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-The Project Gutenberg EBook of Paris tel qu'il est, by Jules Noriac
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-this ebook.
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-
-Title: Paris tel qu'il est
-
-Author: Jules Noriac
-
-Release Date: December 14, 2019 [EBook #60924]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PARIS TEL QU'IL EST ***
-
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-
-Produced by Clarity, Christian Boissonnas and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-Au lecteur:
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- Voir les Note de Transcription et Table des Matières en fin de livre.
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-PARIS TEL QU'IL EST
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-
-CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
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-ŒUVRES COMPLÈTES
-
-DE
-
-JULES NORIAC
-
-Format grand in-18
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- LA BÊTISE HUMAINE 1 vol.
- LE CAPITAINE SAUVAGE 1 —
- LE 101e RÉGIMENT 1 —
- LE CHEVALIER DE CERNY 1 —
- LA COMTESSE DE BRUGES 1 —
- LA DAME A LA PLUME NOIRE 1 —
- DICTIONNAIRE DES AMOUREUX 1 —
- LA FALAISE D'HOULGATE 1 —
- LES GENS DE PARIS 1 —
- LE GRAIN DE SABLE 1 —
- JOURNAL D'UN FLANEUR 1 —
- MADEMOISELLE POUCET 1 —
- LA MAISON VERTE 1 —
- LES MÉMOIRES D'UN BAISER 1 —
- SUR LE RAIL 1 —
-
-
-LE 101e RÉGIMENT
-
-Édition illustrée de 81 dessins, un volume grand in-16.
-
-Imprimeries réunies, B.
-
-
-
-
- PARIS
-
- TEL QU'IL EST
-
- PAR
-
- JULES NORIAC
-
- [Illustration: C · L]
-
- PARIS
- CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
- ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
- 3, RUE AUBER, 3
-
- 1884
- Droits de reproduction et de traduction réservés.
-
-
-
-
-PARIS TEL QU'IL EST
-
-
-
-
-UNE DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE
-
-
-Une erreur télégraphique, bien insignifiante au premier abord, vient de
-donner lieu à un procès qui a fait la joie de nos bons amis les anglais.
-
-Une jeune lady se marie au commencement du printemps à un jeune
-gentleman fort qualifié.
-
-Cette union, admirablement assortie, ne tarda pas à être heureuse;
-tout fait prévoir à l'heureux époux qu'il aura la joie de voir son nom
-perpétué d'âge en âge, et que du haut du ciel, leur demeure dernière,
-ses nobles aïeux vont sourire.
-
-Or, tout le monde sait qu'il n'est pas sans danger de contrarier une
-jeune lady dans une position intéressante.
-
-La jeune lady en question n'avait qu'un désir, que dis-je? une simple
-envie, mais passée à l'état d'idée fixe. Elle voulait éprouver les
-douleurs de la maternité en Italie.
-
-D'où venait cette envie de la jeune femme? Voulait-elle, à cet instant
-suprême, lever ses yeux bleus vers un ciel plus bleu que ses yeux?
-Croyait-elle que la terre classique des beaux-arts lui ferait enfanter
-un chef-d'œuvre? Voulait-elle, après avoir connu le beau de l'amour,
-se familiariser avec l'amour du beau? Toutes ces suppositions sont
-également admissibles.
-
-Le jeune époux résistait, non qu'il voulût contrarier en rien sa jeune
-femme, mais tout simplement parce que les médecins de Naples n'avaient
-pas sa confiance.
-
-Il avait été jadis assez gravement indisposé dans la ville de
-Masaniello, et il s'en souvenait. Néanmoins, voyant que l'envie de sa
-moitié était invincible, il parvint à décider son médecin à faire le
-voyage, quand le moment serait venu.
-
-De Londres à Naples, il y a loin. Un médecin anglais appartient à ses
-malades; mais le désir d'obliger et les offres généreuses du mari
-décidèrent le praticien à consentir.
-
-Les époux partent, la jeune femme est dans la joie, et son mari est
-bien vite convaincu qu'elle avait raison, que l'air du golfe lui est
-fort salutaire.
-
-Si salutaire même, qu'un beau soir un petit anglais superbe arrive huit
-jours avant d'être attendu.
-
-L'heureux père se livre à sa joie pendant toute la nuit, et, le
-lendemain, il songe à son médecin, dont le voyage n'aurait plus de but,
-et il télégraphie en anglais, naturellement, la dépêche suivante:
-
- _Honorable B..., docteur, rue ...., no .., Londres, Angleterre._
-
-«Ne venez pas, trop tard!»
-
-Le docteur ne voit-il pas la virgule? La virgule a-t-elle été omise
-par le télégraphe italien ou par le télégraphe anglais? On ne sait.
-Toujours est-il que le bon docteur lit:
-
-«Ne venez pas trop tard.»
-
-Et qu'il s'empresse de faire ses malles et de quitter les malades qui
-sont à ses trousses, si j'ose m'exprimer ainsi.
-
-Il arrive à Naples, et, pour un peu, ce serait le baby qui lui ferait
-les honneurs de la maison.
-
-Tableau!
-
-De là, procès forcément.
-
-Le docteur veut le prix de son voyage et de son temps, le gentleman
-soutient son droit.
-
-Pour peu que cela vous intéresse, on vous donnera connaissance de
-l'arrêt des juges appelés à trancher la question.
-
-
-En France, si toutes les dépêches mal rédigées entraînaient avec elles
-des procès, on serait obligé d'installer des cours d'appel dans les
-trente-deux mille communes, ce qui n'aurait rien de bien agréable pour
-les conseillers et pour les contribuables.
-
-On ferait le recueil le plus bizarre du monde, en feuilletant les
-dépêches qu'on envoie quotidiennement.
-
-Pour aujourd'hui, je me contenterai de donner deux spécimens dont je
-garantis l'authenticité la plus parfaite.
-
-Un jeune homme politique bien connu, propriétaire foncier bien apprécié
-dans les départements de l'Ouest, vient remplir son mandat à Paris.
-
-Au commencement de l'hiver, sa famille doit venir le rejoindre. Quand
-l'appartement de Versailles sera prêt, il avertira.
-
-Sa femme, impatiente, arrive la première, met la dernière main au
-logis, et notre député télégraphie à sa belle-sœur:
-
- _Madame ... X à X ..._
-
-«Faites venir la bonne et les enfants par chemin de fer. Le cocher, la
-voiture et les chevaux viendront à pied.»
-
-La dépêche suivante est d'un inconnu, ou plutôt d'un ignoré portant un
-nom des plus vulgaires; mais elle n'en est pas moins étrange:
-
- _Monsieur B... rue du Jour, Paris._
-
-«Mon oncle est mort. Apportez un cent d'escargots.»
-
-Horrible! horrible!
-
-
-Toutes les petites villes ont cinq ou six histoires sur lesquelles
-elles vivent des années et qu'elles racontent volontiers aux étrangers.
-
-En voici une qui ne sort pas du sujet et qui a fait la joie du Havre de
-Grâce.
-
-Une jeune femme fort jolie va passer un mois d'été à la campagne, au
-château de R..., qui appartient à une de ses tantes.
-
-Quand on va chez une tante, il est rare qu'on ne rencontre pas un
-cousin.
-
-Il est encore plus rare que le cousin n'ait pas plus ou moins aimé sa
-cousine avant son mariage, parfois même il a dû l'épouser.
-
-La jolie Havraise tomba sur un cousin charmant, un jeune capitaine qui
-s'était admirablement conduit pendant la dernière guerre.
-
-Le capitaine n'aurait pas fait son métier de cousin, et le cousin
-n'aurait pas fait son métier de capitaine, s'il était resté insensible
-devant les grâces de sa cousine.
-
-La jeune femme d'abord charmée d'être admirée, se laisse aller aux
-douceurs de la parenté, mais un beau soir elle aperçoit un sabre qui
-passe comme le bout de l'oreille de l'âne à travers la peau du lion, et
-elle commence à réfléchir.
-
-De la réflexion à la peur il n'y a qu'un pas; de la peur à une bonne
-résolution il y en a beaucoup.
-
-Pourtant la dame s'arme d'indifférence, et tout va pour le mieux
-pendant quelques jours.
-
-Mais ce qui est écrit est écrit, disent les fatalistes, on n'échappe
-pas à la destinée.
-
-La pauvre femme n'a plus à lutter seulement contre son cousin, et avec
-le beau capitaine son cœur l'abandonne et se met du côté le plus fort.
-
-Enfin, un jour, vaincue par trois terribles adversaires, elle va
-succomber, elle a accordé pour le soir un rendez-vous imploré le
-respect au poing.
-
-Mais la réflexion revient, l'honnêteté surnage, le remords la soutient;
-la jeune femme prend un parti désespéré, elle court au télégraphe et
-envoie à son mari la dépêche que voici:
-
- _Monsieur X..., armateur au Havre._
-
-«Je te supplie de me télégraphier à l'instant même: affaire grave,
-reviens sur-le-champ, je t'attends à la gare, tu sauras tout. Réponse
-payée.»
-
-Et le mari répond:
-
- «Impossible de partir, suis malade.»
-
-Armateur, va!
-
-
-
-
-UN REPORTER
-
-
-M. Octave Feuillet vient de donner une comédie nouvelle, ou plutôt un
-drame: _Le Sphinx_, au Théâtre-Français.
-
-La première représentation a été fort brillante; la Comédie-Française
-a encore, Dieu merci, conservé les bonnes traditions. Ses loges ne
-se vendent point hors de son bureau de location, et soit que sa
-surveillance soit plus active, soit que son titre de première scène
-parisienne en impose aux marchands de billets, ces industriels
-trafiquent peu autour de son guichet.
-
-Peu de joli monde, mais du beau monde; pour une fois, ça vaut mieux et
-cela repose.
-
-La partie féminine se compose des dames de l'Académie française et des
-femmes des hauts fonctionnaires, enfin des dames du monde à qui leurs
-goûts ou leurs relations ouvrent à deux battants la porte de la maison
-de Molière.
-
-_Le Sphinx_, ainsi se nomme la comédie de M. Feuillet, avait mis sens
-dessus dessous le faubourg Saint-Germain; on y savait que ce n'était
-autre chose que la charmante nouvelle de _Julia de Trécœur_ mise en
-pièce.
-
-Or, dans la nouvelle, mademoiselle de Trécœur est une héroïne on ne
-peut plus aristocratique. Quand dans un livre d'un auteur de marque,
-l'héroïne est prise dans le grand monde, le noble faubourg s'émeut et
-se demande qui l'auteur à voulu peindre.
-
-Là, comme ailleurs, on est assez médisant; il arrive presque toujours
-qu'au lieu de l'original demandé on en trouve trois ou quatre.
-
-Ainsi, le soir même de la première, on entendait dans les loges des
-choses comme celles-ci:
-
-—Dites-moi, ma chère, M. Feuillet dit que son héroïne était si
-admirablement faite, qu'on l'aurait pu habiller avec un gant de Suède:
-ne serait-ce pas de mademoiselle de Pontcouvert qu'il a voulu parler?
-
-—Ah! comtesse, que dites-vous là?
-
-—Je ne sais pas; je demande.
-
-—On a parlé de mademoiselle de Couvrepont, mais je n'en crois rien.
-
-Il ressort de la composition mentionnée ci-dessus que les jeunes et
-jolies femmes sont d'autant plus remarquées les jours de première au
-Français, qu'elles y sont plus rares.
-
-Il faut tout dire, leur succès est plus grand et plus aimable, car
-elles n'ont pas à lutter avec les toilettes tapageuses des beautés en
-renom.
-
-Dans _le Sphinx_, une surprise attendait les spectateurs.
-
-Cette surprise, c'était la mort de l'héroïne. L'héroïne, c'est
-mademoiselle Croizette.
-
-Tous les jours une héroïne meurt, c'est dans l'ordre des choses;
-mais jamais, au grand jamais, on n'avait vu mourir comme sait mourir
-cette demoiselle. C'est à croire que cette artiste, en sortant du
-Conservatoire, allait prendre des répétitions à l'hôpital.
-
-Elle meurt si bien, qu'un croque mort s'y tromperait.
-
-
-Il y a eu des larmes, des attaques de nerfs et le reste. Mademoiselle
-Croizette meurt empoisonnée; elle roule, contracte et démène ses jolis
-membres convulsés pendant cinq minutes qui paraissent cinq siècles.
-
-On sent le poison brûler sa poitrine et corroder son pauvre corps;
-elle gémit et râle à donner le frisson, son joli visage, illustré par
-Carolus Duran et si remarqué dans _Jean de Thommeray_, devient blanc,
-pâle, livide, jaune et vert, sans que l'on sache ni pourquoi ni comment.
-
-Enfin, elle meurt comme on ne meurt pas dans le plus sombre mélodrame
-du boulevard du crime.
-
-Les grands rôles du drame, les Georges, les Dorval, les Laurent, les
-Lia-Félix, qui, certes, savaient l'art de produire de grands effets,
-n'ont jamais tenté la moitié des efforts accomplis par la jeune
-première des Français. Auprès d'elle, Émilie Broisat, dont la mort
-était si saisissante dans la _Vie de Bohême_, aurait tout au plus l'air
-de faire dodo.
-
-
-Le critique appréciera ainsi qu'il l'entendra si ce genre de mort
-réaliste est de l'art vrai, si ces horreurs, sublimes peut-être,
-appartiennent plus particulièrement aux héroïnes du doux Feuillet
-qu'à celles d'Émile Zola, je m'en lave les mains. Mais ce que je puis
-constater sans marcher dans ses terres, c'est que dans cette mort est
-ou n'est pas le succès tout entier de la pièce.
-
-Cette mort est-elle trop grande pour la pièce ou la pièce trop petite
-pour cette mort? Encore une fois je ne me veux point mêler de cela.
-
-Toute la question est pourtant dans ce trépas sans pareil.
-
-Tout Paris voudra-t-il voir mourir mademoiselle Croizette ou tout Paris
-préférera-t-il quelque chose de plus gai? Voilà la question.
-
-
-Cette façon de décéder si extraordinaire a fait une sensation telle,
-que le lendemain tous les directeurs de journaux amusants mettaient
-leurs reporters en campagne.
-
-Les reporters n'avaient pas tous attendu l'ordre de leur propre chef
-et étaient partis de leur propre chef à eux.
-
-La jeune artiste dormait encore, après une nuit bien gagnée à la suite
-des fatigues d'une importante création, qu'un violent coup de sonnette
-l'éveillait sans pitié.
-
-—Mademoiselle, dit la femme de chambre en entrant effarée, c'est un
-monsieur qui vient de la part de tel journal pour une chose importante.
-
-Mademoiselle Croizette est la bonté même, elle fait prier d'attendre,
-ne tarde pas à paraître et demande au monsieur le motif d'une visite un
-peu matinale.
-
-—Voilà, fait le monsieur, vous savez que le..., est le journal le mieux
-informé de Paris?
-
-—Vous me le dites.
-
-—Aujourd'hui, vous allez être la lionne du jour.
-
-—Pourquoi, je vous prie?
-
-—A cause de votre mort d'hier soir.
-
-—Vous croyez?
-
-—J'en suis sûr. Il est donc nécessaire que le public sache tout,
-jusqu'au moindre détail.
-
-—Pardon, tout quoi?
-
-—Où, quand et comment vous avez appris à mourir.
-
-—Où j'ai appris à mourir?
-
-—Oui. Est-ce à l'Hôtel-Dieu, à Lariboisière, à Beaujon, à la Charité ou
-à la Pitié?
-
-—Mais...
-
-—Est-ce à la Morgue ou chez des particuliers? Avez-vous étudié toute
-seule ou avez-vous un professeur?
-
-—Monsieur...
-
-—Ce professeur est-il un médecin, un artiste ou simplement un amateur?
-
-—Mais, monsieur...
-
-—Avez-vous appris vite, les leçons vous ont-elles coûté cher? Répondez,
-je vous prie, et surtout mettez le comble à vos bonnes grâces en
-répondant vite; il faut que mon article soit le premier. Déjà ce matin,
-il y a des indiscrétions dans les autres journaux; heureusement, elles
-ne sont pas graves.
-
-—Monsieur, répond la jeune artiste à qui le reporter consent enfin à
-céder la parole, je suis comédienne et je tâche de jouer mes rôles
-le plus consciencieusement possible. Je n'ai ni professeur ni maître
-et n'ai jamais fréquenté les hôpitaux, je travaille ici, je cherche,
-j'étudie, et voilà tout. Si j'ai réussi, tant mieux, si non, je
-tâcherai de faire mieux une autre fois.
-
-
-Le reporter dépité se retire assez peu satisfait de ces renseignements
-par trop simples.
-
-Deuxième coup de sonnette, deuxième reporter.
-
-On sonne trois fois, dix fois, vingt fois, et toujours des reporters.
-
-Au quatrième, l'artiste ennuyée a défendu sa porte; cela pourrait bien
-lui coûter cher; les reporters sont rancuniers.
-
-Quelques-uns ont cherché à soudoyer les serviteurs de la maison.
-
-—Mademoiselle, disait l'un d'eux à la femme de chambre, dites-moi où
-votre maîtresse a appris à mourir, je vous donnerai une loge pour aller
-à l'Odéon.
-
-—Merci, a répondu la camériste avec une dignité parfaite, je ne vais
-jamais dans les petits théâtres.
-
-Malgré cette déconvenue, soyez sûrs que les reporters ne se tiendront
-pas pour battus; ils trouveront quelques bonnes histoires pour piquer
-la curiosité du bon public.
-
-Il ne serait pas extraordinaire qu'avant peu, quelque émule de Talbot
-ne mette sur sa porte un avis ainsi conçu:
-
- ADAMASTOR
- _professeur de déclamation_.
- _Trépas divers en vingt-cinq leçons._
-
-
-
-
-LES MANGEURS DE NEZ
-
-
-Saviez-vous qu'il y eût à Paris une société de mangeurs de nez?
-
-Privat d'Anglemont n'en fait pas mention dans son livres des _Dessous
-de Paris_, et mon pauvre camarade Alfred Delvau, qui savait mieux les
-_Mystères de Paris_ qu'Eugène Sue lui-même, ne m'avait jamais parlé de
-cette secte horrible.
-
-Dieu sait pourtant s'il avait braqué sa lunette avec attention sur
-les bas-fonds de la Babylone moderne et ce qu'il y avait vu de choses
-étranges et incroyables, bien des étonnements et bien des épouvantes,
-mais jamais ni Privat, ni Gérard de Nerval, ni Delvau, n'ont découvert
-cette horrible corporation, ils en auraient parlé certainement.
-
-Certes j'ai souvent entendu parler du nez mais non pas comme comestible.
-
-De loin en loin, on voyait bien, dans les journaux du Palais, des
-misérables coupant de leurs dents le nez ou le doigt de leur
-adversaire, mais ce n'était qu'une de ces épouvantables exceptions que
-la chaleur de la lutte et l'ivresse même ne rendent pas croyables.
-
-Il paraît que ces faits n'étaient pas des cas détachés ou
-extraordinaires.
-
-Il existe des mangeurs de nez, comme il existe des francs-maçons ou des
-musiciens.
-
-La preuve, c'est qu'on a en arrêté un ces jours derniers, au moment où,
-séduit par la couleur sans doute, il allait entamer un marchand de vin,
-quand la police est arrivée.
-
-Il s'est un peu débattu, mais enfin il s'est rendu et a avoué, quand
-on lui a demandé sa profession, non sans rougir un peu, qu'il était
-pêcheur à la ligne pendant le jour, et que le soir il était secrétaire
-de la Société des mangeurs de nez.
-
-Qu'on aime le poisson, passe encore, mais M. le commissaire, qui n'a
-pas compris comment on pouvait allier deux goûts aussi différents, a
-envoyé l'abominable gastronome en prison.
-
-Si ce vaurien est jugé, il faut espérer que la justice donnera un
-fameux coup de dent à la liberté de ce bandit qui ne se contente pas de
-son poisson.
-
-Qu'aurait-il fait pendant le siège?
-
-
-Qu'on y prenne garde, c'est à la suite de leurs défaites que les
-peuples deviennent cruels.
-
-Nous avons déjà ces terribles chiens qui brisent les rats avec leurs
-dents à la grande joie des gamins qui suivent les chasseurs.
-
-Les rats ne sont pas intéressants, et, bien que membre de la Société
-protectrice des animaux, ce dont je me vante, je vote leur mort avec
-conviction, mais je persiste à trouver leurs bourreaux odieux.
-
-—C'est une chasse, dira-t-on.
-
-Non, la chasse est une lutte relative, un assaut entre l'homme et la
-bête; il faut une grande adresse et, quelquefois, cet exercice n'est
-pas sans danger.
-
-Tandis que là un nocturne voyou passe une palette de fer dans la
-gargouille, le rat sort, le chien le broie et tout est dit.
-
-D'ailleurs, en chasse, le crime a lieu dans le silence des bois et non
-dans une rue fréquentée.
-
-
-Nous avons fini par nous débarrasser de ces prétendus combats de
-taureaux, où les bouchers étaient habillés de velours, de grelots, et
-ressemblaient à Figaro, fors l'esprit.
-
-Parfois l'animal, qui trouvait cette façon de se vêtir absolument
-ridicule, trouait à coups de cornes la veste ou la culotte de ces
-cruels farceurs péninsulaires. C'était bien fait, sans doute, puisque
-l'assemblée applaudissait avec enthousiasme; mon Dieu! que c'était
-répugnant à voir!
-
-Dans l'extrême midi de la France, on parle de ces représentations avec
-une admiration émue.
-
-Heureusement cette admiration s'est arrêtée à Bayonne et à Perpignan.
-Le centre et le nord n'ont pas mordu.
-
-Mais nous l'avons échappé belle; si les taureaux amenés par trois fois
-à Paris n'eussent été d'un ridicule achevé, ce spectacle aurait eu des
-amateurs certainement, et, plus d'une fois, nous aurions mangé des
-biftecks d'assassins.
-
-
-La perfide Albion nous prend nos poules et nos œufs, ce qui fait qu'en
-France et à Paris surtout, où l'on paye de gros droits d'entrée, il
-faut faire des sacrifices sérieux pour regarder une cuisse de poulet;
-nous n'avons rien à dire, c'est le libre échange. Il paraît que cela a
-de grands avantages, que les économistes ont seuls le droit de voir et
-de comprendre: tant mieux.
-
-Donc que les anglais mangent nos œufs, bon; mais qu'ils les fassent
-couver pour nous envoyer leurs coqs, non; ce n'est plus de jeu.
-
-Qu'avons-nous besoin de ces animaux? Ils sont bons sur les drapeaux,
-dans la casserole, et non pas dans l'arène.
-
-Voilà un beau jeu que d'aller leur attacher des canifs aux pattes, pour
-qu'il se charcutent!
-
-Les canifs servent à tailler les plumes, c'est vrai, mais pas la chair
-avec.
-
-M. Belmontet dirait:
-
- Les canifs ne sont pas instruments de bataille:
- C'est bon pour les contrats, et non pour la volaille.
-
-
-
-
-JADIS ET AUJOURD'HUI
-
-
-Aujourd'hui l'on ne travaille plus pour la gloire. Il est bien évident
-que les artistes de nos jours ne suivent pas les errements de leurs
-devanciers. Au lieu de s'imposer à la foule, comme les maîtres d'hier,
-ils s'agenouillent devant elle. Il leur faut du succès, n'en fût-il
-plus au monde, et Dieu sait les concessions de tout genre qu'ils
-imposent à leur talent, à leur nature et à leur conscience pour arriver
-à un résultat plus bruyant que durable!
-
-Aujourd'hui, la question n'est plus entre les classiques et les
-romantiques, entre les amants de la ligne et les fanatiques de la
-couleur; on a bien d'autres chats à fustiger. Qu'importe le dessin,
-qu'importe la couleur, qu'importe la composition, qu'importe la
-recherche de l'idéal? Fadaises que tout cela.
-
-Aujourd'hui, il n'y a plus que deux espèces de tableaux: les tableaux
-qui se vendent et les tableaux qui ne se vendent pas.
-
-On ne dit plus d'un peintre:
-
-—Que fait-il?
-
-On se contente de demander:
-
-—Vend-il cher?
-
-S'il vend cher, on achète, sinon on ne s'occupe pas de lui.
-
-Henri Rochefort, avant de faire de la politique, écrivait des livres:
-c'était plus amusant et moins dangereux.
-
-L'un de ses livres—incomplet mais assez réussi—a pour titre: _les
-Mystères de l'Hôtel des ventes_. L'auteur y dévoile toutes les ruses
-des vendeurs de ce temple. Dans le même esprit, il y aurait à faire un
-bien joli volume intitulé: _les Mystères de la Réputation_. Ce serait à
-en pleurer de rire ou à rire d'en pleurer.
-
-Si vous voulez, nous allons en esquisser deux chapitres.
-
-
-Voici un brave artiste qui a du mérite depuis vingt-cinq ans et qui
-commence à vivre heureux.
-
-Autrefois, quand il était dans toute la force de son talent, il
-s'estimait fort heureux de vendre une toile cinq cents francs.
-Aujourd'hui la même toile avec les mêmes petits animaux, un peu moins
-bien faits pourtant,—l'âge est venu,—vaut quinze mille francs, et
-l'artiste qui a pourtant une facilité de travail surprenante et qui se
-fait aider par l'un des siens, ne peut pas suffire aux commandes.
-
-Voici l'explication du mystère:
-
-Un homme qui connaissait son siècle se dit que tant de si jolis petits
-animaux finiraient, dans un temps plus ou moins long, par voir venir
-leur jour de gloire, et il acheta les animaux du maître par troupeaux.
-
-Les marchands, voyant que les troupeaux se vendaient, augmentèrent les
-prix; le public, qui vit l'augmentation, se hâta de se mettre de la
-partie, et l'homme qui connaissait son siècle fit un petit bénéfice de
-deux cent mille francs sur les troupeaux qu'il avait eu la patience
-d'engraisser.
-
-
-Un autre peintre, un maître, s'étant trouvé gêné par suite de je
-ne sais quelle combinaison d'affaires qui ne regarde que lui, eut
-absolument besoin d'une soixantaine de mille francs. Dans le cas où
-ce grand artiste se reconnaîtrait, je le prie de ne pas m'en vouloir
-si je divulgue ce détail, qui ne saurait lui nuire en rien. Que ceux
-qui n'ont pas besoin de soixante mille francs lui jettent la première
-pierre.
-
-En travaillant d'arrache-pied à produire dans le genre où il excellait,
-le peintre aurait eu pour deux ans de travail avant d'arriver à ses
-fins.
-
-Dans cette triste conjoncture, il prit une grande résolution, il
-changea non seulement de manière, mais de genre: il fit du paysage.
-
-Oui, du paysage, malgré l'opinion de Préault, qui prétend qu'on n'a
-plus le droit d'être paysagiste lorsqu'on a fait sa première communion.
-
-En six mois le peintre confectionna vingt toiles qui furent exposées à
-l'hôtel des Ventes.
-
-L'effet fut désastreux, tout le monde blâma le maître d'abord parce
-qu'on ne permet pas à un seul homme d'avoir deux talents, et aussi
-parce que les paysages, tout en étant faits par un habile peintre,
-étaient bien au-dessous de ses tableaux de genre.
-
-Ses amis étaient navrés en pensant à l'échec que leur illustre camarade
-allait subir; ils comptaient sans les amateurs qui possédaient les
-principales toiles du renégat.
-
-Ces amateurs pensèrent que si les paysages ne se vendaient pas, la
-réputation du maître en souffrirait et qu'une grande dépréciation
-atteindrait son œuvre tout entière: ils achetèrent les paysages 80,000
-francs.
-
-Le lendemain, les marchands et le public se pressaient à la porte du
-maître en demandant des paysages.
-
-Depuis, ce galant homme, qui ne s'est jamais douté de rien, n'a pas
-cessé de faire des arbres noirs et bruns fort prisés des amateurs.
-
-
-J'ai cité deux exemples entre cinq cents, parce que personne n'a rien
-eu à perdre de ces petites comédies. Si ceux au profit desquels elles
-ont été jouées en ont largement profité, il faut convenir que ce sont
-deux hommes d'un mérite incontestable, dignes en tout point d'occuper
-une place distinguée dans le mouvement artistique.
-
-Mais pour ces deux qui méritaient les caprices de la fortune, que
-de gens sans valeur ont été portés au pinacle par des combinaisons
-bizarres dont le secret ne sera connu que le jour où les toiles
-dépréciées, ou plutôt réduites à leur juste valeur, retourneront dans
-la boutique du marchand de bric-à-brac, dont elles ne seront certes pas
-le plus bel ornement.
-
-En vérité, je vous le dis, un temps viendra, qui n'est pas loin, que
-certaines toiles, qu'aujourd'hui on couvre d'or, seront couvertes de
-quolibets; et encore!...
-
-
-
-
-LES DEUX GENDARMES D'URI
-
-
-Un philosophe a dit:
-
-«C'est en regardant au-dessous ou au-dessus de soi qu'on voit l'étendue
-de son bonheur ou celle de son infortune.»
-
-Je me méfie de ce philosophe plus profond qu'élégant, et je ne suivrai
-son conseil qu'à demi, ou du moins en variant un peu sa manière.
-
-Au-dessous de soi, on trouve l'amertume; au-dessus on peut rencontrer
-l'envie. Je vais regarder à côté.
-
-Il est impossible que vous ne connaissiez pas la Suisse, la terre
-classique de la liberté?
-
-Vous la connaissez, je m'en doutais. Partant, vous connaissez le canton
-d'Uri, où est né Guillaume Tell?
-
-Uri est la république la plus démocratique qui soit au monde.
-
-S'il me prenait la fantaisie de transcrire la constitution qui a été
-révisée en 1850, M. Joseph Prud'homme en frémirait.
-
-Là, tout homme est électeur et député à vingt ans. A vingt ans, il vote
-directement les lois, sa journée étant finie.
-
-La combinaison a ceci de bon, que le mandat impératif perd tout son
-prestige.
-
-Eh bien, dans la république d'Uri, pour garder le premier
-arrondissement, dit _l'ancien pays_, et l'arrondissement d'Useren; pour
-garder Altorf, où tous les chemins sont ouverts, eh bien, il y avait
-deux gendarmes.
-
-
-Attendez donc, vous allez voir.
-
-Ces deux gendarmes étaient heureux; ils se promenaient de la douce
-vallée de Schacken à celle d'Useren, chassant parfois ou se livrant au
-doux plaisir de la pêche; enfin on n'avait jamais vu de gendarmes plus
-heureux.
-
-Joignez à cela qu'ils jouissaient de l'estime de leurs compatriotes et
-qu'ils avaient chacun le même grade, ce qui permettait au Pandore de
-l'endroit de ne pas être obligé hiérarchiquement de donner raison à son
-supérieur.
-
-Mais, comme l'amour, le bonheur n'est pas éternel; celui des deux
-gendarmes commençait à se faisander.
-
-En effet, les habitants du canton avaient fini par envier la vie
-paisible des deux gendarmes.
-
-Bref, après mûr examen, l'Assemblée souveraine, considérant qu'il
-était complètement inutile d'entretenir deux gendarmes dans un pays où
-il n'y a ni voleur, ni assassin, ni filou, ni pillard, ni... le reste,
-l'Assemblée souveraine supprima un des deux gendarmes.
-
-Elle ne conserva que le plus vieux, parce que les anciens affirmaient
-qu'il avait rendu un service dans le temps.
-
-
-Voilà donc la république d'Uri avec un gendarme; ça ne pouvait pas
-durer longtemps. Ce gendarme, habitué depuis de longues années à se
-promener avec son camarade, se mit à s'ennuyer, mais à s'ennuyer au
-point que ses compatriotes s'en alarmèrent et craignirent pour sa santé.
-
-On assembla les chambres.
-
-Elles interrogèrent le gendarme.
-
-Avec la franchise qui caractérise l'institution, celui-ci déclara que,
-n'ayant absolument rien à faire et n'ayant plus son camarade pour
-causer un peu, la vie était devenue bien amère pour lui.
-
-La chambre souveraine, touchée par tant de franchise et d'infortune,
-nomma son dernier gendarme inspecteur des cheminées de la république.
-
-Voici comment, voici pourquoi il n'y a plus de gendarmes dans la
-république d'Uri.
-
-Si vous saviez comme elle s'en passe!
-
-
-
-
-L'HOMME AU SOU
-
-
-Un homme, un monsieur, un industriel vient d'avoir une bien vilaine
-idée. Il a collé sur les sous qui étaient dans sa boutique, une
-étiquette ronde sur laquelle il y a son nom et son adresse.
-
-Ses confrères l'ont imité, et, à l'heure qu'il est, des milliers de
-sous sont transformés en cartes d'adresse.
-
-Certes, nous admettons toutes les émulations honnêtes que peut enfanter
-la concurrence; mais, dans l'espèce, nous ne saurions trop blâmer.
-
-Cette innovation puffiste présente de graves inconvénients.
-
-Le premier, c'est que les sous que les marchands rendent avec leur
-adresse ne sont plus à eux et qu'ils n'ont pas le droit de s'en
-dessaisir.
-
-Autre inconvénient: c'est qu'il est loisible à tout le monde de les
-refuser, ce qui fera naître des discussions et, probablement, des
-rixes.
-
-Autre inconvénient: les sous sont surtout employés dans les marchés et
-dans les omnibus.
-
-Vous verrez ça au premier jour de pluie.
-
-Le gâchis sera effroyable. Vous figurez-vous les doigts mouillés
-de mesdames de la Halle et de messieurs les conducteurs d'omnibus
-et cochers tripotaillant ces sous étiquetés! La gomme et le papier
-détrempé formeront une pâte au vert de gris qui sera peut-être
-favorable aux empoisonnements, mais qui ne laissera pas que d'être
-désagréable pour les personnes qui auront des gants et surtout pour
-celles qui auront des mains.
-
-
-Un chapelier célèbre se fit une assez bonne réclame.
-
-Il imagina que les officiers russes portaient leur nom écrit dans leurs
-casques, et il fit mettre dans le _Figaro_, quelques jours après la
-prise de Sébastopol:
-
-«En ramassant les schakos de nos braves officiers morts sur le champ de
-bataille, les Russes disaient:
-
-«—C'est bien drôle! tous les Français se nomment X, et Ce, et
-demeurent tous rue Vivienne, no..., à Paris.»
-
-Vous verrez un de ces jours la réclame suivante:
-
-«On a remarqué que tous les sous qu'on donne aux pauvres sortent des
-grands magasins du Dauphin, 50 p. 100 de rabais!»
-
-
-Il est probable que le marchand qui a inventé cette désastreuse
-plaisanterie ne savait pas qu'il se mettait sous le coup de la loi.
-Il y a de par les codes un article qui punit ceux qui altèrent ou
-dénaturent les monnaies publiques.
-
-Autrefois même cet article était des plus sévères, et le négociant eût
-été pendu haut et court. Ce qui était, après tout, une manière comme
-une autre d'élever la concurrence à sa dernière limite.
-
-
-
-
-UNE RÉVOLUTION POUR LES FEMMES
-
-
-Un frémissement de colère vient de parcourir le monde féminin; une
-révolution terrible se prépare, et deux camps sont déjà formés et prêts
-à combattre.
-
-Dans le premier, on veut le _statu quo_.
-
-Dans le second, on veut quitter le sentier battu.
-
-Question de chiffon, vous l'avez deviné.
-
-Le clan révolutionnaire n'y va pas de main morte; il veut tout
-renverser. Ne lui parlez ni de transaction ni d'essai loyal, ce serait
-peine inutile.
-
-Voici son programme:
-
- ART. 1er
-
-La robe à plis est et demeure abolie.
-
- ART. 2
-
-Les jupons plus ou moins bouffants sont à jamais supprimés et ne
-pourront être rétablis.
-
- ART. 3
-
-Les tuniques, tournure et autres ornements plus ou moins gracieux
-seront expédiés en province et ne pourront pénétrer dans Paris que dans
-les circonstances exceptionnelles.
-
- ART. 4
-
-M. Eugène Chapus, ministre de l'élégance, est chargé de présenter le
-nouveau projet de soie destiné à charmer l'avenir.
-
-
-Le spirituel rédacteur du _Sport_ ne s'est pas fait prier.
-
-Après avoir pris l'avis des faiseurs les plus en renom, il a présenté
-le projet suivant, qui a été adopté à l'unanimité:
-
-«La robe classique a cessé d'exister.
-
-Elle est remplacée par un fourreau très étroit, garni en rond d'une
-façon uniforme, mais dont les ornements seront très variés.
-
-Corsage _corselet_, très ajusté sur les hanches, formant pointe devant
-et boutonné du haut en bas, à moins qu'il ne soit garni du col gilet.
-
-La cloche n'admet ni tunique, ni double jupe, ni tablier. C'est une
-robe courte. Elle a des volants au bas, et la partie supérieure de la
-jupe est tantôt lisse, tantôt coulissée, ce qui est d'un très joli
-effet. Son complément est dans le vêtement, c'est-à-dire une écharpe
-souple, soit en cachemire brodé, soit en crêpe de Chine, soit en
-dentelles, qui se croise sur la poitrine en couvrant les épaules,
-et se noue opulemment derrière; ce nœud vient orner la jupe et
-l'accompagne fort gracieusement.
-
-A défaut de l'écharpe, qui demande, comme on sait, une taille et des
-allures d'une grâce particulière, on pourra porter sur la robe-cloche
-de petits mantelets en étoffe brodée. On peut réellement dire que cette
-nouveauté échappe à la description, par la raison qu'elle se compose de
-fins détails dont le charme est surtout dans leur agencement.
-
-La toilette dont elle fait partie s'accompagne d'un chapeau très orné
-de fleurs; plus que jamais, au surplus, les fleurs sont bien portées.»
-
-Faudrait voir ça tout fait, comme disent les braves gens de la campagne
-en choisissant des étoffes pour les toilettes du dimanche; mais c'est
-égal, au premier abord, ça paraît être monstrueusement ridicule pour
-avoir beaucoup de succès.
-
-Si la mode en a décidé ainsi, il faudra bien en passer par là. Les
-entêtées crieront bien un peu, elles protesteront, et enfin, quand
-tout le monde portera des fourreaux, elles en commanderont à leurs
-couturières; il sera trop tard, elles n'auront pas le temps de les
-user.
-
-
-
-
-PETITS MYSTÈRES DE LA CLAQUE
-
-
-M. R..., de Florence, après avoir admiré nos institutions, me semble,
-_à l'instar_ de M. Prudhomme, assez disposé à les combattre.
-
-«N'est-ce pas honteux, écrit-il, que dans un pays artiste comme la
-France, on soit obligé de payer des claqueurs chargés de faire les
-succès des pièces et la réputation des artistes?»
-
-La vérité, c'est qu'à plusieurs reprises on a essayé de se passer de
-ces... auxiliaires sans y pouvoir parvenir.
-
-Il n'y a qu'à Paris où la _claque_ soit une institution permanente et
-organisée.
-
-Étant donné—hypothèse bien contestable—que le peuple français est le
-peuple le plus spirituel de l'univers, on tombera facilement d'accord
-que le peuple parisien est le peuple le plus spirituel de France.
-
-Eh bien, à Paris, on ne sait ni rire, ni pleurer, ni louer, ni admirer,
-sans que la claque donne le signal.
-
-Tout le monde applaudit, mais personne ne veut commencer.
-
-Bien des artistes en renom passeraient inaperçus, si la _claque_ ne
-faisait pas leur _entrée_. L'actrice la plus à la mode, la plus gâtée,
-la plus fière, celle qui traite les princes comme des palefreniers, les
-simples gentilshommes comme des garçons coiffeurs, et quelquefois aussi
-des garçons coiffeurs comme des gentilshommes, celle-là, aussi fière et
-aussi capricieuse qu'elle soit, est toujours douce et polie avec son
-chef de claque; elle sait bien que sans lui elle _n'étrennerait_ pas.
-
-Elle sait aussi que _s'il_ voulait bien, sa rivale ferait vite des
-progrès dans l'esprit du public.
-
-Une artiste a beau être l'idole du public et de son directeur dont
-elle emplit la caisse, elle a beau avoir du talent et faire beaucoup
-d'argent, elle est obligée d'être bien avec le chef de claque.
-
-S'il en était autrement, le chef ne ferait ni plus ni moins, elle
-aurait absolument son compte, mais rien que son compte, et ce ne serait
-pas assez.
-
-Sans compter qu'un jour elle pourrait être mal disposée, chanter faux,
-manquer de mémoire, avoir enfin un de ces mille accidents dont les
-planches sont émaillées, si la claque ne la repêche point, elle est
-perdue.
-
-
-Le chef de claque assiste aux répétitions et donne parfois son avis,
-qui est toujours écouté.
-
-Il note les passages importants, les mots à effets et les points
-d'orgue.
-
-Il ne faut pas croire qu'il applaudisse machinalement et sans art; sa
-mission est des plus délicates.
-
-Tantôt il suffit d'un bravo murmuré, un battement de mains gâterait
-tout. C'est,—en termes de coulisses,—le _chatouilleur_.
-
-D'autres fois, il faut un éclat de rire convaincu; c'est lui qui le
-pousse; fait par un de ses hommes, cet éclat de rire serait commun,
-peut-être choquant.
-
-D'autres fois encore, il faut entraîner la salle, et ce n'est pas
-facile; il faut la pousser petit à petit dans la voie de l'admiration,
-et ne l'y lancer que lorsqu'elle est suffisamment entraînée. Un zèle
-mal calculé peut indisposer le public et faire tomber la pièce.
-
-Un bon chef de claque a pour principe d'entraîner le public tout
-d'abord, mais de le suivre ensuite, l'exciter toujours, ne le forcer
-jamais.
-
-C'est d'autant mieux compris, que le public qui entend applaudir
-frénétiquement une mauvaise chose, devient féroce.
-
-
-Maintenant, aussi extraordinaire que cela puisse paraître, la vérité me
-force de dire qu'on ne paye ni le chef de claque ni les claqueurs. Ce
-qui va paraître plus extraordinaire encore, c'est que ce sont eux qui
-payent.
-
-La place de chef de claque s'achète.
-
-Elle se paye de 10, 20, 30, et jusqu'à 40,000 francs pour un laps de
-temps qui varie de trois à cinq ans.
-
-Comme il est assez difficile de rédiger le traité qui lie un directeur
-de spectacle et son chef de claque, cette affaire se fait sur
-parole, il n'y a pas d'exemple qu'une des parties n'ait pas tenu ses
-engagements.
-
-
-Maintenant, comment font les chefs de claque pour s'enrichir, tout en
-payant une aussi forte redevance? C'est assez difficile à dire.
-
-On peut consulter tous les artistes des deux sexes des théâtres de
-Paris, ils répondront invariablement:
-
-—Moi, donner un sou à la claque, jamais de la vie, j'aimerais mieux
-quitter le théâtre!
-
-Il faudrait conclure, de cette unique réponse, que les chefs de claque
-sont des amateurs déguisés qui se ruinent en faveur de l'art.
-
-Malheureusement cette supposition est tout à fait dénuée de bon sens
-parce que tous les chefs de claque s'enrichissent.
-
-Auguste, l'ancien chef de l'Opéra, est mort riche. M. David, son
-successeur, un homme fort distingué et fort connaisseur, passe pour
-avoir une belle fortune fort honnêtement acquise.
-
-M. Albert, de l'Opéra-Comique, s'est retiré également fort à son aise
-en laissant, au théâtre, le souvenir de son rire qui éclatait comme la
-capsule d'un fusil à percussion. Sa retraite a été un chagrin pour les
-artistes avec lesquels, pendant, trente ans, il avait eu les relations
-les plus loyales et les plus aimables.
-
-J'en citerais bien d'autres encore, sans en compter cinq ou six qui
-sont les commanditaires de leurs théâtres.
-
-On ne les paye pas, ce sont eux qui payent, et les artistes jurent
-leurs grands dieux qu'ils ne leur donnent pas un sou.
-
-Quel est donc ce mystère?
-
-
-Mon Dieu, c'est bien simple, et puisque je suis en veine
-d'indiscrétion, je ne veux pas tarder plus longtemps à pénétrer le
-mystère susdit:
-
-Où votre étonnement va prendre certaines proportions, c'est lorsque je
-vous affirmerai que, non seulement les chefs de claque payent, mais
-que leurs hommes, leurs ouvriers, comme disait le père Nathan, payent
-également.
-
-Oui, ces braves chevaliers du lustre ne sont pas des âmes vénales. Pas
-un n'entre pour rien dans une salle de spectacle.
-
-Ils se divisent en trois classes:
-
-_Les intimes._
-
-_Les habitués._
-
-_Les solitaires._
-
-Les _intimes_, leur nom l'indique, sont des familiers sur lesquels on
-peut compter.
-
-Ils sont au _rendez-vous_ dans un café voisin du théâtre, où ils sont
-forcés de consommer au moins un petit verre ou tout au moins de le
-payer.
-
-Ceux-ci sont sûrs d'être admis. Ce sont des soldats aguerris qui ont
-vu le feu plus d'une fois, des hommes dévoués dont l'enthousiasme ne
-boude jamais et que l'admiration qu'ils éprouvent pour _leurs_ artistes
-pousserait depuis les hurlements jusqu'aux coups de poing inclusivement.
-
-En 1852, un _intime_ se battit en duel pour madame Ugalde qui ne s'est
-probablement jamais doutée de ce dévouement inconnu et désintéressé.
-
-Il se battit à l'épée et désarma son adversaire.
-
-—Avouez, s'écria-t-il, en posant son pied sur l'épée tombée, qu'_elle_
-chante mieux que madame Cabel, et il ne vous sera rien fait.
-
-—Jamais de la vie, répondit l'autre.
-
-Le vainqueur réfléchit et dit gravement.
-
-—Si je ne vous tue pas, c'est que ça me ferait avoir des affaires et
-que d'ailleurs vous n'êtes qu'un propre à rien.
-
-
-L'_habitué_ ne vient pas tous les soirs comme l'intime. Il se contente
-de deux ou trois soirées par mois; aussi est-il, non seulement forcé
-de prendre le petit verre, mais encore de payer sa place dont le prix
-varie depuis cinquante centimes jusqu'à deux francs, suivant la pièce.
-
-L'_habitué_ sait tous les airs d'opéras et d'opérettes. Il sait l'âge
-des actrices et les époques de leurs débuts; il affecte un profond
-mépris pour les jeunes artistes qu'il juge sévèrement, quoiqu'il les
-applaudisse à tout rompre.
-
-Quand l'_habitué_ est vieux, il est absolument impossible; le présent
-n'existe pas pour lui; il n'admet pas qu'un monsieur se permette de
-jouer un rôle de Roger ou de Massol.
-
-Quand il dispute avec ses voisins et qu'il est à bout d'arguments, il
-a une phrase pour réduire ses adversaires au silence, qui ne manque
-jamais son effet.
-
-—Moi, qui vous parle, s'écrie-t-il en toisant ses voisins avec orgueil;
-moi, qui vous parle, j'ai vu Chollet dans le _Postillon de Longjumeau_.
-
-
-Le _solitaire_ est le claqueur qui ne claque pas. C'est un jeune faquin
-qui a la maladie des premières représentations.
-
-Il se ferait pendre plutôt que d'en manquer une.
-
-Il est convaincu qu'en allant aux premières représentations, il fait
-partie du fameux _tout Paris_, et qu'à force de se montrer dans des
-endroits où, à certains jours, on ne rencontre que des notoriétés
-artistiques ou financières, il finira par passer pour quelque chose
-comme cela. Il se rengorge dans son gilet à cœur, et se mêle à des
-groupes où on ne s'occupe pas de lui le moins du monde.
