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RODRIGUE, QUI L'EÛT CRU?» -VII. LE DÉLIRE -VIII. RAISON CONTRE FOLIE -IX. TRANSITION -X. CE JOUR-LÀ -XI. L'ENFANT EST LE PÈRE DE L'HOMME -XII. UN ÉPISODE DE 1814 -XIII. UN SAUT -XIV. LE PREMIER BAISER -XV. MARCELLA -XVI. UNE RÉFLEXION IMMORALE -XVII. CONSIDÉRATIONS SUR LE TRAPÈZE -XVIII. VISION DANS LE CORRIDOR -XIX. À BORD -XX. JE PASSE MON BACCALAURÉAT -XXI. LE MULETIER -XXII. RETOUR À RIO -XXIV. COURT, MAIS GAI -XXV. À LA TIJUCA -XXVI. L'AUTEUR HÉSITE -XXVII. VIRGILIA -XXVIII. POURVU QUE -XXIX. LA VISITE -XXX. LA FLEUR DU BUISSON -XXXI. LE PAPILLON NOIR -XXXII. BOITEUSE DE NAISSANCE -XXXIII. BIENHEUREUX CEUX QUI SAVENT RESTER -XXXIV. À UNE ÂME SENSIBLE -XXXV. LE CHEMIN DE DAMAS -XXXVI. À PROPOS DE BOTTES -XXXVII. ENFIN! -XXXVIII. LA QUATRIÈME ÉDITION -XXXIX. LE VOISIN -XL. DANS LE CABRIOLET -XLI. L'HALLUCINATION -XLII. CE QUE N'A POINT TROUVÉ ARISTOTE -XLIII. MARQUISE: ATTENDU QUE JE SERAI MARQUIS -XLIV. UN CUBAS -XLV. NOTES -XLVI. L'HÉRITAGE -XLVII. LE RECLUS -XLVIII. UN COUSIN DE VIRGILIA -XLIX. LE BOUT DU NEZ -L. VIRGILIA MARIÉE -LI. ELLE EST À MOI -LII. LE PAQUET MYSTÉRIEUX -LIII. ...... -LIV. LA PENDULE -LV. VIEUX DIALOGUE D'ADAM ET D'ÈVE -LVI. LE MOMENT OPPORTUN -LVII. DESTIN -LVIII. CONFIDENCE -LIX. UNE RENCONTRE -LX. L'ACCOLADE -LXI. UN PROJET -LXII. L'OREILLER -LXIII. FUYONS -LXIV. LA TRANSACTION -LXV. À L'AFFÛT ET AUX ÉCOUTES -LXVI. LES JAMBES -LXVII. LA PETITE MAISON -LXVIII. LE FOUET -LXIX. UN GRAIN DE FOLIE -LXX. DONA PLACIDA -LXXI. CRITIQUE DE CE LIVRE -LXXII. LE BIBLIOMANE -LXXIII. LE GOÛTER -LXXIV. HISTOIRE DE DONA PLACIDA -LXXV. RÉFLEXIONS -LXXVI. LE FUMIER -LXXVII. ENTREVUE -LXXVIII. LA PRÉSIDENCE -LXXIX. MOYEN TERME -LXXX. LE SECRÉTAIRE -LXXXI. LA RÉCONCILIATION -LXXXII. QUESTION DE BOTANIQUE -LXXXIII. 13 -LXXXIV. LE CONFLIT -LXXXV. AU SOMMET DE LA MONTAGNE -LXXXVI. LE MYSTÈRE -LXXXVII. GÉOLOGIE -LXXXVIII. LE MALADE -LXXXIX. IN EXTREMIS -XC. VIEUX COLLOQUE D'ADAM ET DE CAÏN -XCI. UNE LETTRE EXTRAORDINAIRE -XCII. UN HOMME EXTRAORDINAIRE -XCIII. LE DÎNER -XCIV. LA CAUSE SECRÈTE -XCV. FLEURS D'AUTAN -XCVI. LA LETTRE ANONYME -XCVII. ENTRE LA BOUCHE ET LE FRONT -XCVIII. SUPPRIMÉ -XCIX. DANS LA SALLE -C. LE CAS PROBABLE -CI. LA RÉVOLUTION DALMATE -CII. REPOS -CIII. DISTRACTION -CIV. C'EST LUI -CV. ÉQUIVALENCE DES FENÊTRES -CVI. JEUX PÉRILLEUX -CVII. LE BILLET -CVIII. OÙ L'ON NE COMPREND PLUS BIEN -CIX. LE PHILOSOPHE -CX. 31 -CXI. LE MUR -CXII. L'OPINION -CXIII. LA SOUDURE -CXIV. FIN DE DIALOGUE -CXV. LE DÉJEUNER -CXVI. PHILOSOPHIE DES FEUILLES MORTES -CXVII. L'HUMANITISME -CXVIII. LA TROISIÈME FORCE -CXIX. PARENTHÈSE -CXX. _COMPELLE INTRARE_ -CXXI. EN DESCENDANT LA COLLINE -CXXII. UNE INTENTION TRÈS FINE -CXXIII. LE VRAI COTRIM -CXXIV. POUR SERVIR D'INTERMÈDE -CXXV. EPITAPHE -CXXVI. DÉSOLATION -CXXVII. FORMALITÉS -CXXVIII. À LA CHAMBRE -CXXIX. SANS REMORDS -CXXX. UNE CALOMNIE -CXXXI. FRIVOLITÉS -CXXXII. LE PRINCIPE D'HELVÉTIUS -CXXXIII. CINQUANTE ANS -CXXXIV. OBLIVION -CXXXV. INUTILITÉ -CXXXVI. LE SHAKO -CXXXVII. À UN CRITIQUE -CXXXVIII. COMMENT JE NE FUS PAS MINISTRE D'ÉTAT -CXXXIX. QUI EXPLIQUE LE CHAPITRE ANTÉRIEUR -CXL. LES CHIENS -CXLI. LA DEMANDE SECRÈTE -CXLII. JE N'IRAI PAS -CXLIII. UTILITÉ RELATIVE -CXLIV. EXPLICATION SUPERFLUE -CXLV. LE PROGRAMME -CXLVI. UNE EXTRAVAGANCE -CXLVII. LE PROBLÈME INSOLUBLE -CXLVIII. THÉORIE DU BIENFAIT -CXLIX. ROTATION ET TRANSMISSION -CL. PHILOSOPHIE DES ÉPITAPHES -CLI. LA MONNAIE DE VESPASIEN -CLII. L'ALIÉNISTE -CLIII. LES NAVIRES DU PIRÉE -CLIV. RÉFLEXION CORDIALE -CLV. ORGUEIL DE LA SERVILITÉ -CLVI. PHASE BRILLANTE -CLVII. DEUX RENCONTRES -CLVIII. LA DEMI-DÉMENCE -CLIX. NÉGATIVES SUR NÉGATIVES - - - - -AU LECTEUR - - -Que Stendhal confesse avoir écrit ses livres pour une centaine de -lecteurs, voilà de quoi s'étonner et s'attrister; mais qu'importe que -ce volume ait les cent lecteurs de Stendhal, ou cinquante, ou même -vingt, ou tout simplement dix! Dix... ou cinq, qui sait? C'est en -vérité une œuvre diffuse, dans laquelle moi, Braz Cubas, j'ai adopté -la forme libre d'un Sterne et d'un Xavier de Maistre, en y mettant -peut-être une ombre de pessimisme. C'est bien possible: une œuvre de -défunt... J'ai plongé ma plume dans une encre faite d'ironie et de -mélancolie, et il n'est pas difficile de présumer ce qui peut sortir -d'un tel mélange. D'ailleurs les gens graves trouveront à ce livre des -apparences de pur roman, tandis que les lecteurs frivoles y chercheront -en vain la contexture habituelle du roman. Me voici donc privé de -l'estime des gens graves et de la sympathie des frivoles, qui sont les -deux pivots de l'opinion. - -Malgré tout, je ne désespère pas de la ramener à moi, et je vais -tout d'abord m'abstenir d'un prologue trop explicite et long. La -meilleure préface est celle qui contient le moins de choses possible, -et qui les dit d'une façon obscure et tronquée. Donc je vous fais -grâce des procédés extraordinaires que j'ai employés dans la -confection de ces mémoires, écrits là-bas, dans l'autre monde. Ce -serait sans doute intéressant, mais surtout long, et parfaitement -inutile à la compréhension de ce livre. L'œuvre vaut ce qu'elle vaut. -Si elle te plaît, ô délicat lecteur, paie-moi de ma peine. Sinon je -te ferai la nique, et bonsoir. - - -BRAZ CUBAS. - - - - -I. MORT DE L'AUTEUR - - -Je me suis demandé pendant quelque temps si je commencerais ces -mémoires par le commencement ou par la fin, c'est-à-dire si je -parlerais d'abord de ma naissance ou de ma mort. L'usage courant est de -commencer par la naissance, mais deux considérations me firent adopter -une autre méthode. La première c'est que je ne suis pas à proprement -parler un auteur défunt, mais un défunt auteur, pour qui la tombe fut -un autre berceau. La seconde c'est que j'ai pensé que cet écrit en -serait ainsi plus original et plus galant. Moïse, qui a aussi narré sa -mort, ne la met pas au début mais à la fin de son récit: différence -radicale entre mon livre et le Pentateuque. - -Je mourus donc un vendredi du mois d'août 1869, sur le coup de deux -heures de l'après-midi, dans ma belle propriété de Catumby. J'avais -alors soixante-quatre ans, solides et verts; j'étais vieux garçon, je -possédais environ trois cents contos, et onze amis m'accompagnèrent au -cimetière. Onze amis! Il est vrai qu'on n'avait envoyé aucune lettre -de faire part, et qu'il tombait une pluie fine passée au tamis, si -implacable et si triste qu'un de mes fidèles de la dernière heure en -intercala cette ingénieuse pensée dans le discours qu'il prononça sur -le bord de ma sépulture: «Vous qui l'avez connu, Messieurs, ne vous -semble-t-il pas comme à moi que la Nature paraît pleurer la perte -irréparable d'un des plus beaux caractères dont se puisse honorer -l'humanité? Cette ambiance sombre, ces gouttes du ciel, ces nuages -obscurs qui voilent l'azur comme un crêpe funèbre, révèlent la -douleur profonde dont la Nature est pénétrée, et tout cela constitue -un sublime tribut de louange à notre illustre défunt.» - -Bon et fidèle ami! comme j'ai bien fait de lui laisser vingt titres de -rente par héritage. Ce fut de la sorte que j'arrivai au terme de mon -voyage; ce fut ainsi que j'entrai dans l'_indiscovered country_ de -Hamlet, exempt des angoisses et du doute du jeune prince danois. Ma -retraite fut calme et traînante, comme celle de quelqu'un qui se retire -tard du spectacle. Tard et rassasié. Neuf ou dix personnes assistèrent -à mon départ; trois femmes entre autres: ma sœur Sabine, mariée avec -Cotrim; sa fille, un lis de la vallée, et... prenez patience: d'ici peu -vous saurez quelle était la troisième. Contentez-vous d'apprendre pour -l'instant que cette anonyme, bien qu'elle ne fût point ma parente, eut -plus de réel chagrin que mes propres parents. En vérité, elle -souffrit davantage. Elle ne cria pas, elle ne se roula pas sur le sol en -proie à une attaque de nerfs, c'est vrai... Mais un vieux garçon qui -meurt à soixante-quatre ans ne prête pas à la douleur tragique, et de -toutes les façons il ne convenait pas à l'inconnue d'en donner les -marques. Debout au chevet du lit, les regards stupides, la bouche -entr'ouverte, la pauvre femme ne pouvait se convaincre de mon trépas: -«Mort! mort!» se répétait-elle. - -Et son imagination, comme les cigognes qu'un illustre voyageur vit -cingler, en dépit des ruines et du temps, de l'Illyssus vers les plages -africaines, vola par-dessus les débris des années jusqu'à une Afrique -juvénile. (Nous l'y accompagnerons plus tard, quand moi-même je -revêtirai les traits de mes premiers ans.) Pour le moment, je veux -mourir tranquille et méthodiquement, en écoutant les sanglots des -dames, les chuchotements des hommes, la pluie qui tambourine sur les -feuilles des tignorons dans le jardin, le frottement strident d'un -tranchet que le rémouleur aiguise dehors, à la porte du sellier. Je -vous jure que cet orchestre mortuaire était beaucoup moins triste qu'on -ne pourrait supposer. Il finit même par me sembler délectable: la vie -trébuchait en moi, la conscience s'effaçait, je tombai de -l'immobilité physique dans l'immobilité morale; mon corps devenait -plante, pierre, boue, puis plus rien. - -Je mourus d'une pneumonie. Si j'affirme pourtant que ma mort fut causée -moins par cette maladie que par une idée grandiose et utile, le lecteur -ne me croira pas, quoique ce soit la vérité pure. Je Vais exposer en -connaissance de cause. - - - - -II. L'EMPLÂTRE - - -Effectivement, tandis que je me promenais un matin dans le jardin, une -idée se suspendit au trapèze que j'avais dans le cerveau. Puis elle -commença à jouer des bras et des jambes, à faire les plus scabreuses -cabrioles et les plus audacieux exercices de voltige. Je m'abîmai dans -sa contemplation. Soudain elle fit un saut périlleux, puis étendit -bras et jambes en forme d'X: «Déchiffre-moi ou je te dévore». - -Ce n'était rien moins que l'invention d'un médicament sublime, d'un -emplâtre anti-hypocondriaque, destiné à soulager notre mélancolie -humaine. Dans ma demande de brevet, j'appelai l'attention du -Gouvernement sur ce résultat véritablement chrétien. Cela ne -m'empêcha pas du reste de m'épancher avec mes amis au sujet des -avantages pécuniaires qui devaient découler de la vente d'un produit -si merveilleux dans ses résultats. Mais maintenant que je suis ici, de -l'autre côté de la vie, je puis bien avouer que mon enthousiasme -venait principalement de l'espoir de voir ces trois paroles: _Emplâtre -Braz Cubas_, imprimées sur les journaux, sur les murs, sur des -affiches, aux quatre coins des rues. Pourquoi le nierais-je? J'avais la -passion de l'esbroufe, de l'annonce et du feu d'artifice. Les modestes -s'indigneront peut-être, les habiles m'en feront un titre à leur -considération. Ainsi mon idée, comme les monnaies, avait deux faces: -l'une tournée vers le public, l'autre vers moi. D'un côté, -philanthropie et lucre; de l'autre, soif de renommée. Disons: amour de -la gloire. - -Mon oncle, chanoine à prébende entière, avait l'habitude de me dire -que l'amour de la gloire temporelle mène à la perdition, les âmes ne -devant aspirer qu'à la gloire éternelle. À cela, mon autre oncle, -ancien officier d'infanterie, répondait qu'il n'y a rien de plus -véritablement humain que le sentiment de la gloire, qui est une des -caractéristiques de notre espèce. - -Le lecteur décidera entre le militaire et le prêtre; je reviens à mon -emplâtre. - - - - - - -III. GÉNÉALOGIE - - -Mais puisque j'ai parlé de mes deux oncles, le moment est opportun pour -ébaucher ma généalogie. - -Un certain Damion Cubas, qui florissait dans la première moitié du -XVIIIe siècle, fut le fondateur de ma famille. Il était né à Rio de -Janeiro, où il exerçait la profession de tonnelier. S'il se fût -limité à cet état, il serait mort sans doute dans la gêne et -l'obscurité. Mais étant devenu agriculteur, il planta, cueillit et -troqua ses produits contre de bons deniers sonnants jusqu'au jour où il -mourut, laissant une grosse fortune à son fils, le licencié Luiz -Cubas. C'est de lui que date vraiment la série de mes aïeux, de ceux -que ma famille avoue--Damion Cubas n'ayant été après tout qu'un -tonnelier, peut-être même un mauvais tonnelier, tandis que Luiz Cubas -passa par l'Université de Coimbra, occupa de hautes charges, et fut un -des confidents du vice-roi, comte de Cunha. Comme ce nom de Cubas -sentait par trop le muid, mon père, qui était l'arrière petit-fils de -Damion, alléguait les hauts faits d'armes d'un certain chevalier qui, -sur la terre d'Afrique, aurait reçu ce titre, un jour qu'il enleva -trois cents cuves[1] aux Mores. Mon père, homme d'imagination, -échappait ainsi à la tonnellerie sur l'aile d'un calembour. C'était -un digne homme, d'un bon naturel, digne et loyal entre tous. Il avait -bien quelques fumées de vanité. Mais trouve-t-on quelqu'un en ce bas -monde qui échappe à ce travers? Il est bon d'ajouter qu'il ne recourut -à ce stratagème qu'après avoir cherché à greffer notre famille sur -le vieux tronc de mon célèbre homonyme, le capitan Braz Cubas, qui -fonda la ville de S. Vicente où il mourut en 1592. Ce fut pour ce motif -qu'il me donna le nom de Braz. Mais les descendants légitimes -protestèrent, et il inventa les trois cents cuves mauresques. - -J'ai encore quelques parents vivants: ma nièce Venancia, par exemple: -le lis de la vallée, fleur des dames de son temps. Son père aussi, -Cotrim, un individu qui... mais n'anticipons pas sur les événements. -Finissons-en d'une avec l'emplâtre. - - - - -IV. L'IDÉE FIXE - - -Après tant et tant de cabrioles, mon idée finit par devenir une idée -fixe. Dieu te garde, lecteur, d'une semblable aventure. Mieux vaut un -fétu ou même une poutre dans l'œil. Vois Cavour: ce fut l'idée fixe -de l'unité italienne qui le tua. Il est vrai que Bismark n'est pas mort -de la sienne. Mais la nature est une grande capricieuse, et l'histoire -une éternelle toquée. Par exemple Suétone nous présente un Claude -qui est un parfait imbécile,--une «citrouille», suivant l'expression -de Sénèque,--et un Titus qui fut les délices de Rome. Et voici qu'un -moderne professeur trouve le moyen de démontrer que des deux césars, -le délicieux, l'exquis, c'est précisément la citrouille de Sénèque. -Et toi, madame Lucrèce, fleur de la famille des Borgias, si un poète -te peint sous les traits d'une Messaline catholique, il se présente -aussitôt un Grégorovius incrédule pour adoucir ton profil. Si tu n'es -pas un lis, au moins n'es-tu pas non plus un bourbier. Il me plaît de -me tenir en équilibre, entre le poète et le savant. - -Vive l'histoire, qui, dans sa volubilité, tourne à tous les vents. Et -pour en revenir à l'idée fixe, je dirai que c'est elle qui fait les -grands hommes et les fous. L'idée mobile, vague, chatoyante, est le -propre des Claude, suivant la formule de Suétone. - -Mon idée fixe, à moi, était fixe à un point que je ne saurais dire. -Non, je ne trouve rien au monde qui soit assez fixe pour servir de terme -de comparaison: peut-être la lune, peut-être les pyramides d'Égypte, -ou l'ancienne diète germanique. C'est au lecteur de choisir et je le -prie de ne pas faire la grimace, parce que je tarde à commencer la -partie narrative de ces mémoires. Nous y viendrons. Je vois bien qu'il -préfère l'anecdote à la réflexion, comme les autres lecteurs, ses -confrères. Il est dans son droit. Encore un peu de patience. Ce livre -est écrit avec flegme, avec le flegme d'un homme qui n'a plus à tenir -compte de la brièveté du siècle. C'est une œuvre essentiellement -philosophique, d'une philosophie inégale, tantôt austère, tantôt -folichonne; elle n'édifie ni ne détruit; elle ne refroidit ni -n'enflamme; et toutefois elle vise moins haut qu'à l'apostolat, et plus -haut qu'au simple passe-temps. - -Allons, rectifiez la position de votre nez, et revenons à l'emplâtre. -Laissons là l'histoire avec ses caprices de dame élégante. Nous -n'étions pas à Salamine, et nous n'avons point écrit la confession -d'Augsbourg. Pour ma part, si de temps à autre je me souviens de -Cromwell, c'est seulement pour me dire que la main de Son Altesse, cette -main qui ferma le Parlement, aurait pu imposer aux Anglais l'emplâtre -Braz Cubas. Et ne vous riez pas de cette banale victoire de la pharmacie -sur le puritanisme. Qui ne sait qu'au pied de chaque haute et ostensible -bannière, il y a souvent de petits drapeaux, modestes et particuliers, -qui se dressent et se déroulent à l'ombre de ceux-ci, et quelquefois -même leur survivent. Voyez le village qui s'abritait sous la protection -du château féodal. Le château tomba, le village demeure. Il est vrai -qu'il a grandi et a pris des airs de noblesse... Décidément ma -comparaison ne vaut rien. - - - - -V. OÙ L'ON VOIT POINDRE L'OREILLE D'UNE FEMME - - -Mais voici que tandis que j'étais en train de préparer et de -perfectionner ma recette, je reçus en plein un vent coulis. Je tombai -malade; je traitai le mal par le mépris. J'avais l'emplâtre en tête. -Je portais en moi l'idée fixe des fous et des forts. Je me voyais de -loin m'élevant au-dessus de la multitude, pour remonter au ciel comme -un aigle immortel, et ce n'est pas en présence de ce spectacle sublime -qu'un homme se laisse vaincre par la douleur. Le jour suivant j'étais -plus mal. Je me soignai alors, mais incomplètement, sans méthode, et -sans persistance. Telle fut l'origine du mal qui m'emporta dans le -domaine de l'éternité. Vous savez déjà que je mourus un vendredi, -jour de mauvais augure, et je crois avoir prouvé que ce fut ma -découverte qui me tua. Il y a des démonstrations moins lucides et non -moins triomphantes. - -Il n'était pas impossible cependant que je devinsse centenaire et que -mon nom figurât dans les journaux sur la liste des macrobiens. J'avais -une bonne santé, j'étais robuste. Supposez qu'au lieu de poser les -bases d'une invention pharmaceutique, j'eusse réuni les éléments -d'une institution politique ou d'une réforme religieuse. Le courant -d'air, supérieur aux spéculations humaines, me surprenait de la même -manière, et tout s'en allait à vau-l'eau. Telle est la destinée -humaine. - -Ce fut sur cette réflexion que je pris congé de la femme, je ne dirai -pas la plus sage, mais assurément la plus belle de toutes celles de son -temps, de l'anonyme du premier chapitre, celle dont l'imagination, -semblable aux cigognes de l'Illyssus... Elle avait alors -cinquante-quatre ans; c'était une ruine, une imposante ruine. -Figurez-vous, lecteur, que nous nous étions aimés, elle et moi, bien -des années auparavant, et qu'un jour, au cours de ma maladie, je la vis -paraître à la porte de ma chambre. - - - - -VI. «CHIMÈNE, QUI L'EÛT DIT? RODRIGUE, QUI L'EÛT CRU?» - - -Je la vis s'arrêter sur le seuil de l'alcôve, pâle, émue, vêtue de -noir, et demeurer là sans oser entrer, peut-être intimidée par la -présence d'un homme qui se trouvait avec moi. Du lit où j'étais -étendu, je la contemplai pendant tout ce temps, sans lui rien dire et -sans faire un geste. Nous ne nous voyions pas depuis deux ans déjà, et -elle m'apparaissait, non telle qu'elle était, mais telle qu'elle avait -été. Je me remémorai ce que nous fûmes tous deux, à l'époque -juvénile vers laquelle un Ézéchias mystérieux fit soudain reculer le -soleil. Je secouai toutes mes misères, et cette poignée de poussière, -que la mort allait éparpiller dans l'éternité du néant, fut plus -forte que le temps, ministre de la mort. Aucune eau de Jouvence n'eût -valu cette simple et mélancolique évocation du passé. - -Croyez-m'en: rien ne vaut le souvenir. On ne doit jamais se fier à la -félicité présente; il y a en elle une goutte de bave de Caïn. Quand -le temps a passé, quand le spasme a cessé, alors oui, on peut vraiment -savourer celle des deux illusions qui est la meilleure, parce qu'elle -est exempte de souffrance. - -L'évocation fut d'ailleurs de courte durée. La réalité s'imposa, le -présent fit disparaître le passé. Peut-être exposerai-je au lecteur, -dans quelque page de ce livre, ma théorie des éditions humaines. Pour -le moment, ce qu'il est important de savoir, c'est que Virgilia (elle -s'appelait Virgilia) entra dans l'alcôve, avec la fermeté, la gravité -que lui donnaient ses vêtements et aussi les années, et s'approcha de -mon chevet. L'étranger se leva et sortit. C'était un individu qui -venait tous les jours me rendre visite pour me parler du change, de la -colonisation et de la nécessité de multiplier les chemins de fer au -Brésil. Comme c'était passionnant pour un moribond! Il sortit; -Virgilia demeura debout; durant quelques instants nous nous regardâmes -en silence. Qui l'eût dit? de deux grands amoureux, de deux passions -effrénées, il ne restait rien après vingt années: rien, ou tout au -plus deux cœurs desséchés, dévastés par la vie et rassasiés -d'elle, peut-être pas autant l'un que l'autre, mais enfin rassasiés -tous deux. Virgilia avait alors la beauté de la vieillesse, un air -austère et maternel. Elle était moins maigre qu'à notre dernière -rencontre à la Tijuca dans une fête de la Saint-Jean. Elle faisait -tête au temps: c'est à peine si quelques fils blancs s'intercalaient -entre ses cheveux noirs. - ---Voilà que vous rendez visite aux défunts, lui dis-je. - ---Qui parle de défunts? répondit-elle en faisant la moue. - -Et après m'avoir serré la main: - ---Je m'occupe de secouer les paresseux. - -Elle n'avait plus la caresse attendrie d'un autre temps, mais sa voix -était amicale et douce. Elle s'assit. J'étais seul chez moi, en -compagnie d'un simple infirmier. Nous pouvions nous parler en toute -franchise. Virgilia me donna des informations du dehors: elle comptait -avec esprit, assaisonnant ses discours d'un peu de médisance, ce sel de -la conversation. Et sur le point de quitter le monde, j'éprouvais un -plaisir satanique à me moquer de lui, à me convaincre que je perdais -bien peu de choses en vérité. - ---Quelle idée! interrompit Virgilia, en grossissant la voix. Si vous -continuez, je ne reviendrai plus. Mourir! naturellement, nous sommes -tous mortels. Il suffit d'être en vie. - -Et regardant sa montre: - ---Mon Dieu! déjà trois heures. Je file. - ---Déjà? - ---Oui; je reviendrai demain ou après-demain. - ---Je ne sais trop que vous conseiller. Votre malade est un vieux -garçon, et il n'y a aucune femme chez lui. - ---Et votre sœur? - ---Elle ne pourra venir qu'à partir de samedi. - -Virgilia réfléchit un instant. Puis elle haussa les épaules, et dit -gravement: - ---Je suis vieille! Personne ne remarquera... D'ailleurs, pour couper -court aux racontages, j'amènerai Nhonhô. - -Nhonhô était l'unique fruit de son mariage, et à l'âge de cinq ans, -il avait été le complice inconscient de nos amours. À l'époque de ma -maladie, il était déjà avocat. Ils vinrent tous deux, le -surlendemain, et j'avoue qu'en les recevant dans ma chambre, je fus pris -d'une timidité qui ne me permit pas de répondre tout de suite aux -paroles affectueuses du jeune homme. Virgilia devina ce qui se passait -en moi, et lui dit: - ---Nhonhô, regarde-moi ce grand enfant gâté qui ne dit rien pour faire -croire qu'il est très malade. - -Le jeune homme sourit; je souris aussi, je crois, et nous plaisantâmes. -Virgilia était sereine et souriante, offrant l'aspect des existences -immaculées, sans un regard suspect, sans un geste dénonciateur. Son -égalité de parole et de caractère dénonçait une domination -d'elle-même assez rare, sans doute. Notre conversation glissa par -hasard aux amours illégitimes, moitié divulguées, moitié secrètes, -d'une personne de notre connaissance, et qui était même son amie, ce -qui ne l'empêcha pas de montrer à l'égard de celle-ci quelque dédain -et même de l'indignation. Son fils écoutait avec satisfaction cette -voix digne et forte, et je me demandais à moi-même ce que les -pies-grièches diraient de nous, si Buffon était né pie-grièche. - -C'était le délire qui méprenait. - - - - -VII. LE DÉLIRE - - -Je ne sache pas que personne ait encore raconté son propre délire. La -science me sera redevable de ce service. Les lecteurs indifférents aux -phénomènes mentaux pourront sauter ce chapitre. Mais même si vous -n'êtes pas curieux, vous trouverez peut-être intéressant de savoir ce -qui se passa dans ma tête pendant près d'une demi-heure. - -Je pris d'abord la forme d'un barbier chinois habile et grassouillet, en -train de raser de près un mandarin, qui me payait de ma peine par des -chiquenaudes et des dragées: simples caprices de mandarin. - -L'instant d'après, je devins la _Somme_ de Saint Thomas, imprimée en -un volume et reliée en maroquin, avec des fermoirs d'argent et des -estampes. Ce délire donna à mon corps la plus rigide immobilité. Je -me rappelle encore que mes mains formaient les fermoirs du livre. Je les -tenais croisées sur le ventre, et quelqu'un (Virgilia sans doute) les -décroisait, parce que cette attitude semblait celle de la mort. - -Enfin je fus rendu à la forme humaine, et livré à un hippopotame, qui -m'emporta. Je me laissai faire, sans protester, et je ne sais trop si je -ressentais de la peur ou un sentiment de confiance. Mais au bout d'un -instant, la course devint tellement vertigineuse que j'osai -l'interroger, et lui dire, après quelques précautions oratoires, qu'il -me semblait aller à l'aventure. - ---Tu te trompes, me répondit l'animal. Nous remontons à l'origine des -siècles. - -Je lui fis observer que c'était un peu loin. Mais l'hippopotame ne -m'entendit pas ou ne me comprit pas, ou feignit de ne pas entendre. Je -lui demandai, puisqu'il parlait, s'il descendait du cheval d'Achille ou -de l'âne de Balaam, et il me répondit par un geste commun à ces deux -animaux: il secoua les oreilles. Je fermai alors les yeux et -m'abandonnai au hasard. J'avoue que je ressentis quelque démangeaison -de savoir où se trouvait placée l'origine des siècles, si elle était -aussi mystérieuse que celle du Nil, et surtout si elle valait plus ou -moins que la consommation des mêmes siècles: réflexions d'un cerveau -malade. Comme je fermais les yeux, je ne voyais pas le chemin. Je me -souviens seulement que l'impression du froid augmentait à mesure que -nous avancions. À un certain moment, je crus entrer dans la région des -neiges éternelles. J'ouvris alors les yeux, et je vis qu'en effet mon -hippopotame galopait sur une plaine de neige, couverte de quelques -montagnes de neige, d'une végétation de neige, et de quelques grands -animaux également de neigé. On ne voyait que de la neige; un soleil de -neige nous pénétrait de froidure. J'essaya de parler, mais de -froidure. J'essayai de parler, mais je ne pus prononcer que cette -question anxieuse: - ---Où sommes-nous? - ---Nous avons passé l'Éden. - ---Arrêtons-nous alors sous la tente d'Abraham. - ---Mais puisque nous allons en arrière, répartit ma monture en se -moquant de moi. - -Je demeurai ahuri et vexé. Le voyage me parut décidément extravagant -et sans intérêt, le froid incommode, le moyen de locomotion brutal et -le but inaccessible. De plus,--imagination de malade,--je me disais -qu'en supposant même que nous y arrivions, il n'était pas impossible -que les siècles, irrités de cette profanation, nous déchirassent -entre leurs ongles, qui devaient être séculaires comme eux. Tandis que -je me livrais à ces réflexions, nous dévorions l'espace, et la plaine -fuyait sous nos pieds. Enfin l'animal s'arrêta, et je pus regarder -autour de moi. Regarder seulement, car je ne vis rien, hors l'immense -linceul de neige qui couvrait alors le ciel même, demeuré jusque-là -limpide. Par moment, j'entrevoyais quelque énorme plante agitant au -vent ses larges feuilles. Le silence était sépulcral. On eût dit que -la vie des êtres se figeait en présence de l'homme. - -Et voici qu'un visage énorme (tombait-il du ciel? sortait-il de terre, -je ne sais), un visage de femme, fixant sur moi des regards rutilants -comme le soleil, m'apparut. Il avait l'ampleur des solitudes sauvages et -il échappait à la compréhension humaine, car ses contours se -perdaient dans l'ambiance, et ce qui paraissait opaque était tout -simplement diaphane. Dans ma stupéfaction, je ne dis rien, je ne -poussai pas un cri. Mais au bout d'un instant, dans ma curiosité -délirante, je lui demandai son nom. - ---Je suis, comme il te plaira, la Nature ou Pandore. Je suis ta mère et -ton ennemie. - -En entendant ces mots, je reculai un peu, pris d'épouvante. La figure -poussa un large éclat de rire, qui fit autour de nous l'effet d'une -tempête. Les plantes se contorsionnèrent, et un long gémissement -rompit le silence. - ---Ne crains rien, me dit-elle; mon inimitié ne tue pas. C'est au -contraire par la vie qu'elle s'affirme. Tu vis: je ne te souhaite pas -d'autre mal. - ---Vis-je vraiment? demandai-je en enfonçant mes ongles dans ma chair, -pour me certifier de ma propre existence. - ---Oui, ver de terre, tu vis. Ne crains pas de perdre ces haillons, dont -tu t'enorgueillis. Pendant quelques heures encore, tu goûteras le pain -de la douleur et le vin de la misère. Tu vis, dans ta folie actuelle, -tu vis. Et si ta conscience se réveille un instant et reprend sa -sagacité, tu diras encore que tu veux vivre. - -Ce disant, la vision étendit le bras, me saisit par les cheveux, -m'éleva dans les airs comme elle eût fait d'une plume. Alors seulement -je contemplai de près son visage qui était énorme. Il était -d'une quiétude parfaite, sans contorsions, sans expression de -haine ou de férocité. Sa caractéristique unique et complète était -l'impassibilité égoïste, l'éternelle surdité, la volonté immobile. -Ses colères, si elle en ressentait, demeuraient enserrées dans son -cœur. En même temps, sur ce visage glacial, il y avait un air de -jeunesse, de force et de santé, en présence duquel je me sentais le -plus débile et le plus décrépit des êtres. - ---M'entends-tu? dit-elle enfin, au bout de quelques instants de mutuelle -contemplation. - ---Non, répondis-je; je ne veux pas te comprendre, tu es absurde, tu es -un mythe. Je rêve, sans doute; ou si par hasard je suis devenu fou, tu -n'es qu'une conception d'aliéné, une chose vaine, que la raison -absente ne peut ni diriger ni palper. La Nature?... celle que je connais -est bien une mère, mais non une ennemie. Elle ne fait pas de la vie un -fléau; elle n'a pas, comme toi, cet air indifférent et sépulcral. Et -pourquoi Pandore? - ---Parce que je porte sur moi les biens et les maux, et le pire de tous, -l'espérance, consolation des hommes. Tu trembles? - ---Oui, ton regard me fascine. - ---Sans doute; car je ne suis pas seulement la vie, mais aussi la mort; -et d'ici peu tu vas me rendre ce que je n'ai fait que te prêter. Grand -voluptueux, la volupté du néant t'attend. - -Quand cette parole retentit comme un coup de tonnerre dans cette immense -vallée, je crus que c'était le dernier son qui parviendrait à mes -oreilles. Je sentis comme la décomposition subite de moi-même. Je lui -lançai un regard suppliant et demandai un sursis de quelques années. - ---Vie éphémère, s'écria la vision, pourquoi souhaiter encore quelque -prolongement? pour dévorer encore, et être enfin dévorée à ton -tour. N'es-tu point lasse du spectacle de la lutte? Tu connais à fond -tout ce que je t'offre de moins ignoble et de moins triste: le lever du -soleil, la mélancolie des soirs, le sommeil, enfin, qui est le plus -grand présent de mes mains. Que te faut-il encore, sublime idiote? - ---La continuation de moi-même: je ne te demande rien de plus. Qui donc -m'a mis dans le cœur, sinon toi, cet amour de la vie? Et si j'aime la -vie, n'est-ce point te frapper toi-même que de me tuer? - ---Non; car je n'ai plus besoin de toi. Ce qui importe au temps, ce n'est -pas la minute qui passe, c'est celle qui vient. Celle-ci est forte, -allègre; elle se croit immortelle, bien qu'elle porte la mort en elle, -et qu'elle doive périr comme celle qui l'a précédée. Seul le temps -subsiste. Égoïsme, diras-tu; sans doute, mais j'ai encore une autre -loi: égoïsme, et conservation. La panthère enlève un veau du -troupeau en se disant qu'elle doit vivre; et si le veau est tendre tant -mieux. C'est la règle universelle. Monte et regarde. - -Ce disant, la vision m'emporta au sommet d'une montagne. J'abaissai mes -yeux vers la vallée, et pendant longtemps je contemplai dans le -lointain, à travers le brouillard, une chose unique. Figure-toi, -lecteur, une réduction des siècles défilant devant moi, exhibant -toutes les races, toutes les passions, le tumulte des empires, la guerre -des appétits et des haines, la destruction réciproque des êtres et -des choses. Curieux et cruel spectacle! L'histoire de l'homme et de -notre planète prenait ainsi une intensité que ne sauraient lui donner -ni l'imagination ni la science, car la science est plus lente et -l'imagination plus vague, tandis que ce que j'avais devant moi était la -condensation vivante de tous les temps. Impossible de décrire ce -spectacle: ce serait vouloir fixer l'éclair. Les siècles se -succédaient en tourbillon, et pourtant je voyais, avec la vision -spéciale du délire, tout ce qu'ils contenaient: fléaux et délices, -gloire et misère, et l'amour aggravant la faiblesse. Voici venir la -jalousie qui dévore, la colère qui enflamme, l'envie qui bave, et la -pioche et la plume humide de sueur, et l'ambition et la faim, et la -vanité, et la mélancolie, et la richesse, et l'amour: toutes les -passions qui agitent l'homme comme un jouet, ou le détruisent et en -font un haillon. Je voyais les formes multiples du même vice originel, -qui tantôt mord les viscères, tantôt s'attaque à la pensée, et -promène éternellement son habit d'arlequin sur l'humanité tout -entière. La douleur cédait parfois, ou à l'indifférence qui est un -sommeil sans rêve, ou au plaisir qui est une douleur bâtarde. L'homme, -flagellé et rebelle, courait au-devant de la fatalité des choses, -après une figure nébuleuse et fuyante, faite de lambeaux de -l'impalpable, de l'improbable, de l'invisible, mal cousus avec -l'aiguille de l'imagination. Et cette image, vaine chimère de la -félicité, ou s'éloignait perpétuellement, ou se laissait prendre par -un pan de sa robe, dont l'homme s'enveloppait aussitôt la poitrine, -tandis qu'elle partait d'un éclat de rire et jouissait comme un songe. - -Devant tant de misères, je ne pus contenir un cri d'angoisse que Nature -ou Pandore entendit sans rire ni protester; et je ne sais par quelle -bizarrerie cérébrale ce fut moi qui me mis à rire d'un rire -inextinguible et idiot. - ---Tu as raison, dis-je; le spectacle est divertissant et vaut la peine -d'être vu, quoiqu'il soit un peu monotone. Quand Job maudissait le jour -où il fut conçu, il eût aimé à voir d'ici ce spectacle. Allons, -Pandore, ouvre tes entrailles et digère-moi; le spectacle est -divertissant, mais digère-moi. - -Je fus invité, pour toute réponse, à regarder au-dessous de moi les -siècles qui continuaient à passer, rapides et turbulents, les -générations qui se superposaient aux générations, les unes tristes -compte la captivité d'Israël, les autres gaies, comme les -extravagances de Commode, et toutes s'engouffrant ponctuellement dans le -sépulcre. Je voulais fuir, mais une force inconnue alourdissait mes -pieds. Alors je me dis en moi-même: «Bon! laissons passer les -siècles; le mien aura son tour et tous après lui, jusqu'au dernier, -qui me donnera le mot de l'énigme de l'éternité.» Et je regardai, et -je continuai à voir les âges qui survenaient et passaient, et je me -sentais résolu et tranquille, peut-être même satisfait. Oui, -peut-être bien, satisfait. Chaque siècle apportait sa part d'ombre et -de lumière, d'apathie et de combativité, d'erreur te au temps, ce n'est -pas la minute qui passe, c'est celle qui vient. Celle-ci est forte, -allègre; elle se croit immortelle, bien qu'elle porte la mort en elle, -et qu'elle doive périr comme celle qui l'a précédée. Seul le temps -subsiste. Égoïsme, diras-tu; sans doute, mais j'ai encore une autre -loi: égoïsme, et conservation. La panthère enlève un veau du -troupeau en se disant qu'elle doit vivre; et si le veau est tendre tant -mieux. C'est la règle universelle. Monte et regarde. - -Ce disant, la vision m'emporta au sommet d'une montagne. J'abaissai mes -yeux vers la vallée, et pendant longtemps je contemplai dans le -lointain, à travers le brouillard, une chose unique. Figure-toi, -lecteur, une réduction des siècles défilant devant moi, exhibant -toutes les races, toutes les passions, le tumulte des empires, la guerre -des appétits et des haines, la destruction réciproque des êtres et -des choses. Curieux et cruel spectacle! L'histoire de l'homme et de -notre planète prenait ainsi une intensité que ne sauraient lui donner -ni l'imagination ni la science, car la science est plus lente et -l'imagination plus vague, tandis que ce que j'avais devant moi était la -condensation vivante de tous les temps. Impossible de décrire ce -spectacle: ce serait vouloir fixer l'éclair. Les siècles se -succédaient en tourbillon, et pourtant je voyais, avec la vision -spéciale du délire, tout ce qu'ils contenaient: fléaux et délices, -gloire et misère, et l'amour aggravant la faiblesse. Voici venir la -jalousie qui dévore, la colère qui enflamme, l'envie qui bave, et la -pioche et la plume humide de sueur, et l'ambition et la faim, et la -vanité, et la mélancolie, et la richesse, et l'amour: toutes les -passions qui agitent l'homme comme un jouet, ou le détruisent et en -font un haillon. Je voyais les formes multiples du même vice originel, -qui tantôt mord les viscères, tantôt s'attaque à la pensée, et -promène éternellement son habit d'arlequin sur l'humanité tout -entière. La douleur cédait parfois, ou à l'indifférence qui est un -sommeil sans rêve, ou au plaisir qui est une douleur bâtarde. L'homme, -flagellé et rebelle, courait au-devant de la fatalité des choses, -après une figure nébuleuse et fuyante, faite de lambeaux de -l'impalpable, de l'improbable, de l'invisible, mal cousus avec -l'aiguille de l'imagination. Et cette image, vaine chimère de la -félicité, ou s'éloignait perpétuellement, ou se laissait prendre par -un pan de sa robe, dont l'homme s'enveloppait aussitôt la poitrine, -tandis qu'elle partait d'un éclat de rire et jouissait comme un songe. - -Devant tant de misères, je ne pus contenir un cri d'angoisse que Nature -ou Pandore entendit sans rire ni protester; et je ne sais par quelle -bizarrerie cérébrale ce fut moi qui me mis à rire d'un rire -inextinguible et idiot. - ---Tu as raison, dis-je; le spectacle est divertissant et vaut la peine -d'être vu, quoiqu'il soit un peu monotone. Quand Job maudissait le jour -où il fut conçu, il eût aimé à voir d'ici ce spectacle. Allons, -Pandore, ouvre tes entrailles et digère-moi; le spectacle est -divertissant, mais digère-moi. - -Je fus invité, pour toute réponse, à regarder au-dessous de moi les -siècles qui continuaient à passer, rapides et turbulents, les -générations qui se superposaient aux générations, les unes tristes -compte la captivité d'Israël, les autres gaies, comme les -extravagances de Commode, et toutes s'engouffrant ponctuellement dans le -sépulcre. Je voulais fuir, mais une force inconnue alourdissait mes -pieds. Alors je me dis en moi-même: «Bon! laissons passer les -siècles; le mien aura son tour et tous après lui, jusqu'au dernier, -qui me donnera le mot de l'énigme de l'éternité.» Et je regardai, et -je continuai à voir les âges qui survenaient et passaient, et je me -sentais résolu et tranquille, peut-être même satisfait. Oui, -peut-être bien, satisfait. Chaque siècle apportait sa part d'ombre et -de lumière, d'apathie et de combativité, d'erreur z-vous bien remarqué: -aucune suture apparente, rien qui distraie la sereine attention du -lecteur, rien; de telle sorte que ce livre conserve ainsi tous les -avantages de la méthode, sans la rigidité de la méthode. En vérité il -était temps. La méthode est indispensable; mais je la préfère en -déshabillé, sans atours ni colifichets, se moquant des opinions du -voisin et de celles du commissaire de police de quartier. C'est comme -l'éloquence: il en est une naturelle et vibrante, d'un art sincère et -ensorceleur; et une autre empesée et vide. - -Revenons au 20 octobre. - - - - -X. CE JOUR-LÀ - - -Ce jour-là, une fleur gracieuse poussa sur l'arbre des Cubas: je -naquis. Paschoela, insigne sage-femme venue du Minho, et qui se vantait -d'avoir ouvert les portes de la vie à une génération entière de -gentilshommes, me reçut dans ses bras. Il est possible que mon père -l'ait entendue faire son habituelle déclaration; je veux croire -pourtant que ce fut le sentiment paternel qui induisit l'auteur de mes -jours à la gratifier de deux demi-doublons. On me lava, on -m'emmaillota, et je devins aussitôt le héros de la maison. Chacun -pronostiquait à mon égard ce qui lui plaisait davantage. Mon oncle -Jean, ancien officier d'infanterie, trouvait que j'avais le regard de -Bonaparte, ce qui déplut à mon père. Mon oncle Ildefonso, alors -simple prêtre, devinait en moi un futur chanoine. - ---Il sera au moins chanoine; je ne dis pas plus, pour ne point paraître -orgueilleux. Mais je ne serais pas surpris si Dieu le destinait à -l'épiscopat. Et pourquoi, après tout, ne serait-il pas évêque! la -chose n'est pas impossible. Qu'en dites-vous, Bento, mon frérot? - -Mon père répondait à tous que je serais ce qu'il plairait au ciel. Et -il me soulevait en l'air comme s'il eût eu l'intention de me montrer à -la ville et à l'univers. Il demandait à tout le monde si je lui -ressemblais, si j'étais joli, si je paraissais intelligent. - -Je raconte ces choses en gros, et telles que l'on me les a narrées plus -tard. J'ignore naturellement la plupart des faits de ce jour mémorable. -Je sais que les voisins vinrent en personne ou envoyèrent leurs -souhaits au nouveau-né, et que pendant les premières semaines, ce fut -un défilé de visites à la maison. Toutes les chaises étaient prises, -et jusqu'au moindre tabouret. On tailla force layettes. Si je -n'énumère point les cadeaux, les baisers, les exclamations et les -bénédictions, c'est que je n'en finirais plus avec ce chapitre, et -qu'il faut pourtant bien qu'il ait une fin. - -Je ne parlerai pas non plus de mon baptême. Tout ce qu'on m'en a dit, -c'est que ce fut une des plus brillantes fêtes de l'année suivante, -1806. La cérémonie eut lieu dans l'église de São Domingos, un mardi -de mars, par une belle journée, lumineuse et pure; mon parrain et ma -marraine furent le colonel Rodrigues de Mattos et sa femme. Tous deux -descendaient de vieilles familles du Nord et honoraient le sang qui -coulait dans leurs veines, et que leurs aïeux avaient répandu dans les -guerres contre la Hollande. Je crois bien que leurs noms à tous deux -furent au nombre des premiers mots que je balbutiai. Et je devais le -faire avec grâce, et en révélant quelque talent précoce, car sitôt -que quelqu'un se présentait, il me fallait réciter ma leçon. - ---Bébé, tu vas dire à ces messieurs comment s'appelle ton parrain. - ---Mon parrain? c'est S. Exc. le colonel Paulo Vaz Lobo Cezar de Andrade -e Souza Rodrigues de Mattos; ma marraine c'est S. Exc. Dona Maria Luiza -de Macedo Rezende e Souza Rodrigues de Mattos. - ---Il est extraordinaire, ce petit, s'écriaient les assistants. - -Mon père était du même avis, et ses yeux brillaient d'orgueil; il -passait la main sur mon front, me regardait longtemps avec tendresse -satisfait de lui-même. - -Je ne sais pas trop non plus quand je fis mes premiers pas; mais ils -furent prématurés: peut-être pour presser la nature, m'obligea-t-on -de bonne heure à m'accrocher aux chaises, ou me tenait-on par ma robe, -ou me donna-t-on un cerceau. «Allons! tout seul!»... me disait ma -bonne. Et moi, attiré par le hochet de fer-blanc que ma mère agitait -devant moi, j'allais de l'avant, tombant par-ci, tombant par-là; et je -marchais, probablement mal; mais enfin je marchais, et j'ai continué -par la suite. - - - - -XI. L'ENFANT EST LE PÈRE DE L'HOMME - - -Je grandis; ma famille n'y fut pour rien. Je grandis naturellement, -comme les magnolias et les chats. Les chats sont peut-être moins -madrés, et sûrement les magnolias sont moins dissipés que je ne -l'étais. Un poète disait que l'enfant est le père de l'homme. S'il en -est ainsi, étudions quelques traits de mon enfance. - -J'avais cinq ans à peine, et déjà l'on m'avait surnommé -«l'Endiablé»; et vraiment je méritais ce titre. Je fus un des plus -terribles gamins de ma génération: malin, indiscret, turbulent et -volontaire. Par exemple un jour qu'une esclave me refusa une cuillerée -de confiture de coco qu'elle était en train de préparer, je lui mis la -tête en capilotade; et non content de cette méchanceté, je lançai -une poignée de cendre dans le chaudron; puis, pour comble, j'allai -raconter à ma mère que l'esclave avait gâté la confiture par simple -perversité. J'avais alors six ans à peine. Prudencio, un petit -mulâtre élevé à la maison, me servait de monture. Il se mettait à -quatre jambes, les mains à terre, je lui glissais une corde entre les -dents, en guise de frein; je lui montais sur le dos; puis le fustigeant -avec une baguette, je lui faisais faire mille tours à droite et à -gauche et il obéissait, en gémissant parfois; mais enfin il obéissait -sans rien dire ou en murmurant un «aï! aï! Nhonhô» auquel je -répondais en lui disant: «Vas-tu te taire, animal!» Cacher le chapeau -des gens qui venaient nous voir, mettre des queues en papier aux -personnes graves, ou les tirer par la perruque; faire des pinçons sur -le bras des matrones, et autres exploits du même genre, étaient -certainement des preuves d'un caractère indocile; mais je me figure que -c'était en même temps des manifestations d'un esprit robuste, car mon -père m'avait en grande admiration. En public il me réprimandait bien, -pour la forme; mais en particulier, il me couvrait de baisers. - -Il ne faudrait pas croire cependant que j'aie passé le reste de ma vie -à casser des têtes ou à cacher des couvre-chefs. Mais que je sois -demeuré opiniâtre, égoïste, et que j'aie toujours aimé à me moquer -un peu des gens, c'est la pure et simple vérité. Si je n'ai point -toujours caché leurs chapeaux, je les ai toujours un peu tirés par la -perruque. - -Je me suis toujours intéressé aussi à la contemplation des injustices -humaines avec une tendance à les atténuer, à les expliquer, à les -classer par catégories, non pas suivant un étalon rigide, mais en les -considérant comme le produit des circonstances et du milieu. Ma mère -m'éduquait à sa façon, en me faisant apprendre par cœur des -préceptes et des oraisons. Mais c'était le sang et les nerfs qui me -gouvernaient bien plus que toutes les prières; et les règles de morale -perdaient l'âme qui les fait vivre pour se réduire à de simples -formules. Le matin avant la bouillie, le soir avant de m'endormir, je -demandais à Dieu de me pardonner mes offenses comme je pardonnais à -ceux qui m'avaient offensé; mais entre la matinée et la soirée, je -faisais quelque grave espièglerie, et mon père, après le premier -mouvement de mauvaise humeur, me donnait de petites tapes en me disant: -«Ah! polisson! ah! polisson!» - -Oui, vraiment, mon père m'adorait. Ma mère était une femme faible, de -peu d'esprit et d'un grand cœur, crédule, sincèrement pieuse, -casanière bien que jolie, et modeste quoique riche. Elle ne craignait -que deux choses au monde, le tonnerre et son mari, qui était son oracle -et son Dieu. De la collaboration de ces deux êtres résulta mon -éducation qui, bonne peut-être par quelque côté, était en général -vicieuse, incomplète et même négative sur certains points. Mon oncle, -le chanoine, faisait bien quelques reproches à son frère; il lui -disait que j'étais trop libre et pas assez bien élevé, que j'étais -trop gâté et pas assez châtié. Mais mon père répondait que mon -éducation était faite suivant un système très supérieur à la -routine coutumière; et de la sorte, sans persuader mon oncle, il -arrivait à se convaincre lui-même. - -De pair avec l'hérédité et l'éducation, il y eut aussi l'exemple du -dehors et le milieu domestique. J'ai parlé de mes père et mère, -j'avais aussi des oncles. L'un d'eux, Jean, avait la langue bien pendue, -menait une vie galante et se plaisait aux conversations scabreuses. Dès -que j'eus onze ans, il commença à me raconter des anecdotes plus ou -moins vraies, mais toutes farcies d'obscénités. Il ne respectait pas -plus mon adolescence que la soutane de son frère. Seulement, celui-ci -disparaissait dès qu'il pressentait l'histoire leste. Moi non, je -restais sans rien comprendre tout d'abord. Peu à peu je compris et -trouvai cela drôle. Au bout d'un certain temps, c'est moi qui -recherchais la compagnie de mon oncle. Il m'aimait beaucoup, me donnait -des gâteaux et m'emmenait à la promenade. Quand j'allais passer -quelques jours chez lui, il m'arrivait souvent de le trouver au fond du -jardin, dans le lavoir, en train de causer avec les esclaves qui -lavaient le linge. Il en défilait, des anecdotes, des bons mots, au -milieu d'éclats de rire qu'on ne pouvait entendre de la maison, dont le -lavoir était fort éloigné. Les négresses, un pagne sur le ventre, -les jupes relevées, les unes dans le bassin, les autres en dehors, -penchées sur les monceaux de linge sale qu'elles savonnaient, battaient -ou tordaient, écoutaient les plaisanteries de l'oncle Jean, y -répondaient et les commentaient de temps à autre par ces exclamations: -«Doux Jésus!... Monsieur Jean est le diable en personne.» - -Bien différent était mon oncle le chanoine, homme austère et chaste. -Ces qualités, d'ailleurs, ne mettaient pas en relief un esprit -supérieur; elles compensaient tout au plus la médiocrité de son -intelligence. Il n'était pas de ceux qui voient la partie substantielle -de l'Église; il ne considérait que le côté externe, la hiérarchie, -les préséances, les surplis et les génuflexions. Il appartenait -plutôt à la sacristie qu'à l'autel. Une lacune dans le rituel -l'indignait plus qu'une infraction des commandements. Après tant -d'années, je me demande s'il eût été capable d'interpréter un -passage de Tertullien, ou d'exposer sans hésitations l'histoire du -symbole de Nicée. Mais personne, aux grand'messes, ne connaissait mieux -que lui le moment et le nombre des révérences auxquelles l'officiant a -droit. L'unique ambition de sa vie fut d'être chanoine, et il avouait, -du fond du cœur, que c'était la seule dignité à laquelle il pût -aspirer. Pieux, sévère dans ses mœurs, minutieux dans l'observance -des règles, mais faible, timide, subalterne, il possédait quelques -vertus et s'y montrait exemplaire, mais il lui manquait totalement -l'énergie pour les inculquer et les imposer à autrui. - -De ma tante Emerenciana, sœur de ma mère, je ne dirai rien sinon -qu'elle était la seule personne qui exerçât quelque autorité sur -moi. Elle avait un caractère à part; mais elle ne vécut qu'un ou deux -ans en notre compagnie. Il n'y a guère d'intérêt non plus à citer -des parents et des intimes avec qui nous n'eûmes que des relations -intermittentes, coupées par de longues séparations, et avec qui nous -ne fîmes jamais vie commune. Ce qui peut être intéressant, c'est -l'expression générale de la vie domestique que j'ai ébauchée: -vulgarité des caractères, amour des apparences rutilantes et du -tapage, faiblesse des volontés, triomphe du caprice, et le reste. De -cette terre et de ce fumier, naquit cette fleur. - - - - -XII. UN ÉPISODE DE 1814 - - -Mais je me reprocherais d'aller de l'avant sans compter un galant -épisode de 1814; j'avais alors neuf ans. - -Quand je naquis, Napoléon se trouvait au faîte de la gloire et du -pouvoir. Il était empereur, et s'était imposé à l'admiration des -hommes. Mon père qui, à force de vouloir convaincre les autres de -notre noblesse, avait fini par y croire lui-même, nourrissait contre -l'usurpateur une haine purement mentale. C'était un prétexte à -continuelles discussions avec l'oncle Jean, qui, par esprit de classe ou -sympathie de métier, pardonnait au despote en faveur du général. Mon -oncle l'abbé se montrait inflexible, contre le Corse, et nos autres -parents étaient partagés d'avis. De là naissaient de fréquentes -controverses et d'éternelles discussions. - -Lorsque la nouvelle de la première abdication arriva à Rio de Janeiro, -il y eut naturellement chez nous une vive émotion, mais aucun brocard. -Les vaincus, témoins de la satisfaction publique, se maintinrent dans -un silence plein de dignité. Quelques-uns même virèrent casaque et -battirent des mains. La population, franchement satisfaite, donna des -signes évidents de son attachement à la famille royale. On illumina; -on chanta la _Te Deum_, on tira des salves, on organisa des -manifestations et l'on se répandit en acclamations. Ce jour-là, -j'étrennais une petite épée dont mon parrain m'avait fait présent à -la Saint-Antoine; et franchement, cette épée m'intéressait bien -autrement que la chute de Bonaparte. Jamais je n'ai oublié cette -circonstance: j'ai toujours pensé depuis que, pour chacun de nous, -notre petite épée a bien plus d'importance que celle de Napoléon. -Notez qu'au cours de mon existence j'ai entendu bien des discours, lu -bien des pages où bruissaient de grandes idées et de plus grandes -phrases, mais je ne sais trop pourquoi, par derrière les -applaudissements qui s'échappaient de mon âme, j'entendais une voix -lointaine me répéter cette leçon de l'expérience: - ---Allons donc! tu ne penses qu'à ton épée. - -Ma famille ne se contenta point de prendre une part anonyme à la joie -publique; elle jugea opportun et même indispensable de célébrer la -destitution de l'empereur par un dîner tel que l'écho des acclamations -et des toasts arrivât aux oreilles de Son Altesse, ou tout au moins de -ses ministres. Aussitôt fait que dit: on retira des armoires toute la -vieille vaisselle plate, héritage de mon aïeul Louis Cubas; et aussi -les serviettes de Flandre et les grands vases des Indes. On égorgea le -cochon gras; les compotes et les confitures furent commandées aux -commères de la rue _d'Ajuda_; on lava, on frotta, on polit le plancher -des salles, les escaliers, les bougeoirs, les bobèches, les larges -manchons de verre, tout l'appareil du luxe classique. - -À l'heure dite, une société choisie se trouvé réunie: le juge -provincial, trois ou quatre officiers militaires, quelques commerçants -et hommes de lettres, un grand nombre de fonctionnaires des -administrations, les uns accompagnés de leurs femmes et de leurs -filles, les autres seuls, mais tous parfaitement unanimes dans leur -désir d'étouffer la mémoire de Bonaparte sous la farce d'un dindon. -Ce n'était pas un dîner, mais un _Te Deum._ Ce fut d'ailleurs à peu -près ce que déclara un des littérateurs de l'assistance, le docteur -Villaça, improvisateur insigne, qui ajouta aux mets du service un plat -préparé par les muses. Je me souviens, comme si c'était d'hier, du -moment où il se leva, dans sa lévite de soie où tombait la queue de -sa perruque. Une émeraude ornait son doigt. Il demanda à mon oncle -l'abbé le refrain de l'impromptu, fixa ses regards sur la chevelure -d'une dame, toussa, leva la main droite fermée, d'où surgissait le -doigt indicateur levé vers le toit, et dans cette position étudiée, -il développa le texte donné. Il fit non pas un impromptu, mais trois; -ensuite il jura de ne s'arrêter plus. Il demandait un thème, un autre, -improvisant sans hésiter, à tel point qu'une des dames présentes ne -put cacher sa grande admiration. - ---Madame, répondit modestement Villaça, on voit bien que vous n'avez -pas comme moi entendu Bocage, à Lisbonne, sur la fin du siècle -dernier. Celui-là, oui!... quelle facilité et quels vers. Combien de -fois, pendant des heures, au café Nicola, nous avons lutté à qui -improviserait le plus brillamment, au milieu des bravos et des -applaudissements. Quel talent, ce Bocage!... La duchesse de Cadaval me -le disait encore, il y a quelques jours... - -Et ces trois derniers mots, prononcés avec emphase, produisirent dans -toute l'assistance un frémissement d'admiration et de surprise. Eh -quoi! cet homme si familier, si simple, non seulement luttait avec les -poètes, mais encore vivait dans l'intimité des duchesses! Un Bocage et -une Cadaval! Au contact d'un tel personnage, les femmes se sentaient -magnifiées; les hommes le considéraient avec respect: les uns avec -envie, d'autres avec incrédulité. Pendant ce temps, il continuait à -accumuler épithètes sur épithètes, adverbes sur adverbes, épuisant -tous les mots qui riment avec tyran et usurpateur. On en était au -dessert; personne ne pensait plus à manger. Dans l'intervalle des -impromptus, courait un murmure allègre, une causerie d'estomacs -satisfaits. Les yeux tendres et humides s'alanguissaient encore; ceux -dont l'expression était vive et chaude projetaient des regards d'un -bout à l'autre de la table couverte de desserts et de fruits, d'ananas -en tranches, de melons éventrés, de compotiers de cristal au travers -desquels en apercevait la confiture de coco finement râpé et jauni par -les œufs, ou la mélasse gluante et obscure, auprès des fromages et -des _caras._ De temps à autre, un rire jovial, ample, déboutonné, un -bon gros rire de famille rompait la gravité politique du banquet. À -côté de l'intérêt supérieur et commun, s'agitaient d'autres -intérêts secondaires et particuliers. Les jeunes filles parlaient des -chansonnettes qu'elles devaient chanter au clavecin, et du menuet et de -la gigue. Il n'y avait pas une matrone qui ne se promît de danser au -moins quelques mesures, pour rappeler ce qu'elle avait été au temps de -son jeune âge. Un individu assis à mon côté parlait d'un arrivage de -nègres qu'on lui annonçait de Louanda. Son neveu l'avisait par une -lettre qu'il avait déjà acheté quarante têtes, et il avait dans sa -poche une autre lettre qu'il ne pouvait pas Montrer en ce moment et -qui... Ce qu'il pouvait affirmer c'est qu'on allait recevoir, par ce -seul bateau, cent vingt nègres pour le moins. - -Pan... pan... pan... faisait Villaça en battant des mains. La rumeur -cessait subitement comme un orchestre sous la baguette du chef, et tous -les regards se tournaient vers l'improvisateur. Ceux qui étaient les -plus éloignés arrondissaient leurs mains autour de l'oreille pour ne -pas perdre une seule syllabe. La plupart, avant même que le poète eût -parlé, avaient déjà sur les lèvres un demi-sourire d'assentiment, -candide et banal. - -Quant à moi, seul et oublié, je regardais d'un œil amoureux une -certaine compote qui était un de mes desserts favoris. Après chaque -impromptu, je me disais avec satisfaction que ce serait sûrement le -dernier, mais il en venait encore un autre, et le dessert demeurait -intact. Personne ne pensait à en appeler. Mon père assis au haut bout, -savourait largement la joie des convives, les figures joyeuses, les -plats, les fleurs, enchanté de voir cette familiarité communicative -qui s'établit entre les esprits les plus distants sous l'influx d'un -bon repas. Je me rendais compte de tout cela, attendu que mes regards -allaient de sa place au compotier avec de vains appels pour qu'il me -servît. Mais il ne voyait rien que lui-même et ses convives. Et les -impromptus se succédaient comme des ondées, m'obligeant à rentrer mon -envie et ma demande. Je patientai tant que je pus. À la fin, je n'y -tins plus. Je demandai de la confiture à voix basse; puis j'élevai la -voix, je criai, je battis du pied. Mon père, qui m'eût donné la lune -s'il eût dépendu de lui de le faire, appela une esclave pour me servir -du dessert. Mais il était déjà trop tard. Ma tante Emerenciana -m'avait enlevé de ma chaise et livré à une servante, en dépit de mes -cris et de mes protestations. - -L'improvisateur ne commit d'autre délit que de retarder le dessert et -de provoquer ainsi mon exclusion. C'en fut assez pour que je jurasse -d'exercer une vengeance, n'importe laquelle, pourvu qu'elle fût grande -et exemplaire, et autant que possible rendît ma victime ridicule. Le Dr -Villaça était un homme grave, lent et posé dans ses manières, âgé -de quarante-sept ans, marié et père de famille. La queue en papier -pendue à l'habit ou à l'extrémité de la perruque me parut -insuffisante. Je rêvais mieux que cela. Je me mis à le suivre, à -l'épier dans le jardin où nous étions tous descendus pour nous -promener. Je le vis causer avec Dona Eusebia, sœur du sergent major -Domingues. C'était une robuste fille qui n'était peut-être pas fort -jolie, mais pas laide non plus. - -Je l'entendis qui disait: - ---Je suis très fâchée contre vous. - ---Et pourquoi? - ---Pourquoi... je ne sais pas... c'est ma destinée... Il y a des jours -où je voudrais mourir... - -Ils étaient entrés dans un petit bosquet. Le soir tombait. Je les -suivis. Villaça avait dans le regard des éclairs de vin et de -volupté. - ---Laissez-moi, lui dit-elle. - ---Personne ne nous voit. Mourir, cher ange, quelle idée! Vous savez -bien que je vous suivrais dans la mort... Que dis-je!... je meurs tous -les jours de passions et de tristesse... - -Dona Eusebia porta son mouchoir à ses yeux. - -L'improvisateur cherchait quelque phrase littéraire dans sa mémoire et -trouva ceci, qu'il avait plagié comme j'eus l'occasion de le vérifier -plus tard. - ---Ne pleure pas, mon amour, tu ne voudrais pas que le jour se levât -avec deux aurores. - -Ceci dit, il l'attira vers lui. Elle résista pour la forme et se laissa -faire. Leurs lèvres s'unirent, et j'entendis le bruit d'un léger -baiser, du plus timide des baisers. - ---Le Dr Villaça vient de donner un baiser à Dona Eusebia, m'écriai-je -en courant dans le jardin. - -Mes paroles furent comme un coup de tonnerre. Chacun demeura stupéfait. -On se regardait, on échangeait des sourires, des observations à -demi-voix. Les mères entraînaient leurs filles, sous prétexte que la -nuit était fraîche. - -Mon père me tira les oreilles, en cachette, vraiment même de mon -indiscrétion. Mais le lendemain, à l'heure du déjeuner, en rappelant -l'aventure, il me donna une petite pichenette sur le nez en disant: -«Ah! polisson, va! polisson!» - - - - -XIII. UN SAUT - - -Sautons maintenant à pieds joints par-dessus l'école fastidieuse où -j'appris à lire, à écrire, à compter, à donner des calottes et à -en recevoir: temps de diableries sur les collines et les plages, partout -où l'occasion se présentait de faire l'école buissonnière. - -Il y avait bien aussi quelques contrariétés: les réprimandes, les -châtiments, les leçons arides et longues, et quelques autres petits -ennuis, si rares et si légers. Seule la férule lourde; et encore!... -ô férule, terreur de mon enfance, tu fus le _Compelle intrare_ avec -lequel un vieux maître chauve et osseux me fourra dans la tête -l'alphabet, la prosodie, la syntaxe et le peu qu'il savait lui-même. -Sainte férule, maudite par les générations plus modernes, que n'ai-je -pu demeurer éternellement sous ton joug, avec mon âme imberbe, mes -ignorances, ma petite épée de 1814, supérieure à celle de Napoléon. -Car enfin, qu'exigeais-lu, ô mon vieux maître de rudiment? quelques -leçons apprises par cœur, et un peu de sagesse à l'école. Rien de -plus que ce que la vie exige de nous, avec cette différence que si tu -m'effrayais, tu ne m'irritais point. Je te revois en ce moment, tel que -tu entrais dans la classe, avec tes pantoufles de cuir blanc, ta -casaque, ton mouchoir à la main, ta tête chauve et ta barbe rasée. Je -te revois t'asseoir, souffler, grogner, humer une prise initiale, avant -de nous faire réciter la leçon. Cette vie obscure, tu la menas -vingt-trois ans, silencieux et ponctuel, enterré dans ta maisonnette de -la rue _do Piolho_, sans attrister le monde de ta médiocrité, jusqu'au -jour où tu fis le grand plongeon dans les ténèbres. Personne ne te -pleura, sauf peut-être un vieux serviteur noir: personne d'autre, pas -même moi qui te dois de connaître les éléments de la grammaire. - -Il s'appelait Ludgero, mon vieux professeur. Je veux écrire son nom -tout au long sur cette page: Ludgero Barata[2]--nom funeste qui servait -aux élèves d'éternel motif de plaisanteries. Un d'entre nous, Quincas -Borba, sen montrait vraiment cruel envers le pauvre homme. Deux ou trois -fois par semaine, il lui glissait dans la poche de son large pantalon un -cafard qu'il tuait à cette intention. Site maître mettait la main -dessus aux heures de classe, il faisait un bond, et promenait sur nous -ses regards irrités. Il nous disait alors les pires injures. Il nous -traitait de sauvages, de paysans du Danube, de gamins des rues. Les uns -tremblaient, autres protestaient. Quincas Borba demeurait impassible, -les yeux en l'air. - -Quel être extraordinaire, ce Quincas!... Jamais, dans mon enfance, ni -du reste pendant toute ma vie, je n'ai rencontré un enfant plus -spirituel, plus inventif, plus endiablé. C'était la perle, je ne dirai -pas seulement de l'école, mais de la ville tout entière. Sa mère, -veuve et possédant quelque bien, adorait son fils et le gâtait, le -bichonnait, le faisait accompagner d'un domestique en livrée, qui nous -laissait faire l'école buissonnière, dénicher les oiseaux ou courir -après les lézards, sur les collines de _Livramento_ et de la -_Conceição_, ou tout simplement flâner dans les rues comme deux -gommeux oisifs. C'était plaisir de voir Quincas Borba faire le rôle -d'empereur aux fêtes du Saint-Esprit. Du reste, dans nos jeux -d'enfants, il choisissait toujours un rôle de roi, de ministre, de -général, la marque d'une suprématie, n'importe laquelle. Il avait de -l'élégance, de la gravité, une certaine magnificence dans les -attitudes et les gestes. Qui aurait dit que... mais n'anticipons pas. -Faisons un saut jusqu'en 1822, date de notre indépendance politique, et -de ma première captivité. - - - - -XIV. LE PREMIER BAISER - - -Je venais d'avoir dix-sept ans; au-dessus de mes lèvres s'estompait un -léger duvet, sur lequel je tirais pour le transformer en moustaches. Je -n'avais de vraiment viril que mes yeux, qui étaient vifs et résolus. -Comme je montrais une certaine arrogance, il était difficile de dire si -j'étais encore un enfant avec des airs d'homme, ou un homme ayant -conservé des airs d'enfant. J'étais en somme un joli garçon, joli et -audacieux, qui entrait dans la vie avec bottes et éperons, le fouet en -main, du sang dans les veines, chevauchant une monture nerveuse, rapide -et résistante comme le coursier des antiques ballades, que le -romantisme alla chercher dans les châteaux du moyen âge pour le -lâcher dans les rues de notre siècle. Le pis est que, fourbu de tant -de courses qu'on lui fit faire, il fut mis au rancart. Le réalisme le -trouva rongé de lèpre et de vermine, et par compassion lui donna asile -dans ses livres. - -C'est vrai que j'étais un joli garçon élégant et riche; et l'on peut -facilement s'imaginer que plus d'une femme, à cette époque, baissait -devant moi son front pensif, ou me fixait de ses égards avides. Entre -toutes, celle qui me captiva était une... une... je ne sais trop -comment dire, car ce livre est chaste, au moins dans mon intention. Ah! -dans mon intention, combien il est chaste! Mais enfin, comme il faut -tout dire ou rien, celle qui fit ma conquête était une Espagnole, -Marcella, la «Belle Marcella» comme l'appelaient avec raison les -jeunes gens de ce temps-là. Elle était fille d'un jardinier des -Asturies, comme elle me l'avoua elle-même dans une heure d'expansion; -car la version courante lui donnait comme père un homme de lettres de -Madrid, victime de l'invasion française, qui avait été blessé puis -emprisonné et enfin fusillé quand elle avait à peine dix ans. _Cosas -de España._ Quoi qu'il en soit, fille de littérateur ou de jardinier, -il est certain que Marcella ne possédait plus l'innocence rustique et -ne comprenait qu'avec peine la morale prescrite par la loi. C'était une -bonne fille, joyeuse, sans scrupules, un peu comprimée par -l'austérité du temps, qui ne lui permettait pas d'exhiber par les rues -son équipage et ses folies. Elle était impatiente, amie du luxe, de -l'argent et des jeunes hommes. Cette année-là, elle se mourait d'amour -pour un certain Xavier, individu riche et phtisique, une perle! - -La première fois qu'elle m'apparut, ce fut au _Rocio Grande_, le soir -de la grande illumination improvisée dès qu'on connut les premières -nouvelles de la déclaration d'indépendance. Vraie fête de printemps, -superbe aurore de la conscience nationale. Nous étions deux gamins: -peuple et moi. Nous sortions de l'enfance avec toute la fougue de la -jeunesse. Je la vis descendre d'une chaise à porteurs. Elle était -imposante dans sa démarche, faite au moule, le corps svelte et -ondulant, un galbe, un je ne sais quoi qu'on ne trouve que chez les -impures. «Suivez-moi», dit-elle à son valet de pied; et moi je la -suivis, aussi asservi que l'autre, comme si l'ordre s'adressait à moi. -Je la suivis, amoureux d'elle, vibrant, le cœur illuminé des -premières aurores. Chemin faisant, je l'entendis nommer: «La Belle -Marcella». Marcella: j'avais entendu l'oncle Jean prononcer ce nom; et -je demeurai tout étourdi. - -Trois jours plus tard, mon oncle me demanda en secret si je voulais -souper avec de petites femmes, aux _Cajueiros._ J'acceptai, et il me -conduisit chez Marcella. Xavier, avec tous ses tubercules, présidait le -nocturne banquet. Je ne mangeai rien ou presque rien, n'ayant d'yeux que -pour la maîtresse de la maison. Quelle gracieuse petite Espagnole!... -Il y avait là une demi-douzaine de femmes, toutes entretenues, jolies -et pleines de charme. Mais l'Espagnole!... L'enthousiasme, quelques -gorgées de vin, mon caractère impérieux et emporté, tout cela me fit -faire une chose dont je ne me serais point cru capable. Sur le seuil de -la maison, je dis à mon oncle de m'attendre un instant, et je gravis de -nouveau les escaliers. - ---Vous avez oublié quelque chose?... me demanda Marcella, debout sur le -palier. - ---Mon mouchoir. - -Elle allait me précéder dans la direction du salon. Mais je lui saisis -les mains, l'attirai à moi, et lui donnai un baiser. Je ne sais ce -qu'elle me dit, si elle cria, si elle appela. Je descendis de nouveau -les escaliers, rapide comme un vent d'orage, et titubant comme un homme -ivre. - - - - -XV. MARCELLA - - -Je mis trente jours pour aller du _Rocio Grande_ au cœur de Marcella, -non plus en galopant sur le coursier fougueux du désir, mais en -chevauchant l'âne de la patience, à la fois artificieux et entêté. -Il n'y a en vérité que deux moyens de dominer la volonté des femmes: -la violence symbolisée par le taureau d'Europe, l'insinuation que -rappellent le cygne de Léda et la pluie d'or de Danaé. Ces trois -inventions du vieux Jupiter sont passées de mode et j'y substitue le -chevalet l'âne. Je ne dirai point les ruses ourdies, les tentatives de -séduction, les alternatives de confiance et d'amour, les attentes -déçues; je tairai tous ces préliminaires. Mais je puis affirmer que -l'âne fut digne du cheval, un véritable âne de Sancho, philosophe en -vérité, qui me conduisit à bon port à la fin du laps de temps déjà -connu. Je descendis, caressai la croupe de l'animal, et l'envoyai -paître. - -Ô premières émotions de ma jeunesse, comme vous vous étiez suaves en -vérité!... Telle, dans la création biblique, dut être l'effet du -premier rayon de soleil, lorsqu'il éclaira la face du monde en fleur. -Oui, ce fut ainsi pour moi, et pour toi aussi, ami lecteur; s'il y eut -dans ta vie une dix-huitième année, tu concorderas qu'il en fut ainsi. - -Notre passion, union, ou tout ce que l'on voudra, le nom importe peu, -eut deux phases: la phase consulaire et la phase impériale. La -première fut courte, et jamais Xavier ne soupçonna qu'il partageait -avec moi le gouvernement de Rome. Le jour pourtant où la crédulité ne -put tenir devant l'évidence, il déposa les insignes, je concentrai -tous les pouvoirs dans mes mains. Ce fut la phase césarienne. L'univers -m'appartint; mais Dieu sait ce qu'il m'en coûta. Il fallut trouver de -l'argent et en inventer. J'exploitai d'abord la générosité de mon -père, qui me donnait tout ce que je lui demandais, sans reproches, sans -retard, sans froideur. Il disait qu'il faut que jeunesse se passe, et -qu'il avait été jeune comme moi. Pourtant, j'abusai tant et tant, -qu'il resserra peu à peu les cordons de sa bourse. J'eus alors recours -à ma mère, qui trouvait moyen de me glisser quelque argent en -cachette. C'était peu. Aux grands maux les grands remèdes: j'escomptai -l'héritage paternel, je signai des lettres, sans échéance précise, -et à des taux usuraires. - -En vérité, disait Marcella, quand je lui apportais des soieries ou des -bijoux, il faut que je me fâche. A-t-on jamais vu... un cadeau de cette -valeur!... - -Et s'il s'agissait d'un bijou, elle le contemplait entre ses doigts tout -en proférant ces paroles; die l'examinait à la lumière, en essayait -l'effet sur elle, et elle me couvrait de baisers impétueux et -sincères. En dépit de ses protestations, la joie coulait dans ses -regards, et je me sentais satisfait de la voir ainsi. Elle aimait -particulièrement nos anciens doublons d'or, et je lui en apportais -autant que j'en pouvais trouver. Marcella les enfermait tous dans un -coffret de fer dont personne ne sut jamais où elle gardait la clef. -Elle les cachait ainsi par crainte des esclaves. Sa maison des -_Cajueiros_ lui appartenait. Les meubles étaient bons et solides, en -palissandre sculpté, et tout était à l'avenant, bibelots, miroirs, -vases, vaisselle, une superbe vaisselle des Indes que lui avait donnée -un conseiller à la Cour d'appel. Ah! vaisselle du diable, me portais-tu -assez sur les nerfs!... Combien de fois ne l'ai-je pas dit à sa -propriétaire. Je ne lui dissimulais pas l'écœurement que me causaient -toutes ces reliques de ses amours d'antan. Elle m'écoutait en souriant, -avec une expression de candeur,--de candeur et d'autre chose encore que -je ne pouvais comprendre en ce temps-là. Mais maintenant, en me -reportant en arrière, je songe que son rire offrait le singulier -mélange d'un être qui serait issu d'une sorcière de Shakespeare et -d'un ange de Klopstock. Je ne sais si je me fais bien comprendre. Dès -qu'elle devinait mes inutiles et tardives jalousies, je crois qu'elle -prenait plaisir à les exciter davantage. Par exemple, un jour que je -n'avais pu lui offrir un certain collier trop cher pour ma bourse, et -qu'elle avait vu à la devanture du bijoutier, elle me dit qu'elle avait -voulu plaisanter, que son amour se passait fort bien de tels stimulants. - -Et elle me menaça du doigt en disant: - ---Jamais je ne te pardonnerais d'avoir de moi une aussi triste -opinion. - -Et voilà que, rapide comme un oiseau, elle bat des mains, m'en entoure -le visage, m'attire à elle d'un geste gracieux, avec des minauderies -d'enfant. Ensuite, étendue sur la chaise longue, elle continua sa -profession de foi, avec simplicité et franchise. Son affection n'était -pas à vendre. On pouvait bien en acheter les apparences. Quant à la -réalité, elle la gardait pour un petit nombre. Duarte, par exemple, le -sous-lieutenant Duarte, qu'elle avait aimé pour de vrai, deux ans -auparavant, avait toutes les peines du monde à lui faire accepter un -objet de valeur, tout comme moi; elle ne recevait de lui, sans -réluctance, que de petits cadeaux modestes comme la croix d'or qu'il -lui avait offerte le jour de sa fête. - ---Cette croix... - -Ce disant, elle porta la main à son corsage, en retira une fine croix -d'or, pendue à son coupar un ruban bleu. - ---Mais cette croix, lui fis-je observer, ne m'as-tu pas dit qu'elle te -venait de ton père? - -Marcella secoua la tête avec commisération. - ---Tu n'as pas compris que c'était un mensonge... pour ne pas -t'attrister. Allons, viens, _chiquito_, ne sois pas défiant comme cela. -J'en ai aimé d'autres; et puis après, qu'importe, puisque c'est fini? -Un jour quand nous nous quitterons... - ---Ne dis pas cela, m'écriai-je. - ---Tout passe! un jour... - -Elle ne put achever; un sanglot étouffa sa voix. Elle étendit les -mains, m'attira sur son sein, me murmura tout bas à l'oreille: - ---Jamais, jamais, mon amour!... - -Je la remerciai, les yeux humides. Le lendemain, je lui apportai le -collier qu'elle avait refusé. - ---Comme souvenir de moi, quand nous nous séparerons, lui dis-je. - -D'abord elle se concentra dans un silence indigné. Ensuite, elle fit un -geste magnifique. Elle essaya de jeter le collier par la fenêtre. Je -retins son bras. Je la suppliai de ne pas me faire une telle offense, de -garder le bijou. Elle m'obéit en souriant. - -D'ailleurs elle me payait largement de mes sacrifices. Elle devinait mes -plus secrets désirs; elle les prévenait tout naturellement, par une -espèce de nécessité affective, par une fatalité de sa conscience. -Jamais le désir n'était raisonnable; c'était pur caprice, simple -enfantillage. Je la voulais vêtue d'une certaine manière, parée de -telle et telle façon; j'exigeais qu'elle mît ce vêtement et non un -autre, qu'elle vînt se promener. Il en était ainsi du reste. Elle -consentait à tout, souriante et bavarde. - ---Quel être extraordinaire lu fais! me disait-elle. - -Et elle allait mettre la robe, la dentelle, les bijoux, avec une -docilité charmante. - - - - -XVI. UNE RÉFLEXION IMMORALE - - -Il me vient à l'esprit une réflexion immorale qui est en même temps -une correction de phrase. Je crois avoir, dit au chapitre XIV, que -Marcella se mourait d'amour pour Xavier. Ce n'est pas mourir, c'est -vivre, qu'il faut dire. Vivre n'est pas la même chose que mourir. Tous -les joailliers du monde l'affirment, et ce sont des gens qui connaissent -la grammaire. Bons bijoutiers, qu'en serait-il de l'amour sans vos -jouets et vos amulettes, qui sont le tiers ou la cinquième partie de -l'universel commerce des cœurs? Telle est la réflexion immorale que -j'ai voulu faire, et qui est aussi obscure qu'immorale, car on ne -comprend pas très bien ma pensée. J'ai voulu dire que la plus belle -tête du monde n'en est pas moins belle quand on la ceint d'un diadème -de perles fines; ni moins belle, ni moins aimée. Marcella par exemple, -qui était vraiment bien jolie, Marcella m'aima... - - - - -XVII. CONSIDÉRATIONS SUR LE TRAPÈZE - - -...Marcella m'aima durant quinze mois et onze _contos_ de reis; rien de -plus, rien de moins. Mon père, dès qu'il eut vent des onze _contos_, -prit la chose au tragique: il trouva que l'aventure dépassait de -beaucoup les limites d'un simple caprice de jeune homme. - ---Cette fois, dit-il, tu vas me faire le plaisir de filer en Europe pour -suivre les cours d'une université, probablement celle de Coimbra. Je -veux faire de toi un homme sérieux, et non un muscadin et un voleur. -Voleur! oui, répéta-t-il en voyant mon geste de protestation; quel -autre nom donner à un fils qui se conduit comme toi?... - -Ce disant, il tira de sa poche mes divers billets qu'il avait rachetés, -et me les mit sous le nez. - ---Vois-tu, freluquet! Est-ce ainsi qu'on doit respecter l'honneur des -siens? Crois-tu que moi et ceux qui m'ont précédé nous avons gagné -notre fortune dans les tavernes ou à courir les rues? Libertin! cette -fois tu prendras le droit chemin, ou je te déshérite. - -Sa fureur était courte et pondérée. Je l'écoutai en silence, et je -ne fis point, comme en d'autres circonstances précédentes, -d'objections à l'ordre de départ. Je ruminais d'emmener Marcella avec -moi. J'allai la trouver, je lui en fis la proposition. Marcella -m'écouta, les yeux en l'air, sans répondre. Comme j'insistais, elle -déclara qu'elle ne pouvait aller en Europe. - ---Et pourquoi pas? - ---Je ne puis, me dit-elle d'un air dolent, je ne puis aller respirer -l'air de ces rivages, qui me rappellent la mémoire de mon pauvre père, -victime de Napoléon... - ---Lequel des deux: le jardinier ou l'avocat? - -Marcella fronça le sourcil. Elle chantonna une séguedille, se plaignit -de la chaleur, et demanda un verre de sirop. La femme de chambre -l'apporta sur un plat d'argent qui faisait partie de de mes onze -_contos._ Marcella m'offrit poliment le rafraîchissement. Pour toute -réponse je fis sauter d'un revers de main le verre et le plateau. Elle -reçut le liquide sur son corsage; la négresse hurla et je lui ordonnai -de s'en aller au plus vite. Demeuré seul avec Marcella, je laissai -déborder tout le désespoir de mon âme. Je lui dis qu'elle était un -monstre, que jamais elle ne m'avait aimé, qu'elle m'avait laissé -commettre des folies, sans même avoir l'excuse de la sincérité. Je -l'accablai d'injures que j'accompagnais de gestes violents. Marcella -demeurait assise, mâchonnant le bout de ses doigts, froide comme un -morceau de marbre. J'avais envie de l'étrangler, de l'humilier tout au -moins, en la subjuguant sous mes pieds. J'allais peut-être le faire, -mais mon impétuosité changea de forme: ce fut moi qui me jetai à ses -pieds, contrit et suppliant. Je la couvris de baisers, je lui rappelai -les quinze mois de notre félicité, je lui répétai les tendres -paroles des meilleurs jours, et je lui serrai les mains, assis sur le -plancher, la tête entre ses genoux. Palpitant, égaré, je la suppliai, -en pleurant, de ne point m'abandonner... Marcella me regarda pendant -quelques instants quand j'eus fini de parler, puis elle m'écarta -doucement, avec un geste d'ennui. - ---Laisse-moi tranquille, me dit-elle. - -Elle se leva, secoua ses vêtements encore tout mouillés, et se dirigea -vers sa chambre. - ---Non! m'écriai-je, tu n'entreras pas... je te le défends!... J'allais -porter la main sur elle. Trop tard; elle était entrée et s'était -enfermée à double tour. - -Je sortis désespéré. Pendant deux mortelles heures, j'errai au hasard -dans les quartiers excentriques et déserts, où j'étais certain de ne -rencontrer aucune personne de connaissance. Je mâchonnais mon -désespoir avec une avidité morbide. J'évoquais les heures, les jours, -les instants de délire, et tantôt je me plaisais à les croire -éternels, et à supposer qu'ils survivraient à mon cauchemar passager, -tantôt, me mentant à moi-même, je les rejetais loin de moi comme un -fardeau inutile. Alors j'aurais voulu m'embarquer tout de suite, couper -ma vie en deux morceaux et je me délectais à l'idée que Marcella, -avertie de mon départ, serait pénétrée de regrets et de remords. Je -me persuadais que, m'ayant aimé follement, elle éprouverait quelque -chose, une tristesse quelconque, comme lorsqu'elle pensait au -sous-lieutenant Duarte. Cette réminiscence m'emplit alors de jalousie. -La nature tout entière me criait qu'il fallait emmener Marcella avec -moi. - ---Il le faut... il le faut... disais-je en montrant le poing à -l'espace. - -Soudain une idée géniale... Ah! trapèze de mes péchés, trapèze des -conceptions folles! mon idée se mit à y faire des cabrioles comme plus -tard celle de l'emplâtre (chapitre II). Il fallait fasciner Marcella, -l'éblouir, l'entraîner. Et je découvris un moyen beaucoup plus -convaincant que les supplications. Je ne considérai point les -conséquences possibles. Je fis de nouveaux billets: je me rendis rue -_dos Ourives_, j'achetai le plus joli bijou en montre, trois diamants -énormes, enchâssés dans un peigne d'ivoire; et je courus chez -Marcella. - -Elle était couchée sur un hamac, dans une attitude amollie, la jambe -pendante, montrant le petit pied chaussé de soie, les cheveux épars, -le regard tranquille et somnolent. - ---Tu m'accompagnes, dis-je. J'ai trouvé de l'argent, beaucoup d'argent; -tu auras tout ce que tu désireras. Tiens, prends. - -Et je lui montrai le peigne avec ses diamants. Marcella tressaillit, -dressa son buste, s'appuya sur le coude, et considéra le peigne pendant -un instant très court. Puis elle détourna les regards. Elle s'était -reprise. Alors je saisis ses cheveux, je les tordis, je les nouai à la -hâte, j'improvisai une coiffure, et je couronnai mon œuvre du peigne -aux diamants. Je reculai, je m'approchai de nouveau, retouchant les -tresses, les abaissant ou les relevant, cherchant à établir quelque -symétrie dans ce désordre. Et j'apportais à ces minuties une -tendresse de mère. - ---Voilà, dis-je enfin. - ---Quel fou! s'écria-t-elle. - -Ce fut sa première réponse. La seconde consista à m'attirer, à me -payer de mon sacrifice par un baiser, le plus ardent de tous. Ensuite -elle prit le peigne, en admira la matière et le travail, me regardant -de temps à autre, en secouant la tête d'un air de reproche. - ---A-t-on jamais vu!... disait-elle. - ---Viendras-tu? - -Elle réfléchit un instant. L'expression de ses regards ne me plut -guère, qui allaient de moi au mur et du mur au bijou. Mais cette -mauvaise impression se dissipa quand elle m'eut répondu résolument: - ---J'irai. Quand pars-tu? - ---D'ici deux ou trois jours. - -C'est bon. - -Je la remerciai à genoux. J'avais retrouvé ma Marcella des premiers -jours. Je le lui dis. Elle sourit, et elle alla garder le bijou, tandis -que je descendais l'escalier. - - - - -XVIII. VISION DANS LE CORRIDOR - - -Sur le palier du rez-de-chaussée, au fond du corridor obscur, je -m'arrêtai pendant quelques instants pour souffler, me palper, réunir -mes idées éparses, me reprendre enfin, au milieu de tant de sensations -profondes et contraires. Je sentais heureux. En vérité, les diamants -doublaient un peu mon bonheur; mais quoi! une jolie femme peut bien -aimer en même temps les Grecs et leurs présents. Enfin, j'avais -confiée en ma bonne Marcella. Elle pouvait avoir ses défauts, mais -elle m'aimait. - ---Ange!... murmurais-je en regardant le toit du corridor. - -Et voici que le regard de Marcella, qui un instant auparavant m'avait -donné une impression de défiance, m'apparut comme pour se moquer de -moi. Il brillait au-dessus d'un nez qui était à la fois celui de -Bakbarah et le mien. Pauvre amoureux des _Mille et une nuits!_ Je te vis -courir derrière la femme du vizir, à travers la galerie. Elle te -faisait signe comme pour s'offrir à toi, et tu courais, tu courais tout -au long de l'allée, jusqu'au moment où tu sortis dans la rue et où -tous les corroyeurs te huèrent et elles rossèrent d'importance. Et -soudain il me sembla que le corridor était l'allée, et que la rue -était celle de Bagdad. En effet, sur le pas de la porte, et sur le -trottoir, je vis trois des corroyeurs, l'un en soutane, l'autre en -livrée, le troisième en civil. Ils entrèrent dans le corridor, me -prirent par le bras, me forcèrent à entrer dans une voiture. Mon père -s'assit à ma droite, mon oncle le chanoine à ma gauche, l'individu en -livrée monta sur le siège, et fouette cocher! jusqu'à la maison de -l'intendant police, et de là jusqu'au port, d'où je fus transporté -dans un voilier en partance pour Lisbonne. Figurez-vous ma résistance, -d'ailleurs parfaitement inutile. - -Trois jours après, je franchis la barre, abattu et muet. Je ne pleurais -même pas. J'avais une idée fixe. Maudites idées fixes!... Celle-là -me poussait à me précipiter dans la mer en répétant le nom de -Marcella. - - - - -XIX. À BORD - - -Nous étions en tout onze passagers: un fou qu'accompagnait sa femme, -deux jeunes gens, qui voyageaient pour leur agrément, quatre -commerçants et deux domestiques. Mon père me recommanda à tous, en -commençant par le capitaine du navire, qui d'ailleurs avait fort à -faire et qui, par surcroît, emmenait avec lui sa femme qui était -phtisique au dernier degré. - -J'ignore si le capitaine eut vent de mes funestes projets, ou si mon -père le mit sur ses gardes; il avait constamment les yeux sur moi, il -m'obligeait à rester près de lui, ou, quand il était obligé de me -quitter, il me conduisait près de sa femme. Elle ne se levait point de -sa chaise longue: et tout en toussant, elle me promettait de me montrer -les alentours de Lisbonne. Elle n'était point seulement maigre, mais -translucide; il était impossible d'elle ne mourût pas d'une heure à -l'autre. Le capitaine, peut-être pour se leurrer lui-même, feignait de -ne point croire au dénouement si proche. - -Je ne savais rien; je ne pensais à rien. Que m'importait le sort d'une -femme poitrinaire, au milieu de l'océan? L'univers, pour moi, c'était -Marcella. - -Au bout d'une semaine, je trouvai le moment propice pour mourir. -C'était la nuit. Je montai doucement sur le pont. Mais j'y trouvai le -capitaine qui, penché sur le bastingage, considérait l'horizon. - ---Quelque grain qui s'annonce?... demandai-je. - ---Non, me répondit-il en tressaillant; non. J'admire la splendeur de la -nuit. Voyez... Quelle merveille!... - -Le style démentait l'aspect assez fruste de l'individu, qui semblait -étranger au style métaphorique. Au bout de quelques secondes, il me -prit par la main, me montra la lune, et me demanda pourquoi je ne -faisais point une ode à la nuit. Je lui répondis que je n'étais rien -moins que poète. Il grommela je ne sais quoi, fit quelques pas, prit -dans sa poche un morceau de papier tout chiffonné, et à la lumière -d'un falot, il me lut une ode dans le goût de celles d'Horace, sur la -liberté de la vie maritime. C'était des vers de sa façon. - ---Qu'en dites-vous? - -Je ne me rappelle plus ce que je lui répondis. Il me serra la main avec -force remerciements. Ensuite, il me récita deux sonnets. Il allait m'en -dire un autre, quand on vint l'appeler la part de sa femme. - ---J'y vais, dit-il, et il me récita le troisième sonnet, lentement, -avec componction. - -Je demeurai seul. La muse du capitaine avait balayé de mon esprit les -funestes pensées. Je préférai dormir, ce qui est une façon -passagère de mourir. Le jour suivant, nous nous réveillâmes au bruit -d'une tempête qui donna la chair de poule à tous les passagers, moins -au fou. Il commença de danser, en criant que sa fille l'envoyait -chercher dans une berline. C'était la mort de cette enfant qui avait -causé sa folie. Jamais je n'oublierai l'horrible figure de ce pauvre -homme au milieu du tumulte des gens et des hurlements de l'ouragan. Il -chantait, il dansait, les yeux hors de la tête, très pâle, ses longs -cheveux hérissés au vent. Il s'arrêtait de temps à autre, élevait -ses mains osseuses, et formait avec les doigts des croix, des carrés, -des anneaux, et riait ensuite désespérément. Sa femme l'abandonnait -à lui-même; en proie à la terreur de la mort, elle se vouait à tous -les saints du paradis. Enfin la tempête se calma, après avoir fait, je -l'avoue, une excellente diversion à mes tristesses. Moi qui avais envie -d'aller au-devant de la mort, je n'osai plus la regarder en face, quand -elle se présenta. - -Le capitaine me demanda si j'avais eu peur, si je m'étais senti en -péril, si je n'avais pas trouvé le spectacle sublime, le tout en me -montrant un véritable intérêt d'ami. Tout naturellement, nous en -vînmes à parler de la vie de marin. Le capitaine me demanda si -j'aimais les idylles piscatoires. Je lui répondis en toute ingénuité -que j'ignorais ce qu'il voulait dire. - ---Vous allez voir, me dit-il. - -Et il me récita un petit poème, puis un autre, une églogue, puis cinq -sonnets, par lesquels il termina, ce jour-là sa confidence littéraire. -Le jour suivant, avant de me rien réciter, il me fit l'aveu des graves -motifs qui l'avaient voué à la profession maritime, contre la volonté -de sa grand'mère qui voulait qu'il fût prêtre. Il possédait assez -bien, en effet, les lettres latines. Il n'entra point dans les ordres, -mais il continua d'être poète, la poésie étant sa vocation -naturelle. Pour m'en convaincre, il me récita tout au long et par cœur -une centaine de vers. J'observai en lui un singulier phénomène: ses -attitudes étaient si bizarres, qu'une fois je ne pus contenir mon envie -de rire. Mais le capitaine, quand il récitait, regardait au dedans de -lui-même, de telle sorte qu'il ne vit et n'entendit rien. - -Les jours passaient, et les ondes, elles vers, et aussi la vie de la -poitrinaire. Elle ne tenait qu'à un fil. Un jour, aussitôt après le -déjeuner, le capitaine me dit que la malade ne passerait probablement -pas la semaine. - ---Vraiment! m'écriai-je. - ---Cette nuit a été terrible. - -J'allai lui rendre visite. Je la trouvai, en effet, moribonde, ou peu -s'en fallait. Mais elle parlait toujours de notre arrivée à Lisbonne, -où je resterais quelques jours avant d'aller à Coimbra, car elle -comptait bien me conduire à l'Université. Je sortis consterné. Je -trouvai son mari en contemplation devant les vagues qui venaient mourir -sur la quille du navire, et j'essayai de le consoler. Il me remercia, me -conta l'histoire de ses amours, fit l'éloge delà fidélité et du -dévouement de sa femme, remémora les vers qu'il avait naguère -composés à son intention, et me les récita. Sur ces entrefaites, on -vint l'appeler sa part. Nous accourûmes: c'était une crise qu'elle -traversait. Ce jour-là et le suivant furent cruels. Le troisième, elle -entra en agonie et je m'éloignai de ce spectacle qui me répugnait. Une -demi-heure plus tard, je rencontrai le capitaine assis sur un monceau de -câbles, la tête entre les mains. Je lui présentai mes condoléances. - ---Elle est morte comme une sainte, me répondit-il. Et pour que ces -paroles ne pussent être mises sur le compte de l'attendrissement, il se -leva aussitôt, secoua la tête, et fixa sur l'horizon un regard -accompagné d'un geste long et profond. - ---Nous allons, dit-il, la livrer à la tombe qui jamais ne se rouvre sur -ce qu'elle a une fois englouti. - -Peu d'heures après, le cadavre fut en effet lancé à la mer, avec les -cérémonies accoutumées. La tristesse se lisait sur tous les visages. -Le veuf conservait l'attitude d'un tronc d'arbre durement fendu par la -foudre. Un grand silence... La vague ouvrit ses flancs, reçut la -dépouille, se referma dans un remous suivi d'une légère ride, et le -bateau continua son chemin... Je demeurai quelques instants à la poupe, -les regards fixés sur ce point incertain de l'Océan, où était resté -l'un de nous. Ensuite j'allai trouver le capitaine pour le distraire de -sa solitude et de ses regrets. - -Merci, me dit-il en devinant mon intention. Croyez bien que jamais je -n'oublierai vos bons offices. Dieu vous en saura gré. Pauvre Léocadia, -tu te souviendras de nous dans le ciel. - -Il essuya sur sa manche une larme importune. Je cherchai un dérivatif -dans la poésie, qui était sa passion. Je lui parlai des vers qu'il -m'avait lus, je m'offris à les faire imprimer à mes frais. Ses yeux -s'animèrent un peu. - ---Peut-être accepterai-je votre offre, me dit-il. Mais j'hésite... -c'est de si faible poésie. - -Je jurai le contraire; je lui demandai de réunir les différentes -pièces, et de me les donner avant notre débarquement. - ---Pauvre Léocadia! murmura-t-il sans répondre à ma demande... la -mer... le ciel... le navire... - -Le jour suivant, il me lut un épicedion qu'il venait de composer, et -où il avait consigné les circonstances de la mort et de la sépulture -de sa femme. Il me le lut d'une voix émue, et sa main tremblait. Il me -demanda ensuite si les vers étaient dignes du trésor qu'il avait -perdu. - ---Ils le sont, lui répondis-je. - ---Il me manque le grand souffle lyrique, me dit-il au bout d'un instant. -Mais personne ne me refusera la sensibilité, et c'est peut-être son -excès qui nuit à la perfection. - ---Je ne crois pas; je trouve vos vers parfaits. - ---Oui, je crois que... enfin ce sont des vers de matelot. - ---De matelot poète. - -Il haussa les épaules, considéra le papier, et relut la pièce, mais -cette fois sans tremblement dans la voix, en accentuant les intentions -littéraires, en donnant du relief aux images et de la mélodie aux -vers. Enfin il m'avoua que c'était son œuvre la plus achevée. -J'abondai dans ce sens; il me serra la main, et me prédit grand avenir. - - - - -XX. JE PASSE MON BACCALAURÉAT - - -Un grand avenir! Tandis que ces paroles régnaient à mes oreilles, je -promenais mes regards au loin, sur l'horizon mystérieux et vague. Une -idée refoulait l'autre, l'ambition portait préjudice au souvenir de -Marcella. Un grand avenir? Naturaliste, littérateur, archéologue, -banquier, politique, évêque,--eh! oui, pourquoi pas évêque? -l'important était que j'obtinsse une haute charge, une grande -réputation, une position supérieure. L'ambition, cet aigle, sortit de -l'œuf et ouvrit sa pupille fauve et pénétrante. Adieu, amours! adieu, -Marcella! Jours de délire, bijoux hors de prix, vie déréglée, adieu! -Je prends le chemin ardu de la gloire; je vous abandonne avec mes -culottes d'enfant. - -Et ce fut ainsi que je débarquai à Lisbonne, et que je partis pour -Coimbra. L'Université m'attendait avec ses sciences arides; je fus un -étudiant médiocre, ce qui ne m'empêcha point de devenir bachelier. Je -reçus mon diplôme avec toute la solennité d'usage, quand j'eus -terminé mon cours. Ce fut une belle fête qui me remplit d'orgueil et -de regrets, de regrets surtout. J'avais acquis à Coimbra une grande -réputation de bon vivant. J'étais un étudiant léger, superficiel, -tumultueux et pétulant, aimant les aventures, faisant du romantisme -pratique et du libéralisme théorique, vivant sur la foi des yeux noirs -et des constitutions écrites. Le jour où l'Université m'attesta sur -parchemin que j'étais un savant, moi qui n'ignorais pas les lacunes de -mes connaissances, je me sentis en quelque façon déçu, sans rien -perdre de mon orgueil pour cela. Et je m'explique. Le diplôme était un -titre d'affranchissement. Mais s'il me donnait la liberté, il -m'imposait aussi la responsabilité. Je gardai le titre, je laissai les -charges sur les rives du Mondego, et je partis, quelque peu déçu, mais -sentant déjà une curiosité impétueuse, un désir de jouer des -coudes, de jouir, de vivre, de m'affirmer,--de prolonger l'Université, -ma vie durant. - - - - -XXI. LE MULETIER - - -L'âne que je montais ayant refusé d'avancer, je m'avisai de le -fustiger. Mal m'en prit: il fit deux sauts de mouton, puis trois autres, -puis un dernier qui me fit voler de ma selle si malencontreusement que -mon pied droit demeura pris dans l'étrier. Je tentai de m'accrocher au -poitrail de l'animal. Mais alors, effrayé, il s'emballa à travers -champs. Je m'exprime mal: il essaya de s'emballer, et effectivement il -réussit à faire deux sauts en avant; mais le muletier, qui se trouvait -présent, accourut à temps pour l'arrêter par la bride et le retenir, -sans efforts ni péril. Quand il eut dominé la bête, je me dégageai -de l'étrier et me relevai. - ---Vous l'avez échappé belle, me dit le muletier. - -Et c'était vrai. Si l'âne m'eût traîné sur le sol, il se peut bien -que ma mort eût été la fin de l'aventure. Je pouvais avoir la tête -fendue, une congestion, n'importe quelle lésion interne, et ma science -se perdait ainsi dans sa fleur. Le Muletier m'avait sans doute sauvé la -vie; c'était positif: je sentais le sang bouillir dans mes veines. Ah! -brave muletier! Tandis que je reprenais conscience de moi-même, il -s'efforçait de raccommoder les harnais de l'âne. Je résolus de lui -donner trois des cinq monnaies d'or que j'avais sur moi. Certes -j'estimais ma vie à plus haut prix;--elle avait pour moi une valeur -inestimable. Mais enfin la récompense projetée me semblait digne du -dévouement de celui qui m'avait sauvé. C'est dit: je vais lui donner -les trois monnaies. - ---Allons! me dit-il en me présentant la rêne de ma monture. - ---Un instant... répondis-je; laissez-moi le temps de me remettre. - ---Ne dites pas cela... - ---Quand on vient comme moi de voir la mort de près... - ---Si la bête s'était emportée avec vous, il est certain que... Mais -avec l'aide du ciel, vous voyez qu'il ne vous est rien arrivé. -était son œuvre la plus achevée. -J'abondai dans ce sens; il me serra la main, et me prédit grand avenir. - - - - -XX. JE PASSE MON BACCALAURÉAT - - -Un grand avenir! Tandis que ces paroles régnaient à mes oreilles, je -promenais mes regards au loin, sur l'horizon mystérieux et vague. Une -idée refoulait l'autre, l'ambition portait préjudice au souvenir de -Marcella. Un grand avenir? Naturaliste, littérateur, archéologue, -banquier, politique, évêque,--eh! oui, pourquoi pas évêque? -l'important était que j'obtinsse une haute charge, une grande -réputation, une position supérieure. L'ambition, cet aigle, sortit de -l'œuf et ouvrit sa pupille fauve et pénétrante. Adieu, amours! adieu, -Marcella! Jours de délire, bijoux hors de prix, vie déréglée, adieu! -Je prends le chemin ardu de la gloire; je vous abandonne avec mes -culottes d'enfant. - -Et ce fut ainsi que je débarquai à Lisbonne, et que je partis pour -Coimbra. L'Université m'attendait avec ses sciences arides; je fus un -étudiant médiocre, ce qui ne m'empêcha point de devenir bachelier. Je -reçus mon diplôme avec toute la solennité d'usage, quand j'eus -terminé mon cours. Ce fut une belle fête qui me remplit d'orgueil et -de regrets, de regrets surtout. J'avais acquis à Coimbra une grande -réputation de bon vivant. J'étais un étudiant léger, superficiel, -tumultueux et pétulant, aimant les aventures, faisant du romantisme -pratique et du libéralisme théorique, vivant sur la foi des yeux noirs -et des constitutions écrites. Le jour où l'Université m'attesta sur -parchemin que j'étais un savant, moi qui n'ignorais pas les lacunes de -mes connaissances, je me sentis en quelque façon déçu, sans rien -perdre de mon orgueil pour cela. Et je m'explique. Le diplôme était un -titre d'affranchissement. Mais s'il me donnait la liberté, il -m'imposait aussi la responsabilité. Je gardai le titre, je laissai les -charges sur les rives du Mondego, et je partis, quelque peu déçu, mais -sentant déjà une curiosité impétueuse, un désir de jouer des -coudes, de jouir, de vivre, de m'affirmer,--de prolonger l'Université, -ma vie durant. - - - - -XXI. LE MULETIER - - -L'âne que je montais ayant refusé d'avancer, je m'avisai de le -fustiger. Mal m'en prit: il fit deux sauts de mouton, puis trois autres, -puis un dernier qui me fit voler de ma selle si malencontreusement que -mon pied droit demeura pris dans l'étrier. Je tentai de m'accrocher au -poitrail de l'animal. Mais alors, effrayé, il s'emballa à travers -champs. Je m'exprime mal: il essaya de s'emballer, et effectivement il -réussit à faire deux sauts en avant; mais le muletier, qui se trouvait -présent, accourut à temps pour l'arrêter par la bride et le retenir, -sans efforts ni péril. Quand il eut dominé la bête, je me dégageai -de l'étrier et me relevai. - ---Vous l'avez échappé belle, me dit le muletier. - -Et c'était vrai. Si l'âne m'eût traîné sur le sol, il se peut bien -que ma mort eût été la fin de l'aventure. Je pouvais avoir la tête -fendue, une congestion, n'importe quelle lésion interne, et ma science -se perdait ainsi dans sa fleur. Le Muletier m'avait sans doute sauvé la -vie; c'était positif: je sentais le sang bouillir dans mes veines. Ah! -brave muletier! Tandis que je reprenais conscience de moi-même, il -s'efforçait de raccommoder les harnais de l'âne. Je résolus de lui -donner trois des cinq monnaies d'or que j'avais sur moi. Certes -j'estimais ma vie à plus haut prix;--elle avait pour moi une valeur -inestimable. Mais enfin la récompense projetée me semblait digne du -dévouement de celui qui m'avait sauvé. C'est dit: je vais lui donner -les trois monnaies. - ---Allons! me dit-il en me présentant la rêne de ma monture. - ---Un instant... répondis-je; laissez-moi le temps de me remettre. - ---Ne dites pas cela... - ---Quand on vient comme moi de voir la mort de près... - ---Si la bête s'était emportée avec vous, il est certain que... Mais -avec l'aide du ciel, vous voyez qu'il ne vous est rien arrivé. -o. - -J'arrivai... Mais non; je ne veux point allonger ce chapitre. -Quelquefois, je m'oublie à écrire, et la plume court sur le papier au -grand préjudice de l'auteur. Des chapitres longs sont bons pour des -lecteurs lourdauds. Nous ne sommes pas un public pour in-folio, mais -seulement pour in-12: peu de texte, une large marge, des caractères -élégants, dorures sur franches et des vignettes... principalement des -vignettes. Non, n'allongeons point le chapitre. - - - - -XXIII. TRISTE, MAIS COURT - - -J'arrivai, et je ne nie point qu'en apercevant la ville natale -j'éprouvai une sensation inconnue, non pas devant ma patrie politique, -mais devant le séjour de mon enfance, la rue, la tour, la fontaine -publique, la femme en mantille, le noir manœuvre, les choses et les -scènes de mon enfance, demeurées gravées dans ma mémoire. C'était -une renaissance. L'esprit, comme un oiseau indifférent à la direction -des années, prit son vol dans la direction de la fontaine originelle, -et alla boire l'eau fraîche et pure, pure encore du limon de la vie. - -Remarquez qu'il y a ici un lieu commun. Un autre lieu commun, c'est la -consternation de ma famille. Mon père m'embrassa en pleurant: «Ta -mère est condamnée», me dit-il. Ce n'était plus le rhumatisme qui la -minait, mais un cancer à l'estomac. La malheureuse souffrait d'une -façon cruelle, car le cancer est indifférent aux vertus de l'individu. -Quand il peut ronger, il ronge, c'est son métier. Ma sœur Sabine, -déjà mariée avec Cotrin, tombait de fatigue. Elle dormait à peine -trois heures par nuit, la pauvre enfant. L'oncle Jean lui-même -paraissait triste et abattu. Dona Eusebia et d'autres femmes assistaient -aussi la malade, et se montraient non moins tristes et non moins -dévouées! - ---Mon fils!... - -La douleur cessa pour un instant de tenailler sa victime. Un sourire -illumina sa face, sur laquelle la mort étendait déjà son aile. Ce -n'était déjà plus un visage. La beauté avait fui comme une aurore -brillante. Il ne restait que les os, qui, eux, ne maigrissent pas. -J'avais peine à la reconnaître, après huit ou neuf ans de -séparation. Agenouillé au pied de son lit, ses mains entre les -miennes, je demeurais immobile, sans oser prononcer une parole qui eût -été un sanglot. Or, nous essayions de lui cacher son état et la -proximité de sa fin. Elle ne s'illusionnait point cependant. Elle -sentait venir la mort; elle me le dit, et son pressentiment se réalisa -le lendemain matin. - -L'agonie fut lente et cruelle: d'une cruauté minutieuse, froide, -insistante, qui me remplit de douleur et de stupéfaction. C'était la -première fois que je voyais mourir quelqu'un. Je connaissais la mort -par ouï-dire; c'est tout au plus s'il m'était arrivé de la voir -pétrifiée sur la face d'un cadavre que j'allais accompagner jusqu'au -cimetière. La notion que j'en avais se trouvait confondue parmi des -amplifications de rhétorique que m'avaient inculquées des professeurs -de choses antiques: la mort traîtresse de César, austère de Socrate, -orgueilleuse de Caton. Mais ce duel de l'être et du non-être, la mort -en action, douloureuse, convulsée, sans appareil politique ou -philosophique, la mort d'une personne aimée, c'était la première fois -que j'y assistais. Je ne pleurai point; je me rappelle fort bien que je -ne pleurai point durant toute cette scène. J'avais la gorge sèche, -Inconscience béante, et mes regards demeuraient stupides. Eh quoi! une -créature si docile, si tendre, si sainte, qui jamais ne fit verser une -larme à personne; tendre mère, épouse immaculée, il fallait qu'elle -mourût ainsi, torturée, mordue par la dent tenace d'une maladie sans -pitié? Tout cela, je l'avoue, me semblait obscur, incongru; un -non-sens. - -Triste chapitre... Passons à un autre plus allègre. - - - - -XXIV. COURT, MAIS GAI - - -Je demeurai prostré. Et cependant, j'étais à cette époque un -ensemble de trivialité et de présomption. Jamais le problème de la -vie et de la mort ne m'avait traversé le cerveau. Jamais jusqu'à ce -jour je ne m'étais penché sur l'abîme de l'inexplicable. Il me -manquait l'essentiel, c'est-à-dire le stimulant, le vertige. - -Pour tout dire, je reflétais les opinions d'un barbier de Modène qui -se distinguait justement parce qu'il n'en avait aucune. C'était la -fleur des barbiers et des coiffeurs. Pour longue que fût une opération -capillaire, jamais il ne se lassait. Il faisait aller les coups de -peigne d'accord avec des plaisanteries pimentées et d'une saveur!... Il -n'avait point d'autre philosophie; moi non plus. L'Université m'en -avait bien inculqué quelques notions, mais je n'avais retenu que les -formules, le vocabulaire, le squelette. Je traitais la philosophie comme -le latin. J'avais dans la poche trois vers de Virgile, deux d'Horace, -une douzaine de locutions morales et politiques pour les faux frais de -la conversation. Il en était de même pour l'histoire de la -jurisprudence. De tout, je sus prendre la phraséologie, l'ornementation -et l'écorce. - -Sans doute, le lecteur s'étonnera de la franchise avec laquelle -j'expose et je mets ma médiocrité en évidence. Mais la franchise est -la première qualité d'un défunt. Pendant la vie, l'opinion publique, -le contraste des intérêts, la lutte des ambitions obligent à cacher -les vilains dessous, à dissimuler les déchirures et les raccommodages, -à ne point prendre le monde pour confident des révélations de la -conscience; et le plus grand avantage de cette obligation c'est qu'il -fait éviter l'horrible vice de l'hypocrisie, attendu qu'à force de -leurrer les autres, on finit par se leurrer soi-même. Après la mort, -quelle différence, quelle liberté, quel soulagement! On secoue le -manteau somptueux; les oripeaux tombent; on se met à l'aise, on se -dépeigne, on se dégrafe; on confesse franchement ce qui fut et ce qui -ne fut pas. Il n'y a plus ni voisins, ni amis, ni ennemis, ni gens -connus ou inconnus: il n'y a plus de public. Les considérations de -l'opinion, son regard aigu et judiciaire, perd sa vertu dès que nous -foulons le domaine de la mort. On peut bien encore nous critiquer et -nous juger, mais le jugement nous laisse indifférents. Messieurs les -vivants, il n'y a rien de plus incommensurable que le dédain des morts. - - - - -XXV. À LA TIJUCA - - -Mais ne voilà-t-il pas que j'allais glisser à l'emphase!... Soyons -simple, comme l'était la vie Je menai à la Tijuca pendant les -premières semaines qui suivirent la mort de ma mère. - -Le septième jour, aussitôt après le service funèbre, je pris un -fusil, quelques livres, des vêtements, des cigares, mon domestique -mulâtre nommé Prudencio,--le Prudencio du chapitre XI,--et j'allai -m'enterrer dans une vieille propriété que nous possédions. Mon père -fit tout son possible pour me détourner de ma résolution; mais je -sentais qu'il était au-dessus de forces de lui obéir. Sabine eût -désiré que j'habitasse quelque temps avec elle: deux semaines pour le -moins. Mon cousin voulait à toute force m'emmener. Un brave garçon, ce -Cotrim: de prodigue, il était devenu circonspect. Il faisait alors le -commerce des produits alimentaires, et travaillait avec ardeur du matin -au soir, sans perdre un moment. Le soir, assis devant sa fenêtre, il -caressait ses favoris sans penser à rien. Il aimait sa femme et son -fils qui mourut quelques années plus tard. On le disait avare. - -Je refusai toutes les propositions, tant je me sentais abattu. Ce fut -alors, je crois, que commença à s'épanouir en moi la fleur jaune de -l'hypocondrie, solitaire et morbide, d'un si subtil et si enivrant -parfum. «Qu'il est bon d'être triste et de ne rien dire!» Quand je -tombai sur cette phrase de Shakespeare, j'avoue qu'elle trouva en moi un -écho délicieux. Je me rappelle que j'étais assis sous un dattier, le -livre du poète ouvert sur mes genoux, l'esprit attristé plus encore -que le visage. J'avais l'air d'une poule triste. Je serrais dans mon -sein ma douleur taciturne, et j'éprouvais une sensation unique qu'on -pourrait appeler la volupté de l'ennui. La volupté de l'ennui: retenez -cette expression, lecteur, méditez-la, et si vous ne parvenez à la -comprendre, c'est que vous ignorez une des sensations les plus subtiles -de ce monde et de notre temps. - -Je chassais de temps à autre, ou bien je dormais, ou bien je lisais; je -lisais beaucoup. Parfois encore je restais à ne rien faire, passant -d'une idée à une autre, laissant mon imagination vagabonder comme un -papillon qui flâne ou qui a faim. Les heures tombaient, une à une, le -soleil déclinait, les ombres de la nuit voilaient la montagne et la -cité. Personne ne venait me rendre visite: j'avais expressément -recommandé qu'on me laissât à moi-même. Un jour, deux jours, une -semaine entière passa de la sorte. Cette quiétude devait être -suffisante pour me lasser de la _Tijuca_, et me rendre à mon agitation -habituelle. Au bout de sept jours, j'étais parfaitement saturé de -solitude. Ma douleur s'apaisait. Mon fusil, mes livres, le spectacle des -arbres et du ciel ne me suffisaient plus. La jeunesse bouillait en moi: -je voulais vivre. Je fourrai dans ma malle le problème de la vie et de -la mort, les hypocondries du poète, mes chemises, mes méditations, mes -cravates, et j'allais la fermer, quand le mulâtre Prudencio me dit -qu'une personne de ma connaissance demeurait depuis la veille dans la -maison violette située à deux cents pas de la nôtre. - ---Qui donc? - ---Peut-être Monsieur ne se rappelle-t-il plus de Dona Eusebia... - ---Je me rappelle... C'est elle? - ---Elle et sa fille. Elles sont arrivées hier matin. - -L'épisode de 1814 se présenta aussitôt à ma mémoire, et je me -sentis embarrassé. Les événements m'avaient donné raison. Oui, -vraiment, il avait été impossible d'éviter que les amours de Villaça -et de la sœur du sergent-major n'allassent jusqu'aux dernières -conséquences. Même avant mon départ, on parlait vaguement de la -naissance d'une fille. Mon oncle Jean m'écrivait dans la suite que -Villaça, en mourant, avait laissé un legs important à Dona Eusebia, -et qu'on avait pas mal glosé à ce sujet dans le quartier. L'oncle -Jean, friand de scandale, ne me parla que de cette aventure dans une de -ses lettres, longue de plusieurs pages. Oui, les événements m'avaient -donné raison. Quoi qu'il en pût être, 1814 était loin, et avait -emporté ma gaminerie, Villaça et le baiser du massif. Du reste, il -n'existait aucune intimité entre moi et Dona Eusebia. Cette réflexion -faite, j'achevai de fermer ma malle. - ---Monsieur n'ira pas rendre visite à Dona Eusebia? me demanda -Prudencio. C'est elle qui a enseveli le corps de ma défunte maîtresse. - -Je me rappelai l'avoir vue parmi d'autres dames, au moment de la mort et -au moment de l'enterrement. J'ignorais d'ailleurs qu'elle eût rendu à -ma mère ce suprême devoir. La remarque du mulâtre était juste. Je -lui devais une visite. Je résolus de m'en acquitter immédiatement et -je descendis aussitôt. - - - - -XXVI. L'AUTEUR HÉSITE - - -Soudain j'entends une voix: «Voyons, mon garçon! ce n'est pas une -vie, ça!» - -C'était mon père qui arrivait avec deux propositions dans sa poche. - -Je m'assis sur ma malle, et je le reçus sans surprise. Il se tint -pendant quelques instants debout devant moi, après quoi il me tendit la -main d'un geste ému: - ---Mon fils, il faut se résigner à la volonté divine. - ---Je me suis déjà résigné, dis-je, et je lui baisai la main. - -Je n'avais pas encore déjeuné; nous déjeunâmes ensemble. Ni l'un ni -l'autre nous ne fîmes allusion au motif de ma réclusion. Une seule -fois nous effleurâmes ce sujet, quand mon père fit tomber la -conversation sur la Régence, et m'annonça qu'il avait reçu les -condoléances de l'un des régents. Il avait la lettre sur lui; elle -était même passablement chiffonnée, sans doute à force d'avoir été -montrée à des tiers. Je crois avoir dit qu'il s'agissait de l'un des -régents. Il me la lut deux fois de suite. - ---Je suis déjà allé le remercier de cette preuve de considération, -me dit-il, et mon opinion est que tu dois y aller aussi... - ---Moi? - ---Toi. C'est un homme considérable qui remplace aujourd'hui l'empereur. -D'ailleurs, J'ai une idée, un projet, ou... il faut tout dire, deux -projets: il s'agit d'un fauteuil de député et d'un mariage. - -Mon père me dit tout cela avec quelque emphase, en donnant à ses -paroles une certaine allure qui avait pour but de me les graver plus -profondément dans l'esprit. La proposition combinait si mal avec mes -sensations antérieures que tout d'abord je ne compris pas très bien. -Mon père ne se découragea pas et répéta: «le fauteuil et la -fiancée». - ---Tu acceptes? - ---Je n'entends rien à la politique, dis-je au bout d'un instant. Quant -à la fiancée, laissez-moi vivre comme un ours que je suis. - ---Mais les ours se marient, me répliqua-t-il. - ---Eh bien! trouvez-moi une ourse: la grande Ourse, par exemple... - -Mon père se mit à rire, et recommença à parler sérieusement. Je -devais me lancer dans la politique pour plus de vingt raisons qu'il -énuméra avec une singulière vélocité, en prenant des exemples parmi -nos relations. Quant à la fiancée, il me suffirait de la voir. -Aussitôt après l'avoir vue, j'irais de moi-même la demander à son -père, sans plus larder. Il essaya ainsi d'abord de la fascination, -ensuite de la persuasion, ensuite de l'intimidation. Je ne répondais -pas, je taillais la pointe d'un cure-dent, je faisais des boulettes de -pain, souriant ou réfléchissant. Je n'étais, pour tout dire, ni -rebelle ni docile à la proposition. Je me sentais abasourdi. Une partie -de moi-même disait oui: une belle femme, une position politique -n'étaient pas choses à dédaigner. L'autre partie disait que non; la -mort de ma mère m'apparaissait comme un exemple de la fragilité des -affections de famille... - ---Je ne sors point d'ici sans une réponse définitive, me dit mon -père, dé-fi-ni-ti-ve! répéta-t-il en scandant les syllabes avec le -doigt. - -Il but une dernière gorgée de café, se mit à son aise, et commença -à parler de tout: du Sénat, de la Régence, de la Restauration, -d'Evariste, d'une voiture qu'il avait l'intention d'acheter, de notre -maison de la rue Matta-Cavallos... Je restais au bout de la table, et -j'écrivais distraitement sur un morceau de papier avec la pointe d'un -crayon; je traçais une parole, une phrase, un vers, un nez, un triangle -et je réfutais les mots suivants sans ordre, au hasard, de la façon -suivante: - - -Arma virumque cano -A -Arma virumque cano -Arma virumque -Arma virumque cano -Arma virumque cano -virumque - - -Tout cela était fait machinalement, et cependant avec une certaine -logique et une certain déduction. Par exemple ce fut _virumque_ qui me -fit passer au nom du propre poète, par l'entraînement de la première -syllabe; j'allais écrire _virumque_, ce fut Virgile qui tomba de ma -plume et je continuai: - - -Vir Virgile -Virgile Virgile -Virgile Virgile - - -Mon père, quelque peu dépité de mon indifférence, se leva, vint à -moi, et lança un regard sur le papier. - ---Virgile! s'écria-t-il. Tu y es, mon garçon, ta fiancée s'appelle -justement Virgilia. - - - - -XXVII. VIRGILIA - - -Virgilia? mais alors, c'est la même personne qui, quelques années plus -tard...? la même, oui la même, qui, en 1869, devait assister à mes -derniers moments, et qui longtemps auparavant eut une si large part dans -mes plus intimes sensations. À cette époque, elle comptait a peine -quinze ou seize ans. C'était peut-être la plus audacieuse créature de -notre race et c'en était en tous cas la plus volontaire. Je ne dirai -pas qu'elle méritait la pomme de la beauté entre toutes les jeunes -filles de son temps, parce que je n'écris pas un roman où l'auteur -dore la réalité et ferme les yeux aux taches de rousseur et autres: ce -qui ne veut pas dire qu'elle en eût au visage, non. Elle était jolie, -fraîche, elle sortait des mains de la nature, pleine de ce charme -précaire et éternel qu'un individu transmet à un autre pour les fins -secrètes de la procréation. Telle était Virgilia avec son teint -clair, très clair, sa grâce ignorante et puérile, sujette aux -mystérieuses impulsions, sa paresse et sa dévotion,--sa dévotion qui -n'était peut-être que de la peur, comme j'ai tout lieu de le supposer. - -Voici, lecteur, en peu de lignes, le portrait physique et moral de la -personne qui devait avoir plus tard une si grande influence sur ma vie. -Oui, elle était cela même, à seize ans. Si tu lis ces lignes, ô -Virgilia toujours aimée, ne t'étonne point du langage que j'emploie -aujourd'hui, qui contraste avec celui que j'employai quand je te connus. -Tu peux croire que l'un était alors aussi sincère que l'autre l'est -maintenant. La mort a pu me rendre grincheux, mais non injuste. - ---Mais, me diras-tu, comment peux-tu ainsi discerner la vérité de ce -temps lointain, et l'exprimer ainsi après tant d'années? - ---Ah! indiscrète, ah! ignorante, mais c'est cela même qui nous rend -maîtres de l'univers; c'est ce pouvoir de refaire le passé, pour bien -comprendre l'instabilité de nos impressions et la vanité de nos -affections. Laisse dire Pascal: l'homme n'est pas un roseau pensant, -c'est une page d'errata qui pense: cela, oui. Chaque saison de la vie -est une édition qui corrige l'édition antérieure, et qui sera -corrigée à son tour, jusqu'à l'édition définitive, dont l'éditeur -fait présent aux vers. - - - - -XXVIII. POURVU QUE - - ---Virgilia, interrompis-je. - ---Oui, Monsieur, tel est le nom de votre fiancée. Un ange, mon grand -dadet, un ange moins les ailes. Figure-toi une jeune fille comme ça, de -cette hauteur, vive comme du vif-argent et des yeux... c'est la fille de -Dutra... - ---Dutra? - ---Le conseiller Dutra, voyons. C'est une influence politique. Allons tu -acceptes? - ---Non, répondis-je. Après quoi, je regardai pendant quelques secondes -la pointe de mes bottines; et je déclarai que j'étais prêt à -étudier les deux questions, la candidature et le mariage pourvu que... - ---Pourvu que? - ---Pourvu que je ne sois point obligé de les accepter conjointement. Je -crois que je puis être séparément un homme marié et un homme -politique... - ---Tout homme qui entre dans la vie publique doit être marié, -interrompit sentencieusement mon père. Mais il en sera comme il te -plaira. Je me prête à tout, persuadé qu'il te sera suffisant de voir -Virgilia. D'ailleurs, le Parlement et la fiancée, c'est tout un. Tu -protestes... tu verras plus tard. C'est bon, j'accepte l'atermoiement, -pourvu que... - ---Pourvu que? interrompis-je à mon tour en imitant sa voix. - ---Ah! farceur! pourvu que tu ne restes pas ici, futile, obscur et -désespéré. Mon argent, mes soins, je ne les ai dépensés que pour te -voir briller comme il convient, à moi, à toi, et à nous tous. Tu dois -continuer à illustrer notre nom que tu perpétues. Écoute, j'ai -soixante ans, mais s'il était nécessaire que je recommence ma vie, je -le ferais sans hésiter une minute. Crains l'obscurité, Braz, fuis ce -qui est infime. Les hommes valent de différentes façons, mais le plus -sûr moyen de s'affirmer est l'opinion des autres hommes. Ne perds point -les avantages de ta position, ni tes moyens... - -Et le magicien continua d'agiter devant moi le hochet, comme on faisait -lorsque j'étais petit pour me faire aller plus vite. La fleur de -l'hypocondrie se referma, laissant s'ouvrir une autre fleur moins jaune, -et qui n'a rien de morbide--l'amour de la renommée, l'emplâtre Braz -Cubas. - - - - -XXIX. LA VISITE - - -Mon père était arrivé à ses fins. Je me disposai à accepter le -fauteuil et le mariage, Virgilia et la Chambre des députés:--les deux -Virgilia, comme le dit mon père, dans un accès de tendresse politique. -Et pour me payer de ma docilité, il me serra fortement dans ses bras. -C'était son propre sang qu'il reconnaissait enfin. - ---Tu descends avec moi? - ---Non, je descendrai demain. Aujourd'hui, je prétends faire une visite -à Dona Eusebia. - -Mon père fit la grimace, mais ne répondit rien. Il prit congé de moi -et partit. Dans l'après-midi, je me rendis chez Dona Eusebia. Elle -avait maille à partir avec son jardinier noir, mais elle quitta tout -pour venir me recevoir, avec une hâte, un plaisir si sincère que je me -sentis tout de suite à mon aise. Je crois bien qu'elle alla jusqu'à me -serrer entre ses bras robustes. Elle me fit asseoir auprès d'elle, sous -la véranda, en multipliant ses exclamations. - ---Comment, c'est le petit Braz! mais c'est un homme, maintenant... Tout -à fait!... et joli garçon!... Et vous, vous rappelez-vous bien de moi? - ---Comment donc!... - -Était-il possible que j'eusse oublié une amie si intime de notre -maison. Dona Eusebia commença à parler de ma mère avec tant de -sympathie et de regrets, qu'elle me captiva tout de suite, bien qu'elle -ravivât ma douleur... Elle lut mon émotion dans mes yeux, et détourna -la conversation. Elle me demanda de lui conter mes voyages, mes travaux, -mes amourettes... les amourettes aussi; «je suis une vieille curieuse, -je le confesse, et je suis restée bon vivant». En ce moment, je me -rappelai l'épisode de 1814, elle, Villaça, le buisson, le baiser, et -mon cri d'alarme. Et voici qu'une porte crie sur ses gonds, j'entends un -frou-frou de jupes, et cette parole: - ---Maman... maman... - - - - -XXX. LA FLEUR DU BUISSON - - -Les jupes et la voix appartenaient à une jeune brunette qui s'arrêta -sur le pas de la porte pendant quelques instants, en apercevant un -étranger. Dona Eusebia mit fin à ce court silence et à cet embarras, -avec sa franchise résolue. - ---Viens ici, Eugenia, dit-elle, viens faire connaissance avec le Dr Braz -Cubas, fils de Cubas, et qui arrive d'Europe. - -Et se tournant vers moi: - ---Ma fille Eugénie. - -Eugénie, la fleur du buisson, répondit à peine au salut que je lui -adressai. Elle me regarda avec éprise et timidité, et lentement -s'approcha la chaise de sa mère. Celle-ci remit en ordre les tresses de -la jeune fille, tout en disant: «Ah! petite endiablée.» Et elle -l'embrassa avec une tendresse si expansive que je me sentis quelque peu -ému. Je me souvins de ma mère, et, je le confesse, je me sentis -quelques velléités d'être père. - ---Petite endiablée? dis-je. Il me semble que mademoiselle est déjà -une grande jeune fille. - ---Quel âge lui donnez-vous? - ---Dix-sept ans. - ---Moins un. - ---Seize ans: à cet âge, on est une jeune fille. - -Eugenia ne put dissimuler la satisfaction que lui produisirent mes -paroles. Mais elle reprit aussitôt son attitude froide, rigide et -muette. Elle paraissait en réalité plus femme que son âge. Mais son -impassibilité, son attitude digne, lui donnaient l'air d'une femme -mariée. Peut-être perdait-elle ainsi un peu de son charme virginal. La -glace fut bientôt rompue entre nous. Sa mère faisait d'elle les plus -grands éloges; j'écoutais de bonne grâce, et elle souriait. Ses yeux -brillaient comme si dans son cerveau un papillon eût étendu ses ailes -d'or au-dessus de la multitude des yeux de diamants en couronne. - -Je dis dans son cerveau, parce que, au dehors, ce fut un papillon noir -qui, ayant pénétré sous la véranda, battit des ailes autour de Dona -Eusebia. Celle-ci poussa un cri, se leva et se mit à prononcer des -paroles sans suite d'incantation: - ---Je t'adjure... va-t'en, malin! Vierge, Notre-Dame!... - ---Calmez-vous, dis-je, et prenant mon mouchoir, je chassai le -papillon. - -Dona Eusebia s'assit une autre fois, suffoquée, un peu honteuse. Sa -fille, toute pâle de peur, dissimulait son émotion avec beaucoup de -force de volonté. Je leur serrai la main et je sortis, riant d'un rire -philosophique, désintéressé et supérieur, de la superstition des -deux femmes. Le soir, je vis passer à cheval la fille de Dona Eusebia, -accompagnée d'un valet de chambre. Elle me salua du bout de sa -cravache. Je m'attendais à ce que, un peu plus loin, elle retournât la -tête. Mais elle ne la retourna point, et j'en fus quelque peu vexé. - - - - -XXXI. LE PAPILLON NOIR - - -Le jour suivant, tandis que je faisais mes apprêts de départ, un -papillon, noir comme celui de la veille, entra dans ma chambre. Il -était de dimensions bien supérieures à l'autre. Le souvenir de -celui-ci me fit sourire, et je me mis à penser à la peur qu'avait eue -la fille de Dona Eusebia, et à la dignité de maintien qu'elle avait su -conserver. Le papillon, après avoir décrit ses courbes autour de moi, -se posa sur ma tête. Je l'effrayai, et il se réfugia sur la vitre. Je -le forçai de nouveau à prendre son vol, et cette fois, il alla se -percher sur un vieux portrait de mon père. La bestiole était noire -comme la nuit, et la façon dont elle commença de remuer les ailes me -parut ironique et me porta sur les nerfs. Je tournai le dos, et je -sortis de la chambre. Mais en y rentrant, quelques minutes plus tard, je -trouvai l'insecte à la même place, et dans un mouvement de mauvaise -humeur, je pris une serviette, je l'en frappai, et il tomba. - -Il n'était pas mort tout à fait; il tordait son corps et secouait ses -antennes. J'en eus pitié et, l'ayant pris dans ma main, j'allai le -déposer sur le bord de la croisée. Mais le sort en était jeté; la -pauvre bête ne dura que quelques secondes, et je me sentis ennuyé et -repentant. - ---Aussi, pourquoi n'était-il pas bleu? me dis-je. - -Et cette réflexion, l'une des plus profondes qui aient été faites -depuis l'invention des papillons, me consola de ma méchante action, et -me réconcilia avec moi-même. Je contemplai le cadavre avec quelque -sympathie, je l'avoue. Je vis, en pensée, le papillon sortir du bois, -content et repu; la matinée était belle, et il était venu jusque chez -moi, papillonnant sous la vaste coupole du ciel bleu, toujours bleu, -pour toutes les ailes. Ma fenêtre est ouverte, il entre et me trouve. -Je suppose qu'il n'a jamais vu d'hommes. Il ignore ce que c'est et, -décrivant des circuits autour de mon corps, il voit que j'ai des yeux, -des bras, des jambes, que mes mouvements ont un air divin, que je suis -d'une stature colossale. Alors il se dit en lui-même: «Ce monsieur est -sans doute l'inventeur des papillons.» Cette idée le domine et -l'épouvante. Mais la peur, qui est suggestive, lui insinue que le -meilleur moyen de plaire à son créateur est de le baiser sur le front, -et il s'exécute. Quand je le chasse, il va sur la vitre, aperçoit de -là le portrait de mon père, et il n'est pas impossible qu'il devine -cette demi-vérité, à savoir que c'est là le père de l'inventeur des -papillons. Et il vole vers lui pour lui demander miséricorde. - -Et voilà qu'un coup de serviette sert de dénouement à l'aventure. Ni -l'immensité l'azur, ni l'allégresse des fleurs, ni la pompe des -feuilles vertes, n'ont tenu contre une serviette de toilette, deux -palmes de fil écru. Voyez comme il est bon d'être supérieur aux -papillons. Car s'il eût été bleu ou couleur d'orange, sa vie n'eût -guère été plus en sûreté. Non certes. J'aurais fort bien pu le -piquer d'une épingle, pour le régal de mes yeux. Cette dernière -pensée me rendit la tranquillité de ma conscience. Je réunis le -médium et le pouce et j'envoyai, d'une chiquenaude, le cadavre dans le -jardin. Il était temps: les fourmis prévoyantes s'avançaient -déjà... Tout de même, j'en reviens à ma première idée: il eût -mieux valu pour lui être né bleu. - - - - -XXXII. BOITEUSE DE NAISSANCE - - -J'allai ensuite terminer mes préparatifs de voyage. Cette fois je pars, -je pars décidément, même si quelque lecteur me demande si mon dernier -chapitre est une gageure ou une façon de me moquer du monde... Mais -j'ai compté sans Dona Eusebia. J'étais déjà prêt quand elle entra -chez moi. Elle venait me prier de différer mon départ, et d'aller ce -jour-là dîner avec elle. Je refusai d'abord; mais elle insista -tellement que je cédai. Je lui devais bien d'ailleurs cette -satisfaction. - -Ce jour-là, Eugenia se mit en négligé, à mon intention. -C'est-à-dire, je le suppose, car peut-être se mettait-elle souvent -ainsi. Plus de boucles d'or, comme la veille, à ses oreilles, deux -oreilles finement dessinées sur une tête de nymphe. Un simple -vêtement blanc en batiste, sans enjolivures. Au cou, au lieu de broche, -un bouton d'écaille, d'autres identiques aux poignets pour fermer les -manches, et pas l'ombre d'un bracelet. - -Telle elle était mise, et tel me parut aussi son esprit: des idées -claires, des manières simples, une certaine grâce naturelle, l'air -d'une dame, et un je ne sais quoi... oui, c'est cela: la bouche, -exactement la bouche de sa mère, qui me rappelait l'épisode de 1814, -et il me venait alors l'envie de chanter avec la fille la même chanson. - ---Maintenant je vais vous montrer le jardin, me dit la mère dès que -nous eûmes vidé nos tasses de café. - -Nous sortîmes en passant par la véranda, et je m'aperçus alors -qu'Eugenia boitait un peu: si peu que je lui demandai si elle s'était -fait mal au pied. La mère se tut. La fille me répondit sans -hésitation: - ---Non, monsieur, je suis boiteuse de naissance. - -Je me donnai à tous les diables; je me traitai de maladroit et de -grossier. En effet, le simple fait de la voir boiter aurait dû être -suffisant pour que je ne lui posasse aucune question. Je me rappelai -alors que la première fois que je l'avais vue, la veille, elle s'était -approchée lentement du fauteuil de sa mère, et que ce jour-là je -l'avais trouvée, en arrivant, déjà près de la table, dans la salle -à manger. Peut-être était-ce pour cacher ce défaut. Mais alors, -pourquoi l'avouait-elle maintenant? Je la regardai, et je vis qu'elle -était triste. - -J'essayai de détruire le mauvais effet produit. Ce ne me fut pas -difficile; sa mère qui était, comme elle le disait elle-même, une -vieille curieuse, se mit à causer. Nous parcourûmes toute la -propriété, admirant les fleurs, la mare aux canards, le lavoir, un tas -de choses qu'elle me montrait, en faisant ses commentaires, tandis que -je contemplais, à la dérobée, les yeux d'Eugenia. - -Parole d'honneur, son regard n'était rien moins que boiteux: il était -au contraire droit et parfaitement sain. Il partait de deux yeux noirs -et tranquilles. Je crois me rappeler que ceux-ci se baissèrent deux ou -trois fois, un peu confus, mais deux ou trois fois seulement. En -général, ils me fixaient avec franchise, sans audace, ni pruderie. - - - - -XXXIII. BIENHEUREUX CEUX QUI SAVENT RESTER - - -Le malheur, c'est qu'elle était boiteuse. Des yeux si lucides, une -bouche si fraîche, un maintien si imposant, et boiteuse! Ce contraste -était un exemple évident des ironies de la nature. Pourquoi -était-elle jolie, étant boiteuse? pourquoi était-elle boiteuse, -étant jolie? Telle était la question que je me posais à moi-même, -sans y trouver une solution satisfaisante, tandis que je rentrais chez -moi cette nuit-là. Ce qu'il y a de mieux à faire, quand on ne trouve -pas le mot d'une énigme, c'est de la flanquer par la fenêtre; et c'est -ce que je fis. Je pris une serviette, et je chassai cet autre papillon, -qui faisait ses randonnées dans mon cerveau. Je me sentis plus à mon -aise, et j'allai dormir. Mais le rêve, qui est une lézarde de -l'esprit, laissa de nouveau pénétrer l'insecte et, pendant toute la -nuit, je continuai à chercher la clef du mystère. - -Le jour se leva avec la pluie, et je transférai mon départ. Mais le -lendemain le ciel était pur, et je n'en restai pas moins, de même que -le troisième et le quatrième jour, et jusqu'à la fin de la semaine! -Quelles belles matinées, fraîches et tentatrices. Là-bas, ma famille, -ma fiancée et le Parlement m'attendaient; et je faisais le sourd, -soupirant aux pieds de ma Vénus boiteuse. Soupirant est peut-être -exagéré: je n'étais point épris; j'éprouvais auprès d'elle une -certaine satisfaction physique et morale. Elle me plaisait: je l'aimais -bien. Aux pieds de cette créature si simple, fille bâtarde et -boiteuse, faite d'amour et de mépris, je me sentais à mon aise, et je -crois qu'elle éprouvait une satisfaction plus grande encles d'or, -comme la veille, à ses oreilles, deux oreilles finement dessinées sur -une tête de nymphe. Un simple vêtement blanc en batiste, sans -enjolivures. Au cou, au lieu de broche, un bouton d'écaille, -d'autres identiques aux poignets pour fermer les manches, et pas -l'ombre d'un bracelet. - -Telle elle était mise, et tel me parut aussi son esprit: des idées -claires, des manières simples, une certaine grâce naturelle, l'air -d'une dame, et un je ne sais quoi... oui, c'est cela: la bouche, -exactement la bouche de sa mère, qui me rappelait l'épisode de 1814, -et il me venait alors l'envie de chanter avec la fille la même chanson. - ---Maintenant je vais vous montrer le jardin, me dit la mère dès que -nous eûmes vidé nos tasses de café. - -Nous sortîmes en passant par la véranda, et je m'aperçus alors -qu'Eugenia boitait un peu: si peu que je lui demandai si elle s'était -fait mal au pied. La mère se tut. La fille me répondit sans -hésitation: - ---Non, monsieur, je suis boiteuse de naissance. - -Je me donnai à tous les diables; je me traitai de maladroit et de -grossier. En effet, le simple fait de la voir boiter aurait dû être -suffisant pour que je ne lui posasse aucune question. Je me rappelai -alors que la première fois que je l'avais vue, la veille, elle s'était -approchée lentement du fauteuil de sa mère, et que ce jour-là je -l'avais trouvée, en arrivant, déjà près de la table, dans la salle -à manger. Peut-être était-ce pour cacher ce défaut. Mais alors, -pourquoi l'avouait-elle maintenant? Je la regardai, et je vis qu'elle -était triste. - -J'essayai de détruire le mauvais effet produit. Ce ne me fut pas -difficile; sa mère qui était, comme elle le disait elle-même, une -vieille curieuse, se mit à causer. Nous parcourûmes toute la -propriété, admirant les fleurs, la mare aux canards, le lavoir, un tas -de choses qu'elle me montrait, en faisant ses commentaires, tandis que -je contemplais, à la dérobée, les yeux d'Eugenia. - -Parole d'honneur, son regard n'était rien moins que boiteux: il était -au contraire droit et parfaitement sain. Il partait de deux yeux noirs -et tranquilles. Je crois me rappeler que ceux-ci se baissèrent deux ou -trois fois, un peu confus, mais deux ou trois fois seulement. En -général, ils me fixaient avec franchise, sans audace, ni pruderie. - - - - -XXXIII. BIENHEUREUX CEUX QUI SAVENT RESTER - - -Le malheur, c'est qu'elle était boiteuse. Des yeux si lucides, une -bouche si fraîche, un maintien si imposant, et boiteuse! Ce contraste -était un exemple évident des ironies de la nature. Pourquoi -était-elle jolie, étant boiteuse? pourquoi était-elle boiteuse, -étant jolie? Telle était la question que je me posais à moi-même, -sans y trouver une solution satisfaisante, tandis que je rentrais chez -moi cette nuit-là. Ce qu'il y a de mieux à faire, quand on ne trouve -pas le mot d'une énigme, c'est de la flanquer par la fenêtre; et c'est -ce que je fis. Je pris une serviette, et je chassai cet autre papillon, -qui faisait ses randonnées dans mon cerveau. Je me sentis plus à mon -aise, et j'allai dormir. Mais le rêve, qui est une lézarde de -l'esprit, laissa de nouveau pénétrer l'insecte et, pendant toute la -nuit, je continuai à chercher la clef du mystère. - -Le jour se leva avec la pluie, et je transférai mon départ. Mais le -lendemain le ciel était pur, et je n'en restai pas moins, de même que -le troisième et le quatrième jour, et jusqu'à la fin de la semaine! -Quelles belles matinées, fraîches et tentatrices. Là-bas, ma famille, -ma fiancée et le Parlement m'attendaient; et je faisais le sourd, -soupirant aux pieds de ma Vénus boiteuse. Soupirant est peut-être -exagéré: je n'étais point épris; j'éprouvais auprès d'elle une -certaine satisfaction physique et morale. Elle me plaisait: je l'aimais -bien. Aux pieds de cette créature si simple, fille bâtarde et -boiteuse, faite d'amour et de mépris, je me sentais à mon aise, et je -crois qu'elle éprouvait une satisfaction plus grande encore près de -moi. Cela se passait à la Tijuca: une véritable églogue. Dona Eusebia -nous surveillait, si peu: juste assez pour sauvegarder les convenances. -Et sa fille, dans cette première explosion de la nature, me livrait son -âme en fleur. - ---Vous allez partir demain? me demanda-t-elle, le samedi. - ---C'est tout au moins mon intention. - ---Ne partez pas. - -J'obéis, et j'ajoutai ainsi un verset nouveau à l'Évangile: -«Bienheureux ceux qui savent rester, car ils auront le premier baiser -des jeunes filles.» Ce fut, en effet, le dimanche que je reçus le -premier baiser d'Eugenia, celui qu'aucun homme ne put recevoir d'elle -désormais. Il ne fut point volé, ni pris de force, il fut candidement -octroyé, comme une dette payée par un débiteur honnête. Pauvre -Eugenia, si tu avais pu savoir quelles pensées me passaient par la -tête en ce moment. Toute tremblante d'émotion, les mains sur mes -épaules, tu contemplais en moi l'époux bienvenu, tandis que je -revoyais en pensée Villaça et le buisson de 1814, en me disant que tu -ne pouvais mentir à ton sang et à ton origine... - -Dona Eusebia entra inopinément, mais pas assez vite pour nous -surprendre. J'allai à la fenêtre; Eugenia s'assit et refit ses nattes. -Quelle gracieuse dissimulation! Quel art infiniment délicat! quelle -profonde tartuferie! Tout cela si naturellement fait, avec tant -d'à-propos, si simplement, comme on mange, comme on dort. Tant mieux! -Dona Eusebia n'eut vent de rien. - - - - -XXXIV. À UNE ÂME SENSIBLE - - -Y a-t-il, parmi les cinq ou dix personnes qui me lisent, une âme -sensible, qui mise en émoi par le chapitre précédent, commence à -craindre pour le sort d'Eugenia, et peut-être, oui, peut-être dans le -fond de son cœur me traite de cynique? Moi cynique, âme sensible? Par -la cuisse de Diane, cette injure mériterait d'être lavée dans le -sang, si le sang pouvait laver quoi que ce soit dans ce bas monde. Non, -âme sensible, je ne suis point cynique, mais je fus homme. Mon cerveau -était le tréteau où furent représentées des pièces de tout genre, -le drame sacré, le drame austère, des comédies, des autos-da-fés, -des bouffonneries, un pandémonium, âme sensible, un mélange -d'aventures et de personnes où tu retrouverais depuis la rose de Smyrne -et la rue du Jardin, depuis le lit somptueux de Cléopâtre jusqu'au -coin de la place où le mendiant grelotte en dormant. Des pensées de -toutes les castes et de tous les genres s'y croisaient. Dans la même -atmosphère respiraient l'aigle et l'oiseau-mouche, la limace et le -crapaud. Retire donc l'expression, âme sensible, apaise tes nerfs, -nettoie tes besicles,--c'est parfois la faute des besicles,--et -finissons-en d'une fois avec cette fleur du buisson. - - - - -XXXV. LE CHEMIN DE DAMAS - - -Or il arriva que, huit jours plus tard, comme je me trouvais sur le -chemin de Damas, j'entendis une voix mystérieuse qui me murmura les -paroles de l'Écriture (Act., IX, 7): «Lève-toi, et entre dans la -cité.» Cette voix sortait de moi-même, et avait une origine double: -la pitié qui me désarmait devant la candeur de la petite, et la -terreur de l'aimer pour de vrai, et de l'épouser une femme boiteuse! -Quant au motif de mon départ, elle le devina, et ne se gêna pas pour -me le dire. Ce fut sous la véranda, un lundi soir, quand je lui -annonçai que je descendis le lendemain. «Adieu, me dit-elle avec -simplicité, vous avez raison.» Et comme je me taisais, elle continua: -«Vous avez raison de fuir le ridicule d'un mariage avec moi.» J'allais -protester, elle se retira lentement en dévorant ses larmes. Je la -rejoignis en jurant mes grands dieux que j'étais obligé de partir, et -que je continuais à avoir beaucoup d'affection pour elle. Elle écouta -mes froides hyperboles en silence. - ---Me crois-tu? lui dis-je enfin. - ---Non, et je trouve que vous faites bien. - -Je voulus la retenir, mais elle me lança un regard qui n'était déjà -plus de supplication, mais de commandement. - -Je descendis, le jour suivant, de la montagne, un peu contristée et pas -très satisfait de moi-même. Je me disais, chemin faisant, qu'il était -juste d'obéir à mon père, qu'il était convenable d'embrasser la -carrière politique..., que la constitution..., que ma fiancée..., que -mon cheval... - - - - -XXXVI. À PROPOS DE BOTTES - - -Mon père, qui ne m'attendait pas, m'embrassa avec tendresse et -effusion: - ---Maintenant, c'est pour de vrai, me dit-il. Je puis enfin... - -Nous restâmes sur cette réticence, et j'allai retirer mes bottes qui -étaient trop justes. Je me sentis soulagé, je respirai à mon aise, et -je me couchai sur mon lit tout de mon long, tandis que mes pieds et tout -ce qu'il y avait au-dessus entraient dans une béatitude relative. -J'observai alors que des souliers serrés sont un des plus grands -avantages terrestres, parce que, en faisant mal aux pieds, ils procurent -le plaisir de les déchausser. Ils font souffrir d'abord, ils sont -l'origine d'un soulagement, ensuite, et voilà un bonheur à bon -marché, au goût des savetiers et d'Épicure. Tandis que cette idée -faisait des voltiges sur mon fameux trapèze, je regardais dans le -lointain la silhouette de la Tijuca, et j'aperçus la petite boiteuse -qui se perdait à l'horizon du prétérit. Je sentis soudain que mon -cœur ne tarderait pas à déchausser ses bottes lui aussi. Quatre ou -cinq jours plus tard, le sybarite savourait ce rapide, cet ineffable et -incoercible moment de joie qui succède à une douleur poignante, à une -préoccupation, à un ennui... J'en inférai que la vie est le plus -curieux des phénomènes, attendu qu'elle n'aiguise la faim que pour -procurer l'occasion de manger, et qu'elle n'a inventé les cors que -parce qu'ils perfectionnent la félicité terrestre. Je vous le dis en -vérité, toute la science humaine ne vaut pas une paire de bottes trop -étroites. - -Toi, ma pauvre Eugénie, tu n'as jamais déchaussé les tiennes. Tu t'en -es allée sur le chemin de la vie, boiteuse de jambe et boiteuse -d'amour, triste comme un enterrement pauvre, solitaire, silencieuse, -laborieuse, jusqu'au jour où tu passas sur l'autre bord. Ce que -j'ignore, c'est si ton existence était bien nécessaire au siècle. Qui -sait! Peut-être un comparse de moins eût-il fait siffler la tragédie -humaine. - - - - -XXXVII. ENFIN! - - -Enfin nous arrivons à Virgilia! Avant d'aller chez le conseiller Dutra, -je demandai à mon père s'il y avait déjà quelque promesse de -mariage, quelque arrangement préalable. - ---Aucun, me répondit-il. Il y a quelque temps, comme nous parlions de -toi, je lui ai avoué mon désir de te voir député. Je lui ai parlé -avec tant d'éloquence, qu'il m'a promis de faire quelque chose pour -toi, et je crois qu'il tiendra sa promesse. Quant au mot «fiancée», -c'est le nom que je donne à une créature qui est un vivant bijou, une -étoile, une chose rare... sa fille à lui. D'ailleurs, je pense que si -tu l'épouses, tu seras bien plus vite député. - ---C'est tout? - ---C'est tout. - -Nous allâmes jusque chez Dutra. C'était une perle que cet homme, -jovial, bon patriote, un peu irrité contre les malheurs du temps, mais -ne désespérant pas d'en venir à bout. Il trouva ma candidature -légitime; il convenait pourtant d'attendre quelques mois. Et tout de -suite il me présenta à sa femme, une estimable matrone, à sa fille, -qui ne démentit pas le panégyrique que mon père avait fait d'elle, je -vous le jure. Relisez, d'ailleurs, le chapitre XXVII. Je la regardai -comme quelqu'un qui a des idées préconçues. Je ne sais si elle en -avait de son côté; elle ne me contempla point différemment. Notre -premier regard fut tout simplement conjugal. Au bout d'un mois, nous -étions au mieux. - - - - -XXXVIII. LA QUATRIÈME ÉDITION - - ---Venez donc demain dîner avec nous, me dit Dutra un certain soir. - -J'acceptai l'invitation. Le lendemain, je dis au cocher de m'attendre -place San-Francisco avec le cabriolet, et j'allai faire un tour en -ville. Vous rappelez-vous encore ma théorie des éditions humaines? Eh -bien! j'acheter un autre -verre. Je n'avais qu'à me résigner. Elle me dit alors qu'elle -désirait avoir la pratique de ses anciennes connaissances. Elle -remarqua qu'il était fort naturel qu'un jour ou l'autre je me mariasse, -et elle s'offrit à me vendre de fins bijoux au plus bas prix. Elle -n'employa pas ce terme, elle se servit d'une métaphore délicate et -transparente. J'en vins à me demander si elle avait vraiment eu des -revers, abstraction faite de sa maladie, si elle n'avait pas toujours de -beaux deniers sonnants, et si elle ne faisait pas du négoce à seule -fin de satisfaire sa passion du lucre, qui était le ver rongeur de -cette existence. Je sus depuis que mes soupçons étaient fondés. - - - - -XXXIX. LE VOISIN - - -Tandis que je faisais ces réflexions, un individu de petite taille, -sans chapeau, tenant par la main une gamine de quatre ans, entra dans la -boutique... - ---Comment ça va-t-il depuis ce matin? demanda—t-il à Marcella. - ---Comme ci comme ça; viens ici, Maricota. - -L'individu prit l'enfant dans ses bras, et la fit passer par-dessus le -comptoir. - ---Allons, dit-il, demande à Dona Marcella comment elle a passé la -nuit. Elle mourait d'envie de venir ici, mais sa mère n'avait pas eu le -temps de l'habiller. Voyons, Maricota, dis bonjour à la dame... Gare la -fessée... C'est bien... Vous ne pouvez vous figurer comme elle est chez -nous. Elle parle de vous tout le temps; et ici, elle a l'air empaillée. -Hier encore... faut-il raconter l'histoire, Maricota? - ---Non, papa, je ne veux pas. - ---C'est donc quelque chose de bien laid? dit Marcella en donnant une -petite tape à l'enfant. - ---Je vais vous dire: sa mère lui a appris à réciter chaque soir un -_pater_ et un _ave_, en l'honneur de la Sainte Vierge. Mais la petite -est venue me demander hier, d'une voix si humble, devinez quoi?... si -elle pouvait offrir sa prière à santa Marcella. - ---Pauvre chérie, dit Marcella en l'embrassant. - ---C'est un amour, une passion qu'elle a pour vous... Vous ne vous -figurez pas... Sa mère dit que vous lui avez lancé un charme. - -L'individu continua sur ce ton à raconter toutes sortes de choses -aimables, et sortit enfin, emmenant la petite, non sans m'avoir lancé -un regard d'interrogation ou de suspicion. Je demandai à Marcella qui -il était. - ---C'est un horloger du voisinage, un brave homme; sa femme est bien -bonne aussi. Sa fille est gentille, n'est-ce pas? Ils ont l'air de -beaucoup m'aimer... Ce sont de bonnes gens. - -En proférant ces paroles, Marcella parlait d'une voix où il y avait un -frémissement d'allégresse. Et un rayon de joie parut s'étendre sur sa -face. - - - - -XL. DANS LE CABRIOLET - - -Sur ces entrefaites, le gamin entra, apportant la montre avec le verre. -Il était temps; j'en avais assez de ma visite. Je donnai une monnaie -d'argent au gamin, je dis à Marcella que je reviendrais dans une autre -occasion, et je sortis au plus vite. Pour tout dire, je dois avouer que -le cœur me battait un peu, mais c'était une espèce de glas. Mon âme -se débattait entre des impressions opposées. Notez bien que la -journée s'était passée gaiement pour moi. Au déjeuner, mon père -m'avait récité par anticipation le premier discours que je devais -proférer au Parlement. Nous en rîmes beaucoup, et le soleil aussi qui -était dans ses bons jours de clarté. Virgilia aussi rirait sans doute, -en entendant le récit de nos fantaisies. Et voilà que je perds mon -verre de montre, que j'entre dans un magasin, le premier que je trouve -sur ma route, et j'y rencontre le passé qui me déchire, qui -m'embarrasse, qui m'interroge avec un visage couvert de cicatrices et de -mélancolie. - -Je le laissai où je l'avais trouvé. Je montai dans mon cabriolet qui -m'attendait place _S.-Francisco de Paula_, et j'ordonnai au cocher -partir au plus vite. Il cingla les mules, la voiture fit des -soubresauts, les roues tracèrent leur sillon dans la boue formée par -une pluie récente, et pourtant il me semblait que nous ne marchions -pas. De temps à autre nous faisons connaissance avec un certain vent -tiède et lourd, qui n'est ni violent ni âpre, qui n'emporte point les -chapeaux et ne soulève pas les jupes, mais qui est pire que s'il -faisait tout cela, parce qu'il abat, amollit et semble un dissolvant de -l'âme. Ce vent, je l'avais en moi. Je sentais le courant d'air qu'il -formait comme dans une gorge, entre le passé et le présent, désireux -sans doute de s'étendre sur les plaines de l'avenir. Et la voiture qui -ne marchait pas. - ---Jean! criai-je au cocher, avancerons-nous bientôt? - -Avancer! Monsieur! mais nous sommes à la porte de Monsieur le -Conseiller. - - - - -XLI. L'HALLUCINATION - - -C'était vrai. J'entrai en coup de vent. Je trouvai Virgilia anxieuse, -de mauvaise humeur, le front soucieux. Sa mère, qui était sourde, se -trouvait dans le salon avec elle. Après les compliments d'usage, la -jeune fille me dit d'un ton sec: - ---Nous vous attendions plus tôt. - -Je me défendis le mieux que je pus; je pris prétexte du cheval, qui -était rétif, et d'un ami qui m'avait retenu. Et soudain voici que la -parole meurt sur mes lèvres, et je demeure pétrifié. Virgilia... Eh -quoi! c'est Virgilia, cette jeune fille?... Je la regardai fixement, et -l'impression fut si cruelle que je reculai d'un pas en détournant mes -regards. Sa carnation, si rose, si pure, si fraîche la veille encore, -était maintenant jaune, stigmatisée par la même maladie qui avait -frappé l'Espagnole. La petite vérole lui avait dévoré le visage. Ses -yeux si vifs s'étaient étiolés. Ses lèvres pendaient, et toute son -attitude disait la fatigue. Je la regardai bien; je lui pris la main et -l'attirai doucement à moi. Je ne me trompais point. C'était bien la -petite vérole. Je crois que je fis un geste de dégoût. - -Virgilia s'éloigna et alla s'asseoir sur le sofa. Pendant un moment je -contemplai la pointe de mes bottines. Devais-je sortir ou rester? La -première hypothèse était absurde; je la rejetai, et je me dirigeai -vers Virgilia qui demeurait assise et muette. Ciel! de nouveau je la -retrouvai fraîche, juvénile, et tout en fleur. En vain je cherchais -sur son visage les traces du mal, il n'y en avait aucune. La peau était -blanche et fine comme de coutume. - ---Vous ne m'avez donc jamais vue? me demanda-t-elle en voyant mon -insistance. - ---Aussi jolie, jamais. - -Je m'assis, tandis qu'elle faisait craquer ses ongles sans rien dire. Je -parlai de choses tout à fait étrangères à l'incident; mais elle ne -répondait point et ne me regardait même pas. Moins le bruit de ses -doigts, c'était la statue du silence. Une seule fois elle me contempla -de très haut, en relevant un coin de ses lèvres, et en fronçant les -sourcils au point de les unir. Et toute cette mimique lui donnait une -expression mixte, entre le comique et le tragique. - -Il y avait bien quelque affectation dans ce dédain. Elle avait pris un -masque. Elle devait souffrir,--soit tristesse, soit dépit; et comme la -douleur contenue est plus âpre, il est probable qu'elle souffrait en -double sa propre souffrance. Mais je crois que c'est là de la -métaphysique. - - - - -XLII. CE QUE N'A POINT TROUVÉ ARISTOTE - - -Et à propos de métaphysique, que dites-vous de ceci? On lance une -boule; elle en rencontre une autre, lui transmet l'impulsion reçue, et -celle-ci se met à rouler ni plus ni moins que la première. Supposons -que la première boule s'appelle Marcella (c'est une simple -supposition), la seconde Braz Cubas, la troisième Virgilia. Marcella -reçoit une pichenette du passé et roule et vient buter contre Braz -Cubas. Celui-ci, cédant à la force impulsive, va battre contre -Virgilia, qui n'a rien de commun avec la première boule. Et voilà -comment, par la simple transmission d'une force, les extrêmes se -touchent dans la société humaine; et il s'établit ce qu'on pourrait -appeler la solidarité de la tristesse humaine. Ce chapitre a pourtant -échappé à Aristote. - - - - -XLIII. MARQUISE: ATTENDU QUE JE SERAI MARQUIS - - -Positivement Virgilia était un petit diable, un petit diable -angélique, si l'on veut, mais c'en était un tout de même, et alors... - -Alors apparut Lobo Neves. Il n'était ni plus svelte, ni plus élégant, -ni plus instruit, ni plus sympathique que moi, et cependant il m'enleva -de haute main Virgilia et la candidature, en peu de semaines, avec une -fougue vraiment césarienne. Il n'y eut de la part de Virgilia aucun -dépit, pas la moindre violence de la part de sa famille. Dutra me dit -un beau jour que je devais attendre une époque plus opportune pour ma -candidature, attendu que celle de Lobo Neves était appuyée par de -puissantes influences. Je cédai. Ce fut le commencement de ma défaite. -Une semaine plus tard, Virgilia demanda en souriant à Lobo Neves quand -il prétendait être ministre. - ---Tout de suite, s'il dépendait de moi; d'ici un an, puisque cela -dépend de la volonté d'autrui. - -Virgilia répliqua: - ---Et vous me promettez qu'un jour vous me ferez baronne? - ---Marquise, voulez-vous dire, car j'ai l'intention d'être marquis. - -Dès lors je fus perdu. Virgilia compara l'aigle au dindon et choisit -l'aigle, abandonnant le dindon à sa stupeur, à son dépit, et au -souvenir de trois ou quatre baisers qu'elle lui avait donnés. Mais -quand c'eût été dix, qu'est-ce que cela signifiait? La lèvre de -l'homme n'est point comme le sabot du cheval d'Attila qui stérilisait -le sol qu'il avait foulé; c'est justement le contraire. - - - - -XLIV. UN CUBAS - - -Mon père fut tout désappointé de ce dénouement, et je crois bien -qu'il en mourut. Il avait bâti tant de châteaux, caressé tant et tant -de beaux rêves, qu'il ne pouvait voir s'effondrer tout cet -échafaudage, sans que le contre-coup fût grand dans son organisme. -D'abord il se refusa à l'évidence. «Un Cubas»! et il disait cela -avec une telle conviction, que moi, qui connaissais déjà la -tonnellerie originelle, j'oubliai un instant la dame de mes pensées -pour contempler un moment ce phénomène qui n'est point rare, mais qui -est toujours curieux, d'une imagination qui s'impose à la conscience. - ---Un Cubas! répétait-il le lendemain matin au déjeuner. - -Ce déjeuner ne fut point très gai. Je me sentais tomber de sommeil. -J'avais veillé une partie de la nuit. Était-ce l'amour? Non point. On -ne peut aimer deux fois la même femme, et comme j'allais aimer -celle-là même quelque temps après, je ne devais lui être en ce -moment attaché que par les liens d'une fantaisie passagère, un peu -d'habitude et beaucoup de fatuité. Et cela seul suffit pour expliquer -l'insomnie. C'était le dépit, un dépit aigu comme une pointe -d'épingle, et que j'entretins en fumant, en donnant des coups de poing -dans l'air, en lisant machinalement jusqu'au lever de l'aurore, de la -plus tranquille des aurores. - -Mais j'étais jeune, et je portais en moi-même le remède à mes maux. -Mon père, lui, ne put supporter le coup. À y bien penser, peut-être -ne mourut-il pas de cette contrariété; mais sûrement elle aggrava son -état. Il dura encore quatre mois, silencieux, triste, continuellement -préoccupé, comme s'il se fût agi d'un remords, d'une déception sans -remède, qui lui tînt lieu de rhumatisme et de toux. Il eut cependant -un dernier instant de satisfaction: un des ministres d'État lui rendit -visite. Je vis alors sur ses lèvres,--et il me semble le voir -encore,--le sourire d'un autre temps. Ses regards brillèrent d'une -flamme concentrée, qui fut comme la dernière lueur d'une lampe qui -s'éteint. Mais la tristesse revint: la tristesse de s'en aller sans me -voir occuper le haut poste auquel j'avais droit. - ---Un Cubas! - -Il mourut quelques jours après cette visite, un matin de mai, entre ses -deux enfants, Sabine et moi. Mon oncle Ildefonso et mon beau-frère -étaient aussi présents. La science des médecins, notre tendresse, -tous les soins dont on l'entoura furent vains: il devait mourir, et il -mourut. - ---Un Cubas! - - - - -XLV. NOTES - - -Larmes et sanglots, la maison tendue de noir, un homme qui vient -habiller le cadavre, un autre qui prend les dimensions du corps, un -cercueil qu'on apporte, un catafalque que l'on dresse, de grands -chandeliers, des lettres de faire-part, des gens qui entrent, lentement, -à pas de loup, qui serrent la main aux personnes de la famille, les uns -tristes, les autres sérieux et muets, un prêtre et un sacristain, des -prières, des aspersions d'eau bénite, l'ensevelissent, le choc du -marteau sur les clous, six personnes qui s'emparent du cercueil, -l'emportent, descendent difficilement l'escalier malgré les cris, les -sanglots et les larmes renouvelées de la famille, et placent la caisse -funèbre sur le char; les courroies qu'on attache et que l'on serre, la -voiture qui se met en branle, et les autres voitures qui défilent une -à une... tous ces aspects qui paraissent une liste d'inventaire, sont -autant de notes que j'avais prises pour un chapitre triste et après -tout banal, que je n'écrirai pas. - - - - -XLVI. L'HÉRITAGE - - -Regarde-nous, maintenant, lecteur. Huit jours se sont passés depuis la -mort de mon père. Ma sœur est assise sur un sofa, un peu plus loin. -Cotrim, debout, appuyé sur une console, les bras croisés, mord ses -moustaches. Je fais les cent pas, les regards au plancher. Grand deuil, -profond silence. - ---Mais enfin, dit Cotrim, cette maison vaut tout au plus trente contos; -mettons trente-cinq. - ---Elle en vaut cinquante, répondis-je; Sabine sait parfaitement qu'elle -en a coûté cinquante-huit. - ---Et quand on l'aurait payée soixante, repartit Cotrim; d'abord cela ne -veut pas dire qu'elle les valait, et encore bien moins qu'elle les -vaille encore aujourd'hui. Tu sais bien que les immeubles ont beaucoup -baissé de prix depuis quelques années. Si celle-ci vaut cinquante -contos, combien alors vaudra celle du _Campo_, que tu désires pour toi? - ---Allons donc! une vieille bicoque! - ---Vieille! s'écria Sabine en levant les mains au ciel. - ---Je parie que vous la trouvez neuve. - ---Voyons! frérot, dit Sabine en se levant du canapé. Nous pouvons tout -arranger de bonne amitié et de façon décente. Par exemple, Cotrim ne -veut point des noirs, il ne gardera que le cocher de papa et Paulo. - ---Le cocher, non; je garde le cabriolet, et je ne vais pas acheter un -autre cocher. - ---Bon. Alors nous garderons Paulo et Prudencio. - ---Prudencio a été libéré. - ---Libéré? - ---Il y a deux ans. - ---Libéré! Voilà comment papa faisait les choses, sans rien dire à -personne. C'est bon. Quant à l'argenterie..., je suppose qu'il n'a pas -libéré l'argenterie? - -Nous avions parlé de l'argenterie, une vieille vaisselle plate du temps -de D. José. C'était la question la plus grave de la succession, par la -valeur artistique, l'ancienneté, et l'origine même, car mon père -disait que le comte de Cunha, quand il était vice-roi du Brésil, en -avait fait présent à mon bisaïeul Luiz Cubas. - ---Quant à l'argenterie, continua Cotrim, je m'en désintéresserais, -n'était le désir que ta sœur a de la garder. Je trouve ce désir -raisonnable. Sabine est mariée; elle a besoin d'un service -présentable. Toi tu es garçon, tu ne reçois pas, tu... - ---Mais je puis me marier. - ---Pourquoi faire? s'écria Sabine. - -Cette sublime question me fit pour un instant oublier mes intérêts. Je -souris; je pris la main de Sabine en battant doucement sur la paume, de -si aimable manière que Cotrim interpréta le geste comme un -acquiescement et me remercia. - ---De quoi? répondis-je; je n'ai point souscrit et ne souscrirai pas à -vos exigences. - ---Tu ne céderas pas? - -Je secouai négativement la tête. - ---Laisse-le, Cotrim, dit ma sœur à son mari. Peut-être veut-il aussi -que nous lui donnions les vêtements que nous portons. Il ne manque plus -que cela. - ---Oui, c'est complet. Il veut le cabriolet, il veut le cocher, il veut -l'argenterie, il veut tout. Il serait infiniment plus simple de nous -citer en justice, et de prouver par témoins que Sabine n'est pas ta -sœur, que je ne suis pas ton beau-frère, et que Dieu n'est pas Dieu. -Voilà le bon moyen de ne rien perdre. Mon cher garçon, tu nous prends -pour d'autres. - -Nous en étions arrivés à un tel degré d'irritation que je crus -devoir offrir un moyen terme: répartir l'argenterie entre nous. Il -ricana et me demanda qui garderait la théière, et qui le sucrier. Et -il ajouta que nous avions le temps de discuter nos prétentions, tout au -moins judiciairement. Sabine s'était accoudée à la fenêtre qui -donnait sur le jardin, et au bout d'un instant elle revint et proposa de -me céder Paulo et l'autre noir contre l'argenterie. J'allais accepter, -mais Cotrim s'étant approché, elle répéta sa proposition. - ---Ça, jamais, dit-il, je ne fais pas l'aumône. - -Nous dinâmes tristement. Mon oncle le chanoine arriva quand nous en -étions au dessert. Et il assista encore à une légère altercation. - ---Mes enfants, dit-il, rappelez-vous que mon frère vous a laissé un -pain assez grand pour être réparti entre tous. - -Et Cotrim: - ---C'est vrai, c'est fort vrai. Mais il n'est pas question de pain; il -est question de beurre. Je ne me contente pas de pain sec. - -On fit enfin le partage; mais nous étions brouillés. Et vraiment il -m'en coûta de me fâcher avec Sabine. Nous étions si bons amis. Nous -avions tant de choses en commun, jeux d'enfants, fureurs puériles, -sourires et tristesses de l'âge adulte, nous avions partagé le pain de -l'allégresse et celui des misères, fraternellement, comme un bon -frère et une bonne sœur que nous étions. Et pourtant nous étions -fâchés. C'était comme la beauté de Marcella qui disparu sous la -grêle de la variole. - - - - -XLVII. LE RECLUS - - -Marcella, Sabine, Virgilia... me voilà en train de fondre tous ces -contrastes, comme si ces noms et ces personnes étaient autre chose que -des modalités de mon affection intime. Plume de mauvaises mœurs, mets -une cravate au style, revêts-le d'un habit moins sordide. Ensuite nous -rentrerons dans mon ancienne demeure, nous nous coucherons dans ce -hamac, où j'ai passé la plus grande partie des années qui -s'écoulèrent depuis l'inventaire des biens paternels jusqu'à l'année -1842. S'il s'exhale de la pièce de vagues senteurs de toilette, il ne -faut pas croire que c'est moi qui ai versé les parfums. C'est un relent -de Z, de N, ou de U. Toutes ces lettres majuscules bercèrent dans ce -boudoir leur élégante abjection. Mais si, outre l'arôme, on est -curieux d'autre chose, c'est peine perdue: je n'ai gardé ni les -portraits, ni les lettres, ni les factures. L'émotion même s'est -éteinte, il ne reste que les initiales. - -Je vécus ainsi en reclus. De temps à autre, j'allais au bal, au -théâtre, à une réunion; mais la plus grande partie du temps, je l'ai -passée avec moi-même. J'ai vécu; je me suis laissé porter par le -flux et le reflux des événements et des jours, tantôt agité tantôt -apathique, entre l'ambition et l'indifférence. Je faisais de la -politique et de la littérature, j'envoyais des articles et des vers aux -journaux, j'acquis même une certaine réputation de polémiste et de -poète. Quand je me souvenais de Lobo Neves, qui était député, et de -Virgilia, future marquise, je me demandais à moi-même si je n'aurais -pas fait un meilleur député et un plus élégant marquis que Lobo -Neves, car je valais mieux que lui, beaucoup mieux que lui. Et je me -disais cela en regardant le bout de mon nez. - - - - -XLVIII. UN COUSIN DE VIRGILIA - - ---Sais-tu qui est arrivé hier de S. Paulo? me demanda un soir Luiz -Dutra. - -Luiz Dutra était un cousin de Virgilia, qui vivait aussi dans -l'intimité des muses. Ses vers plaisaient, et valaient du reste mieux -que les miens. Mais il lui fallait la sanction d'une élite qui lui -confirmât les applaudissements de la masse. Il était timide et -n'interrogeait perdue. Mais il se délectait à entendre des paroles -louangeuses. Il prenait alors de nouvelles forces, et se remettait au -travail avec une ardeur juvénile. - -Ce pauvre Dutra! à peine avait-il publié quelque chose qu'il accourait -chez moi, et commençait à tourner autour de moi, dans l'attente d'un -jugement, d'une parole, d'un geste qui fût de ma part une approbation -de sa nouvelle production. Moi, je parlais de mille choses -différentes,--du dernier bal du Catete, d'une séance des Chambres, -d'équipages et de chevaux,--de tout, moins de ses vers et de sa prose. -Il me répondait d'abord avec animation, puis mollement, et tâchait de -faire tourner la conversation sur le sujet qui l'intéressait. Il -ouvrait un livre, me demandait si j'avais quelque travail en train; je -lui répondais oui ou non, puis je passais à un autre chapitre. À la -fin, il se taisait et sortait tout triste. Mon désir était de le faire -douter de lui-même, de le décourager, de l'éliminer. Et tout en -prenant cette résolution, je regardais le bout de mon nez... - - - - -XLIX. LE BOUT DU NEZ - - -Combien de fois dans ma vie, pour me faire une conscience sans remords, -je me suis servi de ce système: regarder le bout de mon nez... -Avez-vous quelquefois médité sur le destin du nez, cher lecteur? Le -docteur Pangloss disait qu'il est fait pour l'usage des lunettes.--Je -confesse que cette explication m'avait d'abord paru définitive. Mais un -certain jour que je méditais sur ce point obscur de philosophie, et sur -d'autres encore, je découvris enfin l'unique, véritable et suprême -utilité de cet appendice. - -Il me suffit pour cela de me rappeler l'habitude des fakirs. On sait que -ces gens-là demeurent, en effet, des heures en contemplation, les -regards fixés sur le bout de leur nez, à seule fin de voir la lumière -céleste. Ils perdent alors la notion du monde extérieur, s'envolent -dans l'invisible, touchent l'impalpable, se délivrent des liens -terrestres, se dissolvent et s'éthérisent. Cette sublimation de -l'être par le bout du nez est le phénomène le plus prodigieux de -l'esprit et il n'appartient pas en propre aux fakirs; il est universel. -Chaque homme éprouve le besoin et a le pouvoir de contempler son propre -nez pour voir la lumière céleste, et cette contemplation, dont l'effet -est de subordonner l'univers à un nez seulement, constitue l'équilibre -des sociétés. Si les nez se contemplaient exclusivement les uns les -autres, le genre humain n'aurait pas duré deux siècles; il se serait -éteint avec les premières tribus. - -J'entends d'ici une objection du lecteur. Comment peut-il en être -ainsi? Car enfin l'on ne surprend jamais les gens en train de contempler -leur nez. - -Lecteur obtus, cela prouve que tu n'est jamais entré dans le cerveau -d'un chapelier. Un chapelier passe devant une chapellerie. C'est le -magasin d'un rival, qui a commencé il y a deux ans. Il y avait alors -deux portes à sa boutique; il l'a agrandie, et maintenant, il y en a -quatre. Il se promet que d'ici peu il y en aura six ou huit. Le -chapelier voit dans la vitrine les chapeaux du rival; par les -différentes portes, entrent les clients du rival. Le chapelier compare -cette boutique à la sienne, qui est plus ancienne et qui pourtant n'a -que deux portes, et ces chapeaux à ceux qu'il vend, et que l'on achète -moins, bien qu'ils soient d'un prix égal. Cela le mortifie, -naturellement. Il poursuit son chemin, pensif, les yeux baissés ou -fixés devant lui. Il cherche les causes de la prospérité de l'autre -et de son propre abandon, alors qu'il est un chapelier bien supérieur -à l'autre chapelier... C'est en cet instant que ses yeux se fixent sur -la pointe de son nez. - -La conclusion c'est qu'il y a deux forces capitales au monde. L'amour -qui multiplie l'espèce, et le nez qui la subordonne à l'individu. -Procréation, et équilibre. - - - - -L. VIRGILIA MARIÉE - - ---C'est ma cousine Virgilia, la femme de Lobo Neves, qui est arrivée de -S. Paulo, continua Luiz Dutra. - ---Ah! - ---Et ce n'est qu'aujourd'hui que je sais une chose, cachotier que tu -es... - ---Laquelle? - ---Tu voulais l'épouser. - ---Une idée de mon père... Qui t'a dit ça? - ---Elle-même. Je lui ai beaucoup parlé de toi, et elle s'est laissé -aller aux confidences. - -Le lendemain, comme je me trouvais rue d'Ouvidor, à la porte de la -typographie Plancher, je vis de loin une femme superbe. Elle s'approcha; -c'était elle. Je ne la remis qu'à deux pas de moi, tant l'art et la -nature l'avaient changée à son avantage. Je la saluai; elle passa. Je -la vis monter avec son mari dans leur voiture, qui les attendait un peu -plus loin. Je demeurai confondu. - -Huit jours après, je la rencontrai dans un bal. Je crois que nous -échangeâmes au plus deux ou trois mots. Mais à un autre bal, un mois -plus tard, chez une dame qui avait fait l'ornement des salons du premier -règne, et qui brillait encore dans ceux du second, le rapprochement fut -plus intime et plus long, car nous conversâmes et nous valsâmes -ensemble. La valse est un délicieux passe-temps. Nous valsâmes, et -j'avoue qu'au contact de ce corps flexible et magnifique, j'éprouvai -une singulière sensation: celle d'un homme qui a été victime d'un -vol. - ---Comme il fait chaud! dit-elle aussitôt nous eûmes fini. Allons sur -la terrasse? - -Non; vous pourriez vous enrhumer. Passons de préférence dans l'autre -salon. - -Nous y trouvâmes Lobo Neves, qui me fit compliment sur mes écrits -politiques, en ajoutant qu'il se taisait sur mes productions -littéraires parce qu'il se jugeait un profane dans la matière. Mais ce -qui avait trait à la politique était excellent, bien pensé et d'un -bon style. Je lui répondis sur le même ton de courtoisie, et nous nous -séparâmes contents l'un de l'autre. - -Trois semaines se passèrent, et je reçus une invitation de lui pour -assister à une soirée intime. J'y allai. Virgilia me reçut avec cette -aimable phrase: «Aujourd'hui vous valsez avec moi». J'étais, il est -vrai, un valseur émérite; rien d'étonnant à ce qu'elle me -distinguât. Nous valsâmes, une fois, deux fois. Un livre perdit -Françoise; ce fut une valse qui nous perdit. Je crois bien que ce -soir-là je lui serrai la main avec force. Elle se laissa faire, -feignant de ne pas comprendre. Je l'étreignais; tous les regards -étaient fixés sur nous et sur les autres couples enlacés et -tournants... Un délire. - - - - -LI. ELLE EST À MOI - - ---Elle est à moi! me dis-je en la remettant aux mains d'un autre -cavalier. Pendant tout le reste du bal, cette idée, je l'avoue, m'entra -dans l'esprit, non pas comme à coups de marteau, mais comme si on me -l'avait insinuée avec une vrille. - ---Elle est à moi, me disais-je en arrivant à la porte de chez moi. - -À ce moment même, comme si le destin ou qui que ce soit eût la -fantaisie de donner une proie de plus à mes velléités de possession, -je vis relire sur le sol quelque chose de jaune et de rond. Je me -baissai; c'était une monnaie d'or, un demi-doublon. - ---Elle est à moi, répétai-je en riant; et je la mis dans ma poche. - -Cette nuit-là je ne me souvins plus de la monnaie; mais le jour -suivant, j'éprouvai des scrupules en y pensant, et je me demandai de -quel droit j'allais garder une monnaie dont je n'avais pas hérité, que -je n'avais point gagnée, que j'avais seulement trouvée dans la rue. -Évidemment, elle ne m'appartenait point. Elle appartenait à celui qui -l'avait perdue, riche ou pauvre, pauvre peut-être, quelque ouvrier qui -en avait besoin pour donner du pain à sa femme et à ses enfants. -D'ailleurs, même s'il était riche, mon devoir n'en restait pas moins -le même. Je devais restituer la pièce, et le meilleur moyen, l'unique -même, était de mettre une annonce dans les journaux, ou de m'adresser -à la police. J'envoyai une lettre au chef de police, en lui remettant -ma trouvaille, et en le priant de la faire parvenir, par tous les moyens -possibles, aux mains de son légitime propriétaire. - -J'expédiai la lettre, et je déjeunai tranquille; je puis dire joyeux. -Ma conscience avait tant valsé la veille qu'elle en était demeuré -suffoquée et sans respiration. Mais la restitution de la pièce fut -comme une fenêtre qui s'ouvrit sur un autre côté de la morale. Une -onde d'air pur entra, et la pauvre dame respira à son aise. Il est bon -de ventiler la conscience: je ne vous en dis pas plus long. En tous cas, -en abstrayant les circonstances, ma façon de procéder était louable, -elle exprimait un juste scrupule, le sentiment d'une âme délicate. -C'est ce que me disait la bonne dame, d'un ton à la fois austère et -tendre. C'est ce qu'elle me disait, penchée sur l'appui de la croisée. - ---C'est fort bien fait, Cubas; parfaitement agi. Non seulement cet air -est pur, mais il est balsamique; c'est un effluve des éternels jardins. -Veux-tu voir ce que lu as fait, Cubas? - -Et l'aimable personne, tirant un miroir, l'ouvrit devant mes yeux. Je -vis clairement le demi-doublon de la veille, rond, brillant, qui se -multipliait à mes yeux, dix fois, trente fois, cinq cents fois, me -démontrant amplement le bénéfice que je retirerai pendant ma vie et -après ma mort de cette simple restitution. Et je concentrai tout mon -être dans la contemplation do mon acte, m'y reconnaissant, m'y trouvant -bon, peut-être grand. Une simple monnaie, hein! Ce que c'est que -d'avoir un peu trop valsé. - -C'est ainsi que moi, Braz Cubas, je découvris la loi sublime de -l'équivalence des fenêtres, et que j'établis que, pour compenser la -fermeture d'une croisée, il suffisait d'en ouvrir une autre, afin que -la morale puisse aérer constamment la conscience. Peut-être ne -comprendra-t-on pas ce que je dis; peut-être vaudrait-il mieux parler -d'une chose plus concrète, d'un paquet, par exemple, d'un paquet -mystérieux? Parlons donc du paquet mystérieux. - - - - -LII. LE PAQUET MYSTÉRIEUX - - -Le fait est que, quelques jours plus tard, en allant à Botafogo, je -heurtai contre un paquet qui se trouvait sur la plage. Je m'exprime mal; -je ne heurtai point, j'y donnai un coup de pied volontaire. En voyant ce -paquet, pas très grand, mais propre et correctement noué d'une -ficelle, ce quelque chose qui avait une certaine apparence, j'eus -l'idée de le pousser du pied, par curiosité. Je sentis une -résistance. Un coup d'œil lancé alentour me fit voir la plage -déserte. Des gamins s'amusaient au loin. Plus loin encore, un pêcheur -raccommodait ses filets. Personne ne pouvait me remarquer. Je -m'inclinai, je paquet, et je poursuivis mon chemin. - -Je poursuivis mon chemin, non sans quelque hésitation. Ce pouvait être -une mauvaise farce. J'eus l'idée de rejeter le paquet sur la plage, -mais, en le palpant, j'écartais cette pensée. Un peu plus loin, je fis -un détour, et revins chez moi. - ---Allons voir ça, dis-je en entrant dans mon cabinet. - -J'hésitai encore un instant, par crainte, je crois. La pensée d'une -mauvaise farce se présenta encore à mon esprit. Il est certain que je -me trouvais sans témoins; mais j'avais en moi un gavroche prêt à -siffler, à huer, à rire, à s'esclaffer, à glousser, à faire les -cent coups, s'il me voyait ouvrir le paquet et en tirer une douzaine de -vieux mouchoirs ou un certain nombre de goyaves pourries. Il était trop -tard; ma curiosité était excitée comme doit l'être celle du lecteur. -Je défis le paquet, et je vis... je trouvai... je comptai... je -recomptai cinq _contos_ de reis tout au long; peut-être dix mil reis en -cinq _contos_ en bonne monnaie et billets de banque, le tout bien plié, -bien arrimé: une trouvaille rare. Je remis tout en ordre. Au dîner, il -me sembla que les petits nègres de service clignaient des yeux. -M'auraient-ils épié? Je les interrogeai discrètement, et conclus par -la négative. Après le dîner, je retournai dans mon cabinet, je -recomptai l'argent, et je souris de ces soins maternels, donnés aux -cinq _contos_, moi qui étais riche. - -Pour n'y plus penser, j'allai passer ma soirée chez Lobo Neves, qui -avait insisté pour que je ne manquasse point aux réceptions de sa -femme. Je rencontrai le chef de police, et on me présenta à lui. Il se -rappela ma lettre tout de suite et le demi-doublon que je lui avais fait -tenir quelques jours auparavant. Il raconta l'anecdote. Virgilia parut -goûter le procédé, et chacune des personnes présentes plaça son -histoire. J'écoutai la série avec une impatience de femme hystérique. - -La nuit suivante, le jour suivant, et pendant toute la semaine, je -pensai le moins possible aux cinq _contos_ et je les laissai dormir bien -tranquillement dans le tiroir de mon secrétaire. Je parlais de tout, -excepté d'argent, et surtout d'argent trouvé; pourtant ce n'est pas un -crime de trouver de l'argent; c'est une heureuse aventure, un hasard -propice; c'était peut-être un décret de la Providence. Ce ne pouvait -même être autre chose. On ne perd point cinq _contos_, comme on perd -un mouchoir de poche. Cinq _contos_ que l'on transporte sont l'objet de -toute notre attention. On les palpe; on ne les quitte pas des yeux ni -des mains, ils ne nous sortent pas de l'esprit; et pour les perdre -totalement, comme ça, sur une plage, il faut que... En tous cas ce -n'était pas un crime de les avoir trouvés: ni un crime, ni un -déshonneur, ni rien qui rabaisse le caractère d'un homme. C'était une -trouvaille, un heureux hasard, comme de gagner le gros lot ou un pari -aux courses, comme avoir de la chance à n'importe quel jeu honnête; je -dirai même que cette chance était ici méritée, car je ne me sentais -ni mauvais, ni indigne des bienfaits de la Providence. - ---Ces cinq _contos_, me disais-je trois semaines plus tard, il va -falloir que je les emploie à quelque bonne action, à la dot de quelque -pauvre fille ou à quelque œuvre semblable... Il faudra voir... - -Ce jour-même, je les portai à la banque du Brésil. J'y fus reçu avec -de délicates allusions au demi-doublon. Mon aventure faisait le tour de -mes connaissances. Je répondis, assez gêné, qu'il n'y avait pas là -de quoi faire tant de bruit. Et on loua ma modestie par-dessus le -marché. Alors je me fâchai pour tout de bon, et l'on me répondit -qu'on me trouvait grand, tout simplement. - - - - -LIII. ...... - - -Virgilia, elle, ne se rappelait plus du tout du demi-doublon. Toute sa -pensée se concentrait en moi, dans mes yeux, dans ma vie, dans ma -pensée. Elle le disait, et c'était vrai. - -Il y a des plantes qui naissent et poussent vite; d'autres sont au -contraire lentes et tardives. Notre amour était comme les premières. -Il poussa avec tant de fougue et de sève qu'en peu de temps il devint -comme les plus exubérantes et les plus touffues productions des -forêts. Je ne pourrais vous dire au juste combien de jours furent -nécessaires à sa croissance. Je me souviens qu'un certain soir, la -fleur, ou le baiser, comme on voudra l'appeler, s'épanouit sur la -bouche de la jeune femme; elle me le donna, la pauvrette, avec un -tremblement, car nous étions à la porte du jardin. Cet unique baiser, -rapide comme l'occasion, ardent comme l'amour, prologue d'une vie de -délices, de terreurs, de remords, de plaisirs qui se transforment en -douleurs, d'afflictions qui deviennent de l'allégresse, nous unit en -cet instant. Et depuis, ce fut une hypocrisie patiente et systématique, -unique frein d'une passion sans frein, une vie d'agitation, de -désespoirs et de jalousies, qu'une heure compensait plus que largement. -Puis il en venait une autre qui se substituait à celle-là, et alors -les agitations et le reste, la fatigue et la satiété, qui sont la fin -de tout, remontaient à la surface. Tel fut le volume de ce prologue. - - - - -LIV. LA PENDULE - - -Je sortis en emportant le goût de ce baiser. Je ne pus dormir. Je me -jetai sur mon lit, mais bien inutilement. En général, pendant mes -insomnies, le tic-tac de la pendule m'était fort désagréable. Ce -bruit vague et sec m'avisait à chaque instant que j'avais quelques -secondes de moins à vivre. Je me figurais alors un vieux diable, assis -entre deux sacs, celui de la vie et celui de la mort, et retirant les -monnaies de l'un pour les passer dans l'autre, en comptant de la sorte: - ---Un de moins. - ---Un de moins. - ---Un de moins. - ---Un de moins. - -Chose singulière, quand la pendule s'arrêtait, je la remontais -aussitôt, pour qu'elle ne cessât jamais de battre, et que je pusse -supputer tous les instants perdus. Il y a des inventions qui se -transforment ou se perdent. Les institutions succombent; l'horloge est -définitive. - - - - -LV. VIEUX DIALOGUE D'ADAM ET D'ÈVE - - -BRAZ CUBAS - -. . . . . . . .! - - -VIRGILIA - -. . . . . . . . . . - - -BRAZ CUBAS - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - -VIRGILIA - -. . . . . . . . . . .! - - -BRAZ CUBAS - -. . . . . . . . . - - -VIRGILIA - -. . . . . . . . . . . . . . . -. . . . . ? . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . - - -BRAZ CUBAS - -. . . . . . . . - - -VIRGILIA - -. . . . . - - -BRAZ CUBAS - -. . . . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . ! . . . . -. . . . . . . . . . . . . . . -. . . . . . ! . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . . ! - - -VIRGILIA - -. . . . . . . . . . . . . . ! - - -BRAZ CUBAS - -. . . . . . . . ! - - -VIRGILIA - -. . . . . . . . . . . ! - - - - -LVI. LE MOMENT OPPORTUN - - -Mais enfin, qui m'expliquera la raison de ce changement? Un jour, nous -nous rencontrons, nous nous faisons des promesses de mariage, nous les -retirons, nous nous séparons, froidement, sans douleur, parce qu'aucune -passion n'existait en nous. C'est à peine si j'éprouve quelque dépit, -et rien de plus. Les années se passent, je la revois, nous faisons -trois ou quatre tours de valse, voilà que nous nous aimons jusqu'au -délire. Il est vrai que la beauté de Virgilia était parvenue à un -haut degré de perfection, mais, substantiellement, nous étions restés -les mêmes, et quant à moi, je n'étais devenu ni plus élégant ni -plus beau. Qui m'expliquera le motif de ce changement? - -Il ne pouvait résider que dans l'opportunité du moment. Notre -première rencontre n'était pas opportune, parce qu'alors, si nous -n'étions pas verts l'un et l'autre pour l'amour, nous l'étions encore -pour notre amour. Il n'y a d'amour possible sans l'opportunité des -acteurs. Cette explication, je la trouvai moi-même, deux ans après le -baiser, un jour que Virgilia se plaignait d'un quidam ridicule qui -allait chez elle, et lui faisait la cour avec ténacité. - ---Quel importun! disait-elle en faisant une grimace de rage. - -Je tressaillis; et je vis en la regardant que son indignation était -sincère. Il me vint à l'idée que moi-même j'avais peut-être -naguère provoqué cette même grimace, et je compris aussitôt toute -l'importance de mon évolution. D'inopportun j'étais devenu opportun. - - - - -LVII. DESTIN - - -Oui certes, nous nous aimions. Maintenant que toutes les lois sociales -étaient contre nous, nous nous aimions pour de bon. Nous étions liés -l'un à l'autre comme les deux âmes que le poète rencontre dans le -purgatoire: - - -Di pari como buoi che vanno a giogo. - - -Et je dis mal en nous comparant à des bœufs, car nous étions une -autre espèce d'animaux moins lents, plus rusés et plus lascifs. Et -nous cheminons sans savoir vers quel but, à travers des routes -ignorées. Ce problème m'effraya pendant quelques semaines, et j'en -remis la solution au destin. Pauvre destin! Que fais-tu à cette heure, -ô grand fondé de pouvoirs des affaires humaines? Peut-être as-tu fait -peau neuve, peut-être as-tu pris une autre physionomie, d'autres -manières, un autre nom, et il n'est pas impossible que... Mais où en -étais-je? ah! dans les routes ignorées. Je me dis donc qu'il en serait -comme il plairait au ciel. Notre sort, à nous, était de nous aimer. -Sinon, comment expliquer la valse et le reste? Virgilia pensait de la -même façon. Un jour, elle me confessa qu'elle avait parfois des -remords. Je lui répondis qu'en ce cas, elle ne m'aimait pas. Aussitôt -elle m'enlaça de ses bras magnifiques en murmurant: - ---Je t'aime, c'est la volonté du ciel. - -Et ces paroles n'étaient pas vaines. Virgilia était quelque peu -croyante. Elle n'allait pas à la messe le dimanche, c'est vrai, je -crois même qu'elle n'y allait que les jours de grandes solennités, et -quand il y avait une place de libre dans les tribunes. Mais elle priait -tous les soirs avec ferveur, ou tout au moins avec envie de dormir. Elle -avait peur du tonnerre. Elle se bouchait alors les oreilles, et -marmottait toutes les oraisons du catéchisme. Dans sa chambre à -coucher, il y avait un oratoire de palissandre tout sculpté, de trois -palmes de hauteur, avec trois images. Elle n'en disait rien à ses -amies. Au contraire, elle qualifiait de bigotes celles qui étaient -seulement pieuses. Pendant longtemps je crus que sa propre foi la -gênait, et que sa religion était une espèce de chemise de flagelle -préservative et clandestine; mais évidemment, je devais me tromper. - - - - -LVIII. CONFIDENCE - - -J'éprouvais d'abord un certain émoi quand je me rencontrais avec Lobo -Neves. Illusion pure! Comme il adorait sa femme, il ne se gênait pas -pour me le dire. Il trouvait que Virgilia était la perfection même, un -tissu de qualités solides et profondes, aimable, élégante, austère, -un vrai modèle. Et sa confiance ne s'arrêta pas là. Elle n'était -qu'entr'ouverte; bientôt il ouvrit la porte toute grande. Un jour, il -me confessa qu'il y avait un ver rongeur dans son existence: il lui -manquait la gloire. Je l'encourageai. Je lui dis de fort agréables -choses, qu'il écouta avec l'onction religieuse de son désir, qui ne -consentait pas à mourir. Alors je compris que son ambition était lasse -de battre de l'aile sans pouvoir prendre largement son vol. Quelques -jours après, il me dit tous ses dégoûts, ses amertumes, ses fureurs -concentrées. Il confessa que la vie politique est faite d'envies, de -dépits, d'intrigues, de perfidies, d'intérêts et de vanités. -Évidemment, il traversait une crise de mélancolie; j'essayai de la -combattre. - ---Je sais ce que je dis, répliqua-t-il avec tristesse. Vous ne pouvez -vous imaginer tout ce que j'ai dû supporter. Je suis entré dans la -politique par goût, par relations de famille, par ambition, et un peu -par vanité. Vous voyez que j'ai réuni en moi tous les motifs qui -poussent un homme dans la vie publique. Mais je ne voyais le théâtre -que du côté des spectateurs; et vraiment le décor était beau et le -spectacle magnifique, la représentation mouvementée et divertissante. -Je signai un engagement; on m'a donné un rôle qui... Mais pourquoi -vous fatiguerais-je de mes plaintes? Abandonnez-moi à tribulations. -J'ai passé des heures et des jours!... Il n'y a ni constance de -sentiments, ni gratitude, il n'y a rien!... rien!... rien!... - -Il se tut, profondément abattu, les regards au ciel, paraissant ne plus -rien entendre que l'écho de ses propres pensées. Après quelques -instants, il se leva et me tendit la main. Vous allez vous moquer de -moi, me dit-il; mais pardonnez-moi ce mouvement d'expansion. J'avais en -tête une préoccupation sérieuse. Il riait, d'un rire sombre et -désabusé; ensuite, il me pria de ne raconter à personne ce qui -s'était passé entre nous. Je lui répondis qu'à la rigueur, il ne -s'était rien passé du tout. Deux députés entrèrent, accompagnés -d'un chef politique de district. Lobo Neves les reçut avec une joie qui -au début, était un peu feinte, mais qui devint bientôt tout à fait -naturelle. Au bout d'une demi-heure, personne n'eût dit qu'il n'était -pas le plus fortuné des hommes. Il causait, il faisait des mots, il en -riait, et les autres avec lui. - - - - -LIX. UNE RENCONTRE - - -La politique doit être un vin énergique, me disais-je en sortant de la -maison de Lobo Neves. Chemin faisant, j'aperçus dans la rue _dos -Barbonos_ un de mes anciens condisciples, alors ministre, et qui passait -dans sa voiture. Nous nous saluâmes affectueusement. La voiture passa, -et je m'en allai, cheminant, cheminant, cheminant... - ---Pourquoi ne serais-je pas ministre? - -Cette idée triomphale,--cette idée à falbalas, comme dirait le père -Bernardes,--cette idée commença une série de voltiges que je suivis -du regard en la trouvant divertissante. Je ne me souvins plus du -découragement de Neves. Je sentis l'attraction de l'abîme. Je ne -pensais qu'à mon ancien camarade, à nos courses à travers les -collines, à nos jeux et à nos gamineries; et en comparant l'homme et -l'enfant, je me demandais pourquoi je n'atteindrais pas où il avait -atteint lui-même. J'entrai dans le jardin public et, là encore, tout -semblait me répéter: - ---Pourquoi donc, Cubas, ne serais-tu pas ministre? Pourquoi ne serais-tu -pas ministre, Cubas? - -En entendant cette voix universelle, j'éprouvais une délicieuse -sensation dans tout mon organisme. J'entrai, j'allai m'asseoir sur un -banc, tout en ruminant cette pensée. C'est Virgilia qui serait -contente! Quelques instants plus tard, je vis s'approcher de moi un -individu qui ne m'était pas inconnu. Je le connaissais, mais d'où? - -Figurez-vous un homme de trente-huit à quarante ans, haut, maigre et -pâle. Ses vêtements, abstraction faite de la forme, paraissaient -revenus de la captivité de Babylone; son chapeau était contemporain de -celui de Gessle. Imaginez maintenant une redingote plus large que ne -comportaient les chairs, ou plus littéralement les os, du nouveau venu. -La couleur noire du vêtement passait au jaune terne. Il n'en restait -que la corde. Trois boutons avaient subsisté sur une rangée de huit. -Les pantalons, de toile grise, étaient fortement marqués aux genoux, -et s'effrangeaient sous la friction d'un talon qui appartenait à un -soulier dépourvu de miséricorde et de cirage. À son cou flottait une -cravate aux pointes bicolores, mais déteintes, et qui s'enroulait -autour d'un col qui datait de huit jours. Je crois bien qu'il portait -aussi un gilet, un gilet de soie obscure, déchiré par espaces et -déboutonné. - ---Je parie que vous ne me reconnaissez pas, Monsieur le Docteur Cubas? -me dit-il. - ---Non, je ne vous remets pas... - ---Je suis Borba, Quincas Borba. - -Je fis un mouvement de recul... Qui me donnera le verbe solennel d'un -Bossuet ou d'un Vieira, pour dire une si complète désolation. C'était -Quincas Borba, le gracieux enfant d'un autre temps, mon ancien -condisciple, si intelligent et de si bonne famille. Quincas Borba! -impossible! cela ne pouvait être. Je ne pouvais arriver à me persuader -que cette misérable figure, cette barbe poivre et sel, que ce truand -vieux avant l'âge, que toute cette ruine constituât le Quincas Borba -que j'avais connu autrefois. Et pourtant, c'était lui. Les yeux -conservaient encore l'expression d'un autre temps; le sourire n'avait -point perdu l'ironie caractéristique. D'ailleurs il supporta -tranquillement mon ébahissement. Au bout de quelques instants, je -détournai les regards. Si son aspect était répugnant, la comparaison -était abasourdissante. - ---Pas besoin de longs commentaires, n'est-ce pas? vous devinez tout: une -vie de misère, de tribulations et de luttes. Vous rappelez-vous nos -réunions où je jouais le rôle de roi? Quelle dégringolade! Me voilà -passé mendiant. - -Haussant les épaules et la main droite, d'un air d'indifférence, il -paraissait résigné aux coups de la fortune, et peut-être même -satisfait. Oui content, et, en tous cas, impassible. Ce n'était ni la -résignation chrétienne, ni l'acceptation philosophique. La misère lui -avait recouvert l'âme de durillons, au point qu'il avait perdu la -sensation de la boue. Il traînait ses haillons comme autrefois la -pourpre: avec je ne sais quelle grâce indolente. - ---Venez me voir, lui dis-je; je tâcherai de vous trouver quelque -chose. - -Un sourire magnifique entr'ouvrit ses lèvres. - ---Vous n'êtes pas le premier qui me promet quelque chose, et sans -doute, vous ne serez pas le dernier qui ne fera rien pour moi. Du reste, -à quoi bon? Est-ce que je demande autre chose que de l'argent? De -l'argent, oui; il faut bien manger, et les gargotes ne font pas crédit. -Les fruitières non plus. Un rien du tout, deux sous de cruzade, il faut -tout payer au comptant, Un enfer, quoi!... Un enfer, mon... j'allais -dire mon ami... Un enfer de tous les diables! Tenez, je n'ai pas encore -déjeuné. - ---Non? - ---Non; je suis sorti de très bonne heure de chez moi. Savez-vous où je -demeure? Sur la troisième marche de l'église de S. Francisco, à -droite, en montant. Pas besoin de frapper à la porte. L'appartement est -on ne peut plus frais. Eh bien! je suis sorti de bonne heure, et je suis -à jeun... - -Je tirai mon porte-monnaie, j'y pris un billet de cinq mil reis,--le -moins propre,--et je le lui donnai. Il le reçut avec un éclair de -contentement. Il éleva le papier au-dessus de sa tête, et l'agita avec -enthousiasme: - ---_In hoc signo, vinces!_ s'écria-t-il. - -Ensuite il baisa le billet, avec des airs de tendresse et une si -bruyante expansion que j'en éprouvai à la fois de la pitié et du -dégoût. Il n'était point sot, et devina la nuance: il devint -sérieux, grotesquement sérieux, et s'excusa de sa gaieté, gaieté -d'un pauvre diable qui depuis nombre d'années ne voyait pas la couleur -d'un billet de cinq mil reis. - ---Il ne tient qu'à vous d'en posséder bien d'autres. - ---Vraiment? fit-il en faisant un saut de mon côté. - ---Vous n'avez qu'à travailler. - -Il fît un geste de dédain, demeura un instant sans parler, puis me -déclara positivement qu'il ne voulait rien faire. J'étais écœuré de -cette abjection si tristement comique, et je me levai pour partir. - ---Vous ne partirez pas sans que je vous enseigne ma philosophie de -misère, me dit-il en se plantant devant moi. - - - - -LX. L'ACCOLADE - - -Je supposai que le pauvre diable était quelque peu fou, et j'allais -m'éloigner, quand il me prit par le poignet, et contempla pendant -quelques instants le brillant que je portais au doigt. Je sentis courir -sur sa chair un frémissement de désir, un prurit de possession. - ---Superbe! dit-il. - -Ensuite il commença à tourner autour de moi, en m'examinant des pieds -à la tête. - ---Vous vous mettez bien, me dit-il. Des bijoux, du linge fin, élégant -et... Comparez donc vos souliers aux miens. Quel contraste! Vraiment, -vous vous mettez bien. Et les donzelles? Comment sont-elles? Vous êtes -marié? - ---Non... - ---Moi non plus. - ---J'habite rue... - ---Je veux ignorer votre adresse, interrompit-il. Si nous nous revoyons, -donnez-moi de temps à autre un billet de cinq mil reis; mais permettez -que je n'aille pas le demander chez vous. C'est un reste d'orgueil... -Maintenant, adieu; je vois que vous vous impatientez. - ---Adieu. - ---Et merci. Laissez-moi vous remercier de plus près. - -Ce disant, il m'embrassa avec tant d'impétuosité que je ne pus éviter -son étreinte. Nous nous séparâmes finalement, et je m'éloignai -rapidement, triste, écœuré, et la chemise salie par l'accolade. La -partie sympathique de la sensation avait fait place à l'autre. J'aurais -voulu le trouver digne dans sa détresse. Et je comparai de nouveau -l'enfant d'autrefois et l'homme d'aujourd'hui, les espérances passées -et la réalité du présent... - ---Bah! dis-je, allons dîner. - -Je mets la main dans la poche de mon gilet, pour y chercher ma -montre.--Suprême désillusion! Borba me l'avait volée en m'embrassant. - - - - -LXI. UN PROJET - - -Je dînai tristement. Ce n'était pas la perte de la montre qui me -désolait; c'était le souvenir de l'auteur du vol, et les images -d'autrefois, et le contraste et la conclusion.... Depuis le potage, la -fleur jaune et morbide du chapitre XXV s'ouvrit en moi, et je dînai à -la hâte pour me rendre chez Virgilia. Elle était le présent; je -voulais me réfugier en elle, pour échapper aux impressions du passé, -car la rencontre de Quincas Borba m'avait ramené vers un passé, non -pas réel, mais vers un passé imaginaire, abject, loqueteux, mendiant -et voleur. - -Je sortis, mais il était encore trop tôt. Je les aurais trouvés à -table. L'idée me vint alors de retourner au jardin public pour y -chercher Quincas Borba. La pensée de le régénérer surgit en moi, -forte et impérative. Il était déjà parti. Je m'adressai au garde; il -me répondit qu'en effet «cet individu» apparaissait de temps à -autre. - ---À quelle heure? - ---Il n'a pas d'heure. - -Il n'bonne heure de chez moi. Savez-vous où je -demeure? Sur la troisième marche de l'église de S. Francisco, à -droite, en montant. Pas besoin de frapper à la porte. L'appartement est -on ne peut plus frais. Eh bien! je suis sorti de bonne heure, et je suis -à jeun... - -Je tirai mon porte-monnaie, j'y pris un billet de cinq mil reis,--le -moins propre,--et je le lui donnai. Il le reçut avec un éclair de -contentement. Il éleva le papier au-dessus de sa tête, et l'agita avec -enthousiasme: - ---_In hoc signo, vinces!_ s'écria-t-il. - -Ensuite il baisa le billet, avec des airs de tendresse et une si -bruyante expansion que j'en éprouvai à la fois de la pitié et du -dégoût. Il n'était point sot, et devina la nuance: il devint -sérieux, grotesquement sérieux, et s'excusa de sa gaieté, gaieté -d'un pauvre diable qui depuis nombre d'années ne voyait pas la couleur -d'un billet de cinq mil reis. - ---Il ne tient qu'à vous d'en posséder bien d'autres. - ---Vraiment? fit-il en faisant un saut de mon côté. - ---Vous n'avez qu'à travailler. - -Il fît un geste de dédain, demeura un instant sans parler, puis me -déclara positivement qu'il ne voulait rien faire. J'étais écœuré de -cette abjection si tristement comique, et je me levai pour partir. - ---Vous ne partirez pas sans que je vous enseigne ma philosophie de -misère, me dit-il en se plantant devant moi. - - - - -LX. L'ACCOLADE - - -Je supposai que le pauvre diable était quelque peu fou, et j'allais -m'éloigner, quand il me prit par le poignet, et contempla pendant -quelques instants le brillant que je portais au doigt. Je sentis courir -sur sa chair un frémissement de désir, un prurit de possession. - ---Superbe! dit-il. - -Ensuite il commença à tourner autour de moi, en m'examinant des pieds -à la tête. - ---Vous vous mettez bien, me dit-il. Des bijoux, du linge fin, élégant -et... Comparez donc vos souliers aux miens. Quel contraste! Vraiment, -vous vous mettez bien. Et les donzelles? Comment sont-elles? Vous êtes -marié? - ---Non... - ---Moi non plus. - ---J'habite rue... - ---Je veux ignorer votre adresse, interrompit-il. Si nous nous revoyons, -donnez-moi de temps à autre un billet de cinq mil reis; mais permettez -que je n'aille pas le demander chez vous. C'est un reste d'orgueil... -Maintenant, adieu; je vois que vous vous impatientez. - ---Adieu. - ---Et merci. Laissez-moi vous remercier de plus près. - -Ce disant, il m'embrassa avec tant d'impétuosité que je ne pus éviter -son étreinte. Nous nous séparâmes finalement, et je m'éloignai -rapidement, triste, écœuré, et la chemise salie par l'accolade. La -partie sympathique de la sensation avait fait place à l'autre. J'aurais -voulu le trouver digne dans sa détresse. Et je comparai de nouveau -l'enfant d'autrefois et l'homme d'aujourd'hui, les espérances passées -et la réalité du présent... - ---Bah! dis-je, allons dîner. - -Je mets la main dans la poche de mon gilet, pour y chercher ma -montre.