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-The Project Gutenberg EBook of Pelléas et Mélisande, by Maurice Maeterlinck
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-this ebook.
-
-
-
-Title: Pelléas et Mélisande
- Drame lyrique en cinq actes tiré du théâtre de Maurice
- Maeterlinck Musique de Claude Debussy
-
-Author: Maurice Maeterlinck
-
-Contributor: Claude Debussy
-
-Release Date: January 2, 2020 [EBook #61075]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PELLÉAS ET MÉLISANDE ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel (from images generously made
-available by The Internet Archive/American Libraries)
-
-
-
-
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-
-
-
-
- Nouvelle édition, modifiée conformément aux
- représentations de l'Opéra-Comique
-
- PELLÉAS
- ET
- MÉLISANDE
-
- DRAME LYRIQUE EN CINQ ACTES
- TIRÉ DU THÉÂTRE DE
- MAURICE MAETERLINCK
-
- MUSIQUE DE
- CLAUDE DEBUSSY
-
- BRUXELLES
- Paul LACOMBLEZ, Éditeur
- 31, RUE DES PAROISSIENS, 31
-
- 1907
-
- Dépôt pour Paris: CALMANN-LÉVY, 3, rue Auber.
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR:
-
-
- Serres chaudes suivies de quinze chansons. Un volume in-18
- jésus 3.00
-
- L'Ornement des Noces Spirituelles de _Ruysbroeck l'admirable_,
- traduit du flamand et accompagné d'une Introduction. Un volume
- in-16, sur papier à la main 5.00
-
- Les Disciples à Saïs et les Fragments de _Novalis_, traduits de
- l'allemand et précédés d'une Introduction. Un volume in-18
- jésus 4.00
-
- Les Sept Princesses, drame. Un petit volume in-18 jésus 2.00
-
- Le Temple enseveli. Un volume in-18 jésus 3.50
-
- Le Trésor des Humbles. Un volume in 18 jésus 3.50
-
- La Sagesse et la Destinée. Un volume in 18 jésus 3.50
-
- La Vie des Abeilles. Un volume in-18 jésus 3.50
-
- Théâtre Tome I: _La Princesse Maleine._--_L'Intruse._--_Les
- Aveugles_ 3.50
-
- Théâtre Tome II: _Pelléas et Mélisande._--_Alladine et
- Palomides._--_Intérieur._--_La mort de Tintagiles_ 3.50
-
- Théâtre Tome III: _Aglavaine et Sélysette._--_Ariane et
- Barbe-bleue._--_Soeur Béatrice_ 3.50
-
-CHEZ LE MÊME ÉDITEUR:
-
- Sept Essais d'Emerson, traduits par I. Will, avec une préface
- de _Maurice Maeterlinck_. Un volume in-18 jésus 3.50
-
-
-
-
-Pelléas et Mélisande
-
-DRAME LYRIQUE
-
-
-
-
-PERSONNAGES.
-
-
- ARKEL, roi d'Allemonde.
- GENEVIÈVE, mère de Pelléas et de Golaud.
- PELLÉAS, GOLAUD, petits-fils d'Arkël.
- MÉLISANDE.
- Le petit YNIOLD, fils de Golaud (d'un premier lit).
- Un médecin.
- Servantes, pauvres, etc.
-
-
-
-
-ACTE I
-
-
-SCÈNE I
-
-Une forêt.
-
-_On découvre Mélisande au bord d'une fontaine.--Entre Golaud._
-
-GOLAUD.
-
-Je ne pourrai plus sortir de cette forêt.--Dieu sait jusqu'où cette bête
-m'a mené. Je croyais cependant l'avoir blessée à mort; et voici des
-traces de sang. Mais maintenant, je l'ai perdue de vue; je crois que je
-me suis perdu moi-même--et mes chiens ne me retrouvent plus--je vais
-revenir sur mes pas...--J'entends pleurer... Oh! oh! qu'y a-t-il là au
-bord de l'eau?... Une petite fille qui pleure au bord de l'eau? _Il
-tousse._--Elle ne m'entend pas. Je ne vois pas son visage. _Il
-s'approche et touche Mélisande à l'épaule._ Pourquoi pleures-tu?
-_Mélisande tressaille, se dresse et veut fuir._--N'ayez pas peur. Vous
-n'avez rien à craindre. Pourquoi pleurez-vous ici toute seule?
-
-MÉLISANDE.
-
-Ne me touchez pas! ne me touchez pas!
-
-GOLAUD.
-
-N'ayez pas peur... Je ne vous ferai pas... Oh! vous êtes belle!
-
-MÉLISANDE.
-
-Ne me touchez pas! Ne me touchez pas! ou je me jette à l'eau!...
-
-GOLAUD.
-
-Je ne vous touche pas... Voyez, je resterai ici, contre l'arbre. N'ayez
-pas peur. Quelqu'un vous a-t-il fait du mal?
-
-MÉLISANDE.
-
-Oh! oui! oui, oui!...
-
-_Elle sanglote profondément._
-
-GOLAUD.
-
-Qui est-ce qui vous a fait du mal?
-
-MÉLISANDE.
-
-Tous! tous!
-
-GOLAUD.
-
-Quel mal vous a-t-on fait?
-
-MÉLISANDE.
-
-Je ne veux pas le dire! je ne peux pas le dire!...
-
-GOLAUD.
-
-Voyons; ne pleurez pas ainsi. D'où venez-vous?
-
-MÉLISANDE.
-
-Je me suis enfuie!... enfuie... enfuie!
-
-GOLAUD.
-
-Oui; mais d'où vous êtes-vous enfuie?
-
-MÉLISANDE.
-
-Je suis perdue!... perdue ici... Je ne suis pas d'ici... Je ne suis pas
-née là...
-
-GOLAUD.
-
-D'où êtes-vous? Où êtes-vous née?
-
-MÉLISANDE.
-
-Oh! oh! loin d'ici... loin... loin...
-
-GOLAUD.
-
-Qu'est-ce qui brille ainsi au fond de l'eau?
-
-MÉLISANDE.
-
-Où donc--Ah! c'est la couronne qu'il m'a donnée. Elle est tombée en
-pleurant.
-
-GOLAUD.
-
-Une couronne?--Qui est-ce qui vous a donné une couronne?--Je vais
-essayer de la prendre...
-
-MÉLISANDE.
-
-Non, non; je n'en veux plus! Je n'en veux plus! Je préfère mourir tout
-de suite...
-
-GOLAUD.
-
-Je pourrais la retirer facilement. L'eau n'est pas très profonde.
-
-MÉLISANDE.
-
-Je n'en veux plus! Si vous la retirez, je me jette à sa place!...
-
-GOLAUD.
-
-Non, non; je la laisserai là; on pourrait la prendre sans peine
-cependant. Elle semble très belle.--Y a-t-il longtemps que vous avez
-fui?
-
-MÉLISANDE.
-
-Oui, oui... qui êtes-vous?
-
-GOLAUD.
-
-Je suis le prince Golaud--le petit-fils d'Arkël, le vieux roi
-d'Allemonde...
-
-MÉLISANDE.
-
-Oh! vous avez déjà les cheveux gris...
-
-GOLAUD.
-
-Oui; quelques-uns, ici, près des tempes...
-
-MÉLISANDE.
-
-Et la barbe aussi... Pourquoi me regardez-vous ainsi?
-
-GOLAUD.
-
-Je regarde vos yeux.--Vous ne fermez jamais les yeux?
-
-MÉLISANDE.
-
-Si, si; je les ferme la nuit...
-
-GOLAUD.
-
-Pourquoi avez-vous l'air si étonné?
-
-MÉLISANDE.
-
-Vous êtes un géant?
-
-GOLAUD.
-
-Je suis un homme comme les autres...
-
-MÉLISANDE.
-
-Pourquoi êtes-vous venu ici?
-
-GOLAUD.
-
-Je n'en sais rien moi-même. Je chassais dans la forêt. Je poursuivais un
-sanglier. Je me suis trompé de chemin.--Vous avez l'air très jeune. Quel
-âge avez-vous?
-
-MÉLISANDE.
-
-Je commence à avoir froid...
-
-GOLAUD.
-
-Voulez-vous venir avec moi?
-
-MÉLISANDE.
-
-Non, non; je reste ici...
-
-GOLAUD.
-
-Vous ne pouvez pas rester seule. Vous ne pouvez pas rester ici toute la
-nuit... Comment vous nommez-vous?
-
-MÉLISANDE.
-
-Mélisande.
-
-GOLAUD.
-
-Vous ne pouvez pas rester ici, Mélisande. Venez avec moi...
-
-MÉLISANDE.
-
-Je reste ici...
-
-GOLAUD.
-
-Vous aurez peur, toute seule. On ne sait pas ce qu'il y a ici... Toute
-la nuit... Toute seule, ce n'est pas possible. Mélisande, venez,
-donnez-moi la main...
-
-MÉLISANDE.
-
-Oh! ne me touchez pas!...
-
-GOLAUD.
-
-Ne criez pas... Je ne vous toucherai plus. Mais venez avec moi. La nuit
-sera très noire et très froide. Venez avec moi...
-
-MÉLISANDE.
-
-Où allez-vous?
-
-GOLAUD.
-
-Je ne sais pas... Je suis perdu aussi...
-
-_Ils sortent._
-
-
-SCÈNE II
-
-Une salle dans le château.
-
-_On découvre Arkël et Geneviève._
-
-GENEVIÈVE.
-
-Voici ce qu'il écrit à son frère Pelléas: «Un soir, je l'ai trouvée tout
-en pleurs au bord d'une fontaine, dans la forêt où je m'étais perdu. Je
-ne sais ni son âge, ni qui elle est, ni d'où elle vient et je n'ose pas
-l'interroger, car elle doit avoir eu une grande épouvante, et quand on
-lui demande ce qui lui est arrivé, elle pleure tout à coup comme un
-enfant et sanglote si profondément qu'on a peur. Il y a maintenant six
-mois que je l'ai épousée et je n'en sais pas plus qu'au jour de notre
-rencontre. En attendant, mon cher Pelléas, toi que j'aime plus qu'un
-frère, bien que nous ne soyons pas nés du même père; en attendant,
-prépare mon retour... Je sais que ma mère me pardonnera volontiers. Mais
-j'ai peur d'Arkël, malgré toute sa bonté, car j'ai déçu, par ce mariage
-étrange, tous ses projets politiques, et je crains que la beauté de
-Mélisande n'excuse pas à ses yeux, si sages, ma folie. S'il consent
-néanmoins à l'accueillir comme il accueillerait sa propre fille, le
-troisième soir qui suivra cette lettre, allume une lampe au sommet de la
-tour qui regarde la mer. Je l'apercevrai du pont de notre navire; sinon,
-j'irai plus loin et ne reviendrai plus...» Qu'en dites-vous!
-
-ARKEL.