-
-Le lendemain, il étonne les naturels de son bureau ou de son magasin en
-leur disant:
-
-—Mon Dieu, que j'ai ri hier soir avec Cochinat!
-
-—Cochinat, demande le teneur de livres; je le connais bien, mais je ne
-le connais pas de vue. Comment est-il?
-
-—Mais c'est un grand blond.
-
-
-On comprend que ce n'est pas avec le prix de trois ou quatre places
-de _solitaires_ aux premières représentations que les chefs de claque
-peuvent faire de grands bénéfices.
-
-D'un autre côté, une douzaine d'habitués tous les soirs, à quinze sous
-l'un dans l'autre, ce n'est pas la fortune.
-
-Encore une fois, il n'est pas un artiste mâle ou femelle des théâtres
-de Paris qui ne déclare de la façon la plus formelle n'avoir
-jamais payé les bravos qu'on lui prodigue. Alors, comment font les
-entrepreneurs de succès pour s'amasser de bonnes rentes?
-
-Je l'ignore, à moins qu'il n'y ait beaucoup d'artistes comme la mère
-Thierret.
-
-Un jour de l'an, cette estimable dame était dans sa loge en train de se
-raser; le chef de claque survient:
-
-—Bonsoir, m'ame Thierret; je vous la souhaite bonne et heureuse.
-
-—Merci, moi aussi. Attends, je vais te donner tes étrennes.
-
-—Ah! par exemple!
-
-—Quoi, par exemple! me prends-tu pour une crasseuse?
-
-—Oh non!
-
-—Si, si, tu me prends pour une crasseuse, parce que tu le dis: «Elle ne
-donne pas à la claque, c'est une crasseuse.»
-
-—Mais je vous jure...
-
-—Ne jure pas, je vais le dire; moi, c'est pas par ladrerie que je ne
-donne pas, c'est par principe. J'ai assez de talent, je pense, pour ne
-pas être obligée de payer pour me faire applaudir.
-
-—Certainement, le public s'en charge...
-
-—Il s'en charge quelquefois. Moi, vois-tu, j'ai des manies; on me
-couperait en deux que je ne donnerais pas deux liards.
-
-—Mais, madame, je vous assure...
-
-—Le jour de l'an, c'est différent; je donne 100 francs, parce que je
-n'y suis pas forcée. Si j'y étais forcée, je ne les donnerais pas.
-
-Un artiste de renom, qui est encore à l'Opéra, avait trouvé un moyen
-assez original pour ne pas payer la claque.
-
-—Mon cher, disait-il au chef, vous savez combien le public m'aime.
-Je n'ai donc pas besoin de votre ministère; mais voici 500 francs;
-faites-moi donc le plaisir de chauffer cette pauvre madame X... J'ai
-remarqué qu'avant-hier vous aviez été froids pour elle à la fin de
-notre duo.
-
-
-Maintenant, il faut rendre à César ce qui lui appartient; beaucoup
-d'artistes débutants ne peuvent payer la claque, et jamais, lorsque ces
-nouveaux venus ont eu quelque talent, ils n'ont eu à se plaindre des
-claqueurs.
-
-Un chef de claque sert son administration avant tout, et nulle part on
-ne trouverait de plus honnêtes gens.
-
-Il suffit de connaître les haines de théâtre et de savoir combien
-l'argent coûte peu à certaines étoiles pour comprendre les énormes
-bénéfices qu'un chef pourrait encaisser en faisant tomber une rivale.
-
-Cette mauvaise action a dû être proposée bien souvent; jamais elle n'a
-été acceptée.
-
-
-Il est encore mille circonstances que je ne saurais citer sans risquer
-de blesser certaines susceptibilités, où un manque de probité d'un
-entrepreneur de succès pourrait être très lucratif pour lui et très
-désavantageux à certaines personnes, jamais on n'a eu à enregistrer un
-fait de cette nature.
-
-Il y a mieux, il est arrivé quelquefois que certains amoureux peu
-délicats aient fait siffler des rivales et fait tomber des pièces.
-Jamais, dans les siffleurs enrôlés, on n'a trouvé un _intime_ ou un
-_habitué_.
-
-Malgré ses vertus, la claque a des détracteurs qui ne songent pas
-que sa mauvaise réputation date du XVIIIe siècle où
-des particuliers organisaient des _cabales_ dans un intérêt tout
-particulier.
-
-Ce temps est loin.
-
-
-
-
-GUERRE ENTRE LES DEUX FAUBOURGS
-
-
-Il y a à l'heure qu'il est une très grave question dans l'air.
-
-Une question, comment dirai-je? une question sociale, oui, sociale,
-c'est bien le mot.
-
-La guerre vient d'éclater entre le faubourg Saint-Germain et le
-faubourg Saint-Honoré. C'est fort grave.
-
-Pourquoi faut-il que notre malheureux pays soit sans cesse déchiré par
-des querelles intestines?
-
-N'était-ce pas assez de la guerre, de la Commune, de la politique et
-des autres fléaux qui ont désolé la France depuis tantôt dix ans?
-
-O tristesse! il avait fallu quatre-vingt-un ans, dix révolutions et des
-concessions sans nombre pour arriver à la conjonction des faubourgs, et
-voilà que tout se détraque; c'est terrible.
-
-Il faut reconnaître que si les deux faubourgs s'étaient donné la main,
-le faubourg Saint-Germain avait avancé la sienne avec dignité, mais
-sans enthousiasme.
-
-Las de bouder après 1830, il avait prêté l'oreille à certains jeunes
-novateurs qui, ayant un pied dans les deux camps, il y a de jolies
-femmes partout, avaient prêché la concorde.
-
-«—La bouderie n'a plus de raison d'être, s'étaient-ils écriés;
-aujourd'hui la Chaussée d'Antin n'est plus le repaire exclusif de la
-finance, et vous n'êtes plus vous-même, tout noble faubourg que vous
-êtes, la terre absolument classique de l'aristocratie.
-
-«Vous avez vos vieux hôtels, asiles héréditaires, c'est vrai; mais le
-prince de L..., le comte de M..., la baronne de M..., le vicomte de
-T..., habitent les Champs-Élysées.
-
-«Le quartier François Ier est émaillé d'hôtels armoriés.
-
-«De la Ville-Lévêque à la Trinité on trouverait autant de couronnes
-à perles et de tortils que de la rue de Babylone à l'abbaye de
-Saint-Germain des Prés.
-
-«Louis XIV a dit: «Il n'y a plus de Pyrénées.» Vous l'avez cru, et vous
-vous obstinez à prendre le pont Royal pour une frontière.
-
-«C'est d'autant plus ridicule que, lorsque vous mariez vos filles,
-elles s'en vont tout droit par devers la Madeleine habiter un logis
-confortable, sans doute, mais où le suisse traditionnel serait une
-véritable curiosité.
-
-«Cessez donc ces airs hautains qui ne sont plus de saison. Faubourg
-Saint-Germain, soyez bon garçon; le soleil ne se lève plus dans la rue
-du Bac.»
-
-Le noble faubourg avait fini par fléchir; on s'était embrassé, et
-tout paraissait pour le mieux dans le meilleur des mondes, lorsqu'un
-événement insignifiant est venu allumer la guerre à nouveau.
-
-Je traite cela légèrement, mais au fond il paraît que c'est très grave.
-
-Jugez-en vous-même: il s'agit de la tenue qu'on doit avoir aux messes
-de mariage. Vous voyez que c'est sérieux.
-
-
-Le faubourg Saint-Germain tient pour l'habit noir et la cravate blanche.
-
-Le faubourg Saint-Honoré, lui, ne tient ni à la cravate blanche ni à
-l'habit noir. Il préfère tout à cela.
-
-On a commencé par rire. De part et d'autre on se décochait de petits
-traits malins.
-
-—Vous avez l'air d'aller à voire bureau, disait le faubourg
-Saint-Germain.
-
-—Vous avez l'air d'aller à l'enterrement, répondait le faubourg
-Saint-Honoré.
-
-C'était très spirituel, comme vous voyez. Aussi a-t-on fini par se
-fâcher.
-
-Les deux camps se regardent et tiennent bon.
-
-De Notre-Dame d'Auteuil où l'abbé Lamazou, un pseudo-martyr de
-la Commune, vient d'être nommé curé, jusqu'à Passy, de Passy à
-Saint-Philippe-du-Roule, de Saint-Philippe-du-Roule à la Madeleine et
-de la Madeleine à la Trinité, on va aux messes de mariage en redingote,
-en jaquette, en ce que l'on veut, et on complète ce laisser aller de
-cravates toutes plus fantaisistes les unes que les autres.
-
-A Sainte-Clotilde, à Saint-Thomas d'Aquin, la tenue officielle; la
-cravate noire, ce _mezzo_ des faux-cols, y est prohibée.
-
-
-Le faubourg Saint-Honoré dit en souriant:
-
-—Que voulez-vous? nos amis se marient, nous voulons bien leur donner
-une preuve de sympathie en assistant à leur mariage; ce n'est pas gai
-un mariage, mais enfin on se dévoue parce qu'après tout chacun y arrive
-pour son compte tôt ou tard, mais ce n'est pas une raison pour être en
-habit dans les rues à onze heures du matin.
-
-Le faubourg Saint-Germain dit sèchement:
-
-—De la sympathie en cravate rose, nous n'en voulons pas.
-
-Toujours cette diable d'histoire du drapeau.
-
-
-Résultat: sur la rive droite, les églises sont pleines et les mariages
-ont un petit air de fête tout à fait en harmonie avec l'acte en
-question.
-
-Au faubourg aristocratique, beaucoup moins de monde.
-
-Des habits noirs comme au Marais, et on les compte. C'est d'un triste!
-cela ne ressemble plus aux belles messes d'antan. Ce n'est plus le
-faubourg Saint-Germain; on dirait le Cherche-Midi épousant la rue
-Plumet... en troisièmes noces.
-
-
-Il y a pourtant une trêve.
-
-Le marquis de S... avait voulu opérer la fusion, et avait fait la
-proposition suivante:
-
-«—Puisque nous ne pouvons nous entendre, prenons pour médiatrice une
-puissance amie. L'aristocratie anglaise est esclave de l'étiquette,
-c'est un fait reconnu, eh bien! imitons-là et faisons ce qu'elle
-fera au premier mariage distingué qui aura lieu à la chapelle de
-l'ambassade.»
-
-Cette proposition fut adoptée à l'unanimité, on attendit avec
-impatience un mariage aristocratique; après deux mois d'attente un
-membre du _Peerage_ a enfin épousé une jeune lady dont les aïeux
-tutoyaient Guillaume le Conquérant.
-
-Grande curiosité, mais aussi grande déception: en dehors des quatre
-témoins, tous les assistants étaient dans un négligé que la chaleur
-elle-même n'autorisait qu'à demi, à ce point qu'on aurait pris tous ces
-gentlemen pour des reporters, s'ils n'eussent été armés de parasols
-jaunes doublés de vert. Le faubourg Saint-Honoré triomphe, les
-dissidents sont dans la joie.
-
-
-
-
-LE NÉCROLOGISTE
-
-
-Béranger disait:
-
- Les maris me font toujours rire.
-
-J'ai le regret profond de ne pas partager l'hilarité de ce barde.
-
-Béranger a beau être chauve et être revêtu d'une prosaïque redingote à
-la propriétaire, il n'en est pas moins un barde; il a chanté la gloire
-et l'amour, et trempé les lauriers de la victoire dans la coupe de la
-volupté; c'est donc un barde, on ne peut pas lui ôter ça.
-
-Le métier de barde a disparu comme bien d'autres choses.
-
-Un monsieur dont le permis de chasse porterait cette désignation: X...,
-né à Paris le ... 18.., taille 1m, 70; profession: barde, serait fort
-mal reçu dans les sociétés.
-
-Il est vrai que le barde est devenu absolument inutile aux besoins du
-moment.
-
-Chanter la gloire serait une amère ironie, et nos jeunes crevés n'ont
-pas le tempérament nécessaire pour tremper impunément leur lèvre pâle
-dans la coupe de la volupté. Si, d'ailleurs, ils étaient tentés de se
-livrer à ce passe-temps, Glycère, qui est devenue soucieuse de ses
-charmes, mettrait vite bon ordre à cette fantaisie; Glycère est devenue
-conservateur.
-
-
-Mais, pour un métier disparu, que de métiers nouveaux!
-
-L'autre jour, en chemin de fer, j'ai eu la bonne fortune de me trouver
-en wagon avec une charmante jeune femme blonde, aux allures vives, mais
-décentes, qui pendant un instant a été pour moi une énigme vivante.
-
-Ce n'était pas une femme du monde, elle avait des gants trop frais.
-
-Une femme du monde ne met pas ses gants au moment d'entrer dans un
-compartiment.
-
-Elle met ses gants chez elle, avant de partir, afin que, malgré leur
-fraîcheur, ils aient déjà pris ces plis si gracieux que leur donne une
-jolie main.
-
-Ce n'était pas une bourgeoise, elle avait des gants trop frais.
-
-Les bourgeoises ont ce qu'elles appellent des gants de chemin de fer;
-ce sont des gants qui ne sont ni trop jeunes ni trop vieux; ce sont des
-gants qui ont été une fois à la messe à Sainte-Cécile et une fois en
-visite chez les Sémichard.
-
-Quand les bourgeoises ne voyagent pas, elles les gardent pour aller aux
-bains, ces gants là.
-
-Cette dame n'était pas non plus une personne équivoque, elle avait des
-gants trop frais.
-
-Aussi frais que soient les gants d'une femme légère, ils ont toujours
-fait le tour du lac; et puis les femmes légères se mettent toujours
-dans le compartiment des _dames seules_.
-
-
-Je creusais ma pauvre cervelle pour deviner, et je ne devinai pas.
-
-Un instant je pensai à ce singulier aphorisme de Balzac: «La femme d'un
-artiste est toujours une femme honnête.»
-
-Ma voisine était peut-être la femme d'un artiste.
-
-Mais depuis Balzac, bien des choses ont changé.
-
-Une autre supposition: La jolie voyageuse était peut-être elle-même une
-artiste.
-
-Mais j'abandonnai bien vite cette idée, ma voisine n'ayant aucune de
-ces façons garçonnières si désagréables chez les femmes peintres, et si
-insipides chez les femmes poètes.
-
-Fatigué de chercher, fort mécontent de mon manque de perspicacité, je
-remis au hasard le soin de m'éclairer.
-
-La dame ne bougeait pas et je ne pouvais décemment lui dire, comme le
-brigadier de Pandore:
-
-—Il fait bien chaud pour la saison.
-
-Je l'ai dit: tout au contraire de Béranger, les femmes me font toujours
-rire, celles des autres, bien entendu; cette fois je ne riais pas,
-j'étais fort dépité.
-
-Cependant, l'homme du train criait:
-
-—Serquigny! dix minutes d'arrêt! les voyageurs pour Rouen et le Havre
-changent de voiture!
-
-La dame paraissait anxieuse.
-
-
-—Monsieur, me dit-elle tout à coup, sommes-nous loin de Lizieux?
-
-—Une dizaine de lieues, je crois, madame, répondis-je en prenant mon
-air le plus aimable.
-
-—Savez-vous, monsieur, si, de la voie, on peut apercevoir le Val-Richer?
-
-—La propriété de M. Guizot?
-
-—Oui, monsieur.
-
-—Je ne crois pas, madame.
-
-—Ah! quel malheur!
-
-—Vous auriez voulu voir la demeure de cet illustre mort?
-
-—J'aurais donné tout au monde.
-
-—C'est beaucoup.
-
-—C'est vrai, mais j'aurais été vraiment heureuse.
-
-—Vous le connaissiez?
-
-—Pas le moins du monde.
-
-—Voulez-vous me permettre de m'étonner d'une admiration qui serait plus
-naturelle chez un homme politique ou un historien que chez une jeune
-femme.
-
-—Mais je ne l'admire pas du tout.
-
-—Ah!
-
-—Au contraire, selon moi, M. Guizot a fait beaucoup de mal.
-
-—Ah! madame!
-
-—Sans lui, la révolution de 1848 n'aurait pas eu lieu, et
-Louis-Philippe, ou son petit-fils tout au moins, serait sur le trône,
-et nous aurions été bien plus tranquilles.
-
-—Voulez-vous me permettre de vous dire que vous faites de la politique
-comme ce bon Joseph Prudhomme, qui, vous le savez, prétendait que
-si Bonaparte n'avait pas eu d'ambition et qu'il fût resté simple
-lieutenant d'artillerie, il serait encore sur le premier trône du monde?
-
-—Je ne vais pas si loin.
-
-—A peu près.
-
-—Puis M. Guizot, comme homme, ne me plaît pas; on dit qu'il était
-austère.
-
-—Oui, madame.
-
-—Ce n'est pas gai; puis ses ouvrages sont un peu bien sérieux pour une
-femme.
-
-—Je voudrais bien être indiscret. Permettez-moi de vous demander
-pourquoi, n'ayant pas de sympathie pour le célèbre défunt, vous
-regrettez tant de ne pouvoir apercevoir sa demeure?
-
-—Ah! je vais vous dire, répondit la dame, c'est que M. Guizot a été un
-très bon mort.
-
-
-De l'étonnement le plus sincère, je passai à une espèce d'ahurissement.
-Ma voisine s'en aperçut et continua en souriant:
-
-—Oui, monsieur, un très bon mort, il nous a rapporté plus de mille
-francs.
-
-—Ah! c'est très gentil de sa part, répondis-je.
-
-Je me sentais devenir idiot.
-
-—Mille francs, et peut-être plus aussi. Mon mari était bien content.
-
-—Ah! votre mari était...
-
-—Enchanté.
-
-—Il y avait de quoi.
-
-—Je crois bien, il y avait très longtemps que nous n'avions pas eu un
-bon mort.
-
-—Ah!
-
-—Oui, il y a des morts qui paraissent très bons et qui ne valent rien
-du tout.
-
-—Tiens! tiens! tiens!
-
-—C'est comme je vous le dis: ou ils meurent subitement, et alors on
-n'a pas le temps de les préparer; ou ils mettent six mois à rendre le
-dernier soupir, et alors ils sont trop préparés et ne sont pas curieux
-du tout.
-
-
-Je regardais ma voisine; son visage était calme, son regard limpide et
-doux, ses cheveux blonds brillaient sous un rayon de soleil; elle était
-charmante; rien dans son maintien n'annonçait la folie; je me reculai
-épouvanté en me demandant quel pouvait être cet horrible ménage qui
-gagnait 1000 francs à préparer les morts de choix.
-
-Une idée assez naturelle passa dans mon esprit.
-
-—Votre mari est embaumeur? m'écriai-je.
-
-Et, dans l'intention de bien me poser dans l'esprit de la jolie
-voyageuse, j'ajoutai, non sans orgueil:
-
-—J'ai eu l'honneur d'être présenté au docteur Gannal; c'est un homme
-charmant.
-
-La dame riait à se tordre, j'étais fort embarrassé.
-
-—Je ris de votre erreur, me dit-elle lorsqu'il lui fut possible de
-parler; j'en rirai longtemps.
-
-—Ne vous gênez pas, je vous en prie.
-
-J'aurais voulu être sous terre.
-
-—Mon mari, monsieur, n'est pas du tout ce que vous croyez.
-
-—Il n'y a pas de sot métier.
-
-—Sans doute, et, à dire vrai, celui de mon mari ressemble assez à celui
-du docteur Gannal dans un autre genre.
-
-—Dans un autre genre?
-
-—Oui, mon mari est nécrologiste.
-
-—Je ne saisis pas.
-
-—Nécrologiste, c'est-à-dire embaumeur moral.
-
-—Je saisis encore moins.
-
-—Mon Dieu, c'est bien simple. Vous avez dû remarquer que chaque fois
-qu'un homme illustre se laisse mourir, tous les journaux publient juste
-le jour de sa mort un article fort long sur lui. Le lendemain, autre
-article; le surlendemain, autre article. Le premier est l'article
-général, il dit sa naissance, sa jeunesse, sa famille, son entrée dans
-le monde politique, scientifique, artistique ou littéraire, la part
-qu'il prit à telle ou telle affaire, enfin comment il arriva à la
-célébrité, et enfin sa maladie et sa mort.
-
-—En effet, j'ai remarqué cela.
-
-—Le lendemain paraît l'article anecdotique; les bizarreries de l'homme,
-ses manies, ses bons mots, tout y est.
-
-—C'est vrai.
-
-—Enfin le troisième jour, avec les détails de son enterrement, paraît
-un article de haut goût où le mort est loué tour à tour et houspillé de
-même; on y parle surtout de l'influence qu'il a exercée sur son temps,
-et l'article finit par quelques traits peu connus; c'est bien cela,
-n'est-ce pas?
-
-—Parfaitement.
-
-—Ne vous êtes-vous jamais étonné de la rapidité avec laquelle ces
-articles ont été conçus et exécutés?
-
-—J'avoue que j'ai toujours considéré ça comme un vrai tour de force.
-
-—Eh bien, vous n'avez eu qu'à moitié raison; c'est bien un tour, mais
-il n'est pas de force.
-
-—Expliquez-vous!
-
-—Mon Dieu, ces articles, qui vous paraissent les spécimens les plus
-complets de la facilité française, sont des impromptus faits à loisir,
-comme ceux de Mascarille; on les prépare des mois, des années à
-l'avance.
-
-—Madame, je ne voudrais pas douter des paroles qui sortent d'une aussi
-jolie bouche que la vôtre, mais vous me permettrez pourtant de me
-montrer un peu étonné.
-
-—Ne vous gênez pas, je vous en prie.
-
-—Comment peut-il se faire?...
-
-—Tenez, j'aime mieux vous expliquer ça tout de suite; je connais la
-partie.
-
-Je vous l'ai dit, mon mari est nécrologiste. Voici comment on procède.
-
-C'est assez compliqué.
-
-—Je le crois sans peine.
-
-—Quand le dictionnaire Vapereau parut, mon mari comprit qu'il y avait
-là une mine à exploiter. Il prit toutes les illustrations qui avaient
-atteint la cinquantaine, et leur fit des dossiers qu'il eut soin de
-tenir au courant jour par jour.
-
-—C'est très ingénieux.
-
-—Chaque fois qu'un fait, qu'un détail, un mot même, avait trait à l'une
-des illustrations en question, mon mari le piquait et le mettait en
-ordre; et chaque fois qu'une maladie arrivait, il faisait en sorte que
-le dossier du malade fût à jour.
-
-—Parfait, parfait!
-
-—Ainsi M. Guizot a été très complet, parce qu'il s'y était pris à
-plusieurs fois avant de quitter la terre, c'est pour cela que je vous
-ai dit que c'était un bon mort.
-
-—Ah! très bien; et quels sont les mauvais morts, je vous prie?
-
-—Mais ceux qui partent sans tambour ni trompette; tenez, M. Beulé par
-exemple, qui est mort sans crier gare. Aussi n'a-t-il eu ses articles
-que huit jours après, parce que son dossier n'était pas à jour.
-
-—C'est juste, et oserais-je vous demander à quel journal votre mari est
-attaché?
-
-—Mais à tous.
-
-—Comment cela?
-
-—Sans doute, tous les articles nécrologiques sont de mon mari, il les
-varie suivant l'opinion des journaux. Ainsi il a fait quatre articles
-Guizot: l'un pour les journaux conservateurs, l'autre pour les journaux
-radicaux, le troisième pour les journaux sous-conservateurs, le
-quatrième pour les sous-radicaux.
-
-—C'est très ingénieux.
-
-—Il en a même fait un cinquième pour les journaux napoléoniens.
-
-—Votre mari est-il le seul qui s'occupe de ce genre de travail?
-
-—Hélas! non, il y a des gâte-métier; mais aucun ne possède un _cabinet_
-aussi complet que celui de mon mari.
-
-—Il doit gagner beaucoup d'argent?
-
-—S'il n'y avait pas de morte-saison.
-
-—Vous avez toujours un petit courant.
-
-—L'Académie française et l'Institut, mais il y en a de bien mauvais
-dans tout ça.
-
-—Pourquoi?
-
-—Il y en a si peu de célèbres!
-
-—C'est vrai, je n'avais pas songé à cela.
-
-—Sans compter qu'il y en a beaucoup qui ne sont pas sympathiques; et
-puis nous n'avons pas de chance. Tenez, voici Bazaine; il aurait dû se
-rompre le cou cent fois pour une; eh bien, non, il s'en tire.
-
-—Oserais-je vous demander si c'est votre mari qui a inventé cette
-profession?
-
-—Pas tout à fait; le véritable inventeur, l'initiateur, comme dit M.
-de Foy, ce fut Jules Lecomte, le chroniqueur. Quand Rachel fut envoyée
-à Cannes par les médecins, parce qu'elle avait un poumon offensé, il
-pensa qu'elle n'en reviendrait pas, et il prépara son «article». Le
-midi de la France n'ayant rien fait, on envoya la grande tragédienne
-en Égypte. Jules Lecomte perfectionna. Enfin elle mourut. Ayant appris
-sa mort un des premiers, il porta son article au _Figaro_, qui n'était
-alors qu'un petit journal. M. de Villemessant comprit; il n'est pas
-long à comprendre, celui-là, il gratta ses tiroirs et donna cinq cents
-francs à Lecomte.
-
-Jouvin dit à Mürger:
-
-«—Mon-beau père est devenu fou.»
-
-Et Villemot, qui ne gagnait alors que cent francs par mois au _Figaro_,
-s'écria:
-
-«—Ce Jules Lecomte, quelle canaille!»
-
-Le _Figaro_ tira à vingt mille: personne ne voulait croire à un pareil
-succès. Mon mari, qui était l'ami du père Brégand, le portier du
-_Figaro_, apprit par lui l'histoire et pensa qu'il y avait quelque
-chose à faire; il quitta la quincaillerie, elle ne lui offrait que des
-horizons bornés, et il commença son cabinet, qui, aujourd'hui, a une
-valeur réelle.
-
-—Je vous crois sans peine; et avez-vous en vue quelque bon mort.
-
-—Trois ou quatre; mais, vous savez, avec ces gens-là, on ne sait sur
-quoi compter: les grands hommes sont si bizarres!
-
-—Le génie à ses prérogatives.
-
-—Je ne dis pas, mais c'est ennuyeux.
-
-Nous arrivions à Trouville; la dame fit ses préparatifs, elle prit son
-sac, son en-tout-cas, sa couverture de voyage et son manteau, qu'elle
-regarda avec mépris; puis, après avoir réfléchi un instant, et se
-méprenant sur la direction de mon regard, elle me dit en souriant:
-
-—Vous regardez mon _waterproof_. Ah! si M. Thiers n'était pas si
-entêté, cet hiver, j'aurais une pelisse en fourrure!
-
-Elle a fini par avoir sa pelisse.
-
-
-
-
-UN PEU DE HIGH LIFE
-
-
-J'étonnerais beaucoup de jolies Parisiennes si je leur affirmais que
-tout là-bas, à l'autre bout de Paris, il y a un bois magnifique qui ne
-le cède en rien au bois de Boulogne.
-
-Ce bois s'appelle le bois de Vincennes.
-
-Ce n'est plus le bois où l'on assassinait la nuit et qui, le jour,
-servait de lieu de pèlerinage aux grisettes de Paul de Kock.
-
-Les petits bourgeois du Marais, qui sont devenus des rentiers et des
-commerçants du faubourg, y vont bien encore le dimanche, mais ils n'y
-mangent plus sur l'herbe «le veau béni de la gaieté»; ils hantent les
-restaurants; c'est moins gai, plus cher, mais plus commode.
-
-Non; c'est un autre bois que l'empereur Napoléon III, après avoir
-achevé le bois de Boulogne, improvisa pour son _bon_ peuple des
-faubourgs.
-
-Un instant, le bois nouveau fut à la mode; on y avait placé un champ
-de course; il n'était pas juste, n'est-ce pas, que ce bon peuple des
-faubourgs fût privé d'un hippodrome. Il faut bien éclairer les masses
-en les amusant.
-
-Je ne sais si les masses s'amusèrent beaucoup en voyant la grand-père
-de _Mignonnette_ arriver bon premier; mais il me souvient que si les
-masses ne s'amusèrent point, elles furent éclairées tout de suite, et
-qu'aussitôt éclairées elles prirent la boue du chemin et en couvrirent
-les voitures de mesdames _Gredinette_, _Fille du Jour_, et autres
-demoiselles, leurs sœurs, dont le luxe insolent leur déplaisait.
-
-C'était barbare; mais aussi quelle diable d'idée de vouloir éclairer
-les masses en les amusant.
-
-Cette brutalité décida du sort du nouveau bois; ces demoiselles
-déclarèrent qu'elles n'y mettraient plus les pieds, et les
-entrepreneurs de courses, en gens bien avisés, fermèrent la barrière.
-
-
-Le bois transformé reprit sa première manière, et seulement le dimanche
-les éclats de rire de ceux qui ont peiné durant six jours et des nuits
-viennent seuls troubler le silence des «doux bocages».
-
-Autour du bois on a tracé d'immenses et belles avenues qui, un jour
-peut-être, seront fort peuplées; en attendant, on y rencontre quelques
-villas dont les briques rouges et les toitures d'ardoises jettent des
-taches agréables dans l'horizon vert.
-
-L'une d'elles se distingue par son apparence absolument bourgeoise. La
-façade, illustrée d'un perron prétentieux et d'un balcon à jour, est
-appuyée de deux pavillons bourgeois. La grille est bourgeoise, et comme
-si tout cela ne suffisait pas à établir son identité, on aperçoit dans
-une manière de jardin anglais un bassin où le pauvre petit général Dol
-aurait pu canoter, s'il n'était pas mort si vite et s'il n'avait pas
-craint de briser son frêle esquif contre les anfractuosités capitonnées
-d'un rocher artificiel.
-
-O rocher artificiel! doux dada du bourgeois voltairien, je vous aime,
-parce que vous prouvez bien que l'âme naïve de celui qui vous fait
-«construire» vogue à pleine voile sur l'océan du progrès.
-
-O Marius Prudhomme, mon digne ami, vous avez beau devenir radical, tant
-que vous ferez «construire» des rochers artificiels, vous ne serez pas
-dangereux.
-
-
-A ce rocher artificiel s'arrête le bourgeoisisme de l'endroit. Les
-hôtes de cette demeure, qui ne sont que de simples locataires, semblent
-dépaysés dans cette villa.
-
-Ce ne sont pas des bourgeois; leur simplicité le prouverait, si leur
-parfaite distinction pouvait laisser le moindre doute.
-
-Ce qu'ils semblent aimer au-dessus de tout, ces hôtes mystérieux,
-c'est le silence; les domestiques marchent comme des ombres et les
-chevaux, comme s'ils comprenaient la volonté du maître, remuent leurs
-jambes fines sans que leurs sabots corrects et luisants fassent crier
-le sable des allées.
-
-Le matin à huit heures, dans l'après-midi à deux heures, la maîtresse
-du logis, une jeune femme à la physionomie douce et triste, à la taille
-élégante, sort à cheval et rentre deux heures après.
-
-Le maître, lui, ne sort pas régulièrement; parfois on le voit se
-promener lentement suivi d'un chien, ami rare et fidèle, qu'il semble
-aimer beaucoup. Sa démarche est régulière comme celle des gens qui ne
-craignent pas le passé et vont sans enthousiasme vers l'avenir; son
-regard est profond et doux, mais il ne se fixe nulle part. Quoique
-jeune, il inspire un grand respect aux gens du quartier qui s'écartent
-pour le laisser passer et qui arrêtent leur conversation commencée pour
-ne pas troubler ses réflexions du bruit de leur voix faubourienne.
-
-Ce promeneur solitaire s'appelle François de Bourbon, roi de Naples;
-l'amazone, c'est la belle et touchante héroïne de Gaëte.
-
-
-Dans un quartier plus mondain, non loin de l'hôtel de la reine
-d'Espagne, un autre roi est venu s'installer; c'est le roi de Hanovre,
-dont la vie deviendra une légende. On sait que ce prince a perdu la vue
-depuis bien longtemps; mais ce n'est pas lui qu'on pourrait qualifier
-de monarque aveugle, il avait vu avant tout le monde les desseins de la
-Prusse et il voulut lutter.
-
-Ne trouvez-vous pas qu'il y a quelque chose de bien consolant pour les
-cœurs français, de voir ces rois déchus choisir Paris de préférence à
-toutes les capitales d'Europe pour y fixer leur séjour.
-
-Ce Paris qui guillotine ses rois, qui les chasse en hurlant, sans
-respect pour leur âge ou pour la gloire du passé.
-
-Ce Paris, la terre classique des barricades, ce Paris de la Ligue, de
-la Fronde, des massacres et du pétrole; ce Paris de toutes les audaces
-et de tous les crimes, leur semble encore, malgré tout, le seul endroit
-du monde où ils pourront vivre dans la paix et dans la liberté.
-
-Ainsi, la France, qui a perdu tant de choses, a conservé aux yeux
-même des rois, dont elle a la première ébranlé les trônes, un respect
-inaltérable de la loi la plus sainte, la loi de l'hospitalité.
-
-Dieu sauve la France!
-
-
-
-
-LES PETITS OISEAUX
-
-
-Ainsi voilà bien des années que les bons esprits font une croisade en
-faveur des petits oiseaux, sans obtenir de grands résultats.
-
-Après la promulgation de la loi Grammont, il s'est fondé une société
-protectrice des animaux; son siège est à Paris, son influence partout,
-grâce à des efforts persévérants. Tout les pays du monde profitent des
-enseignements que leur prodiguent les hommes éminents qui sont à sa
-tête, un seul reste rétif:
-
-C'est la France.
-
-Il faut en rire, tant c'est triste!
-
-La société a répété sur tous les tons:
-
-«Grâce pour les petits oiseaux; outre qu'il est cruel et odieux de
-tuer ou de blesser ces infiniment petits, leur mort cause un véritable
-préjudice. Ils vivent d'insectes qui détruisent les récoltes. Chaque
-petit oiseau qui tombe emporte avec lui dix livres de pain et dix
-litres de vin que mangeront les vers.»
-
-C'est concluant pourtant. Eh bien, non, on continue à détruire ces
-pauvres petits protecteurs, et l'on se plaint de la misère.
-
-Jusqu'ici on s'était contenté de les tuer, de les manger; les fusils,
-les lacets, les cages, la glue allaient leur train; mais il paraît que
-ce n'était pas suffisant.
-
-Maintenant, tenez, c'est à ne pas y croire: maintenant on les exporte!
-
-On les exporte comme s'ils faisaient partie de l'article de Paris; on
-les déporte comme s'ils avaient fait partie de la Commune.
-
-«On vient d'embarquer au Havre une cargaison de petits oiseaux pour la
-nouvelle-Zélande, qui est, paraît-il, ravagée par les chenilles.»
-
-C'est un journal grave, sérieux, honnête, qui dit cela sans autres
-commentaires.
-
-La Nouvelle-Zélande est dévorée par les chenilles; et la France donc!
-N'en a-t-elle pas de toutes les couleurs, des noires, des rouges, des
-jaunes, des vertes, des bleues, sans compter les chenilles qui mangent
-les budgets. Hélas! pour celles-là, les oiseaux n'y peuvent rien.
-
-Il y a une conclusion toute simple à tirer de ce fait.
-
-La Nouvelle-Zélande est dévorée de chenilles, la France aussi.
-
-Les Nouveaux-Zélandais détruisent leurs chenilles avec les oiseaux des
-Français, qui gardent leurs chenilles. Donc, les Nouveaux-Zélandais
-sont très intelligents et les Français ne sont que des... gens moins
-intelligents que les Nouveaux-Zélandais.—C'est bien dur tout de même.
-
-
-
-
-LA ROSIÈRE DES BATIGNOLLES
-
-
-Aimez-vous la vertu? on en a mis partout.
-
-Il pleut des rosières.
-
-Autrefois, Nanterre et Salency avaient seuls conservé le doux privilège
-de couronner l'innocence; aujourd'hui, tout le monde s'en mêle, et tout
-le monde fait bien.
-
-Suresnes, Enghien, et même les Batignolles, veulent avoir leur vertu,
-il n'y a pas de mal à cela.
-
-
-Qui ne connaît Nanterre, le vieux village de la douce Geneviève qui
-protège Paris? Ah! l'heureux village! Il possède à lui seul de quoi
-illustrer vingt bourgs; il a la vertu, il a ses gâteaux, il a sa
-charcuterie; c'est de son sein que s'exportent à Paris tous les boudins
-de Nancy, chers aux commis et aux clercs d'huissiers, il a tout, sans
-en être plus fier.
-
-Qui ne connaît Salency, illustré par Théodore Le Clercq? Qui ne
-connaît Suresnes, illustré par son vin, ami sûr, mais si perfide?
-
-Tout le monde connaît ces villages bénis du ciel et du petit commerce
-parisien, mais qui peut se vanter de connaître les Batignolles?
-
-
-A coup sûr, ce n'est pas moi qui afficherai une semblable prétention;
-tout ce que je puis vous dire, c'est que j'ai connu autrefois un vieux
-bonhomme, qui aujourd'hui aurait plus de cent ans, lequel m'a affirmé
-avoir vu les Batignolles ne possédant qu'une unique rue, la rue des
-Dames, et il ajoutait en souriant avec la satisfaction inconsciente des
-vieillards:
-
-—La rue des Dames y était bien, mais c'étaient les dames qui n'y
-étaient pas.
-
-Le pauvre Félix Pigeory, mon ami et mon patron à la _Revue des
-beaux-arts_, était enfant du quartier Clichy; il est mort dernièrement
-à soixante ans à peine. Vingt fois je lui ai entendu raconter que rien
-n'était plus facile que de compter les maisons de la rue des Martyrs à
-la rue du Rocher. Le quartier de la Nouvelle-Athènes, on n'y pensait
-pas: de Tivoli au boulevard Malesherbes, c'était la plaine ou à peu
-près.
-
-Si l'on veut bien se rappeler qu'en 1848 les gamins
-passaient dans un chantier de bois pour aller au collège
-Bourbon—Bonaparte—Condorcet—Fontanes, on verra que le récit de l'auteur
-de la _Monographie des monuments de Paris_ n'avait rien d'exagéré.
-
-
-Donc, aux Batignolles, il y avait la rue des Dames, et peut-être deux
-ou trois autres; elles étaient peuplées de petits rentiers qui, après
-avoir travaillé trente ans, venaient, au comble de leurs vœux, manger
-leurs douze cents francs de rentes dans ce paradis... perdu.
-
-Le vin, la viande, le pain, tout y coûtait moins cher qu'à Paris, l'air
-y était vif, la rue de Clichy n'est pas longue, si bien que le désert
-se peupla vite et bien.
-
-Un maire, M. Balagny, notaire estimé, entouré d'un conseil municipal
-éclairé et d'habitants dévoués, trouva plus naturel de travailler à
-l'accroissement de sa petite cité que de faire de la politique de
-province. Le bourg devint bien vite une cité importante, quelque chose
-d'inférieur à Rouen mais de supérieur à Orléans.
-
-Une seule chose désolait cette _ville_, c'était son nom. Les
-Batignolles, c'était commun, on adopta Batignolles-Monceau: c'était
-bien mieux.
-
-Enfin, la ville de Paris, comme elle l'avait fait sous
-Philippe-Auguste, sous Charles IX et au siècle dernier, Paris voulut
-élargir sa ceinture, et les Batignolles devinrent un des plus beaux
-arrondissements de la capitale.
-
-
-Mais il ne s'agit pas d'une simple étiquette pour changer un pays;
-l'habit ne fait pas le moine, et bien fou serait celui qui croirait
-tromper quelqu'un en mettant du cirage dans un pot à confiture:
-Batignolles et Paris, ça fait deux.
-
-Les Batignolles ont beau dire: Nous sommes Parisiens, ils n'en pensent
-pas un mot, et ils font tout ce qu'ils peuvent pour bien démontrer que
-s'ils ont bien voulu consentir à entrer dans la confédération, ils
-n'ont entendu sacrifier en rien leurs us et coutumes, aliéner leurs
-droits et prérogatives.
-
-Voici pourquoi, voici comment l'autre jour, en plein Paris, on
-couronnait une gentille et honnête jeune fille.
-
-Certes il n'y a pas de mal à ça, bien au contraire; mais il semble
-pourtant que les lois de la proportion n'ont pas été bien observées.
-
-Que Nanterre, Suresnes, Salency ou Enghien, qui sont des villages ou à
-peu près, se contentent d'une rosière, c'est très bien; qu'on se trouve
-heureux dans un petit pays de trouver une fille vertueuse et de la
-couronner, tout est pour le mieux.
-
-Mais qu'on se contente à aussi bon marché dans une ville de
-quatre-vingt mille âmes, c'est une modestie trop exagérée ou une
-pénurie inutile à constater.
-
-Il serait naturel de procéder pour la vertu comme pour la députation,
-bien que ces deux choses n'aient pas entre elles beaucoup de relations.
-
-Dans les départements populeux, comme la Seine ou le Nord, on nomme un
-bien plus grand nombre de représentants que dans l'Ardèche ou la Creuse.
-
-La cérémonie a été fort brillante. Ce qu'il y avait là de jeunes et
-jolis visages est impossible à dire.
-
-Voyez-vous un étranger arrivant à la porte du temple au moment où mille
-jeunes filles descendent l'escalier, voyez-vous, dis-je, cet étranger
-voulant se renseigner?
-
-—Mesdemoiselles, demande-t-il, voulez-vous être assez aimables pour me
-dire pourquoi l'on vient de couronner une de vos compagnes? Qu'a-t-elle
-fait pour mériter une si grande récompense donnée publiquement dans la
-maison de Dieu?
-
-—Monsieur, elle a été vertueuse.
-
-Cet étranger s'en ira en pensant:
-
-—Quel singulier pays où il n'y a qu'une seule fille vertueuse, où il
-n'y a pas de demoiselles jalouses, deux hypothèses bien inadmissibles.
-Ou bien serait-ce que la couronnée est plus vertueuse que les autres?
-Mais on ne peut pas être vertueux plus ou moins; on l'est ou l'on
-ne l'est pas, la vertu est une et indivisible, comme la République
-française.
-
-
-
-
-LA ROSIÈRE DE SURESNES
-
-
-L'origine de la rose de Suresnes ne se perd pas dans la nuit des temps
-comme la rose de Nanterre; elle n'en est que plus fraîche, ce qui ne
-l'empêche pas de vivre en parfaite intelligence avec ses aînées, les
-roses de Nanterre et de Salency.
-
-Cette origine est très authentique; il est bon de bien l'indiquer, afin
-qu'elle ne soit pas faussée quand elle arrivera à l'état de légende.
-
-Une pauvre mère, madame la comtesse des Bassyns de Richemont, perdit
-sa fille, une enfant de quatre ans, qu'elle adorait. Le pauvre petit
-être succombait aux suites d'un accident de voiture, qu'on avait cru
-insignifiant d'abord.
-
-Les habitants de Suresnes avaient été témoins de l'accident, ils
-furent aussi témoins de la grandeur d'âme de cette malheureuse mère,
-et, pleins d'admiration et de compassion pour elle, ils partagèrent sa
-douleur.
-
-La comtesse, touchée au fond de l'âme, institua un prix de vertu;
-elle voulut qu'il y eût tous les ans une fille admirée dans ce village
-où elle avait perdu sa fille; elle voulut qu'il y eût aussi une mère
-heureuse là où elle avait tant pleuré.
-
-Elle ne fit, du reste, aucune condition, si ce n'est que la première
-fille, issue du mariage de la rosière, s'appellerait Camille, le nom de
-sa chère regrettée.
-
-C'est une idée qui viendrait à bien des mères.
-
-
-
-
-ACTRICE ET GRANDE DAME
-
-
-Et maintenant voulez-vous me permettre une histoire, parisienne entre
-toutes, ou je ne m'y connais pas.
-
-Il y a cinq ou six ans, une jolie petite actrice d'un des plus gais
-théâtres de Paris, une pauvre jeune fille, faisait la joie des yeux,
-tant son visage était aimable, son sourire gai, ses yeux noirs et ses
-dents blanches.
-
-Elle avait cela de particulier que, quoiqu'ayant déjà cassé le
-cinquième lustre, elle avait l'air d'une enfant.
-
-Jeunesse éternelle qui donnait à la jeune femme un attrait de séduction
-tout à fait dangereux.
-
-Hélas! elle ne valait pas mieux qu'une autre; elle avait ruiné bien
-des gens, elle avait fait couler bien des larmes à de pauvres mères et
-causé bien des insomnies à d'honnêtes femmes délaissées pour elle. En
-un mot, c'était un monstre.
-
-Mais on les aime ainsi ces créatures, et aucune déclamation ne changera
-ce qui est.
-
-Celle-ci, d'ailleurs, était intelligente, bien élevée, et avait eu dans
-sa vie quelques accès d'honnêteté.
-
-Un jour, elle s'amouracha d'un camarade de théâtre, et, comme il faut
-qu'on soit puni tôt ou tard, elle l'aima réellement.
-
-Ardente dans toutes ses actions, elle quitta son ancienne vie et se
-réfugia dans un petit appartement de la rue Bleue, où elle pensait que
-nul ne viendrait troubler ses élans vers la rédemption.
-
-Jamais fille ne fut plus heureuse; mais, comme toujours, le bonheur fut
-de courte durée.
-
-Cette jeune femme qui ne désirait plus rien, à qui tout souriait,
-devint malade. Elle lutta longtemps contre le mal. Les médecins lui
-ordonnèrent le climat de Nice. Elle ne voulut pas quitter son cher
-Paris.
-
-Un matin, le bruit se répandit qu'elle était au plus bas. Le soir, on
-ne parlait que de la jolie comédienne; on en parla même chez la blonde
-madame de M..., qui pria sérieusement ses hôtes, et notamment Maurice
-de H..., de changer de conversation.
-
-—Les filles nous envahissent, même après leur mort, dit-elle sèchement.
-
-Puis comme elle remarqua sur le visage de Maurice une profonde émotion,
-elle l'entraîna dans un petit salon, où ils causèrent longtemps. La
-grande dame s'était fait raconter comment on aime une comédienne.
-
-—Une seule chose me désole, dit Maurice, cette pauvre enfant va mourir,
-et, bien que je ne l'aie pas vue depuis deux ans, je ne voudrais pas
-qu'elle meure sans avoir accompli un de ses vœux.
-
-—Lequel?
-
-—Que sais-je? Quand on va mourir, on désire plus ardemment que jamais.
-Je serais heureux, si elle me devait son dernier sourire.
-
-—Que n'allez-vous la voir?
-
-—C'est impossible, la porte est fermée à tout le monde.
-
-—Où demeure-t-elle?
-
-—Rue Bleue.
-
-—J'y vais.
-
-—Vous?
-
-—Moi.
-
-Comment fit cette grande dame pour pénétrer jusqu'au chevet de la
-mourante, gardé par deux dragons en pleurs, je ne sais; ce qui est
-certain, c'est que non seulement elle s'approcha de la malade, mais
-encore qu'elle éloigna ceux qui veillaient auprès d'elle.
-
-—Maurice m'envoie, dit-elle. Je suis la comtesse de M...
-
-—Vous l'aimez? demanda la malade.
