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-The Project Gutenberg EBook of Le monde tel qu'il sera, by Émile Souvestre
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
-Title: Le monde tel qu'il sera
-
-Author: Émile Souvestre
-
-Release Date: December 10, 2019 [EBook #60891]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MONDE TEL QU'IL SERA ***
-
-
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-
-Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the
-Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries
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- LE MONDE
- TEL QU'IL SERA
-
- PAR
- ÉMILE SOUVESTRE
-
- NOUVELLE ÉDITION
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- [M L]
-
- PARIS
- MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
- RUE VIVIENNE, 2 BIS
-
- 1859
- Reproduction et traduction réservées
-
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-
-OEUVRES COMPLÈTES
-
-D'ÉMILE SOUVESTRE
-
-PARUES DANS LA COLLECTION MICHEL LÉVY
-
- Un Philosophe sous les toits 1 vol.
- Confessions d'un ouvrier 1 --
- Au coin du feu 1 --
- Scènes de la vie intime 1 --
- Chroniques de la mer 1 --
- Les Clairières 1 --
- Scènes de la Chouannerie 1 --
- Dans la Prairie 1 --
- Les derniers Paysans 1 --
- En quarantaine 1 --
- Sur la Pelouse 1 --
- Les Soirées de Meudon 1 --
- Souvenirs d'un Vieillard, la dernière Étape 1 --
- Scènes et Récits des Alpes 1 --
- Les Anges du Foyer 1 --
- L'Echelle de femmes 1 --
- La Goutte d'eau 1 --
- Sous les Filets 1 --
- Le Foyer breton 2 --
- Contes et Nouvelles 1 --
- Les derniers Bretons 2 --
- Les Réprouvés et les Élus 2 --
- Les Péchés de jeunesse 1 --
- Riche et Pauvre 1 --
- En Famille 1 --
- Pierre et Jean 1 --
- Deux Misères 1 --
- Les Drames parisiens 1 --
- Au bord du Lac 1 --
- Pendant la Moisson 1 --
- Sous les Ombrages 1 --
- Le Mat de Cocagne 1 --
- Le Mémorial de famille 1 --
- Souvenirs d'un Bas-Breton 2 --
- L'Homme et l'Argent 1 --
- Le Monde tel qu'il sera 1 --
- Histoires d'autrefois 1 --
- Sous la Tonnelle 1 --
-
-
-Paris, imprimerie de Ch. Jouaust, rue Saint-Honoré, 338.
-
-
-
-
-LE MONDE TEL QU'IL SERA
-
-
-
-
-I.--PROLOGUE.
-
-
-Les voyez-vous, accoudés à leur fenêtre de mansarde, au milieu des
-giroflées en fleurs et du gazouillement des oiseaux nichés sous les
-tuiles? La main de Marthe est posée sur l'épaule de Maurice, et tous
-deux regardent au-dessous d'eux, vers l'abîme sombre. Dans l'abîme
-apparaît d'abord l'azur étoilé du ciel, puis, plus bas, les ténèbres
-lumineuses de Paris. Maurice contemple Paris, Marthe ne voit que le
-ciel!
-
-Mais après avoir erré d'étoile en étoile, son regard fatigué se repose
-sur Maurice, sa main s'appuie plus tendrement sur l'épaule qui la
-soutient, sa bouche s'approche et murmure dans un baiser:
-
-«A quoi penses-tu?»
-
-Perpétuelle question de ceux qui s'aiment; appel inquiet des âmes qui se
-cherchent sans se voir, et qui, comme des soeurs égarées dans la nuit,
-s'interrogent à chaque pas!
-
-Maurice se retourna, et ces deux visages, sur lesquels souriaient le
-bonheur et la jeunesse, se contemplèrent longtemps.
-
-Bien qu'il fût jeune et amoureux, Maurice n'appartenait point à la
-phalange des hommes de fantaisie qui se sont eux-mêmes décorés du nom de
-_charmants égoïstes_. Maurice (il faut bien l'avouer!) était un de ces
-esprits singuliers qui prennent plus d'intérêt aux destinées du genre
-humain qu'aux bals de l'Opéra. Tourmenté par la vue de tant de douleurs
-sans consolation, de tant de misères sans espoir, il en était venu à
-rêver le bonheur des hommes, comme si la chose en eût valu la peine, et
-à chercher par quel moyen il pourrait s'accomplir, bien qu'il n'eût reçu
-pour cela aucune mission du gouvernement.
-
-Il se mit, en conséquence, à étudier les oeuvres de ceux qui s'étaient
-posés comme les penseurs sérieux et comme les sages du temps. Les
-premiers auxquels il s'adressa furent les philosophes. Ils lui
-expliquèrent dogmatiquement, au moyen de formules qui avaient tout
-l'agrément de l'algèbre sans en avoir la précision, ce que c'était que
-le relatif et l'absolu, le moi et le non-moi, le causal et le
-phénoménal!... Quant au reste, ils n'y avaient point songé! La
-philosophie ne s'occupait que des grands principes, c'est-à-dire de ceux
-qui ne vous rendent ni plus heureux ni meilleurs!
-
-Maurice, peu satisfait, s'adressa aux publicistes, aux historiens, aux
-légistes. Ils lui analysèrent, tour à tour, les différentes
-constitutions, et lui commentèrent les différents codes! Mais, sous
-toutes ces constitutions, le plus grand nombre mourait de faim, pendant
-que le plus petit mourait d'indigestion; tous les codes étaient des mers
-trompeuses, où périssaient les pauvres barques de contrebandiers, tandis
-que les gros corsaires y voguaient à pleines voiles!... Ce n'était point
-encore là ce que cherchait Maurice; il eut recours aux statisticiens et
-aux économistes.
-
-Ceux-ci, qui s'étaient sérieusement occupés de la question, le
-promenèrent six mois à travers leurs colonnades de chiffres, puis
-finirent par lui déclarer que tout était comme tout pouvait être, et
-qu'il n'y avait qu'à laisser faire et qu'à laisser passer!...
-
-Il se trouvait donc précisément aussi avancé qu'avant d'avoir rien lu.
-
-En désespoir de cause, il fallut en venir aux fous dont parle Béranger.
-
-Maurice étudia les socialistes: Robert Owen, Saint-Simon, Fourier,
-Swedenborg! A les entendre, chacun d'eux possédait la contre-partie de
-la boîte de Pandore; il suffisait de l'ouvrir pour que toutes les joies
-prissent leur volée parmi les hommes; le désespoir seul devait rester au
-fond! Maurice soupesa l'une après l'autre les boîtes magiques, souleva
-les couvercles, regarda au-dessous!... Il lui semblait bien apercevoir
-du bon dans chacune, mais non sans beaucoup de mélange: le froment était
-mêlé à l'ivraie, et, avant d'en faire une saine nourriture, il restait
-encore à vanner et à moudre pour longtemps. Ne pouvant tout rejeter ni
-tout accepter, il demeura donc à cheval sur une demi-douzaine de
-systèmes contradictoires; position peu commode, que M. Cousin a baptisée
-d'un nom grec pour lui donner un air philosophique.
-
-Cependant toutes ces études avaient fortifié sa foi dans l'avenir, cette
-terre promise de ceux qui ne peuvent voir clair dans le présent. Il
-croyait au progrès indéfini du genre humain, aussi ardemment qu'un
-provincial reçu _gens de lettres_ croit à ses destinées littéraires. Les
-fascinantes influences de la lune de miel elle-même n'avaient rien
-changé à ces préoccupations, car Marthe s'y était associée, et ce qui
-eût pu devenir entre eux un mur de séparation s'était ainsi transformé
-en anneau d'alliance. Réunies dans une même espérance, leurs deux âmes
-formaient un foyer commun, dont les doux rayonnements s'épandaient sur
-tous. Ils s'aimaient dans l'humanité, comme les époux chrétiens s'aiment
-en Dieu... quand ils s'aiment!
-
-Le lecteur voudra bien observer que, ces explications indispensables
-étant ce que les grammairiens appellent une _proposition incidente_,
-nous fermerons ici la parenthèse pour reprendre le fil de notre récit.
-
-Ainsi que nous l'avons dit, Maurice s'était retourné à la question
-adressée par Marthe, et tous deux se regardèrent quelque temps sans rien
-dire, comme on se regarde, à la lueur des étoiles, quand on habite
-ensemble une mansarde, à vingt ans!
-
-Cependant, après un long silence, qui fut aussi un long baiser, la jeune
-femme répéta de nouveau sa question:
-
-«A quoi penses-tu?»
-
-Le jeune homme l'enlaça d'un de ses bras.
-
-«J'ai d'abord pensé à toi, répliqua-t-il; puis, ému par cette pensée,
-mon coeur s'est ouvert, agrandi; j'ai été saisi d'une sollicitude
-attendrie pour ce monde au milieu duquel nous nous aimons, et je me suis
-demandé ce qu'il deviendrait dans l'avenir.
-
---Rappelle-toi la maison où nous nous sommes connus, dit Marthe: il y
-avait des enfants qui venaient de naître, des jeunes filles qui
-entraient dans la vie, de grands parents tout près d'en sortir!...
-N'est-ce point là l'avenir du monde, comme son présent et son passé?
-
---Pour les individus, mais non pour les sociétés, fit observer Maurice.
-Outre la vie, qui se transmet toujours pareille, il y a l'esprit, qui
-varie. Les hommes sont des pierres animées dont chaque siècle construit
-un édifice différent, selon ses lumières ou ses désirs. Jusqu'à présent
-l'édifice n'a été qu'une ajoupa de sauvages, une tente de guerriers, ou
-une baraque de marchands; mais le grand architecte qui doit bâtir le
-temple viendra tôt ou tard; il viendra, car les signes précurseurs ont
-annoncé son arrivée...
-
---Montre-les-moi, dit la jeune femme, dont la joue vint s'appuyer à la
-joue de Maurice, comme si elle eût pensé qu'un des signes annoncés était
-un baiser.
-
---Regarde, reprit-il en se penchant à l'étroite croisée; que vois-tu
-devant toi?
-
---Je vois de petites nuées blanches glissant là-bas dans l'azur, et qui
-ont l'air d'anges gardiens qui s'envolent, répondit Marthe.
-
---Et plus bas?
-
---Je vois, au sommet du coteau, une mansarde éclairée... celle où je
-t'ai connu.
-
---Et plus bas encore?
-
---Plus bas, répéta la jeune femme, je ne vois plus que la nuit.
-
---Mais cette nuit enveloppe un million d'intelligences qui veillent!
-reprit Maurice avec exaltation. Ah! si tu pouvais apercevoir tout ce qui
-se prépare au fond de ces ténèbres! Ces murmures lointains qui
-ressemblent à des gémissements, ces lueurs qui passent, ces vapeurs qui
-s'élèvent, tout cela est un monde près de se former. Ainsi qu'aux
-premiers jours de la création, tous les éléments sont encore dans le
-chaos; mais laisse au soleil le temps de se lever, et l'avenir sortira
-de ces ténèbres comme la terre sortit des eaux après le déluge.»
-
-Marthe ne répondit pas, mais, fascinée par la voix du jeune homme, elle
-se pencha sur l'abîme sombre, espérant voir quelque magnifique
-transformation.
-
-«Oui, je voudrais connaître cet avenir si beau, dit-elle avec
-l'expression curieuse et émerveillée d'un enfant. Pourquoi ne peut-on
-s'endormir pendant plusieurs siècles, afin de se réveiller dans un monde
-plus parfait? Oh! si j'avais une fée pour marraine!
-
---Les fées sont parties en brisant leurs baguettes, dit Maurice; c'est
-au génie des hommes d'en retrouver les débris et de les réunir de
-nouveau.
-
---Qui faut-il donc invoquer alors? reprit la jeune femme. Les anges ont
-cessé de nous visiter comme ils le faisaient au temps de Jacob et de
-Tobie; Jésus, Marie ni les saints ne quittent plus le paradis, comme au
-moyen-âge, pour éprouver les âmes ou secourir les affligés. Toutes les
-puissances supérieures ont-elles donc abandonné la terre? N'y a-t-il
-plus ici-bas ni dieu ni lutin qui puisse servir d'intermédiaire entre le
-monde réel et le monde invisible? Tous les pays, tous les âges, ont eu
-leur génie protecteur; où est celui de notre temps, et quel est-il?
-
---Voilà! cria une voix brève et lointaine.»
-
-Les deux amants surpris relevèrent la tête! Au milieu de la nuit, sur la
-cime des toits, glissait rapidement une ombre qui s'arrêta tout à coup
-devant la fenêtre ouverte, avec un éclat de rire métallique.
-
-Marthe saisie s'était rejetée en arrière; Maurice lui-même avait reculé
-d'un pas.
-
-«Voilà! répéta la voix toujours sèche et précipitée. Vous m'avez appelé,
-j'arrive.»
-
-En parlant ainsi, le nouveau venu fit un mouvement qui le plaça dans la
-ligne de lumière dessinée sur le toit par la lune, et se trouva ainsi
-éclairé tout entier.
-
-C'était un petit homme en paletot de caoutchouc, coiffé d'un gibus
-mécanique, cravaté d'un col de crinoline, et chaussé de guêtres en drap
-anglais. Il portait au cou une énorme chaîne dorée par le procédé Ruolz,
-à la main droite une canne de fer creux, et sous le bras gauche un
-portefeuille d'où sortaient quelques coupons d'actions industrielles.
-Toutes les parties de son costume montraient l'inévitable estampille:
-
- BREVETÉ DU GOUVERNEMENT
- sans garantie aucune.
-
-Quant à sa personne, on eût dit un banquier compliqué d'un notaire.
-
-Il était commodément assis sur une locomotive anglaise, dont la fumée
-l'enveloppait de fantastiques nuages, et portait en groupe un
-daguerréotype de la fabrique de M. Le Chevalier.
-
-Maurice, un peu effrayé d'abord de cette apparition subite, fut rassuré
-par son apparence pacifique. Il regarda en face le petit homme et lui
-demanda qui il était.
-
-«Qui je suis? répéta ce dernier en ricanant; pardieu! dame Marthe doit
-le savoir.
-
---Moi! s'écria la jeune femme, qui tremblait comme un auteur le soir de
-sa première représentation.
-
---Ne venez-vous point de m'appeler? reprit le petit homme.»
-
-Maurice fit un mouvement.
-
-«Ah! je vous reconnais! dit-il; vous êtes le lutin familier des
-mansardes, l'ancien serviteur de don Cléophas Zambulo, le démon
-Asmodée.»
-
-L'inconnu frappa du poing sur sa locomotive.
-
-«J'en étais sûr, dit-il, toujours Asmodée; la réputation de ce drôle lui
-a survécu.
-
---Il est donc mort? demanda Maurice étonné.
-
---Ne le savez-vous pas? reprit le petit homme. Béranger l'a annoncé:
-
- Au conclave on se désespère.
- Adieu puissance et coffre-fort!
- Nous avons perdu notre père:
- Le diable est mort, le diable est mort.
-
---Et pourtant, objecta Marthe, qui commençait à se rassurer, on a publié
-ses _mémoires_ et son voyage à Paris.
-
---OEuvres apocryphes! fit observer l'homme au paletot de caoutchouc; le
-diable n'en eût jamais fait autant. Je l'ai beaucoup connu, c'était un
-vaurien des plus maussades; mais il a eu le même bonheur que le prince
-de Talleyrand, son cousin: on lui a attribué l'esprit de tout le monde.
-Heureusement que l'esprit des ténèbres a fait son temps; son règne finit
-et le mien commence!»
-
-Les deux amants ravis relevèrent la tête.
-
-«Votre règne! s'écrièrent-ils en même temps. Ainsi vous êtes?...»
-
-Ils cherchaient le nom qu'ils devaient lui donner. Le petit homme glissa
-gracieusement deux doigts dans la poche de son gilet de cachemire
-français, en retira une carte lithographiée, et la présenta à Maurice,
-qui lut:
-
- _M. John Progrès, membre de toutes les Sociétés de perfectionnement
- d'Europe, d'Asie, d'Afrique, d'Amérique, d'Océanie, etc., etc.--Rue de
- Rivoli._
-
-Maurice et Marthe s'inclinèrent respectueusement.
-
-«J'allais visiter les travaux de vos nouveaux chemins de fer, reprit le
-génie au paletot de caoutchouc, lorsqu'en passant j'ai entendu le
-souhait de madame Marthe d'abord, puis son appel; je me suis détourné
-pour répondre à l'un et pour satisfaire à l'autre.
-
---Quoi! s'écria la jeune femme, ce voeu de franchir plusieurs siècles
-pour se retrouver au milieu du monde perfectionné qui nous est
-promis?...
-
---Je puis l'accomplir, dit le petit dieu en passant avec fatuité sur une
-de ses joues la pomme de sa canne en fer creux; dites un mot, et vous
-vous endormez à l'instant, pour ne vous réveiller tous deux qu'en l'an
-TROIS MILLE.»
-
-Marthe et Maurice se regardèrent émerveillés.
-
-«En l'an TROIS MILLE! répéta celui-ci; et alors les germes semés par
-notre époque auront rapporté tous leurs fruits?
-
---En l'an TROIS MILLE! et nous nous retrouverons ensemble? ajouta
-celle-là, un bras posé sur le bras du jeune homme.
-
---En l'an TROIS MILLE! et vous vous réveillerez aussi jeunes et aussi
-amoureux, acheva le génie avec un rire de financier.
-
---Ah! s'il est vrai, reprit Maurice exalté, ne tardez point davantage;
-montrez-nous l'avenir qu'on nous annonce si splendide! Qui nous
-retiendrait dans ce présent, où tout n'est que lutte et incertitude?
-Dormons pendant que le genre humain marche péniblement à travers les
-routes mal frayées; dormons pour ne nous réveiller qu'au terme du
-voyage!»
-
-Il avait enveloppé Marthe d'un de ses bras, et l'approcha de son coeur,
-afin d'être sûr de l'emporter à travers ce sommeil de plusieurs siècles.
-M. John Progrès se pencha vers eux et avança les deux mains, comme un
-magnétiseur près de communiquer le fluide merveilleux qui transporte le
-nerf visuel dans l'occiput et l'odorat dans l'épigastre; mais Marthe fit
-un mouvement de côté.
-
-«Ah! s'écria-t-elle épouvantée, votre sommeil, c'est la mort; votre
-monde, c'est l'inconnu. Maurice, restons où nous sommes et ce que nous
-sommes!
-
---Non, s'écria le jeune homme fasciné, je veux voir le but.
-
---La route est si belle! Regarde, que de fleurs à cueillir! quel ciel
-bleu sur nos têtes! que de douces rumeurs de sources et de brises!
-
---Savoir! savoir! Marthe.
-
---Vivre! vivre! Maurice.
-
---Oui, mais dans un meilleur monde et sous de plus justes lois! Appuie
-ton front sur mon épaule, Marthe; serre-toi contre mon coeur, et ne
-crains rien! je suis là et je t'aime!»
-
-Il avait enveloppé la jeune femme dans ses bras, et les mains du génie
-étaient restées étendues! Tous deux sentirent, tout à coup, leurs
-paupières s'appesantir; ils cherchèrent instinctivement le grand
-fauteuil de travail de Maurice, et s'y affaissèrent dans un sommeil
-glacé qui ressemblait à la mort.
-
-Le lendemain, tous les journaux donnaient, aux faits divers, la nouvelle
-suivante:
-
- «Un événement aussi triste qu'inattendu vient de jeter la désolation
- parmi l'intéressante population des Batignolles. Un jeune homme et une
- jeune fille, qui habitaient l'étage supérieur d'une maison située rue
- des Carrières, ont été trouvés morts ce matin. On se perd en
- conjectures sur ce funeste accident, qui ne paraît être ni le résultat
- du crime, ni celui du désespoir.»
-
-Le jour suivant, le _Moniteur parisien_ consacrait un nouvel article aux
-amants batignollais, en annonçant que tous deux s'étaient asphyxiés par
-inspiration poétique et pour échapper aux désenchantements de la vie. Le
-surlendemain. _Le Constitutionnel_ publiait des détails intimes sur
-leurs derniers instants, et le lendemain du surlendemain _La Presse_
-annonçait la publication de leur correspondance inédite, recueillie par
-un ami!
-
-De plus, tous les poëtes de province _accordèrent leur lyre_ (car la
-lyre et la guitare sont encore connues dans les départements); et il en
-résulta douze cents strophes, en vers de toutes mesures, sur la mort de
-Marthe et de Maurice. Mais les plus citées furent celles d'un employé
-des droits réunis de Bar-sur-Aube, qui venait de se placer aux premiers
-rangs des poëtes dramatiques par une tragédie grecque jouée avec un
-immense succès au théâtre de Bobino. On répéta surtout le refrain:
-
- Ange aux yeux noirs, ange aux yeux bleus,
- Vous êtes partis pour les cieux!
-
-Heureux vers, dont le premier, selon la remarque d'un célèbre critique,
-appartenait évidemment à l'école colorée de Shakespeare, et le second à
-la sombre école de Racine.
-
-La gravure exploita également le couple amoureux. Le journal
-_L'Illustration_ publia la vue de leur fenêtre de mansarde, avec une
-gouttière sur le premier plan, dessin de circonstance, qui ajoutait un
-charme touchant au récit de cette double mort.
-
-Enfin, pour que rien ne manquât à leur célébrité, M. Gannal écrivit au
-_Journal des Débats_ une lettre par laquelle il offrait de les embaumer
-gratuitement, en donnant l'adresse de sa fabrique de conserves humaines.
-
-Mais un seul mot fit évanouir toute cette gloire!
-
-L'oncle de Marthe, averti par la rumeur publique, s'indigna des
-mensonges publiés par les journaux, et leur adressa une réclamation à
-laquelle il joignit comme pièces à l'appui:
-
-1º Le certificat du médecin du quartier, constatant que Marthe et
-Maurice étaient morts naturellement, de mort subite;
-
-2º L'extrait des registres de l'état civil, prouvant que tous deux
-étaient mariés à la mairie du quatrième arrondissement.
-
-Ainsi, on avait cru s'intéresser à des amants suicidés, et l'on n'avait
-que des gens morts malgré eux et mariés! Cette nouvelle fut comme un
-coup d'air qui enrhuma subitement tous les organes de la publicité. _Le
-Constitutionnel_ revint à son histoire des jésuites, entrecoupée de
-quelques anecdotes sur le serpent de mer; _La Presse_ découvrit que la
-correspondance annoncée était apocryphe, et en suspendit l'insertion;
-enfin _La Gazette des Tribunaux_ annonça l'arrestation d'une
-empoisonneuse de bonne maison qui venait de se défaire de toute sa
-famille, par suite de la déplorable organisation sociale qui ne nous
-permet d'hériter que de ceux qui sont morts!
-
-Cette dernière affaire absorba toute l'attention publique, et les noms
-de Marthe et de Maurice retombèrent dans l'oubli.
-
-Cependant tous deux avaient été réunis dans un même cercueil et portés
-au cimetière. L'humble corbillard traversa Paris suivi d'un vieillard,
-d'une jeune femme et de ses enfants: c'était toute la famille des morts!
-Le soleil brillait, les bouquetières offraient aux passants les
-premières violettes, les arbres commençaient à montrer leurs feuilles
-soyeuses, et les oiseaux gazouillaient le long des toits en cherchant la
-place de leurs nids! Tout était mouvement, parfum, lumière, et, au
-milieu de cette renaissance générale, le cercueil isolé passait sans
-être aperçu: car qui peut demander à la vie de voir et de comprendre la
-mort?
-
-En revenant, le vieillard, la jeune femme et les deux enfants montèrent
-à la mansarde qu'avaient habitée ceux qu'ils venaient de déposer dans la
-terre. Sur le seuil se tenait l'employé des pompes funèbres, le mouchoir
-d'une main et son mémoire de l'autre. Le mouchoir ne couvrait qu'un
-oeil, mais le mémoire eût pu envelopper toute la personne: car, s'il
-coûte cher de vivre à Paris, il est encore plus dispendieux de s'y faire
-enterrer. Pour payer la tombe des deux morts, il fallut vendre tout ce
-qu'ils avaient possédé vivants. Les livres de Maurice soldèrent le
-cercueil; la bague et la croix d'or de Marthe, le suaire; le reste, ce
-trou de terre où ils reposaient. Quand tout fut enfin payé, le
-croque-mort mit son mouchoir dans sa poche, et demanda son pourboire...
-
-Cependant les jours s'écoulèrent, puis les années, puis les siècles, et
-tout souvenir de Marthe et de Maurice s'était effacé. On ne se rappelait
-même plus les deux vers de l'employé des droits réunis de Bar-sur-Aube;
-mais le génie au paletot n'avait point oublié sa promesse. La mort des
-deux amants n'était qu'un sommeil, et, du fond de leur tombe, ils
-suivaient les transformations successives des sociétés, comme les images
-d'un rêve confus.
-
-Il leur sembla d'abord qu'ils voyaient les monarchies changées en
-gouvernements constitutionnels, et les gouvernements constitutionnels en
-républiques. Puis les races puissantes vieillissaient et faisaient place
-à des races plus jeunes. La civilisation, transmise comme ce flambeau
-allumé des saturnales, passait de mains en mains, laissant peu à peu
-dans l'ombre le point de son départ. De nouveaux intérêts appelaient
-l'activité humaine sous d'autres cieux. L'Europe négligée retombait
-lentement dans l'inertie et la solitude, tandis que l'Amérique, puis une
-contrée plus nouvelle, absorbaient en elles tous les éléments de vie. Le
-vieux monde n'était déjà plus qu'une terre sauvage, dont les sociétés
-modernes exploitaient les ruines. Richesses enfouies, monuments abattus,
-tombes oubliées, tout devenait la propriété de ces générations
-marchandes. Il sembla même à Marthe et à Maurice que le cercueil qui les
-renfermait était arraché au sol funèbre avec des milliers d'autres,
-qu'on les embarquait ensemble, et que tous étaient transportés dans une
-région inconnue, centre de la civilisation nouvelle.
-
-Mais ici l'espèce d'intuition mystérieuse qui leur avait tout révélé
-jusqu'alors s'obscurcit. Il y eut dans leur songe une interruption
-subite: puis une voix claire fit tout à coup entendre à leurs oreilles
-ce cri:
-
-L'AN TROIS MILLE!
-
-Au même instant, le couvercle de la bière fut rejeté, et les deux
-amants, réveillés en sursaut, se soulevèrent de leurs linceuls.
-
-D'abord, ils n'aperçurent rien qu'eux-mêmes. En se retrouvant après un
-sommeil de tant de siècles, tous deux jetèrent un cri de joie; leurs
-bras s'étendirent l'un vers l'autre, et ils échangèrent leurs noms dans
-un baiser.
-
-Un éclat de rire strident les interrompit.
-
-Ils se retournèrent en tressaillant: le petit génie était à quelques
-pas, debout sur sa locomotive fantastique.
-
-Marthe poussa une exclamation, rougit, et ramena autour de ses épaules
-les plis du suaire.
-
-«Eh bien! j'ai tenu parole, dit le déicule; grâce à moi, vous venez de
-traverser onze siècles sans vous en apercevoir.
-
---Se peut-il? s'écria Maurice stupéfait.
-
---Et vous voilà transportés au centre de la civilisation que vous
-désiriez connaître, continua le génie; nous sommes ici dans l'île
-autrefois appelée Taïti.
-
---La _Nouvelle-Cythère_ du capitaine Cook? demanda le jeune homme.
-
---Aujourd'hui nommée l'_Ile du Noir-Animal_, continua le dieu. Les gros
-industriels du pays font fouiller le monde entier pour se procurer la
-matière première de leur commerce, et vous devez à ces recherches
-d'avoir été transportés chez eux.»
-
-Marthe regarda autour d'elle, et remarqua alors qu'ils se trouvaient
-dans un immense édifice rempli de bières et d'ossements. Elle se serra
-contre Maurice avec un geste de frayeur.
-
-«Oh! ne craignez rien, reprit le génie en riant de sa voix aigre; on ne
-vous confondra point avec les morts. Vous vous trouvez chez l'un des
-plus respectables fabricants de l'île, M. Omnivore, qui sera ravi de
-voir en vous un échantillon des temps barbares. Il est averti de votre
-résurrection, et va venir lui-même.»
-
-La jeune femme, inquiète, s'enveloppa plus soigneusement dans son
-linceul.
-
-«Ne prenez point garde à la légèreté de votre costume, fit observer le
-petit dieu; nous ne sommes plus ici dans vos ridicules climats, où le
-soleil fait l'office d'une bougie qui éclaire sans chauffer. A l'île du
-Noir-Animal, l'air tient lieu de paletot; aussi vous voyez que l'intérêt
-bien entendu a réduit l'habillement à sa plus simple expression.»
-
-Les deux amants remarquèrent alors, en effet, la transformation qui
-s'était opérée chez M. Progrès. Il n'avait pour vêtements qu'un caleçon
-de coton, un chapeau d'écorce à larges bords, et des bottes en vannerie
-ornées de clochettes. Maurice apprit de lui que tel était le costume
-généralement adopté, vu sa commodité et son économie. La civilisation de
-l'an trois mille, ayant renoncé à tout ce qui n'était pas d'une utilité
-immédiate, avait laissé la parure aux femmes ou aux esprits futiles; les
-hommes graves se contentaient du caleçon, rehaussé de leurs grâces
-naturelles.
-
-Comme il achevait ces explications, un bruit de pas retentit à la porte
-de l'édifice, et le génie, donnant un coup de talon à son coursier de
-vapeur, disparut comme l'éclair.
-
-
-
-
-II
-
-Éloquence parlementaire de Maurice.--Éloquence perfectionnée de M.
-Omnivore.--Costume d'un homme établi, en l'an trois mille.--M.
-Atout.--Départ de Marthe et de Maurice.--Nouveau moyen de traverser les
-rivières.--Routes souterraines.--M. Atout rassure Marthe par un calcul
-statistique.--Marthe s'endort.--Un rêve.
-
-
-M. Omnivore était suivi d'une demi-douzaine de serviteurs qui donnaient
-tous des marques du plus vif étonnement. Ils parlaient à la fois, comme
-nos députés lorsqu'ils veulent éclaircir une question importante, et
-Maurice reconnut que leurs paroles étaient un mélange de français,
-d'anglais et d'allemand, dont il se rendit compte assez facilement, vu
-la connaissance qu'il avait de ces trois langues. Ils répétaient tous
-ensemble:
-
-«Merveille! merveille! deux morts des premiers âges sont ressuscités; le
-chauffeur les a vus sortir de leur bière!»
-
-Mais ils s'interrompirent tout à coup, à la vue des deux époux, en
-criant:
-
-«Les voilà!»
-
-Et ils s'arrêtèrent à quelques pas, avec une curiosité que tempérait
-évidemment la peur.
-
-Marthe, confuse, s'était cachée à demi derrière Maurice; mais ce
-dernier, qui voulait soutenir l'honneur du dix-neuvième siècle, auquel
-M. Progrès venait d'accoler l'épithète de barbare, se redressa
-gravement, salua les visiteurs, et leur adressa le discours suivant:
-
- «Messieurs et honorables inconnus,
-
- «Ce n'est point le hasard, mais notre libre choix, qui nous a fait
- traverser près de deux mille années, pour renaître au milieu de cette
- génération puissante et éclairée, qui, à force de conquêtes dans le
- domaine de la perfectibilité humaine, a fait descendre le royaume du
- ciel sur la terre.
-
- «Aussi nous estimons-nous heureux de pouvoir connaître par nous-mêmes
- cette race de demi-dieux, si noblement représentée par ceux qui
- veulent bien m'écouter dans ce moment!...»
-
-(Ici un murmure d'approbation interrompit l'orateur. Il reprit d'une
-voix plus élevée:)
-
- «Je viens parmi vous, Messieurs, pour m'échauffer au soleil de la
- civilisation, qui ne brille nulle part ailleurs aussi éclatant!...»
-
-(Bruyants applaudissements.)
-
- «Pour admirer les miracles opérés par une nation intelligente et
- généreuse...»
-
-(Applaudissements plus bruyants.)
-
- «Pour rendre hommage à un pays que l'on pourrait appeler la patrie de
- toutes les gloires!»
-
-(Applaudissements prolongés.)
-
- «Enfin, pour jouir de cette noble alliance de l'ordre et de la
- liberté, réalisée par le plus grand peuple du monde.»
-
-(Tonnerre d'applaudissements: plusieurs voix crient:--Vivent les morts
-parisiens!)
-
-Il fallut quelques instants pour apaiser l'émotion produite par
-l'éloquente improvisation de Maurice; les habitants de l'île du
-Noir-Animal ne pouvaient cacher leur surprise de trouver dans un
-barbare, enterré depuis onze siècles, cette élévation de pensée et cette
-justesse d'appréciation. Les auditeurs les plus instruits croyaient
-reconnaître, dans le langage du jeune homme, un ancien président de
-congrès provincial, ou pour le moins un secrétaire de société
-philanthropique, conservé par la méthode de M. Gannal. Enfin, quand le
-silence fut rétabli, M. Omnivore, qui voulait répliquer dignement au
-discours de son hôte, s'avança avec gravité, toussa trois fois, afin de
-recueillir ses idées, et dit, avec un accent franc-anglo-tudesque:
-
- «Monsieur
-
- «En réponse au vôtre du présent jour, je m'empresse de vous faire
- savoir que la maison Omnivore et compagnie se trouvera flattée
- d'entrer en relations avec la vôtre, et que vous serez accueilli aussi
- favorablement qu'une traite à présentation; ladite maison tenant à
- honneur de vous maintenir dans la bonne opinion que vous avez conçue
- du peuple auquel elle a l'avantage d'appartenir.»
-
-Les auditeurs échangèrent un regard de satisfaction. Tous
-applaudissaient évidemment à la clarté et à la précision commerciale de
-la réponse faite par M. Omnivore. Celui-ci s'en aperçut, et prit une
-prise de tabac pour donner une contenance à sa modestie.
-
-Mais la glace était rompue, et l'on en vint à des explications moins
-solennelles. Maurice raconta comment Marthe et lui se trouvaient là, en
-exprimant le désir de quitter au plus tôt ce lieu funèbre, dont l'aspect
-attristait sa compagne. M. Omnivore se hâta de faire apporter des
-vêtements fournis par les fouilles récentes qui avaient été faites dans
-les ruines du vieux monde, et il se retira, en annonçant qu'il
-reviendrait prendre ses hôtes.
-
-Il reparut, en effet, au bout d'un quart d'heure, et ne put retenir un
-éclat de rire à la vue du costume des deux jeunes époux. Il en examina
-quelque temps toutes les parties, avec la même curiosité qu'un Français
-du dix-neuvième siècle étudiant la toilette d'un Hottentot. Il fallut
-lui expliquer l'utilité de cette longue robe de femme qui embarrassait
-la marche, de ce chapeau qui plaçait son visage au fond d'un cornet, de
-cet habit d'homme dont les basques pendantes ressemblaient aux deux
-ailes d'un hanneton malade, de ce pantalon que se disputaient les
-bretelles et les sous-pieds, comme une victime tirée à quatre chevaux.
-Marthe et Maurice justifièrent de leur mieux les costumes de leur
-époque; mais, après les avoir écoutés, M. Omnivore jeta un regard sur
-son habillement perfectionné, et ne put retenir un sourire d'orgueil.
-
-Cet habillement avait, en effet, résolu la question d'utilité aussi
-complétement qu'on pouvait l'espérer. Il ne servait point seulement de
-costume, mais d'annonce, de prix-courant et de carnet à échéance.
-
-A la ceinture du caleçon se voyaient imprimés les mots OMNIVORE ET
-COMPAGNIE, suivis des renseignements commerciaux les plus détaillés sur
-la nature et l'excellence des produits fournis par leur fabrique. La
-jambe droite présentait un barême complet destiné à simplifier les plus
-longs calculs, et la jambe gauche un almanach de cabinet avec les heures
-de départ des paquebots et courriers. Des deux côtés apparaissaient, en
-guise de rubans, des noeuds de traites soldées, constatant à la fois
-l'étendue des affaires de la maison Omnivore et l'exactitude de ses
-payements. Enfin, une plume posée sur l'oreille prouvait que le digne
-fabricant venait d'être subitement arraché aux douceurs de la
-comptabilité en parties doubles.
-
-Il conduisit d'abord Marthe et Maurice à travers d'immenses entrepôts,
-où se trouvaient entassés tous les débris arrachés par ses facteurs aux
-ruines du vieux monde: car telle était la spécialité à laquelle M.
-Omnivore devait sa fortune et son nom. Il exploitait les générations
-éteintes, comme on exploitait ailleurs les végétations carbonisées en
-houille, ou desséchées en tourbes combustibles. Sépultures antiques,
-débris de monuments, bronzes précieux, armes, médailles, statues, tout
-passait par ses mains; son entrepôt était le magasin de curiosités du
-monde; c'était là que venaient les collecteurs et les académiciens, race
-indestructible que la nouvelle civilisation n'avait pu faire
-disparaître.
-
-Les deux époux rencontrèrent précisément un de ces derniers au moment où
-ils quittaient l'entrepôt. C'était le célèbre M. Atout, qui avait pour
-spécialité d'être universel. Il représentait à lui seul vingt-huit
-citoyens, c'est-à-dire qu'il touchait les rétributions de vingt-huit
-places; la liste de ses titres couvrait une page in-quarto, et il
-portait autant de croix qu'une mule espagnole de clochettes. M. Omnivore
-le présenta seulement comme secrétaire perpétuel de la société
-historique, professeur de littérature, président du conseil
-universitaire, directeur de toutes les écoles normales, et membre de
-quatorze mille sept cent trente-quatre comités.
-
-M. Atout, qui venait d'apprendre la résurrection du couple français, le
-salua avec la dignité d'un homme affilié à trop d'académies pour que
-rien l'étonnât.
-
-Après les premières politesses, il adressa à Maurice plusieurs questions
-destinées à prouver ses études historiques et littéraires. Il lui
-demanda s'il avait connu Charlemagne, madame de Pompadour et M. Paul de
-Kock, trois grandes figures appartenant à la troisième race des rois de
-France, et l'interrogea longuement sur le connétable de Louis XVIII,
-Napoléon Bonaparte, dont l'histoire avait été écrite par le révérend
-père Loriquet. Maurice, d'abord étourdi, allait essayer de répondre,
-mais M. Atout ne lui en laissa point le temps; il en vint, sans plus
-longues transitions, du passé au présent, et commença une leçon sur
-l'état de la terre en l'an trois mille.
-
-Nos ressuscités l'écoutèrent avec d'autant plus d'attention qu'ils
-avaient tout à apprendre. Le professeur leur déclara qu'ils se
-trouvaient au centre même du monde civilisé, dont les différents peuples
-ne formaient plus qu'un État sous le nom de _République des
-Intérêts-Unis_. Le centre ou capitale de cette république se trouvait
-dans l'ancienne île de Bornéo, maintenant nommée _Ile du Budget_. Chaque
-peuple y envoyait un certain nombre de députés, et ceux-ci réglaient en
-commun les affaires générales. Quant au vieux monde, on y entretenait
-des colonies qui recevaient de la métropole la direction et les
-lumières.
-
-La grande loi de la division de la main-d'oeuvre avait été appliquée à
-la république elle-même. Chaque état formait une seule fabrique. Ainsi,
-il y avait un peuple pour les épingles, un autre pour le cirage anglais,
-un autre pour les moules de boutons. Chacun ne s'occupait, ne parlait,
-que de son article, ce qui contribuait médiocrement à l'étendue des
-idées et aux charmes de la société, mais profitait singulièrement à la
-fabrication. L'île du Budget, seule, réunissait toutes les variétés
-d'art et d'industrie; on y trouvait des spécimens de la civilisation
-entière, méthodiquement classés comme dans une trousse d'échantillons.
-
-Maurice et Marthe déclarèrent aussitôt qu'ils voulaient aller à l'île du
-Budget, et l'académicien, qui s'y rendait, proposa de les conduire; mais
-Omnivore s'y opposa. Il soutint que les deux époux se trouvaient compris
-dans une partie de marchandises expédiées à sa maison, et qu'ils lui
-appartenaient aussi légitimement que les autres antiquités de son
-entrepôt. Il y eut d'assez longs débats. Enfin, M. Atout, qui tenait à
-présenter les ressuscités dans la capitale, et à se faire honneur de
-leur découverte, consentit à désintéresser le fabricant sur les fonds de
-la société historique.
-
-Nos époux le suivirent, en conséquence, jusqu'aux bords de la baie qu'il
-fallait traverser.
-
-Des batteries de mortiers-postes avaient été établies sur les deux rives
-pour le passage. Un conducteur ouvrit la plus grosse pièce par la
-culasse, et fit entrer nos trois voyageurs, qui s'assirent au milieu
-d'une bombe soigneusement rembourrée. Marthe ne put se défendre d'une
-certaine émotion en se trouvant placée, comme une gargousse, au fond
-d'un canon; mais l'académicien entreprit de lui expliquer les avantages
-de cette manière de passer les rivières. Il était encore au milieu de sa
-démonstration, lorsque la jeune femme entendit crier:
-
-«Feu!»
-
-Au même instant, elle se sentit emportée, et, traversant les airs avec
-la rapidité de la foudre, elle se retrouva sur l'autre rive, au milieu
-d'une vingtaine de bombes fumantes qui venaient également d'arriver.
-
-M. Atout leur déclara alors qu'ils allaient continuer par l'une des
-routes souterraines qui traversaient l'île.
-
-«Avant les progrès de la civilisation, dit-il, on construisait les
-chemins sur terre; mais ils devinrent insensiblement si nombreux, qu'ils
-envahirent presque toute la surface du globe. Le sol ne portait plus que
-des rails de fonte, et on s'aperçut qu'à force de multiplier les voies
-de transport, on touchait au moment de n'avoir plus rien à transporter.
-Ce fut alors que vint l'idée de tracer les routes, non sous le ciel,
-mais sous la terre, et l'expérience a prouvé la supériorité du nouveau
-système. Grâce à lui on ne perd que la vue! On peut voyager sans
-distractions, en dormant ou en pensant à ses affaires. Au lieu du
-soleil, tantôt éblouissant, tantôt obscurci, on a l'éclairage uniforme
-des lampes de voyage; plus de curieux qui vous regardent passer, plus
-d'appel de marchands, plus de bruit de ville; on voyage aussi tranquille
-qu'un ballot.»
-
-Il montra ensuite à ses deux compagnons les routes souterraines, dont
-les ouvertures apparaissaient au penchant de la colline comme autant de
-gueules de fournaises. D'immenses pelles, mises en mouvement par les
-machines, y engouffraient sans cesse ou en retiraient des trains de
-wagons fumants. On entendait, au sein de la montagne, mille roulements,
-mêlés aux froissements du fer et aux sifflements de la flamme.
-
-En s'enfonçant dans un de ces conduits sinistres, Marthe ne put retenir
-un cri, et chercha la main de Maurice. L'académicien, après l'avoir
-réprimandée assez aigrement, entreprit de lui démontrer que les chemins
-souterrains étaient non-seulement les plus commodes, mais les plus sûrs.
-Il lui énuméra pour cela le nombre de gens tués chaque année par les
-différents modes de locomotion; il y ajouta le nombre des estropiés,
-puis le nombre des blessés; il détailla l'espèce de blessures et leurs
-gravités; enfin il additionna le tout, fit une règle de proportion, et
-arriva à prouver que les routes souterraines ne faisaient par année que
-treize cents victimes et une fraction!
-
-Cette démonstration changea l'inquiétude de Marthe en effroi.
-
-M. Atout passa alors aux détails. Il fit observer à la jeune femme
-qu'elle se trouvait à l'abri de tons les menus accidents que l'on
-pouvait craindre sur les autres chemins. Elle n'était exposée ni aux
-courants d'air, ni aux coups de soleil, ni à la poussière, ni au vent,
-ni aux émanations marécageuses, ni aux impertinences des passants; elle
-n'était absolument exposée qu'à être tuée.
-
-L'effroi de Marthe devint de l'épouvante.
-
-Heureusement que, dans ce moment, le bras de Maurice l'enveloppa
-doucement; elle se laissa aller à demi sur la poitrine du jeune homme,
-et, en sentant son coeur battre largement et paisiblement sous le sien,
-la peur s'envola; le calme de celui qu'elle aimait se communiqua à tout
-son être; elle ferma les yeux souriante et enivrée.
-
-M. Atout, persuadé qu'elle méditait ses raisonnements, admira les
-résultats de la statistique, et passa de la justification des différents
-véhicules nouvellement inventés à l'énumération de leurs avantages.
-
-Il constata que, vu la rapidité moyenne de la locomotion, il ne fallait
-plus maintenant que deux heures pour aller chercher son sucre au Brésil,
-trois pour acheter son thé à Canton, quatre pour choisir son café à
-Moka. On voyageait même plus loin au besoin. Madame Atout avait son
-marchand de nouveautés à Bagdad, sa modiste à Tambouctou, et son
-fourreur au pôle nord, trois portes plus bas que le cercle arctique.
-
-L'académicien démontra par des chiffres les immenses résultats sociaux
-de ces perfectionnements dans les voies de communication. Il prouva
-qu'en ajoutant à la vie des hommes de l'an trois mille toutes les heures
-gagnées par cette rapidité de transport, la durée moyenne de leur
-existence représentait cent vingt-cinq ans... plus une fraction! Ainsi
-avait été résolu le problème de franchir l'espace sans fatigues à subir,
-sans observations à faire, sans confidence à échanger. On se prenait
-sans se voir, on se quittait sans s'être parlé; chacun était indifférent
-à tout le monde, et tout le monde à chacun; voyager, enfin, n'était plus
-vivre en chemin ni en commun, mais partir et arriver!
-
-Marthe avait d'abord écouté l'apologie de M. Atout; mais insensiblement
-elle devint moins attentive; ses paupières se fermèrent, et, bercée par
-l'haleine de celui qu'elle aimait, elle s'endormit! Les images confuses
-du passé flottèrent d'abord quelque temps autour de son esprit; puis un
-souvenir rayonnant effaça tous les autres, et sortit lentement de ce
-chaos, comme une étoile des nuées.
-
-Marthe rêvait au voyage fait avec Maurice la veille même de leur long
-sommeil!
-
-Elle croyait voir encore les dernières lueurs du jour illuminant les
-coteaux de Viroflai et la lisière des bois; elle apercevait l'épine
-fleurie qui brodait le vert pâle des haies; elle sentait le parfum des
-lilas, dont les touffes riantes couronnaient les murs des jardins; elle
-entendait, sur les chemins déjà cachés dans l'ombre, le bruit des
-clochettes cadencé par le trot des chevaux.
-
-Près d'elle était Maurice, une main dans les siennes; près de Maurice un
-vieux cocher, au regard pensif; derrière, les autres voyageurs: paysan à
-la parole haute, jeune mère inquiète à chaque mouvement de ses enfants,
-vieux soldat silencieux!
-
-La voiture roulait doucement sur la terre amollie; mais à chaque instant
-sa course devenait plus lente, et des exclamations d'impatience
-s'élevaient.
-
-«Fouettez le cheval!» criaient-ils tous.
-
-Le cocher se contentait d'agiter les rênes.
-
-«Fouettez! fouettez! reprenaient les voix.
-
---C'est une rosse! faisait observer le paysan.
-
---Un paresseux! ajoutait la mère.
-
---Un lâche!» achevait le soldat.
-
-Le cocher branlait la tête.
-
-«Non, non, disait-il, Noiraud n'est pas une rosse, car il a supporté
-plus de misères que les plus forts, et voilà vingt ans qu'il les
-supporte.
-
---Vingt ans! répétait le paysan stupéfait.
-
---Peut-être davantage, reprenait le cocher, et ce n'est point un
-paresseux celui qui a nourri si longtemps, de son travail, l'homme, la
-femme et les deux enfants.
-
---Tant que cela! s'écriait la mère: oh! le brave cheval.
-
---Sans compter qu'il a fait ses preuves de courage, continuait le
-cocher; voyez plutôt les deux cicatrices qui sont au poitrail.
-
---Ah! il a servi?» interrompait le vieux soldat, d'un accent radouci.
-
-Et tous les yeux s'étaient arrêtés sur Noiraud avec un intérêt curieux,
-personne ne disait plus de le fouetter! Le paysan calculait ce que
-pouvait valoir son travail de vingt années; la mère pensait aux deux
-enfants que ce travail avait nourris, le vieux soldat regardait les
-cicatrices! Tous trois avaient perdu leur impatience; rien ne les
-pressait plus; ils pouvaient attendre; Noiraud n'avait qu'à prendre son
-temps.
-
-Aussi, quand la route était devenue facile, la mère avait voulu faire
-marcher ses enfants; le vieux soldat avait déclaré qu'il ne pourrait
-demeurer plus longtemps assis sans souffrir de ses blessures, et tous
-deux descendus, le cocher s'était mis à encourager Noiraud de la voix.
-
-«Ferme, mon vieux trompette! disait-il; encore cette corvée pour
-Georgette; demain, nous nous reposerons.»
-
-Puis, se tournant vers Marthe et Maurice:
-
-«C'est la fille de la maison, Georgette, avait-il ajouté en souriant;
-elle épouse le fils du voisin samedi, et sa mère et moi nous lui avons
-préparé une surprise: lit, secrétaire et commode de noyer, avec la
-garniture de cheminée! Elle ne se mariera qu'une fois, cette enfant; je
-veux qu'elle ait la joie complète. Joli nid et bel oiseau. L'oiseau est
-trouvé; mais pour le nid il manque encore cent sous, et Noiraud ne peut
-se reposer que quand je les aurai... Pas vrai, vieux, que tu me les
-gagneras demain!
-
---Il vous les a gagnés, s'était écrié Maurice en lui tendant l'argent;
-vous pouvez hâter d'un jour la joie de Georgette et le repos de Noiraud;
-allez, brave coeur, et que Dieu bénisse vos amoureux.»
-
-Il avait alors sauté, enlevant Marthe dans ses bras, et la voiture
-allégée s'était perdue dans l'ombre!
-
-Paris se trouvait encore loin; mais tous deux avaient marché
-joyeusement, les bras enlacés, causant à demi-voix de Georgette, de
-Noiraud, des étoiles! Ineffable échange de bagatelles charmantes, de
-fugitives impressions, de confidences comprises sans être achevées;
-sorte de rêverie dialoguée, dont on ne se rappelle rien, et qui laisse
-dans le passé une de ces traînées lumineuses vers lesquelles le regard
-se tourne toujours.
-
-Ils n'étaient arrivés qu'au milieu de la nuit, haletants de fatigue,
-couverts de sueur, les pieds poudreux et meurtris, mais le coeur plein
-et l'esprit joyeux. Ce voyage, ils ne pouvaient l'oublier désormais, car
-ils n'avaient pas seulement changé de lieu, ils avaient vu, senti; ils
-n'étaient pas seulement arrivés, il leur restait un souvenir! Ils se
-souviendraient toujours du vieux cheval et de son vieux maître!
-
-Toutes ces images venaient de se reproduire dans le rêve de Marthe; elle
-croyait franchir le seuil de sa joyeuse mansarde, lorsqu'un grand bruit
-l'éveilla en sursaut.
-
-
-
-
-III
-
-Extraction de voyageurs.--Auberges modèles.--Le verre d'eau de
-fontaine.--Départ de Marthe et de Maurice sur la Dorade accélérée,
-bateau sous-marin.--M. Blaguefort, commis-voyageur pour les nez, la
-librairie et les denrées coloniales.--Un prospectus d'entreprise
-industrielle de l'an trois mille.--Fâcheuse rencontre d'une
-baleine.--Leçon de M. Vertèbre sur les cétacés.--Destruction du bateau
-sous-marin.--Son extrait mortuaire.
-
-
-Le convoi qui conduisait l'académicien et ses deux compagnons venait de
-s'arrêter au fond d'une sorte de précipice; sur leurs têtes apparaissait
-un coin de ciel barré par les bras d'une immense machine. M. Atout leur
-apprit qu'ils étaient arrivés à leur destination, et que chacune des
-villes sous lesquelles passait le chemin avait ainsi un puits
-d'extraction pour les voyageurs.
-
-Leur wagon venait, en effet, d'être saisi par le grand bras de la
-machine, et commençait à monter rapidement, comme une banne de mineurs.
-
-Lorsqu'ils atteignirent l'orifice du puits, mille cris éclatèrent à la
-fois, et une centaine d'hommes et d'enfants se précipitèrent vers les
-arrivants. Marthe crut qu'on voulait les mettre en pièces, et recula
-épouvantée jusqu'à M. Atout; mais ce dernier lui apprit que c'étaient
-les aubergistes et les commissionnaires du pays qui venaient offrir
-leurs services.
-
-Les uns répandaient sur les voyageurs une pluie de cartes et d'adresses,
-d'autres tenaient des plateaux couverts de rafraîchissements, qu'ils
-voulaient leur faire accepter; quelques restaurateurs portaient
-d'immenses fourchettes garnies de volailles rôties, de côtelettes et de
-jambonneaux, qu'ils promenaient, au-dessus de la foule, comme un
-prospectus de leurs établissements. Il y avait, en outre, les brosseurs,
-les cireurs, les indicateurs, les porteurs, tous également acharnés à
-vous rendre service. Maurice n'avait pas fait six pas, qu'il s'était vu
-forcé d'accepter deux verres de limonade, et de livrer à trois
-commissionnaires sa canne, son foulard et son chapeau.
-
-M. Atout lui faisait admirer cet empressement hospitalier, cette
-multiplicité de soins, cette abondance.
-
-«Voyez, s'écriait-il, les bienfaits de la civilisation! Une population
-entière est aux ordres de chacun de nous; toutes les productions du
-monde viennent, pour ainsi dire, à notre rencontre; nous arrivons à
-peine, et déjà nos moindres besoins ont été prévenus; rien ne nous a
-manqué!»
-
-Rien ne manquait, en effet, à Marthe et à Maurice, que de pouvoir
-respirer. Ils se réfugièrent dans la première hôtellerie qu'ils
-aperçurent, comme dans un lieu d'asile.
-
-A la porte se tenait un concierge, portant hallebarde, qui leur fit
-trois saluts et les remit à un huissier à chaîne d'or, par lequel ils
-furent conduits à un valet de pied chargé d'ouvrir le salon.
-
-C'était une immense galerie, dont le premier aspect éblouit les deux
-jeunes gens. Leur conducteur s'en aperçut et sourit.
-
-«Vous voyez, dit-il, le triomphe de l'industrie; rien de ce que vous
-apercevez ici n'est ce qu'il paraît. Cette colonnade de marbre sculpté
-n'est que de la terre cuite; cette tapisserie de brocart, qu'un tissu de
-verre filé; ce parquet de bois de rose, qu'un carrelage en bitume
-colorié; le velours qui couvre ces sofas, que du caoutchouc
-perfectionné. Tout cela peut durer deux années, c'est-à-dire le temps
-nécessaire pour que l'hôtelier vende son établissement et se retire
-millionnaire.
-
-Comme il achevait, arrivèrent les garçons de service. Tous avaient,
-imprimés sur leurs vêtements, les symboles de leurs attributions: l'un,
-des plats, des assiettes, des couverts; l'autre, des verres et des
-bouteilles; un troisième, des viandes, des poissons ou des fruits. Ils
-portaient, en outre, un collier au chiffre de l'aubergiste, qui servait
-à les faire reconnaître.
-
-M. Atout engagea ses compagnons à déjeuner; mais, depuis tantôt douze
-siècles qu'ils ne mangeaient plus, tous deux en avaient perdu
-l'habitude. L'académicien, qui n'était point non plus en appétit, se
-contenta de demander un verre d'eau.
-
-Le valet chargé de recueillir les demandes alla aussitôt à une petite
-bibliothèque et apporta un volume relié, sur lequel on lisait, gravé en
-lettres d'or:
-
- CARTE DES EAUX
-
- QUE L'ON TROUVE A L'HOTEL DES DEUX-MONDES.
-
- 1º Eau de fontaine.
- 2º Eau de puits.
- 3º Eau de ruisseau.
- 4º Eau de rivière.
- 5º Eau de fleuve.
- 6º Eau filtrée au charbon.
- 7º Eau filtrée à la pierre.
- 8º Eau filtrée au gravier.
- 9º Eau...
-
-Maurice s'arrêta, tourna une trentaine de feuilles, et vit que la carte
-allait jusqu'au nº 366! L'hôtel des Deux Mondes avait autant d'espèces
-d'eaux qu'une année bissextile a de jours.
-
-M. Atout en parcourut le catalogue avec soin, fit de savantes réflexions
-sur les eaux de différents crus, hésita, relut, hésita encore, et
-demanda enfin, après une longue délibération, de l'eau de fontaine!
-
-La demande fut transmise par le valet des requêtes. Cinq minutes
-s'écoulèrent, puis un premier garçon apporta un plateau; encore cinq
-minutes, et un second garçon apporta une carafe; encore cinq minutes, et
-le troisième apporta un verre.
-
-Le tout n'avait ainsi pris qu'un quart d'heure, grâce à la division de
-la main-d'oeuvre.
-
-Pendant que leur conducteur buvait, Marthe et Maurice voulurent
-s'approcher d'une fenêtre; mais le valet qui y était préposé les avertit
-qu'il fallait, pour cela, prendre un billet au bureau des points de vue!
-Ils refusèrent et voulurent s'avancer vers la porte; un autre garçon les
-avertit que, s'ils sortaient sans contre-marque, ils ne pourraient
-rentrer. Enfin, comme, dans leur embarras, ils allaient s'asseoir sur le
-sofa de pourtour, un troisième garçon leur fit observer poliment que ces
-places étaient d'un prix plus élevé.
-
-Ainsi repoussés de partout, ils se hâtèrent de rejoindre l'académicien,
-qui venait d'achever son verre d'eau et avait demandé la carte.
-
-Un domestique spécial parut bientôt, portant une magnifique feuille de
-papier vélin avec vignette, encadrement, cul-de-lampe et parafes
-embellis d'_ombres portées_.
-
-Maurice lut par-dessus l'épaule de son conducteur:
-
- _Doit M._
-
- Pour trois saluts du concierge à hallebarde 1 fr. 50
- Pour l'huissier à chaîne d'or 2 »
- Pour le valet de pied qui a ouvert la porte » 50
- Pour loyer de la carte des eaux » 25
- Pour un plateau » 30
- Pour une carafe » 35
- Pour un verre » 25
- Pour eau de fontaine 5 »
- Pour table et tabourets 4 »
- Pour frais de service 2 »
- ---------
- Total 16 fr. 15
-
-M. Atout fit remarquer que, grâce à cette comptabilité détaillée, on
-n'avait plus à s'occuper du pourboire des domestiques, paya les 16 fr.
-15 c. et sortit.
-
-Marthe se rappela involontairement l'Évangile, et il lui sembla que les
-hôteliers de l'île du Noir avaient trouvé moyen de réaliser sur la terre
-les promesses du Christ: _le verre d'eau donné leur était payé au
-centuple_.
-
-Le conducteur des deux époux avait pris avec eux le chemin du port, où
-ils devaient s'embarquer pour l'île du Budget.
-
-Lorsqu'ils y arrivèrent, les quais étaient couverts de voyageurs qui
-débarquaient ou qui allaient partir. On entendait crier:
-
-Le paquebot du Japon!
-
-L'estafette de la mer Rouge!
-
-L'omnibus du Brésil, avec correspondance pour Terre-Neuve!
-
-Et à ces cris la foule accourait. On voyait les buralistes distribuant
-leurs bulletins, et les facteurs pesant les marchandises. M. Atout fit
-remarquer à ses compagnons un estampilleur qui, le pinceau à la main,
-traçait sur la poitrine ou sur le dos de chaque passager le numéro
-imprimé sur ses paquets; moyen aussi simple qu'ingénieux d'établir la
-corrélation du voyageur et des bagages.
-
-Enfin, ils arrivèrent à un embarcadère surmonté d'un écriteau, sur
-lequel était écrit:
-
- _Dorades accélérées de l'île du Noir à l'île du Budget, en
- cinquante-trois minutes._
-
-«C'est ici,» dit M. Atout.
-
-Nos voyageurs regardèrent devant eux sans rien voir.
-
-«Vous cherchez le bateau? reprit le professeur en souriant; mais il est
-à sa place... à sa place de dorade.
-
---Comment! sous l'eau? interrompit Maurice.
-
---Sous l'eau! répéta M. Atout. On a cru longtemps que le propre d'un
-bateau était de flotter; mais de nouvelles recherches ont détrompé à cet
-égard. Aujourd'hui une partie de nos lignes de paquebots sont
-sous-marines, comme une partie de nos routes sont souterraines. Vous
-comprenez qu'il y a mêmes avantages dans les deux cas. Les dorades
-accélérées, naviguant sous les vagues, n'ont à craindre ni le vent, ni
-la foudre, ni les abordages, ni les pirates. Quant à leur construction,
-vous allez vous-même en juger.»
-
-Il les conduisit alors à l'extrémité de l'embarcadère, où se trouvait
-une cloche à plongeur, par laquelle ils purent descendre au bateau
-sous-marin.
-
-Sa forme avait été empruntée au poisson dont il portait le nom. C'était
-une immense dorade, dont la queue et les nageoires étaient mues par la
-vapeur. A la place des écailles brillaient plusieurs rangées de petites
-fenêtres, et l'air s'introduisait à l'intérieur par des conduits, dont
-l'extrémité flottait à la surface de la mer.
-
-Les nouveaux venus avaient été précédés par une société nombreuse, de
-sorte que la dorade ne tarda pas à tracer sa route au milieu des flots.
-
-M. Atout voulut profiter de ce moment pour préparer ses compagnons à la
-vue de la capitale des _Intérêts-Unis_; mais il fut interrompu, dès les
-premiers mots, par un voyageur qui venait de le reconnaître, et qui
-accourut à sa rencontre les bras ouverts.
-
-«Eh! c'est M. Blaguefort, dit l'académicien en répondant aux
-empressements du nouveau venu avec une certaine supériorité protectrice;
-un de nos hommes d'affaires les plus répandus.»
-
-Et, lui montrant de la main Marthe et Maurice:
-
-«Je vous présente, continua-t-il, un couple des anciens temps...
-
---Les Parisiens d'Omnivore? interrompit Blaguefort, qui les avait déjà
-examinés; je les ai manqués de trois minutes. J'avais appris leur
-résurrection, et j'accourais pour offrir à leur propriétaire de les
-mettre en actions. J'aurais exploité cette entreprise avec celle des
-télégraphes lunaires! mais vous aviez déjà traité. Excellente affaire,
-Monsieur! vous pouvez gagner six mille pour cent.»
-
-M. Atout fit observer qu'il ne s'agissait point d'une spéculation; que
-le réveil des deux époux devait seulement profiter à la science, et que
-c'était dans ce but qu'il les conduisait à l'île du Budget.
-
-Blaguefort cligna de l'oeil.
-
-«Bien, bien, dit-il, vous avez un autre projet... Vous espérez tirer
-davantage. Mon Dieu! c'est votre droit... Vous comprenez que ce n'est
-pas moi qui irai vous élever une concurrence; d'autant que j'ai donné
-une nouvelle extension à mes affaires. Depuis que nous nous sommes
-rencontrés au cap de Bonne-Espérance, j'ai formé une société anonyme
-pour exploiter le brevet du docteur Naso! Vous savez, ce Péruvien qui
-vient d'inventer un corset orthopédique pour les nez déviés. Mais
-pardon: voici un voyageur à qui j'avais donné un prospectus et qui
-désire me parler.»
-
-Un nouvel interlocuteur venait effectivement de s'approcher.
-
-C'était un petit homme, tellement obèse que ses deux bras ressemblaient
-à des nageoires, et trottant avec des jambes si courtes qu'on eût dit un
-de ces poussahs de carton qui marchent sur leur ventre. Ses petits yeux,
-enfoncés dans la chair, semblaient des trous de faussets, et son nez,
-étranglé entre deux joues hémisphériques, faisait l'effet d'un pepin
-dans une orange de Malte.
-
-Il salua du pied, n'ayant point assez de cou pour saluer de la tête.
