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-Project Gutenberg's Histoire littéraire des Fous, by Octave Delepierre
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
-Title: Histoire littéraire des Fous
-
-Author: Octave Delepierre
-
-Release Date: May 26, 2020 [EBook #62243]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTÉRAIRE DES FOUS ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/American Libraries.)
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-
- HISTOIRE LITTERAIRE
- DES FOUS.
-
- PAR
- OCTAVE DELEPIERRE.
-
- LONDON:
- TRÜBNER & CO., 60, PATERNOSTER ROW.
-
- 1860.
- _The right of translation is reserved._
-
-
-
-
-JOHN CHILDS AND SON, PRINTERS.
-
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-
-
-INTRODUCTION.
-
-
-EPIGRAPHE.
-
-J'ose dire que s'il y a encore un livre curieux à faire au monde, en
-Bibliographie, c'est la bibliographie des fous, et que s'il y a une
-bibliothèque piquante, curieuse et instructive à composer, c'est celle
-de leurs ouvrages.--_Nodier, Mélanges tirés d'une petite Bibliothèque,
-page 247._
-
-
-
-
-INTRODUCTION.
-
-
-Lorsque la pensée nous vint de composer une esquisse biographique sur
-les Fous Littéraires, le sujet nous parut peu compliqué et n'exigeant
-que de patientes recherches. Mais à mesure que les matériaux
-s'accumulaient, et que nous cherchions à les coordonner, les difficultés
-de fixer des bornes à ce travail, augmentaient.
-
-Tout dépendait de pouvoir définir d'une manière claire et précise
-quelles étaient les spécialités qui rentraient dans notre cadre. Ici
-tout devenait doute. La folie entre pour quelque chose dans l'existence
-de la plupart des grands esprits que l'histoire nous fait connaître, et
-il devient souvent très difficile d'établir les dissemblances qu'offrent
-les prédispositions à la folie, avec certains états dits de raison.
-
-Ainsi que l'a dit M. Lélut, membre de l'Institut, personne ne peut
-croire que Pythagore, Numa, Mahomet, &c., fussent des fourbes, car la
-fraude n'a jamais eu et n'aura jamais un tel pouvoir. Pour creuser sur
-la face de la terre un sillon dont les siècles n'effacent pas
-l'empreinte, il faut penser, affirmer, croire comme les masses, et plus
-qu'elles; donc ces grands hommes croyaient à la réalité de leurs
-visions, de leurs révélations. C'étaient tout simplement des hommes de
-génie et d'enthousiasme, ayant des hallucinations partielles. L'auteur
-que nous venons de citer, a établi scientifiquement et avec calme, que
-ce qu'on est convenu d'appeler _le Démon de Socrate_, n'était autre
-chose qu'un état d'extase et une folie momentanée.[1]
-
- [1] Le Démon de Socrate, ou application de la science psychologique à
- celle de l'histoire. Paris, 1856, in 8º.
-
-L'écrit trouvé cousu dans le pourpoint de Pascal, après sa mort, et que
-Condorcet a nommé son _Amulette mystique_, le précipice imaginaire qu'il
-voyait à ses côtés, le globe de feu que vit Benvenuto Cellini, et les
-démons qui lui apparurent dans le Colysée et lui parlèrent, ainsi qu'une
-foule d'autres faits de la même nature, rendraient une histoire complète
-de la folie littéraire, une œuvre immense.
-
-Un recueil des biographies psychologiques de ces sortes de personnages,
-sous le titre de _Vies des Hallucinés célèbres_, constituerait un livre
-intéressant et utile, comme le fait observer le docteur Lélut, dans le
-travail qu'il a consacré à démontrer la folie bien caractérisée de
-Pascal.[2] La folie ne peut pas se définir, pas plus que la raison, a
-dit le Docteur Calmeil.[3] Celui dont l'imagination fascinée prête un
-corps et une forme aux idées qui prennent naissance dans son cerveau,
-rapporte ces idées aux appareils des sens, les convertit en sensation
-que presque toujours il attribue à l'action d'objets matériels qui
-n'agissent point actuellement sur ses organes, et il en vient souvent à
-baser ses raisonnements sur ces données vicieuses de l'entendement.
-L'halluciné réalise jusqu'à un certain point la supposition des
-Berkeléistes, qui prétendent établir qu'il n'est pas positivement
-nécessaire que l'existence de l'univers soit réelle, pour qu'on
-l'apperçoive tel qu'il se montre à nos sens. Peu d'entre nous n'ont pas
-été, dans le cours de la vie, sous l'influence de quelque hallucination
-momentanée.
-
- [2] L'Amulette de Pascal, pour servir à l'histoire des hallucinations.
- Paris, 1846, in 8º.
-
- [3] De la folie considérée sous le point de vue pathologique,
- philosophique et historique. Paris, 2 vol. in 8º. 1845.
-
-Les observations précédentes que l'on pourrait étendre considérablement,
-font comprendre combien il est nécessaire et en même temps difficile de
-circonscrire et de déterminer une bibliographie des fous littéraires.
-Laissant à d'autres le soin de développer cet intéressant sujet, nous
-voulons nous borner à tracer une esquisse de quelques unes de ces
-existences dont l'état mental a été suffisamment dérangé pour que l'on
-prît des précautions à leur égard.
-
-Nous prévenons donc tout d'abord que nous n'allons nous occuper que de
-quelques individus qui nous ont semblé réellement atteints de folie, et
-qui, s'ils n'ont pas été enfermés dans des maisons de sûreté, comme la
-plupart de ceux mentionnés ici, ont néanmoins montré une aberration
-mentale très décidée.
-
-L'application des causes aux effets dans la monomanie et dans son
-opposé, la folie raisonnable, offrira toujours un sujet d'étude du plus
-haut intérêt. L'Etiologie de ces maladies s'explique l'une par l'autre.
-Dans le premier cas, il y a un point malade dans un cerveau sain
-d'ailleurs, dans le second cas, un cerveau malade nous offre un point
-sain et normal. Ce sont ordinairement des esprits contemplatifs et
-noblement doués que l'on voit frappés par ce malheur.
-
-Presque toutes les nations fournissent des exemples d'écrivains qui
-entrent dans cette catégorie, et ce qui doit augmenter la curiosité des
-Bibliophiles à ce sujet, c'est que leurs ouvrages sont toujours assez
-rares, et qu'il est difficile de se les procurer. Ces monomanies
-intellectuelles sont presque toujours caractérisées, comme le fait très
-bien observer le Dr. Calmeil, par une association d'idées fausses basées
-sur un faux principe, mais justement déduites, et par la possibilité où
-se trouve l'individu qui en est atteint, de raisonner juste sous tous
-les rapports, sur les matières étrangères à sa folie.
-
-Afin de réunir les éléments épars de cette histoire littéraire, de
-manière à éviter la confusion, nous diviserons en quatre sections les
-auteurs que nous allons citer. La première traitera des fous théologues;
-la seconde, des fous littéraires proprement dits; la troisième, des fous
-philosophiques; et la quatrième, des fous politiques.
-
-Les voyageurs nous apprennent une chose très frappante, c'est que la
-folie est comparativement un fait rare chez les nations tout-à-fait
-barbares. Humboldt dit qu'on rencontre très peu de fous parmi les tribus
-originaires qu'il visita sur le continent de l'Amérique. D'autres
-auteurs dignes de foi remarquent aussi qu'en Chine, au fond de la Russie
-et de l'Inde, la folie est moins fréquente qu'en Europe. Quoiqu'il en
-soit, la folie d'écrire est particulièrement une des maladies mentales
-de cette dernière partie du globe, effet probable d'un excès de
-civilisation, de même que la pléthore est souvent produite par un excès
-de santé. Il serait inutile de rechercher quelle est la cause de la
-folie, et même ce que c'est que la folie, car les analyses les plus
-persévérantes de la nature et de la composition du cerveau, n'ont abouti
-qu'à confirmer l'axiome du savant Gregory: “_Nulla datur linea accurata
-inter sanam mentem et vesaniam._” Dans maintes circonstances de la vie,
-il est arrivé à la plupart d'entre nous, qu'appelé à décider en nous
-mêmes, sur la valeur d'une idée ou d'une action, notre jugement hésite à
-se prononcer, et nous disons avec le poète Beattie:--
-
- _Some think them wondrous wise, and some believe them mad._
-
-Dans l'ordre métaphysique, Malebranche était arrivé à un résultat
-semblable, lorsqu'il a dit: “Il est bon de comprendre clairement qu'il y
-a des choses qui sont absolument incompréhensibles.”
-
-Les savants qui se sont occupés de la médecine psychologique, et de la
-pathologie mentale, rapportent nombre de faits où la folie produit des
-résultats semblables à ceux d'une haute intelligence, résultats que
-l'esprit de l'individu est incapable d'obtenir, dès qu'il rentre dans
-l'état normal. Nous citerons un fait de ce genre qui nous a été raconté
-par le médecin même qui avait donné ses soins au malade:--Une dame d'un
-caractère très pieux commença peu à peu à être oppressée par un profond
-sentiment de mélancolie, qui se changea bientôt en un véritable
-dérangement d'esprit. On fut obligé de la mettre dans une maison de
-santé. Là, durant ses accès de folie, elle exprimait les idées de son
-cerveau malade, en vers tellement remarquables que le médecin en fut
-frappé, et transcrivit des passages, pendant qu'elle les récitait. Au
-bout d'un certain temps, cette dame recouvra ses facultés mentales, mais
-ne se rappela rien de ce qui s'était passé, et n'eût pas été capable,
-m'affirma le docteur, d'écrire une page avec quelque élégance.
-
-Si l'on trouve souvent des éclairs de talent chez les aliénés, il arrive
-aussi que des hommes remarquables par la clarté et l'élégance de leur
-style, donnent tout à coup l'exemple de la plus entière incohérence. Un
-médecin de New York, à la suite d'un travail excessif, écrivit la lettre
-suivante à sa sœur:--
-
-“MY DEAR SISTER,--As the Cedars of Lebanon have been walking through
-Edgeworth forest so long, you must have concluded that I have returned
-to the upper world, but I am still in purgatory for James Polk's sins,
-which, if they do not end in smoke, surely have as good a chance of
-beginning that way, as the ideas began to shoot; for if Thomas had not
-left his trunk on the cart at the Depôt, our shades would have been a
-deuced sight nearer to Land's End, than Dr Johnson said they would, by
-the time the Yankees rebelled,” &c.
-
-Le Docteur Brigham donne d'autres curieux exemples de ce genre dans un
-article intitulé: “_Illustrations of Insanity, furnished by the letters
-and writings of the insane_,” et insérés en 1848 dans l'_American
-Journal of Insanity_.
-
-Durant le cours de nos recherches, pour rassembler les matériaux de
-cette esquisse, notre attention a été particulièrement attirée par une
-méthode curative, que nous croyons peu en usage sur le continent, et qui
-mériterait de faire l'objet d'une étude spéciale. Dans plusieurs des
-grands établissements pour les aliénés, qui existent dans le Royaume de
-la Grande Bretagne, l'encouragement régulièrement donné à la composition
-littéraire, a eu les plus heureux résultats. Nous dirons en passant
-quelques mots sur deux ou trois de ces asyles consacrés à la guérison
-des maladies mentales.
-
-_The Crichton Royal Institution_, au Comté de Dumfries en Ecosse,
-possède une presse dirigée par les habitans de l'établissement, au moyen
-de laquelle on y publie un petit journal mensuel intitulé: _The New
-Moon_. On y trouve rassemblées les compositions en prose et en vers de
-ceux qui, dans leurs intervalles lucides, se sentent enclins à ce genre
-de distraction. La partie matérielle de l'impression, le tirage, la
-correction des épreuves, tout s'exécute par les patients.
-
-Voici l'extrait d'une lettre que nous écrivit le médecin de cette maison
-de santé, pour expliquer le système qu'on y suit:--
-
-“Mental occupation has been a marked feature in the establishment from
-its commencement. A monthly journal, composed, published, and printed by
-patients, has been in existence for many years. Some years ago, a series
-of essays on our poets, philosophers, &c., were composed and printed
-also by them. More recently a small volume of poems was published by one
-of our lady patients, and we are just now thinking of publishing a
-selection of poems from our _New Moon_. Many other articles of a minor
-character have also been published. I am afraid it will not be possible
-now to obtain copies of any of them, as the impressions have been
-completely exhausted.”
-
-La publication d'une série de Mémoires Biographiques a été commencée,
-dans cette maison, sur les poètes, philosophes, rois, &c. frappés de
-folie: “_Memoirs of mad poets, mad philosophers, mad kings, mad churls,
-by inmates of the Crichton Institution._”
-
-Il y a lieu de s'étonner qu'un pareil sujet ait été choisi par de
-pareils écrivains, mais il est remarquable que la plupart des
-compositions écrites dans des maisons de fous, indiquent que ceux qui en
-sont les auteurs, ont une parfaite conviction de leur état.
-
-Voici deux ou trois courts extraits des pièces poétiques insérées dans
-le journal de l'institution. Une femme, nommée Geneviève, écrivit les
-strophes suivantes à l'occasion de la mort de son bouvreuil:--
-
- Oh, could'st thou know, my little pet,
- How much thine absence I regret!
- Ah! 'twas a day like this
- When thou into my little room
- To cheer me with thy voice didst come,
- Which now I hourly miss;
- And 'neath this shade of love, alone
- Lament my little Goldie gone.
-
- Whene'er thou saw'st me shut within
- My room, thou cheerily would'st sing
- And all thy art employ;
- At thy lov'd voice, so sweet and clear,
- All care would quickly disappear,
- My sadness turn to joy;
- And all the trouble of my lot
- Be dissipated and forgot.
-
- Wise people do, I know, believe
- That birds, when they have ceased to breathe,
- Will never more revive;
- But--though I cannot tell you why--
- I hope, though Goldie chanced to die,
- To see him yet alive!
- May there not be--if heaven please--
- In Paradise both birds and trees?
-
- I've had such dreams--they may be true:
- Meantime, my little pet, Adieu!
-
-Un des patients envoya un jour à celui qui était chargé de recevoir les
-morceaux destinés à l'impression dans le journal, les vers suivants
-signés _Le Grand Orient_, et accompagnés de cette explication:--
-
-“Ces vers ont été apportés par le vent dans la Galerie du _Grand
-Orient_, et étaient signés _Sapho Rediviva_. Ils portent la marque d'un
-esprit malade. Je vous les envoie donc comme un tribut convenable à _la
-Lune_.[4]
-
- [4] Allusion au titre du Journal.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- “In silence only, love is read--
- The lips can ne'er true love express;
- Back to the heart--their parent bed--
- They rush, and silently, we bless:
- Such blessings ever thee attend;
- Such gifts thy heart can ne'er deplore;
- With one _will-love-thee_ to the end;
- It is enough, I may no more.”
-
-Nous ne pouvons nous empêcher de citer aussi huit vers composés par un
-malheureux que l'insomnie torturait, et que des malheurs privés avaient
-frappé de folie:--
-
- Go! sleep, my heart, in peace,
- Bid fear and sorrow cease:
- He who of worlds takes care,
- One heart in mind doth bear.
-
- Go! sleep, my heart, in peace!
- If death should thee release
- And this night hence thee take;
- Thou yonder wilt awake.
-
-Ces deux strophes nous semblent dignes d'être comparées aux vers du
-poète Anglais Herrick.
-
-Dans le même établissement la musique est aussi employée comme un moyen
-de rétablir l'équilibre dans les facultés mentales des patients, et le
-directeur a formé une sorte d'orchestre composé de ceux qui jouent de
-quelque instrument, et tous les mois, il organise un ou deux concerts,
-dont les programmes sont, ainsi que le journal, imprimés par les presses
-de la maison.
-
-L'hôpital pour les insensés fondé à Edinbourg, sous le nom de _Royal
-Edinburgh Asylum for the Insane_, a, comme le précédent, une presse et
-un journal mensuel intitulé: _The Morningside Mirror_; qui se publie
-régulièrement depuis environ douze années. Il forme aujourd'hui deux
-forts volumes in 8º. Le Médecin de la maison, le Docteur Skae, nous a
-assuré dans une de ses lettres, “_that they are entirely the work of the
-patients, both in writing and printing._”
-
- * * * * *
-
-Voici des strophes composées par un jeune homme devenu fou à la suite de
-contrariétés d'amour:--
-
- Whene'er I hear the wild bird's lay
- Amid the echoing grove,
- And see the face of nature gay
- With beauty and with love,--
- I'll think that thou art with me still
- By vale and murmuring stream,
- And o'er the past my soul will dwell
- In faint collected dream.
-
- When all the charms of nature fade,
- And the autumn leaf is strewn,
- One charm will still be mine, sweet maid,
- To dream of thee alone.
- 'Till life's last ebbing blood be run,
- 'Till life itself depart,
- And death eclipse my setting sun,
- I'll bear thee on my heart.
-
-Un autre morceau, par lequel nous terminerons nos extraits des effusions
-poétiques de l'hospice d'Edinbourg, porte un cachet remarquable de
-monomanie mélancolique:--
-
- Sweet sunset, sweet sunset, that beams from the west,
- And lights the dark shades of the green forest tree,
- Where the wild flowers bloom fresh o'er the earth's vernal breast,
- Those flowers of my childhood, the dearest to me:
-
- Oh! give me the wreath of these once happy years,
- The songs of the woodlark,--the friends I loved best;
- Ah! bring back again all their smiles and their tears,
- With their sunset, sweet sunset, that beam'd from the west.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Let me dream in the dells where my boyhood once stray'd,
- And gather again the neglected lone flowers;
- They bloom all unseen 'neath the cool hawthorn shade,
- The sweets of fond memory's happier hours.
-
- Ah! how blest but to dream of those once happy years,
- The songs of the woodlark--the friends I loved best;
- Ah! they'll bring back again all those sweet smiles and tears,
- With the glow of that sunset, that beam'd from the west.
-
-L'hospice des aliénés de Hanwell, l'un des plus importants de
-l'Angleterre, présente une particularité que nous croyons devoir noter.
-
-L'encouragement à la composition littéraire, y forme, comme dans les
-établissements cités plus haut, un moyen de guérison, et les médecins de
-la maison pensent que c'est un des remèdes qui ont produit les résultats
-les plus satisfaisants. En conséquence, l'administration a établi un
-bazar où les diverses pièces, écrites par les lunatiques, sont exposées
-et vendues à leur profit. Grand nombre de personnes se font un devoir
-d'aller visiter ces expositions de publications de fantaisie, tirées sur
-papier rose, vert, orné d'arabesques, &c. et le produit des ventes est
-parfois assez considérable.
-
-Les quatre vers suivants furent écrits spontanément par un patient
-convalescent, au centre d'une couronne de laurier suspendu au mur de la
-salle où se donnait une petite fête, dans l'hospice, le jour de
-l'Epiphanie en 1843.
-
- No gloomy cells where sullen madness pines
- In squalid woe, where no glad sunlight shines,
- But here kind sympathy for fall'n reason reigns;
- The rule is gentleness--not force and galling chains.
-
-Nous avons réuni plusieurs des pièces exposées sur les étalages du
-_Hanwell Asylum_, pour notre collection d'ouvrages écrits par des fous.
-Nous transcrirons ici une strophe d'un sonnet composé par un nommé John
-Carfrae, et des extraits d'une ode par John P..... qui a rarement des
-moments lucides, et se trouve enfermé depuis longtemps.
-
-On remarquera dans cette dernière pièce, des signes évidents d'un
-dérangement d'esprit.
-
-
-THE HAPPY EVEN-TIDE.
-
-_Sonnet to the Pilgrim of Sorrow._
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- When Even-tide, with radiance warm, doth glow,
- The setting sun majestic meets the sight--
- The western tints transcendant glories show,
- Foretell a morrow rich in blithe delight.
- So may each mournful thought and theme depart;
- And pure, bright, heavenly joys henceforth illume your heart!
-
-
-AN ODE
-
-WRITTEN ON THE TWELFTH-NIGHT AFTER CHRISTMAS.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- The New Year has commenced,
- And the season is mild;
- Should our hearts be condensed,
- Like an obstinate child?
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Sing, sing to the harp, to the year that is past;
- To the year now a coming, fill, fill to the brim;
- To the misletoe bough, and the Christmas, the last--
- May the Christmas forthcoming, fly away half as fast!
- And to him who promulged _Non-Coercion_, to him,
- Sing, sing to the harp, and fill up to the brim.
-
-Dans le journal trimestriel édité par Mr le Docteur Forbes Winslow,[5]
-on trouve, entr'autres articles sur la folie dans ses rapports avec la
-littérature, un curieux essai “_On the Insanity of Men of Genius_,” dans
-lequel les lecteurs qui prennent intérêt à notre sujet, trouveront des
-rapprochements très curieux.
-
- [5] _The Journal of Psychological Medicine and Mental Pathology._ 10
- vol. 8vo. 1848-1858.
-
-Les hallucinations et la folie du Tasse, de Benvenuto Cellini, du
-peintre Fuseli, de Cowper, de Swift, de Southey, de White, et de tant
-d'autres dont les noms se pressent sous la plume, présentent une page de
-l'histoire de l'esprit humain qui nous feraient presque convenir, avec
-Aristote, qu'il est de l'essence d'un bon poète d'être fou. Nous ne nous
-occuperons pour le moment que de ceux dont l'esprit a jeté un éclat
-moins brillant et moins durable, et qui, d'après l'expression du
-poète:--
-
- _Like sunbeam which on billow cast,
- That glances, but it dies, &c._
-
-Le problème psychologique dont nous rassemblons ici quelques éléments,
-peut exercer, pour tout esprit réfléchi, une pénible quoique salutaire
-influence sur le sentiment de fierté et d'orgueil que fait naître
-parfois le pouvoir de l'intelligence. Ce mélange de grandeur et de
-faiblesse est bien propre à nous donner, sous une forme pratique, une
-leçon d'humilité profonde.
-
-
-
-
-PREMIERE SECTION.
-
-EPIGRAPHE.
-
-“Notre esprit est un outil vagabond, dangereux et téméraire; il est
-malaisé d'y joindre l'ordre et la mesure, c'est un outrageux glaive à
-son possesseur mesme, que l'esprit, à qui ne sait s'en armer
-discrètement.”--_Essais de Montaigne._
-
-
-
-
-THEOLOGIE.
-
-
-Les idées religieuses, dans leurs aberrations, différent des autres en
-plusieurs points essentiels. Elles ont pour objets les émotions, les
-passions, et les impulsions instinctives de l'âme. Un horison sans borne
-se présente à l'esprit religieux, où les conjectures, les espérances, et
-les craintes prennent toutes les formes que l'imagination veut bien lui
-prêter, dans ses paroxysmes. Les réalités de l'existence matérielle
-disparaissent pour le fanatique ou fou par religion, non par suite d'un
-raisonnement, comme dans certains systèmes philosophiques, mais parce
-qu'il croit de son devoir de les anéantir dans l'intérêt de son âme. Son
-existence toute entière s'absorbe dans cette pensée qui non seulement
-exerce une immense influence sur sa folie, comme _cause_, mais encore
-modifie toutes les phases des manifestations extérieures de son esprit.
-Ses conjectures chimériques n'ont aucune limite, et le raisonnement
-pourrait nous convaincre, _a priori_, que les doctrines, opinions, et
-théories théologiques, ne sont pas la partie la moins curieuse, ni la
-moins féconde de l'histoire littéraire de la folie.
-
-Nous ne nous arrêterons pas aux ouvrages où l'exaltation a remplacé le
-jugement. Ainsi nous passons à regret ces élucubrations grotesques d'une
-dévotion fanatique,--telles entr'autres que les ouvrages singuliers
-composés en l'honneur de la Vierge, dont G. Peignot préparait une
-bibliographie. Dans _La dévote salutation aux membres sacrés de la
-glorieuse Vierge_, par le Rev. Père J. H. Capucin, les oreilles, la
-bouche, les mamelles, le ventre, les genoux, &c. ne sont pas oubliés.
-Dans _Le livre de la toute belle sans pair, où est escripte la formosité
-spirituelle, à la similité de la spéciosité corporelle_, petit in 8º, il
-est question “de la méditation du nez de la Vierge Marie, et des deux
-narines; de la modérée grosseur de ses lèvres; comment sa bouche doit
-estre de moyenne ouverture; méditation aux cuisses qui sont force,
-espérance,” &c.
-
-Citons encore _La Seringue Spirituelle pour les âmes constipées en
-dévotion_; _La tabatière spirituelle pour faire éternuer les ames
-dévotes_; ouvrages d'extravagants fort sérieux, non par la forme, mais
-par le but et par le fond. L'Angleterre n'est pas restée en arrière en
-ce genre, et _Hooks and Eyes for Believers' Breeches_, Sermon par
-Baxter, en fournit un exemple entre cent. Quantité d'autres de ces
-drôleries, mystiques, séraphiques, extatiques, seraient fort amusantes;
-mais revenons à notre sujet.
-
-Durant le moyen âge, Thomas d'Acquin excita une grande admiration parmi
-les théologiens, par sa doctrine et ses opinions sur _la Prédestination_
-et _le Libre Arbitre_, considérées comme des chefs d'œuvre de
-dialectique. Ses ouvrages furent l'objet d'une composition des plus
-bizarres, par un Jésuite dont l'esprit s'était dérangé depuis plusieurs
-années, par suite de ses rudes travaux de missionaire dans l'Amérique du
-Sud. Cet infortuné, nommé Paoletti, qui avait été enfermé depuis cinq
-ans, lorsqu'il écrivit son livre contre Thomas d'Acquin et ses
-doctrines, cherchait à prouver que Dieu employait les instruments
-symboliques du culte Juif, pour déterminer qui recevrait ou ne recevrait
-pas la faveur divine. Il dessina un tableau ou diagramme des diverses
-manières dont on employait les ustensiles sacrés dans le Tabernacle,
-pour déterminer la condition future des fils d'Adam, relativement à la
-Prédestination. Une gravure accompagne l'ouvrage, dans laquelle Dieu est
-représenté, entouré d'anges, et présidant à la manipulation de ces
-ustensiles symboliques: la volonté divine et la volonté humaine figurent
-sous la forme de deux boules se mouvant dans une direction circulaire
-opposée, mais qui cependant finissent par se rencontrer dans un centre
-commun. Paoletti écrivit un autre traité durant sa folie, où il montrait
-que les aborigènes de l'Amérique étaient les descendants directs du
-diable et d'une des filles de Noé, conséquemment qu'ils sont dans
-l'impossibilité absolu d'obtenir ni le salut, ni la grâce.
-
-Le 16me et le 17me siècle ont vu paraître le plus grand nombre peut être
-de grands esprits que les idées théologiques ont rendu fous. Au premier
-rang peut se placer Guillaume Postel.[6] Sa vie fut des plus agitées;
-tour-à-tour Jésuite, et renvoyé de l'ordre par St. Ignace, à cause de
-ses bizarres idées, emprisonné à Rome, durant plusieurs années, réfugié
-à Venise, accusé d'hérésie devant l'inquisition, déclaré innocent, mais
-fou, il alla pour la seconde fois visiter Constantinople et Jérusalem.
-
- [6] A consulter entr'autres, sur les détails de sa vie, un ouvrage
- curieux du P. Desbillons, ainsi que Sallengre.
-
-Il mourut, en 1581, au Monastère de St. Martin des Champs, laissant
-après lui de nombreux ouvrages, dont une partie est consacrée aux
-rêveries qui l'obsédaient. Il s'infatua à Rome d'une vieille fille, que
-quelques uns traitent de courtisane et qu'il appelait sa _Grand'mère
-Jeanne_. Il soutenait que Jésus Christ n'avait racheté que les hommes
-seuls, et qu'ainsi les femmes devaient être rachetées, et le seraient
-par la Mère Jeanne.
-
-Un ouvrage en Italien intitulé _La Vergine Veneta_, et un autre en
-Français,[7] tendaient à prouver cette thèse. Il prétendait que l'ange
-Gabriel lui avait révélé divers mystères, et mêlant à sa folie les
-songes de Pythagore, il voulut persuader qu'en lui était transfusée
-l'âme de St. Jean Baptiste.
-
- [7] Imprimé à Paris sous ce titre: _Les très merveilleuses Victoires
- des femmes du Nouveau Monde, et comme elles doivent à tout le monde
- par raison commander, et même à ceux qui auront la Monarchie du
- Monde Vieil._
-
-Postel avait une telle conviction qu'il était divinement inspiré, que
-dans son ouvrage _De Nativitate Mediatoris_ il déclare que l'esprit même
-de Jésus Christ en est l'auteur, et qu'il n'en était que le copiste. Il
-fut condamné à être brûlé vif, par arrêt du Parlement de Toulouse.
-
-L'article sur Postel dans les _Mémoires de Littérature_ de Sallengre,
-cite presque tous les auteurs qui se sont occupés de ce visionnaire, et
-leur nombre est considérable.
-
-Vers la même époque Geoffroy Vallée se fit remarquer par une folie de la
-même nature, et d'autant plus incurable qu'il se montra monomane dès sa
-jeunesse.
-
-Il avait, dit-on, autant de chemises qu'il y a de jour dans l'année, et
-il les envoyait laver en Flandre, à une source fameuse par la limpidité
-de ses eaux.
-
-Jeté au milieu de Paris, dans les excès d'une vie de dissipation, sa
-raison commença à s'altérer, et sa famille le mit en curatelle. Il
-commença alors à composer un livre dont le titre seul dénote la folie de
-l'auteur, et qui le fit condamner comme athée, quoiqu'en vérité, cela
-n'en valait guère la peine, car ce n'est qu'un tissu de confusion,
-d'obscurité, et de non-sens.
-
-L'édition de ce livre fut brûlée, avec l'auteur, le 9 Février, 1574, et
-il n'en existe plus qu'un exemplaire unique, celui au moyen duquel on
-instruisit le procès de Vallée.[8]
-
- [8] On peut voir de plus amples détails et des extraits de l'ouvrage,
- dans le _Bulletin du Bibliophile_, dixième série, page 613.
-
-Il fut constaté au procès même, qu'il ne jouissait pas de la plénitude
-de sa raison, car on l'interrogea en présence du médecin.
-
-Voici le titre de son livre lardé d'anagrammes vraiment barbares:--
-
-_Le Béatitude des Chrétiens ou le Fléo de la foy, par Geoffroy Vallée,
-fils de feu Geoffroy Vallée et de Girarde le Berruyer, ausquels noms de
-père et mère assemblez il s'y treuve: Lere, geru, vrey fléo de la foy
-bygarrée, et au nom du filz: va fléo règle foy, aultrement guere la fole
-foy._
-
-Il paraît qu'il fut loin de s'amender en mourant, car le Journal de
-l'Etoile dit que conduit au supplice, il criait tout haut que ceux de
-Paris fesaient mourir leur dieu en terre, mais qu'ils s'en
-repentiraient.
-
-_Antoine Fuzy_ ou _Fusi_ a droit à trouver une place dans cette section
-de notre Essai, comme docteur en théologie de l'université de Louvain.
-Il se fit recevoir docteur de Sorbonne à Paris, et il prend, dans un de
-ses ouvrages, les titres de Protonotaire apostolique, de prédicateur et
-confesseur de la maison du Roi.
-
-Il serait difficile de trouver un galimatias plus extravagant et plus
-inintelligible que son pamphlet publié en 1609 contre le marguillier
-Vivian, qui le fit condamner à un emprisonnement de cinq ans. Son
-_Mastigophore ou précurseur du Zodiaque_ est une défense de la
-découverte physico-médicale, qu'il croyait avoir faite, que le sang
-menstruel des femmes avait la propriété d'éteindre le feu. Toutes les
-langues vivantes ou mortes, tous les patois français, tous les argots
-populaires servent à exprimer la colère de l'auteur contre Nicolas
-Vivian, que Fuzy nomme par anagramme _Juvien Solanic_. Le marquis du
-Roure, dans son _Analectabiblion_, donne plusieurs extraits de cette
-diatribe, où brille souvent, dit-il, de la verve, une gaîté mordante et
-une imagination satanique. _Le Franc Archer de la Vrai Eglise, contre
-les abus et énormités de la fausse_, Paris, 1619, n'est pas moins
-bizarre de style, que l'ouvrage précédent. C'est une violente satire
-contre l'église Romaine.
-
-Fuzy se réfugia à Genève, au sortir de prison, renonça à la religion
-catholique et embrassa le Calvinisme. Il est impossible de ne pas
-reconnaître un cerveau tout-à-fait dérangé dans ses ouvrages. Le P.
-Niceron lui accorde une mention particulière au tome 34 de ses
-_Mémoires_.
-
-Autant Fuzy avait d'instruction et de connaissances, autant _Simon
-Morin_ qui fut brûlé en place de Grève, le 14 Mars, 1663, était ignorant
-et sans lettres. Les erreurs des illuminés qui régnaient alors à Paris,
-enflammèrent son imagination.
-
-Il voulut être chef de secte, et se mit à prêcher sa doctrine, qu'il
-publia en 1647, sous le titre de _Pensées de Morin, dédiées au Roi_.
-
-Ce n'est qu'un tissu de rêveries, d'ignorances, et d'erreurs condamnées
-depuis dans les Quiétistes.
-
-Le parlement le fit arrêter et le condamna à être envoyé aux Petites
-maisons pour le reste de ses jours; jugement aussi équitable que
-profondément sage, auquel Morin aurait bien fait de se tenir.
-
-Il y échappa par une abjuration; mais, convaincu d'un prétendu second
-règne du fils de l'homme, il composa, en 1661, un écrit intitulé
-_Témoignage du second avènement du fils de l'homme_, où il assurait que
-ce n'était autre que lui-même.[9]
-
- [9] Au catalogue de Nodier de 1829, Nº 66, on fait mention d'un
- ouvrage ayant pour titre: _Avertissement véritable et assuré au nom
- de Dieu_, 1827, in 32º dans lequel un autre illuminé se dit aussi
- _Le fils de l'homme_, et promet de ressusciter au bout de trois
- jours, après s'être fait jeter dans l'eau à Marseille, attaché avec
- des chaînes de fer, à une grosse pierre. Ce livre est un exemplaire
- unique, sur papier de chine.
-
-Conduit au Châtelet, on lui fit son procès où l'on voit qu'en commençant
-par l'esprit avec les filles et les femmes qu'il séduisait, il allait
-ensuite beaucoup plus loin.
-
-Il fut condamné en 1662, à être brûlé vif, avec ses livres, et ses
-cendres jetées au vent.
-
-Le Président de Lamoignon lui ayant demandé s'il était écrit quelque
-part que le nouveau Messie passerait par le feu, Morin répondit qu'oui,
-et que c'était de lui que le Prophète a voulu parler au verset 4 du XVIe
-Pseaume où il est dit: “_igne me examinasti, et non est inventa in me
-iniquitas._”
-
-Il avait promit de ressusciter le troisième jour, et une multitude de
-sots s'assemblèrent, pour voir ce miracle, à l'endroit où il fut brûlé.
-
-Morin, dit quelque part Michelet, est un homme du moyen âge, égaré dans
-le 17me siècle. Ses _Pensées_ contiennent beaucoup de choses originales
-et éloquentes; il s'y trouve entr'autre, ce beau vers:--
-
- “Tu sais bien que l'amour change en lui ce qu'il aime.”
-
-_François Dosche_ se rendit parfaitement digne d'être l'un des adhérents
-de Morin, par le désordre de ses idées et l'extravagance de son style.
