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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Histoire littéraire des Fous - -Author: Octave Delepierre - -Release Date: May 26, 2020 [EBook #62243] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTÉRAIRE DES FOUS *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/American Libraries.) - - - - - - - - - - - HISTOIRE LITTERAIRE - DES FOUS. - - PAR - OCTAVE DELEPIERRE. - - LONDON: - TRÜBNER & CO., 60, PATERNOSTER ROW. - - 1860. - _The right of translation is reserved._ - - - - -JOHN CHILDS AND SON, PRINTERS. - - - - -INTRODUCTION. - - -EPIGRAPHE. - -J'ose dire que s'il y a encore un livre curieux à faire au monde, en -Bibliographie, c'est la bibliographie des fous, et que s'il y a une -bibliothèque piquante, curieuse et instructive à composer, c'est celle -de leurs ouvrages.--_Nodier, Mélanges tirés d'une petite Bibliothèque, -page 247._ - - - - -INTRODUCTION. - - -Lorsque la pensée nous vint de composer une esquisse biographique sur -les Fous Littéraires, le sujet nous parut peu compliqué et n'exigeant -que de patientes recherches. Mais à mesure que les matériaux -s'accumulaient, et que nous cherchions à les coordonner, les difficultés -de fixer des bornes à ce travail, augmentaient. - -Tout dépendait de pouvoir définir d'une manière claire et précise -quelles étaient les spécialités qui rentraient dans notre cadre. Ici -tout devenait doute. La folie entre pour quelque chose dans l'existence -de la plupart des grands esprits que l'histoire nous fait connaître, et -il devient souvent très difficile d'établir les dissemblances qu'offrent -les prédispositions à la folie, avec certains états dits de raison. - -Ainsi que l'a dit M. Lélut, membre de l'Institut, personne ne peut -croire que Pythagore, Numa, Mahomet, &c., fussent des fourbes, car la -fraude n'a jamais eu et n'aura jamais un tel pouvoir. Pour creuser sur -la face de la terre un sillon dont les siècles n'effacent pas -l'empreinte, il faut penser, affirmer, croire comme les masses, et plus -qu'elles; donc ces grands hommes croyaient à la réalité de leurs -visions, de leurs révélations. C'étaient tout simplement des hommes de -génie et d'enthousiasme, ayant des hallucinations partielles. L'auteur -que nous venons de citer, a établi scientifiquement et avec calme, que -ce qu'on est convenu d'appeler _le Démon de Socrate_, n'était autre -chose qu'un état d'extase et une folie momentanée.[1] - - [1] Le Démon de Socrate, ou application de la science psychologique à - celle de l'histoire. Paris, 1856, in 8º. - -L'écrit trouvé cousu dans le pourpoint de Pascal, après sa mort, et que -Condorcet a nommé son _Amulette mystique_, le précipice imaginaire qu'il -voyait à ses côtés, le globe de feu que vit Benvenuto Cellini, et les -démons qui lui apparurent dans le Colysée et lui parlèrent, ainsi qu'une -foule d'autres faits de la même nature, rendraient une histoire complète -de la folie littéraire, une œuvre immense. - -Un recueil des biographies psychologiques de ces sortes de personnages, -sous le titre de _Vies des Hallucinés célèbres_, constituerait un livre -intéressant et utile, comme le fait observer le docteur Lélut, dans le -travail qu'il a consacré à démontrer la folie bien caractérisée de -Pascal.[2] La folie ne peut pas se définir, pas plus que la raison, a -dit le Docteur Calmeil.[3] Celui dont l'imagination fascinée prête un -corps et une forme aux idées qui prennent naissance dans son cerveau, -rapporte ces idées aux appareils des sens, les convertit en sensation -que presque toujours il attribue à l'action d'objets matériels qui -n'agissent point actuellement sur ses organes, et il en vient souvent à -baser ses raisonnements sur ces données vicieuses de l'entendement. -L'halluciné réalise jusqu'à un certain point la supposition des -Berkeléistes, qui prétendent établir qu'il n'est pas positivement -nécessaire que l'existence de l'univers soit réelle, pour qu'on -l'apperçoive tel qu'il se montre à nos sens. Peu d'entre nous n'ont pas -été, dans le cours de la vie, sous l'influence de quelque hallucination -momentanée. - - [2] L'Amulette de Pascal, pour servir à l'histoire des hallucinations. - Paris, 1846, in 8º. - - [3] De la folie considérée sous le point de vue pathologique, - philosophique et historique. Paris, 2 vol. in 8º. 1845. - -Les observations précédentes que l'on pourrait étendre considérablement, -font comprendre combien il est nécessaire et en même temps difficile de -circonscrire et de déterminer une bibliographie des fous littéraires. -Laissant à d'autres le soin de développer cet intéressant sujet, nous -voulons nous borner à tracer une esquisse de quelques unes de ces -existences dont l'état mental a été suffisamment dérangé pour que l'on -prît des précautions à