouve qu'une explication plausible: tout
-d'abord, mon contentement, étant intérieur, était pour ainsi dire en
-bourgeon. Avec le temps il s'épanouit en une fleur, et apparut aux yeux
-de tous. Simple question de botanique.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXXIII._13">LXXXIII. 13</a></h4>
-
-
-<p>Cotrim m'arracha à ces agréables pensées en m'emmenant dans
-l'embrasure de la fenêtre. «Voulez-vous un conseil? me dit-il,
-n'entretenez pas ce voyage: ce serait insensé et périlleux.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Ne faites pas l'ignorant. Ce serait dangereux, fort dangereux.
-Ici, dans la capitale, une intrigue comme la vôtre disparaît dans la
-multitude des intérêts et des gens. Mais en province, le cas est
-autre. Quand il s'agit de personnages politiques, il se complique
-encore. Les journaux de l'opposition s'empareront de l'aventure, dès
-qu'ils en auront vent; on en fera des gorges chaudes, on vous tournera
-en ridicule.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je ne comprends pas bien...</p>
-
-<p>&mdash;Eh! si, vous comprenez fort bien. Vraiment, il serait étrange
-que vous niiez, à nous, qui sommes vos amis, ce que les indifférents
-n'ignorent pas. Voilà des mois que l'on m'a mis au courant. Encore une
-fois, abstenez-vous de ce voyage. Supportez l'absence, cela vaudra
-mieux. Vous éviterez un grand scandale et vous vous épargnerez bien
-des ennuis.»</p>
-
-<p>Cela dit, il s'éloigna. Je demeurai, les yeux fixés sur le quinquet du
-coin de rue, un vieux lampion à huile, triste, obscur et recourbé
-comme un point d'interrogation. Que faire? C'était le cas d'Hamlet: ou
-lutter contre la fortune et la soumettre, ou m'incliner devant elle. En
-d'autres termes: embarquer ou ne pas embarquer, telle était la
-question. Le quinquet ne répondait point. Les paroles de Cotrim
-résonnaient dans mon souvenir, d'une façon bien différente de celles
-de Garcez. Peut-être Cotrim avait-il raison, mais pouvais-je me
-séparer de Virgilia?</p>
-
-<p>Sabine s'approcha de moi, et me demanda à quoi je pensais.</p>
-
-<p>&mdash;À rien, lui répondis-je; j'ai sommeil et Je vais dormir.</p>
-
-<p>Elle me contempla quelques instants en silence:</p>
-
-<p>&mdash;Je sais bien ce qu'il te faudrait, me dit-elle. Tu as besoin de
-te marier. Laisse-moi faire, je vais te trouver une jeune fille qui fasse
-ton affaire...</p>
-
-<p>Je sortis de là, triste et désorienté. Tout en moi était prêt au
-voyage: l'esprit et le cœur. Et voilà que surgit devant moi le portier
-des convenances qui se refuse à me laisser embarquer sans que j'exhibe
-mon passage. J'envoyai au diable les convenances, et avec elles la
-constitution, le corps législatif, le ministère, tout enfin.</p>
-
-<p>Le lendemain, j'ouvre un journal politique et j'y lis que, par décrets
-du 13, Lobo Neves et moi avions été nommés, respectivement,
-président et secrétaire pour la province de ***. J'envoyai
-immédiatement un mot à Virgilia, et deux heures après, j'allai me
-rencontrer avec elle à la Gamboa. Pauvre Dona Placida! elle était
-chaque fois plus triste. Elle me demanda si nous oublierions notre
-vieille amie, si la province était éloignée, si nous y demeurerions
-longtemps. Je la consolai de mon mieux; mais moi-même j'avais besoin
-d'être réconforté. L'objection de Cotrim me poursuivait. Virgilia
-survint au bout d'un instant, légère comme une hirondelle. Mais en me
-voyant tout morose, elle changea de visage.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'y a-t-il?</p>
-
-<p>&mdash;J'hésite, je ne sais trop si je dois accepter.</p>
-
-<p>Virgilia, prise d'un fou rire, se laissa aller sur le canapé.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi? dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;C'est braver l'opinion...</p>
-
-<p>&mdash;Mais puisque nous ne partons plus.</p>
-
-<p>&mdash;Comment ça!</p>
-
-<p>Elle me dit alors que son mari allait refuser la nomination, pour un
-motif qui lui avait été confié sous toute réserve. «C'est puéril,
-lui avait-il dit, c'est ridicule, en somme, mais pour moi, la raison que
-j'ai de rester est puissante.» Le décret était signé du 13, et ce
-nombre lui rappelait de tristes souvenirs. Son père était mort un 13!
-treize jours après un dîner où se trouvaient treize personnes! La
-maison où sa mère était morte portait le numéro 13; etc. C'était un
-nombre fatidique. Une pouvait donner une semblable raison au ministre;
-il alléguerait des motifs personnels. Je demeurai assez surpris, comme
-doit l'être le lecteur, de ce sacrifice à un nombre, sacrifice qui
-devait être sincère, étant donnée l'ambition de Lobo Neves.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXXIV._LE_CONFLIT">LXXXIV. LE CONFLIT</a></h4>
-
-
-<p>Ô nombre fatidique, combien de fois ne t'ai-je pas béni! Ainsi durent
-le bénir les vierges de Thebes, jument à crinière rousse, qu'on leur
-substitua à l'occasion du sacrifice de Pelopidas, belle jument que l'on
-immola, couverte de fleurs, sans que personne lui consacrât une parole
-de regrets. Cette parole, je la prononce, moi, non seulement à cause de
-ta triste fin, mais parce qu'il n'est pas impossible que, parmi les
-vierges sauvées par toi, il se trouvât une ancêtre des Cubas. Nombre
-fatidique, nous te dûmes le salut. Le mari se garda bien de m'avouer la
-cause de son refus. Il me dit aussi qu'il avait ses motifs particuliers,
-et l'air sérieux, convaincu, avec lequel je l'écoutai fait honneur à
-la dissimulation humaine. Il cachait mal son ennui. Il parlait peu,
-s'enfermait chez lui, passait le temps à lire. D'autres fois, il
-ouvrait les portes, causait et riait avec affectation. Il souffrait
-doublement. Son ambition lui reprochait ses scrupules; il hésitait;
-peut-être se repentait-il; mais si l'alternative s'était
-représentée, il eut agi la seconde fois comme la première dans sa
-superstition invétérée. Il doutait de cette superstition sans pouvoir
-s'en dépêtrer. Cette persistance d'un sentiment, odieux à l'individu
-qui en était la victime, est un phénomène digne de quelque attention.
-Mais je préfère la parfaite ingénuité de Dona Placida lorsqu'elle
-avouait qu'elle ne pouvait voir un soulier avec la semelle en l'air,
-sans le retourner aussitôt.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Ça porte malheur.</p>
-
-<p>C'était son unique réponse, qui valait pour elle le livre de la
-Sagesse: «Ça porte malheur». On lui avait appris cela quand elle
-était enfant et, sans plus ample informé, elle l'acceptait comme
-article de foi. Au contraire, quand on parlait d'indiquer une étoile
-avec le doigt, elle savait parfaitement qu'il résulte de ce geste une
-verrue.</p>
-
-<p>Une verrue ou autre chose, peu importe, pourvu que ce ne soit pas la
-perte d'un poste de président de province. On tolère une superstition
-gratuite ou à bon marché. Le cas est plus grave, lorsque cette
-superstition dérange toute une existence. C'était celui de Lobo Neves,
-avec, en plus, le doute et la crainte du ridicule. Ajoutez à cela que
-le ministre ne crut pas aux motifs particuliers. Il attribua le refus de
-Lobo Neves à des manœuvres politiques; son erreur avait des apparences
-de vraisemblance. Il battit froid à Lobo Neves, et communiqua sa
-défiance à ses collègues. Des incidents se produisirent, et avec le
-temps, le président résignataire tomba dans l'opposition.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXXV._AU_SOMMET_DE_LA_MONTAGNE">LXXXV. AU SOMMET DE LA MONTAGNE</a></h4>
-
-
-<p>Celui qui échappe à un péril aime la vie avec une recrudescence
-d'intensité. Je me mis à aimer Virgilia avec une ardeur nouvelle
-après avoir été sur le point de la perdre, et elle fit de même à
-mon égard. Ainsi la présidence raviva la passion primitive. Ce fut la
-drogue qui nous rendit plus cher notre amour et lui donna une plus
-délectable saveur. Pendant les premiers jours après cette aventure
-nous imaginions à plaisir quelles eussent été les tristesses de la
-séparation, de part et d'autre, à mesure que l'océan se fût étendu
-entre nous comme un tissu élastique. Et semblables à des enfants qui
-se jettent au cou de leurs mères pour fuir d'une simple grimace, nous
-fuyions le péril supposé en nous jetant aux bras l'un de l'autre.</p>
-
-<p>&mdash;Ma bonne Virgilia!</p>
-
-<p>&mdash;Mon amour!</p>
-
-<p>&mdash;Tu m'appartiens, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oui, je suis à toi...</p>
-
-<p>Et c'est ainsi que nous renouâmes notre intrigue, comme la sultane
-Schéhérazade le fil de ses contes. Ce fut, je crois, le point
-culminant de notre amour, le sommet de la montagne d'où nous
-aperçûmes, pendant quelque temps, les vallées de l'est et de l'ouest,
-et au-dessus de nous, le ciel tranquille et bleu. Ensuite, nous
-commençâmes à descendre la côte, les mains liées ou détachées
-l'une de l'autre, mais dans une descente progressive et ininterrompue.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXXVI._LE_MYSTERE">LXXXVI. LE MYSTÈRE</a></h4>
-
-
-<p>Au revers de la colline, comme je la trouvais un peu différente
-d'elle-même, l'air un peu fatiguée, peut-être, je lui demandai ce
-qu'elle avait. Elle se tut, fit un geste d'ennui, de malaise, de
-fatigue. J'insistai, elle me dit que... Un frisson subtil parcourut tout
-son corps. Ce fut une sensation forte, rapide, singulière, que je ne
-jurais fixer sur le papier. Je lui pris les mains, je l'attirai à moi,
-je l'embrassai sur le front, avec une délicatesse de zéphyr et une
-gravité d'Abraham. Elle frissonna, me prit la tête entre les mains, me
-regarda dans les yeux, et me fit une caresse maternelle. Voilà un
-mystère: laissons au lecteur le temps de le déchiffrer.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXXVII._GEOLOGIE">LXXXVII. GÉOLOGIE</a></h4>
-
-
-<p>À cette époque, il arriva un malheur: Viegas mourut. Il mourut tout à
-coup, chargé de soixante-dix hivers, suffoquant d'asthme, désarticulé
-par le rhumatisme, avec une lésion du cœur par-dessus le marché. Ce
-fut un des fins apréciateurs de notre intrigue. Virgilia fondait de
-grandes espérances sur ce vieux parent, avare comme un sépulcre; elle
-comptait bien qu'il laisserait quelque héritage, non pas à elle, mais
-à son fils. Lobo Neves, s'il nourrissait les mêmes espérances, les
-étouffait ou tout au moins les dissimulait. Il faut bien le dire, il y
-avait chez Lobo Neves une certaine dignité fondamentale, une couche de
-granit, qui résistait au commerce des hommes. Quant aux autres couches
-plus superficielles, le torrent limoneux de la vie les a emportées. Si
-le lecteur se souvient du chapitre XXIII, il remarquera que pour la
-seconde fois je compare la vie à un torrent boueux; mais cette fois,
-j'ajoute un adjectif: perpétuel. Et Dieu sait la puissance d'un
-adjectif, principalement dans un pays nouveau et chaud.</p>
-
-<p>C'est une nouveauté dans ce livre que l'étude de la géologie morale
-de Lobo Neves, et probablement aussi du monsieur qui est en train de me
-lire. Oui, ces couches du caractère, que la vie altère, conserve ou
-dissout, ces couches mériteraient qu'on leur consacrât un chapitre, et
-si je ne l'écris point, c'est pour ne pas allonger cette narration. Je
-dirai seulement que l'homme le plus honnête que j'ai rencontré dans ma
-vie fut un certain Jacob Medeiros ou Jacob Valladares, je ne me rappelle
-plus bien; Jacob Rodriguez je crois: enfin Jacob. C'était la probité
-en personne. Il aurait pu devenir riche; il lui eût suffi de vaincre un
-petit scrupule; il ne voulut pas; et il laissa échapper quatre cents
-<i>contos</i>, ce qui est un joli denier. Sa probité était tellement
-exemplaire, qu'elle en arrivait à être minutieuse et fatigante. Un
-jour que nous nous trouvions chez lui en tête à tête, et causant
-allègrement, on vint lui dire que le D<sup>r</sup> B..., qui n'était pas
-amusant tous les jours, demandait à le voir. Jacob fit répondre qu'il n'y
-était pas.</p>
-
-<p>&mdash;Ça ne prend pas, cria une voix dans le corridor; je suis déjà
-dans la place.</p>
-
-<p>C'était effectivement le D<sup>r</sup> B... qui apparut à la porte du
-salon. Jacob alla à sa rencontre, en affirmant qu'il avait entendu le nom
-d'une autre personne, car il avait le plus grand plaisir à le voir. Ces
-protestations nous valurent une heure d'ennui mortel. Jacob tira sa
-montre de sa poche, et le D<sup>r</sup> B... lui demanda s'il allait sortir.</p>
-
-<p>&mdash;Avec ma femme, dit Jacob.</p>
-
-<p>B... s'en alla, et nous respirâmes. Quand nous eûmes fini de respirer,
-je dis à Jacob qu'il venait de mentir quatre fois, en moins de deux
-heures: d'abord en faisant dire qu'il n'y était pas, ensuite en
-feignant une trompeuse allégresse; troisièmement en disant qu'il
-allait sortir; quatrièmement en ajoutant: «avec ma femme». Jacob
-réfléchit un instant; ensuite il se rendit à la justesse de mon
-observation; mais il s'excusa en disant que la véracité absolue est
-incompatible avec un état social avancé, et que la paix d'une cité
-civilisée ne se peut obtenir que par des mensonges réciproques... Ah!
-je me rappelle, maintenant: il s'appelait Jacob Tavares.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXXVIII._LE_MALADE">LXXXVIII. LE MALADE</a></h4>
-
-
-<p>Point n'est besoin de dire que je réfutai cette pernicieuse doctrine
-par les plus élémentaires arguments. Mais il était tellement vexé de
-mon observation qu'il résista jusqu'à la fin, avec une certaine
-véhémence, peut-être pour calmer sa conscience.</p>
-
-<p>Le cas de Virgilia était un peu plus grave; elle était moins
-scrupuleuse que son mari; elle manifestait clairement les espérances
-qu'elle couvait au sujet de l'héritage; elle comblait son parent
-d'aménités, elle l'entourait de tous les petits soins capables de
-mériter au moins un codicille. Enfin, elle l'adulait; mais j'ai
-remarqué que l'adulation des femmes est différente de celle des
-hommes. L'une va jusqu'à la servilité; l'autre se confond avec
-l'affection. Les courbes gracieuses, les douces paroles, la faiblesse
-physique même de la femme, donnent à sa flatterie une couleur locale,
-un aspect légitime. Peu importe l'âge de celui qui en est l'objet; la
-femme aura toujours pour lui des airs de mère ou de sœur,&mdash;ou encore
-d'infirmière, autre office féminin, pour lequel il manquera toujours
-à l'homme un <i>quid</i>, un fluide, un je ne sais quoi.</p>
-
-<p>C'est ce que je me disais en moi-même, tandis que Virgilia entourait le
-vieux parent de petits soins. Elle allait le recevoir à l'entrée,
-bavardeuse et souriante, elle lui prenait des mains sa canne et son
-chapeau et lui offrait le bras pour l'accompagner jusqu'à un fauteuil,
-ou plutôt jusqu'à son fauteuil, car il y avait chez elle la «chaise
-de Viegas», meuble spécial, dorloteur, à l'usage de convalescents ou
-de vieillards. Ensuite, selon la chaleur ou la brise, elle allait fermer
-ou bien ouvrir la fenêtre, avec toutes sortes de précautions, pour
-qu'il ne se trouvât pas dans un courant d'air.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, ça va mieux, aujourd'hui.</p>
-
-<p>&mdash;Non, j'ai mal passé la nuit: ce diable d'asthme ne me quitte
-pas.</p>
-
-<p>Et il soufflait en se remettant peu à peu des fatigues de l'entrée et
-de la montée des escaliers, car, en ce qui concerne la promenade, il la
-faisait toujours en voiture. Virgilia s'asseyait ensuite sur un
-tabouret, tout près du malade et les mains sur les genoux de celui-ci.
-Sur ces entrefaites, Nhônhô faisait son entrée dans le salon, non pas
-en gambadant à sa manière habituelle, mais discret, tendre et
-sérieux. Viegas l'aimait beaucoup.</p>
-
-<p>&mdash;Viens ici, Nhônhô, disait-il; et introduisant avec effort sa
-main dans son ample poche, il en tirait une petite boîte de pastilles, en
-mettait une dans sa bouche, et donnait l'autre à l'enfant. Des
-pastilles antiasthmatiques: le petit disait qu'il les trouvait fort
-bonnes.</p>
-
-<p>À chaque visite, c'était le même cérémonial aux variantes près.
-Viegas aimait à jouer aux dames, et Virgilia lui faisait la partie,
-sans impatience, tandis qu'il remuait les pions de sa main lente et
-tremblante. D'autres fois, il descendait à son bras dans le jardin; il
-lui arrivait même de refuser l'aide de Virgilia, pour faire le brave;
-et il déclarait alors qu'il était capable d'aller ainsi pendant une
-lieue. On marchait, on s'asseyait, on reprenait la promenade, en causant
-de choses et d'autres, parfois d'une affaire de famille, d'autres fois
-d'un racontage de salon, enfin d'une maison qu'il voulait faire
-construire, pour y demeurer. Il la voulait d'un style moderne, la sienne
-étant d'un type démodé, contemporaine du roi Dom João VI, et comme
-on en rencontre, je crois, encore aujourd'hui dans le quartier de S.
-Christovão, avec leurs grosses colonnes de face. Pour substituer cette
-vieille bâtisse, il avait déjà demandé le plan d'une autre à un
-entrepreneur en renom. C'est alors que Virgilia pourrait se convaincre
-que son vieil ami avait du goût.</p>
-
-<p>Il parlait, comme on pense, lentement et avec peine, soufflant dans les
-intervalles, d'une façon gênante pour lui et pour les autres. Parfois
-il lui Venait un accès de toux. Courbé, gémissant, il portait le
-mouchoir à sa bouche et en inventoriait ensuite le contenu. L'accès
-passé, il revenait au plan de sa future maison, qui aurait telle et
-telle chambre, une terrasse, une écurie. Ce serait un bijou.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="LXXXIX._IN_EXTREMIS">LXXXIX. IN EXTREMIS</a></h4>
-
-
-<p>Demain, j'irai passer la journée chez Viegas me dit-elle un jour. Le
-pauvre! il n'a personne.</p>
-
-<p>Viegas s'était alité, définitivement. Sa fille, qui était mariée,
-était justement tombée malade en même temps que lui, de sorte qu'elle
-ne pouvait lui tenir compagnie. Virgilia, de temps à autre, allait le
-voir. Je profitai de cet événement pour passer toute la journée
-auprès d'elle. J'arrivai vers deux heures. Viegas toussait de telle
-sorte qu'il me faisait mal à ma poitrine. Dans l'intervalle des accès,
-il débattait le prix d'une maison avec un individu maigre qui offrait
-trente <i>contos</i> de l'immeuble, tandis que Viegas en voulait quarante.
-L'acheteur insistait comme quelqu'un qui a peur de manquer le train.
-Mais Viegas ne cédait point. Il refusa d'abord les trente <i>contos</i>
-puis trente-deux, puis trente-trois, enfin il eut un fort accès de toux
-qui lui coupa la parole Pendant un quart d'heure. L'acheteur lui vint en
-aide, l'installa sur les coussins, et lui offrit trente-six
-<i>contos.</i></p>
-
-<p>&mdash;Jamais, gémit le malade.</p>
-
-<p>Il envoya chercher une liasse de papiers dans son secrétaire; n'ayant
-plus la force nécessaire pour retirer l'élastique qui entourait le
-rouleau, il me pria de le faire. C'étaient les comptes des dépenses de
-construction de l'immeuble: comptes du maçon, du charpentier, du
-peintre; comptes du papier pour la salle à manger, pour le salon, pour
-les chambres à coucher, pour le cabinet de travail; comptes de
-ferrages, prix d'achat du terrain. Il les déployait, un à un, d'une
-main tremblante; puis il me demandait de les lire, et je les lisais.</p>
-
-<p>&mdash;Voyez, mille deux cents, du papier à mille deux cents reis la
-pièce. Charnières françaises... Voyez: c'est pour rien, conclut-il après
-avoir lu le dernier compte.</p>
-
-<p>&mdash;Fort bien... mais...</p>
-
-<p>&mdash;Quarante <i>contos</i>; vous ne l'aurez pas pour moins. Rien que
-les intérêts: faites un peu le compte des intérêts...</p>
-
-<p>Ces paroles sortaient avec la toux, par lambeaux, par syllabes, et
-donnaient l'impression de parcelles d'un poumon déchiqueté. Au fond
-des orbites, des yeux luisants roulaient, me rappelant la lueur d'une
-veilleuse hésitante aux approches du matin. Sous le drap, l'ossature du
-corps se dessinait, saillante aux genoux et aux pieds; la peau, jaune,
-flasque, rugueuse, suivait les contours d'un crâne décharné et sans
-expression. Un bonnet de coton lui couvrait le crâne poli parle temps.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien? dit l'individu maigre.</p>
-
-<p>Il lui fît signe de ne pas insister, et celui-ci se tut pendant
-quelques instants. Le malade fixait le toit, silencieux, suffoquant.