-
-«Magnifique découverte, Monsieur! dit-il d'une voix apoplectique, et en
-montrant le prospectus qu'agitait une de ses nageoires.
-
---Monsieur veut-il en essayer? demanda rapidement Blaguefort.
-
---Pourquoi pas? reprit l'homme-poussah avec un rire qui rappelait, à s'y
-méprendre, un accès de toux; pourquoi pas? J'ai toujours favorisé le
-progrès des arts...
-
---Comme nous le progrès des nez, Monsieur.
-
---Ainsi, vous parvenez réellement à accroître ou à diminuer leurs
-dimensions?
-
---Par le moyen d'un appareil approprié aux besoins du sujet. Monsieur
-peut voir, du reste, la lithographie jointe à notre prospectus. Grâce à
-notre corset orthonasique, chacun peut désormais choisir son nez, comme
-on choisissait autrefois son chapeau. Vous en avez là des modèles de
-toutes les formes, avec les prix en chiffres connus.»
-
-Le petit homme retourna la feuille qu'il tenait à la main, et se mit à
-examiner une longue série de nez, dessinés en regard du tarif. Il hésita
-quelque temps entre les nez grecs et les nez retroussés; mais, sur
-l'observation de M. Blaguefort que ces derniers étaient mal portés, il
-se décida pour les autres.
-
-L'homme d'affaires tira aussitôt de sa trousse un compas, prit les
-dimensions de l'espèce de verrue que l'appareil du docteur devait
-transformer en nez antique, et les inscrivit sur son carnet, avec le nom
-et l'adresse de l'acheteur.
-
-Les deux époux apprirent ainsi que ce dernier arrivait d'Afrique, où il
-s'était rendu pour cause d'étisie, et que son embonpoint était le
-résultat d'un nouveau racahout des Arabes. Il en apportait la recette,
-vendue à la compagnie de l'Hygiène publique, qui l'avait attaché
-lui-même à l'entreprise en qualité de prospectus vivant.
-
-Pendant qu'il donnait ces explications, M. Blaguefort avait aperçu à
-quelques pas un voyageur dont l'air et les cheveux longs semblaient
-annoncer un ecclésiastique. Il chercha vivement dans sa trousse des
-échantillons de reliques, de chapelets, de médailles, et, s'approchant
-d'un air souriant et modeste:
-
-«Je ne crois pas me tromper, dit-il, en me permettant de supposer que
-monsieur a reçu l'ordination.
-
---En effet, répliqua le voyageur.
-
---J'en étais sûr, reprit Blaguefort avec onction; quand on approche les
-saints, il y a une voix intérieure qui vous avertit! Mais, puisque la
-Providence m'a fait rencontrer monsieur, j'ose espérer qu'il me
-permettra de lui offrir quelques objets destinés à l'édification des
-fidèles: _ad majorem Dei gloriam_.»
-
-Et, prenant subitement la voix d'un commissaire-priseur, il continua, en
-présentant tour à tour chaque échantillon:
-
-«Ceci est une relique de saint Loriquet, destinée à inspirer les vraies
-connaissances historiques! Nous ne les vendons que 50 centimes la
-douzaine, qui est de quatorze.
-
-Ceci est une médaille dédiée aux saints protecteurs: elle met à l'abri
-des banqueroutes, de la garde nationale et autres infirmités terrestres.
-1 fr. les sept-six.
-
-Ceci est un chapelet...
-
---Un moment, Monsieur, interrompit le voyageur en cheveux longs, il y a
-méprise: je ne suis point prêtre catholique...
-
---Ah bah! s'écria Blaguefort, alors c'est à un ministre du saint
-Évangile que j'ai l'honneur de parler.»
-
-Il rouvrit précipitamment sa trousse, y choisit une Bible, et reprit,
-avec l'air majestueux d'un maître d'école qui explique les neuf parties
-du discours:
-
-«Prenez, car ceci est la loi universelle, le grand Verbe, le Dieu
-vivant! Là vous ne verrez que des règles sûres... bien que nous ayons
-ajouté les livres apocryphes. Vous y trouverez la recette du salut
-spirituel et temporel... avec le moyen de s'en servir. Le tout ne
-coûtant que 10 francs, compris le fermoir et l'étui!
-
---C'est, en effet, bien peu d'argent pour tant de choses, dit l'étranger
-en souriant, et, lorsque j'étais pasteur, j'aurais pu profiter du bon
-marché; mais depuis mes convictions ont pris une autre voie, et l'ancien
-ministre du saint Évangile s'est réfugié dans la philosophie...
-
---Vous êtes philosophe! interrompit Blaguefort, qui se frappa la cuisse;
-pardieu! j'aurais dû m'en douter: avec ce front vaste, ce regard
-penseur!... Eh bien, j'en suis ravi, Monsieur; moi aussi, je suis
-philosophe... philosophe pratique... et la preuve, c'est que je voyage
-pour la _Société de l'extinction des croyances_. J'ai là le règlement,
-et je suis autorisé à recevoir les souscriptions.»
-
-Il avait cherché de nouveau dans la trousse, et il offrit à son
-interlocuteur une brochure au haut de laquelle une vignette représentait
-le génie de la vérité terrassant l'hydre de la superstition: le génie
-était le portrait du président de la société, et les têtes de l'hydre
-des têtes d'abbés.
-
-Blaguefort laissa l'ex-pasteur examiner la brochure, et revint vers
-l'académicien.
-
-Maurice ne put cacher son étonnement, et lui avoua qu'il venait de
-réaliser à ses yeux le beau idéal du commis voyageur.
-
-«Ah! vous voulez me flatter, s'écria Blaguefort en riant; je me connais,
-allez! J'ai un défaut en affaires, un très grand défaut: je suis trop
-franc! Je ne sais point faire valoir mes articles, défendre mes
-avantages; mais, bah! j'aime la bonne foi antique, je veux que l'on
-puisse traiter avec moi sans précautions. Aussi on me connaît! Sucre,
-chocolat, soieries, miel, vins de Madère; on reçoit les yeux fermés tout
-ce que j'expédie; c'est ce que je veux: la confiance du public m'honore;
-elle constitue mon bénéfice le plus net et le plus sûr!»
-
-Tout en parlant, l'homme d'affaires vidait sa trousse, afin de la
-remettre en ordre. Les regards de Maurice s'arrêtèrent sur un papier qui
-venait de s'entr'ouvrir; il lut:
-
-_Recette pour le chocolat pur caraque._--Prenez un tiers de haricots
-rouges, un tiers de sucre avarié, un tiers de suif; aromatisez le tout
-avec des écorces de cacao: vous aurez du chocolat de santé.
-
-_Recette pour le miel._--Prenez de la mélasse, de la farine de seigle;
-aromatisez avec de la fleur d'orange, composée de sels de zinc, de
-cuivre et de plomb: vous aurez du miel du mont Hymète.
-
-_Recette pour le sucre blanc._--Prenez de la poudre d'albâtre...
-
-Maurice ne put continuer; Blaguefort, qui avait tout remis en ordre,
-reprit le papier et le plaça soigneusement avec ses effets de commerce;
-mais il aperçut, tout à coup, parmi ces derniers, une lettre qui parut
-réveiller en lui un souvenir oublié...
-
-«A propos, je ne vous ai point dit, s'écria-t-il en se tournant vers M.
-Atout: la société pour les télégraphes trans-aériens vient d'être
-formée! L'année prochaine, nous serons en communication directe avec la
-lune.
-
---Avec la lune! s'écrièrent Marthe et Maurice stupéfaits.
-
---Les dernières expériences faites à l'observatoire de Sans-Pair ont
-rendu la chose possible, fit observer M. Atout. Grâce au télescope
-construit par M. de l'Empyrée, la lune s'est enfin laissé voir.
-
---Et bientôt elle se fera entendre! ajouta Blaguefort: car, grâce aux
-nouveaux télégraphes électriques, on pourra converser avec les lunaires
-aussi promptement et aussi facilement que je converse avec vous. J'ai
-là, du reste, le projet de prospectus qui m'a été adressé; je puis vous
-le faire connaître.»
-
-Il déploya la lettre et en retira une feuille autographiée qui contenait
-ce qui suit:
-
- _Télégraphes trans-aériens.--Aux personnes qui ont des fonds à
- placer.--Capital social: dix millions.--Bénéfice assuré: dix
- milliards._
-
- «Un événement qui surpasse en importance tous ceux qui ont renouvelé,
- jusqu'à ce jour, la face de la terre, vient de se produire au milieu
- de nous. Un de nos savants a subitement découvert un monde inconnu
- jusqu'à lui. Ce monde, c'est la lune!
-
- «Une société s'est aussitôt formée pour l'exploitation de cette
- nouvelle conquête, dont il ne reste plus qu'à s'emparer. Toutes les
- mesures sont déjà prises pour la construction des télégraphes
- trans-aériens, qui doivent nous mettre en rapport avec la population
- lunaire, et faciliter, peu après, l'établissement d'une grande ligne
- de communication, construite à frais communs.
-
- «Il résulte des observations faites par M. de l'Empyrée que la lune
- renferme des valeurs incalculables en carrières d'ardoises, terre à
- briques, gisements de granit, bancs de sable propres à bâtir, etc.,
- etc., etc., etc. L'imagination recule devant les bénéfices que
- l'exploitation de pareilles richesses peut procurer. Aussi ne
- ferons-nous aucune promesse aux actionnaires: les plus modestes
- paraîtraient exagérées. Nous les avertirons seulement que, d'après des
- calculs exacts et consciencieux, l'intérêt de l'argent placé dans
- notre entreprise devra être, en terme moyen, de cinquante mille pour
- cent!
-
- «Presque toutes les actions étant retenues à l'avance, nous ne
- pourrons accueillir les demandes que jusqu'au 30 du présent mois.»
-
- Suivent les signatures.
-
-La plupart des voyageurs s'étaient rassemblés autour de Blaguefort
-pendant cette lecture. L'annonce merveilleuse avait évidemment produit
-son effet. Les plus enthousiastes demandaient déjà les moyens de prendre
-un intérêt dans l'affaire. Blaguefort se proposa aussitôt pour
-intermédiaire, et se mit à distribuer des promesses de promesse d'action
-avec un droit de commission. Les voyageurs qui les avaient achetées
-passèrent dans les autres salles du bateau, où ils répétèrent la grande
-nouvelle, et négocièrent leurs coupons à deux cents pour cent de
-bénéfice. Maurice ne pouvait revenir de sa surprise, et M. Atout en prit
-occasion de faire un long discours sur les avantages de l'association et
-du crédit. Il en était à son douzième aphorisme d'économie politique,
-lorsqu'un choc terrible ébranla la dorade accélérée et lui fit perdre
-l'équilibre.
-
-Les passagers épouvantés, s'étant élancés vers les fenêtres, aperçurent
-un immense cétacé endormi dans les profondeurs de l'Océan, et que le
-choc de la dorade avait réveillé: au moment même où les deux époux se
-penchèrent contre le vitrage, il venait de se retourner. Marthe eut à
-peine le temps de pousser un cri!... Le flot qui portait le
-bateau-poisson, attiré par l'aspiration du monstre, s'engloutit dans sa
-gueule entr'ouverte comme dans un abîme, et ne s'arrêta qu'au fond de
-l'estomac!
-
-L'événement avait été trop rapide pour qu'on pût l'éviter, et, dans le
-premier instant qui suivit la catastrophe, les clameurs et les
-lamentations empêchèrent de s'entendre. L'équipage lui-même paraissait
-consterné. C'était la première fois qu'il avait à naviguer dans
-l'estomac d'une baleine, et le capitaine, quoique vieux marin, fut forcé
-d'avouer qu'il en ignorait complètement les débouquements.
-
-Chacun dut en conséquence donner son avis; mais tous les moyens proposés
-paraissaient dangereux ou impraticables. Enfin on pensa au professeur de
-zoologie du Muséum, qui se trouvait par hasard à bord, et tout le monde
-se tourna vers lui:
-
-«Laissez parler M. Vertèbre! s'écrièrent plusieurs voix; il peut nous
-donner un bon conseil, lui qui a étudié les baleines.»
-
-M. Vertèbre se redressa.
-
-«Je l'avoue, Messieurs, dit-il gravement; cet intéressant mammifère a
-été l'objet de mes observations spéciales, et, quoi qu'aient pu en dire
-mes adversaires, je crois avoir découvert le premier la véritable nature
-du lait dont il nourrit ses petits!...
-
-La baleine, Messieurs, est un cétacé, nom qui vient du mot grec _kêtos_;
-il appartient à la famille du narval, du cachalot, du dauphin. C'est un
-grand mammifère plagiure, vivipare, pisciforme, portant deux pieds
-appelés nageoires, et respirant par des poumons...»
-
-Il fut interrompu par un soubresaut inattendu. Les propulseurs du
-bateau-poisson, qui continuaient à se mouvoir, venaient d'effleurer les
-parois de l'estomac de la baleine, et y avaient déterminé une
-contraction qui ramena la dorade vers le canal alimentaire. Le
-mécanicien, voulant profiter de ce mouvement, lâcha toute sa vapeur,
-afin de forcer le passage, ce qui occasionna chez le monstre une
-nouvelle nausée, suivie d'un vomissement au milieu duquel le bateau se
-trouva rejeté au dehors.
-
-Mais l'effort avait été si violent que la dorade alla frapper un rocher,
-où elle se brisa. Tous les voyageurs qui se trouvaient à l'avant furent
-broyés du choc, noyés dans la mer ou brûlés par les éclats de la
-machine.
-
-Heureusement que l'arrière, où se tenaient Marthe et Maurice, eut moins
-à souffrir. La plupart des passagers échappèrent au désastre et furent
-recueillis par les habitants de la côte, accourus au bruit de
-l'explosion.
-
-Enfin, lorsqu'ils eurent assez repris leurs sens pour regarder autour
-d'eux, ils reconnurent que le cétacé avait eu la délicate attention de
-ne les point détourner de leur route, et qu'ils se trouvaient dans les
-faubourgs mêmes de Sans-Pair, c'est-à-dire seulement à quinze lieues de
-la ville.
-
-Le fonctionnaire chargé du registre de l'état civil des machines fut
-aussitôt averti. Il arriva pour constater le désastre, et dressa l'acte
-suivant, imprimé d'avance, et dont il n'eut qu'à remplir les blancs.
-
- SANS-PAIR.--ÉTAT CIVIL DES MACHINES
-
- ACTE MORTUAIRE.
-
- Nous, soussigné, déclarons que:
-
- La machine _Dorade accélérée, nº 7_,
-
- Née à _l'île du Noir_,
-
- Agée de _dix-huit mois_,
-
- Valant _quatre cent mille francs_,
-
- A péri par accident _de baleine_.
-
- Aujourd'hui 17 mai 3000.
-
- LE COMMISSAIRE,
-
- NETTEMENT.
-
- Ci-joint le procès-verbal.
-
-Quant aux voyageurs qui avaient péri, comme pour constater leur décès il
-eût fallu s'informer de leurs noms, de leurs professions, de leur âge,
-le commissaire s'en abstint, en vertu du principe constitutionnel qui
-déclare _que la vie privée doit être murée_.
-
-
-
-
-IV
-
-Octroi d'un peuple ultra-super-civilisé.--Inconvénient des passe-ports
-daguerréotypés.--Maison modèle de M. Atout.--Moyen d'être servi sans
-domestiques.--Le souper à la mécanique.--Une vieille tradition: LA
-FILEUSE D'ÉVRECY.
-
-
-Ceux qui avaient survécu continuèrent ensuite leur route jusqu'à la
-ville de Sans-Pair. Maurice trouva celle-ci entourée d'une double
-enceinte destinée à assurer la perception de l'octroi et l'examen des
-passe-ports.
-
-Ces derniers n'étaient plus, du reste, comme autrefois, des sauf
-conduits avec signalement, mais des portraits daguerréotypés, ornés du
-timbre de la police et représentant le voyageur lui-même. M. Atout
-expliquait à ses compagnons tous les avantages de ce nouveau procédé,
-lorsqu'il fut interrompu par le bruit d'une querelle. C'était le gros
-voyageur, au nez microscopique, que le gendarme refusait de reconnaître
-dans le portrait-passe-port, qui le représentait maigre et fluet. Le
-petit homme alléguait en vain l'action du nouveau racahout auquel il
-devait cet accroissement rapide; l'agent de la force publique,
-impassible comme la stupidité, déclarait ne pouvoir livrer passage qu'à
-l'original du portrait! La difficulté fut soumise à un contrôleur, qui
-en déféra à un vérificateur, lequel la porta à un directeur. Celui-ci se
-consulta longtemps, revit celles des trente-trois mille ordonnances qui
-réglaient la matière, et décida enfin que le gros homme serait remis à
-des dégraisseurs-jurés, qui, après avoir prêté serment, s'occuperaient
-de le ramener à un état dans lequel on pourrait constater son identité.
-Le prospectus vivant s'écria en vain que, s'il maigrissait, sa position
-sociale se trouvait perdue; qu'il vivait de son obésité, comme d'autres
-de leur bonne réputation; le directeur lui répondit que la loi ne
-s'inquiétait point de ces misères, et que son premier but était de
-protéger la société en général, sans s'occuper de chacun de ses membres
-en particulier.
-
-Les deux époux laissèrent le voyageur au racahout dans cet embarras, et
-arrivèrent, avec M. Atout, à la seconde enceinte, où les attendaient les
-commis de l'octroi.
-
-Eux aussi avaient suivi les progrès de la civilisation en portant
-jusqu'à la perfection leurs moyens d'examen et de recherche. Grâce à
-leurs ingénieuses imaginations, la fraude était devenue impossible à
-faire par tout autre que par eux.
-
-Échappés enfin de leurs mains, Maurice et Marthe suivirent leur
-conducteur jusqu'à sa demeure.
-
-C'était un vaste parallélogramme blanchi et percé d'étroites fenêtres
-qui rappelait assez bien, pour la forme, une cage à poules de grande
-dimension. L'académicien s'aperçut de la surprise de ses hôtes et sourit
-d'un air satisfait.
-
-«De votre temps les maisons ne se bâtissaient point ainsi? dit-il avec
-une nuance d'orgueil involontaire.
-
---Pas précisément, répliqua Maurice; cependant nous avions l'édifice du
-quai d'Orsai...
-
---Oui, c'était un acheminement, interrompit M. Atout; mais depuis l'art
-a suivi sa voie, et nos architectes sont arrivés au beau idéal du
-système rectangulaire. La maison que j'occupe a été construite par le
-plus habile d'entre eux, aussi est-elle regardée comme un chef-d'oeuvre.
-Dans tout ce que vous voyez, il n'y a pas une pierre d'ornement,
-c'est-à-dire inutile; quant aux dispositions intérieures, vous pourrez
-en juger.»
-
-On avait atteint le perron qui précédait la porte; à peine Maurice y
-eut-il posé le pied que la marche céda légèrement et mit en mouvement
-une lanterne qui s'avança pour l'éclairer; à la seconde marche la
-sonnette se fit entendre; à la troisième la porte s'ouvrit d'elle-même.
-
-Dans ce moment les yeux du jeune homme s'arrêtèrent sur une inscription
-gravée au-dessus de l'entrée:
-
- CHACUN CHEZ SOI,
-
- CHACUN POUR SOI.
-
-«Vous devez reconnaître le précepte d'un des sept sages de votre pays,
-dit l'académicien en souriant; il résume à lui seul toutes les lois de
-l'humanité. _Chacun chez soi_, c'est le droit; _chacun pour soi_, c'est
-le devoir. Mais entrez, de grâce, vous avez bien autre chose à voir.»
-
-Les deux époux traversèrent une antichambre garnie d'appareils dont ils
-ignoraient l'usage. M. Atout leur montra d'abord une boîte dans laquelle
-arrivaient les lettres qui lui étaient adressées, et leur expliqua
-comment d'immenses conduits établissaient, au moyen du vide, cette
-distribution à domicile. Il leur ouvrit ensuite des robinets chargés de
-conduire partout l'eau, la lumière, le feu et l'air rafraîchi. Il
-indiqua les tuyaux destinés à l'arrivée des journaux, les fils
-électriques établissant une correspondance télégraphique aussi rapide
-que la pensée avec les fournisseurs du dehors, les appareils panoptiques
-au moyen desquels la vue pouvait surmonter les obstacles et franchir
-toutes les distances.
-
-Pendant cette exhibition, il s'était assuré de l'absence de madame
-Atout, et avait donné différents ordres en touchant quelques ressorts.
-Le tintement d'une sonnette lui annonça bientôt que tout était prêt; il
-fit passer ses hôtes dans la salle à manger, où le dîner se trouvait
-servi, et il les invita à prendre place.
-
-Marthe et Maurice s'assirent, en regardant autour d'eux. Ils
-s'attendaient à voir paraître, à chaque instant, les gens de service;
-mais l'académicien, qui devina leur pensée, sourit; il se pencha de
-côté, appuya la main sur un bouton placé près de la table, et
-immédiatement tout ce qui la couvrait sembla s'animer! Les bouteilles
-baissèrent, d'elles-mêmes, leurs goulots sur les verres; la cuiller à
-potage remplit l'assiette de chaque convive; le grand couteau fixé au
-manche du gigot commença à enlever des tranches que de petites
-brochettes plongeaient ensuite dans le réservoir à jus; la pincette
-d'écaille exécuta une gigue dans la salade, qu'elle foulait et
-retournait; les poulardes, comme si elles eussent voulu prendre leur
-volée, étendirent, aux bords du plat, leurs membres aussitôt saisis et
-découpés; le poisson alla se placer lentement sous la truelle d'argent
-qui devait le partager; les hors-d'oeuvre se mirent à tourner autour de
-la table comme des chevaux de manége, en ayant soin de s'arrêter devant
-chaque convive; enfin, le moutardier lui-même souleva son couvercle et
-présenta sa petite spatule d'ivoire!
-
-Nos deux ressuscités ne pouvaient en croire leurs yeux. M. Atout leur
-expliqua alors par quelles séries d'ingénieuses inventions on avait pu
-substituer aux machines humaines des machines plus parfaites.
-
-«Vous le voyez, continua-t-il, dans une maison bien machinée comme
-celle-ci, personne n'a besoin de personne... ce qui ajoute un charme
-singulier à l'intimité. Le progrès doit avoir pour but de tout
-simplifier, de faire que chacun vive pour soi et avec soi; c'est à quoi
-nous sommes arrivés. Au lieu de domestiques soumis à mille infirmités, à
-mille passions, nous avons des serviteurs de fer et de cuivre, toujours
-également robustes, également sûrs, également exacts. Encore quelques
-efforts, et la civilisation aura conquis à l'homme l'isolement,
-c'est-à-dire la liberté, car chacun pourra se passer complétement des
-services de son semblable.
-
---Oui, dit Maurice, qui était devenu pensif; mais alors que deviendra la
-parole du Christ, qui recommande de se secourir et de s'aimer? Le but de
-la vie est-il bien de se suffire à soi-même? N'est-il pas plutôt de se
-compléter dans les autres et par les autres? La machine humaine, comme
-vous l'appelez, avait un coeur qui pouvait battre à l'unisson du nôtre,
-tandis que la machine de fer ne nous est rien. En préférant celle-ci,
-vous avez sacrifié votre âme à vos habitudes; vous avez brisé le dernier
-anneau qui liait les classes heureuses aux classes déshéritées. Les
-riches ne pouvaient oublier tout à fait le peuple auquel ils
-empruntaient des serviteurs; c'étaient comme des prisonniers faits sur
-la pauvreté, et qui la rappelaient perpétuellement par leur présence. La
-nécessité les rendait plus ou moins membres de la famille. On les
-prenait d'abord par besoin, puis on les aimait par habitude. Leurs
-douleurs et les nôtres se mêlaient toujours un peu; on avait en commun
-les goûts, les répugnances, les infirmités; association imparfaite sans
-doute, mais dans laquelle s'échangeaient quelques sympathies, et qui
-donnait une occasion de dévouement et de reconnaissance propre à exercer
-le coeur. Ah! loin de supprimer le serviteur, il fallait le rapprocher
-plus intimement du maître; il fallait en faire un humble ami, prêt à
-tous les sacrifices et sûr de toutes les protections; réaliser enfin la
-belle histoire de la fileuse d'Évrecy.»
-
-L'académicien demanda ce que c'était que cette histoire.
-
-«Une vieille tradition populaire que l'on m'a racontée dans mon enfance,
-répondit Maurice, et qui vous semblerait maintenant bien étrange...
-
---Voyons, dit M. Atout en vidant son verre.»
-
-Le jeune homme parut hésiter; mais le regard de Marthe, qui rencontra le
-sien, demandait l'histoire; il se décida aussitôt, et raconta ce qui
-suit:
-
-
-LA FILEUSE D'ÉVRECY.
-
-Vers la fin du dix-huitième siècle vivait à Évrecy, en Normandie, un
-gentilhomme qui n'avait pour parents qu'une fille d'environ dix ans, et
-pour domestique qu'une vieille servante. La petite fille avait reçu en
-baptême le nom d'Yvonnette, et la servante celui de Bertaude; mais cette
-dernière n'était connue dans le pays que sous le nom de la _fileuse
-d'Évrecy_, parce qu'on la voyait toujours la quenouille au côté.
-Bertaude filait effectivement du matin au soir, et souvent encore du
-soir au matin, sans que son maître eût, pour cela, moins de créanciers.
-Aussi faut-il dire qu'il en prenait peu de souci. Le gentilhomme
-d'Évrecy était de ceux qui regardent que leur épitaphe sera celle du
-genre humain. Après avoir mangé la meilleure part de son bien, il
-s'était décidé à boire le reste, afin de se mettre au pair, et
-continuait depuis, d'autant plus résolument que, selon son dire, il ne
-craignait plus de se ruiner. Excellent homme d'ailleurs, qui eût donné à
-sa fille Yvonnette la lune et le soleil, et qui appelait toujours
-Bertaude pour boire le dernier verre de marin-onfroi[1] ou de poiré.
-
- [1] Nom donné à un cidre choisi extrait de la pomme naturalisée en
- Normandie par Marin Onfroi.
-
-Enfin, quand il eut tout épuisé, fortune et crédit, il fut assez heureux
-pour mourir presque subitement, sans avoir eu l'ennui de régler ses
-comptes avec ses créanciers.
-
-Mais à peine le cercueil enlevé, ceux-ci accoururent, suivis des gens de
-justice, pour tout saisir. Les meubles furent descendus dans la cour et
-vendus à la criée; on se partagea les prairies, les champs, les vergers,
-et un gros marchand de Falaise, qui avait tout récemment acheté de la
-noblesse, vint habiter le vieux logis.
-
-Bertaude comprit qu'il fallait lui laisser la place libre. Elle prit sa
-quenouille et son fuseau, fit son paquet, celui d'Yvonnette, puis se
-présenta pour prendre congé du nouveau maître.
-
-Ce dernier, en voyant qu'elle tenait la petite fille par la main, lui
-demanda si elle la menait à quelque parent.
-
-«Hélas! faites excuse, répliqua Bertaude, qui essuyait ses yeux avec le
-coin de son tablier; la pauvre innocente n'a dans le pays aucune famille
-pour la recevoir.
-
---Que ne la conduisez-vous alors à l'hospice de Bayeux? reprit le nouvel
-anobli.
-
---A l'hospice! répéta Bertaude saisie.
-
---On n'y reçoit pas seulement les bâtards, objecta l'ancien marchand,
-mais aussi les enfants abandonnés.
-
---Par mon Sauveur! celle-ci ne l'est pas, Monsieur, dit la vieille en
-caressant Yvonnette, qui se serrait contre elle tout effrayée; tant que
-je ne serai pas sous la terre du cimetière, il lui restera quelqu'un.
-
---Vous est-elle donc quelque chose? demanda le bourgeois ironiquement.
-
---Elle est la fille de mon maître! répliqua Bertaude avec énergie. J'ai
-mangé vingt ans le pain de sa famille, je l'ai reçue dans mes mains
-quand elle est née, je l'ai portée à l'église pour son baptême, je lui
-ai appris à marcher et à prononcer son premier mot; si ce n'est pas
-l'enfant de mon sang, c'est l'enfant de mes soins. Ah! Jésus! à
-l'hospice! N'aie pas peur, va, Yvette, tant que la Bertaude pourra
-remuer un seul de ses dix doigts, ton hospice sera dans son giron.»
-
-Elle avait soulevé l'enfant, qui l'enveloppa de ses bras, en appuyant la
-tête sur son épaule, et elle prit avec elle la route de Falaise.
-
-Bertaude avait son plan, dont elle n'avait rien dit à personne.
-
-Elle connaissait aux Ursulines une soeur qui, avant d'être une sainte
-choisie par Dieu, avait été une femme aimée des hommes; elle lui porta
-Yvonnette, avec une bourse renfermant tout ce qu'elle possédait, et lui
-dit: «Élevez-la comme la fille d'un gentilhomme, et ne lui refusez rien
-de ce qu'il lui faudra pour qu'elle fasse honneur à son nom; car, avant
-que la bourse soit vide, je vous rapporterai de quoi la remplir.»
-
-Elle embrassa ensuite l'enfant, pleura beaucoup, et partit.
-
-Mais trois mois après on la vit reparaître avec plus d'argent qu'elle
-n'en avait laissé la première fois. Elle continua à revenir ainsi
-régulièrement quatre fois par année, et chaque fois elle demandait
-qu'Yvonnette eût des maîtres plus habiles et des robes plus belles.
-
-Elle seule était toujours la même: vêtue de son pauvre jupon de bure, la
-quenouille dans la ceinture, et marchant en faisant tourner son fuseau.
-On se demandait vainement d'où pouvait lui venir ce qu'elle dépensait
-pour Yvonnette; à toutes les questions elle se contentait de sourire en
-répondant:
-
-«Dieu a une épargne pour les orphelins.»
-
-Cependant l'enfant devint une jeune fille, si savante, si sage et si
-belle, qu'il n'était bruit d'autre chose dans tout le Bessin. Les plus
-grandes dames du pays voulaient la connaître, et venaient la visiter au
-parloir du couvent. Les poëtes normands lui adressaient des vers, les
-jeunes gentilshommes en tombaient amoureux et portaient ses couleurs;
-enfin il se trouva une foule de gens qui se déclarèrent ses parents ou
-ses alliés et qui en apportèrent les preuves.
-
-Madame de Villers, qui était du nombre, exigea même que la jeune fille
-vînt passer quelques jours à son château.
-
-Ce fut là qu'Yvonnette rencontra le sieur de Boutteville, un des plus
-riches seigneurs et des plus accomplis du royaume. Il devint si
-éperdument amoureux de la jeune fille qu'il la demanda en mariage, et
-Yvonnette, heureuse de sa recherche, songeait aux moyens de la faire
-connaître à Bertaude, lorsque celle-ci se présenta avec une douzaine de
-marchands. Elle n'avait point voulu que sa jeune maîtresse se mariât
-comme une déshéritée, et elle lui apportait un trousseau complet.
-
-Le sieur de Boutteville, qui arriva comme on était occupé à l'étaler
-devant Yvonnette, ne parut point partager la joie de la jeune fille. On
-lui avait déjà parlé des grosses sommes fournies par la vieille
-servante, en exprimant des doutes sur leur origine; il craignait que
-cette générosité ne cachât quelque secret honteux, et il ne put
-s'empêcher de le laisser deviner.
-
-Bertaude se retira sans rien dire, mais elle ne reparut plus, au grand
-désespoir d'Yvonnette, qui sentait que cette fuite confirmait les
-soupçons. Enfin le jour du mariage arriva. La jeune fille parée et
-tremblante fut conduite jusqu'à la chapelle, dans le carrosse de madame
-de Villers. Comme elle en descendait sous le porche, elle se trouva
-entourée de mendiants qui venaient, selon l'usage, apporter leurs
-souhaits, en sollicitant une aumône. Tout à coup ses regards tombèrent
-sur une vieille femme agenouillée... Sa quenouille et son fuseau
-suffisaient pour la faire reconnaître: c'était la vieille servante,
-c'était Bertaude!
-
-Elle courut à elle, prit ses mains, et lui demanda ce qu'elle faisait
-là.
-
-«Ce que j'ai fait pendant neuf années,» répondit la vieille femme, qui
-ne put retenir ses larmes.
-
-Et voyant M. de Boutteville, qui était accouru:
-
-«Oui, continua-t-elle, voilà tout le secret dont on a tourmenté votre
-fiancé. Après vous avoir déposée au couvent, je me suis mise à parcourir
-à pied la Normandie, filant le long des routes et demandant au nom de
-Dieu. Mon travail me rapportait peu de chose, c'était pour moi; l'aumône
-rapportait davantage, c'était pour vous! Mais il ne faut point que votre
-mari rougisse de ce que j'ai fait: le don accordé au nom de Dieu ne peut
-être une honte pour personne. Le bon coeur de tous les hommes vous a
-soutenue quand vous étiez petite; maintenant que vous voilà grande, le
-bon coeur d'un seul homme vous rendra heureuse. J'ai fini de mendier
-aujourd'hui; car, dès que vous n'avez plus besoin de rien, je n'ai rien
-à demander.»
-
-Yvonnette, d'abord stupéfaite, puis éperdue d'attendrissement,
-embrassait la vieille, qui ne pouvait comprendre de tels transports.
-Mais M. de Boutteville, dont les yeux s'étaient mouillés de larmes, prit
-tout à coup sa main et y posa celle de sa fiancée:
-
-«Vous avez été sa mère, dit-il, c'est à vous de la mener à l'autel et de
-me la donner.»
-
-Ce qui fut fait sur l'heure, à la grande admiration de tous les
-spectateurs. Yvonnette, parée de soie, de dentelle et d'or, fut conduite
-au prêtre par Bertaude, qui portait encore ses habits de mendiante, sa
-quenouille et son fuseau; et, la cérémonie achevée, la jeune mariée vint
-s'agenouiller devant la vieille paysanne pour lui demander de la bénir,
-comme elle eût fait pour sa mère! La foule pleurait, et l'on entendit
-répéter de tous côtés:
-
-«Que Dieu les protége! que Dieu les protége!»
-
-Ce voeu fut accompli, car le souvenir de cette union a été conservé dans
-le Bessin, où l'on disait encore longtemps après, sous forme de
-proverbe: Heureux comme les Boutteville!
-
-Mais ce qui vaut mieux, c'est qu'ils conservèrent jusqu'à la fin leur
-vénération reconnaissante pour Bertaude. Alors que les plus grands
-seigneurs et que les plus grandes dames se trouvaient réunis dans les
-salons du château de Boutteville, la fileuse d'Évrecy y occupait la
-place d'honneur. On célébrait de plus, tous les ans, à l'église de la
-paroisse, une messe solennelle à laquelle la vieille servante se rendait
-avec son ancien costume de mendiante, sa quenouille et son fuseau, ayant
-à un bras le sire de Boutteville, et à l'autre Yvonnette. Touchante
-cérémonie, qui, en rappelant le dévouement et la reconnaissance, servait
-également d'exemple aux maîtres et aux serviteurs.
-
-
-
-
-V
-
-Monologue de Maurice en se déshabillant.--Inconvénients des chambres à
-coucher perfectionnées.--Une excursion involontaire.--Le salon de M.
-Atout; multiplication exagérée de l'image d'un grand homme.--M. Atout
-présente à ses hôtes sa légitime épouse, milady Ennui.
-
-
-En conduisant Marthe et Maurice aux pièces qu'ils devaient occuper, M.
-Atout ne manqua point de leur faire admirer une foule de nouveaux
-perfectionnements. Les lits rentraient dans la muraille afin de laisser
-plus d'espace; les fauteuils roulaient d'eux-mêmes; les fenêtres
-s'ouvraient sans qu'on y touchât; les parquets s'élevaient et
-s'abaissaient à volonté. Aussi n'était-ce partout que poulies et cordons
-de tirage; l'appartement entier ressemblait à un vaisseau garni de ses
-agrès, et qui obéissait à l'instant, pourvu qu'on connût la manoeuvre.
-
-Mais la multiplicité des émotions de cette journée, jointe à la fatigue
-du voyage, avait épuisé les forces de Marthe: aussi remit-elle au
-lendemain l'étude de ce mécanisme domestique, et ne tarda-t-elle pas à
-s'endormir.
-
-Maurice, sentant également le besoin de repos, passa dans la chambre
-voisine, qui lui était destinée, et se disposa à se mettre au lit; mais
-tout en se déshabillant, il repassait dans sa mémoire les étranges
-aventures qui venaient de lui arriver, et poursuivait un de ces
-monologues philosophiques particulièrement en usage parmi les ivrognes,
-les gens qui s'endorment et les héros de tragédie.
-
-«Ressusciter, murmurait-il du ton de Talma s'adressant la fameuse
-question d'Hamlet; ressusciter après douze siècles! suis-je bien sûr
-d'être éveillé?»
-
-Ici il se touchait pour en acquérir la certitude, puis reprenait:
-
-«Oui, je veille... je suis bien dans le monde de l'an TROIS MILLE... une
-nouvelle société m'enveloppe...»
-
-Il s'interrompait pour ôter son habit...
-
-«Ainsi mes souhaits ont été accomplis! O Maurice! tu vas connaître la
-génération préparée par tes contemporains! Ah! pour la bien juger,
-dépouille-toi des préjugés de ton enfance... dépouille-toi des
-préventions qui aveuglent... dépouille-toi...»
-
-Son esprit, alourdi par le sommeil, ne put aller plus loin, et il se
-contenta de se dépouiller de son pantalon; puis, les yeux à demi fermés,
-il s'avança vers le lit qui lui avait été préparé.
-
-Mais au moment de l'atteindre, il s'aperçut qu'une fenêtre était restée
-ouverte. Voulant éviter les moustiques et les coups d'air, il saisit un
-cordon qui lui semblait destiné à refermer le châssis vitré et tira à
-lui!
-
-Le candélabre à trois becs qui l'éclairait s'éteignit subitement, et il
-se trouva plongé dans une complète obscurité. Au lieu du cordon de la
-fenêtre, il avait tiré le cordon de l'éteignoir!
-
-L'erreur, du reste, était peu dangereuse. Décidé à braver l'air de la
-nuit, il se mit à chercher son lit à tâtons, et allait y entrer, lorsque
-sa main, posée au hasard, rencontra un ressort qui céda.
-
-Aussitôt un grincement de roues se fit entendre, et le lit, brusquement
-enlevé, disparut dans la muraille.
-
-Maurice demeura quelques instants un bras étendu et le pied en avant,
-dans la position du gladiateur victorieux! Cependant, comme l'attitude
-était peu commode pour dormir, il se redressa en envoyant au diable les
-inventions mécaniques, et se mit à chercher le ressort qui devait faire
-reparaître son lit évanoui.
-
-Malheureusement l'obscurité ne lui permettait point de distinguer les
-objets. Ses mains tâtaient le mur sans rien rencontrer; enfin, l'une
-d'elles s'arrêta sur un bouton qu'elle tourna... Un jet d'eau glacée lui
-frappa le visage! Il se rejeta vivement en arrière, et alla heurter la
-cloison voisine. Le parquet fléchit à l'instant sous ses pieds, avec un
-sifflement de poulies, et il se sentit descendre!
-
-Il n'eut que le temps de pousser un cri de saisissement, aussitôt
-comprimé, car la lumière venait de succéder aux ténèbres: il se trouvait
-dans le boudoir de madame Atout. Seulement, au lieu d'entrer
-horizontalement par la porte, il était arrivé perpendiculairement par le
-plafond!
-
-Son regard s'arrêta d'abord sur une _forme_ élégante et demi-nue, devant
-laquelle il s'inclina en murmurant des excuses embarrassées; mais au cri
-poussé derrière lui, il retourna la tête, et aperçut la véritable
-propriétaire du boudoir, dans un costume abrégé, que le plus correct des
-poëtes français appelle un _simple appareil_.
-
-Au mouvement de Maurice, madame Atout (car c'était elle) jeta un second
-cri, et prit la position de la Vénus pudique. Le jeune homme détourna la
-tête avec une discrétion empressée. La perspective ostéologique dont son
-oeil venait d'être heurté avait éveillé chez lui une chaste épouvante.
-Il s'efforça d'allonger modestement le vêtement indispensable qui lui
-tenait lieu de tous ceux qui lui manquaient, et voulut commencer un
-discours de justification.
-
-Mais à quoi tient, hélas! l'inspiration des plus éloquents! C'était la
-première fois que Maurice parlait à son auditeur le dos tourné, et cette
-position inusitée lui enleva subitement toute sa liberté d'esprit. Il
-chercha en vain, dans sa situation même, la matière d'un exorde par
-insinuation; son intelligence rebelle ne lui fournit que les
-réminiscences classiques du discours de Télémaque à Calypso.
-
-«O vous, qui que vous soyez, mortelle ou déesse! bien qu'à vous voir on
-ne puisse vous prendre que pour une divinité...»
-
-Le bruit d'une porte brusquement refermée l'interrompit, il se retourna;
-la déesse avait disparu, et il entendit que, par prudence, elle tirait
-sur lui les verrous.
-
-Cette fuite soudaine le dispensait de plus longs frais d'éloquence;
-évidemment on lui abandonnait la place. Craignant quelque nouvelle
-aventure, il se décida à y rester et à prendre possession du lit de
-repos qui occupait le fond du boudoir.
-
-Ce dernier était entouré de glaces mobiles qui permettaient d'étudier
-tous les gestes et toutes les attitudes. Grâce à leurs inclinaisons
-combinées, on pouvait s'y voir de dos, de face, de trois quarts, de
-profil. Chacun avait autour de soi, comme Dieu lorsqu'il créa le genre
-humain, une société formée à son image, ce qui ne pouvait manquer de
-faire une société charmante.
-
-Près du lit de repos se dressait un casier dont les compartiments
-protestaient contre l'aphorisme de M. Planard:
-
- Que toujours la nature
- Embellit la beauté!
-
-On lisait sur les plus apparents:
-
- _Huile d'hippopotame pour faire repousser les dents.--Essence de
- gazelle pour assouplir la taille.--Pommade de cygne pour devenir
- blanche.--Moelle de tourterelles pour avoir les regards
- tendres.--Elixir de Vénus..._
-
-D'autres compartiments renfermaient des dentiers à pendules qui
-marchaient seuls et qui sonnaient les heures, des boucles d'oreilles
-jouant de la serinette, et des yeux de verre tenant lieu de lunettes de
-spectacle.
-
-La toilette était, en outre, couverte de brosses de toutes formes, pour
-les ongles, pour les cheveux, pour les sourcils, pour les dents, pour
-les oreilles! Il y avait vingt savons étiquetés: savon râpe, savon miel,
-savon granit, savon beurre, savon aigre, savon doux! vingt eaux de
-senteur: parfum Sessel ou asphaltique, baume de tabac-caporal, essence
-de gaz hydrogène, etc., etc.
-
-Après avoir admiré tout cet arsenal de la coquetterie féminine, Maurice
-s'arrêta de nouveau devant la _forme_ qu'il avait prise d'abord pour
-madame Atout, et qui n'en était que l'enveloppe complémentaire. Il
-admira la perfection de cette apparence qui traduisait les angles
-rentrants en angles saillants, et les plans rectilignes en sphères
-harmonieuses. Semblable à Pygmalion, le corsetier avait animé sa statue;
-le caoutchouc palpitait, le tricot semblait respirer! Maurice eut beau
-détourner la tête et fermer les yeux, il se rappelait malgré lui, comme
-l'ermite de la Fontaine, cette forme arrondie
-
- ...... Qui pousse et repousse
- Certain corset, en dépit d'Alibech,
- Qui cherche en vain à lui clore le bec.
-
-La vue du maillot menaçait ainsi d'étouffer les chastes inspirations que
-Maurice devait à la vue de la femme; il détourna prudemment les yeux, se
-coucha sur le canapé, et ne tarda pas à s'y endormir.
-
-
-
-
-PREMIÈRE JOURNÉE
-
-VI
-
-Un salon.--Présentation de madame Atout complétée.--Promenade aérienne;
-le bois de Boulogne de Sans-Pair, dont les arbres sont des tuyaux de
-cheminée.--Une femme à la mode.--Maternité.
-
-
-Le lendemain, M. Atout entra comme Maurice ouvrait les yeux.
-L'académicien venait d'apprendre les mésaventures nocturnes de son hôte
-et en riait aux éclats. Il le reconduisit vers Marthe, qui commençait à
-s'inquiéter de ne point le voir revenir, et il leur expliqua de nouveau,
-avec plus de détails, les différents mécanismes de leur appartement.
-
-Il était au plus fort de ces explications, lorsqu'un bruit de sonnette
-retentit dans toute la maison! Le démonstrateur s'interrompit
-brusquement:
-
-«C'est madame Atout, dit-il avec une déférence craintive; nous
-reprendrons cet entretien une autre fois. Elle désire vous voir, ne la
-faisons point attendre.»
-
-Il hâta le pas, ouvrit la porte, traversa plusieurs pièces avec ses
-hôtes, et les introduisit enfin dans un grand salon qu'ils n'avaient
-point encore aperçu.
-
-C'était une galerie ornée de curiosités, de tableaux et de plans levés
-représentant différentes coupes de machines. Un cadre immense renfermait
-tous les diplômes académiques accordés à M. Atout, et rayonnant, autour
-de son portrait, en glorieuse auréole.
-
-Ce portrait, passé dans le commerce, comme celui de tous les hommes
-illustres de l'an trois mille, se trouvait reproduit sous vingt formes.
-Il grimaçait dans les moulures du plafond; il soutenait, en guise de
-cariatides, les consoles de la corniche; il se reliéfait sur les bras
-sculptés des fauteuils. La nécessité d'approprier l'image à ces
-différents emplois avait seulement altéré parfois la dignité académique
-du modèle. Ici on le représentait contre un pied de candélabre; là,
-penché en avant, et la bouche ouverte en manière de gargouille; plus
-loin, plié sous une ferrure qu'il soutenait. Mais, quelles que fussent
-l'attitude et la destination, on y reconnaissait l'illustre Atout aussi
-sûrement que le gamin de Paris eût reconnu l'image de Napoléon moulée en
-sucre d'orge, ou même sculptée par un membre de l'Institut.
-
-Ainsi que l'académicien l'avait deviné, madame Atout attendait Marthe et
-Maurice; mais, bien que ce dernier l'eût aperçue la veille, il ne put la
-reconnaître: la réalité et l'_apparence_ ne formaient plus qu'un seul
-être. La femme était entrée dans le corset de manière à y disparaître;
-le corset seul restait visible; lui seul vivait; madame Atout n'en était
-plus que l'organe moteur!
-
-Maurice s'inclina confondu, et ne put s'empêcher de murmurer, en sa
-qualité d'orientaliste:
-
-«Le corsetier est grand!...»
-
-Quant à Marthe, qui n'était point dans le secret, elle crut voir ce
-qu'elle voyait, et admira!
-
-Madame Atout n'avait rien négligé pour faire valoir des beautés qui
-sortaient de chez le meilleur faiseur de Sans-Pair. Sa robe de soie
-amarante ne descendait qu'au genou, et son pantalon, de gaze blanche,
-laissait voir vaguement une jambe rose d'une merveilleuse élégance. Le
-visage maigre et tiré contrastait bien avec cette riche nature; mais le
-teint en était si blanc! les lèvres si fraîches! les cheveux si noirs et
-si soyeux! Puis la richesse des ornements détournait l'attention. Madame
-Atout portait sur la tête l'imitation, en petit, d'une machine à
-fabriquer les queues de bouton, autrefois inventée par son père, et aux
-deux bras les modèles d'une roue de tournebroche modifiée par son
-grand-oncle, et d'un cercle de chaudière perfectionné par son frère
-aîné. Maurice apprit plus tard que c'étaient autant d'armoiries
-parlantes, qui rappelaient les titres de noblesse de la famille. Elle
-avait, en agrafe, la miniature de M. Atout, couronnée de lauriers et
-encadrée dans une guirlande de cheveux imitant des immortelles. Un
-médaillon suspendu au cou renfermait enfin le chiffre de la somme
-qu'elle avait reçue en mariage; on y lisait gravé en lettres d'or:
-
- _Trois millions de dot.--Séparée de biens!_
-
-Maurice comprit sur-le-champ la déférence de l'académicien pour la
-femme-corset.
-
-La présentation fut faite à milady Ennui, qui lorgna les deux
-ressuscités avec une curiosité nonchalante, leur adressa une vingtaine
-de questions dont elle n'attendit pas les réponses, puis déclara tout à
-coup qu'elle voulait déjeuner sur-le-champ, pour faire ensuite avec eux
-une promenade à la grande avenue des cheminées.
-
-En sortant de table, M. Atout conduisit ses hôtes et milady Ennui sur la
-terrasse de son hôtel, où ils trouvèrent une calèche aérostatique, dans
-laquelle ils montèrent: car, à Sans-Pair, les principaux moyens de
-communication avaient été établis, pour plus de commodité, à travers
-l'espace autrefois abandonné au vent et aux hirondelles. Les rues
-étaient presque exclusivement laissées aux piétons. On voyait les
-fiacres volants, les omnibus-ballons, les tilburys ailés, courir et se
-croiser dans tous les sens; l'éther, enfin conquis, était devenu un
-nouveau champ pour l'activité humaine. Ici, des débardeurs aéronautes
-dépeçaient les nuages pour en extraire la pluie ou l'électricité; là,
-des chiffonniers aériens glanaient les épaves égarées dans l'espace;
-plus bas, de pauvres chimistes volants recueillaient les gaz vagabonds
-ou les fumées flottantes, tandis qu'à leur côté quelque honnête
-bourgeois, abrité par deux nuées, essayait de prendre à la ligne les
-oiseaux de passage.
-
-Après avoir traversé les plaines de l'air, la calèche abaissa son vol
-vers une sorte d'avenue formée par les cheminées des plus hauts
-édifices. C'était le bois de Boulogne de Sans-Pair, et toute
-l'aristocratie élégante s'y donnait rendez-vous.
-
-L'académicien montra successivement à ses deux hôtes les équipages des
-beautés en vogue, des célébrités à la mode, des banquiers les plus
-millionnaires. Il leur fit admirer les lions du jour, caracolant sur
-leurs aérostats pure vapeur, et lorgnant les femmes accoudées aux
-balcons des terrasses.
-
-Mais ce que Maurice remarqua avant tout, ce fut la variété des
-physionomies de cette société d'élite. On retrouvait, chez les uns, les
-traces du visage mongole au teint de suie et aux yeux sournois; chez les
-autres, celles de l'Américain au front fuyant. Il y avait des traits de
-Malais olivâtres et de nègres frisés comme les fourrures d'astracan. On
-trouvait même quelques Caucasiens portant, selon les règles établies
-pour leur race, _l'angle facial ouvert à quatre-vingts degrés et le nez
-long..._ à moins qu'ils ne fussent camus!
-
-Ce mélange de types était la conséquence naturelle des progrès des
-lumières. Tous les sangs s'étaient mêlés. Mais, comme dans une terre
-abandonnée à elle-même, ou les plantes les moins précieuses ne tardent
-pas à tout envahir, les races les plus déshéritées avaient fini par
-prévaloir dans les générations successives, et la fraternité générale
-avait amené la laideur universelle.
-
-Une seule exception frappa Maurice. C'était une femme à demi couchée
-dans un char incrusté de nacre. A la voir glisser légèrement au milieu
-de l'air, on eût dit cette divinité, à la merveilleuse ceinture,
-qu'Homère nous représente emportée dans l'espace par ses colombes, et
-n'ayant qu'à sourire pour que tout frémisse de volupté! Vêtue d'une
-tunique de mousseline rayée d'or, elle laissait pendre, hors du char, un
-de ses pieds nus, qui semblait baigner dans l'azur de l'éther. Son
-manteau de gaze flottait derrière elle comme une nuée, et ses cheveux
-blonds, retenus par un cercle d'argent, jouaient sur ses épaules.
-
-Les jeunes Sans-Pairiens se pressaient autour de son char, comme un
-essaim d'abeilles autour d'une touffe fleurie.
-
-Maurice la montra à l'académicien et demanda son nom.
-
-«Son nom? interrompit milady Ennui; qui ne le connaît? C'est madame
-Facile... dont le mari est toujours en ambassade à six mille lieues de
-Sans-Pair. N'est-ce pas le président de la chambre des envoyés qui la
-suit?
-
---Il me semble, en effet!» répondit l'académicien.
-
-Milady fit un geste d'indignation.
-
-«Quelle honte! s'écria-t-elle; un homme grave avoir une pareille
-faiblesse!...
-
---Comme vous dites... une faiblesse, répéta M. Atout, qui ne paraissait
-pas lui-même bien fort.
-
---Oser paraître avec elle, continua milady; la voir étaler publiquement
-une beauté trop connue!»
-
-M. Atout jeta un regard de côté, comme s'il eût souhaité la mieux
-connaître.
-
-«Ne point être repoussé par le dégoût, par le mépris!» acheva la
-femme-corset.
-
-Dans ce moment, madame Facile passa près de la calèche. L'air, agité par
-son vol, apporta jusqu'à M. Atout le parfum de ses cheveux, et son pied
-nu faillit l'effleurer.
-
-«C'est scandaleux! s'écria milady.
-
---Scandaleux! répéta l'académicien, qui frémissait encore, et
-poursuivait d'un oeil avide la voluptueuse vision.
-
---Partons! reprit la première, indignée.
-
---Partons!» répliqua le second en soupirant.
-
-La calèche changea de direction. Au bout d'un instant, milady se rappela
-le fils qu'elle avait en nourrice et déclara qu'elle voulait le voir.
-
-Marthe appuya vivement sa demande, car l'instinct de mère avait devancé
-chez elle la maternité. La vue d'un enfant lui causait toujours une joie
-attendrie. Elle ne pouvait entendre ses frais gazouillements sans
-s'approcher pour lui ouvrir les bras, et, à peine l'avait-elle pressé
-sur son coeur qu'elle se sentait saisie d'une sorte de transport
-caressant. Elle l'appuyait à son épaule, posait une joue sur sa petite
-tête bouclée, le berçait en chantant; et, si l'enfant, cédant à ses
-caresses, s'endormait, elle-même fermait bientôt les yeux, et, le coeur
-gonflé d'une joyeuse illusion, rêvait qu'elle était sa mère!
-
-Que de fois cette hallucination l'avait subjuguée! Que de fois elle
-avait vu, dans ces songes éveillés, toutes les fantaisies de son
-espérance se traduire en vivantes images! C'était d'abord l'enfant
-folâtre pendu à l'escarpolette des bois, ou courant avec sa chèvre
-docile dans les herbes fleuries; puis la pensionnaire déjà découronnée
-des grâces du premier âge, sans que celles du second fussent encore
-écloses; enfin, la grande et belle jeune fille qui s'arrêtait rêveuse
-aux bords de la vie, comme devant une mer sans limites! Que de secrets
-arrachés à cette rêverie! que de traces de larmes découvertes sous un
-baiser! que de consolations données et reçues! Charmant retour
-d'émotions oubliées! douce reprise du roman de la jeunesse qu'une autre
-recommence sous l'abri de notre amour! Qu'importe que la vie décline en
-nous, si elle renaît dans notre second nous-même? Qui hérite de notre
-sang et de notre âme ne doit-il pas hériter de notre bonheur? Laisse le
-soleil à qui vient prendre ta place dans la vie. Qu'elle soit heureuse,
-la fille que tu as nourrie et formée, heureuse sans toi, heureuse par un
-autre! Dans la succession des êtres, hélas! l'ingratitude est la dette
-héréditaire; nos pères sont vengés par nos enfants! Eh bien! accepte la
-nouvelle place qui t'est donnée: tu étais la reine de cette destinée,
-sois-en l'esclave dévouée. Veille sans qu'on le sache, donne sans jamais
-demander, persiste à être la mère de celle qui n'est plus ta fille. Tu
-seras encore heureuse, si elle peut l'être; car le bonheur de ceux que
-nous aimons est comme l'encens qui s'élève à l'autel: on ne le brûle
-point pour nous, mais nous en partageons le parfum!
-
-Puis, toutes les joies de la maternité ne renaîtront-elles point pour
-toi avec les fils de ta fille? Ouvre tes bras, approche leurs têtes
-blondes de tes cheveux blancs et tu entendras encore ces douces voix qui
-retentissent jusqu'au fond des entrailles de la femme; tu sentiras
-encore sur tes joues ridées ces petites mains qui appellent les baisers;
-tu verras ces yeux vagues et doux, au fond desquels on peut tout lire.
-Prends donc courage, ta tâche n'est point achevée; il y a encore des
-enfants pour lesquels il faut te dévouer, craindre, veiller; et ceux-là,
-grand'mère, tu n'auras point à souffrir de leur abandon: car, lorsqu'ils
-seront des hommes, tu ne vivras plus! Sainte et généreuse passion pour
-les petits! que deviendrait sans elle la race humaine? L'amour est
-passager, l'amitié se lasse; à mesure que l'homme avance sous le poids
-de la vie, son coeur se tarit et se corrompt comme les eaux exposées à
-l'ardeur du midi; seule sa tendresse pour l'enfant reste immuable, seule
-elle entretient la source appauvrie du dévouement. Alors même que le
-calcul décide de tous nos sentiments, celui-là reste désintéressé; pour
-lui nous acceptons les mécomptes, l'attente, les sacrifices. Les enfants
-n'assurent point seulement la continuité de la race humaine, ils sont
-aussi les conservateurs de ses instincts les plus précieux et les plus
-doux.
-
-
-
-
-VII
-
-Maison d'allaitement.--Substitution de la vapeur à la maternité.--Lait
-de femme perfectionné.--Moyen de reconnaître les vocations.--Grand
-collége de Sans-Pair.--Programme pour le baccalauréat ès
-lettres.--Nouvelles méthodes d'enseignement.--Machine à
-examen.--Catéchisme des jeunes filles.--Pensionnat pour la production
-des phénomènes.
-
-
-Ainsi rêvait Marthe, à la fois triste et joyeuse: joyeuse par l'espoir
-du sacrifice, triste par la crainte de l'oubli!
-
-Mais, tandis qu'elle évoquait ce rêve entrecoupé, la calèche avait
-abaissé son vol, et M. Atout déclara qu'ils étaient rendus.
-
-Devant eux s'élevait un édifice dont l'aspect participait à la fois de
-la caserne, du collége et de l'hôpital.
-
-L'académicien leur apprit que c'était la maison d'allaitement.
-
-«Et toutes les nourrices y demeurent?» demanda Marthe.
-
-M. Atout sourit.
-
-«Des nourrices! répéta-t-il. Vous parlez là d'une habitude des siècles
-barbares!
-
---Alors, reprit Marthe, les enfants sont élevés par leurs mères?
-
---Fi donc! interrompit l'académicien, ce serait encore pis. La
-civilisation a fait comprendre la folie d'une pareille dépense de temps
-et de soins. Ici, comme partout, nous avons substitué la machine à
-l'homme. De votre temps, il n'y avait qu'une université de professeurs;
-nous avons agrandi l'institution en créant une université de nourrices.
-Le nouveau-né est mis au collége le jour de son entrée dans le monde, et
-nous revient dix-huit ans après tout élevé. IL serait difficile, comme
-vous le voyez, de simplifier davantage les liens de la famille. Plus de
-gênes ni d'inquiétudes! L'enfant est aussi libre que s'il n'avait point
-de parents, les parents aussi libres que s'ils n'avaient point
-d'enfants. On s'aime tout juste autant qu'il le faut pour se souffrir;
-on se perd sans désespoir. Les générations se succèdent dans la même
-maison, comme des voyageurs dans la même auberge. Ainsi a été résolu le
-grand problème de la perpétuation de l'espèce, en évitant l'association
-passionnée des individus.»
-
-Comme il achevait, la calèche s'arrêta devant un immense édifice, à
-l'entrée duquel on avait gravé en lettres colossales:
-
- _Université des métiers-unis.--Institution pour les jeunes gens et les
- jeunes demoiselles non sevrés.--Allaitement à la vapeur._
-
-Une machine, sculptée sur le fronton, était entourée de nourrissons,
-vers lesquels elle étendait ses bras d'acier et ses mamelles de liége
-verni. Au-dessus se lisait la sainte légende:
-
-_Laissez venir vers moi les petits enfants!_
-
-Lorsqu'il se présenta au bureau, M. Atout dut indiquer le numéro d'ordre
-sous lequel son fils avait été inscrit. Le commis feuilleta son
-catalogue d'enfants, et dit brièvement:
-
-«Salle Jean-Jacques-Rousseau, quatrième rayon, case D.»
-
-L'académicien prit le bras de milady Ennui, et se hasarda à travers les
-immenses corridors.
-
-De loin en loin, des gardiens portant le costume de l'établissement,
-composé d'un tablier de taffetas ciré et d'une coiffure en forme de
-biberon, indiquaient aux visiteurs la direction qu'ils devaient prendre.
-Marthe et Maurice longèrent d'abord une galerie où des métiers de
-différentes formes tissaient des layettes; puis une seconde, où d'autres
-mécaniques fabriquaient de petits cercueils. De là, ils traversèrent une
-cour pleine de paniers à roulettes, dans lesquels les enfants
-apprenaient à marcher, et arrivèrent devant un vaste atelier éclairé par
-la flamme des grands fourneaux.
-
-«Vous voyez les cuisines de l'établissement, dit M. Atout en s'arrêtant;
-c'est là que se fabrique le breuvage destiné aux enfants. On avait cru
-longtemps que l'aliment le plus convenable pour les nouveau-nés était le
-lait de leur mère; mais la chimie a démontré qu'il était malsain et peu
-nourrissant. L'Académie des sciences a, en conséquence, nommé une
-commission, qui a donné la recette d'un breuvage plus rationnel. Il se
-compose de quinze parties de gélatine, de vingt-cinq parties de gluten,
-de vingt parties de sucre et de quarante parties d'eau; le tout
-composant une mixtion connue sous le nom de _supra-lacto-gune_ ou _lait
-de femme perfectionné_. Une expérience sans réplique a, du reste, prouvé
-l'excellence de ce breuvage: c'est que tous les nouveau-nés qui refusent
-d'en boire, et ils sont nombreux, tombent, par suite, dans la langueur,
-et meurent infailliblement au bout de deux ou trois jours. Quant aux
-procédés employés pour la distribution du supra-lacto-gune, vous allez
-pouvoir en juger vous-mêmes.»
-
-A ces mots, M. Atout ouvrit une porte, et les visiteurs se trouvèrent
-dans la salle des allaitements.
-
-C'était une immense galerie, garnie aux deux côtés d'espèces de planches
-à bouteilles, sur lesquelles les enfants étaient assis côte à côte.
-Chacun d'eux avait devant lui son numéro d'ordre et le biberon breveté
-qui lui tenait lieu de mère. Une pompe à vapeur, placée au fond de la
-salle, faisait monter le supra-lacto-gune vers des conduits qui le
-partageaient ensuite entre les nourrissons. L'allaitement commençait et
-finissait à heure fixe, ce qui donnait aux enfants l'habitude de la
-régularité. Tous devaient avoir un même appétit et un même estomac, sous
-peine de jeûne ou d'indigestion; on eût pu inscrire à l'entrée de la
-salle comme sur les portes républicaines de 1793:
-
-_L'Égalité ou la Mort._
-
-M. Atout fit admirer à ses compagnons tous les détails de cet
-établissement modèle, auquel on devait, selon son heureuse expression,
-l'anéantissement des superstitions maternelles. Il prouva qu'en
-employant les machines, on avait réalisé, sur chaque nourrisson, un
-bénéfice de 3 centimes par jour, ce qui donnait, pour l'année, 9 fr. 95
-c, et pour les 10 millions de nouveau-nés, près de 100 millions
-d'économie! Il expliqua ensuite de quelle manière l'établissement se
-trouvait partagé en neuf salles correspondant aux neuf classes de la
-société. Le breuvage, les soins, l'air et le soleil y étaient distribués
-conformément au principe de justice romaine; _habita ratione personarum
-et dignitatum_. Les enfants de millionnaires avaient neuf parts, et les
-fils de mendiants le neuvième d'une part, ce qui leur servait à tous
-deux d'apprentissage pour les inégalités sociales. L'un s'accoutumait
-ainsi, dès le premier jour, à tout exiger, l'autre à ne rien attendre.