-
-Je n'en dis rien. Cela peut nous paraître étrange, parce que nous ne
-voyons jamais que l'envers des destinées... Il avait toujours suivi mes
-conseils jusqu'ici; j'avais cru le rendre heureux en l'envoyant demander
-la main de la princesse Ursule... Il ne pouvait pas rester seul, et
-depuis la mort de sa femme il était triste d'être seul; et ce mariage
-allait mettre fin à de longues guerres et à de vieilles haines... Il ne
-l'a pas voulu ainsi. Qu'il en soit comme il a voulu: je ne me suis
-jamais mis en travers d'une destinée: il sait mieux que moi son avenir.
-Il n'arrive peut-être pas d'événements inutiles...
-
-GENEVIÈVE.
-
-Il a toujours été prudent, si grave et si ferme... Depuis la mort de sa
-femme il ne vivait plus que pour son fils, le petit Yniold. Il a tout
-oublié...--Qu'allons-nous faire?
-
-_Entre Pelléas._
-
-ARKEL.
-
-Qui est-ce qui entre là?
-
-GENEVIÈVE.
-
-C'est Pelléas. Il a pleuré.
-
-ARKEL.
-
-Est-ce toi Pelléas?--Viens un peu plus près, que je te voie dans la
-lumière.
-
-PELLÉAS.
-
-Grand-père, j'ai reçu, en même temps que la lettre de mon frère, une
-autre lettre; une lettre de mon ami Marcellus... Il va mourir et il
-m'appelle.
-
-Il dit qu'il sait exactement le jour où la mort doit venir... Il me dit
-que je puis arriver avant elle si je veux, mais qu'il n'y a pas de temps
-à perdre.
-
-ARKEL.
-
-Il faudrait attendre quelque temps cependant... Nous ne savons pas ce
-que le retour de ton frère nous prépare. Et d'ailleurs ton père n'est-il
-pas ici, au-dessus de nous, plus malade peut-être que ton ami...
-Pourras-tu choisir entre le père et l'ami?...
-
-_Il sort._
-
-GENEVIÈVE.
-
-Aie soin d'allumer la lampe dès ce soir, Pelléas...
-
-_Ils sortent séparément._
-
-
-SCÈNE III
-
-Devant le château.
-
-_Entrent Geneviève et Mélisande._
-
-MÉLISANDE.
-
-Il fait sombre dans les jardins. Et quelles forêts, quelles forêts
-autour des palais!...
-
-GENEVIÈVE.
-
-Oui; cela m'étonnait aussi quand je suis arrivée ici, et cela étonne
-tout le monde. Il y a des endroits où l'on ne voit jamais le soleil.
-Mais l'on s'y fait si vite... Il y a longtemps, il y a longtemps... Il y
-a près de quarante ans que je vis ici... Regardez de l'autre côté, vous
-aurez la clarté de la mer...
-
-MÉLISANDE.
-
-J'entends du bruit au-dessous de nous...
-
-GENEVIÈVE.
-
-Oui; c'est quelqu'un qui monte vers nous... Ah! C'est Pelléas... Il
-semble encore fatigué de vous avoir attendue si longtemps...
-
-MÉLISANDE.
-
-Il ne nous a pas vues.
-
-GENEVIÈVE.
-
-Je crois qu'il nous a vues, mais il ne sait ce qu'il doit faire...
-Pelléas, Pelléas, est-ce toi?
-
-PELLÉAS.
-
-Oui!... Je venais du côté de la mer...
-
-GENEVIÈVE.
-
-Nous aussi; nous cherchions la clarté. Ici, il fait un peu plus clair
-qu'ailleurs! et cependant la mer est sombre.
-
-PELLÉAS.
-
-Nous aurons une tempête cette nuit; il y en a toutes les nuits depuis
-quelque temps... et cependant elle est si calme ce soir... On
-s'embarquerait sans le savoir et l'on ne reviendrait plus.
-
-MÉLISANDE.
-
-Quelque chose sort du port...
-
-PELLÉAS.
-
-Il faut que ce soit un grand navire... Les lumières sont très hautes,
-nous le verrons tout à l'heure quand il entrera dans la bande de
-clarté...
-
-GENEVIÈVE.
-
-Je ne sais si nous pourrons le voir... il y a encore une brume sur la
-mer...
-
-PELLÉAS.
-
-On dirait que la brume s'élève lentement...
-
-MÉLISANDE.
-
-Oui; j'aperçois, là-bas, une petite lumière que je n'avais pas vue...
-
-PELLÉAS.
-
-C'est un phare; il y en a d'autres que nous ne voyons pas encore.
-
-MÉLISANDE.
-
-Le navire est dans la lumière... Il est déjà bien loin...
-
-PELLÉAS.
-
-Il s'éloigne à toutes voiles...
-
-MÉLISANDE.
-
-C'est le navire qui m'a menée ici. Il a de grandes voiles... Je le
-reconnais à ses voiles...
-
-PELLÉAS.
-
-Il aura mauvaise mer cette nuit...
-
-MÉLISANDE.
-
-Pourquoi s'en va-t-il cette nuit?... On ne le voit presque plus... Il
-fera peut-être naufrage...
-
-PELLÉAS.
-
-La nuit tombe très vite...
-
-_Un silence._
-
-GENEVIÈVE.
-
-Il est temps de rentrer. Pelléas, montre la route à Mélisande. Il faut
-que j'aille voir, un instant, le petit Yniold.
-
-_Elle sort._
-
-PELLÉAS.
-
-On ne voit plus rien sur la mer...
-
-MÉLISANDE.
-
-Je vois d'autres lumières.
-
-PELLÉAS.
-
-Ce sont les autres phares... Entendez-vous la mer?... C'est le vent qui
-s'élève... Descendons par ici. Voulez-vous me donner la main?
-
-MÉLISANDE.
-
-Voyez, voyez, j'ai les mains pleines de fleurs.
-
-PELLÉAS.
-
-Je vous soutiendrai par le bras, le chemin est escarpé et il y fait très
-sombre... Je pars peut-être demain...
-
-MÉLISANDE.
-
-Oh!... Pourquoi partez-vous?
-
-_Ils sortent._
-
-
-
-
-ACTE II
-
-
-SCÈNE I
-
-Une fontaine dans le parc.
-
-_Entrent Pelléas et Mélisande._
-
-PELLÉAS.
-
-Vous ne savez pas où je vous ai menée?--Je viens souvent m'asseoir ici,
-vers midi, lorsqu'il fait trop chaud dans les jardins. On étouffe,
-aujourd'hui, même à l'ombre des arbres.
-
-MÉLISANDE.
-
-Oh! L'eau est claire...
-
-PELLÉAS.
-
-Elle est fraîche comme l'hiver. C'est une vieille fontaine abandonnée.
-Il paraît que c'était une fontaine miraculeuse,--elle ouvrait les yeux
-des aveugles.--On l'appelle encore la «fontaine des aveugles».
-
-MÉLISANDE.
-
-Elle n'ouvre plus les yeux des aveugles?
-
-PELLÉAS.
-
-Depuis que le roi est presque aveugle lui-même, on n'y vient plus...
-
-MÉLISANDE.
-
-Comme on est seul ici... On n'entend rien.
-
-PELLÉAS.
-
-Il y a toujours un silence extraordinaire... On entendrait dormir
-l'eau... Voulez-vous vous asseoir au bord du bassin de marbre? Il y a un
-tilleul où le soleil n'entre jamais...
-
-MÉLISANDE.
-
-Je vais me coucher sur le marbre.--Je voudrais voir le fond de l'eau...
-
-PELLÉAS.
-
-On ne l'a jamais vu.--Elle est peut-être aussi profonde que la mer.
-
-MÉLISANDE.
-
-Si quelque chose brillait au fond, on le verrait peut-être...
-
-PELLÉAS.
-
-Ne vous penchez pas ainsi...
-
-MÉLISANDE.
-
-Je voudrais toucher l'eau...
-
-PELLÉAS.
-
-Prenez garde de glisser... Je vais vous tenir la main...
-
-MÉLISANDE.
-
-Non, non, je voudrais y plonger mes deux mains... On dirait que mes
-mains sont malades aujourd'hui...
-
-PELLÉAS.
-
-Oh! oh! prenez garde! prenez garde! Mélisande!... Mélisande!--Oh! votre
-chevelure!...
-
-MÉLISANDE, _se redressant._
-
-Je ne peux pas, je ne peux pas l'atteindre.
-
-PELLÉAS.
-
-Vos cheveux ont plongé dans l'eau...
-
-MÉLISANDE.
-
-Oui, ils sont plus longs que mes bras... Ils sont plus longs que moi...
-
-_Un silence._
-
-PELLÉAS.
-
-C'est au bord d'une fontaine aussi, qu'il vous a trouvée?
-
-MÉLISANDE.
-
-Oui...
-
-PELLÉAS.
-
-Que vous a-t-il dit?
-
-MÉLISANDE.
-
-Rien;--je ne me rappelle plus...
-
-PELLÉAS.
-
-Était-il tout près de vous?
-
-MÉLISANDE.
-
-Oui, il voulait m'embrasser...
-
-PELLÉAS.
-
-Et vous ne vouliez pas?
-
-MÉLISANDE.
-
-Non.
-
-PELLÉAS.
-
-Pourquoi ne vouliez-vous pas?
-
-MÉLISANDE.
-
-Oh! oh! j'ai vu passer quelque chose au fond de l'eau...
-
-PELLÉAS.
-
-Prenez garde! prenez garde!--Vous allez tomber!--Avec quoi jouez-vous?
-
-MÉLISANDE.
-
-Avec l'anneau qu'il m'a donné...
-
-PELLÉAS.
-
-Ne jouez pas ainsi, au-dessus d'une eau si profonde...
-
-MÉLISANDE.
-
-Mes mains ne tremblent pas.
-
-PELLÉAS.
-
-Comme il brille au soleil!--Ne le jetez pas si haut vers le ciel!...
-
-MÉLISANDE.
-
-Oh!...
-
-PELLÉAS.
-
-Il est tombé?
-
-MÉLISANDE.
-
-Il est tombé dans l'eau!...
-
-PELLÉAS.
-
-Où est-il? Où est-il?
-
-MÉLISANDE.
-
-Je ne le vois pas descendre...
-
-PELLÉAS.
-
-Je crois que je la vois briller...
-
-MÉLISANDE.
-
-Ma bague?
-
-PELLÉAS.
-
-Oui, oui,... Là-bas...
-
-MÉLISANDE.
-
-Oh! Oh! elle est si loin de nous!... non, non, ce n'est pas elle... ce
-n'est plus elle... Elle est perdue... perdue... Il n'y a plus qu'un
-grand cercle sur l'eau... Qu'allons-nous faire maintenant?...
-
-PELLÉAS.
-
-Il ne faut pas s'inquiéter ainsi pour une bague. Ce n'est rien... nous
-la retrouverons peut-être. Ou bien nous en retrouverons une autre.
-
-MÉLISANDE.