leur égard. - -Nous prévenons donc tout d'abord que nous n'allons nous occuper que de -quelques individus qui nous ont semblé réellement atteints de folie, et -qui, s'ils n'ont pas été enfermés dans des maisons de sûreté, comme la -plupart de ceux mentionnés ici, ont néanmoins montré une aberration -mentale très décidée. - -L'application des causes aux effets dans la monomanie et dans son -opposé, la folie raisonnable, offrira toujours un sujet d'étude du plus -haut intérêt. L'Etiologie de ces maladies s'explique l'une par l'autre. -Dans le premier cas, il y a un point malade dans un cerveau sain -d'ailleurs, dans le second cas, un cerveau malade nous offre un point -sain et normal. Ce sont ordinairement des esprits contemplatifs et -noblement doués que l'on voit frappés par ce malheur. - -Presque toutes les nations fournissent des exemples d'écrivains qui -entrent dans cette catégorie, et ce qui doit augmenter la curiosité des -Bibliophiles à ce sujet, c'est que leurs ouvrages sont toujours assez -rares, et qu'il est difficile de se les procurer. Ces monomanies -intellectuelles sont presque toujours caractérisées, comme le fait très -bien observer le Dr. Calmeil, par une association d'idées fausses basées -sur un faux principe, mais justement déduites, et par la possibilité où -se trouve l'individu qui en est atteint, de raisonner juste sous tous -les rapports, sur les matières étrangères à sa folie. - -Afin de réunir les éléments épars de cette histoire littéraire, de -manière à éviter la confusion, nous diviserons en quatre sections les -auteurs que nous allons citer. La première traitera des fous théologues; -la seconde, des fous littéraires proprement dits; la troisième, des fous -philosophiques; et la quatrième, des fous politiques. - -Les voyageurs nous apprennent une chose très frappante, c'est que la -folie est comparativement un fait rare chez les nations tout-à-fait -barbares. Humboldt dit qu'on rencontre très peu de fous parmi les tribus -originaires qu'il visita sur le continent de l'Amérique. D'autres -auteurs dignes de foi remarquent aussi qu'en Chine, au fond de la Russie -et de l'Inde, la folie est moins fréquente qu'en Europe. Quoiqu'il en -soit, la folie d'écrire est particulièrement une des maladies mentales -de cette dernière partie du globe, effet probable d'un excès de -civilisation, de même que la pléthore est souvent produite par un excès -de santé. Il serait inutile de rechercher quelle est la cause de la -folie, et même ce que c'est que la folie, car les analyses les plus -persévérantes de la nature et de la composition du cerveau, n'ont abouti -qu'à confirmer l'axiome du savant Gregory: “_Nulla datur linea accurata -inter sanam mentem et vesaniam._” Dans maintes circonstances de la vie, -il est arrivé à la plupart d'entre nous, qu'appelé à décider en nous -mêmes, sur la valeur d'une idée ou d'une action, notre jugement hésite à -se prononcer, et nous disons avec le poète Beattie:-- - - _Some think them wondrous wise, and some believe them mad._ - -Dans l'ordre métaphysique, Malebranche était arrivé à un résultat -semblable, lorsqu'il a dit: “Il est bon de comprendre clairement qu'il y -a des choses qui sont absolument incompréhensibles.” - -Les savants qui se sont occupés de la médecine psychologique, et de la -pathologie mentale, rapportent nombre de faits où la folie produit des -résultats semblables à ceux d'une haute intelligence, résultats que -l'esprit de l'individu est incapable d'obtenir, dès qu'il rentre dans -l'état normal. Nous citerons un fait de ce genre qui nous a été raconté -par le médecin même qui avait donné ses soins au malade:--Une dame d'un -caractère très pieux commença peu à peu à être oppressée par un profond -sentiment de mélancolie, qui se changea bientôt en un véritable -dérangement d'esprit. On fut obligé de la mettre dans une maison de -santé. Là, durant ses accès de folie, elle exprimait les idées de son -cerveau malade, en vers tellement remarquables que le médecin en fut -frappé, et transcrivit des passages, pendant qu'elle les récitait. Au -bout d'un certain temps, cette dame recouvra ses facultés mentales, mais -ne se rappela rien de ce qui s'était passé, et n'eût pas été capable, -m'affirma le docteur, d'écrire une page avec quelque élégance. - -Si l'on trouve souvent des éclairs de talent chez les aliénés, il arrive -aussi que des hommes remarquables par la clarté et l'élégance de leur -style, donnent tout à coup l'exemple de la plus entière incohérence. Un -médecin de New York, à la suite d'un travail excessif, écrivit la lettre -suivante à sa sœur:-- - -“MY DEAR SISTER,--As the Cedars of Lebanon have been walking through -Edgeworth forest so long, you must have concluded that I have returned -to the upper world, but I am still in purgatory for