-Virgilia pâlit, se leva, alla à la fenêtre. Elle avait peur de la
-mort. Je parlai d'autres choses. L'individu maigre conta une anecdote et
-revint à sa proposition, en renchérissant.</p>
-
-<p>&mdash;Trente-huit <i>contos</i>, dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Jam...! gémit le malade.</p>
-
-<p>L'individu maigre s'approcha du lit, prit la main du moribond; elle
-était froide. Je m'approchai à mon tour; je lui demandai s'il se
-sentait mal, s'il voulait prendre un petit verre de vin.</p>
-
-<p>&mdash;Non... non... quar... quaran... quar... quar...</p>
-
-<p>Il fut pris d'un nouvel accès de toux, qui fut le dernier. Au bout d'un
-instant, il expira, à la grande consternation de l'individu maigre.
-Celui-ci m'avoua ensuite qu'il eût donné les quarante <i>contos</i>; mais
-il était trop tard.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XC._VIEUX_COLLOQUE_DADAM_ET_DE_CAIN">XC. VIEUX COLLOQUE D'ADAM ET DE CAÏN</a></h4>
-
-
-<p>Rien: pas un souvenir testamentaire, pas une pastille, rien qui vînt
-démontrer la gratitude ou le simple souvenir du défunt; rien. Virgilia
-ne put digérer cette déconvenue, et elle me le confessa avec une
-certaine réserve, motivée non par la chose en elle-même, mais parce
-qu'il s'agissait indirectement de son fils, que je n'aimais guère ou
-même pas du tout. Je lui dis de n'y plus penser. Le mieux était
-d'oublier le défunt, vieux grigou sans nom, et parler de choses gaies:
-de notre fils par exemple...</p>
-
-<p>Allons! bon! j'ai laissé échapper le secret, le doux secret que
-Virgilia m'avait confié quelques semaines auparavant, lorsque je
-l'avais trouvée un peu différente d'elle-même. Un fils! un être
-sorti de mon être. C'était ma préoccupation exclusive depuis ce
-temps. Considérations sociales, jalousie du mari, mort de Viegas, rien
-ne m'intéressait, pas plus que les conflits politiques, les
-révolutions, les tremblements de terre, rien. Je ne pensais qu'à
-l'embryon anonyme, de filiation obscure, et une voix secrète me disait:
-«C'est ton fils.» Mon fils! Et je répétais ces deux mots avec une
-certaine volupté indéfinissable, et je ne sais quel suprême orgueil.
-Je me sentais homme.</p>
-
-<p>Le plus intéressant, c'est que nous causions tous les deux, l'embryon
-et moi, et que nous parlions de choses présentes et futures. Le petit
-diable était charmant; il m'aimait déjà; il me donnait de petites
-tapes sur la face avec ses mignonnes mains grassouillettes, ou bien
-encore il portait la toque et la robe des avocats, car il serait avocat;
-et il faisait un discours à la Chambre des députés. De là, il
-revenait à l'école, et portait son ardoise et ses livres sous son
-bras; de nouveau je le revoyais au berceau, d'où il se levait avec une
-stature d'homme. En vain je cherchais à le fixer dans mon esprit dans
-une attitude et à un âge déterminé. Il avait à mes yeux tous les
-âges et toutes les attitudes. Il tétait, il écrivait, il valsait, il
-était interminable dans les limites d'un court quart d'heure: baby et
-député, collégien et jeune homme à la mode. Parfois, aux pieds de
-Virgilia, je me laissais distraire, et elle me reprochait mon silence.
-Elle me disait que je ne l'aimais plus. C'est qu'alors j'étais en train
-de converser avec l'embryon, je renouvelais le vieux colloque d'Adam et
-de Caïn, un dialogue sans paroles, entre la vie et la vie, le mystère
-et le mystère.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XCI._UNE_LETTRE_EXTRAORDINAIRE">XCI. UNE LETTRE EXTRAORDINAIRE</a></h4>
-
-
-<p>À peu près à la même époque, je reçus une lettre extraordinaire,
-accompagnée d'une lettre non moins extraordinaire. Voici ce qu'elle
-disait:</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 10%;">Mon cher Braz Cubas,</span></p>
-
-<p>Il y a quelque temps, au jardin public, je me suis permis de vous
-emprunter votre montre; j'ai le plaisir de vous la restituer. Il faut
-pourtant faire une restriction: ce n'est pas tout à fait la même; mais
-celle que vous recevrez est au moins aussi bonne que l'autre. «Que
-voulez-vous, Monseigneur», comme disait Figaro, «c'est la misère».
-Bien des choses se sont passées depuis notre rencontre. J'irai vous les
-raconter, si vous ne me fermez pas votre porte. Sachez que je ne porte
-plus ces bottines caduques, et que je n'exhibe plus cette fameuse
-redingote, dont les pans se perdaient dans la nuit des temps. J'ai
-cédé à une autre marche de l'église de S. Francisco. Et je déjeune
-maintenant avec régularité.</p>
-
-<p>Ceci dit, je vous demande la permission d'aller, un de ces jours, vous
-lire un travail, fruit de longues études, un nouveau système de
-philosophie, qui, non seulement explique et décrit l'origine et la fin
-des choses, mais qui encore passe de beaucoup Zénon et Sénèque, dont
-le stoïcisme n'est que bagatelle auprès de ma recette morale. Car mon
-système est prodigieux: il rectifie l'esprit humain, supprime la
-douleur, donne le bonheur, et couvre de gloire notre cher pays. Je
-l'appelle <i>Humanitisme</i>, de <i>Humanitas</i>, commencement des choses.
-Ma première intention révélait une excessive infatuation: je voulais
-l'appeler <i>Borbisme</i>, de Borba, dénomination aussi vaniteuse que rude
-à l'oreille. Et d'ailleurs, elle disait moins. Vous verrez, mon cher
-Braz Cubas, vous verrez que c'est véritablement un monument. Et si
-quelque chose peut me faire oublier les tristesses de la vie, c'est
-d'avoir enfin trouvé la vérité et le bonheur. Les voici donc dans la
-main de l'homme, ces deux fugitives! après tant et tant de siècles de
-luttes, de recherches, de découvertes, de systèmes et de
-désillusions, les voici dans la main de l'homme. À bientôt, donc, mon
-cher Braz Cubas. Bons souvenirs du vieil ami,</p>
-
-<p><span style="margin-left: 60%;">JOAQUIM BORBA DOS SANTOS.</span></p>
-
-
-<p>Je lus cette lettre, sans la bien comprendre. Elle était accompagnée
-d'un écrin contenant une belle montre avec mes initiales gravées, et
-cette dédicace: «Souvenir du vieux Quincas». Je repris la lettre, je
-la relus en la ponctuant et en la méditant. La restitution de la montre
-excluait toute idée de mauvaise plaisanterie. La lucidité, la
-conviction, un peu prétentieuse il est vrai, paraissaient exclure toute
-présomption de folie. Naturellement, Quincas Borba avait hérité de
-quelqu'un de ses parents de Minas, et le bien-être l'avait rendu à sa
-dignité première. C'est peut-être excessif. Il y a des choses que
-l'on ne retrouve jamais intégralement, mais enfin, il n'était pas
-impossible qu'il se fût régénéré. Je gardai la lettre et la montre,
-et j'attendis la philosophie.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XCII._UN_HOMME_EXTRAORDINAIRE">XCII. UN HOMME EXTRAORDINAIRE</a></h4>
-
-
-<p>Il est temps que j'en finisse avec les choses extraordinaires. Je
-venais de mettre de côté la lettre et la montre, quand je reçus la visite
-d'un homme maigre et commun, porteur d'une lettre de mon beau-frère qui
-m'invitait à dîner. Le messager était marié avec une sœur de
-Cotrim, et il arrivait du Nord. Il s'appelait Damasceno, et avait fait
-le coup de feu pendant la révolution de 1831. Lui-même me raconta tout
-cela dans l'espace de cinq minutes. Il était parti de Rio à la suite
-d'un désaccord avec le régent, qui était un âne, un peu moins âne
-que les ministres qui servirent sous sa direction. D'ailleurs nous
-étions à la veille d'une autre révolution. À ce point de vue, et
-quoique ses idées fussent un peu brouillées, je devinai quel était le
-gouvernement de sa prédilection: un despotisme tempéré, non par des
-chansons, comme dit l'autre, mais par les panaches de la garde
-nationale. Je ne pus tout de même deviner s'il préférait le
-despotisme d'un seul au despotisme de trois, de trente ou de trois
-cents, Il opinait pour le développement de la traite, et l'expulsion
-des Anglais. Il aimait beaucoup le théâtre et aussitôt après son
-arrivée, il était allé au <i>S. Pedro</i> voir représenter un drame
-superbe, <i>Marie-Jeanne</i>, et une intéressante comédie, <i>Kettly, ou
-le Tour de Suisse.</i> Il avait aussi beaucoup aimé la Deperini dans
-<i>Sapho</i> ou <i>Anna Bolena</i>, il ne se souvenait plus bien. Et la
-Gandiani!... celle-là oui!... Il brûlait d'envie d'entendre <i>Ernani</i>,
-que sa fille chantait, en s'accompagnant au piano: <i>Ernani, Ernani,
-involami...</i> Et ce disant, il se levait et commençait à chantonner.
-Tout cela n'arrivait dans le Nord que comme un vague écho. Sa fille avait
-un grand désir d'entendre ces opéras! Elle avait une si jolie voix; et un
-goût! un goût! Quel délice de se retrouver à Rio. Il avait déjà
-parcouru toute la ville avec une avidité!... Que de souvenirs il y
-retrouvait! Parole!... en revoyant certains spectacles, les larmes lui
-montaient aux yeux. Mais jamais plus il ne remettrait le pied à bord.
-Il avait eu le mal de mer, comme tous les passagers du reste, à
-l'exception d'un Anglais. Que le diable emporte les Anglais! On ne fera
-rien qui vaille sans les expédier tout d'abord. Qu'est-ce que
-l'Angleterre pouvait bien nous faire? Qu'il trouvât quelques personnes
-de bonne volonté, et en une seule nuit, il se chargeait de l'expulsion
-de tous ces <i>godemes...</i> Grâce au ciel, il était patriote,&mdash;et
-il se battait la poitrine,&mdash;rien d'étonnant à cela; ça tenait de
-famille: il descendait d'un ancien capitaine très chauvin. Non, certes, il
-n'était pas le premier venu, et l'occasion échéante, il montrerait
-bien de quel bois se chauffent les gens tels que lui. Mais il se faisait
-tard: il était seulement venu me dire qu'on m'attendait sans faute à
-dîner. Nous aurions alors l'occasion de reprendre la conversation
-interrompue... Je le reconduisis jusqu'à la porte du salon. Il se
-retourna pour me dire qu'il sympathisait beaucoup avec moi. Je me
-trouvais en Europe à l'époque de son mariage. Il avait connu mon
-père, qui était un fier gaillard, et il s'était trouvé avec lui dans
-un bal fameux à <i>Praia Grande...</i> Il avait tant de choses à me dire!
-Mais nous nous retrouverions plus tard, car il était pressé de
-rapporter ma réponse à Cotrim. Il partit; je fermai la porte sur son
-dos.</p>
-
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XCIII._LE_DINER">XCIII. LE DÎNER</a></h4>
-
-
-<p>Quel supplice, ce dîner!... Heureusement que Sabine me donna pour
-voisine de table la fille de Damasceno, M<sup>lle</sup> Eulalia ou plus
-familièrement Nha-lolo, jeune fille gracieuse et seulement un peu
-timide de prime abord. Elle était sans élégance, mais ses yeux
-superbes faisaient compensation. Ils n'avaient qu'un tort, celui de ne
-se détacher de moi que pour s'abaisser sur son assiette. Et Nha-lolo
-mangeait très peu... Après dîner, elle chanta. Sa voix était suave.
-Nonobstant le charme, je pris congé. Sabine m'accompagna jusqu'à la
-porte et me demanda comment je trouvais la fille de Damasceno.</p>
-
-<p>&mdash;Comme ci comme ça.</p>
-
-<p>&mdash;Extrêmement sympathique, pas vrai? Il lui manque un peu l'usage
-du monde. Mais quel cœur! c'est une perle: ça ferait une si gentille
-petite femme pour toi.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'aime pas les perles.</p>
-
-<p>&mdash;Entêté! quand te décideras-tu à faire une fin? Tu commences
-pourtant à être mûr. Eh bien! mon cher, que tu le veuilles ou non,
-Nha-lolo sera ta femme.</p>
-
-<p>Et ce disant, elle me donnait de petites tapes sur la joue, douce comme
-une colombe, mais pourtant intimant et résolue. Grand Dieu! était-ce
-là le motif de la réconciliation? Cette idée me contraria. Mais une
-voix mystérieuse m'appelait chez Lobo Neves. Je dis adieu à Sabine et
-à ses menaces.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XCIV._LA_CAUSE_SECRETE">XCIV. LA CAUSE SECRÈTE</a></h4>
-
-
-<p>&mdash;Comment allons-nous? ma chère petite maman.</p>
-
-<p>À ces mots, Virgilia fit la moue, comme d'habitude. Elle se trouvait
-dans l'embrasure d'une croisée, en train de regarder la lune, et elle
-m'avait reçu gentiment. Mais quand je lui parlai de notre fils, elle
-fit la moue. Elle n'aimait pas ces allusions; mes caresses paternelles
-anticipées l'ennuyaient. Je la laissai en paix, car elle était alors
-pour moi une arche sainte, un vase d'élection. Je supposai d'abord que
-l'embryon, ce profil de l'inconnu, qui se projetait sur notre aventure,
-troublait la conscience de Virgilia. Mais non. Jamais elle n'avait été
-plus expansive, plus à son aise, moins préoccupée des autres et de
-son mari. Elle ne ressentait aucun remords. Je m'imaginai alors que
-cette grossesse était une pure invention, un moyen de m'attacher
-davantage, et dont elle se fatiguait à la longue. L'hypothèse était
-admissible: ma douce Virgilia mentait parfois avec tant de
-désinvolture!...</p>
-
-<p>Ce soir-là, je compris qu'elle avait peur du dénouement, et qu'elle
-trouvait son état gênant. Ses premières couches avaient été
-laborieuses. Et cette heure cruelle, tissée de minutes de vie et de
-minutes de mort, lui faisait passer le frisson du condamné. Quant à la
-gêne, elle se impliquait de la privation de certaines habitudes de vie
-élégante. Ce devait être cela. Je le lui donnai à entendre, en la
-grondant un peu, au nom de mon autorité paternelle. Virgilia me
-regarda; puis elle détourna les regards avec un geste d'incrédulité.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XCV._FLEURS_DAUTAN">XCV. FLEURS D'AUTAN</a></h4>
-
-
-<p>Où donc êtes-vous passées, fleurs du souvenir? Un soir, après
-quelques semaines de gestation, l'édifice de mes chimères paternelles
-s'écroula tout à coup. L'embryon s'en fut dans cet état où l'on ne
-saurait distinguer un Laplace d'une tortue. J'en eus la nouvelle par
-Lobo Neves. Il me laissa dans le salon, et accompagna le médecin
-jusqu'à la chambre de la mère frustrée dans ses espérances. Je
-m'accoudai à la fenêtre, les yeux fixés sur le jardin. J'y vis des
-orangers sans fleurs. Où donc étaient les fleurs d'antan?</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XCVI._LA_LETTRE_ANONYME">XCVI. LA LETTRE ANONYME</a></h4>
-
-
-<p>Quelqu'un me toucha l'épaule. C'était Lobo Neves. Nous nous
-regardâmes un instant, muets et inconsolables. Je demandai des
-nouvelles de Virgilia; puis nous restâmes une demi-heure à causer. Sur
-ces entrefaites, on lui apporta une lettre. Il la lut, pâlit, et la
-ferma d'une main tremblante. Je crois lui avoir vu faire un geste comme
-s'il prenait son élan vers moi. Mais je n'en suis pas très certain.
-Par exemple, je me souviens fort bien que les jours suivants, il se
-montra à mon égard froid et taciturne. Enfin quelque temps après,
-Virgilia me raconta l'aventure, dans notre refuge de la <i>Gamboa.</i></p>
-
-<p>Son mari lui avait montré la lettre, dès qu'elle avait été
-rétablie. C'était un écrit anonyme, qui nous dénonçait. Il ne
-disait pourtant pas tout, et ne parlait point, par exemple, de nos
-rendez-vous. On se limitait à le prévenir contre notre intimité et à
-l'aviser des commentaires qu'elle soulevait. Virgilia lut la lettre avec
-indignation et s'écria que c'était une calomnie infâme.</p>
-
-<p>&mdash;Calomnie? insista Lobo Neves.</p>
-
-<p>&mdash;Infâme!...</p>
-
-<p>Le mari respira. Mais il reprit la lettre, et chaque parole semblait
-faire un signe négatif, chaque lettre protestait contre l'indignation
-de Virgilia. Lobo Neves, qui était d'ailleurs un homme énergique,
-devint en ce moment la plus fragile des créatures. Peut-être vit-il en
-imagination l'opinion publique le fixer d'un regard sarcastique;
-peut-être une bouche invisible lui répéta-t-elle les railleries qu'il
-avait entendues ou prononcées naguère en semblable occurrence. Il
-insista auprès de sa femme pour qu'elle lui confessât tout, lui
-promettant un ample pardon. Virgilia comprit qu'elle était sauve. Elle
-s'indigna contre cette insistance, jura qu'elle n'avait jamais entendu
-de ma bouche que des paroles aimables et courtoises. La lettre anonyme
-devait être de quelque amoureux évincé. Elle en cita plusieurs: l'un
-l'avait poursuivie de ses insistances pendant des semaines; l'autre lui
-avait envoyé un billet. Elle citait des noms, des circonstances,
-cherchant à lire dans les regards de son mari: et elle termina en
-disant qu'elle me traiterait de telle sorte que je n'aurais plus envie
-de revenir.</p>
-
-<p>J'écoutai tout cela un peu troublé, moins par la diplomatie dont il
-faudrait dorénavant faire preuve pour m'éloigner progressivement de la
-maison de Lobo Neves qu'en constatant la tranquillité morale de
-Virgilia, parfaitement exempte d'émotion, de crainte, de regrets et de
-remords. Virgilia remarqua ma préoccupation, me força à lever la
-tête, que j'avais penchée vers le sol, et me dit, non sans amertume:
-«Tu ne mérites pas les sacrifices que je fais pour toi.»</p>
-
-<p>Je ne répondis pas. Il eût été oiseux de lui faire remarquer qu'un
-peu de désespoir et de terreur eût rendu à nos amours la saveur
-pimentée des premiers jours. Peut-être y fût-elle arrivée par
-artifice. Mais je me tus. Elle battait nerveusement le plancher. Je
-m'approchai d'elle; je la baisai au front. Elle recula comme sous le
-baiser glacé d'un défunt.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XCVII._ENTRE_LA_BOUCHE_ET_LE_FRONT">XCVII. ENTRE LA BOUCHE ET LE FRONT</a></h4>
-
-
-<p>Vous frémissez, lecteur,&mdash;ou en tous cas, vous devriez frémir. La
-dernière phrase a dû vous suggérer plusieurs réflexions. Vous voyez
-bien le tableau: dans une petite maison de la <i>Gamboa</i>, deux personnes
-qui s'aiment depuis longtemps; l'une s'incline vers l'autre pour la
-baiser au front, et l'autre recule comme au contact d'une bouche de
-cadavre. Dans le bref intervalle qui sépare la bouche du front, avant
-le baiser et après le baiser, il y a temps pour beaucoup de choses: le
-ressentiment, la défiance, ou tout simplement la pâle et somnolente
-salété...</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XCVIII._SUPPRIME">XCVIII. SUPPRIMÉ</a></h4>
-
-
-<p>Nous nous séparâmes allègrement. Je dînai, réconcilié avec la
-situation. La lettre anonyme rendait à notre aventure le sel du
-mystère et le poivre du péril. Et quelle chance heureuse que Virgilia
-n'eût point perdu son sang-froid dans cette crise! Le soir, j'allai au
-théâtre <i>São Pedro.</i> On représentait un grand drame, où Estella
-faisait couler des pleurs. J'entre, je lance un coup d'œil sur les
-loges; j'aperçois dans l'une d'elles Damasceno et sa famille. Sa fille
-était mise avec plus d'élégance, et même avec un certain luxe: chose
-étonnante, car le père gagnait juste de quoi s'endetter. Et qui sait?
-peut-être était-ce là le motif.</p>
-
-<p>J'allai leur rendre visite pendant l'entr'acte. Damasceno me reçut avec
-un flux de paroles, sa femme avec d'innombrables sourires. Quant à
-Nha-lolo, elle ne cessa plus de me regarder. Je la trouvai mieux que le
-soir du dîner. Je lui trouvai je ne sais quelle suavité éthérée,
-qui s'alliait à la beauté des formes terrestres (expression vague, et
-parfaitement en rapport avec un chapitre où tout doit être également
-vague). Et vraiment je ne sais comment exprimer ma parfaite béatitude
-auprès de la jeune fille, dans sa robe de bonne faiseuse, qui me
-donnait des démangeaisons de Tartuffe. En la voyant couvrir chastement
-le bas de ses jambes, je fis cette découverte que la nature
-avait prévu le vêtement, comme une condition nécessaire de la
-multiplication de l'espèce. La nudité habituelle, étant donnée la
-multiplicité des occupations et des soins de l'individu, tendrait à
-alourdir les sens et à retarder les désirs, tandis que le vêtement,
-en leurrant les sexes, les aiguise et les incite, et fait ainsi
-progresser l'humanité. Bienheureux usage qui nous a valu Othello et les
-transatlantiques.</p>
-
-<p>J'ai bien envie de supprimer ce chapitre. La pente est dangereuse. Mais
-après tout, j'écris mes mémoires et non les tiens, paisible lecteur.