-Merveilleuse combinaison, qui assurait à jamais l'équilibre de la
-république!
-
-Pendant ces explications, milady Ennui cherchait son numéro,
-c'est-à-dire son fils, dont elle avait vanté à Marthe les grâces
-enfantines. Elle l'aperçut enfin dans sa case; mais le
-_supra-lacto-gune_ produisait son effet ordinaire, et l'héritier des
-Atout se tordait comme un ver coupé en quatre.
-
-Le médecin de service, averti, accourut aussitôt et déclara que les
-contorsions du numéro 743 tenaient à des douleurs aiguës, affectant
-spécialement les régions du côlon, d'où elles avaient pris vulgairement
-le nom de coliques. Mais l'académicien protesta contre cette étymologie.
-Il fit observer que colique avait le même radical que colère, et ne
-pouvait venir que du grec cholê, _bile_. Il en résulta une longue
-discussion, émaillée de citations malgaches, syriaques ou chinoises,
-pendant laquelle le numéro endolori continuait à subir le mal dont on
-discutait le nom. Enfin, le docteur et M. Atout, n'ayant pu s'entendre,
-s'en allèrent chacun de leur côté, bien décidés à écrire un mémoire sur
-la question.
-
-Quant à milady Ennui, scandalisée des grimaces de son héritier, elle
-avait passé outre avec ses deux hôtes, et s'occupait à leur faire
-remarquer la grandeur opulente de tout ce qui les entourait.
-
-Les murs étaient tapissés de nattes précieusement travaillées, les
-plafonds chargés de moulures ciselées, les fenêtres ornées de rideaux de
-soie à crépines d'or. On avait garni les cases des nourrissons de tapis
-moelleux; les numéros brillaient sur des plaques émaillées; de larges
-ventilateurs de gaze rayée d'argent renouvelaient sans cesse l'air des
-galeries; l'industrie avait, en un mot, épuisé son luxe et sa prévoyance
-en faveur des nouveau-nés; il ne leur manquait absolument que des mères.
-
-A la suite des salles d'allaitement se trouvait le second établissement,
-destiné au sevrage. On y recevait les enfants de quinze mois, et ils
-étaient soumis, dès lors, à une combinaison d'exercices destinés au
-perfectionnement des organes. Il y avait un appareil pour leur apprendre
-à voir, un second pour leur enseigner à entendre, d'autres encore pour
-les habituer à déguster, à sentir, à respirer.
-
-«De votre temps, dit M. Atout à Maurice, l'enfant était abandonné à
-lui-même; il se servait de ses poumons, sans savoir comment; il agissait
-sans apprentissage; il s'exerçait à vivre en vivant! Méthode barbare,
-que l'absence des lumières pouvait seule justifier. Aujourd'hui nous
-avons amélioré tout cela. L'espèce humaine n'est plus qu'une matière
-vivante, à laquelle nous donnons une forme et une destination; la
-Providence n'y est pour rien; nous lui avons ôté le gouvernement du
-monde, qu'elle dirigeait sans discernement, et nous fabriquons l'homme à
-l'instar du calicot, par des procédés perfectionnés.
-
-Du reste, ces premières études ne sont qu'une avant-scène de la vie;
-c'est seulement au sortir de la maison de sevrage, que chaque enfant
-prend la route qu'il doit ensuite poursuivre.
-
---Et par qui cette route lui est-elle indiquée? demanda Maurice.
-
---Par les docteurs du bureau des triages que vous avez devant vous.»
-
-Ils venaient, en effet, d'arriver à un troisième édifice, moins
-considérable que les précédents, dans lequel ils entrèrent. C'était un
-musée phrénologique, où ils aperçurent une dizaine de médecins occupés à
-constater les différentes aptitudes. Des garçons attachés à
-l'établissement leur apportaient sans cesse des pannerées d'enfants,
-dont ils tâtaient le crâne, et auxquels ils donnaient un nom et une
-destination, selon les protubérances observées. L'écriteau passé au cou
-des sujets examinés indiquait le résultat de l'examen.
-
-L'enfant recevait là son brevet de grand mathématicien, de grand artiste
-ou de grand poëte, et n'avait plus qu'à le devenir. Par ce moyen, toute
-incertitude de vocation disparaissait. Au lieu d'errer à travers vingt
-goûts opposés, comme un étranger qui demande sa route à tous les
-passants, vous trouviez une direction indiquée, vous n'aviez qu'à
-partir, qu'à poursuivre, et vous étiez sûr d'arriver au but... à moins
-qu'on ne vous eût indiqué un mauvais chemin.
-
-Du bureau des triages, Marthe et Maurice passèrent aux écoles.
-
-M. Atout, qui joignait à ses autres titres celui d'inspecteur général
-des études, leur fit tout voir dans le plus grand détail.
-
-La base de l'instruction donnée au collége de Sans-Pair était le
-thibétain, langue d'autant plus intéressante à connaître que l'on avait
-cessé de la parler depuis environ mille ans. Les élèves lui consacraient
-quatre jours sur cinq. Le reste du temps était employé à examiner les
-hiéroglyphes des anciennes pyramides d'Égypte, dont il ne restait plus
-qu'une gravure apocryphe, et à approfondir la différence existant entre
-l'absolu complet et l'absolu universel!
-
-Ces enseignements avaient pour but de préparer l'élève à la vie
-pratique, et de lui servir de point de départ pour devenir ingénieur,
-médecin ou commerçant.
-
-M. Atout, qui voulait faire apprécier à son hôte l'étendue des
-connaissances acquises par les écoliers de l'établissement, lui remit le
-programme de l'examen que tous devaient subir avant de le quitter.
-
- UNIVERSITÉ DES MÉTIERS-UNIS
- GRAND COLLÉGE DE SANS-PAIR
- PROGRAMME POUR LE BACCALAURÉAT ÈS LETTRES
-
-POUR LE THIBÉTAIN:
-
-1º Les trente livres de l'Histoire de la Tortue verte de Rapput, par
-Shah-Rah-Pah-Shah;
-
-2º Les douze livres de l'Histoire de l'Éléphant noir, de Rouf-Tapouf;
-
-3º Les six chants des Citernes du Désert, de Felraadi;
-
-4º Le traité sur le Bonheur des Borgnes, du même;
-
-5º Les Discours de Bal-Poul-Child contre Child-Poul-Bal.
-
-POUR L'HISTOIRE:
-
-1º Donner la succession des rois du Congo, de la Patagonie et de la baie
-d'Hudson, depuis Noé;
-
-2º Expliquer l'inscription de la grande pyramide d'Égypte, qui n'existe
-plus;
-
-3º Raconter l'expédition de lord Ellenbourgh dans l'Inde, avec le
-chiffre des boeufs, moutons, légumes, détruits par l'armée anglaise, et
-les campagnes du maréchal Bugeaud en Algérie, avec les discours, toasts,
-proclamations, ordres du jour, au nombre de douze mille six cent
-quarante-trois;
-
-4º Énumérer ce que l'Allemagne a fourni de princesses nubiles aux autres
-États de l'Europe.
-
-POUR LA GÉOGRAPHIE:
-
-1º Nommer les différents États des quatre parties du monde avant le
-déluge, en désignant leurs capitales;
-
-2º Citer tous les fleuves, lacs, mers, montagnes, en leur donnant les
-noms qu'ils ne portent plus;
-
-3º Indiquer au juste les délimitations de l'ancienne république
-d'Andorre et de la célèbre principauté de Monaco;
-
-4º Dire la population des régions encore inconnues qui s'étendent du 40e
-au 60e degré de latitude.
-
-POUR LA LITTÉRATURE:
-
-Le candidat devra donner la recette des différentes formes de style,
-avec le moyen de s'en servir; expliquer les procédés du sublime, du
-fleuri, du gracieux, et faire l'histoire de tous les hommes de lettres
-connus, depuis Salomon jusqu'à nos jours.
-
-POUR LA PHILOSOPHIE:
-
-Démontrer l'identité du tout avec l'universel par le rapport de
-l'ensemble à la somme des parties. Chercher en quoi le moi diffère du
-non-moi, et si le moi efficient peut être confondu avec le moi
-correctif. Établir la liberté du causal plastique sous la dépendance du
-phénoménal concret.
-
-MATHÉMATIQUES:
-
-Connaître tous les théorèmes sans application que peut fournir
-l'algèbre, la géométrie, la trigonométrie, et résoudre tous les
-problèmes inutiles qui pourront être proposés.
-
-PHYSIQUE:
-
-Donner les théories de toutes les grandes lois que l'on continue à
-chercher.
-
-CHIMIE:
-
-Expliquer, d'après les formules de la Cuisinière bourgeoise, tous les
-ingrédients qui composent chacun des ragoûts scientifiques connus sous
-le nom de _corps_.
-
- * * * * *
-
-Maurice demeura d'abord épouvanté des connaissances demandées aux
-candidats; mais il se rappela heureusement que, même de son temps, les
-programmes n'étaient point toujours des vérités. Pour cet examen, comme
-pour tout le reste, sans doute, on ne voulait que la forme, cette loi
-suprême des Brid'Oison de tous les temps: car quiconque demande
-l'impossible s'engage d'avance à ne rien exiger.
-
-M. Atout lui expliqua ensuite par quelle série d'ingénieuses méthodes
-l'étude de ces connaissances était facilitée aux élèves du grand
-collége.
-
-Il lui montra d'abord la classe destinée au cours d'histoire, où chaque
-pan de mur représentait une race, chaque banc une succession de rois,
-chaque poutre une théogonie. Là tous les objets portaient une date ou
-rappelaient un événement. On ne pouvait suspendre son chapeau à une
-patère sans se rappeler un homme illustre, essuyer ses pieds à la natte
-sans marcher sur une révolution. Grâce à ce système mnémotechnique,
-aussi expéditif que profond, l'histoire universelle était ramenée à une
-question d'ameublement; l'élève l'apprenait malgré lui et rien qu'en
-regardant. Qu'on lui demandât, par exemple, le nom du premier roi de
-France, il se rappelait la vis intérieure de la serrure, et répondait:
-«Clo-vis.» Qu'on voulût connaître la date de la découverte de
-l'Amérique, il pensait aux quatre pieds de la chaire, dont chacun
-représentait un chiffre différent, et répondait: 1492. Qu'on s'informât,
-enfin, de l'événement le plus important qui suivit la naissance du
-christianisme, il voyait les deux barres d'appui qui s'avançaient sur
-l'amphithéâtre, et répondait hardiment; «L'invasion des bar-bares!»
-
-M. Atout ne manqua point de faire remarquer à Maurice les avantages de
-cette méthode débarrassée de toute donnée philosophique, et grâce à
-laquelle il suffisait de penser à deux choses pour s'en rappeler une.
-
-Il le conduisit ensuite au cours de géographie, où la terre avait été
-figurée en relief, afin que les élèves pussent se faire une idée plus
-exacte de sa beauté et de sa grandeur. Les montagnes y étaient
-représentées par des taupinières, les fleuves par des tubes de
-baromètre, et les forêts vierges par des semis de cresson étiquetés. On
-y voyait la représentation des villes en carton, et de petits volcans de
-fer-blanc, au fond desquels fumaient des veilleuses sans mèches.
-
-Une salle voisine contenait tout le système planétaire, en taffetas
-gommé, et mis en mouvement par une machine à vapeur de la force de deux
-ânes. Il avait seulement été impossible de conserver aux différents
-corps célestes leur dimension proportionnelle, leurs distances
-respectives et leurs mouvements réels; mais les élèves, avertis de ces
-légères imperfections, n'en étaient pas moins aidés à comprendre ce qui
-était, par la représentation de ce qui n'était pas.
-
-Un musée général complétait ces moyens d'instruction du grand collége de
-Sans-Pair. On y avait réuni des échantillons de toutes les productions
-naturelles et de toutes les industries humaines. Ce que l'enfant
-n'apprenait autrefois qu'en vivant et par l'usage lui était ainsi
-artificiellement enseigné; il avait sous la main la création entière par
-cases numérotées. On lui montrait un échantillon de l'Océan dans une
-carafe, la chute du Niagara dans un fragment de rocher, les mines d'or
-de l'Amérique du Sud au fond d'un cornet de sable jaunâtre. Il étudiait
-l'agriculture dans une armoire vitrée, les différentes industries sur
-les rayons d'un casier, et les machines d'après de petits modèles
-exposés sous des cloches à fromage. Le monde entier avait été réduit,
-pour sa commodité, à une trousse d'échantillons; il l'apprenait en
-jouant au petit ménage, et sans en connaître les réalités.
-
-Tels étaient les principes d'instruction adoptés par l'université de
-Sans-Pair; quant à l'éducation, elle reposait sur une idée encore plus
-ingénieuse.
-
-Son unique but étant de préparer des citoyens honorables, c'est-à-dire
-habiles à s'enrichir, on lui avait sagement donné pour unique base le
-dévouement à soi-même. Chaque enfant s'accoutumait de bonne heure à
-tenir un compte de profits et pertes pour chacune de ses actions. Il
-calculait tous les soirs ce que lui avait rapporté sa conduite de la
-journée: c'était ce qu'on appelait l'examen de conscience. Il y avait un
-tarif gradué pour les mérites et pour les fautes: tant à la patience,
-tant à l'amabilité, tant au bon caractère! Les vertus se résumaient en
-rentes ou en priviléges, pourvu que ce fussent des vertus comprises dans
-le programme: car l'université des Intérêts-Unis montrait, à cet égard,
-une sage prudence: elle n'encourageait que les qualités qui pouvaient
-tourner un jour au profit de leur possesseur. Les vertus coûteuses
-étaient traitées comme des vices.
-
-Or, pour mieux encourager les enfants à s'enrichir; on les initiait de
-bonne heure au culte du confort, on leur en faisait une habitude, on les
-trempait dans ce fleuve des jouissances matérielles qui rend les
-consciences plus souples. Leur collége était un palais, pour lequel
-l'industrie avait épuisé ses merveilles. Il y avait des manéges, des
-billards, un casino pour la lecture et une salle de spectacle adossée à
-la chapelle. On donnait à chaque élève un appartement complet et un
-tilbury, avec un groom pour les promenades.
-
-M. Atout ayant voulu faire voir à Maurice un de ces logements de garçon,
-ils le trouvèrent occupé par un élève de sixième, déjà complètement
-initié à la vie d'étudiant.
-
-Du reste, l'agréable n'avait point fait négliger l'utile. Au milieu de
-la principale cour s'élevait une Bourse, où tous les élèves se
-réunissaient chaque matin. On y négociait sur les fruits de la saison,
-sur les lapins blancs et sur les plumes métalliques. Il y avait là,
-comme à la grande Bourse de Sans-Pair, des opérations habiles ou
-hasardeuses, des ruines et des opulences subites. On y jouait aussi à la
-baisse au moyen de fausses nouvelles, et à la hausse par des
-accaparements combinés, de sorte que les élèves se formaient dès
-l'enfance au mensonge légal et prenaient l'importante habitude de ne se
-fier à personne.
-
-Ils s'exerçaient également à l'emploi de la presse périodique, en
-rédigeant quatre journaux d'opinions contraires, dans lesquels ils
-tâchaient de se calomnier et de se nuire, aussi bien que des hommes
-faits.
-
-Après le collége de Sans-Pair venait le grand Athénée national, dont les
-cours étaient fréquentés par des auditeurs de tout sexe et de tout âge.
-
-Le professeur de numismatique, que Maurice voulut entendre, faisait ce
-jour-là une leçon sur la cuisine du dix-neuvième siècle, tandis que le
-professeur d'économie politique traitait la question des antiquités
-mexicaines. Quant au professeur de philosophie, il se renfermait plus
-rigoureusement dans la matière de son cours, et ne s'occupait guère que
-d'injurier ses adversaires.
-
-En ressortant, M. Atout montra à ses hôtes les Écoles de droit, de
-médecine, d'industrie, de beaux-arts, mais sans y entrer. Leur
-organisation différait peu de celle du grand collége, et l'examen des
-doctrines qui y étaient enseignées eût demandé trop de temps. Maurice
-devait d'ailleurs retrouver plus tard ces doctrines mises en pratique
-dans le monde par les commerçants, les artistes, les avocats et les
-docteurs.
-
-Ils ne s'arrêtèrent donc que devant l'édifice construit pour les
-examens.
-
-Chaque Faculté avait une salle tellement disposée que les candidats
-subissaient les épreuves sans l'intervention d'aucun examinateur.
-C'était une sorte de labyrinthe fermé de cent petites portes, sur
-chacune desquelles se trouvait inscrite une question du programme, avec
-une vingtaine de mauvaises réponses mêlées à la bonne. Si le candidat
-mettait le doigt sur celle-ci, la porte s'ouvrait d'elle-même, et il
-passait outre; sinon, il demeurait enfermé comme un rat pris au piége!
-Par ce moyen, toute erreur et toute injustice devenaient impossibles;
-l'examinateur avait atteint la perfection d'indifférence et
-d'impassibilité si longtemps poursuivie: ce n'était plus un homme avec
-ses ardeurs, ses inclinations, ses répugnances, mais une machine
-immuable comme la vérité. On ne choisissait pas les aspirants, on les
-blutait; ici la fleur de froment, là le son grossier. Les professeurs
-n'avaient désormais à s'occuper des examens que pour toucher le prix du
-travail qu'ils ne faisaient plus.
-
-Comme ils franchissaient la dernière porte du quartier universitaire, M.
-Atout montra un second établissement, d'une étendue presque égale, et
-destiné à l'instruction des jeunes filles. L'organisation était à peu
-près la même que dans celui des garçons; mais les connaissances acquises
-y différaient essentiellement. La principale étude était celle de
-l'orgue expressif appliqué aux danses de caractère. Les élèves y
-consacraient sept heures par jour. Le reste du temps était employé aux
-leçons de minéralogie, d'architecture et d'anatomie. Il y avait, en
-outre, un cours d'orthographe une fois par semaine, et l'on cousait tous
-les mois.
-
-Quant à la morale, elle était formulée dans un catéchisme qui devait
-servir de règle de conduite aux jeunes filles, et qu'on leur faisait
-apprendre par coeur. Il y avait un chapitre pour la toilette, un
-chapitre pour les bals et les visites, un chapitre pour le mariage.
-
-_Demande._ Une femme doit-elle désirer le mariage?
-
-_Réponse._ Oui, si elle peut être bien mariée.
-
-_Demande._ Qu'est-ce qu'une femme bien mariée?
-
-_Réponse._ C'est celle qui, ayant épousé un homme honorable, profite et
-jouit de sa position.
-
-_Demande._ Qu'entendez-vous par un homme honorable?
-
-_Réponse._ J'entends un homme qui paye le cens d'éligibilité.
-
-_Demande._ Comment la femme doit-elle aimer son mari?
-
-_Réponse._ Proportionnellement à la pension qu'il lui accorde.
-
-_Demande._ Pouvez-vous réciter votre acte d'espérance matrimoniale?
-
-_Réponse._ «Mon Dieu, je compte sur votre infinie bonté pour obtenir
-l'époux selon mon coeur; qu'il soit assez riche pour me donner un
-équipage, un hôtel, des loges au grand théâtre de Sans-Pair, et
-puisse-t-il, ô mon Dieu! montrer autant de courage à agrandir sa fortune
-que j'aurai de plaisir à la dépenser!»
-
-Maurice n'en lut point davantage, et demanda à l'académicien si les deux
-grandes institutions universitaires qu'il venait de lui montrer étaient
-les seuls établissements d'instruction publique existant à Sans-Pair.
-
-«Il y a, de plus, les institutions exploitées par l'industrie
-particulière, répliqua M. Atout: écoles, pensionnats, lycées, professant
-toutes les sciences connues par toutes les méthodes inventées. Mais le
-plus célèbre de ces établissements est celui de M. Hâtif, qui a trouvé
-le moyen d'appliquer à l'instruction des enfants le système des serres
-chaudes, et qui obtient des savants _forcés_, comme les jardiniers
-obtenaient autrefois des melons de primeur. Il lui suffit de placer ses
-élèves sur une couche propre à hâter la sève intellectuelle, et de
-veiller au thermomètre qui indique le degré de chaleur nécessaire pour
-la maturation de leurs cerveaux. Il a toujours ainsi, sous verrine,
-plusieurs centaines d'écoliers, qui sont de grands hommes à dix ans et
-des enfants à vingt.
-
-Du reste, sa fabrique de prodiges prospère. C'est de chez lui que
-sortent tous ces virtuoses qui improvisent des symphonies au maillot,
-ces grands mathématiciens calculant la circonférence de la terre avant
-de savoir parler, et ces poëtes prématurés qui font leurs premières
-élégies avant leurs premières dents.»
-
-
-
-
-VIII
-
-Agrandissement des magasins de nouveautés.--Histoire de mademoiselle
-Romain.--Aspect pittoresque de la ville de Sans-Pair.--Maladie de milady
-Ennui, traitée par quatorze médecins spécialistes, et guérie par
-Maurice.--Société d'assurance pour empêcher les vivants de regretter les
-morts.--Rencontre du grand philanthrope M. Philadelphe Le Doux.
-
-
-Tout en donnant ces détails, l'académicien avait regagné sa calèche, et
-il allait y remonter, lorsque milady Ennui déclara qu'elle voulait
-conduire Marthe aux nouvelles galeries du Bon-Pasteur.
-
-C'était un magasin où se trouvaient réunies pour l'acheteur toutes les
-productions du monde connu. Il couvrait une surface de deux cents
-hectares et occupait douze mille commis. Outre la ligne d'omnibus
-desservant l'intérieur, on avait ménagé un avançage de voitures à la
-tête de chaque comptoir. Les étoffes, roulées et déroulées par
-d'immenses cylindres, passaient devant les yeux de la foule, comme ces
-toiles mobiles qui représentent les cascades à l'Opéra: des montres
-gigantesques, garnies de bijoux et d'orfévreries, tournaient partout sur
-elles-mêmes; des tablettes couvertes de cristaux, d'ivoires sculptés, de
-fantaisies précieuses, allaient et venaient sans cesse sur leurs rails
-de cuivre, et semblaient appeler les acheteurs; enfin, au milieu de tout
-cet éclat, des valets en livrée circulaient chargés de plateaux, et
-offraient des rafraîchissements.
-
-«Vous le voyez, dit M. Atout, le commerce s'est agrandi comme tout le
-reste; ce n'est plus qu'une banque perfectionnée. Les profits, qui
-autrefois faisaient vivre médiocrement cent mille familles, ont créé dix
-existences royales auxquelles tout est possible. Votre temps était
-encore celui des petits marchands. En sortant d'apprentissage on se
-mariait, on ouvrait boutique avec son amour et son courage! Mais, de nos
-jours, la bonne volonté ne tient plus lieu de capital, et la première
-condition, pour exercer un commerce, n'est point de le connaître: c'est
-d'avoir un million!»
-
-A ces mots, l'académicien se mit à calculer tout haut, pour Maurice, la
-valeur des marchandises entassées dans les galeries qu'ils parcouraient,
-tandis que milady Ennui faisait remarquer à Marthe leur prodigieuse
-variété.
-
-Mais Maurice et Marthe n'écoutaient plus, car ils venaient d'apercevoir
-l'enseigne du magasin-monstre: LE BON-PASTEUR! Leurs regards s'étaient
-aussitôt cherchés, leurs lèvres avaient murmuré en même temps le nom de
-mademoiselle Romain, et tous deux étaient devenus subitement rêveurs!
-
-C'est que ce nom avait réveillé chez eux le souvenir de tout un autre
-monde; un de ces souvenirs qui vous attendrissent comme la vue du vieux
-foyer sur lequel vous écoutiez les histoires de la nourrice, du petit
-jardin où vous plantiez des rameaux d'aubépine, de la borne qui servait
-de siége au mendiant avec lequel vous partagiez votre pain de l'école!
-Et cependant mademoiselle Romain n'avait été ni une parente, ni une
-compagne de jeux; mademoiselle Romain n'était qu'une vieille voisine,
-mercière à l'enseigne du _Bon-Pasteur!_
-
-Mais aussi quelle voisine! et comment l'oublier? Qui pouvait l'avoir vue
-au fond de sa petite boutique obscure sans se rappeler sa haute chaise à
-patins, sa chaufferette de terre, ses grandes aiguilles à tricot, et son
-visage souriant sous les rides de la laideur.
-
-Car Dieu, qui avait été sévère pour mademoiselle Romain, l'avait fait
-naître pauvre, maladive et disgraciée! Elle eût pu se plaindre de la
-part qui lui avait été faite; elle aima mieux y chercher le peu de bien
-qui s'y trouvait caché! Son indigence lui interdisait les plaisirs, elle
-l'accepta comme une sauvegarde contre les excès; ses souffrances étaient
-sans trêve, elle y trouva un utile enseignement de patience; sa laideur
-lui ôtait l'espoir d'être aimée, elle s'en dédommagea en aimant les
-autres!
-
-Puis, Dieu n'avait point été pour elle sans pitié! A défaut de bonheur,
-il lui donna un grand devoir à remplir.
-
-Mademoiselle Romain avait un père paralytique, dont elle devint le seul
-appui! Le corps du vieillard n'était plus qu'un cadavre insensible, mais
-la tête continuait à penser, le coeur battait toujours! Incapable de se
-faire à lui-même l'aisance ou la misère, il était encore capable de les
-recevoir et de les sentir.
-
-Sa fille le comprit, et résolut de lui conquérir tout ce qu'il pouvait
-espérer de joie. Elle réunit ses dernières ressources, acheta quelques
-marchandises, et vint s'établir au _Bon-Pasteur!_
-
-La boutique était petite, et bien des rayons restaient vides; mais la
-sainte fille avait la foi des grands coeurs! Prête à tous les sacrifices
-pour celui qu'elle s'était promis de rendre heureux, elle ne pouvait
-croire que la Providence la trahît. Le moyen, en effet, de supposer Dieu
-moins bon que nous-mêmes? Toujours le tricot à la main, près du
-comptoir, elle n'interrompait son travail qu'à l'entrée d'un acheteur,
-et, s'il se faisait trop attendre, si l'inquiétude ou le découragement
-ralentissait le mouvement de ses longues aiguilles de buis, elle
-regardait vers l'arrière-boutique le vieux paralytique doucement
-confiant dans son courage, et les aiguilles recommençaient à s'agiter
-plus rapides.
-
-Les gains étaient faibles sans doute; mais qui peut dire les miracles de
-l'économie et du dévouement? Tout ce que mademoiselle Romain se
-retranchait était ajouté au bien-être du vieillard; celui-ci, trompé, la
-croyait plus riche à chaque nouvelle privation, et jouissait de ses
-sacrifices sans avoir la douleur de les soupçonner. La fille remerciait
-le ciel de cette erreur, qu'elle appelait une grâce, et, pour s'en
-rendre digne, elle s'imposait de nouveaux devoirs.
-
-Une pauvre femme qu'elle avait employée quelquefois vint à mourir,
-laissant un fils presque idiot. Mademoiselle Romain l'accueillit
-d'abord, pour qu'il ne vît point clouer le cercueil de sa mère; mais, le
-lendemain, quand elle pensa qu'il fallait le conduire à l'hospice, le
-coeur lui manqua. L'enfant avait déjà choisi sa place près du foyer, il
-tenait sa tête appuyée sur les genoux du paralytique, et souriait en
-regardant celle qui l'avait recueilli.
-
-«Il eût pu être mon frère!» pensa-t-elle, attendrie.
-
-Et, regardant encore ces deux infortunés, que Dieu semblait lui offrir
-réunis à dessein, elle ajouta dans sa pensée:
-
-«C'est mon frère!»
-
-Et l'enfant ne la quitta plus.
-
-Quand Marthe et Maurice la connurent, le vieillard et l'idiot vivaient
-encore près d'elle, heureux par son travail et sa tendresse. La boutique
-était toujours aussi petite, les rayons à peine mieux garnis; mais tout
-le monde connaissait mademoiselle Romain et lui achetait. Les vieillards
-se découvraient les premiers à sa vue, les jeunes gens la saluaient
-comme si elle eût été belle, et les mères apprenaient à leurs enfants à
-la reconnaître. Que de fois Maurice et Marthe avaient passé devant
-l'étroit vitrage de sa boutique en se tenant par la main, et rien que
-pour la voir!
-
-«C'est la bonne demoiselle! disaient-ils à demi-voix, celle à laquelle
-il faut ressembler.»
-
-Et ils la saluaient par son nom, et, quand elle leur avait répondu, ils
-continuaient leur route, fiers et attendris, en se promettant tout bas
-de l'imiter.
-
-Ah! qu'étaient toutes les richesses entassées dans les galeries de
-Sans-Pair auprès de cette humble boutique, dont la vue formait un
-enseignement? Qu'étaient ces milliers de commis auprès de la pauvre
-femme qui, rien qu'avec son courage, avait soutenu deux existences et
-sauvé deux âmes? Hélas! que Dieu l'eût fait naître plus tard, au milieu
-d'une société plus éclairée, elle eût en vain travaillé et espéré! La
-bonne volonté ne tenait plus lieu de capital!
-
-Avant de ramener chez lui ses deux hôtes, l'académicien voulut leur
-donner une idée de la magnificence de Sans-Pair, et les conduisit au
-grand carrefour de la Réunion.
-
-C'était une place à laquelle venaient aboutir toutes les rues de la
-capitale; elle était ornée de cinquante bornes-fontaines et de deux
-cents becs de gaz épuré. Le musée, la bibliothèque, le théâtre national
-et la chambre des représentants l'encadraient de leurs façades,
-magnifiquement décorées d'affiches peintes à l'huile. Tout autour
-rayonnaient les rues, formant une ligne droite de plusieurs lieues, et
-composées de maisons quadrangulaires, tellement semblables que les
-numéros seuls pouvaient les faire distinguer. Une foret de tuyaux
-fumants couronnait cette charmante perspective, que l'on saisissait d'un
-seul coup d'oeil.
-
-Les vingt-quatre divisions qui formaient la ville entière étaient
-désignées par les vingt-quatre signes de l'alphabet, et chaque citoyen
-devait habiter le quartier qui correspondait à la première lettre de sa
-profession. Cette disposition avait le léger désavantage de placer votre
-bottier à soixante-huit kilomètres de votre tailleur; mais elle donnait
-à la ville une régularité qui eût fait envie à une table d'échecs, et,
-si les relations de la vie en souffraient, la raison pure était du moins
-satisfaite.
-
-Cependant cette organisation venait d'être vivement attaquée par un
-savant astronome, M. de l'Empyrée, comme relevant de la numération
-duodécimale, depuis longtemps abandonnée pour tout le reste. Il avait
-proposé, en conséquence, dans l'intérêt de l'unité mathématique, la
-démolition de Sans-Pair, qui eût été reconstruit en dix quartiers,
-correspondant aux dix chiffres de la table numérale, et où chacun eût
-été rangé selon son mérite, c'est-à-dire selon la quantité de ses
-impôts. Cette profonde conception avait assez vivement ému les esprits
-pour détourner l'attention publique des découvertes lunaires dues, comme
-nous l'avons déjà dit, au même savant.
-
-Maurice remarqua que les maisons, construites en fer, pouvaient se
-démonter comme un meuble. Si le propriétaire changeait d'état, il
-n'avait qu'à s'adresser à la compagnie des déménagements, qui lui
-transportait son domicile dans le nouveau quartier qu'il devait habiter.
-
-Les logements de garçon étaient encore plus simples: ils consistaient en
-une malle mécanique, dont on emportait la clef. Le soir venu, la malle
-se développait et formait une chambre à coucher, avec alcôve et cabinet
-de toilette. Quant à la cuisine, elle était devenue inutile depuis
-l'invention des fourneaux-caporal, qui permettaient à chaque fumeur de
-préparer trois plats à la chaleur de sa pipe, et des briquets
-autoclaves, cuisant un potage et deux biftecks au feu d'une allumette.
-
-En repassant près du port, les deux époux y virent une île couverte de
-bosquets et de villas, qu'ils n'avaient point aperçue quelques instants
-auparavant. Ils apprirent de leur conducteur que c'était le grand
-village flottant, _le Cosmopolite_, qui arrivait de sa promenade autour
-du monde.
-
-L'étendue de ce bateau-phénomène était de plusieurs kilomètres. Chaque
-passager y avait son cottage, avec parterre, basse-cour et jardin
-potager. Au milieu du village s'élevait l'église, et à l'une des
-extrémités la salle de concerts. Cent cinquante machines, de la force de
-quatre cents chevaux, mettaient en mouvement _le Cosmopolite_, qui
-fendait les flots avec la rapidité du Léviathan. Son voyage de
-circumnavigation durait huit jours. Il touchait à la Nouvelle-Guinée,
-franchissait le canal creusé dans l'isthme de Panama, traversait l'océan
-Atlantique, remontait jusqu'à la Méditerranée, entrait dans la mer Rouge
-par le détroit de Suez, et regagnait le point de départ à travers la mer
-des Indes.
-
-Les passagers que la navigation fatiguait se faisaient débarquer au
-Caire, où ils prenaient le grand chemin de fer d'Asie, qui les
-conduisait jusqu'à Malaca en wagons-houses. Ces wagons-houses étaient
-des maisons roulantes, où l'on trouvait des chambres à coucher, un
-restaurant, des billards, un estaminet et des bains russes.
-
-Près du _Cosmopolite_ flottaient une foule d'autres bateaux, dont les
-différentes destinations se trouvaient indiquées par des affiches en
-banderoles. Les uns formaient des théâtres flottants, qui, traversant
-les mers et remontant les fleuves, portaient aux peuplades les plus
-reculées les bienfaits du vaudeville ou les enseignements de
-l'opéra-comique; d'autres, disposés en salles de bal, allaient apprendre
-aux cinq parties du monde les quadrilles des Musards sans-pairiens; les
-plus petits, enfin, consacrés à des dioramas, à des ménageries ou à des
-cabinets de lecture, jetaient successivement l'ancre dans toutes les
-criques de la terre habitée pour populariser les beautés de la nature,
-les bêtes savantes et les romans de M. César Robinet.
-
-Un peu plus loin, nos promeneurs rencontrèrent le grand dock, où
-arrivaient les produits de toutes les mines connues. Un système de
-canaux souterrains, alimentés par les eaux des mines elles-mêmes,
-reliait celles-ci l'une à l'autre, et permettait aux exploitations de se
-prêter un secours mutuel. On voyait arriver dans le bassin de Sans-Pair,
-par mille voûtes sombres, des barques chargées des différents minéraux
-arrachés à la terre, et conduites par des hommes de toutes races et de
-tous costumes. Ici c'étaient les Chinois avec du plomb et de l'étain, là
-des Espagnols avec le mercure, plus loin les Siciliens transportant le
-soufre de leurs volcans, les Américains riches en or, les Anglais noirs
-de houille, les Africains chargés de bitume, et les peuples du Nord
-amenant le cuivre, le fer et le platine. La facilité et la fréquence des
-communications avaient ainsi mêlé toutes les nations, sans qu'une
-association fraternelle fût venue les confondre. Chacune avait perdu son
-caractère, et n'avait point adopté celui des autres. Ces physionomies
-effacées ressemblaient aux monnaies usées par le frottement, qui, bien
-que dépouillées de leur empreinte, restent différentes par le métal. A
-force de regarder le monde comme une grande route, chacun avait perdu le
-sentiment de la nationalité; on n'avait plus de ville, plus de foyer,
-partant plus de patrie! Les lieux n'étaient que des points d'appui,
-auxquels on abritait sa vie un instant, comme on accroche une montre au
-mur d'une hôtellerie.
-
-Maurice commençait à communiquer ces réflexions à son conducteur,
-lorsqu'il fut interrompu par milady Ennui, qui se trouvait lasse et
-voulait rentrer. Ils remontèrent, en conséquence, dans la calèche
-volante, et regagnèrent l'hôtel de l'académicien.
-
-Mais, quelque rapide qu'eût été le voyage, il avait suffi pour augmenter
-l'indisposition de madame Atout. A peine arrivée, elle déclara qu'elle
-se trouvait plus mal et voulait voir un médecin.
-
-L'embarras était de savoir lequel, car les progrès des lumières avaient
-introduit la division de la main-d'oeuvre jusque dans les sciences. Les
-médecins s'étaient partagé le corps humain, comme un héritage conservé
-jusqu'alors en indivis. Chacun avait eu son domaine, au delà duquel il
-ne prétendait rien. A l'un la tête, à l'autre l'estomac; à celui-ci le
-foie, à celui-là le coeur. Si plusieurs organes étaient attaqués à la
-fois, on prenait plusieurs médecins; s'ils l'étaient tous, on en prenait
-davantage. Chacun traitait de son côté son morceau de maladie, et le
-patient guérissait par fragments, s'il ne mourait tout d'une pièce.
-
-Comme milady Ennui souffrait surtout de spasmes, on crut devoir appeler
-le docteur Hypertrophe.
-
-Celui-ci expliqua d'abord que, la vie étant entretenue par le sang, et
-le sang mis en mouvement par le coeur, toute maladie avait
-nécessairement pour cause un défaut d'équilibre dans les fonctions de ce
-muscle creux et charnu. Il déclara donc, après avoir examiné la malade,
-que son malaise provenait d'un afflux pléthorique dans l'oreillette
-gauche, et lui ordonna un sirop antiphlogistique dont il était
-l'inventeur.
-
-Mais à peine fut-il parti que les douleurs de la malade se déplacèrent;
-M. Atout fit aussitôt demander M. le docteur Jecur, spécialement connu
-pour ses travaux sur les viscères bilio-dispensateurs.
-
-Après avoir examiné milady Ennui, il déclara que le siége de son mal
-était évidemment dans le foie, viscère glanduleux, destiné à séparer la
-bile du sang, et qui, étant le principe même de la vie, décidait
-nécessairement seul de la santé ou de la maladie. Mais ses prescriptions
-ne furent point plus heureuses que celles de son confrère, et, après son
-départ, la douleur gagna les membres.
-
-L'académicien s'adressa cette fois au docteur Névretique, qui avait pour
-spécialité les maladies sans causes.
-
-Il arriva d'un saut, en criant:
-
-«Les nerfs! les nerfs! organe de la volonté... de la sensation... tout
-est là... il n'y a que les nerfs!»
-
-Il tourna trois fois autour du lit de la malade, ordonna les bals et les
-spectacles, avec une infusion de feuilles d'oranger, puis repartit.
-
-Cependant les suffocations de milady Ennui ne cessaient point, et M.
-Atout continuait à épuiser inutilement la science des spécialistes,
-lorsque Maurice se rappela l'espèce d'armure ouatée qui enveloppait
-milady; il lui fit transmettre timidement le conseil d'en sortir. Le
-résultat fut immédiat; madame Atout, rendue à la liberté de ses
-mouvements, se trouva subitement guérie. Sa maladie n'était qu'une
-suffocation; et, faute de s'être adressée au docteur des poumons, elle
-avait failli mourir étouffée.
-
-Tout en donnant les soins nécessaires, l'académicien avait mandé un
-notaire et des témoins, afin de faire constater la maladie de madame
-Atout. Dès qu'elle fut guérie, il prit l'acte dressé par eux, et emmena
-Maurice aux bureaux de la _Compagnie des Centenaires_.
-
-On y assurait non-seulement la vie, mais la santé, et l'on y recevait un
-dédommagement pour les moindres indispositions, comme on en eût reçu
-autrefois de la Compagnie du Phénix pour un incendie partiel. Par ce
-moyen, la maladie de vos parents vous faisait vivre, en attendant que
-leur mort vous enrichît. L'intérêt tenait en échec l'affection; on se
-consolait de les voir souffrir, en calculant ce que rapportait chacune
-de leurs souffrances; leur fin, entrevue à travers la prime suprême,
-paraissait moins cruelle, et l'arithmétique appliquait ses chiffres
-bienfaisants sur les blessures du coeur.
-
-Ainsi, l'arithmétique avait brisé les aiguillons de la mort... du moins
-pour les survivants.
-
-En ressortant, l'académicien vit un assuré qui quittait le bureau
-mortuaire, et reconnut M. Philadelphe Le Doux, président de la _Société
-humaine_ de Sans-Pair, et membre de tous les clubs philanthropiques du
-monde habité.
-
-Il était couvert de noeuds de crêpe noir, attestant le nombre des pertes
-cruelles qu'il venait d'éprouver, et suivi d'un commissionnaire chargé
-de sacs d'argent qui constataient la quotité des consolations payées par
-la compagnie.
-
-Lorsque M. Atout l'aperçut, il avait sur les lèvres ce sourire
-joyeusement modeste du sage dans la prospérité; mais à peine son regard
-eut-il rencontré Maurice et son compagnon qu'il changea de visage: une
-expression douloureuse enveloppa son front, comme un nuage subit.
-
-M. Atout l'accosta, et s'informa avec empressement de ce qui lui était
-arrivé.
-
-«Hélas! vous le voyez, dit le philanthrope, dont le regard mélancolique
-glissa de ses noeuds de deuil jusqu'au commissionnaire; la Providence
-m'a éprouvé cruellement! Mon frère... mon oncle... mon cousin!...»
-
-Il s'arrêta avec un gémissement, et porta à ses yeux le groupe de
-billets de banque qu'il tenait à la main.
-
-«Ah! vous me le rappelez, dit l'académicien, chez qui un souvenir sembla
-se réveiller; tous trois étaient embarqués sur la flottille des ballons
-incendiés.
-
---Dites tous quatre, reprit M. Le Doux, car mon neveu s'y trouvait
-aussi!... C'est surtout sa perte que je pleure!... Périr à vingt ans!...
-et les directeurs de la compagnie refusent de payer cette précieuse
-existence!... Ils veulent que je fournisse les preuves authentiques de
-sa mort!... Comprenez-vous? moi, recueillir les preuves!... Ces
-malheureux n'ont point d'âme!... d'autant que j'ai fait déjà inutilement
-toutes les recherches. Mais je les forcerai à tenir leurs engagements...
-dans l'intérêt de la morale publique! J'accepterai tout entier le poids
-de mon malheur!...»
-
-Ici, les regards du philanthrope se détournèrent de nouveau, comme s'il
-eût voulu supputer ce que ce douloureux fardeau pourrait ajouter à celui
-du commissionnaire. L'académicien en profita pour lui offrir les
-consolations habituelles. Après lui avoir refait l'ode de Malherbe à
-Duperrier, avec plusieurs citations en langues mortes (ce qui a toujours
-une grande autorité près de ceux qui ne connaissent que les vivantes),
-il fit un relevé statistique de tous les maux auxquels les quatre
-défunts avaient échappé en trépassant, et arriva à la conclusion, que le
-seul à plaindre était leur héritier survivant.
-
-M. Le Doux parut un peu consolé par cette démonstration de son malheur,
-et remercia M. Atout. Quels que fussent d'ailleurs ses chagrins, il
-espérait les adoucir par le noble exercice de la bienfaisance. Le genre
-humain lui tiendrait lieu de famille, il voulait s'adonner désormais
-tout entier à la propagation de la société _Aide-toi! le ciel ne
-t'aidera pas_.
-
-Il rappela, à cette occasion, à l'académicien, qu'il avait promis de
-souscrire à l'oeuvre, et le pria d'assister le lendemain à l'exhibition
-des pupilles de la société.
-
-
-
-
-IX
-
-Promenades de Sans-Pair embellies de légumes monstres.--Maison de
-placement matrimonial patentée du gouvernement (sans garantie).--Une
-pastorale arithmétique.--Un heureux monstre.--Mémoires philosophiques du
-roi Extra.
-
-
-Tous deux étaient arrivés, en causant ainsi, à la porte d'un jardin
-public où les promeneurs se portaient en foule. Ils y entrèrent avec
-Maurice, afin de leur en faire admirer les plantations.
-
-Celles-ci différaient complétement de tout ce que le jeune homme avait
-vu jusqu'alors. Pour les grandes avenues, le chou colossal tenait lieu
-de marronniers fleuris, et des quinconces de laitues arborescentes
-remplaçaient les bosquets d'acacias et de tilleuls parfumés. Quant aux
-fleurs, on y avait substitué des cultures de tabac, de riz et d'indigo.
-
-M. Le Doux fit remarquer à Maurice cet heureux changement.
-
-«Vous le voyez, dit-il, grâce aux efforts des économistes et des
-philanthropes, le monde a tellement changé de face que Dieu lui-même
-aurait peine à le reconnaître. Tout ce qui n'était pour la terre qu'une
-vaine parure a disparu: les légumineux perfectionnés et agrandis forment
-aujourd'hui la base de notre système forestier. A vos chênes ridicules,
-qui ne produisaient que des glands, on a substitué la betterave-monstre;
-à vos rosiers, dont le parfumeur seul tirait parti, le bois de réglisse
-et les radis améliorés. Tout s'est ainsi trouvé ramené aux besoins de
-l'homme, qui a réduit la création aux proportions de son estomac.»
-
-Maurice ne répondit rien; son attention, d'abord absorbée par les
-plantations, venait de se tourner sur certaines femmes qui suivaient une
-allée d'artichauts gigantesques, à l'entrée de laquelle se lisait cette
-inscription: _Avenue du Mariage_.
-
-Chaque promeneuse était enveloppée d'une écharpe portant son adresse et
-le chiffre de sa dot.
-
-L'allée aboutissait à une vaste rotonde, incessamment assiégée par la
-foule. C'était la grande agence matrimoniale de Sans-Pair. On y trouvait
-toujours un assortiment complet de coeurs à placer, avec tous les
-renseignements désirables sur leur âge, leur caractère, leur fortune et
-la couleur de leurs cheveux. Les murs étaient couverts d'affiches
-servant aux annonces de l'établissement, et la plupart ornées de
-gravures explicatives, dont Maurice admira l'adresse ingénieuse.
-
-La première sur laquelle ses regards s'arrêtèrent représentait un
-immense portefeuille gonflé de billets de banque montant à la somme de 3
-millions; on lisait au-dessous ces seuls mots: _Un Monsieur à marier_.
-
-Sur une autre affiche apparaissait une dame vue de dos, avec cette
-annonce:
-
- _Une Veuve qui a déjà fait le bonheur de cinq Maris désirerait faire
- celui d'un sixième. Elle lui apportera en dot de la tournure et un
- coeur tendre.--On pourra traiter par correspondance.--Affranchir._
-
-Un peu plus loin se montraient quatre profils de femmes réunis par le
-cordon d'une bourse, et au-dessous:
-
- _Un Père de famille, qui se trouve à la tête de plusieurs Filles,
- désirerait s'en défaire pour cause de déménagement. Il y en a une
- brune, une blonde, une rousse et une mélangée. Chacune recevra, en se
- mariant, une somme de soixante mille francs._
-
- OBSERVATION IMPORTANTE.--_On n'acceptera que les prétendants qui
- auront été vaccinés trois fois._
-
-Pendant que Maurice continuait à parcourir ces curieuses annonces,
-arriva une parente de M. Le Doux, qui venait d'arranger le mariage de
-son fils avec la fille d'un riche avocat de Sans-Pair. Elle montra les
-deux jeunes gens assis à l'écart et causant tout bas, dans un des
-bosquets les plus solitaires, tandis que les familles achevaient de
-discuter l'époque et les préparatifs de la noce. Le philanthrope et
-l'académicien furent appelés au conseil.
-
-Quant à Maurice, ses regards une fois tournés vers les fiancés n'avaient
-pu s'en détacher. Il interprétait chaque geste, il expliquait chaque
-sourire; il les comprenait sans les entendre, et rien qu'en se
-rappelant!
-
-C'est que lui aussi avait traversé ces heures enchantées qui précèdent
-la possession! Suaves épanchements dans lesquels la jeune fille, timide
-encore, mais sans honte, commence, en balbutiant, ce poëme charmant,
-toujours refait et toujours à refaire. Elle dit quand elle a douté!
-pourquoi elle a craint! comment elle a espéré! Puis, après les tourments
-ce sont les projets! Tout un avenir à inventer, à peupler de visions, de
-souffrances peut-être, mais supportées à deux; des dangers bravés de
-front, les mains enlacées et les coeurs confondus pour recevoir chaque
-coup! Ah! qui peut avoir connu ces premiers mirages de la jeunesse, et
-les oublier? Alors même qu'ils ont disparu, on tressaille en les
-entendant nommer, et, comme l'aveugle plongé dans la nuit, on veut voir
-encore par l'oeil des autres!
-
-Sans s'en apercevoir, Maurice avait cédé à ce désir, et, pendant que ses
-compagnons continuaient leur entretien, il s'était approché des deux
-fiancés, qui, tout à leur tête-à-tête, n'y prirent point garde.
-
-Le jeune homme était amoureusement penché vers la jeune fille, qui, les
-yeux baissés, roulait avec distraction le ruban de sa ceinture.
-
-«Oui, murmurait-il d'une voix fascinante, oui, vous étiez le souhait de
-mon adolescence et de ma jeunesse! ou plutôt, mon espoir n'osait aller
-si loin!
-
---Et cependant vous pouviez prétendre à bien d'autres! répliquait
-modestement la jeune fille!
-
---Quelle autre eût réuni tant de mérite, s'écriait le fiancé avec
-chaleur: quinze cent mille francs de dot!
-
---Outre quelques espérances.
-
---Je le sais, vous avez un oncle goutteux.
-
---Avec une cousine hydropique.
-
---Sans enfants?
-
---Ni collatéraux!
-
---Et dont vous héritez sous peu?
-
---Tous deux sont condamnés par les médecins.
-
---Ah! vous êtes un ange!» s'écria l'épouseur, qui saisit la main de
-l'héritière en perspective et la baisa avec transport.
-
-Maurice ne voulut point en entendre davantage, et se hâta de rejoindre
-son conducteur.
-
-Comme ils traversaient la dernière avenue, M. Atout s'arrêta
-brusquement, et lui montra du doigt un couple qui venait à leur
-rencontre.
-
-Il se composait d'une jeune femme charmante et d'un petit homme
-tellement hideux que le regard, en le rencontrant, hésitait à s'arrêter.
-Mais la disgrâce de toute sa personne était, pour ainsi dire, effacée
-par une de ces monstruosités dont les annales de la science elle-même ne
-citent que de rares exemples. Une corne de taureau s'élevait au milieu
-de son front, et donnait à sa physionomie quelque chose de grotesque et
-de terrible à la fois!
-
-Maurice poussa une première exclamation d'horreur; puis une seconde de
-pitié.
-
-«Ne le plaignez pas, dit M. Atout, qui venait de le saluer, il doit à sa
-corne le repos, la fortune, la gloire; tout enfin, jusqu'à cette jolie
-femme qui est la sienne.»
-
-Maurice parut stupéfait.
-
-«Le roi Extra a été longtemps semblable aux autres hommes, reprit
-l'académicien, et il ne se rappelle ce temps qu'avec épouvante. Vous
-pourrez, du reste, lire ses mémoires qu'il a publiés en tête de ses
-oeuvres complètes.
-
---D'autant plus facilement que je viens de les acheter,» fit observer M.
-Le Doux en présentant à Maurice un volume magnifiquement illustré.
-
-Le jeune homme l'ouvrit avec empressement, et, comme ses deux
-conducteurs avaient affaire chez leur banquier, il demanda la permission
-de les attendre dans la petite allée de céleri qui terminait la
-promenade.
-
-Le livre du roi Extra contenait, outre ses discours à la chambre des
-envoyés, plusieurs traités philosophiques, et des poésies élégiaques
-adressées par lui aux plus jolies femmes des quatre parties du monde. Le
-tout était précédé de la préface biographique, à laquelle M. Atout avait
-donné le nom de _Mémoires_, et dont Maurice commença immédiatement la
-lecture.
-
- AU LECTEUR
-
- «Le 15 août de l'an 1971, des plaintes de femme retentissaient dans
- une des plus humbles maisons du faubourg des marchands à Sans-Pair.
- Ces plaintes, d'abord sourdes, puis plus vives, plus douloureuses,
- furent tout à coup interrompues par un cri frêle et clair, un cri
- d'enfant! Cet enfant, c'était moi; cette femme, c'était ma mère.
-
- «Je venais de naître, il ne me restait plus qu'à vivre.
-
- «Vivre! que de choses dans ce mot! Vivre! c'est-à-dire aspirer
- éternellement à l'inconnu, attendre l'impossible, poursuivre l'infini,
- faire longuement et péniblement sa voie!...
-
- «Je commençai par faire mes dents!
-
- «Les dents faites, vinrent les classes. J'y surpassai la plupart de
- mes condisciples, et chaque année j'étais couvert de couronnes; mais
- un rival, que la fatalité avait placé près de moi, effaçait
- complétement ma gloire; ce rival était Claude Mirmidon. A peine haut
- de trois pieds, dès qu'il paraissait, tous les regards se tournaient
- vers lui; on admirait sa gentillesse, on s'émerveillait de son
- intelligence. Chaque couronne paraissait deux fois plus grande sur son
- petit front; moi, j'avais la taille de tout le monde, et l'on se
- contentait de dire:--C'est bien.
-
- «Au sortir du collége, je voulus obtenir une place dans
- l'administration; je me résignai à solliciter. Tous les jours je me
- présentais à l'audience des gens en crédit, pour que ma présence leur
- rappelât ce que j'attendais; mais rien n'arrêtait sur moi le regard,
- je demeurais confondu avec la foule. Mirmidon vint à son tour; dès le
- premier moment il fut remarqué; on voulut connaître son affaire, on
- s'y intéressa, et, quelques jours après, il avait obtenu l'emploi que
- je sollicitais depuis trois années.
-
- «Repoussé par le pouvoir, je me tournai vers les lettres. J'écrivis un
- glossaire usuel, dans lequel je développai, sous les différents signes
- de l'alphabet, une série d'idées philosophiques, littéraires et
- politiques. Mon livre devait me placer, du premier coup, au rang des
- publicistes d'élite; malheureusement tous les libraires refusèrent de
- le lire, en objectant que c'était mon premier ouvrage. A leur avis, il
- eût fallu débuter par le second!
-
- «Encore si vous étiez connu à quelque autre titre, objecta le plus
- affable; connu seulement comme M. Mirmidon, à qui je viens d'acheter
- un volume d'élégies! Tout le monde voudra savoir quels vers compose un
- si petit poëte; mais quelle curiosité exciterait un livre écrit par un
- homme de votre taille?»
-
- «Je me retirai désespéré!
-
- «La seule consolation qui me restât, au milieu de tous ces malheurs,
- était mon amour pour une jeune parente que je devais épouser. En y
- réfléchissant, je tremblai que mon rival liliputien ne m'enlevât
- encore ce bonheur. Il était reçu comme moi chez Blondinette, qu'il
- amusait par mille tours. Il se cachait dans le tuyau du calorifère
- pour chanter des romances, dansait la polonaise sur les barreaux des
- fauteuils, et courait, les yeux bandés, à travers un labyrinthe de
- coques d'oeufs. Je commençai par railler la puérilité de ces
- passe-temps; mais Blondinette, qui y prenait plaisir, se montra
- offensée de mes remarques. Je me plaignis alors des libertés qu'elle
- laissait prendre à Mirmidon; elle allégua sa taille, qui ne permettait
- point de le traiter comme un autre. Je me fâchai enfin, et je lui
- déclarai qu'elle devait choisir entre le petit homme et moi; elle
- répondit aussitôt que son choix était fait, et m'ouvrit la porte. Je
- sortis, suffoqué de colère.
-
- «Ce dernier échec avait mis à bout mon courage. Las de prétendre en
- vain à la renommée, aux places et à l'amour, je me décidai à en finir
- avec la vie; j'achetai ce qu'il fallait pour cela de poison, et, après
- l'avoir bu, j'attendis tranquillement, comme Socrate, _l'apparition de
- ce jour qui n'a ni veille ni lendemain_.
-
- «Mais j'avais compté sans mon droguiste. Le poison vendu par lui était
- frelaté et ne put me tuer qu'à moitié; je restai un mois entier entre
- la vie et la mort, appelant l'une tout haut, et regrettant peut-être
- l'autre tout bas.
-
- «Cependant mon essai produisit sur-le-champ quelque fruit. Une foule
- d'amis, qui m'avaient négligé vivant, voulurent me voir dès qu'ils me
- surent empoisonné, et m'amenèrent successivement tous les
- toxicologistes de Sans-Pair. Le traitement dura une année entière.
- Enfin, je pus me lever; mais l'effet du poison avait été terrible. Une
- transformation complète s'était opérée en moi, et j'étais devenu... ce
- que je suis.
-
- «Lorsque je m'aperçus dans mon miroir, je demeurai pétrifié! Mon
- premier sentiment fut du désespoir, le second fut de la honte. Je me
- demandais en quel abîme assez profond et assez obscur je pourrais
- cacher désormais ma laideur, et je déplorai de n'avoir pas succombé.
-
- «M. Blaguefort me trouva livré à cet abattement. Il ne venait,
- disait-il, que dans l'intention de me voir et de s'assurer de ma
- guérison. Cependant, après m'avoir examiné avec une attention
- singulière, il me proposa brusquement cent mille écus pour
- l'exploitation de la corne que je portais! Je crus qu'il voulait
- railler, et je lui ordonnai de sortir; mais il revint dès le soir
- même, et offrit le double; je le chassai de nouveau. Il m'écrivit pour
- me proposer huit cent mille francs; puis un million!
-
- «Ma douleur commença à se changer en étonnement, presque en joie! Ce
- que j'avais cru une honte devenait pour moi une source inattendue de
- richesses! Je regardai de nouveau, dans le miroir, l'ornement qui
- chargeait mon front; il me sembla moins étrange que d'abord.
- Évidemment, le préjugé avait eu beaucoup de part dans ma première
- sensation. Les peuplades primitives de l'Amérique n'avaient-elles
- point regardé autrefois les armes de l'élan et du bison comme le plus
- gracieux ornement d'un guerrier? Les chevaliers du moyen âge ne
- surmontaient-ils point leurs casques de croissants d'acier, et les
- cornes lumineuses de Moïse n'étaient-elles point le signe distinctif
- de la puissance surhumaine? Chez les sages peuples de la Grèce, comme
- chez les nations belliqueuses du Nord, la corne avait toujours été le
- symbole de la force et de l'abondance. Une grossière plaisanterie des
- siècles barbares avait réussi à la rendre ridicule; mais le jour de sa
- réhabilitation était venu.
-
- «Après ces raisonnements, et beaucoup d'autres non moins concluants,
- mes idées se trouvèrent tellement modifiées que, loin de me plaindre
- d'avoir une corne, je me mis à regretter de n'en avoir qu'une. Deux
- cornes eussent évidemment offert un aspect plus complet et plus
- gracieux; pour deux cornes, on eût pu exiger deux millions!
-
- «Je me contentai provisoirement de celui qui m'était offert.
-
- «Mon exhibition eut un succès prodigieux. On accourait de toutes parts
- pour voir le roi Extra (c'était ainsi que m'avait baptisé Blaguefort).
- Les plus hauts personnages de la république me reçurent à leurs
- soirées; je devins le divertissement à la mode, on voulut m'entendre,
- me parler, et le monstre fit remarquer l'homme d'esprit.
-
- «Quelques femmes aimables m'écrivirent par curiosité. Je leur répondis
- des vers galants qui firent fortune, et ce fut dès lors à qui m'en
- demanderait. Chaque matin mon bureau était couvert d'albums sur
- lesquels il fallait écrire, et de lettres auxquelles je devais
- répondre. Je répondis et j'écrivis sans relâche, ce qui rendit bientôt
- ma réputation universelle. Toutes les femmes qui avaient de moi un
- madrigal ne tarissaient point sur l'étendue de mes connaissances, sur
- la profondeur de mes jugements, sur la richesse de mon imagination.
- Les anciens libraires qui avaient refusé mon manuscrit philosophique
- accoururent pour acheter mes madrigaux.
-
- «Leur publication fut un véritable événement; le sultan des critiques,
- lui-même, daigna faire retentir en leur faveur toutes les cymbales du
- feuilleton. Après avoir donné une longue analyse de mon livre sans en
- parler, il s'écria:
-
- «Enfin nous avons un second honnête-homme de style, et quel style!
- Oh! la belle forme cornue, pour nous autres, les jeunes écrivains,
- qui aimons l'attaque brave; l'heureux et charmant monstre de génie,
- dont le génie même est une monstruosité!»
-
- «Cette importante approbation détermina les chefs du gouvernement à
- utiliser mes hautes facultés. Je m'étais occupé de littérature et de
- beaux-arts; on me plaça, en conséquence, dans les haras. Je fus nommé
- grand conservateur des étalons de la république.
-
- «Ces nouvelles fonctions me donnaient une position sociale dont je
- profitai pour me produire dans les assemblées politiques, les sociétés
- de tempérance et les clubs philanthropiques. Partout où je devais
- prendre la parole, la foule accourait. Ma corne recommandait mon
- éloquence.
-
- «Enfin, le jour des élections arriva. Le quartier des droguistes
- s'était toujours distingué par le choix de ses députés à l'assemblée
- nationale. Il y avait successivement envoyé le géant Pelion, qui
- s'était un jour retiré en emportant la tribune sur ses épaules; le
- mime Perruchot, habile à prendre toutes les voix et à imiter toutes
- les physionomies; enfin le prestidigitateur Souplet, qui faisait les
- majorités en escamotant, dans l'urne, les boules du scrutin. Pour
- succéder à de tels hommes, il fallait un candidat non moins
- extraordinaire; l'honneur de l'arrondissement électoral y était
- intéressé. Quelqu'un prononça mon nom, on le couvrit aussitôt
- d'applaudissements, et je fus nommé représentant des droguistes à
- l'assemblée nationale des Intérêts-Unis.
-
- «Ce ne furent pas, du reste, mes seuls succès; j'en obtenais ailleurs,
- de moins bruyants peut-être, mais de plus aimables. La curiosité des
- femmes ne s'était point ralentie. Après avoir vu comment je savais
- écrire, les plus aventureuses voulurent savoir comment je saurais
- aimer. Le monstre est aussi rare que l'Antinoüs, et l'expérience
- valait la peine d'être tentée. J'en sortis probablement sans trop de
- désavantages, car ma réputation ne fit que s'accroître.
-
- «Cependant ces conquêtes faciles ne pouvaient me faire oublier ma
- cousine Blondinette. C'était la seule femme qui m'eût repoussé, honni,
- et, par conséquent, la seule dont le souvenir me fût précieux: car il
- y a toujours une part de contradiction dans l'amour.
-
- «Elle-même regrettait une rupture imprudente. J'avais désormais trop
- d'avantage sur Mirmidon pour le regarder comme un rival sérieux. Je me
- présentai hardiment, on me reçut avec émotion, et, au bout de quelques
- jours, Blondinette s'était complétement habituée à ma nouvelle forme.
- A mesure que je lui faisais le calcul de mes rentes, mes jambes lui
- semblaient plus égales, ma corne moins apparente. Au premier million
- elle me trouva passable, au second elle me déclara charmant.
-
- «Notre mariage fut célébré avec toute la pompe que réclamait un pareil
- événement, et l'archevêque de Sans-Pair voulut lui-même nous bénir.
-
- «Depuis, mon bonheur n'a éprouvé ni interruption ni mélange, et la
- constance de la bonne fortune a fait substituer au nom de _roi Extra_
- celui d'_heureux monstre_!
-
- «Quant aux lecteurs qui me demanderaient pourquoi j'ai raconté
- longuement, en tête de ce volume, l'histoire de ma vie, je leur
- répondrai que je l'ai fait pour donner à tous un enseignement; et cet
- enseignement le voici: c'est qu'on réussit moins par ce qu'on vaut que
- par ce qu'on montre, et que la première condition du succès n'est
- point de faire, mais d'attacher un écriteau à ce que l'on fait! Or,
- pour cela le génie peut être utile, un ridicule sert quelquefois, un
- vice suffit souvent; mais rien ne remplace une monstruosité.»
-
-
-
-
-X
-
-Un empoisonneur de bonne société.--Palais de justice de
-Sans-Pair.--Carte routière de la probité légale.--Procédés de
-fabrication pour l'éloquence des avocats.--Tarif des sept péchés
-capitaux.--Le vieux mendiant et son chien.