-Le titre suivant d'un de ses opuscules suffit pour juger et de l'un et
-de l'autre:--
-
-“Abrégé de l'arsenal de la foy, qui est contenu en ceste copie, de la
-conclusion d'une lettre d'un secretaire de Sainct Innocent, par luy
-escrite à sa sœur, sur la detraction de la foy d'autruy, lequel n'ayant
-de quoy la faire imprimer toute entière, il a commencé par la fin à la
-mettre en lumière, estant en peine d'enfanter la vérité de Dieu en luy,
-comme une femme enceinte, de mettre son enfant au monde.”
-
-Les querelles religieuses, et les discussions théologiques qui agitèrent
-le 17me siècle, amenèrent en Allemagne et en Angleterre, les mêmes
-résultats qu'en France.
-
-_John Mason_ est un des exemples les plus frappants de la folie
-religieuse, par sa conviction inaltérable, jusqu'à la mort, et son
-enthousiasme calme et grave.
-
-Les mystères de la théologie de Calvin et du _Millenium_, avaient égaré
-sa raison.
-
-Il était persuadé et avait persuadé à une masse de personnes, qu'il
-avait mission de proclamer le règne visible du Christ qui devait établir
-son trône temporel à Water-stratford près de Buckingham.
-
-Il parlait bien et sensément sur tout, excepté sur ce qui avait rapport
-à ses extravagantes idées religieuses. Aussitôt qu'il s'agissait de
-Religion révélée, il devenait immédiatement fou. Il mourut en 1695, dans
-la persuasion ferme et arrêtée qu'il avait reçu peu auparavant la visite
-du Sauveur du monde, et qu'il était réellement prédestiné à une mission
-divine.
-
-Sa vie et son caractère ont été décrits par H. Maurice, recteur de
-Tyringham, dans un pamphlet en 4º publié l'année même de sa mort.
-
-_Jean P. Parizot_ égala, s'il ne surpassa point, l'extravagance du
-précédent. La monomanie de ce fou théologue consistait à voir clairement
-annoncé dans la Génèse et dans l'évangile de Saint Jean, que les trois
-éléments de la Trinité se trouvaient dans la nature. Le sel, générateur
-des choses, répond à Dieu le père, le mercure, dans son extrême
-fluidité, représente Dieu le fils, répandu dans tout l'univers, et le
-souffre par sa propriété de joindre et d'unir le sel au mercure, figure
-le Saint Esprit.
-
-Les divagations inintelligibles de Parizot, sous le titre de _La Foy
-dévoilée par la Raison, dans la connaissance de Dieu, de ses mystères et
-de la nature_, fut dédié d'abord à Dieu, puis au Roi, et soumis au Pape,
-avant l'impression. Le Saint Père fit répondre que la cour de Rome avait
-lu son livre avec plaisir, qu'il était plein d'esprit et digne de
-louanges.
-
-Là dessus le malheureux fait imprimer son travail, qui est condamné
-comme impie et brûlé, ce qu'il méritait bien d'ailleurs, non à cause de
-son impiété, mais à cause des folies qui y sont débitées.
-
-Il est probable que Peignot en parle sans l'avoir lu, puisqu'il avance,
-dans son _dictionnaire des livres condamnés au feu_, qu'on connait peu
-d'ouvrages aussi _licencieux_. Ceci est plus qu'une exagération, si ce
-mot est pris dans l'acception commune, et nous ne lui en connaissons
-point d'autre.
-
-Il ne serait pas difficile de citer un bon nombre d'autres écrivains,
-dont la théologie renversa la raison, antérieurement à notre siècle,
-mais ceux que nous avons cités suffiront pour cette première section,
-que nous terminerons par un exemple ou deux pris dans notre époque.
-
-On a de la peine à se persuader, en lisant les pamphlets de J. A.
-Soubira, qu'il appartienne au 19me siècle. Ce fou fanatique
-s'intitulait: _Apôtre d'Israel, Messie de l'univers, Poète d'Israel,
-Lion de Jacob, &c. &c._
-
-Les titres seuls de ses nombreuses publications que donnent _La France
-Littéraire_ et _La Littérature Française Contemporaine_, sont une preuve
-suffisante de la folie de ce malheureux, par leur incroyable
-extravagance. En voici quelques échantillons: _Le second Messie, à Tout
-l'univers_ (1818, in 8º); _Avis à toutes les puissances de la terre_
-(1822, in 8º); _La fin du monde prédite par Soubira, son époque fixe,
-celle de la venue du Messie d'Israel, et du premier jour de l'âge d'or,
-ou du nouveau Paradis Terrestre_ (in 8º); _Le Juif errant à ses
-banquiers_, in 8º de deux pages; _Le Messie va paraître_, in 8º de 4
-pages; _A tous les habitans du globe terrestre_, in 8º de 4 pages; _Gog
-et Magog_, in 8º de 4 pages; _L'Eternité du globe terrestre_, in 8º de 4
-pages, &c. &c.; “_666_” (1824, in 8º). Soubira avait trouvé une
-puissance extraordinaire dans ce nombre. Il publia en 1828, in 8º un
-autre pamphlet avec ce seul titre: “_666._”[10]
-
- [10] Par une coincidence assez singulière, on réimprima en Angleterre,
- en la même année et à la même époque, les idées saugrenues d'un
- nommé Francis Potter, sous le titre de: “An interpretation of the
- Number 666, wherein is shown that this number is an exquisite and
- perfect character, truly, exactly, and essentially describing that
- state of government to which all other notes of Antichrist do
- agree.”
-
- L'auteur consacre 29 chapitres à prouver sa thèse, et commence le
- dernier en disant: “_All objections are answered, and all
- difficulties cleared, even to such who have no knowledge in
- arithmetic._” Nous croyons le livre assez rare.
-
-Le premier de ces deux opuscules se compose de neuf quatrains, précédés
-de plus de deux cents pages de prose, où l'auteur donne une clef de son
-alphabet numérique; le second a dix huit couplets ou stances de cinq
-vers; le nombre _666_ est mis à la fin de chaque vers de chaque couplet.
-Voici le premier couplet, et tous sont de la même absurdité:--
-
- “Les banquiers de la France 666
- Des organistes de la foi 666
- Et des concerts de la cadence 666
- Vont accomplir la loi 666
- Et contreminer l'alliance 666.”
-
-Peut-être qu'un jour tous ces pamphlets seront aussi difficiles à
-trouver réunis, que les écrits de Bluet d'Arbères, avec lequel Soubira a
-une certaine ressemblance.
-
-En 1840, un respectable négociant de Mennetout sur Cher, nommé Cheneau,
-persuadé qu'il avait une mission divine de réformer toutes les
-religions, se mit à publier des pamphlets fort bizarres.
-
-“Les Augustin (dit Saint Augustin), les Bossuet, et autres hautes
-intelligences,” dit-il, “ont cultivé l'erreur, le fanatisme, et les
-préjugés, la preuve c'est qu'ils ont reconnu une autorité humaine au
-dessus de leur intelligence,” &c.
-
-Il publie d'abord des _Etrennes de vie_, puis des _Instructions pour
-avoir des enfants sains d'esprit et de corps, et aussi parfaits qu'on
-peut l'être_.
-
-Enfin, avant de lancer dans le monde ce qu'il appelle “la nouvelle base
-religieuse et son mode d'organisation, où tous reconnaîtront la
-puissance divine,” il publie en brochure, et fait afficher sur les murs
-de Paris, une protestation contre tous les oppresseurs, sous le titre de
-_La volonté de Jehovah en Jésus le Christ, seul Dieu, manifestée par son
-serviteur Cheneau, Négociant_.
-
-On y lit: “J'ai dit à l'Eternel, moi son serviteur: Je préfère la
-malédiction des hommes à leurs bénédictions. Alors l'Eternel me dit:
-Marche avec la force que tu as, parle à tous les peuples de la terre...
-Tous ceux qui se sont dits pasteurs et les représentants de Dieu,
-n'importe leur base religieuse, n'ont point été reconnus par Dieu, ni
-les uns ni les autres... Jean Baptiste prêcha dans le désert, mais Moi
-je sème dans la bonne terre, c'est l'ordre que j'ai reçu.
-
-“Je ne viens pas parler sans raisonnement à tous les peuples de la
-terre. J'en appelle à témoins la voix des journaux,--_La Gazette de
-France_ du 27; _La Quotidienne_ du 28 Janvier dernier; _Le
-Constitutionnel_ du 8; _Le Siècle_ du 11, et _le Courrier Français_ du
-27 février dernier, &c., voir leurs réflexions. Alors vous verrez que
-tous ont reconnu l'utilité et la nécessité de propager la nouvelle base
-religieuse, que j'ai démontrée dans un opuscule intitulé: Instructions
-pour avoir des enfants sains d'esprit et de corps.”
-
-Pauvre Cheneau!
-
-Dans le Nº 4, année 1855 du _Neuer Anzeiger für Bibliographie und
-Bibliothek Wissenschaft_, un auteur allemand, qui promettait l'analyse
-d'une bibliothèque de la bêtise et de la folie, mais nous ignorons s'il
-l'a continuée, cite trois livres écrits en allemand, au nom et par ordre
-de Dieu lui-même, par un certain _Busch_, et qui ont été publiés en
-1855-56, à Misnie, Royaume de Saxe.
-
-Joseph O'Donnelly fit imprimer à Bruxelles en 1854 un livre où il
-prétend avoir découvert la langue originelle, et son style donne la
-preuve la plus satisfaisante que les hommes ont oublié l'idiôme que
-parlait Adam.[11] Il y a en lui quelque chose du mysticisme de Bluet
-d'Arbères lorsqu'il dit: “Il faut que la volonté du seigneur soit faite;
-il donna à son serviteur (c'est-à-dire à lui, l'auteur) la clef de
-toutes les sciences, soit dans le ciel, soit sur la terre, accompagnée
-de l'équerre avec lequel il a taillé la création, comme s'il disait: Va,
-passe cela sur les montagnes et sur les vallées, sur la terre et sur la
-mer, pour que mon peuple puisse, en reconnaissant la trace de mes mains,
-être ramené à mes lumières.”
-
- [11] Bulletin du Bibliophile Belge, tome 10, page 443.
-
-On peut croire aisément qu'un pays aussi religieux que l'Angleterre n'a
-pas manqué de mystiques hallucinés. Un des plus curieux exemples de
-notre époque est la nommée Elisabeth Cottle, de Kirstall Lodge, Clapham
-Park. Cette inspirée est toute prête à mettre fin à toutes les petites
-difficultés politiques et sociales de notre époque, et à régénérer le
-genre humain. Dans ce but, elle a adressé successivement des mémoires à
-la plupart des Ministres de l'Angleterre et aux principaux souverains de
-l'Europe. La Reine et le Prince Albert ont également reçu de ses
-effusions prophétiques. Au commencement de cette année, elle envoya une
-lettre imprimée à Mr Bright, le membre du parlement, pour l'informer, en
-style apocalyptique, qu'elle était devenue son adversaire, parce qu'il
-voulait trop étendre le droit de voter.
-
-Peut-être la plus curieuses des pièces de ce genre est son adresse à
-l'Empereur des Français et au Roi de Sardaigne, après la dernière
-campagne d'Italie. Elisabeth Cottle, qui se donne elle-même la
-qualification d'_Ange_, ne voulant pas, sans doute, que ses conseils
-soient mal interprétés, a eu soin d'envoyer des duplicata de cette
-adresse à Lord Palmerston et à un Ministre de Prusse.
-
-Le fait rapporté dans l'Evangile que St Pierre en prison était gardé par
-quatre centurions, est d'après elle une allusion à la quadruple alliance
-de 1815, et au quadrilatère de fortresses autrichiennes en Italie.
-
-Pour donner une idée de sa manière d'énoncer ses pensées, nous
-présenterons aux lecteurs un extrait de cette pièce:--“Revelat. VII.
-verse 10. When they (the allied armies of France and Sardinia) were
-passed the first and second ward (by crossing the Ticino, after the
-battle of Magenta) they came to the iron gate (of the iron crown of
-Lombardy) that leadeth into the city (of Milan), which opened to them of
-his (the Mayor's) own accord, and they went out (of Milan to the battle
-of Melegnano) and passed on (to Mantua) through one street (one line of
-victory of Montebello and Solferino, and the meeting of) the two
-(Imperial) soldiers (at Villafranca). Psalm LXXXV. verse 10-13. And
-forthwith the Angel (the Emperor of France) departed from them (at the
-Court of Turin, to receive the Italian army at Paris), and the Italians
-were left to work out their own salvation,” &c. &c.
-
-Avec l'assistance d'un ecclésiastique, qu'elle prétend être un nouveau
-St Pierre, cette illuminée veut établir une nouvelle église; et il
-paraît qu'elle a déjà plus d'une centaine d'adhérents.
-
-Le Docteur Calmeil, dans son ouvrage sur la Folie, déjà cité, fait
-observer que la théomanie, ou cette aberration d'esprit qui se rapporte
-à la mysticité, aux anges, à la prédiction des événements, &c. a parfois
-attaqué des populations entières, et il en donne plusieurs exemples.
-
-Cette nature épidémique de la monomanie religieuse, toute
-exceptionnelle, et dont la cause est inconnue, peut seule expliquer
-comment il est possible d'inspirer d'autre sentiment qu'une profonde
-pitié, lorsqu'on écrit des épîtres dans le goût de celle qui suit, et
-que nous avons choisie entre plusieurs, toutes plus bizarres l'une que
-l'autre:[12]
-
- [12] Il est à remarquer que toutes ces pièces sont imprimées,
- distribuées au public, et même souvent adressées per Mrs Cottle aux
- membres du Parlement.
-
-
-_To the Reverend_ John Scott _and the churchwardens and congregation of
-All Saints' Church, in this New Park Road_.
-
-“Matt. xviii. 20; Judges i. 11. And there came (after the opening of
-this new church, in this New Park Road, in the autumn of 1858) an angel
-(Elizabeth Cottle) of the Lord (Jesus--Rev. xxii. 16), and sat (‘in the
-mercy-seat,’ No. 62) under an oak (roof in this All Saints' Church)
-which was in Ophrah (a city--which Clapham Park was near, the New
-Jerusalem--London--of the new name of Cottle--Rev. iii. 11-13), that
-pertained (Rom. ix. 4) unto Joash (the orthodox body that despairs, or
-that burns, or is on fire).
-
-“The Abi-ezrite (the Father of help, or my Father is my help), and his
-(Trinitarian) Son Gideon (the Rev. John Scott) threshed (Isa. xxviii.
-28; xli. 15, 16) wheat (Jews--worked for the Society for the Conversion
-of the Jews) by the wine-press (sacramental table), to hide it (the
-truth of his Father, God, in the mystery of the Trinity--Ps. xxvii. 5)
-from the Midianites (the Trinitarians). Midian--judgment, habit,
-covering; Gideon--he that bruises and breaks the bruised reed or
-sceptre, by cutting off iniquity; Trinity Gods. Isa. xlii. 3, 4; liii.
-5-10; Matt. xii. 10; Heb. xi. 32-34, 39, 40.”
-
-Cette extravagance rappelle celle de Jeanne Southcote, cette hallucinée
-laide, vieille et ignorante, rêvant le bonheur de la maternité; et
-persuadant qu'elle avait reçu une mission divine à de nombreux sectaires
-qui préparaient, dans leur enthousiasme inexplicable, un berceau et de
-magnifiques habits pour leur nouveau Messie.
-
-
-
-
-DEUXIEME SECTION.
-
-
-EPIGRAPHES.
-
- “Fellow, thy words are madness.”
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- “No, Madam, I do but read madness.”
-
-SHAKESPEARE, _Twelfth Night_.
-
-
- “... He raves; his words are loose
- As heaps of sand, and scatter'd wide from sense;
- So high he's mounted on his airy throne,
- That now the wind has got into his head,
- And turns his brains to frenzy.”
-
-DRYDEN.
-
-
-
-
-BELLES LETTRES.
-
-
-Ici les écarts de l'esprit humain ne font qu'effleurer les objets.
-L'imagination ne les touche que d'un main légère. Les figures, les
-tropes et les analogies bizarres sont les instruments dont elle se sert.
-Elle galope et bondit comme un cheval sans frein, ou pirouette sur
-elle-même comme une toupie, qui paraît d'autant plus immobile que son
-mouvement est plus rapide.
-
-Les spéculations de longue haleine font rarement partie de ces sortes
-d'aberrations mentales. L'esprit s'occupe d'avantage du mode et de la
-forme d'expression des idées, que de la nature abstraite et de la valeur
-de ces idées elles-mêmes. La surface des choses est tout ce qu'il peut
-saisir. Les émotions qu'éveille cette sorte de folie sont d'une nature
-générale, et produites par une très grande variété d'objets. Aussi les
-forces intelligentes de l'individu étant moins concentrées que dans les
-fous qui s'occupent d'idées philosophiques ou théologiques, l'épuisement
-est beaucoup moins grand.
-
-Le premier, dans l'ordre de date, qui se présente dans cette section,
-est un professeur de l'université de Salamanque, nommé _de Arcilla_, né
-au milieu du seizième siècle.
-
-Il avait déjà donné son cours d'histoire pendant deux ou trois ans,
-lorsqu'il tomba dans une profonde mélancolie, qui se termina bientôt en
-folie déclarée. Comme il était docile et doux, ses amis en prirent soin.
-Il employait tout son temps à écrire de nombreux essais qu'il
-intitulait: _Programme d'histoire universelle_.
-
-Son idée fixe était que les annales telles que nous les avons, des
-Egyptiens, des Juifs, des Grecs et des Romains, avaient été composées
-par des fanatiques et des insensés, et que les hommes avaient existé de
-toute éternité. Dans l'espoir d'amener quelque calme dans son esprit
-malade, ses amis consentirent à publier un ouvrage renfermant le résumé
-de ses idées absurdes. Ce livre porte le titre de: _Divinas Flores
-Historicas_.
-
-Un exemplaire s'en trouve dans la Bibliothèque Royale de Madrid.
-
-Ici du moins le raisonnement joue encore un certain rôle, mais le
-dérangement du cerveau est bien plus complet dans Guillaume Dubois, sur
-lequel Pluquet, dans ses _curiosités littéraires_ et Mr Edouard Frère,
-dans son _Manuel du Bibliographe Normand_, nous donnent des
-renseignements. Ce Dubois publia à Paris en 1606, in 12º un ouvrage à
-peine intelligible intitulé: “Les œuvres de Guillaume Dubois, natif de
-la paroisse de Pulot en Bessin, et ouvrier du métier de maçon, maistre
-tailleur de pierre à la ville de Caen, où il lui a été donné le don
-d'écrire en poésie françoise, par un ordre alphabétique, pour opposer au
-fantastique, comme on pourra voir en ce petit livre.” Six pièces
-singulières et rares sont réunies sous ce titre.
-
-Shakespeare a dit que l'aliéné, l'amoureux et le poète
-
- _Are of imagination all compact_.
-
-C'est en Angleterre que nous trouvons la preuve vivante de cette
-expression poétique du dramatiste anglais, dans la personne de
-_Nathaniel Lee_, né à la fin du dix-septième siècle.
-
-Les compositions de Lee ont été louées par Addison. Ses vers sur la
-passion de l'amour prouvent qu'il la comprenait comme un esprit dérangé,
-et ses actes nous le montrent dans un si constant état de folie, qu'un
-soir qu'il composait un de ses drames dans sa cellule à Bedlam, un nuage
-venant à passer sur la lune qui l'éclairait pour écrire, il s'écria
-soudain: Jupiter, mouche la lune! _Jove, snuff the moon!_
-
-Dryden, dans une lettre à Dennis, raconte que Lee répondit à un mauvais
-poète qui lui disait qu'il était facile d'écrire comme un fou: comme un
-sot, oui, mais comme un fou, non, _It is very difficult to write like a
-madman, but it is very easy to write like a fool_.
-
-Il composa treize tragédies. Lorsqu'on dut l'enfermer, jeune encore, à
-Bedlam, il continua à écrire dans un style des plus ampoulés, mais on
-rencontre assez souvent dans ses écrits des passages qui témoignent
-d'une imagination puissante. Malgré ces éclairs de génie, on ne peut
-s'empêcher en le lisant, de sourire à la description de ses caractères
-impossibles, de ses sentiments extravagants, et de ses héros en dehors
-de toute vérité. Il mourut à 34 ans.
-
-Si nous avons assez généralement l'idée qu'il y a de certains rapports
-entre la folie et les élucubrations des poètes, nous ne nous figurons
-guère l'auteur d'un livre d'érudition, devenir fou par amour.
-
-Ce fut le sort d'_Alexandre Cruden_ qui perdit la raison à la suite
-d'une passion malheureuse pour la fille d'un ecclésiastique de la ville
-d'Aberdeen en Ecosse.
-
-Il n'avait guère que vingt ans, et ne recouvra jamais complètement
-l'esprit. Nous donnons dans ce volume sa Biographie détaillée.
-
-Un contraste frappant se rencontre, chez _Christophe Smart_, compatriote
-de Cruden, et qui développa une puissance poétique remarquable au milieu
-de sa déraison. Ayant reçu une éducation brillante à Cambridge, il fut
-couronné durant cinq années de suite, pour la composition du meilleur
-poème.
-
-Atteint, en 1754, d'une folie qui ne permettait pas même de lui laisser
-la liberté, et non seulement enfermé dans une maison d'aliénés, mais
-privé dans sa cellule, de papier, de plume, et d'encre, il composa un
-poème de près de cent strophes, à la Gloire du Roi prophète David.
-Quelques unes ont le cachet d'un véritable poète. Ces vers, tracés à
-l'aide d'une clef, sur les panneaux de bois de sa chambre, doivent faire
-douter qu'il fut réellement fou lorsqu'il les composa.
-
-Les pensées et le langage sont nobles et dignes, dans les strophes qui
-suivent:--
-
- He sang of God--the mighty source
- Of all things--the stupendous force
- On which all strength depends;
- From whose right arm, beneath whose eyes
- All period, power, and enterprise
- Commences, reigns, and ends.
-
- Sweet is the dew that falls betimes,
- And drops upon the leafy limes;
- Sweet Hermon's fragrant air;
- Sweet is the lily's silver bell,
- And sweet the wakeful taper's smell
- That watch for early prayer.
-
- Sweeter in all the strains of love,
- The language of the turtle-dove,
- Pair'd to thy swelling chord;
- Sweeter, with every grace endued,
- The glory of thy gratitude
- Respired unto the Lord.
-
- Strong is the lion--like a coal
- His eye-ball--like a bastion's mole
- His chest against his foes;
- Strong the gyre-eagle on his sail;
- Strong against tide, the enormous whale
- Emerges, as he goes.
-
- But stronger still, in earth and air,
- And in the sea, the man of prayer,
- And far beneath the tide,
- And in the seat to faith assign'd
- Where ask is have, and seek is find,
- Where knock is open wide.
-
- Glorious the sun in mid career;
- Glorious the assembled fires appear;
- Glorious the comet's train;
- Glorious the trumpet and alarm,
- Glorious the Almighty's stretched-out arm;
- Glorious the enraptured main.
-
- Glorious--more glorious is the crown
- Of Him that brought salvation down
- By meekness, call'd thy Son;
- Thou that stupendous truth believed,
- And now the matchless deed's achieved,
- Determined, dared, and done.
-
-On croirait presque lire une des paraphrases des psaumes par J. Bte
-Rousseau:--
-
- Il chanta Dieu d'abord,--Dieu, la fin et la cause,
- Le pouvoir immuable, imposant, grandiose,
- Eternel et toujours divers;
- Dont le bras nous soutient, dont l'œil perçant nous guide,
- Qui par sa volonté, d'un mot, peuple le vide.
- Et qui règne sur l'Univers, &c.
-
-Smart mourut en 1770. Il traduisit les psaumes, Phèdre, et Horace en
-prose. Ses poèmes furent publiés en 1791. Garrick et Johnson
-l'honorèrent de leur amitié, et ce dernier écrivit sa biographie.
-_Tantum est in rebus inane!_
-
-Peut-être que si Smart, malgré ses accès de folie, eût été laissé en
-liberté, comme _Edme Billard_, dont le public Parisien s'amusait, à peu
-près vers la même époque, et dont nous dirons quelques mots, peut-être
-qu'il serait mort aussi tranquillement.
-
-Edme Billard se croyait un génie incompris. Un jour, il se lève à
-l'orchestre du Théâtre Français, apostrophe le parterre, en leur
-racontant ses griefs contre les Comédiens, les supplia de faire jouer de
-force sa comédie du _Suborneur_, et fut conduit à Charenton. On a de lui
-quatre pièces: _Le joyeux moribond_, Genève, 1779; _Voltaire apprécié_,
-sans date; _Le Pleureur malgré lui_, sans date; _Le Suborneur_, en cinq
-actes, Amsterdam et Paris, 1782.
-
-La seconde et la troisième de ces pièces ne sont pas indiquées par
-Quérard. Dans le _Pleureur malgré lui_, les personnages sont M.
-Parterre, Mme Loge, et M. Balcon.
-
-Quoiqu'évidemment sorties d'un cerveau malade, ces pièces ne manquent
-pas d'une certaine gaîté, qui nous empêche de compatir aussi vivement à
-cette sorte de folie, qu'à celle de l'infortuné dont nous allons nous
-occuper.
-
-_Thomas Lloyd_ se persuadait qu'il était le plus sublime poète qui eut
-existé. Les annales d'aucune maison d'aliénés ne présentent peut-être un
-mélange plus hétérogène que celui-ci, de malice, d'orgueil, de talent,
-de mensonge, de vils défauts et de grandes qualités.[13]
-
- [13] Dans les _Sketches in Bedlam, or Characteristic Traits of
- Insanity_,--London, Sherwood, 1823, in 8º pp. 30 et suiv.,--on
- trouve des détails sur lui et d'autres fous singuliers.
-
-Dès qu'il pouvait se procurer un morceau de papier, il se mettait à
-composer des vers. Mais comme généralement ils ne lui plaisaient pas, il
-les jetait dans sa boisson, pour les nettoyer, disait-il. Tout ce qu'il
-a mis dans ses poches, ou tout ce qu'il trouve sous la main, sa manie
-est de le mêler ainsi à ce qu'on lui donne à manger et à boire: petits
-cailloux, tabac, morceaux de cuir, os, charbons, sont jetés dans son
-potage, et cela d'après un procédé scientifique, à ce qu'il prétend. Le
-cuir le clarifie, les cailloux le purifie, le charbon le minéralise;
-telle chose y ajoute un acide agréable, telle autre, un alkali utile, et
-ainsi de suite. Si l'on n'y prend pas garde, il avale le tout, avec le
-goût d'un Apicius.
-
-Il proclamait en toute occasion qu'il avait une connaissance universelle
-des langues anciennes et modernes, que les sciences, l'histoire, la
-musique, lui étaient très familiers.
-
-Plusieurs fois on le remit en liberté, mais toujours on fut obligé de
-l'enfermer de nouveau, après un peu de temps. Successivement il fut logé
-dans diverses maisons d'aliénés de Londres et des environs, et vécut au
-delà de soixante ans. Voici un exemple de son talent poétique, qui était
-parfois réellement remarquable; mais excepté la pièce dont nous citons
-un extrait, il est très douteux que rien ait été conservé.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- When disappointment gnaws the bleeding hearts;
- And mad resentment hurls her venom'd darts;
- When angry noise, disgust, and uproar rude,
- Damnation urge and every hope exclude;
- These, dreadful though they are, can't quite repel
- The aspiring mind, that bids the man excel.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- To brighter mansions let us hope to pass,
- And all our pains and torments end. Alas!
- That fearful bourne we seldom wish to try,
- We hate to live, and still we fear to die.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- _Pro bono publico_, I do write what is true,
- Nor care what others think, or say, or do.
- Three-score long years' experience have I had,
- Through thick and thin, and still I am not dead.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Shut up in dreary gloom, like convicts are,
- In company of murd'rers! Oh! wretched fate!
- If pity e'er extended through the frame,
- Or sympathy's sweet cordial touch'd the heart,
- Pity the wretched maniac, who knows no blame,
- Absorbed in sorrow, where darkness, poverty, and every curse impart.
-
- Methinks that still I see a brighter ray,
- That bids me live, to see a happier day,
- And when my sorrows, and my grief-worn spirit flies,
- My Maker tells me--fear not, Lloyd,--it never dies.
- This cheering hope has long supported me,
- I live in hope much happier days to see...
-
-Ces vers furent écrits vers 1817. On y trouve un sentiment de
-mélancolie, qui pourrait faire douter, comme dans le cas du poète
-Christophe Smart, si l'intelligence qui rencontre de pareilles
-expressions pour ses pensées, peut être absolument dérangée. L'un et
-l'autre néanmoins sont morts dans un état complet de folie, après une
-longue détention.
-
-M. Forgues[14] nous a donné la description d'une visite à Bicêtre, où il
-s'est occupé des fous littéraires. Les faits qu'il rapporte font
-regretter qu'il n'ait pas jugé à propos de saisir cette occasion pour
-développer davantage ce sujet. Il cite un certain _Pentecôte_ dont la
-chimère favorite consistait en ce qu'il se croyait l'inventeur d'un
-système infaillible pour s'emparer d'Abd-el-Kader. Il existe plusieurs
-de ses lettres adressées au Roi, où il revendique avec acharnement la
-qualité _d'homme de lettres_. “J'ai plusieurs ouvrages littéraires à
-terminer,” écrit-il à M. Deleffert. “J'ai fait en littérature de fort
-beaux ouvrages,” dit-il, “dans une requête à l'administration des
-hospices.”
-
- [14] _Revue de Paris_, 3me série, tomes 25 et 26, année 1841.
-
-Il adressa une lettre à un des aliénés qui avait voulu se donner la
-mort. Sans être un modèle d'éloquence, elle ne manque ni de suite ni
-d'onction.
-
-M. Forgues cite encore des vers anonymes, et des titres de compositions
-tels que: _Ma Némésis_--_Le Fou_,--_Souvenirs de jeunesse_, &c. Dans le
-morceau intitulé _le Fou_, on trouve cette apostrophe originale:--
-
- Malheureux conducteur de ta machine usée.
-
-L'auteur fait ailleurs allusion à une tentative de suicide qui fut
-déjouée, à ce qu'il semble: “Mon Dieu!” ajoute-t-il.
-
- Mon Dieu vous m'avez vu chaque jour vous prier
- De terminer la vie que je n'ai pu m'ôter!
- Ami, qui m'empêchas, viens donc me consoler!
-
-Ce dernier vers semble émaner d'un vrai sentiment poétique.
-
-Un des plus féconds romanciers de l'Allemagne, _Johan Carl Wezel_, né en
-1747, tomba à 39 ans dans un état complet d'aberration mentale après une
-vie laborieuse. D'abord il eut l'idée de fonder une maison de banque,
-pour laquelle il fabriquerait lui-même les billets. Il fuyait toute
-société, laissa croître ses cheveux et ses ongles, et malgré les soins
-du docteur Hahnemann, sa folie devint chronique. Il passa le reste de
-ses jours à Sondershausen, lieu de sa naissance, jusqu'en 1819, époque
-de sa mort.
-
-De temps à autre quelques éclairs de raison se laissaient appercevoir,
-mais toute idée poëtique l'avait abandonné, et en écrivant il se croyait
-être dieu. On lui permit même d'imprimer quelques unes de ses
-élucubrations sous le titre de _Opera Dei Wezelii W. S. des Gottes_.
-
-On a fait en Amérique une attention particulière aux phénomènes
-intellectuels que présente la folie. Dans plusieurs des journaux de ce
-pays ont paru, de temps à autre, des articles intéressants sur cette
-matière. Les bornes dans lesquelles nous devons nous renfermer, ne nous
-permettent pas d'entrer dans des détails qui seuls rempliraient un
-volume, mais nous citerons l'histoire d'un nommé _Milman_, qui naguère
-excita singulièrement l'attention dans l'état de Pensylvanie, et fut
-répétée par un grand nombre de journaux. Milman était un avocat d'une
-fortune indépendante. Le jour où allait se célébrer son mariage, et
-tandis que la fiancée se parait pour aller à l'autel, un violent orage
-éclata, et elle fut frappée par la foudre, au milieu de son appartement.
-
-La nouvelle de ce malheur fut portée, avec tous les ménagements
-possibles, à l'infortuné Milman, dont l'imagination éprouva néanmoins
-une telle commotion, qu'il tomba évanoui. Lorsqu'il revint à lui, il
-éclata d'un rire insensé, et l'on vit bientôt, qu'il avait complètement
-perdu la raison.
-
-Comme sa démence lui laissait de longs intervalles d'apparente
-tranquillité, on espéra le guérir, mais son esprit resta égaré jusqu'à
-sa mort, et l'on fut obligé de l'enfermer dans une maison de sûreté. Ses
-parens étaient riches, et sa folie, d'une nature assez paisible pour
-permettre que de temps à autre on lui fît faire des excursions à la
-campagne, pour sa santé: on le menait quelquefois pour deux ou trois
-jours de suite, sur les bords pittoresque de l'Hudson. De là il écrivait
-des lettres à ses amis, dans ses moments lucides; mais jamais on ne
-pouvait le laisser seul trois heures de suite, sans craindre de le voir
-retomber dans un accès de démence, ou dans un état de prostration
-stupide. Voici deux morceaux écrits durant ces intervalles,[15] l'un est
-la description des dispositions où il faut être, pour jouir du loisir de
-la campagne, l'autre la description d'un cheval échappé, que l'on finit
-par reprendre.
-
- [15] Réunis, avec beaucoup d'autres dans: _Records of Pennsylvania_;
- _Philadelphia_, 1802, et réimprimés dans un des journaux de cette
- ville, en 1840.
-
-“Nobody has any business to expect satisfaction in a pure country life
-for two months, unless they have a decided genius for _leisure_. If a
-man expects to live in a country, of course he must have something to
-do, and do it all the while. But to gather up yourself, and sit down in
-a plain country house, without bears and lions about it, without
-anything to do, but to rest, with no marvels or phenomena, but only the
-good, real, common country;--if you mean to be happy in this, I repeat
-you should have the element of _leisure_ very full and powerful within
-you. You cannot be happy if you are in a hurry. You must not be in a
-hurry to get up or sit down; you must not be in a hurry to get up in the
-morning, or to retire at night; you must regard it quite the same
-whether you look at a tree ten minutes or thirty; if you walk out, never
-must you look at your watch; go till your return; if you sit down upon a
-breezy fence or wall, it should be a matter of indifference to you,
-whether it be four o'clock, or five, or six. There can be no greater
-impertinence than to say, ‘It is time to go!’ There is no such thing as
-time to a man in a summer vacation.
-
-* * * * * * * *
-
-“Yet amid the tranquil, dreaming, gazing life, one cannot always be
-quite as serene as one would. For example, this morning, while the dew
-was yet on the grass, word came in that _Charley had got away_. Now
-Charley is the most important member of the family, and as shrewd a
-horse as ever need be. Lately he had found out the difference between
-being harnessed by a boy and a man. Accordingly, on several occasions,
-as soon as the halter dropped from his head, and before the bridle could
-take its place, he proceeded to back boldly out of the stable, in spite
-of the stout boy pulling with all his might at his mane and ears. This
-particular morning we were to put a passenger friend on board the cars
-at 8.10; it was now 7.30. Out popped Charley from his stall like a cork
-from a bottle, and lo! some fifty acres there were in which to exercise
-his legs and ours, to say nothing of temper and ingenuity. First, the
-lady, with a measure of oats, attempted to do the thing, by bribing him
-genteelly. Not he! he had no objection to the oats, none to the hand,
-until it came near his head, then off he sprang. After one or two
-trials, we dropped the oats, and went at it in good earnest--called all
-the boys, headed him off this way, ran him out of the growing oats,
-drove him into the upper lot, and out of it again. We got him into a
-corner with great pains, and he got himself out of it without the least
-trouble. He would dash through a line of six or eight whooping boys,
-with as little resistance as if they had been as many mosquitoes! down
-he ran to the lower side of the lot, and down we all walked after him.