-Auprès de la gracieuse demoiselle, je me sentais en proie à une
-sensation double et indéfinissable. Elle exprimait parfaitement la
-dualité de Pascal: <i>l'ange et la bête</i>, à cette différence près que
-le janséniste n'admettait point la dualité des deux natures, tandis
-qu'ici, elles ne faisaient qu'un: l'ange qui disait des choses
-célestes, et la bête qui... Non, décidément, je supprime ce
-chapitre.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="XCIX._DANS_LA_SALLE">XCIX. DANS LA SALLE</a></h4>
-
-
-<p>Dans la salle, je rencontrai Lobo Neves, en train de causer avec
-quelques amis. Nous parlâmes de choses et d'autres, froidement, mal à
-l'aise. Mais dans l'entr'acte suivant, un peu avant le lever du rideau,
-nous nous retrouvâmes dans un corridor où il n'y avait que nous. Il
-vint à moi avec beaucoup d'affabilité, en souriant, en m'entraînant
-dans un des pas-perdus, il causa le plus tranquillement du monde. Je lui
-demandai des nouvelles de sa femme. Il me répondit qu'elle allait bien;
-puis il dévia la conversation vers des sujets généraux, expansif,
-presque gai. Devine qui voudra la cause de ces différentes attitudes.
-Je me dérobe à Damasceno, qui m'épie devant la porte de la loge.</p>
-
-<p>Je n'entendis pas un traître mot de l'acte suivant. Étranger aux
-tirades des acteurs et aux applaudissements du public, je reconstituais
-dans mon fauteuil ma conversation avec Lobo Neves; je revoyais ses
-gestes, et je trouvai ma nouvelle situation enviable. La <i>Gamboa</i>
-suffisait. Des relations plus visibles ne servaient qu'à fomenter
-l'envie. Rigoureusement nous pouvions nous dispenser de nous voir
-journellement. C'était mettre l'absence au service de l'amour.
-D'ailleurs, à quarante ans sonnés, je n'étais rien, pas même simple
-électeur. Il était temps de me lancer, quand ce ne serait que pour
-l'amour de Virgilia, qui s'enorgueillirait de ma gloire... Je crois bien
-qu'en cet instant on applaudit dans le salle; mais je n'oserais
-l'affirmer, car je pensais à autre chose.</p>
-
-<p>Ô multitude, dont je désirais l'attention jusqu'à ma mort, c'est
-ainsi que je me vengeais parfois de toi. Je laissais la foule bruire
-autour de moi, sans l'entendre, comme le Prométhée d'Eschyle au milieu
-de ses bourreaux. Ah! tu voulais m'enchaîner sur le rocher de la
-frivolité, de ton indifférence ou de ton agitation!... Chaînes
-fragiles, je vous rompais d'un geste de Gulliver. Il est banal d'aller
-songer dans un hermitage. Le voluptueux s'isole milieu d'un océan de
-gestes et de paroles de passions nerveuses et tendues. Il y décrète
-son absence, son indifférence, son inaccessibilité. Qu'importe que
-l'on dise lorsqu'il revient à lui, c'est-à-dire aux autres, qu'il
-tombe du monde de la lune? Qu'est-il après tout, ce monde lumineux et
-caché de notre cerveau, sinon l'affirmation dédaigneuse de notre
-liberté spirituelle? Vive Dieu! voilà une bonne fin de chapitre.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="C._LE_CAS_PROBABLE">C. LE CAS PROBABLE</a></h4>
-
-
-<p>Si le monde n'était pas composé d'esprits inattentifs, il serait
-inutile de rappeler au lecteur que les lois que j'affirme sont vraiment
-indiscutables. Quant aux autres, je les laisse dans le domaine de la
-probabilité. L'une d'elles fera l'objet de ce chapitre, que je
-recommande à la lecture des personnes qui s'intéressent aux
-phénomènes sociaux. Il semble, et ce n'est pas improbable, qu'il
-existe entre les faits de la vie publique et ceux de la vie privée une
-certaine action réciproque, régulière et périodique,&mdash;ou pour user
-d'une image, c'est quelque chose qui ressemble aux marées de la plage
-du Flamengo ou d'autres également houleuses. Quand l'onde envahit le
-sable, elle le couvre, pour revenir ensuite sur elle-même couvre une
-force variable, et va grossir la vague nouvelle qui se comportera comme
-la première. Telle est l'image; voyons-en l'application.</p>
-
-<p>J'ai dit ailleurs que Lobo Neves, nommé président d'une province,
-avait refusé sa nomination à cause de la date du décret: le 13. Ce
-fut un acte grave, dont la conséquence fut de séparer du ministère le
-mari de Virgilia. Ainsi l'antipathie pour un nombre produisit un
-phénomène de dissidence politique. Il nous reste à apprendre comment,
-longtemps après, un acte politique détermina dans la vie particulière
-une cessation de mouvement. La méthode employée dans ce livre ne
-permet pas de décrire immédiatement cet autre phénomène. Je me
-limite à déclarer que quatre mois après notre rencontre au théâtre,
-Lobo Neves se réconcilia avec le ministère. C'est un fait que le
-lecteur ne devra pas perdre de vue, s'il veut pénétrer toute la
-subtilité de ma pensée.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CI._LA_REVOLUTION_DALMATE">CI. LA RÉVOLUTION DALMATE</a></h4>
-
-
-<p>Ce fut Virgilia qui me donna des nouvelles de la volte-face de son
-mari. Un certain matin d'octobre, entre onze heures et midi, elle me parla
-de réunions, de conversations, d'un discours...</p>
-
-<p>&mdash;De sorte que cette fois, te voilà baronne, interrompis-je.</p>
-
-<p>Elle fit la moue en secouant la tête. Mais ce geste d'indifférence
-était démenti par quelque chose d'indéfinissable, par une expression
-de plaisir et d'espérance. Je ne sais trop pourquoi je m'imaginais que
-les lettres de noblesse pourraient la ramener à la vertu, non pas pour
-la vertu elle-même, mais par gratitude pour son mari. Car elle aimait
-cordialement la noblesse. Un des troubles les plus sérieux de notre
-intimité fut l'apparition d'un certain poseur de légation,&mdash;disons de
-la légation de Dalmatie&mdash;le comte B. V., qui lui fit la cour pendant
-trois mois. Ce noble authentique tourna la tête de Virgilia, qui
-d'ailleurs possédait la vocation diplomatique. Je ne sais trop ce que
-je serais devenu, sans la révolution de Dalmatie qui renversa le
-gouvernement et épura les ambassades. La révolution fut sanglante et
-formidable. Chaque malle d'Europe apportait des journaux qui
-transcrivaient les horreurs, comptaient les têtes coupées, jaugeaient
-le sang versé. Tout le monde frémissait d'horreur et de pitié. Moi,
-non. Je bénissais intérieurement cette tragédie, qui me tirait une
-épine du pied. Et puis, la Dalmatie est si loin.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CII._REPOS">CII. REPOS</a></h4>
-
-
-<p>Mais cet homme qui se réjouissait du départ d'un autre pratiqua
-quelque temps après... Non, je ne dirai rien pour l'instant; ce
-chapitre me reposera de mes ennuis. Une action grossière, basse, sans
-explication possible... je le répète, je ne conterai rien dans ce
-chapitre.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CIII._DISTRACTION">CIII. DISTRACTION</a></h4>
-
-
-<p>&mdash;Non, docteur, cela ne se fait pas; excusez ma franchise, mais
-cela ne se fait pas.</p>
-
-<p>Combien elle avait raison, cette Dona Placida. Quel est l'homme bien
-élevé qui arrive au rendez-vous de la dame de ses pensées avec une
-heure de retard? J'entrai tout essoufflé. Virgilia était déjà
-partie. Dona Placida me conta qu'après avoir longtemps attendu, elle
-s'était irritée, qu'elle avait pleuré, qu'elle s'était promis de ne
-plus penser à moi, et un tas d'autres choses que notre hôtesse
-répétait avec des larmes dans la voix, en me suppliant de ne pas
-abandonner Yaya, ce qui serait vraiment trop injuste; car elle m'avait
-tout sacrifié. Je lui expliquai alors qu'un malentendu... Et ce n'en
-était pas un; il s'agissait tout simplement d'une distraction de ma
-part, causée par un bon mot, une anecdote, une conversation, n'importe
-quoi; une simple distraction.</p>
-
-<p>Cette pauvre Dona Placida!... elle était vraiment désespérée. Elle
-allait de côté et d'autre, branlant la tête, soupirant bruyamment,
-regardant à travers la croisée. Avec quel art elle attifait,
-bichonnait et réchauffait notre amour! Quelle imagination fertile,
-pour nous rendre les heures agréables et brèves! fleurs, petits
-goûters,&mdash;les bons goûters d'un autre temps,&mdash;et des rires, et
-des caresses, rires et caresses qui augmentaient avec le temps, comme si
-elle voulait fixer notre aventure et lui rendre sa première jeunesse.
-Elle n'oubliait rien, notre bonne confidente et hôtesse, rien; ni le
-mensonge, car elle contait de l'un à l'autre des soupirs et des regrets
-qui n'avaient jamais existé; ni la calomnie, car elle m'attribua un
-beau jour une passion nouvelle.&mdash;«Tu sais bien que je serais incapable
-d'aimer une autre femme», dis-je à Virgilia quand elle me parla de
-cette prétendue infidélité. Cette seule phrase, sans autre
-protestation mit en poudre l'accusation de Dona Placida, qui en demeura
-toute triste.</p>
-
-<p>Un quart d'heure après mon arrivée, je dis à Dona Placida:</p>
-
-<p>&mdash;C'est bon. Virgilia reconnaîtra qu'il n'y a pas de ma faute...
-Voulez-vous lui porter de moi un billet tout de suite?</p>
-
-<p>&mdash;Comme elle doit être triste, la pauvre! Certes, je ne désire la
-mort de personne; mais si vous vous mariez quelque jour avec Yaya, alors,
-oui, vous saurez quel ange elle est.</p>
-
-<p>Je me souviens que je détournai le visage, et que je fixai le plancher.
-Je recommande ce geste à quiconque ne peut répondre promptement ou qui
-craint de regarder un interlocuteur en face. En semblable occurrence,
-certains ont l'habitude de réciter une strophe des <i>Lusiades</i>,
-d'autres sifflent n'importe quel air d'opéra. Je m'en tiens au geste que
-j'indique; il est simple, il exige moins d'efforts.</p>
-
-<p>Trois jours plus tard, tout s'expliqua. Je suppose que Virgilia fut
-quelque peu étonnée, quand je lui demandai pardon des larmes que je
-lui avais fait verser en cette occurrence. Je ne me rappelle plus si,
-dans la suite, j'attribuai ces mêmes larmes à Dona Placida. Il se peut
-bien, en effet, que la bonne vieille ait pleuré en voyant Virgilia
-désappointée, et que, par un phénomène de vision, ses propres larmes
-lui aient paru tomber des yeux de Virgilia. Quoi qu'il en soit, tout fut
-expliqué, mais non pardonné, ni oublié. Virgilia me dit un certain
-nombre de choses peu aimables, me menaça de me quitter, et termina par
-l'éloge du mari. Celui-là, oui, était un homme supérieur, plein de
-dignité, délicat, affectueux et courtois; je n'allais pas à la
-hauteur de sa cheville. Elle disait tout cela, tandis qu'assis, les bras
-tombant sur les genoux, je regardais une mouche se promener sur le
-plancher, entraînant après elle une fourmi qui lui mordait une patte.
-Pauvre mouche! pauvre fourmi!</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne trouves rien à répondre? demanda Virgilia, en s'arrêtant
-devant moi.</p>
-
-<p>&mdash;Que veux-tu que je te dise? Tu t'entêtes dans ta mauvaise
-humeur. Sais-tu ce que je crois? c'est que tu as assez de notre liaison,
-et que tu veux en finir...</p>
-
-<p>&mdash;Justement!</p>
-
-<p>Elle alla prendre son chapeau, tremblante et rageuse. «Adieu! Dona
-Placida», cria-t-elle. Ensuite, elle alla jusqu'à la porte, l'ouvrit,
-prête à partir. Je la saisis par la ceinture.</p>
-
-<p>&mdash;Allons! voyons! Virgilia.</p>
-
-<p>Elle s'efforça pour s'arracher à mon étreinte. Je la retins, je la
-suppliai de rester, d'oublier. Elle s'éloigna enfin de la porte, et
-elle alla tomber sur le canapé. Je m'assis auprès d'elle. Je lui dis
-des choses tendres, d'autres gracieuses; je m'humiliai devant elle. Je
-ne sais si nos lèvres se rapprochèrent à la distance de l'épaisseur
-d'un fil, ou moins encore; c'est matière à controverse. Je sais
-seulement que, dans son agitation, elle laissa tomber un de ses bijoux,
-et que je me penchai pour le ramasser. Au même moment la mouche et la
-fourmi y grimpèrent, l'une traînant l'autre. Alors, avec la
-délicatesse d'un homme de notre temps, je mis dans la paume de ma main
-ce couple mortifié. Je calculai la distance qui séparait ma main de la
-planète Saturne, et je me demandai en même temps quel intérêt je
-pouvais bien prendre à un épisode si insignifiant. Ne concluez pas que
-je fusse un barbare. Bien au contraire, je demandai à Virgilia une
-épingle pour séparer les deux bestioles. Mais la mouche, devinant mes
-intentions, ouvrit les ailes et s'envola. Pauvre mouche, pauvre fourmi!
-Et Dieu vit que cela était bon, comme disent les Écritures.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CIV._CEST_LUI">CIV. C'EST LUI</a></h4>
-
-
-<p>Je rendis l'épingle à cheveux à Virgilia. Elle l'enfonça dans ses
-cheveux, et s'apprêta à sortir. Il était tard; trois heures venaient
-de sonner. Tout était oublié et pardonné. Dona Placida, qui épiait
-l'occasion favorable pour que Virgilia pût sortir, ferma subitement la
-fenêtre, en s'écriant:</p>
-
-<p>&mdash;Doux Jésus! voici le mari de Yaya!</p>
-
-<p>Notre terreur fut courte, mais violente. Virgilia pâlit jusqu'à en
-devenir de la couleur de ses dentelles; et elle se réfugia dans la
-chambre à coucher. Dona Placida, qui avait fermé la porte de la rue,
-voulait aussi fermer la porte intérieure. Je me disposai à attendre
-Lobo Neves. Un instant après, Virgilia revint à elle, me poussa dans
-la chambre à coucher, et dit à Dona Placida de retourner à la
-fenêtre. La confidente obéit.</p>
-
-<p>C'était lui. Dona Placida lui ouvrit la porte avec force exclamations
-de surprise.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ici! quel honneur pour la pauvre vieille! Entrez donc!
-Savez-vous qui est ici!... Bah! vous n'avez pas à deviner; vous venez la
-chercher... Voici votre mari, Yaya.</p>
-
-<p>Virgilia, qui était dans un coin, se précipita vers lui. J'épiais par
-le trou de la serrure. Il entra lentement, pâle, froid, compassé, sans
-explosion, et promena un regard circulaire autour de la pièce.</p>
-
-<p>&mdash;Quel miracle! dit Virgilia. Que viens-tu faire dans ces
-parages?</p>
-
-<p>&mdash;Je passais par hasard. J'ai aperçu Dona Placida à la fenêtre, et
-je suis entré lui dire bonjour.</p>
-
-<p>&mdash;Comme c'est aimable! interrompit celle-ci. Et puis l'on dira que
-personne ne s'occupe des vieilles gens. Mais vraiment, on dirait que
-Yaya est jalouse. Et, lui faisant force caresses, elle ajouta: C'est mon
-bon ange! elle n'oublie pas sa vieille Placida. Si bonne! tout le
-portrait de sa mère. Asseyez-vous donc, monsieur le docteur...</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai qu'un instant...</p>
-
-<p>&mdash;Tu rentres, dit Virgilia. Retournons ensemble.</p>
-
-<p>&mdash;Allons!</p>
-
-<p>&mdash;Donnez-moi mon chapeau, Placida.</p>
-
-<p>&mdash;Le voici.</p>
-
-<p>Dona Placida alla chercher un miroir, et le tint devant Virgilia, qui
-attachait les rubans, arrangeait ses cheveux, tout en parlant à son
-mari, qui ne répondait pas une parole. La bonne vieille bavardait sans
-trêve. C'était une façon de dissimuler le tremblement de tout son
-corps. Virgilia, le premier moment passé, était redevenue tout à fait
-maîtresse d'elle-même.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis prête, dit-elle. Adieu, Dona Placida, venez me voir.</p>
-
-<p>L'autre promit, en ouvrant la porte.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CV._EQUIVALENCE_DES_FENETRES">CV. ÉQUIVALENCE DES FENÊTRES</a></h4>
-
-
-<p>Dona Placida ferma la porte, et tomba sur une chaise. Je sortis
-aussitôt de la chambre à coucher, et je fis deux pas dans la direction
-de la sortie, pour aller arracher Virgilia à son mari. Je le déclarai
-tout haut, et bien m'en prit car Dona Placida me retint aussitôt par le
-bras. Plus tard j'en arrivai à supposer que je n'avais parlé qu'à
-seule fin d'être retenu. Mais la simple réflexion démontre qu'après
-dix minutes d'angoisse dans la chambre à coucher, mon premier mouvement
-ne pouvait être que ce qu'il fut. C'est une conséquence de ma fameuse
-loi sur l'équivalence des fenêtres, que j'ai eu la satisfaction de
-découvrir et de formuler au chapitre LI. Il était nécessaire que je
-donnasse de l'air à ma conscience. La chambre à coucher avait les
-fenêtres fermées. J'en ouvris une autre, en faisant le geste de
-sortir, et je respirai.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CVI._JEUX_PERILLEUX">CVI. JEUX PÉRILLEUX</a></h4>
-
-
-<p>Je respirai et je m'assis. Dona Placida faisait résonner les échos de
-ses exclamations et de ses plaintes. Je réfléchissais silencieusement
-s'il n'eût pas été plus prudent de laisser Virgilia dans la chambre
-à coucher et de demeurer moi-même dans le salon. Mais je réfléchis
-que c'eût été pis: c'était les soupçons confirmés, le feu mis aux
-poudres, une scène de sang, peut-être. Oui, les choses s'étaient bien
-passées. Mais ensuite? qu'allait-il arriver chez eux? Le mari
-tuerait-il la femme? se porterait-il à des voies de fait?
-l'enfermerait-il? la chasserait-il de sa présence? Toutes ces
-suppositions se présentaient l'une après l'autre à mon esprit,
-passant et repassant comme ces points obscurs qui parcourent le champ
-visuel des gens qui ont la vue malade ou fatiguée. Ils se succédaient
-tragiquement sans que je pusse saisir l'un ou l'autre et lui dire:
-«Est-ce toi? toi, et pas un autre?»</p>
-
-<p>Soudain j'aperçois devant moi un fantôme C'était Dona Placida qui
-était allée dans sa chambre, avait revêtu sa mantille, et venait
-s'offrir pour aller jusque chez Lobo Neves. Je lui fis observer que
-c'était bien risqué. Il pouvait s'étonner d'une visite si imprévue.</p>
-
-<p>&mdash;Tranquillisez-vous, me dit-elle; je saurai m'y prendre
-habilement. J'attendrai qu'il soit sorti.</p>
-
-<p>Elle partit et je l'attendis en ruminant les conséquences possibles de
-sa démarche. En fin de compte, je jouais un jeu bien dangereux. Je me
-demandais s'il n'était pas temps de reprendre ma liberté. Je me
-sentais pris d'une velléité de mariage, d'un désir de canaliser ma
-vie. Pourquoi pas? Mon cœur pouvait encore explorer de nouvelles
-contrées. Je ne me sentais pas incapable d'un amour chaste, sévère et
-pur. En vérité, les aventures sont la partie torrentielle et
-vertigineuse de la vie, c'est-à-dire l'exception. J'étais las; je
-crois même que j'éprouvadéficit. Je remarquai la ligne de sa redingote, la blancheur de sa
-chemise, la propreté de ses bottines. Sa voix même, voilée naguère,
-paraissait avoir repris sa primitive sonorité. Mais je ne veux point le
-décrire. Si je parlais par exemple du bouton d'or qu'il portait à sa
-chemise et de la qualité du cuir de ses souliers, ce serait le
-commencement d'une longue description, que j'omets pour être bref.
-Sachez seulement que ces souliers étaient vernis. Sachez encore qu'il
-avait hérité quelques <i>contos</i> de reis d'un vieil oncle de Barbacena.</p>
-
-<p>Qu'on me permette une comparaison: mon esprit était alors comme une
-espèce de volant; la narration de Quincas Borba était comme un coup de
-raquette qui le faisait s'envoler. Quand il était sur le point de
-tomber, le billet de Virgilia lui donnait une autre impulsion. Il
-descendait, et c'était alors l'épisode du Jardin public qui le
-recevait comme une autre raquette. Décidément, je n'étais pas né
-pour les situations compliquées. Ce va-et-vient de choses diverses me
-faisait perdre l'équilibre. J'avais envie d'empaqueter Quincas Borba,
-Lobo Neves, le billet de Virgilia, tous dans la même philosophie, et
-d'en faire présent à Aristote. D'ailleurs, elle était instructive, la
-narration de notre philosophe. J'admirais surtout le talent
-d'observation avec lequel il décrivait la gestation et la croissance du
-vice, les luttes intérieures, les lentes capitulations, l'accoutumance
-à la boue.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, me dit-il, la première nuit que je passai sur l'escalier
-de l'église de <i>S. Francisco</i>, je dormis comme sur un lit de plumes:
-pourquoi? c'est que je tombai graduellement de la paille au plancher, de
-ma chambre au corps de garde, du corps de garde à la rue...</p>
-
-<p>Il voulut finalement m'exposer son système philosophique. Je lui
-demandai d'ajourner sa dissertation.&mdash;«Je suis trop préoccupé,
-aujourd'hui, lui dis-je. Un autre jour. Je suis toujours chez moi.»
-Quincas sourit malicieusement; peut-être connaissait-il mon aventure.
-Mais il n'ajouta pas un mot, si ce n'est ces dernières paroles, en
-prenant congé:</p>
-
-<p>&mdash;Réfugiez-vous dans l'Humanistisme; c'est le grand asile des
-esprits, l'éternel océan où je me suis plongé pour en arracher la vérité.