-
-
-Maurice venait d'achever sa lecture, lorsque son hôte et M. Le Doux
-ressortirent de chez le banquier. Le philanthrope les avertit qu'il
-était forcé de les quitter pour se rendre au palais de justice.
-
-«Y a-t-il quelque grande affaire? demanda M. Atout.
-
---Comment! s'écria M. Le Doux, mais vous ne savez donc pas? c'est
-après-demain qu'on juge ce fameux empoisonnement...
-
---Du docteur Papaver?
-
---Précisément. L'accusé a envoyé des lettres d'invitation à tout le
-monde, et il m'a oublié! Comprenez-vous cela? moi, un ancien
-collègue!... car nous avons été ensemble vice-présidents de la _Société
-humaine_. Mais je veux réclamer! D'autant qu'une vingtaine de dames qui
-me savaient ami du docteur m'ont demandé des places. Ce sera, dit-on,
-magnifique; six cents témoins et soixante avocats! Le président a fait
-prendre des mesures pour que l'on distribue, pendant les débats, de la
-limonade et des petits gâteaux; dans les suspensions d'audiences, on
-pourra même déjeuner à la fourchette.
-
---Et ce docteur Papaver est accusé d'avoir empoisonné quelqu'un? demanda
-Maurice.
-
---Toute une famille, répliqua le philanthrope; sept personnes... dont on
-exposera les restes parfaitement conservés. On doit essayer le poison
-sur les témoins, lire des lettres qui compromettent une très grande
-dame; enfin la fille du docteur, qui a six ans, déposera contre son
-père. Ce sera la cause la plus intéressante dont on ait parlé depuis dix
-ans! Aussi les billets d'enceinte se vendent-ils déjà deux cents
-francs.»
-
-M. Atout déclara qu'il voulait en avoir absolument, et il suivit le
-philanthrope au palais.
-
-La porte d'entrée était décorée par la statue colossale de la Justice.
-Elle avait les yeux couverts d'un bandeau, afin que l'on ne pût douter
-de sa clairvoyance; sa main gauche portait une balance, et sa main
-droite une épée, comme pour exprimer qu'elle tenait moins à bien peser
-qu'à bien frapper.
-
-Au fronton qu'elle surmontait on avait gravé ces mots:
-
- L'ADMINISTRATION DE LA JUSTICE EST GRATUITE.
-
-Et au-dessous étaient affichés les tarifs des différents actes sans
-lesquels on ne pouvait se faire juger. Tant pour l'enregistrement, tant
-pour le greffe, tant pour le timbre, tant pour les experts, tant pour
-l'avoué, tant pour l'avocat! Le tout produisait une somme qui ne
-permettait qu'aux riches de faire valoir leurs droits.
-
-Heureusement que les pauvres avaient pour dédommagement la maxime
-imprimée sur chaque porte:
-
- TOUS LES CITOYENS SONT ÉGAUX DEVANT LA LOI.
-
-Maurice traversa d'abord une salle où les avoués soumettaient leurs
-états de frais à la vérification d'un juge chargé d'auner les
-procédures; l'étendue de chacune était fixée d'avance.
-
-Trente mètres de rôles pour les affaires sommaires, cent pour les
-affaires graves, mille pour les affaires compliquées. Quant au moyen de
-remplir toutes les pages, les gens de loi en avaient trouvé un fort
-simple: il consistait à faire suivre chaque mot de tous ceux qui
-pouvaient avoir avec lui quelque rapport de signification; ce qui leur
-permettait de passer en revue une partie du dictionnaire à propos d'une
-phrase.
-
-Qu'ils eussent, par exemple, à annoncer l'assignation d'un témoin à
-huitaine, ils ne manquaient pas d'écrire:
-
- «En conséquence desquels motifs ci-dessus donnés, et de tous autres
- qui pourraient l'avoir été ailleurs, ou que nous trouverions
- convenable d'émettre plus tard;
-
- «Faisant toutes réserves que de raison, tant implicitement
- qu'explicitement:
-
- «Avons désigné, appelé, sommé, assigné par les voies pour ce fixées,
- tant par l'usage ou coutume que par les décrets, ordonnances et lois,
- le sieur...
-
- «A venir se présenter et comparaître, sans qu'il puisse opposer aucune
- objection, aucun récusement ni aucune fin de non-recevoir;
-
- «Afin de répondre sincèrement, librement, catégoriquement et
- clairement, soit sur ce qu'il peut savoir par lui-même relativement à
- l'affaire, soit sur ce qu'il en aura entendu dire, soit sur ce qu'il
- aura induit à l'aide du raisonnement ou de la comparaison;
-
- «Lesquelles assignation et sommation lui sont faites pour huitaine,
- c'est-à-dire pour le huitième jour à partir de celui-ci; ou autrement
- dit, afin de ne laisser lieu à aucun doute ni fausse interprétation,
- pour le... février de l'an...
-
- «Lequel jour reste bien et dûment fixé, sauf erreur dans la date ou
- supputation des jours.»
-
-Cette ingénieuse amplification était écrite sur papier timbré, en
-caractères de huit millimètres, avec interlignes et alinéa! Le tout dans
-le but de mieux éclairer la Justice... et de faire monter le prix des
-charges!
-
-Pendant que M. Atout et le philanthrope se rendaient au parquet pour
-obtenir les billets désirés, Maurice entra dans la salle des Pas-Perdus,
-où il trouva une foule d'avocats en robes, livrés à différentes
-occupations.
-
-Il y avait d'abord les stagiaires qui entouraient de vieux praticiens
-chargés de leur enseigner les limites rigoureuses de la loi. La
-démonstration était facilitée par un immense tableau synoptique,
-renfermant la législation entière de la république des Intérêts-Unis.
-Des lignes coloriées, semblables à celles qui marquent, sur nos cartes
-géographiques, les conquêtes d'Alexandre ou l'invasion des barbares,
-indiquaient la marche de la probité. On voyait figurer les routes de
-traverse au moyen desquelles on tournait les articles trop formidables,
-les passages mal gardés qui permettaient d'échapper à la poursuite, les
-gorges peu fréquentées où l'on pouvait attendre un adversaire et
-l'assassiner légalement.
-
-Une autre carte réglait l'honneur de l'avocat par numéro d'ordre. Il y
-apprenait comment il pouvait injurier et qui injurier; quand il pouvait
-mentir et pour qui mentir; à quel prix il devait s'échauffer, à quel
-plus haut prix s'irriter, à quel plus haut prix s'attendrir!
-
-Il y avait ensuite les formules de défense.
-
-S'agissait-il d'un cas de médecine légale, on parlait de l'incertitude
-des sciences! Fallait-il justifier un voleur, on le présentait comme une
-victime de la police! Voulait-on sauver un assassin, on le proclamait
-atteint de folie!
-
-Quant aux mouvements d'éloquence, ils étaient invariables.
-
-Si la cause exigeait de l'onction, on s'écriait:
-
- «Mon client n'a rien à craindre, Messieurs, car il est entré ici
- enveloppé de son innocence comme d'une auréole.»
-
- (Un geste indiquait la tête de l'accusé, qui croyait qu'on lui
- reprochait son bonnet et se découvrait.)
-
- «Il a franchi le sanctuaire de la loi, gardé par l'humanité et la
- justice.»
-
- (La main de l'avocat montrait les deux gendarmes placés à la porte.)
-
- «Il a enfin devant lui la croix du Dieu de vérité, mort pour sauver
- tous les hommes.»
-
- (L'avocat général s'inclinait avec respect.)
-
-Cherchait-on, au contraire, le dramatique:
-
- «Oui, mon client peut braver toutes les preuves!... S'il est vrai que
- sa main ait frappé, que le mort se lève pour l'accuser!»
-
- (Ici une pose: le mort ne paraissait pas.)
-
- «Qu'il se lève et qu'il crie:--Voilà mon assassin.»
-
- (L'avocat se rasseyait, et les bonnes d'enfants se regardaient,
- convaincues de l'innocence du prévenu.)
-
-Fallait-il de l'audace:
-
- «Que si, malgré tant de preuves, la calomnie et la haine persistaient
- à poursuivre mon client, il ne résisterait point davantage! Sûr du
- jugement de la postérité, il présenterait tranquillement sa tête à ses
- ennemis!»
-
- (Les écoliers qui faisaient partie de l'auditoire approuvaient par un
- geste.)
-
-Voulait-on enfin du pathétique:
-
- «Et après avoir convaincu vos esprits, Messieurs, j'en appellerai à
- vos coeurs. Songez au père de l'accusé, noble vieillard dont vous ne
- voudrez pas souiller les cheveux blancs!...»
-
- (Tous les jurés chauves s'attendrissaient.)
-
- «A sa mère, qui a veillé si longtemps sur son berceau!»
-
- (Les pères de famille se mouchaient.)
-
- «A ses enfants surtout, innocentes créatures auxquelles vous ne
- laisserez point pour seul héritage le déshonneur!»
-
- (Émotion générale; les portières qui se trouvaient dans l'auditoire
- applaudissaient.)
-
-
-Après les avocats stagiaires, occupés à recevoir cette instruction,
-venaient les avocats dont la réputation était déjà faite et la fortune
-en train de se faire, toujours parlant, toujours plaidant, même dans la
-conversation, mêlés aux grandes comme aux petites choses, indispensables
-partout et ne servant à rien nulle part. Ils avaient pour chefs de file
-ces vieux praticiens gorgés de places, d'honneurs et de richesses,
-vautours aux serres fatiguées qui ne pouvaient suffire aux proies qu'on
-leur offrait, et qui faisaient faire antichambre au plaideur avant de
-daigner le manger.
-
-Les procureurs, mêlés à tous ces groupes, allaient de l'un à l'autre
-comme des pourvoyeurs chargés de leur fournir la nourriture; puis
-venaient les huissiers, rongeurs subalternes mangeant les miettes
-laissées par les maîtres.
-
-Maurice se promena quelque temps au milieu de cette foule gaiement
-sinistre qui vivait de troubles, de crimes, de ruines, comme les
-médecins vivent de fièvres et d'ulcères: tristes docteurs de l'âme,
-toujours la main dans quelque plaie morale, et nourris par les
-malheureux ou par les fripons.
-
-Il s'était insensiblement approché d'une salle où l'on rendait la
-justice, et, trouvant la porte ouverte, il entra.
-
-Les murs étaient tapissés d'inscriptions empruntées aux articles du
-Code, et destinées à faire connaître les peines infligées à chaque
-faute. On pouvait aller étudier là le tarif de consommation de ses
-mauvais instincts; les sept péchés capitaux avaient leurs prix marqués
-en chiffres, comme les marchandises des magasins de nouveautés.
-
-L'image du Christ, conservée par la tradition, apparaissait au milieu de
-ces sentences légales, le front meurtri et tristement penché. Près de ce
-flanc dont le sang avait coulé pour l'égalité des hommes, on lisait:
-
- _Les prévenus trop pauvres pour donner caution seront emprisonnés._
-
-Et au-dessous de cette bouche qui avait proclamé la fraternité et la
-solidarité humaines étaient gravés ces mots:
-
- _Nous ne devons d'aliments qu'à nos ascendants et descendants directs
- jusqu'à la seconde génération!_
-
-Les juges avaient pour siéges des lits de repos garnis de coussins
-moelleux; la plume en était entretenue par les accusés, qui savaient
-devoir être jugés d'autant plus doucement que le tribunal se trouverait
-plus à l'aise. L'avocat général, au contraire, était assis sur un
-fauteuil dont les angles aigus excitaient chez lui une inquiétude et une
-irritation qui entretenaient son humeur agressive. Quant aux avocats, on
-avait suspendu devant leur banc un tarif de plaidoirie dont la vue les
-tenait en haleine.
-
-Lorsque Maurice entra, la sellette des prévenus était occupée par un
-vieillard. C'était un paysan que l'âge avait courbé et dont les cheveux
-blancs tombaient sur une cape de coton écru en lambeaux. Le menton
-appuyé à ses deux mains, que soutenait un bâton de bambou, et les lèvres
-entr'ouvertes par ce vague sourire des vieillards, il tenait les yeux
-baissés vers un chien roulé à ses pieds, et qui, la tête à demi
-soulevée, le contemplait en agitant la queue. Il se faisait évidemment
-entre eux un de ces échanges d'amitié et de souvenir qui n'ont besoin,
-pour se poursuivre, que du regard et du sourire. Le vieux maître et le
-vieux serviteur s'entendaient.
-
-Cette intimité était même l'objet des débats.
-
-Trop faible et trop vieux pour vivre encore de son travail, le paysan
-avait dû recourir à la charité légale. Après cinquante années de
-fatigues, de probité et de patience, la société eût pu le laisser mourir
-au revers de quelque fossé, comme une bête de somme hors de service;
-mais la philanthropie était venue à son secours; elle lui avait ouvert
-un de ces asiles où l'on accorde gratuitement aux invalides du travail
-ce qu'il faut de paille et de pain noir pour faire attendre la mort.
-
-Malheureusement le vieillard avait essayé de partager avec son chien, et
-l'administration s'y était opposée. On avait voulu enlever au paysan son
-compagnon, il avait résisté, et cette résistance l'amenait devant les
-Juges.
-
-L'avocat général prit la parole pour l'administration.
-
-Il fit d'abord l'énumération des services rendus par la Société humaine,
-dont il avait l'honneur d'être membre. Après avoir signalé le nombre
-toujours croissant de ses asiles comme un indice incontestable de la
-prospérité nationale, il annonça avec une haute satisfaction que la
-dépense occasionnée par leurs pensionnaires venait d'être réduite de
-moitié, grâce à un moyen aussi simple qu'ingénieux. Il avait suffi, pour
-cela, de leur retrancher une partie de la nourriture, de substituer des
-paillasses aux matelas, et de remplacer le calicot par de la grosse
-toile!
-
-Mais ces améliorations devenaient inutiles si elles étaient combattues
-par la prodigalité de quelques privilégiés!... Et, se servant de cette
-transition pour arriver au chien du paysan, il s'écria que ce chien
-était un scandale humanitaire! Il calcula ce qu'il pouvait consommer en
-os rongés, en écuelles léchées, en miettes grugées, et trouva que le
-tout eût pu nourrir _les trois cinquièmes d'un vieillard_!
-
-Puis, voyant les juges frappés de cet argument, il soutint que, puisque
-l'administration avait pris la charge et la tutelle du vieux paysan,
-elle avait droit de vendre son chien; que c'était une faible
-compensation de tant de sacrifices, un exemple indispensable pour la
-moralité et pour la dignité humaines. Il termina, enfin, en adjurant le
-tribunal de ne point encourager chez le pauvre ce luxe d'un compagnon
-inutile, et de l'accoutumer à manger seul la soupe économique de
-l'asile, assaisonnée par la sympathie des philanthropes, ses
-bienfaiteurs.
-
-Après ce réquisitoire, que les magistrats avaient écouté avec une faveur
-visible, le président invita le vieillard à faire valoir ses moyens de
-défense; mais celui-ci ne parut point l'entendre et ne répondit rien.
-Les regards attachés sur le vieil ami qui se reposait à ses pieds, il
-semblait s'oublier dans une contemplation mélancolique.
-
-Le chien comprit sans doute l'émotion de ce silence, car il se redressa
-lentement, regarda son maître de plus près, et fit entendre un de ces
-soupirs plaintifs qui semblent interroger.
-
-Le paysan abaissa sa main ridée et la posa sur la tête joyeuse de
-l'animal.
-
-«Tu as entendu, dit-il avec une tristesse tendre et sans regarder les
-juges; tu as entendu, n'est-ce pas? Il faut nous séparer. La république
-se ruinerait à te nourrir! Quelle raison donnerais-je, d'ailleurs, de te
-garder? Est-ce parce que depuis quinze années tu partages mon pain, mon
-eau et mon rayon de soleil? parce que je suis habitué à entendre à mes
-pieds le bruit de ton haleine? parce que tu es le dernier être vivant
-qui ait besoin de moi et qui m'aime? Ce qui ne sert qu'à nous aimer est
-inutile, ami! on vient de te le dire. Ah! si nous vivions dans un pays
-barbare, j'irais avec toi par les campagnes; je m'arrêterais aux portes
-des cabanes; et, en voyant mes cheveux blancs, les hommes se
-découvriraient, les enfants viendraient te caresser, les femmes nous
-donneraient le pain et le sel! Nous boirions tous deux aux fontaines
-courantes; nous dormirions à l'ombre des rochers, réchauffés l'un par
-l'autre; nous marcherions sur les fleurettes des sentiers, à travers les
-parfums des bois, les chansons des oiseaux et les gazouillements des
-sources!... Mais nous sommes sur une terre civilisée, et toutes les
-routes nous sont fermées. Attendrir les heureux est défendu, dormir sous
-le ciel est un crime. On nous a ôté les chances de la compassion avec
-les embarras de la liberté, et la bonté des hommes nous a ouvert une
-prison où l'on mesure à chacun de nous le pain, l'air et le jour. Toi,
-seulement, ami, il n'y a point de place pour toi! On peut manger,
-dormir; mais aimer! à quoi bon? Les règlements supposent-ils jamais que
-l'homme ait, entre la gorge et l'estomac, quelque chose qui s'appelle le
-coeur? Va, ami, je voulais te garder près de moi pour sentir qu'il m'en
-restait encore un; mais on te l'a dit: _le règlement n'en passe pas!_
-Cherche donc un nouveau maître, et puisse-t-il te faire oublier
-l'ancien!»
-
-Le vieillard saisit, à ces mots, la tête du chien dans ses deux mains
-tremblantes, il la souleva sur sa poitrine, y appuya les lèvres et resta
-quelques instants immobile.
-
-Quand il se leva, une petite larme roulait sur chaque joue à travers ses
-rides.
-
-Maurice ne put retenir une exclamation d'attendrissement.
-
-«Ah! laissez-lui son chien pour l'aimer!» s'écria-t-il involontairement.
-
-Mais les juges s'étaient consultés pendant cet adieu muet du vieillard,
-et l'arrêt de séparation venait d'être prononcé.
-
-
-
-
-XI
-
-Logis des Trappistes.--Moralisation des condamnés par l'idiotisme;
-première diatribe de Maurice.--Les Pantagruélistes; avantages de la
-profession de criminel; seconde diatribe de Maurice.--M. Le Doux ne
-répond rien et garde ses opinions.
-
-
-En sortant, Maurice rencontra M. Philadelphe Le Doux qui le cherchait.
-Il venait de se rappeler que c'était l'heure de sa visite aux prisons,
-et voulut y conduire le jeune homme.
-
-La maison de détention de Sans-Pair, bâtie derrière le palais de
-justice, était composée de deux établissements distincts, et soumis à
-des systèmes contraires.
-
-Le premier dans lequel M. Le Doux entra portait le nom de _Logis des
-Trappistes_, et la tristesse de son aspect justifiait complétement ce
-nom.
-
-On n'y apercevait aucune fenêtre, tous les jours ayant été ménagés sur
-les cours intérieures. Le pavage de bois qui l'entourait assourdissait
-les moindres rumeurs, et l'enveloppait, pour ainsi dire, d'un silence
-sinistre. La porte d'entrée, elle-même, glissait sans bruit sur des
-rails polis, et les tapis épais des corridors éteignaient le
-retentissement des pas. Les murs étaient matelassés de manière à
-intercepter tous les sons, les portes garnies de triples nattes, et une
-inscription, qui reparaissait à chaque détour, avertissait les visiteurs
-de parler bas.
-
-Le jour n'avait pas été moins ménagé que le bruit. Partout régnait une
-sorte de lueur crépusculaire qui agrandissait les formes et éteignait
-les contours. Enfin, l'air lui-même arrivait imperceptiblement sans
-rafale et sans murmure.
-
-A mesure que Maurice avançait dans ces longs couloirs muets et sombres,
-il se sentait gagné par un malaise croissant. Cette atmosphère, que ne
-traversait aucun bruit, aucune lueur, l'oppressait: une atonie glacée
-coulait dans ses veines. Le jeune homme frissonna malgré lui!
-
-«Ce calme fait peur, dit-il, on se croirait dans un sépulcre.
-
---Et cependant dix mille prisonniers vous entourent, fit observer M. Le
-Doux. Voyez plutôt!»
-
-Il avait tiré un rideau, et Maurice se trouva au milieu d'une lanterne
-vitrée, formant le centre d'un immense cercle de loges qui renfermaient
-les condamnés. A voir ces lignes de cellules superposées, tournant comme
-une gigantesque spirale, et allant se perdre dans les combles de
-l'édifice, on eût dit l'enfer du Dante renversé. Seulement, pas de cris,
-aucun gémissement, nulle prière! un silence glacé planait sur cette
-étrange ruche de pierre. On voyait chaque prisonnier s'agiter sans
-bruit, dans son alvéole grillé, comme un mort que le galvanisme
-soulèverait dans sa tombe. Tous avaient le visage pâle, les mouvements
-inquiets, le regard hébété ou hagard. Muets et mornes, ils faisaient
-mouvoir les bras de machines dont ils ne connaissaient même pas
-l'action. Telle était la disposition des cellules que chaque prisonnier
-ne pouvait apercevoir celle qui l'entourait. Les gardiens échappaient
-également à ses yeux. Entouré d'une surveillance mystérieuse, il se
-savait toujours vu sans pouvoir jamais voir.
-
-M. Le Doux expliqua à Maurice tous les avantages de ce système
-perfectionné _de confinement solitaire_.
-
-«Par son moyen, dit-il, nous faisons fléchir les plus énergiques
-natures. Muré dans l'obscurité et le silence, le captif résiste d'abord,
-mais il se raidit en vain; l'ennui, comme une eau souterraine et
-croupissante, mine insensiblement sa volonté. Il sent ses muscles se
-détendre, son sang se refroidir. L'immobilité de ce qui l'environne
-finit par se communiquer à tout son être; il s'épouvante du vide qui
-s'est fait autour de lui; il regarde, et ne voit que les murs de sa
-prison; il appelle, et n'entend que sa propre voix! Quelques-uns ne
-peuvent résister à cette épreuve, et deviennent fous; mais c'est le
-petit nombre; la plupart s'assoupissent dans une espèce de torpeur. Sûrs
-que leurs moindres actions seront épiées, n'ayant plus la possession de
-leur propre pensée, ils y renoncent. Le règlement devient leur
-conscience, l'habitude se substitue au désir; ils oublient jusqu'à leur
-langue; ce ne sont plus que des animaux domestiques, obéissant
-d'instinct à la règle de la maison. On a effacé leurs souvenirs, éteint
-leurs passions, coupé au pied leurs espérances; il y a désormais table
-rase dans ces esprits; notre but est atteint. Devenus, grâce à nous, des
-idiots, il ne leur reste plus qu'à être instruits et moralisés!
-
---Hélas! je le vois, dit Maurice, vous avez fait pour les hommes ce que
-la châtelaine de Valence avait voulu faire pour son fils. La châtelaine
-de Valence était une sainte femme restée veuve avec un seul enfant pour
-lequel elle eût donné jusqu'à sa part de paradis. Mais l'enfant, dont le
-sang brûlait les veines, s'échappait souvent du château, où ne
-retentissaient que les cloches et les prières, afin de goûter aux joies
-de la vie. Insensiblement il prit tant de goût au mal que sa seule
-tristesse était de ne pouvoir assez pécher. Il connaissait les trois
-grands chars qui portent le genre humain aux abîmes: le premier conduit
-par l'orgueil, le second par l'impureté, le troisième par la paresse, et
-il avait successivement pris place dans chacun, sans jeter même un
-regard sur celui du repentir, qu'un attelage boiteux traînait bien loin
-en arrière!
-
-«La sainte châtelaine, voyant la perte de son fils assurée, s'adressa
-avec larmes à l'archange saint Michel, patron spécial de sa famille, et
-lui demanda d'assurer le salut du jeune homme, fût-ce aux dépens de sa
-vie. L'archange, qui avait pitié des pleurs des mères depuis qu'il avait
-vu Marie au pied de la croix, se laissa toucher, descendit vers la
-sainte femme et lui dit:
-
-«--Reprenez courage, votre fils peut encore être sauvé. Le Christ a
-compté ses jours, il ne lui en reste désormais que trois cents à passer
-sur la terre; faites qu'ils soient sans péché, toutes les anciennes
-fautes seront remises au coupable, et, à l'heure indiquée, je viendrai
-moi-même enlever son âme pour la conduire au ciel.»
-
-«Cette révélation causa à la châtelaine une grande joie. Son fils
-pouvait encore aspirer au bonheur des élus! Cette pensée lui faisait
-accepter, presque sans chagrin, une mort prochaine; les espérances de la
-chrétienne consolaient les regrets de la mère!
-
-«Mais, pour mériter cette récompense, il fallait que le pécheur fît
-trêve à ses offenses contre la loi de Dieu; et comment, hélas!
-l'obtenir? La châtelaine avait déjà inutilement employé les
-supplications, et les prières de l'Église n'avaient point été plus
-puissantes. Elle songea à un docteur arabe dont les charmes exerçaient,
-disait-on, une souveraine puissance sur toutes les volontés, et elle
-alla à sa demeure pour lui exposer son désir.
-
-«Après l'avoir écoutée, le docteur se fit conduire vers son fils, encore
-plongé dans le sommeil, et il commença les conjurations puissantes qui
-devaient le délivrer de ses passions.
-
-«D'abord, il toucha les flancs du dormeur, et la châtelaine en vit
-sortir une nuée de génies à l'air violent ou hardi: c'étaient la force,
-la colère, l'audace et avec elles le courage et l'adresse!
-
-«L'Arabe toucha ensuite le front, duquel s'élança l'imagination, revêtue
-des couleurs de l'arc-en-ciel; le raisonnement, armé de l'épée à double
-tranchant; la mémoire, tenant à la main la chaîne d'or qui lie le
-présent au passé.
-
-«Enfin, il toucha le coeur, qui s'entr'ouvrit aussitôt pour donner
-passage à la nuée des désirs enflammés, des amours changeants, des
-illusions aux ailes d'azur, troupe folle et charmante, qui s'enfuit avec
-un cri plaintif.
-
-«Lorsque le jeune homme se réveilla peu après, il était complétement
-transformé! Toutes les idées que sa mère avait combattues, tous les
-goûts dont elle s'était affligée, avaient disparu; il n'avait plus de
-volonté que la sienne, plus de goûts que ceux qu'elle lui inspirait. Cet
-esprit était devenu semblable à la nacelle qui va où le flot l'emporte,
-où le vent pousse, où la main conduit. Sa mère disait de marcher, et il
-marchait; de prier, et il priait! Les tentations passaient en vain près
-de lui, il les regardait passer comme des inconnues auxquelles il ne
-doit ni un regard ni un salut!
-
-«Les trois cents jours s'écoulèrent ainsi pour lui dans une sorte de
-sommeil éveillé, et, quand la châtelaine aperçut l'archange Michel, elle
-s'écria:
-
-«--La condition imposée a été remplie, il a gagné sa place dans le ciel;
-venez donc, maître, et, sans plus de retard, emportez son âme.»
-
-«Mais l'archange secoua tristement la tête, et dit:
-
-«--Hélas! pauvre mère, il n'y en a plus. On n'enlève point les pierres
-qui composent une maison sans que la maison croule. Ce que le docteur
-arabe a enlevé à votre fils formait l'âme elle même, dont il a fait don
-à Satan; il ne vous a laissé que le corps!»
-
-«Cette légende est l'histoire de ceux qui ont élevé votre prison. Sous
-prétexte de racheter le coupable, vous lui avez frauduleusement soutiré
-son âme! Depuis quand l'amélioration de l'homme peut-elle venir de la
-destruction de ses instincts? Si ces malheureux ont failli, c'est que la
-sociabilité n'était point assez développée chez eux, et vous les
-condamnez à la solitude; c'est que les bonnes passions étaient plus
-faibles que les mauvaises, et vous les égorgez indifféremment toutes;
-c'est que leur raison n'avait pas assez mûri au soleil de l'expérience,
-et vous la condamnez à l'inaction! Dans les premiers siècles, on
-réduisait un ennemi à l'impuissance en coupant les muscles de ses
-membres avec le fer; vous avez perfectionné le moyen: vous coupez
-aujourd'hui les muscles de l'âme avec l'ennui, et, parce que ces énervés
-ne bougent plus, vous les déclarez guéris! Mais qu'en ferez-vous après
-une pareille guérison? A quoi peuvent servir des hommes qui ont perdu
-leur personnalité, qui ont oublié de vouloir, que vous avez réduits à
-l'état d'animaux domestiques vivant sous l'oeil du maître? Où vous aviez
-des ignorants, des coupables peut-être, il ne vous reste plus que des
-fous, des idiots ou des hypocrites!
-
-«Sans doute la solitude pouvait être employée pour apaiser la première
-effervescence d'un coeur révolté; c'était une douche glacée sous
-laquelle le furieux se serait calmé; mais vous avez voulu faire un
-régime de ce qui ne devait être qu'un remède; vous avez imité ces mères
-anglaises, qui, pour se débarrasser des cris d'un enfant, l'abreuvent
-d'opium! Et ne dites pas que vous l'avez fait dans l'intérêt des
-coupables, pour leur rachat! Non, vous l'avez fait dans l'intérêt de
-vous-mêmes, pour votre repos! En respectant chez l'homme les puissances
-extérieures qui font sa vie, la tâche était difficile: il fallait
-discipliner des esprits sans règle, apprivoiser des coeurs endurcis,
-remettre l'ordre enfin dans un intérieur bouleversé. Vous avez mieux
-aimé en murer les portes pour en faire un tombeau. De notre temps, on
-enchaînait les corps en laissant les âmes libres; le moyen était brutal;
-vous avez dit: «A quoi bon ces chaînes qui meurtrissent, qui tintent aux
-oreilles! délivrez-en le corps et tuez tout doucement l'âme: cela ne se
-voit pas, et, l'âme morte, le corps ne bougera plus!» O pharisiens! qui
-feignez d'ignorer que l'abrutissement n'est point une régénération!
-Hommes de peu de foi, qui ne savez point ce que l'amour et la patience
-peuvent obtenir des plus criminels! Cherchez le coeur le plus endurci,
-frappez au point voulu, et il en sortira une source vive. Tant qu'un
-homme vit, tant qu'il aime quelque chose de la création, Dieu ne s'est
-point complétement retiré de lui, et son âme n'est point perdue sans
-retour.»
-
-M. Philadelphe Le Doux avait profité de cette longue improvisation de
-Maurice pour remettre à M. Atout son rapport annuel, constatant les
-excellents résultats obtenus par le système cellulaire, et pour écrire
-au crayon quelques notes sur la nécessité de supprimer les numéros des
-loges, qui pouvaient distraire encore le condamné. Lorsqu'il eut achevé,
-il releva la tête et regarda le jeune homme avec ce vague sourire des
-gens qui veulent avoir entendu sans avoir écouté.
-
-«Ah! fort bien, dit-il, je vois que vous avez étudié la question...
-Mais, aujourd'hui encore, deux systèmes se partagent les esprits et les
-prisonniers. Nous avons vu le _Logis des Trappistes_, il nous reste à
-visiter celui des _Pantagruélistes_. Allez devant vous, de grâce, puis
-prenez la porte à gauche, nous arriverons justement pour les voir
-dîner.»
-
-Maurice, ayant suivi les indications données, se trouva dans une cour,
-qu'il traversa; puis à l'entrée d'un bâtiment à colonnade de marbre,
-entouré de jets d'eau et de promenades: c'était la seconde prison de
-Sans-Pair, récemment fondée pour les scélérats réputés incorrigibles.
-
-On n'y entendait que musique, chants et éclats de rire. La première
-salle était un parloir, où les condamnés recevaient les visites. Il y
-avait là de charmantes grandes dames attirées par le désir de causer
-avec des scélérats d'élite, ou de les faire écrire sur leurs albums; des
-artistes occupés à peindre les plus célèbres criminels; des hommes de
-lettres rédigeant, pour l'instruction du public, les mémoires intimes
-des faussaires et des meurtriers. Les prisonniers faisaient les honneurs
-de chez eux avec la politesse fière de gens qui comprennent leur
-importance.
-
-Tout à côté se trouvait la salle de concerts, dans laquelle
-retentissaient les chansons d'argot, avec accompagnement de clarinettes
-et de vielles organisées. Puis venaient l'estaminet, dont les habitués
-fumaient le narguillé à bec d'ambre, étendus sur des divans de velours;
-le billard garni de queues à procédés, et la galerie de consommation, où
-l'on servait, d'heure en heure, aux condamnés, des sorbets, du vin chaud
-ou des punchs à la romaine.
-
-Le soir il y avait spectacle, puis bal masqué sans gardes municipaux.
-
-Ainsi que M. Le Doux l'avait annoncé, les visiteurs trouvèrent les
-Pantagruélistes à table. Ils dînaient, à trois services, de petits pieds
-et de primeurs, avec dessert, café et liqueurs fines.
-
-«Vous le voyez, dit le philanthrope en souriant, le système de
-moralisation est ici tout contraire. Là-bas nous améliorons le coupable
-en lui ôtant le nécessaire, ici nous atteignons le même but en lui
-prodiguant le superflu. Chaque méthode a son avantage, et les résultats
-sont, des deux côtés, également satisfaisants. Chez les Trappistes, nous
-obtenons la soumission en atténuant l'homme; chez les Pantagruélistes,
-en le comblant. Celui-là perd l'énergie nécessaire pour échapper à la
-captivité, celui-ci y est retenu par le lien du plaisir. Il n'y a point
-encore d'exemple d'un Pantagruéliste qui ait essayé de fuir sa prison,
-et la plupart ne la quittent qu'en pleurant. Aussi a-t-on soin de
-compter à chaque libéré, pour adoucir ses regrets, une somme
-proportionnée au temps qu'il a passé en prison, de sorte que les grands
-bandits sortent d'ici électeurs et souvent éligibles. Quelques esprits
-chagrins ont blâmé cette générosité envers des condamnés; mais, ainsi
-que je l'ai fait observer dans mon dernier rapport, ces scélérats n'en
-sont pas moins nos semblables: _Homo sum, et nihil humani a me alienum
-puto_. Philanthropique maxime, que la Société humaine a écrite dans le
-coeur de tous ses membres et en tête de toutes ses circulaires. Ah! que
-n'est-elle comprise de tous! _Homo sum!_ c'est-à-dire je pourrais être
-un voleur, un incendiaire, un assassin; _nihil humani a me alienum
-puto:_ donc, je dois regarder comme des frères tous ceux qui
-assassinent, volent et incendient.
-
---Soit, dit Maurice; mais comment regardez-vous alors ceux qui édifient,
-travaillent et font vivre? Si indulgent pour les pauvres criminels,
-serez-vous impitoyable pour les pauvres honnêtes gens? La philanthropie
-s'occupe beaucoup de ceux qui ont succombé au mal; elle leur ouvre des
-asiles, elle leur fournit des ressources, elle leur offre des
-patronages; et ceux qui ont résisté aux tentations, ou qui les
-combattent, restent abandonnés! Pour obtenir votre protection, il faut
-le certificat d'un crime, comme il fallait autrefois un certificat de
-civisme. Ah! soyez bons pour les coupables: le Christ a pardonné à la
-femme adultère et relevé la Madeleine; mais pensez aussi un peu aux
-innocents! Faites que le devoir ne leur devienne pas trop difficile.
-Pour leur tendre la main, n'attendez pas qu'ils soient tombés; ne les
-exposez point à trouver que la société fait plus d'efforts et de
-sacrifices pour ses fils ingrats que pour ses fils pieux; ne tuez pas,
-enfin, tous les veaux gras au profit de l'enfant prodigue, et gardez-en
-quelques-uns pour ses frères, qui ne vous ont ni dépouillés ni flétris.
-Ce qui m'étonne, ce n'est pas que vos Pantagruélistes acceptent le
-bonheur que vous leur faites; mais que vos travailleurs se résignent à
-la misère où vous les laissez. Ah! pour accomplir le devoir si
-difficilement et avec si peu d'aide, il faut, quoi qu'on en dise, que le
-bien ait aussi sa saveur. Combien de malheureux peuvent envier le pain
-quotidien, l'habit de drap, la salle chauffée du bagne, et s'acharnent
-pourtant à leur douloureuse probité?
-
---Vos souhaits ont été prévus, dit M. Le Doux, notre bienfaisante
-tutelle s'est également étendue sur le travailleur. Puisque nous sommes
-en cours d'études philanthropiques, je veux vous montrer la colonie
-industrielle de notre vice-président, l'honorable Isaac Banqman. Ce
-n'est point seulement un grand capitaliste et un homme politique
-influent, la république n'a pas de membre plus zélé pour le
-perfectionnement des machines et des classes laborieuses. Nous allons
-prendre le chemin de fer du quartier, qui nous conduira, en trois
-secondes, à la porte de son établissement.
-
-
-
-
-XII
-
-Usine de M. Isaac Banqman; supériorité des machines sur les
-hommes.--Souvenirs de Maurice; le soldat Mathias.--Pupilles de la
-Société humaine; hommes perfectionnés d'après la méthode anglaise pour
-les croisements.--Une femme dépravée par les instincts de maternité et
-de dévouement.
-
-
-L'usine d'Isaac Banqman occupait le revers d'une montagne percée en tous
-sens de voûtes souterraines où mugissaient les locomotives et que
-traversaient sans cesse les wagons rapides. Cent cheminées vomissaient
-des torrents de fumée qui se réunissaient plus haut, se condensaient, et
-formaient, au-dessus de la colline, une sorte de dôme flottant. Des
-roues immenses tournaient lentement à la hauteur des toits, tandis que
-des retentissements sourds et réguliers ébranlaient la montagne.
-
-Tout ce bruit, tous ces mouvements et toute cette fumée étaient employés
-à la confection de moules de bouton! C'était là la spécialité à laquelle
-M. Banqman devait sa fortune et son importance politique.
-
-A la vérité, le célèbre industriel avait apporté à cette fabrication des
-perfectionnements qui ne pouvaient manquer d'en rehausser l'importance.
-D'abord, il avait ruiné tous les fabricants moins riches qui s'étaient
-hasardés à soutenir la concurrence; ensuite, une fois seul, il avait
-augmenté de cinquante pour cent le prix de vente de ses produits; enfin,
-grâce à son influence politique, il venait d'obtenir du ministre une
-ordonnance qui obligeait tous les fonctionnaires publics à ajouter trois
-boutons à leurs caleçons.
-
-Il avait, du reste, mérité cette faveur en annonçant qu'il fournirait
-gratuitement aux hôpitaux de Sans-Pair tous les moules de bouton dont
-pourraient avoir besoin les malades, les morts ou les enfants au
-maillot.
-
-Il s'était, de plus, décidé à établir dans son usine même cette colonie
-de travailleurs dont M. Philadelphe Le Doux avait parlé à Marthe et à
-Maurice.
-
-En arrivant à la fabrique, le philanthrope fit avertir l'honorable M.
-Banqman, qui se trouvait alors dans son cabinet, occupé à regarder des
-poissons rouges dans un bocal.
-
-M. Banqman continua son intéressant examen tout le temps qu'un homme
-important doit faire attendre pour paraître occupé. Il ne descendit
-qu'au bout d'une demi-heure, et s'excusa sur les innombrables affaires
-qui l'accablaient. Le Gouvernement avait recours à lui pour toutes les
-questions difficiles; il était victime de sa réputation d'homme
-pratique. On avait compris le danger de consulter des théoriciens, des
-penseurs; on ne voulait plus écouter que ceux qui avaient étudié, comme
-lui, les grands principes d'économie politique en fabriquant des moules
-de bouton. Aussi n'avait-il plus un seul instant; tout son temps
-appartenait à l'État et à l'humanité!
-
-M. Le Doux l'arrêta à ce mot, pour lui faire connaître le but de leur
-visite. M. Banqman, flatté, déclara qu'il était prêt à leur montrer la
-colonie modèle, dont l'organisation généralisée devait un jour réaliser
-l'âge d'or pour tout le monde.
-
-Il leur fit, en conséquence, traverser l'usine, dont il leur expliqua,
-en passant, les différents travaux exécutés par des machines de toutes
-grandeurs et de toutes formes.
-
-On voyait leurs immenses bras s'avancer lentement et soulever les
-fardeaux, leurs engrenages saisir les objets comme des doigts
-gigantesques, leurs mille roues tourner, courir, se croiser! A regarder
-la précision de chacun de ces mouvements, à entendre ces murmures
-haletants de la vapeur et de la flamme, on eût dit que l'art infernal
-d'un magicien avait soufflé une âme dans ces squelettes d'acier. Ils ne
-ressemblaient plus à des assemblages de matière, mais à je ne sais quels
-monstres aveugles, travaillant avec de sourds rugissements. De loin en
-loin, quelques hommes noircis apparaissaient au milieu des tourbillons
-de fumée: c'étaient les cornacs de ces mammouths de cuivre et d'acier,
-les valets chargés d'apporter leur nourriture d'eau et de feu,
-d'étancher la sueur de leur corps, de le frotter d'huile, comme
-autrefois celui des athlètes, de diriger leurs forces brutales, au
-risque de périr, tôt ou tard, broyés sous un de leurs efforts, ou
-dévorés par la flamme de leur haleine! Maurice suivait d'un regard
-attristé ces victimes de la mécanique perfectionnée. Il comparait
-instinctivement ces merveilleuses machines dont il voyait les membres
-polis, luisants, bien nourris, à ces hommes flétris et hagards qui
-s'agitaient à l'entour. En entendant le concert terrible de vapeur
-sifflante, de fer froissé contre le fer, de grondements de flammes, de
-bouillonnements d'onde, de vents attisant la fournaise comme un orage,
-il se sentait saisi d'une sorte de terreur. Il cherchait en vain la vie
-au milieu de cette tempête de la matière en travail; il en entendait
-bien le bruit, il en voyait bien le mouvement, mais tout cela était
-comme une imitation artificielle; cette activité n'avait point d'élans
-contagieux. Loin qu'elle excitât, vous vous sentiez devant elle saisi de
-torpeur. Le mouvement uniforme de ces machines ne vous parlait pas; il
-n'y avait rien de commun entre elles et vous; c'étaient des monstres
-aveugles et sourds, dont la force vous épouvantait.
-
-Maurice se rappela alors, tout à coup, la petite fabrique placée
-autrefois près de la maison de son oncle; le bruit des métiers conduits
-par des mains d'enfants ou de jeunes filles, les rires prolongés qui
-couvraient le croassement des navettes; les chansons qui couraient d'un
-banc à l'autre, les joyeuses malices et les confidences faites tout bas!
-Il se rappela surtout Mathias, le vieux soldat!--doux et joyeux
-souvenir, qui faisait revivre pour lui les impressions de son
-adolescence!
-
-Mathias s'était promené quinze ans à travers l'Europe, souffrant la
-faim, vivant dans la mitraille, conquérant chaque matin à la baïonnette
-la place où il dormait le soir; et tout cela, Mathias l'avait fait pour
-un mot qu'il n'était pas bien sûr de comprendre, mais qu'il sentait: la
-France! Il l'avait fait jusqu'au jour où son pays, vaincu par le nombre,
-avait dû accepter la paix; et ce jour-là Mathias, le coeur gonflé de
-douleur et de colère, avait détaché, avec une larme, la cocarde qui le
-condamnait depuis quinze ans à combattre et à souffrir!
-
-Rentré en France, il se rappela une soeur, seule parente qui lui restât,
-et prit la route du village qu'elle habitait.
-
-Là, il apprit que sa soeur était morte, laissant un garçon et une fille
-que le fermier voisin avait recueillis par charité.
-
-Mais la charité, sans coeur, est un prêt à usure; il n'enrichit que
-celui qui donne. Quand Mathias arriva à la ferme, il trouva, sur le
-seuil, les deux orphelins qui se disputaient un morceau de pain, tandis
-que le paysan s'indignait de leur débat et criait:
-
-«Ces enfants ne peuvent se souffrir!
-
---Dites qu'ils ne peuvent souffrir la faim», répliqua Mathias.
-
-Et, prenant par la main les deux affamés, il les emmena.
-
-La charge était lourde pour le vieux soldat, mais il ne s'en effraya
-point. Il se rappelait la maxime de son lieutenant, que pour faire la
-plus longue route il suffisait de remettre sans cesse un pied devant
-l'autre, et il l'avait appliquée à toutes les choses de la vie.
-
-Arrivé à Paris avec les enfants, il les nourrit de son travail, jusqu'au
-moment où ils purent s'atteler avec lui à cette roue qui broyait le pain
-de chaque journée. Mathias les avait placés tous deux dans la même
-fabrique. A l'heure où les métiers s'arrêtaient, on ne manquait jamais
-de le voir arriver, portant à la main le panier couvert qui renfermait
-leur repas. En l'apercevant, les petits garçons se plaçaient au port
-d'armes et battaient la charge, tandis que les jeunes filles répétaient
-en souriant:
-
-«C'est le père Mathias! bonjour, monsieur Mathias!»
-
-Car jeunes filles et jeunes garçons aiment également ces vieux lions qui
-ne rugissent que contre les forts.
-
-Après avoir répondu à tous par un signe, par un mot, par un sourire, le
-vieillard allait s'asseoir dans quelque coin abrité avec Georgette et
-Julien; puis l'on découvrait le panier. Mais non tout d'un coup! il
-fallait d'abord deviner ce que Mathias apportait! et Dieu sait quels
-efforts pour ne point rencontrer juste et lui laisser la joie de la
-surprise. Enfin, quand les enfants déclaraient avoir épuisé la liste de
-leurs suppositions, le vieux soldat soulevait le couvercle d'osier,
-tirait lentement le mets inconnu et le présentait aux regards de ses
-convives!
-
-«Ah! ah! vous ne vous attendiez pas à ça! s'écriait-il! c'est
-aujourd'hui fête à la cantine; nous avons mis des noeuds de rubans à la
-marmite.»
-
-Et il étalait avec complaisance, sur le panier transformé en guéridon,
-ce pauvre dîner dont la bonne volonté de tous faisait un festin.
-
-Puis, en mangeant, on causait! Les enfants racontaient les nouvelles de
-l'atelier, et Mathias y trouvait toujours l'occasion de quelques bons
-conseils. Car pendant les longues nuits de bivouac, quand la faim ou le
-froid le tenaient éveillé, le vieux soldat avait réfléchi pour se
-distraire, et il s'était fait une philosophie formulée en quelques
-axiomes, qu'il appelait la charge en douze temps de la vie. Parmi ces
-axiomes, il y en avait quatre surtout qu'il répétait sans cesse, comme
-comprenant tous les autres:
-
-1º Tu seras fidèle à ton drapeau jusqu'à la mort;
-
-2º Tu tiendras moins à ta peau qu'au triomphe de ton régiment;
-
-3º Tu ne feras point la guerre à ceux qui n'ont point de cartouches;
-
-4º En temps de pluie, tu ne demanderas pas de soleil.
-
-Et, afin que les orphelins pussent comprendre ces maximes, il leur
-expliquait comment le drapeau, pour eux, c'était l'honneur; comment leur
-régiment comprenait tous les hommes; comment les cartouches manquaient
-aux pauvres et aux faibles, et comment la pluie et le soleil étaient la
-destinée rude ou facile que Dieu nous avait faite.
-
-Il ajoutait encore beaucoup de précieux enseignements sur la
-persévérance, sur l'orgueil, sur les liaisons, et finissait toujours par
-encourager au travail Georgette et Julien.
-
-«La semaine, disait-il, est un caisson de vivres traîné par sept
-chevaux: si vous en détachez un, le caisson marchera encore; deux, il
-n'avancera que difficilement; trois, il demeurera dans l'ornière et
-laissera l'armée sans pain.»
-
-Les enfants écoutaient religieusement les leçons du vieux soldat et les
-retenaient. Pendant trois années Maurice les avait vus revenir tous les
-jours à la même place, aussi soumis, aussi joyeux! Mathias était leur
-expérience, et ils étaient l'avenir de Mathias. Tandis que l'âge
-courbait son épaule et dépouillait son front, les deux enfants
-grandissaient à ses côtés, jeunes et vivants, comme des rejetons
-vigoureux jaillissant d'un tronc à demi desséché.
-
-Souvent aussi les autres enfants de la fabrique venaient s'asseoir
-autour du soldat, en lui demandant de raconter une de ses batailles, et
-ils assistaient alors aux leçons du vieillard, qui, avant de quitter la
-terre, leur laissait ainsi les semences de son âme! Perpétuelle école
-ouverte pour le peuple près du foyer ou sur les seuils, et dans laquelle
-celui qui s'en allait initiait doucement ceux qui venaient d'arriver à
-cette vie de courage, de patience et de sacrifice.
-
-Hélas! Maurice cherchait vainement quelque chose qui pût lui rappeler la
-petite fabrique d'autrefois. Ici plus de masures sombres, plus de
-métiers imparfaits; mais aussi plus de rires, ni de chants! Il
-s'efforçait en vain de découvrir un père Mathias, une Georgette, un
-Julien!... Il n'apercevait que des machines parfaites et des ouvriers
-abrutis!
-
-Après avoir tout montré et tout expliqué à ses hôtes, M. Banqman arriva
-enfin, avec eux, au quartier des _pupilles de la Société humaine_.
-
-C'était une série de loges, dont chacune renfermait un ménage, sans
-enfants: car ceux-ci étaient séparés de leurs parents dès la naissance,
-et élevés à forfait. Ainsi dégagée des soins de mère, la femme l'était
-également des soins d'épouse. Elle n'avait à préparer ni la nourriture,
-ni les vêtements, ni le logis: tout cela se faisait à l'entreprise. Elle
-n'était point non plus chargée d'épargner les gains du mari: il y avait
-un économe qui réglait les dépenses et les salaires; de veiller à sa
-santé: il y avait un médecin qui faisait chaque matin sa visite;
-d'entretenir en lui les bonnes pensées: il y avait un aumônier qui
-prêchait toutes les semaines! De son côté, le mari était exempté de
-prévoyance, de protection, de courage.
-
-«De cette manière, dit M. Banqman, le travailleur reste sous notre
-tutelle, bien logé, bien nourri, bien vêtu, forcé d'être sage, et
-recevant le bonheur tout fait. Non-seulement nous réglons ses actions,
-mais nous arrangeons son avenir, nous l'approprions de longue main à ce
-qu'il doit faire. Les Anglais avaient autrefois perfectionné les animaux
-domestiques, dans le sens de leur destination; nous avons appliqué ce
-système à la race humaine, en la perfectionnant. Des croisements bien
-entendus nous ont produit une race de forgerons dont la force s'est
-concentrée dans les bras, une race de porteurs qui n'ont de développés
-que leurs reins, une race de coureurs auxquels les jambes seules ont
-grandi, une race de crieurs publics uniquement formés de bouche et de
-poumons; vous pouvez voir dans ces loges des échantillons de ces
-différentes espèces de prolétaires, auxquels nous avons donné le nom de
-_métis industriels_.
-
---Et l'on n'a pas apporté moins de soins à leur instruction, ajouta M.
-Le Doux, qui se fatiguait d'écouter des explications au lieu d'en
-donner. Nous avons écarté de l'enseignement populaire tout ce qui
-n'avait point d'application pratique et immédiate. Autrefois on perdait
-un temps précieux à lire l'histoire des grandes actions, à apprendre des
-vers qui remuaient le coeur, à répéter des maximes de morale et de
-religion; nous avons substitué à tout cela l'arithmétique et le code!
-Tous _les pupilles_ apprennent à lire et à écrire, mais seulement pour
-lire les prix courants et écrire les mémoires de frais.
-
---Et ils se soumettent patiemment à ce régime? demanda Maurice.
-
---Quelques natures dépravées résistent seules à notre paternelle
-direction, répliqua Banqman; vous en avez là devant vous un exemple.
-
---Quoi! demanda Maurice, cette jeune femme, dont le regard est si fier
-et si caressant?
-
---Rien ne peut la dompter, reprit le fabricant; elle prétend que nous
-lui avons ôté le repos en la déchargeant des soins pénibles qu'exigeait
-son enfant, et que nous l'avons dépouillée de ses plus douces joies en
-ne lui laissant aucune des charges du ménage!»
-
-Maurice tourna les yeux vers la jeune femme.
-
-«La voix de Dieu n'est donc pas étouffée dans tous ces coeurs?
-pensa-t-il; il en est encore qui ont conservé l'instinct des grandes
-lois! Oui, résiste toujours, courageuse femme, contre la tranquillité et
-l'aisance qu'on t'a faites, car tu les payes de tes plus saintes
-jouissances. Ne peuvent-ils donc comprendre que ces veilles et ces soins
-de la mère, ces labeurs et ces économies de l'épouse, sont les plus
-précieux anneaux dont se forme la chaîne domestique? Ne regardent-ils
-donc l'union de l'homme et de la femme que comme une association
-commerciale, dont le premier but est le gain? Le fonds social, ici, ne
-se compose point seulement d'argent, mais de patience, de bonne volonté,
-d'affection; c'est là surtout le capital qu'il faut accroître, pour que
-l'association prospère. Ah! laissez à la femme son utilité de chaque
-instant, pour que l'homme la sente à chaque instant plus précieuse!
-Laissez-la faire le travail même qu'un étranger ferait mieux, afin
-d'obtenir le salaire sans lequel elle ne saurait vivre, la
-reconnaissance de ceux qu'elle aime! Pourquoi vouloir régénérer le
-pauvre en l'affranchissant des devoirs de famille? Ne sentez-vous pas
-que ces devoirs sont la source d'où découle tout bien? Loin de les
-amoindrir, rendez-les plus saints à ses yeux, en lui facilitant leur
-accomplissement; ne vous substituez pas à sa conscience, mais
-éclairez-la; n'achetez pas, enfin, ces âmes à fonds perdus, mais
-donnez-leur au contraire plus de volonté, plus de vie! Le peuple n'est
-point un prodigue qu'il faut interdire, c'est un enfant qu'il faut
-diriger et aider à grandir!»
-
-Banqman et Le Doux continuèrent leur explication en montrant aux deux
-visiteurs la maison de retraite des travailleurs, où l'on utilisait les
-restes de leur force jusqu'au moment de l'agonie, et l'amphithéâtre, où
-leurs corps étaient livrés au scalpel des élèves-médecins pour un prix
-convenu: car, les pères ne s'étant point occupés du berceau des enfants,
-les enfants ne s'occupaient point de leurs tombes!
-
-Mais Maurice regardait sans voir, écoutait sans entendre! Une sourde
-tristesse s'était glissée dans son coeur, et il rentra chez M. Atout
-découragé.
-
-Marthe, de son côté, avait aperçu de plus près que le jour précédent la
-sécheresse et les misères de la vie domestique; quand Maurice lui eut
-raconté ce qu'il avait vu, elle se jeta dans ses bras les yeux mouillés
-de larmes.
-
-«Ah! qu'avons-nous fait? s'écria-t-elle. Dans le monde où nous vivions,
-tous n'avaient point encore abandonné le Dieu des âmes pour le veau
-d'or; les chaînes de la famille n'étaient point partout brisées; les
-inspirations du coeur n'étaient pas complétement éteintes; quoique riant
-du mal, on connaissait encore le bien; mais ici, Maurice, tout est perdu
-sans retour!
-
---Pourquoi cela? demanda le jeune homme, qui eût voulu douter.
-
---Hélas! répliqua Marthe, parce qu'on ne sait plus aimer.»
-
-
-
-
-DEUXIÈME JOURNÉE
-
-XIII
-
-Grand hôpital de Sans-Pair, construit pour les savants, les médecins et
-le directeur. Dans la crainte de recevoir les malades trop bien
-portants, on ne les reçoit qu'après leur mort.--Réflexions de
-Marthe.--Les hommes jugés par le docteur Manomane.--Les fous de l'an
-trois mille.--Les ménageries et le jardin botanique.
-
-
-Lorsque les deux époux descendirent le lendemain, ils trouvèrent leur
-hôte avec un de ses parents, le docteur Minimum, qui avait appris
-l'indisposition de milady Atout, et venait pour s'informer
-officieusement de sa santé.
-
-Le docteur Minimum était le plus illustre représentant du nouveau
-système médical, qui consistait à vous donner la maladie que vous
-n'aviez point encore, et à l'élever en serre chaude pour en hâter le
-développement. De cette manière, le patient mourait, en général, dès le
-second ou le troisième jour, ce qui était pour lui une évidente économie
-de temps.
-
-Quant au médecin, il ne devait se proposer qu'un but: augmenter le mal
-pour le guérir plus sûrement. Aviez-vous, par exemple, un rhume: on le
-transformait en pleurésie; une migraine: on en faisait une fièvre
-cérébrale; un étourdissement: on le poussait à l'apoplexie.
-
-Au moment où les deux époux entrèrent, M. Minimum racontait à son cousin
-les merveilleux résultats obtenus par cette méthode et le pressait de
-visiter l'hôpital où il venait d'en faire l'application. M. Atout
-s'excusa, mais Maurice accepta à sa place, et, après avoir donné
-rendez-vous à son hôte chez M. de l'Empyrée, qui les attendait vers le
-milieu du jour, il monta avec Marthe dans la voiture du médecin.
-
-Celui-ci les conduisit au grand hôpital de Sans-Pair, bâti à l'extrémité
-du faubourg.
-
-Ils aperçurent d'abord d'élégantes galeries entourées de gazons et de
-bosquets: c'étaient les salles destinées aux médecins; puis un édifice
-somptueux, s'élevant au milieu des fleurs: c'était la maison des soeurs
-hospitalières; puis un palais, devant lequel s'étendaient des jardins
-décorés de grottes, de jets d'eau et d'ombrages: c'était le logis du
-directeur.
-
-«La ville a dépensé 20 millions, dit le docteur Minimum, pour faire de
-son grand hôpital un établissement modèle. Médecins, surveillants,
-administrateurs, sont ici logés et nourris aux frais de la République.
-Des équipages, toujours attelés, attendent leurs ordres, et leurs filles
-reçoivent une dot sur la caisse des frais de bureau.
-
---Mais les malades? demanda Maurice.
-
---Ah! les malades sont là-bas, dit le docteur en montrant un sombre
-édifice caché au fond de longues cours sans air et sans verdure. La vue
-de leurs salles est triste, elle eût déparé l'ensemble de
-l'établissement: on les a cachées derrière, de manière à ne laisser voir
-que ce qui constitue véritablement l'hôpital, c'est-à-dire l'habitation
-des directeurs. Malheureusement le terrain a manqué. Après avoir pris le
-jardin des médecins, le parterre des religieuses, le parc de l'économe,
-il n'est resté qu'une petite cour pour les convalescents; mais, comme la
-plupart des malades succombent, on peut, à la rigueur, se passer de
-promenade.
-
---Vous ne les recevez donc qu'au moment de l'agonie? dit Marthe.
-
---Quand nous ne les recevons pas après, répliqua Minimum. Quiconque veut
-être reçu à l'hôpital doit d'abord se transporter au bureau d'examen,
-situé à l'autre bout de Sans-Pair, attendre son tour, obtenir un
-certificat, puis faire huit lieues pour se mettre au lit. Grâce à ces
-excellentes précautions, nous sommes sûrs de ne jamais admettre de gens
-bien portants; seulement, les malades peuvent nous arriver morts: c'est
-un léger inconvénient du bon ordre établi parmi les administrateurs. Du
-reste, rien n'a été négligé par eux pour que le grand hôpital de
-Sans-Pair puisse servir aux progrès de la science. Nous avons toujours
-une salle d'essai où l'on expérimente les nouvelles doctrines. Si le
-malade guérit, le traitement est adopté; s'il succombe, c'est tant pis
-pour le système. Il y a, en outre, un laboratoire pour étudier combien
-il peut entrer de parties ayant un nom dans chaque substance; un chenil
-où l'on élève des chiens destinés à être empoisonnés et dépecés dans
-l'intérêt de l'humanité; des amphithéâtres toujours riches en cadavres
-de choix, et une magnifique collection de squelettes sous verre. Il nous
-manque bien encore plusieurs choses: la galerie des monstres n'est pas
-complète; nous aurions besoin de renouveler nos bocaux de foetus, et
-l'on demande, depuis longtemps, des échantillons des différentes races
-humaines proprement empaillés; mais notre économe espère arriver à
-toutes ces améliorations par les _bonis_.»
-
-Maurice demanda ce que c'était.
-
-«On nomme ainsi, reprit le médecin, les économies réalisées aux dépens
-des malades. Que le potage soit moins gras, boni; le pain moins blanc,
-encore boni; le vin tempéré d'eau, toujours boni! C'est une méthode
-perfectionnée pour faire danser l'anse d'un panier qui renferme dix
-mille portions. C'est ainsi que les établissements s'enrichissent, et
-que les économes acquièrent des droits à la reconnaissance et aux
-gratifications. On peut donc dire, en principe, qu'un hôpital bien
-administré est celui où les malades sont assez mal pour que la caisse
-s'en trouve bien.»
-
-Tout en parlant, le docteur était arrivé à la première salle.
-
-Le parquet en était soigneusement ciré, les lits élégants, les murs
-tapissés de nattes coloriées, et les fenêtres garnies de rideaux de
-soie; mais ce luxe était déparé par l'aspect des appareils opératoires,
-de toute dimension, qui dressaient çà et là leurs bras d'acier. Quant
-aux soins, ils n'étaient ni plus tendres ni plus délicats qu'autrefois.
-Les médecins examinaient toujours publiquement les malades, en
-découvrant chaque plaie aux yeux des élèves; ils décrivaient froidement
-leurs souffrances, expliquaient tout haut les chances heureuses ou
-fatales. Le râle de l'agonisant épouvantait le malheureux livré à la
-crise qui devait décider de sa vie; l'aspect du mort recouvert par le
-drap funèbre glaçait le sourire du convalescent qui se sentait renaître!
-
-Marthe, le coeur serré, tourna vers Maurice ses yeux humides.
-
-«Ah! ce n'est point là ce que j'espérais, dit-elle à demi-voix; ceci est
-toujours, comme de notre temps, l'infirmerie du pauvre et de
-l'abandonné! Le parquet peut être plus brillant, le mur moins nu, la
-fenêtre plus richement ornée; mais qu'a-t-on fait pour ceux qui
-souffrent? Ne sont-ils point restés confondus comme un bétail, livrés
-aux tentatives et aux curiosités de la science, épouvantés par la vue de
-ces instruments de torture? Ah! ce que j'espérais d'une civilisation
-plus éclairée, c'est que l'hôpital eût perdu son caractère de dureté;
-c'est que le malade eût cessé d'être une chose à réparer gratuitement,
-pour devenir un être souffrant dont on eût ménagé les sensations,
-respecté les effrois, soutenu le coeur; c'est qu'il eût retrouvé, enfin,
-dans cette demeure commune, quelques-uns des soins de la famille. A quoi
-bon tant d'or prodigué pour les choses, si rien, hélas! n'est changé
-pour les êtres? Donnez à chacun de ces malheureux un coin qui soit à
-lui, et où les cris du mourant ne viennent point l'épouvanter; ne
-traitez point son corps endolori comme une propriété qu'il a dû vous
-abandonner en franchissant le seuil; ne lui faites point sentir que ce
-lit est une aumône; qu'il est à votre discrétion, non-seulement par le
-mal, mais par la misère. Puisqu'il souffre, c'est lui qui est le roi,
-vous le serviteur. N'avez-vous donc jamais senti un redoublement de
-tendresse pour le membre de la famille que la douleur atteint? Comme sa
-volonté vous devient sainte! comme on lui pardonne tout! comme on
-donnerait avec joie une part de sa santé et de ses jours pour le guérir!
-Eh bien! le pauvre et le délaissé ne sont-ils point des membres de la
-grande famille? Les plus mauvaises mères reprennent quelque amour pour
-l'enfant malade, pourquoi la société aurait-elle moins de coeur pour ses
-fils?