-
-—Comme un frère. Il a pensé à vous; il croit qu'un grand plaisir
-hâterait votre guérison. Que voulez-vous? que désirez-vous? parlez
-vite.
-
-—Je me sens m'en aller, je ne veux rien, je n'ai envie de rien.
-
-—Cherchez bien.
-
-—Je m'en vais, vous dis-je, je le sens bien; à peine en ai-je encore
-pour quelques heures.
-
-—Vous vous trompez, on ne meurt pas à votre âge. Voyons, cherchez,
-parlez.
-
-—Eh bien, je voudrais vos boucles d'oreilles.
-
-La comtesse avait deux admirables diamants montés en goutte d'eau,
-elle les retira tranquillement et les mit dans la main décharnée de
-l'actrice.
-
-—Je veux les mettre et me voir, fit la jeune femme, les yeux enfiévrés.
-Elle mit les boucles d'oreilles, mais elle ne se vit pas; en se
-soulevant pour se voir dans la glace, elle mourut.
-
-—Elle était juive, dit mélancoliquement Maurice, à qui la comtesse
-racontait la scène.
-
-Tout Paris a su l'histoire. Il y a des gens qui ont fort blâmé la
-conduite de la comtesse, d'autres l'ont approuvée; pour cette fois,
-tout le monde a eu raison.
-
-
-
-
-UN THÉATRE DE L'AVENIR
-
-
-Un industriel anglais vient d'arriver à Paris avec quelques millions,
-ce qui n'est rien, et une idée, ce qui est beaucoup.
-
-Je connais un auteur dramatique qui est bien de mon avis sur ce point.
-
-Cette idée consisterait à créer un théâtre cosmopolite. On y chanterait
-dans toutes les langues, et la musique étant la langue universelle,
-tout le monde comprendrait.
-
-Cet industriel a calculé qu'il y avait à Paris trente mille anglais.
-
-Quarante-cinq mille Allemands;
-
-Quinze mille Italiens;
-
-Dix mille Espagnols;
-
-Six mille Russes;
-
-Douze mille Américains.
-
-Sans compter les Français et les Parisiens.
-
-La combinaison de cet excentrique est assez compliquée.
-
-Voilà son plan.
-
-Les lundis, mercredis et vendredis seront réservés à une troupe
-anglaise.
-
-Les autres jours, on jouera en français, sauf les dimanches, réservés
-aux Italiens, aux Espagnols et aux Russes, à tour de rôle.
-
-Cet anglais, qui s'appelle M. Sikes, est doué d'une conviction robuste;
-il croit en lui et a réponse à tout.
-
-—Que jouerez-vous? lui demandait-on.
-
-—Tout, répondit-il, tout, excepté les immortels chefs-d'œuvre de
-Shakspeare.
-
-—Il vous sera facile d'avoir une troupe anglaise, une troupe française,
-mais les autres?
-
-—On paye les Italiens en papier, qui perd dix-huit pour cent; en leur
-donnant de l'or ils viendront; les Espagnols, je n'aurai qu'à choisir;
-l'art ne vit pas de coups de fusil.
-
-—Bien; mais les Russes?
-
-—Je gratterai les Polonais.
-
-—Pourquoi n'allez-vous pas exploiter votre idée à Londres.
-
-—Ah! voilà, fit-il; c'est bien simple: en Angleterre, on n'aime et on
-ne protège que ce qui est anglais; en France, on aime tout le monde,
-mais on ne protège que ce qui n'est pas français.
-
-Monsieur Sikes, vous avez raison.
-
-
-
-
-LES FAUX PAUVRES
-
-
-Le prince de Galles est arrivé encore une fois à Paris—pour s'y amuser.
-
-Le peuple parisien a beau faire, un prince pique toujours sa curiosité
-et flatte son amour-propre; il le regarde avec respect, l'examine avec
-soin, et, toujours satisfait de son examen, il s'écrie:
-
-—Il est très bien, pas poseur du tout, et si l'on ne savait pas que
-c'est un prince, on le prendrait pour un homme comme les autres.
-
-Heureusement on est prévenu.
-
-Aussitôt qu'un prince arrive à Paris,—il est probable que, dans les
-autres pays, on n'agit pas différemment,—il est assailli par une foule
-de mendiants éhontés.
-
-Ce sont d'anciens commerçants dans le malheur, des femmes de noble
-extraction frappées par l'adversité, de pauvres artistes, des poètes,
-de braves ouvriers infirmes, des banquiers ruinés, enfin toute la
-séquelle des demandeurs.
-
-Eh bien, c'est tout simplement honteux. Il est une loi qui interdit
-la mendicité à domicile comme sur la voie publique, pourquoi ne
-l'applique-t-on pas avec sévérité?
-
-Certes, un pauvre diable est excusable, jusqu'à un certain point,
-lorsqu'il adresse une supplique à un homme riche et charitable, et il
-est peut-être humain de fermer les yeux. Mais tout le monde sait et
-comprend que ces mendiants, qui ne travaillent que chez les princes de
-passage, ne sont pas de vrais pauvres, et qu'en débarrasser les princes
-et même les simples étrangers, serait une œuvre méritoire.
-
-
-Les faux pauvres sont, à Paris, plus nombreux qu'on ne le pense, et
-rien n'est plus tristement curieux à étudier que cette caste qui,
-admirablement organisée, a élevé la mendicité à la hauteur d'une
-institution.
-
-Elle a ses chefs, ses protecteurs, ses bureaux de renseignements, et je
-ne serais pas étonné qu'elle ne possédât aussi une caisse de secours
-mutuels.
-
-Mendier, dans cette société, s'appelle _faire la manche_. D'où vient
-cette expression? J'ignore son origine, que j'ai vainement cherchée
-dans le dictionnaire excentrique de mon éminent confrère Lorédan
-Larchey.
-
-Autrefois (et peut-être encore aujourd'hui) les sept ou huit cents
-individus qui «faisaient la manche» se réunissaient au passage Brady,
-au faubourg Saint-Denis.
-
-Il y avait, non loin de là, un hôtel où logeaient les célibataires
-malheureux qui n'avaient pas de meubles à eux.
-
-L'association les nourrissait, à la charge par eux de copier les
-lettres destinées aux cœurs généreux.
-
-Ces lettres, écrites par milliers, variaient suivant sept ou huit
-formules qui, elles, ne variaient jamais.
-
-Les _mancheurs_ achetaient ces lettres suivant les besoins de leur
-clientèle. Non seulement ils achetaient des lettres, mais aussi des
-clients.
-
-—Qui veut acheter un bon peintre? demandait l'un.—J'ai un banquier à
-vendre, disait l'autre.—Je céderais une veuve pour un jeune homme dévot
-ou contre une actrice superstitieuse.
-
-Le métier de mendiant n'est pas aussi facile qu'on le pourrait croire
-et le _mancheur_ qui frapperait à des portes inconnues risquerait fort
-de ne rien avoir.
-
-Depuis le mendiant que Sterne rencontra dans le passage du Pont-Neuf
-et qui prenait les femmes par la flatterie, cette industrie a fait de
-grands progrès.
-
-Les gens qui donnent sont connus, l'association sait leur fortune,
-leurs vertus, leurs vices et elle spécule là-dessus.
-
-Les membres de l'association se vendent des clients, par cette bonne
-raison qu'un bon cœur ne se lasse jamais de donner, mais qu'il se
-fatigue souvent de donner au même individu.
-
-Une dame, veuve d'un agent de change, avait un fils unique, âgé de
-vingt-trois ans, qui mourut d'une fluxion de poitrine. La pauvre mère
-aimait ce fils à l'idolâtrie et pensa mourir elle-même.
-
-Un matin, un individu se présente chez elle et la supplie de lui
-trouver une place; la bonne dame s'excuse, dit qu'elle n'a plus de
-relations et congédie le solliciteur.
-
-Au moment de sortir, celui-ci lui dit d'un air navré:
-
-—Pardonnez-moi, madame, de vous avoir dérangée; je suis bien
-malheureux, j'espérais bien ne plus avoir à travailler pour gagner
-mon pain, j'avais un fils qui ne me laissait manquer de rien, je
-l'ai perdu; il est mort d'une fluxion de poitrine, il n'avait que
-vingt-trois ans.
-
-La pauvre mère, frappée de la similitude, pleura avec le faux père et
-vint à son secours; cela dura longtemps.
-
-Lorsque, malgré son impudence, le misérable n'osa plus demander, il
-vendit la malheureuse mère à une femme de l'association qui, comme son
-prédécesseur, joua du fils défunt avec agrément, puis elle céda à son
-tour la pauvre mère passée à l'état de fonds de commerce.
-
-Pendant dix ans cette pauvre dame fut exploitée de la sorte.
-
-—Hélas! disait-elle souvent, Dieu n'a pas frappé que moi, mais le mal
-des uns ne détruit pas le mal des autres.
-
-
-La bande, qui est composée d'individus de tout âge et des deux sexes,
-se divise en deux catégories, les _leveurs_ et les _sujets_.
-
-Le _leveur_ est celui qui découvre une victime, le _sujet_ est celui
-qui l'exploite.
-
-Il y a des sujets, anciens clercs d'huissier ou d'avoué, qui font
-l'avocat de province tombé dans la misère après avoir enlevé une jeune
-fille.
-
-Il y a des sujets, anciens élèves fruits secs, qui font le médecin de
-province qui a perdu sa clientèle et qui a été forcé de fuir, à cause
-de ses opinions avancées.
-
-Il y a l'homme de lettres.
-
-Il y a le peintre.
-
-Il y a le graveur qui a perdu la vue.
-
-Il y a la jeune fille déshonorée et abandonnée par un lâche séducteur.
-
-Il y a l'ancien négociant ruiné par des faillites.
-
-Il y a enfin toute une troupe toujours prête à jouer tous les
-rôles. Acteurs et metteurs en scène partagent le soir loyalement et
-recommencent le lendemain.
-
-Et ne croyez pas que ces détails appartiennent au domaine de la
-fantaisie, rien n'est plus tristement vrai.
-
-Dans le temps, la _manche_ avait une reine. C'était une dame titrée,
-qui avait un train de maison assez considérable, elle s'appelait la
-baronne ***. Je ne mets point son nom en toutes lettres, parce qu'elle
-était véritablement baronne et qu'elle appartenait à une excellente
-famille.
-
-Les mendiants, après avoir raconté leurs malheurs, disaient:
-
-—Madame la baronne *** m'a fait du bien, mais elle donne tant
-qu'elle ne peut faire pour moi ce qu'elle voudrait; demandez-lui des
-renseignements et ne me donnez qu'après sa réponse.
-
-Les gens charitables allaient voir la baronne, qui donnait des détails
-attendrissants et s'écriait:
-
-—Ah! pourquoi faut-il que j'aie tant d'infortunes à soulager et si peu
-de fortune!
-
-On donnait, on donnait, et pendant longtemps, pendant bien longtemps,
-cette baronne, cent fois misérable, qui partageait avec les mendiants,
-passa dans le monde parisien pour une sainte.
-
-Aujourd'hui, elle habite une ville du Midi où elle _travaille_ encore
-un peu.
-
-
-Les habitués du café Cardinal ont joué souvent aux dominos avec un
-_mancheur_ célèbre dont ils ignoraient la profession.
-
-C'était un grand homme sec et d'assez bonne tournure, l'œil vif, âgé
-de cinquante-cinq à soixante ans, porteur d'une rosette multicolore.
-
-Il ne travaillait que le dimanche, et sa façon de procéder était
-toujours la même.
-
-Il allait nu-tête, sonnait, demandait le maître de la maison, et,
-affectant d'être fort pressé, il lui disait:
-
-—Pardon, cher monsieur, mille pardons, mais c'est aujourd'hui dimanche,
-l'ambassade est fermée; faites-moi donc la grâce de me prêter un louis
-jusqu'à demain.
-
-Ça a l'air bête; mais soit qu'on le prît pour un habitant de la maison,
-soit que sa bonne mine en imposât, soit qu'on ne fût pas fâché d'être
-agréable à un homme embarrassé par la fermeture de l'ambassade, le
-_mancheur_, sur vingt portes, ramassait dix louis.
-
-Un jour, un homme sans illusions le fit arrêter.
-
-—Votre profession? lui demanda le commissaire de police.
-
-—Mendiant.
-
-—Mais non, vous n'êtes pas un mendiant; vous êtes un escroc.
-
-—Pardon, monsieur le commissaire, un escroc est celui qui, par une
-allégation fausse ou mensongère, tente de s'emparer de la fortune ou
-d'une partie de la fortune d'autrui.
-
-—Parfaitement.
-
-—Eh bien, je vous défie de me prouver que mon allégation est
-mensongère et que l'ambassade n'est pas fermée le dimanche.
-
-—Quelle ambassade?
-
-—Celle que vous voudrez.
-
-
-
-
-TABLEAUX VIVANTS
-
-
-En France, les tableaux vivants ont une très mauvaise réputation.
-
-Les premiers se montrèrent sous le Régent, et les mémoires du temps,
-sans en défendre la vue aux pensionnats de demoiselles, donnent
-suffisamment à comprendre que ce spectacle n'était pas dédié à la
-jeunesse.
-
-Les derniers furent ceux du passage Saulnier, dont il est fort
-difficile de parler, parce que personne ne les a vus excepté la police
-qui, comme on sait, a un œil partout.
-
-Cet œil, ce jour-là ne fut pas favorable, paraît-il, car
-l'établissement fut fermé.
-
-Malgré la mauvaise réputation de ce spectacle, ces tableaux ont été
-en faveur dans le grand monde parisien. Plus d'une belle patricienne
-ne craignit pas de prêter ses traits à quelque déesse des tableaux de
-Prudhon.
-
-La vogue ne se soutint pas longtemps. Si rien n'est plus gracieux qu'un
-tableau de maître bien reproduit par des êtres vivants, rien n'est plus
-difficile à exécuter et l'effet produit n'est pas suffisant pour payer
-tant de peine.
-
-Il faut d'abord faire construire une grande roue en fer qui tourne
-lentement et sans bruit. C'est très cher, très embarrassant, et ça
-abîme beaucoup les appartements.
-
-La roue construite, il faut trouver des gens qui ressemblent au moins
-de loin aux personnages du tableau choisi.
-
-Il est rare que le vicomte ait assez d'ampleur pour faire un Jupiter
-présentable. Les Bacchus se trouvent, mais les Mercures et les Apollons
-sont rarissimes.
-
-Du côté des dames, il y a des Junons et des Minerves à remuer à la
-pelle; mais les Vénus, les Hébés, les Eucharis sont plus que difficiles
-à trouver. Ce n'est pas que les sujets n'aient pas les qualités de
-l'emploi, mais les maris du second empire y regardaient à deux fois.
-
-Il fallut donc abandonner la mythologie et la lumière électrique pour
-des tableaux historiques qui n'avaient pas le même charme, et la mode
-passa sans être regrettée que par les couturiers, les couturières et
-les coiffeurs, qui ne s'attristèrent que médiocrement, sachant bien
-qu'ils prendraient leur revanche.
-
-L'embarras, la dépense, la peine, un travail de plusieurs jours pour
-arriver à produire un spectacle de quelques secondes, tous ces ennuis
-réunis n'auraient peut-être pas vaincu la mode. Ce qui lui porta le
-dernier coup, fut la nécessité où se trouvaient les femmes de rester
-cinq minutes sans parler.
-
-
-
-
-LE MURILLO VOLÉ
-
-
-On a volé un Murillo au musée du Louvre et en plein jour. C'est-il vous
-qui avez trouvé le fameux Murillo?
-
-Vous savez qu'il y a une forte récompense pour celui qui le trouvera;
-mais il me semble assez douteux qu'on le retrouve, à moins que le
-gentilhomme qui l'a décroché, ne le vienne rapporter lui-même pour
-toucher la récompense promise, ce qui serait assez espagnol.
-
-Quand on a appris la disparition de ce chef-d'œuvre, nul n'a pensé à en
-déplorer la perte irréparable. Tout le monde s'est écrié:
-
-—Comment diable a-t-on fait pour pouvoir voler une toile de cette
-dimension dans une chapelle fermée, dans une église fermée également?
-
-Comment l'on a fait? C'est bien simple. On l'a décroché; on a roulé la
-toile et on l'a emportée.
-
-Ça a dû être d'autant plus facile, qu'à l'étonnement général, on peut
-croire que jamais personne n'aurait pensé qu'un audacieux larcin serait
-chose possible.
-
-Le vol le plus curieux dans ce genre fut exécuté sous le règne de S. M.
-Louis-Philippe Ier.
-
-C'était dans un corps de garde d'agents de police attachés à un
-commissariat.
-
-En plein jour, un ouvrier entra.
-
-—Que voulez-vous?
-
-—Je viens chercher le poêle.
-
-—Tiens! pourquoi faire?
-
-—Pour le nettoyer donc!
-
-—Mais il est allumé.
-
-—Nous allons l'éteindre.
-
-—C'est juste.
-
-Voilà les agents qui éteignent le feu et qui aident l'ouvrier à
-démonter le poêle et à le charger avec ses tuyaux dans une charrette à
-bras.
-
-On n'aurait jamais connu ce vol, si le coupable ne l'avait avoué plus
-tard dans l'espoir, sans doute, que ce trait de génie lui rendrait ses
-juges plus favorables; mais on ne lui en tint pas bien compte, le génie
-perce si difficilement.
-
-
-
-
-UNE HISTOIRE DE GENTILHOMME
-
-
-J'ai eu l'honneur de connaître jadis un gentilhomme poitevin, homme
-aimable et bien élevé, riche et insuffisamment bien tourné, qui, avec
-tout ce qu'il faut au monde pour être heureux, ne rencontra jamais le
-bonheur.
-
-Ce galant homme possédait, je ne dirai pas un défaut, encore moins un
-vice; c'était quelque chose de bien plus grave: il était affligé d'une
-disgrâce assez singulière: il ne savait pas discerner de quel côté
-venait le vent.
-
-De prime abord on se rend difficilement compte de l'effet qu'une aussi
-naïve ignorance peut produire sur une destinée. M. de La Tour-Villiers
-en fit la triste expérience.
-
-En sortant du collège de Poitiers, où il avait fait d'excellentes
-études, il fut présenté dans le monde; son apparition fit même
-sensation. A Poitiers, comme partout où il y a des demoiselles à
-marier, un jeune monsieur titré et riche ne laisse pas que de produire
-un certain effet.
-
-Pendant quelque temps tout allait pour le mieux dans la meilleure des
-petites villes, lorsque M. de La Tour-Villiers fut invité à aller
-chasser chez un châtelain de son voisinage; quelques loups échappés du
-Limousin avaient fait invasion dans la patrie du célèbre Jacques du
-Fouilloux, grand chasseur devant l'Éternel et grand maître en l'art
-d'écrire et deviser sur faits de vénerie.
-
-Le matin, on distribua les places, en recommandant aux chasseurs
-d'appuyer à gauche ou à droite, dans le cas fort probable où le vent
-viendrait à tourner.
-
-—Mais, demanda le jeune M. de La Tour-Villiers à son hôte, comment
-pourrai-je savoir si le vent change?
-
-Le châtelain ouvrit des yeux gros comme ceux d'un bœuf, regarda le naïf
-jeune homme avec une admiration émerveillée, et lui répondit:
-
-—Ne vous inquiétez pas, cher ami, votre cœur vous le dira.
-
-Le chasseur novice se demanda bien ce qu'il pouvait y avoir de commun
-entre le vent et son cœur, mais il était à un âge où les choses les
-plus sérieuses traitent le cerveau en hôtel garni et n'y demeurent que
-le moins possible.
-
-La chasse fut heureuse, on tua deux loups.
-
-—Le jeune La Tour-Villiers a-t-il tiré? demanda quelqu'un.
-
-—Lui! répondit le châtelain avec mépris, lui, tirer! il ne sait
-seulement d'où vient le vent.
-
-—Pas possible! firent tous les chasseurs comme un seul homme.
-
-—Rien de plus vrai, reprit l'hôte, je vais vous le prouver.
-
-Le jeune chasseur s'avançait joyeux, le sourire sur les lèvres, maniant
-assez dextrement son cheval. Il avait vraiment bonne mine, malgré un
-affreux vent du nord sec, froid et coupant comme un couteau, qui lui
-balayait le visage et lui faisait pleurer les yeux.
-
-—Ah! monsieur de La Tour, s'écria l'hôte, dépêchez-vous, s'il ne vous
-plaît pas d'être mouillé; voici un diable de vent du sud qui ne nous
-promet rien de bon.
-
-—C'est ma foi vrai, monsieur, répondit le jeune homme, jamais je n'ai
-vu vent du sud plus désobligeant.
-
-Les chasseurs se regardèrent stupéfaits et retournèrent la tête pour
-rire en gens bien élevés.
-
-A partir de ce jour, le jeune homme fut toisé et jamais on ne parla de
-lui sans affirmer que c'était un niais, qui, malgré tout l'argent que
-ses parents avaient dépensé, ne savait seulement pas d'où venait le
-vent.
-
-Il demanda une jeune fille de condition en mariage, les parents de la
-jeune personne étaient amis des siens, les positions, les dots, les
-convenances s'équilibraient admirablement; on hésita longtemps, enfin
-le père de la demoiselle s'expliqua:
-
-—Jamais, au grand jamais, dit-il, moi vivant, je ne laisserai ma chère
-Hortense épouser un monsieur qui ne sait seulement pas d'où vient le
-vent.
-
-Tout le département de la Vienne admira la sagesse et l'esprit de
-conduite de ce père prévoyant.
-
-M. de La Tour-Villiers resta garçon, et vécut un peu retiré malgré son
-penchant pour le monde, qui ne le prit jamais au sérieux.
-
-Donnait-il son avis en politique, on souriait; exprimait-il son opinion
-sur un cheval ou sur un coup douteux de bouillotte ou d'échecs, on
-souriait: quel fond pouvait-on faire sur l'opinion d'un homme qui ne
-sait pas même d'où vient le vent?
-
-Il échoua au conseil général, plus tard à la députation; il se rabattit
-sur le conseil municipal et il échoua plus que jamais, parce qu'on est
-bien trop avisé pour confier les intérêts d'une ville comme Poitiers à
-un homme qui ne sait même pas d'où vient le vent.
-
-M. de La Tour-Villiers ne se serait jamais douté de la cause de tant de
-guignon, si un domestique ivre qu'il venait de congédier ne lui avait
-répondu:
-
-—Ivrogne, moi! eh bien! après... j'aime encore mieux être un ivrogne
-que d'être comme monsieur, dont tout le monde se moque parce que
-monsieur ne sait seulement pas d'où vient le vent.
-
-Le maître ne répondit rien, il demeura atterré; un mot lui avait fait
-comprendre le secret de ses malheurs. Ce fut toute une révélation.
-
-Comme je n'écris pas ici l'histoire de ce gentilhomme, je vais, pour
-couper au court, raconter en quelques mots sa triste fin.
-
-Il s'exila volontairement et alla habiter à la Basse-côte, sur le bord
-de la mer, une propriété qu'une de ses tantes lui avait laissée.
-
-Là, il vécut presque seul, lisant tous les livres dans lesquels il
-supposait trouver la science qui lui manquait, mais aucun livre au
-monde, même _l'Art de s'orienter dans les déserts_, par l'abbé Prugnot,
-ne donne la manière d'apprendre d'où vient le vent.
-
-Quand il eut tout lu, M. de La Tour-Villiers prit un grand parti, il
-alla questionner un capitaine au long-cours.
-
-—Capitaine, lui demanda-t-il à brûle-pourpoint, en mer, comment
-faites-vous pour savoir d'où vient le vent?
-
-Le capitaine qui ne pouvait pas supposer qu'un homme grave se voulût
-moquer de lui, prit dans sa bibliothèque un petit pompon blanc fait de
-plumes d'eider, et le lui montrant il lui dit:
-
-—On amarre ça au premier endroit venu, le plus léger brin de brise le
-fait frissonner; vous voyez que ce n'est pas malin, et il ne faut pas
-avoir inventé la poudre pour s'en servir.
-
-Le questionneur humilié fit semblant de comprendre et se retira plus
-désolé que jamais.
-
-Il fit une dernière tentative: un matin il pria un vieux matelot de
-le prendre avec lui dans son bateau pour faire une promenade en mer,
-moyennant un bon louis d'or. Le marin ne se fit pas tirer l'oreille.
-
-Quand les deux hommes furent à quatre kilomètres de la côte et que M.
-de La Tour-Villiers fut bien acertainé que personne, sauf le marin, ne
-pouvait l'entendre, il demanda négligemment:
-
-—Dites-moi, Le Helm mon ami, comment fait-on pour savoir d'où vient le
-vent?
-
-—Puh! l'habitude.
-
-—J'entends bien, mais ceux qui n'ont pas l'habitude?
-
-—Ils mouillent leur doigt, ceux-là.
-
-—Et puis?
-
-—Eh bé! ils sentent la fraîcheur; mouillez votre doigt, tournez-le
-comme ça, vous ne sentez rien, n'est-ce pas? tournez-le de l'autre
-côté, vous sentez la fraîcheur de la brise, pas vrai? Eh bé, c'est que
-le vent est nord, nord-est.
-
-Le bon gentilhomme suait à grosses gouttes.
-
-—C'est, dit-il, qu'en mer je ne sais pas bien m'orienter.
-
-—Pas malin, fit le matelot, le soleil vient de là, c'est le levant, il
-s'en va là-bas, au couchant; entre les deux, c'est le nord, et le midi
-est en face.
-
-M. de Latour-Villiers revint à terre tout songeur.
-
-—Tout cela est bel et bien, pensait-il souvent, mais quand le soleil
-est couché ou qu'il n'est pas encore levé, ou quand le ciel est
-nuageux, comment peut-on bien faire pour savoir d'où vient le vent?
-
-Il mourut encore jeune et véritablement bien à plaindre; que fallait-il
-à ce galant homme pour être heureux? Bien peu de chose: une girouette.
-
-
-Ne trouvez-vous pas que notre chère France est dans ce moment dans la
-situation de cet infortuné gentilhomme?
-
-On y a beau se remuer, prendre des airs capables, parler, hurler,
-brailler, écrire—qui plus est—personne ne sait au juste d'où vient le
-vent.
-
-Peut-être qu'en France il n'y a plus de vent; car ce ne sont pas les
-girouettes qui manquent.
-
-On prétend souvent qu'il faudrait à Paris un journal comme le _Times_
-de Londres, c'est-à-dire une feuille qui, sans aucun parti pris, soit
-toujours à la tête de l'opinion publique.
-
-Je ne sais si, en d'autres temps, le journal eût été facile à faire,
-mais ce dont je suis assuré, c'est, qu'au nôtre, il est impossible.
-
-Il n'y a plus d'opinion publique et s'il y en a une, ce que je nie,
-elle n'a pas de tête.
-
-Des partis, partout; l'opinion publique, nulle part.
-
-Notre pauvre pays ressemble fort à un homme qui a reçu sur la tête un
-violent coup de bâton et qui en est resté étourdi.
-
-A mesure que le temps s'écoule et que le souvenir des événements qu'il
-a acceptés semble s'éloigner de lui, il devient chaque jour plus rêveur
-et plus indifférent.
-
-Rien ne le touche, rien ne l'émeut, c'est à ce point qu'il voit partir
-ses milliards et qu'il se frotte les mains avec plus de satisfaction
-qu'il n'oserait en témoigner si on les lui apportait.
-
-«En voilà quatre de payés; tout va bien.»
-
-Les grands crimes se succèdent, les catastrophes s'accumulent et
-l'opinion publique ne bouge pas.
-
-Comme cette infortunée princesse qui pleurait son époux assassiné, elle
-pourrait prendre la fameuse devise:
-
-_Plus ne m'est rien, rien ne m'est plus._
-
-C'est-à-dire s'il y a quelque chose qui lui _est_ encore, c'est la
-bande à Gélignier.
-
-De petits voleurs qui en revendraient à Cartouche: voilà les virtuoses
-du jour.
-
-
-
-
-LE JEU
-
-
-Les hommes pariaient donc pour la casaque rouge.
-
-Les femmes pour la casaque bleue.
-
-Quelques jeunes gandins ruraux mettaient sur la casaque verte, et
-cependant la casaque noire avançait, touchait le but et tout le monde
-perdait; tant il est vrai que les couleurs ne signifient rien.
-
-
-Un autre fait m'a frappé à ces courses. C'est la liberté laissée aux
-joueurs et surtout aux gens qui donnent à jouer.
-
-Il faudrait cependant bien s'entendre. Un homme a le droit de mettre
-une somme considérable sur une casaque rouge ou noire qui galope, et ce
-même homme ne peut aventurer un louis sur une boule qui tourne dans un
-cylindre mécaniquement combiné; cela est excessif.
-
-
-Voilà l'Allemagne qui, éclairée par une expérience désastreuse, va
-reprendre les jeux. La laissera-t-on faire tranquillement?
-
-Bade est désert, Hombourg est mort, Wiesbaden agonise, Nauheim est
-enterré.
-
-Quatre provinces tombent en ruine et le Rhin est désert.
-
-Propriétaires, maîtres d'hôtel, marchands et ouvriers gémissent; leurs
-plaintes sont à ce point retentissantes qu'elles seraient parvenues
-jusqu'au trône.
-
-Le trône aurait promis de réfléchir, et il ne faut pas l'avoir regardé
-deux fois pour savoir qu'il réfléchira vite, ce trône-là; il a toujours
-besoin d'argent et l'acier des canons est bien cher.
-
-Après avoir donné cinq milliards, allons-nous laisser éparpiller nos
-louis dans le pays de la choucroûte? En vérité, ce serait maladroit.
-
-
-Le jeu est immoral, va-t-on dire comme à l'ordinaire.
-
-Eh bien, ce n'est point mon avis.
-
-Je pense qu'il est plus moral d'établir un impôt sur le vice que d'en
-mettre un sur la vertu.
-
-Est-il bien moral qu'un brave ouvrier, père de famille, ne puisse boire
-du vin et en faire boire à ses enfants?
-
-Pourquoi y a-t-il un impôt de plus de vingt-cinq centimes par litre sur
-le vin?
-
-Pourquoi le tabac a-t-il doublé de prix?
-
-Pourquoi la viande paye-t-elle une entrée à l'octroi de Paris?
-
-Que n'impose-t-on pas l'absinthe de trois francs par litre et les
-cigares de choix de cinquante francs par boîte? Ce serait plus moral.
-
-Qui oserait se plaindre?
-
-On se gardera bien de faire cette cote bien taillée. Plus nous irons et
-plus l'impôt sur les matières indispensables ira en augmentant.
-
-Savez-vous pourquoi?
-
-C'est que les économistes ont découvert cette vérité digne de la
-Palisse, à savoir que les impôts qui portent sur la masse sont les plus
-productifs.
-
-
-Le peuple, qui n'est pas économiste, réfléchit beaucoup, et, après
-avoir considéré que le riche paye en réalité bien moins d'impôts que
-lui, il dit tout simplement:
-
-—L'impôt est voté par les riches, cela n'a rien d'étonnant.
-
-Le jour où le pauvre descend dans la rue, le riche ne comprend plus.
-
-Il y a une société qui s'est fondée, je crois, au fond des Batignolles,
-et qui s'appelle la Société d'encouragement au bien. J'ignore quels
-résultats heureux elle a pu obtenir; elle en a obtenu, sans aucun
-doute, parce que ceux qui la dirigent sont des gens distingués qui
-mettent toute leur âme dans l'accomplissement du devoir; mais que ses
-résultats eussent été différents, si au lieu de s'appeler Société
-d'encouragement au bien, elle se nommait la Société de découragement au
-mal!
-
-Comme disait le caporal de Dumas: «Ce serait la même chose, mais ce
-serait le contraire.»
-
-Le bien n'a nul besoin d'être encouragé, il va gaiement son chemin, et
-rien ne saurait le faire dévier. On ne peut sérieusement admettre qu'un
-homme sera plus vertueux parce que la Société des Batignolles lui aura
-alloué en séance publique une médaille de quinze francs.
-
-Si cet homme a fait le bien dans l'ombre, il ne s'attendait pas à la
-médaille.
-
-S'il s'y attendait, ce n'est pas un homme vertueux.
-
-Reste la question des quinze francs, mais c'est bien peu de chose.
-
-
-Avec quinze francs de plus, saint Vincent ne rachèterait pas un captif
-de plus; avec cent sous, on peut arrêter le bras d'un assassin.
-
-Je sais bien qu'il est assez difficile de veiller à toute heure et de
-trouver un bandit juste au moment où il lève le bras pour lui dire:
-
-—Tenez, mon brave homme, voilà cent sous; allez vous divertir un peu;
-ça vaudra mieux que de tuer votre prochain.
-
-Mais ce qu'on pourrait faire facilement, ce serait de mettre le mal
-hors de la portée de tout le monde.
-
-Les deux plus grands agents de perversité sont l'ivrognerie et le jeu.
-Il serait donc bon, en imposant ces deux vices outre mesure, de les
-rendre inaccessibles au peuple.
-
-
-Cette pudeur à l'endroit des jeux publics, qui rapporteraient gros à
-l'État, semble assez puérile quand on voit le jeu installé partout.
-
-On joue sur le turf.
-
-On joue dans les cercles.
-
-On joue dans les cafés.
-
-On joue dans les fêtes de village.
-
-On joue sur les places; dans les rues.
-
-Là et là, pas le moindre contrôle.
-
-Aux courses, pertes considérables, ainsi que dans les cercles. Dans les
-cafés, tout le monde sait que quelques grecs seuls ne perdent point.
-
-Dans les fêtes publiques, sous prétexte de jeu du lapin ou des
-couteaux, des industriels ignobles dévalisent l'ouvrier.
-
-Dans les rues, c'est mieux encore, on joue le _truc_.
-
-Le truc est des plus simples; un vaurien a trois cartes en mains, deux
-noires et une rouge; il les mêle, et, en les posant par terre, il feint
-par maladresse de montrer la rouge; il va sans dire qu'il la file. Le
-passant, alléché, met son argent sur la carte qu'il croit rouge, et il
-est refait.
-
-Les tribunaux correctionnels condamnent toutes les semaines quelques
-truqueurs. Ils feraient peut-être mieux de condamner le joueur, qui
-n'est devenu la dupe que parce qu'il croyait voler sûrement le...
-banquier.
-
-
-
-
-LES FOLLES
-
-
-Un journal, d'humeur douce ordinairement, vient d'adresser une
-admonestation assez nerveuse à deux membres de la Faculté de médecine.
-
-Cette feuille prétend que deux médecins, qu'il est inutile de nommer
-ici, chefs de service dans un hôpital dont le nom importe peu, auraient
-traité plus que légèrement le secret professionnel, une des mille
-religions des matérialistes.
-
-Voici le fait reproché:
-
-La scène se passe dans un hospice d'aliénés, côté des dames; les
-docteurs susdits ne se gêneraient en rien pour raconter aux étudiants
-qui suivent leurs leçons les événements qui ont amené la folie dans le
-cerveau de ces pauvres femmes.
-
-Les chagrins d'amour et l'adultère règnent, dans ces histoires vraies,
-aussi despotiquement que dans les romans qu'on achète trois livres dix
-sous pour tuer un peu le temps.
-
-Après ces orages du cœur, la mort est la pourvoyeuse la plus active
-des maisons de force. Des tas de pauvres femmes sont là, grimaçantes,
-horribles, grotesques et touchantes; les unes ont vu mourir ceux
-qu'elles aimaient, mères, maris, enfants, et Dieu, peut-être par
-miséricorde, ne leur a pas donné assez de raison pour accepter
-chrétiennement ses terribles arrêts.
-
-D'autres sont folles comme la jeune fille que Sganarelle prétendait
-soigner était muette, c'est-à-dire sans qu'on sache pourquoi.
-
-Eh bien, il paraîtrait que non seulement les deux docteurs livrent à
-la curiosité de leurs élèves les faits particuliers qui ont entraîné
-la folie, mais encore qu'ils appellent ces infortunées par leurs noms
-de famille, et leur font quelquefois des questions ridicules qui sont
-d'autant plus regrettables que ces intéressantes malades ont souvent
-des éclairs de raison.
-
-Il est impossible d'approuver la conduite de ces médecins, si toutefois
-le journal dit vrai,—car le journal pourrait bien ne pas dire vrai, on
-a vu des choses plus extraordinaires,—mais on aurait aussi grand tort
-de donner à ce fait l'importance que notre grand confrère lui attribue.
-C'est là un manque de goût, de tact, de convenance, de délicatesse,
-tout ce qu'on voudra, mais le grand mot de secret professionnel n'a
-rien à voir en cette affaire.
-
-L'hôpital n'est pas une maison bourgeoise. Le médecin qui y professe y
-est appelé par l'humanité et non par la famille.
-
-Les malades qui y souffrent, y souffrent gratuitement.
-
-L'humanité, après tout, n'est que l'humanité; elle fait en gros ce que
-chacun de ses membres fait en détail; elle ne fait rien pour rien.
-
-Au dix-neuvième siècle elle ouvre ses nombreuses maladreries «à tout
-venant mal attigé».
-
-—Entrez, entrez, dit-elle, vous serez logés, nourris, blanchis,
-chauffés, éclairés, purgés, saignés, opérés, cautérisés, amputés,
-inhumés pour rien, pour rien! On ne vous demande même pas de
-trousseaux, pas de certificat de vaccination, au contraire; pas de
-certificat de bonne vie, au contraire; mais il est bien entendu que
-si vous n'êtes pas des lépreux vulgaires, des cloquets insignifiants
-ardés par la fièvre quartaine ou le feu Saint-Antoine, si vous êtes
-de vrais souffreteux couverts de maux étranges, inconnus, terribles,
-épouvantements chers aux praticiens, en ce cas vous serez raisonnables
-pour vous soumettre à l'analyse avant et à l'autopsie après.
-
-Comme on le voit, c'est pour rien, en effet, et l'humanité n'est
-vraiment pas exigeante en réclamant en son nom de si légers sacrifices.
-
-Eh bien! il y a des malades égoïstes qui font des façons. Ah! c'est que
-les enfants de l'humanité sont bien difficiles à contenter.
-
-Les rédacteurs du journal en question sont des fils de l'humanité.
-Comment veulent-ils, de bonne foi, qu'un professeur enseigne l'art de
-guérir un mal s'il n'en recherche pas la cause?
-
-Va-t-il dire à de jeunes étudiants venus de tous les coins du monde
-pour surprendre les secrets de la science:
-
-—Messieurs, voici deux folles, l'une est silencieuse, l'autre est
-bruyante, la première ne veut rien manger, l'autre dévore, la grande
-est douce comme un mouton, la seconde est presque furieuse: nous allons
-leur faire suivre le même traitement.
-
-Ce serait absurde; les jeunes gens s'en retourneraient dans leur patrie
-en disant:
-
-—Ce grand homme est un cuistre.
-
-Tandis que si le professeur s'exprime ainsi:
-
-—Messieurs voici deux sujets extraordinaires. Le premier est une jeune
-fille honnête, qui est devenue amoureuse d'un jeune homme pauvre mais
-indélicat; sa famille s'est opposée au mariage et la malheureuse est
-devenue folle. Aujourd'hui la famille s'est ravisée; entre deux folies,
-elle a préféré la moindre. Nous allons peu à peu annoncer cette bonne
-nouvelle à l'infortunée; puis le retour de sa famille, celui de son
-amant adroitement ménagés, et enfin le mariage, amèneront une guérison
-indubitable. L'autre, messieurs, est en pleine voie de guérison;
-cette malheureuse était devenue presque furieuse; de patientes
-investigations m'ont démontré que la lecture d'un journal avancé
-n'était pas étrangère à cet état que quelques-uns de mes confrères
-plus empressés que patients—pour ne pas dire plus,—attribuaient à une
-paralysie partielle. (_Mouvement dans l'auditoire._) Ici, messieurs, je
-réclame votre attention.
-
-Convaincu que les théories avancées, si bonnes pour les esprits sains
-et forts (_Applaudissements._), peuvent produire certains désordres
-sur les cerveaux faibles, j'ai dû chercher à détruire les effets sans
-avoir l'air de changer les causes, ce qui eût irrité le sujet jusqu'à
-la fureur.
-
-Après avoir cherché longtemps, j'ai trouvé un stratagème assez
-original: j'ai donné au sujet un journal un peu moins avancé que sa
-feuille de prédilection, en ayant soin de faire coller sur ce journal
-le titre de l'ancien que j'ai découpé moi-même.
-
-Messieurs, un progrès sensible s'est manifesté; j'ai alors choisi un
-nouveau journal un peu moins vif, puis un troisième. Aujourd'hui, le
-sujet va presque bien, et chaque jour elle croit dévorer le _Rappel_ et
-lit _le Siècle_.
-
-Dans huit jours elle lira la _Liberté_; si dans quinze jours, à l'aide
-du faux titre, on peut lui faire avaler _la Patrie_, elle est sauvée.
-
-Les jeunes gens retournent dans leur patrie et racontent, au grand
-honneur de la France, les traits de savoir et de sagacité de ses
-professeurs.
-
-
-Maintenant est-il bien nécessaire, dira-t-on, d'appeler ces deux folles
-par leur nom et de livrer ainsi le secret des familles à quelques
-étudiants?
-
-Cet argument est insignifiant. Ces étudiants deviendront docteurs et en
-verront bien d'autres. Puis nous ne sommes plus aux temps barbares; on
-n'est pas déshonoré pour avoir un fou dans sa famille, par cette bonne
-raison qu'aujourd'hui chaque famille en a plusieurs.
-
-
-Encore un souvenir d'hôpital.
-
-Si vous n'aimez pas les choses gaies, vous pouvez passer à l'autre
-alinéa, ne vous gênez pas, je vous en supplie.
-
-Il y a une quinzaine d'années Alfred Delvau, ce pauvre cher esprit qui
-eut tant de peine à vivre et dont les volumes de deux francs se vendent
-trente aujourd'hui, Alfred Delvau vint me trouver.
-
-—J'ai, me dit-il, une bonne occasion, une source à copie, viens.
-
-—Où?
-
-—Tu verras.
-
-—Mais encore?
-
-—Ah! méfiant! il faut tout te dire: à l'hôpital.
-
-—Merci bien.
-
-—Oh! pas un hôpital bête!
-
-—Mais encore?
-
-—Les femmes folles.
-
-—Je croyais que c'était inabordable.
-
-—J'ai mes entrées.
-
-—Allons.
-
-Bien que Delvau ait raconté cette visite dans le _Figaro_, je crois, je
-ne me permettrai pas, malgré le temps écoulé, de nommer la maison que
-nous visitâmes et à l'aide de quel moyen, bien pardonnable du reste,
-nous y pénétrâmes.
-
-Je dispenserai également mes lecteurs, que j'aime, du récit navrant
-de toutes les infortunes qui se déroulèrent à nos yeux; des volumes
-d'ailleurs ne suffiraient pas.
-
-Nous étions jeunes, le fameux «chacun pour soi et Dieu pour tous»
-n'avait pas encore racorni nos cœurs complètement. Nous nous tenions
-la main en tremblant et, si nous avions été seuls, nous aurions pleuré
-amèrement sur le sort de toutes ces pauvres femmes dont le seul tort
-était d'avoir aimé passionnément.
-
-Sur cent cinquante créatures de tout âge qui nous environnaient,
-soixante-quinze étaient devenues folles par amour, trente parce
-qu'elles avaient été abandonnées, quarante mères avaient vu mourir
-leurs enfants de morts violentes.
-
-Heureusement, nous passâmes dans un endroit plus sinistre encore, et
-l'horreur remplaça la pitié qui nous étouffait.
-
-Nous étions dans le quartier des furieuses.
-
-Là, rien ne restait plus de la femme, la bête avait remplacé la
-créature.
-
-Nous nous éloignâmes plus terrifiés qu'attendris.
-
-Comme nous pénétrions dans une autre cour qui, tout au contraire des
-autres, était presque solitaire, nous remarquâmes une grande fille
-assise sur un banc.
-
-C'était une créature admirablement belle et étrange comme une héroïne
-de madame Sand. A peine vêtue d'une chemise de grosse toile écrue et
-d'un jupon de laine brune, on voyait ses bras nerveux et délicieusement
-modelés, sa poitrine un peu masculine, mais belle pourtant à la manière
-antique, et son dos arrondi était couvert par une chevelure abondante,
-noire, aux reflets roux.
-
-Un grand peintre comme Paul de Saint-Victor aurait fait avec ce modèle
-un admirable tableau, aussi pur, aussi délicat que la Joconde, aussi
-vif, aussi brûlant que la Salomé. Pourquoi les grands maîtres ne
-peuvent-ils tout voir?
-
-—Qu'est-ce là? demanda Delvau émerveillé à l'ami qui nous conduisait.
-
-—Une pauvre créature bien à plaindre, répondit celui-ci. C'est une
-juive, fille d'un marchand assez riche; elle avait quitté le toit
-paternel pour suivre son amant; elle était mère. Son père fut
-inflexible; la misère arriva, elle n'était pas habituée à souffrir. Un
-jour, ils eurent faim, elle, lui et l'enfant, et, à bout de courage,
-ils décidèrent d'en finir.
-
-Ils écrivirent leurs noms sur un papier, qu'ils enfermèrent dans cette
-petite boîte émaillée que vous voyez dans sa main, afin que le père eût
-un remords, et, bras dessus bras dessous, comme s'ils allaient à la
-fête de Saint-Cloud, ils arrivèrent au pont d'Iéna. Elle portait son
-petit enfant; ils s'embrassèrent tous les trois, et s'élancèrent dans
-l'autre monde. La Seine prit l'enfant et l'amant et rendit la femme à
-un de ces stupides mariniers qui se mêlent toujours de ce qui ne les
-regarde pas et à qui l'on donne des médailles.
-
-—Braves gens, au demeurant, dit Delvau; ils se trompent comme tout le
-monde, voilà tout.
-
-—Possible. On apporta la pauvre femme ici. Voilà deux ans de cela; elle
-joue paisiblement avec sa petite boîte d'émail, elle ne fait de mal à
-personne et n'a jamais prononcé une parole.
-
-Pendant que notre ami nous racontait la triste histoire, la folle
-s'était levée et était venue se planter devant Delvau.
-
-L'auteur des _Lettres de Junius_ était non seulement beau, mais il
-avait la physionomie d'une douceur extrême. Il ressemblait au Christ,
-peut-être aussi à l'homme qu'elle avait aimé.
-
-Elle le regarda longtemps, bien longtemps; elle toucha ses yeux, ses
-cheveux, elle l'embrassa sur le front et, lui montrant sa petite boîte
-d'émail, elle lui dit d'une voix triste, lente et gutturale:
-
- J'ai du bon chagrin
- Dans ma tabatière...
-
-Elle retourna à son banc sans plus nous regarder, et tous trois nous
-pleurions comme des veaux.
-
-
-
-
-LA QUESTION DES DIAMANTS
-
-
-
-
-I
-
-HISTOIRE ET PHILOSOPHIE MÊLÉES
-
-
-Ne trouvez-vous pas que les diamants finissent par tenir une trop
-grande place dans le monde?
-
-A peine en a-t-on fini avec ceux du roi de Perse, que voilà ceux du
-Palais-Royal qui recommencent. Ces derniers sont, dit-on, enchâssés
-dans un drame de famille. Aussi n'en parlons-nous que pour mémoire.
-
-A la fin du dix-septième siècle et pendant tout le dix-huitième, les
-diamants avaient une grande importance ainsi que les autres pierreries;
-cela avait bien plus sa raison d'être que dans notre temps. Une
-ignorance pleine de mystère entourait non seulement les brillants, mais
-tous les cristaux.