-Up he ran to the upper end of the lot, and up we all walked after
-him--too tired to run. Oh! it was glorious fun! the sun was hot. The
-cars were coming, and we had two miles to ride to the depôt! He did
-enjoy it, and we did not. We resorted to expedients--opened wide the
-great gate of the barn-yard, and essayed to drive him in, and we did it
-too, almost; for he ran close to it,--and just sailed past, with a laugh
-as plain on his face as ever horse had! Man is vastly superior to a
-horse in many respects, but running on a hot summer day, in a
-twenty-acre lot, is not one of them. We got him by the brook, and while
-he drank, oh, how leisurely! we started up and succeeded in just missing
-our grab at his mane. Now comes another splendid run. His head was up,
-his eyes flashing, his tail streamed out like a banner, and glancing his
-head this way and that, right and left, he allowed us to come on to the
-brush corner, from whence, in a few moments, he allowed us to emerge and
-come afoot after him, down to the barn again. But luck will not hold for
-ever, even with horses. He dashed down a lane, and we had him. But as
-soon as he saw the gate closed, and perceived the state of the case, how
-charmingly he behaved! allowed us to come up and bridle him without a
-movement of resistance, and affirmed by his whole conduct that it was
-the merest sport in the world, all this seeming disobedience; and to him
-I have no doubt it was!”
-
-On fait observer, dans l'ouvrage dont nous extrayons ces deux morceaux,
-que ce qui ajoute encore à l'étrangeté du cas de Milman, c'est qu'avant
-sa folie, il ne montra jamais la moindre disposition pour tout ce qui
-tient à l'imagination; son aptitude naturelle le portait vers les
-sciences positives et abstraites. Mais, dès que les opérations de ses
-facultés intelligentes sont arrêtées dans leur marche régulière, ses
-idées prennent une teinte de plaisanterie et de satire.
-
-Assez rarement il arrive que le sculpteur, le peintre ou le graveur
-deviennent poètes après avoir perdu la raison. C'est pourquoi nous avons
-un double motif en insérant ici le nom de Luc Clennell, l'élève le plus
-distingué du célèbre Bewick, comme dessinateur et graveur sur bois.
-
-Clennel naquit près de Morpeth, dans le Northumberland, en 1781. Après
-avait terminé ses sept années d'apprentissage sous Bewick, il vint à
-Londres en 1804. Il excellait également dans les aquarelles, et les
-encouragements qu'il reçut comme peintre, l'engagèrent à s'adonner
-exclusivement à ce genre, et à abandonner la gravure sur bois. En 1814,
-le Comte de Bridgewater lui avait commandé un important travail, dont il
-s'occupait avec ardeur, lorsqu'en 1817 il perdit soudainement la raison.
-Jamais ses plus intimes camarades n'avaient aperçu précédemment le
-moindre symptôme de folie dans ses actes, ni dans ses paroles. Il est
-digne de remarque que sa femme, peu après, fut aussi frappée de folie,
-ainsi que le peintre E. Bird, chargé d'achever le tableau commandé par
-le Comte de Bridgewater.
-
-Après avoir subi une réclusion de quatre ans environ dans un hospice
-d'aliénés, il devint possible de lui accorder une certaine liberté, et
-l'un de ses parents, qui habitait les environs de Newcastle, le prit
-chez lui. Il y demeura pendant plusieurs années, tranquille et doux,
-mais privé de raison.
-
-Vers 1831, on fut de nouveau obligé de l'enfermer dans une maison de
-Santé, à cause de ses moments de violence. Dans ce lieu, comme
-auparavant chez son parent, il s'amusait, en ses moments de calme, à
-dessiner et à écrire de la poésie, et chose curieuse, ce qu'il faisait
-de moins mal, était les vers. Voici une des différentes pièces de sa
-composition que ses amis rassemblèrent.
-
-
-L'ETOILE DU SOIR.
-
- Look! what is it, with twinkling light,
- That brings such joys, serenely bright,
- That turns the dusk again to light?
- 'Tis the evening star!
-
- What is it, with the purest ray,
- That brings such peace at close of day,
- That lights the traveller on his way?
- 'Tis the evening star!
-
- What is it, of purest holy ray,
- That brings to man the promised day,
- And peace?
- 'Tis the evening star!
-
-A la même époque environ, au commencement de ce siècle, la république
-des lettres fut surprise d'apprendre l'apparition d'un nouveau poète,
-simple paysan du Northamptonshire, dont la gloire était annoncée par des
-juges d'ordinaire très sévères, et peu livrés à l'enthousiasme du
-moment. Après une longue attente, et bien des délais, John Clare parvint
-enfin à faire publier ses vers à Londres vers 1825. Ce recueil prouva
-que John Clare était un poète original. La lutte visible entre la pensée
-et l'expression pour la représenter, amenait souvent un résultat d'une
-beauté inattendue. De riches et puissants protecteurs l'aidèrent
-momentanément, mais l'inconstance du public, et des difficultés
-d'argent, exercèrent une influence si fatale sur le pauvre John Clare,
-que sa raison l'abandonna. Des amis qui allèrent le voir il y a peu
-d'années, disent que sa folie était douce et tranquille. Mme Mary
-Russell Mitford, dans ses Mémoires, nous apprend qu'elle possède
-quelques pièces de ses vers, écrites au crayon, qui prouvent qu'il avait
-gardé tout son talent pour la facture du vers et pour le rythme.
-
-Sa mémoire était si vive et si tenace qu'il s'assimilait absolument à ce
-qu'il avait lu, ou ce qu'il entendait raconter.
-
-Il dépeignait par exemple l'exécution du Roi Charles I. comme un
-événement arrivé hier, et dont il prétendait avoir été un témoin
-oculaire. Tout était représenté avec une fidélité si parfaite et si
-graphique quant aux costumes et aux usages du temps, qu'il est probable
-qu'il n'eût pu raconter le fait aussi bien, lorsqu'il possédait toute sa
-raison. C'est une pareille lucidité que les partisans du magnétisme
-animal qualifie de _Clairvoyance_.
-
-Clare vous racontait de la même manière la bataille du Nil et la mort de
-Nelson, s'imaginant qu'il était un des matelots témoins de l'action. Il
-y avait une admirable exactitude dans ses termes nautiques, quoiqu'il
-est probable qu'il n'avait jamais vu la mer de sa vie.
-
-Un fou d'un autre genre, Olivier Ferrand, mort à Rouen en 1809, composa
-un nombre considérable de pièces de théâtre qui par le style et la
-conception sont de véritables parodies. Un amour propre excessif lui
-bouleversa le cerveau, à en juger par l'inscription placée sous son
-portrait dans: _Les Muses éplorées, ou Gilles régisseur du Parnasse,
-pour servir d'apothéose au célèbre Ferrand_. _An_ IX. in 8º.
-
- Sept villes de la Grèce ont disputé l'honneur
- D'avoir donné la lumière
- Au chantre d'Ilion. Et du nouveau Voltaire,
- Du célèbre Ferrand et la Bouille et Honfleur
- Et le Havre et Rouen, veulent être la mère.
-
-Le _Manuel du Bibliographe Normand_ par M. Edouard Frère nous apprend
-que Mme Canel et Lebreton ont écrit la vie de ce singulier personnage
-qui s'intitulait: _Membre de l'Athénée d'Evreux et Ecuyer de Franconi
-(!), homme de lettre à Rouen_.
-
-Ses œuvres dramatiques sont devenues d'une grande rareté. Mr Frère en a
-donné la liste complète.
-
-Si, dans ce qui précède, nous avons souvent eu l'occasion de nous
-étonner de l'intelligence qui se rencontre dans les compositions des
-fous, il est peut-être plus étonnant encore de voir les folies qui sont
-sorties du cerveau d'écrivains intelligens et sensés. Elles sont parfois
-poussées si loin, qu'on ne peut s'empêcher d'y trouver la confirmation
-de l'idée du Dr Gregory, déjà citée au commencement de cet essai:
-“_Nulla datur linea accurata inter sanam mentem et vesaniam._”
-
-M. _G. Desjardins_ publia à Paris, en 1834, sous le titre de _Première
-Babylone_, la première partie d'un vaste drame, _Sémiramis la Grande_,
-d'une originalité, pour ne rien dire de plus, tout-à-fait hors ligne.
-
-Voulant, dit-il, dans son introduction intitulée _Porte Cyclopéenne_,
-peindre, dans un large tableau, son pays de face et les autres pays de
-trois quarts ou de profil, il ébaucha une immense composition
-trilogique, _La Révolution_, _Napoléon_, et _le Monde de l'avenir_.
-
-“Projetant,” ajoute-t-il, “une longue parabole ou courbe unitaire sur
-ces trois grandes têtes de la Gloire Française,[16] il veut les lier
-entr'elles d'un nœud indissoluble, et donner à son siècle un évangile
-des peuples libres!”
-
- [16] Le Monde de l'avenir qui est une tête de la gloire Française!
- _Stupete gentes!_
-
-Il suppose alors qu'il trouve un rouleau de papyrus Egyptien de 4,000
-ans de date, écrit en hiéroglyphes qu'il déchiffre ainsi:--
-
-_Sémiramis Trismegiste_ (trois fois grande), _Journée de Dieu, en cinq
-coupes d'amertume_.
-
-Ces cinq actes ou cinq coupes d'amertume sont intitulés: _Le Deuil_, _La
-Complicité_, _La Résurrection_, _Le Combat_, _Le Prêtre et la Mort_.
-Outre la bizarrerie extraordinaire des vers et des idées, une des
-curiosités de ce drame, qui se compose de plus de 500 pages grand en 8º,
-est que plusieurs passages sont imprimés en caractères Hébreux, Persans,
-Arabes, Chaldéens, &c. &c.
-
-Il s'ouvre par une description allégorique de ce que l'auteur appelle
-_Les années climatériques du genre humain_. Le style plein de grands
-mots pompeux, recouvre des idées généralement très incohérentes, mais
-qui prouve une singulière facilité dans la facture du vers.
-
-Dans la scène intitulée: _Retentissement des oracles_, Ophis, Prince des
-Rois, écrit ce vers, avec la pointe d'une glaive, sur le trône d'Asshur:
-
- Asshur-le-tombé, tombe, et tombe foudroyé!
-
-Puis tous se retirent, et _Asshur-le-tombé_ reste seul, et frappé par la
-lecture de ce vers, commence ainsi un long monologue:--
-
- D'où part le trait brûlant dans mon âme envoyé,
- L'éclair qui se plongeant dans mes destins moins sombres,
- Pour les montrer sanglants, en dissipent les ombres?
- Quoi donc? de l'action le cours impérieux
- Passe-t-il en effet dans la sphère des Dieux,
- Que l'orgueil indompté de mon mâle génie
- Se débat sous le poids d'une force infinie?
-
-* * * * * * * *
-
-Dans la scène: _Le retentissement des chutes de Babel_, Sémiramis la
-Grande étant venue s'asseoir _sur l'un de ses trônes_, devant la cité
-des morts, _plusieurs nations passent au fond des portiques et
-dialoguent entr'elles_, dit l'auteur, _puis s'éloignent successivement,
-et se voilent la tête en signe de douleur_.
-
-A cause de sa longueur, nous regrettons de ne pouvoir insérer ici, comme
-exemple de galimatias, l'introduction en prose, par laquelle l'auteur
-commence la _quatrième coupe d'amertume_. Dans la cinquième coupe, dont
-une partie est en prose et en récit, des voix innombrables et
-caverneuses (textuel) sortent des profondeurs de la terre, et le Prince
-des prophètes, _Jugement-de-Dieu_, leur dit:--
-
- Levez vous! secouez d'une aile immense et lente
- De trois mille ans de nuit la poussière éloquente!
-
-et ces formidables amas de générations s'écrient toutes ensemble, du
-fond de leurs sépulcres:--
-
- Par rang horizontaux, vois, nous nous levons tous!...
-
-“Alors les rois, princes et chefs innombrables de peuples (textuel) de
-commencer pêle-mêle, une sorte de ronde ou de chaîne immense, appuyée
-par derrière des trépignements et acclamations des peuples.”
-
-“Dans ses rangs se trouvent mêlées et entraînées, et bêtes et brutes
-contemporaines des vieux acteurs de cette scène apocalyptique; toute
-création, toute multiplication des êtres produits, reptiles, oiseaux,
-bêtes à quatre pieds, de toute chair, foisonnant et se mouvant; les
-grands lions dans les rangs des gigantesques guerriers; les dromadaires,
-les autruches, les girafes, les boas, élevant leurs longs cols, ou
-avançant en spirales, au milieu des races d'homme voyageuses; les hauts
-éléphants, les colossales mastodontes leurs aînés, dressant le monstreux
-serpent de leur trompe, au dessus des têtes et des cornes des vieilles
-races princières, royales et antédéluviennes. Et au dessus d'eux tous,
-la cigogne, l'ibis, les grands vautours déploient leur vol; tous roulent
-ensemble les flots épais de leur ronde, tous éclairés dans le voyage de
-leur chaîne tournoyante, des rayons de la face rouge et enflammée de
-Dieu, et grommelant, rugissant et hurlant ces paroles, chacun dans sa
-langue, en tournoyant:”
-
-
-_L'assemblée mystérieuse._
-
- Figurons et l'orage et l'effrayant tonnerre
- Qui gronde autour du Mont qui corrompit la terre!
- Durant la longue horreur d'un jour de châtiment,
- Imitons les rigueurs du _dernier Jugement_.
-
-* * * * * * * *
-
-La scène suivante, intitulée: _Le bain de sang_, est tout aussi
-extraordinaire, mais nous en avons assez dit pour que le lecteur puisse
-juger de l'œuvre, et nous avons hâte d'arriver à l'examen d'un livre
-dépassant de beaucoup le précédent en extravagance.
-
-C'est un poème de 724 pages, in 8º (1858), composé par M. _Paulin
-Gagne_, avocat et auteur d'autres compositions poétiques.[17]
-
- [17] Telles que _Le Suicide_, _La Monopanglotte, ou langue
- universelle_, _Le Délire_, _L'Océan des Catastrophes_.
-
-_L'Unitéide_, ou _la Femme-Messie_, est ainsi que le dit l'auteur, un
-poème universel en douze chants, et en soixante actes, dont l'action se
-passe en l'an de grâce 2000 de l'Ere Chrétienne, et dont chaque chant
-forme un tout complet.
-
-On y rencontre la plus bizarre agglomération de noms fantastiques et de
-vers saugrenus, que puisse inventer le cerveau humain.
-
-La table des matières mériterait de trouver place dans un recueil de
-facéties.
-
-Dans le drame on voit parler et agir tour-à-tour l'Ane-Archide,
-
- Fille du despotisme et de la Liberté.
-
-_Demounas_, le précurseur de l'Antechrist, la _Panarchie_, la _Dive
-Insania_, le _Bœuf Apis_, _l'Archimonde_ et son illustre épouse _La
-Presse_, la _Pataticulture_, et vingt autres personnages tous plus
-extraordinaires les uns que les autres. Mais ces noms bizarres ne sont
-rien en comparaison de la bizarrerie des vers et des idées, qu'il serait
-difficile de faire comprendre, à qui n'a pas le livre sous les yeux.
-Essayons d'en donner une esquisse.
-
-Tournant en anagramme les noms des réformateurs socialistes modernes,
-l'auteur les met en présence de _l'Ane-Archide_ qui leur dit:--
-
- Parlez donc;
- Sans dormir, si je puis, j'écouterai vos rêves.
- Parlez Pierre Xourel, Nodourp, Urdel-Nillor,
- Louis Cnalb, George Nas, Narrédisnoc sans or,
- Tebac, Oguh sans peur, et vous tous grands apôtres
- Qui prétendez marcher sur la tête des autres.
-
-Alors le poète expose, par leur bouche, les divers systèmes de ces
-Messieurs, (tels qu'il les comprend, bien entendu,) dans une série de
-vers incroyables.
-
-Le premier chant se termine par l'entrée de _la Femme-Messie_ à Paris.
-
-Le second chant nous présente une partie des mêmes personnages,
-augmentés des ambassadeurs du Soleil et de la Lune, des habitans des
-astres, de l'_Aurithéocratie_, de la _Ratiothéie_, &c. &c. Ici
-l'extravagance de la mise en scène dépasse encore ce qui précède. La
-_Comète Trouble-tout_ a une discussion avec la _Ratiothéie_. L'auteur en
-l'introduisant, a soin de décrire son costume: “Elle est couverte d'une
-immense Tullillusionine (?) qui jette des éclairs, coiffée d'une
-chevelure de serpents rouges, et pourvue d'une queue aux feux les plus
-ardents. Elle chante la chanson suivante, appelée _le Galop de la
-Comète_, sur l'air: _Les défenseurs de la Religion_:”--
-
- Peuples, je viens, sonner l'heure dernière
- Sur les clochers de l'immense univers!
- Déjà la Mort creusant la vaste bière,
- Du grand convoi fait les apprêts divers;
- Peuples, tremblez, vous n'avez plus de tente,
- Adressez vous le plus touchant adieu!
- Peuples, tremblez devant ma queue ardente!
- Peuples, roulez dans le chaos de feu!
-
-On peut s'imaginer quelles luttes s'établissent entre les personnages,
-après un pareil début.
-
-Au chant III, _La Socialiforce_ tient un long discours à ses partisans,
-qu'elle termine ainsi:--
-
- Je fonde pour toujours les âges d'or du ventre,
- Dont la raison moderne élargit le doux centre;
- C'est le ventre qui fait les révolutions,
- Et les créations et les destructions.
- Des ventres vides sont toute nuit de tonnerres;
- Des ventres bien garnis sortent toutes lumières;
- Enfin les ventres creux ne valent jamais rien.
- Donc je veux les remplir, pour qu'ils me chantent bien.
- Nous allons, chers amis, sans perdre une seconde,
- Préparer des festins qu'admirera le monde.
-
-Le chant Vme, dont la scène se passe _partout où l'on voudra_, dit le
-texte, se compose d'idées si peu décentes qu'il serait difficile d'en
-donner des extraits.
-
-L'acte 38me du chant VIIIme, se développe dans un vaste champ de pommes
-de terre, et _la Pataticulture_ ouvre la scène par un discours de 72
-vers, d'autant plus singuliers que, comme nous le démontrerons
-tout-à-l'heure, ils sont écrits très sérieusement:--
-
- Peuples et Rois, je suis _la Pataticulture_,
- Fille de la nature et du siècle en friture;
-
-* * * * * * * *
-
- J'ai toujours adoré ce fruit délicieux
- Que, dit-on, pour extra, mangeaient jadis les Dieux.
-
-La tirade se termine par ce vers:--
-
- Dans la pomme de terre est le salut de tous!
-
-On croirait qu'il est difficile d'aller plus loin dans le grotesque;
-mais à l'acte suivant, dont la scène, dit le texte, _se passe partout_,
-_La Carotticulture_ tient aux rois et aux peuples un discours qui
-l'emporte sur le précédent. On y trouve la parodie de la _Marseillaise_,
-intitulée _la Carotte universelle_, commençant par:--
-
- Allons, Enfans de la Carotte,
- Le jour de gloire est arrivé.
-
-Et le chœur chante:--
-
- Aux armes, Carottiers, formez vos bataillons,
- Marchons, que la Carotte inonde nos sillons.
-
-Probablement que le lecteur croira que tout ceci n'est qu'une
-plaisanterie; mais non seulement M. Gagne est très sérieux, en
-expliquant son œuvre, mais il déclare en outre, dans sa préface, que _le
-vaste sujet de ce poème humanitaire et Chrétien, doit former la poëtique
-universelle de l'humanité, et l'école de la vérité_, et il s'écrie,
-plein d'enthousiasme:--
-
- Telle est, telle est la Sainte et nouvelle épopée
- Que de mon pur amour l'âme a développée!
-
-Ensuite Mme _Elise Gagne_, sa femme, ajoute un épilogue, où elle
-proclame qu'après les réformes indiquées dans le poème:--
-
- L'abondance parvint à chasser la misère,
- Et le bonheur des cieux habita sur la terre.
-
-L'ensemble prouve, en un mot, que M. Gagne a employé toutes les
-ressources de son intelligence pour écrire ce chef-d'œuvre, et si le
-lecteur est tenté de rire, c'est qu'il ne comprend pas l'extrême
-profondeur de la pensée qui enfanta ce poème.
-
- * * * * *
-
-N'est-ce pas bien le cas de dire, avec le sieur de Longval--“Lorsque
-ceste Meduse (la manie) s'est une fois glissée dans le cerveau, elle
-sçait si bien offusquer l'imagination, pervertir les pensées,
-transporter l'esprit, et corrompre la raison, que par son moyen les
-actions et les paroles des hommes se tournent en extravagances.”
-
- * * * * *
-
-Un drame imprimé en 1811, à Londres, par un certain Thomas Bishop,
-présente quelqu'analogie, quant aux formes excentriques, pour ne rien
-dire de plus, avec le drame dont nous venons de donner une analyse. En
-voici le titre: _Koranzzo's Feast, or the Unfair Marriage, a tragedy
-founded on facts, 2366 years ago, and 555 years before the birth of
-Christ. In five acts. Embellished with sixteen descriptive plates, by
-the first artists, antient and modern. Printed by Geo. Smelton, and sold
-by Hookham and at the author's, 22, Clarges Street._
-
-Cette production extraordinaire qui a coûté trois années de travail à
-l'auteur, est divisée par lui d'une façon dont il est, dit-il, l'unique
-inventeur: _the work consists in Prologue, Epilogue, dirge and design,
-solely invented by the author._
-
-Parmi les personnages on remarque les suivants: Le Roi de Babylone, le
-Roi de Perse, Lord Strawberry, le Docteur Pillule, quatre Reines, Madame
-Hector, trois sauvages, et cinq Revenants. La préface nous apprend que
-l'auteur a jugé convenable de mêler des incidents des temps modernes,
-avec les événements antiques, afin de corriger la jeunesse, d'inspirer
-la terreur aux méchants, et de rappeler aux bons leur récompense. C'est
-la première pièce, ajoute l'auteur, dans laquelle on présente au public
-les caractères curieux, les décorations, les machines et armes de
-guerre, existant à l'époque où se passe le drame (ce n'est pas difficile
-à croire!).
-
-Le sujet tout entier est traité avec autant d'extravagance que peuvent
-le faire supposer les détails qui précèdent. La scène finale commence
-par les indications suivantes: “D'un côté le théâtre représente une
-forêt, dont une partie est obscure. Deux sofas et l'apparence d'une
-pendule (the appearance of a clock). Trois sauvages dans l'éloignement.”
-On ne doit pas être surpris après cela, que les espérances de l'auteur
-de voir son drame représenté, furent déçues; mais son extrême confiance
-dans le mérite de la pièce lui sait attribuer le refus à quelque erreur
-(to some error).
-
-Parmi les livres qui par leur contenue appartiennent à la littérature de
-la folie, quoiqu'écrits par des hommes que le monde considère comme très
-sensés, nous devons ranger le _Goualana, ou, collection incomplette des
-œuvres prototypes de Fricandeau_, in 18º de 22 pages. Il est dit dans la
-préface:
-
- C'est le travail des fous d'épuiser leurs cervelles
- Sur des riens fatiguans, sur quelques bagatelles.
-
-Ce livre se compose d'une suite de non-sens dont l'exemple suivant est
-encore un des moins absurdes: “Mon hôtel est une des plus belles et des
-mieux rognées de la ville; dans ma cuisine qui est aux rats de chaussée,
-j'ai un four en cuir, j'ai fait contredire un petit salon fort
-comminatoire, au premier étage. Je compte huit pièces d'arrache-pied,
-avec portes d'excommunication, pièces d'autant plus faciles à accélérer,
-que j'ai fait placer une crampe de fer à l'escalier; au haut duquel
-escalier vous voyez un très joli vistembule. J'ai indécemment de cela,
-une salle quarrée à manger cinquante personnes, nombrissée tour-à-tour
-avec une tentation à personnages de bêtes. A coté est un appartement
-polipode orné dans le dernier gendre, où j'ai mis mon passavant de
-papier Chinois. Admirez ma précaution; plusieurs de mes fermiers locatis
-gâtent souvent (paroles ne puent pas) les latrines, et vous sentez
-combien cela est désagréable pour nous. Eh bien! j'en ai fait constituer
-à l'Anglaise, où personne ne met le nez, que ma femme et moi,” &c. &c.
-&c.
-
-On apprend dans l'introduction “que le sieur Fricandeau est écuyer
-tranchant, député pour les Tartares, agrégé membre pour les Académies de
-la Daube et de Saupiquet, vérificateur de la recette d'aloyau,
-inspecteur aux blanquettes, dans la quatrième division potagère,
-chevalier de l'ordre de Sainte Menehoult, gouverneur de la crapaudine et
-autres lieux.”
-
-Qui se douterait que tant de folies soient sorties de la plume de feu M.
-Hécart, de Valenciennes, auteur connu par plusieurs écrits pleins
-d'érudition et de jugement?
-
-Il composa aussi, dans ses moments que nous ne pouvons nous empêcher de
-qualifier d'hallucination, l'_Anagrammeana, poème en huit Chants_, petit
-volume in 12º de 58 pages remplis d'un amphigouris inintelligible dont
-voici un exemple:
-
- Le nomade a mis la madone
- A la poterne de Petronne
- Par son rhume il voulait l'humer,
- Pour le marcher et le charmer.
-
- Quand le grand Dacier était diacre,
- Le casier cultivé du fiacre,
- Faisait le lopin d'un pilon.
- Pour nourrir de loin le lion...
-
-Ces deux ouvrages sont excessivement rares et à-peu-près introuvables,
-l'auteur ne faisant jamais tirer qu'à dix ou douze exemplaires. Nous en
-devons la communication à l'extrême obligeance de M. Van De Weyer,
-Ministre Plénipotentiaire de Belgique, à Londres. Ils font partie, ainsi
-que l'opuscule dont nous allons parler, de la collection _d'Ana_, unique
-en Europe, que renferme la Bibliothèque de ce bibliophile distingué, si
-riche en collections de livres rares de tous genres, et dont la
-bienveillance à venir en aide aux hommes de lettres, dans leurs
-recherches, est égale à ses connaissances étendues.
-
-Nous terminerons cette section par la mention de deux fous littéraires
-très peu connus cités dans un autre ouvrage de M. Hécart, _Stultitiana,
-ou petite biographie des fous de la ville de Valenciennes, par un homme
-en démence_, 8º, 1823.
-
-Un nommé Lalou vivait en cette ville en 1820. Peintre, poète, musicien,
-calligraphe, il avait le germe de tous les talents, mais malheureusement
-tout cela se mêlait dans sa tête, au point que son cerveau présentait un
-chaos complet.
-
-Il est fâcheux que l'on ne nous ait pas conservé quelques morceaux des
-écrits et des dessins qu'il distribuait si libéralement durant sa vie.
-
-Un autre poète fou de la ville de Valenciennes fut un nommé Martorex,
-que Boileau a dépeint en parlant de cette classe d'auteurs:
-
- Qui poursuit de ses vers les passants dans la rue.
-
-Il n'y avait pas de fête qu'il ne célébrât, soit par une ode ou par un
-récit en vers ampoulés qu'il déclamait aux passants d'une manière
-ridiculement emphatique. Arrivait-il un personnage important? Sa verve
-est en mouvement, et bientôt il lui présente les fruits de sa muse. Du
-reste il n'était pas difficile, et se contentait du moindre présent. Il
-était fort joyeux lorsqu'il obtenait de quoi s'acheter quelques verres
-de genièvre. Nous ignorons quand est mort cet original.
-
-
-
-
-TROISIEME SECTION.
-
-
-EPIGRAPHES.
-
- “What is said, is not to be understood; but what is to be understood,
- is not said.--PYTHAGORAS. _Exoteric Doctrine._
-
- “Ever, as before, does madness remain mysterious, terrific, altogether
- infernal boiling-up of the nether chaotic deep, through this
- fair-painted vision of creation (which swims thereon) which we name
- the real.”--CARLYLE.
-
-
-
-
-PHILOSOPHIE ET SCIENCE.
-
-
-Un des caractères les plus prééminents de la folie est la faiblesse de
-la faculté logique dans toutes ses variétés. La philosophie s'occupant
-de principes abstraits, on doit naturellement s'attendre à rencontrer
-cette faiblesse beaucoup plus frappante en ceux qui entreprennent, dans
-un état de dérangement mental, des spéculations d'une nature profonde.
-La philosophie a souvent été le thème favori des lunatiques, mais jamais
-ils n'ont rien produit d'intelligible ni de suivi, comme cela est arrivé
-parfois aux autres fous littéraires. On rencontre pourtant quelques
-rares exceptions; ainsi le grand métaphysicien allemand Kant perdit la
-raison sur la fin de ses jours, et l'on a récemment découvert, en
-Allemagne, le manuscrit d'un ouvrage qu'il composa durant cette période.
-Ce qu'il y a de plus subtil, de plus profond, de plus abstrait, et
-tout-à-fait en dehors de l'observation, dans la pensée humaine, étant
-précisément de l'essence de la métaphysique et de la philosophie, il est
-naturel que l'aberration mentale doive y trouver des sujets favoris,
-lorsqu'elle attaque des esprits d'un certain ordre et d'une éducation
-soignée.
-
-Aristote, dont les commentateurs sont aussi nombreux que les hirondelles
-au printemps, ne pouvait manquer d'être l'objet de quelques unes de ces
-déviations du sens commun.
-
-Dans un ouvrage intitulé: _De Philosophiâ Aristotelis_, publié à Pise en
-1496, l'auteur affirme intrépidement que jamais ce soi-disant Aristote
-n'existât, que son nom est un mythe. Cette singulière thèse fut composée
-par un médecin du nom de _Gragani_, qui, à l'époque de la composition de
-ce livre, était enfermé dans un hospice de lunatiques à Pise. C'était un
-homme riche et de noble naissance. Ses amis, voyant que sa monomanie
-d'écrire était son seul amusement et lui tenait l'esprit en repos,
-consentirent à publier ce livre bizarre, dont on dit qu'un exemplaire
-existe encore aujourd'hui dans la Bibliothèque du Vatican. C'est un
-petit in 8º, d'environ 200 pages, régulièrement divisé en chapitres.
-
-Le système employé par Gragani consiste à montrer les contradictions
-innombrables des écrivains, relativement à la vie et au caractères
-d'Aristote.
-
-L'un avance que le précepteur d'Alexandre était un soldat et non un
-philosophe; un autre, qu'Aristote était un esclave, connu uniquement par
-la facilité avec laquelle il composait des jeux-d'esprit en vers; un
-troisième, soutient qu'il prétendait, à la vérité, enseigner une sorte
-de philosophie, mais qu'étant le fils d'une marchande de fruits, et
-d'une grande ignorance, il devint l'objet de la raillerie publique, par
-ses ridicules prétensions de science.
-
-Ces assertions diverses, quoiqu'entièrement sans fondement, sont réunies
-de telle façon, que le livre de notre maniaque n'est pas aussi
-incohérent qu'on serait disposé à le penser. On croit que les citations
-qu'il fait, sont tirées d'une satire composée à Rome vers la fin du
-treizième siècle, dont le manuscrit est perdu, et où l'on tournait en
-ridicule les différentes disputes des écoles philosophiques.
-
-L'attention des savants de l'Italie fut singulièrement excitée, en 1529,
-par la publication à Florence d'un ouvrage sur _l'anatomie du langage_.
-C'était l'œuvre d'un médecin, _Joseph Bernardi_, composée pendant qu'il
-était enfermé dans une maison d'aliénés. Parmi plusieurs autres opinions
-étranges et bizarres, il soutenait que toute la race des singes
-jouissait de la faculté de la parole, mais était très jalouse de garder
-le secret de ce don. Il dessina sur les murs de sa chambre la
-construction anatomique du gosier des singes, et chercha à démontrer que
-cette structure prouvait clairement la faculté de la parole, et même du
-chant. Bernardi disait que dans les premières éditions des voyages de
-Marco Paulo, il avait été bien établi que les singes pouvaient chanter.
-Ce qui ajoute à la curiosité de tout ceci, c'est que le père Cremoni,
-Jésuite, composa une réfutation de ce traité, et soutint que, quoique
-l'œuvre de son adversaire fut bien écrite, sa thèse était contraire au
-témoignage de l'Ecriture Sainte, et par conséquent ne pouvait être
-vraie. Le lecteur jugera lequel était le plus fou des deux.
-
-Bernardi survécut dix ans à la publication de son curieux ouvrage, mais
-ne recouvra jamais pleinement la raison.[18]
-
- [18] “Thinges that be Olde and Newe,” published by Elisha King,
- Cornhill, 1639.
-
-En 1622, parut à Salamanca, sous le titre de: _De Philosophiâ_, un
-ouvrage écrit par _Miguel de Flores_, jadis professeur à l'université de
-cette ville, et qui était devenu fou à la suite d'un concussion du
-cerveau produite par une chute de voiture. Son aliénation mentale dura
-plusieurs années, mais comme il était d'un naturel fort doux, on le
-laissait en liberté, et sa folie ne se faisait remarquer que par la
-manie qu'il avait d'écrire constamment, et de porter ses manuscrits avec
-lui dans les rues, arrêtant les passants, et leur lisant ses
-élucubrations. Quatre ans environs avant sa mort, ses amis publièrent un
-de ses traités. Il est remarquable en ce qu'il contient en germe le
-système développé de nos jours sous la dénomination de la _théorie des
-atômes_, par Boscovitch, Docteur Priestley, et autres. _De Flores_
-représente la Déité comme occupant le centre de la création, et toutes
-les choses créées comme des cercles concentriques, plus ou moins
-éloignés les uns des autres. Des gravures bizarres donnent l'idée de la
-théorie de l'auteur. On y voit la Divinité faisant mouvoir toutes
-choses, par l'action mécanique des bras et des jambes.
-
-Un monomane néologue que nous ne devons pas oublier, est Pierre Lucien
-Le Barbier, né à Rouen en 1766, et auteur de plusieurs ouvrages dont
-deux intitulés: _Dominatmosphérie_, l'un contenant des instructions pour
-les propriétaires et cultivateurs, à l'effet d'obtenir double récolte,
-précocité, qualité et économie de bras pour la rentrer; l'autre donnant
-aux marins les moyens de se procurer la variation des vents, d'éviter
-les calmes, les tempêtes, les brouillards; et il prétendait opérer ces
-miracles à l'aide d'une canne en cuivre creuse et percée de huit ou dix
-trous, avec laquelle il croyait dominer l'atmosphère. Aussi prenait-il
-les titres de: _Dominatmosphérisateur_, _Dominaturalisateur_,
-_Doministérisateur_, &c. Le Barbier mourut à la fin de l'année 1836; une
-notice sur ce monomane est insérée dans le _Courrier Rouennais_ du 17
-décembre, et Mlle Bosquet en parle dans la _Normandie Romanesque_, p.