-
---Parfaitement dit, s'écria le docteur Minimum, qui avait entendu les
-derniers mots prononcés par Marthe; j'ai toujours soutenu que l'on ne
-devait point économiser sur le service des hôpitaux, et que nos
-appointements devraient être doublés. Mais on méconnaît les véritables
-besoins. Toutes les ressources de la République sont dévorées par les
-femmes et par les avocats. Heureusement que l'on a pour consolation le
-sentiment du devoir accompli... et sa clientèle. La mienne grandit
-chaque jour, grâce aux succès qu'obtient ici mon traitement. Je lui ai
-donné le nom de _méthode par les infiniment petits_, parce que je ne
-procède que par les atomes: atomes de tilleul, atomes de fleur
-d'oranger, atomes de sucre candi. Moins il y en a, plus l'effet est
-certain. Je prends une molécule d'un corps, quelque chose d'impalpable,
-d'insapide, d'invisible, le millième d'un rien! je le jette dans trente
-litres d'eau, je mêle, je décante, et je fais prendre la lotion par
-cuillerées. Toute maladie qui résiste à cette médication est
-positivement incurable, et la mort du sujet ne peut être imputée qu'à
-son organisation.»
-
-Après avoir traversé une partie des salles, les visiteurs ressortirent
-par l'autre extrémité du grand hôpital, et se trouvèrent en face d'un
-second édifice, destiné aux aliénés. Sur la prière de ses deux
-compagnons, le docteur Minimum fit demander son confrère Manomane, qui y
-remplissait les fonctions de premier médecin.
-
-Celui-ci arriva l'air effaré, examina Marthe et Maurice, et s'écria:
-
-«Je comprends, je comprends... regards attentifs... contraction des
-sourciliers... physionomie étonnée!... Il doit y avoir absorption des
-facultés générales au profit d'une préoccupation partielle. L'espèce est
-depuis longtemps classée et peut se guérir.
-
---Dieu me pardonne! il vous prend pour des pensionnaires, interrompit
-Minimum; veuillez lui déclarer vous-mêmes que vous ne venez point ici en
-malades, mais en curieux.
-
---Ah! c'est une visite, reprit Manomane, qui examina les deux
-ressuscités d'un oeil scrutateur; une visite de curiosité!... encore un
-symptôme!...»
-
-Et se penchant vers son confrère:
-
-«Méfiez-vous d'eux, ajouta-t-il plus bas... Cette apparence calme... ce
-sourire... nous connaissons cela; méfiez-vous.»
-
-Et, comme Minimum éclatait de rire, il le regarda lui-même plus
-attentivement et murmura:
-
-«Incapacité de suivre un raisonnement... crédulité aveugle... troisième
-espèce observée par le docteur Insanus et déclarée incurable!...»
-
-Puis, passant devant le médecin et ses deux compagnons, il les invita
-brusquement à le suivre.
-
-Le contact perpétuel de ses malades était insensiblement devenu
-contagieux pour le docteur Manomane. Il prétendait que la société avait
-enfermé certains fous pour faire croire au bon sens de ceux qu'elle
-laissait libres, mais qu'en réalité le monde ne se trouvait peuplé que
-d'aliénés à différents degrés. Les plus sages étaient au moins des
-candidats à la folie. Il développa ses principes à cet égard en
-énumérant tous les signes auxquels on reconnaissait l'aberration.
-Pensez-vous à une chose plus souvent qu'à toute autre: folie!
-Préférez-vous quelqu'un à vous-même: plus grande folie! Vous
-réjouissez-vous d'une espérance incertaine: comble de la folie!...
-
-Manomane compta ainsi, sous forme de litanie, six cent trente-trois
-variétés différentes des maladies mentales, comprenant tous les élans de
-la pensée et tous les mouvements du coeur. Il montrait en même temps à
-ses trois compagnons des exemples de ces différentes aliénations,
-classées par ordre comme les familles de plantes d'un herbier.
-
-Dans cette espèce d'exhibition, Maurice s'arrêta devant un homme à l'air
-calme et souriant.
-
-«Celui-ci, dit le docteur, a été un de nos plus riches commerçants.
-Malheureusement, tout le monde le croyait dans la plénitude de sa
-raison, lorsqu'un ancien associé ruiné par son père lui intenta un
-procès en restitution. Les juges décidèrent en faveur de notre
-millionnaire; mais lui-même, éclairé par les débats, refusa les
-bénéfices de l'arrêt et voulut se dépouiller en faveur de son
-adversaire. Il a fallu, pour empêcher la restitution, le faire interdire
-et l'enfermer.
-
-Quant au vieillard qui écrit là-bas, nous ne le connaissons que sous le
-nom de _Père des hommes_. Il travaille depuis cinquante ans à un système
-social d'après lequel chacun serait ici-bas rétribué selon ses oeuvres.
-Il prétend que Dieu a donné à toutes les créatures humaines un droit
-égal au bonheur, et que dans une société chrétienne la misère ne devrait
-pas être le résultat du hasard, mais la punition du vice. Chaque soir et
-chaque matin il se met à genoux et répète les mains jointes cette seule
-prière:
-
-«Notre Père, qui êtes aux cieux, que votre règne nous arrive, et que
-votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel.»
-
-L'autorité a jugé une pareille folie dangereuse et me l'a envoyé.»
-
-Ils étaient arrivés devant un jeune homme à physionomie pensive et
-hardie.
-
-«Vous voyez, dit Manomane, un voyageur sans but. Tandis que d'autres
-parcourent les pays civilisés dans l'intérêt de leurs recherches ou de
-leur industrie, lui n'aspire qu'aux routes perdues, aux régions
-ignorées! Trois fois il s'est enfoncé dans les immenses régions du vieux
-continent sans autre motif que de visiter des peuples en décadence, de
-traverser des fleuves oubliés, de dormir sur des ruines sans nom!
-Demandez-lui ce qu'il voulait, il vous répondra: Voir! Vous
-l'interrogeriez en vain sur la statistique naturelle ou la base
-géologique des pays qu'il a parcourus: le malheureux n'a recueilli dans
-ses voyages ni le plus petit fragment de roche, ni le moindre scarabée;
-il n'en a rapporté que des jugements et des impressions. Aussi, dès son
-retour, sa famille l'a-t-elle fait enfermer. Et nous le traitons depuis
-trois mois par les douches et les saignées.
-
-Vous pouvez, du reste, l'entretenir; il n'est point méchant, et il
-communique volontiers ses observations.»
-
-Maurice profita de la permission pour s'approcher de Pérégrinus et
-l'interroger sur ce qu'il avait vu. Le jeune voyageur, qui avait
-parcouru en détail les vieux continents, lui fit une esquisse rapide de
-l'état du monde en l'an trois mille. Il lui apprit que l'Afrique,
-initiée au progrès, avait enfin adopté les habitudes civilisées. Le
-gouvernement constitutionnel venait d'être établi en Guinée; le roi de
-Congo préparait une constitution à ses peuples; les Hottentots avaient
-formé la république du Capricorne, et l'Afrique centrale était dirigée
-par un président électif. Pérégrinus vanta surtout à Maurice l'École
-polytechnique de Tambouctou et le Conservatoire de musique du grand
-désert. Quant à la Sénégambie, elle n'était célèbre que par son commerce
-de préparations médicales, et fournissait des droguistes au monde
-entier.
-
-L'Asie, au contraire, était retombée dans une torpeur chaque jour plus
-profonde; Pérégrinus l'avait parcourue dans toutes les directions sans
-pouvoir y retrouver aucune trace de son antique splendeur. L'Indoustan
-était habité par un peuple de bateleurs qui ne connaissait d'autre
-industrie que d'avaler des épées et de faire danser des serpents sur la
-queue; la Perse se trouvait partagée entre deux sectes, qui
-s'égorgeaient pour savoir si l'on était plus agréable à Dieu en se
-fourrant une graine de tamarin dans la narine gauche ou dans la narine
-droite; l'empire chinois, endormi par l'opium, n'offrait plus qu'un
-peuple de somnambules abrutis.
-
-Restait l'Europe, dont la transformation intéressait principalement
-Maurice et sa compagne. Pérégrinus y avait longtemps séjourné, et put
-leur en parler avec détail.
-
-Là, les changements étaient encore plus profonds, car la vitalité
-ardente des populations avait dû précipiter leur élan sur la pente
-choisie par chacune. Ailleurs, les races s'étaient laissées glisser
-nonchalamment vers le but inévitable; mais, en Europe, chacune avait
-enfourché sa folie comme un coursier infernal, et l'avait excité de la
-voix et de l'éperon. A les voir ainsi passionnées à leur perte, et y
-volant au galop de leurs mauvais instincts, on eût dit ces barbares
-d'Alaric, qui, frappés de vertige au moment de la défaite, lançaient
-leurs chars au milieu des vainqueurs, qu'ils croyaient fuir, et volaient
-à la mort de toute la vitesse de leurs quadriges. Pérégrinus avait vu la
-Russie avortée dans sa civilisation hâtive: géant élevé à la brochette
-par des empereurs de génie, qui avaient en vain espéré en faire une
-nation. Dépouillée de sa personnalité sans avoir la volonté nécessaire
-pour s'en créer une autre, ni assez policée ni assez barbare, elle avait
-épuisé les efforts de cinquante czars, reflétant toujours les
-civilisations voisines, et rentrant dans l'obscurité à mesure que leur
-soleil descendait à l'horizon.
-
-L'Allemagne n'avait guère été plus heureuse. Philosophant entre sa pipe
-et son verre, elle avait discuté un siècle sur l'étymologie du mot
-_liberté_, un siècle sur son essence, un siècle sur son étendue, un
-siècle sur son résultat! Arrivée là, ses rois lui avaient donné une
-constitution qui permettait de tout penser, pourvu qu'on se gardât de le
-dire; de tout sentir, à la condition de n'en rien laisser voir; et de
-tout désirer, à charge de ne rien faire pour l'obtenir. L'Allemagne,
-ravie, avait allumé sa pipe, rempli son verre, et s'était remise à
-chanter patriotiquement, en montrant le poing à la France:
-
- Non, vous ne l'aurez pas notre Rhin allemand!
-
-Par le fait, celle-ci ne songeait guère à le lui réclamer. A force de
-gouvernements à bon marché, d'électeurs probes et de tentes enlevées à
-l'empereur de Maroc, elle en était arrivée à la banqueroute publique,
-suivie des banqueroutes privées. Ramenée à la féodalité par
-l'omnipotence des banquiers, successivement chassée de toutes les mers
-que visitait autrefois son commerce, sans autre encouragement pour son
-agriculture que les rapports des sociétés scientifiques et les
-appointements accordés aux directeurs des haras, elle avait pris le
-parti de se consoler par les vaudevilles et les bals masqués. Le peuple
-français, personnifié par les types de feu Chicard et de défunte Pomaré,
-exécutait, au milieu de ses plaines en friche, de ses ports déserts et
-de ses villes en ruines, une polka défendue par le préfet de police. Une
-portion de sa gloire avait pourtant survécu à la nation la plus
-spirituelle: elle fournissait toujours le monde de modistes et de
-cuisiniers.
-
-La Belgique, devenue contrefactrice des publications imprimées dans les
-cinq parties du monde, avait fini par manquer de places pour emmagasiner
-ses in-18 et ses in-32. Il avait fallu s'en servir comme de moellons
-pour construire les villes, uniquement habitées par des papetiers, des
-compositeurs, des brocheurs et des satineurs, chacun vivant ainsi comme
-le rat dans son fromage; mais une étincelle avait un jour enflammé ces
-montagnes de papier imprimé, et la Belgique avait été dévorée avec son
-petit peuple. Lorsque Pérégrinus y passa, on en cherchait les restes
-dans la cendre.
-
-A la même époque, la Suisse venait d'être achetée par une compagnie, qui
-l'avait enfermée d'une muraille renouvelée des fortifications de Paris,
-et qui exploitait ses paysages, ses cascades et ses glaciers. Un bureau
-de péage était établi devant chaque beauté naturelle, et l'on ne pouvait
-admirer la chute du Rhin qu'en prenant un billet et en déposant son
-parapluie. Ce parc gigantesque avait douze portes monumentales, sur le
-fronton desquelles la compagnie avait fait graver l'antique axiome:
-_Point d'argent, point de Suisse!_
-
-L'Italie était également devenue une propriété particulière, mais
-interdite au public. Les États du pape avaient été achetés par un
-banquier juif, qui s'était ensuite arrondi en expropriant le roi de
-Naples, l'empereur d'Autriche et le duc de Toscane. Il avait fait
-relever les monuments publics, revernir les tableaux et restaurer les
-statues; mais le peuple était resté nu et affamé.
-
-Pour la Turquie, c'était autre chose! Longtemps tiraillée par toutes les
-puissances de l'Europe, comme un vieil habit de pourpre dont chacun veut
-un morceau, elle était demeurée les jambes croisées et laissant faire. A
-chaque province enlevée, elle répétait: _Dieu est grand!_ et prenait un
-sorbet; jusqu'au jour où les corbeaux qui la mangeaient par lambeaux se
-retournèrent l'un contre l'autre et se mirent à se battre pour savoir
-qui aurait la meilleure part. Après une guerre dans laquelle périrent
-deux ou trois millions d'hommes, tout le monde finit par accepter ce que
-tout le monde avait refusé. On convint de partager la proie à l'amiable;
-mais, quand chacun vint pour prendre possession du lot qui devait lui
-appartenir, on ne trouva plus rien. Tandis que l'on se disputait à qui
-l'aurait, la nation turque s'était laissée mourir tout doucement, et, là
-où ses envahisseurs espéraient un morceau de peuple, ils ne trouvèrent
-que des plaines désertes, dans lesquelles dormaient quelques vieux
-dromadaires ennuyés.
-
-L'Angleterre songeait pourtant à tirer parti de ces derniers, ne fût-ce
-qu'en les tuant pour vendre leurs peaux, lorsqu'une révolution arrêta
-subitement le cours de ses usurpations triomphantes. Jusqu'alors une
-aristocratie chaudement vêtue de laine fine, nourrie de rosbif et de
-xérès, et également instruite dans la science du gouvernement et du
-boxing, avait tenu sous ses pieds la foule en haillons, atrophiée par
-l'air des fabriques, les pommes de terre et le gin. Elle avait laissé
-les dernières lueurs d'en haut s'éteindre dans ces âmes. Quand on
-l'avait avertie que celles-là aussi étaient les filles de Dieu, qu'il
-fallait leur faire place au soleil des hommes, et non les rejeter au
-rang des brutes, elle avait dit:
-
-«A quoi bon? La brute travaille avec plus de patience!»
-
-Mais un jour cette patience s'était lassée, la douleur avait tenu lieu
-de courage, la brute s'était changée en bête féroce, et, se jetant
-contre ses maîtres, les avait égorgés.
-
-Cette première violence accomplie, la colère des misérables avait passé
-sur l'Angleterre comme une trombe. Que pouvaient-ils conserver, eux qui
-n'avaient jamais rien possédé! La propriété était leur ennemie. Pendant
-vingt siècles ils lui avaient obéi. Hommes, ils avaient été les esclaves
-des choses; les choses furent brisées, anéanties! tout périt dans cette
-première furie de destruction. Palais cimentés avec leurs sueurs,
-fabriques où ils languissaient prisonniers, machines dont les mains
-d'acier leur avaient arraché bouchée à bouchée le pain de la famille,
-vaisseaux où les embarquait la violence et où les retenait la peur,
-ports, villes, arsenaux, monuments d'une gloire toujours payée avec
-leurs larmes ou avec leur sang! oh! que de cris de joie sur ces monceaux
-de débris et de cendre! Ces richesses, cette puissance, cette gloire,
-c'étaient autant d'anneaux de leur chaîne brisés par la vengeance.
-Avaient-ils donc un drapeau, eux qui n'avaient pas de droits?
-étaient-ils un peuple, eux qui n'étaient pas des hommes? Ils effaçaient
-le passé, parce qu'il ne leur rappelait que des souvenirs d'humiliations
-et de souffrances; et, quand tout fut à terre, ils dansèrent autour des
-ruines, comme le sauvage délivré autour du poteau où il a subi ses
-longues tortures.
-
-Mais, à la place de cet édifice détruit, leurs mains inhabiles ne
-pouvaient rien élever; les rois de l'Angleterre, en tombant, avaient
-laissé briser sa couronne; le vainqueur grossier ne chercha même point à
-en réunir les débris. Il laissa croître la ronce sur la route déserte;
-les glaïeuls sur les canaux infréquentés; les houx et les aubépines dans
-les sillons, devenus stériles. La révolution n'avait point été une
-réforme, mais seulement une délivrance; après avoir brisé son licou, la
-bête de somme était retournée aux forêts. Lorsque Pérégrinus vit les
-trois royaumes, cette transformation était déjà accomplie. A la place de
-la race énergique, tenace et hautaine dont le génie avait enchaîné les
-deux continents dans le sillage de ses vaisseaux, il n'avait plus trouvé
-qu'un peuple sauvage, vivant de piraterie, toujours en guerre, et
-mangeant ses prisonniers à défaut du rosbif de la vieille Angleterre...
-Quelques faibles restes de l'aristocratie proscrite se cachaient encore
-dans les montagnes, toujours poursuivis par les descendants de John
-Bull, qui, à défaut de chamois, chassaient aux lords!
-
-L'Espagne avait également passé par cette période de guerre d'affût;
-mais, grâce à la perfection apportée dans ce genre d'exercice, les
-partis s'étaient vite décimés et détruits. La _mesta_ avait achevé
-l'oeuvre commencée. A mesure que le nombre des Espagnols diminuait,
-celui des bêtes à laine allait croissant; et leurs immenses troupeaux,
-continuant à brouter les haies, les moissons, les prairies, avaient fini
-par faire du royaume un grand espace tondu où la nation ne se trouvait
-plus représentée que par des moutons.
-
-Pendant que Maurice écoutait ces récits, Manomane avait continué sa
-visite avec Marthe, et tous deux étaient arrivés près d'une jeune femme
-assise sous un bosquet de cotonniers, dont les flocons soyeux flottaient
-au vent comme des fleurs épanouies. Vêtue d'un pagne aux couleurs
-effacées, et le buste à demi enveloppé par une écharpe bleu de ciel,
-elle se tenait penchée, effeuillant d'une main distraite une fleur
-cueillie à ses pieds. Une branche arrachée aux haies vives, et chargée
-de ses graines sauvages, était enroulée à ses cheveux noirs.
-
-En entendant un bruit de pas, elle redressa vivement la tête, rougit à
-la vue des étrangers, et serra l'écharpe contre ses épaules.
-
-Mais ses yeux, qui s'étaient d'abord baissés, se relevèrent presque
-aussitôt sur Marthe avec une tendresse timide.
-
-La jeune femme, prise d'une subite sympathie, s'arrêta: il y eut dans
-leurs deux regards, qui se parlaient en souriant, un de ces rapides
-échanges d'émotions qui tiennent lieu d'un long épanchement; puis, par
-un mouvement qu'on eût dit involontaire, la jeune fille se leva avec une
-exclamation confuse, et tendit les mains vers Marthe.
-
-«Sur mon âme, notre belle rêveuse vous fait des avances! dit Manomane
-avec une brusquerie un peu adoucie.
-
---Ah!... il m'a semblé... oui... ses traits m'ont rappelé ma mère!
-balbutia la jeune fille, dont les yeux étaient devenus humides.»
-
-Marthe prit ses mains, qu'elle serra dans les siennes.
-
-«C'est une distinction rare venant de miss Rêveuse, reprit le médecin
-avec un sourire; d'habitude, elle fuit à l'approche des visiteurs.
-
---Pourquoi leur donnerais-je le triste spectacle de ma folie? dit la
-jeune fille doucement: les méchants la raillent, et les bons s'en
-affligent!
-
---Mais moi? demanda Marthe en se penchant vers elle.
-
---Vous, dit miss Rêveuse avec un regard d'où jaillissaient des flots de
-confiance et de tendresse... vous me comprendrez!
-
---Avez-vous entendu? murmura Manomane, qui se pencha vers son confrère;
-les fous se devinent! Laissons-les ensemble, et vous verrez.»
-
-Les hommes s'éloignèrent en continuant leur examen, tandis que la jeune
-fille et Marthe commençaient un de ces entretiens où les âmes, devenues
-subitement confiantes, s'élancent ensemble à travers la fantaisie, comme
-deux enfants qui se prennent par les mains et courent devant eux dans la
-campagne.
-
-Rêveuse parla de sa mère, qu'elle avait à peine connue, et elle pleura;
-puis elle montra à Marthe les fleurs qu'elle cultivait, et elle poussa
-des cris de joie de les voir écloses. Elle raconta en soupirant ses
-tristesses, et en souriant ses joies. Les flots de ce coeur montaient et
-descendaient pareils à ceux de la mer, tantôt sombres comme un abîme,
-tantôt étincelants au plein soleil de l'espoir!
-
-Marthe écoutait ravie, suivant tous les mouvements de cet esprit comme
-on suit les mouvements de l'enfant qui marche sans but; elle cherchait
-en vain la folie, et ne trouvait que les caprices d'une imagination
-flottante et jeune.
-
-Cependant Rêveuse avouait cette folie, elle la sentait; elle ne pouvait
-en parler sans qu'on vît les larmes briller sous ses longs cils bruns;
-elle croisait les mains sur sa poitrine avec la résignation plaintive
-des enfants, et tous ses élans d'espérance s'arrêtaient brusquement
-devant ce cri:
-
-«Je suis folle!
-
---Folle? répétait Marthe incrédule. Qui vous l'a dit? d'où le
-savez-vous? quelle en est la preuve?
-
---Hélas! ma vie entière! répondait Rêveuse. Jamais mes pensées n'ont été
-celles des autres; jamais je n'ai partagé leurs bonheurs ni leurs
-affections. Toute petite, je préférais la vue de ma mère à tous les
-plaisirs; je m'asseyais à ses pieds sans rien dire, assez heureuse de
-sentir contre mon épaule les plis de sa robe, et sur mon front son
-regard. Quand elle mourut, je voulus la rejoindre; je ne comprenais rien
-de la mort, sinon que c'était une séparation, et je ne voulais point
-vivre séparée de ma mère. Je m'échappai de la maison, je courus au
-cimetière, j'allai de tombe en tombe, épelant les noms, et, quand j'eus
-trouvé celui que je cherchais, je m'assis là en disant: «C'est moi,
-mère, ne me renvoie pas!»
-
-Le jour se passa sans que je sentisse la faim. Je pleurais d'être seule;
-puis je cueillais de grandes herbes dont je formais des bouquets pour ma
-mère. La nuit vint, je fis ma prière, je criai bonsoir à la morte, et je
-m'endormis sur sa tombe.
-
-Ce fut là que l'on me trouva le lendemain, et ceux qui me cherchaient
-durent m'emporter de force, dans leurs bras.
-
-Quand j'arrivai à la maison, je me jetai à genoux en demandant qu'on me
-rendît ma mère; je refusais de manger; je voulais mourir pour qu'on me
-mît avec elle dans la fosse. Ce fut la première fois que j'entendis dire
-auprès de moi:
-
-«Elle est folle!»
-
-Le temps adoucit ma douleur sans l'éteindre. Je m'accoutumai à ne plus
-quitter les endroits que préférait celle que je ne pouvais oublier, à me
-servir de ce qui lui avait servi, à continuer ses goûts et ses
-habitudes. On s'était d'abord inquiété de ma persistance d'affection, on
-finit par la railler. Ces railleries m'y confirmèrent davantage.
-Seulement, j'évitai d'en parler, de la laisser voir, et je grandis
-toujours seule avec mon souvenir.
-
-Cette solitude me donna le goût de la lecture; les livres sont les
-compagnons consolateurs et fidèles des isolés. J'ouvris mon désert aux
-créations des vieux romanciers et des vieux poëtes; je pris leurs héros
-pour amis, je m'attachai à leurs infortunes et à leurs triomphes comme à
-de vivantes réalités. On me trouvait dans des transports de joie, ou
-baignée de larmes, sans que je pusse en donner d'autre cause que le
-bonheur de la famille Primerose ou la mort de Marguerite. Je ne vivais
-plus avec les vivants, mais avec les fantômes. Eux seuls avaient mes
-admirations, mes amours, ma haine. Je ne savais point quels étaient nos
-voisins, et je connaissais familièrement Childe Harold, Jocelyn, Faust.
-Leurs noms venaient sans cesse malgré moi sur mes lèvres, et ceux qui
-m'entouraient, pris d'une pitié méprisante, répétaient plus haut:
-
-«Elle est folle!»
-
-Mais cette folie, hélas! devait encore grandir! A force de fréquenter
-les charmantes visions des poëtes, j'y pris insensiblement une place:
-mes désirs s'exaltèrent sous leurs inspirations. Accoutumée à un
-breuvage enivrant, je repoussai la vie vulgaire comme une boisson sans
-saveur. Je dressai à l'amour, dans mon coeur, un temple mystérieux où ne
-pouvaient entrer que les plus nobles et les plus charmantes fantaisies;
-je me créai un idéal dont je jurai d'attendre le modèle.
-
-Ma famille m'annonça en vain que l'heure du mariage était venue, que de
-riches fiancés se présentaient: le seul fiancé que je voulusse accepter
-était choisi depuis longtemps; mais ce n'était qu'une image! Je
-ressemblais à ces héros de contes de fées, qui meurent d'amour pour une
-princesse inconnue dont ils ont seulement vu le portrait. Je refusai
-d'abord sans donner de motifs; puis, comme on passait de la surprise au
-mécontentement, et du mécontentement aux reproches, je crus tout arrêter
-en révélant mon espoir. Il n'y eut qu'un seul cri:
-
-«Elle est folle! elle est folle!»
-
-Il fallait bien le croire, car nul ne me comprenait, nul ne sentait
-comme moi. J'acceptai l'arrêt porté, je me résignai à ne point trouver
-de place dans un monde fait pour d'autres esprits et d'autres coeurs; je
-me dis également à moi-même:
-
-«Tu es folle!»
-
-Et je me laissai conduire ici.
-
---Et vous y restez? s'écria Marthe, qui pressait les mains de Rêveuse
-dans les siennes avec une admiration attendrie.
-
---Jusqu'à ce que le docteur me fasse transporter comme incurable dans
-l'île des Réprouvés. Mais voici de nouveaux visiteurs. Leur curiosité
-m'humilie; je crains leurs questions; adieu, ne m'oubliez pas.»
-
-Elle embrassa tendrement Marthe, et disparut sous les bosquets comme une
-biche effrayée.
-
-La jeune femme rejoignit ses compagnons, dont Manomane venait de prendre
-congé, et tous trois s'acheminèrent vers l'Observatoire, où les
-attendait M. Atout.
-
-Ils visitèrent, en passant, le Muséum, où ils aperçurent, parmi les
-échantillons de races perdues, les animaux domestiques que recommandait
-seulement leur attachement, et les bêtes fauves qui n'avaient reçu en
-don que leur beauté. L'utilité bien entendue avait éliminé du règne
-animal tout ce qui ne produisait pas un bénéfice appréciable et
-immédiat.
-
-Encore les espèces conservées avaient-elles été perfectionnées par la
-méthode des croisements, de manière à changer de forme. Ce n'étaient
-plus des êtres soumis à une loi d'harmonie, mais des choses vivantes
-modifiées au profit de la boucherie. Les boeufs, destinés à l'engrais,
-avaient perdu leurs os; les vaches n'étaient plus que des alambics
-animés, transformant l'herbe en laitage; les porcs, des masses de chair
-qui grossissaient à vue d'oeil comme des ballons! Tout cela était
-parfait, mais hideux. La création, revue et corrigée, avait cessé d'être
-un spectacle pour devenir un garde-manger; Dieu lui-même n'eût pu la
-reconnaître. La plupart des êtres créés par lui n'existaient d'ailleurs
-qu'à l'état scientifique; l'oeuvre des sept jours avait été mise en
-flacon dans de l'esprit-de-vin et confiée à l'art des empailleurs.
-
-Quant au jardin botanique cultivé près du Muséum, on y trouvait la
-collection complète de toutes les herbes, rangées par familles, avec de
-beaux écriteaux rouges qui leur donnaient des noms latins de peur qu'on
-ne pût les reconnaître. Il y avait également des serres où l'on
-cultivait les plantes des cinq parties du monde pour l'instruction et
-l'agrément du public, qui n'y entrait jamais. Nos visiteurs
-rencontrèrent heureusement M. Vertèbre, dont ils avaient fait la
-connaissance à bord de _la Dorade_, et qui leur fit ouvrir les portes,
-habituellement fermées. Il leur montra un semis de sapins du Nord sous
-cloche, des chênes en pots, et une bordure de peupliers de quinze
-centimètres de hauteur. C'étaient les spécimens des forêts vierges de
-l'ancien monde! Mais ils admirèrent, en revanche, des cerises de la
-grosseur d'un melon, et des ananas qu'il fallait scier au pied comme des
-arbres de haute futaie.
-
-En quittant les serres, M. Vertèbre les conduisit aux cellules réservées
-de la ménagerie, où il leur montra des embryons de baleine, qu'il
-nourrissait, comme des poissons rouges, dans de grands bocaux; de petits
-phoques élevés par lui au biberon, et des ours blancs, à peine sortis de
-l'adolescence, qu'il espérait naturaliser dans le pays. Enfin, l'heure
-les pressant, ils prirent congé de l'honorable professeur de zoologie,
-qui les rappela pour leur annoncer le prochain accouchement d'un grand
-saurien des Antilles, et les engager à revenir voir les nouveau-nés.
-
-
-
-
-XIV
-
-Un cimetière à la mode.--Voitures établies en faveur des morts.--Bazar
-funéraire.--Système d'impôts.--Épitaphes-omnibus.--Un courtier
-mortuaire.
-
-
-Au sortir du jardin des plantes, nos visiteurs furent arrêtés par une
-longue file de gens qui suivaient un corbillard. Blaguefort se trouvait
-parmi eux; il reconnut Maurice et se détacha du cortége pour le saluer.
-Le jeune homme demanda quel était le mort dont passait le convoi.
-
-«Eh! parbleu! vous le connaissez, répliqua Blaguefort: c'est notre
-ancien compagnon de voyage, l'homme au racahout! En le faisant maigrir,
-les dégraisseurs-jurés ont réussi à constater son identité, mais il en
-est mort. C'est une perte qui sera très sensible à sa famille, et
-surtout à la compagnie, dont il était le prospectus vivant. J'y suis
-moi-même pour la façon d'un corset orthonasique dont il m'avait fait la
-commande, comme vous le savez.
-
---Ainsi, dit Maurice, l'erreur d'un gendarme aura coûté la vie à un
-homme, ruiné une famille et compromis de nombreux intérêts!...
-
---Sans que l'on ait droit de réclamer aucun dédommagement, acheva
-Blaguefort. Si un particulier accuse à tort, il est condamné comme
-calomniateur; s'il se trompe dans un jugement, s'il fait preuve de
-précipitation ou d'imprudence, il en demeure responsable. Mais la
-société a le privilége de l'erreur; si elle méconnaît un droit, si elle
-perd un honnête homme, si elle jette la mort et la désolation parmi des
-innocents, il lui suffit de dire: «Je me suis trompée.» Cela passe pour
-une réparation suffisante. C'est toujours l'histoire du loup qui trouve
-la grue trop heureuse de n'avoir point été dévorée:
-
- Allez, vous êtes une ingrate:
- Ne tombez jamais sous ma patte!»
-
-Tout en parlant ainsi, Blaguefort s'était rapproché du convoi, et
-Maurice et Marthe, qui avaient pris congé du docteur Minimum, le
-suivirent machinalement.
-
-Ils arrivèrent à l'enceinte funèbre, autour de laquelle s'étendait un
-bazar.
-
-«Vous voyez le cimetière à la mode, leur dit Blaguefort; tous les gens
-qui savent vivre doivent se faire enterrer ici, sous peine de mauvais
-ton. A la vérité, rien n'a été négligé par les directeurs de cet
-établissement mortuaire pour lui conserver sa réputation. Ils ont
-compris qu'il fallait pleurer les morts de la manière la plus
-confortable pour les vivants; aussi le cimetière est-il desservi par
-trois lignes de voitures nommées les Plaintives. La veuve et l'orphelin
-n'ont qu'à tirer le cordon pour que le conducteur les arrête à la porte
-de leur défunt. Il y a, en outre, des cabinets particuliers pour les
-personnes qui désirent pleurer seules, et des marchands d'onguent pour
-les yeux rouges. Le bazar construit à côté du cimetière renferme tout ce
-qui peut servir aux trépassés et à leurs survivants, depuis les
-couronnes d'immortelles en raclure de baleine jusqu'aux chapons à la
-Marengo. On y trouve même des orateurs funèbres qui, moyennant un prix
-modéré, se chargent de faire l'éloge du mort, et de souhaiter que _la
-terre lui soit légère!_ Celui qui parle dans ce moment, et que
-l'éloignement nous empêche d'entendre, est un des plus employés.
-Autrefois commissaire-priseur, il a apporté dans ses nouvelles fonctions
-toutes les ruses de son ancien métier. Selon l'argent qu'on lui donne,
-il fait monter ou descendre de trente pour cent les vertus des
-trépassés. Du reste, voici la cérémonie achevée, et nous n'avons plus
-qu'à prendre congé du frère du défunt qui a conduit le deuil.»
-
-Ils voulurent approcher de ce dernier, qui venait de saluer les
-assistants et qui allait gagner une autre porte du cimetière, mais ils
-le trouvèrent déjà assailli par une multitude d'industriels qui venaient
-exploiter sa tendresse pour le défunt. Il y avait d'abord le marbrier,
-présentant des modèles réduits de monuments funèbres à tous prix et de
-toutes formes; le fossoyeur, qui sollicitait une gratification en
-tendant un chapeau sur lequel était écrit: _Il est défendu de demander_;
-le jardinier du cimetière, proposant de planter autour de la tombe des
-cyprès et des haricots d'Espagne; le portier, attendant le denier à Dieu
-que doit tout nouveau locataire; le buraliste des Plaintives, offrant un
-abonnement de cinquante cachets; enfin, les marchandes d'immortelles,
-d'anges en carton-pierre et de lampes funéraires en porcelaine, qui
-offraient leurs articles au prix de fabrique. Blaguefort lui serra la
-main; puis, s'éloignant avec ses compagnons:
-
-«Le malheureux sortira ruiné, dit-il; on vivrait dix ans à Sans-Pair
-avec la somme qu'il faut payer pour avoir la permission d'y mourir.
-Encore ne voyez-vous ici que les menus frais. Il y a, en outre, les
-droits du fisc! Partout où l'on suspend les draperies noires tachées de
-larmes, vous le voyez accourir la bouche entr'ouverte et les griffes
-tendues. Tout héritage est soumis à sa dîme. Comme les vampires de la
-Bohême, il s'engraisse de morts. Qu'une femme ait perdu le mari qui la
-faisait vivre, qu'une veuve pleure le fils sur lequel elle s'appuyait,
-qu'un enfant voie succomber le père dont il recevait tout, le fisc
-accourt, au nom de la société, et leur enlève une part de ce qu'ils ont
-pour leur permettre de garder le reste. Chaque acte mortuaire est une
-lettre de change souscrite à son profit. A la vérité, ces droits
-grossissent l'actif du budget, et permettent d'entretenir trente-deux
-millions de fonctionnaires publics, occupés huit heures par jour à
-tailler des plumes et à rayer du papier. C'est une des branches de ce
-grand arbre toujours en fleurs et en fruits que nous appelons le système
-d'impôts.
-
---Et ce système a sans doute un principe? demanda Maurice.
-
---Un principe admirable, répliqua Blaguefort; on avait déjà observé que
-les hommes les moins riches étaient ceux qui se créaient le moins de
-besoins; nos législateurs en ont conclu que le prolétaire, qui vivait de
-rien, devait avoir, plus qu'aucun autre, du superflu. En conséquence,
-ils lui ont fait supporter double charge, fournir double service, payer
-double taxe. Tout ce qu'il consomme passe trois ou quatre fois sous le
-râteau du fisc. Mais ce résultat n'a point été obtenu sans peine.
-Longtemps l'obstination du pauvre diable a lutté contre l'équité
-_distributive_ de la loi. On avait imposé la nourriture, il jeûnait; les
-vêtements, il marchait nu; le jour, il murait ses fenêtres! Toutes les
-tentatives pour trouver un impôt auquel il ne pût se soustraire avaient
-été inutiles, lorsque notre ministre des finances a enfin découvert ce
-que l'on cherchait vainement: il a créé l'impôt des nez! Désormais,
-quiconque jouit de cette annexe paye la taille sans plus ample
-information; le percepteur n'a à constater ni l'âge, ni la profession,
-ni le domicile, ni la fortune: il suffit de constater le nez. Quelques
-représentants avaient voulu rendre l'impôt proportionnel à ce dernier;
-il eût suffi de l'appliquer au mètre rectifié, qui eût donné le rapport
-du nez de chaque citoyen avec le diamètre de la terre; mais les députés
-de l'opposition ont rappelé que tous les hommes devaient être égaux
-devant la loi, et l'on a renoncé à la nasostatique proposée.
-
---Cependant, objecta Maurice, les gens qui ne possèdent rien ne peuvent
-rien payer: par exemple, les mendiants!...
-
---Nous n'en avons point, répondit Blaguefort.
-
---Vous avez alors élevé pour eux des asiles.
-
---Nous avons élevé des poteaux indicateurs. L'argent autrefois consacré
-à soulager les indigents a été employé à leur annoncer qu'on ne les
-soulagerait plus. Ils ont beau, désormais, aller devant eux; partout se
-dresse la fameuse inscription: LA MENDICITÉ EST DÉFENDUE DANS CE
-DÉPARTEMENT. De sorte que, de poteaux en poteaux, et de défense en
-défense, ils arrivent infailliblement à quelque fossé où ils meurent de
-fatigue et de faim. Vous ne sauriez croire avec quelle rapidité ce
-procédé a fait disparaître les mendiants. Quelques-uns persistaient
-pourtant, soutenus par les secours de mauvais citoyens; mais le
-Gouvernement vient de proposer une loi par laquelle l'aumône donnée sera
-punie de la même peine que l'aumône reçue! De cette manière, nous
-espérons extirper des âmes jusqu'aux dernières racines de ce que l'on
-appelait autrefois la charité. Chacun, ne comptant plus sur personne,
-s'occupera de se secourir lui-même; on ne demandera plus, parce qu'on
-aura cessé de donner, et tous les hommes jouiront tranquillement de leur
-fortune... ou de leur misère! Mais nous voici au rond-point du
-cimetière; avant de partir, ne seriez-vous point curieux de jeter un
-coup d'oeil sur la ville des morts?»
-
-Avertis par cette demande, le jeune homme et sa compagne regardèrent
-autour d'eux. L'enceinte funèbre était partagée en trois quartiers
-fermés par des grilles et favorisés d'un concierge. Le plus petit
-renfermait les morts fameux, dont les tombes ne pouvaient être visitées
-qu'en compagnie de plusieurs gardiens. Le premier vous montrait les
-illustres guerriers, recevait son pourboire, et vous remettait à un
-second gardien, qui, après vous avoir exhibé les grands littérateurs et
-avoir obtenu une seconde gratification, vous confiait à un confrère
-spécialement chargé des savants morts, toujours moyennant quelque menue
-monnaie, lequel vous livrait à un quatrième guide, préposé aux célèbres
-artistes. Chacun d'eux avait, en outre, de petites industries
-accessoires, telles que ventes de boutures du saule de Napoléon; boucles
-de cheveux de Voltaire, blonds ou noirs, selon la demande; fragments du
-cercueil d'Héloïse et d'Abélard; tabatière de lord Byron, qui ne prenait
-point de tabac; roses blanches cueillies sur la tombe de Robespierre, et
-aconits spontanément poussés sur celle de M. de Talleyrand.
-
-Le second quartier était consacré aux banquiers, bourgeois, rentiers,
-commerçants et fonctionnaires publics. C'était là que l'on trouvait les
-croix d'honneur sculptées, les bustes sous cloche et les petits chiens
-empaillés. Quant aux épitaphes, il n'en existait que trois, toujours
-ramenées au-dessous des noms. Pour la tombe d'un chef de maison, on
-mettait:
-
- _Il fut bon époux, bon père, bon ami, et électeur de son
- arrondissement._
-
-Pour la tombe d'une jeune fille:
-
- _Et rose elle a vécu ce que vivent les roses,
- L'espace d'un matin._
- REQUIESCAT IN PACE
-
-Pour la tombe d'un enfant:
-
- C'est un ange de plus dans le ciel.
- CONCESSION PERPÉTUELLE.
-
-Le troisième quartier était consacré aux pauvres morts. Ceux-là ne
-laissaient de monuments que dans les coeurs des survivants... quand ils
-en laissaient! tout au plus quelques pierres, quelques croix de bois
-noirci conduisant à la grande fosse commune, où allaient s'entasser les
-générations nées dans la misère, vivant sans espérances et mortes dans
-l'abandon! Là, plus de croix, plus de pierres; mais de loin en loin
-quelques enfants à genoux, quelques femmes pleurant en silence,
-épitaphes vivantes que tout le monde pouvait lire, et qui en disaient
-plus que celles gravées sur le marbre ou sur le bronze.
-
-Blaguefort et ses compagnons allaient prendre une des avenues de sortie,
-lorsqu'ils furent accostés par un courtier mortuaire qui leur barra le
-passage. C'était une sorte de géant maigre, vêtu d'un caleçon noir semé
-de larmes, et d'un manteau de même couleur, portant en guise de
-broderies des ossements croisés et des têtes de mort.
-
-«Ces messieurs ont vu le cimetière, dit-il avec la volubilité mécanique
-des marchands forains habitués à filer ces phrases sans ponctuation qui
-durent une journée... ces messieurs doivent être contents... c'est le
-plus bel établissement de Sans-Pair, le seul où puissent se faire
-inhumer les gens comme il faut... Les terrains renchérissent tous les
-jours, on se les arrache, c'est à qui se fera enterrer ici. Avant peu,
-tout sera acheté. Ces messieurs ne voudraient-ils pas prendre leurs
-précautions? choisir d'avance la place qu'ils désirent occuper un jour?
-Je puis leur faciliter ce choix, les faire traiter pour trois mètres,
-six mètres, neuf mètres. Personne ne pourra leur obtenir d'aussi bonnes
-conditions que moi. Je suis le protégé de l'administration. Ces
-messieurs peuvent désigner l'endroit... il y en a de tout plantés... Ces
-messieurs pourraient avoir un saule... bouture de Napoléon...
-garantie... Le saule est très bien porté!... Je me charge également des
-monuments à forfait: tombes simples, tombes historiées, édifices
-funèbres avec statues et accessoires. Quant aux embaumements, le
-privilége de la méthode Putridus m'appartient; je conserve les corps
-dans toute leur grâce et dans toute leur fraîcheur; la personne la plus
-intime ne peut apercevoir aucune différence entre le sujet préparé et le
-sujet vivant. Je fournis, en outre, des épitaphes inédites; j'imprime
-des articles biographiques; je fais entrer par faveur les défunts dans
-le quartier des grands hommes... Ces messieurs ne trouveront personne
-qui puisse les arranger comme moi. Il y a vingt ans que je place des
-morts; je connais ici tout le monde, je suis ici chez moi. Si ces
-messieurs exigent un rabais, on pourra s'entendre. Le moment ne saurait
-être meilleur; l'administration projette des embellissements, elle a
-besoin d'argent, on aura une tombe pour presque rien... Ces messieurs
-sont toujours sûrs de faire une excellente affaire... d'autant que,
-s'ils ne veulent point se servir du terrain pour eux-mêmes, ils pourront
-le céder à un autre. Il n'est point de propriété dont on se défasse
-aussi aisément; c'est une maison qui trouve toujours des locataires...
-Ces messieurs ne veulent pas se décider... Ces messieurs se
-repentiront...»
-
-Maurice arrivait heureusement à la porte du cimetière; le courtier
-mortuaire s'arrêta à la grille comme un marchand sur le seuil de sa
-boutique, mais sa voix poursuivit encore quelque temps les visiteurs,
-qui avaient pris le chemin de l'Observatoire.
-
-
-
-
-XV
-
-Observatoire de Sans-Pair.--Comment M. de l'Empyrée aperçoit dans la
-lune ce qui se passe chez lui.--Réunion de toutes les
-Académies.--Utilité de la garde urbaine pour les droguistes, les
-passementiers et les marchands de vin.--Ce qu'il faut pour constituer
-des droits à un prix de vertu.
-
-
-L'Observatoire de Sans-Pair était construit au milieu d'un vaste jardin,
-et sur une hauteur d'où sa vue embrassait l'horizon sans obstacle.
-C'était là que le grand astronome de Sans-Pair tenait le registre de
-l'état civil des corps célestes, constatant scrupuleusement leur âge,
-leurs alliances, leurs divorces et leurs morts. Mais, depuis ses
-dernières découvertes, la lune absorbait seule toute son attention. Il
-la cherchait le jour, il la contemplait la nuit, il en parlait éveillé
-et dans ses rêves! Jamais Endymion n'avait été si tendrement préoccupé
-de sa pâle amante.
-
-M. Atout et ses hôtes le trouvèrent fixé à son immense télescope, dans
-une exaltation de joie inexprimable.
-
-«Je les vois encore, disait-il à Blaguefort, qui se tenait debout
-derrière lui: ce sont les mêmes gens qu'hier!
-
---Qui donc? demanda l'académicien en s'approchant.
-
---Qui? répliqua Blaguefort ravi; pardieu! un couple d'amants lunaires
-que notre illustre ami observe depuis huit jours. Il a assisté à tous
-les préliminaires de la passion: signaux télégraphiques par les
-fenêtres, lettres échangées, murs franchis...
-
---Les voilà qui s'approchent, interrompit l'astronome. Oh! je distingue
-tout, sauf la figure de la femme, qui est voilée... C'est dans un grand
-jardin... avec un kiosque... et des allées de cocotiers... Les voilà qui
-vont s'asseoir sous un figuier.
-
---Ah! diable! l'arbre sous lequel notre première mère rencontra Satan!
-fit observer M. Atout.
-
---La femme a l'air d'être effrayée... reprit l'astronome, qui ne
-quittait point sa lunette... Elle regarde derrière elle...
-
---Est-ce qu'il y aurait des maris dans la lune? s'écria le commis
-voyageur. Pardieu! je comprends alors pourquoi elle affecte la forme
-symbolique du croissant.
-
---Attendez, interrompit M. de l'Empyrée, la femme se décide à
-s'asseoir...
-
---Bon...
-
---_Il_ lui prend la main...
-
---Et _elle_ la laisse?...
-
---Non, _elle_ résiste...
-
---Alors, c'est pour qu'il serre plus fort...
-
---Oui, _il_ la presse contre son coeur...
-
---Ah! bah!...
-
---_Il_ tombe à genoux...
-
---Ah çà! mais tout se passe donc là-bas absolument comme chez nous?
-s'écria Blaguefort un peu étonné.
-
---Je crois qu'il doit y avoir, en effet, identité, interrompit en
-souriant Maurice, qui avait jusqu'alors tout observé sans rien dire.
-
---Pourquoi cela? demanda M. Atout.
-
---Parce que le télescope a repris sa position horizontale, et qu'au lieu
-d'être braqué sur la lune il regarde le jardin.»
-
-M. de l'Empyrée recula d'un bond.
-
-«Le jardin! répéta-t-il. Comment!... les cocotiers!... le kiosque!... le
-figuier!...
-
---Nous les avons sous les yeux!»
-
-L'astronome regarda devant lui.
-
-«C'est la vérité, dit-il; je n'avais jamais remarqué...»
-
-Et se redressant tout à coup:
-
-«Mais la femme, s'écria-t-il; la femme dont on vient d'écarter le
-voile!...»
-
-Il se précipita vers le télescope, se baissa pour regarder, puis poussa
-un cri!... c'était madame de l'Empyrée! Ce qu'il cherchait dans le ciel
-se passait chez lui.
-
-Il y eut un moment de trouble général. Blaguefort et M. Atout se
-regardaient; Maurice s'éloigna de quelques pas; M. de l'Empyrée s'était
-laissé tomber dans son fauteuil, pâle et effaré.
-
-«Ce n'était pas notre satellite! balbutia-t-il enfin, atterré.
-
---C'était votre jardin! répliqua Blaguefort également stupéfait.
-
---Ce n'était pas une femme lunaire, reprit l'astronome.
-
---C'était votre femme, continua le commis voyageur.
-
---Tout cela se passait à quelques pas! continua le savant.
-
---Et nous avons formé une société pour des télégraphes trans-aériens!»
-acheva l'industriel.
-
-M. de l'Empyrée porta les deux mains à son front.
-
-«Ainsi, je n'ai rien découvert! s'écria-t-il avec désespoir.
-
---Permettez, interrompit Blaguefort, toujours le premier à retrouver son
-sang-froid; ce que vous avez vu n'est pas à dédaigner, et l'on peut en
-tirer parti. Je ne vous propose pas de mettre la chose en actions: le
-progrès des lumières ne nous a point encore amenés là; mais vous pouvez
-intenter une action judiciaire, exiger des dommages-intérêts.
-
---Quoi! pour?...
-
---Précisément.
-
---Mais qui les payera?
-
---L'homme lunaire que je viens de reconnaître, et qui est tout
-simplement notre ministre de la morale et des cultes, pour le moment
-hors de l'exercice de ses fonctions!
-
---Ah! le traître!
-
---Dites plutôt le malheureux. Vous pouvez lui réclamer ce que la loi
-appelle une _prime de consolation_: quelques centaines de mille francs.
-
---Avec lesquels je ferai perfectionner le télescope! s'écria M. de
-l'Empyrée. Vous avez raison; je veux profiter de mes avantages.
-Messieurs, vous venez tous de voir l'insulte; vous allez me suivre au
-parquet pour en rendre témoignage.»
-
-Il s'était levé en cherchant sa canne et son chapeau. Maurice voulut en
-vain l'apaiser: l'idée des dommages et intérêts s'était emparée du
-savant. Il calculait d'avance tous les perfectionnements qu'il pourrait
-apporter à ses moyens d'exploration. Grâce à l'argent du ministre des
-cultes, il était sûr de savoir au juste, avant trois mois, si les maris
-de la lune avaient droit aux mêmes primes de consolation que ceux de la
-terre.
-
-Ses visiteurs auraient été obligés de le suivre au palais de justice, où
-devait être reçue sa déclaration, si M. Atout ne se fût tout à coup
-rappelé la grande réunion annuelle de l'Institut de Sans-Pair, dont tous
-deux étaient membres, et qui avait lieu le matin même. Il ne restait que
-le temps nécessaire pour s'y rendre. M. de l'Empyrée se résigna donc à
-ajourner sa dénonciation, et accepta une place dans la voiture de
-l'académicien, tandis que Maurice et Marthe les suivaient dans le coupé
-volant de Blaguefort.
-
-Ce dernier, qui avait remarqué le trouble des deux époux au moment de la
-découverte faite par l'astronome, prit soin de les rassurer.
-
-«Nous ne sommes plus, dit-il, au temps où le mari trompé demandait la
-condamnation ou le sang du séducteur; aujourd'hui, il se contente de sa
-bourse. La trahison d'une femme est un désagrément compensé par les
-profits: aussi n'a-t-elle plus rien de honteux pour les maris; les
-revenus qui en proviennent sont comme des héritages indirects dont
-l'opulence rachète l'origine. Le moyen d'en vouloir longtemps à la femme
-qui vous a enrichi? Si les Juifs eussent connu les primes de
-consolation, loin de lapider l'épouse adultère, ils lui eussent élevé
-une statue à côté de celle du veau d'or. Les infidélités matrimoniales
-ne sont plus des questions de sentiment, mais d'arithmétique. A chaque
-nouvelle découverte, le mari achète une ferme avec son accident, ou
-place son malheur en viager. Tout cela se fait sans scandale, sans
-bruit, par simple jugement de première instance. On dit: _Monsieur *** a
-été primé_, comme on dirait qu'il a été nommé marguillier ou caporal de
-la garde nationale. C'est une chance qui peut vous enrichir sans aucune
-peine, et réaliser la fable de l'homme qui court longtemps en vain après
-la fortune, et la trouve au retour dans son lit! Pour être juste, du
-reste, il faut dire que nous tenons ce procédé de l'Angleterre, et que
-notre civilisation l'a seulement perfectionné.»
-
-Les portes de l'Institut étaient gardées par une compagnie de gardes
-nationaux. C'était la première fois que Maurice apercevait cette milice
-urbaine, et il fut frappé de sa tenue.
-
-On l'avait gratifiée des armes et des uniformes reconnus trop incommodes
-pour l'armée, comme ces enfants auxquels on abandonne de vieux ornements
-militaires avec lesquels ils jouent au soldat, entre leurs classes.
-Chaque grenadier citoyen portait un bonnet à poil de trois pieds pour se
-défendre des coups de soleil, une paire de bottes à l'écuyère, destinées
-à le garantir des engelures, et un caisson de munitions contenant de la
-pâte de guimauve ou des bâtons de sucre d'orge. A la place du sabre
-pendait un étui à lunettes.
-
-«Vous voyez une de nos plus belles institutions, dit Blaguefort. La
-garde nationale de Sans-Pair s'est en tous temps couverte de gloire,
-comme le prouvent les décorations de ceux qui en font partie. Vous
-trouveriez à peine deux ou trois tambours qui n'ont point de croix,
-encore est-ce faute de protection. Elle est la gardienne de nos
-libertés, bien qu'il lui soit défendu d'avoir une opinion sous les
-armes, et le boulevard de l'ordre public, encore que la police soit
-faite par les municipaux. Elle ouvre d'ailleurs une légitime carrière à
-des ambitions qui, sans elle, ne trouveraient jamais l'occasion de se
-satisfaire. Tel droguiste patenté mourrait vierge de toute fonction
-publique, s'il n'obtenait de ses voisins le titre de sous-lieutenant en
-second; tel charcutier vendrait son fonds, privé de toute distinction
-sociale, si ses fonctions de caporal ne lui avaient valu trois
-décorations. La garde urbaine profite en outre à plusieurs industries
-nationales, telles que celles des cabaretiers, des marchands de blanc
-d'Espagne et de papier à dérouiller; elle entretient une population
-flottante d'enrhumés, de rhumatismants, de courbaturés, qui profite aux
-médecins et aux fabriques de réglisse; elle conserve enfin, dans le
-pays, un esprit militaire d'autant plus précieux à entretenir que l'on
-est décidé à ne s'en servir jamais. Quant aux services rendus par les
-citoyens armés, ils sont trop évidents et trop nombreux pour que j'aie
-besoin de vous les énumérer. Ils défendent d'abord toutes les portes,
-déjà défendues par la police ou l'armée; ils gardent les monuments
-publics, en dedans des grilles fermées; ils parcourent la ville chargés
-de leur caisson, de leur bonnet à poil, de leurs bottes à l'écuyère et
-de leur tromblon, afin d'arrêter à la course les voleurs, chargés de
-leur seule malice; ils servent enfin à orner de leurs bataillons les
-fêtes publiques, comme ces vignettes mobiles dont l'imprimeur encadre
-tour à tour les annonces de mariage et les billets d'enterrement.»
-
-Les deux époux trouvèrent l'Institut de Sans-Pair établi dans une salle
-circulaire dont le public occupait les tribunes. Chaque académicien
-portait un caleçon brodé d'une guirlande de lauriers vert-pomme, et une
-épée suspendue à un ceinturon d'immortelles.
-
-On commença par la réception d'un membre récemment admis à l'Académie du
-beau langage. Blaguefort apprit à Maurice que les nominations étaient le
-résultat d'un concours. Celui qui, dans un temps donné, faisait le plus
-grand nombre de visites, était préféré à ses concurrents; d'où il
-résultait que le titre le plus sûr pour réussir n'était point un beau
-livre, mais un bon équipage. Aussi le récipiendaire l'avait-il emporté
-sans peine. C'était un grand seigneur, dont les oeuvres complètes se
-composaient de deux chansons, de trois lettres de premier de l'an et
-d'un madrigal.
-
-Le secrétaire perpétuel, chargé d'expliquer pourquoi il se trouvait
-académicien, rappela la célébrité d'un de ses ancêtres, qui avait été
-général de cavalerie. Le grand seigneur répondit par l'éloge de son
-prédécesseur, contre lequel étaient faites ses deux chansons; puis on
-passa à la distribution des prix de vertu, appelés, selon un antique
-usage, prix Montyon.
-
-Le rapporteur commença par expliquer à l'auditoire ce nom, dont
-l'origine se perdait dans la nuit des temps. Il lui apprit qu'il se
-composait primitivement de _mont_, hauteur, et de _ione_, pierre
-précieuse, d'où l'on avait fait _mont-ione_, et par corruption
-_mont-yon_, expression symbolique que l'on pouvait traduire par
-_montagne précieuse_, la vertu étant, en effet, ce qu'il y a de plus
-précieux et de plus élevé.
-
-Vint ensuite le rapport sur les candidats couronnés par l'Académie. Le
-premier était un homme dont toute l'occupation avait été de secourir les
-pauvres de sa paroisse. Après les avoir habillés et nourris pendant
-vingt années, il se trouvait lui-même sans pain et sans vêtements.
-L'Académie, qui, par l'organe de son rapporteur, l'avait surnommé le
-saint Vincent de Paul de la république des Intérêts-Unis, lui accorda, à
-titre d'encouragement, trois livres de chocolat de santé et un caleçon
-d'honneur.
-
-Le second candidat était un ouvrier qui, en sauvant une famille à
-travers les flammes, avait eu la tête broyée sous une poutre et venait
-d'être trépané. On le compara à Mucius Scévola, et on le gratifia d'un
-bonnet de coton orné d'une couronne de lauriers.
-
-Un troisième (c'était une femme) avait perdu la vue en travaillant
-toutes les nuits pour faire vivre son ancien maître. On lui remit une
-paire de lunettes à l'estampille de l'Institut.
-
-Un quatrième obtint des souliers d'honneur pour avoir successivement
-sauvé vingt-deux personnes qui se noyaient.
-
-Enfin, plusieurs autres, plus ou moins appauvris ou estropiés par suite
-de leur dévouement, reçurent des gratifications qui varièrent depuis
-cinquante centimes jusqu'à dix francs.
-
-On couronna également un soldat citoyen, inscrit depuis trente ans sans
-avoir manqué une seule fois à sa garde; un cocher arrivé à sa septième
-femme, et qui ne s'était jamais servi de son fouet qu'avec ses chevaux;
-un commis de la caisse d'épargne toujours poli, et un employé de la
-bibliothèque complaisant.
-
-Ces deux derniers lauréats furent les seuls dont les vertus parurent
-invraisemblables, et qui excitèrent quelques murmures d'incrédulité.
-
-On passa ensuite aux prix d'histoire, d'économie politique et de poésie.
-
-En histoire, il s'agissait de décider qui avait eu le plus de génie,
-d'Annibal ou d'Alexandre (le programme décidant que ce devait être
-Alexandre).
-
-Le secrétaire perpétuel déclara qu'aucun des concurrents n'avait traité
-la question comme il l'eût traitée lui-même, et que le prix était, en
-conséquence, remis à l'année suivante.
-
-On avait également proposé aux économistes la question de savoir par
-quels moyens on pourrait améliorer le sort des classes les plus
-ignorantes et les plus pauvres.
-
-Le rapporteur annonça que tous les candidats s'étaient fourvoyés en
-cherchant ces moyens, qui n'existaient pas, et que la question était
-retirée du concours.
-
-Enfin, le sujet de poésie était la description du printemps, avec un
-épisode élégiaque sur la culture des pommes de terre primes.
-
-La commission nommée pour juger les trois mille pièces envoyées fit
-savoir que tous les poëtes avaient décrit le printemps de leur pays au
-lieu de peindre le _printemps absolu_; et que la plupart étaient tombés
-dans de grandes erreurs au sujet de la culture des solanées. En
-conséquence, le prix était transformé en une mention honorable accordée
-à la pièce portant le nº 940, laquelle pièce était sans nom d'auteur.
-
-Ici, la séance fut suspendue. Une partie des immortels quitta la salle,
-et les marchands de limonade parurent dans les tribunes. Il y eut entre
-les voisins qui se connaissaient un échange de saluts et de politesses.
-On s'informa des absents, on parla des bals auxquels on était invité, du
-cours de la bourse, de l'épidémie régnante, de tout enfin, excepté de ce
-que l'on venait d'entendre. Ce fut seulement au bout d'une heure que la
-sonnette du président annonça la reprise de la séance.
-
-Il s'agissait cette fois des communications faites par les différentes
-académies.
-
-On lut d'abord un mémoire destiné à éclaircir si les rois pasteurs
-étaient noirs ou seulement brun foncé; puis une fable développant cette
-vérité profonde: «que le faible est plus souvent opprimé que le fort»;
-enfin une dissertation archéologique relative à l'éperon de François
-Ier.
-
-Mais ce n'étaient là que les préludes de la séance, le lever du rideau
-destiné à faire attendre la grande pièce. Enfin, le bibliophile parut au
-pupitre avec le premier chapitre de son fameux Traité sur _les moeurs de
-la France au dix-neuvième siècle_. Cette lecture était annoncée depuis
-trois mois, et l'on en racontait d'avance des merveilles; aussi tous les
-auditeurs se penchèrent-ils vers le bord des tribunes; le silence
-s'établit plus complet, et l'académicien commença de cet accent solennel
-et cadencé qui constitue ce que les bourgeois nomment un bel organe.
-
-
-
-
-XVI
-
-Mémoire d'un académicien de l'an trois mille sur les moeurs des Français
-au dix-neuvième siècle.--Comme quoi les Français ne connaissaient ni la
-mécanique, ni la navigation, ni la statique, et mouraient tous de mort
-violente par le fait des notaires.--Le Gouvernement chargé de composer
-des épitaphes pour les célèbres courtisanes.--Costume des rois de France
-quand ils montaient à cheval.--Les noms des auteurs étaient des
-mythes.--Singulier langage employé dans la conversation.
-
-
-«On l'a dit bien des fois, Messieurs, tant qu'il reste des traces de la
-littérature et des arts d'une nation, cette nation n'est point morte;
-l'étude peut la reconstituer, la faire revivre comme les créations
-antédiluviennes devinées par les inductions de la science.
-
-«La littérature et les arts ne sont-ils point, en effet, le reflet
-fidèle des moeurs d'une époque? n'y trouvez-vous point la peinture des
-habitudes, des croyances, des caractères, des sentiments? Si nous
-n'avons que des données fausses sur les peuples qui vécurent autrefois,
-nous ne devons donc accuser que notre paresse: une étude sérieuse nous
-les eût révélés dans leur vérité.
-
-«C'est cette étude que nous avons tentée pour les Français du
-dix-neuvième siècle.
-
-«Quinze années de notre vie ont été employées à visiter les ruines de
-leurs monuments, à examiner leurs tableaux et leurs statues, à connaître
-leurs livres surtout, immense galerie où toutes les individualités du
-passé s'agitent et se coudoient.
-
-«Le travail que nous avons l'honneur de vous soumettre est le résultat
-de ces longues recherches.»
-
-(Ici, le lecteur s'arrêta, sous prétexte de boire; le public, ainsi
-prévenu qu'il est à un bon endroit, applaudit.)
-
-«Et d'abord, Messieurs, protestons contre le préjugé vulgaire qui a fait
-regarder jusqu'ici les Français comme des hommes légers, mobiles, amis
-du plaisir. Loin de là! L'étude attentive de ce qu'ils ont laissé nous
-les montre sombres, passionnés, sanguinaires, toujours la main au
-poignard ou au poison. Leurs dramaturges, leurs poëtes, leurs
-romanciers, qui ont peint les moeurs du temps, ne laissent aucun doute à
-cet égard.
-
-«Ainsi, pour ne citer qu'un fait, nous avons calculé, d'après la lecture
-de leurs oeuvres, que les dix-sept vingtièmes des unions légitimes
-amenaient la mort de l'un des conjoints! La conséquence normale du
-mariage était le suicide ou le meurtre; les époux ne se laissaient vivre
-que par exception!
-
-«Telle était à cet égard la force de l'habitude qu'un mari étrangla sa
-femme la première nuit des noces, uniquement _parce qu'il ne pouvait se
-rappeler son nom_[2].
-
- [2] Voyez _La Confession_ (J. Janin).