--Suprême désillusion! Borba me l'avait volée en m'embrassant. - - - - -LXI. UN PROJET - - -Je dînai tristement. Ce n'était pas la perte de la montre qui me -désolait; c'était le souvenir de l'auteur du vol, et les images -d'autrefois, et le contraste et la conclusion.... Depuis le potage, la -fleur jaune et morbide du chapitre XXV s'ouvrit en moi, et je dînai à -la hâte pour me rendre chez Virgilia. Elle était le présent; je -voulais me réfugier en elle, pour échapper aux impressions du passé, -car la rencontre de Quincas Borba m'avait ramené vers un passé, non -pas réel, mais vers un passé imaginaire, abject, loqueteux, mendiant -et voleur. - -Je sortis, mais il était encore trop tôt. Je les aurais trouvés à -table. L'idée me vint alors de retourner au jardin public pour y -chercher Quincas Borba. La pensée de le régénérer surgit en moi, -forte et impérative. Il était déjà parti. Je m'adressai au garde; il -me répondit qu'en effet «cet individu» apparaissait de temps à -autre. - ---À quelle heure? - ---Il n'a pas d'heure. - -Il n'était donc pas impossible de le rencontrer. Je me promis de -revenir. La nécessité de le régénérer, de le ramener au travail et -an respect de lui-même me remplissait le cœur. Je commençai à sentir -un bien-être, une sublimation, une admiration de moi-même... La nuit -tombait, j'allai retrouver Virgilia. - - - - -LXII. L'OREILLER - - -J'allai retrouver Virgilia. Je ne tardai pas à oublier Quincas Borba. -Virgilia était le traversin de mon esprit: un traversin doux, tiède, -profond, aromatique, couvert d'une taie de fine toile de Bruxelles. Je -m'y reposais habituellement de toutes les sensations tristes ou -douloureuses. Et à bien penser, c'était l'unique raison d'être de -Virgilia; l'unique. En cinq minutes, j'avais complètement oublié -Quincas Borba, en cinq minutes de mutuelle contemplation, les mains dans -les mains. Cinq minutes et un baiser emportèrent Quincas Borba, -scrofule de la vie, loque du passé. Que m'importait son existence? Il -pouvait à volonté attrister les regards des passants, puisque j'avais -deux palmes d'un divin traversin, pour y fermer les yeux et y dormir. - - - - -LXIII. FUYONS - - -Hélas! on ne saurait toujours se reposer et dormir. Trois semaines plus -tard, en arrivant sur les quatre heures chez Virgilia, je la trouvai -triste et abattue. D'abord elle refusa de me dire ce qui la -préoccupait; mais comme j'insistais: - ---Je crois que Damian se doute de quelque chose, me dit-elle. Je -remarque en lui des bizarreries... Je ne sais comment dire... Il est -toujours prévenant, sans doute, mais son regard n'est plus le même. Je -dors mal: cette nuit encore, je me suis réveillée atterrée. Je -rêvais qu'il allait me tuer. Peut-être est-ce une simple illusion; -mais j'imagine qu'il nous soupçonne. - -Je la tranquillisai de mon mieux; ce pouvait être des préoccupations -politiques. Virgilia avoua que c'était possible; mais elle n'en demeura -pas moins excitée et nerveuse. Nous nous trouvions dans le salon, qui -donnait sur le jardin où nous avions échangé notre premier baiser. -Une fenêtre ouverte laissait pénétrer une brise qui secouait -doucement les rideaux, et j'y fixais mes regards sans les voir. À -travers la lorgnette de mon imagination, j'entrevoyais dans le lointain -une maison, une vie qui fussent nôtres, un monde où il n'y aurait ni -Lobo Neves, ni mariage, ni morale, ni aucun lien qui entravât notre -volonté. Cette idée me grisa. Le monde, la morale, le mari, se -trouvant ainsi éliminés, il n'y avait plus qu'à pénétrer dans cette -habitation de délices. - ---Virgilia, lui dis-je, je vais te faire une proposition. - ---Laquelle? - ---M'aimes-tu? - ---Oh! soupira-t-elle, en m'enlaçant de ses bras. - -Et c'était vrai qu'elle m'aimait avec furie. Sa réponse traduisait une -vérité patente. Les bras à mon cou, silencieuse et palpitante, elle -me regardait de ses beaux grands yeux qui donnaient une singulière -impression de lumière humide. Je m'oubliais à les contempler, à -admirer cette bouche fraîche comme le matin et insatiable comme la -mort. La beauté de Virgilia avait pris un caractère de splendeur -qu'elle ne possédait pas avant son mariage. C'était une figure -taillée dans un marbre du Pentélique, d'un modelage très noble, très -large et très pur. Elle était tranquillement belle comme les statues, -mais non apathique ni froide. Bien au contraire, elle avait l'apparence -des natures chaudes, et dans la réalité, l'on pouvait dire qu'elle -résumait l'amour en elle. Elle le résumait surtout en cette occasion -où elle exprimait silencieusement tout ce que peut traduire la pupille -humaine. Mais le temps pressait. Je dénouai le nœud formé par ses -mains, je la pris par les poignets, je lui demandai si elle aurait le -courage... - ---De quoi faire? - ---De fuir. Nous irons où nous pourrons être le plus à notre aise, -dans une maison grande ou petite, à la campagne ou à la ville, ou en -Europe, où il te plaira pourvu qu'on nous laisse tranquilles, que nous -puissions vivre l'un pour l'autre et que te ne coures point de danger. -Oui, fuyons. Tôt ou tard, il peut découvrir quelque chose, et tu -serais perdue... entends-tu, perdue! Ce serait ta mort... et la sienne, -car je le tuerais, sois-en sûre. - -Je me tus. Virgilia, toute pâle, les bras tombant s'assit sur le -canapé. Elle demeura dans cette attitude pendant quelques instants, -vacillante, peut-être, ou atterrée par l'idée de la découverte -possible, et de la mort subséquente. Je m'approchai d'elle, j'insistai, -je fis miroiter les avantages d'une vie à deux, exempte de jalousies, -de terreurs et d'afflictions. Virgilia m'écouta en silence, puis elle -me répondit: - ---Est-il certain que nous lui échapperions? il nous rejoindrait et me -tuerait de la même manière. - -Je lui démontrai le contraire. Le monde est vaste, j'avais le moyen de -vivre où bon me plairait, où je trouverais un air pur et beaucoup de -soleil. Il ne nous rejoindrait pas. Seules, les grandes passions sont -capables de grandes actions, et l'amour qu'il avait pour elle n'était -pas assez puissant pour qu'il lui courût après au bout du monde. -Virgilia fit un geste de stupeur, et presque d'indignation. Et elle -murmura que son mari avait pour elle une grande affection. - ---C'est bien possible, lui répondis-je; c'est bien possible... - -Je m'approchai de la fenêtre, et je commençai à tapoter sur -l'accoudoir. Virgilia m'appela. Je continuai à ruminer mes haines et ma -jalousie, pensant au plaisir avec lequel je tordrais le cou au mari si -je l'avais là sous la main. Et voilà qu'à cet instant même, il -franchit la porte du jardin. Rassure-toi, lectrice déjà défaillante, -je ne marquerai pas cette page d'une tache de sang. Je fis, de loin, un -geste amical au nouveau venu, en lui adressant une parole gracieuse. -Virgilia battit en retraite, pour revenir deux ou trois minutes après. - ---Il y a longtemps que vous êtes ici? me dit-il. - ---Non. - -Il était entré, l'air sérieux, en promenant, suivant son habitude, -des regards distraits autour de lui. Mais son fils Nhonhô, le futur -avocat du chapitre VI, survint, et la physionomie de Neves s'éclaira -d'une expression joviale. Il le prit dans ses bras, le souleva, -l'embrassa à plusieurs reprises. Je m'éloignai d'eux, car je ne -pouvais souffrir cet enfant. Sur ces entrefaites, Virgilia rentra. - ---Ouf! soupira Lobo Neves, en s'étendant paresseusement sur un sofa. - ---Fatigué? lui dis-je. - ---Horriblement: j'ai eu des tracas, à la Chambre d'abord, dans la rue -ensuite, et encore un troisième ennui, ajouta-t-il en regardant sa -femme. - ---De quoi s'agit-il? demanda Virgilia. - ---D'une... devine... - -Virgilia s'assit à côté de lui, lui caressa la main, lui refit son -nœud de cravate, et l'interrogea de nouveau. - ---Ce n'est rien moins qu'une loge pour ce soir. - ---Pour entendre la Candiani? - ---Pour entendre la Candiani. - -Virgilia battit des mains, se leva, donna un baiser à son fils, d'un -air d'allégresse puérile, qui seyait mal à son genre de beauté. -Ensuite elle voulut savoir si c'était une loge de côté ou de face, -demanda des conseils à voix basse au sujet de sa toilette, puis -s'enquit de l'opéra qu'on jouerait, et de mille autres choses. - ---Vous dînez avec nous, docteur, me dit Lobo Neves. - ---Il s'est invité lui-même, confirma Virgilia; il dit que vous avez le -meilleur vin de Rio. - ---Il n'en boit pas davantage pour cela. - -Je le démentis au dîner. Je bus plus que de coutume, sans en être -égayé. J'étais un peu nerveux, je le devins davantage. C'était la -première grande colère que je ressentais contre Virgilia. Je ne -regardai pas une seule fois de son côté durant tout le repas. Je -parlai politique, journaux, ministère, j'aurais parlé de théologie, -ma foi! si l'idée m'en était passée par la tête. Lobo Neves -m'écoutait avec une dignité placide et une certaine bienveillance -supérieure. Cela m'irritait encore plus, et me faisait paraître le -dîner encore plus assommant. Je pris congé au sortir de table. - ---À tout à l'heure, n'est-ce pas? me vous vous sentez mal de tête, -il vaut peut-être mieux ne pas recevoir. - ---Est-elle déjà descendue? - ---Oui, elle est descendue; elle dit qu'elle a besoin de parler à -Madame. - ---Faites entrer. - -La baronne fit son entrée au bout d'un instant. Je ne sais si elle -s'attendait à me voir. Mais il est impossible de montrer plus de -surprise qu'elle ne fit. - ---Quelle excellente rencontre! Qu'êtes-vous donc devenu qu'on ne vous -voit nulle part? Hier je croyais bien vous apercevoir au théâtre. La -Candiani était exquise. Quelle charmeuse! Elle vous plaît? C'est -naturel. Les hommes sont tous les mêmes. Le baron me disait hier dans -notre loge qu'une Italienne vaut cinq Brésiliennes. Quel toupet! et -chez un vieux, ce qui est bien pis. Mais pourquoi donc n'étiez-vous pas -au théâtre? - ---Le mal de tête. - ---Allons donc! une amourette, je parie. Qu'en dites-vous, Virgilia? Et -bien! mon cher, hâtez-vous, car vous devez friser la quarantaine. Vous -n'avez pas encore quarante ans? - ---Je ne puis vous dire exactement. Mais si vous me permettez, je vais -allez consulter mon extrait de naissance. - ---Faites, faites... - -Et, me tendant la main: - -«Jusqu'à quand?... Samedi nous restons chez nous. Le baron me parle -sans cesse de vous...» - -En me retrouvant dans la rue, je me repentis d'être parti. La baronne -était une des personnes qui avaient sur nous les pires soupçons. Bien -qu'elle eût cinquante ans, elle n'en paraissait pas plus de quarante; -et rieuse, fine et élégante, elle conservait des vestiges de son -ancienne beauté. Elle ne parlait pas constamment, mais elle possédait -grand art d'écouter et d'observer. Elle se courbait alors sur sa -chaise, en dégainant son long regard aigu. Autour d'elle, on continuait -à parler, à gesticuler sans défiance; elle regardait, poussant -l'astuce au point de rentrer parfois en elle-même la flamme mobile ou -fixe de ses yeux, en laissant tomber les paupières. Mais alors ses cils -étaient autant de persiennes par où elle continuait de scruter l'âme -et la vie des gens. - -À ce point de vue, elle ressemblait à un parent de Virgilia, nommé -Viegas, vieux rameau courbé sous soixante-dix hivers, tout sec et -jauni, qui souffrait d'un rhumatisme entêté, d'un asthme non moins -rebelle, et d'une lésion du cœur: une vraie réduction d'hôpital. -Mais les yeux demeuraient pleins de vie et de santé. Pendant les -premières semaines, Virgilia ne faisait pas attention à lui. Elle -disait que lorsque Viegas paraissait en observation derrière son regard -fixe, il était tout simplement en train de compter mentalement son -argent. C'était en effet un avare fieffé. - -Il y avait aussi le cousin de Virgilia, le fameux Luiz Dutra, que je -désarmais à force de lui parler de ses vers et de sa prose, et de la -présenter à mes amis. Quand l'un d'eux, qui le connaissait déjà de -nom, se montrait satisfait de lier plus amplement connaissance, Luiz -Dutra exultait. De mon côté, je guérissais mon dépit par -l'espérance de n'être point dénoncé. Il y avait enfin une ou deux -dames, quelques galantines, et des domestiques qui, naturellement, se -vengeaient ainsi de leur condition servile. Tout cela constituait une -véritable forêt d'yeux et d'oreilles, à travers lesquels nous devions -manœuvrer avec la souplesse de serpents. - - - - -LXVI. LES JAMBES - - -Or tandis que je songeais à tous ces gens-là, mes jambes me faisaient -descendre la rue, de telle sorte que, sans y penser, je me trouvai à -porte de l'hôtel Pharoux. C'est là que je dînais d'habitude. Mais -comme je n'avais point marché de propos délibéré, je n'avais aucun -mérite à être arrivé jusque-là. Tout l'honneur en revenait à mes -jambes. Jambes bénies! dire qu'il y a des gens qui vous traitent avec -dédain ou indifférence. Moi-même jusqu'alors, je vous avais tenues en -médiocre estime, me fâchant contre vous lorsque vous vous fatiguiez, -lorsque vous refusiez d'aller au delà de certaines limites et que vous -me laissiez en proie à l'inutile désir d'avancer, dans la ridicule -position d'une poule dont on a lié les pattes. - -Mais cette aventure fut pour moi un rayon du ciel... Oui, jambes amies, -tout en laissant mon cerveau occupé de Virgilia, vous vous étiez dit -l'une à l'autre: «Voici l'heure de dîner, il faut qu'il mange, -emmenons-le au quai Pharoux. Une partie de sa conscience reste occupée -de la dame; chargeons-nous du reste, pour qu'il aille bien droit, sans -heurter les piétons ni les voitures, et qu'après avoir salué les gens -connus au passage, il arrive sain et sauf à l'hôtel.» Et vous avez -rempli votre programme, jambes aimables, ce qui m'oblige à vous -immortaliser dans ces pages. - - - - -LXVII. LA PETITE MAISON - - -Je dînai; après quoi, je rentrai chez moi. Je trouvai une boîte de -cigares que m'envoyait Lobo Neves, et qui était entourée de papier de -soie et ornée de faveurs roses. Je compris, j'ouvris le paquet, et y -trouvai ce billet: - - -Mon cher B... - -On nous soupçonne; tout est perdu; oublie-moi pour toujours. Nous ne -nous verrons plus. Adieu. Oublie la malheureuse. - -V...a. - - -Quel choc! Nonobstant sa défense, dès que la nuit fut venue, je courus -chez Virgilia. Il était temps. Elle se repentait de sa précipitation. -Dans l'embrasure d'une fenêtre, elle me raconta sa conversation avec la -baronne. Celle-ci lui avait franchement répété les commentaires qu'on -avait faits, la veille, en ne me voyant pas dans la loge de Lobo Neves. -On glosait sur mon intimité dans la maison; en somme, nous étions -l'objet des soupçons d'un chacun. Elle termina en me disant qu'elle ne -savait vraiment à quel parti s'arrêter. - ---Le meilleur est de fuir. - ---Ça, jamais! dit-elle en secouant la tête. - -Je vis qu'il était impossible de séparer deux choses qui étaient -étroitement liées dans son esprit: notre amour, et l'idée de la -considération publique. Virgilia était capable des plus grands -sacrifices pour conserver ces deux avantages, et elle en perdait un en -fuyant. Je ressentis en ce moment une impression qui ressemblait à du -dépit; mais les émotions des deux derniers jours avaient émoussé ma -sensibilité et le dépit disparut presque aussitôt. - ---C'est bon, dis-je, va pour la petite maison! - -Effectivement en deux jours, je trouvai notre affaire, dans un recoin de -_la Gamboa._ Un bijou! La maisonnette était toute neuve, fraîchement -crépie, ayant quatre fenêtres sur le devant, et deux sur les côtés. -Les persiennes étaient couleur brique; des plantes grimpantes -s'agriffaient aux quatre angles, le jardin s'étendait devant moi. -Mystère et solitude: un bijou! - -Il fut résolu que la garde en serait confiée à une ancienne -couturière de Virgilia, qui avait habité chez elle, et était -demeurée familière de la maison. Virgilia exerçait sur elle une sorte -de fascination. On lui dirait ce que l'on voudrait, et elle accepterait -le reste de confiance. - -C'était pour moi une phase nouvelle de notre amour, avec l'apparence de -la possession exclusive, capable de calmer les scrupules dans la -conversation d'un certain décorum. J'en avais assez des rideaux, des -chaises, du canapé, de tous les meubles du prochain, qui me -reprochaient sans cesse notre duplicité. Je pouvais désormais éviter -les dîners trop fréquents, le thé quotidien, et la présence de -l'enfant qui était mon complice et mon ennemi. La maison m'épargnait -tout cela. Le monde vulgaire finirait sur le seuil. Au delà s'ouvrait -l'infini, l'éternité d'un monde supérieur, exceptionnel, nôtre, -seulement nôtre, au-dessus des institutions, des lois, inaccessible aux -baronnes, et aux curieux de toute sorte: un seul monde, un seul couple, -une seule vie, une seule volonté, une seule affection, l'unité morale -de tout par l'exclusion des contraires. - - - - -LXVIII. LE FOUET - - -Telles étaient les réflexions que je me faisais, en suivant mon -chemin, après avoir visité et arrêté la maison, quand je tombai sur -un groupe en contemplation devant un nègre qui en fouettait un autre -sur la place publique. La victime n'essayait même pas de fuir. Elle -gémissait seulement, en prononçant ces seules paroles: «Non! pardon! -maître, pardon!» Mais l'autre ne se laissait pas attendrir, et à -chaque supplication, il répondait par un nouveau coup de fouet. - ---Attrape! animal! encore une dose de pardon, soulard. - ---Maître! gémissait l'autre. - ---Te tairas-tu? disait le foueteur. - -Je m'arrêtai par curiosité... Juste ciel! que vis-je? C'était -Prudencio, mon petit valet Prudencio, affranchi quelques années -auparavant par mon père, et qui exerçait en ce moment son autorité et -sa fureur. Je lui demandai si le nègre qu'il battait était son -esclave. - ---Oui, Monsieur. - ---Que t'a-t-il donc fait? - ---C'est un fainéant et un ivrogne. Je lui avais confié la boutique, -tout à l'heure, pendant que j'allais en ville; et il atout abandonné -pour aller boire chez le mastroquet. - ---Allons! pardonne-lui, dis-je. - ---Comment donc, maître! Vos désirs sont des ordres. Rentre à la -maison, ivrogne. - -Je sortis du groupe, où l'on me regardait avec stupéfaction tout en -faisant des conjectures. Je poursuivis mon chemin en déroulant une -infinité de réflexions, dont je regrette d'avoir perdu le souvenir. -C'eût été matière à un chapitre intéressant et probablement assez -gai, comme je les aime: c'est même un faible chez moi. À première -vue, l'épisode était ignorable. Mais en l'approfondissant, en y -mettant le bistouri, j'y trouvai un côté comique, fin et même -profond. C'était un moyen pour Prudencio de se libérer des coups qu'il -avait lui-même reçus, Il les transmettait tout simplement. Enfant, je -montais à cheval sur son dos, je mettais un mors dans sa bouche, je le -rossais sans la moindre pitié. Il gémissait et peinait. Maintenant -qu'il était libre, qu'il disposait de ses bras et de ses jambes, qu'il -pouvait, à son gré, travailler, se reposer, dormir, délivré des -menottes de son ancienne condition, maintenant, il prenait sa revanche. -Il avait acheté un esclave à son tour, et lui payait avec usure les -sommes qu'il avait reçues de moi. Voyez donc les subtilités de ce -maraud. - - - - -LXIX. UN GRAIN DE FOLIE - - -Cette histoire me fait penser à un fou qui s'appelait Romualdo et qui -disait être Tamerlan. C'était son unique manie, dont l'origine était -singulière. - ---Je suis, disait-il, l'illustre Tamerlan. Naguère, je n'étais que -Romualdo; mais étant tombé malade, j'ai pris tant de tartre[3], tant -de tartre, tant de tartre que je suis devenu Tartare, et même roi des -Tartares. Le tartre a la propriété de naturaliser les gens. - -Le pauvre Romualdo! on riait de ses réponses, mais je suppose que le -lecteur n'en rira pas plus que moi. Je n'y trouve aucun sel. C'était -drôle de l'entendre. Mais quand on lit son histoire, contée, comme -cela, à propos de coups de fouet reçus et transmis, on doit penser -qu'il vaut mieux retourner dans la petite maison de la rue de la Gamboa. -Laissons là Romualdo et Prudencio. - - - - -LXX. DONA PLACIDA - - -Nous revoici dans la petite maison. Aujourd'hui, lecteur curieux, tu -serais fort empêché d'y entrer. Quand elle eut vieilli, noirci; quand -ses ais se trouvèrent pourris, le propriétaire la jeta bas pour en -construire une autre trois fois plus grande, et pourtant bien -inférieure à la première. Le monde était petit pour Alexandre; le -creux d'une tuile sur un toit semble sans borne aux hirondelles. -Considère maintenant la neutralité de ce globe qui nous emporte à -travers l'espace comme un radeau de naufragés qui les jettera -peut-être à la côte. Deux époux vertueux dorment aujourd'hui sur -l'espace occupé hier par un ménage irrégulier. Un prêtre y dormira -demain, puis un assassin, puis un forgeron, puis un poète, et tous -béniront ce coin de terre qui leur fournit quelques illusions. - -Virgilia meubla notre nid, et disposa tout suivant son instinct -esthétique de femme élégante. J'y portai quelques livres, et il -demeura sous la garde de Dona Placida, maîtresse supposée, et jusqu'à -un certain point très réelle, de céans. - -Il lui en coûta d'accepter la maison. Elle avait flairé l'intention, -et elle répugnait à son rôle. Mais, enfin, elle céda. Je crois bien -que tout d'abord elle en versa des larmes; elle se faisait horreur. Il -est certain, tout au moins, que pendant les deux premiers mois, elle -n'osa pas me regarder en face. Elle me parlait les yeux baissés, -sérieuse et renfrognée, ou avec un air de tristesse. Je voulais gagner -ses bonnes grâces et sa confiance, et ne me montrais pas offensé de -ses réluctances. Quand je fus parvenu à mes fins, j'imaginai une -histoire pathétique de mes amours avec Virgilia, une sympathie mutuelle -antérieure au mariage, la résistance du père, la dureté du mari, et -d'autres passages de roman. Dona Placida n'en récusa pas une seule -page. Elle accepta le tout par nécessité de conscience. Au bout de six -mois, on eût cru, en nous voyant tous trois, que Dona Placida était ma -belle-mère. - -Je ne fus pas ingrat: je lui constituai un petit capital de cinq -_contos_,--les cinq _contos_ trouvés sur la plage de Botafogo.--J'assurai -ainsi le pain de sa vieillesse. Elle me remercia, les larmes aux -yeux, et depuis, tous les soirs, elle pria pour moi devant une image -de la Vierge qui se trouvait dans sa chambre,--et cette donation mit -fin à ses remords. - - - - -LXXI. CRITIQUE DE CE LIVRE - - -Je commence à me repentir d'avoir commencé ce volume. Ce n'est pas que -je me fatigue: au contraire; je me distrais un peu de l'éternité en -envoyant quelques maigres chapitres dans le monde des vivants. Mais -c'est une œuvre triste, qui sent le sépulcre. C'est un grave défaut; -mais le pire de tous, ô lecteur, c'est ta hâte de vieillir alors que -ma narration, au lieu de galoper, va d'un pas lent. Tu aimes les récits -coulants, le style ordonné, tandis que le mien va comme les ivrognes, -de droite et de gauche, ainsi qu'ils font, titubant, s'arrêtant, -grognant, criant, riant, menaçant, glissant et tombant. - -Car ils tombent.--Et vous aussi, pauvres feuilles de cyprès, vous -tomberez tout comme les feuilles des arbres allègres. Et si j'avais -encore des yeux, je verserais sur vous un pleur. Mais voilà les -avantages de la mort: si l'on n'a plus de bouche pour rire, on n'a pas -non plus d'yeux pour pleurer... Oui, vous tomberez, hélas! - - - - -LXXII. LE BIBLIOMANE - - -Il est bien possible que je supprime le chapitre précédent. Entre -autres motifs, il s'y trouve, dans les dernières lignes, une phrase qui -ressemble pas mal à une balourdise, et je ne veux pas prêter à la -critique des générations futures. - -Pensez donc: d'ici à soixante-dix ans, un individu maigre, poivre et -sel, n'aimant rien que les livres, s'incline sur la page précédente -pour y chercher ce qu'il peut bien y avoir d'absurde. Il lit, il relit, -il relit encore, mot par mot, syllabe par syllabe, les examinant -extérieurement et intérieurement, sur toutes les faces, à -contre-jour; il les époussète, les frotte sur son genou, les lave à -grande eau, et n'arrive point à trouver la sottise. - -C'est un bibliomane. Il ignore l'auteur; ce nom de Braz Cubas, il l'a en -vain cherché dans les dictionnaires biographiques. Il a trouvé le -volume, par hasard, sur l'étagère d'un bouquiniste, et l'a eu pour -deux cents reis. Après mille et mille recherches, il s'est convaincu -qu'il s'agit d'un exemplaire unique... Unique! Ô vous qui non seulement -aimez les livres, mais encore avez la passion du collectionneur, vous -connaissez bien la valeur de ce mot, et vous devinez par conséquent la -joie de notre bibliophile. Il eût refusé la couronne des Indes, la -papauté, tous les musées d'Italie et de Hollande si on lui eût offert -de les échanger contre cet unique exemplaire. D'ailleurs, si au lieu de -mes Mémoires, c'eût été un almanach, il aurait agi de la même -manière, pourvu que l'exemplaire fût unique. - -Pourtant il y a une absurdité. Notre homme demeure penché sur la page, -une loupe collée à l'œil droit, tout à l'idée de trouver l'erreur. -Il s'est promis d'écrire un mémoire succinct, où il relaterait, avec -la découverte du livre, celle qu'il cherche en ce moment. Il ne -découvre rien, et se contente de son acquisition. Il ferme le livre, le -regarde, s'approche de la fenêtre, et le montre au soleil. À ce -moment, un Cromwell ou un César passe au-dessous de lui, à la -conquête du pouvoir. Il tourne le dos, ferme la fenêtre, se jette sur -un hamac, et feuillette le livre, lentement, avec amour, à petites -gorgées... Un exemplaire unique! - - - - -LXXIII. LE GOÛTER - - -Les lignes saugrenues dont j'ai parlé m'ont gâté un autre chapitre. -Comme je ferais mieux de dire les choses d'une bonne fois, en -m'abstenant de tourner autour du pot. J'ai déjà comparé mon style à -la marche des ivrognes. Si cette comparaison vous choque, je me servirai -d'une autre, tirée de ces agréables lunchs que nous faisions avec -Virgilia dans notre petite maisonnette de _la Gamboa._ Du vin, des -fruits, des compotes: tel était le menu. Nous mangions, c'est vrai, -mais nous entrecoupions le repas de douces paroles, d'œillades, -d'enfantillages, d'une infinité de ces apartés de cœur qui -constituent le vrai langage ininterrompu de l'amour. Parfois un léger -dépit pimentait la situation, sucrée jusqu'à la fadeur. Virgilia se -réfugiait alors sur un canapé, ou allait entendre les mièvreries de -Dona Placida. Cinq ou dix minutes après, nous reprenions la causerie -comme je reprends ma narration, pour l'interrompre une autre fois. Ce -n'était pas de notre part horreur à la méthode. Nous l'invitions -même dans la personne de Dona Placida. Mais jamais elle ne voulait -s'asseoir à notre table. - ---Je finirai par croire que vous ne m'aimez pas, lui dit un jour -Virgilia. - ---Grand Dieu! s'écria la bonne dame en levant les mains au ciel; mais -si je ne vous aimais pas, Yaya[4]! qui donc aimerais-je au monde. - -Et lui prenant la main, elle la regarda si fixement que les larmes ne -tardèrent point à paraître. Virgilia lui fit force caresses, et je -mis une monnaie d'argent dans la poche de cette excellente Placida. - - - - -LXXIV. HISTOIRE DE DONA PLACIDA - - -Je n'eus pas à me repentir de ma générosité. La petite monnaie me -valut une confidence de Dona Placida, et partant un chapitre de plus -pour ces Mémoires. Quelques jours plus tard, je me trouvai seul avec -elle, et elle en profita pour me conter son histoire. - -Elle était fille naturelle d'un sacristain de l'archevêché, et d'une -femme qui faisait des pâtisseries à domicile pour les vendre en ville. -Elle avait dix ans quand son père mourut. À cet âge, elle râpait les -noix de coco et vaquai déjà aux travaux de pâtisserie compatibles -avec son âge. Lorsqu'elle eut quinze ou seize ans on la maria à un -tailleur, qui mourut peu après phtisique, en lui laissant une fille. La -jeune veuve se trouva avoir sur les bras une enfant de deux ans, et une -vieille maman fatiguée de travailler. Pour faire vivre trois personnes, -elle faisait des pâtisseries, cousait jour et nuit pour trois ou quatre -maisons de confection, et donnait des leçons à quelques enfants du -voisinage qui la payaient à raison de dix tostons par mois. Les années -s'écoulèrent ainsi, non la beauté, par le simple motif qu'elle -n'avait jamais été jolie. Pourtant des amoureux se présentèrent; -elle résista à leurs séductions. - ---Si j'avais pu rencontrer un autre mari, me disait-elle, sûrement je -me serais remariée; mais personne ne voulait m'épouser. - -Un des prétendants fut agréé par elle; quand elle se convainquit -qu'il n'était pas plus délicat que les autres, Dona Placida -l'éconduisit, quitte à pleurer beaucoup ensuite. Elle continua comme -par le passé à coudre et à écumer des chaudrons. Sa mère avait -l'acrimonie des années, de la misère et de son propre tempérament. -Elle engageait sa fille à accepter les maris de passage qui la -sollicitaient et elle s'écriait: - ---Tu as la prétention d'être meilleure que moi. Je ne sais d'où te -vient ce scrupule de personne riche. Ma chère, on a la vie qu'on peut, -et l'on ne se nourrit pas de l'air du temps. Voyez-vous ça! un brave -garçon comme l'épicier Polycarpe, le pauvre... Il te faut quelque -marquis, n'est-ce pas? - -Dona Placida me jura qu'elle ne visait pas si haut. Question de -caractère: elle voulait être mariée. Elle savait fort bien que sa -mère n'avait pas fait tant de façons, et elle connaissait plusieurs -femmes qui vivaient avec un seul homme d'une façon irréprochable; mais -elle voulait être mariée. Et ce qu'elle exigeait pour elle, elle -l'exigeait aussi pour sa fille. Elle travaillait sans répit, se -brûlait les doigts aux casseroles, les yeux à la lampe, pour vivre -sans faiblir. Elle maigrit; elle tomba malade; elle perdit sa mère qui -fut enterrée par la générosité publique, et elle continua de -travailler. Sa fille atteignit l'âge de quatorze ans; elle était de -constitution faible, et passait son temps à se laisser faire la cour -par les fainéants du voisinage. Dona Placida l'entourait de sa -surveillance, et l'emmenait avec elle quand elle allait porter son -ouvrage dans les magasins, dont le personnel clignait de l'œil en -pensant qu'elle lui cherchait un mari ou autre chose. On lui faisait des -compliments de plus ou moins bon goût. Elle reçut même des -propositions. - -Elle s'interrompit un instant et continua: - ---Ma fille s'est enfuie avec un individu dont je veux ignorer jusqu'au -nom. Elle me laissa seule, et si triste que je pensai mourir. Je n'avais -plus personne au monde; je n'étais plus jeune et ma santé s'était -affaiblie. Ce fut à cette époque que je connus la famille de Yaya. Ces -bonnes gens me donnèrent du travail, et je finis par habiter chez eux. -J'y restai plusieurs mois, un an, plus d'un an même, à coudre pour -eux. Je sortis de là après le mariage de Yaya. Depuis j'ai vécu comme -il a plu au ciel. Voyez mes doigts, voyez mes mains... Et elle me -montrait ses mains rugueuses et la pointe des doigts tout piqués au -contact des aiguilles. - ---Ces cicatrices-là, Dieu sait comment elles se forment. Heureusement -que Yaya m'a protégée, et vous aussi, Docteur... J'avais bien peur de -finir au coin de quelque rue, à demander l'aumône... - -En prononçant cette dernière phrase, elle eut un frisson. Ensuite elle -se reprit et dut se demander s'il était habile de sa part de faire une -semblable confidence à l'amant d'une femme mariée. Elle rit d'un air -gêné, se traita de sotte s'accusa de «faire des façons» comme -disait sa mère, et enfin, lassée de mon silence, elle sortit, me -laissant en contemplation devant la pointe de mes bottines. - - - - -LXXV. RÉFLEXIONS - - -Si quelqu'un de mes lecteurs a sauté le chapitre précédent, je -l'avise qu'il est nécessaire d'en prendre connaissance pour comprendre -les réflexions que je fis dès que Dona Placida fut sortie de la salle. - ---Ainsi, me dis-je, le sacristain de la cathédrale vit un jour, tandis -qu'il servait la messe, entrer une dame qui devait être sa -collaboratrice dans l'œuvre de procréation de Dona Placida. Il la -revit pendant des semaines, l'aima, et tout en allumant les candélabres -aux jours de fête, il lui faisait sans doute du pied sous les chaises. -Il lui plut et il s'unirent. De cet échange de banale luxure naquit -Dona Placida. Il est à supposer qu'elle ne parlait pas en venant au -monde; sinon, elle eût pu dire aux amateurs de ses jours: «Me voici: -pourquoi m'avez-vous fait venir?» Et le sacristain et la _sacristaine_ -de lui répondre: «Nous t'avons fait venir pour que tu te brûles les -doigts aux chaudrons, les yeux à la couture, que tu manges mal ou pas -du tout, que tu ailles à l'aventure, malade un jour, bien portante le -lendemain, puis de nouveau malade et de nouveau guérie, triste ou -désespérée, puis résignée à ton sort, mais toujours les mains au -chaudron et les doigts à la couture, jusqu'au moment où tu finiras -dans la boue ou sur un lit d'hôpital. Voilà pourquoi nous t'avons fait -venir dans un moment de sympathie.» - - - - -LXXVI. LE FUMIER - - -Brusquement, ma conscience hésita. Elle m'accusa d'avoir fait capituler -l'honnêteté de Dona Placida, de l'avoir ravalée à un rôle suspect, -après une longue vie de travail et de privations. Le métier -d'entremetteuse ne vaut pas mieux que celui de concubine, et c'est à -force d'argent et de compromis que j'avais obtenu d'elle ses services. -Pendant une dizaine de minutes je ne sus que répondre aux arguments de -ma conscience qui m'objectait encore d'avoir mis à profit la -nécessité, la gratitude, et la fascination que Virgilia exerçait sur -l'ex-couturière. Elle me remémora la résistance de Dona Placida -pendant les premiers jours, ses grimaces, ses réticences, ses regards -baissés, et ma constance à supporter tout cela pour arriver à la -vaincre. Et elle me censura de nouveau avec une vive et nerveuse -irritation. - -J'avouai qu'il en était ainsi, mais j'alléguai que la vieillesse de -Dona Placida était dorénavant à l'abri de la mendicité, ce qui -faisait compensation. N'étaient mes amours, et probablement Dona -Placida était vouée à la triste fin de tant d'autres créatures -humaines. D'où l'on peut conclure que le vice est souvent le fumier de -la vertu. Cela n'empêche que la vertu ne soit une fleur saine et -parfumée. La conscience fut de mon avis, et j'allai ouvrir la porte à -Virgilia. - - - - -LXXVII. ENTREVUE - - -Virgilia entra souriante et tranquille. Le temps avait emporté ses -craintes. Quel charme j'éprouvais, pendant les premiers jours, à la -voir survenir toute tremblante et honteuse! Elle arrivait en voiture, le -visage couvert d'un voile, enveloppée d'une espèce de manteau qui -dissimulait les ondulations de sa taille. La première fois, elle se -jeta sur le canapé, rougissante, palpitante, les regards à terre. Et -franchement! jamais elle ne me parut si belle; peut-être parce que je -me sentais plus flatté dans mon amour-propre. - -Maintenant, comme je viens de le dire, c'en était fait de ses craintes -et de ses tourments. Nos entrevues en arrivaient à la période -chronométrique. L'intensité de l'amour était la même; seulement, la -flamme n'était plus agitée comme les premiers jours. C'était -maintenant un faisceau de rayons tranquilles et constants, quelque chose -comme un mariage. - ---Je suis très fâché contre toi, me dit-elle en s'asseyant. - ---Pourquoi? - ---Parce que nous t'avons attendu hier. Tu m'avais promis la visite, et -Damian m'a demandé plusieurs fois si tu ne viendrais pas au moins -prendre le thé. Pourquoi n'es-tu pas venu? - -J'avais en effet manqué à ma parole, mais la faute en était toute à -Virgilia. Questions de jalousie. Cette femme splendide connaissait sa -beauté, aimait à s'entendre louer discrètement ou à haute voix. -L'avant-veille, chez la baronne, elle avait dansé deux fois avec le -même galantin, après avoir écouté ses fadaises dans l'angle d'une -croisée. Elle était si infatuée, si enflée, si satisfaite -d'elle-même... Quand elle vit entre mes sourcils la ride interrogative -et menaçante, elle n'en eut pas le moindre émoi; elle ne devint pas -subitement sérieuse. Elle envoya tout simplement promener le muscadin -et ses galanteries. Puis elle vint à moi, me prit le bras, m'emmena -dans une autre salle, et se plaignit d'être fatiguée et d'un tas -d'autres choses, de l'air puéril qu'elle prenait en certaines -occasions; et je l'écoutai sans presque lui répondre. - -Il m'en coûtait de répondre à sa question, mais enfin je lui donnai -le motif de mon absence... Non! éternelles étoiles, jamais je ne vis -regards plus surpris. La bouche à demi ouverte, les sourcils en arc, -une stupéfaction visible, tangible, indéniable, telle fut la première -réponse de Virgilia. Elle branla la tête avec un sourire de pitié et -de tendresse qui me confondit: - ---Quelle idée! - -Et elle alla retirer son chapeau, tranquille et joviale comme une petite -fille qui revient de l'école. J'étais assis, elle se rapprocha de moi -et me battit sur le front avec un seul doigt en répétant: «Quelle -folie!» Force me fut de rire, et nous en finîmes par des -plaisanteries. Il est clair que je m'étais trompé. - - - - -LXXVIII. LA PRÉSIDENCE - - -Quelques mois se passèrent, et un certain jour Lobo Neves entra en -disant que peut-être il irait prendre le gouvernement d'une province. -Je considérai Virgilia qui pâlit. Il s'aperçut de son émotion et lui -dit: - ---Cette perspective ne paraît pas te sourire, Virgilia. - -Elle secoua négativement la tête. - ---Pas précisément, dit-elle. - -Ils en restèrent là; mais le même soir, Lobo Neves reparla du projet -avec un peu plus d'insistance que dans l'après-midi. Deux jours après, -il déclara à sa femme que c'était chose faite. Virgilia ne put -dissimuler son ennui. Il alléguait les nécessités politiques. - ---Je ne saurais refuser ce que l'on me demande. Il y va de notre avenir, -de ton blason, mon amour, car j'ai juré que tu seras marquise, et tu -n'es même pas baronne. Tu diras que je suis ambitieux; et je le suis en -effet. Mais il ne faut pas couper les ailes à mon ambition. - -Virgilia ne savait que faire. Le lendemain, je la trouvai qui -m'attendait toute triste dans notre petite maison de la Gamboa. Elle -avait tout dit à Dona Placida, et celle-ci cherchait à la consoler -comme elle pouvait. Je n'étais pas moins abattu. - ---Tu nous accompagneras, me dit Virgilia. - ---Es-tu folle? tu n'y penses pas! - ---Mais alors... - ---Il faut renverser ce projet. - ---Impossible. - ---Il a déjà accepté? - ---Il paraîtrait. - -Je me levai, je lançai mon chapeau sur une chaise, et je commençai à -marcher de long en targe, sans rien trouver. J'avais beau m'efforcer, -aucune solution ne se présentait à mon esprit. Enfin je m'approchai de -Virgilia, qui était assise, et je lui pris la main. Dona Placida s'en -alla à la fenêtre. - ---Toute ma destinée est dans cette petite main, lui dis-je. Tu en es -responsable. Agis comme tu jugeras devoir le faire. - -Virgilia fit un geste de désespoir. J'allai m'accouder à une console -en face d'elle, et nous nous tûmes pendant quelques instants. On -n'entendait que l'aboiement d'un chien, et je crois aussi la rumeur de -l'eau qui venait mourir sur la plage. Comme elle continuait à se taire, -je la regardai. Elle tenait les yeux baissés, fixes, amortis, et ses -mains étaient croisées sur ses genoux, dans une attitude de suprême -angoisse. Dans toute autre occasion, je me serais jeté à ses pieds, -pour lui prodiguer mes raisonnements et ma tendresse. Mais cette fois, -il fallait la résoudre à l'effort, au sacrifice, à la responsabilité -de notre vie commune, et par conséquent l'abandonner à elle-même. -C'est ce que je fis. - ---Je le répète, dis-je, notre bonheur est entre tes mains. - -Virgilia voulut me retenir, mais j'avais déjà franchi la porte. -J'entendis encore un bruit de sanglots, et j'avoue que je fus sur le -point de revenir, pour essuyer ses larmes sous mes baisers. Mais je me -dominai, et je partis. - - - - -LXXIX. MOYEN TERME - - -Je n'en finirais pas si je voulais conter tout au long ce que je -souffris pendant les premières heures. J'oscillais entre des impulsions -diverses. La pitié me poussait à aller trouver Virgilia, et un autre -sentiment, l'égoïsme, peut-être, m'ordonnait de rester. Ces deux -forces avaient, je crois, la même intensité; elles m'investissaient en -même temps et se faisaient équilibre, avec une égale ardeur, et -aucune ne cédait définitivement. Parfois, je sentais une pointe de -remords. Il me semblait que j'abusais de la faiblesse d'une femme -aimante et coupable, sans rien risquer de moi-même. Mais quand je me -sentais prêt à capituler, l'amour revenait avec ses conseils -égoïstes, et je demeurais irrésolu et inquiet, désireux de la voir, -et craignant que sa vue ne me poussât à partager avec elle la -responsabilité de la solution. - -Je trouvai enfin un moyen terme entre l'égoïsme et la pitié. J'irais -la voir chez elle, rien que chez elle, sans qu'il me soit possible de -lui parler, et dans l'attente de l'effet de mon intimation. De la sorte, -je jugeais pouvoir concilier les deux forces. Mais en écrivant ces -lignes, je vois bien que cette compromission était une farce, et que la -pitié était encore une forme de l'égoïsme, et que ma résolution -d'aller consoler Virgilia n'était, au fond, qu'une suggestion de ma -propre souffrance. - - - - -LXXX. LE SECRÉTAIRE - - -Le jour suivant, dans la soirée, j'allai effectivement chez Lobo Neves. -Je le trouvai en gaîté et Virgilia, la mine sombre. Je jurerais -qu'elle se sentit consolée quand nos regards se croisèrent, brillants -de curiosité et humides de tendresse. Lobo Neves me conta les plans -qu'il avait formés pour sa présidence, m'exposa les difficultés -locales, ses espérances et ses résolutions. Il était si content, si -rempli d'espérances. Virgilia feignit de lire un livre, auprès la -table, mais par-dessus la page, elle me regardait de temps à autre, -interrogative et anxieuse. - ---Le plus triste, me dit tout à coup Lobo Neves, c'est que je n'ai pas -encore trouvé de secrétaire. - ---Non? - ---Non; et il m'est venu une idée. - ---Ah! - ---Une idée... Que diriez-vous d'une promenade dans le Nord? - -Je ne sais trop ce que je lui répondis. - ---Vous êtes riche, continua-t-il. Vous n'avez point besoin d'un maigre -salaire. Mais vous me feriez plaisir en m'accompagnant comme -secrétaire. - -Mon esprit fit un saut en arrière, comme s'il eût découvert un -serpent devant lui. Je regardai Lobo Neves, fixement, impérieusement, -cherchant à découvrir en lui quelque pensée occulte... Mais non: son -regard venait droit et franc, la tranquillité de son visage n'avait -rien de forcé; elle était assaisonnée d'allégresse. Je respirai, et -n'eus pas le courage de regarder du côté de Virgilia. Je sentis son -regard qui me suppliait par-dessus les pages, et je répondis que oui, -que j'étais prêt à l'accompagner. En vérité, un président une -présidente, un secrétaire, c'était résoudre le problème d'une -façon administrative. - - - - -LXXXI. LA RÉCONCILIATION - - -Pourtant, dès que je me trouvai dehors, j'hésitai. Je me demandai si -je n'allais pas exposer d'une façon insensée la réputation de -Virgilia, et s'il n'y avait pas d'autre moyen de concilier l'État et la -Gamboa. Je ne trouvai rien. Le lendemain, au saut du lit, mon parti -était pris d'accepter la nomination. À midi, le domestique vint me -dire qu'une dame, couverte d'un voile, m'attendait dans le salon. J'y -courus; c'était ma sœur Sabine. - ---Les choses ne sauraient durer comme elles vont me dit-elle; une fois -pour toutes, faisons la paix. Notre famille disparaît peu à peu; il -n'est que temps de nous réconcilier. - ---Je ne demande pas mieux, m'écriai-je en lui ouvrant les bras. - -Je m'assis à côté d'elle; je lui parlai de son mari, de sa fille, de -leurs affaires, de tout. Elle était satisfaite; sa fille était jolie -comme les amours; son mari viendrait avec elle, si j'y consentais. - ---Comment donc! mais c'est moi-même qui irai le voir. - ---Vraiment? - ---Parole d'honneur! - ---Allons! tant mieux! Finissons-en d'une fois avec nos vieilles -brouilles. - -Je la trouvai plus grasse, et même rajeunie. Elle paraissait avoir -vingt ans, et elle en comptait sûrement plus de trente. Elle arrivait -gracieuse, affable, franche et sans ressentiment apparent. Nous nous -contemplions en silence, la main dans la main, parlant de tout et de -rien, comme deux amoureux. Mon enfance ressuscitait ainsi, alerte et -blonde. Les années dégringolaient devant moi comme les châteaux de -cartes avec lesquels je jouais tout petit, et j'apercevais à leur place -la maison familiale, nos parents et nos fêtes. J'étais vraiment ému. -Je me contenais pourtant; mais un barbier du voisinage ayant eu l'idée -de taquiner son classique violon, cette voix du passé nasillarde et -mélancolique m'émut à tel point que... - -Ses yeux à elle ne se mouillèrent pas. Elle n'avait point hérité de -la fleur jaune et morbide. Qu'importe! C'était ma sœur, mon sang, un -peu de la chair de notre mère; je le lui dis avec tendresse, avec -sincérité... Tout à coup l'on trappe à la porte. Je vais ouvrir, -c'était une gamine de cinq ans. - ---Entre, Sara, dit Sabine. - -C'était ma nièce. Je l'enlevai de terre, je l'embrassai à diverses -reprises. La petite, ne sachant ce qui lui arrivait, me repoussait de sa -petite main, en se courbant pour descendre. Et voici que j'aperçois un -chapeau, puis une tête. C'était Cotrim lui-même, et je fus si ému -que j'abandonnai la fille pour me lancer dans les bras du père. Il est -possible que cette effusion n'ait pas été de son goût, car il parut -en être gêné. Simple prologue. Au bout d'un instant, nous causions -comme de vieux amis. Aucune allusion au passé, beaucoup de projets pour -l'avenir, promesses sur promesses de dîner les uns chez les autres. Je -déclarai à cette occasion que nos réunions souffriraient peut-être -quelque interruption, pendant un voyage que j'allais entreprendre dans -le Nord. Sabine regarda Cotrim, et celui-ci regarda Sabine. Tous deux -tombaient d'accord que ce projet n'avait pas le sens commun. Que diable -est-ce que j'allais faire dans le Nord? C'était dans la capitale, en -pleine capitale que je devais briller parmi les jeunes hommes de ma -génération. En vérité, aucun ne pouvait se comparer à moi. Lui, -Cotrim, ne me perdait pas de vue, et en dépit d'une brouille ridicule, -il avait toujours considéré mes triomphes avec intérêt et avec joie. -Il écoutait ce que l'on disait à mon égard dans les rues et dans les -salons, un concert de louanges et d'admiration. Et j'irais m'enterrer en -province, inutilement, pendant de longs mois. À moins qu'il ne s'agit -de politique. - ---Justement, répondis-je. - ---Même en ce cas, dit-il au bout d'un instant. - -Et après un nouveau silence: - ---Quoi qu'il en soit, nous t'attendons aujourd'hui à dîner. - ---Certainement, dis-je; mais demain ou après-demain, c'est vous qui -viendrez partager mon repas. - ---Je ne sais pas trop, objecta Sabine; une maison de garçon... Tu -devrais te marier, frérot. Je veux aussi avoir une nièce, sais-tu! - -Cotrim réprima un mouvement involontaire que je ne compris pas. Peu -importe, la réconciliation d'une famille vaut bien un geste -énigmatique. - - - - -LXXXII. QUESTION DE BOTANIQUE - - -Laissons dire les hypocondriaques: la vie est une douce chose. C'est ce -que je pensais en voyant Sabine, son mari et sa fille, descendre en -débandade les escaliers, tout en faisant monter vers moi de douces -paroles et que j'en faisais descendre d'autres jusqu'à eux. Je -continuai à me sentir heureux. J'aimais une femme, j'avais la confiance -du mari; tous les deux m'emmenaient comme secrétaire, et je me -réconciliais avec les miens. Que pouvais-je désirer de plus en -vingt-quatre heures? - -Ce jour-là même, pour tâter l'opinion, je commençai à répandre le -bruit de mon prochain départ pour le Nord, en qualité de secrétaire -du président d'une province, afin de réaliser certains projets -politiques que j'avais en vue. J'en parlai rue d'Ouvidor, et le jour -suivant au Pharoux et au théâtre. Des gens établissant une -corrélation entre ma nomination et celle de Lobo Neves, qui était -déjà dans l'air, souriaient malicieusement ou me battaient sur -l'épaule. Au théâtre une dame me dit que c'était pousser bien loin -l'amour de la sculpture, faisant ainsi allusion à la plastique de -Virgilia. Mais l'allusion la plus transparente fut faite trois jours -plus tard chez Sabine, par un vieux chirurgien, nommé Garcez, petit de -taille, trivial et bavard, qui aurait pu atteindre à soixante-dix, à -quatre-vingts, à quatre-vingt-dix ans, sans jamais acquérir cette -dignité austère qui est le charme des vieillards. La vieillesse -ridicule est sans doute la dernière, mais aussi la plus triste des -surprises de notre humanité. - ---Je sais que cette fois-ci vous allez vous mettre à traduire Cicéro, -me dit-il en apprenant mon voyage. - ---Cicéro! s'écria Sabine. - ---Mais oui, votre frère est un excellent latiniste. Il traduit Virgile -à la lecture. Remarquez que j'ai dit Virgile et non Virgilia... Ne -confondons pas. - -Et il riait d'un gros rire, bas et frivole. Sabine me regarda; elle -craignait quelque réplique de ma part; quand elle me vit sourire, elle -fit de même et se détourna pour cacher son geste. Les autres personnes -présentes me considéraient avec indulgence et sympathie. Il était -clair qu'on ne leur avait rien appris qu'ils ne sussent de longue date. -Mes amours étaient bien plus connues que je ne pouvais le supposer. Et -pourtant je souris, d'un sourire court, fugitif et bavard comme les pies -de Cintra. Virgilia était une belle faute, et rien n'est plus facile à -confesser. Au commencement, je prenais une mine renfrognée, quand on y -faisait allusion. Mais en réalité je sentais au dedans de moi une -impression suave et flatteuse. Une fois pourtant, il m'arriva de -sourire, et je continuai dans la suite. Comment expliquer ce -phénomène? Pour moi je ne trouve qu'une explication plausible: tout -d'abord, mon contentement, étant intérieur, était pour ainsi dire en -bourgeon. Avec le temps il s'épanouit en une fleur, et apparut aux yeux -de tous. Simple question de botanique. - - - - -LXXXIII. 13 - - -Cotrim m'arracha à ces agréables pensées en m'emmenant dans -l'embrasure de la fenêtre. «Voulez-vous un conseil? me dit-il, -n'entretenez pas ce voyage: ce serait insensé et périlleux. - ---Pourquoi? - ---Ne faites pas l'ignorant. Ce serait dangereux, fort dangereux. Ici, -dans la capitale, une intrigue comme la vôtre disparaît dans la -multitude des intérêts et des gens. Mais en province, le cas est -autre. Quand il s'agit de personnages politiques, il se complique -encore. Les journaux de l'opposition s'empareront de l'aventure, dès -qu'ils en auront vent; on en fera des gorges chaudes, on vous tournera -en ridicule. - ---Mais je ne comprends pas bien... - ---Eh! si, vous comprenez fort bien. Vraiment, il serait étrange que -vous niiez, à nous, qui sommes vos amis, ce que les indifférents -n'ignorent pas. Voilà des mois que l'on m'a mis au courant. Encore une -fois, abstenez-vous de ce voyage. Supportez l'absence, cela vaudra -mieux. Vous éviterez un grand scandale et vous vous épargnerez bien -des ennuis.» - -Cela dit, il s'éloigna. Je demeurai, les yeux fixés sur le quinquet du -coin de rue, un vieux lampion à huile, triste, obscur et recourbé -comme un point d'interrogation. Que faire? C'était le cas d'Hamlet: ou -lutter contre la fortune et la soumettre, ou m'incliner devant elle. En -d'autres termes: embarquer ou ne pas embarquer, telle était la -question. Le quinquet ne répondait point. Les paroles de Cotrim -résonnaient dans mon souvenir, d'une façon bien différente de celles -de Garcez. Peut-être Cotrim avait-il raison, mais pouvais-je me -séparer de Virgilia? - -Sabine s'approcha de moi, et me demanda à quoi je pensais. - ---À rien, lui répondis-je; j'ai sommeil et Je vais dormir. - -Elle me contempla quelques instants en silence: - ---Je sais bien ce qu'il te faudrait, me dit-elle. Tu as besoin de te -marier. Laisse-moi faire, je vais te trouver une jeune fille qui fasse -ton affaire... - -Je sortis de là, triste et désorienté. Tout en moi était prêt au -voyage: l'esprit et le cœur. Et voilà que surgit devant moi le portier -des convenances qui se refuse à me laisser embarquer sans que j'exhibe -mon passage. J'envoyai au diable les convenances, et avec elles la -constitution, le corps législatif, le ministère, tout enfin. - -Le lendemain, j'ouvre un journal politique et j'y lis que, par décrets -du 13, Lobo Neves et moi avions été nommés, respectivement, -président et secrétaire pour la province de ***. J'envoyai -immédiatement un mot à Virgilia, et deux heures après, j'allai me -rencontrer avec elle à la Gamboa. Pauvre Dona Placida! elle était -chaque fois plus triste. Elle me demanda si nous oublierions notre -vieille amie, si la province était éloignée, si nous y demeurerions -longtemps. Je la consolai de mon mieux; mais moi-même j'avais besoin -d'être réconforté. L'objection de Cotrim me poursuivait. Virgilia -survint au bout d'un instant, légère comme une hirondelle. Mais en me -voyant tout morose, elle changea de visage. - ---Qu'y a-t-il? - ---J'hésite, je ne sais trop si je dois accepter. - -Virgilia, prise d'un fou rire, se laissa aller sur le canapé. - ---Pourquoi? dit-elle. - ---C'est braver l'opinion... - ---Mais puisque nous ne partons plus. - ---Comment ça! - -Elle me dit alors que son mari allait refuser la nomination, pour un -motif qui lui avait été confié sous toute réserve. «C'est puéril, -lui avait-il dit, c'est ridicule, en somme, mais pour moi, la raison que -j'ai de rester est puissante.» Le décret était signé du 13, et ce -nombre lui rappelait de tristes souvenirs. Son père était mort un 13! -treize jours après un dîner où se trouvaient treize personnes! La -maison où sa mère était morte portait le numéro 13; etc. C'était un -nombre fatidique. Une pouvait donner une semblable raison au ministre; -il alléguerait des motifs personnels. Je demeurai assez surpris, comme -doit l'être le lecteur, de ce sacrifice à un nombre, sacrifice qui -devait être sincère, étant donnée l'ambition de Lobo Neves. - - - - -LXXXIV. LE CONFLIT - - -Ô nombre fatidique, combien de fois ne t'ai-je pas béni! Ainsi durent -le bénir les vierges de Thebes, jument à crinière rousse, qu'on leur -substitua à l'occasion du sacrifice de Pelopidas, belle jument que l'on -immola, couverte de fleurs, sans que personne lui consacrât une parole -de regrets. Cette parole, je la prononce, moi, non seulement à cause de -ta triste fin, mais parce qu'il n'est pas impossible que, parmi les -vierges sauvées par toi, il se trouvât une ancêtre des Cubas. Nombre -fatidique, nous te dûmes le salut. Le mari se garda bien de m'avouer la -cause de son refus. Il me dit aussi qu'il avait ses motifs particuliers, -et l'air sérieux, convaincu, avec lequel je l'écoutai fait honneur à -la dissimulation humaine. Il cachait mal son ennui. Il parlait peu, -s'enfermait chez lui, passait le temps à lire. D'autres fois, il -ouvrait les portes, causait et riait avec affectation. Il souffrait -doublement. Son ambition lui reprochait ses scrupules; il hésitait; -peut-être se repentait-il; mais si l'alternative s'était -représentée, il eut agi la seconde fois comme la première dans sa -superstition invétérée. Il doutait de cette superstition sans pouvoir -s'en dépêtrer. Cette persistance d'un sentiment, odieux à l'individu -qui en était la victime, est un phénomène digne de quelque attention. -Mais je préfère la parfaite ingénuité de Dona Placida lorsqu'elle -avouait qu'elle ne pouvait voir un soulier avec la semelle en l'air, -sans le retourner aussitôt. - ---Pourquoi? - ---Ça porte malheur. - -C'était son unique réponse, qui valait pour elle le livre de la -Sagesse: «Ça porte malheur». On lui avait appris cela quand elle -était enfant et, sans plus ample informé, elle l'acceptait comme -article de foi. Au contraire, quand on parlait d'indiquer une étoile -avec le doigt, elle savait parfaitement qu'il résulte de ce geste une -verrue. - -Une verrue ou autre chose, peu importe, pourvu que ce ne soit pas la -perte d'un poste de président de province. On tolère une superstition -gratuite ou à bon marché. Le cas est plus grave, lorsque cette -superstition dérange toute une existence. C'était celui de Lobo Neves, -avec, en plus, le doute et la crainte du ridicule. Ajoutez à cela que -le ministre ne crut pas aux motifs particuliers. Il attribua le refus de -Lobo Neves à des manœuvres politiques; son erreur avait des apparences -de vraisemblance. Il battit froid à Lobo Neves, et communiqua sa -défiance à ses collègues. Des incidents se produisirent, et avec le -temps, le président résignataire tomba dans l'opposition. - - - - -LXXXV. AU SOMMET DE LA MONTAGNE - - -Celui qui échappe à un péril aime la vie avec une recrudescence -d'intensité. Je me mis à aimer Virgilia avec une ardeur nouvelle -après avoir été sur le point de la perdre, et elle fit de même à -mon égard. Ainsi la présidence raviva la passion primitive. Ce fut la -drogue qui nous rendit plus cher notre amour et lui donna une plus -délectable saveur. Pendant les premiers jours après cette aventure -nous imaginions à plaisir quelles eussent été les tristesses de la -séparation, de part et d'autre, à mesure que l'océan se fût étendu -entre nous comme un tissu élastique. Et semblables à des enfants qui -se jettent au cou de leurs mères pour fuir d'une simple grimace, nous -fuyions le péril supposé en nous jetant aux bras l'un de l'autre. - ---Ma bonne Virgilia! - ---Mon amour! - ---Tu m'appartiens, n'est-ce pas? - ---Oh! oui, je suis à toi... - -Et c'est ainsi que nous renouâmes notre intrigue, comme la sultane -Schéhérazade le fil de ses contes. Ce fut, je crois, le point -culminant de notre amour, le sommet de la montagne d'où nous -aperçûmes, pendant quelque temps, les vallées de l'est et de l'ouest, -et au-dessus de nous, le ciel tranquille et bleu. Ensuite, nous -commençâmes à descendre la côte, les mains liées ou détachées -l'une de l'autre, mais dans une descente progressive et ininterrompue. - - - - -LXXXVI. LE MYSTÈRE - - -Au revers de la colline, comme je la trouvais un peu différente -d'elle-même, l'air un peu fatiguée, peut-être, je lui demandai ce -qu'elle avait. Elle se tut, fit un geste d'ennui, de malaise, de -fatigue. J'insistai, elle me dit que... Un frisson subtil parcourut tout -son corps. Ce fut une sensation forte, rapide, singulière, que je ne -jurais fixer sur le papier. Je lui pris les mains, je l'attirai à moi, -je l'embrassai sur le front, avec une délicatesse de zéphyr et une -gravité d'Abraham. Elle frissonna, me prit la tête entre les mains, me -regarda dans les yeux, et me fit une caresse maternelle. Voilà un -mystère: laissons au lecteur le temps de le déchiffrer. - - - - -LXXXVII. GÉOLOGIE - - -À cette époque, il arriva un malheur: Viegas mourut. Il mourut tout à -coup, chargé de soixante-dix hivers, suffoquant d'asthme, désarticulé -par le rhumatisme, avec une lésion du cœur par-dessus le marché. Ce -fut un des fins apréciateurs de notre intrigue. Virgilia fondait de -grandes espérances sur ce vieux parent, avare comme un sépulcre; elle -comptait bien qu'il laisserait quelque héritage, non pas à elle, mais -à son fils. Lobo Neves, s'il nourrissait les mêmes espérances, les -étouffait ou tout au moins les dissimulait. Il faut bien le dire, il y -avait chez Lobo Neves une certaine dignité fondamentale, une couche de -granit, qui résistait au commerce des hommes. Quant aux autres couches -plus superficielles, le torrent limoneux de la vie les a emportées. Si -le lecteur se souvient du chapitre XXIII, il remarquera que pour la -seconde fois je compare la vie à un torrent boueux; mais cette fois, -j'ajoute un adjectif: perpétuel. Et Dieu sait la puissance d'un -adjectif, principalement dans un pays nouveau et chaud. - -C'est une nouveauté dans ce livre que l'étude de la géologie morale -de Lobo Neves, et probablement aussi du monsieur qui est en train de me -lire. Oui, ces couches du caractère, que la vie altère, conserve ou -dissout, ces couches mériteraient qu'on leur consacrât un chapitre, et -si je ne l'écris point, c'est pour ne pas allonger cette narration. Je -dirai seulement que l'homme le plus honnête que j'ai rencontré dans ma -vie fut un certain Jacob Medeiros ou Jacob Valladares, je ne me rappelle -plus bien; Jacob Rodriguez je crois: enfin Jacob. C'était la probité -en personne. Il aurait pu devenir riche; il lui eût suffi de vaincre un -petit scrupule; il ne voulut pas; et il laissa échapper quatre cents -_contos_, ce qui est un joli denier. Sa probité était tellement -exemplaire, qu'elle en arrivait à être minutieuse et fatigante. Un -jour que nous nous trouvions chez lui en tête à tête, et causant -allègrement, on vint lui dire que le Dr B..., qui n'était pas amusant -toimer Virgilia avec une ardeur nouvelle -après avoir été sur le point de la perdre, et elle fit de même à -mon égard. Ainsi la présidence raviva la passion primitive. Ce fut la -drogue qui nous rendit plus cher notre amour et lui donna une plus -délectable saveur. Pendant les premiers jours après cette aventure -nous imaginions à plaisir quelles eussent été les tristesses de la -séparation, de part et d'autre, à mesure que l'océan se fût étendu -entre nous comme un tissu élastique. Et semblables à des enfants qui -se jettent au cou de leurs mères pour fuir d'une simple grimace, nous -fuyions le péril supposé en nous jetant aux bras l'un de l'autre. - ---Ma bonne Virgilia! - ---Mon amour! - ---Tu m'appartiens, n'est-ce pas? - ---Oh! oui, je suis à toi... - -Et c'est ainsi que nous renouâmes notre intrigue, comme la sultane -Schéhérazade le fil de ses contes. Ce fut, je crois, le point -culminant de notre amour, le sommet de la montagne d'où nous -aperçûmes, pendant quelque temps, les vallées de l'est et de l'ouest, -et au-dessus de nous, le ciel tranquille et bleu. Ensuite, nous -commençâmes à descendre la côte, les mains liées ou détachées -l'une de l'autre, mais dans une descente progressive et ininterrompue. - - - - -LXXXVI. LE MYSTÈRE - - -Au revers de la colline, comme je la trouvais un peu différente -d'elle-même, l'air un peu fatiguée, peut-être, je lui demandai ce -qu'elle avait. Elle se tut, fit un geste d'ennui, de malaise, de -fatigue. J'insistai, elle me dit que... Un frisson subtil parcourut tout -son corps. Ce fut une sensation forte, rapide, singulière, que je ne -jurais fixer sur le papier. Je lui pris les mains, je l'attirai à moi, -je l'embrassai sur le front, avec une délicatesse de zéphyr et une -gravité d'Abraham. Elle frissonna, me prit la tête entre les mains, me -regarda dans les yeux, et me fit une caresse maternelle. Voilà un -mystère: laissons au lecteur le temps de le déchiffrer. - - - - -LXXXVII. GÉOLOGIE - - -À cette époque, il arriva un malheur: Viegas mourut. Il mourut tout à -coup, chargé de soixante-dix hivers, suffoquant d'asthme, désarticulé -par le rhumatisme, avec une lésion du cœur par-dessus le marché. Ce -fut un des fins apréciateurs de notre intrigue. Virgilia fondait de -grandes espérances sur ce vieux parent, avare comme un sépulcre; elle -comptait bien qu'il laisserait quelque héritage, non pas à elle, mais -à son fils. Lobo Neves, s'il nourrissait les mêmes espérances, les -étouffait ou tout au moins les dissimulait. Il faut bien le dire, il y -avait chez Lobo Neves une certaine dignité fondamentale, une couche de -granit, qui résistait au commerce des hommes. Quant aux autres couches -plus superficielles, le torrent limoneux de la vie les a emportées. Si -le lecteur se souvient du chapitre XXIII, il remarquera que pour la -seconde fois je compare la vie à un torrent boueux; mais cette fois, -j'ajoute un adjectif: perpétuel. Et Dieu sait la puissance d'un -adjectif, principalement dans un pays nouveau et chaud. - -C'est une nouveauté dans ce livre que l'étude de la géologie morale -de Lobo Neves, et probablement aussi du monsieur qui est en train de me -lire. Oui, ces couches du caractère, que la vie altère, conserve ou -dissout, ces couches mériteraient qu'on leur consacrât un chapitre, et -si je ne l'écris point, c'est pour ne pas allonger cette narration. Je -dirai seulement que l'homme le plus honnête que j'ai rencontré dans ma -vie fut un certain Jacob Medeiros ou Jacob Valladares, je ne me rappelle -plus bien; Jacob Rodriguez je crois: enfin Jacob. C'était la probité -en personne. Il aurait pu devenir riche; il lui eût suffi de vaincre un -petit scrupule; il ne voulut pas; et il laissa échapper quatre cents -_contos_, ce qui est un joli denier. Sa probité était tellement -exemplaire, qu'elle en arrivait à être minutieuse et fatigante. Un -jour que nous nous trouvions chez lui en tête à tête, et causant -allègrement, on vint lui dire que le Dr B..., qui n'était pas amusant -tous les jours, demandait à le voir. Jacob fit répondre qu'il n'y -était pas. - ---Ça ne prend pas, cria une voix dans le corridor; je suis déjà dans -la place. - -C'était effectivement le Dr B... qui apparut à la porte du salon. -Jacob alla à sa rencontre, en affirmant qu'il avait entendu le nom -d'une autre personne, car il avait le plus grand plaisir à le voir. Ces -protestations nous valurent une heure d'ennui mortel. Jacob tira sa -montre de sa poche, et le Dr B... lui demanda s'il allait sortir. - ---Avec ma femme, dit Jacob. - -B... s'en alla, et nous respirâmes. Quand nous eûmes fini de respirer, -je dis à Jacob qu'il venait de mentir quatre fois, en moins de deux -heures: d'abord en faisant dire qu'il n'y était pas, ensuite en -feignant une trompeuse allégresse; troisièmement en disant qu'il -allait sortir; quatrièmement en ajoutant: «avec ma femme». Jacob -réfléchit un instant; ensuite il se rendit à la justesse de mon -observation; mais il s'excusa en disant que la véracité absolue est -incompatible avec un état social avancé, et que la paix d'une cité -civilisée ne se peut obtenir que par des mensonges réciproques... Ah! -je me rappelle, maintenant: il s'appelait Jacob Tavares. - - - - -LXXXVIII. LE MALADE - - -Point n'est besoin de dire que je réfutai cette pernicieuse doctrine -par les plus élémentaires arguments. Mais il était tellement vexé de -mon observation qu'il résista jusqu'à la fin, avec une certaine -véhémence, peut-être pour calmer sa conscience. - -Le cas de Virgilia était un peu plus grave; elle était moins -scrupuleuse que son mari; elle manifestait clairement les espérances -qu'elle couvait au sujet de l'héritage; elle comblait son parent -d'aménités, elle l'entourait de tous les petits soins capables de -mériter au moins un codicille. Enfin, elle l'adulait; mais j'ai -remarqué que l'adulation des femmes est différente de celle des -hommes. L'une va jusqu'à la servilité; l'autre se confond avec -l'affection. Les courbes gracieuses, les douces paroles, la faiblesse -physique même de la femme, donnent à sa flatterie une couleur locale, -un aspect légitime. Peu importe l'âge de celui qui en est l'objet; la -femme aura toujours pour lui des airs de mère ou de sœur,--ou encore -d'infirmière, autre office féminin, pour lequel il manquera toujours -à l'homme un _quid_, un fluide, un je ne sais quoi. - -C'est ce que je me disais en moi-même, tandis que Virgilia entourait le -vieux parent de petits soins. Elle allait le recevoir à l'entrée, -bavardeuse et souriante, elle lui prenait des mains sa canne et son -chapeau et lui offrait le bras pour l'accompagner jusqu'à un fauteuil, -ou plutôt jusqu'à son fauteuil, car il y avait chez elle la «chaise -de Viegas», meuble spécial, dorloteur, à l'usage de convalescents ou -de vieillards. Ensuite, selon la chaleur ou la brise, elle allait fermer -ou bien ouvrir la fenêtre, avec toutes sortes de précautions, pour -qu'il ne se trouvât pas dans un courant d'air. - ---Alors, ça va mieux, aujourd'hui. - ---Non, j'ai mal passé la nuit: ce diable d'asthme ne me quitte pas. - -Et il soufflait en se remettant peu à peu des fatigues de l'entrée et -de la montée des escaliers, car, en ce qui concerne la promenade, il la -faisait toujours en voiture. Virgilia s'asseyait ensuite sur un -tabouret, tout près du malade et les mains sur les genoux de celui-ci. -Sur ces entrefaites, Nhônhô faisait son entrée dans le salon, non pas -en gambadant à sa manière habituelle, mais discret, tendre et -sérieux. Viegas l'aimait beaucoup. - ---Viens ici, Nhônhô, disait-il; et introduisant avec effort sa main -dans son ample poche, il en tirait une petite boîte de pastilles, en -mettait une dans sa bouche, et donnait l'autre à l'enfant. Des -pastilles antiasthmatiques: le petit disait qu'il les trouvait fort -bonnes. - -À chaque visite, c'était le même cérémonial aux variantes près. -Viegas aimait à jouer aux dames, et Virgilia lui faisait la partie, -sans impatience, tandis qu'il remuait les pions de sa main lente et -tremblante. D'autres fois, il descendait à son bras dans le jardin; il -lui arrivait même de refuser l'aide de Virgilia, pour faire le brave; -et il déclarait alors qu'il était capable d'aller ainsi pendant une -lieue. On marchait, on s'asseyait, on reprenait la promenade, en causant -de choses et d'autres, parfois d'une affaire de famille, d'autres fois -d'un racontage de salon, enfin d'une maison qu'il voulait faire -construire, pour y demeurer. Il la voulait d'un style moderne, la sienne -étant d'un type démodé, contemporaine du roi Dom João VI, et comme -on en rencontre, je crois, encore aujourd'hui dans le quartier de S. -Christovão, avec leurs grosses colonnes de face. Pour substituer cette -vieille bâtisse, il avait déjà demandé le plan d'une autre à un -entrepreneur en renom. C'est alors que Virgilia pourrait se convaincre -que son vieil ami avait du goût. - -Il parlait, comme on pense, lentement et avec peine, soufflant dans les -intervalles, d'une façon gênante pour lui et pour les autres. Parfois -il lui Venait un accès de toux. Courbé, gémissant, il portait le -mouchoir à sa bouche et en inventoriait ensuite le contenu. L'accès -passé, il revenait au plan de sa future maison, qui aurait telle et -telle chambre, une terrasse, une écurie. Ce serait un bijou. - - - - -LXXXIX. IN EXTREMIS - - -Demain, j'irai passer la journée chez Viegas me dit-elle un jour. Le -pauvre! il n'a personne. - -Viegas s'était alité, définitivement. Sa fille, qui était mariée, -était justement tombée malade en même temps que lui, de sorte qu'elle -ne pouvait lui tenir compagnie. Virgilia, de temps à autre, allait le -voir. Je profitai de cet événement pour passer toute la journée -auprès d'elle. J'arrivai vers deux heures. Viegas toussait de telle -sorte qu'il me faisait mal à ma poitrine. Dans l'intervalle des accès, -il débattait le prix d'une maison avec un individu maigre qui offrait -trente _contos_ de l'immeuble, tandis que Viegas en voulait quarante. -L'acheteur insistait comme quelqu'un qui a peur de manquer le train. -Mais Viegas ne cédait point. Il refusa d'abord les trente _contos_ puis -trente-deux, puis trente-trois, enfin il eut un fort accès de toux qui -lui coupa la parole Pendant un quart d'heure. L'acheteur lui vint en -aide, l'installa sur les coussins, et lui offrit trente-six _contos._ - ---Jamais, gémit le malade. - -Il envoya chercher une liasse de papiers dans son secrétaire; n'ayant -plus la force nécessaire pour retirer l'élastique qui entourait le -rouleau, il me pria de le faire. C'étaient les comptes des dépenses de -construction de l'immeuble: comptes du maçon, du charpentier, du -peintre; comptes du papier pour la salle à manger, pour le salon, pour -les chambres à coucher, pour le cabinet de travail; comptes de -ferrages, prix d'achat du terrain. Il les déployait, un à un, d'une -main tremblante; puis il me demandait de les lire, et je les lisais. - ---Voyez, mille deux cents, du papier à mille deux cents reis la pièce. -Charnières françaises... Voyez: c'est pour rien, conclut-il après -avoir lu le dernier compte. - ---Fort bien... mais... - ---Quarante _contos_; vous ne l'aurez pas pour moins. Rien que les -intérêts: faites un peu le compte des intérêts... - -Ces paroles sortaient avec la toux, par lambeaux, par syllabes, et -donnaient l'impression de parcelles d'un poumon déchiqueté. Au fond -des orbites, des yeux luisants roulaient, me rappelant la lueur d'une -veilleuse hésitante aux approches du matin. Sous le drap, l'ossature du -corps se dessinait, saillante aux genoux et aux pieds; la peau, jaune, -flasque, rugueuse, suivait les contours d'un crâne décharné et sans -expression. Un bonnet de coton lui couvrait le crâne poli parle temps. - ---Eh bien? dit l'individu maigre. - -Il lui fît signe de ne pas insister, et celui-ci se tut pendant -quelques instants. Le malade fixait le toit, silencieux, suffoquant. -Virgilia pâlit, se leva, alla à la fenêtre. Elle avait peur de la -mort. Je parlai d'autres cho déjeune -maintenant avec régularité. - -Ceci dit, je vous demande la permission d'aller, un de ces jours, vous -lire un travail, fruit de longues études, un nouveau système de -philosophie, qui, non seulement explique et décrit l'origine et la fin -des choses, mais qui encore passe de beaucoup Zénon et Sénèque, dont -le stoïcisme n'est que bagatelle auprès de ma recette morale. Car mon -système est prodigieux: il rectifie l'esprit humain, supprime la -douleur, donne le bonheur, et couvre de gloire notre cher pays. Je -l'appelle _Humanitisme_, de _Humanitas_, commencement des choses. Ma -première intention révélait une excessive infatuation: je voulais -l'appeler _Borbisme_, de Borba, dénomination aussi vaniteuse que rude -à l'oreille. Et d'ailleurs, elle disait moins. Vous verrez, mon cher -Braz Cubas, vous verrez que c'est véritablement un monument. Et si -quelque chose peut me faire oublier les tristesses de la vie, c'est -d'avoir enfin trouvé la vérité et le bonheur. Les voici donc dans la -main de l'homme, ces deux fugitives! après tant et tant de siècles de -luttes, de recherches, de découvertes, de systèmes et de -désillusions, les voici dans la main de l'homme. À bientôt, donc, mon -cher Braz Cubas. Bons souvenirs du vieil ami, - -JOAQUIM BORBA DOS SANTOS. - - -Je lus cette lettre, sans la bien comprendre. Elle était accompagnée -d'un écrin contenant une belle montre avec mes initiales gravées, et -cette dédicace: «Souvenir du vieux Quincas». Je repris la lettre, je -la relus en la ponctuant et en la méditant. La restitution de la montre -excluait toute idée de mauvaise plaisanterie. La lucidité, la -conviction, un peu prétentieuse il est vrai, paraissaient exclure toute -présomption de folie. Naturellement, Quincas Borba avait hérité de -quelqu'un de ses parents de Minas, et le bien-être l'avait rendu à sa -dignité première. C'est peut-être excessif. Il y a des choses que -l'on ne retrouve jamais intégralement, mais enfin, il n'était pas -impossible qu'il se fût régénéré. Je gardai la lettre et la montre, -et j'attendis la philosophie. - - - - -XCII. UN HOMME EXTRAORDINAIRE - - -Il est temps que j'en finisse avec les choses extraordinaires. Je venais -de mettre de côté la lettre et la montre, quand je reçus la visite -d'un homme maigre et commun, porteur d'une lettre de mon beau-frère qui -m'invitait à dîner. Le messager était marié avec une sœur de -Cotrim, et il arrivait du Nord. Il s'appelait Damasceno, et avait fait -le coup de feu pendant la révolution de 1831. Lui-même me raconta tout -cela dans l'espace de cinq minutes. Il était parti de Rio à la suite -d'un désaccord avec le régent, qui était un âne, un peu moins âne -que les ministres qui servirent sous sa direction. D'ailleurs nous -étions à la veille d'une autre révolution. À ce point de vue, et -quoique ses idées fussent un peu brouillées, je devinai quel était le -gouvernement de sa prédilection: un despotisme tempéré, non par des -chansons, comme dit l'autre, mais par les panaches de la garde -nationale. Je ne pus tout de même deviner s'il préférait le -despotisme d'un seul au despotisme de trois, de trente ou de trois -cents, Il opinait pour le développement de la traite, et l'expulsion -des Anglais. Il aimait beaucoup le théâtre et aussitôt après son -arrivée, il était allé au _S. Pedro_ voir représenter un drame -superbe, _Marie-Jeanne_, et une intéressante comédie, _Kettly, ou le -Tour de Suisse._ Il avait aussi beaucoup aimé la Deperini dans _Sapho_ -ou _Anna Bolena_, il ne se souvenait plus bien. Et la Gandiani!... -celle-là oui!... Il brûlait d'envie d'entendre _Ernani_, que sa fille -chantait, en s'accompagnant au piano: _Ernani, Ernani, involami..._ Et -ce disant, il se levait et commençait à chantonner. Tout cela -n'arrivait dans le Nord que comme un vague écho. Sa fille avait un -grand désir d'entendre ces opéras! Elle avait une si jolie voix; et un -goût! un goût! Quel délice de se retrouver à Rio. Il avait déjà -parcouru toute la ville avec une avidité!... Que de souvenirs il y -retrouvait! Parole!... en revoyant certains spectacles, les larmes lui -montaient aux yeux. Mais jamais plus il ne remettrait le pied à bord. -Il avait eu le mal de mer, comme tous les passagers du reste, à -l'exception d'un Anglais. Que le diable emporte les Anglais! On ne fera -rien qui vaille sans les expédier tout d'abord. Qu'est-ce que -l'Angleterre pouvait bien nous faire? Qu'il trouvât quelques personnes -de bonne volonté, et en une seule nuit, il se chargeait de l'expulsion -de tous ces _godemes..._ Grâce au ciel, il était patriote,--et il se -battait la poitrine,--rien d'étonnant à cela; ça tenait de famille: -il descendait d'un ancien capitaine très chauvin. Non, certes, il -n'était pas le premier venu, et l'occasion échéante, il montrerait -bien de quel bois se chauffent les gens tels que lui. Mais il se faisait -tard: il était seulement venu me dire qu'on m'attendait sans faute à -dîner. Nous aurions alors l'occasion de reprendre la conversation -interrompue... Je le reconduisis jusqu'à la porte du salon. Il se -retourna pour me dire qu'il sympathisait beaucoup avec moi. Je me -trouvais en Europe à l'époque de son mariage. Il avait connu mon -père, qui était un fier gaillard, et il s'était trouvé avec lui dans -un bal fameux à _Praia Grande..._ Il avait tant de choses à me dire! -Mais nous nous retrouverions plus tard, car il était pressé de -rapporter ma réponse à Cotrim. Il partit; je fermai la porte sur son -dos. - - - - -XCIII. LE DÎNER - - -Quel supplice, ce dîner!... Heureusement que Sabine me donna pour -voisine de table la fille de Damasceno, Mlle Eulalia ou plus -familièrement Nha-lolo, jeune fille gracieuse et seulement un peu -timide de prime abord. Elle était sans élégance, mais ses yeux -superbes faisaient compensation. Ils n'avaient qu'un tort, celui de ne -se détacher de moi que pour s'abaisser sur son assiette. Et Nha-lolo -mangeait très peu... Après dîner, elle chanta. Sa voix était suave. -Nonobstant le charme, je pris congé. Sabine m'accompagna jusqu'à la -porte et me demanda comment je trouvais la fille de Damasceno. - ---Comme ci comme ça. - ---Extrêmement sympathique, pas vrai? Il lui manque un peu l'usage du -monde. Mais quel cœur! c'est une perle: ça ferait une si gentille -petite femme pour toi. - ---Je n'aime pas les perles. - ---Entêté! quand te décideras-tu à faire une fin? Tu commences -pourtant à être mûr. Eh bien! mon cher, que tu le veuilles ou non, -Nha-lolo sera ta femme. - -Et ce disant, elle me donnait de petites tapes sur la joue, douce comme -une colombe, mais pourtant intimant et résolue. Grand Dieu! était-ce -là le motif de la réconciliation? Cette idée me contraria. Mais une -voix mystérieuse m'appelait chez Lobo Neves. Je dis adieu à Sabine et -à ses menaces. - - - - -XCIV. LA CAUSE SECRÈTE - - ---Comment allons-nous? ma chère petite maman. - -À ces mots, Virgilia fit la moue, comme d'habitude. Elle se trouvait -dans l'embrasure d'une croisée, en train de regarder la lune, et elle -m'avait reçu gentiment. Mais quand je lui parlai de notre fils, elle -fit la moue. Elle n'aimait pas ces allusions; mes caresses paternelles -anticipées l'ennuyaient. Je la laissai en paix, car elle était alors -pour moi une arche sainte, un vase d'élection. Je supposai d'abord que -l'embryon, ce profil de l'inconnu, qui se projetait sur notre aventure, -troublait la conscience de Virgilia. Mais non. Jamais elle n'avait été -plus expansive, plus à son aise, moins préoccupée des autres et de -son mari. Elle ne ressentait aucun remords. Je m'imaginai alors que -cette grossesse était une pure invention, un moyen de m'attacher -davantage, et dont elle se fatiguait à la longue. L'hypothèse était -admissible: ma douce Virgilia mentait parfois avec tant de -désinvolture!... - -Ce soir-là, je compris qu'elle avait peur du dénouement, et qu'elle -trouvait son état gênant. Ses premières couches avaient été -laborieuses. Et cette heure cruelle, tissée de minutes de vie et de -minutes de mort, lui faisait passer le frisson du condamné. Quant à la -gêne, elle se impliquait de la privation de certaines habitudes de vie -élégante. Ce devait être cela. Je le lui donnai à entendre, en la -grondant un peu, au nom de mon autorité paternelle. Virgilia me -regarda; puis elle détourna les regards avec un geste d'incrédulité. - - - - -XCV. FLEURS D'AUTAN - - -Où donc êtes-vous passées, fleurs du souvenir? Un soir, après -quelques semaines de gestation, l'édifice de mes chimères paternelles -s'écroula tout à coup. L'embryon s'en fut dans cet état où l'on ne -saurait distinguer un Laplace d'une tortue. J'en eus la nouvelle par -Lobo Neves. Il me laissa dans le salon, et accompagna le médecin -jusqu'à la chambre de la mère frustrée dans ses espérances. Je -m'accoudai à la fenêtre, les yeux fixés sur le jardin. J'y vis des -orangers sans fleurs. Où donc étaient les fleurs d'antan? - - - - -XCVI. LA LETTRE ANONYME - - -Quelqu'un me toucha l'épaule. C'était Lobo Neves. Nous nous -regardâmes un instant, muets et inconsolables. Je demandai des -nouvelles de Virgilia; puis nous restâmes une demi-heure à causer. Sur -ces entrefaites, on lui apporta une lettre. Il la lut, pâlit, et la -ferma d'une main tremblante. Je crois lui avoir vu faire un geste comme -s'il prenait son élan vers moi. Mais je n'en suis pas très certain. -Par exemple, je me souviens fort bien que les jours suivants, il se -montra à mon égard froid et taciturne. Enfin quelque temps après, -Virgilia me raconta l'aventure, dans notre refuge de la _Gamboa._ - -Son mari lui avait montré la lettre, dès qu'elle avait été -rétablie. C'était un écrit anonyme, qui nous dénonçait. Il ne -disait pourtant pas tout, et ne parlait point, par exemple, de nos -rendez-vous. On se limitait à le prévenir contre notre intimité et à -l'aviser des commentaires qu'elle soulevait. Virgilia lut la lettre avec -indignation et s'écria que c'était une calomnie infâme. - ---Calomnie? insista Lobo Neves. - ---Infâme!... - -Le mari respira. Mais il reprit la lettre, et chaque parole semblait -faire un signe négatif, chaque lettre protestait contre l'indignation -de Virgilia. Lobo Neves, qui était d'ailleurs un homme énergique, -devint en ce moment la plus fragile des créatures. Peut-être vit-il en -imagination l'opinion publique le fixer d'un regard sarcastique; -peut-être une bouche invisible lui répéta-t-elle les railleries qu'il -avait entendues ou prononcées naguère en semblable occurrence. Il -insista auprès de sa femme pour qu'elle lui confessât tout, lui -promettant un ample pardon. Virgilia comprit qu'elle était sauve. Elle -s'indigna contre cette insistance, jura qu'elle n'avait jamais entendu -de ma bouche que des paroles aimables et courtoises. La lettre anonyme -devait être de quelque amoureux évincé. Elle en cita plusieurs: l'un -l'avait poursuivie de ses insistances pendant des semaines; l'autre lui -avait envoyé un billet. Elle citait des noms, des circonstances, -cherchant à lire dans les regards de son mari: et elle termina en -disant qu'elle me traiterait de telle sorte que je n'aurais plus envie -de revenir. - -J'écoutai tout cela un peu troublé, moins par la diplomatie dont il -faudrait dorénavant faire preuve pour m'éloigner progressivement de la -maison de Lobo Neves qu'en constatant la tranquillité morale de -Virgilia, parfaitement exempte d'émotion, de crainte, de regrets et de -remords. Virgilia remarqua ma préoccupation, me força à lever la -tête, que j'avais penchée vers le sol, et me dit, non sans amertume: -«Tu ne mérites pas les sacrifices que je fais pour toi.» - -Je ne répondis pas. Il eût été oiseux de lui faire remarquer qu'un -peu de désespoir et de terreur eût rendu à nos amours la saveur -pimentée des premiers jours. Peut-être y fût-elle arrivée par -artifice. Mais je me tus. Elle battait nerveusement le plancher. Je -m'approchai d'elle; je la baisai au front. Elle recula comme sous le -baiser glacé d'un défunt. - - - - -XCVII. ENTRE LA BOUCHE ET LE FRONT - - -Vous frémissez, lecteur,--ou en tous cas, vous devriez frémir. La -dernière phrase a dû vous suggérer plusieurs réflexions. Vous voyez -bien le tableau: dans une petite maison de la _Gamboa_, deux personnes -qui s'aiment depuis longtemps; l'une s'incline vers l'autre pour la -baiser au front, et l'autre recule comme au contact d'une bouche de -cadavre. Dans le bref intervalle qui sépare la bouche du front, avant -le baiser et après le baiser, il y a temps pour beaucoup de choses: le -ressentiment, la défiance, ou tout simplement la pâle et somnolente -salété... - - - - -XCVIII. SUPPRIMÉ - - -Nous nous séparâmes allègrement. Je dînai, réconcilié avec la -situation. La lettre anonyme rendait à notre aventure le sel du -mystère et le poivre du péril. Et quelle chance heureuse que Virgilia -n'eût point perdu son sang-froid dans cette crise! Le soir, j'allai au -théâtre _São Pedro._ On représentait un grand drame, où Estella -faisait couler des pleurs. J'entre, je lance un coup d'œil sur les -loges; j'aperçois dans l'une d'elles Damasceno et sa famille. Sa fille -était mise avec plus d'élégance, et même avec un certain luxe: chose -étonnante, car le père gagnait juste de quoi s'endetter. Et qui sait? -peut-être était-ce là le motif. - -J'allai leur rendre visite pendant l'entr'acte. Damasceno me reçut avec -un flux de paroles, sa femme avec d'innombrables sourires. Quant à -Nha-lolo, elle ne cessa plus de me regarder. Je la trouvai mieux que le -soir du dîner. Je lui trouvai je ne sais quelle suavité éthérée, -qui s'alliait à la beauté des formes terrestres (expression vague, et -parfaitement en rapport avec un chapitre où tout doit être également -vague). Et vraiment je ne sais comment exprimer ma parfaite béatitude -auprès de la jeune fille, dans sa robe de bonne faiseuse, qui me -donnait des démangeaisons de Tartuffe. En la voyant couvrir chastement -le bas de ses jambes, je fis cette découverte que la nature avait -prévu le vêtement, comme une condition nécessaire de la -multiplication de l'espèce. La nudité habituelle, étant donnée la -multiplicité des occupations et des soins de l'individu, tendrait à -alourdir les sens et à retarder les désirs, tandis que le vêtement, -en leurrant les sexes, les aiguise et les incite, et fait ainsi -progresser l'humanité. Bienheureux usage qui nous a valu Othello et les -transatlantiques. - -J'ai bien envie de supprimer ce chapitre. La pente est dangereuse. Mais -après tout, j'écris mes mémoires et non les tiens, paisible lecteur. -Auprès de la gracieuse demoiselle, je me sentais en proie à une -sensation double et indéfinissable. Elle exprimait parfaitement la -dualité de Pascal: _l'ange et la bête_, à cette différence près que -le janséniste n'admettait point la dualité des deux natures, tandis -qu'ici, elles ne faisaient qu'un: l'ange qui disait des choses -célestes, et la bête qui... Non, décidément, je supprime ce -chapitre. - - - - -XCIX. DANS LA SALLE - - -Dans la salle, je rencontrai Lobo Neves, en train de causer avec -quelques amis. Nous parlâmes de choses et d'autres, froidement, mal à -l'aise. Mais dans l'entr'acte suivant, un peu avant le lever du rideau, -nous nous retrouvâmes dans un corridor où il n'y avait que nous. Il -vint à moi avec beaucoup d'affabilité, en souriant, en m'entraînant -dans un des pas-perdus, il causa le plus tranquillement du monde. Je lui -demandai des nouvelles de sa femme. Il me répondit qu'elle allait bien; -puis il dévia la conversation vers des sujets généraux, expansif, -presque gai. Devine qui voudra la cause de ces différentes attitudes. -Je me dérobe à Damasceno, qui m'épie devant la porte de la loge. - -Je n'entendis pas un traître mot de l'acte suivant. Étranger aux -tirades des acteurs et aux applaudissements du public, je reconstituais -dans mon fauteuil ma conversation avec Lobo Neves; je revoyais ses -gestes, et je trouvai ma nouvelle situation enviable. La _Gamboa_ -suffisait. Des relations plus visibles ne servaient qu'à fomenter -l'envie. Rigoureusement nous pouvions nous dispenser de nous voir -journellement. C'était mettre l'absence au service de l'amour. -D'ailleurs, à quarante ans sonnés, je n'étais rien, pas même simple -électeur. Il était temps de me lancer, quand ce ne serait que pour -l'amour de Virgilia, qui s'enorgueillirait de ma gloire... Je crois bien -qu'en cet instant on applaudit dans le salle; mais je n'oserais -l'affirmer, car je pensais à autre chose. - -Ô multitude, dont je désirais l'attention jusqu'à ma mort, c'est -ainsi que je me vengeais parfois de toi. Je laissais la foule bruire -autour de moi, sans l'entendre, comme le Prométhée d'Eschyle au milieu -de ses bourreaux. Ah! tu voulais m'enchaîner sur le rocher de la -frivolité, de ton indifférence ou de ton agitation!... Chaînes -fragiles, je vous rompais d'un geste de Gulliver. Il est banal d'aller -songer dans un hermitage. Le voluptueux s'isole milieu d'un océan de -gestes et de paroles de passions nerveuses et tendues. Il y décrète -son absence, son indifférence, son inaccessibilité. Qu'importe que -l'on dise lorsqu'il revient à lui, c'est-à-dire aux autres, qu'il -tombe du monde de la lune? Qu'est-il après tout, ce monde lumineux et -caché de notre cerveau, sinon l'affirmation dédaigneuse de notre -liberté spirituelle? Vive Dieu! voilà une bonne fin de chapitre. - - - - -C. LE CAS PROBABLE - - -Si le monde n'était pas composé d'esprits inattentifs, il serait -inutile de rappeler au lecteur que les lois que j'affirme sont vraiment -indiscutables. Quant aux autres, je les laisse dans le domaine de la -probabilité. L'une d'elles fera l'objet de ce chapitre, que je -recommande à la lecture des personnes qui s'intéressent aux -phénomènes sociaux. Il semble, et ce n'est pas improbable, qu'il -existe entre les faits de la vie publique et ceux de la vie privée une -certaine action réciproque, régulière et périodique,--ou pour user -d'une image, c'est quelque chose qui ressemble aux marées de la plage -du Flamengo ou d'autres également houleuses. Quand l'onde envahit le -sable, elle le couvre, pour revenir ensuite sur elle-même couvre une -force variable, et va grossir la vague nouvelle qui se comportera comme -la première. Telle est l'image; voyons-en l'application. - -J'ai dit ailleurs que Lobo Neves, nommé président d'une province, -avait refusé sa nomination à cause de la date du décret: le 13. Ce -fut un acte grave, dont la conséquence fut de séparer du ministère le -mari de Virgilia. Ainsi l'antipathie pour un nombre produisit un -phénomène de dissidence politique. Il nous reste à apprendre comment, -longtemps après, un acte politique détermina dans la vie particulière -une cessation de mouvement. La méthode employée dans ce livre ne -permet pas de décrire immédiatement cet autre phénomène. Je me -limite à déclarer que quatre mois après notre rencontre au théâtre, -Lobo Neves se réconcilia avec le ministère. C'est un fait que le -lecteur ne devra pas perdre de vue, s'il veut pénétrer toute la -subtilité de ma pensée. - - - - -CI. LA RÉVOLUTION DALMATE - - -Ce fut Virgilia qui me donna des nouvelles de la volte-face de son mari. -Un certain matin d'octobre, entre onze heures et midi, elle me parla de -réunions, de conversations, d'un discours... - ---De sorte que cette fois, te voilà baronne, interrompis-je. - -Elle fit la moue en secouant la tête. Mais ce geste d'indifférence -était démenti par quelque chose d'indéfinissable, par une expression -de plaisir et d'espérance. Je ne sais trop pourquoi je m'imaginais que -les lettres de noblesse pourraient la ramener à la vertu, non pas pour -la vertu elle-même, mais par gratitude pour son mari. Car elle aimait -cordialement la noblesse. Un des troubles les plus sérieux de notre -intimité fut l'apparition d'un certain poseur de légation,--disons de -la légation de Dalmatie--le comte B. V., qui lui fit la cour pendant -trois mois. Ce noble authentique tourna la tête de Virgilia, qui -d'ailleurs possédait la vocation diplomatique. Je ne sais trop ce que -je serais devenu, sans la révolution de Dalmatie qui renversa le -gouvernement et épura les ambassades. La révolution fut sanglante et -formidable. Chaque malle d'Europe apportait des journaux qui -transcrivaient les horreurs, comptaient les têtes coupées, jaugeaient -le sang versé. Tout le monde frémissait d'horreur et de pitié. Moi, -non. Je bénissais intérieurement cette tragédie, qui me tirait une -épine du pied. Et puis, la Dalmatie est si loin. - - - - -CII. REPOS - - -Mais cet homme qui se réjouissait du départ d'un autre pratiqua -quelque temps après... Non, je ne dirai rien pour l'instant; ce -chapitre me reposera de mes ennuis. Une action grossière, basse, sans -explication possible... je le répète, je ne conterai rien dans ce -chapitre. - - - - -CIII. DISTRACTION - - ---Non, docteur, cela ne se fait pas; excusez ma franchise, mais cela ne -se fait pas. - -Combien elle avait raison, cette Dona Placida. Quel est l'homme bien -élevé qui arrive au rendez-vous de la dame de ses pensées avec une -heure de retard? J'entrai tout essoufflé. Virgilia était déjà -partie. Dona Placida me conta qu'après avoir longtemps attendu, elle -s'était irritée, qu'elle avait pleuré, qu'elle s'était promis de ne -plus penser à moi, et un tas d'autres choses que notre hôtesse -répétait avec des larmes dans la voix, en me suppliant de ne pas -abandonner Yaya, ce qui serait vraiment trop injuste; car elle m'avait -tout sacrifié. Je lui expliquai alors qu'un malentendu... Et ce n'en -était pas un; il s'agissait tout simplement d'une distraction de ma -part, causée par un bon mot, une anecdote, une conversation, n'importe -quoi; une simple distraction. - -Cette pauvre Dona Placida!... elle était vraiment désespérée. Elle -allait de côté et d'autre, branlant la tête, soupirant bruyamment, -regardant à travers la croisée. Avec quel art elle attifait, -bichonnait et réchauffait notre amour! Quelle imagination fertile, pour -nous rendre les heures agréables et brèves! fleurs, petits -goûters,--les bons goûters d'un autre temps,--et des rires, et des -caresses, rires et caresses qui augmentaient avec le temps, comme si -elle voulait fixer notre aventure et lui rendre sa première jeunesse. -Elle n'oubliait rien, notre bonne confidente et hôtesse, rien; ni le -mensonge, car elle contait de l'un à l'autre des soupirs et des regrets -qui n'avaient jamais existé; ni la calomnie, car elle m'attribua un -beau jour une passion nouvelle.--«Tu sais bien que je serais incapable -d'aimer une autre femme», dis-je à Virgilia quand elle me parla de -cette prétendue infidélité. Cette seule phrase, sans autre -protestation mit en poudre l'accusation de Dona Placida, qui en demeura -toute triste. - -Un quart d'heure après mon arrivée, je dis à Dona Placida: - ---C'est bon. Virgilia reconnaîtra qu'il n'y a pas de ma faute... -Voulez-vous lui porter de moi un billet tout de suite? - ---Comme elle doit être triste, la pauvre! Certes, je ne désire la mort -de personne; mais si vous vous mariez quelque jour avec Yaya, alors, -oui, vous saurez quel ange elle est. - -Je me souviens que je détournai le visage, et que je fixai le plancher. -Je recommande ce geste à quiconque ne peut répondre promptement ou qui -craint de regarder un interlocuteur en face. En semblable occurrence, -certains ont l'habitude de réciter une strophe des _Lusiades_, d'autres -sifflent n'importe quel air d'opéra. Je m'en tiens au geste que -j'indique; il est simple, il exige moins d'efforts. - -Trois jours plus tard, tout s'expliqua. Je suppose que Virgilia fut -quelque peu étonnée, quand je lui demandai pardon des larmes que je -lui avais fait verser en cette occurrence. Je ne me rappelle plus si, -dans la suite, j'attribuai ces mêmes larmes à Dona Placida. Il se peut -bien, en effet, que la bonne vieille ait pleuré en voyant Virgilia -désappointée, et que, par un phénomène de vision, ses propres larmes -lui aient paru tomber des yeux de Virgilia. Quoi qu'il en soit, tout fut -expliqué, mais non pardonné, ni oublié. Virgilia me dit un certain -nombre de choses peu aimables, me menaça de me quitter, et termina par -l'éloge du mari. Celui-là, oui, était un homme supérieur, plein de -dignité, délicat, affectueux et courtois; je n'allais pas à la -hauteur de sa cheville. Elle disait tout cela, tandis qu'assis, les bras -tombant sur les genoux, je regardais une mouche se promener sur le -plancher, entraînant après elle une fourmi qui lui mordait une patte. -Pauvre mouche! pauvre fourmi! - ---Tu ne trouves rien à répondre? demanda Virgilia, en s'arrêtant devant -moi. - ---Que veux-tu que je te dise? Tu t'entêtes dans ta mauvaise humeur. -Sais-tu ce que je crois? c'est que tu as assez de notre liaison, et que -tu veux en finir... - ---Justement! - -Elle alla prendre son chapeau, tremblante et rageuse. «Adieu! Dona -Placida», cria-t-elle. Ensuite, elle alla jusqu'à la porte, l'ouvrit, -prête à partir. Je la saisis par la ceinture. - ---Allons! voyons! Virgilia. - -Elle s'efforça pour s'arracher à mon étreinte. Je la retins, je la -suppliai de rester, d'oublier. Elle s'éloigna enfin de la porte, et -elle alla tomber sur le canapé. Je m'assis auprès d'elle. Je lui dis -des choses tendres, d'autres gracieuses; je m'humiliai devant elle. Je -ne sais si nos lèvres se rapprochèrent à la distance de l'épaisseur -d'un fil, ou moins encore; c'est matière à controverse. Je sais -seulement que, dans son agitation, elle laissa tomber un de ses bijoux, -et que je me penchai pour le ramasser. Au même moment la mouche et la -fourmi y grimpèrent, l'une traînant l'autre. Alors, avec la -délicatesse d'un homme de notre temps, je mis dans la paume de ma main -ce couple mortifié. Je calculai la distance qui séparait ma main de la -planète Saturne, et je me demandai en même temps quel intérêt je -pouvais bien prendre à un épisode si insignifiant. Ne concluez pas que -je fusse un barbare. Bien au contraire, je demandai à Virgilia une -épingle pour séparer les deux bestioles. Mais la mouche, devinant mes -intentions, ouvrit les ailes et s'envola. Pauvre mouche, pauvre fourmi! -Et Dieu vit que cela était bon, comme disent les Écritures. - - - - -CIV. C'EST LUI - - -Je rendis l'épingle à cheveux à Virgilia. Elle l'enfonça dans ses -cheveux, et s'apprêta à sortir. Il était tard; trois heures venaient -de sonner. Tout était oublié et pardonné. Dona Placida, qui épiait -l'occasion favorable pour que Virgilia pût sortir, ferma subitement la -fenêtre, en s'écriant: - ---Doux Jésus! voici le mari de Yaya! - -Notre terreur fut courte, mais violente. Virgilia pâlit jusqu'à en -devenir de la couleur de ses dentelles; et elle se réfugia dans la -chambre à coucher. Dona Placida, qui avait fermé la porte de la rue, -voulait aussi fermer la porte intérieure. Je me disposai à attendre -Lobo Neves. Un instant après, Virgilia revint à elle, me poussa dans -la chambre à coucher, et dit à Dona Placida de retourner à la -fenêtre. La confidente obéit. - -C'était lui. Dona Placida lui ouvrit la porte avec force exclamations -de surprise. - ---Vous ici! quel honneur pour la pauvre vieille! Entrez donc! Savez-vous -qui est ici!... Bah! vous n'avez pas à deviner; vous venez la -chercher... Voici votre mari, Yaya. - -Virgilia, qui était dans un coin, se précipita vers lui. J'épiais par -le trou de la serrure. Il entra lentement, pâle, froid, compassé, sans -explosion, et promena un regard circulaire autour de la pièce. - ---Quel miracle! dit Virgilia. Que viens-tu faire dans ces parages? - ---Je passais par hasard. J'ai aperçu Dona Placida à la fenêtre, et je -suis entré lui dire bonjour. - ---Comme c'est aimable! interrompit celle-ci. Et puis l'on dira que -personne ne s'occupe des vieilles gens. Mais vraiment, on dirait que -Yaya est jalouse. Et, lui faisant force caresses, elle ajouta: C'est mon -bon ange! elle n'oublie pas sa vieille Placida. Si bonne! tout le -portrait de sa mère. Asseyez-vous donc, monsieur le docteur... - ---Je n'ai qu'un instant... - ---Tu rentres, dit Virgilia. Retournons ensemble. - ---Allons! - ---Donnez-moi mon chapeau, Placida. - ---Le voici. - -Dona Placida alla chercher un miroir, et le tint devant Virgilia, qui -attachait les rubans, arrangeait ses cheveux, tout en parlant à son -mari, qui ne répondait pas une parole. La bonne vieille bavardait sans -trêve. C'était une façon de dissimuler le tremblement de tout son -corps. Virgilia, le premier moment passé, était redevenue tout à fait -maîtresse d'elle-même. - ---Je suis prête, dit-elle. Adieu, Dona Placida, venez me voir. - -L'autre promit, en ouvrant la porte. - - - - -CV. ÉQUIVALENCE DES FENÊTRES - - -Dona Placida ferma la porte, et tomba sur une chaise. Je sortis -aussitôt de la chambre à coucher, et je fis deux pas dans la direction -de la sortie, pour aller arracher Virgilia à son mari. Je le déclarai -tout haut, et bien m'en prit car Dona Placida me retint aussitôt par le -bras. Plus tard j'en arrivai à supposer que je n'avais parlé qu'à -seule fin d'être retenu. Mais la simple réflexion démontre qu'après -dix minutes d'angoisse dans la chambre à coucher, mon premier mouvement -ne pouvait être que ce qu'il fut. C'est une conséquence de ma fameuse -loi sur l'équivalence des fenêtres, que j'ai eu la satisfaction de -découvrir et de formuler au chapitre LI. Il était nécessaire que je -donnasse de l'air à ma conscience. La chambre à coucher avait les -fenêtres fermées. J'en ouvris une autre, en faisant le geste de -sortir, et je respirai. - - - - -CVI. JEUX PÉRILLEUX - - -Je respirai et je m'assis. Dona Placida faisait résonner les échos de -ses exclamations et de ses plaintes. Je réfléchissais silencieusement -s'il n'eût pas été plus prudent de laisser Virgilia dans la chambre -à coucher et de demeurer moi-même dans le salon. Mais je réfléchis -que c'eût été pis: c'était les soupçons confirmés, le feu mis aux -poudres, une scène de sang, peut-être. Oui, les choses s'étaient bien -passées. Mais ensuite? qu'allait-il arriver chez eux? Le mari -tuerait-il la femme? se porterait-il à des voies de fait? -l'enfermerait-il? la chasserait-il de sa présence? Toutes ces -suppositions se présentaient l'une après l'autre à mon esprit, -passant et repassant comme ces points obscurs qui parcourent le champ -visuel des gens qui ont la vue malade ou fatiguée. Ils se succédaient -tragiquement sans que je pusse saisir l'un ou l'autre et lui dire: -«Est-ce toi? toi, et pas un autre?» - -Soudain j'aperçois devant moi un fantôme C'était Dona Placida qui -était allée dans sa chambre, avait revêtu sa mantille, et venait -s'offrir pour aller jusque chez Lobo Neves. Je lui fis observer que -c'était bien risqué. Il pouvait s'étonner d'une visite si imprévue. - ---Tranquillisez-vous, me dit-elle; je saurai m'y prendre habilement. -J'attendrai qu'il soit sorti. - -Elle partit et je l'attendis en ruminant les conséquences possibles de -sa démarche. En fin de compte, je jouais un jeu bien dangereux. Je me -demandais s'il n'était pas temps de reprendre ma liberté. Je me -sentais pris d'une velléité de mariage, d'un désir de canaliser ma -vie. Pourquoi pas? Mon cœur pouvait encore explorer de nouvelles -contrées. Je ne me sentais pas incapable d'un amour chaste, sévère et -pur. En vérité, les aventures sont la partie torrentielle et -vertigineuse de la vie, c'est-à-dire l'exception. J'étais las; je -crois même que j'éprouvais quelques remords. À peine cette pensée -eût-elle commencé de poindre dans mon esprit que je me vis en -imagination au pied d'une adorable femme, en contemplation devant un -baby endormi sur les genoux de sa nourrice, au fond d'un jardin ombreux -et verdoyant, laissant passer un coin bleu du ciel, si bleu... - - - - -CVII. LE BILLET - - -«Il ne s'est rien passé, mais il se doute de quelque chose. Il est -sérieux, il se tait. Maintenant, il vient de sortir. Il a seulement -souri une fois à Nhonhô, après l'avoir longtemps regardé d'un air -sombre. Je ne sais trop ce qui va arriver. Dieu veuille que rien de -grave ne se produise. Beaucoup de prudence pour l'instant, beaucoup de -prudence!» - - - - -CVIII. OÙ L'ON NE COMPREND PLUS BIEN - - -Et voici le drame, la pointe de drame shakespearien. Ce bout de papier -griffonné, chiffonné est un document d'analyse, d'une analyse que je -ne ferai ni dans ce chapitre, ni dans le suivant, ni peut-être dans -tout le reste du livre. J'enlèverais sans doute ainsi au lecteur le -plaisir de noter la froideur, la perspicacité et le courage qui se -révèlent dans ces lignes tracées à la hâte, et de lire au travers -la tempête et la fureur dissimulées, le désespoir qui se contraint et -qui médite, l'ignorance de la solution finale dans la boue, dans le -sang ou dans les larmes. - -Quant à moi, si je vous disais que je relus le billet trois ou quatre -fois ce jour-là, vous me croirez sans peine. Si je vous affirme que je -le relus le jour suivant, avant et après le déjeuner, vous pouvez -encore m'en croire, car c'est la vérité pure. Mais si je vous parle de -mon émotion, mettez-la quelque peu en quarantaine, et ne l'acceptez que -sous bénéfice d'inventaire. Ni alors, ni plus tard je ne pus discerner -ce qui se passa en moi. C'était de la crainte, de la douleur, de la -vanité, et ce n'en était pas. C'était de l'amour, sans amour, -c'est-à-dire sans délire. Et tout cela donnait une combinaison -complexe et vague, quelque chose que ni vous ni moi ne sommes capables -de comprendre. Supposons dons que je n'aie rien dit. - - - - -CIX. LE PHILOSOPHE - - -On sait donc comment je relus la lettre, avant et après le déjeuner; -cela revient à dire que je déjeunai; et j'ajouterai seulement que ce -repas fut l'un des plus frugales de ma vie: un œuf, une tranche de -pain, une tasse de thé. Je me souviens de ces menus détails, qui -persistent dans ma mémoire d'où se sont enfuis tant d'événements -importants. On pourrait en chercher la raison dans mon désastre même; -mais le véritable motif fut la visite que Quincas Borba me fit ce -jour-là. Il me dit que la sobriété n'était nullement nécessaire -pour comprendre l'Humanitisme, et moins encore pour le mettre en -pratique; que cette philosophie s'accommodait facilement avec les -plaisirs de la vie, inclusivement ceux de la table, le spectacle et les -amours. La frugalité, au contraire, pouvait indiquer une certaine -tendance à l'ascétisme, qui est l'expression achevée de la bêtise -humaine. - ---Saint Jean, par exemple: quelle idée, de se nourrir de sauterelles -dans le désert, au lieu d'engraisser tranquillement dans la ville, et -de faire maigrir les pharisiens dans la synagogue! - -Dieu me garde de raconter l'histoire de Quincas Borba, qui me fut -d'ailleurs narrée tout entière en cette triste occurrence: une -histoire longue, compliquée, mais intéressante. Et si je ne raconte -point cette histoire, je me dispense aussi de dépeindre son aspect, -très différent de celui que j'avais contemplé au Jardin public, Je me -tais. Je dirai seulement que si les vêtements caractérisent l'homme -encore plus que le visage, ce n'était plus Quincas Borba. C'était un -magistrat sans hermine, un général sans uniforme, un négociant sans -déficit. Je remarquai la ligne de sa redingote, la blancheur de sa -chemise, la propreté de ses bottines. Sa voix même, voilée naguère, -paraissait avoir repris sa primitive sonorité. Mais je ne veux point le -décrire. Si je parlais par exemple du bouton d'or qu'il portait à sa -chemise et de la qualité du cuir de ses souliers, ce serait le -commencement d'une longue description, que j'omets pour être bref. -Sachez seulement que ces souliers étaient vernis. Sachez encore qu'il -avait hérité quelques _contos_ de reis d'un vieil oncle de Barbacena. - -Qu'on me permette une comparaison: mon esprit était alors comme une -espèce de volant; la narration de Quincas Borba était comme un coup de -raquette qui le faisait s'envoler. Quand il était sur le point de -tomber, le billet de Virgilia lui donnait une autre impulsion. Il -descendait, et c'était alors l'épisode du Jardin public qui le -recevait comme une autre raquette. Décidément, je n'étais pas né -pour les situations compliquées. Ce va-et-vient de choses diverses me -faisait perdre l'équilibre. J'avais envie d'empaqueter Quincas Borba, -Lobo Neves, le billet de Virgilia, tous dans la même philosophie, et -d'en faire présent à Aristote. D'ailleurs, elle était instructive, la -narration de notre philosophe. J'admirais surtout le talent -d'observation avec lequel il décrivait la gestation et la croissance du -vice, les luttes intérieures, les lentes capitulations, l'accoutumance -à la boue. - ---Tenez, me dit-il, la première nuit que je passai sur l'escalier de -l'église de _S. Francisco_, je dormis comme sur un lit de plumes: -pourquoi? c'est que je tombai graduellement de la paille au plancher, de -ma chambre au corps de garde, du corps de garde à la rue... - -Il voulut finalement m'exposer son système philosophique. Je lui -demandai d'ajourner sa dissertation.--«Je suis trop préoccupé, -aujourd'hui, lui dis-je. Un autre jour. Je suis toujours chez moi.» -Quincas sourit malicieusement; peut-être connaissait-il mon aventure. -Mais il n'ajouta pas un mot, si ce n'est ces dernières paroles, en -prenant congé: - ---Réfugiez-vous dans l'Humanistisme; c'est le grand asile des esprits, -l'éternel océan où je me suis plongé pour en arracher la vérité. -Les Grecs la faisaient sortir d'un puits. Quelle mesquine conception! Un -puits! C'est pour cela même qu'ils ne l'ont jamais rencontrée. Grecs, -sous-Grecs, anti-Grecs, toute la longue série des générations s'est -penchée sur le puits, pour en voir sortir la vérité qui ne s'y trouve -pas. En a-t-on dépensé, des cordes et des seaux! Quelques audacieux -descendirent au fond, et en retirèrent un crapaud. Je suis allé -directement à la mer. Réfugiez-vous dans l'Humanitisme. - - - - -CX. 31 - - -Une semaine après, Lobo Neves fut nommé président d'une province. Je -m'accrochai à l'espoir qu'il refuserait encore, si le décret portait -la date du 13. Mais il fut signé un 31, et cette simple transposition -de chiffres en élimina la substance diabolique. Singuliers ressorts de -la vie!... - - - - -CXI. LE MUR - - -Comme j'ai pris l'habitude de ne rien dissimuler dans ces pages, je vais -conter l'aventure du mur. Ils étaient alors sur le point de -s'embarquer. En entrant chez Dona Placida, je vis un papier plié sur la -table. C'était un billet de Virgilia. Elle me disait qu'elle -m'attendait le soir, sans faute, dans le jardin. Et elle terminait par -ces mots: «Le mur est assez bas du côté de l'impasse.» - -Je fis un geste d'ennui. La lettre me parut excessivement audacieuse, -dénuée de réflexion, et même ridicule. Ce n'était pas seulement -chercher le scandale, c'était encore risquer les gorges chaudes. Je me -vis franchissant le mur, tout bas qu'il fût, et appréhendé par un -sergent de ville qui m'emmenait au corps de garde. Le mur était bas; et -puis après? Virgilia avait perdu la tête; elle devait déjà s'être -repentie depuis. Je regardai le morceau de papier: un morceau de papier -froissé, mais inflexible. J'eus envie de le déchirer en trente mille -morceaux, et de les jeter au vent, comme derniers vestiges de mon -aventure. Je reculai à temps: l'amour-propre, la honte d'avoir fui, la -crainte, je n'avais qu'à me soumettre. - ---Vous pouvez lui dire que j'irai. - ---Où donc? demanda Dona Placida. - ---Où elle me dit de l'attendre. - ---Mais elle n'a rien dit du tout. - ---Eh bien! et ce papier? - -Dona Placida ouvrit des yeux. - ---Ce papier, je l'ai trouvé ce matin dans votre tiroir, et j'ai -pensé que... - -Je pressentis une singulière impression. Je relus le papier, je le -parcourus de nouveau. C'était en vérité un vieux billet de Virgilia, -reçu aux premiers temps de nos amours, et me conviant à une en revue -qui m'avait, en effet, obligé à sauter le mur, un mur bas et discret. -Je gardai le billet, et j'éprouvai une curieuse impression. - - - - -CXII. L'OPINION - - -Il était écrit que cette journée serait celle des événements à -double entente. Quelques heures plus tard, je rencontrai Lobo Neves, rue -d'Ouvidor, et nous parlâmes de sa présidence, et de la politique du -moment. Il mit à profit la rencontre de la première personne de -connaissance pour me quitter, avec force compliments. Je me rappelle -qu'il paraissait contraint, mais faisait tous ses efforts pour -dissimuler cette contrainte. Je crois, et je demande pardon à la -critique si mon jugement est téméraire, je crois qu'il avait peur, non -pas de moi ni de lui, ni du code, ni de sa conscience, mais peur de -l'opinion. Je suppose que ce tribunal anonyme et invisible, dont chaque -membre est à la fois accusé et juge, était la limite contre laquelle -se butait la volonté de Lobo Neves. Peut-être n'aimait-il plus sa -femme; peut-être son cœur était-il étranger à l'indulgence de sa -conduite au cours des derniers incidents. Je crois, et de nouveau je -fais ici appel à la bonne volonté de la critique, je crois qu'il se -serait séparé de sa femme avec la même indifférence que le lecteur -se sera séparé de certaines relations personnelles. Mais l'opinion, -l'opinion qui aurait étalé sa vie à tous les carrefours, qui aurait -ouvert une enquête et mis à jour toutes les circonstances, les -antécédents, les inductions, les preuves, pour discuter le tout par le -menu aux heures de causerie et de désœuvrement, cette opinion -terrible, si avide des secrets d'alcôve, empêcha la dispersion de la -famille. Elle rendit en même temps impossible la vengeance, qui ne -pouvait avoir lieu sans la divulgation. Il ne pouvait me montrer du -ressentiment sans aller jusqu'à la répudiation. Il dut donc feindre -l'ignorance et, par déduction, les sentiments d'une autre époque à -mon égard. - -Il lui en coûta sans doute pendant les premiers temps; il lui en coûta -énormément, j'en suis sûr. Mais le temps,--et c'est un autre point -qui méritera je l'espère l'indulgence des penseurs,--le temps met des -durillons sur la sensibilité et oblitère la mémoire des événements. -Il était à supposer que les années émousseraient les épines, que -l'éloignement des faits en adoucirait les contours, qu'une ombre de -doute rétrospectif couvrirait la nudité de la réalité, enfin que -l'opinion s'occuperait un peu moins de lui et serait détournée sur -d'autres aventures. Le fils, devenu grand, satisferait les ambitions -paternelles, et serait l'héritier de toutes ses affections. Tout cela, -uni à l'activité externe, le prestige public, la vieillesse ensuite, -puis la maladie, le déclin, la mort, un service funèbre, une notice -biographique, et le livre de la vie s'achèverait sans une goutte de -sang. - - - - -CXIII. LA SOUDURE - - -La conclusion, si toutefois il y en a une au chapitre antérieur, c'est -que l'opinion est une excellente soudure des institutions domestiques. -Il n'est pas impossible que je développe cette pensée avant d'achever -ce livre. Mais il est possible aussi que je n'y revienne plus. Quoi -qu'il en soit, l'opinion est une bonne soudure, aussi bien dans la -famille qu'en politique. Quelques métaphysiciens bilieux la -considèrent comme l'arbitre des gens médiocres et creux. Mais il est -évident que, quand bien même une décision aussi extrême ne -contiendrait pas sa propre condamnation, il suffirait de considérer les -effets salutaires de l'opinion pour en conclure qu'elle est l'œuvre -supérieure de la fine fleur du genre humain, c'est-à-dire de la -majorité. - - - - -CXIV. FIN DE DIALOGUE - - ---Oui, demain. Tu viendras à bord? - ---Es-tu folle? c'est impossible. - ---Alors, adieu! - ---Adieu! - ---N'oublie pas Dona Placida. Va la voir de temps à autre. La pauvre! -Elle est venue hier prendre congé de moi. Elle pleurait... elle me -disait que je ne la verrai plus... C'est une bonne créature, n'est-il -pas vrai? - ---Certainement. - ---Si nous nous écrivons, elle recevra les lettres. Maintenant, d'ici -à... - ---Deux ans, peut-être. - ---Allons donc! Il dit qu'il va seulement présider aux élections. - ---Oui. Alors à bientôt. Attention! on nous regarde. - ---Qui? - ---Là, sur le sofa. Séparons-nous. - ---Si tu savais combien il m'en coûte! - ---Oui; mais il le faut. Adieu, Virgilia. - ---À bientôt donc. Adieu. - - - - -CXV. LE DÉJEUNER - - -Je n'assistai pas à son départ. Mais, à l'heure marquée, j'éprouvai -quelque chose qui n'était ni de la douleur ni du plaisir, un mélange -à doses égales de soulagement et de regrets. Que le lecteur ne -s'irrite point de cette confession. Je sais bien que pour être -agréable à sa fantaisie et faire vibrer ses nerfs, j'aurais dû -souffrir un profond désespoir, verser des larmes, et ne pas déjeuner. -Ce serait romanesque, mais non biographique. La vérité pure, c'est que -je déjeunai comme tous les jours, nourrissant mon cœur du souvenir de -mon aventure, et mon estomac des mets de M. Proudhon... - -Vieillards de ma génération, vous souvenez-vous encore de ce maître -cuisinier de l'hôtel Pharoux, qui, à en croire le patron de l'hôtel, -avait servi chez Véry et Véfour, et aussi chez le comte Molé et chez -le duc de la Rochefoucauld? Il était vraiment insigne. Lui et la polka -firent à la même époque leur solennelle entrée à Rio... La polka, -M. Proudhon, Tivoli, le bal des étrangers, le Casino, voilà -quelques-uns de mes meilleurs souvenirs de ce temps-là. Mais les petits -plats du chef étaient surtout délicieux. - -Ce matin-là, on aurait dit que ce diable d'homme avait pressenti ma -catastrophe. Jamais son art et son génie ne lui furent si propices. -Quelle recherche des condiments, quelles chairs tendres, quelle -ordonnance des plats! On dégustait avec la bouche, les yeux, le nez. Je -n'ai pas gardé la note de ce jour-là; je sais qu'elle fut salée. -Hélas! il me fallait enterrer magnifiquement mes amours. Ils s'en -allaient en plein océan, dans l'espace et dans le temps, et je me -retrouvais au coin d'une table, avec mes quarante et tant d'années, -inutiles et vides. Elle pourrait bien revenir, comme elle revint en -effet. Mais eux!... Hélas! qui s'aviserait de redemander au crépuscule -du soir les effluves du matin?... - - - - -CXVI. PHILOSOPHIE DES FEUILLES MORTES - - -Cette fin de chapitre m'a tellement attristé que j'étais sur le point -de ne plus écrire, de me reposer un peu, pour purger mon esprit de -cette mélancolie, avant de continuer. Mais non: je ne veux pas perdre -de temps. - -Le départ de Virgilia me laissa une impression de veuvage. Les premiers -jours, je restai chez moi, passant les heures comme Domicien, à enfiler -des mouches, si toutefois Suétone n'a pas menti. Mais je les harponnais -d'une façon particulière, avec les regards. Je les transperçais une -à une au fond d'une grande salle, étendu dans un hamac, un livre -ouvert entre les mains. C'était tout: regrets, ambitions, un peu -d'ennui, et, par-dessus tout, beaucoup de rêverie. Mon oncle, le -chanoine, mourut dans cet intervalle; _item_, deux cousins. Leur mort me -laissa froid. Je les conduisis au cimetière comme on porte de l'argent -en banque; que dis-je?... comme on porte des lettres à la poste. J'y -collai le timbre, je les donnai au facteur, et je lui laissai le soin de -les remettre en main propre. Ce fut à peu près à cette époque que -naquit ma nièce Venancia, fille de Cotrim. Les uns naissaient, les -autres mouraient; je continuai à vivre avec les mouches. - -Parfois aussi, je m'agitais. Je retournais mes tiroirs; je retrouvais -d'anciennes lettres, d'amis, de parents, de maîtresses, voire de -Marcelina. Je les ouvrais toutes, je les relisais une à une et je -revivais le passé. Lecteur ignare, si tu ne conserves pas tes lettres -de jeunesse, tu ne connaîtras pas un jour la philosophie des feuilles -mortes; tu ne connaîtras pas la jouissance de te revoir très loin dans -une pénombre, avec un grand tricorne, des bottes de sept lieues et des -barbes assyriennes, danser au son d'un accordéon anacréontique. Garde -tes lettres de jeunesse. - -Si le tricorne ne te sourit pas, j'emploierai l'expression d'un vieux -marin, ami de Cotrim. Je dirai que si tu gardes tes lettres de jeunesse, -tu auras l'occasion de «chanter une nostalgie»; c'est le nom que nos -loups de mer donnent aux airs de la patrie, qu'ils entonnent en plein -océan. Comme expression poétique, on ne saurait rien trouver de plus -triste. - - - - -CXVII. L'HUMANITISME - - -Deux forces, et une troisième par-dessus le marché, m'incitaient à -reprendre ma vie agitée: Sabine et Quincas Borba. Ma sœur poussa la -candidature conjugale de Nha-Lolo d'une façon véritablement -impétueuse. Quand je retombai en moi-même, je me trouvai presque avec -la jeune fille dans les bras. Quant à Quincas Borba, il m'exposa son -système philosophique de l'Humanitisme, destiné à ruiner tous les -autres. - ---Humanitas, disait-il, principe des choses, est l'homme lui-même -distribué entre tous les hommes. Humanitas compte trois phases: la -statique, antérieure à toute création; l'expansive, commencement des -choses; la dispersive apparition de l'homme; et elle en comptera une -autre encore, la contractive, absorption de l'homme et des choses. -L'expansion, force vive de l'univers, suggéra à Humanitas le désir -d'en jouir, et de là vient la dispersion, qui n'est que la -multiplication personnifiée de la substance originelle. - -Comme cette exposition ne me paraissait Pas assez claire, Quincas Borba -me la développa d'une façon profonde, en m'indiquant les grandes -lignes du système. Il m'expliqua que, par certains côtés, -l'Humanitisme se reliait au Brahmanisme, qui distribue les hommes -d'après les différentes parties du corps d'Humanitas dont ils -procèdent. Mais ce qui dans la religion hindoue n'a qu'une étroite -signification politique et théologique, devient dans l'Humanitisme la -grande loi de la valeur personnelle. Ainsi, descendre de la poitrine ou -des reins d'Humanitas, c'est-à-dire d'une forte souche, n'est pas la -même chose que de descendre de ses cheveux ou du bout de son nez. De -là vient la nécessité de cultiver la vigueur physique. Hercule fut un -symbole anticipé de l'Humanitisme. Arrivé à ce point, Quincas Borba -démontra que le paganisme aurait pu atteindre à la vérité, s'il ne -s'était pas amoindri par la signification galante des mythes. Rien de -cela n'arrivera avec l'Humanitisme. Dans cette église, il n'y a place -ni pour les aventures faciles, ni pour les chutes, ni pour les -tristesses, ni pour les allégresses puériles. L'amour, par exemple, -est un sacerdoce; la reproduction, un rite. Comme la vie est le plus -grand bienfait de l'univers, et qu'il n'y a pas de mendiant qui ne -préfère la misère à la mort, ce qui est un délicieux influx -d'Humanitas, il s'ensuit que la transmission de la vie, loin d'être un -passe-temps galant, est l'heure suprême de la vie spirituelle. Car il -n'y a vraiment au monde qu'un seul malheur: c'est de ne pas y venir. - ---Imagine, par exemple, que je ne sois point né, continua Quincas -Borba. Il est certain que je n'aurais pas en ce moment le plaisir de -causer avec toi, de manger ces pommes de terre, d'aller au théâtre, et -pour tout dire en un mot, de vivre. Note bien que je ne fais pas de -l'homme un simple véhicule d'Humanitas. Non: il est à la fois -véhicule, cocher et voyageur. Il est la réduction du propre Humanitas. -C'est donc une nécessité de s'adorer soi-même. Veux-tu une preuve de -la supériorité de mon système? Regarde l'envie. Il n'y a pas un seul -moraliste, grec ou turc, chrétien ou musulman, qui ne tempête contre -le sentiment de l'envie. L'accord est universel, depuis les champs de -l'Idumée jusqu'au sommet de la Tijuca. Fort bien; laisse là maintenant -les vieux préjugés, oublie les vieux oripeaux de la rhétorique, et -étudie de sang-froid l'envie, ce sentiment si subtil et si noble. -Chaque homme étant une réduction d'Humanitas, il est clair qu'aucun -homme ne peut être fondamentalement l'ennemi d'un autre homme, quelles -que soient les apparences contraires. Ainsi, par exemple, le bourreau -qui eas, j'emploierai l'expression d'un vieux -marin, ami de Cotrim. Je dirai que si tu gardes tes lettres de jeunesse, -tu auras l'occasion de «chanter une nostalgie»; c'est le nom que nos -loups de mer donnent aux airs de la patrie, qu'ils entonnent en plein -océan. Comme expression poétique, on ne saurait rien trouver de plus -triste. - - - - -CXVII. L'HUMANITISME - - -Deux forces, et une troisième par-dessus le marché, m'incitaient à -reprendre ma vie agitée: Sabine et Quincas Borba. Ma sœur poussa la -candidature conjugale de Nha-Lolo d'une façon véritablement -impétueuse. Quand je retombai en moi-même, je me trouvai presque avec -la jeune fille dans les bras. Quant à Quincas Borba, il m'exposa son -système philosophique de l'Humanitisme, destiné à ruiner tous les -autres. - ---Humanitas, disait-il, principe des choses, est l'homme lui-même -distribué entre tous les hommes. Humanitas compte trois phases: la -statique, antérieure à toute création; l'expansive, commencement des -choses; la dispersive apparition de l'homme; et elle en comptera une -autre encore, la contractive, absorption de l'homme et des choses. -L'expansion, force vive de l'univers, suggéra à Humanitas le désir -d'en jouir, et de là vient la dispersion, qui n'est que la -multiplication personnifiée de la substance originelle. - -Comme cette exposition ne me paraissait Pas assez claire, Quincas Borba -me la développa d'une façon profonde, en m'indiquant les grandes -lignes du système. Il m'expliqua que, par certains côtés, -l'Humanitisme se reliait au Brahmanisme, qui distribue les hommes -d'après les différentes parties du corps d'Humanitas dont ils -procèdent. Mais ce qui dans la religion hindoue n'a qu'une étroite -signification politique et théologique, devient dans l'Humanitisme la -grande loi de la valeur personnelle. Ainsi, descendre de la poitrine ou -des reins d'Humanitas, c'est-à-dire d'une forte souche, n'est pas la -même chose que de descendre de ses cheveux ou du bout de son nez. De -là vient la nécessité de cultiver la vigueur physique. Hercule fut un -symbole anticipé de l'Humanitisme. Arrivé à ce point, Quincas Borba -démontra que le paganisme aurait pu atteindre à la vérité, s'il ne -s'était pas amoindri par la signification galante des mythes. Rien de -cela n'arrivera avec l'Humanitisme. Dans cette église, il n'y a place -ni pour les aventures faciles, ni pour les chutes, ni pour les -tristesses, ni pour les allégresses puériles. L'amour, par exemple, -est un sacerdoce; la reproduction, un rite. Comme la vie est le plus -grand bienfait de l'univers, et qu'il n'y a pas de mendiant qui ne -préfère la misère à la mort, ce qui est un délicieux influx -d'Humanitas, il s'ensuit que la transmission de la vie, loin d'être un -passe-temps galant, est l'heure suprême de la vie spirituelle. Car il -n'y a vraiment au monde qu'un seul malheur: c'est de ne pas y venir. - ---Imagine, par exemple, que je ne sois point né, continua Quincas -Borba. Il est certain que je n'aurais pas en ce moment le plaisir de -causer avec toi, de manger ces pommes de terre, d'aller au théâtre, et -pour tout dire en un mot, de vivre. Note bien que je ne fais pas de -l'homme un simple véhicule d'Humanitas. Non: il est à la fois -véhicule, cocher et voyageur. Il est la réduction du propre Humanitas. -C'est donc une nécessité de s'adorer soi-même. Veux-tu une preuve de -la supériorité de mon système? Regarde l'envie. Il n'y a pas un seul -moraliste, grec ou turc, chrétien ou musulman, qui ne tempête contre -le sentiment de l'envie. L'accord est universel, depuis les champs de -l'Idumée jusqu'au sommet de la Tijuca. Fort bien; laisse là maintenant -les vieux préjugés, oublie les vieux oripeaux de la rhétorique, et -étudie de sang-froid l'envie, ce sentiment si subtil et si noble. -Chaque homme étant une réduction d'Humanitas, il est clair qu'aucun -homme ne peut être fondamentalement l'ennemi d'un autre homme, quelles -que soient les apparences contraires. Ainsi, par exemple, le bourreau -qui exécute un condamné peut exciter la vaine clameur des poètes; -mais en substance, il n'est autre chose qu'Humanitas corrigeant -Humanitas pour une infraction de la loi d'Humanitas. J'en dirai autant -d'un individu qui en étripe un autre. C'est une manifestation des -forces d'Humanitas. Rien n'empêche, et il y a des exemples de -semblables coïncidences, qu'il ne soit à son tour étripé. Si tu m'as -bien compris, tu verras que l'envie n'est autre chose que l'admiration -de la lutte, qui est la grande fonction du genre humain. Tous les -sentiments belliqueux sont les plus appropriés à son bonheur. D'où je -conclus que l'envie est une vertu. - -Je ne nierai pas que j'étais stupéfait. La clarté de l'exposition, la -logique des principes, la rigueur des conséquences, tout cela -m'apparaissait supérieurement élevé, et je dus me taire pendant -quelques minutes pour prendre le temps de digérer cette philosophie -nouvelle. Quincas Borba dissimulait mal son air de triomphe. Il avait -une aile de poulet dans son assiette, et la mangeait avec une -philosophique sérénité. Je lui fis encore quelques objections, mais -si faibles qu'il les réduisit aussitôt à néant. - ---Pour bien comprendre mon système, me dit-il, il ne faut jamais -oublier que le principe universel est réparti entre tous les hommes, et -résumé en chacun d'eux. Regarde: la guerre, qui semble une calamité, -est une opération congrue, comme qui dirait un claquement des doigts -d'Humanitas. La faim (et ce disant il mâchait philosophiquement son -aile de poulet), la faim est une preuve qu'Humanitas sait dominer ses -propres viscères. Mais je ne veux point d'autre preuve de la sublimité -de mon système que ce poulet lui-même. Il s'est nourri de maïs qui -fut planté par un noir importé du fin fond de l'Afrique: d'Angola par -exemple. Le négrillon naquit, poussa, fut vendu et mis à bord d'un -navire, construit avec des planches provenant d'arbres coupés dans la -forêt par dix ou douze hommes, et poussé par des voiles tissées par -d'autres hommes, sans parler des cordages et des autres parties de -l'appareil nautique. Ainsi, ce poulet que je viens de déguster est le -résultat d'une multitude d'efforts et de luttes, exécutés à seule -fin d'assouvir mon appétit. - -Entre la poire et le fromage, Quincas Borba me démontra encore que son -système tendait à la destruction de la douleur. La douleur, suivant la -théorie de l'Humanitisme, est une pure illusion. Quand l'enfant est -menacé d'un bâton, il ferme les veux et tremble, avant même d'avoir -été frappé. Cette prédisposition est ce qui constitue la base de -l'illusion humaine, héritée et transmise. L'adoption du système n'est -certainement pas suffisante pour en finir avec la douleur, mais elle est -indispensable. Le reste est la naturelle évolution des choses. Une fois -que l'homme se sera bien compénétré de cette vérité qu'il est le -propre Humanitas, il n'aura qu'à remonter en pensée jusqu'à sa -substance originelle pour éviter toute sensation douloureuse. Mais -c'est là une évolution si décisive qu'on peut bien lui assigner -quelques milliers d'années. - -Quelques jours après, Quincas Borba me lut son œuvre tout entière. -Elle tenait en quatre volumes manuscrits, de cent pages chacun, -contenant force citations latines, et écrits d'une écriture très -fine. Le dernier se composait d'un traité de la politique fondée sur -l'Humanitisme. C'était la partie la plus aride du système, mais -conçue avec une formidable logique. Sa société réorganisée -n'éliminait ni la guerre, ni l'insurrection, ni le simple coup de -poing, ni le coup de couteau anonyme, ni la misère, ni la maladie, ni -la faim. Mais comme tous ces fléaux supposés ne sont que des erreurs -de l'entendement, il est clair que leur existence ne doit pas troubler -la félicité humaine; car ce sont de simples effets externes de la -substance interne, destinés à n'influer sur l'homme que pour rompre la -monotonie universelle. Mais quand bien même ces fléaux (chose -radicalement fausse d'ailleurs) pourraient continuer à correspondre -dans l'avenir à la mesquine conception des temps passés, le système -n'en serait nullement détruit, et pour deux motifs: 1° parce -qu'Humanitas étant la substance créatrice et absolue, chaque individu -doit éprouver le plus intense délice à se sacrifier aux principes -dont il descend; 2° parce que, dans ce cas extrême, le pouvoir de -l'homme sur la terre ne serait point diminué, l'univers ayant été -créé pour sa plus grande récréation, avec les étoiles, la brise, -les dattes et la rhubarbe. «Pangloss, me dit-il en fermant le livre, -n'était pas aussi sot que l'a peint Voltaire.» - - - - -CXVIII. LA TROISIÈME FORCE - - -Mon troisième motif d'action était le désir de briller, et surtout -l'impossibilité de vivre seul. La multitude m'attirait, je m'enivrais -des applaudissements. Si l'idée de l'emplâtre m'était venue en ce -temps-là, qui sait? je ne serais peut-être pas mort tout de suite, et -je serais devenu célèbre. Mais je n'eus pas l'idée de l'emplâtre. Et -je ne pus résister au désir de m'agiter dans un milieu quelconque pour -une chose quelconque, et une fin quelconque. - - - - -CXIX. PARENTHÈSE - - -Je veux consigner ici, entre parenthèses, une demi-douzaine de maximes -choisies parmi celles que j'écrivis en grand nombre à cette époque. -Ce sont des bâillements d'ennui. Elles peuvent servir d'épigraphe aux -discours de gens qui manqueraient de titres. - - -_On supporte toujours patiemment la colique du prochain._ - -_Nous tuons le temps; il nous enterre._ - -_Un cocher philosophe avait l'habitude de dire que le plaisir d'aller en -voiture serait considéré comme bien médiocre, si tout le monde avait -la sienne._ - -_Aie confiance en toi; mais ne doute point toujours des autres._ - -_Comment est-il possible qu'un peau-rouge se perce la lèvre pour y -introduire un simple morceau de bois?_ - - -Cette réflexion est d'un bijoutier. - - -_Ne t'irrite pas si l'on oublie tes bienfaits: il vaut mieux tomber des -nues que d'un troisième étage._ - - - - -CXX. _COMPELLE INTRARE_ - - -Oui, mon cher, que tu le veuilles ou non, maintenant tu te marieras, me -dit un jour Sabine. Garçon, sans enfants, quel bel avenir! - -Sans enfants!... l'idée d'en avoir me fit sursauter. Une fois encore, -le fluide mystérieux me parcourut tout entier. Oui, je devais être -père. La vie de garçon a sans doute ses avantages, mais ils sont -précaires, et on les achète au prix de solitude. Mourir sans enfants! -non, c'était impossible. J'étais prêt à tout, même à l'alliance -avec Damasceno. Sans enfants!... comme j'avais grande confiance en -Quincas Borba, je j'allai voir, et lui exposai les mouvements intimes de -ma paternité. Le philosophe m'écouta avec enthousiasme. Il me déclara -qu'Humanitas s'agitait en moi. Il m'encouragea au mariage. C'était -quelques convives de plus qui battaient à la porte de la vie, etc. -_Compelle intrare_, comme disait Jésus. Et il ne me laissa point sortir -sans m'avoir préalablement démontré que l'apologue évangélique -était une prophétie de l'Humanitisme, mal interprétée par les -prêtres. - - - - -CXXI. EN DESCENDANT LA COLLINE - - -Au bout de trois mois, tout allait comme sur des roulettes. Le fluide, -Sabine, les jolis yeux de la jeune fille, la bonne volonté du père, -tout cela, dans une même impulsion, me conduisait au mariage. Le -souvenir de Virgilia venait de temps à autre battre à ma porte, -conduit par un diable tout noir, qui me présentait un miroir, dans -lequel je voyais au loin Virgilia baignée de larmes. Mais aussitôt, un -autre diable rose me présentait un second miroir, où se reflétait -l'image de Nha-Lolo, tendre, lumineuse, angélique. - -Je ne parle pas du poids des ans, car je ne le sentais pas. J'ajouterai -même que ce poids, je m'en débarrassai un certain dimanche que j'allai -entendre la messe à la chapelle de _Livramento_ avec Nha-Lolo et son -père. Comme Damasceno habitait aux _Cajueiros_, je les accompagnais -souvent à l'église. La collinie. Elle observait, imitait et devinait. En -même temps, elle faisait un effort pour dissimuler la vulgarité de sa -famille. Ce jour-là, l'algarade paternelle l'attrista profondément. -Son abattement était si visible et si expressif que j'en arrivai à -attribuer à Nha-Lolo l'intention positive de séparer dans mon esprit -sa propre cause de celle de l'auteur de ses jours. Ce sentiment me parut -d'une grande élévation. C'était une affinité de plus entre nous. - ---Décidément, me dis-je, je vais arracher cette fleur à ce bourbier. - - - - -CXXIII. LE VRAI COTRIM - - -Nonobstant mes quarante et quelques années, je crus, avant de décider -mon mariage, devoir demander conseil à Cotrim, car j'aimais l'harmonie -dans la famille. Il m'écouta, et me répondit très sérieusement qu'il -n'émettait point d'opinion quand il s'agissait de ses parents. On -aurait pu le trouver suspect, si par hasard il louait les rares -qualités de Nha-Lolo. Il préférait donc se taire. Bien plus, il ne -doutait pas qu'elle n'éprouvât pour moi une réelle passion; et -cependant, si elle le consultait, il ne me cachait pas que sa réponse -serait négative. Il n'éprouvait à mon égard aucune haine; il -appréciait mes bonnes qualités,--il les louait sans cesse, et c'était -justice,--et quant à Nha-Lolo, jamais il n'émettrait le moindre doute -sur ses excellentes aptitudes au mariage. Mais de là à conseiller une -union matrimoniale il y avait un abîme. - ---Je m'en lave les mains, conclut-il. - ---Mais vous me disiez l'autre jour que je devrais me marier au plus -tôt. - ---Ça, c'est une autre question. Je trouve qu'il est indispensable que -l'on se marie, surtout quand on a des ambitions politiques. Le célibat, -pour l'homme politique, est un rémora. Mais quant à la fiancée, je ne -puis, ni ne veux, ni ne dois donner d'opinion; il y va de mon honneur. -Je crois que Sabine a excédé les limites, en vous faisant certaines -confidences, d'après ce qu'elle m'a dit. Mais dans tous les cas, elle -n'est que tante par alliance de Nha-Lolo, tandis que moi, je suis son -oncle pour de vrai. Tenez... mais non... Je ne dis rien... - ---Parlez donc. - ---Non, je ne dis rien... - -Les gens qui ne connaissent pas le caractère férocement honorable de -Cotrim trouveront peut-être son scrupule excessif. Moi-même je -m'étais montré injuste à son égard durant les années qui suivirent -l'inventaire paternel. Je reconnais aujourd'hui qu'il a été à cet -égard la perfection même. On le taxait d'avarice, et je crois qu'on -avait raison. Mais l'avarice est à peine l'exagération d'une vertu, et -les vertus sont comme les budgets: mieux vaut qu'il y ait solde que -déficit. Comme il était très sec dans ses manières, ses ennemis -l'accusaient d'être barbare. On pouvait bien alléguer qu'il faisait -fréquemment fustiger ses esclaves jusqu'au sang. Mais outre qu'il ne -faisait fouetter que les pervers et les fuyards, il faut dire à sa -décharge qu'ayant fait pendant longtemps la contrebande de l'ébène, -il s'était habitué à traiter les nègres avec plus de brutalité -qu'il ne conviendrait peut-être; on ne peut en tous cas honnêtement -attribuer au naturel d'un individu ce qui est un pur résultat des -relations sociales. La preuve que Cotrim avait des sentiments, c'est la -douleur qu'il éprouva, quelques mois plus tard, quand il perdit sa -fille Sara; et cette preuve est irréfutable. Il était trésorier d'une -confrérie, et affilié à différents tiers ordres, ce qui ne concorde -guère avec sa réputation d'avarice. Il est vrai qu'il tirait parti de -son sacrifice; la confrérie dont il avait été dignitaire commanda son -portrait à l'huile. Il avait bien ses petits défauts: par exemple il -faisait publier dans tous les journaux les œuvres de bienfaisance qu'il -pratiquait; mais il se disculpait en disant que les bonnes actions sont -contagieuses quand elles sont rendues publiques; et l'on ne saurait le -nier. Je crois même, et en cela je fais son éloge, que de temps à -autre, il ne pratiquait le bien qu'à seule fin d'éveiller la -philanthropie d'autrui. Et dans ce cas, il faut bien reconnaître que la -publicité était une condition _sine qua non._ En somme, il pouvait -bien devoir des attentions, mais pas un sou à qui que ce soit. - - - - -CXXIV. POUR SERVIR D'INTERMÈDE - - -Qu'y a-t-il entre la vie et la mort? l'épaisseur d'un fil. Et -cependant, si je n'écrivais ce chapitre, le lecteur souffrirait un choc -assez préjudiciable à la bonne tenue de ce livre. Passer d'un portrait -à une épitaphe peut être réel et banal. Mais le lecteur ne se -réfugie dans le livre que pour échapper à la réalité des choses. Je -ne dis pas que cette pensée soit la mienne; je dis qu'il y a là une -dose de vérité, et que la forme au moins en est pittoresque. - - - - -CXXV. EPITAPHE - - -CI-GIT - -EULALIA DAMASCENA DE BRITO - -MORTE - -À L'ÂGE DE DIX-NEUF ANS - -PRIEZ POUR ELLE. - - - - -CXXVI. DÉSOLATION - - -L'épitaphe dit tout. Inutile après cela de narrer la maladie de -Nha-Lolo, sa mort, l'enterrement et le désespoir de la famille. Elle -mourut pendant la première épidémie de fièvre jaune. Je -l'accompagnai jusqu'à sa demeure dernière, et lui dis adieu, -tristement, mais l'œil sec. J'en conclus que peut-être je n'avais pas -pour elle un réel amour. - -Voyez maintenant à quel excès peut porter le manque de réflexion. Je -clamai contre l'épidémie, qui, frappant à tort et à travers, -emportait ainsi une jeune fille qui aurait dû être ma femme. Je ne -comprenais nullement la nécessité de l'épidémie, et moins encore la -nécessité de cette mort. Je crois bien qu'elle me parut plus absurde -même que celle de tant d'autres gens. Mais Quincas Borba m'expliqua que -les épidémies, bien que désastreuses pour un certain nombre -d'individus, ont des avantages pour l'espèce. Il me fit remarquer que, -dans leur horreur, elles offrent un notable avantage: la survivance du -plus grand nombre. Il me demanda si, au milieu du deuil général, je -n'éprouvais aucun secret délice d'avoir échappé aux fureurs de la -peste. Mais cette demande était si insensée que je ne jugeai pas -devoir y répondre. - -Puisque je ne parle pas de la mort de Nha-Lolo, je passerai aussi sous -silence la messe du septième jour. La tristesse de Damasceno était -profonde. Ce pauvre homme paraissait une ruine. Quinze jours après, je -le rencontrai. Il était toujours inconsolable, et il disait que la -grande douleur qui lui était infligée par Dieu se compliquait encore -de celle que lui avaient infligée les hommes. Il n'ajouta rien de plus. -Mais, trois semaines plus tard, il revint sur le même sujet, et me -confessa qu'au milieu de cet irréparable désastre, il avait espéré -l'appui moral de ses amis. Or douze personnes, presque toutes amis de -Cotrim, avaient accompagné jusqu'au cimetière les restes de sa fille -chérie. Et il avait envoyé quatre-vingts invitations. Je lui fis -observer que, dans presque toutes les familles, il y avait des victimes, -ce qui devait faire excuser ce manque apparent d'égards. - ---On m'a abandonné, gémit-il. - -Cotrim, qui était présent, objecta: - ---Vos vrais amis étaient là. Les autres seraient venus par simple -formalité, et tout le temps ils eussent parlé de l'inertie du -gouvernement, des panacées du droguiste, du prix des maisons, et d'un -tas d'autres choses. - -Damasceno l'écouta en silence, secoua une autre fois la tête et -soupira: - ---Ils auraient bien pu venir tout de même. - - - - -CXXVII. FORMALITÉS - - -C'est une grande chose que d'avoir reçu du ciel avec quelque sagesse, -le don de trouver les relations des choses, la faculté de comparaison -et le don de tirer des conséquences. J'ai eu cette distinction -psychique. Je m'en félicite encore du fond de mon sépulcre. - -De fait, l'homme vulgaire qui eût entendu la dernière réflexion de -Damasceno ne s'en fût pas souvenu, en voyant, quelque temps après, six -dames turques représentées sur une gravure. Mais moi, je m'en souvins. -C'étaient six dames de Constantinople, vêtues à la moderne, en -costume de ville, la face voilée, non pas d'une étoffe épaisse, mais -d'un voile transparent et léger, qui feignait de découvrir seulement -les yeux, et en réalité découvrait la face tout entière. Et je -trouvai quelque ironie à cette coquetterie fine des musulmanes qui, -pour se soumettre à une longue tradition, se couvrent le visage, mais -sans cacher leurs traits ni dissimuler leur beauté. Apparemment, qu'y -a-t-il de commun entre les dames turques et Damasceno? rien. Mais si tu -as un esprit profond et pénétrant (et je doute fort que tu me -déclares le contraire), tu comprendras que, dans l'un et l'autre cas, -l'on voit poindre le bout de l'oreille d'une inséparable et douce -compagne de tout homme sociable. - -Aimable Formalité, tu es le baume des cœurs, la médiatrice des -hommes, le lien qui unit la terre et le ciel. Tu sèches les larmes d'un -père, tu obtiens l'indulgence d'un prophète. Si la douleur s'apaise et -si la conscience devient accommodante, à qui, sinon à toi, doit-on cet -immense avantage? L'estime qui passe devant nous avec le chapeau sur la -tête ne dit rien à notre âme; mais l'indifférence qui salue y laisse -une délicieuse impression. Continue donc à vivre, aimable Formalité, -pour la tranquillité de Damasceno et la gloire de Mahomet. - - - - -CXXVIII. À LA CHAMBRE - - -Notez bien que cette gravure turque, je ne la vis que deux ans plus tard -à la Chambre des députés, au milieu d'un grand chuchotement de voix, -tandis qu'un orateur discutait les conclusions de la commission du -budget. J'étais alors moi-même député. Pour ceux qui ont lu ce -livre, il est inutile de dire ma satisfaction, et il serait également -oiseux de le dire pour les autres. J'étais député, et je vis la -gravure turque, tandis qu'appuyé sur le dossier de mon fauteuil -j'écoutais un voisin qui contait une histoire, en en regardant un autre -qui faisait sur le revers d'une carte de visite le portrait de -l'orateur. Cet orateur n'était autre que Lobo Neves. L'onde de la vie -nous avait jetés sur le même rivage, lui contenant son ressentiment, -et moi avec l'obligation de dissimuler mes remords. Et j'emploie la -forme suspensive, dubitative ou conditionnelle parce qu'en réalité je -ne dissimulais rien du tout, si ce n'est mon ambition d'être ministre. - - - - -CXXIX. SANS REMORDS - - -Non vraiment, je n'avais aucun remords. - -La première fois que je pus parler à Virgilia après la présidence, -ce fut dans un bal, en 1855. Elle portait un superbe vêtement de -gourgouran de couleur bleue, et présentait aux lumières la même paire -d'épaules qu'autrefois. Elle n'avait plus la fraîcheur de la première -jeunesse, loin de là; mais elle était encore fort belle, d'une beauté -automnale rehaussée par la nuit. Nous causâmes longtemps, sans -allusion au passé. Nous sous-entendions simplement: une parole vague, -un regard, et c'était tout. Quand elle partit, j'allai la voir -descendre les escaliers, et je ne sais par quel phénomène de -ventriloquie cérébrale (que les philologues me pardonnent cette phrase -barbare), je murmurai cette parole profondément rétrospective: -«Magnifique!» - -Si je possédais un laboratoire, j'inclurais dans ce livre un chapitre -de chimie, où je décomposerais le remords en ses derniers éléments, -avant de décider pourquoi Achilles promenait autour de Troie le cadavre -de son adversaire, tandis que lady Macbeth promenait autour d'une salle -de son palais sa manche tachée de sang. Mais je n'ai pas plus de -laboratoire que je n'avais de remords. Je désirais tout simplement -être ministre. En tous cas, avant de terminer ce chapitre, je dirai que -je n'aurais voulu être ni Achilles ni lady Macbeth. Mais s'il m'avait -fallu absolument choisir, j'aurais tout de même préféré traîner le -cadavre que la souillure. J'y aurais gagné une ovation, les -supplications de Priam, et une jolie réputation militaire et -littéraire. Mais ce que j'écoutais, c'était le discours de Lobo Neves -et non les supplications de Priam; et je n'avais pas de remords. - - - - -CXXX. UNE CALOMNIE - - -Comme j'achevais de pousser cette exclamation intérieure, par mon -procédé de ventriloquie cérébrale (et elle était l'expression d'une -simple opinion et nullement d'un remords), je sentis quelqu'un qui me -battait sur l'épaule. Je me retournai. C'était un de mes anciens -camarades, officier de marine, jovial, un peu sans-façons. Il sourit -malicieusement et me dit: - ---Ah! vieux paillard! ce sont des souvenirs du passé, hein! - ---Vive le passé! - ---Naturellement tu as été réintégré dans tes anciennes fonctions. - ---Veux-tu bien te taire! lui dis-je en le menaçant du doigt. - -Je confesse que ce dialogue était fort indiscret, principalement en ce -qui concerne ma réponse. Et je le confesse avec d'autant plus de -plaisir que les femmes ont la réputation d'être indiscrètes, et je ne -voudrais pas terminer ce livre sans rectifier cette injuste notion de -l'esprit humain. En matière d'aventures amoureuses, j'ai trouvé des -hommes qui souriaient ou niaient maladroitement d'une façon évasive et -monosyllabique, tandis que leurs complices auraient juré sur les Saints -Évangiles qu'on les calomniait. La raison de cette différence, c'est -que la femme, à part l'hypothèse du chapitre CI et dans quelques -autres cas, se livre par amour qu'il s'agisse de l'amour-passion de -Stendhal ou de l'amour purement physique de quelques dames romaines, -voire même polynésiennes, lapones, cafres, ou de n'importe quelle -autre race civilisée. Mais l'homme, je parle de l'homme d'une société -cultivée et élégante, l'homme unit toujours sa vanité à l'autre -sentiment. De plus (et je me réfère toujours aux cas prohibés), la -femme, quand elle aime un homme autre que son mari, croit faillir à un -devoir, et doit par conséquent dissimuler avec un art supérieur, et -raffiner sa dissimulation; tandis que l'amant, qui se sait la cause -d'une trahison et se juge vainqueur de son semblable, est naturellement -orgueilleux de cette victoire, et passe vite à un autre sentiment moins -secret, à cette bonne fatuité, qui est la transpiration lumineuse du -mérite. - -Mais que mon explication soit ou ne soit pas probante, je me contenterai -d'avoir bien fait ressortir dans ces pages que l'indiscrétion des -femmes est un mensonge inventé par les hommes. En amour, tout au moins, -elles sont silencieuses comme des sépulcres. Elles se trahissent -souvent par maladresse, nervosité, ou faute de savoir s'abstenir de -manifestations ou d'œillades; et c'est pour ce motif qu'une grande dame -qui fut en même temps une femme d'esprit, la reine de Navarre, a -employé cette métaphore pour dire que toute aventure amoureuse se -découvre tôt ou tard: «Le chien le mieux dressé finit toujours par -aboyer.» - - - - -CXXXI. FRIVOLITÉS - - -En citant la phrase de la reine de Navarre, je me suis rappelé qu'entre -nous on demande communément à une personne qu'on voit faire mauvaise -mine: «Bon Dieu! qui donc a tué vos petits chiens?» comme si on -voulait dire: «Qui donc a troublé vos amours, vos aventures secrètes, -etc.?» Mais ce chapitre n'est pas sérieux. - - - - -CXXXII. LE PRINCIPE D'HELVÉTIUS - - -Je disais donc qu'un officier de marine m'arracha la confession des -amours de Virgilia, et ici je crois devoir corriger le principe -d'Helvétius, ou tout au moins l'expliquer. Mon intérêt était de me -taire. Confirmer d'anciens soupçons pouvait soulever des haines -amorties, provoquer un scandale, tout au moins me valoir une réputation -d'indiscret. J'aurais donc dû me taire, si l'on interprète le principe -d'Helvétius d'une façon superficielle. Mais j'ai donné déjà le -motif de l'indiscrétion masculine: avant l'intérêt de ma sûreté -personnelle, je faisais passer l'autre, celui de la vanité qui est plus -intime et plus immédiat. Le premier dépend de la réflexion et suppose -un syllogisme antérieur; le second est spontané, instinctif, il vient -du tréfonds de l'être. Finalement, le premier ne pouvait avoir qu'un -résultat éloigné, tandis que l'autre avait un résultat prochain. -Conclusion: le principe d'Helvétius était applicable à mon cas, si -l'on considère non l'intérêt apparent, mais l'intérêt caché. - - - - -CXXXIII. CINQUANTE ANS - - -Je ne vous ai pas encore dit,--mais je vous le dis maintenant,--qu'au -moment où Virgilia descendait les escaliers et où l'officier de marine -me battait sur l'épaule, j'avais déjà cinquante ans révolus. Ainsi -donc, ma vie descendait aussi les escaliers, ou du moins la meilleure -partie, celle des plaisirs, des agitations, des émotions, entourée il -est vrai de dissimulation et de duplicité, mais la meilleure tout de -même, si l'on parle le langage usuel. Mais en usant d'un autre moins -sublime, la meilleure partie fut l'autre, celle que j'avais encore à -vivre, comme je le prouverai dans le peu de pages qu'il me reste encore -à écrire. - -Cinquante ans! Pourquoi cette confession? On va trouver que mon style -n'a plus la même désinvolture. Aussitôt après ma conversation avec -l'officier de marine, qui enfila son manteau et sortit, j'avoue que -j'éprouvai quelque tristesse. Je revins dans la salle, l'envie me prit -de danser une polka, de m'enivrer de lumière, de fleurs, du reflet des -cristaux, de celui des beaux yeux, du murmure sourd et léger des -conversations particulières. Je n'eus pas à m'en repentir, car je me -trouvai soudain tout rajeuni. Mais quand, une demi-heure plus tard, je -me retirai du bal, à quatre heures du matin, qu'est-ce que je trouvai -dans le fond de ma voiture? Mes cinquante ans. Ils étaient revenus avec -entêtement, non point frileux ni rhumatisants, mais un peu las, et -désireux d'un bon lit et de repos. Alors, voyez ce que peut -l'imagination d'un pauvre homme à moitié endormi, il me sembla -entendre une chauve-souris pendue au plafond me dire: «Monsieur Braz -Cubas, le rajeunissement était dans la salle, dans le reflet des -cristaux, dans les lumières, dans les soieries,--enfin, autour de vous -et non en vous.» - - - - -CXXXIV. OBLIVION - - -Je suis sûr que si une dame m'a accompagné jusqu'ici, elle va fermer -le livre, sans plus s'importer du reste. Pour elle, ce qu'il y avait -d'intéressant dans ma vie, c'est-à-dire l'amour, a cessé d'exister. -Cinquante ans, ce n'est pas encore la décrépitude, mais ce n'est -déjà plus la fleur de l'âge. Encore dix ans, et l'on pourra -m'appliquer ce que disait un Anglais: «Triste chose, de ne plus -rencontrer quelqu'un qui se souvienne de nos parents, alors qu'on se -demande comment vous considérera l'_oubli_ lui-même.» - -Et j'ai pris pour titre de ce chapitre «Oblivion!» Il est juste que -l'on rende tous les honneurs possible à un personnage peu estimé, -convive de la dernière heure, mais convive inévitable. Elle le sait -bien, la jolie femme qui florissait à l'aurore du règne actuel sous le -ministère Paraná, attendu qu'elle est plus rapprochée du triomphe et -qu'elle se sent déjà détrônée. Alors, si elle a la dignité -d'elle-même, elle ne s'entête pas à réveiller les attentions mortes -ou défaillantes. Elle ne cherche pas dans les regards d'aujourd'hui les -mêmes hommages que lui prodiguaient les regards d'autrefois, quand -d'autres commençaient la promenade de la vie, l'âme allègre et le -pied léger. _Tempora mutatitur!_ Le même tourbillon emporte les -feuilles sèches et les loques du chemin, sans exception ni pitié. Et -les gens philosophes n'envient point, mais plaignent plutôt ceux qui -ont pris leur place dans la voiture, parce qu'à leur tour ils seront -mis à pied par le conducteur _Oblivion._ Et tout cela à seule fin de -dérider la planète Saturne, qui promène son ennui dans l'espace. - - - - -CXXXV. INUTILITÉ - - -Mais, ou je me trompe fort, ou je viens d'écrire chapitre inutile. - - - - -CXXXVI. LE SHAKO - - -Et qui sait! peut-être que non. Il résume les réflexions que je fis -le jour suivant à Quincas Borba, en ajoutant que je me sentais -découragé, et un tas d'autres choses tristes. Mais ce philosophe, avec -l'éminent bon sens qui le caractérisait, me cria que je me laissais -glisser sur la route fatale de la mélancolie. - ---Mon cher Braz, me dit-il, ne te laisse pas affoler par ces vapeurs. -Que diable! il faut être un homme! être fort, lutter, vaincre, -briller, dominer! Cinquante ans: c'est l'âge de la science et du -gouvernement. Courage! Braz Cubas, ne te laisse pas déprimer. Qu'est-ce -qu'elle peut bien te faire, cette succession de fleurs ou de ruines? -Jouis de la vie: et n'oublie pas qu'il n'est pire philosophie que celle -des pleurnicheurs qui se couchent sur les rives d'un fleuve pour se -plaindre du cours incessant de l'onde. C'est son métier de ne -s'arrêter jamais. Conforme-toi à cette loi, et tâche d'en tirer -parti. - -L'autorité d'un grand philosophe se révèle dans les plus petites -choses. Les paroles de Quincas Borda eurent le don de secouer ma torpeur -morale et mentale. Allons! montons au pouvoir! il en est temps. Jamais, -jusqu'alors, je n'étais intervenu dans de grands débats. Je briguais -le portefeuille par des amabilités, des thés, des commissions et des -votes. Et le porte-feuille ne venait pas. Il fallait me rendre maître -de la tribune. - -J'allai doucement. Trois jours plus tard, comme on discutait le budget -de la justice, je profitai de la circonstance pour demander modestement -au ministre s'il ne jugeait pas opportun de diminuer la hauteur des -shakos de la garde nationale. Ce n'était pas une demande de bien grande -importance; mais je prouvai néanmoins que j'étais capable de discuter -les affaires de l'État. Je citai Philopœmen, qui fit substituer les -brodequins trop étroits de ses soldats, et leurs lances trop légères; -et l'histoire ne jugea pas ces petits faits indignes d'être -enregistrés. La hauteur de nos shakos devait être modifiée, au nom de -l'esthétique et au nom de l'hygiène. Leur poids pouvait être fatal -pendant les revues, sous l'ardeur du soleil. L'un des préceptes -d'Hippocrate étant qu'il faut avoir la tête fraîche, il était cruel -d'obliger un individu, pour une simple considération d'uniforme, à -risquer sa santé et sa vie, et par conséquent l'avenir de sa famille. -La Chambre et le gouvernement devaient se souvenir que la garde -nationale était le soutien de la liberté et de l'indépendance, et que -les citoyens appelés à un service pénible, fréquent, et qui plus est -gratuit, avaient droit à ce qu'on leur donnât un uniforme léger et -commode. J'ajoutai que la lourdeur du shako faisait courber le front des -citoyens qui devaient au contraire l'élever avec fierté devant le -pouvoir. Et je pérorai avec cette pensée: le saule, qui incline ses -rameaux vers la terre, est l'arbre des cimetières; le palmier droit et -ferme, est l'arbre du désert, des places et des jardins. - -L'impression de ce discours fut diverse. Quant à la forme, à -l'envolée, à la partie littéraire et philosophique, tout le monde -tomba d'accord qu'il était impossible de tirer de plus brillantes -idées d'un simple shako. Mais au point de vue politique, mon attitude -fut considérée comme un désastre parlementaire. On insinua que je -versais dans l'opposition, elles ennemis du ministère voulurent -profiter de l'incident pour proposer une motion de défiance. Je -repoussai une semblable interprétation. Elle était non seulement -erronée, mais encore calomnieuse, tant il était notoire que j'appuyais -le cabinet. J'ajoutai que la nécessité de diminuer la hauteur du shako -n'était pas si urgente qu'on ne pût différer encore pendant quelques -années; en tous cas, j'étais prêt à transiger sur la réduction, et -je me contentais de trois ou quatre pouces en moins. Enfin, même si ma -proposition n'était pas adoptée, je m'estimais déjà heureux d'avoir -posé un jalon pour l'avenir. - -Quincas Borba ne fit aucune restriction. - ---Je ne suis pas homme politique, me dit-il au dîner. Je ne sais si tu -as bien ou mal fait; ce que sais, c'est que ton discours était -excellent. Et il mit en relief les parties saillantes, les belles -images, les arguments puissants, avec cette pondération dans la louange -qui sied si bien à un grand philosophe. Ensuite, il prit l'affaire à -son compte, et combattit le shako avec tant de véhémence que je finis -par me convaincre moi-même du péril qu'il offrait. - - - - -CXXXVII. À UN CRITIQUE - - -Mon cher critique, - -Quelques pages plus haut, après avoir dit que j'avais cinquante ans, -j'ajoutais: «On commence déjà à sentir que mon style n'est plus -aussi leste Qu'aux premiers jours.» Peut-être cette phrase -paraîtra-t-elle dénuée de sens, étant donné mon état actuel. Mais -j'attire justement ton attention sur la subtilité de cette pensée. Je -ne veux point dire que je suis en ce moment plus vieux qu'en commençant -ce livre. La mort ne vieillit. Je veux dire qu'à chaque phase de cette -narration j'éprouve la sensation correspondante à la phase dont je -parle. Bon Dieu! quelle nécessité de mettre toujours les points sur -les _i!_ - - - - -CXXXVIII. COMMENT JE NE FUS PAS MINISTRE D'ÉTAT - - -. . . . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . . . - - - - -CXXXIX. QUI EXPLIQUE LE CHAPITRE ANTÉRIEUR - - -Il y a des choses que l'on ne traduit bien que par le silence. Par -exemple ce qui fait le sujet du chapitre antérieur. Les ambitieux -déçus l'entendront. Si aucune passion n'égale celle du pouvoir, comme -d'aucuns le disent, imaginez le désespoir, la douleur, l'abattement où -je tombai le jour que je perdis mon fauteuil de député. Toutes mes -espérances s'effondraient; ma carrière politique était brisée. Or, -notez que Quincas Borba, d'après certaines inductions philosophiques -qu'il fit, jugea que mon ambition n'était pas la véritable passion du -pouvoir, mais un simple caprice, un désir de briller. Dans son opinion, -ce sentiment, quoique moins profond que l'autre, incommode davantage, -car il est de la nature de l'attrait qu'ont les femmes pour les -dentelles et les objets de toilette. Un Cromwell ou un Bonaparte, -ajouta-t-il, par cela même qu'il est brûlé par la passion du pouvoir, -finit toujours par y atteindre, par le droit chemin ou par des chemins -de traverse. Ce n'était pas mon cas. Mes aspirations n'ayant pas la -même intensité, je ne pouvais prétendre au même résultat. De là -venait mon désenchantement. Mon sentiment, selon les doctrines de -l'Humanitisme... - ---Va au diable, avec ton Humanitisme, interrompis-je. J'en ai assez de -ta philosophie, qui ne mène à rien. - -La brutalité de cette interruption, étant donnée la supériorité du -philosophe, était une véritable offense. Mais il excusa mon état -d'irritation. On nous apporta du café. Il était une heure de -l'après-midi; nous nous trouvions dans mon cabinet de travail qui -donnait sur le fond du jardin. C'était une salle confortable, meublée -de bons livres, d'objets d'art, et, entre autres, d'un Voltaire en -bronze, qui paraissait à cette heure accentuer son rire sarcastique et -l'acuité de son regard. Les sièges étaient excellents. Au dehors -brillait un grand soleil que Quincas Borba, par plaisanterie ou dans un -accès de lyrisme, appela un des ministres de la Nature. Des trois -fenêtres, pendaient trois cages, où des oiseaux sifflaient leurs -opéras rustiques. Tout avait l'apparence d'une conspiration des choses -contre l'homme. Et bien que je me trouvasse dans _mon_ cabinet, en face -de _mon_ jardin, assis dans _mon_ fauteuil, au milieu de _mes_ livres, -éclairé par _mon_ soleil, et en train d'écouter le ramage de _mes_ -oiseaux, je ne pouvais me consoler de la perte d'un autre fauteuil, -auquel je n'avais plus droit. - - - - -CXL. LES CHIENS - - ---Mais enfin qu'as-tu l'intention de faire maintenant? me demanda -Quincas Borba, en allant poser sa tasse sur le rebord d'une des -fenêtres. - ---Je ne sais pas. Je vais aller m'enfermer à la Tijuca; fuir les -hommes. Je suis honteux et las. Tant de beaux rêves, mon cher Borba, -tant de beaux rêves, et je ne suis rien. - ---Rien! interrompit Quincas Borba avec un geste d'indignation. - -Pour me distraire, il m'invita à sortir. Nous marchâmes dans la -direction d'Engenho Velho. Nous allions à pied, tout en philosophant. -Jamais je n'oublierai l'action sédative de cette promenade. La parole -de ce grand homme était le cordial de la sagesse. Il me dit que je ne -pouvais échapper au combat. Puisque l'on me fermait la tribune, je -devais fonder un journal. Il employa même une expression vulgaire, -démontrant ainsi que le langage philosophique peut, une fois ou -l'autre, user des métaphores populaires. - ---Fonde un journal, me dit-il, et renverse-moi toute cette petite -paroisse. - ---Magnifique idée! Je vais fonder un journal; je vais les réduire en -miettes, je vais... - ---Lutter. Peu importe le résultat. L'essentiel est de lutter. La vie, -c'est la lutte. La vie sans la lutte, c'est une mer morte au centre de -l'organisme universel. - -Peu après, nous tombâmes sur deux chiens qui se battaient. C'est un -événement sans valeur aux regards d'un homme vulgaire. Quincas Borba -me les fit observer. Il me désigna un os, motif de la guerre, et mon -attention fut attirée sur cette circonstance: il n'y avait pas de chair -sur Los. L'os était nu. Les chiens grognaient, se mordaient, et leurs -yeux étincelaient de fureur. Quincas Borba mit sa canne sous son bras -et semblait en extase. - ---Que c'est beau! disait-il de temps à autre. - -Je voulus l'entraîner, mais en vain. Il paraissait vissé au sol, et il -ne reprit son chemin qu'après avoir assisté à la défaite de l'un des -deux chiens qui alla porter sa faim ailleurs. Je remarquai qu'il était -joyeux, bien qu'il contînt la manifestation de sa joie, comme il -convient à un grand philosophe. Il me fit observer la beauté du -spectacle, rappela le sujet de la lutte, conclut que les chiens avaient -faim. Mais la privation d'aliments n'est rien auprès des effets -généraux de la philosophie. Sur quelques parties du globe, le -spectacle est plus grandiose. Les créatures humaines y disputent aux -chiens les os et autres aliments les moins appétissants. La lutte se -complique, parce que l'intelligence de l'homme entre en action, avec -toute la sagacité accumulée en lui par les siècles, etc. - - - - -CXLI. LA DEMANDE SECRÈTE - - -Que de choses il y a dans un menuet, comme dit l'autre. Que de choses il -y a dans un combat de chiens! Mais je n'étais pas un disciple servile -et timoré, incapable de faire une réflexion opportune. Tout en -marchant, je lui fis part d'un doute. Je ne comprenais pas très bien -l'utilité de disputer la nourriture aux chiens. Il me répondit avec -une exceptionnelle bienveillance: - ---Il est indiscutablement plus logique de la disputer aux autres hommes, -car leur condition est la même, et le plus fort l'emporte sur le plus -faible. Mais pourquoi ne serait-ce pas un spectacle grandiose de la -disputer aux chiens. On a mangé volontairement des sauterelles comme le -Précurseur, ou pis encore, comme Ézéchiel. Donc, ce qui est ignoble -est pourtant mangeable. Reste à savoir s'il est plus digne pour l'homme -de disputer de semblables aliments pour satisfaire une nécessité -naturelle, ou de manger ces mêmes aliments en vertu d'une exaltation -religieuse et qui peut être passagère, tandis que la faim est -éternelle comme la vie et comme la mort. - -Nous étions arrivés sur le seuil de la maison. On me remit une lettre, -en me disant qu'elle venait de la part d'une dame. Nous rentrâmes, et -Quincas Borba, avec Indiscrétion propre à un philosophe, s'en fut lire -les titres des livres sur une étagère, tandis que je parcourais la -lettre, qui était de Virgilia. - - -Mon bon ami, - -Dona Placida est au plus mal. Veuillez donc faire quelque chose pour -elle. Elle demeure dans l'impasse des _Escadinhas_; voyez s'il est -possible de la faire entrer à l'hôpital. - -Votre amie dévouée, - -V. - - -Ce n'était pas l'anglaise fine et correcte de Virgilia, mais une -écriture contrefaite et inégale. Le V de la signature était un simple -paraphe, sans intention alphabétique. De sorte qu'il était possible, -le cas échéant, de récuser la paternité de la lettre. Je tournai et -retournai le papier. Pauvre Dona Placida!... Eh bien! et les cinq contos -de la plage de la Gamboa que je lui avais donnés. Je ne pouvais -comprendre que... - ---Tu vas comprendre, me dit Quincas Borba, en tirant un livre du -rayon. - ---Comprendre quoi! demandai-je abasourdi. - ---Tu vas comprendre que je t'ai dit la vérité. Pascal est un de mes -ancêtres spirituels. Et bien que ma philosophie soit de beaucoup -supérieure à la sienne, je ne puis nier qu'il ait été un grand -homme. Or que dit-il dans cette page? (Et le chapeau sur la tête, la -canne sous le bras, il me désignait du doigt le passage.) Que dit-il? -Il dit que l'homme a sur le reste de l'univers le grand avantage de -savoir qu'il est sujet à la mort, alors que les autres êtres ne se -doutent point qu'ils sont périssables. Tu vois; lorsqu'un homme dispute -un os à un chien, il a sur celui-ci le grand avantage de savoir qu'il a -faim. C'est cela qui rend, comme je te le disais, la lutte grandiose. -«Il sait qu'il meurt», expression profonde. Je crois que la mienne est -plus profonde encore, «il sait qu'il a faim». Donc le fait de mourir -limite en quelque sorte l'entendement humain. La conscience de -l'extinction dure un instant très court et finit pour toujours, alors -que la faim a l'avantage de revenir et de prolonger l'état conscient. -Il me semble, sans immodestie, que la formule de Pascal est inférieure -à la mienne, sans cesser d'être une grande pensée, car Pascal fut un -grand homme. - - - - -CXLII. JE N'IRAI PAS - - -Tandis qu'il remettait le livre sur le rayon, je relisais le billet. Au -dîner, voyant que je parlais peu, que je mâchais les mets sans me -décider à avaler les bouchées, que je considérais le coin de la -salle, le bout de la table, une assiette, une chaise, une mouche -invisible, il me dit: - ---Tu as quelque chose? Je parie que c'est cette lettre?... - -Et réellement j'étais furieux de cette demande de Virgilia. J'avais -donné à Dona Placida cinq contos de reis. Je doute que personne eût -été aussi généreux que moi, cinq contos! Et qu'en avait-elle fait? -Naturellement elle les avait jetés par la fenêtre en faisant la noce, -et maintenant, en route pour l'hôpital! Elle pouvait bien y aller toute -seule. On meurt partout. De plus je ne savais où trouver cette impasse -des _Escadinhas._ Mais le nom seul indiquait un coin obscur de la ville. -Il me fallait aller là, attirer l'attention des voisins, battre à la -porte, etc. Au diable! Je n'y vais pas. - - - - -CXLIII. UTILITÉ RELATIVE - - -Mais la nuit, bonne conseillère, me fit comprendre que, par simple -courtoisie, je devais obtempérer aux désirs de mon ancienne -maîtresse. - ---C'est un billet tiré sur moi, et que je dois payer à l'échéance, -dis-je en me levant. - -En achevant de déjeuner, je me rendis chez Dona Placida. Je trouvai une -vieille carcasse enveloppée dans des haillons et couchée sur un grabat -nauséabond. Je lui donnai quelque argent, et le lendemain je la fis -transporter à l'hôpital de la Miséricorde, où elle mourut une -semaine après. On la trouva sans vie, le matin. Elle sortit de -l'existence en se cachant, comme elle y était entrée. Une fois encore, -je me demandai, comme au chapitre LXXV, si c'était pour ce beau -résultat que le sacristain de la cathédrale et la pâtissière avaient -procréé Dona Placida dans un moment de sympathie spécifique. Mais je -pensai aussitôt que sans Dona Placida mes amours avec Virgilia auraient -peut-être été interrompues ou immédiatement brisées, en pleine -effervescence; l'utilité de la vie de Dona Placida avait sans doute -été de les entretenir. Utilité relative, j'en conviens; mais qu'y -a-t-il d'absolu dans ce monde? - - - - -CXLIV. EXPLICATION SUPERFLUE - - -Quant aux cinq contos, est-il besoin de dire qu'un jardinier du -voisinage feignit de tomber amoureux de Dona Placida, parvint à -éveiller en elle les sens ou la vanité, et l'épousa? Au bout de -quelques mois, il inventa une affaire quelconque, vendit les titres et -s'enfuit avec l'argent. Inutile, n'est-ce pas? C'est comme pour les -chiens de Quincas Borba. Simple répétition d'un chapitre. - - - - -CXLV. LE PROGRAMME - - -Il fallait donc fonder un journal. Je rédigeait le programme, qui -était une application politique de l'Humanitisme. Seulement, comme -Quincas Borba n'avait pas encore publié son livre, qu'il retouchait -d'année en année, nous résolûmes de n'y faire aucune allusion. -Quincas Borba exigea seulement une déclaration autographe et secrète -où je reconnaissais que certains principes nouveaux appliqués à la -politique étaient tirés de son œuvre encore inédite. - -C'était un superbe programme. J'y promettais de sauver la société, de -détruire les abus, de défendre les principes libéraux et -conservateurs. J'y faisais un appel au commerce et à l'agriculture. J'y -citais Guizot et Ledru-Rollin, et je finissais par cette menace que -Quincas Borba trouva mesquine et locale: «La nouvelle doctrine que nous -professons renversera inévitablement le ministère.» Je confesse que, -dans les circonstances politiques d'alors, le programme me sembla un -chef-d'œuvre. Je fis comprendre à Quincas Borba que la menace de la -fin, loin d'être mesquine, était saturée du plus pur Humanitisme, et -il se rendit à mes raisons. Car enfin, l'Humanitisme ne comporte aucune -exclusion: les guerres de Napoléon et un combat de chèvres présentent -la même sublimité, à cela près que les soldats de Napoléon avaient -la notion de la mort, notion qui échappe aux chèvres, en apparence du -moins. Or je ne faisais qu'appliquer aux circonstances notre formule -philosophique: Humanitas voulait substituer Humanitas pour la plus -grande consolation d'Humanitas. - ---Tu es mon disciple bien-aimé, mon calife! s'écria Quincas Borba avec -un accent de tendresse que je ne lui connaissais pas. Je puis dire comme -le grand Mahomet: «Si le soleil et la lune venaient à l'encontre de -mes idées, je ne reculerais pas.» Crois bien, mon cher Braz Cubas, -qu'elles contiennent la vérité éternelle antérieure aux mondes et -postérieure aux siècles. - - - - -CXLVI. UNE EXTRAVAGANCE - - -Je fis aussitôt passer dans la presse une note discrète annonçant -que, sous quelques semaines, il allait paraître un journal d'opposition -rédigé par le Dr Braz Cubas. Quincas Borba, après l'avoir lue, prit -la plume, et, dans un élan de fraternité vraiment _humaniste_, ajouta -cette phrase: «l'un des membres les plus distingués du dernier -Parlement». - -Le jour suivant, je vis entrer Cotrim. Il était bouleversé, mais -affectait un air tranquille et gai. Il avait lu la notice, et, en bon -parent, il voulait me dissuader de ma résolution. C'était une erreur, -une erreur fatale. J'allais me placer dans une situation difficile, et -me fermer pour toujours les portes de la Chambre des députés. Non -seulement le ministère lui paraissait excellent, ce qui pouvait -d'ailleurs ne pas être mon opinion, mais, qui plus est, il avait toutes -les chances de durer longtemps. Que pouvais-je bien gagner en me vouant -à l'ostracisme? Quelques-uns des ministres me voulaient du bien. Il -n'était pas impossible qu'à la première vacance... - -Je l'interrompis pour lui dire que j'avais beaucoup médité avant de -prendre une décision et que je ne reculerais pas d'une semelle. Je lui -offris de lui lire mon programme, mais il se refusa énergiquement à -l'entendre, en disant qu'il ne voulait aucunement prendre part à mon -extravagance. - ---Car c'en est une, vraiment; prenez le temps de la réflexion, et vous -verrez si je n'ai pas raison. - -Sabine vint à la rescousse, le soir, au théâtre. Elle laissa son mari -et sa fille dans la loge, me prit le bras, et m'entraîna dans le -corridor. - ---Mon petit Braz, qu'est-ce que tu vas faire? me demanda-t-elle avec une -visible tristesse. Quelle idée de provoquer le Gouvernement, sans -nécessité, quand tu pourrais... - -Je répliquai qu'il ne pouvait me convenir de mendier un fauteuil au -Parlement; que mon idée était de renverser le ministère, qui ne me -paraissait pas opportun, et qui était en opposition avec mes -conceptions philosophiques. Je lui promis de toujours employer un -langage courtois, bien qu'énergique. La violence n'était pas mon fait. -Sabine se donnait des tapes sur les doigts avec son éventail, -dodelinait de la tête, insistant toujours, tantôt suppliante, et -tantôt menaçante. Je répondais non, non et non. - ---C'est bon, dit-elle, tu préfères les mauvais conseils d'étrangers -envieux à ceux de ton beau-frère et aux miens. Fais ce qu'il te -plaira. Nous avons rempli notre devoir. Et, me tournant le dos, elle -rentra dans sa loge. - - - - -CXLVII. LE PROBLÈME INSOLUBLE - - -Je publiai le journal. Vingt-quatre heures après son apparition, je lus -dans un autre une déclaration de Cotrim, disant en substance que, bien -qu'étranger à tous les partis, il jugeait devoir déclarer hautement -qu'il n'avait aucune part directe ou indirecte dans la publication de la -feuille de son beau-frère, le Dr Braz Cubas, dont il désapprouvait -entièrement les idées et les procédés en cette circonstance. Le -ministère actuel, comme d'ailleurs n'importe quel autre composé de -gens aussi éminents, lui paraissait propre à faire le bonheur de la -nation. - -Je n'en pouvais croire mes yeux. Je me les frottai deux ou trois fois. -Puis je relus la déclaration inopportune, insolite et énigmatique. -S'il était étranger aux partis, que pouvait bien lui faire un incident -aussi banal que la publication d'un nouveau journal? Est-on donc obligé -de déclarer par la voie des journaux si l'on est ou non favorable à un -ministère? Réellement l'intrusion de Cotrim dans cette affaire était -aussi mystérieuse que son agression personnelle. Nos relations -s'étaient toujours maintenues dans les meilleurs termes, après notre -réconciliation. Nous n'avions plus eu l'ombre d'un dissentiment. Bien -au contraire, je lui avais rendu des services; comme par exemple, alors -que j'étais député, l'obtention pour lui d'une fourniture à la -marine, qui continuait encore, et qui, suivant ses propres calculs, et -comme il me l'avait dit deux ou trois semaines auparavant, devait lui -donner en trois ans près de deux cents contos de reis. Le souvenir du -bienfait ne l'avait point empêché de renier publiquement son -beau-frère. Il devait avoir un motif bien puissant pour venir si mal à -propos manifester son ingratitude, j'avoue que c'était pour moi un -problème insoluble... - - - - -CXLVIII. THÉORIE DU BIENFAIT - - -...Si insoluble que Quincas Borba lui-même n'en put sortir, après -l'avoir étudié longuement et avec attention. - ---Bah! dit-il, tous les problèmes ne valent pas cinq minutes -d'attention. - -Quant à l'accusation d'ingratitude, il la rejeta entièrement, non pas -comme improbable, mais parce qu'elle ne concordait pas avec les -conclusions d'une bonne philosophie _humaniste._ - ---Tu ne nieras pas, me dit-il, que la satisfaction du bienfaiteur est -toujours bien supérieure à celle de l'individu qui bénéficie du -bienfait. Une fois que l'effet essentiel est produit, c'est-à-dire dès -que la privation a cessé, l'organisme revient à son état antérieur -d'indifférence. Suppose que tu aies trop serré la boucle de ton -pantalon. Pour échapper au supplice, tu la desserres, tu respires, tu -savoures un court instant de jouissance, après quoi, ton organisme -retourne à sa primitive indifférence, sans que tu conserves le -souvenir des doigts qui t'ont rendu service. - -La mémoire n'est pas une plante aérienne; elle meurt quand elle n'a -pas de terrain solide où pousser des racines. L'espérance de faveurs -nouvelles empêche bien celui qui en a reçu une première de l'oublier -complètement. Mais ce phénomène, l'un des plus admirables d'ailleurs -que la philosophie puisse trouver sur son chemin, s'explique par la -mémoire des privations antérieures, ou, pour user d'une autre formule, -par la privation qui se prolonge dans la mémoire, laquelle répercute -la gêne passée et conseille de ne point perdre la possibilité d'un -remède opportun. Je ne dis pas qu'en dehors de cette circonstance la -mémoire du bienfait ne puisse subsister, accompagnée d'une affection -plus ou moins intense; mais c'est là une véritable aberration, sans -aucune valeur aux yeux du philosophe. - ---Mais, répliquai-je, s'il n'y a aucune raison pour que celui qui a -reçu un bienfait en conserve le souvenir, il y en a bien moins encore -pour que ce bienfait subsiste dans le souvenir du bienfaiteur. - ---Il est inutile d'expliquer ce qui est évident de sa nature, me -répondit Quincas Borba. Mais je dirai plus: La persistance du bienfait -dans le souvenir de celui qui l'exerce s'explique par la nature même de -l'acte et de ses effets. D'abord, il y a le sentiment d'une bonne -action, et par déduction la conscience que nous sommes capables de -bonnes actions. Il y a ensuite le sentiment d'une supériorité en -relation à une autre créature, supériorité dans l'état et dans les -moyens. Et c'est là une des choses les plus agréables à l'humaine -nature, si l'on en croit les opinions les mieux autorisées. Érasme, -qui a écrit un certain nombre de bonnes choses dans son éloge de la -folie, a appelé l'attention sur la complaisance que mettent les baudets -à se gratter mutuellement. Je suis loin de dédaigner cette observation -d'Érasme. Mais j'ajouterai ce qu'elle omet: à savoir, que si l'un des -deux baudets gratte mieux que l'autre, le premier doit avoir dans le -regard un éclair spécial de satisfaction. Si une jolie femme se -regarde dans son miroir, c'est pour avoir la certitude d'une certaine -supériorité sur une multitude d'autres femmes, moins jolies qu'elle, -ou absolument laides. La conscience fait de même; il lui plaît de se -contempler quand elle se trouve à son gré. Le remords n'est que -l'angoisse d'une conscience qui se trouve laide. N'oublie pas que tout -est une irradiation d'Humanitas et que par conséquent le bienfait et -ses conséquences sont des phénomènes parfaitement admirables. - - - - -CXLIX. ROTATION ET TRANSMISSION - - -Chacune de nos entreprises, chacune de nos affections, représente un -cycle entier de la vie humaine. Le premier numéro de mon journal fit -poindre dans mon âme une vaste aurore, me couronna des feuilles et de -la verdure d'un printemps nouveau qui me rendit l'activité d'un autre -âge. Au bout de six mois, ce fut la vieillesse, et, deux semaines -après, mon pauvre journal mourut d'une mort clandestine comme celle de -Dona Placida. Il mourut, et je respirai comme un homme qui revient d'un -long voyage. De telle sorte qu'en disant que la vie humaine nourrit en -elle-même d'autres existences plus ou moins éphémères, de même que -notre corps alimente des parasites, je ne crois pas dire une chose tout -à fait absurde. Mais, pour ne pas risquer cette comparaison peu claire, -je vais en emprunter une à l'astronomie. L'homme exécute autour du -grand mystère un double mouvement de rotation et de translation. Il a -des jours inégaux, comme ceux de Jupiter, et en compose sa plus ou -moins longue année. - -Au moment où je terminais mon mouvement de rotation, Lobo Neves -achevait son mouvement de translation. Il mourut, ayant déjà un pied -sur l'escalier ministériel. Tout au moins, pendant quelques semaines, -le bruit courut qu'il allait être ministre. Comme cette nouvelle -m'avait rempli de fiel et d'envie, il est bien possible que sa mort -m'ait laissé assez froid, ou m'ait même causé un instant de plaisir. -Du plaisir, c'est beaucoup dire; mais après tout, c'est la pure -vérité; oui, je jure que c'est la vérité pure. - -J'allai à son enterrement. Dans le salon, je trouvai Virgilia en train -de sangloter. Elle lava la tête, et je vis qu'elle pleurait pour de -bon. Au moment où l'on emporta le cercueil, elle s'y accrocha, et il -fallut l'en arracher et l'emmener. Oui, vraiment, ses larmes étaient -sincères. J'allai au cimetière. J'allai au cimetière avec un poids -sur la poitrine et sur la conscience. Au cimetière, au moment où je -lançai la pelletée de terre sur le cercueil, le bruit du gravier sur -les planches, dans la fosse, me fit passer un frisson, passager c'est -vrai, mais désagréable tout de même. L'après-midi était couleur de -plomb; le cimetière, les vêtements de deuil... - - - - -CL. PHILOSOPHIE DES ÉPITAPHES - - -Je m'éloignai des groupes, en feignant de lire les épitaphes. -D'ailleurs, j'aime les épitaphes. Elles sont, parmi les civilisés, -l'expression de ce pieux et secret égoïsme qui pousse l'homme à -enlever à la mort un peu de l'ombre dont elle s'entoure. De là vient -sans doute la tristesse de ceux qui savent que leurs morts reposent dans -la fosse commune. Il leur semble que la pourriture anonyme les atteint -eux-mêmes. - - - - -CLI. LA MONNAIE DE VESPASIEN - - -Tout le monde était parti; ma voiture m'attendait à la porte du -cimetière. J'y montai et m'éloignai en allumant un cigare. La -cérémonie continuait présente à ma vue, comme les sanglots de -Virgilia continuaient présents à mon ouïe, d'une façon mystérieuse, -vague et problématique. Virgilia avait trompé son mari avec -enthousiasme, et le pleurait avec sincérité. Il était difficile de -combiner ces deux attitudes, et je m'y efforçai en vain pendant le -reste du trajet. Ce ne fut qu'en mettant pied à terre, devant chez moi, -que je m'avisai de la possibilité et même de la facilité d'une telle -combinaison. Douce nature! la monnaie de la douleur est comme celle de -Vespasien, elle n'a pas d'odeur; on la prend de la même manière, qu'on -la trouve sur le mal ou sur le bien. La morale pourra bien censurer ma -complice; mais que t'importe, implacable amie, douce, trois fois douce -Nature, puisque tu as reçu ponctuellement ses larmes? - - - - -CLII. L'ALIÉNISTE - - -Je commence à devenir pathétique, et je préfère aller dormir. -Pendant mon sommeil, je rêvai que j'étais nabab, et je me réveillai -avec cette idée. J'aimais parfois à me bercer à ces contrastes de -régions, d'états et de credos. Quelques jours auparavant, j'avais -imaginé l'hypothèse d'une révolution sociale, religieuse et politique -qui eût fait de l'archevêque de Cantuaria un simple receveur à -Petrópolis, et je m'étais livré à de longues spéculations pour -savoir si le receveur eût éliminé l'évêque, si l'évêque eût -éliminé le receveur, ou quelle part d'un receveur peut se combiner -avec un archevêque, etc.: questions en apparence insolubles, mais non -dans la réalité, si l'on prend garde qu'il peut y avoir dans un -archevêque deux archevêques, celui de la bulle, et l'autre. Voilà, je -serai nabab. - -C'était une simple plaisanterie. J'en fis part à Quincas Borba, qui me -regarda avec attention et avec une certaine tristesse, et poussa la -commisération au point de me dire que j'étais fou. Je me mis à rire -tout d'abord; mais la noble conviction du philosophe finit par faire -naître en moi une certaine terreur. L'unique objection que je pouvais -faire, c'est que je ne me sentais pas le moins du monde fou; mais elle -tombait d'elle-même, si l'on songe que les vrais fous ne sentent jamais -leur folie. Et voyez s'il y a quelque fondement à l'opinion populaire -qui déclare que les philosophes ne s'occupent pas de menus détails. Le -lendemain, Quincas Borba m'envoya un aliéniste. Je le connaissais, et -je demeurai atterré de sa visite. Il s'acquitta de sa mission avec le -plus grand tact, et me quitta si joyeusement que j'eus le courage de lui -demander si vraiment il ne me trouvait pas fou. - ---Non, me dit-il. Vous êtes dans la plénitude de votre jugement. - ---Alors, Quincas Borba s'est trompé. - ---Complètement. Je dirai plus: si vous êtes son ami, veillez à le -distraire... - ---Juste ciel! vous croyez?... un homme d'un si grand talent, un -philosophe! - ---Peu importe; la folie entre dans tous les cerveaux. - -Figurez-vous mon affliction. L'aliéniste, voyant l'effet de mes -paroles, connut que j'étais vraiment l'ami de Quavec un poids -sur la poitrine et sur la conscience. Au cimetière, au moment où je -lançai la pelletée de terre sur le cercueil, le bruit du gravier sur -les planches, dans la fosse, me fit passer un frisson, passager c'est -vrai, mais désagréable tout de même. L'après-midi était couleur de -plomb; le cimetière, les vêtements de deuil... - - - - -CL. PHILOSOPHIE DES ÉPITAPHES - - -Je m'éloignai des groupes, en feignant de lire les épitaphes. -D'ailleurs, j'aime les épitaphes. Elles sont, parmi les civilisés, -l'expression de ce pieux et secret égoïsme qui pousse l'homme à -enlever à la mort un peu de l'ombre dont elle s'entoure. De là vient -sans doute la tristesse de ceux qui savent que leurs morts reposent dans -la fosse commune. Il leur semble que la pourriture anonyme les atteint -eux-mêmes. - - - - -CLI. LA MONNAIE DE VESPASIEN - - -Tout le monde était parti; ma voiture m'attendait à la porte du -cimetière. J'y montai et m'éloignai en allumant un cigare. La -cérémonie continuait présente à ma vue, comme les sanglots de -Virgilia continuaient présents à mon ouïe, d'une façon mystérieuse, -vague et problématique. Virgilia avait trompé son mari avec -enthousiasme, et le pleurait avec sincérité. Il était difficile de -combiner ces deux attitudes, et je m'y efforçai en vain pendant le -reste du trajet. Ce ne fut qu'en mettant pied à terre, devant chez moi, -que je m'avisai de la possibilité et même de la facilité d'une telle -combinaison. Douce nature! la monnaie de la douleur est comme celle de -Vespasien, elle n'a pas d'odeur; on la prend de la même manière, qu'on -la trouve sur le mal ou sur le bien. La morale pourra bien censurer ma -complice; mais que t'importe, implacable amie, douce, trois fois douce -Nature, puisque tu as reçu ponctuellement ses larmes? - - - - -CLII. L'ALIÉNISTE - - -Je commence à devenir pathétique, et je préfère aller dormir. -Pendant mon sommeil, je rêvai que j'étais nabab, et je me réveillai -avec cette idée. J'aimais parfois à me bercer à ces contrastes de -régions, d'états et de credos. Quelques jours auparavant, j'avais -imaginé l'hypothèse d'une révolution sociale, religieuse et politique -qui eût fait de l'archevêque de Cantuaria un simple receveur à -Petrópolis, et je m'étais livré à de longues spéculations pour -savoir si le receveur eût éliminé l'évêque, si l'évêque eût -éliminé le receveur, ou quelle part d'un receveur peut se combiner -avec un archevêque, etc.: questions en apparence insolubles, mais non -dans la réalité, si l'on prend garde qu'il peut y avoir dans un -archevêque deux archevêques, celui de la bulle, et l'autre. Voilà, je -serai nabab. - -C'était une simple plaisanterie. J'en fis part à Quincas Borba, qui me -regarda avec attention et avec une certaine tristesse, et poussa la -commisération au point de me dire que j'étais fou. Je me mis à rire -tout d'abord; mais la noble conviction du philosophe finit par faire -naître en moi une certaine terreur. L'unique objection que je pouvais -faire, c'est que je ne me sentais pas le moins du monde fou; mais elle -tombait d'elle-même, si l'on songe que les vrais fous ne sentent jamais -leur folie. Et voyez s'il y a quelque fondement à l'opinion populaire -qui déclare que les philosophes ne s'occupent pas de menus détails. Le -lendemain, Quincas Borba m'envoya un aliéniste. Je le connaissais, et -je demeurai atterré de sa visite. Il s'acquitta de sa mission avec le -plus grand tact, et me quitta si joyeusement que j'eus le courage de lui -demander si vraiment il ne me trouvait pas fou. - ---Non, me dit-il. Vous êtes dans la plénitude de votre jugement. - ---Alors, Quincas Borba s'est trompé. - ---Complètement. Je dirai plus: si vous êtes son ami, veillez à le -distraire... - ---Juste ciel! vous croyez?... un homme d'un si grand talent, un -philosophe! - ---Peu importe; la folie entre dans tous les cerveaux. - -Figurez-vous mon affliction. L'aliéniste, voyant l'effet de mes -paroles, connut que j'étais vraiment l'ami de Quincas Borba, et essaya -de diminuer la gravité de son diagnostic. Il me dit que ça pouvait -n'être rien, et ajouta qu'un grain de folie, loin d'être nuisible, -donne du piquant à la vie. Comme je rejetais cette opinion avec -horreur, l'aliéniste sourit, et me dit une chose si extraordinaire, si -extraordinaire qu'elle mérite au moins un chapitre tout entier. - - - - -CLIII. LES NAVIRES DU PIRÉE - - ---Vous devez vous souvenir, me dit l'aliéniste, de ce fameux maniaque -athénien, qui supposait que tous les navires qui entraient dans le -Pirée lui appartenaient. C'était un pauvre diable qui n'avait -peut-être pas même pour dormir le tonneau de Diogène. Mais la -possession imaginaire des navires valait tous les drachmes de l'Hellade. -Eh bien! il y a en chacun de nous un maniaque d'Athènes. Et si -quelqu'un jure qu'il n'a pas possédé en imagination trois ou quatre -bateaux dans sa vie, il un faux serment. - ---Vous aussi? demandai-je. - ---Naturellement. - ---Et moi! - ---Comme les autres; et aussi votre domestique, qui est, je crois, cet -homme en train de secouer des tapis par la fenêtre. - -De fait, un valet de chambre battait les tapis, tandis que nous parlions -dans le jardin, tout auprès. L'aliéniste me fit remarquer qu'il avait -ouvert tout grand les fenêtres, et relevé les rideaux, de façon qu'on -pût voir du dehors la salle richement meublée; et il conclut: - ---Votre domestique a la manie de l'Athénien. Il suppose que ces navires -sont à lui. Cette douce illusion fait de lui un des heureux de ce -monde. - - - - -CLIV. RÉFLEXION CORDIALE - - -Si l'aliéniste a raison, me dis-je, Quincas Borba n'est pas à -plaindre. C'est une question de plus ou de moins. Toutefois, il est bon -de veiller sur lui, et d'éviter que des maniaques d'autres régions ne -fassent incursion dans son cerveau. - - - - -CLV. ORGUEIL DE LA SERVILITÉ - - -Quincas Borba ne partagea pas l'opinion de l'aliéniste, en ce qui -concernait mon valet de chambre. - ---On peut, métaphoriquement, attribuer à ton domestique la manie de -l'Athénien; mais les métaphores ne sont ni des idées ni des -observations prises dans la nature. Ton domestique est poussé par un -sentiment noble, et parfaitement régi par les lois de l'Humanitisme: -c'est l'orgueil de la servilité. Il veut montrer qu'il n'est pas le -domestique de n'importe qui. - -Et Quincas Borba attira mon attention sur les cochers de grandes -maisons, plus orgueilleux que les maîtres, sur les garçons d'hôtels, -dont la sollicitude est dosée suivant la condition sociale du voyageur. -Et il conclut en disant que c'était là un sentiment délicat et noble, -et qui prouvait une fois de plus que l'homme peut être sublime, même -quand il cire des chaussures. - - - - -CLVI. PHASE BRILLANTE - - ---C'est toi qui es sublime! m'écriai-je en le prenant dans mes bras. - -En effet, était-il croyable qu'un homme aussi profond sombrât dans la -démence? C'est ce que je lui dis après l'avoir lâché, en lui -répétant les soupçons de l'aliéniste. Je ne saurais décrire -l'impression que lui fit cette confidence. Je me rappelle qu'il frémit -et devint tout pâle. - -À cette époque, je me réconciliai de nouveau avec Cotrim, sans bien -savoir pourquoi nous nous étions fâchés. La réconciliation fut -opportune; la solitude me pesait, et la vie était pour moi la pire des -fatigues, la fatigue sans travail. Peu après, il m'invita à m'affilier -à un tiers ordre. J'acceptai après avoir consulté Quincas Borba. - ---Je ne vois pas d'inconvénient, me dit-il, à ce que tu entres -temporairement dans cet ordre. J'ai l'intention d'annexer à ma -philosophie une partie liturgique et dogmatique. L'Humanitisme doit -être aussi une religion, la religion de l'avenir, la seule véritable. -Le christianisme est bon pour les femmes et les mendiants, et les autres -ne valent pas mieux. Elles offrent toutes les mêmes vulgarités et les -mêmes faiblesses. Le paradis chrétien est le digne émule du paradis -de Mahomet. Et quant au nirvana de Bouddha, c'est une conception de -veilleuse dans les ténèbres, compliquait encore l'horreur de sa -situation. Pourtant, il ne s'irritait pas contre le mal. Au contraire, -il disait que c'était un témoignage d'Humanitas, qui se jouait de -lui-même. Il me récitait de longs chapitres de son livre, ainsi que -des antiennes et des litanies spirituelles. Il reproduisit même devant -moi une danse sacrée dont il avait réglé les pas pour les -cérémonies de l'Humanitisme. La grâce lugubre avec laquelle il levait -et secouait les jambes, était prodigieusement fantastique. D'autres -fois il se mettait dans un coin, les regards en l'air, et, de temps à -autre, une lueur persistante de raison y brillait avec la tristesse -d'une larme. - -Il mourut peu après, chez moi, répétant et jurant jusqu'au bout que -la douleur est une illusion et que Pangloss, Pangloss si calomnié, -n'était pas aussi sot que le disait Voltaire. - - - - -CLIX. NÉGATIVES SUR NÉGATIVES - - -Entre la mort de Quincas Borba et la mienne, il faut intercaler tous les -événements que j'ai déjà racontés dans la première partie de ce -livre. Le principal fut l'invention de l'emplâtre Braz Cubas, dont -j'emportai le secret dans la tombe. Divin emplâtre, tu m'aurais donné -la première place parmi les hommes; tu m'aurais placé au-dessus des -savants et des riches, étant comme tu l'étais une inspiration directe -du ciel. Le hasard en décida autrement, et l'humanité demeurera -éternellement hypocondriaque. - -Ce dernier chapitre est rempli de négatives. Je n'obtins pas la -célébrité que me méritait la découverte de l'emplâtre; je ne fus -ni ministre, ni calife, et j'ignorai les douceurs du mariage. Il est -vrai que, comme fiche de consolation, je n'ai pas eu besoin de gagner -mon pain à la sueur de mon front. Ma mort fut moins cruelle que celle -de Dona Placida, et j'échappai à la demi-démence de Quincas Borba. -Quiconque fera cet inventaire trouvera que la balance est égale, et que -je sortis quitte de la vie. Et ce sera une erreur; car, sur le -mystérieux rivage, il y a un petit solde à mon préjudice: et c'est la -dernière négative de ce chapitre de négatives. Je mourus sans laisser -d'enfants; je n'ai transmis à aucun être vivant l'héritage de notre -misère. - - - - -FIN - - - - -[Footnote 1: Cubas (cuves) en vieux portugais. (Note du traducteur.)] - -[Footnote 2: Barata en portugais signifie «cancrelat».] - -[Footnote 3: Tartre, en portugais _tartaro_, ce qui explique le jeu de -mot. (Note du traducteur.)] - -[Footnote 4: Yayá, nhonhô, nhanhá (prononcez niania), termes -d'amitié. (Note du traducteur.)] - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires Posthumes de Braz Cubas, by -Machado de Assis - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 60847 *** diff --git a/old/60847-h/60847-h.htm b/old/60847-h/60847-h.htm deleted file mode 100644 index 99f4568..0000000 --- a/old/60847-h/60847-h.htm +++ /dev/null @@ -1,9609 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> - <head> - <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title> - The Project Gutenberg eBook of Mémoires Posthumes de Braz Cubas, by Machado de Assis. - </title> - <style type="text/css"> - -body { - margin-left: 10%; - margin-right: 10%; -} - - h1,h2,h3,h4,h5,h6 { - text-align: center; /* all headings centered */ - clear: both; -} - -p { - margin-top: .51em; - text-align: justify; - margin-bottom: .49em; -} - -.p2 {margin-top: 2em;} -.p4 {margin-top: 4em;} -.p6 {margin-top: 6em;} - -hr { - width: 33%; - margin-top: 2em; - margin-bottom: 2em; - margin-left: auto; - margin-right: auto; - clear: both; -} - -hr.tb {width: 45%;} -hr.chap {width: 65%} -hr.full {width: 95%;} - -hr.r5 {width: 5%; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;} -hr.r65 {width: 65%; margin-top: 3em; margin-bottom: 3em;} - -ul.index { list-style-type: none; } -li.ifrst { margin-top: 1em; } -li.indx { margin-top: .5em; } -li.isub1 {text-indent: 1em;} -li.isub2 {text-indent: 2em;} -li.isub3 {text-indent: 3em;} - -table { - margin-left: auto; - margin-right: auto; -} - - .tdl {text-align: left;} - .tdr {text-align: right;} - .tdc {text-align: center;} - -.pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ - /* visibility: hidden; */ - position: absolute; - left: 92%; - font-size: smaller; - text-align: right; -} /* page numbers */ - -.linenum { - position: absolute; - top: auto; - left: 4%; -} /* poetry number */ - -.blockquot { - margin-left: 5%; - margin-right: 10%; -} - -.sidenote { - width: 20%; - padding-bottom: .5em; - padding-top: .5em; - padding-left: .5em; - padding-right: .5em; - margin-left: 1em; - float: right; - clear: right; - margin-top: 1em; - font-size: smaller; - color: black; - background: #eeeeee; - border: dashed 1px; -} - -.bb {border-bottom: solid 2px;} - -.bl {border-left: solid 2px;} - -.bt {border-top: solid 2px;} - -.br {border-right: solid 2px;} - -.bbox {border: solid 2px;} - -.center {text-align: center;} - -.right {text-align: right;} - -.smcap {font-variant: small-caps;} - -.u {text-decoration: underline;} - -.gesperrt -{ - letter-spacing: 0.2em; - margin-right: -0.2em; -} - -em.gesperrt -{ - font-style: normal; -} - -.caption {font-weight: bold;} - -/* Images */ -.figcenter { - margin: auto; - text-align: center; -} - -.figleft { - float: left; - clear: left; - margin-left: 0; - margin-bottom: 1em; - margin-top: 1em; - margin-right: 1em; - padding: 0; - text-align: center; -} - -.figright { - float: right; - clear: right; - margin-left: 1em; - margin-bottom: - 1em; - margin-top: 1em; - margin-right: 0; - padding: 0; - text-align: center; -} - -/* Footnotes */ -.footnotes {border: dashed 1px;} - -.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} - -.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} - -.fnanchor { - vertical-align: super; - font-size: .8em; - text-decoration: - none; -} - -.actor {font-size: 0.8em; - text-align: center;} - -/* Poetry */ -.poem { - margin-left:10%; - margin-right:10%; - text-align: left; -} - -.poem br {display: none;} - -.poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} - -/* Transcriber's notes */ -.transnote {background-color: #E6E6FA; - color: black; - font-size:smaller; - padding:0.5em; - margin-bottom:5em; - font-family:sans-serif, serif; } - </style> - </head> -<body> -<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 60847 ***</div> - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/assis_cover.png" width="500" alt="" /> -</div> - - - -<h2>MACHADO DE ASSIS</h2> - -<h4>DE L'ACADÉMIE BRÉSILIENNE</h4> - -<h3>MÉMOIRES POSTHUMES</h3> - -<h4>DE</h4> - -<h3>BRAZ CUBAS</h3> - -<h4>TRADUITS DU PORTUGAIS</h4> - -<h5>PAR</h5> - -<h4>ADRIEN DELPECH</h4> - -<h5>PARIS</h5> - -<h5>GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS</h5> - -<h5>6, BUE DES SAINTS-PÈRES, 6</h5> - -<h5>1911</h5> - - -<hr class="chap" /> - - - - - -<p style="margin-left: 20%; font-size: 0.8em;"> -<a id="TABLE_DES_MATIERES"></a><a>TABLE DES MATIÈRES</a> -<br /> -<a href="#AU_LECTEUR">AU LECTEUR</a><br /> -<a href="#I._MORT_DE_LAUTEUR">I. MORT DE L'AUTEUR</a><br /> -<a href="#II._LEMPLATRE">II. L'EMPLÂTRE</a><br /> -<a href="#III._GENEALOGIE">III. GÉNÉALOGIE</a><br /> -<a href="#IV._LIDEE_FIXE">IV. L'IDÉE FIXE</a><br /> -<a href="#V._OU_LON_VOIT_POINDRE_LOREILLE_DUNE_FEMME">V. OÙ L'ON VOIT POINDRE L'OREILLE D'UNE FEMME</a><br /> -<a href="#VI._CHIMENE_QUI_LEUT_DIT_RODRIGUE_QUI_LEUT_CRU">VI. «CHIMÈNE, QUI L'EÛT DIT? RODRIGUE, QUI L'EÛT CRU?»</a><br /> -<a href="#VII._LE_DELIRE">VII. LE DÉLIRE</a><br /> -<a href="#VIII._RAISON_CONTRE_FOLIE">VIII. RAISON CONTRE FOLIE</a><br /> -<a href="#IX._TRANSITION">IX. TRANSITION</a><br /> -<a href="#X._CE_JOURLA">X. CE JOUR-LÀ</a><br /> -<a href="#XI._LENFANT_EST_LE_PERE_DE_LHOMME">XI. L'ENFANT EST LE PÈRE DE L'HOMME</a><br /> -<a href="#XII._UN_EPISODE_DE_1814">XII. UN ÉPISODE DE 1814</a><br /> -<a href="#XIII._UN_SAUT">XIII. UN SAUT</a><br /> -<a href="#XIV._LE_PREMIER_BAISER">XIV. LE PREMIER BAISER</a><br /> -<a href="#XV._MARCELLA">XV. MARCELLA</a><br /> -<a href="#XVI._UNE_REFLEXION_IMMORALE">XVI. UNE RÉFLEXION IMMORALE</a><br /> -<a href="#XVII._CONSIDERATIONS_SUR_LE_TRAPEZE">XVII. CONSIDÉRATIONS SUR LE TRAPÈZE</a><br /> -<a href="#XVIII._VISION_DANS_LE_CORRIDOR">XVIII. VISION DANS LE CORRIDOR</a><br /> -<a href="#XIX._A_BORD">XIX. À BORD</a><br /> -<a href="#XX._JE_PASSE_MON_BACCALAUREAT">XX. JE PASSE MON BACCALAURÉAT</a><br /> -<a href="#XXI._LE_MULETIER">XXI. LE MULETIER</a><br /> -<a href="#XXII._RETOUR_A_RIO">XXII. RETOUR À RIO</a><br /> -<a href="#XXIV._COURT_MAIS_GAI">XXIV. COURT, MAIS GAI</a><br /> -<a href="#XXV._A_LA_TIJUCA">XXV. À LA TIJUCA</a><br /> -<a href="#XXVI._LAUTEUR_HESITE">XXVI. L'AUTEUR HÉSITE</a><br /> -<a href="#XXVII._VIRGILIA">XXVII. VIRGILIA</a><br /> -<a href="#XXVIII._POURVU_QUE">XXVIII. POURVU QUE</a><br /> -<a href="#XXIX._LA_VISITE">XXIX. LA VISITE</a><br /> -<a href="#XXX._LA_FLEUR_DU_BUISSON">XXX. LA FLEUR DU BUISSON</a><br /> -<a href="#XXXI._LE_PAPILLON_NOIR">XXXI. LE PAPILLON NOIR</a><br /> -<a href="#XXXII._BOITEUSE_DE_NAISSANCE">XXXII. BOITEUSE DE NAISSANCE</a><br /> -<a href="#XXXIII._BIENHEUREUX_CEUX_QUI_SAVENT_RESTER">XXXIII. BIENHEUREUX CEUX QUI SAVENT RESTER</a><br /> -<a href="#XXXIV._A_UNE_AME_SENSIBLE">XXXIV. À UNE ÂME SENSIBLE</a><br /> -<a href="#XXXV._LE_CHEMIN_DE_DAMAS">XXXV. LE CHEMIN DE DAMAS</a><br /> -<a href="#XXXVI._A_PROPOS_DE_BOTTES">XXXVI. À PROPOS DE BOTTES</a><br /> -<a href="#XXXVII._ENFIN">XXXVII. ENFIN!</a><br /> -<a href="#XXXVIII._LA_QUATRIEME_EDITION">XXXVIII. LA QUATRIÈME ÉDITION</a><br /> -<a href="#XXXIX._LE_VOISIN">XXXIX. LE VOISIN</a><br /> -<a href="#XL._DANS_LE_CABRIOLET">XL. DANS LE CABRIOLET</a><br /> -<a href="#XLI._LHALLUCINATION">XLI. L'HALLUCINATION</a><br /> -<a href="#XLII._CE_QUE_NA_POINT_TROUVE_ARISTOTE">XLII. CE QUE N'A POINT TROUVÉ ARISTOTE</a><br /> -<a href="#XLIII._MARQUISE_ATTENDU_QUE_JE_SERAI_MARQUIS">XLIII. MARQUISE: ATTENDU QUE JE SERAI MARQUIS</a><br /> -<a href="#XLIV._UN_CUBAS">XLIV. UN CUBAS</a><br /> -<a href="#XLV._NOTES">XLV. NOTES</a><br /> -<a href="#XLVI._LHERITAGE">XLVI. L'HÉRITAGE</a><br /> -<a href="#XLVII._LE_RECLUS">XLVII. LE RECLUS</a><br /> -<a href="#XLVIII._UN_COUSIN_DE_VIRGILIA">XLVIII. UN COUSIN DE VIRGILIA</a><br /> -<a href="#XLIX._LE_BOUT_DU_NEZ">XLIX. LE BOUT DU NEZ</a><br /> -<a href="#L._VIRGILIA_MARIEE">L. VIRGILIA MARIÉE</a><br /> -<a href="#LI._ELLE_EST_A_MOI">LI. ELLE EST À MOI</a><br /> -<a href="#LII._LE_PAQUET_MYSTERIEUX">LII. LE PAQUET MYSTÉRIEUX</a><br /> -<a href="#LIII._......">LIII. ......</a><br /> -<a href="#LIV._LA_PENDULE">LIV. LA PENDULE</a><br /> -<a href="#LV._VIEUX_DIALOGUE_DADAM_ET_DEVE">LV. VIEUX DIALOGUE D'ADAM ET D'ÈVE</a><br /> -<a href="#LVI._LE_MOMENT_OPPORTUN">LVI. LE MOMENT OPPORTUN</a><br /> -<a href="#LVII._DESTIN">LVII. DESTIN</a><br /> -<a href="#LVIII._CONFIDENCE">LVIII. CONFIDENCE</a><br /> -<a href="#LIX._UNE_RENCONTRE">LIX. UNE RENCONTRE</a><br /> -<a href="#LX._LACCOLADE">LX. L'ACCOLADE</a><br /> -<a href="#LXI._UN_PROJET">LXI. UN PROJET</a><br /> -<a href="#LXII._LOREILLER">LXII. L'OREILLER</a><br /> -<a href="#LXIII._FUYONS">LXIII. FUYONS</a><br /> -<a href="#LXIV._LA_TRANSACTION">LXIV. LA TRANSACTION</a><br /> -<a href="#LXV._A_LAFFUT_ET_AUX_ECOUTES">LXV. À L'AFFÛT ET AUX ÉCOUTES</a><br /> -<a href="#LXVI._LES_JAMBES">LXVI. LES JAMBES</a><br /> -<a href="#LXVII._LA_PETITE_MAISON">LXVII. LA PETITE MAISON</a><br /> -<a href="#LXVIII._LE_FOUET">LXVIII. LE FOUET</a><br /> -<a href="#LXIX._UN_GRAIN_DE_FOLIE">LXIX. UN GRAIN DE FOLIE</a><br /> -<a href="#LXX._DONA_PLACIDA">LXX. DONA PLACIDA</a><br /> -<a href="#LXXI._CRITIQUE_DE_CE_LIVRE">LXXI. CRITIQUE DE CE LIVRE</a><br /> -<a href="#LXXII._LE_BIBLIOMANE">LXXII. LE BIBLIOMANE</a><br /> -<a href="#LXXIII._LE_GOUTER">LXXIII. LE GOÛTER</a><br /> -<a href="#LXXIV._HISTOIRE_DE_DONA_PLACIDA">LXXIV. HISTOIRE DE DONA PLACIDA</a><br /> -<a href="#LXXV._REFLEXIONS">LXXV. RÉFLEXIONS</a><br /> -<a href="#LXXVI._LE_FUMIER">LXXVI. LE FUMIER</a><br /> -<a href="#LXXVII._ENTREVUE">LXXVII. ENTREVUE</a><br /> -<a href="#LXXVIII._LA_PRESIDENCE">LXXVIII. LA PRÉSIDENCE</a><br /> -<a href="#LXXIX._MOYEN_TERME">LXXIX. MOYEN TERME</a><br /> -<a href="#LXXX._LE_SECRETAIRE">LXXX. LE SECRÉTAIRE</a><br /> -<a href="#LXXXI._LA_RECONCILIATION">LXXXI. LA RÉCONCILIATION</a><br /> -<a href="#LXXXII._QUESTION_DE_BOTANIQUE">LXXXII. QUESTION DE BOTANIQUE</a><br /> -<a href="#LXXXIII._13">LXXXIII. 13</a><br /> -<a href="#LXXXIV._LE_CONFLIT">LXXXIV. LE CONFLIT</a><br /> -<a href="#LXXXV._AU_SOMMET_DE_LA_MONTAGNE">LXXXV. AU SOMMET DE LA MONTAGNE</a><br /> -<a href="#LXXXVI._LE_MYSTERE">LXXXVI. LE MYSTÈRE</a><br /> -<a href="#LXXXVII._GEOLOGIE">LXXXVII. GÉOLOGIE</a><br /> -<a href="#LXXXVIII._LE_MALADE">LXXXVIII. LE MALADE</a><br /> -<a href="#LXXXIX._IN_EXTREMIS">LXXXIX. IN EXTREMIS</a><br /> -<a href="#XC._VIEUX_COLLOQUE_DADAM_ET_DE_CAIN">XC. VIEUX COLLOQUE D'ADAM ET DE CAÏN</a><br /> -<a href="#XCI._UNE_LETTRE_EXTRAORDINAIRE">XCI. UNE LETTRE EXTRAORDINAIRE</a><br /> -<a href="#XCII._UN_HOMME_EXTRAORDINAIRE">XCII. UN HOMME EXTRAORDINAIRE</a><br /> -<a href="#XCIII._LE_DINER">XCIII. LE DÎNER</a><br /> -<a href="#XCIV._LA_CAUSE_SECRETE">XCIV. LA CAUSE SECRÈTE</a><br /> -<a href="#XCV._FLEURS_DAUTAN">XCV. FLEURS D'AUTAN</a><br /> -<a href="#XCVI._LA_LETTRE_ANONYME">XCVI. LA LETTRE ANONYME</a><br /> -<a href="#XCVII._ENTRE_LA_BOUCHE_ET_LE_FRONT">XCVII. ENTRE LA BOUCHE ET LE FRONT</a><br /> -<a href="#XCVIII._SUPPRIME">XCVIII. SUPPRIMÉ</a><br /> -<a href="#XCIX._DANS_LA_SALLE">XCIX. DANS LA SALLE</a><br /> -<a href="#C._LE_CAS_PROBABLE">C. LE CAS PROBABLE</a><br /> -<a href="#CI._LA_REVOLUTION_DALMATE">CI. LA RÉVOLUTION DALMATE</a><br /> -<a href="#CII._REPOS">CII. REPOS</a><br /> -<a href="#CIII._DISTRACTION">CIII. DISTRACTION</a><br /> -<a href="#CIV._CEST_LUI">CIV. C'EST LUI</a><br /> -<a href="#CV._EQUIVALENCE_DES_FENETRES">CV. ÉQUIVALENCE DES FENÊTRES</a><br /> -<a href="#CVI._JEUX_PERILLEUX">CVI. JEUX PÉRILLEUX</a><br /> -<a href="#CVII._LE_BILLET">CVII. LE BILLET</a><br /> -<a href="#CVIII._OU_LON_NE_COMPREND_PLUS_BIEN">CVIII. OÙ L'ON NE COMPREND PLUS BIEN</a><br /> -<a href="#CIX._LE_PHILOSOPHE">CIX. LE PHILOSOPHE</a><br /> -<a href="#CX._31">CX._31</a><br /> -<a href="#CXI._LE_MUR">CXI. LE MUR</a><br /> -<a href="#CXII._LOPINION">CXII. L'OPINION</a><br /> -<a href="#CXIII._LA_SOUDURE">CXIII. LA SOUDURE</a><br /> -<a href="#CXIV._FIN_DE_DIALOGUE">CXIV. FIN DE DIALOGUE</a><br /> -<a href="#CXV._LE_DEJEUNER">CXV. LE DÉJEUNER</a><br /> -<a href="#CXVI._PHILOSOPHIE_DES_FEUILLES_MORTES">CXVI. PHILOSOPHIE DES FEUILLES MORTES</a><br /> -<a href="#CXVII._LHUMANITISME">CXVII. L'HUMANITISME</a><br /> -<a href="#CXVIII._LA_TROISIEME_FORCE">CXVIII. LA TROISIÈME FORCE</a><br /> -<a href="#CXIX._PARENTHESE">CXIX. PARENTHÈSE</a><br /> -<a href="#CXX._COMPELLE_INTRARE">CXX. <i>COMPELLE INTRARE</i></a><br /> -<a href="#CXXI._EN_DESCENDANT_LA_COLLINE">CXXI. EN DESCENDANT LA COLLINE</a><br /> -<a href="#CXXII._UNE_INTENTION_TRES_FINE">CXXII. UNE INTENTION TRÈS FINE</a><br /> -<a href="#CXXIII._LE_VRAI_COTRIM">CXXIII. LE VRAI COTRIM</a><br /> -<a href="#CXXIV._POUR_SERVIR_DINTERMEDE">CXXIV. POUR SERVIR D'INTERMÈDE</a><br /> -<a href="#CXXV._EPITAPHE">CXXV. EPITAPHE</a><br /> -<a href="#CXXVI._DESOLATION">CXXVI. DÉSOLATION</a><br /> -<a href="#CXXVII._FORMALITES">CXXVII. FORMALITÉS</a><br /> -<a href="#CXXVIII._A_LA_CHAMBRE">CXXVIII. À LA CHAMBRE</a><br /> -<a href="#CXXIX._SANS_REMORDS">CXXIX. SANS REMORDS</a><br /> -<a href="#CXXX._UNE_CALOMNIE">CXXX. UNE CALOMNIE</a><br /> -<a href="#CXXXI._FRIVOLITES">CXXXI. FRIVOLITÉS</a><br /> -<a href="#CXXXII._LE_PRINCIPE_DHELVETIUS">CXXXII. LE PRINCIPE D'HELVÉTIUS</a><br /> -<a href="#CXXXIII._CINQUANTE_ANS">CXXXIII. CINQUANTE ANS</a><br /> -<a href="#CXXXIV._OBLIVION">CXXXIV. OBLIVION</a><br /> -<a href="#CXXXV._INUTILITE">CXXXV. INUTILITÉ</a><br /> -<a href="#CXXXVI._LE_SHAKO">CXXXVI. LE SHAKO</a><br /> -<a href="#CXXXVII._A_UN_CRITIQUE">CXXXVII. À UN CRITIQUE</a><br /> -<a href="#CXXXVIII._COMMENT_JE_NE_FUS_PAS_MINISTRE_DETAT">CXXXVIII. COMMENT JE NE FUS PAS MINISTRE D'ÉTAT</a><br /> -<a href="#CXXXIX._QUI_EXPLIQUE_LE_CHAPITRE_ANTERIEUR">CXXXIX. QUI EXPLIQUE LE CHAPITRE ANTÉRIEUR</a><br /> -<a href="#CXL._LES_CHIENS">CXL. LES CHIENS</a><br /> -<a href="#CXLI._LA_DEMANDE_SECRETE">CXLI. LA DEMANDE SECRÈTE</a><br /> -<a href="#CXLII._JE_NIRAI_PAS">CXLII. JE N'IRAI PAS</a><br /> -<a href="#CXLIII._UTILITE_RELATIVE">CXLIII. UTILITÉ RELATIVE</a><br /> -<a href="#CXLIV._EXPLICATION_SUPERFLUE">CXLIV. EXPLICATION SUPERFLUE</a><br /> -<a href="#CXLV._LE_PROGRAMME">CXLV. LE PROGRAMME</a><br /> -<a href="#CXLVI._UNE_EXTRAVAGANCE">CXLVI. UNE EXTRAVAGANCE</a><br /> -<a href="#CXLVII._LE_PROBLEME_INSOLUBLE">CXLVII. LE PROBLÈME INSOLUBLE</a><br /> -<a href="#CXLVIII._THEORIE_DU_BIENFAIT">CXLVIII. THÉORIE DU BIENFAIT</a><br /> -<a href="#CXLIX._ROTATION_ET_TRANSMISSION">CXLIX. ROTATION ET TRANSMISSION</a><br /> -<a href="#CL._PHILOSOPHIE_DES_EPITAPHES">CL. PHILOSOPHIE DES ÉPITAPHES</a><br /> -<a href="#CLI._LA_MONNAIE_DE_VESPASIEN">CLI. LA MONNAIE DE VESPASIEN</a><br /> -<a href="#CLII._LALIENISTE">CLII. L'ALIÉNISTE</a><br /> -<a href="#CLIII._LES_NAVIRES_DU_PIREE">CLIII. LES NAVIRES DU PIRÉE</a><br /> -<a href="#CLIV._REFLEXION_CORDIALE">CLIV. RÉFLEXION CORDIALE</a><br /> -<a href="#CLV._ORGUEIL_DE_LA_SERVILITE">CLV. ORGUEIL DE LA SERVILITÉ</a><br /> -<a href="#CLVI._PHASE_BRILLANTE">CLVI. PHASE BRILLANTE</a><br /> -<a href="#CLVII._DEUX_RENCONTRES">CLVII. DEUX RENCONTRES</a><br /> -<a href="#CLVIII._LA_DEMI_DEMENCE">CLVIII. LA DEMI-DÉMENCE</a><br /> -<a href="#CLIX._NEGATIVES_SUR_NEGATIVES">CLIX. NÉGATIVES SUR NÉGATIVES</a><br /></p> - - - - -<hr class="chap" /> - - - - -<h4><a id="AU_LECTEUR">AU LECTEUR</a></h4> - - -<p>Que Stendhal confesse avoir écrit ses livres pour une centaine de -lecteurs, voilà de quoi s'étonner et s'attrister; mais qu'importe que -ce volume ait les cent lecteurs de Stendhal, ou cinquante, ou même -vingt, ou tout simplement dix! Dix... ou cinq, qui sait? C'est en -vérité une œuvre diffuse, dans laquelle moi, Braz Cubas, j'ai adopté -la forme libre d'un Sterne et d'un Xavier de Maistre, en y mettant -peut-être une ombre de pessimisme. C'est bien possible: une œuvre de -défunt... J'ai plongé ma plume dans une encre faite d'ironie et de -mélancolie, et il n'est pas difficile de présumer ce qui peut sortir -d'un tel mélange. D'ailleurs les gens graves trouveront à ce livre des -apparences de pur roman, tandis que les lecteurs frivoles y chercheront -en vain la contexture habituelle du roman. Me voici donc privé de -l'estime des gens graves et de la sympathie des frivoles, qui sont les -deux pivots de l'opinion.</p> - -<p>Malgré tout, je ne désespère pas de la ramener à moi, et je vais -tout d'abord m'abstenir d'un prologue trop explicite et long. La -meilleure préface est celle qui contient le moins de choses possible, -et qui les dit d'une façon obscure et tronquée. Donc je vous fais -grâce des procédés extraordinaires que j'ai employés dans la -confection de ces mémoires, écrits là-bas, dans l'autre monde. Ce -serait sans doute intéressant, mais surtout long, et parfaitement -inutile à la compréhension de ce livre. L'œuvre vaut ce qu'elle vaut. -Si elle te plaît, ô délicat lecteur, paie-moi de ma peine. Sinon je -te ferai la nique, et bonsoir.</p> - - -<p style="margin-left: 60%;">BRAZ CUBAS.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="I._MORT_DE_LAUTEUR">I. MORT DE L'AUTEUR</a></h4> - - -<p>Je me suis demandé pendant quelque temps si je commencerais ces -mémoires par le commencement ou par la fin, c'est-à-dire si je -parlerais d'abord de ma naissance ou de ma mort. L'usage courant est de -commencer par la naissance, mais deux considérations me firent adopter -une autre méthode. La première c'est que je ne suis pas à proprement -parler un auteur défunt, mais un défunt auteur, pour qui la tombe fut -un autre berceau. La seconde c'est que j'ai pensé que cet écrit en -serait ainsi plus original et plus galant. Moïse, qui a aussi narré sa -mort, ne la met pas au début mais à la fin de son récit: différence -radicale entre mon livre et le Pentateuque.