-255.[19]
-
- [19] _Manuel du Bibliographe Normand_, tome 2, page 172.
-
-Un des plus déplorables exemples de la monomanie d'écrire et de se faire
-imprimer, se rencontre dans l'anglais Thomas Wirgman. Orfèvre de son
-état, il se retira des affaires, avec un capital de 50,000 livres
-sterling. Cette fortune, laborieusement acquise, fut absorbée toute
-entière par le frais d'impression de ses livres, publiés à Londres, au
-commencement de ce siècle,[20] et de chacun desquels il ne se vendait
-jamais plus d'une vingtaine d'exemplaires. Ce maniaque mourut dans le
-dénuement.
-
- [20] Grammar of the Five Senses--Principles of the Kantian
- Philosophy--Devarication of the New Testament, &c.
-
-Par _Devarication of the New Testament_, Wirgman entend, dit il: “The
-development of celestial power, the aggregate of spiritual existence,
-the sublimity of creative energy, the positive realisation of voluntary
-action, and the blended harmony of supreme wisdom, truth, and goodness.”
-
-Il faudrait être bien difficile pour n'être pas satisfait de la clarté
-de cette définition.
-
-Il adressa, avec cet ouvrage, une lettre à George IV, alors Prince
-Régent, et il y déclare qu'à moins que le Prince n'adopte les principes
-qui y sont développés, ni lui même, ni aucun de ses sujets, ne pourront
-être sauvés dans l'autre monde.
-
-Le dérangement des idées chez Wirgman se faisait remarquer non seulement
-dans ses écrits, mais encore dans la forme extérieure de ses livres.
-Ainsi il faisait fabriquer du papier exprès, de différentes couleurs
-dans la même feuille, et lorsque ces couleurs, les feuilles une fois
-imprimées, ne lui plaisaient pas, il en faisait tirer d'autres. Il
-changeait le plan de l'ouvrage, l'arrangement des chapitres, et tout
-cela durant l'impression. Il en résultat que le livre dont nous venons
-de parler, se composant de 400 pages, finit par coûter à l'auteur 2276
-livres sterling.
-
-Dans sa _Grammaire des Cinq Sens_, l'auteur prétend que lorsque son
-livre aura été universellement adopté dans les écoles, la paix et
-l'harmonie seront ramenées sur la terre, et la vertu remplacera le
-crime.
-
-Cette grammaire est une espèce de cours de métaphysique à l'usage des
-enfants, d'après l'idée de l'écrivain. Les explications ont lieu à
-l'aide de dix-neuf diagrammes coloriés, et sont basées sur trois idées
-principales, le _Temps_, _l'Espace_, et _l'Eternité_, constituant ce
-qu'il appelle: _The Science of Mind_.
-
-Il a formé une carte de cette science, qui offre vingt éléments ou
-principes, et il est tellement persuadé que tout est dit maintenant sur
-ce sujet, qu'il se résume lui-même par ces mots:--
-
-“The twenty elements which constitute the human mind are not only
-discovered, but so completely classified as to defy posterity either to
-add one more element or take one away--or even to alter the arrangement
-so scientifically displayed in the _British Euclid_” (autre livre du
-même auteur). “The work is done for ever; like the Pythagorean Table,
-which was made 600 years before the birth of Christ, and not only stood
-the test of ages to the present period, but actually defies succeeding
-generations, to the end of Time, either to add or detract from its
-perfection.”
-
-Le malheureux Wirgman, dans plusieurs endroits de ses livres, se plaint
-qu'on ne voulut jamais l'écouter, et qu'il demanda en vain d'être nommé
-professeur de philosophie dans une université ou collège, quoiqu'il eût
-consacré près d'un demi siècle à la propagation de ses idées; mais son
-courage résista à ces épreuves, et à la fin d'une requête au conseil de
-l'université de Londres, en 1837, il déclare que: “_While life remains I
-will not cease to communicate this Blessing on the rising world._”
-
-Quelle pitié qu'une telle énergie n'ait pas pu rester dans la droite
-voie, comme dit le Dante.
-
-La même ténacité dans l'idée se trouve également chez _William Martin_.
-Les œuvres qu'il publia durant près d'un quart de siècle, et son
-excentricité habituelle, suffisent pour lui donner une place ici.
-Remarquons aussi qu'il était frère de Jonathan Martin qui incendia la
-cathédrale d'York en 1829, dans un accès de folie, et de John Martin, le
-célèbre peintre dont les conceptions extraordinaires ont créé un genre
-nouveau.
-
-Il s'adonna aux études philosophiques, et finit par se convaincre qu'il
-était prédestiné à renverser la philosophie Newtonienne. Son premier
-ouvrage est intitulé:
-
-_A New System of Natural Philosophy on the principle of Perpetual
-Motion_, Newcastle, Preston, 1821. Sur le titre il se désigne comme:
-_philosophe de la nature_.
-
-Dans la préface, il nous apprend qu'au mois d'Août, 1805, il commença à
-étudier le mouvement perpétuel, et qu'au mois de décembre, 1806, après
-trente six manières différentes d'opérer, il fut parfaitement convaincu
-de l'impossibilité d'atteindre son but à l'aide de machines, et qu'il
-renonça à cette idée comme tout-à-fait impraticable. “Mais le soir
-même,” ajoute-t-il, “du jour où je formai cette conclusion, j'eus un
-songe des plus étranges, terrible et effrayant, pour une part, et très
-agréable pour l'autre. Je m'éveillai parfaitement convaincu que j'étais
-l'homme que la Majesté divine avait choisi pour découvrir la grande
-cause secondaire de toutes choses, et le véritable mouvement perpétuel.”
-
-Comme on peut bien le supposer, ces sortes d'élucubrations de Martin
-furent rudement traitées par la critique, mais il n'était pas homme à se
-décourager, et il publia: _William Martin's Challenge to all the World,
-as a Philosopher and Critic_. Newcastle, 1829.
-
-Cet ouvrage renfermait entr'autres traités: _The Flight through the
-Universe into Boundless Space, or the Philosopher's Travels of his
-Mind_; ainsi que: _A Critic on all false men who pretend to be Critics,
-and not being men of wisdom or genius_.
-
-Dans l'introduction il souhaite longue vie et prospérité au Roi et au
-Vice-Roi d'Irlande. Tous deux savent bien, dit-il, que William Martin a
-complètement effacé Newton, Bacon, Boyle et Lord Bolingbroke:--
-
- Well they know that Wm Martin has outstript
- Newton, Bacon, Boyle and Lord Bolingbroke.
-
-Les années n'apportèrent aucune amélioration à l'état sanitaire de
-l'esprit de William Martin, car en 1839, il publia chez Pattison and
-Ross, à Newcastle-on-Tyne: _The Exposure of Dr Nichol, the Impostor and
-Mock Astronomer from Glasgow College, and of those who are showing their
-ignorance concerning the New System of National Education_.
-
-“Je supplie la jeune Reine,” dit-il, dans sa préface, ainsi que le
-gouvernement Britannique, de mettre fin à l'abominable système qui se
-pratique, sous les regards de Dieu et des hommes. Un sot peut se lever
-et produire un vain bruit, mais du bruit ne forme pas un argument, et
-quiconque d'entre les serviteurs du diable l'oppose au système de
-Martin, qu'ils se lèvent l'un après l'autre, et qu'ils donnent une bonne
-raison de leur opposition.”
-
-La même année il publia également un ouvrage de théologie, intitulé: _A
-stumbling-block to the Unitarians, proving Three in One in everything_.
-
-Il y démontrait que tous les objets de la nature physique, se divisaient
-en trois parties, dont l'air était l'unité.
-
-On a encore, du même auteur: _A Poetical Chronological Account of the
-World, from the Creation until the Birth of our Blessed Lord, &c. By
-William Martin, Natural Philosopher and Poet_.
-
-Il se donne la qualité de poète dans cette œuvre, parcequ'elle est
-composée de quatrains de la force de celui-ci, qui est le premier:--
-
- The creation of the world and
- Likewise Adam and Eve, we know,
- Made by the great God, from
- Whom all blessings flow.
-
-Un autre original, C. Fusnot[21] résout les hautes questions de la
-philosophie humaine par leur analogie avec les parties du corps de
-l'homme! Il démontre, dans un de ses Chapitres, que “Les pouvoirs de
-l'homme et de la femme, unis en mariage, sont représentés par la jambe
-et le pied.”
-
- [21] Vérités positives; rapport entre les vérités physiques et les
- vérités morales. Bruxelles, 1854, in 12º.
-
-Ailleurs, que le grande semaine de la création est représentée dans le
-bras de l'homme, fait à l'image de Dieu, parceque “Les six articulations
-du bras, avec la main et les doigts, forment un tout qui se tient et se
-mène (semaine) pour nous rappeler la chaîne de la création de
-l'Univers.”
-
-Bien d'autres calembourgs se trouvent dans l'œuvre de cet infortuné, qui
-était néanmoins de la meilleure foi du monde.
-
-Un des auteurs contemporains dont le dérangement du cerveau avait le
-caractère le plus prononcé, fut John Steward, qui mourut à un âge fort
-avancé en 1822. Né à Londres, il fut envoyé à Madras dans sa jeunesse,
-comme employé de la compagnie des Indes, mais atteint de la manie des
-voyages, il renonça bientôt à ce poste, et parcourut à pied une grande
-partie du globe. Dès lors il commença à écrire, mais sans jamais
-communiquer à personne ses compositions. Un jour en danger de faire
-naufrage en revenant en Europe, il recommanda aux matelots qui lui
-survivraient, le manuscrit qu'il allait publier, et qu'il avait
-intitulé, _Opus Maximum_. Il disait que tous ses voyages avaient été
-entrepris pour découvrir _la Polarisation de la vérité morale_. Ayant
-recouvré du gouvernement Anglais une assez forte somme, pour ses
-services dans l'Inde, il s'établit à Londres, et réunit une fois la
-semaine ses amis pour causer et discuter. Le dimanche il donnait à dîner
-aux plus intimes, et le soir il avait la coutume de leur faire un
-discours philosophique où il développait l'une ou l'autre des thèses
-dont il s'occupait pour le moment. Voici un court exemple de son style:
-“The Philoptopist moving progressively on the scale of good sense, to
-the index of self-knowledge or manhood, makes the end of the philosopher
-his means to procure universal Good, or universal truth, to all
-existence in unity of co-eternal essence, co-eternal energy, and
-co-eternal interest!”
-
-La soirée finissait par quelque morceau de la musique sacrée de Handel,
-qu'il aimait passionnément, et la marche funèbre de Saül, était le
-signal pour la société de se retirer.
-
-Il allait s'asseoir pendant des heures entières dans le parc de St
-James, ou sur le pont de Westminster, et quiconque venait se mettre à
-coté de lui, était sûr de lui entendre commencer une discussion sur la
-Polarisation de la vérité morale.
-
-Il composa un nombre assez considérable d'ouvrages, qu'il faisait
-imprimer presque toujours à ses frais, puis les distribuait à ses amis
-et connaissances. Ils sont devenus fort rares. Les titres seuls de ses
-livres au nombre de plus de vingt, et dont nous allons mentionner les
-plus curieux, indiquent suffisamment l'état du cerveau de notre
-original:
-
-1º. Voyages pour découvrir la source du mouvement moral, in 12º pages
-XLVIII, et 252.
-
-2º. L'apocalypse de la nature, où la source du mouvement moral est
-découverte, 12º pages XVI, et 310.
-
-3º. La Révolution de la raison, ou l'établissement de la Constitution
-des choses, de l'homme, de l'intelligence humaine, du bien universel,
-12º pages XXIV, et 140.
-
-4º. Le Tocsin de la vie sociale, adressé à toutes les nations du monde
-civilisé, et découverte des lois de la nature relatives à l'existence
-humaine, 8º.
-
-5º. Livre de la vie intellectuelle ou soleil du monde moral. Publié en
-l'année du sens-commun 7000. année de l'histoire astronomique des tables
-Chinoises.
-
-Quoique John Stewart connût fort bien plusieurs langues, tous ses
-ouvrages sont écrits en Anglais, à l'exception des deux suivants qui
-sont en Français:
-
-1º. Système nouveau de la philosophie physique, morale, politique, et
-spéculative. Londres, 1815, 18º.
-
-2º. Philosophie du sens-commun, ou livre de la nature, révélant les lois
-du monde intellectuel. 1816.
-
-Le principe de ses extravagances était un amour-propre colossal. Dans un
-de ses ouvrages il se compare à Socrate et se met au dessus de lui; dans
-un autre il se qualifie du seul homme de la nature qui ait jamais paru
-dans le monde.
-
-Il était poursuivi par l'idée qu'à une certaine époque, tous les rois de
-la terre pactiseraient ensemble pour parvenir à détruire ses ouvrages,
-et en conséquence il priait tous ses amis d'envelopper soigneusement, de
-manière à les garantir de l'humidité, quelques exemplaires, et puis de
-les enterrer à sept ou huit pieds sous terre, ayant soin de ne déclarer
-qu'à leur lit de mort, et sous le sceau du secret, l'endroit où ils
-seraient cachés. Thomas De Quincey, dans ses _Essays sceptical and
-anti-sceptical_, donne un curieux article sur John Stewart.
-
-
-
-
-QUATRIEME SECTION.
-
-EPIGRAPHES.
-
- “... In pectus cæcos absorbuit ignes,
- Ignes qui nec aquâ perimi potuêre, nec imbre
- Diminui, neque graminibus, magicisque susurris.”
-
- “... Their wretched brain gave way,
- And they became a wreck, at random driven,
- Without one glimpse of reason or of heaven.”
-
-MOORE.
-
-
-
-
-POLITIQUE.
-
-
-La science politique doit nécessairement entraîner à de profondes
-études, et exige un constant et vigoureux usage des plus hautes facultés
-du raisonnement. Dans la pratique, elle excite, passionne et aveugle
-souvent les âmes ardentes, quoiqu'à la surface règne l'apparence du
-calme et de la froideur. C'est même cette apparence nécessaire qui
-double l'énergie de la conviction.
-
-Et lorsque l'esprit politique descend jusqu'à l'esprit de parti, ou que
-l'intérêt personnel et l'ambition ont une libre carrière, un champ riche
-et fécond s'offre aux pensées désordonnées. Il serait facile d'énumérer
-ici les théories les plus extravagantes, mais nous nous contenterons de
-citer quelques auteurs des plus remarquables sous ce rapport.
-
-_Démons_, conseiller au Présidial d'Amiens, composa des ouvrages dont
-les titres seuls annoncent qu'il avait donné congé à sa raison. On ne
-connaît rien de sa vie, mais il figure dans la _Biographie universelle_
-de Didot, comme un des écrivains les plus bizarres du 16me siècle, et y
-est rangé dans la classe des fous qui ont composé des livres. “La
-plupart des Bibliographes, dit Nodier, ont classé ses bouquins
-polymorphes dans l'_histoire de France_, l'abbé Langlet Dufresnoy les
-rapporte à la _théologie mystique_, et Mr Brunet les restitue à la
-_Poésie_. C'est que le sieur Démons est un fou très complexe, et que la
-variété de ses lubies l'avait mis en fonds d'extravagances pour tout le
-monde. C'était un maniaque à facettes, continuellement prédisposé à
-répéter toutes les sottises qu'il voyait faire et toutes celles qu'il
-entendait dire.”
-
-Les deux ouvrages, dont nous donnons les titres en entier, témoignent
-que le texte n'est d'un bout à l'autre qu'un amphigouri inextricable.
-
-“La démonstration de la quatrième partie de rien, et quelque chose et
-tout; et la quintessence tirée du quart de rien, et de ses dépendances,
-contenant les préceptes de la saincte magie et dévote invocation de
-_Démons_, pour trouver l'origine des maux de la France, et les remèdes
-d'iceux,” 1594, petit in 8º, de 78 pages et un errata.
-
-Leber, dans son catalogue, où il cite ce livre, pense qu'il n'est pas
-absolument impossible de dire, d'après le préambule, ce que l'auteur
-entendait par le _quart de rien_.
-
-“On se rappelle,” ajoute-t-il, “le poème de Passerat sur le mot _Nihil_,
-_rien_. Ce jeu de mots fut suivi de quelques autres semblables,
-notamment de deux petits poèmes intitulés, l'un: _Quelque chose_,
-l'autre: _Tout_. Or le quart de _rien_ est un quatrième poème dont le
-sujet est _Dieu_, qui renchérit, qui domine sur _tout_. Voilà le mot de
-l'énigme: non de l'ouvrage, auquel je ne comprends rien, mais d'un titre
-d'une demi page, dont j'ai compris deux mots.”
-
-Voici le titre du second ouvrage de Démons. On n'en connaît qu'un seul
-exemplaire: “La Sextessence diallactique et potentielle tirée par une
-nouvelle façon d'alambiquer, suivant les préceptes de la saincte magie
-et invocation de _Démons_, conseiller au Présidial d'Amiens; tant pour
-guarir l'hémorragie, playes, tumeurs et ulcères vénériennes de la
-France, que pour changer et convertir les choses estimées nuisibles et
-abominables, en bonnes et utiles,” Paris, 1595, in 8º.
-
-L'auteur dit: “Qu'il a résolu de faire marcher en public
-l'esclaircissement des ténèbres de sa craintive obscurité, en la
-quintessence qu'il avait tirée du quart de rien,... et de donner
-l'explication des énigmes de son invention, touchant l'origine et le
-remède des maux de la France.” Malheureusement cette explication n'a
-point été expliquée.
-
-C'est probablement le nom de l'auteur qui aura égaré le bibliographe
-qui, par une méprise singulière, dit Leber, prit le Conseiller pour un
-suppôt de l'enfer, et son livre pour un _grimoire cabalistique_.
-
-Dans son catalogue déjà cité, Nº 4148, on fait observer que peu de
-livres peuvent être comparés, quant à l'absurdité, à la _Quintessence_
-ou à la _Sextessence_, excepté peut-être l'ouvrage dont le titre suit:
-“Lettre mystique, responce, réplique, Mars joue son rolle en la
-première; en la seconde la bande et le chœur de l'Estat; la troisième
-figure l'amour de Polyphème, Galathée et des sept pasteurs--Cabale
-mystérielle révélée par songe, envoyée à Jean Boucher;”[22] 1603, deux
-parties en un volume in 8º.
-
- [22] C'était un des plus fougueux apôtres de la Ligue. Comme il était
- alors en fuite, cette lettre lui fut sans doute adressée par
- raillerie. Voir le _Bulletin du Bibliophile_, année 1849, p. 187.
-
-“Je n'oserais décider,” ajoute Leber, “si _la lettre mystique_ est au
-dessus ou au dessous du _Quart de rien_.”
-
-L'auteur est anonyme, mais mérite incontestablement une mention ici.
-
-Nous citerons encore, pour mémoire seulement, l'auteur anonyme des
-_Codicilles de Louis XIII_, parce que le Marquis du Roure le qualifie de
-lunatique insensé, dans son _Analectabiblion_, tome 2me, page 213, où il
-parle de cet ouvrage de 1643.
-
-_François Davenne_, disciple de Simon Morin, fut de beaucoup plus
-extravagant que _Démons_.
-
-“Ce rêveur fanatique dont la raison était égarée,” dit Charles Brunet,
-dans son _Manuel_, “publia tant en vers qu'en prose, à Paris de 1649 à
-1651, les bizarres productions de son cerveau malade.” Ces pièces sont
-décrites, au nombre de 23, dans la _Bibliographie instructive_ de De
-Bure, d'après Châtre de Cangé, mais il y en avait deux de plus dans le
-recueil formé par Mr De Macarthy. Ces écrits ont presque tous pour but
-de revendiquer la royauté qu'il prétend que Dieu lui avait attribuée. Il
-veut prouver que le monde finira en 1655; et dans son _Harmonie de
-l'amour_, il cherche à démontrer, par des exemples empruntés à
-l'Ecriture sainte, que Louis XIV n'a pu être le fils de Louis XIII.
-
-Son opuscule _De l'harmonie de l'amour et de la justice_, où cette idée
-est soutenue, se termine par dix sonnets et autres pièces qu'il serait
-difficile de qualifier de poésie.
-
-“Davesne ou Davenne naquit à Fleurance, petite ville du bas Armagnac; on
-ne sait précisément, ni la date de sa naissance ni celle de sa mort,”
-dit C. Moreau, dans sa _Bibliographie des Mazarinades_, qui donne plus
-de renseignements littéraires que toutes les autres biographies. Ses
-extravagances le firent enfermer plusieurs fois. Persuadé qu'il devait
-supplanter Louis XIV, et monter sur le trône, il propose deux moyens de
-_sa souveraine puissance et autorité royale_: “Appelez le Cardinal,”
-dit-il, “la régente, le duc d'Orléans, les Princes, Beaufort, le
-coadjuteur, et ceux qu'on estime les plus saints dans le monde; faites
-allumer une fournaise; qu'on nous y jette dedans, et celui qui sortira
-sans lésion de la flamme, comme un phœnix renouvellé, que celui-là soit
-estimé le protégé de Dieu, et qu'il soit ordonné prince des peuples.”
-
-Mais craignant que cette épreuve ne soit acceptée, il en propose une
-autre: “Que le Parlement me juge à mort, pour avoir osé dire la vérité
-aux princes. Qu'on m'exécute, et si Dieu ne me garantit de leurs mains
-d'une manière surnaturelle, je veux que ma mémoire soit éteinte. Si Dieu
-ne me préserve de la main des bourreaux, rien ne leur sera fait; mais si
-le bras surnaturel m'arrache de leurs griffes, qu'ils soient sacrifiés à
-ma place.”
-
-Voici une de ses pensées, dans son meilleur style, tirée de son _Factum
-de la sapience eternelle_: “Je t'immole mon âme sur l'échafaud de mes
-idées, de la main de mes désirs, par le glaive de ma résignation.”
-
-Tous les pamphlets de Davenne sont extrêmement rares; il n'en existe
-peut-être pas une collection complète, dit C. Moreau, dans sa
-_Bibliographie_.
-
-Louis XIV semblait jouer de malheur, car un autre fou, _le Chevalier
-Caissant_,[23] se prétendait frère de ce monarque.[24] Nous avons de cet
-auteur deux opuscules in 8º sans lieu ni date, qu'il nous a été
-impossible de nous procurer et dont voici les titres, d'après Ch.
-Brunet:--
-
- [23] _Histoire du grand et véritable Chevalier Caissant_; Versailles,
- 1714, in 12º, par Joseph Bonnet, jurisconsulte d'Aix en Provence.
- Barbier, _Dictionnaire des Anonymes_, qui cite _Achard_, transcrit
- la note sur _Caissant_ que donne cet auteur. Voir aussi le _Manuel
- du Libraire_ de Brunet, tom. 1er, page 521.
-
- [24] Et non de Louis XV, comme l'indique le Catalogue de la Vallière,
- t. 2. p. 567, dit Barbier. Cette erreur n'a pas été rectifiée dans
- le _Manuel_.
-
-“A la tête de ce merveilleux ouvrage, l'honneur m'engage de souhaiter
-l'accomplissement de l'heureuse année à mon frère sa Majesté, et à la
-Reine également, et à toute l'auguste famille pareillement. Ainsi
-soit-il:--
-
-“AU ROI dont j'espère qu'il soutiendra mes titres, mes prérogatives, et
-qualités de _Caissant_, dont sa sainteté et sa Majesté ont honoré avec
-un zèle et félicité, le Roi de Mississippi, Cardinal-Laïque et
-Pape-Laïque, cordon bleu, Généralissime des mers orientales et
-occidentales, qui me procurent millions et milliards immenses.”
-
-Achard[25] nous apprend dans une note de sa biographie de Joseph Bonnet,
-que Caissant eut le talent par ses facéties et sa crédulité de faire
-rire et d'amuser les autres, en menant une vie commode et agréable.
-
- [25] _Dictionnaire des Hommes Illustres de la Provence_, Marseille,
- 1736, in 4º.
-
-Après avoir diverti longtemps les habitants de Bignolles, il vint à
-Paris, et trouva moyen de s'insinuer auprès du Cardinal de Fleury. Il se
-disait aussi Cardinal, et le croyait, ou semblait du moins le croire.
-Caissant prouva que sa folie, sous le rapport du bien-être matériel,
-valait bien l'esprit des autres.
-
-_La suite_ de l'histoire de Caissant, que cite Brunet, n'offre rien de
-piquant ni d'agréable, dit Barbier, et il y a toute apparence qu'elle
-vient d'une autre main que la première partie. Il n'en est point parlé
-dans le _Dictionnaire des Hommes Illustres de la Provence_. Cette suite
-est presqu'entièrement composée de longues histoires épisodiques,
-absolument étrangères au héros principal, selon Barbier.
-
-Cette monomanie d'être frère d'un roi de France, s'est renouvellée de
-nos jours, dans la personne de _d'Aché_ ou _Dachet_, que les biographies
-ont oublié, quoiqu'il soit l'auteur de six ou sept volumes fort rares.
-
-Quérard, dans ses _Supercheries littéraires_, tome 3, a réparé cet
-oubli, et nous apprend des faits qui nous obligent à faire entrer ce
-Namurois dans notre galerie.
-
-Né en 1748, Dachet reçut son éducation au collège des Jésuites, et en
-1768 accomplit ses vœux monastiques à l'abbaye de Floreffes.
-
-Ce fut alors que sa folie paraît avoir commencé. Il nous a raconté
-lui-même sa vie, quoique d'une manière très peu intelligible, et son
-mariage avec _sa nièce_, fille de Louis XVI; car notre homme ne
-prétendait à rien moins qu'à être le Duc de Bourgogne, fils aîné du
-Dauphin, père de Louis XVI, par conséquent le véritable successeur de
-Louis XV, et _frère aîné_ de Louis XVI, qu'il regardait comme un
-usurpateur.
-
-En 1809 il s'occupait à Voroux-Goreux près de Liège, à imprimer lui-même
-ses _Mémoires_ qui sont dédiés _Aux Indiens_, et intitulés: _Tableau
-historique des malheurs de la Substitution_, cinq volumes in 8º.
-
-L'histoire de ce livre étant très curieuse, nous la donnerons ici,
-d'après le catalogue d'Alphonse Polain, Liège, 1842, in 8º, pages 14-16,
-qu'a suivi Quérard.
-
-Comme en 1810 le pays de Liège faisait partie de l'empire Français, et
-qu'on y jouissait par conséquent de toute la liberté de la presse
-qu'avait bien voulu nous laisser l'Empereur, on prouva au sieur d'Aché
-qu'en vertu d'un décret de Novembre 1810, il n'avait pas le droit
-d'imprimer des absurdités, même pour lui seul, et sans avoir dessein de
-les vendre. On saisit sa presse, les quatre cents exemplaires de son
-livre, et l'on expédia le tout vers Liège, sous l'escorte d'un gendarme.
-
-Lorsqu'on demanda au frère aîné du malheureux Louis XVI de faire
-connaître les motifs qui l'avaient engagé à imprimer ces six gros
-volumes in 8º, dont un exemplaire avait été envoyé au conseiller d'Etat
-_Réal_, à Paris, un autre à M. De Pommereul, directeur de la librairie,
-et le troisième réservé au Préfet, d'Aché répondit que ses motifs
-étaient: “Le désir et le besoin d'imprimer pour sa propre utilité, afin
-de démontrer qu'il avait droit au sacrement du baptême, et que l'abbaye
-de Floreffes l'ayant tenu en prison pendant dix-huit cent
-quatre-vingt-quatre jours et demi, il a cru pouvoir revendiquer, à la
-charge de ladite abbaye une somme de cent quatre-vingt huit mille,
-quatre cent cinquante florins, argent du pays, à raison de cent florins
-par jour d'emprisonnement.”
-
-Le Synode de Liège avait déclaré, quelque temps auparavant, que d'Aché
-était _un fou parfaitement caractérisé_. Le synode ne s'était pas trop
-hasardé dans son assertion; mais on n'était pas d'une croyance aussi
-facile à Paris. On s'obstinait presque à voir dans l'ancien moine
-défroqué un conspirateur habile, un ennemi acharné de la dynastie
-régnante. M. Réal ordonna de surveiller attentivement cet effronté
-visionnaire.
-
-Quant aux 400 exemplaires de l'ouvrage, _Les malheurs de la
-Substitution_, ils furent pilonnés le 17 et 18 Février, 1812. Les
-exemplaires envoyés par l'auteur, plus deux autres qu'on lui laissa,
-échappèrent seuls à cet immense désastre. Aux yeux du bibliomane, le
-livre de d'Aché a donc aujourd'hui un fort grand mérite, celui de la
-rareté; il n'a guère que celui-là.
-
-A la Restauration on retrouve d'Aché à Paris, publiant une brochure,
-mentionnée par _le Journal de la Librairie_ de M. Beuchot; _Réclamation
-de Louis-Joseph-Xavier_ (D. D'Aché) _contre la spoliation de ses biens_,
-1817, in 8º, de 58 pages.
-
-Cet opuscule n'est pas moins rare, dit Quérard, que le _Tableau
-historique_.
-
-M. Alphonse Polain croit que notre auteur est mort à Charenton.
-
-Peut-être est-il encore plus difficile de trouver les trois _Epîtres_
-qu'_Usamer_ publia à Nivelles (Belgique) et dédia à _ses contemporains_.
-Ce pseudonyme cache le nom d'un certain _Herpain_, de Genappe, qui, vers
-1848, ayant eu le cerveau dérangé par les idées de progrès social, à
-l'ordre du jour alors, chercha à faire accepter, afin d'être plus
-universellement compris, une langue de sa façon, qu'il appelle _Langage
-Physiologique_. Il développa son système dans une brochure in 18º,
-format carré, dont il envoya un exemplaire à toutes les assemblées
-législatives de l'Europe. Celui qu'il destinait au Parlement Anglais,
-porte pour suscription: _Aux Législateurs de la Grande Nation Anglaise,
-par leur serviteur Herpain, auteur_.
-
-Dans une note, à la fin de l'invocation, il prévient le lecteur qu'on a
-dû se servir de quelques chiffres, au lieu de lettres, les caractères
-nouveaux n'étant pas confectionnés. Usamer a soin de donner la
-traduction de son galimatias, et l'on peut juger par les deux lignes
-suivantes, que la précaution n'est pas inutile:--
-
-INVOCATION.
-
-Stat5nq facto oprolit2al n1, n1 foʌ2al ovo otano. Tunk tev oret2inpod
-etesas et etes, &c. &c.
-
-TRADUCTION.
-
-“Aussitôt que votre présence majestueuse eut éclairé le néant, le néant
-fut fait le milieu de l'existence. Alors vous voulûtes régner
-favorablement sur des essences, et des principes d'êtres furent produits
-par votre généreuse fécondité, &c. &c.”
-
-Nous ne croyons pouvoir mieux terminer cette esquisse que par les
-paroles de François de Clarier, sieur de Longval, dans son _Hôpital des
-fols incurables_:[26] “Qui ne voit combien est grande la folie qui règne
-parmy les hommes, puisque les plus sçavans d'entr'eux, qui devroient par
-conséquent estre plus sages que tous les autres, disent quelquefois des
-choses que les moins senséz n'oseroient mettre en avant?
-
- [26] L'HOSPITAL DES FOLS INCURABLES, _où sont déduites de poinct en
- poinct toutes les folies et les maladies d'esprit, tant des hommes
- que des femmes; tiré de l'Italien de Thomas Gazoni, et mis en nostre
- langue par François de Clarier, sieur de Longval, professeur ez
- mathématiques et docteur en médecine_, 1 vol. in 8º, 1620.
-
-“Pline n'est-il pas plaisant de dire que le poète Philetas estoit si
-maigre et si gresle de corps, qu'il luy fallait mettre un contrepoids de
-plomb à ses pieds, pour empescher que le vent ne l'emportast? Ne nous en
-baille-t-il pas bien à garder quand il dit que sur le lac appelé
-_Tarquinien_, il y eut jadis deux forests qui flottoient par dessus
-l'eau, ores en figure triangulaire, tantost en rond, et maintenant en
-quarré. La folie de Cœlius n'est pas moindre quand il nous conte qu'un
-certain monstre marin, homme par devant et cheval par derrière, mourut
-et ressuscita par diverses fois. Elian n'est guère plus sage d'escrire
-que Ptolomée Philadelphe eut un cerf si bien instruict, qu'il entendoit
-clairement son maistre, quand il luy parloit grec. Les exemples sont
-sans nombre, mais tant s'en faut qu'un esprit si grossier que le mien
-puisse raconter toutes les folies que les écrivains, mesme les doctes,
-ont mis en avant, qu'au contraire je tiens qu'entreprendre un si long
-ouvrage seroit de mesme que vouloir délasser Atlas, et le descharger de
-son fardeau; il me suffit de dire que le sage peut s'escrier à bon
-droict: _J'ay veu tout ce qui se faict sous le soleil, qui n'est
-qu'affliction d'esprit et que vanité!_ et: _Stultorum numerus est
-infinitus._”
-
-En réfléchissant sur les faits que nous venons de passer en revue, il
-nous semble que l'on expliquerait beaucoup mieux les différentes sortes
-de folie, comme le dit le docteur J. Moreau dans son ouvrage intitulé:
-_Du Hachisch et de l'aliénation mentale_, si l'on admettait l'identité
-psychologique de la folie et de l'état de rêve. Il n'est pas de rêve
-dans lequel ne se retrouvent tous les phénomènes de l'état
-hallucinatoire. La folie est le rêve d'un homme éveillé; l'état de rêve
-est le type normal ou psychologique de l'hallucination. A quelques
-égards l'homme à l'état de rêve, éprouve, au suprême degré, tous les
-symptômes de la folie; convictions délirantes, incohérence des idées,
-faux jugements, hallucination de tous les sens, terreurs paniques,
-impulsions irrésistibles, et, dans cet état, la conscience de
-nous-mêmes, de notre individualité _réelle_, de nos rapports avec le
-monde extérieur, la liberté de notre activité individuelle sont
-suspendus, ou, si l'on veut, s'exercent dans des conditions
-_essentiellement_ différentes de l'état de veille. Une seule faculté
-survit, et acquiert une énergie, une puissance qui n'a plus de limites.
-De vassale qu'elle était dans l'état normal ou de veille,
-_l'imagination_ devient souveraine, absorbe et résume en elle toute
-l'activité cérébrale. C'est ainsi que s'explique et que l'on comprend
-beaucoup mieux comment les Fous écrivent parfois des choses sensées, et
-comment des esprits ordinairement très sensés ont de temps à autre écrit
-de grandes folies. Les uns comme les autres rêvent tout éveillés,
-l'association normale des idées échappe peu à peu à la volonté, la
-conscience de nous-mêmes s'affaiblit, et nous passons de la vie réelle à
-celle de l'imagination.
-
-Un des phénomènes les plus constants dans le songe, comme dans la folie,
-c'est que le temps et l'espace n'existent plus; le célèbre Robert Hall,
-le grand prédicateur, disait à un de ses amis, après être revenu d'un
-des accès de folie qu'il avait de temps à autre: “Vous et mes autres
-amis me dites que je n'ai été enfermé que durant sept semaines, et je
-suis forcé de vous croire, car la date de l'année et du mois correspond
-à ce que vous et eux dites; mais ces sept semaines m'ont paru sept
-années. Mon imagination était tellement active et féconde que plus
-d'idées m'ont passé par l'esprit durant ce temps, que pendant n'importe
-quelle période de sept années de ma vie.”