-
-«Les amants n'étaient guère plus heureux, soit que la femme tuât l'homme
-pour le rendre plus prudent[3], soit que l'homme tuât la femme pour lui
-éviter les reproches de son mari[4], soit que tous deux se tuassent à
-l'amiable et de compagnie, comme on le voit à chaque page dans les
-journaux du temps.
-
- [3] Voyez _Les Mémoires du Diable_ (F. Soulié).
-
- [4] Voyez _Antony_ (A. Dumas).
-
-«Il y avait, en outre, tous les menus accidents: main prise dans une
-porte, et qu'il fallait couper[5]; oeil crevé par un mari borgne, trop
-partisan de l'égalité[6]; marque au fer rouge faite sur le front[7];
-duels périodiques revenant tous les ans au retour des pois verts[8];
-pierres tombant à dessein du haut d'un échafaudage de maçon[9].
-
- [5] Voyez _La Grille du château_ (F. Soulié).
-
- [6] Voyez _Le Général Guillaume_ (E. Souvestre).
-
- [7] Voyez _Mathilde_ (E. Sue).
-
- [8] Voyez _Rêve d'amour_ (F. Soulié).
-
- [9] Voyez l'_Histoire des Treize_ (H. de Balzac).
-
-«Du reste, ces accidents et mille autres atteignaient indistinctement
-toutes les classes et tous les âges. Il suffit de lire _Les Mystères de
-Paris_, cette admirable peinture de la société au dix-neuvième siècle,
-pour comprendre combien il était difficile de ne pas mourir noyé,
-poignardé, empoisonné, muré ou étranglé, dans ce centre de la
-civilisation française. Évidemment, les gens qu'on n'assassinait point
-formaient une classe particulière, une sorte de rareté sociale, qui
-servait sans doute au renouvellement de la chambre haute, composée,
-comme on le sait, de vieillards _pares ætate_, d'où leur était venu le
-nom de _pairs_.
-
-«Cette multiplicité de morts violentes était principalement l'ouvrage
-des notaires, des femmes du grand monde, des millionnaires et des
-médecins. Les médecins se débarrassaient de leurs malades pour en
-hériter plus vite[10]; les millionnaires employaient leurs revenus à
-faire tuer les hommes par des spadassins, et à empoisonner les femmes
-dans des bouquets[11] de fleurs; les grandes dames venaient voir égorger
-leurs rivales à domicile[12], et les notaires étaient en compte courant
-avec les empoisonneurs, les assassins et les noyeurs de Paris ou de la
-banlieue.
-
- [10] Voyez _Les Réprouvés et les Élus_ (E. Souvestre).
-
- [11] Voyez _Mathilde_ (E. Sue).
-
- [12] Voyez l'_Histoire des Treize_ (H. de Balzac).
-
-«Le seul secours pour les honnêtes gens, au milieu de ce désordre, était
-les princes allemands, qui abandonnaient leurs États, déguisés en
-ouvriers, pour aller défendre la vertu dans les tapis-francs de la rue
-Aux-Fèves[13] ou les forçats en fuite, qui assuraient l'avenir des
-jeunes gens pauvres, et découvraient dans un lupanar la femme qui devait
-faire leur bonheur[14].
-
- [13] Voyez _Les Mystères de Paris_ (E. Sue).
-
- [14] Voyez _Le Père Goriot_ et la suite (H. de Balzac).
-
-«Encore l'influence de ces défenseurs de la vertu était-elle souvent
-annulée par la fameuse société de Jésus, que secondaient les dompteurs
-de bêtes de l'Allemagne, les étrangleurs de l'Inde et les directeurs de
-maisons de santé de Paris[15].
-
- [15] Voyez _Le Juif Errant_ (E. Sue).
-
-«Vous devinez d'avance, Messieurs, ce que devaient être les moeurs dans
-une société pareille! Sauf les grisettes, vivant comme des saintes au
-milieu des rapins, des clercs d'avoués et des commis marchands[16], les
-femmes bien nées n'avaient d'autre occupation que la galanterie, et les
-bons pères de famille se chargeaient de louer eux-mêmes une petite
-maison où leurs filles mariées pussent recevoir à l'aise des amants[17].
-Si par hasard une grande dame restait chaste, elle ne manquait pas d'en
-exprimer tout son repentir au moment de la mort[18], et de chanter, d'un
-accent désespéré, le fameux psaume:
-
- Combien je regrette
- Mon bras si dodu,
- Ma jambe bien faite
- Et le temps perdu!
-
- [16] Voyez _Les Mystères de Paris_ (E. Sue).
-
- [17] Voyez _Le Père Goriot_ (H. de Balzac).
-
- [18] Voyez _Le Lys dans la vallée_ (H. de Balzac).
-
-«A la vérité, rien n'était négligé pour donner cette direction d'idées
-aux femmes. Outre l'art, qui n'avait de ciseau, de plume, de pinceau,
-que pour les belles pécheresses, l'administration leur montrait une
-tendre sympathie. Les préfets élevaient eux-mêmes des monuments aux plus
-célèbres courtisanes, avec des inscriptions explicatives pour
-l'instruction des jeunes filles. La tombe d'Agnès Sorel a été récemment
-découverte sur les bords de la Loire, et on y lit:
-
- _Les chanoines de Loches, enrichis de ses dons, demandèrent à Louis XI
- d'éloigner son tombeau de leur choeur. «J'y consens, dit-il, mais
- rendez la dot.» Le tombeau y resta. Un archevêque de Tours, moins
- juste, le fit reléguer dans une chapelle. A la Révolution, il y fut
- détruit. Des hommes sensibles recueillirent les restes d'Agnès, et le
- général Pommereul, préfet d'Indre-et-Loire, releva le mausolée de la
- seule maîtresse de nos rois qui ait bien mérité de la patrie, en
- mettant pour prix de ses faveurs l'expulsion des Anglais de la France.
- Sa restauration eut lieu en l'an_ M. DCCC. VI.
-
-«Tels étaient les cours de morale, en style lapidaire, qui se voyaient
-encore au château de Loches en 1845, à la grande édification des _hommes
-sensibles_ et des Françaises qui voulaient _expulser les Anglais de la
-France_.
-
-«Les moyens de faire fortune, à la même époque, n'étaient pas moins
-extraordinaires. Les uns s'enrichissaient des legs laissés par le
-Juif-Errant, d'autres devenaient de grands capitalistes en apportant des
-louis dans les villes où l'or était rare, et en plantant des peupliers
-aux bords de la rivière[19]; d'autres en se faisant renverser par la
-meute d'un grand seigneur[20].
-
- [19] Voyez _Eugénie Grandet_ (H. de Balzac).
-
- [20] Voyez _Le Chemin le plus court_ (J. Janin).
-
-«Quelles que fussent, du reste, ces fortunes, chacun les portait sur
-soi, dans un portefeuille, comme le prouvent les pièces de M. Scribe, et
-l'on pouvait ainsi les léguer sans testament; usage évidemment adopté
-par suite de la légitime terreur qu'inspiraient les notaires.
-
-«Si des habitudes morales de la nation nous passons maintenant à ses
-habitudes extérieures, nous ne les trouverons ni moins singulières, ni
-moins variées. Le costume surtout offrait d'étranges disparates. Tandis
-que les députés paraissaient à la tribune sans autre vêtement qu'un
-manteau, comme le prouve le tombeau du général Foy, les chefs militaires
-portaient, même à pied, la culotte de peau de daim et les grandes bottes
-à l'écuyère, ainsi qu'on peut le voir dans la statue du général Mortier.
-Il y a même lieu de croire qu'ils se promenaient parfois revêtus d'une
-cuirasse, car l'auteur des _Méditations_ dit positivement, en parlant de
-l'empereur Napoléon:
-
- Rien d'humain ne battait sous son épaisse armure.
-
-«Ce qui fait nécessairement supposer qu'il en avait une. La capote grise
-dont parle Béranger n'était sans doute que son costume de petite tenue.
-
-«Les statues colossales trouvées parmi les décombres de l'ancienne place
-de la Concorde, et représentant, comme nous l'avons prouvé ailleurs, les
-princesses du sang royal, indiquent également le costume des femmes. Il
-était évidemment plus favorable aux belles formes qu'aux rhumes de
-poitrine; aussi tous les auteurs du temps signalent-ils la phthisie
-comme une des affections les plus communes chez les Françaises du
-dix-neuvième siècle.
-
-«Le peu d'accord des costumes adoptés dans les différents monuments de
-l'art français prouve d'ailleurs jusqu'à l'évidence que le vêtement
-variait selon les circonstances et l'occasion. Pour ne citer qu'un
-exemple, la peinture nous montre Louis XIV en pied, avec la culotte de
-velours, l'habit de brocart, les bas de soie et les souliers à grands
-talons, tandis que sa statue équestre nous le représente sans autre
-vêtement que sa perruque, d'où l'on doit nécessairement conclure que les
-rois de France ne gardaient que cette dernière lorsqu'ils montaient à
-cheval.
-
-«Quant à la science et aux arts mécaniques, si l'on en juge par les
-monuments échappés à la destruction, les Français du dix-neuvième siècle
-en étaient, tout au plus, aux connaissances des anciens. Nous voyons en
-effet que, pour avoir réussi à relever un obélisque dressé par les
-Égyptiens deux mille ans auparavant, un de leurs architectes fit graver
-sur le socle une inscription triomphale, comme s'il eût accompli une
-oeuvre miraculeuse. De plus, leurs flottes n'étaient composées que de
-trirèmes, ainsi que le prouve la médaille frappée en commémoration de la
-victoire de Navarin.
-
-«Un débris de borne-fontaine récemment recueilli offre pourtant, en
-bas-relief, la représentation d'un vaisseau particulier. Il est surmonté
-de quatre mâts, dont l'un est planté hors de l'axe du navire, et porte
-le beaupré à l'arrière, ce qui, selon l'observation d'un homme d'esprit,
-le fait ressembler à un cheval bridé par la queue. Le vent enfle sa
-voile vers la poupe, ce qui ne l'empêche pas de fendre l'onde avec la
-proue, à peu près comme une brouette qui marcherait en avant à mesure
-qu'on la pousserait en arrière!
-
-«Or, comment supposer qu'un navire aussi contraire à toutes les lois de
-la statique eût été gravé sur un monument public, si la France du
-dix-neuvième siècle eût connu ces lois? Un peuple ne se calomnie pas
-lui-même; quand la science l'éclaire, il ne laisse pas imprimer sur le
-fer et sur le granit de faux témoignages de son ignorance, surtout quand
-il a un ministère des travaux publics, un préfet de la Seine et un
-directeur des beaux-arts. Nous ne parlons pas du ministre de la marine,
-sans doute trop occupé des navires qui flottaient sur l'eau salée pour
-songer à ceux qu'on gravait sur les fontaines d'eau douce.
-
-«Il faut donc reconnaître, Messieurs, que la France du dix-neuvième
-siècle fut ignorante. Quant à sa gloire militaire, je doute que l'on
-puisse encore en parler sérieusement après les travaux de notre illustre
-collègue Mithophone. Ils ont prouvé jusqu'à l'évidence que les
-expéditions du prétendu empereur Napoléon Bonaparte n'étaient que le
-rajeunissement de celles de Bacchus, modifiées par la même imagination
-populaire qui inventa, un peu plus tard, les aventures symboliques de ce
-Robert Macaire et de ce Bertrand, dans lesquels il est impossible de ne
-point reconnaître les deux fils jumeaux de Léda. Le seul guerrier de
-quelque importance que l'on ne puisse contester au dix-neuvième siècle
-paraît être le général Tom Pouce, à la gloire duquel fut frappée une
-médaille heureusement conservée. L'auteur du _Plutarque universel_, qui
-a fait sur ce sujet de profondes recherches, affirme qu'il parcourut en
-triomphe l'ancien et le nouveau monde, dans un char au-devant duquel la
-foule se précipitait. Les têtes couronnées elles-mêmes venaient lui
-rendre hommage, et les femmes déposaient une offrande pour obtenir un de
-ses baisers.
-
-«Mais nous renvoyons pour tous ces détails aux travaux cités plus haut,
-nous contentant d'examiner ici la question littéraire.
-
-«On sait combien les Français de toutes les époques se montrèrent
-amoureux de l'éclat et du bruit. Ils durent à ce penchant leur premier
-nom de _Galli_, ou _Coqs_, dont ils se montrèrent tellement fiers qu'ils
-ne balancèrent point à placer, plus tard, sur leurs drapeaux, le
-volatile qui leur avait servi de parrain. De pareilles dispositions
-devaient nécessairement en faire un peuple de journalistes, d'avocats et
-de gens de lettres; aussi excellèrent-ils dans ces différentes
-professions, qu'ils cumulèrent même le plus souvent. Mais le
-dix-neuvième siècle surtout se fit remarquer par la loquacité bruyante
-de ses écrivains. Ce furent eux qui inventèrent cette littérature en
-mosaïque, composée de petits riens brillants, dont la réunion a l'air de
-faire quelque chose; ces clapotements de mots sonores, tournant autour
-de la pensée sans y atteindre jamais; enfin cet art de dilater le moi de
-manière à ce qu'il puisse tout occuper.
-
-«La passion du clinquant et de l'ingénieux les porta même à abandonner
-leurs véritables noms pour en prendre de composés, car mes récentes
-études ne m'ont laissé aucun doute à cet égard, Messieurs; il m'est
-désormais bien démontré que tous les noms sous lesquels nous connaissons
-les écrivains français du dix-neuvième siècle ne sont que des
-désignations significatives destinées à révéler le caractère, le talent
-et les prétentions de l'auteur.
-
-«Nous pourrions appuyer cette opinion d'une multitude de témoignages;
-l'espace et le temps nous obligent à choisir seulement quelques
-exemples.
-
-«Nous citerons le poëte-coiffeur Jasmin, dont le nom parfumé convient
-évidemment si bien à sa double profession; le versificateur-maçon Poncy,
-au sobriquet pierreux et solide comme son talent; l'écrivain-cordonnier
-Lapointe, qui, en perçant la foule, justifia son symbolique surnom;
-l'historien Laurent, ainsi appelé par allusion à son héros, l'empereur
-Napoléon, cuit à petit feu sur le rocher de Sainte-Hélène, comme le fut
-autrefois saint Laurent sur le gril; le romancier Dumas, abréviation de
-Dumanoir, nom guerrier qui rappelle heureusement la manière hardie et
-cavalière de l'auteur; le monographe Pitre-Chevalier, qui signa ainsi
-son beau livre de _Bretagne et Vendée_, afin de rendre hommage, dès le
-titre, aux deux pays chevaleresques dont il racontait les grandes
-aventures.
-
-«Nous ne pousserons pas plus loin, Messieurs, cette démonstration, qui
-devra paraître sans réplique à tous les gens de bonne foi; mais nous ne
-pouvons terminer sans parler du curieux langage en usage parmi les
-Français de l'époque dont nous nous occupons.
-
-«Tout y était devenu nuances et analyse. Voulait-on faire le portrait
-d'une brune quelque peu barbue, on disait «qu'un duvet follet se
-montrait le long de ses joues, dans les méplats du cou, en y retenant la
-lumière, qui s'y faisait soyeuse[21]». Parlait-on de la fraîcheur de ses
-lèvres, on vantait «leur minium vivant et penseur[22]». Voulait-on faire
-remarquer ses oreilles petites et bien faites, on les déclarait des
-«oreilles d'esclave et de mère[23]». Enfin, si l'on parlait, dans la
-conversation, d'un voyage en Espagne, il fallait dire: «J'ai vu Madrid
-avec ses balcons de fer; Barcelone, qui étend ses deux bras à la mer
-comme un nageur qui s'élance; Cadix, qui semble un vaisseau près de
-mettre à la voile, et que la terre retient par un ruban; puis, au milieu
-de l'Espagne, comme un bouquet sur le sein d'une femme, Séville
-l'andalouse, la favorite du soleil.»
-
- [21] H. de Balzac.
-
- [22] _Idem_.
-
- [23] Dumas.
-
-«Ce langage prouve combien est peu fondée l'opinion de ceux qui croient
-la langue française la plus claire, la plus sobre et la plus nette de
-toutes les langues de l'Europe.
-
-«Je dirai donc, Messieurs, pour me résumer, que le dix-neuvième siècle
-fut, en France, une époque de demi-barbarie, où les esprits subtils,
-mais ignorants, tenaces et sanguinaires, s'abandonnèrent à tous les
-excès d'une vitalité surabondante. Mon prochain Mémoire prouvera que ce
-fut aussi le siècle des ardentes croyances religieuses, comme
-l'indiquent les odes d'une foule de poëtes s'offrant sans cesse en
-holocauste, et des grands dévouements politiques, comme on peut s'en
-assurer par les discours des ministres, qui déclarent ne rester sur leur
-_banc de douleur_ que dans l'intérêt de la patrie.»
-
-
-
-
-XVII
-
-_Le Grand Pan_, journal universel, renfermant tous les journaux et
-plusieurs autres.--Trois articles contradictoires sur une seule
-vérité.--Administration du _Grand Pan_.--M. César Robinet, entrepreneur
-général de littérature en tous genres.--Machines à fabriquer les
-feuilletons.--M. Prétorien, directeur en chef du _Grand Pan_.--Une
-entreprise littéraire avec primes.--Blaguefort obligé d'acheter la
-critique du livre qu'il veut publier.
-
-
-Au moment où le bibliophile se rassit, la salle entière éclata en
-applaudissements. On ne pouvait assez admirer cette prodigieuse
-érudition qui lui permettait de dire, sans hésitation, quelles étaient
-les moeurs et les habitudes d'un autre peuple il y avait douze siècles.
-
-Blaguefort n'avait point écouté la lecture, mais il remarqua
-l'impression produite et quitta brusquement ses compagnons en leur
-promettant de revenir bientôt.
-
-Maurice croyait rêver. Il regarda Marthe stupéfaite, puis tous deux
-éclatèrent de rire en même temps.
-
-«Nous saurons désormais ce que c'est que la science historique, dit le
-jeune homme, et ce qu'il faut croire des _vérités démontrées_. Je
-m'explique maintenant pourquoi ces vérités changent à chaque siècle.
-L'histoire est un écheveau que chacun dévide et tisse à sa manière; le
-fil est bien toujours le même, mais l'étoffe et le dessin se modifient
-selon l'ouvrier.
-
---Auriez-vous donc remarqué des erreurs dans le Mémoire du bibliophile?
-demanda M. Atout, qui venait d'entrer.
-
---Hélas! répliqua Maurice en souriant, il vous a fait connaître la
-France en l'an trois mille comme nous connaissions l'ancienne Grèce en
-1845. Son oeuvre ressemble à ces monstres dont chaque membre a été
-emprunté à un animal réel, mais dont l'ensemble ne peut être qu'un rêve;
-tout est vrai, sauf le monstre.
-
---Et vous pourriez signaler les principales fautes?
-
---Si j'avais l'analyse du Mémoire...
-
---Vous l'aurez, interrompit vivement l'académicien, qui baissa la voix,
-nous le trouverons au bureau du journal. Venez vite. Quelque pénible
-qu'il soit de relever les erreurs d'un collègue, on doit tout sacrifier
-à l'intérêt de la vérité... Il faudra rédiger une réplique accablante,
-avec quelques allusions bien aiguisées. Je vous fournirai les pointes
-d'autant plus sûrement que le bibliophile est mon ami. Je connais les
-jointures et je sais où il faut frapper.»
-
-Ils se dirigèrent vers la grande agence littéraire, qui occupait une rue
-entière et était exploitée par une société de capitalistes exerçant à
-Sans-Pair le monopole de la publicité.
-
-Ils avaient réuni pour cela les journaux des différentes opinions en un
-seul journal appelé _Le Grand Pan_, qui les soutenait alternativement
-toutes. _Le Grand Pan_ ne paraissait ni à certain jour, ni à certaine
-heure; imprimé sur un papier sans fin, il _paraissait toujours_!
-
-Un bataillon de journalistes attachés à l'établissement envoyait
-successivement des piquets de publicistes pour entretenir la rédaction.
-
-Au sortir de l'imprimerie, l'immense feuille se distribuait elle-même à
-domicile, en courant sur un appareil général de rouleaux. On la voyait
-traverser les rues, monter aux troisièmes étages, redescendre aux
-rez-de-chaussée, traverser les cafés, les bazars, les cabinets de
-lecture, poursuivie par les non-abonnés, qui tâchaient de dérober
-quelques mots au passage; parcourue en l'air par les gens pressés;
-étudiée à loisir par les bourgeois retirés des affaires; mais toujours
-immuable dans son mouvement, et faisant disparaître, par le toit ou par
-la muraille, l'article non achevé que vous aviez lu avec trop de
-lenteur.
-
-M. Atout et Maurice trouvèrent dans la première salle une foule de gens
-de différents âges et de différentes conditions, qui attendaient
-l'audience du directeur du _Grand Pan_. L'académicien en accosta
-plusieurs qu'il connaissait, et les entretint un instant. Tous
-affectaient le même dédain pour la puissance à laquelle ils venaient
-rendre hommage; tous se plaignaient de son iniquité et de sa corruption;
-tous se déclaraient également indifférents à son amitié ou à sa haine.
-
-M. Atout, voyant qu'il faudrait attendre quelque temps, proposa à son
-compagnon de lui faire visiter rapidement ce qu'on appelait les bureaux
-du journal.
-
-Après avoir traversé plusieurs pièces où des milliers d'employés
-surveillaient les détails inférieurs, ils arrivèrent à la salle de
-rédaction, partagée en deux cents cellules grillées, pour les deux cents
-journalistes de service. Chacun d'eux avait ses fonctions distinctes,
-indiquées par l'inscription de la cellule. Il y avait un rédacteur pour
-les empoisonnements de femmes par leurs maris, deux pour les
-empoisonnements de maris par leurs femmes, trois pour les
-empoisonnements réciproques, connus sous le nom d'_empoisonnements
-assortis_, et ainsi du reste. Venaient ensuite les puffistes, compagnie
-d'élite dont on ménageait les forces. L'un avait la spécialité des
-incendies de villes inconnues, des tremblements de terre de pays à
-découvrir, des naufrages de grands personnages ayant pour nom une
-initiale; un second se chargeait des histoires d'ours dévorant les
-vétérans, de serpents marins et de crocodiles apprivoisés: un troisième
-se réservait le règne végétal, embelli des merveilles de la moutarde
-blanche et du chou colossal.
-
-Chaque article achevé était jeté dans un tube qui le conduisait jusqu'à
-la machine, où il était imprimé sans l'intermédiaire des compositeurs,
-ce qui, entre autres avantages, avait celui de laisser les fautes
-d'orthographe au compte du journaliste.
-
-La seconde salle était celle des rédacteurs de réclames, perpétuellement
-employés à trouver de nouvelles formules à la fiction; la troisième,
-celle des correspondances entretenues au moyen de télégraphes
-électriques; enfin, les dernières salles étaient consacrées à la
-fabrication des feuilletons.
-
-Cette fabrication était exploitée depuis quelques années par le fameux
-César Robinet, qui avait traité à forfait pour tous les romans à publier
-dans _Le Grand Pan_ et dans les autres journaux de la République.
-Plusieurs machines de son invention confectionnaient des feuilletons de
-tout genre, à raison de cent lignes à l'heure.
-
-Il y avait d'abord la machine historique, dans laquelle on jetait des
-chroniques, des biographies, des mémoires, et d'où sortaient des romans
-dans le genre de ceux de Walter Scott;
-
-La machine à _variétés_, que l'on bourrait d'_anas_, de légendes,
-d'almanachs anecdotiques, et qui produisait des voyages comme celui de
-Sterne;
-
-La machine des _fantaisies_, qui recevait les anciens poëtes, les vieux
-romans, les drames oubliés, et dont on obtenait des nouvelles
-comparables à celles de Bernardin de Saint-Pierre et de l'abbé Prévost;
-
-Enfin la machine des _résidus_, où l'on jetait à brassée les rognures
-que l'on n'avait pu utiliser ailleurs, et qui produisait du Perrault et
-du Berquin de seconde qualité.
-
-César Robinet ne lisait point ses livres, mais il les signait tous, ce
-qui le condamnait à quatorze heures de travail forcé par jour. A
-l'arrivée de Blaguefort, il paraphait le cent trente-troisième volume
-des aventures du colonel Crakman, récit charmant dans lequel il avait
-réussi à faire entrer tous les mémoires imprimés sur le grand Frédéric
-et sur sa cour.
-
-Soixante secrétaires faisaient autour de lui le triage des livres des
-autres qui devaient devenir des livres de lui.
-
-Maurice demeura émerveillé. Le système de retapage, autrefois borné aux
-chapeaux, s'était étendu jusqu'aux idées. La friperie perfectionnée
-avait envahi la république des lettres; les plus vieux volumes,
-décousus, découpés, reteints et regommés, devenaient des nouveautés
-recherchées; il suffisait de l'estampille CÉSAR ROBINET pour que
-l'étoffe usée parût neuve!
-
-M. Atout, pensant que l'heure de réception devait être arrivée,
-rebroussa chemin et se présenta chez le directeur du _Grand Pan_.
-
-M. Prétorien était à Sans-Pair le véritable fondateur de la liberté de
-la presse, c'est-à-dire de la liberté de presser les gens. Rien ne
-pouvant lui être refusé impunément, on ne lui refusait rien. La plume
-croisée devant son journal, comme la sentinelle devant son camp, il
-décidait seul qui il fallait repousser ou admettre. Excellent du reste
-pour ses amis, il leur partageait ses gains, sa puissance, son crédit,
-et c'était le meilleur roi du monde, pourvu qu'on ne fût point de ses
-sujets.
-
-Au moment où nos visiteurs entrèrent, il donnait audience à tous ceux
-que Maurice avait vus faire antichambre. Leur dédain pour le journalisme
-avait fait place au respect, leur indifférence à l'empressement. C'était
-à qui se montrerait le plus modestement soumis ou le plus amicalement
-familier.
-
-Il vit d'abord passer une vingtaine d'auteurs qui venaient offrir leurs
-livres embellis de l'autographe sacramentel: _hommage de l'auteur_.
-
-Puis des peintres, des sculpteurs, des musiciens, qui, pour preuve de
-leurs talents, remettaient des lettres de recommandation; des actrices
-parfumées de patchouli, tournant sur elles-mêmes avec mille ondulations
-caressantes, comme des panthères apprivoisées, et ne se retirant
-qu'après avoir laissé leurs adresses; des hommes graves qui apportaient
-leurs éloges tout faits, et d'autres plus graves encore qui y joignaient
-d'utiles diatribes contre leurs adversaires.
-
-Mais la visite qui frappa le plus Maurice fut celle de Mlle Virginie
-Spartacus, fondatrice de la société des _femmes sages_, composée de
-toutes celles qui n'avaient pu vivre avec leurs maris.
-
-Mlle Spartacus faisait pourtant exception: car, ainsi qu'elle l'avait
-déclaré elle-même dans son discours d'ouverture, en empruntant, par
-pudeur, une image à l'antiquité, _nul n'avait encore dénoué sa
-ceinture_!
-
-Son hostilité contre les hommes était donc libre de tout souvenir
-personnel; c'était de la haine métaphysique, un acharnement vertueux, né
-des principes et entretenu dans l'intérêt de l'humanité.
-
-Elle venait demander à M. Prétorien l'insertion de plusieurs articles;
-car Mlle Spartacus joignait à son titre de fondatrice celui de femme de
-lettres, et, si elle n'occupait point le premier rang dans la
-littérature contemporaine, la faute en était aux hommes, ligués contre
-son sexe. Mais, ainsi qu'elle le faisait remarquer, cette tyrannie
-touchait à sa fin; le jour approchait où les maîtres devaient forcément
-consentir à l'affranchissement des esclaves, et cet affranchissement
-avait été formulé d'avance par Mlle Virginie; les droits de la femme
-étaient aussi simples que clairs: ils consistaient à n'en point
-reconnaître aux hommes.
-
-M. Prétorien reçut la reine des insurgeantes avec politesse, mais refusa
-ses articles, et Mlle Virginie sortit en s'écriant qu'il était temps
-d'aviser au salut du genre humain.
-
-Lorsque tous les visiteurs se furent enfin retirés, le directeur du
-_Grand Pan_ vint à M. Atout, les mains tendues et en s'excusant.
-
-«Vous voyez ma vie, dit-il avec une sorte de dégoût railleur; elle
-ressemble à ces arbres plantés sur les grands chemins, et dont chaque
-passant se croit le droit d'emporter une branche ou une feuille; je n'en
-puis rien garder pour moi ni pour mes amis.
-
---Et cependant, fit observer l'académicien avec un sourire élogieux,
-vous trouvez moyen de suffire à toutes vos tâches.
-
---Je viens de m'en imposer une nouvelle, interrompit Prétorien en se
-ranimant tout à coup; une entreprise complétement neuve.
-
---Encore?
-
---Gigantesque! Du reste, il faut que je vous communique le plan...
-Asseyez-vous là; je veux que vous me donniez votre avis.»
-
-M. Atout connaissait trop le monde pour ne pas traduire:--Je veux que
-vous applaudissiez! Il se résigna donc à l'admiration, bien décidé à se
-la faire rembourser à la première occasion.
-
-Prétorien, qui avait cherché parmi ses papiers, lui montra le prospectus
-de sa nouvelle publication. Il s'agissait d'une biographie générale
-devant comprendre l'histoire publique et privée de tous les citoyens de
-Sans-Pair!
-
-Le prospectus portait en tête cette maxime philosophique:
-
- _Les souscripteurs ont droit à l'indulgence.
-
- Les non-souscripteurs n'ont droit qu'à la vérité._
-
-Venait ensuite un système de primes si habilement combiné que l'éditeur
-remboursait au moins cent vingt fois le prix de chaque souscription;
-aussi ne se retirait-il que sur la quantité!
-
-Les priviléges de chaque catégorie étaient, du reste, clairement
-établis.
-
-Chacun des trente mille premiers souscripteurs avait droit à une calèche
-ornée de son chiffre et attelée d'un ballon: c'étaient les demi-fortunes
-de Sans-Pair.
-
-Les quarante mille souscripteurs suivants devaient obtenir des cartes
-d'abonnement perpétuel à tous les omnibus de la République, avec
-correspondance pour les cinq parties du monde.
-
-Enfin, les derniers recevaient tous les matins, à domicile, une tasse de
-café au lait avec le petit verre de rhum ou de cognac.
-
-Après avoir écouté les détails relatifs à cette entreprise littéraire,
-et exalté les services qu'elle allait rendre à la civilisation, M. Atout
-en vint enfin à ce qui l'amenait.
-
-Prétorien tira aussitôt le cordon des sténographes au mot Académie, et
-un papier plié en quatre tomba d'une des bouches de rédaction placées
-au-dessus de son bureau: c'était le résumé du Mémoire lu par le
-bibliophile.
-
-M. Atout l'ouvrit et commença à l'examiner avec Maurice, qui l'arrêtait
-à chaque ligne pour quelque rectification. Prétorien, ravi, déclara
-qu'il fallait faire un article là-dessus; cela amènerait du bruit, du
-scandale, et rien de plus sain pour un journal.
-
-«Ne ménagez pas le bibliophile, ajouta-t-il résolument; la vérité est
-toujours bonne à dire quand elle fait gagner des abonnés. Il a
-d'ailleurs refusé d'être des nôtres, et qui n'est pas pour nous est
-contre nous. Il faut noyer dans le ridicule le Mémoire sur les Français
-du dix-neuvième siècle.
-
---Hein? qu'est-ce que j'entends là? s'écria Blaguefort, dont le visage
-venait de paraître à la porte entrouverte... Un moment, mes petits:
-peste! on ne noie pas ainsi la marchandise des amis.
-
---La marchandise! répéta Prétorien; aurais-tu par hasard traité avec le
-bibliophile?
-
---Pour ses cinq Mémoires.
-
---Tu as signé?
-
---Et payé cent vingt mille francs en billets de banque! Tu comprends
-qu'on ne peut pas dire de mal d'un livre qui m'a coûté cent vingt mille
-francs, et pour lequel je viens faire quatre cents louis d'annonces.
-
---Diable! c'est juste, dit Prétorien embarrassé.
-
---Cependant, objecta M. Atout, je ferai observer que la vérité...
-
---Est ce qu'elle peut, acheva Prétorien; les anciens l'avaient eux-mêmes
-proclamé. _Amica veritas, sed magis amicus Blaguefort._
-
---Ainsi, vous refusez de recevoir les réclamations de mon hôte? dit
-l'académicien piqué.
-
---Par la raison qu'elle me coûterait deux cents louis... et l'amitié de
-Blaguefort, qui vaut davantage.
-
---Dix fois davantage! ajouta le commis voyageur; je lui paye tous les
-ans des annonces pour plus de cinquante mille francs.
-
---Alors M. Maurice verra ailleurs, reprit M. Atout d'un air composé; _Le
-Grand Pan_ n'est point le seul organe de la publicité.
-
---C'est juste, vous pouvez vous adresser au _Serpent à sonnettes_, dit
-Prétorien d'un ton railleur.
-
---Ou au _Chacal de l'Ouest_, ajouta Blaguefort avec indifférence.
-
---Pourquoi pas au _Maringouin_?» acheva M. Atout d'un air de bonhomie.
-
-Le journaliste se mordit les lèvres, et son compagnon parut inquiet. _Le
-Maringouin_ était un de ces petits journaux que chacun veut lire pour
-l'amour du mal qu'on y dit des autres; gamins de la presse, dont vous
-vous amusez jusqu'à ce qu'ils s'amusent de vous, et qui jettent de la
-boue à tous ceux qui passent sans craindre les représailles, parce que
-sur eux la boue ne tache pas. Quelque supérieure que fût sa position
-dans la presse, Prétorien redoutait le petit journal comme le lion
-redoute le bourdonnement et la piqûre du moucheron. Quant à Blaguefort,
-il savait au juste ce que les attaques du _Maringouin_ pouvaient lui
-enlever d'acheteurs; aussi prit-il tout à coup cette physionomie ouverte
-des gens d'affaire au moment où ils veulent vous tendre un piége, et,
-passant une main sous le bras de l'académicien qui allait se retirer:
-
-«Nous ne nous séparerons pas ainsi, s'écria-t-il; non, pardieu! il ne
-sera pas dit que les Français du dix-neuvième siècle m'auront brouillé
-avec le plus illustre écrivain de la république des Intérêts-Unis.»
-
-M. Atout voulut protester.
-
-«Avec celui dont la brillante imagination a reculé le domaine de la
-poésie!...»
-
-M. Atout protesta plus fort.
-
-«Avec le génie facile et universel qui nous a assuré la supériorité dans
-tous les genres.»
-
-M. Atout se confondit en protestations.
-
-«Avec le plus grand homme, enfin, de notre époque.»
-
-M. Atout serra la main de Blaguefort en affirmant qu'il allait se
-fâcher.
-
-Celui-ci, qui avait épuisé ses formules d'éloges, parut céder avec
-peine; mais, fort de son exorde par insinuation, il commença à effrayer
-l'académicien sur les suites de la publication annoncée: c'était se
-faire des ennemis, s'exposer à des représailles, nuire à la
-considération de cette Académie dont il était le protecteur et la
-gloire!
-
-Ces raisons étaient fortes, mais on ne renonce point ainsi à l'espoir de
-rendre un collègue ridicule; la fraternité des arts descend en droite
-ligne de celle d'Abel et de Caïn. M. Atout résistait et trouvait
-toujours quelque chose à répondre. Il alléguait l'intérêt de la science,
-l'intérêt de l'histoire, l'intérêt des principes, enfin tous les
-intérêts que l'on cite quand on ne veut rien dire du véritable. Il
-invoquait surtout les arrêts de sa conscience, idole mystérieuse qui
-parle ou se tait selon la volonté du grand prêtre.
-
-Blaguefort, qui était à bout d'éloquence, s'arrêta enfin tout à coup,
-comme illuminé d'une subite inspiration.
-
-«Je comprends, s'écria-t-il; vous ne voulez point perdre l'occasion;
-cette critique de l'ouvrage du bibliophile doit piquer la curiosité; on
-peut en vendre autant d'exemplaires que de l'ouvrage lui-même.
-
---Sinon davantage, ajouta M. Atout; puis j'ai d'autres motifs...
-
---Je sais, je sais, interrompit Blaguefort, la science... les
-principes... la conscience... Eh bien, je vous achète tout!»
-
-L'académicien fit un mouvement.
-
-«Cent vingt mille francs pour le livre du bibliophile et cent vingt
-mille francs pour la réfutation, continua l'homme aux spéculations; cela
-arrange tout. Je vendrai d'abord le premier comme un chef-d'oeuvre, puis
-le second pour prouver que c'est une rhapsodie. De cette manière le
-public aura fait une double étude et moi un double profit. Voyons, c'est
-convenu, n'est-il pas vrai? Je vais écrire nos conditions pour éviter
-tout malentendu.
-
-Blaguefort s'était assis à la table de M. Prétorien, où il rédigea le
-traité convenu; M. Atout signa, reçut un billet à ordre, et il allait
-prendre congé du directeur du Grand Pan, lorsque celui-ci, qui se
-rendait au Musée, proposa d'y conduire les deux ressuscités. Ils
-acceptèrent avec empressement, et M. Atout se retira seul.
-
-
-
-
-XVIII
-
-La Bibliothèque nationale et son catalogue.--Utilisation de la
-promenade.--Ce que c'est qu'un artiste à Sans-Pair.--Portraits à la
-grosse, avec ressemblance garantie.--M. Illustrandini, statuaire de
-l'univers.--M. Prestet, peintre du Gouvernement à pied et à
-cheval.--Opinion de Grelotin sur la peinture.
-
-
-En suivant leur guide, Maurice et Marthe passèrent devant un édifice
-noir gardé par des soldats. Ils l'auraient pris pour une maison de
-force, s'ils n'avaient lu au-dessus de la porte d'entrée: _Bibliothèque
-Nationale_. Ils exprimèrent le désir d'y entrer; mais M. Prétorien les
-avertit qu'elle était fermée.
-
-«L'inscription vous a trompés, dit-il en souriant; à Sans-Pair, une
-bibliothèque nationale n'est point celle dont le peuple jouit, mais
-celle qu'il entretient. Il en est pour cela comme de la voie publique,
-toujours barrée par ordre de l'autorité supérieure, et que l'on répare
-perpétuellement de ses réparations. Qu'auriez-vous vu d'ailleurs? Des
-montagnes de livres superposés au hasard. Le zèle et la science des
-conservateurs s'évertuent en vain à débrouiller ce chaos. Les fonds dont
-ils auraient besoin sont absorbés par les gendres et les neveux de
-députés, qui obtiennent des missions artistiques pour la dégustation des
-vins de Tokai, l'étude des huîtres d'Ostende ou l'examen des
-Circassiennes du Caucase. Voilà trois siècles qu'on travaille au
-catalogue; chaque mois on classe cent volumes, et on en reçoit mille qui
-restent non classés! C'est une mer dans laquelle se jettent tous les
-jours de nouveaux fleuves, et que l'on essaye à mettre en bassins avec
-une coque de noix. Aussi l'édifice eût-il déjà fléchi sous le faix
-toujours croissant des livres qu'on y entasse, si les rats et les
-collecteurs ne travaillaient sourdement à son allégement. Du reste, la
-police la plus rigoureuse est établie à la porte; on interdit les gros
-souliers, qui feraient trop de poussière; les parasols sont sévèrement
-prohibés, et chacun doit laisser, en entrant, son chapeau au portier.
-Aussi la bibliothèque de Sans-Pair est-elle partout citée pour modèle,
-et, sauf les livres, tout y est dans un ordre parfait.
-
-Vis-à-vis la bibliothèque s'étendait un jardin public que Prétorien
-traversa, et où Maurice put renouveler l'observation qu'il avait déjà
-faite. Tous les promeneurs se livraient à quelque travail qui utilisait
-la locomotion. Les uns brodaient en marchant, les autres faisaient de la
-tapisserie, tressaient des paniers ou fabriquaient des bourses et des
-faux tours pour les étrennes. Les jeux publics servaient également à la
-production. Chaque escarpolette mettait en mouvement un pétrin mécanique
-pour la fabrication des gâteaux; les chevaux de bois faisaient tourner
-un moulin à café, et les tirs au pistolet servaient à casser des
-noisettes.
-
-Maurice remarqua surtout un homme de moyen âge qui avait réussi à rendre
-sa promenade triplement profitable: il lisait, tricotait et traînait
-après lui un appareil économique dans lequel cuisait son dîner.
-
-En quittant la promenade, les deux époux se trouvèrent dans un nouveau
-quartier.
-
-Là, tout avait changé d'aspect. On ne voyait qu'hommes barbus et que
-femmes échevelées, portant tous les costumes connus, depuis la feuille
-de figuier de nos premiers pères jusqu'à la robe de chambre du
-dix-neuvième siècle. M. Prétorien leur apprit que c'était le quartier
-des artistes.
-
-Leur première et constante préoccupation était celle de ne pas
-s'habiller comme le bourgeois, de n'avoir pas les mêmes meubles que le
-bourgeois, de ne pas ressembler au bourgeois! En conséquence, ils
-étaient vêtus de toges, de cuirasses ou de hauts-de-chausses de tricot;
-ils marchaient avec des pantoufles de mamamouchi, s'asseyaient sur de
-grands fauteuils boiteux du temps des croisades, buvaient dans d'anciens
-hanaps bosselés, et fumaient du tabac de caporal à travers des
-narguillés de douze pieds. Le tout dans l'intérêt de l'art et par haine
-pour la bourgeoisie.
-
-Nous avons oublié de dire que la bourgeoisie, c'était tout le monde,
-excepté eux!
-
-Outre cette grande haine, les artistes de Sans-Pair avaient certains
-principes qui formaient comme le code de leur association, et que l'on
-pouvait résumer en six aphorismes:
-
-ARTICLE 1er. Le sculpteur trouve que la peinture a cessé d'exister.
-
-ARTICLE 2. Le peintre trouve que la sculpture n'existe plus.
-
-ARTICLE 3. Peintres et sculpteurs ne reconnaissent de talent qu'aux
-morts; encore faut-il qu'ils le soient depuis longtemps.
-
-ARTICLE 4. La meilleure des républiques est celle où l'on achète le plus
-de statues et de tableaux.
-
-ARTICLE 5. On doit toujours secourir un confrère, mais on n'est jamais
-tenu de l'admirer.
-
-ARTICLE 6. L'artiste a trois ennemis: le marchand de couleurs, le public
-et son propriétaire.
-
-Prétorien visita d'abord, avec ses compagnons, l'école où l'on envoyait
-les jeunes gens reconnus propres aux arts. On l'avait ornée de statues
-ou de tableaux retrouvés dans les ruines de Paris, et qui étaient
-devenus des chefs-d'oeuvre avérés depuis que le temps en avait détruit
-une partie. Mais le directeur du _Grand Pan_ ne laissa point à Maurice
-le temps de les voir. Il avait promis de le conduire chez les artistes
-les plus célèbres de Sans-Pair, et il entra d'abord chez M. Aimé Mignon,
-peintre de tous les princes, de tous les banquiers et de toutes les
-jolies femmes de la République.
-
-M. Aimé Mignon était le premier qui eût songé à appliquer au portrait le
-système de la confection en pacotille. Il avait, pour cela, ramené
-toutes les physionomies à cinq caractères: le grave, le gai, le sauvage,
-le voluptueux, l'indifférent, et avait fait peindre d'avance une
-collection de toiles reproduisant ces différents types sans le visage!
-Ces toiles étaient exposées dans son atelier avec le prix, calculé en
-pouces carrés, de sorte que chacun pouvait choisir sa tournure toute
-faite comme on choisit un habit. Il n'y avait plus que la tête à
-ajouter; mais, pour celle-ci, M. Aimé Mignon réussissait toujours au gré
-de l'acheteur. Lui-même développa, sur ce point, son procédé à Maurice.
-
-«La mission du portraitiste, dit-il, n'est point, comme on l'a cru
-longtemps, de reproduire ce qu'il voit, mais ce qui devrait être. La
-nature est généralement laide; notre rôle est de l'embellir, je dirais
-même que c'est notre devoir. Car, que veulent la plupart des gens qui se
-font peindre? Acquérir la preuve qu'ils sont plus beaux qu'ils ne le
-paraissent. Si un portrait ne réussit qu'à reproduire notre laideur, à
-quoi bon en faire la dépense? N'est-ce point assez d'avoir la laideur
-elle-même? Pensez-vous qu'un bègue payât bien cher pour entendre
-contrefaire son bégayement? Le portraitiste a toujours, du reste, un
-moyen sûr de savoir s'il a réussi: celui qu'il peint se déclare-t-il
-ressemblant, il faut qu'il efface vite; se prétend-il flatté, tout est
-bien; l'oeuvre sera payée sans réclamation et prônée aux amis.»
-
-De chez M. Mignon, Marthe et Maurice se rendirent chez le signor
-Illustrandini, statuaire ordinaire des cinq parties du monde, auxquelles
-il fournissait indifféremment des Vierges avec ou sans Enfant, des Vénus
-pudiques ou non pudiques, des Christs morts ou vivants, des martyrs en
-pied, des païens en gaîne et des grands hommes de toutes dimensions. M.
-Illustrandini avait des carrières de marbre qu'il faisait exploiter, des
-fonderies toujours en activité, et douze cents jeunes gens qui
-modelaient et taillaient pour lui.
-
-Prétorien le trouva occupé à expédier soixante colis de saints non
-canonisés destinés à l'Irlande, et une statue colossale de l'Incrédulité
-commandée par le club des athées de Boston.
-
-A la vue du journaliste, il s'avança les bras ouverts.
-
-«Le voilà! s'écria-t-il, notre providence, notre étoile tutélaire, notre
-soleil! c'est lui qui a éclairé les ministres.
-
---Comment? demanda Prétorien, qui ne parut point comprendre.
-
---Ne vous rappelez-vous plus ces travaux qu'ils voulaient partager entre
-plusieurs? reprit Illustrandini.
-
---Eh bien?
-
---Ils viennent de m'en charger seul.
-
---Ah! ils ont enfin cédé! dit le journaliste avec un mouvement
-d'orgueil.
-
---Grâce à vous! s'écria Illustrandini en lui prenant les mains. Qui
-oserait vous résister? n'êtes-vous pas le roi de l'opinion? Mais je puis
-dire qu'en me rendant service, vous n'avez point été non plus inutile à
-l'art. Je serai digne de vous, maître... d'autant que les premiers prix
-ont été maintenus... quinze cent mille francs! Comment ne pas faire un
-chef-d'oeuvre? Aussi, depuis hier, ma tête est en feu; je vois mes
-statues; elles marchent, elles regardent, elles crient...»
-
-Illustrandini avait cet enthousiasme mécanique des artistes brouillons
-qui, au lieu de boire avec une émotion silencieuse aux fontaines
-sacrées, s'y jettent jusqu'au cou avec de grands cris. Quand il parlait
-d'art, chaque mot avait dans sa bouche le double de syllabes; c'était
-comme le tonnerre que l'on entend au théâtre, quelque chose de lourd
-roulant sur quelque chose de creux. Le lourd, c'était la parole, et le
-creux, l'esprit.
-
-Cependant ces convulsions à froid réussissaient près de tout le monde;
-comme Illustrandini manquait de bon sens, on lui avait supposé de
-l'imagination.
-
-Un riche mariage acheva de le poser dans le monde; il prit équipage,
-donna des dîners, des bals; et la célébrité de l'amphitryon finit par
-déteindre sur l'artiste.
-
-Illustrandini l'avait prévu, car c'était avant tout un homme d'affaires.
-Une fois en possession de la vogue, il se mit à l'exploiter avec
-l'âpreté furieuse des parvenus. Prospectus vivant de son propre mérite,
-il allait partout se proposant, pressant, sollicitant. Chaque travail
-confié à un autre était à ses yeux un vol; il criait à la perte de
-l'art; déplorait les beaux siècles de Napoléon et de Louis-Philippe, et
-ameutait contre son rival malencontreux la troupe de ses complaisants et
-de ses dupes. Pour lui, tout n'était point assez.
-
-Pendant qu'il faisait éclater l'enthousiasme continu qui lui était
-familier, Prétorien regardait autour de lui avec distraction.
-Illustrandini s'arrêta tout à coup.
-
-«Ah! vous contemplez ma Minerve? s'écria-t-il.
-
---Une Minerve! répéta le journaliste, dont les yeux s'arrêtèrent avec
-hésitation sur un bloc de terre glaise.
-
---C'est elle! répéta Illustrandini avec complaisance; elle est sortie
-tout armée de mon cerveau comme de celui de Jupiter. Je l'ai modelée
-dans une telle ardeur que la terre fumait sous mes doigts.
-
---Cependant, fit observer Prétorien avec hésitation, il me semble qu'il
-reste encore beaucoup à faire...
-
---Pour mes élèves, acheva Illustrandini; oui, la partie de métier: les
-bras, les jambes, le corps! Mais qu'est-ce que cela quand l'idée a été
-trouvée? Tout est dans l'idée. La déesse, appuyée d'une main sur sa
-lance, présente de l'autre une branche d'olivier. Voilà la statue, le
-reste n'est que du détail et n'a pas besoin du souffle de l'artiste.
-Revenez dans un mois, le voile qui cache Minerve à vos yeux sera tombé,
-et vous la verrez dans sa divinité.»
-
-Prétorien promit de revenir et se dirigea vers l'atelier de M. Prestet,
-qui occupait, parmi les peintres, le même rang qu'Illustrandini parmi
-les sculpteurs.
-
-Seulement le sien n'avait rien de poétique ni de solennel, loin de là;
-Prestet chantait les complaintes d'ateliers, cultivait le calembour,
-donnait du cor de chasse et imitait le cri de toutes sortes d'animaux;
-c'était un artiste bon enfant, peignant comme il chassait, comme il
-jouait au billard, avec une facilité leste et insoucieuse. Aussi
-essayait-il indifféremment tous les genres; l'art, pour lui, n'était
-point une préférence, mais une profession. Il inscrivait sur un
-livre-journal les commandes qui lui étaient faites et les exécutait par
-numéro d'ordre. Or, on estimait que, pour y satisfaire, il devrait
-atteindre l'âge de cent douze ans, et qu'il aurait alors exécuté 745
-kilomètres de peinture de tout genre.
-
-Il avait, du reste, réussi à rendre plus rapide le travail des grandes
-toiles destinées au Panthéon de Sans-Pair, en les peignant sur une
-locomotive et armé d'une perche à quatre pinceaux. Pour les moindres
-tableaux, il se contentait d'un appareil ingénieux qui lui permettait
-d'en exécuter cinq en même temps.
-
-Il reçut nos visiteurs sans se déranger, donnant pour excuse les huit
-tableaux qu'il devait livrer le soir même, et continua d'en peindre
-trois, tout en causant.
-
-Maurice voulut connaître ses idées sur la peinture; M. Prestet les lui
-indiqua avec son aisance et son aplomb habituels.
-
-«La peinture, dit-il, est l'art de représenter tout ce qu'indiquent les
-programmes, à la satisfaction du Gouvernement et de son auguste famille.
-On vous ordonne une bataille, vous faites des gens en uniforme qui se
-battent; un groupe de nymphes, vous peignez trois femmes peu vêtues; une
-machine ingénieuse, vous dessinez un métier d'où sort une paire de
-chaussettes. Si chacun reconnaît la chose sans inscription, vous pouvez
-dire comme le vieil Italien: «Moi aussi je suis peintre»; et la preuve
-que vous l'êtes, c'est qu'on vous commandera des tableaux. On a parlé de
-mélodie de tons, de couleurs vibrantes, d'harmonie de lignes! folie!
-Toute la peinture se trouve comprise dans un mot: copier ce qui est, de
-manière à ce que le ministre des beaux-arts lui-même puisse reconnaître
-qu'un fagot n'est pas un conseiller d'État! Tout le reste est de la
-poésie Grelotin, bon pour Grelotin, digne de Grelotin.»
-
-Maurice demanda ce que c'était que Grelotin.
-
-«Un quasi-idiot, qui sert de jouet à nos artistes, répondit Prétorien.
-Il a étudié l'art vingt ans, et, ne pouvant atteindre à son idéal, il
-s'est résigné à devenir gardien du Musée, où il continue à étudier son
-système: car Grelotin a un système qui ferait infailliblement de lui un
-grand peintre, ou un grand sculpteur, s'il peignait ou s'il sculptait.
-Vous pourrez, du reste, l'interroger vous-même quand nous traverserons
-les galeries.»
-
-Ils prirent congé de Prestet et se dirigèrent vers le Musée.
-
-Toutes les écoles, réunies par groupes, comme les différentes familles
-d'une même race, avaient été entassées dans une seule salle, afin que
-les autres pussent être réservées à _l'art national_: c'est ainsi que
-l'on désignait, à Sans-Pair, les oeuvres d'Illustrandini, de Mignon et
-de Prestet.
-
-Grelotin se tenait à la porte de l'immense galerie, comme un dragon
-devant le trésor qu'il garde.
-
-C'était un tout petit homme, mal fait, presque chauve, dont les lèvres
-étaient agitées d'un tremblement continuel, et qui regardait devant lui
-avec des yeux doux et à demi égarés.
-
-Prétorien lui présenta Marthe et Maurice comme un couple des vieux
-siècles; Grelotin les regarda.
-
-«Vivaient-ils du temps où l'on savait peindre des tableaux qui
-chantaient?» demanda-t-il avec une curiosité empressée.
-
-Les deux ressuscités regardèrent leur conducteur.
-
-«Oui, oui, reprit Grelotin avec insistance; il y a eu un temps où la
-brosse et le ciseau communiquaient une voix mélodieuse à leurs oeuvres;
-je le sais bien, moi qui les entends ici.
-
---Vous les entendez? répéta Marthe étonnée.
-
---Tous les soirs! reprit Grelotin; quand la porte de la galerie est
-refermée, et que le soleil couchant laisse glisser sur les murs ses
-grandes lueurs enflammées, vite je cours, là-bas, près des Italiens, et
-j'entends toutes les toiles qui chantent en choeur sans que leurs
-accents se confondent. Je reconnais celui de Raphaël, à sa douceur
-sublime; celui de Corrége, ample et attendri; celui du Titien, qui
-semble vous envelopper; ceux de Carrache, de Léonard de Vinci, de Guide,
-de Guerchin, d'André del Sarte, tour à tour fougueux, suaves, expressifs
-ou caressants. Puis viennent les Flamands, à la mélodie moins céleste,
-mais plus vibrante: Rubens, dont la forte voix chante tour à tour sur
-tous les tons; Vandyck, profond et sombre; l'harmonieux Jordaëns; le
-réjouissant Téniers; Van-Ostade, Ruysdaël, Berghem, Wouvermans, mêlant
-leurs agrestes pastorales aux cantinelles de Miéris et de Gérard Dow.
-Puis c'est le tour des Espagnols, avec Murillo au timbre varié, Riberra
-le hardi, Velasquèz le chevaleresque, Zurbaran le mystique. Enfin, les
-vieux peintres français: Poussin, Lesueur, Claude Lorrain, Watteau,
-Lancret, choeur de voix nobles ou charmantes, que l'on entendrait mieux
-sans leurs successeurs: car la peinture française aussi avait perdu
-l'art. Voyez ces dernières toiles: elles ne chantent plus, elles ne
-parlent même point, elles ne savent que faire entendre des clameurs
-discordantes; on dirait qu'elles luttent à qui poussera le cri le plus
-aigu. De loin en loin, quelques-unes murmurent encore mélodieusement;
-mais, au milieu du tumulte, on les distingue à peine, ce sont comme des
-voix d'anges dans le chaos.
-
---Heureusement que de ce chaos est sorti un nouveau monde, fit observer
-Prétorien.
-
---Oui, dit Grelotin en secouant la tête, un monde muet.
-
---Comment, notre art national?...
-
---A perdu la voix, continua l'idiot tristement. Parcourez ces salles,
-écoutez ces tableaux et ces statues, vous n'entendrez rien. On croit
-encore voir l'art, et on n'en a que l'apparence. L'art vivant n'est plus
-parmi nous; la toile et le marbre ont cessé de chanter.»
-
-Le journaliste éclata de rire et prit congé du gardien; mais Maurice
-était devenu pensif. De tous ceux qu'il venait d'entendre, Grelotin
-était le seul qui l'eût touché. Les autres exploitaient l'art; lui, il
-le sentait.
-
-
-
-
-XIX
-
-Réforme dramatique grâce à laquelle la pièce est devenue
-l'accessoire.--Transformations successives d'un drame
-historique.--Première représentation.--Une loge d'avant-scène.--Analyse
-de _Kléber en Égypte_, drame en cinq actes et à plusieurs bêtes.
-
-
-Au sortir du Musée, Prétorien se rappela qu'il devait assister à la
-première représentation d'un drame dont l'annonce remuait tout
-Sans-Pair. Il s'agissait d'une pièce intitulée _Kléber en Égypte_, qui,
-au dire des initiés, accusait les études historiques les plus profondes.
-L'auteur avait su ramener ses caractères et ses fables à la simplicité
-antique du dix-neuvième siècle. Cependant, il n'était arrivé à faire
-jouer son drame qu'après une série d'épreuves dont le directeur du
-_Grand Pan_ fit le récit à ses compagnons.
-
-«Autrefois, leur dit-il, dans une représentation scénique, la pièce
-était l'objet principal; c'était pour elle que l'on disposait les
-décorations, les costumes, les acteurs; on admettait la suprématie de
-l'esprit sur la matière, la soumission de l'instrument à la musique
-qu'il devait rendre; nous avons changé ces trop commodes habitudes.
-Aujourd'hui, la pièce est l'accessoire; le directeur l'essaye à ses
-toiles peintes, l'arrange pour sa troupe. Il la rogne au commencement,
-l'allonge à la fin, l'élargit au milieu. Chaque comédien, au lieu de
-représenter un caractère, révèle au public sa propre personnalité; on ne
-joue plus de pièces, on joue des acteurs. Le drame de _Kléber en Égypte_
-offre, du reste, un exemple éclatant de la souplesse avec laquelle nos
-auteurs accommodent l'idée à toutes les exigences. La pièce, qui
-s'appelait d'abord _La Jeune Esclave_, avait été écrite pour les débuts
-d'une actrice charmante, qui s'est malheureusement trouvée tout à coup
-hors d'état de jouer les vierges. On a alors proposé de lui substituer
-un amoureux, en prenant pour titre _Le Jeune Esclave_! Ce n'était qu'une
-modification d'artiste, comme le fit observer spirituellement le
-directeur (car les directeurs ont de l'esprit depuis qu'ils ne laissent
-plus les auteurs en avoir); mais l'amoureux refusa le rôle à cause du
-costume, qui ne lui permettait point de porter des bottes à la dragonne;
-les bottes à la dragonne étaient sa spécialité et l'origine de tous ses
-succès! Un auteur de votre temps eût sans doute renoncé à son oeuvre
-après de tels échecs, mais les nôtres sont plus tenaces. Celui de la
-pièce nouvelle apprit qu'un célèbre dompteur de bêtes venait d'arriver à
-Sans-Pair, et son plan fut aussitôt transformé. Il substitua Kléber au
-grand Sésostris, un aigle chauve au capitaine des gardes, et remplaça
-l'amoureux par un jeune caïman de la plus haute espérance. C'est lui que
-nous allons voir. On dit le rôle merveilleusement approprié à ses
-facultés dramatiques et plein d'effets saisissants. Mais l'heure du
-spectacle n'est point encore arrivée, et celle du dîner vient de sonner;
-entrons au _Boeuf de la reine d'Angleterre_: c'est un restaurant nouveau
-établi par notre société, et dont les actions sont déjà de quatre-vingts
-pour cent au-dessus du pair; on y accepte tout en payement: chapeaux
-sans bords, breloques de montres, roues de cabriolet. Un pauvre diable
-peut y échanger ses vieilles bottes contre une côtelette, ou ses
-bretelles contre un potage; aussi vous voyez quelle foule. Cependant,
-les consommateurs qui payent en argent ont une salle particulière, et
-prélèvent les meilleurs morceaux.»
-
-Ils entrèrent dans un réfectoire où se dressaient une douzaine de tables
-colossales, sur chacune desquelles étaient servis des animaux tout
-entiers. Ici, c'était un boeuf couché sur une litière de pommes de terre
-frites ou de choucroute; plus loin, des veaux à demi enfoncés dans la
-gelée, des moutons piqués d'ail, des porcs dorés au feu, des monceaux de
-poulardes exhalant le parfum de la truffe, et des files de canards
-nageant dans des rivières de navets ou de pois verts. D'énormes
-couteaux, mus par la vapeur, procédaient au dépècement de ce festin
-homérique.
-
-«Vous êtes peut-être surpris d'une pareille exhibition culinaire, dit
-Prétorien, mais elle a pour but de rassurer contre la fraude des
-restaurateurs. Ici, chaque convive constate l'identité du nom et de la
-chose; ce qu'il mange est bien ce qu'il croit manger; comme saint
-Thomas, il peut voir et toucher. Asseyons-nous devant ce boeuf encore
-intact, auquel les cornes et la peau ont été conservés pour plus
-d'authenticité, et indiquez vous-même le morceau préféré, il vous sera à
-l'instant découpé et servi. Quant à la boisson, voyez parmi tous les
-noms gravés sur les tonneaux, et tournez le robinet de celui que vous
-aurez choisi.»
-
-Les deux époux prirent place à une table défendue, selon la manière
-anglaise, par des cloisons qui procuraient à chaque consommateur
-l'agrément de ne pas voir ses voisins et de ne point en être vu. Chacun
-mangeait comme les chevaux, seul à son râtelier. On n'était jamais
-exposé à parler à un autre convive, à lui rendre un de ces légers
-services qui entretiennent la sociabilité entre les hommes; on était
-chez soi, avec soi, rien que pour soi!
-
-Du restaurant, Prétorien se rendit au grand Théâtre de la République, où
-se donnait la pièce nouvelle.
-
-Le péristyle était décoré des statues de Shakespeare, de Schiller, de
-Calderon et de Molière, mises sans doute à la porte pour avertir que
-leur génie n'avait plus de place au dedans. Les arrivants trouvèrent la
-salle éclairée et déjà garnie de spectateurs. C'était cette foule
-d'artistes, de gens de lettres, de journalistes, conviés à venir prendre
-les prémices de toutes les fêtes de l'esprit ou du regard, et n'y venant
-que pour railler l'amphitryon et le festin; race blasée, dédaigneuse,
-qui méprise les plaisirs qu'on lui donne, et qui s'indignerait qu'on les
-lui refusât.
-
-En traversant un des corridors, Prétorien aperçut un groupe au milieu
-duquel se trouvait M. Claqueville, assureur de succès en tous genres.
-
-M. Claqueville avait des cheveux blancs, la croix d'honneur et trois
-mille six cent quarante-trois médailles reçues de la société des auteurs
-dramatiques pour autant de pièces sauvées du naufrage. Il était, en
-outre, l'inventeur d'une multitude de perfectionnements destinés à
-transformer en chefs-d'oeuvre tous les ouvrages assurés par sa maison.
-Non-seulement il avait des rieurs à gages, des pleureuses patentées et
-des ouvriers en applaudissement, tous élevés pour ces différentes
-destinations dans la ménagerie humaine de M. Banqman, mais il
-entretenait une armée de _caudataires_ chargés de figurer de la foule;
-huit femmes excellant dans les attaques de nerfs et les évanouissements;
-trois vieillards ayant pour spécialité de se faire écraser aux portes
-des théâtres, afin de prouver l'affluence; enfin, une escouade de
-prestidigitateurs chargés d'enlever dans toutes les poches les sifflets
-et les clefs forées.
-
-Au moment où Marthe et Maurice le rencontrèrent, il se trouvait
-précisément entouré des chefs d'escouade, auxquels il communiquait son
-ordre du jour.
-
-«Attention sur toute la ligne, s'écriait-il en levant sa canne comme une
-épée de commandant; l'administration a dépensé six cent mille francs, il
-faut que la pièce fasse l'admiration du ciel et de la terre.