-
-Les savants appellent cristaux les émeraudes, les brillants, les
-saphirs et les rubis.
-
-On n'est pas plus... savant que cela, n'est-ce pas, madame?
-
-Comme je suis à peu près sûr de ne pas ennuyer mes lectrices en leur
-parlant de ces cristaux, je vais faire une petite excursion dans le
-passé, aussi bien les temps présents n'ont rien de bien aimable.
-
-
-Les romanciers du siècle dernier ont un peu abusé du diamant. A chaque
-instant, s'il fallait les en croire, le marquis de Fréval, le duc de
-Valbreuse, ou le simple chevalier Valsain tiraient de leur doigt une
-bague qu'ils donnaient à bout portant pour payer le plus léger service.
-
-Ils accompagnaient le présent de phrases traditionnelles dans le genre
-de celles-ci:
-
-«—Tiens, lui dis-je, friponne, sers bien mes intérêts auprès de ta
-divine maîtresse; et je lui passai au doigt une petite bague dont le
-brillant valait une centaine de pistoles.»
-
-Ainsi s'expriment Valsain et les autres galants. Ils étaient généreux,
-c'est incontestable, mais, mon Dieu, qu'ils devaient être drôles et
-ridicules en passant la petite bague au doigt plus ou moins mignon de
-la soubrette: c'était tout un travail.
-
-Aujourd'hui nos galants sont plus ladres et moins empressés.
-
-—Tenez, petite, disent-ils, remettez donc cela à votre maîtresse, vous
-serez bien gentille.
-
-Et cela est accompagné d'un ou deux louis au plus.
-
-Et l'on vient dire que tout augmente!
-
-
-D'abord il faut dire qu'un gentleman, aussi généreux qu'il soit, ne
-saurait, ne pourrait passer un diamant de mille francs au doigt d'une
-femme de chambre sans s'exposer et l'exposer elle-même aux plus grands
-désagréments.
-
-D'abord, sa maîtresse ne manquerait pas de s'offusquer de cette étoile
-brillante ornant une main à tout faire.
-
-De plus, elle serait humiliée de se voir sans cesse affichée à ce doigt
-plébéien.
-
-Si la femme de chambre, plus amoureuse du solide que du brillant,
-voulait vendre son diamant, le bijoutier à qui elle le présenterait ne
-manquerait, pas de s'étonner qu'une domestique eût en sa possession
-un semblable bijou, et il faudrait aller raconter toute l'histoire au
-commissaire de police, homme très bien élevé, mais doué d'une curiosité
-déplorable.
-
-Le galant se verrait forcé de venir en personne dire son histoire au
-magistrat, ce qui serait le comble du ridicule.
-
-Sans compter que, si la maîtresse, malgré le bruit fait autour de ce
-bijou indiscret, venait à s'humaniser, la situation n'en serait pas
-moins tendue.
-
-Qu'offrir à la maîtresse quand on a donné à sa femme de chambre un
-diamant de cinquante louis?
-
-Supposez un homme faisant les choses plus que bien, et offrant du
-premier coup une parure de vingt mille francs, ce serait gentil, et
-pourtant la dame aurait le droit de lui dire:
-
-—Cher monsieur, vous appréciez mon mérite dix-neuf fois plus que celui
-de ma bonne; c'est beaucoup sans doute, mais ce n'est pas assez.
-
-Les gens qui ne croyaient pas à la sorcellerie affirmaient très
-gravement que le fameux comte de Saint-Germain, plus connu sous le
-nom de Cagliostro, devait son immense fortune à l'art qu'il possédait
-d'enlever les taches des diamants.
-
-C'était une supposition assez ingénieuse, mais elle péchait par la
-base; Cagliostro n'avait pas de fortune, et il est fort rare que les
-diamants aient des taches; ces prétentions-là sont bonnes pour le
-soleil.
-
-Quand, par aventure, ils ne sont pas aussi purs que Courbet, on les
-taille d'une façon particulière et l'on y perd fort peu de chose.
-
-
-Ce fut l'abbé Haüy qui porta le premier coup au diamant, qui,
-jusque-là, avait été, je l'ai dit déjà, entouré de mystère.
-
-On n'avait aucun moyen certain de reconnaître d'une façon certaine un
-diamant d'un morceau de cristal de roche ou d'un caillou brillant des
-grands fleuves.
-
-Le vénérable abbé prit un marteau et frappa sur les émeraudes, les
-rubis, les saphirs et les diamants, comme si cela ne coûtait rien.
-
-A force de briser, le savant finit par établir que toutes les pierres
-précieuses ont, dans leur débris, une forme particulière sur laquelle
-il était impossible de se tromper. Ce fut en brisant une pierre qu'il
-prenait pour un rubis spinelle qu'il reconnut le diamant rose, inconnu
-jusqu'alors et confondu avec les pierres sans valeur de cette nuance.
-
-L'abbé exposa sa découverte et prouva que tous les morceaux de telle
-pierre affectaient, par exemple, la forme hexamétrique, pendant que les
-morceaux de telle autre avaient tous la forme rhomboïde ou la forme
-octogone, etc., etc.
-
-Le monde scientifique applaudit fort à la découverte, mais les jolies
-dames du dix-huitième siècle ne l'apprécièrent que fort médiocrement.
-
-—Voire! la belle avance, disait madame de Montlaur, de savoir qu'on a
-un beau diamant quand il est brisé en mille morceaux!
-
-Elle avait un peu raison.
-
-
-Le bruit que firent dans le monde les travaux du savant cristallographe
-prouve bien que le diamant ne courait pas tant les rues que MM. Valsain
-et de Valambreuse voulaient bien le faire accroire dans les livres.
-
-Aujourd'hui, on ne casse plus les pierres précieuses.
-
-Le premier israélite venu prend d'un air indifférent un diamant
-présenté à son estimation et répond sans la moindre hésitation:
-
-—Ça pèse tant; un peu jaune; ça vaut tant.
-
-Et jamais il ne se trompe.
-
-Or, comme tout le monde est un peu juif, il en résulte que tout le
-monde distinguerait avec la plus grande facilité un diamant vrai au
-milieu de mille pierres fausses.
-
-
-C'est au café des Variétés, au second, en plein boulevard Montmartre et
-en plein jour qu'a lieu la Bourse des pierres fines.
-
-Bien peu de personnes étrangères au métier peuvent pénétrer dans
-le sanctuaire, non que l'accès en soit difficile, la porte est
-grande ouverte, mais aussitôt qu'une figure inconnue apparaît, les
-portefeuilles se ferment, les étoiles disparaissent. A la place de
-trafiquants affairés au regard vif et fin, il ne reste plus que
-quelques juifs à l'œil éteint faisant péniblement leur partie de
-bezigue.
-
-Ah! il reste aussi un Turc!
-
-Un Turc habillé de bleu, vous ne connaissez que ça, vous savez ce Turc
-qui ressemble tant à Couderc de l'Opéra-Comique, mais en jaune, ce Turc
-qui a de si larges culottes. Eh bien, ces culottes sont pleines de
-diamants.
-
-N'allez pas croire, je vous prie, que les bons juifs, marchands de
-pierreries, aient la moindre défiance et qu'ils craignent les voleurs.
-Ah! ce n'est guère cela qui les tourmente,—je vous dirai pourquoi,
-si j'y pense; ce qu'ils craignent, c'est de dire les véritables prix
-devant les profanes et surtout devant les petits bijoutiers.
-
-L'inconnu parti, les bras s'allongent, les portefeuilles reparaissent,
-il n'est pas hors de propos de constater que la plupart des
-portefeuilles des marchands et courtiers sont en fer-blanc, et ferment
-à clef comme de véritables armoires.
-
-En une minute les tables sont encombrées de paquets de papier blanc
-affectant la forme de ceux dans lesquels les pharmaciens mettent la
-rhubarbe ou le sulfate de magnésie.
-
-Les paquets s'ouvrent, et en moins de temps qu'il ne faut pour le
-dire, la table et le billard sont à ce point couverts des précieux
-cailloux que le roi de Perse lui-même y regarderait à deux fois et que
-mademoiselle Duverger se trouverait mal, elle qui se trouve si bien.
-
-
-C'est un étrange spectacle que de voir des vieillards sordides sortir
-avec tranquillité trois ou quatre millions de leur poche.
-
-Chacun des dix mille paquets contient des brillants d'un poids égal
-depuis la cassure imperceptible du vitrier jusqu'au brillant gros
-comme un pois de Clamart un peu vieux.
-
-Puis viennent les pièces rares.
-
-Là, ce sont deux saphirs gros comme des noix.
-
-Là, c'est un diamant noir presque aussi gros à lui tout seul que les
-douze perles qui l'entourent.
-
-Là, c'est un collier fait de quinze émeraudes dont on pourrait faire
-quinze tabatières, insuffisantes sans doute pour M. Hyacinthe du
-Palais-Royal, mais trop grandes à coup sûr pour le nez de mademoiselle
-D.
-
-
-—Voici, s'écrie l'un des marchands, une véritable occasion, un des
-plus beaux bijoux anciens qui soient connus. C'est un collier qui a
-appartenu à madame la princesse de Guémenée; monture, diamants, tout
-est ancien. Le prince Troïsetoiloff en a refusé 75,000 francs, il y a
-plus de vingt ans.
-
-Le collier passe de mains en mains, on regarde avec attention, les
-loupes s'en donnent à cœur joie. L'indécision, le doute se peignent
-sur quelques visages et le collier arrive jusqu'à Michel; Michel est
-le grand juge. Il prend l'objet, le soupèse, le regarde d'un air
-indifférent, et dit:
-
-—Les deux brillants sont anciens; deux viennent, avec leur monture,
-de la comtesse de Préjean; les deux autres, plus beaux encore, ont
-fait partie d'un collier qui a été volé à Venise, en 1804, à madame
-Morosini.
-
-Ce collier a appartenu plus tard à lady Temple, dont le mari l'acheta à
-Candaar, à Isaac Lieven, votre grand-père, monsieur Lion. Lady Temple
-l'a légué à sa fille, Madame de X..., qui le vendit trois jours après
-son mariage.
-
-Quant au saphir du milieu, il vient de la vente de mademoiselle
-Schneider. Tout le reste est neuf, monture et brillants, et arrive tout
-droit de Hambourg.
-
-Du reste, c'est assez soigné, et les 75,000 francs demandés me
-paraissent un prix convenable.
-
-L'affaire est jugée.
-
-
-Aussi extraordinaire que cela puisse paraître, il y a dans le monde
-cinq ou six individus qui connaissent tous les diamants de valeur,
-tous les bijoux d'importance qui existent, et qui les reconnaissent
-après trente ans, ne les eussent-ils vus qu'une seconde, avec autant de
-sûreté qu'un tailleur reconnaît à trente pas un client qui a oublié de
-le payer.
-
-Quant un vol est commis chez un grand bijoutier, ce qui arrive assez
-souvent, à Paris, à Vienne, à Londres et à Pétersbourg, si, parmi les
-objets volés, il se trouve quelque pierre ayant une valeur au-dessus de
-la moyenne, le volé ne désespère pas de retrouver son voleur, ce qui ne
-manque jamais d'arriver dans un laps de temps plus ou moins éloigné.
-
-Malheureusement, le tout est tellement disséminé, qu'il faudrait
-de longues années pour suivre toutes les pistes, et des années plus
-longues encore se passeraient en d'interminables et douteux procès.
-
-
-Mais, à propos de diamants, il y a souvent, très souvent l'intervention
-de la femme de chambre.
-
-On a déjà beaucoup parlé de ce type de Marton. Petites comédies, petits
-romans, petits procès, on a montré cette confidente telle qu'elle est,
-menteuse, flatteuse, paresseuse. L'a-t-on fait voir aussi voleuse?
-
-Je ne le crois pas.—Tout à l'heure j'y reviendrai. Cependant
-laissez-moi faire une parenthèse sur les domestiques.
-
-Dans les hôtels un peu chic, il existe encore, de nos jours, un Suisse,
-le Suisse.
-
-Ah! le Suisse est un personnage important; c'est qu'il joint à la
-connaissance du secret des maîtres celle des secrets des autres
-domestiques.
-
-Il tient de plus dans sa droite profonde le cordon de la liberté.
-
-Un domestique brouillé avec le suisse est un prisonnier qui n'a même
-pas la ressource de s'évader.
-
-Après le suisse vient le valet de chambre. C'est, suivant son humeur,
-l'homme important de la maison.
-
-Quand la maîtresse du logis porte culotte, le valet de chambre ne jouit
-d'aucune considération.
-
-Les jeunes cochers et les valets de pied se reconnaissent facilement à
-leurs pantalons collants et à leurs cheveux ramenés en avant en faces
-lisses. Ils dominent l'assemblée par un aplomb particulier, une espèce
-de sans-gêne qui doit changer de nom à la porte de l'écurie.
-
-Le côté des dames est moins diapré.
-
-Il se divise en deux séries seulement: les cuisinières et les femmes de
-chambre.
-
-Les cuisinières sont faciles à reconnaître, les femmes de chambre sont,
-pour la plupart, des rébus indéchiffrables.
-
-Tandis que je regardais de tous mes yeux, trop confiant dans ma
-perspicacité qui ne me révélait rien, j'aperçus, par bonheur, une
-figure de connaissance, une institutrice à qui j'avais eu l'honneur de
-prêter un parapluie sur la plage de Trouville, j'étais sauvé!
-
-Cette institutrice avait permuté, elle était devenue femme de chambre,
-parce que les enfants grandissent et tout est à recommencer.
-
-Je l'interrogeai, touchant trois ou quatre très belles personnes mises
-avec une étonnante distinction.
-
-—Quelle est cette jolie blonde?
-
-—La femme de chambre de la comtesse de B...
-
-—Ce n'est pas Dieu possible! Elle a filouté les diamants de sa
-maîtresse; elle en a là pour plus de vingt mille francs.
-
-—Dites cinquante.
-
-—Raison de plus pour qu'ils ne soient pas à elle.
-
-—Naturellement, sa maîtresse les a empruntés. Une femme du monde ne
-prête pas ses diamants à sa femme de chambre. On les reconnaîtrait;
-elle en emprunte à droite et à gauche afin que sa camériste lui fasse
-honneur.
-
-—C'est ingénieux. Et les robes?
-
-—Les robes, de même.
-
-—Alors, votre toilette...
-
-—Est à moi. Ma maîtresse n'aime pas à briller par là. Elle a une autre
-toquade; elle nous fait accompagner par de jeunes avocats qui n'ont pas
-de moustaches. Nous arrivons sept ou huit ensemble; cela a l'air d'une
-grande maison.
-
-—A quoi cela sert-il?
-
-—Tiens! ça se redit dans le monde!
-
-Un gentleman bien distingué vint inviter mon interlocutrice pour un
-quadrille; elle refusa.
-
-—Pourquoi ne dansez-vous pas? lui demandai-je.
-
-—Parce qu'il m'aurait fait faire vis-à-vis par son beau-frère et sa
-sœur, un ancien chef qui a épousé une femme de chambre; ils sont
-maintenant dans le commerce; je n'aime pas les petites gens.
-
-—Qu'arriverait-il, demandai-je au bout d'un instant, si un mauvais
-plaisant faisait retentir un grand coup de sonnette?
-
-—Il n'arriverait rien, mais ça jetterait un froid, parce qu'on sait
-bien que les maîtres sont capables de tout.
-
-
-
-
-II
-
-LES DIAMANTS DE LA REINE ISABELLE
-
-
-Un grand bruit dans le monde féminin élégant.
-
-La reine d'Espagne fait sa petite vente de diamants.
-
-Il y en a, dit-on, pour une douzaine de millions.
-
-C'est en Angleterre que ces précieuses pierres vont, comme dit le
-cliché no 117, affronter le feu des enchères.
-
-Les commissaires de la rue Drouot ne sont pas contents.
-
-C'est un beau million de bénéfices qui leur passe devant le... marteau.
-
-C'est aussi un petit échec pour Paris. Paris n'est plus la capitale
-reine du monde, et c'est bien sa faute.
-
-L'argent ne manque pas, il y a assez de millionnaires, d'étrangers
-et de jolies femmes pour enlever les diamants de la reine dans
-une matinée; mais il est probable, pourtant, que la vente y eût
-été mauvaise par ce seul fait que peu de gens oseraient acheter
-ostensiblement pour un million de diamants. Ce ne serait certainement
-pas par timidité, que les amateurs manqueraient un pareil achat; mais
-la plupart des millionnaires ne sont pas rassurés sur la marche de
-la décentralisation, et ils craindraient une forte baisse sur les
-pierreries dans le cas peu probable où Belleville deviendrait la
-capitale de la France.
-
-
-Cette vente fait penser tout naturellement à cette fameuse reine
-d'Espagne mise à la scène d'une façon si curieuse, si spirituelle et
-si invraisemblable, par Scribe dans son opéra-comique des _Diamants de
-la couronne_; vous savez cette reine qui s'en va tranquillement dans
-la caverne des faux monnayeurs chanter des boléros dans l'intérêt de
-l'État et de sa dynastie.
-
-Quel malheur que la bonne reine Isabelle ne puisse suivre ce
-pittoresque exemple!
-
-Il est vrai qu'il ne s'agit pas le moins du monde des diamants de
-la couronne, comme ne manqueront pas de dire les sots, mais bien de
-diamants particuliers.
-
-On s'est fort étonné que la reine catholique, qui est fort riche, se
-soit décidée à ce sacrifice. Une minute de réflexion suffit pour faire
-comprendre qu'une reine exilée ne peut laisser une pareille fortune en
-friche.
-
-Les diamants sont encore plus chers à entretenir que les femmes
-auxquelles on les donne ou à qui on les offre, deux actes bien
-différents.
-
-Ils ne mangent pas comme des chevaux à l'écurie, sans doute ils
-n'exigent ni réparation ni loyer, mais ils n'en sont pas moins coûteux.
-
-Voici, par exemple, des diamants qui représentent plus de 600,000 fr.
-de rentes. En admettant que la reine les regarde une fois par mois
-pendant cinq minutes, ce plaisir qui, après tout, n'a rien d'excessif,
-lui coûte 50,000 fr., soit 10,000 fr. par minute.
-
-C'est raide, comme on dit dans _le demi-monde_.
-
-
-III
-
-Il est difficile de parler de diamants sans se souvenir du duc de
-Brunswick. Il vient de paraître sur cet excentrique seigneur un livre
-fort curieux et fort bien fait sur lequel je reviendrai et dont
-j'aurais parlé tout de suite, s'il ne m'avait paru tout d'abord fait
-pour certains intérêts particuliers. Je crois que ce livre ne changera
-rien, et qu'il eût peut-être mieux valu ne pas remettre en scène le
-petit-fils maquillé de Witikind.
-
-
-Un cristallophile célèbre, c'est ou c'était, j'ignore s'il vit encore,
-le fils du docteur C...
-
-Le docteur C..., qui, dans son temps, avait joui d'une grande
-réputation, avait été le précurseur du docteur Ricord.
-
-En mourant, il avait laissé une fortune considérable à son fils, ce
-qui était fort heureux, car ce fils eût été probablement incapable
-d'acquérir quelque bien.
-
-Il n'avait qu'un goût au monde, qu'un désir, un rêve, une passion:
-les diamants. Il en avait un grand nombre qu'il avait cousus sur un
-plastron de velours noir, et il couchait avec.
-
-Ce caillou porte en lui des germes d'excentricité, puisque tout ceux
-qui l'aiment,—les hommes, bien entendu,—ont tous plus ou moins le
-cerveau dérangé.
-
-Le bon abbé Haüy pensa être victime d'un de ces possédés.
-
-On sait que ce fut lui qui trouva la manière la plus certaine
-d'analyser les pierres en les brisant, les éclats de chaque pierre
-ayant une forme particulière et déterminante.
-
-Comme il allait enlever, pour la briser, une parcelle d'un diamant
-rose, afin de s'assurer par la forme des fragments si le prétendu
-diamant rose n'était pas tout simplement un pâle rubis, le marquis de
-Maugier, qui assistait à l'expérience, tira son épée:
-
-—Monsieur l'abbé, s'écria-t-il, si vous brisez ce diamant, son sang
-retombera sur vous; vous êtes un homme mort.
-
-—Monsieur, répondit naïvement le bon abbé, le diamant n'a pas de sang
-et ne saurait en avoir, puisque...
-
-Le marquis ne le laissa pas achever, il reprit son diamant et s'enfuit
-à toutes jambes.
-
-En arrivant chez madame de Caylus, il s'écria:
-
-—L'abbé Haüy, un savant! mais c'est un âne fieffé, et, s'il ne
-dépendait que de moi, il serait enfermé aux Petites-Maisons.
-
-Et comme madame de Caylus lui assurait qu'elle était étonnée d'entendre
-un homme de qualité s'exprimer ainsi sur le compte du plus vertueux des
-hommes, le marquis lui répondit d'un air sarcastique:
-
-—Ah! comtesse, je vous concède sa vertu, mais, pour sa science, vous me
-trouverez inexorable; et il ajouta d'un air de pitié:—Et, d'ailleurs,
-que voulez-vous attendre d'un homme qui prétend avoir trouvé une
-méthode pour apprendre à lire et à écrire aux sourds-muets!
-
-
-Une des pièces qui ont le plus consolidé la réputation en Allemagne du
-célèbre Hebel, est intitulée _le Diamant_. A Vienne, cette pièce se
-joue sérieusement au théâtre Impérial. J'en recommande fort le sujet
-aux faiseurs de pantomimes anglaises ou parisiennes qui défrayent les
-_Folies-Bergère_.
-
-Voici le sujet de ce «drame philosophique», comme on dit là-bas sur
-l'affiche.
-
-Un empereur d'Autriche a une fille et un diamant magnifique. Par
-l'étrange caprice d'une fée, quand l'empereur perdra son diamant, il
-perdra en même temps son enfant.
-
-Un jour, le diamant disparaît, et l'auguste père, au désespoir,
-fait annoncer à son de trompe que celui qui a volé le diamant sera
-haché menu comme chair à pâté, et que celui qui rapportera le diamant
-épousera la princesse sa fille et les florins y afférents, comme disait
-Me Hégésippe, notaire royal du Beauvoisis.
-
-Un soldat blessé vient demander l'hospitalité dans une ferme; le paysan
-et sa famille l'accueillent et le soignent si bien qu'il ne tarde pas à
-mourir.
-
-Le soldat, touché de tant de soins inutiles, donne à la fille du paysan
-un caillou gros comme une noix dont les facettes jettent mille feux.
-
-La fille regarde ce présent en regrettant qu'avec le bouchon le
-moribond ne lui fasse pas également cadeau de la carafe.
-
-Survient un juif,—il y en a partout,—qui offre un double florin du
-caillou brillant.
-
-Marché conclu.
-
-Mais voici la justice qui frappe à la porte.
-
-Le juif, qui se méfie, avale le caillou; ce qui ne l'empêche pas
-d'aller en prison.
-
-L'acte de la prison, bien que ne valant pas celui de la _Tour de
-Nesle_, est assez intéressant.
-
-Tous les familiers guettent le fils d'Israël, qui ne se décide pas, ce
-que voyant, un geôlier plus avisé que les autres lui donne une corde et
-aide à son évasion.
-
-Poussant le dévouement plus loin, il s'élance avec lui dans la barque,
-et, à peine en sûreté, le juif se réjouit et demande à son sauveur
-comment il pourra s'acquitter envers lui.
-
-—Peuh! c'est bien simple, répond le geôlier, laisse-moi t'ouvrir le
-ventre.
-
-Et il sort un couteau d'un pied de long. Ce que voyant le juif, qui
-n'y va pas par quatre chemins, flanque le geôlier à l'eau et gagne le
-rivage.
-
-A peine a-t-il touché le rivage qu'il est arrêté par les gendarmes. Le
-brigadier, dont il a, la veille, dégraissé l'uniforme, veut bien le
-soustraire à la potence.
-
-—Comment feras-tu? demande le juif transporté de joie.
-
-—Ah! c'est bien simple, je vais t'ouvrir le ventre.
-
-Et il sort son sabre.
-
-Heureusement des voleurs surviennent et délivrent le misérable des
-mains des gendarmes; ordinairement c'est le contraire, mais ces
-Allemands sont si originaux!
-
-Dans la profondeur de la forêt, le juif se précipite aux genoux du chef
-de brigands, son libérateur.
-
-—Homme taré, lui dit-il, laisse-moi partir et demain je te prouverai ma
-reconnaissance en t'envoyant cent florins.
-
-—Vous êtes bien bon, dit le voleur, mais j'aime autant être payé tout
-de suite, il y a longtemps que j'ai envie d'un diamant.
-
-Il tire alors son formidable poignard, mais le juif, prompt comme
-l'éclair, le lui arrache des mains et le tue.
-
-Le voilà libre.
-
-Il s'élance dans la maison paternelle, mais son père le dénonce.
-
-Il va chez sa maîtresse, mais sa maîtresse le dénonce; l'humanité
-entière est contre lui et le poursuit; il n'est pas jusqu'à son chien
-qui ne flaire le diamant.
-
-Dans ce péril extrême, le juif veut passer à l'étranger;
-malheureusement, de son côté, le diamant manifeste la même intention et
-le juif éprouve d'atroces douleurs.
-
-Il va chez un médecin qui s'empresse de lui proposer l'opération, son
-scalpel à la main; l'œil brillant de convoitise il va éventrer le
-patient, lorsqu'heureusement la nature reprend ses droits.
-
-Le juif et le docteur vont au palais rapporter le diamant et toucher la
-récompense; quand ils arrivent, la cour est en fête, le fameux diamant
-impérial a été retrouvé au fond du coffre et celui du juif est reconnu
-pour un strass de peu de valeur.
-
-Les Allemands trouvent dans tout ceci de grands enseignements et tous
-les éléments d'une haute philosophie: ils n'ont que ce qu'ils méritent.
-
-
-
-
-PETITS BONHEURS DU DEUIL
-
-
-Paris est rentré chez lui.
-
-Dans huit jours les absents ne seront plus des retardataires mais bien
-des encroûtés.
-
-Il est cependant certaines familles qui restent dans leurs terres
-jusqu'à la fin de novembre, sous prétexte de chasses: ces familles ont
-des dispenses octroyées par le faubourg Saint-Germain.
-
-Au siècle dernier quand une famille titrée de la _généralité_ de Paris
-annonçait qu'elle passerait l'hiver dans ses terres, on savait que cela
-voulait dire: «Désordres et prodigalités à purger.»
-
-A cette époque, plus gracieuse que raisonnable, tout le monde dépensait
-plus que ses revenus et il arrivait un moment où il fallait compter,
-sous péril d'arriver à la banqueroute, comme le prince de Guémenée, ou
-à la déconfiture comme beaucoup d'autres princes.
-
-La Marquise prenait son parti en brave, elle allait soupirer dans le
-«vallon solitaire» passant ses jours à contempler dans le miroir, dit
-un écrivain du temps, «ses oisifs appas».
-
-Le marquis qui n'avait rien à contempler se contentait de se livrer à
-d'inutiles regrets.
-
-Il regrettait son or laissé au tapis-vert ou sur le bonheur-du-jour de
-l'incomparable Rosette, la perle du ballet ou de la comédie.
-
-Marquis et marquise se chamaillaient souvent et s'aimaient quelquefois,
-ne fût-ce que pour passer le temps.
-
-La marquise baptisait des cloches et les marmots de ses fermiers,
-couronnait des rosières, le Chevalier venait exprès pour ces
-cérémonies. Le Marquis, lui, chassait et ne couronnait rien.
-
-Le soir, en compagnie du curé du village et de l'aumônier du château,
-on jouait au boston ou à la bête hombrée, des pièces de douze sous
-qu'on défendait avec âpreté tout en devisant sur «l'inclémence de la
-saison».
-
-Venait enfin le jour où l'intendant annonçait d'un air triomphant
-que la brèche était réparée, que les créanciers, jadis furieux et
-exigeants, devenaient souples et rampants, et la berline de l'émigré
-volontaire reprenait le chemin de la rue du Bac au magique ruisseau.
-
-
-Aujourd'hui, une famille endettée ne pourrait pas aussi sagement
-réparer ses folies. On ne permet à personne d'être gêné.
-
-Tout le monde est gêné, mais nul ne doit paraître dans la gêne, sous
-peine d'être rayé du grand livre du monde parisien.
-
-Aussi l'on va, l'on va quand même, l'on va toujours; toujours, non, on
-va jusqu'à la ruine.
-
-Un séjour plus ou moins long à la campagne ne saurait rien réparer, par
-cette bonne raison que la terre ne rapporte que 3 pour 100 au plus et
-que les gens qui possèdent un million en terre sont très rares, un ou
-deux par département, mettons-en trois et n'en parlons plus. Eh bien,
-comment se refaire, je vous prie, avec une rente de 30,000 fr.? C'est à
-peine ce qu'il faut pour manger à Orbec ou à Chinon.
-
-Il y a les biens de ville, il y a encore les valeurs mobilières, je
-n'en disconviens pas; mais lorsqu'on songe à réparer la fameuse brèche
-déjà nommée, les biens sont hypothéqués et les valeurs mobilières
-légèrement entamées. Se refaire est donc de toute impossibilité. Le
-salut n'est possible que dans des entreprises hasardeuses, à moins que
-le hasard lui-même ne se charge de tout.
-
-
-Au faubourg Saint-Germain, ce hasard s'appelle la Providence.
-
-La Providence sauve tous les ans une vingtaine de familles engagées
-dans le fatal engrenage de la gêne en leur envoyant un deuil.
-
-Quand une famille ne sait plus à quel saint se vouer, elle se résigne
-et attend son deuil en souriant.
-
-Ne croyez pas qu'ici le mot deuil signifie héritage, cela serait
-odieux. Un deuil, c'est un deuil, pas autre chose.
-
-Une vieille demoiselle de Raseville, que personne ne connaît, que ses
-parents n'ont jamais vue, meurt dans un couvent du Poitou, sans laisser
-une obole. C'est un deuil pour tous les Raseville et leur parenté.
-
-Un vieux M. de Clamont meurt en Dauphiné, laissant pour tout potage
-mille écus de revenus à sa gouvernante. C'est un deuil pour tous les
-Clamont et leurs alliés.
-
-La mort de ces deux vieillards, qui ne laissent rien, sauve dix
-familles.
-
-Ces dix familles Clamont et Raseville prennent le deuil et ferment
-leurs portes. Plus de dîners, plus de bals, plus de spectacles, plus de
-toilettes pour le monde, plus d'équipages pour les réunions publiques;
-soixante mille francs d'économies par famille. Si ça ne sauve pas, ça
-bouche toujours un trou.
-
-Pour les familles patriciennes, une mort est, comme pour le bourgeois,
-un immense malheur; mais un simple deuil est souvent une bonne fortune.
-
-On parlait un jour, dans le salon de la comtesse N..., des deux
-demoiselles de G..., dont la beauté est remarquable.
-
-—Pourquoi ne se marient-elles pas? demandait quelqu'un.
-
-—Comment voulez-vous qu'elles se marient, fit la maîtresse de la
-maison, elles sont adorables, mais les de G... sont en plein guignon,
-voilà plus de dix ans qu'ils n'ont pas eu le moindre deuil.
-
-—C'est vrai, firent les intimes; on n'est pas plus malheureux.
-
-Un profane, qui aurait entendu cela, aurait senti ses cheveux se
-dresser sur sa tête et se serait cru au _prima serra_ à l'auberge des
-Adrets.
-
-Et pourtant!...
-
-
-
-
-SCÈNES DE LA VIE BALNÉAIRE
-
-
-Il n'est rien d'aussi plaisant que les Français en déplacement aux
-stations balnéaires.
-
-En Angleterre, on y regarde de plus près. Miss Grace Johnston a la
-poitrine faible, et le bon docteur M. Samuel Scatt a dit:
-
-—Je pense que l'air de Pau serait salutaire à cette jeune et gracieuse
-personne.
-
-C'est bien! Les parents disent:
-
-—Miss Grace ira à Pau.
-
-Le lendemain, le docteur revient et manifeste l'idée que l'air de
-Ragatz, en Suisse, serait salutaire à l'asthme de M. Johnston.
-
-C'est bien! M. Johnston ira à Ragatz.
-
-Le surlendemain, le même docteur Samuel Scatt revient, et, après
-avoir examiné le cas de la bonne mistress Johnston, il déclare sur
-l'honneur qu'elle a des rhumatismes, et qu'il est de la plus impérieuse
-nécessité que la bonne dame se rende à Néris-en-Bourbonnais, pour y
-faire une cure de vingt et un jours.
-
-La très bonne mistress soupire longuement et apprête ses malles.
-
-Quelques jours s'écoulent, le docteur revient et s'aperçoit que le
-jeune M. Olivier est pâle; il pense, ce bon docteur, que cette pâleur
-n'est pas naturelle, et qu'il serait bon pour le jeune homme de
-respirer un air imprégné d'une douce résine par les bourgeons de sapin
-des _pinadas_ d'Arcachon.
-
-Le jeune M. Olivier n'est pas content, mais il boucle sa malle, après
-avoir pris soin d'y mettre autre chose que ce que contenait celle du
-voyageur sentimental.
-
-Laurent Sterne avait mis dans sa valise six chemises et une culotte de
-soie noire; le jeune M. Olivier ne met dans la sienne qu'une chemise et
-six culottes. C'est la même chose, mais c'est le contraire.
-
-—Je vais donc rester seul ici? s'écrie le deuxième fils de la maison,
-M. Tristan.
-
-M. Scatt réfléchit, et dit:
-
-—Non; vous êtes très fort et très bien portant; je ne vois aucune
-raison pour vous empêcher d'aller à la mer.
-
-—Quelle mer?
-
-—Celle que vous voudrez: Wight, Brighton, ou Boulogne, ou Dieppe.
-
-La fin juillet étant venue, la famille se disperse aux quatre coins de
-ce coin fortuné de l'Europe qui contient des eaux salutaires à tous
-les maux, même à la santé.
-
-Miss Grace est à Pau.
-
-Papa Johnston est à Ragatz.
-
-Maman Johnston est à Néris.
-
-Le jeune M. Olivier est à Arcachon.
-
-L'autre plus jeune M. Tristan est à Dieppe.
-
-Au mois d'octobre cette aimable famille se retrouvera au grand complet
-et tous les membres de ses membres seront guéris, si le savant Samuel
-Scatt ne s'est pas trompé, ce qui arrive quelquefois.
-
-En France, les bourgeois aisés procèdent tout différemment.
-
-Supposez la même famille que ci-dessus, M. et madame Josse si vous
-voulez, une fille et deux garçons.
-
-Dans la famille anglaise il y a un chef.
-
-Ce chef, c'est M. Johnston, invariablement.
-
-En France, il est impossible de déterminer d'une façon positive quel
-est le chef de la famille Josse.
-
-Il y a des familles où le chef est bien M. Josse lui-même, mais il en
-est d'autres où c'est madame Josse. C'est elle qui a apporté l'argent
-ou l'a gagné, elle parle, on se tait et on obéit.
-
-Dans d'autres familles Josse, le chef c'est la fille, mademoiselle
-Athénaïs, à moins que ce ne soit M. Édouard ou le fils cadet, ce
-vaurien d'Edmond qui entortille toujours son père et qui fait faire à
-sa mère tout ce qu'il veut.
-
-Or, le printemps arrivé, la famille Josse consulte le célèbre docteur
-Panatet des Ruisseaux, non sur les infirmités communes, mais sur le mal
-du chef de la famille ou plutôt de celui qui mène la famille.
-
-—Cher docteur, dit madame Josse, j'ai des douleurs, mon mari a un
-asthme, mon fils Édouard est très pâle et Edmond est très rouge. Mais,
-voyez-vous, tout cela n'est rien du tout, l'essentiel est de penser à
-mon Athénaïs qui a la poitrine très faible.
-
-—Oh! très faible...
-
-—Vous l'avez dit vous-même, mon cher docteur, il ne m'en souvient que
-trop.
-
-—J'ai dit que mademoiselle Athénaïs demandait des ménagements.
-
-—Pas elle, son état.
-
-—Naturellement.
-
-—Parce qu'elle, la pauvre chérie, est bien trop douce pour demander
-quelque chose, c'est la discrétion même. Eh bien, docteur, nous sommes
-prêts à faire tous les sacrifices possibles et impossibles. Où faut-il
-aller pour que cette chère enfant trouve un soulagement à des maux
-d'autant plus cruels qu'elle feint de les oublier elle-même.
-
-—Dame, il faut voir.
-
-—Parlez, cher docteur, vos prescriptions seront aveuglément suivies, et
-fallût-il aller au Caire, comme cette tragédienne, mademoiselle Rachel,
-Athénaïs ira; nous sommes décidés aux plus grands sacrifices.
-
-—Nous n'en sommes pas encore là.
-
-—Je lis dans vos yeux que nous y viendrons.
-
-—Mais pas du tout!
-
-—Vous ne voulez pas briser le cœur d'une mère, vous êtes bon.
-
-—Mon Dieu, vous vous méprenez. Athénaïs, je l'ai vue naître, n'est pas
-malade le moins du monde; maintenant si, pour votre satisfaction, et
-comme médecine préventive, vous voulez la mener à Cauterets, je n'y
-vois pas d'inconvénient.
-
-—Merci, docteur, merci; vous comprenez, vous, ce que c'est que le cœur
-d'une mère.
-
-Voilà toute la famille en route pour Cauterets, sur ce simple motif
-qu'Athénaïs a beaucoup toussé pendant l'hiver, notamment le jour du bal
-de Montroussy.
-
-A Cauterets, Athénaïs ne tousse pas; mais la température changeante ne
-fait pas bien l'affaire des douleurs de madame Josse, ni de l'asthme de
-son époux; Édouard y pâlit de plus en plus et Edmond suffoque.
-
-La saison terminée, la famille Josse revient et se répand en
-imprécations contre Cauterets, et il y a de quoi.
-
-Il est bien entendu que si c'est le père, dont l'autorité domine,
-la famille va crever d'ennui à Ragatz, si c'est la mère, Néris est
-l'horrible séjour où ces gens s'ennuieront. En revanche, si c'est
-Edmond ou Olivier qui sont les Benjamins, on se décide pour la mer.
-
-Oh! alors, pauvre Athénaïs, pauvre madame Josse, pauvre M. Josse, que
-je vous plains, vous, vos douleurs et votre asthme!
-
-Athénaïs reviendra poussive, sa mère percluse, son père à demi
-suffoqué, et, pendant tout l'hiver, ces infortunés n'auront qu'une
-phrase à répondre à ceux qui tâcheront de les plaindre ou de les
-consoler:
-
-—La mer, voyez-vous, on a beau dire, ça fait plus de mal que de bien.
-
-
-
-
-COMMENT ON DISCIPLINE LES MUSICIENS
-
-
-On célébrait la cent-et-onzième représentation d'_Orphée aux enfers_.
-
-Jacques Offenbach, couronné de pampres et de myrtes, avait invité tous
-les dieux de l'Olympe à souper.
-
-C'était Paul Brébant qui fournissait l'ambroisie et le nectar.
-
-Qui dit que les dieux s'en vont, je vous prie?
-
-Il y avait là une Vénus Astarté, fille de l'onde amère, bien capable de
-féconder l'univers sans tordre ses cheveux.
-
-Il y avait une chaste Diane qui, pour la circonstance, avait déposé
-ses flèches au vestiaire; il y avait Minerve, bien décidée à fermer
-les yeux, puis Junon, qui faisait la roue en l'absence de son paon; il
-y avait l'Amour, et Pluton, et Jupiter, Jupiter lui-même cachant ses
-foudres sous son habit noir.
-
-La belle Hélène, aussi, fille de Jupiter et de Léda, était venu
-_péricholer_ chez ses parents; il y avait encore.... qui n'y avait-il
-pas?
-
-Tous ces braves dieux s'en donnaient à cœur joie, comme des divinités
-qui ont bien et consciencieusement travaillé pendant plus de cent soirs.
-
-La presse parisienne était représentée par tous ceux qui s'occupent de
-théâtres et par beaucoup d'autres qui pourraient tout aussi bien s'en
-occuper.
-
-Jamais le théâtre de la Gaîté ne mérita mieux son nom que ce soir-là.
-
-Offenbach, quoique souffrant encore, faisait les honneurs de son ciel
-avec toute la bonne grâce et l'esprit possible.
-
-Ses comédiens le fêtaient franchement, parce qu'ils aiment fort ce
-maître, qui les brutalise bien un peu, mais qui aide autant à leurs
-succès qu'eux à sa fortune.
-
-Offenbach est très vif, dur quelquefois, mais il sait se faire
-pardonner, et, dans l'orchestre surtout, où il maltraite tout le monde
-sans exception, il est très aimé tout de même.
-
-—En voilà un qui sait son affaire, disent les exécutants avec un air de
-gloire.
-
-L'exécution terminée, il rachète ses vivacités par des paroles qui ont
-le don de toucher ces braves gens.
-
-
-Meyerbeer procédait tout différemment.
-
-Après la répétition, il attendait le troisième cor dans un couloir:
-
-—Monsieur le professeur, disait-il en ôtant son chapeau, un mot, je
-vous prie.
-
-—A votre service, répondait le cor tremblant.
-
-—Monsieur le professeur, reprenait l'illustre auteur des _Huguenots_,
-vous avez remarqué sans doute qu'à la trente-quatrième mesure du no 17
-qui est en _ré_, il y a un _ut dièze_.
-
-—Mon Dieu, non, monsieur, je vous en demande bien pardon.
-
-—Ah! tant mieux, que vous me faites plaisir! Je me disais: M. le
-professeur fait toujours un ut naturel, c'est que probablement j'aurais
-dû mettre un bécarre.
-
-—Oh! monsieur, pouvez-vous croire...
-
-—Je vous aurais remercié, monsieur le professeur, tout le monde peut se
-tromper.
-
-Et le maître s'en allait en saluant profondément.
-
-—Vieux juif, murmurait le troisième cor, je crois qu'il s'est moqué de
-moi.
-
-
-Je l'ai dit, la manière d'Offenbach est tout autre.
-
-—Dites donc, vous, là-bas, monsieur le hautbois, vous voulez rire,
-dit-il en fronçant le sourcil.
-
-—Mais, monsieur...
-
-—Il n'y a pas de mais, monsieur, vous ne savez pas ce que vous faites.
-
-—Mais...
-
-—Qu'y a-t-il à la deuxième mesure?
-
-—Monsieur, il y a _ré ré si_.
-
-—_Si_ quoi?
-
-—_Si_ naturel.
-
-—Ah! _si_ naturel; voilà trois fois que vous me faites _si_ bémol;
-si c'est pour avoir une gratification à la fin du mois, vous vous
-illusionnez.
-
-—Mais, monsieur...
-
-—Taisez-vous; vous faites une bêtise, et vous grognez par-dessus le
-marché... Continuons.
-
-Après la répétition, il repêche son hautbois qui est ivre de fureur.
-
-—Vous avez compris pourquoi je vous ai attrapé, n'est-ce pas, mon ami?
-
-—Ma foi, non, monsieur Offenbach, vous avez été bien dur pour moi.
-
-—Parbleu!
-
-—Je suis pourtant consciencieux, et je fais tout mon possible.
-
-—Vous êtes un imbécile; vous ne comprenez pas que si je ne vous
-attrapais pas vertement, vous qui êtes le meilleur musicien de
-l'orchestre, il me serait impossible de faire marcher les ganaches, et
-je perdrais mon autorité.
-
-—Il est sévère, mais juste, pense le hautbois en s'en allant consolé.
-
-
-
-
-PARIS EST-IL UN GARGANTUA?
-
-
-Voilà comment on fait les réputations.
-
-Le 26 janvier 1874, il est arrivé à Paris 15,000 kilogrammes de moules.
-Il est probable que, comparé à l'arrivage ordinaire, ce nombre est
-considérable. Naturellement les journaux ont consigné ce fait.
-
-La première feuille qui a eu cette bonne aubaine a cru devoir faire
-suivre sa nouvelle de cette remarque: «Quinze mille kilogrammes de
-moules, et tout était avalé le jour même. Oh! ce Paris: quel Gargantua!»
-
-Naturellement, les journaux de Paris, en mentionnant le fait, ont
-reproduit la fameuse phrase.
-
-Les journaux de province n'ont eu garde de manquer l'occasion
-d'apostropher la capitale, et voici les journaux étrangers qui nous
-parviennent avec le même fait et le même commentaire.
-
-Eh bien, c'est tout simplement déplorable.
-
-Je ne ris pas. L'aimable farceur qui a produit ces deux lignes
-supplémentaires, qui ont dû lui rapporter six sous, ne se doute guère
-de la mauvaise action qu'il a commise.
-
-Le grand grief de la province contre Paris, c'est qu'il mange tout.
-
-Les pauvres diables qui habitent les côtes ne se demanderont pas, en
-lisant la _Petite Presse_ ou le _Petit Moniteur_, ce qu'ils feraient de
-leurs moules si Paris ne les absorbait pas. Ils ne se diront pas qu'en
-échange, Paris leur a envoyé des kilogrammes d'argent; non, ils diront:
-
-—Avant les chemins de fer, les moules ne nous coûtaient rien;
-aujourd'hui, leur prix est excessif, il faut nous contenter de les
-regarder: Paris dévore tout.
-
-De là une grande amertume des provinciaux contre Paris.
-
-En disant les provinciaux, j'entends naturellement quelques
-trafiquants, et non la masse des gens de province.
-
-Le problème que ces braves gens poursuivent est celui-ci:
-
-Élever un veau, le vendre et le manger après.
-
-Ils l'élèvent, le vendent, mais ne le mangent pas, et ils s'écrient:
-
-—Paris nous dévore tout!
-
-
-Voyez-vous la figure d'un paysan lisant que Paris mange 15,000
-kilogrammes de moules en un jour? C'est à le rendre fou, ce brave
-homme.
-
-La tête travaille des mois dans la solitude, et il arrive à cette
-conclusion naturelle:
-
-—Si ce Gargantua n'existait pas, je mangerais des moules tant que j'en
-voudrais.
-
-Il se tait, mais.....
-
-Si vous chassez, il vous empêche de passer dans son champ. Si vous lui
-demandez un renseignement, il vous joue une niche. Si vous devenez son
-voisin, il vous vexe. Si vous vous contentez de passer dans sa commune,
-il se contente, lui, de vous regarder avec mépris; vous venez de Paris,
-vous êtes l'homme qui mange sa part de moules au banquet de la vie.
-
-
-Ce qu'il y a de plus triste en tout ceci, c'est que rien n'est moins
-vrai.
-
-Paris ne mange pas même les moules auxquelles il a droit, et c'est le
-reporter aux abois, toujours cherchant un étonnement pour son lecteur,
-qui est cause de ce vieux malentendu.
-
-Le reporter n'est pas méchant, bien au contraire; mais c'est un étourdi
-désastreux qui, pour avoir le plaisir de stupéfier ceux qui ne vont pas
-au fond des choses, a négligé un calcul bien simple, comme vous allez
-en juger.
-
-Supposez, ce qui est exagéré, que chaque kilogramme donne cinquante
-moules.
-
-Supposez, cela n'a rien d'excessif, qu'il y ait à Paris trois cent
-mille personnes qui n'aiment pas les moules, vous arriverez à ce
-résultat navrant que, le 26 janvier 1874, sept cent cinquante mille
-autres personnes ont mangé chacune _une_ moule, et que sept cent
-cinquante mille autres personnes ont assisté à ce piteux festin sans y
-pouvoir prendre part.