-
-Une esquisse de la folie littéraire n'est pas, à notre avis, un sujet de
-pure curiosité bibliographique. Il serait possible d'en tirer des
-conclusions d'une nature toute pratique, si l'on voulait examiner sans
-préjugé, avec zèle et une connaissance approfondie du sujet, dans toutes
-ses variétés, les circonstances qui ont de l'analogie avec les faits que
-nous venons de détailler. Un dérangement mental, dit le docteur
-Conolly,[27] peut exister, sans être ce qu'on appelle communément de la
-folie: “without constituting insanity in the usual sense of the word,”
-et ce qui produit ce dérangement est souvent une cause physique. Par
-contre, les causes morales amènent fréquemment le dérangement physique
-du corps, ce qui a fait dire à un des plus grands philosophes de
-l'antiquité que tous les désordres des fonctions du corps humain ont
-leur cause dans les désordres de l'esprit. La science a-t-elle assez
-soigneusement étudié ce qu'on appelle folie, sous ce double rapport?
-
- [27] Inquiry concerning the Indications of Insanity.
-
-Si des choses très sensées ont été écrites par des individus, dont le
-cerveau était évidemment dérangé, de même le travail de la pensée et les
-opérations de l'esprit ont achevé durant le sommeil et en rêve, chez
-plusieurs hommes célèbres, ce dont ils se sentaient incapables, étant
-éveillés.
-
-Désespéré de ne pouvoir composer un morceau de musique, et accablé de
-fatigue, Tartini s'endort, et en rêve il arrange sa fameuse _sonate du
-diable_, qu'il se hâte d'écrire de mémoire à son réveil.
-
-Condorcet nous apprend que parfois des calculs difficiles qu'il ne
-pouvait achever, se sont terminés d'eux-mêmes, dans ses rêves.
-
-_Hermas_ dormait lorsqu'une voix lui dicta, dit-il, le livre qu'il
-intitula _le Pasteur_.
-
-Franklin racontait à Cabanis que les combinaisons politiques qui
-l'avaient embarrassé pendant le jour, se débrouillaient parfois
-d'elles-mêmes, en rêve. Les nombreux exemples de ce genre, qui sont
-consignés dans maints ouvrages, formeraient un curieux pendant à notre
-esquisse de la littérature de la folie, et serviraient à prouver, une
-fois de plus, que l'état hallucinatoire est plus fréquent qu'on ne le
-croit.
-
-
-
-
-HISTOIRE DE LA LITTERATURE DES FOUS.
-
-DEUXIEME PARTIE.
-
-BIOGRAPHIES.
-
-
-
-
-BLUET D'ARBERES.
-
-
-PREMIERE SECTION.
-
-BIOGRAPHIE.
-
-En conséquence de la rareté et de la singularité des publications de ce
-fou littéraire qui nous avertit lui-même, dès son début qu'il ne sait ni
-lire ni écrire, et qu'il compose par l'inspiration de Dieu et sous la
-conduite des anges, presque tous les Bibliographes se sont occupés de
-lui, mais en mêlant au vrai, nombre de suppositions et d'erreurs. Les
-suppositions avaient leur cause dans les notions vagues d'après
-lesquelles on parlait des écrits de Bluet dont probablement pas un des
-critiques et des bibliographes antérieurs à notre époque, n'avait lu en
-entier les fragments qu'il pouvait avoir à sa disposition. Les erreurs
-résultaient de l'impossibilité de consulter l'ensemble de ses
-compositions dont les très rares exemplaires sont tous défectueux et
-incomplets.
-
-Des recherches plus soigneuses que celles que l'on avait faites jusqu'à
-présent, et un heureux hasard ayant fait découvrir plusieurs parties des
-œuvres de Bluet, on a examiné plus attentivement les détails que l'on
-possédait déjà, et l'on s'est de nouveau occupé des bizarres
-élucubrations du Comte de Permission. Les trois écrivains qui ont
-exploré ce champ ingrat avec le plus de succès sont M. Deperrey dans sa
-_Biographie des hommes célèbres du Département de l'Ain_, M. Paul
-Lacroix dans deux articles du _Bulletin du Bibliophile_, de Techener, et
-M. Gustave Brunet, dans _la Biographie Universelle_, de Didot.
-
-Le premier a mis en œuvre les renseignements biographiques fournis par
-Bluet lui-même, mais en nous les présentant sous une forme moderne. Nous
-avons préféré, après avoir lu d'un bout à l'autre trois exemplaires
-différents des œuvres de Bernard Bluet, de lui laisser son style simple
-et naïf, et de choisir dans son œuvre entière les détails romanesques
-mais vrais de cette existence vagabonde, tels qu'il les fournit
-lui-même.
-
-Dans la partie Bibliographique nous présenterons ce que les divers
-livres offrent de plus curieux, et profitant des recherches faites
-jusqu'à ce jour, nous serons à même de donner une esquisse passablement
-complète de l'homme et de l'auteur.
-
-Charles Nodier dans une notice pleine de son esprit et de sa causticité
-habituels, nous a donné un excellent article critique sur Bluet
-d'Arbères et sur ses œuvres, dans _le Bulletin du Bibliophile_, de
-Techener. Quoique plusieurs autres bibliographes se soient occupés de
-Bluet, comme nous allons le voir, Nodier est le premier, à notre
-connaissance, qui soit entré dans quelques détails sur sa vie et ses
-écrits bizarres. “J'aime à penser,” dit-il, en terminant sa notice, “que
-_Dubois, Gaillard, Braguemart et Neuf-Germain_ portèrent les quatre
-coins du poêle funèbre de Bluet; c'étaient des fous de même force.”[28]
-
- [28] Gaillard avait été valet de pied, puis cocher, dit Nodier, avant
- d'être poète. Il avait reprit l'artifice commode de Bluet d'Arbères,
- et ses lettres adulatrices aux belles dames de son temps sont assez
- passables pour des lettres de cocher. Ses poésies parurent en 1634,
- et sont très rares.
-
- Nous avons parlé ailleurs de Dubois.
-
- Quant à Louis de Neuf-Germain, que Bayle désigne comme étant un peu
- fou, pour ne rien dire de plus, il vivait sous le règne de Louis
- XIII. Le Duc d'Orléans le nomma son _poète Hétéroclite_ et
- Neuf-Germain prit sérieusement ce titre à la tête de ses ouvrages.
- Le Cardinal de Richelieu se plaisait à lui entendre répéter ses
- plates bouffonneries. On ignore l'époque de sa mort, mais les
- contemporains en parlent encore comme étant vivant en 1652.
- Sarrasin, Voiture et Boileau se sont occupés de ce fou littéraire
- dont les œuvres furent publiées en deux volumes in 4º en 1630 et
- 1637, sous le titre de: _Poésies et rencontres du sieur de
- Neuf-Germain_.
-
-Examinons brièvement ce que savait la critique littéraire sur Bluet,
-avant Charles Nodier.
-
-L'article que Flögel[29] consacre à notre auteur, résume assez bien,
-sauf quelques oublis, ce qu'on en savait à cette époque. Il indique la
-contradiction entre Prosper Marchand et Beyer,[30] sur la nature même
-des œuvres de Bluet, l'un affirmant que c'est un petit volume, et
-l'autre que c'est un gros ouvrage. Flögel qui probablement n'en parle
-que par ouï-dire, penche pour le dernier avis. Au fond ils n'ont
-peut-être tort ni l'un ni l'autre. Marchand a voulu parler du format, et
-Beyer de l'épaisseur de ce petit volume, lorsque tout est réuni (dickes
-Buch). Il paraît que du temps de Flögel on n'avait connaissance que de
-cent trois des livres, ou morceaux numérotés de Bernard. On n'était
-guère d'accord non plus, sur la signification de ces visions. Les uns
-n'y voyaient que des énigmes incompréhensibles, les autres y trouvaient
-un sens mystique caché et profond; enfin une troisième classe y
-reconnaissait la science de la pierre philosophale, tant il est vrai de
-dire:
-
- Un fou trouve toujours un plus fou qui l'admire.
-
-Bayle, dans sa correspondance, lettre 187, (et non 137, comme le dit
-Flögel,) nous apprend qu'il ne savait rien sur Bluet d'Arbères, mais,
-ajoute-t-il: “j'espère rencontrer quelque chose, du moins fortuitement,
-dans le cours des recherches que je fais, sur le Comte de Permission.”
-
- [29] Geschichte der Komischen Litteratur. Ersten Haupstück 17ième
- siècle, 2ième vol. p. 528.
-
- [30] Memoriæ librorum rariorum, p. 49.
-
-Le Duchat fit copier le commencement de Bluet par M. Du Fourni, auditeur
-de la chambre des comptes, et dans cette copie il est fait mention, pour
-la première fois, d'une circonstance que Bluet nous apprend lui-même,
-c'est la couverture diversement coloriée dont il faisait relier les
-plaquettes, qu'il appelait des livres.
-
-“Le 2me livre d'oraisons était couvert de bleu céleste.
-
-“Le troisième livre des sentences, couvert d'orangé.
-
-“Le 4me livre des prophéties est couvert de rouge.
-
-“Le 6me livre des songes, est couvert de bleu et de noir, &c.”
-
-Le Duchat, dans une remarque sur un passage de _La Confession de Sancy_,
-fait une observation très naïve, et qui prouve qu'il n'avait qu'une idée
-bien vague du Comte de Permission: “Il y eut à la cour d'Henri IV,
-dit-il, depuis 1601 jusqu'en 1605, un homme de ce nom-là, qui n'y avait
-pas fait fortune, et qui dépendait de quelque ministre, comme pouvait
-être M. De Sillery, garde des sceaux, chez lequel il avait la commission
-de revoir les ouvrages pour lesquels on demandait un privilège.”
-
-La pensée de donner cette étrange position à un homme qui ne savait ni
-lire ni écrire, aurait été des plus bouffonnes. C'est un curieux exemple
-du danger qu'il y a de faire des suppositions sur un auteur dont on n'a
-guère lu les ouvrages.
-
-Prosper Marchand[31] accorde huit lignes à notre Comte de Permission, de
-l'existence duquel il n'est pas même fort assuré, car il en parle comme
-d'un personnage “_qu'on prétend avoir paru à la cour de France_, au
-commencement du 17me siècle, et qu'on croit avoir été _une espèce
-d'administrateur de la librairie_, ou d'examinateur des ouvrages à
-publier, sous l'autorité du Chancellier.”
-
- [31] Dictionnaire historique, t. 1ier, p. 203.
-
-Ceci n'est pas mal, comme mystification dans l'histoire littéraire, mais
-Prosper Marchand ne s'arrête pas en si beau chemin: “Il y a sous ce nom
-(celui du Comte de Permission) un petit livre extrêmement rare, et connu
-de très peu de personnes, _dont surtout les partisans de la pierre
-philosophale font beaucoup de cas_!” Il faut dire cependant, à la
-décharge du biographe, que, convaincu de la nullité de ses
-renseignements, il donne tout au long en note, ceux de l'auteur des
-remarques sur les lettres de Bayle, dont nous avons parlé ci-dessus.
-
-Il avait eu sous les yeux l'ouvrage de Bluet d'Arbères, car il le décrit
-et en donne même des extraits. Comprend-on, après cela, que non
-seulement il n'ait pas la moindre idée de son contenu, ni de la date de
-l'impression (indiquée cependant presqu'à chaque livre) mais encore
-qu'il forge à plaisir un faux titre dans un catalogue!
-
-Il est curieux de citer les paroles mêmes d'un bibliophile aussi exact.
-
-“Le Comte de Permission est un petit livre très rare” (d'abord le Comte
-de Permission non seulement n'est pas un livre; ce n'est pas même le
-titre d'un ouvrage quelconque). “C'est une espèce de catalogue de livres
-feints et imaginaires;” (ne croirait-on pas qu'il s'agit d'une seconde
-bibliothèque de Saint Victor?) “qui contient 42 feuillets,” (et ce
-malheureux Bluet croyait avoir composé 173 livres!) “Les chimistes
-regardent le Comte de Permission comme un ouvrage de philosophie
-hermétique, où l'on a développé, sous diverses figures emblématiques,
-l'art de transmuter les métaux, et c'est ce qui fait que les curieux le
-recherchent encore quelquefois,” (et c'est ainsi que l'on écrit
-l'histoire des livres!) “Pour moi, j'aime mieux le regarder comme une
-satire assez froide de diverses personnes du temps de Henri IV, et c'est
-sous cette idée que je me souviens d'en avoir ainsi fait dresser le
-titre, dans le catalogue de la Bibliothèque de M. Cloche, qui fut vendue
-publiquement à Paris en août 1708: _Le Comte de Permission, ou 42
-portraits satiriques et allégoriques de différentes personnes du temps
-de Henri IV, en forme de titres de livres; avec figures, en 1603, in
-12º._”
-
-Le trop confiant Flögel a été pris à ce piège d'un faux titre, qu'il a
-donné comme un ouvrage véritable. Pierre de l'Estoile, dans son Journal
-de Henri IV,[32] nous fournit une description plus précise de notre
-auteur et de ses ouvrages: “En ce mois” (août 1603) dit-il, “courait à
-Paris un nouveau livre d'un fol courant les rues, qui se faisoit nommer
-_le Comte de Permission_, lequel ne savoit ni lire ni écrire, comme il
-en donne avis à chaque feuillet, et ce qu'il faisoit et écrivoit, étoit,
-à ce qu'il disoit, par inspiration du Saint Esprit, c'est à dire, de
-l'esprit de folie qui le possédoit, comme il apparoit par ses discours,
-où il n'y a ni rime ni raison, non plus qu'en ses visions. Il a mis dans
-ce beau livre, la Reine, tous les princes et les princesses, dames et
-damoiselles, dont il a pu avoir connaissance, tant étrangers, qu'autres,
-avec des étymologies et interprétations de leurs noms, fort plaisants et
-à-propos, selon le proverbe commun qui dit que les fols rencontrent
-souvent mieux et plus à-propos que les sages. Ce beau livre imprimé à
-Paris, à ses dépens, et avec permission de Monsieur le Chancellier, est
-bien digne du siècle de folie tel qu'est le nôtre.”[33]
-
- [32] Tome 1, pages 259-260.
-
- [33] Nous verrons plus loin pourquoi de l'Estoile ajoute que le métier
- de ce fol était d'être charron, et qu'il montait en Savoie
- l'Artillerie du Duc, _où on disoit qu'il se connaissoit fort bien_.
-
-Garnier, un des commentateurs de Ronsard,[34] range aussi notre Bluet
-d'Arbères au nombre des fous, dans une note d'un passage relatif à
-l'époque précédant les guerres civiles de France, où l'on voyait errer
-parmi les villes, des hommes:
-
- Barbus, crineux, crasseux et demi-nus,
- Qui, transportés de noires frénésies,
- A tous venans contaient leurs fantaisies
- En plein marché ou dans un carrefour,
- Dès le matin, jusqu'à la fin du jour.
-
- [34] Edition de Paris, in folio, 1623.
-
-“Tels,” dit Garnier, “que nous avons eu de notre temps le _Prince
-Mandon, le Comte de Permission et maître Pierre du Four l'Evesque_.”
-
-De tous les Bibliographes anciens, De Bure le jeune est celui qui a
-donné les détails les plus exacts sur les œuvres de Bluet d'Arbères,
-d'après l'exemplaire de la Bibliothèque du Duc de la Vallière, le plus
-complet à cette époque.
-
-La Bibliographie allemande moderne s'est aussi occupée de notre auteur,
-et Grässe lui a consacré une notice exacte, mais peut-être trop
-concise,[35] où il avance, sans que nous puissions nous imaginer sur
-quel fondement, que les œuvres de Bluet d'Arbères sont une imitation du
-_Seconda Libraria di Doni_.
-
- [35] _Lehrbuch einer Allgemeinen Literärgeschichte aller bekannten
- Völker der Welt, Von Dr J. G. Ch. Grässe._ Leipzig, 1856, tom. 3,
- section 1ère, page 502.
-
-Présentons maintenant l'autobiographie de notre original.[36]
-
- [36] Bluet commence à raconter sa vie au 70ème livre, imprimé le 10
- Novembre, et dédié au Duc de Maines. Nous indiquerons successivement
- les livres dans lesquels il continue sa narration, en y faisant
- entrer les détails qu'il a répandus dans un grand nombre d'entr'eux.
-
-Moy Bernard de Bluet d'Arbères, Comte de Permission, chevalier des
-ligues des treize cantons de Suysse, naquit l'an 1566, à Arbères, terre
-de Gex, auprès de Genève, issu de petite maison et pauvres parens. Ils
-estoient de la religion Philistienne. Tout ce qu'ils m'ont appris c'est
-mon _Pater_ et le _Credo_ en François. Mon village est en une boissière
-(_vallée_). Du coté du Soleil couchant il y a des montagnes, où il n'y a
-que rochers et herbes de senteur. Du coté du Levant, il n'y a que
-marescages. Je me souviens de tout ce que j'ay dit et fait, depuis que
-j'estois au berceau.
-
-Quand je commençay à cheminer, je montois dessus de grands coffres de
-paysans, et chantois à haute voix: _Domine_.
-
-Les paysans qui avoient semé du millet, avoient mis des images de nostre
-Seigneur dans les champs pour faire peur aux oyseaux. Je les allois
-prendre, à cause que nostre Seigneur y estoit en peinture.
-
-Nous étions alléz mener les brebis _André Bure_ et la _Tivène de Trec_,
-auprès du chesne du _Baissot_; eux avoient beaucoup plus de temps que
-moy. Voicy que le loup commence a venir prendre de nos brebis, alors je
-commence à réclamer l'aide de Dieu, et à l'instant le loup quitta les
-brebis... Depuis l'age de quatre ans je n'ay eu que du travail et point
-de repos.
-
-Mon père me fit le gardien de toutes les brebis du village. J'avois
-entendu dire que Dieu avoit promis que quand on seroit deux qui
-parleroient de luy, qu'il seroit au milieu des deux. Je me mettois en
-teste et croyois que moy seul suffirois, et que Dieu pouvoit aussy bien
-m'assister qu'à un grand troupeau... Mon frère Michel prenoit plaisir à
-dire des chansons, estant aux champs avec les brebis. Il estoit loué et
-estimé par les filles, et je n'estois point loué ny estimé, parceque je
-ne sçavois pas dire de chansons. Mais pour cela le loup ne laissoit de
-luy manger ses brebis, ce qui ne m'arrivoit point.
-
-J'hayssois fort la paillardise jusques à l'age de sept ans. Quand je
-voyois des femmes et des filles, j'allois me cacher derrière des lits...
-Je n'avois pas une heure de relasche; on me faisoit aller quérir du bois
-sur les épaules. J'avois fait un petit chariot pour aller le quérir, et
-mes compagnons venoient tirer le chariot avec moy, encore qu'ils fussent
-de plus grande maison que moy.
-
-Au temps qu'il falloit retirer le foin et le bled, l'on m'envoyoit par
-les montagnes pour faire du ramage pour donner aux brebis; je m'y tenois
-tousjours incessamment. Il y avoit un chasteau qui s'appeloit _le
-chasteau Dyvone_, proche de mon village: dans le chasteau, au belvar de
-l'haute cour, il y avoit Adam et Eve, l'arbre de vie avec le serpent,
-représentés au naturel, et ne leur manquoit que la parole. Aussitôt que
-je me pouvois desrober, j'étois incité et induit pour aller voir ceste
-belle histoire si hazardeuse et escandaleuse. Je ne faisois que penser
-aux grans dons des graces et faveurs que Dieu avoit fait au prophète
-Royal David, et à Moyse, et me représentois tousjours ces deux grands
-personnages.
-
-La plus grande ambition que j'avois en ce temps c'est qu'il pleust à
-Dieu de me faire la grace que je peusse estre prédicateur. Les clercs
-estoient de grand renom et respect. J'empruntois des livres de mes
-compagnons, et y regardois quand j'estois aux champs àfin qu'on eust
-creu que je sceusse bien lire, et m'estois toujours d'avis qu'un ange me
-devoit parler et me représentois toujours le jugement de Dieu devant ma
-face. Je priois incessamment Dieu... Je me faisois accroire en ce
-temps-là que si j'eusse esté du temps de Jesus Christ, j'eusse tout
-quitté pour le suyvre... Je disois à mes compagnons: “quand je seray
-grand, vous me verrez suivre des princes, puis des roys, s'il plaist à
-Dieu, et porteray de leurs mesmes habits, satin et velours, avec
-passemens d'or.” Ils ne faisoient que rire, mais mon dire s'est trouvé
-estre véritable.
-
-En l'an 70, du temps que le Duc Darue passa par Chamberry en Savoye pour
-aller en Flandre, ceux de Genève et de mon pays craignoient que les
-Espagnols ne leur fissent la guerre, et disoient: Les gendarmes nous
-viendrons couper la gorge! Je me consolois avec Dieu, aux champs, à mes
-brebis. Je disois: Hélas! où irai-je me cacher, afin qu'ils ne me
-coupent la gorge! Je priois Dieu qu'il prolongeast cet accident jusqu'à
-ce que je fusse en age, que je pusse entrer au service et en crédit, par
-la miséricorde de Dieu, avec ceux qui peuvent allumer le feu et
-l'esteindre. Mon Dieu a entendu ma voix, m'ayant envoyé au service de
-Charles Emmanuel Duc de Savoye en l'an 85, où je suis demeuré jusqu'en
-l'an 1600.[37]
-
- [37] Livre 47ème.
-
-De sept ans à dix[38] mon père voulut me faire berger de vaches; j'avois
-accoustumé de garder les brebis jusqu'alors, qui est la plus noble beste
-qui soit en toutes les bestes, après la colombe. Il m'estoit bien
-fascheux d'aller aux marescages là où il n'abite que des bestes sales.
-Je demanday à mon père qu'il me laissast garder les brebis, car ce
-m'estoit plus honorable que de garder les vaches, mais il me respondit,
-qu'il n'estoit pas si profitable. Il me fallut donc estre gardien de
-vaches. Comme je n'avois pas peur que le loup les mangeast, je me
-livrois aux pensées de l'ambition. Je faisois des cuirasses des escorces
-d'arbres, et des morillons des citrouilles, et force espées de bois, des
-paniers de bois, artilleries de bois, arquebuzes et pistoles de bois, et
-les canons estoient des clefs percées, trois tambours, et les caisses
-des tambours estoient d'escorces de cérisier. Prenant les lettres de
-parchemin qui estoient des contracts et testaments de mes prédécesseurs,
-pour en faire les fonds des tambours, prenant les filets pour faire les
-cordages. Je faisois des paniers d'ozier et les envoyois vendre à Genève
-pour avoir de l'argent pour acheter du taffetas pour faire des enseignes
-de guerre. Après avoir fait tout cela, je le cachois par dedans la
-paille, afin qu'on ne trouvast ces artifices. Je fis un coffre de la
-longueur d'un escabeau, trois pieds de long et deux de large. J'achetois
-des jettons marqués de la Fleur de Lys du Roy de France, et en
-empruntois encore à Janet Gaudar et les estendois sur le sable.
-J'empruntay une grosse gibecière de Pierre Rouzé, principal du village,
-et la remplis tant de sable que de jettons, et la mis dedans le coffre.
-Je prins une chambre qui estoit sur quatre colonnes de bois faictes avec
-des ais. J'y mis tous mes artifices de guerre. La chambre estoit à un de
-mes voisins.
-
- [38] Ceci appartient au 71ème livre, qui a en tête une gravure
- surmontée d'une couronne, et qui représente le Comte de Permission
- gardant les moutons et pourchassant un loup.
-
-Au village où je suis né, il y avoit de très belles filles. Mes
-compagnons estoient les bien-venus auprès d'elles, mais moy je n'estois
-ny bienvenu, ny aucunement caressé, à cause que j'estois sorty de
-pauvres gens de mépris.
-
-J'estois déjà fort persecuté en ce temps là à caresser et aymer les
-belles filles, jusqu'à considérer dans mon esprit quand viendra le temps
-que les femmes seront à bon marché.
-
-Je hayssois tous les autres vices, mais je trouvois que celuy là estoit
-le plus plaisant. Quand j'estois couché la nuict, toujours les mauvaises
-pensées me venoient attaquer, et me sembloit que si toutes les plus
-belles femmes et filles du village se fussent présentées à moy, que
-j'eusse accomply le plaisir de concupiscence.
-
-Je priois Dieu journellement qu'il luy pleust me faire tant de grace que
-de me donner le savoir et la science pour pouvoir prescher à mes
-compagnons.
-
-Je leur dis que j'avois un trésor, et ils me respondirent qu'ils
-vouloient en avoir leur part, autrement ils l'iroient rapporter au
-gouverneur de Gex.
-
-Je leur respondis: je vous en feray part moyennant que vous ne le disiez
-point aux autres, et que vous soyiez petit nombre de gens. Incontinent
-ils l'allèrent dire à tous les autres, et j'en faisois du fasché, et
-cependant j'en estois bien joyeux, parceque ma cour et ma suite en
-seroient plus grandes. Je leur dis: vous vous contenterez de le voir,
-sans le toucher et n'entrerez qu'un à la fois dans la chambre. (Il suit
-ce plan et les introduit l'un après l'autre dans son arsenal, leur
-montrant le coffre de jettons, puis les fait sortir, et leur donne à
-chacun des noms de noblesse.) Je les fis armer de mes armes, battre mes
-tambours. J'avois fait une colombe de bois doré, et un baston de la
-hauteur d'un homme, avec une banderolle de fer-blanc doré, et une croix
-blanche à jour, au milieu de la banderolle. C'estoit ainsy un baston
-royal. Je le faisois tousjours porter devant moy, signifiant la grandeur
-de l'inspiration de Dieu. Alors mes compagnons de noblesse me disoient:
-que ferons nous de ce trésor; il faut que nous le partagions. Je
-respondis: je ne veux pas qu'un aussy grand trésor se disperse. Il faut
-voir s'il y a quelque chasteau ou seigneurie à vendre, nous l'acheterons
-tous ensemble, et serons frères. Toutefois je veux estre le supérieur de
-vous tous, et me rendrez obéissance.
-
-Tout le plaisir et delectation que j'avois, c'est que je les faisois
-tirer à l'arbaleste et à la flesche, eux marchant en ordonnance, le
-tambour battant, les enseignes déployées.
-
-Toutes les plus belles filles me venoient voir et me faisoient grande
-caresse et reverence.
-
-Quand je fus à l'age de neuf ans,[39] il y avoit une paysanne, belle
-fille et riche qui estoit une voysine. Elle s'appeloit Antoinette
-Goandet. Mes compagnons me venoient prier que je parlasse pour eux à
-ceste paysanne. Alors je parlay pour un nommé Chateaufort, mais la belle
-me respondit que je parlasse pour moy et non point pour les autres, et
-qu'elle m'aymeroit mieux que celuy pour lequel je luy parlois. Je fus
-bien joyeux et content.
-
- [39] Ceci appartient au 72ème livre dont la gravure représente le
- Comte de Permission et ses compagnons armés comme il l'a décrit plus
- haut, debout au centre de son artillerie, et le coffre aux jettons
- ouvert au milieu d'eux.
-
-(Il devient amoureux, la mère de la jeune fille se fâche, le père de
-Bluet s'irrite. Notre héros s'enfuit de la maison paternelle, et se
-sauve au château de Grelly, à un quart de lieue de son village.)
-
-Le seigneur du dict lieu estoit capitaine de cinquante lances pour le
-Duc de Savoye. Au chasteau se trouvoient la femme du seigneur, son fils
-et ses trois filles. Je dis à icelle dame: Madame, je vous prie
-humblement de me faire ceste faveur, au nom de Dieu, de m'amener à
-Rumilly avec vous. Elle me dit: que feras-tu quand tu seras là? tu es si
-petit, à quoy employeras-tu le temps?--Je prieroy Dieu le créateur afin
-qu'il luy plaise me faire la grace que je puisse devenir le maistre
-monteur de l'artillerie. Alors la dicte Dame m'accorda ma demande, et
-nous partîmes le lendemain... (admis au château, il y trouve le
-contrôleur du Duc, qui voulant probablement s'amuser, promet à Bluet de
-le faire entrer au service de son altesse, à raison de dix écus par
-mois; mais on ne le paie pas; il se plaint; on déchire le contrat que
-par plaisanterie on avait fait dresser par un notaire, et Bluet s'arme
-de patience contre sa mauvaise fortune.)
-
-Au bout de quatre mois, on m'habille tout de boccassin incarnadin, espée
-et poignard, manteau et panache. Tous mes compagnons furent
-esmerveillés, puis je m'en retournay à Rumilly. Le jour de mon
-arrivée[40] les quatre compagnies de chevaux-leger firent montre,
-ensemble toute la noblesse de Savoye commençoit à s'armer et à se
-préparer...
-
- [40] 73ème livre. Suite de sa vie jusqu'à l'âge de 16 ans.
-
-J'estois en renom de plus en plus à cause de mon jeune age et de
-l'intelligence qui estoit en moy. Je n'avois que douze ans. Je demeuray
-six ans à Rumilly, et toute l'envie que j'avois c'estoit de m'amasser
-quelque somme d'argent, à la sueur de mon visage, et puis après me
-marier... J'avois ceste coutume que j'aymois à estre tousjours
-superbement habillé. A Rumilly je fis faire des habits de taffetas et
-satin.
-
-Durant ces six années, je m'en allai quatre ou cinq fois au lieu de ma
-naissance, et je ne voulus jamais loger en la maison de mon père, mais
-je logeois en la maison du voisin qui s'appelle Nicolas Coindet; et six
-ans après, la maison de mon père est venue à tomber, et il a acheté la
-maison où je logeois... J'avois incité et sollicité mon père et ma mère
-qu'ils ayent à vendre le peu de biens qu'ils ont, pour s'en venir
-ailleurs, parceque le temps viendroit que les armées leur couperoient la
-gorge. Dix ans après, les Espagnols brûlèrent la terre de Gex; les
-femmes et filles furent forcées et violées, brûlées et massacrées. Mon
-père et ma mère furent liés et garottés. Mon père s'ecria Hélas! mon
-fils Bernard où es-tu, qui a monté l'artillerie de nostre prince? Les
-Espagnols dirent: est ce maistre Bernard qui a monté la croix? Alors mon
-père et ma mère furent déliés et libres. Tout le pays fut bruslé, sinon
-mon village qui fut préservé.[41]
-
- [41] Livre 47ème.
-
-A seize ans je quittay Rumilly,[42] et j'allay au chasteau de
-Monmeillan, principale place de toute la Savoye. J'allois offrir mes
-services à Monsieur de Bonvillar, gouverneur de la place. Une sentinelle
-donne avis qu'un jeune garçon vouloit parler au gouverneur. Celui-cy
-demande ce que je voulois, et je luy respondis: “Monsieur, depuis que
-Dieu m'a donné le jugement je n'ay eu d'autre dessein que de servir son
-altesse, pour accommoder son artillerie.” (Il est agréé et on lui donne
-un logement dans la forteresse. Le contrôleur du gouverneur lui offre,
-dit-il, une de ses maîtresses pour femme, mais il refuse par fierté.
-Puis il veut lui donner une de ses filles bâtardes, ce qui ne réussit
-pas non plus. Parmi plusieurs intrigues, qui toutes, dit-il, _s'en
-allèrent au vent_, il en raconte une fort originale, mais que nous ne
-pouvons placer ici.)
-
- [42] 74ème livre. Portrait en pied de Bluet d'Arbères armé, et d'une
- femme de chambre tenant en main une quenouille. Au-dessus des
- portraits se trouve imprimée en deux lignes la légende suivante:
- “Outre que la figure est bien taillée, c'estoit la plus belle
- suivante qui fust jamais en tout le monde.”
-
-Le gouverneur avoit parlé à son Altesse le duc pour moy, et lorsqu'il
-fust desmist de ses fonctions, elle commanda que j'eusse les mesmes
-franchises qu'auparavant. Quelque temps après le nouveau gouverneur me
-donna commission de monter toute l'artillerie, et qu'il n'y auroit
-jamais artisan qui seroit mieux récompensé de son Altesse, que moy.
-“Mais gardez-vous, dit-il, de vous marier encore de quelque temps, car
-tel ne vous voudroit donner sa Chambrière pour l'heure présente, qui
-avec le temps sera trop heureux de vous donner sa fille.” Je me tenois
-bien heureux d'avoir receu un aussy bon conseil de mon dit sieur le
-gouverneur, lequel j'ay observé jusqu'à présent.
-
-(Bluet a maintenant près de vingt ans, et c'est probablement vers cette
-époque qu'il commença à avoir ses visions, au milieu d'amours
-multipliées, et de tours très fâcheux qu'on lui joue à chaque instant.
-Dans une de ses visions arrivée le 19 Novembre 1586 au château de
-Montmeillan, il lui sembla que des armoiries lui étaient données en
-rêve. C'était, dit-il, l'arbre de vie, avec sept racines entourées par
-deux serpents dont l'un a une tête de femme. Deux branches de laurier
-chargées de douze pommes entourent l'arbre, et le tout est surmonté par
-cinq couronnes, au-dessous desquelles est une colombe au milieu d'une
-gloire. Dans sa première _oraison_, il explique symboliquement ces
-armoiries qui se retrouvent plusieurs fois gravées dans ses œuvres.
-
-L'année précédente, il était allé faire un pélerinage à St Claude, et il
-passa par le pays de Gex. Tous ceux de son pays se moquaient de lui,
-rapporte-t-il, et le traitaient de fou, parcequ'il leur recommandait de
-prier Dieu, vu que le temps approchait où les châteaux et maisons du
-pays seraient brûlés, et les habitans passés au fil de l'épée.
-
-Laissons maintenant à notre héros le soin d'expliquer lui même ses
-amours et les tours dont il est la victime.)
-
-Je dépendois grande somme d'argent pour adhérer aux desirs de
-Toinette.[43] Je faisois force collations et faisois manger force
-confitures à ma maistresse et à sa compagnie, jusqu'à luy donner tout ce
-qu'elle estimoit luy estre agréable. Mais l'on abusoit de ma bonté et de
-ma patience. Je payois tous les violons, et les autres dansoient à mes
-despens; je faisois l'amour et les autres la vie, c'est à dire la monte.
-Monsieur de Choizel, veneur de Madame la Gouvernante, prenoit du
-poulverin d'arquebuze, et me le venoit souffler contre les yeux, ce qui
-me faisoit beaucoup de mal à la vue. Encore ne se contentoit-il pas de
-cela, mais il prenoit la clef de mon coffre, et me prenoit tout ce qui
-estoit dedans. Il me venoit trouver dans ma chambre et me tiroit mes
-bagues d'or de mes doigts, et en faisoit son propre, ce qui m'occasionna
-de m'en plaindre à Monsieur le Gouverneur, et il me respondit que ma
-maistresse y mettroit du remède. Le dict Choizel estoit des mignons de
-Toinette. Je consideray qu'il n'estoit pas possible que le c. d'une p.