-Enlevez-moi-la au niveau de la grande pyramide d'Égypte... dont vous
-verrez la réduction en toile peinte. Il nous faut trois cents
-représentations, mes agneaux. Les claqueurs qui pourront me montrer des
-ampoules recevront une gratification, et les pleureuses qui se donneront
-un rhume de cerveau auront droit à un pourboire. Surtout, soignez les
-entrées du crocodile, vu qu'il m'a donné des billets.»
-
-Prétorien se fit ouvrir une loge d'avant-scène, dans laquelle il avait
-reconnu madame Facile, en compagnie de MM. Banqman, Le Doux, Blaguefort,
-et de milord Cant, reconnu à Sans-Pair pour le roi de la fashion.
-
-Milord Cant méritait à tous égards cette royauté: il entretenait les
-plus beaux équipages et les maîtresses les plus dispendieuses, tenait
-les plus forts paris et se montrait partout où il n'y avait rien d'utile
-a faire. On eût en vain cherché dans sa vie un trait de dévouement, un
-élan de sympathie, une heure de nobles efforts. Milord Cant n'avait
-jamais dévié de cette distinction qui nous fait tirer orgueil du hasard,
-non de la volonté; de ce qui est en dehors de nous, jamais de
-nous-mêmes. Pour lui, le but n'était point vivre, mais paraître; sa loi
-n'était pas le bien, mais la convenance. Pauvre égoïsme gonflé de
-vanité, qui jouait dans le monde le rôle de ces colosses brodés d'or que
-l'on place à la tête des régiments, les jours de revue, pour
-l'admiration des vieilles femmes et des enfants!
-
-Au moment où Prétorien parut avec ses compagnons, il venait d'approcher
-de son oreille une petite corne d'ivoire qu'il réussit à y maintenir au
-moyen d'une contraction particulière. La corne d'ivoire passait à
-Sans-Pair pour le symbole de la suprême élégance; elle avait renchéri
-sur le lorgnon. Après avoir trouvé du bon ton d'être myope, on avait
-trouvé de meilleur ton d'être sourd. C'était une preuve d'inutilité de
-plus.
-
-Milord Cant avait, en outre, laissé croître ses ongles, à l'exemple des
-Chinois, afin de constater son oisiveté. Il portait un vêtement de toile
-de chanvre, qui, vu la rareté de cette dernière production, était un
-objet de luxe, et, au lieu de diamants, devenus ridicules depuis qu'on
-les fabriquait comme du verre, des boutons de pierres à fusil, dont
-toutes les femmes admiraient la beauté.
-
-Le journaliste et lui se saluèrent comme deux rois, dont l'un a conquis
-sa couronne et dont l'autre l'a reçue; Prétorien avec une ironie voilée,
-milord Cant avec une légèreté un peu dédaigneuse.
-
-Quant à madame Facile, elle parut ravie de voir Marthe et Maurice; elle
-les fit asseoir près d'elle, voulut entendre leur histoire, et parut
-plus émerveillée du souhait qu'ils avaient formé que de le voir
-accompli.
-
-«Connaître l'avenir du monde! s'écria-t-elle; et vous avez, pour cela,
-franchi tant de siècles! Que nous importe l'avenir à nous qui n'avons
-que le présent? que nous sont les hommes qui viendront après nous?
-avons-nous donc d'autre intérêt que ce que nous pouvons voir et sentir?
-L'avenir, c'est l'inconnu, et l'inconnu, c'est le vide.
-
---Non pas pour ceux qui espèrent, dit Maurice. L'inconnu, c'est le champ
-où sont semés nos rêves, où nous les voyons germer, croître et fleurir.
-Et qui voudrait vivre sans ce bénéfice de l'incertitude accordée à notre
-misère? que serait la vie sans les horizons fuyants et sans les nuées
-qui embrument son lointain? Privée de l'inconnu, l'âme serait
-prisonnière comme le regard qu'arrêtent les murs d'un cachot; ses ailes
-oublieraient à voler. Ah! n'éprouvez-vous donc point cette impatience
-qui fait regarder par-dessus chaque jour ce qui doit venir ensuite?
-N'avez-vous point la soif de connaître, l'aspiration vers l'infini,
-cette horreur du doute qui crie sans cesse: «En avant!» Aimez-vous
-autant aujourd'hui que demain? A quoi pensez-vous donc, enfin, quand
-vous êtes seule et que vous regardez le ciel?
-
---A quoi elle pense? interrompit Banqman en éclatant de rire; pardieu!
-elle pense au temps qu'il fera.
-
---Moi, je me rappelle les séances auxquelles je dois me trouver, ajouta
-Le Doux.
-
---Moi, les visites à faire, reprit milord Cant.
-
---Moi, mes échéances, continua Blaguefort.
-
---Moi, je ne pense à rien», acheva Prétorien.
-
-Maurice les regarda tous avec étonnement.
-
-«Quoi! pas un rêve? répéta-t-il; aucun souci de l'invisible? Et pourquoi
-donc vivez-vous alors?
-
---Eh! mais... pour vivre!» répliqua Banqman avec un gros rire.
-
-Et se penchant vers Prétorien:
-
-«Évidemment, votre ressuscité est un peu fou, dit-il à demi-voix.
-
---Non, répliqua Prétorien sur le même ton; c'est un enfant!»
-
-La conversation fut interrompue par le tintement de la cloche qui
-annonçait le commencement du spectacle. Chacun prit sa place; tous les
-yeux se tournèrent vers la scène; le rideau se leva!
-
-Ici, nous sommes obligé d'avoir recours à la forme du compte-rendu, et
-de donner à notre récit l'apparence d'un feuilleton du lundi. Que Dieu
-et nos lecteurs nous le pardonnent!
-
- * * * * *
-
-Le théâtre représente une campagne aux bords du Nil; vers l'horizon
-apparaît le Caire, copié sur une vignette anglaise; à droite se trouve
-la maison d'Achmet, ancien ministre du soudan d'Égypte, mais depuis
-longtemps tombé dans la disgrâce, et qui vient de mourir. Son corps est
-exposé sur un palanquin, à la porte de sa demeure, et la foule prie
-autour en silence. Quelques figurantes, pour compléter l'illusion, font
-le signe de la croix.
-
-On distingue surtout, au milieu d'elles, Astarbé, la fille du défunt,
-qui tient les bras levés au ciel, tandis que la foule chante en choeur:
-
- Le vertueux Achmet est mort!
- Dieu, ta sagesse est profonde!
- Sa fille reste seule au monde;
- Sois béni, Dieu prudent et fort.
-
-Quand l'orchestre a fini la ritournelle consacrée à la douleur publique,
-la foule se retire et laisse Astarbé seule avec un étranger qui, depuis
-quelques jours, est l'hôte de son père.
-
-Il vient annoncer à l'orpheline son départ!... A cette nouvelle,
-celle-ci ne peut retenir ses larmes; l'étranger s'écrie:
-
- Elle pleure! ô bonheur! Vous pleurez!... Ah! tu m'aimes!
-
-Astarbé baisse les yeux et ne répond rien. Son interlocuteur, qui
-connaît le proverbe, lui propose aussitôt de partir avec lui. Astarbé,
-qui ne veut pas être en reste de politesse, l'engage, de son côté, à
-rester avec elle; mais, à cette demande, l'inconnu regarde de tous côtés
-pour s'assurer qu'il ne peut être entendu que par les dix mille
-spectateurs; il prend Astarbé à part et lui dit:
-
-L'ÉTRANGER.
-
- Écoute... mais toi seule, enfant... Je t'ai trompée!
- Mon costume est d'emprunt, mon nom n'est pas le mien.
-
-ASTARBÉ.
-
- Achève!
-
-L'ÉTRANGER.
-
- Eh bien, je ne... suis point Égyptien!
-
-ASTARBÉ.
-
- O ciel!
-
-L'ÉTRANGER.
-
- Je suis Français!
-
-ASTARBÉ.
-
- Qu'Osiris nous assiste!
- Et quel est donc alors votre nom?
-
-L'ÉTRANGER.
-
- Jean-Baptiste
- Kléber!...
-
-Astarbé, d'abord saisie, s'abandonne ensuite à la joie d'être aimée par
-le général en chef de l'armée française. Celui-ci ne s'était rendu près
-du Caire que pour étudier les forces du Soudan; mais maintenant sa
-mission est terminée, et il doit retourner vers ses soldats. Astarbé
-consent à le suivre, pourvu qu'un marabout du voisinage bénisse leur
-union. Kléber, dont la tolérance s'étend aux curés de toutes les
-nations, accepte le marabout, et il sort pour l'avertir lui-même.
-
-Astarbé, restée seule, se livre à une joie entrecoupée de mélancolie;
-elle prend congé de tout ce qui l'environne:
-
- Adieu, toit paternel, terre des brunes filles;
- Fleuve aux flots limoneux musqués de crocodiles;
- Horizon hérissé d'obélisques pierreux,
- Que l'on prendrait de loin pour les jambes des cieux;
- Boeufs que l'on mange ailleurs et qu'ici l'on adore;
- Sphinx dont le front coiffé se couronne d'aurore;
- Ibis aux becs pensifs, symboliques lotus;
- Légumes trois fois saints, plus saint papyrius;
- Noble roseau du Nil, dont l'enveloppe frêle
- Fixe cet alphabet que notre enfance épèle;
- Et toi, père embaumé qu'attend le jugement;
- Heureuse de vous fuir, je vous quitte en pleurant.
- Et cependant où vit Kléber rien ne me pèse:
- Quand le coeur est français, l'âme est bientôt française.
-
-Puis, entendant tout à coup un frémissement parmi les buissons de la
-rive, elle se rappelle le nourrisson amphibie apprivoisé par ses soins,
-et elle s'écrie:
-
- C'est lui, le caïman pour moi devenu doux,
- Qu'attirent ma voix et ce plat de couscoussous.
-
-Ici, tous les cuivres de l'orchestre font entendre un forte, le tam-tam
-déchire l'air, et la tête du crocodile paraît entre deux touffes de
-roseaux en fer-blanc.
-
-Son entrée est saluée par d'unanimes applaudissements.
-
-L'animal appuie ses courtes pattes sur la planche peinte qui représente
-les bords du Nil, s'élance lourdement sur le théâtre, court à la pâtée
-que lui présente Astarbé, l'engloutit en un instant, puis se laisse
-aller amoureusement sur le dos, et frotte sa tête écailleuse contre les
-pieds de la jeune fille.
-
-On applaudit de nouveau, et Astarbé commence les exercices innocents
-qu'elle a enseignés à Moïse: c'est le nom de son crocodile.
-
-D'abord elle lui fait jouer aux osselets, puis sauter à travers un
-cerceau, puis danser une polonaise.
-
-Un grand bruit, qui se fait entendre derrière la scène, met fin à ces
-plaisirs. Moïse rentre dans son Nil de carton, et Astarbé, effrayée,
-remonte vers le fond du théâtre en annonçant le soudan.
-
-Il arrive en effet avec ses gardes et suivi de la foule, qui paraît
-toujours quand il y a des choeurs. Les gardes chantent:
-
- Voici notre maître suprême;
- Ne craignez rien, il veut qu'on l'aime,
- Allah! Allah! Dieu seul est grand,
- Et son prophète est le Soudan.
-
-Mais la foule varie ingénieusement ce refrain en répétant d'un ton
-sournois.
-
- Voici le maître dur et blême;
- Puisqu'on le craint, il faut qu'on l'aime.
- Allah! Allah! Dieu seul est grand,
- Mais prenez bien garde au soudan!
-
-Le choeur fini, le prince fait retirer tout le monde, sauf Astarbé, à
-qui il déclare qu'il l'a aperçue au bain, il y a trois jours; qu'il en
-est, en conséquence, tombé amoureux, et qu'il est décidé à en faire sa
-cinq cent quatre-vingt-douzième femme.
-
-Astarbé épouvantée répond que la chose est impossible; le roi veut
-l'entraîner de force; mais Kléber arrive avec le peuple, qui s'est
-rassemblé pour le jugement des morts, auquel doit être soumis Achmet
-avant d'obtenir les honneurs de la sépulture. Le soudan, qui a trop peu
-de gardes pour faire un coup d'État, feint de se soumettre à la loi;
-mais, au moment où l'on va accorder une tombe au père d'Astarbé, il
-présente le titre d'une amende que l'ancien ministre n'a pu lui solder,
-et réclame, selon l'habitude, son corps pour gage!
-
-Astarbé se jette en vain à ses pieds, en le suppliant de ne point
-exposer l'ombre du vieillard à errer sans asile sur les sombres bords;
-le soudan répond par ce vers invincible:
-
- Rendez-vous aux vivants, on vous rendra les morts!
-
-Et il se prépare à faire enlever le corps d'Achmet.
-
-Mais Kléber, touché du désespoir de la jeune fille, saisit un des
-chevaux du roi, puis, s'élançant avec Astarbé dans ses bras, il pique le
-coursier de ses deux talons et disparaît au galop, suivi de Moïse
-emportant le corps d'Achmet.
-
-Stupéfaction obligée.
-
-«Courez! ramenez-le!» s'écrie le soudan quand il a disparu. L'orchestre
-joue un air annoncé comme égyptien, et dans lequel Maurice reconnaît
-celui de _Va-t'en voir s'ils viennent, Jean_.
-
-
-DEUXIÈME TABLEAU.
-
-Le lieu de la scène change. On voit des sables faits de paille hachée
-qui tournoient, deux autruches apprivoisées qui se promènent d'un air
-ennuyé, des gazelles qui courent après des biscuits, et une pyramide au
-fond: c'est le désert.
-
-Kléber et Astarbé, et le vieux Achmet, qui, en sa qualité de mort
-embaumé, joue un personnage muet, arrivent sur leur coursier qui boite.
-Tous trois succombent à la fatigue. Ils s'arrêtent, et Astarbé, prise
-d'une sorte de délire, se met à murmurer:
-
- Pourquoi nous reposer, quand là-bas, près du puits,
- Je vois l'ombrage frais des grands palmiers, et puis
- La maison où l'on donne aux hôtes sans monnaie
- Des riz au lait sucrés qu'un remercîment paye;
- Où la femme modeste, en gardant la maison,
- Fait le bonheur d'un homme et file du coton?
-
-KLÉBER.
-
- Astarbé! que dis-tu? Dieu! regarde! l'espace
- Est brûlant!
-
-ASTARBÉ.
-
- Je voudrais un sorbet à la glace!
-
-KLÉBER.
-
- N'entends-tu pas venir le simoun destructeur?
-
-ASTARBÉ.
-
- Je voudrais une rose à mettre sur mon coeur.
-
-Kléber s'efforce de gagner l'ombre de la grande pyramide; mais la trombe
-de paille hachée atteint le cheval, l'emporte et laisse à pied le mort
-et les vivants.
-
-Kléber, au désespoir, appelle son armée. Il énumère ses exploits, ce qui
-est toujours agréable pour un militaire, et ne s'arrête qu'à un bruit de
-chevaux: il en conclut que ce sont ses braves dromadaires qui l'ont
-entendu, et il fait un mouvement de joie; mais il reconnaît presque
-aussitôt le soudan et sa cavalerie. On le somme de se rendre; il refuse
-et va périr avec sa femme, lorsque le Nil, qui est arrivé à son
-quantième du mois, déborde à propos et noie les gardes du tyran!
-
-Kléber saisit Astarbé évanouie, monte avec elle au haut de la grande
-pyramide, et, près de disparaître dans les caveaux funèbres, s'écrie:
-
- Enfin je l'ai sauvée.
-
-ASTARBÉ, _reprenant ses sens_.
-
- Ah! mon père! mon père!
- S'il est perdu, je veux mourir!
-
-KLÉBER, _avec un cri de joie_.
-
- O sort prospère!
- Voyez, Moïse, là, nous l'apporte en nageant.
-
-ASTARBÉ, _tombant à genoux avec une exaltation pieuse_.
-
- Ah! je veux croire au Dieu qui fit le caïman!
-
-Tableau final composé de la pyramide, de Kléber, d'Astarbé et du
-crocodile. Musique douce, imitant une inondation; la toile se baisse.
-
-
-TROISIÈME TABLEAU.
-
-Nous sommes dans l'intérieur de la grande pyramide; Achmet a trouvé sa
-place au milieu des illustres momies qui la peuplent; il ne reste plus
-dans l'embarras que les vivants.
-
-Cependant Astarbé,
-
- Qui sait même ennoblir les travaux des dieux lares,
-
-nourrit fort bien son général en chef, grâce à Moïse, qui lui apporte
-chaque jour sa pêche et sa chasse. Mais, malgré tout, Kléber maigrit,
-et, comme la jeune fille s'en étonne et dit en pleurant:
-
- Que vous manque-t-il donc, mon chef? que dois-je croire?
-
-le Français répond:
-
- Ce qui me manque, c'est le pain noir de la gloire!
-
-Au même instant arrive le crocodile avec différentes provisions, parmi
-lesquelles se trouve une bouteille de bordeaux. Mais elle ne contient
-que des papiers jetés à la mer par un vaisseau français au moment du
-naufrage. Le général y voit que l'armée le croit mort et songe à se
-rembarquer; cette nouvelle le jette dans un transport de douleur et de
-rage.
-
- Où sont mes bataillons, gloires numérotées,
- Dont la poudre a rongé les pipes culottées?
- Que fais-tu, vieux soldat qui reçois sans regret
- Le temps comme il te vient, la soupe comme elle est?
- Noble simplicité des grands temps homériques,
- Où l'on mangeait des boeufs embrochés dans des piques!
- Ah! je veux (mes efforts me fussent-ils mortels!)
- A la nage arriver jusqu'à mes colonels!
-
-Astarbé cherche en vain à calmer ce désespoir. Voyant Kléber décidé à
-partir,
-
- ... Embarqué sur la nef du courage,
-
-elle se rappelle divers souterrains qui font communiquer les pyramides
-avec les bords de la mer, mais elle les cherche en vain; enfin, à bout
-d'espérance, elle s'adresse aux restes de son père, qui connaissait les
-issues.
-
-Le mort, s'entendant appeler, ouvre lentement sa boîte à momie, montre
-la porte secrète, puis rentre chez lui.
-
-Astarbé et Kléber se précipitent dans le souterrain, précédés du caïman,
-qui remue la queue en signe de joie.
-
-
-QUATRIÈME TABLEAU.
-
-Le spectateur aperçoit un lieu enchanteur avec la mer au fond, et une
-île inaccessible dans le lointain. Le soudan est accroupi à la turque
-sous un bosquet de palmiers, et ses esclaves cherchent en vain à le
-distraire. On lui sert des confitures de toutes espèces, et il ne mange
-pas; on lui chante des chansons dans tous les tons, et il n'écoute pas;
-on lui présente des odalisques de toutes couleurs, et il ne regarde pas.
-
-Un officier arrive avec des dépêches relatives à l'armée française, le
-Soudan les pose sur son plateau à confitures sans les lire; enfin, un
-Éthiopien se présente avec un grand aigle chauve qui a fait l'admiration
-de toutes les têtes couronnées de l'Afrique, et qu'il vient offrir en
-présent.
-
-Outre plusieurs autres talents de société, le grand aigle sait porter
-les lettres, tourner la broche et pêcher à la ligne.
-
-Après avoir suivi ses exercices d'un regard distrait, le Soudan jette
-une bourse d'or à l'Éthiopien, renvoie tout le monde, et, resté seul,
-tire de son sein une pantoufle qu'il baise avec délire.
-
-Cette pantoufle a été trouvée par lui le jour où il a aperçu Astarbé au
-bain; elle appartient à la fille d'Achmet, et sa vue entretient l'amour
-du soudan.
-
-Après l'avoir longtemps contemplée, il la pose près de lui, prend sa
-guitare et chante les paroles suivantes sur un air copte, autrefois
-composé par Mlle Loïsa Puget.
-
-
-CHANT DE LA BABOUCHE.
-
- O babouche trop connue!
- Là je te vois étendue
- A mes pieds
- Repliés;
- Mais, si c'était ta maîtresse,
- Que serait-ce? que serait-ce?
-
- Babouche, quand je te baise,
- J'ai dans l'âme une fournaise!
- Dans mes sens,
- Des volcans!
- Mais, si c'était ta maîtresse!
- Que serait-ce? que serait-ce?
-
- Mais quelque jour, ma charmante
- Pour compenser tant d'attente,
- Tant d'ennuis,
- Si je puis
- Voir Astarbé face à face,
- Que sera-ce? que sera-ce?
-
-Ici, le chant copte avec accompagnement de guitare fait son effet, et le
-soudan s'endort. L'orchestre joue en sourdine pour le bercer, et l'on
-voit bientôt paraître Kléber conduisant Astarbé, à qui Moïse sert de
-monture.
-
-Tous trois, séduits par la beauté du lieu, vont se reposer, lorsqu'ils
-aperçoivent le soudan! Moïse, qui, en sa qualité de crocodile, est
-quelque peu vorace, ouvre déjà la gueule pour l'engloutir, mais Kléber
-s'y oppose et s'écrie:
-
- Arrêtez! le Français combat ses ennemis,
- Mais il ne mange point les soudans endormis!
-
-Il permet seulement à Astarbé de reprendre la babouche, tandis que de
-son côté il saisit les dépêches.
-
-Moïse, à qui on refuse le dormeur pour son déjeuner, s'en dédommage le
-mieux qu'il peut en dévorant d'abord les confitures, puis le plateau.
-
-Mais le général, qui a ouvert les papiers, vient d'apprendre que l'armée
-française est à quelques lieues. Au comble de la joie, il s'écrie:
-
- Je reviens, je reviens partager vos misères!
- Accourez, grenadiers, chasseurs et dromadaires.
-
-Ni les dromadaires ni les chasseurs n'accourent; mais le soudan se
-réveille, ses gardes arrivent, on entoure Kléber, qui met l'épée à la
-main, et qui, pour exciter Moïse à faire son devoir, lui montre la
-pyramide que l'on aperçoit à l'horizon en disant:
-
- Du haut de ce granit vingt siècles te contemplent!
-
-Le caïman, jaloux de donner à de tels spectateurs une haute opinion de
-sa personne, fait des prodiges de courage. De son côté, Kléber repousse
-tous les assaillants. Mais l'aigle chauve, qui a tout vu, prend son vol,
-plane un instant au-dessus de sa tête, puis, plongeant avec un cri
-sauvage, saisit son épée et l'emporte; les Égyptiens se précipitent sur
-leur ennemi désarmé.
-
-Moïse, qui se trouve alors seul contre tous, recule jusqu'à la mer et
-s'y jette à la nage, en emportant Astarbé, avec laquelle il aborde à
-l'île que l'on aperçoit vers le fond.
-
-Le soudan ordonne de les poursuivre, mais on lui répond qu'il n'y a
-point de barque. Il fait un geste de désespoir.
-
-LE SOUDAN.
-
- Se peut-il? nul moyen d'arriver par la mer!
- Que faire alors?
-
-Il reste pensif. Tout à coup, l'aigle reparaît, tenant l'épée de Kléber,
-qu'il laisse tomber aux pieds du soudan. Celui-ci, frappé d'une subite
-inspiration, s'écrie:
-
- Ah! lui peut arriver par l'air!
-
-L'aigle bat des ailes, les gardes agitent leurs épées; choeur final.
-
-
-CINQUIÈME TABLEAU.
-
-On voit un rocher couvert de grands nids; c'est la ville natale de
-Moïse, la capitale des crocodiles.
-
-Ceux-ci s'agitent autour de leurs demeures et vaquent à leurs devoirs
-domestiques. Les mères soignent leurs petits, les pères de famille
-partent pour la pêche ou la chasse. Les jeunes caïmans entraînent à
-l'écart les jeunes caïmanes. Telle est la perfection de la mise en scène
-que l'on croirait voir un peuple civilisé.
-
-Séparée de tout ce mouvement, Astarbé se tient mélancoliquement assise
-aux bords du rocher. Moïse vient de la quitter pour quelques visites de
-famille. Elle pense à son époux, dont elle tient la miniature, et, après
-avoir versé un torrent de larmes et de vers, elle s'enveloppe dans son
-burnous en déclarant que,
-
- Ne voyant plus Kléber, elle ne veut rien voir!
-
-L'aigle chauve paraît alors dans les nuages, descend lentement, saisit
-dans ses serres les quatre coins du burnous et emporte la jeune fille à
-travers les airs!
-
-Moïse, qui arrive dans ce moment, s'élève en vain sur sa queue en
-tendant vers elle des pattes éplorées; Astarbé disparaît dans les
-nuages!
-
-Ici commence un monologue pantomime du caïman, qui exprime sa douleur
-par tous les moyens à son usage: il pousse des gémissements, saisit sa
-tête à deux pattes comme s'il voulait s'arracher les cheveux, se roule à
-terre, où il reste enfin suffoqué de douleur.
-
-Mais il est arraché à cette espèce d'évanouissement par le bruit du
-tambour: c'est l'armée française qui vient de débarquer à l'île des
-caïmans.
-
-On voit bientôt arriver l'avant-garde, tambour-major en tête. Le
-crocodile court à sa rencontre, et, par ses gestes, il engage les
-soldats à le suivre pour délivrer leur général. Mais les Français, qui
-ne comprennent point son langage, et que l'expérience a rendus défiants
-à l'endroit des crocodiles, croisent la baïonnette. Moïse, désespéré,
-veut s'échapper; on en conclut que c'est un traître, et il est arrêté.
-Au même instant, un officier aperçoit la miniature échappée aux mains
-d'Astarbé et dit:
-
- Le portrait de Kléber!... plus de doute possible.
- Ce monstre a dévoré notre chef invincible.
-
-Les soldats, furieux, poussent des cris de mort, et Moïse est emmené
-pour être fusillé.
-
-Sortie militaire sur l'air: _On va lui percer le flanc._
-
-
-SIXIÈME TABLEAU.
-
-Nous sommes dans le palais du soudan; Kléber est enfermé dans un cachot
-donnant sur le fleuve, et travaille à un ballon qui doit assurer sa
-délivrance.
-
-Au milieu de beaucoup de réflexions personnelles, cette fabrication lui
-inspire une réflexion générale.
-
- De la science humaine admirable influence!
- Le barbare ignorant me croit en sa puissance,
- Mais l'art de Montgolfier se rit d'un tyran vil;
- Quelque rusé qu'il soit, le gaz est plus subtil.
-
-Il est interrompu dans l'expression de ces vérités physiques par le
-bruit du canon; il tressaille, il a reconnu le canon français,
-
- Dont la voix est l'accent de la gloire elle-même.
-
-Le soudan arrive en effet tout troublé; la ville est assiégée et va être
-prise si Kléber n'ordonne à son armée de se retirer. Kléber refuse,
-malgré les menaces de mort du soudan; mais au milieu de leurs débats
-arrive le grand aigle chauve, qui dépose à leurs pieds Astarbé, toujours
-dans son burnous!
-
-La fille d'Achmet s'élance dans les bras du général français, et déclare
-qu'elle veut mourir avec lui. La querelle recommence et s'envenime; on
-en vient à se tutoyer.
-
- Tremble!
-
-dit Kléber;
-
- Tremble!
-
-ajoute Astarbé;
-
- Tremblez!
-
-répond le soudan.
-
-Et, comme on vient l'avertir que les Français sont déjà maîtres de la
-ville, il tire son épée pour frapper les deux amants. Alors Kléber court
-à la fenêtre de la prison, arrache un des barreaux de fer, et tous les
-Égyptiens prennent la fuite.
-
-Mais à travers le guichet de la porte refermée, le soudan lui répète son
-terrible:
-
- Tremblez!
-
-et ajoute, en s'adressant à ses esclaves:
-
- Ni pitié ni pardon! Les serpents!
-
-Et les esclaves répondent d'un seul cri:
-
- Les serpents!
-
-Astarbé, épouvantée, se réfugie dans les bras de Kléber, qui regarde
-autour de lui en frissonnant... L'orchestre joue une marche avec
-triangle et bonnet chinois; on entend comme un sourd cliquetis
-d'écailles, puis on voit une trappe se soulever au fond, et deux
-monstrueux boas dresser leurs têtes.
-
-Les amants sont restés à la même place, glacés, muets, une main tendue
-vers les reptiles. Ceux-ci se déroulent lentement, s'avancent de front.
-
-Un souvenir traverse la pensée de Kléber. Il court à son ballon,
-l'approche de la fenêtre, fait entrer Astarbé dans la nacelle... Mais il
-est déjà trop tard; les boas ne sont plus qu'à quelques pas; encore un
-élan, et ils atteignent leur proie. Tous deux font entendre un
-sifflement de joie! quand un hurlement terrible leur répond!
-
-Les deux serpents s'arrêtent: Moïse vient de paraître à la fenêtre du
-cachot et se précipite à leur rencontre.
-
-Ils reculent lentement, comme étonnés et incertains. Kléber profite de
-cette retraite pour entrer à son tour dans la nacelle, et le ballon
-disparaît.
-
-Cependant les boas ont déjà repris courage; ils se retournent, et un
-combat terrible s'engage. Moïse lutte d'abord avec avantage; deux fois
-il se dégage des replis de ses ennemis, deux fois il les oblige à
-reculer; enfin, ses forces s'épuisent: enserré de nouveau dans leurs
-anneaux, il se débat plus faiblement, pousse une plainte sourde et tombe
-expirant.
-
-Les boas, victorieux, font entendre un sifflement de triomphe et
-regagnent leur retraite.
-
-Au même instant, un grand bruit de pas et d'armes retentit; Astarbé
-reparaît avec Kléber à la tête des soldats français; mais ils arrivent
-trop tard; le crocodile ne peut que se soulever, poser une patte sur son
-coeur, puis il expire!
-
-A cette vue, Astarbé s'évanouit de douleur, le général reste atterré, et
-chaque grenadier essuie une larme.
-
-Enfin Kléber reprend le premier ses sens. Il arrache la croix d'honneur
-qu'il porte à la boutonnière, et, la posant sur le cadavre de Moïse, il
-dit avec une émotion profonde:
-
- Sauvage enfant du Nil, ah! garde sur ton coeur
- Ce prix du dévoûment, étoile de l'honneur.
- Homme ou bête, qu'importe alors que l'on repose?
- C'est l'âme qui fait tout, l'espèce est peu de chose!
-
- * * * * *
-
-Le succès fut immense; on redemanda le crocodile qui reparut, fit trois
-saluts et se retira couvert de bouquets de fleurs.
-
-«Vous verrez que la pièce aura trois cents représentations, dit madame
-Facile; les journalistes eux-mêmes en diront du bien, parce qu'elle est
-jouée par des bêtes, et que les bêtes ne s'inquiètent pas du mal que
-l'on pourrait dire d'elles. Puis, c'est l'ouvrage d'un auteur inconnu,
-et vous ne sauriez croire tout ce qu'il y a de recommandation dans ce
-mot. L'écrivain déjà célèbre n'est point seulement odieux à ceux qui
-sont arrivés comme lui, mais encore à ceux qui sont en chemin: pour les
-premiers, c'est un rival; pour les seconds, un premier occupant; pour
-tous, un ennemi naturel. L'auteur ignoré, au contraire, n'inspire ni
-crainte ni jalousie; les candidats à la célébrité l'applaudissent comme
-un des leurs, et chaque grand homme l'encourage dans l'espoir qu'il
-usurpera la place d'un de ses voisins de gloire. On s'arme de sa
-réussite contre ceux qui ont réussi avant lui; on élève jusqu'aux toits
-le bout de la planche où il vient de s'asseoir, afin de faire descendre
-l'autre bout jusqu'au ruisseau. Il est si doux de dire du bien d'un
-confrère, quand cela donne occasion de dire du mal de plusieurs autres!
-Les inconnus sont presque des morts, et vous savez comme nous aimons les
-morts!... en haine des vivants! On va faire de l'auteur de Kléber un
-génie, rien que pour avoir le plaisir de traiter ses prédécesseurs
-d'imbéciles.
-
---Il y a encore une autre cause, objecta Prétorien; le nouveau poëte est
-connu de nous tous; il nous a consultés sur chaque scène; il nous a
-égrené ses vers distique à distique; nous avons tous, dans son drame,
-quelque chose qui nous appartient ou que nous croyons nous appartenir,
-et cette chose est nécessairement admirable. Aussi soutiendrons-nous
-l'oeuvre en indivis. C'est une sorte d'engagement tacite pris d'avance
-par chacun. La plupart des auteurs viennent nous présenter leur
-inspiration comme une inconnue subitement offerte à notre admiration, et
-nous nous tenons en défiance, nous examinons en détail, nous jugeons
-avec sévérité. Ici, rien de tout cela; la muse qui a dicté Kléber est
-une bonne fille qui a dormi sur notre oreiller, et à laquelle nous
-n'avons rien à refuser: car pour admirer, applaudir une inspiration ou
-une femme, le principal n'est point qu'elle soit belle, mais qu'elle
-soit un peu à nous.
-
---Voilà une explication singulièrement impertinente pour les pauvres
-admirées, interrompit Mme Facile.
-
---Pourquoi cela? reprit Prétorien; ne savez-vous point qu'être à nous
-veut dire régner sur nous?
-
---Quelle plaisanterie!
-
---Essayez, je m'offre pour l'expérience.
-
---Et que dirait la reine de votre destinée?
-
---Elle dirait, comme tout le monde, que rien ne peut vous résister.
-
---Raison de plus pour que je puisse résister à tout.
-
---Ah! vous croyez tout arranger avec de l'esprit?
-
---N'est-ce point votre monnaie?
-
---J'ai depuis longtemps mangé mon fonds.
-
---Alors, je vous offre à souper!
-
---Ce soir?
-
---Oui, avec ces messieurs; et j'espère que nos ressuscités en seront; il
-y aura pour divertissement une séance de la société des _femmes sages_.
-Mlle Spartacus doit parler; venez, ce sera la petite pièce après le
-drame.»
-
-Prétorien accepta pour lui et ses compagnons, et tous prirent le chemin
-du logis de Mme Facile.
-
-
-
-
-XX
-
-Ce que c'est qu'une réunion choisie.--Le grand critique, le moyen
-critique, le petit critique.--Comme quoi l'homme qui a fait le plus de
-veuves et d'orphelins est ce qu'on appelle un homme de coeur.--Marcellus
-le piétiste.--Conversation de gens bien nés.--Séance de la société des
-_femmes sages_.--Discours de Mlle Spartacus pour appeler les femmes à la
-liberté.
-
-
-L'habitation de Mme Facile passait pour le plus beau palais de
-Sans-Pair. Elle était le résultat d'une sorte de rivalité galante
-établie entre les principaux membres du gouvernement. Le ministre des
-travaux publics l'avait fait construire avec les démolitions d'une
-ancienne église de la Vierge; le directeur des beaux-arts l'avait ornée
-de tableaux et de statues payés par le budget; l'inspecteur de la
-librairie y avait formé une bibliothèque des ouvrages destinés aux
-dépôts publics; le conservateur des haras avait garni ses écuries des
-plus beaux étalons achetés pour l'amélioration de la race chevaline;
-enfin, le ministre des cultes lui-même avait enrichi sa chapelle d'un
-dessus d'autel complet.
-
-Mme Facile reconnaissait tous ces dons par quelques services: elle
-faisait des cavalcades avec le donneur de chevaux, obtenait des missions
-pour l'inspecteur de livres, recevait les femmes recommandées par le
-ministre des arts, et gagnait des voix au ministère.
-
-Elle avait, de plus, des amis dans toutes les classes et dans tous les
-partis, ce qui la mettait à l'abri des récriminations. Sa maison,
-ouverte à quiconque voulait y entrer, était une sorte de terrain neutre
-où les adversaires se rencontraient. Toute autre préoccupation que celle
-du plaisir était laissée à la porte. Là, chacun y raillait les
-sentiments qu'il montrait ailleurs, et riait librement des autres et de
-lui-même. On eût dit les coulisses d'un théâtre, où les acteurs
-parodiaient leurs propres rôles. C'était là que la génération nouvelle
-de Sans-Pair apprenait ce ricanement sceptique, bise glacée qui siffle à
-travers les moissons fleuries de la jeunesse; là que l'ironie arrêtait
-successivement dans leur vol les enthousiasmes naïfs, les ardentes
-croyances, les espoirs fugitifs, les illusions changeantes, pauvres
-papillons aux éblouissantes couleurs, qu'elle perce, en riant, de son
-épingle d'acier, et dont elle expose les convulsions aux moqueries de la
-foule. L'indifférence du bien et du mal était appelée bon sens,
-l'égoïsme esprit de conduite, le mépris des hommes expérience. On y
-regardait la science de la corruption comme la science de la vie; on ne
-proposait plus d'élever un gibet pour les Christs, mais on leur donnait
-pour sceptre la marotte et pour couronne le bonnet orné de grelots. Car
-le sublime avait même cessé d'exciter la colère: on ne le comprenait
-point, et on en riait.
-
-Maurice arriva quelques instants après Mme Facile et trouva une société
-nombreuse.
-
-Outre ceux qu'il connaissait déjà, Prétorien lui montra un certain
-nombre d'hommes célèbres en politique ou dans les arts pour avoir fait
-quelque chose, et un plus grand nombre connus dans le monde élégant
-parce qu'ils ne faisaient rien.
-
-Maurice remarqua surtout, parmi les premiers, un homme maigre et à l'air
-ennuyé, qui parlait à tout le monde avec une familiarité nonchalante.
-
-«C'est M. Mauvais, notre grand critique, lui dit Prétorien; voyant qu'il
-ne pouvait produire, il s'est mis à déchirer les productions
-contemporaines, comme ces femmes qui, parce qu'elles sont restées
-stériles, trouvent insupportables les enfants des autres. Tant qu'il n'a
-été recommandé que par son talent, on ne prenait point garde à lui; il a
-eu alors recours à la méchanceté, et c'est aujourd'hui un homme célèbre.
-Rien de plus simple, du reste, que son procédé de critique. Il consiste
-à ramener trois ou quatre grands noms qu'il oppose perpétuellement aux
-nouveaux. Entre ses mains, chaque gloire ancienne devient une coupe de
-ciguë avec laquelle il empoisonne les gloires présentes. Il oppose à
-tout livre récent une théorie transcendante qui le condamne d'autant
-plus sûrement qu'il l'a inventée précisément pour cela. Le moyen ne lui
-en a pas moins réussi, non près du public, qui s'inquiète médiocrement
-de ses arrêts, mais près des condamnés, qui s'en indignent et les
-désirent: car il y a toujours un peu de la femme dans l'artiste. Mieux
-vaut qu'on parle de lui pour en médire que de se taire. Nos écrivains
-ressemblent aux marquises du dix-huitième siècle, qui tenaient à honneur
-d'être déshonorées par Richelieu: c'est à qui subira les rigueurs de
-maître Mauvais; on fait queue pour être étranglé par lui.
-
---Et c'est le seul aristarque contemporain?
-
---Nous avons encore ce petit homme jovial et remuant qui s'est fait le
-Triboulet du public et tâche d'amuser son maître par des épigrammes ou
-des scandales. Ce métier lui a valu une réputation assaisonnée de
-quelques coups de canne, qu'il a acceptés comme appoints naturels. Il
-est même devenu chef d'école, et à son ombre s'est formée une phalange
-de bouffons quotidiens qui, n'ayant point assez d'esprit pour savoir
-louer, ont pris le parti de railler toute chose. Ces fonctions
-d'exécuteur des hautes oeuvres de la pensée leur donnent une sorte de
-valeur: l'homme qui tient la corde n'est jamais un homme ordinaire aux
-yeux de ceux qui peuvent être pendus. On les flatte, on les apprivoise,
-et ils deviennent célèbres à force de mauvais vouloir et de mauvaise
-foi, comme d'autres à force de mérite.
-
---Et n'avez-vous point d'exceptions?
-
---Elles sont rares, mais elles existent. Nous avons encore quelques
-juges équitables qui traitent l'art comme une fleur dont on respire le
-parfum, et non comme une proie que l'on égorge pour en vivre. Ceux-là
-sont les grands esprits et les nobles coeurs, mais nous y avons rarement
-recours. Un journal n'est qu'un restaurant ouvert aux appétits
-intellectuels de la foule, et celle-ci ne demande pas tant des mets
-sains que des mets épicés.»
-
-Des critiques, Prétorien passa aux lions, qui étaient en grand nombre
-chez Mme Facile. Chacun d'eux avait une spécialité qui le recommandait
-dans le monde élégant. C'était ou le jeu, ou les meutes, ou les chevaux,
-ou les maîtresses. Ce qui, du reste, ne les empêchait pas d'avoir des
-occupations sérieuses, telles que la savate, le bâton et l'entraînement
-des chevaux.
-
-Maurice en remarqua un auquel tout le monde semblait témoigner une
-déférence particulière.
-
-«C'est le comte de Mortifer, dit le journaliste; le plus redoutable
-spadassin de toute la République. Il tue presque toujours son
-adversaire, aussi a-t-on pour lui une haute considération. On lui passe
-ses impertinences, et l'on souffre ses sottises sans avoir l'air d'y
-prendre garde, de peur qu'il ne vous en demande raison.»
-
-Dans ce moment, le comte se détourna et vint à la rencontre de
-Prétorien.
-
-«Eh bien! vous savez la nouvelle? dit-il sans saluer; ce drôle de Format
-vient de présenter à la chambre une proposition de loi contre les duels!
-
---C'est une précaution personnelle, fit observer le journaliste.
-
---Moi, je dis que c'est une insulte, reprit Mortifer, qui serrait les
-lèvres; la proposition est évidemment dirigée contre moi, et je pourrais
-demander raison...
-
---A un procureur? Il vous répondra par une fin de non-recevoir.
-
---Et vous laisserez passer une pareille loi? continua le comte en
-s'adressant à Banqman, qui venait de s'approcher; une loi condamnant à
-l'amende quiconque tue un homme!
-
---Avez-vous peur d'être ruiné? demanda l'industriel en riant.
-
---Eh morbleu! qui sait? reprit Mortifer évidemment flatté; quand on est
-un peu chatouilleux sur le point d'honneur... Je me suis battu
-soixante-quatre fois, Monsieur.
-
---Diable!
-
---Et j'ai tué trente-deux de mes adversaires.
-
---C'est-à-dire que vous vous êtes arrangé à cinquante pour cent? dit
-Banqman avec la même gaieté aimable.
-
---Et un cuistre de Format prétendrait m'ôter la liberté de continuer?
-reprit le comte indigné; non, cela ne sera pas! Le duel est la dernière
-sauvegarde de la morale et de l'honneur. Sans lui, tous les gens qui ne
-savent point manier une épée nous diraient effrontément en face ce
-qu'ils pensent. Il suffirait d'avoir raison pour oser élever la voix.
-Nous ne souffrirons point une pareille honte! Le seul moyen d'entretenir
-la politesse, la justice et la loyauté parmi les bourgeois, est de
-laisser le droit à quiconque se dira offensé de leur envoyer une balle
-dans la mâchoire ou de leur percer la peau.»
-
-A ces mots, prononcés d'un air profond, Mortifer tourna sur ses talons
-et aborda un autre groupe.
-
-«Vous venez d'entendre l'opinion de ceux qui s'appellent eux-mêmes _les
-hommes de coeur_, dit Prétorien à son compagnon; les percements de peau
-et les brisements de mâchoire leur sourient d'autant plus qu'ils
-comptent bien en garder le monopole. Ils prouvent la nécessité du duel
-pour punir les crimes que la loi n'atteint pas, sans ajouter que, dans
-cette justice de hasard, c'est souvent l'offensé qui meurt et le
-coupable qui triomphe. Ils le signalent comme une garantie contre
-l'insolence des lâches, mais ils ne disent pas que c'est en même temps
-un auxiliaire pour celle des spadassins.»
-
-On vint annoncer que le dîner était servi, et les convives passèrent
-dans la salle à manger.
-
-Ils y trouvèrent une table couverte des mets les plus délicats,
-c'est-à-dire les plus rares. Maurice cherchait en vain à reconnaître ces
-inventions nouvelles de la cuisine sans-pairienne, lorsqu'il aperçut aux
-murs d'immenses cadres émaillés qui donnaient la carte du repas. On y
-voyait annoncés des tartes aux pepins, des consommés de coeurs de
-pigeons, des compotes de langues de perdrix, des sautés de foies
-d'alouettes. Notre héros ne lut pas plus loin. Évidemment, la
-civilisation imitait ces fées des anciens contes, qui demandaient aux
-princesses condamnées à les servir des plats d'yeux de sauterelles ou
-d'ongles de fourmis. L'impossible était devenu le nécessaire.
-
-Les convives prouvèrent, du reste, par leur appétit, combien tout était
-de leur goût, et les vins ne tardèrent pas à ranimer la conversation un
-instant languissante.
-
-Maurice avait près de lui un jeune homme, orné d'une barbe de pacha et
-d'une paire de lunettes, que Prétorien lui avait présenté comme le plus
-brillant écrivain de la presse piétiste. Les grandes espérances que l'on
-fondait sur lui l'avaient fait surnommer Marcellus, par allusion au
-jeune héros qu'avait célébré Virgile: _Tu Marcellus eris!_
-
-Sa parole était facile, et sa foi d'autant plus solide qu'elle
-s'accommodait de tout. On le trouvait successivement aux cafés des lions
-et aux vêpres, aux prédications de l'abbé Gratias et aux bals masqués;
-mais on le retrouvait toujours également orthodoxe, qu'il chantât le
-_Dies iræ_ ou qu'il dansât une polonaise échevelée.
-
-Marcellus avait d'abord appliqué sa piété à boire et à manger; mais,
-quand il eut rempli ces premiers devoirs envers _sa prison_ (c'était le
-nom qu'il donnait à son corps), il commença à s'occuper de son voisin.
-
-«Ainsi, vous avez vécu dans le dix-neuvième siècle. Monsieur? dit-il, le
-regard fixé sur Maurice, et en avalant une tartelette; vous avez vu ces
-âges de croyances naïves où l'homme, dégagé des désirs secondaires, ne
-songeait qu'à la nourriture de son âme!...»
-
-Il prit une seconde tartelette.
-
-«Heureuse époque, à jamais perdue; générations fortes et fidèles, qui se
-préparaient au bonheur d'un meilleur monde en s'abreuvant aux sources
-pures de la foi!»
-
-Il vida son verre, fit claquer sa langue contre son palais, et demeura
-avec l'air pensif d'un croyant qui digère.
-
-Cependant, la conversation continuait à l'autre bout de la table, où
-Prétorien racontait l'histoire d'une Sans-Pairienne qui, parmi ses
-envies de femme grosse, avait eu celle de manger son mari.
-
-«Et elle l'a mangé? demandait Blaguefort.
-
---Jusqu'aux orteils! répliqua le directeur du _Grand Pan_.
-
---Elle était dans son droit: la loi déclare que le mari doit nourrir sa
-femme.
-
---Et l'Église ajoute que tous deux ne sont qu'une même chair.
-
---Ce qui n'a pas empêché le procureur général de l'arrêter, reprit
-Prétorien.
-
---Il a sans doute craint le mauvais exemple pour sa femme.
-
---Qui diable voudrait manger un procureur général?
-
---Quand il s'agit d'un mari, on ne doit point consulter son goût.
-
---Mais si pourtant la malheureuse prouve qu'elle a cédé à un besoin
-irrésistible? objecta Banqman.
-
---Qu'il y allait de la vie de son embryon? continua Mauvais.
-
---Et qu'elle n'a mangé son mari que pour lui conserver un fils? acheva
-Blaguefort.
-
---Est-elle jeune, au moins? demanda le comte de Mortifer.
-
---Vingt ans.
-
---Et jolie?
-
---Fraîche comme un satin rose doublé de peau de cygne.
-
---Alors il est clair que le régime est bon, interrompit Blaguefort, et
-que nos jolies femmes doivent l'adopter.
-
---On a déjà observé que les mangeurs de viande avaient le sang plus
-beau.
-
---Incontestablement; la véritable fontaine de Jouvence est à l'abattoir.
-
---Comme l'Hippocrène. Shakespeare était fils de boucher.
-
---Et c'est grâce à ses rosbifs que la vieille Angleterre a été appelée
-par Byron _un nid de cygne_.
-
---A propos d'Angleterre, interrompit milord Cant, vous savez ce qui est
-arrivé à la fille de notre ambassadeur?
-
---Elle a été enlevée par le secrétaire de son père.
-
---Et tous deux se sont sauvés au Cap.
-
---C'est de l'histoire ancienne.
-
---Oui, mais le nouveau, c'est que notre ravisseur a fini par trouver
-miss Confiance trop douce et trop blonde.
-
---Alors, il l'a fait teindre?
-
---Il l'a jouée au billard en vingt points.
-
---Ah bah!
-
---Et il l'a perdue?
-
---Le drôle a toujours été heureux au jeu.
-
---Le capitaine Malgache, qui avait gagné, a voulu alors faire valoir ses
-droits.
-
---Et l'enjeu s'est laissé prendre?
-
---Il s'est jeté par la fenêtre!
-
---D'un rez-de-chaussée?
-
---D'un troisième étage!
-
---Ah diable! Et son amant!...
-
---Il l'a fait enterrer proprement, s'est embarqué sur le paquebot
-sous-marin et vient d'arriver à Sans-Pair.
-
---Prêt à recommencer? Avis aux jeunes filles incomprises qui _désirent
-reposer en terre étrangère_. Il faut faire un roman là-dessus, Robinet.
-
---Au fait, c'est une idée, dit le fabricant de feuilletons, qui achevait
-un bifteck de kanguroo, j'en parlerai à mon contre-maître.
-
---Ça sera-t-il moral ou immoral? demanda Blaguefort.
-
---Selon la commande, répliqua Robinet en buvant; nous avons quatre
-échantillons: le genre dit Louis XV, pour les journaux viveurs; le genre
-dit allemand, pour les journaux mélancoliques; le genre dit commis
-voyageur, pour les journaux loustics, et le genre dit vertueux, pour les
-journaux que personne ne lit. Tout sujet peut être accommodé à l'une des
-quatre sauces, selon la volonté du consommateur; il suffit de changer
-les épices et de donner le tour de casserole.
-
---Alors, je vous recommande l'histoire du petit blanc de la Martinique,
-dit M. Banqman.
-
---Il y a donc encore des blancs aux Antilles? demanda Mme Facile avec
-surprise.
-
---Une seule famille échappée à l'extermination, et que les noirs se
-plaisent à torturer.»
-
-Philadelphe Le Doux poussa un soupir.
-
-«Pauvres gens, dit-il à demi-voix, les distractions sont si rares!
-
---Ils ont déjà fait mourir le père avec ses deux fils.
-
---Par ignorance.
-
---Et noyé le grand-père.
-
---Sans mauvaise intention: ce sont de vrais enfants.
-
---Enfin, la mère a été mise en prison jusqu'à ce qu'elle ait pu se
-racheter au prix de cent mille piastres.
-
---Prix qui prouve leur haute estime pour les blancs, interrompit le
-philanthrope.
-
---C'est alors que son fils, âgé seulement de dix ans, est parti pour
-tâcher de réunir la somme.
-
---Et il est arrivé à Sans-Pair?
-
---Après avoir fait deux fois naufrage.
-
---En voilà un modèle de piété filiale! s'écria Blaguefort, je donne ma
-voix pour qu'on en fasse une rosière.
-
---Avec une dot de cent écus.
-
---Accompagnée d'un discours de M. le maire.
-
---Il espère mieux, reprit Banqman; on doit organiser pour lui une
-loterie et un bal par souscription, où il dansera la polonaise des
-nègres.
-
---Pour sa mère, qui est peut-être maintenant étranglée.
-
---Laissez donc! s'écria Blaguefort; je parie que votre petit blanc de la
-Martinique est un drôle qui fait sa coupe. La chose me paraît un
-perfectionnement, sans brevet, du vol à l'américaine. Vous êtes bien
-niais de croire encore aux orphelins. D'ailleurs, s'il s'agit d'une
-femme esclave, envoyez l'affaire au club de Mlle Spartacus.
-
---Ah! j'allais l'oublier, interrompit Mme Facile; je vous ai promis une
-séance de la société des _femmes sages_...
-
---Dont vous êtes membre? dit Blaguefort.
-
---Membre libre! continua Prétorien.
-
---Et qui se réunit ici, acheva Mme Facile, sans avoir l'air de
-comprendre la malignité de cette double interruption. J'ai mis à la
-disposition de Mlle Spartacus la salle où nous jouons les proverbes;
-mais je me suis réservé la galerie d'avant-scène, et nous allons y
-descendre; la séance doit être ouverte.»
-
-Tous les convives se levèrent de table et suivirent leur amphitryon, à
-qui le ministre des cultes donnait le bras.
-
-Lorsqu'ils arrivèrent à la galerie réservée, la salle était déjà pleine
-de femmes de tout âge, depuis trente-six ans jusqu'à soixante, et de
-toutes conditions, depuis la veuve d'une grande armée quelconque jusqu'à
-la teneuse de cabinet de lecture inclusivement.
-
-A la vue des hommes qui accompagnaient Mme Facile, une immense clameur
-de réprobation s'éleva de tous côtés. Les plus frénétiques se mirent à
-crier: «A la lanterne!» bien qu'il n'y eût que des bougies; et les mieux
-élevées montraient déjà les poings fermés, lorsque Mme Facile fit de la
-main un signe qui demandait le silence; puis, se penchant vers la foule
-coiffée et rugissante:
-
-«Mes soeurs, dit-elle d'une voix assurée, je vous ai amené les chefs de
-l'armée ennemie, afin qu'ils puissent juger de vos forces et de votre
-résolution. Quand ils auront vu quel danger les menace, ils comprendront
-qu'une plus longue résistance est inutile, et qu'enfin a brillé le jour
-annoncé par ces paroles de l'Évangile: _Les premiers seront les
-derniers_, ce qui signifie évidemment que les femmes marcheront
-désormais en avant, et que les hommes se résigneront à porter la queue
-de leur robe.»
-
-Un bravo général répondit à cette courte explication; les convives de
-Mme Facile s'assirent, et il y eut une assez longue pause.
-
-Enfin, une sonnette se fit entendre: c'était Mlle Spartacus qui venait
-de prendre place sur le théâtre, avec les autres membres du bureau.
-
-A sa vue, quelques applaudissements s'élevèrent, mais sans ardeur et
-sans contagion. Il était évident que chacune des assistantes se croyait,
-pour le moins, autant de droits qu'elle à présider l'assemblée, et que
-sa suprématie paraissait une usurpation.
-
-Cette disposition des esprits se révéla par un long bourdonnement
-entrecoupé des phrases habituelles:
-
-«Tiens! c'est ça notre présidente?
-
---C'est pas une merveille.
-
---A-t-elle une robe mal faite!
-
---Et quel nez!
-
---Eh bien! quant à me révolter, je voudrais avoir un plus joli général
-que ça.
-
---Je comprends qu'elle haïsse les hommes, ils doivent bien le lui
-rendre.
-
---Attention! elle ouvre son ridicule.
-
---Nous allons avoir un discours.
-
---Ça va-t-il nous ennuyer! Dites-donc, la commandante, donnez-nous donc
-une prise.
-
---On avait dit qu'il y aurait eu de la musique et des rafraîchissements.
-
---C'est toujours comme ça dans tous les programmes: on promet plus de
-beurre que de pain.
-
---Silence! elle lève le bras, c'est signe qu'elle va commencer.»
-
-Mlle Spartacus avait en effet déployé son manuscrit, affermi ses
-lunettes, et rejeté la tête en arrière pour se donner un air noble. La
-rumeur qui voltigeait sur l'auditoire s'apaisa, et la présidente du club
-des femmes sages prit la parole:
-
- «Encore émue des marques universelles de bienveillance qui me sont
- prodiguées, j'éprouve quelque embarras à aborder la grave question
- pour laquelle nous nous trouvons réunies. Le trouble de mon coeur est
- près de passer jusqu'à mon esprit, et je me sens, malgré moi, gagnée
- par l'attendrissement de la reconnaissance.
-
- «Mais cette reconnaissance même me rappelle plus vivement au souvenir
- de ma mission; elle ranime mes forces, échauffe mes espérances, et,
- après cet élan de sensibilité accordé à la nature, je rentre plus
- forte et plus inébranlable dans l'accomplissement de mon projet.
-
- «Ce projet, vous le connaissez déjà! Je veux accomplir pour le sexe la
- grande révolution que la France accomplit autrefois pour les classes.
- Mirabeau proclama qu'il n'y avait plus de roturiers; moi, je proclame
- à mon tour qu'il n'y a plus de femmes!
-
- «Non, plus de femmes, puisque l'homme les a jusqu'à ce moment
- condamnées aux soins abjects du ménage et de la maternité; plus de
- femmes, puisqu'elles ne peuvent ni diriger des ateliers, ni commander
- les vaisseaux de l'État, ni faire leur service de gardes nationales;
- plus de femmes, puisqu'aux hommes seuls appartient le privilége de se
- faire tuer ou estropier à la guerre, en voyage, au travail.
-
- «Mais le moyen d'arriver à cette transfiguration? direz-vous. Là, en
- effet, était le problème. On en a vainement cherché la solution
- pendant vingt siècles; on la chercherait encore sans doute, si Dieu ne
- m'avait envoyée pour votre délivrance.
-
- «Oui, Mesdames et Mesdemoiselles, je viens achever l'oeuvre
- incomplétement ébauchée parle Christ; je viens briser le dernier joug
- laissé sur la terre; je viens vous donner le sceptre du monde!!!»
-
-Ici, Mlle Spartacus fit une pause, afin de prolonger l'attente
-palpitante de l'assemblée; l'assemblée en profita pour se moucher.
-
-Une fois les nez rentrés au repos (car dans tout auditoire le nez est la
-partie turbulente et rebelle), l'oratrice releva la main et reprit:
-
- «Un tel résultat vous éblouit, sans doute; vous supposez d'avance
- qu'on ne pourra l'obtenir sans de longs et douloureux efforts; vous
- prévoyez quelque combinaison nouvelle et inconnue. Détrompez-vous,
- sexe aimable dont je fais partie! le moyen inventé par moi l'avait
- déjà été il y a deux mille ans par un poëte grec nommé Aristophane,
- mais sans qu'il en comprît toute la portée. Basé sur la nature et
- l'observation, il dompte l'homme aussi sûrement que la faim dompte le
- cheval auquel l'écuyer veut apprendre à compter les heures, que le
- manque de sommeil soumet le chien destiné à jouer aux dominos, que
- l'opium et la barre de fer rouge maîtrisent la panthère qui doit
- devenir artiste dramatique. Vous cherchez ce que ce peut être?
- Cherchez plutôt quelle est chez l'homme la passion la plus ardente,
- l'entraînement le plus général, le plus continuel, le plus persistant;
- rappelez-vous ce qui fit brûler Troie, ce qui transforma Rome en
- république; ce qui, sous les anciennes monarchies, maintenait la
- faveur des familles nobles ou ennoblissait les familles roturières. Et
- si ce n'est point s'exprimer assez clairement, lisez l'explication du
- poëte grec lui-même, traduite pour l'instruction des ignorants, et
- dont chacune de vous peut emporter un exemplaire.»
-
-A ces mots, Mlle Spartacus fit un signe, et les dames du bureau prirent
-dans une corbeille des imprimés qu'elles lancèrent au milieu de la
-foule. En un instant la salle fut pleine de feuilles volantes que l'on
-saisissait au passage ou que l'on transmettait de main en main.
-
-Quelques-unes des feuilles tombèrent dans la loge occupée par Mme Facile
-et par ses invités, et Maurice reconnut la traduction de la troisième
-scène de Lysistrata! Le moyen proposé par la présidente du club des
-femmes sages était en effet clairement expliqué. Il s'agissait de
-réduire les hommes par la famine, non la famine de bouche, mais la
-famine de coeur, comme eût dit le chevalier de Boufflers! Toutes les
-femmes devaient se soumettre à une sorte de blocus continental (en
-supposant que ce dernier mot vînt de continence), et leurs tyrans,
-devenus leurs victimes, ne pouvaient manquer de se rendre à discrétion,
-à moins de se résigner à chanter solitairement le refrain de Béranger:
-
- Finissons-en, le monde est assez vieux.
-
-La lecture du fragment traduit avait eu évidemment un grand succès dans
-l'assemblée; tous les regards le parcouraient avec curiosité, et, après
-avoir lu, on recommençait pour mieux comprendre.
-
-Quand Mlle Spartacus pensa que tous les esprits se trouvaient
-suffisamment éclairés, elle reprit son cahier et continua:
-
- «Vous connaissez toutes maintenant, soeurs et amies, le moyen qui doit
- assurer notre triomphe, et nulle de vous ne peut douter de sa
- puissance. Le jour où les femmes y auront recours, l'homme sera
- subjugué. _Victus et inermis draco!_ Cette citation latine ne vous
- étonnera point, Mesdames: la royauté une fois dévolue à notre sexe, le
- latin entre nécessairement dans notre domaine, comme l'escrime et les
- petits verres. Je répète donc _victus et inermis draco_!
-
- «Or, une fois nos ennemis battus, nous devrons nécessairement profiter
- de nos avantages pour qu'ils ne se relèvent pas, et le plus sûr moyen
- pour cela est de refaire la charte de l'humanité.
-
- «La révolution française avait proclamé les droits de l'homme, nous y
- substituerons les droits de la femme, que j'ai formulés en six
- articles qui seront désormais notre loi.
-
- DROITS DE LA FEMME LIBRE.
-
- «ARTICLE 1ER. Dieu sera désormais du genre féminin, vu sa
- toute-puissance et sa perfection.
-
- «ART. 2. Les droits de la femme consistent à n'en point reconnaître
- aux hommes.
-
- «ART. 3. Toutes les femmes seront égales pour commander, et tous les
- hommes égaux pour leur obéir.
-
- «ART. 4. Toutes les places seront occupées par le sexe le plus
- intéressant et le plus faible, sauf celles dont il ne voudra pas,
- lesquelles appartiendront de droit au sexe le plus laid et le plus
- fort.
-
- «ART. 5. Tous les hommes se marieront et toutes les femmes resteront
- filles, c'est-à-dire que les premiers seront enchaînés et n'auront que
- des devoirs, tandis que les secondes seront libres et n'auront que des
- droits.
-
- «ART. 6. Les femmes auront seules les clefs des caisses publiques et
- privées; on laisse aux hommes le privilége de les remplir!»
-
-Des acclamations frénétiques accueillirent cet hexalogue qui
-rétablissait d'une manière si équitable l'égalité humaine. Les cris de
-_Vive notre libératrice! Vive mademoiselle Spartacus!_ se croisaient
-avec mille exclamations d'enthousiasme; chaque auditrice annonçait déjà
-tout haut ses prétentions. L'une voulait être préfette ou générale de
-division, l'autre procureuse générale près la Cour d'appel, une
-troisième inspectrice des remontes, une quatrième grande maîtresse de
-l'Université. C'était une sorte de carnaval de l'esprit, dans lequel
-toutes les ambitions se croisaient et se heurtaient en courant comme des
-masques. Mlle Spartacus, enivrée de ce triomphe, avait relevé ses
-lunettes sur son front et caressait de l'oeil les vingt manuscrits qui
-gonflaient son sac de velours. Là était le véritable noeud de l'affaire;
-elle avait d'abord voulu s'assurer la bienveillance de son auditoire,
-mais la grande question était de faire agréer le sac avec son contenu.
-
-Elle reprit donc aussitôt que l'enthousiasme de la foule put permettre à
-sa voix de se faire entendre:
-
- «Je prévoyais ces transports de joie, et j'y vois le nouveau gage d'un
- triomphe assuré! Oui, chères complices, vous vous réunirez pour
- vaincre la barbarie de ce sexe qui repousse ses adversaires sans
- respect pour leur faiblesse, et n'a pas même la vulgaire générosité de
- se laisser battre sans se défendre. Mais, pour arriver à ce résultat,
- il faut que toutes les femmes secondent notre complot, qu'elles en
- comprennent l'importance, qu'elles soient éclairées sur les moyens
- comme sur le but; et, pour cela, des instructions sont indispensables.