</p> - -<p>Je mourus donc un vendredi du mois d'août 1869, sur le coup de deux -heures de l'après-midi, dans ma belle propriété de Catumby. J'avais -alors soixante-quatre ans, solides et verts; j'étais vieux garçon, je -possédais environ trois cents contos, et onze amis m'accompagnèrent au -cimetière. Onze amis! Il est vrai qu'on n'avait envoyé aucune lettre -de faire part, et qu'il tombait une pluie fine passée au tamis, si -implacable et si triste qu'un de mes fidèles de la dernière heure en -intercala cette ingénieuse pensée dans le discours qu'il prononça sur -le bord de ma sépulture: «Vous qui l'avez connu, Messieurs, ne vous -semble-t-il pas comme à moi que la Nature paraît pleurer la perte -irréparable d'un des plus beaux caractères dont se puisse honorer -l'humanité? Cette ambiance sombre, ces gouttes du ciel, ces nuages -obscurs qui voilent l'azur comme un crêpe funèbre, révèlent la -douleur profonde dont la Nature est pénétrée, et tout cela constitue -un sublime tribut de louange à notre illustre défunt.»</p> - -<p>Bon et fidèle ami! comme j'ai bien fait de lui laisser vingt titres de -rente par héritage. Ce fut de la sorte que j'arrivai au terme de mon -voyage; ce fut ainsi que j'entrai dans l'<i>indiscovered country</i> de -Hamlet, exempt des angoisses et du doute du jeune prince danois. Ma -retraite fut calme et traînante, comme celle de quelqu'un qui se retire -tard du spectacle. Tard et rassasié. Neuf ou dix personnes assistèrent -à mon départ; trois femmes entre autres: ma sœur Sabine, mariée avec -Cotrim; sa fille, un lis de la vallée, et... prenez patience: d'ici peu -vous saurez quelle était la troisième. Contentez-vous d'apprendre pour -l'instant que cette anonyme, bien qu'elle ne fût point ma parente, eut -plus de réel chagrin que mes propres parents. En vérité, elle -souffrit davantage. Elle ne cria pas, elle ne se roula pas sur le sol en -proie à une attaque de nerfs, c'est vrai... Mais un vieux garçon qui -meurt à soixante-quatre ans ne prête pas à la douleur tragique, et de -toutes les façons il ne convenait pas à l'inconnue d'en donner les -marques. Debout au chevet du lit, les regards stupides, la bouche -entr'ouverte, la pauvre femme ne pouvait se convaincre de mon trépas: -«Mort! mort!» se répétait-elle.</p> - -<p>Et son imagination, comme les cigognes qu'un illustre voyageur vit -cingler, en dépit des ruines et du temps, de l'Illyssus vers les plages -africaines, vola par-dessus les débris des années jusqu'à une Afrique -juvénile. (Nous l'y accompagnerons plus tard, quand moi-même je -revêtirai les traits de mes premiers ans.) Pour le moment, je veux -mourir tranquille et méthodiquement, en écoutant les sanglots des -dames, les chuchotements des hommes, la pluie qui tambourine sur les -feuilles des tignorons dans le jardin, le frottement strident d'un -tranchet que le rémouleur aiguise dehors, à la porte du sellier. Je -vous jure que cet orchestre mortuaire était beaucoup moins triste qu'on -ne pourrait supposer. Il finit même par me sembler délectable: la vie -trébuchait en moi, la conscience s'effaçait, je tombai de -l'immobilité physique dans l'immobilité morale; mon corps devenait -plante, pierre, boue, puis plus rien.</p> - -<p>Je mourus d'une pneumonie. Si j'affirme pourtant que ma mort fut causée -moins par cette maladie que par une idée grandiose et utile, le lecteur -ne me croira pas, quoique ce soit la vérité pure. Je Vais exposer en -connaissance de cause.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="II._LEMPLATRE">II. L'EMPLÂTRE</a></h4> - - -<p>Effectivement, tandis que je me promenais un matin dans le jardin, une -idée se suspendit au trapèze que j'avais dans le cerveau. Puis elle -commença à jouer des bras et des jambes, à faire les plus scabreuses -cabrioles et les plus audacieux exercices de voltige. Je m'abîmai dans -sa contemplation. Soudain elle fit un saut périlleux, puis étendit -bras et jambes en forme d'X: «Déchiffre-moi ou je te dévore».</p> - -<p>Ce n'était rien moins que l'invention d'un médicament sublime, d'un -emplâtre anti-hypocondriaque, destiné à soulager notre mélancolie -humaine. Dans ma demande de brevet, j'appelai l'attention du -Gouvernement sur ce résultat véritablement chrétien. Cela ne -m'empêcha pas du reste de m'épancher avec mes amis au sujet des -avantages pécuniaires qui devaient découler de la vente d'un produit -si merveilleux dans ses résultats. Mais maintenant que je suis ici, de -l'autre côté de la vie, je puis bien avouer que mon enthousiasme -venait principalement de l'espoir de voir ces trois paroles: <i>Emplâtre -Braz Cubas</i>, imprimées sur les journaux, sur les murs, sur des -affiches, aux quatre coins des rues. Pourquoi le nierais-je? J'avais la -passion de l'esbroufe, de l'annonce et du feu d'artifice. Les modestes -s'indigneront peut-être, les habiles m'en feront un titre à leur -considération. Ainsi mon idée, comme les monnaies, avait deux faces: -l'une tournée vers le public, l'autre vers moi. D'un côté, -philanthropie et lucre; de l'autre, soif de renommée. Disons: amour de -la gloire.</p> - -<p>Mon oncle, chanoine à prébende entière, avait l'habitude de me dire -que l'amour de la gloire temporelle mène à la perdition, les âmes ne -devant aspirer qu'à la gloire éternelle. À cela, mon autre oncle, -ancien officier d'infanterie, répondait qu'il n'y a rien de plus -véritablement humain que le sentiment de la gloire, qui est une des -caractéristiques de notre espèce.</p> - -<p>Le lecteur décidera entre le militaire et le prêtre; je reviens à mon -emplâtre.</p> - - - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="III._GENEALOGIE">III. GÉNÉALOGIE</a></h4> - - -<p>Mais puisque j'ai parlé de mes deux oncles, le moment est opportun pour -ébaucher ma généalogie.</p> - -<p>Un certain Damion Cubas, qui florissait dans la première moitié du -XVIII<sup>e</sup> siècle, fut le fondateur de ma famille. Il était né à -Rio de Janeiro, où il exerçait la profession de tonnelier. S'il se fût -limité à cet état, il serait mort sans doute dans la gêne et -l'obscurité. Mais étant devenu agriculteur, il planta, cueillit et -troqua ses produits contre de bons deniers sonnants jusqu'au jour où il -mourut, laissant une grosse fortune à son fils, le licencié Luiz -Cubas. C'est de lui que date vraiment la série de mes aïeux, de ceux -que ma famille avoue—Damion Cubas n'ayant été après tout qu'un -tonnelier, peut-être même un mauvais tonnelier, tandis que Luiz Cubas -passa par l'Université de Coimbra, occupa de hautes charges, et fut un -des confidents du vice-roi, comte de Cunha. Comme ce nom de Cubas -sentait par trop le muid, mon père, qui était l'arrière petit-fils de -Damion, alléguait les hauts faits d'armes d'un certain chevalier qui, -sur la terre d'Afrique, aurait reçu ce titre, un jour qu'il enleva -trois cents cuves<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> aux Mores. Mon père, homme d'imagination, -échappait ainsi à la tonnellerie sur l'aile d'un calembour. C'était -un digne homme, d'un bon naturel, digne et loyal entre tous. Il avait -bien quelques fumées de vanité. Mais trouve-t-on quelqu'un en ce bas -monde qui échappe à ce travers? Il est bon d'ajouter qu'il ne recourut -à ce stratagème qu'après avoir cherché à greffer notre famille sur -le vieux tronc de mon célèbre homonyme, le capitan Braz Cubas, qui -fonda la ville de S. Vicente où il mourut en 1592. Ce fut pour ce motif -qu'il me donna le nom de Braz. Mais les descendants légitimes -protestèrent, et il inventa les trois cents cuves mauresques.</p> - -<p>J'ai encore quelques parents vivants: ma nièce Venancia, par exemple: -le lis de la vallée, fleur des dames de son temps. Son père aussi, -Cotrim, un individu qui... mais n'anticipons pas sur les événements. -Finissons-en d'une avec l'emplâtre.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="IV._LIDEE_FIXE">IV. L'IDÉE FIXE</a></h4> - - -<p>Après tant et tant de cabrioles, mon idée finit par devenir une idée -fixe. Dieu te garde, lecteur, d'une semblable aventure. Mieux vaut un -fétu ou même une poutre dans l'œil. Vois Cavour: ce fut l'idée fixe -de l'unité italienne qui le tua. Il est vrai que Bismark n'est pas mort -de la sienne. Mais la nature est une grande capricieuse, et l'histoire -une éternelle toquée. Par exemple Suétone nous présente un Claude -qui est un parfait imbécile,—une «citrouille», suivant l'expression -de Sénèque,—et un Titus qui fut les délices de Rome. Et voici qu'un -moderne professeur trouve le moyen de démontrer que des deux césars, -le délicieux, l'exquis, c'est précisément la citrouille de Sénèque. -Et toi, madame Lucrèce, fleur de la famille des Borgias, si un poète -te peint sous les traits d'une Messaline catholique, il se présente -aussitôt un Grégorovius incrédule pour adoucir ton profil. Si tu n'es -pas un lis, au moins n'es-tu pas non plus un bourbier. Il me plaît de -me tenir en équilibre, entre le poète et le savant.</p> - -<p>Vive l'histoire, qui, dans sa volubilité, tourne à tous les vents. Et -pour en revenir à l'idée fixe, je dirai que c'est elle qui fait les -grands hommes et les fous. L'idée mobile, vague, chatoyante, est le -propre des Claude, suivant la formule de Suétone.</p> - -<p>Mon idée fixe, à moi, était fixe à un point que je ne saurais dire. -Non, je ne trouve rien au monde qui soit assez fixe pour servir de terme -de comparaison: peut-être la lune, peut-être les pyramides d'Égypte, -ou l'ancienne diète germanique. C'est au lecteur de choisir et je le -prie de ne pas faire la grimace, parce que je tarde à commencer la -partie narrative de ces mémoires. Nous y viendrons. Je vois bien qu'il -préfère l'anecdote à la réflexion, comme les autres lecteurs, ses -confrères. Il est dans son droit. Encore un peu de patience. Ce livre -est écrit avec flegme, avec le flegme d'un homme qui n'a plus à tenir -compte de la brièveté du siècle. C'est une œuvre essentiellement -philosophique, d'une philosophie inégale, tantôt austère, tantôt -folichonne; elle n'édifie ni ne détruit; elle ne refroidit ni -n'enflamme; et toutefois elle vise moins haut qu'à l'apostolat, et plus -haut qu'au simple passe-temps.</p> - -<p>Allons, rectifiez la position de votre nez, et revenons à l'emplâtre. -Laissons là l'histoire avec ses caprices de dame élégante. Nous -n'étions pas à Salamine, et nous n'avons point écrit la confession -d'Augsbourg. Pour ma part, si de temps à autre je me souviens de -Cromwell, c'est seulement pour me dire que la main de Son Altesse, cette -main qui ferma le Parlement, aurait pu imposer aux Anglais l'emplâtre -Braz Cubas. Et ne vous riez pas de cette banale victoire de la pharmacie -sur le puritanisme. Qui ne sait qu'au pied de chaque haute et ostensible -bannière, il y a souvent de petits drapeaux, modestes et particuliers, -qui se dressent et se déroulent à l'ombre de ceux-ci, et quelquefois -même leur survivent. Voyez le village qui s'abritait sous la protection -du château féodal. Le château tomba, le village demeure. Il est vrai -qu'il a grandi et a pris des airs de noblesse... Décidément ma -comparaison ne vaut rien.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="V._OU_LON_VOIT_POINDRE_LOREILLE_DUNE_FEMME">V. OÙ L'ON VOIT POINDRE L'OREILLE D'UNE FEMME</a></h4> - - -<p>Mais voici que tandis que j'étais en train de préparer et de -perfectionner ma recette, je reçus en plein un vent coulis. Je tombai -malade; je traitai le mal par le mépris. J'avais l'emplâtre en tête. -Je portais en moi l'idée fixe des fous et des forts. Je me voyais de -loin m'élevant au-dessus de la multitude, pour remonter au ciel comme -un aigle immortel, et ce n'est pas en présence de ce spectacle sublime -qu'un homme se laisse vaincre par la douleur. Le jour suivant j'étais -plus mal. Je me soignai alors, mais incomplètement, sans méthode, et -sans persistance. Telle fut l'origine du mal qui m'emporta dans le -domaine de l'éternité. Vous savez déjà que je mourus un vendredi, -jour de mauvais augure, et je crois avoir prouvé que ce fut ma -découverte qui me tua. Il y a des démonstrations moins lucides et non -moins triomphantes.</p> - -<p>Il n'était pas impossible cependant que je devinsse centenaire et que -mon nom figurât dans les journaux sur la liste des macrobiens. J'avais -une bonne santé, j'étais robuste. Supposez qu'au lieu de poser les -bases d'une invention pharmaceutique, j'eusse réuni les éléments -d'une institution politique ou d'une réforme religieuse. Le courant -d'air, supérieur aux spéculations humaines, me surprenait de la même -manière, et tout s'en allait à vau-l'eau. Telle est la destinée -humaine.</p> - -<p>Ce fut sur cette réflexion que je pris congé de la femme, je ne dirai -pas la plus sage, mais assurément la plus belle de toutes celles de son -temps, de l'anonyme du premier chapitre, celle dont l'imagination, -semblable aux cigognes de l'Illyssus... Elle avait alors -cinquante-quatre ans; c'était une ruine, une imposante ruine. -Figurez-vous, lecteur, que nous nous étions aimés, elle et moi, bien -des années auparavant, et qu'un jour, au cours de ma maladie, je la vis -paraître à la porte de ma chambre.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="VI._CHIMENE_QUI_LEUT_DIT_RODRIGUE_QUI_LEUT_CRU">VI. «CHIMÈNE, QUI L'EÛT DIT? RODRIGUE, QUI L'EÛT CRU?»</a></h4> - - -<p>Je la vis s'arrêter sur le seuil de l'alcôve, pâle, émue, vêtue de -noir, et demeurer là sans oser entrer, peut-être intimidée par la -présence d'un homme qui se trouvait avec moi. Du lit où j'étais -étendu, je la contemplai pendant tout ce temps, sans lui rien dire et -sans faire un geste. Nous ne nous voyions pas depuis deux ans déjà, et -elle m'apparaissait, non telle qu'elle était, mais telle qu'elle avait -été. Je me remémorai ce que nous fûmes tous deux, à l'époque -juvénile vers laquelle un Ézéchias mystérieux fit soudain reculer le -soleil. Je secouai toutes mes misères, et cette poignée de poussière, -que la mort allait éparpiller dans l'éternité du néant, fut plus -forte que le temps, ministre de la mort. Aucune eau de Jouvence n'eût -valu cette simple et mélancolique évocation du passé.</p> - -<p>Croyez-m'en: rien ne vaut le souvenir. On ne doit jamais se fier à la -félicité présente; il y a en elle une goutte de bave de Caïn. Quand -le temps a passé, quand le spasme a cessé, alors oui, on peut vraiment -savourer celle des deux illusions qui est la meilleure, parce qu'elle -est exempte de souffrance.</p> - -<p>L'évocation fut d'ailleurs de courte durée. La réalité s'imposa, le -présent fit disparaître le passé. Peut-être exposerai-je au lecteur, -dans quelque page de ce livre, ma théorie des éditions humaines. Pour -le moment, ce qu'il est important de savoir, c'est que Virgilia (elle -s'appelait Virgilia) entra dans l'alcôve, avec la fermeté, la gravité -que lui donnaient ses vêtements et aussi les années, et s'approcha de -mon chevet. L'étranger se leva et sortit. C'était un individu qui -venait tous les jours me rendre visite pour me parler du change, de la -colonisation et de la nécessité de multiplier les chemins de fer au -Brésil. Comme c'était passionnant pour un moribond! Il sortit; -Virgilia demeura debout; durant quelques instants nous nous regardâmes -en silence. Qui l'eût dit? de deux grands amoureux, de deux passions -effrénées, il ne restait rien après vingt années: rien, ou tout au -plus deux cœurs desséchés, dévastés par la vie et rassasiés -d'elle, peut-être pas autant l'un que l'autre, mais enfin rassasiés -tous deux. Virgilia avait alors la beauté de la vieillesse, un air -austère et maternel. Elle était moins maigre qu'à notre dernière -rencontre à la Tijuca dans une fête de la Saint-Jean. Elle faisait -tête au temps: c'est à peine si quelques fils blancs s'intercalaient -entre ses cheveux noirs.</p> - -<p>—Voilà que vous rendez visite aux défunts, lui dis-je.</p> - -<p>—Qui parle de défunts? répondit-elle en faisant la moue.</p> - -<p>Et après m'avoir serré la main:</p> - -<p>—Je m'occupe de secouer les paresseux.</p> - -<p>Elle n'avait plus la caresse attendrie d'un autre temps, mais sa voix -était amicale et douce. Elle s'assit. J'étais seul chez moi, en -compagnie d'un simple infirmier. Nous pouvions nous parler en toute -franchise. Virgilia me donna des informations du dehors: elle comptait -avec esprit, assaisonnant ses discours d'un peu de médisance, ce sel de -la conversation. Et sur le point de quitter le monde, j'éprouvais un -plaisir satanique à me moquer de lui, à me convaincre que je perdais -bien peu de choses en vérité.</p> - -<p>—Quelle idée! interrompit Virgilia, en grossissant la voix. Si -vous continuez, je ne reviendrai plus. Mourir! naturellement, nous sommes -tous mortels. Il suffit d'être en vie.</p> - -<p>Et regardant sa montre:</p> - -<p>—Mon Dieu! déjà trois heures. Je file.</p> - -<p>—Déjà?</p> - -<p>—Oui; je reviendrai demain ou après-demain.</p> - -<p>—Je ne sais trop que vous conseiller. Votre malade est un vieux -garçon, et il n'y a aucune femme chez lui.</p> - -<p>—Et votre sœur?</p> - -<p>—Elle ne pourra venir qu'à partir de samedi.</p> - -<p>Virgilia réfléchit un instant. Puis elle haussa les épaules, et dit -gravement:</p> - -<p>—Je suis vieille! Personne ne remarquera... D'ailleurs, pour -couper court aux racontages, j'amènerai Nhonhô.</p> - -<p>Nhonhô était l'unique fruit de son mariage, et à l'âge de cinq ans, -il avait été le complice inconscient de nos amours. À l'époque de ma -maladie, il était déjà avocat. Ils vinrent tous deux, le -surlendemain, et j'avoue qu'en les recevant dans ma chambre, je fus pris -d'une timidité qui ne me permit pas de répondre tout de suite aux -paroles affectueuses du jeune homme. Virgilia devina ce qui se passait -en moi, et lui dit:</p> - -<p>—Nhonhô, regarde-moi ce grand enfant gâté qui ne dit rien pour -faire croire qu'il est très malade.</p> - -<p>Le jeune homme sourit; je souris aussi, je crois, et nous plaisantâmes. -Virgilia était sereine et souriante, offrant l'aspect des existences -immaculées, sans un regard suspect, sans un geste dénonciateur. Son -égalité de parole et de caractère dénonçait une domination -d'elle-même assez rare, sans doute. Notre conversation glissa par -hasard aux amours illégitimes, moitié divulguées, moitié secrètes, -d'une personne de notre connaissance, et qui était même son amie, ce -qui ne l'empêcha pas de montrer à l'égard de celle-ci quelque dédain -et même de l'indignation. Son fils écoutait avec satisfaction cette -voix digne et forte, et je me demandais à moi-même ce que les -pies-grièches diraient de nous, si Buffon était né pie-grièche.</p> - -<p>C'était le délire qui méprenait.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="VII._LE_DELIRE">VII. LE DÉLIRE</a></h4> - - -<p>Je ne sache pas que personne ait encore raconté son propre délire. La -science me sera redevable de ce service. Les lecteurs indifférents aux -phénomènes mentaux pourront sauter ce chapitre. Mais même si vous -n'êtes pas curieux, vous trouverez peut-être intéressant de savoir ce -qui se passa dans ma tête pendant près d'une demi-heure.</p> - -<p>Je pris d'abord la forme d'un barbier chinois habile et grassouillet, -en train de raser de près un mandarin, qui me payait de ma peine par des -chiquenaudes et des dragées: simples caprices de mandarin.</p> - -<p>L'instant d'après, je devins la <i>Somme</i> de Saint Thomas, imprimée -en un volume et reliée en maroquin, avec des fermoirs d'argent et des -estampes. Ce délire donna à mon corps la plus rigide immobilité. Je -me rappelle encore que mes mains formaient les fermoirs du livre. Je les -tenais croisées sur le ventre, et quelqu'un (Virgilia sans doute) les -décroisait, parce que cette attitude semblait celle de la mort.</p> - -<p>Enfin je fus rendu à la forme humaine, et livré à un hippopotame, qui -m'emporta. Je me laissai faire, sans protester, et je ne sais trop si je -ressentais de la peur ou un sentiment de confiance. Mais au bout d'un -instant, la course devint tellement vertigineuse que j'osai -l'interroger, et lui dire, après quelques précautions oratoires, qu'il -me semblait aller à l'aventure.</p> - -<p>—Tu te trompes, me répondit l'animal. Nous remontons à l'origine -des siècles.</p> - -<p>Je lui fis observer que c'était un peu loin. Mais l'hippopotame ne -m'entendit pas ou ne me comprit pas, ou feignit de ne pas entendre. Je -lui demandai, puisqu'il parlait, s'il descendait du cheval d'Achille ou -de l'âne de Balaam, et il me répondit par un geste commun à ces deux -animaux: il secoua les oreilles. Je fermai alors les yeux et -m'abandonnai au hasard. J'avoue que je ressentis quelque démangeaison -de savoir où se trouvait placée l'origine des siècles, si elle était -aussi mystérieuse que celle du Nil, et surtout si elle valait plus ou -moins que la consommation des mêmes siècles: réflexions d'un cerveau -malade. Comme je fermais les yeux, je ne voyais pas le chemin. Je me -souviens seulement que l'impression du froid augmentait à mesure que -nous avancions. À un certain moment, je crus entrer dans la région des -neiges éternelles. J'ouvris alors les yeux, et je vis qu'en effet mon -hippopotame galopait sur une plaine de neige, couverte de quelques -montagnes de neige, d'une végétation de neige, et de quelques grands -animaux également de neigé. On ne voyait que de la neige; un soleil de -neige nous pénétrait de froidure. J'essaya de parler, mais de -froidure. J'essayai de parler, mais je ne pus prononcer que cette -question anxieuse:</p> - -<p>—Où sommes-nous?</p> - -<p>—Nous avons passé l'Éden.</p> - -<p>—Arrêtons-nous alors sous la tente d'Abraham.</p> - -<p>—Mais puisque nous allons en arrière, répartit ma monture en se -moquant de moi.</p> - -<p>Je demeurai ahuri et vexé. Le voyage me parut décidément extravagant -et sans intérêt, le froid incommode, le moyen de locomotion brutal et -le but inaccessible. De plus,—imagination de malade,—je me -disais qu'en supposant même que nous y arrivions, il n'était pas impossible -que les siècles, irrités de cette profanation, nous déchirassent -entre leurs ongles, qui devaient être séculaires comme eux. Tandis que -je me livrais à ces réflexions, nous dévorions l'espace, et la plaine -fuyait sous nos pieds. Enfin l'animal s'arrêta, et je pus regarder -autour de moi. Regarder seulement, car je ne vis rien, hors l'immense -linceul de neige qui couvrait alors le ciel même, demeuré jusque-là -limpide. Par moment, j'entrevoyais quelque énorme plante agitant au -vent ses larges feuilles. Le silence était sépulcral. On eût dit que -la vie des êtres se figeait en présence de l'homme.</p> - -<p>Et voici qu'un visage énorme (tombait-il du ciel? sortait-il de terre, -je ne sais), un visage de femme, fixant sur moi des regards rutilants -comme le soleil, m'apparut. Il avait l'ampleur des solitudes sauvages et -il échappait à la compréhension humaine, car ses contours se -perdaient dans l'ambiance, et ce qui paraissait opaque était tout -simplement diaphane. Dans ma stupéfaction, je ne dis rien, je ne -poussai pas un cri. Mais au bout d'un instant, dans ma curiosité -délirante, je lui demandai son nom.</p> - -<p>—Je suis, comme il te plaira, la Nature ou Pandore. Je suis ta -mère et ton ennemie.</p> - -<p>En entendant ces mots, je reculai un peu, pris d'épouvante. La figure -poussa un large éclat de rire, qui fit autour de nous l'effet d'une -tempête. Les plantes se contorsionnèrent, et un long gémissement -rompit le silence.</p> - -<p>—Ne crains rien, me dit-elle; mon inimitié ne tue pas. C'est au -contraire par la vie qu'elle s'affirme. Tu vis: je ne te souhaite pas -d'autre mal.</p> - -<p>—Vis-je vraiment? demandai-je en enfonçant mes ongles dans ma -chair, pour me certifier de ma propre existence.</p> - -<p>—Oui, ver de terre, tu vis. Ne crains pas de perdre ces haillons, -dont tu t'enorgueillis. Pendant quelques heures encore, tu goûteras le -pain de la douleur et le vin de la misère. Tu vis, dans ta folie actuelle, -tu vis. Et si ta conscience se réveille un instant et reprend sa -sagacité, tu diras encore que tu veux vivre.</p> - -<p>Ce disant, la vision étendit le bras, me saisit par les cheveux, -m'éleva dans les airs comme elle eût fait d'une plume. Alors seulement -je contemplai de près son visage qui était énorme. Il était -d'une quiétude parfaite, sans contorsions, sans expression de -haine ou de férocité. Sa caractéristique unique et complète était -l'impassibilité égoïste, l'éternelle surdité, la volonté immobile. -Ses colères, si elle en ressentait, demeuraient enserrées dans son -cœur. En même temps, sur ce visage glacial, il y avait un air de -jeunesse, de force et de santé, en présence duquel je me sentais le -plus débile et le plus décrépit des êtres.</p> - -<p>—M'entends-tu? dit-elle enfin, au bout de quelques instants de -mutuelle contemplation.</p> - -<p>—Non, répondis-je; je ne veux pas te comprendre, tu es absurde, -tu es un mythe. Je rêve, sans doute; ou si par hasard je suis devenu fou, -tu n'es qu'une conception d'aliéné, une chose vaine, que la raison -absente ne peut ni diriger ni palper. La Nature?... celle que je connais -est bien une mère, mais non une ennemie. Elle ne fait pas de la vie un -fléau; elle n'a pas, comme toi, cet air indifférent et sépulcral. Et -pourquoi Pandore?</p> - -<p>—Parce que je porte sur moi les biens et les maux, et le pire de -tous, l'espérance, consolation des hommes. Tu trembles?</p> - -<p>—Oui, ton regard me fascine.</p> - -<p>—Sans doute; car je ne suis pas seulement la vie, mais aussi la -mort; et d'ici peu tu vas me rendre ce que je n'ai fait que te prêter. -Grand voluptueux, la volupté du néant t'attend.</p> - -<p>Quand cette parole retentit comme un coup de tonnerre dans cette -immense vallée, je crus que c'était le dernier son qui parviendrait à mes -oreilles. Je sentis comme la décomposition subite de moi-même. Je lui -lançai un regard suppliant et demandai un sursis de quelques années.</p> - -<p>—Vie éphémère, s'écria la vision, pourquoi souhaiter encore -quelque prolongement? pour dévorer encore, et être enfin dévorée à ton -tour. N'es-tu point lasse du spectacle de la lutte? Tu connais à fond -tout ce que je t'offre de moins ignoble et de moins triste: le lever du -soleil, la mélancolie des soirs, le sommeil, enfin, qui est le plus -grand présent de mes mains. Que te faut-il encore, sublime idiote?</p> - -<p>—La continuation de moi-même: je ne te demande rien de plus. Qui -donc m'a mis dans le cœur, sinon toi, cet amour de la vie? Et si j'aime la -vie, n'est-ce point te frapper toi-même que de me tuer?</p> - -<p>—Non; car je n'ai plus besoin de toi. Ce qui importe au temps, ce -n'est pas la minute qui passe, c'est celle qui vient. Celle-ci est forte, -allègre; elle se croit immortelle, bien qu'elle porte la mort en elle, -et qu'elle doive périr comme celle qui l'a précédée. Seul le temps -subsiste. Égoïsme, diras-tu; sans doute, mais j'ai encore une autre -loi: égoïsme, et conservation. La panthère enlève un veau du -troupeau en se disant qu'elle doit vivre; et si le veau est tendre tant -mieux. C'est la règle universelle. Monte et regarde.</p> - -<p>Ce disant, la vision m'emporta au sommet d'une montagne. J'abaissai mes -yeux vers la vallée, et pendant longtemps je contemplai dans le -lointain, à travers le brouillard, une chose unique. Figure-toi, -lecteur, une réduction des siècles défilant devant moi, exhibant -toutes les races, toutes les passions, le tumulte des empires, la guerre -des appétits et des haines, la destruction réciproque des êtres et -des choses. Curieux et cruel spectacle! L'histoire de l'homme et de -notre planète prenait ainsi une intensité que ne sauraient lui donner -ni l'imagination ni la science, car la science est plus lente et -l'imagination plus vague, tandis que ce que j'avais devant moi était la -condensation vivante de tous les temps. Impossible de décrire ce -spectacle: ce serait vouloir fixer l'éclair. Les siècles se -succédaient en tourbillon, et pourtant je voyais, avec la vision -spéciale du délire, tout ce qu'ils contenaient: fléaux et délices, -gloire et misère, et l'amour aggravant la faiblesse. Voici venir la -jalousie qui dévore, la colère qui enflamme, l'envie qui bave, et la -pioche et la plume humide de sueur, et l'ambition et la faim, et la -vanité, et la mélancolie, et la richesse, et l'amour: toutes les -passions qui agitent l'homme comme un jouet, ou le détruisent et en -font un haillon. Je voyais les formes multiples du même vice originel, -qui tantôt mord les viscères, tantôt s'attaque à la pensée, et -promène éternellement son habit d'arlequin sur l'humanité tout -entière. La douleur cédait parfois, ou à l'indifférence qui est un -sommeil sans rêve, ou au plaisir qui est une douleur bâtarde. L'homme, -flagellé et rebelle, courait au-devant de la fatalité des choses, -après une figure nébuleuse et fuyante, faite de lambeaux de -l'impalpable, de l'improbable, de l'invisible, mal cousus avec -l'aiguille de l'imagination. Et cette image, vaine chimère de la -félicité, ou s'éloignait perpétuellement, ou se laissait prendre par -un pan de sa robe, dont l'homme s'enveloppait aussitôt la poitrine, -tandis qu'elle partait d'un éclat de rire et jouissait comme un songe.</p> - -<p>Devant tant de misères, je ne pus contenir un cri d'angoisse que Nature -ou Pandore entendit sans rire ni protester; et je ne sais par quelle -bizarrerie cérébrale ce fut moi qui me mis à rire d'un rire -inextinguible et idiot.</p> - -<p>—Tu as raison, dis-je; le spectacle est divertissant et vaut la -peine d'être vu, quoiqu'il soit un peu monotone. Quand Job maudissait le -jour où il fut conçu, il eût aimé à voir d'ici ce spectacle. Allons, -Pandore, ouvre tes entrailles et digère-moi; le spectacle est -divertissant, mais digère-moi.</p> - -<p>Je fus invité, pour toute réponse, à regarder au-dessous de moi les -siècles qui continuaient à passer, rapides et turbulents, les -générations qui se superposaient aux générations, les unes tristes -compte la captivité d'Israël, les autres gaies, comme les -extravagances de Commode, et toutes s'engouffrant ponctuellement dans le -sépulcre. Je voulais fuir, mais une force inconnue alourdissait mes -pieds. Alors je me dis en moi-même: «Bon! laissons passer les -siècles; le mien aura son tour et tous après lui, jusqu'au dernier, -qui me donnera le mot de l'énigme de l'éternité.» Et je regardai, et -je continuai à voir les âges qui survenaient et passaient, et je me -sentais résolu et tranquille, peut-être même satisfait. Oui, -peut-être bien, satisfait. Chaque siècle apportait sa part d'ombre et -de lumière, d'apathie et de combativité, d'erreur et de vérité, son -cortège de systèmes d'idées neuves, de nouvelles illusions. En chacun -d'eux un printemps reverdissait, un automne jaunissait, suivi d'un autre -renouveau. L'histoire et la civilisation se tissaient ainsi avec cette -régularité de calendrier, et l'homme, d'abord nu et désarmé, -s'armait et se vêtait, construisait sa cabane et son palais, la sauvage -bourgade ou la Thèbes aux cent portes, créait la science qui scrute, -et l'art qui charme, devenait orateur, mécanicien, philosophe, -parcourait le globe, descendait dans les entrailles de la terre, -s'élevait jusqu'aux nuages, collaborant ainsi à l'œuvre mystérieuse -du maintien de la vie et de la mélancolie de l'abandon. Mon regard, -lassé et distrait, vit ainsi arriver le siècle présent et derrière -lui les siècles futurs. Celui-ci venait agile, adroit, vibrant, rempli -de lui-même, un peu diffus, audacieux, savant, et malgré tout aussi -misérable que les autres, et ainsi je le vis passer comme tous -passeront après lui, avec la même égalité et la même monotonie. Je -redoublai d'attention, j'allais enfin voir le dernier,—le dernier! -Mais à ce moment, la vélocité était telle qu'elle ne donnait plus prise -à la compréhension; auprès d'elle, la durée de l'éclair était un -siècle. Les objets commencèrent à se confondre; les uns grandirent, -les autres s'amoindrirent, d'autres se perdirent dans l'ambiance. Une -brume s'étendit autour de moi et couvrit tout, moins l'hippopotame qui -m'avait amené, et qui lui-même commença à diminuer, à diminuer, et -fut réduit aux dimensions d'un modeste chat. Et c'était bien un chat, -en vérité. En regardant attentivement, je reconnus Sultan qui jouait -à la porte de ma chambre avec une boule de papier.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="VIII._RAISON_CONTRE_FOLIE">VIII. RAISON CONTRE FOLIE</a></h4> - - -<p>Vous avez déjà compris, lecteur, que la Raison réintégrait sa -demeure, et qu'elle invitait le Délire à en sortir, en répétant à -meilleur droit les paroles de Tartufe:</p> - - -<blockquote> -<p>La maison est à moi, c'est à vous d'en sortir.</p></blockquote> - - -<p>Mais ce n'est pas d'hier que la Folie aime à habiter la maison -d'autrui, de telle sorte qu'il est fort difficile de la faire déloger -lorsqu'une fois elle a élu domicile quelque part. C'est un tic: elle -n'en démord pas; il y a beau temps qu'elle a toute honte bue. Et si -nous comptons le nombre des habitations dont elle s'empare d'une fois, -ou pour y passer une saison, nous conclurons que cette aimable voyageuse -doit être la terreur des propriétaires. Dans mon cas, il y eut presque -une émeute à la porte de mon cerveau, car l'intruse ne voulait pas -sortir, et la propriétaire réclamait à cor et à cris ce qui lui -appartenait. La Folie capitula, ne demandant qu'une toute petite place -au grenier, pour y fixer sa résidence.</p> - -<p>Mais la Raison répliqua:</p> - -<p>—Non, madame, je suis lasse de vous souffrir dans mon grenier, et -je suis payée pour vous connaître. Ce que vous voulez c'est prendre pied -pour envahir progressivement la salle à manger, le salon et le reste de -la maison.</p> - -<p>—Laissez-moi au moins quelques minutes de répit; je suis sur la -piste d'un mystère.</p> - -<p>—Quel mystère?</p> - -<p>—De deux, même, corrigea la Folie: celui de la vie et de la mort. -Je ne vous demande que dix minutes.</p> - -<p>La Raison se prit à rire.</p> - -<p>—Tu seras toujours la même, toujours la même, toujours la -même.</p> - -<p>Et ce disant, elle la prit par les poignets et la flanqua dehors. Puis -elle rentra, et ferma la porte derrière elle. La Folie proféra encore -quelques reproches; mais enfin, perdant toute espérance, elle tira la -langue en faisant la grimace, et suivit son chemin...</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="IX._TRANSITION">IX. TRANSITION</a></h4> - - -<p>Et savourez l'habileté, l'art avec lequel je fais la plus importante -transition de ce livre. Voyez plutôt: mon délire commence en présence -de Virgilia; Virgilia fut mon grand péché de jeunesse; il n'y a pas de -jeunesse qui ne soit précédée de l'enfance; l'enfance suppose la -naissance; et voilà comment, sans efforts, nous arrivons au 20 octobre -1805, qui est le jour où je naquis. Avez-vous bien remarqué: aucune -suture apparente, rien qui distraie la sereine attention du lecteur, -rien; de telle sorte que ce livre conserve ainsi tous les avantages de -la méthode, sans la rigidité de la méthode. En vérité il était -temps. La méthode est indispensable; mais je la préfère en -déshabillé, sans atours ni colifichets, se moquant des opinions du -voisin et de celles du commissaire de police de quartier. C'est comme -l'éloquence: il en est une naturelle et vibrante, d'un art sincère et -ensorceleur; et une autre empesée et vide.</p> - -<p>Revenons au 20 octobre.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="X._CE_JOURLA">X. CE JOUR-LÀ</a></h4> - - -<p>Ce jour-là, une fleur gracieuse poussa sur l'arbre des Cubas: je -naquis. Paschoela, insigne sage-femme venue du Minho, et qui se vantait -d'avoir ouvert les portes de la vie à une génération entière de -gentilshommes, me reçut dans ses bras. Il est possible que mon père -l'ait entendue faire son habituelle déclaration; je veux croire -pourtant que ce fut le sentiment paternel qui induisit l'auteur de mes -jours à la gratifier de deux demi-doublons. On me lava, on -m'emmaillota, et je devins aussitôt le héros de la maison. Chacun -pronostiquait à mon égard ce qui lui plaisait davantage. Mon oncle -Jean, ancien officier d'infanterie, trouvait que j'avais le regard de -Bonaparte, ce qui déplut à mon père. Mon oncle Ildefonso, alors -simple prêtre, devinait en moi un futur chanoine.</p> - -<p>—Il sera au moins chanoine; je ne dis pas plus, pour ne point -paraître orgueilleux. Mais je ne serais pas surpris si Dieu le destinait à -l'épiscopat. Et pourquoi, après tout, ne serait-il pas évêque! la -chose n'est pas impossible. Qu'en dites-vous, Bento, mon frérot?</p> - -<p>Mon père répondait à tous que je serais ce qu'il plairait au ciel. Et -il me soulevait en l'air comme s'il eût eu l'intention de me montrer à -la ville et à l'univers. Il demandait à tout le monde si je lui -ressemblais, si j'étais joli, si je paraissais intelligent.</p> - -<p>Je raconte ces choses en gros, et telles que l'on me les a narrées plus -tard. J'ignore naturellement la plupart des faits de ce jour mémorable. -Je sais que les voisins vinrent en personne ou envoyèrent leurs -souhaits au nouveau-né, et que pendant les premières semaines, ce fut -un défilé de visites à la maison. Toutes les chaises étaient prises, -et jusqu'au moindre tabouret. On tailla force layettes. Si je -n'énumère point les cadeaux, les baisers, les exclamations et les -bénédictions, c'est que je n'en finirais plus avec ce chapitre, et -qu'il faut pourtant bien qu'il ait une fin.</p> - -<p>Je ne parlerai pas non plus de mon baptême. Tout ce qu'on m'en a dit, -c'est que ce fut une des plus brillantes fêtes de l'année suivante, -1806. La cérémonie eut lieu dans l'église de São Domingos, un mardi -de mars, par une belle journée, lumineuse et pure; mon parrain et ma -marraine furent le colonel Rodrigues de Mattos et sa femme. Tous deux -descendaient de vieilles familles du Nord et honoraient le sang qui -coulait dans leurs veines, et que leurs aïeux avaient répandu dans les -guerres contre la Hollande. Je crois bien que leurs noms à tous deux -furent au nombre des premiers mots que je balbutiai. Et je devais le -faire avec grâce, et en révélant quelque talent précoce, car sitôt -que quelqu'un se présentait, il me fallait réciter ma leçon.</p> - -<p>—Bébé, tu vas dire à ces messieurs comment s'appelle ton -parrain.</p> - -<p>—Mon parrain? c'est S. Exc. le colonel Paulo Vaz Lobo Cezar de -Andrade e Souza Rodrigues de Mattos; ma marraine c'est S. Exc. Dona Maria -Luiza de Macedo Rezende e Souza Rodrigues de Mattos.</p> - -<p>—Il est extraordinaire, ce petit, s'écriaient les assistants.</p> - -<p>Mon père était du même avis, et ses yeux brillaient d'orgueil; il -passait la main sur mon front, me regardait longtemps avec tendresse -satisfait de lui-même.</p> - -<p>Je ne sais pas trop non plus quand je fis mes premiers pas; mais ils -furent prématurés: peut-être pour presser la nature, m'obligea-t-on -de bonne heure à m'accrocher aux chaises, ou me tenait-on par ma robe, -ou me donna-t-on un cerceau. «Allons! tout seul!»... me disait ma -bonne. Et moi, attiré par le hochet de fer-blanc que ma mère agitait -devant moi, j'allais de l'avant, tombant par-ci, tombant par-là; et je -marchais, probablement mal; mais enfin je marchais, et j'ai continué -par la suite.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XI._LENFANT_EST_LE_PERE_DE_LHOMME">XI. L'ENFANT EST LE PÈRE DE L'HOMME</a></h4> - - -<p>Je grandis; ma famille n'y fut pour rien. Je grandis naturellement, -comme les magnolias et les chats. Les chats sont peut-être moins -madrés, et sûrement les magnolias sont moins dissipés que je ne -l'étais. Un poète disait que l'enfant est le père de l'homme. S'il en -est ainsi, étudions quelques traits de mon enfance.</p> - -<p>J'avais cinq ans à peine, et déjà l'on m'avait surnommé -«l'Endiablé»; et vraiment je méritais ce titre. Je fus un des plus -terribles gamins de ma génération: malin, indiscret, turbulent et -volontaire. Par exemple un jour qu'une esclave me refusa une cuillerée -de confiture de coco qu'elle était en train de préparer, je lui mis la -tête en capilotade; et non content de cette méchanceté, je lançai -une poignée de cendre dans le chaudron; puis, pour comble, j'allai -raconter à ma mère que l'esclave avait gâté la confiture par simple -perversité. J'avais alors six ans à peine. Prudencio, un petit -mulâtre élevé à la maison, me servait de monture. Il se mettait à -quatre jambes, les mains à terre, je lui glissais une corde entre les -dents, en guise de frein; je lui montais sur le dos; puis le fustigeant -avec une baguette, je lui faisais faire mille tours à droite et à -gauche et il obéissait, en gémissant parfois; mais enfin il obéissait -sans rien dire ou en murmurant un «aï! aï! Nhonhô» auquel je -répondais en lui disant: «Vas-tu te taire, animal!» Cacher le chapeau -des gens qui venaient nous voir, mettre des queues en papier aux -personnes graves, ou les tirer par la perruque; faire des pinçons sur -le bras des matrones, et autres exploits du même genre, étaient -certainement des preuves d'un caractère indocile; mais je me figure que -c'était en même temps des manifestations d'un esprit robuste, car mon -père m'avait en grande admiration. En public il me réprimandait bien, -pour la forme; mais en particulier, il me couvrait de baisers.</p> - -<p>Il ne faudrait pas croire cependant que j'aie passé le reste de ma vie -à casser des têtes ou à cacher des couvre-chefs. Mais que je sois -demeuré opiniâtre, égoïste, et que j'aie toujours aimé à me moquer -un peu des gens, c'est la pure et simple vérité. Si je n'ai point -toujours caché leurs chapeaux, je les ai toujours un peu tirés par la -perruque.</p> - -<p>Je me suis toujours intéressé aussi à la contemplation des injustices -humaines avec une tendance à les atténuer, à les expliquer, à les -classer par catégories, non pas suivant un étalon rigide, mais en les -considérant comme le produit des circonstances et du milieu. Ma mère -m'éduquait à sa façon, en me faisant apprendre par cœur des -préceptes et des oraisons. Mais c'était le sang et les nerfs qui me -gouvernaient bien plus que toutes les prières; et les règles de morale -perdaient l'âme qui les fait vivre pour se réduire à de simples -formules. Le matin avant la bouillie, le soir avant de m'endormir, je -demandais à Dieu de me pardonner mes offenses comme je pardonnais à -ceux qui m'avaient offensé; mais entre la matinée et la soirée, je -faisais quelque grave espièglerie, et mon père, après le premier -mouvement de mauvaise humeur, me donnait de petites tapes en me disant: -«Ah! polisson! ah! polisson!»</p> - -<p>Oui, vraiment, mon père m'adorait. Ma mère était une femme faible, de -peu d'esprit et d'un grand cœur, crédule, sincèrement pieuse, -casanière bien que jolie, et modeste quoique riche. Elle ne craignait -que deux choses au monde, le tonnerre et son mari, qui était son oracle -et son Dieu. De la collaboration de ces deux êtres résulta mon -éducation qui, bonne peut-être par quelque côté, était en général -vicieuse, incomplète et même négative sur certains points. Mon oncle, -le chanoine, faisait bien quelques reproches à son frère; il lui -disait que j'étais trop libre et pas assez bien élevé, que j'étais -trop gâté et pas assez châtié. Mais mon père répondait que mon -éducation était faite suivant un système très supérieur à la -routine coutumière; et de la sorte, sans persuader mon oncle, il -arrivait à se convaincre lui-même.</p> - -<p>De pair avec l'hérédité et l'éducation, il y eut aussi l'exemple du -dehors et le milieu domestique. J'ai parlé de mes père et mère, -j'avais aussi des oncles. L'un d'eux, Jean, avait la langue bien pendue, -menait une vie galante et se plaisait aux conversations scabreuses. Dès -que j'eus onze ans, il commença à me raconter des anecdotes plus ou -moins vraies, mais toutes farcies d'obscénités. Il ne respectait pas -plus mon adolescence que la soutane de son frère. Seulement, celui-ci -disparaissait dès qu'il pressentait l'histoire leste. Moi non, je -restais sans rien comprendre tout d'abord. Peu à peu je compris et -trouvai cela drôle. Au bout d'un certain temps, c'est moi qui -recherchais la compagnie de mon oncle. Il m'aimait beaucoup, me donnait -des gâteaux et m'emmenait à la promenade. Quand j'allais passer -quelques jours chez lui, il m'arrivait souvent de le trouver au fond du -jardin, dans le lavoir, en train de causer avec les esclaves qui -lavaient le linge. Il en défilait, des anecdotes, des bons mots, au -milieu d'éclats de rire qu'on ne pouvait entendre de la maison, dont le -lavoir était fort éloigné. Les négresses, un pagne sur le ventre, -les jupes relevées, les unes dans le bassin, les autres en dehors, -penchées sur les monceaux de linge sale qu'elles savonnaient, battaient -ou tordaient, écoutaient les plaisanteries de l'oncle Jean, y -répondaient et les commentaient de temps à autre par ces exclamations: -«Doux Jésus!... Monsieur Jean est le diable en personne.»</p> - -<p>Bien différent était mon oncle le chanoine, homme austère et chaste. -Ces qualités, d'ailleurs, ne mettaient pas en relief un esprit -supérieur; elles compensaient tout au plus la médiocrité de son -intelligence. Il n'était pas de ceux qui voient la partie substantielle -de l'Église; il ne considérait que le côté externe, la hiérarchie, -les préséances, les surplis et les génuflexions. Il appartenait -plutôt à la sacristie qu'à l'autel. Une lacune dans le rituel -l'indignait plus qu'une infraction des commandements. Après tant -d'années, je me demande s'il eût été capable d'interpréter un -passage de Tertullien, ou d'exposer sans hésitations l'histoire du -symbole de Nicée. Mais personne, aux grand'messes, ne connaissait mieux -que lui le moment et le nombre des révérences auxquelles l'officiant a -droit. L'unique ambition de sa vie fut d'être chanoine, et il avouait, -du fond du cœur, que c'était la seule dignité à laquelle il pût -aspirer. Pieux, sévère dans ses mœurs, minutieux dans l'observance -des règles, mais faible, timide, subalterne, il possédait quelques -vertus et s'y montrait exemplaire, mais il lui manquait totalement -l'énergie pour les inculquer et les imposer à autrui.</p> - -<p>De ma tante Emerenciana, sœur de ma mère, je ne dirai rien sinon -qu'elle était la seule personne qui exerçât quelque autorité sur -moi. Elle avait un caractère à part; mais elle ne vécut qu'un ou deux -ans en notre compagnie. Il n'y a guère d'intérêt non plus à citer -des parents et des intimes avec qui nous n'eûmes que des relations -intermittentes, coupées par de longues séparations, et avec qui nous -ne fîmes jamais vie commune. Ce qui peut être intéressant, c'est -l'expression générale de la vie domestique que j'ai ébauchée: -vulgarité des caractères, amour des apparences rutilantes et du -tapage, faiblesse des volontés, triomphe du caprice, et le reste. De -cette terre et de ce fumier, naquit cette fleur.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XII._UN_EPISODE_DE_1814">XII. UN ÉPISODE DE 1814</a></h4> - - -<p>Mais je me reprocherais d'aller de l'avant sans compter un galant -épisode de 1814; j'avais alors neuf ans.</p> - -<p>Quand je naquis, Napoléon se trouvait au faîte de la gloire et du -pouvoir. Il était empereur, et s'était imposé à l'admiration des -hommes. Mon père qui, à force de vouloir convaincre les autres de -notre noblesse, avait fini par y croire lui-même, nourrissait contre -l'usurpateur une haine purement mentale. C'était un prétexte à -continuelles discussions avec l'oncle Jean, qui, par esprit de classe ou -sympathie de métier, pardonnait au despote en faveur du général. Mon -oncle l'abbé se montrait inflexible, contre le Corse, et nos autres -parents étaient partagés d'avis. De là naissaient de fréquentes -controverses et d'éternelles discussions.</p> - -<p>Lorsque la nouvelle de la première abdication arriva à Rio de Janeiro, -il y eut naturellement chez nous une vive émotion, mais aucun brocard. -Les vaincus, témoins de la satisfaction publique, se maintinrent dans -un silence plein de dignité. Quelques-uns même virèrent casaque et -battirent des mains. La population, franchement satisfaite, donna des -signes évidents de son attachement à la famille royale. On illumina; -on chanta la <i>Te Deum</i>, on tira des salves, on organisa des -manifestations et l'on se répandit en acclamations. Ce jour-là, -j'étrennais une petite épée dont mon parrain m'avait fait présent à -la Saint-Antoine; et franchement, cette épée m'intéressait bien -autrement que la chute de Bonaparte. Jamais je n'ai oublié cette -circonstance: j'ai toujours pensé depuis que, pour chacun de nous, -notre petite épée a bien plus d'importance que celle de Napoléon. -Notez qu'au cours de mon existence j'ai entendu bien des discours, lu -bien des pages où bruissaient de grandes idées et de plus grandes -phrases, mais je ne sais trop pourquoi, par derrière les -applaudissements qui s'échappaient de mon âme, j'entendais une voix -lointaine me répéter cette leçon de l'expérience:</p> - -<p>—Allons donc! tu ne penses qu'à ton épée.</p> - -<p>Ma famille ne se contenta point de prendre une part anonyme à la joie -publique; elle jugea opportun et même indispensable de célébrer la -destitution de l'empereur par un dîner tel que l'écho des acclamations -et des toasts arrivât aux oreilles de Son Altesse, ou tout au moins de -ses ministres. Aussitôt fait que dit: on retira des armoires toute la -vieille vaisselle plate, héritage de mon aïeul Louis Cubas; et aussi -les serviettes de Flandre et les grands vases des Indes. On égorgea le -cochon gras; les compotes et les confitures furent commandées aux -commères de la rue <i>d'Ajuda</i>; on lava, on frotta, on polit le -plancher des salles, les escaliers, les bougeoirs, les bobèches, les -larges manchons de verre, tout l'appareil du luxe classique.</p> - -<p>À l'heure dite, une société choisie se trouvé réunie: le juge -provincial, trois ou quatre officiers militaires, quelques commerçants -et hommes de lettres, un grand nombre de fonctionnaires des -administrations, les uns accompagnés de leurs femmes et de leurs -filles, les autres seuls, mais tous parfaitement unanimes dans leur -désir d'étouffer la mémoire de Bonaparte sous la farce d'un dindon. -Ce n'était pas un dîner, mais un <i>Te Deum.</i> Ce fut d'ailleurs à peu -près ce que déclara un des littérateurs de l'assistance, le docteur -Villaça, improvisateur insigne, qui ajouta aux mets du service un plat -préparé par les muses. Je me souviens, comme si c'était d'hier, du -moment où il se leva, dans sa lévite de soie où tombait la queue de -sa perruque. Une émeraude ornait son doigt. Il demanda à mon oncle -l'abbé le refrain de l'impromptu, fixa ses regards sur la chevelure -d'une dame, toussa, leva la main droite fermée, d'où surgissait le -doigt indicateur levé vers le toit, et dans cette position étudiée, -il développa le texte donné. Il fit non pas un impromptu, mais trois; -ensuite il jura de ne s'arrêter plus. Il demandait un thème, un autre, -improvisant sans hésiter, à tel point qu'une des dames présentes ne -put cacher sa grande admiration.</p> - -<p>—Madame, répondit modestement Villaça, on voit bien que vous -n'avez pas comme moi entendu Bocage, à Lisbonne, sur la fin du siècle -dernier. Celui-là, oui!... quelle facilité et quels vers. Combien de -fois, pendant des heures, au café Nicola, nous avons lutté à qui -improviserait le plus brillamment, au milieu des bravos et des -applaudissements. Quel talent, ce Bocage!... La duchesse de Cadaval me -le disait encore, il y a quelques jours...</p> - -<p>Et ces trois derniers mots, prononcés avec emphase, produisirent dans -toute l'assistance un frémissement d'admiration et de surprise. Eh -quoi! cet homme si familier, si simple, non seulement luttait avec les -poètes, mais encore vivait dans l'intimité des duchesses! Un Bocage et -une Cadaval! Au contact d'un tel personnage, les femmes se sentaient -magnifiées; les hommes le considéraient avec respect: les uns avec -envie, d'autres avec incrédulité. Pendant ce temps, il continuait à -accumuler épithètes sur épithètes, adverbes sur adverbes, épuisant -tous les mots qui riment avec tyran et usurpateur. On en était au -dessert; personne ne pensait plus à manger. Dans l'intervalle des -impromptus, courait un murmure allègre, une causerie d'estomacs -satisfaits. Les yeux tendres et humides s'alanguissaient encore; ceux -dont l'expression était vive et chaude projetaient des regards d'un -bout à l'autre de la table couverte de desserts et de fruits, d'ananas -en tranches, de melons éventrés, de compotiers de cristal au travers -desquels en apercevait la confiture de coco finement râpé et jauni par -les œufs, ou la mélasse gluante et obscure, auprès des fromages et -des <i>caras.</i> De temps à autre, un rire jovial, ample, déboutonné, un -bon gros rire de famille rompait la gravité politique du banquet. À -côté de l'intérêt supérieur et commun, s'agitaient d'autres -intérêts secondaires et particuliers. Les jeunes filles parlaient des -chansonnettes qu'elles devaient chanter au clavecin, et du menuet et de -la gigue. Il n'y avait pas une matrone qui ne se promît de danser au -moins quelques mesures, pour rappeler ce qu'elle avait été au temps de -son jeune âge. Un individu assis à mon côté parlait d'un arrivage de -nègres qu'on lui annonçait de Louanda. Son neveu l'avisait par une -lettre qu'il avait déjà acheté quarante têtes, et il avait dans sa -poche une autre lettre qu'il ne pouvait pas Montrer en ce moment et -qui... Ce qu'il pouvait affirmer c'est qu'on allait recevoir, par ce -seul bateau, cent vingt nègres pour le moins.</p> - -<p>Pan... pan... pan... faisait Villaça en battant des mains. La rumeur -cessait subitement comme un orchestre sous la baguette du chef, et tous -les regards se tournaient vers l'improvisateur. Ceux qui étaient les -plus éloignés arrondissaient leurs mains autour de l'oreille pour ne -pas perdre une seule syllabe. La plupart, avant même que le poète eût -parlé, avaient déjà sur les lèvres un demi-sourire d'assentiment, -candide et banal.</p> - -<p>Quant à moi, seul et oublié, je regardais d'un œil amoureux une -certaine compote qui était un de mes desserts favoris. Après chaque -impromptu, je me disais avec satisfaction que ce serait sûrement le -dernier, mais il en venait encore un autre, et le dessert demeurait -intact. Personne ne pensait à en appeler. Mon père assis au haut bout, -savourait largement la joie des convives, les figures joyeuses, les -plats, les fleurs, enchanté de voir cette familiarité communicative -qui s'établit entre les esprits les plus distants sous l'influx d'un -bon repas. Je me rendais compte de tout cela, attendu que mes regards -allaient de sa place au compotier avec de vains appels pour qu'il me -servît. Mais il ne voyait rien que lui-même et ses convives. Et les -impromptus se succédaient comme des ondées, m'obligeant à rentrer mon -envie et ma demande. Je patientai tant que je pus. À la fin, je n'y -tins plus. Je demandai de la confiture à voix basse; puis j'élevai la -voix, je criai, je battis du pied. Mon père, qui m'eût donné la lune -s'il eût dépendu de lui de le faire, appela une esclave pour me servir -du dessert. Mais il était déjà trop tard. Ma tante Emerenciana -m'avait enlevé de ma chaise et livré à une servante, en dépit de mes -cris et de mes protestations.</p> - -<p>L'improvisateur ne commit d'autre délit que de retarder le dessert et -de provoquer ainsi mon exclusion. C'en fut assez pour que je jurasse -d'exercer une vengeance, n'importe laquelle, pourvu qu'elle fût grande -et exemplaire, et autant que possible rendît ma victime ridicule. -Le D<sup>r</sup> Villaça était un homme grave, lent et posé dans ses -manières, âgé de quarante-sept ans, marié et père de famille. La queue en -papier pendue à l'habit ou à l'extrémité de la perruque me parut -insuffisante. Je rêvais mieux que cela. Je me mis à le suivre, à -l'épier dans le jardin où nous étions tous descendus pour nous -promener. Je le vis causer avec Dona Eusebia, sœur du sergent major -Domingues. C'était une robuste fille qui n'était peut-être pas fort -jolie, mais pas laide non plus.</p> - -<p>Je l'entendis qui disait:</p> - -<p>—Je suis très fâchée contre vous.</p> - -<p>—Et pourquoi?</p> - -<p>—Pourquoi... je ne sais pas... c'est ma destinée... Il y a des -jours où je voudrais mourir...</p> - -<p>Ils étaient entrés dans un petit bosquet. Le soir tombait. Je les -suivis. Villaça avait dans le regard des éclairs de vin et de -volupté.</p> - -<p>—Laissez-moi, lui dit-elle.</p> - -<p>—Personne ne nous voit. Mourir, cher ange, quelle idée! Vous -savez bien que je vous suivrais dans la mort... Que dis-je!... je meurs -tous les jours de passions et de tristesse...</p> - -<p>Dona Eusebia porta son mouchoir à ses yeux.</p> - -<p>L'improvisateur cherchait quelque phrase littéraire dans sa mémoire et -trouva ceci, qu'il avait plagié comme j'eus l'occasion de le vérifier -plus tard.</p> - -<p>—Ne pleure pas, mon amour, tu ne voudrais pas que le jour se -levât avec deux aurores.</p> - -<p>Ceci dit, il l'attira vers lui. Elle résista pour la forme et se laissa -faire. Leurs lèvres s'unirent, et j'entendis le bruit d'un léger -baiser, du plus timide des baisers.</p> - -<p>—Le D<sup>r</sup> Villaça vient de donner un baiser à Dona -Eusebia, m'écriai-je en courant dans le jardin.</p> - -<p>Mes paroles furent comme un coup de tonnerre. Chacun demeura stupéfait. -On se regardait, on échangeait des sourires, des observations à -demi-voix. Les mères entraînaient leurs filles, sous prétexte que la -nuit était fraîche.</p> - -<p>Mon père me tira les oreilles, en cachette, vraiment même de mon -indiscrétion. Mais le lendemain, à l'heure du déjeuner, en rappelant -l'aventure, il me donna une petite pichenette sur le nez en disant: -«Ah! polisson, va! polisson!»</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XIII._UN_SAUT">XIII. UN SAUT</a></h4> - - -<p>Sautons maintenant à pieds joints par-dessus l'école fastidieuse où -j'appris à lire, à écrire, à compter, à donner des calottes et à -en recevoir: temps de diableries sur les collines et les plages, partout -où l'occasion se présentait de faire l'école buissonnière.</p> - -<p>Il y avait bien aussi quelques contrariétés: les réprimandes, les -châtiments, les leçons arides et longues, et quelques autres petits -ennuis, si rares et si légers. Seule la férule lourde; et encore!... -ô férule, terreur de mon enfance, tu fus le <i>Compelle intrare</i> avec -lequel un vieux maître chauve et osseux me fourra dans la tête -l'alphabet, la prosodie, la syntaxe et le peu qu'il savait lui-même. -Sainte férule, maudite par les générations plus modernes, que n'ai-je -pu demeurer éternellement sous ton joug, avec mon âme imberbe, mes -ignorances, ma petite épée de 1814, supérieure à celle de Napoléon. -Car enfin, qu'exigeais-lu, ô mon vieux maître de rudiment? quelques -leçons apprises par cœur, et un peu de sagesse à l'école. Rien de -plus que ce que la vie exige de nous, avec cette différence que si tu -m'effrayais, tu ne m'irritais point. Je te revois en ce moment, tel que -tu entrais dans la classe, avec tes pantoufles de cuir blanc, ta -casaque, ton mouchoir à la main, ta tête chauve et ta barbe rasée. Je -te revois t'asseoir, souffler, grogner, humer une prise initiale, avant -de nous faire réciter la leçon. Cette vie obscure, tu la menas -vingt-trois ans, silencieux et ponctuel, enterré dans ta maisonnette de -la rue <i>do Piolho</i>, sans attrister le monde de ta médiocrité, -jusqu'au jour où tu fis le grand plongeon dans les ténèbres. Personne ne -te pleura, sauf peut-être un vieux serviteur noir: personne d'autre, pas -même moi qui te dois de connaître les éléments de la grammaire.</p> - -<p>Il s'appelait Ludgero, mon vieux professeur. Je veux écrire son nom -tout au long sur cette page: Ludgero Barata<a name="FNanchor_2_1" id="FNanchor_2_1"></a><a href="#Footnote_2_1" class="fnanchor">[2]</a>—nom funeste qui servait -aux élèves d'éternel motif de plaisanteries. Un d'entre nous, Quincas -Borba, sen montrait vraiment cruel envers le pauvre homme. Deux ou trois -fois par semaine, il lui glissait dans la poche de son large pantalon un -cafard qu'il tuait à cette intention. Site maître mettait la main -dessus aux heures de classe, il faisait un bond, et promenait sur nous -ses regards irrités. Il nous disait alors les pires injures. Il nous -traitait de sauvages, de paysans du Danube, de gamins des rues. Les uns -tremblaient, autres protestaient. Quincas Borba demeurait impassible, -les yeux en l'air.</p> - -<p>Quel être extraordinaire, ce Quincas!... Jamais, dans mon enfance, ni -du reste pendant toute ma vie, je n'ai rencontré un enfant plus -spirituel, plus inventif, plus endiablé. C'était la perle, je ne dirai -pas seulement de l'école, mais de la ville tout entière. Sa mère, -veuve et possédant quelque bien, adorait son fils et le gâtait, le -bichonnait, le faisait accompagner d'un domestique en livrée, qui nous -laissait faire l'école buissonnière, dénicher les oiseaux ou courir -après les lézards, sur les collines de <i>Livramento</i> et de la -<i>Conceição</i>, ou tout simplement flâner dans les rues comme deux -gommeux oisifs. C'était plaisir de voir Quincas Borba faire le rôle -d'empereur aux fêtes du Saint-Esprit. Du reste, dans nos jeux -d'enfants, il choisissait toujours un rôle de roi, de ministre, de -général, la marque d'une suprématie, n'importe laquelle. Il avait de -l'élégance, de la gravité, une certaine magnificence dans les -attitudes et les gestes. Qui aurait dit que... mais n'anticipons pas. -Faisons un saut jusqu'en 1822, date de notre indépendance politique, et -de ma première captivité.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XIV._LE_PREMIER_BAISER">XIV. LE PREMIER BAISER</a></h4> - - -<p>Je venais d'avoir dix-sept ans; au-dessus de mes lèvres s'estompait un -léger duvet, sur lequel je tirais pour le transformer en moustaches. Je -n'avais de vraiment viril que mes yeux, qui étaient vifs et résolus. -Comme je montrais une certaine arrogance, il était difficile de dire si -j'étais encore un enfant avec des airs d'homme, ou un homme ayant -conservé des airs d'enfant. J'étais en somme un joli garçon, joli et -audacieux, qui entrait dans la vie avec bottes et éperons, le fouet en -main, du sang dans les veines, chevauchant une monture nerveuse, rapide -et résistante comme le coursier des antiques ballades, que le -romantisme alla chercher dans les châteaux du moyen âge pour le -lâcher dans les rues de notre siècle. Le pis est que, fourbu de tant -de courses qu'on lui fit faire, il fut mis au rancart. Le réalisme le -trouva rongé de lèpre et de vermine, et par compassion lui donna asile -dans ses livres.</p> - -<p>C'est vrai que j'étais un joli garçon élégant et riche; et l'on peut -facilement s'imaginer que plus d'une femme, à cette époque, baissait -devant moi son front pensif, ou me fixait de ses égards avides. Entre -toutes, celle qui me captiva était une... une... je ne sais trop -comment dire, car ce livre est chaste, au moins dans mon intention. Ah! -dans mon intention, combien il est chaste! Mais enfin, comme il faut -tout dire ou rien, celle qui fit ma conquête était une Espagnole, -Marcella, la «Belle Marcella» comme l'appelaient avec raison les -jeunes gens de ce temps-là. Elle était fille d'un jardinier des -Asturies, comme elle me l'avoua elle-même dans une heure d'expansion; -car la version courante lui donnait comme père un homme de lettres de -Madrid, victime de l'invasion française, qui avait été blessé puis -emprisonné et enfin fusillé quand elle avait à peine dix ans. <i>Cosas -de España.</i> Quoi qu'il en soit, fille de littérateur ou de jardinier, -il est certain que Marcella ne possédait plus l'innocence rustique et -ne comprenait qu'avec peine la morale prescrite par la loi. C'était une -bonne fille, joyeuse, sans scrupules, un peu comprimée par -l'austérité du temps, qui ne lui permettait pas d'exhiber par les rues -son équipage et ses folies. Elle était impatiente, amie du luxe, de -l'argent et des jeunes hommes. Cette année-là, elle se mourait d'amour -pour un certain Xavier, individu riche et phtisique, une perle!</p> - -<p>La première fois qu'elle m'apparut, ce fut au <i>Rocio Grande</i>, le -soir de la grande illumination improvisée dès qu'on connut les premières -nouvelles de la déclaration d'indépendance. Vraie fête de printemps, -superbe aurore de la conscience nationale. Nous étions deux gamins: -peuple et moi. Nous sortions de l'enfance avec toute la fougue de la -jeunesse. Je la vis descendre d'une chaise à porteurs. Elle était -imposante dans sa démarche, faite au moule, le corps svelte et -ondulant, un galbe, un je ne sais quoi qu'on ne trouve que chez les -impures. «Suivez-moi», dit-elle à son valet de pied; et moi je la -suivis, aussi asservi que l'autre, comme si l'ordre s'adressait à moi. -Je la suivis, amoureux d'elle, vibrant, le cœur illuminé des -premières aurores. Chemin faisant, je l'entendis nommer: «La Belle -Marcella». Marcella: j'avais entendu l'oncle Jean prononcer ce nom; et -je demeurai tout étourdi.</p> - -<p>Trois jours plus tard, mon oncle me demanda en secret si je voulais -souper avec de petites femmes, aux <i>Cajueiros.</i> J'acceptai, et il me -conduisit chez Marcella. Xavier, avec tous ses tubercules, présidait le -nocturne banquet. Je ne mangeai rien ou presque rien, n'ayant d'yeux que -pour la maîtresse de la maison. Quelle gracieuse petite Espagnole!... -Il y avait là une demi-douzaine de femmes, toutes entretenues, jolies -et pleines de charme. Mais l'Espagnole!... L'enthousiasme, quelques -gorgées de vin, mon caractère impérieux et emporté, tout cela me fit -faire une chose dont je ne me serais point cru capable. Sur le seuil de -la maison, je dis à mon oncle de m'attendre un instant, et je gravis de -nouveau les escaliers.</p> - -<p>—Vous avez oublié quelque chose?... me demanda Marcella, debout -sur le palier.</p> - -<p>—Mon mouchoir.</p> - -<p>Elle allait me précéder dans la direction du salon. Mais je lui saisis -les mains, l'attirai à moi, et lui donnai un baiser. Je ne sais ce -qu'elle me dit, si elle cria, si elle appela. Je descendis de nouveau -les escaliers, rapide comme un vent d'orage, et titubant comme un homme -ivre.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XV._MARCELLA">XV. MARCELLA</a></h4> - - -<p>Je mis trente jours pour aller du <i>Rocio Grande</i> au cœur de -Marcella, non plus en galopant sur le coursier fougueux du désir, mais en -chevauchant l'âne de la patience, à la fois artificieux et entêté. -Il n'y a en vérité que deux moyens de dominer la volonté des femmes: -la violence symbolisée par le taureau d'Europe, l'insinuation que -rappellent le cygne de Léda et la pluie d'or de Danaé. Ces trois -inventions du vieux Jupiter sont passées de mode et j'y substitue le -chevalet l'âne. Je ne dirai point les ruses ourdies, les tentatives de -séduction, les alternatives de confiance et d'amour, les attentes -déçues; je tairai tous ces préliminaires. Mais je puis affirmer que -l'âne fut digne du cheval, un véritable âne de Sancho, philosophe en -vérité, qui me conduisit à bon port à la fin du laps de temps déjà -connu. Je descendis, caressai la croupe de l'animal, et l'envoyai -paître.</p> - -<p>Ô premières émotions de ma jeunesse, comme vous vous étiez suaves en -vérité!... Telle, dans la création biblique, dut être l'effet du -premier rayon de soleil, lorsqu'il éclaira la face du monde en fleur. -Oui, ce fut ainsi pour moi, et pour toi aussi, ami lecteur; s'il y eut -dans ta vie une dix-huitième année, tu concorderas qu'il en fut ainsi.</p> - -<p>Notre passion, union, ou tout ce que l'on voudra, le nom importe peu, -eut deux phases: la phase consulaire et la phase impériale. La -première fut courte, et jamais Xavier ne soupçonna qu'il partageait -avec moi le gouvernement de Rome. Le jour pourtant où la crédulité ne -put tenir devant l'évidence, il déposa les insignes, je concentrai -tous les pouvoirs dans mes mains. Ce fut la phase césarienne. L'univers -m'appartint; mais Dieu sait ce qu'il m'en coûta. Il fallut trouver de -l'argent et en inventer. J'exploitai d'abord la générosité de mon -père, qui me donnait tout ce que je lui demandais, sans reproches, sans -retard, sans froideur. Il disait qu'il faut que jeunesse se passe, et -qu'il avait été jeune comme moi. Pourtant, j'abusai tant et tant, -qu'il resserra peu à peu les cordons de sa bourse. J'eus alors recours -à ma mère, qui trouvait moyen de me glisser quelque argent en -cachette. C'était peu. Aux grands maux les grands remèdes: j'escomptai -l'héritage paternel, je signai des lettres, sans échéance précise, -et à des taux usuraires.</p> - -<p>En vérité, disait Marcella, quand je lui apportais des soieries ou des -bijoux, il faut que je me fâche. A-t-on jamais vu... un cadeau de cette -valeur!...</p> - -<p>Et s'il s'agissait d'un bijou, elle le contemplait entre ses doigts -tout en proférant ces paroles; die l'examinait à la lumière, en essayait -l'effet sur elle, et elle me couvrait de baisers impétueux et -sincères. En dépit de ses protestations, la joie coulait dans ses -regards, et je me sentais satisfait de la voir ainsi. Elle aimait -particulièrement nos anciens doublons d'or, et je lui en apportais -autant que j'en pouvais trouver. Marcella les enfermait tous dans un -coffret de fer dont personne ne sut jamais où elle gardait la clef. -Elle les cachait ainsi par crainte des esclaves. Sa maison des -<i>Cajueiros</i> lui appartenait. Les meubles étaient bons et solides, en -palissandre sculpté, et tout était à l'avenant, bibelots, miroirs, -vases, vaisselle, une superbe vaisselle des Indes que lui avait donnée -un conseiller à la Cour d'appel. Ah! vaisselle du diable, me portais-tu -assez sur les nerfs!... Combien de fois ne l'ai-je pas dit à sa -propriétaire. Je ne lui dissimulais pas l'écœurement que me causaient -toutes ces reliques de ses amours d'antan. Elle m'écoutait en souriant, -avec une expression de candeur,—de candeur et d'autre chose encore -que je ne pouvais comprendre en ce temps-là. Mais maintenant, en me -reportant en arrière, je songe que son rire offrait le singulier -mélange d'un être qui serait issu d'une sorcière de Shakespeare et -d'un ange de Klopstock. Je ne sais si je me fais bien comprendre. Dès -qu'elle devinait mes inutiles et tardives jalousies, je crois qu'elle -prenait plaisir à les exciter davantage. Par exemple, un jour que je -n'avais pu lui offrir un certain collier trop cher pour ma bourse, et -qu'elle avait vu à la devanture du bijoutier, elle me dit qu'elle avait -voulu plaisanter, que son amour se passait fort bien de tels -stimulants.</p> - -<p>Et elle me menaça du doigt en disant:</p> - -<p>—Jamais je ne te pardonnerais d'avoir de moi une aussi triste -opinion.</p> - -<p>Et voilà que, rapide comme un oiseau, elle bat des mains, m'en entoure -le visage, m'attire à elle d'un geste gracieux, avec des minauderies -d'enfant. Ensuite, étendue sur la chaise longue, elle continua sa -profession de foi, avec simplicité et franchise. Son affection n'était -pas à vendre. On pouvait bien en acheter les apparences. Quant à la -réalité, elle la gardait pour un petit nombre. Duarte, par exemple, le -sous-lieutenant Duarte, qu'elle avait aimé pour de vrai, deux ans -auparavant, avait toutes les peines du monde à lui faire accepter un -objet de valeur, tout comme moi; elle ne recevait de lui, sans -réluctance, que de petits cadeaux modestes comme la croix d'or qu'il -lui avait offerte le jour de sa fête.</p> - -<p>—Cette croix...</p> - -<p>Ce disant, elle porta la main à son corsage, en retira une fine croix -d'or, pendue à son coupar un ruban bleu.</p> - -<p>—Mais cette croix, lui fis-je observer, ne m'as-tu pas dit -qu'elle te venait de ton père?</p> - -<p>Marcella secoua la tête avec commisération.</p> - -<p>—Tu n'as pas compris que c'était un mensonge... pour ne pas -t'attrister. Allons, viens, <i>chiquito</i>, ne sois pas défiant comme -cela. J'en ai aimé d'autres; et puis après, qu'importe, puisque c'est -fini? Un jour quand nous nous quitterons...</p> - -<p>—Ne dis pas cela, m'écriai-je.</p> - -<p>—Tout passe! un jour...</p> - -<p>Elle ne put achever; un sanglot étouffa sa voix. Elle étendit les -mains, m'attira sur son sein, me murmura tout bas à l'oreille:</p> - -<p>—Jamais, jamais, mon amour!...</p> - -<p>Je la remerciai, les yeux humides. Le lendemain, je lui apportai le -collier qu'elle avait refusé.</p> - -<p>—Comme souvenir de moi, quand nous nous séparerons, lui -dis-je.</p> - -<p>D'abord elle se concentra dans un silence indigné. Ensuite, elle fit un -geste magnifique. Elle essaya de jeter le collier par la fenêtre. Je -retins son bras. Je la suppliai de ne pas me faire une telle offense, de -garder le bijou. Elle m'obéit en souriant.</p> - -<p>D'ailleurs elle me payait largement de mes sacrifices. Elle devinait -mes plus secrets désirs; elle les prévenait tout naturellement, par une -espèce de nécessité affective, par une fatalité de sa conscience. -Jamais le désir n'était raisonnable; c'était pur caprice, simple -enfantillage. Je la voulais vêtue d'une certaine manière, parée de -telle et telle façon; j'exigeais qu'elle mît ce vêtement et non un -autre, qu'elle vînt se promener. Il en était ainsi du reste. Elle -consentait à tout, souriante et bavarde.</p> - -<p>—Quel être extraordinaire lu fais! me disait-elle.</p> - -<p>Et elle allait mettre la robe, la dentelle, les bijoux, avec une -docilité charmante.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XVI._UNE_REFLEXION_IMMORALE">XVI. UNE RÉFLEXION IMMORALE</a></h4> - - -<p>Il me vient à l'esprit une réflexion immorale qui est en même temps -une correction de phrase. Je crois avoir, dit au chapitre XIV, que -Marcella se mourait d'amour pour Xavier. Ce n'est pas mourir, c'est -vivre, qu'il faut dire. Vivre n'est pas la même chose que mourir. Tous -les joailliers du monde l'affirment, et ce sont des gens qui connaissent -la grammaire. Bons bijoutiers, qu'en serait-il de l'amour sans vos -jouets et vos amulettes, qui sont le tiers ou la cinquième partie de -l'universel commerce des cœurs? Telle est la réflexion immorale que -j'ai voulu faire, et qui est aussi obscure qu'immorale, car on ne -comprend pas très bien ma pensée. J'ai voulu dire que la plus belle -tête du monde n'en est pas moins belle quand on la ceint d'un diadème -de perles fines; ni moins belle, ni moins aimée. Marcella par exemple, -qui était vraiment bien jolie, Marcella m'aima...</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XVII._CONSIDERATIONS_SUR_LE_TRAPEZE">XVII. CONSIDÉRATIONS SUR LE TRAPÈZE</a></h4> - - -<p>...Marcella m'aima durant quinze mois et onze <i>contos</i> de reis; -rien de plus, rien de moins. Mon père, dès qu'il eut vent des onze -<i>contos</i>, prit la chose au tragique: il trouva que l'aventure -dépassait de beaucoup les limites d'un simple caprice de jeune homme.</p> - -<p>—Cette fois, dit-il, tu vas me faire le plaisir de filer en -Europe pour suivre les cours d'une université, probablement celle de -Coimbra. Je veux faire de toi un homme sérieux, et non un muscadin et un -voleur. Voleur! oui, répéta-t-il en voyant mon geste de protestation; quel -autre nom donner à un fils qui se conduit comme toi?...</p> - -<p>Ce disant, il tira de sa poche mes divers billets qu'il avait rachetés, -et me les mit sous le nez.</p> - -<p>—Vois-tu, freluquet! Est-ce ainsi qu'on doit respecter l'honneur -des siens? Crois-tu que moi et ceux qui m'ont précédé nous avons gagné -notre fortune dans les tavernes ou à courir les rues? Libertin! cette -fois tu prendras le droit chemin, ou je te déshérite.</p> - -<p>Sa fureur était courte et pondérée. Je l'écoutai en silence, et je -ne fis point, comme en d'autres circonstances précédentes, -d'objections à l'ordre de départ. Je ruminais d'emmener Marcella avec -moi. J'allai la trouver, je lui en fis la proposition. Marcella -m'écouta, les yeux en l'air, sans répondre. Comme j'insistais, elle -déclara qu'elle ne pouvait aller en Europe.</p> - -<p>—Et pourquoi pas?</p> - -<p>—Je ne puis, me dit-elle d'un air dolent, je ne puis aller -respirer l'air de ces rivages, qui me rappellent la mémoire de mon pauvre -père, victime de Napoléon...</p> - -<p>—Lequel des deux: le jardinier ou l'avocat?</p> - -<p>Marcella fronça le sourcil. Elle chantonna une séguedille, se plaignit -de la chaleur, et demanda un verre de sirop. La femme de chambre -l'apporta sur un plat d'argent qui faisait partie de de mes onze -<i>contos.</i> Marcella m'offrit poliment le rafraîchissement. Pour toute -réponse je fis sauter d'un revers de main le verre et le plateau. Elle -reçut le liquide sur son corsage; la négresse hurla et je lui ordonnai -de s'en aller au plus vite. Demeuré seul avec Marcella, je laissai -déborder tout le désespoir de mon âme. Je lui dis qu'elle était un -monstre, que jamais elle ne m'avait aimé, qu'elle m'avait laissé -commettre des folies, sans même avoir l'excuse de la sincérité. Je -l'accablai d'injures que j'accompagnais de gestes violents. Marcella -demeurait assise, mâchonnant le bout de ses doigts, froide comme un -morceau de marbre. J'avais envie de l'étrangler, de l'humilier tout au -moins, en la subjuguant sous mes pieds. J'allais peut-être le faire, -mais mon impétuosité changea de forme: ce fut moi qui me jetai à ses -pieds, contrit et suppliant. Je la couvris de baisers, je lui rappelai -les quinze mois de notre félicité, je lui répétai les tendres -paroles des meilleurs jours, et je lui serrai les mains, assis sur le -plancher, la tête entre ses genoux. Palpitant, égaré, je la suppliai, -en pleurant, de ne point m'abandonner... Marcella me regarda pendant -quelques instants quand j'eus fini de parler, puis elle m'écarta -doucement, avec un geste d'ennui.</p> - -<p>—Laisse-moi tranquille, me dit-elle.</p> - -<p>Elle se leva, secoua ses vêtements encore tout mouillés, et se dirigea -vers sa chambre.</p> - -<p>—Non! m'écriai-je, tu n'entreras pas... je te le défends!... -J'allais porter la main sur elle. Trop tard; elle était entrée et s'était -enfermée à double tour.</p> - -<p>Je sortis désespéré. Pendant deux mortelles heures, j'errai au hasard -dans les quartiers excentriques et déserts, où j'étais certain de ne -rencontrer aucune personne de connaissance. Je mâchonnais mon -désespoir avec une avidité morbide. J'évoquais les heures, les jours, -les instants de délire, et tantôt je me plaisais à les croire -éternels, et à supposer qu'ils survivraient à mon cauchemar passager, -tantôt, me mentant à moi-même, je les rejetais loin de moi comme un -fardeau inutile. Alors j'aurais voulu m'embarquer tout de suite, couper -ma vie en deux morceaux et je me délectais à l'idée que Marcella, -avertie de mon départ, serait pénétrée de regrets et de remords. Je -me persuadais que, m'ayant aimé follement, elle éprouverait quelque -chose, une tristesse quelconque, comme lorsqu'elle pensait au -sous-lieutenant Duarte. Cette réminiscence m'emplit alors de jalousie. -La nature tout entière me criait qu'il fallait emmener Marcella avec -moi.</p> - -<p>—Il le faut... il le faut... disais-je en montrant le poing à -l'espace.</p> - -<p>Soudain une idée géniale... Ah! trapèze de mes péchés, trapèze des -conceptions folles! mon idée se mit à y faire des cabrioles comme plus -tard celle de l'emplâtre (chapitre II). Il fallait fasciner Marcella, -l'éblouir, l'entraîner. Et je découvris un moyen beaucoup plus -convaincant que les supplications. Je ne considérai point les -conséquences possibles. Je fis de nouveaux billets: je me rendis rue -<i>dos Ourives</i>, j'achetai le plus joli bijou en montre, trois diamants -énormes, enchâssés dans un peigne d'ivoire; et je courus chez -Marcella.</p> - -<p>Elle était couchée sur un hamac, dans une attitude amollie, la jambe -pendante, montrant le petit pied chaussé de soie, les cheveux épars, -le regard tranquille et somnolent.</p> - -<p>—Tu m'accompagnes, dis-je. J'ai trouvé de l'argent, beaucoup -d'argent; tu auras tout ce que tu désireras. Tiens, prends.</p> - -<p>Et je lui montrai le peigne avec ses diamants. Marcella tressaillit, -dressa son buste, s'appuya sur le coude, et considéra le peigne pendant -un instant très court. Puis elle détourna les regards. Elle s'était -reprise. Alors je saisis ses cheveux, je les tordis, je les nouai à la -hâte, j'improvisai une coiffure, et je couronnai mon œuvre du peigne -aux diamants. Je reculai, je m'approchai de nouveau, retouchant les -tresses, les abaissant ou les relevant, cherchant à établir quelque -symétrie dans ce désordre. Et j'apportais à ces minuties une -tendresse de mère.</p> - -<p>—Voilà, dis-je enfin.</p> - -<p>—Quel fou! s'écria-t-elle.</p> - -<p>Ce fut sa première réponse. La seconde consista à m'attirer, à me -payer de mon sacrifice par un baiser, le plus ardent de tous. Ensuite -elle prit le peigne, en admira la matière et le travail, me regardant -de temps à autre, en secouant la tête d'un air de reproche.</p> - -<p>—A-t-on jamais vu!... disait-elle.</p> - -<p>—Viendras-tu?</p> - -<p>Elle réfléchit un instant. L'expression de ses regards ne me plut -guère, qui allaient de moi au mur et du mur au bijou. Mais cette -mauvaise impression se dissipa quand elle m'eut répondu résolument:</p> - -<p>—J'irai. Quand pars-tu?</p> - -<p>—D'ici deux ou trois jours.</p> - -<p>C'est bon.</p> - -<p>Je la remerciai à genoux. J'avais retrouvé ma Marcella des premiers -jours. Je le lui dis. Elle sourit, et elle alla garder le bijou, tandis -que je descendais l'escalier.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XVIII._VISION_DANS_LE_CORRIDOR">XVIII. VISION DANS LE CORRIDOR</a></h4> - - -<p>Sur le palier du rez-de-chaussée, au fond du corridor obscur, je -m'arrêtai pendant quelques instants pour souffler, me palper, réunir -mes idées éparses, me reprendre enfin, au milieu de tant de sensations -profondes et contraires. Je sentais heureux. En vérité, les diamants -doublaient un peu mon bonheur; mais quoi! une jolie femme peut bien -aimer en même temps les Grecs et leurs présents. Enfin, j'avais -confiée en ma bonne Marcella. Elle pouvait avoir ses défauts, mais -elle m'aimait.</p> - -<p>—Ange!... murmurais-je en regardant le toit du corridor.</p> - -<p>Et voici que le regard de Marcella, qui un instant auparavant m'avait -donné une impression de défiance, m'apparut comme pour se moquer de -moi. Il brillait au-dessus d'un nez qui était à la fois celui de -Bakbarah et le mien. Pauvre amoureux des <i>Mille et une nuits!</i> Je te -vis courir derrière la femme du vizir, à travers la galerie. Elle te -faisait signe comme pour s'offrir à toi, et tu courais, tu courais tout -au long de l'allée, jusqu'au moment où tu sortis dans la rue et où -tous les corroyeurs te huèrent et elles rossèrent d'importance. Et -soudain il me sembla que le corridor était l'allée, et que la rue -était celle de Bagdad. En effet, sur le pas de la porte, et sur le -trottoir, je vis trois des corroyeurs, l'un en soutane, l'autre en -livrée, le troisième en civil. Ils entrèrent dans le corridor, me -prirent par le bras, me forcèrent à entrer dans une voiture. Mon père -s'assit à ma droite, mon oncle le chanoine à ma gauche, l'individu en -livrée monta sur le siège, et fouette cocher! jusqu'à la maison de -l'intendant police, et de là jusqu'au port, d'où je fus transporté -dans un voilier en partance pour Lisbonne. Figurez-vous ma résistance, -d'ailleurs parfaitement inutile.</p> - -<p>Trois jours après, je franchis la barre, abattu et muet. Je ne pleurais -même pas. J'avais une idée fixe. Maudites idées fixes!... Celle-là -me poussait à me précipiter dans la mer en répétant le nom de -Marcella.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XIX._A_BORD">XIX. À BORD</a></h4> - - -<p>Nous étions en tout onze passagers: un fou qu'accompagnait sa femme, -deux jeunes gens, qui voyageaient pour leur agrément, quatre -commerçants et deux domestiques. Mon père me recommanda à tous, en -commençant par le capitaine du navire, qui d'ailleurs avait fort à -faire et qui, par surcroît, emmenait avec lui sa femme qui était -phtisique au dernier degré.</p> - -<p>J'ignore si le capitaine eut vent de mes funestes projets, ou si mon -père le mit sur ses gardes; il avait constamment les yeux sur moi, il -m'obligeait à rester près de lui, ou, quand il était obligé de me -quitter, il me conduisait près de sa femme. Elle ne se levait point de -sa chaise longue: et tout en toussant, elle me promettait de me montrer -les alentours de Lisbonne. Elle n'était point seulement maigre, mais -translucide; il était impossible d'elle ne mourût pas d'une heure à -l'autre. Le capitaine, peut-être pour se leurrer lui-même, feignait de -ne point croire au dénouement si proche.</p> - -<p>Je ne savais rien; je ne pensais à rien. Que m'importait le sort d'une -femme poitrinaire, au milieu de l'océan? L'univers, pour moi, c'était -Marcella.</p> - -<p>Au bout d'une semaine, je trouvai le moment propice pour mourir. -C'était la nuit. Je montai doucement sur le pont. Mais j'y trouvai le -capitaine qui, penché sur le bastingage, considérait l'horizon.</p> - -<p>—Quelque grain qui s'annonce?... demandai-je.</p> - -<p>—Non, me répondit-il en tressaillant; non. J'admire la splendeur -de la nuit. Voyez... Quelle merveille!...</p> - -<p>Le style démentait l'aspect assez fruste de l'individu, qui semblait -étranger au style métaphorique. Au bout de quelques secondes, il me -prit par la main, me montra la lune, et me demanda pourquoi je ne -faisais point une ode à la nuit. Je lui répondis que je n'étais rien -moins que poète. Il grommela je ne sais quoi, fit quelques pas, prit -dans sa poche un morceau de papier tout chiffonné, et à la lumière -d'un falot, il me lut une ode dans le goût de celles d'Horace, sur la -liberté de la vie maritime. C'était des vers de sa façon.</p> - -<p>—Qu'en dites-vous?</p> - -<p>Je ne me rappelle plus ce que je lui répondis. Il me serra la main avec -force remerciements. Ensuite, il me récita deux sonnets. Il allait m'en -dire un autre, quand on vint l'appeler la part de sa femme.</p> - -<p>—J'y vais, dit-il, et il me récita le troisième sonnet, -lentement, avec componction.</p> - -<p>Je demeurai seul. La muse du capitaine avait balayé de mon esprit les -funestes pensées. Je préférai dormir, ce qui est une façon -passagère de mourir. Le jour suivant, nous nous réveillâmes au bruit -d'une tempête qui donna la chair de poule à tous les passagers, moins -au fou. Il commença de danser, en criant que sa fille l'envoyait -chercher dans une berline. C'était la mort de cette enfant qui avait -causé sa folie. Jamais je n'oublierai l'horrible figure de ce pauvre -homme au milieu du tumulte des gens et des hurlements de l'ouragan. Il -chantait, il dansait, les yeux hors de la tête, très pâle, ses longs -cheveux hérissés au vent. Il s'arrêtait de temps à autre, élevait -ses mains osseuses, et formait avec les doigts des croix, des carrés, -des anneaux, et riait ensuite désespérément. Sa femme l'abandonnait -à lui-même; en proie à la terreur de la mort, elle se vouait à tous -les saints du paradis. Enfin la tempête se calma, après avoir fait, je -l'avoue, une excellente diversion à mes tristesses. Moi qui avais envie -d'aller au-devant de la mort, je n'osai plus la regarder en face, quand -elle se présenta.</p> - -<p>Le capitaine me demanda si j'avais eu peur, si je m'étais senti en -péril, si je n'avais pas trouvé le spectacle sublime, le tout en me -montrant un véritable intérêt d'ami. Tout naturellement, nous en -vînmes à parler de la vie de marin. Le capitaine me demanda si -j'aimais les idylles piscatoires. Je lui répondis en toute ingénuité -que j'ignorais ce qu'il voulait dire.</p> - -<p>—Vous allez voir, me dit-il.</p> - -<p>Et il me récita un petit poème, puis un autre, une églogue, puis cinq -sonnets, par lesquels il termina, ce jour-là sa confidence littéraire. -Le jour suivant, avant de me rien réciter, il me fit l'aveu des graves -motifs qui l'avaient voué à la profession maritime, contre la volonté -de sa grand'mère qui voulait qu'il fût prêtre. Il possédait assez -bien, en effet, les lettres latines. Il n'entra point dans les ordres, -mais il continua d'être poète, la poésie étant sa vocation -naturelle. Pour m'en convaincre, il me récita tout au long et par cœur -une centaine de vers. J'observai en lui un singulier phénomène: ses -attitudes étaient si bizarres, qu'une fois je ne pus contenir mon envie -de rire. Mais le capitaine, quand il récitait, regardait au dedans de -lui-même, de telle sorte qu'il ne vit et n'entendit rien.</p> - -<p>Les jours passaient, et les ondes, elles vers, et aussi la vie de la -poitrinaire. Elle ne tenait qu'à un fil. Un jour, aussitôt après le -déjeuner, le capitaine me dit que la malade ne passerait probablement -pas la semaine.</p> - -<p>—Vraiment! m'écriai-je.</p> - -<p>—Cette nuit a été terrible.</p> - -<p>J'allai lui rendre visite. Je la trouvai, en effet, moribonde, ou peu -s'en fallait. Mais elle parlait toujours de notre arrivée à Lisbonne, -où je resterais quelques jours avant d'aller à Coimbra, car elle -comptait bien me conduire à l'Université. Je sortis consterné. Je -trouvai son mari en contemplation devant les vagues qui venaient mourir -sur la quille du navire, et j'essayai de le consoler. Il me remercia, me -conta l'histoire de ses amours, fit l'éloge delà fidélité et du -dévouement de sa femme, remémora les vers qu'il avait naguère -composés à son intention, et me les récita. Sur ces entrefaites, on -vint l'appeler sa part. Nous accourûmes: c'était une crise qu'elle -traversait. Ce jour-là et le suivant furent cruels. Le troisième, elle -entra en agonie et je m'éloignai de ce spectacle qui me répugnait. Une -demi-heure plus tard, je rencontrai le capitaine assis sur un monceau de -câbles, la tête entre les mains. Je lui présentai mes condoléances.</p> - -<p>—Elle est morte comme une sainte, me répondit-il. Et pour que ces -paroles ne pussent être mises sur le compte de l'attendrissement, il se -leva aussitôt, secoua la tête, et fixa sur l'horizon un regard -accompagné d'un geste long et profond.</p> - -<p>—Nous allons, dit-il, la livrer à la tombe qui jamais ne se -rouvre sur ce qu'elle a une fois englouti.</p> - -<p>Peu d'heures après, le cadavre fut en effet lancé à la mer, avec les -cérémonies accoutumées. La tristesse se lisait sur tous les visages. -Le veuf conservait l'attitude d'un tronc d'arbre durement fendu par la -foudre. Un grand silence... La vague ouvrit ses flancs, reçut la -dépouille, se referma dans un remous suivi d'une légère ride, et le -bateau continua son chemin... Je demeurai quelques instants à la poupe, -les regards fixés sur ce point incertain de l'Océan, où était resté -l'un de nous. Ensuite j'allai trouver le capitaine pour le distraire de -sa solitude et de ses regrets.</p> - -<p>Merci, me dit-il en devinant mon intention. Croyez bien que jamais je -n'oublierai vos bons offices. Dieu vous en saura gré. Pauvre Léocadia, -tu te souviendras de nous dans le ciel.</p> - -<p>Il essuya sur sa manche une larme importune. Je cherchai un dérivatif -dans la poésie, qui était sa passion. Je lui parlai des vers qu'il -m'avait lus, je m'offris à les faire imprimer à mes frais. Ses yeux -s'animèrent un peu.</p> - -<p>—Peut-être accepterai-je votre offre, me dit-il. Mais j'hésite... -c'est de si faible poésie.</p> - -<p>Je jurai le contraire; je lui demandai de réunir les différentes -pièces, et de me les donner avant notre débarquement.</p> - -<p>—Pauvre Léocadia! murmura-t-il sans répondre à ma demande... la -mer... le ciel... le navire...</p> - -<p>Le jour suivant, il me lut un épicedion qu'il venait de composer, et -où il avait consigné les circonstances de la mort et de la sépulture -de sa femme. Il me le lut d'une voix émue, et sa main tremblait. Il me -demanda ensuite si les vers étaient dignes du trésor qu'il avait -perdu.</p> - -<p>—Ils le sont, lui répondis-je.</p> - -<p>—Il me manque le grand souffle lyrique, me dit-il au bout d'un -instant. Mais personne ne me refusera la sensibilité, et c'est peut-être -son excès qui nuit à la perfection.</p> - -<p>—Je ne crois pas; je trouve vos vers parfaits.</p> - -<p>—Oui, je crois que... enfin ce sont des vers de matelot.</p> - -<p>—De matelot poète.</p> - -<p>Il haussa les épaules, considéra le papier, et relut la pièce, mais -cette fois sans tremblement dans la voix, en accentuant les intentions -littéraires, en donnant du relief aux images et de la mélodie aux -vers. Enfin il m'avoua que c'était son œuvre la plus achevée. -J'abondai dans ce sens; il me serra la main, et me prédit grand -avenir.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XX._JE_PASSE_MON_BACCALAUREAT">XX. JE PASSE MON BACCALAURÉAT</a></h4> - - -<p>Un grand avenir! Tandis que ces paroles régnaient à mes oreilles, je -promenais mes regards au loin, sur l'horizon mystérieux et vague. Une -idée refoulait l'autre, l'ambition portait préjudice au souvenir de -Marcella. Un grand avenir? Naturaliste, littérateur, archéologue, -banquier, politique, évêque,—eh! oui, pourquoi pas évêque? -l'important était que j'obtinsse une haute charge, une grande -réputation, une position supérieure. L'ambition, cet aigle, sortit de -l'œuf et ouvrit sa pupille fauve et pénétrante. Adieu, amours! adieu, -Marcella! Jours de délire, bijoux hors de prix, vie déréglée, adieu! -Je prends le chemin ardu de la gloire; je vous abandonne avec mes -culottes d'enfant.</p> - -<p>Et ce fut ainsi que je débarquai à Lisbonne, et que je partis pour -Coimbra. L'Université m'attendait avec ses sciences arides; je fus un -étudiant médiocre, ce qui ne m'empêcha point de devenir bachelier. Je -reçus mon diplôme avec toute la solennité d'usage, quand j'eus -terminé mon cours. Ce fut une belle fête qui me remplit d'orgueil et -de regrets, de regrets surtout. J'avais acquis à Coimbra une grande -réputation de bon vivant. J'étais un étudiant léger, superficiel, -tumultueux et pétulant, aimant les aventures, faisant du romantisme -pratique et du libéralisme théorique, vivant sur la foi des yeux noirs -et des constitutions écrites. Le jour où l'Université m'attesta sur -parchemin que j'étais un savant, moi qui n'ignorais pas les lacunes de -mes connaissances, je me sentis en quelque façon déçu, sans rien -perdre de mon orgueil pour cela. Et je m'explique. Le diplôme était un -titre d'affranchissement. Mais s'il me donnait la liberté, il -m'imposait aussi la responsabilité. Je gardai le titre, je laissai les -charges sur les rives du Mondego, et je partis, quelque peu déçu, -mais sentant déjà une curiosité impétueuse, un désir de jouer -des coudes, de jouir, de vivre, de m'affirmer,—de prolonger -l'Université, ma vie durant.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XXI._LE_MULETIER">XXI. LE MULETIER</a></h4> - - -<p>L'âne que je montais ayant refusé d'avancer, je m'avisai de le -fustiger. Mal m'en prit: il fit deux sauts de mouton, puis trois autres, -puis un dernier qui me fit voler de ma selle si malencontreusement que -mon pied droit demeura pris dans l'étrier. Je tentai de m'accrocher au -poitrail de l'animal. Mais alors, effrayé, il s'emballa à travers -champs. Je m'exprime mal: il essaya de s'emballer, et effectivement il -réussit à faire deux sauts en avant; mais le muletier, qui se trouvait -présent, accourut à temps pour l'arrêter par la bride et le retenir, -sans efforts ni péril. Quand il eut dominé la bête, je me dégageai -de l'étrier et me relevai.</p> - -<p>—Vous l'avez échappé belle, me dit le muletier.</p> - -<p>Et c'était vrai. Si l'âne m'eût traîné sur le sol, il se peut bien -que ma mort eût été la fin de l'aventure. Je pouvais avoir la tête -fendue, une congestion, n'importe quelle lésion interne, et ma science -se perdait ainsi dans sa fleur. Le Muletier m'avait sans doute sauvé la -vie; c'était positif: je sentais le sang bouillir dans mes veines. Ah! -brave muletier! Tandis que je reprenais conscience de moi-même, il -s'efforçait de raccommoder les harnais de l'âne. Je résolus de lui -donner trois des cinq monnaies d'or que j'avais sur moi. Certes -j'estimais ma vie à plus haut prix;—elle avait pour moi une valeur -inestimable. Mais enfin la récompense projetée me semblait digne du -dévouement de celui qui m'avait sauvé. C'est dit: je vais lui donner -les trois monnaies.</p> - -<p>—Allons! me dit-il en me présentant la rêne de ma monture.</p> - -<p>—Un instant... répondis-je; laissez-moi le temps de me -remettre.</p> - -<p>—Ne dites pas cela...</p> - -<p>—Quand on vient comme moi de voir la mort de près...</p> - -<p>—Si la bête s'était emportée avec vous, il est certain que... -Mais avec l'aide du ciel, vous voyez qu'il ne vous est rien arrivé.</p> - -<p>Je tirai de ma valise un vieux gilet dans la bourse duquel je gardais -les cinq monnaies d'or. Mais ce faisant, je me demandai si la -gratification n'était pas excessive, et si deux pièces ne seraient pas -suffisantes. Pourquoi même deux? Une seule ferait sauter de joie le -pauvre diable, dont j'examinais la tenue, et qui m'avait probablement -jamais vu une pièce d'or de sa vie. Ma résolution prise, je tirai la -pièce que je vis reluire au soleil. Le muletier ne l'aperçut point -parce que je lui tournais le dos. Mais il se douta sans doute de quoi il -s'agissait, car il commença à faire à l'âne des discours -signicatifs. Il lui donnait de bons conseils, lui disant de se mieux -comporter, sans quoi, «M. le Docteur» pourrait bien lui donner une -raclée. C'était un monologue paternel. J'entendis même le bruit d'un -baiser.</p> - -<p>—Qu'est cela? dis-je.</p> - -<p>—Que voulez-vous!... ce diable d'animal a une manière si -gracieuse de regarder les gens.</p> - -<p>Je souris, et après quelque hésitation, je lui glissai dans la main -une cruzade d'argent. J'enfourchai ma monture, et je partis à large -trot, un peu gêné, ou pour mieux dire, un peu incertain de l'effet -qu'aurait produit ma pièce. Mais un peu plus loin, je retournai la -tête, et je vis le muletier qui faisait de grandes courbettes, avec les -marques les plus évidentes du contentement. Je me dis qu'il ne pouvait -en être autrement, que je l'avais fort bien payé, trop bien payé -même. Je glissai les doigts dans la poche du gilet que je portais sur -moi, et j'y découvris quelques monnaies de cuivre. C'était les sous et -non la pièce d'argent que j'aurais dû donner au muletier. Car après -tout, il n'avait eu en vue aucune récompense. Ce n'était point la -réflexion, mais une impulsion naturelle, innée ou inhérente au -métier, qui l'avait fait agir. De plus, le fait de s'être trouvé -justement sur le lieu du désastre, plutôt qu'en avant ou en arrière, -semblait faire de lui un simple instrument de la Providence. De toutes -les manières le mérite était nul. Je demeurai tout attristé de cette -réflexion. Je me traitai de prodigue, je mis la cruzade sur le compte -de mes anciennes prodigalités. Pourquoi ne le dirai-je pas?... -j'éprouvai un remords.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XXII._RETOUR_A_RIO">XXII. RETOUR À RIO</a></h4> - - -<p>Ah! maudit âne, tu as coupé le fil de mes réflexions. Je ne pourrai -plus dire ce que je fis jusqu'à Lisbonne, ni à Lisbonne, ni dans la -péninsule, ni dans le reste de la vieille Europe, qui, à cette -époque, semblait rajeunir. Non, je ne dirai point l'aube du romantisme -auquel j'assistai, moi qui allai même jusqu'à aligner des rimes au -cœur de l'Italie. Sans quoi c'est un journal de voyage que je devrais -écrire, et non des mémoires comme ceux-ci, où n'entre que la -substance de la vie.</p> - -<p>Au bout de quelques années de pérégrinations, je me rendis aux -supplications de mon père: «Viens, me disait-il dans sa dernière -lettre. Si tu ne te hâtes, tu ne retrouveras plus ta mère vivante...» -Cette dernière phrase me fut cruelle. J'aimais ma mère. Je me rappelai -ses dernières bénédictions à bord du navire: «Pauvre enfant! jamais -plus je ne te reverrai.» Et la pauvre femme sanglotait en me serrant -sur son cœur. Ses paroles résonnaient alors à mes oreilles comme une -prophétie réalisée.</p> - -<p>Notez bien que je me trouvais alors à Venise, où vibraient encore les -vers de Byron. Je marchais en plein songe, revivant le passé, me -croyant encore dans la Sérénissime République. Oui vraiment, je -demandai une fois au gondolier si le doge irait se promener ce jour-là. -«Quel doge, signor mio?» Je retombai en moi-même, mais je ne voulus -pas avouer mon illusion. Je dis au brave homme que ma demande était une -espèce de charade américaine. Il feignit de comprendre, et ajouta -qu'il appréciait beaucoup les charades américaines. Eh bien! -j'abandonnai tout: le gondolier, le doge, le pont des Soupirs, les vers -du lord, les dames du <i>Rialto</i>, j'abandonnai tout, et je partis comme -une balle dans la direction de Rio de Janeiro.</p> - -<p>J'arrivai... Mais non; je ne veux point allonger ce chapitre. -Quelquefois, je m'oublie à écrire, et la plume court sur le papier au -grand préjudice de l'auteur. Des chapitres longs sont bons pour des -lecteurs lourdauds. Nous ne sommes pas un public pour in-folio, mais -seulement pour in-12: peu de texte, une large marge, des caractères -élégants, dorures sur franches et des vignettes... principalement des -vignettes. Non, n'allongeons point le chapitre.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XXIII._TRISTE_MAIS_COURT">XXIII. TRISTE, MAIS COURT</a></h4> - - -<p>J'arrivai, et je ne nie point qu'en apercevant la ville natale -j'éprouvai une sensation inconnue, non pas devant ma patrie politique, -mais devant le séjour de mon enfance, la rue, la tour, la fontaine -publique, la femme en mantille, le noir manœuvre, les choses et les -scènes de mon enfance, demeurées gravées dans ma mémoire. C'était -une renaissance. L'esprit, comme un oiseau indifférent à la direction -des années, prit son vol dans la direction de la fontaine originelle, -et alla boire l'eau fraîche et pure, pure encore du limon de la vie.</p> - -<p>Remarquez qu'il y a ici un lieu commun. Un autre lieu commun, c'est la -consternation de ma famille. Mon père m'embrassa en pleurant: «Ta -mère est condamnée», me dit-il. Ce n'était plus le rhumatisme qui la -minait, mais un cancer à l'estomac. La malheureuse souffrait d'une -façon cruelle, car le cancer est indifférent aux vertus de l'individu. -Quand il peut ronger, il ronge, c'est son métier. Ma sœur Sabine, -déjà mariée avec Cotrin, tombait de fatigue. Elle dormait à peine -trois heures par nuit, la pauvre enfant. L'oncle Jean lui-même -paraissait triste et abattu. Dona Eusebia et d'autres femmes assistaient -aussi la malade, et se montraient non moins tristes et non moins -dévouées!</p> - -<p>—Mon fils!...</p> - -<p>La douleur cessa pour un instant de tenailler sa victime. Un sourire -illumina sa face, sur laquelle la mort étendait déjà son aile. Ce -n'était déjà plus un visage. La beauté avait fui comme une aurore -brillante. Il ne restait que les os, qui, eux, ne maigrissent pas. -J'avais peine à la reconnaître, après huit ou neuf ans de -séparation. Agenouillé au pied de son lit, ses mains entre les -miennes, je demeurais immobile, sans oser prononcer une parole qui eût -été un sanglot. Or, nous essayions de lui cacher son état et la -proximité de sa fin. Elle ne s'illusionnait point cependant. Elle -sentait venir la mort; elle me le dit, et son pressentiment se réalisa -le lendemain matin.</p> - -<p>L'agonie fut lente et cruelle: d'une cruauté minutieuse, froide, -insistante, qui me remplit de douleur et de stupéfaction. C'était la -première fois que je voyais mourir quelqu'un. Je connaissais la mort -par ouï-dire; c'est tout au plus s'il m'était arrivé de la voir -pétrifiée sur la face d'un cadavre que j'allais accompagner jusqu'au -cimetière. La notion que j'en avais se trouvait confondue parmi des -amplifications de rhétorique que m'avaient inculquées des professeurs -de choses antiques: la mort traîtresse de César, austère de Socrate, -orgueilleuse de Caton. Mais ce duel de l'être et du non-être, la mort -en action, douloureuse, convulsée, sans appareil politique ou -philosophique, la mort d'une personne aimée, c'était la première fois -que j'y assistais. Je ne pleurai point; je me rappelle fort bien que je -ne pleurai point durant toute cette scène. J'avais la gorge sèche, -Inconscience béante, et mes regards demeuraient stupides. Eh quoi! une -créature si docile, si tendre, si sainte, qui jamais ne fit verser une -larme à personne; tendre mère, épouse immaculée, il fallait qu'elle -mourût ainsi, torturée, mordue par la dent tenace d'une maladie sans -pitié? Tout cela, je l'avoue, me semblait obscur, incongru; un -non-sens.</p> - -<p>Triste chapitre... Passons à un autre plus allègre.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XXIV._COURT_MAIS_GAI">XXIV. COURT, MAIS GAI</a></h4> - - -<p>Je demeurai prostré. Et cependant, j'étais à cette époque un -ensemble de trivialité et de présomption. Jamais le problème de la -vie et de la mort ne m'avait traversé le cerveau. Jamais jusqu'à ce -jour je ne m'étais penché sur l'abîme de l'inexplicable. Il me -manquait l'essentiel, c'est-à-dire le stimulant, le vertige.</p> - -<p>Pour tout dire, je reflétais les opinions d'un barbier de Modène qui -se distinguait justement parce qu'il n'en avait aucune. C'était la -fleur des barbiers et des coiffeurs. Pour longue que fût une opération -capillaire, jamais il ne se lassait. Il faisait aller les coups de -peigne d'accord avec des plaisanteries pimentées et d'une saveur!... Il -n'avait point d'autre philosophie; moi non plus. L'Université m'en -avait bien inculqué quelques notions, mais je n'avais retenu que les -formules, le vocabulaire, le squelette. Je traitais la philosophie comme -le latin. J'avais dans la poche trois vers de Virgile, deux d'Horace, -une douzaine de locutions morales et politiques pour les faux frais de -la conversation. Il en était de même pour l'histoire de la -jurisprudence. De tout, je sus prendre la phraséologie, l'ornementation -et l'écorce.</p> - -<p>Sans doute, le lecteur s'étonnera de la franchise avec laquelle -j'expose et je mets ma médiocrité en évidence. Mais la franchise est -la première qualité d'un défunt. Pendant la vie, l'opinion publique, -le contraste des intérêts, la lutte des ambitions obligent à cacher -les vilains dessous, à dissimuler les déchirures et les raccommodages, -à ne point prendre le monde pour confident des révélations de la -conscience; et le plus grand avantage de cette obligation c'est qu'il -fait éviter l'horrible vice de l'hypocrisie, attendu qu'à force de -leurrer les autres, on finit par se leurrer soi-même. Après la mort, -quelle différence, quelle liberté, quel soulagement! On secoue le -manteau somptueux; les oripeaux tombent; on se met à l'aise, on se -dépeigne, on se dégrafe; on confesse franchement ce qui fut et ce qui -ne fut pas. Il n'y a plus ni voisins, ni amis, ni ennemis, ni gens -connus ou inconnus: il n'y a plus de public. Les considérations de -l'opinion, son regard aigu et judiciaire, perd sa vertu dès que nous -foulons le domaine de la mort. On peut bien encore nous critiquer et -nous juger, mais le jugement nous laisse indifférents. Messieurs les -vivants, il n'y a rien de plus incommensurable que le dédain des -morts.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XXV._A_LA_TIJUCA">XXV. À LA TIJUCA</a></h4> - - -<p>Mais ne voilà-t-il pas que j'allais glisser à l'emphase!... Soyons -simple, comme l'était la vie Je menai à la Tijuca pendant les -premières semaines qui suivirent la mort de ma mère.</p> - -<p>Le septième jour, aussitôt après le service funèbre, je pris un -fusil, quelques livres, des vêtements, des cigares, mon domestique -mulâtre nommé Prudencio,—le Prudencio du chapitre XI,—et -j'allai m'enterrer dans une vieille propriété que nous possédions. Mon -père fit tout son possible pour me détourner de ma résolution; mais je -sentais qu'il était au-dessus de forces de lui obéir. Sabine eût -désiré que j'habitasse quelque temps avec elle: deux semaines pour le -moins. Mon cousin voulait à toute force m'emmener. Un brave garçon, ce -Cotrim: de prodigue, il était devenu circonspect. Il faisait alors le -commerce des produits alimentaires, et travaillait avec ardeur du matin -au soir, sans perdre un moment. Le soir, assis devant sa fenêtre, il -caressait ses favoris sans penser à rien. Il aimait sa femme et son -fils qui mourut quelques années plus tard. On le disait avare.</p> - -<p>Je refusai toutes les propositions, tant je me sentais abattu. Ce fut -alors, je crois, que commença à s'épanouir en moi la fleur jaune de -l'hypocondrie, solitaire et morbide, d'un si subtil et si enivrant -parfum. «Qu'il est bon d'être triste et de ne rien dire!» Quand je -tombai sur cette phrase de Shakespeare, j'avoue qu'elle trouva en moi un -écho délicieux. Je me rappelle que j'étais assis sous un dattier, le -livre du poète ouvert sur mes genoux, l'esprit attristé plus encore -que le visage. J'avais l'air d'une poule triste. Je serrais dans mon -sein ma douleur taciturne, et j'éprouvais une sensation unique qu'on -pourrait appeler la volupté de l'ennui. La volupté de l'ennui: retenez -cette expression, lecteur, méditez-la, et si vous ne parvenez à la -comprendre, c'est que vous ignorez une des sensations les plus subtiles -de ce monde et de notre temps.</p> - -<p>Je chassais de temps à autre, ou bien je dormais, ou bien je lisais; je -lisais beaucoup. Parfois encore je restais à ne rien faire, passant -d'une idée à une autre, laissant mon imagination vagabonder comme un -papillon qui flâne ou qui a faim. Les heures tombaient, une à une, le -soleil déclinait, les ombres de la nuit voilaient la montagne et la -cité. Personne ne venait me rendre visite: j'avais expressément -recommandé qu'on me laissât à moi-même. Un jour, deux jours, une -semaine entière passa de la sorte. Cette quiétude devait être -suffisante pour me lasser de la <i>Tijuca</i>, et me rendre à mon -agitation habituelle. Au bout de sept jours, j'étais parfaitement saturé -de solitude. Ma douleur s'apaisait. Mon fusil, mes livres, le spectacle -des arbres et du ciel ne me suffisaient plus. La jeunesse bouillait en -moi: je voulais vivre. Je fourrai dans ma malle le problème de la vie et -de la mort, les hypocondries du poète, mes chemises, mes méditations, mes -cravates, et j'allais la fermer, quand le mulâtre Prudencio me dit -qu'une personne de ma connaissance demeurait depuis la veille dans la -maison violette située à deux cents pas de la nôtre.</p> - -<p>—Qui donc?</p> - -<p>—Peut-être Monsieur ne se rappelle-t-il plus de Dona -Eusebia...</p> - -<p>—Je me rappelle... C'est elle?</p> - -<p>—Elle et sa fille. Elles sont arrivées hier matin.</p> - -<p>L'épisode de 1814 se présenta aussitôt à ma mémoire, et je me -sentis embarrassé. Les événements m'avaient donné raison. Oui, -vraiment, il avait été impossible d'éviter que les amours de Villaça -et de la sœur du sergent-major n'allassent jusqu'aux dernières -conséquences. Même avant mon départ, on parlait vaguement de la -naissance d'une fille. Mon oncle Jean m'écrivait dans la suite que -Villaça, en mourant, avait laissé un legs important à Dona Eusebia, -et qu'on avait pas mal glosé à ce sujet dans le quartier. L'oncle -Jean, friand de scandale, ne me parla que de cette aventure dans une de -ses lettres, longue de plusieurs pages. Oui, les événements m'avaient -donné raison. Quoi qu'il en pût être, 1814 était loin, et avait -emporté ma gaminerie, Villaça et le baiser du massif. Du reste, il -n'existait aucune intimité entre moi et Dona Eusebia. Cette réflexion -faite, j'achevai de fermer ma malle.</p> - -<p>—Monsieur n'ira pas rendre visite à Dona Eusebia? me demanda -Prudencio. C'est elle qui a enseveli le corps de ma défunte maîtresse.</p> - -<p>Je me rappelai l'avoir vue parmi d'autres dames, au moment de la mort -et au moment de l'enterrement. J'ignorais d'ailleurs qu'elle eût rendu à -ma mère ce suprême devoir. La remarque du mulâtre était juste. Je -lui devais une visite. Je résolus de m'en acquitter immédiatement et -je descendis aussitôt.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XXVI._LAUTEUR_HESITE">XXVI. L'AUTEUR HÉSITE</a></h4> - - -<p>Soudain j'entends une voix: «Voyons, mon garçon! ce n'est pas une -vie, ça!»</p> - -<p>C'était mon père qui arrivait avec deux propositions dans sa poche.</p> - -<p>Je m'assis sur ma malle, et je le reçus sans surprise. Il se tint -pendant quelques instants debout devant moi, après quoi il me tendit la -main d'un geste ému:</p> - -<p>—Mon fils, il faut se résigner à la volonté divine.</p> - -<p>—Je me suis déjà résigné, dis-je, et je lui baisai la main.</p> - -<p>Je n'avais pas encore déjeuné; nous déjeunâmes ensemble. Ni l'un ni -l'autre nous ne fîmes allusion au motif de ma réclusion. Une seule -fois nous effleurâmes ce sujet, quand mon père fit tomber la -conversation sur la Régence, et m'annonça qu'il avait reçu les -condoléances de l'un des régents. Il avait la lettre sur lui; elle -était même passablement chiffonnée, sans doute à force d'avoir été -montrée à des tiers. Je crois avoir dit qu'il s'agissait de l'un des -régents. Il me la lut deux fois de suite.</p> - -<p>—Je suis déjà allé le remercier de cette preuve de considération, -me dit-il, et mon opinion est que tu dois y aller aussi...</p> - -<p>—Moi?</p> - -<p>—Toi. C'est un homme considérable qui remplace aujourd'hui -l'empereur. D'ailleurs, J'ai une idée, un projet, ou... il faut tout dire, -deux projets: il s'agit d'un fauteuil de député et d'un mariage.</p> - -<p>Mon père me dit tout cela avec quelque emphase, en donnant à ses -paroles une certaine allure qui avait pour but de me les graver plus -profondément dans l'esprit. La proposition combinait si mal avec mes -sensations antérieures que tout d'abord je ne compris pas très bien. -Mon père ne se découragea pas et répéta: «le fauteuil et la -fiancée».</p> - -<p>—Tu acceptes?</p> - -<p>—Je n'entends rien à la politique, dis-je au bout d'un instant. -Quant à la fiancée, laissez-moi vivre comme un ours que je suis.</p> - -<p>—Mais les ours se marient, me répliqua-t-il.</p> - -<p>—Eh bien! trouvez-moi une ourse: la grande Ourse, par -exemple...</p> - -<p>Mon père se mit à rire, et recommença à parler sérieusement. Je -devais me lancer dans la politique pour plus de vingt raisons qu'il -énuméra avec une singulière vélocité, en prenant des exemples parmi -nos relations. Quant à la fiancée, il me suffirait de la voir. -Aussitôt après l'avoir vue, j'irais de moi-même la demander à son -père, sans plus larder. Il essaya ainsi d'abord de la fascination, -ensuite de la persuasion, ensuite de l'intimidation. Je ne répondais -pas, je taillais la pointe d'un cure-dent, je faisais des boulettes de -pain, souriant ou réfléchissant. Je n'étais, pour tout dire, ni -rebelle ni docile à la proposition. Je me sentais abasourdi. Une partie -de moi-même disait oui: une belle femme, une position politique -n'étaient pas choses à dédaigner. L'autre partie disait que non; la -mort de ma mère m'apparaissait comme un exemple de la fragilité des -affections de famille...</p> - -<p>—Je ne sors point d'ici sans une réponse définitive, me dit mon -père, dé-fi-ni-ti-ve! répéta-t-il en scandant les syllabes avec le -doigt.</p> - -<p>Il but une dernière gorgée de café, se mit à son aise, et commença -à parler de tout: du Sénat, de la Régence, de la Restauration, -d'Evariste, d'une voiture qu'il avait l'intention d'acheter, de notre -maison de la rue Matta-Cavallos... Je restais au bout de la table, et -j'écrivais distraitement sur un morceau de papier avec la pointe d'un -crayon; je traçais une parole, une phrase, un vers, un nez, un triangle -et je réfutais les mots suivants sans ordre, au hasard, de la façon -suivante:</p> - - -<p><span style="margin-left: 12.5em;">Arma virumque cano</span><br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">A</span><br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Arma virumque cano</span><br /> -<span style="margin-left: 7.5em;">Arma virumque</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Arma virumque cano</span><br /> -<span style="margin-left: 12.5em;">Arma virumque cano</span><br /> -<span style="margin-left: 7.5em;">virumque</span></p> - - -<p>Tout cela était fait machinalement, et cependant avec une certaine -logique et une certain déduction. Par exemple ce fut <i>virumque</i> qui -me fit passer au nom du propre poète, par l'entraînement de la première -syllabe; j'allais écrire <i>virumque</i>, ce fut Virgile qui tomba de ma -plume et je continuai:</p> - - -<pre style="margin-left: 10%; font-size: 1.1em;"> - Vir Virgile - Virgilie Virgile - Virgile - Virgile -</pre> - - -<p>Mon père, quelque peu dépité de mon indifférence, se leva, vint à -moi, et lança un regard sur le papier.</p> - -<p>—Virgile! s'écria-t-il. Tu y es, mon garçon, ta fiancée s'appelle -justement Virgilia.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XXVII._VIRGILIA">XXVII. VIRGILIA</a></h4> - - -<p>Virgilia? mais alors, c'est la même personne qui, quelques années plus -tard...? la même, oui la même, qui, en 1869, devait assister à mes -derniers moments, et qui longtemps auparavant eut une si large part dans -mes plus intimes sensations. À cette époque, elle comptait a peine -quinze ou seize ans. C'était peut-être la plus audacieuse créature de -notre race et c'en était en tous cas la plus volontaire. Je ne dirai -pas qu'elle méritait la pomme de la beauté entre toutes les jeunes -filles de son temps, parce que je n'écris pas un roman où l'auteur -dore la réalité et ferme les yeux aux taches de rousseur et autres: ce -qui ne veut pas dire qu'elle en eût au visage, non. Elle était jolie, -fraîche, elle sortait des mains de la nature, pleine de ce charme -précaire et éternel qu'un individu transmet à un autre pour les fins -secrètes de la procréation. Telle était Virgilia avec son teint -clair, très clair, sa grâce ignorante et puérile, sujette aux -mystérieuses impulsions, sa paresse et sa dévotion,—sa dévotion qui -n'était peut-être que de la peur, comme j'ai tout lieu de le supposer.</p> - -<p>Voici, lecteur, en peu de lignes, le portrait physique et moral de la -personne qui devait avoir plus tard une si grande influence sur ma vie. -Oui, elle était cela même, à seize ans. Si tu lis ces lignes, ô -Virgilia toujours aimée, ne t'étonne point du langage que j'emploie -aujourd'hui, qui contraste avec celui que j'employai quand je te connus. -Tu peux croire que l'un était alors aussi sincère que l'autre l'est -maintenant. La mort a pu me rendre grincheux, mais non injuste.</p> - -<p>—Mais, me diras-tu, comment peux-tu ainsi discerner la vérité de -ce temps lointain, et l'exprimer ainsi après tant d'années?</p> - -<p>—Ah! indiscrète, ah! ignorante, mais c'est cela même qui nous -rend maîtres de l'univers; c'est ce pouvoir de refaire le passé, pour bien -comprendre l'instabilité de nos impressions et la vanité de nos -affections. Laisse dire Pascal: l'homme n'est pas un roseau pensant, -c'est une page d'errata qui pense: cela, oui. Chaque saison de la vie -est une édition qui corrige l'édition antérieure, et qui sera -corrigée à son tour, jusqu'à l'édition définitive, dont l'éditeur -fait présent aux vers.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XXVIII._POURVU_QUE">XXVIII. POURVU QUE</a></h4> - - -<p>—Virgilia, interrompis-je.</p> - -<p>—Oui, Monsieur, tel est le nom de votre fiancée. Un ange, mon -grand dadet, un ange moins les ailes. Figure-toi une jeune fille comme ça, -de cette hauteur, vive comme du vif-argent et des yeux... c'est la fille -de Dutra...</p> - -<p>—Dutra?</p> - -<p>—Le conseiller Dutra, voyons. C'est une influence politique. -Allons tu acceptes?</p> - -<p>—Non, répondis-je. Après quoi, je regardai pendant quelques -secondes la pointe de mes bottines; et je déclarai que j'étais prêt à -étudier les deux questions, la candidature et le mariage pourvu que...</p> - -<p>—Pourvu que?</p> - -<p>—Pourvu que je ne sois point obligé de les accepter -conjointement. Je crois que je puis être séparément un homme marié et un -homme politique...</p> - -<p>—Tout homme qui entre dans la vie publique doit être marié, -interrompit sentencieusement mon père. Mais il en sera comme il te -plaira. Je me prête à tout, persuadé qu'il te sera suffisant de voir -Virgilia. D'ailleurs, le Parlement et la fiancée, c'est tout un. Tu -protestes... tu verras plus tard. C'est bon, j'accepte l'atermoiement, -pourvu que...</p> - -<p>—Pourvu que? interrompis-je à mon tour en imitant sa voix.</p> - -<p>—Ah! farceur! pourvu que tu ne restes pas ici, futile, obscur et -désespéré. Mon argent, mes soins, je ne les ai dépensés que pour te -voir briller comme il convient, à moi, à toi, et à nous tous. Tu dois -continuer à illustrer notre nom que tu perpétues. Écoute, j'ai -soixante ans, mais s'il était nécessaire que je recommence ma vie, je -le ferais sans hésiter une minute. Crains l'obscurité, Braz, fuis ce -qui est infime. Les hommes valent de différentes façons, mais le plus -sûr moyen de s'affirmer est l'opinion des autres hommes. Ne perds point -les avantages de ta position, ni tes moyens...</p> - -<p>Et le magicien continua d'agiter devant moi le hochet, comme on faisait -lorsque j'étais petit pour me faire aller plus vite. La fleur de -l'hypocondrie se referma, laissant s'ouvrir une autre fleur moins jaune, -et qui n'a rien de morbide—l'amour de la renommée, l'emplâtre Braz -Cubas.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XXIX._LA_VISITE">XXIX. LA VISITE</a></h4> - - -<p>Mon père était arrivé à ses fins. Je me disposai à accepter le -fauteuil et le mariage, Virgilia et la Chambre des députés:—les deux -Virgilia, comme le dit mon père, dans un accès de tendresse politique. -Et pour me payer de ma docilité, il me serra fortement dans ses bras. -C'était son propre sang qu'il reconnaissait enfin.</p> - -<p>—Tu descends avec moi?</p> - -<p>—Non, je descendrai demain. Aujourd'hui, je prétends faire une -visite à Dona Eusebia.</p> - -<p>Mon père fit la grimace, mais ne répondit rien. Il prit congé de moi -et partit. Dans l'après-midi, je me rendis chez Dona Eusebia. Elle -avait maille à partir avec son jardinier noir, mais elle quitta tout -pour venir me recevoir, avec une hâte, un plaisir si sincère que je me -sentis tout de suite à mon aise. Je crois bien qu'elle alla jusqu'à me -serrer entre ses bras robustes. Elle me fit asseoir auprès d'elle, sous -la véranda, en multipliant ses exclamations.</p> - -<p>—Comment, c'est le petit Braz! mais c'est un homme, maintenant... -Tout à fait!... et joli garçon!... Et vous, vous rappelez-vous bien de -moi?</p> - -<p>—Comment donc!...</p> - -<p>Était-il possible que j'eusse oublié une amie si intime de notre -maison. Dona Eusebia commença à parler de ma mère avec tant de -sympathie et de regrets, qu'elle me captiva tout de suite, bien qu'elle -ravivât ma douleur... Elle lut mon émotion dans mes yeux, et détourna -la conversation. Elle me demanda de lui conter mes voyages, mes travaux, -mes amourettes... les amourettes aussi; «je suis une vieille curieuse, -je le confesse, et je suis restée bon vivant». En ce moment, je me -rappelai l'épisode de 1814, elle, Villaça, le buisson, le baiser, et -mon cri d'alarme. Et voici qu'une porte crie sur ses gonds, j'entends un -frou-frou de jupes, et cette parole:</p> - -<p>—Maman... maman...</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XXX._LA_FLEUR_DU_BUISSON">XXX. LA FLEUR DU BUISSON</a></h4> - - -<p>Les jupes et la voix appartenaient à une jeune brunette qui s'arrêta -sur le pas de la porte pendant quelques instants, en apercevant un -étranger. Dona Eusebia mit fin à ce court silence et à cet embarras, -avec sa franchise résolue.</p> - -<p>—Viens ici, Eugenia, dit-elle, viens faire connaissance avec le -D<sup>r</sup> Braz Cubas, fils de Cubas, et qui arrive d'Europe.</p> - -<p>Et se tournant vers moi:</p> - -<p>—Ma fille Eugénie.</p> - -<p>Eugénie, la fleur du buisson, répondit à peine au salut que je lui -adressai. Elle me regarda avec éprise et timidité, et lentement -s'approcha la chaise de sa mère. Celle-ci remit en ordre les tresses de -la jeune fille, tout en disant: «Ah! petite endiablée.» Et elle -l'embrassa avec une tendresse si expansive que je me sentis quelque peu -ému. Je me souvins de ma mère, et, je le confesse, je me sentis -quelques velléités d'être père.</p> - -<p>—Petite endiablée? dis-je. Il me semble que mademoiselle est déjà -une grande jeune fille.</p> - -<p>—Quel âge lui donnez-vous?</p> - -<p>—Dix-sept ans.</p> - -<p>—Moins un.</p> - -<p>—Seize ans: à cet âge, on est une jeune fille.</p> - -<p>Eugenia ne put dissimuler la satisfaction que lui produisirent mes -paroles. Mais elle reprit aussitôt son attitude froide, rigide et -muette. Elle paraissait en réalité plus femme que son âge. Mais son -impassibilité, son attitude digne, lui donnaient l'air d'une femme -mariée. Peut-être perdait-elle ainsi un peu de son charme virginal. La -glace fut bientôt rompue entre nous. Sa mère faisait d'elle les plus -grands éloges; j'écoutais de bonne grâce, et elle souriait. Ses yeux -brillaient comme si dans son cerveau un papillon eût étendu ses ailes -d'or au-dessus de la multitude des yeux de diamants en couronne.</p> - -<p>Je dis dans son cerveau, parce que, au dehors, ien de morbide—l'amour de la renommée, l'emplâtre Braz -Cubas.</p> - -<p>—Je t'adjure... va-t'en, malin! Vierge, Notre-Dame!...</p> - -<p>—Calmez-vous, dis-je, et prenant mon mouchoir, je chassai le -papillon.</p> - -<p>Dona Eusebia s'assit une autre fois, suffoquée, un peu honteuse. Sa -fille, toute pâle de peur, dissimulait son émotion avec beaucoup de -force de volonté. Je leur serrai la main et je sortis, riant d'un rire -philosophique, désintéressé et supérieur, de la superstition des -deux femmes. Le soir, je vis passer à cheval la fille de Dona Eusebia, -accompagnée d'un valet de chambre. Elle me salua du bout de sa -cravache. Je m'attendais à ce que, un peu plus loin, elle retournât la -tête. Mais elle ne la retourna point, et j'en fus quelque peu vexé.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - -<h4><a id="XXXI._LE_PAPILLON_NOIR">XXXI. LE PAPILLON NOIR</a></h4> - - -<p>Le jour suivant, tandis que je faisais mes apprêts de départ, un -papillon, noir comme celui de la veille, entra dans ma chambre. Il -était de dimensions bien supérieures à l'autre. Le souvenir de -celui-ci me fit sourire, et je me mis à penser à la peur qu'avait eue -la fille de Dona Eusebia, et à la dignité de maintien qu'elle avait su -conserver. Le papillon, après avoir décrit ses courbes autour de moi, -se posa sur ma tête. Je l'effrayai, et il se réfugia sur la vitre. Je -le forçai de nouveau à prendre son vol, et cette fois, il alla se -percher sur un vieux portrait de mon père. La bestiole était noire -comme la nuit, et la façon dont elle commença de remuer les ailes me -parut ironique et me porta sur les nerfs. Je tournai le dos, et je -sortis de la chambre. Mais en y rentrant, quelques minutes plus tard, je -trouvai l'insecte à la même place, et dans un mouvement de mauvaise -humeur, je pris une serviette, je l'en frappai, et il tomba.</p> - -<p>Il n'était pas mort tout à fait; il tordait son corps et secouait ses -antennes. J'en eus pitié et, l'ayant pris dans ma main, j'allai le -déposer sur le bord de la croisée. Mais le sort en était jeté; la -pauvre bête ne dura que quelques secondes, et je me sentis ennuyé et -repentant.</p> - -<p>—Aussi, pourquoi n'était-il pas bleu? me dis-je.</p> - -<p>Et cette réflexion, l'une des plus profondes qui aient été faites -depuis l'invention des papillons, me consola de ma méchante action, et -me réconcilia avec moi-même. Je contemplai le cadavre avec quelque -sympathie, je l'avoue. Je vis, en pensée, le papillon sortir du bois, -content et repu; la matinée était belle, et il était venu jusque chez -moi, papillonnant sous la vaste coupole du ciel bleu, toujours bleu, -pour toutes les ailes. Ma fenêtre est ouverte, il entre et me trouve. -Je suppose qu'il n'a jamais vu d'hommes. Il ignore ce que c'est et, -décrivant des circuits autour de mon corps, il voit que j'ai des yeux, -des bras, des jambes, que mes mouvements ont un air divin, que je suis -d'une stature colossale. Alors il se dit en lui-même: «Ce monsieur est -sans doute l'inventeur des papillons.» Cette idée le domine et -l'épouvante. Mais la peur, qui est suggestive, lui insinue que le -meilleur moyen de plaire à son créateur est de le baiser sur le front, -et il s'exécute. Quand je le chasse, il va sur la vitre, aperçoit de -là le portrait de mon père, et il n'est pas impossible qu'il devine -cette demi-vérité, à savoir que c'est là le père de l'inventeur des -papillons. Et il vole vers lui pour lui demander miséricorde.</p> - -<p>Et voilà qu'un coup de serviette sert de dénouement à l'aventure. Ni -l'immensité l'azur, ni l'allégresse des fleurs, ni la pompe des -feuilles vertes, n'ont tenu contre une serviette de toilette, deux -palmes de fil écru. Voyez comme il est bon d'être supérieur aux -papillons. Car s'il eût été bleu ou couleur d'orange, sa vie n'eût -guère été plus en sûreté. Non certes. J'aurais fort bien pu le -piquer d'une épingle, pour le régal de mes yeux. Cette dernière -pensée me rendit la tranquillité de ma conscience. Je réunis le -médium et le pouce et j'envoyai, d'une chiquenaude, le cadavre dans le -jardin. Il était temps: les fourmis prévoyantes s'avançaient -déjà... Tout de même, j'en reviens à ma première idée: il eût -mieux valu pour lui être né bleu.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XXXII._BOITEUSE_DE_NAISSANCE">XXXII. BOITEUSE DE NAISSANCE</a></h4> - - -<p>J'allai ensuite terminer mes préparatifs de voyage. Cette fois je pars, -je pars décidément, même si quelque lecteur me demande si mon dernier -chapitre est une gageure ou une façon de me moquer du monde... Mais -j'ai compté sans Dona Eusebia. J'étais déjà prêt quand elle entra -chez moi. Elle venait me prier de différer mon départ, et d'aller ce -jour-là dîner avec elle. Je refusai d'abord; mais elle insista -tellement que je cédai. Je lui devais bien d'ailleurs cette -satisfaction.</p> - -<p>Ce jour-là, Eugenia se mit en négligé, à mon intention. -C'est-à-dire, je le suppose, car peut-être se mettait-elle souvent -ainsi. Plus de boucles d'or, comme la veille, à ses oreilles, deux -oreilles finement dessinées sur une tête de nymphe. Un simple -vêtement blanc en batiste, sans enjolivures. Au cou, au lieu de broche, -un bouton d'écaille, d'autres identiques aux poignets pour fermer les -manches, et pas l'ombre d'un bracelet.</p> - -<p>Telle elle était mise, et tel me parut aussi son esprit: des idées -claires, des manières simples, une certaine grâce naturelle, l'air -d'une dame, et un je ne sais quoi... oui, c'est cela: la bouche, -exactement la bouche de sa mère, qui me rappelait l'épisode de 1814, -et il me venait alors l'envie de chanter avec la fille la même -chanson.</p> - -<p>—Maintenant je vais vous montrer le jardin, me dit la mère dès -que nous eûmes vidé nos tasses de café.</p> - -<p>Nous sortîmes en passant par la véranda, et je m'aperçus alors -qu'Eugenia boitait un peu: si peu que je lui demandai si elle s'était -fait mal au pied. La mère se tut. La fille me répondit sans -hésitation:</p> - -<p>—Non, monsieur, je suis boiteuse de naissance.</p> - -<p>Je me donnai à tous les diables; je me traitai de maladroit et de -grossier. En effet, le simple fait de la voir boiter aurait dû être -suffisant pour que je ne lui posasse aucune question. Je me rappelai -alors que la première fois que je l'avais vue, la veille, elle s'était -approchée lentement du fauteuil de sa mère, et que ce jour-là je -l'avais trouvée, en arrivant, déjà près de la table, dans la salle -à manger. Peut-être était-ce pour cacher ce défaut. Mais alors, -pourquoi l'avouait-elle maintenant? Je la regardai, et je vis qu'elle -était triste.</p> - -<p>J'essayai de détruire le mauvais effet produit. Ce ne me fut pas -difficile; sa mère qui était, comme elle le disait elle-même, une -vieille curieuse, se mit à causer. Nous parcourûmes toute la -propriété, admirant les fleurs, la mare aux canards, le lavoir, un tas -de choses qu'elle me montrait, en faisant ses commentaires, tandis que -je contemplais, à la dérobée, les yeux d'Eugenia.</p> - -<p>Parole d'honneur, son regard n'était rien moins que boiteux: il était -au contraire droit et parfaitement sain. Il partait de deux yeux noirs -et tranquilles. Je crois me rappeler que ceux-ci se baissèrent deux ou -trois fois, un peu confus, mais deux ou trois fois seulement. En -général, ils me fixaient avec franchise, sans audace, ni pruderie.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XXXIII._BIENHEUREUX_CEUX_QUI_SAVENT_RESTER">XXXIII. BIENHEUREUX CEUX QUI SAVENT RESTER</a></h4> - - -<p>Le malheur, c'est qu'elle était boiteuse. Des yeux si lucides, une -bouche si fraîche, un maintien si imposant, et boiteuse! Ce contraste -était un exemple évident des ironies de la nature. Pourquoi -était-elle jolie, étant boiteuse? pourquoi était-elle boiteuse, -étant jolie? Telle était la question que je me posais à moi-même, -sans y trouver une solution satisfaisante, tandis que je rentrais chez -moi cette nuit-là. Ce qu'il y a de mieux à faire, quand on ne trouve -pas le mot d'une énigme, c'est de la flanquer par la fenêtre; et c'est -ce que je fis. Je pris une serviette, et je chassai cet autre papillon, -qui faisait ses randonnées dans mon cerveau. Je me sentis plus à mon -aise, et j'allai dormir. Mais le rêve, qui est une lézarde de -l'esprit, laissa de nouveau pénétrer l'insecte et, pendant toute la -nuit, je continuai à chercher la clef du mystère.</p> - -<p>Le jour se leva avec la pluie, et je transférai mon départ. Mais le -lendemain le ciel était pur, et je n'en restai pas moins, de même que -le troisième et le quatrième jour, et jusqu'à la fin de la semaine! -Quelles belles matinées, fraîches et tentatrices. Là-bas, ma famille, -ma fiancée et le Parlement m'attendaient; et je faisais le sourd, -soupirant aux pieds de ma Vénus boiteuse. Soupirant est peut-être -exagéré: je n'étais point épris; j'éprouvais auprès d'elle une -certaine satisfaction physique et morale. Elle me plaisait: je l'aimais -bien. Aux pieds de cette créature si simple, fille bâtarde et -boiteuse, faite d'amour et de mépris, je me sentais à mon aise, et je -crois qu'elle éprouvait une satisfaction plus grande encore près de -moi. Cela se passait à la Tijuca: une véritable églogue. Dona Eusebia -nous surveillait, si peu: juste assez pour sauvegarder les convenances. -Et sa fille, dans cette première explosion de la nature, me livrait son -âme en fleur.</p> - -<p>—Vous allez partir demain? me demanda-t-elle, le samedi.</p> - -<p>—C'est tout au moins mon intention.</p> - -<p>—Ne partez pas.</p> - -<p>J'obéis, et j'ajoutai ainsi un verset nouveau à l'Évangile: -«Bienheureux ceux qui savent rester, car ils auront le premier baiser -des jeunes filles.» Ce fut, en effet, le dimanche que je reçus le -premier baiser d'Eugenia, celui qu'aucun homme ne put recevoir d'elle -désormais. Il ne fut point volé, ni pris de force, il fut candidement -octroyé, comme une dette payée par un débiteur honnête. Pauvre -Eugenia, si tu avais pu savoir quelles pensées me passaient par la -tête en ce moment. Toute tremblante d'émotion, les mains sur mes -épaules, tu contemplais en moi l'époux bienvenu, tandis que je -revoyais en pensée Villaça et le buisson de 1814, en me disant que tu -ne pouvais mentir à ton sang et à ton origine...</p> - -<p>Dona Eusebia entra inopinément, mais pas assez vite pour nous -surprendre. J'allai à la fenêtre; Eugenia s'assit et refit ses nattes. -Quelle gracieuse dissimulation! Quel art infiniment délicat! quelle -profonde tartuferie! Tout cela si naturellement fait, avec tant -d'à-propos, si simplement, comme on mange, comme on dort. Tant mieux! -Dona Eusebia n'eut vent de rien.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XXXIV._A_UNE_AME_SENSIBLE">XXXIV. À UNE ÂME SENSIBLE</a></h4> - - -<p>Y a-t-il, parmi les cinq ou dix personnes qui me lisent, une âme -sensible, qui mise en émoi par le chapitre précédent, commence à -craindre pour le sort d'Eugenia, et peut-être, oui, peut-être dans le -fond de son cœur me traite de cynique? Moi cynique, âme sensible? Par -la cuisse de Diane, cette injure mériterait d'être lavée dans le -sang, si le sang pouvait laver quoi que ce soit dans ce bas monde. Non, -âme sensible, je ne suis point cynique, mais je fus homme. Mon cerveau -était le tréteau où furent représentées des pièces de tout genre, -le drame sacré, le drame austère, des comédies, des autos-da-fés, -des bouffonneries, un pandémonium, âme sensible, un mélange -d'aventures et de personnes où tu retrouverais depuis la rose de Smyrne -et la rue du Jardin, depuis le lit somptueux de Cléopâtre jusqu'au -coin de la place où le mendiant grelotte en dormant. Des pensées de -toutes les castes et de tous les genres s'y croisaient. Dans la même -atmosphère respiraient l'aigle et l'oiseau-mouche, la limace et le -crapaud. Retire donc l'expression, âme sensible, apaise tes nerfs, -nettoie tes besicles,—c'est parfois la faute des besicles,—et -finissons-en d'une fois avec cette fleur du buisson.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XXXV._LE_CHEMIN_DE_DAMAS">XXXV. LE CHEMIN DE DAMAS</a></h4> - - -<p>Or il arriva que, huit jours plus tard, comme je me trouvais sur le -chemin de Damas, j'entendis une voix mystérieuse qui me murmura les -paroles de l'Écriture (Act., IX, 7): «Lève-toi, et entre dans la -cité.» Cette voix sortait de moi-même, et avait une origine double: -la pitié qui me désarmait devant la candeur de la petite, et la -terreur de l'aimer pour de vrai, et de l'épouser une femme boiteuse! -Quant au motif de mon départ, elle le devina, et ne se gêna pas pour -me le dire. Ce fut sous la véranda, un lundi soir, quand je lui -annonçai que je descendis le lendemain. «Adieu, me dit-elle avec -simplicité, vous avez raison.» Et comme je me taisais, elle continua: -«Vous avez raison de fuir le ridicule d'un mariage avec moi.» J'allais -protester, elle se retira lentement en dévorant ses larmes. Je la -rejoignis en jurant mes grands dieux que j'étais obligé de partir, et -que je continuais à avoir beaucoup d'affection pour elle. Elle écouta -mes froides hyperboles en silence.</p> - -<p>—Me crois-tu? lui dis-je enfin.</p> - -<p>—Non, et je trouve que vous faites bien.</p> - -<p>Je voulus la retenir, mais elle me lança un regard qui n'était déjà -plus de supplication, mais de commandement.</p> - -<p>Je descendis, le jour suivant, de la montagne, un peu contristée et pas -très satisfait de moi-même. Je me disais, chemin faisant, qu'il était -juste d'obéir à mon père, qu'il était convenable d'embrasser la -carrière politique..., que la constitution..., que ma fiancée..., que -mon cheval...</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XXXVI._A_PROPOS_DE_BOTTES">XXXVI. À PROPOS DE BOTTES</a></h4> - - -<p>Mon père, qui ne m'attendait pas, m'embrassa avec tendresse et -effusion:</p> - -<p>—Maintenant, c'est pour de vrai, me dit-il. Je puis enfin...</p> - -<p>Nous restâmes sur cette réticence, et j'allai retirer mes bottes qui -étaient trop justes. Je me sentis soulagé, je respirai à mon aise, et -je me couchai sur mon lit tout de mon long, tandis que mes pieds et tout -ce qu'il y avait au-dessus entraient dans une béatitude relative. -J'observai alors que des souliers serrés sont un des plus grands -avantages terrestres, parce que, en faisant mal aux pieds, ils procurent -le plaisir de les déchausser. Ils font souffrir d'abord, ils sont -l'origine d'un soulagement, ensuite, et voilà un bonheur à bon -marché, au goût des savetiers et d'Épicure. Tandis que cette idée -faisait des voltiges sur mon fameux trapèze, je regardais dans le -lointain la silhouette de la Tijuca, et j'aperçus la petite boiteuse -qui se perdait à l'horizon du prétérit. Je sentis soudain que mon -cœur ne tarderait pas à déchausser ses bottes lui aussi. Quatre ou -cinq jours plus tard, le sybarite savourait ce rapide, cet ineffable et -incoercible moment de joie qui succède à une douleur poignante, à une -préoccupation, à un ennui... J'en inférai que la vie est le plus -curieux des phénomènes, attendu qu'elle n'aiguise la faim que pour -procurer l'occasion de manger, et qu'elle n'a inventé les cors que -parce qu'ils perfectionnent la félicité terrestre. Je vous le dis en -vérité, toute la science humaine ne vaut pas une paire de bottes trop -étroites.</p> - -<p>Toi, ma pauvre Eugénie, tu n'as jamais déchaussé les tiennes. Tu t'en -es allée sur le chemin de la vie, boiteuse de jambe et boiteuse -d'amour, triste comme un enterrement pauvre, solitaire, silencieuse, -laborieuse, jusqu'au jour où tu passas sur l'autre bord. Ce que -j'ignore, c'est si ton existence était bien nécessaire au siècle. Qui -sait! Peut-être un comparse de moins eût-il fait siffler la tragédie -humaine.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XXXVII._ENFIN">XXXVII. ENFIN!</a></h4> - - -<p>Enfin nous arrivons à Virgilia! Avant d'aller chez le conseiller Dutra, -je demandai à mon père s'il y avait déjà quelque promesse de -mariage, quelque arrangement préalable.</p> - -<p>—Aucun, me répondit-il. Il y a quelque temps, comme nous parlions -de toi, je lui ai avoué mon désir de te voir député. Je lui ai parlé -avec tant d'éloquence, qu'il m'a promis de faire quelque chose pour -toi, et je crois qu'il tiendra sa promesse. Quant au mot «fiancée», -c'est le nom que je donne à une créature qui est un vivant bijou, une -étoile, une chose rare... sa fille à lui. D'ailleurs, je pense que si -tu l'épouses, tu seras bien plus vite député.</p> - -<p>—C'est tout?</p> - -<p>—C'est tout.</p> - -<p>Nous allâmes jusque chez Dutra. C'était une perle que cet homme, -jovial, bon patriote, un peu irrité contre les malheurs du temps, mais -ne désespérant pas d'en venir à bout. Il trouva ma candidature -légitime; il convenait pourtant d'attendre quelques mois. Et tout de -suite il me présenta à sa femme, une estimable matrone, à sa fille, -qui ne démentit pas le panégyrique que mon père avait fait d'elle, je -vous le jure. Relisez, d'ailleurs, le chapitre XXVII. Je la regardai -comme quelqu'un qui a des idées préconçues. Je ne sais si elle en -avait de son côté; elle ne me contempla point différemment. Notre -premier regard fut tout simplement conjugal. Au bout d'un mois, nous -étions au mieux.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XXXVIII._LA_QUATRIEME_EDITION">XXXVIII. LA QUATRIÈME ÉDITION</a></h4> - - -<p>—Venez donc demain dîner avec nous, me dit Dutra un certain -soir.</p> - -<p>J'acceptai l'invitation. Le lendemain, je dis au cocher de m'attendre -place San-Francisco avec le cabriolet, et j'allai faire un tour en -ville. Vous rappelez-vous encore ma théorie des éditions humaines? Eh -bien! j'en étais alors à la quatrième édition, déjà revue et -augmentée, mais encore remplie de négligences et de coquilles. Ces -défauts étaient rachetés par l'élégance des caractères et le luxe -de la reliure. Au bout d'un moment, comme je passais rue des Ourives, je -voulus consulter ma montre, et le verre tomba sur le pavé. J'entre dans -la première boutique que je trouve. C'était un taudis ou guère mieux, -obscur et poussiéreux.</p> - -<p>Au fond, derrière le comptoir, se trouvait assise une femme, dont le -visage jaune et crevassé de petite vérole n'appelait pas tout d'abord -l'attention. Mais sitôt qu'on l'observait, elle offrait un spectacle -curieux. Elle ne pouvait avoir été laide; au contraire, on voyait tout -de suite qu'elle avait dû être jolie, et même fort jolie. Mais la -maladie et une vieillesse précoce lui avaient enlevé tous ses charmes. -Elle était horriblement grêlée. Les traces des boutons formaient des -hauts et des bas, des creux et des reliefs, et donnaient l'impression -d'une peau de chagrin extrêmement rugueuse. Les yeux conservaient -quelque beauté, mais l'expression en était étrange et désagréable, -qui s'adoucit pourtant dès que je commençai à parler. Quant aux -cheveux, ils étaient roux et presque aussi poussiéreux que les portes -de la boutique. À l'un des doigts de la main gauche, un diamant -étincelait. Le croira-t-on dans la postérité? cette femme, c'était -Marcella.</p> - -<p>Je ne la reconnus point tout d'abord. Mais elle me remit aussitôt que -je lui adressai la parole. Ses yeux brillèrent, et l'expression -habituelle fit place à une autre, plus douce et mélancolique. Elle fit -un mouvement comme pour se cacher ou s'enfuir. C'était l'instinct de la -vanité, qui ne dura qu'un moment. Elle se remit.</p> - -<p>—Il vous faut quelque chose? me dit-elle me tendant la main.</p> - -<p>—Non, répondis-je, rien.</p> - -<p>Marcella comprit la cause de mon silence. Il ne fallait pas être -sorcier. Elle dut seulement hésiter en se demandant ce qui dominait en -moi: si c'était la stupeur du présent ou le souvenir du passé. Elle -m'offrit une chaise, et de l'autre côté du comptoir, elle me parla -d'elle, de son existence, des larmes qu'elle avait versées en me -perdant, de ses regrets, de ses revers, de la maladie qui l'avait -défigurée, et du temps qui contribuait à sa décadence. Elle avait en -vérité l'âme décrépite. Elle avait tout vendu, ou presque tout. Un -homme qui l'avait aimée autrefois lui avait laissé cette bijouterie, -qui était par malheur mal achalandée, peut-être à cause de cette -singularité d'être tenue par une femme. Ensuite elle m'interrogea sur -ma vie. Ce fut vite fait; mes aventures n'étaient ni intéresses ni -longues à redire.</p> - -<p>—Vous êtes marié? me demanda Marcella quand j'eus fini.</p> - -<p>—Non, répondis-je sèchement.</p> - -<p>Marcella regarda dans la rue avec l'atonie de quelqu'un qui médite ou -qui se souvient. Moi aussi, je me rappelais le passé, et non sans -quelques regrets, je me demandais pourquoi j'avais fait tant de folies. -Ce n'était certes plus la Marcella de 1822; mais la beauté de l'autre -valait-elle vraiment le tiers des sacrifices que j'avais faits? C'était -ce que je désirais savoir, et j'interrogeais le visage de Marcella. Ce -visage me répondait que non. En même temps ses yeux ma confessaient -que, naguère comme maintenant, ils brillaient de toute l'ardeur des -convoitises. C'était mes yeux qui autrefois n'y voyaient goutte, mes -yeux de la première édition.</p> - -<p>—Mais pourquoi êtes-vous entré? Vous m'avez aperçue de la rue? -me demanda-t-elle en sortant de cette espèce de torpeur.</p> - -<p>—Non. Je croyais entrer chez un horloger. Je voulais acheter un -verre pour cette montre. Je vais ailleurs. Vous m'excuserez, je suis un -peu pressé.</p> - -<p>Marcella ne put retenir un soupir. La vérité c'est que je me sentais -ému et attristé et que je mourais d'envie de me trouver loin de cette -maison. Marcella appela un gamin, loi donna la montre et, malgré mes -protestations, l'envoya chez un horloger du voisinage acheter un autre -verre. Je n'avais qu'à me résigner. Elle me dit alors qu'elle -désirait avoir la pratique de ses anciennes connaissances. Elle -remarqua qu'il était fort naturel qu'un jour ou l'autre je me mariasse, -et elle s'offrit à me vendre de fins bijoux au plus bas prix. Elle -n'employa pas ce terme, elle se servit d'une métaphore délicate et -transparente. J'en vins à me demander si elle avait vraiment eu des -revers, abstraction faite de sa maladie, si elle n'avait pas toujours de -beaux deniers sonnants, et si elle ne faisait pas du négoce à seule -fin de satisfaire sa passion du lucre, qui était le ver rongeur de -cette existence. Je sus depuis que mes soupçons étaient fondés.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XXXIX._LE_VOISIN">XXXIX. LE VOISIN</a></h4> - - -<p>Tandis que je faisais ces réflexions, un individu de petite taille, -sans chapeau, tenant par la main une gamine de quatre ans, entra dans la -boutique...</p> - -<p>—Comment ça va-t-il depuis ce matin? demanda—t-il à Marcella.</p> - -<p>—Comme ci comme ça; viens ici, Maricota.</p> - -<p>L'individu prit l'enfant dans ses bras, et la fit passer par-dessus le -comptoir.</p> - -<p>—Allons, dit-il, demande à Dona Marcella comment elle a passé la -nuit. Elle mourait d'envie de venir ici, mais sa mère n'avait pas eu le -temps de l'habiller. Voyons, Maricota, dis bonjour à la dame... Gare la -fessée... C'est bien... Vous ne pouvez vous figurer comme elle est chez -nous. Elle parle de vous tout le temps; et ici, elle a l'air empaillée. -Hier encore... faut-il raconter l'histoire, Maricota?</p> - -<p>—Non, papa, je ne veux pas.</p> - -<p>—C'est donc quelque chose de bien laid? dit Marcella en donnant -une petite tape à l'enfant.</p> - -<p>—Je vais vous dire: sa mère lui a appris à réciter chaque soir un -<i>pater</i> et un <i>ave</i>, en l'honneur de la Sainte Vierge. Mais la -petite est venue me demander hier, d'une voix si humble, devinez quoi?... -si elle pouvait offrir sa prière à santa Marcella.</p> - -<p>—Pauvre chérie, dit Marcella en l'embrassant.</p> - -<p>—C'est un amour, une passion qu'elle a pour vous... Vous ne vous -figurez pas... Sa mère dit que vous lui avez lancé un charme.</p> - -<p>L'individu continua sur ce ton à raconter toutes sortes de choses -aimables, et sortit enfin, emmenant la petite, non sans m'avoir lancé -un regard d'interrogation ou de suspicion. Je demandai à Marcella qui -il était.</p> - -<p>—C'est un horloger du voisinage, un brave homme; sa femme est -bien bonne aussi. Sa fille est gentille, n'est-ce pas? Ils ont l'air de -beaucoup m'aimer... Ce sont de bonnes gens.</p> - -<p>En proférant ces paroles, Marcella parlait d'une voix où il y avait un -frémissement d'allégresse. Et un rayon de joie parut s'étendre sur sa -face.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XL._DANS_LE_CABRIOLET">XL. DANS LE CABRIOLET</a></h4> - - -<p>Sur ces entrefaites, le gamin entra, apportant la montre avec le verre. -Il était temps; j'en avais assez de ma visite. Je donnai une monnaie -d'argent au gamin, je dis à Marcella que je reviendrais dans une autre -occasion, et je sortis au plus vite. Pour tout dire, je dois avouer que -le cœur me battait un peu, mais c'était une espèce de glas. Mon âme -se débattait entre des impressions opposées. Notez bien que la -journée s'était passée gaiement pour moi. Au déjeuner, mon père -m'avait récité par anticipation le premier discours que je devais -proférer au Parlement. Nous en rîmes beaucoup, et le soleil aussi qui -était dans ses bons jours de clarté. Virgilia aussi rirait sans doute, -en entendant le récit de nos fantaisies. Et voilà que je perds mon -verre de montre, que j'entre dans un magasin, le premier que je trouve -sur ma route, et j'y rencontre le passé qui me déchire, qui -m'embarrasse, qui m'interroge avec un visage couvert de cicatrices et de -mélancolie.</p> - -<p>Je le laissai où je l'avais trouvé. Je montai dans mon cabriolet qui -m'attendait place <i>S.-Francisco de Paula</i>, et j'ordonnai au cocher -partir au plus vite. Il cingla les mules, la voiture fit des -soubresauts, les roues tracèrent leur sillon dans la boue formée par -une pluie récente, et pourtant il me semblait que nous ne marchions -pas. De temps à autre nous faisons connaissance avec un certain vent -tiède et lourd, qui n'est ni violent ni âpre, qui n'emporte point les -chapeaux et ne soulève pas les jupes, mais qui est pire que s'il -faisait tout cela, parce qu'il abat, amollit et semble un dissolvant de -l'âme. Ce vent, je l'avais en moi. Je sentais le courant d'air qu'il -formait comme dans une gorge, entre le passé et le présent, désireux -sans doute de s'étendre sur les plaines de l'avenir. Et la voiture qui -ne marchait pas.</p> - -<p>—Jean! criai-je au cocher, avancerons-nous bientôt?</p> - -<p>Avancer! Monsieur! mais nous sommes à la porte de Monsieur le -Conseiller.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XLI._LHALLUCINATION">XLI. L'HALLUCINATION</a></h4> - - -<p>C'était vrai. J'entrai en coup de vent. Je trouvai Virgilia anxieuse, -de mauvaise humeur, le front soucieux. Sa mère, qui était sourde, se -trouvait dans le salon avec elle. Après les compliments d'usage, la -jeune fille me dit d'un ton sec:</p> - -<p>—Nous vous attendions plus tôt.</p> - -<p>Je me défendis le mieux que je pus; je pris prétexte du cheval, qui -était rétif, et d'un ami qui m'avait retenu. Et soudain voici que la -parole meurt sur mes lèvres, et je demeure pétrifié. Virgilia... Eh -quoi! c'est Virgilia, cette jeune fille?... Je la regardai fixement, et -l'impression fut si cruelle que je reculai d'un pas en détournant mes -regards. Sa carnation, si rose, si pure, si fraîche la veille encore, -était maintenant jaune, stigmatisée par la même maladie qui avait -frappé l'Espagnole. La petite vérole lui avait dévoré le visage. Ses -yeux si vifs s'étaient étiolés. Ses lèvres pendaient, et toute son -attitude disait la fatigue. Je la regardai bien; je lui pris la main et -l'attirai doucement à moi. Je ne me trompais point. C'était bien la -petite vérole. Je crois que je fis un geste de dégoût.</p> - -<p>Virgilia s'éloigna et alla s'asseoir sur le sofa. Pendant un moment je -contemplai la pointe de mes bottines. Devais-je sortir ou rester? La -première hypothèse était absurde; je la rejetai, et je me dirigeai -vers Virgilia qui demeurait assise et muette. Ciel! de nouveau je la -retrouvai fraîche, juvénile, et tout en fleur. En vain je cherchais -sur son visage les traces du mal, il n'y en avait aucune. La peau était -blanche et fine comme de coutume.</p> - -<p>—Vous ne m'avez donc jamais vue? me demanda-t-elle en voyant mon -insistance.</p> - -<p>—Aussi jolie, jamais.</p> - -<p>Je m'assis, tandis qu'elle faisait craquer ses ongles sans rien dire. -Je parlai de choses tout à fait étrangères à l'incident; mais elle ne -répondait point et ne me regardait même pas. Moins le bruit de ses -doigts, c'était la statue du silence. Une seule fois elle me contempla -de très haut, en relevant un coin de ses lèvres, et en fronçant les -sourcils au point de les unir. Et toute cette mimique lui donnait une -expression mixte, entre le comique et le tragique.</p> - -<p>Il y avait bien quelque affectation dans ce dédain. Elle avait pris un -masque. Elle devait souffrir,—soit tristesse, soit dépit; et comme -la douleur contenue est plus âpre, il est probable qu'elle souffrait en -double sa propre souffrance. Mais je crois que c'est là de la -métaphysique.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XLII._CE_QUE_NA_POINT_TROUVE_ARISTOTE">XLII. CE QUE N'A POINT TROUVÉ ARISTOTE</a></h4> - - -<p>Et à propos de métaphysique, que dites-vous de ceci? On lance une -boule; elle en rencontre une autre, lui transmet l'impulsion reçue, et -celle-ci se met à rouler ni plus ni moins que la première. Supposons -que la première boule s'appelle Marcella (c'est une simple -supposition), la seconde Braz Cubas, la troisième Virgilia. Marcella -reçoit une pichenette du passé et roule et vient buter contre Braz -Cubas. Celui-ci, cédant à la force impulsive, va battre contre -Virgilia, qui n'a rien de commun avec la première boule. Et voilà -comment, par la simple transmission d'une force, les extrêmes se -touchent dans la société humaine; et il s'établit ce qu'on pourrait -appeler la solidarité de la tristesse humaine. Ce chapitre a pourtant -échappé à Aristote.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XLIII._MARQUISE_ATTENDU_QUE_JE_SERAI_MARQUIS">XLIII. MARQUISE: ATTENDU QUE JE SERAI MARQUIS</a></h4> - - -<p>Positivement Virgilia était un petit diable, un petit diable -angélique, si l'on veut, mais c'en était un tout de même, et alors...</p> - -<p>Alors apparut Lobo Neves. Il n'était ni plus svelte, ni plus élégant, -ni plus instruit, ni plus sympathique que moi, et cependant il m'enleva -de haute main Virgilia et la candidature, en peu de semaines, avec une -fougue vraiment césarienne. Il n'y eut de la part de Virgilia aucun -dépit, pas la moindre violence de la part de sa famille. Dutra me dit -un beau jour que je devais attendre une époque plus opportune pour ma -candidature, attendu que celle de Lobo Neves était appuyée par de -puissantes influences. Je cédai. Ce fut le commencement de ma défaite. -Une semaine plus tard, Virgilia demanda en souriant à Lobo Neves quand -il prétendait être ministre.</p> - -<p>—Tout de suite, s'il dépendait de moi; d'ici un an, puisque cela -dépend de la volonté d'autrui.</p> - -<p>Virgilia répliqua:</p> - -<p>—Et vous me promettez qu'un jour vous me ferez baronne?</p> - -<p>—Marquise, voulez-vous dire, car j'ai l'intention d'être -marquis.</p> - -<p>Dès lors je fus perdu. Virgilia compara l'aigle au dindon et choisit -l'aigle, abandonnant le dindon à sa stupeur, à son dépit, et au -souvenir de trois ou quatre baisers qu'elle lui avait donnés. Mais -quand c'eût été dix, qu'est-ce que cela signifiait? La lèvre de -l'homme n'est point comme le sabot du cheval d'Attila qui stérilisait -le sol qu'il avait foulé; c'est justement le contraire.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XLIV._UN_CUBAS">XLIV. UN CUBAS</a></h4> - - -<p>Mon père fut tout désappointé de ce dénouement, et je crois bien -qu'il en mourut. Il avait bâti tant de châteaux, caressé tant et tant -de beaux rêves, qu'il ne pouvait voir s'effondrer tout cet -échafaudage, sans que le contre-coup fût grand dans son organisme. -D'abord il se refusa à l'évidence. «Un Cubas»! et il disait cela -avec une telle conviction, que moi, qui connaissais déjà la -tonnellerie originelle, j'oubliai un instant la dame de mes pensées -pour contempler un moment ce phénomène qui n'est point rare, mais qui -est toujours curieux, d'une imagination qui s'impose à la conscience.</p> - -<p>—Un Cubas! répétait-il le lendemain matin au déjeuner.</p> - -<p>Ce déjeuner ne fut point très gai. Je me sentais tomber de sommeil. -J'avais veillé une partie de la nuit. Était-ce l'amour? Non point. On -ne peut aimer deux fois la même femme, et comme j'allais aimer -celle-là même quelque temps après, je ne devais lui être en ce -moment attaché que par les liens d'une fantaisie passagère, un peu -d'habitude et beaucoup de fatuité. Et cela seul suffit pour expliquer -l'insomnie. C'était le dépit, un dépit aigu comme une pointe -d'épingle, et que j'entretins en fumant, en donnant des coups de poing -dans l'air, en lisant machinalement jusqu'au lever de l'aurore, de la -plus tranquille des aurores.</p> - -<p>Mais j'étais jeune, et je portais en moi-même le remède à mes maux. -Mon père, lui, ne put supporter le coup. À y bien penser, peut-être -ne mourut-il pas de cette contrariété; mais sûrement elle aggrava son -état. Il dura encore quatre mois, silencieux, triste, continuellement -préoccupé, comme s'il se fût agi d'un remords, d'une déception sans -remède, qui lui tînt lieu de rhumatisme et de toux. Il eut cependant -un dernier instant de satisfaction: un des ministres d'État lui rendit -visite. Je vis alors sur ses lèvres,—et il me semble le voir -encore,—le sourire d'un autre temps. Ses regards brillèrent d'une -flamme concentrée, qui fut comme la dernière lueur d'une lampe qui -s'éteint. Mais la tristesse revint: la tristesse de s'en aller sans me -voir occuper le haut poste auquel j'avais droit.</p> - -<p>—Un Cubas!</p> - -<p>Il mourut quelques jours après cette visite, un matin de mai, entre ses -deux enfants, Sabine et moi. Mon oncle Ildefonso et mon beau-frère -étaient aussi présents. La science des médecins, notre tendresse, -tous les soins dont on l'entoura furent vains: il devait mourir, et il -mourut.</p> - -<p>—Un Cubas!</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XLV._NOTES">XLV. NOTES</a></h4> - - -<p>Larmes et sanglots, la maison tendue de noir, un homme qui vient -habiller le cadavre, un autre qui prend les dimensions du corps, un -cercueil qu'on apporte, un catafalque que l'on dresse, de grands -chandeliers, des lettres de faire-part, des gens qui entrent, lentement, -à pas de loup, qui serrent la main aux personnes de la famille, les uns -tristes, les autres sérieux et muets, un prêtre et un sacristain, des -prières, des aspersions d'eau bénite, l'ensevelissent, le choc du -marteau sur les clous, six personnes qui s'emparent du cercueil, -l'emportent, descendent difficilement l'escalier malgré les cris, les -sanglots et les larmes renouvelées de la famille, et placent la caisse -funèbre sur le char; les courroies qu'on attache et que l'on serre, la -voiture qui se met en branle, et les autres voitures qui défilent une -à une... tous ces aspects qui paraissent une liste d'inventaire, sont -autant de notes que j'avais prises pour un chapitre triste et après -tout banal, que je n'écrirai pas.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XLVI._LHERITAGE">XLVI. L'HÉRITAGE</a></h4> - - -<p>Regarde-nous, maintenant, lecteur. Huit jours se sont passés depuis la -mort de mon père. Ma sœur est assise sur un sofa, un peu plus loin. -Cotrim, debout, appuyé sur une console, les bras croisés, mord ses -moustaches. Je fais les cent pas, les regards au plancher. Grand deuil, -profond silence.</p> - -<p>—Mais enfin, dit Cotrim, cette maison vaut tout au plus trente -contos; mettons trente-cinq.</p> - -<p>—Elle en vaut cinquante, répondis-je; Sabine sait parfaitement -qu'elle en a coûté cinquante-huit.</p> - -<p>—Et quand on l'aurait payée soixante, repartit Cotrim; d'abord -cela ne veut pas dire qu'elle les valait, et encore bien moins qu'elle les -vaille encore aujourd'hui. Tu sais bien que les immeubles ont beaucoup -baissé de prix depuis quelques années. Si celle-ci vaut cinquante -contos, combien alors vaudra celle du <i>Campo</i>, que tu désires pour -toi?</p> - -<p>—Allons donc! une vieille bicoque!</p> - -<p>—Vieille! s'écria Sabine en levant les mains au ciel.</p> - -<p>—Je parie que vous la trouvez neuve.</p> - -<p>—Voyons! frérot, dit Sabine en se levant du canapé. Nous pouvons -tout arranger de bonne amitié et de façon décente. Par exemple, Cotrim ne -veut point des noirs, il ne gardera que le cocher de papa et Paulo.</p> - -<p>—Le cocher, non; je garde le cabriolet, et je ne vais pas acheter -un autre cocher.</p> - -<p>—Bon. Alors nous garderons Paulo et Prudencio.</p> - -<p>—Prudencio a été libéré.</p> - -<p>—Libéré?</p> - -<p>—Il y a deux ans.</p> - -<p>—Libéré! Voilà comment papa faisait les choses, sans rien dire à -personne. C'est bon. Quant à l'argenterie..., je suppose qu'il n'a pas -libéré l'argenterie?</p> - -<p>Nous avions parlé de l'argenterie, une vieille vaisselle plate du temps -de D. José. C'était la question la plus grave de la succession, par la -valeur artistique, l'ancienneté, et l'origine même, car mon père -disait que le comte de Cunha, quand il était vice-roi du Brésil, en -avait fait présent à mon bisaïeul Luiz Cubas.</p> - -<p>—Quant à l'argenterie, continua Cotrim, je m'en désintéresserais, -n'était le désir que ta sœur a de la garder. Je trouve ce désir -raisonnable. Sabine est mariée; elle a besoin d'un service -présentable. Toi tu es garçon, tu ne reçois pas, tu...</p> - -<p>—Mais je puis me marier.</p> - -<p>—Pourquoi faire? s'écria Sabine.</p> - -<p>Cette sublime question me fit pour un instant oublier mes intérêts. Je -souris; je pris la main de Sabine en battant doucement sur la paume, de -si aimable manière que Cotrim interpréta le geste comme un -acquiescement et me remercia.</p> - -<p>—De quoi? répondis-je; je n'ai point souscrit et ne souscrirai -pas à vos exigences.</p> - -<p>—Tu ne céderas pas?</p> - -<p>Je secouai négativement la tête.</p> - -<p>—Laisse-le, Cotrim, dit ma sœur à son mari. Peut-être veut-il -aussi que nous lui donnions les vêtements que nous portons. Il ne manque -plus que cela.</p> - -<p>—Oui, c'est complet. Il veut le cabriolet, il veut le cocher, il -veut l'argenterie, il veut tout. Il serait infiniment plus simple de nous -citer en justice, et de prouver par témoins que Sabine n'est pas ta -sœur, que je ne suis pas ton beau-frère, et que Dieu n'est pas Dieu. -Voilà le bon moyen de ne rien perdre. Mon cher garçon, tu nous prends -pour d'autres.</p> - -<p>Nous en étions arrivés à un tel degré d'irritation que je crus -devoir offrir un moyen terme: répartir l'argenterie entre nous. Il -ricana et me demanda qui garderait la théière, et qui le sucrier. Et -il ajouta que nous avions le temps de discuter nos prétentions, tout au -moins judiciairement. Sabine s'était accoudée à la fenêtre qui -donnait sur le jardin, et au bout d'un instant elle revint et proposa de -me céder Paulo et l'autre noir contre l'argenterie. J'allais accepter, -mais Cotrim s'étant approché, elle répéta sa proposition.</p> - -<p>—Ça, jamais, dit-il, je ne fais pas l'aumône.</p> - -<p>Nous dinâmes tristement. Mon oncle le chanoine arriva quand nous en -étions au dessert. Et il assista encore à une légère altercation.</p> - -<p>—Mes enfants, dit-il, rappelez-vous que mon frère vous a laissé -un pain assez grand pour être réparti entre tous.</p> - -<p>Et Cotrim:</p> - -<p>—C'est vrai, c'est fort vrai. Mais il n'est pas question de pain; -il est question de beurre. Je ne me contente pas de pain sec.</p> - -<p>On fit enfin le partage; mais nous étions brouillés. Et vraiment il -m'en coûta de me fâcher avec Sabine. Nous étions si bons amis. Nous -avions tant de choses en commun, jeux d'enfants, fureurs puériles, -sourires et tristesses de l'âge adulte, nous avions partagé le pain de -l'allégresse et celui des misères, fraternellement, comme un bon -frère et une bonne sœur que nous étions. Et pourtant nous étions -fâchés. C'était comme la beauté de Marcella qui disparu sous la -grêle de la variole.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XLVII._LE_RECLUS">XLVII. LE RECLUS</a></h4> - - -<p>Marcella, Sabine, Virgilia... me voilà en train de fondre tous ces -contrastes, comme si ces noms et ces personnes étaient autre chose que -des modalités de mon affection intime. Plume de mauvaises mœurs, mets -une cravate au style, revêts-le d'un habit moins sordide. Ensuite nous -rentrerons dans mon ancienne demeure, nous nous coucherons dans ce -hamac, où j'ai passé la plus grande partie des années qui -s'écoulèrent depuis l'inventaire des biens paternels jusqu'à l'année -1842. S'il s'exhale de la pièce de vagues senteurs de toilette, il ne -faut pas croire que c'est moi qui ai versé les parfums. C'est un relent -de Z, de N, ou de U. Toutes ces lettres majuscules bercèrent dans ce -boudoir leur élégante abjection. Mais si, outre l'arôme, on est -curieux d'autre chose, c'est peine perdue: je n'ai gardé ni les -portraits, ni les lettres, ni les factures. L'émotion même s'est -éteinte, il ne reste que les initiales.</p> - -<p>Je vécus ainsi en reclus. De temps à autre, j'allais au bal, au -théâtre, à une réunion; mais la plus grande partie du temps, je l'ai -passée avec moi-même. J'ai vécu; je me suis laissé porter par le -flux et le reflux des événements et des jours, tantôt agité tantôt -apathique, entre l'ambition et l'indifférence. Je faisais de la -politique et de la littérature, j'envoyais des articles et des vers aux -journaux, j'acquis même une certaine réputation de polémiste et de -poète. Quand je me souvenais de Lobo Neves, qui était député, et de -Virgilia, future marquise, je me demandais à moi-même si je n'aurais -pas fait un meilleur député et un plus élégant marquis que Lobo -Neves, car je valais mieux que lui, beaucoup mieux que lui. Et je me -disais cela en regardant le bout de mon nez.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XLVIII._UN_COUSIN_DE_VIRGILIA">XLVIII. UN COUSIN DE VIRGILIA</a></h4> - - -<p>—Sais-tu qui est arrivé hier de S. Paulo? me demanda un soir Luiz -Dutra.</p> - -<p>Luiz Dutra était un cousin de Virgilia, qui vivait aussi dans -l'intimité des muses. Ses vers plaisaient, et valaient du reste mieux -que les miens. Mais il lui fallait la sanction d'une élite qui lui -confirmât les applaudissements de la masse. Il était timide et -n'interrogeait perdue. Mais il se délectait à entendre des paroles -louangeuses. Il prenait alors de nouvelles forces, et se remettait au -travail avec une ardeur juvénile.</p> - -<p>Ce pauvre Dutra! à peine avait-il publié quelque chose qu'il accourait -chez moi, et commençait à tourner autour de moi, dans l'attente d'un -jugement, d'une parole, d'un geste qui fût de ma part une approbation -de sa nouvelle production. Moi, je parlais de mille choses -différentes,—du dernier bal du Catete, d'une séance des Chambres, -d'équipages et de chevaux,—de tout, moins de ses vers et de sa -prose. Il me répondait d'abord avec animation, puis mollement, et tâchait -de faire tourner la conversation sur le sujet qui l'intéressait. Il -ouvrait un livre, me demandait si j'avais quelque travail en train; je -lui répondais oui ou non, puis je passais à un autre chapitre. À la -fin, il se taisait et sortait tout triste. Mon désir était de le faire -douter de lui-même, de le décourager, de l'éliminer. Et tout en -prenant cette résolution, je regardais le bout de mon nez...</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XLIX._LE_BOUT_DU_NEZ">XLIX. LE BOUT DU NEZ</a></h4> - - -<p>Combien de fois dans ma vie, pour me faire une conscience sans remords, -je me suis servi de ce système: regarder le bout de mon nez... -Avez-vous quelquefois médité sur le destin du nez, cher lecteur? Le -docteur Pangloss disait qu'il est fait pour l'usage des lunettes.—Je -confesse que cette explication m'avait d'abord paru définitive. Mais un -certain jour que je méditais sur ce point obscur de philosophie, et sur -d'autres encore, je découvris enfin l'unique, véritable et suprême -utilité de cet appendice.</p> - -<p>Il me suffit pour cela de me rappeler l'habitude des fakirs. On sait -que ces gens-là demeurent, en effet, des heures en contemplation, les -regards fixés sur le bout de leur nez, à seule fin de voir la lumière -céleste. Ils perdent alors la notion du monde extérieur, s'envolent -dans l'invisible, touchent l'impalpable, se délivrent des liens -terrestres, se dissolvent et s'éthérisent. Cette sublimation de -l'être par le bout du nez est le phénomène le plus prodigieux de -l'esprit et il n'appartient pas en propre aux fakirs; il est universel. -Chaque homme éprouve le besoin et a le pouvoir de contempler son propre -nez pour voir la lumière céleste, et cette contemplation, dont l'effet -est de subordonner l'univers à un nez seulement, constitue l'équilibre -des sociétés. Si les nez se contemplaient exclusivement les uns les -autres, le genre humain n'aurait pas duré deux siècles; il se serait -éteint avec les premières tribus.</p> - -<p>J'entends d'ici une objection du lecteur. Comment peut-il en être -ainsi? Car enfin l'on ne surprend jamais les gens en train de contempler -leur nez.</p> - -<p>Lecteur obtus, cela prouve que tu n'est jamais entré dans le cerveau -d'un chapelier. Un chapelier passe devant une chapellerie. C'est le -magasin d'un rival, qui a commencé il y a deux ans. Il y avait alors -deux portes à sa boutique; il l'a agrandie, et maintenant, il y en a -quatre. Il se promet que d'ici peu il y en aura six ou huit. Le -chapelier voit dans la vitrine les chapeaux du rival; par les -différentes portes, entrent les clients du rival. Le chapelier compare -cette boutique à la sienne, qui est plus ancienne et qui pourtant n'a -que deux portes, et ces chapeaux à ceux qu'il vend, et que l'on achète -moins, bien qu'ils soient d'un prix égal. Cela le mortifie, -naturellement. Il poursuit son chemin, pensif, les yeux baissés ou -fixés devant lui. Il cherche les causes de la prospérité de l'autre -et de son propre abandon, alors qu'il est un chapelier bien supérieur -à l'autre chapelier... C'est en cet instant que ses yeux se fixent sur -la pointe de son nez.</p> - -<p>La conclusion c'est qu'il y a deux forces capitales au monde. L'amour -qui multiplie l'espèce, et le nez qui la subordonne à l'individu. -Procréation, et équilibre.</p> - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="L._VIRGILIA_MARIEE">L. VIRGILIA MARIÉE</a></h4> - - -<p>—C'est ma cousine Virgilia, la femme de Lobo Neves, qui est -arrivée de S. Paulo, continua Luiz Dutra.</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>—Et ce n'est qu'aujourd'hui que je sais une chose, cachotier que -tu es...</p> - -<p>—Laquelle?</p> - -<p>—Tu voulais l'épouser.</p> - -<p>—Une idée de mon père... Qui t'a dit ça?</p> - -<p>—Elle-même. Je lui ai beaucoup parlé de toi, et elle s'est laissé -aller aux confidences.</p> - -<p>Le lendemain, comme je me trouvais rue d'Ouvidor, à la porte de la -typographie Plancher, je vis de loin une femme superbe. Elle s'approcha; -c'était elle. Je ne la remis qu'à deux pas de moi, tant l'art et la -nature l'avaient changée à son avantage. Je la saluai; elle passa. Je -la vis monter avec son mari dans leur voiture, qui les attendait un peu -plus loin. Je demeurai confondu.</p> - -<p>Huit jours après, je la rencontrai dans un bal. Je crois que nous -échangeâmes au plus deux ou trois mots. Mais à un autre bal, un mois -plus tard, chez une dame qui avait fait l'ornement des salons du premier -règne, et qui brillait encore dans ceux du second, le rapprochement fut -plus intime et plus long, car nous conversâmes et nous valsâmes -ensemble. La valse est un délicieux passe-temps. Nous valsâmes, et -j'avoue qu'au contact de ce corps flexible et magnifique, j'éprouvai -une singulière sensation: celle d'un homme qui a été victime d'un -vol.</p> - -<p>—Comme il fait chaud! dit-elle aussitôt nous eûmes fini. Allons -sur la terrasse?</p> - -<p>Non; vous pourriez vous enrhumer. Passons de préférence dans l'autre -salon.</p> - -<p>Nous y trouvâmes Lobo Neves, qui me fit compliment sur mes écrits -politiques, en ajoutant qu'il se taisait sur mes productions -littéraires parce qu'il se jugeait un profane dans la matière. Mais ce -qui avait trait à la politique était excellent, bien pensé et d'un -bon style. Je lui répondis sur le même ton de courtoisie, et nous nous -séparâmes contents l'un de l'autre.</p> - -<p>Trois semaines se passèrent, et je reçus une invitation de lui pour -assister à une soirée intime. J'y allai. Virgilia me reçut avec cette -aimable phrase: «Aujourd'hui vous valsez avec moi». J'étais, il est -vrai, un valseur émérite; rien d'étonnant à ce qu'elle me -distinguât. Nous valsâmes, une fois, deux fois. Un livre perdit -Françoise; ce fut une valse qui nous perdit. Je crois bien que ce -soir-là je lui serrai la main avec force. Elle se laissa faire, -feignant de ne pas comprendre. Je l'étreignais; tous les regards -étaient fixés sur nous et sur les autres couples enlacés et -tournants... Un délire.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LI._ELLE_EST_A_MOI">LI. ELLE EST À MOI</a></h4> - - -<p>—Elle est à moi! me dis-je en la remettant aux mains d'un autre -cavalier. Pendant tout le reste du bal, cette idée, je l'avoue, m'entra -dans l'esprit, non pas comme à coups de marteau, mais comme si on me -l'avait insinuée avec une vrille.</p> - -<p>—Elle est à moi, me disais-je en arrivant à la porte de chez -moi.</p> - -<p>À ce moment même, comme si le destin ou qui que ce soit eût la -fantaisie de donner une proie de plus à mes velléités de possession, -je vis relire sur le sol quelque chose de jaune et de rond. Je me -baissai; c'était une monnaie d'or, un demi-doublon.</p> - -<p>—Elle est à moi, répétai-je en riant; et je la mis dans ma -poche.</p> - -<p>Cette nuit-là je ne me souvins plus de la monnaie; mais le jour -suivant, j'éprouvai des scrupules en y pensant, et je me demandai de -quel droit j'allais garder une monnaie dont je n'avais pas hérité, que -je n'avais point gagnée, que j'avais seulement trouvée dans la rue. -Évidemment, elle ne m'appartenait point. Elle appartenait à celui qui -l'avait perdue, riche ou pauvre, pauvre peut-être, quelque ouvrier qui -en avait besoin pour donner du pain à sa femme et à ses enfants. -D'ailleurs, même s'il était riche, mon devoir n'en restait pas moins -le même. Je devais restituer la pièce, et le meilleur moyen, l'unique -même, était de mettre une annonce dans les journaux, ou de m'adresser -à la police. J'envoyai une lettre au chef de police, en lui remettant -ma trouvaille, et en le priant de la faire parvenir, par tous les moyens -possibles, aux mains de son légitime propriétaire.</p> - -<p>J'expédiai la lettre, et je déjeunai tranquille; je puis dire joyeux. -Ma conscience avait tant valsé la veille qu'elle en était demeuré -suffoquée et sans respiration. Mais la restitution de la pièce fut -comme une fenêtre qui s'ouvrit sur un autre côté de la morale. Une -onde d'air pur entra, et la pauvre dame respira à son aise. Il est bon -de ventiler la conscience: je ne vous en dis pas plus long. En tous cas, -en abstrayant les circonstances, ma façon de procéder était louable, -elle exprimait un juste scrupule, le sentiment d'une âme délicate. -C'est ce que me disait la bonne dame, d'un ton à la fois austère et -tendre. C'est ce qu'elle me disait, penchée sur l'appui de la croisée.</p> - -<p>—C'est fort bien fait, Cubas; parfaitement agi. Non seulement cet -air est pur, mais il est balsamique; c'est un effluve des éternels -jardins. Veux-tu voir ce que lu as fait, Cubas?</p> - -<p>Et l'aimable personne, tirant un miroir, l'ouvrit devant mes yeux. Je -vis clairement le demi-doublon de la veille, rond, brillant, qui se -multipliait à mes yeux, dix fois, trente fois, cinq cents fois, me -démontrant amplement le bénéfice que je retirerai pendant ma vie et -après ma mort de cette simple restitution. Et je concentrai tout mon -être dans la contemplation do mon acte, m'y reconnaissant, m'y trouvant -bon, peut-être grand. Une simple monnaie, hein! Ce que c'est que -d'avoir un peu trop valsé.</p> - -<p>C'est ainsi que moi, Braz Cubas, je découvris la loi sublime de -l'équivalence des fenêtres, et que j'établis que, pour compenser la -fermeture d'une croisée, il suffisait d'en ouvrir une autre, afin que -la morale puisse aérer constamment la conscience. Peut-être ne -comprendra-t-on pas ce que je dis; peut-être vaudrait-il mieux parler -d'une chose plus concrète, d'un paquet, par exemple, d'un paquet -mystérieux? Parlons donc du paquet mystérieux.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LII._LE_PAQUET_MYSTERIEUX">LII. LE PAQUET MYSTÉRIEUX</a></h4> - - -<p>Le fait est que, quelques jours plus tard, en allant à Botafogo, je -heurtai contre un paquet qui se trouvait sur la plage. Je m'exprime mal; -je ne heurtai point, j'y donnai un coup de pied volontaire. En voyant ce -paquet, pas très grand, mais propre et correctement noué d'une -ficelle, ce quelque chose qui avait une certaine apparence, j'eus -l'idée de le pousser du pied, par curiosité. Je sentis une -résistance. Un coup d'œil lancé alentour me fit voir la plage -déserte. Des gamins s'amusaient au loin. Plus loin encore, un pêcheur -raccommodait ses filets. Personne ne pouvait me remarquer. Je -m'inclinai, je paquet, et je poursuivis mon chemin.</p> - -<p>Je poursuivis mon chemin, non sans quelque hésitation. Ce pouvait être -une mauvaise farce. J'eus l'idée de rejeter le paquet sur la plage, -mais, en le palpant, j'écartais cette pensée. Un peu plus loin, je fis -un détour, et revins chez moi.</p> - -<p>—Allons voir ça, dis-je en entrant dans mon cabinet.</p> - -<p>J'hésitai encore un instant, par crainte, je crois. La pensée d'une -mauvaise farce se présenta encore à mon esprit. Il est certain que je -me trouvais sans témoins; mais j'avais en moi un gavroche prêt à -siffler, à huer, à rire, à s'esclaffer, à glousser, à faire les -cent coups, s'il me voyait ouvrir le paquet et en tirer une douzaine de -vieux mouchoirs ou un certain nombre de goyaves pourries. Il était trop -tard; ma curiosité était excitée comme doit l'être celle du lecteur. -Je défis le paquet, et je vis... je trouvai... je comptai... je -recomptai cinq <i>contos</i> de reis tout au long; peut-être dix mil reis -en cinq <i>contos</i> en bonne monnaie et billets de banque, le tout bien -plié, bien arrimé: une trouvaille rare. Je remis tout en ordre. Au dîner, -il me sembla que les petits nègres de service clignaient des yeux. -M'auraient-ils épié? Je les interrogeai discrètement, et conclus par -la négative. Après le dîner, je retournai dans mon cabinet, je -recomptai l'argent, et je souris de ces soins maternels, donnés aux -cinq <i>contos</i>, moi qui étais riche.</p> - -<p>Pour n'y plus penser, j'allai passer ma soirée chez Lobo Neves, qui -avait insisté pour que je ne manquasse point aux réceptions de sa -femme. Je rencontrai le chef de police, et on me présenta à lui. Il se -rappela ma lettre tout de suite et le demi-doublon que je lui avais fait -tenir quelques jours auparavant. Il raconta l'anecdote. Virgilia parut -goûter le procédé, et chacune des personnes présentes plaça son -histoire. J'écoutai la série avec une impatience de femme hystérique.</p> - -<p>La nuit suivante, le jour suivant, et pendant toute la semaine, je -pensai le moins possible aux cinq <i>contos</i> et je les laissai dormir -bien tranquillement dans le tiroir de mon secrétaire. Je parlais de tout, -excepté d'argent, et surtout d'argent trouvé; pourtant ce n'est pas un -crime de trouver de l'argent; c'est une heureuse aventure, un hasard -propice; c'était peut-être un décret de la Providence. Ce ne pouvait -même être autre chose. On ne perd point cinq <i>contos</i>, comme on perd -un mouchoir de poche. Cinq <i>contos</i> que l'on transporte sont l'objet -de toute notre attention. On les palpe; on ne les quitte pas des yeux ni -des mains, ils ne nous sortent pas de l'esprit; et pour les perdre -totalement, comme ça, sur une plage, il faut que... En tous cas ce -n'était pas un crime de les avoir trouvés: ni un crime, ni un -déshonneur, ni rien qui rabaisse le caractère d'un homme. C'était une -trouvaille, un heureux hasard, comme de gagner le gros lot ou un pari -aux courses, comme avoir de la chance à n'importe quel jeu honnête; je -dirai même que cette chance était ici méritée, car je ne me sentais -ni mauvais, ni indigne des bienfaits de la Providence.</p> - -<p>—Ces cinq <i>contos</i>, me disais-je trois semaines plus tard, -il va falloir que je les emploie à quelque bonne action, à la dot de -quelque pauvre fille ou à quelque œuvre semblable... Il faudra voir...</p> - -<p>Ce jour-même, je les portai à la banque du Brésil. J'y fus reçu avec -de délicates allusions au demi-doublon. Mon aventure faisait le tour de -mes connaissances. Je répondis, assez gêné, qu'il n'y avait pas là -de quoi faire tant de bruit. Et on loua ma modestie par-dessus le -marché. Alors je me fâchai pour tout de bon, et l'on me répondit -qu'on me trouvait grand, tout simplement.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LIII._......">LIII. ......</a></h4> - - -<p>Virgilia, elle, ne se rappelait plus du tout du demi-doublon. Toute sa -pensée se concentrait en moi, dans mes yeux, dans ma vie, dans ma -pensée. Elle le disait, et c'était vrai.</p> - -<p>Il y a des plantes qui naissent et poussent vite; d'autres sont au -contraire lentes et tardives. Notre amour était comme les premières. -Il poussa avec tant de fougue et de sève qu'en peu de temps il devint -comme les plus exubérantes et les plus touffues productions des -forêts. Je ne pourrais vous dire au juste combien de jours furent -nécessaires à sa croissance. Je me souviens qu'un certain soir, la -fleur, ou le baiser, comme on voudra l'appeler, s'épanouit sur la -bouche de la jeune femme; elle me le donna, la pauvrette, avec un -tremblement, car nous étions à la porte du jardin. Cet unique baiser, -rapide comme l'occasion, ardent comme l'amour, prologue d'une vie de -délices, de terreurs, de remords, de plaisirs qui se transforment en -douleurs, d'afflictions qui deviennent de l'allégresse, nous unit en -cet instant. Et depuis, ce fut une hypocrisie patiente et systématique, -unique frein d'une passion sans frein, une vie d'agitation, de -désespoirs et de jalousies, qu'une heure compensait plus que largement. -Puis il en venait une autre qui se substituait à celle-là, et alors -les agitations et le reste, la fatigue et la satiété, qui sont la fin -de tout, remontaient à la surface. Tel fut le volume de ce prologue.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LIV._LA_PENDULE">LIV. LA PENDULE</a></h4> - - -<p>Je sortis en emportant le goût de ce baiser. Je ne pus dormir. Je me -jetai sur mon lit, mais bien inutilement. En général, pendant mes -insomnies, le tic-tac de la pendule m'était fort désagréable. Ce -bruit vague et sec m'avisait à chaque instant que j'avais quelques -secondes de moins à vivre. Je me figurais alors un vieux diable, assis -entre deux sacs, celui de la vie et celui de la mort, et retirant les -monnaies de l'un pour les passer dans l'autre, en comptant de la -sorte:</p> - -<p>—Un de moins.</p> - -<p>—Un de moins.</p> - -<p>—Un de moins.</p> - -<p>—Un de moins.</p> - -<p>Chose singulière, quand la pendule s'arrêtait, je la remontais -aussitôt, pour qu'elle ne cessât jamais de battre, et que je pusse -supputer tous les instants perdus. Il y a des inventions qui se -transforment ou se perdent. Les institutions succombent; l'horloge est -définitive.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LV._VIEUX_DIALOGUE_DADAM_ET_DEVE">LV. VIEUX DIALOGUE D'ADAM ET D'ÈVE</a></h4> - - -<p class="actor">BRAZ CUBAS</p> - -<p class="center">. . . . . . . .!</p> - - -<p class="actor">VIRGILIA</p> - -<p class="center">. . . . . . . . . .</p> - - -<p class="actor">BRAZ CUBAS</p> - -<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> - - -<p class="actor">VIRGILIA</p> - -<p class="center">. . . . . . . . . . .!</p> - - -<p class="actor">BRAZ CUBAS</p> - -<p class="center">. . . . . . . . .</p> - - -<p class="actor">VIRGILIA</p> - -<p class="center"> -. . . . . . . . . . . . . . .<br /> -. . . . . ? . . . . . . . . .<br /> -. . . . . . . . . . . . . . .<br /> -</p> - - -<p class="actor">BRAZ CUBAS</p> - -<p class="center">. . . . . . . .</p> - - -<p class="actor">VIRGILIA</p> - -<p class="center">. . . . .</p> - - -<p class="actor">BRAZ CUBAS</p> - -<p class="center"> -. . . . . . . . . . . . . . .<br /> -. . . . . . . . . . . . . . .<br /> -. . . . . . . . . . ! . . . .<br /> -. . . . . . . . . . . . . . .<br /> -. . . . . . ! . . . . . . . .<br /> -. . . . . . . . . . . . . . !<br /> -</p> - - -<p class="actor">VIRGILIA</p> - -<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . !</p> - - -<p class="actor">BRAZ CUBAS</p> - -<p class="center">. . . . . . . . !</p> - - -<p class="actor">VIRGILIA</p> - -<p class="center">. . . . . . . . . . . !</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LVI._LE_MOMENT_OPPORTUN">LVI. LE MOMENT OPPORTUN</a></h4> - - -<p>Mais enfin, qui m'expliquera la raison de ce changement? Un jour, nous -nous rencontrons, nous nous faisons des promesses de mariage, nous les -retirons, nous nous séparons, froidement, sans douleur, parce qu'aucune -passion n'existait en nous. C'est à peine si j'éprouve quelque dépit, -et rien de plus. Les années se passent, je la revois, nous faisons -trois ou quatre tours de valse, voilà que nous nous aimons jusqu'au -délire. Il est vrai que la beauté de Virgilia était parvenue à un -haut degré de perfection, mais, substantiellement, nous étions restés -les mêmes, et quant à moi, je n'étais devenu ni plus élégant ni -plus beau. Qui m'expliquera le motif de ce changement?</p> - -<p>Il ne pouvait résider que dans l'opportunité du moment. Notre -première rencontre n'était pas opportune, parce qu'alors, si nous -n'étions pas verts l'un et l'autre pour l'amour, nous l'étions encore -pour notre amour. Il n'y a d'amour possible sans l'opportunité des -acteurs. Cette explication, je la trouvai moi-même, deux ans après le -baiser, un jour que Virgilia se plaignait d'un quidam ridicule qui -allait chez elle, et lui faisait la cour avec ténacité.</p> - -<p>—Quel importun! disait-elle en faisant une grimace de rage.</p> - -<p>Je tressaillis; et je vis en la regardant que son indignation était -sincère. Il me vint à l'idée que moi-même j'avais peut-être -naguère provoqué cette même grimace, et je compris aussitôt toute -l'importance de mon évolution. D'inopportun j'étais devenu opportun.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LVII._DESTIN">LVII. DESTIN</a></h4> - - -<p>Oui certes, nous nous aimions. Maintenant que toutes les lois sociales -étaient contre nous, nous nous aimions pour de bon. Nous étions liés -l'un à l'autre comme les deux âmes que le poète rencontre dans le -purgatoire:</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;">Di pari como buoi che vanno a giogo.</span></p> - - -<p>Et je dis mal en nous comparant à des bœufs, car nous étions une -autre espèce d'animaux moins lents, plne préoccupation sérieuse. Il riait, d'un rire sombre et -désabusé; ensuite, il me pria de ne raconter à personne ce qui -s'était passé entre nous. Je lui répondis qu'à la rigueur, il ne -s'était rien passé du tout. Deux députés entrèrent, accompagnés -d'un chef politique de district. Lobo Neves les reçut avec une joie qui -au début, était un peu feinte, mais qui devint bientôt tout à fait -naturelle. Au bout d'une demi-heure, personne n'eût dit qu'il n'était -pas le plus fortuné des hommes. Il causait, il faisait des mots, il en -riait, et les autres avec lui.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LVIII._CONFIDENCE">LVIII. CONFIDENCE</a></h4> - - -<p>J'éprouvais d'abord un certain émoi quand je me rencontrais avec Lobo -Neves. Illusion pure! Comme il adorait sa femme, il ne se gênait pas -pour me le dire. Il trouvait que Virgilia était la perfection même, un -tissu de qualités solides et profondes, aimable, élégante, austère, -un vrai modèle. Et sa confiance ne s'arrêta pas là. Elle n'était -qu'entr'ouverte; bientôt il ouvrit la porte toute grande. Un jour, il -me confessa qu'il y avait un ver rongeur dans son existence: il lui -manquait la gloire. Je l'encourageai. Je lui dis de fort agréables -choses, qu'il écouta avec l'onction religieuse de son désir, qui ne -consentait pas à mourir. Alors je compris que son ambition était lasse -de battre de l'aile sans pouvoir prendre largement son vol. Quelques -jours après, il me dit tous ses dégoûts, ses amertumes, ses fureurs -concentrées. Il confessa que la vie politique est faite d'envies, de -dépits, d'intrigues, de perfidies, d'intérêts et de vanités. -Évidemment, il traversait une crise de mélancolie; j'essayai de la -combattre.</p> - -<p>—Je sais ce que je dis, répliqua-t-il avec tristesse. Vous ne pouvez -vous imaginer tout ce que j'ai dû supporter. Je suis entré dans la -politique par goût, par relations de famille, par ambition, et un peu -par vanité. Vous voyez que j'ai réuni en moi tous les motifs qui -poussent un homme dans la vie publique. Mais je ne voyais le théâtre -que du côté des spectateurs; et vraiment le décor était beau et le -spectacle magnifique, la représentation mouvementée et divertissante. -Je signai un engagement; on m'a donné un rôle qui... Mais pourquoi -vous fatiguerais-je de mes plaintes? Abandonnez-moi à tribulations. -J'ai passé des heures et des jours!... Il n'y a ni constance de -sentiments, ni gratitude, il n'y a rien!... rien!... rien!...</p> - -<p>Il se tut, profondément abattu, les regards au ciel, paraissant ne plus -rien entendre que l'écho de ses propres pensées. Après quelques -instants, il se leva et me tendit la main. Vous allez vous moquer de -moi, me dit-il; mais pardonnez-moi ce mouvement d'expansion. J'avais en -tête une préoccupation sérieuse. Il riait, d'un rire sombre et -désabusé; ensuite, il me pria de ne raconter à personne ce qui -s'était passé entre nous. Je lui répondis qu'à la rigueur, il ne -s'était rien passé du tout. Deux députés entrèrent, accompagnés -d'un chef politique de district. Lobo Neves les reçut avec une joie qui -au début, était un peu feinte, mais qui devint bientôt tout à fait -naturelle. Au bout d'une demi-heure, personne n'eût dit qu'il n'était -pas le plus fortuné des hommes. Il causait, il faisait des mots, il en -riait, et les autres avec lui.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LIX._UNE_RENCONTRE">LIX. UNE RENCONTRE</a></h4> - - -<p>La politique doit être un vin énergique, me disais-je en sortant de la -maison de Lobo Neves. Chemin faisant, j'aperçus dans la rue <i>dos -Barbonos</i> un de mes anciens condisciples, alors ministre, et qui -passait dans sa voiture. Nous nous saluâmes affectueusement. La voiture -passa, et je m'en allai, cheminant, cheminant, cheminant...</p> - -<p>—Pourquoi ne serais-je pas ministre?</p> - -<p>Cette idée triomphale,—cette idée à falbalas, comme dirait le -père Bernardes,—cette idée commença une série de voltiges que je -suivis du regard en la trouvant divertissante. Je ne me souvins plus du -découragement de Neves. Je sentis l'attraction de l'abîme. Je ne -pensais qu'à mon ancien camarade, à nos courses à travers les -collines, à nos jeux et à nos gamineries; et en comparant l'homme et -l'enfant, je me demandais pourquoi je n'atteindrais pas où il avait -atteint lui-même. J'entrai dans le jardin public et, là encore, tout -semblait me répéter:</p> - -<p>—Pourquoi donc, Cubas, ne serais-tu pas ministre? Pourquoi ne -serais-tu pas ministre, Cubas?</p> - -<p>En entendant cette voix universelle, j'éprouvais une délicieuse -sensation dans tout mon organisme. J'entrai, j'allai m'asseoir sur un -banc, tout en ruminant cette pensée. C'est Virgilia qui serait -contente! Quelques instants plus tard, je vis s'approcher de moi un -individu qui ne m'était pas inconnu. Je le connaissais, mais d'où?</p> - -<p>Figurez-vous un homme de trente-huit à quarante ans, haut, maigre et -pâle. Ses vêtements, abstraction faite de la forme, paraissaient -revenus de la captivité de Babylone; son chapeau était contemporain de -celui de Gessle. Imaginez maintenant une redingote plus large que ne -comportaient les chairs, ou plus littéralement les os, du nouveau venu. -La couleur noire du vêtement passait au jaune terne. Il n'en restait -que la corde. Trois boutons avaient subsisté sur une rangée de huit. -Les pantalons, de toile grise, étaient fortement marqués aux genoux, -et s'effrangeaient sous la friction d'un talon qui appartenait à un -soulier dépourvu de miséricorde et de cirage. À son cou flottait une -cravate aux pointes bicolores, mais déteintes, et qui s'enroulait -autour d'un col qui datait de huit jours. Je crois bien qu'il portait -aussi un gilet, un gilet de soie obscure, déchiré par espaces et -déboutonné.</p> - -<p>—Je parie que vous ne me reconnaissez pas, Monsieur le Docteur -Cubas? me dit-il.</p> - -<p>—Non, je ne vous remets pas...</p> - -<p>—Je suis Borba, Quincas Borba.</p> - -<p>Je fis un mouvement de recul... Qui me donnera le verbe solennel d'un -Bossuet ou d'un Vieira, pour dire une si complète désolation. C'était -Quincas Borba, le gracieux enfant d'un autre temps, mon ancien -condisciple, si intelligent et de si bonne famille. Quincas Borba! -impossible! cela ne pouvait être. Je ne pouvais arriver à me persuader -que cette misérable figure, cette barbe poivre et sel, que ce truand -vieux avant l'âge, que toute cette ruine constituât le Quincas Borba -que j'avais connu autrefois. Et pourtant, c'était lui. Les yeux -conservaient encore l'expression d'un autre temps; le sourire n'avait -point perdu l'ironie caractéristique. D'ailleurs il supporta -tranquillement mon ébahissement. Au bout de quelques instants, je -détournai les regards. Si son aspect était répugnant, la comparaison -était abasourdissante.</p> - -<p>—Pas besoin de longs commentaires, n'est-ce pas? vous devinez -tout: une vie de misère, de tribulations et de luttes. Vous rappelez-vous -nos réunions où je jouais le rôle de roi? Quelle dégringolade! Me voilà -passé mendiant.</p> - -<p>Haussant les épaules et la main droite, d'un air d'indifférence, il -paraissait résigné aux coups de la fortune, et peut-être même -satisfait. Oui content, et, en tous cas, impassible. Ce n'était ni la -résignation chrétienne, ni l'acceptation philosophique. La misère lui -avait recouvert l'âme de durillons, au point qu'il avait perdu la -sensation de la boue. Il traînait ses haillons comme autrefois la -pourpre: avec je ne sais quelle grâce indolente.</p> - -<p>—Venez me voir, lui dis-je; je tâcherai de vous trouver quelque -chose.</p> - -<p>Un sourire magnifique entr'ouvrit ses lèvres.</p> - -<p>—Vous n'êtes pas le premier qui me promet quelque chose, et sans -doute, vous ne serez pas le dernier qui ne fera rien pour moi. Du reste, -à quoi bon? Est-ce que je demande autre chose que de l'argent? De -l'argent, oui; il faut bien manger, et les gargotes ne font pas crédit. -Les fruitières non plus. Un rien du tout, deux sous de cruzade, il faut -tout payer au comptant, Un enfer, quoi!... Un enfer, mon... j'allais -dire mon ami... Un enfer de tous les diables! Tenez, je n'ai pas encore -déjeuné.</p> - -<p>—Non?</p> - -<p>—Non; je suis sorti de très bonne heure de chez moi. Savez-vous -où je demeure? Sur la troisième marche de l'église de S. Francisco, à -droite, en montant. Pas besoin de frapper à la porte. L'appartement est -on ne peut plus frais. Eh bien! je suis sorti de bonne heure, et je suis -à jeun...</p> - -<p>Je tirai mon porte-monnaie, j'y pris un billet de cinq mil reis,—le -moins propre,—et je le lui donnai. Il le reçut avec un éclair de -contentement. Il éleva le papier au-dessus de sa tête, et l'agita avec -enthousiasme:</p> - -<p>—<i>In hoc signo, vinces!</i> s'écria-t-il.</p> - -<p>Ensuite il baisa le billet, avec des airs de tendresse et une si -bruyante expansion que j'en éprouvai à la fois de la pitié et du -dégoût. Il n'était point sot, et devina la nuance: il devint -sérieux, grotesquement sérieux, et s'excusa de sa gaieté, gaieté -d'un pauvre diable qui depuis nombre d'années ne voyait pas la couleur -d'un billet de cinq mil reis.</p> - -<p>—Il ne tient qu'à vous d'en posséder bien d'autres.</p> - -<p>—Vraiment? fit-il en faisant un saut de mon côté.</p> - -<p>—Vous n'avez qu'à travailler.</p> - -<p>Il fît un geste de dédain, demeura un instant sans parler, puis me -déclara positivement qu'il ne voulait rien faire. J'étais écœuré de -cette abjection si tristement comique, et je me levai pour partir.</p> - -<p>—Vous ne partirez pas sans que je vous enseigne ma philosophie de -misère, me dit-il en se plantant devant moi.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LX._LACCOLADE">LX. L'ACCOLADE</a></h4> - - -<p>Je supposai que le pauvre diable était quelque peu fou, et j'allais -m'éloigner, quand il me prit par le poignet, et contempla pendant -quelques instants le brillant que je portais au doigt. Je sentis courir -sur sa chair un frémissement de désir, un prurit de possession.</p> - -<p>—Superbe! dit-il.</p> - -<p>Ensuite il commença à tourner autour de moi, en m'examinant des pieds -à la tête.</p> - -<p>—Vous vous mettez bien, me dit-il. Des bijoux, du linge fin, -élégant et... Comparez donc vos souliers aux miens. Quel contraste! -Vraiment, vous vous mettez bien. Et les donzelles? Comment sont-elles? -Vous êtes marié?</p> - -<p>—Non...</p> - -<p>—Moi non plus.</p> - -<p>—J'habite rue...</p> - -<p>—Je veux ignorer votre adresse, interrompit-il. Si nous nous -revoyons, donnez-moi de temps à autre un billet de cinq mil reis; mais -permettez que je n'aille pas le demander chez vous. C'est un reste -d'orgueil... Maintenant, adieu; je vois que vous vous impatientez.</p> - -<p>—Adieu.</p> - -<p>—Et merci. Laissez-moi vous remercier de plus près.</p> - -<p>Ce disant, il m'embrassa avec tant d'impétuosité que je ne pus éviter -son étreinte. Nous nous séparâmes finalement, et je m'éloignai -rapidement, triste, écœuré, et la chemise salie par l'accolade. La -partie sympathique de la sensation avait fait place à l'autre. J'aurais -voulu le trouver digne dans sa détresse. Et je comparai de nouveau -l'enfant d'autrefois et l'homme d'aujourd'hui, les espérances passées -et la réalité du présent...</p> - -<p>—Bah! dis-je, allons dîner.</p> - -<p>Je mets la main dans la poche de mon gilet, pour y chercher ma -montre.—Suprême désillusion! Borba me l'avait volée en m'embrassant.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXI._UN_PROJET">LXI. UN PROJET</a></h4> - - -<p>Je dînai tristement. Ce n'était pas la perte de la montre qui me -désolait; c'était le souvenir de l'auteur du vol, et les images -d'autrefois, et le contraste et la conclusion.... Depuis le potage, la -fleur jaune et morbide du chapitre XXV s'ouvrit en moi, et je dînai à -la hâte pour me rendre chez Virgilia. Elle était le présent; je -voulais me réfugier en elle, pour échapper aux impressions du passé, -car la rencontre de Quincas Borba m'avait ramené vers un passé, non -pas réel, mais vers un passé imaginaire, abject, loqueteux, mendiant -et voleur.</p> - -<p>Je sortis, mais il était encore trop tôt. Je les aurais trouvés à -table. L'idée me vint alors de retourner au jardin public pour y -chercher Quincas Borba. La pensée de le régénérer surgit en moi, -forte et impérative. Il était déjà parti. Je m'adressai au garde; il -me répondit qu'en effet «cet individu» apparaissait de temps à -autre.</p> - -<p>—À quelle heure?</p> - -<p>—Il n'a pas d'heure.</p> - -<p>Il n'était donc pas impossible de le rencontrer. Je me promis de -revenir. La nécessité de le régénérer, de le ramener au travail et -an respect de lui-même me remplissait le cœur. Je commençai à sentir -un bien-être, une sublimation, une admiration de moi-même... La nuit -tombait, j'allai retrouver Virgilia.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXII._LOREILLER">LXII. L'OREILLER</a></h4> - - -<p>J'allai retrouver Virgilia. Je ne tardai pas à oublier Quincas Borba. -Virgilia était le traversin de mon esprit: un traversin doux, tiède, -profond, aromatique, couvert d'une taie de fine toile de Bruxelles. Je -m'y reposais habituellement de toutes les sensations tristes ou -douloureuses. Et à bien penser, c'était l'unique raison d'être de -Virgilia; l'unique. En cinq minutes, j'avais complètement oublié -Quincas Borba, en cinq minutes de mutuelle contemplation, les mains dans -les mains. Cinq minutes et un baiser emportèrent Quincas Borba, -scrofule de la vie, loque du passé. Que m'importait son existence? Il -pouvait à volonté attrister les regards des passants, puisque j'avais -deux palmes d'un divin traversin, pour y fermer les yeux et y dormir.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXIII._FUYONS">LXIII. FUYONS</a></h4> - - -<p>Hélas! on ne saurait toujours se reposer et dormir. Trois semaines plus -tard, en arrivant sur les quatre heures chez Virgilia, je la trouvai -triste et abattue. D'abord elle refusa de me dire ce qui la -préoccupait; mais comme j'insistais:</p> - -<p>—Je crois que Damian se doute de quelque chose, me dit-elle. Je -remarque en lui des bizarreries... Je ne sais comment dire... Il est -toujours prévenant, sans doute, mais son regard n'est plus le même. Je -dors mal: cette nuit encore, je me suis réveillée atterrée. Je -rêvais qu'il allait me tuer. Peut-être est-ce une simple illusion; -mais j'imagine qu'il nous soupçonne.</p> - -<p>Je la tranquillisai de mon mieux; ce pouvait être des préoccupations -politiques. Virgilia avoua que c'était possible; mais elle n'en demeura -pas moins excitée et nerveuse. Nous nous trouvions dans le salon, qui -donnait sur le jardin où nous avions échangé notre premier baiser. -Une fenêtre ouverte laissait pénétrer une brise qui secouait -doucement les rideaux, et j'y fixais mes regards sans les voir. À -travers la lorgnette de mon imagination, j'entrevoyais dans le lointain -une maison, une vie qui fussent nôtres, un monde où il n'y aurait ni -Lobo Neves, ni mariage, ni morale, ni aucun lien qui entravât notre -volonté. Cette idée me grisa. Le monde, la morale, le mari, se -trouvant ainsi éliminés, il n'y avait plus qu'à pénétrer dans cette -habitation de délices.</p> - -<p>—Virgilia, lui dis-je, je vais te faire une proposition.</p> - -<p>—Laquelle?</p> - -<p>—M'aimes-tu?</p> - -<p>—Oh! soupira-t-elle, en m'enlaçant de ses bras.</p> - -<p>Et c'était vrai qu'elle m'aimait avec furie. Sa réponse traduisait une -vérité patente. Les bras à mon cou, silencieuse et palpitante, elle -me regardait de ses beaux grands yeux qui donnaient une singulière -impression de lumière humide. Je m'oubliais à les contempler, à -admirer cette bouche fraîche comme le matin et insatiable comme la -mort. La beauté de Virgilia avait pris un caractère de splendeur -qu'elle ne possédait pas avant son mariage. C'était une figure -taillée dans un marbre du Pentélique, d'un modelage très noble, très -large et très pur. Elle était tranquillement belle comme les statues, -mais non apathique ni froide. Bien au contraire, elle avait l'apparence -des natures chaudes, et dans la réalité, l'on pouvait dire qu'elle -résumait l'amour en elle. Elle le résumait surtout en cette occasion -où elle exprimait silencieusement tout ce que peut traduire la pupille -humaine. Mais le temps pressait. Je dénouai le nœud formé par ses -mains, je la pris par les poignets, je lui demandai si elle aurait le -courage...</p> - -<p>—De quoi faire?</p> - -<p>—De fuir. Nous irons où nous pourrons être le plus à notre aise, -dans une maison grande ou petite, à la campagne ou à la ville, ou en -Europe, où il te plaira pourvu qu'on nous laisse tranquilles, que nous -puissions vivre l'un pour l'autre et que te ne coures point de danger. -Oui, fuyons. Tôt ou tard, il peut découvrir quelque chose, et tu -serais perdue... entends-tu, perdue! Ce serait ta mort... et la sienne, -car je le tuerais, sois-en sûre.</p> - -<p>Je me tus. Virgilia, toute pâle, les bras tombant s'assit sur le -canapé. Elle demeura dans cette attitude pendant quelques instants, -vacillante, peut-être, ou atterrée par l'idée de la découverte -possible, et de la mort subséquente. Je m'approchai d'elle, j'insistai, -je fis miroiter les avantages d'une vie à deux, exempte de jalousies, -de terreurs et d'afflictions. Virgilia m'écouta en silence, puis elle -me répondit:</p> - -<p>—Est-il certain que nous lui échapperions? il nous rejoindrait et -me tuerait de la même manière.</p> - -<p>Je lui démontrai le contraire. Le monde est vaste, j'avais le moyen de -vivre où bon me plairait, où je trouverais un air pur et beaucoup de -soleil. Il ne nous rejoindrait pas. Seules, les grandes passions sont -capables de grandes actions, et l'amour qu'il avait pour elle n'était -pas assez puissant pour qu'il lui courût après au bout du monde. -Virgilia fit un geste de stupeur, et presque d'indignation. Et elle -murmura que son mari avait pour elle une grande affection.</p> - -<p>—C'est bien possible, lui répondis-je; c'est bien possible...</p> - -<p>Je m'approchai de la fenêtre, et je commençai à tapoter sur -l'accoudoir. Virgilia m'appela. Je continuai à ruminer mes haines et ma -jalousie, pensant au plaisir avec lequel je tordrais le cou au mari si -je l'avais là sous la main. Et voilà qu'à cet instant même, il -franchit la porte du jardin. Rassure-toi, lectrice déjà défaillante, -je ne marquerai pas cette page d'une tache de sang. Je fis, de loin, un -geste amical au nouveau venu, en lui adressant une parole gracieuse. -Virgilia battit en retraite, pour revenir deux ou trois minutes après.</p> - -<p>—Il y a longtemps que vous êtes ici? me dit-il.</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>Il était entré, l'air sérieux, en promenant, suivant son habitude, -des regards distraits autour de lui. Mais son fils Nhonhô, le futur -avocat du chapitre VI, survint, et la physionomie de Neves s'éclaira -d'une expression joviale. Il le prit dans ses bras, le souleva, -l'embrassa à plusieurs reprises. Je m'éloignai d'eux, car je ne -pouvais souffrir cet enfant. Sur ces entrefaites, Virgilia rentra.</p> - -<p>—Ouf! soupira Lobo Neves, en s'étendant paresseusement sur un -sofa.</p> - -<p>—Fatigué? lui dis-je.</p> - -<p>—Horriblement: j'ai eu des tracas, à la Chambre d'abord, dans la -rue ensuite, et encore un troisième ennui, ajouta-t-il en regardant sa -femme.</p> - -<p>—De quoi s'agit-il? demanda Virgilia.</p> - -<p>—D'une... devine...</p> - -<p>Virgilia s'assit à côté de lui, lui caressa la main, lui refit son -nœud de cravate, et l'interrogea de nouveau.</p> - -<p>—Ce n'est rien moins qu'une loge pour ce soir.</p> - -<p>—Pour entendre la Candiani?</p> - -<p>—Pour entendre la Candiani.</p> - -<p>Virgilia battit des mains, se leva, donna un baiser à son fils, d'un -air d'allégresse puérile, qui seyait mal à son genre de beauté. -Ensuite elle voulut savoir si c'était une loge de côté ou de face, -demanda des conseils à voix basse au sujet de sa toilette, puis -s'enquit de l'opéra qu'on jouerait, et de mille autres choses.</p> - -<p>—Vous dînez avec nous, docteur, me dit Lobo Neves.</p> - -<p>—Il s'est invité lui-même, confirma Virgilia; il dit que vous -avez le meilleur vin de Rio.</p> - -<p>—Il n'en boit pas davantage pour cela.