-
-Cela rappelle les plus mauvais jours du siège.
-
-
-Paris a une réputation de Gargantua qu'il ne perdra jamais; et pourtant
-Paris est la ville la plus sobre de l'univers.
-
-Les étrangers eux-mêmes laissent leur gloutonnerie à la barrière.
-
-Paris aime à bien manger; mais le Paris riche est plus gourmet que
-gourmand.
-
-Le Paris bourgeois n'est aisé qu'à la condition d'être sobre; le Paris
-pauvre mange quelquefois, il dîne rarement.
-
-Pour se rendre compte du changement survenu dans les mœurs
-gastronomiques de la capitale, il suffit de jeter les yeux sur les
-images publiées par les journaux de la Restauration et de lire les
-livres publiés depuis la fin du dernier siècle jusqu'à cette époque.
-
-Où est le temps où, pour désigner les députés à conscience facile, on
-disait les _ventrus_?
-
-Le ministère actuel pourrait bien tenir table ouverte du matin au
-soir, ça augmenterait certainement sa majorité comme volume, mais pas
-comme nombre; et c'est fort heureux, sinon pour le ministère, du moins
-pour la dignité de notre temps.
-
-Nous avons assez de mauvais côtés pour souligner les bons.
-
-
-
-
-UN DUEL RUSSE
-
-
-Heureusement les Français n'entendent pas le duel comme les seigneurs
-russes. Quant c'est fini, c'est fini; on se serre la main ou on se
-contente de se saluer, et il n'est plus question de rien.
-
-Les vieux Russes n'entendent pas les choses ainsi. Le blessé peut
-revenir quand il lui plaît, et, comme le carré de la bouillotte, il a
-droit de faire son reste ou son jeu à sa fantaisie.
-
-Mérimée a raconté l'histoire de cet homme heureux qui est en pleine
-lune de miel et qui voit soudain tomber au milieu de son bonheur un
-ennemi blessé par lui deux ans avant. Le survenant vient réclamer sa
-revanche. C'est dur.
-
-Un homme plus amoureux de l'effet que de la vérité aurait, à la place
-de Mérimée, peint autrement la situation, en faisant arriver ce lugubre
-créancier le soir même des noces. L'auteur de _Colomba_ a raconté la
-chose plus simplement, et il a bien fait. Le lecteur raisonnable n'y
-perd rien.
-
-Notre histoire, quoique bien au-dessous de celle de l'illustre conteur,
-a pourtant un grand mérite: elle est vraie.
-
-Il n'y a pas fort longtemps de cela, dire au juste la date du fait
-serait de l'indiscrétion, le prince K... fut appelé à de hautes
-fonctions. Le poste qu'il tenait de la bienveillance de l'empereur
-était très envié, aussi parlait-on beaucoup dans les salons de Moscou
-du bonheur qui venait d'échoir à l'heureux gentilhomme.
-
-—Ma foi! dit le prince S... aff, je crois que ce soir le prince K...
-serait bien ennuyé, si j'allais lui demander une revanche qu'il me doit
-depuis longtemps.
-
-On trouva l'idée si drôle que sur-le-champ deux amis furent députés
-pour demander réparation au grave fonctionnaire.
-
-—Excellence, dit le plus âgé des deux témoins en s'inclinant
-profondément, nous venons de la part du prince S... aff vous demander
-la revanche de la blessure qu'il a eu l'honneur de recevoir de vous.
-
-—Me suis-je donc battu avec S... aff? demanda le prince K..., qui avait
-oublié l'aventure.
-
-—Il y a vingt-cinq ans, en sortant de l'École militaire.
-
-—En effet, dit le prince, je l'avais oublié.
-
-—S... aff porte encore à la joue une cicatrice que lui fit votre sabre.
-
-—Il m'avait provoqué.
-
-—C'est vrai.
-
-—Je garde donc ma situation d'insulté.
-
-Allez donc, messieurs, et dites au prince que je n'ai rien à lui
-refuser, car je le tiens dans la plus grande estime. Nous nous battrons
-demain: je ne mets qu'une seule condition: à bout portant, un seul
-pistolet chargé.
-
-Si ces deux Russes eussent été Français, ils se seraient mis à rire et
-auraient raconté la plaisanterie qu'on avait voulu faire au nouveau
-gouverneur; mais ces Russes étaient Russes, ils craignirent de
-mécontenter leur client en ayant l'air de reculer; ils ne dirent rien,
-sinon qu'on serait exact au rendez-vous.
-
-Le lendemain, le prince S... aff fut tué roide.
-
-Comme le prince K... s'en retournait fort tranquillement, un des
-témoins qui l'avaient assisté lui demanda:
-
-—Comment, prince, avez-vous exigé un combat aussi meurtrier? Votre
-premier duel était un enfantillage, la blessure que vous aviez faite
-était insignifiante.
-
-—Je vais vous expliquer cela, mais n'en dites rien, je vous prie. Si je
-m'étais contenté de blesser encore S... aff, il m'aurait demandé une
-autre revanche, et, depuis que j'ai eu la goutte, je me dérange très
-difficilement.
-
-
-
-
-FAUX NOBLES ET CHAUVES
-
-
-Il y a dans notre beau pays deux mille familles considérées qui
-seraient bien embarrassées de faire leurs preuves, non pas les preuves
-de quatorze cent, ni mêmes les preuves de quatre quartiers, qu'on
-exigeait encore en 89 de ceux qui voulaient entrer dans les compagnies
-d'élite, mais tout simplement des preuves jusqu'en l'an de disgrâce, en
-1889.
-
-
-La plupart des gentilshommes d'aujourd'hui ont pris des noms de terres,
-sans trop savoir pourquoi ni comment.
-
-Pour comprendre ce qui se passe, il faut savoir ce qui se passait.
-
-Autrefois, certaines charges anoblissaient, et il était permis à ceux
-qui les avaient exercées d'acheter des terres et de prendre les noms
-des terres acquises; mais pour cela il fallait une ordonnance du roi,
-qui n'était jamais rendue que d'après un avis du conseil du sceau.
-
-Certaines terres mettaient leur propriétaire en possession d'un titre,
-mais il n'était pas loisible au premier traitant venu d'acquérir ces
-terres. Il fallait être en possession d'une noblesse bien prouvée.
-
-Depuis le premier empire, les choses se passaient plus simplement.
-
-M. Gaudissart, retiré du commerce, achetait quelques fermes, qu'il
-laissait à ses enfants.
-
-Or l'aîné des Gaudissart, pour se distinguer de ses deux frères,
-jugeait à propos d'opérer le petit travail que voici:
-
-Il signait d'abord:
-
-Alexis Gaudissart (de la Gacherie).
-
-Puis:
-
-Alexis Gaudissart de la Gacherie, sans parenthèses.
-
-Puis:
-
-Alexis G. de la Gacherie.
-
-Et enfin:
-
-Alexis de la Gacherie.
-
-Quand un exemple est bon, on le suit volontiers: Gaudissart cadet
-devenait, par le même procédé:
-
-M. de la Rochepercée.
-
-Et Gaudissart junior M. de Boisvert.
-
-Cela ne faisait de mal à personne, et, comme disait Villemot: «Ça
-valait encore mieux que de voler.» Mais on ne s'arrêtait pas en si bon
-chemin.
-
-Un matin, tous ces Gaudissarts apparaissaient avec un titre, et
-l'on saluait sans effort le marquis de la Gacherie, le comte de la
-Rochepercée et le vicomte de Boisvert. Que le bon Dieu les bénisse!
-
-
-Dans d'excellentes familles, même, on a pris des titres avec une
-facilité très réjouissante. Pour peu qu'un monsieur soit véritablement
-comte, son fils aîné ne se gêne pas le moins du monde pour se faire
-appeler M. le vicomte et son second fils M. le baron.
-
-C'est absolument bête et ridicule, par cette bonne raison que, dans les
-familles où il n'existe pas de fiefs héréditaires, ce qui est le cas de
-presque toutes les familles secondaires, le chef de la famille est en
-possession d'un titre, que le fils aîné ne saurait porter qu'après la
-mort de son père.
-
-Il est ridicule de voir le cadet d'un comte se faire baron de son
-autorité privée, alors que M. son père ne pourrait lui-même prendre une
-semblable liberté.
-
-Tous les gentilshommes du monde savent ce que je dis là; mais
-l'habitude a fini par acquérir la force de la chose jugée; aujourd'hui,
-c'est le droit commun.
-
-
-On se rappelle cette sortie d'un homme d'esprit à un imbécile qui se
-faisait passer sur la tête une pommade qui avait la prétention de faire
-pousser les cheveux.
-
-—Vous travaillez à vous rendre impossible, vous n'avez qu'une qualité,
-vous êtes chauve, et vous allez perdre ce don précieux.
-
-Et il ajoutait:
-
-—Ah! mon ami, ne faites point cette folie; le monde appartient aux
-chauves, ils ont fondé une association, ils se reconnaissent à cent
-lieues, ils se donnent la main et s'entr'aident. Une jeune fille riche
-est-elle à marier, un chauve la demande et tous les autres chauves
-l'entourent, et nul homme chevelu ne peut l'approcher.
-
-Un emploi est-il vacant dans l'État, c'est un chauve qui l'obtient, par
-cette bonne raison que sept ministres sur neuf sont chauves, les chefs
-de divisions sont chauves; en un mot, tout le monde est chauve, tous
-les banquiers riches, les notaires, les grands propriétaires, il n'y a
-que les artistes qui aient des cheveux, et ça ne leur réussit guère.
-
-
-
-
-UN MARCHAND DE TABLEAUX
-
-
-Un correspondant me signale une assez jolie comédie que jouerait,
-depuis trois ou quatre ans, un habitant de la petite ville de
-M...—située non loin de Fontainebleau.
-
-Tous les ans, pendant l'été, cet aimable villageois va se promener à la
-ville des carpes et engage les Parisiens, et quelquefois les étrangers,
-à diriger leurs excursions de tel côté de la vallée.
-
-—Rien de plus pittoresque; si vous passez par là, j'aurai le plus grand
-plaisir à vous servir de _cicérone_.
-
-En effet, soit que ses indications soient alléchantes, soit que le
-hasard ou le désir de tout voir, mène le touriste dans la vallée du
-personnage, il est sûr de ne pas échapper au complaisant qui le guette.
-
-Son empressement à guider les promeneurs est extrême; il leur fait voir
-les plus petits recoins, et lorsqu'ils sont fatigués, il leur propose
-obligeamment de se reposer dans sa maison.
-
-—Un verre de vin blanc, sans façon; un petit vin pas méchant du tout,
-sans cérémonie.
-
-On hésite.
-
-—Une tasse de lait pour madame.
-
-On n'hésite plus.
-
-Alors, avec une bonne grâce parfaite, le propriétaire fait les honneurs
-de sa bicoque.
-
-Il faut être poli, on le félicite sur la gentillesse de sa demeure.
-
-Il répond que c'est un taudis mais que la vue est si belle de son
-grenier, qu'il ne vendrait pas sa maison pour un monde.
-
-On visite le grenier, la vue n'a rien d'extraordinaire; mais les
-visiteurs sont surpris de trouver des centaines de vieux tableaux
-couchés dans la poussière.
-
-—Mais c'est un vrai musée! s'écrient les étrangers.
-
-—Ah! de vieux tableaux de famille qui sont là depuis des temps infinis;
-je ne suis pas amateur, et, d'ailleurs, je n'y connais rien; on disait,
-dans le temps, que parmi ces toiles il y en avait d'un grand prix.
-
-Et sans avoir l'air d'y attacher la moindre importance il secoue
-habilement la poussière et s'éloigne sous prétexte de chercher un
-plumeau.
-
-Alors, de deux choses l'une, ou les visiteurs l'arrêtent protestant
-qu'ils n'y connaissent rien eux-mêmes, ou ils le laissent aller.
-
-Dans tout Parisien, il y a un brocanteur, et puis on a raconté si
-souvent l'histoire du tableau oublié dans un grenier, acheté trente
-francs et revendu cent mille, qu'il est bien rare que les promeneurs ne
-se jettent pas avec avidité sur les toiles du bonhomme.
-
-Ils les tournent, les retournent en tout sens, et ne tardent pas à
-découvrir des signatures effacées par le temps, mais encore très
-visibles.
-
-L'hôte reparaît avec son plumeau dès qu'on n'en a plus besoin.
-
-—Que faites-vous de tout cela? demandent les visiteurs anxieux.
-
-—Rien.
-
-—Que ne vendez-vous ces tableaux qui se détériorent tout à fait.
-
-—Euh! ça ne vaut pas grand'chose.
-
-—Certainement; mais aussi peu que vous en retireriez, cela vaudra mieux
-que de les laisser perdre.
-
-—Non, mais enfin.
-
-—Sans doute. La vérité c'est que ce n'est pas moi que ça enrichira.
-
-—Un monsieur m'a offert un jour cent francs pièce de ces dix-là; je me
-repens de ne pas les lui avoir laissés.
-
-On offre de donner le prix regretté.
-
-L'affaire se conclut, et les bons Parisiens emportent gaiement des
-Titien, des Giorgione, des Parmesan, à cent francs chaque, que le bon
-villageois achète pendant l'hiver à la salle Drouot, à raison de six
-francs pièce.
-
-
-
-
-TÉMOIN DE TOUT LE MONDE
-
-
-Il y a, à la mairie du neuvième arrondissement, un gentilhomme pauvre
-qui a trouvé une singulière façon de se faire traiter trois fois par
-semaine.
-
-Ce gentilhomme est le comte D...; il s'est ruiné un peu au jeu, un peu
-dans les coulisses du théâtre et de la Bourse et beaucoup dans les
-grands restaurants de Paris, dont il était le plus bel ornement.
-
-Bref, il n'aurait plus rien, si l'un de ses cousins, brave et digne
-parent, ne lui faisait une petite rente de trois mille six cents
-francs, c'est-à-dire juste de quoi ne pas crever de faim.
-
-Adieu, les bons dîners! Mais le vicomte est un homme intelligent; il a
-trouvé le moyen de satisfaire ses goûts sans se donner trop de peine,
-il a inventé la profession de témoin.
-
-
-Tous les mardis, jeudis et samedis, il est dans la salle des mariages,
-ganté et cravaté de blanc.
-
-Aussitôt qu'un témoin est en retard, ce qui arrive souvent, il se
-présente, donne sa carte et déclare qu'il sera très heureux de rendre
-service.
-
-Avoir un vicomte pour témoin, ça fait toujours plaisir; il y a même des
-gens qui payeraient pour ça; mais M. D... n'accepterait pas d'argent,
-il est de trop bonne maison pour cela. Aussi va-t-il de soi que le
-vicomte est invité au festin et choyé comme vous le pouvez supposer.
-
-
-L'autre jour, comme quelqu'un complimentait le vieux viveur sur
-_l'ingéniosité_ de son métier de témoin, il répondit:
-
-—Heu! ce métier-là est comme bien d'autres, il y a des mortes-saisons.
-Ainsi, l'autre jour, j'ai été témoin de deux mariages bourgeois; ces
-croquants n'ont-ils pas eu l'idée d'aller en Italie passer la lune de
-miel et de partir avant déjeuner!
-
-
-Sans compter mes angoisses, ajoute-t-il. Figurez-vous que depuis
-quelque temps il y a un adjoint qui est affreusement myope, eh bien,
-pendant les cérémonies, je suis sur des épines: j'ai toujours peur
-qu'il se trompe et qu'il me marie à la place de l'autre; un malheur est
-si vite arrivé!
-
-
-
-
-COMÉDIENS ERRANTS
-
-
-Autrefois, les comédiens en disponibilité s'assemblaient
-dans un café d'assez piètre apparence, situé dans la rue des
-Vieilles-Étuves-Saint-Honoré; on appelait cela la Bourse des comédiens,
-deux mots bien étonnés de se trouver ensemble.
-
-Plus tard, ils déménagèrent, et choisirent le jardin du Palais-Royal
-pour lieu des rendez-vous. Ils avaient le soleil du jardin, et pour les
-jours de pluie les arcades protectrices, et tout cela sans avoir besoin
-de consommer, comme au café des Vieilles-Étuves.
-
-Puis vint le courant qui chassa tout vers le boulevard, et les
-comédiens se laissèrent entraîner.
-
-De la porte Montmartre à la rue Vivienne, il y a chaque jour quinze
-cents artistes nomades qui se promènent.
-
-Autrefois, le comédien de la rue des Vieilles-Étuves était un vagabond
-à l'œil vif et intelligent, au geste facile, à la parole nette; il y
-avait en lui du fou et de l'inspiré.
-
-Ses vêtements, usés jusqu'à la corde, tenaient à peine, malgré des
-tours de force légendaires. Ses longs cheveux rasés aux tempes, son
-extrême maigreur, sa pâleur fiévreuse, formaient un ensemble bizarre,
-mais parfois intéressant.
-
-Et quand l'infortuné racontait les grands succès qu'il avait obtenus
-tour à tour dans _Britannicus_ et dans _l'Omelette fantastique_, dans
-Buridan de _la Tour de Nesle_ et dans Balochard, il y avait tant de
-conviction dans ses paroles, tant de confiance dans son récit, tant de
-certitude de sa gloire, qu'on se sentait presque attendri devant une
-aussi formidable erreur.
-
-
-Aujourd'hui, le comédien a bien changé, il est gras dès sa jeunesse.
-Sans mauvais goût, il serait habillé comme tout le monde. Il porte
-une cravate de couleur voyante, une chaîne d'or qui n'est pas en or,
-une canne à pomme d'argent, qui n'est pas en argent. Son allure est
-tranquille, il parle sans animation; il ne joue pas tous les rôles;
-il a son genre, il «fait les rondeurs» quand il est vieux, les Dupuis
-quand il est jeune; «il a eu à Carcassonne des succès ébouriffants».
-
-
-La première chose que fait le comédien en arrivant à Paris, c'est de
-laisser pousser ses moustaches dont il a été privé pendant neuf mois.
-
-Un comédien qui a des moustaches est à louer, comme un cheval qui a un
-bouchon de paille à la queue est à vendre.
-
-
-Il y a à Paris cinq ou six agences dramatiques; ces agences, c'est
-quelque chose qui flotte entre la traite et le bureau de placement.
-
-Les bons comédiens de province sont connus des directeurs de ces
-établissements, et sont toujours placés d'avance; les mauvais finissent
-toujours par se placer, mais c'est plus long.
-
-Une ou deux agences, qui s'occupent spécialement des artistes lyriques
-français et italiens, sont devenues des maisons fort estimables,
-rendant de grands services aux acteurs et aux directeurs; là tout se
-fait honnêtement et intelligemment.
-
-
-Dans les autres il n'en est pas tout à fait de même.
-
-On engage toujours et quand même.
-
-Voici la combinaison.
-
-Un artiste engagé doit à l'agent 5 p. 100 sur la totalité de son
-engagement.
-
-En supposant les appointements à 500 francs par mois c'est 25 francs
-que l'agent touche tous les mois.
-
-Aussitôt l'engagement signé l'artiste touche un mois d'avance par
-l'entremise de l'agent qui retient sa commission.
-
-L'artiste part, débute, est sifflé, il revient chez le même agent qui
-l'engage pour une autre ville toujours moyennant la même commission.
-
-Il y a des farceurs qui se font ainsi 6,000 francs de rentes en se
-faisant siffler partout. Quand ils ont fini en France ils vont se faire
-siffler à l'étranger, c'est plus difficile, mais ils y mettent tant de
-bonne volonté!
-
-
-Le côté des dames n'est pas beaucoup plus favorisé, mais les femmes
-ont une manière à elles de porter la pauvreté qui enlève à ce vice une
-grande partie de l'horreur qu'il inspire aux mauvais cœurs.
-
-L'ancienne comédienne aux airs évaporés, la bonne fille qui allait
-jadis demander à Toulouse ou à Bordeaux les bravos que Paris lui
-refusait, n'existe plus.
-
-Le théâtre en province est alimenté régulièrement.
-
-Les étoiles vieillies au boulevard n'ont que deux partis à prendre,
-devenir duègnes à Paris ou aller en province jouir d'un printemps
-éternel. Il est rare qu'elles ne prennent pas ce dernier parti.
-
-Quelques jeunes filles du Conservatoire ou d'ailleurs vont faire assez
-volontiers une saison dans une grande ville, afin de s'habituer à la
-scène, et d'acquérir le pied marin.
-
-Elles reviennent sans avoir acquis autre chose que les mauvaises
-habitudes passées à l'état de tradition.
-
-Pour le reste il est à peu près inutile d'en parler. Ce reste se
-compose de choristes ou de coryphées des théâtres de la capitale,
-braves filles dévorées du désir de devenir aussi des étoiles.
-
-Elles ont chanté deux cents fois les chœurs de _la Grande-Duchesse_ ou
-de _la Timbale d'argent_ et elles arrivent à imiter madame Schneider ou
-Judic avec une perfection bien capable d'illusionner Castelnaudary ou
-Lons-le-saunier.
-
-Où leur embarras commence, c'est lorsqu'il faut _créer_ un nouveau
-rôle, Castelnaudary ne rit plus.
-
-Pourtant on a vu quelques-unes de ces échappées de la troupe de
-fer-blanc gagner quelque talent et devenir passables.
-
-Après elles, il n'y a plus que des pauvres filles qui sont là comme
-elles seraient ailleurs, parce que c'est leur destinée.
-
-Pendant que toutes les autres rêvent de revenir à Paris sur un vrai
-théâtre, pour un vrai rôle, celles-ci rêvent le théâtre d'Alger, parce
-qu'en Afrique les officiers sont nombreux et forment un très bon
-public.
-
-
-
-
-L'ÉDUCATION D'UN VICOMTE
-
-
-Un pauvre diable de licencié se présente chez un gentilhomme fort riche
-qui a demandé, par la voie de la publicité, un précepteur pour son
-fils, âgé de douze ans.
-
-—Mon gaillard est un peu en retard, dit le gentilhomme.
-
-—Nous rattraperons vite le temps perdu, monsieur le comte, surtout si
-le sujet est intelligent.
-
-—Pourquoi ne serait-il pas intelligent? s'écrie le comte en se
-redressant.
-
-—C'est ce que je me demandais, fait humblement le précepteur.
-
-—Qu'est-ce que vous allez apprendre à mon drôle?
-
-—Mais, monsieur le comte, cela dépend de vos intentions.
-
-—Je n'en ai pas.
-
-—Vous désirez sans doute que M. votre fils soit bachelier ès lettres?
-
-—Oh! mon Dieu, pas absolument.
-
-—Bachelier ès-sciences?
-
-—Ah! du tout! Je veux que mon fils sache tout simplement ce qui est
-nécessaire à un homme du monde qui a un beau nom et qui aura un jour
-trois cent mille francs de rentes.
-
-—Avec trois cent mille francs de rentes, on peut se passer de bien des
-choses, monsieur le comte.
-
-—C'est assez mon avis.
-
-—Un peu de latin?
-
-—Beaucoup de latin; le Saint-Père aime notre famille.
-
-—Un peu de grec?
-
-—Beaucoup de grec; j'ai un oncle à succession qui est helléniste en
-diable.
-
-—Des langues vivantes?
-
-—Toutes; la comtesse veut que son fils traverse les légations.
-
-—La littérature me paraît d'une nécessité absolue.
-
-—Dites les littératures.
-
-—Quant aux mathématiques.....
-
-—Cela va sans dire; un homme du monde qui ne sait pas compter est un
-bien triste sire, monsieur le professeur.
-
-—C'est bien mon avis.
-
-—Il serait possible, d'ailleurs, que mon gaillard ait un jour l'envie
-de passer par Saint-Cyr, c'est une maladie de famille.
-
-—En ce cas, il faudrait soigner la géométrie et l'algèbre.
-
-—Naturellement.
-
-—On pourrait effleurer la chimie, la physique et l'astronomie?
-
-—Vous oubliez le dessin.
-
-—Je le réservais.
-
-—Vous n'aurez à vous occuper ni de la musique, ni de la danse, ni de
-l'escrime.
-
-—C'est heureux, car je vous avoue, monsieur le comte, que je suis assez
-peu entendu dans ces matières.
-
-—A propos, savez-vous la gymnastique?
-
-—Théoriquement.
-
-—Ça ne suffit pas; mais peu importe: je passerai là-dessus parce que
-vous me convenez beaucoup.
-
-—Monsieur le comte me comble.
-
-—Vous connaissez les conditions?
-
-—Votre intendant m'en a parlé.
-
-—Elles vous conviennent?
-
-—Mon Dieu, oui.
-
-
-Six mois après cette conversation, le comte se trouve nez à nez devant
-le précepteur, qui le salue humblement.
-
-—Vous avez à me parler, monsieur?
-
-—Oui, monsieur le comte, une réclamation.
-
-—Seriez-vous mécontent de votre élève?
-
-—Non, monsieur, bien au contraire; le vicomte est un charmant enfant,
-assez bien doué.
-
-—Oh! tant mieux. Auriez-vous à vous plaindre de quelqu'un, dans la
-maison?
-
-—Ah non! monsieur le comte, la maison est admirablement tenue et tous
-les commensaux se ressentent de l'aménité du maître.
-
-—La nourriture, peut-être?
-
-—Excellente.
-
-—Votre chambre, sans doute?
-
-—Fort convenable.
-
-—Alors, quoi?
-
-—Mon traitement, monsieur le comte.
-
-—Ah! vous le trouvez insuffisant?
-
-—Non, je le trouve ridicule.
-
-—Le précepteur de mon père, qui était, paraît-il, un homme de grand
-mérite, touchait 400 livres; le mien, qui a été plus tard ministre de
-l'instruction publique, gagnait 600 francs; vous, monsieur, vous avez
-1,200 francs, et vous vous plaignez.
-
-—Je ne me plains pas, je réclame.
-
-—Il fallait réclamer en entrant; je n'aime pas à revenir sur ce qui a
-été convenu. Vous m'eussiez demandé davantage que j'aurais sans doute
-accédé à votre demande.
-
-—C'est que, monsieur le comte, je ne savais pas...
-
-—Que ne saviez-vous pas?
-
-—J'ignorais que Tony, qui élève votre cheval _Mirliflor_, gagnât dix
-fois plus que moi, qui élève votre fils.
-
-—Ce n'est pas du tout la même chose.
-
-—Je vous demande pardon; il n'y a que cette différence, que _Mirliflor_
-étant plus intelligent que le vicomte, Tony a bien moins de peine que
-moi.
-
-
-Je crois qu'il est inutile de dire que M. le précepteur fut remercié
-sur-le-champ.
-
-Où alla-t-il, que devint-il pendant dix ans? Ces détails ignorés ne
-font rien à l'affaire.
-
-Ce qu'il importe de savoir, c'est qu'après une vie fort agitée, mais
-fort honorable, le destin et les électeurs de la Vienne-et-Loire
-envoyèrent le précepteur fantaisiste à l'Assemblée nationale.
-
-L'autre jour, le comte, qui représente un département de l'Ouest, lui
-disait en souriant:
-
-—J'ai remarqué, mon cher collègue, que, depuis quatre ans que nous
-siégeons à l'Assemblée, je n'ai pas eu le bonheur de vous ranger à mon
-avis.
-
-—Il y a plus que cela, monsieur le comte, répondit le représentant de
-Vienne-et-Loire, voilà plus de dix ans que nous avons été en désaccord
-pour la première fois.
-
-—Faisiez-vous donc partie de l'ancienne Chambre? Il ne m'en souvient
-plus; je vous en demande pardon.
-
-Et pour faire excuser tout à fait son oubli, le comte ajouta
-gracieusement:
-
-—Vous avez l'air si jeune!
-
-—Je n'étais pas, Dieu merci, de l'ancienne Chambre; je faisais alors
-partie de votre maison.
-
-—Vous voulez rire?
-
-—Oui, j'ai eu l'honneur d'être le précepteur du vicomte Paul, votre
-fils.
-
-—Serait-il vrai? s'écria le comte en riant. Mais, oui, en effet, je
-vous reconnais. Vous étiez ce précepteur original...
-
-—Rationnel.
-
-—Non, original: je maintiens le mot. C'est bien vous qui êtes parti,
-parce que...
-
-—Parce que Tony, le jockey, qui soignait votre cheval, gagnait dix fois
-plus que moi, qui soignais votre fils.
-
-—Oui, oui, parfait! je me rappelle. Eh bien, cher collègue, c'était moi
-qui avais raison, et vous qui aviez tort. En voulez-vous la preuve?
-
-—Je ne demande pas mieux.
-
-—Eh bien, _Mirliflor_ m'a rapporté près d'un million, et ses produits
-me rapportent encore, tandis que mon fils a mangé la fortune de sa mère
-et a fait 500,000 francs de dettes. Que dites-vous de cela?
-
-—Je dis que c'est bien juste. Vous avez mal payé, votre fils a été mal
-entraîné.
-
-
-
-
-FIGURES CONTEMPORAINES
-
-
-
-
-LOUIS PHILIPPE ET MARIE AMÉLIE
-
-
-Le roi Louis-Philippe arrivait avec une tout autre politique que celle
-du droit divin. Il pensa, non sans raison, qu'il deviendrait populaire
-en se faisant bourgeois, et, pour ce faire, il n'hésita pas à couvrir
-sa majesté d'une redingote à la propriétaire.
-
-Tout s'enchaîne; le salut et la discrétion respectueuse se changèrent
-en poignées de mains.
-
-—Bonjour, monsieur le roi, comment vous portez-vous?
-
-Et le roi répondait en pressant toutes les mains prolétaires qui se
-tendaient vers lui.
-
-—Bien, mes bons amis, très bien.
-
-Et il causait avec Dubois, Durand ou Lefèvre, de pair à compagnon,
-s'informant de leur famille, et de leurs affaires et de leurs
-affections.
-
-Pauvre roi! prince vertueux, comme il fut bien payé de tant de bonne
-grâce par ces bourgeois si fiers de lui toucher la main!
-
-
-Je ne puis résister au désir de citer des anecdotes oubliées
-aujourd'hui et qui firent la joie de ma jeunesse. Elles prouvent
-combien le roi Louis-Philippe était doué d'une bonté à toute épreuve,
-doublée d'une finesse extrême, d'autant plus remarquable qu'elle était
-accompagnée d'une bonhomie charmante.
-
-Une députation de la garde nationale de Bordeaux vint féliciter le roi
-d'avoir échappé à l'attentat de Fieschi.
-
-Le roi reçut ces Bordelais comme il aurait reçu les vrais Girondins.
-
-Apercevant un citoyen à bonnet à poil, d'une fort belle prestance, il
-lui adressa la parole avec infiniment de bonté.
-
-Le citoyen en bonnet à poil était marchand de vin, comme doit être tout
-Bordelais qui se respecte. Un rêve d'or traversa son cerveau, et, sans
-autre forme de procès, il se mit à faire l'article au roi.
-
-—Oui, Sire, s'écria-t-il, je puis dire avec fierté qu'il n'y en a pas
-un dans Bordeaux capable de vous servir comme moi. J'achète directement
-du baron de Brane et de M. Aguado; pas une pièce, pas une bouteille qui
-ne sorte de chez moi sans porter ma marque. Vous goûterez, ça ne vous
-engage à rien; si ça vous convient, vous payerez quand vous voudrez.
-J'ai confiance en vous, moi.
-
-Un autre Bordelais, aussi marchand de vin que le premier, mais mieux
-élevé sans doute, comprenant l'inconvenance de son compatriote,
-voulut rompre les chiens, et, après avoir poussé le coude à son ami,
-il s'avança et, d'un air plein de grâce gasconne, la grâce la plus
-épanouie qui soit au monde, il demanda au roi:
-
-—Eh! donc, Sire, n'aurons-nous pas le plaisir de déposer nos respects
-aux pieds de votre femme?
-
-—Mon Dieu, non, répondit le roi en souriant; _elle_ est obligée, ce
-soir, de garder la maison.
-
-
-A quelque temps de là, nouvel attentat;—on tirait sur le roi comme si
-la poudre n'eût rien coûté;—nouvelles députations, nouveaux gardes
-nationaux, nouveaux conseillers généraux et municipaux.
-
-Parmi ces derniers, le président du conseil municipal d'un canton de
-l'Orne se fit remarquer par un discours assez proprement récité.
-
-Le roi s'approche de l'orateur, le félicite à son tour, s'enquiert des
-besoins de sa commune et termine son compliment par ces mots:
-
-—Nous désirons vous avoir à dîner mardi.
-
-—Impossible, Sire, s'écria le provincial tout désolé. C'est impossible,
-j'ai arrêté ma place à la diligence et j'ai eu la bêtise de donner des
-arrhes.
-
-—Eh bien, fit gaiement le roi, ce sera pour demain, à moins pourtant
-que vous ne soyez invité autre part.
-
-
-Hélas! cette cordialité bourgeoise, qui, pour manquer de noblesse, n'en
-avait pas moins des côtés touchants, disparut bien vite.
-
-Louis-Philippe, si clairvoyant, si fin, avait commis une faute
-politique énorme; à le voir si souvent et de si près, le peuple s'était
-aperçu qu'au demeurant le roi n'était qu'un homme.
-
-En bas, on ne croyait plus; en haut, on se repentait d'avoir semé dans
-une terre aussi ingrate.
-
-La noblesse boudait naturellement.
-
-La haute bourgeoisie cuvait son bonheur; la petite entretenait ses
-rancunes.
-
-Au milieu de tout cela, le roi sortait peu. De loin en loin, une grande
-voiture bleue, de grands laquais rouges, trente dragons commandés par
-un simple lieutenant, traversaient au grand trot les Champs-Élysées
-déserts. De rares curieux étrangers ou provinciaux quittaient les
-contre-allées pour voir le roi qui, d'un fort grand air, répondait à
-leurs saluts, mais sans affectation et sans plaisir. Le petit-fils
-d'Henri IV était devenu philosophe, et il savait au juste ce que vaut
-l'humanité.
-
-
-Parfois, pourtant, on apercevait un chapeau de femme, un ruban, un
-bout d'étoffe, et tout le monde courait respectueusement saluer la
-reine.
-
-Il est vrai que si Marie-Amélie n'eût pas salué, on l'aurait saluée
-avec la même vénération, tant sa bonté et ses hautes vertus avaient
-touché les cœurs.
-
-
-
-
-LE DUC DE BRUNSWICK
-
-
-Un mort qui ne doit pas être bien content qu'on lui doive la vérité,
-c'est ce pauvre prince de Brunswick.
-
-Le jour où il fit un procès à M. Dollingen rédacteur en chef de la
-_Gazette de Paris_, il ne se doutait guère qu'il mettait des réclames
-à la caisse d'épargne, qui, après sa mort, seraient distribuées à ses
-héritiers qui s'en soucient bel et bien.
-
-C'était, il faut bien le dire, l'homme le plus grotesque et le plus
-ridicule qui soit au monde, ce brave prince. Jamais, au grand jamais on
-ne vit un prince si cocasse.
-
-En le voyant, on était épouvanté et l'on ne pouvait s'empêcher de rire
-à gorge déployée.
-
-Tout Paris le connaissait, c'était ce grand homme aux grands yeux
-noirs, à la barbe noire, à la chevelure noire et brillante d'un éclat
-inouï. Ses joues, ah! ses joues étaient des joues sans pareilles, leur
-nuance tirait entre le coquelicot et le sang de bœuf.
-
-Il ne fallait pas s'approcher bien près du personnage pour voir que
-ses yeux étaient _faits_ comme ceux d'une fille, que sa barbe était
-vernie comme une paire de bottes, ses joues fardées comme la vérité
-dans un discours de démagogue, sa perruque en soie lisse.
-
-Cet assemblage burlesque donnait froid dans le dos. On sentait que
-l'homme capable de se peinturlurer ainsi chaque jour avait perdu depuis
-longtemps tout sentiment de dignité.
-
-
-Paris, qui a une affection particulière pour les excentriques,
-surtout quand ils sont étrangers, Paris, qui saluait le _colonel
-belge_, qui souriait au _vieux marquis_, qui s'inclinait devant le
-_Persan_ de la Bibliothèque nationale, et qui considérait le Persan de
-l'Opéra-Comique, Paris exécrait le prince de Brunswick, et Paris avait
-raison, ce qui ne lui arrive pas tous les jours.
-
-Souvent des nuées de gamins poursuivaient de leurs cris l'altesse
-maquillée, et. nul passant n'intervenait pour faire cesser ces
-agissements peu hospitaliers.
-
-
-On a déjà raconté bien des choses sur ce prince gommé et dégommé: on en
-racontera encore d'autres, et l'on n'aura pas tout dit.
-
-Il avait un hôtel rose, des chevaux jaunes et un fiacre chocolat.
-
-L'hôtel rose était une forteresse; derrière les portes, peintes en vert
-céladon, se cachaient des ferrures fantastiques dont l'acier poli et
-huilé évitait les grincements désagréables des portes de prisons de
-l'Ambigu.
-
-A l'intérieur, des fleurs, des glaces, de la soie; on se serait cru
-dans le logis d'une merveilleuse, si un goût détestable et criard
-n'avait présidé à l'arrangement du lieu.
-
-Les domestiques de ce palais avaient eux-mêmes quelque chose d'étrange.
-
-C'étaient peut-être de fort braves gens, mais aucun d'eux n'était né
-sous le même ciel que ses compagnons, aucun ne parlait la même langue;
-on eût dit une de ces galères sans pavillon écumant les mers du Levant,
-commandée par un pirate sinistre et dont l'équipage est formé de hardis
-et douteux compagnons de tous les pays.
-
-
-Seuls dans cet hôtel incompréhensible, les deux chevaux jaunes étaient
-intéressants: c'étaient deux chevaux du Quercy dont Louis XIV avait
-fait présent à l'électeur de la Hesse et dont la race avait été
-précieusement conservée.
-
-Depuis trente-cinq ans, Paris voyait ces deux éternels chevaux, qui
-n'étaient ni Isabelle ni fleur de genêt, et Paris ne s'étonnait ni de
-leur couleur ni de leur longévité; il pensait que les chevaux étaient
-maquillés comme le duc leur maître et tout aussi vieux que lui. Il
-n'en était rien; les coursiers avaient leur couleur naturelle, et ils
-avaient été renouvelés quatre fois.
-
-Mais ces précieux spécimens vont disparaître comme bien d'autres
-choses, le prince, devenu poltron, ou sentant sa mort prochaine, avait
-privé le dernier étalon de son plus précieux ornement.
-
-
-Quand je dis que les chevaux jaunes du duc vont disparaître, je me
-trompe, un peintre des plus distingués, T. John Lewis Brown, ayant
-regardé les deux animaux avec son œil artiste, fut frappé de leur
-tournure archaïque, c'était bien comme cela qu'il avait rêvé les
-chevaux du grand siècle; c'était bien les chevaux qu'il avait vus dans
-les tableaux du temps.
-
-L'artiste se rendit à l'hôtel de Brunswick, pensant qu'il n'avait qu'à
-prononcer son nom, aimé et connu, pour que les portes s'ouvrissent à
-deux battants. Il se trompait. À peine eut-il prononcé son nom, que
-l'unique battant se referma à demi, et lorsqu'il eut expliqué qu'il
-désirait croquer les chevaux, le battant se referma tout à fait.
-
-Enfin, après des mois, pendant lesquels l'artiste employa toutes les
-diplomaties de son esprit et tous les diplomates de sa connaissance,
-l'autorisation de copier d'après les chevaux jaunes lui fut accordée,
-et un palefrenier en cravate rose exhiba les chevaux qu'il avait ordre
-de ne pas quitter d'une seconde pendant le travail de l'artiste.
-
-Ces chevaux, enchantés de voir un chrétien qui n'avait pas de cravate
-rose, firent mille amitiés au peintre et lui auraient raconté bien des
-choses s'ils avaient su parler.
-
-A l'Exposition de 1870, je crois, M. Brown obtint un véritable succès.
-Ce qui prouve que tôt ou tard l'entêtement trouve sa récompense,
-surtout quand le mérite l'accompagne.
-
-
-Une anecdote, que mes confrères ne raconteront pas, va trouver sa place
-ici; elle me fut racontée, il y a bien longtemps, par une aimable
-princesse russe qui la tenait de son mari, qui la tenait d'une actrice,
-qui la tenait de son cocher, qui la tenait de l'héroïne elle-même, qui
-n'était pas sa sœur.
-
-C'était à l'époque où le duc de Brunswick se souciait encore de
-l'opinion publique.
-
-Un jour, il demanda à son coiffeur:
-
-—Que dit-on de moi dans Paris?
-
-—Mais, répondit l'artiste capillaire, on dit que votre Altesse est
-toujours très bien coiffée.
-
-—Ah! Et puis?
-
-—Et puis que Monseigneur est un très bel homme.
-
-—Et ensuite?
-
-—Ensuite que Monseigneur a les plus beaux diamants qu'on puisse voir.
-
-—Est-ce tout?
-
-—A peu près.
-
-—Que dit-on de mon hôtel?
-
-—On le trouve superbe.
-
-—On ne trouve pas qu'il y manque quelque chose?
-
-—Ah si! Monseigneur.
-
-—Quoi, qu'y manque-t-il? s'écria le prince furieux.
-
-—Rien, rien, Monseigneur. Je me suis trompé, fit le pauvre merlan, qui
-ne s'attendait pas à soulever une pareille fureur.
-
-—Tu as dit qu'il manquait quelque chose. Drôle, parle, ou je te chasse.
-
-Le coiffeur, qui ne voulait pas perdre la pratique de ce duc qui
-portait plus de perruques qu'aucun homme de France, répliqua en
-tremblant:
-
-—Pardon, Altesse, je n'ai pas dit qu'il manquait quelque chose,
-j'ai dit qu'on disait qu'il manquait quelque chose, ce qui est bien
-différent.
-
-—C'est bon. Que manque-t-il?
-
-—On dit que ça manque de femme.
-
-
-Contre l'attente du coiffeur, le duc Charles se calma soudain et dit
-simplement:
-
-—Tiens, c'est vrai, ça manque de femme; je vais aviser.
-
-Un mois après, une jeune créature blonde, aux yeux bleus, d'une figure
-fort ordinaire, mais jeune et douée de la beauté du diable, venait
-égayer l'hôtel par sa présence.
-
-On la loge dans les communs, au-dessus de l'écurie.
-
-Elle buvait, mangeait et dormait comme une reine.
-
-Quand Son Altesse sortait, la jeune personne montait en voiture et
-allait montrer ses toilettes tapageuses presque toujours ridicules aux
-badauds du boulevard.
-
-Cette créature obtint pendant quelques jours un vrai succès de
-curiosité. Quand ce succès fut passé, le duc la congédia en la payant
-assez chichement.
-
-
-Voici l'histoire de cette fille.
-
-Lorsque le duc fut convaincu que son hôtel manquait de femme, il en
-demanda une à son intendant, qui lui répondit que rien n'était plus
-facile que de contenter Son Excellence; le bonhomme se trompait.
-
-Par une de ces manies dont il avait seul le secret, le duc désirait que
-la personne qu'il demandait fût muette ou qu'elle ne sût point parler
-français. On lui présenta une muette, mais elle se faisait si bien
-comprendre avec ses yeux que le duc n'en voulut pas.
-
-On lui présenta une anglaise, le duc n'en voulut pas, alléguant bien à
-tort qu'à Paris tout le monde entend l'anglais.
-
-Une Allemande, il ne fallait pas y songer.
-
-Une Italienne, c'était risqué, une Espagnole, c'était dangereux.
-
-Enfin on était bien embarrassé dans l'hôtel rose.
-
-Enfin le cocher eut une idée triomphante: il proposa une jeune fille
-du val d'Andore, pays où, disait-il, on parle une langue que personne
-ne comprend.
-
-Le duc sauta sur la proposition et on lui amena une jeune fille vêtue
-comme Georgette, la reine des moissons. Vous savez, cette belle
-Georgette qui avait traversé l'opéra-comique d'Halévy sous les traits
-jeunes et radieux de madame Cabel, alors inconnue.
-
-Le duc questionna la nouvelle venue dans toutes les langues venues,
-elle ne répondit pas un mot.
-
-Le prince doutait encore; il lui dit:
-
-—Si vous saviez parler français je vous donnerais deux billets de mille
-francs.
-
-La jeune fille ne répondit pas, l'épreuve était décisive.
-
-Quand cette jeune femme fut congédiée, il lui fut permis d'emporter ses
-toilettes et quelques rares bijoux et une somme de dix mille francs
-pour les dix mois qu'elle avait été emprisonnée.
-
-—C'est donc fini? demanda-t-elle, ma foi tant mieux, je commençais à
-m'ennuyer.
-
-—Elle parle! s'écria le duc.
-
-—Quelle bêtise, fit la jeune fille, je suis de Joinville-le-Pont. Je
-suis venue gagner une dot pour me marier avec mon cousin Benoît.
-
-Le duc se consola d'avoir été victime d'une supercherie, mais son
-cocher fut inconsolable.
-
-
-
-
-A PROPOS DU SHAH DE PERSE
-
-
-Les Parisiens sont toujours les mêmes.
-
-Quoi! un roi part de l'extrême Orient pour venir tendre la main aux
-peuples d'Occident, et l'on ne trouve rien de mieux, pour reconnaître
-cette avance faite à la civilisation européenne, que de défiler
-l'un après l'autre cet horrible chapelet de vieux calembours qui
-illustrèrent les chansonnettes de Meyer et de Levassor. Rebuts
-d'almanachs et d'anas qui n'ont plus de charmes pour les portiers.
-
-«Pour venir en France, le shah aurait dû attendre la mi-août.»
-
-«Le shah ira à l'Opéra-Comique entendre madame Carvalho-Miolant.»
-
-«Si le shah va à l'opéra les rats n'ont qu'à bien se tenir.»
-
-«On prétend que l'Opéra va donner une représentation de gala. Tout au
-contraire du proverbe, les rats danseront, parce que le shah y sera.»
-
-C'est charmant. Voilà des échantillons qui donnent plutôt une idée du
-mal de mer que de l'esprit français.
-
-Heureusement, le shah n'entend pas le français. Cela lui évitera la
-peine d'entendre la plaisanterie.
-
-
-Au commencement du siècle, un Français, nommé Boredon, natif de
-Montauban, fut pris de la manie des voyages. Tailleur de son métier
-et n'ayant pas grand argent, il fit de véritables tours de force
-pour satisfaire sa passion. Il s'embarqua à Marseille, vécut assez
-misérablement, et, enfin, arriva en Perse dans un état de détresse
-inimaginable.
-
-Le shah Feth-Ali, ayant entendu parler de cet homme, le fit venir et
-lui fit toutes sortes de questions touchant sa patrie.
-
-Mais comme le shah n'entendait pas le français et que Boredon ne savait
-pas un mot de persan, la conversation ne fut pas aussi intéressante
-qu'on aurait pu s'y attendre.
-
-Néanmoins, le prince fit donner quelques vêtements au pauvre diable et
-ordonna qu'on ne le laissât pas mourir de faim.
-
-Au bout d'un an, Boredon parlait persan quatre-vingt-dix fois mieux
-qu'un professeur de langues orientales.
-
-Ayant remarqué, en habile Gascon qu'il était, que le plus grand bonheur
-d'un Persan est d'écouter une fable, il se mit sans plus attendre à
-raconter des fables qui obtinrent un succès tellement prodigieux, que
-Feth-Ali le fit mander près de lui.