-Les Grecs la faisaient sortir d'un puits. Quelle mesquine conception! Un
-puits! C'est pour cela même qu'ils ne l'ont jamais rencontrée. Grecs,
-sous-Grecs, anti-Grecs, toute la longue série des générations s'est
-penchée sur le puits, pour en voir sortir la vérité qui ne s'y trouve
-pas. En a-t-on dépensé, des cordes et des seaux! Quelques audacieux
-descendirent au fond, et en retirèrent un crapaud. Je suis allé
-directement à la mer. Réfugiez-vous dans l'Humanitisme.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CVII._LE_BILLET">CVII. LE BILLET</a></h4>
-
-
-<p>«Il ne s'est rien passé, mais il se doute de quelque chose. Il est
-sérieux, il se tait. Maintenant, il vient de sortir. Il a seulement
-souri une fois à Nhonhô, après l'avoir longtemps regardé d'un air
-sombre. Je ne sais trop ce qui va arriver. Dieu veuille que rien de
-grave ne se produise. Beaucoup de prudence pour l'instant, beaucoup de
-prudence!»</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CVIII._OU_LON_NE_COMPREND_PLUS_BIEN">CVIII. OÙ L'ON NE COMPREND PLUS BIEN</a></h4>
-
-
-<p>Et voici le drame, la pointe de drame shakespearien. Ce bout de papier
-griffonné, chiffonné est un document d'analyse, d'une analyse que je
-ne ferai ni dans ce chapitre, ni dans le suivant, ni peut-être dans
-tout le reste du livre. J'enlèverais sans doute ainsi au lecteur le
-plaisir de noter la froideur, la perspicacité et le courage qui se
-révèlent dans ces lignes tracées à la hâte, et de lire au travers
-la tempête et la fureur dissimulées, le désespoir qui se contraint et
-qui médite, l'ignorance de la solution finale dans la boue, dans le
-sang ou dans les larmes.</p>
-
-<p>Quant à moi, si je vous disais que je relus le billet trois ou quatre
-fois ce jour-là, vous me croirez sans peine. Si je vous affirme que je
-le relus le jour suivant, avant et après le déjeuner, vous pouvez
-encore m'en croire, car c'est la vérité pure. Mais si je vous parle de
-mon émotion, mettez-la quelque peu en quarantaine, et ne l'acceptez que
-sous bénéfice d'inventaire. Ni alors, ni plus tard je ne pus discerner
-ce qui se passa en moi. C'était de la crainte, de la douleur, de la
-vanité, et ce n'en était pas. C'était de l'amour, sans amour,
-c'est-à-dire sans délire. Et tout cela donnait une combinaison
-complexe et vague, quelque chose que ni vous ni moi ne sommes capables
-de comprendre. Supposons dons que je n'aie rien dit.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CIX._LE_PHILOSOPHE">CIX. LE PHILOSOPHE</a></h4>
-
-
-<p>On sait donc comment je relus la lettre, avant et après le déjeuner;
-cela revient à dire que je déjeunai; et j'ajouterai seulement que ce
-repas fut l'un des plus frugales de ma vie: un œuf, une tranche de
-pain, une tasse de thé. Je me souviens de ces menus détails, qui
-persistent dans ma mémoire d'où se sont enfuis tant d'événements
-importants. On pourrait en chercher la raison dans mon désastre même;
-mais le véritable motif fut la visite que Quincas Borba me fit ce
-jour-là. Il me dit que la sobriété n'était nullement nécessaire
-pour comprendre l'Humanitisme, et moins encore pour le mettre en
-pratique; que cette philosophie s'accommodait facilement avec les
-plaisirs de la vie, inclusivement ceux de la table, le spectacle et les
-amours. La frugalité, au contraire, pouvait indiquer une certaine
-tendance à l'ascétisme, qui est l'expression achevée de la bêtise
-humaine.</p>
-
-<p>&mdash;Saint Jean, par exemple: quelle idée, de se nourrir de sauterelles
-dans le désert, au lieu d'engraisser tranquillement dans la ville, et
-de faire maigrir les pharisiens dans la synagogue!</p>
-
-<p>Dieu me garde de raconter l'histoire de Quincas Borba, qui me fut
-d'ailleurs narrée tout entière en cette triste occurrence: une
-histoire longue, compliquée, mais intéressante. Et si je ne raconte
-point cette histoire, je me dispense aussi de dépeindre son aspect,
-très différent de celui que j'avais contemplé au Jardin public, Je me
-tais. Je dirai seulement que si les vêtements caractérisent l'homme
-encore plus que le visage, ce n'était plus Quincas Borba. C'était un
-magistrat sans hermine, un général sans uniforme, un négociant sans
-déficit. Je remarquai la ligne de sa redingote, la blancheur de sa
-chemise, la propreté de ses bottines. Sa voix même, voilée naguère,
-paraissait avoir repris sa primitive sonorité. Mais je ne veux point le
-décrire. Si je parlais par exemple du bouton d'or qu'il portait à sa
-chemise et de la qualité du cuir de ses souliers, ce serait le
-commencement d'une longue description, que j'omets pour être bref.
-Sachez seulement que ces souliers étaient vernis. Sachez encore qu'il
-avait hérité quelques <i>contos</i> de reis d'un vieil oncle de Barbacena.</p>
-
-<p>Qu'on me permette une comparaison: mon esprit était alors comme une
-espèce de volant; la narration de Quincas Borba était comme un coup de
-raquette qui le faisait s'envoler. Quand il était sur le point de
-tomber, le billet de Virgilia lui donnait une autre impulsion. Il
-descendait, et c'était alors l'épisode du Jardin public qui le
-recevait comme une autre raquette. Décidément, je n'étais pas né
-pour les situations compliquées. Ce va-et-vient de choses diverses me
-faisait perdre l'équilibre. J'avais envie d'empaqueter Quincas Borba,
-Lobo Neves, le billet de Virgilia, tous dans la même philosophie, et
-d'en faire présent à Aristote. D'ailleurs, elle était instructive, la
-narration de notre philosophe. J'admirais surtout le talent
-d'observation avec lequel il décrivait la gestation et la croissance du
-vice, les luttes intérieures, les lentes capitulations, l'accoutumance
-à la boue.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, me dit-il, la première nuit que je passai sur l'escalier de
-l'église de <i>S. Francisco</i>, je dormis comme sur un lit de plumes:
-pourquoi? c'est que je tombai graduellement de la paille au plancher, de
-ma chambre au corps de garde, du corps de garde à la rue...</p>
-
-<p>Il voulut finalement m'exposer son système philosophique. Je lui
-demandai d'ajourner sa dissertation.&mdash;«Je suis trop préoccupé,
-aujourd'hui, lui dis-je. Un autre jour. Je suis toujours chez moi.»
-Quincas sourit malicieusement; peut-être connaissait-il mon aventure.
-Mais il n'ajouta pas un mot, si ce n'est ces dernières paroles, en
-prenant congé:</p>
-
-<p>&mdash;Réfugiez-vous dans l'Humanistisme; c'est le grand asile des esprits,
-l'éternel océan où je me suis plongé pour en arracher la vérité.
-Les Grecs la faisaient sortir d'un puits. Quelle mesquine conception! Un
-puits! C'est pour cela même qu'ils ne l'ont jamais rencontrée. Grecs,
-sous-Grecs, anti-Grecs, toute la longue série des générations s'est
-penchée sur le puits, pour en voir sortir la vérité qui ne s'y trouve
-pas. En a-t-on dépensé, des cordes et des seaux! Quelques audacieux
-descendirent au fond, et en retirèrent un crapaud. Je suis allé
-directement à la mer. Réfugiez-vous dans l'Humanitisme.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CX._31">CX. 31</a></h4>
-
-
-<p>Une semaine après, Lobo Neves fut nommé président d'une province. Je
-m'accrochai à l'espoir qu'il refuserait encore, si le décret portait
-la date du 13. Mais il fut signé un 31, et cette simple transposition
-de chiffres en élimina la substance diabolique. Singuliers ressorts de
-la vie!...</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXI._LE_MUR">CXI. LE MUR</a></h4>
-
-
-<p>Comme j'ai pris l'habitude de ne rien dissimuler dans ces pages, je
-vais conter l'aventure du mur. Ils étaient alors sur le point de
-s'embarquer. En entrant chez Dona Placida, je vis un papier plié sur la
-table. C'était un billet de Virgilia. Elle me disait qu'elle
-m'attendait le soir, sans faute, dans le jardin. Et elle terminait par
-ces mots: «Le mur est assez bas du côté de l'impasse.»</p>
-
-<p>Je fis un geste d'ennui. La lettre me parut excessivement audacieuse,
-dénuée de réflexion, et même ridicule. Ce n'était pas seulement
-chercher le scandale, c'était encore risquer les gorges chaudes. Je me
-vis franchissant le mur, tout bas qu'il fût, et appréhendé par un
-sergent de ville qui m'emmenait au corps de garde. Le mur était bas; et
-puis après? Virgilia avait perdu la tête; elle devait déjà s'être
-repentie depuis. Je regardai le morceau de papier: un morceau de papier
-froissé, mais inflexible. J'eus envie de le déchirer en trente mille
-morceaux, et de les jeter au vent, comme derniers vestiges de mon
-aventure. Je reculai à temps: l'amour-propre, la honte d'avoir fui, la
-crainte, je n'avais qu'à me soumettre.</p>
-
-<p>&mdash;Vous pouvez lui dire que j'irai.</p>
-
-<p>&mdash;Où donc? demanda Dona Placida.</p>
-
-<p>&mdash;Où elle me dit de l'attendre.</p>
-
-<p>&mdash;Mais elle n'a rien dit du tout.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! et ce papier?</p>
-
-<p>Dona Placida ouvrit des yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Ce papier, je l'ai trouvé ce matin dans votre tiroir, et j'ai
-pensé que...</p>
-
-<p>Je pressentis une singulière impression. Je relus le papier, je le
-parcourus de nouveau. C'était en vérité un vieux billet de Virgilia,
-reçu aux premiers temps de nos amours, et me conviant à une en revue
-qui m'avait, en effet, obligé à sauter le mur, un mur bas et discret.
-Je gardai le billet, et j'éprouvai une curieuse impression.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXII._LOPINION">CXII. L'OPINION</a></h4>
-
-
-<p>Il était écrit que cette journée serait celle des événements à
-double entente. Quelques heures plus tard, je rencontrai Lobo Neves, rue
-d'Ouvidor, et nous parlâmes de sa présidence, et de la politique du
-moment. Il mit à profit la rencontre de la première personne de
-connaissance pour me quitter, avec force compliments. Je me rappelle
-qu'il paraissait contraint, mais faisait tous ses efforts pour
-dissimuler cette contrainte. Je crois, et je demande pardon à la
-critique si mon jugement est téméraire, je crois qu'il avait peur, non
-pas de moi ni de lui, ni du code, ni de sa conscience, mais peur de
-l'opinion. Je suppose que ce tribunal anonyme et invisible, dont chaque
-membre est à la fois accusé et juge, était la limite contre laquelle
-se butait la volonté de Lobo Neves. Peut-être n'aimait-il plus sa
-femme; peut-être son cœur était-il étranger à l'indulgence de sa
-conduite au cours des derniers incidents. Je crois, et de nouveau je
-fais ici appel à la bonne volonté de la critique, je crois qu'il se
-serait séparé de sa femme avec la même indifférence que le lecteur
-se sera séparé de certaines relations personnelles. Mais l'opinion,
-l'opinion qui aurait étalé sa vie à tous les carrefours, qui aurait
-ouvert une enquête et mis à jour toutes les circonstances, les
-antécédents, les inductions, les preuves, pour discuter le tout par le
-menu aux heures de causerie et de désœuvrement, cette opinion
-terrible, si avide des secrets d'alcôve, empêcha la dispersion de la
-famille. Elle rendit en même temps impossible la vengeance, qui ne
-pouvait avoir lieu sans la divulgation. Il ne pouvait me montrer du
-ressentiment sans aller jusqu'à la répudiation. Il dut donc feindre
-l'ignorance et, par déduction, les sentiments d'une autre époque à
-mon égard.</p>
-
-<p>Il lui en coûta sans doute pendant les premiers temps; il lui en coûta
-énormément, j'en suis sûr. Mais le temps,&mdash;et c'est un autre point
-qui méritera je l'espère l'indulgence des penseurs,&mdash;le temps met des
-durillons sur la sensibilité et oblitère la mémoire des événements.
-Il était à supposer que les années émousseraient les épines, que
-l'éloignement des faits en adoucirait les contours, qu'une ombre de
-doute rétrospectif couvrirait la nudité de la réalité, enfin que
-l'opinion s'occuperait un peu moins de lui et serait détournée sur
-d'autres aventures. Le fils, devenu grand, satisferait les ambitions
-paternelles, et serait l'héritier de toutes ses affections. Tout cela,
-uni à l'activité externe, le prestige public, la vieillesse ensuite,
-puis la maladie, le déclin, la mort, un service funèbre, une notice
-biographique, et le livre de la vie s'achèverait sans une goutte de
-sang.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXIII._LA_SOUDURE">CXIII. LA SOUDURE</a></h4>
-
-
-<p>La conclusion, si toutefois il y en a une au chapitre antérieur, c'est
-que l'opinion est une excellente soudure des institutions domestiques.
-Il n'est pas impossible que je développe cette pensée avant d'achever
-ce livre. Mais il est possible aussi que je n'y revienne plus. Quoi
-qu'il en soit, l'opinion est une bonne soudure, aussi bien dans la
-famille qu'en politique. Quelques métaphysiciens bilieux la
-considèrent comme l'arbitre des gens médiocres et creux. Mais il est
-évident que, quand bien même une décision aussi extrême ne
-contiendrait pas sa propre condamnation, il suffirait de considérer les
-effets salutaires de l'opinion pour en conclure qu'elle est l'œuvre
-supérieure de la fine fleur du genre humain, c'est-à-dire de la
-majorité.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXIV._FIN_DE_DIALOGUE">CXIV. FIN DE DIALOGUE</a></h4>
-
-
-<p>&mdash;Oui, demain. Tu viendras à bord?</p>
-
-<p>&mdash;Es-tu folle? c'est impossible.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, adieu!</p>
-
-<p>&mdash;Adieu!</p>
-
-<p>&mdash;N'oublie pas Dona Placida. Va la voir de temps à autre. La
-pauvre! Elle est venue hier prendre congé de moi. Elle pleurait... elle me
-disait que je ne la verrai plus... C'est une bonne créature, n'est-il
-pas vrai?</p>
-
-<p>&mdash;Certainement.</p>
-
-<p>&mdash;Si nous nous écrivons, elle recevra les lettres. Maintenant,
-d'ici à...</p>
-
-<p>&mdash;Deux ans, peut-être.</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc! Il dit qu'il va seulement présider aux élections.</p>
-
-<p>&mdash;Oui. Alors à bientôt. Attention! on nous regarde.</p>
-
-<p>&mdash;Qui?</p>
-
-<p>&mdash;Là, sur le sofa. Séparons-nous.</p>
-
-<p>&mdash;Si tu savais combien il m'en coûte!</p>
-
-<p>&mdash;Oui; mais il le faut. Adieu, Virgilia.</p>
-
-<p>&mdash;À bientôt donc. Adieu.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXV._LE_DEJEUNER">CXV. LE DÉJEUNER</a></h4>
-
-
-<p>Je n'assistai pas à son départ. Mais, à l'heure marquée, j'éprouvai
-quelque chose qui n'était ni de la douleur ni du plaisir, un mélange
-à doses égales de soulagement et de regrets. Que le lecteur ne
-s'irrite point de cette confession. Je sais bien que pour être
-agréable à sa fantaisie et faire vibrer ses nerfs, j'aurais dû
-souffrir un profond désespoir, verser des larmes, et ne pas déjeuner.
-Ce serait romanesque, mais non biographique. La vérité pure, c'est que
-je déjeunai comme tous les jours, nourrissant mon cœur du souvenir de
-mon aventure, et mon estomac des mets de M. Proudhon...</p>
-
-<p>Vieillards de ma génération, vous souvenez-vous encore de ce maître
-cuisinier de l'hôtel Pharoux, qui, à en croire le patron de l'hôtel,
-avait servi chez Véry et Véfour, et aussi chez le comte Molé et chez
-le duc de la Rochefoucauld? Il était vraiment insigne. Lui et la polka
-firent à la même époque leur solennelle entrée à Rio... La polka,
-M. Proudhon, Tivoli, le bal des étrangers, le Casino, voilà
-quelques-uns de mes meilleurs souvenirs de ce temps-là. Mais les petits
-plats du chef étaient surtout délicieux.</p>
-
-<p>Ce matin-là, on aurait dit que ce diable d'homme avait pressenti ma
-catastrophe. Jamais son art et son génie ne lui furent si propices.
-Quelle recherche des condiments, quelles chairs tendres, quelle
-ordonnance des plats! On dégustait avec la bouche, les yeux, le nez. Je
-n'ai pas gardé la note de ce jour-là; je sais qu'elle fut salée.
-Hélas! il me fallait enterrer magnifiquement mes amours. Ils s'en
-allaient en plein océan, dans l'espace et dans le temps, et je me
-retrouvais au coin d'une table, avec mes quarante et tant d'années,
-inutiles et vides. Elle pourrait bien revenir, comme elle revint en
-effet. Mais eux!... Hélas! qui s'aviserait de redemander au crépuscule
-du soir les effluves du matin?...</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXVI._PHILOSOPHIE_DES_FEUILLES_MORTES">CXVI. PHILOSOPHIE DES FEUILLES MORTES</a></h4>
-
-
-<p>Cette fin de chapitre m'a tellement attristé que j'étais sur le point
-de ne plus écrire, de me reposer un peu, pour purger mon esprit de
-cette mélancolie, avant de continuer. Mais non: je ne veux pas perdre
-de temps.</p>
-
-<p>Le départ de Virgilia me laissa une impression de veuvage. Les premiers
-jours, je restai chez moi, passant les heures comme Domicien, à enfiler
-des mouches, si toutefois Suétone n'a pas menti. Mais je les harponnais
-d'une façon particulière, avec les regards. Je les transperçais une
-à une au fond d'une grande salle, étendu dans un hamac, un livre
-ouvert entre les mains. C'était tout: regrets, ambitions, un peu
-d'ennui, et, par-dessus tout, beaucoup de rêverie. Mon oncle, le
-chanoine, mourut dans cet intervalle; <i>item</i>, deux cousins. Leur mort
-me laissa froid. Je les conduisis au cimetière comme on porte de l'argent
-en banque; que dis-je?... comme on porte des lettres à la poste. J'y
-collai le timbre, je les donnai au facteur, et je lui laissai le soin de
-les remettre en main propre. Ce fut à peu près à cette époque que
-naquit ma nièce Venancia, fille de Cotrim. Les uns naissaient, les
-autres mouraient; je continuai à vivre avec les mouches.</p>
-
-<p>Parfois aussi, je m'agitais. Je retournais mes tiroirs; je retrouvais
-d'anciennes lettres, d'amis, de parents, de maîtresses, voire de
-Marcelina. Je les ouvrais toutes, je les relisais une à une et je
-revivais le passé. Lecteur ignare, si tu ne conserves pas tes lettres
-de jeunesse, tu ne connaîtras pas un jour la philosophie des feuilles
-mortes; tu ne connaîtras pas la jouissance de te revoir très loin dans
-une pénombre, avec un grand tricorne, des bottes de sept lieues et des
-barbes assyriennes, danser au son d'un accordéon anacréontique. Garde
-tes lettres de jeunesse.</p>
-
-<p>Si le tricorne ne te sourit pas, j'emploierai l'expression d'un vieux
-marin, ami de Cotrim. Je dirai que si tu gardes tes lettres de jeunesse,
-tu auras l'occasion de «chanter une nostalgie»; c'est le nom que nos
-loups de mer donnent aux airs de la patrie, qu'ils entonnent en plein
-océan. Comme expression poétique, on ne saurait rien trouver de plus
-triste.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXVII._LHUMANITISME">CXVII. L'HUMANITISME</a></h4>
-
-
-<p>Deux forces, et une troisième par-dessus le marché, m'incitaient à
-reprendre ma vie agitée: Sabine et Quincas Borba. Ma sœur poussa la
-candidature conjugale de Nha-Lolo d'une façon véritablement
-impétueuse. Quand je retombai en moi-même, je me trouvai presque avec
-la jeune fille dans les bras. Quant à Quincas Borba, il m'exposa son
-système philosophique de l'Humanitisme, destiné à ruiner tous les
-autres.</p>
-
-<p>&mdash;Humanitas, disait-il, principe des choses, est l'homme lui-même
-distribué entre tous les hommes. Humanitas compte trois phases: la
-statique, antérieure à toute création; l'expansive, commencement des
-choses; la dispersive apparition de l'homme; et elle en comptera une
-autre encore, la contractive, absorption de l'homme et des choses.
-L'expansion, force vive de l'univers, suggéra à Humanitas le désir
-d'en jouir, et de là vient la dispersion, qui n'est que la
-multiplication personnifiée de la substance originelle.</p>
-
-<p>Comme cette exposition ne me paraissait Pas assez claire, Quincas Borba
-me la développa d'une façon profonde, en m'indiquant les grandes
-lignes du système. Il m'expliqua que, par certains côtés,
-l'Humanitisme se reliait au Brahmanisme, qui distribue les hommes
-d'après les différentes parties du corps d'Humanitas dont ils
-procèdent. Mais ce qui dans la religion hindoue n'a qu'une étroite
-signification politique et théologique, devient dans l'Humanitisme la
-grande loi de la valeur personnelle. Ainsi, descendre de la poitrine ou
-des reins d'Humanitas, c'est-à-dire d'une forte souche, n'est pas la
-même chose que de descendre de ses cheveux ou du bout de son nez. De
-là vient la nécessité de cultiver la vigueur physique. Hercule fut un
-symbole anticipé de l'Humanitisme. Arrivé à ce point, Quincas Borba
-démontra que le paganisme aurait pu atteindre à la vérité, s'il ne
-s'était pas amoindri par la signification galante des mythes. Rien de
-cela n'arrivera avec l'Humanitisme. Dans cette église, il n'y a place
-ni pour les aventures faciles, ni pour les chutes, ni pour les
-tristesses, ni pour les allégresses puériles. L'amour, par exemple,
-est un sacerdoce; la reproduction, un rite. Comme la vie est le plus
-grand bienfait de l'univers, et qu'il n'y a pas de mendiant qui ne
-préfère la misère à la mort, ce qui est un délicieux influx
-d'Humanitas, il s'ensuit que la transmission de la vie, loin d'être un
-passe-temps galant, est l'heure suprême de la vie spirituelle. Car il
-n'y a vraiment au monde qu'un seul malheur: c'est de ne pas y venir.</p>
-
-<p>&mdash;Imagine, par exemple, que je ne sois point né, continua Quincas
-Borba. Il est certain que je n'aurais pas en ce moment le plaisir de
-causer avec toi, de manger ces pommes de terre, d'aller au théâtre, et
-pour tout dire en un mot, de vivre. Note bien que je ne fais pas de
-l'homme un simple véhicule d'Humanitas. Non: il est à la fois
-véhicule, cocher et voyageur. Il est la réduction du propre Humanitas.