</p> - -<p>Je le démentis au dîner. Je bus plus que de coutume, sans en être -égayé. J'étais un peu nerveux, je le devins davantage. C'était la -première grande colère que je ressentais contre Virgilia. Je ne -regardai pas une seule fois de son côté durant tout le repas. Je -parlai politique, journaux, ministère, j'aurais parlé de théologie, -ma foi! si l'idée m'en était passée par la tête. Lobo Neves -m'écoutait avec une dignité placide et une certaine bienveillance -supérieure. Cela m'irritait encore plus, et me faisait paraître le -dîner encore plus assommant. Je pris congé au sortir de table.</p> - -<p>—À tout à l'heure, n'est-ce pas? me dit Lobo Neves.</p> - -<p>—Peut-être bien.</p> - -<p>Et je partis.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXIV._LA_TRANSACTION">LXIV. LA TRANSACTION</a></h4> - - -<p>Je flânai par les rues, et je rentrai chez moi à neuf heures. Ne -pouvant dormir, je me mis à lire et à écrire. À onze heures, je me -repentis de ne point être allé au théâtre; je consultai ma montre, -je voulus m'habiller et sortir. Mais sûrement j'arriverais trop tard, -et du reste c'était donner une preuve de faiblesse. Évidemment -Virgilia commence à avoir assez de moi, me disais-je. Et cette idée me -trouvait tout à la fois désespéré et impassible, prêt à l'oublier -et à la tuer. Il me sembla la voir inclinée sur le rebord de la loge, -fascinant tous les yeux de ses bras nus, ses magnifiques bras nus qui -étaient miens, son col couleur de lait, ses cheveux en bandeaux suivant -la mode du temps, ses élégants atours et ses diamants moins brillants -que ses yeux... Je la vis et je souffrais que d'autres la vissent aussi. -Ensuite je commençai à la dévêtir, à enlever bijoux et soieries, à -la dépeigner de mes mains hâtives et lascives, et elle était ainsi, -je ne sais si plus belle ou plus simplement naturelle, plus mienne, -uniquement mienne.</p> - -<p>Le jour suivant, je ne pus me contenir. J'allai de bonne heure chez -Virgilia, et la trouvait les yeux rougis de pleurs.</p> - -<p>—Que s'est-il passé? lui demandai-je.</p> - -<p>—Tu ne m'aimes pas: jamais tu n'as eu pour moi le moindre amour. -Hier, tu paraissais me détester. Si au moins je savais de quoi je me suis -rendue coupable. Mais en vérité, je l'ignore. Auras-tu la bonté de -m'en informer?</p> - -<p>—T'informer de quoi? Il ne s'est rien passé.</p> - -<p>—Rien passé!... Tu m'as traitée comme un chien.</p> - -<p>À ces mots, je lui pris les mains, je les baisai tandis que deux larmes -coulaient de ses yeux.</p> - -<p>—C'est fini; c'est passé, lui dis-je.</p> - -<p>Je n'eus pas le courage de discuter; et d'ailleurs, discuter sur quoi? -Était-ce de sa faute si son mari l'aimait? Je lui dis que je n'avais -rien contre elle, que j'étais naturellement jaloux de l'autre, qu'il ne -m'était pas toujours possible de lui faire bon visage; que d'ailleurs -il dissimulait peut-être, et que le meilleur moyen de couper court aux -terreurs et aux dissensions était de mettre à exécution mon idée de -la veille.</p> - -<p>—J'y ai pensé, me dit-elle. Une petite maison, à nous, solitaire, -au fond d'un jardin, dans quelque rue discrète? L'idée est bonne. Mais -est-il nécessaire de fuir?</p> - -<p>Elle dit tout cela d'un ton ingénu et paresseux, et le sourire qui -relevait le coin de sa bouche avait la même expression de candeur. -Alors, m'éloignant un peu, je répondis:</p> - -<p>—C'est toi qui ne m'as jamais aimé.</p> - -<p>—Moi?</p> - -<p>Oui. Tu es une égoïste! Tu préfères me voir souffrir tous les jours. -Tu es une égoïste sans nom.</p> - -<p>Virgilia se mit à pleurer et pour ne point attirer l'attention, elle -enfonçait son mouchoir dans sa bouche et dévorait ses sanglots. Cette -explosion de douleur me déconcerta. Si quelqu'un l'entendait, tout -était perdu. Je m'inclinai vers elle, je lui saisis les mains, je lui -murmurai les noms les plus doux de notre intimité. Je lui fis -comprendre le danger qu'elle courait. La crainte la calma.</p> - -<p>—C'est impossible, me dit-elle au bout de quelques instants. Je -n'abandonnerai pas mon fils. Si je l'emmène, «il» ira me chercher au -bout du monde. Impossible. Tue-moi plutôt, ou laisse-moi mourir... Ah! -mon Dieu! Ah! mon Dieu!</p> - -<p>—Calme-toi; on peut nous entendre.</p> - -<p>—Qu'on entende si l'on veut!...</p> - -<p>Elle était encore trop excitée. Je la priai de me pardonner, de ne -plus se souvenir de ce qui s'était passé. Je lui dis que j'étais fou, -mais que ma folie venait d'elle et ne finirait qu'avec elle. Virgilia -essuya ses yeux et me tendit la main. Quelques minutes plus tard, nous -en revînmes à l'idée de la maison solitaire dans quelque rue -discrète.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXV._A_LAFFUT_ET_AUX_ECOUTES">LXV. À L'AFFÛT ET AUX ÉCOUTES</a></h4> - - -<p>Le bruit d'une voiture qui entrait dans le jardin interrompit notre -conversation. Un esclave annonça la baronne X***. Virgilia me consulta -du regard.</p> - -<p>—Si vous vous sentez mal de tête, il vaut peut-être mieux ne pas -recevoir.</p> - -<p>—Est-elle déjà descendue?</p> - -<p>—Oui, elle est descendue; elle dit qu'elle a besoin de parler à -Madame.</p> - -<p>—Faites entrer.</p> - -<p>La baronne fit son entrée au bout d'un instant. Je ne sais si elle -s'attendait à me voir. Mais il est impossible de montrer plus de -surprise qu'elle ne fit.</p> - -<p>—Quelle excellente rencontre! Qu'êtes-vous donc devenu qu'on ne -vous voit nulle part? Hier je croyais bien vous apercevoir au théâtre. La -Candiani était exquise. Quelle charmeuse! Elle vous plaît? C'est -naturel. Les hommes sont tous les mêmes. Le baron me disait hier dans -notre loge qu'une Italienne vaut cinq Brésiliennes. Quel toupet! et -chez un vieux, ce qui est bien pis. Mais pourquoi donc n'étiez-vous pas -au théâtre?</p> - -<p>—Le mal de tête.</p> - -<p>—Allons donc! une amourette, je parie. Qu'en dites-vous, -Virgilia? Et bien! mon cher, hâtez-vous, car vous devez friser la -quarantaine. Vous n'avez pas encore quarante ans?</p> - -<p>—Je ne puis vous dire exactement. Mais si vous me permettez, je -vais allez consulter mon extrait de naissance.</p> - -<p>—Faites, faites...</p> - -<p>Et, me tendant la main:</p> - -<p>«Jusqu'à quand?... Samedi nous restons chez nous. Le baron me parle -sans cesse de vous...»</p> - -<p>En me retrouvant dans la rue, je me repentis d'être parti. La baronne -était une des personnes qui avaient sur nous les pires soupçons. Bien -qu'elle eût cinquante ans, elle n'en paraissait pas plus de quarante; -et rieuse, fine et élégante, elle conservait des vestiges de son -ancienne beauté. Elle ne parlait pas constamment, mais elle possédait -grand art d'écouter et d'observer. Elle se courbait alors sur sa -chaise, en dégainant son long regard aigu. Autour d'elle, on continuait -à parler, à gesticuler sans défiance; elle regardait, poussant -l'astuce au point de rentrer parfois en elle-même la flamme mobile ou -fixe de ses yeux, en laissant tomber les paupières. Mais alors ses cils -étaient autant de persiennes par où elle continuait de scruter l'âme -et la vie des gens.</p> - -<p>À ce point de vue, elle ressemblait à un parent de Virgilia, nommé -Viegas, vieux rameau courbé sous soixante-dix hivers, tout sec et -jauni, qui souffrait d'un rhumatisme entêté, d'un asthme non moins -rebelle, et d'une lésion du cœur: une vraie réduction d'hôpital. -Mais les yeux demeuraient pleins de vie et de santé. Pendant les -premières semaines, Virgilia ne faisait pas attention à lui. Elle -disait que lorsque Viegas paraissait en observation derrière son regard -fixe, il était tout simplement en train de compter mentalement son -argent. C'était en effet un avare fieffé.</p> - -<p>Il y avait aussi le cousin de Virgilia, le fameux Luiz Dutra, que je -désarmais à force de lui parler de ses vers et de sa prose, et de la -présenter à mes amis. Quand l'un d'eux, qui le connaissait déjà de -nom, se montrait satisfait de lier plus amplement connaissance, Luiz -Dutra exultait. De mon côté, je guérissais mon dépit par -l'espérance de n'être point dénoncé. Il y avait enfin une ou deux -dames, quelques galantines, et des domestiques qui, naturellement, se -vengeaient ainsi de leur condition servile. Tout cela constituait une -véritable forêt d'yeux et d'oreilles, à travers lesquels nous devions -manœuvrer avec la souplesse de serpents.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXVI._LES_JAMBES">LXVI. LES JAMBES</a></h4> - - -<p>Or tandis que je songeais à tous ces gens-là, mes jambes me faisaient -descendre la rue, de telle sorte que, sans y penser, je me trouvai à -porte de l'hôtel Pharoux. C'est là que je dînais d'habitude. Mais -comme je n'avais point marché de propos délibéré, je n'avais aucun -mérite à être arrivé jusque-là. Tout l'honneur en revenait à mes -jambes. Jambes bénies! dire qu'il y a des gens qui vous traitent avec -dédain ou indifférence. Moi-même jusqu'alors, je vous avais tenues en -médiocre estime, me fâchant contre vous lorsque vous vous fatiguiez, -lorsque vous refusiez d'aller au delà de certaines limites et que vous -me laissiez en proie à l'inutile désir d'avancer, dans la ridicule -position d'une poule dont on a lié les pattes.</p> - -<p>Mais cette aventure fut pour moi un rayon du ciel... Oui, jambes amies, -tout en laissant mon cerveau occupé de Virgilia, vous vous étiez dit -l'une à l'autre: «Voici l'heure de dîner, il faut qu'il mange, -emmenons-le au quai Pharoux. Une partie de sa conscience reste occupée -de la dame; chargeons-nous du reste, pour qu'il aille bien droit, sans -heurter les piétons ni les voitures, et qu'après avoir salué les gens -connus au passage, il arrive sain et sauf à l'hôtel.» Et vous avez -rempli votre programme, jambes aimables, ce qui m'oblige à vous -immortaliser dans ces pages.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXVII._LA_PETITE_MAISON">LXVII. LA PETITE MAISON</a></h4> - - -<p>Je dînai; après quoi, je rentrai chez moi. Je trouvai une boîte de -cigares que m'envoyait Lobo Neves, et qui était entourée de papier de -soie et ornée de faveurs roses. Je compris, j'ouvris le paquet, et y -trouvai ce billet:</p> - - -<p><span style="margin-left: 10%;">Mon cher B...</span></p> - -<p>On nous soupçonne; tout est perdu; oublie-moi pour toujours. Nous ne -nous verrons plus. Adieu. Oublie la malheureuse.</p> - -<p><span style="margin-left: 70%;">V...a.</span></p> - - -<p>Quel choc! Nonobstant sa défense, dès que la nuit fut venue, je courus -chez Virgilia. Il était temps. Elle se repentait de sa précipitation. -Dans l'embrasure d'une fenêtre, elle me raconta sa conversation avec la -baronne. Celle-ci lui avait franchement répété les commentaires qu'on -avait faits, la veille, en ne me voyant pas dans la loge de Lobo Neves. -On glosait sur mon intimité dans la maison; en somme, nous étions -l'objet des soupçons d'un chacun. Elle termina en me disant qu'elle ne -savait vraiment à quel parti s'arrêter.</p> - -<p>—Le meilleur est de fuir.</p> - -<p>—Ça, jamais! dit-elle en secouant la tête.</p> - -<p>Je vis qu'il était impossible de séparer deux choses qui étaient -étroitement liées dans son esprit: notre amour, et l'idée de la -considération publique. Virgilia était capable des plus grands -sacrifices pour conserver ces deux avantages, et elle en perdait un en -fuyant. Je ressentis en ce moment une impression qui ressemblait à du -dépit; mais les émotions des deux derniers jours avaient émoussé ma -sensibilité et le dépit disparut presque aussitôt.</p> - -<p>—C'est bon, dis-je, va pour la petite maison!</p> - -<p>Effectivement en deux jours, je trouvai notre affaire, dans un recoin -de <i>la Gamboa.</i> Un bijou! La maisonnette était toute neuve, -fraîchement crépie, ayant quatre fenêtres sur le devant, et deux sur les -côtés. Les persiennes étaient couleur brique; des plantes grimpantes -s'agriffaient aux quatre angles, le jardin s'étendait devant moi. -Mystère et solitude: un bijou!</p> - -<p>Il fut résolu que la garde en serait confiée à une ancienne -couturière de Virgilia, qui avait habité chez elle, et était -demeurée familière de la maison. Virgilia exerçait sur elle une sorte -de fascination. On lui dirait ce que l'on voudrait, et elle accepterait -le reste de confiance.</p> - -<p>C'était pour moi une phase nouvelle de notre amour, avec l'apparence de -la possession exclusive, capable de calmer les scrupules dans la -conversation d'un certain décorum. J'en avais assez des rideaux, des -chaises, du canapé, de tous les meubles du prochain, qui me -reprochaient sans cesse notre duplicité. Je pouvais désormais éviter -les dîners trop fréquents, le thé quotidien, et la présence de -l'enfant qui était mon complice et mon ennemi. La maison m'épargnait -tout cela. Le monde vulgaire finirait sur le seuil. Au delà s'ouvrait -l'infini, l'éternité d'un monde supérieur, exceptionnel, nôtre, -seulement nôtre, au-dessus des institutions, des lois, inaccessible aux -baronnes, et aux curieux de toute sorte: un seul monde, un seul couple, -une seule vie, une seule volonté, une seule affection, l'unité morale -de tout par l'exclusion des contraires.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXVIII._LE_FOUET">LXVIII. LE FOUET</a></h4> - - -<p>Telles étaient les réflexions que je me faisais, en suivant mon -chemin, après avoir visité et arrêté la maison, quand je tombai sur -un groupe en contemplation devant un nègre qui en fouettait un autre -sur la place publique. La victime n'essayait même pas de fuir. Elle -gémissait seulement, en prononçant ces seules paroles: «Non! pardon! -maître, pardon!» Mais l'autre ne se laissait pas attendrir, et à -chaque supplication, il répondait par un nouveau coup de fouet.</p> - -<p>—Attrape! animal! encore une dose de pardon, soulard.</p> - -<p>—Maître! gémissait l'autre.</p> - -<p>—Te tairas-tu? disait le foueteur.</p> - -<p>Je m'arrêtai par curiosité... Juste ciel! que vis-je? C'était -Prudencio, mon petit valet Prudencio, affranchi quelques années -auparavant par mon père, et qui exerçait en ce moment son autorité et -sa fureur. Je lui demandai si le nègre qu'il battait était son -esclave.</p> - -<p>—Oui, Monsieur.</p> - -<p>—Que t'a-t-il donc fait?</p> - -<p>—C'est un fainéant et un ivrogne. Je lui avais confié la boutique, -tout à l'heure, pendant que j'allais en ville; et il atout abandonné -pour aller boire chez le mastroquet.</p> - -<p>—Allons! pardonne-lui, dis-je.</p> - -<p>—Comment donc, maître! Vos désirs sont des ordres. Rentre à la -maison, ivrogne.</p> - -<p>Je sortis du groupe, où l'on me regardait avec stupéfaction tout en -faisant des conjectures. Je poursuivis mon chemin en déroulant une -infinité de réflexions, dont je regrette d'avoir perdu le souvenir. -C'eût été matière à un chapitre intéressant et probablement assez -gai, comme je les aime: c'est même un faible chez moi. À première -vue, l'épisode était ignorable. Mais en l'approfondissant, en y -mettant le bistouri, j'y trouvai un côté comique, fin et même -profond. C'était un moyen pour Prudencio de se libérer des coups qu'il -avait lui-même reçus, Il les transmettait tout simplement. Enfant, je -montais à cheval sur son dos, je mettais un mors dans sa bouche, je le -rossais sans la moindre pitié. Il gémissait et peinait. Maintenant -qu'il était libre, qu'il disposait de ses bras et de ses jambes, qu'il -pouvait, à son gré, travailler, se reposer, dormir, délivré des -menottes de son ancienne condition, maintenant, il prenait sa revanche. -Il avait acheté un esclave à son tour, et lui payait avec usure les -sommes qu'il avait reçues de moi. Voyez donc les subtilités de ce -maraud.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXIX._UN_GRAIN_DE_FOLIE">LXIX. UN GRAIN DE FOLIE</a></h4> - - -<p>Cette histoire me fait penser à un fou qui s'appelait Romualdo et qui -disait être Tamerlan. C'était son unique manie, dont l'origine était -singulière.</p> - -<p>—Je suis, disait-il, l'illustre Tamerlan. Naguère, je n'étais que -Romualdo; mais étant tombé malade, j'ai pris tant de tartre<a name="FNanchor_3_1" id="FNanchor_3_1"></a><a href="#Footnote_3_1" class="fnanchor">[3]</a>, tant -de tartre, tant de tartre que je suis devenu Tartare, et même roi des -Tartares. Le tartre a la propriété de naturaliser les gens.</p> - -<p>Le pauvre Romualdo! on riait de ses réponses, mais je suppose que le -lecteur n'en rira pas plus que moi. Je n'y trouve aucun sel. C'était -drôle de l'entendre. Mais quand on lit son histoire, contée, comme -cela, à propos de coups de fouet reçus et transmis, on doit penser -qu'il vaut mieux retourner dans la petite maison de la rue de la Gamboa. -Laissons là Romualdo et Prudencio.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXX._DONA_PLACIDA">LXX. DONA PLACIDA</a></h4> - - -<p>Nous revoici dans la petite maison. Aujourd'hui, lecteur curieux, tu -serais fort empêché d'y entrer. Quand elle eut vieilli, noirci; quand -ses ais se trouvèrent pourris, le propriétaire la jeta bas pour en -construire une autre trois fois plus grande, et pourtant bien -inférieure à la première. Le monde était petit pour Alexandre; le -creux d'une tuile sur un toit semble sans borne aux hirondelles. -Considère maintenant la neutralité de ce globe qui nous emporte à -travers l'espace comme un radeau de naufragés qui les jettera -peut-être à la côte. Deux époux vertueux dorment aujourd'hui sur -l'espace occupé hier par un ménage irrégulier. Un prêtre y dormira -demain, puis un assassin, puis un forgeron, puis un poète, et tous -béniront ce coin de terre qui leur fournit quelques illusions.</p> - -<p>Virgilia meubla notre nid, et disposa tout suivant son instinct -esthétique de femme élégante. J'y portai quelques livres, et il -demeura sous la garde de Dona Placida, maîtresse supposée, et jusqu'à -un certain point très réelle, de céans.</p> - -<p>Il lui en coûta d'accepter la maison. Elle avait flairé l'intention, -et elle répugnait à son rôle. Mais, enfin, elle céda. Je crois bien -que tout d'abord elle en versa des larmes; elle se faisait horreur. Il -est certain, tout au moins, que pendant les deux premiers mois, elle -n'osa pas me regarder en face. Elle me parlait les yeux baissés, -sérieuse et renfrognée, ou avec un air de tristesse. Je voulais gagner -ses bonnes grâces et sa confiance, et ne me montrais pas offensé de -ses réluctances. Quand je fus parvenu à mes fins, j'imaginai une -histoire pathétique de mes amours avec Virgilia, une sympathie mutuelle -antérieure au mariage, la résistance du père, la dureté du mari, et -d'autres passages de roman. Dona Placida n'en récusa pas une seule -page. Elle accepta le tout par nécessité de conscience. Au bout de six -mois, on eût cru, en nous voyant tous trois, que Dona Placida était ma -belle-mère.</p> - -<p>Je ne fus pas ingrat: je lui constituai un petit capital de -cinq <i>contos</i>,—les cinq <i>contos</i> trouvés sur la plage de -Botafogo.—J'assurai ainsi le pain de sa vieillesse. Elle me -remercia, les larmes aux yeux, et depuis, tous les soirs, elle pria pour -moi devant une image de la Vierge qui se trouvait dans sa chambre,—et -cette donation mit fin à ses remords.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXI._CRITIQUE_DE_CE_LIVRE">LXXI. CRITIQUE DE CE LIVRE</a></h4> - - -<p>Je commence à me repentir d'avoir commencé ce volume. Ce n'est pas que -je me fatigue: au contraire; je me distrais un peu de l'éternité en -envoyant quelques maigres chapitres dans le monde des vivants. Mais -c'est une œuvre triste, qui sent le sépulcre. C'est un grave défaut; -mais le pire de tous, ô lecteur, c'est ta hâte de vieillir alors que -ma narration, au lieu de galoper, va d'un pas lent. Tu aimes les récits -coulants, le style ordonné, tandis que le mien va comme les ivrognes, -de droite et de gauche, ainsi qu'ils font, titubant, s'arrêtant, -grognant, criant, riant, menaçant, glissant et tombant.</p> - -<p>Car ils tombent.—Et vous aussi, pauvres feuilles de cyprès, vous -tomberez tout comme les feuilles des arbres allègres. Et si j'avais -encore des yeux, je verserais sur vous un pleur. Mais voilà les -avantages de la mort: si l'on n'a plus de bouche pour rire, on n'a pas -non plus d'yeux pour pleurer... Oui, vous tomberez, hélas!</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXII._LE_BIBLIOMANE">LXXII. LE BIBLIOMANE</a></h4> - - -<p>Il est bien possible que je supprime le chapitre précédent. Entre -autres motifs, il s'y trouve, dans les dernières lignes, une phrase qui -ressemble pas mal à une balourdise, et je ne veux pas prêter à la -critique des générations futures.</p> - -<p>Pensez donc: d'ici à soixante-dix ans, un individu maigre, poivre et -sel, n'aimant rien que les livres, s'incline sur la page précédente -pour y chercher ce qu'il peut bien y avoir d'absurde. Il lit, il relit, -il relit encore, mot par mot, syllabe par syllabe, les examinant -extérieurement et intérieurement, sur toutes les faces, à -contre-jour; il les époussète, les frotte sur son genou, les lave à -grande eau, et n'arrive point à trouver la sottise.</p> - -<p>C'est un bibliomane. Il ignore l'auteur; ce nom de Braz Cubas, il l'a -en vain cherché dans les dictionnaires biographiques. Il a trouvé le -volume, par hasard, sur l'étagère d'un bouquiniste, et l'a eu pour -deux cents reis. Après mille et mille recherches, il s'est convaincu -qu'il s'agit d'un exemplaire unique... Unique! Ô vous qui non seulement -aimez les livres, mais encore avez la passion du collectionneur, vous -connaissez bien la valeur de ce mot, et vous devinez par conséquent la -joie de notre bibliophile. Il eût refusé la couronne des Indes, la -papauté, tous les musées d'Italie et de Hollande si on lui eût offert -de les échanger contre cet unique exemplaire. D'ailleurs, si au lieu de -mes Mémoires, c'eût été un almanach, il aurait agi de la même -manière, pourvu que l'exemplaire fût unique.</p> - -<p>Pourtant il y a une absurdité. Notre homme demeure penché sur la page, -une loupe collée à l'œil droit, tout à l'idée de trouver l'erreur. -Il s'est promis d'écrire un mémoire succinct, où il relaterait, avec -la découverte du livre, celle qu'il cherche en ce moment. Il ne -découvre rien, et se contente de son acquisition. Il ferme le livre, le -regarde, s'approche de la fenêtre, et le montre au soleil. À ce -moment, un Cromwell ou un César passe au-dessous de lui, à la -conquête du pouvoir. Il tourne le dos, ferme la fenêtre, se jette sur -un hamac, et feuillette le livre, lentement, avec amour, à petites -gorgées... Un exemplaire unique!</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXIII._LE_GOUTER">LXXIII. LE GOÛTER</a></h4> - - -<p>Les lignes saugrenues dont j'ai parlé m'ont gâté un autre chapitre. -Comme je ferais mieux de dire les choses d'une bonne fois, en -m'abstenant de tourner autour du pot. J'ai déjà comparé mon style à -la marche des ivrognes. Si cette comparaison vous choque, je me servirai -d'une autre, tirée de ces agréables lunchs que nous faisions avec -Virgilia dans notre petite maisonnette de <i>la Gamboa.</i> Du vin, des -fruits, des compotes: tel était le menu. Nous mangions, c'est vrai, -mais nous entrecoupions le repas de douces paroles, d'œillades, -d'enfantillages, d'une infinité de ces apartés de cœur qui -constituent le vrai langage ininterrompu de l'amour. Parfois un léger -dépit pimentait la situation, sucrée jusqu'à la fadeur. Virgilia se -réfugiait alors sur un canapé, ou allait entendre les mièvreries de -Dona Placida. Cinq ou dix minutes après, nous reprenions la causerie -comme je reprends ma narration, pour l'interrompre une autre fois. Ce -n'était pas de notre part horreur à la méthode. Nous l'invitions -même dans la personne de Dona Placida. Mais jamais elle ne voulait -s'asseoir à notre table.</p> - -<p>—Je finirai par croire que vous ne m'aimez pas, lui dit un jour -Virgilia.</p> - -<p>—Grand Dieu! s'écria la bonne dame en levant les mains au ciel; -mais si je ne vous aimais pas, Yaya<a name="FNanchor_4_1" id="FNanchor_4_1"></a><a href="#Footnote_4_1" class="fnanchor">[4]</a>! qui donc aimerais-je au monde.</p> - -<p>Et lui prenant la main, elle la regarda si fixement que les larmes ne -tardèrent point à paraître. Virgilia lui fit force caresses, et je -mis une monnaie d'argent dans la poche de cette excellente Placida.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXIV._HISTOIRE_DE_DONA_PLACIDA">LXXIV. HISTOIRE DE DONA PLACIDA</a></h4> - - -<p>Je n'eus pas à me repentir de ma générosité. La petite monnaie me -valut une confidence de Dona Placida, et partant un chapitre de plus -pour ces Mémoires. Quelques jours plus tard, je me trouvai seul avec -elle, et elle en profita pour me conter son histoire.</p> - -<p>Elle était fille naturelle d'un sacristain de l'archevêché, et d'une -femme qui faisait des pâtisseries à domicile pour les vendre en ville. -Elle avait dix ans quand son père mourut. À cet âge, elle râpait les -noix de coco et vaquai déjà aux travaux de pâtisserie compatibles -avec son âge. Lorsqu'elle eut quinze ou seize ans on la maria à un -tailleur, qui mourut peu après phtisique, en lui laissant une fille. La -jeune veuve se trouva avoir sur les bras une enfant de deux ans, et une -vieille maman fatiguée de travailler. Pour faire vivre trois personnes, -elle faisait des pâtisseries, cousait jour et nuit pour trois ou quatre -maisons de confection, et donnait des leçons à quelques enfants du -voisinage qui la payaient à raison de dix tostons par mois. Les années -s'écoulèrent ainsi, non la beauté, par le simple motif qu'elle -n'avait jamais été jolie. Pourtant des amoureux se présentèrent; -elle résista à leurs séductions.</p> - -<p>—Si j'avais pu rencontrer un autre mari, me disait-elle, sûrement -je me serais remariée; mais personne ne voulait m'épouser.</p> - -<p>Un des prétendants fut agréé par elle; quand elle se convainquit -qu'il n'était pas plus délicat que les autres, Dona Placida -l'éconduisit, quitte à pleurer beaucoup ensuite. Elle continua comme -par le passé à coudre et à écumer des chaudrons. Sa mère avait -l'acrimonie des années, de la misère et de son propre tempérament. -Elle engageait sa fille à accepter les maris de passage qui la -sollicitaient et elle s'écriait:</p> - -<p>—Tu as la prétention d'être meilleure que moi. Je ne sais d'où te -vient ce scrupule de personne riche. Ma chère, on a la vie qu'on peut, -et l'on ne se nourrit pas de l'air du temps. Voyez-vous ça! un brave -garçon comme l'épicier Polycarpe, le pauvre... Il te faut quelque -marquis, n'est-ce pas?</p> - -<p>Dona Placida me jura qu'elle ne visait pas si haut. Question de -caractère: elle voulait être mariée. Elle savait fort bien que sa -mère n'avait pas fait tant de façons, et elle connaissait plusieurs -femmes qui vivaient avec un seul homme d'une façon irréprochable; mais -elle voulait être mariée. Et ce qu'elle exigeait pour elle, elle -l'exigeait aussi pour sa fille. Elle travaillait sans répit, se -brûlait les doigts aux casseroles, les yeux à la lampe, pour vivre -sans faiblir. Elle maigrit; elle tomba malade; elle perdit sa mère qui -fut enterrée par la générosité publique, et elle continua de -travailler. Sa fille atteignit l'âge de quatorze ans; elle était de -constitution faible, et passait son temps à se laisser faire la cour -par les fainéants du voisinage. Dona Placida l'entourait de sa -surveillance, et l'emmenait avec elle quand elle allait porter son -ouvrage dans les magasins, dont le personnel clignait de l'œil en -pensant qu'elle lui cherchait un mari ou autre chose. On lui faisait des -compliments de plus ou moins bon goût. Elle reçut même des -propositions.</p> - -<p>Elle s'interrompit un instant et continua:</p> - -<p>—Ma fille s'est enfuie avec un individu dont je veux ignorer -jusqu'au nom. Elle me laissa seule, et si triste que je pensai mourir. Je -n'avais plus personne au monde; je n'étais plus jeune et ma santé s'était -affaiblie. Ce fut à cette époque que je connus la famille de Yaya. Ces -bonnes gens me donnèrent du travail, et je finis par habiter chez eux. -J'y restai plusieurs mois, un an, plus d'un an même, à coudre pour -eux. Je sortis de là après le mariage de Yaya. Depuis j'ai vécu comme -il a plu au ciel. Voyez mes doigts, voyez mes mains... Et elle me -montrait ses mains rugueuses et la pointe des doigts tout piqués au -contact des aiguilles.</p> - -<p>—Ces cicatrices-là, Dieu sait comment elles se forment. -Heureusement que Yaya m'a protégée, et vous aussi, Docteur... J'avais bien -peur de finir au coin de quelque rue, à demander l'aumône...</p> - -<p>En prononçant cette dernière phrase, elle eut un frisson. Ensuite elle -se reprit et dut se demander s'il était habile de sa part de faire une -semblable confidence à l'amant d'une femme mariée. Elle rit d'un air -gêné, se traita de sotte s'accusa de «faire des façons» comme -disait sa mère, et enfin, lassée de mon silence, elle sortit, me -laissant en contemplation devant la pointe de mes bottines.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXV._REFLEXIONS">LXXV. RÉFLEXIONS</a></h4> - - -<p>Si quelqu'un de mes lecteurs a sauté le chapitre précédent, je -l'avise qu'il est nécessaire d'en prendre connaissance pour comprendre -les réflexions que je fis dès que Dona Placida fut sortie de la salle.</p> - -<p>—Ainsi, me dis-je, le sacristain de la cathédrale vit un jour, -tandis qu'il servait la messe, entrer une dame qui devait être sa -collaboratrice dans l'œuvre de procréation de Dona Placida. Il la -revit pendant des semaines, l'aima, et tout en allumant les candélabres -aux jours de fête, il lui faisait sans doute du pied sous les chaises. -Il lui plut et il s'unirent. De cet échange de banale luxure naquit -Dona Placida. Il est à supposer qu'elle ne parlait pas en venant au -monde; sinon, elle eût pu dire aux amateurs de ses jours: «Me voici: -pourquoi m'avez-vous fait venir?» Et le sacristain et la <i>sacristaine</i> -de lui répondre: «Nous t'avons fait venir pour que tu te brûles les -doigts aux chaudrons, les yeux à la couture, que tu manges mal ou pas -du tout, que tu ailles à l'aventure, malade un jour, bien portante le -lendemain, puis de nouveau malade et de nouveau guérie, triste ou -désespérée, puis résignée à ton sort, mais toujours les mains au -chaudron et les doigts à la couture, jusqu'au moment où tu finiras -dans la boue ou sur un lit d'hôpital. Voilà pourquoi nous t'avons fait -venir dans un moment de sympathie.»</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXVI._LE_FUMIER">LXXVI. LE FUMIER</a></h4> - - -<p>Brusquement, ma conscience hésita. Elle m'accusa d'avoir fait capituler -l'honnêteté de Dona Placida, de l'avoir ravalée à un rôle suspect, -après une longue vie de travail et de privations. Le métier -d'entremetteuse ne vaut pas mieux que celui de concubine, et c'est à -force d'argent et de compromis que j'avais obtenu d'elle ses services. -Pendant une dizaine de minutes je ne sus que répondre aux arguments de -ma conscience qui m'objectait encore d'avoir mis à profit la -nécessité, la gratitude, et la fascination que Virgilia exerçait sur -l'ex-couturière. Elle me remémora la résistance de Dona Placida -pendant les premiers jours, ses grimaces, ses réticences, ses regards -baissés, et ma constance à supporter tout cela pour arriver à la -vaincre. Et elle me censura de nouveau avec une vive et nerveuse -irritation.</p> - -<p>J'avouai qu'il en était ainsi, mais j'alléguai que la vieillesse de -Dona Placida était dorénavant à l'abri de la mendicité, ce qui -faisait compensation. N'étaient mes amours, et probablement Dona -Placida était vouée à la triste fin de tant d'autres créatures -humaines. D'où l'on peut conclure que le vice est souvent le fumier de -la vertu. Cela n'empêche que la vertu ne soit une fleur saine et -parfumée. La conscience fut de mon avis, et j'allai ouvrir la porte à -Virgilia.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXVII._ENTREVUE">LXXVII. ENTREVUE</a></h4> - - -<p>Virgilia entra souriante et tranquille. Le temps avait emporté ses -craintes. Quel charme j'éprouvais, pendant les premiers jours, à la -voir survenir toute tremblante et honteuse! Elle arrivait en voiture, le -visage couvert d'un voile, enveloppée d'une espèce de manteau qui -dissimulait les ondulations de sa taille. La première fois, elle se -jeta sur le canapé, rougissante, palpitante, les regards à terre. Et -franchement! jamais elle ne me parut si belle; peut-être parce que je -me sentais plus flatté dans mon amour-propre.</p> - -<p>Maintenant, comme je viens de le dire, c'en était fait de ses craintes -et de ses tourments. Nos entrevues en arrivaient à la période -chronométrique. L'intensité de l'amour était la même; seulement, la -flamme n'était plus agitée comme les premiers jours. C'était -maintenant un faisceau de rayons tranquilles et constants, quelque chose -comme un mariage.</p> - -<p>—Je suis très fâché contre toi, me dit-elle en s'asseyant.</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Parce que nous t'avons attendu hier. Tu m'avais promis la -visite, et Damian m'a demandé plusieurs fois si tu ne viendrais pas au -moins prendre le thé. Pourquoi n'es-tu pas venu?</p> - -<p>J'avais en effet manqué à ma parole, mais la faute en était toute à -Virgilia. Questions de jalousie. Cette femme splendide connaissait sa -beauté, aimait à s'entendre louer discrètement ou à haute voix. -L'avant-veille, chez la baronne, elle avait dansé deux fois avec le -même galantin, après avoir écouté ses fadaises dans l'angle d'une -croisée. Elle était si infatuée, si enflée, si satisfaite -d'elle-même... Quand elle vit entre mes sourcils la ride interrogative -et menaçante, elle n'en eut pas le moindre émoi; elle ne devint pas -subitement sérieuse. Elle envoya tout simplement promener le muscadin -et ses galanteries. Puis elle vint à moi, me prit le bras, m'emmena -dans une autre salle, et se plaignit d'être fatiguée et d'un tas -d'autres choses, de l'air puéril qu'elle prenait en certaines -occasions; et je l'écoutai sans presque lui répondre.</p> - -<p>Il m'en coûtait de répondre à sa question, mais enfin je lui drtante le -lendemain, puis de nouveau malade et de nouveau guérie, triste ou -désespérée, puis résignée à ton sort, mais toujours les mains au -chaudron et les doigts à la couture, jusqu'au moment où tu finiras -dans la boue ou sur un lit d'hôpital. Voilà pourquoi nous t'avons fait -venir dans un moment de sympathie.»</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXVIII._LA_PRESIDENCE">LXXVIII. LA PRÉSIDENCE</a></h4> - - -<p>Quelques mois se passèrent, et un certain jour Lobo Neves entra en -disant que peut-être il irait prendre le gouvernement d'une province. -Je considérai Virgilia qui pâlit. Il s'aperçut de son émotion et lui -dit:</p> - -<p>—Cette perspective ne paraît pas te sourire, Virgilia.</p> - -<p>Elle secoua négativement la tête.</p> - -<p>—Pas précisément, dit-elle.</p> - -<p>Ils en restèrent là; mais le même soir, Lobo Neves reparla du projet -avec un peu plus d'insistance que dans l'après-midi. Deux jours après, -il déclara à sa femme que c'était chose faite. Virgilia ne put -dissimuler son ennui. Il alléguait les nécessités politiques.</p> - -<p>—Je ne saurais refuser ce que l'on me demande. Il y va de notre -avenir, de ton blason, mon amour, car j'ai juré que tu seras marquise, et -tu n'es même pas baronne. Tu diras que je suis ambitieux; et je le suis en -effet. Mais il ne faut pas couper les ailes à mon ambition.</p> - -<p>Virgilia ne savait que faire. Le lendemain, je la trouvai qui -m'attendait toute triste dans notre petite maison de la Gamboa. Elle -avait tout dit à Dona Placida, et celle-ci cherchait à la consoler -comme elle pouvait. Je n'étais pas moins abattu.</p> - -<p>—Tu nous accompagneras, me dit Virgilia.</p> - -<p>—Es-tu folle? tu n'y penses pas!</p> - -<p>—Mais alors...</p> - -<p>—Il faut renverser ce projet.</p> - -<p>—Impossible.</p> - -<p>—Il a déjà accepté?</p> - -<p>—Il paraîtrait.</p> - -<p>Je me levai, je lançai mon chapeau sur une chaise, et je commençai à -marcher de long en targe, sans rien trouver. J'avais beau m'efforcer, -aucune solution ne se présentait à mon esprit. Enfin je m'approchai de -Virgilia, qui était assise, et je lui pris la main. Dona Placida s'en -alla à la fenêtre.</p> - -<p>—Toute ma destinée est dans cette petite main, lui dis-je. Tu en -es responsable. Agis comme tu jugeras devoir le faire.</p> - -<p>Virgilia fit un geste de désespoir. J'allai m'accouder à une console -en face d'elle, et nous nous tûmes pendant quelques instants. On -n'entendait que l'aboiement d'un chien, et je crois aussi la rumeur de -l'eau qui venait mourir sur la plage. Comme elle continuait à se taire, -je la regardai. Elle tenait les yeux baissés, fixes, amortis, et ses -mains étaient croisées sur ses genoux, dans une attitude de suprême -angoisse. Dans toute autre occasion, je me serais jeté à ses pieds, -pour lui prodiguer mes raisonnements et ma tendresse. Mais cette fois, -il fallait la résoudre à l'effort, au sacrifice, à la responsabilité -de notre vie commune, et par conséquent l'abandonner à elle-même. -C'est ce que je fis.</p> - -<p>—Je le répète, dis-je, notre bonheur est entre tes mains.</p> - -<p>Virgilia voulut me retenir, mais j'avais déjà franchi la porte. -J'entendis encore un bruit de sanglots, et j'avoue que je fus sur le -point de revenir, pour essuyer ses larmes sous mes baisers. Mais je me -dominai, et je partis.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXIX._MOYEN_TERME">LXXIX. MOYEN TERME</a></h4> - - -<p>Je n'en finirais pas si je voulais conter tout au long ce que je -souffris pendant les premières heures. J'oscillais entre des impulsions -diverses. La pitié me poussait à aller trouver Virgilia, et un autre -sentiment, l'égoïsme, peut-être, m'ordonnait de rester. Ces deux -forces avaient, je crois, la même intensité; elles m'investissaient en -même temps et se faisaient équilibre, avec une égale ardeur, et -aucune ne cédait définitivement. Parfois, je sentais une pointe de -remords. Il me semblait que j'abusais de la faiblesse d'une femme -aimante et coupable, sans rien risquer de moi-même. Mais quand je me -sentais prêt à capituler, l'amour revenait avec ses conseils -égoïstes, et je demeurais irrésolu et inquiet, désireux de la voir, -et craignant que sa vue ne me poussât à partager avec elle la -responsabilité de la solution.</p> - -<p>Je trouvai enfin un moyen terme entre l'égoïsme et la pitié. J'irais -la voir chez elle, rien que chez elle, sans qu'il me soit possible de -lui parler, et dans l'attente de l'effet de mon intimation. De la sorte, -je jugeais pouvoir concilier les deux forces. Mais en écrivant ces -lignes, je vois bien que cette compromission était une farce, et que la -pitié était encore une forme de l'égoïsme, et que ma résolution -d'aller consoler Virgilia n'était, au fond, qu'une suggestion de ma -propre souffrance.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXX._LE_SECRETAIRE">LXXX. LE SECRÉTAIRE</a></h4> - - -<p>Le jour suivant, dans la soirée, j'allai effectivement chez Lobo Neves. -Je le trouvai en gaîté et Virgilia, la mine sombre. Je jurerais -qu'elle se sentit consolée quand nos regards se croisèrent, brillants -de curiosité et humides de tendresse. Lobo Neves me conta les plans -qu'il avait formés pour sa présidence, m'exposa les difficultés -locales, ses espérances et ses résolutions. Il était si content, si -rempli d'espérances. Virgilia feignit de lire un livre, auprès la -table, mais par-dessus la page, elle me regardait de temps à autre, -interrogative et anxieuse.</p> - -<p>—Le plus triste, me dit tout à coup Lobo Neves, c'est que je n'ai -pas encore trouvé de secrétaire.</p> - -<p>—Non?</p> - -<p>—Non; et il m'est venu une idée.</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>—Une idée... Que diriez-vous d'une promenade dans le Nord?</p> - -<p>Je ne sais trop ce que je lui répondis.</p> - -<p>—Vous êtes riche, continua-t-il. Vous n'avez point besoin d'un -maigre salaire. Mais vous me feriez plaisir en m'accompagnant comme -secrétaire.</p> - -<p>Mon esprit fit un saut en arrière, comme s'il eût découvert un -serpent devant lui. Je regardai Lobo Neves, fixement, impérieusement, -cherchant à découvrir en lui quelque pensée occulte... Mais non: son -regard venait droit et franc, la tranquillité de son visage n'avait -rien de forcé; elle était assaisonnée d'allégresse. Je respirai, et -n'eus pas le courage de regarder du côté de Virgilia. Je sentis son -regard qui me suppliait par-dessus les pages, et je répondis que oui, -que j'étais prêt à l'accompagner. En vérité, un président une -présidente, un secrétaire, c'était résoudre le problème d'une -façon administrative.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXXI._LA_RECONCILIATION">LXXXI. LA RÉCONCILIATION</a></h4> - - -<p>Pourtant, dès que je me trouvai dehors, j'hésitai. Je me demandai si -je n'allais pas exposer d'une façon insensée la réputation de -Virgilia, et s'il n'y avait pas d'autre moyen de concilier l'État et la -Gamboa. Je ne trouvai rien. Le lendemain, au saut du lit, mon parti -était pris d'accepter la nomination. À midi, le domestique vint me -dire qu'une dame, couverte d'un voile, m'attendait dans le salon. J'y -courus; c'était ma sœur Sabine.</p> - -<p>—Les choses ne sauraient durer comme elles vont me dit-elle; une -fois pour toutes, faisons la paix. Notre famille disparaît peu à peu; il -n'est que temps de nous réconcilier.</p> - -<p>—Je ne demande pas mieux, m'écriai-je en lui ouvrant les bras.</p> - -<p>Je m'assis à côté d'elle; je lui parlai de son mari, de sa fille, de -leurs affaires, de tout. Elle éfemme, j'avais la confiance -du mari; tous les deux m'emmenaient comme secrétaire, et je me -réconciliais avec les miens. Que pouvais-je désirer de plus en -vingt-quatre heures?</p> - -<p>Ce jour-là même, pour tâter l'opinion, je commençai à répandre le -bruit de mon prochain départ pour le Nord, en qualité de secrétaire -du président d'une province, afin de réaliser certains projets -politiques que j'avais en vue. J'en parlai rue d'Ouvidor, et le jour -suivant au Pharoux et au théâtre. Des gens établissant une -corrélation entre ma nomination et celle de Lobo Neves, qui était -déjà dans l'air, souriaient malicieusement ou me battaient sur -l'épaule. Au théâtre une dame me dit que c'était pousser bien loin -l'amour de la sculpture, faisant ainsi allusion à la plastique de -Virgilia. Mais l'allusion la plus transparente fut faite trois jours -plus tard chez Sabine, par un vieux chirurgien, nommé Garcez, petit de -taille, trivial et bavard, qui aurait pu atteindre à soixante-dix, à -quatre-vingts, à quatre-vingt-dix ans, sans jamais acquérir cette -dignité austère qui est le charme des vieillards. La vieillesse -ridicule est sans doute la dernière, mais aussi la plus triste des -surprises de notre humanité.</p> - -<p>—Je sais que cette fois-ci vous allez vous mettre à traduire -Cicéro, me dit-il en apprenant mon voyage.</p> - -<p>—Cicéro! s'écria Sabine.</p> - -<p>—Mais oui, votre frère est un excellent latiniste. Il traduit -Virgile à la lecture. Remarquez que j'ai dit Virgile et non Virgilia... Ne -confondons pas.</p> - -<p>Et il riait d'un gros rire, bas et frivole. Sabine me regarda; elle -craignait quelque réplique de ma part; quand elle me vit sourire, elle -fit de même et se détourna pour cacher son geste. Les autres personnes -présentes me considéraient avec indulgence et sympathie. Il était -clair qu'on ne leur avait rien appris qu'ils ne sussent de longue date. -Mes amours étaient bien plus connues que je ne pouvais le supposer. Et -pourtant je souris, d'un sourire court, fugitif et bavard comme les pies -de Cintra. Virgilia était une belle faute, et rien n'est plus facile à -confesser. Au commencement, je prenais une mine renfrognée, quand on y -faisait allusion. Mais en réalité je sentais au dedans de moi une -impression suave et flatteuse. Une fois pourtant, il m'arriva de -sourire, et je continuai dans la suite. Comment expliquer ce -phénomène? Pour moi je ne trouve qu'une explication plausible: tout -d'abord, mon contentement, étant intérieur, était pour ainsi dire en -bourgeon. Avec le temps il s'épanouit en une fleur, et apparut aux yeux -de tous. Simple question de botanique.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXXII._QUESTION_DE_BOTANIQUE">LXXXII. QUESTION DE BOTANIQUE</a></h4> - - -<p>Laissons dire les hypocondriaques: la vie est une douce chose. C'est ce -que je pensais en voyant Sabine, son mari et sa fille, descendre en -débandade les escaliers, tout en faisant monter vers moi de douces -paroles et que j'en faisais descendre d'autres jusqu'à eux. Je -continuai à me sentir heureux. J'aimais une femme, j'avais la confiance -du mari; tous les deux m'emmenaient comme secrétaire, et je me -réconciliais avec les miens. Que pouvais-je désirer de plus en -vingt-quatre heures?</p> - -<p>Ce jour-là même, pour tâter l'opinion, je commençai à répandre le -bruit de mon prochain départ pour le Nord, en qualité de secrétaire -du président d'une province, afin de réaliser certains projets -politiques que j'avais en vue. J'en parlai rue d'Ouvidor, et le jour -suivant au Pharoux et au théâtre. Des gens établissant une -corrélation entre ma nomination et celle de Lobo Neves, qui était -déjà dans l'air, souriaient malicieusement ou me battaient sur -l'épaule. Au théâtre une dame me dit que c'était pousser bien loin -l'amour de la sculpture, faisant ainsi allusion à la plastique de -Virgilia. Mais l'allusion la plus transparente fut faite trois jours -plus tard chez Sabine, par un vieux chirurgien, nommé Garcez, petit de -taille, trivial et bavard, qui aurait pu atteindre à soixante-dix, à -quatre-vingts, à quatre-vingt-dix ans, sans jamais acquérir cette -dignité austère qui est le charme des vieillards. La vieillesse -ridicule est sans doute la dernière, mais aussi la plus triste des -surprises de notre humanité.</p> - -<p>—Je sais que cette fois-ci vous allez vous mettre à traduire Cicéro, -me dit-il en apprenant mon voyage.</p> - -<p>—Cicéro! s'écria Sabine.</p> - -<p>—Mais oui, votre frère est un excellent latiniste. Il traduit Virgile -à la lecture. Remarquez que j'ai dit Virgile et non Virgilia... Ne -confondons pas.</p> - -<p>Et il riait d'un gros rire, bas et frivole. Sabine me regarda; elle -craignait quelque réplique de ma part; quand elle me vit sourire, elle -fit de même et se détourna pour cacher son geste. Les autres personnes -présentes me considéraient avec indulgence et sympathie. Il était -clair qu'on ne leur avait rien appris qu'ils ne sussent de longue date. -Mes amours étaient bien plus connues que je ne pouvais le supposer. Et -pourtant je souris, d'un sourire court, fugitif et bavard comme les pies -de Cintra. Virgilia était une belle faute, et rien n'est plus facile à -confesser. Au commencement, je prenais une mine renfrognée, quand on y -faisait allusion. Mais en réalité je sentais au dedans de moi une -impression suave et flatteuse. Une fois pourtant, il m'arriva de -sourire, et je continuai dans la suite. Comment expliquer ce -phénomène? Pour moi je ne trouve qu'une explication plausible: tout -d'abord, mon contentement, étant intérieur, était pour ainsi dire en -bourgeon. Avec le temps il s'épanouit en une fleur, et apparut aux yeux -de tous. Simple question de botanique.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXXIII._13">LXXXIII. 13</a></h4> - - -<p>Cotrim m'arracha à ces agréables pensées en m'emmenant dans -l'embrasure de la fenêtre. «Voulez-vous un conseil? me dit-il, -n'entretenez pas ce voyage: ce serait insensé et périlleux.</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Ne faites pas l'ignorant. Ce serait dangereux, fort dangereux. -Ici, dans la capitale, une intrigue comme la vôtre disparaît dans la -multitude des intérêts et des gens. Mais en province, le cas est -autre. Quand il s'agit de personnages politiques, il se complique -encore. Les journaux de l'opposition s'empareront de l'aventure, dès -qu'ils en auront vent; on en fera des gorges chaudes, on vous tournera -en ridicule.</p> - -<p>—Mais je ne comprends pas bien...</p> - -<p>—Eh! si, vous comprenez fort bien. Vraiment, il serait étrange -que vous niiez, à nous, qui sommes vos amis, ce que les indifférents -n'ignorent pas. Voilà des mois que l'on m'a mis au courant. Encore une -fois, abstenez-vous de ce voyage. Supportez l'absence, cela vaudra -mieux. Vous éviterez un grand scandale et vous vous épargnerez bien -des ennuis.»</p> - -<p>Cela dit, il s'éloigna. Je demeurai, les yeux fixés sur le quinquet du -coin de rue, un vieux lampion à huile, triste, obscur et recourbé -comme un point d'interrogation. Que faire? C'était le cas d'Hamlet: ou -lutter contre la fortune et la soumettre, ou m'incliner devant elle. En -d'autres termes: embarquer ou ne pas embarquer, telle était la -question. Le quinquet ne répondait point. Les paroles de Cotrim -résonnaient dans mon souvenir, d'une façon bien différente de celles -de Garcez. Peut-être Cotrim avait-il raison, mais pouvais-je me -séparer de Virgilia?</p> - -<p>Sabine s'approcha de moi, et me demanda à quoi je pensais.</p> - -<p>—À rien, lui répondis-je; j'ai sommeil et Je vais dormir.</p> - -<p>Elle me contempla quelques instants en silence:</p> - -<p>—Je sais bien ce qu'il te faudrait, me dit-elle. Tu as besoin de -te marier. Laisse-moi faire, je vais te trouver une jeune fille qui fasse -ton affaire...</p> - -<p>Je sortis de là, triste et désorienté. Tout en moi était prêt au -voyage: l'esprit et le cœur. Et voilà que surgit devant moi le portier -des convenances qui se refuse à me laisser embarquer sans que j'exhibe -mon passage. J'envoyai au diable les convenances, et avec elles la -constitution, le corps législatif, le ministère, tout enfin.</p> - -<p>Le lendemain, j'ouvre un journal politique et j'y lis que, par décrets -du 13, Lobo Neves et moi avions été nommés, respectivement, -président et secrétaire pour la province de ***. J'envoyai -immédiatement un mot à Virgilia, et deux heures après, j'allai me -rencontrer avec elle à la Gamboa. Pauvre Dona Placida! elle était -chaque fois plus triste. Elle me demanda si nous oublierions notre -vieille amie, si la province était éloignée, si nous y demeurerions -longtemps. Je la consolai de mon mieux; mais moi-même j'avais besoin -d'être réconforté. L'objection de Cotrim me poursuivait. Virgilia -survint au bout d'un instant, légère comme une hirondelle. Mais en me -voyant tout morose, elle changea de visage.</p> - -<p>—Qu'y a-t-il?</p> - -<p>—J'hésite, je ne sais trop si je dois accepter.</p> - -<p>Virgilia, prise d'un fou rire, se laissa aller sur le canapé.</p> - -<p>—Pourquoi? dit-elle.</p> - -<p>—C'est braver l'opinion...</p> - -<p>—Mais puisque nous ne partons plus.</p> - -<p>—Comment ça!</p> - -<p>Elle me dit alors que son mari allait refuser la nomination, pour un -motif qui lui avait été confié sous toute réserve. «C'est puéril, -lui avait-il dit, c'est ridicule, en somme, mais pour moi, la raison que -j'ai de rester est puissante.» Le décret était signé du 13, et ce -nombre lui rappelait de tristes souvenirs. Son père était mort un 13! -treize jours après un dîner où se trouvaient treize personnes! La -maison où sa mère était morte portait le numéro 13; etc. C'était un -nombre fatidique. Une pouvait donner une semblable raison au ministre; -il alléguerait des motifs personnels. Je demeurai assez surpris, comme -doit l'être le lecteur, de ce sacrifice à un nombre, sacrifice qui -devait être sincère, étant donnée l'ambition de Lobo Neves.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXXIV._LE_CONFLIT">LXXXIV. LE CONFLIT</a></h4> - - -<p>Ô nombre fatidique, combien de fois ne t'ai-je pas béni! Ainsi durent -le bénir les vierges de Thebes, jument à crinière rousse, qu'on leur -substitua à l'occasion du sacrifice de Pelopidas, belle jument que l'on -immola, couverte de fleurs, sans que personne lui consacrât une parole -de regrets. Cette parole, je la prononce, moi, non seulement à cause de -ta triste fin, mais parce qu'il n'est pas impossible que, parmi les -vierges sauvées par toi, il se trouvât une ancêtre des Cubas. Nombre -fatidique, nous te dûmes le salut. Le mari se garda bien de m'avouer la -cause de son refus. Il me dit aussi qu'il avait ses motifs particuliers, -et l'air sérieux, convaincu, avec lequel je l'écoutai fait honneur à -la dissimulation humaine. Il cachait mal son ennui. Il parlait peu, -s'enfermait chez lui, passait le temps à lire. D'autres fois, il -ouvrait les portes, causait et riait avec affectation. Il souffrait -doublement. Son ambition lui reprochait ses scrupules; il hésitait; -peut-être se repentait-il; mais si l'alternative s'était -représentée, il eut agi la seconde fois comme la première dans sa -superstition invétérée. Il doutait de cette superstition sans pouvoir -s'en dépêtrer. Cette persistance d'un sentiment, odieux à l'individu -qui en était la victime, est un phénomène digne de quelque attention. -Mais je préfère la parfaite ingénuité de Dona Placida lorsqu'elle -avouait qu'elle ne pouvait voir un soulier avec la semelle en l'air, -sans le retourner aussitôt.</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Ça porte malheur.</p> - -<p>C'était son unique réponse, qui valait pour elle le livre de la -Sagesse: «Ça porte malheur». On lui avait appris cela quand elle -était enfant et, sans plus ample informé, elle l'acceptait comme -article de foi. Au contraire, quand on parlait d'indiquer une étoile -avec le doigt, elle savait parfaitement qu'il résulte de ce geste une -verrue.</p> - -<p>Une verrue ou autre chose, peu importe, pourvu que ce ne soit pas la -perte d'un poste de président de province. On tolère une superstition -gratuite ou à bon marché. Le cas est plus grave, lorsque cette -superstition dérange toute une existence. C'était celui de Lobo Neves, -avec, en plus, le doute et la crainte du ridicule. Ajoutez à cela que -le ministre ne crut pas aux motifs particuliers. Il attribua le refus de -Lobo Neves à des manœuvres politiques; son erreur avait des apparences -de vraisemblance. Il battit froid à Lobo Neves, et communiqua sa -défiance à ses collègues. Des incidents se produisirent, et avec le -temps, le président résignataire tomba dans l'opposition.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXXV._AU_SOMMET_DE_LA_MONTAGNE">LXXXV. AU SOMMET DE LA MONTAGNE</a></h4> - - -<p>Celui qui échappe à un péril aime la vie avec une recrudescence -d'intensité. Je me mis à aimer Virgilia avec une ardeur nouvelle -après avoir été sur le point de la perdre, et elle fit de même à -mon égard. Ainsi la présidence raviva la passion primitive. Ce fut la -drogue qui nous rendit plus cher notre amour et lui donna une plus -délectable saveur. Pendant les premiers jours après cette aventure -nous imaginions à plaisir quelles eussent été les tristesses de la -séparation, de part et d'autre, à mesure que l'océan se fût étendu -entre nous comme un tissu élastique. Et semblables à des enfants qui -se jettent au cou de leurs mères pour fuir d'une simple grimace, nous -fuyions le péril supposé en nous jetant aux bras l'un de l'autre.</p> - -<p>—Ma bonne Virgilia!</p> - -<p>—Mon amour!</p> - -<p>—Tu m'appartiens, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Oh! oui, je suis à toi...</p> - -<p>Et c'est ainsi que nous renouâmes notre intrigue, comme la sultane -Schéhérazade le fil de ses contes. Ce fut, je crois, le point -culminant de notre amour, le sommet de la montagne d'où nous -aperçûmes, pendant quelque temps, les vallées de l'est et de l'ouest, -et au-dessus de nous, le ciel tranquille et bleu. Ensuite, nous -commençâmes à descendre la côte, les mains liées ou détachées -l'une de l'autre, mais dans une descente progressive et ininterrompue.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXXVI._LE_MYSTERE">LXXXVI. LE MYSTÈRE</a></h4> - - -<p>Au revers de la colline, comme je la trouvais un peu différente -d'elle-même, l'air un peu fatiguée, peut-être, je lui demandai ce -qu'elle avait. Elle se tut, fit un geste d'ennui, de malaise, de -fatigue. J'insistai, elle me dit que... Un frisson subtil parcourut tout -son corps. Ce fut une sensation forte, rapide, singulière, que je ne -jurais fixer sur le papier. Je lui pris les mains, je l'attirai à moi, -je l'embrassai sur le front, avec une délicatesse de zéphyr et une -gravité d'Abraham. Elle frissonna, me prit la tête entre les mains, me -regarda dans les yeux, et me fit une caresse maternelle. Voilà un -mystère: laissons au lecteur le temps de le déchiffrer.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXXVII._GEOLOGIE">LXXXVII. GÉOLOGIE</a></h4> - - -<p>À cette époque, il arriva un malheur: Viegas mourut. Il mourut tout à -coup, chargé de soixante-dix hivers, suffoquant d'asthme, désarticulé -par le rhumatisme, avec une lésion du cœur par-dessus le marché. Ce -fut un des fins apréciateurs de notre intrigue. Virgilia fondait de -grandes espérances sur ce vieux parent, avare comme un sépulcre; elle -comptait bien qu'il laisserait quelque héritage, non pas à elle, mais -à son fils. Lobo Neves, s'il nourrissait les mêmes espérances, les -étouffait ou tout au moins les dissimulait. Il faut bien le dire, il y -avait chez Lobo Neves une certaine dignité fondamentale, une couche de -granit, qui résistait au commerce des hommes. Quant aux autres couches -plus superficielles, le torrent limoneux de la vie les a emportées. Si -le lecteur se souvient du chapitre XXIII, il remarquera que pour la -seconde fois je compare la vie à un torrent boueux; mais cette fois, -j'ajoute un adjectif: perpétuel. Et Dieu sait la puissance d'un -adjectif, principalement dans un pays nouveau et chaud.</p> - -<p>C'est une nouveauté dans ce livre que l'étude de la géologie morale -de Lobo Neves, et probablement aussi du monsieur qui est en train de me -lire. Oui, ces couches du caractère, que la vie altère, conserve ou -dissout, ces couches mériteraient qu'on leur consacrât un chapitre, et -si je ne l'écris point, c'est pour ne pas allonger cette narration. Je -dirai seulement que l'homme le plus honnête que j'ai rencontré dans ma -vie fut un certain Jacob Medeiros ou Jacob Valladares, je ne me rappelle -plus bien; Jacob Rodriguez je crois: enfin Jacob. C'était la probité -en personne. Il aurait pu devenir riche; il lui eût suffi de vaincre un -petit scrupule; il ne voulut pas; et il laissa échapper quatre cents -<i>contos</i>, ce qui est un joli denier. Sa probité était tellement -exemplaire, qu'elle en arrivait à être minutieuse et fatigante. Un -jour que nous nous trouvions chez lui en tête à tête, et causant -allègrement, on vint lui dire que le D<sup>r</sup> B..., qui n'était pas -amusant tous les jours, demandait à le voir. Jacob fit répondre qu'il n'y -était pas.</p> - -<p>—Ça ne prend pas, cria une voix dans le corridor; je suis déjà -dans la place.</p> - -<p>C'était effectivement le D<sup>r</sup> B... qui apparut à la porte du -salon. Jacob alla à sa rencontre, en affirmant qu'il avait entendu le nom -d'une autre personne, car il avait le plus grand plaisir à le voir. Ces -protestations nous valurent une heure d'ennui mortel. Jacob tira sa -montre de sa poche, et le D<sup>r</sup> B... lui demanda s'il allait sortir.</p> - -<p>—Avec ma femme, dit Jacob.</p> - -<p>B... s'en alla, et nous respirâmes. Quand nous eûmes fini de respirer, -je dis à Jacob qu'il venait de mentir quatre fois, en moins de deux -heures: d'abord en faisant dire qu'il n'y était pas, ensuite en -feignant une trompeuse allégresse; troisièmement en disant qu'il -allait sortir; quatrièmement en ajoutant: «avec ma femme». Jacob -réfléchit un instant; ensuite il se rendit à la justesse de mon -observation; mais il s'excusa en disant que la véracité absolue est -incompatible avec un état social avancé, et que la paix d'une cité -civilisée ne se peut obtenir que par des mensonges réciproques... Ah! -je me rappelle, maintenant: il s'appelait Jacob Tavares.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXXVIII._LE_MALADE">LXXXVIII. LE MALADE</a></h4> - - -<p>Point n'est besoin de dire que je réfutai cette pernicieuse doctrine -par les plus élémentaires arguments. Mais il était tellement vexé de -mon observation qu'il résista jusqu'à la fin, avec une certaine -véhémence, peut-être pour calmer sa conscience.</p> - -<p>Le cas de Virgilia était un peu plus grave; elle était moins -scrupuleuse que son mari; elle manifestait clairement les espérances -qu'elle couvait au sujet de l'héritage; elle comblait son parent -d'aménités, elle l'entourait de tous les petits soins capables de -mériter au moins un codicille. Enfin, elle l'adulait; mais j'ai -remarqué que l'adulation des femmes est différente de celle des -hommes. L'une va jusqu'à la servilité; l'autre se confond avec -l'affection. Les courbes gracieuses, les douces paroles, la faiblesse -physique même de la femme, donnent à sa flatterie une couleur locale, -un aspect légitime. Peu importe l'âge de celui qui en est l'objet; la -femme aura toujours pour lui des airs de mère ou de sœur,—ou encore -d'infirmière, autre office féminin, pour lequel il manquera toujours -à l'homme un <i>quid</i>, un fluide, un je ne sais quoi.</p> - -<p>C'est ce que je me disais en moi-même, tandis que Virgilia entourait le -vieux parent de petits soins. Elle allait le recevoir à l'entrée, -bavardeuse et souriante, elle lui prenait des mains sa canne et son -chapeau et lui offrait le bras pour l'accompagner jusqu'à un fauteuil, -ou plutôt jusqu'à son fauteuil, car il y avait chez elle la «chaise -de Viegas», meuble spécial, dorloteur, à l'usage de convalescents ou -de vieillards. Ensuite, selon la chaleur ou la brise, elle allait fermer -ou bien ouvrir la fenêtre, avec toutes sortes de précautions, pour -qu'il ne se trouvât pas dans un courant d'air.</p> - -<p>—Alors, ça va mieux, aujourd'hui.</p> - -<p>—Non, j'ai mal passé la nuit: ce diable d'asthme ne me quitte -pas.</p> - -<p>Et il soufflait en se remettant peu à peu des fatigues de l'entrée et -de la montée des escaliers, car, en ce qui concerne la promenade, il la -faisait toujours en voiture. Virgilia s'asseyait ensuite sur un -tabouret, tout près du malade et les mains sur les genoux de celui-ci. -Sur ces entrefaites, Nhônhô faisait son entrée dans le salon, non pas -en gambadant à sa manière habituelle, mais discret, tendre et -sérieux. Viegas l'aimait beaucoup.</p> - -<p>—Viens ici, Nhônhô, disait-il; et introduisant avec effort sa -main dans son ample poche, il en tirait une petite boîte de pastilles, en -mettait une dans sa bouche, et donnait l'autre à l'enfant. Des -pastilles antiasthmatiques: le petit disait qu'il les trouvait fort -bonnes.</p> - -<p>À chaque visite, c'était le même cérémonial aux variantes près. -Viegas aimait à jouer aux dames, et Virgilia lui faisait la partie, -sans impatience, tandis qu'il remuait les pions de sa main lente et -tremblante. D'autres fois, il descendait à son bras dans le jardin; il -lui arrivait même de refuser l'aide de Virgilia, pour faire le brave; -et il déclarait alors qu'il était capable d'aller ainsi pendant une -lieue. On marchait, on s'asseyait, on reprenait la promenade, en causant -de choses et d'autres, parfois d'une affaire de famille, d'autres fois -d'un racontage de salon, enfin d'une maison qu'il voulait faire -construire, pour y demeurer. Il la voulait d'un style moderne, la sienne -étant d'un type démodé, contemporaine du roi Dom João VI, et comme -on en rencontre, je crois, encore aujourd'hui dans le quartier de S. -Christovão, avec leurs grosses colonnes de face. Pour substituer cette -vieille bâtisse, il avait déjà demandé le plan d'une autre à un -entrepreneur en renom. C'est alors que Virgilia pourrait se convaincre -que son vieil ami avait du goût.</p> - -<p>Il parlait, comme on pense, lentement et avec peine, soufflant dans les -intervalles, d'une façon gênante pour lui et pour les autres. Parfois -il lui Venait un accès de toux. Courbé, gémissant, il portait le -mouchoir à sa bouche et en inventoriait ensuite le contenu. L'accès -passé, il revenait au plan de sa future maison, qui aurait telle et -telle chambre, une terrasse, une écurie. Ce serait un bijou.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXXIX._IN_EXTREMIS">LXXXIX. IN EXTREMIS</a></h4> - - -<p>Demain, j'irai passer la journée chez Viegas me dit-elle un jour. Le -pauvre! il n'a personne.</p> - -<p>Viegas s'était alité, définitivement. Sa fille, qui était mariée, -était justement tombée malade en même temps que lui, de sorte qu'elle -ne pouvait lui tenir compagnie. Virgilia, de temps à autre, allait le -voir. Je profitai de cet événement pour passer toute la journée -auprès d'elle. J'arrivai vers deux heures. Viegas toussait de telle -sorte qu'il me faisait mal à ma poitrine. Dans l'intervalle des accès, -il débattait le prix d'une maison avec un individu maigre qui offrait -trente <i>contos</i> de l'immeuble, tandis que Viegas en voulait quarante. -L'acheteur insistait comme quelqu'un qui a peur de manquer le train. -Mais Viegas ne cédait point. Il refusa d'abord les trente <i>contos</i> -puis trente-deux, puis trente-trois, enfin il eut un fort accès de toux -qui lui coupa la parole Pendant un quart d'heure. L'acheteur lui vint en -aide, l'installa sur les coussins, et lui offrit trente-six -<i>contos.</i></p> - -<p>—Jamais, gémit le malade.</p> - -<p>Il envoya chercher une liasse de papiers dans son secrétaire; n'ayant -plus la force nécessaire pour retirer l'élastique qui entourait le -rouleau, il me pria de le faire. C'étaient les comptes des dépenses de -construction de l'immeuble: comptes du maçon, du charpentier, du -peintre; comptes du papier pour la salle à manger, pour le salon, pour -les chambres à coucher, pour le cabinet de travail; comptes de -ferrages, prix d'achat du terrain. Il les déployait, un à un, d'une -main tremblante; puis il me demandait de les lire, et je les lisais.</p> - -<p>—Voyez, mille deux cents, du papier à mille deux cents reis la -pièce. Charnières françaises... Voyez: c'est pour rien, conclut-il après -avoir lu le dernier compte.</p> - -<p>—Fort bien... mais...</p> - -<p>—Quarante <i>contos</i>; vous ne l'aurez pas pour moins. Rien que -les intérêts: faites un peu le compte des intérêts...</p> - -<p>Ces paroles sortaient avec la toux, par lambeaux, par syllabes, et -donnaient l'impression de parcelles d'un poumon déchiqueté. Au fond -des orbites, des yeux luisants roulaient, me rappelant la lueur d'une -veilleuse hésitante aux approches du matin. Sous le drap, l'ossature du -corps se dessinait, saillante aux genoux et aux pieds; la peau, jaune, -flasque, rugueuse, suivait les contours d'un crâne décharné et sans -expression. Un bonnet de coton lui couvrait le crâne poli parle temps.</p> - -<p>—Eh bien? dit l'individu maigre.</p> - -<p>Il lui fît signe de ne pas insister, et celui-ci se tut pendant -quelques instants. Le malade fixait le toit, silencieux, suffoquant. -Virgilia pâlit, se leva, alla à la fenêtre. Elle avait peur de la -mort. Je parlai d'autres choses. L'individu maigre conta une anecdote et -revint à sa proposition, en renchérissant.</p> - -<p>—Trente-huit <i>contos</i>, dit-il.</p> - -<p>—Jam...! gémit le malade.</p> - -<p>L'individu maigre s'approcha du lit, prit la main du moribond; elle -était froide. Je m'approchai à mon tour; je lui demandai s'il se -sentait mal, s'il voulait prendre un petit verre de vin.</p> - -<p>—Non... non... quar... quaran... quar... quar...</p> - -<p>Il fut pris d'un nouvel accès de toux, qui fut le dernier. Au bout d'un -instant, il expira, à la grande consternation de l'individu maigre. -Celui-ci m'avoua ensuite qu'il eût donné les quarante <i>contos</i>; mais -il était trop tard.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XC._VIEUX_COLLOQUE_DADAM_ET_DE_CAIN">XC. VIEUX COLLOQUE D'ADAM ET DE CAÏN</a></h4> - - -<p>Rien: pas un souvenir testamentaire, pas une pastille, rien qui vînt -démontrer la gratitude ou le simple souvenir du défunt; rien. Virgilia -ne put digérer cette déconvenue, et elle me le confessa avec une -certaine réserve, motivée non par la chose en elle-même, mais parce -qu'il s'agissait indirectement de son fils, que je n'aimais guère ou -même pas du tout. Je lui dis de n'y plus penser. Le mieux était -d'oublier le défunt, vieux grigou sans nom, et parler de choses gaies: -de notre fils par exemple...</p> - -<p>Allons! bon! j'ai laissé échapper le secret, le doux secret que -Virgilia m'avait confié quelques semaines auparavant, lorsque je -l'avais trouvée un peu différente d'elle-même. Un fils! un être -sorti de mon être. C'était ma préoccupation exclusive depuis ce -temps. Considérations sociales, jalousie du mari, mort de Viegas, rien -ne m'intéressait, pas plus que les conflits politiques, les -révolutions, les tremblements de terre, rien. Je ne pensais qu'à -l'embryon anonyme, de filiation obscure, et une voix secrète me disait: -«C'est ton fils.» Mon fils! Et je répétais ces deux mots avec une -certaine volupté indéfinissable, et je ne sais quel suprême orgueil. -Je me sentais homme.</p> - -<p>Le plus intéressant, c'est que nous causions tous les deux, l'embryon -et moi, et que nous parlions de choses présentes et futures. Le petit -diable était charmant; il m'aimait déjà; il me donnait de petites -tapes sur la face avec ses mignonnes mains grassouillettes, ou bien -encore il portait la toque et la robe des avocats, car il serait avocat; -et il faisait un discours à la Chambre des députés. De là, il -revenait à l'école, et portait son ardoise et ses livres sous son -bras; de nouveau je le revoyais au berceau, d'où il se levait avec une -stature d'homme. En vain je cherchais à le fixer dans mon esprit dans -une attitude et à un âge déterminé. Il avait à mes yeux tous les -âges et toutes les attitudes. Il tétait, il écrivait, il valsait, il -était interminable dans les limites d'un court quart d'heure: baby et -député, collégien et jeune homme à la mode. Parfois, aux pieds de -Virgilia, je me laissais distraire, et elle me reprochait mon silence. -Elle me disait que je ne l'aimais plus. C'est qu'alors j'étais en train -de converser avec l'embryon, je renouvelais le vieux colloque d'Adam et -de Caïn, un dialogue sans paroles, entre la vie et la vie, le mystère -et le mystère.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XCI._UNE_LETTRE_EXTRAORDINAIRE">XCI. UNE LETTRE EXTRAORDINAIRE</a></h4> - - -<p>À peu près à la même époque, je reçus une lettre extraordinaire, -accompagnée d'une lettre non moins extraordinaire. Voici ce qu'elle -disait:</p> - - -<p><span style="margin-left: 10%;">Mon cher Braz Cubas,</span></p> - -<p>Il y a quelque temps, au jardin public, je me suis permis de vous -emprunter votre montre; j'ai le plaisir de vous la restituer. Il faut -pourtant faire une restriction: ce n'est pas tout à fait la même; mais -celle que vous recevrez est au moins aussi bonne que l'autre. «Que -voulez-vous, Monseigneur», comme disait Figaro, «c'est la misère». -Bien des choses se sont passées depuis notre rencontre. J'irai vous les -raconter, si vous ne me fermez pas votre porte. Sachez que je ne porte -plus ces bottines caduques, et que je n'exhibe plus cette fameuse -redingote, dont les pans se perdaient dans la nuit des temps. J'ai -cédé à une autre marche de l'église de S. Francisco. Et je déjeune -maintenant avec régularité.</p> - -<p>Ceci dit, je vous demande la permission d'aller, un de ces jours, vous -lire un travail, fruit de longues études, un nouveau système de -philosophie, qui, non seulement explique et décrit l'origine et la fin -des choses, mais qui encore passe de beaucoup Zénon et Sénèque, dont -le stoïcisme n'est que bagatelle auprès de ma recette morale. Car mon -système est prodigieux: il rectifie l'esprit humain, supprime la -douleur, donne le bonheur, et couvre de gloire notre cher pays. Je -l'appelle <i>Humanitisme</i>, de <i>Humanitas</i>, commencement des choses. -Ma première intention révélait une excessive infatuation: je voulais -l'appeler <i>Borbisme</i>, de Borba, dénomination aussi vaniteuse que rude -à l'oreille. Et d'ailleurs, elle disait moins. Vous verrez, mon cher -Braz Cubas, vous verrez que c'est véritablement un monument. Et si -quelque chose peut me faire oublier les tristesses de la vie, c'est -d'avoir enfin trouvé la vérité et le bonheur. Les voici donc dans la -main de l'homme, ces deux fugitives! après tant et tant de siècles de -luttes, de recherches, de découvertes, de systèmes et de -désillusions, les voici dans la main de l'homme. À bientôt, donc, mon -cher Braz Cubas. Bons souvenirs du vieil ami,</p> - -<p><span style="margin-left: 60%;">JOAQUIM BORBA DOS SANTOS.</span></p> - - -<p>Je lus cette lettre, sans la bien comprendre. Elle était accompagnée -d'un écrin contenant une belle montre avec mes initiales gravées, et -cette dédicace: «Souvenir du vieux Quincas». Je repris la lettre, je -la relus en la ponctuant et en la méditant. La restitution de la montre -excluait toute idée de mauvaise plaisanterie. La lucidité, la -conviction, un peu prétentieuse il est vrai, paraissaient exclure toute -présomption de folie. Naturellement, Quincas Borba avait hérité de -quelqu'un de ses parents de Minas, et le bien-être l'avait rendu à sa -dignité première. C'est peut-être excessif. Il y a des choses que -l'on ne retrouve jamais intégralement, mais enfin, il n'était pas -impossible qu'il se fût régénéré. Je gardai la lettre et la montre, -et j'attendis la philosophie.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XCII._UN_HOMME_EXTRAORDINAIRE">XCII. UN HOMME EXTRAORDINAIRE</a></h4> - - -<p>Il est temps que j'en finisse avec les choses extraordinaires. Je -venais de mettre de côté la lettre et la montre, quand je reçus la visite -d'un homme maigre et commun, porteur d'une lettre de mon beau-frère qui -m'invitait à dîner. Le messager était marié avec une sœur de -Cotrim, et il arrivait du Nord. Il s'appelait Damasceno, et avait fait -le coup de feu pendant la révolution de 1831. Lui-même me raconta tout -cela dans l'espace de cinq minutes. Il était parti de Rio à la suite -d'un désaccord avec le régent, qui était un âne, un peu moins âne -que les ministres qui servirent sous sa direction. D'ailleurs nous -étions à la veille d'une autre révolution. À ce point de vue, et -quoique ses idées fussent un peu brouillées, je devinai quel était le -gouvernement de sa prédilection: un despotisme tempéré, non par des -chansons, comme dit l'autre, mais par les panaches de la garde -nationale. Je ne pus tout de même deviner s'il préférait le -despotisme d'un seul au despotisme de trois, de trente ou de trois -cents, Il opinait pour le développement de la traite, et l'expulsion -des Anglais. Il aimait beaucoup le théâtre et aussitôt après son -arrivée, il était allé au <i>S. Pedro</i> voir représenter un drame -superbe, <i>Marie-Jeanne</i>, et une intéressante comédie, <i>Kettly, ou -le Tour de Suisse.</i> Il avait aussi beaucoup aimé la Deperini dans -<i>Sapho</i> ou <i>Anna Bolena</i>, il ne se souvenait plus bien. Et la -Gandiani!... celle-là oui!... Il brûlait d'envie d'entendre <i>Ernani</i>, -que sa fille chantait, en s'accompagnant au piano: <i>Ernani, Ernani, -involami...</i> Et ce disant, il se levait et commençait à chantonner. -Tout cela n'arrivait dans le Nord que comme un vague écho. Sa fille avait -un grand désir d'entendre ces opéras! Elle avait une si jolie voix; et un -goût! un goût! Quel délice de se retrouver à Rio. Il avait déjà -parcouru toute la ville avec une avidité!... Que de souvenirs il y -retrouvait! Parole!... en revoyant certains spectacles, les larmes lui -montaient aux yeux. Mais jamais plus il ne remettrait le pied à bord. -Il avait eu le mal de mer, comme tous les passagers du reste, à -l'exception d'un Anglais. Que le diable emporte les Anglais! On ne fera -rien qui vaille sans les expédier tout d'abord. Qu'est-ce que -l'Angleterre pouvait bien nous faire? Qu'il trouvât quelques personnes -de bonne volonté, et en une seule nuit, il se chargeait de l'expulsion -de tous ces <i>godemes...</i> Grâce au ciel, il était patriote,—et -il se battait la poitrine,—rien d'étonnant à cela; ça tenait de -famille: il descendait d'un ancien capitaine très chauvin. Non, certes, il -n'était pas le premier venu, et l'occasion échéante, il montrerait -bien de quel bois se chauffent les gens tels que lui. Mais il se faisait -tard: il était seulement venu me dire qu'on m'attendait sans faute à -dîner. Nous aurions alors l'occasion de reprendre la conversation -interrompue... Je le reconduisis jusqu'à la porte du salon. Il se -retourna pour me dire qu'il sympathisait beaucoup avec moi. Je me -trouvais en Europe à l'époque de son mariage. Il avait connu mon -père, qui était un fier gaillard, et il s'était trouvé avec lui dans -un bal fameux à <i>Praia Grande...</i> Il avait tant de choses à me dire! -Mais nous nous retrouverions plus tard, car il était pressé de -rapporter ma réponse à Cotrim. Il partit; je fermai la porte sur son -dos.</p> - - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XCIII._LE_DINER">XCIII. LE DÎNER</a></h4> - - -<p>Quel supplice, ce dîner!... Heureusement que Sabine me donna pour -voisine de table la fille de Damasceno, M<sup>lle</sup> Eulalia ou plus -familièrement Nha-lolo, jeune fille gracieuse et seulement un peu -timide de prime abord. Elle était sans élégance, mais ses yeux -superbes faisaient compensation. Ils n'avaient qu'un tort, celui de ne -se détacher de moi que pour s'abaisser sur son assiette. Et Nha-lolo -mangeait très peu... Après dîner, elle chanta. Sa voix était suave. -Nonobstant le charme, je pris congé. Sabine m'accompagna jusqu'à la -porte et me demanda comment je trouvais la fille de Damasceno.</p> - -<p>—Comme ci comme ça.</p> - -<p>—Extrêmement sympathique, pas vrai? Il lui manque un peu l'usage -du monde. Mais quel cœur! c'est une perle: ça ferait une si gentille -petite femme pour toi.</p> - -<p>—Je n'aime pas les perles.</p> - -<p>—Entêté! quand te décideras-tu à faire une fin? Tu commences -pourtant à être mûr. Eh bien! mon cher, que tu le veuilles ou non, -Nha-lolo sera ta femme.</p> - -<p>Et ce disant, elle me donnait de petites tapes sur la joue, douce comme -une colombe, mais pourtant intimant et résolue. Grand Dieu! était-ce -là le motif de la réconciliation? Cette idée me contraria. Mais une -voix mystérieuse m'appelait chez Lobo Neves. Je dis adieu à Sabine et -à ses menaces.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XCIV._LA_CAUSE_SECRETE">XCIV. LA CAUSE SECRÈTE</a></h4> - - -<p>—Comment allons-nous? ma chère petite maman.</p> - -<p>À ces mots, Virgilia fit la moue, comme d'habitude. Elle se trouvait -dans l'embrasure d'une croisée, en train de regarder la lune, et elle -m'avait reçu gentiment. Mais quand je lui parlai de notre fils, elle -fit la moue. Elle n'aimait pas ces allusions; mes caresses paternelles -anticipées l'ennuyaient. Je la laissai en paix, car elle était alors -pour moi une arche sainte, un vase d'élection. Je supposai d'abord que -l'embryon, ce profil de l'inconnu, qui se projetait sur notre aventure, -troublait la conscience de Virgilia. Mais non. Jamais elle n'avait été -plus expansive, plus à son aise, moins préoccupée des autres et de -son mari. Elle ne ressentait aucun remords. Je m'imaginai alors que -cette grossesse était une pure invention, un moyen de m'attacher -davantage, et dont elle se fatiguait à la longue. L'hypothèse était -admissible: ma douce Virgilia mentait parfois avec tant de -désinvolture!...</p> - -<p>Ce soir-là, je compris qu'elle avait peur du dénouement, et qu'elle -trouvait son état gênant. Ses premières couches avaient été -laborieuses. Et cette heure cruelle, tissée de minutes de vie et de -minutes de mort, lui faisait passer le frisson du condamné. Quant à la -gêne, elle se impliquait de la privation de certaines habitudes de vie -élégante. Ce devait être cela. Je le lui donnai à entendre, en la -grondant un peu, au nom de mon autorité paternelle. Virgilia me -regarda; puis elle détourna les regards avec un geste d'incrédulité.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XCV._FLEURS_DAUTAN">XCV. FLEURS D'AUTAN</a></h4> - - -<p>Où donc êtes-vous passées, fleurs du souvenir? Un soir, après -quelques semaines de gestation, l'édifice de mes chimères paternelles -s'écroula tout à coup. L'embryon s'en fut dans cet état où l'on ne -saurait distinguer un Laplace d'une tortue. J'en eus la nouvelle par -Lobo Neves. Il me laissa dans le salon, et accompagna le médecin -jusqu'à la chambre de la mère frustrée dans ses espérances. Je -m'accoudai à la fenêtre, les yeux fixés sur le jardin. J'y vis des -orangers sans fleurs. Où donc étaient les fleurs d'antan?</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XCVI._LA_LETTRE_ANONYME">XCVI. LA LETTRE ANONYME</a></h4> - - -<p>Quelqu'un me toucha l'épaule. C'était Lobo Neves. Nous nous -regardâmes un instant, muets et inconsolables. Je demandai des -nouvelles de Virgilia; puis nous restâmes une demi-heure à causer. Sur -ces entrefaites, on lui apporta une lettre. Il la lut, pâlit, et la -ferma d'une main tremblante. Je crois lui avoir vu faire un geste comme -s'il prenait son élan vers moi. Mais je n'en suis pas très certain. -Par exemple, je me souviens fort bien que les jours suivants, il se -montra à mon égard froid et taciturne. Enfin quelque temps après, -Virgilia me raconta l'aventure, dans notre refuge de la <i>Gamboa.</i></p> - -<p>Son mari lui avait montré la lettre, dès qu'elle avait été -rétablie. C'était un écrit anonyme, qui nous dénonçait. Il ne -disait pourtant pas tout, et ne parlait point, par exemple, de nos -rendez-vous. On se limitait à le prévenir contre notre intimité et à -l'aviser des commentaires qu'elle soulevait. Virgilia lut la lettre avec -indignation et s'écria que c'était une calomnie infâme.</p> - -<p>—Calomnie? insista Lobo Neves.</p> - -<p>—Infâme!...</p> - -<p>Le mari respira. Mais il reprit la lettre, et chaque parole semblait -faire un signe négatif, chaque lettre protestait contre l'indignation -de Virgilia. Lobo Neves, qui était d'ailleurs un homme énergique, -devint en ce moment la plus fragile des créatures. Peut-être vit-il en -imagination l'opinion publique le fixer d'un regard sarcastique; -peut-être une bouche invisible lui répéta-t-elle les railleries qu'il -avait entendues ou prononcées naguère en semblable occurrence. Il -insista auprès de sa femme pour qu'elle lui confessât tout, lui -promettant un ample pardon. Virgilia comprit qu'elle était sauve. Elle -s'indigna contre cette insistance, jura qu'elle n'avait jamais entendu -de ma bouche que des paroles aimables et courtoises. La lettre anonyme -devait être de quelque amoureux évincé. Elle en cita plusieurs: l'un -l'avait poursuivie de ses insistances pendant des semaines; l'autre lui -avait envoyé un billet. Elle citait des noms, des circonstances, -cherchant à lire dans les regards de son mari: et elle termina en -disant qu'elle me traiterait de telle sorte que je n'aurais plus envie -de revenir.</p> - -<p>J'écoutai tout cela un peu troublé, moins par la diplomatie dont il -faudrait dorénavant faire preuve pour m'éloigner progressivement de la -maison de Lobo Neves qu'en constatant la tranquillité morale de -Virgilia, parfaitement exempte d'émotion, de crainte, de regrets et de -remords. Virgilia remarqua ma préoccupation, me força à lever la -tête, que j'avais penchée vers le sol, et me dit, non sans amertume: -«Tu ne mérites pas les sacrifices que je fais pour toi.»</p> - -<p>Je ne répondis pas. Il eût été oiseux de lui faire remarquer qu'un -peu de désespoir et de terreur eût rendu à nos amours la saveur -pimentée des premiers jours. Peut-être y fût-elle arrivée par -artifice. Mais je me tus. Elle battait nerveusement le plancher. Je -m'approchai d'elle; je la baisai au front. Elle recula comme sous le -baiser glacé d'un défunt.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XCVII._ENTRE_LA_BOUCHE_ET_LE_FRONT">XCVII. ENTRE LA BOUCHE ET LE FRONT</a></h4> - - -<p>Vous frémissez, lecteur,—ou en tous cas, vous devriez frémir. La -dernière phrase a dû vous suggérer plusieurs réflexions. Vous voyez -bien le tableau: dans une petite maison de la <i>Gamboa</i>, deux personnes -qui s'aiment depuis longtemps; l'une s'incline vers l'autre pour la -baiser au front, et l'autre recule comme au contact d'une bouche de -cadavre. Dans le bref intervalle qui sépare la bouche du front, avant -le baiser et après le baiser, il y a temps pour beaucoup de choses: le -ressentiment, la défiance, ou tout simplement la pâle et somnolente -salété...</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XCVIII._SUPPRIME">XCVIII. SUPPRIMÉ</a></h4> - - -<p>Nous nous séparâmes allègrement. Je dînai, réconcilié avec la -situation. La lettre anonyme rendait à notre aventure le sel du -mystère et le poivre du péril. Et quelle chance heureuse que Virgilia -n'eût point perdu son sang-froid dans cette crise! Le soir, j'allai au -théâtre <i>São Pedro.</i> On représentait un grand drame, où Estella -faisait couler des pleurs. J'entre, je lance un coup d'œil sur les -loges; j'aperçois dans l'une d'elles Damasceno et sa famille. Sa fille -était mise avec plus d'élégance, et même avec un certain luxe: chose -étonnante, car le père gagnait juste de quoi s'endetter. Et qui sait? -peut-être était-ce là le motif.</p> - -<p>J'allai leur rendre visite pendant l'entr'acte. Damasceno me reçut avec -un flux de paroles, sa femme avec d'innombrables sourires. Quant à -Nha-lolo, elle ne cessa plus de me regarder. Je la trouvai mieux que le -soir du dîner. Je lui trouvai je ne sais quelle suavité éthérée, -qui s'alliait à la beauté des formes terrestres (expression vague, et -parfaitement en rapport avec un chapitre où tout doit être également -vague). Et vraiment je ne sais comment exprimer ma parfaite béatitude -auprès de la jeune fille, dans sa robe de bonne faiseuse, qui me -donnait des démangeaisons de Tartuffe. En la voyant couvrir chastement -le bas de ses jambes, je fis cette découverte que la nature -avait prévu le vêtement, comme une condition nécessaire de la -multiplication de l'espèce. La nudité habituelle, étant donnée la -multiplicité des occupations et des soins de l'individu, tendrait à -alourdir les sens et à retarder les désirs, tandis que le vêtement, -en leurrant les sexes, les aiguise et les incite, et fait ainsi -progresser l'humanité. Bienheureux usage qui nous a valu Othello et les -transatlantiques.</p> - -<p>J'ai bien envie de supprimer ce chapitre. La pente est dangereuse. Mais -après tout, j'écris mes mémoires et non les tiens, paisible lecteur. -Auprès de la gracieuse demoiselle, je me sentais en proie à une -sensation double et indéfinissable. Elle exprimait parfaitement la -dualité de Pascal: <i>l'ange et la bête</i>, à cette différence près que -le janséniste n'admettait point la dualité des deux natures, tandis -qu'ici, elles ne faisaient qu'un: l'ange qui disait des choses -célestes, et la bête qui... Non, décidément, je supprime ce -chapitre.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XCIX._DANS_LA_SALLE">XCIX. DANS LA SALLE</a></h4> - - -<p>Dans la salle, je rencontrai Lobo Neves, en train de causer avec -quelques amis. Nous parlâmes de choses et d'autres, froidement, mal à -l'aise. Mais dans l'entr'acte suivant, un peu avant le lever du rideau, -nous nous retrouvâmes dans un corridor où il n'y avait que nous. Il -vint à moi avec beaucoup d'affabilité, en souriant, en m'entraînant -dans un des pas-perdus, il causa le plus tranquillement du monde. Je lui -demandai des nouvelles de sa femme. Il me répondit qu'elle allait bien; -puis il dévia la conversation vers des sujets généraux, expansif, -presque gai. Devine qui voudra la cause de ces différentes attitudes. -Je me dérobe à Damasceno, qui m'épie devant la porte de la loge.</p> - -<p>Je n'entendis pas un traître mot de l'acte suivant. Étranger aux -tirades des acteurs et aux applaudissements du public, je reconstituais -dans mon fauteuil ma conversation avec Lobo Neves; je revoyais ses -gestes, et je trouvai ma nouvelle situation enviable. La <i>Gamboa</i> -suffisait. Des relations plus visibles ne servaient qu'à fomenter -l'envie. Rigoureusement nous pouvions nous dispenser de nous voir -journellement. C'était mettre l'absence au service de l'amour. -D'ailleurs, à quarante ans sonnés, je n'étais rien, pas même simple -électeur. Il était temps de me lancer, quand ce ne serait que pour -l'amour de Virgilia, qui s'enorgueillirait de ma gloire... Je crois bien -qu'en cet instant on applaudit dans le salle; mais je n'oserais -l'affirmer, car je pensais à autre chose.</p> - -<p>Ô multitude, dont je désirais l'attention jusqu'à ma mort, c'est -ainsi que je me vengeais parfois de toi. Je laissais la foule bruire -autour de moi, sans l'entendre, comme le Prométhée d'Eschyle au milieu -de ses bourreaux. Ah! tu voulais m'enchaîner sur le rocher de la -frivolité, de ton indifférence ou de ton agitation!... Chaînes -fragiles, je vous rompais d'un geste de Gulliver. Il est banal d'aller -songer dans un hermitage. Le voluptueux s'isole milieu d'un océan de -gestes et de paroles de passions nerveuses et tendues. Il y décrète -son absence, son indifférence, son inaccessibilité. Qu'importe que -l'on dise lorsqu'il revient à lui, c'est-à-dire aux autres, qu'il -tombe du monde de la lune? Qu'est-il après tout, ce monde lumineux et -caché de notre cerveau, sinon l'affirmation dédaigneuse de notre -liberté spirituelle? Vive Dieu! voilà une bonne fin de chapitre.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="C._LE_CAS_PROBABLE">C. LE CAS PROBABLE</a></h4> - - -<p>Si le monde n'était pas composé d'esprits inattentifs, il serait -inutile de rappeler au lecteur que les lois que j'affirme sont vraiment -indiscutables. Quant aux autres, je les laisse dans le domaine de la -probabilité. L'une d'elles fera l'objet de ce chapitre, que je -recommande à la lecture des personnes qui s'intéressent aux -phénomènes sociaux. Il semble, et ce n'est pas improbable, qu'il -existe entre les faits de la vie publique et ceux de la vie privée une -certaine action réciproque, régulière et périodique,—ou pour user -d'une image, c'est quelque chose qui ressemble aux marées de la plage -du Flamengo ou d'autres également houleuses. Quand l'onde envahit le -sable, elle le couvre, pour revenir ensuite sur elle-même couvre une -force variable, et va grossir la vague nouvelle qui se comportera comme -la première. Telle est l'image; voyons-en l'application.</p> - -<p>J'ai dit ailleurs que Lobo Neves, nommé président d'une province, -avait refusé sa nomination à cause de la date du décret: le 13. Ce -fut un acte grave, dont la conséquence fut de séparer du ministère le -mari de Virgilia. Ainsi l'antipathie pour un nombre produisit un -phénomène de dissidence politique. Il nous reste à apprendre comment, -longtemps après, un acte politique détermina dans la vie particulière -une cessation de mouvement. La méthode employée dans ce livre ne -permet pas de décrire immédiatement cet autre phénomène. Je me -limite à déclarer que quatre mois après notre rencontre au théâtre, -Lobo Neves se réconcilia avec le ministère. C'est un fait que le -lecteur ne devra pas perdre de vue, s'il veut pénétrer toute la -subtilité de ma pensée.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CI._LA_REVOLUTION_DALMATE">CI. LA RÉVOLUTION DALMATE</a></h4> - - -<p>Ce fut Virgilia qui me donna des nouvelles de la volte-face de son -mari. Un certain matin d'octobre, entre onze heures et midi, elle me parla -de réunions, de conversations, d'un discours...</p> - -<p>—De sorte que cette fois, te voilà baronne, interrompis-je.</p> - -<p>Elle fit la moue en secouant la tête. Mais ce geste d'indifférence -était démenti par quelque chose d'indéfinissable, par une expression -de plaisir et d'espérance. Je ne sais trop pourquoi je m'imaginais que -les lettres de noblesse pourraient la ramener à la vertu, non pas pour -la vertu elle-même, mais par gratitude pour son mari. Car elle aimait -cordialement la noblesse. Un des troubles les plus sérieux de notre -intimité fut l'apparition d'un certain poseur de légation,—disons de -la légation de Dalmatie—le comte B. V., qui lui fit la cour pendant -trois mois. Ce noble authentique tourna la tête de Virgilia, qui -d'ailleurs possédait la vocation diplomatique. Je ne sais trop ce que -je serais devenu, sans la révolution de Dalmatie qui renversa le -gouvernement et épura les ambassades. La révolution fut sanglante et -formidable. Chaque malle d'Europe apportait des journaux qui -transcrivaient les horreurs, comptaient les têtes coupées, jaugeaient -le sang versé. Tout le monde frémissait d'horreur et de pitié. Moi, -non. Je bénissais intérieurement cette tragédie, qui me tirait une -épine du pied. Et puis, la Dalmatie est si loin.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CII._REPOS">CII. REPOS</a></h4> - - -<p>Mais cet homme qui se réjouissait du départ d'un autre pratiqua -quelque temps après... Non, je ne dirai rien pour l'instant; ce -chapitre me reposera de mes ennuis. Une action grossière, basse, sans -explication possible... je le répète, je ne conterai rien dans ce -chapitre.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CIII._DISTRACTION">CIII. DISTRACTION</a></h4> - - -<p>—Non, docteur, cela ne se fait pas; excusez ma franchise, mais -cela ne se fait pas.</p> - -<p>Combien elle avait raison, cette Dona Placida. Quel est l'homme bien -élevé qui arrive au rendez-vous de la dame de ses pensées avec une -heure de retard? J'entrai tout essoufflé. Virgilia était déjà -partie. Dona Placida me conta qu'après avoir longtemps attendu, elle -s'était irritée, qu'elle avait pleuré, qu'elle s'était promis de ne -plus penser à moi, et un tas d'autres choses que notre hôtesse -répétait avec des larmes dans la voix, en me suppliant de ne pas -abandonner Yaya, ce qui serait vraiment trop injuste; car elle m'avait -tout sacrifié. Je lui expliquai alors qu'un malentendu... Et ce n'en -était pas un; il s'agissait tout simplement d'une distraction de ma -part, causée par un bon mot, une anecdote, une conversation, n'importe -quoi; une simple distraction.</p> - -<p>Cette pauvre Dona Placida!... elle était vraiment désespérée. Elle -allait de côté et d'autre, branlant la tête, soupirant bruyamment, -regardant à travers la croisée. Avec quel art elle attifait, -bichonnait et réchauffait notre amour! Quelle imagination fertile, -pour nous rendre les heures agréables et brèves! fleurs, petits -goûters,—les bons goûters d'un autre temps,—et des rires, et -des caresses, rires et caresses qui augmentaient avec le temps, comme si -elle voulait fixer notre aventure et lui rendre sa première jeunesse. -Elle n'oubliait rien, notre bonne confidente et hôtesse, rien; ni le -mensonge, car elle contait de l'un à l'autre des soupirs et des regrets -qui n'avaient jamais existé; ni la calomnie, car elle m'attribua un -beau jour une passion nouvelle.—«Tu sais bien que je serais incapable -d'aimer une autre femme», dis-je à Virgilia quand elle me parla de -cette prétendue infidélité. Cette seule phrase, sans autre -protestation mit en poudre l'accusation de Dona Placida, qui en demeura -toute triste.</p> - -<p>Un quart d'heure après mon arrivée, je dis à Dona Placida:</p> - -<p>—C'est bon. Virgilia reconnaîtra qu'il n'y a pas de ma faute... -Voulez-vous lui porter de moi un billet tout de suite?</p> - -<p>—Comme elle doit être triste, la pauvre! Certes, je ne désire la -mort de personne; mais si vous vous mariez quelque jour avec Yaya, alors, -oui, vous saurez quel ange elle est.</p> - -<p>Je me souviens que je détournai le visage, et que je fixai le plancher. -Je recommande ce geste à quiconque ne peut répondre promptement ou qui -craint de regarder un interlocuteur en face. En semblable occurrence, -certains ont l'habitude de réciter une strophe des <i>Lusiades</i>, -d'autres sifflent n'importe quel air d'opéra. Je m'en tiens au geste que -j'indique; il est simple, il exige moins d'efforts.</p> - -<p>Trois jours plus tard, tout s'expliqua. Je suppose que Virgilia fut -quelque peu étonnée, quand je lui demandai pardon des larmes que je -lui avais fait verser en cette occurrence. Je ne me rappelle plus si, -dans la suite, j'attribuai ces mêmes larmes à Dona Placida. Il se peut -bien, en effet, que la bonne vieille ait pleuré en voyant Virgilia -désappointée, et que, par un phénomène de vision, ses propres larmes -lui aient paru tomber des yeux de Virgilia. Quoi qu'il en soit, tout fut -expliqué, mais non pardonné, ni oublié. Virgilia me dit un certain -nombre de choses peu aimables, me menaça de me quitter, et termina par -l'éloge du mari. Celui-là, oui, était un homme supérieur, plein de -dignité, délicat, affectueux et courtois; je n'allais pas à la -hauteur de sa cheville. Elle disait tout cela, tandis qu'assis, les bras -tombant sur les genoux, je regardais une mouche se promener sur le -plancher, entraînant après elle une fourmi qui lui mordait une patte. -Pauvre mouche! pauvre fourmi!</p> - -<p>—Tu ne trouves rien à répondre? demanda Virgilia, en s'arrêtant -devant moi.</p> - -<p>—Que veux-tu que je te dise? Tu t'entêtes dans ta mauvaise -humeur. Sais-tu ce que je crois? c'est que tu as assez de notre liaison, -et que tu veux en finir...</p> - -<p>—Justement!</p> - -<p>Elle alla prendre son chapeau, tremblante et rageuse. «Adieu! Dona -Placida», cria-t-elle. Ensuite, elle alla jusqu'à la porte, l'ouvrit, -prête à partir. Je la saisis par la ceinture.</p> - -<p>—Allons! voyons! Virgilia.</p> - -<p>Elle s'efforça pour s'arracher à mon étreinte. Je la retins, je la -suppliai de rester, d'oublier. Elle s'éloigna enfin de la porte, et -elle alla tomber sur le canapé. Je m'assis auprès d'elle. Je lui dis -des choses tendres, d'autres gracieuses; je m'humiliai devant elle. Je -ne sais si nos lèvres se rapprochèrent à la distance de l'épaisseur -d'un fil, ou moins encore; c'est matière à controverse. Je sais -seulement que, dans son agitation, elle laissa tomber un de ses bijoux, -et que je me penchai pour le ramasser. Au même moment la mouche et la -fourmi y grimpèrent, l'une traînant l'autre. Alors, avec la -délicatesse d'un homme de notre temps, je mis dans la paume de ma main -ce couple mortifié. Je calculai la distance qui séparait ma main de la -planète Saturne, et je me demandai en même temps quel intérêt je -pouvais bien prendre à un épisode si insignifiant. Ne concluez pas que -je fusse un barbare. Bien au contraire, je demandai à Virgilia une -épingle pour séparer les deux bestioles. Mais la mouche, devinant mes -intentions, ouvrit les ailes et s'envola. Pauvre mouche, pauvre fourmi! -Et Dieu vit que cela était bon, comme disent les Écritures.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CIV._CEST_LUI">CIV. C'EST LUI</a></h4> - - -<p>Je rendis l'épingle à cheveux à Virgilia. Elle l'enfonça dans ses -cheveux, et s'apprêta à sortir. Il était tard; trois heures venaient -de sonner. Tout était oublié et pardonné. Dona Placida, qui épiait -l'occasion favorable pour que Virgilia pût sortir, ferma subitement la -fenêtre, en s'écriant:</p> - -<p>—Doux Jésus! voici le mari de Yaya!</p> - -<p>Notre terreur fut courte, mais violente. Virgilia pâlit jusqu'à en -devenir de la couleur de ses dentelles; et elle se réfugia dans la -chambre à coucher. Dona Placida, qui avait fermé la porte de la rue, -voulait aussi fermer la porte intérieure. Je me disposai à attendre -Lobo Neves. Un instant après, Virgilia revint à elle, me poussa dans -la chambre à coucher, et dit à Dona Placida de retourner à la -fenêtre. La confidente obéit.</p> - -<p>C'était lui. Dona Placida lui ouvrit la porte avec force exclamations -de surprise.</p> - -<p>—Vous ici! quel honneur pour la pauvre vieille! Entrez donc! -Savez-vous qui est ici!... Bah! vous n'avez pas à deviner; vous venez la -chercher... Voici votre mari, Yaya.</p> - -<p>Virgilia, qui était dans un coin, se précipita vers lui. J'épiais par -le trou de la serrure. Il entra lentement, pâle, froid, compassé, sans -explosion, et promena un regard circulaire autour de la pièce.</p> - -<p>—Quel miracle! dit Virgilia. Que viens-tu faire dans ces -parages?</p> - -<p>—Je passais par hasard. J'ai aperçu Dona Placida à la fenêtre, et -je suis entré lui dire bonjour.</p> - -<p>—Comme c'est aimable! interrompit celle-ci. Et puis l'on dira que -personne ne s'occupe des vieilles gens. Mais vraiment, on dirait que -Yaya est jalouse. Et, lui faisant force caresses, elle ajouta: C'est mon -bon ange! elle n'oublie pas sa vieille Placida. Si bonne! tout le -portrait de sa mère. Asseyez-vous donc, monsieur le docteur...</p> - -<p>—Je n'ai qu'un instant...</p> - -<p>—Tu rentres, dit Virgilia. Retournons ensemble.</p> - -<p>—Allons!</p> - -<p>—Donnez-moi mon chapeau, Placida.</p> - -<p>—Le voici.</p> - -<p>Dona Placida alla chercher un miroir, et le tint devant Virgilia, qui -attachait les rubans, arrangeait ses cheveux, tout en parlant à son -mari, qui ne répondait pas une parole. La bonne vieille bavardait sans -trêve. C'était une façon de dissimuler le tremblement de tout son -corps. Virgilia, le premier moment passé, était redevenue tout à fait -maîtresse d'elle-même.</p> - -<p>—Je suis prête, dit-elle. Adieu, Dona Placida, venez me voir.</p> - -<p>L'autre promit, en ouvrant la porte.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CV._EQUIVALENCE_DES_FENETRES">CV. ÉQUIVALENCE DES FENÊTRES</a></h4> - - -<p>Dona Placida ferma la porte, et tomba sur une chaise. Je sortis -aussitôt de la chambre à coucher, et je fis deux pas dans la direction -de la sortie, pour aller arracher Virgilia à son mari. Je le déclarai -tout haut, et bien m'en prit car Dona Placida me retint aussitôt par le -bras. Plus tard j'en arrivai à supposer que je n'avais parlé qu'à -seule fin d'être retenu. Mais la simple réflexion démontre qu'après -dix minutes d'angoisse dans la chambre à coucher, mon premier mouvement -ne pouvait être que ce qu'il fut. C'est une conséquence de ma fameuse -loi sur l'équivalence des fenêtres, que j'ai eu la satisfaction de -découvrir et de formuler au chapitre LI. Il était nécessaire que je -donnasse de l'air à ma conscience. La chambre à coucher avait les -fenêtres fermées. J'en ouvris une autre, en faisant le geste de -sortir, et je respirai.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CVI._JEUX_PERILLEUX">CVI. JEUX PÉRILLEUX</a></h4> - - -<p>Je respirai et je m'assis. Dona Placida faisait résonner les échos de -ses exclamations et de ses plaintes. Je réfléchissais silencieusement -s'il n'eût pas été plus prudent de laisser Virgilia dans la chambre -à coucher et de demeurer moi-même dans le salon. Mais je réfléchis -que c'eût été pis: c'était les soupçons confirmés, le feu mis aux -poudres, une scène de sang, peut-être. Oui, les choses s'étaient bien -passées. Mais ensuite? qu'allait-il arriver chez eux? Le mari -tuerait-il la femme? se porterait-il à des voies de fait? -l'enfermerait-il? la chasserait-il de sa présence? Toutes ces -suppositions se présentaient l'une après l'autre à mon esprit, -passant et repassant comme ces points obscurs qui parcourent le champ -visuel des gens qui ont la vue malade ou fatiguée. Ils se succédaient -tragiquement sans que je pusse saisir l'un ou l'autre et lui dire: -«Est-ce toi? toi, et pas un autre?»</p> - -<p>Soudain j'aperçois devant moi un fantôme C'était Dona Placida qui -était allée dans sa chambre, avait revêtu sa mantille, et venait -s'offrir pour aller jusque chez Lobo Neves. Je lui fis observer que -c'était bien risqué. Il pouvait s'étonner d'une visite si imprévue.</p> - -<p>—Tranquillisez-vous, me dit-elle; je saurai m'y prendre -habilement. J'attendrai qu'il soit sorti.</p> - -<p>Elle partit et je l'attendis en ruminant les conséquences possibles de -sa démarche. En fin de compte, je jouais un jeu bien dangereux. Je me -demandais s'il n'était pas temps de reprendre ma liberté. Je me -sentais pris d'une velléité de mariage, d'un désir de canaliser ma -vie. Pourquoi pas? Mon cœur pouvait encore explorer de nouvelles -contrées. Je ne me sentais pas incapable d'un amour chaste, sévère et -pur. En vérité, les aventures sont la partie torrentielle et -vertigineuse de la vie, c'est-à-dire l'exception. J'étais las; je -crois même que j'éprouvadéficit. Je remarquai la ligne de sa redingote, la blancheur de sa -chemise, la propreté de ses bottines. Sa voix même, voilée naguère, -paraissait avoir repris sa primitive sonorité. Mais je ne veux point le -décrire. Si je parlais par exemple du bouton d'or qu'il portait à sa -chemise et de la qualité du cuir de ses souliers, ce serait le -commencement d'une longue description, que j'omets pour être bref. -Sachez seulement que ces souliers étaient vernis. Sachez encore qu'il -avait hérité quelques <i>contos</i> de reis d'un vieil oncle de Barbacena.</p> - -<p>Qu'on me permette une comparaison: mon esprit était alors comme une -espèce de volant; la narration de Quincas Borba était comme un coup de -raquette qui le faisait s'envoler. Quand il était sur le point de -tomber, le billet de Virgilia lui donnait une autre impulsion. Il -descendait, et c'était alors l'épisode du Jardin public qui le -recevait comme une autre raquette. Décidément, je n'étais pas né -pour les situations compliquées. Ce va-et-vient de choses diverses me -faisait perdre l'équilibre. J'avais envie d'empaqueter Quincas Borba, -Lobo Neves, le billet de Virgilia, tous dans la même philosophie, et -d'en faire présent à Aristote. D'ailleurs, elle était instructive, la -narration de notre philosophe. J'admirais surtout le talent -d'observation avec lequel il décrivait la gestation et la croissance du -vice, les luttes intérieures, les lentes capitulations, l'accoutumance -à la boue.</p> - -<p>—Tenez, me dit-il, la première nuit que je passai sur l'escalier -de l'église de <i>S. Francisco</i>, je dormis comme sur un lit de plumes: -pourquoi? c'est que je tombai graduellement de la paille au plancher, de -ma chambre au corps de garde, du corps de garde à la rue...</p> - -<p>Il voulut finalement m'exposer son système philosophique. Je lui -demandai d'ajourner sa dissertation.—«Je suis trop préoccupé, -aujourd'hui, lui dis-je. Un autre jour. Je suis toujours chez moi.» -Quincas sourit malicieusement; peut-être connaissait-il mon aventure. -Mais il n'ajouta pas un mot, si ce n'est ces dernières paroles, en -prenant congé:</p> - -<p>—Réfugiez-vous dans l'Humanistisme; c'est le grand asile des -esprits, l'éternel océan où je me suis plongé pour en arracher la vérité. -Les Grecs la faisaient sortir d'un puits. Quelle mesquine conception! Un -puits! C'est pour cela même qu'ils ne l'ont jamais rencontrée. Grecs, -sous-Grecs, anti-Grecs, toute la longue série des générations s'est -penchée sur le puits, pour en voir sortir la vérité qui ne s'y trouve -pas. En a-t-on dépensé, des cordes et des seaux! Quelques audacieux -descendirent au fond, et en retirèrent un crapaud. Je suis allé -directement à la mer. Réfugiez-vous dans l'Humanitisme.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CVII._LE_BILLET">CVII. LE BILLET</a></h4> - - -<p>«Il ne s'est rien passé, mais il se doute de quelque chose. Il est -sérieux, il se tait. Maintenant, il vient de sortir. Il a seulement -souri une fois à Nhonhô, après l'avoir longtemps regardé d'un air -sombre. Je ne sais trop ce qui va arriver. Dieu veuille que rien de -grave ne se produise. Beaucoup de prudence pour l'instant, beaucoup de -prudence!»</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CVIII._OU_LON_NE_COMPREND_PLUS_BIEN">CVIII. OÙ L'ON NE COMPREND PLUS BIEN</a></h4> - - -<p>Et voici le drame, la pointe de drame shakespearien. Ce bout de papier -griffonné, chiffonné est un document d'analyse, d'une analyse que je -ne ferai ni dans ce chapitre, ni dans le suivant, ni peut-être dans -tout le reste du livre. J'enlèverais sans doute ainsi au lecteur le -plaisir de noter la froideur, la perspicacité et le courage qui se -révèlent dans ces lignes tracées à la hâte, et de lire au travers -la tempête et la fureur dissimulées, le désespoir qui se contraint et -qui médite, l'ignorance de la solution finale dans la boue, dans le -sang ou dans les larmes.</p> - -<p>Quant à moi, si je vous disais que je relus le billet trois ou quatre -fois ce jour-là, vous me croirez sans peine. Si je vous affirme que je -le relus le jour suivant, avant et après le déjeuner, vous pouvez -encore m'en croire, car c'est la vérité pure. Mais si je vous parle de -mon émotion, mettez-la quelque peu en quarantaine, et ne l'acceptez que -sous bénéfice d'inventaire. Ni alors, ni plus tard je ne pus discerner -ce qui se passa en moi. C'était de la crainte, de la douleur, de la -vanité, et ce n'en était pas. C'était de l'amour, sans amour, -c'est-à-dire sans délire. Et tout cela donnait une combinaison -complexe et vague, quelque chose que ni vous ni moi ne sommes capables -de comprendre. Supposons dons que je n'aie rien dit.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CIX._LE_PHILOSOPHE">CIX. LE PHILOSOPHE</a></h4> - - -<p>On sait donc comment je relus la lettre, avant et après le déjeuner; -cela revient à dire que je déjeunai; et j'ajouterai seulement que ce -repas fut l'un des plus frugales de ma vie: un œuf, une tranche de -pain, une tasse de thé. Je me souviens de ces menus détails, qui -persistent dans ma mémoire d'où se sont enfuis tant d'événements -importants. On pourrait en chercher la raison dans mon désastre même; -mais le véritable motif fut la visite que Quincas Borba me fit ce -jour-là. Il me dit que la sobriété n'était nullement nécessaire -pour comprendre l'Humanitisme, et moins encore pour le mettre en -pratique; que cette philosophie s'accommodait facilement avec les -plaisirs de la vie, inclusivement ceux de la table, le spectacle et les -amours. La frugalité, au contraire, pouvait indiquer une certaine -tendance à l'ascétisme, qui est l'expression achevée de la bêtise -humaine.</p> - -<p>—Saint Jean, par exemple: quelle idée, de se nourrir de sauterelles -dans le désert, au lieu d'engraisser tranquillement dans la ville, et -de faire maigrir les pharisiens dans la synagogue!</p> - -<p>Dieu me garde de raconter l'histoire de Quincas Borba, qui me fut -d'ailleurs narrée tout entière en cette triste occurrence: une -histoire longue, compliquée, mais intéressante. Et si je ne raconte -point cette histoire, je me dispense aussi de dépeindre son aspect, -très différent de celui que j'avais contemplé au Jardin public, Je me -tais. Je dirai seulement que si les vêtements caractérisent l'homme -encore plus que le visage, ce n'était plus Quincas Borba. C'était un -magistrat sans hermine, un général sans uniforme, un négociant sans -déficit. Je remarquai la ligne de sa redingote, la blancheur de sa -chemise, la propreté de ses bottines. Sa voix même, voilée naguère, -paraissait avoir repris sa primitive sonorité. Mais je ne veux point le -décrire. Si je parlais par exemple du bouton d'or qu'il portait à sa -chemise et de la qualité du cuir de ses souliers, ce serait le -commencement d'une longue description, que j'omets pour être bref. -Sachez seulement que ces souliers étaient vernis. Sachez encore qu'il -avait hérité quelques <i>contos</i> de reis d'un vieil oncle de Barbacena.</p> - -<p>Qu'on me permette une comparaison: mon esprit était alors comme une -espèce de volant; la narration de Quincas Borba était comme un coup de -raquette qui le faisait s'envoler. Quand il était sur le point de -tomber, le billet de Virgilia lui donnait une autre impulsion. Il -descendait, et c'était alors l'épisode du Jardin public qui le -recevait comme une autre raquette. Décidément, je n'étais pas né -pour les situations compliquées. Ce va-et-vient de choses diverses me -faisait perdre l'équilibre. J'avais envie d'empaqueter Quincas Borba, -Lobo Neves, le billet de Virgilia, tous dans la même philosophie, et -d'en faire présent à Aristote. D'ailleurs, elle était instructive, la -narration de notre philosophe. J'admirais surtout le talent -d'observation avec lequel il décrivait la gestation et la croissance du -vice, les luttes intérieures, les lentes capitulations, l'accoutumance -à la boue.</p> - -<p>—Tenez, me dit-il, la première nuit que je passai sur l'escalier de -l'église de <i>S. Francisco</i>, je dormis comme sur un lit de plumes: -pourquoi? c'est que je tombai graduellement de la paille au plancher, de -ma chambre au corps de garde, du corps de garde à la rue...</p> - -<p>Il voulut finalement m'exposer son système philosophique. Je lui -demandai d'ajourner sa dissertation.—«Je suis trop préoccupé, -aujourd'hui, lui dis-je. Un autre jour. Je suis toujours chez moi.» -Quincas sourit malicieusement; peut-être connaissait-il mon aventure. -Mais il n'ajouta pas un mot, si ce n'est ces dernières paroles, en -prenant congé:</p> - -<p>—Réfugiez-vous dans l'Humanistisme; c'est le grand asile des esprits, -l'éternel océan où je me suis plongé pour en arracher la vérité. -Les Grecs la faisaient sortir d'un puits. Quelle mesquine conception! Un -puits! C'est pour cela même qu'ils ne l'ont jamais rencontrée. Grecs, -sous-Grecs, anti-Grecs, toute la longue série des générations s'est -penchée sur le puits, pour en voir sortir la vérité qui ne s'y trouve -pas. En a-t-on dépensé, des cordes et des seaux! Quelques audacieux -descendirent au fond, et en retirèrent un crapaud. Je suis allé -directement à la mer. Réfugiez-vous dans l'Humanitisme.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CX._31">CX. 31</a></h4> - - -<p>Une semaine après, Lobo Neves fut nommé président d'une province. Je -m'accrochai à l'espoir qu'il refuserait encore, si le décret portait -la date du 13. Mais il fut signé un 31, et cette simple transposition -de chiffres en élimina la substance diabolique. Singuliers ressorts de -la vie!...</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXI._LE_MUR">CXI. LE MUR</a></h4> - - -<p>Comme j'ai pris l'habitude de ne rien dissimuler dans ces pages, je -vais conter l'aventure du mur. Ils étaient alors sur le point de -s'embarquer. En entrant chez Dona Placida, je vis un papier plié sur la -table. C'était un billet de Virgilia. Elle me disait qu'elle -m'attendait le soir, sans faute, dans le jardin. Et elle terminait par -ces mots: «Le mur est assez bas du côté de l'impasse.»</p> - -<p>Je fis un geste d'ennui. La lettre me parut excessivement audacieuse, -dénuée de réflexion, et même ridicule. Ce n'était pas seulement -chercher le scandale, c'était encore risquer les gorges chaudes. Je me -vis franchissant le mur, tout bas qu'il fût, et appréhendé par un -sergent de ville qui m'emmenait au corps de garde. Le mur était bas; et -puis après? Virgilia avait perdu la tête; elle devait déjà s'être -repentie depuis. Je regardai le morceau de papier: un morceau de papier -froissé, mais inflexible. J'eus envie de le déchirer en trente mille -morceaux, et de les jeter au vent, comme derniers vestiges de mon -aventure. Je reculai à temps: l'amour-propre, la honte d'avoir fui, la -crainte, je n'avais qu'à me soumettre.</p> - -<p>—Vous pouvez lui dire que j'irai.</p> - -<p>—Où donc? demanda Dona Placida.</p> - -<p>—Où elle me dit de l'attendre.</p> - -<p>—Mais elle n'a rien dit du tout.</p> - -<p>—Eh bien! et ce papier?</p> - -<p>Dona Placida ouvrit des yeux.</p> - -<p>—Ce papier, je l'ai trouvé ce matin dans votre tiroir, et j'ai -pensé que...</p> - -<p>Je pressentis une singulière impression. Je relus le papier, je le -parcourus de nouveau. C'était en vérité un vieux billet de Virgilia, -reçu aux premiers temps de nos amours, et me conviant à une en revue -qui m'avait, en effet, obligé à sauter le mur, un mur bas et discret. -Je gardai le billet, et j'éprouvai une curieuse impression.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXII._LOPINION">CXII. L'OPINION</a></h4> - - -<p>Il était écrit que cette journée serait celle des événements à -double entente. Quelques heures plus tard, je rencontrai Lobo Neves, rue -d'Ouvidor, et nous parlâmes de sa présidence, et de la politique du -moment. Il mit à profit la rencontre de la première personne de -connaissance pour me quitter, avec force compliments. Je me rappelle -qu'il paraissait contraint, mais faisait tous ses efforts pour -dissimuler cette contrainte. Je crois, et je demande pardon à la -critique si mon jugement est téméraire, je crois qu'il avait peur, non -pas de moi ni de lui, ni du code, ni de sa conscience, mais peur de -l'opinion. Je suppose que ce tribunal anonyme et invisible, dont chaque -membre est à la fois accusé et juge, était la limite contre laquelle -se butait la volonté de Lobo Neves. Peut-être n'aimait-il plus sa -femme; peut-être son cœur était-il étranger à l'indulgence de sa -conduite au cours des derniers incidents. Je crois, et de nouveau je -fais ici appel à la bonne volonté de la critique, je crois qu'il se -serait séparé de sa femme avec la même indifférence que le lecteur -se sera séparé de certaines relations personnelles. Mais l'opinion, -l'opinion qui aurait étalé sa vie à tous les carrefours, qui aurait -ouvert une enquête et mis à jour toutes les circonstances, les -antécédents, les inductions, les preuves, pour discuter le tout par le -menu aux heures de causerie et de désœuvrement, cette opinion -terrible, si avide des secrets d'alcôve, empêcha la dispersion de la -famille. Elle rendit en même temps impossible la vengeance, qui ne -pouvait avoir lieu sans la divulgation. Il ne pouvait me montrer du -ressentiment sans aller jusqu'à la répudiation. Il dut donc feindre -l'ignorance et, par déduction, les sentiments d'une autre époque à -mon égard.</p> - -<p>Il lui en coûta sans doute pendant les premiers temps; il lui en coûta -énormément, j'en suis sûr. Mais le temps,—et c'est un autre point -qui méritera je l'espère l'indulgence des penseurs,—le temps met des -durillons sur la sensibilité et oblitère la mémoire des événements. -Il était à supposer que les années émousseraient les épines, que -l'éloignement des faits en adoucirait les contours, qu'une ombre de -doute rétrospectif couvrirait la nudité de la réalité, enfin que -l'opinion s'occuperait un peu moins de lui et serait détournée sur -d'autres aventures. Le fils, devenu grand, satisferait les ambitions -paternelles, et serait l'héritier de toutes ses affections. Tout cela, -uni à l'activité externe, le prestige public, la vieillesse ensuite, -puis la maladie, le déclin, la mort, un service funèbre, une notice -biographique, et le livre de la vie s'achèverait sans une goutte de -sang.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXIII._LA_SOUDURE">CXIII. LA SOUDURE</a></h4> - - -<p>La conclusion, si toutefois il y en a une au chapitre antérieur, c'est -que l'opinion est une excellente soudure des institutions domestiques. -Il n'est pas impossible que je développe cette pensée avant d'achever -ce livre. Mais il est possible aussi que je n'y revienne plus. Quoi -qu'il en soit, l'opinion est une bonne soudure, aussi bien dans la -famille qu'en politique. Quelques métaphysiciens bilieux la -considèrent comme l'arbitre des gens médiocres et creux. Mais il est -évident que, quand bien même une décision aussi extrême ne -contiendrait pas sa propre condamnation, il suffirait de considérer les -effets salutaires de l'opinion pour en conclure qu'elle est l'œuvre -supérieure de la fine fleur du genre humain, c'est-à-dire de la -majorité.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXIV._FIN_DE_DIALOGUE">CXIV. FIN DE DIALOGUE</a></h4> - - -<p>—Oui, demain. Tu viendras à bord?</p> - -<p>—Es-tu folle? c'est impossible.</p> - -<p>—Alors, adieu!</p> - -<p>—Adieu!</p> - -<p>—N'oublie pas Dona Placida. Va la voir de temps à autre. La -pauvre! Elle est venue hier prendre congé de moi. Elle pleurait... elle me -disait que je ne la verrai plus... C'est une bonne créature, n'est-il -pas vrai?</p> - -<p>—Certainement.</p> - -<p>—Si nous nous écrivons, elle recevra les lettres. Maintenant, -d'ici à...</p> - -<p>—Deux ans, peut-être.</p> - -<p>—Allons donc! Il dit qu'il va seulement présider aux élections.</p> - -<p>—Oui. Alors à bientôt. Attention! on nous regarde.</p> - -<p>—Qui?</p> - -<p>—Là, sur le sofa. Séparons-nous.</p> - -<p>—Si tu savais combien il m'en coûte!</p> - -<p>—Oui; mais il le faut. Adieu, Virgilia.</p> - -<p>—À bientôt donc. Adieu.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXV._LE_DEJEUNER">CXV. LE DÉJEUNER</a></h4> - - -<p>Je n'assistai pas à son départ. Mais, à l'heure marquée, j'éprouvai -quelque chose qui n'était ni de la douleur ni du plaisir, un mélange -à doses égales de soulagement et de regrets. Que le lecteur ne -s'irrite point de cette confession. Je sais bien que pour être -agréable à sa fantaisie et faire vibrer ses nerfs, j'aurais dû -souffrir un profond désespoir, verser des larmes, et ne pas déjeuner. -Ce serait romanesque, mais non biographique. La vérité pure, c'est que -je déjeunai comme tous les jours, nourrissant mon cœur du souvenir de -mon aventure, et mon estomac des mets de M. Proudhon...</p> - -<p>Vieillards de ma génération, vous souvenez-vous encore de ce maître -cuisinier de l'hôtel Pharoux, qui, à en croire le patron de l'hôtel, -avait servi chez Véry et Véfour, et aussi chez le comte Molé et chez -le duc de la Rochefoucauld? Il était vraiment insigne. Lui et la polka -firent à la même époque leur solennelle entrée à Rio... La polka, -M. Proudhon, Tivoli, le bal des étrangers, le Casino, voilà -quelques-uns de mes meilleurs souvenirs de ce temps-là. Mais les petits -plats du chef étaient surtout délicieux.</p> - -<p>Ce matin-là, on aurait dit que ce diable d'homme avait pressenti ma -catastrophe. Jamais son art et son génie ne lui furent si propices. -Quelle recherche des condiments, quelles chairs tendres, quelle -ordonnance des plats! On dégustait avec la bouche, les yeux, le nez. Je -n'ai pas gardé la note de ce jour-là; je sais qu'elle fut salée. -Hélas! il me fallait enterrer magnifiquement mes amours. Ils s'en -allaient en plein océan, dans l'espace et dans le temps, et je me -retrouvais au coin d'une table, avec mes quarante et tant d'années, -inutiles et vides. Elle pourrait bien revenir, comme elle revint en -effet. Mais eux!... Hélas! qui s'aviserait de redemander au crépuscule -du soir les effluves du matin?...</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXVI._PHILOSOPHIE_DES_FEUILLES_MORTES">CXVI. PHILOSOPHIE DES FEUILLES MORTES</a></h4> - - -<p>Cette fin de chapitre m'a tellement attristé que j'étais sur le point -de ne plus écrire, de me reposer un peu, pour purger mon esprit de -cette mélancolie, avant de continuer. Mais non: je ne veux pas perdre -de temps.</p> - -<p>Le départ de Virgilia me laissa une impression de veuvage. Les premiers -jours, je restai chez moi, passant les heures comme Domicien, à enfiler -des mouches, si toutefois Suétone n'a pas menti. Mais je les harponnais -d'une façon particulière, avec les regards. Je les transperçais une -à une au fond d'une grande salle, étendu dans un hamac, un livre -ouvert entre les mains. C'était tout: regrets, ambitions, un peu -d'ennui, et, par-dessus tout, beaucoup de rêverie. Mon oncle, le -chanoine, mourut dans cet intervalle; <i>item</i>, deux cousins. Leur mort -me laissa froid. Je les conduisis au cimetière comme on porte de l'argent -en banque; que dis-je?... comme on porte des lettres à la poste. J'y -collai le timbre, je les donnai au facteur, et je lui laissai le soin de -les remettre en main propre. Ce fut à peu près à cette époque que -naquit ma nièce Venancia, fille de Cotrim. Les uns naissaient, les -autres mouraient; je continuai à vivre avec les mouches.</p> - -<p>Parfois aussi, je m'agitais. Je retournais mes tiroirs; je retrouvais -d'anciennes lettres, d'amis, de parents, de maîtresses, voire de -Marcelina. Je les ouvrais toutes, je les relisais une à une et je -revivais le passé. Lecteur ignare, si tu ne conserves pas tes lettres -de jeunesse, tu ne connaîtras pas un jour la philosophie des feuilles -mortes; tu ne connaîtras pas la jouissance de te revoir très loin dans -une pénombre, avec un grand tricorne, des bottes de sept lieues et des -barbes assyriennes, danser au son d'un accordéon anacréontique. Garde -tes lettres de jeunesse.</p> - -<p>Si le tricorne ne te sourit pas, j'emploierai l'expression d'un vieux -marin, ami de Cotrim. Je dirai que si tu gardes tes lettres de jeunesse, -tu auras l'occasion de «chanter une nostalgie»; c'est le nom que nos -loups de mer donnent aux airs de la patrie, qu'ils entonnent en plein -océan. Comme expression poétique, on ne saurait rien trouver de plus -triste.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXVII._LHUMANITISME">CXVII. L'HUMANITISME</a></h4> - - -<p>Deux forces, et une troisième par-dessus le marché, m'incitaient à -reprendre ma vie agitée: Sabine et Quincas Borba. Ma sœur poussa la -candidature conjugale de Nha-Lolo d'une façon véritablement -impétueuse. Quand je retombai en moi-même, je me trouvai presque avec -la jeune fille dans les bras. Quant à Quincas Borba, il m'exposa son -système philosophique de l'Humanitisme, destiné à ruiner tous les -autres.</p> - -<p>—Humanitas, disait-il, principe des choses, est l'homme lui-même -distribué entre tous les hommes. Humanitas compte trois phases: la -statique, antérieure à toute création; l'expansive, commencement des -choses; la dispersive apparition de l'homme; et elle en comptera une -autre encore, la contractive, absorption de l'homme et des choses. -L'expansion, force vive de l'univers, suggéra à Humanitas le désir -d'en jouir, et de là vient la dispersion, qui n'est que la -multiplication personnifiée de la substance originelle.</p> - -<p>Comme cette exposition ne me paraissait Pas assez claire, Quincas Borba -me la développa d'une façon profonde, en m'indiquant les grandes -lignes du système. Il m'expliqua que, par certains côtés, -l'Humanitisme se reliait au Brahmanisme, qui distribue les hommes -d'après les différentes parties du corps d'Humanitas dont ils -procèdent. Mais ce qui dans la religion hindoue n'a qu'une étroite -signification politique et théologique, devient dans l'Humanitisme la -grande loi de la valeur personnelle. Ainsi, descendre de la poitrine ou -des reins d'Humanitas, c'est-à-dire d'une forte souche, n'est pas la -même chose que de descendre de ses cheveux ou du bout de son nez. De -là vient la nécessité de cultiver la vigueur physique. Hercule fut un -symbole anticipé de l'Humanitisme. Arrivé à ce point, Quincas Borba -démontra que le paganisme aurait pu atteindre à la vérité, s'il ne -s'était pas amoindri par la signification galante des mythes. Rien de -cela n'arrivera avec l'Humanitisme. Dans cette église, il n'y a place -ni pour les aventures faciles, ni pour les chutes, ni pour les -tristesses, ni pour les allégresses puériles. L'amour, par exemple, -est un sacerdoce; la reproduction, un rite. Comme la vie est le plus -grand bienfait de l'univers, et qu'il n'y a pas de mendiant qui ne -préfère la misère à la mort, ce qui est un délicieux influx -d'Humanitas, il s'ensuit que la transmission de la vie, loin d'être un -passe-temps galant, est l'heure suprême de la vie spirituelle. Car il -n'y a vraiment au monde qu'un seul malheur: c'est de ne pas y venir.</p> - -<p>—Imagine, par exemple, que je ne sois point né, continua Quincas -Borba. Il est certain que je n'aurais pas en ce moment le plaisir de -causer avec toi, de manger ces pommes de terre, d'aller au théâtre, et -pour tout dire en un mot, de vivre. Note bien que je ne fais pas de -l'homme un simple véhicule d'Humanitas. Non: il est à la fois -véhicule, cocher et voyageur. Il est la réduction du propre Humanitas. -C'est donc une nécessité de s'adorer soi-même. Veux-tu une preuve de -la supériorité de mon système? Regarde l'envie. Il n'y a pas un seul -moraliste, grec ou turc, chrétien ou musulman, qui ne tempête contre -le sentiment de l'envie. L'accord est universel, depuis les champs de -l'Idumée jusqu'au sommet de la Tijuca. Fort bien; laisse là maintenant -les vieux préjugés, oublie les vieux oripeaux de la rhétorique, et -étudie de sang-froid l'envie, ce sentiment si subtil et si noble. -Chaque homme étant une réduction d'Humanitas, il est clair qu'aucun -homme ne peut être fondamentalement l'ennemi d'un autre homme, quelles -que soient les apparences contraires. Ainsi, par exemple, le bourreau -qui exécute un condamné peut exciter la vaine clameur des poètes; -mais en substance, il n'est autre chose qu'Humanitas corrigeant -Humanitas pour une infraction de la loi d'Humanitas. J'en dirai autant -d'un individu qui en étripe un autre. C'est une manifestation des -forces d'Humanitas. Rien n'empêche, et il y a des exemples de -semblables coïncidences, qu'il ne soit à son tour étripé. Si tu m'as -bien compris, tu verras que l'envie n'est autre chose que l'admiration -de la lutte, qui est la grande fonction du genre humain. Tous les -sentiments belliqueux sont les plus appropriés à son bonheur. D'où je -conclus que l'envie est une vertu.</p> - -<p>Je ne nierai pas que j'étais stupéfait. La clarté de l'exposition, la -logique des principes, la rigueur des conséquences, tout cela -m'apparaissait supérieurement élevé, et je dus me taire pendant -quelques minutes pour prendre le temps de digérer cette philosophie -nouvelle. Quincas Borba dissimulait mal son air de triomphe. Il avait -une aile de poulet dans son assiette, et la mangeait avec une -philosophique sérénité. Je lui fis encore quelques objections, mais -si faibles qu'il les réduisit aussitôt à néant.</p> - -<p>—Pour bien comprendre mon système, me dit-il, il ne faut jamais -oublier que le principe universel est réparti entre tous les hommes, et -résumé en chacun d'eux. Regarde: la guerre, qui semble une calamité, -est une opération congrue, comme qui dirait un claquement des doigts -d'Humanitas. La faim (et ce disant il mâchait philosophiquement son -aile de poulet), la faim est une preuve qu'Humanitas sait dominer ses -propres viscères. Mais je ne veux point d'autre preuve de la sublimité -de mon système que ce poulet lui-même. Il s'est nourri de maïs qui -fut planté par un noir importé du fin fond de l'Afrique: d'Angola par -exemple. Le négrillon naquit, poussa, fut vendu et mis à bord d'un -navire, construit avec des planches provenant d'arbres coupés dans la -forêt par dix ou douze hommes, et poussé par des voiles tissées par -d'autres hommes, sans parler des cordages et des autres parties de -l'appareil nautique. Ainsi, ce poulet que je viens de déguster est le -résultat d'une multitude d'efforts et de luttes, exécutés à seule -fin d'assouvir mon appétit.</p> - -<p>Entre la poire et le fromage, Quincas Borba me démontra encore que son -système tendait à la destruction de la douleur. La douleur, suivant la -théorie de l'Humanitisme, est une pure illusion. Quand l'enfant est -menacé d'un bâton, il ferme les veux et tremble, avant même d'avoir -été frappé. Cette prédisposition est ce qui constitue la base de -l'illusion humaine, héritée et transmise. L'adoption du système n'est -certainement pas suffisante pour en finir avec la douleur, mais elle est -indispensable. Le reste est la naturelle évolution des choses. Une fois -que l'homme se sera bien compénétré de cette vérité qu'il est le -propre Humanitas, il n'aura qu'à remonter en pensée jusqu'à sa -substance originelle pour éviter toute sensation douloureuse. Mais -c'est là une évolution si décisive qu'on peut bien lui assigner -quelques milliers d'années.</p> - -<p>Quelques jours après, Quincas Borba me lut son œuvre tout entière. -Elle tenait en quatre volumes manuscrits, de cent pages chacun, -contenant force citations latines, et écrits d'une écriture très -fine. Le dernier se composait d'un traité de la politique fondée sur -l'Humanitisme. C'était la partie la plus aride du système, mais -conçue avec une formidable logique. Sa société réorganisée -n'éliminait ni la guerre, ni l'insurrection, ni le simple coup de -poing, ni le coup de couteau anonyme, ni la misère, ni la maladie, ni -la faim. Mais comme tous ces fléaux supposés ne sont que des erreurs -de l'entendement, il est clair que leur existence ne doit pas troubler -la félicité humaine; car ce sont de simples effets externes de la -substance interne, destinés à n'influer sur l'homme que pour rompre la -monotonie universelle. Mais quand bien même ces fléaux (chose -radicalement fausse d'ailleurs) pourraient continuer à correspondre -dans l'avenir à la mesquine conception des temps passés, le système -n'en serait nullement détruit, et pour deux motifs: 1° parce -qu'Humanitas étant la substance créatrice et absolue, chaque individu -doit éprouver le plus intense délice à se sacrifier aux principes -dont il descend; 2° parce que, dans ce cas extrême, le pouvoir de -l'homme sur la terre ne serait point diminué, l'univers ayant été -créé pour sa plus grande récréation, avec les étoiles, la brise, -les dattes et la rhubarbe. «Pangloss, me dit-il en fermant le livre, -n'était pas aussi sot que l'a peint Voltaire.»</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXVIII._LA_TROISIEME_FORCE">CXVIII. LA TROISIÈME FORCE</a></h4> - - -<p>Mon troisième motif d'action était le désir de briller, et surtout -l'impossibilité de vivre seul. La multitude m'attirait, je m'enivrais -des applaudissements. Si l'idée de l'emplâtre m'était venue en ce -temps-là, qui sait? je ne serais peut-être pas mort tout de suite, et -je serais devenu célèbre. Mais je n'eus pas l'idée de l'emplâtre. Et -je ne pus résister au désir de m'agiter dans un milieu quelconque pour -une chose quelconque, et une fin quelconque.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXIX._PARENTHESE">CXIX. PARENTHÈSE</a></h4> - - -<p>Je veux consigner ici, entre parenthèses, une demi-douzaine de maximes -choisies parmi celles que j'écrivis en grand nombre à cette époque. -Ce sont des bâillements d'ennui. Elles peuvent servir d'épigraphe aux -discours de gens qui manqueraient de titres.</p> - -<blockquote> - -<p><i>On supporte toujours patiemment la colique du prochain.</i></p></blockquote> - -<blockquote> - -<p><i>Nous tuons le temps; il nous enterre.</i></p></blockquote> - -<blockquote> - -<p><i>Un cocher philosophe avait l'habitude de dire que le plaisir d'aller -en voiture serait considéré comme bien médiocre, si tout le monde avait -la sienne.</i></p></blockquote> - -<blockquote> - -<p><i>Aie confiance en toi; mais ne doute point toujours des autres.</i></p></blockquote> - -<blockquote> - -<p><i>Comment est-il possible qu'un peau-rouge se perce la lèvre pour y -introduire un simple morceau de bois?</i></p></blockquote> - - -<p>Cette réflexion est d'un bijoutier.</p> - -<blockquote> - -<p><i>Ne t'irrite pas si l'on oublie tes bienfaits: il vaut mieux tomber -des nues que d'un troisième étage.</i></p></blockquote> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXX._COMPELLE_INTRARE">CXX. <i>COMPELLE INTRARE</i></a></h4> - - -<p>Oui, mon cher, que tu le veuilles ou non, maintenant tu te marieras, me -dit un jour Sabine. Garçon, sans enfants, quel bel avenir!</p> - -<p>Sans enfants!... l'idée d'en avoir me fit sursauter. Une fois encore, -le fluide mystérieux me parcourut tout entier. Oui, je devais être -père. La vie de garçon a sans doute ses avantages, mais ils sont -précaires, et on les achète au prix de solitude. Mourir sans enfants! -non, c'était impossible. J'étais prêt à tout, même à l'alliance -avec Damasceno. Sans enfants!... comme j'avais grande confiance en -Quincas Borba, je j'allai voir, et lui exposai les mouvements intimes de -ma paternité. Le philosophe m'écouta avec enthousiasme. Il me déclara -qu'Humanitas s'agitait en moi. Il m'encouragea au mariage. C'était -quelques convives de plus qui battaient à la porte de la vie, etc. -<i>Compelle intrare</i>, comme disait Jésus. Et il ne me laissa point -sortir sans m'avoir préalablement démontré que l'apologue évangélique -était une prophétie de l'Humanitisme, mal interprétée par les -prêtres.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXI._EN_DESCENDANT_LA_COLLINE">CXXI. EN DESCENDANT LA COLLINE</a></h4> - - -<p>Au bout de trois mois, tout allait comme sur des roulettes. Le fluide, -Sabine, les jolis yeux de la jeune fille, la bonne volonté du père, -tout cela, dans une même impulsion, me conduisait au mariage. Le -souvenir de Virgilia venait de temps à autre battre à ma porte, -conduit par un diable tout noir, qui me présentait un miroir, dans -lequel je voyais au loin Virgilia baignée de larmes. Mais aussitôt, un -autre diable rose me présentait un second miroir, où se reflétait -l'image de Nha-Lolo, tendre, lumineuse, angélique.</p> - -<p>Je ne parle pas du poids des ans, car je ne le sentais pas. J'ajouterai -même que ce poids, je m'en débarrassai un certain dimanche que j'allai -entendre la messe à la chapelle de <i>Livramento</i> avec Nha-Lolo et son -père. Comme Damasceno habitait aux <i>Cajueiros</i>, je les accompagnais -souvent à l'église. La colline n'était pas encore édifiée, sauf le -vieux palais du sommet où se trouvait la chapelle. Or, un dimanche, -tandis que je descendais la côte avec Nha-Lolo à mon bras, je ne sais -par quel miracle, je laissai ici deux années, là quatre, plus loin -cinq, de sorte qu'en arrivant en bas, je me trouvai n'avoir plus que -vingt-cinq ans et tout l'enthousiasme de cet âge.</p> - -<p>Maintenant, si vous désirez savoir comment se produisit ce phénomène, -vous n'avez qu'a lire ce chapitre jusqu'à la fin. Nous venions -d'entendre la messe. Au beau milieu de la colline, nous rencontrons un -groupe d'hommes. Damasceno, qui marchait à côté de nous, comprit de -quoi il s'agissait, et se précipita. Nous l'imitâmes. Et voici ce que -nous vîmes: des hommes de tout âge, de toutes les couleurs et de -toutes les tailles, les uns en manches de chemise, d'autres en jaquette, -d'autres enfouis dans des redingotes fripées, en des attitudes -diverses, les uns à califourchon, d'autres les mains appuyées sur les -genoux, d'autres assis sur des pierres, ceux-là appuyés à un mur, et -tous les yeux fixés vers le même centre, et l'âme coulant à travers -les prunelles.</p> - -<p>—Qu'est-ce là? demanda Nha-Lolo.</p> - -<p>Je lui fis signe de se taire; je lui ouvris un chemin avec adresse, et -tous me cédèrent le pas, sans que personne nous remarquât d'une -façon positive, tant le même objet attirait les regards. C'était un -combat de coqs. Je vis les deux combattants, avec leurs éperons aigus, -leur œil sanglant et leur bec pointu. L'un et l'autre agitaient leurs -crêtes pourprées. Leurs poitrines étaient déplumées et vermeilles. -Ils tombaient de fatigue. Mais ils luttaient tout de même, croisant -leurs regards, le bec en haut, le bec en bas, estocade par-ci, estocade -par-là, vibrants et rageurs. Damasceno perdit la notion de tout. -L'univers entier, sauf le lieu du combat, disparut à ses regards. -J'avais beau lui dire qu'il était temps de partir, il ne répondait -pas, n'entendait pas, tout à l'émotion du duel. C'était une de ses -passions.</p> - -<p>Soudain, Nha-Lolo me tira par le bras, en me disant qu'elle voulait -partir. J'obéis, et nous descendîmes. J'ai déjà dit que la colline -était inhabitée. J'ai dit aussi que nous revenions de la messe, et -comme je n'ai point parlé de la pluie, il est clair qu'il faisait un -temps excellent et un délicieux soleil, et fort: si fort que j'ouvris -aussitôt mon parapluie; et, le tenant par le milieu du manche, je -l'inclinai de façon que j'ajoutai une page à la philosophie de Quincas -Borba: Humanitas baisa Humanitas... C'est ainsi que je semai les années -tout le long du chemin.</p> - -<p>Après être descendus, nous nous arrêtâmes quelques minutes, en -attendant Damasceno. Il arriva, quelques minutes plus tard, entouré de -parieurs qui commentaient les péripéties du combat. L'un d'eux, le -trésorier des paris, distribuait de vieilles notes de dix tostons, que -les gagnants recevaient avec une vive allégresse. Quant aux coqs, ils -venaient dans les bras de leurs respectifs propriétaires. L'un avait la -crête si sanglante et si endommagée, que je le considérait tout de -suite comme le vaincu. Mais non, le vaincu, c'était l'autre qui n'avait -plus de crête du tout. Tous deux ouvraient le bec, respirant avec -peine, et se trouvaient sur le flanc. Les parieurs au contraire venaient -contents, malgré les fortes émotions de la lutte. On faisait la -biographie des lutteurs, on remémorait leurs prouesses. Nous -continuâmes notre route, moi gêné, Nha-Lolo plus gênée encore.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXII._UNE_INTENTION_TRES_FINE">CXXII. UNE INTENTION TRÈS FINE</a></h4> - - -<p>Ce qui vexait Nha-Lolo, c'était l'attitude de son père. La facilité -avec laquelle il était entré dans l'intimité des joueurs mettait en -relief ses anciennes habitudes et affinités sociales, et Nha-Lolo -craignait qu'un tel beau-père ne me fît rougir. Elle s'étudiait, elle -m'étudiait; elle se transformait. La vie élégante et polie l'attirait -parce qu'elle lui paraissait le moyen le plus sûr de mettre nos deux -personnes en parfaite harmonie. Elle observait, imitait et devinait. En -même temps, elle faisait un effort pour dissimuler la vulgarité de sa -famille. Ce jour-là, l'algarade paternelle l'attrista profondément. -Son abattement était si visible et si expressif que j'en arrivai à -attribuer à Nha-Lolo l'intention positive de séparer dans mon esprit -sa propre cause de celle de l'auteur de ses jours. Ce sentiment me parut -d'une grande élévation. C'était une affinité de plus entre nous.</p> - -<p>—Décidément, me dis-je, je vais arracher cette fleur à ce -bourbier.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXIII._LE_VRAI_COTRIM">CXXIII. LE VRAI COTRIM</a></h4> - - -<p>Nonobstant mes quarante et quelques années, je crus, avant de décider -mon mariage, devoir demander conseil à Cotrim, car j'aimais l'harmonie -dans la famille. Il m'écouta, et me répondit très sérieusement qu'il -n'émettait point d'opinion quand il s'agissait de ses parents. On -aurait pu le trouver suspect, si par hasard il louait les rares -qualités de Nha-Lolo. Il préférait donc se taire. Bien plus, il ne -doutait pas qu'elle n'éprouvât pour moi une réelle passion; et -cependant, si elle le consultait, il ne me cachait pas que sa réponse -serait négative. Il n'éprouvait à mon égard aucune haine; il -appréciait mes bonnes qualités,—il les louait sans cesse, et c'était -justice,—et quant à Nha-Lolo, jamais il n'émettrait le moindre doute -sur ses excellentes aptitudes au mariage. Mais de là à conseiller une -union matrimoniale il y avait un abîme.</p> - -<p>—Je m'en lave les mains, conclut-il.</p> - -<p>—Mais vous me disiez l'autre jour que je devrais me marier au -plus tôt.</p> - -<p>—Ça, c'est une autre question. Je trouve qu'il est indispensable -que l'on se marie, surtout quand on a des ambitions politiques. Le -célibat, pour l'homme politique, est un rémora. Mais quant à la fiancée, -je ne puis, ni ne veux, ni ne dois donner d'opinion; il y va de mon -honneur. Je crois que Sabine a excédé les limites, en vous faisant -certaines confidences, d'après ce qu'elle m'a dit. Mais dans tous les cas, -elle n'est que tante par alliance de Nha-Lolo, tandis que moi, je suis son -oncle pour de vrai. Tenez... mais non... Je ne dis rien...</p> - -<p>—Parlez donc.</p> - -<p>—Non, je ne dis rien...</p> - -<p>Les gens qui ne connaissent pas le caractère férocement honorable de -Cotrim trouveront peut-être son scrupule excessif. Moi-même je -m'étais montré injuste à son égard durant les années qui suivirent -l'inventaire paternel. Je reconnais aujourd'hui qu'il a été à cet -égard la perfection même. On le taxait d'avarice, et je crois qu'on -avait raison. Mais l'avarice est à peine l'exagération d'une vertu, et -les vertus sont comme les budgets: mieux vaut qu'il y ait solde que -déficit. Comme il était très sec dans ses manières, ses ennemis -l'accusaient d'être barbare. On pouvait bien alléguer qu'il faisait -fréquemment fustiger ses esclaves jusqu'au sang. Mais outre qu'il ne -faisait fouetter que les pervers et les fuyards, il faut dire à sa -décharge qu'ayant fait pendant longtemps la contrebande de l'ébène, -il s'était habitué à traiter les nègres avec plus de brutalité -qu'il ne conviendrait peut-être; on ne peut en tous cas honnêtement -attribuer au naturel d'un individu ce qui est un pur résultat des -relations sociales. La preuve que Cotrim avait des sentiments, c'est la -douleur qu'il éprouva, quelques mois plus tard, quand il perdit sa -fille Sara; et cette preuve est irréfutable. Il était trésorier d'une -confrérie, et affilié à différents tiers ordres, ce qui ne concorde -guère avec sa réputation d'avarice. Il est vrai qu'il tirait parti de -son sacrifice; la confrérie dont il avait été dignitaire commanda son -portrait à l'huile. Il avait bien ses petits défauts: par exemple il -faisait publier dans tous les journaux les œuvres de bienfaisance qu'il -pratiquait; mais il se disculpait en disant que les bonnes actions sont -contagieuses quand elles sont rendues publiques; et l'on ne saurait le -nier. Je crois même, et en cela je fais son éloge, que de temps à -autre, il ne pratiquait le bien qu'à seule fin d'éveiller la -philanthropie d'autrui. Et dans ce cas, il faut bien reconnaître que la -publicité était une condition <i>sine qua non.</i> En somme, il pouvait -bien devoir des attentions, mais pas un sou à qui que ce soit.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXIV._POUR_SERVIR_DINTERMEDE">CXXIV. POUR SERVIR D'INTERMÈDE</a></h4> - - -<p>Qu'y a-t-il entre la vie et la mort? l'épaisseur d'un fil. Et -cependant, si je n'écrivais ce chapitre, le lecteur souffrirait un choc -assez préjudiciable à la bonne tenue de ce livre. Passer d'un portrait -à une épitaphe peut être réel et banal. Mais le lecteur ne se -réfugie dans le livre que pour échapper à la réalité des choses. Je -ne dis pas que cette pensée soit la mienne; je dis qu'il y a là une -dose de vérité, et que la forme au moins en est pittoresque.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXV._EPITAPHE">CXXV. EPITAPHE</a></h4> - - -<p class="center"> -CI-GIT<br /> -<br /> -EULALIA DAMASCENA DE BRITO<br /> -<br /> -MORTE<br /> -<br /> -À L'ÂGE DE DIX-NEUF ANS<br /> -<br /> -PRIEZ POUR ELLE.<br /> -</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXVI._DESOLATION">CXXVI. DÉSOLATION</a></h4> - - -<p>L'épitaphe dit tout. Inutile après cela de narrer la maladie de -Nha-Lolo, sa mort, l'enterrement et le désespoir de la famille. Elle -mourut pendant la première épidémie de fièvre jaune. Je -l'accompagnai jusqu'à sa demeure dernière, et lui dis adieu, -tristement, mais l'œil sec. J'en conclus que peut-être je n'avais pas -pour elle un réel amour.</p> - -<p>Voyez maintenant à quel excès peut porter le manque de réflexion. Je -clamai contre l'épidémie, qui, frappant à tort et à travers, -emportait ainsi une jeune fille qui aurait dû être ma femme. Je ne -comprenais nullement la nécessité de l'épidémie, et moins encore la -nécessité de cette mort. Je crois bien qu'elle me parut plus absurde -même que celle de tant d'autres gens. Mais Quincas Borba m'expliqua que -les épidémies, bien que désastreuses pour un certain nombre -d'individus, ont des avantages pour l'espèce. Il me fit remarquer que, -dans leur horreur, elles offrent un notable avantage: la survivance du -plus grand nombre. Il me demanda si, au milieu du deuil général, je -n'éprouvais aucun secret délice d'avoir échappé aux fureurs de la -peste. Mais cette demande était si insensée que je ne jugeai pas -devoir y répondre.</p> - -<p>Puisque je ne parle pas de la mort de Nha-Lolo, je passerai aussi sous -silence la messe du septième jour. La tristesse de Damasceno était -profonde. Ce pauvre homme paraissait une ruine. Quinze jours après, je -le rencontrai. Il était toujours inconsolable, et il disait que la -grande douleur qui lui était infligée par Dieu se compliquait encore -de celle que lui avaient infligée les hommes. Il n'ajouta rien de plus. -Mais, trois semaines plus tard, il revint sur le même sujet, et me -confessa qu'au milieu de cet irréparable désastre, il avait espéré -l'appui moral de ses amis. Or douze personnes, presque toutes amis de -Cotrim, avaient accompagné jusqu'au cimetière les restes de sa fille -chérie. Et il avait envoyé quatre-vingts invitations. Je lui fis -observer que, dans presque toutes les familles, il y avait des victimes, -ce qui devait faire excuser ce manque apparent d'égards.</p> - -<p>—On m'a abandonné, gémit-il.</p> - -<p>Cotrim, qui était présent, objecta:</p> - -<p>—Vos vrais amis étaient là. Les autres seraient venus par simple -formalité, et tout le temps ils eussent parlé de l'inertie du -gouvernement, des panacées du droguiste, du prix des maisons, et d'un -tas d'autres choses.</p> - -<p>Damasceno l'écouta en silence, secoua une autre fois la tête et -soupira:</p> - -<p>—Ils auraient bien pu venir tout de même.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXVII._FORMALITES">CXXVII. FORMALITÉS</a></h4> - - -<p>C'est une grande chose que d'avoir reçu du ciel avec quelque sagesse, -le don de trouver les relations des choses, la faculté de comparaison -et le don de tirer des conséquences. J'ai eu cette distinction -psychique. Je m'en félicite encore du fond de mon sépulcre.</p> - -<p>De fait, l'homme vulgaire qui eût entendu la dernière réflexion de -Damasceno ne s'en fût pas souvenu, en voyant, quelque temps après, six -dames turques représentées sur une gravure. Mais moi, je m'en souvins. -C'étaient six dames de Constantinople, vêtues à la moderne, en -costume de ville, la face voilée, non pas d'une étoffe épaisse, mais -d'un voile transparent et léger, qui feignait de découvrir seulement -les yeux, et en réalité découvrait la face tout entière. Et je -trouvai quelque ironie à cette coquetterie fine des musulmanes qui, -pour se soumettre à une longue tradition, se couvrent le visage, mais -sans cacher leurs traits ni dissimuler leur beauté. Apparemment, qu'y -a-t-il de commun entre les dames turques et Damasceno? rien. Mais si tu -as un esprit profond et pénétrant (et je doute fort que tu me -déclares le contraire), tu comprendras que, dans l'un et l'autre cas, -l'on voit poindre le bout de l'oreille d'une inséparable et douce -compagne de tout homme sociable.</p> - -<p>Aimable Formalité, tu es le baume des cœurs, la médiatrice des -hommes, le lien qui unit la terre et le ciel. Tu sèches les larmes d'un -père, tu obtiens l'indulgence d'un prophète. Si la douleur s'apaise et -si la conscience devient accommodante, à qui, sinon à toi, doit-on cet -immense avantage? L'estime qui passe devant nous avec le chapeau sur la -tête ne dit rien à notre âme; mais l'indifférence qui salue y laisse -une délicieuse impression. Continue donc à vivre, aimable Formalité, -pour la tranquillité de Damasceno et la gloire de Mahomet.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXVIII._A_LA_CHAMBRE">CXXVIII. À LA CHAMBRE</a></h4> - - -<p>Notez bien que cette gravure turque, je ne la vis que deux ans plus -tard à la Chambre des députés, au milieu d'un grand chuchotement de voix, -tandis qu'un orateur discutait les conclusions de la commission du -budget. J'étais alors moi-même député. Pour ceux qui ont lu ce -livre, il est inutile de dire ma satisfaction, et il serait également -oiseux de le dire pour les autres. J'étais député, et je vis la -gravure turque, tandis qu'appuyé sur le dossier de mon fauteuil -j'écoutais un voisin qui contait une histoire, en en regardant un autre -qui faisait sur le revers d'une carte de visite le portrait de -l'orateur. Cet orateur n'était autre que Lobo Neves. L'onde de la vie -nous avait jetés sur le même rivage, lui contenant son ressentiment, -et moi avec l'obligation de dissimuler mes remords. Et j'emploie la -forme suspensive, dubitative ou conditionnelle parce qu'en réalité je -ne dissimulais rien du tout, si ce n'est mon ambition d'être ministre.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXIX._SANS_REMORDS">CXXIX. SANS REMORDS</a></h4> - - -<p>Non vraiment, je n'avais aucun remords.</p> - -<p>La première fois que je pus parler à Virgilia après la présidence, -ce fut dans un bal, en 1855. Elle portait un superbe vêtement de -gourgouran de couleur bleue, et présentait aux lumières la même paire -d'épaules qu'autrefois. Elle n'avait plus la fraîcheur de la première -jeunesse, loin de là; mais elle était encore fort belle, d'une beauté -automnale rehaussée par la nuit. Nous causâmes longtemps, sans -allusion au passé. Nous sous-entendions simplement: une parole vague, -un regard, et c'était tout. Quand elle partit, j'allai la voir -descendre les escaliers, et je ne sais par quel phénomène de -ventriloquie cérébrale (que les philologues me pardonnent cette phrase -barbare), je murmurai cette parole profondément rétrospective: -«Magnifique!»</p> - -<p>Si je possédais un laboratoire, j'inclurais dans ce livre un chapitre -de chimie, où je décomposerais le remords en ses derniers éléments, -avant de décider pourquoi Achilles promenait autour de Troie le cadavre -de son adversaire, tandis que lady Macbeth promenait autour d'une salle -de son palais sa manche tachée de sang. Mais je n'ai pas plus de -laboratoire que je n'avais de remords. Je désirais tout simplement -être ministre. En tous cas, avant de terminer ce chapitre, je dirai que -je n'aurais voulu être ni Achilles ni lady Macbeth. Mais s'il m'avait -fallu absolument choisir, j'aurais tout de même préféré traîner le -cadavre que la souillure. J'y aurais gagné une ovation, les -supplications de Priam, et une jolie réputation militaire et -littéraire. Mais ce que j'écoutais, c'était le discours de Lobo Neves -et non les supplications de Priam; et je n'avais pas de remords.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXX._UNE_CALOMNIE">CXXX. UNE CALOMNIE</a></h4> - - -<p>Comme j'achevais de pousser cette exclamation intérieure, par mon -procédé de ventriloquie cérébrale (et elle était l'expression d'une -simple opinion et nullement d'un remords), je sentis quelqu'un qui me -battait sur l'épaule. Je me retournai. C'était un de mes anciens -camarades, officier de marine, jovial, un peu sans-façons. Il sourit -malicieusement et me dit:</p> - -<p>—Ah! vieux paillard! ce sont des souvenirs du passé, hein!</p> - -<p>—Vive le passé!</p> - -<p>—Naturellement tu as été réintégré dans tes anciennes fonctions.</p> - -<p>—Veux-tu bien te taire! lui dis-je en le menaçant du doigt.</p> - -<p>Je confesse que ce dialogue était fort indiscret, principalement en ce -qui concerne ma réponse. Et je le confesse avec d'autant plus de -plaisir que les femmes ont la réputation d'être indiscrètes, et je ne -voudrais pas terminer ce livre sans rectifier cette injuste notion de -l'esprit humain. En matière d'aventures amoureuses, j'ai trouvé des -hommes qui souriaient ou niaient maladroitement d'une façon évasive et -monosyllabique, tandis que leurs complices auraient juré sur les Saints -Évangiles qu'on les calomniait. La raison de cette différence, c'est -que la femme, à part l'hypothèse du chapitre CI et dans quelques -autres cas, se livre par amour qu'il s'agisse de l'amour-passion de -Stendhal ou de l'amour purement physique de quelques dames romaines, -voire même polynésiennes, lapones, cafres, ou de n'importe quelle -autre race civilisée. Mais l'homme, je parle de l'homme d'une société -cultivée et élégante, l'homme unit toujours sa vanité à l'autre -sentiment. De plus (et je me réfère toujours aux cas prohibés), la -femme, quand elle aime un homme autre que son mari, croit faillir à un -devoir, et doit par conséquent dissimuler avec un art supérieur, et -raffiner sa dissimulation; tandis que l'amant, qui se sait la cause -d'une trahison et se juge vainqueur de son semblable, est naturellement -orgueilleux de cette victoire, et passe vite à un autre sentiment moins -secret, à cette bonne fatuité, qui est la transpiration lumineuse du -mérite.</p> - -<p>Mais que mon explication soit ou ne soit pas probante, je me -contenterai d'avoir bien fait ressortir dans ces pages que l'indiscrétion -des femmes est un mensonge inventé par les hommes. En amour, tout au -moins, elles sont silencieuses comme des sépulcres. Elles se trahissent -souvent par maladresse, nervosité, ou faute de savoir s'abstenir de -manifestations ou d'œillades; et c'est pour ce motif qu'une grande dame -qui fut en même temps une femme d'esprit, la reine de Navarre, a -employé cette métaphore pour dire que toute aventure amoureuse se -découvre tôt ou tard: «Le chien le mieux dressé finit toujours par -aboyer.»</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXXI._FRIVOLITES">CXXXI. FRIVOLITÉS</a></h4> - - -<p>En citant la phrase de la reine de Navarre, je me suis rappelé qu'entre -nous on demande communément à une personne qu'on voit faire mauvaise -mine: «Bon Dieu! qui donc a tué vos petits chiens?» comme si on -voulait dire: «Qui donc a troublé vos amours, vos aventures secrètes, -etc.?» Mais ce chapitre n'est pas sérieux.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXXII._LE_PRINCIPE_DHELVETIUS">CXXXII. LE PRINCIPE D'HELVÉTIUS</a></h4> - - -<p>Je disais donc qu'un officier de marine m'arracha la confession des -amours de Virgilia, et ici je crois devoir corriger le principe -d'Helvétius, ou tout au moins l'expliquer. Mon intérêt était de me -taire. Confirmer d'anciens soupçons pouvait soulever des haines -amorties, provoquer un scandale, tout au moins me valoir une réputation -d'indiscret. J'aurais donc dû me taire, si l'on interprète le principe -d'Helvétius d'une façon superficielle. Mais j'ai donné déjà le -motif de l'indiscrétion masculine: avant l'intérêt de ma sûreté -personnelle, je faisais passer l'autre, celui de la vanité qui est plus -intime et plus immédiat. Le premier dépend de la réflexion et suppose -un syllogisme antérieur; le second est spontané, instinctif, il vient -du tréfonds de l'être. Finalement, le premier ne pouvait avoir qu'un -résultat éloigné, tandis que l'autre avait un résultat prochain. -Conclusion: le principe d'Helvétius était applicable à mon cas, si -l'on considère non l'intérêt apparent, mais l'intérêt caché.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXXIII._CINQUANTE_ANS">CXXXIII. CINQUANTE ANS</a></h4> - - -<p>Je ne vous ai pas encore dit,—mais je vous le dis maintenant,—qu'au -moment où Virgilia descendait les escaliers et où l'officier de marine -me battait sur l'épaule, j'avais déjà cinquante ans révolus. Ainsi -donc, ma vie descendait aussi les escaliers, ou du moins la meilleure -partie, celle des plaisirs, des agitations, des émotions, entourée il -est vrai de dissimulation et de duplicité, mais la meilleure tout de -même, si l'on parle le langage usuel. Mais en usant d'un autre moins -sublime, la meilleure partie fut l'autre, celle que j'avais encore à -vivre, comme je le prouverai dans le peu de pages qu'il me reste encore -à écrire.</p> - -<p>Cinquante ans! Pourquoi cette confession? On va trouver que mon style -n'a plus la même désinvolture. Aussitôt après ma conversation avec -l'officier de marine, qui enfila son manteau et sortit, j'avoue que -j'éprouvai quelque tristesse. Je revins dans la salle, l'envie me prit -de danser une polka, de m'enivrer de lumière, de fleurs, du reflet des -cristaux, de celui des beaux yeux, du murmure sourd et léger des -conversations particulières. Je n'eus pas à m'en repentir, car je me -trouvai soudain tout rajeuni. Mais quand, une demi-heure plus tard, je -me retirai du bal, à quatre heures du matin, qu'est-ce que je trouvai -dans le fond de ma voiture? Mes cinquante ans. Ils étaient revenus avec -entêtement, non point frileux ni rhumatisants, mais un peu las, et -désireux d'un bon lit et de repos. Alors, voyez ce que peut -l'imagination d'un pauvre homme à moitié endormi, il me sembla -entendre une chauve-souris pendue au plafond me dire: «Monsieur Braz -Cubas, le rajeunissement était dans la salle, dans le reflet des -cristaux, dans les lumières, dans les soieries,—enfin, autour de vous -et non en vous.»</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXXIV._OBLIVION">CXXXIV. OBLIVION</a></h4> - - -<p>Je suis sûr que si une dame m'a accompagné jusqu'ici, elle va fermer -le livre, sans plus s'importer du reste. Pour elle, ce qu'il y avait -d'intéressant dans ma vie, c'est-à-dire l'amour, a cessé d'exister. -Cinquante ans, ce n'est pas encore la décrépitude, mais ce n'est -déjà plus la fleur de l'âge. Encore dix ans, et l'on pourra -m'appliquer ce que disait un Anglais: «Triste chose, de ne plus -rencontrer quelqu'un qui se souvienne de nos parents, alors qu'on se -demande comment vous considérera l'<i>oubli</i> lui-même.»</p> - -<p>Et j'ai pris pour titre de ce chapitre «Oblivion!» Il est juste que -l'on rende tous les honneurs possible à un personnage peu estimé, -convive de la dernière heure, mais convive inévitable. Elle le sait -bien, la jolie femme qui florissait à l'aurore du règne actuel sous le -ministère Paraná, attendu qu'elle est plus rapprochée du triomphe et -qu'elle se sent déjà détrônée. Alors, si elle a la dignité -d'elle-même, elle ne s'entête pas à réveiller les attentions mortes -ou défaillantes. Elle ne cherche pas dans les regards d'aujourd'hui les -mêmes hommages que lui prodiguaient les regards d'autrefois, quand -d'autres commençaient la promenade de la vie, l'âme allègre et le -pied léger. <i>Tempora mutatitur!</i> Le même tourbillon emporte les -feuilles sèches et les loques du chemin, sans exception ni pitié. Et -les gens philosophes n'envient point, mais plaignent plutôt ceux qui -ont pris leur place dans la voiture, parce qu'à leur tour ils seront -mis à pied par le conducteur <i>Oblivion.</i> Et tout cela à seule fin de -dérider la planète Saturne, qui promène son ennui dans l'espace.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXXV._INUTILITE">CXXXV. INUTILITÉ</a></h4> - - -<p>Mais, ou je me trompe fort, ou je viens d'écrire chapitre inutile.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXXVI._LE_SHAKO">CXXXVI. LE SHAKO</a></h4> - - -<p>Et qui sait! peut-être que non. Il résume les réflexions que je fis -le jour suivant à Quincas Borba, en ajoutant que je me sentais -découragé, et un tas d'autres choses tristes. Mais ce philosophe, avec -l'éminent bon sens qui le caractérisait, me cria que je me laissais -glisser sur la route fatale de la mélancolie.</p> - -<p>—Mon cher Braz, me dit-il, ne te laisse pas affoler par ces -vapeurs. Que diable! il faut être un homme! être fort, lutter, vaincre, -briller, dominer! Cinquante ans: c'est l'âge de la science et du -gouvernement. Courage! Braz Cubas, ne te laisse pas déprimer. Qu'est-ce -qu'elle peut bien te faire, cette succession de fleurs ou de ruines? -Jouis de la vie: et n'oublie pas qu'il n'est pire philosophie que celle -des pleurnicheurs qui se couchent sur les rives d'un fleuve pour se -plaindre du cours incessant de l'onde. C'est son métier de ne -s'arrêter jamais. Conforme-toi à cette loi, et tâche d'en tirer -parti.</p> - -<p>L'autorité d'un grand philosophe se révèle dans les plus petites -choses. Les paroles de Quincas Borda eurent le don de secouer ma torpeur -morale et mentale. Allons! montons au pouvoir! il en est temps. Jamais, -jusqu'alors, je n'étais intervenu dans de grands débats. Je briguais -le portefeuille par des amabilités, des thés, des commissions et des -votes. Et le porte-feuille ne venait pas. Il fallait me rendre maître -de la tribune.</p> - -<p>J'allai doucement. Trois jours plus tard, comme on discutait le budget -de la justice, je profitai de la circonstance pour demander modestement -au ministre s'il ne jugeait pas opportun de diminuer la hauteur des -shakos de la garde nationale. Ce n'était pas une demande de bien grande -importance; mais je prouvai néanmoins que j'étais capable de discuter -les affaires de l'État. Je citai Philopœmen, qui fit substituer les -brodequins trop étroits de ses soldats, et leurs lances trop légères; -et l'histoire ne jugea pas ces petits faits indignes d'être -enregistrés. La hauteur de nos shakos devait être modifiée, au nom de -l'esthétique et au nom de l'hygiène. Leur poids pouvait être fatal -pendant les revues, sous l'ardeur du soleil. L'un des préceptes -d'Hippocrate étant qu'il faut avoir la tête fraîche, il était cruel -d'obliger un individu, pour une simple considération d'uniforme, à -risquer sa santé et sa vie, et par conséquent l'avenir de sa famille. -La Chambre et le gouvernement devaient se souvenir que la garde -nationale était le soutien de la liberté et de l'indépendance, et que -les citoyens appelés à un service pénible, fréquent, et qui plus est -gratuit, avaient droit à ce qu'on leur donnât un uniforme léger et -commode. J'ajoutai que la lourdeur du shako faisait courber le front des -citoyens qui devaient au contraire l'élever avec fierté devant le -pouvoir. Et je pérorai avec cette pensée: le saule, qui incline ses -rameaux vers la terre, est l'arbre des cimetières; le palmier droit et -ferme, est l'arbre du désert, des places et des jardins.</p> - -<p>L'impression de ce discours fut diverse. Quant à la forme, à -l'envolée, à la partie littéraire et philosophique, tout le monde -tomba d'accord qu'il était impossible de tirer de plus brillantes -idées d'un simple shako. Mais au point de vue politique, mon attitude -fut considérée comme un désastre parlementaire. On insinua que je -versais dans l'opposition, elles ennemis du ministère voulurent -profiter de l'incident pour proposer une motion de défiance. Je -repoussai une semblable interprétation. Elle était non seulement -erronée, mais encore calomnieuse, tant il était notoire que j'appuyais -le cabinet. J'ajoutai que la nécessité de diminuer la hauteur du shako -n'était pas si urgente qu'on ne pût différer encore pendant quelques -années; en tous cas, j'étais prêt à transiger sur la réduction, et -je me contentais de trois ou quatre pouces en moins. Enfin, même si ma -proposition n'était pas adoptée, je m'estimais déjà heureux d'avoir -posé un jalon pour l'avenir.</p> - -<p>Quincas Borba ne fit aucune restriction.</p> - -<p>—Je ne suis pas homme politique, me dit-il au dîner. Je ne sais -si tu as bien ou mal fait; ce que sais, c'est que ton discours était -excellent. Et il mit en relief les parties saillantes, les belles -images, les arguments puissants, avec cette pondération dans la louange -qui sied si bien à un grand philosophe. Ensuite, il prit l'affaire à -son compte, et combattit le shako avec tant de véhémence que je finis -par me convaincre moi-même du péril qu'il offrait.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXXVII._A_UN_CRITIQUE">CXXXVII. À UN CRITIQUE</a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 10%;">Mon cher critique,</span></p> - -<p>Quelques pages plus haut, après avoir dit que j'avais cinquante ans, -j'ajoutais: «On commence déjà à sentir que mon style n'est plus -aussi leste Qu'aux premiers jours.» Peut-être cette phrase -paraîtra-t-elle dénuée de sens, étant donné mon état actuel. Mais -j'attire justement ton attention sur la subtilité de cette pensée. Je -ne veux point dire que je suis en ce moment plus vieux qu'en commençant -ce livre. La mort ne vieillit. Je veux dire qu'à chaque phase de cette -narration j'éprouve la sensation correspondante à la phase dont je -parle. Bon Dieu! quelle nécessité de mettre toujours les points sur -les <i>i!</i></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXXVIII._COMMENT_JE_NE_FUS_PAS_MINISTRE_DETAT">CXXXVIII. COMMENT JE NE FUS PAS MINISTRE D'ÉTAT</a></h4> - - -<p> -. . . . . . . . . . . . . . .<br /> -. . . . . . . . . . . . . . .<br /> -. . . . . . . . . . . . . . .<br /> -. . . . . . . . . . . . . . .<br /> -. . . . . . . . . . . . . . .<br /> -</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXXIX._QUI_EXPLIQUE_LE_CHAPITRE_ANTERIEUR">CXXXIX. QUI EXPLIQUE LE CHAPITRE ANTÉRIEUR</a></h4> - - -<p>Il y a des choses que l'on ne traduit bien que par le silence. Par -exemple ce qui fait le sujet du chapitre antérieur. Les ambitieux -déçus l'entendront. Si aucune passion n'égale celle du pouvoir, comme -d'aucuns le disent, imaginez le désespoir, la douleur, l'abattement où -je tombai le jour que je perdis mon fauteuil de député. Toutes mes -espérances s'effondraient; ma carrière politique était brisée. Or, -notez que Quincas Borba, d'après certaines inductions philosophiques -qu'il fit, jugea que mon ambition n'était pas la véritable passion du -pouvoir, mais un simple caprice, un désir de briller. Dans son opinion, -ce sentiment, quoique moins profond que l'autre, incommode davantage, -car il est de la nature de l'attrait qu'ont les femmes pour les -dentelles et les objets de toilette. Un Cromwell ou un Bonaparte, -ajouta-t-il, par cela même qu'il est brûlé par la passion du pouvoir, -finit toujours par y atteindre, par le droit chemin ou par des chemins -de traverse. Ce n'était pas mon cas. Mes aspirations n'ayant pas la -même intensité, je ne pouvais prétendre au même résultat. De là -venait mon désenchantement. Mon sentiment, selon les doctrines de -l'Humanitisme...</p> - -<p>—Va au diable, avec ton Humanitisme, interrompis-je. J'en ai -assez de ta philosophie, qui ne mène à rien.</p> - -<p>La brutalité de cette interruption, étant donnée la supériorité du -philosophe, était une véritable offense. Mais il excusa mon état -d'irritation. On nous apporta du café. Il était une heure de -l'après-midi; nous nous trouvions dans mon cabinet de travail qui -donnait sur le fond du jardin. C'était une salle confortable, meublée -de bons livres, d'objets d'art, et, entre autres, d'un Voltaire en -bronze, qui paraissait à cette heure accentuer son rire sarcastique et -l'acuité de son regard. Les sièges étaient excellents. Au dehors -brillait un grand soleil que Quincas Borba, par plaisanterie ou dans un -accès de lyrisme, appela un des ministres de la Nature. Des trois -fenêtres, pendaient trois cages, où des oiseaux sifflaient leurs -opéras rustiques. Tout avait l'apparence d'une conspiration des choses -contre l'homme. Et bien que je me trouvasse dans <i>mon</i> cabinet, en -face de <i>mon</i> jardin, assis dans <i>mon</i> fauteuil, au milieu de -<i>mes</i> livres, éclairé par <i>mon</i> soleil, et en train d'écouter le -ramage de <i>mes</i> oiseaux, je ne pouvais me consoler de la perte d'un -autre fauteuil, auquel je n'avais plus droit.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXL._LES_CHIENS">CXL. LES CHIENS</a></h4> - - -<p>—Mais enfin qu'as-tu l'intention de faire maintenant? me demanda -Quincas Borba, en allant poser sa tasse sur le rebord d'une des -fenêtres.</p> - -<p>—Je ne sais pas. Je vais aller m'enfermer à la Tijuca; fuir les -hommes. Je suis honteux et las. Tant de beaux rêves, mon cher Borba, -tant de beaux rêves, et je ne suis rien.</p> - -<p>—Rien! interrompit Quincas Borba avec un geste d'indignation.</p> - -<p>Pour me distraire, il m'invita à sortir. Nous marchâmes dans la -direction d'Engenho Velho. Nous allions à pied, tout en philosophant. -Jamais je n'oublierai l'action sédative de cette promenade. La parole -de ce grand homme était le cordial de la sagesse. Il me dit que je ne -pouvais échapper au combat. Puisque l'on me fermait la tribune, je -devais fonder un journal. Il employa même une expression vulgaire, -démontrant ainsi que le langage philosophique peut, une fois ou -l'autre, user des métaphores populaires.</p> - -<p>—Fonde un journal, me dit-il, et renverse-moi toute cette petite -paroisse.</p> - -<p>—Magnifique idée! Je vais fonder un journal; je vais les réduire -en miettes, je vais...</p> - -<p>—Lutter. Peu importe le résultat. L'essentiel est de lutter. La -vie, c'est la lutte. La vie sans la lutte, c'est une mer morte au centre -de l'organisme universel.</p> - -<p>Peu après, nous tombâmes sur deux chiens qui se battaient. C'est un -événement sans valeur aux regards d'un homme vulgaire. Quincas Borba -me les fit observer. Il me désigna un os, motif de la guerre, et mon -attention fut attirée sur cette circonstance: il n'y avait pas de chair -sur Los. L'os était nu. Les chiens grognaient, se mordaient, et leurs -yeux étincelaient de fureur. Quincas Borba mit sa canne sous son bras -et semblait en extase.</p> - -<p>—Que c'est beau! disait-il de temps à autre.</p> - -<p>Je voulus l'entraîner, mais en vain. Il paraissait vissé au sol, et il -ne reprit son chemin qu'après avoir assisté à la défaite de l'un des -deux chiens qui alla porter sa faim ailleurs. Je remarquai qu'il était -joyeux, bien qu'il contînt la manifestation de sa joie, comme il -convient à un grand philosophe. Il me fit observer la beauté du -spectacle, rappela le sujet de la lutte, conclut que les chiens avaient -faim. Mais la privation d'aliments n'est rien auprès des effets -généraux de la philosophie. Sur quelques parties du globe, le -spectacle est plus grandiose. Les créatures humaines y disputent aux -chiens les os et autres aliments les moins appétissants. La lutte se -complique, parce que l'intelligence de l'homme entre en action, avec -toute la sagacité accumulée en lui par les siècles, etc.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXLI._LA_DEMANDE_SECRETE">CXLI. LA DEMANDE SECRÈTE</a></h4> - - -<p>Que de choses il y a dans un menuet, comme dit l'autre. Que de choses -il y a dans un combat de chiens! Mais je n'étais pas un disciple servile -et timoré, incapable de faire une réflexion opportune. Tout en -marchant, je lui fis part d'un doute. Je ne comprenais pas très bien -l'utilité de disputer la nourriture aux chiens. Il me répondit avec -une exceptionnelle bienveillance:</p> - -<p>—Il est indiscutablement plus logique de la disputer aux autres -hommes, car leur condition est la même, et le plus fort l'emporte sur le -plus faible. Mais pourquoi ne serait-ce pas un spectacle grandiose de la -disputer aux chiens. On a mangé volontairement des sauterelles comme le -Précurseur, ou pis encore, comme Ézéchiel. Donc, ce qui est ignoble -est pourtant mangeable. Reste à savoir s'il est plus digne pour l'homme -de disputer de semblables aliments pour satisfaire une nécessité -naturelle, ou de manger ces mêmes aliments en vertu d'une exaltation -religieuse et qui peut être passagère, tandis que la faim est -éternelle comme la vie et comme la mort.</p> - -<p>Nous étions arrivés sur le seuil de la maison. On me remit une lettre, -en me disant qu'elle venait de la part d'une dame. Nous rentrâmes, et -Quincas Borba, avec Indiscrétion propre à un philosophe, s'en fut lire -les titres des livres sur une étagère, tandis que je parcourais la -lettre, qui était de Virgilia.</p> - - -<p><span style="margin-left: 10%;">Mon bon ami,</span></p> - -<p>Dona Placida est au plus mal. Veuillez donc faire quelque chose pour -elle. Elle demeure dans l'impasse des <i>Escadinhas</i>; voyez s'il est -possible de la faire entrer à l'hôpital.</p> - -<p><span style="margin-left: 30%;">Votre amie dévouée,</span></p> - -<p><span style="margin-left: 50%;">V.</span></p> - - -<p>Ce n'était pas l'anglaise fine et correcte de Virgilia, mais une -écriture contrefaite et inégale. Le V de la signature était un simple -paraphe, sans intention alphabétique. De sorte qu'il était possible, -le cas échéant, de récuser la paternité de la lettre. Je tournai et -retournai le papier. Pauvre Dona Placida!... Eh bien! et les cinq contos -de la plage de la Gamboa que je lui avais donnés. Je ne pouvais -comprendre que...</p> - -<p>—Tu vas comprendre, me dit Quincas Borba, en tirant un livre du -rayon.</p> - -<p>—Comprendre quoi! demandai-je abasourdi.</p> - -<p>—Tu vas comprendre que je t'ai dit la vérité. Pascal est un de -mes ancêtres spirituels. Et bien que ma philosophie soit de beaucoup -supérieure à la sienne, je ne puis nier qu'il ait été un grand -homme. Or que dit-il dans cette page? (Et le chapeau sur la tête, la -canne sous le bras, il me désignait du doigt le passage.) Que dit-il? -Il dit que l'homme a sur le reste de l'univers le grand avantage de -savoir qu'il est sujet à la mort, alors que les autres êtres ne se -doutent point qu'ils sont périssables. Tu vois; lorsqu'un homme dispute -un os à un chien, il a sur celui-ci le grand avantage de savoir qu'il a -faim. C'est cela qui rend, comme je te le disais, la lutte grandiose. -«Il sait qu'il meurt», expression profonde. Je crois que la mienne est -plus profonde encore, «il sait qu'il a faim». Donc le fait de mourir -limite en quelque sorte l'entendement humain. La conscience de -l'extinction dure un instant très court et finit pour toujours, alors -que la faim a l'avantage de revenir et de prolonger l'état conscient. -Il me semble, sans immodestie, que la formule de Pascal est inférieure -à la mienne, sans cesser d'être une grande pensée, car Pascal fut un -grand homme.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXLII._JE_NIRAI_PAS">CXLII. JE N'IRAI PAS</a></h4> - - -<p>Tandis qu'il remettait le livre sur le rayon, je relisais le billet. Au -dîner, voyant que je parlais peu, que je mâchais les mets sans me -décider à avaler les bouchées, que je considérais le coin de la -salle, le bout de la table, une assiette, une chaise, une mouche -invisible, il me dit:</p> - -<p>—Tu as quelque chose? Je parie que c'est cette lettre?...</p> - -<p>Et réellement j'étais furieux de cette demande de Virgilia. J'avais -donné à Dona Placida cinq contos de reis. Je doute que personne eût -été aussi généreux que moi, cinq contos! Et qu'en avait-elle fait? -Naturellement elle les avait jetés par la fenêtre en faisant la noce, -et maintenant, en route pour l'hôpital! Elle pouvait bien y aller toute -seule. On meurt partout. De plus je ne savais où trouver cette impasse -des <i>Escadinhas.</i> Mais le nom seul indiquait un coin obscur de la -ville. Il me fallait aller là, attirer l'attention des voisins, battre à -la porte, etc. Au diable! Je n'y vais pas.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXLIII._UTILITE_RELATIVE">CXLIII. UTILITÉ RELATIVE</a></h4> - - -<p>Mais la nuit, bonne conseillère, me fit comprendre que, par simple -courtoisie, je devais obtempérer aux désirs de mon ancienne -maîtresse.</p> - -<p>—C'est un billet tiré sur moi, et que je dois payer à l'échéance, -dis-je en me levant.</p> - -<p>En achevant de déjeuner, je me rendis chez Dona Placida. Je trouvai une -vieille carcasse enveloppée dans des haillons et couchée sur un grabat -nauséabond. Je lui donnai quelque argent, et le lendemain je la fis -transporter à l'hôpital de la Miséricorde, où elle mourut une -semaine après. On la trouva sans vie, le matin. Elle sortit de -l'existence en se cachant, comme elle y était entrée. Une fois encore, -je me demandai, comme au chapitre LXXV, si c'était pour ce beau -résultat que le sacristain de la cathédrale et la pâtissière avaient -procréé Dona Placida dans un moment de sympathie spécifique. Mais je -pensai aussitôt que sans Dona Placida mes amours avec Virgilia auraient -peut-être été interrompues ou immédiatement brisées, en pleine -effervescence; l'utilité de la vie de Dona Placida avait sans doute -été de les entretenir. Utilité relative, j'en conviens; mais qu'y -a-t-il d'absolu dans ce monde?</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXLIV._EXPLICATION_SUPERFLUE">CXLIV. EXPLICATION SUPERFLUE</a></h4> - - -<p>Quant aux cinq contos, est-il besoin de dire qu'un jardinier du -voisinage feignit de tomber amoureux de Dona Placida, parvint à -éveiller en elle les sens ou la vanité, et l'épousa? Au bout de -quelques mois, il inventa une affaire quelconque, vendit les titres et -s'enfuit avec l'argent. Inutile, n'est-ce pas? C'est comme pour les -chiens de Quincas Borba. Simple répétition d'un chapitre.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXLV._LE_PROGRAMME">CXLV. LE PROGRAMME</a></h4> - - -<p>Il fallait donc fonder un journal. Je rédigeait le programme, qui -était une application politique de l'Humanitisme. Seulement, comme -Quincas Borba n'avait pas encore publié son livre, qu'il retouchait -d'année en année, nous résolûmes de n'y faire aucune allusion. -Quincas Borba exigea seulement une déclaration autographe et secrète -où je reconnaissais que certains principes nouveaux appliqués à la -politique étaient tirés de son œuvre encore inédite.</p> - -<p>C'était un superbe programme. J'y promettais de sauver la société, de -détruire les abus, de défendre les principes libéraux et -conservateurs. J'y faisais un appel au commerce et à l'agriculture. J'y -citais Guizot et Ledru-Rollin, et je finissais par cette menace que -Quincas Borba trouva mesquine et locale: «La nouvelle doctrine que nous -professons renversera inévitablement le ministère.» Je confesse que, -dans les circonstances politiques d'alors, le programme me sembla un -chef-d'œuvre. Je fis comprendre à Quincas Borba que la menace de la -fin, loin d'être mesquine, était saturée du plus pur Humanitisme, et -il se rendit à mes raisons. Car enfin, l'Humanitisme ne comporte aucune -exclusion: les guerres de Napoléon et un combat de chèvres présentent -la même sublimité, à cela près que les soldats de Napoléon avaient -la notion de la mort, notion qui échappe aux chèvres, en apparence du -moins. Or je ne faisais qu'appliquer aux circonstances notre formule -philosophique: Humanitas voulait substituer Humanitas pour la plus -grande consolation d'Humanitas.</p> - -<p>—Tu es mon disciple bien-aimé, mon calife! s'écria Quincas Borba -avec un accent de tendresse que je ne lui connaissais pas. Je puis dire -comme le grand Mahomet: «Si le soleil et la lune venaient à l'encontre de -mes idées, je ne reculerais pas.» Crois bien, mon cher Braz Cubas, -qu'elles contiennent la vérité éternelle antérieure aux mondes et -postérieure aux siècles.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXLVI._UNE_EXTRAVAGANCE">CXLVI. UNE EXTRAVAGANCE</a></h4> - - -<p>Je fis aussitôt passer dans la presse une note discrète annonçant -que, sous quelques semaines, il allait paraître un journal d'opposition -rédigé par le D<sup>r</sup> Braz Cubas. Quincas Borba, après l'avoir lue, -prit la plume, et, dans un élan de fraternité vraiment <i>humaniste</i>, -ajouta cette phrase: «l'un des membres les plus distingués du dernier -Parlement».</p> - -<p>Le jour suivant, je vis entrer Cotrim. Il était bouleversé, mais -affectait un air tranquille et gai. Il avait lu la notice, et, en bon -parent, il voulait me dissuader de ma résolution. C'était une erreur, -une erreur fatale. J'allais me placer dans une situation difficile, et -me fermer pour toujours les portes de la Chambre des députés. Non -seulement le ministère lui paraissait excellent, ce qui pouvait -d'ailleurs ne pas être mon opinion, mais, qui plus est, il avait toutes -les chances de durer longtemps. Que pouvais-je bien gagner en me vouant -à l'ostracisme? Quelques-uns des ministres me voulaient du bien. Il -n'était pas impossible qu'à la première vacance...</p> - -<p>Je l'interrompis pour lui dire que j'avais beaucoup médité avant de -prendre une décision et que je ne reculerais pas d'une semelle. Je lui -offris de lui lire mon programme, mais il se refusa énergiquement à -l'entendre, en disant qu'il ne voulait aucunement prendre part à mon -extravagance.</p> - -<p>—Car c'en est une, vraiment; prenez le temps de la réflexion, et -vous verrez si je n'ai pas raison.</p> - -<p>Sabine vint à la rescousse, le soir, au théâtre. Elle laissa son mari -et sa fille dans la loge, me prit le bras, et m'entraîna dans le -corridor.</p> - -<p>—Mon petit Braz, qu'est-ce que tu vas faire? me demanda-t-elle -avec une visible tristesse. Quelle idée de provoquer le Gouvernement, sans -nécessité, quand tu pourrais...</p> - -<p>Je répliquai qu'il ne pouvait me convenir de mendier un fauteuil au -Parlement; que mon idée était de renverser le ministère, qui ne me -paraissait pas opportun, et qui était en opposition avec mes -conceptions philosophiques. Je lui promis de toujours employer un -langage courtois, bien qu'énergique. La violence n'était pas mon fait. -Sabine se donnait des tapes sur les doigts avec son éventail, -dodelinait de la tête, insistant toujours, tantôt suppliante, et -tantôt menaçante. Je répondais non, non et non.</p> - -<p>—C'est bon, dit-elle, tu préfères les mauvais conseils d'étrangers -envieux à ceux de ton beau-frère et aux miens. Fais ce qu'il te -plaira. Nous avons rempli notre devoir. Et, me tournant le dos, elle -rentra dans sa loge.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXLVII._LE_PROBLEME_INSOLUBLE">CXLVII. LE PROBLÈME INSOLUBLE</a></h4> - - -<p>Je publiai le journal. Vingt-quatre heures après son apparition, je lus -dans un autre une déclaration de Cotrim, disant en substance que, bien -qu'étranger à tous les partis, il jugeait devoir déclarer hautement -qu'il n'avait aucune part directe ou indirecte dans la publication de la -feuille de son beau-frère, le D<sup>r</sup> Braz Cubas, dont il désapprouvait -entièrement les idées et les procédés en cette circonstance. Le -ministère actuel, comme d'ailleurs n'importe quel autre composé de -gens aussi éminents, lui paraissait propre à faire le bonheur de la -nation.</p> - -<p>Je n'en pouvais croire mes yeux. Je me les frottai deux ou trois fois. -Puis je relus la déclaration inopportune, insolite et énigmatique. -S'il était étranger aux partis, que pouvait bien lui faire un incident -aussi banal que la publication d'un nouveau journal? Est-on donc obligé -de déclarer par la voie des journaux si l'on est ou non favorable à un -ministère? Réellement l'intrusion de Cotrim dans cette affaire était -aussi mystérieuse que son agression personnelle. Nos relations -s'étaient toujours maintenues dans les meilleurs termes, après notre -réconciliation. Nous n'avions plus eu l'ombre d'un dissentiment. Bien -au contraire, je lui avais rendu des services; comme par exemple, alors -que j'étais député, l'obtention pour lui d'une fourniture à la -marine, qui continuait encore, et qui, suivant ses propres calculs, et -comme il me l'avait dit deux ou trois semaines auparavant, devait lui -donner en trois ans près de deux cents contos de reis. Le souvenir du -bienfait ne l'avait point empêché de renier publiquement son -beau-frère. Il devait avoir un motif bien puissant pour venir si mal à -propos manifester son ingratitude, j'avoue que c'était pour moi un -problème insoluble...</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXLVIII._THEORIE_DU_BIENFAIT">CXLVIII. THÉORIE DU BIENFAIT</a></h4> - - -<p>...Si insoluble que Quincas Borba lui-même n'en put sortir, après -l'avoir étudié longuement et avec attention.</p> - -<p>—Bah! dit-il, tous les problèmes ne valent pas cinq minutes -d'attention.</p> - -<p>Quant à l'accusation d'ingratitude, il la rejeta entièrement, non pas -comme improbable, mais parce qu'elle ne concordait pas avec les -conclusions d'une bonne philosophie <i>humaniste.</i></p> - -<p>—Tu ne nieras pas, me dit-il, que la satisfaction du bienfaiteur -est toujours bien supérieure à celle de l'individu qui bénéficie du -bienfait. Une fois que l'effet essentiel est produit, c'est-à-dire dès -que la privation a cessé, l'organisme revient à son état antérieur -d'indifférence. Suppose que tu aies trop serré la boucle de ton -pantalon. Pour échapper au supplice, tu la desserres, tu respires, tu -savoures un court instant de jouissance, après quoi, ton organisme -retourne à sa primitive indifférence, sans que tu conserves le -souvenir des doigts qui t'ont rendu service.</p> - -<p>La mémoire n'est pas une plante aérienne; elle meurt quand elle n'a -pas de terrain solide où pousser des racines. L'espérance de faveurs -nouvelles empêche bien celui qui en a reçu une première de l'oublier -complètement. Mais ce phénomène, l'un des plus admirables d'ailleurs -que la philosophie puisse trouver sur son chemin, s'explique par la -mémoire des privations antérieures, ou, pour user d'une autre formule, -par la privation qui se prolonge dans la mémoire, laquelle répercute -la gêne passée et conseille de ne point perdre la possibilité d'un -remède opportun. Je ne dis pas qu'en dehors de cette circonstance la -mémoire du bienfait ne puisse subsister, accompagnée d'une affection -plus ou moins intense; mais c'est là une véritable aberration, sans -aucune valeur aux yeux du philosophe.</p> - -<p>—Mais, répliquai-je, s'il n'y a aucune raison pour que celui qui -a reçu un bienfait en conserve le souvenir, il y en a bien moins encore -pour que ce bienfait subsiste dans le souvenir du bienfaiteur.</p> - -<p>—Il est inutile d'expliquer ce qui est évident de sa nature, me -répondit Quincas Borba. Mais je dirai plus: La persistance du bienfait -dans le souvenir de celui qui l'exerce s'explique par la nature même de -l'acte et de ses effets. D'abord, il y a le sentiment d'une bonne -action, et par déduction la conscience que nous sommes capables de -bonnes actions. Il y a ensuite le sentiment d'une supériorité en -relation à une autre créature, supériorité dans l'état et dans les -moyens. Et c'est là une des choses les plus agréables à l'humaine -nature, si l'on en croit les opinions les mieux autorisées. Érasme, -qui a écrit un certain nombre de bonnes choses dans son éloge de la -folie, a appelé l'attention sur la complaisance que mettent les baudets -à se gratter mutuellement. Je suis loin de dédaigner cette observation -d'Érasme. Mais j'ajouterai ce qu'elle omet: à savoir, que si l'un des -deux baudets gratte mieux que l'autre, le premier doit avoir dans le -regard un éclair spécial de satisfaction. Si une jolie femme se -regarde dans son miroir, c'est pour avoir la certitude d'une certaine -supériorité sur une multitude d'autres femmes, moins jolies qu'elle, -ou absolument laides. La conscience fait de même; il lui plaît de se -contempler quand elle se trouve à son gré. Le remords n'est que -l'angoisse d'une conscience qui se trouve laide. N'oublie pas que tout -est une irradiation d'Humanitas et que par conséquent le bienfait et -ses conséquences sont des phénomènes parfaitement admirables.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXLIX._ROTATION_ET_TRANSMISSION">CXLIX. ROTATION ET TRANSMISSION</a></h4> - - -<p>Chacune de nos entreprises, chacune de nos affections, représente un -cycle entier de la vie humaine. Le premier numéro de mon journal fit -poindre dans mon âme un et de credos. Quelques jours auparavant, j'avais -imaginé l'hypothèse d'une révolution sociale, religieuse et politique -qui eût fait de l'archevêque de Cantuaria un simple receveur à -Petrópolis, et je m'étais livré à de longues spéculations pour -savoir si le receveur eût éliminé l'évêque, si l'évêque eût -éliminé le receveur, ou quelle part d'un receveur peut se combiner -avec un archevêque, etc.: questions en apparence insolubles, mais non -dans la réalité, si l'on prend garde qu'il peut y avoir dans un -archevêque deux archevêques, celui de la bulle, et l'autre. Voilà, je -serai nabab.</p> - -<p>C'était une simple plaisanterie. J'en fis part à Quincas Borba, qui me -regarda avec attention et avec une certaine tristesse, et poussa la -commisération au point de me dire que j'étais fou. Je me mis à rire -tout d'abord; mais la noble conviction du philosophe finit par faire -naître en moi une certaine terreur. L'unique objection que je pouvais -faire, c'est que je ne me sentais pas le moins du monde fou; mais elle -tombait d'elle-même, si l'on songe que les vrais fous ne sentent jamais -leur folie. Et voyez s'il y a quelque fondement à l'opinion populaire -qui déclare que les philosophes ne s'occupent pas de menus détails. Le -lendemain, Quincas Borba m'envoya un aliéniste. Je le connaissais, et -je demeurai atterré de sa visite. Il s'acquitta de sa mission avec le -plus grand tact, et me quitta si joyeusement que j'eus le courage de lui -demander si vraiment il ne me trouvait pas fou.</p> - -<p>—Non, me dit-il. Vous êtes dans la plénitude de votre jugement.</p> - -<p>—Alors, Quincas Borba s'est trompé.</p> - -<p>—Complètement. Je dirai plus: si vous êtes son ami, veillez à le -distraire...</p> - -<p>—Juste ciel! vous croyez?... un homme d'un si grand talent, un -philosophe!</p> - -<p>—Peu importe; la folie entre dans tous les cerveaux.</p> - -<p>Figurez-vous mon affliction. L'aliéniste, voyant l'effet de mes -paroles, connut que j'étais vraiment l'ami de Quincas Borba, et essaya -de diminuer la gravité de son diagnostic. Il me dit que ça pouvait -n'être rien, et ajouta qu'un grain de folie, loin d'être nuisible, -donne du piquant à la vie. Comme je rejetais cette opinion avec -horreur, l'aliéniste sourit, et me dit une chose si extraordinaire, si -extraordinaire qu'elle mérite au moins un chapitre tout entier.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CL._PHILOSOPHIE_DES_EPITAPHES">CL. PHILOSOPHIE DES ÉPITAPHES</a></h4> - - -<p>Je m'éloignai des groupes, en feignant de lire les épitaphes. -D'ailleurs, j'aime les épitaphes. Elles sont, parmi les civilisés, -l'expression de ce pieux et secret égoïsme qui pousse l'homme à -enlever à la mort un peu de l'ombre dont elle s'entoure. De là vient -sans doute la tristesse de ceux qui savent que leurs morts reposent dans -la fosse commune. Il leur semble que la pourriture anonyme les atteint -eux-mêmes.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CLI._LA_MONNAIE_DE_VESPASIEN">CLI. LA MONNAIE DE VESPASIEN</a></h4> - - -<p>Tout le monde était parti; ma voiture m'attendait à la porte du -cimetière. J'y montai et m'éloignai en allumant un cigare. La -cérémonie continuait présente à ma vue, comme les sanglots de -Virgilia continuaient présents à mon ouïe, d'une façon mystérieuse, -vague et problématique. Virgilia avait trompé son mari avec -enthousiasme, et le pleurait avec sincérité. Il était difficile de -combiner ces deux attitudes, et je m'y efforçai en vain pendant le -reste du trajet. Ce ne fut qu'en mettant pied à terre, devant chez moi, -que je m'avisai de la possibilité et même de la facilité d'une telle -combinaison. Douce nature! la monnaie de la douleur est comme celle de -Vespasien, elle n'a pas d'odeur; on la prend de la même manière, qu'on -la trouve sur le mal ou sur le bien. La morale pourra bien censurer ma -complice; mais que t'importe, implacable amie, douce, trois fois douce -Nature, puisque tu as reçu ponctuellement ses larmes?</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CLII._LALIENISTE">CLII. L'ALIÉNISTE</a></h4> - - -<p>Je commence à devenir pathétique, et je préfère aller dormir. -Pendant mon sommeil, je rêvai que j'étais nabab, et je me réveillai -avec cette idée. J'aimais parfois à me bercer à ces contrastes de -régions, d'états et de credos. Quelques jours auparavant, j'avais -imaginé l'hypothèse d'une révolution sociale, religieuse et politique -qui eût fait de l'archevêque de Cantuaria un simple receveur à -Petrópolis, et je m'étais livré à de longues spéculations pour -savoir si le receveur eût éliminé l'évêque, si l'évêque eût -éliminé le receveur, ou quelle part d'un receveur peut se combiner -avec un archevêque, etc.: questions en apparence insolubles, mais non -dans la réalité, si l'on prend garde qu'il peut y avoir dans un -archevêque deux archevêques, celui de la bulle, et l'autre. Voilà, je -serai nabab.</p> - -<p>C'était une simple plaisanterie. J'en fis part à Quincas Borba, qui me -regarda avec attention et avec une certaine tristesse, et poussa la -commisération au point de me dire que j'étais fou. Je me mis à rire -tout d'abord; mais la noble conviction du philosophe finit par faire -naître en moi une certaine terreur. L'unique objection que je pouvais -faire, c'est que je ne me sentais pas le moins du monde fou; mais elle -tombait d'elle-même, si l'on songe que les vrais fous ne sentent jamais -leur folie. Et voyez s'il y a quelque fondement à l'opinion populaire -qui déclare que les philosophes ne s'occupent pas de menus détails. Le -lendemain, Quincas Borba m'envoya un aliéniste. Je le connaissais, et -je demeurai atterré de sa visite. Il s'acquitta de sa mission avec le -plus grand tact, et me quitta si joyeusement que j'eus le courage de lui -demander si vraiment il ne me trouvait pas fou.</p> - -<p>—Non, me dit-il. Vous êtes dans la plénitude de votre jugement.</p> - -<p>—Alors, Quincas Borba s'est trompé.</p> - -<p>—Complètement. Je dirai plus: si vous êtes son ami, veillez à le -distraire...</p> - -<p>—Juste ciel! vous croyez?... un homme d'un si grand talent, un -philosophe!</p> - -<p>—Peu importe; la folie entre dans tous les cerveaux.</p> - -<p>Figurez-vous mon affliction. L'aliéniste, voyant l'effet de mes -paroles, connut que j'étais vraiment l'ami de Quavec un poids -sur la poitrine et sur la conscience. Au cimetière, au moment où je -lançai la pelletée de terre sur le cercueil, le bruit du gravier sur -les planches, dans la fosse, me fit passer un frisson, passager c'est -vrai, mais désagréable tout de même. L'après-midi était couleur de -plomb; le cimetière, les vêtements de deuil...</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CLIII._LES_NAVIRES_DU_PIREE">CLIII. LES NAVIRES DU PIRÉE</a></h4> - - -<p>—Vous devez vous souvenir, me dit l'aliéniste, de ce fameux -maniaque athénien, qui supposait que tous les navires qui entraient dans -le Pirée lui appartenaient. C'était un pauvre diable qui n'avait -peut-être pas même pour dormir le tonneau de Diogène. Mais la -possession imaginaire des navires valait tous les drachmes de l'Hellade. -Eh bien! il y a en chacun de nous un maniaque d'Athènes. Et si -quelqu'un jure qu'il n'a pas possédé en imagination trois ou quatre -bateaux dans sa vie, il un faux serment.</p> - -<p>—Vous aussi? demandai-je.</p> - -<p>—Naturellement.</p> - -<p>—Et moi!</p> - -<p>—Comme les autres; et aussi votre domestique, qui est, je crois, -cet homme en train de secouer des tapis par la fenêtre.</p> - -<p>De fait, un valet de chambre battait les tapis, tandis que nous -parlions dans le jardin, tout auprès. L'aliéniste me fit remarquer qu'il -avait ouvert tout grand les fenêtres, et relevé les rideaux, de façon -qu'on pût voir du dehors la salle richement meublée; et il conclut:</p> - -<p>—Votre domestique a la manie de l'Athénien. Il suppose que ces -navires sont à lui. Cette douce illusion fait de lui un des heureux de ce -monde.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CLIV._REFLEXION_CORDIALE">CLIV. RÉFLEXION CORDIALE</a></h4> - - -<p>Si l'aliéniste a raison, me dis-je, Quincas Borba n'est pas à -plaindre. C'est une question de plus ou de moins. Toutefois, il est bon -de veiller sur lui, et d'éviter que des maniaques d'autres régions ne -fassent incursion dans son cerveau.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CLV._ORGUEIL_DE_LA_SERVILITE">CLV. ORGUEIL DE LA SERVILITÉ</a></h4> - - -<p>Quincas Borba ne partagea pas l'opinion de l'aliéniste, en ce qui -concernait mon valet de chambre.</p> - -<p>—On peut, métaphoriquement, attribuer à ton domestique la manie -de l'Athénien; mais les métaphores ne sont ni des idées ni des -observations prises dans la nature. Ton domestique est poussé par un -sentiment noble, et parfaitement régi par les lois de l'Humanitisme: -c'est l'orgueil de la servilité. Il veut montrer qu'il n'est pas le -domestique de n'importe qui.</p> - -<p>Et Quincas Borba attira mon attention sur les cochers de grandes -maisons, plus orgueilleux que les maîtres, sur les garçons d'hôtels, -dont la sollicitude est dosée suivant la condition sociale du voyageur. -Et il conclut en disant que c'était là un sentiment délicat et noble, -et qui prouvait une fois de plus que l'homme peut être sublime, même -quand il cire des chaussures.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CLVI._PHASE_BRILLANTE">CLVI. PHASE BRILLANTE</a></h4> - - -<p>—C'est toi qui es sublime! m'écriai-je en le prenant dans mes bras.</p> - -<p>En effet, était-il croyable qu'un homme aussi profond sombrât dans la -démence? C'est ce que je lui dis après l'avoir lâché, en lui -répétant les soupçons de l'aliéniste. Je ne saurais décrire -l'impression que lui fit cette confidence. Je me rappelle qu'il frémit -et devint tout pâle.</p> - -<p>À cette époque, je me réconciliai de nouveau avec Cotrim, sans bien -savoir pourquoi nous nous étions fâchés. La réconciliation fut -opportune; la solitude me pesait, et la vie était pour moi la pire des -fatigues, la fatigue sans travail. Peu après, il m'invita à m'affilier -à un tiers ordre. J'acceptai après avoir consulté Quincas Borba.</p> - -<p>—Je ne vois pas d'inconvénient, me dit-il, à ce que tu entres -temporairement dans cet ordre. J'ai l'intention d'annexer à ma -philosophie une partie liturgique et dogmatique. L'Humanitisme doit -être aussi une religion, la religion de l'avenir, la seule véritable. -Le christianisme est bon pour les femmes et les mendiants, et les autres -ne valent pas mieux. Elles offrent toutes les mêmes vulgarités et les -mêmes faiblesses. Le paradis chrétien est le digne émule du paradis -de Mahomet. Et quant au nirvana de Bouddha, c'est une conception de -paralytique. Tu verras ce qu'est la religion de l'Humanitisme. -L'absorption finale, la phase <i>contractive</i> est la reconstitution de -la substance et non son anéantissement. Va où l'on t'appelle; mais -n'oublie pas que tu es mon calife.</p> - -<p>Et admirez ma modestie. J'entrai dans le tiers ordre de ***; j'y -exerçai quelques charges, et ce fut la phase la plus brillante de ma -vie. Et pourtant je me tais, je ne dis rien, je ne raconte pas mes -services, le bien que je fis aux pauvres et aux malades, ni les -récompenses que je reçus: je ne dis rien, absolument rien.</p> - -<p>Peut-être l'économie sociale pourrait-elle trouver quelque avantage -dans une démonstration de la supériorité d'une récompense subjective -et immédiate sur une récompense étrangère. Mais ce serait rompre le -silence que j'ai juré de garder. D'ailleurs les phénomènes de -conscience sont de difficile analyse. D'autre part, si j'en contais un, -je devrais conter tous ceux qui s'y rapporteraient, et je finirais par -écrire un chapitre de psychologie. Ce que je puis affirmer, c'est que -ce fut la phase la plus brillante de mon existence. Les tableaux -étaient tristes, ils étaient empreints de la monotonie du malheur, qui -est aussi ennuyeuse que la monotonie de la jouissance, et peut-être -encore davantage. Mais l'allégresse que l'on procure aux âmes des -souffrants et des pauvres est une récompense de quelque valeur. Et que -l'on ne dise pas qu'elle est négative parce que celui qui reçoit le -bienfait est seul à en bénéficier. Non. J'en recevais le reflet, et -si vif qu'il me donnait une excellente idée de moi-même.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CLVII._DEUX_RENCONTRES">CLVII. DEUX RENCONTRES</a></h4> - - -<p>Au bout de quelques années, trois ou quatre environ, j'en eus assez de -ma charge, et je m'en démis en faisant un don de valeur, qui me mérita -l'honneur devoir mon portrait mis dans la sacristie. Mais avant de -passera un autre ordre d'idées, je dirai que je vis mourir à -l'hôpital de notre ordre, devinez qui... la belle Marcella. Et je la -vis mourir le même jour où, en allant distribuer des aumônes dans un -bouge, je rencontrai... je vous le donne en mille... je rencontrai la -fleur du buisson, Eugenia, la fille de Dona Eusebia et de Villaça, -boiteuse comme par le passé, et plus triste encore.</p> - -<p>Elle pâlit en me reconnaissant et baissa les yeux. Mais aussitôt, elle -releva la tête, et me considéra avec dignité. Je compris qu'elle ne -recevrait pas l'aumône de ma poche, et je lui tendis la main comme -j'eusse fait à la femme d'un banquier. Elle me salua et s'enferma dans -son galetas.</p> - -<p>Jamais je ne la revis. Jamais je ne sus rien de son existence, ni si sa -mère était morte, ni quel désastre de sa vie l'avait ravalée dans -une telle misère. Je sais seulement qu'elle était toujours aussi -boiteuse et aussi triste. Ce fut sous cette impression profonde que -j'entrai dans l'hôpital où Marcella avait été conduite la veille, et -où je la vis expirer une demi-heure plus tard, laide, maigre et -décrépite...</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CLVIII._LA_DEMI_DEMENCE">CLVIII. LA DEMI-DÉMENCE</a></h4> - - -<p>Je compris que j'étais vieux et que j'avais besoin d'un soutien. Mais -Quincas Borba était parti six mois auparavant pour Minas, en emportant -avec lui la meilleure des philosophies. Il revint quatre mois plus tard, -et entra chez moi, un matin, dans un état voisin de celui où je -l'avais trouvé au Jardin Public. Seulement, son regard était autre. La -folie avait fait son œuvre. Il me raconta que, voulant perfectionner sa -doctrine de l'Humanitisme, il avait brûlé le premier manuscrit, et -qu'il allait en écrire un second. La partie dogmatique était déjà -achevée; il ne lui restait qu'à la mettre sur le papier. Ce serait la -véritable religion de l'avenir.</p> - -<p>—Jures-tu par Humanitas? me demanda-t-il.</p> - -<p>—Tu le sais bien.</p> - -<p>C'est à peine si la voix sortait de sa poitrine. Et d'ailleurs, je -n'avais pas découvert toute la cruelle vérité; Quincas Borba non -seulement était fou, mais encore il avait la compréhension de son -état, et ce reste de conscience, semblable à la faible lueur d'une -veilleuse dans les ténèbres, compliquait encore l'horreur de sa -situation. Pourtant, il ne s'irritait pas contre le mal. Au contraire, -il disait que c'était un témoignage d'Humanitas, qui se jouait de -lui-même. Il me récitait de longs chapitres de son livre, ainsi que -des antiennes et des litanies spirituelles. Il reproduisit même devant -moi une danse sacrée dont il avait réglé les pas pour les -cérémonies de l'Humanitisme. La grâce lugubre avec laquelle il levait -et secouait les jambes, était prodigieusement fantastique. D'autres -fois il se mettait dans un coin, les regards en l'air, et, de temps à -autre, une lueur persistante de raison y brillait avec la tristesse -d'une larme.</p> - -<p>Il mourut peu après, chez moi, répétant et jurant jusqu'au bout que -la douleur est une illusion et que Pangloss, Pangloss si calomnié, -n'était pas aussi sot que le disait Voltaire.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CLIX._NEGATIVES_SUR_NEGATIVES">CLIX. NÉGATIVES SUR NÉGATIVES</a></h4> - - -<p>Entre la mort de Quincas Borba et la mienne, il faut intercaler tous -les événements que j'ai déjà racontés dans la première partie de ce -livre. Le principal fut l'invention de l'emplâtre Braz Cubas, dont -j'emportai le secret dans la tombe. Divin emplâtre, tu m'aurais donné -la première place parmi les hommes; tu m'aurais placé au-dessus des -savants et des riches, étant comme tu l'étais une inspiration directe -du ciel. Le hasard en décida autrement, et l'humanité demeurera -éternellement hypocondriaque.</p> - -<p>Ce dernier chapitre est rempli de négatives. Je n'obtins pas la -célébrité que me méritait la découverte de l'emplâtre; je ne fus -ni ministre, ni calife, et j'ignorai les douceurs du mariage. Il est -vrai que, comme fiche de consolation, je n'ai pas eu besoin de gagner -mon pain à la sueur de mon front. Ma mort fut moins cruelle que celle -de Dona Placida, et j'échappai à la demi-démence de Quincas Borba. -Quiconque fera cet inventaire trouvera que la balance est égale, et que -je sortis quitte de la vie. Et ce sera une erreur; car, sur le -mystérieux rivage, il y a un petit solde à mon préjudice: et c'est la -dernière négative de ce chapitre de négatives. Je mourus sans laisser -d'enfants; je n'ai transmis à aucun être vivant l'héritage de notre -misère.</p> - - - - -<p class="center">FIN</p> - - - - -<hr class="chap" /> - - - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a>Cubas (cuves) en vieux portugais. (Note du traducteur.)</p></div> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_1" id="Footnote_2_1"></a><a href="#FNanchor_2_1"><span class="label">[2]</span></a>Barata en portugais signifie «cancrelat».</p></div> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_1" id="Footnote_3_1"></a><a href="#FNanchor_3_1"><span class="label">[3]</span></a>Tartre, en portugais <i>tartaro</i>, ce qui explique le jeu de -mot. (Note du traducteur.)</p></div> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_1" id="Footnote_4_1"></a><a href="#FNanchor_4_1"><span class="label">[4]</span></a>Yayá, nhonhô, nhanhá (prononcez niania), termes -d'amitié. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 60847 ***</div> -</body> - -</html> diff --git a/old/60847-h/images/assis_cover.png b/old/60847-h/images/assis_cover.png Binary files differdeleted file mode 100644 index fd36268..0000000 --- a/old/60847-h/images/assis_cover.png +++ /dev/null diff --git a/old/old/60847-0.txt b/old/old/60847-0.txt deleted file mode 100644 index d514e10..0000000 --- a/old/old/60847-0.txt +++ /dev/null @@ -1,8937 +0,0 @@ -Project Gutenberg's Mémoires Posthumes de Braz Cubas, by Machado de Assis - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Mémoires Posthumes de Braz Cubas - -Author: Machado de Assis - -Translator: Adrien Delpech - -Release Date: December 4, 2019 [EBook #60847] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES POSTHUMES DE BRAZ CUBAS *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale -de France.) - - - - - - -MACHADO DE ASSIS - -DE L'ACADÉMIE BRÉSILIENNE - -MÉMOIRES POSTHUMES - -DE - -BRAZ CUBAS - -TRADUITS DU PORTUGAIS - -PAR - -ADRIEN DELPECH - -PARIS - -GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS - -6, BUE DES SAINTS-PÈRES, 6 - -1911 - - - - -TABLE DES MATIÈRES -AU LECTEUR -I. MORT DE L'AUTEUR -II. L'EMPLÂTRE -III. GÉNÉALOGIE -IV. L'IDÉE FIXE -V. OÙ L'ON VOIT POINDRE L'OREILLE D'UNE FEMME -VI. «CHIMÈNE, QUI L'EÛT DIT? RODRIGUE, QUI L'EÛT CRU?» -VII. LE DÉLIRE -VIII. RAISON CONTRE FOLIE -IX. TRANSITION -X. CE JOUR-LÀ -XI. L'ENFANT EST LE PÈRE DE L'HOMME -XII. UN ÉPISODE DE 1814 -XIII. UN SAUT -XIV. LE PREMIER BAISER -XV. MARCELLA -XVI. UNE RÉFLEXION IMMORALE -XVII. CONSIDÉRATIONS SUR LE TRAPÈZE -XVIII. VISION DANS LE CORRIDOR -XIX. À BORD -XX. JE PASSE MON BACCALAURÉAT -XXI. LE MULETIER -XXII. RETOUR À RIO -XXIV. COURT, MAIS GAI -XXV. À LA TIJUCA -XXVI. L'AUTEUR HÉSITE -XXVII. VIRGILIA -XXVIII. POURVU QUE -XXIX. LA VISITE -XXX. LA FLEUR DU BUISSON -XXXI. LE PAPILLON NOIR -XXXII. BOITEUSE DE NAISSANCE -XXXIII. BIENHEUREUX CEUX QUI SAVENT RESTER -XXXIV. À UNE ÂME SENSIBLE -XXXV. LE CHEMIN DE DAMAS -XXXVI. À PROPOS DE BOTTES -XXXVII. ENFIN! -XXXVIII. LA QUATRIÈME ÉDITION -XXXIX. LE VOISIN -XL. DANS LE CABRIOLET -XLI. L'HALLUCINATION -XLII. CE QUE N'A POINT TROUVÉ ARISTOTE -XLIII. MARQUISE: ATTENDU QUE JE SERAI MARQUIS -XLIV. UN CUBAS -XLV. NOTES -XLVI. L'HÉRITAGE -XLVII. LE RECLUS -XLVIII. UN COUSIN DE VIRGILIA -XLIX. LE BOUT DU NEZ -L. VIRGILIA MARIÉE -LI. ELLE EST À MOI -LII. LE PAQUET MYSTÉRIEUX -LIII. ...... -LIV. LA PENDULE -LV. VIEUX DIALOGUE D'ADAM ET D'ÈVE -LVI. LE MOMENT OPPORTUN -LVII. DESTIN -LVIII. CONFIDENCE -LIX. UNE RENCONTRE -LX. L'ACCOLADE -LXI. UN PROJET -LXII. L'OREILLER -LXIII. FUYONS -LXIV. LA TRANSACTION -LXV. À L'AFFÛT ET AUX ÉCOUTES -LXVI. LES JAMBES -LXVII. LA PETITE MAISON -LXVIII. LE FOUET -LXIX. UN GRAIN DE FOLIE -LXX. DONA PLACIDA -LXXI. CRITIQUE DE CE LIVRE -LXXII. LE BIBLIOMANE -LXXIII. LE GOÛTER -LXXIV. HISTOIRE DE DONA PLACIDA -LXXV. RÉFLEXIONS -LXXVI. LE FUMIER -LXXVII. ENTREVUE -LXXVIII. LA PRÉSIDENCE -LXXIX. MOYEN TERME -LXXX. LE SECRÉTAIRE -LXXXI. LA RÉCONCILIATION -LXXXII. QUESTION DE BOTANIQUE -LXXXIII. 13 -LXXXIV. LE CONFLIT -LXXXV. AU SOMMET DE LA MONTAGNE -LXXXVI. LE MYSTÈRE -LXXXVII. GÉOLOGIE -LXXXVIII. LE MALADE -LXXXIX. IN EXTREMIS -XC. VIEUX COLLOQUE D'ADAM ET DE CAÏN -XCI. UNE LETTRE EXTRAORDINAIRE -XCII. UN HOMME EXTRAORDINAIRE -XCIII. LE DÎNER -XCIV. LA CAUSE SECRÈTE -XCV. FLEURS D'AUTAN -XCVI. LA LETTRE ANONYME -XCVII. ENTRE LA BOUCHE ET LE FRONT -XCVIII. SUPPRIMÉ -XCIX. DANS LA SALLE -C. LE CAS PROBABLE -CI. LA RÉVOLUTION DALMATE -CII. REPOS -CIII. DISTRACTION -CIV. C'EST LUI -CV. ÉQUIVALENCE DES FENÊTRES -CVI. JEUX PÉRILLEUX -CVII. LE BILLET -CVIII. OÙ L'ON NE COMPREND PLUS BIEN -CIX. LE PHILOSOPHE -CX. 31 -CXI. LE MUR -CXII. L'OPINION -CXIII. LA SOUDURE -CXIV. FIN DE DIALOGUE -CXV. LE DÉJEUNER -CXVI. PHILOSOPHIE DES FEUILLES MORTES -CXVII. L'HUMANITISME -CXVIII. LA TROISIÈME FORCE -CXIX. PARENTHÈSE -CXX. _COMPELLE INTRARE_ -CXXI. EN DESCENDANT LA COLLINE -CXXII. UNE INTENTION TRÈS FINE -CXXIII. LE VRAI COTRIM -CXXIV. POUR SERVIR D'INTERMÈDE -CXXV. EPITAPHE -CXXVI. DÉSOLATION -CXXVII. FORMALITÉS -CXXVIII. À LA CHAMBRE -CXXIX. SANS REMORDS -CXXX. UNE CALOMNIE -CXXXI. FRIVOLITÉS -CXXXII. LE PRINCIPE D'HELVÉTIUS -CXXXIII. CINQUANTE ANS -CXXXIV. OBLIVION -CXXXV. INUTILITÉ -CXXXVI. LE SHAKO -CXXXVII. À UN CRITIQUE -CXXXVIII. COMMENT JE NE FUS PAS MINISTRE D'ÉTAT -CXXXIX. QUI EXPLIQUE LE CHAPITRE ANTÉRIEUR -CXL. LES CHIENS -CXLI. LA DEMANDE SECRÈTE -CXLII. JE N'IRAI PAS -CXLIII. UTILITÉ RELATIVE -CXLIV. EXPLICATION SUPERFLUE -CXLV. LE PROGRAMME -CXLVI. UNE EXTRAVAGANCE -CXLVII. LE PROBLÈME INSOLUBLE -CXLVIII. THÉORIE DU BIENFAIT -CXLIX. ROTATION ET TRANSMISSION -CL. PHILOSOPHIE DES ÉPITAPHES -CLI. LA MONNAIE DE VESPASIEN -CLII. L'ALIÉNISTE -CLIII. LES NAVIRES DU PIRÉE -CLIV. RÉFLEXION CORDIALE -CLV. ORGUEIL DE LA SERVILITÉ -CLVI. PHASE BRILLANTE -CLVII. DEUX RENCONTRES -CLVIII. LA DEMI-DÉMENCE -CLIX. NÉGATIVES SUR NÉGATIVES - - - - -AU LECTEUR - - -Que Stendhal confesse avoir écrit ses livres pour une centaine de -lecteurs, voilà de quoi s'étonner et s'attrister; mais qu'importe que -ce volume ait les cent lecteurs de Stendhal, ou cinquante, ou même -vingt, ou tout simplement dix! Dix... ou cinq, qui sait? C'est en -vérité une œuvre diffuse, dans laquelle moi, Braz Cubas, j'ai adopté -la forme libre d'un Sterne et d'un Xavier de Maistre, en y mettant -peut-être une ombre de pessimisme. C'est bien possible: une œuvre de -défunt... J'ai plongé ma plume dans une encre faite d'ironie et de -mélancolie, et il n'est pas difficile de présumer ce qui peut sortir -d'un tel mélange. D'ailleurs les gens graves trouveront à ce livre des -apparences de pur roman, tandis que les lecteurs frivoles y chercheront -en vain la contexture habituelle du roman. Me voici donc privé de -l'estime des gens graves et de la sympathie des frivoles, qui sont les -deux pivots de l'opinion. - -Malgré tout, je ne désespère pas de la ramener à moi, et je vais -tout d'abord m'abstenir d'un prologue trop explicite et long. La -meilleure préface est celle qui contient le moins de choses possible, -et qui les dit d'une façon obscure et tronquée. Donc je vous fais -grâce des procédés extraordinaires que j'ai employés dans la -confection de ces mémoires, écrits là-bas, dans l'autre monde. Ce -serait sans doute intéressant, mais surtout long, et parfaitement -inutile à la compréhension de ce livre. L'œuvre vaut ce qu'elle vaut. -Si elle te plaît, ô délicat lecteur, paie-moi de ma peine. Sinon je -te ferai la nique, et bonsoir. - - -BRAZ CUBAS. - - - - -I. MORT DE L'AUTEUR - - -Je me suis demandé pendant quelque temps si je commencerais ces -mémoires par le commencement ou par la fin, c'est-à-dire si je -parlerais d'abord de ma naissance ou de ma mort. L'usage courant est de -commencer par la naissance, mais deux considérations me firent adopter -une autre méthode. La première c'est que je ne suis pas à proprement -parler un auteur défunt, mais un défunt auteur, pour qui la tombe fut -un autre berceau. La seconde c'est que j'ai pensé que cet écrit en -serait ainsi plus original et plus galant. Moïse, qui a aussi narré sa -mort, ne la met pas au début mais à la fin de son récit: différence -radicale entre mon livre et le Pentateuque. - -Je mourus donc un vendredi du mois d'août 1869, sur le coup de deux -heures de l'après-midi, dans ma belle propriété de Catumby. J'avais -alors soixante-quatre ans, solides et verts; j'étais vieux garçon, je -possédais environ trois cents contos, et onze amis m'accompagnèrent au -cimetière. Onze amis! Il est vrai qu'on n'avait envoyé aucune lettre -de faire part, et qu'il tombait une pluie fine passée au tamis, si -implacable et si triste qu'un de mes fidèles de la dernière heure en -intercala cette ingénieuse pensée dans le discours qu'il prononça sur -le bord de ma sépulture: «Vous qui l'avez connu, Messieurs, ne vous -semble-t-il pas comme à moi que la Nature paraît pleurer la perte -irréparable d'un des plus beaux caractères dont se puisse honorer -l'humanité? Cette ambiance sombre, ces gouttes du ciel, ces nuages -obscurs qui voilent l'azur comme un crêpe funèbre, révèlent la -douleur profonde dont la Nature est pénétrée, et tout cela constitue -un sublime tribut de louange à notre illustre défunt.» - -Bon et fidèle ami! comme j'ai bien fait de lui laisser vingt titres de -rente par héritage. Ce fut de la sorte que j'arrivai au terme de mon -voyage; ce fut ainsi que j'entrai dans l'_indiscovered country_ de -Hamlet, exempt des angoisses et du doute du jeune prince danois. Ma -retraite fut calme et traînante, comme celle de quelqu'un qui se retire -tard du spectacle. Tard et rassasié. Neuf ou dix personnes assistèrent -à mon départ; trois femmes entre autres: ma sœur Sabine, mariée avec -Cotrim; sa fille, un lis de la vallée, et... prenez patience: d'ici peu -vous saurez quelle était la troisième. Contentez-vous d'apprendre pour -l'instant que cette anonyme, bien qu'elle ne fût point ma parente, eut -plus de réel chagrin que mes propres parents. En vérité, elle -souffrit davantage. Elle ne cria pas, elle ne se roula pas sur le sol en -proie à une attaque de nerfs, c'est vrai... Mais un vieux garçon qui -meurt à soixante-quatre ans ne prête pas à la douleur tragique, et de -toutes les façons il ne convenait pas à l'inconnue d'en donner les -marques. Debout au chevet du lit, les regards stupides, la bouche -entr'ouverte, la pauvre femme ne pouvait se convaincre de mon trépas: -«Mort! mort!» se répétait-elle. - -Et son imagination, comme les cigognes qu'un illustre voyageur vit -cingler, en dépit des ruines et du temps, de l'Illyssus vers les plages -africaines, vola par-dessus les débris des années jusqu'à une Afrique -juvénile. (Nous l'y accompagnerons plus tard, quand moi-même je -revêtirai les traits de mes premiers ans.) Pour le moment, je veux -mourir tranquille et méthodiquement, en écoutant les sanglots des -dames, les chuchotements des hommes, la pluie qui tambourine sur les -feuilles des tignorons dans le jardin, le frottement strident d'un -tranchet que le rémouleur aiguise dehors, à la porte du sellier. Je -vous jure que cet orchestre mortuaire était beaucoup moins triste qu'on -ne pourrait supposer. Il finit même par me sembler délectable: la vie -trébuchait en moi, la conscience s'effaçait, je tombai de -l'immobilité physique dans l'immobilité morale; mon corps devenait -plante, pierre, boue, puis plus rien. - -Je mourus d'une pneumonie. Si j'affirme pourtant que ma mort fut causée -moins par cette maladie que par une idée grandiose et utile, le lecteur -ne me croira pas, quoique ce soit la vérité pure. Je Vais exposer en -connaissance de cause. - - - - -II. L'EMPLÂTRE - - -Effectivement, tandis que je me promenais un matin dans le jardin, une -idée se suspendit au trapèze que j'avais dans le cerveau. Puis elle -commença à jouer des bras et des jambes, à faire les plus scabreuses -cabrioles et les plus audacieux exercices de voltige. Je m'abîmai dans -sa contemplation. Soudain elle fit un saut périlleux, puis étendit -bras et jambes en forme d'X: «Déchiffre-moi ou je te dévore». - -Ce n'était rien moins que l'invention d'un médicament sublime, d'un -emplâtre anti-hypocondriaque, destiné à soulager notre mélancolie -humaine. Dans ma demande de brevet, j'appelai l'attention du -Gouvernement sur ce résultat véritablement chrétien. Cela ne -m'empêcha pas du reste de m'épancher avec mes amis au sujet des -avantages pécuniaires qui devaient découler de la vente d'un produit -si merveilleux dans ses résultats. Mais maintenant que je suis ici, de -l'autre côté de la vie, je puis bien avouer que mon enthousiasme -venait principalement de l'espoir de voir ces trois paroles: _Emplâtre -Braz Cubas_, imprimées sur les journaux, sur les murs, sur des -affiches, aux quatre coins des rues. Pourquoi le nierais-je? J'avais la -passion de l'esbroufe, de l'annonce et du feu d'artifice. Les modestes -s'indigneront peut-être, les habiles m'en feront un titre à leur -considération. Ainsi mon idée, comme les monnaies, avait deux faces: -l'une tournée vers le public, l'autre vers moi. D'un côté, -philanthropie et lucre; de l'autre, soif de renommée. Disons: amour de -la gloire. - -Mon oncle, chanoine à prébende entière, avait l'habitude de me dire -que l'amour de la gloire temporelle mène à la perdition, les âmes ne -devant aspirer qu'à la gloire éternelle. À cela, mon autre oncle, -ancien officier d'infanterie, répondait qu'il n'y a rien de plus -véritablement humain que le sentiment de la gloire, qui est une des -caractéristiques de notre espèce. - -Le lecteur décidera entre le militaire et le prêtre; je reviens à mon -emplâtre. - - - - - - -III. GÉNÉALOGIE - - -Mais puisque j'ai parlé de mes deux oncles, le moment est opportun pour -ébaucher ma généalogie. - -Un certain Damion Cubas, qui florissait dans la première moitié du -XVIIIe siècle, fut le fondateur de ma famille. Il était né à Rio de -Janeiro, où il exerçait la profession de tonnelier. S'il se fût -limité à cet état, il serait mort sans doute dans la gêne et -l'obscurité. Mais étant devenu agriculteur, il planta, cueillit et -troqua ses produits contre de bons deniers sonnants jusqu'au jour où il -mourut, laissant une grosse fortune à son fils, le licencié Luiz -Cubas. C'est de lui que date vraiment la série de mes aïeux, de ceux -que ma famille avoue--Damion Cubas n'ayant été après tout qu'un -tonnelier, peut-être même un mauvais tonnelier, tandis que Luiz Cubas -passa par l'Université de Coimbra, occupa de hautes charges, et fut un -des confidents du vice-roi, comte de Cunha. Comme ce nom de Cubas -sentait par trop le muid, mon père, qui était l'arrière petit-fils de -Damion, alléguait les hauts faits d'armes d'un certain chevalier qui, -sur la terre d'Afrique, aurait reçu ce titre, un jour qu'il enleva -trois cents cuves[1] aux Mores. Mon père, homme d'imagination, -échappait ainsi à la tonnellerie sur l'aile d'un calembour. C'était -un digne homme, d'un bon naturel, digne et loyal entre tous. Il avait -bien quelques fumées de vanité. Mais trouve-t-on quelqu'un en ce bas -monde qui échappe à ce travers? Il est bon d'ajouter qu'il ne recourut -à ce stratagème qu'après avoir cherché à greffer notre famille sur -le vieux tronc de mon célèbre homonyme, le capitan Braz Cubas, qui -fonda la ville de S. Vicente où il mourut en 1592. Ce fut pour ce motif -qu'il me donna le nom de Braz. Mais les descendants légitimes -protestèrent, et il inventa les trois cents cuves mauresques. - -J'ai encore quelques parents vivants: ma nièce Venancia, par exemple: -le lis de la vallée, fleur des dames de son temps. Son père aussi, -Cotrim, un individu qui... mais n'anticipons pas sur les événements. -Finissons-en d'une avec l'emplâtre. - - - - -IV. L'IDÉE FIXE - - -Après tant et tant de cabrioles, mon idée finit par devenir une idée -fixe. Dieu te garde, lecteur, d'une semblable aventure. Mieux vaut un -fétu ou même une poutre dans l'œil. Vois Cavour: ce fut l'idée fixe -de l'unité italienne qui le tua. Il est vrai que Bismark n'est pas mort -de la sienne. Mais la nature est une grande capricieuse, et l'histoire -une éternelle toquée. Par exemple Suétone nous présente un Claude -qui est un parfait imbécile,--une «citrouille», suivant l'expression -de Sénèque,--et un Titus qui fut les délices de Rome. Et voici qu'un -moderne professeur trouve le moyen de démontrer que des deux césars, -le délicieux, l'exquis, c'est précisément la citrouille de Sénèque. -Et toi, madame Lucrèce, fleur de la famille des Borgias, si un poète -te peint sous les traits d'une Messaline catholique, il se présente -aussitôt un Grégorovius incrédule pour adoucir ton profil. Si tu n'es -pas un lis, au moins n'es-tu pas non plus un bourbier. Il me plaît de -me tenir en équilibre, entre le poète et le savant. - -Vive l'histoire, qui, dans sa volubilité, tourne à tous les vents. Et -pour en revenir à l'idée fixe, je dirai que c'est elle qui fait les -grands hommes et les fous. L'idée mobile, vague, chatoyante, est le -propre des Claude, suivant la formule de Suétone. - -Mon idée fixe, à moi, était fixe à un point que je ne saurais dire. -Non, je ne trouve rien au monde qui soit assez fixe pour servir de terme -de comparaison: peut-être la lune, peut-être les pyramides d'Égypte, -ou l'ancienne diète germanique. C'est au lecteur de choisir et je le -prie de ne pas faire la grimace, parce que je tarde à commencer la -partie narrative de ces mémoires. Nous y viendrons. Je vois bien qu'il -préfère l'anecdote à la réflexion, comme les autres lecteurs, ses -confrères. Il est dans son droit. Encore un peu de patience. Ce livre -est écrit avec flegme, avec le flegme d'un homme qui n'a plus à tenir -compte de la brièveté du siècle. C'est une œuvre essentiellement -philosophique, d'une philosophie inégale, tantôt austère, tantôt -folichonne; elle n'édifie ni ne détruit; elle ne refroidit ni -n'enflamme; et toutefois elle vise moins haut qu'à l'apostolat, et plus -haut qu'au simple passe-temps. - -Allons, rectifiez la position de votre nez, et revenons à l'emplâtre. -Laissons là l'histoire avec ses caprices de dame élégante. Nous -n'étions pas à Salamine, et nous n'avons point écrit la confession -d'Augsbourg. Pour ma part, si de temps à autre je me souviens de -Cromwell, c'est seulement pour me dire que la main de Son Altesse, cette -main qui ferma le Parlement, aurait pu imposer aux Anglais l'emplâtre -Braz Cubas. Et ne vous riez pas de cette banale victoire de la pharmacie -sur le puritanisme. Qui ne sait qu'au pied de chaque haute et ostensible -bannière, il y a souvent de petits drapeaux, modestes et particuliers, -qui se dressent et se déroulent à l'ombre de ceux-ci, et quelquefois -même leur survivent. Voyez le village qui s'abritait sous la protection -du château féodal. Le château tomba, le village demeure. Il est vrai -qu'il a grandi et a pris des airs de noblesse... Décidément ma -comparaison ne vaut rien. - - - - -V. OÙ L'ON VOIT POINDRE L'OREILLE D'UNE FEMME - - -Mais voici que tandis que j'étais en train de préparer et de -perfectionner ma recette, je reçus en plein un vent coulis. Je tombai -malade; je traitai le mal par le mépris. J'avais l'emplâtre en tête. -Je portais en moi l'idée fixe des fous et des forts. Je me voyais de -loin m'élevant au-dessus de la multitude, pour remonter au ciel comme -un aigle immortel, et ce n'est pas en présence de ce spectacle sublime -qu'un homme se laisse vaincre par la douleur. Le jour suivant j'étais -plus mal. Je me soignai alors, mais incomplètement, sans méthode, et -sans persistance. Telle fut l'origine du mal qui m'emporta dans le -domaine de l'éternité. Vous savez déjà que je mourus un vendredi, -jour de mauvais augure, et je crois avoir prouvé que ce fut ma -découverte qui me tua. Il y a des démonstrations moins lucides et non -moins triomphantes. - -Il n'était pas impossible cependant que je devinsse centenaire et que -mon nom figurât dans les journaux sur la liste des macrobiens. J'avais -une bonne santé, j'étais robuste. Supposez qu'au lieu de poser les -bases d'une invention pharmaceutique, j'eusse réuni les éléments -d'une institution politique ou d'une réforme religieuse. Le courant -d'air, supérieur aux spéculations humaines, me surprenait de la même -manière, et tout s'en allait à vau-l'eau. Telle est la destinée -humaine. - -Ce fut sur cette réflexion que je pris congé de la femme, je ne dirai -pas la plus sage, mais assurément la plus belle de toutes celles de son -temps, de l'anonyme du premier chapitre, celle dont l'imagination, -semblable aux cigognes de l'Illyssus... Elle avait alors -cinquante-quatre ans; c'était une ruine, une imposante ruine. -Figurez-vous, lecteur, que nous nous étions aimés, elle et moi, bien -des années auparavant, et qu'un jour, au cours de ma maladie, je la vis -paraître à la porte de ma chambre. - - - - -VI. «CHIMÈNE, QUI L'EÛT DIT? RODRIGUE, QUI L'EÛT CRU?» - - -Je la vis s'arrêter sur le seuil de l'alcôve, pâle, émue, vêtue de -noir, et demeurer là sans oser entrer, peut-être intimidée par la -présence d'un homme qui se trouvait avec moi. Du lit où j'étais -étendu, je la contemplai pendant tout ce temps, sans lui rien dire et -sans faire un geste. Nous ne nous voyions pas depuis deux ans déjà, et -elle m'apparaissait, non telle qu'elle était, mais telle qu'elle avait -été. Je me remémorai ce que nous fûmes tous deux, à l'époque -juvénile vers laquelle un Ézéchias mystérieux fit soudain reculer le -soleil. Je secouai toutes mes misères, et cette poignée de poussière, -que la mort allait éparpiller dans l'éternité du néant, fut plus -forte que le temps, ministre de la mort. Aucune eau de Jouvence n'eût -valu cette simple et mélancolique évocation du passé. - -Croyez-m'en: rien ne vaut le souvenir. On ne doit jamais se fier à la -félicité présente; il y a en elle une goutte de bave de Caïn. Quand -le temps a passé, quand le spasme a cessé, alors oui, on peut vraiment -savourer celle des deux illusions qui est la meilleure, parce qu'elle -est exempte de souffrance. - -L'évocation fut d'ailleurs de courte durée. La réalité s'imposa, le -présent fit disparaître le passé. Peut-être exposerai-je au lecteur, -dans quelque page de ce livre, ma théorie des éditions humaines. Pour -le moment, ce qu'il est important de savoir, c'est que Virgilia (elle -s'appelait Virgilia) entra dans l'alcôve, avec la fermeté, la gravité -que lui donnaient ses vêtements et aussi les années, et s'approcha de -mon chevet. L'étranger se leva et sortit. C'était un individu qui -venait tous les jours me rendre visite pour me parler du change, de la -colonisation et de la nécessité de multiplier les chemins de fer au -Brésil. Comme c'était passionnant pour un moribond! Il sortit; -Virgilia demeura debout; durant quelques instants nous nous regardâmes -en silence. Qui l'eût dit? de deux grands amoureux, de deux passions -effrénées, il ne restait rien après vingt années: rien, ou tout au -plus deux cœurs desséchés, dévastés par la vie et rassasiés -d'elle, peut-être pas autant l'un que l'autre, mais enfin rassasiés -tous deux. Virgilia avait alors la beauté de la vieillesse, un air -austère et maternel. Elle était moins maigre qu'à notre dernière -rencontre à la Tijuca dans une fête de la Saint-Jean. Elle faisait -tête au temps: c'est à peine si quelques fils blancs s'intercalaient -entre ses cheveux noirs. - ---Voilà que vous rendez visite aux défunts, lui dis-je. - ---Qui parle de défunts? répondit-elle en faisant la moue. - -Et après m'avoir serré la main: - ---Je m'occupe de secouer les paresseux. - -Elle n'avait plus la caresse attendrie d'un autre temps, mais sa voix -était amicale et douce. Elle s'assit. J'étais seul chez moi, en -compagnie d'un simple infirmier. Nous pouvions nous parler en toute -franchise. Virgilia me donna des informations du dehors: elle comptait -avec esprit, assaisonnant ses discours d'un peu de médisance, ce sel de -la conversation. Et sur le point de quitter le monde, j'éprouvais un -plaisir satanique à me moquer de lui, à me convaincre que je perdais -bien peu de choses en vérité. - ---Quelle idée! interrompit Virgilia, en grossissant la voix. Si vous -continuez, je ne reviendrai plus. Mourir! naturellement, nous sommes -tous mortels. Il suffit d'être en vie. - -Et regardant sa montre: - ---Mon Dieu! déjà trois heures. Je file. - ---Déjà? - ---Oui; je reviendrai demain ou après-demain. - ---Je ne sais trop que vous conseiller. Votre malade est un vieux -garçon, et il n'y a aucune femme chez lui. - ---Et votre sœur? - ---Elle ne pourra venir qu'à partir de samedi. - -Virgilia réfléchit un instant. Puis elle haussa les épaules, et dit -gravement: - ---Je suis vieille! Personne ne remarquera... D'ailleurs, pour couper -court aux racontages, j'amènerai Nhonhô. - -Nhonhô était l'unique fruit de son mariage, et à l'âge de cinq ans, -il avait été le complice inconscient de nos amours. À l'époque de ma -maladie, il était déjà avocat. Ils vinrent tous deux, le -surlendemain, et j'avoue qu'en les recevant dans ma chambre, je fus pris -d'une timidité qui ne me permit pas de répondre tout de suite aux -paroles affectueuses du jeune homme. Virgilia devina ce qui se passait -en moi, et lui dit: - ---Nhonhô, regarde-moi ce grand enfant gâté qui ne dit rien pour faire -croire qu'il est très malade. - -Le jeune homme sourit; je souris aussi, je crois, et nous plaisantâmes. -Virgilia était sereine et souriante, offrant l'aspect des existences -immaculées, sans un regard suspect, sans un geste dénonciateur. Son -égalité de parole et de caractère dénonçait une domination -d'elle-même assez rare, sans doute. Notre conversation glissa par -hasard aux amours illégitimes, moitié divulguées, moitié secrètes, -d'une personne de notre connaissance, et qui était même son amie, ce -qui ne l'empêcha pas de montrer à l'égard de celle-ci quelque dédain -et même de l'indignation. Son fils écoutait avec satisfaction cette -voix digne et forte, et je me demandais à moi-même ce que les -pies-grièches diraient de nous, si Buffon était né pie-grièche. - -C'était le délire qui méprenait. - - - - -VII. LE DÉLIRE - - -Je ne sache pas que personne ait encore raconté son propre délire. La -science me sera redevable de ce service. Les lecteurs indifférents aux -phénomènes mentaux pourront sauter ce chapitre. Mais même si vous -n'êtes pas curieux, vous trouverez peut-être intéressant de savoir ce -qui se passa dans ma tête pendant près d'une demi-heure. - -Je pris d'abord la forme d'un barbier chinois habile et grassouillet, en -train de raser de près un mandarin, qui me payait de ma peine par des -chiquenaudes et des dragées: simples caprices de mandarin. - -L'instant d'après, je devins la _Somme_ de Saint Thomas, imprimée en -un volume et reliée en maroquin, avec des fermoirs d'argent et des -estampes. Ce délire donna à mon corps la plus rigide immobilité. Je -me rappelle encore que mes mains formaient les fermoirs du livre. Je les -tenais croisées sur le ventre, et quelqu'un (Virgilia sans doute) les -décroisait, parce que cette attitude semblait celle de la mort. - -Enfin je fus rendu à la forme humaine, et livré à un hippopotame, qui -m'emporta. Je me laissai faire, sans protester, et je ne sais trop si je -ressentais de la peur ou un sentiment de confiance. Mais au bout d'un -instant, la course devint tellement vertigineuse que j'osai -l'interroger, et lui dire, après quelques précautions oratoires, qu'il -me semblait aller à l'aventure. - ---Tu te trompes, me répondit l'animal. Nous remontons à l'origine des -siècles. - -Je lui fis observer que c'était un peu loin. Mais l'hippopotame ne -m'entendit pas ou ne me comprit pas, ou feignit de ne pas entendre. Je -lui demandai, puisqu'il parlait, s'il descendait du cheval d'Achille ou -de l'âne de Balaam, et il me répondit par un geste commun à ces deux -animaux: il secoua les oreilles. Je fermai alors les yeux et -m'abandonnai au hasard. J'avoue que je ressentis quelque démangeaison -de savoir où se trouvait placée l'origine des siècles, si elle était -aussi mystérieuse que celle du Nil, et surtout si elle valait plus ou -moins que la consommation des mêmes siècles: réflexions d'un cerveau -malade. Comme je fermais les yeux, je ne voyais pas le chemin. Je me -souviens seulement que l'impression du froid augmentait à mesure que -nous avancions. À un certain moment, je crus entrer dans la région des -neiges éternelles. J'ouvris alors les yeux, et je vis qu'en effet mon -hippopotame galopait sur une plaine de neige, couverte de quelques -montagnes de neige, d'une végétation de neige, et de quelques grands -animaux également de neigé. On ne voyait que de la neige; un soleil de -neige nous pénétrait de froidure. J'essaya de parler, mais de -froidure. J'essayai de parler, mais je ne pus prononcer que cette -question anxieuse: - ---Où sommes-nous? - ---Nous avons passé l'Éden. - ---Arrêtons-nous alors sous la tente d'Abraham. - ---Mais puisque nous allons en arrière, répartit ma monture en se -moquant de moi. - -Je demeurai ahuri et vexé. Le voyage me parut décidément extravagant -et sans intérêt, le froid incommode, le moyen de locomotion brutal et -le but inaccessible. De plus,--imagination de malade,--je me disais -qu'en supposant même que nous y arrivions, il n'était pas impossible -que les siècles, irrités de cette profanation, nous déchirassent -entre leurs ongles, qui devaient être séculaires comme eux. Tandis que -je me livrais à ces réflexions, nous dévorions l'espace, et la plaine -fuyait sous nos pieds. Enfin l'animal s'arrêta, et je pus regarder -autour de moi. Regarder seulement, car je ne vis rien, hors l'immense -linceul de neige qui couvrait alors le ciel même, demeuré jusque-là -limpide. Par moment, j'entrevoyais quelque énorme plante agitant au -vent ses larges feuilles. Le silence était sépulcral. On eût dit que -la vie des êtres se figeait en présence de l'homme. - -Et voici qu'un visage énorme (tombait-il du ciel? sortait-il de terre, -je ne sais), un visage de femme, fixant sur moi des regards rutilants -comme le soleil, m'apparut. Il avait l'ampleur des solitudes sauvages et -il échappait à la compréhension humaine, car ses contours se -perdaient dans l'ambiance, et ce qui paraissait opaque était tout -simplement diaphane. Dans ma stupéfaction, je ne dis rien, je ne -poussai pas un cri. Mais au bout d'un instant, dans ma curiosité -délirante, je lui demandai son nom. - ---Je suis, comme il te plaira, la Nature ou Pandore. Je suis ta mère et -ton ennemie. - -En entendant ces mots, je reculai un peu, pris d'épouvante. La figure -poussa un large éclat de rire, qui fit autour de nous l'effet d'une -tempête. Les plantes se contorsionnèrent, et un long gémissement -rompit le silence. - ---Ne crains rien, me dit-elle; mon inimitié ne tue pas. C'est au -contraire par la vie qu'elle s'affirme. Tu vis: je ne te souhaite pas -d'autre mal. - ---Vis-je vraiment? demandai-je en enfonçant mes ongles dans ma chair, -pour me certifier de ma propre existence. - ---Oui, ver de terre, tu vis. Ne crains pas de perdre ces haillons, dont -tu t'enorgueillis. Pendant quelques heures encore, tu goûteras le pain -de la douleur et le vin de la misère. Tu vis, dans ta folie actuelle, -tu vis. Et si ta conscience se réveille un instant et reprend sa -sagacité, tu diras encore que tu veux vivre. - -Ce disant, la vision étendit le bras, me saisit par les cheveux, -m'éleva dans les airs comme elle eût fait d'une plume. Alors seulement -je contemplai de près son visage qui était énorme. Il était -d'une quiétude parfaite, sans contorsions, sans expression de -haine ou de férocité. Sa caractéristique unique et complète était -l'impassibilité égoïste, l'éternelle surdité, la volonté immobile. -Ses colères, si elle en ressentait, demeuraient enserrées dans son -cœur. En même temps, sur ce visage glacial, il y avait un air de -jeunesse, de force et de santé, en présence duquel je me sentais le -plus débile et le plus décrépit des êtres. - ---M'entends-tu? dit-elle enfin, au bout de quelques instants de mutuelle -contemplation. - ---Non, répondis-je; je ne veux pas te comprendre, tu es absurde, tu es -un mythe. Je rêve, sans doute; ou si par hasard je suis devenu fou, tu -n'es qu'une conception d'aliéné, une chose vaine, que la raison -absente ne peut ni diriger ni palper. La Nature?... celle que je connais -est bien une mère, mais non une ennemie. Elle ne fait pas de la vie un -fléau; elle n'a pas, comme toi, cet air indifférent et sépulcral. Et -pourquoi Pandore? - ---Parce que je porte sur moi les biens et les maux, et le pire de tous, -l'espérance, consolation des hommes. Tu trembles? - ---Oui, ton regard me fascine. - ---Sans doute; car je ne suis pas seulement la vie, mais aussi la mort; -et d'ici peu tu vas me rendre ce que je n'ai fait que te prêter. Grand -voluptueux, la volupté du néant t'attend. - -Quand cette parole retentit comme un coup de tonnerre dans cette immense -vallée, je crus que c'était le dernier son qui parviendrait à mes -oreilles. Je sentis comme la décomposition subite de moi-même. Je lui -lançai un regard suppliant et demandai un sursis de quelques années. - ---Vie éphémère, s'écria la vision, pourquoi souhaiter encore quelque -prolongement? pour dévorer encore, et être enfin dévorée à ton -tour. N'es-tu point lasse du spectacle de la lutte? Tu connais à fond -tout ce que je t'offre de moins ignoble et de moins triste: le lever du -soleil, la mélancolie des soirs, le sommeil, enfin, qui est le plus -grand présent de mes mains. Que te faut-il encore, sublime idiote? - ---La continuation de moi-même: je ne te demande rien de plus. Qui donc -m'a mis dans le cœur, sinon toi, cet amour de la vie? Et si j'aime la -vie, n'est-ce point te frapper toi-même que de me tuer? - ---Non; car je n'ai plus besoin de toi. Ce qui importe au temps, ce n'est -pas la minute qui passe, c'est celle qui vient. Celle-ci est forte, -allègre; elle se croit immortelle, bien qu'elle porte la mort en elle, -et qu'elle doive périr comme celle qui l'a précédée. Seul le temps -subsiste. Égoïsme, diras-tu; sans doute, mais j'ai encore une autre -loi: égoïsme, et conservation. La panthère enlève un veau du -troupeau en se disant qu'elle doit vivre; et si le veau est tendre tant -mieux. C'est la règle universelle. Monte et regarde. - -Ce disant, la vision m'emporta au sommet d'une montagne. J'abaissai mes -yeux vers la vallée, et pendant longtemps je contemplai dans le -lointain, à travers le brouillard, une chose unique. Figure-toi, -lecteur, une réduction des siècles défilant devant moi, exhibant -toutes les races, toutes les passions, le tumulte des empires, la guerre -des appétits et des haines, la destruction réciproque des êtres et -des choses. Curieux et cruel spectacle! L'histoire de l'homme et de -notre planète prenait ainsi une intensité que ne sauraient lui donner -ni l'imagination ni la science, car la science est plus lente et -l'imagination plus vague, tandis que ce que j'avais devant moi était la -condensation vivante de tous les temps. Impossible de décrire ce -spectacle: ce serait vouloir fixer l'éclair. Les siècles se -succédaient en tourbillon, et pourtant je voyais, avec la vision -spéciale du délire, tout ce qu'ils contenaient: fléaux et délices, -gloire et misère, et l'amour aggravant la faiblesse. Voici venir la -jalousie qui dévore, la colère qui enflamme, l'envie qui bave, et la -pioche et la plume humide de sueur, et l'ambition et la faim, et la -vanité, et la mélancolie, et la richesse, et l'amour: toutes les -passions qui agitent l'homme comme un jouet, ou le détruisent et en -font un haillon. Je voyais les formes multiples du même vice originel, -qui tantôt mord les viscères, tantôt s'attaque à la pensée, et -promène éternellement son habit d'arlequin sur l'humanité tout -entière. La douleur cédait parfois, ou à l'indifférence qui est un -sommeil sans rêve, ou au plaisir qui est une douleur bâtarde. L'homme, -flagellé et rebelle, courait au-devant de la fatalité des choses, -après une figure nébuleuse et fuyante, faite de lambeaux de -l'impalpable, de l'improbable, de l'invisible, mal cousus avec -l'aiguille de l'imagination. Et cette image, vaine chimère de la -félicité, ou s'éloignait perpétuellement, ou se laissait prendre par -un pan de sa robe, dont l'homme s'enveloppait aussitôt la poitrine, -tandis qu'elle partait d'un éclat de rire et jouissait comme un songe. - -Devant tant de misères, je ne pus contenir un cri d'angoisse que Nature -ou Pandore entendit sans rire ni protester; et je ne sais par quelle -bizarrerie cérébrale ce fut moi qui me mis à rire d'un rire -inextinguible et idiot. - ---Tu as raison, dis-je; le spectacle est divertissant et vaut la peine -d'être vu, quoiqu'il soit un peu monotone. Quand Job maudissait le jour -où il fut conçu, il eût aimé à voir d'ici ce spectacle. Allons, -Pandore, ouvre tes entrailles et digère-moi; le spectacle est -divertissant, mais digère-moi. - -Je fus invité, pour toute réponse, à regarder au-dessous de moi les -siècles qui continuaient à passer, rapides et turbulents, les -générations qui se superposaient aux générations, les unes tristes -compte la captivité d'Israël, les autres gaies, comme les -extravagances de Commode, et toutes s'engouffrant ponctuellement dans le -sépulcre. Je voulais fuir, mais une force inconnue alourdissait mes -pieds. Alors je me dis en moi-même: «Bon! laissons passer les -siècles; le mien aura son tour et tous après lui, jusqu'au dernier, -qui me donnera le mot de l'énigme de l'éternité.» Et je regardai, et -je continuai à voir les âges qui survenaient et passaient, et je me -sentais résolu et tranquille, peut-être même satisfait. Oui, -peut-être bien, satisfait. Chaque siècle apportait sa part d'ombre et -de lumière, d'apathie et de combativité, d'erreur te au temps, ce n'est -pas la minute qui passe, c'est celle qui vient. Celle-ci est forte, -allègre; elle se croit immortelle, bien qu'elle porte la mort en elle, -et qu'elle doive périr comme celle qui l'a précédée. Seul le temps -subsiste. Égoïsme, diras-tu; sans doute, mais j'ai encore une autre -loi: égoïsme, et conservation. La panthère enlève un veau du -troupeau en se disant qu'elle doit vivre; et si le veau est tendre tant -mieux. C'est la règle universelle. Monte et regarde. - -Ce disant, la vision m'emporta au sommet d'une montagne. J'abaissai mes -yeux vers la vallée, et pendant longtemps je contemplai dans le -lointain, à travers le brouillard, une chose unique. Figure-toi, -lecteur, une réduction des siècles défilant devant moi, exhibant -toutes les races, toutes les passions, le tumulte des empires, la guerre -des appétits et des haines, la destruction réciproque des êtres et -des choses. Curieux et cruel spectacle! L'histoire de l'homme et de -notre planète prenait ainsi une intensité que ne sauraient lui donner -ni l'imagination ni la science, car la science est plus lente et -l'imagination plus vague, tandis que ce que j'avais devant moi était la -condensation vivante de tous les temps. Impossible de décrire ce -spectacle: ce serait vouloir fixer l'éclair. Les siècles se -succédaient en tourbillon, et pourtant je voyais, avec la vision -spéciale du délire, tout ce qu'ils contenaient: fléaux et délices, -gloire et misère, et l'amour aggravant la faiblesse. Voici venir la -jalousie qui dévore, la colère qui enflamme, l'envie qui bave, et la -pioche et la plume humide de sueur, et l'ambition et la faim, et la -vanité, et la mélancolie, et la richesse, et l'amour: toutes les -passions qui agitent l'homme comme un jouet, ou le détruisent et en -font un haillon. Je voyais les formes multiples du même vice originel, -qui tantôt mord les viscères, tantôt s'attaque à la pensée, et -promène éternellement son habit d'arlequin sur l'humanité tout -entière. La douleur cédait parfois, ou à l'indifférence qui est un -sommeil sans rêve, ou au plaisir qui est une douleur bâtarde. L'homme, -flagellé et rebelle, courait au-devant de la fatalité des choses, -après une figure nébuleuse et fuyante, faite de lambeaux de -l'impalpable, de l'improbable, de l'invisible, mal cousus avec -l'aiguille de l'imagination. Et cette image, vaine chimère de la -félicité, ou s'éloignait perpétuellement, ou se laissait prendre par -un pan de sa robe, dont l'homme s'enveloppait aussitôt la poitrine, -tandis qu'elle partait d'un éclat de rire et jouissait comme un songe. - -Devant tant de misères, je ne pus contenir un cri d'angoisse que Nature -ou Pandore entendit sans rire ni protester; et je ne sais par quelle -bizarrerie cérébrale ce fut moi qui me mis à rire d'un rire -inextinguible et idiot. - ---Tu as raison, dis-je; le spectacle est divertissant et vaut la peine -d'être vu, quoiqu'il soit un peu monotone. Quand Job maudissait le jour -où il fut conçu, il eût aimé à voir d'ici ce spectacle. Allons, -Pandore, ouvre tes entrailles et digère-moi; le spectacle est -divertissant, mais digère-moi. - -Je fus invité, pour toute réponse, à regarder au-dessous de moi les -siècles qui continuaient à passer, rapides et turbulents, les -générations qui se superposaient aux générations, les unes tristes -compte la captivité d'Israël, les autres gaies, comme les -extravagances de Commode, et toutes s'engouffrant ponctuellement dans le -sépulcre. Je voulais fuir, mais une force inconnue alourdissait mes -pieds. Alors je me dis en moi-même: «Bon! laissons passer les -siècles; le mien aura son tour et tous après lui, jusqu'au dernier, -qui me donnera le mot de l'énigme de l'éternité.» Et je regardai, et -je continuai à voir les âges qui survenaient et passaient, et je me -sentais résolu et tranquille, peut-être même satisfait. Oui, -peut-être bien, satisfait. Chaque siècle apportait sa part d'ombre et -de lumière, d'apathie et de combativité, d'erreur z-vous bien remarqué: -aucune suture apparente, rien qui distraie la sereine attention du -lecteur, rien; de telle sorte que ce livre conserve ainsi tous les -avantages de la méthode, sans la rigidité de la méthode. En vérité il -était temps. La méthode est indispensable; mais je la préfère en -déshabillé, sans atours ni colifichets, se moquant des opinions du -voisin et de celles du commissaire de police de quartier. C'est comme -l'éloquence: il en est une naturelle et vibrante, d'un art sincère et -ensorceleur; et une autre empesée et vide. - -Revenons au 20 octobre. - - - - -X. CE JOUR-LÀ - - -Ce jour-là, une fleur gracieuse poussa sur l'arbre des Cubas: je -naquis. Paschoela, insigne sage-femme venue du Minho, et qui se vantait -d'avoir ouvert les portes de la vie à une génération entière de -gentilshommes, me reçut dans ses bras. Il est possible que mon père -l'ait entendue faire son habituelle déclaration; je veux croire -pourtant que ce fut le sentiment paternel qui induisit l'auteur de mes -jours à la gratifier de deux demi-doublons. On me lava, on -m'emmaillota, et je devins aussitôt le héros de la maison. Chacun -pronostiquait à mon égard ce qui lui plaisait davantage. Mon oncle -Jean, ancien officier d'infanterie, trouvait que j'avais le regard de -Bonaparte, ce qui déplut à mon père. Mon oncle Ildefonso, alors -simple prêtre, devinait en moi un futur chanoine. - ---Il sera au moins chanoine; je ne dis pas plus, pour ne point paraître -orgueilleux. Mais je ne serais pas surpris si Dieu le destinait à -l'épiscopat. Et pourquoi, après tout, ne serait-il pas évêque! la -chose n'est pas impossible. Qu'en dites-vous, Bento, mon frérot? - -Mon père répondait à tous que je serais ce qu'il plairait au ciel. Et -il me soulevait en l'air comme s'il eût eu l'intention de me montrer à -la ville et à l'univers. Il demandait à tout le monde si je lui -ressemblais, si j'étais joli, si je paraissais intelligent. - -Je raconte ces choses en gros, et telles que l'on me les a narrées plus -tard. J'ignore naturellement la plupart des faits de ce jour mémorable. -Je sais que les voisins vinrent en personne ou envoyèrent leurs -souhaits au nouveau-né, et que pendant les premières semaines, ce fut -un défilé de visites à la maison. Toutes les chaises étaient prises, -et jusqu'au moindre tabouret. On tailla force layettes. Si je -n'énumère point les cadeaux, les baisers, les exclamations et les -bénédictions, c'est que je n'en finirais plus avec ce chapitre, et -qu'il faut pourtant bien qu'il ait une fin. - -Je ne parlerai pas non plus de mon baptême. Tout ce qu'on m'en a dit, -c'est que ce fut une des plus brillantes fêtes de l'année suivante, -1806. La cérémonie eut lieu dans l'église de São Domingos, un mardi -de mars, par une belle journée, lumineuse et pure; mon parrain et ma -marraine furent le colonel Rodrigues de Mattos et sa femme. Tous deux -descendaient de vieilles familles du Nord et honoraient le sang qui -coulait dans leurs veines, et que leurs aïeux avaient répandu dans les -guerres contre la Hollande. Je crois bien que leurs noms à tous deux -furent au nombre des premiers mots que je balbutiai. Et je devais le -faire avec grâce, et en révélant quelque talent précoce, car sitôt -que quelqu'un se présentait, il me fallait réciter ma leçon. - ---Bébé, tu vas dire à ces messieurs comment s'appelle ton parrain. - ---Mon parrain? c'est S. Exc. le colonel Paulo Vaz Lobo Cezar de Andrade -e Souza Rodrigues de Mattos; ma marraine c'est S. Exc. Dona Maria Luiza -de Macedo Rezende e Souza Rodrigues de Mattos. - ---Il est extraordinaire, ce petit, s'écriaient les assistants. - -Mon père était du même avis, et ses yeux brillaient d'orgueil; il -passait la main sur mon front, me regardait longtemps avec tendresse -satisfait de lui-même. - -Je ne sais pas trop non plus quand je fis mes premiers pas; mais ils -furent prématurés: peut-être pour presser la nature, m'obligea-t-on -de bonne heure à m'accrocher aux chaises, ou me tenait-on par ma robe, -ou me donna-t-on un cerceau. «Allons! tout seul!»... me disait ma -bonne. Et moi, attiré par le hochet de fer-blanc que ma mère agitait -devant moi, j'allais de l'avant, tombant par-ci, tombant par-là; et je -marchais, probablement mal; mais enfin je marchais, et j'ai continué -par la suite. - - - - -XI. L'ENFANT EST LE PÈRE DE L'HOMME - - -Je grandis; ma famille n'y fut pour rien. Je grandis naturellement, -comme les magnolias et les chats. Les chats sont peut-être moins -madrés, et sûrement les magnolias sont moins dissipés que je ne -l'étais. Un poète disait que l'enfant est le père de l'homme. S'il en -est ainsi, étudions quelques traits de mon enfance. - -J'avais cinq ans à peine, et déjà l'on m'avait surnommé -«l'Endiablé»; et vraiment je méritais ce titre. Je fus un des plus -terribles gamins de ma génération: malin, indiscret, turbulent et -volontaire. Par exemple un jour qu'une esclave me refusa une cuillerée -de confiture de coco qu'elle était en train de préparer, je lui mis la -tête en capilotade; et non content de cette méchanceté, je lançai -une poignée de cendre dans le chaudron; puis, pour comble, j'allai -raconter à ma mère que l'esclave avait gâté la confiture par simple -perversité. J'avais alors six ans à peine. Prudencio, un petit -mulâtre élevé à la maison, me servait de monture. Il se mettait à -quatre jambes, les mains à terre, je lui glissais une corde entre les -dents, en guise de frein; je lui montais sur le dos; puis le fustigeant -avec une baguette, je lui faisais faire mille tours à droite et à -gauche et il obéissait, en gémissant parfois; mais enfin il obéissait -sans rien dire ou en murmurant un «aï! aï! Nhonhô» auquel je -répondais en lui disant: «Vas-tu te taire, animal!» Cacher le chapeau -des gens qui venaient nous voir, mettre des queues en papier aux -personnes graves, ou les tirer par la perruque; faire des pinçons sur -le bras des matrones, et autres exploits du même genre, étaient -certainement des preuves d'un caractère indocile; mais je me figure que -c'était en même temps des manifestations d'un esprit robuste, car mon -père m'avait en grande admiration. En public il me réprimandait bien, -pour la forme; mais en particulier, il me couvrait de baisers. - -Il ne faudrait pas croire cependant que j'aie passé le reste de ma vie -à casser des têtes ou à cacher des couvre-chefs. Mais que je sois -demeuré opiniâtre, égoïste, et que j'aie toujours aimé à me moquer -un peu des gens, c'est la pure et simple vérité. Si je n'ai point -toujours caché leurs chapeaux, je les ai toujours un peu tirés par la -perruque. - -Je me suis toujours intéressé aussi à la contemplation des injustices -humaines avec une tendance à les atténuer, à les expliquer, à les -classer par catégories, non pas suivant un étalon rigide, mais en les -considérant comme le produit des circonstances et du milieu. Ma mère -m'éduquait à sa façon, en me faisant apprendre par cœur des -préceptes et des oraisons. Mais c'était le sang et les nerfs qui me -gouvernaient bien plus que toutes les prières; et les règles de morale -perdaient l'âme qui les fait vivre pour se réduire à de simples -formules. Le matin avant la bouillie, le soir avant de m'endormir, je -demandais à Dieu de me pardonner mes offenses comme je pardonnais à -ceux qui m'avaient offensé; mais entre la matinée et la soirée, je -faisais quelque grave espièglerie, et mon père, après le premier -mouvement de mauvaise humeur, me donnait de petites tapes en me disant: -«Ah! polisson! ah! polisson!» - -Oui, vraiment, mon père m'adorait. Ma mère était une femme faible, de -peu d'esprit et d'un grand cœur, crédule, sincèrement pieuse, -casanière bien que jolie, et modeste quoique riche. Elle ne craignait -que deux choses au monde, le tonnerre et son mari, qui était son oracle -et son Dieu. De la collaboration de ces deux êtres résulta mon -éducation qui, bonne peut-être par quelque côté, était en général -vicieuse, incomplète et même négative sur certains points. Mon oncle, -le chanoine, faisait bien quelques reproches à son frère; il lui -disait que j'étais trop libre et pas assez bien élevé, que j'étais -trop gâté et pas assez châtié. Mais mon père répondait que mon -éducation était faite suivant un système très supérieur à la -routine coutumière; et de la sorte, sans persuader mon oncle, il -arrivait à se convaincre lui-même. - -De pair avec l'hérédité et l'éducation, il y eut aussi l'exemple du -dehors et le milieu domestique. J'ai parlé de mes père et mère, -j'avais aussi des oncles. L'un d'eux, Jean, avait la langue bien pendue, -menait une vie galante et se plaisait aux conversations scabreuses. Dès -que j'eus onze ans, il commença à me raconter des anecdotes plus ou -moins vraies, mais toutes farcies d'obscénités. Il ne respectait pas -plus mon adolescence que la soutane de son frère. Seulement, celui-ci -disparaissait dès qu'il pressentait l'histoire leste. Moi non, je -restais sans rien comprendre tout d'abord. Peu à peu je compris et -trouvai cela drôle. Au bout d'un certain temps, c'est moi qui -recherchais la compagnie de mon oncle. Il m'aimait beaucoup, me donnait -des gâteaux et m'emmenait à la promenade. Quand j'allais passer -quelques jours chez lui, il m'arrivait souvent de le trouver au fond du -jardin, dans le lavoir, en train de causer avec les esclaves qui -lavaient le linge. Il en défilait, des anecdotes, des bons mots, au -milieu d'éclats de rire qu'on ne pouvait entendre de la maison, dont le -lavoir était fort éloigné. Les négresses, un pagne sur le ventre, -les jupes relevées, les unes dans le bassin, les autres en dehors, -penchées sur les monceaux de linge sale qu'elles savonnaient, battaient -ou tordaient, écoutaient les plaisanteries de l'oncle Jean, y -répondaient et les commentaient de temps à autre par ces exclamations: -«Doux Jésus!... Monsieur Jean est le diable en personne.» - -Bien différent était mon oncle le chanoine, homme austère et chaste. -Ces qualités, d'ailleurs, ne mettaient pas en relief un esprit -supérieur; elles compensaient tout au plus la médiocrité de son -intelligence. Il n'était pas de ceux qui voient la partie substantielle -de l'Église; il ne considérait que le côté externe, la hiérarchie, -les préséances, les surplis et les génuflexions. Il appartenait -plutôt à la sacristie qu'à l'autel. Une lacune dans le rituel -l'indignait plus qu'une infraction des commandements. Après tant -d'années, je me demande s'il eût été capable d'interpréter un -passage de Tertullien, ou d'exposer sans hésitations l'histoire du -symbole de Nicée. Mais personne, aux grand'messes, ne connaissait mieux -que lui le moment et le nombre des révérences auxquelles l'officiant a -droit. L'unique ambition de sa vie fut d'être chanoine, et il avouait, -du fond du cœur, que c'était la seule dignité à laquelle il pût -aspirer. Pieux, sévère dans ses mœurs, minutieux dans l'observance -des règles, mais faible, timide, subalterne, il possédait quelques -vertus et s'y montrait exemplaire, mais il lui manquait totalement -l'énergie pour les inculquer et les imposer à autrui. - -De ma tante Emerenciana, sœur de ma mère, je ne dirai rien sinon -qu'elle était la seule personne qui exerçât quelque autorité sur -moi. Elle avait un caractère à part; mais elle ne vécut qu'un ou deux -ans en notre compagnie. Il n'y a guère d'intérêt non plus à citer -des parents et des intimes avec qui nous n'eûmes que des relations -intermittentes, coupées par de longues séparations, et avec qui nous -ne fîmes jamais vie commune. Ce qui peut être intéressant, c'est -l'expression générale de la vie domestique que j'ai ébauchée: -vulgarité des caractères, amour des apparences rutilantes et du -tapage, faiblesse des volontés, triomphe du caprice, et le reste. De -cette terre et de ce fumier, naquit cette fleur. - - - - -XII. UN ÉPISODE DE 1814 - - -Mais je me reprocherais d'aller de l'avant sans compter un galant -épisode de 1814; j'avais alors neuf ans. - -Quand je naquis, Napoléon se trouvait au faîte de la gloire et du -pouvoir. Il était empereur, et s'était imposé à l'admiration des -hommes. Mon père qui, à force de vouloir convaincre les autres de -notre noblesse, avait fini par y croire lui-même, nourrissait contre -l'usurpateur une haine purement mentale. C'était un prétexte à -continuelles discussions avec l'oncle Jean, qui, par esprit de classe ou -sympathie de métier, pardonnait au despote en faveur du général. Mon -oncle l'abbé se montrait inflexible, contre le Corse, et nos autres -parents étaient partagés d'avis. De là naissaient de fréquentes -controverses et d'éternelles discussions. - -Lorsque la nouvelle de la première abdication arriva à Rio de Janeiro, -il y eut naturellement chez nous une vive émotion, mais aucun brocard. -Les vaincus, témoins de la satisfaction publique, se maintinrent dans -un silence plein de dignité. Quelques-uns même virèrent casaque et -battirent des mains. La population, franchement satisfaite, donna des -signes évidents de son attachement à la famille royale. On illumina; -on chanta la _Te Deum_, on tira des salves, on organisa des -manifestations et l'on se répandit en acclamations. Ce jour-là, -j'étrennais une petite épée dont mon parrain m'avait fait présent à -la Saint-Antoine; et franchement, cette épée m'intéressait bien -autrement que la chute de Bonaparte. Jamais je n'ai oublié cette -circonstance: j'ai toujours pensé depuis que, pour chacun de nous, -notre petite épée a bien plus d'importance que celle de Napoléon. -Notez qu'au cours de mon existence j'ai entendu bien des discours, lu -bien des pages où bruissaient de grandes idées et de plus grandes -phrases, mais je ne sais trop pourquoi, par derrière les -applaudissements qui s'échappaient de mon âme, j'entendais une voix -lointaine me répéter cette leçon de l'expérience: - ---Allons donc! tu ne penses qu'à ton épée. - -Ma famille ne se contenta point de prendre une part anonyme à la joie -publique; elle jugea opportun et même indispensable de célébrer la -destitution de l'empereur par un dîner tel que l'écho des acclamations -et des toasts arrivât aux oreilles de Son Altesse, ou tout au moins de -ses ministres. Aussitôt fait que dit: on retira des armoires toute la -vieille vaisselle plate, héritage de mon aïeul Louis Cubas; et aussi -les serviettes de Flandre et les grands vases des Indes. On égorgea le -cochon gras; les compotes et les confitures furent commandées aux -commères de la rue _d'Ajuda_; on lava, on frotta, on polit le plancher -des salles, les escaliers, les bougeoirs, les bobèches, les larges -manchons de verre, tout l'appareil du luxe classique. - -À l'heure dite, une société choisie se trouvé réunie: le juge -provincial, trois ou quatre officiers militaires, quelques commerçants -et hommes de lettres, un grand nombre de fonctionnaires des -administrations, les uns accompagnés de leurs femmes et de leurs -filles, les autres seuls, mais tous parfaitement unanimes dans leur -désir d'étouffer la mémoire de Bonaparte sous la farce d'un dindon. -Ce n'était pas un dîner, mais un _Te Deum._ Ce fut d'ailleurs à peu -près ce que déclara un des littérateurs de l'assistance, le docteur -Villaça, improvisateur insigne, qui ajouta aux mets du service un plat -préparé par les muses. Je me souviens, comme si c'était d'hier, du -moment où il se leva, dans sa lévite de soie où tombait la queue de -sa perruque. Une émeraude ornait son doigt. Il demanda à mon oncle -l'abbé le refrain de l'impromptu, fixa ses regards sur la chevelure -d'une dame, toussa, leva la main droite fermée, d'où surgissait le -doigt indicateur levé vers le toit, et dans cette position étudiée, -il développa le texte donné. Il fit non pas un impromptu, mais trois; -ensuite il jura de ne s'arrêter plus. Il demandait un thème, un autre, -improvisant sans hésiter, à tel point qu'une des dames présentes ne -put cacher sa grande admiration. - ---Madame, répondit modestement Villaça, on voit bien que vous n'avez -pas comme moi entendu Bocage, à Lisbonne, sur la fin du siècle -dernier. Celui-là, oui!... quelle facilité et quels vers. Combien de -fois, pendant des heures, au café Nicola, nous avons lutté à qui -improviserait le plus brillamment, au milieu des bravos et des -applaudissements. Quel talent, ce Bocage!... La duchesse de Cadaval me -le disait encore, il y a quelques jours... - -Et ces trois derniers mots, prononcés avec emphase, produisirent dans -toute l'assistance un frémissement d'admiration et de surprise. Eh -quoi! cet homme si familier, si simple, non seulement luttait avec les -poètes, mais encore vivait dans l'intimité des duchesses! Un Bocage et -une Cadaval! Au contact d'un tel personnage, les femmes se sentaient -magnifiées; les hommes le considéraient avec respect: les uns avec -envie, d'autres avec incrédulité. Pendant ce temps, il continuait à -accumuler épithètes sur épithètes, adverbes sur adverbes, épuisant -tous les mots qui riment avec tyran et usurpateur. On en était au -dessert; personne ne pensait plus à manger. Dans l'intervalle des -impromptus, courait un murmure allègre, une causerie d'estomacs -satisfaits. Les yeux tendres et humides s'alanguissaient encore; ceux -dont l'expression était vive et chaude projetaient des regards d'un -bout à l'autre de la table couverte de desserts et de fruits, d'ananas -en tranches, de melons éventrés, de compotiers de cristal au travers -desquels en apercevait la confiture de coco finement râpé et jauni par -les œufs, ou la mélasse gluante et obscure, auprès des fromages et -des _caras._ De temps à autre, un rire jovial, ample, déboutonné, un -bon gros rire de famille rompait la gravité politique du banquet. À -côté de l'intérêt supérieur et commun, s'agitaient d'autres -intérêts secondaires et particuliers. Les jeunes filles parlaient des -chansonnettes qu'elles devaient chanter au clavecin, et du menuet et de -la gigue. Il n'y avait pas une matrone qui ne se promît de danser au -moins quelques mesures, pour rappeler ce qu'elle avait été au temps de -son jeune âge. Un individu assis à mon côté parlait d'un arrivage de -nègres qu'on lui annonçait de Louanda. Son neveu l'avisait par une -lettre qu'il avait déjà acheté quarante têtes, et il avait dans sa -poche une autre lettre qu'il ne pouvait pas Montrer en ce moment et -qui... Ce qu'il pouvait affirmer c'est qu'on allait recevoir, par ce -seul bateau, cent vingt nègres pour le moins. - -Pan... pan... pan... faisait Villaça en battant des mains. La rumeur -cessait subitement comme un orchestre sous la baguette du chef, et tous -les regards se tournaient vers l'improvisateur. Ceux qui étaient les -plus éloignés arrondissaient leurs mains autour de l'oreille pour ne -pas perdre une seule syllabe. La plupart, avant même que le poète eût -parlé, avaient déjà sur les lèvres un demi-sourire d'assentiment, -candide et banal. - -Quant à moi, seul et oublié, je regardais d'un œil amoureux une -certaine compote qui était un de mes desserts favoris. Après chaque -impromptu, je me disais avec satisfaction que ce serait sûrement le -dernier, mais il en venait encore un autre, et le dessert demeurait -intact. Personne ne pensait à en appeler. Mon père assis au haut bout, -savourait largement la joie des convives, les figures joyeuses, les -plats, les fleurs, enchanté de voir cette familiarité communicative -qui s'établit entre les esprits les plus distants sous l'influx d'un -bon repas. Je me rendais compte de tout cela, attendu que mes regards -allaient de sa place au compotier avec de vains appels pour qu'il me -servît. Mais il ne voyait rien que lui-même et ses convives. Et les -impromptus se succédaient comme des ondées, m'obligeant à rentrer mon -envie et ma demande. Je patientai tant que je pus. À la fin, je n'y -tins plus. Je demandai de la confiture à voix basse; puis j'élevai la -voix, je criai, je battis du pied. Mon père, qui m'eût donné la lune -s'il eût dépendu de lui de le faire, appela une esclave pour me servir -du dessert. Mais il était déjà trop tard. Ma tante Emerenciana -m'avait enlevé de ma chaise et livré à une servante, en dépit de mes -cris et de mes protestations. - -L'improvisateur ne commit d'autre délit que de retarder le dessert et -de provoquer ainsi mon exclusion. C'en fut assez pour que je jurasse -d'exercer une vengeance, n'importe laquelle, pourvu qu'elle fût grande -et exemplaire, et autant que possible rendît ma victime ridicule. Le Dr -Villaça était un homme grave, lent et posé dans ses manières, âgé -de quarante-sept ans, marié et père de famille. La queue en papier -pendue à l'habit ou à l'extrémité de la perruque me parut -insuffisante. Je rêvais mieux que cela. Je me mis à le suivre, à -l'épier dans le jardin où nous étions tous descendus pour nous -promener. Je le vis causer avec Dona Eusebia, sœur du sergent major -Domingues. C'était une robuste fille qui n'était peut-être pas fort -jolie, mais pas laide non plus. - -Je l'entendis qui disait: - ---Je suis très fâchée contre vous. - ---Et pourquoi? - ---Pourquoi... je ne sais pas... c'est ma destinée... Il y a des jours -où je voudrais mourir... - -Ils étaient entrés dans un petit bosquet. Le soir tombait. Je les -suivis. Villaça avait dans le regard des éclairs de vin et de -volupté. - ---Laissez-moi, lui dit-elle. - ---Personne ne nous voit. Mourir, cher ange, quelle idée! Vous savez -bien que je vous suivrais dans la mort... Que dis-je!... je meurs tous -les jours de passions et de tristesse... - -Dona Eusebia porta son mouchoir à ses yeux. - -L'improvisateur cherchait quelque phrase littéraire dans sa mémoire et -trouva ceci, qu'il avait plagié comme j'eus l'occasion de le vérifier -plus tard. - ---Ne pleure pas, mon amour, tu ne voudrais pas que le jour se levât -avec deux aurores. - -Ceci dit, il l'attira vers lui. Elle résista pour la forme et se laissa -faire. Leurs lèvres s'unirent, et j'entendis le bruit d'un léger -baiser, du plus timide des baisers. - ---Le Dr Villaça vient de donner un baiser à Dona Eusebia, m'écriai-je -en courant dans le jardin. - -Mes paroles furent comme un coup de tonnerre. Chacun demeura stupéfait. -On se regardait, on échangeait des sourires, des observations à -demi-voix. Les mères entraînaient leurs filles, sous prétexte que la -nuit était fraîche. - -Mon père me tira les oreilles, en cachette, vraiment même de mon -indiscrétion. Mais le lendemain, à l'heure du déjeuner, en rappelant -l'aventure, il me donna une petite pichenette sur le nez en disant: -«Ah! polisson, va! polisson!» - - - - -XIII. UN SAUT - - -Sautons maintenant à pieds joints par-dessus l'école fastidieuse où -j'appris à lire, à écrire, à compter, à donner des calottes et à -en recevoir: temps de diableries sur les collines et les plages, partout -où l'occasion se présentait de faire l'école buissonnière. - -Il y avait bien aussi quelques contrariétés: les réprimandes, les -châtiments, les leçons arides et longues, et quelques autres petits -ennuis, si rares et si légers. Seule la férule lourde; et encore!... -ô férule, terreur de mon enfance, tu fus le _Compelle intrare_ avec -lequel un vieux maître chauve et osseux me fourra dans la tête -l'alphabet, la prosodie, la syntaxe et le peu qu'il savait lui-même. -Sainte férule, maudite par les générations plus modernes, que n'ai-je -pu demeurer éternellement sous ton joug, avec mon âme imberbe, mes -ignorances, ma petite épée de 1814, supérieure à celle de Napoléon. -Car enfin, qu'exigeais-lu, ô mon vieux maître de rudiment? quelques -leçons apprises par cœur, et un peu de sagesse à l'école. Rien de -plus que ce que la vie exige de nous, avec cette différence que si tu -m'effrayais, tu ne m'irritais point. Je te revois en ce moment, tel que -tu entrais dans la classe, avec tes pantoufles de cuir blanc, ta -casaque, ton mouchoir à la main, ta tête chauve et ta barbe rasée. Je -te revois t'asseoir, souffler, grogner, humer une prise initiale, avant -de nous faire réciter la leçon. Cette vie obscure, tu la menas -vingt-trois ans, silencieux et ponctuel, enterré dans ta maisonnette de -la rue _do Piolho_, sans attrister le monde de ta médiocrité, jusqu'au -jour où tu fis le grand plongeon dans les ténèbres. Personne ne te -pleura, sauf peut-être un vieux serviteur noir: personne d'autre, pas -même moi qui te dois de connaître les éléments de la grammaire. - -Il s'appelait Ludgero, mon vieux professeur. Je veux écrire son nom -tout au long sur cette page: Ludgero Barata[2]--nom funeste qui servait -aux élèves d'éternel motif de plaisanteries. Un d'entre nous, Quincas -Borba, sen montrait vraiment cruel envers le pauvre homme. Deux ou trois -fois par semaine, il lui glissait dans la poche de son large pantalon un -cafard qu'il tuait à cette intention. Site maître mettait la main -dessus aux heures de classe, il faisait un bond, et promenait sur nous -ses regards irrités. Il nous disait alors les pires injures. Il nous -traitait de sauvages, de paysans du Danube, de gamins des rues. Les uns -tremblaient, autres protestaient. Quincas Borba demeurait impassible, -les yeux en l'air. - -Quel être extraordinaire, ce Quincas!... Jamais, dans mon enfance, ni -du reste pendant toute ma vie, je n'ai rencontré un enfant plus -spirituel, plus inventif, plus endiablé. C'était la perle, je ne dirai -pas seulement de l'école, mais de la ville tout entière. Sa mère, -veuve et possédant quelque bien, adorait son fils et le gâtait, le -bichonnait, le faisait accompagner d'un domestique en livrée, qui nous -laissait faire l'école buissonnière, dénicher les oiseaux ou courir -après les lézards, sur les collines de _Livramento_ et de la -_Conceição_, ou tout simplement flâner dans les rues comme deux -gommeux oisifs. C'était plaisir de voir Quincas Borba faire le rôle -d'empereur aux fêtes du Saint-Esprit. Du reste, dans nos jeux -d'enfants, il choisissait toujours un rôle de roi, de ministre, de -général, la marque d'une suprématie, n'importe laquelle. Il avait de -l'élégance, de la gravité, une certaine magnificence dans les -attitudes et les gestes. Qui aurait dit que... mais n'anticipons pas. -Faisons un saut jusqu'en 1822, date de notre indépendance politique, et -de ma première captivité. - - - - -XIV. LE PREMIER BAISER - - -Je venais d'avoir dix-sept ans; au-dessus de mes lèvres s'estompait un -léger duvet, sur lequel je tirais pour le transformer en moustaches. Je -n'avais de vraiment viril que mes yeux, qui étaient vifs et résolus. -Comme je montrais une certaine arrogance, il était difficile de dire si -j'étais encore un enfant avec des airs d'homme, ou un homme ayant -conservé des airs d'enfant. J'étais en somme un joli garçon, joli et -audacieux, qui entrait dans la vie avec bottes et éperons, le fouet en -main, du sang dans les veines, chevauchant une monture nerveuse, rapide -et résistante comme le coursier des antiques ballades, que le -romantisme alla chercher dans les châteaux du moyen âge pour le -lâcher dans les rues de notre siècle. Le pis est que, fourbu de tant -de courses qu'on lui fit faire, il fut mis au rancart. Le réalisme le -trouva rongé de lèpre et de vermine, et par compassion lui donna asile -dans ses livres. - -C'est vrai que j'étais un joli garçon élégant et riche; et l'on peut -facilement s'imaginer que plus d'une femme, à cette époque, baissait -devant moi son front pensif, ou me fixait de ses égards avides. Entre -toutes, celle qui me captiva était une... une... je ne sais trop -comment dire, car ce livre est chaste, au moins dans mon intention. Ah! -dans mon intention, combien il est chaste! Mais enfin, comme il faut -tout dire ou rien, celle qui fit ma conquête était une Espagnole, -Marcella, la «Belle Marcella» comme l'appelaient avec raison les -jeunes gens de ce temps-là. Elle était fille d'un jardinier des -Asturies, comme elle me l'avoua elle-même dans une heure d'expansion; -car la version courante lui donnait comme père un homme de lettres de -Madrid, victime de l'invasion française, qui avait été blessé puis -emprisonné et enfin fusillé quand elle avait à peine dix ans. _Cosas -de España._ Quoi qu'il en soit, fille de littérateur ou de jardinier, -il est certain que Marcella ne possédait plus l'innocence rustique et -ne comprenait qu'avec peine la morale prescrite par la loi. C'était une -bonne fille, joyeuse, sans scrupules, un peu comprimée par -l'austérité du temps, qui ne lui permettait pas d'exhiber par les rues -son équipage et ses folies. Elle était impatiente, amie du luxe, de -l'argent et des jeunes hommes. Cette année-là, elle se mourait d'amour -pour un certain Xavier, individu riche et phtisique, une perle! - -La première fois qu'elle m'apparut, ce fut au _Rocio Grande_, le soir -de la grande illumination improvisée dès qu'on connut les premières -nouvelles de la déclaration d'indépendance. Vraie fête de printemps, -superbe aurore de la conscience nationale. Nous étions deux gamins: -peuple et moi. Nous sortions de l'enfance avec toute la fougue de la -jeunesse. Je la vis descendre d'une chaise à porteurs. Elle était -imposante dans sa démarche, faite au moule, le corps svelte et -ondulant, un galbe, un je ne sais quoi qu'on ne trouve que chez les -impures. «Suivez-moi», dit-elle à son valet de pied; et moi je la -suivis, aussi asservi que l'autre, comme si l'ordre s'adressait à moi. -Je la suivis, amoureux d'elle, vibrant, le cœur illuminé des -premières aurores. Chemin faisant, je l'entendis nommer: «La Belle -Marcella». Marcella: j'avais entendu l'oncle Jean prononcer ce nom; et -je demeurai tout étourdi. - -Trois jours plus tard, mon oncle me demanda en secret si je voulais -souper avec de petites femmes, aux _Cajueiros._ J'acceptai, et il me -conduisit chez Marcella. Xavier, avec tous ses tubercules, présidait le -nocturne banquet. Je ne mangeai rien ou presque rien, n'ayant d'yeux que -pour la maîtresse de la maison. Quelle gracieuse petite Espagnole!... -Il y avait là une demi-douzaine de femmes, toutes entretenues, jolies -et pleines de charme. Mais l'Espagnole!... L'enthousiasme, quelques -gorgées de vin, mon caractère impérieux et emporté, tout cela me fit -faire une chose dont je ne me serais point cru capable. Sur le seuil de -la maison, je dis à mon oncle de m'attendre un instant, et je gravis de -nouveau les escaliers. - ---Vous avez oublié quelque chose?... me demanda Marcella, debout sur le -palier. - ---Mon mouchoir. - -Elle allait me précéder dans la direction du salon. Mais je lui saisis -les mains, l'attirai à moi, et lui donnai un baiser. Je ne sais ce -qu'elle me dit, si elle cria, si elle appela. Je descendis de nouveau -les escaliers, rapide comme un vent d'orage, et titubant comme un homme -ivre. - - - - -XV. MARCELLA - - -Je mis trente jours pour aller du _Rocio Grande_ au cœur de Marcella, -non plus en galopant sur le coursier fougueux du désir, mais en -chevauchant l'âne de la patience, à la fois artificieux et entêté. -Il n'y a en vérité que deux moyens de dominer la volonté des femmes: -la violence symbolisée par le taureau d'Europe, l'insinuation que -rappellent le cygne de Léda et la pluie d'or de Danaé. Ces trois -inventions du vieux Jupiter sont passées de mode et j'y substitue le -chevalet l'âne. Je ne dirai point les ruses ourdies, les tentatives de -séduction, les alternatives de confiance et d'amour, les attentes -déçues; je tairai tous ces préliminaires. Mais je puis affirmer que -l'âne fut digne du cheval, un véritable âne de Sancho, philosophe en -vérité, qui me conduisit à bon port à la fin du laps de temps déjà -connu. Je descendis, caressai la croupe de l'animal, et l'envoyai -paître. - -Ô premières émotions de ma jeunesse, comme vous vous étiez suaves en -vérité!... Telle, dans la création biblique, dut être l'effet du -premier rayon de soleil, lorsqu'il éclaira la face du monde en fleur. -Oui, ce fut ainsi pour moi, et pour toi aussi, ami lecteur; s'il y eut -dans ta vie une dix-huitième année, tu concorderas qu'il en fut ainsi. - -Notre passion, union, ou tout ce que l'on voudra, le nom importe peu, -eut deux phases: la phase consulaire et la phase impériale. La -première fut courte, et jamais Xavier ne soupçonna qu'il partageait -avec moi le gouvernement de Rome. Le jour pourtant où la crédulité ne -put tenir devant l'évidence, il déposa les insignes, je concentrai -tous les pouvoirs dans mes mains. Ce fut la phase césarienne. L'univers -m'appartint; mais Dieu sait ce qu'il m'en coûta. Il fallut trouver de -l'argent et en inventer. J'exploitai d'abord la générosité de mon -père, qui me donnait tout ce que je lui demandais, sans reproches, sans -retard, sans froideur. Il disait qu'il faut que jeunesse se passe, et -qu'il avait été jeune comme moi. Pourtant, j'abusai tant et tant, -qu'il resserra peu à peu les cordons de sa bourse. J'eus alors recours -à ma mère, qui trouvait moyen de me glisser quelque argent en -cachette. C'était peu. Aux grands maux les grands remèdes: j'escomptai -l'héritage paternel, je signai des lettres, sans échéance précise, -et à des taux usuraires. - -En vérité, disait Marcella, quand je lui apportais des soieries ou des -bijoux, il faut que je me fâche. A-t-on jamais vu... un cadeau de cette -valeur!... - -Et s'il s'agissait d'un bijou, elle le contemplait entre ses doigts tout -en proférant ces paroles; die l'examinait à la lumière, en essayait -l'effet sur elle, et elle me couvrait de baisers impétueux et -sincères. En dépit de ses protestations, la joie coulait dans ses -regards, et je me sentais satisfait de la voir ainsi. Elle aimait -particulièrement nos anciens doublons d'or, et je lui en apportais -autant que j'en pouvais trouver. Marcella les enfermait tous dans un -coffret de fer dont personne ne sut jamais où elle gardait la clef. -Elle les cachait ainsi par crainte des esclaves. Sa maison des -_Cajueiros_ lui appartenait. Les meubles étaient bons et solides, en -palissandre sculpté, et tout était à l'avenant, bibelots, miroirs, -vases, vaisselle, une superbe vaisselle des Indes que lui avait donnée -un conseiller à la Cour d'appel. Ah! vaisselle du diable, me portais-tu -assez sur les nerfs!... Combien de fois ne l'ai-je pas dit à sa -propriétaire. Je ne lui dissimulais pas l'écœurement que me causaient -toutes ces reliques de ses amours d'antan. Elle m'écoutait en souriant, -avec une expression de candeur,--de candeur et d'autre chose encore que -je ne pouvais comprendre en ce temps-là. Mais maintenant, en me -reportant en arrière, je songe que son rire offrait le singulier -mélange d'un être qui serait issu d'une sorcière de Shakespeare et -d'un ange de Klopstock. Je ne sais si je me fais bien comprendre. Dès -qu'elle devinait mes inutiles et tardives jalousies, je crois qu'elle -prenait plaisir à les exciter davantage. Par exemple, un jour que je -n'avais pu lui offrir un certain collier trop cher pour ma bourse, et -qu'elle avait vu à la devanture du bijoutier, elle me dit qu'elle avait -voulu plaisanter, que son amour se passait fort bien de tels stimulants. - -Et elle me menaça du doigt en disant: - ---Jamais je ne te pardonnerais d'avoir de moi une aussi triste -opinion. - -Et voilà que, rapide comme un oiseau, elle bat des mains, m'en entoure -le visage, m'attire à elle d'un geste gracieux, avec des minauderies -d'enfant. Ensuite, étendue sur la chaise longue, elle continua sa -profession de foi, avec simplicité et franchise. Son affection n'était -pas à vendre. On pouvait bien en acheter les apparences. Quant à la -réalité, elle la gardait pour un petit nombre. Duarte, par exemple, le -sous-lieutenant Duarte, qu'elle avait aimé pour de vrai, deux ans -auparavant, avait toutes les peines du monde à lui faire accepter un -objet de valeur, tout comme moi; elle ne recevait de lui, sans -réluctance, que de petits cadeaux modestes comme la croix d'or qu'il -lui avait offerte le jour de sa fête. - ---Cette croix... - -Ce disant, elle porta la main à son corsage, en retira une fine croix -d'or, pendue à son coupar un ruban bleu. - ---Mais cette croix, lui fis-je observer, ne m'as-tu pas dit qu'elle te -venait de ton père? - -Marcella secoua la tête avec commisération. - ---Tu n'as pas compris que c'était un mensonge... pour ne pas -t'attrister. Allons, viens, _chiquito_, ne sois pas défiant comme cela. -J'en ai aimé d'autres; et puis après, qu'importe, puisque c'est fini? -Un jour quand nous nous quitterons... - ---Ne dis pas cela, m'écriai-je. - ---Tout passe! un jour... - -Elle ne put achever; un sanglot étouffa sa voix. Elle étendit les -mains, m'attira sur son sein, me murmura tout bas à l'oreille: - ---Jamais, jamais, mon amour!... - -Je la remerciai, les yeux humides. Le lendemain, je lui apportai le -collier qu'elle avait refusé. - ---Comme souvenir de moi, quand nous nous séparerons, lui dis-je. - -D'abord elle se concentra dans un silence indigné. Ensuite, elle fit un -geste magnifique. Elle essaya de jeter le collier par la fenêtre. Je -retins son bras. Je la suppliai de ne pas me faire une telle offense, de -garder le bijou. Elle m'obéit en souriant. - -D'ailleurs elle me payait largement de mes sacrifices. Elle devinait mes -plus secrets désirs; elle les prévenait tout naturellement, par une -espèce de nécessité affective, par une fatalité de sa conscience. -Jamais le désir n'était raisonnable; c'était pur caprice, simple -enfantillage. Je la voulais vêtue d'une certaine manière, parée de -telle et telle façon; j'exigeais qu'elle mît ce vêtement et non un -autre, qu'elle vînt se promener. Il en était ainsi du reste. Elle -consentait à tout, souriante et bavarde. - ---Quel être extraordinaire lu fais! me disait-elle. - -Et elle allait mettre la robe, la dentelle, les bijoux, avec une -docilité charmante. - - - - -XVI. UNE RÉFLEXION IMMORALE - - -Il me vient à l'esprit une réflexion immorale qui est en même temps -une correction de phrase. Je crois avoir, dit au chapitre XIV, que -Marcella se mourait d'amour pour Xavier. Ce n'est pas mourir, c'est -vivre, qu'il faut dire. Vivre n'est pas la même chose que mourir. Tous -les joailliers du monde l'affirment, et ce sont des gens qui connaissent -la grammaire. Bons bijoutiers, qu'en serait-il de l'amour sans vos -jouets et vos amulettes, qui sont le tiers ou la cinquième partie de -l'universel commerce des cœurs? Telle est la réflexion immorale que -j'ai voulu faire, et qui est aussi obscure qu'immorale, car on ne -comprend pas très bien ma pensée. J'ai voulu dire que la plus belle -tête du monde n'en est pas moins belle quand on la ceint d'un diadème -de perles fines; ni moins belle, ni moins aimée. Marcella par exemple, -qui était vraiment bien jolie, Marcella m'aima... - - - - -XVII. CONSIDÉRATIONS SUR LE TRAPÈZE - - -...Marcella m'aima durant quinze mois et onze _contos_ de reis; rien de -plus, rien de moins. Mon père, dès qu'il eut vent des onze _contos_, -prit la chose au tragique: il trouva que l'aventure dépassait de -beaucoup les limites d'un simple caprice de jeune homme. - ---Cette fois, dit-il, tu vas me faire le plaisir de filer en Europe pour -suivre les cours d'une université, probablement celle de Coimbra. Je -veux faire de toi un homme sérieux, et non un muscadin et un voleur. -Voleur! oui, répéta-t-il en voyant mon geste de protestation; quel -autre nom donner à un fils qui se conduit comme toi?... - -Ce disant, il tira de sa poche mes divers billets qu'il avait rachetés, -et me les mit sous le nez. - ---Vois-tu, freluquet! Est-ce ainsi qu'on doit respecter l'honneur des -siens? Crois-tu que moi et ceux qui m'ont précédé nous avons gagné -notre fortune dans les tavernes ou à courir les rues? Libertin! cette -fois tu prendras le droit chemin, ou je te déshérite. - -Sa fureur était courte et pondérée. Je l'écoutai en silence, et je -ne fis point, comme en d'autres circonstances précédentes, -d'objections à l'ordre de départ. Je ruminais d'emmener Marcella avec -moi. J'allai la trouver, je lui en fis la proposition. Marcella -m'écouta, les yeux en l'air, sans répondre. Comme j'insistais, elle -déclara qu'elle ne pouvait aller en Europe. - ---Et pourquoi pas? - ---Je ne puis, me dit-elle d'un air dolent, je ne puis aller respirer -l'air de ces rivages, qui me rappellent la mémoire de mon pauvre père, -victime de Napoléon... - ---Lequel des deux: le jardinier ou l'avocat? - -Marcella fronça le sourcil. Elle chantonna une séguedille, se plaignit -de la chaleur, et demanda un verre de sirop. La femme de chambre -l'apporta sur un plat d'argent qui faisait partie de de mes onze -_contos._ Marcella m'offrit poliment le rafraîchissement. Pour toute -réponse je fis sauter d'un revers de main le verre et le plateau. Elle -reçut le liquide sur son corsage; la négresse hurla et je lui ordonnai -de s'en aller au plus vite. Demeuré seul avec Marcella, je laissai -déborder tout le désespoir de mon âme. Je lui dis qu'elle était un -monstre, que jamais elle ne m'avait aimé, qu'elle m'avait laissé -commettre des folies, sans même avoir l'excuse de la sincérité. Je -l'accablai d'injures que j'accompagnais de gestes violents. Marcella -demeurait assise, mâchonnant le bout de ses doigts, froide comme un -morceau de marbre. J'avais envie de l'étrangler, de l'humilier tout au -moins, en la subjuguant sous mes pieds. J'allais peut-être le faire, -mais mon impétuosité changea de forme: ce fut moi qui me jetai à ses -pieds, contrit et suppliant. Je la couvris de baisers, je lui rappelai -les quinze mois de notre félicité, je lui répétai les tendres -paroles des meilleurs jours, et je lui serrai les mains, assis sur le -plancher, la tête entre ses genoux. Palpitant, égaré, je la suppliai, -en pleurant, de ne point m'abandonner... Marcella me regarda pendant -quelques instants quand j'eus fini de parler, puis elle m'écarta -doucement, avec un geste d'ennui. - ---Laisse-moi tranquille, me dit-elle. - -Elle se leva, secoua ses vêtements encore tout mouillés, et se dirigea -vers sa chambre. - ---Non! m'écriai-je, tu n'entreras pas... je te le défends!... J'allais -porter la main sur elle. Trop tard; elle était entrée et s'était -enfermée à double tour. - -Je sortis désespéré. Pendant deux mortelles heures, j'errai au hasard -dans les quartiers excentriques et déserts, où j'étais certain de ne -rencontrer aucune personne de connaissance. Je mâchonnais mon -désespoir avec une avidité morbide. J'évoquais les heures, les jours, -les instants de délire, et tantôt je me plaisais à les croire -éternels, et à supposer qu'ils survivraient à mon cauchemar passager, -tantôt, me mentant à moi-même, je les rejetais loin de moi comme un -fardeau inutile. Alors j'aurais voulu m'embarquer tout de suite, couper -ma vie en deux morceaux et je me délectais à l'idée que Marcella, -avertie de mon départ, serait pénétrée de regrets et de remords. Je -me persuadais que, m'ayant aimé follement, elle éprouverait quelque -chose, une tristesse quelconque, comme lorsqu'elle pensait au -sous-lieutenant Duarte. Cette réminiscence m'emplit alors de jalousie. -La nature tout entière me criait qu'il fallait emmener Marcella avec -moi. - ---Il le faut... il le faut... disais-je en montrant le poing à -l'espace. - -Soudain une idée géniale... Ah! trapèze de mes péchés, trapèze des -conceptions folles! mon idée se mit à y faire des cabrioles comme plus -tard celle de l'emplâtre (chapitre II). Il fallait fasciner Marcella, -l'éblouir, l'entraîner. Et je découvris un moyen beaucoup plus -convaincant que les supplications. Je ne considérai point les -conséquences possibles. Je fis de nouveaux billets: je me rendis rue -_dos Ourives_, j'achetai le plus joli bijou en montre, trois diamants -énormes, enchâssés dans un peigne d'ivoire; et je courus chez -Marcella. - -Elle était couchée sur un hamac, dans une attitude amollie, la jambe -pendante, montrant le petit pied chaussé de soie, les cheveux épars, -le regard tranquille et somnolent. - ---Tu m'accompagnes, dis-je. J'ai trouvé de l'argent, beaucoup d'argent; -tu auras tout ce que tu désireras. Tiens, prends. - -Et je lui montrai le peigne avec ses diamants. Marcella tressaillit, -dressa son buste, s'appuya sur le coude, et considéra le peigne pendant -un instant très court. Puis elle détourna les regards. Elle s'était -reprise. Alors je saisis ses cheveux, je les tordis, je les nouai à la -hâte, j'improvisai une coiffure, et je couronnai mon œuvre du peigne -aux diamants. Je reculai, je m'approchai de nouveau, retouchant les -tresses, les abaissant ou les relevant, cherchant à établir quelque -symétrie dans ce désordre. Et j'apportais à ces minuties une -tendresse de mère. - ---Voilà, dis-je enfin. - ---Quel fou! s'écria-t-elle. - -Ce fut sa première réponse. La seconde consista à m'attirer, à me -payer de mon sacrifice par un baiser, le plus ardent de tous. Ensuite -elle prit le peigne, en admira la matière et le travail, me regardant -de temps à autre, en secouant la tête d'un air de reproche. - ---A-t-on jamais vu!... disait-elle. - ---Viendras-tu? - -Elle réfléchit un instant. L'expression de ses regards ne me plut -guère, qui allaient de moi au mur et du mur au bijou. Mais cette -mauvaise impression se dissipa quand elle m'eut répondu résolument: - ---J'irai. Quand pars-tu? - ---D'ici deux ou trois jours. - -C'est bon. - -Je la remerciai à genoux. J'avais retrouvé ma Marcella des premiers -jours. Je le lui dis. Elle sourit, et elle alla garder le bijou, tandis -que je descendais l'escalier. - - - - -XVIII. VISION DANS LE CORRIDOR - - -Sur le palier du rez-de-chaussée, au fond du corridor obscur, je -m'arrêtai pendant quelques instants pour souffler, me palper, réunir -mes idées éparses, me reprendre enfin, au milieu de tant de sensations -profondes et contraires. Je sentais heureux. En vérité, les diamants -doublaient un peu mon bonheur; mais quoi! une jolie femme peut bien -aimer en même temps les Grecs et leurs présents. Enfin, j'avais -confiée en ma bonne Marcella. Elle pouvait avoir ses défauts, mais -elle m'aimait. - ---Ange!... murmurais-je en regardant le toit du corridor. - -Et voici que le regard de Marcella, qui un instant auparavant m'avait -donné une impression de défiance, m'apparut comme pour se moquer de -moi. Il brillait au-dessus d'un nez qui était à la fois celui de -Bakbarah et le mien. Pauvre amoureux des _Mille et une nuits!_ Je te vis -courir derrière la femme du vizir, à travers la galerie. Elle te -faisait signe comme pour s'offrir à toi, et tu courais, tu courais tout -au long de l'allée, jusqu'au moment où tu sortis dans la rue et où -tous les corroyeurs te huèrent et elles rossèrent d'importance. Et -soudain il me sembla que le corridor était l'allée, et que la rue -était celle de Bagdad. En effet, sur le pas de la porte, et sur le -trottoir, je vis trois des corroyeurs, l'un en soutane, l'autre en -livrée, le troisième en civil. Ils entrèrent dans le corridor, me -prirent par le bras, me forcèrent à entrer dans une voiture. Mon père -s'assit à ma droite, mon oncle le chanoine à ma gauche, l'individu en -livrée monta sur le siège, et fouette cocher! jusqu'à la maison de -l'intendant police, et de là jusqu'au port, d'où je fus transporté -dans un voilier en partance pour Lisbonne. Figurez-vous ma résistance, -d'ailleurs parfaitement inutile. - -Trois jours après, je franchis la barre, abattu et muet. Je ne pleurais -même pas. J'avais une idée fixe. Maudites idées fixes!... Celle-là -me poussait à me précipiter dans la mer en répétant le nom de -Marcella. - - - - -XIX. À BORD - - -Nous étions en tout onze passagers: un fou qu'accompagnait sa femme, -deux jeunes gens, qui voyageaient pour leur agrément, quatre -commerçants et deux domestiques. Mon père me recommanda à tous, en -commençant par le capitaine du navire, qui d'ailleurs avait fort à -faire et qui, par surcroît, emmenait avec lui sa femme qui était -phtisique au dernier degré. - -J'ignore si le capitaine eut vent de mes funestes projets, ou si mon -père le mit sur ses gardes; il avait constamment les yeux sur moi, il -m'obligeait à rester près de lui, ou, quand il était obligé de me -quitter, il me conduisait près de sa femme. Elle ne se levait point de -sa chaise longue: et tout en toussant, elle me promettait de me montrer -les alentours de Lisbonne. Elle n'était point seulement maigre, mais -translucide; il était impossible d'elle ne mourût pas d'une heure à -l'autre. Le capitaine, peut-être pour se leurrer lui-même, feignait de -ne point croire au dénouement si proche. - -Je ne savais rien; je ne pensais à rien. Que m'importait le sort d'une -femme poitrinaire, au milieu de l'océan? L'univers, pour moi, c'était -Marcella. - -Au bout d'une semaine, je trouvai le moment propice pour mourir. -C'était la nuit. Je montai doucement sur le pont. Mais j'y trouvai le -capitaine qui, penché sur le bastingage, considérait l'horizon. - ---Quelque grain qui s'annonce?... demandai-je. - ---Non, me répondit-il en tressaillant; non. J'admire la splendeur de la -nuit. Voyez... Quelle merveille!... - -Le style démentait l'aspect assez fruste de l'individu, qui semblait -étranger au style métaphorique. Au bout de quelques secondes, il me -prit par la main, me montra la lune, et me demanda pourquoi je ne -faisais point une ode à la nuit. Je lui répondis que je n'étais rien -moins que poète. Il grommela je ne sais quoi, fit quelques pas, prit -dans sa poche un morceau de papier tout chiffonné, et à la lumière -d'un falot, il me lut une ode dans le goût de celles d'Horace, sur la -liberté de la vie maritime. C'était des vers de sa façon. - ---Qu'en dites-vous? - -Je ne me rappelle plus ce que je lui répondis. Il me serra la main avec -force remerciements. Ensuite, il me récita deux sonnets. Il allait m'en -dire un autre, quand on vint l'appeler la part de sa femme. - ---J'y vais, dit-il, et il me récita le troisième sonnet, lentement, -avec componction. - -Je demeurai seul. La muse du capitaine avait balayé de mon esprit les -funestes pensées. Je préférai dormir, ce qui est une façon -passagère de mourir. Le jour suivant, nous nous réveillâmes au bruit -d'une tempête qui donna la chair de poule à tous les passagers, moins -au fou. Il commença de danser, en criant que sa fille l'envoyait -chercher dans une berline. C'était la mort de cette enfant qui avait -causé sa folie. Jamais je n'oublierai l'horrible figure de ce pauvre -homme au milieu du tumulte des gens et des hurlements de l'ouragan. Il -chantait, il dansait, les yeux hors de la tête, très pâle, ses longs -cheveux hérissés au vent. Il s'arrêtait de temps à autre, élevait -ses mains osseuses, et formait avec les doigts des croix, des carrés, -des anneaux, et riait ensuite désespérément. Sa femme l'abandonnait -à lui-même; en proie à la terreur de la mort, elle se vouait à tous -les saints du paradis. Enfin la tempête se calma, après avoir fait, je -l'avoue, une excellente diversion à mes tristesses. Moi qui avais envie -d'aller au-devant de la mort, je n'osai plus la regarder en face, quand -elle se présenta. - -Le capitaine me demanda si j'avais eu peur, si je m'étais senti en -péril, si je n'avais pas trouvé le spectacle sublime, le tout en me -montrant un véritable intérêt d'ami. Tout naturellement, nous en -vînmes à parler de la vie de marin. Le capitaine me demanda si -j'aimais les idylles piscatoires. Je lui répondis en toute ingénuité -que j'ignorais ce qu'il voulait dire. - ---Vous allez voir, me dit-il. - -Et il me récita un petit poème, puis un autre, une églogue, puis cinq -sonnets, par lesquels il termina, ce jour-là sa confidence littéraire. -Le jour suivant, avant de me rien réciter, il me fit l'aveu des graves -motifs qui l'avaient voué à la profession maritime, contre la volonté -de sa grand'mère qui voulait qu'il fût prêtre. Il possédait assez -bien, en effet, les lettres latines. Il n'entra point dans les ordres, -mais il continua d'être poète, la poésie étant sa vocation -naturelle. Pour m'en convaincre, il me récita tout au long et par cœur -une centaine de vers. J'observai en lui un singulier phénomène: ses -attitudes étaient si bizarres, qu'une fois je ne pus contenir mon envie -de rire. Mais le capitaine, quand il récitait, regardait au dedans de -lui-même, de telle sorte qu'il ne vit et n'entendit rien. - -Les jours passaient, et les ondes, elles vers, et aussi la vie de la -poitrinaire. Elle ne tenait qu'à un fil. Un jour, aussitôt après le -déjeuner, le capitaine me dit que la malade ne passerait probablement -pas la semaine. - ---Vraiment! m'écriai-je. - ---Cette nuit a été terrible. - -J'allai lui rendre visite. Je la trouvai, en effet, moribonde, ou peu -s'en fallait. Mais elle parlait toujours de notre arrivée à Lisbonne, -où je resterais quelques jours avant d'aller à Coimbra, car elle -comptait bien me conduire à l'Université. Je sortis consterné. Je -trouvai son mari en contemplation devant les vagues qui venaient mourir -sur la quille du navire, et j'essayai de le consoler. Il me remercia, me -conta l'histoire de ses amours, fit l'éloge delà fidélité et du -dévouement de sa femme, remémora les vers qu'il avait naguère -composés à son intention, et me les récita. Sur ces entrefaites, on -vint l'appeler sa part. Nous accourûmes: c'était une crise qu'elle -traversait. Ce jour-là et le suivant furent cruels. Le troisième, elle -entra en agonie et je m'éloignai de ce spectacle qui me répugnait. Une -demi-heure plus tard, je rencontrai le capitaine assis sur un monceau de -câbles, la tête entre les mains. Je lui présentai mes condoléances. - ---Elle est morte comme une sainte, me répondit-il. Et pour que ces -paroles ne pussent être mises sur le compte de l'attendrissement, il se -leva aussitôt, secoua la tête, et fixa sur l'horizon un regard -accompagné d'un geste long et profond. - ---Nous allons, dit-il, la livrer à la tombe qui jamais ne se rouvre sur -ce qu'elle a une fois englouti. - -Peu d'heures après, le cadavre fut en effet lancé à la mer, avec les -cérémonies accoutumées. La tristesse se lisait sur tous les visages. -Le veuf conservait l'attitude d'un tronc d'arbre durement fendu par la -foudre. Un grand silence... La vague ouvrit ses flancs, reçut la -dépouille, se referma dans un remous suivi d'une légère ride, et le -bateau continua son chemin... Je demeurai quelques instants à la poupe, -les regards fixés sur ce point incertain de l'Océan, où était resté -l'un de nous. Ensuite j'allai trouver le capitaine pour le distraire de -sa solitude et de ses regrets. - -Merci, me dit-il en devinant mon intention. Croyez bien que jamais je -n'oublierai vos bons offices. Dieu vous en saura gré. Pauvre Léocadia, -tu te souviendras de nous dans le ciel. - -Il essuya sur sa manche une larme importune. Je cherchai un dérivatif -dans la poésie, qui était sa passion. Je lui parlai des vers qu'il -m'avait lus, je m'offris à les faire imprimer à mes frais. Ses yeux -s'animèrent un peu. - ---Peut-être accepterai-je votre offre, me dit-il. Mais j'hésite... -c'est de si faible poésie. - -Je jurai le contraire; je lui demandai de réunir les différentes -pièces, et de me les donner avant notre débarquement. - ---Pauvre Léocadia! murmura-t-il sans répondre à ma demande... la -mer... le ciel... le navire... - -Le jour suivant, il me lut un épicedion qu'il venait de composer, et -où il avait consigné les circonstances de la mort et de la sépulture -de sa femme. Il me le lut d'une voix émue, et sa main tremblait. Il me -demanda ensuite si les vers étaient dignes du trésor qu'il avait -perdu. - ---Ils le sont, lui répondis-je. - ---Il me manque le grand souffle lyrique, me dit-il au bout d'un instant. -Mais personne ne me refusera la sensibilité, et c'est peut-être son -excès qui nuit à la perfection. - ---Je ne crois pas; je trouve vos vers parfaits. - ---Oui, je crois que... enfin ce sont des vers de matelot. - ---De matelot poète. - -Il haussa les épaules, considéra le papier, et relut la pièce, mais -cette fois sans tremblement dans la voix, en accentuant les intentions -littéraires, en donnant du relief aux images et de la mélodie aux -vers. Enfin il m'avoua que c'était son œuvre la plus achevée. -J'abondai dans ce sens; il me serra la main, et me prédit grand avenir. - - - - -XX. JE PASSE MON BACCALAURÉAT - - -Un grand avenir! Tandis que ces paroles régnaient à mes oreilles, je -promenais mes regards au loin, sur l'horizon mystérieux et vague. Une -idée refoulait l'autre, l'ambition portait préjudice au souvenir de -Marcella. Un grand avenir? Naturaliste, littérateur, archéologue, -banquier, politique, évêque,--eh! oui, pourquoi pas évêque? -l'important était que j'obtinsse une haute charge, une grande -réputation, une position supérieure. L'ambition, cet aigle, sortit de -l'œuf et ouvrit sa pupille fauve et pénétrante. Adieu, amours! adieu, -Marcella! Jours de délire, bijoux hors de prix, vie déréglée, adieu! -Je prends le chemin ardu de la gloire; je vous abandonne avec mes -culottes d'enfant. - -Et ce fut ainsi que je débarquai à Lisbonne, et que je partis pour -Coimbra. L'Université m'attendait avec ses sciences arides; je fus un -étudiant médiocre, ce qui ne m'empêcha point de devenir bachelier. Je -reçus mon diplôme avec toute la solennité d'usage, quand j'eus -terminé mon cours. Ce fut une belle fête qui me remplit d'orgueil et -de regrets, de regrets surtout. J'avais acquis à Coimbra une grande -réputation de bon vivant. J'étais un étudiant léger, superficiel, -tumultueux et pétulant, aimant les aventures, faisant du romantisme -pratique et du libéralisme théorique, vivant sur la foi des yeux noirs -et des constitutions écrites. Le jour où l'Université m'attesta sur -parchemin que j'étais un savant, moi qui n'ignorais pas les lacunes de -mes connaissances, je me sentis en quelque façon déçu, sans rien -perdre de mon orgueil pour cela. Et je m'explique. Le diplôme était un -titre d'affranchissement. Mais s'il me donnait la liberté, il -m'imposait aussi la responsabilité. Je gardai le titre, je laissai les -charges sur les rives du Mondego, et je partis, quelque peu déçu, mais -sentant déjà une curiosité impétueuse, un désir de jouer des -coudes, de jouir, de vivre, de m'affirmer,--de prolonger l'Université, -ma vie durant. - - - - -XXI. LE MULETIER - - -L'âne que je montais ayant refusé d'avancer, je m'avisai de le -fustiger. Mal m'en prit: il fit deux sauts de mouton, puis trois autres, -puis un dernier qui me fit voler de ma selle si malencontreusement que -mon pied droit demeura pris dans l'étrier. Je tentai de m'accrocher au -poitrail de l'animal. Mais alors, effrayé, il s'emballa à travers -champs. Je m'exprime mal: il essaya de s'emballer, et effectivement il -réussit à faire deux sauts en avant; mais le muletier, qui se trouvait -présent, accourut à temps pour l'arrêter par la bride et le retenir, -sans efforts ni péril. Quand il eut dominé la bête, je me dégageai -de l'étrier et me relevai. - ---Vous l'avez échappé belle, me dit le muletier. - -Et c'était vrai. Si l'âne m'eût traîné sur le sol, il se peut bien -que ma mort eût été la fin de l'aventure. Je pouvais avoir la tête -fendue, une congestion, n'importe quelle lésion interne, et ma science -se perdait ainsi dans sa fleur. Le Muletier m'avait sans doute sauvé la -vie; c'était positif: je sentais le sang bouillir dans mes veines. Ah! -brave muletier! Tandis que je reprenais conscience de moi-même, il -s'efforçait de raccommoder les harnais de l'âne. Je résolus de lui -donner trois des cinq monnaies d'or que j'avais sur moi. Certes -j'estimais ma vie à plus haut prix;--elle avait pour moi une valeur -inestimable. Mais enfin la récompense projetée me semblait digne du -dévouement de celui qui m'avait sauvé. C'est dit: je vais lui donner -les trois monnaies. - ---Allons! me dit-il en me présentant la rêne de ma monture. - ---Un instant... répondis-je; laissez-moi le temps de me remettre. - ---Ne dites pas cela... - ---Quand on vient comme moi de voir la mort de près... - ---Si la bête s'était emportée avec vous, il est certain que... Mais -avec l'aide du ciel, vous voyez qu'il ne vous est rien arrivé. -était son œuvre la plus achevée. -J'abondai dans ce sens; il me serra la main, et me prédit grand avenir. - - - - -XX. JE PASSE MON BACCALAURÉAT - - -Un grand avenir! Tandis que ces paroles régnaient à mes oreilles, je -promenais mes regards au loin, sur l'horizon mystérieux et vague. Une -idée refoulait l'autre, l'ambition portait préjudice au souvenir de -Marcella. Un grand avenir? Naturaliste, littérateur, archéologue, -banquier, politique, évêque,--eh! oui, pourquoi pas évêque? -l'important était que j'obtinsse une haute charge, une grande -réputation, une position supérieure. L'ambition, cet aigle, sortit de -l'œuf et ouvrit sa pupille fauve et pénétrante. Adieu, amours! adieu, -Marcella! Jours de délire, bijoux hors de prix, vie déréglée, adieu! -Je prends le chemin ardu de la gloire; je vous abandonne avec mes -culottes d'enfant. - -Et ce fut ainsi que je débarquai à Lisbonne, et que je partis pour -Coimbra. L'Université m'attendait avec ses sciences arides; je fus un -étudiant médiocre, ce qui ne m'empêcha point de devenir bachelier. Je -reçus mon diplôme avec toute la solennité d'usage, quand j'eus -terminé mon cours. Ce fut une belle fête qui me remplit d'orgueil et -de regrets, de regrets surtout. J'avais acquis à Coimbra une grande -réputation de bon vivant. J'étais un étudiant léger, superficiel, -tumultueux et pétulant, aimant les aventures, faisant du romantisme -pratique et du libéralisme théorique, vivant sur la foi des yeux noirs -et des constitutions écrites. Le jour où l'Université m'attesta sur -parchemin que j'étais un savant, moi qui n'ignorais pas les lacunes de -mes connaissances, je me sentis en quelque façon déçu, sans rien -perdre de mon orgueil pour cela. Et je m'explique. Le diplôme était un -titre d'affranchissement. Mais s'il me donnait la liberté, il -m'imposait aussi la responsabilité. Je gardai le titre, je laissai les -charges sur les rives du Mondego, et je partis, quelque peu déçu, mais -sentant déjà une curiosité impétueuse, un désir de jouer des -coudes, de jouir, de vivre, de m'affirmer,--de prolonger l'Université, -ma vie durant. - - - - -XXI. LE MULETIER - - -L'âne que je montais ayant refusé d'avancer, je m'avisai de le -fustiger. Mal m'en prit: il fit deux sauts de mouton, puis trois autres, -puis un dernier qui me fit voler de ma selle si malencontreusement que -mon pied droit demeura pris dans l'étrier. Je tentai de m'accrocher au -poitrail de l'animal. Mais alors, effrayé, il s'emballa à travers -champs. Je m'exprime mal: il essaya de s'emballer, et effectivement il -réussit à faire deux sauts en avant; mais le muletier, qui se trouvait -présent, accourut à temps pour l'arrêter par la bride et le retenir, -sans efforts ni péril. Quand il eut dominé la bête, je me dégageai -de l'étrier et me relevai. - ---Vous l'avez échappé belle, me dit le muletier. - -Et c'était vrai. Si l'âne m'eût traîné sur le sol, il se peut bien -que ma mort eût été la fin de l'aventure. Je pouvais avoir la tête -fendue, une congestion, n'importe quelle lésion interne, et ma science -se perdait ainsi dans sa fleur. Le Muletier m'avait sans doute sauvé la -vie; c'était positif: je sentais le sang bouillir dans mes veines. Ah! -brave muletier! Tandis que je reprenais conscience de moi-même, il -s'efforçait de raccommoder les harnais de l'âne. Je résolus de lui -donner trois des cinq monnaies d'or que j'avais sur moi. Certes -j'estimais ma vie à plus haut prix;--elle avait pour moi une valeur -inestimable. Mais enfin la récompense projetée me semblait digne du -dévouement de celui qui m'avait sauvé. C'est dit: je vais lui donner -les trois monnaies. - ---Allons! me dit-il en me présentant la rêne de ma monture. - ---Un instant... répondis-je; laissez-moi le temps de me remettre. - ---Ne dites pas cela... - ---Quand on vient comme moi de voir la mort de près... - ---Si la bête s'était emportée avec vous, il est certain que... Mais -avec l'aide du ciel, vous voyez qu'il ne vous est rien arrivé. -o. - -J'arrivai... Mais non; je ne veux point allonger ce chapitre. -Quelquefois, je m'oublie à écrire, et la plume court sur le papier au -grand préjudice de l'auteur. Des chapitres longs sont bons pour des -lecteurs lourdauds. Nous ne sommes pas un public pour in-folio, mais -seulement pour in-12: peu de texte, une large marge, des caractères -élégants, dorures sur franches et des vignettes... principalement des -vignettes. Non, n'allongeons point le chapitre. - - - - -XXIII. TRISTE, MAIS COURT - - -J'arrivai, et je ne nie point qu'en apercevant la ville natale -j'éprouvai une sensation inconnue, non pas devant ma patrie politique, -mais devant le séjour de mon enfance, la rue, la tour, la fontaine -publique, la femme en mantille, le noir manœuvre, les choses et les -scènes de mon enfance, demeurées gravées dans ma mémoire. C'était -une renaissance. L'esprit, comme un oiseau indifférent à la direction -des années, prit son vol dans la direction de la fontaine originelle, -et alla boire l'eau fraîche et pure, pure encore du limon de la vie. - -Remarquez qu'il y a ici un lieu commun. Un autre lieu commun, c'est la -consternation de ma famille. Mon père m'embrassa en pleurant: «Ta -mère est condamnée», me dit-il. Ce n'était plus le rhumatisme qui la -minait, mais un cancer à l'estomac. La malheureuse souffrait d'une -façon cruelle, car le cancer est indifférent aux vertus de l'individu. -Quand il peut ronger, il ronge, c'est son métier. Ma sœur Sabine, -déjà mariée avec Cotrin, tombait de fatigue. Elle dormait à peine -trois heures par nuit, la pauvre enfant. L'oncle Jean lui-même -paraissait triste et abattu. Dona Eusebia et d'autres femmes assistaient -aussi la malade, et se montraient non moins tristes et non moins -dévouées! - ---Mon fils!... - -La douleur cessa pour un instant de tenailler sa victime. Un sourire -illumina sa face, sur laquelle la mort étendait déjà son aile. Ce -n'était déjà plus un visage. La beauté avait fui comme une aurore -brillante. Il ne restait que les os, qui, eux, ne maigrissent pas. -J'avais peine à la reconnaître, après huit ou neuf ans de -séparation. Agenouillé au pied de son lit, ses mains entre les -miennes, je demeurais immobile, sans oser prononcer une parole qui eût -été un sanglot. Or, nous essayions de lui cacher son état et la -proximité de sa fin. Elle ne s'illusionnait point cependant. Elle -sentait venir la mort; elle me le dit, et son pressentiment se réalisa -le lendemain matin. - -L'agonie fut lente et cruelle: d'une cruauté minutieuse, froide, -insistante, qui me remplit de douleur et de stupéfaction. C'était la -première fois que je voyais mourir quelqu'un. Je connaissais la mort -par ouï-dire; c'est tout au plus s'il m'était arrivé de la voir -pétrifiée sur la face d'un cadavre que j'allais accompagner jusqu'au -cimetière. La notion que j'en avais se trouvait confondue parmi des -amplifications de rhétorique que m'avaient inculquées des professeurs -de choses antiques: la mort traîtresse de César, austère de Socrate, -orgueilleuse de Caton. Mais ce duel de l'être et du non-être, la mort -en action, douloureuse, convulsée, sans appareil politique ou -philosophique, la mort d'une personne aimée, c'était la première fois -que j'y assistais. Je ne pleurai point; je me rappelle fort bien que je -ne pleurai point durant toute cette scène. J'avais la gorge sèche, -Inconscience béante, et mes regards demeuraient stupides. Eh quoi! une -créature si docile, si tendre, si sainte, qui jamais ne fit verser une -larme à personne; tendre mère, épouse immaculée, il fallait qu'elle -mourût ainsi, torturée, mordue par la dent tenace d'une maladie sans -pitié? Tout cela, je l'avoue, me semblait obscur, incongru; un -non-sens. - -Triste chapitre... Passons à un autre plus allègre. - - - - -XXIV. COURT, MAIS GAI - - -Je demeurai prostré. Et cependant, j'étais à cette époque un -ensemble de trivialité et de présomption. Jamais le problème de la -vie et de la mort ne m'avait traversé le cerveau. Jamais jusqu'à ce -jour je ne m'étais penché sur l'abîme de l'inexplicable. Il me -manquait l'essentiel, c'est-à-dire le stimulant, le vertige. - -Pour tout dire, je reflétais les opinions d'un barbier de Modène qui -se distinguait justement parce qu'il n'en avait aucune. C'était la -fleur des barbiers et des coiffeurs. Pour longue que fût une opération -capillaire, jamais il ne se lassait. Il faisait aller les coups de -peigne d'accord avec des plaisanteries pimentées et d'une saveur!... Il -n'avait point d'autre philosophie; moi non plus. L'Université m'en -avait bien inculqué quelques notions, mais je n'avais retenu que les -formules, le vocabulaire, le squelette. Je traitais la philosophie comme -le latin. J'avais dans la poche trois vers de Virgile, deux d'Horace, -une douzaine de locutions morales et politiques pour les faux frais de -la conversation. Il en était de même pour l'histoire de la -jurisprudence. De tout, je sus prendre la phraséologie, l'ornementation -et l'écorce. - -Sans doute, le lecteur s'étonnera de la franchise avec laquelle -j'expose et je mets ma médiocrité en évidence. Mais la franchise est -la première qualité d'un défunt. Pendant la vie, l'opinion publique, -le contraste des intérêts, la lutte des ambitions obligent à cacher -les vilains dessous, à dissimuler les déchirures et les raccommodages, -à ne point prendre le monde pour confident des révélations de la -conscience; et le plus grand avantage de cette obligation c'est qu'il -fait éviter l'horrible vice de l'hypocrisie, attendu qu'à force de -leurrer les autres, on finit par se leurrer soi-même. Après la mort, -quelle différence, quelle liberté, quel soulagement! On secoue le -manteau somptueux; les oripeaux tombent; on se met à l'aise, on se -dépeigne, on se dégrafe; on confesse franchement ce qui fut et ce qui -ne fut pas. Il n'y a plus ni voisins, ni amis, ni ennemis, ni gens -connus ou inconnus: il n'y a plus de public. Les considérations de -l'opinion, son regard aigu et judiciaire, perd sa vertu dès que nous -foulons le domaine de la mort. On peut bien encore nous critiquer et -nous juger, mais le jugement nous laisse indifférents. Messieurs les -vivants, il n'y a rien de plus incommensurable que le dédain des morts. - - - - -XXV. À LA TIJUCA - - -Mais ne voilà-t-il pas que j'allais glisser à l'emphase!... Soyons -simple, comme l'était la vie Je menai à la Tijuca pendant les -premières semaines qui suivirent la mort de ma mère. - -Le septième jour, aussitôt après le service funèbre, je pris un -fusil, quelques livres, des vêtements, des cigares, mon domestique -mulâtre nommé Prudencio,--le Prudencio du chapitre XI,--et j'allai -m'enterrer dans une vieille propriété que nous possédions. Mon père -fit tout son possible pour me détourner de ma résolution; mais je -sentais qu'il était au-dessus de forces de lui obéir. Sabine eût -désiré que j'habitasse quelque temps avec elle: deux semaines pour le -moins. Mon cousin voulait à toute force m'emmener. Un brave garçon, ce -Cotrim: de prodigue, il était devenu circonspect. Il faisait alors le -commerce des produits alimentaires, et travaillait avec ardeur du matin -au soir, sans perdre un moment. Le soir, assis devant sa fenêtre, il -caressait ses favoris sans penser à rien. Il aimait sa femme et son -fils qui mourut quelques années plus tard. On le disait avare. - -Je refusai toutes les propositions, tant je me sentais abattu. Ce fut -alors, je crois, que commença à s'épanouir en moi la fleur jaune de -l'hypocondrie, solitaire et morbide, d'un si subtil et si enivrant -parfum. «Qu'il est bon d'être triste et de ne rien dire!» Quand je -tombai sur cette phrase de Shakespeare, j'avoue qu'elle trouva en moi un -écho délicieux. Je me rappelle que j'étais assis sous un dattier, le -livre du poète ouvert sur mes genoux, l'esprit attristé plus encore -que le visage. J'avais l'air d'une poule triste. Je serrais dans mon -sein ma douleur taciturne, et j'éprouvais une sensation unique qu'on -pourrait appeler la volupté de l'ennui. La volupté de l'ennui: retenez -cette expression, lecteur, méditez-la, et si vous ne parvenez à la -comprendre, c'est que vous ignorez une des sensations les plus subtiles -de ce monde et de notre temps. - -Je chassais de temps à autre, ou bien je dormais, ou bien je lisais; je -lisais beaucoup. Parfois encore je restais à ne rien faire, passant -d'une idée à une autre, laissant mon imagination vagabonder comme un -papillon qui flâne ou qui a faim. Les heures tombaient, une à une, le -soleil déclinait, les ombres de la nuit voilaient la montagne et la -cité. Personne ne venait me rendre visite: j'avais expressément -recommandé qu'on me laissât à moi-même. Un jour, deux jours, une -semaine entière passa de la sorte. Cette quiétude devait être -suffisante pour me lasser de la _Tijuca_, et me rendre à mon agitation -habituelle. Au bout de sept jours, j'étais parfaitement saturé de -solitude. Ma douleur s'apaisait. Mon fusil, mes livres, le spectacle des -arbres et du ciel ne me suffisaient plus. La jeunesse bouillait en moi: -je voulais vivre. Je fourrai dans ma malle le problème de la vie et de -la mort, les hypocondries du poète, mes chemises, mes méditations, mes -cravates, et j'allais la fermer, quand le mulâtre Prudencio me dit -qu'une personne de ma connaissance demeurait depuis la veille dans la -maison violette située à deux cents pas de la nôtre. - ---Qui donc? - ---Peut-être Monsieur ne se rappelle-t-il plus de Dona Eusebia... - ---Je me rappelle... C'est elle? - ---Elle et sa fille. Elles sont arrivées hier matin. - -L'épisode de 1814 se présenta aussitôt à ma mémoire, et je me -sentis embarrassé. Les événements m'avaient donné raison. Oui, -vraiment, il avait été impossible d'éviter que les amours de Villaça -et de la sœur du sergent-major n'allassent jusqu'aux dernières -conséquences. Même avant mon départ, on parlait vaguement de la -naissance d'une fille. Mon oncle Jean m'écrivait dans la suite que -Villaça, en mourant, avait laissé un legs important à Dona Eusebia, -et qu'on avait pas mal glosé à ce sujet dans le quartier. L'oncle -Jean, friand de scandale, ne me parla que de cette aventure dans une de -ses lettres, longue de plusieurs pages. Oui, les événements m'avaient -donné raison. Quoi qu'il en pût être, 1814 était loin, et avait -emporté ma gaminerie, Villaça et le baiser du massif. Du reste, il -n'existait aucune intimité entre moi et Dona Eusebia. Cette réflexion -faite, j'achevai de fermer ma malle. - ---Monsieur n'ira pas rendre visite à Dona Eusebia? me demanda -Prudencio. C'est elle qui a enseveli le corps de ma défunte maîtresse. - -Je me rappelai l'avoir vue parmi d'autres dames, au moment de la mort et -au moment de l'enterrement. J'ignorais d'ailleurs qu'elle eût rendu à -ma mère ce suprême devoir. La remarque du mulâtre était juste. Je -lui devais une visite. Je résolus de m'en acquitter immédiatement et -je descendis aussitôt. - - - - -XXVI. L'AUTEUR HÉSITE - - -Soudain j'entends une voix: «Voyons, mon garçon! ce n'est pas une -vie, ça!» - -C'était mon père qui arrivait avec deux propositions dans sa poche. - -Je m'assis sur ma malle, et je le reçus sans surprise. Il se tint -pendant quelques instants debout devant moi, après quoi il me tendit la -main d'un geste ému: - ---Mon fils, il faut se résigner à la volonté divine. - ---Je me suis déjà résigné, dis-je, et je lui baisai la main. - -Je n'avais pas encore déjeuné; nous déjeunâmes ensemble. Ni l'un ni -l'autre nous ne fîmes allusion au motif de ma réclusion. Une seule -fois nous effleurâmes ce sujet, quand mon père fit tomber la -conversation sur la Régence, et m'annonça qu'il avait reçu les -condoléances de l'un des régents. Il avait la lettre sur lui; elle -était même passablement chiffonnée, sans doute à force d'avoir été -montrée à des tiers. Je crois avoir dit qu'il s'agissait de l'un des -régents. Il me la lut deux fois de suite. - ---Je suis déjà allé le remercier de cette preuve de considération, -me dit-il, et mon opinion est que tu dois y aller aussi... - ---Moi? - ---Toi. C'est un homme considérable qui remplace aujourd'hui l'empereur. -D'ailleurs, J'ai une idée, un projet, ou... il faut tout dire, deux -projets: il s'agit d'un fauteuil de député et d'un mariage. - -Mon père me dit tout cela avec quelque emphase, en donnant à ses -paroles une certaine allure qui avait pour but de me les graver plus -profondément dans l'esprit. La proposition combinait si mal avec mes -sensations antérieures que tout d'abord je ne compris pas très bien. -Mon père ne se découragea pas et répéta: «le fauteuil et la -fiancée». - ---Tu acceptes? - ---Je n'entends rien à la politique, dis-je au bout d'un instant. Quant -à la fiancée, laissez-moi vivre comme un ours que je suis. - ---Mais les ours se marient, me répliqua-t-il. - ---Eh bien! trouvez-moi une ourse: la grande Ourse, par exemple... - -Mon père se mit à rire, et recommença à parler sérieusement. Je -devais me lancer dans la politique pour plus de vingt raisons qu'il -énuméra avec une singulière vélocité, en prenant des exemples parmi -nos relations. Quant à la fiancée, il me suffirait de la voir. -Aussitôt après l'avoir vue, j'irais de moi-même la demander à son -père, sans plus larder. Il essaya ainsi d'abord de la fascination, -ensuite de la persuasion, ensuite de l'intimidation. Je ne répondais -pas, je taillais la pointe d'un cure-dent, je faisais des boulettes de -pain, souriant ou réfléchissant. Je n'étais, pour tout dire, ni -rebelle ni docile à la proposition. Je me sentais abasourdi. Une partie -de moi-même disait oui: une belle femme, une position politique -n'étaient pas choses à dédaigner. L'autre partie disait que non; la -mort de ma mère m'apparaissait comme un exemple de la fragilité des -affections de famille... - ---Je ne sors point d'ici sans une réponse définitive, me dit mon -père, dé-fi-ni-ti-ve! répéta-t-il en scandant les syllabes avec le -doigt. - -Il but une dernière gorgée de café, se mit à son aise, et commença -à parler de tout: du Sénat, de la Régence, de la Restauration, -d'Evariste, d'une voiture qu'il avait l'intention d'acheter, de notre -maison de la rue Matta-Cavallos... Je restais au bout de la table, et -j'écrivais distraitement sur un morceau de papier avec la pointe d'un -crayon; je traçais une parole, une phrase, un vers, un nez, un triangle -et je réfutais les mots suivants sans ordre, au hasard, de la façon -suivante: - - -Arma virumque cano -A -Arma virumque cano -Arma virumque -Arma virumque cano -Arma virumque cano -virumque - - -Tout cela était fait machinalement, et cependant avec une certaine -logique et une certain déduction. Par exemple ce fut _virumque_ qui me -fit passer au nom du propre poète, par l'entraînement de la première -syllabe; j'allais écrire _virumque_, ce fut Virgile qui tomba de ma -plume et je continuai: - - -Vir Virgile -Virgile Virgile -Virgile Virgile - - -Mon père, quelque peu dépité de mon indifférence, se leva, vint à -moi, et lança un regard sur le papier. - ---Virgile! s'écria-t-il. Tu y es, mon garçon, ta fiancée s'appelle -justement Virgilia. - - - - -XXVII. VIRGILIA - - -Virgilia? mais alors, c'est la même personne qui, quelques années plus -tard...? la même, oui la même, qui, en 1869, devait assister à mes -derniers moments, et qui longtemps auparavant eut une si large part dans -mes plus intimes sensations. À cette époque, elle comptait a peine -quinze ou seize ans. C'était peut-être la plus audacieuse créature de -notre race et c'en était en tous cas la plus volontaire. Je ne dirai -pas qu'elle méritait la pomme de la beauté entre toutes les jeunes -filles de son temps, parce que je n'écris pas un roman où l'auteur -dore la réalité et ferme les yeux aux taches de rousseur et autres: ce -qui ne veut pas dire qu'elle en eût au visage, non. Elle était jolie, -fraîche, elle sortait des mains de la nature, pleine de ce charme -précaire et éternel qu'un individu transmet à un autre pour les fins -secrètes de la procréation. Telle était Virgilia avec son teint -clair, très clair, sa grâce ignorante et puérile, sujette aux -mystérieuses impulsions, sa paresse et sa dévotion,--sa dévotion qui -n'était peut-être que de la peur, comme j'ai tout lieu de le supposer. - -Voici, lecteur, en peu de lignes, le portrait physique et moral de la -personne qui devait avoir plus tard une si grande influence sur ma vie. -Oui, elle était cela même, à seize ans. Si tu lis ces lignes, ô -Virgilia toujours aimée, ne t'étonne point du langage que j'emploie -aujourd'hui, qui contraste avec celui que j'employai quand je te connus. -Tu peux croire que l'un était alors aussi sincère que l'autre l'est -maintenant. La mort a pu me rendre grincheux, mais non injuste. - ---Mais, me diras-tu, comment peux-tu ainsi discerner la vérité de ce -temps lointain, et l'exprimer ainsi après tant d'années? - ---Ah! indiscrète, ah! ignorante, mais c'est cela même qui nous rend -maîtres de l'univers; c'est ce pouvoir de refaire le passé, pour bien -comprendre l'instabilité de nos impressions et la vanité de nos -affections. Laisse dire Pascal: l'homme n'est pas un roseau pensant, -c'est une page d'errata qui pense: cela, oui. Chaque saison de la vie -est une édition qui corrige l'édition antérieure, et qui sera -corrigée à son tour, jusqu'à l'édition définitive, dont l'éditeur -fait présent aux vers. - - - - -XXVIII. POURVU QUE - - ---Virgilia, interrompis-je. - ---Oui, Monsieur, tel est le nom de votre fiancée. Un ange, mon grand -dadet, un ange moins les ailes. Figure-toi une jeune fille comme ça, de -cette hauteur, vive comme du vif-argent et des yeux... c'est la fille de -Dutra... - ---Dutra? - ---Le conseiller Dutra, voyons. C'est une influence politique. Allons tu -acceptes? - ---Non, répondis-je. Après quoi, je regardai pendant quelques secondes -la pointe de mes bottines; et je déclarai que j'étais prêt à -étudier les deux questions, la candidature et le mariage pourvu que... - ---Pourvu que? - ---Pourvu que je ne sois point obligé de les accepter conjointement. Je -crois que je puis être séparément un homme marié et un homme -politique... - ---Tout homme qui entre dans la vie publique doit être marié, -interrompit sentencieusement mon père. Mais il en sera comme il te -plaira. Je me prête à tout, persuadé qu'il te sera suffisant de voir -Virgilia. D'ailleurs, le Parlement et la fiancée, c'est tout un. Tu -protestes... tu verras plus tard. C'est bon, j'accepte l'atermoiement, -pourvu que... - ---Pourvu que? interrompis-je à mon tour en imitant sa voix. - ---Ah! farceur! pourvu que tu ne restes pas ici, futile, obscur et -désespéré. Mon argent, mes soins, je ne les ai dépensés que pour te -voir briller comme il convient, à moi, à toi, et à nous tous. Tu dois -continuer à illustrer notre nom que tu perpétues. Écoute, j'ai -soixante ans, mais s'il était nécessaire que je recommence ma vie, je -le ferais sans hésiter une minute. Crains l'obscurité, Braz, fuis ce -qui est infime. Les hommes valent de différentes façons, mais le plus -sûr moyen de s'affirmer est l'opinion des autres hommes. Ne perds point -les avantages de ta position, ni tes moyens... - -Et le magicien continua d'agiter devant moi le hochet, comme on faisait -lorsque j'étais petit pour me faire aller plus vite. La fleur de -l'hypocondrie se referma, laissant s'ouvrir une autre fleur moins jaune, -et qui n'a rien de morbide--l'amour de la renommée, l'emplâtre Braz -Cubas. - - - - -XXIX. LA VISITE - - -Mon père était arrivé à ses fins. Je me disposai à accepter le -fauteuil et le mariage, Virgilia et la Chambre des députés:--les deux -Virgilia, comme le dit mon père, dans un accès de tendresse politique. -Et pour me payer de ma docilité, il me serra fortement dans ses bras. -C'était son propre sang qu'il reconnaissait enfin. - ---Tu descends avec moi? - ---Non, je descendrai demain. Aujourd'hui, je prétends faire une visite -à Dona Eusebia. - -Mon père fit la grimace, mais ne répondit rien. Il prit congé de moi -et partit. Dans l'après-midi, je me rendis chez Dona Eusebia. Elle -avait maille à partir avec son jardinier noir, mais elle quitta tout -pour venir me recevoir, avec une hâte, un plaisir si sincère que je me -sentis tout de suite à mon aise. Je crois bien qu'elle alla jusqu'à me -serrer entre ses bras robustes. Elle me fit asseoir auprès d'elle, sous -la véranda, en multipliant ses exclamations. - ---Comment, c'est le petit Braz! mais c'est un homme, maintenant... Tout -à fait!... et joli garçon!... Et vous, vous rappelez-vous bien de moi? - ---Comment donc!... - -Était-il possible que j'eusse oublié une amie si intime de notre -maison. Dona Eusebia commença à parler de ma mère avec tant de -sympathie et de regrets, qu'elle me captiva tout de suite, bien qu'elle -ravivât ma douleur... Elle lut mon émotion dans mes yeux, et détourna -la conversation. Elle me demanda de lui conter mes voyages, mes travaux, -mes amourettes... les amourettes aussi; «je suis une vieille curieuse, -je le confesse, et je suis restée bon vivant». En ce moment, je me -rappelai l'épisode de 1814, elle, Villaça, le buisson, le baiser, et -mon cri d'alarme. Et voici qu'une porte crie sur ses gonds, j'entends un -frou-frou de jupes, et cette parole: - ---Maman... maman... - - - - -XXX. LA FLEUR DU BUISSON - - -Les jupes et la voix appartenaient à une jeune brunette qui s'arrêta -sur le pas de la porte pendant quelques instants, en apercevant un -étranger. Dona Eusebia mit fin à ce court silence et à cet embarras, -avec sa franchise résolue. - ---Viens ici, Eugenia, dit-elle, viens faire connaissance avec le Dr Braz -Cubas, fils de Cubas, et qui arrive d'Europe. - -Et se tournant vers moi: - ---Ma fille Eugénie. - -Eugénie, la fleur du buisson, répondit à peine au salut que je lui -adressai. Elle me regarda avec éprise et timidité, et lentement -s'approcha la chaise de sa mère. Celle-ci remit en ordre les tresses de -la jeune fille, tout en disant: «Ah! petite endiablée.» Et elle -l'embrassa avec une tendresse si expansive que je me sentis quelque peu -ému. Je me souvins de ma mère, et, je le confesse, je me sentis -quelques velléités d'être père. - ---Petite endiablée? dis-je. Il me semble que mademoiselle est déjà -une grande jeune fille. - ---Quel âge lui donnez-vous? - ---Dix-sept ans. - ---Moins un. - ---Seize ans: à cet âge, on est une jeune fille. - -Eugenia ne put dissimuler la satisfaction que lui produisirent mes -paroles. Mais elle reprit aussitôt son attitude froide, rigide et -muette. Elle paraissait en réalité plus femme que son âge. Mais son -impassibilité, son attitude digne, lui donnaient l'air d'une femme -mariée. Peut-être perdait-elle ainsi un peu de son charme virginal. La -glace fut bientôt rompue entre nous. Sa mère faisait d'elle les plus -grands éloges; j'écoutais de bonne grâce, et elle souriait. Ses yeux -brillaient comme si dans son cerveau un papillon eût étendu ses ailes -d'or au-dessus de la multitude des yeux de diamants en couronne. - -Je dis dans son cerveau, parce que, au dehors, ce fut un papillon noir -qui, ayant pénétré sous la véranda, battit des ailes autour de Dona -Eusebia. Celle-ci poussa un cri, se leva et se mit à prononcer des -paroles sans suite d'incantation: - ---Je t'adjure... va-t'en, malin! Vierge, Notre-Dame!... - ---Calmez-vous, dis-je, et prenant mon mouchoir, je chassai le -papillon. - -Dona Eusebia s'assit une autre fois, suffoquée, un peu honteuse. Sa -fille, toute pâle de peur, dissimulait son émotion avec beaucoup de -force de volonté. Je leur serrai la main et je sortis, riant d'un rire -philosophique, désintéressé et supérieur, de la superstition des -deux femmes. Le soir, je vis passer à cheval la fille de Dona Eusebia, -accompagnée d'un valet de chambre. Elle me salua du bout de sa -cravache. Je m'attendais à ce que, un peu plus loin, elle retournât la -tête. Mais elle ne la retourna point, et j'en fus quelque peu vexé. - - - - -XXXI. LE PAPILLON NOIR - - -Le jour suivant, tandis que je faisais mes apprêts de départ, un -papillon, noir comme celui de la veille, entra dans ma chambre. Il -était de dimensions bien supérieures à l'autre. Le souvenir de -celui-ci me fit sourire, et je me mis à penser à la peur qu'avait eue -la fille de Dona Eusebia, et à la dignité de maintien qu'elle avait su -conserver. Le papillon, après avoir décrit ses courbes autour de moi, -se posa sur ma tête. Je l'effrayai, et il se réfugia sur la vitre. Je -le forçai de nouveau à prendre son vol, et cette fois, il alla se -percher sur un vieux portrait de mon père. La bestiole était noire -comme la nuit, et la façon dont elle commença de remuer les ailes me -parut ironique et me porta sur les nerfs. Je tournai le dos, et je -sortis de la chambre. Mais en y rentrant, quelques minutes plus tard, je -trouvai l'insecte à la même place, et dans un mouvement de mauvaise -humeur, je pris une serviette, je l'en frappai, et il tomba. - -Il n'était pas mort tout à fait; il tordait son corps et secouait ses -antennes. J'en eus pitié et, l'ayant pris dans ma main, j'allai le -déposer sur le bord de la croisée. Mais le sort en était jeté; la -pauvre bête ne dura que quelques secondes, et je me sentis ennuyé et -repentant. - ---Aussi, pourquoi n'était-il pas bleu? me dis-je. - -Et cette réflexion, l'une des plus profondes qui aient été faites -depuis l'invention des papillons, me consola de ma méchante action, et -me réconcilia avec moi-même. Je contemplai le cadavre avec quelque -sympathie, je l'avoue. Je vis, en pensée, le papillon sortir du bois, -content et repu; la matinée était belle, et il était venu jusque chez -moi, papillonnant sous la vaste coupole du ciel bleu, toujours bleu, -pour toutes les ailes. Ma fenêtre est ouverte, il entre et me trouve. -Je suppose qu'il n'a jamais vu d'hommes. Il ignore ce que c'est et, -décrivant des circuits autour de mon corps, il voit que j'ai des yeux, -des bras, des jambes, que mes mouvements ont un air divin, que je suis -d'une stature colossale. Alors il se dit en lui-même: «Ce monsieur est -sans doute l'inventeur des papillons.» Cette idée le domine et -l'épouvante. Mais la peur, qui est suggestive, lui insinue que le -meilleur moyen de plaire à son créateur est de le baiser sur le front, -et il s'exécute. Quand je le chasse, il va sur la vitre, aperçoit de -là le portrait de mon père, et il n'est pas impossible qu'il devine -cette demi-vérité, à savoir que c'est là le père de l'inventeur des -papillons. Et il vole vers lui pour lui demander miséricorde. - -Et voilà qu'un coup de serviette sert de dénouement à l'aventure. Ni -l'immensité l'azur, ni l'allégresse des fleurs, ni la pompe des -feuilles vertes, n'ont tenu contre une serviette de toilette, deux -palmes de fil écru. Voyez comme il est bon d'être supérieur aux -papillons. Car s'il eût été bleu ou couleur d'orange, sa vie n'eût -guère été plus en sûreté. Non certes. J'aurais fort bien pu le -piquer d'une épingle, pour le régal de mes yeux. Cette dernière -pensée me rendit la tranquillité de ma conscience. Je réunis le -médium et le pouce et j'envoyai, d'une chiquenaude, le cadavre dans le -jardin. Il était temps: les fourmis prévoyantes s'avançaient -déjà... Tout de même, j'en reviens à ma première idée: il eût -mieux valu pour lui être né bleu. - - - - -XXXII. BOITEUSE DE NAISSANCE - - -J'allai ensuite terminer mes préparatifs de voyage. Cette fois je pars, -je pars décidément, même si quelque lecteur me demande si mon dernier -chapitre est une gageure ou une façon de me moquer du monde... Mais -j'ai compté sans Dona Eusebia. J'étais déjà prêt quand elle entra -chez moi. Elle venait me prier de différer mon départ, et d'aller ce -jour-là dîner avec elle. Je refusai d'abord; mais elle insista -tellement que je cédai. Je lui devais bien d'ailleurs cette -satisfaction. - -Ce jour-là, Eugenia se mit en négligé, à mon intention. -C'est-à-dire, je le suppose, car peut-être se mettait-elle souvent -ainsi. Plus de boucles d'or, comme la veille, à ses oreilles, deux -oreilles finement dessinées sur une tête de nymphe. Un simple -vêtement blanc en batiste, sans enjolivures. Au cou, au lieu de broche, -un bouton d'écaille, d'autres identiques aux poignets pour fermer les -manches, et pas l'ombre d'un bracelet. - -Telle elle était mise, et tel me parut aussi son esprit: des idées -claires, des manières simples, une certaine grâce naturelle, l'air -d'une dame, et un je ne sais quoi... oui, c'est cela: la bouche, -exactement la bouche de sa mère, qui me rappelait l'épisode de 1814, -et il me venait alors l'envie de chanter avec la fille la même chanson. - ---Maintenant je vais vous montrer le jardin, me dit la mère dès que -nous eûmes vidé nos tasses de café. - -Nous sortîmes en passant par la véranda, et je m'aperçus alors -qu'Eugenia boitait un peu: si peu que je lui demandai si elle s'était -fait mal au pied. La mère se tut. La fille me répondit sans -hésitation: - ---Non, monsieur, je suis boiteuse de naissance. - -Je me donnai à tous les diables; je me traitai de maladroit et de -grossier. En effet, le simple fait de la voir boiter aurait dû être -suffisant pour que je ne lui posasse aucune question. Je me rappelai -alors que la première fois que je l'avais vue, la veille, elle s'était -approchée lentement du fauteuil de sa mère, et que ce jour-là je -l'avais trouvée, en arrivant, déjà près de la table, dans la salle -à manger. Peut-être était-ce pour cacher ce défaut. Mais alors, -pourquoi l'avouait-elle maintenant? Je la regardai, et je vis qu'elle -était triste. - -J'essayai de détruire le mauvais effet produit. Ce ne me fut pas -difficile; sa mère qui était, comme elle le disait elle-même, une -vieille curieuse, se mit à causer. Nous parcourûmes toute la -propriété, admirant les fleurs, la mare aux canards, le lavoir, un tas -de choses qu'elle me montrait, en faisant ses commentaires, tandis que -je contemplais, à la dérobée, les yeux d'Eugenia. - -Parole d'honneur, son regard n'était rien moins que boiteux: il était -au contraire droit et parfaitement sain. Il partait de deux yeux noirs -et tranquilles. Je crois me rappeler que ceux-ci se baissèrent deux ou -trois fois, un peu confus, mais deux ou trois fois seulement. En -général, ils me fixaient avec franchise, sans audace, ni pruderie. - - - - -XXXIII. BIENHEUREUX CEUX QUI SAVENT RESTER - - -Le malheur, c'est qu'elle était boiteuse. Des yeux si lucides, une -bouche si fraîche, un maintien si imposant, et boiteuse! Ce contraste -était un exemple évident des ironies de la nature. Pourquoi -était-elle jolie, étant boiteuse? pourquoi était-elle boiteuse, -étant jolie? Telle était la question que je me posais à moi-même, -sans y trouver une solution satisfaisante, tandis que je rentrais chez -moi cette nuit-là. Ce qu'il y a de mieux à faire, quand on ne trouve -pas le mot d'une énigme, c'est de la flanquer par la fenêtre; et c'est -ce que je fis. Je pris une serviette, et je chassai cet autre papillon, -qui faisait ses randonnées dans mon cerveau. Je me sentis plus à mon -aise, et j'allai dormir. Mais le rêve, qui est une lézarde de -l'esprit, laissa de nouveau pénétrer l'insecte et, pendant toute la -nuit, je continuai à chercher la clef du mystère. - -Le jour se leva avec la pluie, et je transférai mon départ. Mais le -lendemain le ciel était pur, et je n'en restai pas moins, de même que -le troisième et le quatrième jour, et jusqu'à la fin de la semaine! -Quelles belles matinées, fraîches et tentatrices. Là-bas, ma famille, -ma fiancée et le Parlement m'attendaient; et je faisais le sourd, -soupirant aux pieds de ma Vénus boiteuse. Soupirant est peut-être -exagéré: je n'étais point épris; j'éprouvais auprès d'elle une -certaine satisfaction physique et morale. Elle me plaisait: je l'aimais -bien. Aux pieds de cette créature si simple, fille bâtarde et -boiteuse, faite d'amour et de mépris, je me sentais à mon aise, et je -crois qu'elle éprouvait une satisfaction plus grande encles d'or, -comme la veille, à ses oreilles, deux oreilles finement dessinées sur -une tête de nymphe. Un simple vêtement blanc en batiste, sans -enjolivures. Au cou, au lieu de broche, un bouton d'écaille, -d'autres identiques aux poignets pour fermer les manches, et pas -l'ombre d'un bracelet. - -Telle elle était mise, et tel me parut aussi son esprit: des idées -claires, des manières simples, une certaine grâce naturelle, l'air -d'une dame, et un je ne sais quoi... oui, c'est cela: la bouche, -exactement la bouche de sa mère, qui me rappelait l'épisode de 1814, -et il me venait alors l'envie de chanter avec la fille la même chanson. - ---Maintenant je vais vous montrer le jardin, me dit la mère dès que -nous eûmes vidé nos tasses de café. - -Nous sortîmes en passant par la véranda, et je m'aperçus alors -qu'Eugenia boitait un peu: si peu que je lui demandai si elle s'était -fait mal au pied. La mère se tut. La fille me répondit sans -hésitation: - ---Non, monsieur, je suis boiteuse de naissance. - -Je me donnai à tous les diables; je me traitai de maladroit et de -grossier. En effet, le simple fait de la voir boiter aurait dû être -suffisant pour que je ne lui posasse aucune question. Je me rappelai -alors que la première fois que je l'avais vue, la veille, elle s'était -approchée lentement du fauteuil de sa mère, et que ce jour-là je -l'avais trouvée, en arrivant, déjà près de la table, dans la salle -à manger. Peut-être était-ce pour cacher ce défaut. Mais alors, -pourquoi l'avouait-elle maintenant? Je la regardai, et je vis qu'elle -était triste. - -J'essayai de détruire le mauvais effet produit. Ce ne me fut pas -difficile; sa mère qui était, comme elle le disait elle-même, une -vieille curieuse, se mit à causer. Nous parcourûmes toute la -propriété, admirant les fleurs, la mare aux canards, le lavoir, un tas -de choses qu'elle me montrait, en faisant ses commentaires, tandis que -je contemplais, à la dérobée, les yeux d'Eugenia. - -Parole d'honneur, son regard n'était rien moins que boiteux: il était -au contraire droit et parfaitement sain. Il partait de deux yeux noirs -et tranquilles. Je crois me rappeler que ceux-ci se baissèrent deux ou -trois fois, un peu confus, mais deux ou trois fois seulement. En -général, ils me fixaient avec franchise, sans audace, ni pruderie. - - - - -XXXIII. BIENHEUREUX CEUX QUI SAVENT RESTER - - -Le malheur, c'est qu'elle était boiteuse. Des yeux si lucides, une -bouche si fraîche, un maintien si imposant, et boiteuse! Ce contraste -était un exemple évident des ironies de la nature. Pourquoi -était-elle jolie, étant boiteuse? pourquoi était-elle boiteuse, -étant jolie? Telle était la question que je me posais à moi-même, -sans y trouver une solution satisfaisante, tandis que je rentrais chez -moi cette nuit-là. Ce qu'il y a de mieux à faire, quand on ne trouve -pas le mot d'une énigme, c'est de la flanquer par la fenêtre; et c'est -ce que je fis. Je pris une serviette, et je chassai cet autre papillon, -qui faisait ses randonnées dans mon cerveau. Je me sentis plus à mon -aise, et j'allai dormir. Mais le rêve, qui est une lézarde de -l'esprit, laissa de nouveau pénétrer l'insecte et, pendant toute la -nuit, je continuai à chercher la clef du mystère. - -Le jour se leva avec la pluie, et je transférai mon départ. Mais le -lendemain le ciel était pur, et je n'en restai pas moins, de même que -le troisième et le quatrième jour, et jusqu'à la fin de la semaine! -Quelles belles matinées, fraîches et tentatrices. Là-bas, ma famille, -ma fiancée et le Parlement m'attendaient; et je faisais le sourd, -soupirant aux pieds de ma Vénus boiteuse. Soupirant est peut-être -exagéré: je n'étais point épris; j'éprouvais auprès d'elle une -certaine satisfaction physique et morale. Elle me plaisait: je l'aimais -bien. Aux pieds de cette créature si simple, fille bâtarde et -boiteuse, faite d'amour et de mépris, je me sentais à mon aise, et je -crois qu'elle éprouvait une satisfaction plus grande encore près de -moi. Cela se passait à la Tijuca: une véritable églogue. Dona Eusebia -nous surveillait, si peu: juste assez pour sauvegarder les convenances. -Et sa fille, dans cette première explosion de la nature, me livrait son -âme en fleur. - ---Vous allez partir demain? me demanda-t-elle, le samedi. - ---C'est tout au moins mon intention. - ---Ne partez pas. - -J'obéis, et j'ajoutai ainsi un verset nouveau à l'Évangile: -«Bienheureux ceux qui savent rester, car ils auront le premier baiser -des jeunes filles.» Ce fut, en effet, le dimanche que je reçus le -premier baiser d'Eugenia, celui qu'aucun homme ne put recevoir d'elle -désormais. Il ne fut point volé, ni pris de force, il fut candidement -octroyé, comme une dette payée par un débiteur honnête. Pauvre -Eugenia, si tu avais pu savoir quelles pensées me passaient par la -tête en ce moment. Toute tremblante d'émotion, les mains sur mes -épaules, tu contemplais en moi l'époux bienvenu, tandis que je -revoyais en pensée Villaça et le buisson de 1814, en me disant que tu -ne pouvais mentir à ton sang et à ton origine... - -Dona Eusebia entra inopinément, mais pas assez vite pour nous -surprendre. J'allai à la fenêtre; Eugenia s'assit et refit ses nattes. -Quelle gracieuse dissimulation! Quel art infiniment délicat! quelle -profonde tartuferie! Tout cela si naturellement fait, avec tant -d'à-propos, si simplement, comme on mange, comme on dort. Tant mieux! -Dona Eusebia n'eut vent de rien. - - - - -XXXIV. À UNE ÂME SENSIBLE - - -Y a-t-il, parmi les cinq ou dix personnes qui me lisent, une âme -sensible, qui mise en émoi par le chapitre précédent, commence à -craindre pour le sort d'Eugenia, et peut-être, oui, peut-être dans le -fond de son cœur me traite de cynique? Moi cynique, âme sensible? Par -la cuisse de Diane, cette injure mériterait d'être lavée dans le -sang, si le sang pouvait laver quoi que ce soit dans ce bas monde. Non, -âme sensible, je ne suis point cynique, mais je fus homme. Mon cerveau -était le tréteau où furent représentées des pièces de tout genre, -le drame sacré, le drame austère, des comédies, des autos-da-fés, -des bouffonneries, un pandémonium, âme sensible, un mélange -d'aventures et de personnes où tu retrouverais depuis la rose de Smyrne -et la rue du Jardin, depuis le lit somptueux de Cléopâtre jusqu'au -coin de la place où le mendiant grelotte en dormant. Des pensées de -toutes les castes et de tous les genres s'y croisaient. Dans la même -atmosphère respiraient l'aigle et l'oiseau-mouche, la limace et le -crapaud. Retire donc l'expression, âme sensible, apaise tes nerfs, -nettoie tes besicles,--c'est parfois la faute des besicles,--et -finissons-en d'une fois avec cette fleur du buisson. - - - - -XXXV. LE CHEMIN DE DAMAS - - -Or il arriva que, huit jours plus tard, comme je me trouvais sur le -chemin de Damas, j'entendis une voix mystérieuse qui me murmura les -paroles de l'Écriture (Act., IX, 7): «Lève-toi, et entre dans la -cité.» Cette voix sortait de moi-même, et avait une origine double: -la pitié qui me désarmait devant la candeur de la petite, et la -terreur de l'aimer pour de vrai, et de l'épouser une femme boiteuse! -Quant au motif de mon départ, elle le devina, et ne se gêna pas pour -me le dire. Ce fut sous la véranda, un lundi soir, quand je lui -annonçai que je descendis le lendemain. «Adieu, me dit-elle avec -simplicité, vous avez raison.» Et comme je me taisais, elle continua: -«Vous avez raison de fuir le ridicule d'un mariage avec moi.» J'allais -protester, elle se retira lentement en dévorant ses larmes. Je la -rejoignis en jurant mes grands dieux que j'étais obligé de partir, et -que je continuais à avoir beaucoup d'affection pour elle. Elle écouta -mes froides hyperboles en silence. - ---Me crois-tu? lui dis-je enfin. - ---Non, et je trouve que vous faites bien. - -Je voulus la retenir, mais elle me lança un regard qui n'était déjà -plus de supplication, mais de commandement. - -Je descendis, le jour suivant, de la montagne, un peu contristée et pas -très satisfait de moi-même. Je me disais, chemin faisant, qu'il était -juste d'obéir à mon père, qu'il était convenable d'embrasser la -carrière politique..., que la constitution..., que ma fiancée..., que -mon cheval... - - - - -XXXVI. À PROPOS DE BOTTES - - -Mon père, qui ne m'attendait pas, m'embrassa avec tendresse et -effusion: - ---Maintenant, c'est pour de vrai, me dit-il. Je puis enfin... - -Nous restâmes sur cette réticence, et j'allai retirer mes bottes qui -étaient trop justes. Je me sentis soulagé, je respirai à mon aise, et -je me couchai sur mon lit tout de mon long, tandis que mes pieds et tout -ce qu'il y avait au-dessus entraient dans une béatitude relative. -J'observai alors que des souliers serrés sont un des plus grands -avantages terrestres, parce que, en faisant mal aux pieds, ils procurent -le plaisir de les déchausser. Ils font souffrir d'abord, ils sont -l'origine d'un soulagement, ensuite, et voilà un bonheur à bon -marché, au goût des savetiers et d'Épicure. Tandis que cette idée -faisait des voltiges sur mon fameux trapèze, je regardais dans le -lointain la silhouette de la Tijuca, et j'aperçus la petite boiteuse -qui se perdait à l'horizon du prétérit. Je sentis soudain que mon -cœur ne tarderait pas à déchausser ses bottes lui aussi. Quatre ou -cinq jours plus tard, le sybarite savourait ce rapide, cet ineffable et -incoercible moment de joie qui succède à une douleur poignante, à une -préoccupation, à un ennui... J'en inférai que la vie est le plus -curieux des phénomènes, attendu qu'elle n'aiguise la faim que pour -procurer l'occasion de manger, et qu'elle n'a inventé les cors que -parce qu'ils perfectionnent la félicité terrestre. Je vous le dis en -vérité, toute la science humaine ne vaut pas une paire de bottes trop -étroites. - -Toi, ma pauvre Eugénie, tu n'as jamais déchaussé les tiennes. Tu t'en -es allée sur le chemin de la vie, boiteuse de jambe et boiteuse -d'amour, triste comme un enterrement pauvre, solitaire, silencieuse, -laborieuse, jusqu'au jour où tu passas sur l'autre bord. Ce que -j'ignore, c'est si ton existence était bien nécessaire au siècle. Qui -sait! Peut-être un comparse de moins eût-il fait siffler la tragédie -humaine. - - - - -XXXVII. ENFIN! - - -Enfin nous arrivons à Virgilia! Avant d'aller chez le conseiller Dutra, -je demandai à mon père s'il y avait déjà quelque promesse de -mariage, quelque arrangement préalable. - ---Aucun, me répondit-il. Il y a quelque temps, comme nous parlions de -toi, je lui ai avoué mon désir de te voir député. Je lui ai parlé -avec tant d'éloquence, qu'il m'a promis de faire quelque chose pour -toi, et je crois qu'il tiendra sa promesse. Quant au mot «fiancée», -c'est le nom que je donne à une créature qui est un vivant bijou, une -étoile, une chose rare... sa fille à lui. D'ailleurs, je pense que si -tu l'épouses, tu seras bien plus vite député. - ---C'est tout? - ---C'est tout. - -Nous allâmes jusque chez Dutra. C'était une perle que cet homme, -jovial, bon patriote, un peu irrité contre les malheurs du temps, mais -ne désespérant pas d'en venir à bout. Il trouva ma candidature -légitime; il convenait pourtant d'attendre quelques mois. Et tout de -suite il me présenta à sa femme, une estimable matrone, à sa fille, -qui ne démentit pas le panégyrique que mon père avait fait d'elle, je -vous le jure. Relisez, d'ailleurs, le chapitre XXVII. Je la regardai -comme quelqu'un qui a des idées préconçues. Je ne sais si elle en -avait de son côté; elle ne me contempla point différemment. Notre -premier regard fut tout simplement conjugal. Au bout d'un mois, nous -étions au mieux. - - - - -XXXVIII. LA QUATRIÈME ÉDITION - - ---Venez donc demain dîner avec nous, me dit Dutra un certain soir. - -J'acceptai l'invitation. Le lendemain, je dis au cocher de m'attendre -place San-Francisco avec le cabriolet, et j'allai faire un tour en -ville. Vous rappelez-vous encore ma théorie des éditions humaines? Eh -bien! j'acheter un autre -verre. Je n'avais qu'à me résigner. Elle me dit alors qu'elle -désirait avoir la pratique de ses anciennes connaissances. Elle -remarqua qu'il était fort naturel qu'un jour ou l'autre je me mariasse, -et elle s'offrit à me vendre de fins bijoux au plus bas prix. Elle -n'employa pas ce terme, elle se servit d'une métaphore délicate et -transparente. J'en vins à me demander si elle avait vraiment eu des -revers, abstraction faite de sa maladie, si elle n'avait pas toujours de -beaux deniers sonnants, et si elle ne faisait pas du négoce à seule -fin de satisfaire sa passion du lucre, qui était le ver rongeur de -cette existence. Je sus depuis que mes soupçons étaient fondés. - - - - -XXXIX. LE VOISIN - - -Tandis que je faisais ces réflexions, un individu de petite taille, -sans chapeau, tenant par la main une gamine de quatre ans, entra dans la -boutique... - ---Comment ça va-t-il depuis ce matin? demanda—t-il à Marcella. - ---Comme ci comme ça; viens ici, Maricota. - -L'individu prit l'enfant dans ses bras, et la fit passer par-dessus le -comptoir. - ---Allons, dit-il, demande à Dona Marcella comment elle a passé la -nuit. Elle mourait d'envie de venir ici, mais sa mère n'avait pas eu le -temps de l'habiller. Voyons, Maricota, dis bonjour à la dame... Gare la -fessée... C'est bien... Vous ne pouvez vous figurer comme elle est chez -nous. Elle parle de vous tout le temps; et ici, elle a l'air empaillée. -Hier encore... faut-il raconter l'histoire, Maricota? - ---Non, papa, je ne veux pas. - ---C'est donc quelque chose de bien laid? dit Marcella en donnant une -petite tape à l'enfant. - ---Je vais vous dire: sa mère lui a appris à réciter chaque soir un -_pater_ et un _ave_, en l'honneur de la Sainte Vierge. Mais la petite -est venue me demander hier, d'une voix si humble, devinez quoi?... si -elle pouvait offrir sa prière à santa Marcella. - ---Pauvre chérie, dit Marcella en l'embrassant. - ---C'est un amour, une passion qu'elle a pour vous... Vous ne vous -figurez pas... Sa mère dit que vous lui avez lancé un charme. - -L'individu continua sur ce ton à raconter toutes sortes de choses -aimables, et sortit enfin, emmenant la petite, non sans m'avoir lancé -un regard d'interrogation ou de suspicion. Je demandai à Marcella qui -il était. - ---C'est un horloger du voisinage, un brave homme; sa femme est bien -bonne aussi. Sa fille est gentille, n'est-ce pas? Ils ont l'air de -beaucoup m'aimer... Ce sont de bonnes gens. - -En proférant ces paroles, Marcella parlait d'une voix où il y avait un -frémissement d'allégresse. Et un rayon de joie parut s'étendre sur sa -face. - - - - -XL. DANS LE CABRIOLET - - -Sur ces entrefaites, le gamin entra, apportant la montre avec le verre. -Il était temps; j'en avais assez de ma visite. Je donnai une monnaie -d'argent au gamin, je dis à Marcella que je reviendrais dans une autre -occasion, et je sortis au plus vite. Pour tout dire, je dois avouer que -le cœur me battait un peu, mais c'était une espèce de glas. Mon âme -se débattait entre des impressions opposées. Notez bien que la -journée s'était passée gaiement pour moi. Au déjeuner, mon père -m'avait récité par anticipation le premier discours que je devais -proférer au Parlement. Nous en rîmes beaucoup, et le soleil aussi qui -était dans ses bons jours de clarté. Virgilia aussi rirait sans doute, -en entendant le récit de nos fantaisies. Et voilà que je perds mon -verre de montre, que j'entre dans un magasin, le premier que je trouve -sur ma route, et j'y rencontre le passé qui me déchire, qui -m'embarrasse, qui m'interroge avec un visage couvert de cicatrices et de -mélancolie. - -Je le laissai où je l'avais trouvé. Je montai dans mon cabriolet qui -m'attendait place _S.-Francisco de Paula_, et j'ordonnai au cocher -partir au plus vite. Il cingla les mules, la voiture fit des -soubresauts, les roues tracèrent leur sillon dans la boue formée par -une pluie récente, et pourtant il me semblait que nous ne marchions -pas. De temps à autre nous faisons connaissance avec un certain vent -tiède et lourd, qui n'est ni violent ni âpre, qui n'emporte point les -chapeaux et ne soulève pas les jupes, mais qui est pire que s'il -faisait tout cela, parce qu'il abat, amollit et semble un dissolvant de -l'âme. Ce vent, je l'avais en moi. Je sentais le courant d'air qu'il -formait comme dans une gorge, entre le passé et le présent, désireux -sans doute de s'étendre sur les plaines de l'avenir. Et la voiture qui -ne marchait pas. - ---Jean! criai-je au cocher, avancerons-nous bientôt? - -Avancer! Monsieur! mais nous sommes à la porte de Monsieur le -Conseiller. - - - - -XLI. L'HALLUCINATION - - -C'était vrai. J'entrai en coup de vent. Je trouvai Virgilia anxieuse, -de mauvaise humeur, le front soucieux. Sa mère, qui était sourde, se -trouvait dans le salon avec elle. Après les compliments d'usage, la -jeune fille me dit d'un ton sec: - ---Nous vous attendions plus tôt. - -Je me défendis le mieux que je pus; je pris prétexte du cheval, qui -était rétif, et d'un ami qui m'avait retenu. Et soudain voici que la -parole meurt sur mes lèvres, et je demeure pétrifié. Virgilia... Eh -quoi! c'est Virgilia, cette jeune fille?... Je la regardai fixement, et -l'impression fut si cruelle que je reculai d'un pas en détournant mes -regards. Sa carnation, si rose, si pure, si fraîche la veille encore, -était maintenant jaune, stigmatisée par la même maladie qui avait -frappé l'Espagnole. La petite vérole lui avait dévoré le visage. Ses -yeux si vifs s'étaient étiolés. Ses lèvres pendaient, et toute son -attitude disait la fatigue. Je la regardai bien; je lui pris la main et -l'attirai doucement à moi. Je ne me trompais point. C'était bien la -petite vérole. Je crois que je fis un geste de dégoût. - -Virgilia s'éloigna et alla s'asseoir sur le sofa. Pendant un moment je -contemplai la pointe de mes bottines. Devais-je sortir ou rester? La -première hypothèse était absurde; je la rejetai, et je me dirigeai -vers Virgilia qui demeurait assise et muette. Ciel! de nouveau je la -retrouvai fraîche, juvénile, et tout en fleur. En vain je cherchais -sur son visage les traces du mal, il n'y en avait aucune. La peau était -blanche et fine comme de coutume. - ---Vous ne m'avez donc jamais vue? me demanda-t-elle en voyant mon -insistance. - ---Aussi jolie, jamais. - -Je m'assis, tandis qu'elle faisait craquer ses ongles sans rien dire. Je -parlai de choses tout à fait étrangères à l'incident; mais elle ne -répondait point et ne me regardait même pas. Moins le bruit de ses -doigts, c'était la statue du silence. Une seule fois elle me contempla -de très haut, en relevant un coin de ses lèvres, et en fronçant les -sourcils au point de les unir. Et toute cette mimique lui donnait une -expression mixte, entre le comique et le tragique. - -Il y avait bien quelque affectation dans ce dédain. Elle avait pris un -masque. Elle devait souffrir,--soit tristesse, soit dépit; et comme la -douleur contenue est plus âpre, il est probable qu'elle souffrait en -double sa propre souffrance. Mais je crois que c'est là de la -métaphysique. - - - - -XLII. CE QUE N'A POINT TROUVÉ ARISTOTE - - -Et à propos de métaphysique, que dites-vous de ceci? On lance une -boule; elle en rencontre une autre, lui transmet l'impulsion reçue, et -celle-ci se met à rouler ni plus ni moins que la première. Supposons -que la première boule s'appelle Marcella (c'est une simple -supposition), la seconde Braz Cubas, la troisième Virgilia. Marcella -reçoit une pichenette du passé et roule et vient buter contre Braz -Cubas. Celui-ci, cédant à la force impulsive, va battre contre -Virgilia, qui n'a rien de commun avec la première boule. Et voilà -comment, par la simple transmission d'une force, les extrêmes se -touchent dans la société humaine; et il s'établit ce qu'on pourrait -appeler la solidarité de la tristesse humaine. Ce chapitre a pourtant -échappé à Aristote. - - - - -XLIII. MARQUISE: ATTENDU QUE JE SERAI MARQUIS - - -Positivement Virgilia était un petit diable, un petit diable -angélique, si l'on veut, mais c'en était un tout de même, et alors... - -Alors apparut Lobo Neves. Il n'était ni plus svelte, ni plus élégant, -ni plus instruit, ni plus sympathique que moi, et cependant il m'enleva -de haute main Virgilia et la candidature, en peu de semaines, avec une -fougue vraiment césarienne. Il n'y eut de la part de Virgilia aucun -dépit, pas la moindre violence de la part de sa famille. Dutra me dit -un beau jour que je devais attendre une époque plus opportune pour ma -candidature, attendu que celle de Lobo Neves était appuyée par de -puissantes influences. Je cédai. Ce fut le commencement de ma défaite. -Une semaine plus tard, Virgilia demanda en souriant à Lobo Neves quand -il prétendait être ministre. - ---Tout de suite, s'il dépendait de moi; d'ici un an, puisque cela -dépend de la volonté d'autrui. - -Virgilia répliqua: - ---Et vous me promettez qu'un jour vous me ferez baronne? - ---Marquise, voulez-vous dire, car j'ai l'intention d'être marquis. - -Dès lors je fus perdu. Virgilia compara l'aigle au dindon et choisit -l'aigle, abandonnant le dindon à sa stupeur, à son dépit, et au -souvenir de trois ou quatre baisers qu'elle lui avait donnés. Mais -quand c'eût été dix, qu'est-ce que cela signifiait? La lèvre de -l'homme n'est point comme le sabot du cheval d'Attila qui stérilisait -le sol qu'il avait foulé; c'est justement le contraire. - - - - -XLIV. UN CUBAS - - -Mon père fut tout désappointé de ce dénouement, et je crois bien -qu'il en mourut. Il avait bâti tant de châteaux, caressé tant et tant -de beaux rêves, qu'il ne pouvait voir s'effondrer tout cet -échafaudage, sans que le contre-coup fût grand dans son organisme. -D'abord il se refusa à l'évidence. «Un Cubas»! et il disait cela -avec une telle conviction, que moi, qui connaissais déjà la -tonnellerie originelle, j'oubliai un instant la dame de mes pensées -pour contempler un moment ce phénomène qui n'est point rare, mais qui -est toujours curieux, d'une imagination qui s'impose à la conscience. - ---Un Cubas! répétait-il le lendemain matin au déjeuner. - -Ce déjeuner ne fut point très gai. Je me sentais tomber de sommeil. -J'avais veillé une partie de la nuit. Était-ce l'amour? Non point. On -ne peut aimer deux fois la même femme, et comme j'allais aimer -celle-là même quelque temps après, je ne devais lui être en ce -moment attaché que par les liens d'une fantaisie passagère, un peu -d'habitude et beaucoup de fatuité. Et cela seul suffit pour expliquer -l'insomnie. C'était le dépit, un dépit aigu comme une pointe -d'épingle, et que j'entretins en fumant, en donnant des coups de poing -dans l'air, en lisant machinalement jusqu'au lever de l'aurore, de la -plus tranquille des aurores. - -Mais j'étais jeune, et je portais en moi-même le remède à mes maux. -Mon père, lui, ne put supporter le coup. À y bien penser, peut-être -ne mourut-il pas de cette contrariété; mais sûrement elle aggrava son -état. Il dura encore quatre mois, silencieux, triste, continuellement -préoccupé, comme s'il se fût agi d'un remords, d'une déception sans -remède, qui lui tînt lieu de rhumatisme et de toux. Il eut cependant -un dernier instant de satisfaction: un des ministres d'État lui rendit -visite. Je vis alors sur ses lèvres,--et il me semble le voir -encore,--le sourire d'un autre temps. Ses regards brillèrent d'une -flamme concentrée, qui fut comme la dernière lueur d'une lampe qui -s'éteint. Mais la tristesse revint: la tristesse de s'en aller sans me -voir occuper le haut poste auquel j'avais droit. - ---Un Cubas! - -Il mourut quelques jours après cette visite, un matin de mai, entre ses -deux enfants, Sabine et moi. Mon oncle Ildefonso et mon beau-frère -étaient aussi présents. La science des médecins, notre tendresse, -tous les soins dont on l'entoura furent vains: il devait mourir, et il -mourut. - ---Un Cubas! - - - - -XLV. NOTES - - -Larmes et sanglots, la maison tendue de noir, un homme qui vient -habiller le cadavre, un autre qui prend les dimensions du corps, un -cercueil qu'on apporte, un catafalque que l'on dresse, de grands -chandeliers, des lettres de faire-part, des gens qui entrent, lentement, -à pas de loup, qui serrent la main aux personnes de la famille, les uns -tristes, les autres sérieux et muets, un prêtre et un sacristain, des -prières, des aspersions d'eau bénite, l'ensevelissent, le choc du -marteau sur les clous, six personnes qui s'emparent du cercueil, -l'emportent, descendent difficilement l'escalier malgré les cris, les -sanglots et les larmes renouvelées de la famille, et placent la caisse -funèbre sur le char; les courroies qu'on attache et que l'on serre, la -voiture qui se met en branle, et les autres voitures qui défilent une -à une... tous ces aspects qui paraissent une liste d'inventaire, sont -autant de notes que j'avais prises pour un chapitre triste et après -tout banal, que je n'écrirai pas. - - - - -XLVI. L'HÉRITAGE - - -Regarde-nous, maintenant, lecteur. Huit jours se sont passés depuis la -mort de mon père. Ma sœur est assise sur un sofa, un peu plus loin. -Cotrim, debout, appuyé sur une console, les bras croisés, mord ses -moustaches. Je fais les cent pas, les regards au plancher. Grand deuil, -profond silence. - ---Mais enfin, dit Cotrim, cette maison vaut tout au plus trente contos; -mettons trente-cinq. - ---Elle en vaut cinquante, répondis-je; Sabine sait parfaitement qu'elle -en a coûté cinquante-huit. - ---Et quand on l'aurait payée soixante, repartit Cotrim; d'abord cela ne -veut pas dire qu'elle les valait, et encore bien moins qu'elle les -vaille encore aujourd'hui. Tu sais bien que les immeubles ont beaucoup -baissé de prix depuis quelques années. Si celle-ci vaut cinquante -contos, combien alors vaudra celle du _Campo_, que tu désires pour toi? - ---Allons donc! une vieille bicoque! - ---Vieille! s'écria Sabine en levant les mains au ciel. - ---Je parie que vous la trouvez neuve. - ---Voyons! frérot, dit Sabine en se levant du canapé. Nous pouvons tout -arranger de bonne amitié et de façon décente. Par exemple, Cotrim ne -veut point des noirs, il ne gardera que le cocher de papa et Paulo. - ---Le cocher, non; je garde le cabriolet, et je ne vais pas acheter un -autre cocher. - ---Bon. Alors nous garderons Paulo et Prudencio. - ---Prudencio a été libéré. - ---Libéré? - ---Il y a deux ans. - ---Libéré! Voilà comment papa faisait les choses, sans rien dire à -personne. C'est bon. Quant à l'argenterie..., je suppose qu'il n'a pas -libéré l'argenterie? - -Nous avions parlé de l'argenterie, une vieille vaisselle plate du temps -de D. José. C'était la question la plus grave de la succession, par la -valeur artistique, l'ancienneté, et l'origine même, car mon père -disait que le comte de Cunha, quand il était vice-roi du Brésil, en -avait fait présent à mon bisaïeul Luiz Cubas. - ---Quant à l'argenterie, continua Cotrim, je m'en désintéresserais, -n'était le désir que ta sœur a de la garder. Je trouve ce désir -raisonnable. Sabine est mariée; elle a besoin d'un service -présentable. Toi tu es garçon, tu ne reçois pas, tu... - ---Mais je puis me marier. - ---Pourquoi faire? s'écria Sabine. - -Cette sublime question me fit pour un instant oublier mes intérêts. Je -souris; je pris la main de Sabine en battant doucement sur la paume, de -si aimable manière que Cotrim interpréta le geste comme un -acquiescement et me remercia. - ---De quoi? répondis-je; je n'ai point souscrit et ne souscrirai pas à -vos exigences. - ---Tu ne céderas pas? - -Je secouai négativement la tête. - ---Laisse-le, Cotrim, dit ma sœur à son mari. Peut-être veut-il aussi -que nous lui donnions les vêtements que nous portons. Il ne manque plus -que cela. - ---Oui, c'est complet. Il veut le cabriolet, il veut le cocher, il veut -l'argenterie, il veut tout. Il serait infiniment plus simple de nous -citer en justice, et de prouver par témoins que Sabine n'est pas ta -sœur, que je ne suis pas ton beau-frère, et que Dieu n'est pas Dieu. -Voilà le bon moyen de ne rien perdre. Mon cher garçon, tu nous prends -pour d'autres. - -Nous en étions arrivés à un tel degré d'irritation que je crus -devoir offrir un moyen terme: répartir l'argenterie entre nous. Il -ricana et me demanda qui garderait la théière, et qui le sucrier. Et -il ajouta que nous avions le temps de discuter nos prétentions, tout au -moins judiciairement. Sabine s'était accoudée à la fenêtre qui -donnait sur le jardin, et au bout d'un instant elle revint et proposa de -me céder Paulo et l'autre noir contre l'argenterie. J'allais accepter, -mais Cotrim s'étant approché, elle répéta sa proposition. - ---Ça, jamais, dit-il, je ne fais pas l'aumône. - -Nous dinâmes tristement. Mon oncle le chanoine arriva quand nous en -étions au dessert. Et il assista encore à une légère altercation. - ---Mes enfants, dit-il, rappelez-vous que mon frère vous a laissé un -pain assez grand pour être réparti entre tous. - -Et Cotrim: - ---C'est vrai, c'est fort vrai. Mais il n'est pas question de pain; il -est question de beurre. Je ne me contente pas de pain sec. - -On fit enfin le partage; mais nous étions brouillés. Et vraiment il -m'en coûta de me fâcher avec Sabine. Nous étions si bons amis. Nous -avions tant de choses en commun, jeux d'enfants, fureurs puériles, -sourires et tristesses de l'âge adulte, nous avions partagé le pain de -l'allégresse et celui des misères, fraternellement, comme un bon -frère et une bonne sœur que nous étions. Et pourtant nous étions -fâchés. C'était comme la beauté de Marcella qui disparu sous la -grêle de la variole. - - - - -XLVII. LE RECLUS - - -Marcella, Sabine, Virgilia... me voilà en train de fondre tous ces -contrastes, comme si ces noms et ces personnes étaient autre chose que -des modalités de mon affection intime. Plume de mauvaises mœurs, mets -une cravate au style, revêts-le d'un habit moins sordide. Ensuite nous -rentrerons dans mon ancienne demeure, nous nous coucherons dans ce -hamac, où j'ai passé la plus grande partie des années qui -s'écoulèrent depuis l'inventaire des biens paternels jusqu'à l'année -1842. S'il s'exhale de la pièce de vagues senteurs de toilette, il ne -faut pas croire que c'est moi qui ai versé les parfums. C'est un relent -de Z, de N, ou de U. Toutes ces lettres majuscules bercèrent dans ce -boudoir leur élégante abjection. Mais si, outre l'arôme, on est -curieux d'autre chose, c'est peine perdue: je n'ai gardé ni les -portraits, ni les lettres, ni les factures. L'émotion même s'est -éteinte, il ne reste que les initiales. - -Je vécus ainsi en reclus. De temps à autre, j'allais au bal, au -théâtre, à une réunion; mais la plus grande partie du temps, je l'ai -passée avec moi-même. J'ai vécu; je me suis laissé porter par le -flux et le reflux des événements et des jours, tantôt agité tantôt -apathique, entre l'ambition et l'indifférence. Je faisais de la -politique et de la littérature, j'envoyais des articles et des vers aux -journaux, j'acquis même une certaine réputation de polémiste et de -poète. Quand je me souvenais de Lobo Neves, qui était député, et de -Virgilia, future marquise, je me demandais à moi-même si je n'aurais -pas fait un meilleur député et un plus élégant marquis que Lobo -Neves, car je valais mieux que lui, beaucoup mieux que lui. Et je me -disais cela en regardant le bout de mon nez. - - - - -XLVIII. UN COUSIN DE VIRGILIA - - ---Sais-tu qui est arrivé hier de S. Paulo? me demanda un soir Luiz -Dutra. - -Luiz Dutra était un cousin de Virgilia, qui vivait aussi dans -l'intimité des muses. Ses vers plaisaient, et valaient du reste mieux -que les miens. Mais il lui fallait la sanction d'une élite qui lui -confirmât les applaudissements de la masse. Il était timide et -n'interrogeait perdue. Mais il se délectait à entendre des paroles -louangeuses. Il prenait alors de nouvelles forces, et se remettait au -travail avec une ardeur juvénile. - -Ce pauvre Dutra! à peine avait-il publié quelque chose qu'il accourait -chez moi, et commençait à tourner autour de moi, dans l'attente d'un -jugement, d'une parole, d'un geste qui fût de ma part une approbation -de sa nouvelle production. Moi, je parlais de mille choses -différentes,--du dernier bal du Catete, d'une séance des Chambres, -d'équipages et de chevaux,--de tout, moins de ses vers et de sa prose. -Il me répondait d'abord avec animation, puis mollement, et tâchait de -faire tourner la conversation sur le sujet qui l'intéressait. Il -ouvrait un livre, me demandait si j'avais quelque travail en train; je -lui répondais oui ou non, puis je passais à un autre chapitre. À la -fin, il se taisait et sortait tout triste. Mon désir était de le faire -douter de lui-même, de le décourager, de l'éliminer. Et tout en -prenant cette résolution, je regardais le bout de mon nez... - - - - -XLIX. LE BOUT DU NEZ - - -Combien de fois dans ma vie, pour me faire une conscience sans remords, -je me suis servi de ce système: regarder le bout de mon nez... -Avez-vous quelquefois médité sur le destin du nez, cher lecteur? Le -docteur Pangloss disait qu'il est fait pour l'usage des lunettes.--Je -confesse que cette explication m'avait d'abord paru définitive. Mais un -certain jour que je méditais sur ce point obscur de philosophie, et sur -d'autres encore, je découvris enfin l'unique, véritable et suprême -utilité de cet appendice. - -Il me suffit pour cela de me rappeler l'habitude des fakirs. On sait que -ces gens-là demeurent, en effet, des heures en contemplation, les -regards fixés sur le bout de leur nez, à seule fin de voir la lumière -céleste. Ils perdent alors la notion du monde extérieur, s'envolent -dans l'invisible, touchent l'impalpable, se délivrent des liens -terrestres, se dissolvent et s'éthérisent. Cette sublimation de -l'être par le bout du nez est le phénomène le plus prodigieux de -l'esprit et il n'appartient pas en propre aux fakirs; il est universel. -Chaque homme éprouve le besoin et a le pouvoir de contempler son propre -nez pour voir la lumière céleste, et cette contemplation, dont l'effet -est de subordonner l'univers à un nez seulement, constitue l'équilibre -des sociétés. Si les nez se contemplaient exclusivement les uns les -autres, le genre humain n'aurait pas duré deux siècles; il se serait -éteint avec les premières tribus. - -J'entends d'ici une objection du lecteur. Comment peut-il en être -ainsi? Car enfin l'on ne surprend jamais les gens en train de contempler -leur nez. - -Lecteur obtus, cela prouve que tu n'est jamais entré dans le cerveau -d'un chapelier. Un chapelier passe devant une chapellerie. C'est le -magasin d'un rival, qui a commencé il y a deux ans. Il y avait alors -deux portes à sa boutique; il l'a agrandie, et maintenant, il y en a -quatre. Il se promet que d'ici peu il y en aura six ou huit. Le -chapelier voit dans la vitrine les chapeaux du rival; par les -différentes portes, entrent les clients du rival. Le chapelier compare -cette boutique à la sienne, qui est plus ancienne et qui pourtant n'a -que deux portes, et ces chapeaux à ceux qu'il vend, et que l'on achète -moins, bien qu'ils soient d'un prix égal. Cela le mortifie, -naturellement. Il poursuit son chemin, pensif, les yeux baissés ou -fixés devant lui. Il cherche les causes de la prospérité de l'autre -et de son propre abandon, alors qu'il est un chapelier bien supérieur -à l'autre chapelier... C'est en cet instant que ses yeux se fixent sur -la pointe de son nez. - -La conclusion c'est qu'il y a deux forces capitales au monde. L'amour -qui multiplie l'espèce, et le nez qui la subordonne à l'individu. -Procréation, et équilibre. - - - - -L. VIRGILIA MARIÉE - - ---C'est ma cousine Virgilia, la femme de Lobo Neves, qui est arrivée de -S. Paulo, continua Luiz Dutra. - ---Ah! - ---Et ce n'est qu'aujourd'hui que je sais une chose, cachotier que tu -es... - ---Laquelle? - ---Tu voulais l'épouser. - ---Une idée de mon père... Qui t'a dit ça? - ---Elle-même. Je lui ai beaucoup parlé de toi, et elle s'est laissé -aller aux confidences. - -Le lendemain, comme je me trouvais rue d'Ouvidor, à la porte de la -typographie Plancher, je vis de loin une femme superbe. Elle s'approcha; -c'était elle. Je ne la remis qu'à deux pas de moi, tant l'art et la -nature l'avaient changée à son avantage. Je la saluai; elle passa. Je -la vis monter avec son mari dans leur voiture, qui les attendait un peu -plus loin. Je demeurai confondu. - -Huit jours après, je la rencontrai dans un bal. Je crois que nous -échangeâmes au plus deux ou trois mots. Mais à un autre bal, un mois -plus tard, chez une dame qui avait fait l'ornement des salons du premier -règne, et qui brillait encore dans ceux du second, le rapprochement fut -plus intime et plus long, car nous conversâmes et nous valsâmes -ensemble. La valse est un délicieux passe-temps. Nous valsâmes, et -j'avoue qu'au contact de ce corps flexible et magnifique, j'éprouvai -une singulière sensation: celle d'un homme qui a été victime d'un -vol. - ---Comme il fait chaud! dit-elle aussitôt nous eûmes fini. Allons sur -la terrasse? - -Non; vous pourriez vous enrhumer. Passons de préférence dans l'autre -salon. - -Nous y trouvâmes Lobo Neves, qui me fit compliment sur mes écrits -politiques, en ajoutant qu'il se taisait sur mes productions -littéraires parce qu'il se jugeait un profane dans la matière. Mais ce -qui avait trait à la politique était excellent, bien pensé et d'un -bon style. Je lui répondis sur le même ton de courtoisie, et nous nous -séparâmes contents l'un de l'autre. - -Trois semaines se passèrent, et je reçus une invitation de lui pour -assister à une soirée intime. J'y allai. Virgilia me reçut avec cette -aimable phrase: «Aujourd'hui vous valsez avec moi». J'étais, il est -vrai, un valseur émérite; rien d'étonnant à ce qu'elle me -distinguât. Nous valsâmes, une fois, deux fois. Un livre perdit -Françoise; ce fut une valse qui nous perdit. Je crois bien que ce -soir-là je lui serrai la main avec force. Elle se laissa faire, -feignant de ne pas comprendre. Je l'étreignais; tous les regards -étaient fixés sur nous et sur les autres couples enlacés et -tournants... Un délire. - - - - -LI. ELLE EST À MOI - - ---Elle est à moi! me dis-je en la remettant aux mains d'un autre -cavalier. Pendant tout le reste du bal, cette idée, je l'avoue, m'entra -dans l'esprit, non pas comme à coups de marteau, mais comme si on me -l'avait insinuée avec une vrille. - ---Elle est à moi, me disais-je en arrivant à la porte de chez moi. - -À ce moment même, comme si le destin ou qui que ce soit eût la -fantaisie de donner une proie de plus à mes velléités de possession, -je vis relire sur le sol quelque chose de jaune et de rond. Je me -baissai; c'était une monnaie d'or, un demi-doublon. - ---Elle est à moi, répétai-je en riant; et je la mis dans ma poche. - -Cette nuit-là je ne me souvins plus de la monnaie; mais le jour -suivant, j'éprouvai des scrupules en y pensant, et je me demandai de -quel droit j'allais garder une monnaie dont je n'avais pas hérité, que -je n'avais point gagnée, que j'avais seulement trouvée dans la rue. -Évidemment, elle ne m'appartenait point. Elle appartenait à celui qui -l'avait perdue, riche ou pauvre, pauvre peut-être, quelque ouvrier qui -en avait besoin pour donner du pain à sa femme et à ses enfants. -D'ailleurs, même s'il était riche, mon devoir n'en restait pas moins -le même. Je devais restituer la pièce, et le meilleur moyen, l'unique -même, était de mettre une annonce dans les journaux, ou de m'adresser -à la police. J'envoyai une lettre au chef de police, en lui remettant -ma trouvaille, et en le priant de la faire parvenir, par tous les moyens -possibles, aux mains de son légitime propriétaire. - -J'expédiai la lettre, et je déjeunai tranquille; je puis dire joyeux. -Ma conscience avait tant valsé la veille qu'elle en était demeuré -suffoquée et sans respiration. Mais la restitution de la pièce fut -comme une fenêtre qui s'ouvrit sur un autre côté de la morale. Une -onde d'air pur entra, et la pauvre dame respira à son aise. Il est bon -de ventiler la conscience: je ne vous en dis pas plus long. En tous cas, -en abstrayant les circonstances, ma façon de procéder était louable, -elle exprimait un juste scrupule, le sentiment d'une âme délicate. -C'est ce que me disait la bonne dame, d'un ton à la fois austère et -tendre. C'est ce qu'elle me disait, penchée sur l'appui de la croisée. - ---C'est fort bien fait, Cubas; parfaitement agi. Non seulement cet air -est pur, mais il est balsamique; c'est un effluve des éternels jardins. -Veux-tu voir ce que lu as fait, Cubas? - -Et l'aimable personne, tirant un miroir, l'ouvrit devant mes yeux. Je -vis clairement le demi-doublon de la veille, rond, brillant, qui se -multipliait à mes yeux, dix fois, trente fois, cinq cents fois, me -démontrant amplement le bénéfice que je retirerai pendant ma vie et -après ma mort de cette simple restitution. Et je concentrai tout mon -être dans la contemplation do mon acte, m'y reconnaissant, m'y trouvant -bon, peut-être grand. Une simple monnaie, hein! Ce que c'est que -d'avoir un peu trop valsé. - -C'est ainsi que moi, Braz Cubas, je découvris la loi sublime de -l'équivalence des fenêtres, et que j'établis que, pour compenser la -fermeture d'une croisée, il suffisait d'en ouvrir une autre, afin que -la morale puisse aérer constamment la conscience. Peut-être ne -comprendra-t-on pas ce que je dis; peut-être vaudrait-il mieux parler -d'une chose plus concrète, d'un paquet, par exemple, d'un paquet -mystérieux? Parlons donc du paquet mystérieux. - - - - -LII. LE PAQUET MYSTÉRIEUX - - -Le fait est que, quelques jours plus tard, en allant à Botafogo, je -heurtai contre un paquet qui se trouvait sur la plage. Je m'exprime mal; -je ne heurtai point, j'y donnai un coup de pied volontaire. En voyant ce -paquet, pas très grand, mais propre et correctement noué d'une -ficelle, ce quelque chose qui avait une certaine apparence, j'eus -l'idée de le pousser du pied, par curiosité. Je sentis une -résistance. Un coup d'œil lancé alentour me fit voir la plage -déserte. Des gamins s'amusaient au loin. Plus loin encore, un pêcheur -raccommodait ses filets. Personne ne pouvait me remarquer. Je -m'inclinai, je paquet, et je poursuivis mon chemin. - -Je poursuivis mon chemin, non sans quelque hésitation. Ce pouvait être -une mauvaise farce. J'eus l'idée de rejeter le paquet sur la plage, -mais, en le palpant, j'écartais cette pensée. Un peu plus loin, je fis -un détour, et revins chez moi. - ---Allons voir ça, dis-je en entrant dans mon cabinet. - -J'hésitai encore un instant, par crainte, je crois. La pensée d'une -mauvaise farce se présenta encore à mon esprit. Il est certain que je -me trouvais sans témoins; mais j'avais en moi un gavroche prêt à -siffler, à huer, à rire, à s'esclaffer, à glousser, à faire les -cent coups, s'il me voyait ouvrir le paquet et en tirer une douzaine de -vieux mouchoirs ou un certain nombre de goyaves pourries. Il était trop -tard; ma curiosité était excitée comme doit l'être celle du lecteur. -Je défis le paquet, et je vis... je trouvai... je comptai... je -recomptai cinq _contos_ de reis tout au long; peut-être dix mil reis en -cinq _contos_ en bonne monnaie et billets de banque, le tout bien plié, -bien arrimé: une trouvaille rare. Je remis tout en ordre. Au dîner, il -me sembla que les petits nègres de service clignaient des yeux. -M'auraient-ils épié? Je les interrogeai discrètement, et conclus par -la négative. Après le dîner, je retournai dans mon cabinet, je -recomptai l'argent, et je souris de ces soins maternels, donnés aux -cinq _contos_, moi qui étais riche. - -Pour n'y plus penser, j'allai passer ma soirée chez Lobo Neves, qui -avait insisté pour que je ne manquasse point aux réceptions de sa -femme. Je rencontrai le chef de police, et on me présenta à lui. Il se -rappela ma lettre tout de suite et le demi-doublon que je lui avais fait -tenir quelques jours auparavant. Il raconta l'anecdote. Virgilia parut -goûter le procédé, et chacune des personnes présentes plaça son -histoire. J'écoutai la série avec une impatience de femme hystérique. - -La nuit suivante, le jour suivant, et pendant toute la semaine, je -pensai le moins possible aux cinq _contos_ et je les laissai dormir bien -tranquillement dans le tiroir de mon secrétaire. Je parlais de tout, -excepté d'argent, et surtout d'argent trouvé; pourtant ce n'est pas un -crime de trouver de l'argent; c'est une heureuse aventure, un hasard -propice; c'était peut-être un décret de la Providence. Ce ne pouvait -même être autre chose. On ne perd point cinq _contos_, comme on perd -un mouchoir de poche. Cinq _contos_ que l'on transporte sont l'objet de -toute notre attention. On les palpe; on ne les quitte pas des yeux ni -des mains, ils ne nous sortent pas de l'esprit; et pour les perdre -totalement, comme ça, sur une plage, il faut que... En tous cas ce -n'était pas un crime de les avoir trouvés: ni un crime, ni un -déshonneur, ni rien qui rabaisse le caractère d'un homme. C'était une -trouvaille, un heureux hasard, comme de gagner le gros lot ou un pari -aux courses, comme avoir de la chance à n'importe quel jeu honnête; je -dirai même que cette chance était ici méritée, car je ne me sentais -ni mauvais, ni indigne des bienfaits de la Providence. - ---Ces cinq _contos_, me disais-je trois semaines plus tard, il va -falloir que je les emploie à quelque bonne action, à la dot de quelque -pauvre fille ou à quelque œuvre semblable... Il faudra voir... - -Ce jour-même, je les portai à la banque du Brésil. J'y fus reçu avec -de délicates allusions au demi-doublon. Mon aventure faisait le tour de -mes connaissances. Je répondis, assez gêné, qu'il n'y avait pas là -de quoi faire tant de bruit. Et on loua ma modestie par-dessus le -marché. Alors je me fâchai pour tout de bon, et l'on me répondit -qu'on me trouvait grand, tout simplement. - - - - -LIII. ...... - - -Virgilia, elle, ne se rappelait plus du tout du demi-doublon. Toute sa -pensée se concentrait en moi, dans mes yeux, dans ma vie, dans ma -pensée. Elle le disait, et c'était vrai. - -Il y a des plantes qui naissent et poussent vite; d'autres sont au -contraire lentes et tardives. Notre amour était comme les premières. -Il poussa avec tant de fougue et de sève qu'en peu de temps il devint -comme les plus exubérantes et les plus touffues productions des -forêts. Je ne pourrais vous dire au juste combien de jours furent -nécessaires à sa croissance. Je me souviens qu'un certain soir, la -fleur, ou le baiser, comme on voudra l'appeler, s'épanouit sur la -bouche de la jeune femme; elle me le donna, la pauvrette, avec un -tremblement, car nous étions à la porte du jardin. Cet unique baiser, -rapide comme l'occasion, ardent comme l'amour, prologue d'une vie de -délices, de terreurs, de remords, de plaisirs qui se transforment en -douleurs, d'afflictions qui deviennent de l'allégresse, nous unit en -cet instant. Et depuis, ce fut une hypocrisie patiente et systématique, -unique frein d'une passion sans frein, une vie d'agitation, de -désespoirs et de jalousies, qu'une heure compensait plus que largement. -Puis il en venait une autre qui se substituait à celle-là, et alors -les agitations et le reste, la fatigue et la satiété, qui sont la fin -de tout, remontaient à la surface. Tel fut le volume de ce prologue. - - - - -LIV. LA PENDULE - - -Je sortis en emportant le goût de ce baiser. Je ne pus dormir. Je me -jetai sur mon lit, mais bien inutilement. En général, pendant mes -insomnies, le tic-tac de la pendule m'était fort désagréable. Ce -bruit vague et sec m'avisait à chaque instant que j'avais quelques -secondes de moins à vivre. Je me figurais alors un vieux diable, assis -entre deux sacs, celui de la vie et celui de la mort, et retirant les -monnaies de l'un pour les passer dans l'autre, en comptant de la sorte: - ---Un de moins. - ---Un de moins. - ---Un de moins. - ---Un de moins. - -Chose singulière, quand la pendule s'arrêtait, je la remontais -aussitôt, pour qu'elle ne cessât jamais de battre, et que je pusse -supputer tous les instants perdus. Il y a des inventions qui se -transforment ou se perdent. Les institutions succombent; l'horloge est -définitive. - - - - -LV. VIEUX DIALOGUE D'ADAM ET D'ÈVE - - -BRAZ CUBAS - -. . . . . . . .! - - -VIRGILIA - -. . . . . . . . . . - - -BRAZ CUBAS - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - -VIRGILIA - -. . . . . . . . . . .! - - -BRAZ CUBAS - -. . . . . . . . . - - -VIRGILIA - -. . . . . . . . . . . . . . . -. . . . . ? . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . - - -BRAZ CUBAS - -. . . . . . . . - - -VIRGILIA - -. . . . . - - -BRAZ CUBAS - -. . . . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . ! . . . . -. . . . . . . . . . . . . . . -. . . . . . ! . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . . ! - - -VIRGILIA - -. . . . . . . . . . . . . . ! - - -BRAZ CUBAS - -. . . . . . . . ! - - -VIRGILIA - -. . . . . . . . . . . ! - - - - -LVI. LE MOMENT OPPORTUN - - -Mais enfin, qui m'expliquera la raison de ce changement? Un jour, nous -nous rencontrons, nous nous faisons des promesses de mariage, nous les -retirons, nous nous séparons, froidement, sans douleur, parce qu'aucune -passion n'existait en nous. C'est à peine si j'éprouve quelque dépit, -et rien de plus. Les années se passent, je la revois, nous faisons -trois ou quatre tours de valse, voilà que nous nous aimons jusqu'au -délire. Il est vrai que la beauté de Virgilia était parvenue à un -haut degré de perfection, mais, substantiellement, nous étions restés -les mêmes, et quant à moi, je n'étais devenu ni plus élégant ni -plus beau. Qui m'expliquera le motif de ce changement? - -Il ne pouvait résider que dans l'opportunité du moment. Notre -première rencontre n'était pas opportune, parce qu'alors, si nous -n'étions pas verts l'un et l'autre pour l'amour, nous l'étions encore -pour notre amour. Il n'y a d'amour possible sans l'opportunité des -acteurs. Cette explication, je la trouvai moi-même, deux ans après le -baiser, un jour que Virgilia se plaignait d'un quidam ridicule qui -allait chez elle, et lui faisait la cour avec ténacité. - ---Quel importun! disait-elle en faisant une grimace de rage. - -Je tressaillis; et je vis en la regardant que son indignation était -sincère. Il me vint à l'idée que moi-même j'avais peut-être -naguère provoqué cette même grimace, et je compris aussitôt toute -l'importance de mon évolution. D'inopportun j'étais devenu opportun. - - - - -LVII. DESTIN - - -Oui certes, nous nous aimions. Maintenant que toutes les lois sociales -étaient contre nous, nous nous aimions pour de bon. Nous étions liés -l'un à l'autre comme les deux âmes que le poète rencontre dans le -purgatoire: - - -Di pari como buoi che vanno a giogo. - - -Et je dis mal en nous comparant à des bœufs, car nous étions une -autre espèce d'animaux moins lents, plus rusés et plus lascifs. Et -nous cheminons sans savoir vers quel but, à travers des routes -ignorées. Ce problème m'effraya pendant quelques semaines, et j'en -remis la solution au destin. Pauvre destin! Que fais-tu à cette heure, -ô grand fondé de pouvoirs des affaires humaines? Peut-être as-tu fait -peau neuve, peut-être as-tu pris une autre physionomie, d'autres -manières, un autre nom, et il n'est pas impossible que... Mais où en -étais-je? ah! dans les routes ignorées. Je me dis donc qu'il en serait -comme il plairait au ciel. Notre sort, à nous, était de nous aimer. -Sinon, comment expliquer la valse et le reste? Virgilia pensait de la -même façon. Un jour, elle me confessa qu'elle avait parfois des -remords. Je lui répondis qu'en ce cas, elle ne m'aimait pas. Aussitôt -elle m'enlaça de ses bras magnifiques en murmurant: - ---Je t'aime, c'est la volonté du ciel. - -Et ces paroles n'étaient pas vaines. Virgilia était quelque peu -croyante. Elle n'allait pas à la messe le dimanche, c'est vrai, je -crois même qu'elle n'y allait que les jours de grandes solennités, et -quand il y avait une place de libre dans les tribunes. Mais elle priait -tous les soirs avec ferveur, ou tout au moins avec envie de dormir. Elle -avait peur du tonnerre. Elle se bouchait alors les oreilles, et -marmottait toutes les oraisons du catéchisme. Dans sa chambre à -coucher, il y avait un oratoire de palissandre tout sculpté, de trois -palmes de hauteur, avec trois images. Elle n'en disait rien à ses -amies. Au contraire, elle qualifiait de bigotes celles qui étaient -seulement pieuses. Pendant longtemps je crus que sa propre foi la -gênait, et que sa religion était une espèce de chemise de flagelle -préservative et clandestine; mais évidemment, je devais me tromper. - - - - -LVIII. CONFIDENCE - - -J'éprouvais d'abord un certain émoi quand je me rencontrais avec Lobo -Neves. Illusion pure! Comme il adorait sa femme, il ne se gênait pas -pour me le dire. Il trouvait que Virgilia était la perfection même, un -tissu de qualités solides et profondes, aimable, élégante, austère, -un vrai modèle. Et sa confiance ne s'arrêta pas là. Elle n'était -qu'entr'ouverte; bientôt il ouvrit la porte toute grande. Un jour, il -me confessa qu'il y avait un ver rongeur dans son existence: il lui -manquait la gloire. Je l'encourageai. Je lui dis de fort agréables -choses, qu'il écouta avec l'onction religieuse de son désir, qui ne -consentait pas à mourir. Alors je compris que son ambition était lasse -de battre de l'aile sans pouvoir prendre largement son vol. Quelques -jours après, il me dit tous ses dégoûts, ses amertumes, ses fureurs -concentrées. Il confessa que la vie politique est faite d'envies, de -dépits, d'intrigues, de perfidies, d'intérêts et de vanités. -Évidemment, il traversait une crise de mélancolie; j'essayai de la -combattre. - ---Je sais ce que je dis, répliqua-t-il avec tristesse. Vous ne pouvez -vous imaginer tout ce que j'ai dû supporter. Je suis entré dans la -politique par goût, par relations de famille, par ambition, et un peu -par vanité. Vous voyez que j'ai réuni en moi tous les motifs qui -poussent un homme dans la vie publique. Mais je ne voyais le théâtre -que du côté des spectateurs; et vraiment le décor était beau et le -spectacle magnifique, la représentation mouvementée et divertissante. -Je signai un engagement; on m'a donné un rôle qui... Mais pourquoi -vous fatiguerais-je de mes plaintes? Abandonnez-moi à tribulations. -J'ai passé des heures et des jours!... Il n'y a ni constance de -sentiments, ni gratitude, il n'y a rien!... rien!... rien!... - -Il se tut, profondément abattu, les regards au ciel, paraissant ne plus -rien entendre que l'écho de ses propres pensées. Après quelques -instants, il se leva et me tendit la main. Vous allez vous moquer de -moi, me dit-il; mais pardonnez-moi ce mouvement d'expansion. J'avais en -tête une préoccupation sérieuse. Il riait, d'un rire sombre et -désabusé; ensuite, il me pria de ne raconter à personne ce qui -s'était passé entre nous. Je lui répondis qu'à la rigueur, il ne -s'était rien passé du tout. Deux députés entrèrent, accompagnés -d'un chef politique de district. Lobo Neves les reçut avec une joie qui -au début, était un peu feinte, mais qui devint bientôt tout à fait -naturelle. Au bout d'une demi-heure, personne n'eût dit qu'il n'était -pas le plus fortuné des hommes. Il causait, il faisait des mots, il en -riait, et les autres avec lui. - - - - -LIX. UNE RENCONTRE - - -La politique doit être un vin énergique, me disais-je en sortant de la -maison de Lobo Neves. Chemin faisant, j'aperçus dans la rue _dos -Barbonos_ un de mes anciens condisciples, alors ministre, et qui passait -dans sa voiture. Nous nous saluâmes affectueusement. La voiture passa, -et je m'en allai, cheminant, cheminant, cheminant... - ---Pourquoi ne serais-je pas ministre? - -Cette idée triomphale,--cette idée à falbalas, comme dirait le père -Bernardes,--cette idée commença une série de voltiges que je suivis -du regard en la trouvant divertissante. Je ne me souvins plus du -découragement de Neves. Je sentis l'attraction de l'abîme. Je ne -pensais qu'à mon ancien camarade, à nos courses à travers les -collines, à nos jeux et à nos gamineries; et en comparant l'homme et -l'enfant, je me demandais pourquoi je n'atteindrais pas où il avait -atteint lui-même. J'entrai dans le jardin public et, là encore, tout -semblait me répéter: - ---Pourquoi donc, Cubas, ne serais-tu pas ministre? Pourquoi ne serais-tu -pas ministre, Cubas? - -En entendant cette voix universelle, j'éprouvais une délicieuse -sensation dans tout mon organisme. J'entrai, j'allai m'asseoir sur un -banc, tout en ruminant cette pensée. C'est Virgilia qui serait -contente! Quelques instants plus tard, je vis s'approcher de moi un -individu qui ne m'était pas inconnu. Je le connaissais, mais d'où? - -Figurez-vous un homme de trente-huit à quarante ans, haut, maigre et -pâle. Ses vêtements, abstraction faite de la forme, paraissaient -revenus de la captivité de Babylone; son chapeau était contemporain de -celui de Gessle. Imaginez maintenant une redingote plus large que ne -comportaient les chairs, ou plus littéralement les os, du nouveau venu. -La couleur noire du vêtement passait au jaune terne. Il n'en restait -que la corde. Trois boutons avaient subsisté sur une rangée de huit. -Les pantalons, de toile grise, étaient fortement marqués aux genoux, -et s'effrangeaient sous la friction d'un talon qui appartenait à un -soulier dépourvu de miséricorde et de cirage. À son cou flottait une -cravate aux pointes bicolores, mais déteintes, et qui s'enroulait -autour d'un col qui datait de huit jours. Je crois bien qu'il portait -aussi un gilet, un gilet de soie obscure, déchiré par espaces et -déboutonné. - ---Je parie que vous ne me reconnaissez pas, Monsieur le Docteur Cubas? -me dit-il. - ---Non, je ne vous remets pas... - ---Je suis Borba, Quincas Borba. - -Je fis un mouvement de recul... Qui me donnera le verbe solennel d'un -Bossuet ou d'un Vieira, pour dire une si complète désolation. C'était -Quincas Borba, le gracieux enfant d'un autre temps, mon ancien -condisciple, si intelligent et de si bonne famille. Quincas Borba! -impossible! cela ne pouvait être. Je ne pouvais arriver à me persuader -que cette misérable figure, cette barbe poivre et sel, que ce truand -vieux avant l'âge, que toute cette ruine constituât le Quincas Borba -que j'avais connu autrefois. Et pourtant, c'était lui. Les yeux -conservaient encore l'expression d'un autre temps; le sourire n'avait -point perdu l'ironie caractéristique. D'ailleurs il supporta -tranquillement mon ébahissement. Au bout de quelques instants, je -détournai les regards. Si son aspect était répugnant, la comparaison -était abasourdissante. - ---Pas besoin de longs commentaires, n'est-ce pas? vous devinez tout: une -vie de misère, de tribulations et de luttes. Vous rappelez-vous nos -réunions où je jouais le rôle de roi? Quelle dégringolade! Me voilà -passé mendiant. - -Haussant les épaules et la main droite, d'un air d'indifférence, il -paraissait résigné aux coups de la fortune, et peut-être même -satisfait. Oui content, et, en tous cas, impassible. Ce n'était ni la -résignation chrétienne, ni l'acceptation philosophique. La misère lui -avait recouvert l'âme de durillons, au point qu'il avait perdu la -sensation de la boue. Il traînait ses haillons comme autrefois la -pourpre: avec je ne sais quelle grâce indolente. - ---Venez me voir, lui dis-je; je tâcherai de vous trouver quelque -chose. - -Un sourire magnifique entr'ouvrit ses lèvres. - ---Vous n'êtes pas le premier qui me promet quelque chose, et sans -doute, vous ne serez pas le dernier qui ne fera rien pour moi. Du reste, -à quoi bon? Est-ce que je demande autre chose que de l'argent? De -l'argent, oui; il faut bien manger, et les gargotes ne font pas crédit. -Les fruitières non plus. Un rien du tout, deux sous de cruzade, il faut -tout payer au comptant, Un enfer, quoi!... Un enfer, mon... j'allais -dire mon ami... Un enfer de tous les diables! Tenez, je n'ai pas encore -déjeuné. - ---Non? - ---Non; je suis sorti de très bonne heure de chez moi. Savez-vous où je -demeure? Sur la troisième marche de l'église de S. Francisco, à -droite, en montant. Pas besoin de frapper à la porte. L'appartement est -on ne peut plus frais. Eh bien! je suis sorti de bonne heure, et je suis -à jeun... - -Je tirai mon porte-monnaie, j'y pris un billet de cinq mil reis,--le -moins propre,--et je le lui donnai. Il le reçut avec un éclair de -contentement. Il éleva le papier au-dessus de sa tête, et l'agita avec -enthousiasme: - ---_In hoc signo, vinces!_ s'écria-t-il. - -Ensuite il baisa le billet, avec des airs de tendresse et une si -bruyante expansion que j'en éprouvai à la fois de la pitié et du -dégoût. Il n'était point sot, et devina la nuance: il devint -sérieux, grotesquement sérieux, et s'excusa de sa gaieté, gaieté -d'un pauvre diable qui depuis nombre d'années ne voyait pas la couleur -d'un billet de cinq mil reis. - ---Il ne tient qu'à vous d'en posséder bien d'autres. - ---Vraiment? fit-il en faisant un saut de mon côté. - ---Vous n'avez qu'à travailler. - -Il fît un geste de dédain, demeura un instant sans parler, puis me -déclara positivement qu'il ne voulait rien faire. J'étais écœuré de -cette abjection si tristement comique, et je me levai pour partir. - ---Vous ne partirez pas sans que je vous enseigne ma philosophie de -misère, me dit-il en se plantant devant moi. - - - - -LX. L'ACCOLADE - - -Je supposai que le pauvre diable était quelque peu fou, et j'allais -m'éloigner, quand il me prit par le poignet, et contempla pendant -quelques instants le brillant que je portais au doigt. Je sentis courir -sur sa chair un frémissement de désir, un prurit de possession. - ---Superbe! dit-il. - -Ensuite il commença à tourner autour de moi, en m'examinant des pieds -à la tête. - ---Vous vous mettez bien, me dit-il. Des bijoux, du linge fin, élégant -et... Comparez donc vos souliers aux miens. Quel contraste! Vraiment, -vous vous mettez bien. Et les donzelles? Comment sont-elles? Vous êtes -marié? - ---Non... - ---Moi non plus. - ---J'habite rue... - ---Je veux ignorer votre adresse, interrompit-il. Si nous nous revoyons, -donnez-moi de temps à autre un billet de cinq mil reis; mais permettez -que je n'aille pas le demander chez vous. C'est un reste d'orgueil... -Maintenant, adieu; je vois que vous vous impatientez. - ---Adieu. - ---Et merci. Laissez-moi vous remercier de plus près. - -Ce disant, il m'embrassa avec tant d'impétuosité que je ne pus éviter -son étreinte. Nous nous séparâmes finalement, et je m'éloignai -rapidement, triste, écœuré, et la chemise salie par l'accolade. La -partie sympathique de la sensation avait fait place à l'autre. J'aurais -voulu le trouver digne dans sa détresse. Et je comparai de nouveau -l'enfant d'autrefois et l'homme d'aujourd'hui, les espérances passées -et la réalité du présent... - ---Bah! dis-je, allons dîner. - -Je mets la main dans la poche de mon gilet, pour y chercher ma -montre.--Suprême désillusion! Borba me l'avait volée en m'embrassant. - - - - -LXI. UN PROJET - - -Je dînai tristement. Ce n'était pas la perte de la montre qui me -désolait; c'était le souvenir de l'auteur du vol, et les images -d'autrefois, et le contraste et la conclusion.... Depuis le potage, la -fleur jaune et morbide du chapitre XXV s'ouvrit en moi, et je dînai à -la hâte pour me rendre chez Virgilia. Elle était le présent; je -voulais me réfugier en elle, pour échapper aux impressions du passé, -car la rencontre de Quincas Borba m'avait ramené vers un passé, non -pas réel, mais vers un passé imaginaire, abject, loqueteux, mendiant -et voleur. - -Je sortis, mais il était encore trop tôt. Je les aurais trouvés à -table. L'idée me vint alors de retourner au jardin public pour y -chercher Quincas Borba. La pensée de le régénérer surgit en moi, -forte et impérative. Il était déjà parti. Je m'adressai au garde; il -me répondit qu'en effet «cet individu» apparaissait de temps à -autre. - ---À quelle heure? - ---Il n'a pas d'heure. - -Il n'bonne heure de chez moi. Savez-vous où je -demeure? Sur la troisième marche de l'église de S. Francisco, à -droite, en montant. Pas besoin de frapper à la porte. L'appartement est -on ne peut plus frais. Eh bien! je suis sorti de bonne heure, et je suis -à jeun... - -Je tirai mon porte-monnaie, j'y pris un billet de cinq mil reis,--le -moins propre,--et je le lui donnai. Il le reçut avec un éclair de -contentement. Il éleva le papier au-dessus de sa tête, et l'agita avec -enthousiasme: - ---_In hoc signo, vinces!_ s'écria-t-il. - -Ensuite il baisa le billet, avec des airs de tendresse et une si -bruyante expansion que j'en éprouvai à la fois de la pitié et du -dégoût. Il n'était point sot, et devina la nuance: il devint -sérieux, grotesquement sérieux, et s'excusa de sa gaieté, gaieté -d'un pauvre diable qui depuis nombre d'années ne voyait pas la couleur -d'un billet de cinq mil reis. - ---Il ne tient qu'à vous d'en posséder bien d'autres. - ---Vraiment? fit-il en faisant un saut de mon côté. - ---Vous n'avez qu'à travailler. - -Il fît un geste de dédain, demeura un instant sans parler, puis me -déclara positivement qu'il ne voulait rien faire. J'étais écœuré de -cette abjection si tristement comique, et je me levai pour partir. - ---Vous ne partirez pas sans que je vous enseigne ma philosophie de -misère, me dit-il en se plantant devant moi. - - - - -LX. L'ACCOLADE - - -Je supposai que le pauvre diable était quelque peu fou, et j'allais -m'éloigner, quand il me prit par le poignet, et contempla pendant -quelques instants le brillant que je portais au doigt. Je sentis courir -sur sa chair un frémissement de désir, un prurit de possession. - ---Superbe! dit-il. - -Ensuite il commença à tourner autour de moi, en m'examinant des pieds -à la tête. - ---Vous vous mettez bien, me dit-il. Des bijoux, du linge fin, élégant -et... Comparez donc vos souliers aux miens. Quel contraste! Vraiment, -vous vous mettez bien. Et les donzelles? Comment sont-elles? Vous êtes -marié? - ---Non... - ---Moi non plus. - ---J'habite rue... - ---Je veux ignorer votre adresse, interrompit-il. Si nous nous revoyons, -donnez-moi de temps à autre un billet de cinq mil reis; mais permettez -que je n'aille pas le demander chez vous. C'est un reste d'orgueil... -Maintenant, adieu; je vois que vous vous impatientez. - ---Adieu. - ---Et merci. Laissez-moi vous remercier de plus près. - -Ce disant, il m'embrassa avec tant d'impétuosité que je ne pus éviter -son étreinte. Nous nous séparâmes finalement, et je m'éloignai -rapidement, triste, écœuré, et la chemise salie par l'accolade. La -partie sympathique de la sensation avait fait place à l'autre. J'aurais -voulu le trouver digne dans sa détresse. Et je comparai de nouveau -l'enfant d'autrefois et l'homme d'aujourd'hui, les espérances passées -et la réalité du présent... - ---Bah! dis-je, allons dîner. - -Je mets la main dans la poche de mon gilet, pour y chercher ma -montre.