-
-—Français, dit le shah, la renommée de ton savoir est arrivée jusqu'à
-moi sans m'étonner; lorsqu'il y a un an je te fis donner des habits et
-des vivres, j'avais deviné en toi un homme d'un grand mérite. Dis-moi
-donc, je te prie, une de ces fables que tu inventes si bien.
-
-Boredon raconta une fable, qui eut un succès énorme. Il s'agissait d'un
-corbeau qui tenait à son bec un fromage, et d'un renard qui, désirant
-beaucoup s'approprier ce mets délicat, flattait tant et si bien
-l'oiseau, que celui-ci ouvrait un large bec et laissait tomber sa proie.
-
-Le prince fut littéralement enchanté et pria le Gascon de continuer;
-mais celui-ci était trop avisé pour dépenser tout son bien en un seul
-jour. Il allégua une foule de bonnes raisons pour ne débiter qu'une
-fable par mois.
-
-Le mois suivant il dit _la Cigale et la Fourmi_; enfin, après un an, il
-n'en était qu'à _l'Alouette, ses petits et le maître du champ_.
-
-Le shah, ravi, comblait Boredon de biens, et convaincu qu'en France
-comme en Perse les plus grands hommes d'État sont ceux qui font des
-fables, il nomma Boredon ministre de je ne sais quoi, peut-être d'autre
-chose.
-
-La fortune du Gascon devenait sérieuse; un moment d'oubli vint à jamais
-le brouiller avec son maître.
-
-Un jour, à la chasse, une branche mal apprise fit un accroc à la
-tunique du shah.
-
-Boredon, avec un empressement qui prouvait plus en faveur de son bon
-cœur qu'en faveur de sa finesse, prit son étui dans sa poche et se mit
-à raccommoder la tunique endommagée.
-
-Feth-Ali, stupéfait, le regarda faire.
-
-—Que veut dire cela? demanda-t-il.
-
-Boredon comprit sa faute; il s'excusa en affirmant qu'en son pays les
-plus grands personnages savaient coudre les habits sans avoir jamais
-appris.
-
-
-Vers 1816, une mission composée de savants et de voyageurs français
-arriva à Téhéran et réclama l'honneur de saluer le prince.
-
-Le shah fit demander si parmi les nouveaux venus il se trouvait un
-poète capable de lui improviser des fables.
-
-Comme on lui répondit qu'il ne s'en trouvait pas, Feth-Ali se montra
-désappointé; néanmoins, voulant cacher son mécontentement et donner à
-la mission française un éclatant témoignage d'estime, il lui envoya
-tous ses vieux habits, en priant de faire de bonnes reprises qui
-seraient bien payées.
-
-La mission fit répondre qu'elle ignorait l'art de raccommoder les vieux
-habits.
-
-—Pas bavards et pas tailleurs! s'écria le prince; ce ne sont pas des
-Français.
-
-Et, sans plus d'explications, on mit les savants en prison.
-
-Un vizir intelligent ou humain leur rendit la liberté.
-
-Le shah actuel, plus heureux que son aïeul, n'aura pas une déception
-complète; il peut se faire lire les feuilles et il verra que, si les
-Français ne sont pas tous tailleurs, ils sont tous bavards, ce qui ne
-vaut pas mieux.
-
-
-
-
-THÉODORE BARRIÈRE
-
-
-A propos de Barrière et de duels, permettez-moi de vous dire une
-historiette qui peint mieux l'auteur des _Faux Bonshommes_ que tout ce
-qu'on pourrait dire de lui dans un gros volume.
-
-Il y a douze ou treize ans, je me promenais sur le boulevard
-Montmartre; je sentis une main s'appuyer sur mon épaule.
-
-—Vous êtes Jules Noriac?
-
-—Oui, monsieur.
-
-—Je suis Théodore Barrière.
-
-—Enchanté de faire connaissance avec vous.
-
-—Ça tombe bien, je viens _te_ demander un service.
-
-—Tant mieux, de quoi s'agit-il?
-
-—Lis.
-
-Je parcourus, dans un journal que Barrière me tendait, un article
-où l'on maltraitait fort les nouveaux académiciens et les nouveaux
-chevaliers de la Légion d'honneur.
-
-—Eh bien?
-
-—Eh bien, je suis décoré depuis huit jours, je ne veux pas laisser
-passer ça.
-
-—Tu as raison.
-
-—Je le sais; prends donc un de tes amis et va demander raison de ma
-part au signataire de cet infâme article; il est là assis au café des
-Variétés, il prend du café, l'animal!
-
-Malgré mon habitude de m'étonner médiocrement des choses de ce monde,
-je demeurai stupéfait.
-
-—Mais, _cher ami_, tu n'y penses pas m'écriai-je; d'abord, je n'ai pas
-d'ami dans ma poche, et aller demander raison à un monsieur qui prend
-sa demi-tasse me semble impossible et en dehors de toute convenance.
-
-—Ça ne me regarde pas; Villemessant m'a dit que tu arrangerais tout
-ça; débrouille-toi comme tu voudras, pourvu que l'affaire ait lieu
-sur-le-champ.
-
-—A dix heures du soir?
-
-—Chez Cordelois, nous faisons assaut dans la cave; l'obscurité ne me
-gêne pas; va, je t'attends chez Véron.
-
-Je restai seul et fort embarrassé. Le hasard envoya Charles de Courcy,
-le plus aimable garçon du monde; quoique fort jeune, il avait autant de
-raison que d'esprit.
-
-—Tu arrives bien, lui dis-je, _nous_ allons demander raison à ce
-monsieur que tu vois là, de la part de Barrière; et je lui racontai les
-griefs du collaborateur de Mürger.
-
-Charles de Courcy riait à se tordre.
-
-Nous faisons demander le monsieur et nous le sommons de faire
-les excuses les plus plates ou d'avoir à mettre l'épée à la main
-sur-le-champ.
-
-Ce monsieur était Paul Mahalin, un grand garçon blond et doux qui a
-du talent et qui, pendant le siège, a fait acte de bravoure; il nous
-regardait stupéfait en murmurant:
-
-—Barrière! Barrière! Mais c'est impossible; vous n'avez donc pas lu la
-note?
-
-—Quelle note?
-
-—Tenez.
-
-Et à son tour il nous passait le journal où se trouvait la note
-suivante:
-
-«Il est bien entendu que parmi les nouveaux décorés nous ne comptons
-pas M. Théodore Barrière; son esprit et son grand talent l'ont mis
-depuis longtemps au-dessus de toute récompense.»
-
-Charles de Courcy riait à se tordre.
-
-Nous quittons Mahalin et nous allons retrouver Barrière qui nous crie:
-
-—Pour quelle heure?
-
-—Relis ton journal.
-
-—Je l'ai lu.
-
-—Non, il y a une note.
-
-—Qu'est-ce que ça me fait?
-
-—Ça nous fait beaucoup.
-
-Barrière se décide enfin et lit la... note.
-
-—Eh bien, dit-il, après?
-
-—Comment, après? Mais tu n'as pas l'intention de te battre avec celui
-qui a écrit ça?
-
-—Pourquoi donc, pourquoi donc?
-
-—Ça ne se peut pas.
-
-Ici, pendant deux heures, j'entassai arguments sur arguments.
-
-—L'affaire est commencée, disait Barrière, je veux aller jusqu'au bout;
-_je ne peux pas entrer dans tout ça_.
-
-Le rire homérique de Charles de Courcy fit plus que tous mes
-raisonnements; Barrière alla se coucher; mais je n'assurerais pas qu'à
-l'heure qu'il est il soit convaincu que nous avions raison.
-
-
-
-
-PEPITA SANCHEZ
-
-
-Disons la triste fin de la señora Pepita Sanchez, qui croyait coucher
-dans son lit et qui s'est endormie sur le trottoir.
-
-Mademoiselle Sanchez était une petite personne fort jolie il y a
-quelques années; elle n'était plus de la première jeunesse; encore
-quelques jours, elle passait dans la vieille garde du demi-monde.
-
-Sinon qu'elle était Espagnole, la señora Pepita Sanchez n'avait rien de
-bien particulier; elle avait fait dépenser beaucoup d'argent, là était
-toute sa gloire.
-
-—Triste gloire! disent les gens vertueux.
-
-—Hé! hé! répondent les philosophes pratiques ou les pratiques
-philosophes, ce qui n'est pas la même chose; hé! les créatures comme la
-Sanchez ont un grand poids dans le monde.
-
-Et continuant leur proposition, ils ajoutent avec conviction qu'une
-fille qui a pris cinq ou six millions dans la poche d'autrui, et qui
-les a jetés par la fenêtre à toutes sortes de gens qui tendaient les
-mains, est autrement utile, socialement parlant, que les personnes qui
-vont à la messe.
-
-Il y a peut-être du vrai dans tout ceci; il est certain que c'est la
-vierge folle qui porte des fichus brodés, qui nourrit la vierge sage
-qui les brode.
-
-Eh bien, oui; mais il y a bien des choses à dire.
-
-En admettant que les étoiles du demi-monde soient une nécessité
-sociale, un mal nécessaire, comme dit Prudhomme, je trouve qu'on
-arrive à leur donner une importance tout à fait ridicule. Elles sont
-charmantes, je veux bien; mais elle tiennent trop de place.
-
-Ainsi, depuis l'événement, tout Paris,—ceci n'est pas de
-l'exagération—tout Paris est anxieux; il voudrait être fixé sur un
-point:
-
-La señora Sanchez s'est-elle suicidée par amour ou par dépit, ou bien
-est-elle tombée accidentellement de sa fenêtre en voulant appeler
-quelqu'un?
-
-Eh bien! en bonne conscience, qu'est-ce que cela peut faire à tout
-Paris?
-
-Pepita Sanchez a-t-elle, comme Aspasie, donné à la ville une statue
-d'or?
-
-A-t-elle, comme Laïs, été lapidée par ses compagnes jalouses?
-
-A-t-elle étonné le monde, comme Sophie Arnould, par la causticité de
-son esprit?
-
-Comme Madeleine Guimard, a-t-elle fait bâtir au coin de la Chaussée
-d'Antin un temple à Terpsichore avec l'argent de Vénus Vénale?
-
-Ou bien encore... Mais non, elle n'a rien fait de tout cela.
-
-Elle achetait des statuettes chez Susse, et il ne lui vint jamais
-dans l'esprit de les offrir au conseil municipal et elle fit bien. M.
-Marmotan ne les eût pas acceptées, et il aurait eu mille fois raison.
-
-Ses compagnes ne l'ont point lapidée autrement qu'en paroles.
-
-Son esprit, elle avait juste celui que Meilhac ne met pas dans ses
-pièces.
-
-Elle n'a fait élever aucun temple pour l'habiter; elle demeurait
-boulevard Hausmann, au premier, au-dessus de l'entre-sol.
-
-Alors, qu'importe qu'elle soit morte ainsi ou autrement? Dans trois
-jours, on n'y pensera plus.
-
-Le plus fâcheux de tout ceci, c'est qu'il y a un jeune monsieur de
-bonne famille qui se trouve mêlé à cette mort.
-
-Il accompagnait la dame, le soir.
-
-Se sont-ils fâchés en route? et la Manola du boulevard Haussmann
-a-t-elle cédé au simple désir de rappeler un volage ou au lugubre
-dessein de mourir sous ses yeux?
-
-
-
-
-HENRI MÜRGER
-
-
-Le pauvre Mürger, qui était très honnête, mais très vaniteux aussi,
-comme nous tous, avait dans son ventre littéraire un ver rongeur.
-
-Tous les imbéciles qu'il rencontrait,—et vous savez si l'espèce en
-est grande,—ne trouvaient rien de mieux à lui dire, pour le flatter
-extrêmement, que ceci:
-
-—Vous savez, mon cher, que _la Dame aux Camélias_ c'est tout simplement
-_la Vie de Bohême_, et que Dumas fils est un filou.
-
-Mürger devenait blême, ébauchait un sourire qui était une véritable
-grimace.
-
-C'est que _la Dame aux Camélias_ n'avait fait son trou qu'au théâtre;
-cela la rendait plus jeune; mais le volume de _la Dame aux Camélias_
-était plus vieux que le volume de _la Vie de Bohême_, et le pauvre
-brave garçon se disait en lui-même:
-
-—Si ce n'est pas Dumas qui est le filou, ce doit être moi.
-
-Pauvre cher regretté! il n'avait volé personne, pas plus que Dumas.
-Ils avaient fait le même livre, parce que rien ne ressemble plus au
-cœur d'un homme que le cœur de son voisin; rien ne ressemble plus à une
-femme qu'une autre femme.
-
-
-
-
-LES AMIS D'HENRY MÜRGER
-
-
-Tout dernièrement, Philibert Audebrand invoquait mon souvenir en faveur
-du pauvre Colline II.
-
-Colline II n'était pas le vrai Colline, mais ce qu'il faut dire c'est
-comment Charles Lourdes de la Place, fils du pasteur protestant, qui
-a eu la bonté de laisser faire à son nez et à sa barbe le miracle de
-Lourdes, était devenu sans préméditation un personnage de la Bohême.
-
-Vous connaissez, à n'en pas douter, les deux Lionnet. Au temps où l'on
-nommait ces deux artistes, les petits Lionnet, c'est-à-dire vers 1853,
-l'un deux, Hippolyte, je crois, eut le choléra. L'autre, Anatole, qui
-aimait tendrement son frère, tomba dans une profonde désolation.
-
-Pendant qu'il pleurait à chaudes larmes, la porte s'ouvrit et Charles
-de la Place apparut avec sa douce et bonne figure; en apprenant le
-malheur qui frappait les deux jeunes gens, il ne dit rien sinon qu'il
-était bien heureux d'être arrivé juste au moment où l'un de ses amis
-avait besoin de consolation, et l'autre de soins.
-
-La Place était parti de son hôtel du quartier Latin avec un livre sous
-le bras pour tous bagages: il resta deux ans chez les Lionnet.
-
-
-La vérité, c'est que son maître d'hôtel lui avait donné congé.
-
-Au milieu de sa douleur, Anatole Lionnet avait fait un vœu qui ne va
-pas le mettre très bien dans l'esprit des libres penseurs; il avait
-fait le vœu d'aller à la messe de six heures du matin, à Notre-Dame de
-Lorette, pendant un mois.
-
-Les gens de théâtre, qui ne s'endorment jamais avant deux heures du
-matin, comprendront seuls que le vœu était sérieux. Un mieux sensible
-se manifesta dans l'état du malade et son frère suivit la messe avec
-une exactitude complète pendant un mois.
-
-Les quinze premiers jours la Place l'accompagne:
-
-—Je suis venu pour te consoler, disait-il, je ne veux pas te quitter.
-
-Pourtant au bout de quinze jours, il _canna_ la messe.
-
-—Oh! tu te fatigues? lui demanda son ami.
-
-—Non, répondit la Place; mais je vais te dire, je crois avoir fait
-suffisamment mon devoir; prolonger mon dévouement, ce serait vouloir
-affaiblir le tien, et d'ailleurs... je suis protestant.
-
-Au rétablissement d'Hippolyte, on fut très surpris sur le boulevard de
-voir trois Lionnet au lieu de deux.
-
-Deux, c'était déjà bien gentil.
-
-On s'enquit du nouveau venu, qu'on baptisa du nom de Colline, parce
-qu'il portait toujours son inévitable livre.
-
-Les Lionnet sont très aimés dans le monde artiste, parce que nul plus
-qu'eux n'est empressé à rendre service. Depuis vingt-cinq ans, ces deux
-braves garçons ont chanté à plus de mille représentations à bénéfices.
-
-Grâce à ses parrains et à la douceur inaltérable de son caractère,
-jointe à un mérite incontesté, la Place fut adopté à l'unanimité.
-
-
-Il ne sera peut-être pas sans intérêt de dire pourquoi le nouveau
-Colline avait émigré du quartier Latin pour arriver au quartier Trévise.
-
-Colline n'était pas riche; il habitait une pauvre chambre de la rue
-Saint-Jacques, non loin du cloître Saint-Benoît.
-
-Cette chambre était au sixième étage, et bien qu'elle ne fût encombrée
-que par un petit lit et une apparence de commode, l'homme qui la louait
-à Colline, moyennant vingt-cinq francs par mois, était aussi exigeant
-pour le payement de son loyer, que si l'appartement de l'étudiant eût
-été situé au premier.
-
-Un jour, Colline, étant gêné, ne put adoucir son hôte qu'en
-souscrivant à son profit un billet de trente-trois francs.
-
-L'heure fatale de l'échéance arriva, Colline n'avait pas les fonds.
-
-M. Malenson, son hôte, n'était pas content.
-
-On en vint aux récriminations, et, de mots en mots, l'hôte infâme
-s'écria:
-
-—Vous en parlez bien à votre aise, mossieur, mais permettez-moi de vous
-dire, mossieur, que, lorsqu'on ne fait pas honneur à sa signature, on
-n'est pas un homme délicat, mossieur!
-
-Colline, qui était le plus honnête garçon du monde, se sentit vivement
-blessé, et, pour la première et la dernière fois de sa vie, il crut se
-mettre en colère et il répondit:
-
-—Ah! je ne suis pas délicat, monsieur Malenson, je ne suis pas délicat,
-moi; c'est sans doute vous, monsieur Malenson, qui êtes le type de la
-délicatesse. Eh bien, monsieur Malenson, je vous prédis une chose,
-c'est qu'un jour vous mourrez et sur votre tombe abandonnée il poussera
-un gazon ridicule!
-
-Et Colline remonta en grommelant:
-
-—Oui, monsieur Malenson, un gazon ridicule!
-
-
-Colline eut trois mois de tranquillité, il pensa avoir terrassé
-l'infâme Malenson.
-
-Il y avait du vrai dans cette supposition. Malenson avait parlé à
-sa femme de l'horrible prédiction de l'étudiant, et le couple était
-troublé. Cette horrible perspective de dormir pendant l'éternité sous
-un gazon ridicule l'effrayait au delà de toute expression.
-
-
-Colline était heureux, son hôte ne bronchait plus. Malheureusement, il
-vint dans l'idée du jeune médecin que la gymnastique était absolument
-nécessaire à la santé de l'homme, et il établit un gymnase dans sa
-chambre.
-
-Ce gymnase peu compliqué se composait d'un simple trapèze.
-
-Quand Colline voulut opérer lui-même, il fut forcé de reconnaître qu'il
-avait mal pris ses mesures; manquant tout à fait d'espace, il dut
-ouvrir sa fenêtre.
-
-Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, Colline devenait
-d'une belle force, et il ne désespérait pas d'égaler un jour le fameux
-Léotard.
-
-Malheureusement un passant ayant levé les yeux aperçut deux pieds qui
-se balançaient dans l'espace avec une régularité désespérante.
-
-Cinq minutes après, la rue Saint-Jacques tout entière considérait
-le singulier spectacle qu'offrait cette paire de pieds sortant d'un
-fenêtre du sixième étage pour se balancer dans l'espace.
-
-La police arriva, et, au lieu de décrocher un pendu, comme elle s'y
-attendait, elle dérangea le plus inoffensif des hommes dans la plus
-douce des distractions.
-
-—Pour cette fois, dit le brigadier des sergents de ville, je ne dis
-rien, mais que ça ne vous arrive plus, sans ça je verbalise.
-
-En se retirant il dit à Malenson:
-
-—Moi, si j'étais que vous, je le flanquerais à la porte, ce
-particulier-là.
-
-—Impossible, fit Malenson, il me doit de l'argent et il m'a prédit que,
-si je le tourmentais, il pousserait sur ma tombe un gazon ridicule.
-
-Le brigadier était sceptique, il haussa les épaules.
-
-—Vous n'avez pas honte, dit-il, vous un homme établi, d'avoir des
-superstitions comme ça; d'ailleurs est-ce que la police n'est pas là?
-
-Malenson rassuré donna congé au pauvre Colline II.
-
-
-Colline Ier, le vrai Colline, s'appelait et s'appelle encore, Dieu
-merci, Vallon.
-
-M. Vallon est un écrivain fort estimable, mais il est surtout un
-philosophe catholique, spécialité assez rare aujourd'hui.
-
-Il est né à Laon, pays de Champfleury, mais je ne saurais dire si ce
-fut Champfleury qui l'introduisit dans la Bohême ou si ce fut lui qui
-y guida les pas de l'auteur de la _Mascarade parisienne_, peut-être y
-arrivèrent-ils l'un portant l'autre.
-
-Non, cette dernière supposition est invraisemblable parce que, pendant
-le temps que Vallon passa dans la Bohême, il ne porta que deux choses.
-
-Un parapluie (vert!) et un traité de la philosophie nébuleuse d'Hoëné
-Wronski.
-
-En quittant cette société secrète de l'espérance, de la joie et des
-chansons, M. Vallon s'affilia dans une société qui eut aussi son heure
-de gloire: la réunion politique de la rue de Poitiers.
-
-Plus tard, il devint rédacteur du _Journal des villes et campagnes_, du
-_Pays_, etc.
-
-En 1849, il écrivit une brochure qui fut tirée à plus de cent mille
-exemplaires, elle était intitulée: _les Partageux_.
-
-Le moment n'est peut-être pas bien favorable pour rappeler cette
-publication qui, à coup sûr, nuirait à M. Vallon dans bien des esprits;
-aussi ai-je la précaution de ne pas donner l'adresse de l'auteur.
-
-Puisse cette attention faire excuser par ce galant homme mes petites
-indiscrétions.
-
-
-Voulez-vous me permettre, par le temps de politique qui court, de
-demeurer encore dans la Bohême? Eh mon Dieu! je sais bien que tout a
-été dit sur ces aventuriers de la plume et du pinceau, mais dussé-je
-répéter ce que tout le monde sait, cela serait toujours aussi amusant
-que les permutations ministérielles, les interpellations, et autres
-fariboles sérieuses, mais navrantes.
-
-Après Colline venait Marcel. Celui-ci était un peintre assez
-insignifiant qui attendait l'héritage d'un oncle propriétaire rue
-d'Enfer.
-
-L'oncle ne voulant pas mourir, il s'entêta pendant des années, et
-le neveu fut obligé d'accepter une place de professeur de dessin en
-province. _Sic transit gloria mundi._
-
-
-
-Mürger s'était peint lui-même dans le personnage de Rodolphe et il faut
-bien avouer qu'il ne s'est pas fait ressemblant, heureusement pour lui.
-
-Vous savez le proverbe: «On ne se voit pas.»
-
-
-La physionomie la plus sympathique de la Bohême est sans contredit
-celle de Schaunard; Schann de son vrai nom.
-
-Ce bohème, d'une insouciance folle et d'une gaieté sans pareille,
-appartenait à une bonne famille, et plus d'une fois la Bohême dîna des
-reliefs dérobés par lui dans la cuisine paternelle.
-
-Schann était le grand pourvoyeur.
-
-Quant il échouait dans ses tentatives hasardeuses, il remplaçait le
-dîner absent par des mots pleins d'esprit et de gaieté.
-
-Schann faisait des mots sans s'en douter, comme M. Jourdain faisait de
-la prose, ce qui rendait son esprit charmant, comme tous les esprits
-dépourvus de prétentions.
-
-Schann était peintre ou croyait l'être, ce qui revient au même. Il
-était également musicien. Je n'ai jamais vu aucun tableau de lui, mais
-il me souvient d'avoir entendu de charmantes mélodies échappées de son
-cerveau, entre autres _les Amours de Rose et le Mariage dans les blés_.
-
-
-Schann habitait au cloître Saint-Benoît, et il avait fondé des
-concerts, véritable musique de chambre.
-
-En compagnie du pauvre Barbara, dit _Barbemuche_, qui jouait le premier
-violon, de Champfleury qui jouait du violoncelle, il s'était réservé
-l'alto, instrument difficile et ingrat. Schann s'était mis dans l'idée
-de résoudre le problème impossible d'exécuter un quatuor à trois.
-
-
-Chaque soir, les trois artistes exécutaient avec rage, les fenêtres
-ouvertes, les symphonies les plus étourdissantes; mais, à leur grand
-déplaisir, aucune foule idolâtre ne s'assemblait sous leur fenêtre.
-
-Ce que Schann eût donné pour entendre les passants applaudir, comme
-applaudissaient les gondoliers de Venise en écoutant les psaumes de
-Marcello, est inimaginable; mais le Cloître était désert, toujours
-désert.
-
-Désert n'est peut-être pas le mot; chaque soir, un homme, un seul, il
-est vrai qu'il était ivre comme la bourrique à Robespierre, venait
-danser, au son de la musique bohémienne, devant un arbre de la liberté,
-que les frères et amis venaient de planter quelques mois auparavant.
-
-
-La musique dura trois mois; l'ivrogne vint quatre-vingt-dix fois se
-trémousser devant l'arbre de la liberté, pareil au roi David qui
-dansait devant l'arche. Ce résultat ridicule dégoûta les virtuoses, qui
-abandonnèrent la partie.
-
-Schann, qui est un esprit droit, comprit bien vite que le bonheur de
-faire danser un ivrogne n'est pas le sort le plus beau, le plus digne
-d'envie, et, sans tambour ni trompette, il revint sous le toit paternel
-apportant son inaltérable bonne humeur, ce qui ne gâte rien.
-
-Aujourd'hui Schann gagne beaucoup d'argent; il emploie une centaine
-d'ouvriers, et mettant au service de son commerce son goût et ses
-réelles qualités d'artiste, il a poussé aux dernières limites de la
-perfection une de ces intéressantes industries parisiennes qui rendent
-les autres pays jaloux.
-
-
-Il y a un an environ, j'étais en quête d'un joujou destiné à égayer un
-adorable petit être qu'une fluxion de poitrine clouait au lit.
-
-J'entrais chez le marchand de jouets du passage de l'Opéra.
-
-—Je voudrais, dis-je, un joli joujou pour un enfant malade.
-
-—Quel âge a l'enfant? demanda le marchand.
-
-—Cinq ans.
-
-—Je vais vous donner un pompier qui monte tout seul à l'échelle.
-
-—Non, c'est pour une petite fille.
-
-—Ah! très bien; voici un bébé qui nage tout seul dans l'eau; une belle
-pièce mécanique.
-
-—Non, un enfant malade ne peut toucher l'eau.
-
-—C'est juste, je vais vous offrir une vache.
-
-—Allons donc! une vache, cela n'a rien de bien amusant; si elle avait
-du lait encore, je ne dis pas.
-
-De cet air empressé mais légèrement narquois des commerçants de Paris,
-le marchand répondit:
-
-—Monsieur, nous avons cela.
-
-
-Et il rapporta triomphalement une petite vache de 30 centimètres
-de haut; non seulement il sortait du lait de ses pis d'ivoire, non
-seulement elle ruminait en tournant ses gros yeux, mais elle était
-admirable de forme et d'une merveilleuse beauté.
-
-—Mais, m'écriai-je, c'est une vache de Barye, exécutée d'après Troyon.
-
-—Non, répondit simplement le marchand, elle sort de la fabrique de M.
-Schann, rue des Vieilles-Haudriettes, à Paris.
-
-
-J'emportais la petite vache, et tout le long du chemin je me disais:
-
-—Il est des hommes favorisés de Dieu et qui ont d'heureuses destinées,
-vraiment.
-
-Cet excellent Schaunard est bien de ceux-là. Il a fait rire toute une
-bande de bons esprits qui crevaient de faim; sa gaieté les a soutenus
-dans la lutte.
-
-Imprimé tout vif, il a fait et fera bien longtemps encore tordre de
-rire des générations pour qui le présent et l'avenir ont été et sont
-encore chargés de nuages.
-
-Et comme si ce n'était pas assez d'avoir jeté la gaieté dans l'esprit
-des pères, le voilà qui sème la joie dans le cœur des petits enfants.
-
-Et je me suis pris à aimer de tout mon cœur ce bon Schaunard, que je
-n'ai jamais vu.
-
-
-
-
-NAUNDORFF
-
-
-Naundorff vient réclamer un état civil, se prétendant tout simplement
-le fils du dauphin Louis XVII, mort au Temple, comme on l'avait cru
-jusqu'à présent.
-
-Il paraît que c'était une erreur.
-
-On aurait fait un faux acte mortuaire, et le dauphin, le vrai dauphin,
-aurait été enlevé du Temple dans un cercueil.
-
-C'est en vain que, depuis 1851, on dit à ce brave lieutenant
-hollandais:—Il y a un arrêt qui vous a débouté de vos prétentions.
-
-Il répond:
-
-—Oui, mais c'est un arrêt par défaut. Le comte de Chambord ne s'est pas
-défendu.
-
-—Jugez donc, s'il s'était défendu!
-
-—Peu importe. J'ai des preuves; tous les monarques du Nord ont reconnu
-mon père qu'ils ne connaissaient pas. Il a été enterré sous le nom
-de Bourbon; je suis connu sous le nom de Bourbon. Demandez au roi de
-Prusse.
-
-Comme personne ne se soucie d'aller s'informer, le dauphin putatif
-reste calme dans son opinion.
-
-Vous verrez qu'il y aura des gens qui vont croire.
-
-Hier, une dame disait:
-
-—Enfin, si son père n'était qu'un simple horloger, pourquoi aurait-on
-voulu l'assassiner?
-
-Avec cet argument, on finirait par conclure que Peschard, l'horloger de
-Caen, qui fut assassiné pour tout de bon, était bien plus dauphin que
-Naundorff, qui n'a été assassiné que platoniquement.
-
-
-La vérité, c'est qu'on se passionne peu pour le lieutenant Naundorff,
-qui a déclaré qu'il ne tenait pas du tout à la couronne de France.
-
-Ça été de sa part une maladresse. Que de partisans il aurait pu se
-faire! Il y a tant de gens qui espèrent avoir un jour un ministère ou
-un bureau de tabac!
-
-Un homme qui peut dire: J'abaisserai les impôts, je supprimerai le
-service militaire, je donnerai de l'avancement aux employés, cet homme
-peut être sûr d'avoir des partisans.
-
-Mais un prince qui ne réclame pas la couronne n'est pas un prince
-intéressant du tout.
-
-
-Le plus curieux, c'est que Naundorff a trouvé un avocat; cet avocat,
-c'est M. Favre; il y a des fatalités.
-
-Vous vous attendez à me voir injurier cet homme politique. Eh bien,
-pas du tout; vous voilà bien attrapés.
-
-D'abord je n'insulte personne. Cela ne sert à rien; puis je reconnais
-à M. Favre un certain courage, celui de rechercher avec avidité toutes
-les occasions d'exciter ses ennemis contre lui. Est-ce de sa part
-bravoure, mépris ou inconscience? Ma foi, je n'en sais rien.
-
-Dans ce procès, comme dans les autres, le membre de la Défense
-nationale défend son client avec un talent indiscutable.
-
-Pendant un moment, il a jeté le doute dans l'esprit de l'auditoire, à
-ce point que plusieurs vieilles dames versaient des larmes abondantes.
-
-
-Un soir, un député arrive tout effaré dans les couloirs de l'Assemblée.
-
-—Jules Favre, s'écrie-t-il, vient de prouver d'une façon irréfutable
-que Naundorff est vraiment le dauphin de France.
-
-—Quelle plaisanterie!
-
-—Ce n'est pas une plaisanterie, dit le baron Élizé de M..., intervenant
-dans la conversation; la preuve, c'est que M. de C... vient de partir
-pour demander à Naundorff s'il accepterait le drapeau tricolore.
-
-
-
-
-JULES JANIN
-
-
-Un grand deuil est aussi venu affliger la famille des lettres. Il ne
-s'agit pas d'une mort, Dieu merci, mais tout simplement d'une retraite.
-Janin, Jules Janin, le prince des critiques et le roi des honnêtes
-lettrés, quitte le journalisme. Que ferons-nous de nos lundis?
-
-Depuis plus de quarante ans, cet esprit aimable parmi les plus
-aimables, publiait dans les _Débats_ un feuilleton qui faisait la joie
-des délicats et l'honneur des gens de notre profession.
-
-Tout le monde connaît cette critique douce, fine, vivace, pleine
-d'aperçus savants, de bonté et de justice.
-
-Tout le monde a apprécié cette forme originale du maître, forme
-élégante et bien à lui, musique adorable d'originalité et de grandeur.
-
-Le maître se retire sous sa tente pour penser, tranquille; mais, plus
-heureux que Coriolan, il se relire vainqueur; il n'a voulu attendre ni
-l'accablement des ans, ni le voile qui obscurcit les meilleurs esprits;
-il part, sinon dans la force de l'âge, du moins dans toute la force de
-l'esprit.
-
-Janin est un de ces illustres à qui l'on ne peut dire au revoir, car
-ils ne s'en vont jamais. Quand l'heure suprême sonnera pour lui, il ne
-partira pas davantage. Il restera comme Montaigne et comme Rabelais,
-les deux plus grands hommes en l'art de penser et en l'art d'écrire.
-
-
-L'œuvre de ce maître est immense. Sans compter plus de cent volumes, de
-_l'Ane mort_ jusqu'à sa traduction d'Horace, sans compter des milliers
-d'articles, de nouvelles, de contes et d'études, Janin a écrit sur
-le théâtre moderne DEUX MILLE DEUX CENT QUARANTE feuilletons, soit
-VINGT-SIX MILLE HUIT CENT QUATRE-VINGTS colonnes, soit UN MILLION TROIS
-CENT QUARANTE MILLE lignes; environ cent cinquante beaux volumes,
-c'est-à-dire quatre fois plus de matière que le _Dictionnaire de la
-conversation_, dont Balzac et lui furent les deux plus brillants
-collaborateurs.
-
-Eh bien, mon cher monsieur Prud'homme, qui ne voulez pas que M. votre
-fils soit homme de lettres, parce que c'est «un métier de paresseux»,
-monsieur Prud'homme, que dites-vous de cela?
-
-Et pendant ce demi-siècle il n'est sorti de cet immense labeur ni une
-injure, ni une vivacité même pouvant amener une passagère amertume dans
-le cœur de ceux dont il était le juge.
-
-Sa plume était douce aux petits, loyale aux grands, juste pour tous.
-
-Ses conseils ont fait de grands artistes, sa bonne grâce a fortifié
-bien des accablés, et ses biographes futurs n'auront qu'un seul
-embarras en racontant la noble carrière de cet écrivain extraordinaire
-à tant de titres, celui de savoir s'ils parleront tout d'abord de
-l'homme de lettres ou de l'homme de bien.
-
-
-
-
-FÉLIX PIGEORY
-
-
-Un architecte.
-
-Félix Pigeory, après avoir été un jeune lion viveur et à la mode, entra
-dans une excellente famille parisienne et se trouva, grâce à cette
-alliance et aussi à la mort de son frère, à la tête d'une belle fortune.
-
-Architecte habile, il créa le quartier Vintimille et bâtit tous
-ces jolis hôtels Louis XV qui émaillent ce quartier jusqu'à la rue
-Saint-Georges.
-
-Ces énormes travaux ne l'absorbaient pas complètement; il trouvait
-encore le temps de faire des livres, de diriger des journaux et de
-donner des concerts qui sont restés célèbres.
-
-Merveilleusement intelligent, il découvrait les jeunes artistes, il
-les devinait, les encourageait si bien qu'il est peu d'artistes ayant
-aujourd'hui une valeur reconnue, qui n'ait pas débuté dans l'hôtel de
-la rue d'Amsterdam, que nous appelions le petit Conservatoire.
-
-Un matin, Pigeory revint d'un voyage en Normandie, et il nous déclara
-tranquillement qu'il allait fonder une ville. C'était vrai; il fonda
-cette ravissante petite cité qui s'appelle Villiers-sur-Mer, entre
-Trouville et Cabourg.
-
-Conteur aimable, facile en affaires, extrêmement serviable, il amena
-l'univers dans ce trou où il n'y avait pas dix maisons. Aujourd'hui, il
-y en a mille, et les princes d'Orléans y ont passé la dernière saison.
-
-Comme tout le monde, et peut-être parce qu'il avait été trop heureux,
-Pigeory avait des ennemis; mais une chose doit consoler son jeune
-fils, qui est entré au service pendant la dernière guerre et qui y est
-resté, c'est que l'église de la Trinité était à peine assez grande pour
-contenir tous les amis de son père.
-
-
-
-
-BERTALL
-
-
-Mieux que personne, Bertall connaît le monde parisien, et il faut voir
-avec quel entrain il le fait danser sous les yeux étonnés du lecteur.
-
-Singulier homme que ce Bertall! Il dessine comme Gavarni, il écrit
-comme About, il a de l'esprit comme Karr, et il n'a pas l'air de s'en
-douter autrement.
-
-Il fait un livre qui est un monde, et il dit tranquillement: «Voilà!»
-
-Et quand on lui fait des compliments, il a l'air de chercher dans son
-cerveau de qui ou de quoi on lui veut parler.
-
-Ce livre de _la Comédie de notre temps_ est, sans contredit, le grand
-succès du jour, et voyez quelle chose étrange, ce succès ne fera pas de
-jaloux, parce qu'il est vraiment mérité.
-
-
-Puisque je tiens Bertall, j'en profite.
-
-Un jour un collectionneur intelligent—il existe probablement—ramassera
-toute son œuvre, c'est-à-dire les deux cent mille dessins qu'il a faits
-depuis trente ans, sans compter ceux qu'il fera encore, car ce diable
-d'homme a tout illustré! Il est vrai qu'il a eu le soin de ne pas
-s'oublier.
-
-Bertall eut un jour une idée qui a rapporté des millions... à l'éditeur.
-
-Il pensa à illustrer l'œuvre de Paul de Kock en livraisons à bon marché.
-
-La spéculation fut magnifique, elle dure encore.
-
-Tout cela n'a rien de bien extraordinaire, mais voici le curieux de
-l'affaire.
-
-On apporte les premiers exemplaires à Paul de Kock, qui se met
-tranquillement à relire son œuvre.
-
-—Eh bien! êtes-vous content? lui demande l'éditeur.
-
-—Ma foi oui, répondit l'auteur de _Mon Voisin Raymond_, depuis qu'il
-y a des dessins dans mes livres, je les lis avec plaisir; je n'aurais
-jamais cru que c'était aussi amusant; vous me croirez si vous voulez,
-il y a des moments où je n'ai pas pu m'empêcher de rire.
-
-Jusque-là, il n'y avait que lui dans l'univers qui n'avait pas ri en
-lisant ses livres.
-
-
-
-
-LISE TAUTIN
-
-
-Cette pauvre Lise Tautin vient de mourir à Bologne (1874).
-
-Paris avait oublié cette étoile, disparue un beau soir sans qu'on sache
-pourquoi.
-
-C'était une charmante fille, enfant de la halle, folle du théâtre,
-qu'elle adorait.
-
-Jacques Offenbach, qui sait trouver les étoiles autrement que M. Le
-Verrier, l'avait découverte à Bruxelles et l'avait amenée aux Bouffes à
-raison de cent cinquante francs par mois; c'était le prix des étoiles
-il y a dix-huit ans; mais tout a bien augmenté depuis.
-
-Pendant sept ans, Tautin fut l'enfant gâtée du public.
-
-Puis un jour, le capricieux la délaissa pour Schneider.
-
-Le public resta froid.
-
-—Allons, pensa la pauvre Lise, il n'y a plus rien à faire pour moi ici.
-Et elle partit. Elle recommença sa vie nomade; mais elle devint triste.
-
-—Ça ne durera pas, cette toquade-là, disait Tautin, qui avait vu
-Schneider jouer des bouts de rôles au théâtre où elle était la reine.
-Elle attendit en se mordant les lèvres que le caprice du maître passât;
-mais le caprice persistait.
-
-Un jour, Schneider fut malade, et sa rivale pensa que son tour était
-revenu.
-
-—Je vais leur faire voir, dit-elle, comment on _chante_ la _belle
-Hélène_!
-
-Je la rencontrai il y a deux ans. Elle me parla de ses succès, de ses
-couronnes, de ses bouquets, de ses triomphes; et, quand elle eut fini
-cette nomenclature, deux larmes lui vinrent aux yeux.
-
-—C'est égal, fit-elle, il n'y a encore que Paris!
-
-—Hélas! oui il n'y a que Paris pour les artistes.
-
-Pauvre fille! qui pouvait lui faire croire, quand le public lui faisait
-bisser l'air d'Évohé, qu'elle irait mourir oubliée dans le pays de la
-charcuterie, à Bologne?
-
-
-
-
-ARMAND BARTHET
-
-
-Il est mort, la semaine dernière, un homme qui aurait pu laisser un
-grand nom, et qui, en somme, n'a laissé qu'un aimable souvenir.
-
-M. Armand Barthet avait eu son heure de gloire, le soir de la première
-représentation du _Moineau de Lesbie_.
-
-Il n'aurait tenu qu'à lui que cette heure ne fût longue. Ce début avait
-été plus beau que celui d'Émile Augier.
-
-On a beaucoup parlé de Rachel et du Théâtre-Français d'alors; on a
-raconté de vingt manières différentes comment cette œuvre charmante
-avait vu le feu de la rampe; la vraie vérité, la voici:
-
-Armand Barthet, qu'on a dit pauvre, était relativement riche; il en
-était à sa sixième année de droit, qu'il avait encore quatre mille
-francs de rentes, somme importante alors pour un vieil étudiant;
-joignez à cela un excellent père, un frère abbé et un autre médecin
-militaire, tous trois adorant l'enfant prodigue, et vous verrez que
-Barthet n'était pas le pauvre bohème qu'on s'est plu à représenter, je
-ne sais pas pourquoi, «plus délabré que Job et plus fier que Bragance».
-
-Barthet avait écrit le _Moineau de Lesbie_ à Besançon, à sa sortie du
-collège; il l'avait fait imprimer à ses frais, et l'avait distribué à
-tous ses amis.
-
-En arrivant à Paris, il envoya sa brochure au Théâtre-Français et à
-l'Odéon.
-
-Naturellement il n'en entendit plus parler.
-
-Il fit plusieurs démarches qui furent couronnées d'un insuccès complet;
-bref, il abandonna l'espoir insensé d'être joué.
-
-Quelques années plus tard il avait oublié sa pièce, qu'il ne
-considérait plus que comme un péché de jeunesse.
-
-Un seul exemplaire restait en sa possession, et lui rappelait les rêves
-d'or et de gloire de sa prime jeunesse.
-
-Il prit cet exemplaire en grippe, et, pour s'en défaire, il l'envoya à
-Jules Janin.
-
-—Au moins, pensait-il, je n'en entendrai plus parler.
-
-Il pensait mal.
-
-Trois ou quatre jours après, le quartier Latin était en révolution;
-Janin avait consacré un feuilleton tout entier à l'œuvre du jeune
-inconnu.
-
-Pauvre cher grand homme, ce n'était ni la première fois ni la dernière
-qu'il devait sauver un désespéré de talent.
-
-Le jour même, Barthet se présenta au Théâtre-Français, et le feuilleton
-du philosophe aimable de Passy, du vrai prince des critiques en main,
-il enfonça la porte fermée jusqu'alors. On sait le reste. Il est bon de
-temps en temps de rendre à César ce qui lui appartient.
-
-
-M. Arsène Houssaye a raconté avec son esprit ordinaire et son élégance
-proverbiale quelques épisodes de la vie de Barthet, et cela m'a remis
-en mémoire une anecdote que Barthet racontait de la façon la plus
-plaisante et dans laquelle, non pas Arsène, mais Henry Houssaye,
-l'historien sympathique d'Apelle et d'Alcibiade, jouait le rôle
-d'enfant terrible.
-
-Barthet avait été faire visite à Houssaye, alors directeur du
-Théâtre-Français.
-
-Pour cette visite, Barthet avait mis ses plus beaux habits, comme il
-convient à un jeune auteur qui va voir l'arbitre de ses destinées.
-
-Il avait surtout un admirable chapeau, un chapeau neuf, un chapeau qui
-eût été trop neuf pour un homme du monde, mais que le poète ne trouvait
-pas trop brillant pour parer son front prédestiné.
-
-On était vers la fin du mois, et ce chapeau avait absorbé les
-dernières pièces de cent sous de l'étudiant-auteur; mais dans les
-grandes circonstances, il faut savoir faire des sacrifices. D'ailleurs,
-ce chapeau était appelé à briller plus d'une fois, le soir, au foyer de
-la Comédie.
-
-Arsène Houssaye était sorti.
-
-Madame Houssaye, qui était un modèle de bonne grâce, reçut le jeune
-auteur avec une bonté parfaite; elle l'engagea à attendre son mari et
-présenta son jeune fils, qui devait avoir alors trois ou quatre ans.
-
-Si Barthet fit fête à l'enfant, cela ne se demande pas, il le fit
-jouer, sauter, et les voilà les meilleurs amis du monde.
-
-La mère était aux anges, tant l'enfant était charmant.
-
-Après avoir joué, le bambin disparaît, et Barthet fort encouragé par le
-bon accueil, faisait de louables efforts pour être aimable.
-
-Mais il n'était pas aimable du tout; un noir pressentiment agitait son
-âme; il sentait l'approche d'un malheur. Il tourne machinalement la
-tête, et il pâlit.
-
-Voilà ce qui s'était passé:
-
-Henry, armé d'une paire de ciseaux, avait tondu le chapeau neuf du
-poète, et, armé d'une paire de baguettes, il tambourinait, joyeux, sur
-le couvre-chef devenu horriblement chauve.
-
-—Ah! monsieur, que d'excuses..... s'écria madame Houssaye. Henry,
-maudit enfant! qu'as-tu fait là?
-
-—Les poils rendaient le son sourd, répondit l'enfant. Et il se remit
-tranquillement à battre un pas redoublé.
-
-—Maudit crapaud! disait Barthet quinze ans après, je le vois encore
-cisaillant mon chapeau; on n'a pas idée combien il était gentil.
-
-
-Avec la nouvelle législation sur le duel, Barthet aurait certainement
-conservé sa fortune, car il ne serait jamais sorti de prison.
-
-Il s'était battu vingt fois, et était témoin dans tous les duels.
-
-Lui et O'Connel étaient, du reste, de précieux témoins; ils ont empêché
-bien des combats, le premier par ses emportements fantastiques, l'autre
-par son inaltérable sang-froid.
-
-Avait-on une affaire, on allait chercher Barthet; Barthet allait
-chercher M. O'Connel, ou Villems, le grand peintre que vous savez.
-
-Les témoins se réunissaient, et, après les salutations d'usage, l'un
-d'eux prenait la parole:
-
-—Messieurs, disait-il, suivant la tradition, dans les circonstances qui
-nous rassemblent, nous pensons que notre premier devoir est d'essayer
-de concilier autant que possible...
-
-Barthet s'élançait comme un chacal.
-
-—Pardon! auriez-vous la prétention de nous enseigner ce que nous avons
-à faire?
-
-—Pas le moins du monde.
-
-—A la bonne heure! Ça ne se serait pas passé comme ça.
-
-—Mais...
-
-—Mais quoi? Si vous n'êtes pas content, nous allons commencer tous
-deux, et mon ami se chargera de monsieur.
-
-Le duel s'arrangeait immédiatement, en ce sens que Barthet se battait
-lui-même.
-
-Parfois, les témoins adverses, peu habitués à ces étranges façons, se
-récusaient ou signaient ce qu'on voulait.
-
-Ce n'était pas un calcul de la part de Barthet: il était ainsi fait.
-
-
-Pendant la guerre, Barthet partit en habit de velours vert et son fusil
-de chasse sur l'épaule: il voulait tuer un Prussien; c'était une idée
-fixe.