-
- «Or, ces instructions existent; j'y ai consacré, depuis dix ans, mes
- facultés et mes veilles. Romans, poésies, traités philosophiques,
- impressions de voyages, vaudevilles, j'ai successivement adopté toutes
- les formes, pris toutes les allures. Ce sac renferme la matière de
- quatre-vingt-douze volumes in-octavo, sans alinéa et sans interlignes,
- destinés à ramener toutes les femmes à notre opinion. C'est la
- révolution du monde en manuscrit; il ne reste plus qu'à en faire les
- frais d'impression!
-
- «Mais ces frais, en comprenant la juste rétribution du travail de
- l'auteur, montent à un million deux cent mille francs, et ne peuvent,
- par conséquent, être couverts que par l'association des parties
- intéressées. J'ai donc l'honneur de vous proposer, au nom du bureau,
- une souscription ouverte, séance tenante, dans l'intérêt de la cause,
- pour l'impression immédiate de mes oeuvres complètes.
-
- «Le nom des souscriptrices et le chiffre de leurs cotisations seront
- inscrits par ma secrétaire, qui attend à la grande porte.»
-
-A ces mots, Mlle Spartacus tira ses lunettes, salua l'assemblée et
-sortit avec les membres du bureau.
-
-Mais aucun applaudissement ne se fit entendre. L'idée de souscription
-avait glacé les espérances et amorti les plus fiers courages. Des
-murmures recommençaient à courir au-dessus des têtes agitées, comme la
-brise sur les épis.
-
-«C'est un piége, répétaient plusieurs voix, on nous a attirées dans un
-coupe-gorge.
-
---Elle veut tout simplement nous forcer à imprimer ses rapsodies.
-
---Et à lui faire des rentes, afin de trouver un mari malgré ses lunettes
-et son grand nez.
-
---C'est une folle.
-
---Une intrigante.
-
---Je ne donnerai rien.
-
---Ni moi.
-
---Ni moi.
-
---Ni moi.»
-
-Mais, malgré ces affirmations, tous les yeux se portaient avec un
-certain embarras vers la grande porte, où attendait _la_ secrétaire de
-Mlle Spartacus. Passer devant un bureau de souscription sans rien donner
-est toujours chose difficile, non à notre générosité, mais à notre
-sottise. Que pensera-t-on de nous? ne nous accusera-t-on point de
-dureté, d'avarice, de pauvreté? A cette dernière pensée, notre front
-rougit, et nous portons vivement la main à la poche.
-
-Ainsi allaient faire les femmes sages, bien à contre-coeur, lorsqu'elles
-avisèrent une porte dérobée qui permettait d'éviter la grande entrée;
-toutes s'y précipitèrent, tandis que la secrétaire et Mlle Spartacus,
-qui était allée la rejoindre, attendaient toujours les souscriptrices.
-Enfin, un laquais vint demander s'il pouvait éteindre: la salle était
-vide!
-
-La présidente eut besoin de s'en assurer par ses yeux; mais, quand elle
-ne put douter davantage, elle laissa tomber ses lunettes, et, se voilant
-la face avec ses deux gants de filoselle tricotée, elle s'écria, comme
-Caton après la bataille de Philippes:
-
-«_Diutius vixi!_»
-
-Ce que la secrétaire traduisit par:
-
-«J'avais trop de manuscrits!»
-
-Pendant ce temps, Mme Facile et sa compagnie quittaient la galerie avec
-de longs éclats de rire et regagnaient les salons. Maurice et Marthe
-restèrent seuls en arrière, assis à la même place, les mains unies et se
-regardant.
-
-«Toujours le même égarement, dit enfin Maurice, qui appuya sur l'épaule
-de la jeune femme sa tête pensive. Ah! pourquoi faire deux camps des
-enfants de Dieu? Ève n'est-elle donc plus la chair d'Adam? Ne
-comprendra-t-on jamais que ce n'est point le droit qui fera disparaître
-la servitude, mais seulement l'amour? Est-ce avec les récriminations et
-les soupçons que se cimentent les alliances? Aimez bien, et nul
-n'ambitionnera le rôle de maître, mais celui d'esclave; aimez davantage,
-et vous ne saurez même plus qui obéit ou qui commande, car les deux
-coeurs ne seront plus qu'un seul coeur.
-
---Oui, dit Marthe, qui se retourna à demi, et dont les lèvres
-effleurèrent la chevelure du jeune homme; c'est ainsi que nous avons
-vécu, ainsi que nous vivrons!»
-
-Une larme vint se suspendre aux cils de Maurice; il tint Marthe
-longtemps pressée sur sa poitrine; puis, faisant un effort:
-
-«On doit nous chercher, dit-il, remontons vite. Que penseraient les
-convives de Mme Facile s'ils pouvaient nous voir et nous entendre?
-Hélas! ils ne nous comprendraient même pas, car l'intelligence ne peut
-s'élever sur les ailes de l'âme. Livrée aux pesanteurs de la réalité,
-elle s'abaisse aux lieux bas et voit chaque jour rétrécir son horizon.
-Hier, tu as pleuré sur ce monde nouveau parce que l'amour l'avait
-quitté; mais, en s'envolant, il a encore emmené une compagne.
-
---Qui donc? demanda Marthe.
-
---La poésie.»
-
-
-
-
-TROISIÈME JOURNÉE
-
-XXI
-
-Correspondance-omnibus de M. Atout.--Constitution politique de la
-république des Intérêts-Unis.--Circulaire électorale de M.
-Banqman.--Chambre des envoyés de la république des Intérêts-Unis.--Crise
-ministérielle à propos de moules de boutons.--Magnifique discours de
-Banqman sur la question de savoir si l'armée aura ou non des gants
-tricotés.--La chambre vote tous les articles de la loi et rejette
-l'ensemble.
-
-
-L'âme humaine est ainsi faite, que la difficulté seule peut entretenir
-son ardeur. Passionnée pour le bien le plus futile s'il menace de lui
-échapper, elle reste indifférente à tout ce qu'elle obtient sans
-recherche et sans sacrifice. On aspire de toutes les forces de son désir
-à l'éloge qu'il faut arracher, tandis que l'on reçoit avec indifférence
-la lettre d'un admirateur inconnu; on achète avec empressement les
-livres de l'écrivain que l'on n'a jamais vu, et, le jour où il vous les
-apporte, on cesse de les lire. On songe longtemps aux moyens de se
-présenter chez un voisin, et, s'il fait le premier une visite, on se met
-vite sur la réserve. Il suffit de voir tous les jours l'homme que l'on
-estime pour n'y plus penser. Quand on le rencontrait une fois par année,
-on s'informait de ses projets, de ses travaux, de ses idées; maintenant,
-on ne s'informe de rien; il est entré dans le cercle de nos habitudes,
-il a cessé d'être un but, nous ne le regardons plus!
-
-Étrange nature! nous ne poursuivons que ce qui nous échappe, nous
-n'aimons que ce qui nous repousse, et tout ce qui vient nous chercher
-éveille à l'instant notre indifférence!
-
-M. Atout faisait ces réflexions devant son bureau couvert de volumes
-dont les feuilles n'étaient point encore coupées, bien que les auteurs
-les eussent apportés eux-mêmes; de journaux gratuits encore enveloppés
-de leurs bandes, et de paquets affranchis qui n'avaient point été
-décachetés.
-
-Au début de la carrière, ces hommages publics eussent enivré le futur
-académicien; mais, depuis, l'habitude l'avait blasé sur ces pots-de-vin
-de la gloire; aussi les recevait-il avec une nonchalance dédaigneuse. Ce
-qu'il y voyait de plus clair était la nécessité de répondre aux trois
-cents envois qui encombraient son bureau.
-
-Car M. Atout savait que l'exactitude était la politesse des gens de
-lettres comme des rois, et il répondait toujours. Il avait pour cela
-trois modèles d'épîtres sténographiées, auxquelles il ne restait qu'à
-mettre l'adresse.
-
-S'agissait-il, par exemple, d'un volume de poésies envoyé avec une
-lettre extatique, il prenait le modèle numéro 1, ainsi conçu:
-
- «Monsieur,
-
- «Vous avez une lyre dans le coeur! J'ai lu (ici le titre du livre)
- avec des émotions toujours renouvelées. La muse qui l'a dicté
- ressemble à ces oiseaux des autres latitudes qui nichent dans les
- grandes herbes, chantent dans le feuillage des bois et planent dans
- les nuées.
-
- «Continuez, Monsieur, et tout ce qu'une indulgence bienveillante vous
- fait penser de moi, l'avenir le dira un jour plus justement de
- vous-même.»
-
-Était-il, au contraire, question d'une publication périodique, le modèle
-numéro 2 venait naturellement:
-
- «Monsieur,
-
- «Vous avez un glaive dans l'esprit. J'ai lu avec un intérêt palpitant
- votre (le nom de la publication). Les arguments que vous employez
- ressemblent à ces armes qui frappent également par les deux tranchants
- et par la pointe.
-
- «Continuez, Monsieur, et tout le bien que vous pensez de mes ouvrages,
- la République entière le dira un jour à meilleur droit de votre
- journal.»
-
-Fallait-il, enfin, répondre à l'envoi d'un manuscrit, c'était le cas
-d'avoir recours au modèle numéro 3:
-
- «Monsieur,
-
- «Vous avez un orchestre dans l'imagination. J'ai lu avec une avidité
- ravie votre (ici le titre du manuscrit). Les conceptions de votre
- génie ressemblent à ces symphonies où l'on entend successivement tous
- les accents et tous les tons.
-
- «Continuez, Monsieur, et l'attention que le public accorde,
- dites-vous, à ma voix, se reportera tout entière, et avec plus de
- raison, sur la vôtre.»
-
-L'envoi journalier de ces lettres avait prodigieusement accru la
-popularité de l'académicien. Tous les gens auxquels il reconnaissait du
-génie se faisaient naturellement les prôneurs de son discernement.
-Comment ne pas soutenir une célébrité qui nous écrit? Ne devenons-nous
-point quelque chose dans sa gloire? Plus il est illustre, plus son
-suffrage honore: nous le transformerions en grand homme, ne fût-ce que
-pour augmenter le prix de ses autographes.
-
-M. Atout le savait et ne négligeait aucun de ces moyens de renommée, car
-il en est de celle-ci comme de toute chose humaine: le hasard la sème,
-l'habileté seule la fait grandir. Aussi beaucoup de gens peuvent-ils se
-faire une réputation, mais peu connaissent l'art de la cultiver. Il
-faut, pour cela, l'adresse qui prépare, la persistance qui fonde,
-l'égoïsme qui affermit. Il faut surtout beaucoup de vanité et peu
-d'orgueil: car, si la vanité est une voile que nous enflons nous-même et
-qui nous pousse, l'orgueil est une ancre rigide et tenace sur laquelle
-nous restons immobile. Flattez s'il le faut, pliez au besoin; mais
-montrez-vous partout; ayez de vous-même l'opinion que vous voulez en
-donner aux autres: l'homme est imitateur jusque dans ses sensations.
-L'estime que vous montrerez pour votre propre mérite sera toujours plus
-ou moins contagieuse. Gardez-vous seulement de justifier trop
-sérieusement vos prétentions. Notre admiration ne veut point être
-forcée; on peut l'obtenir de nous par faveur, difficilement comme droit.
-Chaque homme est toujours plus ou moins de la famille de Thémistocle,
-les trophées de Miltiade l'empêchent de dormir.
-
-Évitez donc de la multiplier; n'imitez point ces glorieux insatiables
-que l'on aperçoit toujours dans l'arène, frottés d'huile et le ceste à
-la main. Contentez-vous de faire valoir le passé; prenez rang parmi ces
-ducs et pairs de la gloire, qui sont beaucoup aujourd'hui pour avoir été
-autrefois quelque chose. De cette manière, on vous acceptera comme une
-sorte d'illustration posthume que tout le monde honore, parce qu'elle ne
-porte ombrage à personne; votre paresse sera de la sobriété, votre
-stérilité de la discrétion; on vous tiendra à honneur tout ce que vous
-ne ferez point, et vous appartiendrez à cette phalange d'artistes
-sérieux qui prouvent leur valeur en se taisant.
-
-Nous avons déjà dit comment cette méthode avait réussi à M. Atout, qui
-occupait la plus haute position littéraire des Intérêts-Unis sans rien
-écrire, et tenait le premier rang parmi les professeurs sans rien
-professer. Aussi était-il bien résolu à persévérer dans une voie qui lui
-permettait d'arriver sans marcher. Il se hâta donc d'achever sa
-correspondance habituelle, puis, se rappelant son hôte, il monta à son
-appartement.
-
-Il le trouva un livre à la main, et se pencha pour voir le titre.
-
-«Que tenez-vous là? dit-il; les fastes de la _Convention française_?
-
---Oui, répondit Maurice, je relisais l'histoire de ces stoïques
-audacieux, dont les moindres mouraient comme Socrate. Je comptais les
-sacrifices muets de ce peuple de Decius, et je trouvais le secret de
-tant de simplicité et de grandeur dans un seul mot: LA FOI!»
-
-L'académicien hocha la tête.
-
-«En effet, dit-il d'un air capable, c'était alors le puissant mobile,
-l'âme immortelle du corps social; mais le temps a éclairé les hommes;
-nous avons perfectionné le patriotisme, et nous l'avons rendu plus
-facile. Votre moteur ressemblait à la vapeur, puissance irrésistible,
-mais difficile à conduire; les explosions amenaient toujours quelques
-désastres; aussi lui avons-nous substitué une force plus aimable, plus
-docile, et non moins irrésistible.
-
---Vous la nommez?
-
---L'intérêt. Notre constitution a été si heureusement combinée que les
-devoirs du citoyen se sont trouvés réduits à l'obligation de rechercher
-en tout son propre avantage. Votre gouvernement constitutionnel
-contenait, du reste, les germes de cette merveilleuse réforme; germes
-cachés, souterrains, honteux, que nous avons habilement arrosés de
-légalité pour les développer et leur donner place au soleil. Aussi,
-aujourd'hui, le système politique des Intérêts-Unis répond-il à tous les
-besoins de l'homme vraiment civilisé.
-
-Il se compose de quatre pouvoirs qui résument les principes sociaux de
-l'époque.
-
-En tête se trouve le président de la République ou l'_impeccable_, ainsi
-nommé parce qu'il ne peut mal faire, et qui ne peut mal faire parce
-qu'il ne fait rien. L'impeccable n'est, en effet, ni un homme, ni une
-femme, ni un enfant, mais ce que nous appelons une fiction
-gouvernementale: il se compose d'un fauteuil vide sous un baldaquin! Ce
-fauteuil est le chef légitime du gouvernement. Les ministres ne peuvent
-parler qu'en son nom, et leurs déclarations politiques sont appelées
-discours du fauteuil.
-
-Cette heureuse conception nous a ainsi débarrassés de l'embarras de
-choisir un président temporaire et des inconvénients du pouvoir transmis
-par l'hérédité. Quand le chef de l'État vieillit, on appelle un
-tapissier pour le remettre à neuf, et une douzaine de clous suffisent
-pour restaurer l'ordre de choses. De plus, point de cour, de liste
-civile. Toute la maison présidentale se réduit à une brosse et à un
-plumeau. Nous n'avons ni filles à doter, ni fils à marier. Nous ne
-pouvons craindre ni coups d'État, ni usurpations, un fauteuil étant
-forcément condamné au _statu quo_. Enfin, comme il ne peut rien
-exécuter, nous lui avons abandonné avec confiance le pouvoir exécutif.
-
-La seconde autorité de l'État est la _Chambre des envoyés_, nommée par
-tous ceux qui dorment sur des sommiers élastiques et boivent du vin
-vieux.
-
-Le législateur a, en effet, pensé que tout citoyen bien couché et bien
-nourri devait être un homme ami du bon ordre, c'est-à-dire de sa table
-et de son lit, et qu'il avait nécessairement de lumières tout ce qu'il
-en fallait pour ne pas vouloir en donner une part aux consommateurs de
-paille et de pain noir.
-
-Cependant, comme il pourrait se trouver, par hasard, dans la Chambre des
-envoyés certains brouillons assez égoïstes pour préférer leurs idées à
-leurs intérêts, on leur a opposé la _Chambre des valétudinaires_,
-composée de gens que le mouvement inquiète et que le bruit fatigue. Pour
-y être admis, il faut prouver qu'on est ou sourd, ou aveugle, ou
-goutteux, ou asthmatique; ceux qui réunissent plusieurs infirmités ont
-la préférence; cependant, avec un peu de protection, l'entêtement et
-l'ignorance peuvent suffire.
-
-Le quatrième pouvoir, enfin, est composé des banquiers, qui se sont
-faits les intendants de la République, lui prêtent à la petite semaine,
-et se chargent de passer les revenus publics par un crible qui ne laisse
-tomber que les petites pièces et retient toutes les grosses. L'État a
-insensiblement mis en gage entre leurs mains la terre, les fleuves, les
-mers, les mines souterraines et les transports aériens; si bien qu'ils
-seraient les maîtres de tout, si le fauteuil et les deux chambres
-n'étaient là; mais leur pouvoir entrave celui des banquiers, qui, à son
-tour, entrave le leur. Car là est le sublime de notre organisation
-politique: tout se compense et se pondère. Le char de l'État ressemble
-exactement à celui que l'on a découvert sur les débris de l'arc de
-triomphe du Carrousel, à Paris: tiré en sens inverse par quatre chevaux
-de forces égales, il reste nécessairement en place, ce qui l'empêche de
-se heurter aux bornes ou de tomber dans les ornières.
-
---Mais non d'être écartelé, dit Maurice; et, tôt ou tard, le char se
-disloquera.
-
---Si nous n'avions pas une cheville magique qui consolide tout, fit
-observer l'académicien.
-
---Et quelle est-elle?
-
---La peur! Autrefois on mettait de la passion dans la politique, mais
-aujourd'hui le progrès des lumières a fait disparaître ces hommes de
-_petite vertu_ qui tenaient à leurs idées, et qui voulaient à tout prix
-le triomphe de ce qu'ils regardaient comme la vérité! On ne croit pas
-plus à ce que l'on défend qu'à ce qu'on attaque. Les opinions sont des
-logements à loyer dont on déménage dès qu'on en trouve un meilleur.
-Aussi les luttes ont-elles plus d'apparence que de réalité: on se combat
-comme au théâtre, en ayant soin de ne pas se blesser, et seulement pour
-occuper la galerie. Nul ne porte de coups dangereux, de peur d'en
-recevoir; les adversaires d'aujourd'hui seront nos alliés de demain; la
-cocarde que nous sifflons, celle que nous porterons à notre chapeau;
-cette prévision tient lieu d'indulgence, et, si chacun tire d'un côté
-différent, c'est avec la modération d'un coursier de fiacre payé à
-l'heure.
-
---Alors je comprends, dit Maurice, vous êtes à l'abri des fièvres
-politiques. Mais qui vous sauvera de l'indifférence?
-
---Toujours la constitution, répondit M. Atout. Croyez-vous que nous en
-soyons au temps où l'on demandait aux électeurs de payer leurs députés?
-Nous avons compris ce qu'une pareille prétention avait de décourageant
-pour le zèle électoral, et nous l'avons retournée. Aujourd'hui, c'est le
-député qui paye l'électeur! Chaque nomination est soumise à la criée
-publique, les candidats présentent leurs soumissions, et la place reste
-au dernier enchérisseur. De cette manière, plus de piéges, plus
-d'intrigues; chacun débat ses conditions et sait ce qu'il a. Aussi
-faut-il voir l'empressement des électeurs! Quelques-uns se sont fait
-porter mourants jusqu'aux urnes du scrutin pour déposer leurs votes et
-en recevoir le prix. Grand exemple de l'énergie de cette vie politique
-qu'entretiennent des institutions fondées sur le seul principe, vraiment
-social, _le dévouement à soi-même_. Du reste, j'ai là sur moi la
-dernière circulaire de M. Banqman, qui vous fera apprécier, mieux que
-toutes mes explications, les avantages de notre système.»
-
-M. Atout chercha dans ses poches et en tira une large feuille imprimée
-qu'il remit à son hôte.
-
- _M. Banqman, candidat pour la députation, aux électeurs du quartier B
- de la ville de Sans-Pair._
-
- «Messieurs,
-
- «Si j'avais obéi à mes goûts, vous ne me verriez point aujourd'hui
- solliciter vos suffrages; content d'une position honorée et
- confortable, je continuerais à en jouir, loin des agitations de la
- politique; mais les sollicitations de mes amis ont fait violence à mes
- inclinations, et m'ont décidé à venir réclamer la députation.
-
- «Mes opinions sont connues, Messieurs; je désire le bonheur de tous
- les citoyens de la République, et je veux tout ce qui peut assurer ce
- bonheur. Je voterai toujours pour le bien et pour la vérité; je
- n'adopterai que le parti qui aura raison, je n'attaquerai que celui
- qui aura tort; je ne soutiendrai les ministres qu'autant qu'ils se
- soutiendront eux-mêmes, et, s'ils tombent, je me rappellerai que la
- voix du peuple est la voix de Dieu.
-
- «Voilà pour mes idées gouvernementales. Quant aux droits que je puis
- avoir à votre confiance, les voici:
-
- «Je gagne, année moyenne, trois millions cinquante mille francs, ce
- qui doit vous faire comprendre que je suis un homme d'ordre.
-
- «J'ai toujours refusé de prendre des associés et de me marier, le tout
- par amour de la liberté.
-
- «Je fabrique des moules de boutons pour tous les âges et pour toutes
- les classes, ce qui témoigne de mon respect pour l'égalité.
-
- «Enfin, dans tous mes rapports à la _Société humaine_, j'ai appelé les
- hommes _mes semblables_, expression qui prouve mes croyances à la
- fraternité.
-
- «Maintenant, s'il faut en venir à ma profession de foi, je ne serai
- pas moins explicite.
-
- «Je déclare d'abord m'engager à une distribution de moules de boutons
- de déchet à tous les pauvres du quartier.
-
- «Je donnerai dans l'année six bals et douze dîners, où seront invités
- tous les électeurs qui m'auront accordé leurs voix.
-
- «Ceux qui pourront réunir dix votes en ma faveur auront droit à une
- gratification de la valeur de mille francs, payable en rognures de
- corne de ma fabrique, en petite bière de la brasserie projetée à
- Noukaïva, ou en actions pour les télégraphes aériens.
-
- «Ceux qui m'apporteront quinze votes auront de plus une médaille en
- bronze avec la boîte en faux maroquin.
-
- «Enfin, quiconque me procurera vingt voix percevra une rente
- perpétuelle de deux litres de potage à la gélatine, qu'il pourra faire
- prendre, tous les matins, à la compagnie hollandaise du Kamtschatka.
-
- «Je ferai distribuer en outre à mes clients, au moment du scrutin, des
- billets portant mon nom, et dans lesquels se trouvera enveloppée une
- pièce de cent sous, pour leur donner plus de poids. Chacun mettra le
- billet dans l'urne et la pièce dans sa poche.
-
- «J'ose espérer, Messieurs, que la franchise de ces explications me
- conciliera vos suffrages, et que je pourrai bientôt porter à la
- tribune nationale l'expression de vos souhaits et de vos besoins.
-
- «BANQMAN.»
-
-«Et cette circulaire a réussi près des électeurs? demanda Maurice après
-avoir lu.
-
---Si bien réussi que Banqman est maintenant un des membres les plus
-influents à la Chambre des envoyés, répliqua M. Atout, et qu'il doit
-adresser au ministère, ce matin même, des interpellations foudroyantes.
-
---Il combat donc le ministère?
-
---Depuis que ce dernier a autorisé l'introduction des crochets
-étrangers, qui menacent de faire tomber la fabrication des boutons.
-
---Et pourrait-on assister à cette séance?
-
---Je venais vous proposer d'y aller ensemble.»
-
-Maurice accepta avec empressement, et milady Ennui, qui entra dans ce
-moment avec Marthe, déclara qu'elle les accompagnerait.
-
-Les débats de la Chambre des envoyés étaient publics, c'est-à-dire qu'on
-ne pouvait y entrer qu'avec des billets. M. Atout connaissait
-heureusement l'ambassadeur du Congo, et obtint, par son entremise,
-l'entrée de la tribune diplomatique.
-
-Milady Ennui, heureuse d'étaler son corset mécanique sur les premiers
-bancs, s'appuya à la galerie en lorgnant, tandis que M. Atout expliquait
-au couple étranger la politique de Sans-Pair.
-
-«Celui que vous voyez vis-à-vis de vous, dit-il, occupé à examiner des
-colonnes de chiffres, a pris pour spécialité d'éplucher le budget; il
-passe ses journées à refaire les additions des comptables et à chercher
-des réductions. Il a proposé, à la dernière session, treize millions
-d'économies, sur lesquels la Chambre lui a accordé vingt et un francs
-trente centimes. Un peu plus loin se trouve un de nos confrères, qui
-s'est fait recevoir à l'Académie comme homme politique, et à la Chambre
-comme littérateur. Il refait tous les ans un discours contre les auteurs
-contemporains, qui ont le tort de ne lui avoir point laissé une place,
-et un second en faveur du ministère, qui lui en a accordé sept. A ses
-côtés siége le général Pataquès, connu par son éloquence mêlée
-d'oripeaux militaires, de cliquetis de sabres et de lazzis de chambrée.
-Le vieil homme qui se promène là-bas est le fameux Tacitus, espèce de
-Montesquieu en raccourci, qui a acquis la réputation d'excellent citoyen
-en s'abstenant, et de penseur profond en déchirant ses collègues.
-Derrière lui cause un ancien légiste, M. Format, qui regarde le
-gouvernement de l'État comme une affaire de procédure, et qui laisserait
-vendre la République, pourvu qu'elle fût vendue selon le code. Son
-interlocuteur, milord Grave, est un ancien ministre, qui a le premier
-introduit l'austérité dans la corruption. De l'autre côté se promène le
-docteur Traverse, qui parle pour le gouvernement populaire, dont il ne
-veut pas, afin de ramener la monarchie, que tout le monde repousse.
-Enfin, voici, au pied de la tribune, M. Omnivore, défenseur des intérêts
-positifs de la République, pourvu que ces intérêts soient les siens.
-Tous ces députés sont les chefs d'autant de partis, qui tâchent de
-s'entendre quand ils ne peuvent pas s'étrangler.
-
-Le plus nombreux de tous est celui des _équilibristes_, composé des gens
-qui savent se maintenir sous tous les ministères, et dont l'opinion se
-résout en un bordereau d'appointements. On les appelle aussi
-conservateurs, vu l'ardeur qu'ils mettent à conserver leurs places,
-leurs fournitures et leurs pensions.
-
-Ils ont pour adversaire le parti des _aspirants_, comprenant tous ceux
-qui ont été ministres ou qui comptent le devenir.
-
-Entre eux flottent les _indépendants_, dont la politique ressemble à la
-marche d'un homme ivre, et qui, lorsqu'ils ont penché à gauche, se
-retournent brusquement à droite, uniquement pour prouver qu'ils ne
-suivent pas de chemin.
-
-Enfin viennent une douzaine de factions, tantôt séparées, tantôt unies,
-espèce d'appoints parlementaires qui servent à déplacer les majorités,
-et grâce auxquelles la Chambre contredit aujourd'hui ses décisions
-d'hier.»
-
-Ici, l'académicien fut interrompu par le son d'une trompette qui jouait
-l'air connu:
-
- Du courage
- A l'ouvrage,
- Les amis sont toujours là.
-
-M. Atout apprit à Maurice que ce signal annonçait l'ouverture de la
-séance. On avait ingénieusement substitué le clairon à la sonnette,
-comme plus facile à entendre dans le tumulte, et pouvant épargner au
-président tous frais d'éloquence. Ses avertissements se traduisaient en
-airs connus. Voulait-il, par exemple, rappeler à l'ordre un député de
-l'opposition, il jouait le refrain de la romance:
-
- Taisez-vous, je ne vous crois pas.
-
-S'agissait-il d'annoncer que le ministre de l'instruction publique
-allait prendre la parole, il jouait en mineur:
-
- Je suis Lindor, ma naissance est commune,
- Mes voeux sont ceux d'un simple bachelier.
-
-Était-il question de mettre aux voix le budget, il l'annonçait au moyen
-de l'air:
-
- Quels dînés, quels dînés
- Les ministres m'ont donnés.
-
-Fallait-il, enfin, demander un congé pour un maréchal rejoignant son
-gouvernement, il jouait:
-
- Malbroug s'en va-t-en guerre,
- Mironton ton ton mirontaine;
- Malbroug s'en va-t-en guerre,
- Ne sais quand il viendra.
-
-Au signal qu'il venait de donner, les députés se dirigèrent vers leurs
-places, et un orateur monta à la tribune pour leur donner le temps de
-s'asseoir et de se moucher. Maurice reconnut M. Omnivore. M. Atout lui
-dit qu'il y avait ainsi, à la Chambre, une dizaine de comparses chargés
-du lever de rideau, et remplissant l'office du verre d'absinthe que l'on
-accepte avant le dîner, non parce qu'on l'aime, mais parce qu'il donne
-envie de prendre autre chose.
-
-Ils furent remplacés par des orateurs d'un crédit médiocre; c'étaient le
-potage et les hors-d'oeuvre.
-
-Enfin, il y eut un silence; le festin parlementaire allait commencer; M.
-Banqman venait de paraître à la tribune.
-
-L'illustre fabricant avait le menton rentré au fond de sa cravate et la
-main droite dans son jabot, indice évident de profondeur. Il promena
-quelque temps ses regards sur l'assemblée, avança lentement la main
-gauche, et commença d'une voix qui tenait à la fois du trombone et du
-bonnet chinois:
-
- «Messieurs,
-
- «Quelque résolu que puisse être un homme politique à accomplir son
- devoir, il est des circonstances où cet accomplissement devient pour
- lui une douloureuse épreuve, et où il doit envier le sort des citoyens
- sans responsabilité, qui subordonnent leurs convictions à leurs
- sympathies, et accordent aux amis qu'ils ne peuvent continuer à
- approuver la faveur de leur silence! Malheureusement, telle n'est
- point notre position. Chargé d'une mission publique, nous devons à nos
- commettants, nous nous devons à nous-même, de déclarer notre pensée
- tout entière. Longtemps nous avons attendu, dans l'espoir que les
- faits éclaireraient ceux qui nous gouvernent; mais notre attente a été
- vaine, la prolonger est impossible. Le salut de la République doit
- être la grande loi, et, nous le déclarons hautement, la main sur le
- coeur, le moment est venu de la perdre ou de la sauver.
-
-(Murmures au centre; applaudissements aux extrémités; longue agitation;
-l'orateur boit un verre d'eau sucrée.)
-
- «Oui, Messieurs, jamais la situation ne fut plus inquiétante pour le
- présent, plus dangereuse pour l'avenir!
-
- «Que nous regardions à l'intérieur ou à l'extérieur, tout nous
- épouvante également. La République nous fait l'effet d'une machine
- conduite par des mains inhabiles, et qui, contrariée dans ses
- mouvements, s'ébranle, fait crier ses rouages et menace d'éclater!
-
-(Profonde sensation.)
-
- «Et c'est dans une pareille situation qu'on parle d'imposer à la
- nation de nouvelles charges! On nous demande un crédit de deux cents
- millions, en répétant que c'est un vote de confiance. De confiance,
- soit, Messieurs; mais voyons d'abord si l'on a fait quelque chose pour
- la mériter.
-
-(Mouvements en sens divers. L'orateur, qui va s'échauffant, boit un
-second verre d'eau sucrée.)
-
- «Je pourrais multiplier les critiques, Messieurs, mais je veux faire
- preuve de modération. Je ne reviendrai point sur ce qui a été tant de
- fois et si justement reproché au pouvoir; je me contenterai d'examiner
- un seul de ses actes, le plus récent. Il suffira, d'ailleurs, pour
- nous donner la mesure de l'habileté, du tact et de la justice des
- hommes qui sont à la tête du gouvernement!
-
- «Quand je parle ainsi, Messieurs, vous comprenez que mes attaques
- s'adressent à ceux qui peuvent me répondre, aux ministres ici
- présents, seuls répréhensibles et responsables. Il est un nom qui doit
- rester en dehors de toutes nos discussions; mes remarques ne peuvent
- donc franchir la sphère inviolable où le chef de l'État demeure, quoi
- qu'il arrive, calme et impeccable.
-
-(Approbation générale.)
-
- «Mais les agents de son administration sont soumis à notre
- surveillance, et la constitution nous permet d'apprécier leurs actes.
-
-(L'attention redouble.)
-
- «Quand j'ai annoncé que je n'en examinerai qu'un seul, tout le monde a
- compris, sans doute, que je voulais parler de la suppression des trois
- paires de gants fournies par la République à ses défenseurs,
- suppression qui a porté la désorganisation dans l'armée entière.
-
-LE GÉNÉRAL PATAQUÈS: Oui, c'est une idée de pékin.
-
-PLUSIEURS VOIX D'AVOCATS: Pékin! c'est une insulte à la Chambre.
-
-UN ANCIEN APOTHICAIRE: C'est indécent.
-
-LES BOURGEOIS EN MASSE: A l'ordre! à l'ordre!
-
-(Le général Pataquès met son chapeau de travers, incline le torse sur la
-hanche gauche et passe ses moustaches par-dessus ses oreilles; les cris
-redoublent; le président fait entendre l'air:
-
- Grenadier, que tu m'affliges.
-
-Le général se rassied et le tumulte s'apaise; l'orateur reprend:)
-
- «Cette suppression déplorable, Messieurs, on doit penser qu'ils l'ont
- au moins effectuée régulièrement, sans violer les prérogatives des
- Chambres; qu'ils n'ont pas joint l'illégalité à l'ignorance! Eh bien!
- je le dis avec douleur, mais je dois le dire, cette mesure capitale a
- été prise par ordonnance.
-
-(Profonde sensation.)
-
-M. FORMAT s'écrie avec énergie: L'acte est contraire à toutes les règles
-de la procédure... je veux dire de la législature.
-
-PLUSIEURS VOIX: Oui, oui.
-
-AUTRES VOIX: Non, non.
-
-(Les ministres se regardent avec une visible inquiétude; longue
-agitation; le président joue l'air:
-
- Finissons-en, le monde est assez vieux.
-
-Banqman continue:)
-
- «Et quel était votre but, ministres du fauteuil, en osant hasarder un
- pareil coup d'État! Votre orgueil se trouvait-il donc blessé de voir
- les mains qui défendent la patrie gantées comme les vôtres?
-
-M. TRAVERSE: Ce sont des aristocrates.
-
-M. BANQMAN. «Et ne pouviez-vous, s'il fallait absolument consommer cette
-inconcevable révolution, sauver du moins les apparences, supprimer les
-gants du soldat, mais les laisser figurer sur le budget; de cette
-manière, au moins, on n'en eût rien su, et l'honneur national eût été
-sauf.
-
-MILORD GRAVE (avec un signe approbateur): Voilà ce qu'il fallait faire.
-
-M. BANQMAN. «Mais non, vous avez agi avec votre légèreté et votre audace
-accoutumées, car là sont les deux mobiles de toute votre politique; vous
-leur avez dû vos succès eux-mêmes, selon l'admirable expression du
-profond penseur qui a dit de vous: Ils se sont élevés parce qu'ils
-étaient vides.
-
-(Mouvement; tous les yeux se tournent vers M. Tacitus, qui a l'air de
-dormir; rires et applaudissements.)
-
- «En conséquence, continue l'orateur, je propose le projet de loi
- suivant, dont copie a été déposée sur le bureau de M. le président:
-
- «ARTICLE 1er. La Chambre déclare ne point approuver la mesure qui
- vient de frapper l'armée, et décide que l'on accordera à chaque soldat
- six paires de gants, au lieu de trois que lui passait autrefois le
- règlement.
-
- «ART. 2. Ces gants seront tricotés, en fil d'Écosse, et garnis
- d'élastiques au poignet.
-
- «ART. 3. Ils devront être distribués à tous les régiments trois jours
- après la promulgation de la présente loi.
-
- «ART. 4. Les ministres actuels, ne pouvant procéder avec impartialité
- à cette répartition, sont priés d'en laisser le soin à des
- successeurs.»
-
-Après la lecture de ces propositions, M. Banqman descend de la tribune
-et reçoit les félicitations de toutes les fractions flottantes de la
-Chambre, y compris les indépendants. Le ministre de l'intérieur se
-dirige vers la tribune, mais il est rappelé par son confrère des travaux
-publics, qui veut prendre sa place, et est à son tour retenu par le
-ministre des affaires étrangères. Une vive discussion s'élève entre eux;
-enfin les cris: «Aux voix! aux voix!» deviennent si nombreux que le
-président se voit forcé de passer outre.
-
-L'article 1er est mis aux voix:
-
- Nombre de votants 613
- Boules noires 290
- Boules blanches 323
-
-La Chambre adopte!
-
-Les ministres se querellent plus fort.
-
-On passe aux art. 2 et 3, qui sont également adoptés.
-
-Les ministres sont près de se prendre aux cheveux; mais le président lit
-l'art. 4, qui les apaise subitement; ils se retirent à l'écart pendant
-qu'on vote et semblent se consulter.
-
-L'art. 4 est également adopté.
-
-Il ne reste plus qu'à voter sur l'ensemble de la loi. Les ministres, qui
-se sont entendus, font passer à M. Banqman un billet sur lequel ils ont
-écrit:
-
- «L'introduction des crochets étrangers sera dès demain prohibée.»
-
-M. Banqman met le billet dans sa poche avec la boule blanche et vote
-contre la loi. Un autre billet apprend à M. Format qu'il est nommé
-avocat général; un troisième annonce au général Pataquès le titre de
-maréchal; un quatrième avertit milord Grave que l'on est en mesure de
-publier des lettres à une comtesse avec les réponses, traduction libre
-de la correspondance d'Héloïse et d'Abeilard; un cinquième fait savoir à
-Tacitus que son neveu aura une perception et sa cousine un bureau de
-tabac.
-
-On vote sur l'ensemble de la loi.
-
- Nombre de votants 613
- Boules noires 611
- Boules blanches 2
-
-La Chambre rejette.
-
-Le président fait entendre l'air: _Allons-nous-en, gens de la noce_.
-
-Et la séance est levée.
-
-
-
-
-XXII
-
-Un missionnaire anglais.--Un bal public qui fournit les danseuses--Ce
-qu'on appelle l'Église nationale.--M. Coulant expliquant sa religion à
-Narcisse Soiffard.
-
-
-Marcellus avait donné rendez-vous à Maurice dans la grande salle du
-_Casino des Deux Mondes_. Il le trouva jouant au billard avec Georges
-Traveller, missionnaire d'origine anglaise, qui exerçait la triple
-profession de dentiste, de pasteur et de marchand de denrées coloniales.
-Georges Traveller avait parcouru tous les pays idolâtres de la terre au
-nom d'une société de _propagation_, et rien ne lui avait coûté pour
-s'attirer la confiance des peuples barbares. Bien loin d'imiter ces
-apôtres catholiques qui, sans autres armes qu'un livre de prières et un
-crucifix, se présentaient au milieu des tribus sauvages comme des
-envoyés de Dieu en les sommant de renoncer à leurs erreurs, l'honorable
-missionnaire anglais s'était résigné à partager celles-ci, et avait
-renouvelé le miracle d'Alcibiade au profit de ses croyances et de son
-commerce. Ainsi, on l'avait vu tour à tour circoncis à Mascat, mari de
-douze femmes aux îles Marianes, marchand d'esclaves dans le Zanguebar,
-et quelque peu anthropophage aux Sandwich; mais le tout sans que sa foi
-en fût ébranlée, et pour le compte de sa société.
-
-Grâce à cette souplesse de nature, il avait réussi à distribuer quelques
-centaines de sermons imprimés pour l'instruction des idolâtres qui ne
-savaient pas lire, et à placer dix-sept cargaisons de marchandises de
-rebut.
-
-Bien qu'il n'appartînt pas à son Église, Marcellus était fort lié avec
-le docteur, qui lui avait apporté des narguillés et du tabac d'Orient.
-Il le présenta à Maurice, devant lequel il dansa une polka africaine non
-autorisée par la police.
-
-Cette exhibition eût pu se prolonger indéfiniment, si Maurice n'eût
-rappelé à Marcellus la promesse faite, la veille, de lui expliquer la
-nouvelle religion connue à Sans-Pair sous le nom d'Église nationale. Le
-jeune piétiste sortit avec lui pour le conduire au temple de l'abbé
-Coulant; mais, en traversant la place des Annonces, il aperçut tout à
-coup une énorme affiche placardée contre une muraille.
-
-«Dieu me pardonne! c'est la réouverture de l'Éden! s'écria-t-il; de
-grâce, approchons, que je puisse m'assurer...»
-
-Ils traversèrent la place et purent lire l'avertissement qui couvrait la
-façade entière de l'édifice.
-
- _Salle de l'Éden.--Bals masqués.--Dimanche soir, grande Fête, dite des
- Sauvages. Deux mille jolies femmes, appartenant à l'établissement,
- exécuteront des danses appropriées à leur caractère.--Chaque homme
- recevra, en entrant, un numéro désignant la danseuse dont il devra
- être le chevalier pendant tout le bal.--Dans l'intérêt de l'ordre, les
- échanges seront interdits.--Le costume adopté est celui des naturels
- de l'Amérique, lors de la découverte du nouveau monde; mais les gants
- sont de rigueur.--Il y aura un vestiaire pour déposer les parapluies
- et les caleçons.--Prix d'entrée: 25 francs._
-
-A peine Marcellus eut-il jeté les yeux sur l'affiche qu'il s'excusa près
-de Maurice et entra vivement au bureau, d'où il ressortit bientôt avec
-un billet.
-
-«Il était temps, s'écria-t-il; encore cinq minutes, et j'arrivais trop
-tard pour avoir une danseuse; ils n'ont pu me donner que le numéro
-1983... une brune de vingt-deux ans! Je préfère les blondes, mais il
-faut savoir se mortifier au besoin. Vous m'excuserez seulement de vous
-quitter; il faut que j'avertisse le président de la Société des bonnes
-moeurs, à qui je devais remettre un mémoire après-demain, que des
-occupations inattendues retardent mon travail.»
-
-Il indiqua à Maurice l'adresse du nouveau temple, et le laissa continuer
-sa route.
-
-C'était la première fois que notre ressuscité se trouvait seul dans les
-rues de Sans-Pair, et il se mit à tout examiner plus en détail qu'il
-n'avait pu le faire jusqu'alors.
-
-Il remarqua que les locataires de chaque maison plaçaient sous leurs
-fenêtres une inscription désignant le nom et la profession exercée, de
-telle sorte que la ville entière était une sorte d'almanach des
-vingt-cinq mille adresses. On avait, à chaque entrée, au lieu de
-concierge, un vaste tourniquet mécanique dont les compartiments
-portaient le nom et renfermaient la sonnette des locataires. En
-arrivant, le visiteur s'asseyait dans le compartiment convenable, tirait
-le cordon, et aussitôt la machine enlevée le transportait à la porte
-même de la personne qu'il venait voir.
-
-Maurice aperçut également une salle de bal où les pas des danseurs
-mettaient en mouvement les meules d'un moulin à blé, et des charrettes
-qui, tout en revenant à vide du marché, faisaient tourner un rouet et
-filaient le coton de rebut.
-
-De loin en loin, les rues étaient traversées par des viaducs sur
-lesquels passaient, en sifflant, les locomotives poussées par la vapeur
-ou entraînées par le vide. Les fils de télégraphes électriques se
-croisaient en tous sens, dans l'air, comme un immense écheveau brouillé;
-les paratonnerres, lancés jusqu'aux nuages, en soutiraient
-perpétuellement l'électricité au profit des doreurs, des entreprises
-d'omnibus galvaniques et de la société pour l'éclairage. Sous chaque rue
-s'étendait une autre rue, le long de laquelle rampaient, comme
-d'immenses boas, les mille tuyaux de fer chargés de distribuer partout
-l'eau, la chaleur, la lumière. Le jeune homme entendait bruire sous ses
-pieds les voix des travailleurs mêlées au grondement du vent, au
-clapotement des cloaques, aux grincements des outils et aux lueurs des
-flammes. C'était comme une seconde cité souterraine, où s'élaborait la
-vie de la cité éclairée par le soleil; un organe caché qui, tour à tour,
-lui apportait la force et la délivrait de ses impuretés.
-
-Maurice regardait toutes ces merveilles de la civilisation avec une
-surprise mêlée de désappointement. Au milieu de tant de
-perfectionnements apportés à la matière, il cherchait l'homme et le
-voyait aussi pauvre, aussi vicieux, aussi déshérité! Il demandait en
-vain à tous ces visages qui passaient sous ses yeux si la vie leur était
-devenue plus légère à porter; les visages restaient fatigués de
-souffrances ou soucieux d'incertitude! Alors, un flot d'amertume montait
-de son coeur à son cerveau. Il se demandait à quoi bon tous ces efforts
-d'industrie, si la part de bonheur n'était point plus large pour chacun;
-il cherchait ce qu'étaient devenues l'égalité et la fraternité humaines
-au milieu de ces miracles de calcul; il regardait où avait pu fuir la
-religion véritable, celle qui _relie_ les hommes l'un à l'autre, et qui
-conduit au ciel par la double échelle de l'amour et du dévouement.
-
-Or, dans ce moment même, ses yeux s'arrêtèrent sur le fronton d'un
-édifice où il aperçut écrit en lettres de bronze: ÉGLISE NATIONALE. Il
-entra.
-
-L'église nationale était une ancienne salle de criées publiques,
-repeinte et retapissée pour le compte de la nouvelle religion. Il y
-avait, à l'entrée, une vielle organisée en guise d'orgues, et un bureau
-pour les parapluies à la place du bénitier.
-
-L'office venait précisément de commencer et le ministre était à l'autel.
-
-Maurice n'eut pas besoin d'écouter longtemps pour comprendre de quoi il
-s'agissait, la nouvelle religion consistant spécialement à répéter, dans
-la langue nationale, ce que les officiants catholiques répètent en
-latin. Ainsi, au lieu de dire: _Introibo ad altare Dei_, l'Église
-nationale disait: _Je m'approcherai de l'autel de Dieu._ Aux mots: _Ite,
-Missa est_, elle substituait ceux-ci: _Allez-vous-en, la Messe est
-finie_. Et à la place de: _Amen!_ elle répétait: _Ainsi soit-il!_
-
-Après l'office, le prêtre national monta en chaire, et entreprit une
-longue diatribe contre les ministres des autres religions qui ne
-savaient point se prêter aux progrès des lumières, et qui continuaient à
-prier Dieu dans une langue morte. Il prouva, par des citations de
-Cicéron, de Tacite, de saint Augustin et de Tertullien, que l'on devait
-renoncer au latin, et finit par une instruction nationale, dans laquelle
-il développa les avantages de la culture des rutabagas et de l'éducation
-des vers à soie!
-
-La prédication achevée, la foule, composée d'une trentaine de personnes,
-se retira, et Maurice allait en faire autant, lorsqu'un ouvrier, qui
-avait écouté le sermon avec une impatience visible, s'approcha tout à
-coup du prédicateur qui venait de quitter la chaire, et, lui barrant le
-passage:
-
-«Minute, monsieur l'abbé, dit-il en portant la main à sa tête nue, comme
-s'il eût voulu saluer avec ses cheveux, vous venez de converser sur les
-chenilles et les navets; mais c'est pas là mon affaire, je voudrais
-savoir si j'ai celui de parler au fondateur de l'Église nationale?
-
---A lui-même, mon ami, dit le ministre.
-
---Alors, reprit l'ouvrier, qui s'était évidemment rafraîchi assez de
-fois pour se trouver légèrement échauffé, vous êtes l'abbé Coulant, le
-véritable abbé Coulant?
-
---Précisément.»
-
-L'ouvrier lui donna dans la poitrine un coup de poing d'amitié.
-
-«Eh bien! vous êtes mon homme, s'écria-t-il, c'est vous que je cherche!
-Depuis ce matin je suis entré chez tous les marchands de vin du quartier
-pour savoir l'adresse de l'Église nationale: ni vu ni connu! Il paraît
-que votre religion est ici en chambre garnie?»
-
-L'abbé Coulant voulut s'excuser.
-
-«Y a pas de mal, reprit l'ouvrier; moi aussi, je le suis, en chambre
-garnie, et pas si bien logé que votre bon Dieu encore! Mais à la guerre
-comme à la guerre.
-
---Vous aviez quelque question à m'adresser? demanda le prêtre.
-
---J'en ai vingt, des questions, répliqua l'ouvrier, vu qu'on m'a dit que
-vous étiez un bon enfant; et moi, j'aime les bons enfants.
-
---Enfin.
-
---En douceur, donc! Pour en venir à la fin, il faut prendre au
-commencement. Pour lors, mon abbé, vous saurez que je m'appelle Narcisse
-Soiffard, un nom qui en vaut un autre, et que j'ai une fille de douze
-ans qui aide sa mère à carder les matelas. Y a pas de péché à ça, qu'il
-me semble.
-
---Au contraire, le travail est un devoir.
-
---C'est ce que je répète toujours à ma fille et à sa mère. Le travail,
-que je leur dis, est un devoir pour la femme... Mais, voyez-vous, la
-maman a des croyances; elle veut que sa fille fasse sa première
-communion; moi, je ne vais pas à l'encontre, parce que la croyance,
-c'est, sans comparaison, comme le vin: faut respecter ceux qui en ont
-trop pris et les laisser marcher de travers. Si bien donc que je suis
-allé trouver le curé de notre paroisse, et que je lui ai dit la chose.
-
---Et il vous a répondu?...
-
---Ah! voilà le curieux!... Il m'a répondu que pour communier il fallait
-savoir ce que l'on faisait.
-
---C'est-à-dire assister au catéchisme?
-
---Juste! assister au catéchisme, à l'heure où elle travaille avec sa
-mère! «Mais, mon curé, que je lui ai dit, vous voulez donc nous faire
-mourir de soif? Si la petite est obligée d'aller chez vous, l'ouvrage
-restera forcément en arrière.
-
---Il faut qu'elle apprenne sa religion, qu'il me répond.
-
---Je veux bien, pourvu que ce soit en cardant des matelas», que je lui
-redis... Il me semble que c'était clair comme bonjour! Eh bien! il n'a
-pas compris!»
-
-L'abbé Coulant haussa les épaules.
-
-«Cela devait être, dit-il; le clergé n'entend rien aux besoins du
-peuple. Amenez-moi votre fille, et je la ferai communier.
-
---Sans l'instruire?
-
---A quoi bon? Ce n'est point la science qui est agréable à Dieu.
-L'Église nationale ne demande que la bonne volonté.»
-
-Soiffard frappa ses mains l'une contre l'autre.
-
-«Voilà la religion de mon choix! s'écria-t-il. Rien que de la bonne
-volonté! ça ne ruine pas... Vous pouvez m'inscrire dans votre paroisse,
-monsieur Coulant; je veux que ça soit vous qui enterriez ma femme quand
-elle mourra.
-
---Vous aurez soin seulement, reprit le ministre, de donner à votre fille
-son extrait de baptême.»
-
-L'ouvrier regarda l'abbé et tordit sa casquette, qu'il tenait à deux
-mains.
-
-«Ah! oui, son extrait de baptême, répéta-t-il plus lentement; il vous
-faut ça pour la communion.
-
---Sans doute.
-
---C'est que je vas vous dire... Sa mère et moi nous avons toujours été
-si occupés... que la petite n'a pas été précisément baptisée.
-
---Vous pouvez réparer cet oubli.
-
---Je ne dis pas, mais ça coûte six francs, le prix de huit bouteilles de
-vin à quinze. D'ailleurs elle est nommée: on l'appelle Rose.
-
---Au fait, elle a une patronne dans le calendrier. Eh bien, voyons, nous
-arrangerons cela; l'Église nationale est accommodante.
-
---Eh bien, la voilà la religion de mon choix; votre main, monsieur
-Coulant, sans vous commander.
-
---C'est entendu, reprit le curé en souriant; il suffira que votre femme
-apporte un extrait de votre acte de mariage.»
-
-Soiffard gratta le parquet avec le bout de son pied, et cracha devant
-lui.
-
-«Ah! il faut l'acte de mariage, dit-il avec quelque embarras; c'est donc
-nécessaire?
-
---Indispensable.»
-
-L'ouvrier se frotta la tête.
-
-«Alors... ça sera difficile, reprit-il en balbutiant, ça sera bien
-difficile, monsieur Coulant; vu que nous avons beaucoup voyagé, et que,
-dans les voyages, les papiers, ça s'égare... d'autant que ma femme et
-moi, quand nous nous sommes mariés, nous avons négligé d'aller à la
-mairie.
-
---Ah diable!
-
---Toujours par raison d'économie. Vous devez comprendre ça: un acte de
-mariage coûte encore plus qu'un baptême, et dans notre état on regarde à
-toutes les dépenses; faut savoir se priver.
-
---C'est juste, dit l'abbé en soupirant; après tout, Dieu a bien pardonné
-à la femme adultère! Allons, nous fermerons les yeux, maître Soiffard;
-l'Église nationale respecte la vie privée.
-
---Vrai? s'écria Soiffard. La voilà la religion de mon choix! Mille
-millions, monsieur Coulant, vous êtes un brave homme, et je veux vous
-payer un verre de vin.»
-
-L'abbé eut beaucoup de peine à se défendre de la politesse de son
-nouveau paroissien, et put regagner la sacristie.
-
-Soiffard le regarda partir, puis, étendant la main vers l'autel, avec la
-gravité solennelle des ivrognes:
-
-«C'est dit, murmura-t-il, la religion me vexait quand elle me défendait
-de boire, de battre la bourgeoise et de vivre à ma fantaisie; mais,
-puisque celui-ci a trouvé un Dieu qui est bon prince, je l'adopte, et, à
-partir d'aujourd'hui, je déclare que moi Narcisse Soiffard, ainsi que la
-dame Soiffard et la petite, nous faisons partie de l'Église ici présente
-à perpétuité.»
-
-A ces mots, il remit son bonnet et sortit en chancelant.
-
-Maurice rentra pensif et découragé; Marthe, qui l'attendait avec
-impatience, fut frappée de sa tristesse.
-
-«Qu'as-tu donc vu? demanda-t-elle avec anxiété.
-
---Ce que j'aurais dû prévoir, dit Maurice en serrant les mains de la
-jeune femme; nous avions déjà vainement cherché dans ce monde
-perfectionné l'amour et la poésie; mais restait la foi, qui console de
-tout...
-
---Eh bien?
-
---Hélas! elle aussi s'est envolée.»
-
-
-
-
-CONCLUSION.
-
-
-Marthe et Maurice demeurèrent le coeur navré. Tous deux pleuraient sur
-ce monde où l'homme était devenu l'esclave de la machine, l'intérêt le
-remplaçant de l'amour; où la civilisation avait appuyé le triomphe
-mystique du chrétien sur les trois passions qui conduisent l'homme aux
-abîmes; et tous deux s'endormirent dans ces tristes pensées.
-
-Mais, durant leur sommeil, ils eurent une vision.
-
-Il leur sembla que Dieu abaissait les yeux vers la terre, et qu'à la vue
-du monde tel que l'avait fait la corruption humaine, il disait:
-
-«Voilà que ceux-ci ont oublié les lois que j'avais gravées dans leur
-coeur; leur vue intérieure s'est troublée, et chacun d'eux n'aperçoit
-plus rien au delà de lui-même. Parce qu'ils ont enchaîné les eaux,
-emprisonné l'air et maîtrisé le feu, ils se sont dit:--Nous sommes les
-maîtres du monde, et nul n'a de compte à nous demander de nos pensées.
-Mais je les détromperai durement: car je briserai les chaînes des eaux,
-j'ouvrirai la prison de l'air, je rendrai au feu sa violence, et alors
-ces rois d'un jour reconnaîtront leur faiblesse.»
-
-A ces mots il avait fait signe; les trois anges de la colère s'étaient
-précipités vers la terre, où tout était devenu ruine et confusion.
-Pendant un long rêve, Marthe et Maurice avaient vu les portiques
-croulant, les fleuves débordés, les incendies roulant en vagues de
-flammes, et, dans cette destruction générale, le genre humain qui fuyait
-éperdu!
-
-Mais au plus fort du désastre, une voix avait crié:
-
-«Paix aux hommes de bonne volonté. C'est pour eux que l'humanité
-renaîtra et que le monde sortira de ses ruines.»
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
- Pages.
- I. PROLOGUE 1
-
- II.--Éloquence parlementaire de Maurice.--Éloquence perfectionnée
- de M. Omnivore.--Costume d'un homme établi, en l'an trois mille.
- --M. Atout.--Départ de Marthe et de Maurice.--Nouveau moyen de
- traverser les rivières.--Routes souterraines.--M. Atout rassure
- Marthe par un calcul statistique.--Marthe s'endort.--Un rêve 17
-
- III.--Extraction de voyageurs.--Auberges modèles.--Le verre d'eau
- de fontaine.--Départ de Marthe et de Maurice sur la Dorade
- accélérée, bateau sous-marin.--M. Blaguefort, commis-voyageur
- pour les nez, la librairie et les denrées coloniales.--Un
- prospectus d'entreprise industrielle de l'an trois mille.
- --Fâcheuse rencontre d'une baleine.--Leçon de M. Vertèbre sur
- les cétacés.--Destruction du bateau sous-marin.--Son extrait
- mortuaire 30
-
- IV.--Octroi d'un peuple ultra-super-civilisé.--Inconvénient des
- passe-ports daguerréotypés.--Maison modèle de M. Atout.--Moyen
- d'être servi sans domestiques.--Le souper à la mécanique.--Une
- vieille tradition: La Fileuse D'Évrecy 47
-
- V.--Monologue de Maurice en se déshabillant.--Inconvénients des
- chambres à coucher perfectionnées.--Une excursion involontaire.
- --Le salon de M. Atout; multiplication exagérée de l'image d'un
- grand homme.--M. Atout présente à ses hôtes sa légitime épouse,
- milady Ennui 59
-
- PREMIÈRE JOURNÉE.
-
- VI.--Un salon.--Présentation de madame Atout complétée.--Promenade
- aérienne; le bois de Boulogne de Sans-Pair, dont les arbres
- sont des tuyaux de cheminée.--Une femme à la mode.--Maternité 65
-
- VII.--Maison d'allaitement.--Substitution de la vapeur à la
- maternité.--Lait de femme perfectionné.--Moyen de reconnaître
- les vocations.--Grand collége de Sans-Pair.--Programme pour le
- baccalauréat ès lettres.--Nouvelles méthodes d'enseignement.
- --Machine à examen.--Catéchisme des jeunes filles.--Pensionnat
- pour la production des phénomènes 73
-
- VIII.--Agrandissement des magasins de nouveautés.--Histoire de
- mademoiselle Romain.--Aspect pittoresque de la ville de
- Sans-Pair.--Maladie de milady Ennui, traitée par quatorze
- médecins spécialistes, et guérie par Maurice.--Société
- d'assurance pour empêcher les vivants de regretter les morts.
- --Rencontre du grand philanthrope M. Philadelphe Le Doux 90
-
- IX.--Promenades de Sans-Pair embellies de légumes monstres.
- --Maison de placement matrimonial patentée du Gouvernement
- (sans garantie).--Une pastorale arithmétique.--Un heureux
- monstre.--Mémoires philosophiques du roi Extra 103
-
- X.--Un empoisonneur de bonne société.--Palais de justice de
- Sans-Pair.--Carte routière de la probité légale.--Procédés de
- fabrication pour l'éloquence des avocats.--Tarif des sept
- péchés capitaux.--Le vieux mendiant et son chien 116
-
- XI.--Logis des Trappistes.--Moralisation des condamnés
- par l'idiotisme; première diatribe de Maurice.--Les
- Pantagruélistes; avantages de la profession de criminel;
- seconde diatribe de Maurice.--M. Le Doux ne répond rien et
- garde ses opinions 127
-
- XII.--Usine de M. Isaac Banqman; supériorité des machines sur
- les hommes.--Souvenirs de Maurice; le soldat Mathias.
- --Pupilles de la Société humaine; hommes perfectionnés d'après
- la méthode anglaise pour les croisements.--Une femme dépravée
- par les instincts de maternité et de dévouement 138
-
- DEUXIÈME JOURNÉE.
-
- XIII.--Grand hôpital de Sans-Pair, construit pour les savants,
- les médecins et le directeur. Dans la crainte de recevoir les
- malades trop bien portants, on ne les reçoit qu'après leur
- mort.--Réflexions de Marthe.--Les hommes jugés par le docteur
- Manomane.--Les fous de l'an trois mille.--Les ménageries et le
- jardin botanique 150
-
- XIV.--Un cimetière à la mode.--Voitures établies en faveur des
- morts.--Bazar funéraire.--Système d'impôts.--Epitaphes-omnibus.
- --Un courtier mortuaire 172
-
- XV.--Observatoire de Sans-Pair.--Comment M. de l'Empyrée aperçoit
- dans la lune ce qui se passe chez lui.--Réunion de toutes les
- Académies.--Utilité de la garde urbaine pour les droguistes,
- les passementiers et les marchands de vin.--Ce qu'il faut pour
- constituer des droits à un prix de vertu 181
-
- XVI.--Mémoire d'un académicien de l'an trois mille sur les
- moeurs des Français au dix-neuvième siècle.--Comme quoi les
- Français ne connaissaient ni la mécanique, ni la navigation,
- ni la statique, et mouraient tous de mort violente par le fait
- des notaires.--Le Gouvernement chargé de composer des épitaphes
- pour les célèbres courtisanes.--Costume des rois de France
- quand ils montaient à cheval.--Les noms des auteurs étaient
- des mythes.--Singulier langage employé dans la conversation 192
-
- XVII.--_Le Grand Pan_, journal universel, renfermant tous les
- journaux et plusieurs autres.--Trois articles contradictoires
- sur une seule vérité.--Administration du _Grand Pan_.--M.
- César Robinet, entrepreneur général de littérature en tous
- genres.--Machines à fabriquer les feuilletons.--M. Prétorien,
- directeur en chef du _Grand Pan_.--Une entreprise littéraire
- avec primes.--Blaguefort obligé d'acheter la critique du livre
- qu'il veut publier 203
-
- XVIII.--La Bibliothèque nationale et son catalogue.--Utilisation
- de la promenade.--Ce que c'est qu'un artiste à Sans-Pair.
- --Portraits à la grosse, avec ressemblance garantie.--M.
- Illustrandini, statuaire de l'univers.--M. Prestet, peintre
- du Gouvernement à pied et à cheval.--Opinion de Grelotin sur
- la peinture 216
-
- XIX.--Réforme dramatique grâce à laquelle la pièce est devenue
- l'accessoire.--Transformations successives d'un drame
- historique.--Première représentation.--Une loge d'avant-scènes.
- --Analyse de _Kléber en Égypte_, drame en cinq actes et à
- plusieurs bêtes 227
-
- XX.--Ce que c'est qu'une réunion choisie.--Le grand critique, le
- moyen critique, le petit critique.--Comme quoi l'homme qui a
- fait le plus de veuves et d'orphelins est ce qu'on appelle un
- homme de coeur.--Marcellus le Piétiste.--Conversation de gens
- bien nés.--Séance de la société des _femmes sages_.--Discours
- de Mlle Spartacus pour appeler les femmes à la liberté 254
-
- TROISIÈME JOURNÉE.
-
- XXI.--Correspondance-omnibus de M. Atout.--Constitution politique
- de la république des Intérêts-Unis.--Circulaire électorale de
- M. Banqman.--Chambre des envoyés de la république des
- Intérêts-Unis.--Crise ministérielle à propos de moules de
- boutons.--Magnifique discours de Banqman sur la question de
- savoir si l'armée aura ou non des gants tricotés.--La Chambre
- vote tous les articles de la loi et rejette l'ensemble 277
-
- XXII.--Un missionnaire anglais.--Un bal public qui fournit les
- danseuses.--Ce qu'on appelle l'Église nationale.--H. Coulant
- expliquant sa religion à Narcisse Soiffard 299
-
- CONCLUSION 311
-
-
-FIN DE LA TABLE.
-
-
-
-
-
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-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MONDE TEL QU'IL SERA ***
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