-C'est donc une nécessité de s'adorer soi-même. Veux-tu une preuve de
-la supériorité de mon système? Regarde l'envie. Il n'y a pas un seul
-moraliste, grec ou turc, chrétien ou musulman, qui ne tempête contre
-le sentiment de l'envie. L'accord est universel, depuis les champs de
-l'Idumée jusqu'au sommet de la Tijuca. Fort bien; laisse là maintenant
-les vieux préjugés, oublie les vieux oripeaux de la rhétorique, et
-étudie de sang-froid l'envie, ce sentiment si subtil et si noble.
-Chaque homme étant une réduction d'Humanitas, il est clair qu'aucun
-homme ne peut être fondamentalement l'ennemi d'un autre homme, quelles
-que soient les apparences contraires. Ainsi, par exemple, le bourreau
-qui exécute un condamné peut exciter la vaine clameur des poètes;
-mais en substance, il n'est autre chose qu'Humanitas corrigeant
-Humanitas pour une infraction de la loi d'Humanitas. J'en dirai autant
-d'un individu qui en étripe un autre. C'est une manifestation des
-forces d'Humanitas. Rien n'empêche, et il y a des exemples de
-semblables coïncidences, qu'il ne soit à son tour étripé. Si tu m'as
-bien compris, tu verras que l'envie n'est autre chose que l'admiration
-de la lutte, qui est la grande fonction du genre humain. Tous les
-sentiments belliqueux sont les plus appropriés à son bonheur. D'où je
-conclus que l'envie est une vertu.</p>
-
-<p>Je ne nierai pas que j'étais stupéfait. La clarté de l'exposition, la
-logique des principes, la rigueur des conséquences, tout cela
-m'apparaissait supérieurement élevé, et je dus me taire pendant
-quelques minutes pour prendre le temps de digérer cette philosophie
-nouvelle. Quincas Borba dissimulait mal son air de triomphe. Il avait
-une aile de poulet dans son assiette, et la mangeait avec une
-philosophique sérénité. Je lui fis encore quelques objections, mais
-si faibles qu'il les réduisit aussitôt à néant.</p>
-
-<p>&mdash;Pour bien comprendre mon système, me dit-il, il ne faut jamais
-oublier que le principe universel est réparti entre tous les hommes, et
-résumé en chacun d'eux. Regarde: la guerre, qui semble une calamité,
-est une opération congrue, comme qui dirait un claquement des doigts
-d'Humanitas. La faim (et ce disant il mâchait philosophiquement son
-aile de poulet), la faim est une preuve qu'Humanitas sait dominer ses
-propres viscères. Mais je ne veux point d'autre preuve de la sublimité
-de mon système que ce poulet lui-même. Il s'est nourri de maïs qui
-fut planté par un noir importé du fin fond de l'Afrique: d'Angola par
-exemple. Le négrillon naquit, poussa, fut vendu et mis à bord d'un
-navire, construit avec des planches provenant d'arbres coupés dans la
-forêt par dix ou douze hommes, et poussé par des voiles tissées par
-d'autres hommes, sans parler des cordages et des autres parties de
-l'appareil nautique. Ainsi, ce poulet que je viens de déguster est le
-résultat d'une multitude d'efforts et de luttes, exécutés à seule
-fin d'assouvir mon appétit.</p>
-
-<p>Entre la poire et le fromage, Quincas Borba me démontra encore que son
-système tendait à la destruction de la douleur. La douleur, suivant la
-théorie de l'Humanitisme, est une pure illusion. Quand l'enfant est
-menacé d'un bâton, il ferme les veux et tremble, avant même d'avoir
-été frappé. Cette prédisposition est ce qui constitue la base de
-l'illusion humaine, héritée et transmise. L'adoption du système n'est
-certainement pas suffisante pour en finir avec la douleur, mais elle est
-indispensable. Le reste est la naturelle évolution des choses. Une fois
-que l'homme se sera bien compénétré de cette vérité qu'il est le
-propre Humanitas, il n'aura qu'à remonter en pensée jusqu'à sa
-substance originelle pour éviter toute sensation douloureuse. Mais
-c'est là une évolution si décisive qu'on peut bien lui assigner
-quelques milliers d'années.</p>
-
-<p>Quelques jours après, Quincas Borba me lut son œuvre tout entière.
-Elle tenait en quatre volumes manuscrits, de cent pages chacun,
-contenant force citations latines, et écrits d'une écriture très
-fine. Le dernier se composait d'un traité de la politique fondée sur
-l'Humanitisme. C'était la partie la plus aride du système, mais
-conçue avec une formidable logique. Sa société réorganisée
-n'éliminait ni la guerre, ni l'insurrection, ni le simple coup de
-poing, ni le coup de couteau anonyme, ni la misère, ni la maladie, ni
-la faim. Mais comme tous ces fléaux supposés ne sont que des erreurs
-de l'entendement, il est clair que leur existence ne doit pas troubler
-la félicité humaine; car ce sont de simples effets externes de la
-substance interne, destinés à n'influer sur l'homme que pour rompre la
-monotonie universelle. Mais quand bien même ces fléaux (chose
-radicalement fausse d'ailleurs) pourraient continuer à correspondre
-dans l'avenir à la mesquine conception des temps passés, le système
-n'en serait nullement détruit, et pour deux motifs: 1° parce
-qu'Humanitas étant la substance créatrice et absolue, chaque individu
-doit éprouver le plus intense délice à se sacrifier aux principes
-dont il descend; 2° parce que, dans ce cas extrême, le pouvoir de
-l'homme sur la terre ne serait point diminué, l'univers ayant été
-créé pour sa plus grande récréation, avec les étoiles, la brise,
-les dattes et la rhubarbe. «Pangloss, me dit-il en fermant le livre,
-n'était pas aussi sot que l'a peint Voltaire.»</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXVIII._LA_TROISIEME_FORCE">CXVIII. LA TROISIÈME FORCE</a></h4>
-
-
-<p>Mon troisième motif d'action était le désir de briller, et surtout
-l'impossibilité de vivre seul. La multitude m'attirait, je m'enivrais
-des applaudissements. Si l'idée de l'emplâtre m'était venue en ce
-temps-là, qui sait? je ne serais peut-être pas mort tout de suite, et
-je serais devenu célèbre. Mais je n'eus pas l'idée de l'emplâtre. Et
-je ne pus résister au désir de m'agiter dans un milieu quelconque pour
-une chose quelconque, et une fin quelconque.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXIX._PARENTHESE">CXIX. PARENTHÈSE</a></h4>
-
-
-<p>Je veux consigner ici, entre parenthèses, une demi-douzaine de maximes
-choisies parmi celles que j'écrivis en grand nombre à cette époque.
-Ce sont des bâillements d'ennui. Elles peuvent servir d'épigraphe aux
-discours de gens qui manqueraient de titres.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p><i>On supporte toujours patiemment la colique du prochain.</i></p></blockquote>
-
-<blockquote>
-
-<p><i>Nous tuons le temps; il nous enterre.</i></p></blockquote>
-
-<blockquote>
-
-<p><i>Un cocher philosophe avait l'habitude de dire que le plaisir d'aller
-en voiture serait considéré comme bien médiocre, si tout le monde avait
-la sienne.</i></p></blockquote>
-
-<blockquote>
-
-<p><i>Aie confiance en toi; mais ne doute point toujours des autres.</i></p></blockquote>
-
-<blockquote>
-
-<p><i>Comment est-il possible qu'un peau-rouge se perce la lèvre pour y
-introduire un simple morceau de bois?</i></p></blockquote>
-
-
-<p>Cette réflexion est d'un bijoutier.</p>
-
-<blockquote>
-
-<p><i>Ne t'irrite pas si l'on oublie tes bienfaits: il vaut mieux tomber
-des nues que d'un troisième étage.</i></p></blockquote>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXX._COMPELLE_INTRARE">CXX. <i>COMPELLE INTRARE</i></a></h4>
-
-
-<p>Oui, mon cher, que tu le veuilles ou non, maintenant tu te marieras, me
-dit un jour Sabine. Garçon, sans enfants, quel bel avenir!</p>
-
-<p>Sans enfants!... l'idée d'en avoir me fit sursauter. Une fois encore,
-le fluide mystérieux me parcourut tout entier. Oui, je devais être
-père. La vie de garçon a sans doute ses avantages, mais ils sont
-précaires, et on les achète au prix de solitude. Mourir sans enfants!
-non, c'était impossible. J'étais prêt à tout, même à l'alliance
-avec Damasceno. Sans enfants!... comme j'avais grande confiance en
-Quincas Borba, je j'allai voir, et lui exposai les mouvements intimes de
-ma paternité. Le philosophe m'écouta avec enthousiasme. Il me déclara
-qu'Humanitas s'agitait en moi. Il m'encouragea au mariage. C'était
-quelques convives de plus qui battaient à la porte de la vie, etc.
-<i>Compelle intrare</i>, comme disait Jésus. Et il ne me laissa point
-sortir sans m'avoir préalablement démontré que l'apologue évangélique
-était une prophétie de l'Humanitisme, mal interprétée par les
-prêtres.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXXI._EN_DESCENDANT_LA_COLLINE">CXXI. EN DESCENDANT LA COLLINE</a></h4>
-
-
-<p>Au bout de trois mois, tout allait comme sur des roulettes. Le fluide,
-Sabine, les jolis yeux de la jeune fille, la bonne volonté du père,
-tout cela, dans une même impulsion, me conduisait au mariage. Le
-souvenir de Virgilia venait de temps à autre battre à ma porte,
-conduit par un diable tout noir, qui me présentait un miroir, dans
-lequel je voyais au loin Virgilia baignée de larmes. Mais aussitôt, un
-autre diable rose me présentait un second miroir, où se reflétait
-l'image de Nha-Lolo, tendre, lumineuse, angélique.</p>
-
-<p>Je ne parle pas du poids des ans, car je ne le sentais pas. J'ajouterai
-même que ce poids, je m'en débarrassai un certain dimanche que j'allai
-entendre la messe à la chapelle de <i>Livramento</i> avec Nha-Lolo et son
-père. Comme Damasceno habitait aux <i>Cajueiros</i>, je les accompagnais
-souvent à l'église. La colline n'était pas encore édifiée, sauf le
-vieux palais du sommet où se trouvait la chapelle. Or, un dimanche,
-tandis que je descendais la côte avec Nha-Lolo à mon bras, je ne sais
-par quel miracle, je laissai ici deux années, là quatre, plus loin
-cinq, de sorte qu'en arrivant en bas, je me trouvai n'avoir plus que
-vingt-cinq ans et tout l'enthousiasme de cet âge.</p>
-
-<p>Maintenant, si vous désirez savoir comment se produisit ce phénomène,
-vous n'avez qu'a lire ce chapitre jusqu'à la fin. Nous venions
-d'entendre la messe. Au beau milieu de la colline, nous rencontrons un
-groupe d'hommes. Damasceno, qui marchait à côté de nous, comprit de
-quoi il s'agissait, et se précipita. Nous l'imitâmes. Et voici ce que
-nous vîmes: des hommes de tout âge, de toutes les couleurs et de
-toutes les tailles, les uns en manches de chemise, d'autres en jaquette,
-d'autres enfouis dans des redingotes fripées, en des attitudes
-diverses, les uns à califourchon, d'autres les mains appuyées sur les
-genoux, d'autres assis sur des pierres, ceux-là appuyés à un mur, et
-tous les yeux fixés vers le même centre, et l'âme coulant à travers
-les prunelles.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce là? demanda Nha-Lolo.</p>
-
-<p>Je lui fis signe de se taire; je lui ouvris un chemin avec adresse, et
-tous me cédèrent le pas, sans que personne nous remarquât d'une
-façon positive, tant le même objet attirait les regards. C'était un
-combat de coqs. Je vis les deux combattants, avec leurs éperons aigus,
-leur œil sanglant et leur bec pointu. L'un et l'autre agitaient leurs
-crêtes pourprées. Leurs poitrines étaient déplumées et vermeilles.
-Ils tombaient de fatigue. Mais ils luttaient tout de même, croisant
-leurs regards, le bec en haut, le bec en bas, estocade par-ci, estocade
-par-là, vibrants et rageurs. Damasceno perdit la notion de tout.
-L'univers entier, sauf le lieu du combat, disparut à ses regards.
-J'avais beau lui dire qu'il était temps de partir, il ne répondait
-pas, n'entendait pas, tout à l'émotion du duel. C'était une de ses
-passions.</p>
-
-<p>Soudain, Nha-Lolo me tira par le bras, en me disant qu'elle voulait
-partir. J'obéis, et nous descendîmes. J'ai déjà dit que la colline
-était inhabitée. J'ai dit aussi que nous revenions de la messe, et
-comme je n'ai point parlé de la pluie, il est clair qu'il faisait un
-temps excellent et un délicieux soleil, et fort: si fort que j'ouvris
-aussitôt mon parapluie; et, le tenant par le milieu du manche, je
-l'inclinai de façon que j'ajoutai une page à la philosophie de Quincas
-Borba: Humanitas baisa Humanitas... C'est ainsi que je semai les années
-tout le long du chemin.</p>
-
-<p>Après être descendus, nous nous arrêtâmes quelques minutes, en
-attendant Damasceno. Il arriva, quelques minutes plus tard, entouré de
-parieurs qui commentaient les péripéties du combat. L'un d'eux, le
-trésorier des paris, distribuait de vieilles notes de dix tostons, que
-les gagnants recevaient avec une vive allégresse. Quant aux coqs, ils
-venaient dans les bras de leurs respectifs propriétaires. L'un avait la
-crête si sanglante et si endommagée, que je le considérait tout de
-suite comme le vaincu. Mais non, le vaincu, c'était l'autre qui n'avait
-plus de crête du tout. Tous deux ouvraient le bec, respirant avec
-peine, et se trouvaient sur le flanc. Les parieurs au contraire venaient
-contents, malgré les fortes émotions de la lutte. On faisait la
-biographie des lutteurs, on remémorait leurs prouesses. Nous
-continuâmes notre route, moi gêné, Nha-Lolo plus gênée encore.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXXII._UNE_INTENTION_TRES_FINE">CXXII. UNE INTENTION TRÈS FINE</a></h4>
-
-
-<p>Ce qui vexait Nha-Lolo, c'était l'attitude de son père. La facilité
-avec laquelle il était entré dans l'intimité des joueurs mettait en
-relief ses anciennes habitudes et affinités sociales, et Nha-Lolo
-craignait qu'un tel beau-père ne me fît rougir. Elle s'étudiait, elle
-m'étudiait; elle se transformait. La vie élégante et polie l'attirait
-parce qu'elle lui paraissait le moyen le plus sûr de mettre nos deux
-personnes en parfaite harmonie. Elle observait, imitait et devinait. En
-même temps, elle faisait un effort pour dissimuler la vulgarité de sa
-famille. Ce jour-là, l'algarade paternelle l'attrista profondément.
-Son abattement était si visible et si expressif que j'en arrivai à
-attribuer à Nha-Lolo l'intention positive de séparer dans mon esprit
-sa propre cause de celle de l'auteur de ses jours. Ce sentiment me parut
-d'une grande élévation. C'était une affinité de plus entre nous.</p>
-
-<p>&mdash;Décidément, me dis-je, je vais arracher cette fleur à ce
-bourbier.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXXIII._LE_VRAI_COTRIM">CXXIII. LE VRAI COTRIM</a></h4>
-
-
-<p>Nonobstant mes quarante et quelques années, je crus, avant de décider
-mon mariage, devoir demander conseil à Cotrim, car j'aimais l'harmonie
-dans la famille. Il m'écouta, et me répondit très sérieusement qu'il
-n'émettait point d'opinion quand il s'agissait de ses parents. On
-aurait pu le trouver suspect, si par hasard il louait les rares
-qualités de Nha-Lolo. Il préférait donc se taire. Bien plus, il ne
-doutait pas qu'elle n'éprouvât pour moi une réelle passion; et
-cependant, si elle le consultait, il ne me cachait pas que sa réponse
-serait négative. Il n'éprouvait à mon égard aucune haine; il
-appréciait mes bonnes qualités,&mdash;il les louait sans cesse, et c'était
-justice,&mdash;et quant à Nha-Lolo, jamais il n'émettrait le moindre doute
-sur ses excellentes aptitudes au mariage. Mais de là à conseiller une
-union matrimoniale il y avait un abîme.</p>
-
-<p>&mdash;Je m'en lave les mains, conclut-il.</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous me disiez l'autre jour que je devrais me marier au
-plus tôt.</p>
-
-<p>&mdash;Ça, c'est une autre question. Je trouve qu'il est indispensable
-que l'on se marie, surtout quand on a des ambitions politiques. Le
-célibat, pour l'homme politique, est un rémora. Mais quant à la fiancée,
-je ne puis, ni ne veux, ni ne dois donner d'opinion; il y va de mon
-honneur. Je crois que Sabine a excédé les limites, en vous faisant
-certaines confidences, d'après ce qu'elle m'a dit. Mais dans tous les cas,
-elle n'est que tante par alliance de Nha-Lolo, tandis que moi, je suis son
-oncle pour de vrai. Tenez... mais non... Je ne dis rien...</p>
-
-<p>&mdash;Parlez donc.</p>
-
-<p>&mdash;Non, je ne dis rien...</p>
-
-<p>Les gens qui ne connaissent pas le caractère férocement honorable de
-Cotrim trouveront peut-être son scrupule excessif. Moi-même je
-m'étais montré injuste à son égard durant les années qui suivirent
-l'inventaire paternel. Je reconnais aujourd'hui qu'il a été à cet
-égard la perfection même. On le taxait d'avarice, et je crois qu'on
-avait raison. Mais l'avarice est à peine l'exagération d'une vertu, et
-les vertus sont comme les budgets: mieux vaut qu'il y ait solde que
-déficit. Comme il était très sec dans ses manières, ses ennemis
-l'accusaient d'être barbare. On pouvait bien alléguer qu'il faisait
-fréquemment fustiger ses esclaves jusqu'au sang. Mais outre qu'il ne
-faisait fouetter que les pervers et les fuyards, il faut dire à sa
-décharge qu'ayant fait pendant longtemps la contrebande de l'ébène,
-il s'était habitué à traiter les nègres avec plus de brutalité
-qu'il ne conviendrait peut-être; on ne peut en tous cas honnêtement
-attribuer au naturel d'un individu ce qui est un pur résultat des
-relations sociales. La preuve que Cotrim avait des sentiments, c'est la
-douleur qu'il éprouva, quelques mois plus tard, quand il perdit sa
-fille Sara; et cette preuve est irréfutable. Il était trésorier d'une
-confrérie, et affilié à différents tiers ordres, ce qui ne concorde
-guère avec sa réputation d'avarice. Il est vrai qu'il tirait parti de
-son sacrifice; la confrérie dont il avait été dignitaire commanda son
-portrait à l'huile. Il avait bien ses petits défauts: par exemple il
-faisait publier dans tous les journaux les œuvres de bienfaisance qu'il
-pratiquait; mais il se disculpait en disant que les bonnes actions sont
-contagieuses quand elles sont rendues publiques; et l'on ne saurait le
-nier. Je crois même, et en cela je fais son éloge, que de temps à
-autre, il ne pratiquait le bien qu'à seule fin d'éveiller la
-philanthropie d'autrui. Et dans ce cas, il faut bien reconnaître que la
-publicité était une condition <i>sine qua non.</i> En somme, il pouvait
-bien devoir des attentions, mais pas un sou à qui que ce soit.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXXIV._POUR_SERVIR_DINTERMEDE">CXXIV. POUR SERVIR D'INTERMÈDE</a></h4>
-
-
-<p>Qu'y a-t-il entre la vie et la mort? l'épaisseur d'un fil. Et
-cependant, si je n'écrivais ce chapitre, le lecteur souffrirait un choc
-assez préjudiciable à la bonne tenue de ce livre. Passer d'un portrait
-à une épitaphe peut être réel et banal. Mais le lecteur ne se
-réfugie dans le livre que pour échapper à la réalité des choses. Je
-ne dis pas que cette pensée soit la mienne; je dis qu'il y a là une
-dose de vérité, et que la forme au moins en est pittoresque.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXXV._EPITAPHE">CXXV. EPITAPHE</a></h4>
-
-
-<p class="center">
-CI-GIT<br />
-<br />
-EULALIA DAMASCENA DE BRITO<br />
-<br />
-MORTE<br />
-<br />
-À L'ÂGE DE DIX-NEUF ANS<br />
-<br />
-PRIEZ POUR ELLE.<br />
-</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXXVI._DESOLATION">CXXVI. DÉSOLATION</a></h4>
-
-
-<p>L'épitaphe dit tout. Inutile après cela de narrer la maladie de
-Nha-Lolo, sa mort, l'enterrement et le désespoir de la famille. Elle
-mourut pendant la première épidémie de fièvre jaune. Je
-l'accompagnai jusqu'à sa demeure dernière, et lui dis adieu,
-tristement, mais l'œil sec. J'en conclus que peut-être je n'avais pas
-pour elle un réel amour.</p>
-
-<p>Voyez maintenant à quel excès peut porter le manque de réflexion. Je
-clamai contre l'épidémie, qui, frappant à tort et à travers,
-emportait ainsi une jeune fille qui aurait dû être ma femme. Je ne
-comprenais nullement la nécessité de l'épidémie, et moins encore la
-nécessité de cette mort. Je crois bien qu'elle me parut plus absurde
-même que celle de tant d'autres gens. Mais Quincas Borba m'expliqua que
-les épidémies, bien que désastreuses pour un certain nombre
-d'individus, ont des avantages pour l'espèce. Il me fit remarquer que,
-dans leur horreur, elles offrent un notable avantage: la survivance du
-plus grand nombre. Il me demanda si, au milieu du deuil général, je
-n'éprouvais aucun secret délice d'avoir échappé aux fureurs de la
-peste. Mais cette demande était si insensée que je ne jugeai pas
-devoir y répondre.</p>
-
-<p>Puisque je ne parle pas de la mort de Nha-Lolo, je passerai aussi sous
-silence la messe du septième jour. La tristesse de Damasceno était
-profonde. Ce pauvre homme paraissait une ruine. Quinze jours après, je
-le rencontrai. Il était toujours inconsolable, et il disait que la
-grande douleur qui lui était infligée par Dieu se compliquait encore
-de celle que lui avaient infligée les hommes. Il n'ajouta rien de plus.