--Suprême désillusion! Borba me l'avait volée en m'embrassant. - - - - -LXI. UN PROJET - - -Je dînai tristement. Ce n'était pas la perte de la montre qui me -désolait; c'était le souvenir de l'auteur du vol, et les images -d'autrefois, et le contraste et la conclusion.... Depuis le potage, la -fleur jaune et morbide du chapitre XXV s'ouvrit en moi, et je dînai à -la hâte pour me rendre chez Virgilia. Elle était le présent; je -voulais me réfugier en elle, pour échapper aux impressions du passé, -car la rencontre de Quincas Borba m'avait ramené vers un passé, non -pas réel, mais vers un passé imaginaire, abject, loqueteux, mendiant -et voleur. - -Je sortis, mais il était encore trop tôt. Je les aurais trouvés à -table. L'idée me vint alors de retourner au jardin public pour y -chercher Quincas Borba. La pensée de le régénérer surgit en moi, -forte et impérative. Il était déjà parti. Je m'adressai au garde; il -me répondit qu'en effet «cet individu» apparaissait de temps à -autre. - ---À quelle heure? - ---Il n'a pas d'heure. - -Il n'était donc pas impossible de le rencontrer. Je me promis de -revenir. La nécessité de le régénérer, de le ramener au travail et -an respect de lui-même me remplissait le cœur. Je commençai à sentir -un bien-être, une sublimation, une admiration de moi-même... La nuit -tombait, j'allai retrouver Virgilia. - - - - -LXII. L'OREILLER - - -J'allai retrouver Virgilia. Je ne tardai pas à oublier Quincas Borba. -Virgilia était le traversin de mon esprit: un traversin doux, tiède, -profond, aromatique, couvert d'une taie de fine toile de Bruxelles. Je -m'y reposais habituellement de toutes les sensations tristes ou -douloureuses. Et à bien penser, c'était l'unique raison d'être de -Virgilia; l'unique. En cinq minutes, j'avais complètement oublié -Quincas Borba, en cinq minutes de mutuelle contemplation, les mains dans -les mains. Cinq minutes et un baiser emportèrent Quincas Borba, -scrofule de la vie, loque du passé. Que m'importait son existence? Il -pouvait à volonté attrister les regards des passants, puisque j'avais -deux palmes d'un divin traversin, pour y fermer les yeux et y dormir. - - - - -LXIII. FUYONS - - -Hélas! on ne saurait toujours se reposer et dormir. Trois semaines plus -tard, en arrivant sur les quatre heures chez Virgilia, je la trouvai -triste et abattue. D'abord elle refusa de me dire ce qui la -préoccupait; mais comme j'insistais: - ---Je crois que Damian se doute de quelque chose, me dit-elle. Je -remarque en lui des bizarreries... Je ne sais comment dire... Il est -toujours prévenant, sans doute, mais son regard n'est plus le même. Je -dors mal: cette nuit encore, je me suis réveillée atterrée. Je -rêvais qu'il allait me tuer. Peut-être est-ce une simple illusion; -mais j'imagine qu'il nous soupçonne. - -Je la tranquillisai de mon mieux; ce pouvait être des préoccupations -politiques. Virgilia avoua que c'était possible; mais elle n'en demeura -pas moins excitée et nerveuse. Nous nous trouvions dans le salon, qui -donnait sur le jardin où nous avions échangé notre premier baiser. -Une fenêtre ouverte laissait pénétrer une brise qui secouait -doucement les rideaux, et j'y fixais mes regards sans les voir. À -travers la lorgnette de mon imagination, j'entrevoyais dans le lointain -une maison, une vie qui fussent nôtres, un monde où il n'y aurait ni -Lobo Neves, ni mariage, ni morale, ni aucun lien qui entravât notre -volonté. Cette idée me grisa. Le monde, la morale, le mari, se -trouvant ainsi éliminés, il n'y avait plus qu'à pénétrer dans cette -habitation de délices. - ---Virgilia, lui dis-je, je vais te faire une proposition. - ---Laquelle? - ---M'aimes-tu? - ---Oh! soupira-t-elle, en m'enlaçant de ses bras. - -Et c'était vrai qu'elle m'aimait avec furie. Sa réponse traduisait une -vérité patente. Les bras à mon cou, silencieuse et palpitante, elle -me regardait de ses beaux grands yeux qui donnaient une singulière -impression de lumière humide. Je m'oubliais à les contempler, à -admirer cette bouche fraîche comme le matin et insatiable comme la -mort. La beauté de Virgilia avait pris un caractère de splendeur -qu'elle ne possédait pas avant son mariage. C'était une figure -taillée dans un marbre du Pentélique, d'un modelage très noble, très -large et très pur. Elle était tranquillement belle comme les statues, -mais non apathique ni froide. Bien au contraire, elle avait l'apparence -des natures chaudes, et dans la réalité, l'on pouvait dire qu'elle -résumait l'amour en elle. Elle le résumait surtout en cette occasion -où elle exprimait silencieusement tout ce que peut traduire la pupille -humaine. Mais le temps pressait. Je dénouai le nœud formé par ses -mains, je la pris par les poignets, je lui demandai si elle aurait le -courage... - ---De quoi faire? - ---De fuir. Nous irons où nous pourrons être le plus à notre aise, -dans une maison grande ou petite, à la campagne ou à la ville, ou en -Europe, où il te plaira pourvu qu'on nous laisse tranquilles, que nous -puissions vivre l'un pour l'autre et que te ne coures point de danger. -Oui, fuyons. Tôt ou tard, il peut découvrir quelque chose, et tu -serais perdue... entends-tu, perdue! Ce serait ta mort... et la sienne, -car je le tuerais, sois-en sûre. - -Je me tus. Virgilia, toute pâle, les bras tombant s'assit sur le -canapé. Elle demeura dans cette attitude pendant quelques instants, -vacillante, peut-être, ou atterrée par l'idée de la découverte -possible, et de la mort subséquente. Je m'approchai d'elle, j'insistai, -je fis miroiter les avantages d'une vie à deux, exempte de jalousies, -de terreurs et d'afflictions. Virgilia m'écouta en silence, puis elle -me répondit: - ---Est-il certain que nous lui échapperions? il nous rejoindrait et me -tuerait de la même manière. - -Je lui démontrai le contraire. Le monde est vaste, j'avais le moyen de -vivre où bon me plairait, où je trouverais un air pur et beaucoup de -soleil. Il ne nous rejoindrait pas. Seules, les grandes passions sont -capables de grandes actions, et l'amour qu'il avait pour elle n'était -pas assez puissant pour qu'il lui courût après au bout du monde. -Virgilia fit un geste de stupeur, et presque d'indignation. Et elle -murmura que son mari avait pour elle une grande affection. - ---C'est bien possible, lui répondis-je; c'est bien possible... - -Je m'approchai de la fenêtre, et je commençai à tapoter sur -l'accoudoir. Virgilia m'appela. Je continuai à ruminer mes haines et ma -jalousie, pensant au plaisir avec lequel je tordrais le cou au mari si -je l'avais là sous la main. Et voilà qu'à cet instant même, il -franchit la porte du jardin. Rassure-toi, lectrice déjà défaillante, -je ne marquerai pas cette page d'une tache de sang. Je fis, de loin, un -geste amical au nouveau venu, en lui adressant une parole gracieuse. -Virgilia battit en retraite, pour revenir deux ou trois minutes après. - ---Il y a longtemps que vous êtes ici? me dit-il. - ---Non. - -Il était entré, l'air sérieux, en promenant, suivant son habitude, -des regards distraits autour de lui. Mais son fils Nhonhô, le futur -avocat du chapitre VI, survint, et la physionomie de Neves s'éclaira -d'une expression joviale. Il le prit dans ses bras, le souleva, -l'embrassa à plusieurs reprises. Je m'éloignai d'eux, car je ne -pouvais souffrir cet enfant. Sur ces entrefaites, Virgilia rentra. - ---Ouf! soupira Lobo Neves, en s'étendant paresseusement sur un sofa. - ---Fatigué? lui dis-je. - ---Horriblement: j'ai eu des tracas, à la Chambre d'abord, dans la rue -ensuite, et encore un troisième ennui, ajouta-t-il en regardant sa -femme. - ---De quoi s'agit-il? demanda Virgilia. - ---D'une... devine... - -Virgilia s'assit à côté de lui, lui caressa la main, lui refit son -nœud de cravate, et l'interrogea de nouveau. - ---Ce n'est rien moins qu'une loge pour ce soir. - ---Pour entendre la Candiani? - ---Pour entendre la Candiani. - -Virgilia battit des mains, se leva, donna un baiser à son fils, d'un -air d'allégresse puérile, qui seyait mal à son genre de beauté. -Ensuite elle voulut savoir si c'était une loge de côté ou de face, -demanda des conseils à voix basse au sujet de sa toilette, puis -s'enquit de l'opéra qu'on jouerait, et de mille autres choses. - ---Vous dînez avec nous, docteur, me dit Lobo Neves. - ---Il s'est invité lui-même, confirma Virgilia; il dit que vous avez le -meilleur vin de Rio. - ---Il n'en boit pas davantage pour cela. - -Je le démentis au dîner. Je bus plus que de coutume, sans en être -égayé. J'étais un peu nerveux, je le devins davantage. C'était la -première grande colère que je ressentais contre Virgilia. Je ne -regardai pas une seule fois de son côté durant tout le repas. Je -parlai politique, journaux, ministère, j'aurais parlé de théologie, -ma foi! si l'idée m'en était passée par la tête. Lobo Neves -m'écoutait avec une dignité placide et une certaine bienveillance -supérieure. Cela m'irritait encore plus, et me faisait paraître le -dîner encore plus assommant. Je pris congé au sortir de table. - ---À tout à l'heure, n'est-ce pas? me vous vous sentez mal de tête, -il vaut peut-être mieux ne pas recevoir. - ---Est-elle déjà descendue? - ---Oui, elle est descendue; elle dit qu'elle a besoin de parler à -Madame. - ---Faites entrer. - -La baronne fit son entrée au bout d'un instant. Je ne sais si elle -s'attendait à me voir. Mais il est impossible de montrer plus de -surprise qu'elle ne fit. - ---Quelle excellente rencontre! Qu'êtes-vous donc devenu qu'on ne vous -voit nulle part? Hier je croyais bien vous apercevoir au théâtre. La -Candiani était exquise. Quelle charmeuse! Elle vous plaît? C'est -naturel. Les hommes sont tous les mêmes. Le baron me disait hier dans -notre loge qu'une Italienne vaut cinq Brésiliennes. Quel toupet! et -chez un vieux, ce qui est bien pis. Mais pourquoi donc n'étiez-vous pas -au théâtre? - ---Le mal de tête. - ---Allons donc! une amourette, je parie. Qu'en dites-vous, Virgilia? Et -bien! mon cher, hâtez-vous, car vous devez friser la quarantaine. Vous -n'avez pas encore quarante ans? - ---Je ne puis vous dire exactement. Mais si vous me permettez, je vais -allez consulter mon extrait de naissance. - ---Faites, faites... - -Et, me tendant la main: - -«Jusqu'à quand?... Samedi nous restons chez nous. Le baron me parle -sans cesse de vous...» - -En me retrouvant dans la rue, je me repentis d'être parti. La baronne -était une des personnes qui avaient sur nous les pires soupçons. Bien -qu'elle eût cinquante ans, elle n'en paraissait pas plus de quarante; -et rieuse, fine et élégante, elle conservait des vestiges de son -ancienne beauté. Elle ne parlait pas constamment, mais elle possédait -grand art d'écouter et d'observer. Elle se courbait alors sur sa -chaise, en dégainant son long regard aigu. Autour d'elle, on continuait -à parler, à gesticuler sans défiance; elle regardait, poussant -l'astuce au point de rentrer parfois en elle-même la flamme mobile ou -fixe de ses yeux, en laissant tomber les paupières. Mais alors ses cils -étaient autant de persiennes par où elle continuait de scruter l'âme -et la vie des gens. - -À ce point de vue, elle ressemblait à un parent de Virgilia, nommé -Viegas, vieux rameau courbé sous soixante-dix hivers, tout sec et -jauni, qui souffrait d'un rhumatisme entêté, d'un asthme non moins -rebelle, et d'une lésion du cœur: une vraie réduction d'hôpital. -Mais les yeux demeuraient pleins de vie et de santé. Pendant les -premières semaines, Virgilia ne faisait pas attention à lui. Elle -disait que lorsque Viegas paraissait en observation derrière son regard -fixe, il était tout simplement en train de compter mentalement son -argent. C'était en effet un avare fieffé. - -Il y avait aussi le cousin de Virgilia, le fameux Luiz Dutra, que je -désarmais à force de lui parler de ses vers et de sa prose, et de la -présenter à mes amis. Quand l'un d'eux, qui le connaissait déjà de -nom, se montrait satisfait de lier plus amplement connaissance, Luiz -Dutra exultait. De mon côté, je guérissais mon dépit par -l'espérance de n'être point dénoncé. Il y avait enfin une ou deux -dames, quelques galantines, et des domestiques qui, naturellement, se -vengeaient ainsi de leur condition servile. Tout cela constituait une -véritable forêt d'yeux et d'oreilles, à travers lesquels nous devions -manœuvrer avec la souplesse de serpents. - - - - -LXVI. LES JAMBES - - -Or tandis que je songeais à tous ces gens-là, mes jambes me faisaient -descendre la rue, de telle sorte que, sans y penser, je me trouvai à -porte de l'hôtel Pharoux. C'est là que je dînais d'habitude. Mais -comme je n'avais point marché de propos délibéré, je n'avais aucun -mérite à être arrivé jusque-là. Tout l'honneur en revenait à mes -jambes. Jambes bénies! dire qu'il y a des gens qui vous traitent avec -dédain ou indifférence. Moi-même jusqu'alors, je vous avais tenues en -médiocre estime, me fâchant contre vous lorsque vous vous fatiguiez, -lorsque vous refusiez d'aller au delà de certaines limites et que vous -me laissiez en proie à l'inutile désir d'avancer, dans la ridicule -position d'une poule dont on a lié les pattes. - -Mais cette aventure fut pour moi un rayon du ciel... Oui, jambes amies, -tout en laissant mon cerveau occupé de Virgilia, vous vous étiez dit -l'une à l'autre: «Voici l'heure de dîner, il faut qu'il mange, -emmenons-le au quai Pharoux. Une partie de sa conscience reste occupée -de la dame; chargeons-nous du reste, pour qu'il aille bien droit, sans -heurter les piétons ni les voitures, et qu'après avoir salué les gens -connus au passage, il arrive sain et sauf à l'hôtel.» Et vous avez -rempli votre programme, jambes aimables, ce qui m'oblige à vous -immortaliser dans ces pages. - - - - -LXVII. LA PETITE MAISON - - -Je dînai; après quoi, je rentrai chez moi. Je trouvai une boîte de -cigares que m'envoyait Lobo Neves, et qui était entourée de papier de -soie et ornée de faveurs roses. Je compris, j'ouvris le paquet, et y -trouvai ce billet: - - -Mon cher B... - -On nous soupçonne; tout est perdu; oublie-moi pour toujours. Nous ne -nous verrons plus. Adieu. Oublie la malheureuse. - -V...a. - - -Quel choc! Nonobstant sa défense, dès que la nuit fut venue, je courus -chez Virgilia. Il était temps. Elle se repentait de sa précipitation. -Dans l'embrasure d'une fenêtre, elle me raconta sa conversation avec la -baronne. Celle-ci lui avait franchement répété les commentaires qu'on -avait faits, la veille, en ne me voyant pas dans la loge de Lobo Neves. -On glosait sur mon intimité dans la maison; en somme, nous étions -l'objet des soupçons d'un chacun. Elle termina en me disant qu'elle ne -savait vraiment à quel parti s'arrêter. - ---Le meilleur est de fuir. - ---Ça, jamais! dit-elle en secouant la tête. - -Je vis qu'il était impossible de séparer deux choses qui étaient -étroitement liées dans son esprit: notre amour, et l'idée de la -considération publique. Virgilia était capable des plus grands -sacrifices pour conserver ces deux avantages, et elle en perdait un en -fuyant. Je ressentis en ce moment une impression qui ressemblait à du -dépit; mais les émotions des deux derniers jours avaient émoussé ma -sensibilité et le dépit disparut presque aussitôt. - ---C'est bon, dis-je, va pour la petite maison! - -Effectivement en deux jours, je trouvai notre affaire, dans un recoin de -_la Gamboa._ Un bijou! La maisonnette était toute neuve, fraîchement -crépie, ayant quatre fenêtres sur le devant, et deux sur les côtés. -Les persiennes étaient couleur brique; des plantes grimpantes -s'agriffaient aux quatre angles, le jardin s'étendait devant moi. -Mystère et solitude: un bijou! - -Il fut résolu que la garde en serait confiée à une ancienne -couturière de Virgilia, qui avait habité chez elle, et était -demeurée familière de la maison. Virgilia exerçait sur elle une sorte -de fascination. On lui dirait ce que l'on voudrait, et elle accepterait -le reste de confiance. - -C'était pour moi une phase nouvelle de notre amour, avec l'apparence de -la possession exclusive, capable de calmer les scrupules dans la -conversation d'un certain décorum. J'en avais assez des rideaux, des -chaises, du canapé, de tous les meubles du prochain, qui me -reprochaient sans cesse notre duplicité. Je pouvais désormais éviter -les dîners trop fréquents, le thé quotidien, et la présence de -l'enfant qui était mon complice et mon ennemi. La maison m'épargnait -tout cela. Le monde vulgaire finirait sur le seuil. Au delà s'ouvrait -l'infini, l'éternité d'un monde supérieur, exceptionnel, nôtre, -seulement nôtre, au-dessus des institutions, des lois, inaccessible aux -baronnes, et aux curieux de toute sorte: un seul monde, un seul couple, -une seule vie, une seule volonté, une seule affection, l'unité morale -de tout par l'exclusion des contraires. - - - - -LXVIII. LE FOUET - - -Telles étaient les réflexions que je me faisais, en suivant mon -chemin, après avoir visité et arrêté la maison, quand je tombai sur -un groupe en contemplation devant un nègre qui en fouettait un autre -sur la place publique. La victime n'essayait même pas de fuir. Elle -gémissait seulement, en prononçant ces seules paroles: «Non! pardon! -maître, pardon!» Mais l'autre ne se laissait pas attendrir, et à -chaque supplication, il répondait par un nouveau coup de fouet. - ---Attrape! animal! encore une dose de pardon, soulard. - ---Maître! gémissait l'autre. - ---Te tairas-tu? disait le foueteur. - -Je m'arrêtai par curiosité... Juste ciel! que vis-je? C'était -Prudencio, mon petit valet Prudencio, affranchi quelques années -auparavant par mon père, et qui exerçait en ce moment son autorité et -sa fureur. Je lui demandai si le nègre qu'il battait était son -esclave. - ---Oui, Monsieur. - ---Que t'a-t-il donc fait? - ---C'est un fainéant et un ivrogne. Je lui avais confié la boutique, -tout à l'heure, pendant que j'allais en ville; et il atout abandonné -pour aller boire chez le mastroquet. - ---Allons! pardonne-lui, dis-je. - ---Comment donc, maître! Vos désirs sont des ordres. Rentre à la -maison, ivrogne. - -Je sortis du groupe, où l'on me regardait avec stupéfaction tout en -faisant des conjectures. Je poursuivis mon chemin en déroulant une -infinité de réflexions, dont je regrette d'avoir perdu le souvenir. -C'eût été matière à un chapitre intéressant et probablement assez -gai, comme je les aime: c'est même un faible chez moi. À première -vue, l'épisode était ignorable. Mais en l'approfondissant, en y -mettant le bistouri, j'y trouvai un côté comique, fin et même -profond. C'était un moyen pour Prudencio de se libérer des coups qu'il -avait lui-même reçus, Il les transmettait tout simplement. Enfant, je -montais à cheval sur son dos, je mettais un mors dans sa bouche, je le -rossais sans la moindre pitié. Il gémissait et peinait. Maintenant -qu'il était libre, qu'il disposait de ses bras et de ses jambes, qu'il -pouvait, à son gré, travailler, se reposer, dormir, délivré des -menottes de son ancienne condition, maintenant, il prenait sa revanche. -Il avait acheté un esclave à son tour, et lui payait avec usure les -sommes qu'il avait reçues de moi. Voyez donc les subtilités de ce -maraud. - - - - -LXIX. UN GRAIN DE FOLIE - - -Cette histoire me fait penser à un fou qui s'appelait Romualdo et qui -disait être Tamerlan. C'était son unique manie, dont l'origine était -singulière. - ---Je suis, disait-il, l'illustre Tamerlan. Naguère, je n'étais que -Romualdo; mais étant tombé malade, j'ai pris tant de tartre[3], tant -de tartre, tant de tartre que je suis devenu Tartare, et même roi des -Tartares. Le tartre a la propriété de naturaliser les gens. - -Le pauvre Romualdo! on riait de ses réponses, mais je suppose que le -lecteur n'en rira pas plus que moi. Je n'y trouve aucun sel. C'était -drôle de l'entendre. Mais quand on lit son histoire, contée, comme -cela, à propos de coups de fouet reçus et transmis, on doit penser -qu'il vaut mieux retourner dans la petite maison de la rue de la Gamboa. -Laissons là Romualdo et Prudencio. - - - - -LXX. DONA PLACIDA - - -Nous revoici dans la petite maison. Aujourd'hui, lecteur curieux, tu -serais fort empêché d'y entrer. Quand elle eut vieilli, noirci; quand -ses ais se trouvèrent pourris, le propriétaire la jeta bas pour en -construire une autre trois fois plus grande, et pourtant bien -inférieure à la première. Le monde était petit pour Alexandre; le -creux d'une tuile sur un toit semble sans borne aux hirondelles. -Considère maintenant la neutralité de ce globe qui nous emporte à -travers l'espace comme un radeau de naufragés qui les jettera -peut-être à la côte. Deux époux vertueux dorment aujourd'hui sur -l'espace occupé hier par un ménage irrégulier. Un prêtre y dormira -demain, puis un assassin, puis un forgeron, puis un poète, et tous -béniront ce coin de terre qui leur fournit quelques illusions. - -Virgilia meubla notre nid, et disposa tout suivant son instinct -esthétique de femme élégante. J'y portai quelques livres, et il -demeura sous la garde de Dona Placida, maîtresse supposée, et jusqu'à -un certain point très réelle, de céans. - -Il lui en coûta d'accepter la maison. Elle avait flairé l'intention, -et elle répugnait à son rôle. Mais, enfin, elle céda. Je crois bien -que tout d'abord elle en versa des larmes; elle se faisait horreur. Il -est certain, tout au moins, que pendant les deux premiers mois, elle -n'osa pas me regarder en face. Elle me parlait les yeux baissés, -sérieuse et renfrognée, ou avec un air de tristesse. Je voulais gagner -ses bonnes grâces et sa confiance, et ne me montrais pas offensé de -ses réluctances. Quand je fus parvenu à mes fins, j'imaginai une -histoire pathétique de mes amours avec Virgilia, une sympathie mutuelle -antérieure au mariage, la résistance du père, la dureté du mari, et -d'autres passages de roman. Dona Placida n'en récusa pas une seule -page. Elle accepta le tout par nécessité de conscience. Au bout de six -mois, on eût cru, en nous voyant tous trois, que Dona Placida était ma -belle-mère. - -Je ne fus pas ingrat: je lui constituai un petit capital de cinq -_contos_,--les cinq _contos_ trouvés sur la plage de Botafogo.--J'assurai -ainsi le pain de sa vieillesse. Elle me remercia, les larmes aux -yeux, et depuis, tous les soirs, elle pria pour moi devant une image -de la Vierge qui se trouvait dans sa chambre,--et cette donation mit -fin à ses remords. - - - - -LXXI. CRITIQUE DE CE LIVRE - - -Je commence à me repentir d'avoir commencé ce volume. Ce n'est pas que -je me fatigue: au contraire; je me distrais un peu de l'éternité en -envoyant quelques maigres chapitres dans le monde des vivants. Mais -c'est une œuvre triste, qui sent le sépulcre. C'est un grave défaut; -mais le pire de tous, ô lecteur, c'est ta hâte de vieillir alors que -ma narration, au lieu de galoper, va d'un pas lent. Tu aimes les récits -coulants, le style ordonné, tandis que le mien va comme les ivrognes, -de droite et de gauche, ainsi qu'ils font, titubant, s'arrêtant, -grognant, criant, riant, menaçant, glissant et tombant. - -Car ils tombent.--Et vous aussi, pauvres feuilles de cyprès, vous -tomberez tout comme les feuilles des arbres allègres. Et si j'avais -encore des yeux, je verserais sur vous un pleur. Mais voilà les -avantages de la mort: si l'on n'a plus de bouche pour rire, on n'a pas -non plus d'yeux pour pleurer... Oui, vous tomberez, hélas! - - - - -LXXII. LE BIBLIOMANE - - -Il est bien possible que je supprime le chapitre précédent. Entre -autres motifs, il s'y trouve, dans les dernières lignes, une phrase qui -ressemble pas mal à une balourdise, et je ne veux pas prêter à la -critique des générations futures. - -Pensez donc: d'ici à soixante-dix ans, un individu maigre, poivre et -sel, n'aimant rien que les livres, s'incline sur la page précédente -pour y chercher ce qu'il peut bien y avoir d'absurde. Il lit, il relit, -il relit encore, mot par mot, syllabe par syllabe, les examinant -extérieurement et intérieurement, sur toutes les faces, à -contre-jour; il les époussète, les frotte sur son genou, les lave à -grande eau, et n'arrive point à trouver la sottise. - -C'est un bibliomane. Il ignore l'auteur; ce nom de Braz Cubas, il l'a en -vain cherché dans les dictionnaires biographiques. Il a trouvé le -volume, par hasard, sur l'étagère d'un bouquiniste, et l'a eu pour -deux cents reis. Après mille et mille recherches, il s'est convaincu -qu'il s'agit d'un exemplaire unique... Unique! Ô vous qui non seulement -aimez les livres, mais encore avez la passion du collectionneur, vous -connaissez bien la valeur de ce mot, et vous devinez par conséquent la -joie de notre bibliophile. Il eût refusé la couronne des Indes, la -papauté, tous les musées d'Italie et de Hollande si on lui eût offert -de les échanger contre cet unique exemplaire. D'ailleurs, si au lieu de -mes Mémoires, c'eût été un almanach, il aurait agi de la même -manière, pourvu que l'exemplaire fût unique. - -Pourtant il y a une absurdité. Notre homme demeure penché sur la page, -une loupe collée à l'œil droit, tout à l'idée de trouver l'erreur. -Il s'est promis d'écrire un mémoire succinct, où il relaterait, avec -la découverte du livre, celle qu'il cherche en ce moment. Il ne -découvre rien, et se contente de son acquisition. Il ferme le livre, le -regarde, s'approche de la fenêtre, et le montre au soleil. À ce -moment, un Cromwell ou un César passe au-dessous de lui, à la -conquête du pouvoir. Il tourne le dos, ferme la fenêtre, se jette sur -un hamac, et feuillette le livre, lentement, avec amour, à petites -gorgées... Un exemplaire unique! - - - - -LXXIII. LE GOÛTER - - -Les lignes saugrenues dont j'ai parlé m'ont gâté un autre chapitre. -Comme je ferais mieux de dire les choses d'une bonne fois, en -m'abstenant de tourner autour du pot. J'ai déjà comparé mon style à -la marche des ivrognes. Si cette comparaison vous choque, je me servirai -d'une autre, tirée de ces agréables lunchs que nous faisions avec -Virgilia dans notre petite maisonnette de _la Gamboa._ Du vin, des -fruits, des compotes: tel était le menu. Nous mangions, c'est vrai, -mais nous entrecoupions le repas de douces paroles, d'œillades, -d'enfantillages, d'une infinité de ces apartés de cœur qui -constituent le vrai langage ininterrompu de l'amour. Parfois un léger -dépit pimentait la situation, sucrée jusqu'à la fadeur. Virgilia se -réfugiait alors sur un canapé, ou allait entendre les mièvreries de -Dona Placida. Cinq ou dix minutes après, nous reprenions la causerie -comme je reprends ma narration, pour l'interrompre une autre fois. Ce -n'était pas de notre part horreur à la méthode. Nous l'invitions -même dans la personne de Dona Placida. Mais jamais elle ne voulait -s'asseoir à notre table. - ---Je finirai par croire que vous ne m'aimez pas, lui dit un jour -Virgilia. - ---Grand Dieu! s'écria la bonne dame en levant les mains au ciel; mais -si je ne vous aimais pas, Yaya[4]! qui donc aimerais-je au monde. - -Et lui prenant la main, elle la regarda si fixement que les larmes ne -tardèrent point à paraître. Virgilia lui fit force caresses, et je -mis une monnaie d'argent dans la poche de cette excellente Placida. - - - - -LXXIV. HISTOIRE DE DONA PLACIDA - - -Je n'eus pas à me repentir de ma générosité. La petite monnaie me -valut une confidence de Dona Placida, et partant un chapitre de plus -pour ces Mémoires. Quelques jours plus tard, je me trouvai seul avec -elle, et elle en profita pour me conter son histoire. - -Elle était fille naturelle d'un sacristain de l'archevêché, et d'une -femme qui faisait des pâtisseries à domicile pour les vendre en ville. -Elle avait dix ans quand son père mourut. À cet âge, elle râpait les -noix de coco et vaquai déjà aux travaux de pâtisserie compatibles -avec son âge. Lorsqu'elle eut quinze ou seize ans on la maria à un -tailleur, qui mourut peu après phtisique, en lui laissant une fille. La -jeune veuve se trouva avoir sur les bras une enfant de deux ans, et une -vieille maman fatiguée de travailler. Pour faire vivre trois personnes, -elle faisait des pâtisseries, cousait jour et nuit pour trois ou quatre -maisons de confection, et donnait des leçons à quelques enfants du -voisinage qui la payaient à raison de dix tostons par mois. Les années -s'écoulèrent ainsi, non la beauté, par le simple motif qu'elle -n'avait jamais été jolie. Pourtant des amoureux se présentèrent; -elle résista à leurs séductions. - ---Si j'avais pu rencontrer un autre mari, me disait-elle, sûrement je -me serais remariée; mais personne ne voulait m'épouser. - -Un des prétendants fut agréé par elle; quand elle se convainquit -qu'il n'était pas plus délicat que les autres, Dona Placida -l'éconduisit, quitte à pleurer beaucoup ensuite. Elle continua comme -par le passé à coudre et à écumer des chaudrons. Sa mère avait -l'acrimonie des années, de la misère et de son propre tempérament. -Elle engageait sa fille à accepter les maris de passage qui la -sollicitaient et elle s'écriait: - ---Tu as la prétention d'être meilleure que moi. Je ne sais d'où te -vient ce scrupule de personne riche. Ma chère, on a la vie qu'on peut, -et l'on ne se nourrit pas de l'air du temps. Voyez-vous ça! un brave -garçon comme l'épicier Polycarpe, le pauvre... Il te faut quelque -marquis, n'est-ce pas? - -Dona Placida me jura qu'elle ne visait pas si haut. Question de -caractère: elle voulait être mariée. Elle savait fort bien que sa -mère n'avait pas fait tant de façons, et elle connaissait plusieurs -femmes qui vivaient avec un seul homme d'une façon irréprochable; mais -elle voulait être mariée. Et ce qu'elle exigeait pour elle, elle -l'exigeait aussi pour sa fille. Elle travaillait sans répit, se -brûlait les doigts aux casseroles, les yeux à la lampe, pour vivre -sans faiblir. Elle maigrit; elle tomba malade; elle perdit sa mère qui -fut enterrée par la générosité publique, et elle continua de -travailler. Sa fille atteignit l'âge de quatorze ans; elle était de -constitution faible, et passait son temps à se laisser faire la cour -par les fainéants du voisinage. Dona Placida l'entourait de sa -surveillance, et l'emmenait avec elle quand elle allait porter son -ouvrage dans les magasins, dont le personnel clignait de l'œil en -pensant qu'elle lui cherchait un mari ou autre chose. On lui faisait des -compliments de plus ou moins bon goût. Elle reçut même des -propositions. - -Elle s'interrompit un instant et continua: - ---Ma fille s'est enfuie avec un individu dont je veux ignorer jusqu'au -nom. Elle me laissa seule, et si triste que je pensai mourir. Je n'avais -plus personne au monde; je n'étais plus jeune et ma santé s'était -affaiblie. Ce fut à cette époque que je connus la famille de Yaya. Ces -bonnes gens me donnèrent du travail, et je finis par habiter chez eux. -J'y restai plusieurs mois, un an, plus d'un an même, à coudre pour -eux. Je sortis de là après le mariage de Yaya. Depuis j'ai vécu comme -il a plu au ciel. Voyez mes doigts, voyez mes mains... Et elle me -montrait ses mains rugueuses et la pointe des doigts tout piqués au -contact des aiguilles. - ---Ces cicatrices-là, Dieu sait comment elles se forment. Heureusement -que Yaya m'a protégée, et vous aussi, Docteur... J'avais bien peur de -finir au coin de quelque rue, à demander l'aumône... - -En prononçant cette dernière phrase, elle eut un frisson. Ensuite elle -se reprit et dut se demander s'il était habile de sa part de faire une -semblable confidence à l'amant d'une femme mariée. Elle rit d'un air -gêné, se traita de sotte s'accusa de «faire des façons» comme -disait sa mère, et enfin, lassée de mon silence, elle sortit, me -laissant en contemplation devant la pointe de mes bottines. - - - - -LXXV. RÉFLEXIONS - - -Si quelqu'un de mes lecteurs a sauté le chapitre précédent, je -l'avise qu'il est nécessaire d'en prendre connaissance pour comprendre -les réflexions que je fis dès que Dona Placida fut sortie de la salle. - ---Ainsi, me dis-je, le sacristain de la cathédrale vit un jour, tandis -qu'il servait la messe, entrer une dame qui devait être sa -collaboratrice dans l'œuvre de procréation de Dona Placida. Il la -revit pendant des semaines, l'aima, et tout en allumant les candélabres -aux jours de fête, il lui faisait sans doute du pied sous les chaises. -Il lui plut et il s'unirent. De cet échange de banale luxure naquit -Dona Placida. Il est à supposer qu'elle ne parlait pas en venant au -monde; sinon, elle eût pu dire aux amateurs de ses jours: «Me voici: -pourquoi m'avez-vous fait venir?» Et le sacristain et la _sacristaine_ -de lui répondre: «Nous t'avons fait venir pour que tu te brûles les -doigts aux chaudrons, les yeux à la couture, que tu manges mal ou pas -du tout, que tu ailles à l'aventure, malade un jour, bien portante le -lendemain, puis de nouveau malade et de nouveau guérie, triste ou -désespérée, puis résignée à ton sort, mais toujours les mains au -chaudron et les doigts à la couture, jusqu'au moment où tu finiras -dans la boue ou sur un lit d'hôpital. Voilà pourquoi nous t'avons fait -venir dans un moment de sympathie.» - - - - -LXXVI. LE FUMIER - - -Brusquement, ma conscience hésita. Elle m'accusa d'avoir fait capituler -l'honnêteté de Dona Placida, de l'avoir ravalée à un rôle suspect, -après une longue vie de travail et de privations. Le métier -d'entremetteuse ne vaut pas mieux que celui de concubine, et c'est à -force d'argent et de compromis que j'avais obtenu d'elle ses services. -Pendant une dizaine de minutes je ne sus que répondre aux arguments de -ma conscience qui m'objectait encore d'avoir mis à profit la -nécessité, la gratitude, et la fascination que Virgilia exerçait sur -l'ex-couturière. Elle me remémora la résistance de Dona Placida -pendant les premiers jours, ses grimaces, ses réticences, ses regards -baissés, et ma constance à supporter tout cela pour arriver à la -vaincre. Et elle me censura de nouveau avec une vive et nerveuse -irritation. - -J'avouai qu'il en était ainsi, mais j'alléguai que la vieillesse de -Dona Placida était dorénavant à l'abri de la mendicité, ce qui -faisait compensation. N'étaient mes amours, et probablement Dona -Placida était vouée à la triste fin de tant d'autres créatures -humaines. D'où l'on peut conclure que le vice est souvent le fumier de -la vertu. Cela n'empêche que la vertu ne soit une fleur saine et -parfumée. La conscience fut de mon avis, et j'allai ouvrir la porte à -Virgilia. - - - - -LXXVII. ENTREVUE - - -Virgilia entra souriante et tranquille. Le temps avait emporté ses -craintes. Quel charme j'éprouvais, pendant les premiers jours, à la -voir survenir toute tremblante et honteuse! Elle arrivait en voiture, le -visage couvert d'un voile, enveloppée d'une espèce de manteau qui -dissimulait les ondulations de sa taille. La première fois, elle se -jeta sur le canapé, rougissante, palpitante, les regards à terre. Et -franchement! jamais elle ne me parut si belle; peut-être parce que je -me sentais plus flatté dans mon amour-propre. - -Maintenant, comme je viens de le dire, c'en était fait de ses craintes -et de ses tourments. Nos entrevues en arrivaient à la période -chronométrique. L'intensité de l'amour était la même; seulement, la -flamme n'était plus agitée comme les premiers jours. C'était -maintenant un faisceau de rayons tranquilles et constants, quelque chose -comme un mariage. - ---Je suis très fâché contre toi, me dit-elle en s'asseyant. - ---Pourquoi? - ---Parce que nous t'avons attendu hier. Tu m'avais promis la visite, et -Damian m'a demandé plusieurs fois si tu ne viendrais pas au moins -prendre le thé. Pourquoi n'es-tu pas venu? - -J'avais en effet manqué à ma parole, mais la faute en était toute à -Virgilia. Questions de jalousie. Cette femme splendide connaissait sa -beauté, aimait à s'entendre louer discrètement ou à haute voix. -L'avant-veille, chez la baronne, elle avait dansé deux fois avec le -même galantin, après avoir écouté ses fadaises dans l'angle d'une -croisée. Elle était si infatuée, si enflée, si satisfaite -d'elle-même... Quand elle vit entre mes sourcils la ride interrogative -et menaçante, elle n'en eut pas le moindre émoi; elle ne devint pas -subitement sérieuse. Elle envoya tout simplement promener le muscadin -et ses galanteries. Puis elle vint à moi, me prit le bras, m'emmena -dans une autre salle, et se plaignit d'être fatiguée et d'un tas -d'autres choses, de l'air puéril qu'elle prenait en certaines -occasions; et je l'écoutai sans presque lui répondre. - -Il m'en coûtait de répondre à sa question, mais enfin je lui donnai -le motif de mon absence... Non! éternelles étoiles, jamais je ne vis -regards plus surpris. La bouche à demi ouverte, les sourcils en arc, -une stupéfaction visible, tangible, indéniable, telle fut la première -réponse de Virgilia. Elle branla la tête avec un sourire de pitié et -de tendresse qui me confondit: - ---Quelle idée! - -Et elle alla retirer son chapeau, tranquille et joviale comme une petite -fille qui revient de l'école. J'étais assis, elle se rapprocha de moi -et me battit sur le front avec un seul doigt en répétant: «Quelle -folie!» Force me fut de rire, et nous en finîmes par des -plaisanteries. Il est clair que je m'étais trompé. - - - - -LXXVIII. LA PRÉSIDENCE - - -Quelques mois se passèrent, et un certain jour Lobo Neves entra en -disant que peut-être il irait prendre le gouvernement d'une province. -Je considérai Virgilia qui pâlit. Il s'aperçut de son émotion et lui -dit: - ---Cette perspective ne paraît pas te sourire, Virgilia. - -Elle secoua négativement la tête. - ---Pas précisément, dit-elle. - -Ils en restèrent là; mais le même soir, Lobo Neves reparla du projet -avec un peu plus d'insistance que dans l'après-midi. Deux jours après, -il déclara à sa femme que c'était chose faite. Virgilia ne put -dissimuler son ennui. Il alléguait les nécessités politiques. - ---Je ne saurais refuser ce que l'on me demande. Il y va de notre avenir, -de ton blason, mon amour, car j'ai juré que tu seras marquise, et tu -n'es même pas baronne. Tu diras que je suis ambitieux; et je le suis en -effet. Mais il ne faut pas couper les ailes à mon ambition. - -Virgilia ne savait que faire. Le lendemain, je la trouvai qui -m'attendait toute triste dans notre petite maison de la Gamboa. Elle -avait tout dit à Dona Placida, et celle-ci cherchait à la consoler -comme elle pouvait. Je n'étais pas moins abattu. - ---Tu nous accompagneras, me dit Virgilia. - ---Es-tu folle? tu n'y penses pas! - ---Mais alors... - ---Il faut renverser ce projet. - ---Impossible. - ---Il a déjà accepté? - ---Il paraîtrait. - -Je me levai, je lançai mon chapeau sur une chaise, et je commençai à -marcher de long en targe, sans rien trouver. J'avais beau m'efforcer, -aucune solution ne se présentait à mon esprit. Enfin je m'approchai de -Virgilia, qui était assise, et je lui pris la main. Dona Placida s'en -alla à la fenêtre. - ---Toute ma destinée est dans cette petite main, lui dis-je. Tu en es -responsable. Agis comme tu jugeras devoir le faire. - -Virgilia fit un geste de désespoir. J'allai m'accouder à une console -en face d'elle, et nous nous tûmes pendant quelques instants. On -n'entendait que l'aboiement d'un chien, et je crois aussi la rumeur de -l'eau qui venait mourir sur la plage. Comme elle continuait à se taire, -je la regardai. Elle tenait les yeux baissés, fixes, amortis, et ses -mains étaient croisées sur ses genoux, dans une attitude de suprême -angoisse. Dans toute autre occasion, je me serais jeté à ses pieds, -pour lui prodiguer mes raisonnements et ma tendresse. Mais cette fois, -il fallait la résoudre à l'effort, au sacrifice, à la responsabilité -de notre vie commune, et par conséquent l'abandonner à elle-même. -C'est ce que je fis. - ---Je le répète, dis-je, notre bonheur est entre tes mains. - -Virgilia voulut me retenir, mais j'avais déjà franchi la porte. -J'entendis encore un bruit de sanglots, et j'avoue que je fus sur le -point de revenir, pour essuyer ses larmes sous mes baisers. Mais je me -dominai, et je partis. - - - - -LXXIX. MOYEN TERME - - -Je n'en finirais pas si je voulais conter tout au long ce que je -souffris pendant les premières heures. J'oscillais entre des impulsions -diverses. La pitié me poussait à aller trouver Virgilia, et un autre -sentiment, l'égoïsme, peut-être, m'ordonnait de rester. Ces deux -forces avaient, je crois, la même intensité; elles m'investissaient en -même temps et se faisaient équilibre, avec une égale ardeur, et -aucune ne cédait définitivement. Parfois, je sentais une pointe de -remords. Il me semblait que j'abusais de la faiblesse d'une femme -aimante et coupable, sans rien risquer de moi-même. Mais quand je me -sentais prêt à capituler, l'amour revenait avec ses conseils -égoïstes, et je demeurais irrésolu et inquiet, désireux de la voir, -et craignant que sa vue ne me poussât à partager avec elle la -responsabilité de la solution. - -Je trouvai enfin un moyen terme entre l'égoïsme et la pitié. J'irais -la voir chez elle, rien que chez elle, sans qu'il me soit possible de -lui parler, et dans l'attente de l'effet de mon intimation. De la sorte, -je jugeais pouvoir concilier les deux forces. Mais en écrivant ces -lignes, je vois bien que cette compromission était une farce, et que la -pitié était encore une forme de l'égoïsme, et que ma résolution -d'aller consoler Virgilia n'était, au fond, qu'une suggestion de ma -propre souffrance. - - - - -LXXX. LE SECRÉTAIRE - - -Le jour suivant, dans la soirée, j'allai effectivement chez Lobo Neves. -Je le trouvai en gaîté et Virgilia, la mine sombre. Je jurerais -qu'elle se sentit consolée quand nos regards se croisèrent, brillants -de curiosité et humides de tendresse. Lobo Neves me conta les plans -qu'il avait formés pour sa présidence, m'exposa les difficultés -locales, ses espérances et ses résolutions. Il était si content, si -rempli d'espérances. Virgilia feignit de lire un livre, auprès la -table, mais par-dessus la page, elle me regardait de temps à autre, -interrogative et anxieuse. - ---Le plus triste, me dit tout à coup Lobo Neves, c'est que je n'ai pas -encore trouvé de secrétaire. - ---Non? - ---Non; et il m'est venu une idée. - ---Ah! - ---Une idée... Que diriez-vous d'une promenade dans le Nord? - -Je ne sais trop ce que je lui répondis. - ---Vous êtes riche, continua-t-il. Vous n'avez point besoin d'un maigre -salaire. Mais vous me feriez plaisir en m'accompagnant comme -secrétaire. - -Mon esprit fit un saut en arrière, comme s'il eût découvert un -serpent devant lui. Je regardai Lobo Neves, fixement, impérieusement, -cherchant à découvrir en lui quelque pensée occulte... Mais non: son -regard venait droit et franc, la tranquillité de son visage n'avait -rien de forcé; elle était assaisonnée d'allégresse. Je respirai, et -n'eus pas le courage de regarder du côté de Virgilia. Je sentis son -regard qui me suppliait par-dessus les pages, et je répondis que oui, -que j'étais prêt à l'accompagner. En vérité, un président une -présidente, un secrétaire, c'était résoudre le problème d'une -façon administrative. - - - - -LXXXI. LA RÉCONCILIATION - - -Pourtant, dès que je me trouvai dehors, j'hésitai. Je me demandai si -je n'allais pas exposer d'une façon insensée la réputation de -Virgilia, et s'il n'y avait pas d'autre moyen de concilier l'État et la -Gamboa. Je ne trouvai rien. Le lendemain, au saut du lit, mon parti -était pris d'accepter la nomination. À midi, le domestique vint me -dire qu'une dame, couverte d'un voile, m'attendait dans le salon. J'y -courus; c'était ma sœur Sabine. - ---Les choses ne sauraient durer comme elles vont me dit-elle; une fois -pour toutes, faisons la paix. Notre famille disparaît peu à peu; il -n'est que temps de nous réconcilier. - ---Je ne demande pas mieux, m'écriai-je en lui ouvrant les bras. - -Je m'assis à côté d'elle; je lui parlai de son mari, de sa fille, de -leurs affaires, de tout. Elle était satisfaite; sa fille était jolie -comme les amours; son mari viendrait avec elle, si j'y consentais. - ---Comment donc! mais c'est moi-même qui irai le voir. - ---Vraiment? - ---Parole d'honneur! - ---Allons! tant mieux! Finissons-en d'une fois avec nos vieilles -brouilles. - -Je la trouvai plus grasse, et même rajeunie. Elle paraissait avoir -vingt ans, et elle en comptait sûrement plus de trente. Elle arrivait -gracieuse, affable, franche et sans ressentiment apparent. Nous nous -contemplions en silence, la main dans la main, parlant de tout et de -rien, comme deux amoureux. Mon enfance ressuscitait ainsi, alerte et -blonde. Les années dégringolaient devant moi comme les châteaux de -cartes avec lesquels je jouais tout petit, et j'apercevais à leur place -la maison familiale, nos parents et nos fêtes. J'étais vraiment ému. -Je me contenais pourtant; mais un barbier du voisinage ayant eu l'idée -de taquiner son classique violon, cette voix du passé nasillarde et -mélancolique m'émut à tel point que... - -Ses yeux à elle ne se mouillèrent pas. Elle n'avait point hérité de -la fleur jaune et morbide. Qu'importe! C'était ma sœur, mon sang, un -peu de la chair de notre mère; je le lui dis avec tendresse, avec -sincérité... Tout à coup l'on trappe à la porte. Je vais ouvrir, -c'était une gamine de cinq ans. - ---Entre, Sara, dit Sabine. - -C'était ma nièce. Je l'enlevai de terre, je l'embrassai à diverses -reprises. La petite, ne sachant ce qui lui arrivait, me repoussait de sa -petite main, en se courbant pour descendre. Et voici que j'aperçois un -chapeau, puis une tête. C'était Cotrim lui-même, et je fus si ému -que j'abandonnai la fille pour me lancer dans les bras du père. Il est -possible que cette effusion n'ait pas été de son goût, car il parut -en être gêné. Simple prologue. Au bout d'un instant, nous causions -comme de vieux amis. Aucune allusion au passé, beaucoup de projets pour -l'avenir, promesses sur promesses de dîner les uns chez les autres. Je -déclarai à cette occasion que nos réunions souffriraient peut-être -quelque interruption, pendant un voyage que j'allais entreprendre dans -le Nord. Sabine regarda Cotrim, et celui-ci regarda Sabine. Tous deux -tombaient d'accord que ce projet n'avait pas le sens commun. Que diable -est-ce que j'allais faire dans le Nord? C'était dans la capitale, en -pleine capitale que je devais briller parmi les jeunes hommes de ma -génération. En vérité, aucun ne pouvait se comparer à moi. Lui, -Cotrim, ne me perdait pas de vue, et en dépit d'une brouille ridicule, -il avait toujours considéré mes triomphes avec intérêt et avec joie. -Il écoutait ce que l'on disait à mon égard dans les rues et dans les -salons, un concert de louanges et d'admiration. Et j'irais m'enterrer en -province, inutilement, pendant de longs mois. À moins qu'il ne s'agit -de politique. - ---Justement, répondis-je. - ---Même en ce cas, dit-il au bout d'un instant. - -Et après un nouveau silence: - ---Quoi qu'il en soit, nous t'attendons aujourd'hui à dîner. - ---Certainement, dis-je; mais demain ou après-demain, c'est vous qui -viendrez partager mon repas. - ---Je ne sais pas trop, objecta Sabine; une maison de garçon... Tu -devrais te marier, frérot. Je veux aussi avoir une nièce, sais-tu! - -Cotrim réprima un mouvement involontaire que je ne compris pas. Peu -importe, la réconciliation d'une famille vaut bien un geste -énigmatique. - - - - -LXXXII. QUESTION DE BOTANIQUE - - -Laissons dire les hypocondriaques: la vie est une douce chose. C'est ce -que je pensais en voyant Sabine, son mari et sa fille, descendre en -débandade les escaliers, tout en faisant monter vers moi de douces -paroles et que j'en faisais descendre d'autres jusqu'à eux. Je -continuai à me sentir heureux. J'aimais une femme, j'avais la confiance -du mari; tous les deux m'emmenaient comme secrétaire, et je me -réconciliais avec les miens. Que pouvais-je désirer de plus en -vingt-quatre heures? - -Ce jour-là même, pour tâter l'opinion, je commençai à répandre le -bruit de mon prochain départ pour le Nord, en qualité de secrétaire -du président d'une province, afin de réaliser certains projets -politiques que j'avais en vue. J'en parlai rue d'Ouvidor, et le jour -suivant au Pharoux et au théâtre. Des gens établissant une -corrélation entre ma nomination et celle de Lobo Neves, qui était -déjà dans l'air, souriaient malicieusement ou me battaient sur -l'épaule. Au théâtre une dame me dit que c'était pousser bien loin -l'amour de la sculpture, faisant ainsi allusion à la plastique de -Virgilia. Mais l'allusion la plus transparente fut faite trois jours -plus tard chez Sabine, par un vieux chirurgien, nommé Garcez, petit de -taille, trivial et bavard, qui aurait pu atteindre à soixante-dix, à -quatre-vingts, à quatre-vingt-dix ans, sans jamais acquérir cette -dignité austère qui est le charme des vieillards. La vieillesse -ridicule est sans doute la dernière, mais aussi la plus triste des -surprises de notre humanité. - ---Je sais que cette fois-ci vous allez vous mettre à traduire Cicéro, -me dit-il en apprenant mon voyage. - ---Cicéro! s'écria Sabine. - ---Mais oui, votre frère est un excellent latiniste. Il traduit Virgile -à la lecture. Remarquez que j'ai dit Virgile et non Virgilia... Ne -confondons pas. - -Et il riait d'un gros rire, bas et frivole. Sabine me regarda; elle -craignait quelque réplique de ma part; quand elle me vit sourire, elle -fit de même et se détourna pour cacher son geste. Les autres personnes -présentes me considéraient avec indulgence et sympathie. Il était -clair qu'on ne leur avait rien appris qu'ils ne sussent de longue date. -Mes amours étaient bien plus connues que je ne pouvais le supposer. Et -pourtant je souris, d'un sourire court, fugitif et bavard comme les pies -de Cintra. Virgilia était une belle faute, et rien n'est plus facile à -confesser. Au commencement, je prenais une mine renfrognée, quand on y -faisait allusion. Mais en réalité je sentais au dedans de moi une -impression suave et flatteuse. Une fois pourtant, il m'arriva de -sourire, et je continuai dans la suite. Comment expliquer ce -phénomène? Pour moi je ne trouve qu'une explication plausible: tout -d'abord, mon contentement, étant intérieur, était pour ainsi dire en -bourgeon. Avec le temps il s'épanouit en une fleur, et apparut aux yeux -de tous. Simple question de botanique. - - - - -LXXXIII. 13 - - -Cotrim m'arracha à ces agréables pensées en m'emmenant dans -l'embrasure de la fenêtre. «Voulez-vous un conseil? me dit-il, -n'entretenez pas ce voyage: ce serait insensé et périlleux. - ---Pourquoi? - ---Ne faites pas l'ignorant. Ce serait dangereux, fort dangereux. Ici, -dans la capitale, une intrigue comme la vôtre disparaît dans la -multitude des intérêts et des gens. Mais en province, le cas est -autre. Quand il s'agit de personnages politiques, il se complique -encore. Les journaux de l'opposition s'empareront de l'aventure, dès -qu'ils en auront vent; on en fera des gorges chaudes, on vous tournera -en ridicule. - ---Mais je ne comprends pas bien... - ---Eh! si, vous comprenez fort bien. Vraiment, il serait étrange que -vous niiez, à nous, qui sommes vos amis, ce que les indifférents -n'ignorent pas. Voilà des mois que l'on m'a mis au courant. Encore une -fois, abstenez-vous de ce voyage. Supportez l'absence, cela vaudra -mieux. Vous éviterez un grand scandale et vous vous épargnerez bien -des ennuis.» - -Cela dit, il s'éloigna. Je demeurai, les yeux fixés sur le quinquet du -coin de rue, un vieux lampion à huile, triste, obscur et recourbé -comme un point d'interrogation. Que faire? C'était le cas d'Hamlet: ou -lutter contre la fortune et la soumettre, ou m'incliner devant elle. En -d'autres termes: embarquer ou ne pas embarquer, telle était la -question. Le quinquet ne répondait point. Les paroles de Cotrim -résonnaient dans mon souvenir, d'une façon bien différente de celles -de Garcez. Peut-être Cotrim avait-il raison, mais pouvais-je me -séparer de Virgilia? - -Sabine s'approcha de moi, et me demanda à quoi je pensais. - ---À rien, lui répondis-je; j'ai sommeil et Je vais dormir. - -Elle me contempla quelques instants en silence: - ---Je sais bien ce qu'il te faudrait, me dit-elle. Tu as besoin de te -marier. Laisse-moi faire, je vais te trouver une jeune fille qui fasse -ton affaire... - -Je sortis de là, triste et désorienté. Tout en moi était prêt au -voyage: l'esprit et le cœur. Et voilà que surgit devant moi le portier -des convenances qui se refuse à me laisser embarquer sans que j'exhibe -mon passage. J'envoyai au diable les convenances, et avec elles la -constitution, le corps législatif, le ministère, tout enfin. - -Le lendemain, j'ouvre un journal politique et j'y lis que, par décrets -du 13, Lobo Neves et moi avions été nommés, respectivement, -président et secrétaire pour la province de ***. J'envoyai -immédiatement un mot à Virgilia, et deux heures après, j'allai me -rencontrer avec elle à la Gamboa. Pauvre Dona Placida! elle était -chaque fois plus triste. Elle me demanda si nous oublierions notre -vieille amie, si la province était éloignée, si nous y demeurerions -longtemps. Je la consolai de mon mieux; mais moi-même j'avais besoin -d'être réconforté. L'objection de Cotrim me poursuivait. Virgilia -survint au bout d'un instant, légère comme une hirondelle. Mais en me -voyant tout morose, elle changea de visage. - ---Qu'y a-t-il? - ---J'hésite, je ne sais trop si je dois accepter. - -Virgilia, prise d'un fou rire, se laissa aller sur le canapé. - ---Pourquoi? dit-elle. - ---C'est braver l'opinion... - ---Mais puisque nous ne partons plus. - ---Comment ça! - -Elle me dit alors que son mari allait refuser la nomination, pour un -motif qui lui avait été confié sous toute réserve. «C'est puéril, -lui avait-il dit, c'est ridicule, en somme, mais pour moi, la raison que -j'ai de rester est puissante.» Le décret était signé du 13, et ce -nombre lui rappelait de tristes souvenirs. Son père était mort un 13! -treize jours après un dîner où se trouvaient treize personnes! La -maison où sa mère était morte portait le numéro 13; etc. C'était un -nombre fatidique. Une pouvait donner une semblable raison au ministre; -il alléguerait des motifs personnels. Je demeurai assez surpris, comme -doit l'être le lecteur, de ce sacrifice à un nombre, sacrifice qui -devait être sincère, étant donnée l'ambition de Lobo Neves. - - - - -LXXXIV. LE CONFLIT - - -Ô nombre fatidique, combien de fois ne t'ai-je pas béni! Ainsi durent -le bénir les vierges de Thebes, jument à crinière rousse, qu'on leur -substitua à l'occasion du sacrifice de Pelopidas, belle jument que l'on -immola, couverte de fleurs, sans que personne lui consacrât une parole -de regrets. Cette parole, je la prononce, moi, non seulement à cause de -ta triste fin, mais parce qu'il n'est pas impossible que, parmi les -vierges sauvées par toi, il se trouvât une ancêtre des Cubas. Nombre -fatidique, nous te dûmes le salut. Le mari se garda bien de m'avouer la -cause de son refus. Il me dit aussi qu'il avait ses motifs particuliers, -et l'air sérieux, convaincu, avec lequel je l'écoutai fait honneur à -la dissimulation humaine. Il cachait mal son ennui. Il parlait peu, -s'enfermait chez lui, passait le temps à lire. D'autres fois, il -ouvrait les portes, causait et riait avec affectation. Il souffrait -doublement. Son ambition lui reprochait ses scrupules; il hésitait; -peut-être se repentait-il; mais si l'alternative s'était -représentée, il eut agi la seconde fois comme la première dans sa -superstition invétérée. Il doutait de cette superstition sans pouvoir -s'en dépêtrer. Cette persistance d'un sentiment, odieux à l'individu -qui en était la victime, est un phénomène digne de quelque attention. -Mais je préfère la parfaite ingénuité de Dona Placida lorsqu'elle -avouait qu'elle ne pouvait voir un soulier avec la semelle en l'air, -sans le retourner aussitôt. - ---Pourquoi? - ---Ça porte malheur. - -C'était son unique réponse, qui valait pour elle le livre de la -Sagesse: «Ça porte malheur». On lui avait appris cela quand elle -était enfant et, sans plus ample informé, elle l'acceptait comme -article de foi. Au contraire, quand on parlait d'indiquer une étoile -avec le doigt, elle savait parfaitement qu'il résulte de ce geste une -verrue. - -Une verrue ou autre chose, peu importe, pourvu que ce ne soit pas la -perte d'un poste de président de province. On tolère une superstition -gratuite ou à bon marché. Le cas est plus grave, lorsque cette -superstition dérange toute une existence. C'était celui de Lobo Neves, -avec, en plus, le doute et la crainte du ridicule. Ajoutez à cela que -le ministre ne crut pas aux motifs particuliers. Il attribua le refus de -Lobo Neves à des manœuvres politiques; son erreur avait des apparences -de vraisemblance. Il battit froid à Lobo Neves, et communiqua sa -défiance à ses collègues. Des incidents se produisirent, et avec le -temps, le président résignataire tomba dans l'opposition. - - - - -LXXXV. AU SOMMET DE LA MONTAGNE - - -Celui qui échappe à un péril aime la vie avec une recrudescence -d'intensité. Je me mis à aimer Virgilia avec une ardeur nouvelle -après avoir été sur le point de la perdre, et elle fit de même à -mon égard. Ainsi la présidence raviva la passion primitive. Ce fut la -drogue qui nous rendit plus cher notre amour et lui donna une plus -délectable saveur. Pendant les premiers jours après cette aventure -nous imaginions à plaisir quelles eussent été les tristesses de la -séparation, de part et d'autre, à mesure que l'océan se fût étendu -entre nous comme un tissu élastique. Et semblables à des enfants qui -se jettent au cou de leurs mères pour fuir d'une simple grimace, nous -fuyions le péril supposé en nous jetant aux bras l'un de l'autre. - ---Ma bonne Virgilia! - ---Mon amour! - ---Tu m'appartiens, n'est-ce pas? - ---Oh! oui, je suis à toi... - -Et c'est ainsi que nous renouâmes notre intrigue, comme la sultane -Schéhérazade le fil de ses contes. Ce fut, je crois, le point -culminant de notre amour, le sommet de la montagne d'où nous -aperçûmes, pendant quelque temps, les vallées de l'est et de l'ouest, -et au-dessus de nous, le ciel tranquille et bleu. Ensuite, nous -commençâmes à descendre la côte, les mains liées ou détachées -l'une de l'autre, mais dans une descente progressive et ininterrompue. - - - - -LXXXVI. LE MYSTÈRE - - -Au revers de la colline, comme je la trouvais un peu différente -d'elle-même, l'air un peu fatiguée, peut-être, je lui demandai ce -qu'elle avait. Elle se tut, fit un geste d'ennui, de malaise, de -fatigue. J'insistai, elle me dit que... Un frisson subtil parcourut tout -son corps. Ce fut une sensation forte, rapide, singulière, que je ne -jurais fixer sur le papier. Je lui pris les mains, je l'attirai à moi, -je l'embrassai sur le front, avec une délicatesse de zéphyr et une -gravité d'Abraham. Elle frissonna, me prit la tête entre les mains, me -regarda dans les yeux, et me fit une caresse maternelle. Voilà un -mystère: laissons au lecteur le temps de le déchiffrer. - - - - -LXXXVII. GÉOLOGIE - - -À cette époque, il arriva un malheur: Viegas mourut. Il mourut tout à -coup, chargé de soixante-dix hivers, suffoquant d'asthme, désarticulé -par le rhumatisme, avec une lésion du cœur par-dessus le marché. Ce -fut un des fins apréciateurs de notre intrigue. Virgilia fondait de -grandes espérances sur ce vieux parent, avare comme un sépulcre; elle -comptait bien qu'il laisserait quelque héritage, non pas à elle, mais -à son fils. Lobo Neves, s'il nourrissait les mêmes espérances, les -étouffait ou tout au moins les dissimulait. Il faut bien le dire, il y -avait chez Lobo Neves une certaine dignité fondamentale, une couche de -granit, qui résistait au commerce des hommes. Quant aux autres couches -plus superficielles, le torrent limoneux de la vie les a emportées. Si -le lecteur se souvient du chapitre XXIII, il remarquera que pour la -seconde fois je compare la vie à un torrent boueux; mais cette fois, -j'ajoute un adjectif: perpétuel. Et Dieu sait la puissance d'un -adjectif, principalement dans un pays nouveau et chaud. - -C'est une nouveauté dans ce livre que l'étude de la géologie morale -de Lobo Neves, et probablement aussi du monsieur qui est en train de me -lire. Oui, ces couches du caractère, que la vie altère, conserve ou -dissout, ces couches mériteraient qu'on leur consacrât un chapitre, et -si je ne l'écris point, c'est pour ne pas allonger cette narration. Je -dirai seulement que l'homme le plus honnête que j'ai rencontré dans ma -vie fut un certain Jacob Medeiros ou Jacob Valladares, je ne me rappelle -plus bien; Jacob Rodriguez je crois: enfin Jacob. C'était la probité -en personne. Il aurait pu devenir riche; il lui eût suffi de vaincre un -petit scrupule; il ne voulut pas; et il laissa échapper quatre cents -_contos_, ce qui est un joli denier. Sa probité était tellement -exemplaire, qu'elle en arrivait à être minutieuse et fatigante. Un -jour que nous nous trouvions chez lui en tête à tête, et causant -allègrement, on vint lui dire que le Dr B..., qui n'était pas amusant -toimer Virgilia avec une ardeur nouvelle -après avoir été sur le point de la perdre, et elle fit de même à -mon égard. Ainsi la présidence raviva la passion primitive. Ce fut la -drogue qui nous rendit plus cher notre amour et lui donna une plus -délectable saveur. Pendant les premiers jours après cette aventure -nous imaginions à plaisir quelles eussent été les tristesses de la -séparation, de part et d'autre, à mesure que l'océan se fût étendu -entre nous comme un tissu élastique. Et semblables à des enfants qui -se jettent au cou de leurs mères pour fuir d'une simple grimace, nous -fuyions le péril supposé en nous jetant aux bras l'un de l'autre. - ---Ma bonne Virgilia! - ---Mon amour! - ---Tu m'appartiens, n'est-ce pas? - ---Oh! oui, je suis à toi... - -Et c'est ainsi que nous renouâmes notre intrigue, comme la sultane -Schéhérazade le fil de ses contes. Ce fut, je crois, le point -culminant de notre amour, le sommet de la montagne d'où nous -aperçûmes, pendant quelque temps, les vallées de l'est et de l'ouest, -et au-dessus de nous, le ciel tranquille et bleu. Ensuite, nous -commençâmes à descendre la côte, les mains liées ou détachées -l'une de l'autre, mais dans une descente progressive et ininterrompue. - - - - -LXXXVI. LE MYSTÈRE - - -Au revers de la colline, comme je la trouvais un peu différente -d'elle-même, l'air un peu fatiguée, peut-être, je lui demandai ce -qu'elle avait. Elle se tut, fit un geste d'ennui, de malaise, de -fatigue. J'insistai, elle me dit que... Un frisson subtil parcourut tout -son corps. Ce fut une sensation forte, rapide, singulière, que je ne -jurais fixer sur le papier. Je lui pris les mains, je l'attirai à moi, -je l'embrassai sur le front, avec une délicatesse de zéphyr et une -gravité d'Abraham. Elle frissonna, me prit la tête entre les mains, me -regarda dans les yeux, et me fit une caresse maternelle. Voilà un -mystère: laissons au lecteur le temps de le déchiffrer. - - - - -LXXXVII. GÉOLOGIE - - -À cette époque, il arriva un malheur: Viegas mourut. Il mourut tout à -coup, chargé de soixante-dix hivers, suffoquant d'asthme, désarticulé -par le rhumatisme, avec une lésion du cœur par-dessus le marché. Ce -fut un des fins apréciateurs de notre intrigue. Virgilia fondait de -grandes espérances sur ce vieux parent, avare comme un sépulcre; elle -comptait bien qu'il laisserait quelque héritage, non pas à elle, mais -à son fils. Lobo Neves, s'il nourrissait les mêmes espérances, les -étouffait ou tout au moins les dissimulait. Il faut bien le dire, il y -avait chez Lobo Neves une certaine dignité fondamentale, une couche de -granit, qui résistait au commerce des hommes. Quant aux autres couches -plus superficielles, le torrent limoneux de la vie les a emportées. Si -le lecteur se souvient du chapitre XXIII, il remarquera que pour la -seconde fois je compare la vie à un torrent boueux; mais cette fois, -j'ajoute un adjectif: perpétuel. Et Dieu sait la puissance d'un -adjectif, principalement dans un pays nouveau et chaud. - -C'est une nouveauté dans ce livre que l'étude de la géologie morale -de Lobo Neves, et probablement aussi du monsieur qui est en train de me -lire. Oui, ces couches du caractère, que la vie altère, conserve ou -dissout, ces couches mériteraient qu'on leur consacrât un chapitre, et -si je ne l'écris point, c'est pour ne pas allonger cette narration. Je -dirai seulement que l'homme le plus honnête que j'ai rencontré dans ma -vie fut un certain Jacob Medeiros ou Jacob Valladares, je ne me rappelle -plus bien; Jacob Rodriguez je crois: enfin Jacob. C'était la probité -en personne. Il aurait pu devenir riche; il lui eût suffi de vaincre un -petit scrupule; il ne voulut pas; et il laissa échapper quatre cents -_contos_, ce qui est un joli denier. Sa probité était tellement -exemplaire, qu'elle en arrivait à être minutieuse et fatigante. Un -jour que nous nous trouvions chez lui en tête à tête, et causant -allègrement, on vint lui dire que le Dr B..., qui n'était pas amusant -tous les jours, demandait à le voir. Jacob fit répondre qu'il n'y -était pas. - ---Ça ne prend pas, cria une voix dans le corridor; je suis déjà dans -la place. - -C'était effectivement le Dr B... qui apparut à la porte du salon. -Jacob alla à sa rencontre, en affirmant qu'il avait entendu le nom -d'une autre personne, car il avait le plus grand plaisir à le voir. Ces -protestations nous valurent une heure d'ennui mortel. Jacob tira sa -montre de sa poche, et le Dr B... lui demanda s'il allait sortir. - ---Avec ma femme, dit Jacob. - -B... s'en alla, et nous respirâmes. Quand nous eûmes fini de respirer, -je dis à Jacob qu'il venait de mentir quatre fois, en moins de deux -heures: d'abord en faisant dire qu'il n'y était pas, ensuite en -feignant une trompeuse allégresse; troisièmement en disant qu'il -allait sortir; quatrièmement en ajoutant: «avec ma femme». Jacob -réfléchit un instant; ensuite il se rendit à la justesse de mon -observation; mais il s'excusa en disant que la véracité absolue est -incompatible avec un état social avancé, et que la paix d'une cité -civilisée ne se peut obtenir que par des mensonges réciproques... Ah! -je me rappelle, maintenant: il s'appelait Jacob Tavares. - - - - -LXXXVIII. LE MALADE - - -Point n'est besoin de dire que je réfutai cette pernicieuse doctrine -par les plus élémentaires arguments. Mais il était tellement vexé de -mon observation qu'il résista jusqu'à la fin, avec une certaine -véhémence, peut-être pour calmer sa conscience. - -Le cas de Virgilia était un peu plus grave; elle était moins -scrupuleuse que son mari; elle manifestait clairement les espérances -qu'elle couvait au sujet de l'héritage; elle comblait son parent -d'aménités, elle l'entourait de tous les petits soins capables de -mériter au moins un codicille. Enfin, elle l'adulait; mais j'ai -remarqué que l'adulation des femmes est différente de celle des -hommes. L'une va jusqu'à la servilité; l'autre se confond avec -l'affection. Les courbes gracieuses, les douces paroles, la faiblesse -physique même de la femme, donnent à sa flatterie une couleur locale, -un aspect légitime. Peu importe l'âge de celui qui en est l'objet; la -femme aura toujours pour lui des airs de mère ou de sœur,--ou encore -d'infirmière, autre office féminin, pour lequel il manquera toujours -à l'homme un _quid_, un fluide, un je ne sais quoi. - -C'est ce que je me disais en moi-même, tandis que Virgilia entourait le -vieux parent de petits soins. Elle allait le recevoir à l'entrée, -bavardeuse et souriante, elle lui prenait des mains sa canne et son -chapeau et lui offrait le bras pour l'accompagner jusqu'à un fauteuil, -ou plutôt jusqu'à son fauteuil, car il y avait chez elle la «chaise -de Viegas», meuble spécial, dorloteur, à l'usage de convalescents ou -de vieillards. Ensuite, selon la chaleur ou la brise, elle allait fermer -ou bien ouvrir la fenêtre, avec toutes sortes de précautions, pour -qu'il ne se trouvât pas dans un courant d'air. - ---Alors, ça va mieux, aujourd'hui. - ---Non, j'ai mal passé la nuit: ce diable d'asthme ne me quitte pas. - -Et il soufflait en se remettant peu à peu des fatigues de l'entrée et -de la montée des escaliers, car, en ce qui concerne la promenade, il la -faisait toujours en voiture. Virgilia s'asseyait ensuite sur un -tabouret, tout près du malade et les mains sur les genoux de celui-ci. -Sur ces entrefaites, Nhônhô faisait son entrée dans le salon, non pas -en gambadant à sa manière habituelle, mais discret, tendre et -sérieux. Viegas l'aimait beaucoup. - ---Viens ici, Nhônhô, disait-il; et introduisant avec effort sa main -dans son ample poche, il en tirait une petite boîte de pastilles, en -mettait une dans sa bouche, et donnait l'autre à l'enfant. Des -pastilles antiasthmatiques: le petit disait qu'il les trouvait fort -bonnes. - -À chaque visite, c'était le même cérémonial aux variantes près. -Viegas aimait à jouer aux dames, et Virgilia lui faisait la partie, -sans impatience, tandis qu'il remuait les pions de sa main lente et -tremblante. D'autres fois, il descendait à son bras dans le jardin; il -lui arrivait même de refuser l'aide de Virgilia, pour faire le brave; -et il déclarait alors qu'il était capable d'aller ainsi pendant une -lieue. On marchait, on s'asseyait, on reprenait la promenade, en causant -de choses et d'autres, parfois d'une affaire de famille, d'autres fois -d'un racontage de salon, enfin d'une maison qu'il voulait faire -construire, pour y demeurer. Il la voulait d'un style moderne, la sienne -étant d'un type démodé, contemporaine du roi Dom João VI, et comme -on en rencontre, je crois, encore aujourd'hui dans le quartier de S. -Christovão, avec leurs grosses colonnes de face. Pour substituer cette -vieille bâtisse, il avait déjà demandé le plan d'une autre à un -entrepreneur en renom. C'est alors que Virgilia pourrait se convaincre -que son vieil ami avait du goût. - -Il parlait, comme on pense, lentement et avec peine, soufflant dans les -intervalles, d'une façon gênante pour lui et pour les autres. Parfois -il lui Venait un accès de toux. Courbé, gémissant, il portait le -mouchoir à sa bouche et en inventoriait ensuite le contenu. L'accès -passé, il revenait au plan de sa future maison, qui aurait telle et -telle chambre, une terrasse, une écurie. Ce serait un bijou. - - - - -LXXXIX. IN EXTREMIS - - -Demain, j'irai passer la journée chez Viegas me dit-elle un jour. Le -pauvre! il n'a personne. - -Viegas s'était alité, définitivement. Sa fille, qui était mariée, -était justement tombée malade en même temps que lui, de sorte qu'elle -ne pouvait lui tenir compagnie. Virgilia, de temps à autre, allait le -voir. Je profitai de cet événement pour passer toute la journée -auprès d'elle. J'arrivai vers deux heures. Viegas toussait de telle -sorte qu'il me faisait mal à ma poitrine. Dans l'intervalle des accès, -il débattait le prix d'une maison avec un individu maigre qui offrait -trente _contos_ de l'immeuble, tandis que Viegas en voulait quarante. -L'acheteur insistait comme quelqu'un qui a peur de manquer le train. -Mais Viegas ne cédait point. Il refusa d'abord les trente _contos_ puis -trente-deux, puis trente-trois, enfin il eut un fort accès de toux qui -lui coupa la parole Pendant un quart d'heure. L'acheteur lui vint en -aide, l'installa sur les coussins, et lui offrit trente-six _contos._ - ---Jamais, gémit le malade. - -Il envoya chercher une liasse de papiers dans son secrétaire; n'ayant -plus la force nécessaire pour retirer l'élastique qui entourait le -rouleau, il me pria de le faire. C'étaient les comptes des dépenses de -construction de l'immeuble: comptes du maçon, du charpentier, du -peintre; comptes du papier pour la salle à manger, pour le salon, pour -les chambres à coucher, pour le cabinet de travail; comptes de -ferrages, prix d'achat du terrain. Il les déployait, un à un, d'une -main tremblante; puis il me demandait de les lire, et je les lisais. - ---Voyez, mille deux cents, du papier à mille deux cents reis la pièce. -Charnières françaises... Voyez: c'est pour rien, conclut-il après -avoir lu le dernier compte. - ---Fort bien... mais... - ---Quarante _contos_; vous ne l'aurez pas pour moins. Rien que les -intérêts: faites un peu le compte des intérêts... - -Ces paroles sortaient avec la toux, par lambeaux, par syllabes, et -donnaient l'impression de parcelles d'un poumon déchiqueté. Au fond -des orbites, des yeux luisants roulaient, me rappelant la lueur d'une -veilleuse hésitante aux approches du matin. Sous le drap, l'ossature du -corps se dessinait, saillante aux genoux et aux pieds; la peau, jaune, -flasque, rugueuse, suivait les contours d'un crâne décharné et sans -expression. Un bonnet de coton lui couvrait le crâne poli parle temps. - ---Eh bien? dit l'individu maigre. - -Il lui fît signe de ne pas insister, et celui-ci se tut pendant -quelques instants. Le malade fixait le toit, silencieux, suffoquant. -Virgilia pâlit, se leva, alla à la fenêtre. Elle avait peur de la -mort. Je parlai d'autres cho déjeune -maintenant avec régularité. - -Ceci dit, je vous demande la permission d'aller, un de ces jours, vous -lire un travail, fruit de longues études, un nouveau système de -philosophie, qui, non seulement explique et décrit l'origine et la fin -des choses, mais qui encore passe de beaucoup Zénon et Sénèque, dont -le stoïcisme n'est que bagatelle auprès de ma recette morale. Car mon -système est prodigieux: il rectifie l'esprit humain, supprime la -douleur, donne le bonheur, et couvre de gloire notre cher pays. Je -l'appelle _Humanitisme_, de _Humanitas_, commencement des choses. Ma -première intention révélait une excessive infatuation: je voulais -l'appeler _Borbisme_, de Borba, dénomination aussi vaniteuse que rude -à l'oreille. Et d'ailleurs, elle disait moins. Vous verrez, mon cher -Braz Cubas, vous verrez que c'est véritablement un monument. Et si -quelque chose peut me faire oublier les tristesses de la vie, c'est -d'avoir enfin trouvé la vérité et le bonheur. Les voici donc dans la -main de l'homme, ces deux fugitives! après tant et tant de siècles de -luttes, de recherches, de découvertes, de systèmes et de -désillusions, les voici dans la main de l'homme. À bientôt, donc, mon -cher Braz Cubas. Bons souvenirs du vieil ami, - -JOAQUIM BORBA DOS SANTOS. - - -Je lus cette lettre, sans la bien comprendre. Elle était accompagnée -d'un écrin contenant une belle montre avec mes initiales gravées, et -cette dédicace: «Souvenir du vieux Quincas». Je repris la lettre, je -la relus en la ponctuant et en la méditant. La restitution de la montre -excluait toute idée de mauvaise plaisanterie. La lucidité, la -conviction, un peu prétentieuse il est vrai, paraissaient exclure toute -présomption de folie. Naturellement, Quincas Borba avait hérité de -quelqu'un de ses parents de Minas, et le bien-être l'avait rendu à sa -dignité première. C'est peut-être excessif. Il y a des choses que -l'on ne retrouve jamais intégralement, mais enfin, il n'était pas -impossible qu'il se fût régénéré. Je gardai la lettre et la montre, -et j'attendis la philosophie. - - - - -XCII. UN HOMME EXTRAORDINAIRE - - -Il est temps que j'en finisse avec les choses extraordinaires. Je venais -de mettre de côté la lettre et la montre, quand je reçus la visite -d'un homme maigre et commun, porteur d'une lettre de mon beau-frère qui -m'invitait à dîner. Le messager était marié avec une sœur de -Cotrim, et il arrivait du Nord. Il s'appelait Damasceno, et avait fait -le coup de feu pendant la révolution de 1831. Lui-même me raconta tout -cela dans l'espace de cinq minutes. Il était parti de Rio à la suite -d'un désaccord avec le régent, qui était un âne, un peu moins âne -que les ministres qui servirent sous sa direction. D'ailleurs nous -étions à la veille d'une autre révolution. À ce point de vue, et -quoique ses idées fussent un peu brouillées, je devinai quel était le -gouvernement de sa prédilection: un despotisme tempéré, non par des -chansons, comme dit l'autre, mais par les panaches de la garde -nationale. Je ne pus tout de même deviner s'il préférait le -despotisme d'un seul au despotisme de trois, de trente ou de trois -cents, Il opinait pour le développement de la traite, et l'expulsion -des Anglais. Il aimait beaucoup le théâtre et aussitôt après son -arrivée, il était allé au _S. Pedro_ voir représenter un drame -superbe, _Marie-Jeanne_, et une intéressante comédie, _Kettly, ou le -Tour de Suisse._ Il avait aussi beaucoup aimé la Deperini dans _Sapho_ -ou _Anna Bolena_, il ne se souvenait plus bien. Et la Gandiani!... -celle-là oui!... Il brûlait d'envie d'entendre _Ernani_, que sa fille -chantait, en s'accompagnant au piano: _Ernani, Ernani, involami..._ Et -ce disant, il se levait et commençait à chantonner. Tout cela -n'arrivait dans le Nord que comme un vague écho. Sa fille avait un -grand désir d'entendre ces opéras! Elle avait une si jolie voix; et un -goût! un goût! Quel délice de se retrouver à Rio. Il avait déjà -parcouru toute la ville avec une avidité!... Que de souvenirs il y -retrouvait! Parole!... en revoyant certains spectacles, les larmes lui -montaient aux yeux. Mais jamais plus il ne remettrait le pied à bord. -Il avait eu le mal de mer, comme tous les passagers du reste, à -l'exception d'un Anglais. Que le diable emporte les Anglais! On ne fera -rien qui vaille sans les expédier tout d'abord. Qu'est-ce que -l'Angleterre pouvait bien nous faire? Qu'il trouvât quelques personnes -de bonne volonté, et en une seule nuit, il se chargeait de l'expulsion -de tous ces _godemes..._ Grâce au ciel, il était patriote,--et il se -battait la poitrine,--rien d'étonnant à cela; ça tenait de famille: -il descendait d'un ancien capitaine très chauvin. Non, certes, il -n'était pas le premier venu, et l'occasion échéante, il montrerait -bien de quel bois se chauffent les gens tels que lui. Mais il se faisait -tard: il était seulement venu me dire qu'on m'attendait sans faute à -dîner. Nous aurions alors l'occasion de reprendre la conversation -interrompue... Je le reconduisis jusqu'à la porte du salon. Il se -retourna pour me dire qu'il sympathisait beaucoup avec moi. Je me -trouvais en Europe à l'époque de son mariage. Il avait connu mon -père, qui était un fier gaillard, et il s'était trouvé avec lui dans -un bal fameux à _Praia Grande..._ Il avait tant de choses à me dire! -Mais nous nous retrouverions plus tard, car il était pressé de -rapporter ma réponse à Cotrim. Il partit; je fermai la porte sur son -dos. - - - - -XCIII. LE DÎNER - - -Quel supplice, ce dîner!... Heureusement que Sabine me donna pour -voisine de table la fille de Damasceno, Mlle Eulalia ou plus -familièrement Nha-lolo, jeune fille gracieuse et seulement un peu -timide de prime abord. Elle était sans élégance, mais ses yeux -superbes faisaient compensation. Ils n'avaient qu'un tort, celui de ne -se détacher de moi que pour s'abaisser sur son assiette. Et Nha-lolo -mangeait très peu... Après dîner, elle chanta. Sa voix était suave. -Nonobstant le charme, je pris congé. Sabine m'accompagna jusqu'à la -porte et me demanda comment je trouvais la fille de Damasceno. - ---Comme ci comme ça. - ---Extrêmement sympathique, pas vrai? Il lui manque un peu l'usage du -monde. Mais quel cœur! c'est une perle: ça ferait une si gentille -petite femme pour toi. - ---Je n'aime pas les perles. - ---Entêté! quand te décideras-tu à faire une fin? Tu commences -pourtant à être mûr. Eh bien! mon cher, que tu le veuilles ou non, -Nha-lolo sera ta femme. - -Et ce disant, elle me donnait de petites tapes sur la joue, douce comme -une colombe, mais pourtant intimant et résolue. Grand Dieu! était-ce -là le motif de la réconciliation? Cette idée me contraria. Mais une -voix mystérieuse m'appelait chez Lobo Neves. Je dis adieu à Sabine et -à ses menaces. - - - - -XCIV. LA CAUSE SECRÈTE - - ---Comment allons-nous? ma chère petite maman. - -À ces mots, Virgilia fit la moue, comme d'habitude. Elle se trouvait -dans l'embrasure d'une croisée, en train de regarder la lune, et elle -m'avait reçu gentiment. Mais quand je lui parlai de notre fils, elle -fit la moue. Elle n'aimait pas ces allusions; mes caresses paternelles -anticipées l'ennuyaient. Je la laissai en paix, car elle était alors -pour moi une arche sainte, un vase d'élection. Je supposai d'abord que -l'embryon, ce profil de l'inconnu, qui se projetait sur notre aventure, -troublait la conscience de Virgilia. Mais non. Jamais elle n'avait été -plus expansive, plus à son aise, moins préoccupée des autres et de -son mari. Elle ne ressentait aucun remords. Je m'imaginai alors que -cette grossesse était une pure invention, un moyen de m'attacher -davantage, et dont elle se fatiguait à la longue. L'hypothèse était -admissible: ma douce Virgilia mentait parfois avec tant de -désinvolture!... - -Ce soir-là, je compris qu'elle avait peur du dénouement, et qu'elle -trouvait son état gênant. Ses premières couches avaient été -laborieuses. Et cette heure cruelle, tissée de minutes de vie et de -minutes de mort, lui faisait passer le frisson du condamné. Quant à la -gêne, elle se impliquait de la privation de certaines habitudes de vie -élégante. Ce devait être cela. Je le lui donnai à entendre, en la -grondant un peu, au nom de mon autorité paternelle. Virgilia me -regarda; puis elle détourna les regards avec un geste d'incrédulité. - - - - -XCV. FLEURS D'AUTAN - - -Où donc êtes-vous passées, fleurs du souvenir? Un soir, après -quelques semaines de gestation, l'édifice de mes chimères paternelles -s'écroula tout à coup. L'embryon s'en fut dans cet état où l'on ne -saurait distinguer un Laplace d'une tortue. J'en eus la nouvelle par -Lobo Neves. Il me laissa dans le salon, et accompagna le médecin -jusqu'à la chambre de la mère frustrée dans ses espérances. Je -m'accoudai à la fenêtre, les yeux fixés sur le jardin. J'y vis des -orangers sans fleurs. Où donc étaient les fleurs d'antan? - - - - -XCVI. LA LETTRE ANONYME - - -Quelqu'un me toucha l'épaule. C'était Lobo Neves. Nous nous -regardâmes un instant, muets et inconsolables. Je demandai des -nouvelles de Virgilia; puis nous restâmes une demi-heure à causer. Sur -ces entrefaites, on lui apporta une lettre. Il la lut, pâlit, et la -ferma d'une main tremblante. Je crois lui avoir vu faire un geste comme -s'il prenait son élan vers moi. Mais je n'en suis pas très certain. -Par exemple, je me souviens fort bien que les jours suivants, il se -montra à mon égard froid et taciturne. Enfin quelque temps après, -Virgilia me raconta l'aventure, dans notre refuge de la _Gamboa._ - -Son mari lui avait montré la lettre, dès qu'elle avait été -rétablie. C'était un écrit anonyme, qui nous dénonçait. Il ne -disait pourtant pas tout, et ne parlait point, par exemple, de nos -rendez-vous. On se limitait à le prévenir contre notre intimité et à -l'aviser des commentaires qu'elle soulevait. Virgilia lut la lettre avec -indignation et s'écria que c'était une calomnie infâme. - ---Calomnie? insista Lobo Neves. - ---Infâme!... - -Le mari respira. Mais il reprit la lettre, et chaque parole semblait -faire un signe négatif, chaque lettre protestait contre l'indignation -de Virgilia. Lobo Neves, qui était d'ailleurs un homme énergique, -devint en ce moment la plus fragile des créatures. Peut-être vit-il en -imagination l'opinion publique le fixer d'un regard sarcastique; -peut-être une bouche invisible lui répéta-t-elle les railleries qu'il -avait entendues ou prononcées naguère en semblable occurrence. Il -insista auprès de sa femme pour qu'elle lui confessât tout, lui -promettant un ample pardon. Virgilia comprit qu'elle était sauve. Elle -s'indigna contre cette insistance, jura qu'elle n'avait jamais entendu -de ma bouche que des paroles aimables et courtoises. La lettre anonyme -devait être de quelque amoureux évincé. Elle en cita plusieurs: l'un -l'avait poursuivie de ses insistances pendant des semaines; l'autre lui -avait envoyé un billet. Elle citait des noms, des circonstances, -cherchant à lire dans les regards de son mari: et elle termina en -disant qu'elle me traiterait de telle sorte que je n'aurais plus envie -de revenir. - -J'écoutai tout cela un peu troublé, moins par la diplomatie dont il -faudrait dorénavant faire preuve pour m'éloigner progressivement de la -maison de Lobo Neves qu'en constatant la tranquillité morale de -Virgilia, parfaitement exempte d'émotion, de crainte, de regrets et de -remords. Virgilia remarqua ma préoccupation, me força à lever la -tête, que j'avais penchée vers le sol, et me dit, non sans amertume: -«Tu ne mérites pas les sacrifices que je fais pour toi.» - -Je ne répondis pas. Il eût été oiseux de lui faire remarquer qu'un -peu de désespoir et de terreur eût rendu à nos amours la saveur -pimentée des premiers jours. Peut-être y fût-elle arrivée par -artifice. Mais je me tus. Elle battait nerveusement le plancher. Je -m'approchai d'elle; je la baisai au front. Elle recula comme sous le -baiser glacé d'un défunt. - - - - -XCVII. ENTRE LA BOUCHE ET LE FRONT - - -Vous frémissez, lecteur,--ou en tous cas, vous devriez frémir. La -dernière phrase a dû vous suggérer plusieurs réflexions. Vous voyez -bien le tableau: dans une petite maison de la _Gamboa_, deux personnes -qui s'aiment depuis longtemps; l'une s'incline vers l'autre pour la -baiser au front, et l'autre recule comme au contact d'une bouche de -cadavre. Dans le bref intervalle qui sépare la bouche du front, avant -le baiser et après le baiser, il y a temps pour beaucoup de choses: le -ressentiment, la défiance, ou tout simplement la pâle et somnolente -salété... - - - - -XCVIII. SUPPRIMÉ - - -Nous nous séparâmes allègrement. Je dînai, réconcilié avec la -situation. La lettre anonyme rendait à notre aventure le sel du -mystère et le poivre du péril. Et quelle chance heureuse que Virgilia -n'eût point perdu son sang-froid dans cette crise! Le soir, j'allai au -théâtre _São Pedro._ On représentait un grand drame, où Estella -faisait couler des pleurs. J'entre, je lance un coup d'œil sur les -loges; j'aperçois dans l'une d'elles Damasceno et sa famille. Sa fille -était mise avec plus d'élégance, et même avec un certain luxe: chose -étonnante, car le père gagnait juste de quoi s'endetter. Et qui sait? -peut-être était-ce là le motif. - -J'allai leur rendre visite pendant l'entr'acte. Damasceno me reçut avec -un flux de paroles, sa femme avec d'innombrables sourires. Quant à -Nha-lolo, elle ne cessa plus de me regarder. Je la trouvai mieux que le -soir du dîner. Je lui trouvai je ne sais quelle suavité éthérée, -qui s'alliait à la beauté des formes terrestres (expression vague, et -parfaitement en rapport avec un chapitre où tout doit être également -vague). Et vraiment je ne sais comment exprimer ma parfaite béatitude -auprès de la jeune fille, dans sa robe de bonne faiseuse, qui me -donnait des démangeaisons de Tartuffe. En la voyant couvrir chastement -le bas de ses jambes, je fis cette découverte que la nature avait -prévu le vêtement, comme une condition nécessaire de la -multiplication de l'espèce. La nudité habituelle, étant donnée la -multiplicité des occupations et des soins de l'individu, tendrait à -alourdir les sens et à retarder les désirs, tandis que le vêtement, -en leurrant les sexes, les aiguise et les incite, et fait ainsi -progresser l'humanité. Bienheureux usage qui nous a valu Othello et les -transatlantiques. - -J'ai bien envie de supprimer ce chapitre. La pente est dangereuse. Mais -après tout, j'écris mes mémoires et non les tiens, paisible lecteur. -Auprès de la gracieuse demoiselle, je me sentais en proie à une -sensation double et indéfinissable. Elle exprimait parfaitement la -dualité de Pascal: _l'ange et la bête_, à cette différence près que -le janséniste n'admettait point la dualité des deux natures, tandis -qu'ici, elles ne faisaient qu'un: l'ange qui disait des choses -célestes, et la bête qui... Non, décidément, je supprime ce -chapitre. - - - - -XCIX. DANS LA SALLE - - -Dans la salle, je rencontrai Lobo Neves, en train de causer avec -quelques amis. Nous parlâmes de choses et d'autres, froidement, mal à -l'aise. Mais dans l'entr'acte suivant, un peu avant le lever du rideau, -nous nous retrouvâmes dans un corridor où il n'y avait que nous. Il -vint à moi avec beaucoup d'affabilité, en souriant, en m'entraînant -dans un des pas-perdus, il causa le plus tranquillement du monde. Je lui -demandai des nouvelles de sa femme. Il me répondit qu'elle allait bien; -puis il dévia la conversation vers des sujets généraux, expansif, -presque gai. Devine qui voudra la cause de ces différentes attitudes. -Je me dérobe à Damasceno, qui m'épie devant la porte de la loge. - -Je n'entendis pas un traître mot de l'acte suivant. Étranger aux -tirades des acteurs et aux applaudissements du public, je reconstituais -dans mon fauteuil ma conversation avec Lobo Neves; je revoyais ses -gestes, et je trouvai ma nouvelle situation enviable. La _Gamboa_ -suffisait. Des relations plus visibles ne servaient qu'à fomenter -l'envie. Rigoureusement nous pouvions nous dispenser de nous voir -journellement. C'était mettre l'absence au service de l'amour. -D'ailleurs, à quarante ans sonnés, je n'étais rien, pas même simple -électeur. Il était temps de me lancer, quand ce ne serait que pour -l'amour de Virgilia, qui s'enorgueillirait de ma gloire... Je crois bien -qu'en cet instant on applaudit dans le salle; mais je n'oserais -l'affirmer, car je pensais à autre chose. - -Ô multitude, dont je désirais l'attention jusqu'à ma mort, c'est -ainsi que je me vengeais parfois de toi. Je laissais la foule bruire -autour de moi, sans l'entendre, comme le Prométhée d'Eschyle au milieu -de ses bourreaux. Ah! tu voulais m'enchaîner sur le rocher de la -frivolité, de ton indifférence ou de ton agitation!... Chaînes -fragiles, je vous rompais d'un geste de Gulliver. Il est banal d'aller -songer dans un hermitage. Le voluptueux s'isole milieu d'un océan de -gestes et de paroles de passions nerveuses et tendues. Il y décrète -son absence, son indifférence, son inaccessibilité. Qu'importe que -l'on dise lorsqu'il revient à lui, c'est-à-dire aux autres, qu'il -tombe du monde de la lune? Qu'est-il après tout, ce monde lumineux et -caché de notre cerveau, sinon l'affirmation dédaigneuse de notre -liberté spirituelle? Vive Dieu! voilà une bonne fin de chapitre. - - - - -C. LE CAS PROBABLE - - -Si le monde n'était pas composé d'esprits inattentifs, il serait -inutile de rappeler au lecteur que les lois que j'affirme sont vraiment -indiscutables. Quant aux autres, je les laisse dans le domaine de la -probabilité. L'une d'elles fera l'objet de ce chapitre, que je -recommande à la lecture des personnes qui s'intéressent aux -phénomènes sociaux. Il semble, et ce n'est pas improbable, qu'il -existe entre les faits de la vie publique et ceux de la vie privée une -certaine action réciproque, régulière et périodique,--ou pour user -d'une image, c'est quelque chose qui ressemble aux marées de la plage -du Flamengo ou d'autres également houleuses. Quand l'onde envahit le -sable, elle le couvre, pour revenir ensuite sur elle-même couvre une -force variable, et va grossir la vague nouvelle qui se comportera comme -la première. Telle est l'image; voyons-en l'application. - -J'ai dit ailleurs que Lobo Neves, nommé président d'une province, -avait refusé sa nomination à cause de la date du décret: le 13. Ce -fut un acte grave, dont la conséquence fut de séparer du ministère le -mari de Virgilia. Ainsi l'antipathie pour un nombre produisit un -phénomène de dissidence politique. Il nous reste à apprendre comment, -longtemps après, un acte politique détermina dans la vie particulière -une cessation de mouvement. La méthode employée dans ce livre ne -permet pas de décrire immédiatement cet autre phénomène. Je me -limite à déclarer que quatre mois après notre rencontre au théâtre, -Lobo Neves se réconcilia avec le ministère. C'est un fait que le -lecteur ne devra pas perdre de vue, s'il veut pénétrer toute la -subtilité de ma pensée. - - - - -CI. LA RÉVOLUTION DALMATE - - -Ce fut Virgilia qui me donna des nouvelles de la volte-face de son mari. -Un certain matin d'octobre, entre onze heures et midi, elle me parla de -réunions, de conversations, d'un discours... - ---De sorte que cette fois, te voilà baronne, interrompis-je. - -Elle fit la moue en secouant la tête. Mais ce geste d'indifférence -était démenti par quelque chose d'indéfinissable, par une expression -de plaisir et d'espérance. Je ne sais trop pourquoi je m'imaginais que -les lettres de noblesse pourraient la ramener à la vertu, non pas pour -la vertu elle-même, mais par gratitude pour son mari. Car elle aimait -cordialement la noblesse. Un des troubles les plus sérieux de notre -intimité fut l'apparition d'un certain poseur de légation,--disons de -la légation de Dalmatie--le comte B. V., qui lui fit la cour pendant -trois mois. Ce noble authentique tourna la tête de Virgilia, qui -d'ailleurs possédait la vocation diplomatique. Je ne sais trop ce que -je serais devenu, sans la révolution de Dalmatie qui renversa le -gouvernement et épura les ambassades. La révolution fut sanglante et -formidable. Chaque malle d'Europe apportait des journaux qui -transcrivaient les horreurs, comptaient les têtes coupées, jaugeaient -le sang versé. Tout le monde frémissait d'horreur et de pitié. Moi, -non. Je bénissais intérieurement cette tragédie, qui me tirait une -épine du pied. Et puis, la Dalmatie est si loin. - - - - -CII. REPOS - - -Mais cet homme qui se réjouissait du départ d'un autre pratiqua -quelque temps après... Non, je ne dirai rien pour l'instant; ce -chapitre me reposera de mes ennuis. Une action grossière, basse, sans -explication possible... je le répète, je ne conterai rien dans ce -chapitre. - - - - -CIII. DISTRACTION - - ---Non, docteur, cela ne se fait pas; excusez ma franchise, mais cela ne -se fait pas. - -Combien elle avait raison, cette Dona Placida. Quel est l'homme bien -élevé qui arrive au rendez-vous de la dame de ses pensées avec une -heure de retard? J'entrai tout essoufflé. Virgilia était déjà -partie. Dona Placida me conta qu'après avoir longtemps attendu, elle -s'était irritée, qu'elle avait pleuré, qu'elle s'était promis de ne -plus penser à moi, et un tas d'autres choses que notre hôtesse -répétait avec des larmes dans la voix, en me suppliant de ne pas -abandonner Yaya, ce qui serait vraiment trop injuste; car elle m'avait -tout sacrifié. Je lui expliquai alors qu'un malentendu... Et ce n'en -était pas un; il s'agissait tout simplement d'une distraction de ma -part, causée par un bon mot, une anecdote, une conversation, n'importe -quoi; une simple distraction. - -Cette pauvre Dona Placida!... elle était vraiment désespérée. Elle -allait de côté et d'autre, branlant la tête, soupirant bruyamment, -regardant à travers la croisée. Avec quel art elle attifait, -bichonnait et réchauffait notre amour! Quelle imagination fertile, pour -nous rendre les heures agréables et brèves! fleurs, petits -goûters,--les bons goûters d'un autre temps,--et des rires, et des -caresses, rires et caresses qui augmentaient avec le temps, comme si -elle voulait fixer notre aventure et lui rendre sa première jeunesse. -Elle n'oubliait rien, notre bonne confidente et hôtesse, rien; ni le -mensonge, car elle contait de l'un à l'autre des soupirs et des regrets -qui n'avaient jamais existé; ni la calomnie, car elle m'attribua un -beau jour une passion nouvelle.--«Tu sais bien que je serais incapable -d'aimer une autre femme», dis-je à Virgilia quand elle me parla de -cette prétendue infidélité. Cette seule phrase, sans autre -protestation mit en poudre l'accusation de Dona Placida, qui en demeura -toute triste. - -Un quart d'heure après mon arrivée, je dis à Dona Placida: - ---C'est bon. Virgilia reconnaîtra qu'il n'y a pas de ma faute... -Voulez-vous lui porter de moi un billet tout de suite? - ---Comme elle doit être triste, la pauvre! Certes, je ne désire la mort -de personne; mais si vous vous mariez quelque jour avec Yaya, alors, -oui, vous saurez quel ange elle est. - -Je me souviens que je détournai le visage, et que je fixai le plancher. -Je recommande ce geste à quiconque ne peut répondre promptement ou qui -craint de regarder un interlocuteur en face. En semblable occurrence, -certains ont l'habitude de réciter une strophe des _Lusiades_, d'autres -sifflent n'importe quel air d'opéra. Je m'en tiens au geste que -j'indique; il est simple, il exige moins d'efforts. - -Trois jours plus tard, tout s'expliqua. Je suppose que Virgilia fut -quelque peu étonnée, quand je lui demandai pardon des larmes que je -lui avais fait verser en cette occurrence. Je ne me rappelle plus si, -dans la suite, j'attribuai ces mêmes larmes à Dona Placida. Il se peut -bien, en effet, que la bonne vieille ait pleuré en voyant Virgilia -désappointée, et que, par un phénomène de vision, ses propres larmes -lui aient paru tomber des yeux de Virgilia. Quoi qu'il en soit, tout fut -expliqué, mais non pardonné, ni oublié. Virgilia me dit un certain -nombre de choses peu aimables, me menaça de me quitter, et termina par -l'éloge du mari. Celui-là, oui, était un homme supérieur, plein de -dignité, délicat, affectueux et courtois; je n'allais pas à la -hauteur de sa cheville. Elle disait tout cela, tandis qu'assis, les bras -tombant sur les genoux, je regardais une mouche se promener sur le -plancher, entraînant après elle une fourmi qui lui mordait une patte. -Pauvre mouche! pauvre fourmi! - ---Tu ne trouves rien à répondre? demanda Virgilia, en s'arrêtant devant -moi. - ---Que veux-tu que je te dise? Tu t'entêtes dans ta mauvaise humeur. -Sais-tu ce que je crois? c'est que tu as assez de notre liaison, et que -tu veux en finir... - ---Justement! - -Elle alla prendre son chapeau, tremblante et rageuse. «Adieu! Dona -Placida», cria-t-elle. Ensuite, elle alla jusqu'à la porte, l'ouvrit, -prête à partir. Je la saisis par la ceinture. - ---Allons! voyons! Virgilia. - -Elle s'efforça pour s'arracher à mon étreinte. Je la retins, je la -suppliai de rester, d'oublier. Elle s'éloigna enfin de la porte, et -elle alla tomber sur le canapé. Je m'assis auprès d'elle. Je lui dis -des choses tendres, d'autres gracieuses; je m'humiliai devant elle. Je -ne sais si nos lèvres se rapprochèrent à la distance de l'épaisseur -d'un fil, ou moins encore; c'est matière à controverse. Je sais -seulement que, dans son agitation, elle laissa tomber un de ses bijoux, -et que je me penchai pour le ramasser. Au même moment la mouche et la -fourmi y grimpèrent, l'une traînant l'autre. Alors, avec la -délicatesse d'un homme de notre temps, je mis dans la paume de ma main -ce couple mortifié. Je calculai la distance qui séparait ma main de la -planète Saturne, et je me demandai en même temps quel intérêt je -pouvais bien prendre à un épisode si insignifiant. Ne concluez pas que -je fusse un barbare. Bien au contraire, je demandai à Virgilia une -épingle pour séparer les deux bestioles. Mais la mouche, devinant mes -intentions, ouvrit les ailes et s'envola. Pauvre mouche, pauvre fourmi! -Et Dieu vit que cela était bon, comme disent les Écritures. - - - - -CIV. C'EST LUI - - -Je rendis l'épingle à cheveux à Virgilia. Elle l'enfonça dans ses -cheveux, et s'apprêta à sortir. Il était tard; trois heures venaient -de sonner. Tout était oublié et pardonné. Dona Placida, qui épiait -l'occasion favorable pour que Virgilia pût sortir, ferma subitement la -fenêtre, en s'écriant: - ---Doux Jésus! voici le mari de Yaya! - -Notre terreur fut courte, mais violente. Virgilia pâlit jusqu'à en -devenir de la couleur de ses dentelles; et elle se réfugia dans la -chambre à coucher. Dona Placida, qui avait fermé la porte de la rue, -voulait aussi fermer la porte intérieure. Je me disposai à attendre -Lobo Neves. Un instant après, Virgilia revint à elle, me poussa dans -la chambre à coucher, et dit à Dona Placida de retourner à la -fenêtre. La confidente obéit. - -C'était lui. Dona Placida lui ouvrit la porte avec force exclamations -de surprise. - ---Vous ici! quel honneur pour la pauvre vieille! Entrez donc! Savez-vous -qui est ici!... Bah! vous n'avez pas à deviner; vous venez la -chercher... Voici votre mari, Yaya. - -Virgilia, qui était dans un coin, se précipita vers lui. J'épiais par -le trou de la serrure. Il entra lentement, pâle, froid, compassé, sans -explosion, et promena un regard circulaire autour de la pièce. - ---Quel miracle! dit Virgilia. Que viens-tu faire dans ces parages? - ---Je passais par hasard. J'ai aperçu Dona Placida à la fenêtre, et je -suis entré lui dire bonjour. - ---Comme c'est aimable! interrompit celle-ci. Et puis l'on dira que -personne ne s'occupe des vieilles gens. Mais vraiment, on dirait que -Yaya est jalouse. Et, lui faisant force caresses, elle ajouta: C'est mon -bon ange! elle n'oublie pas sa vieille Placida. Si bonne! tout le -portrait de sa mère. Asseyez-vous donc, monsieur le docteur... - ---Je n'ai qu'un instant... - ---Tu rentres, dit Virgilia. Retournons ensemble. - ---Allons! - ---Donnez-moi mon chapeau, Placida. - ---Le voici. - -Dona Placida alla chercher un miroir, et le tint devant Virgilia, qui -attachait les rubans, arrangeait ses cheveux, tout en parlant à son -mari, qui ne répondait pas une parole. La bonne vieille bavardait sans -trêve. C'était une façon de dissimuler le tremblement de tout son -corps. Virgilia, le premier moment passé, était redevenue tout à fait -maîtresse d'elle-même. - ---Je suis prête, dit-elle. Adieu, Dona Placida, venez me voir. - -L'autre promit, en ouvrant la porte. - - - - -CV. ÉQUIVALENCE DES FENÊTRES - - -Dona Placida ferma la porte, et tomba sur une chaise. Je sortis -aussitôt de la chambre à coucher, et je fis deux pas dans la direction -de la sortie, pour aller arracher Virgilia à son mari. Je le déclarai -tout haut, et bien m'en prit car Dona Placida me retint aussitôt par le -bras. Plus tard j'en arrivai à supposer que je n'avais parlé qu'à -seule fin d'être retenu. Mais la simple réflexion démontre qu'après -dix minutes d'angoisse dans la chambre à coucher, mon premier mouvement -ne pouvait être que ce qu'il fut. C'est une conséquence de ma fameuse -loi sur l'équivalence des fenêtres, que j'ai eu la satisfaction de -découvrir et de formuler au chapitre LI. Il était nécessaire que je -donnasse de l'air à ma conscience. La chambre à coucher avait les -fenêtres fermées. J'en ouvris une autre, en faisant le geste de -sortir, et je respirai. - - - - -CVI. JEUX PÉRILLEUX - - -Je respirai et je m'assis. Dona Placida faisait résonner les échos de -ses exclamations et de ses plaintes. Je réfléchissais silencieusement -s'il n'eût pas été plus prudent de laisser Virgilia dans la chambre -à coucher et de demeurer moi-même dans le salon. Mais je réfléchis -que c'eût été pis: c'était les soupçons confirmés, le feu mis aux -poudres, une scène de sang, peut-être. Oui, les choses s'étaient bien -passées. Mais ensuite? qu'allait-il arriver chez eux? Le mari -tuerait-il la femme? se porterait-il à des voies de fait? -l'enfermerait-il? la chasserait-il de sa présence? Toutes ces -suppositions se présentaient l'une après l'autre à mon esprit, -passant et repassant comme ces points obscurs qui parcourent le champ -visuel des gens qui ont la vue malade ou fatiguée. Ils se succédaient -tragiquement sans que je pusse saisir l'un ou l'autre et lui dire: -«Est-ce toi? toi, et pas un autre?» - -Soudain j'aperçois devant moi un fantôme C'était Dona Placida qui -était allée dans sa chambre, avait revêtu sa mantille, et venait -s'offrir pour aller jusque chez Lobo Neves. Je lui fis observer que -c'était bien risqué. Il pouvait s'étonner d'une visite si imprévue. - ---Tranquillisez-vous, me dit-elle; je saurai m'y prendre habilement. -J'attendrai qu'il soit sorti. - -Elle partit et je l'attendis en ruminant les conséquences possibles de -sa démarche. En fin de compte, je jouais un jeu bien dangereux. Je me -demandais s'il n'était pas temps de reprendre ma liberté. Je me -sentais pris d'une velléité de mariage, d'un désir de canaliser ma -vie. Pourquoi pas? Mon cœur pouvait encore explorer de nouvelles -contrées. Je ne me sentais pas incapable d'un amour chaste, sévère et -pur. En vérité, les aventures sont la partie torrentielle et -vertigineuse de la vie, c'est-à-dire l'exception. J'étais las; je -crois même que j'éprouvais quelques remords. À peine cette pensée -eût-elle commencé de poindre dans mon esprit que je me vis en -imagination au pied d'une adorable femme, en contemplation devant un -baby endormi sur les genoux de sa nourrice, au fond d'un jardin ombreux -et verdoyant, laissant passer un coin bleu du ciel, si bleu... - - - - -CVII. LE BILLET - - -«Il ne s'est rien passé, mais il se doute de quelque chose. Il est -sérieux, il se tait. Maintenant, il vient de sortir. Il a seulement -souri une fois à Nhonhô, après l'avoir longtemps regardé d'un air -sombre. Je ne sais trop ce qui va arriver. Dieu veuille que rien de -grave ne se produise. Beaucoup de prudence pour l'instant, beaucoup de -prudence!» - - - - -CVIII. OÙ L'ON NE COMPREND PLUS BIEN - - -Et voici le drame, la pointe de drame shakespearien. Ce bout de papier -griffonné, chiffonné est un document d'analyse, d'une analyse que je -ne ferai ni dans ce chapitre, ni dans le suivant, ni peut-être dans -tout le reste du livre. J'enlèverais sans doute ainsi au lecteur le -plaisir de noter la froideur, la perspicacité et le courage qui se -révèlent dans ces lignes tracées à la hâte, et de lire au travers -la tempête et la fureur dissimulées, le désespoir qui se contraint et -qui médite, l'ignorance de la solution finale dans la boue, dans le -sang ou dans les larmes. - -Quant à moi, si je vous disais que je relus le billet trois ou quatre -fois ce jour-là, vous me croirez sans peine. Si je vous affirme que je -le relus le jour suivant, avant et après le déjeuner, vous pouvez -encore m'en croire, car c'est la vérité pure. Mais si je vous parle de -mon émotion, mettez-la quelque peu en quarantaine, et ne l'acceptez que -sous bénéfice d'inventaire. Ni alors, ni plus tard je ne pus discerner -ce qui se passa en moi. C'était de la crainte, de la douleur, de la -vanité, et ce n'en était pas. C'était de l'amour, sans amour, -c'est-à-dire sans délire. Et tout cela donnait une combinaison -complexe et vague, quelque chose que ni vous ni moi ne sommes capables -de comprendre. Supposons dons que je n'aie rien dit. - - - - -CIX. LE PHILOSOPHE - - -On sait donc comment je relus la lettre, avant et après le déjeuner; -cela revient à dire que je déjeunai; et j'ajouterai seulement que ce -repas fut l'un des plus frugales de ma vie: un œuf, une tranche de -pain, une tasse de thé. Je me souviens de ces menus détails, qui -persistent dans ma mémoire d'où se sont enfuis tant d'événements -importants. On pourrait en chercher la raison dans mon désastre même; -mais le véritable motif fut la visite que Quincas Borba me fit ce -jour-là. Il me dit que la sobriété n'était nullement nécessaire -pour comprendre l'Humanitisme, et moins encore pour le mettre en -pratique; que cette philosophie s'accommodait facilement avec les -plaisirs de la vie, inclusivement ceux de la table, le spectacle et les -amours. La frugalité, au contraire, pouvait indiquer une certaine -tendance à l'ascétisme, qui est l'expression achevée de la bêtise -humaine. - ---Saint Jean, par exemple: quelle idée, de se nourrir de sauterelles -dans le désert, au lieu d'engraisser tranquillement dans la ville, et -de faire maigrir les pharisiens dans la synagogue! - -Dieu me garde de raconter l'histoire de Quincas Borba, qui me fut -d'ailleurs narrée tout entière en cette triste occurrence: une -histoire longue, compliquée, mais intéressante. Et si je ne raconte -point cette histoire, je me dispense aussi de dépeindre son aspect, -très différent de celui que j'avais contemplé au Jardin public, Je me -tais. Je dirai seulement que si les vêtements caractérisent l'homme -encore plus que le visage, ce n'était plus Quincas Borba. C'était un -magistrat sans hermine, un général sans uniforme, un négociant sans -déficit. Je remarquai la ligne de sa redingote, la blancheur de sa -chemise, la propreté de ses bottines. Sa voix même, voilée naguère, -paraissait avoir repris sa primitive sonorité. Mais je ne veux point le -décrire. Si je parlais par exemple du bouton d'or qu'il portait à sa -chemise et de la qualité du cuir de ses souliers, ce serait le -commencement d'une longue description, que j'omets pour être bref. -Sachez seulement que ces souliers étaient vernis. Sachez encore qu'il -avait hérité quelques _contos_ de reis d'un vieil oncle de Barbacena. - -Qu'on me permette une comparaison: mon esprit était alors comme une -espèce de volant; la narration de Quincas Borba était comme un coup de -raquette qui le faisait s'envoler. Quand il était sur le point de -tomber, le billet de Virgilia lui donnait une autre impulsion. Il -descendait, et c'était alors l'épisode du Jardin public qui le -recevait comme une autre raquette. Décidément, je n'étais pas né -pour les situations compliquées. Ce va-et-vient de choses diverses me -faisait perdre l'équilibre. J'avais envie d'empaqueter Quincas Borba, -Lobo Neves, le billet de Virgilia, tous dans la même philosophie, et -d'en faire présent à Aristote. D'ailleurs, elle était instructive, la -narration de notre philosophe. J'admirais surtout le talent -d'observation avec lequel il décrivait la gestation et la croissance du -vice, les luttes intérieures, les lentes capitulations, l'accoutumance -à la boue. - ---Tenez, me dit-il, la première nuit que je passai sur l'escalier de -l'église de _S. Francisco_, je dormis comme sur un lit de plumes: -pourquoi? c'est que je tombai graduellement de la paille au plancher, de -ma chambre au corps de garde, du corps de garde à la rue... - -Il voulut finalement m'exposer son système philosophique. Je lui -demandai d'ajourner sa dissertation.--«Je suis trop préoccupé, -aujourd'hui, lui dis-je. Un autre jour. Je suis toujours chez moi.» -Quincas sourit malicieusement; peut-être connaissait-il mon aventure. -Mais il n'ajouta pas un mot, si ce n'est ces dernières paroles, en -prenant congé: - ---Réfugiez-vous dans l'Humanistisme; c'est le grand asile des esprits, -l'éternel océan où je me suis plongé pour en arracher la vérité. -Les Grecs la faisaient sortir d'un puits. Quelle mesquine conception! Un -puits! C'est pour cela même qu'ils ne l'ont jamais rencontrée. Grecs, -sous-Grecs, anti-Grecs, toute la longue série des générations s'est -penchée sur le puits, pour en voir sortir la vérité qui ne s'y trouve -pas. En a-t-on dépensé, des cordes et des seaux! Quelques audacieux -descendirent au fond, et en retirèrent un crapaud. Je suis allé -directement à la mer. Réfugiez-vous dans l'Humanitisme. - - - - -CX. 31 - - -Une semaine après, Lobo Neves fut nommé président d'une province. Je -m'accrochai à l'espoir qu'il refuserait encore, si le décret portait -la date du 13. Mais il fut signé un 31, et cette simple transposition -de chiffres en élimina la substance diabolique. Singuliers ressorts de -la vie!... - - - - -CXI. LE MUR - - -Comme j'ai pris l'habitude de ne rien dissimuler dans ces pages, je vais -conter l'aventure du mur. Ils étaient alors sur le point de -s'embarquer. En entrant chez Dona Placida, je vis un papier plié sur la -table. C'était un billet de Virgilia. Elle me disait qu'elle -m'attendait le soir, sans faute, dans le jardin. Et elle terminait par -ces mots: «Le mur est assez bas du côté de l'impasse.» - -Je fis un geste d'ennui. La lettre me parut excessivement audacieuse, -dénuée de réflexion, et même ridicule. Ce n'était pas seulement -chercher le scandale, c'était encore risquer les gorges chaudes. Je me -vis franchissant le mur, tout bas qu'il fût, et appréhendé par un -sergent de ville qui m'emmenait au corps de garde. Le mur était bas; et -puis après? Virgilia avait perdu la tête; elle devait déjà s'être -repentie depuis. Je regardai le morceau de papier: un morceau de papier -froissé, mais inflexible. J'eus envie de le déchirer en trente mille -morceaux, et de les jeter au vent, comme derniers vestiges de mon -aventure. Je reculai à temps: l'amour-propre, la honte d'avoir fui, la -crainte, je n'avais qu'à me soumettre. - ---Vous pouvez lui dire que j'irai. - ---Où donc? demanda Dona Placida. - ---Où elle me dit de l'attendre. - ---Mais elle n'a rien dit du tout. - ---Eh bien! et ce papier? - -Dona Placida ouvrit des yeux. - ---Ce papier, je l'ai trouvé ce matin dans votre tiroir, et j'ai -pensé que... - -Je pressentis une singulière impression. Je relus le papier, je le -parcourus de nouveau. C'était en vérité un vieux billet de Virgilia, -reçu aux premiers temps de nos amours, et me conviant à une en revue -qui m'avait, en effet, obligé à sauter le mur, un mur bas et discret. -Je gardai le billet, et j'éprouvai une curieuse impression. - - - - -CXII. L'OPINION - - -Il était écrit que cette journée serait celle des événements à -double entente. Quelques heures plus tard, je rencontrai Lobo Neves, rue -d'Ouvidor, et nous parlâmes de sa présidence, et de la politique du -moment. Il mit à profit la rencontre de la première personne de -connaissance pour me quitter, avec force compliments. Je me rappelle -qu'il paraissait contraint, mais faisait tous ses efforts pour -dissimuler cette contrainte. Je crois, et je demande pardon à la -critique si mon jugement est téméraire, je crois qu'il avait peur, non -pas de moi ni de lui, ni du code, ni de sa conscience, mais peur de -l'opinion. Je suppose que ce tribunal anonyme et invisible, dont chaque -membre est à la fois accusé et juge, était la limite contre laquelle -se butait la volonté de Lobo Neves. Peut-être n'aimait-il plus sa -femme; peut-être son cœur était-il étranger à l'indulgence de sa -conduite au cours des derniers incidents. Je crois, et de nouveau je -fais ici appel à la bonne volonté de la critique, je crois qu'il se -serait séparé de sa femme avec la même indifférence que le lecteur -se sera séparé de certaines relations personnelles. Mais l'opinion, -l'opinion qui aurait étalé sa vie à tous les carrefours, qui aurait -ouvert une enquête et mis à jour toutes les circonstances, les -antécédents, les inductions, les preuves, pour discuter le tout par le -menu aux heures de causerie et de désœuvrement, cette opinion -terrible, si avide des secrets d'alcôve, empêcha la dispersion de la -famille. Elle rendit en même temps impossible la vengeance, qui ne -pouvait avoir lieu sans la divulgation. Il ne pouvait me montrer du -ressentiment sans aller jusqu'à la répudiation. Il dut donc feindre -l'ignorance et, par déduction, les sentiments d'une autre époque à -mon égard. - -Il lui en coûta sans doute pendant les premiers temps; il lui en coûta -énormément, j'en suis sûr. Mais le temps,--et c'est un autre point -qui méritera je l'espère l'indulgence des penseurs,--le temps met des -durillons sur la sensibilité et oblitère la mémoire des événements. -Il était à supposer que les années émousseraient les épines, que -l'éloignement des faits en adoucirait les contours, qu'une ombre de -doute rétrospectif couvrirait la nudité de la réalité, enfin que -l'opinion s'occuperait un peu moins de lui et serait détournée sur -d'autres aventures. Le fils, devenu grand, satisferait les ambitions -paternelles, et serait l'héritier de toutes ses affections. Tout cela, -uni à l'activité externe, le prestige public, la vieillesse ensuite, -puis la maladie, le déclin, la mort, un service funèbre, une notice -biographique, et le livre de la vie s'achèverait sans une goutte de -sang. - - - - -CXIII. LA SOUDURE - - -La conclusion, si toutefois il y en a une au chapitre antérieur, c'est -que l'opinion est une excellente soudure des institutions domestiques. -Il n'est pas impossible que je développe cette pensée avant d'achever -ce livre. Mais il est possible aussi que je n'y revienne plus. Quoi -qu'il en soit, l'opinion est une bonne soudure, aussi bien dans la -famille qu'en politique. Quelques métaphysiciens bilieux la -considèrent comme l'arbitre des gens médiocres et creux. Mais il est -évident que, quand bien même une décision aussi extrême ne -contiendrait pas sa propre condamnation, il suffirait de considérer les -effets salutaires de l'opinion pour en conclure qu'elle est l'œuvre -supérieure de la fine fleur du genre humain, c'est-à-dire de la -majorité. - - - - -CXIV. FIN DE DIALOGUE - - ---Oui, demain. Tu viendras à bord? - ---Es-tu folle? c'est impossible. - ---Alors, adieu! - ---Adieu! - ---N'oublie pas Dona Placida. Va la voir de temps à autre. La pauvre! -Elle est venue hier prendre congé de moi. Elle pleurait... elle me -disait que je ne la verrai plus... C'est une bonne créature, n'est-il -pas vrai? - ---Certainement. - ---Si nous nous écrivons, elle recevra les lettres. Maintenant, d'ici -à... - ---Deux ans, peut-être. - ---Allons donc! Il dit qu'il va seulement présider aux élections. - ---Oui. Alors à bientôt. Attention! on nous regarde. - ---Qui? - ---Là, sur le sofa. Séparons-nous. - ---Si tu savais combien il m'en coûte! - ---Oui; mais il le faut. Adieu, Virgilia. - ---À bientôt donc. Adieu. - - - - -CXV. LE DÉJEUNER - - -Je n'assistai pas à son départ. Mais, à l'heure marquée, j'éprouvai -quelque chose qui n'était ni de la douleur ni du plaisir, un mélange -à doses égales de soulagement et de regrets. Que le lecteur ne -s'irrite point de cette confession. Je sais bien que pour être -agréable à sa fantaisie et faire vibrer ses nerfs, j'aurais dû -souffrir un profond désespoir, verser des larmes, et ne pas déjeuner. -Ce serait romanesque, mais non biographique. La vérité pure, c'est que -je déjeunai comme tous les jours, nourrissant mon cœur du souvenir de -mon aventure, et mon estomac des mets de M. Proudhon... - -Vieillards de ma génération, vous souvenez-vous encore de ce maître -cuisinier de l'hôtel Pharoux, qui, à en croire le patron de l'hôtel, -avait servi chez Véry et Véfour, et aussi chez le comte Molé et chez -le duc de la Rochefoucauld? Il était vraiment insigne. Lui et la polka -firent à la même époque leur solennelle entrée à Rio... La polka, -M. Proudhon, Tivoli, le bal des étrangers, le Casino, voilà -quelques-uns de mes meilleurs souvenirs de ce temps-là. Mais les petits -plats du chef étaient surtout délicieux. - -Ce matin-là, on aurait dit que ce diable d'homme avait pressenti ma -catastrophe. Jamais son art et son génie ne lui furent si propices. -Quelle recherche des condiments, quelles chairs tendres, quelle -ordonnance des plats! On dégustait avec la bouche, les yeux, le nez. Je -n'ai pas gardé la note de ce jour-là; je sais qu'elle fut salée. -Hélas! il me fallait enterrer magnifiquement mes amours. Ils s'en -allaient en plein océan, dans l'espace et dans le temps, et je me -retrouvais au coin d'une table, avec mes quarante et tant d'années, -inutiles et vides. Elle pourrait bien revenir, comme elle revint en -effet. Mais eux!... Hélas! qui s'aviserait de redemander au crépuscule -du soir les effluves du matin?... - - - - -CXVI. PHILOSOPHIE DES FEUILLES MORTES - - -Cette fin de chapitre m'a tellement attristé que j'étais sur le point -de ne plus écrire, de me reposer un peu, pour purger mon esprit de -cette mélancolie, avant de continuer. Mais non: je ne veux pas perdre -de temps. - -Le départ de Virgilia me laissa une impression de veuvage. Les premiers -jours, je restai chez moi, passant les heures comme Domicien, à enfiler -des mouches, si toutefois Suétone n'a pas menti. Mais je les harponnais -d'une façon particulière, avec les regards. Je les transperçais une -à une au fond d'une grande salle, étendu dans un hamac, un livre -ouvert entre les mains. C'était tout: regrets, ambitions, un peu -d'ennui, et, par-dessus tout, beaucoup de rêverie. Mon oncle, le -chanoine, mourut dans cet intervalle; _item_, deux cousins. Leur mort me -laissa froid. Je les conduisis au cimetière comme on porte de l'argent -en banque; que dis-je?... comme on porte des lettres à la poste. J'y -collai le timbre, je les donnai au facteur, et je lui laissai le soin de -les remettre en main propre. Ce fut à peu près à cette époque que -naquit ma nièce Venancia, fille de Cotrim. Les uns naissaient, les -autres mouraient; je continuai à vivre avec les mouches. - -Parfois aussi, je m'agitais. Je retournais mes tiroirs; je retrouvais -d'anciennes lettres, d'amis, de parents, de maîtresses, voire de -Marcelina. Je les ouvrais toutes, je les relisais une à une et je -revivais le passé. Lecteur ignare, si tu ne conserves pas tes lettres -de jeunesse, tu ne connaîtras pas un jour la philosophie des feuilles -mortes; tu ne connaîtras pas la jouissance de te revoir très loin dans -une pénombre, avec un grand tricorne, des bottes de sept lieues et des -barbes assyriennes, danser au son d'un accordéon anacréontique. Garde -tes lettres de jeunesse. - -Si le tricorne ne te sourit pas, j'emploierai l'expression d'un vieux -marin, ami de Cotrim. Je dirai que si tu gardes tes lettres de jeunesse, -tu auras l'occasion de «chanter une nostalgie»; c'est le nom que nos -loups de mer donnent aux airs de la patrie, qu'ils entonnent en plein -océan. Comme expression poétique, on ne saurait rien trouver de plus -triste. - - - - -CXVII. L'HUMANITISME - - -Deux forces, et une troisième par-dessus le marché, m'incitaient à -reprendre ma vie agitée: Sabine et Quincas Borba. Ma sœur poussa la -candidature conjugale de Nha-Lolo d'une façon véritablement -impétueuse. Quand je retombai en moi-même, je me trouvai presque avec -la jeune fille dans les bras. Quant à Quincas Borba, il m'exposa son -système philosophique de l'Humanitisme, destiné à ruiner tous les -autres. - ---Humanitas, disait-il, principe des choses, est l'homme lui-même -distribué entre tous les hommes. Humanitas compte trois phases: la -statique, antérieure à toute création; l'expansive, commencement des -choses; la dispersive apparition de l'homme; et elle en comptera une -autre encore, la contractive, absorption de l'homme et des choses. -L'expansion, force vive de l'univers, suggéra à Humanitas le désir -d'en jouir, et de là vient la dispersion, qui n'est que la -multiplication personnifiée de la substance originelle. - -Comme cette exposition ne me paraissait Pas assez claire, Quincas Borba -me la développa d'une façon profonde, en m'indiquant les grandes -lignes du système. Il m'expliqua que, par certains côtés, -l'Humanitisme se reliait au Brahmanisme, qui distribue les hommes -d'après les différentes parties du corps d'Humanitas dont ils -procèdent. Mais ce qui dans la religion hindoue n'a qu'une étroite -signification politique et théologique, devient dans l'Humanitisme la -grande loi de la valeur personnelle. Ainsi, descendre de la poitrine ou -des reins d'Humanitas, c'est-à-dire d'une forte souche, n'est pas la -même chose que de descendre de ses cheveux ou du bout de son nez. De -là vient la nécessité de cultiver la vigueur physique. Hercule fut un -symbole anticipé de l'Humanitisme. Arrivé à ce point, Quincas Borba -démontra que le paganisme aurait pu atteindre à la vérité, s'il ne -s'était pas amoindri par la signification galante des mythes. Rien de -cela n'arrivera avec l'Humanitisme. Dans cette église, il n'y a place -ni pour les aventures faciles, ni pour les chutes, ni pour les -tristesses, ni pour les allégresses puériles. L'amour, par exemple, -est un sacerdoce; la reproduction, un rite. Comme la vie est le plus -grand bienfait de l'univers, et qu'il n'y a pas de mendiant qui ne -préfère la misère à la mort, ce qui est un délicieux influx -d'Humanitas, il s'ensuit que la transmission de la vie, loin d'être un -passe-temps galant, est l'heure suprême de la vie spirituelle. Car il -n'y a vraiment au monde qu'un seul malheur: c'est de ne pas y venir. - ---Imagine, par exemple, que je ne sois point né, continua Quincas -Borba. Il est certain que je n'aurais pas en ce moment le plaisir de -causer avec toi, de manger ces pommes de terre, d'aller au théâtre, et -pour tout dire en un mot, de vivre. Note bien que je ne fais pas de -l'homme un simple véhicule d'Humanitas. Non: il est à la fois -véhicule, cocher et voyageur. Il est la réduction du propre Humanitas. -C'est donc une nécessité de s'adorer soi-même. Veux-tu une preuve de -la supériorité de mon système? Regarde l'envie. Il n'y a pas un seul -moraliste, grec ou turc, chrétien ou musulman, qui ne tempête contre -le sentiment de l'envie. L'accord est universel, depuis les champs de -l'Idumée jusqu'au sommet de la Tijuca. Fort bien; laisse là maintenant -les vieux préjugés, oublie les vieux oripeaux de la rhétorique, et -étudie de sang-froid l'envie, ce sentiment si subtil et si noble. -Chaque homme étant une réduction d'Humanitas, il est clair qu'aucun -homme ne peut être fondamentalement l'ennemi d'un autre homme, quelles -que soient les apparences contraires. Ainsi, par exemple, le bourreau -qui eas, j'emploierai l'expression d'un vieux -marin, ami de Cotrim. Je dirai que si tu gardes tes lettres de jeunesse, -tu auras l'occasion de «chanter une nostalgie»; c'est le nom que nos -loups de mer donnent aux airs de la patrie, qu'ils entonnent en plein -océan. Comme expression poétique, on ne saurait rien trouver de plus -triste. - - - - -CXVII. L'HUMANITISME - - -Deux forces, et une troisième par-dessus le marché, m'incitaient à -reprendre ma vie agitée: Sabine et Quincas Borba. Ma sœur poussa la -candidature conjugale de Nha-Lolo d'une façon véritablement -impétueuse. Quand je retombai en moi-même, je me trouvai presque avec -la jeune fille dans les bras. Quant à Quincas Borba, il m'exposa son -système philosophique de l'Humanitisme, destiné à ruiner tous les -autres. - ---Humanitas, disait-il, principe des choses, est l'homme lui-même -distribué entre tous les hommes. Humanitas compte trois phases: la -statique, antérieure à toute création; l'expansive, commencement des -choses; la dispersive apparition de l'homme; et elle en comptera une -autre encore, la contractive, absorption de l'homme et des choses. -L'expansion, force vive de l'univers, suggéra à Humanitas le désir -d'en jouir, et de là vient la dispersion, qui n'est que la -multiplication personnifiée de la substance originelle. - -Comme cette exposition ne me paraissait Pas assez claire, Quincas Borba -me la développa d'une façon profonde, en m'indiquant les grandes -lignes du système. Il m'expliqua que, par certains côtés, -l'Humanitisme se reliait au Brahmanisme, qui distribue les hommes -d'après les différentes parties du corps d'Humanitas dont ils -procèdent. Mais ce qui dans la religion hindoue n'a qu'une étroite -signification politique et théologique, devient dans l'Humanitisme la -grande loi de la valeur personnelle. Ainsi, descendre de la poitrine ou -des reins d'Humanitas, c'est-à-dire d'une forte souche, n'est pas la -même chose que de descendre de ses cheveux ou du bout de son nez. De -là vient la nécessité de cultiver la vigueur physique. Hercule fut un -symbole anticipé de l'Humanitisme. Arrivé à ce point, Quincas Borba -démontra que le paganisme aurait pu atteindre à la vérité, s'il ne -s'était pas amoindri par la signification galante des mythes. Rien de -cela n'arrivera avec l'Humanitisme. Dans cette église, il n'y a place -ni pour les aventures faciles, ni pour les chutes, ni pour les -tristesses, ni pour les allégresses puériles. L'amour, par exemple, -est un sacerdoce; la reproduction, un rite. Comme la vie est le plus -grand bienfait de l'univers, et qu'il n'y a pas de mendiant qui ne -préfère la misère à la mort, ce qui est un délicieux influx -d'Humanitas, il s'ensuit que la transmission de la vie, loin d'être un -passe-temps galant, est l'heure suprême de la vie spirituelle. Car il -n'y a vraiment au monde qu'un seul malheur: c'est de ne pas y venir. - ---Imagine, par exemple, que je ne sois point né, continua Quincas -Borba. Il est certain que je n'aurais pas en ce moment le plaisir de -causer avec toi, de manger ces pommes de terre, d'aller au théâtre, et -pour tout dire en un mot, de vivre. Note bien que je ne fais pas de -l'homme un simple véhicule d'Humanitas. Non: il est à la fois -véhicule, cocher et voyageur. Il est la réduction du propre Humanitas. -C'est donc une nécessité de s'adorer soi-même. Veux-tu une preuve de -la supériorité de mon système? Regarde l'envie. Il n'y a pas un seul -moraliste, grec ou turc, chrétien ou musulman, qui ne tempête contre -le sentiment de l'envie. L'accord est universel, depuis les champs de -l'Idumée jusqu'au sommet de la Tijuca. Fort bien; laisse là maintenant -les vieux préjugés, oublie les vieux oripeaux de la rhétorique, et -étudie de sang-froid l'envie, ce sentiment si subtil et si noble. -Chaque homme étant une réduction d'Humanitas, il est clair qu'aucun -homme ne peut être fondamentalement l'ennemi d'un autre homme, quelles -que soient les apparences contraires. Ainsi, par exemple, le bourreau -qui exécute un condamné peut exciter la vaine clameur des poètes; -mais en substance, il n'est autre chose qu'Humanitas corrigeant -Humanitas pour une infraction de la loi d'Humanitas. J'en dirai autant -d'un individu qui en étripe un autre. C'est une manifestation des -forces d'Humanitas. Rien n'empêche, et il y a des exemples de -semblables coïncidences, qu'il ne soit à son tour étripé. Si tu m'as -bien compris, tu verras que l'envie n'est autre chose que l'admiration -de la lutte, qui est la grande fonction du genre humain. Tous les -sentiments belliqueux sont les plus appropriés à son bonheur. D'où je -conclus que l'envie est une vertu. - -Je ne nierai pas que j'étais stupéfait. La clarté de l'exposition, la -logique des principes, la rigueur des conséquences, tout cela -m'apparaissait supérieurement élevé, et je dus me taire pendant -quelques minutes pour prendre le temps de digérer cette philosophie -nouvelle. Quincas Borba dissimulait mal son air de triomphe. Il avait -une aile de poulet dans son assiette, et la mangeait avec une -philosophique sérénité. Je lui fis encore quelques objections, mais -si faibles qu'il les réduisit aussitôt à néant. - ---Pour bien comprendre mon système, me dit-il, il ne faut jamais -oublier que le principe universel est réparti entre tous les hommes, et -résumé en chacun d'eux. Regarde: la guerre, qui semble une calamité, -est une opération congrue, comme qui dirait un claquement des doigts -d'Humanitas. La faim (et ce disant il mâchait philosophiquement son -aile de poulet), la faim est une preuve qu'Humanitas sait dominer ses -propres viscères. Mais je ne veux point d'autre preuve de la sublimité -de mon système que ce poulet lui-même. Il s'est nourri de maïs qui -fut planté par un noir importé du fin fond de l'Afrique: d'Angola par -exemple. Le négrillon naquit, poussa, fut vendu et mis à bord d'un -navire, construit avec des planches provenant d'arbres coupés dans la -forêt par dix ou douze hommes, et poussé par des voiles tissées par -d'autres hommes, sans parler des cordages et des autres parties de -l'appareil nautique. Ainsi, ce poulet que je viens de déguster est le -résultat d'une multitude d'efforts et de luttes, exécutés à seule -fin d'assouvir mon appétit. - -Entre la poire et le fromage, Quincas Borba me démontra encore que son -système tendait à la destruction de la douleur. La douleur, suivant la -théorie de l'Humanitisme, est une pure illusion. Quand l'enfant est -menacé d'un bâton, il ferme les veux et tremble, avant même d'avoir -été frappé. Cette prédisposition est ce qui constitue la base de -l'illusion humaine, héritée et transmise. L'adoption du système n'est -certainement pas suffisante pour en finir avec la douleur, mais elle est -indispensable. Le reste est la naturelle évolution des choses. Une fois -que l'homme se sera bien compénétré de cette vérité qu'il est le -propre Humanitas, il n'aura qu'à remonter en pensée jusqu'à sa -substance originelle pour éviter toute sensation douloureuse. Mais -c'est là une évolution si décisive qu'on peut bien lui assigner -quelques milliers d'années. - -Quelques jours après, Quincas Borba me lut son œuvre tout entière. -Elle tenait en quatre volumes manuscrits, de cent pages chacun, -contenant force citations latines, et écrits d'une écriture très -fine. Le dernier se composait d'un traité de la politique fondée sur -l'Humanitisme. C'était la partie la plus aride du système, mais -conçue avec une formidable logique. Sa société réorganisée -n'éliminait ni la guerre, ni l'insurrection, ni le simple coup de -poing, ni le coup de couteau anonyme, ni la misère, ni la maladie, ni -la faim. Mais comme tous ces fléaux supposés ne sont que des erreurs -de l'entendement, il est clair que leur existence ne doit pas troubler -la félicité humaine; car ce sont de simples effets externes de la -substance interne, destinés à n'influer sur l'homme que pour rompre la -monotonie universelle. Mais quand bien même ces fléaux (chose -radicalement fausse d'ailleurs) pourraient continuer à correspondre -dans l'avenir à la mesquine conception des temps passés, le système -n'en serait nullement détruit, et pour deux motifs: 1° parce -qu'Humanitas étant la substance créatrice et absolue, chaque individu -doit éprouver le plus intense délice à se sacrifier aux principes -dont il descend; 2° parce que, dans ce cas extrême, le pouvoir de -l'homme sur la terre ne serait point diminué, l'univers ayant été -créé pour sa plus grande récréation, avec les étoiles, la brise, -les dattes et la rhubarbe. «Pangloss, me dit-il en fermant le livre, -n'était pas aussi sot que l'a peint Voltaire.» - - - - -CXVIII. LA TROISIÈME FORCE - - -Mon troisième motif d'action était le désir de briller, et surtout -l'impossibilité de vivre seul. La multitude m'attirait, je m'enivrais -des applaudissements. Si l'idée de l'emplâtre m'était venue en ce -temps-là, qui sait? je ne serais peut-être pas mort tout de suite, et -je serais devenu célèbre. Mais je n'eus pas l'idée de l'emplâtre. Et -je ne pus résister au désir de m'agiter dans un milieu quelconque pour -une chose quelconque, et une fin quelconque. - - - - -CXIX. PARENTHÈSE - - -Je veux consigner ici, entre parenthèses, une demi-douzaine de maximes -choisies parmi celles que j'écrivis en grand nombre à cette époque. -Ce sont des bâillements d'ennui. Elles peuvent servir d'épigraphe aux -discours de gens qui manqueraient de titres. - - -_On supporte toujours patiemment la colique du prochain._ - -_Nous tuons le temps; il nous enterre._ - -_Un cocher philosophe avait l'habitude de dire que le plaisir d'aller en -voiture serait considéré comme bien médiocre, si tout le monde avait -la sienne._ - -_Aie confiance en toi; mais ne doute point toujours des autres._ - -_Comment est-il possible qu'un peau-rouge se perce la lèvre pour y -introduire un simple morceau de bois?_ - - -Cette réflexion est d'un bijoutier. - - -_Ne t'irrite pas si l'on oublie tes bienfaits: il vaut mieux tomber des -nues que d'un troisième étage._ - - - - -CXX. _COMPELLE INTRARE_ - - -Oui, mon cher, que tu le veuilles ou non, maintenant tu te marieras, me -dit un jour Sabine. Garçon, sans enfants, quel bel avenir! - -Sans enfants!... l'idée d'en avoir me fit sursauter. Une fois encore, -le fluide mystérieux me parcourut tout entier. Oui, je devais être -père. La vie de garçon a sans doute ses avantages, mais ils sont -précaires, et on les achète au prix de solitude. Mourir sans enfants! -non, c'était impossible. J'étais prêt à tout, même à l'alliance -avec Damasceno. Sans enfants!... comme j'avais grande confiance en -Quincas Borba, je j'allai voir, et lui exposai les mouvements intimes de -ma paternité. Le philosophe m'écouta avec enthousiasme. Il me déclara -qu'Humanitas s'agitait en moi. Il m'encouragea au mariage. C'était -quelques convives de plus qui battaient à la porte de la vie, etc. -_Compelle intrare_, comme disait Jésus. Et il ne me laissa point sortir -sans m'avoir préalablement démontré que l'apologue évangélique -était une prophétie de l'Humanitisme, mal interprétée par les -prêtres. - - - - -CXXI. EN DESCENDANT LA COLLINE - - -Au bout de trois mois, tout allait comme sur des roulettes. Le fluide, -Sabine, les jolis yeux de la jeune fille, la bonne volonté du père, -tout cela, dans une même impulsion, me conduisait au mariage. Le -souvenir de Virgilia venait de temps à autre battre à ma porte, -conduit par un diable tout noir, qui me présentait un miroir, dans -lequel je voyais au loin Virgilia baignée de larmes. Mais aussitôt, un -autre diable rose me présentait un second miroir, où se reflétait -l'image de Nha-Lolo, tendre, lumineuse, angélique. - -Je ne parle pas du poids des ans, car je ne le sentais pas. J'ajouterai -même que ce poids, je m'en débarrassai un certain dimanche que j'allai -entendre la messe à la chapelle de _Livramento_ avec Nha-Lolo et son -père. Comme Damasceno habitait aux _Cajueiros_, je les accompagnais -souvent à l'église. La collinie. Elle observait, imitait et devinait. En -même temps, elle faisait un effort pour dissimuler la vulgarité de sa -famille. Ce jour-là, l'algarade paternelle l'attrista profondément. -Son abattement était si visible et si expressif que j'en arrivai à -attribuer à Nha-Lolo l'intention positive de séparer dans mon esprit -sa propre cause de celle de l'auteur de ses jours. Ce sentiment me parut -d'une grande élévation. C'était une affinité de plus entre nous. - ---Décidément, me dis-je, je vais arracher cette fleur à ce bourbier. - - - - -CXXIII. LE VRAI COTRIM - - -Nonobstant mes quarante et quelques années, je crus, avant de décider -mon mariage, devoir demander conseil à Cotrim, car j'aimais l'harmonie -dans la famille. Il m'écouta, et me répondit très sérieusement qu'il -n'émettait point d'opinion quand il s'agissait de ses parents. On -aurait pu le trouver suspect, si par hasard il louait les rares -qualités de Nha-Lolo. Il préférait donc se taire. Bien plus, il ne -doutait pas qu'elle n'éprouvât pour moi une réelle passion; et -cependant, si elle le consultait, il ne me cachait pas que sa réponse -serait négative. Il n'éprouvait à mon égard aucune haine; il -appréciait mes bonnes qualités,--il les louait sans cesse, et c'était -justice,--et quant à Nha-Lolo, jamais il n'émettrait le moindre doute -sur ses excellentes aptitudes au mariage. Mais de là à conseiller une -union matrimoniale il y avait un abîme. - ---Je m'en lave les mains, conclut-il. - ---Mais vous me disiez l'autre jour que je devrais me marier au plus -tôt. - ---Ça, c'est une autre question. Je trouve qu'il est indispensable que -l'on se marie, surtout quand on a des ambitions politiques. Le célibat, -pour l'homme politique, est un rémora. Mais quant à la fiancée, je ne -puis, ni ne veux, ni ne dois donner d'opinion; il y va de mon honneur. -Je crois que Sabine a excédé les limites, en vous faisant certaines -confidences, d'après ce qu'elle m'a dit. Mais dans tous les cas, elle -n'est que tante par alliance de Nha-Lolo, tandis que moi, je suis son -oncle pour de vrai. Tenez... mais non... Je ne dis rien... - ---Parlez donc. - ---Non, je ne dis rien... - -Les gens qui ne connaissent pas le caractère férocement honorable de -Cotrim trouveront peut-être son scrupule excessif. Moi-même je -m'étais montré injuste à son égard durant les années qui suivirent -l'inventaire paternel. Je reconnais aujourd'hui qu'il a été à cet -égard la perfection même. On le taxait d'avarice, et je crois qu'on -avait raison. Mais l'avarice est à peine l'exagération d'une vertu, et -les vertus sont comme les budgets: mieux vaut qu'il y ait solde que -déficit. Comme il était très sec dans ses manières, ses ennemis -l'accusaient d'être barbare. On pouvait bien alléguer qu'il faisait -fréquemment fustiger ses esclaves jusqu'au sang. Mais outre qu'il ne -faisait fouetter que les pervers et les fuyards, il faut dire à sa -décharge qu'ayant fait pendant longtemps la contrebande de l'ébène, -il s'était habitué à traiter les nègres avec plus de brutalité -qu'il ne conviendrait peut-être; on ne peut en tous cas honnêtement -attribuer au naturel d'un individu ce qui est un pur résultat des -relations sociales. La preuve que Cotrim avait des sentiments, c'est la -douleur qu'il éprouva, quelques mois plus tard, quand il perdit sa -fille Sara; et cette preuve est irréfutable. Il était trésorier d'une -confrérie, et affilié à différents tiers ordres, ce qui ne concorde -guère avec sa réputation d'avarice. Il est vrai qu'il tirait parti de -son sacrifice; la confrérie dont il avait été dignitaire commanda son -portrait à l'huile. Il avait bien ses petits défauts: par exemple il -faisait publier dans tous les journaux les œuvres de bienfaisance qu'il -pratiquait; mais il se disculpait en disant que les bonnes actions sont -contagieuses quand elles sont rendues publiques; et l'on ne saurait le -nier. Je crois même, et en cela je fais son éloge, que de temps à -autre, il ne pratiquait le bien qu'à seule fin d'éveiller la -philanthropie d'autrui. Et dans ce cas, il faut bien reconnaître que la -publicité était une condition _sine qua non._ En somme, il pouvait -bien devoir des attentions, mais pas un sou à qui que ce soit. - - - - -CXXIV. POUR SERVIR D'INTERMÈDE - - -Qu'y a-t-il entre la vie et la mort? l'épaisseur d'un fil. Et -cependant, si je n'écrivais ce chapitre, le lecteur souffrirait un choc -assez préjudiciable à la bonne tenue de ce livre. Passer d'un portrait -à une épitaphe peut être réel et banal. Mais le lecteur ne se -réfugie dans le livre que pour échapper à la réalité des choses. Je -ne dis pas que cette pensée soit la mienne; je dis qu'il y a là une -dose de vérité, et que la forme au moins en est pittoresque. - - - - -CXXV. EPITAPHE - - -CI-GIT - -EULALIA DAMASCENA DE BRITO - -MORTE - -À L'ÂGE DE DIX-NEUF ANS - -PRIEZ POUR ELLE. - - - - -CXXVI. DÉSOLATION - - -L'épitaphe dit tout. Inutile après cela de narrer la maladie de -Nha-Lolo, sa mort, l'enterrement et le désespoir de la famille. Elle -mourut pendant la première épidémie de fièvre jaune. Je -l'accompagnai jusqu'à sa demeure dernière, et lui dis adieu, -tristement, mais l'œil sec. J'en conclus que peut-être je n'avais pas -pour elle un réel amour. - -Voyez maintenant à quel excès peut porter le manque de réflexion. Je -clamai contre l'épidémie, qui, frappant à tort et à travers, -emportait ainsi une jeune fille qui aurait dû être ma femme. Je ne -comprenais nullement la nécessité de l'épidémie, et moins encore la -nécessité de cette mort. Je crois bien qu'elle me parut plus absurde -même que celle de tant d'autres gens. Mais Quincas Borba m'expliqua que -les épidémies, bien que désastreuses pour un certain nombre -d'individus, ont des avantages pour l'espèce. Il me fit remarquer que, -dans leur horreur, elles offrent un notable avantage: la survivance du -plus grand nombre. Il me demanda si, au milieu du deuil général, je -n'éprouvais aucun secret délice d'avoir échappé aux fureurs de la -peste. Mais cette demande était si insensée que je ne jugeai pas -devoir y répondre. - -Puisque je ne parle pas de la mort de Nha-Lolo, je passerai aussi sous -silence la messe du septième jour. La tristesse de Damasceno était -profonde. Ce pauvre homme paraissait une ruine. Quinze jours après, je -le rencontrai. Il était toujours inconsolable, et il disait que la -grande douleur qui lui était infligée par Dieu se compliquait encore -de celle que lui avaient infligée les hommes. Il n'ajouta rien de plus. -Mais, trois semaines plus tard, il revint sur le même sujet, et me -confessa qu'au milieu de cet irréparable désastre, il avait espéré -l'appui moral de ses amis. Or douze personnes, presque toutes amis de -Cotrim, avaient accompagné jusqu'au cimetière les restes de sa fille -chérie. Et il avait envoyé quatre-vingts invitations. Je lui fis -observer que, dans presque toutes les familles, il y avait des victimes, -ce qui devait faire excuser ce manque apparent d'égards. - ---On m'a abandonné, gémit-il. - -Cotrim, qui était présent, objecta: - ---Vos vrais amis étaient là. Les autres seraient venus par simple -formalité, et tout le temps ils eussent parlé de l'inertie du -gouvernement, des panacées du droguiste, du prix des maisons, et d'un -tas d'autres choses. - -Damasceno l'écouta en silence, secoua une autre fois la tête et -soupira: - ---Ils auraient bien pu venir tout de même. - - - - -CXXVII. FORMALITÉS - - -C'est une grande chose que d'avoir reçu du ciel avec quelque sagesse, -le don de trouver les relations des choses, la faculté de comparaison -et le don de tirer des conséquences. J'ai eu cette distinction -psychique. Je m'en félicite encore du fond de mon sépulcre. - -De fait, l'homme vulgaire qui eût entendu la dernière réflexion de -Damasceno ne s'en fût pas souvenu, en voyant, quelque temps après, six -dames turques représentées sur une gravure. Mais moi, je m'en souvins. -C'étaient six dames de Constantinople, vêtues à la moderne, en -costume de ville, la face voilée, non pas d'une étoffe épaisse, mais -d'un voile transparent et léger, qui feignait de découvrir seulement -les yeux, et en réalité découvrait la face tout entière. Et je -trouvai quelque ironie à cette coquetterie fine des musulmanes qui, -pour se soumettre à une longue tradition, se couvrent le visage, mais -sans cacher leurs traits ni dissimuler leur beauté. Apparemment, qu'y -a-t-il de commun entre les dames turques et Damasceno? rien. Mais si tu -as un esprit profond et pénétrant (et je doute fort que tu me -déclares le contraire), tu comprendras que, dans l'un et l'autre cas, -l'on voit poindre le bout de l'oreille d'une inséparable et douce -compagne de tout homme sociable. - -Aimable Formalité, tu es le baume des cœurs, la médiatrice des -hommes, le lien qui unit la terre et le ciel. Tu sèches les larmes d'un -père, tu obtiens l'indulgence d'un prophète. Si la douleur s'apaise et -si la conscience devient accommodante, à qui, sinon à toi, doit-on cet -immense avantage? L'estime qui passe devant nous avec le chapeau sur la -tête ne dit rien à notre âme; mais l'indifférence qui salue y laisse -une délicieuse impression. Continue donc à vivre, aimable Formalité, -pour la tranquillité de Damasceno et la gloire de Mahomet. - - - - -CXXVIII. À LA CHAMBRE - - -Notez bien que cette gravure turque, je ne la vis que deux ans plus tard -à la Chambre des députés, au milieu d'un grand chuchotement de voix, -tandis qu'un orateur discutait les conclusions de la commission du -budget. J'étais alors moi-même député. Pour ceux qui ont lu ce -livre, il est inutile de dire ma satisfaction, et il serait également -oiseux de le dire pour les autres. J'étais député, et je vis la -gravure turque, tandis qu'appuyé sur le dossier de mon fauteuil -j'écoutais un voisin qui contait une histoire, en en regardant un autre -qui faisait sur le revers d'une carte de visite le portrait de -l'orateur. Cet orateur n'était autre que Lobo Neves. L'onde de la vie -nous avait jetés sur le même rivage, lui contenant son ressentiment, -et moi avec l'obligation de dissimuler mes remords. Et j'emploie la -forme suspensive, dubitative ou conditionnelle parce qu'en réalité je -ne dissimulais rien du tout, si ce n'est mon ambition d'être ministre. - - - - -CXXIX. SANS REMORDS - - -Non vraiment, je n'avais aucun remords. - -La première fois que je pus parler à Virgilia après la présidence, -ce fut dans un bal, en 1855. Elle portait un superbe vêtement de -gourgouran de couleur bleue, et présentait aux lumières la même paire -d'épaules qu'autrefois. Elle n'avait plus la fraîcheur de la première -jeunesse, loin de là; mais elle était encore fort belle, d'une beauté -automnale rehaussée par la nuit. Nous causâmes longtemps, sans -allusion au passé. Nous sous-entendions simplement: une parole vague, -un regard, et c'était tout. Quand elle partit, j'allai la voir -descendre les escaliers, et je ne sais par quel phénomène de -ventriloquie cérébrale (que les philologues me pardonnent cette phrase -barbare), je murmurai cette parole profondément rétrospective: -«Magnifique!» - -Si je possédais un laboratoire, j'inclurais dans ce livre un chapitre -de chimie, où je décomposerais le remords en ses derniers éléments, -avant de décider pourquoi Achilles promenait autour de Troie le cadavre -de son adversaire, tandis que lady Macbeth promenait autour d'une salle -de son palais sa manche tachée de sang. Mais je n'ai pas plus de -laboratoire que je n'avais de remords. Je désirais tout simplement -être ministre. En tous cas, avant de terminer ce chapitre, je dirai que -je n'aurais voulu être ni Achilles ni lady Macbeth. Mais s'il m'avait -fallu absolument choisir, j'aurais tout de même préféré traîner le -cadavre que la souillure. J'y aurais gagné une ovation, les -supplications de Priam, et une jolie réputation militaire et -littéraire. Mais ce que j'écoutais, c'était le discours de Lobo Neves -et non les supplications de Priam; et je n'avais pas de remords. - - - - -CXXX. UNE CALOMNIE - - -Comme j'achevais de pousser cette exclamation intérieure, par mon -procédé de ventriloquie cérébrale (et elle était l'expression d'une -simple opinion et nullement d'un remords), je sentis quelqu'un qui me -battait sur l'épaule. Je me retournai. C'était un de mes anciens -camarades, officier de marine, jovial, un peu sans-façons. Il sourit -malicieusement et me dit: - ---Ah! vieux paillard! ce sont des souvenirs du passé, hein! - ---Vive le passé! - ---Naturellement tu as été réintégré dans tes anciennes fonctions. - ---Veux-tu bien te taire! lui dis-je en le menaçant du doigt. - -Je confesse que ce dialogue était fort indiscret, principalement en ce -qui concerne ma réponse. Et je le confesse avec d'autant plus de -plaisir que les femmes ont la réputation d'être indiscrètes, et je ne -voudrais pas terminer ce livre sans rectifier cette injuste notion de -l'esprit humain. En matière d'aventures amoureuses, j'ai trouvé des -hommes qui souriaient ou niaient maladroitement d'une façon évasive et -monosyllabique, tandis que leurs complices auraient juré sur les Saints -Évangiles qu'on les calomniait. La raison de cette différence, c'est -que la femme, à part l'hypothèse du chapitre CI et dans quelques -autres cas, se livre par amour qu'il s'agisse de l'amour-passion de -Stendhal ou de l'amour purement physique de quelques dames romaines, -voire même polynésiennes, lapones, cafres, ou de n'importe quelle -autre race civilisée. Mais l'homme, je parle de l'homme d'une société -cultivée et élégante, l'homme unit toujours sa vanité à l'autre -sentiment. De plus (et je me réfère toujours aux cas prohibés), la -femme, quand elle aime un homme autre que son mari, croit faillir à un -devoir, et doit par conséquent dissimuler avec un art supérieur, et -raffiner sa dissimulation; tandis que l'amant, qui se sait la cause -d'une trahison et se juge vainqueur de son semblable, est naturellement -orgueilleux de cette victoire, et passe vite à un autre sentiment moins -secret, à cette bonne fatuité, qui est la transpiration lumineuse du -mérite. - -Mais que mon explication soit ou ne soit pas probante, je me contenterai -d'avoir bien fait ressortir dans ces pages que l'indiscrétion des -femmes est un mensonge inventé par les hommes. En amour, tout au moins, -elles sont silencieuses comme des sépulcres. Elles se trahissent -souvent par maladresse, nervosité, ou faute de savoir s'abstenir de -manifestations ou d'œillades; et c'est pour ce motif qu'une grande dame -qui fut en même temps une femme d'esprit, la reine de Navarre, a -employé cette métaphore pour dire que toute aventure amoureuse se -découvre tôt ou tard: «Le chien le mieux dressé finit toujours par -aboyer.» - - - - -CXXXI. FRIVOLITÉS - - -En citant la phrase de la reine de Navarre, je me suis rappelé qu'entre -nous on demande communément à une personne qu'on voit faire mauvaise -mine: «Bon Dieu! qui donc a tué vos petits chiens?» comme si on -voulait dire: «Qui donc a troublé vos amours, vos aventures secrètes, -etc.?» Mais ce chapitre n'est pas sérieux. - - - - -CXXXII. LE PRINCIPE D'HELVÉTIUS - - -Je disais donc qu'un officier de marine m'arracha la confession des -amours de Virgilia, et ici je crois devoir corriger le principe -d'Helvétius, ou tout au moins l'expliquer. Mon intérêt était de me -taire. Confirmer d'anciens soupçons pouvait soulever des haines -amorties, provoquer un scandale, tout au moins me valoir une réputation -d'indiscret. J'aurais donc dû me taire, si l'on interprète le principe -d'Helvétius d'une façon superficielle. Mais j'ai donné déjà le -motif de l'indiscrétion masculine: avant l'intérêt de ma sûreté -personnelle, je faisais passer l'autre, celui de la vanité qui est plus -intime et plus immédiat. Le premier dépend de la réflexion et suppose -un syllogisme antérieur; le second est spontané, instinctif, il vient -du tréfonds de l'être. Finalement, le premier ne pouvait avoir qu'un -résultat éloigné, tandis que l'autre avait un résultat prochain. -Conclusion: le principe d'Helvétius était applicable à mon cas, si -l'on considère non l'intérêt apparent, mais l'intérêt caché. - - - - -CXXXIII. CINQUANTE ANS - - -Je ne vous ai pas encore dit,--mais je vous le dis maintenant,--qu'au -moment où Virgilia descendait les escaliers et où l'officier de marine -me battait sur l'épaule, j'avais déjà cinquante ans révolus. Ainsi -donc, ma vie descendait aussi les escaliers, ou du moins la meilleure -partie, celle des plaisirs, des agitations, des émotions, entourée il -est vrai de dissimulation et de duplicité, mais la meilleure tout de -même, si l'on parle le langage usuel. Mais en usant d'un autre moins -sublime, la meilleure partie fut l'autre, celle que j'avais encore à -vivre, comme je le prouverai dans le peu de pages qu'il me reste encore -à écrire. - -Cinquante ans! Pourquoi cette confession? On va trouver que mon style -n'a plus la même désinvolture. Aussitôt après ma conversation avec -l'officier de marine, qui enfila son manteau et sortit, j'avoue que -j'éprouvai quelque tristesse. Je revins dans la salle, l'envie me prit -de danser une polka, de m'enivrer de lumière, de fleurs, du reflet des -cristaux, de celui des beaux yeux, du murmure sourd et léger des -conversations particulières. Je n'eus pas à m'en repentir, car je me -trouvai soudain tout rajeuni. Mais quand, une demi-heure plus tard, je -me retirai du bal, à quatre heures du matin, qu'est-ce que je trouvai -dans le fond de ma voiture? Mes cinquante ans. Ils étaient revenus avec -entêtement, non point frileux ni rhumatisants, mais un peu las, et -désireux d'un bon lit et de repos. Alors, voyez ce que peut -l'imagination d'un pauvre homme à moitié endormi, il me sembla -entendre une chauve-souris pendue au plafond me dire: «Monsieur Braz -Cubas, le rajeunissement était dans la salle, dans le reflet des -cristaux, dans les lumières, dans les soieries,--enfin, autour de vous -et non en vous.» - - - - -CXXXIV. OBLIVION - - -Je suis sûr que si une dame m'a accompagné jusqu'ici, elle va fermer -le livre, sans plus s'importer du reste. Pour elle, ce qu'il y avait -d'intéressant dans ma vie, c'est-à-dire l'amour, a cessé d'exister. -Cinquante ans, ce n'est pas encore la décrépitude, mais ce n'est -déjà plus la fleur de l'âge. Encore dix ans, et l'on pourra -m'appliquer ce que disait un Anglais: «Triste chose, de ne plus -rencontrer quelqu'un qui se souvienne de nos parents, alors qu'on se -demande comment vous considérera l'_oubli_ lui-même.» - -Et j'ai pris pour titre de ce chapitre «Oblivion!» Il est juste que -l'on rende tous les honneurs possible à un personnage peu estimé, -convive de la dernière heure, mais convive inévitable. Elle le sait -bien, la jolie femme qui florissait à l'aurore du règne actuel sous le -ministère Paraná, attendu qu'elle est plus rapprochée du triomphe et -qu'elle se sent déjà détrônée. Alors, si elle a la dignité -d'elle-même, elle ne s'entête pas à réveiller les attentions mortes -ou défaillantes. Elle ne cherche pas dans les regards d'aujourd'hui les -mêmes hommages que lui prodiguaient les regards d'autrefois, quand -d'autres commençaient la promenade de la vie, l'âme allègre et le -pied léger. _Tempora mutatitur!_ Le même tourbillon emporte les -feuilles sèches et les loques du chemin, sans exception ni pitié. Et -les gens philosophes n'envient point, mais plaignent plutôt ceux qui -ont pris leur place dans la voiture, parce qu'à leur tour ils seront -mis à pied par le conducteur _Oblivion._ Et tout cela à seule fin de -dérider la planète Saturne, qui promène son ennui dans l'espace. - - - - -CXXXV. INUTILITÉ - - -Mais, ou je me trompe fort, ou je viens d'écrire chapitre inutile. - - - - -CXXXVI. LE SHAKO - - -Et qui sait! peut-être que non. Il résume les réflexions que je fis -le jour suivant à Quincas Borba, en ajoutant que je me sentais -découragé, et un tas d'autres choses tristes. Mais ce philosophe, avec -l'éminent bon sens qui le caractérisait, me cria que je me laissais -glisser sur la route fatale de la mélancolie. - ---Mon cher Braz, me dit-il, ne te laisse pas affoler par ces vapeurs. -Que diable! il faut être un homme! être fort, lutter, vaincre, -briller, dominer! Cinquante ans: c'est l'âge de la science et du -gouvernement. Courage! Braz Cubas, ne te laisse pas déprimer. Qu'est-ce -qu'elle peut bien te faire, cette succession de fleurs ou de ruines? -Jouis de la vie: et n'oublie pas qu'il n'est pire philosophie que celle -des pleurnicheurs qui se couchent sur les rives d'un fleuve pour se -plaindre du cours incessant de l'onde. C'est son métier de ne -s'arrêter jamais. Conforme-toi à cette loi, et tâche d'en tirer -parti. - -L'autorité d'un grand philosophe se révèle dans les plus petites -choses. Les paroles de Quincas Borda eurent le don de secouer ma torpeur -morale et mentale. Allons! montons au pouvoir! il en est temps. Jamais, -jusqu'alors, je n'étais intervenu dans de grands débats. Je briguais -le portefeuille par des amabilités, des thés, des commissions et des -votes. Et le porte-feuille ne venait pas. Il fallait me rendre maître -de la tribune. - -J'allai doucement. Trois jours plus tard, comme on discutait le budget -de la justice, je profitai de la circonstance pour demander modestement -au ministre s'il ne jugeait pas opportun de diminuer la hauteur des -shakos de la garde nationale. Ce n'était pas une demande de bien grande -importance; mais je prouvai néanmoins que j'étais capable de discuter -les affaires de l'État. Je citai Philopœmen, qui fit substituer les -brodequins trop étroits de ses soldats, et leurs lances trop légères; -et l'histoire ne jugea pas ces petits faits indignes d'être -enregistrés. La hauteur de nos shakos devait être modifiée, au nom de -l'esthétique et au nom de l'hygiène. Leur poids pouvait être fatal -pendant les revues, sous l'ardeur du soleil. L'un des préceptes -d'Hippocrate étant qu'il faut avoir la tête fraîche, il était cruel -d'obliger un individu, pour une simple considération d'uniforme, à -risquer sa santé et sa vie, et par conséquent l'avenir de sa famille. -La Chambre et le gouvernement devaient se souvenir que la garde -nationale était le soutien de la liberté et de l'indépendance, et que -les citoyens appelés à un service pénible, fréquent, et qui plus est -gratuit, avaient droit à ce qu'on leur donnât un uniforme léger et -commode. J'ajoutai que la lourdeur du shako faisait courber le front des -citoyens qui devaient au contraire l'élever avec fierté devant le -pouvoir. Et je pérorai avec cette pensée: le saule, qui incline ses -rameaux vers la terre, est l'arbre des cimetières; le palmier droit et -ferme, est l'arbre du désert, des places et des jardins. - -L'impression de ce discours fut diverse. Quant à la forme, à -l'envolée, à la partie littéraire et philosophique, tout le monde -tomba d'accord qu'il était impossible de tirer de plus brillantes -idées d'un simple shako. Mais au point de vue politique, mon attitude -fut considérée comme un désastre parlementaire. On insinua que je -versais dans l'opposition, elles ennemis du ministère voulurent -profiter de l'incident pour proposer une motion de défiance. Je -repoussai une semblable interprétation. Elle était non seulement -erronée, mais encore calomnieuse, tant il était notoire que j'appuyais -le cabinet. J'ajoutai que la nécessité de diminuer la hauteur du shako -n'était pas si urgente qu'on ne pût différer encore pendant quelques -années; en tous cas, j'étais prêt à transiger sur la réduction, et -je me contentais de trois ou quatre pouces en moins. Enfin, même si ma -proposition n'était pas adoptée, je m'estimais déjà heureux d'avoir -posé un jalon pour l'avenir. - -Quincas Borba ne fit aucune restriction. - ---Je ne suis pas homme politique, me dit-il au dîner. Je ne sais si tu -as bien ou mal fait; ce que sais, c'est que ton discours était -excellent. Et il mit en relief les parties saillantes, les belles -images, les arguments puissants, avec cette pondération dans la louange -qui sied si bien à un grand philosophe. Ensuite, il prit l'affaire à -son compte, et combattit le shako avec tant de véhémence que je finis -par me convaincre moi-même du péril qu'il offrait. - - - - -CXXXVII. À UN CRITIQUE - - -Mon cher critique, - -Quelques pages plus haut, après avoir dit que j'avais cinquante ans, -j'ajoutais: «On commence déjà à sentir que mon style n'est plus -aussi leste Qu'aux premiers jours.» Peut-être cette phrase -paraîtra-t-elle dénuée de sens, étant donné mon état actuel. Mais -j'attire justement ton attention sur la subtilité de cette pensée. Je -ne veux point dire que je suis en ce moment plus vieux qu'en commençant -ce livre. La mort ne vieillit. Je veux dire qu'à chaque phase de cette -narration j'éprouve la sensation correspondante à la phase dont je -parle. Bon Dieu! quelle nécessité de mettre toujours les points sur -les _i!_ - - - - -CXXXVIII. COMMENT JE NE FUS PAS MINISTRE D'ÉTAT - - -. . . . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . . . - - - - -CXXXIX. QUI EXPLIQUE LE CHAPITRE ANTÉRIEUR - - -Il y a des choses que l'on ne traduit bien que par le silence. Par -exemple ce qui fait le sujet du chapitre antérieur. Les ambitieux -déçus l'entendront. Si aucune passion n'égale celle du pouvoir, comme -d'aucuns le disent, imaginez le désespoir, la douleur, l'abattement où -je tombai le jour que je perdis mon fauteuil de député. Toutes mes -espérances s'effondraient; ma carrière politique était brisée. Or, -notez que Quincas Borba, d'après certaines inductions philosophiques -qu'il fit, jugea que mon ambition n'était pas la véritable passion du -pouvoir, mais un simple caprice, un désir de briller. Dans son opinion, -ce sentiment, quoique moins profond que l'autre, incommode davantage, -car il est de la nature de l'attrait qu'ont les femmes pour les -dentelles et les objets de toilette. Un Cromwell ou un Bonaparte, -ajouta-t-il, par cela même qu'il est brûlé par la passion du pouvoir, -finit toujours par y atteindre, par le droit chemin ou par des chemins -de traverse. Ce n'était pas mon cas. Mes aspirations n'ayant pas la -même intensité, je ne pouvais prétendre au même résultat. De là -venait mon désenchantement. Mon sentiment, selon les doctrines de -l'Humanitisme... - ---Va au diable, avec ton Humanitisme, interrompis-je. J'en ai assez de -ta philosophie, qui ne mène à rien. - -La brutalité de cette interruption, étant donnée la supériorité du -philosophe, était une véritable offense. Mais il excusa mon état -d'irritation. On nous apporta du café. Il était une heure de -l'après-midi; nous nous trouvions dans mon cabinet de travail qui -donnait sur le fond du jardin. C'était une salle confortable, meublée -de bons livres, d'objets d'art, et, entre autres, d'un Voltaire en -bronze, qui paraissait à cette heure accentuer son rire sarcastique et -l'acuité de son regard. Les sièges étaient excellents. Au dehors -brillait un grand soleil que Quincas Borba, par plaisanterie ou dans un -accès de lyrisme, appela un des ministres de la Nature. Des trois -fenêtres, pendaient trois cages, où des oiseaux sifflaient leurs -opéras rustiques. Tout avait l'apparence d'une conspiration des choses -contre l'homme. Et bien que je me trouvasse dans _mon_ cabinet, en face -de _mon_ jardin, assis dans _mon_ fauteuil, au milieu de _mes_ livres, -éclairé par _mon_ soleil, et en train d'écouter le ramage de _mes_ -oiseaux, je ne pouvais me consoler de la perte d'un autre fauteuil, -auquel je n'avais plus droit. - - - - -CXL. LES CHIENS - - ---Mais enfin qu'as-tu l'intention de faire maintenant? me demanda -Quincas Borba, en allant poser sa tasse sur le rebord d'une des -fenêtres. - ---Je ne sais pas. Je vais aller m'enfermer à la Tijuca; fuir les -hommes. Je suis honteux et las. Tant de beaux rêves, mon cher Borba, -tant de beaux rêves, et je ne suis rien. - ---Rien! interrompit Quincas Borba avec un geste d'indignation. - -Pour me distraire, il m'invita à sortir. Nous marchâmes dans la -direction d'Engenho Velho. Nous allions à pied, tout en philosophant. -Jamais je n'oublierai l'action sédative de cette promenade. La parole -de ce grand homme était le cordial de la sagesse. Il me dit que je ne -pouvais échapper au combat. Puisque l'on me fermait la tribune, je -devais fonder un journal. Il employa même une expression vulgaire, -démontrant ainsi que le langage philosophique peut, une fois ou -l'autre, user des métaphores populaires. - ---Fonde un journal, me dit-il, et renverse-moi toute cette petite -paroisse. - ---Magnifique idée! Je vais fonder un journal; je vais les réduire en -miettes, je vais... - ---Lutter. Peu importe le résultat. L'essentiel est de lutter. La vie, -c'est la lutte. La vie sans la lutte, c'est une mer morte au centre de -l'organisme universel. - -Peu après, nous tombâmes sur deux chiens qui se battaient. C'est un -événement sans valeur aux regards d'un homme vulgaire. Quincas Borba -me les fit observer. Il me désigna un os, motif de la guerre, et mon -attention fut attirée sur cette circonstance: il n'y avait pas de chair -sur Los. L'os était nu. Les chiens grognaient, se mordaient, et leurs -yeux étincelaient de fureur. Quincas Borba mit sa canne sous son bras -et semblait en extase. - ---Que c'est beau! disait-il de temps à autre. - -Je voulus l'entraîner, mais en vain. Il paraissait vissé au sol, et il -ne reprit son chemin qu'après avoir assisté à la défaite de l'un des -deux chiens qui alla porter sa faim ailleurs. Je remarquai qu'il était -joyeux, bien qu'il contînt la manifestation de sa joie, comme il -convient à un grand philosophe. Il me fit observer la beauté du -spectacle, rappela le sujet de la lutte, conclut que les chiens avaient -faim. Mais la privation d'aliments n'est rien auprès des effets -généraux de la philosophie. Sur quelques parties du globe, le -spectacle est plus grandiose. Les créatures humaines y disputent aux -chiens les os et autres aliments les moins appétissants. La lutte se -complique, parce que l'intelligence de l'homme entre en action, avec -toute la sagacité accumulée en lui par les siècles, etc. - - - - -CXLI. LA DEMANDE SECRÈTE - - -Que de choses il y a dans un menuet, comme dit l'autre. Que de choses il -y a dans un combat de chiens! Mais je n'étais pas un disciple servile -et timoré, incapable de faire une réflexion opportune. Tout en -marchant, je lui fis part d'un doute. Je ne comprenais pas très bien -l'utilité de disputer la nourriture aux chiens. Il me répondit avec -une exceptionnelle bienveillance: - ---Il est indiscutablement plus logique de la disputer aux autres hommes, -car leur condition est la même, et le plus fort l'emporte sur le plus -faible. Mais pourquoi ne serait-ce pas un spectacle grandiose de la -disputer aux chiens. On a mangé volontairement des sauterelles comme le -Précurseur, ou pis encore, comme Ézéchiel. Donc, ce qui est ignoble -est pourtant mangeable. Reste à savoir s'il est plus digne pour l'homme -de disputer de semblables aliments pour satisfaire une nécessité -naturelle, ou de manger ces mêmes aliments en vertu d'une exaltation -religieuse et qui peut être passagère, tandis que la faim est -éternelle comme la vie et comme la mort. - -Nous étions arrivés sur le seuil de la maison. On me remit une lettre, -en me disant qu'elle venait de la part d'une dame. Nous rentrâmes, et -Quincas Borba, avec Indiscrétion propre à un philosophe, s'en fut lire -les titres des livres sur une étagère, tandis que je parcourais la -lettre, qui était de Virgilia. - - -Mon bon ami, - -Dona Placida est au plus mal. Veuillez donc faire quelque chose pour -elle. Elle demeure dans l'impasse des _Escadinhas_; voyez s'il est -possible de la faire entrer à l'hôpital. - -Votre amie dévouée, - -V. - - -Ce n'était pas l'anglaise fine et correcte de Virgilia, mais une -écriture contrefaite et inégale. Le V de la signature était un simple -paraphe, sans intention alphabétique. De sorte qu'il était possible, -le cas échéant, de récuser la paternité de la lettre. Je tournai et -retournai le papier. Pauvre Dona Placida!... Eh bien! et les cinq contos -de la plage de la Gamboa que je lui avais donnés. Je ne pouvais -comprendre que... - ---Tu vas comprendre, me dit Quincas Borba, en tirant un livre du -rayon. - ---Comprendre quoi! demandai-je abasourdi. - ---Tu vas comprendre que je t'ai dit la vérité. Pascal est un de mes -ancêtres spirituels. Et bien que ma philosophie soit de beaucoup -supérieure à la sienne, je ne puis nier qu'il ait été un grand -homme. Or que dit-il dans cette page? (Et le chapeau sur la tête, la -canne sous le bras, il me désignait du doigt le passage.) Que dit-il? -Il dit que l'homme a sur le reste de l'univers le grand avantage de -savoir qu'il est sujet à la mort, alors que les autres êtres ne se -doutent point qu'ils sont périssables. Tu vois; lorsqu'un homme dispute -un os à un chien, il a sur celui-ci le grand avantage de savoir qu'il a -faim. C'est cela qui rend, comme je te le disais, la lutte grandiose. -«Il sait qu'il meurt», expression profonde. Je crois que la mienne est -plus profonde encore, «il sait qu'il a faim». Donc le fait de mourir -limite en quelque sorte l'entendement humain. La conscience de -l'extinction dure un instant très court et finit pour toujours, alors -que la faim a l'avantage de revenir et de prolonger l'état conscient. -Il me semble, sans immodestie, que la formule de Pascal est inférieure -à la mienne, sans cesser d'être une grande pensée, car Pascal fut un -grand homme. - - - - -CXLII. JE N'IRAI PAS - - -Tandis qu'il remettait le livre sur le rayon, je relisais le billet. Au -dîner, voyant que je parlais peu, que je mâchais les mets sans me -décider à avaler les bouchées, que je considérais le coin de la -salle, le bout de la table, une assiette, une chaise, une mouche -invisible, il me dit: - ---Tu as quelque chose? Je parie que c'est cette lettre?... - -Et réellement j'étais furieux de cette demande de Virgilia. J'avais -donné à Dona Placida cinq contos de reis. Je doute que personne eût -été aussi généreux que moi, cinq contos! Et qu'en avait-elle fait? -Naturellement elle les avait jetés par la fenêtre en faisant la noce, -et maintenant, en route pour l'hôpital! Elle pouvait bien y aller toute -seule. On meurt partout. De plus je ne savais où trouver cette impasse -des _Escadinhas._ Mais le nom seul indiquait un coin obscur de la ville. -Il me fallait aller là, attirer l'attention des voisins, battre à la -porte, etc. Au diable! Je n'y vais pas. - - - - -CXLIII. UTILITÉ RELATIVE - - -Mais la nuit, bonne conseillère, me fit comprendre que, par simple -courtoisie, je devais obtempérer aux désirs de mon ancienne -maîtresse. - ---C'est un billet tiré sur moi, et que je dois payer à l'échéance, -dis-je en me levant. - -En achevant de déjeuner, je me rendis chez Dona Placida. Je trouvai une -vieille carcasse enveloppée dans des haillons et couchée sur un grabat -nauséabond. Je lui donnai quelque argent, et le lendemain je la fis -transporter à l'hôpital de la Miséricorde, où elle mourut une -semaine après. On la trouva sans vie, le matin. Elle sortit de -l'existence en se cachant, comme elle y était entrée. Une fois encore, -je me demandai, comme au chapitre LXXV, si c'était pour ce beau -résultat que le sacristain de la cathédrale et la pâtissière avaient -procréé Dona Placida dans un moment de sympathie spécifique. Mais je -pensai aussitôt que sans Dona Placida mes amours avec Virgilia auraient -peut-être été interrompues ou immédiatement brisées, en pleine -effervescence; l'utilité de la vie de Dona Placida avait sans doute -été de les entretenir. Utilité relative, j'en conviens; mais qu'y -a-t-il d'absolu dans ce monde? - - - - -CXLIV. EXPLICATION SUPERFLUE - - -Quant aux cinq contos, est-il besoin de dire qu'un jardinier du -voisinage feignit de tomber amoureux de Dona Placida, parvint à -éveiller en elle les sens ou la vanité, et l'épousa? Au bout de -quelques mois, il inventa une affaire quelconque, vendit les titres et -s'enfuit avec l'argent. Inutile, n'est-ce pas? C'est comme pour les -chiens de Quincas Borba. Simple répétition d'un chapitre. - - - - -CXLV. LE PROGRAMME - - -Il fallait donc fonder un journal. Je rédigeait le programme, qui -était une application politique de l'Humanitisme. Seulement, comme -Quincas Borba n'avait pas encore publié son livre, qu'il retouchait -d'année en année, nous résolûmes de n'y faire aucune allusion. -Quincas Borba exigea seulement une déclaration autographe et secrète -où je reconnaissais que certains principes nouveaux appliqués à la -politique étaient tirés de son œuvre encore inédite. - -C'était un superbe programme. J'y promettais de sauver la société, de -détruire les abus, de défendre les principes libéraux et -conservateurs. J'y faisais un appel au commerce et à l'agriculture. J'y -citais Guizot et Ledru-Rollin, et je finissais par cette menace que -Quincas Borba trouva mesquine et locale: «La nouvelle doctrine que nous -professons renversera inévitablement le ministère.» Je confesse que, -dans les circonstances politiques d'alors, le programme me sembla un -chef-d'œuvre. Je fis comprendre à Quincas Borba que la menace de la -fin, loin d'être mesquine, était saturée du plus pur Humanitisme, et -il se rendit à mes raisons. Car enfin, l'Humanitisme ne comporte aucune -exclusion: les guerres de Napoléon et un combat de chèvres présentent -la même sublimité, à cela près que les soldats de Napoléon avaient -la notion de la mort, notion qui échappe aux chèvres, en apparence du -moins. Or je ne faisais qu'appliquer aux circonstances notre formule -philosophique: Humanitas voulait substituer Humanitas pour la plus -grande consolation d'Humanitas. - ---Tu es mon disciple bien-aimé, mon calife! s'écria Quincas Borba avec -un accent de tendresse que je ne lui connaissais pas. Je puis dire comme -le grand Mahomet: «Si le soleil et la lune venaient à l'encontre de -mes idées, je ne reculerais pas.» Crois bien, mon cher Braz Cubas, -qu'elles contiennent la vérité éternelle antérieure aux mondes et -postérieure aux siècles. - - - - -CXLVI. UNE EXTRAVAGANCE - - -Je fis aussitôt passer dans la presse une note discrète annonçant -que, sous quelques semaines, il allait paraître un journal d'opposition -rédigé par le Dr Braz Cubas. Quincas Borba, après l'avoir lue, prit -la plume, et, dans un élan de fraternité vraiment _humaniste_, ajouta -cette phrase: «l'un des membres les plus distingués du dernier -Parlement». - -Le jour suivant, je vis entrer Cotrim. Il était bouleversé, mais -affectait un air tranquille et gai. Il avait lu la notice, et, en bon -parent, il voulait me dissuader de ma résolution. C'était une erreur, -une erreur fatale. J'allais me placer dans une situation difficile, et -me fermer pour toujours les portes de la Chambre des députés. Non -seulement le ministère lui paraissait excellent, ce qui pouvait -d'ailleurs ne pas être mon opinion, mais, qui plus est, il avait toutes -les chances de durer longtemps. Que pouvais-je bien gagner en me vouant -à l'ostracisme? Quelques-uns des ministres me voulaient du bien. Il -n'était pas impossible qu'à la première vacance... - -Je l'interrompis pour lui dire que j'avais beaucoup médité avant de -prendre une décision et que je ne reculerais pas d'une semelle. Je lui -offris de lui lire mon programme, mais il se refusa énergiquement à -l'entendre, en disant qu'il ne voulait aucunement prendre part à mon -extravagance. - ---Car c'en est une, vraiment; prenez le temps de la réflexion, et vous -verrez si je n'ai pas raison. - -Sabine vint à la rescousse, le soir, au théâtre. Elle laissa son mari -et sa fille dans la loge, me prit le bras, et m'entraîna dans le -corridor. - ---Mon petit Braz, qu'est-ce que tu vas faire? me demanda-t-elle avec une -visible tristesse. Quelle idée de provoquer le Gouvernement, sans -nécessité, quand tu pourrais... - -Je répliquai qu'il ne pouvait me convenir de mendier un fauteuil au -Parlement; que mon idée était de renverser le ministère, qui ne me -paraissait pas opportun, et qui était en opposition avec mes -conceptions philosophiques. Je lui promis de toujours employer un -langage courtois, bien qu'énergique. La violence n'était pas mon fait. -Sabine se donnait des tapes sur les doigts avec son éventail, -dodelinait de la tête, insistant toujours, tantôt suppliante, et -tantôt menaçante. Je répondais non, non et non. - ---C'est bon, dit-elle, tu préfères les mauvais conseils d'étrangers -envieux à ceux de ton beau-frère et aux miens. Fais ce qu'il te -plaira. Nous avons rempli notre devoir. Et, me tournant le dos, elle -rentra dans sa loge. - - - - -CXLVII. LE PROBLÈME INSOLUBLE - - -Je publiai le journal. Vingt-quatre heures après son apparition, je lus -dans un autre une déclaration de Cotrim, disant en substance que, bien -qu'étranger à tous les partis, il jugeait devoir déclarer hautement -qu'il n'avait aucune part directe ou indirecte dans la publication de la -feuille de son beau-frère, le Dr Braz Cubas, dont il désapprouvait -entièrement les idées et les procédés en cette circonstance. Le -ministère actuel, comme d'ailleurs n'importe quel autre composé de -gens aussi éminents, lui paraissait propre à faire le bonheur de la -nation. - -Je n'en pouvais croire mes yeux. Je me les frottai deux ou trois fois. -Puis je relus la déclaration inopportune, insolite et énigmatique. -S'il était étranger aux partis, que pouvait bien lui faire un incident -aussi banal que la publication d'un nouveau journal? Est-on donc obligé -de déclarer par la voie des journaux si l'on est ou non favorable à un -ministère? Réellement l'intrusion de Cotrim dans cette affaire était -aussi mystérieuse que son agression personnelle. Nos relations -s'étaient toujours maintenues dans les meilleurs termes, après notre -réconciliation. Nous n'avions plus eu l'ombre d'un dissentiment. Bien -au contraire, je lui avais rendu des services; comme par exemple, alors -que j'étais député, l'obtention pour lui d'une fourniture à la -marine, qui continuait encore, et qui, suivant ses propres calculs, et -comme il me l'avait dit deux ou trois semaines auparavant, devait lui -donner en trois ans près de deux cents contos de reis. Le souvenir du -bienfait ne l'avait point empêché de renier publiquement son -beau-frère. Il devait avoir un motif bien puissant pour venir si mal à -propos manifester son ingratitude, j'avoue que c'était pour moi un -problème insoluble... - - - - -CXLVIII. THÉORIE DU BIENFAIT - - -...Si insoluble que Quincas Borba lui-même n'en put sortir, après -l'avoir étudié longuement et avec attention. - ---Bah! dit-il, tous les problèmes ne valent pas cinq minutes -d'attention. - -Quant à l'accusation d'ingratitude, il la rejeta entièrement, non pas -comme improbable, mais parce qu'elle ne concordait pas avec les -conclusions d'une bonne philosophie _humaniste._ - ---Tu ne nieras pas, me dit-il, que la satisfaction du bienfaiteur est -toujours bien supérieure à celle de l'individu qui bénéficie du -bienfait. Une fois que l'effet essentiel est produit, c'est-à-dire dès -que la privation a cessé, l'organisme revient à son état antérieur -d'indifférence. Suppose que tu aies trop serré la boucle de ton -pantalon. Pour échapper au supplice, tu la desserres, tu respires, tu -savoures un court instant de jouissance, après quoi, ton organisme -retourne à sa primitive indifférence, sans que tu conserves le -souvenir des doigts qui t'ont rendu service. - -La mémoire n'est pas une plante aérienne; elle meurt quand elle n'a -pas de terrain solide où pousser des racines. L'espérance de faveurs -nouvelles empêche bien celui qui en a reçu une première de l'oublier -complètement. Mais ce phénomène, l'un des plus admirables d'ailleurs -que la philosophie puisse trouver sur son chemin, s'explique par la -mémoire des privations antérieures, ou, pour user d'une autre formule, -par la privation qui se prolonge dans la mémoire, laquelle répercute -la gêne passée et conseille de ne point perdre la possibilité d'un -remède opportun. Je ne dis pas qu'en dehors de cette circonstance la -mémoire du bienfait ne puisse subsister, accompagnée d'une affection -plus ou moins intense; mais c'est là une véritable aberration, sans -aucune valeur aux yeux du philosophe. - ---Mais, répliquai-je, s'il n'y a aucune raison pour que celui qui a -reçu un bienfait en conserve le souvenir, il y en a bien moins encore -pour que ce bienfait subsiste dans le souvenir du bienfaiteur. - ---Il est inutile d'expliquer ce qui est évident de sa nature, me -répondit Quincas Borba. Mais je dirai plus: La persistance du bienfait -dans le souvenir de celui qui l'exerce s'explique par la nature même de -l'acte et de ses effets. D'abord, il y a le sentiment d'une bonne -action, et par déduction la conscience que nous sommes capables de -bonnes actions. Il y a ensuite le sentiment d'une supériorité en -relation à une autre créature, supériorité dans l'état et dans les -moyens. Et c'est là une des choses les plus agréables à l'humaine -nature, si l'on en croit les opinions les mieux autorisées. Érasme, -qui a écrit un certain nombre de bonnes choses dans son éloge de la -folie, a appelé l'attention sur la complaisance que mettent les baudets -à se gratter mutuellement. Je suis loin de dédaigner cette observation -d'Érasme. Mais j'ajouterai ce qu'elle omet: à savoir, que si l'un des -deux baudets gratte mieux que l'autre, le premier doit avoir dans le -regard un éclair spécial de satisfaction. Si une jolie femme se -regarde dans son miroir, c'est pour avoir la certitude d'une certaine -supériorité sur une multitude d'autres femmes, moins jolies qu'elle, -ou absolument laides. La conscience fait de même; il lui plaît de se -contempler quand elle se trouve à son gré. Le remords n'est que -l'angoisse d'une conscience qui se trouve laide. N'oublie pas que tout -est une irradiation d'Humanitas et que par conséquent le bienfait et -ses conséquences sont des phénomènes parfaitement admirables. - - - - -CXLIX. ROTATION ET TRANSMISSION - - -Chacune de nos entreprises, chacune de nos affections, représente un -cycle entier de la vie humaine. Le premier numéro de mon journal fit -poindre dans mon âme une vaste aurore, me couronna des feuilles et de -la verdure d'un printemps nouveau qui me rendit l'activité d'un autre -âge. Au bout de six mois, ce fut la vieillesse, et, deux semaines -après, mon pauvre journal mourut d'une mort clandestine comme celle de -Dona Placida. Il mourut, et je respirai comme un homme qui revient d'un -long voyage. De telle sorte qu'en disant que la vie humaine nourrit en -elle-même d'autres existences plus ou moins éphémères, de même que -notre corps alimente des parasites, je ne crois pas dire une chose tout -à fait absurde. Mais, pour ne pas risquer cette comparaison peu claire, -je vais en emprunter une à l'astronomie. L'homme exécute autour du -grand mystère un double mouvement de rotation et de translation. Il a -des jours inégaux, comme ceux de Jupiter, et en compose sa plus ou -moins longue année. - -Au moment où je terminais mon mouvement de rotation, Lobo Neves -achevait son mouvement de translation. Il mourut, ayant déjà un pied -sur l'escalier ministériel. Tout au moins, pendant quelques semaines, -le bruit courut qu'il allait être ministre. Comme cette nouvelle -m'avait rempli de fiel et d'envie, il est bien possible que sa mort -m'ait laissé assez froid, ou m'ait même causé un instant de plaisir. -Du plaisir, c'est beaucoup dire; mais après tout, c'est la pure -vérité; oui, je jure que c'est la vérité pure. - -J'allai à son enterrement. Dans le salon, je trouvai Virgilia en train -de sangloter. Elle lava la tête, et je vis qu'elle pleurait pour de -bon. Au moment où l'on emporta le cercueil, elle s'y accrocha, et il -fallut l'en arracher et l'emmener. Oui, vraiment, ses larmes étaient -sincères. J'allai au cimetière. J'allai au cimetière avec un poids -sur la poitrine et sur la conscience. Au cimetière, au moment où je -lançai la pelletée de terre sur le cercueil, le bruit du gravier sur -les planches, dans la fosse, me fit passer un frisson, passager c'est -vrai, mais désagréable tout de même. L'après-midi était couleur de -plomb; le cimetière, les vêtements de deuil... - - - - -CL. PHILOSOPHIE DES ÉPITAPHES - - -Je m'éloignai des groupes, en feignant de lire les épitaphes. -D'ailleurs, j'aime les épitaphes. Elles sont, parmi les civilisés, -l'expression de ce pieux et secret égoïsme qui pousse l'homme à -enlever à la mort un peu de l'ombre dont elle s'entoure. De là vient -sans doute la tristesse de ceux qui savent que leurs morts reposent dans -la fosse commune. Il leur semble que la pourriture anonyme les atteint -eux-mêmes. - - - - -CLI. LA MONNAIE DE VESPASIEN - - -Tout le monde était parti; ma voiture m'attendait à la porte du -cimetière. J'y montai et m'éloignai en allumant un cigare. La -cérémonie continuait présente à ma vue, comme les sanglots de -Virgilia continuaient présents à mon ouïe, d'une façon mystérieuse, -vague et problématique. Virgilia avait trompé son mari avec -enthousiasme, et le pleurait avec sincérité. Il était difficile de -combiner ces deux attitudes, et je m'y efforçai en vain pendant le -reste du trajet. Ce ne fut qu'en mettant pied à terre, devant chez moi, -que je m'avisai de la possibilité et même de la facilité d'une telle -combinaison. Douce nature! la monnaie de la douleur est comme celle de -Vespasien, elle n'a pas d'odeur; on la prend de la même manière, qu'on -la trouve sur le mal ou sur le bien. La morale pourra bien censurer ma -complice; mais que t'importe, implacable amie, douce, trois fois douce -Nature, puisque tu as reçu ponctuellement ses larmes? - - - - -CLII. L'ALIÉNISTE - - -Je commence à devenir pathétique, et je préfère aller dormir. -Pendant mon sommeil, je rêvai que j'étais nabab, et je me réveillai -avec cette idée. J'aimais parfois à me bercer à ces contrastes de -régions, d'états et de credos. Quelques jours auparavant, j'avais -imaginé l'hypothèse d'une révolution sociale, religieuse et politique -qui eût fait de l'archevêque de Cantuaria un simple receveur à -Petrópolis, et je m'étais livré à de longues spéculations pour -savoir si le receveur eût éliminé l'évêque, si l'évêque eût -éliminé le receveur, ou quelle part d'un receveur peut se combiner -avec un archevêque, etc.: questions en apparence insolubles, mais non -dans la réalité, si l'on prend garde qu'il peut y avoir dans un -archevêque deux archevêques, celui de la bulle, et l'autre. Voilà, je -serai nabab. - -C'était une simple plaisanterie. J'en fis part à Quincas Borba, qui me -regarda avec attention et avec une certaine tristesse, et poussa la -commisération au point de me dire que j'étais fou. Je me mis à rire -tout d'abord; mais la noble conviction du philosophe finit par faire -naître en moi une certaine terreur. L'unique objection que je pouvais -faire, c'est que je ne me sentais pas le moins du monde fou; mais elle -tombait d'elle-même, si l'on songe que les vrais fous ne sentent jamais -leur folie. Et voyez s'il y a quelque fondement à l'opinion populaire -qui déclare que les philosophes ne s'occupent pas de menus détails. Le -lendemain, Quincas Borba m'envoya un aliéniste. Je le connaissais, et -je demeurai atterré de sa visite. Il s'acquitta de sa mission avec le -plus grand tact, et me quitta si joyeusement que j'eus le courage de lui -demander si vraiment il ne me trouvait pas fou. - ---Non, me dit-il. Vous êtes dans la plénitude de votre jugement. - ---Alors, Quincas Borba s'est trompé. - ---Complètement. Je dirai plus: si vous êtes son ami, veillez à le -distraire... - ---Juste ciel! vous croyez?... un homme d'un si grand talent, un -philosophe! - ---Peu importe; la folie entre dans tous les cerveaux. - -Figurez-vous mon affliction. L'aliéniste, voyant l'effet de mes -paroles, connut que j'étais vraiment l'ami de Quavec un poids -sur la poitrine et sur la conscience. Au cimetière, au moment où je -lançai la pelletée de terre sur le cercueil, le bruit du gravier sur -les planches, dans la fosse, me fit passer un frisson, passager c'est -vrai, mais désagréable tout de même. L'après-midi était couleur de -plomb; le cimetière, les vêtements de deuil... - - - - -CL. PHILOSOPHIE DES ÉPITAPHES - - -Je m'éloignai des groupes, en feignant de lire les épitaphes. -D'ailleurs, j'aime les épitaphes. Elles sont, parmi les civilisés, -l'expression de ce pieux et secret égoïsme qui pousse l'homme à -enlever à la mort un peu de l'ombre dont elle s'entoure. De là vient -sans doute la tristesse de ceux qui savent que leurs morts reposent dans -la fosse commune. Il leur semble que la pourriture anonyme les atteint -eux-mêmes. - - - - -CLI. LA MONNAIE DE VESPASIEN - - -Tout le monde était parti; ma voiture m'attendait à la porte du -cimetière. J'y montai et m'éloignai en allumant un cigare. La -cérémonie continuait présente à ma vue, comme les sanglots de -Virgilia continuaient présents à mon ouïe, d'une façon mystérieuse, -vague et problématique. Virgilia avait trompé son mari avec -enthousiasme, et le pleurait avec sincérité. Il était difficile de -combiner ces deux attitudes, et je m'y efforçai en vain pendant le -reste du trajet. Ce ne fut qu'en mettant pied à terre, devant chez moi, -que je m'avisai de la possibilité et même de la facilité d'une telle -combinaison. Douce nature! la monnaie de la douleur est comme celle de -Vespasien, elle n'a pas d'odeur; on la prend de la même manière, qu'on -la trouve sur le mal ou sur le bien. La morale pourra bien censurer ma -complice; mais que t'importe, implacable amie, douce, trois fois douce -Nature, puisque tu as reçu ponctuellement ses larmes? - - - - -CLII. L'ALIÉNISTE - - -Je commence à devenir pathétique, et je préfère aller dormir. -Pendant mon sommeil, je rêvai que j'étais nabab, et je me réveillai -avec cette idée. J'aimais parfois à me bercer à ces contrastes de -régions, d'états et de credos. Quelques jours auparavant, j'avais -imaginé l'hypothèse d'une révolution sociale, religieuse et politique -qui eût fait de l'archevêque de Cantuaria un simple receveur à -Petrópolis, et je m'étais livré à de longues spéculations pour -savoir si le receveur eût éliminé l'évêque, si l'évêque eût -éliminé le receveur, ou quelle part d'un receveur peut se combiner -avec un archevêque, etc.: questions en apparence insolubles, mais non -dans la réalité, si l'on prend garde qu'il peut y avoir dans un -archevêque deux archevêques, celui de la bulle, et l'autre. Voilà, je -serai nabab. - -C'était une simple plaisanterie. J'en fis part à Quincas Borba, qui me -regarda avec attention et avec une certaine tristesse, et poussa la -commisération au point de me dire que j'étais fou. Je me mis à rire -tout d'abord; mais la noble conviction du philosophe finit par faire -naître en moi une certaine terreur. L'unique objection que je pouvais -faire, c'est que je ne me sentais pas le moins du monde fou; mais elle -tombait d'elle-même, si l'on songe que les vrais fous ne sentent jamais -leur folie. Et voyez s'il y a quelque fondement à l'opinion populaire -qui déclare que les philosophes ne s'occupent pas de menus détails. Le -lendemain, Quincas Borba m'envoya un aliéniste. Je le connaissais, et -je demeurai atterré de sa visite. Il s'acquitta de sa mission avec le -plus grand tact, et me quitta si joyeusement que j'eus le courage de lui -demander si vraiment il ne me trouvait pas fou. - ---Non, me dit-il. Vous êtes dans la plénitude de votre jugement. - ---Alors, Quincas Borba s'est trompé. - ---Complètement. Je dirai plus: si vous êtes son ami, veillez à le -distraire... - ---Juste ciel! vous croyez?... un homme d'un si grand talent, un -philosophe! - ---Peu importe; la folie entre dans tous les cerveaux. - -Figurez-vous mon affliction. L'aliéniste, voyant l'effet de mes -paroles, connut que j'étais vraiment l'ami de Quincas Borba, et essaya -de diminuer la gravité de son diagnostic. Il me dit que ça pouvait -n'être rien, et ajouta qu'un grain de folie, loin d'être nuisible, -donne du piquant à la vie. Comme je rejetais cette opinion avec -horreur, l'aliéniste sourit, et me dit une chose si extraordinaire, si -extraordinaire qu'elle mérite au moins un chapitre tout entier. - - - - -CLIII. LES NAVIRES DU PIRÉE - - ---Vous devez vous souvenir, me dit l'aliéniste, de ce fameux maniaque -athénien, qui supposait que tous les navires qui entraient dans le -Pirée lui appartenaient. C'était un pauvre diable qui n'avait -peut-être pas même pour dormir le tonneau de Diogène. Mais la -possession imaginaire des navires valait tous les drachmes de l'Hellade. -Eh bien! il y a en chacun de nous un maniaque d'Athènes. Et si -quelqu'un jure qu'il n'a pas possédé en imagination trois ou quatre -bateaux dans sa vie, il un faux serment. - ---Vous aussi? demandai-je. - ---Naturellement. - ---Et moi! - ---Comme les autres; et aussi votre domestique, qui est, je crois, cet -homme en train de secouer des tapis par la fenêtre. - -De fait, un valet de chambre battait les tapis, tandis que nous parlions -dans le jardin, tout auprès. L'aliéniste me fit remarquer qu'il avait -ouvert tout grand les fenêtres, et relevé les rideaux, de façon qu'on -pût voir du dehors la salle richement meublée; et il conclut: - ---Votre domestique a la manie de l'Athénien. Il suppose que ces navires -sont à lui. Cette douce illusion fait de lui un des heureux de ce -monde. - - - - -CLIV. RÉFLEXION CORDIALE - - -Si l'aliéniste a raison, me dis-je, Quincas Borba n'est pas à -plaindre. C'est une question de plus ou de moins. Toutefois, il est bon -de veiller sur lui, et d'éviter que des maniaques d'autres régions ne -fassent incursion dans son cerveau. - - - - -CLV. ORGUEIL DE LA SERVILITÉ - - -Quincas Borba ne partagea pas l'opinion de l'aliéniste, en ce qui -concernait mon valet de chambre. - ---On peut, métaphoriquement, attribuer à ton domestique la manie de -l'Athénien; mais les métaphores ne sont ni des idées ni des -observations prises dans la nature. Ton domestique est poussé par un -sentiment noble, et parfaitement régi par les lois de l'Humanitisme: -c'est l'orgueil de la servilité. Il veut montrer qu'il n'est pas le -domestique de n'importe qui. - -Et Quincas Borba attira mon attention sur les cochers de grandes -maisons, plus orgueilleux que les maîtres, sur les garçons d'hôtels, -dont la sollicitude est dosée suivant la condition sociale du voyageur. -Et il conclut en disant que c'était là un sentiment délicat et noble, -et qui prouvait une fois de plus que l'homme peut être sublime, même -quand il cire des chaussures. - - - - -CLVI. PHASE BRILLANTE - - ---C'est toi qui es sublime! m'écriai-je en le prenant dans mes bras. - -En effet, était-il croyable qu'un homme aussi profond sombrât dans la -démence? C'est ce que je lui dis après l'avoir lâché, en lui -répétant les soupçons de l'aliéniste. Je ne saurais décrire -l'impression que lui fit cette confidence. Je me rappelle qu'il frémit -et devint tout pâle. - -À cette époque, je me réconciliai de nouveau avec Cotrim, sans bien -savoir pourquoi nous nous étions fâchés. La réconciliation fut -opportune; la solitude me pesait, et la vie était pour moi la pire des -fatigues, la fatigue sans travail. Peu après, il m'invita à m'affilier -à un tiers ordre. J'acceptai après avoir consulté Quincas Borba. - ---Je ne vois pas d'inconvénient, me dit-il, à ce que tu entres -temporairement dans cet ordre. J'ai l'intention d'annexer à ma -philosophie une partie liturgique et dogmatique. L'Humanitisme doit -être aussi une religion, la religion de l'avenir, la seule véritable. -Le christianisme est bon pour les femmes et les mendiants, et les autres -ne valent pas mieux. Elles offrent toutes les mêmes vulgarités et les -mêmes faiblesses. Le paradis chrétien est le digne émule du paradis -de Mahomet. Et quant au nirvana de Bouddha, c'est une conception de -veilleuse dans les ténèbres, compliquait encore l'horreur de sa -situation. Pourtant, il ne s'irritait pas contre le mal. Au contraire, -il disait que c'était un témoignage d'Humanitas, qui se jouait de -lui-même. Il me récitait de longs chapitres de son livre, ainsi que -des antiennes et des litanies spirituelles. Il reproduisit même devant -moi une danse sacrée dont il avait réglé les pas pour les -cérémonies de l'Humanitisme. La grâce lugubre avec laquelle il levait -et secouait les jambes, était prodigieusement fantastique. D'autres -fois il se mettait dans un coin, les regards en l'air, et, de temps à -autre, une lueur persistante de raison y brillait avec la tristesse -d'une larme. - -Il mourut peu après, chez moi, répétant et jurant jusqu'au bout que -la douleur est une illusion et que Pangloss, Pangloss si calomnié, -n'était pas aussi sot que le disait Voltaire. - - - - -CLIX. NÉGATIVES SUR NÉGATIVES - - -Entre la mort de Quincas Borba et la mienne, il faut intercaler tous les -événements que j'ai déjà racontés dans la première partie de ce -livre. Le principal fut l'invention de l'emplâtre Braz Cubas, dont -j'emportai le secret dans la tombe. Divin emplâtre, tu m'aurais donné -la première place parmi les hommes; tu m'aurais placé au-dessus des -savants et des riches, étant comme tu l'étais une inspiration directe -du ciel. Le hasard en décida autrement, et l'humanité demeurera -éternellement hypocondriaque. - -Ce dernier chapitre est rempli de négatives. Je n'obtins pas la -célébrité que me méritait la découverte de l'emplâtre; je ne fus -ni ministre, ni calife, et j'ignorai les douceurs du mariage. Il est -vrai que, comme fiche de consolation, je n'ai pas eu besoin de gagner -mon pain à la sueur de mon front. Ma mort fut moins cruelle que celle -de Dona Placida, et j'échappai à la demi-démence de Quincas Borba. -Quiconque fera cet inventaire trouvera que la balance est égale, et que -je sortis quitte de la vie. Et ce sera une erreur; car, sur le -mystérieux rivage, il y a un petit solde à mon préjudice: et c'est la -dernière négative de ce chapitre de négatives. Je mourus sans laisser -d'enfants; je n'ai transmis à aucun être vivant l'héritage de notre -misère. - - - - -FIN - - - - -[Footnote 1: Cubas (cuves) en vieux portugais. (Note du traducteur.)] - -[Footnote 2: Barata en portugais signifie «cancrelat».] - -[Footnote 3: Tartre, en portugais _tartaro_, ce qui explique le jeu de -mot. (Note du traducteur.)] - -[Footnote 4: Yayá, nhonhô, nhanhá (prononcez niania), termes -d'amitié. (Note du traducteur.)] - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires Posthumes de Braz Cubas, by -Machado de Assis - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES POSTHUMES DE BRAZ CUBAS *** - -***** This file should be named 60847-0.txt or 60847-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/8/4/60847/ - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale -de France.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/old/old/60847-0.zip b/old/old/60847-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index fa5cd3c..0000000 --- a/old/old/60847-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/old/60847-h.zip b/old/old/60847-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 7c65c12..0000000 --- a/old/old/60847-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/old/60847-h/60847-h.htm b/old/old/60847-h/60847-h.htm deleted file mode 100644 index 7a52f43..0000000 --- a/old/old/60847-h/60847-h.htm +++ /dev/null @@ -1,10033 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> - <head> - <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=utf-8" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title> - The Project Gutenberg eBook of Mémoires Posthumes de Braz Cubas, by Machado de Assis. - </title> - <style type="text/css"> - -body { - margin-left: 10%; - margin-right: 10%; -} - - h1,h2,h3,h4,h5,h6 { - text-align: center; /* all headings centered */ - clear: both; -} - -p { - margin-top: .51em; - text-align: justify; - margin-bottom: .49em; -} - -.p2 {margin-top: 2em;} -.p4 {margin-top: 4em;} -.p6 {margin-top: 6em;} - -hr { - width: 33%; - margin-top: 2em; - margin-bottom: 2em; - margin-left: auto; - margin-right: auto; - clear: both; -} - -hr.tb {width: 45%;} -hr.chap {width: 65%} -hr.full {width: 95%;} - -hr.r5 {width: 5%; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;} -hr.r65 {width: 65%; margin-top: 3em; margin-bottom: 3em;} - -ul.index { list-style-type: none; } -li.ifrst { margin-top: 1em; } -li.indx { margin-top: .5em; } -li.isub1 {text-indent: 1em;} -li.isub2 {text-indent: 2em;} -li.isub3 {text-indent: 3em;} - -table { - margin-left: auto; - margin-right: auto; -} - - .tdl {text-align: left;} - .tdr {text-align: right;} - .tdc {text-align: center;} - -.pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ - /* visibility: hidden; */ - position: absolute; - left: 92%; - font-size: smaller; - text-align: right; -} /* page numbers */ - -.linenum { - position: absolute; - top: auto; - left: 4%; -} /* poetry number */ - -.blockquot { - margin-left: 5%; - margin-right: 10%; -} - -.sidenote { - width: 20%; - padding-bottom: .5em; - padding-top: .5em; - padding-left: .5em; - padding-right: .5em; - margin-left: 1em; - float: right; - clear: right; - margin-top: 1em; - font-size: smaller; - color: black; - background: #eeeeee; - border: dashed 1px; -} - -.bb {border-bottom: solid 2px;} - -.bl {border-left: solid 2px;} - -.bt {border-top: solid 2px;} - -.br {border-right: solid 2px;} - -.bbox {border: solid 2px;} - -.center {text-align: center;} - -.right {text-align: right;} - -.smcap {font-variant: small-caps;} - -.u {text-decoration: underline;} - -.gesperrt -{ - letter-spacing: 0.2em; - margin-right: -0.2em; -} - -em.gesperrt -{ - font-style: normal; -} - -.caption {font-weight: bold;} - -/* Images */ -.figcenter { - margin: auto; - text-align: center; -} - -.figleft { - float: left; - clear: left; - margin-left: 0; - margin-bottom: 1em; - margin-top: 1em; - margin-right: 1em; - padding: 0; - text-align: center; -} - -.figright { - float: right; - clear: right; - margin-left: 1em; - margin-bottom: - 1em; - margin-top: 1em; - margin-right: 0; - padding: 0; - text-align: center; -} - -/* Footnotes */ -.footnotes {border: dashed 1px;} - -.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} - -.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} - -.fnanchor { - vertical-align: super; - font-size: .8em; - text-decoration: - none; -} - -.actor {font-size: 0.8em; - text-align: center;} - -/* Poetry */ -.poem { - margin-left:10%; - margin-right:10%; - text-align: left; -} - -.poem br {display: none;} - -.poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} - -/* Transcriber's notes */ -.transnote {background-color: #E6E6FA; - color: black; - font-size:smaller; - padding:0.5em; - margin-bottom:5em; - font-family:sans-serif, serif; } - </style> - </head> -<body> - - -<pre> - -Project Gutenberg's Mémoires Posthumes de Braz Cubas, by Machado de Assis - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Mémoires Posthumes de Braz Cubas - -Author: Machado de Assis - -Translator: Adrien Delpech - -Release Date: December 4, 2019 [EBook #60847] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES POSTHUMES DE BRAZ CUBAS *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale -de France.) - - - - - - -</pre> - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/assis_cover.png" width="500" alt="" /> -</div> - - - -<h2>MACHADO DE ASSIS</h2> - -<h4>DE L'ACADÉMIE BRÉSILIENNE</h4> - -<h3>MÉMOIRES POSTHUMES</h3> - -<h4>DE</h4> - -<h3>BRAZ CUBAS</h3> - -<h4>TRADUITS DU PORTUGAIS</h4> - -<h5>PAR</h5> - -<h4>ADRIEN DELPECH</h4> - -<h5>PARIS</h5> - -<h5>GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS</h5> - -<h5>6, BUE DES SAINTS-PÈRES, 6</h5> - -<h5>1911</h5> - - -<hr class="chap" /> - - - - - -<p style="margin-left: 20%; font-size: 0.8em;"> -<a id="TABLE_DES_MATIERES"></a><a>TABLE DES MATIÈRES</a> -<br /> -<a href="#AU_LECTEUR">AU LECTEUR</a><br /> -<a href="#I._MORT_DE_LAUTEUR">I. MORT DE L'AUTEUR</a><br /> -<a href="#II._LEMPLATRE">II. L'EMPLÂTRE</a><br /> -<a href="#III._GENEALOGIE">III. GÉNÉALOGIE</a><br /> -<a href="#IV._LIDEE_FIXE">IV. L'IDÉE FIXE</a><br /> -<a href="#V._OU_LON_VOIT_POINDRE_LOREILLE_DUNE_FEMME">V. OÙ L'ON VOIT POINDRE L'OREILLE D'UNE FEMME</a><br /> -<a href="#VI._CHIMENE_QUI_LEUT_DIT_RODRIGUE_QUI_LEUT_CRU">VI. «CHIMÈNE, QUI L'EÛT DIT? RODRIGUE, QUI L'EÛT CRU?»</a><br /> -<a href="#VII._LE_DELIRE">VII. LE DÉLIRE</a><br /> -<a href="#VIII._RAISON_CONTRE_FOLIE">VIII. RAISON CONTRE FOLIE</a><br /> -<a href="#IX._TRANSITION">IX. TRANSITION</a><br /> -<a href="#X._CE_JOURLA">X. CE JOUR-LÀ</a><br /> -<a href="#XI._LENFANT_EST_LE_PERE_DE_LHOMME">XI. L'ENFANT EST LE PÈRE DE L'HOMME</a><br /> -<a href="#XII._UN_EPISODE_DE_1814">XII. UN ÉPISODE DE 1814</a><br /> -<a href="#XIII._UN_SAUT">XIII. UN SAUT</a><br /> -<a href="#XIV._LE_PREMIER_BAISER">XIV. LE PREMIER BAISER</a><br /> -<a href="#XV._MARCELLA">XV. MARCELLA</a><br /> -<a href="#XVI._UNE_REFLEXION_IMMORALE">XVI. UNE RÉFLEXION IMMORALE</a><br /> -<a href="#XVII._CONSIDERATIONS_SUR_LE_TRAPEZE">XVII. CONSIDÉRATIONS SUR LE TRAPÈZE</a><br /> -<a href="#XVIII._VISION_DANS_LE_CORRIDOR">XVIII. VISION DANS LE CORRIDOR</a><br /> -<a href="#XIX._A_BORD">XIX. À BORD</a><br /> -<a href="#XX._JE_PASSE_MON_BACCALAUREAT">XX. JE PASSE MON BACCALAURÉAT</a><br /> -<a href="#XXI._LE_MULETIER">XXI. LE MULETIER</a><br /> -<a href="#XXII._RETOUR_A_RIO">XXII. RETOUR À RIO</a><br /> -<a href="#XXIV._COURT_MAIS_GAI">XXIV. COURT, MAIS GAI</a><br /> -<a href="#XXV._A_LA_TIJUCA">XXV. À LA TIJUCA</a><br /> -<a href="#XXVI._LAUTEUR_HESITE">XXVI. L'AUTEUR HÉSITE</a><br /> -<a href="#XXVII._VIRGILIA">XXVII. VIRGILIA</a><br /> -<a href="#XXVIII._POURVU_QUE">XXVIII. POURVU QUE</a><br /> -<a href="#XXIX._LA_VISITE">XXIX. LA VISITE</a><br /> -<a href="#XXX._LA_FLEUR_DU_BUISSON">XXX. LA FLEUR DU BUISSON</a><br /> -<a href="#XXXI._LE_PAPILLON_NOIR">XXXI. LE PAPILLON NOIR</a><br /> -<a href="#XXXII._BOITEUSE_DE_NAISSANCE">XXXII. BOITEUSE DE NAISSANCE</a><br /> -<a href="#XXXIII._BIENHEUREUX_CEUX_QUI_SAVENT_RESTER">XXXIII. BIENHEUREUX CEUX QUI SAVENT RESTER</a><br /> -<a href="#XXXIV._A_UNE_AME_SENSIBLE">XXXIV. À UNE ÂME SENSIBLE</a><br /> -<a href="#XXXV._LE_CHEMIN_DE_DAMAS">XXXV. LE CHEMIN DE DAMAS</a><br /> -<a href="#XXXVI._A_PROPOS_DE_BOTTES">XXXVI. À PROPOS DE BOTTES</a><br /> -<a href="#XXXVII._ENFIN">XXXVII. ENFIN!</a><br /> -<a href="#XXXVIII._LA_QUATRIEME_EDITION">XXXVIII. LA QUATRIÈME ÉDITION</a><br /> -<a href="#XXXIX._LE_VOISIN">XXXIX. LE VOISIN</a><br /> -<a href="#XL._DANS_LE_CABRIOLET">XL. DANS LE CABRIOLET</a><br /> -<a href="#XLI._LHALLUCINATION">XLI. L'HALLUCINATION</a><br /> -<a href="#XLII._CE_QUE_NA_POINT_TROUVE_ARISTOTE">XLII. CE QUE N'A POINT TROUVÉ ARISTOTE</a><br /> -<a href="#XLIII._MARQUISE_ATTENDU_QUE_JE_SERAI_MARQUIS">XLIII. MARQUISE: ATTENDU QUE JE SERAI MARQUIS</a><br /> -<a href="#XLIV._UN_CUBAS">XLIV. UN CUBAS</a><br /> -<a href="#XLV._NOTES">XLV. NOTES</a><br /> -<a href="#XLVI._LHERITAGE">XLVI. L'HÉRITAGE</a><br /> -<a href="#XLVII._LE_RECLUS">XLVII. LE RECLUS</a><br /> -<a href="#XLVIII._UN_COUSIN_DE_VIRGILIA">XLVIII. UN COUSIN DE VIRGILIA</a><br /> -<a href="#XLIX._LE_BOUT_DU_NEZ">XLIX. LE BOUT DU NEZ</a><br /> -<a href="#L._VIRGILIA_MARIEE">L. VIRGILIA MARIÉE</a><br /> -<a href="#LI._ELLE_EST_A_MOI">LI. ELLE EST À MOI</a><br /> -<a href="#LII._LE_PAQUET_MYSTERIEUX">LII. LE PAQUET MYSTÉRIEUX</a><br /> -<a href="#LIII._......">LIII. ......</a><br /> -<a href="#LIV._LA_PENDULE">LIV. LA PENDULE</a><br /> -<a href="#LV._VIEUX_DIALOGUE_DADAM_ET_DEVE">LV. VIEUX DIALOGUE D'ADAM ET D'ÈVE</a><br /> -<a href="#LVI._LE_MOMENT_OPPORTUN">LVI. LE MOMENT OPPORTUN</a><br /> -<a href="#LVII._DESTIN">LVII. DESTIN</a><br /> -<a href="#LVIII._CONFIDENCE">LVIII. CONFIDENCE</a><br /> -<a href="#LIX._UNE_RENCONTRE">LIX. UNE RENCONTRE</a><br /> -<a href="#LX._LACCOLADE">LX. L'ACCOLADE</a><br /> -<a href="#LXI._UN_PROJET">LXI. UN PROJET</a><br /> -<a href="#LXII._LOREILLER">LXII. L'OREILLER</a><br /> -<a href="#LXIII._FUYONS">LXIII. FUYONS</a><br /> -<a href="#LXIV._LA_TRANSACTION">LXIV. LA TRANSACTION</a><br /> -<a href="#LXV._A_LAFFUT_ET_AUX_ECOUTES">LXV. À L'AFFÛT ET AUX ÉCOUTES</a><br /> -<a href="#LXVI._LES_JAMBES">LXVI. LES JAMBES</a><br /> -<a href="#LXVII._LA_PETITE_MAISON">LXVII. LA PETITE MAISON</a><br /> -<a href="#LXVIII._LE_FOUET">LXVIII. LE FOUET</a><br /> -<a href="#LXIX._UN_GRAIN_DE_FOLIE">LXIX. UN GRAIN DE FOLIE</a><br /> -<a href="#LXX._DONA_PLACIDA">LXX. DONA PLACIDA</a><br /> -<a href="#LXXI._CRITIQUE_DE_CE_LIVRE">LXXI. CRITIQUE DE CE LIVRE</a><br /> -<a href="#LXXII._LE_BIBLIOMANE">LXXII. LE BIBLIOMANE</a><br /> -<a href="#LXXIII._LE_GOUTER">LXXIII. LE GOÛTER</a><br /> -<a href="#LXXIV._HISTOIRE_DE_DONA_PLACIDA">LXXIV. HISTOIRE DE DONA PLACIDA</a><br /> -<a href="#LXXV._REFLEXIONS">LXXV. RÉFLEXIONS</a><br /> -<a href="#LXXVI._LE_FUMIER">LXXVI. LE FUMIER</a><br /> -<a href="#LXXVII._ENTREVUE">LXXVII. ENTREVUE</a><br /> -<a href="#LXXVIII._LA_PRESIDENCE">LXXVIII. LA PRÉSIDENCE</a><br /> -<a href="#LXXIX._MOYEN_TERME">LXXIX. MOYEN TERME</a><br /> -<a href="#LXXX._LE_SECRETAIRE">LXXX. LE SECRÉTAIRE</a><br /> -<a href="#LXXXI._LA_RECONCILIATION">LXXXI. LA RÉCONCILIATION</a><br /> -<a href="#LXXXII._QUESTION_DE_BOTANIQUE">LXXXII. QUESTION DE BOTANIQUE</a><br /> -<a href="#LXXXIII._13">LXXXIII. 13</a><br /> -<a href="#LXXXIV._LE_CONFLIT">LXXXIV. LE CONFLIT</a><br /> -<a href="#LXXXV._AU_SOMMET_DE_LA_MONTAGNE">LXXXV. AU SOMMET DE LA MONTAGNE</a><br /> -<a href="#LXXXVI._LE_MYSTERE">LXXXVI. LE MYSTÈRE</a><br /> -<a href="#LXXXVII._GEOLOGIE">LXXXVII. GÉOLOGIE</a><br /> -<a href="#LXXXVIII._LE_MALADE">LXXXVIII. LE MALADE</a><br /> -<a href="#LXXXIX._IN_EXTREMIS">LXXXIX. IN EXTREMIS</a><br /> -<a href="#XC._VIEUX_COLLOQUE_DADAM_ET_DE_CAIN">XC. VIEUX COLLOQUE D'ADAM ET DE CAÏN</a><br /> -<a href="#XCI._UNE_LETTRE_EXTRAORDINAIRE">XCI. UNE LETTRE EXTRAORDINAIRE</a><br /> -<a href="#XCII._UN_HOMME_EXTRAORDINAIRE">XCII. UN HOMME EXTRAORDINAIRE</a><br /> -<a href="#XCIII._LE_DINER">XCIII. LE DÎNER</a><br /> -<a href="#XCIV._LA_CAUSE_SECRETE">XCIV. LA CAUSE SECRÈTE</a><br /> -<a href="#XCV._FLEURS_DAUTAN">XCV. FLEURS D'AUTAN</a><br /> -<a href="#XCVI._LA_LETTRE_ANONYME">XCVI. LA LETTRE ANONYME</a><br /> -<a href="#XCVII._ENTRE_LA_BOUCHE_ET_LE_FRONT">XCVII. ENTRE LA BOUCHE ET LE FRONT</a><br /> -<a href="#XCVIII._SUPPRIME">XCVIII. SUPPRIMÉ</a><br /> -<a href="#XCIX._DANS_LA_SALLE">XCIX. DANS LA SALLE</a><br /> -<a href="#C._LE_CAS_PROBABLE">C. LE CAS PROBABLE</a><br /> -<a href="#CI._LA_REVOLUTION_DALMATE">CI. LA RÉVOLUTION DALMATE</a><br /> -<a href="#CII._REPOS">CII. REPOS</a><br /> -<a href="#CIII._DISTRACTION">CIII. DISTRACTION</a><br /> -<a href="#CIV._CEST_LUI">CIV. C'EST LUI</a><br /> -<a href="#CV._EQUIVALENCE_DES_FENETRES">CV. ÉQUIVALENCE DES FENÊTRES</a><br /> -<a href="#CVI._JEUX_PERILLEUX">CVI. JEUX PÉRILLEUX</a><br /> -<a href="#CVII._LE_BILLET">CVII. LE BILLET</a><br /> -<a href="#CVIII._OU_LON_NE_COMPREND_PLUS_BIEN">CVIII. OÙ L'ON NE COMPREND PLUS BIEN</a><br /> -<a href="#CIX._LE_PHILOSOPHE">CIX. LE PHILOSOPHE</a><br /> -<a href="#CX._31">CX._31</a><br /> -<a href="#CXI._LE_MUR">CXI. LE MUR</a><br /> -<a href="#CXII._LOPINION">CXII. L'OPINION</a><br /> -<a href="#CXIII._LA_SOUDURE">CXIII. LA SOUDURE</a><br /> -<a href="#CXIV._FIN_DE_DIALOGUE">CXIV. FIN DE DIALOGUE</a><br /> -<a href="#CXV._LE_DEJEUNER">CXV. LE DÉJEUNER</a><br /> -<a href="#CXVI._PHILOSOPHIE_DES_FEUILLES_MORTES">CXVI. PHILOSOPHIE DES FEUILLES MORTES</a><br /> -<a href="#CXVII._LHUMANITISME">CXVII. L'HUMANITISME</a><br /> -<a href="#CXVIII._LA_TROISIEME_FORCE">CXVIII. LA TROISIÈME FORCE</a><br /> -<a href="#CXIX._PARENTHESE">CXIX. PARENTHÈSE</a><br /> -<a href="#CXX._COMPELLE_INTRARE">CXX. <i>COMPELLE INTRARE</i></a><br /> -<a href="#CXXI._EN_DESCENDANT_LA_COLLINE">CXXI. EN DESCENDANT LA COLLINE</a><br /> -<a href="#CXXII._UNE_INTENTION_TRES_FINE">CXXII. UNE INTENTION TRÈS FINE</a><br /> -<a href="#CXXIII._LE_VRAI_COTRIM">CXXIII. LE VRAI COTRIM</a><br /> -<a href="#CXXIV._POUR_SERVIR_DINTERMEDE">CXXIV. POUR SERVIR D'INTERMÈDE</a><br /> -<a href="#CXXV._EPITAPHE">CXXV. EPITAPHE</a><br /> -<a href="#CXXVI._DESOLATION">CXXVI. DÉSOLATION</a><br /> -<a href="#CXXVII._FORMALITES">CXXVII. FORMALITÉS</a><br /> -<a href="#CXXVIII._A_LA_CHAMBRE">CXXVIII. À LA CHAMBRE</a><br /> -<a href="#CXXIX._SANS_REMORDS">CXXIX. SANS REMORDS</a><br /> -<a href="#CXXX._UNE_CALOMNIE">CXXX. UNE CALOMNIE</a><br /> -<a href="#CXXXI._FRIVOLITES">CXXXI. FRIVOLITÉS</a><br /> -<a href="#CXXXII._LE_PRINCIPE_DHELVETIUS">CXXXII. LE PRINCIPE D'HELVÉTIUS</a><br /> -<a href="#CXXXIII._CINQUANTE_ANS">CXXXIII. CINQUANTE ANS</a><br /> -<a href="#CXXXIV._OBLIVION">CXXXIV. OBLIVION</a><br /> -<a href="#CXXXV._INUTILITE">CXXXV. INUTILITÉ</a><br /> -<a href="#CXXXVI._LE_SHAKO">CXXXVI. LE SHAKO</a><br /> -<a href="#CXXXVII._A_UN_CRITIQUE">CXXXVII. À UN CRITIQUE</a><br /> -<a href="#CXXXVIII._COMMENT_JE_NE_FUS_PAS_MINISTRE_DETAT">CXXXVIII. COMMENT JE NE FUS PAS MINISTRE D'ÉTAT</a><br /> -<a href="#CXXXIX._QUI_EXPLIQUE_LE_CHAPITRE_ANTERIEUR">CXXXIX. QUI EXPLIQUE LE CHAPITRE ANTÉRIEUR</a><br /> -<a href="#CXL._LES_CHIENS">CXL. LES CHIENS</a><br /> -<a href="#CXLI._LA_DEMANDE_SECRETE">CXLI. LA DEMANDE SECRÈTE</a><br /> -<a href="#CXLII._JE_NIRAI_PAS">CXLII. JE N'IRAI PAS</a><br /> -<a href="#CXLIII._UTILITE_RELATIVE">CXLIII. UTILITÉ RELATIVE</a><br /> -<a href="#CXLIV._EXPLICATION_SUPERFLUE">CXLIV. EXPLICATION SUPERFLUE</a><br /> -<a href="#CXLV._LE_PROGRAMME">CXLV. LE PROGRAMME</a><br /> -<a href="#CXLVI._UNE_EXTRAVAGANCE">CXLVI. UNE EXTRAVAGANCE</a><br /> -<a href="#CXLVII._LE_PROBLEME_INSOLUBLE">CXLVII. LE PROBLÈME INSOLUBLE</a><br /> -<a href="#CXLVIII._THEORIE_DU_BIENFAIT">CXLVIII. THÉORIE DU BIENFAIT</a><br /> -<a href="#CXLIX._ROTATION_ET_TRANSMISSION">CXLIX. ROTATION ET TRANSMISSION</a><br /> -<a href="#CL._PHILOSOPHIE_DES_EPITAPHES">CL. PHILOSOPHIE DES ÉPITAPHES</a><br /> -<a href="#CLI._LA_MONNAIE_DE_VESPASIEN">CLI. LA MONNAIE DE VESPASIEN</a><br /> -<a href="#CLII._LALIENISTE">CLII. L'ALIÉNISTE</a><br /> -<a href="#CLIII._LES_NAVIRES_DU_PIREE">CLIII. LES NAVIRES DU PIRÉE</a><br /> -<a href="#CLIV._REFLEXION_CORDIALE">CLIV. RÉFLEXION CORDIALE</a><br /> -<a href="#CLV._ORGUEIL_DE_LA_SERVILITE">CLV. ORGUEIL DE LA SERVILITÉ</a><br /> -<a href="#CLVI._PHASE_BRILLANTE">CLVI. PHASE BRILLANTE</a><br /> -<a href="#CLVII._DEUX_RENCONTRES">CLVII. DEUX RENCONTRES</a><br /> -<a href="#CLVIII._LA_DEMI_DEMENCE">CLVIII. LA DEMI-DÉMENCE</a><br /> -<a href="#CLIX._NEGATIVES_SUR_NEGATIVES">CLIX. NÉGATIVES SUR NÉGATIVES</a><br /></p> - - - - -<hr class="chap" /> - - - - -<h4><a id="AU_LECTEUR">AU LECTEUR</a></h4> - - -<p>Que Stendhal confesse avoir écrit ses livres pour une centaine de -lecteurs, voilà de quoi s'étonner et s'attrister; mais qu'importe que -ce volume ait les cent lecteurs de Stendhal, ou cinquante, ou même -vingt, ou tout simplement dix! Dix... ou cinq, qui sait? C'est en -vérité une œuvre diffuse, dans laquelle moi, Braz Cubas, j'ai adopté -la forme libre d'un Sterne et d'un Xavier de Maistre, en y mettant -peut-être une ombre de pessimisme. C'est bien possible: une œuvre de -défunt... J'ai plongé ma plume dans une encre faite d'ironie et de -mélancolie, et il n'est pas difficile de présumer ce qui peut sortir -d'un tel mélange. D'ailleurs les gens graves trouveront à ce livre des -apparences de pur roman, tandis que les lecteurs frivoles y chercheront -en vain la contexture habituelle du roman. Me voici donc privé de -l'estime des gens graves et de la sympathie des frivoles, qui sont les -deux pivots de l'opinion.</p> - -<p>Malgré tout, je ne désespère pas de la ramener à moi, et je vais -tout d'abord m'abstenir d'un prologue trop explicite et long. La -meilleure préface est celle qui contient le moins de choses possible, -et qui les dit d'une façon obscure et tronquée. Donc je vous fais -grâce des procédés extraordinaires que j'ai employés dans la -confection de ces mémoires, écrits là-bas, dans l'autre monde. Ce -serait sans doute intéressant, mais surtout long, et parfaitement -inutile à la compréhension de ce livre. L'œuvre vaut ce qu'elle vaut. -Si elle te plaît, ô délicat lecteur, paie-moi de ma peine. Sinon je -te ferai la nique, et bonsoir.