-
-Non, non, nous ne la retrouverons plus, nous n'en trouverons pas
-d'autres non plus... Je croyais l'avoir dans les mains cependant...
-J'avais déjà fermé les mains, et elle est tombée malgré tout... Je l'ai
-jetée trop haut, du côté du soleil...
-
-PELLÉAS.
-
-Venez, nous reviendrons un autre jour... venez, il est temps. On irait à
-notre rencontre... Midi sonnait au moment où l'anneau est tombé...
-
-MÉLISANDE.
-
-Qu'allons-nous dire à Golaud s'il demande où il est?
-
-PELLÉAS.
-
-La vérité, la vérité, la vérité...
-
-_Ils sortent._
-
-
-SCÈNE II
-
-Un appartement dans le château.
-
-_On découvre Golaud étendu sur son lit; Mélisande est à son chevet._
-
-GOLAUD.
-
-Ah! ah! tout va bien, cela ne sera rien. Mais je ne puis m'expliquer
-comment cela s'est passé. Je chassais tranquillement dans la forêt. Mon
-cheval s'est emporté tout à coup, sans raison. A-t-il vu quelque chose
-d'extraordinaire?... Je venais d'entendre sonner les douze coups de
-midi. Au douzième coup, il s'effraie subitement, et court, comme un
-aveugle fou, contre un arbre. Je ne sais plus ce qui est arrivé. Je suis
-tombé, et lui doit être tombé sur moi. Je croyais avoir toute la forêt
-sur la poitrine; je croyais que mon coeur était déchiré. Mais mon coeur
-est solide. Il paraît que ce n'est rien...
-
-MÉLISANDE.
-
-Voulez-vous boire un peu d'eau?
-
-GOLAUD.
-
-Merci, je n'ai pas soif.
-
-MÉLISANDE.
-
-Voulez-vous un autre oreiller?... Il y a une petite tache de sang sur
-celui-ci.
-
-GOLAUD.
-
-Non, non; ce n'est pas la peine.
-
-MÉLISANDE.
-
-Est-ce bien sûr?... Vous ne souffrez pas trop?
-
-GOLAUD.
-
-Non, non, j'en ai vu bien d'autres. Je suis fait au fer et au sang...
-
-MÉLISANDE.
-
-Fermez les yeux et tâchez de dormir. Je resterai ici toute la nuit...
-
-GOLAUD.
-
-Non, non; je ne veux pas que tu te fatigues ainsi. Je n'ai besoin de
-rien; je dormirai comme un enfant... Qu'y a-t-il, Mélisande? Pourquoi
-pleures-tu tout à coup?...
-
-MÉLISANDE, _fondant en larmes_.
-
-Je suis... Je suis malade ici...
-
-GOLAUD.
-
-Tu es malade?... Qu'as-tu donc, qu'as-tu donc, Mélisande?...
-
-MÉLISANDE.
-
-Je ne sais pas... Je suis malade ici... Je préfère vous le dire
-aujourd'hui; seigneur, je ne suis pas heureuse ici...
-
-GOLAUD.
-
-Qu'est-il donc arrivé?... Quelqu'un t'a fait du mal?... Quelqu'un
-t'aurait-il offensée?
-
-MÉLISANDE.
-
-Non, non; personne ne m'a fait le moindre mal... Ce n'est pas cela...
-
-GOLAUD.
-
-Mais tu dois me cacher quelque chose?... Dis-moi toute la vérité,
-Mélisande... Est-ce le roi?... Est-ce ma mère?... Est-ce Pelléas?...
-
-MÉLISANDE.
-
-Non, non; ce n'est pas Pelléas. Ce n'est personne... Vous ne pouvez pas
-me comprendre... C'est quelque chose qui est plus fort que moi...
-
-GOLAUD.
-
-Voyons; sois raisonnable, Mélisande.--Que veux-tu que je fasse?--Tu n'es
-plus une enfant.--Est-ce moi que tu voudrais quitter?
-
-MÉLISANDE.
-
-Oh! non; ce n'est pas cela... Je voudrais m'en aller avec vous... C'est
-ici, que je ne peux plus vivre... Je sens que je ne vivrai plus
-longtemps...
-
-GOLAUD.
-
-Mais il faut une raison cependant. On va te croire folle. On va croire à
-des rêves d'enfant.--Voyons, est-ce Pelléas, peut-être?--Je crois qu'il
-ne te parle pas souvent...
-
-MÉLISANDE.
-
-Si, si; il me parle parfois. Il ne m'aime pas, je crois; je l'ai vu dans
-ses yeux... Mais il me parle quand il me rencontre...
-
-GOLAUD.
-
-Il ne faut pas lui en vouloir. Il a toujours été ainsi. Il est un peu
-étrange. Il changera, tu verras; il est jeune...
-
-MÉLISANDE.
-
-Mais ce n'est pas cela... Ce n'est pas cela...
-
-GOLAUD.
-
-Qu'est-ce donc?--Ne peux-tu pas te faire à la vie qu'on mène ici?
-Fait-il trop triste ici?--Il est vrai que ce château est très vieux et
-très sombre... Il est très froid et très profond. Et tous ceux qui
-l'habitent sont déjà vieux. Et la campagne peut sembler bien triste
-aussi, avec toutes ses forêts, toutes ses vieilles forêts sans lumière.
-Mais on peut égayer tout cela si l'on veut. Et puis, la joie, la joie,
-on n'en a pas tous les jours; il faut prendre les choses comme elles
-sont. Mais dis-moi quelque chose; n'importe quoi; je ferai tout ce que
-tu voudras...
-
-MÉLISANDE.
-
-Oui, c'est vrai... On ne voit jamais le ciel clair... Je l'ai vu pour la
-première fois ce matin...
-
-GOLAUD.
-
-C'est donc cela qui te fait pleurer, ma pauvre Mélisande?--Ce n'est donc
-que cela?--Tu pleures de ne pas voir le ciel?--Voyons, tu n'es plus à
-l'âge où l'on peut pleurer pour ces choses... Et puis l'été n'est-il pas
-là? Tu vas voir le ciel tous les jours.--Et puis l'année prochaine...
-Voyons, donne-moi ta main; donne-moi tes deux petites mains. _Il lui
-prend les mains._ Oh! ces petites mains que je pourrais écraser comme
-des fleurs...--Tiens, où est l'anneau que je t'avais donné?
-
-MÉLISANDE.
-
-L'anneau?
-
-GOLAUD.
-
-Oui; la bague de nos noces, où est-elle?
-
-MÉLISANDE.
-
-Je crois... Je crois qu'elle est tombée...
-
-GOLAUD.
-
-Tombée?--Où est-elle tombée?...--Tu ne l'as pas perdue?
-
-MÉLISANDE.
-
-Non, elle est tombée... elle doit être tombée... Mais je ne sais pas où
-elle est...
-
-GOLAUD.
-
-Où est-elle?
-
-MÉLISANDE.
-
-Vous savez bien... vous savez bien... la grotte au bord de la mer?
-
-GOLAUD.
-
-Oui.
-
-MÉLISANDE.
-
-Eh bien, c'est là... Il faut que ce soit là... Oui, oui; je me
-rappelle... J'y suis allée ce matin, ramasser des coquillages pour le
-petit Yniold... Il y en a de très beaux... Elle a glissé de mon doigt...
-puis la mer est entrée; et j'ai dû sortir avant de l'avoir retrouvée.
-
-GOLAUD.
-
-Es-tu sûre que ce soit là?
-
-MÉLISANDE.
-
-Oui, oui; tout à fait sûre... Je l'ai sentie glisser...
-
-GOLAUD.
-
-Il faut aller la chercher tout de suite.
-
-MÉLISANDE.
-
-Maintenant?--tout de suite?--dans l'obscurité?
-
-GOLAUD.
-
-Maintenant, tout de suite, dans l'obscurité. J'aimerais mieux avoir
-perdu tout ce que j'ai plutôt que d'avoir perdu cette bague. Tu ne sais
-pas ce que c'est. Tu ne sais pas d'où elle vient. La mer sera très haute
-cette nuit. La mer viendra la prendre avant toi... Dépêche-toi.
-
-MÉLISANDE.
-
-Je n'ose pas... Je n'ose pas aller seule...
-
-GOLAUD.
-
-Vas-y, vas-y avec n'importe qui. Mais il faut y aller tout de suite,
-entends-tu?--Dépêche-toi; demande à Pelléas d'y aller avec toi.
-
-MÉLISANDE.
-
-Pelléas?--Avec Pelléas?--Mais Pelléas ne voudra pas...
-
-GOLAUD.
-
-Pelléas fera tout ce que tu lui demandes. Je connais Pelléas mieux que
-toi. Vas-y, hâte-toi. Je ne dormirai pas avant d'avoir la bague.
-
-MÉLISANDE.
-
-Oh! oh! Je ne suis pas heureuse!... Je ne suis pas heureuse!
-
-_Elle sort en pleurant._
-
-
-SCÈNE III
-
-Devant une grotte.
-
-_Entrent Pelléas et Mélisande._
-
-PELLÉAS, _parlant avec une grande agitation._
-
-Oui; c'est ici, nous y sommes. Il fait si noir que l'entrée de la grotte
-ne se distingue pas du reste de la nuit... Il n'y a pas d'étoiles de ce
-côté. Attendons que la lune ait déchiré ce grand nuage; elle éclairera
-toute la grotte et alors nous pourrons entrer sans danger. Il y a des
-endroits dangereux et le sentier est très étroit, entre deux lacs dont
-on n'a pas encore trouvé le fond. Je n'ai pas songé à emporter une
-torche ou une lanterne, mais je pense que la clarté du ciel nous
-suffira.--Vous n'avez jamais pénétré dans cette grotte?
-
-MÉLISANDE.
-
-Non...
-
-PELLÉAS.
-
-Entrons-y... Il faut pouvoir décrire l'endroit où vous avez perdu la
-bague, s'il vous interroge... Elle est très grande et très belle. Elle
-est pleine de ténèbres bleues. Quand on y allume une petite lumière, on
-dirait que la voûte est couverte d'étoiles, comme le ciel. Donnez-moi la
-main, ne tremblez pas, ne tremblez pas ainsi. Il n'y a pas de danger:
-nous nous arrêterons au moment que nous n'apercevrons plus la clarté de
-la mer... Est-ce le bruit de la grotte qui vous effraie? Entendez-vous
-la mer derrière nous?--Elle ne semble pas heureuse cette nuit... Ah!
-Voici la clarté!
-
-_La lune éclaire largement l'entrée et une partie des ténèbres de la
-grotte; et l'on aperçoit, à une certaine profondeur, trois vieux pauvres
-à cheveux blancs, assis côte à côte, se soutenant les uns les autres, et
-endormis contre un quartier de roc._
-
-MÉLISANDE.
-
-Ah!
-
-PELLÉAS.
-
-Qu'y a-t-il?
-
-MÉLISANDE.