-Mais, trois semaines plus tard, il revint sur le même sujet, et me
-confessa qu'au milieu de cet irréparable désastre, il avait espéré
-l'appui moral de ses amis. Or douze personnes, presque toutes amis de
-Cotrim, avaient accompagné jusqu'au cimetière les restes de sa fille
-chérie. Et il avait envoyé quatre-vingts invitations. Je lui fis
-observer que, dans presque toutes les familles, il y avait des victimes,
-ce qui devait faire excuser ce manque apparent d'égards.</p>
-
-<p>&mdash;On m'a abandonné, gémit-il.</p>
-
-<p>Cotrim, qui était présent, objecta:</p>
-
-<p>&mdash;Vos vrais amis étaient là. Les autres seraient venus par simple
-formalité, et tout le temps ils eussent parlé de l'inertie du
-gouvernement, des panacées du droguiste, du prix des maisons, et d'un
-tas d'autres choses.</p>
-
-<p>Damasceno l'écouta en silence, secoua une autre fois la tête et
-soupira:</p>
-
-<p>&mdash;Ils auraient bien pu venir tout de même.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXXVII._FORMALITES">CXXVII. FORMALITÉS</a></h4>
-
-
-<p>C'est une grande chose que d'avoir reçu du ciel avec quelque sagesse,
-le don de trouver les relations des choses, la faculté de comparaison
-et le don de tirer des conséquences. J'ai eu cette distinction
-psychique. Je m'en félicite encore du fond de mon sépulcre.</p>
-
-<p>De fait, l'homme vulgaire qui eût entendu la dernière réflexion de
-Damasceno ne s'en fût pas souvenu, en voyant, quelque temps après, six
-dames turques représentées sur une gravure. Mais moi, je m'en souvins.
-C'étaient six dames de Constantinople, vêtues à la moderne, en
-costume de ville, la face voilée, non pas d'une étoffe épaisse, mais
-d'un voile transparent et léger, qui feignait de découvrir seulement
-les yeux, et en réalité découvrait la face tout entière. Et je
-trouvai quelque ironie à cette coquetterie fine des musulmanes qui,
-pour se soumettre à une longue tradition, se couvrent le visage, mais
-sans cacher leurs traits ni dissimuler leur beauté. Apparemment, qu'y
-a-t-il de commun entre les dames turques et Damasceno? rien. Mais si tu
-as un esprit profond et pénétrant (et je doute fort que tu me
-déclares le contraire), tu comprendras que, dans l'un et l'autre cas,
-l'on voit poindre le bout de l'oreille d'une inséparable et douce
-compagne de tout homme sociable.</p>
-
-<p>Aimable Formalité, tu es le baume des cœurs, la médiatrice des
-hommes, le lien qui unit la terre et le ciel. Tu sèches les larmes d'un
-père, tu obtiens l'indulgence d'un prophète. Si la douleur s'apaise et
-si la conscience devient accommodante, à qui, sinon à toi, doit-on cet
-immense avantage? L'estime qui passe devant nous avec le chapeau sur la
-tête ne dit rien à notre âme; mais l'indifférence qui salue y laisse
-une délicieuse impression. Continue donc à vivre, aimable Formalité,
-pour la tranquillité de Damasceno et la gloire de Mahomet.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXXVIII._A_LA_CHAMBRE">CXXVIII. À LA CHAMBRE</a></h4>
-
-
-<p>Notez bien que cette gravure turque, je ne la vis que deux ans plus
-tard à la Chambre des députés, au milieu d'un grand chuchotement de voix,
-tandis qu'un orateur discutait les conclusions de la commission du
-budget. J'étais alors moi-même député. Pour ceux qui ont lu ce
-livre, il est inutile de dire ma satisfaction, et il serait également
-oiseux de le dire pour les autres. J'étais député, et je vis la
-gravure turque, tandis qu'appuyé sur le dossier de mon fauteuil
-j'écoutais un voisin qui contait une histoire, en en regardant un autre
-qui faisait sur le revers d'une carte de visite le portrait de
-l'orateur. Cet orateur n'était autre que Lobo Neves. L'onde de la vie
-nous avait jetés sur le même rivage, lui contenant son ressentiment,
-et moi avec l'obligation de dissimuler mes remords. Et j'emploie la
-forme suspensive, dubitative ou conditionnelle parce qu'en réalité je
-ne dissimulais rien du tout, si ce n'est mon ambition d'être ministre.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXXIX._SANS_REMORDS">CXXIX. SANS REMORDS</a></h4>
-
-
-<p>Non vraiment, je n'avais aucun remords.</p>
-
-<p>La première fois que je pus parler à Virgilia après la présidence,
-ce fut dans un bal, en 1855. Elle portait un superbe vêtement de
-gourgouran de couleur bleue, et présentait aux lumières la même paire
-d'épaules qu'autrefois. Elle n'avait plus la fraîcheur de la première
-jeunesse, loin de là; mais elle était encore fort belle, d'une beauté
-automnale rehaussée par la nuit. Nous causâmes longtemps, sans
-allusion au passé. Nous sous-entendions simplement: une parole vague,
-un regard, et c'était tout. Quand elle partit, j'allai la voir
-descendre les escaliers, et je ne sais par quel phénomène de
-ventriloquie cérébrale (que les philologues me pardonnent cette phrase
-barbare), je murmurai cette parole profondément rétrospective:
-«Magnifique!»</p>
-
-<p>Si je possédais un laboratoire, j'inclurais dans ce livre un chapitre
-de chimie, où je décomposerais le remords en ses derniers éléments,
-avant de décider pourquoi Achilles promenait autour de Troie le cadavre
-de son adversaire, tandis que lady Macbeth promenait autour d'une salle
-de son palais sa manche tachée de sang. Mais je n'ai pas plus de
-laboratoire que je n'avais de remords. Je désirais tout simplement
-être ministre. En tous cas, avant de terminer ce chapitre, je dirai que
-je n'aurais voulu être ni Achilles ni lady Macbeth. Mais s'il m'avait
-fallu absolument choisir, j'aurais tout de même préféré traîner le
-cadavre que la souillure. J'y aurais gagné une ovation, les
-supplications de Priam, et une jolie réputation militaire et
-littéraire. Mais ce que j'écoutais, c'était le discours de Lobo Neves
-et non les supplications de Priam; et je n'avais pas de remords.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXXX._UNE_CALOMNIE">CXXX. UNE CALOMNIE</a></h4>
-
-
-<p>Comme j'achevais de pousser cette exclamation intérieure, par mon
-procédé de ventriloquie cérébrale (et elle était l'expression d'une
-simple opinion et nullement d'un remords), je sentis quelqu'un qui me
-battait sur l'épaule. Je me retournai. C'était un de mes anciens
-camarades, officier de marine, jovial, un peu sans-façons. Il sourit
-malicieusement et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vieux paillard! ce sont des souvenirs du passé, hein!</p>
-
-<p>&mdash;Vive le passé!</p>
-
-<p>&mdash;Naturellement tu as été réintégré dans tes anciennes fonctions.</p>
-
-<p>&mdash;Veux-tu bien te taire! lui dis-je en le menaçant du doigt.</p>
-
-<p>Je confesse que ce dialogue était fort indiscret, principalement en ce
-qui concerne ma réponse. Et je le confesse avec d'autant plus de
-plaisir que les femmes ont la réputation d'être indiscrètes, et je ne
-voudrais pas terminer ce livre sans rectifier cette injuste notion de
-l'esprit humain. En matière d'aventures amoureuses, j'ai trouvé des
-hommes qui souriaient ou niaient maladroitement d'une façon évasive et
-monosyllabique, tandis que leurs complices auraient juré sur les Saints
-Évangiles qu'on les calomniait. La raison de cette différence, c'est
-que la femme, à part l'hypothèse du chapitre CI et dans quelques
-autres cas, se livre par amour qu'il s'agisse de l'amour-passion de
-Stendhal ou de l'amour purement physique de quelques dames romaines,
-voire même polynésiennes, lapones, cafres, ou de n'importe quelle
-autre race civilisée. Mais l'homme, je parle de l'homme d'une société
-cultivée et élégante, l'homme unit toujours sa vanité à l'autre
-sentiment. De plus (et je me réfère toujours aux cas prohibés), la
-femme, quand elle aime un homme autre que son mari, croit faillir à un
-devoir, et doit par conséquent dissimuler avec un art supérieur, et
-raffiner sa dissimulation; tandis que l'amant, qui se sait la cause
-d'une trahison et se juge vainqueur de son semblable, est naturellement
-orgueilleux de cette victoire, et passe vite à un autre sentiment moins
-secret, à cette bonne fatuité, qui est la transpiration lumineuse du
-mérite.</p>
-
-<p>Mais que mon explication soit ou ne soit pas probante, je me
-contenterai d'avoir bien fait ressortir dans ces pages que l'indiscrétion
-des femmes est un mensonge inventé par les hommes. En amour, tout au
-moins, elles sont silencieuses comme des sépulcres. Elles se trahissent
-souvent par maladresse, nervosité, ou faute de savoir s'abstenir de
-manifestations ou d'œillades; et c'est pour ce motif qu'une grande dame
-qui fut en même temps une femme d'esprit, la reine de Navarre, a
-employé cette métaphore pour dire que toute aventure amoureuse se
-découvre tôt ou tard: «Le chien le mieux dressé finit toujours par
-aboyer.»</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXXXI._FRIVOLITES">CXXXI. FRIVOLITÉS</a></h4>
-
-
-<p>En citant la phrase de la reine de Navarre, je me suis rappelé qu'entre
-nous on demande communément à une personne qu'on voit faire mauvaise
-mine: «Bon Dieu! qui donc a tué vos petits chiens?» comme si on
-voulait dire: «Qui donc a troublé vos amours, vos aventures secrètes,
-etc.?» Mais ce chapitre n'est pas sérieux.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXXXII._LE_PRINCIPE_DHELVETIUS">CXXXII. LE PRINCIPE D'HELVÉTIUS</a></h4>
-
-
-<p>Je disais donc qu'un officier de marine m'arracha la confession des
-amours de Virgilia, et ici je crois devoir corriger le principe
-d'Helvétius, ou tout au moins l'expliquer. Mon intérêt était de me
-taire. Confirmer d'anciens soupçons pouvait soulever des haines
-amorties, provoquer un scandale, tout au moins me valoir une réputation
-d'indiscret. J'aurais donc dû me taire, si l'on interprète le principe
-d'Helvétius d'une façon superficielle. Mais j'ai donné déjà le
-motif de l'indiscrétion masculine: avant l'intérêt de ma sûreté
-personnelle, je faisais passer l'autre, celui de la vanité qui est plus
-intime et plus immédiat. Le premier dépend de la réflexion et suppose
-un syllogisme antérieur; le second est spontané, instinctif, il vient
-du tréfonds de l'être. Finalement, le premier ne pouvait avoir qu'un
-résultat éloigné, tandis que l'autre avait un résultat prochain.
-Conclusion: le principe d'Helvétius était applicable à mon cas, si
-l'on considère non l'intérêt apparent, mais l'intérêt caché.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXXXIII._CINQUANTE_ANS">CXXXIII. CINQUANTE ANS</a></h4>
-
-
-<p>Je ne vous ai pas encore dit,&mdash;mais je vous le dis maintenant,&mdash;qu'au
-moment où Virgilia descendait les escaliers et où l'officier de marine
-me battait sur l'épaule, j'avais déjà cinquante ans révolus. Ainsi
-donc, ma vie descendait aussi les escaliers, ou du moins la meilleure
-partie, celle des plaisirs, des agitations, des émotions, entourée il
-est vrai de dissimulation et de duplicité, mais la meilleure tout de
-même, si l'on parle le langage usuel. Mais en usant d'un autre moins
-sublime, la meilleure partie fut l'autre, celle que j'avais encore à
-vivre, comme je le prouverai dans le peu de pages qu'il me reste encore
-à écrire.</p>
-
-<p>Cinquante ans! Pourquoi cette confession? On va trouver que mon style
-n'a plus la même désinvolture. Aussitôt après ma conversation avec
-l'officier de marine, qui enfila son manteau et sortit, j'avoue que
-j'éprouvai quelque tristesse. Je revins dans la salle, l'envie me prit
-de danser une polka, de m'enivrer de lumière, de fleurs, du reflet des
-cristaux, de celui des beaux yeux, du murmure sourd et léger des
-conversations particulières. Je n'eus pas à m'en repentir, car je me
-trouvai soudain tout rajeuni. Mais quand, une demi-heure plus tard, je
-me retirai du bal, à quatre heures du matin, qu'est-ce que je trouvai
-dans le fond de ma voiture? Mes cinquante ans. Ils étaient revenus avec
-entêtement, non point frileux ni rhumatisants, mais un peu las, et
-désireux d'un bon lit et de repos. Alors, voyez ce que peut
-l'imagination d'un pauvre homme à moitié endormi, il me sembla
-entendre une chauve-souris pendue au plafond me dire: «Monsieur Braz
-Cubas, le rajeunissement était dans la salle, dans le reflet des
-cristaux, dans les lumières, dans les soieries,&mdash;enfin, autour de vous
-et non en vous.»</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXXXIV._OBLIVION">CXXXIV. OBLIVION</a></h4>
-
-
-<p>Je suis sûr que si une dame m'a accompagné jusqu'ici, elle va fermer
-le livre, sans plus s'importer du reste. Pour elle, ce qu'il y avait
-d'intéressant dans ma vie, c'est-à-dire l'amour, a cessé d'exister.
-Cinquante ans, ce n'est pas encore la décrépitude, mais ce n'est
-déjà plus la fleur de l'âge. Encore dix ans, et l'on pourra
-m'appliquer ce que disait un Anglais: «Triste chose, de ne plus
-rencontrer quelqu'un qui se souvienne de nos parents, alors qu'on se
-demande comment vous considérera l'<i>oubli</i> lui-même.»</p>
-
-<p>Et j'ai pris pour titre de ce chapitre «Oblivion!» Il est juste que
-l'on rende tous les honneurs possible à un personnage peu estimé,
-convive de la dernière heure, mais convive inévitable. Elle le sait
-bien, la jolie femme qui florissait à l'aurore du règne actuel sous le
-ministère Paraná, attendu qu'elle est plus rapprochée du triomphe et
-qu'elle se sent déjà détrônée. Alors, si elle a la dignité
-d'elle-même, elle ne s'entête pas à réveiller les attentions mortes
-ou défaillantes. Elle ne cherche pas dans les regards d'aujourd'hui les
-mêmes hommages que lui prodiguaient les regards d'autrefois, quand
-d'autres commençaient la promenade de la vie, l'âme allègre et le
-pied léger. <i>Tempora mutatitur!</i> Le même tourbillon emporte les
-feuilles sèches et les loques du chemin, sans exception ni pitié. Et
-les gens philosophes n'envient point, mais plaignent plutôt ceux qui
-ont pris leur place dans la voiture, parce qu'à leur tour ils seront
-mis à pied par le conducteur <i>Oblivion.</i> Et tout cela à seule fin de
-dérider la planète Saturne, qui promène son ennui dans l'espace.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXXXV._INUTILITE">CXXXV. INUTILITÉ</a></h4>
-
-
-<p>Mais, ou je me trompe fort, ou je viens d'écrire chapitre inutile.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
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-
-<h4><a id="CXXXVI._LE_SHAKO">CXXXVI. LE SHAKO</a></h4>
-
-
-<p>Et qui sait! peut-être que non. Il résume les réflexions que je fis
-le jour suivant à Quincas Borba, en ajoutant que je me sentais
-découragé, et un tas d'autres choses tristes. Mais ce philosophe, avec
-l'éminent bon sens qui le caractérisait, me cria que je me laissais
-glisser sur la route fatale de la mélancolie.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher Braz, me dit-il, ne te laisse pas affoler par ces
-vapeurs. Que diable! il faut être un homme! être fort, lutter, vaincre,
-briller, dominer! Cinquante ans: c'est l'âge de la science et du
-gouvernement. Courage! Braz Cubas, ne te laisse pas déprimer. Qu'est-ce
-qu'elle peut bien te faire, cette succession de fleurs ou de ruines?
-Jouis de la vie: et n'oublie pas qu'il n'est pire philosophie que celle
-des pleurnicheurs qui se couchent sur les rives d'un fleuve pour se
-plaindre du cours incessant de l'onde. C'est son métier de ne
-s'arrêter jamais. Conforme-toi à cette loi, et tâche d'en tirer
-parti.</p>
-
-<p>L'autorité d'un grand philosophe se révèle dans les plus petites
-choses. Les paroles de Quincas Borda eurent le don de secouer ma torpeur
-morale et mentale. Allons! montons au pouvoir! il en est temps. Jamais,
-jusqu'alors, je n'étais intervenu dans de grands débats. Je briguais
-le portefeuille par des amabilités, des thés, des commissions et des
-votes. Et le porte-feuille ne venait pas. Il fallait me rendre maître
-de la tribune.</p>
-
-<p>J'allai doucement. Trois jours plus tard, comme on discutait le budget
-de la justice, je profitai de la circonstance pour demander modestement
-au ministre s'il ne jugeait pas opportun de diminuer la hauteur des
-shakos de la garde nationale. Ce n'était pas une demande de bien grande
-importance; mais je prouvai néanmoins que j'étais capable de discuter
-les affaires de l'État. Je citai Philopœmen, qui fit substituer les
-brodequins trop étroits de ses soldats, et leurs lances trop légères;
-et l'histoire ne jugea pas ces petits faits indignes d'être
-enregistrés. La hauteur de nos shakos devait être modifiée, au nom de
-l'esthétique et au nom de l'hygiène. Leur poids pouvait être fatal
-pendant les revues, sous l'ardeur du soleil. L'un des préceptes
-d'Hippocrate étant qu'il faut avoir la tête fraîche, il était cruel
-d'obliger un individu, pour une simple considération d'uniforme, à
-risquer sa santé et sa vie, et par conséquent l'avenir de sa famille.