</p> - - -<p style="margin-left: 60%;">BRAZ CUBAS.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="I._MORT_DE_LAUTEUR">I. MORT DE L'AUTEUR</a></h4> - - -<p>Je me suis demandé pendant quelque temps si je commencerais ces -mémoires par le commencement ou par la fin, c'est-à-dire si je -parlerais d'abord de ma naissance ou de ma mort. L'usage courant est de -commencer par la naissance, mais deux considérations me firent adopter -une autre méthode. La première c'est que je ne suis pas à proprement -parler un auteur défunt, mais un défunt auteur, pour qui la tombe fut -un autre berceau. La seconde c'est que j'ai pensé que cet écrit en -serait ainsi plus original et plus galant. Moïse, qui a aussi narré sa -mort, ne la met pas au début mais à la fin de son récit: différence -radicale entre mon livre et le Pentateuque.</p> - -<p>Je mourus donc un vendredi du mois d'août 1869, sur le coup de deux -heures de l'après-midi, dans ma belle propriété de Catumby. J'avais -alors soixante-quatre ans, solides et verts; j'étais vieux garçon, je -possédais environ trois cents contos, et onze amis m'accompagnèrent au -cimetière. Onze amis! Il est vrai qu'on n'avait envoyé aucune lettre -de faire part, et qu'il tombait une pluie fine passée au tamis, si -implacable et si triste qu'un de mes fidèles de la dernière heure en -intercala cette ingénieuse pensée dans le discours qu'il prononça sur -le bord de ma sépulture: «Vous qui l'avez connu, Messieurs, ne vous -semble-t-il pas comme à moi que la Nature paraît pleurer la perte -irréparable d'un des plus beaux caractères dont se puisse honorer -l'humanité? Cette ambiance sombre, ces gouttes du ciel, ces nuages -obscurs qui voilent l'azur comme un crêpe funèbre, révèlent la -douleur profonde dont la Nature est pénétrée, et tout cela constitue -un sublime tribut de louange à notre illustre défunt.»</p> - -<p>Bon et fidèle ami! comme j'ai bien fait de lui laisser vingt titres de -rente par héritage. Ce fut de la sorte que j'arrivai au terme de mon -voyage; ce fut ainsi que j'entrai dans l'<i>indiscovered country</i> de -Hamlet, exempt des angoisses et du doute du jeune prince danois. Ma -retraite fut calme et traînante, comme celle de quelqu'un qui se retire -tard du spectacle. Tard et rassasié. Neuf ou dix personnes assistèrent -à mon départ; trois femmes entre autres: ma sœur Sabine, mariée avec -Cotrim; sa fille, un lis de la vallée, et... prenez patience: d'ici peu -vous saurez quelle était la troisième. Contentez-vous d'apprendre pour -l'instant que cette anonyme, bien qu'elle ne fût point ma parente, eut -plus de réel chagrin que mes propres parents. En vérité, elle -souffrit davantage. Elle ne cria pas, elle ne se roula pas sur le sol en -proie à une attaque de nerfs, c'est vrai... Mais un vieux garçon qui -meurt à soixante-quatre ans ne prête pas à la douleur tragique, et de -toutes les façons il ne convenait pas à l'inconnue d'en donner les -marques. Debout au chevet du lit, les regards stupides, la bouche -entr'ouverte, la pauvre femme ne pouvait se convaincre de mon trépas: -«Mort! mort!» se répétait-elle.</p> - -<p>Et son imagination, comme les cigognes qu'un illustre voyageur vit -cingler, en dépit des ruines et du temps, de l'Illyssus vers les plages -africaines, vola par-dessus les débris des années jusqu'à une Afrique -juvénile. (Nous l'y accompagnerons plus tard, quand moi-même je -revêtirai les traits de mes premiers ans.) Pour le moment, je veux -mourir tranquille et méthodiquement, en écoutant les sanglots des -dames, les chuchotements des hommes, la pluie qui tambourine sur les -feuilles des tignorons dans le jardin, le frottement strident d'un -tranchet que le rémouleur aiguise dehors, à la porte du sellier. Je -vous jure que cet orchestre mortuaire était beaucoup moins triste qu'on -ne pourrait supposer. Il finit même par me sembler délectable: la vie -trébuchait en moi, la conscience s'effaçait, je tombai de -l'immobilité physique dans l'immobilité morale; mon corps devenait -plante, pierre, boue, puis plus rien.</p> - -<p>Je mourus d'une pneumonie. Si j'affirme pourtant que ma mort fut causée -moins par cette maladie que par une idée grandiose et utile, le lecteur -ne me croira pas, quoique ce soit la vérité pure. Je Vais exposer en -connaissance de cause.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="II._LEMPLATRE">II. L'EMPLÂTRE</a></h4> - - -<p>Effectivement, tandis que je me promenais un matin dans le jardin, une -idée se suspendit au trapèze que j'avais dans le cerveau. Puis elle -commença à jouer des bras et des jambes, à faire les plus scabreuses -cabrioles et les plus audacieux exercices de voltige. Je m'abîmai dans -sa contemplation. Soudain elle fit un saut périlleux, puis étendit -bras et jambes en forme d'X: «Déchiffre-moi ou je te dévore».</p> - -<p>Ce n'était rien moins que l'invention d'un médicament sublime, d'un -emplâtre anti-hypocondriaque, destiné à soulager notre mélancolie -humaine. Dans ma demande de brevet, j'appelai l'attention du -Gouvernement sur ce résultat véritablement chrétien. Cela ne -m'empêcha pas du reste de m'épancher avec mes amis au sujet des -avantages pécuniaires qui devaient découler de la vente d'un produit -si merveilleux dans ses résultats. Mais maintenant que je suis ici, de -l'autre côté de la vie, je puis bien avouer que mon enthousiasme -venait principalement de l'espoir de voir ces trois paroles: <i>Emplâtre -Braz Cubas</i>, imprimées sur les journaux, sur les murs, sur des -affiches, aux quatre coins des rues. Pourquoi le nierais-je? J'avais la -passion de l'esbroufe, de l'annonce et du feu d'artifice. Les modestes -s'indigneront peut-être, les habiles m'en feront un titre à leur -considération. Ainsi mon idée, comme les monnaies, avait deux faces: -l'une tournée vers le public, l'autre vers moi. D'un côté, -philanthropie et lucre; de l'autre, soif de renommée. Disons: amour de -la gloire.</p> - -<p>Mon oncle, chanoine à prébende entière, avait l'habitude de me dire -que l'amour de la gloire temporelle mène à la perdition, les âmes ne -devant aspirer qu'à la gloire éternelle. À cela, mon autre oncle, -ancien officier d'infanterie, répondait qu'il n'y a rien de plus -véritablement humain que le sentiment de la gloire, qui est une des -caractéristiques de notre espèce.</p> - -<p>Le lecteur décidera entre le militaire et le prêtre; je reviens à mon -emplâtre.</p> - - - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="III._GENEALOGIE">III. GÉNÉALOGIE</a></h4> - - -<p>Mais puisque j'ai parlé de mes deux oncles, le moment est opportun pour -ébaucher ma généalogie.</p> - -<p>Un certain Damion Cubas, qui florissait dans la première moitié du -XVIII<sup>e</sup> siècle, fut le fondateur de ma famille. Il était né à -Rio de Janeiro, où il exerçait la profession de tonnelier. S'il se fût -limité à cet état, il serait mort sans doute dans la gêne et -l'obscurité. Mais étant devenu agriculteur, il planta, cueillit et -troqua ses produits contre de bons deniers sonnants jusqu'au jour où il -mourut, laissant une grosse fortune à son fils, le licencié Luiz -Cubas. C'est de lui que date vraiment la série de mes aïeux, de ceux -que ma famille avoue—Damion Cubas n'ayant été après tout qu'un -tonnelier, peut-être même un mauvais tonnelier, tandis que Luiz Cubas -passa par l'Université de Coimbra, occupa de hautes charges, et fut un -des confidents du vice-roi, comte de Cunha. Comme ce nom de Cubas -sentait par trop le muid, mon père, qui était l'arrière petit-fils de -Damion, alléguait les hauts faits d'armes d'un certain chevalier qui, -sur la terre d'Afrique, aurait reçu ce titre, un jour qu'il enleva -trois cents cuves<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> aux Mores. Mon père, homme d'imagination, -échappait ainsi à la tonnellerie sur l'aile d'un calembour. C'était -un digne homme, d'un bon naturel, digne et loyal entre tous. Il avait -bien quelques fumées de vanité. Mais trouve-t-on quelqu'un en ce bas -monde qui échappe à ce travers? Il est bon d'ajouter qu'il ne recourut -à ce stratagème qu'après avoir cherché à greffer notre famille sur -le vieux tronc de mon célèbre homonyme, le capitan Braz Cubas, qui -fonda la ville de S. Vicente où il mourut en 1592. Ce fut pour ce motif -qu'il me donna le nom de Braz. Mais les descendants légitimes -protestèrent, et il inventa les trois cents cuves mauresques.</p> - -<p>J'ai encore quelques parents vivants: ma nièce Venancia, par exemple: -le lis de la vallée, fleur des dames de son temps. Son père aussi, -Cotrim, un individu qui... mais n'anticipons pas sur les événements. -Finissons-en d'une avec l'emplâtre.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="IV._LIDEE_FIXE">IV. L'IDÉE FIXE</a></h4> - - -<p>Après tant et tant de cabrioles, mon idée finit par devenir une idée -fixe. Dieu te garde, lecteur, d'une semblable aventure. Mieux vaut un -fétu ou même une poutre dans l'œil. Vois Cavour: ce fut l'idée fixe -de l'unité italienne qui le tua. Il est vrai que Bismark n'est pas mort -de la sienne. Mais la nature est une grande capricieuse, et l'histoire -une éternelle toquée. Par exemple Suétone nous présente un Claude -qui est un parfait imbécile,—une «citrouille», suivant l'expression -de Sénèque,—et un Titus qui fut les délices de Rome. Et voici qu'un -moderne professeur trouve le moyen de démontrer que des deux césars, -le délicieux, l'exquis, c'est précisément la citrouille de Sénèque. -Et toi, madame Lucrèce, fleur de la famille des Borgias, si un poète -te peint sous les traits d'une Messaline catholique, il se présente -aussitôt un Grégorovius incrédule pour adoucir ton profil. Si tu n'es -pas un lis, au moins n'es-tu pas non plus un bourbier. Il me plaît de -me tenir en équilibre, entre le poète et le savant.</p> - -<p>Vive l'histoire, qui, dans sa volubilité, tourne à tous les vents. Et -pour en revenir à l'idée fixe, je dirai que c'est elle qui fait les -grands hommes et les fous. L'idée mobile, vague, chatoyante, est le -propre des Claude, suivant la formule de Suétone.</p> - -<p>Mon idée fixe, à moi, était fixe à un point que je ne saurais dire. -Non, je ne trouve rien au monde qui soit assez fixe pour servir de terme -de comparaison: peut-être la lune, peut-être les pyramides d'Égypte, -ou l'ancienne diète germanique. C'est au lecteur de choisir et je le -prie de ne pas faire la grimace, parce que je tarde à commencer la -partie narrative de ces mémoires. Nous y viendrons. Je vois bien qu'il -préfère l'anecdote à la réflexion, comme les autres lecteurs, ses -confrères. Il est dans son droit. Encore un peu de patience. Ce livre -est écrit avec flegme, avec le flegme d'un homme qui n'a plus à tenir -compte de la brièveté du siècle. C'est une œuvre essentiellement -philosophique, d'une philosophie inégale, tantôt austère, tantôt -folichonne; elle n'édifie ni ne détruit; elle ne refroidit ni -n'enflamme; et toutefois elle vise moins haut qu'à l'apostolat, et plus -haut qu'au simple passe-temps.</p> - -<p>Allons, rectifiez la position de votre nez, et revenons à l'emplâtre. -Laissons là l'histoire avec ses caprices de dame élégante. Nous -n'étions pas à Salamine, et nous n'avons point écrit la confession -d'Augsbourg. Pour ma part, si de temps à autre je me souviens de -Cromwell, c'est seulement pour me dire que la main de Son Altesse, cette -main qui ferma le Parlement, aurait pu imposer aux Anglais l'emplâtre -Braz Cubas. Et ne vous riez pas de cette banale victoire de la pharmacie -sur le puritanisme. Qui ne sait qu'au pied de chaque haute et ostensible -bannière, il y a souvent de petits drapeaux, modestes et particuliers, -qui se dressent et se déroulent à l'ombre de ceux-ci, et quelquefois -même leur survivent. Voyez le village qui s'abritait sous la protection -du château féodal. Le château tomba, le village demeure. Il est vrai -qu'il a grandi et a pris des airs de noblesse... Décidément ma -comparaison ne vaut rien.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="V._OU_LON_VOIT_POINDRE_LOREILLE_DUNE_FEMME">V. OÙ L'ON VOIT POINDRE L'OREILLE D'UNE FEMME</a></h4> - - -<p>Mais voici que tandis que j'étais en train de préparer et de -perfectionner ma recette, je reçus en plein un vent coulis. Je tombai -malade; je traitai le mal par le mépris. J'avais l'emplâtre en tête. -Je portais en moi l'idée fixe des fous et des forts. Je me voyais de -loin m'élevant au-dessus de la multitude, pour remonter au ciel comme -un aigle immortel, et ce n'est pas en présence de ce spectacle sublime -qu'un homme se laisse vaincre par la douleur. Le jour suivant j'étais -plus mal. Je me soignai alors, mais incomplètement, sans méthode, et -sans persistance. Telle fut l'origine du mal qui m'emporta dans le -domaine de l'éternité. Vous savez déjà que je mourus un vendredi, -jour de mauvais augure, et je crois avoir prouvé que ce fut ma -découverte qui me tua. Il y a des démonstrations moins lucides et non -moins triomphantes.</p> - -<p>Il n'était pas impossible cependant que je devinsse centenaire et que -mon nom figurât dans les journaux sur la liste des macrobiens. J'avais -une bonne santé, j'étais robuste. Supposez qu'au lieu de poser les -bases d'une invention pharmaceutique, j'eusse réuni les éléments -d'une institution politique ou d'une réforme religieuse. Le courant -d'air, supérieur aux spéculations humaines, me surprenait de la même -manière, et tout s'en allait à vau-l'eau. Telle est la destinée -humaine.</p> - -<p>Ce fut sur cette réflexion que je pris congé de la femme, je ne dirai -pas la plus sage, mais assurément la plus belle de toutes celles de son -temps, de l'anonyme du premier chapitre, celle dont l'imagination, -semblable aux cigognes de l'Illyssus... Elle avait alors -cinquante-quatre ans; c'était une ruine, une imposante ruine. -Figurez-vous, lecteur, que nous nous étions aimés, elle et moi, bien -des années auparavant, et qu'un jour, au cours de ma maladie, je la vis -paraître à la porte de ma chambre.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="VI._CHIMENE_QUI_LEUT_DIT_RODRIGUE_QUI_LEUT_CRU">VI. «CHIMÈNE, QUI L'EÛT DIT? RODRIGUE, QUI L'EÛT CRU?»</a></h4> - - -<p>Je la vis s'arrêter sur le seuil de l'alcôve, pâle, émue, vêtue de -noir, et demeurer là sans oser entrer, peut-être intimidée par la -présence d'un homme qui se trouvait avec moi. Du lit où j'étais -étendu, je la contemplai pendant tout ce temps, sans lui rien dire et -sans faire un geste. Nous ne nous voyions pas depuis deux ans déjà, et -elle m'apparaissait, non telle qu'elle était, mais telle qu'elle avait -été. Je me remémorai ce que nous fûmes tous deux, à l'époque -juvénile vers laquelle un Ézéchias mystérieux fit soudain reculer le -soleil. Je secouai toutes mes misères, et cette poignée de poussière, -que la mort allait éparpiller dans l'éternité du néant, fut plus -forte que le temps, ministre de la mort. Aucune eau de Jouvence n'eût -valu cette simple et mélancolique évocation du passé.</p> - -<p>Croyez-m'en: rien ne vaut le souvenir. On ne doit jamais se fier à la -félicité présente; il y a en elle une goutte de bave de Caïn. Quand -le temps a passé, quand le spasme a cessé, alors oui, on peut vraiment -savourer celle des deux illusions qui est la meilleure, parce qu'elle -est exempte de souffrance.</p> - -<p>L'évocation fut d'ailleurs de courte durée. La réalité s'imposa, le -présent fit disparaître le passé. Peut-être exposerai-je au lecteur, -dans quelque page de ce livre, ma théorie des éditions humaines. Pour -le moment, ce qu'il est important de savoir, c'est que Virgilia (elle -s'appelait Virgilia) entra dans l'alcôve, avec la fermeté, la gravité -que lui donnaient ses vêtements et aussi les années, et s'approcha de -mon chevet. L'étranger se leva et sortit. C'était un individu qui -venait tous les jours me rendre visite pour me parler du change, de la -colonisation et de la nécessité de multiplier les chemins de fer au -Brésil. Comme c'était passionnant pour un moribond! Il sortit; -Virgilia demeura debout; durant quelques instants nous nous regardâmes -en silence. Qui l'eût dit? de deux grands amoureux, de deux passions -effrénées, il ne restait rien après vingt années: rien, ou tout au -plus deux cœurs desséchés, dévastés par la vie et rassasiés -d'elle, peut-être pas autant l'un que l'autre, mais enfin rassasiés -tous deux. Virgilia avait alors la beauté de la vieillesse, un air -austère et maternel. Elle était moins maigre qu'à notre dernière -rencontre à la Tijuca dans une fête de la Saint-Jean. Elle faisait -tête au temps: c'est à peine si quelques fils blancs s'intercalaient -entre ses cheveux noirs.</p> - -<p>—Voilà que vous rendez visite aux défunts, lui dis-je.</p> - -<p>—Qui parle de défunts? répondit-elle en faisant la moue.</p> - -<p>Et après m'avoir serré la main:</p> - -<p>—Je m'occupe de secouer les paresseux.</p> - -<p>Elle n'avait plus la caresse attendrie d'un autre temps, mais sa voix -était amicale et douce. Elle s'assit. J'étais seul chez moi, en -compagnie d'un simple infirmier. Nous pouvions nous parler en toute -franchise. Virgilia me donna des informations du dehors: elle comptait -avec esprit, assaisonnant ses discours d'un peu de médisance, ce sel de -la conversation. Et sur le point de quitter le monde, j'éprouvais un -plaisir satanique à me moquer de lui, à me convaincre que je perdais -bien peu de choses en vérité.</p> - -<p>—Quelle idée! interrompit Virgilia, en grossissant la voix. Si -vous continuez, je ne reviendrai plus. Mourir! naturellement, nous sommes -tous mortels. Il suffit d'être en vie.</p> - -<p>Et regardant sa montre:</p> - -<p>—Mon Dieu! déjà trois heures. Je file.</p> - -<p>—Déjà?</p> - -<p>—Oui; je reviendrai demain ou après-demain.</p> - -<p>—Je ne sais trop que vous conseiller. Votre malade est un vieux -garçon, et il n'y a aucune femme chez lui.</p> - -<p>—Et votre sœur?</p> - -<p>—Elle ne pourra venir qu'à partir de samedi.</p> - -<p>Virgilia réfléchit un instant. Puis elle haussa les épaules, et dit -gravement:</p> - -<p>—Je suis vieille! Personne ne remarquera... D'ailleurs, pour -couper court aux racontages, j'amènerai Nhonhô.</p> - -<p>Nhonhô était l'unique fruit de son mariage, et à l'âge de cinq ans, -il avait été le complice inconscient de nos amours. À l'époque de ma -maladie, il était déjà avocat. Ils vinrent tous deux, le -surlendemain, et j'avoue qu'en les recevant dans ma chambre, je fus pris -d'une timidité qui ne me permit pas de répondre tout de suite aux -paroles affectueuses du jeune homme. Virgilia devina ce qui se passait -en moi, et lui dit:</p> - -<p>—Nhonhô, regarde-moi ce grand enfant gâté qui ne dit rien pour -faire croire qu'il est très malade.</p> - -<p>Le jeune homme sourit; je souris aussi, je crois, et nous plaisantâmes. -Virgilia était sereine et souriante, offrant l'aspect des existences -immaculées, sans un regard suspect, sans un geste dénonciateur. Son -égalité de parole et de caractère dénonçait une domination -d'elle-même assez rare, sans doute. Notre conversation glissa par -hasard aux amours illégitimes, moitié divulguées, moitié secrètes, -d'une personne de notre connaissance, et qui était même son amie, ce -qui ne l'empêcha pas de montrer à l'égard de celle-ci quelque dédain -et même de l'indignation. Son fils écoutait avec satisfaction cette -voix digne et forte, et je me demandais à moi-même ce que les -pies-grièches diraient de nous, si Buffon était né pie-grièche.</p> - -<p>C'était le délire qui méprenait.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="VII._LE_DELIRE">VII. LE DÉLIRE</a></h4> - - -<p>Je ne sache pas que personne ait encore raconté son propre délire. La -science me sera redevable de ce service. Les lecteurs indifférents aux -phénomènes mentaux pourront sauter ce chapitre. Mais même si vous -n'êtes pas curieux, vous trouverez peut-être intéressant de savoir ce -qui se passa dans ma tête pendant près d'une demi-heure.</p> - -<p>Je pris d'abord la forme d'un barbier chinois habile et grassouillet, -en train de raser de près un mandarin, qui me payait de ma peine par des -chiquenaudes et des dragées: simples caprices de mandarin.</p> - -<p>L'instant d'après, je devins la <i>Somme</i> de Saint Thomas, imprimée -en un volume et reliée en maroquin, avec des fermoirs d'argent et des -estampes. Ce délire donna à mon corps la plus rigide immobilité. Je -me rappelle encore que mes mains formaient les fermoirs du livre. Je les -tenais croisées sur le ventre, et quelqu'un (Virgilia sans doute) les -décroisait, parce que cette attitude semblait celle de la mort.</p> - -<p>Enfin je fus rendu à la forme humaine, et livré à un hippopotame, qui -m'emporta. Je me laissai faire, sans protester, et je ne sais trop si je -ressentais de la peur ou un sentiment de confiance. Mais au bout d'un -instant, la course devint tellement vertigineuse que j'osai -l'interroger, et lui dire, après quelques précautions oratoires, qu'il -me semblait aller à l'aventure.</p> - -<p>—Tu te trompes, me répondit l'animal. Nous remontons à l'origine -des siècles.</p> - -<p>Je lui fis observer que c'était un peu loin. Mais l'hippopotame ne -m'entendit pas ou ne me comprit pas, ou feignit de ne pas entendre. Je -lui demandai, puisqu'il parlait, s'il descendait du cheval d'Achille ou -de l'âne de Balaam, et il me répondit par un geste commun à ces deux -animaux: il secoua les oreilles. Je fermai alors les yeux et -m'abandonnai au hasard. J'avoue que je ressentis quelque démangeaison -de savoir où se trouvait placée l'origine des siècles, si elle était -aussi mystérieuse que celle du Nil, et surtout si elle valait plus ou -moins que la consommation des mêmes siècles: réflexions d'un cerveau -malade. Comme je fermais les yeux, je ne voyais pas le chemin. Je me -souviens seulement que l'impression du froid augmentait à mesure que -nous avancions. À un certain moment, je crus entrer dans la région des -neiges éternelles. J'ouvris alors les yeux, et je vis qu'en effet mon -hippopotame galopait sur une plaine de neige, couverte de quelques -montagnes de neige, d'une végétation de neige, et de quelques grands -animaux également de neigé. On ne voyait que de la neige; un soleil de -neige nous pénétrait de froidure. J'essaya de parler, mais de -froidure. J'essayai de parler, mais je ne pus prononcer que cette -question anxieuse:</p> - -<p>—Où sommes-nous?</p> - -<p>—Nous avons passé l'Éden.</p> - -<p>—Arrêtons-nous alors sous la tente d'Abraham.</p> - -<p>—Mais puisque nous allons en arrière, répartit ma monture en se -moquant de moi.</p> - -<p>Je demeurai ahuri et vexé. Le voyage me parut décidément extravagant -et sans intérêt, le froid incommode, le moyen de locomotion brutal et -le but inaccessible. De plus,—imagination de malade,—je me -disais qu'en supposant même que nous y arrivions, il n'était pas impossible -que les siècles, irrités de cette profanation, nous déchirassent -entre leurs ongles, qui devaient être séculaires comme eux. Tandis que -je me livrais à ces réflexions, nous dévorions l'espace, et la plaine -fuyait sous nos pieds. Enfin l'animal s'arrêta, et je pus regarder -autour de moi. Regarder seulement, car je ne vis rien, hors l'immense -linceul de neige qui couvrait alors le ciel même, demeuré jusque-là -limpide. Par moment, j'entrevoyais quelque énorme plante agitant au -vent ses larges feuilles. Le silence était sépulcral. On eût dit que -la vie des êtres se figeait en présence de l'homme.</p> - -<p>Et voici qu'un visage énorme (tombait-il du ciel? sortait-il de terre, -je ne sais), un visage de femme, fixant sur moi des regards rutilants -comme le soleil, m'apparut. Il avait l'ampleur des solitudes sauvages et -il échappait à la compréhension humaine, car ses contours se -perdaient dans l'ambiance, et ce qui paraissait opaque était tout -simplement diaphane. Dans ma stupéfaction, je ne dis rien, je ne -poussai pas un cri. Mais au bout d'un instant, dans ma curiosité -délirante, je lui demandai son nom.</p> - -<p>—Je suis, comme il te plaira, la Nature ou Pandore. Je suis ta -mère et ton ennemie.</p> - -<p>En entendant ces mots, je reculai un peu, pris d'épouvante. La figure -poussa un large éclat de rire, qui fit autour de nous l'effet d'une -tempête. Les plantes se contorsionnèrent, et un long gémissement -rompit le silence.</p> - -<p>—Ne crains rien, me dit-elle; mon inimitié ne tue pas. C'est au -contraire par la vie qu'elle s'affirme. Tu vis: je ne te souhaite pas -d'autre mal.</p> - -<p>—Vis-je vraiment? demandai-je en enfonçant mes ongles dans ma -chair, pour me certifier de ma propre existence.</p> - -<p>—Oui, ver de terre, tu vis. Ne crains pas de perdre ces haillons, -dont tu t'enorgueillis. Pendant quelques heures encore, tu goûteras le -pain de la douleur et le vin de la misère. Tu vis, dans ta folie actuelle, -tu vis. Et si ta conscience se réveille un instant et reprend sa -sagacité, tu diras encore que tu veux vivre.</p> - -<p>Ce disant, la vision étendit le bras, me saisit par les cheveux, -m'éleva dans les airs comme elle eût fait d'une plume. Alors seulement -je contemplai de près son visage qui était énorme. Il était -d'une quiétude parfaite, sans contorsions, sans expression de -haine ou de férocité. Sa caractéristique unique et complète était -l'impassibilité égoïste, l'éternelle surdité, la volonté immobile. -Ses colères, si elle en ressentait, demeuraient enserrées dans son -cœur. En même temps, sur ce visage glacial, il y avait un air de -jeunesse, de force et de santé, en présence duquel je me sentais le -plus débile et le plus décrépit des êtres.</p> - -<p>—M'entends-tu? dit-elle enfin, au bout de quelques instants de -mutuelle contemplation.</p> - -<p>—Non, répondis-je; je ne veux pas te comprendre, tu es absurde, -tu es un mythe. Je rêve, sans doute; ou si par hasard je suis devenu fou, -tu n'es qu'une conception d'aliéné, une chose vaine, que la raison -absente ne peut ni diriger ni palper. La Nature?... celle que je connais -est bien une mère, mais non une ennemie. Elle ne fait pas de la vie un -fléau; elle n'a pas, comme toi, cet air indifférent et sépulcral. Et -pourquoi Pandore?</p> - -<p>—Parce que je porte sur moi les biens et les maux, et le pire de -tous, l'espérance, consolation des hommes. Tu trembles?</p> - -<p>—Oui, ton regard me fascine.</p> - -<p>—Sans doute; car je ne suis pas seulement la vie, mais aussi la -mort; et d'ici peu tu vas me rendre ce que je n'ai fait que te prêter. -Grand voluptueux, la volupté du néant t'attend.</p> - -<p>Quand cette parole retentit comme un coup de tonnerre dans cette -immense vallée, je crus que c'était le dernier son qui parviendrait à mes -oreilles. Je sentis comme la décomposition subite de moi-même. Je lui -lançai un regard suppliant et demandai un sursis de quelques années.</p> - -<p>—Vie éphémère, s'écria la vision, pourquoi souhaiter encore -quelque prolongement? pour dévorer encore, et être enfin dévorée à ton -tour. N'es-tu point lasse du spectacle de la lutte? Tu connais à fond -tout ce que je t'offre de moins ignoble et de moins triste: le lever du -soleil, la mélancolie des soirs, le sommeil, enfin, qui est le plus -grand présent de mes mains. Que te faut-il encore, sublime idiote?</p> - -<p>—La continuation de moi-même: je ne te demande rien de plus. Qui -donc m'a mis dans le cœur, sinon toi, cet amour de la vie? Et si j'aime la -vie, n'est-ce point te frapper toi-même que de me tuer?</p> - -<p>—Non; car je n'ai plus besoin de toi. Ce qui importe au temps, ce -n'est pas la minute qui passe, c'est celle qui vient. Celle-ci est forte, -allègre; elle se croit immortelle, bien qu'elle porte la mort en elle, -et qu'elle doive périr comme celle qui l'a précédée. Seul le temps -subsiste. Égoïsme, diras-tu; sans doute, mais j'ai encore une autre -loi: égoïsme, et conservation. La panthère enlève un veau du -troupeau en se disant qu'elle doit vivre; et si le veau est tendre tant -mieux. C'est la règle universelle. Monte et regarde.</p> - -<p>Ce disant, la vision m'emporta au sommet d'une montagne. J'abaissai mes -yeux vers la vallée, et pendant longtemps je contemplai dans le -lointain, à travers le brouillard, une chose unique. Figure-toi, -lecteur, une réduction des siècles défilant devant moi, exhibant -toutes les races, toutes les passions, le tumulte des empires, la guerre -des appétits et des haines, la destruction réciproque des êtres et -des choses. Curieux et cruel spectacle! L'histoire de l'homme et de -notre planète prenait ainsi une intensité que ne sauraient lui donner -ni l'imagination ni la science, car la science est plus lente et -l'imagination plus vague, tandis que ce que j'avais devant moi était la -condensation vivante de tous les temps. Impossible de décrire ce -spectacle: ce serait vouloir fixer l'éclair. Les siècles se -succédaient en tourbillon, et pourtant je voyais, avec la vision -spéciale du délire, tout ce qu'ils contenaient: fléaux et délices, -gloire et misère, et l'amour aggravant la faiblesse. Voici venir la -jalousie qui dévore, la colère qui enflamme, l'envie qui bave, et la -pioche et la plume humide de sueur, et l'ambition et la faim, et la -vanité, et la mélancolie, et la richesse, et l'amour: toutes les -passions qui agitent l'homme comme un jouet, ou le détruisent et en -font un haillon. Je voyais les formes multiples du même vice originel, -qui tantôt mord les viscères, tantôt s'attaque à la pensée, et -promène éternellement son habit d'arlequin sur l'humanité tout -entière. La douleur cédait parfois, ou à l'indifférence qui est un -sommeil sans rêve, ou au plaisir qui est une douleur bâtarde. L'homme, -flagellé et rebelle, courait au-devant de la fatalité des choses, -après une figure nébuleuse et fuyante, faite de lambeaux de -l'impalpable, de l'improbable, de l'invisible, mal cousus avec -l'aiguille de l'imagination. Et cette image, vaine chimère de la -félicité, ou s'éloignait perpétuellement, ou se laissait prendre par -un pan de sa robe, dont l'homme s'enveloppait aussitôt la poitrine, -tandis qu'elle partait d'un éclat de rire et jouissait comme un songe.</p> - -<p>Devant tant de misères, je ne pus contenir un cri d'angoisse que Nature -ou Pandore entendit sans rire ni protester; et je ne sais par quelle -bizarrerie cérébrale ce fut moi qui me mis à rire d'un rire -inextinguible et idiot.</p> - -<p>—Tu as raison, dis-je; le spectacle est divertissant et vaut la -peine d'être vu, quoiqu'il soit un peu monotone. Quand Job maudissait le -jour où il fut conçu, il eût aimé à voir d'ici ce spectacle. Allons, -Pandore, ouvre tes entrailles et digère-moi; le spectacle est -divertissant, mais digère-moi.</p> - -<p>Je fus invité, pour toute réponse, à regarder au-dessous de moi les -siècles qui continuaient à passer, rapides et turbulents, les -générations qui se superposaient aux générations, les unes tristes -compte la captivité d'Israël, les autres gaies, comme les -extravagances de Commode, et toutes s'engouffrant ponctuellement dans le -sépulcre. Je voulais fuir, mais une force inconnue alourdissait mes -pieds. Alors je me dis en moi-même: «Bon! laissons passer les -siècles; le mien aura son tour et tous après lui, jusqu'au dernier, -qui me donnera le mot de l'énigme de l'éternité.» Et je regardai, et -je continuai à voir les âges qui survenaient et passaient, et je me -sentais résolu et tranquille, peut-être même satisfait. Oui, -peut-être bien, satisfait. Chaque siècle apportait sa part d'ombre et -de lumière, d'apathie et de combativité, d'erreur et de vérité, son -cortège de systèmes d'idées neuves, de nouvelles illusions. En chacun -d'eux un printemps reverdissait, un automne jaunissait, suivi d'un autre -renouveau. L'histoire et la civilisation se tissaient ainsi avec cette -régularité de calendrier, et l'homme, d'abord nu et désarmé, -s'armait et se vêtait, construisait sa cabane et son palais, la sauvage -bourgade ou la Thèbes aux cent portes, créait la science qui scrute, -et l'art qui charme, devenait orateur, mécanicien, philosophe, -parcourait le globe, descendait dans les entrailles de la terre, -s'élevait jusqu'aux nuages, collaborant ainsi à l'œuvre mystérieuse -du maintien de la vie et de la mélancolie de l'abandon. Mon regard, -lassé et distrait, vit ainsi arriver le siècle présent et derrière -lui les siècles futurs. Celui-ci venait agile, adroit, vibrant, rempli -de lui-même, un peu diffus, audacieux, savant, et malgré tout aussi -misérable que les autres, et ainsi je le vis passer comme tous -passeront après lui, avec la même égalité et la même monotonie. Je -redoublai d'attention, j'allais enfin voir le dernier,—le dernier! -Mais à ce moment, la vélocité était telle qu'elle ne donnait plus prise -à la compréhension; auprès d'elle, la durée de l'éclair était un -siècle. Les objets commencèrent à se confondre; les uns grandirent, -les autres s'amoindrirent, d'autres se perdirent dans l'ambiance. Une -brume s'étendit autour de moi et couvrit tout, moins l'hippopotame qui -m'avait amené, et qui lui-même commença à diminuer, à diminuer, et -fut réduit aux dimensions d'un modeste chat. Et c'était bien un chat, -en vérité. En regardant attentivement, je reconnus Sultan qui jouait -à la porte de ma chambre avec une boule de papier.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="VIII._RAISON_CONTRE_FOLIE">VIII. RAISON CONTRE FOLIE</a></h4> - - -<p>Vous avez déjà compris, lecteur, que la Raison réintégrait sa -demeure, et qu'elle invitait le Délire à en sortir, en répétant à -meilleur droit les paroles de Tartufe:</p> - - -<blockquote> -<p>La maison est à moi, c'est à vous d'en sortir.</p></blockquote> - - -<p>Mais ce n'est pas d'hier que la Folie aime à habiter la maison -d'autrui, de telle sorte qu'il est fort difficile de la faire déloger -lorsqu'une fois elle a élu domicile quelque part. C'est un tic: elle -n'en démord pas; il y a beau temps qu'elle a toute honte bue. Et si -nous comptons le nombre des habitations dont elle s'empare d'une fois, -ou pour y passer une saison, nous conclurons que cette aimable voyageuse -doit être la terreur des propriétaires. Dans mon cas, il y eut presque -une émeute à la porte de mon cerveau, car l'intruse ne voulait pas -sortir, et la propriétaire réclamait à cor et à cris ce qui lui -appartenait. La Folie capitula, ne demandant qu'une toute petite place -au grenier, pour y fixer sa résidence.</p> - -<p>Mais la Raison répliqua:</p> - -<p>—Non, madame, je suis lasse de vous souffrir dans mon grenier, et -je suis payée pour vous connaître. Ce que vous voulez c'est prendre pied -pour envahir progressivement la salle à manger, le salon et le reste de -la maison.</p> - -<p>—Laissez-moi au moins quelques minutes de répit; je suis sur la -piste d'un mystère.</p> - -<p>—Quel mystère?</p> - -<p>—De deux, même, corrigea la Folie: celui de la vie et de la mort. -Je ne vous demande que dix minutes.</p> - -<p>La Raison se prit à rire.</p> - -<p>—Tu seras toujours la même, toujours la même, toujours la -même.</p> - -<p>Et ce disant, elle la prit par les poignets et la flanqua dehors. Puis -elle rentra, et ferma la porte derrière elle. La Folie proféra encore -quelques reproches; mais enfin, perdant toute espérance, elle tira la -langue en faisant la grimace, et suivit son chemin...</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="IX._TRANSITION">IX. TRANSITION</a></h4> - - -<p>Et savourez l'habileté, l'art avec lequel je fais la plus importante -transition de ce livre. Voyez plutôt: mon délire commence en présence -de Virgilia; Virgilia fut mon grand péché de jeunesse; il n'y a pas de -jeunesse qui ne soit précédée de l'enfance; l'enfance suppose la -naissance; et voilà comment, sans efforts, nous arrivons au 20 octobre -1805, qui est le jour où je naquis. Avez-vous bien remarqué: aucune -suture apparente, rien qui distraie la sereine attention du lecteur, -rien; de telle sorte que ce livre conserve ainsi tous les avantages de -la méthode, sans la rigidité de la méthode. En vérité il était -temps. La méthode est indispensable; mais je la préfère en -déshabillé, sans atours ni colifichets, se moquant des opinions du -voisin et de celles du commissaire de police de quartier. C'est comme -l'éloquence: il en est une naturelle et vibrante, d'un art sincère et -ensorceleur; et une autre empesée et vide.</p> - -<p>Revenons au 20 octobre.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="X._CE_JOURLA">X. CE JOUR-LÀ</a></h4> - - -<p>Ce jour-là, une fleur gracieuse poussa sur l'arbre des Cubas: je -naquis. Paschoela, insigne sage-femme venue du Minho, et qui se vantait -d'avoir ouvert les portes de la vie à une génération entière de -gentilshommes, me reçut dans ses bras. Il est possible que mon père -l'ait entendue faire son habituelle déclaration; je veux croire -pourtant que ce fut le sentiment paternel qui induisit l'auteur de mes -jours à la gratifier de deux demi-doublons. On me lava, on -m'emmaillota, et je devins aussitôt le héros de la maison. Chacun -pronostiquait à mon égard ce qui lui plaisait davantage. Mon oncle -Jean, ancien officier d'infanterie, trouvait que j'avais le regard de -Bonaparte, ce qui déplut à mon père. Mon oncle Ildefonso, alors -simple prêtre, devinait en moi un futur chanoine.</p> - -<p>—Il sera au moins chanoine; je ne dis pas plus, pour ne point -paraître orgueilleux. Mais je ne serais pas surpris si Dieu le destinait à -l'épiscopat. Et pourquoi, après tout, ne serait-il pas évêque! la -chose n'est pas impossible. Qu'en dites-vous, Bento, mon frérot?</p> - -<p>Mon père répondait à tous que je serais ce qu'il plairait au ciel. Et -il me soulevait en l'air comme s'il eût eu l'intention de me montrer à -la ville et à l'univers. Il demandait à tout le monde si je lui -ressemblais, si j'étais joli, si je paraissais intelligent.</p> - -<p>Je raconte ces choses en gros, et telles que l'on me les a narrées plus -tard. J'ignore naturellement la plupart des faits de ce jour mémorable. -Je sais que les voisins vinrent en personne ou envoyèrent leurs -souhaits au nouveau-né, et que pendant les premières semaines, ce fut -un défilé de visites à la maison. Toutes les chaises étaient prises, -et jusqu'au moindre tabouret. On tailla force layettes. Si je -n'énumère point les cadeaux, les baisers, les exclamations et les -bénédictions, c'est que je n'en finirais plus avec ce chapitre, et -qu'il faut pourtant bien qu'il ait une fin.</p> - -<p>Je ne parlerai pas non plus de mon baptême. Tout ce qu'on m'en a dit, -c'est que ce fut une des plus brillantes fêtes de l'année suivante, -1806. La cérémonie eut lieu dans l'église de São Domingos, un mardi -de mars, par une belle journée, lumineuse et pure; mon parrain et ma -marraine furent le colonel Rodrigues de Mattos et sa femme. Tous deux -descendaient de vieilles familles du Nord et honoraient le sang qui -coulait dans leurs veines, et que leurs aïeux avaient répandu dans les -guerres contre la Hollande. Je crois bien que leurs noms à tous deux -furent au nombre des premiers mots que je balbutiai. Et je devais le -faire avec grâce, et en révélant quelque talent précoce, car sitôt -que quelqu'un se présentait, il me fallait réciter ma leçon.</p> - -<p>—Bébé, tu vas dire à ces messieurs comment s'appelle ton -parrain.</p> - -<p>—Mon parrain? c'est S. Exc. le colonel Paulo Vaz Lobo Cezar de -Andrade e Souza Rodrigues de Mattos; ma marraine c'est S. Exc. Dona Maria -Luiza de Macedo Rezende e Souza Rodrigues de Mattos.</p> - -<p>—Il est extraordinaire, ce petit, s'écriaient les assistants.</p> - -<p>Mon père était du même avis, et ses yeux brillaient d'orgueil; il -passait la main sur mon front, me regardait longtemps avec tendresse -satisfait de lui-même.</p> - -<p>Je ne sais pas trop non plus quand je fis mes premiers pas; mais ils -furent prématurés: peut-être pour presser la nature, m'obligea-t-on -de bonne heure à m'accrocher aux chaises, ou me tenait-on par ma robe, -ou me donna-t-on un cerceau. «Allons! tout seul!»... me disait ma -bonne. Et moi, attiré par le hochet de fer-blanc que ma mère agitait -devant moi, j'allais de l'avant, tombant par-ci, tombant par-là; et je -marchais, probablement mal; mais enfin je marchais, et j'ai continué -par la suite.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XI._LENFANT_EST_LE_PERE_DE_LHOMME">XI. L'ENFANT EST LE PÈRE DE L'HOMME</a></h4> - - -<p>Je grandis; ma famille n'y fut pour rien. Je grandis naturellement, -comme les magnolias et les chats. Les chats sont peut-être moins -madrés, et sûrement les magnolias sont moins dissipés que je ne -l'étais. Un poète disait que l'enfant est le père de l'homme. S'il en -est ainsi, étudions quelques traits de mon enfance.</p> - -<p>J'avais cinq ans à peine, et déjà l'on m'avait surnommé -«l'Endiablé»; et vraiment je méritais ce titre. Je fus un des plus -terribles gamins de ma génération: malin, indiscret, turbulent et -volontaire. Par exemple un jour qu'une esclave me refusa une cuillerée -de confiture de coco qu'elle était en train de préparer, je lui mis la -tête en capilotade; et non content de cette méchanceté, je lançai -une poignée de cendre dans le chaudron; puis, pour comble, j'allai -raconter à ma mère que l'esclave avait gâté la confiture par simple -perversité. J'avais alors six ans à peine. Prudencio, un petit -mulâtre élevé à la maison, me servait de monture. Il se mettait à -quatre jambes, les mains à terre, je lui glissais une corde entre les -dents, en guise de frein; je lui montais sur le dos; puis le fustigeant -avec une baguette, je lui faisais faire mille tours à droite et à -gauche et il obéissait, en gémissant parfois; mais enfin il obéissait -sans rien dire ou en murmurant un «aï! aï! Nhonhô» auquel je -répondais en lui disant: «Vas-tu te taire, animal!» Cacher le chapeau -des gens qui venaient nous voir, mettre des queues en papier aux -personnes graves, ou les tirer par la perruque; faire des pinçons sur -le bras des matrones, et autres exploits du même genre, étaient -certainement des preuves d'un caractère indocile; mais je me figure que -c'était en même temps des manifestations d'un esprit robuste, car mon -père m'avait en grande admiration. En public il me réprimandait bien, -pour la forme; mais en particulier, il me couvrait de baisers.</p> - -<p>Il ne faudrait pas croire cependant que j'aie passé le reste de ma vie -à casser des têtes ou à cacher des couvre-chefs. Mais que je sois -demeuré opiniâtre, égoïste, et que j'aie toujours aimé à me moquer -un peu des gens, c'est la pure et simple vérité. Si je n'ai point -toujours caché leurs chapeaux, je les ai toujours un peu tirés par la -perruque.</p> - -<p>Je me suis toujours intéressé aussi à la contemplation des injustices -humaines avec une tendance à les atténuer, à les expliquer, à les -classer par catégories, non pas suivant un étalon rigide, mais en les -considérant comme le produit des circonstances et du milieu. Ma mère -m'éduquait à sa façon, en me faisant apprendre par cœur des -préceptes et des oraisons. Mais c'était le sang et les nerfs qui me -gouvernaient bien plus que toutes les prières; et les règles de morale -perdaient l'âme qui les fait vivre pour se réduire à de simples -formules. Le matin avant la bouillie, le soir avant de m'endormir, je -demandais à Dieu de me pardonner mes offenses comme je pardonnais à -ceux qui m'avaient offensé; mais entre la matinée et la soirée, je -faisais quelque grave espièglerie, et mon père, après le premier -mouvement de mauvaise humeur, me donnait de petites tapes en me disant: -«Ah! polisson! ah! polisson!»</p> - -<p>Oui, vraiment, mon père m'adorait. Ma mère était une femme faible, de -peu d'esprit et d'un grand cœur, crédule, sincèrement pieuse, -casanière bien que jolie, et modeste quoique riche. Elle ne craignait -que deux choses au monde, le tonnerre et son mari, qui était son oracle -et son Dieu. De la collaboration de ces deux êtres résulta mon -éducation qui, bonne peut-être par quelque côté, était en général -vicieuse, incomplète et même négative sur certains points. Mon oncle, -le chanoine, faisait bien quelques reproches à son frère; il lui -disait que j'étais trop libre et pas assez bien élevé, que j'étais -trop gâté et pas assez châtié. Mais mon père répondait que mon -éducation était faite suivant un système très supérieur à la -routine coutumière; et de la sorte, sans persuader mon oncle, il -arrivait à se convaincre lui-même.</p> - -<p>De pair avec l'hérédité et l'éducation, il y eut aussi l'exemple du -dehors et le milieu domestique. J'ai parlé de mes père et mère, -j'avais aussi des oncles. L'un d'eux, Jean, avait la langue bien pendue, -menait une vie galante et se plaisait aux conversations scabreuses. Dès -que j'eus onze ans, il commença à me raconter des anecdotes plus ou -moins vraies, mais toutes farcies d'obscénités. Il ne respectait pas -plus mon adolescence que la soutane de son frère. Seulement, celui-ci -disparaissait dès qu'il pressentait l'histoire leste. Moi non, je -restais sans rien comprendre tout d'abord. Peu à peu je compris et -trouvai cela drôle. Au bout d'un certain temps, c'est moi qui -recherchais la compagnie de mon oncle. Il m'aimait beaucoup, me donnait -des gâteaux et m'emmenait à la promenade. Quand j'allais passer -quelques jours chez lui, il m'arrivait souvent de le trouver au fond du -jardin, dans le lavoir, en train de causer avec les esclaves qui -lavaient le linge. Il en défilait, des anecdotes, des bons mots, au -milieu d'éclats de rire qu'on ne pouvait entendre de la maison, dont le -lavoir était fort éloigné. Les négresses, un pagne sur le ventre, -les jupes relevées, les unes dans le bassin, les autres en dehors, -penchées sur les monceaux de linge sale qu'elles savonnaient, battaient -ou tordaient, écoutaient les plaisanteries de l'oncle Jean, y -répondaient et les commentaient de temps à autre par ces exclamations: -«Doux Jésus!... Monsieur Jean est le diable en personne.»</p> - -<p>Bien différent était mon oncle le chanoine, homme austère et chaste. -Ces qualités, d'ailleurs, ne mettaient pas en relief un esprit -supérieur; elles compensaient tout au plus la médiocrité de son -intelligence. Il n'était pas de ceux qui voient la partie substantielle -de l'Église; il ne considérait que le côté externe, la hiérarchie, -les préséances, les surplis et les génuflexions. Il appartenait -plutôt à la sacristie qu'à l'autel. Une lacune dans le rituel -l'indignait plus qu'une infraction des commandements. Après tant -d'années, je me demande s'il eût été capable d'interpréter un -passage de Tertullien, ou d'exposer sans hésitations l'histoire du -symbole de Nicée. Mais personne, aux grand'messes, ne connaissait mieux -que lui le moment et le nombre des révérences auxquelles l'officiant a -droit. L'unique ambition de sa vie fut d'être chanoine, et il avouait, -du fond du cœur, que c'était la seule dignité à laquelle il pût -aspirer. Pieux, sévère dans ses mœurs, minutieux dans l'observance -des règles, mais faible, timide, subalterne, il possédait quelques -vertus et s'y montrait exemplaire, mais il lui manquait totalement -l'énergie pour les inculquer et les imposer à autrui.</p> - -<p>De ma tante Emerenciana, sœur de ma mère, je ne dirai rien sinon -qu'elle était la seule personne qui exerçât quelque autorité sur -moi. Elle avait un caractère à part; mais elle ne vécut qu'un ou deux -ans en notre compagnie. Il n'y a guère d'intérêt non plus à citer -des parents et des intimes avec qui nous n'eûmes que des relations -intermittentes, coupées par de longues séparations, et avec qui nous -ne fîmes jamais vie commune. Ce qui peut être intéressant, c'est -l'expression générale de la vie domestique que j'ai ébauchée: -vulgarité des caractères, amour des apparences rutilantes et du -tapage, faiblesse des volontés, triomphe du caprice, et le reste. De -cette terre et de ce fumier, naquit cette fleur.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XII._UN_EPISODE_DE_1814">XII. UN ÉPISODE DE 1814</a></h4> - - -<p>Mais je me reprocherais d'aller de l'avant sans compter un galant -épisode de 1814; j'avais alors neuf ans.</p> - -<p>Quand je naquis, Napoléon se trouvait au faîte de la gloire et du -pouvoir. Il était empereur, et s'était imposé à l'admiration des -hommes. Mon père qui, à force de vouloir convaincre les autres de -notre noblesse, avait fini par y croire lui-même, nourrissait contre -l'usurpateur une haine purement mentale. C'était un prétexte à -continuelles discussions avec l'oncle Jean, qui, par esprit de classe ou -sympathie de métier, pardonnait au despote en faveur du général. Mon -oncle l'abbé se montrait inflexible, contre le Corse, et nos autres -parents étaient partagés d'avis. De là naissaient de fréquentes -controverses et d'éternelles discussions.</p> - -<p>Lorsque la nouvelle de la première abdication arriva à Rio de Janeiro, -il y eut naturellement chez nous une vive émotion, mais aucun brocard. -Les vaincus, témoins de la satisfaction publique, se maintinrent dans -un silence plein de dignité. Quelques-uns même virèrent casaque et -battirent des mains. La population, franchement satisfaite, donna des -signes évidents de son attachement à la famille royale. On illumina; -on chanta la <i>Te Deum</i>, on tira des salves, on organisa des -manifestations et l'on se répandit en acclamations. Ce jour-là, -j'étrennais une petite épée dont mon parrain m'avait fait présent à -la Saint-Antoine; et franchement, cette épée m'intéressait bien -autrement que la chute de Bonaparte. Jamais je n'ai oublié cette -circonstance: j'ai toujours pensé depuis que, pour chacun de nous, -notre petite épée a bien plus d'importance que celle de Napoléon. -Notez qu'au cours de mon existence j'ai entendu bien des discours, lu -bien des pages où bruissaient de grandes idées et de plus grandes -phrases, mais je ne sais trop pourquoi, par derrière les -applaudissements qui s'échappaient de mon âme, j'entendais une voix -lointaine me répéter cette leçon de l'expérience:</p> - -<p>—Allons donc! tu ne penses qu'à ton épée.</p> - -<p>Ma famille ne se contenta point de prendre une part anonyme à la joie -publique; elle jugea opportun et même indispensable de célébrer la -destitution de l'empereur par un dîner tel que l'écho des acclamations -et des toasts arrivât aux oreilles de Son Altesse, ou tout au moins de -ses ministres. Aussitôt fait que dit: on retira des armoires toute la -vieille vaisselle plate, héritage de mon aïeul Louis Cubas; et aussi -les serviettes de Flandre et les grands vases des Indes. On égorgea le -cochon gras; les compotes et les confitures furent commandées aux -commères de la rue <i>d'Ajuda</i>; on lava, on frotta, on polit le -plancher des salles, les escaliers, les bougeoirs, les bobèches, les -larges manchons de verre, tout l'appareil du luxe classique.</p> - -<p>À l'heure dite, une société choisie se trouvé réunie: le juge -provincial, trois ou quatre officiers militaires, quelques commerçants -et hommes de lettres, un grand nombre de fonctionnaires des -administrations, les uns accompagnés de leurs femmes et de leurs -filles, les autres seuls, mais tous parfaitement unanimes dans leur -désir d'étouffer la mémoire de Bonaparte sous la farce d'un dindon. -Ce n'était pas un dîner, mais un <i>Te Deum.</i> Ce fut d'ailleurs à peu -près ce que déclara un des littérateurs de l'assistance, le docteur -Villaça, improvisateur insigne, qui ajouta aux mets du service un plat -préparé par les muses. Je me souviens, comme si c'était d'hier, du -moment où il se leva, dans sa lévite de soie où tombait la queue de -sa perruque. Une émeraude ornait son doigt. Il demanda à mon oncle -l'abbé le refrain de l'impromptu, fixa ses regards sur la chevelure -d'une dame, toussa, leva la main droite fermée, d'où surgissait le -doigt indicateur levé vers le toit, et dans cette position étudiée, -il développa le texte donné. Il fit non pas un impromptu, mais trois; -ensuite il jura de ne s'arrêter plus. Il demandait un thème, un autre, -improvisant sans hésiter, à tel point qu'une des dames présentes ne -put cacher sa grande admiration.</p> - -<p>—Madame, répondit modestement Villaça, on voit bien que vous -n'avez pas comme moi entendu Bocage, à Lisbonne, sur la fin du siècle -dernier. Celui-là, oui!... quelle facilité et quels vers. Combien de -fois, pendant des heures, au café Nicola, nous avons lutté à qui -improviserait le plus brillamment, au milieu des bravos et des -applaudissements. Quel talent, ce Bocage!... La duchesse de Cadaval me -le disait encore, il y a quelques jours...</p> - -<p>Et ces trois derniers mots, prononcés avec emphase, produisirent dans -toute l'assistance un frémissement d'admiration et de surprise. Eh -quoi! cet homme si familier, si simple, non seulement luttait avec les -poètes, mais encore vivait dans l'intimité des duchesses! Un Bocage et -une Cadaval! Au contact d'un tel personnage, les femmes se sentaient -magnifiées; les hommes le considéraient avec respect: les uns avec -envie, d'autres avec incrédulité. Pendant ce temps, il continuait à -accumuler épithètes sur épithètes, adverbes sur adverbes, épuisant -tous les mots qui riment avec tyran et usurpateur. On en était au -dessert; personne ne pensait plus à manger. Dans l'intervalle des -impromptus, courait un murmure allègre, une causerie d'estomacs -satisfaits. Les yeux tendres et humides s'alanguissaient encore; ceux -dont l'expression était vive et chaude projetaient des regards d'un -bout à l'autre de la table couverte de desserts et de fruits, d'ananas -en tranches, de melons éventrés, de compotiers de cristal au travers -desquels en apercevait la confiture de coco finement râpé et jauni par -les œufs, ou la mélasse gluante et obscure, auprès des fromages et -des <i>caras.</i> De temps à autre, un rire jovial, ample, déboutonné, un -bon gros rire de famille rompait la gravité politique du banquet. À -côté de l'intérêt supérieur et commun, s'agitaient d'autres -intérêts secondaires et particuliers. Les jeunes filles parlaient des -chansonnettes qu'elles devaient chanter au clavecin, et du menuet et de -la gigue. Il n'y avait pas une matrone qui ne se promît de danser au -moins quelques mesures, pour rappeler ce qu'elle avait été au temps de -son jeune âge. Un individu assis à mon côté parlait d'un arrivage de -nègres qu'on lui annonçait de Louanda. Son neveu l'avisait par une -lettre qu'il avait déjà acheté quarante têtes, et il avait dans sa -poche une autre lettre qu'il ne pouvait pas Montrer en ce moment et -qui... Ce qu'il pouvait affirmer c'est qu'on allait recevoir, par ce -seul bateau, cent vingt nègres pour le moins.</p> - -<p>Pan... pan... pan... faisait Villaça en battant des mains. La rumeur -cessait subitement comme un orchestre sous la baguette du chef, et tous -les regards se tournaient vers l'improvisateur. Ceux qui étaient les -plus éloignés arrondissaient leurs mains autour de l'oreille pour ne -pas perdre une seule syllabe. La plupart, avant même que le poète eût -parlé, avaient déjà sur les lèvres un demi-sourire d'assentiment, -candide et banal.</p> - -<p>Quant à moi, seul et oublié, je regardais d'un œil amoureux une -certaine compote qui était un de mes desserts favoris. Après chaque -impromptu, je me disais avec satisfaction que ce serait sûrement le -dernier, mais il en venait encore un autre, et le dessert demeurait -intact. Personne ne pensait à en appeler. Mon père assis au haut bout, -savourait largement la joie des convives, les figures joyeuses, les -plats, les fleurs, enchanté de voir cette familiarité communicative -qui s'établit entre les esprits les plus distants sous l'influx d'un -bon repas. Je me rendais compte de tout cela, attendu que mes regards -allaient de sa place au compotier avec de vains appels pour qu'il me -servît. Mais il ne voyait rien que lui-même et ses convives. Et les -impromptus se succédaient comme des ondées, m'obligeant à rentrer mon -envie et ma demande. Je patientai tant que je pus. À la fin, je n'y -tins plus. Je demandai de la confiture à voix basse; puis j'élevai la -voix, je criai, je battis du pied. Mon père, qui m'eût donné la lune -s'il eût dépendu de lui de le faire, appela une esclave pour me servir -du dessert. Mais il était déjà trop tard. Ma tante Emerenciana -m'avait enlevé de ma chaise et livré à une servante, en dépit de mes -cris et de mes protestations.</p> - -<p>L'improvisateur ne commit d'autre délit que de retarder le dessert et -de provoquer ainsi mon exclusion. C'en fut assez pour que je jurasse -d'exercer une vengeance, n'importe laquelle, pourvu qu'elle fût grande -et exemplaire, et autant que possible rendît ma victime ridicule. -Le D<sup>r</sup> Villaça était un homme grave, lent et posé dans ses -manières, âgé de quarante-sept ans, marié et père de famille. La queue en -papier pendue à l'habit ou à l'extrémité de la perruque me parut -insuffisante. Je rêvais mieux que cela. Je me mis à le suivre, à -l'épier dans le jardin où nous étions tous descendus pour nous -promener. Je le vis causer avec Dona Eusebia, sœur du sergent major -Domingues. C'était une robuste fille qui n'était peut-être pas fort -jolie, mais pas laide non plus.</p> - -<p>Je l'entendis qui disait:</p> - -<p>—Je suis très fâchée contre vous.</p> - -<p>—Et pourquoi?</p> - -<p>—Pourquoi... je ne sais pas... c'est ma destinée... Il y a des -jours où je voudrais mourir...</p> - -<p>Ils étaient entrés dans un petit bosquet. Le soir tombait. Je les -suivis. Villaça avait dans le regard des éclairs de vin et de -volupté.</p> - -<p>—Laissez-moi, lui dit-elle.</p> - -<p>—Personne ne nous voit. Mourir, cher ange, quelle idée! Vous -savez bien que je vous suivrais dans la mort... Que dis-je!... je meurs -tous les jours de passions et de tristesse...</p> - -<p>Dona Eusebia porta son mouchoir à ses yeux.</p> - -<p>L'improvisateur cherchait quelque phrase littéraire dans sa mémoire et -trouva ceci, qu'il avait plagié comme j'eus l'occasion de le vérifier -plus tard.</p> - -<p>—Ne pleure pas, mon amour, tu ne voudrais pas que le jour se -levât avec deux aurores.</p> - -<p>Ceci dit, il l'attira vers lui. Elle résista pour la forme et se laissa -faire. Leurs lèvres s'unirent, et j'entendis le bruit d'un léger -baiser, du plus timide des baisers.</p> - -<p>—Le D<sup>r</sup> Villaça vient de donner un baiser à Dona -Eusebia, m'écriai-je en courant dans le jardin.</p> - -<p>Mes paroles furent comme un coup de tonnerre. Chacun demeura stupéfait. -On se regardait, on échangeait des sourires, des observations à -demi-voix. Les mères entraînaient leurs filles, sous prétexte que la -nuit était fraîche.</p> - -<p>Mon père me tira les oreilles, en cachette, vraiment même de mon -indiscrétion. Mais le lendemain, à l'heure du déjeuner, en rappelant -l'aventure, il me donna une petite pichenette sur le nez en disant: -«Ah! polisson, va! polisson!»</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XIII._UN_SAUT">XIII. UN SAUT</a></h4> - - -<p>Sautons maintenant à pieds joints par-dessus l'école fastidieuse où -j'appris à lire, à écrire, à compter, à donner des calottes et à -en recevoir: temps de diableries sur les collines et les plages, partout -où l'occasion se présentait de faire l'école buissonnière.</p> - -<p>Il y avait bien aussi quelques contrariétés: les réprimandes, les -châtiments, les leçons arides et longues, et quelques autres petits -ennuis, si rares et si légers. Seule la férule lourde; et encore!... -ô férule, terreur de mon enfance, tu fus le <i>Compelle intrare</i> avec -lequel un vieux maître chauve et osseux me fourra dans la tête -l'alphabet, la prosodie, la syntaxe et le peu qu'il savait lui-même. -Sainte férule, maudite par les générations plus modernes, que n'ai-je -pu demeurer éternellement sous ton joug, avec mon âme imberbe, mes -ignorances, ma petite épée de 1814, supérieure à celle de Napoléon. -Car enfin, qu'exigeais-lu, ô mon vieux maître de rudiment? quelques -leçons apprises par cœur, et un peu de sagesse à l'école. Rien de -plus que ce que la vie exige de nous, avec cette différence que si tu -m'effrayais, tu ne m'irritais point. Je te revois en ce moment, tel que -tu entrais dans la classe, avec tes pantoufles de cuir blanc, ta -casaque, ton mouchoir à la main, ta tête chauve et ta barbe rasée. Je -te revois t'asseoir, souffler, grogner, humer une prise initiale, avant -de nous faire réciter la leçon. Cette vie obscure, tu la menas -vingt-trois ans, silencieux et ponctuel, enterré dans ta maisonnette de -la rue <i>do Piolho</i>, sans attrister le monde de ta médiocrité, -jusqu'au jour où tu fis le grand plongeon dans les ténèbres. Personne ne -te pleura, sauf peut-être un vieux serviteur noir: personne d'autre, pas -même moi qui te dois de connaître les éléments de la grammaire.</p> - -<p>Il s'appelait Ludgero, mon vieux professeur. Je veux écrire son nom -tout au long sur cette page: Ludgero Barata<a name="FNanchor_2_1" id="FNanchor_2_1"></a><a href="#Footnote_2_1" class="fnanchor">[2]</a>—nom funeste qui servait -aux élèves d'éternel motif de plaisanteries. Un d'entre nous, Quincas -Borba, sen montrait vraiment cruel envers le pauvre homme. Deux ou trois -fois par semaine, il lui glissait dans la poche de son large pantalon un -cafard qu'il tuait à cette intention. Site maître mettait la main -dessus aux heures de classe, il faisait un bond, et promenait sur nous -ses regards irrités. Il nous disait alors les pires injures. Il nous -traitait de sauvages, de paysans du Danube, de gamins des rues. Les uns -tremblaient, autres protestaient. Quincas Borba demeurait impassible, -les yeux en l'air.</p> - -<p>Quel être extraordinaire, ce Quincas!... Jamais, dans mon enfance, ni -du reste pendant toute ma vie, je n'ai rencontré un enfant plus -spirituel, plus inventif, plus endiablé. C'était la perle, je ne dirai -pas seulement de l'école, mais de la ville tout entière. Sa mère, -veuve et possédant quelque bien, adorait son fils et le gâtait, le -bichonnait, le faisait accompagner d'un domestique en livrée, qui nous -laissait faire l'école buissonnière, dénicher les oiseaux ou courir -après les lézards, sur les collines de <i>Livramento</i> et de la -<i>Conceição</i>, ou tout simplement flâner dans les rues comme deux -gommeux oisifs. C'était plaisir de voir Quincas Borba faire le rôle -d'empereur aux fêtes du Saint-Esprit. Du reste, dans nos jeux -d'enfants, il choisissait toujours un rôle de roi, de ministre, de -général, la marque d'une suprématie, n'importe laquelle. Il avait de -l'élégance, de la gravité, une certaine magnificence dans les -attitudes et les gestes. Qui aurait dit que... mais n'anticipons pas. -Faisons un saut jusqu'en 1822, date de notre indépendance politique, et -de ma première captivité.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XIV._LE_PREMIER_BAISER">XIV. LE PREMIER BAISER</a></h4> - - -<p>Je venais d'avoir dix-sept ans; au-dessus de mes lèvres s'estompait un -léger duvet, sur lequel je tirais pour le transformer en moustaches. Je -n'avais de vraiment viril que mes yeux, qui étaient vifs et résolus. -Comme je montrais une certaine arrogance, il était difficile de dire si -j'étais encore un enfant avec des airs d'homme, ou un homme ayant -conservé des airs d'enfant. J'étais en somme un joli garçon, joli et -audacieux, qui entrait dans la vie avec bottes et éperons, le fouet en -main, du sang dans les veines, chevauchant une monture nerveuse, rapide -et résistante comme le coursier des antiques ballades, que le -romantisme alla chercher dans les châteaux du moyen âge pour le -lâcher dans les rues de notre siècle. Le pis est que, fourbu de tant -de courses qu'on lui fit faire, il fut mis au rancart. Le réalisme le -trouva rongé de lèpre et de vermine, et par compassion lui donna asile -dans ses livres.</p> - -<p>C'est vrai que j'étais un joli garçon élégant et riche; et l'on peut -facilement s'imaginer que plus d'une femme, à cette époque, baissait -devant moi son front pensif, ou me fixait de ses égards avides. Entre -toutes, celle qui me captiva était une... une... je ne sais trop -comment dire, car ce livre est chaste, au moins dans mon intention. Ah! -dans mon intention, combien il est chaste! Mais enfin, comme il faut -tout dire ou rien, celle qui fit ma conquête était une Espagnole, -Marcella, la «Belle Marcella» comme l'appelaient avec raison les -jeunes gens de ce temps-là. Elle était fille d'un jardinier des -Asturies, comme elle me l'avoua elle-même dans une heure d'expansion; -car la version courante lui donnait comme père un homme de lettres de -Madrid, victime de l'invasion française, qui avait été blessé puis -emprisonné et enfin fusillé quand elle avait à peine dix ans. <i>Cosas -de España.</i> Quoi qu'il en soit, fille de littérateur ou de jardinier, -il est certain que Marcella ne possédait plus l'innocence rustique et -ne comprenait qu'avec peine la morale prescrite par la loi. C'était une -bonne fille, joyeuse, sans scrupules, un peu comprimée par -l'austérité du temps, qui ne lui permettait pas d'exhiber par les rues -son équipage et ses folies. Elle était impatiente, amie du luxe, de -l'argent et des jeunes hommes. Cette année-là, elle se mourait d'amour -pour un certain Xavier, individu riche et phtisique, une perle!</p> - -<p>La première fois qu'elle m'apparut, ce fut au <i>Rocio Grande</i>, le -soir de la grande illumination improvisée dès qu'on connut les premières -nouvelles de la déclaration d'indépendance. Vraie fête de printemps, -superbe aurore de la conscience nationale. Nous étions deux gamins: -peuple et moi. Nous sortions de l'enfance avec toute la fougue de la -jeunesse. Je la vis descendre d'une chaise à porteurs. Elle était -imposante dans sa démarche, faite au moule, le corps svelte et -ondulant, un galbe, un je ne sais quoi qu'on ne trouve que chez les -impures. «Suivez-moi», dit-elle à son valet de pied; et moi je la -suivis, aussi asservi que l'autre, comme si l'ordre s'adressait à moi. -Je la suivis, amoureux d'elle, vibrant, le cœur illuminé des -premières aurores. Chemin faisant, je l'entendis nommer: «La Belle -Marcella». Marcella: j'avais entendu l'oncle Jean prononcer ce nom; et -je demeurai tout étourdi.</p> - -<p>Trois jours plus tard, mon oncle me demanda en secret si je voulais -souper avec de petites femmes, aux <i>Cajueiros.</i> J'acceptai, et il me -conduisit chez Marcella. Xavier, avec tous ses tubercules, présidait le -nocturne banquet. Je ne mangeai rien ou presque rien, n'ayant d'yeux que -pour la maîtresse de la maison. Quelle gracieuse petite Espagnole!... -Il y avait là une demi-douzaine de femmes, toutes entretenues, jolies -et pleines de charme. Mais l'Espagnole!... L'enthousiasme, quelques -gorgées de vin, mon caractère impérieux et emporté, tout cela me fit -faire une chose dont je ne me serais point cru capable. Sur le seuil de -la maison, je dis à mon oncle de m'attendre un instant, et je gravis de -nouveau les escaliers.</p> - -<p>—Vous avez oublié quelque chose?... me demanda Marcella, debout -sur le palier.</p> - -<p>—Mon mouchoir.</p> - -<p>Elle allait me précéder dans la direction du salon. Mais je lui saisis -les mains, l'attirai à moi, et lui donnai un baiser. Je ne sais ce -qu'elle me dit, si elle cria, si elle appela. Je descendis de nouveau -les escaliers, rapide comme un vent d'orage, et titubant comme un homme -ivre.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XV._MARCELLA">XV. MARCELLA</a></h4> - - -<p>Je mis trente jours pour aller du <i>Rocio Grande</i> au cœur de -Marcella, non plus en galopant sur le coursier fougueux du désir, mais en -chevauchant l'âne de la patience, à la fois artificieux et entêté. -Il n'y a en vérité que deux moyens de dominer la volonté des femmes: -la violence symbolisée par le taureau d'Europe, l'insinuation que -rappellent le cygne de Léda et la pluie d'or de Danaé. Ces trois -inventions du vieux Jupiter sont passées de mode et j'y substitue le -chevalet l'âne. Je ne dirai point les ruses ourdies, les tentatives de -séduction, les alternatives de confiance et d'amour, les attentes -déçues; je tairai tous ces préliminaires. Mais je puis affirmer que -l'âne fut digne du cheval, un véritable âne de Sancho, philosophe en -vérité, qui me conduisit à bon port à la fin du laps de temps déjà -connu. Je descendis, caressai la croupe de l'animal, et l'envoyai -paître.</p> - -<p>Ô premières émotions de ma jeunesse, comme vous vous étiez suaves en -vérité!... Telle, dans la création biblique, dut être l'effet du -premier rayon de soleil, lorsqu'il éclaira la face du monde en fleur. -Oui, ce fut ainsi pour moi, et pour toi aussi, ami lecteur; s'il y eut -dans ta vie une dix-huitième année, tu concorderas qu'il en fut ainsi.</p> - -<p>Notre passion, union, ou tout ce que l'on voudra, le nom importe peu, -eut deux phases: la phase consulaire et la phase impériale. La -première fut courte, et jamais Xavier ne soupçonna qu'il partageait -avec moi le gouvernement de Rome. Le jour pourtant où la crédulité ne -put tenir devant l'évidence, il déposa les insignes, je concentrai -tous les pouvoirs dans mes mains. Ce fut la phase césarienne. L'univers -m'appartint; mais Dieu sait ce qu'il m'en coûta. Il fallut trouver de -l'argent et en inventer. J'exploitai d'abord la générosité de mon -père, qui me donnait tout ce que je lui demandais, sans reproches, sans -retard, sans froideur. Il disait qu'il faut que jeunesse se passe, et -qu'il avait été jeune comme moi. Pourtant, j'abusai tant et tant, -qu'il resserra peu à peu les cordons de sa bourse. J'eus alors recours -à ma mère, qui trouvait moyen de me glisser quelque argent en -cachette. C'était peu. Aux grands maux les grands remèdes: j'escomptai -l'héritage paternel, je signai des lettres, sans échéance précise, -et à des taux usuraires.</p> - -<p>En vérité, disait Marcella, quand je lui apportais des soieries ou des -bijoux, il faut que je me fâche. A-t-on jamais vu... un cadeau de cette -valeur!...</p> - -<p>Et s'il s'agissait d'un bijou, elle le contemplait entre ses doigts -tout en proférant ces paroles; die l'examinait à la lumière, en essayait -l'effet sur elle, et elle me couvrait de baisers impétueux et -sincères. En dépit de ses protestations, la joie coulait dans ses -regards, et je me sentais satisfait de la voir ainsi. Elle aimait -particulièrement nos anciens doublons d'or, et je lui en apportais -autant que j'en pouvais trouver. Marcella les enfermait tous dans un -coffret de fer dont personne ne sut jamais où elle gardait la clef. -Elle les cachait ainsi par crainte des esclaves. Sa maison des -<i>Cajueiros</i> lui appartenait. Les meubles étaient bons et solides, en -palissandre sculpté, et tout était à l'avenant, bibelots, miroirs, -vases, vaisselle, une superbe vaisselle des Indes que lui avait donnée -un conseiller à la Cour d'appel. Ah! vaisselle du diable, me portais-tu -assez sur les nerfs!... Combien de fois ne l'ai-je pas dit à sa -propriétaire. Je ne lui dissimulais pas l'écœurement que me causaient -toutes ces reliques de ses amours d'antan. Elle m'écoutait en souriant, -avec une expression de candeur,—de candeur et d'autre chose encore -que je ne pouvais comprendre en ce temps-là. Mais maintenant, en me -reportant en arrière, je songe que son rire offrait le singulier -mélange d'un être qui serait issu d'une sorcière de Shakespeare et -d'un ange de Klopstock. Je ne sais si je me fais bien comprendre. Dès -qu'elle devinait mes inutiles et tardives jalousies, je crois qu'elle -prenait plaisir à les exciter davantage. Par exemple, un jour que je -n'avais pu lui offrir un certain collier trop cher pour ma bourse, et -qu'elle avait vu à la devanture du bijoutier, elle me dit qu'elle avait -voulu plaisanter, que son amour se passait fort bien de tels -stimulants.</p> - -<p>Et elle me menaça du doigt en disant:</p> - -<p>—Jamais je ne te pardonnerais d'avoir de moi une aussi triste -opinion.</p> - -<p>Et voilà que, rapide comme un oiseau, elle bat des mains, m'en entoure -le visage, m'attire à elle d'un geste gracieux, avec des minauderies -d'enfant. Ensuite, étendue sur la chaise longue, elle continua sa -profession de foi, avec simplicité et franchise. Son affection n'était -pas à vendre. On pouvait bien en acheter les apparences. Quant à la -réalité, elle la gardait pour un petit nombre. Duarte, par exemple, le -sous-lieutenant Duarte, qu'elle avait aimé pour de vrai, deux ans -auparavant, avait toutes les peines du monde à lui faire accepter un -objet de valeur, tout comme moi; elle ne recevait de lui, sans -réluctance, que de petits cadeaux modestes comme la croix d'or qu'il -lui avait offerte le jour de sa fête.</p> - -<p>—Cette croix...</p> - -<p>Ce disant, elle porta la main à son corsage, en retira une fine croix -d'or, pendue à son coupar un ruban bleu.</p> - -<p>—Mais cette croix, lui fis-je observer, ne m'as-tu pas dit -qu'elle te venait de ton père?</p> - -<p>Marcella secoua la tête avec commisération.</p> - -<p>—Tu n'as pas compris que c'était un mensonge... pour ne pas -t'attrister. Allons, viens, <i>chiquito</i>, ne sois pas défiant comme -cela. J'en ai aimé d'autres; et puis après, qu'importe, puisque c'est -fini? Un jour quand nous nous quitterons...</p> - -<p>—Ne dis pas cela, m'écriai-je.</p> - -<p>—Tout passe! un jour...</p> - -<p>Elle ne put achever; un sanglot étouffa sa voix. Elle étendit les -mains, m'attira sur son sein, me murmura tout bas à l'oreille:</p> - -<p>—Jamais, jamais, mon amour!...</p> - -<p>Je la remerciai, les yeux humides. Le lendemain, je lui apportai le -collier qu'elle avait refusé.</p> - -<p>—Comme souvenir de moi, quand nous nous séparerons, lui -dis-je.</p> - -<p>D'abord elle se concentra dans un silence indigné. Ensuite, elle fit un -geste magnifique. Elle essaya de jeter le collier par la fenêtre. Je -retins son bras. Je la suppliai de ne pas me faire une telle offense, de -garder le bijou. Elle m'obéit en souriant.</p> - -<p>D'ailleurs elle me payait largement de mes sacrifices. Elle devinait -mes plus secrets désirs; elle les prévenait tout naturellement, par une -espèce de nécessité affective, par une fatalité de sa conscience. -Jamais le désir n'était raisonnable; c'était pur caprice, simple -enfantillage. Je la voulais vêtue d'une certaine manière, parée de -telle et telle façon; j'exigeais qu'elle mît ce vêtement et non un -autre, qu'elle vînt se promener. Il en était ainsi du reste. Elle -consentait à tout, souriante et bavarde.</p> - -<p>—Quel être extraordinaire lu fais! me disait-elle.</p> - -<p>Et elle allait mettre la robe, la dentelle, les bijoux, avec une -docilité charmante.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XVI._UNE_REFLEXION_IMMORALE">XVI. UNE RÉFLEXION IMMORALE</a></h4> - - -<p>Il me vient à l'esprit une réflexion immorale qui est en même temps -une correction de phrase. Je crois avoir, dit au chapitre XIV, que -Marcella se mourait d'amour pour Xavier. Ce n'est pas mourir, c'est -vivre, qu'il faut dire. Vivre n'est pas la même chose que mourir. Tous -les joailliers du monde l'affirment, et ce sont des gens qui connaissent -la grammaire. Bons bijoutiers, qu'en serait-il de l'amour sans vos -jouets et vos amulettes, qui sont le tiers ou la cinquième partie de -l'universel commerce des cœurs? Telle est la réflexion immorale que -j'ai voulu faire, et qui est aussi obscure qu'immorale, car on ne -comprend pas très bien ma pensée. J'ai voulu dire que la plus belle -tête du monde n'en est pas moins belle quand on la ceint d'un diadème -de perles fines; ni moins belle, ni moins aimée. Marcella par exemple, -qui était vraiment bien jolie, Marcella m'aima...</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XVII._CONSIDERATIONS_SUR_LE_TRAPEZE">XVII. CONSIDÉRATIONS SUR LE TRAPÈZE</a></h4> - - -<p>...Marcella m'aima durant quinze mois et onze <i>contos</i> de reis; -rien de plus, rien de moins. Mon père, dès qu'il eut vent des onze -<i>contos</i>, prit la chose au tragique: il trouva que l'aventure -dépassait de beaucoup les limites d'un simple caprice de jeune homme.</p> - -<p>—Cette fois, dit-il, tu vas me faire le plaisir de filer en -Europe pour suivre les cours d'une université, probablement celle de -Coimbra. Je veux faire de toi un homme sérieux, et non un muscadin et un -voleur. Voleur! oui, répéta-t-il en voyant mon geste de protestation; quel -autre nom donner à un fils qui se conduit comme toi?...</p> - -<p>Ce disant, il tira de sa poche mes divers billets qu'il avait rachetés, -et me les mit sous le nez.</p> - -<p>—Vois-tu, freluquet! Est-ce ainsi qu'on doit respecter l'honneur -des siens? Crois-tu que moi et ceux qui m'ont précédé nous avons gagné -notre fortune dans les tavernes ou à courir les rues? Libertin! cette -fois tu prendras le droit chemin, ou je te déshérite.</p> - -<p>Sa fureur était courte et pondérée. Je l'écoutai en silence, et je -ne fis point, comme en d'autres circonstances précédentes, -d'objections à l'ordre de départ. Je ruminais d'emmener Marcella avec -moi. J'allai la trouver, je lui en fis la proposition. Marcella -m'écouta, les yeux en l'air, sans répondre. Comme j'insistais, elle -déclara qu'elle ne pouvait aller en Europe.</p> - -<p>—Et pourquoi pas?</p> - -<p>—Je ne puis, me dit-elle d'un air dolent, je ne puis aller -respirer l'air de ces rivages, qui me rappellent la mémoire de mon pauvre -père, victime de Napoléon...</p> - -<p>—Lequel des deux: le jardinier ou l'avocat?</p> - -<p>Marcella fronça le sourcil. Elle chantonna une séguedille, se plaignit -de la chaleur, et demanda un verre de sirop. La femme de chambre -l'apporta sur un plat d'argent qui faisait partie de de mes onze -<i>contos.</i> Marcella m'offrit poliment le rafraîchissement. Pour toute -réponse je fis sauter d'un revers de main le verre et le plateau. Elle -reçut le liquide sur son corsage; la négresse hurla et je lui ordonnai -de s'en aller au plus vite. Demeuré seul avec Marcella, je laissai -déborder tout le désespoir de mon âme. Je lui dis qu'elle était un -monstre, que jamais elle ne m'avait aimé, qu'elle m'avait laissé -commettre des folies, sans même avoir l'excuse de la sincérité. Je -l'accablai d'injures que j'accompagnais de gestes violents. Marcella -demeurait assise, mâchonnant le bout de ses doigts, froide comme un -morceau de marbre. J'avais envie de l'étrangler, de l'humilier tout au -moins, en la subjuguant sous mes pieds. J'allais peut-être le faire, -mais mon impétuosité changea de forme: ce fut moi qui me jetai à ses -pieds, contrit et suppliant. Je la couvris de baisers, je lui rappelai -les quinze mois de notre félicité, je lui répétai les tendres -paroles des meilleurs jours, et je lui serrai les mains, assis sur le -plancher, la tête entre ses genoux. Palpitant, égaré, je la suppliai, -en pleurant, de ne point m'abandonner... Marcella me regarda pendant -quelques instants quand j'eus fini de parler, puis elle m'écarta -doucement, avec un geste d'ennui.</p> - -<p>—Laisse-moi tranquille, me dit-elle.</p> - -<p>Elle se leva, secoua ses vêtements encore tout mouillés, et se dirigea -vers sa chambre.</p> - -<p>—Non! m'écriai-je, tu n'entreras pas... je te le défends!... -J'allais porter la main sur elle. Trop tard; elle était entrée et s'était -enfermée à double tour.</p> - -<p>Je sortis désespéré. Pendant deux mortelles heures, j'errai au hasard -dans les quartiers excentriques et déserts, où j'étais certain de ne -rencontrer aucune personne de connaissance. Je mâchonnais mon -désespoir avec une avidité morbide. J'évoquais les heures, les jours, -les instants de délire, et tantôt je me plaisais à les croire -éternels, et à supposer qu'ils survivraient à mon cauchemar passager, -tantôt, me mentant à moi-même, je les rejetais loin de moi comme un -fardeau inutile. Alors j'aurais voulu m'embarquer tout de suite, couper -ma vie en deux morceaux et je me délectais à l'idée que Marcella, -avertie de mon départ, serait pénétrée de regrets et de remords. Je -me persuadais que, m'ayant aimé follement, elle éprouverait quelque -chose, une tristesse quelconque, comme lorsqu'elle pensait au -sous-lieutenant Duarte. Cette réminiscence m'emplit alors de jalousie. -La nature tout entière me criait qu'il fallait emmener Marcella avec -moi.</p> - -<p>—Il le faut... il le faut... disais-je en montrant le poing à -l'espace.</p> - -<p>Soudain une idée géniale... Ah! trapèze de mes péchés, trapèze des -conceptions folles! mon idée se mit à y faire des cabrioles comme plus -tard celle de l'emplâtre (chapitre II). Il fallait fasciner Marcella, -l'éblouir, l'entraîner. Et je découvris un moyen beaucoup plus -convaincant que les supplications. Je ne considérai point les -conséquences possibles. Je fis de nouveaux billets: je me rendis rue -<i>dos Ourives</i>, j'achetai le plus joli bijou en montre, trois diamants -énormes, enchâssés dans un peigne d'ivoire; et je courus chez -Marcella.</p> - -<p>Elle était couchée sur un hamac, dans une attitude amollie, la jambe -pendante, montrant le petit pied chaussé de soie, les cheveux épars, -le regard tranquille et somnolent.</p> - -<p>—Tu m'accompagnes, dis-je. J'ai trouvé de l'argent, beaucoup -d'argent; tu auras tout ce que tu désireras. Tiens, prends.</p> - -<p>Et je lui montrai le peigne avec ses diamants. Marcella tressaillit, -dressa son buste, s'appuya sur le coude, et considéra le peigne pendant -un instant très court. Puis elle détourna les regards. Elle s'était -reprise. Alors je saisis ses cheveux, je les tordis, je les nouai à la -hâte, j'improvisai une coiffure, et je couronnai mon œuvre du peigne -aux diamants. Je reculai, je m'approchai de nouveau, retouchant les -tresses, les abaissant ou les relevant, cherchant à établir quelque -symétrie dans ce désordre. Et j'apportais à ces minuties une -tendresse de mère.</p> - -<p>—Voilà, dis-je enfin.</p> - -<p>—Quel fou! s'écria-t-elle.</p> - -<p>Ce fut sa première réponse. La seconde consista à m'attirer, à me -payer de mon sacrifice par un baiser, le plus ardent de tous. Ensuite -elle prit le peigne, en admira la matière et le travail, me regardant -de temps à autre, en secouant la tête d'un air de reproche.</p> - -<p>—A-t-on jamais vu!... disait-elle.</p> - -<p>—Viendras-tu?</p> - -<p>Elle réfléchit un instant. L'expression de ses regards ne me plut -guère, qui allaient de moi au mur et du mur au bijou. Mais cette -mauvaise impression se dissipa quand elle m'eut répondu résolument:</p> - -<p>—J'irai. Quand pars-tu?</p> - -<p>—D'ici deux ou trois jours.</p> - -<p>C'est bon.</p> - -<p>Je la remerciai à genoux. J'avais retrouvé ma Marcella des premiers -jours. Je le lui dis. Elle sourit, et elle alla garder le bijou, tandis -que je descendais l'escalier.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XVIII._VISION_DANS_LE_CORRIDOR">XVIII. VISION DANS LE CORRIDOR</a></h4> - - -<p>Sur le palier du rez-de-chaussée, au fond du corridor obscur, je -m'arrêtai pendant quelques instants pour souffler, me palper, réunir -mes idées éparses, me reprendre enfin, au milieu de tant de sensations -profondes et contraires. Je sentais heureux. En vérité, les diamants -doublaient un peu mon bonheur; mais quoi! une jolie femme peut bien -aimer en même temps les Grecs et leurs présents. Enfin, j'avais -confiée en ma bonne Marcella. Elle pouvait avoir ses défauts, mais -elle m'aimait.</p> - -<p>—Ange!... murmurais-je en regardant le toit du corridor.</p> - -<p>Et voici que le regard de Marcella, qui un instant auparavant m'avait -donné une impression de défiance, m'apparut comme pour se moquer de -moi. Il brillait au-dessus d'un nez qui était à la fois celui de -Bakbarah et le mien. Pauvre amoureux des <i>Mille et une nuits!</i> Je te -vis courir derrière la femme du vizir, à travers la galerie. Elle te -faisait signe comme pour s'offrir à toi, et tu courais, tu courais tout -au long de l'allée, jusqu'au moment où tu sortis dans la rue et où -tous les corroyeurs te huèrent et elles rossèrent d'importance. Et -soudain il me sembla que le corridor était l'allée, et que la rue -était celle de Bagdad. En effet, sur le pas de la porte, et sur le -trottoir, je vis trois des corroyeurs, l'un en soutane, l'autre en -livrée, le troisième en civil. Ils entrèrent dans le corridor, me -prirent par le bras, me forcèrent à entrer dans une voiture. Mon père -s'assit à ma droite, mon oncle le chanoine à ma gauche, l'individu en -livrée monta sur le siège, et fouette cocher! jusqu'à la maison de -l'intendant police, et de là jusqu'au port, d'où je fus transporté -dans un voilier en partance pour Lisbonne. Figurez-vous ma résistance, -d'ailleurs parfaitement inutile.</p> - -<p>Trois jours après, je franchis la barre, abattu et muet. Je ne pleurais -même pas. J'avais une idée fixe. Maudites idées fixes!... Celle-là -me poussait à me précipiter dans la mer en répétant le nom de -Marcella.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XIX._A_BORD">XIX. À BORD</a></h4> - - -<p>Nous étions en tout onze passagers: un fou qu'accompagnait sa femme, -deux jeunes gens, qui voyageaient pour leur agrément, quatre -commerçants et deux domestiques. Mon père me recommanda à tous, en -commençant par le capitaine du navire, qui d'ailleurs avait fort à -faire et qui, par surcroît, emmenait avec lui sa femme qui était -phtisique au dernier degré.</p> - -<p>J'ignore si le capitaine eut vent de mes funestes projets, ou si mon -père le mit sur ses gardes; il avait constamment les yeux sur moi, il -m'obligeait à rester près de lui, ou, quand il était obligé de me -quitter, il me conduisait près de sa femme. Elle ne se levait point de -sa chaise longue: et tout en toussant, elle me promettait de me montrer -les alentours de Lisbonne. Elle n'était point seulement maigre, mais -translucide; il était impossible d'elle ne mourût pas d'une heure à -l'autre. Le capitaine, peut-être pour se leurrer lui-même, feignait de -ne point croire au dénouement si proche.</p> - -<p>Je ne savais rien; je ne pensais à rien. Que m'importait le sort d'une -femme poitrinaire, au milieu de l'océan? L'univers, pour moi, c'était -Marcella.</p> - -<p>Au bout d'une semaine, je trouvai le moment propice pour mourir. -C'était la nuit. Je montai doucement sur le pont. Mais j'y trouvai le -capitaine qui, penché sur le bastingage, considérait l'horizon.</p> - -<p>—Quelque grain qui s'annonce?... demandai-je.</p> - -<p>—Non, me répondit-il en tressaillant; non. J'admire la splendeur -de la nuit. Voyez... Quelle merveille!...</p> - -<p>Le style démentait l'aspect assez fruste de l'individu, qui semblait -étranger au style métaphorique. Au bout de quelques secondes, il me -prit par la main, me montra la lune, et me demanda pourquoi je ne -faisais point une ode à la nuit. Je lui répondis que je n'étais rien -moins que poète. Il grommela je ne sais quoi, fit quelques pas, prit -dans sa poche un morceau de papier tout chiffonné, et à la lumière -d'un falot, il me lut une ode dans le goût de celles d'Horace, sur la -liberté de la vie maritime. C'était des vers de sa façon.</p> - -<p>—Qu'en dites-vous?</p> - -<p>Je ne me rappelle plus ce que je lui répondis. Il me serra la main avec -force remerciements. Ensuite, il me récita deux sonnets. Il allait m'en -dire un autre, quand on vint l'appeler la part de sa femme.</p> - -<p>—J'y vais, dit-il, et il me récita le troisième sonnet, -lentement, avec componction.</p> - -<p>Je demeurai seul. La muse du capitaine avait balayé de mon esprit les -funestes pensées. Je préférai dormir, ce qui est une façon -passagère de mourir. Le jour suivant, nous nous réveillâmes au bruit -d'une tempête qui donna la chair de poule à tous les passagers, moins -au fou. Il commença de danser, en criant que sa fille l'envoyait -chercher dans une berline. C'était la mort de cette enfant qui avait -causé sa folie. Jamais je n'oublierai l'horrible figure de ce pauvre -homme au milieu du tumulte des gens et des hurlements de l'ouragan. Il -chantait, il dansait, les yeux hors de la tête, très pâle, ses longs -cheveux hérissés au vent. Il s'arrêtait de temps à autre, élevait -ses mains osseuses, et formait avec les doigts des croix, des carrés, -des anneaux, et riait ensuite désespérément. Sa femme l'abandonnait -à lui-même; en proie à la terreur de la mort, elle se vouait à tous -les saints du paradis. Enfin la tempête se calma, après avoir fait, je -l'avoue, une excellente diversion à mes tristesses. Moi qui avais envie -d'aller au-devant de la mort, je n'osai plus la regarder en face, quand -elle se présenta.</p> - -<p>Le capitaine me demanda si j'avais eu peur, si je m'étais senti en -péril, si je n'avais pas trouvé le spectacle sublime, le tout en me -montrant un véritable intérêt d'ami. Tout naturellement, nous en -vînmes à parler de la vie de marin. Le capitaine me demanda si -j'aimais les idylles piscatoires. Je lui répondis en toute ingénuité -que j'ignorais ce qu'il voulait dire.</p> - -<p>—Vous allez voir, me dit-il.</p> - -<p>Et il me récita un petit poème, puis un autre, une églogue, puis cinq -sonnets, par lesquels il termina, ce jour-là sa confidence littéraire. -Le jour suivant, avant de me rien réciter, il me fit l'aveu des graves -motifs qui l'avaient voué à la profession maritime, contre la volonté -de sa grand'mère qui voulait qu'il fût prêtre. Il possédait assez -bien, en effet, les lettres latines. Il n'entra point dans les ordres, -mais il continua d'être poète, la poésie étant sa vocation -naturelle. Pour m'en convaincre, il me récita tout au long et par cœur -une centaine de vers. J'observai en lui un singulier phénomène: ses -attitudes étaient si bizarres, qu'une fois je ne pus contenir mon envie -de rire. Mais le capitaine, quand il récitait, regardait au dedans de -lui-même, de telle sorte qu'il ne vit et n'entendit rien.</p> - -<p>Les jours passaient, et les ondes, elles vers, et aussi la vie de la -poitrinaire. Elle ne tenait qu'à un fil. Un jour, aussitôt après le -déjeuner, le capitaine me dit que la malade ne passerait probablement -pas la semaine.</p> - -<p>—Vraiment! m'écriai-je.</p> - -<p>—Cette nuit a été terrible.</p> - -<p>J'allai lui rendre visite. Je la trouvai, en effet, moribonde, ou peu -s'en fallait. Mais elle parlait toujours de notre arrivée à Lisbonne, -où je resterais quelques jours avant d'aller à Coimbra, car elle -comptait bien me conduire à l'Université. Je sortis consterné. Je -trouvai son mari en contemplation devant les vagues qui venaient mourir -sur la quille du navire, et j'essayai de le consoler. Il me remercia, me -conta l'histoire de ses amours, fit l'éloge delà fidélité et du -dévouement de sa femme, remémora les vers qu'il avait naguère -composés à son intention, et me les récita. Sur ces entrefaites, on -vint l'appeler sa part. Nous accourûmes: c'était une crise qu'elle -traversait. Ce jour-là et le suivant furent cruels. Le troisième, elle -entra en agonie et je m'éloignai de ce spectacle qui me répugnait. Une -demi-heure plus tard, je rencontrai le capitaine assis sur un monceau de -câbles, la tête entre les mains. Je lui présentai mes condoléances.</p> - -<p>—Elle est morte comme une sainte, me répondit-il. Et pour que ces -paroles ne pussent être mises sur le compte de l'attendrissement, il se -leva aussitôt, secoua la tête, et fixa sur l'horizon un regard -accompagné d'un geste long et profond.</p> - -<p>—Nous allons, dit-il, la livrer à la tombe qui jamais ne se -rouvre sur ce qu'elle a une fois englouti.</p> - -<p>Peu d'heures après, le cadavre fut en effet lancé à la mer, avec les -cérémonies accoutumées. La tristesse se lisait sur tous les visages. -Le veuf conservait l'attitude d'un tronc d'arbre durement fendu par la -foudre. Un grand silence... La vague ouvrit ses flancs, reçut la -dépouille, se referma dans un remous suivi d'une légère ride, et le -bateau continua son chemin... Je demeurai quelques instants à la poupe, -les regards fixés sur ce point incertain de l'Océan, où était resté -l'un de nous. Ensuite j'allai trouver le capitaine pour le distraire de -sa solitude et de ses regrets.</p> - -<p>Merci, me dit-il en devinant mon intention. Croyez bien que jamais je -n'oublierai vos bons offices. Dieu vous en saura gré. Pauvre Léocadia, -tu te souviendras de nous dans le ciel.</p> - -<p>Il essuya sur sa manche une larme importune. Je cherchai un dérivatif -dans la poésie, qui était sa passion. Je lui parlai des vers qu'il -m'avait lus, je m'offris à les faire imprimer à mes frais. Ses yeux -s'animèrent un peu.</p> - -<p>—Peut-être accepterai-je votre offre, me dit-il. Mais j'hésite... -c'est de si faible poésie.</p> - -<p>Je jurai le contraire; je lui demandai de réunir les différentes -pièces, et de me les donner avant notre débarquement.</p> - -<p>—Pauvre Léocadia! murmura-t-il sans répondre à ma demande... la -mer... le ciel... le navire...</p> - -<p>Le jour suivant, il me lut un épicedion qu'il venait de composer, et -où il avait consigné les circonstances de la mort et de la sépulture -de sa femme. Il me le lut d'une voix émue, et sa main tremblait. Il me -demanda ensuite si les vers étaient dignes du trésor qu'il avait -perdu.</p> - -<p>—Ils le sont, lui répondis-je.</p> - -<p>—Il me manque le grand souffle lyrique, me dit-il au bout d'un -instant. Mais personne ne me refusera la sensibilité, et c'est peut-être -son excès qui nuit à la perfection.</p> - -<p>—Je ne crois pas; je trouve vos vers parfaits.</p> - -<p>—Oui, je crois que... enfin ce sont des vers de matelot.</p> - -<p>—De matelot poète.</p> - -<p>Il haussa les épaules, considéra le papier, et relut la pièce, mais -cette fois sans tremblement dans la voix, en accentuant les intentions -littéraires, en donnant du relief aux images et de la mélodie aux -vers. Enfin il m'avoua que c'était son œuvre la plus achevée. -J'abondai dans ce sens; il me serra la main, et me prédit grand -avenir.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XX._JE_PASSE_MON_BACCALAUREAT">XX. JE PASSE MON BACCALAURÉAT</a></h4> - - -<p>Un grand avenir! Tandis que ces paroles régnaient à mes oreilles, je -promenais mes regards au loin, sur l'horizon mystérieux et vague. Une -idée refoulait l'autre, l'ambition portait préjudice au souvenir de -Marcella. Un grand avenir? Naturaliste, littérateur, archéologue, -banquier, politique, évêque,—eh! oui, pourquoi pas évêque? -l'important était que j'obtinsse une haute charge, une grande -réputation, une position supérieure. L'ambition, cet aigle, sortit de -l'œuf et ouvrit sa pupille fauve et pénétrante. Adieu, amours! adieu, -Marcella! Jours de délire, bijoux hors de prix, vie déréglée, adieu! -Je prends le chemin ardu de la gloire; je vous abandonne avec mes -culottes d'enfant.</p> - -<p>Et ce fut ainsi que je débarquai à Lisbonne, et que je partis pour -Coimbra. L'Université m'attendait avec ses sciences arides; je fus un -étudiant médiocre, ce qui ne m'empêcha point de devenir bachelier. Je -reçus mon diplôme avec toute la solennité d'usage, quand j'eus -terminé mon cours. Ce fut une belle fête qui me remplit d'orgueil et -de regrets, de regrets surtout. J'avais acquis à Coimbra une grande -réputation de bon vivant. J'étais un étudiant léger, superficiel, -tumultueux et pétulant, aimant les aventures, faisant du romantisme -pratique et du libéralisme théorique, vivant sur la foi des yeux noirs -et des constitutions écrites. Le jour où l'Université m'attesta sur -parchemin que j'étais un savant, moi qui n'ignorais pas les lacunes de -mes connaissances, je me sentis en quelque façon déçu, sans rien -perdre de mon orgueil pour cela. Et je m'explique. Le diplôme était un -titre d'affranchissement. Mais s'il me donnait la liberté, il -m'imposait aussi la responsabilité. Je gardai le titre, je laissai les -charges sur les rives du Mondego, et je partis, quelque peu déçu, -mais sentant déjà une curiosité impétueuse, un désir de jouer -des coudes, de jouir, de vivre, de m'affirmer,—de prolonger -l'Université, ma vie durant.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XXI._LE_MULETIER">XXI. LE MULETIER</a></h4> - - -<p>L'âne que je montais ayant refusé d'avancer, je m'avisai de le -fustiger. Mal m'en prit: il fit deux sauts de mouton, puis trois autres, -puis un dernier qui me fit voler de ma selle si malencontreusement que -mon pied droit demeura pris dans l'étrier. Je tentai de m'accrocher au -poitrail de l'animal. Mais alors, effrayé, il s'emballa à travers -champs. Je m'exprime mal: il essaya de s'emballer, et effectivement il -réussit à faire deux sauts en avant; mais le muletier, qui se trouvait -présent, accourut à temps pour l'arrêter par la bride et le retenir, -sans efforts ni péril. Quand il eut dominé la bête, je me dégageai -de l'étrier et me relevai.</p> - -<p>—Vous l'avez échappé belle, me dit le muletier.</p> - -<p>Et c'était vrai. Si l'âne m'eût traîné sur le sol, il se peut bien -que ma mort eût été la fin de l'aventure. Je pouvais avoir la tête -fendue, une congestion, n'importe quelle lésion interne, et ma science -se perdait ainsi dans sa fleur. Le Muletier m'avait sans doute sauvé la -vie; c'était positif: je sentais le sang bouillir dans mes veines. Ah! -brave muletier! Tandis que je reprenais conscience de moi-même, il -s'efforçait de raccommoder les harnais de l'âne. Je résolus de lui -donner trois des cinq monnaies d'or que j'avais sur moi. Certes -j'estimais ma vie à plus haut prix;—elle avait pour moi une valeur -inestimable. Mais enfin la récompense projetée me semblait digne du -dévouement de celui qui m'avait sauvé. C'est dit: je vais lui donner -les trois monnaies.</p> - -<p>—Allons! me dit-il en me présentant la rêne de ma monture.</p> - -<p>—Un instant... répondis-je; laissez-moi le temps de me -remettre.</p> - -<p>—Ne dites pas cela...</p> - -<p>—Quand on vient comme moi de voir la mort de près...</p> - -<p>—Si la bête s'était emportée avec vous, il est certain que... -Mais avec l'aide du ciel, vous voyez qu'il ne vous est rien arrivé.</p> - -<p>Je tirai de ma valise un vieux gilet dans la bourse duquel je gardais -les cinq monnaies d'or. Mais ce faisant, je me demandai si la -gratification n'était pas excessive, et si deux pièces ne seraient pas -suffisantes. Pourquoi même deux? Une seule ferait sauter de joie le -pauvre diable, dont j'examinais la tenue, et qui m'avait probablement -jamais vu une pièce d'or de sa vie. Ma résolution prise, je tirai la -pièce que je vis reluire au soleil. Le muletier ne l'aperçut point -parce que je lui tournais le dos. Mais il se douta sans doute de quoi il -s'agissait, car il commença à faire à l'âne des discours -signicatifs. Il lui donnait de bons conseils, lui disant de se mieux -comporter, sans quoi, «M. le Docteur» pourrait bien lui donner une -raclée. C'était un monologue paternel. J'entendis même le bruit d'un -baiser.</p> - -<p>—Qu'est cela? dis-je.</p> - -<p>—Que voulez-vous!... ce diable d'animal a une manière si -gracieuse de regarder les gens.</p> - -<p>Je souris, et après quelque hésitation, je lui glissai dans la main -une cruzade d'argent. J'enfourchai ma monture, et je partis à large -trot, un peu gêné, ou pour mieux dire, un peu incertain de l'effet -qu'aurait produit ma pièce. Mais un peu plus loin, je retournai la -tête, et je vis le muletier qui faisait de grandes courbettes, avec les -marques les plus évidentes du contentement. Je me dis qu'il ne pouvait -en être autrement, que je l'avais fort bien payé, trop bien payé -même. Je glissai les doigts dans la poche du gilet que je portais sur -moi, et j'y découvris quelques monnaies de cuivre. C'était les sous et -non la pièce d'argent que j'aurais dû donner au muletier. Car après -tout, il n'avait eu en vue aucune récompense. Ce n'était point la -réflexion, mais une impulsion naturelle, innée ou inhérente au -métier, qui l'avait fait agir. De plus, le fait de s'être trouvé -justement sur le lieu du désastre, plutôt qu'en avant ou en arrière, -semblait faire de lui un simple instrument de la Providence. De toutes -les manières le mérite était nul. Je demeurai tout attristé de cette -réflexion. Je me traitai de prodigue, je mis la cruzade sur le compte -de mes anciennes prodigalités. Pourquoi ne le dirai-je pas?... -j'éprouvai un remords.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XXII._RETOUR_A_RIO">XXII. RETOUR À RIO</a></h4> - - -<p>Ah! maudit âne, tu as coupé le fil de mes réflexions. Je ne pourrai -plus dire ce que je fis jusqu'à Lisbonne, ni à Lisbonne, ni dans la -péninsule, ni dans le reste de la vieille Europe, qui, à cette -époque, semblait rajeunir. Non, je ne dirai point l'aube du romantisme -auquel j'assistai, moi qui allai même jusqu'à aligner des rimes au -cœur de l'Italie. Sans quoi c'est un journal de voyage que je devrais -écrire, et non des mémoires comme ceux-ci, où n'entre que la -substance de la vie.</p> - -<p>Au bout de quelques années de pérégrinations, je me rendis aux -supplications de mon père: «Viens, me disait-il dans sa dernière -lettre. Si tu ne te hâtes, tu ne retrouveras plus ta mère vivante...» -Cette dernière phrase me fut cruelle. J'aimais ma mère. Je me rappelai -ses dernières bénédictions à bord du navire: «Pauvre enfant! jamais -plus je ne te reverrai.» Et la pauvre femme sanglotait en me serrant -sur son cœur. Ses paroles résonnaient alors à mes oreilles comme une -prophétie réalisée.</p> - -<p>Notez bien que je me trouvais alors à Venise, où vibraient encore les -vers de Byron. Je marchais en plein songe, revivant le passé, me -croyant encore dans la Sérénissime République. Oui vraiment, je -demandai une fois au gondolier si le doge irait se promener ce jour-là. -«Quel doge, signor mio?» Je retombai en moi-même, mais je ne voulus -pas avouer mon illusion. Je dis au brave homme que ma demande était une -espèce de charade américaine. Il feignit de comprendre, et ajouta -qu'il appréciait beaucoup les charades américaines. Eh bien! -j'abandonnai tout: le gondolier, le doge, le pont des Soupirs, les vers -du lord, les dames du <i>Rialto</i>, j'abandonnai tout, et je partis comme -une balle dans la direction de Rio de Janeiro.</p> - -<p>J'arrivai... Mais non; je ne veux point allonger ce chapitre. -Quelquefois, je m'oublie à écrire, et la plume court sur le papier au -grand préjudice de l'auteur. Des chapitres longs sont bons pour des -lecteurs lourdauds. Nous ne sommes pas un public pour in-folio, mais -seulement pour in-12: peu de texte, une large marge, des caractères -élégants, dorures sur franches et des vignettes... principalement des -vignettes. Non, n'allongeons point le chapitre.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XXIII._TRISTE_MAIS_COURT">XXIII. TRISTE, MAIS COURT</a></h4> - - -<p>J'arrivai, et je ne nie point qu'en apercevant la ville natale -j'éprouvai une sensation inconnue, non pas devant ma patrie politique, -mais devant le séjour de mon enfance, la rue, la tour, la fontaine -publique, la femme en mantille, le noir manœuvre, les choses et les -scènes de mon enfance, demeurées gravées dans ma mémoire. C'était -une renaissance. L'esprit, comme un oiseau indifférent à la direction -des années, prit son vol dans la direction de la fontaine originelle, -et alla boire l'eau fraîche et pure, pure encore du limon de la vie.</p> - -<p>Remarquez qu'il y a ici un lieu commun. Un autre lieu commun, c'est la -consternation de ma famille. Mon père m'embrassa en pleurant: «Ta -mère est condamnée», me dit-il. Ce n'était plus le rhumatisme qui la -minait, mais un cancer à l'estomac. La malheureuse souffrait d'une -façon cruelle, car le cancer est indifférent aux vertus de l'individu. -Quand il peut ronger, il ronge, c'est son métier. Ma sœur Sabine, -déjà mariée avec Cotrin, tombait de fatigue. Elle dormait à peine -trois heures par nuit, la pauvre enfant. L'oncle Jean lui-même -paraissait triste et abattu. Dona Eusebia et d'autres femmes assistaient -aussi la malade, et se montraient non moins tristes et non moins -dévouées!</p> - -<p>—Mon fils!...</p> - -<p>La douleur cessa pour un instant de tenailler sa victime. Un sourire -illumina sa face, sur laquelle la mort étendait déjà son aile. Ce -n'était déjà plus un visage. La beauté avait fui comme une aurore -brillante. Il ne restait que les os, qui, eux, ne maigrissent pas. -J'avais peine à la reconnaître, après huit ou neuf ans de -séparation. Agenouillé au pied de son lit, ses mains entre les -miennes, je demeurais immobile, sans oser prononcer une parole qui eût -été un sanglot. Or, nous essayions de lui cacher son état et la -proximité de sa fin. Elle ne s'illusionnait point cependant. Elle -sentait venir la mort; elle me le dit, et son pressentiment se réalisa -le lendemain matin.</p> - -<p>L'agonie fut lente et cruelle: d'une cruauté minutieuse, froide, -insistante, qui me remplit de douleur et de stupéfaction. C'était la -première fois que je voyais mourir quelqu'un. Je connaissais la mort -par ouï-dire; c'est tout au plus s'il m'était arrivé de la voir -pétrifiée sur la face d'un cadavre que j'allais accompagner jusqu'au -cimetière. La notion que j'en avais se trouvait confondue parmi des -amplifications de rhétorique que m'avaient inculquées des professeurs -de choses antiques: la mort traîtresse de César, austère de Socrate, -orgueilleuse de Caton. Mais ce duel de l'être et du non-être, la mort -en action, douloureuse, convulsée, sans appareil politique ou -philosophique, la mort d'une personne aimée, c'était la première fois -que j'y assistais. Je ne pleurai point; je me rappelle fort bien que je -ne pleurai point durant toute cette scène. J'avais la gorge sèche, -Inconscience béante, et mes regards demeuraient stupides. Eh quoi! une -créature si docile, si tendre, si sainte, qui jamais ne fit verser une -larme à personne; tendre mère, épouse immaculée, il fallait qu'elle -mourût ainsi, torturée, mordue par la dent tenace d'une maladie sans -pitié? Tout cela, je l'avoue, me semblait obscur, incongru; un -non-sens.</p> - -<p>Triste chapitre... Passons à un autre plus allègre.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XXIV._COURT_MAIS_GAI">XXIV. COURT, MAIS GAI</a></h4> - - -<p>Je demeurai prostré. Et cependant, j'étais à cette époque un -ensemble de trivialité et de présomption. Jamais le problème de la -vie et de la mort ne m'avait traversé le cerveau. Jamais jusqu'à ce -jour je ne m'étais penché sur l'abîme de l'inexplicable. Il me -manquait l'essentiel, c'est-à-dire le stimulant, le vertige.</p> - -<p>Pour tout dire, je reflétais les opinions d'un barbier de Modène qui -se distinguait justement parce qu'il n'en avait aucune. C'était la -fleur des barbiers et des coiffeurs. Pour longue que fût une opération -capillaire, jamais il ne se lassait. Il faisait aller les coups de -peigne d'accord avec des plaisanteries pimentées et d'une saveur!... Il -n'avait point d'autre philosophie; moi non plus. L'Université m'en -avait bien inculqué quelques notions, mais je n'avais retenu que les -formules, le vocabulaire, le squelette. Je traitais la philosophie comme -le latin. J'avais dans la poche trois vers de Virgile, deux d'Horace, -une douzaine de locutions morales et politiques pour les faux frais de -la conversation. Il en était de même pour l'histoire de la -jurisprudence. De tout, je sus prendre la phraséologie, l'ornementation -et l'écorce.</p> - -<p>Sans doute, le lecteur s'étonnera de la franchise avec laquelle -j'expose et je mets ma médiocrité en évidence. Mais la franchise est -la première qualité d'un défunt. Pendant la vie, l'opinion publique, -le contraste des intérêts, la lutte des ambitions obligent à cacher -les vilains dessous, à dissimuler les déchirures et les raccommodages, -à ne point prendre le monde pour confident des révélations de la -conscience; et le plus grand avantage de cette obligation c'est qu'il -fait éviter l'horrible vice de l'hypocrisie, attendu qu'à force de -leurrer les autres, on finit par se leurrer soi-même. Après la mort, -quelle différence, quelle liberté, quel soulagement! On secoue le -manteau somptueux; les oripeaux tombent; on se met à l'aise, on se -dépeigne, on se dégrafe; on confesse franchement ce qui fut et ce qui -ne fut pas. Il n'y a plus ni voisins, ni amis, ni ennemis, ni gens -connus ou inconnus: il n'y a plus de public. Les considérations de -l'opinion, son regard aigu et judiciaire, perd sa vertu dès que nous -foulons le domaine de la mort. On peut bien encore nous critiquer et -nous juger, mais le jugement nous laisse indifférents. Messieurs les -vivants, il n'y a rien de plus incommensurable que le dédain des -morts.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XXV._A_LA_TIJUCA">XXV. À LA TIJUCA</a></h4> - - -<p>Mais ne voilà-t-il pas que j'allais glisser à l'emphase!... Soyons -simple, comme l'était la vie Je menai à la Tijuca pendant les -premières semaines qui suivirent la mort de ma mère.</p> - -<p>Le septième jour, aussitôt après le service funèbre, je pris un -fusil, quelques livres, des vêtements, des cigares, mon domestique -mulâtre nommé Prudencio,—le Prudencio du chapitre XI,—et -j'allai m'enterrer dans une vieille propriété que nous possédions. Mon -père fit tout son possible pour me détourner de ma résolution; mais je -sentais qu'il était au-dessus de forces de lui obéir. Sabine eût -désiré que j'habitasse quelque temps avec elle: deux semaines pour le -moins. Mon cousin voulait à toute force m'emmener. Un brave garçon, ce -Cotrim: de prodigue, il était devenu circonspect. Il faisait alors le -commerce des produits alimentaires, et travaillait avec ardeur du matin -au soir, sans perdre un moment. Le soir, assis devant sa fenêtre, il -caressait ses favoris sans penser à rien. Il aimait sa femme et son -fils qui mourut quelques années plus tard. On le disait avare.</p> - -<p>Je refusai toutes les propositions, tant je me sentais abattu. Ce fut -alors, je crois, que commença à s'épanouir en moi la fleur jaune de -l'hypocondrie, solitaire et morbide, d'un si subtil et si enivrant -parfum. «Qu'il est bon d'être triste et de ne rien dire!» Quand je -tombai sur cette phrase de Shakespeare, j'avoue qu'elle trouva en moi un -écho délicieux. Je me rappelle que j'étais assis sous un dattier, le -livre du poète ouvert sur mes genoux, l'esprit attristé plus encore -que le visage. J'avais l'air d'une poule triste. Je serrais dans mon -sein ma douleur taciturne, et j'éprouvais une sensation unique qu'on -pourrait appeler la volupté de l'ennui. La volupté de l'ennui: retenez -cette expression, lecteur, méditez-la, et si vous ne parvenez à la -comprendre, c'est que vous ignorez une des sensations les plus subtiles -de ce monde et de notre temps.</p> - -<p>Je chassais de temps à autre, ou bien je dormais, ou bien je lisais; je -lisais beaucoup. Parfois encore je restais à ne rien faire, passant -d'une idée à une autre, laissant mon imagination vagabonder comme un -papillon qui flâne ou qui a faim. Les heures tombaient, une à une, le -soleil déclinait, les ombres de la nuit voilaient la montagne et la -cité. Personne ne venait me rendre visite: j'avais expressément -recommandé qu'on me laissât à moi-même. Un jour, deux jours, une -semaine entière passa de la sorte. Cette quiétude devait être -suffisante pour me lasser de la <i>Tijuca</i>, et me rendre à mon -agitation habituelle. Au bout de sept jours, j'étais parfaitement saturé -de solitude. Ma douleur s'apaisait. Mon fusil, mes livres, le spectacle -des arbres et du ciel ne me suffisaient plus. La jeunesse bouillait en -moi: je voulais vivre. Je fourrai dans ma malle le problème de la vie et -de la mort, les hypocondries du poète, mes chemises, mes méditations, mes -cravates, et j'allais la fermer, quand le mulâtre Prudencio me dit -qu'une personne de ma connaissance demeurait depuis la veille dans la -maison violette située à deux cents pas de la nôtre.</p> - -<p>—Qui donc?</p> - -<p>—Peut-être Monsieur ne se rappelle-t-il plus de Dona -Eusebia...</p> - -<p>—Je me rappelle... C'est elle?</p> - -<p>—Elle et sa fille. Elles sont arrivées hier matin.</p> - -<p>L'épisode de 1814 se présenta aussitôt à ma mémoire, et je me -sentis embarrassé. Les événements m'avaient donné raison. Oui, -vraiment, il avait été impossible d'éviter que les amours de Villaça -et de la sœur du sergent-major n'allassent jusqu'aux dernières -conséquences. Même avant mon départ, on parlait vaguement de la -naissance d'une fille. Mon oncle Jean m'écrivait dans la suite que -Villaça, en mourant, avait laissé un legs important à Dona Eusebia, -et qu'on avait pas mal glosé à ce sujet dans le quartier. L'oncle -Jean, friand de scandale, ne me parla que de cette aventure dans une de -ses lettres, longue de plusieurs pages. Oui, les événements m'avaient -donné raison. Quoi qu'il en pût être, 1814 était loin, et avait -emporté ma gaminerie, Villaça et le baiser du massif. Du reste, il -n'existait aucune intimité entre moi et Dona Eusebia. Cette réflexion -faite, j'achevai de fermer ma malle.</p> - -<p>—Monsieur n'ira pas rendre visite à Dona Eusebia? me demanda -Prudencio. C'est elle qui a enseveli le corps de ma défunte maîtresse.</p> - -<p>Je me rappelai l'avoir vue parmi d'autres dames, au moment de la mort -et au moment de l'enterrement. J'ignorais d'ailleurs qu'elle eût rendu à -ma mère ce suprême devoir. La remarque du mulâtre était juste. Je -lui devais une visite. Je résolus de m'en acquitter immédiatement et -je descendis aussitôt.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XXVI._LAUTEUR_HESITE">XXVI. L'AUTEUR HÉSITE</a></h4> - - -<p>Soudain j'entends une voix: «Voyons, mon garçon! ce n'est pas une -vie, ça!»</p> - -<p>C'était mon père qui arrivait avec deux propositions dans sa poche.</p> - -<p>Je m'assis sur ma malle, et je le reçus sans surprise. Il se tint -pendant quelques instants debout devant moi, après quoi il me tendit la -main d'un geste ému:</p> - -<p>—Mon fils, il faut se résigner à la volonté divine.</p> - -<p>—Je me suis déjà résigné, dis-je, et je lui baisai la main.</p> - -<p>Je n'avais pas encore déjeuné; nous déjeunâmes ensemble. Ni l'un ni -l'autre nous ne fîmes allusion au motif de ma réclusion. Une seule -fois nous effleurâmes ce sujet, quand mon père fit tomber la -conversation sur la Régence, et m'annonça qu'il avait reçu les -condoléances de l'un des régents. Il avait la lettre sur lui; elle -était même passablement chiffonnée, sans doute à force d'avoir été -montrée à des tiers. Je crois avoir dit qu'il s'agissait de l'un des -régents. Il me la lut deux fois de suite.</p> - -<p>—Je suis déjà allé le remercier de cette preuve de considération, -me dit-il, et mon opinion est que tu dois y aller aussi...</p> - -<p>—Moi?</p> - -<p>—Toi. C'est un homme considérable qui remplace aujourd'hui -l'empereur. D'ailleurs, J'ai une idée, un projet, ou... il faut tout dire, -deux projets: il s'agit d'un fauteuil de député et d'un mariage.</p> - -<p>Mon père me dit tout cela avec quelque emphase, en donnant à ses -paroles une certaine allure qui avait pour but de me les graver plus -profondément dans l'esprit. La proposition combinait si mal avec mes -sensations antérieures que tout d'abord je ne compris pas très bien. -Mon père ne se découragea pas et répéta: «le fauteuil et la -fiancée».</p> - -<p>—Tu acceptes?</p> - -<p>—Je n'entends rien à la politique, dis-je au bout d'un instant. -Quant à la fiancée, laissez-moi vivre comme un ours que je suis.</p> - -<p>—Mais les ours se marient, me répliqua-t-il.</p> - -<p>—Eh bien! trouvez-moi une ourse: la grande Ourse, par -exemple...</p> - -<p>Mon père se mit à rire, et recommença à parler sérieusement. Je -devais me lancer dans la politique pour plus de vingt raisons qu'il -énuméra avec une singulière vélocité, en prenant des exemples parmi -nos relations. Quant à la fiancée, il me suffirait de la voir. -Aussitôt après l'avoir vue, j'irais de moi-même la demander à son -père, sans plus larder. Il essaya ainsi d'abord de la fascination, -ensuite de la persuasion, ensuite de l'intimidation. Je ne répondais -pas, je taillais la pointe d'un cure-dent, je faisais des boulettes de -pain, souriant ou réfléchissant. Je n'étais, pour tout dire, ni -rebelle ni docile à la proposition. Je me sentais abasourdi. Une partie -de moi-même disait oui: une belle femme, une position politique -n'étaient pas choses à dédaigner. L'autre partie disait que non; la -mort de ma mère m'apparaissait comme un exemple de la fragilité des -affections de famille...</p> - -<p>—Je ne sors point d'ici sans une réponse définitive, me dit mon -père, dé-fi-ni-ti-ve! répéta-t-il en scandant les syllabes avec le -doigt.</p> - -<p>Il but une dernière gorgée de café, se mit à son aise, et commença -à parler de tout: du Sénat, de la Régence, de la Restauration, -d'Evariste, d'une voiture qu'il avait l'intention d'acheter, de notre -maison de la rue Matta-Cavallos... Je restais au bout de la table, et -j'écrivais distraitement sur un morceau de papier avec la pointe d'un -crayon; je traçais une parole, une phrase, un vers, un nez, un triangle -et je réfutais les mots suivants sans ordre, au hasard, de la façon -suivante:</p> - - -<p><span style="margin-left: 12.5em;">Arma virumque cano</span><br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">A</span><br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Arma virumque cano</span><br /> -<span style="margin-left: 7.5em;">Arma virumque</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Arma virumque cano</span><br /> -<span style="margin-left: 12.5em;">Arma virumque cano</span><br /> -<span style="margin-left: 7.5em;">virumque</span></p> - - -<p>Tout cela était fait machinalement, et cependant avec une certaine -logique et une certain déduction. Par exemple ce fut <i>virumque</i> qui -me fit passer au nom du propre poète, par l'entraînement de la première -syllabe; j'allais écrire <i>virumque</i>, ce fut Virgile qui tomba de ma -plume et je continuai:</p> - - -<pre style="margin-left: 10%; font-size: 1.1em;"> - Vir Virgile - Virgilie Virgile - Virgile - Virgile -</pre> - - -<p>Mon père, quelque peu dépité de mon indifférence, se leva, vint à -moi, et lança un regard sur le papier.</p> - -<p>—Virgile! s'écria-t-il. Tu y es, mon garçon, ta fiancée s'appelle -justement Virgilia.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XXVII._VIRGILIA">XXVII. VIRGILIA</a></h4> - - -<p>Virgilia? mais alors, c'est la même personne qui, quelques années plus -tard...? la même, oui la même, qui, en 1869, devait assister à mes -derniers moments, et qui longtemps auparavant eut une si large part dans -mes plus intimes sensations. À cette époque, elle comptait a peine -quinze ou seize ans. C'était peut-être la plus audacieuse créature de -notre race et c'en était en tous cas la plus volontaire. Je ne dirai -pas qu'elle méritait la pomme de la beauté entre toutes les jeunes -filles de son temps, parce que je n'écris pas un roman où l'auteur -dore la réalité et ferme les yeux aux taches de rousseur et autres: ce -qui ne veut pas dire qu'elle en eût au visage, non. Elle était jolie, -fraîche, elle sortait des mains de la nature, pleine de ce charme -précaire et éternel qu'un individu transmet à un autre pour les fins -secrètes de la procréation. Telle était Virgilia avec son teint -clair, très clair, sa grâce ignorante et puérile, sujette aux -mystérieuses impulsions, sa paresse et sa dévotion,—sa dévotion qui -n'était peut-être que de la peur, comme j'ai tout lieu de le supposer.</p> - -<p>Voici, lecteur, en peu de lignes, le portrait physique et moral de la -personne qui devait avoir plus tard une si grande influence sur ma vie. -Oui, elle était cela même, à seize ans. Si tu lis ces lignes, ô -Virgilia toujours aimée, ne t'étonne point du langage que j'emploie -aujourd'hui, qui contraste avec celui que j'employai quand je te connus. -Tu peux croire que l'un était alors aussi sincère que l'autre l'est -maintenant. La mort a pu me rendre grincheux, mais non injuste.</p> - -<p>—Mais, me diras-tu, comment peux-tu ainsi discerner la vérité de -ce temps lointain, et l'exprimer ainsi après tant d'années?</p> - -<p>—Ah! indiscrète, ah! ignorante, mais c'est cela même qui nous -rend maîtres de l'univers; c'est ce pouvoir de refaire le passé, pour bien -comprendre l'instabilité de nos impressions et la vanité de nos -affections. Laisse dire Pascal: l'homme n'est pas un roseau pensant, -c'est une page d'errata qui pense: cela, oui. Chaque saison de la vie -est une édition qui corrige l'édition antérieure, et qui sera -corrigée à son tour, jusqu'à l'édition définitive, dont l'éditeur -fait présent aux vers.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XXVIII._POURVU_QUE">XXVIII. POURVU QUE</a></h4> - - -<p>—Virgilia, interrompis-je.</p> - -<p>—Oui, Monsieur, tel est le nom de votre fiancée. Un ange, mon -grand dadet, un ange moins les ailes. Figure-toi une jeune fille comme ça, -de cette hauteur, vive comme du vif-argent et des yeux... c'est la fille -de Dutra...</p> - -<p>—Dutra?</p> - -<p>—Le conseiller Dutra, voyons. C'est une influence politique. -Allons tu acceptes?</p> - -<p>—Non, répondis-je. Après quoi, je regardai pendant quelques -secondes la pointe de mes bottines; et je déclarai que j'étais prêt à -étudier les deux questions, la candidature et le mariage pourvu que...</p> - -<p>—Pourvu que?</p> - -<p>—Pourvu que je ne sois point obligé de les accepter -conjointement. Je crois que je puis être séparément un homme marié et un -homme politique...</p> - -<p>—Tout homme qui entre dans la vie publique doit être marié, -interrompit sentencieusement mon père. Mais il en sera comme il te -plaira. Je me prête à tout, persuadé qu'il te sera suffisant de voir -Virgilia. D'ailleurs, le Parlement et la fiancée, c'est tout un. Tu -protestes... tu verras plus tard. C'est bon, j'accepte l'atermoiement, -pourvu que...</p> - -<p>—Pourvu que? interrompis-je à mon tour en imitant sa voix.</p> - -<p>—Ah! farceur! pourvu que tu ne restes pas ici, futile, obscur et -désespéré. Mon argent, mes soins, je ne les ai dépensés que pour te -voir briller comme il convient, à moi, à toi, et à nous tous. Tu dois -continuer à illustrer notre nom que tu perpétues. Écoute, j'ai -soixante ans, mais s'il était nécessaire que je recommence ma vie, je -le ferais sans hésiter une minute. Crains l'obscurité, Braz, fuis ce -qui est infime. Les hommes valent de différentes façons, mais le plus -sûr moyen de s'affirmer est l'opinion des autres hommes. Ne perds point -les avantages de ta position, ni tes moyens...</p> - -<p>Et le magicien continua d'agiter devant moi le hochet, comme on faisait -lorsque j'étais petit pour me faire aller plus vite. La fleur de -l'hypocondrie se referma, laissant s'ouvrir une autre fleur moins jaune, -et qui n'a rien de morbide—l'amour de la renommée, l'emplâtre Braz -Cubas.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XXIX._LA_VISITE">XXIX. LA VISITE</a></h4> - - -<p>Mon père était arrivé à ses fins. Je me disposai à accepter le -fauteuil et le mariage, Virgilia et la Chambre des députés:—les deux -Virgilia, comme le dit mon père, dans un accès de tendresse politique. -Et pour me payer de ma docilité, il me serra fortement dans ses bras. -C'était son propre sang qu'il reconnaissait enfin.</p> - -<p>—Tu descends avec moi?</p> - -<p>—Non, je descendrai demain. Aujourd'hui, je prétends faire une -visite à Dona Eusebia.</p> - -<p>Mon père fit la grimace, mais ne répondit rien. Il prit congé de moi -et partit. Dans l'après-midi, je me rendis chez Dona Eusebia. Elle -avait maille à partir avec son jardinier noir, mais elle quitta tout -pour venir me recevoir, avec une hâte, un plaisir si sincère que je me -sentis tout de suite à mon aise. Je crois bien qu'elle alla jusqu'à me -serrer entre ses bras robustes. Elle me fit asseoir auprès d'elle, sous -la véranda, en multipliant ses exclamations.</p> - -<p>—Comment, c'est le petit Braz! mais c'est un homme, maintenant... -Tout à fait!... et joli garçon!... Et vous, vous rappelez-vous bien de -moi?</p> - -<p>—Comment donc!...</p> - -<p>Était-il possible que j'eusse oublié une amie si intime de notre -maison. Dona Eusebia commença à parler de ma mère avec tant de -sympathie et de regrets, qu'elle me captiva tout de suite, bien qu'elle -ravivât ma douleur... Elle lut mon émotion dans mes yeux, et détourna -la conversation. Elle me demanda de lui conter mes voyages, mes travaux, -mes amourettes... les amourettes aussi; «je suis une vieille curieuse, -je le confesse, et je suis restée bon vivant». En ce moment, je me -rappelai l'épisode de 1814, elle, Villaça, le buisson, le baiser, et -mon cri d'alarme. Et voici qu'une porte crie sur ses gonds, j'entends un -frou-frou de jupes, et cette parole:</p> - -<p>—Maman... maman...</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XXX._LA_FLEUR_DU_BUISSON">XXX. LA FLEUR DU BUISSON</a></h4> - - -<p>Les jupes et la voix appartenaient à une jeune brunette qui s'arrêta -sur le pas de la porte pendant quelques instants, en apercevant un -étranger. Dona Eusebia mit fin à ce court silence et à cet embarras, -avec sa franchise résolue.</p> - -<p>—Viens ici, Eugenia, dit-elle, viens faire connaissance avec le -D<sup>r</sup> Braz Cubas, fils de Cubas, et qui arrive d'Europe.</p> - -<p>Et se tournant vers moi:</p> - -<p>—Ma fille Eugénie.</p> - -<p>Eugénie, la fleur du buisson, répondit à peine au salut que je lui -adressai. Elle me regarda avec éprise et timidité, et lentement -s'approcha la chaise de sa mère. Celle-ci remit en ordre les tresses de -la jeune fille, tout en disant: «Ah! petite endiablée.» Et elle -l'embrassa avec une tendresse si expansive que je me sentis quelque peu -ému. Je me souvins de ma mère, et, je le confesse, je me sentis -quelques velléités d'être père.</p> - -<p>—Petite endiablée? dis-je. Il me semble que mademoiselle est déjà -une grande jeune fille.</p> - -<p>—Quel âge lui donnez-vous?</p> - -<p>—Dix-sept ans.</p> - -<p>—Moins un.</p> - -<p>—Seize ans: à cet âge, on est une jeune fille.</p> - -<p>Eugenia ne put dissimuler la satisfaction que lui produisirent mes -paroles. Mais elle reprit aussitôt son attitude froide, rigide et -muette. Elle paraissait en réalité plus femme que son âge. Mais son -impassibilité, son attitude digne, lui donnaient l'air d'une femme -mariée. Peut-être perdait-elle ainsi un peu de son charme virginal. La -glace fut bientôt rompue entre nous. Sa mère faisait d'elle les plus -grands éloges; j'écoutais de bonne grâce, et elle souriait. Ses yeux -brillaient comme si dans son cerveau un papillon eût étendu ses ailes -d'or au-dessus de la multitude des yeux de diamants en couronne.</p> - -<p>Je dis dans son cerveau, parce que, au dehors, ien de morbide—l'amour de la renommée, l'emplâtre Braz -Cubas.</p> - -<p>—Je t'adjure... va-t'en, malin! Vierge, Notre-Dame!...</p> - -<p>—Calmez-vous, dis-je, et prenant mon mouchoir, je chassai le -papillon.</p> - -<p>Dona Eusebia s'assit une autre fois, suffoquée, un peu honteuse. Sa -fille, toute pâle de peur, dissimulait son émotion avec beaucoup de -force de volonté. Je leur serrai la main et je sortis, riant d'un rire -philosophique, désintéressé et supérieur, de la superstition des -deux femmes. Le soir, je vis passer à cheval la fille de Dona Eusebia, -accompagnée d'un valet de chambre. Elle me salua du bout de sa -cravache. Je m'attendais à ce que, un peu plus loin, elle retournât la -tête. Mais elle ne la retourna point, et j'en fus quelque peu vexé.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - -<h4><a id="XXXI._LE_PAPILLON_NOIR">XXXI. LE PAPILLON NOIR</a></h4> - - -<p>Le jour suivant, tandis que je faisais mes apprêts de départ, un -papillon, noir comme celui de la veille, entra dans ma chambre. Il -était de dimensions bien supérieures à l'autre. Le souvenir de -celui-ci me fit sourire, et je me mis à penser à la peur qu'avait eue -la fille de Dona Eusebia, et à la dignité de maintien qu'elle avait su -conserver. Le papillon, après avoir décrit ses courbes autour de moi, -se posa sur ma tête. Je l'effrayai, et il se réfugia sur la vitre. Je -le forçai de nouveau à prendre son vol, et cette fois, il alla se -percher sur un vieux portrait de mon père. La bestiole était noire -comme la nuit, et la façon dont elle commença de remuer les ailes me -parut ironique et me porta sur les nerfs. Je tournai le dos, et je -sortis de la chambre. Mais en y rentrant, quelques minutes plus tard, je -trouvai l'insecte à la même place, et dans un mouvement de mauvaise -humeur, je pris une serviette, je l'en frappai, et il tomba.</p> - -<p>Il n'était pas mort tout à fait; il tordait son corps et secouait ses -antennes. J'en eus pitié et, l'ayant pris dans ma main, j'allai le -déposer sur le bord de la croisée. Mais le sort en était jeté; la -pauvre bête ne dura que quelques secondes, et je me sentis ennuyé et -repentant.</p> - -<p>—Aussi, pourquoi n'était-il pas bleu? me dis-je.</p> - -<p>Et cette réflexion, l'une des plus profondes qui aient été faites -depuis l'invention des papillons, me consola de ma méchante action, et -me réconcilia avec moi-même. Je contemplai le cadavre avec quelque -sympathie, je l'avoue. Je vis, en pensée, le papillon sortir du bois, -content et repu; la matinée était belle, et il était venu jusque chez -moi, papillonnant sous la vaste coupole du ciel bleu, toujours bleu, -pour toutes les ailes. Ma fenêtre est ouverte, il entre et me trouve. -Je suppose qu'il n'a jamais vu d'hommes. Il ignore ce que c'est et, -décrivant des circuits autour de mon corps, il voit que j'ai des yeux, -des bras, des jambes, que mes mouvements ont un air divin, que je suis -d'une stature colossale. Alors il se dit en lui-même: «Ce monsieur est -sans doute l'inventeur des papillons.» Cette idée le domine et -l'épouvante. Mais la peur, qui est suggestive, lui insinue que le -meilleur moyen de plaire à son créateur est de le baiser sur le front, -et il s'exécute. Quand je le chasse, il va sur la vitre, aperçoit de -là le portrait de mon père, et il n'est pas impossible qu'il devine -cette demi-vérité, à savoir que c'est là le père de l'inventeur des -papillons. Et il vole vers lui pour lui demander miséricorde.</p> - -<p>Et voilà qu'un coup de serviette sert de dénouement à l'aventure. Ni -l'immensité l'azur, ni l'allégresse des fleurs, ni la pompe des -feuilles vertes, n'ont tenu contre une serviette de toilette, deux -palmes de fil écru. Voyez comme il est bon d'être supérieur aux -papillons. Car s'il eût été bleu ou couleur d'orange, sa vie n'eût -guère été plus en sûreté. Non certes. J'aurais fort bien pu le -piquer d'une épingle, pour le régal de mes yeux. Cette dernière -pensée me rendit la tranquillité de ma conscience. Je réunis le -médium et le pouce et j'envoyai, d'une chiquenaude, le cadavre dans le -jardin. Il était temps: les fourmis prévoyantes s'avançaient -déjà... Tout de même, j'en reviens à ma première idée: il eût -mieux valu pour lui être né bleu.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XXXII._BOITEUSE_DE_NAISSANCE">XXXII. BOITEUSE DE NAISSANCE</a></h4> - - -<p>J'allai ensuite terminer mes préparatifs de voyage. Cette fois je pars, -je pars décidément, même si quelque lecteur me demande si mon dernier -chapitre est une gageure ou une façon de me moquer du monde... Mais -j'ai compté sans Dona Eusebia. J'étais déjà prêt quand elle entra -chez moi. Elle venait me prier de différer mon départ, et d'aller ce -jour-là dîner avec elle. Je refusai d'abord; mais elle insista -tellement que je cédai. Je lui devais bien d'ailleurs cette -satisfaction.</p> - -<p>Ce jour-là, Eugenia se mit en négligé, à mon intention. -C'est-à-dire, je le suppose, car peut-être se mettait-elle souvent -ainsi. Plus de boucles d'or, comme la veille, à ses oreilles, deux -oreilles finement dessinées sur une tête de nymphe. Un simple -vêtement blanc en batiste, sans enjolivures. Au cou, au lieu de broche, -un bouton d'écaille, d'autres identiques aux poignets pour fermer les -manches, et pas l'ombre d'un bracelet.</p> - -<p>Telle elle était mise, et tel me parut aussi son esprit: des idées -claires, des manières simples, une certaine grâce naturelle, l'air -d'une dame, et un je ne sais quoi... oui, c'est cela: la bouche, -exactement la bouche de sa mère, qui me rappelait l'épisode de 1814, -et il me venait alors l'envie de chanter avec la fille la même -chanson.</p> - -<p>—Maintenant je vais vous montrer le jardin, me dit la mère dès -que nous eûmes vidé nos tasses de café.</p> - -<p>Nous sortîmes en passant par la véranda, et je m'aperçus alors -qu'Eugenia boitait un peu: si peu que je lui demandai si elle s'était -fait mal au pied. La mère se tut. La fille me répondit sans -hésitation:</p> - -<p>—Non, monsieur, je suis boiteuse de naissance.</p> - -<p>Je me donnai à tous les diables; je me traitai de maladroit et de -grossier. En effet, le simple fait de la voir boiter aurait dû être -suffisant pour que je ne lui posasse aucune question. Je me rappelai -alors que la première fois que je l'avais vue, la veille, elle s'était -approchée lentement du fauteuil de sa mère, et que ce jour-là je -l'avais trouvée, en arrivant, déjà près de la table, dans la salle -à manger. Peut-être était-ce pour cacher ce défaut. Mais alors, -pourquoi l'avouait-elle maintenant? Je la regardai, et je vis qu'elle -était triste.</p> - -<p>J'essayai de détruire le mauvais effet produit. Ce ne me fut pas -difficile; sa mère qui était, comme elle le disait elle-même, une -vieille curieuse, se mit à causer. Nous parcourûmes toute la -propriété, admirant les fleurs, la mare aux canards, le lavoir, un tas -de choses qu'elle me montrait, en faisant ses commentaires, tandis que -je contemplais, à la dérobée, les yeux d'Eugenia.</p> - -<p>Parole d'honneur, son regard n'était rien moins que boiteux: il était -au contraire droit et parfaitement sain. Il partait de deux yeux noirs -et tranquilles. Je crois me rappeler que ceux-ci se baissèrent deux ou -trois fois, un peu confus, mais deux ou trois fois seulement. En -général, ils me fixaient avec franchise, sans audace, ni pruderie.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XXXIII._BIENHEUREUX_CEUX_QUI_SAVENT_RESTER">XXXIII. BIENHEUREUX CEUX QUI SAVENT RESTER</a></h4> - - -<p>Le malheur, c'est qu'elle était boiteuse. Des yeux si lucides, une -bouche si fraîche, un maintien si imposant, et boiteuse! Ce contraste -était un exemple évident des ironies de la nature. Pourquoi -était-elle jolie, étant boiteuse? pourquoi était-elle boiteuse, -étant jolie? Telle était la question que je me posais à moi-même, -sans y trouver une solution satisfaisante, tandis que je rentrais chez -moi cette nuit-là. Ce qu'il y a de mieux à faire, quand on ne trouve -pas le mot d'une énigme, c'est de la flanquer par la fenêtre; et c'est -ce que je fis. Je pris une serviette, et je chassai cet autre papillon, -qui faisait ses randonnées dans mon cerveau. Je me sentis plus à mon -aise, et j'allai dormir. Mais le rêve, qui est une lézarde de -l'esprit, laissa de nouveau pénétrer l'insecte et, pendant toute la -nuit, je continuai à chercher la clef du mystère.</p> - -<p>Le jour se leva avec la pluie, et je transférai mon départ. Mais le -lendemain le ciel était pur, et je n'en restai pas moins, de même que -le troisième et le quatrième jour, et jusqu'à la fin de la semaine! -Quelles belles matinées, fraîches et tentatrices. Là-bas, ma famille, -ma fiancée et le Parlement m'attendaient; et je faisais le sourd, -soupirant aux pieds de ma Vénus boiteuse. Soupirant est peut-être -exagéré: je n'étais point épris; j'éprouvais auprès d'elle une -certaine satisfaction physique et morale. Elle me plaisait: je l'aimais -bien. Aux pieds de cette créature si simple, fille bâtarde et -boiteuse, faite d'amour et de mépris, je me sentais à mon aise, et je -crois qu'elle éprouvait une satisfaction plus grande encore près de -moi. Cela se passait à la Tijuca: une véritable églogue. Dona Eusebia -nous surveillait, si peu: juste assez pour sauvegarder les convenances. -Et sa fille, dans cette première explosion de la nature, me livrait son -âme en fleur.</p> - -<p>—Vous allez partir demain? me demanda-t-elle, le samedi.</p> - -<p>—C'est tout au moins mon intention.</p> - -<p>—Ne partez pas.</p> - -<p>J'obéis, et j'ajoutai ainsi un verset nouveau à l'Évangile: -«Bienheureux ceux qui savent rester, car ils auront le premier baiser -des jeunes filles.» Ce fut, en effet, le dimanche que je reçus le -premier baiser d'Eugenia, celui qu'aucun homme ne put recevoir d'elle -désormais. Il ne fut point volé, ni pris de force, il fut candidement -octroyé, comme une dette payée par un débiteur honnête. Pauvre -Eugenia, si tu avais pu savoir quelles pensées me passaient par la -tête en ce moment. Toute tremblante d'émotion, les mains sur mes -épaules, tu contemplais en moi l'époux bienvenu, tandis que je -revoyais en pensée Villaça et le buisson de 1814, en me disant que tu -ne pouvais mentir à ton sang et à ton origine...</p> - -<p>Dona Eusebia entra inopinément, mais pas assez vite pour nous -surprendre. J'allai à la fenêtre; Eugenia s'assit et refit ses nattes. -Quelle gracieuse dissimulation! Quel art infiniment délicat! quelle -profonde tartuferie! Tout cela si naturellement fait, avec tant -d'à-propos, si simplement, comme on mange, comme on dort. Tant mieux! -Dona Eusebia n'eut vent de rien.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XXXIV._A_UNE_AME_SENSIBLE">XXXIV. À UNE ÂME SENSIBLE</a></h4> - - -<p>Y a-t-il, parmi les cinq ou dix personnes qui me lisent, une âme -sensible, qui mise en émoi par le chapitre précédent, commence à -craindre pour le sort d'Eugenia, et peut-être, oui, peut-être dans le -fond de son cœur me traite de cynique? Moi cynique, âme sensible? Par -la cuisse de Diane, cette injure mériterait d'être lavée dans le -sang, si le sang pouvait laver quoi que ce soit dans ce bas monde. Non, -âme sensible, je ne suis point cynique, mais je fus homme. Mon cerveau -était le tréteau où furent représentées des pièces de tout genre, -le drame sacré, le drame austère, des comédies, des autos-da-fés, -des bouffonneries, un pandémonium, âme sensible, un mélange -d'aventures et de personnes où tu retrouverais depuis la rose de Smyrne -et la rue du Jardin, depuis le lit somptueux de Cléopâtre jusqu'au -coin de la place où le mendiant grelotte en dormant. Des pensées de -toutes les castes et de tous les genres s'y croisaient. Dans la même -atmosphère respiraient l'aigle et l'oiseau-mouche, la limace et le -crapaud. Retire donc l'expression, âme sensible, apaise tes nerfs, -nettoie tes besicles,—c'est parfois la faute des besicles,—et -finissons-en d'une fois avec cette fleur du buisson.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XXXV._LE_CHEMIN_DE_DAMAS">XXXV. LE CHEMIN DE DAMAS</a></h4> - - -<p>Or il arriva que, huit jours plus tard, comme je me trouvais sur le -chemin de Damas, j'entendis une voix mystérieuse qui me murmura les -paroles de l'Écriture (Act., IX, 7): «Lève-toi, et entre dans la -cité.» Cette voix sortait de moi-même, et avait une origine double: -la pitié qui me désarmait devant la candeur de la petite, et la -terreur de l'aimer pour de vrai, et de l'épouser une femme boiteuse! -Quant au motif de mon départ, elle le devina, et ne se gêna pas pour -me le dire. Ce fut sous la véranda, un lundi soir, quand je lui -annonçai que je descendis le lendemain. «Adieu, me dit-elle avec -simplicité, vous avez raison.» Et comme je me taisais, elle continua: -«Vous avez raison de fuir le ridicule d'un mariage avec moi.» J'allais -protester, elle se retira lentement en dévorant ses larmes. Je la -rejoignis en jurant mes grands dieux que j'étais obligé de partir, et -que je continuais à avoir beaucoup d'affection pour elle. Elle écouta -mes froides hyperboles en silence.</p> - -<p>—Me crois-tu? lui dis-je enfin.</p> - -<p>—Non, et je trouve que vous faites bien.</p> - -<p>Je voulus la retenir, mais elle me lança un regard qui n'était déjà -plus de supplication, mais de commandement.</p> - -<p>Je descendis, le jour suivant, de la montagne, un peu contristée et pas -très satisfait de moi-même. Je me disais, chemin faisant, qu'il était -juste d'obéir à mon père, qu'il était convenable d'embrasser la -carrière politique..., que la constitution..., que ma fiancée..., que -mon cheval...</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XXXVI._A_PROPOS_DE_BOTTES">XXXVI. À PROPOS DE BOTTES</a></h4> - - -<p>Mon père, qui ne m'attendait pas, m'embrassa avec tendresse et -effusion:</p> - -<p>—Maintenant, c'est pour de vrai, me dit-il. Je puis enfin...</p> - -<p>Nous restâmes sur cette réticence, et j'allai retirer mes bottes qui -étaient trop justes. Je me sentis soulagé, je respirai à mon aise, et -je me couchai sur mon lit tout de mon long, tandis que mes pieds et tout -ce qu'il y avait au-dessus entraient dans une béatitude relative. -J'observai alors que des souliers serrés sont un des plus grands -avantages terrestres, parce que, en faisant mal aux pieds, ils procurent -le plaisir de les déchausser. Ils font souffrir d'abord, ils sont -l'origine d'un soulagement, ensuite, et voilà un bonheur à bon -marché, au goût des savetiers et d'Épicure. Tandis que cette idée -faisait des voltiges sur mon fameux trapèze, je regardais dans le -lointain la silhouette de la Tijuca, et j'aperçus la petite boiteuse -qui se perdait à l'horizon du prétérit. Je sentis soudain que mon -cœur ne tarderait pas à déchausser ses bottes lui aussi. Quatre ou -cinq jours plus tard, le sybarite savourait ce rapide, cet ineffable et -incoercible moment de joie qui succède à une douleur poignante, à une -préoccupation, à un ennui... J'en inférai que la vie est le plus -curieux des phénomènes, attendu qu'elle n'aiguise la faim que pour -procurer l'occasion de manger, et qu'elle n'a inventé les cors que -parce qu'ils perfectionnent la félicité terrestre. Je vous le dis en -vérité, toute la science humaine ne vaut pas une paire de bottes trop -étroites.</p> - -<p>Toi, ma pauvre Eugénie, tu n'as jamais déchaussé les tiennes. Tu t'en -es allée sur le chemin de la vie, boiteuse de jambe et boiteuse -d'amour, triste comme un enterrement pauvre, solitaire, silencieuse, -laborieuse, jusqu'au jour où tu passas sur l'autre bord. Ce que -j'ignore, c'est si ton existence était bien nécessaire au siècle. Qui -sait! Peut-être un comparse de moins eût-il fait siffler la tragédie -humaine.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XXXVII._ENFIN">XXXVII. ENFIN!</a></h4> - - -<p>Enfin nous arrivons à Virgilia! Avant d'aller chez le conseiller Dutra, -je demandai à mon père s'il y avait déjà quelque promesse de -mariage, quelque arrangement préalable.</p> - -<p>—Aucun, me répondit-il. Il y a quelque temps, comme nous parlions -de toi, je lui ai avoué mon désir de te voir député. Je lui ai parlé -avec tant d'éloquence, qu'il m'a promis de faire quelque chose pour -toi, et je crois qu'il tiendra sa promesse. Quant au mot «fiancée», -c'est le nom que je donne à une créature qui est un vivant bijou, une -étoile, une chose rare... sa fille à lui. D'ailleurs, je pense que si -tu l'épouses, tu seras bien plus vite député.</p> - -<p>—C'est tout?</p> - -<p>—C'est tout.</p> - -<p>Nous allâmes jusque chez Dutra. C'était une perle que cet homme, -jovial, bon patriote, un peu irrité contre les malheurs du temps, mais -ne désespérant pas d'en venir à bout. Il trouva ma candidature -légitime; il convenait pourtant d'attendre quelques mois. Et tout de -suite il me présenta à sa femme, une estimable matrone, à sa fille, -qui ne démentit pas le panégyrique que mon père avait fait d'elle, je -vous le jure. Relisez, d'ailleurs, le chapitre XXVII. Je la regardai -comme quelqu'un qui a des idées préconçues. Je ne sais si elle en -avait de son côté; elle ne me contempla point différemment. Notre -premier regard fut tout simplement conjugal. Au bout d'un mois, nous -étions au mieux.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XXXVIII._LA_QUATRIEME_EDITION">XXXVIII. LA QUATRIÈME ÉDITION</a></h4> - - -<p>—Venez donc demain dîner avec nous, me dit Dutra un certain -soir.</p> - -<p>J'acceptai l'invitation. Le lendemain, je dis au cocher de m'attendre -place San-Francisco avec le cabriolet, et j'allai faire un tour en -ville. Vous rappelez-vous encore ma théorie des éditions humaines? Eh -bien! j'en étais alors à la quatrième édition, déjà revue et -augmentée, mais encore remplie de négligences et de coquilles. Ces -défauts étaient rachetés par l'élégance des caractères et le luxe -de la reliure. Au bout d'un moment, comme je passais rue des Ourives, je -voulus consulter ma montre, et le verre tomba sur le pavé. J'entre dans -la première boutique que je trouve. C'était un taudis ou guère mieux, -obscur et poussiéreux.</p> - -<p>Au fond, derrière le comptoir, se trouvait assise une femme, dont le -visage jaune et crevassé de petite vérole n'appelait pas tout d'abord -l'attention. Mais sitôt qu'on l'observait, elle offrait un spectacle -curieux. Elle ne pouvait avoir été laide; au contraire, on voyait tout -de suite qu'elle avait dû être jolie, et même fort jolie. Mais la -maladie et une vieillesse précoce lui avaient enlevé tous ses charmes. -Elle était horriblement grêlée. Les traces des boutons formaient des -hauts et des bas, des creux et des reliefs, et donnaient l'impression -d'une peau de chagrin extrêmement rugueuse. Les yeux conservaient -quelque beauté, mais l'expression en était étrange et désagréable, -qui s'adoucit pourtant dès que je commençai à parler. Quant aux -cheveux, ils étaient roux et presque aussi poussiéreux que les portes -de la boutique. À l'un des doigts de la main gauche, un diamant -étincelait. Le croira-t-on dans la postérité? cette femme, c'était -Marcella.</p> - -<p>Je ne la reconnus point tout d'abord. Mais elle me remit aussitôt que -je lui adressai la parole. Ses yeux brillèrent, et l'expression -habituelle fit place à une autre, plus douce et mélancolique. Elle fit -un mouvement comme pour se cacher ou s'enfuir. C'était l'instinct de la -vanité, qui ne dura qu'un moment. Elle se remit.</p> - -<p>—Il vous faut quelque chose? me dit-elle me tendant la main.</p> - -<p>—Non, répondis-je, rien.</p> - -<p>Marcella comprit la cause de mon silence. Il ne fallait pas être -sorcier. Elle dut seulement hésiter en se demandant ce qui dominait en -moi: si c'était la stupeur du présent ou le souvenir du passé. Elle -m'offrit une chaise, et de l'autre côté du comptoir, elle me parla -d'elle, de son existence, des larmes qu'elle avait versées en me -perdant, de ses regrets, de ses revers, de la maladie qui l'avait -défigurée, et du temps qui contribuait à sa décadence. Elle avait en -vérité l'âme décrépite. Elle avait tout vendu, ou presque tout. Un -homme qui l'avait aimée autrefois lui avait laissé cette bijouterie, -qui était par malheur mal achalandée, peut-être à cause de cette -singularité d'être tenue par une femme. Ensuite elle m'interrogea sur -ma vie. Ce fut vite fait; mes aventures n'étaient ni intéresses ni -longues à redire.</p> - -<p>—Vous êtes marié? me demanda Marcella quand j'eus fini.</p> - -<p>—Non, répondis-je sèchement.</p> - -<p>Marcella regarda dans la rue avec l'atonie de quelqu'un qui médite ou -qui se souvient. Moi aussi, je me rappelais le passé, et non sans -quelques regrets, je me demandais pourquoi j'avais fait tant de folies. -Ce n'était certes plus la Marcella de 1822; mais la beauté de l'autre -valait-elle vraiment le tiers des sacrifices que j'avais faits? C'était -ce que je désirais savoir, et j'interrogeais le visage de Marcella. Ce -visage me répondait que non. En même temps ses yeux ma confessaient -que, naguère comme maintenant, ils brillaient de toute l'ardeur des -convoitises. C'était mes yeux qui autrefois n'y voyaient goutte, mes -yeux de la première édition.</p> - -<p>—Mais pourquoi êtes-vous entré? Vous m'avez aperçue de la rue? -me demanda-t-elle en sortant de cette espèce de torpeur.</p> - -<p>—Non. Je croyais entrer chez un horloger. Je voulais acheter un -verre pour cette montre. Je vais ailleurs. Vous m'excuserez, je suis un -peu pressé.</p> - -<p>Marcella ne put retenir un soupir. La vérité c'est que je me sentais -ému et attristé et que je mourais d'envie de me trouver loin de cette -maison. Marcella appela un gamin, loi donna la montre et, malgré mes -protestations, l'envoya chez un horloger du voisinage acheter un autre -verre. Je n'avais qu'à me résigner. Elle me dit alors qu'elle -désirait avoir la pratique de ses anciennes connaissances. Elle -remarqua qu'il était fort naturel qu'un jour ou l'autre je me mariasse, -et elle s'offrit à me vendre de fins bijoux au plus bas prix. Elle -n'employa pas ce terme, elle se servit d'une métaphore délicate et -transparente. J'en vins à me demander si elle avait vraiment eu des -revers, abstraction faite de sa maladie, si elle n'avait pas toujours de -beaux deniers sonnants, et si elle ne faisait pas du négoce à seule -fin de satisfaire sa passion du lucre, qui était le ver rongeur de -cette existence. Je sus depuis que mes soupçons étaient fondés.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XXXIX._LE_VOISIN">XXXIX. LE VOISIN</a></h4> - - -<p>Tandis que je faisais ces réflexions, un individu de petite taille, -sans chapeau, tenant par la main une gamine de quatre ans, entra dans la -boutique...</p> - -<p>—Comment ça va-t-il depuis ce matin? demanda—t-il à Marcella.</p> - -<p>—Comme ci comme ça; viens ici, Maricota.</p> - -<p>L'individu prit l'enfant dans ses bras, et la fit passer par-dessus le -comptoir.</p> - -<p>—Allons, dit-il, demande à Dona Marcella comment elle a passé la -nuit. Elle mourait d'envie de venir ici, mais sa mère n'avait pas eu le -temps de l'habiller. Voyons, Maricota, dis bonjour à la dame... Gare la -fessée... C'est bien... Vous ne pouvez vous figurer comme elle est chez -nous. Elle parle de vous tout le temps; et ici, elle a l'air empaillée. -Hier encore... faut-il raconter l'histoire, Maricota?</p> - -<p>—Non, papa, je ne veux pas.</p> - -<p>—C'est donc quelque chose de bien laid? dit Marcella en donnant -une petite tape à l'enfant.</p> - -<p>—Je vais vous dire: sa mère lui a appris à réciter chaque soir un -<i>pater</i> et un <i>ave</i>, en l'honneur de la Sainte Vierge. Mais la -petite est venue me demander hier, d'une voix si humble, devinez quoi?... -si elle pouvait offrir sa prière à santa Marcella.</p> - -<p>—Pauvre chérie, dit Marcella en l'embrassant.</p> - -<p>—C'est un amour, une passion qu'elle a pour vous... Vous ne vous -figurez pas... Sa mère dit que vous lui avez lancé un charme.</p> - -<p>L'individu continua sur ce ton à raconter toutes sortes de choses -aimables, et sortit enfin, emmenant la petite, non sans m'avoir lancé -un regard d'interrogation ou de suspicion. Je demandai à Marcella qui -il était.</p> - -<p>—C'est un horloger du voisinage, un brave homme; sa femme est -bien bonne aussi. Sa fille est gentille, n'est-ce pas? Ils ont l'air de -beaucoup m'aimer... Ce sont de bonnes gens.</p> - -<p>En proférant ces paroles, Marcella parlait d'une voix où il y avait un -frémissement d'allégresse. Et un rayon de joie parut s'étendre sur sa -face.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XL._DANS_LE_CABRIOLET">XL. DANS LE CABRIOLET</a></h4> - - -<p>Sur ces entrefaites, le gamin entra, apportant la montre avec le verre. -Il était temps; j'en avais assez de ma visite. Je donnai une monnaie -d'argent au gamin, je dis à Marcella que je reviendrais dans une autre -occasion, et je sortis au plus vite. Pour tout dire, je dois avouer que -le cœur me battait un peu, mais c'était une espèce de glas. Mon âme -se débattait entre des impressions opposées. Notez bien que la -journée s'était passée gaiement pour moi. Au déjeuner, mon père -m'avait récité par anticipation le premier discours que je devais -proférer au Parlement. Nous en rîmes beaucoup, et le soleil aussi qui -était dans ses bons jours de clarté. Virgilia aussi rirait sans doute, -en entendant le récit de nos fantaisies. Et voilà que je perds mon -verre de montre, que j'entre dans un magasin, le premier que je trouve -sur ma route, et j'y rencontre le passé qui me déchire, qui -m'embarrasse, qui m'interroge avec un visage couvert de cicatrices et de -mélancolie.</p> - -<p>Je le laissai où je l'avais trouvé. Je montai dans mon cabriolet qui -m'attendait place <i>S.-Francisco de Paula</i>, et j'ordonnai au cocher -partir au plus vite. Il cingla les mules, la voiture fit des -soubresauts, les roues tracèrent leur sillon dans la boue formée par -une pluie récente, et pourtant il me semblait que nous ne marchions -pas. De temps à autre nous faisons connaissance avec un certain vent -tiède et lourd, qui n'est ni violent ni âpre, qui n'emporte point les -chapeaux et ne soulève pas les jupes, mais qui est pire que s'il -faisait tout cela, parce qu'il abat, amollit et semble un dissolvant de -l'âme. Ce vent, je l'avais en moi. Je sentais le courant d'air qu'il -formait comme dans une gorge, entre le passé et le présent, désireux -sans doute de s'étendre sur les plaines de l'avenir. Et la voiture qui -ne marchait pas.</p> - -<p>—Jean! criai-je au cocher, avancerons-nous bientôt?</p> - -<p>Avancer! Monsieur! mais nous sommes à la porte de Monsieur le -Conseiller.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XLI._LHALLUCINATION">XLI. L'HALLUCINATION</a></h4> - - -<p>C'était vrai. J'entrai en coup de vent. Je trouvai Virgilia anxieuse, -de mauvaise humeur, le front soucieux. Sa mère, qui était sourde, se -trouvait dans le salon avec elle. Après les compliments d'usage, la -jeune fille me dit d'un ton sec:</p> - -<p>—Nous vous attendions plus tôt.</p> - -<p>Je me défendis le mieux que je pus; je pris prétexte du cheval, qui -était rétif, et d'un ami qui m'avait retenu. Et soudain voici que la -parole meurt sur mes lèvres, et je demeure pétrifié. Virgilia... Eh -quoi! c'est Virgilia, cette jeune fille?... Je la regardai fixement, et -l'impression fut si cruelle que je reculai d'un pas en détournant mes -regards. Sa carnation, si rose, si pure, si fraîche la veille encore, -était maintenant jaune, stigmatisée par la même maladie qui avait -frappé l'Espagnole. La petite vérole lui avait dévoré le visage. Ses -yeux si vifs s'étaient étiolés. Ses lèvres pendaient, et toute son -attitude disait la fatigue. Je la regardai bien; je lui pris la main et -l'attirai doucement à moi. Je ne me trompais point. C'était bien la -petite vérole. Je crois que je fis un geste de dégoût.</p> - -<p>Virgilia s'éloigna et alla s'asseoir sur le sofa. Pendant un moment je -contemplai la pointe de mes bottines. Devais-je sortir ou rester? La -première hypothèse était absurde; je la rejetai, et je me dirigeai -vers Virgilia qui demeurait assise et muette. Ciel! de nouveau je la -retrouvai fraîche, juvénile, et tout en fleur. En vain je cherchais -sur son visage les traces du mal, il n'y en avait aucune. La peau était -blanche et fine comme de coutume.</p> - -<p>—Vous ne m'avez donc jamais vue? me demanda-t-elle en voyant mon -insistance.</p> - -<p>—Aussi jolie, jamais.</p> - -<p>Je m'assis, tandis qu'elle faisait craquer ses ongles sans rien dire. -Je parlai de choses tout à fait étrangères à l'incident; mais elle ne -répondait point et ne me regardait même pas. Moins le bruit de ses -doigts, c'était la statue du silence. Une seule fois elle me contempla -de très haut, en relevant un coin de ses lèvres, et en fronçant les -sourcils au point de les unir. Et toute cette mimique lui donnait une -expression mixte, entre le comique et le tragique.</p> - -<p>Il y avait bien quelque affectation dans ce dédain. Elle avait pris un -masque. Elle devait souffrir,—soit tristesse, soit dépit; et comme -la douleur contenue est plus âpre, il est probable qu'elle souffrait en -double sa propre souffrance. Mais je crois que c'est là de la -métaphysique.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XLII._CE_QUE_NA_POINT_TROUVE_ARISTOTE">XLII. CE QUE N'A POINT TROUVÉ ARISTOTE</a></h4> - - -<p>Et à propos de métaphysique, que dites-vous de ceci? On lance une -boule; elle en rencontre une autre, lui transmet l'impulsion reçue, et -celle-ci se met à rouler ni plus ni moins que la première. Supposons -que la première boule s'appelle Marcella (c'est une simple -supposition), la seconde Braz Cubas, la troisième Virgilia. Marcella -reçoit une pichenette du passé et roule et vient buter contre Braz -Cubas. Celui-ci, cédant à la force impulsive, va battre contre -Virgilia, qui n'a rien de commun avec la première boule. Et voilà -comment, par la simple transmission d'une force, les extrêmes se -touchent dans la société humaine; et il s'établit ce qu'on pourrait -appeler la solidarité de la tristesse humaine. Ce chapitre a pourtant -échappé à Aristote.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XLIII._MARQUISE_ATTENDU_QUE_JE_SERAI_MARQUIS">XLIII. MARQUISE: ATTENDU QUE JE SERAI MARQUIS</a></h4> - - -<p>Positivement Virgilia était un petit diable, un petit diable -angélique, si l'on veut, mais c'en était un tout de même, et alors...</p> - -<p>Alors apparut Lobo Neves. Il n'était ni plus svelte, ni plus élégant, -ni plus instruit, ni plus sympathique que moi, et cependant il m'enleva -de haute main Virgilia et la candidature, en peu de semaines, avec une -fougue vraiment césarienne. Il n'y eut de la part de Virgilia aucun -dépit, pas la moindre violence de la part de sa famille. Dutra me dit -un beau jour que je devais attendre une époque plus opportune pour ma -candidature, attendu que celle de Lobo Neves était appuyée par de -puissantes influences. Je cédai. Ce fut le commencement de ma défaite. -Une semaine plus tard, Virgilia demanda en souriant à Lobo Neves quand -il prétendait être ministre.</p> - -<p>—Tout de suite, s'il dépendait de moi; d'ici un an, puisque cela -dépend de la volonté d'autrui.</p> - -<p>Virgilia répliqua:</p> - -<p>—Et vous me promettez qu'un jour vous me ferez baronne?</p> - -<p>—Marquise, voulez-vous dire, car j'ai l'intention d'être -marquis.</p> - -<p>Dès lors je fus perdu. Virgilia compara l'aigle au dindon et choisit -l'aigle, abandonnant le dindon à sa stupeur, à son dépit, et au -souvenir de trois ou quatre baisers qu'elle lui avait donnés. Mais -quand c'eût été dix, qu'est-ce que cela signifiait? La lèvre de -l'homme n'est point comme le sabot du cheval d'Attila qui stérilisait -le sol qu'il avait foulé; c'est justement le contraire.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XLIV._UN_CUBAS">XLIV. UN CUBAS</a></h4> - - -<p>Mon père fut tout désappointé de ce dénouement, et je crois bien -qu'il en mourut. Il avait bâti tant de châteaux, caressé tant et tant -de beaux rêves, qu'il ne pouvait voir s'effondrer tout cet -échafaudage, sans que le contre-coup fût grand dans son organisme. -D'abord il se refusa à l'évidence. «Un Cubas»! et il disait cela -avec une telle conviction, que moi, qui connaissais déjà la -tonnellerie originelle, j'oubliai un instant la dame de mes pensées -pour contempler un moment ce phénomène qui n'est point rare, mais qui -est toujours curieux, d'une imagination qui s'impose à la conscience.</p> - -<p>—Un Cubas! répétait-il le lendemain matin au déjeuner.</p> - -<p>Ce déjeuner ne fut point très gai. Je me sentais tomber de sommeil. -J'avais veillé une partie de la nuit. Était-ce l'amour? Non point. On -ne peut aimer deux fois la même femme, et comme j'allais aimer -celle-là même quelque temps après, je ne devais lui être en ce -moment attaché que par les liens d'une fantaisie passagère, un peu -d'habitude et beaucoup de fatuité. Et cela seul suffit pour expliquer -l'insomnie. C'était le dépit, un dépit aigu comme une pointe -d'épingle, et que j'entretins en fumant, en donnant des coups de poing -dans l'air, en lisant machinalement jusqu'au lever de l'aurore, de la -plus tranquille des aurores.</p> - -<p>Mais j'étais jeune, et je portais en moi-même le remède à mes maux. -Mon père, lui, ne put supporter le coup. À y bien penser, peut-être -ne mourut-il pas de cette contrariété; mais sûrement elle aggrava son -état. Il dura encore quatre mois, silencieux, triste, continuellement -préoccupé, comme s'il se fût agi d'un remords, d'une déception sans -remède, qui lui tînt lieu de rhumatisme et de toux. Il eut cependant -un dernier instant de satisfaction: un des ministres d'État lui rendit -visite. Je vis alors sur ses lèvres,—et il me semble le voir -encore,—le sourire d'un autre temps. Ses regards brillèrent d'une -flamme concentrée, qui fut comme la dernière lueur d'une lampe qui -s'éteint. Mais la tristesse revint: la tristesse de s'en aller sans me -voir occuper le haut poste auquel j'avais droit.</p> - -<p>—Un Cubas!</p> - -<p>Il mourut quelques jours après cette visite, un matin de mai, entre ses -deux enfants, Sabine et moi. Mon oncle Ildefonso et mon beau-frère -étaient aussi présents. La science des médecins, notre tendresse, -tous les soins dont on l'entoura furent vains: il devait mourir, et il -mourut.</p> - -<p>—Un Cubas!</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XLV._NOTES">XLV. NOTES</a></h4> - - -<p>Larmes et sanglots, la maison tendue de noir, un homme qui vient -habiller le cadavre, un autre qui prend les dimensions du corps, un -cercueil qu'on apporte, un catafalque que l'on dresse, de grands -chandeliers, des lettres de faire-part, des gens qui entrent, lentement, -à pas de loup, qui serrent la main aux personnes de la famille, les uns -tristes, les autres sérieux et muets, un prêtre et un sacristain, des -prières, des aspersions d'eau bénite, l'ensevelissent, le choc du -marteau sur les clous, six personnes qui s'emparent du cercueil, -l'emportent, descendent difficilement l'escalier malgré les cris, les -sanglots et les larmes renouvelées de la famille, et placent la caisse -funèbre sur le char; les courroies qu'on attache et que l'on serre, la -voiture qui se met en branle, et les autres voitures qui défilent une -à une... tous ces aspects qui paraissent une liste d'inventaire, sont -autant de notes que j'avais prises pour un chapitre triste et après -tout banal, que je n'écrirai pas.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XLVI._LHERITAGE">XLVI. L'HÉRITAGE</a></h4> - - -<p>Regarde-nous, maintenant, lecteur. Huit jours se sont passés depuis la -mort de mon père. Ma sœur est assise sur un sofa, un peu plus loin. -Cotrim, debout, appuyé sur une console, les bras croisés, mord ses -moustaches. Je fais les cent pas, les regards au plancher. Grand deuil, -profond silence.</p> - -<p>—Mais enfin, dit Cotrim, cette maison vaut tout au plus trente -contos; mettons trente-cinq.</p> - -<p>—Elle en vaut cinquante, répondis-je; Sabine sait parfaitement -qu'elle en a coûté cinquante-huit.</p> - -<p>—Et quand on l'aurait payée soixante, repartit Cotrim; d'abord -cela ne veut pas dire qu'elle les valait, et encore bien moins qu'elle les -vaille encore aujourd'hui. Tu sais bien que les immeubles ont beaucoup -baissé de prix depuis quelques années. Si celle-ci vaut cinquante -contos, combien alors vaudra celle du <i>Campo</i>, que tu désires pour -toi?</p> - -<p>—Allons donc! une vieille bicoque!</p> - -<p>—Vieille! s'écria Sabine en levant les mains au ciel.</p> - -<p>—Je parie que vous la trouvez neuve.</p> - -<p>—Voyons! frérot, dit Sabine en se levant du canapé. Nous pouvons -tout arranger de bonne amitié et de façon décente. Par exemple, Cotrim ne -veut point des noirs, il ne gardera que le cocher de papa et Paulo.</p> - -<p>—Le cocher, non; je garde le cabriolet, et je ne vais pas acheter -un autre cocher.</p> - -<p>—Bon. Alors nous garderons Paulo et Prudencio.</p> - -<p>—Prudencio a été libéré.</p> - -<p>—Libéré?</p> - -<p>—Il y a deux ans.</p> - -<p>—Libéré! Voilà comment papa faisait les choses, sans rien dire à -personne. C'est bon. Quant à l'argenterie..., je suppose qu'il n'a pas -libéré l'argenterie?</p> - -<p>Nous avions parlé de l'argenterie, une vieille vaisselle plate du temps -de D. José. C'était la question la plus grave de la succession, par la -valeur artistique, l'ancienneté, et l'origine même, car mon père -disait que le comte de Cunha, quand il était vice-roi du Brésil, en -avait fait présent à mon bisaïeul Luiz Cubas.</p> - -<p>—Quant à l'argenterie, continua Cotrim, je m'en désintéresserais, -n'était le désir que ta sœur a de la garder. Je trouve ce désir -raisonnable. Sabine est mariée; elle a besoin d'un service -présentable. Toi tu es garçon, tu ne reçois pas, tu...</p> - -<p>—Mais je puis me marier.</p> - -<p>—Pourquoi faire? s'écria Sabine.</p> - -<p>Cette sublime question me fit pour un instant oublier mes intérêts. Je -souris; je pris la main de Sabine en battant doucement sur la paume, de -si aimable manière que Cotrim interpréta le geste comme un -acquiescement et me remercia.</p> - -<p>—De quoi? répondis-je; je n'ai point souscrit et ne souscrirai -pas à vos exigences.</p> - -<p>—Tu ne céderas pas?</p> - -<p>Je secouai négativement la tête.</p> - -<p>—Laisse-le, Cotrim, dit ma sœur à son mari. Peut-être veut-il -aussi que nous lui donnions les vêtements que nous portons. Il ne manque -plus que cela.</p> - -<p>—Oui, c'est complet. Il veut le cabriolet, il veut le cocher, il -veut l'argenterie, il veut tout. Il serait infiniment plus simple de nous -citer en justice, et de prouver par témoins que Sabine n'est pas ta -sœur, que je ne suis pas ton beau-frère, et que Dieu n'est pas Dieu. -Voilà le bon moyen de ne rien perdre. Mon cher garçon, tu nous prends -pour d'autres.</p> - -<p>Nous en étions arrivés à un tel degré d'irritation que je crus -devoir offrir un moyen terme: répartir l'argenterie entre nous. Il -ricana et me demanda qui garderait la théière, et qui le sucrier. Et -il ajouta que nous avions le temps de discuter nos prétentions, tout au -moins judiciairement. Sabine s'était accoudée à la fenêtre qui -donnait sur le jardin, et au bout d'un instant elle revint et proposa de -me céder Paulo et l'autre noir contre l'argenterie. J'allais accepter, -mais Cotrim s'étant approché, elle répéta sa proposition.</p> - -<p>—Ça, jamais, dit-il, je ne fais pas l'aumône.</p> - -<p>Nous dinâmes tristement. Mon oncle le chanoine arriva quand nous en -étions au dessert. Et il assista encore à une légère altercation.</p> - -<p>—Mes enfants, dit-il, rappelez-vous que mon frère vous a laissé -un pain assez grand pour être réparti entre tous.</p> - -<p>Et Cotrim:</p> - -<p>—C'est vrai, c'est fort vrai. Mais il n'est pas question de pain; -il est question de beurre. Je ne me contente pas de pain sec.</p> - -<p>On fit enfin le partage; mais nous étions brouillés. Et vraiment il -m'en coûta de me fâcher avec Sabine. Nous étions si bons amis. Nous -avions tant de choses en commun, jeux d'enfants, fureurs puériles, -sourires et tristesses de l'âge adulte, nous avions partagé le pain de -l'allégresse et celui des misères, fraternellement, comme un bon -frère et une bonne sœur que nous étions. Et pourtant nous étions -fâchés. C'était comme la beauté de Marcella qui disparu sous la -grêle de la variole.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XLVII._LE_RECLUS">XLVII. LE RECLUS</a></h4> - - -<p>Marcella, Sabine, Virgilia... me voilà en train de fondre tous ces -contrastes, comme si ces noms et ces personnes étaient autre chose que -des modalités de mon affection intime. Plume de mauvaises mœurs, mets -une cravate au style, revêts-le d'un habit moins sordide. Ensuite nous -rentrerons dans mon ancienne demeure, nous nous coucherons dans ce -hamac, où j'ai passé la plus grande partie des années qui -s'écoulèrent depuis l'inventaire des biens paternels jusqu'à l'année -1842. S'il s'exhale de la pièce de vagues senteurs de toilette, il ne -faut pas croire que c'est moi qui ai versé les parfums. C'est un relent -de Z, de N, ou de U. Toutes ces lettres majuscules bercèrent dans ce -boudoir leur élégante abjection. Mais si, outre l'arôme, on est -curieux d'autre chose, c'est peine perdue: je n'ai gardé ni les -portraits, ni les lettres, ni les factures. L'émotion même s'est -éteinte, il ne reste que les initiales.</p> - -<p>Je vécus ainsi en reclus. De temps à autre, j'allais au bal, au -théâtre, à une réunion; mais la plus grande partie du temps, je l'ai -passée avec moi-même. J'ai vécu; je me suis laissé porter par le -flux et le reflux des événements et des jours, tantôt agité tantôt -apathique, entre l'ambition et l'indifférence. Je faisais de la -politique et de la littérature, j'envoyais des articles et des vers aux -journaux, j'acquis même une certaine réputation de polémiste et de -poète. Quand je me souvenais de Lobo Neves, qui était député, et de -Virgilia, future marquise, je me demandais à moi-même si je n'aurais -pas fait un meilleur député et un plus élégant marquis que Lobo -Neves, car je valais mieux que lui, beaucoup mieux que lui. Et je me -disais cela en regardant le bout de mon nez.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XLVIII._UN_COUSIN_DE_VIRGILIA">XLVIII. UN COUSIN DE VIRGILIA</a></h4> - - -<p>—Sais-tu qui est arrivé hier de S. Paulo? me demanda un soir Luiz -Dutra.</p> - -<p>Luiz Dutra était un cousin de Virgilia, qui vivait aussi dans -l'intimité des muses. Ses vers plaisaient, et valaient du reste mieux -que les miens. Mais il lui fallait la sanction d'une élite qui lui -confirmât les applaudissements de la masse. Il était timide et -n'interrogeait perdue. Mais il se délectait à entendre des paroles -louangeuses. Il prenait alors de nouvelles forces, et se remettait au -travail avec une ardeur juvénile.</p> - -<p>Ce pauvre Dutra! à peine avait-il publié quelque chose qu'il accourait -chez moi, et commençait à tourner autour de moi, dans l'attente d'un -jugement, d'une parole, d'un geste qui fût de ma part une approbation -de sa nouvelle production. Moi, je parlais de mille choses -différentes,—du dernier bal du Catete, d'une séance des Chambres, -d'équipages et de chevaux,—de tout, moins de ses vers et de sa -prose. Il me répondait d'abord avec animation, puis mollement, et tâchait -de faire tourner la conversation sur le sujet qui l'intéressait. Il -ouvrait un livre, me demandait si j'avais quelque travail en train; je -lui répondais oui ou non, puis je passais à un autre chapitre. À la -fin, il se taisait et sortait tout triste. Mon désir était de le faire -douter de lui-même, de le décourager, de l'éliminer. Et tout en -prenant cette résolution, je regardais le bout de mon nez...</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XLIX._LE_BOUT_DU_NEZ">XLIX. LE BOUT DU NEZ</a></h4> - - -<p>Combien de fois dans ma vie, pour me faire une conscience sans remords, -je me suis servi de ce système: regarder le bout de mon nez... -Avez-vous quelquefois médité sur le destin du nez, cher lecteur? Le -docteur Pangloss disait qu'il est fait pour l'usage des lunettes.—Je -confesse que cette explication m'avait d'abord paru définitive. Mais un -certain jour que je méditais sur ce point obscur de philosophie, et sur -d'autres encore, je découvris enfin l'unique, véritable et suprême -utilité de cet appendice.</p> - -<p>Il me suffit pour cela de me rappeler l'habitude des fakirs. On sait -que ces gens-là demeurent, en effet, des heures en contemplation, les -regards fixés sur le bout de leur nez, à seule fin de voir la lumière -céleste. Ils perdent alors la notion du monde extérieur, s'envolent -dans l'invisible, touchent l'impalpable, se délivrent des liens -terrestres, se dissolvent et s'éthérisent. Cette sublimation de -l'être par le bout du nez est le phénomène le plus prodigieux de -l'esprit et il n'appartient pas en propre aux fakirs; il est universel. -Chaque homme éprouve le besoin et a le pouvoir de contempler son propre -nez pour voir la lumière céleste, et cette contemplation, dont l'effet -est de subordonner l'univers à un nez seulement, constitue l'équilibre -des sociétés. Si les nez se contemplaient exclusivement les uns les -autres, le genre humain n'aurait pas duré deux siècles; il se serait -éteint avec les premières tribus.</p> - -<p>J'entends d'ici une objection du lecteur. Comment peut-il en être -ainsi? Car enfin l'on ne surprend jamais les gens en train de contempler -leur nez.</p> - -<p>Lecteur obtus, cela prouve que tu n'est jamais entré dans le cerveau -d'un chapelier. Un chapelier passe devant une chapellerie. C'est le -magasin d'un rival, qui a commencé il y a deux ans. Il y avait alors -deux portes à sa boutique; il l'a agrandie, et maintenant, il y en a -quatre. Il se promet que d'ici peu il y en aura six ou huit. Le -chapelier voit dans la vitrine les chapeaux du rival; par les -différentes portes, entrent les clients du rival. Le chapelier compare -cette boutique à la sienne, qui est plus ancienne et qui pourtant n'a -que deux portes, et ces chapeaux à ceux qu'il vend, et que l'on achète -moins, bien qu'ils soient d'un prix égal. Cela le mortifie, -naturellement. Il poursuit son chemin, pensif, les yeux baissés ou -fixés devant lui. Il cherche les causes de la prospérité de l'autre -et de son propre abandon, alors qu'il est un chapelier bien supérieur -à l'autre chapelier... C'est en cet instant que ses yeux se fixent sur -la pointe de son nez.</p> - -<p>La conclusion c'est qu'il y a deux forces capitales au monde. L'amour -qui multiplie l'espèce, et le nez qui la subordonne à l'individu. -Procréation, et équilibre.</p> - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="L._VIRGILIA_MARIEE">L. VIRGILIA MARIÉE</a></h4> - - -<p>—C'est ma cousine Virgilia, la femme de Lobo Neves, qui est -arrivée de S. Paulo, continua Luiz Dutra.</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>—Et ce n'est qu'aujourd'hui que je sais une chose, cachotier que -tu es...</p> - -<p>—Laquelle?</p> - -<p>—Tu voulais l'épouser.</p> - -<p>—Une idée de mon père... Qui t'a dit ça?</p> - -<p>—Elle-même. Je lui ai beaucoup parlé de toi, et elle s'est laissé -aller aux confidences.</p> - -<p>Le lendemain, comme je me trouvais rue d'Ouvidor, à la porte de la -typographie Plancher, je vis de loin une femme superbe. Elle s'approcha; -c'était elle. Je ne la remis qu'à deux pas de moi, tant l'art et la -nature l'avaient changée à son avantage. Je la saluai; elle passa. Je -la vis monter avec son mari dans leur voiture, qui les attendait un peu -plus loin. Je demeurai confondu.</p> - -<p>Huit jours après, je la rencontrai dans un bal. Je crois que nous -échangeâmes au plus deux ou trois mots. Mais à un autre bal, un mois -plus tard, chez une dame qui avait fait l'ornement des salons du premier -règne, et qui brillait encore dans ceux du second, le rapprochement fut -plus intime et plus long, car nous conversâmes et nous valsâmes -ensemble. La valse est un délicieux passe-temps. Nous valsâmes, et -j'avoue qu'au contact de ce corps flexible et magnifique, j'éprouvai -une singulière sensation: celle d'un homme qui a été victime d'un -vol.</p> - -<p>—Comme il fait chaud! dit-elle aussitôt nous eûmes fini. Allons -sur la terrasse?</p> - -<p>Non; vous pourriez vous enrhumer. Passons de préférence dans l'autre -salon.</p> - -<p>Nous y trouvâmes Lobo Neves, qui me fit compliment sur mes écrits -politiques, en ajoutant qu'il se taisait sur mes productions -littéraires parce qu'il se jugeait un profane dans la matière. Mais ce -qui avait trait à la politique était excellent, bien pensé et d'un -bon style. Je lui répondis sur le même ton de courtoisie, et nous nous -séparâmes contents l'un de l'autre.</p> - -<p>Trois semaines se passèrent, et je reçus une invitation de lui pour -assister à une soirée intime. J'y allai. Virgilia me reçut avec cette -aimable phrase: «Aujourd'hui vous valsez avec moi». J'étais, il est -vrai, un valseur émérite; rien d'étonnant à ce qu'elle me -distinguât. Nous valsâmes, une fois, deux fois. Un livre perdit -Françoise; ce fut une valse qui nous perdit. Je crois bien que ce -soir-là je lui serrai la main avec force. Elle se laissa faire, -feignant de ne pas comprendre. Je l'étreignais; tous les regards -étaient fixés sur nous et sur les autres couples enlacés et -tournants... Un délire.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LI._ELLE_EST_A_MOI">LI. ELLE EST À MOI</a></h4> - - -<p>—Elle est à moi! me dis-je en la remettant aux mains d'un autre -cavalier. Pendant tout le reste du bal, cette idée, je l'avoue, m'entra -dans l'esprit, non pas comme à coups de marteau, mais comme si on me -l'avait insinuée avec une vrille.</p> - -<p>—Elle est à moi, me disais-je en arrivant à la porte de chez -moi.</p> - -<p>À ce moment même, comme si le destin ou qui que ce soit eût la -fantaisie de donner une proie de plus à mes velléités de possession, -je vis relire sur le sol quelque chose de jaune et de rond. Je me -baissai; c'était une monnaie d'or, un demi-doublon.</p> - -<p>—Elle est à moi, répétai-je en riant; et je la mis dans ma -poche.</p> - -<p>Cette nuit-là je ne me souvins plus de la monnaie; mais le jour -suivant, j'éprouvai des scrupules en y pensant, et je me demandai de -quel droit j'allais garder une monnaie dont je n'avais pas hérité, que -je n'avais point gagnée, que j'avais seulement trouvée dans la rue. -Évidemment, elle ne m'appartenait point. Elle appartenait à celui qui -l'avait perdue, riche ou pauvre, pauvre peut-être, quelque ouvrier qui -en avait besoin pour donner du pain à sa femme et à ses enfants. -D'ailleurs, même s'il était riche, mon devoir n'en restait pas moins -le même. Je devais restituer la pièce, et le meilleur moyen, l'unique -même, était de mettre une annonce dans les journaux, ou de m'adresser -à la police. J'envoyai une lettre au chef de police, en lui remettant -ma trouvaille, et en le priant de la faire parvenir, par tous les moyens -possibles, aux mains de son légitime propriétaire.</p> - -<p>J'expédiai la lettre, et je déjeunai tranquille; je puis dire joyeux. -Ma conscience avait tant valsé la veille qu'elle en était demeuré -suffoquée et sans respiration. Mais la restitution de la pièce fut -comme une fenêtre qui s'ouvrit sur un autre côté de la morale. Une -onde d'air pur entra, et la pauvre dame respira à son aise. Il est bon -de ventiler la conscience: je ne vous en dis pas plus long. En tous cas, -en abstrayant les circonstances, ma façon de procéder était louable, -elle exprimait un juste scrupule, le sentiment d'une âme délicate. -C'est ce que me disait la bonne dame, d'un ton à la fois austère et -tendre. C'est ce qu'elle me disait, penchée sur l'appui de la croisée.</p> - -<p>—C'est fort bien fait, Cubas; parfaitement agi. Non seulement cet -air est pur, mais il est balsamique; c'est un effluve des éternels -jardins. Veux-tu voir ce que lu as fait, Cubas?</p> - -<p>Et l'aimable personne, tirant un miroir, l'ouvrit devant mes yeux. Je -vis clairement le demi-doublon de la veille, rond, brillant, qui se -multipliait à mes yeux, dix fois, trente fois, cinq cents fois, me -démontrant amplement le bénéfice que je retirerai pendant ma vie et -après ma mort de cette simple restitution. Et je concentrai tout mon -être dans la contemplation do mon acte, m'y reconnaissant, m'y trouvant -bon, peut-être grand. Une simple monnaie, hein! Ce que c'est que -d'avoir un peu trop valsé.</p> - -<p>C'est ainsi que moi, Braz Cubas, je découvris la loi sublime de -l'équivalence des fenêtres, et que j'établis que, pour compenser la -fermeture d'une croisée, il suffisait d'en ouvrir une autre, afin que -la morale puisse aérer constamment la conscience. Peut-être ne -comprendra-t-on pas ce que je dis; peut-être vaudrait-il mieux parler -d'une chose plus concrète, d'un paquet, par exemple, d'un paquet -mystérieux? Parlons donc du paquet mystérieux.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LII._LE_PAQUET_MYSTERIEUX">LII. LE PAQUET MYSTÉRIEUX</a></h4> - - -<p>Le fait est que, quelques jours plus tard, en allant à Botafogo, je -heurtai contre un paquet qui se trouvait sur la plage. Je m'exprime mal; -je ne heurtai point, j'y donnai un coup de pied volontaire. En voyant ce -paquet, pas très grand, mais propre et correctement noué d'une -ficelle, ce quelque chose qui avait une certaine apparence, j'eus -l'idée de le pousser du pied, par curiosité. Je sentis une -résistance. Un coup d'œil lancé alentour me fit voir la plage -déserte. Des gamins s'amusaient au loin. Plus loin encore, un pêcheur -raccommodait ses filets. Personne ne pouvait me remarquer. Je -m'inclinai, je paquet, et je poursuivis mon chemin.</p> - -<p>Je poursuivis mon chemin, non sans quelque hésitation. Ce pouvait être -une mauvaise farce. J'eus l'idée de rejeter le paquet sur la plage, -mais, en le palpant, j'écartais cette pensée. Un peu plus loin, je fis -un détour, et revins chez moi.</p> - -<p>—Allons voir ça, dis-je en entrant dans mon cabinet.</p> - -<p>J'hésitai encore un instant, par crainte, je crois. La pensée d'une -mauvaise farce se présenta encore à mon esprit. Il est certain que je -me trouvais sans témoins; mais j'avais en moi un gavroche prêt à -siffler, à huer, à rire, à s'esclaffer, à glousser, à faire les -cent coups, s'il me voyait ouvrir le paquet et en tirer une douzaine de -vieux mouchoirs ou un certain nombre de goyaves pourries. Il était trop -tard; ma curiosité était excitée comme doit l'être celle du lecteur. -Je défis le paquet, et je vis... je trouvai... je comptai... je -recomptai cinq <i>contos</i> de reis tout au long; peut-être dix mil reis -en cinq <i>contos</i> en bonne monnaie et billets de banque, le tout bien -plié, bien arrimé: une trouvaille rare. Je remis tout en ordre. Au dîner, -il me sembla que les petits nègres de service clignaient des yeux. -M'auraient-ils épié? Je les interrogeai discrètement, et conclus par -la négative. Après le dîner, je retournai dans mon cabinet, je -recomptai l'argent, et je souris de ces soins maternels, donnés aux -cinq <i>contos</i>, moi qui étais riche.</p> - -<p>Pour n'y plus penser, j'allai passer ma soirée chez Lobo Neves, qui -avait insisté pour que je ne manquasse point aux réceptions de sa -femme. Je rencontrai le chef de police, et on me présenta à lui. Il se -rappela ma lettre tout de suite et le demi-doublon que je lui avais fait -tenir quelques jours auparavant. Il raconta l'anecdote. Virgilia parut -goûter le procédé, et chacune des personnes présentes plaça son -histoire. J'écoutai la série avec une impatience de femme hystérique.</p> - -<p>La nuit suivante, le jour suivant, et pendant toute la semaine, je -pensai le moins possible aux cinq <i>contos</i> et je les laissai dormir -bien tranquillement dans le tiroir de mon secrétaire. Je parlais de tout, -excepté d'argent, et surtout d'argent trouvé; pourtant ce n'est pas un -crime de trouver de l'argent; c'est une heureuse aventure, un hasard -propice; c'était peut-être un décret de la Providence. Ce ne pouvait -même être autre chose. On ne perd point cinq <i>contos</i>, comme on perd -un mouchoir de poche. Cinq <i>contos</i> que l'on transporte sont l'objet -de toute notre attention. On les palpe; on ne les quitte pas des yeux ni -des mains, ils ne nous sortent pas de l'esprit; et pour les perdre -totalement, comme ça, sur une plage, il faut que... En tous cas ce -n'était pas un crime de les avoir trouvés: ni un crime, ni un -déshonneur, ni rien qui rabaisse le caractère d'un homme. C'était une -trouvaille, un heureux hasard, comme de gagner le gros lot ou un pari -aux courses, comme avoir de la chance à n'importe quel jeu honnête; je -dirai même que cette chance était ici méritée, car je ne me sentais -ni mauvais, ni indigne des bienfaits de la Providence.</p> - -<p>—Ces cinq <i>contos</i>, me disais-je trois semaines plus tard, -il va falloir que je les emploie à quelque bonne action, à la dot de -quelque pauvre fille ou à quelque œuvre semblable... Il faudra voir...</p> - -<p>Ce jour-même, je les portai à la banque du Brésil. J'y fus reçu avec -de délicates allusions au demi-doublon. Mon aventure faisait le tour de -mes connaissances. Je répondis, assez gêné, qu'il n'y avait pas là -de quoi faire tant de bruit. Et on loua ma modestie par-dessus le -marché. Alors je me fâchai pour tout de bon, et l'on me répondit -qu'on me trouvait grand, tout simplement.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LIII._......">LIII. ......</a></h4> - - -<p>Virgilia, elle, ne se rappelait plus du tout du demi-doublon. Toute sa -pensée se concentrait en moi, dans mes yeux, dans ma vie, dans ma -pensée. Elle le disait, et c'était vrai.</p> - -<p>Il y a des plantes qui naissent et poussent vite; d'autres sont au -contraire lentes et tardives. Notre amour était comme les premières. -Il poussa avec tant de fougue et de sève qu'en peu de temps il devint -comme les plus exubérantes et les plus touffues productions des -forêts. Je ne pourrais vous dire au juste combien de jours furent -nécessaires à sa croissance. Je me souviens qu'un certain soir, la -fleur, ou le baiser, comme on voudra l'appeler, s'épanouit sur la -bouche de la jeune femme; elle me le donna, la pauvrette, avec un -tremblement, car nous étions à la porte du jardin. Cet unique baiser, -rapide comme l'occasion, ardent comme l'amour, prologue d'une vie de -délices, de terreurs, de remords, de plaisirs qui se transforment en -douleurs, d'afflictions qui deviennent de l'allégresse, nous unit en -cet instant. Et depuis, ce fut une hypocrisie patiente et systématique, -unique frein d'une passion sans frein, une vie d'agitation, de -désespoirs et de jalousies, qu'une heure compensait plus que largement. -Puis il en venait une autre qui se substituait à celle-là, et alors -les agitations et le reste, la fatigue et la satiété, qui sont la fin -de tout, remontaient à la surface. Tel fut le volume de ce prologue.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LIV._LA_PENDULE">LIV. LA PENDULE</a></h4> - - -<p>Je sortis en emportant le goût de ce baiser. Je ne pus dormir. Je me -jetai sur mon lit, mais bien inutilement. En général, pendant mes -insomnies, le tic-tac de la pendule m'était fort désagréable. Ce -bruit vague et sec m'avisait à chaque instant que j'avais quelques -secondes de moins à vivre. Je me figurais alors un vieux diable, assis -entre deux sacs, celui de la vie et celui de la mort, et retirant les -monnaies de l'un pour les passer dans l'autre, en comptant de la -sorte:</p> - -<p>—Un de moins.</p> - -<p>—Un de moins.</p> - -<p>—Un de moins.</p> - -<p>—Un de moins.</p> - -<p>Chose singulière, quand la pendule s'arrêtait, je la remontais -aussitôt, pour qu'elle ne cessât jamais de battre, et que je pusse -supputer tous les instants perdus. Il y a des inventions qui se -transforment ou se perdent. Les institutions succombent; l'horloge est -définitive.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LV._VIEUX_DIALOGUE_DADAM_ET_DEVE">LV. VIEUX DIALOGUE D'ADAM ET D'ÈVE</a></h4> - - -<p class="actor">BRAZ CUBAS</p> - -<p class="center">. . . . . . . .!</p> - - -<p class="actor">VIRGILIA</p> - -<p class="center">. . . . . . . . . .</p> - - -<p class="actor">BRAZ CUBAS</p> - -<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> - - -<p class="actor">VIRGILIA</p> - -<p class="center">. . . . . . . . . . .!</p> - - -<p class="actor">BRAZ CUBAS</p> - -<p class="center">. . . . . . . . .</p> - - -<p class="actor">VIRGILIA</p> - -<p class="center"> -. . . . . . . . . . . . . . .<br /> -. . . . . ? . . . . . . . . .<br /> -. . . . . . . . . . . . . . .<br /> -</p> - - -<p class="actor">BRAZ CUBAS</p> - -<p class="center">. . . . . . . .</p> - - -<p class="actor">VIRGILIA</p> - -<p class="center">. . . . .</p> - - -<p class="actor">BRAZ CUBAS</p> - -<p class="center"> -. . . . . . . . . . . . . . .<br /> -. . . . . . . . . . . . . . .<br /> -. . . . . . . . . . ! . . . .<br /> -. . . . . . . . . . . . . . .<br /> -. . . . . . ! . . . . . . . .<br /> -. . . . . . . . . . . . . . !<br /> -</p> - - -<p class="actor">VIRGILIA</p> - -<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . !</p> - - -<p class="actor">BRAZ CUBAS</p> - -<p class="center">. . . . . . . . !</p> - - -<p class="actor">VIRGILIA</p> - -<p class="center">. . . . . . . . . . . !</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LVI._LE_MOMENT_OPPORTUN">LVI. LE MOMENT OPPORTUN</a></h4> - - -<p>Mais enfin, qui m'expliquera la raison de ce changement? Un jour, nous -nous rencontrons, nous nous faisons des promesses de mariage, nous les -retirons, nous nous séparons, froidement, sans douleur, parce qu'aucune -passion n'existait en nous. C'est à peine si j'éprouve quelque dépit, -et rien de plus. Les années se passent, je la revois, nous faisons -trois ou quatre tours de valse, voilà que nous nous aimons jusqu'au -délire. Il est vrai que la beauté de Virgilia était parvenue à un -haut degré de perfection, mais, substantiellement, nous étions restés -les mêmes, et quant à moi, je n'étais devenu ni plus élégant ni -plus beau. Qui m'expliquera le motif de ce changement?</p> - -<p>Il ne pouvait résider que dans l'opportunité du moment. Notre -première rencontre n'était pas opportune, parce qu'alors, si nous -n'étions pas verts l'un et l'autre pour l'amour, nous l'étions encore -pour notre amour. Il n'y a d'amour possible sans l'opportunité des -acteurs. Cette explication, je la trouvai moi-même, deux ans après le -baiser, un jour que Virgilia se plaignait d'un quidam ridicule qui -allait chez elle, et lui faisait la cour avec ténacité.</p> - -<p>—Quel importun! disait-elle en faisant une grimace de rage.</p> - -<p>Je tressaillis; et je vis en la regardant que son indignation était -sincère. Il me vint à l'idée que moi-même j'avais peut-être -naguère provoqué cette même grimace, et je compris aussitôt toute -l'importance de mon évolution. D'inopportun j'étais devenu opportun.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LVII._DESTIN">LVII. DESTIN</a></h4> - - -<p>Oui certes, nous nous aimions. Maintenant que toutes les lois sociales -étaient contre nous, nous nous aimions pour de bon. Nous étions liés -l'un à l'autre comme les deux âmes que le poète rencontre dans le -purgatoire:</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;">Di pari como buoi che vanno a giogo.</span></p> - - -<p>Et je dis mal en nous comparant à des bœufs, car nous étions une -autre espèce d'animaux moins lents, plne préoccupation sérieuse. Il riait, d'un rire sombre et -désabusé; ensuite, il me pria de ne raconter à personne ce qui -s'était passé entre nous. Je lui répondis qu'à la rigueur, il ne -s'était rien passé du tout. Deux députés entrèrent, accompagnés -d'un chef politique de district. Lobo Neves les reçut avec une joie qui -au début, était un peu feinte, mais qui devint bientôt tout à fait -naturelle. Au bout d'une demi-heure, personne n'eût dit qu'il n'était -pas le plus fortuné des hommes. Il causait, il faisait des mots, il en -riait, et les autres avec lui.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LVIII._CONFIDENCE">LVIII. CONFIDENCE</a></h4> - - -<p>J'éprouvais d'abord un certain émoi quand je me rencontrais avec Lobo -Neves. Illusion pure! Comme il adorait sa femme, il ne se gênait pas -pour me le dire. Il trouvait que Virgilia était la perfection même, un -tissu de qualités solides et profondes, aimable, élégante, austère, -un vrai modèle. Et sa confiance ne s'arrêta pas là. Elle n'était -qu'entr'ouverte; bientôt il ouvrit la porte toute grande. Un jour, il -me confessa qu'il y avait un ver rongeur dans son existence: il lui -manquait la gloire. Je l'encourageai. Je lui dis de fort agréables -choses, qu'il écouta avec l'onction religieuse de son désir, qui ne -consentait pas à mourir. Alors je compris que son ambition était lasse -de battre de l'aile sans pouvoir prendre largement son vol. Quelques -jours après, il me dit tous ses dégoûts, ses amertumes, ses fureurs -concentrées. Il confessa que la vie politique est faite d'envies, de -dépits, d'intrigues, de perfidies, d'intérêts et de vanités. -Évidemment, il traversait une crise de mélancolie; j'essayai de la -combattre.</p> - -<p>—Je sais ce que je dis, répliqua-t-il avec tristesse. Vous ne pouvez -vous imaginer tout ce que j'ai dû supporter. Je suis entré dans la -politique par goût, par relations de famille, par ambition, et un peu -par vanité. Vous voyez que j'ai réuni en moi tous les motifs qui -poussent un homme dans la vie publique. Mais je ne voyais le théâtre -que du côté des spectateurs; et vraiment le décor était beau et le -spectacle magnifique, la représentation mouvementée et divertissante. -Je signai un engagement; on m'a donné un rôle qui... Mais pourquoi -vous fatiguerais-je de mes plaintes? Abandonnez-moi à tribulations. -J'ai passé des heures et des jours!... Il n'y a ni constance de -sentiments, ni gratitude, il n'y a rien!... rien!... rien!...</p> - -<p>Il se tut, profondément abattu, les regards au ciel, paraissant ne plus -rien entendre que l'écho de ses propres pensées. Après quelques -instants, il se leva et me tendit la main. Vous allez vous moquer de -moi, me dit-il; mais pardonnez-moi ce mouvement d'expansion. J'avais en -tête une préoccupation sérieuse. Il riait, d'un rire sombre et -désabusé; ensuite, il me pria de ne raconter à personne ce qui -s'était passé entre nous. Je lui répondis qu'à la rigueur, il ne -s'était rien passé du tout. Deux députés entrèrent, accompagnés -d'un chef politique de district. Lobo Neves les reçut avec une joie qui -au début, était un peu feinte, mais qui devint bientôt tout à fait -naturelle. Au bout d'une demi-heure, personne n'eût dit qu'il n'était -pas le plus fortuné des hommes. Il causait, il faisait des mots, il en -riait, et les autres avec lui.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LIX._UNE_RENCONTRE">LIX. UNE RENCONTRE</a></h4> - - -<p>La politique doit être un vin énergique, me disais-je en sortant de la -maison de Lobo Neves. Chemin faisant, j'aperçus dans la rue <i>dos -Barbonos</i> un de mes anciens condisciples, alors ministre, et qui -passait dans sa voiture. Nous nous saluâmes affectueusement. La voiture -passa, et je m'en allai, cheminant, cheminant, cheminant...</p> - -<p>—Pourquoi ne serais-je pas ministre?</p> - -<p>Cette idée triomphale,—cette idée à falbalas, comme dirait le -père Bernardes,—cette idée commença une série de voltiges que je -suivis du regard en la trouvant divertissante. Je ne me souvins plus du -découragement de Neves. Je sentis l'attraction de l'abîme. Je ne -pensais qu'à mon ancien camarade, à nos courses à travers les -collines, à nos jeux et à nos gamineries; et en comparant l'homme et -l'enfant, je me demandais pourquoi je n'atteindrais pas où il avait -atteint lui-même. J'entrai dans le jardin public et, là encore, tout -semblait me répéter:</p> - -<p>—Pourquoi donc, Cubas, ne serais-tu pas ministre? Pourquoi ne -serais-tu pas ministre, Cubas?</p> - -<p>En entendant cette voix universelle, j'éprouvais une délicieuse -sensation dans tout mon organisme. J'entrai, j'allai m'asseoir sur un -banc, tout en ruminant cette pensée. C'est Virgilia qui serait -contente! Quelques instants plus tard, je vis s'approcher de moi un -individu qui ne m'était pas inconnu. Je le connaissais, mais d'où?</p> - -<p>Figurez-vous un homme de trente-huit à quarante ans, haut, maigre et -pâle. Ses vêtements, abstraction faite de la forme, paraissaient -revenus de la captivité de Babylone; son chapeau était contemporain de -celui de Gessle. Imaginez maintenant une redingote plus large que ne -comportaient les chairs, ou plus littéralement les os, du nouveau venu. -La couleur noire du vêtement passait au jaune terne. Il n'en restait -que la corde. Trois boutons avaient subsisté sur une rangée de huit. -Les pantalons, de toile grise, étaient fortement marqués aux genoux, -et s'effrangeaient sous la friction d'un talon qui appartenait à un -soulier dépourvu de miséricorde et de cirage. À son cou flottait une -cravate aux pointes bicolores, mais déteintes, et qui s'enroulait -autour d'un col qui datait de huit jours. Je crois bien qu'il portait -aussi un gilet, un gilet de soie obscure, déchiré par espaces et -déboutonné.</p> - -<p>—Je parie que vous ne me reconnaissez pas, Monsieur le Docteur -Cubas? me dit-il.</p> - -<p>—Non, je ne vous remets pas...</p> - -<p>—Je suis Borba, Quincas Borba.</p> - -<p>Je fis un mouvement de recul... Qui me donnera le verbe solennel d'un -Bossuet ou d'un Vieira, pour dire une si complète désolation. C'était -Quincas Borba, le gracieux enfant d'un autre temps, mon ancien -condisciple, si intelligent et de si bonne famille. Quincas Borba! -impossible! cela ne pouvait être. Je ne pouvais arriver à me persuader -que cette misérable figure, cette barbe poivre et sel, que ce truand -vieux avant l'âge, que toute cette ruine constituât le Quincas Borba -que j'avais connu autrefois. Et pourtant, c'était lui. Les yeux -conservaient encore l'expression d'un autre temps; le sourire n'avait -point perdu l'ironie caractéristique. D'ailleurs il supporta -tranquillement mon ébahissement. Au bout de quelques instants, je -détournai les regards. Si son aspect était répugnant, la comparaison -était abasourdissante.</p> - -<p>—Pas besoin de longs commentaires, n'est-ce pas? vous devinez -tout: une vie de misère, de tribulations et de luttes. Vous rappelez-vous -nos réunions où je jouais le rôle de roi? Quelle dégringolade! Me voilà -passé mendiant.</p> - -<p>Haussant les épaules et la main droite, d'un air d'indifférence, il -paraissait résigné aux coups de la fortune, et peut-être même -satisfait. Oui content, et, en tous cas, impassible. Ce n'était ni la -résignation chrétienne, ni l'acceptation philosophique. La misère lui -avait recouvert l'âme de durillons, au point qu'il avait perdu la -sensation de la boue. Il traînait ses haillons comme autrefois la -pourpre: avec je ne sais quelle grâce indolente.</p> - -<p>—Venez me voir, lui dis-je; je tâcherai de vous trouver quelque -chose.</p> - -<p>Un sourire magnifique entr'ouvrit ses lèvres.</p> - -<p>—Vous n'êtes pas le premier qui me promet quelque chose, et sans -doute, vous ne serez pas le dernier qui ne fera rien pour moi. Du reste, -à quoi bon? Est-ce que je demande autre chose que de l'argent? De -l'argent, oui; il faut bien manger, et les gargotes ne font pas crédit. -Les fruitières non plus. Un rien du tout, deux sous de cruzade, il faut -tout payer au comptant, Un enfer, quoi!... Un enfer, mon... j'allais -dire mon ami... Un enfer de tous les diables! Tenez, je n'ai pas encore -déjeuné.</p> - -<p>—Non?</p> - -<p>—Non; je suis sorti de très bonne heure de chez moi. Savez-vous -où je demeure? Sur la troisième marche de l'église de S. Francisco, à -droite, en montant. Pas besoin de frapper à la porte. L'appartement est -on ne peut plus frais. Eh bien! je suis sorti de bonne heure, et je suis -à jeun...</p> - -<p>Je tirai mon porte-monnaie, j'y pris un billet de cinq mil reis,—le -moins propre,—et je le lui donnai. Il le reçut avec un éclair de -contentement. Il éleva le papier au-dessus de sa tête, et l'agita avec -enthousiasme:</p> - -<p>—<i>In hoc signo, vinces!</i> s'écria-t-il.</p> - -<p>Ensuite il baisa le billet, avec des airs de tendresse et une si -bruyante expansion que j'en éprouvai à la fois de la pitié et du -dégoût. Il n'était point sot, et devina la nuance: il devint -sérieux, grotesquement sérieux, et s'excusa de sa gaieté, gaieté -d'un pauvre diable qui depuis nombre d'années ne voyait pas la couleur -d'un billet de cinq mil reis.</p> - -<p>—Il ne tient qu'à vous d'en posséder bien d'autres.</p> - -<p>—Vraiment? fit-il en faisant un saut de mon côté.</p> - -<p>—Vous n'avez qu'à travailler.</p> - -<p>Il fît un geste de dédain, demeura un instant sans parler, puis me -déclara positivement qu'il ne voulait rien faire. J'étais écœuré de -cette abjection si tristement comique, et je me levai pour partir.</p> - -<p>—Vous ne partirez pas sans que je vous enseigne ma philosophie de -misère, me dit-il en se plantant devant moi.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LX._LACCOLADE">LX. L'ACCOLADE</a></h4> - - -<p>Je supposai que le pauvre diable était quelque peu fou, et j'allais -m'éloigner, quand il me prit par le poignet, et contempla pendant -quelques instants le brillant que je portais au doigt. Je sentis courir -sur sa chair un frémissement de désir, un prurit de possession.</p> - -<p>—Superbe! dit-il.</p> - -<p>Ensuite il commença à tourner autour de moi, en m'examinant des pieds -à la tête.</p> - -<p>—Vous vous mettez bien, me dit-il. Des bijoux, du linge fin, -élégant et... Comparez donc vos souliers aux miens. Quel contraste! -Vraiment, vous vous mettez bien. Et les donzelles? Comment sont-elles? -Vous êtes marié?</p> - -<p>—Non...</p> - -<p>—Moi non plus.</p> - -<p>—J'habite rue...</p> - -<p>—Je veux ignorer votre adresse, interrompit-il. Si nous nous -revoyons, donnez-moi de temps à autre un billet de cinq mil reis; mais -permettez que je n'aille pas le demander chez vous. C'est un reste -d'orgueil... Maintenant, adieu; je vois que vous vous impatientez.</p> - -<p>—Adieu.</p> - -<p>—Et merci. Laissez-moi vous remercier de plus près.</p> - -<p>Ce disant, il m'embrassa avec tant d'impétuosité que je ne pus éviter -son étreinte. Nous nous séparâmes finalement, et je m'éloignai -rapidement, triste, écœuré, et la chemise salie par l'accolade. La -partie sympathique de la sensation avait fait place à l'autre. J'aurais -voulu le trouver digne dans sa détresse. Et je comparai de nouveau -l'enfant d'autrefois et l'homme d'aujourd'hui, les espérances passées -et la réalité du présent...</p> - -<p>—Bah! dis-je, allons dîner.</p> - -<p>Je mets la main dans la poche de mon gilet, pour y chercher ma -montre.—Suprême désillusion! Borba me l'avait volée en m'embrassant.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXI._UN_PROJET">LXI. UN PROJET</a></h4> - - -<p>Je dînai tristement. Ce n'était pas la perte de la montre qui me -désolait; c'était le souvenir de l'auteur du vol, et les images -d'autrefois, et le contraste et la conclusion.... Depuis le potage, la -fleur jaune et morbide du chapitre XXV s'ouvrit en moi, et je dînai à -la hâte pour me rendre chez Virgilia. Elle était le présent; je -voulais me réfugier en elle, pour échapper aux impressions du passé, -car la rencontre de Quincas Borba m'avait ramené vers un passé, non -pas réel, mais vers un passé imaginaire, abject, loqueteux, mendiant -et voleur.</p> - -<p>Je sortis, mais il était encore trop tôt. Je les aurais trouvés à -table. L'idée me vint alors de retourner au jardin public pour y -chercher Quincas Borba. La pensée de le régénérer surgit en moi, -forte et impérative. Il était déjà parti. Je m'adressai au garde; il -me répondit qu'en effet «cet individu» apparaissait de temps à -autre.</p> - -<p>—À quelle heure?</p> - -<p>—Il n'a pas d'heure.</p> - -<p>Il n'était donc pas impossible de le rencontrer. Je me promis de -revenir. La nécessité de le régénérer, de le ramener au travail et -an respect de lui-même me remplissait le cœur. Je commençai à sentir -un bien-être, une sublimation, une admiration de moi-même... La nuit -tombait, j'allai retrouver Virgilia.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXII._LOREILLER">LXII. L'OREILLER</a></h4> - - -<p>J'allai retrouver Virgilia. Je ne tardai pas à oublier Quincas Borba. -Virgilia était le traversin de mon esprit: un traversin doux, tiède, -profond, aromatique, couvert d'une taie de fine toile de Bruxelles. Je -m'y reposais habituellement de toutes les sensations tristes ou -douloureuses. Et à bien penser, c'était l'unique raison d'être de -Virgilia; l'unique. En cinq minutes, j'avais complètement oublié -Quincas Borba, en cinq minutes de mutuelle contemplation, les mains dans -les mains. Cinq minutes et un baiser emportèrent Quincas Borba, -scrofule de la vie, loque du passé. Que m'importait son existence? Il -pouvait à volonté attrister les regards des passants, puisque j'avais -deux palmes d'un divin traversin, pour y fermer les yeux et y dormir.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXIII._FUYONS">LXIII. FUYONS</a></h4> - - -<p>Hélas! on ne saurait toujours se reposer et dormir. Trois semaines plus -tard, en arrivant sur les quatre heures chez Virgilia, je la trouvai -triste et abattue. D'abord elle refusa de me dire ce qui la -préoccupait; mais comme j'insistais:</p> - -<p>—Je crois que Damian se doute de quelque chose, me dit-elle. Je -remarque en lui des bizarreries... Je ne sais comment dire... Il est -toujours prévenant, sans doute, mais son regard n'est plus le même. Je -dors mal: cette nuit encore, je me suis réveillée atterrée. Je -rêvais qu'il allait me tuer. Peut-être est-ce une simple illusion; -mais j'imagine qu'il nous soupçonne.</p> - -<p>Je la tranquillisai de mon mieux; ce pouvait être des préoccupations -politiques. Virgilia avoua que c'était possible; mais elle n'en demeura -pas moins excitée et nerveuse. Nous nous trouvions dans le salon, qui -donnait sur le jardin où nous avions échangé notre premier baiser. -Une fenêtre ouverte laissait pénétrer une brise qui secouait -doucement les rideaux, et j'y fixais mes regards sans les voir. À -travers la lorgnette de mon imagination, j'entrevoyais dans le lointain -une maison, une vie qui fussent nôtres, un monde où il n'y aurait ni -Lobo Neves, ni mariage, ni morale, ni aucun lien qui entravât notre -volonté. Cette idée me grisa. Le monde, la morale, le mari, se -trouvant ainsi éliminés, il n'y avait plus qu'à pénétrer dans cette -habitation de délices.</p> - -<p>—Virgilia, lui dis-je, je vais te faire une proposition.</p> - -<p>—Laquelle?</p> - -<p>—M'aimes-tu?</p> - -<p>—Oh! soupira-t-elle, en m'enlaçant de ses bras.</p> - -<p>Et c'était vrai qu'elle m'aimait avec furie. Sa réponse traduisait une -vérité patente. Les bras à mon cou, silencieuse et palpitante, elle -me regardait de ses beaux grands yeux qui donnaient une singulière -impression de lumière humide. Je m'oubliais à les contempler, à -admirer cette bouche fraîche comme le matin et insatiable comme la -mort. La beauté de Virgilia avait pris un caractère de splendeur -qu'elle ne possédait pas avant son mariage. C'était une figure -taillée dans un marbre du Pentélique, d'un modelage très noble, très -large et très pur. Elle était tranquillement belle comme les statues, -mais non apathique ni froide. Bien au contraire, elle avait l'apparence -des natures chaudes, et dans la réalité, l'on pouvait dire qu'elle -résumait l'amour en elle. Elle le résumait surtout en cette occasion -où elle exprimait silencieusement tout ce que peut traduire la pupille -humaine. Mais le temps pressait. Je dénouai le nœud formé par ses -mains, je la pris par les poignets, je lui demandai si elle aurait le -courage...</p> - -<p>—De quoi faire?</p> - -<p>—De fuir. Nous irons où nous pourrons être le plus à notre aise, -dans une maison grande ou petite, à la campagne ou à la ville, ou en -Europe, où il te plaira pourvu qu'on nous laisse tranquilles, que nous -puissions vivre l'un pour l'autre et que te ne coures point de danger. -Oui, fuyons. Tôt ou tard, il peut découvrir quelque chose, et tu -serais perdue... entends-tu, perdue! Ce serait ta mort... et la sienne, -car je le tuerais, sois-en sûre.</p> - -<p>Je me tus. Virgilia, toute pâle, les bras tombant s'assit sur le -canapé. Elle demeura dans cette attitude pendant quelques instants, -vacillante, peut-être, ou atterrée par l'idée de la découverte -possible, et de la mort subséquente. Je m'approchai d'elle, j'insistai, -je fis miroiter les avantages d'une vie à deux, exempte de jalousies, -de terreurs et d'afflictions. Virgilia m'écouta en silence, puis elle -me répondit:</p> - -<p>—Est-il certain que nous lui échapperions? il nous rejoindrait et -me tuerait de la même manière.</p> - -<p>Je lui démontrai le contraire. Le monde est vaste, j'avais le moyen de -vivre où bon me plairait, où je trouverais un air pur et beaucoup de -soleil. Il ne nous rejoindrait pas. Seules, les grandes passions sont -capables de grandes actions, et l'amour qu'il avait pour elle n'était -pas assez puissant pour qu'il lui courût après au bout du monde. -Virgilia fit un geste de stupeur, et presque d'indignation. Et elle -murmura que son mari avait pour elle une grande affection.</p> - -<p>—C'est bien possible, lui répondis-je; c'est bien possible...</p> - -<p>Je m'approchai de la fenêtre, et je commençai à tapoter sur -l'accoudoir. Virgilia m'appela. Je continuai à ruminer mes haines et ma -jalousie, pensant au plaisir avec lequel je tordrais le cou au mari si -je l'avais là sous la main. Et voilà qu'à cet instant même, il -franchit la porte du jardin. Rassure-toi, lectrice déjà défaillante, -je ne marquerai pas cette page d'une tache de sang. Je fis, de loin, un -geste amical au nouveau venu, en lui adressant une parole gracieuse. -Virgilia battit en retraite, pour revenir deux ou trois minutes après.</p> - -<p>—Il y a longtemps que vous êtes ici? me dit-il.</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>Il était entré, l'air sérieux, en promenant, suivant son habitude, -des regards distraits autour de lui. Mais son fils Nhonhô, le futur -avocat du chapitre VI, survint, et la physionomie de Neves s'éclaira -d'une expression joviale. Il le prit dans ses bras, le souleva, -l'embrassa à plusieurs reprises. Je m'éloignai d'eux, car je ne -pouvais souffrir cet enfant. Sur ces entrefaites, Virgilia rentra.</p> - -<p>—Ouf! soupira Lobo Neves, en s'étendant paresseusement sur un -sofa.</p> - -<p>—Fatigué? lui dis-je.</p> - -<p>—Horriblement: j'ai eu des tracas, à la Chambre d'abord, dans la -rue ensuite, et encore un troisième ennui, ajouta-t-il en regardant sa -femme.</p> - -<p>—De quoi s'agit-il? demanda Virgilia.</p> - -<p>—D'une... devine...</p> - -<p>Virgilia s'assit à côté de lui, lui caressa la main, lui refit son -nœud de cravate, et l'interrogea de nouveau.</p> - -<p>—Ce n'est rien moins qu'une loge pour ce soir.</p> - -<p>—Pour entendre la Candiani?