-
-Il alla à Nancy et fut s'asseoir au beau milieu du café hanté par les
-officiers allemands.
-
-Il regarda tout le monde avec son air gouailleur et sortit.
-
-Il traversa toute l'armée prussienne sans être tracassé, sans être même
-interrogé; enfin, après un mois, il revint chez lui, et jeta son fusil
-avec tristesse.
-
-—Pas un de ces brigands ne m'a rien dit. Et il se mit à pleurer.
-
-C'était vrai, les Prussiens avaient respecté cet homme hardi; ils
-l'avaient pris pour un fou.
-
-Hélas! ils ne s'étaient pas complètement trompés, Barthet est mort
-privé de sa raison!
-
-
-
-
-MYSS AMY SHERIDAN
-
-
-Une jeune et belle personne qui paraît avoir très envie de vivre, c'est
-mademoiselle Amy Shéridan.
-
-Amy Shéridan est une anglaise naturellement douée d'une très jolie
-figure, et certainement la plus belle femme de la Grande-Bretagne; elle
-a six pieds de haut.
-
-Les formes de son corps sont admirables...
-
-Mais certainement, vous pensez peut-être que je m'aventure beaucoup en
-donnant ce renseignement intime, ou que je suis un vaniteux qui veut à
-tout prix avoir l'air informé. Ces deux hypothèses sont injustes.
-
-Un million d'anglais et autant d'anglaises et d'étrangers en savent
-autant que moi sur ce chapitre. Vous voyez que j'aurais bien tort de
-prendre un petit air mystérieux.
-
-
-Amy Shéridan est une artiste qui joint plusieurs talents à sa grâce,
-entre autres celui de monter à cheval comme Ducrow. Aussi a-t-elle un
-succès immense dans cette orgie de théâtre que provoquent tous les ans
-les fêtes de Noël à Londres.
-
-Ce qu'elle fait est assez difficile à raconter. Le peuple le plus
-pudibond du monde, choisit ses affarouchements. Il a une censure sévère
-qui interdit les pièces de Dumas fils; et voilà que moi, qui ai fait
-_la Timbale d'argent_, je veux bien être pendu, si je sais comment vous
-raconter la pièce dans laquelle joue la belle Amy, pièce destinée aux
-joies des petits réformés en congé ou des jeunes misses de la cité.
-
-Enfin, essayons; je gazerai autant que je pourrai, c'est tout ce que je
-puis faire pour vous. Voici l'histoire:
-
-
-Le comte de je ne sais quel comté possède une femme charmante et qui
-est bonne. Voilà un comte régnant qui, au premier abord, a l'air d'être
-heureux. Eh bien, non, il ne faut pas se fier aux apparences; le comte
-n'est pas heureux du tout, sa femme est trop bonne et trop charmante.
-
-Il lui passe par la tête les idées les plus bizarres. Ainsi, un matin,
-elle se lève avec le désir d'affranchir tous les serfs de sa ville.
-Elle rêve une ville où il n'y ait que des bourgeois.—Drôle de goût!
-
-Le comte n'est pas content du tout; mais bon gré mal gré, il lui faut
-céder, en pensant qu'il ne profitera pas de l'affranchissement général.
-
-Quand la comtesse a obtenu de son époux la grâce qu'elle désire, il lui
-passe par la tête une autre vision.
-
-Avant d'affranchir ses serfs, elle veut tenter une épreuve qui lui
-réponde de leur respect et de leur obéissance; alors elle fait
-proclamer qu'elle va se promener dans les rues de la ville, montée
-sur son cheval blanc, et qu'elle ordonne à ses sujets de ne la point
-regarder, de rester dans leurs caves pendant tout le temps qu'il lui
-plaira de chevaucher dans les rues.
-
-Tous les habitants se cachent avec empressement, bien contents
-d'obtenir la liberté au prix d'un sacrifice si facile.
-
-Eh bien, non, pas si facile, car la comtesse,—diable! voilà le
-difficile qui arrive,—la comtesse a eu une autre vision; elle est
-sortie à cheval, mais sans vouloir faire toilette. Ne croyez pas
-qu'elle ait un négligé galant; non, elle n'a pas voulu faire toilette
-du tout, elle n'a même pas de selle à son cheval.
-
-Pendant qu'elle se promène tranquillement dans les rues, il y a un
-tailleur,—on sait combien l'engeance est indiscrète,—il y a un tailleur
-qui regarde à travers les carreaux.
-
-Il se dit que si la comtesse, qui donne le ton à la ville, fait adopter
-cette mode nouvelle, Worth lui-même pourrait bien faire faillite.
-
-La comtesse, qui suppose que le tailleur pense à tout autre chose,
-descend de cheval, et flanque à l'artisan curieux une roulée de coups
-de poings, mais de si bons coups de poings, qu'on aurait envie d'en
-emporter pour les placer à la Caisse des consignations, en attendant
-qu'on en dispose en faveur d'un drôle qui les mérite réellement.
-
-
-Voilà la pièce qui fait la joie de la vieille Angleterre; tous les ans,
-on la représente dans plusieurs théâtres à la fois.
-
-On comprend le succès d'une gaillarde taillée comme la Shéridan!
-
-La pauvre Menken avait joué le rôle bien souvent, et elle racontait
-ses succès à Alexandre Dumas, le vieux, et ce cher grand homme,
-qui était doux et bon comme personne, peut-être parce qu'il était
-si admirablement doué qu'il n'avait personne à envier, Alexandre
-Dumas disait, en entendant les récits du théâtre contemporain des
-compatriotes de Shakspeare:
-
-—Mon père avait bien raison de ne pas aimer les anglais.
-
-Qu'aurait-il dit s'il avait su que, dix ans plus tard, les pièces de
-son fils ne trouveraient pas grâce devant l'hypocrisie britannique?
-
-
-
-
-ALFRED QUIDANT
-
-
-Si l'on riait encore, on s'amuserait beaucoup de l'aventure bizarre
-arrivée dernièrement à l'un de nos artistes les plus aimés.
-
-Au beau milieu de la nuit, Alfred Quidant entend carillonner à sa
-porte. Toute la maison est en l'air, et lui-même se lève croyant que le
-feu est au logis.
-
-—Qui est là?
-
-—Ouvrez vite!
-
-—Mais encore!
-
-—Est-ce ici chez le pianiste?
-
-On ouvre, et un domestique apparaît tout essoufflé:
-
-—Ah! monsieur, vous voilà! habillez-vous et venez vite chez la
-princesse.... off.
-
-—Pour quoi faire?
-
-—Pour les faire danser.
-
-—Vous êtes fou!
-
-—Non, monsieur, la princesse arrive de Nice, elle a invité du monde à
-dîner, maintenant ils veulent danser; on m'a dit d'aller chez un bon
-pianiste et je suis venu chez vous.
-
-—Mais, mon brave, vous vous trompez, fait le spirituel auteur du _Petit
-enfant_.
-
-—Oh! que non; monsieur ne me reconnaît pas, mais je connais bien
-monsieur; j'étais chez le comte de V... où monsieur donnait des leçons
-à la demoiselle.
-
-—Mais...
-
-—Ah! monsieur peut venir, il sera bien payé, madame la princesse est
-très généreuse.
-
-—Mais, mon ami, vous confondez, je...
-
-—Monsieur! la voiture est en bas.
-
-—Eh bien, j'y vais, dit l'artiste après une seconde de réflexion.
-
-Il s'habille à la hâte, monte en voiture et arrive à l'hôtel de la
-princesse, et entre gravement au salon où les convives sont en liesse.
-
-A sa vue, il se fait un silence plein d'étonnement.
-
-—Madame la princesse m'a fait demander, dit Quidant en s'inclinant avec
-la grâce qui le caractérise, je suis à ses ordres.
-
-—Mais, cher maître, s'écrie la princesse, qui a reconnu son professeur
-d'autrefois, vous n'y pensez pas; pardonnez, je vous prie, c'est une
-erreur; je ne sais comment m'excuser.
-
-Quidant va au piano et se met à improviser une mazourka des plus
-entraînantes, puis une polka, puis une valse; on ne vit plus dans le
-salon, on tourne.
-
-Le souper est annoncé; la princesse, avec une grâce charmante, dit au
-brillant pianiste.
-
-—Cher maître, votre bras.
-
-Étonnement des convives étrangers, sourire des invités parisiens,
-stupéfaction du domestique.
-
-Au bout d'une heure, Quidant s'esquive et demande son pardessus dans
-l'antichambre.
-
-Le domestique, encore stupéfait, le lui passe respectueusement.
-
-—Je suis sûr, dit-il, que monsieur n'est pas fâché d'être venu.
-
-—Non, mon ami, répond l'artiste en lui glissant un louis dans la main.
-Je vous remercie d'avoir pensé à moi.
-
-—Oh! monsieur, ce n'est pas par intérêt, croyez-le bien; mais,
-voyez-vous, moi, j'aime les artistes!
-
-
-
-
-EDMOND VIELLOT
-
-
-Un très bon garçon.
-
-Tout Paris le connaissait, il s'appelait Edmond Viellot. C'était une
-nature douce, honnête et timide, serviable et désintéressée.
-
-La façon dont il entra chez Dumas mérite d'être citée.
-
-Dumas demeurait alors rue Bleue; c'était en 1847. _Monte-Cristo_ et
-_les Mousquetaires_ venaient de faire fureur, et tous les journaux
-de Paris cherchaient à arracher au _Siècle_ l'illustre romancier qui
-faisait sa gloire.
-
-Dumas, en manches de chemise, abattait la besogne que Maquet et autres
-préparaient pour lui. Dumas était obligé de recopier jusqu'à la ligne
-la plus insignifiante, le rédacteur en chef ayant déclaré qu'il
-n'accepterait la copie que lorsqu'elle serait de la main de Dumas
-lui-même, sachant bien que le cher grand homme ne copierait jamais les
-autres et serait ainsi forcé de donner du sien.
-
-
-Or, un matin qu'on était dans le coup de feu, on ne prit pas le temps
-de se mettre à table. Celui qui devait plus tard faire un dictionnaire
-de cuisine de mille pages déjeuna ce jour-là de menue charcuterie.
-
-En coupant un morceau de galantine, il poussa un cri, s'empara de la
-feuille de papier qui l'enveloppait, et, l'ayant regardée, il s'écria:
-
-—Voici mes autographes chez le charcutier. Ce que c'est que la gloire!
-
-
-Le grand romancier se trompait; le papier graisseux n'était pas un
-autographe de lui. Bocage et Philibert Audebrand l'avaient examiné:
-c'était un mémoire d'entrepreneur de bâtiment.
-
-Dumas sonna son domestique.
-
-—Où as-tu acheté cela?
-
-—Chez un charcutier.
-
-—Je m'en doutais. Quel charcutier?
-
-—Le charcutier du coin?
-
-—Quel coin?
-
-—Rue Saint-Lazare.
-
-—Allez chez ce charcutier, dit Dumas à l'un des familiers de la maison,
-Fontaine, je crois; allez et rapportez-moi l'homme qui a écrit cela.
-
-Le charcutier déclara qu'il tenait son papier d'un confrère de la rue
-d'Amsterdam. Celui-ci déclara qu'il tenait le papier du marchand de
-tabac, lequel marchand affirma l'avoir acheté du commis d'un toiseur
-vérificateur qui demeurait vis-à-vis.
-
-Fontaine alla chez le toiseur.
-
-—Qui a écrit cela? demanda-t-il.
-
-—Moi, dit un grand jeune homme pâle.
-
-—Suivez-moi.
-
-En arrivant rue Bleue, Fontaine dit:
-
-—Voilà le bonhomme.
-
-
-—Qui es-tu? demanda l'auteur d'_Antony_; moi, je suis Alexandre Dumas.
-
-—Moi, Edmond Viellot.
-
-—Me connais-tu?
-
-—Quelle bêtise! je sais _les Mousquetaires_ par cœur, et, toutes les
-fois que je passe l'eau, je m'arrête sur les quais pour lire _Térésa_,
-_Angèle_ ou _Don Juan de Marana_.
-
-—Tu n'es pas courtisan.
-
-—Je suis toiseur.
-
-—Veux-tu être mon secrétaire? Dix-huit cents francs et nourri, c'est
-trois fois ce que Louis-Philippe d'Orléans me donnait lorsque j'avais
-ton âge.
-
-—Accepté, fit Viellot avec joie.
-
-Le pauvre diable acceptait d'autant plus volontiers qu'il ne gagnait
-que cent francs par mois chez son vérificateur et qu'il n'était pas
-nourri du tout.
-
-Hélas! il eût peut-être mieux valu pour le pauvre garçon rester maçon,
-puisque c'était son métier. On a tant démoli pendant vingt ans, qu'il
-aurait probablement trouvé à bâtir et à faire fortune comme ses anciens
-camarades; mais la gloire de servir un aussi illustre maître lui tourna
-la tête, et franchement il y avait de quoi.
-
-
-Viellot copia, copia à la toise la moitié des _Quarante-Cinq_,
-vingt-deux gentilshommes et demi lui passèrent par les mains sans
-compter la moitié de _la Dame de Monsoreau_, _Pitou_, _Joseph Balsamo_
-et quantité d'autres récits du prestigieux conteur.
-
-Viellot n'avait pas changé de plume, qu'il se figurait de bonne foi
-être le collaborateur de Dumas.
-
-Il y avait tant de gens qui, à cette époque, entretenaient la même
-illusion, que Viellot était bien pardonnable.
-
-
-Pendant sept ou huit ans, la vie fut aimable pour lui. Bien nourri,
-bien ou à peu près exactement payé, bien traité par tout le monde en
-considération du maître, il n'était pas trop à plaindre.
-
-Tout passe, même le goût des romans; l'ingratitude du lecteur et des
-dissensions intestines suspendirent les travaux de Dumas, qui, après
-avoir fait le journal _le Mousquetaire_, se reposa sur ses lauriers.
-
-Viellot se reposa sur un canapé de l'hôtel Dumas, rue d'Amsterdam, très
-convaincu qu'il se reposait sur sa part de lauriers.
-
-Un matin, Dumas lui dit:
-
-—Mon pauvre garçon, il n'y a plus rien à faire ici pour vous, vous
-devriez chercher de l'ouvrage ailleurs.
-
-Viellot répondit:
-
-—Moi, chercher ailleurs? il n'y a pas de danger.
-
-Dumas ouvrit ses bons yeux émerveillés et dit:
-
-—Ah! et pourquoi donc?
-
-—Parce que je vous suis dévoué corps et âme, parce que j'ai partagé
-tous vos succès, parce que je vous suis dévoué comme un chien, et que
-je mourrai sur le paillaisson de votre porte, à moins que vous ne me
-chassiez, ce qui ne serait pas à souhaiter.
-
-—Moi, vous chasser? je n'y ai jamais songé.
-
-—Ah! maître, s'écria Viellot, vous êtes bien le plus grand et le
-meilleur d'entre nous.
-
-Le soir, Dumas disait:
-
-—Cet animal de Viellot, quel brave garçon!
-
-
-Viellot n'ayant plus rien à faire que quelques rares commissions,
-n'était plus payé; de temps en temps, le bon maître, s'apercevant que
-les souliers de son secrétaire étaient par trop éculés, lui donnait
-un louis; quand les habits étaient trop râpés, il en donnait trois; à
-l'époque du terme, il en donnait cinq, et Vieillot se disait:
-
-—Toujours des à-compte; j'aimerais mieux être payé régulièrement; mais
-enfin _il_ fait ce qu'il peut, ce n'est pas moi qui _le_ tourmenterai
-jamais.
-
-
-Viellot ne dînait jamais quand il y avait du monde, à moins qu'il n'y
-fût convié; or, comme la table d'Alexandre Dumas était autrement facile
-à prendre que Sébastopol, il s'ensuivait qu'il y avait toujours du
-monde; ce qui faisait que Viellot dînait assez rarement.
-
-Quand il ne pouvait plus différer d'accomplir ce devoir, il allait chez
-un des cent mille amis de Dumas.
-
-—Le maître me doit six ans d'appointements, quelque chose comme une
-dizaine de mille francs, parce que j'ai touché des à-compte; je suis
-sans argent. Si vous pouviez me prêter quelque chose, je vous donnerais
-une délégation sur mes appointements.
-
-—Que désirez-vous?
-
-—Mon Dieu! disait le pauvre garçon, je ne vous cache pas que j'aurais
-besoin d'une pièce de quarante sous.
-
-
-Viellot vivait ainsi; mais chaque jour usait ses habits; l'oisiveté
-usait son caractère, si bon et si honnête. Il se mit à boire. Dumas
-détestait les ivrognes; il commença par tenir Viellot à distance: la
-maison était pleine de farceurs éhontés qui pillaient à qui mieux
-mieux, et qui naturellement se détestaient les uns les autres.
-
-Un soir, Dumas, rentrant, donna cent sous à Viellot en lui disant:
-
-—Tiens, va payer ma voiture.
-
-—Combien?
-
-—Une heure: 2 francs 50.
-
-Viellot exécuta l'ordre, revint prendre son chapeau et sortit.
-
-—Il n'a pas rendu la monnaie, s'écrièrent les parasites indignés, il
-n'a pas rendu la monnaie!
-
-—Bah! fit Dumas, la belle affaire!
-
-Les parasites prirent des airs indignés; Alexandre Dumas continua:
-
-—Depuis vingt ans, j'ai confié des sommes énormes à Viellot, peut-être
-deux millions; je lui en confierais encore, et il mourrait de faim
-avant d'y toucher.
-
-L'auditoire était incrédule.
-
-—Je vous affirme sur l'honneur, dit gravement Alexandre Dumas, qu'on
-peut confier un million à Viellot, mais...
-
-—Mais?
-
-—Mais il ne faut pas lui confier cent sous.
-
-
-Pendant que les rats de la maison riaient à gorge déployée de la
-plaisanterie du maître, Viellot consommait dans une gargote du quartier
-un dîner qui lui semblait d'autant meilleur qu'il n'avait pas de
-comparaison à craindre avec le déjeuner du matin.
-
-Il n'en resta pas moins avéré qu'il ne fallait pas confier cinq francs
-au brave secrétaire, et, comme les gens qui peuvent prêter un million
-sont très rares, il perdit beaucoup de clients.
-
-Dumas mourut, et la douleur de Viellot fut navrante. Quand on parlait
-devant lui de l'illustre maître, il fondait en larmes, et ses pleurs
-étaient si sincères, qu'ils donnaient envie de pleurer.
-
-A son tour, le pauvre garçon mourut après une longue maladie, aggravée
-par une poignante misère.
-
-La veille de sa mort, il disait:
-
-—Je vais aller _le_ retrouver là-haut; c'est _lui_ qui sera étonné
-quand je _lui_ dirai comment ses amis m'ont lâché, moi, _son_ plus
-vieux _collaborateur_.
-
-
-Un mot de Viellot pour ne pas rester sur cette tristesse.
-
-Un jour, Dumas devant qui il se plaignait, lui dit:
-
-—Pourquoi, puisque tu n'es pas bien ici, ne vas-tu pas à la _Revue des
-Deux Mondes_?
-
-—Moi, vous abandonner? jamais de la vie!
-
-—Bah! tu dis cela.
-
-—Je le dis parce que c'est vrai, et la preuve, vous me croirez si vous
-voulez, si Buloz m'offrait dix sous la ligne, je refuserais.
-
-—Et s'il t'en offrait vingt?
-
-—Pour ne pas succomber à la tentation, je me boucherais les oreilles et
-je _m'ensauverais_.
-
-
-
-
-MICHELET
-
-
-Le chantre de l'amour, de la mer et de l'oiseau, Michelet l'historien,
-est mort.
-
-Il n'est pas probable qu'à son âge il laisse des mineurs, néanmoins on
-a vendu sa bibliothèque aux enchères.
-
-Pendant qu'on adjugeait les livres de l'éloquent professeur du Collège
-de France, madame Janin offrait ceux de son mari à l'Académie française.
-
-Les héritiers se suivent, mais ne se ressemblent pas.
-
-A cela on dira que madame Janin est riche.
-
-C'est vrai. Mais la bibliothèque de l'auteur de _Barnave_ est d'un prix
-inestimable, celle de Michelet, ou du moins ce qui a été vendu, n'a pas
-atteint trois cents francs.
-
-On dira peut-être que je me mêle de choses qui ne me regardent point.
-Eh bien! si, cela me regarde parce que dans ces volumes, vendus à un
-prix si infime que le commissaire-priseur et les commissionnaires ont
-dû faire la grimace, il y avait des envois d'auteurs.
-
-Deux ou trois cents pauvres diables, poussés par le respect ou
-l'admiration, avaient inscrit leurs noms au bout d'une formule,
-grotesque peut-être, mais, à coup sûr, honorable pour celui auquel elle
-s'adressait.
-
-Eh bien, ces livres-là, quelle que soit l'obscurité de ceux qui les ont
-signés, on les brûle, on en fait des allumettes, mais on ne les vend
-pas.
-
-
-
-
-LOUIS D'AVYL
-
-
-La première fois que j'eus l'honneur de voir M. d'Avyl, il y a quelque
-vingt ans de cela, ce jeune gentleman portait un habit marron à boutons
-d'or; déjà, à cette époque, c'était assez étrange.
-
-C'était un beau gaillard à l'œil franc et intelligent. Il passait alors
-pour étudier le droit, et délaissait volontiers l'école de la place du
-Panthéon pour les bureaux des petits journaux.
-
-Un duel au fusil qu'il eut avec un autre de mes amis, Jules Vallès, et
-une plaisanterie faite à l'auteur de ses jours lui avaient constitué
-une certaine célébrité parmi nous.
-
-Le duel avait fini par quelques trous dans la peau des deux adversaires
-devenus grands amis depuis. La plaisanterie paternelle s'était terminée
-par un immense éclat de rire.
-
-Un matin, M. d'Avyl père, président de cour dans l'Ouest, arrive chez
-son fils au quartier Latin.
-
-Le fils dormait et eut un fâcheux réveil; son père arrivait justement
-le lendemain d'une orgie, les bouteilles vides encombraient la table et
-jonchaient le sol.
-
-—Hum! fit le président, qu'est cela?
-
-—Des bouteilles.
-
-—Je vois bien; mais quel désordre!
-
-—Je travaille tant, que je ne veux pas perdre mon temps à ranger tout
-cela.
-
-—Mon enfant, il est bon sans doute de travailler, mais il ne faut pas
-se tuer.
-
-En faisant cette sage recommandation, les pieds du magistrat
-rencontrèrent un objet sans nom.
-
-Cet objet, c'était une paire de bottes, si odieuses, si crottées, si
-trouées, que Privat d'Anglemont lui-même en eût rougi.
-
-Le magistrat repoussa avec dégoût ces atroces bottes; mais il sentit
-une résistance.
-
-—Qu'est-ce encore? fit-il.
-
-—Des bottes.
-
-—Je vois bien; mais il y a quelque chose dedans?
-
-—Oui, papa: des pieds.
-
-—A qui?
-
-—Silence, mon père! N'éveillez pas le duc d'Olivarès que les malheurs
-de sa patrie empêchent de dormir depuis bien longtemps.
-
-—Ça, un duc?
-
-—Oui, c'est un duc.
-
-—Impossible, fit le magistrat, en considérant l'horrible bohème
-déguenillé qui dormait les poings fermés.
-
-—C'est tellement un duc, reprit le fils, que, pas plus tard
-qu'hier,—voici la lettre,—ses cousins, les Medina-Cœli, lui ont
-envoyé un demi-million de réaux, soit cent vingt-cinq mille francs,
-pour mettre de l'ordre dans ses petites affaires; mais le duc les a
-malheureusement refusés, ne voulant rien accepter d'une famille rivale
-qui a abandonné la cause du roi.
-
-—Brave garçon, fit le vieux Breton, essuyant ses yeux. Grands cœurs,
-ces Olivarès!
-
-Louis d'Avyl, appréhendant le réveil du duc, s'empressa de s'habiller,
-et, prétextant ne pouvoir manquer le cours, il s'éclipsa, laissant son
-père avec le dormeur.
-
-Que se passa-t-il entre le duc et le président? Nul ne le sut
-jamais. Ce qui est certain, c'est que, vers les onze heures,
-le duc, splendidement vêtu de la tête aux pieds, sortait de la
-Belle-Jardinière, et allait déjeuner en compagnie du magistrat, son
-hôte, dans un restaurant du Palais-Royal.—On remarqua qu'il demanda
-dix-sept fois du pain.
-
-
-Tromper un père, cultivateur à Beuvron, un marchand de cuirs à Privas,
-un propriétaire à Landernau, cela n'a rien de bien extraordinaire; mais
-mettre dedans un magistrat qui a été juge d'instruction, on avouera
-que ce n'est pas chose facile; le quartier Latin poussa un éclat de
-rire qui fit trembler Paris.
-
-Les petits journaux du temps racontèrent l'histoire, et le président,
-pas content du tout, lança l'anathème sur son fils.
-
-Quelques amis conseillèrent à Louis d'Avyl de se mettre dans
-l'industrie, de devenir un homme sérieux, afin d'apaiser la colère
-paternelle. Il eut la faiblesse de suivre ce conseil.
-
-La colère paternelle s'apaisa, l'industrie ne s'apaisa pas. Elle ne
-voulut jamais sourire à ce brave rêveur qui, n'ayant pu devenir ni
-homme de lettres, ni avocat, la prenait comme pis aller.
-
-Après dix ans d'une lutte acharnée, d'Avyl jeta le grand-livre aux
-orties et s'en alla, dans la forêt de Fontainebleau, s'enfermer dans
-une petite maison ombragée de vignes et de lierre, en attendant la Muse.
-
-La Muse vint. Peut-être le petit enfant du poète Charles Bataille, que
-d'Avyl avait recueilli à la mort de son père, ne fut-il pas étranger à
-cette visite.
-
-Ah! comme elle fut choyée, la chère Muse insouciante! si choyée,
-qu'elle s'établit dans l'endroit.
-
-En trois ans, Louis d'Avyl écrivit quatre pièces: _Madame de Régis_,
-qu'on jouera demain à la Renaissance, _les Rebelles_, empêchés par la
-catastrophe du Châtelet; _Madeleine_, un grand drame, et enfin _le
-Dernier Gascon_.
-
-Entre chaque acte, d'Avyl, qui n'est pas millionnaire, envoyait à la
-_République Française_ des articles fort remarqués, entre autres une
-série de portraits véritablement remarquables. Je me rappelle parmi
-plusieurs celui de M. Grégory Ganesco, qui débutait par un véritable
-éclat de rire.
-
-Il débutait ainsi:
-
-«M. Grégory Ganesco était un phanariote qui écumait le lac d'Enghien.»
-
-Il faut savoir que M. Ganesco voulait être membre du conseil général et
-bien connaître les bords du lac d'Enghien, pour comprendre ce que ces
-deux lignes renferment de fine raillerie parisienne.
-
-
-Pendant le siège de Paris, d'Avyl regarda sa pauvre maisonnette comme
-on regarde un ami qu'on ne doit plus revoir, et il rentra dans Paris.
-
-Tous ses amis étaient au pouvoir; jamais occasion plus heureuse ne
-devait se présenter.
-
-Doué d'une éloquence entraînante et d'un biceps respectable, d'Avyl,
-qui possède un courage éprouvé, pouvait prétendre à tout.
-
-Persuadé de cette vérité, un beau matin, il prit le chemin de
-l'Hôtel-de-Ville, et il arriva tout droit à la tranchée, où il resta,
-le brave garçon, jusqu'à la fin du siège.
-
-Ah! qu'ils sont tristes et amusants, ces récits de la tranchée! Un
-jour peut-être, on racontera l'histoire de ces nuits si longues et
-si terribles passées sous la mitraille prussienne par un froid tel
-que lorsqu'un homme mourait, on ne savait s'il était mort d'un éclat
-d'obus, de froid ou de faim; il était mort, cela suffisait de reste.
-
-
-Ne croyez pas pourtant qu'en dehors de la situation cela fût plus
-triste qu'autre chose; mon Dieu non, au contraire. Parfois même un
-formidable éclat de rire sortait des entrailles de la terre, et
-l'officier de ronde, habitué à cette musique qui couvrait quelquefois
-le bruit du canon, l'officier disait:
-
-—Allons bon, voilà encore le citoyen Bénassit qui raconte une fable.
-
-Le citoyen Bénassit est un peintre qui aurait infiniment de talent s'il
-n'avait pas tant d'esprit;—je ne suis pas fâché de lui jeter cette
-injure à la face.
-
-Bénassit est de Bordeaux, né, je crois, d'une mère anglaise, si
-bien qu'il raconte un Lafontaine qu'il a arrangé à sa guise avec un
-accent, trempé dans la Garonne et dans la Tamise, de l'effet le plus
-pittoresque.
-
-Ses fables ont un avantage sur celles du bonhomme, en ce sens qu'elles
-sont en prose.
-
-En voici un échantillon:
-
- «LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS
-
- «Autrefois le rat de ville
- »Invita le rat des champs
- »D'une façon fort civile
- »A des reliefs d'ortolans.
-
-«Il l'emmena chez Dinochau, où il n'y a pas de tapis de Turquie, mais
-enfin il y avait des jours où on n'était pas trop mal. Voilà mes
-gaillards qui venaient d'achever le gigot, quand Dinochau se mit à
-faire une scène au rat de ville à propos d'une ancienne note. Le rat
-des champs attrape la rampe et descend l'escalier avec la rapidité de
-la foudre:
-
-»Le rat de ville lui criait:
-
-»—Ce ne sera rien, remontez donc! l'affaire est arrangée! Ça ne sera
-rien, remontez donc!
-
-»—Merci, fit le rat des champs, je ne suis qu'un paysan, moi, je n'aime
-pas ces machines-là; j'aime mieux m'en aller sans payer que d'avoir des
-histoires.»
-
-Niaiserie, direz-vous;—mon Dieu, sans doute.—Mais il n'en est pas
-moins vrai que la manière d'apprécier le paysan rat ou le rat paysan
-est peut-être supérieure dans la fable de Bénassit à celle du grand
-fabuliste.
-
-
-
-
-LA REINE POMARÉ
-
-
-Cependant que les partis se disputent le pouvoir, une reine vient de
-mourir sans que personne y prenne autrement garde.
-
-Oui, une reine, qui avait eu une couronne, une reine qui avait vu à ses
-pieds, qui étaient très petits, toutes les castes assemblées.
-
-Elle avait vu la noblesse l'encenser, la magistrature fléchir le genou
-devant elle. Elle avait usé de l'armée plus que princesse au monde. Il
-faut bien avouer que si le clergé était resté froid, le peuple l'avait
-acclamée bien souvent.
-
-Elle était arrivée au pouvoir par la grâce de Dieu et la volonté
-nationale.
-
-Elle avait régné sans opposition.
-
-Il arriva pourtant qu'un jour la noblesse, l'armée, les parlements,
-tout l'abandonna à la fois.
-
-Elle fit son appel au peuple, mais le peuple ne se rendit pas dans ses
-comices, et son pouvoir tomba devant les abstentions des conservateurs,
-gens ainsi nommés parce qu'ils ne savent rien conserver.
-
-
-Sa pauvre Majesté végéta pendant trente ans, cherchant à retrouver un
-sceptre qu'elle ne croyait qu'égaré, et qui était bien perdu.
-
-Enfin, pauvre et honteuse, elle alla mourir dans un bouge garni, comme
-Napoléon mourut à Sainte-Hélène, avec cette différence pourtant que
-Montholon et Bertrand lui manquèrent absolument.
-
-C'est qu'il faut avoir été un bien grand homme ou avoir eu un bien
-grand cœur pour que deux amis vous suivent sur un rocher.
-
-
-Cette reine d'occasion s'appelait de son nom de famille Louise Birat;
-elle avait été couronnée sous celui de Pomaré. Son sacre avait eu lieu
-à la Chaumière; le champagne avait remplacé l'huile sainte.
-
-Ses deux chevaliers, ce jour-là, étaient M. Charles de T..., ancien
-préfet de l'empire, et M. B..., qui devint plus tard un magistrat
-irréprochable et qui occupa de grandes situations. Que ces gentlemen ne
-disent pas non, ou je les imprime tout vifs...
-
-
-Louise Birat était laide comme le péché, mais attrayante comme lui, et
-elle dansait à ravir. Son teint bistré, son nez plat et ses cheveux
-d'un noir à irriter le cirage.
-
-C'était au temps où M. Guizot avait préféré indemniser, moyennant une
-somme insignifiante, un certain Pritchard, pasteur protestant, plutôt
-que d'avoir la guerre avec l'Angleterre.
-
-Les esprits étaient fort excités contre le ministre. Pendant un mois on
-ne parla que de cela.
-
-Ce fut à ce moment qu'un farceur, voyant passer Louise Birat, cria:
-
-—Tiens! la reine Pomaré.
-
-Le nom lui resta.
-
-Louise avait été blanchisseuse. Son caractère avait toujours été
-aimable et doux, mais elle ne fut pas plus tôt au pouvoir, qu'elle
-devint insoutenable. Pour parler le le langage des sujets de cette
-majesté, «elle croyait que c'était arrivé».
-
-Son orgueil n'eut plus de bornes. Elle inventa une natte de cheveux
-tressée en manière de couronne, et elle affectait volontiers de dire:
-«Nous voulons,» ainsi que font les vrais rois.
-
-Hélas! sa royauté fut de courte durée. Les reines du plaisir sont
-encore celles qui durent le moins, et bien peu de gens, à l'heure
-présente, ne sauraient point de qui je veux parler sans le couplet de
-Gustave Nadaud:
-
- Pomaré, Maria,
- Mogador et Clara,
- A mes yeux enchantés
- Apparaissez, belles divinités.
-
-Tout passe!
-
-
-
-
-MADAME THIERRET
-
-
-On a porté en terre, il y a quelques jours, en 1873, une artiste
-qui a eu le mérite de faire rire Paris depuis vingt ans. Elle
-s'appelait madame Thierret. Tout le monde l'a connue, et ceux qui ne
-la connaissaient pas ne pourront jamais se faire une idée passable de
-l'originalité bizarre de cette comédienne.
-
-Je dis comédienne à dessein, car sa bouffonnerie cachait un véritable
-talent.
-
-On a raconté bien des anecdotes sur madame Thierret; je ne sais pas si
-elles sont toutes vraies, mais elles pourraient l'être toutes, tout
-pouvait lui arriver.
-
-Jugez-en plutôt par ceci:
-
-Madame Thierret allait à Bade; la compagnie de l'Est l'avait favorisée
-d'une place de première, moyennant le prix d'une seconde.
-
-À Kehl, madame Thierret entre dans un wagon de première classe. Un
-employé allemand lui demande son billet et lui fait une scène.
-
-—Quand _tu_ crieras deux heures, dit la brave femme, qu'est-ce que ça
-me fait, puisque je ne te comprends pas?
-
-L'Allemand veut la prendre par le bras pour l'expulser. Une vénérable
-calotte l'envoie rouler à dix pas.
-
-Un commissaire tout galonné survient et interpelle vivement la
-comédienne en assez bon français.
-
-—Pourquoi j'ai frappé _ton_ employé? répond la mère Thierret, parce
-qu'il était insolent; il m'a dit des sottises.
-
-—Comment savez-vous ça, puisque vous prétendez ne pas comprendre
-l'allemand?
-
-—Quelle bêtise! répondit la duègne, quand un chien veut _te_ mordre,
-_tu_ le comprends bien, et cependant tu ne sais pas parler chien.
-
-Je lui ai pardonné bien des choses à cause de ça, avoir calotté un
-Allemand.
-
-
-
-
-EN FUMANT UN CIGARE
-
-
-Le général légendaire n'est pas mort, il est en activité.
-
-Hier matin, il se lève et demande à son domestique ce qu'il y a de
-nouveau «dans les feuilles».
-
-—Mon général, dit le domestique, vieux brigadier qui sait ce que
-son maître entend par du nouveau, mon général, il y a une nouvelle
-invention qui va faire révolution dans l'armée.
-
-—Une révolution dans l'armée? ce n'est pas vrai? s'écrie le général, ce
-n'est pas vrai! Ceux qui disent cela sont des misérables qui calomnient
-l'armée.
-
-—Je me suis mal expliqué, mon général; j'ai voulu dire une invention
-qui va faire sensation.
-
-—A la bonne heure! Quelle invention?
-
-—Un officier d'artillerie vient d'inventer un canon qui enfonce tous
-les autres canons de l'Europe.
-
-—Un canonnier qui a inventé un canon? De quoi se mêle-t-il celui-là?
-
-⁂
-
-Le célèbre pianiste Henry Ravina est, comme on sait, le lion des salons
-aristocratiques.
-
-Un soir qu'il avait joué au faubourg Saint-Germain, et que l'assemblée
-encore émue attendait pour le féliciter qu'il eût essuyé son front, une
-vieille marquise s'approche de lui:
-
-—Ah! monsieur _Ravignan_, dit-elle, que de talent et que de grâce! je
-suis encore sous le charme; mais dites-moi, je vous prie, êtes-vous
-parent de notre cher grand prédicateur, l'abbé de Ravignan?
-
-—Oui, madame, répondit Ravina d'un air lugubre: c'était mon père!
-
-⁂
-
-Une histoire qui m'a été contée par Gustave Claudin.
-
-La scène se passe dans un casino de la côte de Normandie, entre un
-monsieur insignifiant et une dame de bon monde.
-
-—Madame ne danse pas?
-
-—Mais, pardon.
-
-—Oserais-je?...
-
-—Oh! monsieur, je suis désolée, nous ne dansons qu'en famille.
-
-—C'est un vœu?
-
-—Oh! un tic tout au plus.
-
-—Tic que je comprends, madame, car dans les casinos la société est un
-peu bien mêlée.
-
-—Oui, monsieur.
-
-—Mais, madame, permettez-moi de regretter une prudence que j'approuve,
-mais que je déplore.
-
-—Vous êtes trop poli.
-
-—Ah! madame, permettez-moi de vous dire que je ne suis pas un muffle;
-je suis le préfet de Châteauvert.
-
-⁂
-
-Un mot superbe à propos de mariage.
-
-Notre pauvre confrère B... se marie, un beau jour, pour légitimer un
-jeune enfant qu'il aimait tendrement.
-
-Deux heures après la cérémonie, il a, avec la mère, une vive
-altercation à propos de rien; on se dispute, on se chamaille; bref, on
-se sépare, ce qu'on n'avait pas osé faire quand on n'était pas forcé de
-rester ensemble.
-
-B... prend une plume et écrit:
-
-«Monsieur le maire du 9e arrondissement,
-
-»Un incident particulier me fait fort regretter la visite que j'ai eu
-l'honneur de vous faire.
-
-»Je vous prie de vouloir bien considérer la _démarche_ que j'ai faite
-comme nulle et non avenue.
-
-»Recevez, etc.»
-
-Le maire ne répondit pas.
-
-
-—Il y a quelque six mois, nous accompagnions un ami à sa dernière
-demeure.
-
-Au retour, nous traversions une allée solitaire, lorsque nous
-entendîmes un bruit de voix qui venait de l'allée voisine (au
-cimetière, il n'y a que les gens de l'endroit qui parlent haut); nous
-entendîmes un bout de la conversation d'un fossoyeur qui venait de
-rencontrer un ami:
-
-L'ami disait:
-
-—Eh bien, vieux, ça marche-t-il un peu le commerce?
-
-—Heu! faisait le fossoyeur, ça marche et ça ne marche pas.
-
-—C'est comme ça partout.
-
-Il se fit un silence; le fossoyeur reprit avec un gros soupir:
-
-—Si on pouvait avoir la tranquillité, les affaires ne demandent qu'à
-reprendre.
-
-⁂
-
-Au dernier mercredi du docteur H., on parle d'une vente de tableaux où
-quelques toiles ont été poussées à des prix formidables.
-
-—Ah! dit un provincial, je connais un tableau qu'on aurait pour moins
-cher, et qui est peut-être plus beau.
-
-—Où est cette merveille? demande un amateur forcené.
-
-—Chez un pharmacien de chez nous.
-
-—De qui est cette toile?
-
-—Je ne sais plus; on me l'a dit, mais j'ai oublié.
-
-—Ça représente?
-
-—Je ne sais pas trop. Il y a une femme et un homme, et un amour, et un
-lion.
-
-—Le propriétaire en connaît-il le prix?
-
-—Il s'en doute.
-
-—Est-ce un tableau ancien?
-
-—Je crois bien; il est vieux, vieux, plus de trois cents ans.
-
-—Diable, il doit être en bien mauvais état.
-
-—Vous ne connaissez pas les pharmaciens. Il n'y a pas de danger que
-celui-là laisse abîmer son tableau; il le fait restaurer tous les ans.
-
-⁂
-
-Qui disait donc, je vous prie, que l'esprit se perdait en France?
-
-Michel Bouquet, le peintre que vous savez, est un artiste d'une grande
-valeur, fort estimé de ses confrères. Ses admirables plaques peintes
-sur émail cru lui ont valu une réputation universelle. L'Angleterre le
-flatte, l'Amérique lui sourit, la Russie lui fait des avances et la
-Hollande l'adopterait volontiers.
-
-Un autre homme s'en tiendrait là et se trouverait satisfait. En bien,
-non, Michel Bouquet ne se contente pas pour si peu. Le soir, le peintre
-disparaît pour faire place à un philosophe aimable, à un conteur
-charmant.
-
-Il nous racontait hier un mot adorable de finesse, jugez-en:
-
-
-—Je causais avec une dame du monde, nous disait-il, et je lui
-demandais: «Voyons, vous qui avez eu toutes les grâces, infiniment
-d'esprit et une grande fortune, c'est-à-dire vous qui avez dû goûter
-toutes les joies et tous les bonheurs imaginables, dites-moi, je vous
-prie, quel est, selon vous, le plus beau jour de la vie?
-
-La dame réfléchit.
-
-—Le plus beau jour de la vie? fit-elle.
-
-—Oui.
-
-—C'est la veille.
-
-⁂
-
-Une plaisanterie, retour de Versailles. Un voyageur reprochait assez
-sottement à M. Gambetta d'être monté en ballon.
-
-—Mais, répondait un autre voyageur, il ne pouvait pas s'en aller
-autrement, et un voyage en ballon n'est pas une petite fête; bien des
-gens qui plaisantent Gambetta n'auraient pas le courage de s'exposer
-ainsi.
-
-—Et puis, ajouta un troisième voyageur, une fois à
-
-Tours il devait dire tant de paroles en l'air, qu'il fallait bien les
-prendre quelque part.
-
-⁂
-
-M. Ledru-Rollin a reparu sur la scène politique, il y a quelques
-années; c'était avant de mourir, bien entendu.
-
-M. Ledru-Rollin n'a plus été reconnu de personne.
-
-Un homme qui avait fait tant de bruit en 1848!
-
-Ah! dame, écoutez donc!
-
-Brunet était un comédien des Variétés qui jouait les Jocrisses.
-
-Brunet était sourd.
-
-Après trente ans de repos, il remonta sur les planches, il avait
-quatre-vingt-deux ans.
-
-Le public avait oublié Brunet et il n'aimait plus les Jocrisses.
-
-Brunet ne se doutait pas de ce changement. A la répétition de _Jocrisse
-maître et valet_, il dit à l'acteur qui lui donnait la réplique:
-
-—Quand je casse l'assiette en mille morceaux, et que je dis: «Tiens!
-elle est ébréchée!» le public se tord; tu attendras qu'il ait fini de
-rire pour me donner la réplique, sans ça tu me ferais manquer mon effet.
-
-Le soir de la représentation, Brunet cassa l'assiette; il prit son air
-le plus niais pour dire «Elle est ébréchée,» puis il saisit le bras de
-son camarade et lui dit tout bas:
-
-—Laisse-les rire, laisse-les rire.
-
-Hélas! personne n'avait sourcillé, trente ans avaient passé par là, le
-public ne riait plus pour si peu.
-
-Heureusement Brunet était sourd, ce qui vaut encore mieux que d'être
-aveugle.
-
-⁂
-
-Beaucoup d'auteurs se sont laissé aller à faire des livres oubliés
-aujourd'hui, dont les héros étaient des revenants. Ces romans étaient
-plus ou moins bien écrits, plus ou moins intéressants; mais la
-conclusion était la même, savoir, que ceux qui étaient revenus auraient
-été bien plus heureux en restant sous terre.
-
-En effet, voyez-vous un oncle revenant quand ses neveux sont en
-possession; un mari, quand sa femme commence les cols blancs!
-
-Et tant d'autres.
-
-Vous souvient-il de cette vieille histoire du comte Caseaux de la
-Varlaye, racontée si plaisamment par les auteurs du temps?
-
-Le comte perd sa femme, le bon gentilhomme se lamente, pleure, se
-désole et, le lendemain, suit, les yeux humides, sa chère compagne
-jusqu'au champ du repos.
-
-Le chemin est glissant, le cimetière de la Varlaye est situé au haut
-d'une colline; les porteurs sont harassés, l'un d'eux fait un faux pas
-et entraîne les autres; le cercueil tombe et va se briser contre un mur.
-
-Un cri plaintif fait fuir les assistants, en proie à la terreur; seul,
-le comte a conservé son sang-froid; il s'élance et reconnaît que la
-comtesse est encore vivante.
-
-Quelle joie!
-
-Ramenée au château, soignée par un médecin intelligent, la comtesse se
-rétablit et vit encore dix ans dans le plus parfait bonheur.
-
-Enfin, elle meurt pour _de bon_; la douleur du comte, moins bruyante,
-est aussi sincère que la première fois.
-
-Le bon curé vient lui demander de compléter ses instructions.
-
-—Monsieur le comte, dit-il, n'a-l-il plus rien à ordonner?
-
-—Non, monsieur le curé, répond le gentilhomme, sinon que les porteurs
-fassent bien attention en passant auprès du mur qui est au tournant du
-chemin.
-
-⁂
-
-Cela se passait dans le temps où le gouvernement résidait, non à Paris,
-mais au chef-lieu de Seine-et-Oise.
-
-Au retour, sur le chemin de Versailles, on entendait toujours des
-drôleries.
-
-—Mon cher collègue, disait un voyageur, mon cher collègue, nos opinions
-politiques diffèrent.
-
-—Vous me permettez d'en être flatté.
-
-—Mais je suis sur que nous nous rencontrerons sur le terrain des
-questions sociales.
-
-—C'est invraisemblable.
-
-—Pas du tout. Ainsi, dans ce moment, je suis en train de faire un
-travail des plus importants en faveur de l'abolition de la fosse
-commune.
-
-—Nous ne nous entendrons jamais; moi, je veux abolir la vraie.
-
-⁂
-
-Il est dit que nous ne sortirons pas des peintres; mais il est
-impossible de ne pas vouer M. O'D..., un artiste de mérite, à
-l'exécration publique.
-
-On parlait devant lui du monsieur qui a avalé la fameuse fourchette, et
-le conteur ajoutait:
-
-—C'est une chose bien particulière!
-
-—Pourquoi, demanda M. O'D..., dites-vous une chose particulière (partie
-cuiller!) puisqu'elle n'est pas partie et que c'est une fourchette?
-
-Si j'étais du jury!...
-
-
-On se rappelle la réponse de cet ultra-conservateur qui refusait
-absolument de reconnaître la République.
-
-—Jamais, disait-il, vous ne me ferez reconnaître un gouvernement qui a
-toujours besoin de quelqu'un pour le sauver.