-
-Il y a... Il y a...
-
-_Elle montre les trois pauvres._
-
-PELLÉAS.
-
-Oui, oui; je les ai vus aussi...
-
-MÉLISANDE.
-
-Allons-nous en!... Allons-nous en!...
-
-PELLÉAS.
-
-Ce sont trois vieux pauvres qui se sont endormis... Pourquoi sont-ils
-venus dormir ici?... Il y aura une famine dans le pays.
-
-MÉLISANDE.
-
-Allons-nous en!... Venez... Allons-nous en!...
-
-PELLÉAS.
-
-Prenez garde, ne parlez pas si fort... Ne les éveillons pas... Ils
-dorment encore profondément... Venez.
-
-MÉLISANDE.
-
-Laissez-moi; je préfère marcher seule...
-
-PELLÉAS.
-
-Nous reviendrons un autre jour...
-
-_Ils sortent._
-
-
-
-
-ACTE III
-
-
-SCÈNE I
-
-Une des tours du château.--Un chemin de ronde passe sous une fenêtre de
-la tour.
-
-MÉLISANDE, _à la fenêtre, tandis qu'elle peigne ses cheveux dénoués._
-
- Mes longs cheveux descendent jusqu'au seuil de la tour!
- Mes cheveux vous attendent tout le long de la tour!
- Et tout le long du jour!
- Et tout le long du jour!
-
- Saint Daniel et saint Michel,
- Saint Michel et saint Raphaël,
- Je suis née un Dimanche!
- Un Dimanche à midi!
-
-_Entre Pelléas par le chemin de ronde._
-
-PELLÉAS.
-
-Holà! Holà! ho!
-
-MÉLISANDE.
-
-Qui est là?
-
-PELLÉAS.
-
-Moi, moi, et moi!... Que fais-tu là à la fenêtre en chantant comme un
-oiseau qui n'est pas d'ici?
-
-MÉLISANDE.
-
-J'arrange mes cheveux pour la nuit...
-
-PELLÉAS.
-
-C'est là ce que je vois sur le mur!... Je croyais que c'était un rayon
-de lumière...
-
-MÉLISANDE.
-
-J'ai ouvert la fenêtre. Il fait trop chaud dans la tour, il fait beau
-cette nuit.
-
-PELLÉAS.
-
-Il y a d'innombrables étoiles; je n'en ai jamais vu autant que ce
-soir;... mais la lune est encore sur la mer... Ne reste pas dans
-l'ombre, Mélisande, penche-toi un peu, que je voie tes cheveux dénoués.
-
-_Mélisande se penche à la fenêtre._
-
-MÉLISANDE.
-
-Je suis affreuse ainsi.
-
-PELLÉAS.
-
-Oh! Mélisande!... oh! tu es belle!... tu es belle ainsi!... penche-toi!
-penche-toi!... laisse-moi venir plus près de toi...
-
-MÉLISANDE.
-
-Je ne puis pas venir plus près de toi... Je me penche tant que je
-peux...
-
-PELLÉAS.
-
-Je ne puis pas monter plus haut... donne-moi du moins ta main ce soir...
-avant que je m'en aille... Je pars demain...
-
-MÉLISANDE.
-
-Non, non, non...
-
-PELLÉAS.
-
-Si, si; je pars, je partirai demain... donne-moi ta main, ta main, ta
-petite main sur mes lèvres...
-
-MÉLISANDE.
-
-Je ne te donne pas ma main si tu pars...
-
-PELLÉAS.
-
-Donne, donne, donne...
-
-MÉLISANDE.
-
-Tu ne partiras pas?...
-
-PELLÉAS.
-
-J'attendrai, j'attendrai.
-
-MÉLISANDE.
-
-Je vois une rose dans les ténèbres...
-
-PELLÉAS.
-
-Où donc?... Je ne vois que les branches du saule qui dépassent le mur...
-
-MÉLISANDE.
-
-Plus bas, plus bas, dans le jardin; là-bas, dans le vert sombre.
-
-PELLÉAS.
-
-Ce n'est pas une rose... J'irai voir tout à l'heure, mais donne-moi ta
-main d'abord; d'abord ta main...
-
-MÉLISANDE.
-
-Voilà, voilà;... Je ne puis me pencher davantage...
-
-PELLÉAS.
-
-Mes lèvres ne peuvent pas atteindre ta main...
-
-MÉLISANDE.
-
-Je ne puis me pencher davantage... Je suis sur le point de
-tomber...--Oh! oh! mes cheveux descendent de la tour!...
-
-_Sa chevelure se révulse tout à coup, tandis qu'elle se penche ainsi et
-inonde Pelléas._
-
-PELLÉAS.
-
-Oh! oh! qu'est-ce que c'est?... Tes cheveux, tes cheveux descendent vers
-moi!... Toute ta chevelure, Mélisande, toute ta chevelure est tombée de
-la tour!... Je les tiens dans les mains, je les tiens dans la bouche...
-Je les tiens dans les bras, je les mets autour de mon cou... Je
-n'ouvrirai plus les mains cette nuit...
-
-MÉLISANDE.
-
-Laisse-moi! Laisse-moi!... Tu vas me faire tomber!...
-
-PELLÉAS.
-
-Non, non, non;... Je n'ai jamais vu de cheveux comme les tiens,
-Mélisande!... Vois, vois, vois, ils viennent de si haut et ils
-m'inondent jusqu'au coeur... Ils m'inondent encore jusqu'aux genoux...
-Et ils sont doux, ils sont doux comme s'ils tombaient du ciel!... Je ne
-vois plus le ciel à travers tes cheveux. Tu vois, tu vois, mes mains ne
-peuvent plus les tenir... Il y en a jusque sur les branches du saule...
-Ils vivent comme des oiseaux dans mes mains... et ils m'aiment, ils
-m'aiment mille fois mieux que toi!
-
-MÉLISANDE.
-
-Laisse-moi... laisse-moi... Quelqu'un pourrait venir...
-
-PELLÉAS.
-
-Non, non, non; je ne te délivre pas cette nuit... Tu es ma prisonnière
-cette nuit; toute la nuit, toute la nuit...
-
-MÉLISANDE.
-
-Pelléas! Pelléas!
-
-PELLÉAS.
-
-Tu ne t'en iras plus... Je les noue, je les noue aux branches du saule,
-tes cheveux. Je ne souffre plus au milieu de tes cheveux. Tu entends mes
-baisers le long de tes cheveux? Ils montent le long de tes cheveux. Il
-faut que chacun t'en apporte. Tu vois, tu vois, je puis ouvrir les
-mains... Tu vois, j'ai les mains libres et tu ne peux plus
-m'abandonner...
-
-_Des colombes sortent de la tour et volent autour d'eux dans la nuit._
-
-MÉLISANDE.
-
-Oh! oh! tu m'as fait mal!... Qu'y a-t-il, Pelléas?--Qu'est-ce qui vole
-autour de moi?
-
-PELLÉAS.
-
-Ce sont les colombes qui sortent de la tour... Je les ai effrayées;
-elles s'envolent.
-
-MÉLISANDE.
-
-Ce sont mes colombes, Pelléas.--Allons-nous en, laisse-moi; elles ne
-reviendraient plus...
-
-PELLÉAS.
-
-Pourquoi ne reviendraient-elles plus?
-
-MÉLISANDE.
-
-Elles se perdront dans l'obscurité... Laisse-moi relever la tête...
-J'entends un bruit de pas... Laisse-moi!--C'est Golaud!... Je crois que
-c'est Golaud!... Il nous a entendus...
-
-PELLÉAS.
-
-Attends! Attends!... Tes cheveux sont autour des branches... Ils se sont
-accrochés dans l'obscurité. Attends! attends!... il fait noir...
-
-_Entre Golaud par le chemin de ronde._
-
-GOLAUD.
-
-Que faites-vous ici?
-
-PELLÉAS.
-
-Ce que je fais ici?... Je...
-
-GOLAUD.
-
-Vous êtes des enfants... Mélisande, ne te penche pas ainsi à la fenêtre,
-tu vas tomber... Vous ne savez pas qu'il est tard?--Il est près de
-minuit.--Ne jouez pas ainsi dans l'obscurité.--Vous êtes des enfants...
-_Riant nerveusement._ Quels enfants! Quels enfants!...
-
-_Il sort avec Pelléas._
-
-
-SCÈNE II
-
-Les souterrains du château.
-
-_Entrent Golaud et Pelléas._
-
-GOLAUD.
-
-Prenez garde; par ici, par ici.--Vous n'avez jamais pénétré dans ces
-souterrains?
-
-PELLÉAS.
-
-Si, une fois, dans le temps; mais il y a longtemps...
-
-GOLAUD.
-
-Eh bien! Voici l'eau stagnante dont je vous parlais... Sentez-vous
-l'odeur de mort qui monte!--Allons jusqu'au bout de ce rocher qui
-surplombe et penchez-vous un peu. Elle viendra vous frapper au visage.
-Penchez-vous; n'ayez pas peur... Je vous tiendrai... donnez-moi... non,
-non, pas la main... elle pourrait glisser... le bras... Voyez-vous le
-gouffre?... Pelléas? Pelléas?...
-
-PELLÉAS.
-
-Oui, je crois que je vois le fond du gouffre... Est-ce la lumière qui
-tremble ainsi?... Vous...
-
-GOLAUD.
-
-Oui; c'est la lanterne... Voyez, je l'agitais pour éclairer les parois.
-
-PELLÉAS.
-
-J'étouffe ici... Sortons.
-
-GOLAUD.
-
-Oui, sortons...
-
-_Ils sortent en silence._
-
-
-SCÈNE III
-
-Une terrasse au sortir des souterrains.
-
-PELLÉAS.
-
-Ah! Je respire enfin! J'ai cru un instant que j'allais me trouver mal
-dans ces énormes grottes; j'ai été sur le point de tomber... Il y a là
-un air humide et lourd comme une rosée de plomb, et des ténèbres
-épaisses comme une pâte empoisonnée. Et maintenant tout l'air de toute
-la mer!... Il y a un vent frais, voyez; frais comme une feuille qui
-vient de s'ouvrir, sur les petites lames vertes. Tiens! On vient
-d'arroser les fleurs au bord de la terrasse et l'odeur de la verdure et
-des roses mouillées monte jusqu'ici... Il doit être près de midi, elles
-sont déjà dans l'ombre de la tour. Il est midi; j'entends sonner les
-cloches et les enfants descendent sur la plage pour se baigner.
-
-Tiens, voilà notre mère et Mélisande à une fenêtre de la tour.
-
-GOLAUD.