-La Chambre et le gouvernement devaient se souvenir que la garde
-nationale était le soutien de la liberté et de l'indépendance, et que
-les citoyens appelés à un service pénible, fréquent, et qui plus est
-gratuit, avaient droit à ce qu'on leur donnât un uniforme léger et
-commode. J'ajoutai que la lourdeur du shako faisait courber le front des
-citoyens qui devaient au contraire l'élever avec fierté devant le
-pouvoir. Et je pérorai avec cette pensée: le saule, qui incline ses
-rameaux vers la terre, est l'arbre des cimetières; le palmier droit et
-ferme, est l'arbre du désert, des places et des jardins.</p>
-
-<p>L'impression de ce discours fut diverse. Quant à la forme, à
-l'envolée, à la partie littéraire et philosophique, tout le monde
-tomba d'accord qu'il était impossible de tirer de plus brillantes
-idées d'un simple shako. Mais au point de vue politique, mon attitude
-fut considérée comme un désastre parlementaire. On insinua que je
-versais dans l'opposition, elles ennemis du ministère voulurent
-profiter de l'incident pour proposer une motion de défiance. Je
-repoussai une semblable interprétation. Elle était non seulement
-erronée, mais encore calomnieuse, tant il était notoire que j'appuyais
-le cabinet. J'ajoutai que la nécessité de diminuer la hauteur du shako
-n'était pas si urgente qu'on ne pût différer encore pendant quelques
-années; en tous cas, j'étais prêt à transiger sur la réduction, et
-je me contentais de trois ou quatre pouces en moins. Enfin, même si ma
-proposition n'était pas adoptée, je m'estimais déjà heureux d'avoir
-posé un jalon pour l'avenir.</p>
-
-<p>Quincas Borba ne fit aucune restriction.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas homme politique, me dit-il au dîner. Je ne sais
-si tu as bien ou mal fait; ce que sais, c'est que ton discours était
-excellent. Et il mit en relief les parties saillantes, les belles
-images, les arguments puissants, avec cette pondération dans la louange
-qui sied si bien à un grand philosophe. Ensuite, il prit l'affaire à
-son compte, et combattit le shako avec tant de véhémence que je finis
-par me convaincre moi-même du péril qu'il offrait.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXXXVII._A_UN_CRITIQUE">CXXXVII. À UN CRITIQUE</a></h4>
-
-
-<p><span style="margin-left: 10%;">Mon cher critique,</span></p>
-
-<p>Quelques pages plus haut, après avoir dit que j'avais cinquante ans,
-j'ajoutais: «On commence déjà à sentir que mon style n'est plus
-aussi leste Qu'aux premiers jours.» Peut-être cette phrase
-paraîtra-t-elle dénuée de sens, étant donné mon état actuel. Mais
-j'attire justement ton attention sur la subtilité de cette pensée. Je
-ne veux point dire que je suis en ce moment plus vieux qu'en commençant
-ce livre. La mort ne vieillit. Je veux dire qu'à chaque phase de cette
-narration j'éprouve la sensation correspondante à la phase dont je
-parle. Bon Dieu! quelle nécessité de mettre toujours les points sur
-les <i>i!</i></p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXXXVIII._COMMENT_JE_NE_FUS_PAS_MINISTRE_DETAT">CXXXVIII. COMMENT JE NE FUS PAS MINISTRE D'ÉTAT</a></h4>
-
-
-<p>
-. . . . . . . . . . . . . . .<br />
-. . . . . . . . . . . . . . .<br />
-. . . . . . . . . . . . . . .<br />
-. . . . . . . . . . . . . . .<br />
-. . . . . . . . . . . . . . .<br />
-</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
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-<h4><a id="CXXXIX._QUI_EXPLIQUE_LE_CHAPITRE_ANTERIEUR">CXXXIX. QUI EXPLIQUE LE CHAPITRE ANTÉRIEUR</a></h4>
-
-
-<p>Il y a des choses que l'on ne traduit bien que par le silence. Par
-exemple ce qui fait le sujet du chapitre antérieur. Les ambitieux
-déçus l'entendront. Si aucune passion n'égale celle du pouvoir, comme
-d'aucuns le disent, imaginez le désespoir, la douleur, l'abattement où
-je tombai le jour que je perdis mon fauteuil de député. Toutes mes
-espérances s'effondraient; ma carrière politique était brisée. Or,
-notez que Quincas Borba, d'après certaines inductions philosophiques
-qu'il fit, jugea que mon ambition n'était pas la véritable passion du
-pouvoir, mais un simple caprice, un désir de briller. Dans son opinion,
-ce sentiment, quoique moins profond que l'autre, incommode davantage,
-car il est de la nature de l'attrait qu'ont les femmes pour les
-dentelles et les objets de toilette. Un Cromwell ou un Bonaparte,
-ajouta-t-il, par cela même qu'il est brûlé par la passion du pouvoir,
-finit toujours par y atteindre, par le droit chemin ou par des chemins
-de traverse. Ce n'était pas mon cas. Mes aspirations n'ayant pas la
-même intensité, je ne pouvais prétendre au même résultat. De là
-venait mon désenchantement. Mon sentiment, selon les doctrines de
-l'Humanitisme...</p>
-
-<p>&mdash;Va au diable, avec ton Humanitisme, interrompis-je. J'en ai
-assez de ta philosophie, qui ne mène à rien.</p>
-
-<p>La brutalité de cette interruption, étant donnée la supériorité du
-philosophe, était une véritable offense. Mais il excusa mon état
-d'irritation. On nous apporta du café. Il était une heure de
-l'après-midi; nous nous trouvions dans mon cabinet de travail qui
-donnait sur le fond du jardin. C'était une salle confortable, meublée
-de bons livres, d'objets d'art, et, entre autres, d'un Voltaire en
-bronze, qui paraissait à cette heure accentuer son rire sarcastique et
-l'acuité de son regard. Les sièges étaient excellents. Au dehors
-brillait un grand soleil que Quincas Borba, par plaisanterie ou dans un
-accès de lyrisme, appela un des ministres de la Nature. Des trois
-fenêtres, pendaient trois cages, où des oiseaux sifflaient leurs
-opéras rustiques. Tout avait l'apparence d'une conspiration des choses
-contre l'homme. Et bien que je me trouvasse dans <i>mon</i> cabinet, en
-face de <i>mon</i> jardin, assis dans <i>mon</i> fauteuil, au milieu de
-<i>mes</i> livres, éclairé par <i>mon</i> soleil, et en train d'écouter le
-ramage de <i>mes</i> oiseaux, je ne pouvais me consoler de la perte d'un
-autre fauteuil, auquel je n'avais plus droit.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXL._LES_CHIENS">CXL. LES CHIENS</a></h4>
-
-
-<p>&mdash;Mais enfin qu'as-tu l'intention de faire maintenant? me demanda
-Quincas Borba, en allant poser sa tasse sur le rebord d'une des
-fenêtres.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas. Je vais aller m'enfermer à la Tijuca; fuir les
-hommes. Je suis honteux et las. Tant de beaux rêves, mon cher Borba,
-tant de beaux rêves, et je ne suis rien.</p>
-
-<p>&mdash;Rien! interrompit Quincas Borba avec un geste d'indignation.</p>
-
-<p>Pour me distraire, il m'invita à sortir. Nous marchâmes dans la
-direction d'Engenho Velho. Nous allions à pied, tout en philosophant.
-Jamais je n'oublierai l'action sédative de cette promenade. La parole
-de ce grand homme était le cordial de la sagesse. Il me dit que je ne
-pouvais échapper au combat. Puisque l'on me fermait la tribune, je
-devais fonder un journal. Il employa même une expression vulgaire,
-démontrant ainsi que le langage philosophique peut, une fois ou
-l'autre, user des métaphores populaires.</p>
-
-<p>&mdash;Fonde un journal, me dit-il, et renverse-moi toute cette petite
-paroisse.</p>
-
-<p>&mdash;Magnifique idée! Je vais fonder un journal; je vais les réduire
-en miettes, je vais...</p>
-
-<p>&mdash;Lutter. Peu importe le résultat. L'essentiel est de lutter. La
-vie, c'est la lutte. La vie sans la lutte, c'est une mer morte au centre
-de l'organisme universel.</p>
-
-<p>Peu après, nous tombâmes sur deux chiens qui se battaient. C'est un
-événement sans valeur aux regards d'un homme vulgaire. Quincas Borba
-me les fit observer. Il me désigna un os, motif de la guerre, et mon
-attention fut attirée sur cette circonstance: il n'y avait pas de chair
-sur Los. L'os était nu. Les chiens grognaient, se mordaient, et leurs
-yeux étincelaient de fureur. Quincas Borba mit sa canne sous son bras
-et semblait en extase.</p>
-
-<p>&mdash;Que c'est beau! disait-il de temps à autre.</p>
-
-<p>Je voulus l'entraîner, mais en vain. Il paraissait vissé au sol, et il
-ne reprit son chemin qu'après avoir assisté à la défaite de l'un des
-deux chiens qui alla porter sa faim ailleurs. Je remarquai qu'il était
-joyeux, bien qu'il contînt la manifestation de sa joie, comme il
-convient à un grand philosophe. Il me fit observer la beauté du
-spectacle, rappela le sujet de la lutte, conclut que les chiens avaient
-faim. Mais la privation d'aliments n'est rien auprès des effets
-généraux de la philosophie. Sur quelques parties du globe, le
-spectacle est plus grandiose. Les créatures humaines y disputent aux
-chiens les os et autres aliments les moins appétissants. La lutte se
-complique, parce que l'intelligence de l'homme entre en action, avec
-toute la sagacité accumulée en lui par les siècles, etc.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXLI._LA_DEMANDE_SECRETE">CXLI. LA DEMANDE SECRÈTE</a></h4>
-
-
-<p>Que de choses il y a dans un menuet, comme dit l'autre. Que de choses
-il y a dans un combat de chiens! Mais je n'étais pas un disciple servile
-et timoré, incapable de faire une réflexion opportune. Tout en
-marchant, je lui fis part d'un doute. Je ne comprenais pas très bien
-l'utilité de disputer la nourriture aux chiens. Il me répondit avec
-une exceptionnelle bienveillance:</p>
-
-<p>&mdash;Il est indiscutablement plus logique de la disputer aux autres
-hommes, car leur condition est la même, et le plus fort l'emporte sur le
-plus faible. Mais pourquoi ne serait-ce pas un spectacle grandiose de la
-disputer aux chiens. On a mangé volontairement des sauterelles comme le
-Précurseur, ou pis encore, comme Ézéchiel. Donc, ce qui est ignoble
-est pourtant mangeable. Reste à savoir s'il est plus digne pour l'homme
-de disputer de semblables aliments pour satisfaire une nécessité
-naturelle, ou de manger ces mêmes aliments en vertu d'une exaltation
-religieuse et qui peut être passagère, tandis que la faim est
-éternelle comme la vie et comme la mort.</p>
-
-<p>Nous étions arrivés sur le seuil de la maison. On me remit une lettre,
-en me disant qu'elle venait de la part d'une dame. Nous rentrâmes, et
-Quincas Borba, avec Indiscrétion propre à un philosophe, s'en fut lire
-les titres des livres sur une étagère, tandis que je parcourais la
-lettre, qui était de Virgilia.</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 10%;">Mon bon ami,</span></p>
-
-<p>Dona Placida est au plus mal. Veuillez donc faire quelque chose pour
-elle. Elle demeure dans l'impasse des <i>Escadinhas</i>; voyez s'il est
-possible de la faire entrer à l'hôpital.</p>
-
-<p><span style="margin-left: 30%;">Votre amie dévouée,</span></p>
-
-<p><span style="margin-left: 50%;">V.</span></p>
-
-
-<p>Ce n'était pas l'anglaise fine et correcte de Virgilia, mais une
-écriture contrefaite et inégale. Le V de la signature était un simple
-paraphe, sans intention alphabétique. De sorte qu'il était possible,
-le cas échéant, de récuser la paternité de la lettre. Je tournai et
-retournai le papier. Pauvre Dona Placida!... Eh bien! et les cinq contos
-de la plage de la Gamboa que je lui avais donnés. Je ne pouvais
-comprendre que...</p>
-
-<p>&mdash;Tu vas comprendre, me dit Quincas Borba, en tirant un livre du
-rayon.</p>
-
-<p>&mdash;Comprendre quoi! demandai-je abasourdi.</p>
-
-<p>&mdash;Tu vas comprendre que je t'ai dit la vérité. Pascal est un de
-mes ancêtres spirituels. Et bien que ma philosophie soit de beaucoup
-supérieure à la sienne, je ne puis nier qu'il ait été un grand
-homme. Or que dit-il dans cette page? (Et le chapeau sur la tête, la
-canne sous le bras, il me désignait du doigt le passage.) Que dit-il?
-Il dit que l'homme a sur le reste de l'univers le grand avantage de
-savoir qu'il est sujet à la mort, alors que les autres êtres ne se
-doutent point qu'ils sont périssables. Tu vois; lorsqu'un homme dispute
-un os à un chien, il a sur celui-ci le grand avantage de savoir qu'il a
-faim. C'est cela qui rend, comme je te le disais, la lutte grandiose.
-«Il sait qu'il meurt», expression profonde. Je crois que la mienne est
-plus profonde encore, «il sait qu'il a faim». Donc le fait de mourir
-limite en quelque sorte l'entendement humain. La conscience de
-l'extinction dure un instant très court et finit pour toujours, alors
-que la faim a l'avantage de revenir et de prolonger l'état conscient.
-Il me semble, sans immodestie, que la formule de Pascal est inférieure
-à la mienne, sans cesser d'être une grande pensée, car Pascal fut un
-grand homme.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXLII._JE_NIRAI_PAS">CXLII. JE N'IRAI PAS</a></h4>
-
-
-<p>Tandis qu'il remettait le livre sur le rayon, je relisais le billet. Au
-dîner, voyant que je parlais peu, que je mâchais les mets sans me
-décider à avaler les bouchées, que je considérais le coin de la
-salle, le bout de la table, une assiette, une chaise, une mouche
-invisible, il me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Tu as quelque chose? Je parie que c'est cette lettre?...</p>
-
-<p>Et réellement j'étais furieux de cette demande de Virgilia. J'avais
-donné à Dona Placida cinq contos de reis. Je doute que personne eût
-été aussi généreux que moi, cinq contos! Et qu'en avait-elle fait?
-Naturellement elle les avait jetés par la fenêtre en faisant la noce,
-et maintenant, en route pour l'hôpital! Elle pouvait bien y aller toute
-seule. On meurt partout. De plus je ne savais où trouver cette impasse
-des <i>Escadinhas.</i> Mais le nom seul indiquait un coin obscur de la
-ville. Il me fallait aller là, attirer l'attention des voisins, battre à
-la porte, etc. Au diable! Je n'y vais pas.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXLIII._UTILITE_RELATIVE">CXLIII. UTILITÉ RELATIVE</a></h4>
-
-
-<p>Mais la nuit, bonne conseillère, me fit comprendre que, par simple
-courtoisie, je devais obtempérer aux désirs de mon ancienne
-maîtresse.</p>
-
-<p>&mdash;C'est un billet tiré sur moi, et que je dois payer à l'échéance,
-dis-je en me levant.</p>
-
-<p>En achevant de déjeuner, je me rendis chez Dona Placida. Je trouvai une
-vieille carcasse enveloppée dans des haillons et couchée sur un grabat
-nauséabond. Je lui donnai quelque argent, et le lendemain je la fis
-transporter à l'hôpital de la Miséricorde, où elle mourut une
-semaine après. On la trouva sans vie, le matin. Elle sortit de
-l'existence en se cachant, comme elle y était entrée. Une fois encore,
-je me demandai, comme au chapitre LXXV, si c'était pour ce beau
-résultat que le sacristain de la cathédrale et la pâtissière avaient
-procréé Dona Placida dans un moment de sympathie spécifique. Mais je
-pensai aussitôt que sans Dona Placida mes amours avec Virgilia auraient
-peut-être été interrompues ou immédiatement brisées, en pleine
-effervescence; l'utilité de la vie de Dona Placida avait sans doute
-été de les entretenir. Utilité relative, j'en conviens; mais qu'y
-a-t-il d'absolu dans ce monde?</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXLIV._EXPLICATION_SUPERFLUE">CXLIV. EXPLICATION SUPERFLUE</a></h4>
-
-
-<p>Quant aux cinq contos, est-il besoin de dire qu'un jardinier du
-voisinage feignit de tomber amoureux de Dona Placida, parvint à
-éveiller en elle les sens ou la vanité, et l'épousa? Au bout de
-quelques mois, il inventa une affaire quelconque, vendit les titres et
-s'enfuit avec l'argent. Inutile, n'est-ce pas? C'est comme pour les
-chiens de Quincas Borba. Simple répétition d'un chapitre.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXLV._LE_PROGRAMME">CXLV. LE PROGRAMME</a></h4>
-
-
-<p>Il fallait donc fonder un journal. Je rédigeait le programme, qui
-était une application politique de l'Humanitisme. Seulement, comme
-Quincas Borba n'avait pas encore publié son livre, qu'il retouchait
-d'année en année, nous résolûmes de n'y faire aucune allusion.
-Quincas Borba exigea seulement une déclaration autographe et secrète
-où je reconnaissais que certains principes nouveaux appliqués à la
-politique étaient tirés de son œuvre encore inédite.</p>
-
-<p>C'était un superbe programme. J'y promettais de sauver la société, de
-détruire les abus, de défendre les principes libéraux et
-conservateurs. J'y faisais un appel au commerce et à l'agriculture. J'y
-citais Guizot et Ledru-Rollin, et je finissais par cette menace que
-Quincas Borba trouva mesquine et locale: «La nouvelle doctrine que nous
-professons renversera inévitablement le ministère.» Je confesse que,
-dans les circonstances politiques d'alors, le programme me sembla un
-chef-d'œuvre. Je fis comprendre à Quincas Borba que la menace de la
-fin, loin d'être mesquine, était saturée du plus pur Humanitisme, et
-il se rendit à mes raisons. Car enfin, l'Humanitisme ne comporte aucune
-exclusion: les guerres de Napoléon et un combat de chèvres présentent
-la même sublimité, à cela près que les soldats de Napoléon avaient
-la notion de la mort, notion qui échappe aux chèvres, en apparence du
-moins. Or je ne faisais qu'appliquer aux circonstances notre formule
-philosophique: Humanitas voulait substituer Humanitas pour la plus
-grande consolation d'Humanitas.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es mon disciple bien-aimé, mon calife! s'écria Quincas Borba
-avec un accent de tendresse que je ne lui connaissais pas. Je puis dire
-comme le grand Mahomet: «Si le soleil et la lune venaient à l'encontre de
-mes idées, je ne reculerais pas.» Crois bien, mon cher Braz Cubas,
-qu'elles contiennent la vérité éternelle antérieure aux mondes et
-postérieure aux siècles.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXLVI._UNE_EXTRAVAGANCE">CXLVI. UNE EXTRAVAGANCE</a></h4>
-
-
-<p>Je fis aussitôt passer dans la presse une note discrète annonçant
-que, sous quelques semaines, il allait paraître un journal d'opposition
-rédigé par le D<sup>r</sup> Braz Cubas. Quincas Borba, après l'avoir lue,
-prit la plume, et, dans un élan de fraternité vraiment <i>humaniste</i>,
-ajouta cette phrase: «l'un des membres les plus distingués du dernier
-Parlement».</p>
-
-<p>Le jour suivant, je vis entrer Cotrim. Il était bouleversé, mais
-affectait un air tranquille et gai. Il avait lu la notice, et, en bon
-parent, il voulait me dissuader de ma résolution. C'était une erreur,
-une erreur fatale. J'allais me placer dans une situation difficile, et
-me fermer pour toujours les portes de la Chambre des députés. Non
-seulement le ministère lui paraissait excellent, ce qui pouvait
-d'ailleurs ne pas être mon opinion, mais, qui plus est, il avait toutes
-les chances de durer longtemps. Que pouvais-je bien gagner en me vouant
-à l'ostracisme? Quelques-uns des ministres me voulaient du bien. Il
-n'était pas impossible qu'à la première vacance...</p>
-
-<p>Je l'interrompis pour lui dire que j'avais beaucoup médité avant de
-prendre une décision et que je ne reculerais pas d'une semelle. Je lui
-offris de lui lire mon programme, mais il se refusa énergiquement à
-l'entendre, en disant qu'il ne voulait aucunement prendre part à mon
-extravagance.</p>
-
-<p>&mdash;Car c'en est une, vraiment; prenez le temps de la réflexion, et
-vous verrez si je n'ai pas raison.</p>
-
-<p>Sabine vint à la rescousse, le soir, au théâtre. Elle laissa son mari
-et sa fille dans la loge, me prit le bras, et m'entraîna dans le
-corridor.</p>
-
-<p>&mdash;Mon petit Braz, qu'est-ce que tu vas faire? me demanda-t-elle
-avec une visible tristesse. Quelle idée de provoquer le Gouvernement, sans
-nécessité, quand tu pourrais...</p>
-
-<p>Je répliquai qu'il ne pouvait me convenir de mendier un fauteuil au
-Parlement; que mon idée était de renverser le ministère, qui ne me
-paraissait pas opportun, et qui était en opposition avec mes
-conceptions philosophiques. Je lui promis de toujours employer un
-langage courtois, bien qu'énergique. La violence n'était pas mon fait.
-Sabine se donnait des tapes sur les doigts avec son éventail,
-dodelinait de la tête, insistant toujours, tantôt suppliante, et
-tantôt menaçante. Je répondais non, non et non.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bon, dit-elle, tu préfères les mauvais conseils d'étrangers
-envieux à ceux de ton beau-frère et aux miens. Fais ce qu'il te
-plaira. Nous avons rempli notre devoir. Et, me tournant le dos, elle
-rentra dans sa loge.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXLVII._LE_PROBLEME_INSOLUBLE">CXLVII. LE PROBLÈME INSOLUBLE</a></h4>
-
-
-<p>Je publiai le journal. Vingt-quatre heures après son apparition, je lus
-dans un autre une déclaration de Cotrim, disant en substance que, bien
-qu'étranger à tous les partis, il jugeait devoir déclarer hautement
-qu'il n'avait aucune part directe ou indirecte dans la publication de la
-feuille de son beau-frère, le D<sup>r</sup> Braz Cubas, dont il désapprouvait
-entièrement les idées et les procédés en cette circonstance. Le
-ministère actuel, comme d'ailleurs n'importe quel autre composé de
-gens aussi éminents, lui paraissait propre à faire le bonheur de la
-nation.</p>
-
-<p>Je n'en pouvais croire mes yeux. Je me les frottai deux ou trois fois.
-Puis je relus la déclaration inopportune, insolite et énigmatique.