</p> - -<p>—Pour entendre la Candiani.</p> - -<p>Virgilia battit des mains, se leva, donna un baiser à son fils, d'un -air d'allégresse puérile, qui seyait mal à son genre de beauté. -Ensuite elle voulut savoir si c'était une loge de côté ou de face, -demanda des conseils à voix basse au sujet de sa toilette, puis -s'enquit de l'opéra qu'on jouerait, et de mille autres choses.</p> - -<p>—Vous dînez avec nous, docteur, me dit Lobo Neves.</p> - -<p>—Il s'est invité lui-même, confirma Virgilia; il dit que vous -avez le meilleur vin de Rio.</p> - -<p>—Il n'en boit pas davantage pour cela.</p> - -<p>Je le démentis au dîner. Je bus plus que de coutume, sans en être -égayé. J'étais un peu nerveux, je le devins davantage. C'était la -première grande colère que je ressentais contre Virgilia. Je ne -regardai pas une seule fois de son côté durant tout le repas. Je -parlai politique, journaux, ministère, j'aurais parlé de théologie, -ma foi! si l'idée m'en était passée par la tête. Lobo Neves -m'écoutait avec une dignité placide et une certaine bienveillance -supérieure. Cela m'irritait encore plus, et me faisait paraître le -dîner encore plus assommant. Je pris congé au sortir de table.</p> - -<p>—À tout à l'heure, n'est-ce pas? me dit Lobo Neves.</p> - -<p>—Peut-être bien.</p> - -<p>Et je partis.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXIV._LA_TRANSACTION">LXIV. LA TRANSACTION</a></h4> - - -<p>Je flânai par les rues, et je rentrai chez moi à neuf heures. Ne -pouvant dormir, je me mis à lire et à écrire. À onze heures, je me -repentis de ne point être allé au théâtre; je consultai ma montre, -je voulus m'habiller et sortir. Mais sûrement j'arriverais trop tard, -et du reste c'était donner une preuve de faiblesse. Évidemment -Virgilia commence à avoir assez de moi, me disais-je. Et cette idée me -trouvait tout à la fois désespéré et impassible, prêt à l'oublier -et à la tuer. Il me sembla la voir inclinée sur le rebord de la loge, -fascinant tous les yeux de ses bras nus, ses magnifiques bras nus qui -étaient miens, son col couleur de lait, ses cheveux en bandeaux suivant -la mode du temps, ses élégants atours et ses diamants moins brillants -que ses yeux... Je la vis et je souffrais que d'autres la vissent aussi. -Ensuite je commençai à la dévêtir, à enlever bijoux et soieries, à -la dépeigner de mes mains hâtives et lascives, et elle était ainsi, -je ne sais si plus belle ou plus simplement naturelle, plus mienne, -uniquement mienne.</p> - -<p>Le jour suivant, je ne pus me contenir. J'allai de bonne heure chez -Virgilia, et la trouvait les yeux rougis de pleurs.</p> - -<p>—Que s'est-il passé? lui demandai-je.</p> - -<p>—Tu ne m'aimes pas: jamais tu n'as eu pour moi le moindre amour. -Hier, tu paraissais me détester. Si au moins je savais de quoi je me suis -rendue coupable. Mais en vérité, je l'ignore. Auras-tu la bonté de -m'en informer?</p> - -<p>—T'informer de quoi? Il ne s'est rien passé.</p> - -<p>—Rien passé!... Tu m'as traitée comme un chien.</p> - -<p>À ces mots, je lui pris les mains, je les baisai tandis que deux larmes -coulaient de ses yeux.</p> - -<p>—C'est fini; c'est passé, lui dis-je.</p> - -<p>Je n'eus pas le courage de discuter; et d'ailleurs, discuter sur quoi? -Était-ce de sa faute si son mari l'aimait? Je lui dis que je n'avais -rien contre elle, que j'étais naturellement jaloux de l'autre, qu'il ne -m'était pas toujours possible de lui faire bon visage; que d'ailleurs -il dissimulait peut-être, et que le meilleur moyen de couper court aux -terreurs et aux dissensions était de mettre à exécution mon idée de -la veille.</p> - -<p>—J'y ai pensé, me dit-elle. Une petite maison, à nous, solitaire, -au fond d'un jardin, dans quelque rue discrète? L'idée est bonne. Mais -est-il nécessaire de fuir?</p> - -<p>Elle dit tout cela d'un ton ingénu et paresseux, et le sourire qui -relevait le coin de sa bouche avait la même expression de candeur. -Alors, m'éloignant un peu, je répondis:</p> - -<p>—C'est toi qui ne m'as jamais aimé.</p> - -<p>—Moi?</p> - -<p>Oui. Tu es une égoïste! Tu préfères me voir souffrir tous les jours. -Tu es une égoïste sans nom.</p> - -<p>Virgilia se mit à pleurer et pour ne point attirer l'attention, elle -enfonçait son mouchoir dans sa bouche et dévorait ses sanglots. Cette -explosion de douleur me déconcerta. Si quelqu'un l'entendait, tout -était perdu. Je m'inclinai vers elle, je lui saisis les mains, je lui -murmurai les noms les plus doux de notre intimité. Je lui fis -comprendre le danger qu'elle courait. La crainte la calma.</p> - -<p>—C'est impossible, me dit-elle au bout de quelques instants. Je -n'abandonnerai pas mon fils. Si je l'emmène, «il» ira me chercher au -bout du monde. Impossible. Tue-moi plutôt, ou laisse-moi mourir... Ah! -mon Dieu! Ah! mon Dieu!</p> - -<p>—Calme-toi; on peut nous entendre.</p> - -<p>—Qu'on entende si l'on veut!...</p> - -<p>Elle était encore trop excitée. Je la priai de me pardonner, de ne -plus se souvenir de ce qui s'était passé. Je lui dis que j'étais fou, -mais que ma folie venait d'elle et ne finirait qu'avec elle. Virgilia -essuya ses yeux et me tendit la main. Quelques minutes plus tard, nous -en revînmes à l'idée de la maison solitaire dans quelque rue -discrète.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXV._A_LAFFUT_ET_AUX_ECOUTES">LXV. À L'AFFÛT ET AUX ÉCOUTES</a></h4> - - -<p>Le bruit d'une voiture qui entrait dans le jardin interrompit notre -conversation. Un esclave annonça la baronne X***. Virgilia me consulta -du regard.</p> - -<p>—Si vous vous sentez mal de tête, il vaut peut-être mieux ne pas -recevoir.</p> - -<p>—Est-elle déjà descendue?</p> - -<p>—Oui, elle est descendue; elle dit qu'elle a besoin de parler à -Madame.</p> - -<p>—Faites entrer.</p> - -<p>La baronne fit son entrée au bout d'un instant. Je ne sais si elle -s'attendait à me voir. Mais il est impossible de montrer plus de -surprise qu'elle ne fit.</p> - -<p>—Quelle excellente rencontre! Qu'êtes-vous donc devenu qu'on ne -vous voit nulle part? Hier je croyais bien vous apercevoir au théâtre. La -Candiani était exquise. Quelle charmeuse! Elle vous plaît? C'est -naturel. Les hommes sont tous les mêmes. Le baron me disait hier dans -notre loge qu'une Italienne vaut cinq Brésiliennes. Quel toupet! et -chez un vieux, ce qui est bien pis. Mais pourquoi donc n'étiez-vous pas -au théâtre?</p> - -<p>—Le mal de tête.</p> - -<p>—Allons donc! une amourette, je parie. Qu'en dites-vous, -Virgilia? Et bien! mon cher, hâtez-vous, car vous devez friser la -quarantaine. Vous n'avez pas encore quarante ans?</p> - -<p>—Je ne puis vous dire exactement. Mais si vous me permettez, je -vais allez consulter mon extrait de naissance.</p> - -<p>—Faites, faites...</p> - -<p>Et, me tendant la main:</p> - -<p>«Jusqu'à quand?... Samedi nous restons chez nous. Le baron me parle -sans cesse de vous...»</p> - -<p>En me retrouvant dans la rue, je me repentis d'être parti. La baronne -était une des personnes qui avaient sur nous les pires soupçons. Bien -qu'elle eût cinquante ans, elle n'en paraissait pas plus de quarante; -et rieuse, fine et élégante, elle conservait des vestiges de son -ancienne beauté. Elle ne parlait pas constamment, mais elle possédait -grand art d'écouter et d'observer. Elle se courbait alors sur sa -chaise, en dégainant son long regard aigu. Autour d'elle, on continuait -à parler, à gesticuler sans défiance; elle regardait, poussant -l'astuce au point de rentrer parfois en elle-même la flamme mobile ou -fixe de ses yeux, en laissant tomber les paupières. Mais alors ses cils -étaient autant de persiennes par où elle continuait de scruter l'âme -et la vie des gens.</p> - -<p>À ce point de vue, elle ressemblait à un parent de Virgilia, nommé -Viegas, vieux rameau courbé sous soixante-dix hivers, tout sec et -jauni, qui souffrait d'un rhumatisme entêté, d'un asthme non moins -rebelle, et d'une lésion du cœur: une vraie réduction d'hôpital. -Mais les yeux demeuraient pleins de vie et de santé. Pendant les -premières semaines, Virgilia ne faisait pas attention à lui. Elle -disait que lorsque Viegas paraissait en observation derrière son regard -fixe, il était tout simplement en train de compter mentalement son -argent. C'était en effet un avare fieffé.</p> - -<p>Il y avait aussi le cousin de Virgilia, le fameux Luiz Dutra, que je -désarmais à force de lui parler de ses vers et de sa prose, et de la -présenter à mes amis. Quand l'un d'eux, qui le connaissait déjà de -nom, se montrait satisfait de lier plus amplement connaissance, Luiz -Dutra exultait. De mon côté, je guérissais mon dépit par -l'espérance de n'être point dénoncé. Il y avait enfin une ou deux -dames, quelques galantines, et des domestiques qui, naturellement, se -vengeaient ainsi de leur condition servile. Tout cela constituait une -véritable forêt d'yeux et d'oreilles, à travers lesquels nous devions -manœuvrer avec la souplesse de serpents.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXVI._LES_JAMBES">LXVI. LES JAMBES</a></h4> - - -<p>Or tandis que je songeais à tous ces gens-là, mes jambes me faisaient -descendre la rue, de telle sorte que, sans y penser, je me trouvai à -porte de l'hôtel Pharoux. C'est là que je dînais d'habitude. Mais -comme je n'avais point marché de propos délibéré, je n'avais aucun -mérite à être arrivé jusque-là. Tout l'honneur en revenait à mes -jambes. Jambes bénies! dire qu'il y a des gens qui vous traitent avec -dédain ou indifférence. Moi-même jusqu'alors, je vous avais tenues en -médiocre estime, me fâchant contre vous lorsque vous vous fatiguiez, -lorsque vous refusiez d'aller au delà de certaines limites et que vous -me laissiez en proie à l'inutile désir d'avancer, dans la ridicule -position d'une poule dont on a lié les pattes.</p> - -<p>Mais cette aventure fut pour moi un rayon du ciel... Oui, jambes amies, -tout en laissant mon cerveau occupé de Virgilia, vous vous étiez dit -l'une à l'autre: «Voici l'heure de dîner, il faut qu'il mange, -emmenons-le au quai Pharoux. Une partie de sa conscience reste occupée -de la dame; chargeons-nous du reste, pour qu'il aille bien droit, sans -heurter les piétons ni les voitures, et qu'après avoir salué les gens -connus au passage, il arrive sain et sauf à l'hôtel.» Et vous avez -rempli votre programme, jambes aimables, ce qui m'oblige à vous -immortaliser dans ces pages.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXVII._LA_PETITE_MAISON">LXVII. LA PETITE MAISON</a></h4> - - -<p>Je dînai; après quoi, je rentrai chez moi. Je trouvai une boîte de -cigares que m'envoyait Lobo Neves, et qui était entourée de papier de -soie et ornée de faveurs roses. Je compris, j'ouvris le paquet, et y -trouvai ce billet:</p> - - -<p><span style="margin-left: 10%;">Mon cher B...</span></p> - -<p>On nous soupçonne; tout est perdu; oublie-moi pour toujours. Nous ne -nous verrons plus. Adieu. Oublie la malheureuse.</p> - -<p><span style="margin-left: 70%;">V...a.</span></p> - - -<p>Quel choc! Nonobstant sa défense, dès que la nuit fut venue, je courus -chez Virgilia. Il était temps. Elle se repentait de sa précipitation. -Dans l'embrasure d'une fenêtre, elle me raconta sa conversation avec la -baronne. Celle-ci lui avait franchement répété les commentaires qu'on -avait faits, la veille, en ne me voyant pas dans la loge de Lobo Neves. -On glosait sur mon intimité dans la maison; en somme, nous étions -l'objet des soupçons d'un chacun. Elle termina en me disant qu'elle ne -savait vraiment à quel parti s'arrêter.</p> - -<p>—Le meilleur est de fuir.</p> - -<p>—Ça, jamais! dit-elle en secouant la tête.</p> - -<p>Je vis qu'il était impossible de séparer deux choses qui étaient -étroitement liées dans son esprit: notre amour, et l'idée de la -considération publique. Virgilia était capable des plus grands -sacrifices pour conserver ces deux avantages, et elle en perdait un en -fuyant. Je ressentis en ce moment une impression qui ressemblait à du -dépit; mais les émotions des deux derniers jours avaient émoussé ma -sensibilité et le dépit disparut presque aussitôt.</p> - -<p>—C'est bon, dis-je, va pour la petite maison!</p> - -<p>Effectivement en deux jours, je trouvai notre affaire, dans un recoin -de <i>la Gamboa.</i> Un bijou! La maisonnette était toute neuve, -fraîchement crépie, ayant quatre fenêtres sur le devant, et deux sur les -côtés. Les persiennes étaient couleur brique; des plantes grimpantes -s'agriffaient aux quatre angles, le jardin s'étendait devant moi. -Mystère et solitude: un bijou!</p> - -<p>Il fut résolu que la garde en serait confiée à une ancienne -couturière de Virgilia, qui avait habité chez elle, et était -demeurée familière de la maison. Virgilia exerçait sur elle une sorte -de fascination. On lui dirait ce que l'on voudrait, et elle accepterait -le reste de confiance.</p> - -<p>C'était pour moi une phase nouvelle de notre amour, avec l'apparence de -la possession exclusive, capable de calmer les scrupules dans la -conversation d'un certain décorum. J'en avais assez des rideaux, des -chaises, du canapé, de tous les meubles du prochain, qui me -reprochaient sans cesse notre duplicité. Je pouvais désormais éviter -les dîners trop fréquents, le thé quotidien, et la présence de -l'enfant qui était mon complice et mon ennemi. La maison m'épargnait -tout cela. Le monde vulgaire finirait sur le seuil. Au delà s'ouvrait -l'infini, l'éternité d'un monde supérieur, exceptionnel, nôtre, -seulement nôtre, au-dessus des institutions, des lois, inaccessible aux -baronnes, et aux curieux de toute sorte: un seul monde, un seul couple, -une seule vie, une seule volonté, une seule affection, l'unité morale -de tout par l'exclusion des contraires.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXVIII._LE_FOUET">LXVIII. LE FOUET</a></h4> - - -<p>Telles étaient les réflexions que je me faisais, en suivant mon -chemin, après avoir visité et arrêté la maison, quand je tombai sur -un groupe en contemplation devant un nègre qui en fouettait un autre -sur la place publique. La victime n'essayait même pas de fuir. Elle -gémissait seulement, en prononçant ces seules paroles: «Non! pardon! -maître, pardon!» Mais l'autre ne se laissait pas attendrir, et à -chaque supplication, il répondait par un nouveau coup de fouet.</p> - -<p>—Attrape! animal! encore une dose de pardon, soulard.</p> - -<p>—Maître! gémissait l'autre.</p> - -<p>—Te tairas-tu? disait le foueteur.</p> - -<p>Je m'arrêtai par curiosité... Juste ciel! que vis-je? C'était -Prudencio, mon petit valet Prudencio, affranchi quelques années -auparavant par mon père, et qui exerçait en ce moment son autorité et -sa fureur. Je lui demandai si le nègre qu'il battait était son -esclave.</p> - -<p>—Oui, Monsieur.</p> - -<p>—Que t'a-t-il donc fait?</p> - -<p>—C'est un fainéant et un ivrogne. Je lui avais confié la boutique, -tout à l'heure, pendant que j'allais en ville; et il atout abandonné -pour aller boire chez le mastroquet.</p> - -<p>—Allons! pardonne-lui, dis-je.</p> - -<p>—Comment donc, maître! Vos désirs sont des ordres. Rentre à la -maison, ivrogne.</p> - -<p>Je sortis du groupe, où l'on me regardait avec stupéfaction tout en -faisant des conjectures. Je poursuivis mon chemin en déroulant une -infinité de réflexions, dont je regrette d'avoir perdu le souvenir. -C'eût été matière à un chapitre intéressant et probablement assez -gai, comme je les aime: c'est même un faible chez moi. À première -vue, l'épisode était ignorable. Mais en l'approfondissant, en y -mettant le bistouri, j'y trouvai un côté comique, fin et même -profond. C'était un moyen pour Prudencio de se libérer des coups qu'il -avait lui-même reçus, Il les transmettait tout simplement. Enfant, je -montais à cheval sur son dos, je mettais un mors dans sa bouche, je le -rossais sans la moindre pitié. Il gémissait et peinait. Maintenant -qu'il était libre, qu'il disposait de ses bras et de ses jambes, qu'il -pouvait, à son gré, travailler, se reposer, dormir, délivré des -menottes de son ancienne condition, maintenant, il prenait sa revanche. -Il avait acheté un esclave à son tour, et lui payait avec usure les -sommes qu'il avait reçues de moi. Voyez donc les subtilités de ce -maraud.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXIX._UN_GRAIN_DE_FOLIE">LXIX. UN GRAIN DE FOLIE</a></h4> - - -<p>Cette histoire me fait penser à un fou qui s'appelait Romualdo et qui -disait être Tamerlan. C'était son unique manie, dont l'origine était -singulière.</p> - -<p>—Je suis, disait-il, l'illustre Tamerlan. Naguère, je n'étais que -Romualdo; mais étant tombé malade, j'ai pris tant de tartre<a name="FNanchor_3_1" id="FNanchor_3_1"></a><a href="#Footnote_3_1" class="fnanchor">[3]</a>, tant -de tartre, tant de tartre que je suis devenu Tartare, et même roi des -Tartares. Le tartre a la propriété de naturaliser les gens.</p> - -<p>Le pauvre Romualdo! on riait de ses réponses, mais je suppose que le -lecteur n'en rira pas plus que moi. Je n'y trouve aucun sel. C'était -drôle de l'entendre. Mais quand on lit son histoire, contée, comme -cela, à propos de coups de fouet reçus et transmis, on doit penser -qu'il vaut mieux retourner dans la petite maison de la rue de la Gamboa. -Laissons là Romualdo et Prudencio.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXX._DONA_PLACIDA">LXX. DONA PLACIDA</a></h4> - - -<p>Nous revoici dans la petite maison. Aujourd'hui, lecteur curieux, tu -serais fort empêché d'y entrer. Quand elle eut vieilli, noirci; quand -ses ais se trouvèrent pourris, le propriétaire la jeta bas pour en -construire une autre trois fois plus grande, et pourtant bien -inférieure à la première. Le monde était petit pour Alexandre; le -creux d'une tuile sur un toit semble sans borne aux hirondelles. -Considère maintenant la neutralité de ce globe qui nous emporte à -travers l'espace comme un radeau de naufragés qui les jettera -peut-être à la côte. Deux époux vertueux dorment aujourd'hui sur -l'espace occupé hier par un ménage irrégulier. Un prêtre y dormira -demain, puis un assassin, puis un forgeron, puis un poète, et tous -béniront ce coin de terre qui leur fournit quelques illusions.</p> - -<p>Virgilia meubla notre nid, et disposa tout suivant son instinct -esthétique de femme élégante. J'y portai quelques livres, et il -demeura sous la garde de Dona Placida, maîtresse supposée, et jusqu'à -un certain point très réelle, de céans.</p> - -<p>Il lui en coûta d'accepter la maison. Elle avait flairé l'intention, -et elle répugnait à son rôle. Mais, enfin, elle céda. Je crois bien -que tout d'abord elle en versa des larmes; elle se faisait horreur. Il -est certain, tout au moins, que pendant les deux premiers mois, elle -n'osa pas me regarder en face. Elle me parlait les yeux baissés, -sérieuse et renfrognée, ou avec un air de tristesse. Je voulais gagner -ses bonnes grâces et sa confiance, et ne me montrais pas offensé de -ses réluctances. Quand je fus parvenu à mes fins, j'imaginai une -histoire pathétique de mes amours avec Virgilia, une sympathie mutuelle -antérieure au mariage, la résistance du père, la dureté du mari, et -d'autres passages de roman. Dona Placida n'en récusa pas une seule -page. Elle accepta le tout par nécessité de conscience. Au bout de six -mois, on eût cru, en nous voyant tous trois, que Dona Placida était ma -belle-mère.</p> - -<p>Je ne fus pas ingrat: je lui constituai un petit capital de -cinq <i>contos</i>,—les cinq <i>contos</i> trouvés sur la plage de -Botafogo.—J'assurai ainsi le pain de sa vieillesse. Elle me -remercia, les larmes aux yeux, et depuis, tous les soirs, elle pria pour -moi devant une image de la Vierge qui se trouvait dans sa chambre,—et -cette donation mit fin à ses remords.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXI._CRITIQUE_DE_CE_LIVRE">LXXI. CRITIQUE DE CE LIVRE</a></h4> - - -<p>Je commence à me repentir d'avoir commencé ce volume. Ce n'est pas que -je me fatigue: au contraire; je me distrais un peu de l'éternité en -envoyant quelques maigres chapitres dans le monde des vivants. Mais -c'est une œuvre triste, qui sent le sépulcre. C'est un grave défaut; -mais le pire de tous, ô lecteur, c'est ta hâte de vieillir alors que -ma narration, au lieu de galoper, va d'un pas lent. Tu aimes les récits -coulants, le style ordonné, tandis que le mien va comme les ivrognes, -de droite et de gauche, ainsi qu'ils font, titubant, s'arrêtant, -grognant, criant, riant, menaçant, glissant et tombant.</p> - -<p>Car ils tombent.—Et vous aussi, pauvres feuilles de cyprès, vous -tomberez tout comme les feuilles des arbres allègres. Et si j'avais -encore des yeux, je verserais sur vous un pleur. Mais voilà les -avantages de la mort: si l'on n'a plus de bouche pour rire, on n'a pas -non plus d'yeux pour pleurer... Oui, vous tomberez, hélas!</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXII._LE_BIBLIOMANE">LXXII. LE BIBLIOMANE</a></h4> - - -<p>Il est bien possible que je supprime le chapitre précédent. Entre -autres motifs, il s'y trouve, dans les dernières lignes, une phrase qui -ressemble pas mal à une balourdise, et je ne veux pas prêter à la -critique des générations futures.</p> - -<p>Pensez donc: d'ici à soixante-dix ans, un individu maigre, poivre et -sel, n'aimant rien que les livres, s'incline sur la page précédente -pour y chercher ce qu'il peut bien y avoir d'absurde. Il lit, il relit, -il relit encore, mot par mot, syllabe par syllabe, les examinant -extérieurement et intérieurement, sur toutes les faces, à -contre-jour; il les époussète, les frotte sur son genou, les lave à -grande eau, et n'arrive point à trouver la sottise.</p> - -<p>C'est un bibliomane. Il ignore l'auteur; ce nom de Braz Cubas, il l'a -en vain cherché dans les dictionnaires biographiques. Il a trouvé le -volume, par hasard, sur l'étagère d'un bouquiniste, et l'a eu pour -deux cents reis. Après mille et mille recherches, il s'est convaincu -qu'il s'agit d'un exemplaire unique... Unique! Ô vous qui non seulement -aimez les livres, mais encore avez la passion du collectionneur, vous -connaissez bien la valeur de ce mot, et vous devinez par conséquent la -joie de notre bibliophile. Il eût refusé la couronne des Indes, la -papauté, tous les musées d'Italie et de Hollande si on lui eût offert -de les échanger contre cet unique exemplaire. D'ailleurs, si au lieu de -mes Mémoires, c'eût été un almanach, il aurait agi de la même -manière, pourvu que l'exemplaire fût unique.</p> - -<p>Pourtant il y a une absurdité. Notre homme demeure penché sur la page, -une loupe collée à l'œil droit, tout à l'idée de trouver l'erreur. -Il s'est promis d'écrire un mémoire succinct, où il relaterait, avec -la découverte du livre, celle qu'il cherche en ce moment. Il ne -découvre rien, et se contente de son acquisition. Il ferme le livre, le -regarde, s'approche de la fenêtre, et le montre au soleil. À ce -moment, un Cromwell ou un César passe au-dessous de lui, à la -conquête du pouvoir. Il tourne le dos, ferme la fenêtre, se jette sur -un hamac, et feuillette le livre, lentement, avec amour, à petites -gorgées... Un exemplaire unique!</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXIII._LE_GOUTER">LXXIII. LE GOÛTER</a></h4> - - -<p>Les lignes saugrenues dont j'ai parlé m'ont gâté un autre chapitre. -Comme je ferais mieux de dire les choses d'une bonne fois, en -m'abstenant de tourner autour du pot. J'ai déjà comparé mon style à -la marche des ivrognes. Si cette comparaison vous choque, je me servirai -d'une autre, tirée de ces agréables lunchs que nous faisions avec -Virgilia dans notre petite maisonnette de <i>la Gamboa.</i> Du vin, des -fruits, des compotes: tel était le menu. Nous mangions, c'est vrai, -mais nous entrecoupions le repas de douces paroles, d'œillades, -d'enfantillages, d'une infinité de ces apartés de cœur qui -constituent le vrai langage ininterrompu de l'amour. Parfois un léger -dépit pimentait la situation, sucrée jusqu'à la fadeur. Virgilia se -réfugiait alors sur un canapé, ou allait entendre les mièvreries de -Dona Placida. Cinq ou dix minutes après, nous reprenions la causerie -comme je reprends ma narration, pour l'interrompre une autre fois. Ce -n'était pas de notre part horreur à la méthode. Nous l'invitions -même dans la personne de Dona Placida. Mais jamais elle ne voulait -s'asseoir à notre table.</p> - -<p>—Je finirai par croire que vous ne m'aimez pas, lui dit un jour -Virgilia.</p> - -<p>—Grand Dieu! s'écria la bonne dame en levant les mains au ciel; -mais si je ne vous aimais pas, Yaya<a name="FNanchor_4_1" id="FNanchor_4_1"></a><a href="#Footnote_4_1" class="fnanchor">[4]</a>! qui donc aimerais-je au monde.</p> - -<p>Et lui prenant la main, elle la regarda si fixement que les larmes ne -tardèrent point à paraître. Virgilia lui fit force caresses, et je -mis une monnaie d'argent dans la poche de cette excellente Placida.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXIV._HISTOIRE_DE_DONA_PLACIDA">LXXIV. HISTOIRE DE DONA PLACIDA</a></h4> - - -<p>Je n'eus pas à me repentir de ma générosité. La petite monnaie me -valut une confidence de Dona Placida, et partant un chapitre de plus -pour ces Mémoires. Quelques jours plus tard, je me trouvai seul avec -elle, et elle en profita pour me conter son histoire.</p> - -<p>Elle était fille naturelle d'un sacristain de l'archevêché, et d'une -femme qui faisait des pâtisseries à domicile pour les vendre en ville. -Elle avait dix ans quand son père mourut. À cet âge, elle râpait les -noix de coco et vaquai déjà aux travaux de pâtisserie compatibles -avec son âge. Lorsqu'elle eut quinze ou seize ans on la maria à un -tailleur, qui mourut peu après phtisique, en lui laissant une fille. La -jeune veuve se trouva avoir sur les bras une enfant de deux ans, et une -vieille maman fatiguée de travailler. Pour faire vivre trois personnes, -elle faisait des pâtisseries, cousait jour et nuit pour trois ou quatre -maisons de confection, et donnait des leçons à quelques enfants du -voisinage qui la payaient à raison de dix tostons par mois. Les années -s'écoulèrent ainsi, non la beauté, par le simple motif qu'elle -n'avait jamais été jolie. Pourtant des amoureux se présentèrent; -elle résista à leurs séductions.</p> - -<p>—Si j'avais pu rencontrer un autre mari, me disait-elle, sûrement -je me serais remariée; mais personne ne voulait m'épouser.</p> - -<p>Un des prétendants fut agréé par elle; quand elle se convainquit -qu'il n'était pas plus délicat que les autres, Dona Placida -l'éconduisit, quitte à pleurer beaucoup ensuite. Elle continua comme -par le passé à coudre et à écumer des chaudrons. Sa mère avait -l'acrimonie des années, de la misère et de son propre tempérament. -Elle engageait sa fille à accepter les maris de passage qui la -sollicitaient et elle s'écriait:</p> - -<p>—Tu as la prétention d'être meilleure que moi. Je ne sais d'où te -vient ce scrupule de personne riche. Ma chère, on a la vie qu'on peut, -et l'on ne se nourrit pas de l'air du temps. Voyez-vous ça! un brave -garçon comme l'épicier Polycarpe, le pauvre... Il te faut quelque -marquis, n'est-ce pas?</p> - -<p>Dona Placida me jura qu'elle ne visait pas si haut. Question de -caractère: elle voulait être mariée. Elle savait fort bien que sa -mère n'avait pas fait tant de façons, et elle connaissait plusieurs -femmes qui vivaient avec un seul homme d'une façon irréprochable; mais -elle voulait être mariée. Et ce qu'elle exigeait pour elle, elle -l'exigeait aussi pour sa fille. Elle travaillait sans répit, se -brûlait les doigts aux casseroles, les yeux à la lampe, pour vivre -sans faiblir. Elle maigrit; elle tomba malade; elle perdit sa mère qui -fut enterrée par la générosité publique, et elle continua de -travailler. Sa fille atteignit l'âge de quatorze ans; elle était de -constitution faible, et passait son temps à se laisser faire la cour -par les fainéants du voisinage. Dona Placida l'entourait de sa -surveillance, et l'emmenait avec elle quand elle allait porter son -ouvrage dans les magasins, dont le personnel clignait de l'œil en -pensant qu'elle lui cherchait un mari ou autre chose. On lui faisait des -compliments de plus ou moins bon goût. Elle reçut même des -propositions.</p> - -<p>Elle s'interrompit un instant et continua:</p> - -<p>—Ma fille s'est enfuie avec un individu dont je veux ignorer -jusqu'au nom. Elle me laissa seule, et si triste que je pensai mourir. Je -n'avais plus personne au monde; je n'étais plus jeune et ma santé s'était -affaiblie. Ce fut à cette époque que je connus la famille de Yaya. Ces -bonnes gens me donnèrent du travail, et je finis par habiter chez eux. -J'y restai plusieurs mois, un an, plus d'un an même, à coudre pour -eux. Je sortis de là après le mariage de Yaya. Depuis j'ai vécu comme -il a plu au ciel. Voyez mes doigts, voyez mes mains... Et elle me -montrait ses mains rugueuses et la pointe des doigts tout piqués au -contact des aiguilles.</p> - -<p>—Ces cicatrices-là, Dieu sait comment elles se forment. -Heureusement que Yaya m'a protégée, et vous aussi, Docteur... J'avais bien -peur de finir au coin de quelque rue, à demander l'aumône...</p> - -<p>En prononçant cette dernière phrase, elle eut un frisson. Ensuite elle -se reprit et dut se demander s'il était habile de sa part de faire une -semblable confidence à l'amant d'une femme mariée. Elle rit d'un air -gêné, se traita de sotte s'accusa de «faire des façons» comme -disait sa mère, et enfin, lassée de mon silence, elle sortit, me -laissant en contemplation devant la pointe de mes bottines.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXV._REFLEXIONS">LXXV. RÉFLEXIONS</a></h4> - - -<p>Si quelqu'un de mes lecteurs a sauté le chapitre précédent, je -l'avise qu'il est nécessaire d'en prendre connaissance pour comprendre -les réflexions que je fis dès que Dona Placida fut sortie de la salle.</p> - -<p>—Ainsi, me dis-je, le sacristain de la cathédrale vit un jour, -tandis qu'il servait la messe, entrer une dame qui devait être sa -collaboratrice dans l'œuvre de procréation de Dona Placida. Il la -revit pendant des semaines, l'aima, et tout en allumant les candélabres -aux jours de fête, il lui faisait sans doute du pied sous les chaises. -Il lui plut et il s'unirent. De cet échange de banale luxure naquit -Dona Placida. Il est à supposer qu'elle ne parlait pas en venant au -monde; sinon, elle eût pu dire aux amateurs de ses jours: «Me voici: -pourquoi m'avez-vous fait venir?» Et le sacristain et la <i>sacristaine</i> -de lui répondre: «Nous t'avons fait venir pour que tu te brûles les -doigts aux chaudrons, les yeux à la couture, que tu manges mal ou pas -du tout, que tu ailles à l'aventure, malade un jour, bien portante le -lendemain, puis de nouveau malade et de nouveau guérie, triste ou -désespérée, puis résignée à ton sort, mais toujours les mains au -chaudron et les doigts à la couture, jusqu'au moment où tu finiras -dans la boue ou sur un lit d'hôpital. Voilà pourquoi nous t'avons fait -venir dans un moment de sympathie.»</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXVI._LE_FUMIER">LXXVI. LE FUMIER</a></h4> - - -<p>Brusquement, ma conscience hésita. Elle m'accusa d'avoir fait capituler -l'honnêteté de Dona Placida, de l'avoir ravalée à un rôle suspect, -après une longue vie de travail et de privations. Le métier -d'entremetteuse ne vaut pas mieux que celui de concubine, et c'est à -force d'argent et de compromis que j'avais obtenu d'elle ses services. -Pendant une dizaine de minutes je ne sus que répondre aux arguments de -ma conscience qui m'objectait encore d'avoir mis à profit la -nécessité, la gratitude, et la fascination que Virgilia exerçait sur -l'ex-couturière. Elle me remémora la résistance de Dona Placida -pendant les premiers jours, ses grimaces, ses réticences, ses regards -baissés, et ma constance à supporter tout cela pour arriver à la -vaincre. Et elle me censura de nouveau avec une vive et nerveuse -irritation.</p> - -<p>J'avouai qu'il en était ainsi, mais j'alléguai que la vieillesse de -Dona Placida était dorénavant à l'abri de la mendicité, ce qui -faisait compensation. N'étaient mes amours, et probablement Dona -Placida était vouée à la triste fin de tant d'autres créatures -humaines. D'où l'on peut conclure que le vice est souvent le fumier de -la vertu. Cela n'empêche que la vertu ne soit une fleur saine et -parfumée. La conscience fut de mon avis, et j'allai ouvrir la porte à -Virgilia.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXVII._ENTREVUE">LXXVII. ENTREVUE</a></h4> - - -<p>Virgilia entra souriante et tranquille. Le temps avait emporté ses -craintes. Quel charme j'éprouvais, pendant les premiers jours, à la -voir survenir toute tremblante et honteuse! Elle arrivait en voiture, le -visage couvert d'un voile, enveloppée d'une espèce de manteau qui -dissimulait les ondulations de sa taille. La première fois, elle se -jeta sur le canapé, rougissante, palpitante, les regards à terre. Et -franchement! jamais elle ne me parut si belle; peut-être parce que je -me sentais plus flatté dans mon amour-propre.</p> - -<p>Maintenant, comme je viens de le dire, c'en était fait de ses craintes -et de ses tourments. Nos entrevues en arrivaient à la période -chronométrique. L'intensité de l'amour était la même; seulement, la -flamme n'était plus agitée comme les premiers jours. C'était -maintenant un faisceau de rayons tranquilles et constants, quelque chose -comme un mariage.</p> - -<p>—Je suis très fâché contre toi, me dit-elle en s'asseyant.</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Parce que nous t'avons attendu hier. Tu m'avais promis la -visite, et Damian m'a demandé plusieurs fois si tu ne viendrais pas au -moins prendre le thé. Pourquoi n'es-tu pas venu?</p> - -<p>J'avais en effet manqué à ma parole, mais la faute en était toute à -Virgilia. Questions de jalousie. Cette femme splendide connaissait sa -beauté, aimait à s'entendre louer discrètement ou à haute voix. -L'avant-veille, chez la baronne, elle avait dansé deux fois avec le -même galantin, après avoir écouté ses fadaises dans l'angle d'une -croisée. Elle était si infatuée, si enflée, si satisfaite -d'elle-même... Quand elle vit entre mes sourcils la ride interrogative -et menaçante, elle n'en eut pas le moindre émoi; elle ne devint pas -subitement sérieuse. Elle envoya tout simplement promener le muscadin -et ses galanteries. Puis elle vint à moi, me prit le bras, m'emmena -dans une autre salle, et se plaignit d'être fatiguée et d'un tas -d'autres choses, de l'air puéril qu'elle prenait en certaines -occasions; et je l'écoutai sans presque lui répondre.</p> - -<p>Il m'en coûtait de répondre à sa question, mais enfin je lui drtante le -lendemain, puis de nouveau malade et de nouveau guérie, triste ou -désespérée, puis résignée à ton sort, mais toujours les mains au -chaudron et les doigts à la couture, jusqu'au moment où tu finiras -dans la boue ou sur un lit d'hôpital. Voilà pourquoi nous t'avons fait -venir dans un moment de sympathie.»</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXVIII._LA_PRESIDENCE">LXXVIII. LA PRÉSIDENCE</a></h4> - - -<p>Quelques mois se passèrent, et un certain jour Lobo Neves entra en -disant que peut-être il irait prendre le gouvernement d'une province. -Je considérai Virgilia qui pâlit. Il s'aperçut de son émotion et lui -dit:</p> - -<p>—Cette perspective ne paraît pas te sourire, Virgilia.</p> - -<p>Elle secoua négativement la tête.</p> - -<p>—Pas précisément, dit-elle.</p> - -<p>Ils en restèrent là; mais le même soir, Lobo Neves reparla du projet -avec un peu plus d'insistance que dans l'après-midi. Deux jours après, -il déclara à sa femme que c'était chose faite. Virgilia ne put -dissimuler son ennui. Il alléguait les nécessités politiques.</p> - -<p>—Je ne saurais refuser ce que l'on me demande. Il y va de notre -avenir, de ton blason, mon amour, car j'ai juré que tu seras marquise, et -tu n'es même pas baronne. Tu diras que je suis ambitieux; et je le suis en -effet. Mais il ne faut pas couper les ailes à mon ambition.</p> - -<p>Virgilia ne savait que faire. Le lendemain, je la trouvai qui -m'attendait toute triste dans notre petite maison de la Gamboa. Elle -avait tout dit à Dona Placida, et celle-ci cherchait à la consoler -comme elle pouvait. Je n'étais pas moins abattu.</p> - -<p>—Tu nous accompagneras, me dit Virgilia.</p> - -<p>—Es-tu folle? tu n'y penses pas!</p> - -<p>—Mais alors...</p> - -<p>—Il faut renverser ce projet.</p> - -<p>—Impossible.</p> - -<p>—Il a déjà accepté?</p> - -<p>—Il paraîtrait.</p> - -<p>Je me levai, je lançai mon chapeau sur une chaise, et je commençai à -marcher de long en targe, sans rien trouver. J'avais beau m'efforcer, -aucune solution ne se présentait à mon esprit. Enfin je m'approchai de -Virgilia, qui était assise, et je lui pris la main. Dona Placida s'en -alla à la fenêtre.</p> - -<p>—Toute ma destinée est dans cette petite main, lui dis-je. Tu en -es responsable. Agis comme tu jugeras devoir le faire.</p> - -<p>Virgilia fit un geste de désespoir. J'allai m'accouder à une console -en face d'elle, et nous nous tûmes pendant quelques instants. On -n'entendait que l'aboiement d'un chien, et je crois aussi la rumeur de -l'eau qui venait mourir sur la plage. Comme elle continuait à se taire, -je la regardai. Elle tenait les yeux baissés, fixes, amortis, et ses -mains étaient croisées sur ses genoux, dans une attitude de suprême -angoisse. Dans toute autre occasion, je me serais jeté à ses pieds, -pour lui prodiguer mes raisonnements et ma tendresse. Mais cette fois, -il fallait la résoudre à l'effort, au sacrifice, à la responsabilité -de notre vie commune, et par conséquent l'abandonner à elle-même. -C'est ce que je fis.</p> - -<p>—Je le répète, dis-je, notre bonheur est entre tes mains.</p> - -<p>Virgilia voulut me retenir, mais j'avais déjà franchi la porte. -J'entendis encore un bruit de sanglots, et j'avoue que je fus sur le -point de revenir, pour essuyer ses larmes sous mes baisers. Mais je me -dominai, et je partis.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXIX._MOYEN_TERME">LXXIX. MOYEN TERME</a></h4> - - -<p>Je n'en finirais pas si je voulais conter tout au long ce que je -souffris pendant les premières heures. J'oscillais entre des impulsions -diverses. La pitié me poussait à aller trouver Virgilia, et un autre -sentiment, l'égoïsme, peut-être, m'ordonnait de rester. Ces deux -forces avaient, je crois, la même intensité; elles m'investissaient en -même temps et se faisaient équilibre, avec une égale ardeur, et -aucune ne cédait définitivement. Parfois, je sentais une pointe de -remords. Il me semblait que j'abusais de la faiblesse d'une femme -aimante et coupable, sans rien risquer de moi-même. Mais quand je me -sentais prêt à capituler, l'amour revenait avec ses conseils -égoïstes, et je demeurais irrésolu et inquiet, désireux de la voir, -et craignant que sa vue ne me poussât à partager avec elle la -responsabilité de la solution.</p> - -<p>Je trouvai enfin un moyen terme entre l'égoïsme et la pitié. J'irais -la voir chez elle, rien que chez elle, sans qu'il me soit possible de -lui parler, et dans l'attente de l'effet de mon intimation. De la sorte, -je jugeais pouvoir concilier les deux forces. Mais en écrivant ces -lignes, je vois bien que cette compromission était une farce, et que la -pitié était encore une forme de l'égoïsme, et que ma résolution -d'aller consoler Virgilia n'était, au fond, qu'une suggestion de ma -propre souffrance.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXX._LE_SECRETAIRE">LXXX. LE SECRÉTAIRE</a></h4> - - -<p>Le jour suivant, dans la soirée, j'allai effectivement chez Lobo Neves. -Je le trouvai en gaîté et Virgilia, la mine sombre. Je jurerais -qu'elle se sentit consolée quand nos regards se croisèrent, brillants -de curiosité et humides de tendresse. Lobo Neves me conta les plans -qu'il avait formés pour sa présidence, m'exposa les difficultés -locales, ses espérances et ses résolutions. Il était si content, si -rempli d'espérances. Virgilia feignit de lire un livre, auprès la -table, mais par-dessus la page, elle me regardait de temps à autre, -interrogative et anxieuse.</p> - -<p>—Le plus triste, me dit tout à coup Lobo Neves, c'est que je n'ai -pas encore trouvé de secrétaire.</p> - -<p>—Non?</p> - -<p>—Non; et il m'est venu une idée.</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>—Une idée... Que diriez-vous d'une promenade dans le Nord?</p> - -<p>Je ne sais trop ce que je lui répondis.</p> - -<p>—Vous êtes riche, continua-t-il. Vous n'avez point besoin d'un -maigre salaire. Mais vous me feriez plaisir en m'accompagnant comme -secrétaire.</p> - -<p>Mon esprit fit un saut en arrière, comme s'il eût découvert un -serpent devant lui. Je regardai Lobo Neves, fixement, impérieusement, -cherchant à découvrir en lui quelque pensée occulte... Mais non: son -regard venait droit et franc, la tranquillité de son visage n'avait -rien de forcé; elle était assaisonnée d'allégresse. Je respirai, et -n'eus pas le courage de regarder du côté de Virgilia. Je sentis son -regard qui me suppliait par-dessus les pages, et je répondis que oui, -que j'étais prêt à l'accompagner. En vérité, un président une -présidente, un secrétaire, c'était résoudre le problème d'une -façon administrative.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXXI._LA_RECONCILIATION">LXXXI. LA RÉCONCILIATION</a></h4> - - -<p>Pourtant, dès que je me trouvai dehors, j'hésitai. Je me demandai si -je n'allais pas exposer d'une façon insensée la réputation de -Virgilia, et s'il n'y avait pas d'autre moyen de concilier l'État et la -Gamboa. Je ne trouvai rien. Le lendemain, au saut du lit, mon parti -était pris d'accepter la nomination. À midi, le domestique vint me -dire qu'une dame, couverte d'un voile, m'attendait dans le salon. J'y -courus; c'était ma sœur Sabine.</p> - -<p>—Les choses ne sauraient durer comme elles vont me dit-elle; une -fois pour toutes, faisons la paix. Notre famille disparaît peu à peu; il -n'est que temps de nous réconcilier.</p> - -<p>—Je ne demande pas mieux, m'écriai-je en lui ouvrant les bras.</p> - -<p>Je m'assis à côté d'elle; je lui parlai de son mari, de sa fille, de -leurs affaires, de tout. Elle éfemme, j'avais la confiance -du mari; tous les deux m'emmenaient comme secrétaire, et je me -réconciliais avec les miens. Que pouvais-je désirer de plus en -vingt-quatre heures?</p> - -<p>Ce jour-là même, pour tâter l'opinion, je commençai à répandre le -bruit de mon prochain départ pour le Nord, en qualité de secrétaire -du président d'une province, afin de réaliser certains projets -politiques que j'avais en vue. J'en parlai rue d'Ouvidor, et le jour -suivant au Pharoux et au théâtre. Des gens établissant une -corrélation entre ma nomination et celle de Lobo Neves, qui était -déjà dans l'air, souriaient malicieusement ou me battaient sur -l'épaule. Au théâtre une dame me dit que c'était pousser bien loin -l'amour de la sculpture, faisant ainsi allusion à la plastique de -Virgilia. Mais l'allusion la plus transparente fut faite trois jours -plus tard chez Sabine, par un vieux chirurgien, nommé Garcez, petit de -taille, trivial et bavard, qui aurait pu atteindre à soixante-dix, à -quatre-vingts, à quatre-vingt-dix ans, sans jamais acquérir cette -dignité austère qui est le charme des vieillards. La vieillesse -ridicule est sans doute la dernière, mais aussi la plus triste des -surprises de notre humanité.</p> - -<p>—Je sais que cette fois-ci vous allez vous mettre à traduire -Cicéro, me dit-il en apprenant mon voyage.</p> - -<p>—Cicéro! s'écria Sabine.</p> - -<p>—Mais oui, votre frère est un excellent latiniste. Il traduit -Virgile à la lecture. Remarquez que j'ai dit Virgile et non Virgilia... Ne -confondons pas.</p> - -<p>Et il riait d'un gros rire, bas et frivole. Sabine me regarda; elle -craignait quelque réplique de ma part; quand elle me vit sourire, elle -fit de même et se détourna pour cacher son geste. Les autres personnes -présentes me considéraient avec indulgence et sympathie. Il était -clair qu'on ne leur avait rien appris qu'ils ne sussent de longue date. -Mes amours étaient bien plus connues que je ne pouvais le supposer. Et -pourtant je souris, d'un sourire court, fugitif et bavard comme les pies -de Cintra. Virgilia était une belle faute, et rien n'est plus facile à -confesser. Au commencement, je prenais une mine renfrognée, quand on y -faisait allusion. Mais en réalité je sentais au dedans de moi une -impression suave et flatteuse. Une fois pourtant, il m'arriva de -sourire, et je continuai dans la suite. Comment expliquer ce -phénomène? Pour moi je ne trouve qu'une explication plausible: tout -d'abord, mon contentement, étant intérieur, était pour ainsi dire en -bourgeon. Avec le temps il s'épanouit en une fleur, et apparut aux yeux -de tous. Simple question de botanique.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXXII._QUESTION_DE_BOTANIQUE">LXXXII. QUESTION DE BOTANIQUE</a></h4> - - -<p>Laissons dire les hypocondriaques: la vie est une douce chose. C'est ce -que je pensais en voyant Sabine, son mari et sa fille, descendre en -débandade les escaliers, tout en faisant monter vers moi de douces -paroles et que j'en faisais descendre d'autres jusqu'à eux. Je -continuai à me sentir heureux. J'aimais une femme, j'avais la confiance -du mari; tous les deux m'emmenaient comme secrétaire, et je me -réconciliais avec les miens. Que pouvais-je désirer de plus en -vingt-quatre heures?</p> - -<p>Ce jour-là même, pour tâter l'opinion, je commençai à répandre le -bruit de mon prochain départ pour le Nord, en qualité de secrétaire -du président d'une province, afin de réaliser certains projets -politiques que j'avais en vue. J'en parlai rue d'Ouvidor, et le jour -suivant au Pharoux et au théâtre. Des gens établissant une -corrélation entre ma nomination et celle de Lobo Neves, qui était -déjà dans l'air, souriaient malicieusement ou me battaient sur -l'épaule. Au théâtre une dame me dit que c'était pousser bien loin -l'amour de la sculpture, faisant ainsi allusion à la plastique de -Virgilia. Mais l'allusion la plus transparente fut faite trois jours -plus tard chez Sabine, par un vieux chirurgien, nommé Garcez, petit de -taille, trivial et bavard, qui aurait pu atteindre à soixante-dix, à -quatre-vingts, à quatre-vingt-dix ans, sans jamais acquérir cette -dignité austère qui est le charme des vieillards. La vieillesse -ridicule est sans doute la dernière, mais aussi la plus triste des -surprises de notre humanité.</p> - -<p>—Je sais que cette fois-ci vous allez vous mettre à traduire Cicéro, -me dit-il en apprenant mon voyage.</p> - -<p>—Cicéro! s'écria Sabine.</p> - -<p>—Mais oui, votre frère est un excellent latiniste. Il traduit Virgile -à la lecture. Remarquez que j'ai dit Virgile et non Virgilia... Ne -confondons pas.</p> - -<p>Et il riait d'un gros rire, bas et frivole. Sabine me regarda; elle -craignait quelque réplique de ma part; quand elle me vit sourire, elle -fit de même et se détourna pour cacher son geste. Les autres personnes -présentes me considéraient avec indulgence et sympathie. Il était -clair qu'on ne leur avait rien appris qu'ils ne sussent de longue date. -Mes amours étaient bien plus connues que je ne pouvais le supposer. Et -pourtant je souris, d'un sourire court, fugitif et bavard comme les pies -de Cintra. Virgilia était une belle faute, et rien n'est plus facile à -confesser. Au commencement, je prenais une mine renfrognée, quand on y -faisait allusion. Mais en réalité je sentais au dedans de moi une -impression suave et flatteuse. Une fois pourtant, il m'arriva de -sourire, et je continuai dans la suite. Comment expliquer ce -phénomène? Pour moi je ne trouve qu'une explication plausible: tout -d'abord, mon contentement, étant intérieur, était pour ainsi dire en -bourgeon. Avec le temps il s'épanouit en une fleur, et apparut aux yeux -de tous. Simple question de botanique.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXXIII._13">LXXXIII. 13</a></h4> - - -<p>Cotrim m'arracha à ces agréables pensées en m'emmenant dans -l'embrasure de la fenêtre. «Voulez-vous un conseil? me dit-il, -n'entretenez pas ce voyage: ce serait insensé et périlleux.</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Ne faites pas l'ignorant. Ce serait dangereux, fort dangereux. -Ici, dans la capitale, une intrigue comme la vôtre disparaît dans la -multitude des intérêts et des gens. Mais en province, le cas est -autre. Quand il s'agit de personnages politiques, il se complique -encore. Les journaux de l'opposition s'empareront de l'aventure, dès -qu'ils en auront vent; on en fera des gorges chaudes, on vous tournera -en ridicule.</p> - -<p>—Mais je ne comprends pas bien...</p> - -<p>—Eh! si, vous comprenez fort bien. Vraiment, il serait étrange -que vous niiez, à nous, qui sommes vos amis, ce que les indifférents -n'ignorent pas. Voilà des mois que l'on m'a mis au courant. Encore une -fois, abstenez-vous de ce voyage. Supportez l'absence, cela vaudra -mieux. Vous éviterez un grand scandale et vous vous épargnerez bien -des ennuis.»</p> - -<p>Cela dit, il s'éloigna. Je demeurai, les yeux fixés sur le quinquet du -coin de rue, un vieux lampion à huile, triste, obscur et recourbé -comme un point d'interrogation. Que faire? C'était le cas d'Hamlet: ou -lutter contre la fortune et la soumettre, ou m'incliner devant elle. En -d'autres termes: embarquer ou ne pas embarquer, telle était la -question. Le quinquet ne répondait point. Les paroles de Cotrim -résonnaient dans mon souvenir, d'une façon bien différente de celles -de Garcez. Peut-être Cotrim avait-il raison, mais pouvais-je me -séparer de Virgilia?</p> - -<p>Sabine s'approcha de moi, et me demanda à quoi je pensais.</p> - -<p>—À rien, lui répondis-je; j'ai sommeil et Je vais dormir.</p> - -<p>Elle me contempla quelques instants en silence:</p> - -<p>—Je sais bien ce qu'il te faudrait, me dit-elle. Tu as besoin de -te marier. Laisse-moi faire, je vais te trouver une jeune fille qui fasse -ton affaire...</p> - -<p>Je sortis de là, triste et désorienté. Tout en moi était prêt au -voyage: l'esprit et le cœur. Et voilà que surgit devant moi le portier -des convenances qui se refuse à me laisser embarquer sans que j'exhibe -mon passage. J'envoyai au diable les convenances, et avec elles la -constitution, le corps législatif, le ministère, tout enfin.</p> - -<p>Le lendemain, j'ouvre un journal politique et j'y lis que, par décrets -du 13, Lobo Neves et moi avions été nommés, respectivement, -président et secrétaire pour la province de ***. J'envoyai -immédiatement un mot à Virgilia, et deux heures après, j'allai me -rencontrer avec elle à la Gamboa. Pauvre Dona Placida! elle était -chaque fois plus triste. Elle me demanda si nous oublierions notre -vieille amie, si la province était éloignée, si nous y demeurerions -longtemps. Je la consolai de mon mieux; mais moi-même j'avais besoin -d'être réconforté. L'objection de Cotrim me poursuivait. Virgilia -survint au bout d'un instant, légère comme une hirondelle. Mais en me -voyant tout morose, elle changea de visage.</p> - -<p>—Qu'y a-t-il?</p> - -<p>—J'hésite, je ne sais trop si je dois accepter.</p> - -<p>Virgilia, prise d'un fou rire, se laissa aller sur le canapé.</p> - -<p>—Pourquoi? dit-elle.</p> - -<p>—C'est braver l'opinion...</p> - -<p>—Mais puisque nous ne partons plus.</p> - -<p>—Comment ça!</p> - -<p>Elle me dit alors que son mari allait refuser la nomination, pour un -motif qui lui avait été confié sous toute réserve. «C'est puéril, -lui avait-il dit, c'est ridicule, en somme, mais pour moi, la raison que -j'ai de rester est puissante.» Le décret était signé du 13, et ce -nombre lui rappelait de tristes souvenirs. Son père était mort un 13! -treize jours après un dîner où se trouvaient treize personnes! La -maison où sa mère était morte portait le numéro 13; etc. C'était un -nombre fatidique. Une pouvait donner une semblable raison au ministre; -il alléguerait des motifs personnels. Je demeurai assez surpris, comme -doit l'être le lecteur, de ce sacrifice à un nombre, sacrifice qui -devait être sincère, étant donnée l'ambition de Lobo Neves.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXXIV._LE_CONFLIT">LXXXIV. LE CONFLIT</a></h4> - - -<p>Ô nombre fatidique, combien de fois ne t'ai-je pas béni! Ainsi durent -le bénir les vierges de Thebes, jument à crinière rousse, qu'on leur -substitua à l'occasion du sacrifice de Pelopidas, belle jument que l'on -immola, couverte de fleurs, sans que personne lui consacrât une parole -de regrets. Cette parole, je la prononce, moi, non seulement à cause de -ta triste fin, mais parce qu'il n'est pas impossible que, parmi les -vierges sauvées par toi, il se trouvât une ancêtre des Cubas. Nombre -fatidique, nous te dûmes le salut. Le mari se garda bien de m'avouer la -cause de son refus. Il me dit aussi qu'il avait ses motifs particuliers, -et l'air sérieux, convaincu, avec lequel je l'écoutai fait honneur à -la dissimulation humaine. Il cachait mal son ennui. Il parlait peu, -s'enfermait chez lui, passait le temps à lire. D'autres fois, il -ouvrait les portes, causait et riait avec affectation. Il souffrait -doublement. Son ambition lui reprochait ses scrupules; il hésitait; -peut-être se repentait-il; mais si l'alternative s'était -représentée, il eut agi la seconde fois comme la première dans sa -superstition invétérée. Il doutait de cette superstition sans pouvoir -s'en dépêtrer. Cette persistance d'un sentiment, odieux à l'individu -qui en était la victime, est un phénomène digne de quelque attention. -Mais je préfère la parfaite ingénuité de Dona Placida lorsqu'elle -avouait qu'elle ne pouvait voir un soulier avec la semelle en l'air, -sans le retourner aussitôt.</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Ça porte malheur.</p> - -<p>C'était son unique réponse, qui valait pour elle le livre de la -Sagesse: «Ça porte malheur». On lui avait appris cela quand elle -était enfant et, sans plus ample informé, elle l'acceptait comme -article de foi. Au contraire, quand on parlait d'indiquer une étoile -avec le doigt, elle savait parfaitement qu'il résulte de ce geste une -verrue.</p> - -<p>Une verrue ou autre chose, peu importe, pourvu que ce ne soit pas la -perte d'un poste de président de province. On tolère une superstition -gratuite ou à bon marché. Le cas est plus grave, lorsque cette -superstition dérange toute une existence. C'était celui de Lobo Neves, -avec, en plus, le doute et la crainte du ridicule. Ajoutez à cela que -le ministre ne crut pas aux motifs particuliers. Il attribua le refus de -Lobo Neves à des manœuvres politiques; son erreur avait des apparences -de vraisemblance. Il battit froid à Lobo Neves, et communiqua sa -défiance à ses collègues. Des incidents se produisirent, et avec le -temps, le président résignataire tomba dans l'opposition.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXXV._AU_SOMMET_DE_LA_MONTAGNE">LXXXV. AU SOMMET DE LA MONTAGNE</a></h4> - - -<p>Celui qui échappe à un péril aime la vie avec une recrudescence -d'intensité. Je me mis à aimer Virgilia avec une ardeur nouvelle -après avoir été sur le point de la perdre, et elle fit de même à -mon égard. Ainsi la présidence raviva la passion primitive. Ce fut la -drogue qui nous rendit plus cher notre amour et lui donna une plus -délectable saveur. Pendant les premiers jours après cette aventure -nous imaginions à plaisir quelles eussent été les tristesses de la -séparation, de part et d'autre, à mesure que l'océan se fût étendu -entre nous comme un tissu élastique. Et semblables à des enfants qui -se jettent au cou de leurs mères pour fuir d'une simple grimace, nous -fuyions le péril supposé en nous jetant aux bras l'un de l'autre.</p> - -<p>—Ma bonne Virgilia!</p> - -<p>—Mon amour!</p> - -<p>—Tu m'appartiens, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Oh! oui, je suis à toi...</p> - -<p>Et c'est ainsi que nous renouâmes notre intrigue, comme la sultane -Schéhérazade le fil de ses contes. Ce fut, je crois, le point -culminant de notre amour, le sommet de la montagne d'où nous -aperçûmes, pendant quelque temps, les vallées de l'est et de l'ouest, -et au-dessus de nous, le ciel tranquille et bleu. Ensuite, nous -commençâmes à descendre la côte, les mains liées ou détachées -l'une de l'autre, mais dans une descente progressive et ininterrompue.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXXVI._LE_MYSTERE">LXXXVI. LE MYSTÈRE</a></h4> - - -<p>Au revers de la colline, comme je la trouvais un peu différente -d'elle-même, l'air un peu fatiguée, peut-être, je lui demandai ce -qu'elle avait. Elle se tut, fit un geste d'ennui, de malaise, de -fatigue. J'insistai, elle me dit que... Un frisson subtil parcourut tout -son corps. Ce fut une sensation forte, rapide, singulière, que je ne -jurais fixer sur le papier. Je lui pris les mains, je l'attirai à moi, -je l'embrassai sur le front, avec une délicatesse de zéphyr et une -gravité d'Abraham. Elle frissonna, me prit la tête entre les mains, me -regarda dans les yeux, et me fit une caresse maternelle. Voilà un -mystère: laissons au lecteur le temps de le déchiffrer.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXXVII._GEOLOGIE">LXXXVII. GÉOLOGIE</a></h4> - - -<p>À cette époque, il arriva un malheur: Viegas mourut. Il mourut tout à -coup, chargé de soixante-dix hivers, suffoquant d'asthme, désarticulé -par le rhumatisme, avec une lésion du cœur par-dessus le marché. Ce -fut un des fins apréciateurs de notre intrigue. Virgilia fondait de -grandes espérances sur ce vieux parent, avare comme un sépulcre; elle -comptait bien qu'il laisserait quelque héritage, non pas à elle, mais -à son fils. Lobo Neves, s'il nourrissait les mêmes espérances, les -étouffait ou tout au moins les dissimulait. Il faut bien le dire, il y -avait chez Lobo Neves une certaine dignité fondamentale, une couche de -granit, qui résistait au commerce des hommes. Quant aux autres couches -plus superficielles, le torrent limoneux de la vie les a emportées. Si -le lecteur se souvient du chapitre XXIII, il remarquera que pour la -seconde fois je compare la vie à un torrent boueux; mais cette fois, -j'ajoute un adjectif: perpétuel. Et Dieu sait la puissance d'un -adjectif, principalement dans un pays nouveau et chaud.</p> - -<p>C'est une nouveauté dans ce livre que l'étude de la géologie morale -de Lobo Neves, et probablement aussi du monsieur qui est en train de me -lire. Oui, ces couches du caractère, que la vie altère, conserve ou -dissout, ces couches mériteraient qu'on leur consacrât un chapitre, et -si je ne l'écris point, c'est pour ne pas allonger cette narration. Je -dirai seulement que l'homme le plus honnête que j'ai rencontré dans ma -vie fut un certain Jacob Medeiros ou Jacob Valladares, je ne me rappelle -plus bien; Jacob Rodriguez je crois: enfin Jacob. C'était la probité -en personne. Il aurait pu devenir riche; il lui eût suffi de vaincre un -petit scrupule; il ne voulut pas; et il laissa échapper quatre cents -<i>contos</i>, ce qui est un joli denier. Sa probité était tellement -exemplaire, qu'elle en arrivait à être minutieuse et fatigante. Un -jour que nous nous trouvions chez lui en tête à tête, et causant -allègrement, on vint lui dire que le D<sup>r</sup> B..., qui n'était pas -amusant tous les jours, demandait à le voir. Jacob fit répondre qu'il n'y -était pas.</p> - -<p>—Ça ne prend pas, cria une voix dans le corridor; je suis déjà -dans la place.</p> - -<p>C'était effectivement le D<sup>r</sup> B... qui apparut à la porte du -salon. Jacob alla à sa rencontre, en affirmant qu'il avait entendu le nom -d'une autre personne, car il avait le plus grand plaisir à le voir. Ces -protestations nous valurent une heure d'ennui mortel. Jacob tira sa -montre de sa poche, et le D<sup>r</sup> B... lui demanda s'il allait sortir.</p> - -<p>—Avec ma femme, dit Jacob.</p> - -<p>B... s'en alla, et nous respirâmes. Quand nous eûmes fini de respirer, -je dis à Jacob qu'il venait de mentir quatre fois, en moins de deux -heures: d'abord en faisant dire qu'il n'y était pas, ensuite en -feignant une trompeuse allégresse; troisièmement en disant qu'il -allait sortir; quatrièmement en ajoutant: «avec ma femme». Jacob -réfléchit un instant; ensuite il se rendit à la justesse de mon -observation; mais il s'excusa en disant que la véracité absolue est -incompatible avec un état social avancé, et que la paix d'une cité -civilisée ne se peut obtenir que par des mensonges réciproques... Ah! -je me rappelle, maintenant: il s'appelait Jacob Tavares.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXXVIII._LE_MALADE">LXXXVIII. LE MALADE</a></h4> - - -<p>Point n'est besoin de dire que je réfutai cette pernicieuse doctrine -par les plus élémentaires arguments. Mais il était tellement vexé de -mon observation qu'il résista jusqu'à la fin, avec une certaine -véhémence, peut-être pour calmer sa conscience.</p> - -<p>Le cas de Virgilia était un peu plus grave; elle était moins -scrupuleuse que son mari; elle manifestait clairement les espérances -qu'elle couvait au sujet de l'héritage; elle comblait son parent -d'aménités, elle l'entourait de tous les petits soins capables de -mériter au moins un codicille. Enfin, elle l'adulait; mais j'ai -remarqué que l'adulation des femmes est différente de celle des -hommes. L'une va jusqu'à la servilité; l'autre se confond avec -l'affection. Les courbes gracieuses, les douces paroles, la faiblesse -physique même de la femme, donnent à sa flatterie une couleur locale, -un aspect légitime. Peu importe l'âge de celui qui en est l'objet; la -femme aura toujours pour lui des airs de mère ou de sœur,—ou encore -d'infirmière, autre office féminin, pour lequel il manquera toujours -à l'homme un <i>quid</i>, un fluide, un je ne sais quoi.</p> - -<p>C'est ce que je me disais en moi-même, tandis que Virgilia entourait le -vieux parent de petits soins. Elle allait le recevoir à l'entrée, -bavardeuse et souriante, elle lui prenait des mains sa canne et son -chapeau et lui offrait le bras pour l'accompagner jusqu'à un fauteuil, -ou plutôt jusqu'à son fauteuil, car il y avait chez elle la «chaise -de Viegas», meuble spécial, dorloteur, à l'usage de convalescents ou -de vieillards. Ensuite, selon la chaleur ou la brise, elle allait fermer -ou bien ouvrir la fenêtre, avec toutes sortes de précautions, pour -qu'il ne se trouvât pas dans un courant d'air.</p> - -<p>—Alors, ça va mieux, aujourd'hui.</p> - -<p>—Non, j'ai mal passé la nuit: ce diable d'asthme ne me quitte -pas.</p> - -<p>Et il soufflait en se remettant peu à peu des fatigues de l'entrée et -de la montée des escaliers, car, en ce qui concerne la promenade, il la -faisait toujours en voiture. Virgilia s'asseyait ensuite sur un -tabouret, tout près du malade et les mains sur les genoux de celui-ci. -Sur ces entrefaites, Nhônhô faisait son entrée dans le salon, non pas -en gambadant à sa manière habituelle, mais discret, tendre et -sérieux. Viegas l'aimait beaucoup.</p> - -<p>—Viens ici, Nhônhô, disait-il; et introduisant avec effort sa -main dans son ample poche, il en tirait une petite boîte de pastilles, en -mettait une dans sa bouche, et donnait l'autre à l'enfant. Des -pastilles antiasthmatiques: le petit disait qu'il les trouvait fort -bonnes.</p> - -<p>À chaque visite, c'était le même cérémonial aux variantes près. -Viegas aimait à jouer aux dames, et Virgilia lui faisait la partie, -sans impatience, tandis qu'il remuait les pions de sa main lente et -tremblante. D'autres fois, il descendait à son bras dans le jardin; il -lui arrivait même de refuser l'aide de Virgilia, pour faire le brave; -et il déclarait alors qu'il était capable d'aller ainsi pendant une -lieue. On marchait, on s'asseyait, on reprenait la promenade, en causant -de choses et d'autres, parfois d'une affaire de famille, d'autres fois -d'un racontage de salon, enfin d'une maison qu'il voulait faire -construire, pour y demeurer. Il la voulait d'un style moderne, la sienne -étant d'un type démodé, contemporaine du roi Dom João VI, et comme -on en rencontre, je crois, encore aujourd'hui dans le quartier de S. -Christovão, avec leurs grosses colonnes de face. Pour substituer cette -vieille bâtisse, il avait déjà demandé le plan d'une autre à un -entrepreneur en renom. C'est alors que Virgilia pourrait se convaincre -que son vieil ami avait du goût.</p> - -<p>Il parlait, comme on pense, lentement et avec peine, soufflant dans les -intervalles, d'une façon gênante pour lui et pour les autres. Parfois -il lui Venait un accès de toux. Courbé, gémissant, il portait le -mouchoir à sa bouche et en inventoriait ensuite le contenu. L'accès -passé, il revenait au plan de sa future maison, qui aurait telle et -telle chambre, une terrasse, une écurie. Ce serait un bijou.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LXXXIX._IN_EXTREMIS">LXXXIX. IN EXTREMIS</a></h4> - - -<p>Demain, j'irai passer la journée chez Viegas me dit-elle un jour. Le -pauvre! il n'a personne.</p> - -<p>Viegas s'était alité, définitivement. Sa fille, qui était mariée, -était justement tombée malade en même temps que lui, de sorte qu'elle -ne pouvait lui tenir compagnie. Virgilia, de temps à autre, allait le -voir. Je profitai de cet événement pour passer toute la journée -auprès d'elle. J'arrivai vers deux heures. Viegas toussait de telle -sorte qu'il me faisait mal à ma poitrine. Dans l'intervalle des accès, -il débattait le prix d'une maison avec un individu maigre qui offrait -trente <i>contos</i> de l'immeuble, tandis que Viegas en voulait quarante. -L'acheteur insistait comme quelqu'un qui a peur de manquer le train. -Mais Viegas ne cédait point. Il refusa d'abord les trente <i>contos</i> -puis trente-deux, puis trente-trois, enfin il eut un fort accès de toux -qui lui coupa la parole Pendant un quart d'heure. L'acheteur lui vint en -aide, l'installa sur les coussins, et lui offrit trente-six -<i>contos.</i></p> - -<p>—Jamais, gémit le malade.</p> - -<p>Il envoya chercher une liasse de papiers dans son secrétaire; n'ayant -plus la force nécessaire pour retirer l'élastique qui entourait le -rouleau, il me pria de le faire. C'étaient les comptes des dépenses de -construction de l'immeuble: comptes du maçon, du charpentier, du -peintre; comptes du papier pour la salle à manger, pour le salon, pour -les chambres à coucher, pour le cabinet de travail; comptes de -ferrages, prix d'achat du terrain. Il les déployait, un à un, d'une -main tremblante; puis il me demandait de les lire, et je les lisais.</p> - -<p>—Voyez, mille deux cents, du papier à mille deux cents reis la -pièce. Charnières françaises... Voyez: c'est pour rien, conclut-il après -avoir lu le dernier compte.</p> - -<p>—Fort bien... mais...</p> - -<p>—Quarante <i>contos</i>; vous ne l'aurez pas pour moins. Rien que -les intérêts: faites un peu le compte des intérêts...</p> - -<p>Ces paroles sortaient avec la toux, par lambeaux, par syllabes, et -donnaient l'impression de parcelles d'un poumon déchiqueté. Au fond -des orbites, des yeux luisants roulaient, me rappelant la lueur d'une -veilleuse hésitante aux approches du matin. Sous le drap, l'ossature du -corps se dessinait, saillante aux genoux et aux pieds; la peau, jaune, -flasque, rugueuse, suivait les contours d'un crâne décharné et sans -expression. Un bonnet de coton lui couvrait le crâne poli parle temps.</p> - -<p>—Eh bien? dit l'individu maigre.</p> - -<p>Il lui fît signe de ne pas insister, et celui-ci se tut pendant -quelques instants. Le malade fixait le toit, silencieux, suffoquant. -Virgilia pâlit, se leva, alla à la fenêtre. Elle avait peur de la -mort. Je parlai d'autres choses. L'individu maigre conta une anecdote et -revint à sa proposition, en renchérissant.</p> - -<p>—Trente-huit <i>contos</i>, dit-il.</p> - -<p>—Jam...! gémit le malade.</p> - -<p>L'individu maigre s'approcha du lit, prit la main du moribond; elle -était froide. Je m'approchai à mon tour; je lui demandai s'il se -sentait mal, s'il voulait prendre un petit verre de vin.</p> - -<p>—Non... non... quar... quaran... quar... quar...</p> - -<p>Il fut pris d'un nouvel accès de toux, qui fut le dernier. Au bout d'un -instant, il expira, à la grande consternation de l'individu maigre. -Celui-ci m'avoua ensuite qu'il eût donné les quarante <i>contos</i>; mais -il était trop tard.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XC._VIEUX_COLLOQUE_DADAM_ET_DE_CAIN">XC. VIEUX COLLOQUE D'ADAM ET DE CAÏN</a></h4> - - -<p>Rien: pas un souvenir testamentaire, pas une pastille, rien qui vînt -démontrer la gratitude ou le simple souvenir du défunt; rien. Virgilia -ne put digérer cette déconvenue, et elle me le confessa avec une -certaine réserve, motivée non par la chose en elle-même, mais parce -qu'il s'agissait indirectement de son fils, que je n'aimais guère ou -même pas du tout. Je lui dis de n'y plus penser. Le mieux était -d'oublier le défunt, vieux grigou sans nom, et parler de choses gaies: -de notre fils par exemple...</p> - -<p>Allons! bon! j'ai laissé échapper le secret, le doux secret que -Virgilia m'avait confié quelques semaines auparavant, lorsque je -l'avais trouvée un peu différente d'elle-même. Un fils! un être -sorti de mon être. C'était ma préoccupation exclusive depuis ce -temps. Considérations sociales, jalousie du mari, mort de Viegas, rien -ne m'intéressait, pas plus que les conflits politiques, les -révolutions, les tremblements de terre, rien. Je ne pensais qu'à -l'embryon anonyme, de filiation obscure, et une voix secrète me disait: -«C'est ton fils.» Mon fils! Et je répétais ces deux mots avec une -certaine volupté indéfinissable, et je ne sais quel suprême orgueil. -Je me sentais homme.</p> - -<p>Le plus intéressant, c'est que nous causions tous les deux, l'embryon -et moi, et que nous parlions de choses présentes et futures. Le petit -diable était charmant; il m'aimait déjà; il me donnait de petites -tapes sur la face avec ses mignonnes mains grassouillettes, ou bien -encore il portait la toque et la robe des avocats, car il serait avocat; -et il faisait un discours à la Chambre des députés. De là, il -revenait à l'école, et portait son ardoise et ses livres sous son -bras; de nouveau je le revoyais au berceau, d'où il se levait avec une -stature d'homme. En vain je cherchais à le fixer dans mon esprit dans -une attitude et à un âge déterminé. Il avait à mes yeux tous les -âges et toutes les attitudes. Il tétait, il écrivait, il valsait, il -était interminable dans les limites d'un court quart d'heure: baby et -député, collégien et jeune homme à la mode. Parfois, aux pieds de -Virgilia, je me laissais distraire, et elle me reprochait mon silence. -Elle me disait que je ne l'aimais plus. C'est qu'alors j'étais en train -de converser avec l'embryon, je renouvelais le vieux colloque d'Adam et -de Caïn, un dialogue sans paroles, entre la vie et la vie, le mystère -et le mystère.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XCI._UNE_LETTRE_EXTRAORDINAIRE">XCI. UNE LETTRE EXTRAORDINAIRE</a></h4> - - -<p>À peu près à la même époque, je reçus une lettre extraordinaire, -accompagnée d'une lettre non moins extraordinaire. Voici ce qu'elle -disait:</p> - - -<p><span style="margin-left: 10%;">Mon cher Braz Cubas,</span></p> - -<p>Il y a quelque temps, au jardin public, je me suis permis de vous -emprunter votre montre; j'ai le plaisir de vous la restituer. Il faut -pourtant faire une restriction: ce n'est pas tout à fait la même; mais -celle que vous recevrez est au moins aussi bonne que l'autre. «Que -voulez-vous, Monseigneur», comme disait Figaro, «c'est la misère». -Bien des choses se sont passées depuis notre rencontre. J'irai vous les -raconter, si vous ne me fermez pas votre porte. Sachez que je ne porte -plus ces bottines caduques, et que je n'exhibe plus cette fameuse -redingote, dont les pans se perdaient dans la nuit des temps. J'ai -cédé à une autre marche de l'église de S. Francisco. Et je déjeune -maintenant avec régularité.</p> - -<p>Ceci dit, je vous demande la permission d'aller, un de ces jours, vous -lire un travail, fruit de longues études, un nouveau système de -philosophie, qui, non seulement explique et décrit l'origine et la fin -des choses, mais qui encore passe de beaucoup Zénon et Sénèque, dont -le stoïcisme n'est que bagatelle auprès de ma recette morale. Car mon -système est prodigieux: il rectifie l'esprit humain, supprime la -douleur, donne le bonheur, et couvre de gloire notre cher pays. Je -l'appelle <i>Humanitisme</i>, de <i>Humanitas</i>, commencement des choses. -Ma première intention révélait une excessive infatuation: je voulais -l'appeler <i>Borbisme</i>, de Borba, dénomination aussi vaniteuse que rude -à l'oreille. Et d'ailleurs, elle disait moins. Vous verrez, mon cher -Braz Cubas, vous verrez que c'est véritablement un monument. Et si -quelque chose peut me faire oublier les tristesses de la vie, c'est -d'avoir enfin trouvé la vérité et le bonheur. Les voici donc dans la -main de l'homme, ces deux fugitives! après tant et tant de siècles de -luttes, de recherches, de découvertes, de systèmes et de -désillusions, les voici dans la main de l'homme. À bientôt, donc, mon -cher Braz Cubas. Bons souvenirs du vieil ami,</p> - -<p><span style="margin-left: 60%;">JOAQUIM BORBA DOS SANTOS.</span></p> - - -<p>Je lus cette lettre, sans la bien comprendre. Elle était accompagnée -d'un écrin contenant une belle montre avec mes initiales gravées, et -cette dédicace: «Souvenir du vieux Quincas». Je repris la lettre, je -la relus en la ponctuant et en la méditant. La restitution de la montre -excluait toute idée de mauvaise plaisanterie. La lucidité, la -conviction, un peu prétentieuse il est vrai, paraissaient exclure toute -présomption de folie. Naturellement, Quincas Borba avait hérité de -quelqu'un de ses parents de Minas, et le bien-être l'avait rendu à sa -dignité première. C'est peut-être excessif. Il y a des choses que -l'on ne retrouve jamais intégralement, mais enfin, il n'était pas -impossible qu'il se fût régénéré. Je gardai la lettre et la montre, -et j'attendis la philosophie.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XCII._UN_HOMME_EXTRAORDINAIRE">XCII. UN HOMME EXTRAORDINAIRE</a></h4> - - -<p>Il est temps que j'en finisse avec les choses extraordinaires. Je -venais de mettre de côté la lettre et la montre, quand je reçus la visite -d'un homme maigre et commun, porteur d'une lettre de mon beau-frère qui -m'invitait à dîner. Le messager était marié avec une sœur de -Cotrim, et il arrivait du Nord. Il s'appelait Damasceno, et avait fait -le coup de feu pendant la révolution de 1831. Lui-même me raconta tout -cela dans l'espace de cinq minutes. Il était parti de Rio à la suite -d'un désaccord avec le régent, qui était un âne, un peu moins âne -que les ministres qui servirent sous sa direction. D'ailleurs nous -étions à la veille d'une autre révolution. À ce point de vue, et -quoique ses idées fussent un peu brouillées, je devinai quel était le -gouvernement de sa prédilection: un despotisme tempéré, non par des -chansons, comme dit l'autre, mais par les panaches de la garde -nationale. Je ne pus tout de même deviner s'il préférait le -despotisme d'un seul au despotisme de trois, de trente ou de trois -cents, Il opinait pour le développement de la traite, et l'expulsion -des Anglais. Il aimait beaucoup le théâtre et aussitôt après son -arrivée, il était allé au <i>S. Pedro</i> voir représenter un drame -superbe, <i>Marie-Jeanne</i>, et une intéressante comédie, <i>Kettly, ou -le Tour de Suisse.</i> Il avait aussi beaucoup aimé la Deperini dans -<i>Sapho</i> ou <i>Anna Bolena</i>, il ne se souvenait plus bien. Et la -Gandiani!... celle-là oui!... Il brûlait d'envie d'entendre <i>Ernani</i>, -que sa fille chantait, en s'accompagnant au piano: <i>Ernani, Ernani, -involami...</i> Et ce disant, il se levait et commençait à chantonner. -Tout cela n'arrivait dans le Nord que comme un vague écho. Sa fille avait -un grand désir d'entendre ces opéras! Elle avait une si jolie voix; et un -goût! un goût! Quel délice de se retrouver à Rio. Il avait déjà -parcouru toute la ville avec une avidité!... Que de souvenirs il y -retrouvait! Parole!... en revoyant certains spectacles, les larmes lui -montaient aux yeux. Mais jamais plus il ne remettrait le pied à bord. -Il avait eu le mal de mer, comme tous les passagers du reste, à -l'exception d'un Anglais. Que le diable emporte les Anglais! On ne fera -rien qui vaille sans les expédier tout d'abord. Qu'est-ce que -l'Angleterre pouvait bien nous faire? Qu'il trouvât quelques personnes -de bonne volonté, et en une seule nuit, il se chargeait de l'expulsion -de tous ces <i>godemes...</i> Grâce au ciel, il était patriote,—et -il se battait la poitrine,—rien d'étonnant à cela; ça tenait de -famille: il descendait d'un ancien capitaine très chauvin. Non, certes, il -n'était pas le premier venu, et l'occasion échéante, il montrerait -bien de quel bois se chauffent les gens tels que lui. Mais il se faisait -tard: il était seulement venu me dire qu'on m'attendait sans faute à -dîner. Nous aurions alors l'occasion de reprendre la conversation -interrompue... Je le reconduisis jusqu'à la porte du salon. Il se -retourna pour me dire qu'il sympathisait beaucoup avec moi. Je me -trouvais en Europe à l'époque de son mariage. Il avait connu mon -père, qui était un fier gaillard, et il s'était trouvé avec lui dans -un bal fameux à <i>Praia Grande...</i> Il avait tant de choses à me dire! -Mais nous nous retrouverions plus tard, car il était pressé de -rapporter ma réponse à Cotrim. Il partit; je fermai la porte sur son -dos.</p> - - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XCIII._LE_DINER">XCIII. LE DÎNER</a></h4> - - -<p>Quel supplice, ce dîner!... Heureusement que Sabine me donna pour -voisine de table la fille de Damasceno, M<sup>lle</sup> Eulalia ou plus -familièrement Nha-lolo, jeune fille gracieuse et seulement un peu -timide de prime abord. Elle était sans élégance, mais ses yeux -superbes faisaient compensation. Ils n'avaient qu'un tort, celui de ne -se détacher de moi que pour s'abaisser sur son assiette. Et Nha-lolo -mangeait très peu... Après dîner, elle chanta. Sa voix était suave. -Nonobstant le charme, je pris congé. Sabine m'accompagna jusqu'à la -porte et me demanda comment je trouvais la fille de Damasceno.</p> - -<p>—Comme ci comme ça.</p> - -<p>—Extrêmement sympathique, pas vrai? Il lui manque un peu l'usage -du monde. Mais quel cœur! c'est une perle: ça ferait une si gentille -petite femme pour toi.</p> - -<p>—Je n'aime pas les perles.</p> - -<p>—Entêté! quand te décideras-tu à faire une fin? Tu commences -pourtant à être mûr. Eh bien! mon cher, que tu le veuilles ou non, -Nha-lolo sera ta femme.</p> - -<p>Et ce disant, elle me donnait de petites tapes sur la joue, douce comme -une colombe, mais pourtant intimant et résolue. Grand Dieu! était-ce -là le motif de la réconciliation? Cette idée me contraria. Mais une -voix mystérieuse m'appelait chez Lobo Neves. Je dis adieu à Sabine et -à ses menaces.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XCIV._LA_CAUSE_SECRETE">XCIV. LA CAUSE SECRÈTE</a></h4> - - -<p>—Comment allons-nous? ma chère petite maman.</p> - -<p>À ces mots, Virgilia fit la moue, comme d'habitude. Elle se trouvait -dans l'embrasure d'une croisée, en train de regarder la lune, et elle -m'avait reçu gentiment. Mais quand je lui parlai de notre fils, elle -fit la moue. Elle n'aimait pas ces allusions; mes caresses paternelles -anticipées l'ennuyaient. Je la laissai en paix, car elle était alors -pour moi une arche sainte, un vase d'élection. Je supposai d'abord que -l'embryon, ce profil de l'inconnu, qui se projetait sur notre aventure, -troublait la conscience de Virgilia. Mais non. Jamais elle n'avait été -plus expansive, plus à son aise, moins préoccupée des autres et de -son mari. Elle ne ressentait aucun remords. Je m'imaginai alors que -cette grossesse était une pure invention, un moyen de m'attacher -davantage, et dont elle se fatiguait à la longue. L'hypothèse était -admissible: ma douce Virgilia mentait parfois avec tant de -désinvolture!...</p> - -<p>Ce soir-là, je compris qu'elle avait peur du dénouement, et qu'elle -trouvait son état gênant. Ses premières couches avaient été -laborieuses. Et cette heure cruelle, tissée de minutes de vie et de -minutes de mort, lui faisait passer le frisson du condamné. Quant à la -gêne, elle se impliquait de la privation de certaines habitudes de vie -élégante. Ce devait être cela. Je le lui donnai à entendre, en la -grondant un peu, au nom de mon autorité paternelle. Virgilia me -regarda; puis elle détourna les regards avec un geste d'incrédulité.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XCV._FLEURS_DAUTAN">XCV. FLEURS D'AUTAN</a></h4> - - -<p>Où donc êtes-vous passées, fleurs du souvenir? Un soir, après -quelques semaines de gestation, l'édifice de mes chimères paternelles -s'écroula tout à coup. L'embryon s'en fut dans cet état où l'on ne -saurait distinguer un Laplace d'une tortue. J'en eus la nouvelle par -Lobo Neves. Il me laissa dans le salon, et accompagna le médecin -jusqu'à la chambre de la mère frustrée dans ses espérances. Je -m'accoudai à la fenêtre, les yeux fixés sur le jardin. J'y vis des -orangers sans fleurs. Où donc étaient les fleurs d'antan?</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XCVI._LA_LETTRE_ANONYME">XCVI. LA LETTRE ANONYME</a></h4> - - -<p>Quelqu'un me toucha l'épaule. C'était Lobo Neves. Nous nous -regardâmes un instant, muets et inconsolables. Je demandai des -nouvelles de Virgilia; puis nous restâmes une demi-heure à causer. Sur -ces entrefaites, on lui apporta une lettre. Il la lut, pâlit, et la -ferma d'une main tremblante. Je crois lui avoir vu faire un geste comme -s'il prenait son élan vers moi. Mais je n'en suis pas très certain. -Par exemple, je me souviens fort bien que les jours suivants, il se -montra à mon égard froid et taciturne. Enfin quelque temps après, -Virgilia me raconta l'aventure, dans notre refuge de la <i>Gamboa.</i></p> - -<p>Son mari lui avait montré la lettre, dès qu'elle avait été -rétablie. C'était un écrit anonyme, qui nous dénonçait. Il ne -disait pourtant pas tout, et ne parlait point, par exemple, de nos -rendez-vous. On se limitait à le prévenir contre notre intimité et à -l'aviser des commentaires qu'elle soulevait. Virgilia lut la lettre avec -indignation et s'écria que c'était une calomnie infâme.</p> - -<p>—Calomnie? insista Lobo Neves.</p> - -<p>—Infâme!...</p> - -<p>Le mari respira. Mais il reprit la lettre, et chaque parole semblait -faire un signe négatif, chaque lettre protestait contre l'indignation -de Virgilia. Lobo Neves, qui était d'ailleurs un homme énergique, -devint en ce moment la plus fragile des créatures. Peut-être vit-il en -imagination l'opinion publique le fixer d'un regard sarcastique; -peut-être une bouche invisible lui répéta-t-elle les railleries qu'il -avait entendues ou prononcées naguère en semblable occurrence. Il -insista auprès de sa femme pour qu'elle lui confessât tout, lui -promettant un ample pardon. Virgilia comprit qu'elle était sauve. Elle -s'indigna contre cette insistance, jura qu'elle n'avait jamais entendu -de ma bouche que des paroles aimables et courtoises. La lettre anonyme -devait être de quelque amoureux évincé. Elle en cita plusieurs: l'un -l'avait poursuivie de ses insistances pendant des semaines; l'autre lui -avait envoyé un billet. Elle citait des noms, des circonstances, -cherchant à lire dans les regards de son mari: et elle termina en -disant qu'elle me traiterait de telle sorte que je n'aurais plus envie -de revenir.</p> - -<p>J'écoutai tout cela un peu troublé, moins par la diplomatie dont il -faudrait dorénavant faire preuve pour m'éloigner progressivement de la -maison de Lobo Neves qu'en constatant la tranquillité morale de -Virgilia, parfaitement exempte d'émotion, de crainte, de regrets et de -remords. Virgilia remarqua ma préoccupation, me força à lever la -tête, que j'avais penchée vers le sol, et me dit, non sans amertume: -«Tu ne mérites pas les sacrifices que je fais pour toi.»</p> - -<p>Je ne répondis pas. Il eût été oiseux de lui faire remarquer qu'un -peu de désespoir et de terreur eût rendu à nos amours la saveur -pimentée des premiers jours. Peut-être y fût-elle arrivée par -artifice. Mais je me tus. Elle battait nerveusement le plancher. Je -m'approchai d'elle; je la baisai au front. Elle recula comme sous le -baiser glacé d'un défunt.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XCVII._ENTRE_LA_BOUCHE_ET_LE_FRONT">XCVII. ENTRE LA BOUCHE ET LE FRONT</a></h4> - - -<p>Vous frémissez, lecteur,—ou en tous cas, vous devriez frémir. La -dernière phrase a dû vous suggérer plusieurs réflexions. Vous voyez -bien le tableau: dans une petite maison de la <i>Gamboa</i>, deux personnes -qui s'aiment depuis longtemps; l'une s'incline vers l'autre pour la -baiser au front, et l'autre recule comme au contact d'une bouche de -cadavre. Dans le bref intervalle qui sépare la bouche du front, avant -le baiser et après le baiser, il y a temps pour beaucoup de choses: le -ressentiment, la défiance, ou tout simplement la pâle et somnolente -salété...</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XCVIII._SUPPRIME">XCVIII. SUPPRIMÉ</a></h4> - - -<p>Nous nous séparâmes allègrement. Je dînai, réconcilié avec la -situation. La lettre anonyme rendait à notre aventure le sel du -mystère et le poivre du péril. Et quelle chance heureuse que Virgilia -n'eût point perdu son sang-froid dans cette crise! Le soir, j'allai au -théâtre <i>São Pedro.</i> On représentait un grand drame, où Estella -faisait couler des pleurs. J'entre, je lance un coup d'œil sur les -loges; j'aperçois dans l'une d'elles Damasceno et sa famille. Sa fille -était mise avec plus d'élégance, et même avec un certain luxe: chose -étonnante, car le père gagnait juste de quoi s'endetter. Et qui sait? -peut-être était-ce là le motif.</p> - -<p>J'allai leur rendre visite pendant l'entr'acte. Damasceno me reçut avec -un flux de paroles, sa femme avec d'innombrables sourires. Quant à -Nha-lolo, elle ne cessa plus de me regarder. Je la trouvai mieux que le -soir du dîner. Je lui trouvai je ne sais quelle suavité éthérée, -qui s'alliait à la beauté des formes terrestres (expression vague, et -parfaitement en rapport avec un chapitre où tout doit être également -vague). Et vraiment je ne sais comment exprimer ma parfaite béatitude -auprès de la jeune fille, dans sa robe de bonne faiseuse, qui me -donnait des démangeaisons de Tartuffe. En la voyant couvrir chastement -le bas de ses jambes, je fis cette découverte que la nature -avait prévu le vêtement, comme une condition nécessaire de la -multiplication de l'espèce. La nudité habituelle, étant donnée la -multiplicité des occupations et des soins de l'individu, tendrait à -alourdir les sens et à retarder les désirs, tandis que le vêtement, -en leurrant les sexes, les aiguise et les incite, et fait ainsi -progresser l'humanité. Bienheureux usage qui nous a valu Othello et les -transatlantiques.</p> - -<p>J'ai bien envie de supprimer ce chapitre. La pente est dangereuse. Mais -après tout, j'écris mes mémoires et non les tiens, paisible lecteur. -Auprès de la gracieuse demoiselle, je me sentais en proie à une -sensation double et indéfinissable. Elle exprimait parfaitement la -dualité de Pascal: <i>l'ange et la bête</i>, à cette différence près que -le janséniste n'admettait point la dualité des deux natures, tandis -qu'ici, elles ne faisaient qu'un: l'ange qui disait des choses -célestes, et la bête qui... Non, décidément, je supprime ce -chapitre.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="XCIX._DANS_LA_SALLE">XCIX. DANS LA SALLE</a></h4> - - -<p>Dans la salle, je rencontrai Lobo Neves, en train de causer avec -quelques amis. Nous parlâmes de choses et d'autres, froidement, mal à -l'aise. Mais dans l'entr'acte suivant, un peu avant le lever du rideau, -nous nous retrouvâmes dans un corridor où il n'y avait que nous. Il -vint à moi avec beaucoup d'affabilité, en souriant, en m'entraînant -dans un des pas-perdus, il causa le plus tranquillement du monde. Je lui -demandai des nouvelles de sa femme. Il me répondit qu'elle allait bien; -puis il dévia la conversation vers des sujets généraux, expansif, -presque gai. Devine qui voudra la cause de ces différentes attitudes. -Je me dérobe à Damasceno, qui m'épie devant la porte de la loge.</p> - -<p>Je n'entendis pas un traître mot de l'acte suivant. Étranger aux -tirades des acteurs et aux applaudissements du public, je reconstituais -dans mon fauteuil ma conversation avec Lobo Neves; je revoyais ses -gestes, et je trouvai ma nouvelle situation enviable. La <i>Gamboa</i> -suffisait. Des relations plus visibles ne servaient qu'à fomenter -l'envie. Rigoureusement nous pouvions nous dispenser de nous voir -journellement. C'était mettre l'absence au service de l'amour. -D'ailleurs, à quarante ans sonnés, je n'étais rien, pas même simple -électeur. Il était temps de me lancer, quand ce ne serait que pour -l'amour de Virgilia, qui s'enorgueillirait de ma gloire... Je crois bien -qu'en cet instant on applaudit dans le salle; mais je n'oserais -l'affirmer, car je pensais à autre chose.</p> - -<p>Ô multitude, dont je désirais l'attention jusqu'à ma mort, c'est -ainsi que je me vengeais parfois de toi. Je laissais la foule bruire -autour de moi, sans l'entendre, comme le Prométhée d'Eschyle au milieu -de ses bourreaux. Ah! tu voulais m'enchaîner sur le rocher de la -frivolité, de ton indifférence ou de ton agitation!... Chaînes -fragiles, je vous rompais d'un geste de Gulliver. Il est banal d'aller -songer dans un hermitage. Le voluptueux s'isole milieu d'un océan de -gestes et de paroles de passions nerveuses et tendues. Il y décrète -son absence, son indifférence, son inaccessibilité. Qu'importe que -l'on dise lorsqu'il revient à lui, c'est-à-dire aux autres, qu'il -tombe du monde de la lune? Qu'est-il après tout, ce monde lumineux et -caché de notre cerveau, sinon l'affirmation dédaigneuse de notre -liberté spirituelle? Vive Dieu! voilà une bonne fin de chapitre.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="C._LE_CAS_PROBABLE">C. LE CAS PROBABLE</a></h4> - - -<p>Si le monde n'était pas composé d'esprits inattentifs, il serait -inutile de rappeler au lecteur que les lois que j'affirme sont vraiment -indiscutables. Quant aux autres, je les laisse dans le domaine de la -probabilité. L'une d'elles fera l'objet de ce chapitre, que je -recommande à la lecture des personnes qui s'intéressent aux -phénomènes sociaux. Il semble, et ce n'est pas improbable, qu'il -existe entre les faits de la vie publique et ceux de la vie privée une -certaine action réciproque, régulière et périodique,—ou pour user -d'une image, c'est quelque chose qui ressemble aux marées de la plage -du Flamengo ou d'autres également houleuses. Quand l'onde envahit le -sable, elle le couvre, pour revenir ensuite sur elle-même couvre une -force variable, et va grossir la vague nouvelle qui se comportera comme -la première. Telle est l'image; voyons-en l'application.</p> - -<p>J'ai dit ailleurs que Lobo Neves, nommé président d'une province, -avait refusé sa nomination à cause de la date du décret: le 13. Ce -fut un acte grave, dont la conséquence fut de séparer du ministère le -mari de Virgilia. Ainsi l'antipathie pour un nombre produisit un -phénomène de dissidence politique. Il nous reste à apprendre comment, -longtemps après, un acte politique détermina dans la vie particulière -une cessation de mouvement. La méthode employée dans ce livre ne -permet pas de décrire immédiatement cet autre phénomène. Je me -limite à déclarer que quatre mois après notre rencontre au théâtre, -Lobo Neves se réconcilia avec le ministère. C'est un fait que le -lecteur ne devra pas perdre de vue, s'il veut pénétrer toute la -subtilité de ma pensée.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CI._LA_REVOLUTION_DALMATE">CI. LA RÉVOLUTION DALMATE</a></h4> - - -<p>Ce fut Virgilia qui me donna des nouvelles de la volte-face de son -mari. Un certain matin d'octobre, entre onze heures et midi, elle me parla -de réunions, de conversations, d'un discours...</p> - -<p>—De sorte que cette fois, te voilà baronne, interrompis-je.</p> - -<p>Elle fit la moue en secouant la tête. Mais ce geste d'indifférence -était démenti par quelque chose d'indéfinissable, par une expression -de plaisir et d'espérance. Je ne sais trop pourquoi je m'imaginais que -les lettres de noblesse pourraient la ramener à la vertu, non pas pour -la vertu elle-même, mais par gratitude pour son mari. Car elle aimait -cordialement la noblesse. Un des troubles les plus sérieux de notre -intimité fut l'apparition d'un certain poseur de légation,—disons de -la légation de Dalmatie—le comte B. V., qui lui fit la cour pendant -trois mois. Ce noble authentique tourna la tête de Virgilia, qui -d'ailleurs possédait la vocation diplomatique. Je ne sais trop ce que -je serais devenu, sans la révolution de Dalmatie qui renversa le -gouvernement et épura les ambassades. La révolution fut sanglante et -formidable. Chaque malle d'Europe apportait des journaux qui -transcrivaient les horreurs, comptaient les têtes coupées, jaugeaient -le sang versé. Tout le monde frémissait d'horreur et de pitié. Moi, -non. Je bénissais intérieurement cette tragédie, qui me tirait une -épine du pied. Et puis, la Dalmatie est si loin.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CII._REPOS">CII. REPOS</a></h4> - - -<p>Mais cet homme qui se réjouissait du départ d'un autre pratiqua -quelque temps après... Non, je ne dirai rien pour l'instant; ce -chapitre me reposera de mes ennuis. Une action grossière, basse, sans -explication possible... je le répète, je ne conterai rien dans ce -chapitre.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CIII._DISTRACTION">CIII. DISTRACTION</a></h4> - - -<p>—Non, docteur, cela ne se fait pas; excusez ma franchise, mais -cela ne se fait pas.</p> - -<p>Combien elle avait raison, cette Dona Placida. Quel est l'homme bien -élevé qui arrive au rendez-vous de la dame de ses pensées avec une -heure de retard? J'entrai tout essoufflé. Virgilia était déjà -partie. Dona Placida me conta qu'après avoir longtemps attendu, elle -s'était irritée, qu'elle avait pleuré, qu'elle s'était promis de ne -plus penser à moi, et un tas d'autres choses que notre hôtesse -répétait avec des larmes dans la voix, en me suppliant de ne pas -abandonner Yaya, ce qui serait vraiment trop injuste; car elle m'avait -tout sacrifié. Je lui expliquai alors qu'un malentendu... Et ce n'en -était pas un; il s'agissait tout simplement d'une distraction de ma -part, causée par un bon mot, une anecdote, une conversation, n'importe -quoi; une simple distraction.</p> - -<p>Cette pauvre Dona Placida!... elle était vraiment désespérée. Elle -allait de côté et d'autre, branlant la tête, soupirant bruyamment, -regardant à travers la croisée. Avec quel art elle attifait, -bichonnait et réchauffait notre amour! Quelle imagination fertile, -pour nous rendre les heures agréables et brèves! fleurs, petits -goûters,—les bons goûters d'un autre temps,—et des rires, et -des caresses, rires et caresses qui augmentaient avec le temps, comme si -elle voulait fixer notre aventure et lui rendre sa première jeunesse. -Elle n'oubliait rien, notre bonne confidente et hôtesse, rien; ni le -mensonge, car elle contait de l'un à l'autre des soupirs et des regrets -qui n'avaient jamais existé; ni la calomnie, car elle m'attribua un -beau jour une passion nouvelle.—«Tu sais bien que je serais incapable -d'aimer une autre femme», dis-je à Virgilia quand elle me parla de -cette prétendue infidélité. Cette seule phrase, sans autre -protestation mit en poudre l'accusation de Dona Placida, qui en demeura -toute triste.</p> - -<p>Un quart d'heure après mon arrivée, je dis à Dona Placida:</p> - -<p>—C'est bon. Virgilia reconnaîtra qu'il n'y a pas de ma faute... -Voulez-vous lui porter de moi un billet tout de suite?</p> - -<p>—Comme elle doit être triste, la pauvre! Certes, je ne désire la -mort de personne; mais si vous vous mariez quelque jour avec Yaya, alors, -oui, vous saurez quel ange elle est.</p> - -<p>Je me souviens que je détournai le visage, et que je fixai le plancher. -Je recommande ce geste à quiconque ne peut répondre promptement ou qui -craint de regarder un interlocuteur en face. En semblable occurrence, -certains ont l'habitude de réciter une strophe des <i>Lusiades</i>, -d'autres sifflent n'importe quel air d'opéra. Je m'en tiens au geste que -j'indique; il est simple, il exige moins d'efforts.</p> - -<p>Trois jours plus tard, tout s'expliqua. Je suppose que Virgilia fut -quelque peu étonnée, quand je lui demandai pardon des larmes que je -lui avais fait verser en cette occurrence. Je ne me rappelle plus si, -dans la suite, j'attribuai ces mêmes larmes à Dona Placida. Il se peut -bien, en effet, que la bonne vieille ait pleuré en voyant Virgilia -désappointée, et que, par un phénomène de vision, ses propres larmes -lui aient paru tomber des yeux de Virgilia. Quoi qu'il en soit, tout fut -expliqué, mais non pardonné, ni oublié. Virgilia me dit un certain -nombre de choses peu aimables, me menaça de me quitter, et termina par -l'éloge du mari. Celui-là, oui, était un homme supérieur, plein de -dignité, délicat, affectueux et courtois; je n'allais pas à la -hauteur de sa cheville. Elle disait tout cela, tandis qu'assis, les bras -tombant sur les genoux, je regardais une mouche se promener sur le -plancher, entraînant après elle une fourmi qui lui mordait une patte. -Pauvre mouche! pauvre fourmi!</p> - -<p>—Tu ne trouves rien à répondre? demanda Virgilia, en s'arrêtant -devant moi.</p> - -<p>—Que veux-tu que je te dise? Tu t'entêtes dans ta mauvaise -humeur. Sais-tu ce que je crois? c'est que tu as assez de notre liaison, -et que tu veux en finir...</p> - -<p>—Justement!</p> - -<p>Elle alla prendre son chapeau, tremblante et rageuse. «Adieu! Dona -Placida», cria-t-elle. Ensuite, elle alla jusqu'à la porte, l'ouvrit, -prête à partir. Je la saisis par la ceinture.</p> - -<p>—Allons! voyons! Virgilia.</p> - -<p>Elle s'efforça pour s'arracher à mon étreinte. Je la retins, je la -suppliai de rester, d'oublier. Elle s'éloigna enfin de la porte, et -elle alla tomber sur le canapé. Je m'assis auprès d'elle. Je lui dis -des choses tendres, d'autres gracieuses; je m'humiliai devant elle. Je -ne sais si nos lèvres se rapprochèrent à la distance de l'épaisseur -d'un fil, ou moins encore; c'est matière à controverse. Je sais -seulement que, dans son agitation, elle laissa tomber un de ses bijoux, -et que je me penchai pour le ramasser. Au même moment la mouche et la -fourmi y grimpèrent, l'une traînant l'autre. Alors, avec la -délicatesse d'un homme de notre temps, je mis dans la paume de ma main -ce couple mortifié. Je calculai la distance qui séparait ma main de la -planète Saturne, et je me demandai en même temps quel intérêt je -pouvais bien prendre à un épisode si insignifiant. Ne concluez pas que -je fusse un barbare. Bien au contraire, je demandai à Virgilia une -épingle pour séparer les deux bestioles. Mais la mouche, devinant mes -intentions, ouvrit les ailes et s'envola. Pauvre mouche, pauvre fourmi! -Et Dieu vit que cela était bon, comme disent les Écritures.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CIV._CEST_LUI">CIV. C'EST LUI</a></h4> - - -<p>Je rendis l'épingle à cheveux à Virgilia. Elle l'enfonça dans ses -cheveux, et s'apprêta à sortir. Il était tard; trois heures venaient -de sonner. Tout était oublié et pardonné. Dona Placida, qui épiait -l'occasion favorable pour que Virgilia pût sortir, ferma subitement la -fenêtre, en s'écriant:</p> - -<p>—Doux Jésus! voici le mari de Yaya!</p> - -<p>Notre terreur fut courte, mais violente. Virgilia pâlit jusqu'à en -devenir de la couleur de ses dentelles; et elle se réfugia dans la -chambre à coucher. Dona Placida, qui avait fermé la porte de la rue, -voulait aussi fermer la porte intérieure. Je me disposai à attendre -Lobo Neves. Un instant après, Virgilia revint à elle, me poussa dans -la chambre à coucher, et dit à Dona Placida de retourner à la -fenêtre. La confidente obéit.</p> - -<p>C'était lui. Dona Placida lui ouvrit la porte avec force exclamations -de surprise.</p> - -<p>—Vous ici! quel honneur pour la pauvre vieille! Entrez donc! -Savez-vous qui est ici!... Bah! vous n'avez pas à deviner; vous venez la -chercher... Voici votre mari, Yaya.</p> - -<p>Virgilia, qui était dans un coin, se précipita vers lui. J'épiais par -le trou de la serrure. Il entra lentement, pâle, froid, compassé, sans -explosion, et promena un regard circulaire autour de la pièce.</p> - -<p>—Quel miracle! dit Virgilia. Que viens-tu faire dans ces -parages?</p> - -<p>—Je passais par hasard. J'ai aperçu Dona Placida à la fenêtre, et -je suis entré lui dire bonjour.</p> - -<p>—Comme c'est aimable! interrompit celle-ci. Et puis l'on dira que -personne ne s'occupe des vieilles gens. Mais vraiment, on dirait que -Yaya est jalouse. Et, lui faisant force caresses, elle ajouta: C'est mon -bon ange! elle n'oublie pas sa vieille Placida. Si bonne! tout le -portrait de sa mère. Asseyez-vous donc, monsieur le docteur...</p> - -<p>—Je n'ai qu'un instant...</p> - -<p>—Tu rentres, dit Virgilia. Retournons ensemble.</p> - -<p>—Allons!</p> - -<p>—Donnez-moi mon chapeau, Placida.</p> - -<p>—Le voici.</p> - -<p>Dona Placida alla chercher un miroir, et le tint devant Virgilia, qui -attachait les rubans, arrangeait ses cheveux, tout en parlant à son -mari, qui ne répondait pas une parole. La bonne vieille bavardait sans -trêve. C'était une façon de dissimuler le tremblement de tout son -corps. Virgilia, le premier moment passé, était redevenue tout à fait -maîtresse d'elle-même.</p> - -<p>—Je suis prête, dit-elle. Adieu, Dona Placida, venez me voir.</p> - -<p>L'autre promit, en ouvrant la porte.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CV._EQUIVALENCE_DES_FENETRES">CV. ÉQUIVALENCE DES FENÊTRES</a></h4> - - -<p>Dona Placida ferma la porte, et tomba sur une chaise. Je sortis -aussitôt de la chambre à coucher, et je fis deux pas dans la direction -de la sortie, pour aller arracher Virgilia à son mari. Je le déclarai -tout haut, et bien m'en prit car Dona Placida me retint aussitôt par le -bras. Plus tard j'en arrivai à supposer que je n'avais parlé qu'à -seule fin d'être retenu. Mais la simple réflexion démontre qu'après -dix minutes d'angoisse dans la chambre à coucher, mon premier mouvement -ne pouvait être que ce qu'il fut. C'est une conséquence de ma fameuse -loi sur l'équivalence des fenêtres, que j'ai eu la satisfaction de -découvrir et de formuler au chapitre LI. Il était nécessaire que je -donnasse de l'air à ma conscience. La chambre à coucher avait les -fenêtres fermées. J'en ouvris une autre, en faisant le geste de -sortir, et je respirai.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CVI._JEUX_PERILLEUX">CVI. JEUX PÉRILLEUX</a></h4> - - -<p>Je respirai et je m'assis. Dona Placida faisait résonner les échos de -ses exclamations et de ses plaintes. Je réfléchissais silencieusement -s'il n'eût pas été plus prudent de laisser Virgilia dans la chambre -à coucher et de demeurer moi-même dans le salon. Mais je réfléchis -que c'eût été pis: c'était les soupçons confirmés, le feu mis aux -poudres, une scène de sang, peut-être. Oui, les choses s'étaient bien -passées. Mais ensuite? qu'allait-il arriver chez eux? Le mari -tuerait-il la femme? se porterait-il à des voies de fait? -l'enfermerait-il? la chasserait-il de sa présence? Toutes ces -suppositions se présentaient l'une après l'autre à mon esprit, -passant et repassant comme ces points obscurs qui parcourent le champ -visuel des gens qui ont la vue malade ou fatiguée. Ils se succédaient -tragiquement sans que je pusse saisir l'un ou l'autre et lui dire: -«Est-ce toi? toi, et pas un autre?»</p> - -<p>Soudain j'aperçois devant moi un fantôme C'était Dona Placida qui -était allée dans sa chambre, avait revêtu sa mantille, et venait -s'offrir pour aller jusque chez Lobo Neves. Je lui fis observer que -c'était bien risqué. Il pouvait s'étonner d'une visite si imprévue.</p> - -<p>—Tranquillisez-vous, me dit-elle; je saurai m'y prendre -habilement. J'attendrai qu'il soit sorti.</p> - -<p>Elle partit et je l'attendis en ruminant les conséquences possibles de -sa démarche. En fin de compte, je jouais un jeu bien dangereux. Je me -demandais s'il n'était pas temps de reprendre ma liberté. Je me -sentais pris d'une velléité de mariage, d'un désir de canaliser ma -vie. Pourquoi pas? Mon cœur pouvait encore explorer de nouvelles -contrées. Je ne me sentais pas incapable d'un amour chaste, sévère et -pur. En vérité, les aventures sont la partie torrentielle et -vertigineuse de la vie, c'est-à-dire l'exception. J'étais las; je -crois même que j'éprouvadéficit. Je remarquai la ligne de sa redingote, la blancheur de sa -chemise, la propreté de ses bottines. Sa voix même, voilée naguère, -paraissait avoir repris sa primitive sonorité. Mais je ne veux point le -décrire. Si je parlais par exemple du bouton d'or qu'il portait à sa -chemise et de la qualité du cuir de ses souliers, ce serait le -commencement d'une longue description, que j'omets pour être bref. -Sachez seulement que ces souliers étaient vernis. Sachez encore qu'il -avait hérité quelques <i>contos</i> de reis d'un vieil oncle de Barbacena.</p> - -<p>Qu'on me permette une comparaison: mon esprit était alors comme une -espèce de volant; la narration de Quincas Borba était comme un coup de -raquette qui le faisait s'envoler. Quand il était sur le point de -tomber, le billet de Virgilia lui donnait une autre impulsion. Il -descendait, et c'était alors l'épisode du Jardin public qui le -recevait comme une autre raquette. Décidément, je n'étais pas né -pour les situations compliquées. Ce va-et-vient de choses diverses me -faisait perdre l'équilibre. J'avais envie d'empaqueter Quincas Borba, -Lobo Neves, le billet de Virgilia, tous dans la même philosophie, et -d'en faire présent à Aristote. D'ailleurs, elle était instructive, la -narration de notre philosophe. J'admirais surtout le talent -d'observation avec lequel il décrivait la gestation et la croissance du -vice, les luttes intérieures, les lentes capitulations, l'accoutumance -à la boue.</p> - -<p>—Tenez, me dit-il, la première nuit que je passai sur l'escalier -de l'église de <i>S. Francisco</i>, je dormis comme sur un lit de plumes: -pourquoi? c'est que je tombai graduellement de la paille au plancher, de -ma chambre au corps de garde, du corps de garde à la rue...</p> - -<p>Il voulut finalement m'exposer son système philosophique. Je lui -demandai d'ajourner sa dissertation.—«Je suis trop préoccupé, -aujourd'hui, lui dis-je. Un autre jour. Je suis toujours chez moi.» -Quincas sourit malicieusement; peut-être connaissait-il mon aventure. -Mais il n'ajouta pas un mot, si ce n'est ces dernières paroles, en -prenant congé:</p> - -<p>—Réfugiez-vous dans l'Humanistisme; c'est le grand asile des -esprits, l'éternel océan où je me suis plongé pour en arracher la vérité. -Les Grecs la faisaient sortir d'un puits. Quelle mesquine conception! Un -puits! C'est pour cela même qu'ils ne l'ont jamais rencontrée. Grecs, -sous-Grecs, anti-Grecs, toute la longue série des générations s'est -penchée sur le puits, pour en voir sortir la vérité qui ne s'y trouve -pas. En a-t-on dépensé, des cordes et des seaux! Quelques audacieux -descendirent au fond, et en retirèrent un crapaud. Je suis allé -directement à la mer. Réfugiez-vous dans l'Humanitisme.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CVII._LE_BILLET">CVII. LE BILLET</a></h4> - - -<p>«Il ne s'est rien passé, mais il se doute de quelque chose. Il est -sérieux, il se tait. Maintenant, il vient de sortir. Il a seulement -souri une fois à Nhonhô, après l'avoir longtemps regardé d'un air -sombre. Je ne sais trop ce qui va arriver. Dieu veuille que rien de -grave ne se produise. Beaucoup de prudence pour l'instant, beaucoup de -prudence!»</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CVIII._OU_LON_NE_COMPREND_PLUS_BIEN">CVIII. OÙ L'ON NE COMPREND PLUS BIEN</a></h4> - - -<p>Et voici le drame, la pointe de drame shakespearien. Ce bout de papier -griffonné, chiffonné est un document d'analyse, d'une analyse que je -ne ferai ni dans ce chapitre, ni dans le suivant, ni peut-être dans -tout le reste du livre. J'enlèverais sans doute ainsi au lecteur le -plaisir de noter la froideur, la perspicacité et le courage qui se -révèlent dans ces lignes tracées à la hâte, et de lire au travers -la tempête et la fureur dissimulées, le désespoir qui se contraint et -qui médite, l'ignorance de la solution finale dans la boue, dans le -sang ou dans les larmes.</p> - -<p>Quant à moi, si je vous disais que je relus le billet trois ou quatre -fois ce jour-là, vous me croirez sans peine. Si je vous affirme que je -le relus le jour suivant, avant et après le déjeuner, vous pouvez -encore m'en croire, car c'est la vérité pure. Mais si je vous parle de -mon émotion, mettez-la quelque peu en quarantaine, et ne l'acceptez que -sous bénéfice d'inventaire. Ni alors, ni plus tard je ne pus discerner -ce qui se passa en moi. C'était de la crainte, de la douleur, de la -vanité, et ce n'en était pas. C'était de l'amour, sans amour, -c'est-à-dire sans délire. Et tout cela donnait une combinaison -complexe et vague, quelque chose que ni vous ni moi ne sommes capables -de comprendre. Supposons dons que je n'aie rien dit.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CIX._LE_PHILOSOPHE">CIX. LE PHILOSOPHE</a></h4> - - -<p>On sait donc comment je relus la lettre, avant et après le déjeuner; -cela revient à dire que je déjeunai; et j'ajouterai seulement que ce -repas fut l'un des plus frugales de ma vie: un œuf, une tranche de -pain, une tasse de thé. Je me souviens de ces menus détails, qui -persistent dans ma mémoire d'où se sont enfuis tant d'événements -importants. On pourrait en chercher la raison dans mon désastre même; -mais le véritable motif fut la visite que Quincas Borba me fit ce -jour-là. Il me dit que la sobriété n'était nullement nécessaire -pour comprendre l'Humanitisme, et moins encore pour le mettre en -pratique; que cette philosophie s'accommodait facilement avec les -plaisirs de la vie, inclusivement ceux de la table, le spectacle et les -amours. La frugalité, au contraire, pouvait indiquer une certaine -tendance à l'ascétisme, qui est l'expression achevée de la bêtise -humaine.</p> - -<p>—Saint Jean, par exemple: quelle idée, de se nourrir de sauterelles -dans le désert, au lieu d'engraisser tranquillement dans la ville, et -de faire maigrir les pharisiens dans la synagogue!</p> - -<p>Dieu me garde de raconter l'histoire de Quincas Borba, qui me fut -d'ailleurs narrée tout entière en cette triste occurrence: une -histoire longue, compliquée, mais intéressante. Et si je ne raconte -point cette histoire, je me dispense aussi de dépeindre son aspect, -très différent de celui que j'avais contemplé au Jardin public, Je me -tais. Je dirai seulement que si les vêtements caractérisent l'homme -encore plus que le visage, ce n'était plus Quincas Borba. C'était un -magistrat sans hermine, un général sans uniforme, un négociant sans -déficit. Je remarquai la ligne de sa redingote, la blancheur de sa -chemise, la propreté de ses bottines. Sa voix même, voilée naguère, -paraissait avoir repris sa primitive sonorité. Mais je ne veux point le -décrire. Si je parlais par exemple du bouton d'or qu'il portait à sa -chemise et de la qualité du cuir de ses souliers, ce serait le -commencement d'une longue description, que j'omets pour être bref. -Sachez seulement que ces souliers étaient vernis. Sachez encore qu'il -avait hérité quelques <i>contos</i> de reis d'un vieil oncle de Barbacena.</p> - -<p>Qu'on me permette une comparaison: mon esprit était alors comme une -espèce de volant; la narration de Quincas Borba était comme un coup de -raquette qui le faisait s'envoler. Quand il était sur le point de -tomber, le billet de Virgilia lui donnait une autre impulsion. Il -descendait, et c'était alors l'épisode du Jardin public qui le -recevait comme une autre raquette. Décidément, je n'étais pas né -pour les situations compliquées. Ce va-et-vient de choses diverses me -faisait perdre l'équilibre. J'avais envie d'empaqueter Quincas Borba, -Lobo Neves, le billet de Virgilia, tous dans la même philosophie, et -d'en faire présent à Aristote. D'ailleurs, elle était instructive, la -narration de notre philosophe. J'admirais surtout le talent -d'observation avec lequel il décrivait la gestation et la croissance du -vice, les luttes intérieures, les lentes capitulations, l'accoutumance -à la boue.</p> - -<p>—Tenez, me dit-il, la première nuit que je passai sur l'escalier de -l'église de <i>S. Francisco</i>, je dormis comme sur un lit de plumes: -pourquoi? c'est que je tombai graduellement de la paille au plancher, de -ma chambre au corps de garde, du corps de garde à la rue...</p> - -<p>Il voulut finalement m'exposer son système philosophique. Je lui -demandai d'ajourner sa dissertation.—«Je suis trop préoccupé, -aujourd'hui, lui dis-je. Un autre jour. Je suis toujours chez moi.» -Quincas sourit malicieusement; peut-être connaissait-il mon aventure. -Mais il n'ajouta pas un mot, si ce n'est ces dernières paroles, en -prenant congé:</p> - -<p>—Réfugiez-vous dans l'Humanistisme; c'est le grand asile des esprits, -l'éternel océan où je me suis plongé pour en arracher la vérité. -Les Grecs la faisaient sortir d'un puits. Quelle mesquine conception! Un -puits! C'est pour cela même qu'ils ne l'ont jamais rencontrée. Grecs, -sous-Grecs, anti-Grecs, toute la longue série des générations s'est -penchée sur le puits, pour en voir sortir la vérité qui ne s'y trouve -pas. En a-t-on dépensé, des cordes et des seaux! Quelques audacieux -descendirent au fond, et en retirèrent un crapaud. Je suis allé -directement à la mer. Réfugiez-vous dans l'Humanitisme.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CX._31">CX. 31</a></h4> - - -<p>Une semaine après, Lobo Neves fut nommé président d'une province. Je -m'accrochai à l'espoir qu'il refuserait encore, si le décret portait -la date du 13. Mais il fut signé un 31, et cette simple transposition -de chiffres en élimina la substance diabolique. Singuliers ressorts de -la vie!...</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXI._LE_MUR">CXI. LE MUR</a></h4> - - -<p>Comme j'ai pris l'habitude de ne rien dissimuler dans ces pages, je -vais conter l'aventure du mur. Ils étaient alors sur le point de -s'embarquer. En entrant chez Dona Placida, je vis un papier plié sur la -table. C'était un billet de Virgilia. Elle me disait qu'elle -m'attendait le soir, sans faute, dans le jardin. Et elle terminait par -ces mots: «Le mur est assez bas du côté de l'impasse.»</p> - -<p>Je fis un geste d'ennui. La lettre me parut excessivement audacieuse, -dénuée de réflexion, et même ridicule. Ce n'était pas seulement -chercher le scandale, c'était encore risquer les gorges chaudes. Je me -vis franchissant le mur, tout bas qu'il fût, et appréhendé par un -sergent de ville qui m'emmenait au corps de garde. Le mur était bas; et -puis après? Virgilia avait perdu la tête; elle devait déjà s'être -repentie depuis. Je regardai le morceau de papier: un morceau de papier -froissé, mais inflexible. J'eus envie de le déchirer en trente mille -morceaux, et de les jeter au vent, comme derniers vestiges de mon -aventure. Je reculai à temps: l'amour-propre, la honte d'avoir fui, la -crainte, je n'avais qu'à me soumettre.</p> - -<p>—Vous pouvez lui dire que j'irai.</p> - -<p>—Où donc? demanda Dona Placida.</p> - -<p>—Où elle me dit de l'attendre.</p> - -<p>—Mais elle n'a rien dit du tout.</p> - -<p>—Eh bien! et ce papier?</p> - -<p>Dona Placida ouvrit des yeux.</p> - -<p>—Ce papier, je l'ai trouvé ce matin dans votre tiroir, et j'ai -pensé que...</p> - -<p>Je pressentis une singulière impression. Je relus le papier, je le -parcourus de nouveau. C'était en vérité un vieux billet de Virgilia, -reçu aux premiers temps de nos amours, et me conviant à une en revue -qui m'avait, en effet, obligé à sauter le mur, un mur bas et discret. -Je gardai le billet, et j'éprouvai une curieuse impression.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXII._LOPINION">CXII. L'OPINION</a></h4> - - -<p>Il était écrit que cette journée serait celle des événements à -double entente. Quelques heures plus tard, je rencontrai Lobo Neves, rue -d'Ouvidor, et nous parlâmes de sa présidence, et de la politique du -moment. Il mit à profit la rencontre de la première personne de -connaissance pour me quitter, avec force compliments. Je me rappelle -qu'il paraissait contraint, mais faisait tous ses efforts pour -dissimuler cette contrainte. Je crois, et je demande pardon à la -critique si mon jugement est téméraire, je crois qu'il avait peur, non -pas de moi ni de lui, ni du code, ni de sa conscience, mais peur de -l'opinion. Je suppose que ce tribunal anonyme et invisible, dont chaque -membre est à la fois accusé et juge, était la limite contre laquelle -se butait la volonté de Lobo Neves. Peut-être n'aimait-il plus sa -femme; peut-être son cœur était-il étranger à l'indulgence de sa -conduite au cours des derniers incidents. Je crois, et de nouveau je -fais ici appel à la bonne volonté de la critique, je crois qu'il se -serait séparé de sa femme avec la même indifférence que le lecteur -se sera séparé de certaines relations personnelles. Mais l'opinion, -l'opinion qui aurait étalé sa vie à tous les carrefours, qui aurait -ouvert une enquête et mis à jour toutes les circonstances, les -antécédents, les inductions, les preuves, pour discuter le tout par le -menu aux heures de causerie et de désœuvrement, cette opinion -terrible, si avide des secrets d'alcôve, empêcha la dispersion de la -famille. Elle rendit en même temps impossible la vengeance, qui ne -pouvait avoir lieu sans la divulgation. Il ne pouvait me montrer du -ressentiment sans aller jusqu'à la répudiation. Il dut donc feindre -l'ignorance et, par déduction, les sentiments d'une autre époque à -mon égard.</p> - -<p>Il lui en coûta sans doute pendant les premiers temps; il lui en coûta -énormément, j'en suis sûr. Mais le temps,—et c'est un autre point -qui méritera je l'espère l'indulgence des penseurs,—le temps met des -durillons sur la sensibilité et oblitère la mémoire des événements. -Il était à supposer que les années émousseraient les épines, que -l'éloignement des faits en adoucirait les contours, qu'une ombre de -doute rétrospectif couvrirait la nudité de la réalité, enfin que -l'opinion s'occuperait un peu moins de lui et serait détournée sur -d'autres aventures. Le fils, devenu grand, satisferait les ambitions -paternelles, et serait l'héritier de toutes ses affections. Tout cela, -uni à l'activité externe, le prestige public, la vieillesse ensuite, -puis la maladie, le déclin, la mort, un service funèbre, une notice -biographique, et le livre de la vie s'achèverait sans une goutte de -sang.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXIII._LA_SOUDURE">CXIII. LA SOUDURE</a></h4> - - -<p>La conclusion, si toutefois il y en a une au chapitre antérieur, c'est -que l'opinion est une excellente soudure des institutions domestiques. -Il n'est pas impossible que je développe cette pensée avant d'achever -ce livre. Mais il est possible aussi que je n'y revienne plus. Quoi -qu'il en soit, l'opinion est une bonne soudure, aussi bien dans la -famille qu'en politique. Quelques métaphysiciens bilieux la -considèrent comme l'arbitre des gens médiocres et creux. Mais il est -évident que, quand bien même une décision aussi extrême ne -contiendrait pas sa propre condamnation, il suffirait de considérer les -effets salutaires de l'opinion pour en conclure qu'elle est l'œuvre -supérieure de la fine fleur du genre humain, c'est-à-dire de la -majorité.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXIV._FIN_DE_DIALOGUE">CXIV. FIN DE DIALOGUE</a></h4> - - -<p>—Oui, demain. Tu viendras à bord?</p> - -<p>—Es-tu folle? c'est impossible.</p> - -<p>—Alors, adieu!</p> - -<p>—Adieu!</p> - -<p>—N'oublie pas Dona Placida. Va la voir de temps à autre. La -pauvre! Elle est venue hier prendre congé de moi. Elle pleurait... elle me -disait que je ne la verrai plus... C'est une bonne créature, n'est-il -pas vrai?</p> - -<p>—Certainement.</p> - -<p>—Si nous nous écrivons, elle recevra les lettres. Maintenant, -d'ici à...</p> - -<p>—Deux ans, peut-être.</p> - -<p>—Allons donc! Il dit qu'il va seulement présider aux élections.</p> - -<p>—Oui. Alors à bientôt. Attention! on nous regarde.</p> - -<p>—Qui?</p> - -<p>—Là, sur le sofa. Séparons-nous.</p> - -<p>—Si tu savais combien il m'en coûte!</p> - -<p>—Oui; mais il le faut. Adieu, Virgilia.</p> - -<p>—À bientôt donc. Adieu.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXV._LE_DEJEUNER">CXV. LE DÉJEUNER</a></h4> - - -<p>Je n'assistai pas à son départ. Mais, à l'heure marquée, j'éprouvai -quelque chose qui n'était ni de la douleur ni du plaisir, un mélange -à doses égales de soulagement et de regrets. Que le lecteur ne -s'irrite point de cette confession. Je sais bien que pour être -agréable à sa fantaisie et faire vibrer ses nerfs, j'aurais dû -souffrir un profond désespoir, verser des larmes, et ne pas déjeuner. -Ce serait romanesque, mais non biographique. La vérité pure, c'est que -je déjeunai comme tous les jours, nourrissant mon cœur du souvenir de -mon aventure, et mon estomac des mets de M. Proudhon...</p> - -<p>Vieillards de ma génération, vous souvenez-vous encore de ce maître -cuisinier de l'hôtel Pharoux, qui, à en croire le patron de l'hôtel, -avait servi chez Véry et Véfour, et aussi chez le comte Molé et chez -le duc de la Rochefoucauld? Il était vraiment insigne. Lui et la polka -firent à la même époque leur solennelle entrée à Rio... La polka, -M. Proudhon, Tivoli, le bal des étrangers, le Casino, voilà -quelques-uns de mes meilleurs souvenirs de ce temps-là. Mais les petits -plats du chef étaient surtout délicieux.</p> - -<p>Ce matin-là, on aurait dit que ce diable d'homme avait pressenti ma -catastrophe. Jamais son art et son génie ne lui furent si propices. -Quelle recherche des condiments, quelles chairs tendres, quelle -ordonnance des plats! On dégustait avec la bouche, les yeux, le nez. Je -n'ai pas gardé la note de ce jour-là; je sais qu'elle fut salée. -Hélas! il me fallait enterrer magnifiquement mes amours. Ils s'en -allaient en plein océan, dans l'espace et dans le temps, et je me -retrouvais au coin d'une table, avec mes quarante et tant d'années, -inutiles et vides. Elle pourrait bien revenir, comme elle revint en -effet. Mais eux!... Hélas! qui s'aviserait de redemander au crépuscule -du soir les effluves du matin?...</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXVI._PHILOSOPHIE_DES_FEUILLES_MORTES">CXVI. PHILOSOPHIE DES FEUILLES MORTES</a></h4> - - -<p>Cette fin de chapitre m'a tellement attristé que j'étais sur le point -de ne plus écrire, de me reposer un peu, pour purger mon esprit de -cette mélancolie, avant de continuer. Mais non: je ne veux pas perdre -de temps.</p> - -<p>Le départ de Virgilia me laissa une impression de veuvage. Les premiers -jours, je restai chez moi, passant les heures comme Domicien, à enfiler -des mouches, si toutefois Suétone n'a pas menti. Mais je les harponnais -d'une façon particulière, avec les regards. Je les transperçais une -à une au fond d'une grande salle, étendu dans un hamac, un livre -ouvert entre les mains. C'était tout: regrets, ambitions, un peu -d'ennui, et, par-dessus tout, beaucoup de rêverie. Mon oncle, le -chanoine, mourut dans cet intervalle; <i>item</i>, deux cousins. Leur mort -me laissa froid. Je les conduisis au cimetière comme on porte de l'argent -en banque; que dis-je?... comme on porte des lettres à la poste. J'y -collai le timbre, je les donnai au facteur, et je lui laissai le soin de -les remettre en main propre. Ce fut à peu près à cette époque que -naquit ma nièce Venancia, fille de Cotrim. Les uns naissaient, les -autres mouraient; je continuai à vivre avec les mouches.</p> - -<p>Parfois aussi, je m'agitais. Je retournais mes tiroirs; je retrouvais -d'anciennes lettres, d'amis, de parents, de maîtresses, voire de -Marcelina. Je les ouvrais toutes, je les relisais une à une et je -revivais le passé. Lecteur ignare, si tu ne conserves pas tes lettres -de jeunesse, tu ne connaîtras pas un jour la philosophie des feuilles -mortes; tu ne connaîtras pas la jouissance de te revoir très loin dans -une pénombre, avec un grand tricorne, des bottes de sept lieues et des -barbes assyriennes, danser au son d'un accordéon anacréontique. Garde -tes lettres de jeunesse.</p> - -<p>Si le tricorne ne te sourit pas, j'emploierai l'expression d'un vieux -marin, ami de Cotrim. Je dirai que si tu gardes tes lettres de jeunesse, -tu auras l'occasion de «chanter une nostalgie»; c'est le nom que nos -loups de mer donnent aux airs de la patrie, qu'ils entonnent en plein -océan. Comme expression poétique, on ne saurait rien trouver de plus -triste.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXVII._LHUMANITISME">CXVII. L'HUMANITISME</a></h4> - - -<p>Deux forces, et une troisième par-dessus le marché, m'incitaient à -reprendre ma vie agitée: Sabine et Quincas Borba. Ma sœur poussa la -candidature conjugale de Nha-Lolo d'une façon véritablement -impétueuse. Quand je retombai en moi-même, je me trouvai presque avec -la jeune fille dans les bras. Quant à Quincas Borba, il m'exposa son -système philosophique de l'Humanitisme, destiné à ruiner tous les -autres.</p> - -<p>—Humanitas, disait-il, principe des choses, est l'homme lui-même -distribué entre tous les hommes. Humanitas compte trois phases: la -statique, antérieure à toute création; l'expansive, commencement des -choses; la dispersive apparition de l'homme; et elle en comptera une -autre encore, la contractive, absorption de l'homme et des choses. -L'expansion, force vive de l'univers, suggéra à Humanitas le désir -d'en jouir, et de là vient la dispersion, qui n'est que la -multiplication personnifiée de la substance originelle.</p> - -<p>Comme cette exposition ne me paraissait Pas assez claire, Quincas Borba -me la développa d'une façon profonde, en m'indiquant les grandes -lignes du système. Il m'expliqua que, par certains côtés, -l'Humanitisme se reliait au Brahmanisme, qui distribue les hommes -d'après les différentes parties du corps d'Humanitas dont ils -procèdent. Mais ce qui dans la religion hindoue n'a qu'une étroite -signification politique et théologique, devient dans l'Humanitisme la -grande loi de la valeur personnelle. Ainsi, descendre de la poitrine ou -des reins d'Humanitas, c'est-à-dire d'une forte souche, n'est pas la -même chose que de descendre de ses cheveux ou du bout de son nez. De -là vient la nécessité de cultiver la vigueur physique. Hercule fut un -symbole anticipé de l'Humanitisme. Arrivé à ce point, Quincas Borba -démontra que le paganisme aurait pu atteindre à la vérité, s'il ne -s'était pas amoindri par la signification galante des mythes. Rien de -cela n'arrivera avec l'Humanitisme. Dans cette église, il n'y a place -ni pour les aventures faciles, ni pour les chutes, ni pour les -tristesses, ni pour les allégresses puériles. L'amour, par exemple, -est un sacerdoce; la reproduction, un rite. Comme la vie est le plus -grand bienfait de l'univers, et qu'il n'y a pas de mendiant qui ne -préfère la misère à la mort, ce qui est un délicieux influx -d'Humanitas, il s'ensuit que la transmission de la vie, loin d'être un -passe-temps galant, est l'heure suprême de la vie spirituelle. Car il -n'y a vraiment au monde qu'un seul malheur: c'est de ne pas y venir.</p> - -<p>—Imagine, par exemple, que je ne sois point né, continua Quincas -Borba. Il est certain que je n'aurais pas en ce moment le plaisir de -causer avec toi, de manger ces pommes de terre, d'aller au théâtre, et -pour tout dire en un mot, de vivre. Note bien que je ne fais pas de -l'homme un simple véhicule d'Humanitas. Non: il est à la fois -véhicule, cocher et voyageur. Il est la réduction du propre Humanitas. -C'est donc une nécessité de s'adorer soi-même. Veux-tu une preuve de -la supériorité de mon système? Regarde l'envie. Il n'y a pas un seul -moraliste, grec ou turc, chrétien ou musulman, qui ne tempête contre -le sentiment de l'envie. L'accord est universel, depuis les champs de -l'Idumée jusqu'au sommet de la Tijuca. Fort bien; laisse là maintenant -les vieux préjugés, oublie les vieux oripeaux de la rhétorique, et -étudie de sang-froid l'envie, ce sentiment si subtil et si noble. -Chaque homme étant une réduction d'Humanitas, il est clair qu'aucun -homme ne peut être fondamentalement l'ennemi d'un autre homme, quelles -que soient les apparences contraires. Ainsi, par exemple, le bourreau -qui exécute un condamné peut exciter la vaine clameur des poètes; -mais en substance, il n'est autre chose qu'Humanitas corrigeant -Humanitas pour une infraction de la loi d'Humanitas. J'en dirai autant -d'un individu qui en étripe un autre. C'est une manifestation des -forces d'Humanitas. Rien n'empêche, et il y a des exemples de -semblables coïncidences, qu'il ne soit à son tour étripé. Si tu m'as -bien compris, tu verras que l'envie n'est autre chose que l'admiration -de la lutte, qui est la grande fonction du genre humain. Tous les -sentiments belliqueux sont les plus appropriés à son bonheur. D'où je -conclus que l'envie est une vertu.</p> - -<p>Je ne nierai pas que j'étais stupéfait. La clarté de l'exposition, la -logique des principes, la rigueur des conséquences, tout cela -m'apparaissait supérieurement élevé, et je dus me taire pendant -quelques minutes pour prendre le temps de digérer cette philosophie -nouvelle. Quincas Borba dissimulait mal son air de triomphe. Il avait -une aile de poulet dans son assiette, et la mangeait avec une -philosophique sérénité. Je lui fis encore quelques objections, mais -si faibles qu'il les réduisit aussitôt à néant.</p> - -<p>—Pour bien comprendre mon système, me dit-il, il ne faut jamais -oublier que le principe universel est réparti entre tous les hommes, et -résumé en chacun d'eux. Regarde: la guerre, qui semble une calamité, -est une opération congrue, comme qui dirait un claquement des doigts -d'Humanitas. La faim (et ce disant il mâchait philosophiquement son -aile de poulet), la faim est une preuve qu'Humanitas sait dominer ses -propres viscères. Mais je ne veux point d'autre preuve de la sublimité -de mon système que ce poulet lui-même. Il s'est nourri de maïs qui -fut planté par un noir importé du fin fond de l'Afrique: d'Angola par -exemple. Le négrillon naquit, poussa, fut vendu et mis à bord d'un -navire, construit avec des planches provenant d'arbres coupés dans la -forêt par dix ou douze hommes, et poussé par des voiles tissées par -d'autres hommes, sans parler des cordages et des autres parties de -l'appareil nautique. Ainsi, ce poulet que je viens de déguster est le -résultat d'une multitude d'efforts et de luttes, exécutés à seule -fin d'assouvir mon appétit.</p> - -<p>Entre la poire et le fromage, Quincas Borba me démontra encore que son -système tendait à la destruction de la douleur. La douleur, suivant la -théorie de l'Humanitisme, est une pure illusion. Quand l'enfant est -menacé d'un bâton, il ferme les veux et tremble, avant même d'avoir -été frappé. Cette prédisposition est ce qui constitue la base de -l'illusion humaine, héritée et transmise. L'adoption du système n'est -certainement pas suffisante pour en finir avec la douleur, mais elle est -indispensable. Le reste est la naturelle évolution des choses. Une fois -que l'homme se sera bien compénétré de cette vérité qu'il est le -propre Humanitas, il n'aura qu'à remonter en pensée jusqu'à sa -substance originelle pour éviter toute sensation douloureuse. Mais -c'est là une évolution si décisive qu'on peut bien lui assigner -quelques milliers d'années.</p> - -<p>Quelques jours après, Quincas Borba me lut son œuvre tout entière. -Elle tenait en quatre volumes manuscrits, de cent pages chacun, -contenant force citations latines, et écrits d'une écriture très -fine. Le dernier se composait d'un traité de la politique fondée sur -l'Humanitisme. C'était la partie la plus aride du système, mais -conçue avec une formidable logique. Sa société réorganisée -n'éliminait ni la guerre, ni l'insurrection, ni le simple coup de -poing, ni le coup de couteau anonyme, ni la misère, ni la maladie, ni -la faim. Mais comme tous ces fléaux supposés ne sont que des erreurs -de l'entendement, il est clair que leur existence ne doit pas troubler -la félicité humaine; car ce sont de simples effets externes de la -substance interne, destinés à n'influer sur l'homme que pour rompre la -monotonie universelle. Mais quand bien même ces fléaux (chose -radicalement fausse d'ailleurs) pourraient continuer à correspondre -dans l'avenir à la mesquine conception des temps passés, le système -n'en serait nullement détruit, et pour deux motifs: 1° parce -qu'Humanitas étant la substance créatrice et absolue, chaque individu -doit éprouver le plus intense délice à se sacrifier aux principes -dont il descend; 2° parce que, dans ce cas extrême, le pouvoir de -l'homme sur la terre ne serait point diminué, l'univers ayant été -créé pour sa plus grande récréation, avec les étoiles, la brise, -les dattes et la rhubarbe. «Pangloss, me dit-il en fermant le livre, -n'était pas aussi sot que l'a peint Voltaire.»</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXVIII._LA_TROISIEME_FORCE">CXVIII. LA TROISIÈME FORCE</a></h4> - - -<p>Mon troisième motif d'action était le désir de briller, et surtout -l'impossibilité de vivre seul. La multitude m'attirait, je m'enivrais -des applaudissements. Si l'idée de l'emplâtre m'était venue en ce -temps-là, qui sait? je ne serais peut-être pas mort tout de suite, et -je serais devenu célèbre. Mais je n'eus pas l'idée de l'emplâtre. Et -je ne pus résister au désir de m'agiter dans un milieu quelconque pour -une chose quelconque, et une fin quelconque.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXIX._PARENTHESE">CXIX. PARENTHÈSE</a></h4> - - -<p>Je veux consigner ici, entre parenthèses, une demi-douzaine de maximes -choisies parmi celles que j'écrivis en grand nombre à cette époque. -Ce sont des bâillements d'ennui. Elles peuvent servir d'épigraphe aux -discours de gens qui manqueraient de titres.</p> - -<blockquote> - -<p><i>On supporte toujours patiemment la colique du prochain.</i></p></blockquote> - -<blockquote> - -<p><i>Nous tuons le temps; il nous enterre.</i></p></blockquote> - -<blockquote> - -<p><i>Un cocher philosophe avait l'habitude de dire que le plaisir d'aller -en voiture serait considéré comme bien médiocre, si tout le monde avait -la sienne.</i></p></blockquote> - -<blockquote> - -<p><i>Aie confiance en toi; mais ne doute point toujours des autres.</i></p></blockquote> - -<blockquote> - -<p><i>Comment est-il possible qu'un peau-rouge se perce la lèvre pour y -introduire un simple morceau de bois?</i></p></blockquote> - - -<p>Cette réflexion est d'un bijoutier.</p> - -<blockquote> - -<p><i>Ne t'irrite pas si l'on oublie tes bienfaits: il vaut mieux tomber -des nues que d'un troisième étage.</i></p></blockquote> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXX._COMPELLE_INTRARE">CXX. <i>COMPELLE INTRARE</i></a></h4> - - -<p>Oui, mon cher, que tu le veuilles ou non, maintenant tu te marieras, me -dit un jour Sabine. Garçon, sans enfants, quel bel avenir!</p> - -<p>Sans enfants!... l'idée d'en avoir me fit sursauter. Une fois encore, -le fluide mystérieux me parcourut tout entier. Oui, je devais être -père. La vie de garçon a sans doute ses avantages, mais ils sont -précaires, et on les achète au prix de solitude. Mourir sans enfants! -non, c'était impossible. J'étais prêt à tout, même à l'alliance -avec Damasceno. Sans enfants!... comme j'avais grande confiance en -Quincas Borba, je j'allai voir, et lui exposai les mouvements intimes de -ma paternité. Le philosophe m'écouta avec enthousiasme. Il me déclara -qu'Humanitas s'agitait en moi. Il m'encouragea au mariage. C'était -quelques convives de plus qui battaient à la porte de la vie, etc. -<i>Compelle intrare</i>, comme disait Jésus. Et il ne me laissa point -sortir sans m'avoir préalablement démontré que l'apologue évangélique -était une prophétie de l'Humanitisme, mal interprétée par les -prêtres.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXI._EN_DESCENDANT_LA_COLLINE">CXXI. EN DESCENDANT LA COLLINE</a></h4> - - -<p>Au bout de trois mois, tout allait comme sur des roulettes. Le fluide, -Sabine, les jolis yeux de la jeune fille, la bonne volonté du père, -tout cela, dans une même impulsion, me conduisait au mariage. Le -souvenir de Virgilia venait de temps à autre battre à ma porte, -conduit par un diable tout noir, qui me présentait un miroir, dans -lequel je voyais au loin Virgilia baignée de larmes. Mais aussitôt, un -autre diable rose me présentait un second miroir, où se reflétait -l'image de Nha-Lolo, tendre, lumineuse, angélique.</p> - -<p>Je ne parle pas du poids des ans, car je ne le sentais pas. J'ajouterai -même que ce poids, je m'en débarrassai un certain dimanche que j'allai -entendre la messe à la chapelle de <i>Livramento</i> avec Nha-Lolo et son -père. Comme Damasceno habitait aux <i>Cajueiros</i>, je les accompagnais -souvent à l'église. La colline n'était pas encore édifiée, sauf le -vieux palais du sommet où se trouvait la chapelle. Or, un dimanche, -tandis que je descendais la côte avec Nha-Lolo à mon bras, je ne sais -par quel miracle, je laissai ici deux années, là quatre, plus loin -cinq, de sorte qu'en arrivant en bas, je me trouvai n'avoir plus que -vingt-cinq ans et tout l'enthousiasme de cet âge.</p> - -<p>Maintenant, si vous désirez savoir comment se produisit ce phénomène, -vous n'avez qu'a lire ce chapitre jusqu'à la fin. Nous venions -d'entendre la messe. Au beau milieu de la colline, nous rencontrons un -groupe d'hommes. Damasceno, qui marchait à côté de nous, comprit de -quoi il s'agissait, et se précipita. Nous l'imitâmes. Et voici ce que -nous vîmes: des hommes de tout âge, de toutes les couleurs et de -toutes les tailles, les uns en manches de chemise, d'autres en jaquette, -d'autres enfouis dans des redingotes fripées, en des attitudes -diverses, les uns à califourchon, d'autres les mains appuyées sur les -genoux, d'autres assis sur des pierres, ceux-là appuyés à un mur, et -tous les yeux fixés vers le même centre, et l'âme coulant à travers -les prunelles.</p> - -<p>—Qu'est-ce là? demanda Nha-Lolo.</p> - -<p>Je lui fis signe de se taire; je lui ouvris un chemin avec adresse, et -tous me cédèrent le pas, sans que personne nous remarquât d'une -façon positive, tant le même objet attirait les regards. C'était un -combat de coqs. Je vis les deux combattants, avec leurs éperons aigus, -leur œil sanglant et leur bec pointu. L'un et l'autre agitaient leurs -crêtes pourprées. Leurs poitrines étaient déplumées et vermeilles. -Ils tombaient de fatigue. Mais ils luttaient tout de même, croisant -leurs regards, le bec en haut, le bec en bas, estocade par-ci, estocade -par-là, vibrants et rageurs. Damasceno perdit la notion de tout. -L'univers entier, sauf le lieu du combat, disparut à ses regards. -J'avais beau lui dire qu'il était temps de partir, il ne répondait -pas, n'entendait pas, tout à l'émotion du duel. C'était une de ses -passions.</p> - -<p>Soudain, Nha-Lolo me tira par le bras, en me disant qu'elle voulait -partir. J'obéis, et nous descendîmes. J'ai déjà dit que la colline -était inhabitée. J'ai dit aussi que nous revenions de la messe, et -comme je n'ai point parlé de la pluie, il est clair qu'il faisait un -temps excellent et un délicieux soleil, et fort: si fort que j'ouvris -aussitôt mon parapluie; et, le tenant par le milieu du manche, je -l'inclinai de façon que j'ajoutai une page à la philosophie de Quincas -Borba: Humanitas baisa Humanitas... C'est ainsi que je semai les années -tout le long du chemin.</p> - -<p>Après être descendus, nous nous arrêtâmes quelques minutes, en -attendant Damasceno. Il arriva, quelques minutes plus tard, entouré de -parieurs qui commentaient les péripéties du combat. L'un d'eux, le -trésorier des paris, distribuait de vieilles notes de dix tostons, que -les gagnants recevaient avec une vive allégresse. Quant aux coqs, ils -venaient dans les bras de leurs respectifs propriétaires. L'un avait la -crête si sanglante et si endommagée, que je le considérait tout de -suite comme le vaincu. Mais non, le vaincu, c'était l'autre qui n'avait -plus de crête du tout. Tous deux ouvraient le bec, respirant avec -peine, et se trouvaient sur le flanc. Les parieurs au contraire venaient -contents, malgré les fortes émotions de la lutte. On faisait la -biographie des lutteurs, on remémorait leurs prouesses. Nous -continuâmes notre route, moi gêné, Nha-Lolo plus gênée encore.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXII._UNE_INTENTION_TRES_FINE">CXXII. UNE INTENTION TRÈS FINE</a></h4> - - -<p>Ce qui vexait Nha-Lolo, c'était l'attitude de son père. La facilité -avec laquelle il était entré dans l'intimité des joueurs mettait en -relief ses anciennes habitudes et affinités sociales, et Nha-Lolo -craignait qu'un tel beau-père ne me fît rougir. Elle s'étudiait, elle -m'étudiait; elle se transformait. La vie élégante et polie l'attirait -parce qu'elle lui paraissait le moyen le plus sûr de mettre nos deux -personnes en parfaite harmonie. Elle observait, imitait et devinait. En -même temps, elle faisait un effort pour dissimuler la vulgarité de sa -famille. Ce jour-là, l'algarade paternelle l'attrista profondément. -Son abattement était si visible et si expressif que j'en arrivai à -attribuer à Nha-Lolo l'intention positive de séparer dans mon esprit -sa propre cause de celle de l'auteur de ses jours. Ce sentiment me parut -d'une grande élévation. C'était une affinité de plus entre nous.</p> - -<p>—Décidément, me dis-je, je vais arracher cette fleur à ce -bourbier.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXIII._LE_VRAI_COTRIM">CXXIII. LE VRAI COTRIM</a></h4> - - -<p>Nonobstant mes quarante et quelques années, je crus, avant de décider -mon mariage, devoir demander conseil à Cotrim, car j'aimais l'harmonie -dans la famille. Il m'écouta, et me répondit très sérieusement qu'il -n'émettait point d'opinion quand il s'agissait de ses parents. On -aurait pu le trouver suspect, si par hasard il louait les rares -qualités de Nha-Lolo. Il préférait donc se taire. Bien plus, il ne -doutait pas qu'elle n'éprouvât pour moi une réelle passion; et -cependant, si elle le consultait, il ne me cachait pas que sa réponse -serait négative. Il n'éprouvait à mon égard aucune haine; il -appréciait mes bonnes qualités,—il les louait sans cesse, et c'était -justice,—et quant à Nha-Lolo, jamais il n'émettrait le moindre doute -sur ses excellentes aptitudes au mariage. Mais de là à conseiller une -union matrimoniale il y avait un abîme.</p> - -<p>—Je m'en lave les mains, conclut-il.</p> - -<p>—Mais vous me disiez l'autre jour que je devrais me marier au -plus tôt.</p> - -<p>—Ça, c'est une autre question. Je trouve qu'il est indispensable -que l'on se marie, surtout quand on a des ambitions politiques. Le -célibat, pour l'homme politique, est un rémora. Mais quant à la fiancée, -je ne puis, ni ne veux, ni ne dois donner d'opinion; il y va de mon -honneur. Je crois que Sabine a excédé les limites, en vous faisant -certaines confidences, d'après ce qu'elle m'a dit. Mais dans tous les cas, -elle n'est que tante par alliance de Nha-Lolo, tandis que moi, je suis son -oncle pour de vrai. Tenez... mais non... Je ne dis rien...</p> - -<p>—Parlez donc.</p> - -<p>—Non, je ne dis rien...</p> - -<p>Les gens qui ne connaissent pas le caractère férocement honorable de -Cotrim trouveront peut-être son scrupule excessif. Moi-même je -m'étais montré injuste à son égard durant les années qui suivirent -l'inventaire paternel. Je reconnais aujourd'hui qu'il a été à cet -égard la perfection même. On le taxait d'avarice, et je crois qu'on -avait raison. Mais l'avarice est à peine l'exagération d'une vertu, et -les vertus sont comme les budgets: mieux vaut qu'il y ait solde que -déficit. Comme il était très sec dans ses manières, ses ennemis -l'accusaient d'être barbare. On pouvait bien alléguer qu'il faisait -fréquemment fustiger ses esclaves jusqu'au sang. Mais outre qu'il ne -faisait fouetter que les pervers et les fuyards, il faut dire à sa -décharge qu'ayant fait pendant longtemps la contrebande de l'ébène, -il s'était habitué à traiter les nègres avec plus de brutalité -qu'il ne conviendrait peut-être; on ne peut en tous cas honnêtement -attribuer au naturel d'un individu ce qui est un pur résultat des -relations sociales. La preuve que Cotrim avait des sentiments, c'est la -douleur qu'il éprouva, quelques mois plus tard, quand il perdit sa -fille Sara; et cette preuve est irréfutable. Il était trésorier d'une -confrérie, et affilié à différents tiers ordres, ce qui ne concorde -guère avec sa réputation d'avarice. Il est vrai qu'il tirait parti de -son sacrifice; la confrérie dont il avait été dignitaire commanda son -portrait à l'huile. Il avait bien ses petits défauts: par exemple il -faisait publier dans tous les journaux les œuvres de bienfaisance qu'il -pratiquait; mais il se disculpait en disant que les bonnes actions sont -contagieuses quand elles sont rendues publiques; et l'on ne saurait le -nier. Je crois même, et en cela je fais son éloge, que de temps à -autre, il ne pratiquait le bien qu'à seule fin d'éveiller la -philanthropie d'autrui. Et dans ce cas, il faut bien reconnaître que la -publicité était une condition <i>sine qua non.</i> En somme, il pouvait -bien devoir des attentions, mais pas un sou à qui que ce soit.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXIV._POUR_SERVIR_DINTERMEDE">CXXIV. POUR SERVIR D'INTERMÈDE</a></h4> - - -<p>Qu'y a-t-il entre la vie et la mort? l'épaisseur d'un fil. Et -cependant, si je n'écrivais ce chapitre, le lecteur souffrirait un choc -assez préjudiciable à la bonne tenue de ce livre. Passer d'un portrait -à une épitaphe peut être réel et banal. Mais le lecteur ne se -réfugie dans le livre que pour échapper à la réalité des choses. Je -ne dis pas que cette pensée soit la mienne; je dis qu'il y a là une -dose de vérité, et que la forme au moins en est pittoresque.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXV._EPITAPHE">CXXV. EPITAPHE</a></h4> - - -<p class="center"> -CI-GIT<br /> -<br /> -EULALIA DAMASCENA DE BRITO<br /> -<br /> -MORTE<br /> -<br /> -À L'ÂGE DE DIX-NEUF ANS<br /> -<br /> -PRIEZ POUR ELLE.<br /> -</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXVI._DESOLATION">CXXVI. DÉSOLATION</a></h4> - - -<p>L'épitaphe dit tout. Inutile après cela de narrer la maladie de -Nha-Lolo, sa mort, l'enterrement et le désespoir de la famille. Elle -mourut pendant la première épidémie de fièvre jaune. Je -l'accompagnai jusqu'à sa demeure dernière, et lui dis adieu, -tristement, mais l'œil sec. J'en conclus que peut-être je n'avais pas -pour elle un réel amour.</p> - -<p>Voyez maintenant à quel excès peut porter le manque de réflexion. Je -clamai contre l'épidémie, qui, frappant à tort et à travers, -emportait ainsi une jeune fille qui aurait dû être ma femme. Je ne -comprenais nullement la nécessité de l'épidémie, et moins encore la -nécessité de cette mort. Je crois bien qu'elle me parut plus absurde -même que celle de tant d'autres gens. Mais Quincas Borba m'expliqua que -les épidémies, bien que désastreuses pour un certain nombre -d'individus, ont des avantages pour l'espèce. Il me fit remarquer que, -dans leur horreur, elles offrent un notable avantage: la survivance du -plus grand nombre. Il me demanda si, au milieu du deuil général, je -n'éprouvais aucun secret délice d'avoir échappé aux fureurs de la -peste. Mais cette demande était si insensée que je ne jugeai pas -devoir y répondre.</p> - -<p>Puisque je ne parle pas de la mort de Nha-Lolo, je passerai aussi sous -silence la messe du septième jour. La tristesse de Damasceno était -profonde. Ce pauvre homme paraissait une ruine. Quinze jours après, je -le rencontrai. Il était toujours inconsolable, et il disait que la -grande douleur qui lui était infligée par Dieu se compliquait encore -de celle que lui avaient infligée les hommes. Il n'ajouta rien de plus. -Mais, trois semaines plus tard, il revint sur le même sujet, et me -confessa qu'au milieu de cet irréparable désastre, il avait espéré -l'appui moral de ses amis. Or douze personnes, presque toutes amis de -Cotrim, avaient accompagné jusqu'au cimetière les restes de sa fille -chérie. Et il avait envoyé quatre-vingts invitations. Je lui fis -observer que, dans presque toutes les familles, il y avait des victimes, -ce qui devait faire excuser ce manque apparent d'égards.</p> - -<p>—On m'a abandonné, gémit-il.</p> - -<p>Cotrim, qui était présent, objecta:</p> - -<p>—Vos vrais amis étaient là. Les autres seraient venus par simple -formalité, et tout le temps ils eussent parlé de l'inertie du -gouvernement, des panacées du droguiste, du prix des maisons, et d'un -tas d'autres choses.</p> - -<p>Damasceno l'écouta en silence, secoua une autre fois la tête et -soupira:</p> - -<p>—Ils auraient bien pu venir tout de même.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXVII._FORMALITES">CXXVII. FORMALITÉS</a></h4> - - -<p>C'est une grande chose que d'avoir reçu du ciel avec quelque sagesse, -le don de trouver les relations des choses, la faculté de comparaison -et le don de tirer des conséquences. J'ai eu cette distinction -psychique. Je m'en félicite encore du fond de mon sépulcre.</p> - -<p>De fait, l'homme vulgaire qui eût entendu la dernière réflexion de -Damasceno ne s'en fût pas souvenu, en voyant, quelque temps après, six -dames turques représentées sur une gravure. Mais moi, je m'en souvins. -C'étaient six dames de Constantinople, vêtues à la moderne, en -costume de ville, la face voilée, non pas d'une étoffe épaisse, mais -d'un voile transparent et léger, qui feignait de découvrir seulement -les yeux, et en réalité découvrait la face tout entière. Et je -trouvai quelque ironie à cette coquetterie fine des musulmanes qui, -pour se soumettre à une longue tradition, se couvrent le visage, mais -sans cacher leurs traits ni dissimuler leur beauté. Apparemment, qu'y -a-t-il de commun entre les dames turques et Damasceno? rien. Mais si tu -as un esprit profond et pénétrant (et je doute fort que tu me -déclares le contraire), tu comprendras que, dans l'un et l'autre cas, -l'on voit poindre le bout de l'oreille d'une inséparable et douce -compagne de tout homme sociable.</p> - -<p>Aimable Formalité, tu es le baume des cœurs, la médiatrice des -hommes, le lien qui unit la terre et le ciel. Tu sèches les larmes d'un -père, tu obtiens l'indulgence d'un prophète. Si la douleur s'apaise et -si la conscience devient accommodante, à qui, sinon à toi, doit-on cet -immense avantage? L'estime qui passe devant nous avec le chapeau sur la -tête ne dit rien à notre âme; mais l'indifférence qui salue y laisse -une délicieuse impression. Continue donc à vivre, aimable Formalité, -pour la tranquillité de Damasceno et la gloire de Mahomet.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXVIII._A_LA_CHAMBRE">CXXVIII. À LA CHAMBRE</a></h4> - - -<p>Notez bien que cette gravure turque, je ne la vis que deux ans plus -tard à la Chambre des députés, au milieu d'un grand chuchotement de voix, -tandis qu'un orateur discutait les conclusions de la commission du -budget. J'étais alors moi-même député. Pour ceux qui ont lu ce -livre, il est inutile de dire ma satisfaction, et il serait également -oiseux de le dire pour les autres. J'étais député, et je vis la -gravure turque, tandis qu'appuyé sur le dossier de mon fauteuil -j'écoutais un voisin qui contait une histoire, en en regardant un autre -qui faisait sur le revers d'une carte de visite le portrait de -l'orateur. Cet orateur n'était autre que Lobo Neves. L'onde de la vie -nous avait jetés sur le même rivage, lui contenant son ressentiment, -et moi avec l'obligation de dissimuler mes remords. Et j'emploie la -forme suspensive, dubitative ou conditionnelle parce qu'en réalité je -ne dissimulais rien du tout, si ce n'est mon ambition d'être ministre.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXIX._SANS_REMORDS">CXXIX. SANS REMORDS</a></h4> - - -<p>Non vraiment, je n'avais aucun remords.</p> - -<p>La première fois que je pus parler à Virgilia après la présidence, -ce fut dans un bal, en 1855. Elle portait un superbe vêtement de -gourgouran de couleur bleue, et présentait aux lumières la même paire -d'épaules qu'autrefois. Elle n'avait plus la fraîcheur de la première -jeunesse, loin de là; mais elle était encore fort belle, d'une beauté -automnale rehaussée par la nuit. Nous causâmes longtemps, sans -allusion au passé. Nous sous-entendions simplement: une parole vague, -un regard, et c'était tout. Quand elle partit, j'allai la voir -descendre les escaliers, et je ne sais par quel phénomène de -ventriloquie cérébrale (que les philologues me pardonnent cette phrase -barbare), je murmurai cette parole profondément rétrospective: -«Magnifique!»</p> - -<p>Si je possédais un laboratoire, j'inclurais dans ce livre un chapitre -de chimie, où je décomposerais le remords en ses derniers éléments, -avant de décider pourquoi Achilles promenait autour de Troie le cadavre -de son adversaire, tandis que lady Macbeth promenait autour d'une salle -de son palais sa manche tachée de sang. Mais je n'ai pas plus de -laboratoire que je n'avais de remords. Je désirais tout simplement -être ministre. En tous cas, avant de terminer ce chapitre, je dirai que -je n'aurais voulu être ni Achilles ni lady Macbeth. Mais s'il m'avait -fallu absolument choisir, j'aurais tout de même préféré traîner le -cadavre que la souillure. J'y aurais gagné une ovation, les -supplications de Priam, et une jolie réputation militaire et -littéraire. Mais ce que j'écoutais, c'était le discours de Lobo Neves -et non les supplications de Priam; et je n'avais pas de remords.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXX._UNE_CALOMNIE">CXXX. UNE CALOMNIE</a></h4> - - -<p>Comme j'achevais de pousser cette exclamation intérieure, par mon -procédé de ventriloquie cérébrale (et elle était l'expression d'une -simple opinion et nullement d'un remords), je sentis quelqu'un qui me -battait sur l'épaule. Je me retournai. C'était un de mes anciens -camarades, officier de marine, jovial, un peu sans-façons. Il sourit -malicieusement et me dit:</p> - -<p>—Ah! vieux paillard! ce sont des souvenirs du passé, hein!</p> - -<p>—Vive le passé!</p> - -<p>—Naturellement tu as été réintégré dans tes anciennes fonctions.</p> - -<p>—Veux-tu bien te taire! lui dis-je en le menaçant du doigt.</p> - -<p>Je confesse que ce dialogue était fort indiscret, principalement en ce -qui concerne ma réponse. Et je le confesse avec d'autant plus de -plaisir que les femmes ont la réputation d'être indiscrètes, et je ne -voudrais pas terminer ce livre sans rectifier cette injuste notion de -l'esprit humain. En matière d'aventures amoureuses, j'ai trouvé des -hommes qui souriaient ou niaient maladroitement d'une façon évasive et -monosyllabique, tandis que leurs complices auraient juré sur les Saints -Évangiles qu'on les calomniait. La raison de cette différence, c'est -que la femme, à part l'hypothèse du chapitre CI et dans quelques -autres cas, se livre par amour qu'il s'agisse de l'amour-passion de -Stendhal ou de l'amour purement physique de quelques dames romaines, -voire même polynésiennes, lapones, cafres, ou de n'importe quelle -autre race civilisée. Mais l'homme, je parle de l'homme d'une société -cultivée et élégante, l'homme unit toujours sa vanité à l'autre -sentiment. De plus (et je me réfère toujours aux cas prohibés), la -femme, quand elle aime un homme autre que son mari, croit faillir à un -devoir, et doit par conséquent dissimuler avec un art supérieur, et -raffiner sa dissimulation; tandis que l'amant, qui se sait la cause -d'une trahison et se juge vainqueur de son semblable, est naturellement -orgueilleux de cette victoire, et passe vite à un autre sentiment moins -secret, à cette bonne fatuité, qui est la transpiration lumineuse du -mérite.</p> - -<p>Mais que mon explication soit ou ne soit pas probante, je me -contenterai d'avoir bien fait ressortir dans ces pages que l'indiscrétion -des femmes est un mensonge inventé par les hommes. En amour, tout au -moins, elles sont silencieuses comme des sépulcres. Elles se trahissent -souvent par maladresse, nervosité, ou faute de savoir s'abstenir de -manifestations ou d'œillades; et c'est pour ce motif qu'une grande dame -qui fut en même temps une femme d'esprit, la reine de Navarre, a -employé cette métaphore pour dire que toute aventure amoureuse se -découvre tôt ou tard: «Le chien le mieux dressé finit toujours par -aboyer.»</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXXI._FRIVOLITES">CXXXI. FRIVOLITÉS</a></h4> - - -<p>En citant la phrase de la reine de Navarre, je me suis rappelé qu'entre -nous on demande communément à une personne qu'on voit faire mauvaise -mine: «Bon Dieu! qui donc a tué vos petits chiens?» comme si on -voulait dire: «Qui donc a troublé vos amours, vos aventures secrètes, -etc.?» Mais ce chapitre n'est pas sérieux.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXXII._LE_PRINCIPE_DHELVETIUS">CXXXII. LE PRINCIPE D'HELVÉTIUS</a></h4> - - -<p>Je disais donc qu'un officier de marine m'arracha la confession des -amours de Virgilia, et ici je crois devoir corriger le principe -d'Helvétius, ou tout au moins l'expliquer. Mon intérêt était de me -taire. Confirmer d'anciens soupçons pouvait soulever des haines -amorties, provoquer un scandale, tout au moins me valoir une réputation -d'indiscret. J'aurais donc dû me taire, si l'on interprète le principe -d'Helvétius d'une façon superficielle. Mais j'ai donné déjà le -motif de l'indiscrétion masculine: avant l'intérêt de ma sûreté -personnelle, je faisais passer l'autre, celui de la vanité qui est plus -intime et plus immédiat. Le premier dépend de la réflexion et suppose -un syllogisme antérieur; le second est spontané, instinctif, il vient -du tréfonds de l'être. Finalement, le premier ne pouvait avoir qu'un -résultat éloigné, tandis que l'autre avait un résultat prochain. -Conclusion: le principe d'Helvétius était applicable à mon cas, si -l'on considère non l'intérêt apparent, mais l'intérêt caché.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXXIII._CINQUANTE_ANS">CXXXIII. CINQUANTE ANS</a></h4> - - -<p>Je ne vous ai pas encore dit,—mais je vous le dis maintenant,—qu'au -moment où Virgilia descendait les escaliers et où l'officier de marine -me battait sur l'épaule, j'avais déjà cinquante ans révolus. Ainsi -donc, ma vie descendait aussi les escaliers, ou du moins la meilleure -partie, celle des plaisirs, des agitations, des émotions, entourée il -est vrai de dissimulation et de duplicité, mais la meilleure tout de -même, si l'on parle le langage usuel. Mais en usant d'un autre moins -sublime, la meilleure partie fut l'autre, celle que j'avais encore à -vivre, comme je le prouverai dans le peu de pages qu'il me reste encore -à écrire.</p> - -<p>Cinquante ans! Pourquoi cette confession? On va trouver que mon style -n'a plus la même désinvolture. Aussitôt après ma conversation avec -l'officier de marine, qui enfila son manteau et sortit, j'avoue que -j'éprouvai quelque tristesse. Je revins dans la salle, l'envie me prit -de danser une polka, de m'enivrer de lumière, de fleurs, du reflet des -cristaux, de celui des beaux yeux, du murmure sourd et léger des -conversations particulières. Je n'eus pas à m'en repentir, car je me -trouvai soudain tout rajeuni. Mais quand, une demi-heure plus tard, je -me retirai du bal, à quatre heures du matin, qu'est-ce que je trouvai -dans le fond de ma voiture? Mes cinquante ans. Ils étaient revenus avec -entêtement, non point frileux ni rhumatisants, mais un peu las, et -désireux d'un bon lit et de repos. Alors, voyez ce que peut -l'imagination d'un pauvre homme à moitié endormi, il me sembla -entendre une chauve-souris pendue au plafond me dire: «Monsieur Braz -Cubas, le rajeunissement était dans la salle, dans le reflet des -cristaux, dans les lumières, dans les soieries,—enfin, autour de vous -et non en vous.»</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXXIV._OBLIVION">CXXXIV. OBLIVION</a></h4> - - -<p>Je suis sûr que si une dame m'a accompagné jusqu'ici, elle va fermer -le livre, sans plus s'importer du reste. Pour elle, ce qu'il y avait -d'intéressant dans ma vie, c'est-à-dire l'amour, a cessé d'exister. -Cinquante ans, ce n'est pas encore la décrépitude, mais ce n'est -déjà plus la fleur de l'âge. Encore dix ans, et l'on pourra -m'appliquer ce que disait un Anglais: «Triste chose, de ne plus -rencontrer quelqu'un qui se souvienne de nos parents, alors qu'on se -demande comment vous considérera l'<i>oubli</i> lui-même.»</p> - -<p>Et j'ai pris pour titre de ce chapitre «Oblivion!» Il est juste que -l'on rende tous les honneurs possible à un personnage peu estimé, -convive de la dernière heure, mais convive inévitable. Elle le sait -bien, la jolie femme qui florissait à l'aurore du règne actuel sous le -ministère Paraná, attendu qu'elle est plus rapprochée du triomphe et -qu'elle se sent déjà détrônée. Alors, si elle a la dignité -d'elle-même, elle ne s'entête pas à réveiller les attentions mortes -ou défaillantes. Elle ne cherche pas dans les regards d'aujourd'hui les -mêmes hommages que lui prodiguaient les regards d'autrefois, quand -d'autres commençaient la promenade de la vie, l'âme allègre et le -pied léger. <i>Tempora mutatitur!</i> Le même tourbillon emporte les -feuilles sèches et les loques du chemin, sans exception ni pitié. Et -les gens philosophes n'envient point, mais plaignent plutôt ceux qui -ont pris leur place dans la voiture, parce qu'à leur tour ils seront -mis à pied par le conducteur <i>Oblivion.</i> Et tout cela à seule fin de -dérider la planète Saturne, qui promène son ennui dans l'espace.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXXV._INUTILITE">CXXXV. INUTILITÉ</a></h4> - - -<p>Mais, ou je me trompe fort, ou je viens d'écrire chapitre inutile.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXXVI._LE_SHAKO">CXXXVI. LE SHAKO</a></h4> - - -<p>Et qui sait! peut-être que non. Il résume les réflexions que je fis -le jour suivant à Quincas Borba, en ajoutant que je me sentais -découragé, et un tas d'autres choses tristes. Mais ce philosophe, avec -l'éminent bon sens qui le caractérisait, me cria que je me laissais -glisser sur la route fatale de la mélancolie.</p> - -<p>—Mon cher Braz, me dit-il, ne te laisse pas affoler par ces -vapeurs. Que diable! il faut être un homme! être fort, lutter, vaincre, -briller, dominer! Cinquante ans: c'est l'âge de la science et du -gouvernement. Courage! Braz Cubas, ne te laisse pas déprimer. Qu'est-ce -qu'elle peut bien te faire, cette succession de fleurs ou de ruines? -Jouis de la vie: et n'oublie pas qu'il n'est pire philosophie que celle -des pleurnicheurs qui se couchent sur les rives d'un fleuve pour se -plaindre du cours incessant de l'onde. C'est son métier de ne -s'arrêter jamais. Conforme-toi à cette loi, et tâche d'en tirer -parti.</p> - -<p>L'autorité d'un grand philosophe se révèle dans les plus petites -choses. Les paroles de Quincas Borda eurent le don de secouer ma torpeur -morale et mentale. Allons! montons au pouvoir! il en est temps. Jamais, -jusqu'alors, je n'étais intervenu dans de grands débats. Je briguais -le portefeuille par des amabilités, des thés, des commissions et des -votes. Et le porte-feuille ne venait pas. Il fallait me rendre maître -de la tribune.</p> - -<p>J'allai doucement. Trois jours plus tard, comme on discutait le budget -de la justice, je profitai de la circonstance pour demander modestement -au ministre s'il ne jugeait pas opportun de diminuer la hauteur des -shakos de la garde nationale. Ce n'était pas une demande de bien grande -importance; mais je prouvai néanmoins que j'étais capable de discuter -les affaires de l'État. Je citai Philopœmen, qui fit substituer les -brodequins trop étroits de ses soldats, et leurs lances trop légères; -et l'histoire ne jugea pas ces petits faits indignes d'être -enregistrés. La hauteur de nos shakos devait être modifiée, au nom de -l'esthétique et au nom de l'hygiène. Leur poids pouvait être fatal -pendant les revues, sous l'ardeur du soleil. L'un des préceptes -d'Hippocrate étant qu'il faut avoir la tête fraîche, il était cruel -d'obliger un individu, pour une simple considération d'uniforme, à -risquer sa santé et sa vie, et par conséquent l'avenir de sa famille. -La Chambre et le gouvernement devaient se souvenir que la garde -nationale était le soutien de la liberté et de l'indépendance, et que -les citoyens appelés à un service pénible, fréquent, et qui plus est -gratuit, avaient droit à ce qu'on leur donnât un uniforme léger et -commode. J'ajoutai que la lourdeur du shako faisait courber le front des -citoyens qui devaient au contraire l'élever avec fierté devant le -pouvoir. Et je pérorai avec cette pensée: le saule, qui incline ses -rameaux vers la terre, est l'arbre des cimetières; le palmier droit et -ferme, est l'arbre du désert, des places et des jardins.</p> - -<p>L'impression de ce discours fut diverse. Quant à la forme, à -l'envolée, à la partie littéraire et philosophique, tout le monde -tomba d'accord qu'il était impossible de tirer de plus brillantes -idées d'un simple shako. Mais au point de vue politique, mon attitude -fut considérée comme un désastre parlementaire. On insinua que je -versais dans l'opposition, elles ennemis du ministère voulurent -profiter de l'incident pour proposer une motion de défiance. Je -repoussai une semblable interprétation. Elle était non seulement -erronée, mais encore calomnieuse, tant il était notoire que j'appuyais -le cabinet. J'ajoutai que la nécessité de diminuer la hauteur du shako -n'était pas si urgente qu'on ne pût différer encore pendant quelques -années; en tous cas, j'étais prêt à transiger sur la réduction, et -je me contentais de trois ou quatre pouces en moins. Enfin, même si ma -proposition n'était pas adoptée, je m'estimais déjà heureux d'avoir -posé un jalon pour l'avenir.</p> - -<p>Quincas Borba ne fit aucune restriction.</p> - -<p>—Je ne suis pas homme politique, me dit-il au dîner. Je ne sais -si tu as bien ou mal fait; ce que sais, c'est que ton discours était -excellent. Et il mit en relief les parties saillantes, les belles -images, les arguments puissants, avec cette pondération dans la louange -qui sied si bien à un grand philosophe. Ensuite, il prit l'affaire à -son compte, et combattit le shako avec tant de véhémence que je finis -par me convaincre moi-même du péril qu'il offrait.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXXVII._A_UN_CRITIQUE">CXXXVII. À UN CRITIQUE</a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 10%;">Mon cher critique,</span></p> - -<p>Quelques pages plus haut, après avoir dit que j'avais cinquante ans, -j'ajoutais: «On commence déjà à sentir que mon style n'est plus -aussi leste Qu'aux premiers jours.» Peut-être cette phrase -paraîtra-t-elle dénuée de sens, étant donné mon état actuel. Mais -j'attire justement ton attention sur la subtilité de cette pensée. Je -ne veux point dire que je suis en ce moment plus vieux qu'en commençant -ce livre. La mort ne vieillit. Je veux dire qu'à chaque phase de cette -narration j'éprouve la sensation correspondante à la phase dont je -parle. Bon Dieu! quelle nécessité de mettre toujours les points sur -les <i>i!</i></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXXVIII._COMMENT_JE_NE_FUS_PAS_MINISTRE_DETAT">CXXXVIII. COMMENT JE NE FUS PAS MINISTRE D'ÉTAT</a></h4> - - -<p> -. . . . . . . . . . . . . . .<br /> -. . . . . . . . . . . . . . .<br /> -. . . . . . . . . . . . . . .<br /> -. . . . . . . . . . . . . . .<br /> -. . . . . . . . . . . . . . .<br /> -</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXXXIX._QUI_EXPLIQUE_LE_CHAPITRE_ANTERIEUR">CXXXIX. QUI EXPLIQUE LE CHAPITRE ANTÉRIEUR</a></h4> - - -<p>Il y a des choses que l'on ne traduit bien que par le silence. Par -exemple ce qui fait le sujet du chapitre antérieur. Les ambitieux -déçus l'entendront. Si aucune passion n'égale celle du pouvoir, comme -d'aucuns le disent, imaginez le désespoir, la douleur, l'abattement où -je tombai le jour que je perdis mon fauteuil de député. Toutes mes -espérances s'effondraient; ma carrière politique était brisée. Or, -notez que Quincas Borba, d'après certaines inductions philosophiques -qu'il fit, jugea que mon ambition n'était pas la véritable passion du -pouvoir, mais un simple caprice, un désir de briller. Dans son opinion, -ce sentiment, quoique moins profond que l'autre, incommode davantage, -car il est de la nature de l'attrait qu'ont les femmes pour les -dentelles et les objets de toilette. Un Cromwell ou un Bonaparte, -ajouta-t-il, par cela même qu'il est brûlé par la passion du pouvoir, -finit toujours par y atteindre, par le droit chemin ou par des chemins -de traverse. Ce n'était pas mon cas. Mes aspirations n'ayant pas la -même intensité, je ne pouvais prétendre au même résultat. De là -venait mon désenchantement. Mon sentiment, selon les doctrines de -l'Humanitisme...</p> - -<p>—Va au diable, avec ton Humanitisme, interrompis-je. J'en ai -assez de ta philosophie, qui ne mène à rien.</p> - -<p>La brutalité de cette interruption, étant donnée la supériorité du -philosophe, était une véritable offense. Mais il excusa mon état -d'irritation. On nous apporta du café. Il était une heure de -l'après-midi; nous nous trouvions dans mon cabinet de travail qui -donnait sur le fond du jardin. C'était une salle confortable, meublée -de bons livres, d'objets d'art, et, entre autres, d'un Voltaire en -bronze, qui paraissait à cette heure accentuer son rire sarcastique et -l'acuité de son regard. Les sièges étaient excellents. Au dehors -brillait un grand soleil que Quincas Borba, par plaisanterie ou dans un -accès de lyrisme, appela un des ministres de la Nature. Des trois -fenêtres, pendaient trois cages, où des oiseaux sifflaient leurs -opéras rustiques. Tout avait l'apparence d'une conspiration des choses -contre l'homme. Et bien que je me trouvasse dans <i>mon</i> cabinet, en -face de <i>mon</i> jardin, assis dans <i>mon</i> fauteuil, au milieu de -<i>mes</i> livres, éclairé par <i>mon</i> soleil, et en train d'écouter le -ramage de <i>mes</i> oiseaux, je ne pouvais me consoler de la perte d'un -autre fauteuil, auquel je n'avais plus droit.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXL._LES_CHIENS">CXL. LES CHIENS</a></h4> - - -<p>—Mais enfin qu'as-tu l'intention de faire maintenant? me demanda -Quincas Borba, en allant poser sa tasse sur le rebord d'une des -fenêtres.</p> - -<p>—Je ne sais pas. Je vais aller m'enfermer à la Tijuca; fuir les -hommes. Je suis honteux et las. Tant de beaux rêves, mon cher Borba, -tant de beaux rêves, et je ne suis rien.</p> - -<p>—Rien! interrompit Quincas Borba avec un geste d'indignation.</p> - -<p>Pour me distraire, il m'invita à sortir. Nous marchâmes dans la -direction d'Engenho Velho. Nous allions à pied, tout en philosophant. -Jamais je n'oublierai l'action sédative de cette promenade. La parole -de ce grand homme était le cordial de la sagesse. Il me dit que je ne -pouvais échapper au combat. Puisque l'on me fermait la tribune, je -devais fonder un journal. Il employa même une expression vulgaire, -démontrant ainsi que le langage philosophique peut, une fois ou -l'autre, user des métaphores populaires.</p> - -<p>—Fonde un journal, me dit-il, et renverse-moi toute cette petite -paroisse.</p> - -<p>—Magnifique idée! Je vais fonder un journal; je vais les réduire -en miettes, je vais...</p> - -<p>—Lutter. Peu importe le résultat. L'essentiel est de lutter. La -vie, c'est la lutte. La vie sans la lutte, c'est une mer morte au centre -de l'organisme universel.</p> - -<p>Peu après, nous tombâmes sur deux chiens qui se battaient. C'est un -événement sans valeur aux regards d'un homme vulgaire. Quincas Borba -me les fit observer. Il me désigna un os, motif de la guerre, et mon -attention fut attirée sur cette circonstance: il n'y avait pas de chair -sur Los. L'os était nu. Les chiens grognaient, se mordaient, et leurs -yeux étincelaient de fureur. Quincas Borba mit sa canne sous son bras -et semblait en extase.</p> - -<p>—Que c'est beau! disait-il de temps à autre.</p> - -<p>Je voulus l'entraîner, mais en vain. Il paraissait vissé au sol, et il -ne reprit son chemin qu'après avoir assisté à la défaite de l'un des -deux chiens qui alla porter sa faim ailleurs. Je remarquai qu'il était -joyeux, bien qu'il contînt la manifestation de sa joie, comme il -convient à un grand philosophe. Il me fit observer la beauté du -spectacle, rappela le sujet de la lutte, conclut que les chiens avaient -faim. Mais la privation d'aliments n'est rien auprès des effets -généraux de la philosophie. Sur quelques parties du globe, le -spectacle est plus grandiose. Les créatures humaines y disputent aux -chiens les os et autres aliments les moins appétissants. La lutte se -complique, parce que l'intelligence de l'homme entre en action, avec -toute la sagacité accumulée en lui par les siècles, etc.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXLI._LA_DEMANDE_SECRETE">CXLI. LA DEMANDE SECRÈTE</a></h4> - - -<p>Que de choses il y a dans un menuet, comme dit l'autre. Que de choses -il y a dans un combat de chiens! Mais je n'étais pas un disciple servile -et timoré, incapable de faire une réflexion opportune. Tout en -marchant, je lui fis part d'un doute. Je ne comprenais pas très bien -l'utilité de disputer la nourriture aux chiens. Il me répondit avec -une exceptionnelle bienveillance:</p> - -<p>—Il est indiscutablement plus logique de la disputer aux autres -hommes, car leur condition est la même, et le plus fort l'emporte sur le -plus faible. Mais pourquoi ne serait-ce pas un spectacle grandiose de la -disputer aux chiens. On a mangé volontairement des sauterelles comme le -Précurseur, ou pis encore, comme Ézéchiel. Donc, ce qui est ignoble -est pourtant mangeable. Reste à savoir s'il est plus digne pour l'homme -de disputer de semblables aliments pour satisfaire une nécessité -naturelle, ou de manger ces mêmes aliments en vertu d'une exaltation -religieuse et qui peut être passagère, tandis que la faim est -éternelle comme la vie et comme la mort.</p> - -<p>Nous étions arrivés sur le seuil de la maison. On me remit une lettre, -en me disant qu'elle venait de la part d'une dame. Nous rentrâmes, et -Quincas Borba, avec Indiscrétion propre à un philosophe, s'en fut lire -les titres des livres sur une étagère, tandis que je parcourais la -lettre, qui était de Virgilia.</p> - - -<p><span style="margin-left: 10%;">Mon bon ami,</span></p> - -<p>Dona Placida est au plus mal. Veuillez donc faire quelque chose pour -elle. Elle demeure dans l'impasse des <i>Escadinhas</i>; voyez s'il est -possible de la faire entrer à l'hôpital.</p> - -<p><span style="margin-left: 30%;">Votre amie dévouée,</span></p> - -<p><span style="margin-left: 50%;">V.</span></p> - - -<p>Ce n'était pas l'anglaise fine et correcte de Virgilia, mais une -écriture contrefaite et inégale. Le V de la signature était un simple -paraphe, sans intention alphabétique. De sorte qu'il était possible, -le cas échéant, de récuser la paternité de la lettre. Je tournai et -retournai le papier. Pauvre Dona Placida!... Eh bien! et les cinq contos -de la plage de la Gamboa que je lui avais donnés. Je ne pouvais -comprendre que...</p> - -<p>—Tu vas comprendre, me dit Quincas Borba, en tirant un livre du -rayon.</p> - -<p>—Comprendre quoi! demandai-je abasourdi.</p> - -<p>—Tu vas comprendre que je t'ai dit la vérité. Pascal est un de -mes ancêtres spirituels. Et bien que ma philosophie soit de beaucoup -supérieure à la sienne, je ne puis nier qu'il ait été un grand -homme. Or que dit-il dans cette page? (Et le chapeau sur la tête, la -canne sous le bras, il me désignait du doigt le passage.) Que dit-il? -Il dit que l'homme a sur le reste de l'univers le grand avantage de -savoir qu'il est sujet à la mort, alors que les autres êtres ne se -doutent point qu'ils sont périssables. Tu vois; lorsqu'un homme dispute -un os à un chien, il a sur celui-ci le grand avantage de savoir qu'il a -faim. C'est cela qui rend, comme je te le disais, la lutte grandiose. -«Il sait qu'il meurt», expression profonde. Je crois que la mienne est -plus profonde encore, «il sait qu'il a faim». Donc le fait de mourir -limite en quelque sorte l'entendement humain. La conscience de -l'extinction dure un instant très court et finit pour toujours, alors -que la faim a l'avantage de revenir et de prolonger l'état conscient. -Il me semble, sans immodestie, que la formule de Pascal est inférieure -à la mienne, sans cesser d'être une grande pensée, car Pascal fut un -grand homme.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXLII._JE_NIRAI_PAS">CXLII. JE N'IRAI PAS</a></h4> - - -<p>Tandis qu'il remettait le livre sur le rayon, je relisais le billet. Au -dîner, voyant que je parlais peu, que je mâchais les mets sans me -décider à avaler les bouchées, que je considérais le coin de la -salle, le bout de la table, une assiette, une chaise, une mouche -invisible, il me dit:</p> - -<p>—Tu as quelque chose? Je parie que c'est cette lettre?...</p> - -<p>Et réellement j'étais furieux de cette demande de Virgilia. J'avais -donné à Dona Placida cinq contos de reis. Je doute que personne eût -été aussi généreux que moi, cinq contos! Et qu'en avait-elle fait? -Naturellement elle les avait jetés par la fenêtre en faisant la noce, -et maintenant, en route pour l'hôpital! Elle pouvait bien y aller toute -seule. On meurt partout. De plus je ne savais où trouver cette impasse -des <i>Escadinhas.</i> Mais le nom seul indiquait un coin obscur de la -ville. Il me fallait aller là, attirer l'attention des voisins, battre à -la porte, etc. Au diable! Je n'y vais pas.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXLIII._UTILITE_RELATIVE">CXLIII. UTILITÉ RELATIVE</a></h4> - - -<p>Mais la nuit, bonne conseillère, me fit comprendre que, par simple -courtoisie, je devais obtempérer aux désirs de mon ancienne -maîtresse.</p> - -<p>—C'est un billet tiré sur moi, et que je dois payer à l'échéance, -dis-je en me levant.</p> - -<p>En achevant de déjeuner, je me rendis chez Dona Placida. Je trouvai une -vieille carcasse enveloppée dans des haillons et couchée sur un grabat -nauséabond. Je lui donnai quelque argent, et le lendemain je la fis -transporter à l'hôpital de la Miséricorde, où elle mourut une -semaine après. On la trouva sans vie, le matin. Elle sortit de -l'existence en se cachant, comme elle y était entrée. Une fois encore, -je me demandai, comme au chapitre LXXV, si c'était pour ce beau -résultat que le sacristain de la cathédrale et la pâtissière avaient -procréé Dona Placida dans un moment de sympathie spécifique. Mais je -pensai aussitôt que sans Dona Placida mes amours avec Virgilia auraient -peut-être été interrompues ou immédiatement brisées, en pleine -effervescence; l'utilité de la vie de Dona Placida avait sans doute -été de les entretenir. Utilité relative, j'en conviens; mais qu'y -a-t-il d'absolu dans ce monde?</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXLIV._EXPLICATION_SUPERFLUE">CXLIV. EXPLICATION SUPERFLUE</a></h4> - - -<p>Quant aux cinq contos, est-il besoin de dire qu'un jardinier du -voisinage feignit de tomber amoureux de Dona Placida, parvint à -éveiller en elle les sens ou la vanité, et l'épousa? Au bout de -quelques mois, il inventa une affaire quelconque, vendit les titres et -s'enfuit avec l'argent. Inutile, n'est-ce pas? C'est comme pour les -chiens de Quincas Borba. Simple répétition d'un chapitre.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXLV._LE_PROGRAMME">CXLV. LE PROGRAMME</a></h4> - - -<p>Il fallait donc fonder un journal. Je rédigeait le programme, qui -était une application politique de l'Humanitisme. Seulement, comme -Quincas Borba n'avait pas encore publié son livre, qu'il retouchait -d'année en année, nous résolûmes de n'y faire aucune allusion. -Quincas Borba exigea seulement une déclaration autographe et secrète -où je reconnaissais que certains principes nouveaux appliqués à la -politique étaient tirés de son œuvre encore inédite.</p> - -<p>C'était un superbe programme. J'y promettais de sauver la société, de -détruire les abus, de défendre les principes libéraux et -conservateurs. J'y faisais un appel au commerce et à l'agriculture. J'y -citais Guizot et Ledru-Rollin, et je finissais par cette menace que -Quincas Borba trouva mesquine et locale: «La nouvelle doctrine que nous -professons renversera inévitablement le ministère.» Je confesse que, -dans les circonstances politiques d'alors, le programme me sembla un -chef-d'œuvre. Je fis comprendre à Quincas Borba que la menace de la -fin, loin d'être mesquine, était saturée du plus pur Humanitisme, et -il se rendit à mes raisons. Car enfin, l'Humanitisme ne comporte aucune -exclusion: les guerres de Napoléon et un combat de chèvres présentent -la même sublimité, à cela près que les soldats de Napoléon avaient -la notion de la mort, notion qui échappe aux chèvres, en apparence du -moins. Or je ne faisais qu'appliquer aux circonstances notre formule -philosophique: Humanitas voulait substituer Humanitas pour la plus -grande consolation d'Humanitas.</p> - -<p>—Tu es mon disciple bien-aimé, mon calife! s'écria Quincas Borba -avec un accent de tendresse que je ne lui connaissais pas. Je puis dire -comme le grand Mahomet: «Si le soleil et la lune venaient à l'encontre de -mes idées, je ne reculerais pas.» Crois bien, mon cher Braz Cubas, -qu'elles contiennent la vérité éternelle antérieure aux mondes et -postérieure aux siècles.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXLVI._UNE_EXTRAVAGANCE">CXLVI. UNE EXTRAVAGANCE</a></h4> - - -<p>Je fis aussitôt passer dans la presse une note discrète annonçant -que, sous quelques semaines, il allait paraître un journal d'opposition -rédigé par le D<sup>r</sup> Braz Cubas. Quincas Borba, après l'avoir lue, -prit la plume, et, dans un élan de fraternité vraiment <i>humaniste</i>, -ajouta cette phrase: «l'un des membres les plus distingués du dernier -Parlement».</p> - -<p>Le jour suivant, je vis entrer Cotrim. Il était bouleversé, mais -affectait un air tranquille et gai. Il avait lu la notice, et, en bon -parent, il voulait me dissuader de ma résolution. C'était une erreur, -une erreur fatale. J'allais me placer dans une situation difficile, et -me fermer pour toujours les portes de la Chambre des députés. Non -seulement le ministère lui paraissait excellent, ce qui pouvait -d'ailleurs ne pas être mon opinion, mais, qui plus est, il avait toutes -les chances de durer longtemps. Que pouvais-je bien gagner en me vouant -à l'ostracisme? Quelques-uns des ministres me voulaient du bien. Il -n'était pas impossible qu'à la première vacance...</p> - -<p>Je l'interrompis pour lui dire que j'avais beaucoup médité avant de -prendre une décision et que je ne reculerais pas d'une semelle. Je lui -offris de lui lire mon programme, mais il se refusa énergiquement à -l'entendre, en disant qu'il ne voulait aucunement prendre part à mon -extravagance.</p> - -<p>—Car c'en est une, vraiment; prenez le temps de la réflexion, et -vous verrez si je n'ai pas raison.</p> - -<p>Sabine vint à la rescousse, le soir, au théâtre. Elle laissa son mari -et sa fille dans la loge, me prit le bras, et m'entraîna dans le -corridor.</p> - -<p>—Mon petit Braz, qu'est-ce que tu vas faire? me demanda-t-elle -avec une visible tristesse. Quelle idée de provoquer le Gouvernement, sans -nécessité, quand tu pourrais...</p> - -<p>Je répliquai qu'il ne pouvait me convenir de mendier un fauteuil au -Parlement; que mon idée était de renverser le ministère, qui ne me -paraissait pas opportun, et qui était en opposition avec mes -conceptions philosophiques. Je lui promis de toujours employer un -langage courtois, bien qu'énergique. La violence n'était pas mon fait. -Sabine se donnait des tapes sur les doigts avec son éventail, -dodelinait de la tête, insistant toujours, tantôt suppliante, et -tantôt menaçante. Je répondais non, non et non.</p> - -<p>—C'est bon, dit-elle, tu préfères les mauvais conseils d'étrangers -envieux à ceux de ton beau-frère et aux miens. Fais ce qu'il te -plaira. Nous avons rempli notre devoir. Et, me tournant le dos, elle -rentra dans sa loge.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXLVII._LE_PROBLEME_INSOLUBLE">CXLVII. LE PROBLÈME INSOLUBLE</a></h4> - - -<p>Je publiai le journal. Vingt-quatre heures après son apparition, je lus -dans un autre une déclaration de Cotrim, disant en substance que, bien -qu'étranger à tous les partis, il jugeait devoir déclarer hautement -qu'il n'avait aucune part directe ou indirecte dans la publication de la -feuille de son beau-frère, le D<sup>r</sup> Braz Cubas, dont il désapprouvait -entièrement les idées et les procédés en cette circonstance. Le -ministère actuel, comme d'ailleurs n'importe quel autre composé de -gens aussi éminents, lui paraissait propre à faire le bonheur de la -nation.</p> - -<p>Je n'en pouvais croire mes yeux. Je me les frottai deux ou trois fois. -Puis je relus la déclaration inopportune, insolite et énigmatique. -S'il était étranger aux partis, que pouvait bien lui faire un incident -aussi banal que la publication d'un nouveau journal? Est-on donc obligé -de déclarer par la voie des journaux si l'on est ou non favorable à un -ministère? Réellement l'intrusion de Cotrim dans cette affaire était -aussi mystérieuse que son agression personnelle. Nos relations -s'étaient toujours maintenues dans les meilleurs termes, après notre -réconciliation. Nous n'avions plus eu l'ombre d'un dissentiment. Bien -au contraire, je lui avais rendu des services; comme par exemple, alors -que j'étais député, l'obtention pour lui d'une fourniture à la -marine, qui continuait encore, et qui, suivant ses propres calculs, et -comme il me l'avait dit deux ou trois semaines auparavant, devait lui -donner en trois ans près de deux cents contos de reis. Le souvenir du -bienfait ne l'avait point empêché de renier publiquement son -beau-frère. Il devait avoir un motif bien puissant pour venir si mal à -propos manifester son ingratitude, j'avoue que c'était pour moi un -problème insoluble...</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXLVIII._THEORIE_DU_BIENFAIT">CXLVIII. THÉORIE DU BIENFAIT</a></h4> - - -<p>...Si insoluble que Quincas Borba lui-même n'en put sortir, après -l'avoir étudié longuement et avec attention.</p> - -<p>—Bah! dit-il, tous les problèmes ne valent pas cinq minutes -d'attention.</p> - -<p>Quant à l'accusation d'ingratitude, il la rejeta entièrement, non pas -comme improbable, mais parce qu'elle ne concordait pas avec les -conclusions d'une bonne philosophie <i>humaniste.</i></p> - -<p>—Tu ne nieras pas, me dit-il, que la satisfaction du bienfaiteur -est toujours bien supérieure à celle de l'individu qui bénéficie du -bienfait. Une fois que l'effet essentiel est produit, c'est-à-dire dès -que la privation a cessé, l'organisme revient à son état antérieur -d'indifférence. Suppose que tu aies trop serré la boucle de ton -pantalon. Pour échapper au supplice, tu la desserres, tu respires, tu -savoures un court instant de jouissance, après quoi, ton organisme -retourne à sa primitive indifférence, sans que tu conserves le -souvenir des doigts qui t'ont rendu service.</p> - -<p>La mémoire n'est pas une plante aérienne; elle meurt quand elle n'a -pas de terrain solide où pousser des racines. L'espérance de faveurs -nouvelles empêche bien celui qui en a reçu une première de l'oublier -complètement. Mais ce phénomène, l'un des plus admirables d'ailleurs -que la philosophie puisse trouver sur son chemin, s'explique par la -mémoire des privations antérieures, ou, pour user d'une autre formule, -par la privation qui se prolonge dans la mémoire, laquelle répercute -la gêne passée et conseille de ne point perdre la possibilité d'un -remède opportun. Je ne dis pas qu'en dehors de cette circonstance la -mémoire du bienfait ne puisse subsister, accompagnée d'une affection -plus ou moins intense; mais c'est là une véritable aberration, sans -aucune valeur aux yeux du philosophe.</p> - -<p>—Mais, répliquai-je, s'il n'y a aucune raison pour que celui qui -a reçu un bienfait en conserve le souvenir, il y en a bien moins encore -pour que ce bienfait subsiste dans le souvenir du bienfaiteur.</p> - -<p>—Il est inutile d'expliquer ce qui est évident de sa nature, me -répondit Quincas Borba. Mais je dirai plus: La persistance du bienfait -dans le souvenir de celui qui l'exerce s'explique par la nature même de -l'acte et de ses effets. D'abord, il y a le sentiment d'une bonne -action, et par déduction la conscience que nous sommes capables de -bonnes actions. Il y a ensuite le sentiment d'une supériorité en -relation à une autre créature, supériorité dans l'état et dans les -moyens. Et c'est là une des choses les plus agréables à l'humaine -nature, si l'on en croit les opinions les mieux autorisées. Érasme, -qui a écrit un certain nombre de bonnes choses dans son éloge de la -folie, a appelé l'attention sur la complaisance que mettent les baudets -à se gratter mutuellement. Je suis loin de dédaigner cette observation -d'Érasme. Mais j'ajouterai ce qu'elle omet: à savoir, que si l'un des -deux baudets gratte mieux que l'autre, le premier doit avoir dans le -regard un éclair spécial de satisfaction. Si une jolie femme se -regarde dans son miroir, c'est pour avoir la certitude d'une certaine -supériorité sur une multitude d'autres femmes, moins jolies qu'elle, -ou absolument laides. La conscience fait de même; il lui plaît de se -contempler quand elle se trouve à son gré. Le remords n'est que -l'angoisse d'une conscience qui se trouve laide. N'oublie pas que tout -est une irradiation d'Humanitas et que par conséquent le bienfait et -ses conséquences sont des phénomènes parfaitement admirables.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CXLIX._ROTATION_ET_TRANSMISSION">CXLIX. ROTATION ET TRANSMISSION</a></h4> - - -<p>Chacune de nos entreprises, chacune de nos affections, représente un -cycle entier de la vie humaine. Le premier numéro de mon journal fit -poindre dans mon âme un et de credos. Quelques jours auparavant, j'avais -imaginé l'hypothèse d'une révolution sociale, religieuse et politique -qui eût fait de l'archevêque de Cantuaria un simple receveur à -Petrópolis, et je m'étais livré à de longues spéculations pour -savoir si le receveur eût éliminé l'évêque, si l'évêque eût -éliminé le receveur, ou quelle part d'un receveur peut se combiner -avec un archevêque, etc.: questions en apparence insolubles, mais non -dans la réalité, si l'on prend garde qu'il peut y avoir dans un -archevêque deux archevêques, celui de la bulle, et l'autre. Voilà, je -serai nabab.</p> - -<p>C'était une simple plaisanterie. J'en fis part à Quincas Borba, qui me -regarda avec attention et avec une certaine tristesse, et poussa la -commisération au point de me dire que j'étais fou. Je me mis à rire -tout d'abord; mais la noble conviction du philosophe finit par faire -naître en moi une certaine terreur. L'unique objection que je pouvais -faire, c'est que je ne me sentais pas le moins du monde fou; mais elle -tombait d'elle-même, si l'on songe que les vrais fous ne sentent jamais -leur folie. Et voyez s'il y a quelque fondement à l'opinion populaire -qui déclare que les philosophes ne s'occupent pas de menus détails. Le -lendemain, Quincas Borba m'envoya un aliéniste. Je le connaissais, et -je demeurai atterré de sa visite. Il s'acquitta de sa mission avec le -plus grand tact, et me quitta si joyeusement que j'eus le courage de lui -demander si vraiment il ne me trouvait pas fou.</p> - -<p>—Non, me dit-il. Vous êtes dans la plénitude de votre jugement.</p> - -<p>—Alors, Quincas Borba s'est trompé.</p> - -<p>—Complètement. Je dirai plus: si vous êtes son ami, veillez à le -distraire...</p> - -<p>—Juste ciel! vous croyez?... un homme d'un si grand talent, un -philosophe!</p> - -<p>—Peu importe; la folie entre dans tous les cerveaux.</p> - -<p>Figurez-vous mon affliction. L'aliéniste, voyant l'effet de mes -paroles, connut que j'étais vraiment l'ami de Quincas Borba, et essaya -de diminuer la gravité de son diagnostic. Il me dit que ça pouvait -n'être rien, et ajouta qu'un grain de folie, loin d'être nuisible, -donne du piquant à la vie. Comme je rejetais cette opinion avec -horreur, l'aliéniste sourit, et me dit une chose si extraordinaire, si -extraordinaire qu'elle mérite au moins un chapitre tout entier.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CL._PHILOSOPHIE_DES_EPITAPHES">CL. PHILOSOPHIE DES ÉPITAPHES</a></h4> - - -<p>Je m'éloignai des groupes, en feignant de lire les épitaphes. -D'ailleurs, j'aime les épitaphes. Elles sont, parmi les civilisés, -l'expression de ce pieux et secret égoïsme qui pousse l'homme à -enlever à la mort un peu de l'ombre dont elle s'entoure. De là vient -sans doute la tristesse de ceux qui savent que leurs morts reposent dans -la fosse commune. Il leur semble que la pourriture anonyme les atteint -eux-mêmes.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CLI._LA_MONNAIE_DE_VESPASIEN">CLI. LA MONNAIE DE VESPASIEN</a></h4> - - -<p>Tout le monde était parti; ma voiture m'attendait à la porte du -cimetière. J'y montai et m'éloignai en allumant un cigare. La -cérémonie continuait présente à ma vue, comme les sanglots de -Virgilia continuaient présents à mon ouïe, d'une façon mystérieuse, -vague et problématique. Virgilia avait trompé son mari avec -enthousiasme, et le pleurait avec sincérité. Il était difficile de -combiner ces deux attitudes, et je m'y efforçai en vain pendant le -reste du trajet. Ce ne fut qu'en mettant pied à terre, devant chez moi, -que je m'avisai de la possibilité et même de la facilité d'une telle -combinaison. Douce nature! la monnaie de la douleur est comme celle de -Vespasien, elle n'a pas d'odeur; on la prend de la même manière, qu'on -la trouve sur le mal ou sur le bien. La morale pourra bien censurer ma -complice; mais que t'importe, implacable amie, douce, trois fois douce -Nature, puisque tu as reçu ponctuellement ses larmes?</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CLII._LALIENISTE">CLII. L'ALIÉNISTE</a></h4> - - -<p>Je commence à devenir pathétique, et je préfère aller dormir. -Pendant mon sommeil, je rêvai que j'étais nabab, et je me réveillai -avec cette idée. J'aimais parfois à me bercer à ces contrastes de -régions, d'états et de credos. Quelques jours auparavant, j'avais -imaginé l'hypothèse d'une révolution sociale, religieuse et politique -qui eût fait de l'archevêque de Cantuaria un simple receveur à -Petrópolis, et je m'étais livré à de longues spéculations pour -savoir si le receveur eût éliminé l'évêque, si l'évêque eût -éliminé le receveur, ou quelle part d'un receveur peut se combiner -avec un archevêque, etc.: questions en apparence insolubles, mais non -dans la réalité, si l'on prend garde qu'il peut y avoir dans un -archevêque deux archevêques, celui de la bulle, et l'autre. Voilà, je -serai nabab.</p> - -<p>C'était une simple plaisanterie. J'en fis part à Quincas Borba, qui me -regarda avec attention et avec une certaine tristesse, et poussa la -commisération au point de me dire que j'étais fou. Je me mis à rire -tout d'abord; mais la noble conviction du philosophe finit par faire -naître en moi une certaine terreur. L'unique objection que je pouvais -faire, c'est que je ne me sentais pas le moins du monde fou; mais elle -tombait d'elle-même, si l'on songe que les vrais fous ne sentent jamais -leur folie. Et voyez s'il y a quelque fondement à l'opinion populaire -qui déclare que les philosophes ne s'occupent pas de menus détails. Le -lendemain, Quincas Borba m'envoya un aliéniste. Je le connaissais, et -je demeurai atterré de sa visite. Il s'acquitta de sa mission avec le -plus grand tact, et me quitta si joyeusement que j'eus le courage de lui -demander si vraiment il ne me trouvait pas fou.</p> - -<p>—Non, me dit-il. Vous êtes dans la plénitude de votre jugement.</p> - -<p>—Alors, Quincas Borba s'est trompé.</p> - -<p>—Complètement. Je dirai plus: si vous êtes son ami, veillez à le -distraire...</p> - -<p>—Juste ciel! vous croyez?... un homme d'un si grand talent, un -philosophe!</p> - -<p>—Peu importe; la folie entre dans tous les cerveaux.</p> - -<p>Figurez-vous mon affliction. L'aliéniste, voyant l'effet de mes -paroles, connut que j'étais vraiment l'ami de Quavec un poids -sur la poitrine et sur la conscience. Au cimetière, au moment où je -lançai la pelletée de terre sur le cercueil, le bruit du gravier sur -les planches, dans la fosse, me fit passer un frisson, passager c'est -vrai, mais désagréable tout de même. L'après-midi était couleur de -plomb; le cimetière, les vêtements de deuil...</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CLIII._LES_NAVIRES_DU_PIREE">CLIII. LES NAVIRES DU PIRÉE</a></h4> - - -<p>—Vous devez vous souvenir, me dit l'aliéniste, de ce fameux -maniaque athénien, qui supposait que tous les navires qui entraient dans -le Pirée lui appartenaient. C'était un pauvre diable qui n'avait -peut-être pas même pour dormir le tonneau de Diogène. Mais la -possession imaginaire des navires valait tous les drachmes de l'Hellade. -Eh bien! il y a en chacun de nous un maniaque d'Athènes. Et si -quelqu'un jure qu'il n'a pas possédé en imagination trois ou quatre -bateaux dans sa vie, il un faux serment.</p> - -<p>—Vous aussi? demandai-je.</p> - -<p>—Naturellement.</p> - -<p>—Et moi!</p> - -<p>—Comme les autres; et aussi votre domestique, qui est, je crois, -cet homme en train de secouer des tapis par la fenêtre.</p> - -<p>De fait, un valet de chambre battait les tapis, tandis que nous -parlions dans le jardin, tout auprès. L'aliéniste me fit remarquer qu'il -avait ouvert tout grand les fenêtres, et relevé les rideaux, de façon -qu'on pût voir du dehors la salle richement meublée; et il conclut:</p> - -<p>—Votre domestique a la manie de l'Athénien. Il suppose que ces -navires sont à lui. Cette douce illusion fait de lui un des heureux de ce -monde.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CLIV._REFLEXION_CORDIALE">CLIV. RÉFLEXION CORDIALE</a></h4> - - -<p>Si l'aliéniste a raison, me dis-je, Quincas Borba n'est pas à -plaindre. C'est une question de plus ou de moins. Toutefois, il est bon -de veiller sur lui, et d'éviter que des maniaques d'autres régions ne -fassent incursion dans son cerveau.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CLV._ORGUEIL_DE_LA_SERVILITE">CLV. ORGUEIL DE LA SERVILITÉ</a></h4> - - -<p>Quincas Borba ne partagea pas l'opinion de l'aliéniste, en ce qui -concernait mon valet de chambre.</p> - -<p>—On peut, métaphoriquement, attribuer à ton domestique la manie -de l'Athénien; mais les métaphores ne sont ni des idées ni des -observations prises dans la nature. Ton domestique est poussé par un -sentiment noble, et parfaitement régi par les lois de l'Humanitisme: -c'est l'orgueil de la servilité. Il veut montrer qu'il n'est pas le -domestique de n'importe qui.</p> - -<p>Et Quincas Borba attira mon attention sur les cochers de grandes -maisons, plus orgueilleux que les maîtres, sur les garçons d'hôtels, -dont la sollicitude est dosée suivant la condition sociale du voyageur. -Et il conclut en disant que c'était là un sentiment délicat et noble, -et qui prouvait une fois de plus que l'homme peut être sublime, même -quand il cire des chaussures.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CLVI._PHASE_BRILLANTE">CLVI. PHASE BRILLANTE</a></h4> - - -<p>—C'est toi qui es sublime! m'écriai-je en le prenant dans mes bras.</p> - -<p>En effet, était-il croyable qu'un homme aussi profond sombrât dans la -démence? C'est ce que je lui dis après l'avoir lâché, en lui -répétant les soupçons de l'aliéniste. Je ne saurais décrire -l'impression que lui fit cette confidence. Je me rappelle qu'il frémit -et devint tout pâle.</p> - -<p>À cette époque, je me réconciliai de nouveau avec Cotrim, sans bien -savoir pourquoi nous nous étions fâchés. La réconciliation fut -opportune; la solitude me pesait, et la vie était pour moi la pire des -fatigues, la fatigue sans travail. Peu après, il m'invita à m'affilier -à un tiers ordre. J'acceptai après avoir consulté Quincas Borba.</p> - -<p>—Je ne vois pas d'inconvénient, me dit-il, à ce que tu entres -temporairement dans cet ordre. J'ai l'intention d'annexer à ma -philosophie une partie liturgique et dogmatique. L'Humanitisme doit -être aussi une religion, la religion de l'avenir, la seule véritable. -Le christianisme est bon pour les femmes et les mendiants, et les autres -ne valent pas mieux. Elles offrent toutes les mêmes vulgarités et les -mêmes faiblesses. Le paradis chrétien est le digne émule du paradis -de Mahomet. Et quant au nirvana de Bouddha, c'est une conception de -paralytique. Tu verras ce qu'est la religion de l'Humanitisme. -L'absorption finale, la phase <i>contractive</i> est la reconstitution de -la substance et non son anéantissement. Va où l'on t'appelle; mais -n'oublie pas que tu es mon calife.</p> - -<p>Et admirez ma modestie. J'entrai dans le tiers ordre de ***; j'y -exerçai quelques charges, et ce fut la phase la plus brillante de ma -vie. Et pourtant je me tais, je ne dis rien, je ne raconte pas mes -services, le bien que je fis aux pauvres et aux malades, ni les -récompenses que je reçus: je ne dis rien, absolument rien.</p> - -<p>Peut-être l'économie sociale pourrait-elle trouver quelque avantage -dans une démonstration de la supériorité d'une récompense subjective -et immédiate sur une récompense étrangère. Mais ce serait rompre le -silence que j'ai juré de garder. D'ailleurs les phénomènes de -conscience sont de difficile analyse. D'autre part, si j'en contais un, -je devrais conter tous ceux qui s'y rapporteraient, et je finirais par -écrire un chapitre de psychologie. Ce que je puis affirmer, c'est que -ce fut la phase la plus brillante de mon existence. Les tableaux -étaient tristes, ils étaient empreints de la monotonie du malheur, qui -est aussi ennuyeuse que la monotonie de la jouissance, et peut-être -encore davantage. Mais l'allégresse que l'on procure aux âmes des -souffrants et des pauvres est une récompense de quelque valeur. Et que -l'on ne dise pas qu'elle est négative parce que celui qui reçoit le -bienfait est seul à en bénéficier. Non. J'en recevais le reflet, et -si vif qu'il me donnait une excellente idée de moi-même.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CLVII._DEUX_RENCONTRES">CLVII. DEUX RENCONTRES</a></h4> - - -<p>Au bout de quelques années, trois ou quatre environ, j'en eus assez de -ma charge, et je m'en démis en faisant un don de valeur, qui me mérita -l'honneur devoir mon portrait mis dans la sacristie. Mais avant de -passera un autre ordre d'idées, je dirai que je vis mourir à -l'hôpital de notre ordre, devinez qui... la belle Marcella. Et je la -vis mourir le même jour où, en allant distribuer des aumônes dans un -bouge, je rencontrai... je vous le donne en mille... je rencontrai la -fleur du buisson, Eugenia, la fille de Dona Eusebia et de Villaça, -boiteuse comme par le passé, et plus triste encore.</p> - -<p>Elle pâlit en me reconnaissant et baissa les yeux. Mais aussitôt, elle -releva la tête, et me considéra avec dignité. Je compris qu'elle ne -recevrait pas l'aumône de ma poche, et je lui tendis la main comme -j'eusse fait à la femme d'un banquier. Elle me salua et s'enferma dans -son galetas.</p> - -<p>Jamais je ne la revis. Jamais je ne sus rien de son existence, ni si sa -mère était morte, ni quel désastre de sa vie l'avait ravalée dans -une telle misère. Je sais seulement qu'elle était toujours aussi -boiteuse et aussi triste. Ce fut sous cette impression profonde que -j'entrai dans l'hôpital où Marcella avait été conduite la veille, et -où je la vis expirer une demi-heure plus tard, laide, maigre et -décrépite...</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CLVIII._LA_DEMI_DEMENCE">CLVIII. LA DEMI-DÉMENCE</a></h4> - - -<p>Je compris que j'étais vieux et que j'avais besoin d'un soutien. Mais -Quincas Borba était parti six mois auparavant pour Minas, en emportant -avec lui la meilleure des philosophies. Il revint quatre mois plus tard, -et entra chez moi, un matin, dans un état voisin de celui où je -l'avais trouvé au Jardin Public. Seulement, son regard était autre. La -folie avait fait son œuvre. Il me raconta que, voulant perfectionner sa -doctrine de l'Humanitisme, il avait brûlé le premier manuscrit, et -qu'il allait en écrire un second. La partie dogmatique était déjà -achevée; il ne lui restait qu'à la mettre sur le papier. Ce serait la -véritable religion de l'avenir.</p> - -<p>—Jures-tu par Humanitas? me demanda-t-il.</p> - -<p>—Tu le sais bien.</p> - -<p>C'est à peine si la voix sortait de sa poitrine. Et d'ailleurs, je -n'avais pas découvert toute la cruelle vérité; Quincas Borba non -seulement était fou, mais encore il avait la compréhension de son -état, et ce reste de conscience, semblable à la faible lueur d'une -veilleuse dans les ténèbres, compliquait encore l'horreur de sa -situation. Pourtant, il ne s'irritait pas contre le mal. Au contraire, -il disait que c'était un témoignage d'Humanitas, qui se jouait de -lui-même. Il me récitait de longs chapitres de son livre, ainsi que -des antiennes et des litanies spirituelles. Il reproduisit même devant -moi une danse sacrée dont il avait réglé les pas pour les -cérémonies de l'Humanitisme. La grâce lugubre avec laquelle il levait -et secouait les jambes, était prodigieusement fantastique. D'autres -fois il se mettait dans un coin, les regards en l'air, et, de temps à -autre, une lueur persistante de raison y brillait avec la tristesse -d'une larme.</p> - -<p>Il mourut peu après, chez moi, répétant et jurant jusqu'au bout que -la douleur est une illusion et que Pangloss, Pangloss si calomnié, -n'était pas aussi sot que le disait Voltaire.</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CLIX._NEGATIVES_SUR_NEGATIVES">CLIX. NÉGATIVES SUR NÉGATIVES</a></h4> - - -<p>Entre la mort de Quincas Borba et la mienne, il faut intercaler tous -les événements que j'ai déjà racontés dans la première partie de ce -livre. Le principal fut l'invention de l'emplâtre Braz Cubas, dont -j'emportai le secret dans la tombe. Divin emplâtre, tu m'aurais donné -la première place parmi les hommes; tu m'aurais placé au-dessus des -savants et des riches, étant comme tu l'étais une inspiration directe -du ciel. Le hasard en décida autrement, et l'humanité demeurera -éternellement hypocondriaque.</p> - -<p>Ce dernier chapitre est rempli de négatives. Je n'obtins pas la -célébrité que me méritait la découverte de l'emplâtre; je ne fus -ni ministre, ni calife, et j'ignorai les douceurs du mariage. Il est -vrai que, comme fiche de consolation, je n'ai pas eu besoin de gagner -mon pain à la sueur de mon front. Ma mort fut moins cruelle que celle -de Dona Placida, et j'échappai à la demi-démence de Quincas Borba. -Quiconque fera cet inventaire trouvera que la balance est égale, et que -je sortis quitte de la vie. Et ce sera une erreur; car, sur le -mystérieux rivage, il y a un petit solde à mon préjudice: et c'est la -dernière négative de ce chapitre de négatives. Je mourus sans laisser -d'enfants; je n'ai transmis à aucun être vivant l'héritage de notre -misère.</p> - - - - -<p class="center">FIN</p> - - - - -<hr class="chap" /> - - - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a>Cubas (cuves) en vieux portugais. (Note du traducteur.)</p></div> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_1" id="Footnote_2_1"></a><a href="#FNanchor_2_1"><span class="label">[2]</span></a>Barata en portugais signifie «cancrelat».</p></div> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_1" id="Footnote_3_1"></a><a href="#FNanchor_3_1"><span class="label">[3]</span></a>Tartre, en portugais <i>tartaro</i>, ce qui explique le jeu de -mot. (Note du traducteur.)</p></div> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_1" id="Footnote_4_1"></a><a href="#FNanchor_4_1"><span class="label">[4]</span></a>Yayá, nhonhô, nhanhá (prononcez niania), termes -d'amitié. (Note du traducteur.)</p></div> - - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires Posthumes de Braz Cubas, by -Machado de Assis - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES POSTHUMES DE BRAZ CUBAS *** - -***** This file should be named 60847-h.htm or 60847-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/8/4/60847/ - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale -de France.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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