-
-Oui; elles se sont réfugiées du côté de l'ombre. A propos de Mélisande,
-j'ai entendu ce qui s'est passé et ce qui s'est dit hier au soir. Je le
-sais bien, ce sont là jeux d'enfants; mais il ne faut pas que cela se
-répète. Elle est très délicate et il faut qu'on la ménage, d'autant plus
-qu'elle sera peut-être bientôt mère et la moindre émotion pourrait
-amener un malheur. Ce n'est pas la première fois que je remarque qu'il
-pourrait y avoir quelque chose entre vous. Vous êtes plus âgé qu'elle;
-il suffira de vous l'avoir dit... Évitez-la autant que possible; mais
-sans affectation d'ailleurs; sans affectation.
-
-_Ils sortent._
-
-
-SCÈNE IV
-
-Devant le château.
-
-_Entrent Golaud et le petit Yniold._
-
-GOLAUD.
-
-Viens, nous allons nous asseoir ici, Yniold; viens sur mes genoux: nous
-verrons d'ici ce qui se passe dans la forêt. Je ne te vois plus du tout
-depuis quelque temps. Tu m'abandonnes aussi; tu es toujours chez
-petite-mère... Tiens, nous sommes tout juste assis sous les fenêtres de
-petite-mère.--Elle fait peut-être sa prière du soir en ce moment... Mais
-dis-moi, Yniold, elle est souvent avec ton oncle Pelléas, n'est-ce pas?
-
-YNIOLD.
-
-Oui, oui; toujours, petit-père; quand vous n'êtes pas là.
-
-GOLAUD.
-
-Ah! Tiens, quelqu'un passe avec une lanterne dans le jardin.--Mais on
-m'a dit qu'ils ne s'aimaient pas... Il paraît qu'ils se querellent
-souvent... non? Est-ce vrai?
-
-YNIOLD.
-
-Oui, c'est vrai.
-
-GOLAUD.
-
-Oui?--Ah! ah!--Mais à propos de quoi se querellent-ils?
-
-YNIOLD.
-
-A propos de la porte.
-
-GOLAUD.
-
-Comment? A propos de la porte?--Qu'est-ce que tu racontes là?--Mais
-voyons, explique-toi; pourquoi se querellent-ils à propos de la porte?
-
-YNIOLD.
-
-Parce qu'elle ne peut pas être ouverte.
-
-GOLAUD.
-
-Qui ne veut pas qu'elle soit ouverte?--Voyons, pourquoi se
-querellent-ils?
-
-YNIOLD.
-
-Je ne sais pas, petit-père, à propos de la lumière.
-
-GOLAUD.
-
-Je ne te parle pas de la lumière: je te parle de la porte... Ne mets pas
-ainsi la main dans la bouche... voyons...
-
-YNIOLD.
-
-Petit-père! petit-père!... Je ne le ferai plus...
-
-_Il pleure._
-
-GOLAUD.
-
-Voyons; pourquoi pleures-tu? Qu'est-il arrivé?
-
-YNIOLD.
-
-Oh! oh! petit-père, vous m'avez fait mal...
-
-GOLAUD.
-
-Je t'ai fait mal?--Où t'ai-je fait mal! C'est sans le vouloir...
-
-YNIOLD.
-
-Ici, à mon petit bras...
-
-GOLAUD.
-
-C'est sans le vouloir; voyons, ne pleure plus, je te donnerai quelque
-chose demain...
-
-YNIOLD.
-
-Quoi, petit-père?
-
-GOLAUD.
-
-Un carquois et des flèches; mais dis-moi ce que tu sais de la porte.
-
-YNIOLD.
-
-De grandes flèches?
-
-GOLAUD.
-
-Oui, de très grandes flèches.--Mais pourquoi ne veulent-ils pas que la
-porte soit ouverte?--Voyons, réponds-moi à la fin!--non, non; n'ouvre
-pas la bouche pour pleurer. Je ne suis pas fâché. De quoi parlent-ils
-quand ils sont ensemble?
-
-YNIOLD.
-
-Pelléas et petite-mère?
-
-GOLAUD.
-
-Oui; de quoi parlent-ils?
-
-YNIOLD.
-
-De moi; toujours de moi.
-
-GOLAUD.
-
-Et que disent-ils de toi?
-
-YNIOLD.
-
-Ils disent que je serai très grand.
-
-GOLAUD.
-
-Ah! Misère de ma vie!... je suis ici comme un aveugle qui cherche son
-trésor au fond de l'océan!... Je suis ici comme un nouveau-né perdu dans
-la forêt et vous... Mais voyons, Yniold, j'étais distrait; nous allons
-causer sérieusement. Pelléas et petite-mère ne parlent-ils jamais de moi
-quand je ne suis pas là?
-
-YNIOLD.
-
-Si, si, petit-père.
-
-GOLAUD.
-
-Ah!... Et que disent-ils de moi?
-
-YNIOLD.
-
-Ils disent que je deviendrai aussi grand que vous.
-
-GOLAUD.
-
-Tu es toujours près d'eux?
-
-YNIOLD.
-
-Oui, oui; toujours, petit-père.
-
-GOLAUD.
-
-Ils ne te disent jamais d'aller jouer ailleurs?
-
-YNIOLD.
-
-Non, petit-père; ils ont peur quand je ne suis pas là.
-
-GOLAUD.
-
-Ils ont peur?... à quoi vois-tu qu'ils ont peur?
-
-YNIOLD.
-
-Ils pleurent toujours dans l'obscurité.
-
-GOLAUD.
-
-Ah! ah!...
-
-YNIOLD.
-
-Cela fait pleurer aussi...
-
-GOLAUD.
-
-Oui, oui...
-
-YNIOLD.
-
-Elle est pâle, petit-père!
-
-GOLAUD.
-
-Ah! ah!... patience, mon Dieu, patience...
-
-YNIOLD.
-
-Quoi, petit-père?
-
-GOLAUD.
-
-Rien, rien mon enfant.--J'ai vu passer un loup dans la forêt.--Ils
-s'embrassent quelquefois?--Non?
-
-YNIOLD.
-
-Ils s'embrassent, petit-père?--Non, non.--Ah! si, petit-père, si; une
-fois... une fois qu'il pleuvait...
-
-GOLAUD.
-
-Ils se sont embrassés?--Mais comment, comment se sont-ils embrassés?--
-
-YNIOLD.
-
-Comme ça, petit-père, comme ça!... _Il lui donne un baiser sur la
-bouche; riant._ Ah! ah! votre barbe, petit-père!... Elle pique! elle
-pique! Elle devient toute grise, petit-père, et vos cheveux aussi; tout
-gris, tout gris... _La fenêtre sous laquelle ils sont assis s'éclaire en
-ce moment, et sa clarté vient tomber sur eux._ Ah! ah! petite-mère a
-allumé la lampe. Il fait clair, petit-père; il fait clair.
-
-GOLAUD.
-
-Oui; il commence à faire clair...
-
-YNIOLD.
-
-Allons-y aussi, petit-père...
-
-GOLAUD.
-
-Où veux-tu aller?
-
-YNIOLD.
-
-Où il fait clair, petit-père.
-
-GOLAUD.
-
-Non, non, mon enfant; restons encore un peu dans l'ombre... On ne sait
-pas, on ne sait pas encore... Je crois que Pelléas est fou...
-
-YNIOLD.
-
-Non, petit-père, il n'est pas fou, mais il est très bon.
-
-GOLAUD.
-
-Veux-tu voir petite-mère?
-
-YNIOLD.
-
-Oui, oui; je veux la voir!
-
-GOLAUD.
-
-Ne fais pas de bruit; je vais te hisser jusqu'à la fenêtre. Elle est
-trop haute pour moi, bien que je sois si grand... _Il soulève l'enfant._
-Ne fais pas le moindre bruit; petite-mère aurait terriblement peur... La
-vois-tu?--Est-elle dans la chambre?
-
-YNIOLD.
-
-Oui... Oh! il fait clair!
-
-GOLAUD.
-
-Elle est seule?
-
-YNIOLD.
-
-Oui... Non, non! mon oncle Pelléas y est aussi.
-
-GOLAUD.
-
-Il!...
-
-YNIOLD.
-
-Ah! ah! petit-père! vous m'avez fait mal!...
-
-GOLAUD.
-
-Ce n'est rien; tais-toi; je ne le ferai plus; regarde, regarde,
-Yniold!... J'ai trébuché; parle plus bas. Que font-ils?--
-
-YNIOLD.
-
-Ils ne font rien, petit-père.
-
-GOLAUD.
-
-Est-ce qu'ils parlent?
-
-YNIOLD.
-
-Non, petit-père; ils ne parlent pas.
-
-GOLAUD.
-
-Mais que font-ils?
-
-YNIOLD.
-
-Ils regardent la lumière.
-
-GOLAUD.
-
-Tous les deux?
-
-YNIOLD.
-
-Oui, petit-père.
-
-GOLAUD.
-
-Ils ne disent rien?
-
-YNIOLD.
-
-Non, petit-père; ils ne ferment pas les yeux.
-
-GOLAUD.
-
-Ils ne s'approchent pas l'un de l'autre?
-
-YNIOLD.
-
-Non, petit-père; ils ne bougent pas, ils ne ferment jamais les yeux...
-J'ai terriblement peur...
-
-GOLAUD.
-
-De quoi donc as-tu peur? Regarde! Regarde!
-
-YNIOLD.
-
-Petit-père, laissez-moi descendre!
-
-GOLAUD.
-
-Regarde!
-
-YNIOLD.
-
-Oh! je vais crier, petit-père! Laissez-moi descendre! laissez-moi
-descendre!
-
-GOLAUD.
-
-Viens! nous allons voir ce qui est arrivé.
-
-_Ils sortent._
-
-
-
-
-ACTE IV
-
-
-SCÈNE I
-
-Un corridor dans le château.
-
-PELLÉAS.
-
-Où vas-tu? Il faut que je te parle ce soir. Te verrai-je?
-
-MÉLISANDE.
-
-Oui.
-
-PELLÉAS.
-
-Je sors de la chambre de mon père. Il va mieux. Le médecin nous a dit
-qu'il était sauvé. Il m'a reconnu. Il m'a pris la main, et il m'a dit de
-cet air étrange qu'il a depuis qu'il est malade: «Est-ce toi, Pelléas?
-Tiens, je ne l'avais jamais remarqué, mais tu as le visage grave et
-amical de ceux qui ne vivront pas longtemps. Il faut voyager; il faut
-voyager...» C'est étrange; je vais lui obéir... Ma mère l'écoutait et
-pleurait de joie. Tu ne t'en es pas aperçue? Toute la maison semble déjà
-revivre, on entend respirer, on entend marcher... Écoute, j'entends
-parler derrière cette porte. Vite, vite, réponds vite, où te verrai-je?
-
-MÉLISANDE.
-
-Où veux-tu?
-
-PELLÉAS.
-
-Dans le parc: près de la fontaine des aveugles? Veux-tu? Viendras-tu?
-
-MÉLISANDE.
-
-Oui.
-
-PELLÉAS.
-
-Ce sera le dernier soir. Je vais voyager comme mon père l'a dit. Tu ne
-me verras plus...
-
-MÉLISANDE.