-me peust faire condescendre à vivre desreglement à l'encontre de la
-volonté de Dieu... Petits et grands se mocquoient de moy, et me
-faisoient des cornes. J'avois des visions que partout où ma maistresse
-logeoit, qu'il y avoit deux portes... Je demanday mon congé à Monsieur
-le Gouverneur, et satisfaction de mon travail.[44] Il me dit: le congé
-que je vous donne, c'est de garder de près votre maistresse. Je luy
-respondis: Monsieur, je ne seray jamais subject au c. d'une p., et il me
-respondit: Maugré de coquin! Monsieur, répliquai-je, si je suis coquin,
-mon esprit n'est point abastardy, et à l'instant il me donna mon congé
-par escrit, mais sans me donner aucun payment de ce qu'il me devoit...
-Je retournay au chasteau de Montmeillan, où je fus très bien venu et
-très honorablement reçeu... C'estoit environ un mois avant Noel. Dieu
-m'envoya une inspiration de demeurer trois jours sans boire et sans
-manger... et pour une repentance et pénitence, je voulus aller à pied
-nud, et marcher teste nue au plus gros de l'hiver, depuis Montmeillan
-jusques à nostre Dame de Means, qui est une bonne lieue de distance. Je
-ne portois que ma chemise et mes scarçons. Estant de retour, ma chair
-estoit toute noire, et alors me fust annoncé secret haut et puissant.
-Une voix me disoit: comporte-toy bien et sagement, car Dieu veut se
-servir de toy, et te veut faire prophète...
-
- [43] Il raconte ceci au 75ème livre, celui où se trouve une gravure
- indécente représentant une femme nue, entrelardée par tout son corps
- de priapes ailés.
-
- [44] 76ème livre.
-
-(Au 78ème livre il raconte une autre vision, dans laquelle on veut lui
-faire épouser sa maîtresse qu'il nomme tantôt Toinette, tantôt Lucrèce
-de la Tornette, mais il ne veut pas se marier avec elle. Comme, en cette
-vision, il est très pauvre, et n'ayant pour tout vêtement que sa
-chemise, Toinette fait amener auprès de lui sept mulets tous chargés
-d'écus: Voilà, mon serviteur, pour vous remonter, dit-elle. Il désire
-savoir d'où vient tant d'argent, et elle répond: c'est son altesse qui
-me l'a donné, pour récompense de ce qu'il m'a fort bien embrassée.
-Allez, p., s'écrie Bluet furieux, je ne veux point estre remonté par
-votre...
-
-Le gouverneur, sa femme et tout le monde disaient, et faisaient courir
-le bruit, rapporte-t-il, qu'il était devenu fou, et avait des transports
-au cerveau. Enfin touts ces tribulations cessèrent par la mort de
-Toinette qui mourut de la peste. Rendons la parole à Bluet.)
-
-Le péché qui m'a le plus persécuté, c'est la tentation des femmes, et
-quand j'ay mangé, encore que je ne mange dissolument, et ne mange rien
-que je ne veuille que tout le monde sache, je ne suis pas si prompt pour
-prier Dieu, et l'incitement de Sathan me faict trouver belles les
-femmes... il m'a pris des envies de me faire crever les yeux pour éviter
-de les veoir; mais j'ay considéré que cela me détourneroit de faire
-quelque chose de grand, que j'ay envie de faire au monde, qui sera
-remarquable, s'il plaist à Dieu...
-
-(Au livre 80ème il nous raconte que dans un de ces accès d'ascétisme, et
-tenté du péché de concupiscence, il s'en alla vers un cimetière des
-environs de Chambéry, s'y dépouilla tout nu, se fit un lit d'orties, s'y
-coucha et s'y roula de tous côtés. En revenant chez lui son corps était
-plein d'ampoules, et il alla trouver le chirurgien Blondel, pour se
-faire panser.)
-
-Je dis au chirurgien: allons un peu dedans vostre chambre, et prenez
-vostre razoir, puis me recommandant à Dieu, faites justice de mon
-courtaud, ajoutai-je, qui veut faire la beste, pour trahir mon âme. Puis
-me donnant trois coups de razoir sur le petit bidet, je le fis recharger
-encore de deux coups, dequoy il y en avoit un qui entra fort profond. Le
-soir mesme je faillis perdre tout mon sang.
-
-(Le livre 81ème contient une histoire assez curieuse, mais trop longue
-pour l'insérer ici, de deux squelettes avec lesquels il donne une leçon
-de morale à un gentilhomme qui voulait se servir de son intermédiaire
-pour obtenir les faveurs d'une maîtresse. Il paraît que les officiers de
-la maison du Duc de Savoye lui jouaient de cruels tours, auxquels le Duc
-même prêtait la main. Nous en laisserons raconter deux ou trois à
-Bluet.)
-
-Mes ennemis mirent en teste à son altesse de me faire vanner dans une
-couverte, par plusieurs et diverses fois, puis me faisoient monter tous
-les chevaux les plus vicieux qu'il y avoit, mais je me comportois le
-mieux que je pouvois, comme d'effet je me tenois fort bien à cheval. On
-fit attacher deux grandes boucles de fer au coing d'une salle, avec une
-corde et une cuve; puis me faisoient mettre dedans ladicte cuve, et me
-faisoient tourner un longtemps. Je me consolois avec Dieu; mais après
-cela je demeuray fort longtemps sans me pouvoir recognoistre.
-
-(C'est facile à croire, Pauvre Bluet! Pour récompense de ces mauvais
-tours, on lui donnait _un superbe habit de couleur colombine, passementé
-d'un grand passement d'or_. Don Juan de Mandoche lui donne _un habit
-bleu celeste tout chamarré d'argent_, et il lui donne encore vingt
-ducatons pour récompense de ce qu'il lui avait coupé la barbe.)
-
-Le jour de caresme prenant j'arrivay en la ville d'Ast, et m'en vins
-loger au logis des trois Rois, et ne pensois pas sejourner deux jours,
-mais je m'y trouvay si bien, avec toute la Noblesse d'Ast, que j'y
-demeuray tout le caresme.[45] M. le comte de Neufville, sa mere et sa
-femme, M. De Salines et sa femme, M. De Callo et sa femme, qui est la
-plus belle femme d'Ast, et estoient tous de mes amis, et me donnoient de
-beaux habits et d'autres beaux présents. En la semaine saincte je m'en
-vins trouver le Roy David en triomphe et en bon équipage; j'avois de
-superbes habits et de grandes pièces d'or, et force perles et
-pierreries, et grand quantité de bagues. Mes habits estoient tous
-brochez d'or, doublez de toile d'argent. Quand le Roy David me vit, il
-fut extrêmement joyeux... De Quiers, il s'en vint faire feste à Turin...
-
- [45] Livre 84ème.
-
-(Là, on le présente à la fille du Président Provane, et sans doute pour
-s'amuser de lui, on lui conseille de faire la cour à la fille du
-président. Bluet prend la chose au sérieux, et le Duc même se mêle de la
-plaisanterie.)
-
-Son Altesse alla faire ses Pasques aux Capucins, à Turin. Il avoit un
-valet de chambre qui s'appeloit Campois, qui avoit accoutumé de me faire
-du mal. Il incita son Altesse à me faire monter à cheval sans selle, ny
-bride, ny licol, puis le faisoit courir par un taillis là où je
-rencontray une branche coupée, laquelle entra deux doigts profond en ma
-chair, derrière le col. Je tombay en terre, comme un homme mort, puis me
-vint une postume, laquelle demeura sur moy fort longtemps. Mais pour
-cela je ne laissois de fréquenter Mademoiselle Provane une maistresse,
-là où j'estois le bien venu à toutes les heures où je voulois y aller,
-et estois toujours assis auprès d'elle, et ne mangeois que ce qu'elle me
-donnoit de sa propre main. Il advint que la peste se mit dans Turin, et
-le Roy David, ma maistresse Argentine, et toute la noblesse quittèrent
-la ville... Quand le Roy David vouloit aller à la chasse dans le parc de
-la forest de Turin, il me faisoit tousjours chercher, pour me mener avec
-luy. Un jour quand nous fusmes à la campagne, il me fit monter sur un
-arbre, puis me fit faire une grande prédication, et cependant il fit
-couper le dict arbre, et quand je voulois descendre, on me jettoit des
-pierres et cailloux, tellement qu'enfin je fus contrainct de me laisser
-tomber avec le dict arbre, en me recommandant à Dieu lequel me sauva.
-Une autre fois je m'estois sauvé dans une église à Turin, là où il
-m'envoya Monsieur de Trois Serve lequel j'avois nommé Roland le furieux.
-Il me fit monter en trousse derrière luy, puis il alloit me picquant les
-jambes avec ses éperons, jusqu'à ce que nous fusmes en la forest, et
-alors il me vouloit mettre à la mercy des sangliers; mais quand nous
-fusmes arrivés, la chasse estoit parachevée, et par la grace de Dieu les
-sangliers estoient morts, tellement que Dieu me sauva encore ceste fois.
-
-Son altesse n'alloit nulle part qu'il ne fallust que j'allasse avec luy,
-et me faisoit tousjours coucher dans sa chambre, estant à Turin dans le
-chasteau. Je couchois sur un matelas auprès de son lict, où je faisois
-mes oraisons, et y prenois grand plaisir. Je me levois tousjours de bon
-matin pour m'en aller à la messe, et il me disoit que je ne devois
-poinct sortir du logis avant luy. Quand il dinoit ou soupoit, il me
-demandoit si j'avois diné ou soupé, et quand je disois que non,
-incontinent il me servoit luy-mesme de ses propres mains.
-
-Le Roy David s'en vint demeurer à Avellane,[46] et me fit loger
-vis-à-vis du logis de ma maistresse. Puis il commença à dresser mon
-équipage avec un accoustrement d'un gros taffetas renforcé, de couleur
-bleu celeste qui sont les couleurs de ma maistresse, et estoit tout
-chamarré de passemens de fin argent. Tous mes laquais estoient vestus de
-bleu celeste, avec des passemens blancs. Tous mes chevaux et mulets
-estoient harnachés de bleu celeste, avec franges et panaches. Bref rien
-ne me manquoit, j'avois aussy un brave secretaire qui escrivoit bien.
-
- [46] Livre 85ème.
-
-Le monde murmuroit fort que le Roy David couchoit avec ma dicte
-maistresse, mais j'entrois à toutes les heures que je voulois, tant la
-nuict que le jour, en la chambre du Roy David, et aussy en celle de ma
-maistresse, et vous promets que je n'ay jamais trouvé femme ny fille en
-la chambre du Roy, et ne luy vis jamais faire mal à personne qu'à
-moy.[47]
-
- [47] Quelle naïveté dans cet aveu!
-
-Il estoit un jour allé à la chasse et ils prindrent un cerf, lequel il
-fit écorcher devant la porte de son logis, puis me fit attacher les
-cornes du dict cerf sur ma teste. Je luy dis: Roy David, pourquoy me
-faictes vous attacher les cornes de ce cerf, attendu que je ne suis
-poinct marié; c'est chose qu'il faudroit faire à ceux qui veulent estre
-agrandi et honoré par le c. de leur femme. Puis je tournay la teste avec
-les cornes, et en donnay un grand coup contre la teste de celuy qui me
-les attachoit. Le Roy David me dist: vous avez grandement offensé des
-gens d'honneur. Je respondis: celuy qui se sent galeux, qu'il se gratte.
-Il me fit alors apporter toutes mes bagues, qui m'avoient esté données à
-Milan, et les jetta devant les laquais, au jardin de Turin, et il y en
-eut quelques unes de perdues, dont je fus extrêmement fasché, et
-cependant le Roy David s'en resjouissoit. Quand nous fusmes arrivés à
-Vellane, le Roy David me dit: donnez aux pauvres tout ce qu'on vous a
-donné à Milan. Et je respondis: j'ay mon père qui est pauvre et qui n'a
-rien, parquoy je desirerois lui donner quelques commodités. Ne vous
-souciez tant seulement de vostre père, respondit-il, mais donnez
-entièrement tout ce que vous avez aux pauvres. Je repliquay par une
-response assez gaillarde: dernièrement que vous jouastes tant de mille
-escus, que ne les donnastes vous aux pauvres; considerez, je vous prie,
-que le temps perdu n'est jamais recouvré. Alors il fut fort fasché et
-irrité contre moy, puis fit prendre une couverture, et luy avec des
-nobles me mirent dedans, me descendirent en la rue, et me vannèrent
-devant les fenestres de ma maistresse, dont j'avois grande honte, et un
-grand deshonneur m'arriva; ce qui m'occasionna de lui demander mon
-congé, pour venir en France vers le grand Empereur Theodose, disant que
-je ne voulois plus demeurer avec luy. Je ne pouvois m'en aller sans son
-congé; mais dans bien peu de temps, nous fismes la paix, de manière que
-tout fut remis en grace. Je luy pardonnay et mis en oubly le mal qu'il
-m'avoit faict.
-
-(Vers ce temps Bluet se mit en tête d'établir un ordre de chevalerie:
-_L'ordre de l'admiration du grand jugement de Dieu_. Les grands
-dominateurs, dit-il, qui seront vertueux, le porteront en or, mais les
-méchants ne le porteront point. Le ruban sera blanc.)
-
-Je ne fais poinct de doute,[48] continue-t-il, dans un moment d'amère
-réflexion, que de tant de monde qui ont eu de mes livres, il n'y en aye
-beaucoup qui les ont méprisés et n'en ont faict aucune mémoire, mais de
-tant de livres que j'ay faict, tousjours il y en aura quelque petit
-nombre qui se sauveront en despit des diables... et ils seront meilleurs
-au dernier temps, que non pas à l'heure présente, et y aura un million
-d'amis qui rendront tesmoignage de ce que je suis, en despit des pauvres
-envieux. Je n'ay point reçeu de desplaisir sinon de ceux à qui j'ay
-faict du bien; mais en mon Dieu je me console.
-
- [48] Livre 98ème.
-
-(Enfin complètement dégoûté de son séjour en Savoie, par suite des
-mauvais traitements qu'il y recevait, et que toutes les cajoleries ne
-pouvaient lui faire oublier, il partit pour la France, ce qui comme nous
-l'avons vu, était un de ses anciens projets. Tout au commencement du
-17ème siècle, nous le trouvons à Paris, et le 15 Mars 1601, étant à
-l'abbaye de St Germain, ses visions le reprirent de plus belle.
-
-Au commencement de son séjour à Paris, il paraît qu'on lui accordait
-parfois un logement dans les grandes maisons où il plaçait ses
-pamphlets, car il répète à plusieurs reprises: “Au logis de Madame la
-Duchesse de Bouillon, j'eus une vision... Au logis de Madame la
-Princesse de la Marque, estant en contemplation... Le 7 Janvier, 1601,
-j'allay souper avec le Comte de la Forest qui estoit logé à la porte St
-Germain des prez. Le comte me donna une petite chambre auprès de la
-sienne.”)
-
-Quand je suis venu en France, continue-t-il, j'ay remis quarante livres
-que j'avois fait escrire à des petits compagnons, au Comte Jacques de
-Montmaieu, Prince de Brandy... Estant à Lyon, Monsieur le Duc de
-Nemours, roy de valeur, me fist très grande caresse, et deffendit à ceux
-de la cour, qu'ils n'eussent à me faire aucun desplaisir, sous peine de
-l'estrapade.[49]
-
- [49] Livre 48ème.
-
-(Bluet raconte alors une aventure fâcheuse pour lui, mais assez
-plaisante. Un soldat l'attire dans un piège, lui enlève cent écus que
-les Espagnols lui avaient donnés, et le dépouille nu, jusqu'à la
-chemise, ne lui laissant autre chose qu'un méchant bas de chausse de
-toile.)
-
-Arrivé à Paris, la première année le Roy me donna une chesne d'or de
-cent escus; les deux années suivantes, deux cens escus, et quarante
-escus pour la naissance de Monseigneur le Dauphin, Roy de paix, que le
-grand Abraham me donna.
-
-J'ay receu cent francs de mes gages de ceste année présente, et cent
-escus que le Roy m'a faict donner pour le chariot et le livre de la
-représentation, que je donnay au Roy de paix; et me revenoit bien le
-dict chariot et le dict livre à cent cinquante escus, dequoy l'on me les
-a donnez, et quatre escus que l'Imperatrice me fist donner, et puis
-cinquante escus pour envoyer à mon père... Monsieur Bastien Zamet, le
-grand Abraham m'a donné la première fois quatre escus, et puis six escus
-en trois fois, et un habit dont j'en fis faire trois, et six chemises,
-sans autres bienfaits que j'ay receus de luy. Madame la Duchesse de
-Lorraine, royne d'espérance, sœur du grand Empereur, m'a donné six
-escus, et luy donnay un présent qui valoit quatre escus. Monsieur le Duc
-de Lorraine, le Roy Godefroy de Bouillon, me donna six escus, et ce à
-cause que je luy avois faict présent d'un beau livre qui avoit la
-couverture d'argent, et le dedans en velin, avec force belles petites
-figures, et mes oraisons escrites à la main, avec le prophète Royal
-David en bosse, en figure qu'il estoit berger, qu'il avoit tué Goliath,
-et en figure qu'il estoit Roy; dont j'en avois refusé d'un marchand
-quinze escus. J'avois fait faire quatre artilleries, qui estoit l'œuvre
-la mieux faite, tout le montage de mesme étoffe que le canon: il y avoit
-tout ce qui est requis en telles pièces: j'en avois faict faire quatre,
-qui estoit une œuvre rare, me revenant à seize escus, et ce trois ou
-quatre mois avant la naissance de Monseigneur le Prince Dauphin...
-Madame la princesse de Conty, Royne de Senaïque, me donna dix escus la
-première fois, et en plusieurs fois me donna trente escus, et un habit
-qui coustoit trente six escus. Elle me payoit toute la despense que je
-faisois. Madame la Duchesse de Nemours, Royne de la fleur de May, m'a
-donné la première fois huict escus, une autre fois douze, puis quinze,
-puis dix. Monsieur le Duc de Nemours, Roy Octavien, la première fois me
-donna un bel habit, qui valoit cinquante escus, et en plusieurs fois
-dix-huit escus. Madame la Duchesse de Longueville, Royne Esther, m'a
-donné deux escus, un beau manteau d'escarlate, doublé de fine frize,
-couleur de Zinzolin, qui valoit quinze escus, et un manteau de serge en
-broderies qui est estimé cinquante escus. Monsieur le Duc de Nevers, roy
-de valeur, me donna une medaille d'or qui pesoit huict escus, et puis un
-habit qu'il me donna du deuil de sa mère, et m'a faict donner un escu
-aux estrennes... Monsieur le comte et Prince d'Auvergne, Roy Cæsar, m'a
-donné six aulnes de velours, qu'il a faict prendre chez un marchand...
-
-(Un grand nombre d'autres personnages donnent l'un un pourpoint, l'autre
-un chapeau de castor, un troisième un bas-de-chausse de serge, &c. &c.
-Monsieur Laurent de Cenamy lui fait présent d'une bouteille d'huile pour
-accommoder sa salade; Monsieur le Vidame du Mans, _le grand supplice_,
-lui donne le corps d'un haut de chausse rond, sans canons ni bas, qu'il
-vend pour deux écus, parceque, dit-il, il ne pouvait s'en servir.
-Quoique Bluet ne vécût pour ainsi dire que d'aumônes, il refusait
-parfois d'en recevoir par fierté. Il nous raconte qu'ayant dîné un jour
-chez M. De Chappes, le chevalier Dammont lui prit la main et y mit une
-pièce d'or; “mais, dit-il, je fis refuz parcequ'il m'a donné plusieurs
-fois, sans jamais l'avoir courtizé ni demandé. M. De Chappes me donna un
-jour sept quarts d'escus sans que je voulusse les recevoir non plus, à
-cause que j'ay honte, parceque j'ay reçeu plusieurs biens de luy.”
-Cependant peu-à-peu les donneurs se lassent et les libéralités
-diminuent. Le maréchal de Balaguy lui promet un habit, le fait venir
-trente fois chez lui, à cet effet, et finalement il ne l'obtient pas. Il
-offre à l'évêque de Noyon un beau chandelier qui valait six écus, et sa
-grandeur lui donne cinq _testons_! Voilà, dit tristement Bluet, la
-libéralité de ce Prélat! Il fait cadeau à Madame la Vidame du Mans d'un
-petit livre dont la couverture est en argent, façonné en lacs d'amour et
-le dedans de vélin, où sont écrites ses oraisons à la main, _et comme
-grande dame, généreuse et recognoissante, elle m'a donné un chapelet qui
-vaut bien dix sols!_ “Messieurs les lecteurs, ajoute-t-il ailleurs, qui
-verrez ces escrits, c'est pour vous honorer, et c'est pour me mespriser
-en la despence que j'ay faicte pour imprimer mes livres, où j'ay
-despendu trois mil six cents escus. Je n'en fais aucune avarice, je ne
-l'ay point enterré en terre, ny caché en une muraille, l'argent va,
-l'argent vient, encore plus fou est celuy qui en amasse avec avarice, et
-qui y met son cœur.”
-
-“Pour avoir donné de mes livres à des estrangers que je n'ay jamais veu
-qu'une fois, j'ay tiré plus de commodité d'eux, que des autres. Je ne
-les ay jamais courtisez, mais ils me sont venus rechercher, et m'ont
-mené à leur logis, et m'ont donné des habits et argent.” Il continue
-ensuite à détailler ses désappointements à cause des misérables aumônes
-qu'on lui faisait.)
-
-Monsieur le Duc de Rouenne m'a donné deux escus en une fois! Monsieur
-Forcet Hardy m'a donné un quart d'escu en une fois! Le maistre d'hostel
-du Grand Abraham m'a donné un quart d'escu _en une fois_! mais,
-(ajoute-t-il, saisi d'une noble fierté,) j'en ay eu une revanche, je luy
-ay donné une medaille du grand Roy François, de nacre de perle,
-enchassée en argent doré! Véritablement, j'aymerois mieux estre avec
-quelqu'un qui ne me donneroit que le tiers de ce que j'ay reçeu, pour
-courtiser, que la grande somme gagnée avec tant de peine et de
-travail... Je plains le temps perdu!
-
-(Les choses allaient de mal en pis, et il présenta enfin la requête
-suivante au Roi Henri IV.)
-
-Empereur, la pension que vous m'avez donnée, et tout ce que vous pouvez
-m'avoir donné, il n'y a que pour m'entretenir de logis; il m'a fallu
-courtiser, le temps que j'ay esté en France, pour m'entretenir. Le
-courtisement que je fais aux autres, je le veux faire à vous tout
-seul... Je ne suis point demeuré en vostre France pour y faire des
-piperies, et n'y suis point venu pour avoir faict des friponneries, là
-où j'ay esté: mais suis venu avec un bel équipage bien accompagné d'un
-Charles Emmanuel, Duc de Savoye; et pour avoir prédict ce qui a esté
-récité à vostre avantage, j'ay esté disgracié... Le cœur me faict bien
-mal, me voyant dans une miserable nécessité, et m'estant veu avec luy en
-esquipage si honorable, entretenir de beaux chevaux d'Italie, et beaux
-mulets pour porter mon bagage; entrant en son cabinet secret à toutes
-les heures que bon me sembloit; dormant en sa chambre, auprès de son
-lict, au chateau de Turin; faisant bons offices à qui bon me sembloit;
-mes chevaux et mulets bardés de bleu celeste, et laquais et estaffiés
-accoustrés de même couleur... Je ne demande rien qu'une livre de pain
-que l'on donne aux chiens, de trois jours en trois jours, et je vous
-seray fidèle et obeyssant, sans jamais varier, à vostre service.
-Servez-vous de moy, et je seray le rocher qui ne s'esbranlera jamais.
-S'il ne vous plaist d'accepter ce que je vous dis par cet escrit, vous
-me permettrez que je secoue la poudre de mes souliers, et n'emporteray
-rien du vostre. Je quitteray tout, et sortiray tout en chemise, sans
-chapeau, sans souliers, me baignant la face de larmes, me resjouissant
-et louant Dieu le créateur, &c. &c.
-
-(Il y a quelque chose d'espagnol dans cette manière de demander
-l'aumône, et qui ne devait pas déplaire à Henri IV.
-
-Malgré ce qu'il parvenait encore à obtenir de temps à autre, la misère
-s'approchait à pas lents, et augmentait sans doute l'exaltation
-religieuse de Bluet. Lorsque la peste éclata à Paris vers 1606, il
-s'imagina que s'il se soumettait à une sévère pénitence, il parviendrait
-à détourner en partie le fléau. En conséquence il résolut de se vouer à
-l'abstinence et à la prière, et se proposa, dit-on, de jeûner pendant
-neuf jours de suite, mais dès le sixième, il devint si faible, qu'étant
-allé, vers le soir, faire ses oraisons au cimetière Saint Etienne, il y
-mourut de misère et de besoin.)
-
-Il nous semble que la vie de Bluet d'Arbères, dont nous venons de donner
-un aperçu, présenterait un excellent cadre pour y faire entrer un
-tableau critique des hommes et des mœurs de la fin du seizième et du
-commencement du dix-septième siècle. Ses œuvres elles mêmes, lues avec
-attention, présenteraient bon nombre d'esquisses ingénieuses. Son
-enfance passée dans les champs, les marais et les bois de son pays
-natal, comme berger; sa jeunesse pleine de folles imaginations de
-grandeur et de gloire; sa fuite de la maison paternelle, à la suite
-d'une intrigue d'amour; son séjour à la cour du Duc de Savoie, ses
-voyages avec ce prince, auprès duquel il remplissait le rôle d'une
-espèce de fou de cour; ses mésaventures risibles; son arrivée à Paris,
-ses prospérités et ses misères dans cette capitale; son existence de
-bohémien littéraire, et sa fin misérable au milieu des tombeaux, où il
-meurt de faim, dans la pensée qu'il est une victime expiatoire de la
-peste; voilà certes des données suffisantes pour en composer un livre
-plein d'intérêt.
-
-
-
-
-DEUXIEME PARTIE.
-
-BIBLIOGRAPHIE.
-
-
-Le recueil des œuvres de Bluet d'Arbères dont on ne rencontre jamais
-l'ensemble complet, et dont les exemplaires incomplets différent
-entr'eux dans le contenu des pièces qui les composent, formait dans
-l'origine 173 livres, ou morceaux numérotés, même 180, si l'on s'en
-rapporte à une note de l'abbé de St Léger, écrite en 1778, d'après
-l'exemplaire du baron d'Heiss; mais plusieurs de ces livres ne nous sont
-pas parvenus.
-
-Ce qu'on en connaît jusqu'ici se réduit aux livres 1 à 85, et 91 à 103;
-à quoi il faut ajouter les livres 104 à 113, découverts depuis quelques
-années. Les livres 105 à 113 sont imprimés séparément. Il en est de même
-des livres 141 à 173, formant un volume composé de 200 feuillets, avec
-des gravures sur bois, et un titre ainsi conçu:
-
-_Dernières œuvres de Bernard de Bluet d'Arbères, &c. contenant les
-interpretations de la vie de Jesus Christ, imprimées à Paris, depuis le
-jour de Noël 1604, jusqu'au IXème jour d'avril 1605._
-
-Ce volume supplémentaire dont trois ou quatre exemplaires seulement ont
-échappé à la destruction, se trouvait dans le catalogue de la vente des
-livres de M. le Comte de Mac-Carthy, et provenait de la Bibliothèque de
-M. Girardot de Préfond qui l'avait acheté 300 francs.
-
-Le Bibliophile Jacob nous apprend[50] que ces trois ou quatre
-exemplaires furent trouvés en feuilles parmi de vieux papiers, dans les
-archives de la société des Jésuites, après l'expulsion de cette société
-par arrêt du Parlement en 1762. Ces livres de 141 à 173 avaient été
-condamnés à être détruits, comme renfermant des opinions bizarres et
-très hétérodoxes, sur la vie de Jésus Christ, qui auraient pu mettre
-l'auteur en danger d'être brûlé, comme hérétique, si sa folie n'eût été
-bien notoire. Les imprimeurs de Paris reçurent l'ordre de ne plus
-imprimer ses ouvrages, ce qui dut le priver de ses moyens d'existence
-ordinaires.
-
- [50] Bulletin du Bibliophile Techener. Juillet 1859.
-
-Ce recueil des _Dernières œuvres_ de Bluet, étant extrêmement rare, M.
-Paul Lacroix en a donné, dans le Nº du Bulletin du Bibliophile indiqué
-ci-dessous, une description minutieuse, et de nombreux extraits des
-endroits les plus remarquables. Nous y renvoyons les curieux.
-
-Quant à l'autre recueil des œuvres de notre auteur, en voici le titre
-tout au long:
-
-“L'Intitulation et Recueil de toutes les œuvres de Bernard de Bluet
-d'Arbères, Comte de Permission, Chevalier des Ligues des XIII Quantons
-de Suisse; et Ledict Comte de Permission vous advertit qu'il ne sçait ny
-lire ny escrire, et n'y a jamais aprins; mais par l'inspiration de Dieu
-et conduite des anges, et pour la bonté et miséricorde de Dieu. Et le
-tout sera dédié à haut et puissant Henry de Bourbon, roy de France et de
-Navarre, grand Empereur Theodoze, premier fils de l'Eglise, Monarque des
-Gaules le premier du monde, par la grâce, bonté, et miséricorde de Dieu.
-
-“C'est pour faire déclaration des livres qui ont esté imprimez en son
-nom, qui ont eu leur suite et effect; m'en observant trois de toutes mes
-œuvres, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de m'appeler. Et en sera donné de
-tous mes livres, reliez tous en un, des déclarations à tous les
-dominateurs et grands seigneurs de la terre, qui sont de mes amis, et
-sera dattée (sic) le jour et le temps qu'ils les auront receuz et seront
-imprimés, et seront prins pour tesmoignage pour déclarer la vérité des
-visions qui n'ont pas encore eu leurs effects, pour déclarer la vérité
-de celles qui auront leurs effects, s'il plaist à Dieu. Mai 1600, in
-12º.”
-
-Ce titre principal a une gravure sur bois, représentant le Calvaire,
-avec l'inscription, _in hoc signo vinces_.
-
-Dans l'analyse suivante, nous ne présenterons aux lecteurs des extraits
-de ce que l'auteur veut bien appeler des _livres_, que lorsqu'ils
-contiendront quelque chose de remarquable, ou qui puisse compléter, sous
-certains rapports, la Biographie qui précède.
-
-_Le 1er Livre d'Oraisons_, partie de 72 pages d'impression, a en tête
-une assez jolie gravure sur bois, représentant allégoriquement l'_Arbre
-de vie_. Cette gravure est reproduite plusieurs fois dans le cours de
-l'ouvrage.
-
-Dans une courte préface l'auteur nous dit qu'il a commencé de faire
-imprimer le 19 Mai 1600, ce livre d'oraisons, qu'il a été réimprimé de
-nouveau, au nombre de deux mille exemplaires.
-
-Ces prières ne manquent pas d'onction et d'un certain mérite,
-quoiqu'elles renferment deux ou trois propositions singulières, telle,
-entr'autres, que la distinction entre la pucelle et la vierge: “La
-première, dit-il, c'est avoir mauvaise volonté sans effect, la seconde
-c'est estre sans mauvaise volonté et sans effect.”
-
-Nous consignerons ici une remarque que M. Paul Lacroix a faite le
-premier, et qui est importante, sous le rapport bibliographique, pour
-l'œuvre entière de Bluet; c'est qu'après avoir fait imprimer, à un
-nombre inégal, une édition de ses _livres_ qui forment ordinairement 12
-ou 21 pages in 18º, et en avoir distribué lui-même une partie, l'auteur
-faisait imprimer à part pour chaque _livre_ deux feuillets qui n'étaient
-pas seulement destinés à figurer en tête de ce livre comme titre détaché
-et supplémentaire, mais qui devaient servir de prospectus pour attirer
-de nouveaux acheteurs, afin de vendre le reste de l'édition, et
-quelquefois une édition nouvelle. Ces titres-prospectus qu'il
-distribuait dans les rues, manquent souvent aux anciens exemplaires, ou
-se trouvent dans quelques-uns, sans les livres pour lesquels ils sont
-faits. Ceci sert à expliquer certaines différences entre les trois
-exemplaires que nous avons examinés, et la description donnée par De
-Bure le jeune.
-
-_Le deuxième livre d'oraisons_, également imprimé à 2000 exemplaires, le
-15 Mai, _contient cinq cens clauses et est couvert de bleu céleste_, dit
-Bluet, dans un des exemplaires que nous avons eus entre les mains. Dans
-un autre il n'y avait que le titre-prospectus dont nous venons de
-parler, c'est-à-dire deux feuillets contenant seulement le titre et une
-figure.
-
-Pour les six livres suivants, aucun de nos trois exemplaires ne
-renfermant les livres complets, nous transcrirons les détails curieux
-donnés par M. Paul Lacroix, d'après l'exemplaire de M. Techener.
-
-“_Le 3ème livre, des sentences sans repliques_, contenait trente-six
-feuillets, et fut tiré aussi à 2000 exemplaires. Il n'en restait plus
-que trois, lorsque le Comte de Permission fit paraître le
-titre-prospectus en deux feuillets, qui existe seul aujourd'hui, le
-livre étant perdu.
-
-“_Le 4ème livre, des prophéties_, n'existe pas davantage, quoique les
-Bibliographes aient cité son titre-prospectus en deux feuillets où l'on
-apprend que ce livre contenant 60 feuilles, avait été dédié à Henri IV
-et tiré à deux mille exemplaires. Il n'en restait plus que quatre, tous
-les autres ayant été donnés au mois de Juin 1600.
-
-“_Le cinquième livre, des songes_, contenait 24 feuilles. Il avait aussi
-été tiré à 2000, dont trois seulement restaient, après la distribution
-des exemplaires. Malheureusement ce livre-là n'est plus représenté que
-par son titre-prospectus.
-
-“_Le sixième livre, des visions_, imprimé le 29 octobre 1600, contenait
-24 feuilles; il était dédié au Comte de Laval: douze exemplaires
-seulement survécurent à la distribution générale de 2000 que le Comte de
-Permission avait fait imprimer.
-
-“_Le septième livre, de professie._ Le titre-prospectus de ce livre
-offre un portrait de Henri de Bourbon, Prince de Condé, à l'âge de neuf
-ans, en 1597. Le livre tiré à 2000, dont il ne restait plus que cent,
-après la distribution, contenait douze feuilles, suivant ce
-titre-prospectus que les bibliographes n'ont pas connu: or comme il est
-composé de 24 pages, on doit en conclure que Bluet désigne les
-_feuillets_ par le nom de _feuilles_.
-
-“On trouve dans ces titres-prospectus la preuve irrécusable de
-l'existence de plusieurs livres en grand format, in 4º sans doute, qui
-ne sont jamais parvenus sous les yeux des bibliographes. On lit sur le
-titre-prospectus du 27ème livre _du Chariot Triomphant_: “Est en grand
-volume, et ne peult pas entrer en cestuy rang. Puis au dessous: Le 29ème
-livre est en grand volume, qui ne peult pas entrer aussi en cestuy
-rang.”
-
-Dans la seconde édition du _7ème livre de professies_ l'auteur annonce
-que cette pièce a été réimprimée le 1er Janvier 1601 à cinq cents
-exemplaires, et dédiée à Monseigneur de Nantouillet.
-
-_Le 8ème livre_, de 24 pages, contient l'interprétation et l'explication
-de la gravure qui représente l'_arbre de vie_. Ce livre est dédié: “à la
-plus belle demoyselle et Princesse Anne de Montofye, Duchesse de Lucé,
-Royne, nymphe des nymphes, et fille unique de la noble Senahic.”