-
-Il est certain que, depuis quelque temps, on sauve le pays avec une
-facilité des plus remarquables.
-
-Donc je crois ne pas m'exposer aux horreurs d'un communiqué en citant
-le mot suivant, que je trouve un chef-d'œuvre de naïveté ou de malice,
-comme on voudra:
-
-—Messieurs, disait dernièrement un député, nous sortirons de là, n'en
-doutez pas; le bon sens ne meurt pas; d'ailleurs, nous avons passé par
-des situations plus difficiles.
-
-—Jamais!
-
-—Mais si. Tenez, il y a quelques mois, la situation était plus tendue.
-
-—A quel moment?
-
-—Je ne saurais préciser. Ce qu'il y a de sûr, c'est que quelqu'un était
-en train de sauver la France; mais je ne me rappelle plus qui.
-
-⁂
-
-L'autre jour, au Salon, deux peintres fort distingués jugeaient assez
-sévèrement les œuvres de leurs confrères.
-
-—Ah! s'écrie l'un d'eux, voilà deux heures que j'éreinte K..., et je me
-souviens maintenant que vous êtes très liés.
-
-—En effet.
-
-—Vous m'en voulez?
-
-—Moi, répond l'autre, par exemple! il faudrait que j'aie le caractère
-bien mal fait pour me fâcher parce qu'on dit du mal de mon meilleur ami.
-
-⁂
-
-Un mot de portière.
-
-—Comment se fait-il que le feu ait pris à l'Opéra et qu'on ne s'en soit
-pas aperçu puisque c'était pendant la répétition?
-
-—Non, on ne répétait pas, je le sais bien, j'ai un parent qui est de
-l'Opéra.
-
-—Mais c'est dans l'_Union_.
-
-—Des menteurs, tous ces journaux, et pourtant celui-là est le journal
-des prêtres.
-
-—On ne peut plus avoir confiance en personne.
-
-⁂
-
-Mot d'un bas bleu à son mari.
-
-—Quand passe votre pièce?
-
-—Dans un mois.
-
-—C'est important?
-
-—Cinq actes.
-
-—Beaucoup de monde?
-
-—Six ròles.
-
-—Non, sept.
-
-—Pardon, chère amie, six seulement.
-
-—Sept.
-
-—Mais, non: le comte, la comtesse, le chevalier, le marquis, Cécile et
-Antoine, ça ne fait que six.
-
-—C'est que vous ne comptez pas le directeur, à qui vous faites jouer un
-rôle ridicule.
-
-⁂
-
-Voyez, je vous prie, jusqu'où l'à peu près va se nicher.
-
-Dans une réception semi-officielle, une dame curieuse prend des
-informations sur les invités:
-
-—Quel est donc, demande-t-elle à son voisin, ce personnage tout chargé
-de décorations?
-
-—Où ça?
-
-—Là, près de la cheminée, ce grand monsieur noir qui a toutes ces
-plaques.
-
-—C'est le consul général des républiques de l'_Épateur_.
-
-⁂
-
-Barnum, le roi des puffistes,—autrefois on disait l'empereur,—a passé
-par Paris.
-
-A peine sa présence a-t-elle été signalée, que tous les monstres de la
-vieille Europe, tous les phénomènes de l'ancien monde, se sont mis en
-marche pour venir s'incliner devant ce glorieux montreur.
-
-Mais Barnum est très-difficile, et, d'ailleurs, sachant les phénomènes
-vaniteux et les monstres doués d'un caractère insoutenable, il préfère
-fabriquer lui-même.
-
-Il est reparti, nous laissant une série, au milieu de laquelle se
-distinguent _l'homme chien_ et M. son fils.
-
-Ils sont bien laids. Pourtant on va les voir.
-
-Ne voulant pas interroger leur cornac, trop intéressé à mentir, je
-questionnai un employé de l'établissement où on les exhibe.
-
-—Mon Dieu, me répondit le brave homme, si ce n'est qu'il est couvert de
-poil, il n'en est pas plus chien qu'un autre; il m'a donné dix sous de
-pourboire.
-
-⁂
-
-Un avis émané de la préfecture annonce que, par suite des fêtes de
-la Toussaint et des Morts, le public ne sera pas admis à visiter les
-Catacombes pendant quelques jours.
-
-Pourquoi avoir changé la fameuse formule et n'avoir pas mis comme à
-l'ordinaire:
-
-«MM. les Morts de l'intérieur ne recevront pas mercredi prochain ni les
-mercredis suivants.»
-
-⁂
-
-Le dernier mot de la comtesse Feuille d'Ortie.
-
-La comtesse tient par la famille de son mari au faubourg Saint-Germain,
-et par la sienne au boulevard de la Villette.
-
-—Croyez-vous au retour de votre roi? lui demandait-on.
-
-—Henri V n'est pas mon roi. C'est celui de M. d'Ortie.
-
-—Enfin croyez-vous à son retour?
-
-—Absolument.
-
-—Qui vous donne cette certitude?
-
-—C'est que j'ai reçu ce matin une lettre d'Angoulême dans laquelle
-on m'affirme sérieusement que M. Ravaillac est en train de faire ses
-malles.
-
-⁂
-
-Un mot bizarre qui aurait dû trouver sa place plus haut:
-
-Une jeune mariée disait à un de ses parents, le comte C..., attaché
-d'ambassade:
-
-—Mon cousin, il me semble que je ne vous ai pas aperçu à ma messe de
-mariage?
-
-—En effet, ma cousine; je l'ai bien regretté, mais, figurez-vous que
-j'ai appris la bonne nouvelle à Pétersbourg. J'ai fait diligence pour
-revenir, comme bien vous pensez; mais, malgré tout mon bon vouloir, je
-ne suis arrivé à Paris que le lendemain de votre inauguration.
-
-⁂
-
-Le vicomte Paul de B..., étant du jury, reconnaît dans le président un
-ancien camarade de l'École de droit. Pendant les délibérations, il va
-lui serrer la main; grande joie des deux côtés.
-
-—Te souviens-tu? Comme il y a longtemps!
-
-—Hélas!
-
-—Quand je pense à nos folies! Te rappelles-tu la Chaumière?
-
-—Certes, répond le président avec regret, tout est changé.
-
-—Ne m'en parle pas.
-
-—Autrefois nous pardonnions aux coquines, et maintenant nous condamnons
-les coquins.
-
-⁂
-
-Deux petits animaux arrivés au Jardin d'acclimatation, deux chimpanzés,
-deux orangs-outangs, deux hommes des bois, je ne sais au juste comment
-on les nomme, ont été cause que la thèse désespérante de M. Littré a
-été remise sur le tapis.
-
-Ces deux animaux ressemblent à des enfants, ils ont des mains comme les
-hommes et surtout des pouces.
-
-Les singes ordinaires n'ont pas de pouces; donc si les orangs-outangs
-ont des pouces, ce sont nos pères.
-
-Ils ont le visage comme des hommes, donc ce sont des hommes.
-
-Une seule chose a semblé dérouter les savants. Ces deux animaux sont
-soignés par un matelot qui est pour eux une véritable mère; il leur
-prodigue tous les soins et les tendresses imaginables, et ces affreux
-singes se montrent pleins de reconnaissance envers lui.
-
-Cette reconnaissance pour celui qui les nourrit jette les libres
-penseurs dans une grande perplexité.
-
-«Ils sont reconnaissant, donc ils ne sont pas des hommes.»
-
-⁂
-
-Sans vouloir entrer ici dans une discussion qui ne servirait à rien, on
-peut pourtant poser une question bien simple:
-
-Pourquoi les hommes descendraient-ils des chimpanzés, et pourquoi ne
-seraient-ce pas pas les chimpanzés qui descendraient des hommes?
-
-Prendre un horrible animal et dire, voilà le père de l'humanité, est
-une proposition bien excessive.
-
-Voici le père de l'humanité, c'est bientôt dit; mais cela se prouve
-plus difficilement. Si nous avons été orangs-outangs, pourquoi ne
-sommes-nous pas restés tels?
-
-Qui a blanchi notre peau, qui a fait tomber notre fourrure, qui a
-allongé nos nez, qui nous a donné la parole et tant d'autres vices?
-la civilisation! C'est absurde. C'est toujours le vieux problème des
-gamins:
-
-—La première poule vient-elle d'un œuf ou le premier œuf vient-il d'une
-poule?
-
-On n'en saura jamais rien.
-
-Peut-être serait-il plus simple de retourner la thèse, et de dire: le
-satyrus a été homme. La solitude l'a abâtardi, la nature a développé
-ses membres en faveur de ses besoins et lui a ôté une intelligence dont
-il n'avait que faire.
-
-L'orang-outang, le satyrus, est un communard oublié à Nouméa par un
-gouvernement féroce, mais logique.
-
-⁂
-
-La guerre civile en Espagne continuait, en fournissant une série
-d'originalités qui feraient la joie d'un chroniqueur qui aurait le
-courage de rire au milieu de tant de tristesse.
-
-Pour cette fois, j'en prends une que le cœur le plus sensible ne
-saurait passer sous silence.
-
-La scène se passe à S... La population est en train d'enterrer son
-évêque.
-
-Les républicains arrivent, la cérémonie est suspendue.
-
-Les carlistes surviennent, qui chassent les républicains, la cérémonie
-continue.
-
-Les républicains reviennent, qui chassent les carlistes, et, après
-avoir rossé les habitants, enterrent l'évêque... civilement!
-
-Voyons, père Hyacinthe Loison, si le cœur vous en dit, ne vous gênez
-pas!
-
-⁂
-
-Le pauvre Henry Monnier s'éteignait. Un instant, ses parents et ses
-amis avaient espéré qu'il en serait quitte pour garder la chambre
-quelques jours. Après différentes phases, le mal persiste, et l'éternel
-rieur est cloué dans son lit; les jambes ne vont plus.
-
-Monnier n'est plus jeune. Quand on lui demande son âge, il répond dans
-son style prudhommesque:
-
-—A _l'instar_ de M. Thiers, je suis né un an avant le siècle.
-
-Le brave artiste a conservé son inaltérable gaieté; au milieu de ses
-souffrances les plus aiguës, il plaisante, il plaisante encore, il
-plaisante toujours.
-
-Quand Monnier fut mort, bien des gens vécurent des bribes de ses
-festins.
-
-Personne n'a inventé plus d'histoires drôlatiques et personne ne
-saurait raconter comme lui.
-
-L'auteur de _la Famille improvisée_ a beaucoup produit, et,
-naturellement, il a été beaucoup pillé.
-
-Quelquefois il se plaint, mais sans amertume, des larcins de ses
-confrères.
-
-—Je ne réclame jamais, dit-il; maintenant, j'y suis habitué; mais dans
-les commencements, c'était bien dur.
-
-Un jour de plainte je lui demandais qui, le premier de lui ou de
-Balzac, avait fait les _Employés_.
-
-—C'est moi, je suppose.
-
-—Pourquoi supposez-vous?
-
-—Parce que mes employés, à moi, ont paru dix ans avant les siens.
-
-—C'est une preuve.
-
-—D'ailleurs, tout le monde sait que l'histoire du pantalon noisette est
-de moi, je la racontais dans l'atelier de Gros.
-
-—Alors Balzac vous a volé?
-
-—Ah! celui-là, ça m'est égal; en mourant, il m'a laissé une lampe, la
-lampe avec laquelle il travaillait.
-
-—Précieux souvenir!
-
-—Oui, très précieux, et puis si tous ceux qui m'ont volé m'avaient
-donné une lampe, j'aurais pu faire une vente qui aurait attiré plus
-de monde que celle de mademoiselle Duverger, où il n'y avait que des
-diamants; et puis, ajouta-t-il mélancoliquement, une vente de lampes,
-ça ne se voit pas encore tous les jours.
-
-⁂
-
-Madame B... était la plus aimable personne du monde. Elle avait pour
-amis toutes les illustrations de son temps. Entre autres, Alexandre
-Dumas était un des familiers de son salon. Madame B... quittait tout
-pour entendre parler ce charmant et inimitable causeur.
-
-Mais il arrivait quelquefois, rarement, mais enfin quelquefois, que
-l'auteur d'_Antony_ n'était pas d'humeur parleuse. Ces jours-là, madame
-B... avait un secret pour le faire sortir de son mutisme; ce secret
-était des plus simples, elle lui disait:
-
-—Cher monsieur Dumas, dites-moi donc la recette de ce fameux lapin à la
-Monte-Cristo que vous faites si bien.
-
-Le maître, bien plus enchanté de cette justice rendue à son talent de
-cuisinier qu'il ne l'eût été d'une louange adressée à sa plus belle
-œuvre, ne se faisait pas prier, il racontait sa recette.
-
-Il racontait est bien le mot. Une fois parti dans la description de son
-plat, il ouvrait mille parenthèses, dont chacune était une anecdote
-intéressante ou un de ces mots brillants qu'il jetait avec tant de
-prodigalité.
-
-Un soir qu'après dîner madame B... employait sa petite ruse pour faire
-parler le célèbre romancier, Dumas fit cette réflexion assez sensée:
-
-—Comment se fait-il? demanda-t-il, que vous me réclamiez si souvent
-la recette du lapin à la Monte-Cristo et que vous ne vous en fassiez
-jamais servir?
-
-—Oh! répondit madame B... toute embarrassée, je vais vous dire: c'est
-que j'adore vous entendre parler et que je déteste le lapin.
-
-⁂
-
-On est en 1873; le maréchal de Mac-Mahon remplace M. Thiers.
-
-Les partis se remuent.
-
-Un duc disait à une altesse:
-
-—Monseigneur, votre inaction est coupable, vous vous devez à la France.
-
-—Quand la France voudra.
-
-—Ah! monseigneur, où en serions-nous si votre aïeul Henri IV, de
-glorieuse mémoire, eût tenu un pareil langage? Que serait-il advenu
-s'il avait trouvé que Paris ne valait pas une messe, et qu'au lieu de
-venir mettre le siège devant la Porte-Neuve, il eût attendu patiemment
-qu'on le vînt chercher au fond du Béarn?
-
-—Il serait advenu, monsieur, qu'au lieu de succomber sous le poignard
-de Ravaillac, mon aïeul serait mort d'une maladie de Pau.
-
-Cette phrase, qui a l'air d'une abdication, aurait été longuement
-élaborée pour rallier ou railler M. de Tillancourt, le député aux jeux
-de mots.
-
-⁂
-
-Encore un mot d'Henry Monnier, mais inédit.
-
-L'autre jour, il dînait dans une maison où l'on parlait, à propos d'art
-ou de bienfaisance, de sir Richard Wallace.
-
-—Tiens! mais au fait, s'écrie Monnier; j'ai vu les fontaines de ce
-_mossieu_-là; j'ai même goûté de son eau.
-
-—Comment la trouvez-vous?
-
-—Les journaux en avaient-ils assez parlé, hein? Eh bien, entre nous,
-c'est de l'eau comme tout le monde.
-
-⁂
-
-Prenant pour modèle la Comédie-Française, qui ne vit que de reprises,
-je vais reprendre un vieux mot de médecin légiste qui est du dernier
-comique.
-
-La révolution de 48 coupa en deux le succès d'un procès qui passionnait
-l'attention publique.
-
-Dans une ville du Midi, une jeune fille de quatorze ans avait été
-trouvée assassinée derrière le mur d'une communauté.
-
-Je ne veux citer ni les noms, ni l'endroit. C'est inutile.
-
-La grande question des débats était de savoir comment la victime de
-deux crimes horribles avait été assassinée.
-
-Les médecins prétendaient qu'elle avait été assommée à coup de pierre.
-L'instruction penchait à supposer que la pierre était étrangère à
-l'affaire.
-
-—Monsieur le docteur, dit le président, avant de vous féliciter sur
-votre sagacité et sur la façon intelligente avec laquelle vous avez
-procédé, la cour désirerait avoir encore un renseignement.
-
-—Je suis aux ordres de la cour.
-
-—Vous souvient-il exactement de la conformation des blessures?
-
-—Comme si je les voyais.
-
-—Eh bien, réfléchissez et dites-nous si le crime que vous et vos
-confrères supposez avoir été commis avec l'aide d'une pierre, si le
-crime, dis-je, n'aurait pas plutôt été perpétré avec une paire de
-sabots?
-
-Le docteur réfléchit deux minutes, l'auditoire entier palpitait. Enfin
-il leva la tête et répondit avec la meilleure grâce du monde:
-
-—Mon Dieu, monsieur le président, la paire de sabots me sourirait assez.
-
-⁂
-
-Dans les fêtes de province et des environs de Paris, on montre des
-tableaux ou plutôt des groupes vivants. Les personnages doivent avoir
-l'air en marbre.
-
-Maillots blancs, visage poudrés, cheveux en coton blanc, tout est
-blanc, excepté les mains.
-
-La mort d'Abel est le sujet favori. On voit cet ignoble Caïn fuyant
-sans bouger de place; Abel est étendu, et, ce qui prouve bien qu'il est
-mort, c'est un écheveau de laine rouge qui lui sort de la poitrine et
-figure le sang: un ange suspendu maudit le meurtrier. La toile tombe,
-et l'enfant qui joue l'ange fait le tour de la société avec une sébile.
-
-—N'oubliez pas l'ange, messieurs, mesdames; c'est mes petits profits.
-
-⁂
-
-Dialogue à la campagne:
-
-—X... demande ma nièce en mariage.
-
-—Ah!
-
-—Oui. Je voudrais avoir des renseignements sur lui.
-
-—C'est facile.
-
-—Très facile. Je vais écrire au notaire de Berneville et au baron de
-K..., qui est son voisin et mon ami.
-
-—Moi, à ta place, je ne me donnerais pas tant de peine, n'est-il pas un
-candidat au conseil général?
-
-—Oui.
-
-—Eh bien, fais-toi envoyer les deux journaux de la localité.
-
-⁂
-
-Un des thèmes favoris de Méry:—Figurez-vous, disait l'aimable conteur,
-que Bonaparte, en Égypte, se réveille un matin disant à Kléber:
-
-—Si nous allions visiter les Pyramides de Cheops?
-
-Kléber, qui était le meilleur garçon du monde, comme tous les gens
-doués d'une grande force physique, répond:
-
-—Allons-y.
-
-On arrive, et au moment de gravir la première marche on se trouve en
-face de deux officiers anglais.
-
-Les officiers français, qui croient que le monde leur appartient,
-passent les premiers sans façon.
-
-Les officiers anglais, qui sont pleins de morgue, leur barrent le
-passage.
-
-On dégaîne: Kléber tue le sien, l'autre, qui n'est autre que
-Wellington, tue Bonaparte; qu'arrive-t-il?
-
-—Ah diable!
-
-—Eh bien il n'arrive rien du tout. Les pestiférés de Jaffa guérissent
-comme ils peuvent, Kléber revient en France et se retire à Strasbourg,
-où il fait tous les soirs sa partie de piquet avec Kellermann. Le fils
-de la liberté ne dévore pas sa mère. Fouché, qui veut devenir duc à
-tout prix, négocie avec l'abbé Montesquiou, Louis XVIII revient et tout
-marche comme sur des roulettes.
-
-—Que de gloires perdues pour la France, s'écriait Georges Bell.
-
-—Allons donc, reprenait Méry qui a eu le bonheur de mourir avant 1870,
-la France a toujours assez de gloire, mais voyez-vous la belle figure
-que feraient les anglais s'ils n'avaient pas gagné la bataille de
-Waterloo?
-
-⁂
-
-Henry Monnier dîne chez une dame. Au dessert, il sent une douleur
-traverser sa botte; il donne un coup de pied; on entend un chien aboyer.
-
-La dame est furieuse.
-
-—Médor vous aura mordu? dit-elle.
-
-—Pas précisément.
-
-—Il n'est pas méchant, c'est un jeune chien. Il n'a qu'une manie: il
-aime à mordre les chaussures.
-
-Monnier regarde la dame amoureusement:
-
-—Ce n'est pas là, dit-il, que je placerais mes affections.
-
-⁂
-
-Le peintre X.., qui ne vend pas sa peinture aussi cher que M. Bonnat,
-au contraire, se promenait l'autre jour avec un chapeau roussi par
-le temps et deux fois plus haut de forme que ceux qui sont de mode
-aujourd'hui.
-
-—Qu'as-tu donc de changé! lui demanda un de ses confrères.
-
-—Rien.
-
-—Si. Ah! c'est ton chapeau; où diable as-tu acheté ce chapeau-là?
-
-—Je ne l'ai pas acheté, répondit X..., tristement. Je l'avais déjà.
-
-
-Il y avait dans le temps un brave professeur d'histoire qui avait la
-manie de souligner les faits les moins importants et de les admettre
-comme ayant eu une influence énorme sur la destinée du monde.
-
-—Voyez, s'écriait-il quelquefois, voyez, messieurs, à quoi tient la
-destinée des empires!
-
-—A un grain de sable! à un grain de sable! criait toute la classe.
-
-—Vous l'avez dit. Supposons que Marat, qui était laid, chétif et
-malingre, ait prêté sa baignoire à Saint-Just qui était beau et
-entreprenant. Mademoiselle de Corday entre, elle s'étonne, regarde,
-contemple.
-
-Elle se demande si c'est bien là le monstre dont on lui a parlé. Elle
-n'en peut croire ses yeux, elle chancelle.
-
-Saint-Just, comprenant ce qui se passe dans le cœur de cette femme
-sensible, s'élance à ses genoux.
-
-Ici, messieurs, je glisse sur un tableau dont la grâce n'est pas à la
-portée de vos âges.
-
-Le bonhomme reprenait:
-
-—Ah! messieurs, la Providence ne voulut pas qu'une erreur semblable pût
-se produire; elle en avait d'avance calculé les résultats déplorables.
-
-Non, la Providence ne voulut pas que Saint-Just réclamât ce léger
-service de son collègue. Non, elle voulut, au contraire, que le tigre
-buveur de sang fût justement indisposé ce jour-là, et qu'une vierge
-qu'elle avait choisie délivrât la France de ce monstre, comme autrefois
-Jeanne d'Arc la délivra de la présence de l'anglais.
-
-
-Cette manière d'envisager l'histoire faisait la joie de la petite ville
-où était le collège royal où ce brave homme enseignait l'histoire. On
-riait de lui, mais on ne s'en plaignait pas autrement, et rien n'allait
-plus mal.
-
-—Supposez un professeur professant _différemment_, il dira à ses élèves:
-
-—Hein! mes enfants, si Marat avait été un gaillard pourtant, tout ça ne
-se serait pas passé comme cela; on en aurait vu de drôles.
-
-Eh bien ensuite? Qu'est-ce que cela fera? Dites-moi un chrétien qui ait
-appris l'histoire au collège.
-
-
-Voici une historiette vraie qu'on pourrait intituler: _Les Parisiennes
-en_ 1873.
-
-Je la transcris comme un spécimen de nos mœurs bizarres.
-
-C'est à la gare de Trouville. Deux dames montent en wagon, on les
-prendrait pour les deux sœurs, tant leurs toilettes sont pareilles:
-robes en velours anglais feuille d'ortie; chapeaux, ceintures, gants et
-gibernes de même forme et de même couleur. Ces dames ne se connaissent
-pas, le hasard n'est cependant pour rien dans la similitude de leur
-toilette: c'est la couturière qui a fait la plaisanterie.
-
-L'une de ces deux lionnes est madame ***, une veuve consolable;
-l'autre, une comédienne qui ne manque ni de talent ni de distinction.
-Comme les deux dames se regardent en souriant, un jeune avocat s'élance
-en voiture avec tout l'entrain d'un jeune monsieur qui se promet un
-voyage agréable.
-
-Le train n'est pas plus tôt en route, que l'éloquent jeune homme
-cherche à entamer la conversation. Après différents efforts, il
-accouche de la turpitude suivante:
-
-—Ces dames viennent de Trouville?
-
-—Nous y allons, répond la comédienne.
-
-L'avocat croit avoir mal compris, il reprend:
-
-—Il me semble, mesdames, avoir eu l'honneur de vous voir quelque part?
-
-—Ce n'est pas étonnant, dit la jolie veuve, nous y étions encore hier
-soir.
-
-Maître O... comprend et se tait.
-
-Après un long silence, les dames roulent une cigarette et se mettent
-tranquillement à fumer. L'émule de Démosthène pâlit, sue à grosses
-gouttes, il va se trouver mal, le tabac lui est antipathique.
-
-—Ah! mon Dieu, s'écrie l'une des dames, la fumée vous incommode?
-
-—Oui... non... merci.
-
-—Heureusement, fait l'autre, voici la station, monsieur va pouvoir
-monter dans le compartiment des hommes seuls.
-
-
-Les deux belles voyageuses firent-elles plus ample connaissance? C'est
-ce qu'on ne saurait dire. Toujours est-il que le hasard les faisait se
-rencontrer le surlendemain à l'Opéra dans le couloir des premières.
-Les messieurs qui leur donnent le bras se connaissent et se saluent;
-à l'entr'acte, ils se retrouvent et vont causer au foyer. Pendant ce
-temps, les deux dames se rapprochent, et l'une dit à l'autre:
-
-—Il paraît que nos amis sont des amis?
-
-—Oui, très amis.
-
-—Dites-moi, chère madame, faites-moi donc le plaisir de ne pas dire
-à X... que nous nous connaissons, il serait capable de croire que je
-cabotine; il est si bizarre!
-
-—J'allais vous faire la même prière: que R... ne sache jamais que je
-vous connais, il croirait que je vais dans le monde, et il ne me le
-pardonnerait pas.
-
-⁂
-
-Un mot! un mot!
-
-En voici un de M. Prudhomme qui est assez joli pour avoir été dit.
-
-Dans un musée, le petit Prudhomme demande à son père:
-
-—Qu'est-ce que c'est que cet homme couché?
-
-—Mon fils, c'est le patriarche Noë qui a oublié les lois de la sobriété.
-
-—Pourquoi lui a-t-on mis cette feuille de vigne?
-
-—Parce que c'est un ivrogne.
-
-⁂
-
-Dans la salle des Pas-Perdus:
-
-1er _Prudhomme_.—Ne me parlez pas de ces démagogues.
-
-2e _Prudhomme_.—J'aime à m'égayer à leurs dépens.
-
-1er _Prudhomme_.—Égayez-vous, voyons!
-
-2e _Prudhomme_.—Ce gros que vous voyez là-bas, c'est le député en
-question.
-
-1er _Prudhomme_.—Il en a bien l'air.
-
-2e _Prudhomme_.—L'autre, c'est le député qui fait la cour à sa femme.
-
-1er _Prudhomme_.—C'est son ami?
-
-2e _Prudhomme_.—Parbleu!
-
-1er _Prudhomme_.—Et il a réussi?
-
-2e _Prudhomme_.—Au delà de ses désirs.
-
-1er _Prudhomme_.—C'est beaucoup.
-
-2e _Prudhomme_.—Ce qu'il y a de plus drôle, c'est que la dame les
-trompe tous deux.
-
-1er _Prudhomme_.—Pas possible.
-
-2e _Prudhomme_.—Aussi vrai que le ciel nous éclaire.
-
-1er _Prudhomme_ (regardantes deux promeneurs avec dédain).—Et quand
-on pense que ce sont de tels hommes qui veulent nous gouverner!
-
-⁂
-
-Levallois et Clichy ne sont point habités par l'élite de la noblesse
-française; une foule de maraudeurs y commettent des attentats sur les
-propriétés et sur les personnes.
-
-Dernièrement, un de ces rôdeurs rencontre le facteur de la poste dans
-un endroit désert:
-
-—Toi tu vas me payer à boire, fait le bandit.
-
-—Impossible, je n'ai pas le temps.
-
-—Ça ne te dérangera pas, je n'ai pas besoin de toi pour boire.
-
-—Alors, allez boire tout seul.
-
-—Et de l'argent?
-
-—Je n'en ai pas.
-
-—Et dans ta boîte?
-
-—C'est celui de l'administration; on n'y touche pas.
-
-—C'est ce que nous allons voir; si tu n'aboules pas ton sac de bonne
-volonté, je te crève la... peau; foi de Badouillard.
-
-—Badouillard! s'écrie le facteur, attendez donc... Badouillard... J'ai
-une lettre chargée pour vous.
-
-⁂
-
-Le comte D..., grand défenseur du trône et de l'autel, grand chasseur
-devant l'Éternel et auprès des gens d'esprit, a étonné Paris, non
-pas de ses fredaines, comme beaucoup de ses semblables, mais par la
-magnificence de ses fêtes artistiques et splendides; vous savez de qui
-je veux parler.
-
-Ce comte D. était amoureux.
-
-La femme aimée s'appelait Marie; le mois de mai allait sonner; le
-comte s'imagina de faire célébrer, dans la chapelle de son château du
-Nivernais, le premier jour du mois de la Vierge avec une pompe dont ses
-voisins de campagne et ses tenanciers garderaient la mémoire.
-
-La chapelle était tendue comme pour les plus grands jours. Charlotte
-Dreyfus, l'incomparable artiste, avait bien voulu tenir l'orgue; des
-chanteurs étaient venus tout exprès de Paris, l'encens brûlait, les
-fleurs jonchaient la terre; rien de plus beau et de plus édifiant.
-
-La bannière de la Vierge, portée et suivie par des enfants de
-chœur, somptueusement vêtus et couronnés de fleurs, est promenée
-triomphalement dans la chapelle. La procession s'arrête devant le banc
-seigneurial, et l'assemblée entonne pieusement le cantique:
-
- Reine des cieux,
- Nous chantons tes louanges.
-
-Le comte, recueilli, prie la tête inclinée; l'assistance, émue, goûte
-les ineffables joies du recueillement.
-
-Mais voilà qu'une fleur caresse le front du comte.
-
-Cette fleur c'est une marguerite.
-
-Cette marguerite est sur une couronne; la couronne est sur la tête d'un
-enfant de chœur.
-
-Que ce passa-t-il entre cette fleur et le comte?
-
-Des choses inouïes, sans doute, car le comte, oubliant tout ce qui
-l'entourait, se mit à tirer l'un après l'autre les pétales de la pauvre
-fleur.
-
-L'enfant lève la tête.
-
-—Ne bouge pas, ou je te flanque une calotte!
-
-Le gamin, qui sait son seigneur sur le bout du doigt, ne bronche plus,
-et se met à crier:
-
- Protégez-nous, reine immortelle.
-
-Le comte tire toujours:
-
-—Elle m'aime—un peu—beaucoup—passionnément—pas du tout—elle m'aime—un
-peu—beaucoup!
-
-⁂
-
-Il n'est que le divorce qui supprimera une plaie de notre temps, assez
-connue pour que je n'aie pas besoin d'insister davantage.
-
-L'autre soir, on devisait sur le divorce à la soirée de M. de B.....t.
-
-Les hommes étaient contre, les femmes pour.
-
-—Mesdames, dit un fort brillant causeur, M. de X..., qui a la plus
-ravissante femme du monde et qui a été préfet de l'empire, on ne peut
-avoir tous les bonheurs; mesdames, permettez-moi de vous conter un fait
-qui est la condamnation du divorce.
-
-Le silence se fit, M. de X... continua:
-
-—Une femme la plus charmante, la plus vertueuse, la plus douce du
-monde, avait épousé un gentilhomme de fort grande maison, le marquis de
-Trois-Étoiles.
-
-—Oh! mon cher comte, dites les noms, de grâce, fit la maîtresse de la
-maison.
-
-—Impossible, madame.
-
-—C'est donc scandaleux, ce que vous aller nous raconter là?
-
-—Mais non, au contraire.
-
-Un léger désappointement se manifesta dans l'assemblée; le conteur
-poursuivit:
-
-—L'union fut heureuse; un beau matin, et sans qu'on sût pourquoi, les
-époux divorcèrent, et la marquise, un an après, épousait un diplomate
-étranger, le comte de Quatre-Étoiles. Pendant cinq ou six ans, le
-bonheur habita avec M. de Quatre-Étoiles et sa femme, mais voilà
-qu'apprenant que la loi sur le divorce allait être supprimée, la
-comtesse fit tant des pieds et des mains qu'elle obtint de divorcer une
-seconde fois.
-
-Ici le conteur s'arrêta pour jouir de la surprise des assistants. Un
-sourire indécis parcourut le côté des hommes; le côté des dames ne
-sourcilla pas.
-
-—Après? demanda la maîtresse de la maison.
-
-—Après, la comtesse se remaria une troisième fois.
-
-—Jusqu'à présent votre histoire n'a rien d'extraordinaire, et on ne
-comprend guère que vous ayez caché les noms.
-
-—Patience, mesdames; maintenant je vous donne en cent, je vous donne en
-mille, comme disait cette femme qui écrivait tant de lettres, à deviner
-qui la comtesse épousa en troisième noces?
-
-—Son premier mari! s'écrièrent toutes les femmes.
-
-—Oh! c'est une trahison! mesdames, vous saviez mon histoire et vous me
-la laissez dire, ce n'est pas charitable.
-
-—Nous ne savions pas votre histoire du tout; mais la comtesse ne
-pouvait épouser que son premier mari, dit une très jeune femme, ça
-tombe sous le sens commun.
-
-—Alors, reprit le comte, si c'est aussi naturel que vous le voulez
-bien dire, je ne vois pas la nécessité de taire plus longtemps le nom
-de la belle divorcée: c'était la marquise de L.., mère du prince de S.
-actuel.
-
-⁂
-
-On disait à tort que l'opinion publique voyait tout avec indifférence.
-La maladie de M. Thiers l'avait fort alarmée; aussi est-ce avec
-satisfaction qu'elle a appris son rétablissement et lu dans les
-feuilles publiques que M. le Président de la République avait dîné avec
-les docteurs Barthe et Maurice.
-
-—Deux médecins à la fois! s'écriait un fanatique. On ne dira pas qu'il
-a froid aux yeux celui-là!
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- Pages.
-
- PARIS TEL QU'IL EST
-
- UNE DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE 1
-
- UN REPORTER 7
-
- LES MANGEURS DE NEZ 14
-
- JADIS ET AUJOURD'HUI 19
-
- LES DEUX GENDARMES D'URI 24
-
- L'HOMME AU SOU 27
-
- UNE RÉVOLUTION POUR LES FEMMES 30
-
- PETITS MYSTÈRES DE LA CLAQUE 33
-
- GUERRE ENTRE LES DEUX FAUBOURGS 44
-
- LE NÉCROLOGISTE 49
-
- UN PEU DE HIGH-LIFE 62
-
- LES PETITS OISEAUX 67
-
- LA ROSIÈRE DES BATIGNOLLES 70
-
- LA ROSIÈRE DE SURESNES 75
-
- ACTRICE ET GRANDE DAME 77
-
- UN THÉÂTRE DE L'AVENIR 81
-
- LES FAUX PAUVRES 83
-
- TABLEAUX VIVANTS 91
-
- LE MURILLO VOLÉ 94
-
- UNE HISTOIRE DE GENTILHOMME 96
-
- LE JEU 104
-
- LES FOLLES 110
-
- LA QUESTION DES DIAMANTS 120
-
- PETITS BONHEURS DU DEUIL 140
-
- SCÈNES DE LA VIE BALNÉAIRE 145
-
- COMMENT ON DISCIPLINE LES MUSICIENS 151
-
- PARIS EST-IL UN GARGANTUA? 155
-
- UN DUEL RUSSE 160
-
- FAUX NOBLES ET CHAUVES 163
-
- UN MARCHAND DE TABLEAUX 167
-
- TÉMOIN DE TOUT LE MONDE 170
-
- COMÉDIENS ERRANTS 172
-
- L'ÉDUCATION D'UN VICOMTE 177
-
-
- FIGURES CONTEMPORAINES
-
- LOUIS-PHILIPPE ET MARIE-AMÉLIE 183
-
- LE DUC DE BRUNSWICK 188
-
- A PROPOS DU SHAH DE PERSE 196
-
- THÉODORE BARRIÈRE 201
-
- PEPITA SANCHEZ 205
-
- HENRI MÜRGER 208
-
- LES AMIS D'HENRI MÜRGER 210
-
- NAUNDORFF 222
-
- JULES JANIN 225
-
- FÉLIX PIGEORY 228
-
- BERTALL 230
-
- LISE TAUTIN 232
-
- ARMAND BARTHET 234
-
- MISS AMY SHERIDAN 241
-
- ALFRED QUIDANT 245
-
- EDMOND VIELLOT 248
-
- MICHELET 257
-
- LOUIS D'AVYL 259
-
- LA REINE POMARÉ 266
-
- MADAME THIERRET 270
-
-
- EN FUMANT UN CIGARE 273
-
-
-Imprimeries réunies, B.
-
-
-
-
-JULES NORIAC
-
-
-Quoiqu'il ait succombé à trois années de souffrances sans nom, Jules
-Noriac, on peut le dire, a été surpris par la mort. Encore jeune,
-plein de vigueur, étant demeuré jusqu'à la dernière minute maître de
-la plénitude de son vif esprit, il a pu espérer une guérison qu'on ne
-cessait de lui promettre. Mais le mal implacable qui était tombé sur
-lui avec la rapidité d'un coup de foudre a fini par rendre impuissants
-tous les efforts de la science, et ce vaillant conteur s'est éteint
-quand il se sentait encore la force de bien tenir la plume qui a écrit
-tant de belles choses.
-
-Au milieu des angoisses de la dernière heure, Jules Noriac avait
-surtout un amer regret; c'était de ne pouvoir achever plusieurs œuvres
-commencées. Un grand roman, des pièces de théâtre, des souvenirs
-anecdotiques, tout cela pour arriver à bonne fin n'attendait plus qu'un
-retour à la santé. Mais, encore une fois, il s'était leurré d'un faux
-espoir: l'ouvrier, à son insu, avait fini sa journée.
-
-Cependant, puisqu'il ne lui était plus permis de songer à terminer la
-tâche qu'il s'était tracée, il voulut, du moins, laisser un dernier
-souvenir aux siens, un dernier livre à ce public qui l'a tant encouragé
-à ses débuts. Il s'agissait d'une gerbe de petites Nouvelles ayant paru
-dans des recueils littéraires, de Saynètes qui n'ont été jouées que
-dans quelques salons et de ces Esquisses de mœurs parisiennes dont il
-faisait le tissu de ses chroniques.
-
-Ces pages éparses, Jules Noriac a légué à l'un de ses amis le soin de
-les rassembler. C'est de ces divers morceaux qu'est formé ce volume.
-On pourra voir que le charmant écrivain est là-dedans tout entier. Tout
-le monde, en effet, y retrouvera sans peine l'ironie toute parisienne
-de la _Bêtise humaine_ et la verve si amusante du _Cent-et-unième_.
-
-
-
-
-NOUVEAUX OUVRAGES EN VENTE
-
-
- =Format in-8o.=
-
- DUC DE BROGLIE f. c.
- FRÉDÉRIC II ET MARIE-THÉRÈSE, 2 vol. 15 »
-
- VICTOR HUGO
- TORQUEMADA, 1 vol. 6 »
-
- A. BARDOUX
- LE COMTE DE MONTLOSIER ET LE GALLICANISME,
- 1 vol. 7 50
-
- BENJAMIN CONSTANT
- LETTRES A MADAME RÉCAMIER, 1 vol. 7 50
-
- LORD MACAULAY
- ESSAIS D'HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE,
- 1 vol. 6 »
-
- L. PEREY & G. MAUGRAS
- DERNIÈRES ANNÉES DE MADAME D'ÉPINAY,
- SON SALON ET SES AMIS 1 vol. 7 50
-
- MADAME DE REMUSAT
- LETTRES, 2 vol. 15 »
-
- ERNEST RENAN
-
- INDEX GÉNÉRAL DE L'HISTOIRE DU
- CHRISTIANISME, 1 Vol. 7 50
-
- SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE,
- 1 vol. 7 50
-
- JULES SIMON
- DIEU, PATRIE, LIBERTÉ, 1 vol. 7 50
-
- THIERS
- DISCOURS PARLEMENTAIRES. T.I à IV. 112 50
-
- VILLEMAIN
- LA TRIBUNE MODERNE, 2 Vol. 15 »
-
-
- =Format gr. in-18 à 3 fr. 50 c. le volume.=
-
- J. J. AMPÈRE vol.
- VOYAGE EN ÉGYPTE ET EN NUBIE 1
-
- TH. BENTZON
- TÊTE FOLLE 1
-
- DUC DE BROGLIE
- LE SECRET DU ROI 2
-
- F. BRUNETIÈRE
- LE ROMAN NATURALISTE 1
-
- CHARLES-EDMOND
- LA BUCHERONNE 1
-
- G. CHARMES
- LA TUNISIE 1
-
- GEORGES ELIOT
- DANIEL DERONDA 2
-
- O. FEUILLET
- HISTOIRE D'UNE PARISIENNE 1
-
- ANATOLE FRANCE
- LE CRIME DE SYLVESTRE BONNARD 1
-
- J. DE GLOUVET
- LA FAMILLE BOURGEOIS 1
-
- GYP
- AUTOUR DU MARIAGE 1
-
- LUDOVIC HALÉVY
- L'ABBÉ CONSTANTIN 1
- CRIQUETTE 1
-
- VICOMTE D'HAUSSONVILLE
- A TRAVERS LES ÉTATS-UNIS 1
-
- PAUL JANET
- LES MAÎTRES DE LA PENSÉE MODERNE 1
-
- EUGÈNE LABICHE
- THÉATRE COMPLET 10
-
- MADAME LEE CHILDE
- UN HIVER AU CAIRE 1
-
- PIERRE LOTI
- FLEURS D'ENNUI 1
-
- MARC MONNIER
- UN DÉTRAQUÉ 1
-
- MAX O'RELL
- JOHN BULL ET SON ILE 1
-
- E. PAILLERON
- LE THÉÂTRE CHEZ MADAME 1
-
- GEORGES PICOT
- M. DUFAURE, SA VIE, SES DISCOURS 1
-
- A. DE PONTMARTIN
- SOUVENIRS D'UN VIEUX CRITIQUE 3
-
- P. DE RAYNAL
- LES CORRESPONDANTS DE J. JOUBERT 1
-
- G. ROTHAN
- L'AFFAIRE DU LUXEMBOURG 1
- LA POLITIQUE FRANÇAISE EN 1866 1
-
- GEORGE SAND
- CORRESPONDANCE 4
-
- DE SÉMÉNOW
- SOUS LES CHÊNES VERTS 1
-
- JULES SIMON
- LE GOUVERNEMENT DE M. THIERS 2
-
- E. TEXIER ET LE SENNE
- LE TESTAMENT DE LUCIE 1
-
- LOUIS ULBACH
- CONFESSION D'UN ABBÉ 1
-
-
- Collection de luxe petit in-8o, sur papier vergé à la cuve.
-
- LUDOVIC HALÉVY
- DEUX MARIAGES 1
- LA FAMILLE CARDINAL 1
-
- J. RICARD
- PITCHOUN! 1
-
- CAMILLE SELDEN
- LES DERNIERS JOURS DE HENRI HEINE 1
-
- JULES SIMON
- L'AFFAIRE NAYL 1
-
- * * *
- LA VIE PARISIENNE SOUS LOUIS XVI 1
-
-
-Paris.—Imprimerie Ph. Bosc, 3, rue Auber
-
-
-
-
-NOTE DE TRANSCRIPTION
-
-Ce livre reproduit intégralement le texte original, et l’orthographe
-d’origine a été conservée. Cependant quelques erreurs typographiques
-ont été corrigées. La liste de ces corrections se trouve ci-dessous.
-La ponctuation a également fait l'objet de quelques corrections
-mineures.
-
-
-Les mots en italiques sont indiqués comme _ceci_, les mots en gras
-comme =ceci=.
-
-AUTRES CORRECTIONS
-
-p. 15 : de de → de (… de ces épouvantables exceptions….)
-p. 17 : Bifteack → bifteck (… nous aurions mangé des bifteck
- d’assassins.)
-p. 17 : envoyers → envoyer (… pour nous envoyer leurs coqs….)
-p. 26 : sonveraine → souveraine (… l’Assemblée souveraine supprima….)
-p. 27 : inconvévénients → inconvénients (… présente de graves
- inconvénients.)
-p. 34 : acidents → accidents (… un de ces mille accidents….)
-p. 48 : Pearage → Peerage (… un membre du Peerage enfin épousé….)
-p. 98 : avait → avaient (… que ses parents avaient dépensé….)
-p. 111 : professsionnel → professionnel (… le grand mot de secret
- professionnel….)
-p. 112 : rrrrien → rien (…inhumés pour rien, pour rien!.)
-p. 115 : quinzaines → quinzaine (Il y a une quinzaine d'années….)
-p. 128 : valeurs → valeur (… tous les diamants de valeur,…)
-p. 130 : chambres → chambre (… les femmes de chambre sont,…)
-p. 139 : scapel → scalpel (… son scalpel à la main;…)
-p. 152 : thâtre → théâtre (Jamais le théâtre de la Gaîté….)
-p. 153 : qu'à la la → qu'à la (… qu'à la trente-quatrième mesure….)
-p. 154 : attrappé → attrapé (je vous ai attrapé n'est-ce pas,…)
-p. 154 : attrappais → attrapais (… si je ne vous attrapais pas
- vertement,…)
-p. 157, 158 : Garguantua → Gargantua p. 157 : (Si ce Gargantua
- n'existait pas,…) p. 158 : (Paris a une réputation de
- Gargantua….)
-p. 161 : vous → nous (…nous venons de la part du prince S... aff….)
-p. 166 : Uue → Une (Une jeune fille riche….)
-p. 189 : d'uu → d'un (… d'un éclat inouï….)
-p. 199 : racommoder → raccommoder? (… et se mit à raccommoder la
-tunique endommagée….)
-p. 211 : manisfesta → manifesta (…Un mieux sensible se manifesta….)
-p. 214 : Cet → Cette (Cette horrible perspective de dormir….)
-p. 216 : Wromski → Wronski (… la philosophie nébuleuse d'Hoëné
- Wronski….)
-p. 217 : symphathique → sympathique (La physionomie la plus
- sympathique…)
-p. 217 : Jourdan → Jourdain (comme M. Jourdain faisait de la prose,…)
-p. 218 : Barbarra → Barbara (En compagnie du pauvre Barbara….)
-p. 218 : vioncelle → violoncelle (… Champfleury qui jouait du
- violoncelle,…)
-p. 226 : à → au (… l'on ne peut dire au revoir,…)
-p. 226 : UN MILLLION → UN MILLION (… soit UN MILLION….)
-p. 233 : finit → fini (… quand elle eut fini cette nomenclature,…)
-p. 234 : v raie → vraie (… la vraie vérité, la voici:…)
-p. 235 : exe mplaire → exemplaire (… Il prit cet exemplaire en
- grippe,…)
-p. 235 : quatres → quatre (… Trois ou quatre jours après,…)
-p. 252 : ex-crétaire → secrétaire (… les souliers de son secrétaire….)
-p. 264 : celle → celles (… un avantage sur celles du bonhomme,…)
-p. 268 : le le → le (… le langage des sujets….)
-p. 288 : nourit → nourrit (… pour celui qui les nourrit….)
-p. 296 : prove → prouve (… ce qui prouve bien qu’il est mort…)
-p. 300 : suppossez → supposez (Supposez un professeur professant….)
-p. 301 : tranquillemeut → tranquillement (… et se mettent
- tranquillement à fumer….)
-p. 304 : françaisse → française (… l'élite de la noblesse française ;…)
-p. 308 : comtessse → comtesse (… mais la comtesse ne pouvait
- épouser….)
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Paris tel qu'il est, by Jules Noriac
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-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
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