-
-Ne dis pas cela, Pelléas... Je te verrai toujours; je te regarderai
-toujours...
-
-PELLÉAS.
-
-Tu auras beau regarder... Je serai si loin que tu ne pourras plus me
-voir.
-
-MÉLISANDE.
-
-Qu'est-il arrivé, Pelléas? Je ne comprends plus ce que tu dis...
-
-PELLÉAS.
-
-Va-t'en, va-t'en, séparons-nous. J'entends parler derrière cette porte.
-
-_Ils sortent séparément._
-
-_Puis Arkël entre accompagné de Mélisande._
-
-ARKEL.
-
-Maintenant que le père de Pelléas est sauvé, et que la maladie, la
-vieille servante de la mort, a quitté le château, un peu de joie et un
-peu de soleil vont enfin rentrer dans la maison... Il était temps!--Car
-depuis ta venue, on n'a vécu ici qu'en chuchotant autour d'une chambre
-fermée... Et vraiment, j'avais pitié de toi, Mélisande... Je
-t'observais, tu étais là, insouciante peut-être, mais avec l'air étrange
-et égaré de quelqu'un qui attendrait toujours un grand malheur, au
-soleil, dans un beau jardin... Je ne puis pas expliquer... Mais j'étais
-triste de te voir ainsi; car tu es trop jeune et trop belle pour vivre
-déjà, jour et nuit, sous l'haleine de la mort... Mais à présent tout
-cela va changer. A mon âge,--et c'est peut-être là le fruit le plus sûr
-de ma vie,--à mon âge, j'ai acquis je ne sais quelle foi à la fidélité
-des événements, et j'ai toujours vu que tout être jeune et beau, créait
-autour de lui des événements jeunes, beaux et heureux... Et c'est toi,
-maintenant, qui vas ouvrir la porte à l'ère nouvelle que j'entrevois...
-Viens ici; pourquoi restes-tu là sans répondre et sans lever les
-yeux?--Je ne t'ai embrassée qu'une seule fois jusqu'ici, le jour de ta
-venue; et cependant, les vieillards ont besoin de toucher quelquefois de
-leurs lèvres, le front d'une femme ou la joue d'un enfant, pour croire
-encore à la fraîcheur de la vie et éloigner un moment les menaces de la
-mort. As-tu peur de mes vieilles lèvres? Comme j'avais pitié de toi ces
-mois-ci!...
-
-MÉLISANDE.
-
-Grand-père, je n'étais pas malheureuse...
-
-ARKEL.
-
-Laisse-moi te regarder ainsi, de tout près, un moment... on a tant
-besoin de beauté aux côtés de la mort...
-
-_Entre Golaud._
-
-GOLAUD.
-
-Pelléas part ce soir.
-
-ARKEL.
-
-Tu as du sang sur le front.--Qu'as-tu fait?
-
-GOLAUD.
-
-Rien, rien... J'ai passé au travers d'une haie d'épines...
-
-MÉLISANDE.
-
-Baissez un peu la tête, seigneur... Je vais essuyer votre front...
-
-GOLAUD, _la repoussant._
-
-Je ne veux pas que tu me touches, entends-tu? Va-t'en, va-t'en!--Je ne
-te parle pas.--Où est mon épée?--Je venais chercher mon épée...
-
-MÉLISANDE.
-
-Ici; sur le prie-Dieu.
-
-GOLAUD.
-
-Apporte-la. _A Arkël._ On vient encore de trouver un paysan mort de
-faim, le long de la mer. On dirait qu'ils tiennent tous à mourir sous
-nos yeux.--_A Mélisande._ Eh bien, mon épée?--Pourquoi tremblez-vous
-ainsi? Je ne vais pas vous tuer. Je voulais simplement examiner la lame.
-Je n'emploie pas l'épée à ces usages. Pourquoi m'examinez-vous comme un
-pauvre?--Je ne viens pas vous demander l'aumône. Vous espérez voir
-quelque chose dans mes yeux, sans que je voie quelque chose dans les
-vôtres?--Croyez-vous que je sache quelque chose?--_A Arkël._ Voyez-vous
-ces grands yeux?--On dirait qu'ils sont fiers d'être riches...
-
-ARKEL.
-
-Je n'y vois qu'une grande innocence...
-
-GOLAUD.
-
-Une grande innocence!... Ils sont plus grands que l'innocence!... Ils
-sont plus purs que les yeux d'un agneau... Ils donneraient à Dieu des
-leçons d'innocence! Une grande innocence! Écoutez: j'en suis si près que
-je sens la fraîcheur de leurs cils quand ils clignent; et cependant, je
-suis moins loin des grands secrets de l'autre monde que du plus petit
-secret de ces yeux!... Une grande innocence!... Plus que de l'innocence!
-On dirait que les anges du ciel y célèbrent sans cesse un baptême!... Je
-les connais ces yeux! Je les ai vus à l'oeuvre! Fermez-les! Fermez-les!
-ou je vais les fermer pour longtemps!...--Ne mettez pas ainsi votre main
-à la gorge; je dis une chose très simple... Je n'ai pas
-d'arrière-pensée... Si j'avais une arrière-pensée, pourquoi ne la
-dirais-je pas? Ah! ah!--ne tâchez pas de fuir!--Ici!--Donnez-moi cette
-main!--Ah! vos mains sont trop chaudes... Allez-vous-en! Votre chair me
-dégoûte!... Il ne s'agit plus de fuir à présent!--_Il la saisit par les
-cheveux._--Vous allez me suivre à genoux!--A genoux!--A genoux devant
-moi!--Ah! ah! vos longs cheveux servent enfin à quelque chose!... A
-droite et puis à gauche!--A gauche et puis à droite!--Absalon!
-Absalon!--En avant! en arrière! Jusqu'à terre! jusqu'à terre!... Vous
-voyez, vous voyez; je ris déjà comme un vieillard...
-
-ARKEL, _accourant._
-
-Golaud!...
-
-GOLAUD, _affectant un calme soudain._
-
-Vous ferez comme il vous plaira, voyez-vous.--Je n'attache aucune
-importance à cela.--Je suis trop vieux; et puis, je ne suis pas un
-espion. J'attendrai le hasard; et alors... Oh! alors!... simplement
-parce que c'est l'usage; simplement parce que c'est l'usage...
-
-_Il sort._
-
-ARKEL.
-
-Qu'a-t-il donc?--Il est ivre?
-
-MÉLISANDE, _en larmes._
-
-Non, non; mais il ne m'aime plus... Je ne suis pas heureuse!...
-
-ARKEL.
-
-Si j'étais Dieu, j'aurais pitié du coeur des hommes...
-
-
-SCÈNE II
-
-Une terrasse, dans la brume.
-
-_On aperçoit le petit Yniold qui cherche à soulever un quartier de roc._
-
-YNIOLD.
-
-Oh! Cette pierre est lourde... elle est plus lourde que moi.--Elle est
-plus lourde que tout le monde.--Elle est plus lourde que tout.
-
-Je vois ma balle d'or entre le rocher et cette méchante pierre. Et je ne
-puis pas y atteindre... Mon petit bras n'est pas assez long--et cette
-pierre ne veut pas être soulevée... On dirait qu'elle a des racines dans
-la terre.
-
-_On entend au loin les bêlements d'un troupeau._
-
-Oh! oh! J'entends pleurer les moutons.--Tiens! Il n'y a plus de
-soleil!--Ils arrivent les petits moutons; ils arrivent... Il y en a!...
-Il y en a!... Ils ont eu peur du noir... Ils se serrent. Ils se serrent!
-Ils pleurent... et ils vont vite!... Il y en a qui voudraient prendre à
-droite... Ils voudraient tous aller à droite. Ils ne peuvent pas!... Le
-berger leur jette de la terre!... Ah! ah!... Ils vont passer par ici...
-Je vais les voir de près.--Comme il y en a!...--Maintenant, ils se
-taisent tous. Berger? Pourquoi ne parlent-ils plus?
-
-LE BERGER, _qu'on ne voit pas._
-
-Parce que ce n'est pas le chemin de l'étable!--
-
-YNIOLD.
-
-Où vont-ils? Berger? Berger? Où vont-ils?... Il ne m'entend plus. Ils
-sont déjà trop loin... Ils ne font plus de bruit.--Ce n'est pas le
-chemin de l'étable... Où vont-ils dormir cette nuit?... Oh! oh! il fait
-trop noir... Je vais dire quelque chose à quelqu'un!
-
-_Il sort._
-
-
-SCÈNE III
-
-Une fontaine dans le parc.
-
-_Entre Pelléas._
-
-PELLÉAS.
-
-C'est le dernier soir... Le dernier soir... Il faut que tout finisse...
-J'ai joué comme un enfant autour d'une chose que je ne soupçonnais
-pas... J'ai joué en rêve autour des pièges de la destinée... Qui est-ce
-qui m'a réveillé tout à coup? Je vais fuir en criant de joie et de
-douleur comme un aveugle qui fuirait l'incendie de sa maison... Je vais
-lui dire que je vais fuir... Il est tard; elle ne vient pas... Je ferais
-mieux de m'en aller sans la revoir... Il faut que je la regarde bien
-cette fois-ci... Il y a des choses que je ne me rappelle plus... on
-dirait, par moment, qu'il y a plus de cent ans que je ne l'ai vue... Et
-je n'ai pas encore regardé son regard... Il ne me reste rien si je m'en
-vais ainsi. Et tous ces souvenirs... c'est comme si j'emportais un peu
-d'eau dans un sac de mousseline... Il faut que je la voie une dernière
-fois, jusqu'au fond de son coeur... Il faut que je lui dise tout ce que
-je n'ai pas dit...
-
-_Entre Mélisande._
-
-MÉLISANDE.
-
-Pelléas?
-
-PELLÉAS.
-
-Mélisande!--Est-ce toi, Mélisande?
-
-MÉLISANDE.
-
-Oui.
-
-PELLÉAS.
-
-Viens ici: ne reste pas au bord du clair de lune.--Viens ici. Nous avons
-tant de choses à nous dire... Viens ici dans l'ombre du tilleul.
-
-MÉLISANDE.
-
-Laisse-moi dans la clarté...
-
-PELLÉAS.
-
-On pourrait nous voir des fenêtres de la tour. Viens ici; ici, nous
-n'avons rien à craindre.--Prends garde; on pourrait nous voir...
-
-MÉLISANDE.
-
-Je veux qu'on me voie...
-
-PELLÉAS.
-
-Qu'as-tu donc?--Tu as pu sortir sans qu'on s'en soit aperçu?
-
-MÉLISANDE.
-
-Oui; votre frère dormait...
-
-PELLÉAS.
-
-Il est tard.--Dans une heure on fermera les portes. Il faut prendre
-garde. Pourquoi es-tu venue si tard?
-
-MÉLISANDE.
-
-Votre frère avait un mauvais rêve. Et puis ma robe s'est accrochée aux
-clous de la porte. Voyez, elle est déchirée. J'ai perdu tout ce temps et
-j'ai couru...