-S'il était étranger aux partis, que pouvait bien lui faire un incident
-aussi banal que la publication d'un nouveau journal? Est-on donc obligé
-de déclarer par la voie des journaux si l'on est ou non favorable à un
-ministère? Réellement l'intrusion de Cotrim dans cette affaire était
-aussi mystérieuse que son agression personnelle. Nos relations
-s'étaient toujours maintenues dans les meilleurs termes, après notre
-réconciliation. Nous n'avions plus eu l'ombre d'un dissentiment. Bien
-au contraire, je lui avais rendu des services; comme par exemple, alors
-que j'étais député, l'obtention pour lui d'une fourniture à la
-marine, qui continuait encore, et qui, suivant ses propres calculs, et
-comme il me l'avait dit deux ou trois semaines auparavant, devait lui
-donner en trois ans près de deux cents contos de reis. Le souvenir du
-bienfait ne l'avait point empêché de renier publiquement son
-beau-frère. Il devait avoir un motif bien puissant pour venir si mal à
-propos manifester son ingratitude, j'avoue que c'était pour moi un
-problème insoluble...</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXLVIII._THEORIE_DU_BIENFAIT">CXLVIII. THÉORIE DU BIENFAIT</a></h4>
-
-
-<p>...Si insoluble que Quincas Borba lui-même n'en put sortir, après
-l'avoir étudié longuement et avec attention.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! dit-il, tous les problèmes ne valent pas cinq minutes
-d'attention.</p>
-
-<p>Quant à l'accusation d'ingratitude, il la rejeta entièrement, non pas
-comme improbable, mais parce qu'elle ne concordait pas avec les
-conclusions d'une bonne philosophie <i>humaniste.</i></p>
-
-<p>&mdash;Tu ne nieras pas, me dit-il, que la satisfaction du bienfaiteur
-est toujours bien supérieure à celle de l'individu qui bénéficie du
-bienfait. Une fois que l'effet essentiel est produit, c'est-à-dire dès
-que la privation a cessé, l'organisme revient à son état antérieur
-d'indifférence. Suppose que tu aies trop serré la boucle de ton
-pantalon. Pour échapper au supplice, tu la desserres, tu respires, tu
-savoures un court instant de jouissance, après quoi, ton organisme
-retourne à sa primitive indifférence, sans que tu conserves le
-souvenir des doigts qui t'ont rendu service.</p>
-
-<p>La mémoire n'est pas une plante aérienne; elle meurt quand elle n'a
-pas de terrain solide où pousser des racines. L'espérance de faveurs
-nouvelles empêche bien celui qui en a reçu une première de l'oublier
-complètement. Mais ce phénomène, l'un des plus admirables d'ailleurs
-que la philosophie puisse trouver sur son chemin, s'explique par la
-mémoire des privations antérieures, ou, pour user d'une autre formule,
-par la privation qui se prolonge dans la mémoire, laquelle répercute
-la gêne passée et conseille de ne point perdre la possibilité d'un
-remède opportun. Je ne dis pas qu'en dehors de cette circonstance la
-mémoire du bienfait ne puisse subsister, accompagnée d'une affection
-plus ou moins intense; mais c'est là une véritable aberration, sans
-aucune valeur aux yeux du philosophe.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, répliquai-je, s'il n'y a aucune raison pour que celui qui
-a reçu un bienfait en conserve le souvenir, il y en a bien moins encore
-pour que ce bienfait subsiste dans le souvenir du bienfaiteur.</p>
-
-<p>&mdash;Il est inutile d'expliquer ce qui est évident de sa nature, me
-répondit Quincas Borba. Mais je dirai plus: La persistance du bienfait
-dans le souvenir de celui qui l'exerce s'explique par la nature même de
-l'acte et de ses effets. D'abord, il y a le sentiment d'une bonne
-action, et par déduction la conscience que nous sommes capables de
-bonnes actions. Il y a ensuite le sentiment d'une supériorité en
-relation à une autre créature, supériorité dans l'état et dans les
-moyens. Et c'est là une des choses les plus agréables à l'humaine
-nature, si l'on en croit les opinions les mieux autorisées. Érasme,
-qui a écrit un certain nombre de bonnes choses dans son éloge de la
-folie, a appelé l'attention sur la complaisance que mettent les baudets
-à se gratter mutuellement. Je suis loin de dédaigner cette observation
-d'Érasme. Mais j'ajouterai ce qu'elle omet: à savoir, que si l'un des
-deux baudets gratte mieux que l'autre, le premier doit avoir dans le
-regard un éclair spécial de satisfaction. Si une jolie femme se
-regarde dans son miroir, c'est pour avoir la certitude d'une certaine
-supériorité sur une multitude d'autres femmes, moins jolies qu'elle,
-ou absolument laides. La conscience fait de même; il lui plaît de se
-contempler quand elle se trouve à son gré. Le remords n'est que
-l'angoisse d'une conscience qui se trouve laide. N'oublie pas que tout
-est une irradiation d'Humanitas et que par conséquent le bienfait et
-ses conséquences sont des phénomènes parfaitement admirables.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CXLIX._ROTATION_ET_TRANSMISSION">CXLIX. ROTATION ET TRANSMISSION</a></h4>
-
-
-<p>Chacune de nos entreprises, chacune de nos affections, représente un
-cycle entier de la vie humaine. Le premier numéro de mon journal fit
-poindre dans mon âme un et de credos. Quelques jours auparavant, j'avais
-imaginé l'hypothèse d'une révolution sociale, religieuse et politique
-qui eût fait de l'archevêque de Cantuaria un simple receveur à
-Petrópolis, et je m'étais livré à de longues spéculations pour
-savoir si le receveur eût éliminé l'évêque, si l'évêque eût
-éliminé le receveur, ou quelle part d'un receveur peut se combiner
-avec un archevêque, etc.: questions en apparence insolubles, mais non
-dans la réalité, si l'on prend garde qu'il peut y avoir dans un
-archevêque deux archevêques, celui de la bulle, et l'autre. Voilà, je
-serai nabab.</p>
-
-<p>C'était une simple plaisanterie. J'en fis part à Quincas Borba, qui me
-regarda avec attention et avec une certaine tristesse, et poussa la
-commisération au point de me dire que j'étais fou. Je me mis à rire
-tout d'abord; mais la noble conviction du philosophe finit par faire
-naître en moi une certaine terreur. L'unique objection que je pouvais
-faire, c'est que je ne me sentais pas le moins du monde fou; mais elle
-tombait d'elle-même, si l'on songe que les vrais fous ne sentent jamais
-leur folie. Et voyez s'il y a quelque fondement à l'opinion populaire
-qui déclare que les philosophes ne s'occupent pas de menus détails. Le
-lendemain, Quincas Borba m'envoya un aliéniste. Je le connaissais, et
-je demeurai atterré de sa visite. Il s'acquitta de sa mission avec le
-plus grand tact, et me quitta si joyeusement que j'eus le courage de lui
-demander si vraiment il ne me trouvait pas fou.</p>
-
-<p>&mdash;Non, me dit-il. Vous êtes dans la plénitude de votre jugement.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, Quincas Borba s'est trompé.</p>
-
-<p>&mdash;Complètement. Je dirai plus: si vous êtes son ami, veillez à le
-distraire...</p>
-
-<p>&mdash;Juste ciel! vous croyez?... un homme d'un si grand talent, un
-philosophe!</p>
-
-<p>&mdash;Peu importe; la folie entre dans tous les cerveaux.</p>
-
-<p>Figurez-vous mon affliction. L'aliéniste, voyant l'effet de mes
-paroles, connut que j'étais vraiment l'ami de Quincas Borba, et essaya
-de diminuer la gravité de son diagnostic. Il me dit que ça pouvait
-n'être rien, et ajouta qu'un grain de folie, loin d'être nuisible,
-donne du piquant à la vie. Comme je rejetais cette opinion avec
-horreur, l'aliéniste sourit, et me dit une chose si extraordinaire, si
-extraordinaire qu'elle mérite au moins un chapitre tout entier.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CL._PHILOSOPHIE_DES_EPITAPHES">CL. PHILOSOPHIE DES ÉPITAPHES</a></h4>
-
-
-<p>Je m'éloignai des groupes, en feignant de lire les épitaphes.
-D'ailleurs, j'aime les épitaphes. Elles sont, parmi les civilisés,
-l'expression de ce pieux et secret égoïsme qui pousse l'homme à
-enlever à la mort un peu de l'ombre dont elle s'entoure. De là vient
-sans doute la tristesse de ceux qui savent que leurs morts reposent dans
-la fosse commune. Il leur semble que la pourriture anonyme les atteint
-eux-mêmes.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CLI._LA_MONNAIE_DE_VESPASIEN">CLI. LA MONNAIE DE VESPASIEN</a></h4>
-
-
-<p>Tout le monde était parti; ma voiture m'attendait à la porte du
-cimetière. J'y montai et m'éloignai en allumant un cigare. La
-cérémonie continuait présente à ma vue, comme les sanglots de
-Virgilia continuaient présents à mon ouïe, d'une façon mystérieuse,
-vague et problématique. Virgilia avait trompé son mari avec
-enthousiasme, et le pleurait avec sincérité. Il était difficile de
-combiner ces deux attitudes, et je m'y efforçai en vain pendant le
-reste du trajet. Ce ne fut qu'en mettant pied à terre, devant chez moi,
-que je m'avisai de la possibilité et même de la facilité d'une telle
-combinaison. Douce nature! la monnaie de la douleur est comme celle de
-Vespasien, elle n'a pas d'odeur; on la prend de la même manière, qu'on
-la trouve sur le mal ou sur le bien. La morale pourra bien censurer ma
-complice; mais que t'importe, implacable amie, douce, trois fois douce
-Nature, puisque tu as reçu ponctuellement ses larmes?</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CLII._LALIENISTE">CLII. L'ALIÉNISTE</a></h4>
-
-
-<p>Je commence à devenir pathétique, et je préfère aller dormir.
-Pendant mon sommeil, je rêvai que j'étais nabab, et je me réveillai
-avec cette idée. J'aimais parfois à me bercer à ces contrastes de
-régions, d'états et de credos. Quelques jours auparavant, j'avais
-imaginé l'hypothèse d'une révolution sociale, religieuse et politique
-qui eût fait de l'archevêque de Cantuaria un simple receveur à
-Petrópolis, et je m'étais livré à de longues spéculations pour
-savoir si le receveur eût éliminé l'évêque, si l'évêque eût
-éliminé le receveur, ou quelle part d'un receveur peut se combiner
-avec un archevêque, etc.: questions en apparence insolubles, mais non
-dans la réalité, si l'on prend garde qu'il peut y avoir dans un
-archevêque deux archevêques, celui de la bulle, et l'autre. Voilà, je
-serai nabab.</p>
-
-<p>C'était une simple plaisanterie. J'en fis part à Quincas Borba, qui me
-regarda avec attention et avec une certaine tristesse, et poussa la
-commisération au point de me dire que j'étais fou. Je me mis à rire
-tout d'abord; mais la noble conviction du philosophe finit par faire
-naître en moi une certaine terreur. L'unique objection que je pouvais
-faire, c'est que je ne me sentais pas le moins du monde fou; mais elle
-tombait d'elle-même, si l'on songe que les vrais fous ne sentent jamais
-leur folie. Et voyez s'il y a quelque fondement à l'opinion populaire
-qui déclare que les philosophes ne s'occupent pas de menus détails. Le
-lendemain, Quincas Borba m'envoya un aliéniste. Je le connaissais, et
-je demeurai atterré de sa visite. Il s'acquitta de sa mission avec le
-plus grand tact, et me quitta si joyeusement que j'eus le courage de lui
-demander si vraiment il ne me trouvait pas fou.</p>
-
-<p>&mdash;Non, me dit-il. Vous êtes dans la plénitude de votre jugement.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, Quincas Borba s'est trompé.</p>
-
-<p>&mdash;Complètement. Je dirai plus: si vous êtes son ami, veillez à le
-distraire...</p>
-
-<p>&mdash;Juste ciel! vous croyez?... un homme d'un si grand talent, un
-philosophe!</p>
-
-<p>&mdash;Peu importe; la folie entre dans tous les cerveaux.</p>
-
-<p>Figurez-vous mon affliction. L'aliéniste, voyant l'effet de mes
-paroles, connut que j'étais vraiment l'ami de Quavec un poids
-sur la poitrine et sur la conscience. Au cimetière, au moment où je
-lançai la pelletée de terre sur le cercueil, le bruit du gravier sur
-les planches, dans la fosse, me fit passer un frisson, passager c'est
-vrai, mais désagréable tout de même. L'après-midi était couleur de
-plomb; le cimetière, les vêtements de deuil...</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CLIII._LES_NAVIRES_DU_PIREE">CLIII. LES NAVIRES DU PIRÉE</a></h4>
-
-
-<p>&mdash;Vous devez vous souvenir, me dit l'aliéniste, de ce fameux
-maniaque athénien, qui supposait que tous les navires qui entraient dans
-le Pirée lui appartenaient. C'était un pauvre diable qui n'avait
-peut-être pas même pour dormir le tonneau de Diogène. Mais la
-possession imaginaire des navires valait tous les drachmes de l'Hellade.
-Eh bien! il y a en chacun de nous un maniaque d'Athènes. Et si
-quelqu'un jure qu'il n'a pas possédé en imagination trois ou quatre
-bateaux dans sa vie, il un faux serment.</p>
-
-<p>&mdash;Vous aussi? demandai-je.</p>
-
-<p>&mdash;Naturellement.</p>
-
-<p>&mdash;Et moi!</p>
-
-<p>&mdash;Comme les autres; et aussi votre domestique, qui est, je crois,
-cet homme en train de secouer des tapis par la fenêtre.</p>
-
-<p>De fait, un valet de chambre battait les tapis, tandis que nous
-parlions dans le jardin, tout auprès. L'aliéniste me fit remarquer qu'il
-avait ouvert tout grand les fenêtres, et relevé les rideaux, de façon
-qu'on pût voir du dehors la salle richement meublée; et il conclut:</p>
-
-<p>&mdash;Votre domestique a la manie de l'Athénien. Il suppose que ces
-navires sont à lui. Cette douce illusion fait de lui un des heureux de ce
-monde.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CLIV._REFLEXION_CORDIALE">CLIV. RÉFLEXION CORDIALE</a></h4>
-
-
-<p>Si l'aliéniste a raison, me dis-je, Quincas Borba n'est pas à
-plaindre. C'est une question de plus ou de moins. Toutefois, il est bon
-de veiller sur lui, et d'éviter que des maniaques d'autres régions ne
-fassent incursion dans son cerveau.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CLV._ORGUEIL_DE_LA_SERVILITE">CLV. ORGUEIL DE LA SERVILITÉ</a></h4>
-
-
-<p>Quincas Borba ne partagea pas l'opinion de l'aliéniste, en ce qui
-concernait mon valet de chambre.</p>
-
-<p>&mdash;On peut, métaphoriquement, attribuer à ton domestique la manie
-de l'Athénien; mais les métaphores ne sont ni des idées ni des
-observations prises dans la nature. Ton domestique est poussé par un
-sentiment noble, et parfaitement régi par les lois de l'Humanitisme:
-c'est l'orgueil de la servilité. Il veut montrer qu'il n'est pas le
-domestique de n'importe qui.</p>
-
-<p>Et Quincas Borba attira mon attention sur les cochers de grandes
-maisons, plus orgueilleux que les maîtres, sur les garçons d'hôtels,
-dont la sollicitude est dosée suivant la condition sociale du voyageur.
-Et il conclut en disant que c'était là un sentiment délicat et noble,
-et qui prouvait une fois de plus que l'homme peut être sublime, même
-quand il cire des chaussures.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CLVI._PHASE_BRILLANTE">CLVI. PHASE BRILLANTE</a></h4>
-
-
-<p>&mdash;C'est toi qui es sublime! m'écriai-je en le prenant dans mes bras.</p>
-
-<p>En effet, était-il croyable qu'un homme aussi profond sombrât dans la
-démence? C'est ce que je lui dis après l'avoir lâché, en lui
-répétant les soupçons de l'aliéniste. Je ne saurais décrire
-l'impression que lui fit cette confidence. Je me rappelle qu'il frémit
-et devint tout pâle.</p>
-
-<p>À cette époque, je me réconciliai de nouveau avec Cotrim, sans bien
-savoir pourquoi nous nous étions fâchés. La réconciliation fut
-opportune; la solitude me pesait, et la vie était pour moi la pire des
-fatigues, la fatigue sans travail. Peu après, il m'invita à m'affilier
-à un tiers ordre. J'acceptai après avoir consulté Quincas Borba.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vois pas d'inconvénient, me dit-il, à ce que tu entres
-temporairement dans cet ordre. J'ai l'intention d'annexer à ma
-philosophie une partie liturgique et dogmatique. L'Humanitisme doit
-être aussi une religion, la religion de l'avenir, la seule véritable.
-Le christianisme est bon pour les femmes et les mendiants, et les autres
-ne valent pas mieux. Elles offrent toutes les mêmes vulgarités et les
-mêmes faiblesses. Le paradis chrétien est le digne émule du paradis
-de Mahomet. Et quant au nirvana de Bouddha, c'est une conception de
-paralytique. Tu verras ce qu'est la religion de l'Humanitisme.
-L'absorption finale, la phase <i>contractive</i> est la reconstitution de
-la substance et non son anéantissement. Va où l'on t'appelle; mais
-n'oublie pas que tu es mon calife.</p>
-
-<p>Et admirez ma modestie. J'entrai dans le tiers ordre de ***; j'y
-exerçai quelques charges, et ce fut la phase la plus brillante de ma
-vie. Et pourtant je me tais, je ne dis rien, je ne raconte pas mes
-services, le bien que je fis aux pauvres et aux malades, ni les
-récompenses que je reçus: je ne dis rien, absolument rien.</p>
-
-<p>Peut-être l'économie sociale pourrait-elle trouver quelque avantage
-dans une démonstration de la supériorité d'une récompense subjective
-et immédiate sur une récompense étrangère. Mais ce serait rompre le
-silence que j'ai juré de garder. D'ailleurs les phénomènes de
-conscience sont de difficile analyse. D'autre part, si j'en contais un,
-je devrais conter tous ceux qui s'y rapporteraient, et je finirais par
-écrire un chapitre de psychologie. Ce que je puis affirmer, c'est que
-ce fut la phase la plus brillante de mon existence. Les tableaux
-étaient tristes, ils étaient empreints de la monotonie du malheur, qui
-est aussi ennuyeuse que la monotonie de la jouissance, et peut-être
-encore davantage. Mais l'allégresse que l'on procure aux âmes des
-souffrants et des pauvres est une récompense de quelque valeur. Et que
-l'on ne dise pas qu'elle est négative parce que celui qui reçoit le
-bienfait est seul à en bénéficier. Non. J'en recevais le reflet, et
-si vif qu'il me donnait une excellente idée de moi-même.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CLVII._DEUX_RENCONTRES">CLVII. DEUX RENCONTRES</a></h4>
-
-
-<p>Au bout de quelques années, trois ou quatre environ, j'en eus assez de
-ma charge, et je m'en démis en faisant un don de valeur, qui me mérita
-l'honneur devoir mon portrait mis dans la sacristie. Mais avant de
-passera un autre ordre d'idées, je dirai que je vis mourir à
-l'hôpital de notre ordre, devinez qui... la belle Marcella. Et je la
-vis mourir le même jour où, en allant distribuer des aumônes dans un
-bouge, je rencontrai... je vous le donne en mille... je rencontrai la
-fleur du buisson, Eugenia, la fille de Dona Eusebia et de Villaça,
-boiteuse comme par le passé, et plus triste encore.</p>
-
-<p>Elle pâlit en me reconnaissant et baissa les yeux. Mais aussitôt, elle
-releva la tête, et me considéra avec dignité. Je compris qu'elle ne
-recevrait pas l'aumône de ma poche, et je lui tendis la main comme
-j'eusse fait à la femme d'un banquier. Elle me salua et s'enferma dans
-son galetas.</p>
-
-<p>Jamais je ne la revis. Jamais je ne sus rien de son existence, ni si sa
-mère était morte, ni quel désastre de sa vie l'avait ravalée dans
-une telle misère. Je sais seulement qu'elle était toujours aussi
-boiteuse et aussi triste. Ce fut sous cette impression profonde que
-j'entrai dans l'hôpital où Marcella avait été conduite la veille, et
-où je la vis expirer une demi-heure plus tard, laide, maigre et
-décrépite...</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CLVIII._LA_DEMI_DEMENCE">CLVIII. LA DEMI-DÉMENCE</a></h4>
-
-
-<p>Je compris que j'étais vieux et que j'avais besoin d'un soutien. Mais
-Quincas Borba était parti six mois auparavant pour Minas, en emportant
-avec lui la meilleure des philosophies. Il revint quatre mois plus tard,
-et entra chez moi, un matin, dans un état voisin de celui où je
-l'avais trouvé au Jardin Public. Seulement, son regard était autre. La
-folie avait fait son œuvre. Il me raconta que, voulant perfectionner sa
-doctrine de l'Humanitisme, il avait brûlé le premier manuscrit, et
-qu'il allait en écrire un second. La partie dogmatique était déjà
-achevée; il ne lui restait qu'à la mettre sur le papier. Ce serait la
-véritable religion de l'avenir.</p>
-
-<p>&mdash;Jures-tu par Humanitas? me demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Tu le sais bien.</p>
-
-<p>C'est à peine si la voix sortait de sa poitrine. Et d'ailleurs, je
-n'avais pas découvert toute la cruelle vérité; Quincas Borba non
-seulement était fou, mais encore il avait la compréhension de son
-état, et ce reste de conscience, semblable à la faible lueur d'une
-veilleuse dans les ténèbres, compliquait encore l'horreur de sa
-situation. Pourtant, il ne s'irritait pas contre le mal. Au contraire,
-il disait que c'était un témoignage d'Humanitas, qui se jouait de
-lui-même. Il me récitait de longs chapitres de son livre, ainsi que
-des antiennes et des litanies spirituelles. Il reproduisit même devant
-moi une danse sacrée dont il avait réglé les pas pour les
-cérémonies de l'Humanitisme. La grâce lugubre avec laquelle il levait
-et secouait les jambes, était prodigieusement fantastique. D'autres
-fois il se mettait dans un coin, les regards en l'air, et, de temps à
-autre, une lueur persistante de raison y brillait avec la tristesse
-d'une larme.</p>
-
-<p>Il mourut peu après, chez moi, répétant et jurant jusqu'au bout que
-la douleur est une illusion et que Pangloss, Pangloss si calomnié,
-n'était pas aussi sot que le disait Voltaire.</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="CLIX._NEGATIVES_SUR_NEGATIVES">CLIX. NÉGATIVES SUR NÉGATIVES</a></h4>
-
-
-<p>Entre la mort de Quincas Borba et la mienne, il faut intercaler tous
-les événements que j'ai déjà racontés dans la première partie de ce
-livre. Le principal fut l'invention de l'emplâtre Braz Cubas, dont
-j'emportai le secret dans la tombe. Divin emplâtre, tu m'aurais donné
-la première place parmi les hommes; tu m'aurais placé au-dessus des
-savants et des riches, étant comme tu l'étais une inspiration directe
-du ciel. Le hasard en décida autrement, et l'humanité demeurera
-éternellement hypocondriaque.</p>
-
-<p>Ce dernier chapitre est rempli de négatives. Je n'obtins pas la
-célébrité que me méritait la découverte de l'emplâtre; je ne fus
-ni ministre, ni calife, et j'ignorai les douceurs du mariage. Il est
-vrai que, comme fiche de consolation, je n'ai pas eu besoin de gagner
-mon pain à la sueur de mon front. Ma mort fut moins cruelle que celle
-de Dona Placida, et j'échappai à la demi-démence de Quincas Borba.
-Quiconque fera cet inventaire trouvera que la balance est égale, et que
-je sortis quitte de la vie. Et ce sera une erreur; car, sur le
-mystérieux rivage, il y a un petit solde à mon préjudice: et c'est la
-dernière négative de ce chapitre de négatives. Je mourus sans laisser
-d'enfants; je n'ai transmis à aucun être vivant l'héritage de notre
-misère.</p>
-
-
-
-
-<p class="center">FIN</p>
-
-
-
-
-<hr class="chap" />
-
-
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a>Cubas (cuves) en vieux portugais. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_1" id="Footnote_2_1"></a><a href="#FNanchor_2_1"><span class="label">[2]</span></a>Barata en portugais signifie «cancrelat».</p></div>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_1" id="Footnote_3_1"></a><a href="#FNanchor_3_1"><span class="label">[3]</span></a>Tartre, en portugais <i>tartaro</i>, ce qui explique le jeu de
-mot. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_1" id="Footnote_4_1"></a><a href="#FNanchor_4_1"><span class="label">[4]</span></a>Yayá, nhonhô, nhanhá (prononcez niania), termes
-d'amitié. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires Posthumes de Braz Cubas, by
-Machado de Assis
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES POSTHUMES DE BRAZ CUBAS ***
-
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