-
-A la fin de cette pièce se trouvent deux pages imprimées en italiques,
-indiquant la date précise de huit des livres de Bluet, et la couleur
-emblématique, selon lui, dont chaque livre était recouvert. Le verso du
-dernier feuillet contient une espèce d'apostrophe au Duc de Savoie, en
-latin.
-
-_Le 9ème Livre, des Rois_, 24 pages, dédié à Henry de Bourbon, Roy de
-France, pour lequel 400 exemplaires ont été imprimés. Néanmoins ce livre
-se termine par les mots: “Le Comte de Permission en a fait imprimer deux
-mil copies.”
-
-Dans d'autres exemplaires, ce livre est dédié à M. le Prince de Conty.
-
-Ce n'est qu'une série de noms de fantaisie que l'auteur se plaît à
-donner aux Rois et aux grands seigneurs de l'Europe, dans le genre de ce
-qui suit: “Le Roy d'Espagne s'appellera Alexandre le Grand, monarque des
-trésors des Indes, parceque Alexandre possedait de grands pays, et qu'il
-étoit fils de Philippe. L'Archiduc d'Autriche s'appellera l'empereur des
-Attrapes, parcequ'il a attrapé la Bourgogne, et s'en est faict Prince;
-parcequ'il a attrapé les Pays-Bas, qui sont la Flandre, et parcequ'il a
-attrapé la Princesse d'Espagne, pour en faire sa femme.”
-
-_Le 10ème livre_ n'est composé que de comparaisons et d'épithètes
-bizarres, comme celles du livre précédent. Il a de même aussi une
-gravure de _l'arbre de vie_. On doit en avoir tiré deux éditions, car il
-est dédié à Monsieur de Beaumont, dans un exemplaire, et à Henri de
-Savoye, Duc de Nemours, dans l'autre, et chose assez singulière,
-l'impression, dans tous deux, est datée du 16 Mars 1601.
-
-_Le 11ème livre_ fut imprimé le 24 du même mois, “par le commandement du
-Comte de Permission qui en a faict la composition; et en sera imprimé
-deux rammes, dequoy en sera dédié deux cens coppies à Haulte et
-Puissante Damoiselle De Lorraine.”
-
-M. Paul Lacroix nous apprend que dans d'autres exemplaires, la dédicace
-est adressée à Marie de Médicis Reine de France, et aussi à Ysabeau de
-la Tour. Ce livre traite “de toutes les premières du monde, Princesses,
-Roynes, dames et damoiselles de grande qualité, de noms, de surnoms et
-interpretations.”
-
-_Le 12ème livre_ traite “des grands seigneurs qui sont compris dans les
-terres du Duc de Savoye, Roy David, soit en Piedmont, soit en Savoye, et
-s'appellera le livre sans oubly.” Imprimé à 2000 exemplaires le 5 avril
-1601, et portant en tête une gravure de l'arbre de vie.
-
-_Le 13ème livre_ a un de ces titres-prospectus d'un feuillet dont nous
-avons déjà parlé plus haut, d'après M. Lacroix, et au bas, on lit pour
-la première fois, selon le même bibliographe, cet avis, que Bluet a
-répété sur quelques autres titres-prospectus: “Le Comte de Permission
-prétend donner tous ses livres reliez ensemble, à tous ceux à qui il en
-a dédiez.”
-
-_Le 14ème livre_, six pages, plus un feuillet non chiffré, fig.
-
-_Le 15ème livre_, 12 pages, fig.
-
-_Le 16ème livre_, 12 pages. M. Lacroix cite deux titres différents de ce
-livre, l'un de deux feuillets, avec le portrait du Comte de Permission
-agenouillé et entouré d'emblèmes; l'autre d'un seul feuillet, sans
-figure.
-
-_Le 17ème livre_ traite des visions du Comte de Permission et est dédié
-à Antoine Zamet, _baron de cinquante mille escus, frère du Grand
-Abraham_. 12 pages, sans fig.
-
-_Le 18ème livre_ renferme quelques détails sur la paillardise, et sur
-les Cornes de Moïse, d'un genre assez singulier.
-
-_Le 19ème livre_ est dédié à Bastien Zamet, le grand Abraham, _marquis
-d'un million d'or, par la grace de Dieu_. Douze pages, fig. Dans un
-autre exemplaire la dédicace est à _Sebastian Zamet,--Grand Abraham,
-père de familles de toutes les Europes, riche de deux millions d'or par
-la grace de Dieu_.
-
-_Le 20ème livre_ nous apprend que Bluet avait un frère boiteux,
-probablement gardien de troupeau, comme lui, d'après l'allusion qu'il
-fait.
-
-Douze pages, et portraits en tête, de H. Du Plessis, R. Du Plessis, et
-Isabelle Du Plessis, _la tant belle desirable_.
-
-_Le 21ème livre_, 24 pages, fig. du prophète Nahum. Dédié à Henry IIII,
-Roy de France et de Navarre. C'est une espèce de sermon à la manière de
-l'auteur, sur les dissentions entre les Catholiques et les Protestans.
-Quelques passages sont assez curieux, celui-ci entr'autres: “Voyla les
-prédicateurs des deux religions; la plus part de leurs prédications,
-c'est d'inciter de se couper la gorge les uns avec les autres. Voila le
-prédicateur de la religion Philistienne qui preschera que ces pauvres
-papaux font un Dieu de paste, et d'un goubelet d'argent, qu'ils sont
-idolastres. Voyla les autres prédicateurs de la religion Catholique, qui
-dirent: Ces Calvinistes sont des chiens qui mangent de la chair en tout
-temps. Le Comte de Permission vous avertit de la part de Dieu, que cela
-n'est point bon de rapporter toutes ces paroles... que de trente mille
-qui vont à l'église, il n'y en a pas un qui fasse son devoir.”
-
-_Le 22ème livre_ a douze gravures sur bois, qui remplissent plus de la
-moitié des pages, et qui sont tirées d'une Danse des morts.
-
-“Il faut que je me résolve,” (dit Bluet, avec tristesse s'apercevant
-sans doute que ses livres ne se plaçaient plus aussi bien) “de me mettre
-en bon estat, comme cestuy là qui s'en va mourir et rendre l'esprit,
-avec une vraye repentance d'avoir offensé Dieu; et je ne pense estre que
-trop riche quand je n'aurois que deux chemises, si je vois mon frère
-Chrestien qui n'en a qu'une.”
-
-_Le 23ème livre_, 12 pages, fig. Dédicace à Henri de Bourbon, Duc de
-Montpensier. Il y a deux titres différents pour ce livre, d'après les
-exemplaires.
-
-_Le 24ème livre_, 12 pages, sans fig. M. Lacroix cite un titre de 2
-feuillets avec les instruments de la Passion, et figure très singulière
-et très équivoque.
-
-_Le 25ème livre_, 12 pages, fig. Deux titres différents.
-
-_Le 26ème livre._ “Ce livre s'appellera, dit Bluet, le renouvellement
-des prophéties, dont la figure du prophete Nahum sera en teste.” 8
-pages, fig.
-
-_Le 27ème livre_; un titre de deux feuillets, avec figures. Un autre
-titre sans fig. Ce livre, dit M. Lacroix, qui avait été imprimé en grand
-volume, n'existe plus.
-
-_Le 28ème livre_; un titre de deux feuillets, fig., 12 pages.
-
-_Le 29ème livre_; titre de deux feuillets, avec armoiries des treize
-Cantons. Ce livre qui avait aussi été imprimé en grand volume, n'existe
-plus.
-
-_Le 30ème livre_ est une série de visions des plus bizarres, telles que:
-“Je voyois le soleil à ma fenêtre, lequel me crioit: ouvre moi la porte,
-que j'entre en la maison; je veux entrer et tu me fermes tousjours la
-porte.--Autre vision, que j'estois transporté en la Turquie, avec la
-femme du Grand Turc, et qu'elle lisoit mes livres, et pleuroit des
-livres que se devoyent imprimer. Les enfants du Grand Turc et de la
-Turquesse ne se pouvoient lever que je ne les levasse.”
-
-Ce livre, dans quelques exemplaires, est en double, et montre qu'il y en
-a eu deux éditions, chacune du même nombre de pages (24), avec une
-addition de neuf lignes en plus petits caractères, dans l'un d'elles.
-
-_Les 31ème et 32ème livres_ ne présentent aucune observation. L'un a un
-titre de deux feuillets, avec portraits, et se compose de 10 pages,
-aussi avec portraits; l'autre a douze pages et traite “des discours et
-interprétations des noms et surnoms des demoiselles de la Royne de
-France.”
-
-_Le 33ème livre_ est dédié à Marie de Médicis, _Impératrice de hasard et
-de fortune_, et se compose de douze pages imprimées le premier jour de
-l'an 1603. Bluet a l'idée originale dans ce livre d'appliquer aux damnés
-le contraste du froid et du chaud: “Quand il est jour au monde, ceux des
-enfers sont tourmentés par la glace et la froidure; d'autant qu'ils ont
-eu la chaleur à mal faire, Dieu les veut refroidir par la glace; et
-quand il est nuict au monde, ceux des enfers sont tourmentés par le
-feu.”
-
-_Le 34ème livre_ est dédié à la haute et puissante dame Henriette de
-Balsac, Marquise de Verneuil, Royne de beau plaisir.
-
-Au nombre de ces visions qui n'ont aucune suite, il y en a d'assez
-curieuses: “Autre vision que je voyois la ressemblance de Madame la
-Princesse et Duchesse de Nemours, et elle s'est venue présenter à moy,
-en chemise, et me dist: mon amy, j'ay froid, poussez moy un peu dans
-ceste chambre. Autre vision que je voyois une grande Duchesse qui avoit
-perdu ses souliers, &c.”
-
-_Le 35ème livre_ de 12 pages, avec figure, présente encore des visions.
-Elles commencent par le récit d'un enlèvement de Bluet par un diable qui
-le transporte aux lieux où il est né, le pose au milieu des marais où il
-gardait les vaches. Puis ils se battent ensemble. Plus loin, il est aux
-prises avec un autre diable à cheval. Bluet lui met le mors d'une bride
-dans la bouche, et appelle au secours: “Je voyois le Pape et Messieurs
-les Cardinaux qui ne me vouloient point secourir. Je leur ay dit: sauve
-qui pourra, car je m'en vais le laisser aller, je ne le peus plus
-tenir,” &c. &c.
-
-_Les 36ème, 37ème et 38ème Livres_, de 12 et 24 pages, avec figures, ne
-renferment également que des visions. L'une d'elles montre jusqu'à quel
-point la malheureuse cervelle du Comte de Permission était bouleversée
-par la vanité: “Il m'est apparu que j'étois transporté en la maison
-d'une grande dame de mes amies; j'étois accoustré d'un habit à
-l'antiquité, portant une palle de feu en ma main; il y avoit une table
-toute pleine de vesselle d'argent doré... trois capucins qui avoient une
-face reflambante ont dict à la compagnie qu'ils étoient venus pour me
-veoir, je leur suis allé parler, les larmes leur distiloient des yeux,
-et m'ont dict: vous avez la plus grande obligation à cestuy grand Dieu
-de là haut; il n'y a jamais eu pape, et n'y aura qui aye jamais pu faire
-ce que vous avez faict. Vos livres regneront jusqu'à la consommation du
-monde, vous serez tenu à merveille au dernier temps, ce que vous n'estes
-pour le présent; monstrez nous de vos œuvres. Je leur en ai monstré.
-Quand ils ont eu de mes œuvres, ils ont commencé à chanter à haulte
-voix: Gloire soit donnée au Grand Dieu Eternel, et bénédictions soient
-données à vos actions et à vos œuvres.”
-
-“Je leur ay dict: cela n'est rien pour le présent, au prix de ce que je
-feray pour l'avenir, s'il plaist à Dieu. Je vais oster toutes les
-difficultés de toutes les divisions, y compris la Turquie,” &c. &c.
-
-Il y a un second 38ème livre, de 12 pages, intitulé: _des sentences,
-&c._, imprimé le 27 février 1603, et dédié “à Anthoine Zamet Jacob, fils
-aîné du grand Abraham, et de la Victoire de Laurier, sa mère.”
-
-_Livre 39ème_, deux feuillets, fig.
-
-Entre ce livre et le 40ème dont nous allons parler, il se trouve deux
-morceaux, dans l'un des exemplaires que nous avons lus, qui ne portent
-aucune indication soit de série, soit de classification quelconque, et
-qui ne sont point mentionnés par les bibliographes. Ils n'ont ni titre,
-ni gravure. Il est donc impossible de deviner où ces morceaux devraient
-être placés. Ils sont néanmoins complets en eux-mêmes, paginés de 1 à
-12, et indépendants de tout autre livre. Voici les premières lignes de
-chacune de ces pièces: “Autre vision que je voyois que les gens du Roy
-de France venoient me dire: chauffez un peu ceste serviette pour le Roy
-nostre maistre, et moy approchant la serviette proche du feu, elle ne se
-vouloit point eschauffer.”
-
-“Quand le ciel est bien clair, le soleil étend ses rayons sur le monde;
-subitement vient la nuée qui se met devant le soleil, et tout à l'heure
-le soleil retire ses rayons, et sont cachés,” &c.
-
-_Les livres 40, 41, 42, 43, et 44_ ne nous présentent que deux
-observations à faire. Au bas de la 1ère page du 41ème livre se trouve la
-remarque suivante: “Le quarante deuxième livre qui est le tableau du
-Paradis et de l'Enfer, est en grand volume, et ne peult pas entrer en
-cestuy rang.”
-
-A partir du 43ème livre, De Bure, dans son catalogue des Œuvres de
-Bluet, avance que les livres suivants n'ont pas de figures. Néanmoins
-presque tous ces livres en ont en tête, mais le 43ème qui commence par
-une gravure représentant St Pierre et St Paul, en contient une à
-mi-page, au verso et au recto, jusqu'à la fin des douze pages.
-
-_Livre 45_; “_Figure qui représente les douleurs qu'a enduré la Vierge
-Marie._” Tel est l'intitulé de ce livre de douze pages, collection de
-visions bizarres dans le goût de celle ci: “Le Grand Turc m'est venu
-dire: Comte de Permission, allez au grand juge et sauveur vostre
-maistre, qu'il luy plaise prolonger son grand jugement, et me donner un
-petit de temps, que je me puisse amender, pour demander miséricorde;
-j'aboliray la loi et la religion de Mahomet l'enchanteur, je la fouleray
-sous les pieds, et observeray vos ordonnances, moy et tous mes royaumes
-et empires.”
-
-_Les livres 46, 47, 48_ ont chacun 12 pages et une gravure.
-
-_Livre 49_; idem. “Le Duc de Nemours me fit donner douze ducats, m'en
-allant à Chamberry, pour m'accoustrer, et je m'accoustris depuis les
-pieds jusques à la teste, tout de frize noire, et les dames me
-demandoient qui m'avoit donné cestuy habit; je leur dis que c'estoit le
-Duc de Nemours, la fleur de mes amis, et ne le vois plus, à mon grand
-regret.”
-
-_Les livres 50 à 57_ ne présentent pas d'observations à faire.
-
-_Le livre 58ème_ de douze pages, a en tête une petite gravure sur bois,
-passablement indécente, et dont nul bibliographe n'a parlé. Le titre
-porte: “Dédié à haulte et puissante Dame, princesse et duchesse de
-Guise, Royne de Sabat. Iceluy livre traicte du remède comment les femmes
-mettent les hommes en tentation, et comment les hommes doivent
-résister.”
-
-L'auteur explique la gravure de la manière suivante: “L'homme sera
-couché à la renverse, la femme sera aussi couchée vis-à-vis de l'homme.
-Une des gorges d'un serpent à deux gorges et à quatre griffes, tirera la
-langue de l'homme, et l'autre gorge engouffre la partie honteuse de
-l'homme. Sur la femme il y aura un dragon qui aura une grande queue,
-laquelle entrera dedans la partie honteuse de la femme, les deux griffes
-sur les deux mamelles. Il ne faudra pas que l'homme dise à Dieu: les
-belles femmes m'ont monstré leurs testins, elles m'ont induict à mal
-faire; il n'y aura poinct d'excuse.”
-
-Tout ce livre est fort curieux, mais trop long pour le transcrire ici.
-
-_Livre 59_; douze pages. Portrait d'Argentine Provane, _la plus belle
-damoyselle qui soit en Italie, de là les monts_, à laquelle le livre est
-dédié.
-
-Le verso de la dernière page est rempli par dix portraits en buste, du
-Duc de Savoie et de ses enfants.
-
-_Livre 60_; douze pages, gravure. “Comme je m'en allay trouver Abraham,
-j'ay rencontré Monsieur l'Ambassadeur d'Espagne qui m'a convié pour
-aller disner avec luy; j'y suis allé, et il m'a faict donner un escu,
-après que j'ay eu disné.”
-
-La plupart de ceux que Bluet mentionne à cette époque comme leur ayant
-donné un de ses _gros livres_, lui font remettre un écu. Le Prince
-d'Orange lui fait présent d'un doublon d'Espagne, et Dom Pierre de
-Balançon, d'un beau pourpoint de satin.
-
-_Les livres 61 à 65_ n'offrent pas de remarques à faire.
-
-_Livre 66_; douze pages (le titre porte par erreur lxvii). En tête est
-le portrait du Comte de Permission, ressemblant beaucoup à celui de
-Ronsard, et entouré par deux branches de laurier. Au revers est un
-portrait d'Argentine de Provane, fille du Grand Chancelier du Duc de
-Savoie “qui eust esté ma femme, si je ne fusse demeuré en France,” dit
-l'auteur.
-
-_Les livres 67, 68, et 69_ ne m'ont pas présenté d'observations à faire.
-
-Le livre suivant, indiqué comme le _octante deuxième_, et intitulé _le
-Livre des trois couronnes_ à cause de la gravure qui se trouve en tête,
-répond, dit Bluet, “et suit au soixante-neufiesme livre, et est des
-visions depuis le cinq Novembre, jusqu'à présent.”
-
-Il a 12 pages, comme les précédents.
-
-_Le livre 70ème_ est dédié au Duc de Maine, et imprimé le 10 Novembre
-1603. Il traite de la vie de l'auteur, ainsi que plusieurs des livres
-suivants, comme nous l'avons indiqué dans la biographie du Comte de
-Permission.
-
-_Le livre 75ème_ est celui où se trouve la gravure indécente qui manque
-à la plupart des exemplaires.
-
-_Le livre 77ème_ renferme plusieurs aventures où l'on voit que tout le
-monde s'amusait aux dépens du pauvre Bluet, et le raillait surtout de
-son peu de courage.
-
-_Le livre 78ème_ porte en tête la gravure d'une chapelle sur roulettes.
-“C'est une chapelle, dit-il, que j'avois faicte à Chambery, et m'y
-tenois tout droit, et me couchois tout de mon long dedans, et la pouvois
-porter sous mon bras, et y faisois mes oraisons aux églises et ailleurs.
-Je voyois et on ne me voyoit poinct, et estant dedans je la faisois
-aller où je voulois, avec ses roues et autre subtilité et industrie.”
-
-Cette description est très énigmatique, nous paraît-il, et il est fort
-difficile de comprendre comment Bluet pouvait en même temps s'y coucher
-tout de son long, et aussi, lorsqu'il voulait, la mettre sous son bras
-et l'emporter.
-
-_Le livre 79ème_ a aussi la gravure de la chapelle, mais entièrement
-différente en construction et accessoires.
-
-_Le livre 81ème_ a une petite gravure représentant le portrait en pied
-de sa maîtresse Antoinette Coynder, qu'il manqua épouser, dit-il,
-lorsqu'il eut quitté l'état de berger. Puis vient un autre portrait en
-pied de la servante de Madame la Comtesse de Fournon “à laquelle je
-failly me marier quand j'eus quitté la paysanne.”
-
-_Le livre 82ème_ continue la série des portraits en pied des personnes
-qu'on a voulu lui faire épouser. Le troisième est celui _de Damoiselle
-du Gayet qui s'appelloit Adriane de Quincin_. Le quatrième est celui de
-_la fille d'un écuyer de chevaux, nommé George Estrajo_.
-
-_Livre 83ème._ Nouveaux portraits en pied de Mademoiselle de Senamy, de
-la belle Catherine de Gratian, la fille de chambre de la Marquise d'Ais;
-de Lucrèce de Lalee, damoiselle de la Tornette; de Peronne Pobel. “Bref,
-ajoute-t-il, je dis avec vérité que j'ay eu autant de maîtresses, qu'il
-y a de mois en l'année. J'ay failly de me marier à toutes.”
-
-_Le livre 84ème_ contient le portrait d'Argentine Provane, “la plus
-belle qui soit et qui jamais aye esté en toute l'Italie. Il n'y a
-peintre, si brave soit-il, qui puisse imiter sa rare et excellente
-beauté.”
-
-_Le livre 85ème_ est dédié à Henriette de Balsac, Marquise de Verneuil,
-Royne de beau plaisir. “Ce livre traicte de la continuation de ma vie,
-tant de fortune que de mon infortune pour ne m'estre pas sceu gouverner
-selon les fantaisies et dissimulations du monde: Chacun mesure la
-capacité des esprits d'autruy, comme ils mesurent la leur; mais celuy
-qui compte sans son hoste, est sujet à compter deux fois. Les penseurs
-feroient beaucoup si ce n'estoit leurs contre-penseurs. En Dieu je me
-console.”
-
-_Le 91ème_ livre traite de l'interprétation du Royaume de France et des
-provinces et duchés qui appartiennent au Grand Empereur Théodose.
-
-_Le 92ème_ est la continuation du même sujet.
-
-_Le 93ème_ contient l'interprétation du nom des possessions du Roy du
-Levant.
-
-_Le 94ème_ livre est intitulé _le livre de la désolation et
-lamentation_, et dédié au Nonce du Pape. “Le sujet en est, dit-il,
-l'interprétation de l'Annonciation de la Vierge Marie.” Ce livre de 12
-pages, malgré ce qu'il annonce, ne se compose que de plusieurs courtes
-oraisons et prières.
-
-_Le livre 95ème_ est dédié “à Catherine de Lorraine, Princesse et
-Duchesse de Nevers, Royne de toute Vertu, l'Excellence de la France.”
-
-Ce livre est également rempli d'oraisons. Portraits des prophètes Elie
-et Enoch, Jérémie et David.
-
-_Livre 96ème._ En tête se trouve le singulier intitulé suivant, en
-lettres Italiques: “Il n'y a nul rapport au contenu de ce livre dédié à
-la Princesse de Dombes et de Montpensier: Pere Cothon s'appellera
-Rembourré parceque le coton sert à rembourrer les pourpoints, et luy
-comme plein de vérités, rembourre le vice.”
-
-En tête, figure du prophète Isaïe, qui fut le premier, dit Bluet, qui
-ait prophétisé l'avénement du fils de Dieu.
-
-_Le livre 97ème_ est intitulé: _Le Prophète Daniel_, et donne son
-portrait. Ce livre traite _de l'interprétation du Duché de Nemours, et
-autres royaumes et principautés_. “Le Duché de Nemours s'appellera
-Tentation d'amitié, parceque Amour est amitié: un amoureux et une
-amoureuse qui se baisent, pour armoiries.” Une gravure en marge les
-représente.
-
-“Rome en Genevois, s'appellera aveugle, parceque celuy qui est borgne
-n'est pas aveugle: un homme borgne pour armoiries.” Gravure d'un borgne.
-
-Tout est de cette force, durant douze pages.
-
-_Le livre 98ème_ est dédié _à Monsieur le Grand, de France, gouverneur
-pour le premier du monde, de la Duché de Bourgogne_.
-
-Nous avons cité plus haut le volume des _dernières œuvres de Bluet
-d'Arbères_, volume séparé et excessivement rare, de 200 feuillets, avec
-des gravures sur bois, et qui commence au livre 141 et finit au 173ème.
-Nous nous proposions d'en donner également une analyse détaillée, mais
-ce travail a été si bien exécuté par _le Bibliophile Jacob_, dans le
-Bulletin du Bibliophile de Techener, du mois de Juillet 1859, page 450,
-que nous avons préféré y renvoyer les curieux.[51]
-
- [51] Nous consignerons ici, en finissant, une note de Beuchot dans le
- 33ème volume de son édition des œuvres de Voltaire, où il est
- question du Comte de Permission: “Fréron reproche à Voltaire, y
- est-il dit, d'avoir tiré presque mot pour mot l'épisode de
- _l'hermite_, dans _Candide_, d'une pièce de 150 vers, intitulée _The
- Hermit_, par Th. Parnell. Avant Parnell, plusieurs auteurs avaient
- traité le même sujet, et entr'autres Bluet d'Arbères, dans le livre
- 105 de ses œuvres. C'est en 1604 qu'avaient paru les livres 104 et
- 115, dont on ne connaît encore qu'un seul exemplaire, découvert en
- 1824.”
-
-
-
-
-JEAN MARIE CHASSAIGNON.
-
-
-“Les cataractes de l'imagination, déluge de la scribomanie, vomissement
-littéraire, hémorhagie encyclopédique, monstre des monstres, par
-Epiménide l'inspiré--Dans l'antre de Trophonius, au pays des visions.--4
-vol. in 12º, 1779.”
-
-Certes, ce titre seul annonce que notre auteur eût pu être mis dans une
-maison de santé, sans grande injustice, d'autant mieux que ce n'est ni
-ce titre, ni cet ouvrage seulement, qui prouvent le dérangement des
-idées de l'auteur, mais encore la manière de traiter ses sujets.
-
-Une mauvaise gravure représentant l'auteur en robe de chambre, assis à
-son bureau, ayant derrière lui la Renommée et la Muse de l'histoire, se
-trouve vis-à-vis du titre du 1er volume. Au dessous sont gravés les cinq
-vers suivants:
-
- Muses, retirez-vous, je cède à mon génie,
- Un cœur comme le mien est au dessus des lois.
- La crainte fit les dieux, l'audace fit les rois.
- Qui consulte est un lâche et ne sait point écrire.
- Servons d'exemple, et n'imitons personne.
-
-Chassaignon a certainement tenu parole, car il n'a imité qui que ce
-soit, mais ses vœux sont restés inexaucés, il n'a heureusement servi
-d'exemple à personne.
-
-Dans une longue préface de près de cent pages, il avoue qu'il écrit dans
-un genre inconnu à son siècle, et il apostrophe ainsi ceux qui
-douteraient de son mérite: “Mais lis encore une fois, insolent faquin,
-lis, dégoûté scélérat, lis, bourreau mécréant, qui doute de notre
-supériorité originale,” et à ses critiques trop rhéteurs et puristes il
-dit: “d'un seul éclat de mon imagination, je foudroierais ce pusillanime
-troupeau d'esclaves, nés pour aligner des mots, symétriser des phrases
-et couper les ailes du génie.”
-
-Comme nous l'avons déjà fait observer, les monomanes ont souvent la
-connaissance parfaite du dérangement de leurs idées. Ce fait est prouvé
-par la science. Aussi notre auteur décrit très bien lui-même comment ses
-accès de folie commencent: “Je n'écris jamais plus d'une heure de suite,
-souvent même je cesse au bout d'un quart d'heure, une crispation dans
-les nerfs, un éblouissement dans la vue, une palpitation de cœur, une
-ébullition de cerveau, m'empêchent de tenir la plume, de regarder le
-papier, et même de combiner mes idées. Souvent au moment où j'entre en
-verve, mes fibres organiques s'ébranlent et se déchirent, je retiens une
-explosion qui m'accablerait.”
-
-Cet état du cerveau explique suffisamment les jugements littéraires
-qu'il énonce: “l'Esprit des lois, le Cid, Cinna, Emile et Mahomet n'ont
-pour moi que d'arides beautés. Voltaire, J. Jacques, Corneille, et
-Montesquieu n'ont pas senti ce que je sens. Je préfère _moi_ à tous ces
-fastidieux personnages.”
-
-Il raconte plusieurs des visions qu'il eut; une entr'autres pendant la
-nuit qui lui représente l'enfer: “_Horrescentes stetêre comæ_, dit-il,
-la plume m'échappe ici de frayeur; encore une minute, et j'expirais.
-J'écrivis ma vision à un incrédule qui en perdit la tête, et mourut.”
-
-Ayant conçu le plan d'une satire sanglante qui retracerait un tableau
-des scélératesses qui ravagent notre globe, il évoque tous les souvenirs
-les plus capables de lui donner ce qu'il nomme _des convulsions
-poétiques_. “Que la rage, la haine et la vengeance, s'écrie-t-il,
-broient mes couleurs avec leurs bras de fer... Un frénétique accès
-s'empare de ma verve, l'Etna est dans ma tête, le Vésuve est dans mon
-cœur.”
-
-Monté à ce diapason, il consacre un chapitre à l'expression du désir que
-les “coups de sa plume soient aussi destructifs que les dents de
-l'Ichneumon qui pénètre dans les entrailles du crocodile, et les lui
-déchire; aussi terribles que des tenailles rougies qui emportent des
-lambeaux de chair et arrachent le cœur... que ces satyres ressemblent au
-tonneau armé en dedans de lames tranchantes, dans lequel les
-Carthaginois firent rouler Régulus tout nu... qu'elles soient aussi
-meurtrières que le poison qu'Agrippine reçut de l'empoisonneuse
-Locuste”... et une foule de souhaits semblables, remplissent six pages.
-
-Enfin il conclut en disant que si quelqu'un était tenté de le persifler:
-“Ah! je l'en préviens, je lui fais effacer ses écrits dans des larmes de
-sang; j'imprime sur son front le fer de la satire, rougi sur une braise
-infernale, et on le verra convulsionner sous le poignard du remords...
-je le contraindrai à se pendre de honte et de desespoir!”
-
-Je pense qu'après cette tirade, personne ne doutera que notre forcené
-méritait d'être mis aux Petites Maisons.
-
-Les chapitres suivants sont consacrés à la critique de la littérature de
-l'époque. Après un assez long examen des meilleurs écrivains français,
-il conclut en disant qu'il n'en finirait pas s'il prenait à tâche de
-relever tous les solécismes, barbarismes, expressions impropres, vers
-boursoufflés, images incohérentes, mots vagues, rebattus, rimes
-oiseuses, négligences basses, licenses choquantes, fatiguantes
-répétitions, &c. &c., dont fourmillent les chefs-d'œuvres de Boileau,
-Racine, Corneille, Voltaire, Crébillon, Rousseau, &c. &c.
-
-Après cet examen vient un volume et demi de notes, sous le titre de:
-_Détachement ou Entrailles du monstre_, titre qu'il justifie par le
-motif suivant: “Ces notes étaient d'abord consubstantiellement
-renfermées dans les volumes, et y occasionnaient une espèce
-d'engorgement et d'obstruction. Pour dégager la masse, vider le
-ventricule, et éclaircir le chaos, on a cru devoir en détacher les
-parties hétérogènes, indigestes et compliquantes, et donner ces notes en
-supplément.” Cette explication aurait pu trouver place dans quelques
-endroits du _Médecin malgré lui_.
-
-Vers le milieu du 4ème volume se trouve une espèce de Post-face de deux
-feuillets, imprimés en encre rouge, et intitulés: _Fin du Monstre et de
-ses entrailles, suivie (sic) de la fin du monde et d'une esquisse des
-Enfers_.
-
-L'ouvrage se termine par deux cents pages presque toutes consacrées à
-une amère critique des œuvres de Voltaire, ce que l'on ne devinerait
-guère sous le titre, en encre rouge, de: _Arrière-Monstre, plus terrible
-que le Monstre: Paraphrase des prophéties d'Ezéchiel, &c. &c., visions,
-enfers, apocalypse nouvelle. Offrande au Clergé._
-
-Le lecteur ne doit pas s'imaginer pourtant que ces quatre volumes ne
-soient remplis que d'extravagances; l'auteur y déploie une très grande
-érudition, et prouve par ses citations et ses extraits sans nombre,
-qu'il avait immensément lu, et, qui plus est, retenu ses lectures.
-Malheureusement tout est si incohérent, qu'il serait difficile de les
-lire en entier. C'est évidemment le produit d'un cerveau en délire.
-
-Dans un autre ouvrage: _Les nudités, ou les crimes du peuple_, 8º, 1793,
-Chassaignon nous a retracé les malheurs que les aberrations de son
-esprit attirèrent sur lui. M. J. Lamoureux, dans l'article qu'il lui a
-consacré dans la Nouvelle Biographie Universelle, par Firmin Didot, t.
-10, p. 42, a très bien résumé ces événements. Nous y renvoyons les
-curieux et nous nous contenterons d'indiquer les autres ouvrages de
-Chassaignon.
-
-1º. Eloge de la Brotade (Poème de Julien Pascal), par un enthousiaste.
-Genève (Lyon) 1779, in 12º.
-
-2º. Les Etats Généraux de l'autre monde, vision prophétique. Le Tiers
-Etat rétabli pour jamais dans tous ses droits, par la résurrection des
-bons Rois, et la mort éternelle des tyrans. Langres (Lyon) 1789, in 8º.
-
-3º. Etrennes à Messieurs les Rédacteurs du Courrier de Lyon, Autun
-(Lyon) 1790, in 8º.
-
-4º. Les Ruines de Lyon, Ode, 1794, in 8º.
-
-Ces ouvrages, dit M. Breghot du Lut (Mémoires biographiques et
-littéraires, 1828, in 8º), sont devenus fort rares, et contiennent la
-plupart, au milieu de beaucoup de folies, des choses très sensées et
-très spirituelles.
-
-Il publia en 1793 une défense de Chalier, ce disciple de Marat, condamné
-à mort. Ce fut peut-être ce qui lui permit de traverser le règne de la
-Terreur sain et sauf. On l'avait porté sur la liste des émigrés. Il
-adressa une réclamation aux Représentants du peuple, dans laquelle il
-dit, entr'autres choses originales, “Comme on sait que les penseurs ont
-l'âme cosmopolite, les affections vagabondes, l'imagination aîlée et
-émigrante, on s'est diverti à mettre mon nom sur la liste des émigrés,
-et cette petite malice ne tend à rien moins qu'à me faire mourir de faim
-et de soif.”
-
-Heureusement pour lui, ce ne fut pas la fin qui lui était destinée. Il
-mourut tranquillement, mais l'esprit toujours exalté, à Thoissy,
-département de l'Ain, à l'âge de 60 ans, dans un modeste domaine dont il
-avait hérité.
-
-Son frère, épicier à Lyon, sa ville natale, fit servir à envelopper les
-marchandises de son commerce, les nombreux manuscrits laissés par le
-défunt, et parmi lesquels se trouvait une tragédie de _Cromwell_.
-
-
-
-
-ALEXANDRE CRUDEN.
-
-
-Ce savant était fils d'un des magistrats d'Aberdeen en Ecosse, et naquit
-en 1701. Sa folie bien caractérisée, et d'autre part la preuve qu'il
-nous a laissée de sa science philologique et de ses patientes
-recherches, en font un des phénomènes les plus curieux de l'aberration
-mentale. A dix-neuf ans il prit ses degrés de Maître-es-Arts, et se
-destinait à devenir ministre de la religion, mais toute sa carrière fut
-interrompue par un événement qui bouleversa à jamais ses facultés
-mentales.