-
-PELLÉAS.
-
-Ma pauvre Mélisande!... J'aurais presque peur de te toucher... Tu es
-encore hors d'haleine comme un oiseau pourchassé... C'est pour moi, pour
-moi que tu fais tout cela?... J'entends battre ton coeur comme si
-c'était le mien... Viens ici... plus près, plus près de moi.
-
-MÉLISANDE.
-
-Pourquoi riez-vous?
-
-PELLÉAS.
-
-Je ne ris pas;--ou bien je ris de joie, sans le savoir... Il y aurait
-plutôt de quoi pleurer...
-
-MÉLISANDE.
-
-Nous sommes venus ici il y a bien longtemps... Je me rappelle.
-
-PELLÉAS.
-
-Oui... Il y a de longs mois.--Alors, je ne savais pas... Sais-tu
-pourquoi je t'ai demandé de venir ce soir?
-
-MÉLISANDE.
-
-Non.
-
-PELLÉAS.
-
-C'est peut-être la dernière fois que je te vois... Il faut que je m'en
-aille pour toujours...
-
-MÉLISANDE.
-
-Pourquoi dis-tu toujours que tu t'en vas?...
-
-PELLÉAS.
-
-Je dois te dire ce que tu sais déjà!--Tu ne sais pas ce que je vais te
-dire?
-
-MÉLISANDE.
-
-Mais non, mais non; je ne sais rien...
-
-PELLÉAS.
-
-Tu ne sais pas pourquoi il faut que je m'éloigne... _Il l'embrasse
-brusquement._ Tu ne sais pas que c'est parce que je t'aime...
-
-MÉLISANDE, _à voix basse._
-
-Je t'aime aussi...
-
-PELLÉAS.
-
-Oh! Qu'as-tu dit, Mélisande! Je ne l'ai presque pas entendu!... On a
-brisé la glace avec des fers rougis!... Tu dis cela d'une voix qui vient
-du bout du monde!... Je ne t'ai presque pas entendue... Tu m'aimes?--Tu
-m'aimes aussi?... Depuis quand m'aimes-tu?
-
-MÉLISANDE.
-
-Depuis toujours... Depuis que je t'ai vu...
-
-PELLÉAS.
-
-Oh! comme tu dis cela!... On dirait que ta voix a passé sur la mer au
-printemps!... je ne l'ai jamais entendue jusqu'ici... on dirait qu'il a
-plu sur mon coeur! Tu dis cela si franchement!... Comme un ange qu'on
-interroge!... Je ne puis pas le croire, Mélisande!... Pourquoi
-m'aimerais-tu?--Mais pourquoi m'aimes-tu!--Est-ce vrai ce que tu
-dis?--Tu ne me trompes pas?--Tu ne mens pas un peu, pour me faire
-sourire?...
-
-MÉLISANDE.
-
-Non; je ne mens jamais; je ne mens qu'à ton frère...
-
-PELLÉAS.
-
-Oh! Comme tu dis cela!... Ta voix! ta voix... Elle est plus fraîche et
-plus franche que l'eau!... On dirait de l'eau pure sur mes lèvres!... On
-dirait de l'eau pure sur mes mains... Donne-moi, donne-moi tes mains.
-Oh! tes mains sont petites!... Je ne savais pas que tu étais si
-belle!... Je n'avais jamais rien vu d'aussi beau, avant toi... J'étais
-inquiet, je cherchais partout dans la maison... Je cherchais partout
-dans la campagne... Et je ne trouvais pas la beauté... Et maintenant je
-t'ai trouvée!... Je t'ai trouvée!... Je ne crois pas qu'il y ait sur la
-terre une femme plus belle!... Où es-tu?--Je ne t'entends plus
-respirer...
-
-MÉLISANDE.
-
-C'est que je te regarde...
-
-PELLÉAS.
-
-Pourquoi me regardes-tu si gravement!--Nous sommes déjà dans
-l'ombre.--Il fait trop noir sous cet arbre. Viens dans la lumière. Nous
-ne pouvons pas voir combien nous sommes heureux. Viens, viens; il nous
-reste si peu de temps...
-
-MÉLISANDE.
-
-Non, non; restons ici... Je suis plus près de toi dans l'obscurité...
-
-PELLÉAS.
-
-Où sont tes yeux?--Tu ne vas pas me fuir?--Tu ne songes pas à moi en ce
-moment.
-
-MÉLISANDE.
-
-Mais si, mais si, je ne songe qu'à toi...
-
-PELLÉAS.
-
-Tu regardais ailleurs...
-
-MÉLISANDE.
-
-Je te voyais ailleurs...
-
-PELLÉAS.
-
-Tu es distraite. Qu'as-tu donc?--Tu ne me sembles pas heureuse...
-
-MÉLISANDE.
-
-Si, si; je suis heureuse, mais je suis triste...
-
-PELLÉAS.
-
-Quel est ce bruit?--On ferme les portes!...
-
-MÉLISANDE.
-
-Oui, on a fermé les portes...
-
-PELLÉAS.
-
-Nous ne pouvons plus rentrer!--Entends-tu les verrous?--Écoute!
-écoute!... les grandes chaînes!... Il est trop tard, il est trop
-tard!...
-
-MÉLISANDE.
-
-Tant mieux! Tant mieux!
-
-PELLÉAS.
-
-Tu?... Voilà, voilà!... Ce n'est plus nous qui le voulons!... Tout est
-perdu, tout est sauvé! tout est sauvé ce soir!--Viens! viens... Mon
-coeur bat comme un fou jusqu'au fond de ma gorge... _Il l'enlace._
-Écoute! mon coeur est sur le point de m'étrangler... Viens! viens!...
-Ah! qu'il fait beau dans les ténèbres!...
-
-MÉLISANDE.
-
-Il y a quelqu'un derrière nous!...
-
-PELLÉAS.
-
-Je ne vois personne...
-
-MÉLISANDE.
-
-J'ai entendu du bruit...
-
-PELLÉAS.
-
-Je n'entends que ton coeur dans l'obscurité...
-
-MÉLISANDE.
-
-J'ai entendu craquer les feuilles mortes...
-
-PELLÉAS.
-
-C'est le vent qui s'est tû tout à coup... Il est tombé pendant que nous
-nous embrassions...
-
-MÉLISANDE.
-
-Comme nos ombres sont grandes ce soir!...
-
-PELLÉAS.
-
-Elles s'enlacent jusqu'au fond du jardin... Oh! qu'elles s'embrassent
-loin de nous!... Regarde! Regarde!...
-
-MÉLISANDE, _d'une voix étouffée._
-
-A-a-h!--Il est derrière un arbre!
-
-PELLÉAS.
-
-Qui?
-
-MÉLISANDE.
-
-Golaud!
-
-PELLÉAS.
-
-Golaud?--où donc?--je ne vois rien...
-
-MÉLISANDE.
-
-Là... au bout de nos ombres...
-
-PELLÉAS.
-
-Oui, oui; je l'ai vu... Ne nous retournons pas brusquement...
-
-MÉLISANDE.
-
-Il a son épée...
-
-PELLÉAS.
-
-Je n'ai pas la mienne...
-
-MÉLISANDE.
-
-Il a vu que nous nous embrassions...
-
-PELLÉAS.
-
-Il ne sait pas que nous l'avons vu... Ne bouge pas; ne tourne pas la
-tête... Il se précipiterait... Il nous observe... Il est encore
-immobile... Va-t'en, va-t'en tout de suite par ici... Je l'attendrai...
-Je l'arrêterai...
-
-MÉLISANDE.
-
-Non, non, non!...
-
-PELLÉAS.
-
-Va-t'en! va-t'en! Il a tout vu!... Il nous tuera!...
-
-MÉLISANDE.
-
-Tant mieux! tant mieux! tant mieux!...
-
-PELLÉAS.
-
-Il vient! il vient!... Ta bouche!... Ta bouche!...
-
-MÉLISANDE.
-
-Oui!... Oui!... Oui!...
-
-_Ils s'embrassent éperdument._
-
-PELLÉAS.
-
-Oh! oh! Toutes les étoiles tombent...
-
-MÉLISANDE.
-
-Sur moi aussi! sur moi aussi!...
-
-PELLÉAS.
-
-Toutes! toutes! toutes!...
-
-_Golaud se précipite sur eux l'épée à la main, et frappe Pelléas, qui
-tombe au bord de la fontaine. Mélisande fuit épouvantée._
-
-MÉLISANDE, _fuyant._
-
-Oh! oh! Je n'ai pas de courage!... Je n'ai pas de courage!...
-
-_Golaud la poursuit à travers le bois, en silence._
-
-
-
-
-ACTE V
-
-
-SCÈNE I
-
-Un appartement dans le château.
-
-_On découvre Arkël, Golaud et le médecin dans un coin de la chambre.
-Mélisande est étendue sur son lit._
-
-LE MÉDECIN.
-
-Ce n'est pas de cette petite blessure qu'elle peut mourir; un oiseau
-n'en serait pas mort... ce n'est donc pas vous qui l'avez tuée, mon bon
-seigneur; ne vous désolez pas ainsi... Et puis, il n'est pas dit que
-nous ne la sauverons pas...
-
-ARKEL.
-
-Non, non; il me semble que nous nous taisons trop, malgré nous, dans sa
-chambre... Ce n'est pas un bon signe... Regardez comme elle dort...
-lentement, lentement... on dirait que son âme a froid pour toujours...
-
-GOLAUD.
-
-J'ai tué sans raison! Est-ce que ce n'est pas à faire pleurer les
-pierres!... Ils s'étaient embrassés comme des petits enfants... Ils
-étaient frère et soeur... Et moi, moi tout de suite!... Je l'ai fait
-malgré moi, voyez-vous... Je l'ai fait malgré moi...
-
-LE MÉDECIN.
-
-Attention; je crois qu'elle s'éveille...
-
-MÉLISANDE.
-
-Ouvrez la fenêtre... ouvrez la fenêtre...
-
-ARKEL.
-
-Veux-tu que j'ouvre celle-ci, Mélisande?
-
-MÉLISANDE.
-
-Non, non; la grande fenêtre... c'est pour voir...
-
-ARKEL.
-
-Est-ce que l'air de la mer n'est pas trop froid ce soir?
-
-LE MÉDECIN.
-
-Faites, faites...
-
-MÉLISANDE.
-
-Merci... Est-ce le soleil qui se couche?
-
-ARKEL.
-
-Oui; c'est le soleil qui se couche sur la mer; il est tard.--Comment te
-trouves-tu, Mélisande?
-
-MÉLISANDE.
-
-Bien, bien.--Pourquoi demandez-vous cela? Je n'ai jamais été mieux
-portante.--Il me semble cependant que je sais quelque chose...
-
-ARKEL.
-
-Que dis-tu?--Je ne te comprends pas...
-
-MÉLISANDE.