-
-Durant ses études à l'Université, il conçut une passion violente pour la
-fille d'un des ministres de sa ville natale, mais celle-ci ne répondit
-pas à ses sentiments, et comme il continuait ses poursuites avec une
-obstination que rien ne pouvait vaincre, le père de la jeune personne
-fut obligé de lui interdire sa maison. Ce désappointement produisit un
-effet si terrible sur son organisation qu'il fut frappé de folie
-immédiatement après, au point que l'on dut l'enfermer dans une maison de
-santé. Cet événement fut peut-être un bonheur pour lui, car on découvrit
-plus tard que la jeune fille avait été la victime d'une passion coupable
-pour l'un de ses frères.
-
-Au bout de quelque temps les soins assidus des amis de Cruden, et son
-application à l'étude qu'il avait toujours conservée, durant ses moments
-de lucidité, finirent par donner un peu de calme à son esprit malade, et
-l'on put le rendre à la liberté. Afin de détourner le cours de ses
-idées, il quitta Aberdeen et vint s'établir à Londres en 1722. Il y
-donna pendant quelque temps des leçons particulières, puis alla habiter
-l'Ile de Man, et obtint enfin la place de correcteur d'imprimerie dans
-la Métropole. Ses connaissances et son assiduité au travail lui firent
-des protecteurs, et il fut recommandé à Sir Robert Walpole, par
-l'influence duquel il fut nommé, en 1735, libraire de la Reine Caroline,
-épouse de George II. Depuis longtemps il s'occupait d'un grand ouvrage,
-_La Concordance de la Bible_. On sait que dans l'origine les Saintes
-Ecritures n'avaient aucune division en chapitres ni en versets,
-divisions qui furent établies plus tard pour faciliter la lecture et les
-citations. C'est la corrélation des divers passages qui forme la base du
-travail de Cruden, qui appliqua à la Bible ce qu'on avait fait pour les
-auteurs Grecs et Latins, afin de trouver à volonté les concordances du
-texte. La préface de la première édition donne un résumé historique de
-tout ce qui a été fait avant lui, dans ce genre, et établit d'une
-manière très claire les avantages de cette œuvre de patience qui
-l'occupa toute sa vie. On peut se faire une idée de l'immense labeur
-exigé pour un pareil livre, lorsqu'on se rappelle que le premier essai
-se fit sous la direction d'Hugo de St Marc, qui pour cela employa, en
-1247, cinq cents moines à la fois.
-
-Maintenant que Cruden avait un poste qui lui laissait quelque loisir, il
-mit la dernière main à son ouvrage, et la première édition en fut
-publiée en 1737. Elle était dédiée à la Reine, à laquelle il en présenta
-un exemplaire, et qui lui promit son appui, et lui assura qu'elle ne
-l'oublierait point. Malheureusement pour l'auteur, elle mourut seize
-jours après, et ainsi s'évanouit tout espoir pour lui d'être aidé
-pécuniairement. C'était un terrible coup, car il avait engagé son
-modique avoir tout entier dans cette immense entreprise. Aussi sa
-profonde anxiété, jointe sans doute à une trop grande tension d'esprit
-par suite d'un excès de travail, le privèrent de nouveau de l'usage de
-sa raison, et on dut l'enfermer dans la maison de santé de _Bethnal
-Green_. A sa sortie il publia un pamphlet satirique, plein de
-bizarreries, dans lequel il se plaignait des mauvais traitements qu'il
-prétendait avoir reçus; il intenta en même temps une action contre le
-médecin et le directeur de l'établissement, mais l'examen judiciaire de
-la cause, et le plaidoyer qu'il voulut faire lui-même, prouvèrent que si
-sa mise en liberté était sans danger pour ses amis, ses facultés
-intellectuelles étaient néanmoins décidément dérangées. Malgré cela, il
-reprit ses occupations de correcteur d'imprimerie, et continua pendant
-plusieurs années à revoir les feuilles de plusieurs éditions des
-classiques Grecs et Latins, sans donner d'autres signes de son état
-mental qu'une grande taciturnité et une constante mélancolie.
-
-Un événement montra que son ancienne blessure ne s'était pas cicatrisée.
-Un jour un de ses amis, Mr Chalmers, lui proposa, afin de le distraire,
-de le présenter chez un des marchands de la Cité, qui par le plus grand
-des hasards se trouvait être un des frères de celle qui avait été la
-cause de sa folie. Ce fut elle-même qui vint ouvrir la porte. A cette
-vue Cruden se jette en arrière, et saisissant violemment et d'un air
-effaré la main de son ami: C'est elle! s'écrie-t-il, ah! elle a toujours
-les mêmes beaux yeux noirs!--
-
-Mr Chalmers le ramena en toute hâte chez lui, et eut beaucoup de peine à
-calmer son agitation. Il n'y eut pas de seconde entrevue, mais il ne
-prononçait jamais le nom de cette jeune femme, sans qu'une sombre
-douleur ne s'emparât de lui aussitôt.
-
-En 1753 sa sœur fut obligée de le faire garder de nouveau à vue, dans
-une maison de Chelsea, et lorsqu'au bout de quelque temps, ses
-excentricités paraissaient avoir disparu, une idée bizarre s'empara de
-lui. Convaincu qu'on lui devait une réparation pour la perte de sa
-liberté, et qu'il ne pouvait l'obtenir de la justice ordinaire, ainsi
-qu'il en avait déjà eu la preuve, il écrivit à sa sœur et à plusieurs de
-ses amis, leur proposant, avec la plus grande simplicité, de lui fournir
-eux-mêmes _une légère compensation_, de l'injustice qu'il avait
-soufferte, par un moyen très facile. C'était de subir à leur tour un
-emprisonnement à Newgate. Sa sœur, disait-il, en serait quitte en lui
-payant une amende de dix ou quinze livres, et pourrait choisir entre les
-prisons de Newgate, de Reading, d'Aylesbury, ou le château de Windsor,
-où elle resterait enfermée durant quarante huit heures seulement.
-
-Le reste de la vie de Cruden s'écoula dans une espèce de paisible
-hallucination. Il croyait avoir reçu du ciel une mission spéciale de
-corriger les mœurs publiques, et quoiqu'il continuât paisiblement ses
-occupations quotidiennes à l'imprimerie, ordinairement jusqu'à une heure
-de la nuit, il trouvait encore le temps de travailler à corriger sa
-_Concordance de la Bible_, dont il se proposait de donner une nouvelle
-édition. Elle fut publiée en 1761, l'auteur en présenta un exemplaire au
-Roi, qui lui octroya une indemnité de deux mille cinq cents francs.
-
-Jouissant maintenant de quelque repos, sa manie religieuse l'absorba
-tout entier. Dans ses visions, des voix célestes lui disaient qu'il
-avait une grande mission à remplir. Il crut que pour le faire
-efficacement, son autorité devait être reconnue par le Roi en conseil,
-et il demanda à être nommé _Correcteur du peuple_ par acte du Parlement,
-et à être créé _chevalier_.
-
-Il nous donne lui-même de curieux détails sur ses démarches, à cet
-effet, auprès des chambellans et des Ministres d'Etat. Comme il était
-fort connu, on ne le rudoyait jamais, mais on cherchait à échapper à ses
-importunités. Il se plaint souvent de ce qu'on l'évite, excepté,
-raconte-t-il, un Lord qui, ayant la goutte dans les pieds, fut forcément
-obligé de lui donner audience.
-
-Une autre de ses manies fut de faire la cour à la fille d'un baronnet,
-et, malgré tous les refus, il continua à importuner la jeune personne de
-ses poursuites incessantes. Pour éviter une esclandre son père la fit
-partir pour un voyage; Cruden aussitôt fit circuler dans le public des
-prières imprimées où il implorait l'assistance de Dieu pour qu'elle et
-sa suite revinssent sans accident dans leurs foyers. A son retour, il
-distribua également des actions de grâce pour remercier le ciel.
-
-Toujours résolu à être de fait ou de droit le correcteur de la moralité
-publique, il parcourait les rues, une éponge dans sa poche, et effaçait
-sur les murs les inscriptions qui lui paraissaient n'être pas conformes
-à l'honnêteté, ou il arrachait les affiches.
-
-En 1769 il fit une excursion dans sa ville natale, et en sa qualité de
-correcteur du peuple, y fit des lectures publiques en Latin et en
-Anglais, sur la nécessité d'une réforme générale des mœurs. Il
-distribuait des pamphlets sur le même sujet à tous ceux qui voulaient
-les lire.
-
-Il mourut d'une façon aussi extraordinaire qu'il avait vécu. Un matin,
-la femme qui le soignait dans son modeste logis à Islington, le trouva
-dans le privé, mort et agenouillé dans l'attitude de la prière.
-
-Parmi les nombreux pamphlets que Cruden publia, un des plus curieux est:
-_The adventures of Alexander the Corrector_, in 8º, Londres, 1754.
-
-Il y a une naïveté dans les détails, et une conviction si profonde de la
-mission qu'il est appelé à remplir, qu'on ne peut s'empêcher d'être
-convaincu que le malheureux ne recouvra jamais l'usage complet de sa
-raison. Cette brochure, ainsi que toutes les autres, du même auteur, est
-assez rare, et il serait fort difficile de les réunir toutes.
-
-
-
-
-SIR THOMAS AMES GEVAEFT.
-
-
-On vit paraître en Belgique, en 1839, un volume des œuvres d'un écrivain
-dont le nom inscrit au titre, paraît être un pseudonyme, mais dont les
-idées, quel qu'il fût, avaient un cachet évident de folie. Nous croyons
-ce volume très peu connu, et comme il rentre tout-à-fait dans notre
-cadre, nous en donnerons une courte analyse.
-
-L'auteur commence par une préface où il adresse au peuple Belge un avis
-sur les droits d'auteur. “Plusieurs des principaux articles de votre
-belle constitution sont sortis de ma plume, dit-il, et quoique
-jusqu'ici, je n'aie reçu de récompense des éminents services que j'ai
-rendus à la cause des Belges, malgré tous les titres que j'ai fait
-valoir au gouvernement, je ne puis contempler mon ouvrage sans ressentir
-ce noble sentiment d'orgueil, connu seulement aux hommes savants et
-vertueux.”
-
-“L'impression de mes beaux poèmes, tous dédiés à des têtes couronnées,
-et dont le manuscrit est déposé, est le prélude de celle de mes œuvres
-complettes, et ce, en ma triple qualité d'historien, de Jurisconsulte et
-de poète Anglo-Français.”
-
-Ces _beaux_ poèmes sont d'abord des méditations sur le tombeau de Saint
-Louis, dédiées _Au Saint Père Grégoire XVI, Pontife Suprême_; puis vient
-LA CRÉATION, _Poème dédié à sa Majesté Louise, Reine des Belges_; en
-troisième lieu: LE DERNIER JUGEMENT, _dédié à sa Majesté Louis Philippe
-I, Roi des Français_. Le quatrième poème, écrit en Anglais est intitulé:
-_The Shipwreck_, et dédié _à sa Majesté Léopold I, Roi des Belges_.
-
-Viennent enfin plusieurs morceaux plus courts ayant pour titres: _La
-Vertu_; _La Vérité_; _Le Patriotisme_, et trois esquisses en anglais et
-en prose, sur le caractère de la poésie de Jérémie, d'Isaïe et de David.
-
-Notre auteur a les idées les plus excentriques sur la versification
-française qu'il décrit à sa façon: “Les vers alexandrins, dit-il,
-n'admettent à la rigueur que douze syllabes ou six pieds, mais le poète
-d'un génie supérieur ne se laisse pas dominer par de pareilles entraves.
-Se trouvant dans les champs si vastes de la poésie, il dédaigne la
-rigoureuse sévérité susdite, sévérité qu'il sacrifie à ses sublimes
-conceptions qui, semblables à un torrent impétueux, renversent tous les
-obstacles qui s'y opposent. L'homme qui a écrit sur un sujet aussi vaste
-(que ceux que traite notre poète) doit posséder à peu près toutes les
-connaissances humaines; il doit avoir acquis par une grande expérience,
-l'autorité nécessaire à faire adopter ses opinions par tous ceux qui se
-distinguent dans les connaissances susdites: Cet homme, c'est le fils de
-l'écriture Sainte; cet homme, c'est moi, et alors même que je n'en eusse
-d'autres preuves, mes œuvres le prouvent, et par mes œuvres je veux que
-l'histoire me juge. Partant de ces principes et en vertu de mes droits,
-j'ai introduit dans la langue française plusieurs nouvelles expressions,
-inconnues à elle jusqu'à ce jour, et sauf à les expliquer moi-même; je
-déclare en même temps loin de moi toute vanité, loin de moi toute
-crainte de faire usage d'un droit, dont la postérité, peut-être même mes
-contemporains, me tiendra, me tiendront, compte un jour.
-
-“La langue de l'écriture Sainte fourmille de tant de beautés de toutes
-espèces, qu'il est juste que les cinq langues dont les Pères de l'Eglise
-ont fait et feront toujours usage, s'entraident, surtout dans les
-compositions élevées.”
-
-“J'ose espérer, dit l'auteur, en terminant sa préface, qu'un public
-éclairé et impartial saura apprécier les difficultés qui entourent les
-compositions de ce genre, qui ont le bien-être de l'humanité pour but,
-et qu'il me rendra justice avec la loyauté, l'impartialité et la bonne
-foi qui caractérisent les nations civilisées de l'Europe.”
-
-Dans son adresse au Pape Grégoire XVI, il donne quelques détails sur
-lui-même. Nous en citerons quatre strophes qui serviront en même temps
-de spécimen de sa versification:--
-
- Le Créateur même daigna jeter sur moi
- _Thomas Ames_ HMC HAZ, fils de la Croix
- Ses yeux célestes et pleins de miséricorde,
- Afin que je suivisse de ses préceptes l'ordre;
- Et afin que je fusse connu de tous sous les cieux,
- Il imprima les signes célestes dans mes yeux.
-
- A l'âge de treize ans, âge encore bien tendre
- Je reçus des mains mêmes du Primat de Londres
- Guillaume Pointer, digne vicaire de mon PÈRE
- PIUS SEPTIMUS HEIPHA[52] de Jesus Christ le Vicaire,
- La première dignité dont m'investit l'Eglise,
- Qui me donna plus tard le beau titre de fils.
-
- [52] _Heipha._ Expression hébraïque qui signifie l'_Ecriture Sainte_,
- et quelquefois même le _céleste séjour_. Elle résume également les
- cinq langues de l'_Ecriture Sainte_, l'Hébreu, le Grec, le Latin, le
- Français et l'Anglais, mais cette partie seulement des langues
- Française et Anglaise qui a pour base l'histoire et les trois
- langues Savantes de l'antiquité. (Cette note appartient à notre
- auteur.)
-
- A l'âge de vingt ans, moins quelques mois,
- Par ordre du SAINT PERE gardien de la Foi,
- Je reçus de mes grades et titres plein droit
- De prendre place en la famille des Rois;[53]
- Ce choix, ratifié d'avance _per omnes Chefæ_,
- Fut accepté comme gage de bonheur et de paix.
-
- [53] Vide l'almanach de Gotha. (Note de l'auteur.)
-
- Hail,[54] father PIUS! Hail, Pontife suprême!
- Hail, illustre Père du dévoué Thommæ CM!
- Salve ad te, _Pater Heipha_, Père de la foi!
- Tes cendres sont bénies jusqu'à la SAINTE CROIX!
- Le ciel se réjouit de ce choix digne de toi,
- Et la couronne céleste relève la _Tiare_!
-
- [54] Cette belle salutation de l'Eglise Catholique dérive non du Saxon
- ainsi que les auteurs et même les lexicographes Anglais le
- prétendent; mais de la belle salutation hébraïque _Hallelujah_;
- salutation composée des attributs célestes, et dont les saints mêmes
- sont fiers! (Note de l'auteur.)
-
- Hail! Ave! Salve!
- Ad Sir Ilius Gregorius XVI. MG.
-
- En foi de quoi et en vertu de mes droits,
- Je Signe
- Ego Sir Thomas Ames Gevaeft, &c.,
- Primus Jurisconsultus,
- Primus Doctor,
- Primus Professoris,
- Oig.
-
- In Heipha. Dies script. A. D. Oig, plus trois!
- Resurrexit Roma, Mater Mea!
-
-Une lueur de raison laisse toutefois apercevoir à Sir Thomas Ames que
-ses vers Alexandrins, ainsi qu'il les qualifie, sont passablement
-défectueux, mais il pense que cela ne fait qu'ajouter à leur beauté.
-“Quoique la mesure métrique, dit-il, ou quantité soit parfois dépassée,
-il n'en est pas moins vrai que le _temps_ y fait ample compensation, et
-la cadence variée et vive qui en est la conséquence naturelle, loin de
-fatiguer l'oreille, relève la monotonie qui existe si souvent dans les
-compositions poétiques françaises de quelqu'étendue.”
-
-
-
-
-TABLE ALPHABETIQUE
-
-_Des auteurs dont les écrits sont cités dans cet Essai._
-
-
- Page
- Ames (Sir Thomas) 177
- Arcilla (de) 40
- Bernardi, Joseph 75
- Billard, Edme 44
- Busch 32
- Caissant (le Chevalier) 94
- Carfrae, John 13
- Cheneau 31
- Clare, John 55
- Clennell, Luc 53
- Cottle, Elisabeth 33
- Cruden, Alexandre 42
- D'Arbères, Bluet 107
- Dachet 96
- Davenne, François 92
- Démons 89
- Desjardins, G. 57
- Dosche, François 27
- Dubois, Guillaume 109
- Ferrand, Olivier 56
- Flores (Miguel de) 76
- Fusnot, C. 82
- Fuzy, Antoine 24
- Gagne, Paulin 61
- Geneviève 9
- Gragani 74
- Hall, Robert 101
- Hécart 68
- Herpain, dit Usamer 98
- Kant 73
- Lalou 69
- Le Barbier, Pierre Lucien 77
- Lee, Nathaniel 41
- Lloyd, Thomas 45
- Martin, William 80
- Martorex 69
- Mason, John 27
- Milman 49
- Monfrabeuf, de Thenorgues 111
- Morin, Simon 25
- O'Donnelly 32
- Paoletti 21
- Parizot, Jean P. 28
- Pentecôte 47
- Postel, Guillaume 22
- Smart, Christophe 42
- Soubira, J. A. 29
- Steward, John 83
- Vallée, Geoffroy 23
- Wezel, Johan Carl 48
- Wirgman, Thomas 77
-
-
-JOHN CHILDS AND SON, PRINTERS.
-
-
-
-
-AUTRES OUVRAGES
-
-DU MEME AUTEUR.
-
-
-1º HISTOIRE DE CHARLES LE BON, d'après Gualbert. Un vol. gr. in 8º.
-
-_Bruxelles_, Imprimerie Normale, 1831.
-
-
-2º CHRONIQUES, TRADITIONS ET LEGENDES de l'ancienne histoire des
-Flandres. Un vol. in 8º.
-
-_Lille_, 1833.
-
-
-3º ANNALES DE BRUGES depuis les temps les plus reculés jusqu'au XVIIème
-siècle. Un vol. gr. in 8º, orné des portraits en pied de tous les Comtes
-et Comtesses de Flandre.
-
-_Bruges_, Van De Casteele, 1833.
-
-
-4º LE ROMAN DU RENARD, traduit pour la première fois, d'après un ancien
-manuscrit flamand, augmenté de notes et d'une analyse des anciens poèmes
-français du Renard. Un vol. in 8º.
-
-_Bruxelles_, 1834, Hauman.
-
-
-5º GUIDE DANS BRUGES, ou description des monuments et des objets d'art
-que cette ville renferme. 1 vol. in 12º.
-
-_Bruges_, Bogaert-Dumortier, 1834.
-
-
-6º CHRONIQUE DE L'ABBAYE DE ST ANDRE, par Li Miusis, traduit pour la
-première fois; suivie de mélanges historiques et littéraires. 1 vol. in
-8º.
-
-_Bruges_, 1834, Van De Casteele.
-
-
-7º LA VISION DE TONDALUS, RÉCIT MYSTIQUE du XIIIème siècle. 1 vol. in
-8º.
-
-Publié par la Société des Bibliophiles de _Mons_, 1835.
-
-
-8º CHRONIQUE DES FAITS ET GESTES DE L'EMPEREUR MAXIMILIEN, durant son
-mariage avec Marie de Bourgogne. 1 vol. in 8º, fig.
-
-_Bruxelles_, Wahlen, 1835.
-
-
-9º ALBUM PITTORESQUE DE BRUGES. 1 vol. in folº, avec Lithographies.
-
-_Bruxelles_, De Mat, et Bruges, Bogaert-Dumortier, 1836.
-
-
-10º LA BELGIQUE ILLUSTREE par les sciences, les arts et les lettres. 1
-vol. in 8º.
-
-_Bruxelles_, Wahlen, 1836.
-
-
-11º LES AVENTURES DE TIEL ULENSPIEGEL, édition illustrée par Lauters, et
-augmentée de notes bibliographiques. 1 vol. in 8º.
-
-_Bruxelles_, Société des Beaux Arts, 1839.
-
-
-12º GALERIE DES ARTISTES BRUGEOIS depuis Van Eyck, jusqu'aujourd'hui. 1
-vol. in 8º.
-
-_Bruges_, Van De Casteele.
-
-
-13º DE L'ORIGINE DU FLAMAND, avec une esquisse de la littérature
-flamande, d'après l'anglais du Revd Bosworth, avec additions et
-annotations. 1 vol. gr. in 8º.
-
-_Tournai_, Hennebert frères, 1840.
-
-
-14º CHASSE DE STE URSULE, peinte par Memling, et lithographiée de
-grandeur naturelle par Mr Manche et Ghémaer, accompagnée d'un texte
-historique, biographique et artistique. Grand in folº avec quinze
-Planches.
-
-_Bruges_, Bogaert-Dumortier, 1840.
-
-
-15º HISTOIRE DE MARIE DE BOURGOGNE, édition illustrée et augmentée de
-documents inédits. 1 vol. in 4º.
-
-_Bruxelles_, Wahlen, 1841.
-
-
-16º PRECIS ANALYTIQUE DES DOCUMENTS que renferme le dépôt des archives
-de la Flandre Occidentale. 3 vol. in 8º.
-
-_Bruges_, Van De Casteele, 1840-42.
-
-
-17º OLD FLANDERS, OR POPULAR TRADITIONS AND LEGENDS OF BELGIUM. 2 vols.
-8º.
-
-_London_, Newby, 1845.
-
-
-18º MEMOIRES HISTORIQUES relatifs à une Mission à la cour de Vienne en
-1806, par Sir Robert Adair, traduit de l'anglais, avec un choix de ses
-Dépêches. 1 vol. in 8º.
-
-_Bruxelles_, A. Wahlen, 1845.
-
-
-19º TABLEAU FIDELE DES TROUBLES DE LA FLANDRE, de 1500 à 1585, par
-Beaucourt de Noortvelde, augmenté d'une introduction et de notes. 1 vol.
-gr. in 8º.
-
-Publié par la Société des Bibliophiles de _Mons_, 1845.
-
-
-20º DESCRIPTION BIBLIOGRAPHIQHE ET ANALYSE d'un livre unique qui se
-trouve au Musée Britannique. 1 vol. gr. in 8º, avec toutes les vignettes
-employées par les Elseviers.
-
-Au _Meschacébé_ (_Bruxelles_), 1849.
-
-
-21º MACARONEANA, ou mélanges de littérature Macaronique des différents
-peuples de l'Europe. 1 vol. in 8º.
-
-_Brighton_ et _Paris_, Gancia, 1852.
-
-
-
-
-TRÜBNER & CO.'S
-
-LIST OF NEW PUBLICATIONS.
-
-
-(Eulenspiegel Redivivus.)
-
-THE MARVELLOUS ADVENTURES AND RARE CONCEITS
-
-OF
-
-Master Tyll Owlglass.
-
-EDITED, WITH AN INTRODUCTION, AND A CRITICAL AND BIBLIOGRAPHICAL
-APPENDIX,
-
-BY KENNETH R. H. MACKENZIE, F.S.A.
-
-WITH SIX COLOURED FULL-PAGE ILLUSTRATIONS, AND TWENTY-SIX WOODCUTS, FROM
-ORIGINAL DESIGNS BY ALFRED CROWQUILL.
-
-Price 10_s._ 6_d._ bound in embossed cloth, richly gilt, with
-appropriate Design; or neatly half-bound morocco, gilt top, uncut,
-Roxburgh style.
-
-
-“Tyll's fame has gone abroad into all lands: this, the narrative of his
-exploits, has been published in innumerable editions, even with all
-manner of learned glosses, and translated into Latin, English, French,
-Dutch, Polish, &c. We may say that to few mortals has it been granted to
-earn such a place in universal history as Tyll: for now, after five
-centuries, when Wallace's birthplace is unknown even to the Scots, and
-the Admirable Crichton still more rapidly is grown a shadow, and Edward
-Longshanks sleeps unregarded save by a few antiquarian English,--Tyll's
-native village is pointed out with pride to the traveller, and his
-tombstone, with a sculptured pun on his name,--namely, an Owl and a
-Glass,--still stands, or pretends to stand, at Möllen, near Lübeck,
-where, since 1350, his once nimble bones have been at rest.”--_Thomas
-Carlyle_, _Essays_, II. pp. 287, 288.
-
-
-OPINIONS OF THE PRESS.
-
-“A volume of rare beauty, finely printed on tinted paper, and profusely
-adorned with chromolithographs and woodcuts, in Alfred Crowquill's best
-manner. Wonderful has been the popularity of Tyll Eulenspiegel ...
-surpassing even that of the ‘Pilgrim's Progress.’”--SPECTATOR, _October_
-29, 1859.
-
-“A book for the antiquary; for the satirist, and the historian of
-satire; for the boy who reads for adventures' sake; for the grown
-person, loving every fiction that has character in it.... Mr Mackenzie's
-language is quaint, racy, and antique, without a tiresome stiffness. The
-book as it stands is a welcome piece of English reading, with hardly a
-dry or tasteless morsel in it. We fancy that few Christmas books will be
-put forth more peculiar and characteristic, than this comely English
-version of the ‘Adventures of Tyll Owlglass.’”--ATHENÆUM, _November_ 5,
-1859.
-
-“Mr Mackenzie has made diligent use of all editions, and has judiciously
-founded his version ... on the old English translation of Henry the
-Eighth's time. By this means he has imparted the flavour of antiquity to
-the style, whilst he has freed it from the incumbrances of the obsolete
-language and spelling.... He has, in truth, executed his work with great
-judgment, and, as far as we can judge, with considerable talent, for he
-has imparted to his little narrative the force and vigour of original
-composition.... It will delight young and old; and the careful,
-artistic, and humorous designs of Mr Crowquill will equally please the
-children, both of large and small growth. Altogether, we cannot doubt
-its popularity, especially as a Christmas gift.”--LEADER, _Nov._ 5,
-1859.
-
-“There are, indeed, few languages in Europe into which the adventures of
-this arch-mystificator have not been translated.... The bibliographical
-appendix, which the editor has added to the volume, will be of great
-interest and value to those who are curious in researches of that kind;
-but to all the reading public this edition of the ‘Adventures of Tyll
-Owlglass’ will be very welcome, as one of the prettiest and pleasantest
-volumes of the season.”--CRITIC, _Nov._ 5, 1859.
-
-“This can hardly fail to become one of the most popular among the books
-of the winter season.... We must add, in justice to Mr Mackenzie, that
-no labour has been spared to make the present edition as complete as
-possible. The translation is racy and vigorous, but we have not met with
-a single phrase which could be described as ‘slang’.... We must also
-call attention to the appendices at the end of the volume, which furnish
-the reader with a succinct account of all that is worthy to be known
-respecting the literary history of Owlglass.”--MORNING HERALD, _Nov._ 9,
-1859.
-
-“Ordinary English readers know little of Tyll Eulenspiegel, or, as his
-name is translated, Tyll Owlglass, a famous person in German mediæval
-story, and one whose acquaintance they will be glad to make through Mr
-Mackenzie's version.... Mr Mackenzie's translation is well calculated to
-popularize this work. The book is beautifully printed, and the
-illustrations by Alfred Crowquill worthy of his fame.”--LITERARY
-GAZETTE, _Nov._ 12, 1859.
-
- * * * * *
-
-PREPARING FOR PUBLICATION,
-
-DEDICATED, BY PERMISSION, TO
-
-HIS ROYAL HIGHNESS PRINCE ALBERT.
-
-In one volume 8vo, handsomely printed, uniform with DR. LIVINGSTONE'S
-TRAVELS, and accompanied by a Portrait of the Author, numerous
-Illustrations, and a Map,
-
-NARRATIVE OF
-
-MISSIONARY RESIDENCE
-
-AND
-
-TRAVEL IN EASTERN AFRICA,
-
-DURING THE YEARS 1837-1855.
-
-BY J. L. KRAPF, PH. D.
-
-One of the Agents of the Church Missionary Society in Abyssinia and the
-Equatorial Countries of Eastern Africa.
-
-The present volume will be acceptable at once to the friends of
-Missions, to those interested in geographical discoveries, and to the
-lovers of adventure. Few Missionaries have undergone greater sufferings
-and been exposed to greater perils than those first fully disclosed in
-this work as having been voluntarily fronted by Dr Krapf. The value of
-his geographical discoveries it is scarcely possible to over-estimate.
-The land journeys of Dr. Krapf in Eastern Africa extended to upwards of
-nine thousand miles, and were made mostly on foot--for the luxury of
-oxen, enjoyed by Dr. Livingstone, was beyond the reach of the German
-missionary in his travels from the coast into the interior.
-
- * * * * *
-
-REYNARD THE FOX.
-
-After the German Version of Goethe.
-
-By THOMAS J. ARNOLD, Esq.
-
- “Fair jester's humour and merry wit
- Never offend, though smartly they bit.”
-
-WITH SEVENTY ILLUSTRATIONS, AFTER THE CELEBRATED DESIGNS BY WILHELM VON
-KAULBACH.
-
-Royal 8vo. Printed by CLAY, on toned paper, and elegantly bound in
-embossed cloth, with appropriate Design after KAULBACH, richly tooled
-front and back, price 16_s._ Best full morocco, same pattern, price
-24_s._; or neatly half-bound morocco, gilt top, uncut edges, Roxburgh
-style, price 18_s._
-
-“The translation of Mr Arnold has been held more truly to represent the
-spirit of Goethe's great poem than any other version of the legend.”
-
- * * * * *
-
-ON THE
-
-STUDY OF MODERN LANGUAGES
-
-IN GENERAL, AND OF
-
-THE ENGLISH LANGUAGE IN PARTICULAR.
-
-BY DR. DAVID ASHER.
-
-In one Volume 12mo, cloth.
-
-“I have read Dr Asher's Essay on the Study of the Modern Languages with
-profit and pleasure, and think it might be usefully reprinted here. It
-would open to many English students of their own language some
-interesting points from which to regard it, and suggest to them works
-bearing upon it which otherwise they might not have heard of. Any
-weakness which it has in respect of the absolute or relative value of
-English authors does not materially affect its value.”--RICHARD C.
-TRENCH.
-
- * * * * *
-
-Uniform with “TYLL OWLGLASS,” a Second Edition of
-
-THE TRAVELS
-
-AND
-
-SURPRISING ADVENTURES
-
-OF
-
-BARON MUNCHAUSEN.
-
-WITH THIRTY ORIGINAL ILLUSTRATIONS,
-
-(Ten full-page Coloured Plates and Twenty Woodcuts), by ALFRED
-CROWQUILL.
-
-Crown 8vo. ornamental cover, richly gilt front and back, price 7_s._
-6_d._
-
-“The travels of Baron Munchausen are perhaps the most astonishing
-storehouse of deception and extravagance ever put together. Their fame
-is undying and their interest continuous; and no matter where we find
-the Baron,--on the back of an eagle, in the Arctic Circle, or
-distributing fudge to the civilized inhabitants of Africa,--he is ever
-amusing, fresh, and new.”
-
-BOSTON POST, _Feb._ 10, 1859.
-
-“A most delightful book.... Very few know the name of the author. It was
-written by a German in England, during the last century, and published
-in the English language. His name was Rudolph Erich Raspe. We shall not
-soon look upon his like again.”
-
- * * * * *
-
-THE EPIDEMICS
-
-OF
-
-THE MIDDLE AGES.
-
-FROM THE GERMAN OF J. F. C. HECKER, M.D.
-
-Translated by G. B. Babington, M.D. F.R.S.
-
-THIRD EDITION,
-
-Completed by the Author's Treatise on CHILD-PILGRIMAGES.
-
-Octavo cloth, pp. 384, price 9_s._
-
-CONTENTS: THE BLACK DEATH--THE DANCING MANIA--THE SWEATING
-SICKNESS--CHILD-PILGRIMAGES.
-
-This volume is one of the series published by the Sydenham Society, and,
-as such, originally issued to its members only. The work having gone out
-of print, this new edition--the third--has been undertaken by the
-present proprietors of the copyright, with the view not only of meeting
-the numerous demands from the class to which it was primarily addressed
-by its learned author, but also for extending its circulation to the
-general reader, to whom it had, heretofore, been all but inaccessible,
-owing to the peculiar mode of its publication; and to whom it is
-believed it will be very acceptable, on account of the great and growing
-interest of its subject-matter, and the elegant and successful treatment
-thereof. The volume is a verbatim reprint from the second edition, but
-its value has been enhanced by the addition of a paper on
-“Child-Pilgrimages,” never before translated; and the present edition is
-therefore the _first_ and _only_ one in the English language which
-contains _all_ the contributions of DR HECKER to the history of
-medicine.
-
-“Dr Hecker's volume is one of rare excellence, and one not to be met
-with and discussed lightly. He is the only historian of epidemics at
-present known, and he has the rare faculty of making a medical book an
-interesting one; likely, it appears, unfortunately, to be the only work
-upon the subject for many years.”--SPECTATOR.
-
- * * * * *
-
-A DICTIONARY
-
-OF
-
-ENGLISH ETYMOLOGY.
-
-BY HENSLEIGH WEDGWOOD, ESQ.
-
-Vol. I., embracing Letters A to D. 8vo, 507 pages. Cloth boards, 14_s._
-
-Dictionaries are a class of books not usually esteemed light reading,
-but no intelligent man were to be pitied who should find himself shut up
-on a rainy day, in a lonely house, in the dreariest part of Salisbury
-Plain, with no other means of recreation than that which Mr Wedgwood's
-Dictionary of English Etymology could afford him. He would read it
-through from cover to cover at a sitting, and only regret that he had
-not the second volume to begin upon forthwith. It is a very able book,
-of great research, full of delightful surprises, a repertory of the
-fairy tales of linguistic science.--SPECTATOR.
-
-
-TRÜBNER & CO., 60, PATERNOSTER ROW.
-
-
-
-
-Notes du transcripteur
-
-
-On a conservé l'ortographe de l'original, en particulier dans les
-citations. On a cependant corrigé plus de deux cents erreurs
-manifestement introduites par les typographes londoniens, dont la
-connaissance de la langue française ne s'étendait pas jusqu'à la
-maîtrise du genre des noms (“le pomme”, “le folie”, etc.), des règles de
-grammaire élémentaires d'accord ou de conjugaison, ni de l'usage des
-accents (“l'àge”, “gôut”, etc.). On a également restitué quatre-vingt
-accents manquant dans les petits caractères, sans doute en raison du
-matériel typographique disponible.
-
-
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Histoire littéraire des Fous, by Octave Delepierre
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTÉRAIRE DES FOUS ***
-
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-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
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-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
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-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
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-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
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-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
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-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
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-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
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-Literary Archive Foundation
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-facility: www.gutenberg.org
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