-
-Je ne comprends pas non plus tout ce que je dis, voyez-vous... Je ne
-sais pas ce que je dis... Je ne sais pas ce que je sais... Je ne dis
-plus ce que je veux...
-
-ARKEL.
-
-Mais si, mais si... Je suis tout heureux de t'entendre parler ainsi; tu
-as eu un peu de délire ces jours-ci, et l'on ne te comprenait plus...
-Mais maintenant, tout cela est bien loin...
-
-MÉLISANDE.
-
-Je ne sais pas...--Êtes-vous tout seul dans la chambre, grand-père?
-
-ARKEL.
-
-Non; il y a encore le médecin qui t'a guérie...
-
-MÉLISANDE.
-
-Ah!...
-
-ARKEL.
-
-Et puis il y a encore quelqu'un...
-
-MÉLISANDE.
-
-Qui est-ce?
-
-ARKEL.
-
-C'est... il ne faut pas t'effrayer... Il ne te veut pas le moindre mal,
-sois-en sûre... Si tu as peur, il s'en ira... Il est très malheureux...
-
-MÉLISANDE.
-
-Qui est-ce?
-
-ARKEL.
-
-C'est... c'est ton mari... c'est Golaud...
-
-MÉLISANDE.
-
-Golaud est ici? Pourquoi ne vient-il pas près de moi?
-
-GOLAUD, _se traînant vers le lit._
-
-Mélisande... Mélisande...
-
-MÉLISANDE.
-
-Est-ce vous, Golaud? Je ne vous reconnaissais presque plus... C'est que
-j'ai le soleil du soir dans les yeux... Pourquoi regardez-vous les murs?
-Vous avez maigri et vieilli... Y a-t-il longtemps que nous ne nous
-sommes vus?
-
-GOLAUD, _à Arkël et au médecin._
-
-Voulez-vous vous éloigner un instant, mes pauvres amis... Je laisserai
-la porte grande ouverte... Un instant seulement... Je voudrais lui dire
-quelque chose; sans cela je ne pourrais pas mourir... Voulez-vous?--Vous
-pouvez revenir tout de suite... Ne me refusez pas cela... Je suis un
-malheureux... _Sortent Arkël et le médecin._ Mélisande, as-tu pitié de
-moi, comme j'ai pitié de toi?... Mélisande?... Me pardonnes-tu,
-Mélisande?...
-
-MÉLISANDE.
-
-Oui, oui, je te pardonne... Que faut-il pardonner?
-
-GOLAUD.
-
-Je t'ai fait tant de mal, Mélisande... Je ne puis pas te dire le mal que
-je t'ai fait... Mais je le vois, je le vois si clairement aujourd'hui...
-depuis le premier jour... Et tout est de ma faute, tout ce qui est
-arrivé, tout ce qui va arriver... Si je pouvais le dire, tu verrais
-comme je le vois!... Je vois tout, je vois tout!... Mais je t'aimais
-tant!... Je t'aimais tant!... Mais maintenant, quelqu'un va mourir...
-C'est moi qui vais mourir... Et je voudrais savoir... Je voudrais te
-demander... Tu ne m'en voudras pas?... Il faut dire la vérité à
-quelqu'un qui va mourir... Il faut qu'il sache la vérité, sans cela il
-ne pourrait pas dormir... Me jures-tu de dire la vérité?
-
-MÉLISANDE.
-
-Oui.
-
-GOLAUD.
-
-As-tu aimé Pelléas?
-
-MÉLISANDE.
-
-Mais oui; je l'ai aimé. Où est-il?
-
-GOLAUD.
-
-Tu ne me comprends pas?--Tu ne veux pas me comprendre?--Il me semble...
-Il me semble... Eh bien, voici: Je te demande si tu l'as aimé d'un amour
-défendu?... As-tu... Avez-vous été coupables? Dis, dis, oui, oui, oui?
-
-MÉLISANDE.
-
-Non, non; nous n'avons pas été coupables.--Pourquoi demandez-vous cela?
-
-GOLAUD.
-
-Mélisande!... Dis-moi la vérité pour l'amour de Dieu!
-
-MÉLISANDE.
-
-Pourquoi n'ai-je pas dit la vérité?
-
-GOLAUD.
-
-Ne mens plus ainsi, au moment de mourir!
-
-MÉLISANDE.
-
-Qui est-ce qui va mourir?--Est-ce moi?
-
-GOLAUD.
-
-Toi, toi! et moi, moi aussi, après toi!... Et il nous faut la vérité...
-Il nous faut enfin la vérité, entends-tu!... Dis-moi tout! Dis-moi tout!
-Je te pardonne tout!...
-
-MÉLISANDE.
-
-Pourquoi vais-je mourir?--Je ne le savais pas...
-
-GOLAUD.
-
-Tu le sais maintenant... Il est temps!... Il est temps!... Vite!
-vite!... La vérité! la vérité!...
-
-MÉLISANDE.
-
-La vérité... la vérité...
-
-GOLAUD.
-
-Où es-tu?--Mélisande!--Où es-tu?--Ce n'est pas naturel! Mélisande! Où
-es-tu? _Apercevant Arkël et le médecin à la porte de la chambre._--Oui,
-oui; vous pouvez rentrer... Je ne sais rien; c'est inutile... Elle est
-déjà trop loin de nous... Je ne saurai jamais!... Je vais mourir ici
-comme un aveugle!...
-
-ARKEL.
-
-Qu'avez-vous fait? Vous allez la tuer...
-
-GOLAUD.
-
-Je l'ai déjà tuée...
-
-ARKEL.
-
-Mélisande...
-
-MÉLISANDE.
-
-Est-ce vous, grand-père?
-
-ARKEL.
-
-Oui, ma fille... Que veux-tu que je fasse?
-
-MÉLISANDE.
-
-Est-il vrai que l'hiver commence?
-
-ARKEL.
-
-Pourquoi demandes-tu cela?
-
-MÉLISANDE.
-
-C'est qu'il fait froid et qu'il n'y a plus de feuilles...
-
-ARKEL.
-
-Tu as froid?--Veux-tu qu'on ferme les fenêtres?
-
-MÉLISANDE.
-
-Non, non... jusqu'à ce que le soleil soit au fond de la mer.--Il descend
-lentement, alors c'est l'hiver qui commence?
-
-ARKEL.
-
-Oui.--Tu n'aimes pas l'hiver?
-
-MÉLISANDE.
-
-Oh! non. J'ai peur du froid!--Ah! J'ai peur des grands froids...
-
-ARKEL.
-
-Te sens-tu mieux?
-
-MÉLISANDE.
-
-Oui, oui; je n'ai plus toutes ces inquiétudes...
-
-ARKEL.
-
-Veux-tu voir ton enfant?
-
-MÉLISANDE.
-
-Quel enfant?
-
-ARKEL.
-
-Ton enfant, ta petite fille...
-
-MÉLISANDE.
-
-Où est-elle?
-
-ARKEL.
-
-Ici...
-
-MÉLISANDE.
-
-C'est étrange... Je ne peux pas lever les bras pour la prendre...
-
-ARKEL.
-
-C'est que tu es encore très faible... Je la tiendrai moi-même;
-regarde...
-
-MÉLISANDE.
-
-Elle ne rit pas... Elle est petite... Elle va pleurer aussi... J'ai
-pitié d'elle...
-
-_La chambre est envahie, peu à peu, par les servantes du château, qui se
-rangent en silence le long des murs et attendent._
-
-GOLAUD, _se levant brusquement._
-
-Qu'y a-t-il?--Qu'est-ce que toutes ces femmes viennent faire ici?
-
-LE MÉDECIN.
-
-Ce sont les servantes...
-
-ARKEL.
-
-Qui est-ce qui les a appelées?
-
-LE MÉDECIN.
-
-Ce n'est pas moi...
-
-GOLAUD.
-
-Que venez-vous faire ici?--Personne ne vous a demandées... Que
-venez-vous faire ici?--Mais qu'est-ce que donc! Répondez!...
-
-_Les servantes ne répondent pas._
-
-ARKEL.
-
-Ne parlez pas trop fort... Elle va dormir; elle a fermé les yeux...
-
-GOLAUD.
-
-Ce n'est pas?...
-
-LE MÉDECIN.
-
-Non, non; voyez, elle respire...
-
-ARKEL.
-
-Ses yeux sont pleins de larmes.--Maintenant c'est son âme qui pleure...
-Pourquoi étend-elle ainsi les bras? Que veut-elle?
-
-LE MÉDECIN.
-
-C'est vers l'enfant sans doute. C'est la lutte de la mère contre la
-mort...
-
-GOLAUD.
-
-En ce moment?--En ce moment?--Il faut le dire, dites! dites!
-
-LE MÉDECIN.
-
-Peut-être...
-
-GOLAUD.
-
-Tout de suite?... Oh! Oh! Il faut que je lui dise...--Mélisande!
-Mélisande!... Laissez-moi seul! laissez-moi seul avec elle!...
-
-ARKEL.
-
-Non, non, n'approchez pas... Ne la troublez pas... Ne lui parlez plus...
-Vous ne savez pas ce que c'est que l'âme...
-
-GOLAUD.
-
-Ce n'est pas ma faute, ce n'est pas ma faute!
-
-ARKEL.
-
-Attention... Attention... Il faut parler à voix basse.--Il ne faut plus
-l'inquiéter... L'âme humaine est très silencieuse... L'âme humaine aime
-à s'en aller seule... Elle souffre si timidement... Mais la tristesse,
-Golaud... mais la tristesse de tout ce que l'on voit!... Oh! oh! oh!...
-
-_En ce moment, toutes les servantes tombent subitement à genoux au fond
-de la chambre._
-
-ARKEL, _se retournant._
-
-Qu'y a-t-il?
-
-LE MÉDECIN, _s'approchant du lit et tâtant le corps._
-
-Elles ont raison...
-
-_Un long silence._
-
-ARKEL.
-
-Je n'ai rien vu.--Êtes-vous sûr?...
-
-LE MÉDECIN.
-
-Oui, oui.
-
-ARKEL.
-
-Je n'ai rien entendu... Si vite, si vite... Tout à coup... Elle s'en va
-sans rien dire...
-
-GOLAUD, _sanglotant._
-
-Oh! oh! oh!...
-
-ARKEL.
-
-Ne restez pas ici, Golaud... Il lui faut le silence, maintenant...
-Venez, venez... C'est terrible, mais ce n'est pas votre faute... C'était
-un petit être si tranquille, si timide et si silencieux... C'était un
-pauvre petit être mystérieux, comme tout le monde... Elle est là, comme
-si elle était la grande soeur de son enfant...--Venez; il ne faut pas
-que l'enfant reste ici dans cette chambre... Il faut qu'il vive,
-maintenant, à sa place... C'est au tour de la pauvre petite...
-
-_Ils sortent en silence._
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Pelléas et Mélisande, by Maurice Maeterlinck
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PELLÉAS ET MÉLISANDE ***
-
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