James Polk's sins, -which, if they do not end in smoke, surely have as good a chance of -beginning that way, as the ideas began to shoot; for if Thomas had not -left his trunk on the cart at the Depôt, our shades would have been a -deuced sight nearer to Land's End, than Dr Johnson said they would, by -the time the Yankees rebelled,” &c. - -Le Docteur Brigham donne d'autres curieux exemples de ce genre dans un -article intitulé: “_Illustrations of Insanity, furnished by the letters -and writings of the insane_,” et insérés en 1848 dans l'_American -Journal of Insanity_. - -Durant le cours de nos recherches, pour rassembler les matériaux de -cette esquisse, notre attention a été particulièrement attirée par une -méthode curative, que nous croyons peu en usage sur le continent, et qui -mériterait de faire l'objet d'une étude spéciale. Dans plusieurs des -grands établissements pour les aliénés, qui existent dans le Royaume de -la Grande Bretagne, l'encouragement régulièrement donné à la composition -littéraire, a eu les plus heureux résultats. Nous dirons en passant -quelques mots sur deux ou trois de ces asyles consacrés à la guérison -des maladies mentales. - -_The Crichton Royal Institution_, au Comté de Dumfries en Ecosse, -possède une presse dirigée par les habitans de l'établissement, au moyen -de laquelle on y publie un petit journal mensuel intitulé: _The New -Moon_. On y trouve rassemblées les compositions en prose et en vers de -ceux qui, dans leurs intervalles lucides, se sentent enclins à ce genre -de distraction. La partie matérielle de l'impression, le tirage, la -correction des épreuves, tout s'exécute par les patients. - -Voici l'extrait d'une lettre que nous écrivit le médecin de cette maison -de santé, pour expliquer le système qu'on y suit:-- - -“Mental occupation has been a marked feature in the establishment from -its commencement. A monthly journal, composed, published, and printed by -patients, has been in existence for many years. Some years ago, a series -of essays on our poets, philosophers, &c., were composed and printed -also by them. More recently a small volume of poems was published by one -of our lady patients, and we are just now thinking of publishing a -selection of poems from our _New Moon_. Many other articles of a minor -character have also been published. I am afraid it will not be possible -now to obtain copies of any of them, as the impressions have been -completely exhausted.” - -La publication d'une série de Mémoires Biographiques a été commencée, -dans cette maison, sur les poètes, philosophes, rois, &c. frappés de -folie: “_Memoirs of mad poets, mad philosophers, mad kings, mad churls, -by inmates of the Crichton Institution._” - -Il y a lieu de s'étonner qu'un pareil sujet ait été choisi par de -pareils écrivains, mais il est remarquable que la plupart des -compositions écrites dans des maisons de fous, indiquent que ceux qui en -sont les auteurs, ont une parfaite conviction de leur état. - -Voici deux ou trois courts extraits des pièces poétiques insérées dans -le journal de l'institution. Une femme, nommée Geneviève, écrivit les -strophes suivantes à l'occasion de la mort de son bouvreuil:-- - - Oh, could'st thou know, my little pet, - How much thine absence I regret! - Ah! 'twas a day like this - When thou into my little room - To cheer me with thy voice didst come, - Which now I hourly miss; - And 'neath this shade of love, alone - Lament my little Goldie gone. - - Whene'er thou saw'st me shut within - My room, thou cheerily would'st sing - And all thy art employ; - At thy lov'd voice, so sweet and clear, - All care would quickly disappear, - My sadness turn to joy; - And all the trouble of my lot - Be dissipated and forgot. - - Wise people do, I know, believe - That birds, when they have ceased to breathe, - Will never more revive; - But--though I cannot tell you why-- - I hope, though Goldie chanced to die, - To see him yet alive! - May there not be--if heaven please-- - In Paradise both birds and trees? - - I've had such dreams--they may be true: - Meantime, my little pet, Adieu! - -Un des patients envoya un jour à celui qui était chargé de recevoir les -morceaux destinés à l'impression dans le journal, les vers suivants -signés _Le Grand Orient_, et accompagnés de cette explication:-- - -“Ces vers ont été apportés par le vent dans la Galerie du _Grand -Orient_, et étaient signés _Sapho Rediviva_. Ils portent la marque d'un -esprit malade. Je vous les envoie donc comme un tribut convenable à _la -Lune_.[4] - - [4] Allusion au titre du Journal. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - “In silence only, love is read-- - The lips can ne'er true love express; - Back to the heart--their parent bed-- - They rush, and silently, we bless: - Such blessings ever thee attend; - Such gifts thy heart can ne'er deplore; - With one _will-love-thee_ to the end; - It is enough, I may no more.” - -Nous ne pouvons nous empêcher de citer aussi huit vers composés par un -malheureux que l'insomnie torturait, et que des malheurs privés avaient -frappé de folie:-- - - Go! sleep, my heart, in peace, - Bid fear and sorrow cease: - He who of worlds takes care, - One heart in mind doth bear. - - Go! sleep, my heart, in peace! - If death should thee release - And this night hence thee take; - Thou yonder wilt awake. - -Ces deux strophes nous semblent dignes d'être comparées aux vers du -poète Anglais Herrick. - -Dans le même établissement la musique est aussi employée comme un moyen -de rétablir l'équilibre dans les facultés mentales des patients, et le -directeur a formé une sorte d'orchestre composé de ceux qui jouent de -quelque instrument, et tous les mois, il organise un ou deux concerts, -dont les programmes sont, ainsi que le journal, imprimés par les presses -de la maison. - -L'hôpital pour les insensés fondé à Edinbourg, sous le nom de _Royal -Edinburgh Asylum for the Insane_, a, comme le précédent, une presse et -un journal mensuel intitulé: _The Morningside Mirror_; qui se publie -régulièrement depuis environ douze années. Il forme aujourd'hui deux -forts volumes in 8º. Le Médecin de la maison, le Docteur Skae, nous a -assuré dans une de ses lettres, “_that they are entirely the work of the -patients, both in writing and printing._” - - * * * * * - -Voici des strophes composées par un jeune homme devenu fou à la suite de -contrariétés d'amour:-- - - Whene'er I hear the wild bird's lay - Amid the echoing grove, - And see the face of nature gay - With beauty and with love,-- - I'll think that thou art with me still - By vale and murmuring stream, - And o'er the past my soul will dwell - In faint collected dream. - - When all the charms of nature fade, - And the autumn leaf is strewn, - One charm will still be mine, sweet maid, - To dream of thee alone. - 'Till life's last ebbing blood be run, - 'Till life itself depart, - And death eclipse my setting sun, - I'll bear thee on my heart. - -Un autre morceau, par lequel nous terminerons nos extraits des effusions -poétiques de l'hospice d'Edinbourg, porte un cachet remarquable de -monomanie mélancolique:-- - - Sweet sunset, sweet sunset, that beams from the west, - And lights the dark shades of the green forest tree, - Where the wild flowers bloom fresh o'er the earth's vernal breast, - Those flowers of my childhood, the dearest to me: - - Oh! give me the wreath of these once happy years, - The songs of the woodlark,--the friends I loved best; - Ah! bring back again all their smiles and their tears, - With their sunset, sweet sunset, that beam'd from the west. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Let me dream in the dells where my boyhood once stray'd, - And gather again the neglected lone flowers; - They bloom all unseen 'neath the cool hawthorn shade, - The sweets of fond memory's happier hours. - - Ah! how blest but to dream of those once happy years, - The songs of the woodlark--the friends I loved best; - Ah! they'll bring back again all those sweet smiles and tears, - With the glow of that sunset, that beam'd from the west. - -L'hospice des aliénés de Hanwell, l'un des plus importants de -l'Angleterre, présente une particularité que nous croyons devoir noter. - -L'encouragement à la composition littéraire, y forme, comme dans les -établissements cités plus haut, un moyen de guérison, et les médecins de -la maison pensent que c'est un des remèdes qui ont produit les résultats -les plus satisfaisants. En conséquence, l'administration a établi un -bazar où les diverses pièces, écrites par les lunatiques, sont exposées -et vendues à leur profit. Grand nombre de personnes se font un devoir -d'aller visiter ces expositions de publications de fantaisie, tirées sur -papier rose, vert, orné d'arabesques, &c. et le produit des ventes est -parfois assez considérable. - -Les quatre vers suivants furent écrits spontanément par un patient -convalescent, au centre d'une couronne de laurier suspendu au mur de la -salle où se donnait une petite fête, dans l'hospice, le jour de -l'Epiphanie en 1843. - - No gloomy cells where sullen madness pines - In squalid woe, where no glad sunlight shines, - But here kind sympathy for fall'n reason reigns; - The rule is gentleness--not force and galling chains. - -Nous avons réuni plusieurs des pièces exposées sur les étalages du -_Hanwell Asylum_, pour notre collection d'ouvrages écrits par des fous. -Nous transcrirons ici une strophe d'un sonnet composé par un nommé John -Carfrae, et des extraits d'une ode par John P..... qui a rarement des -moments lucides, et se trouve enfermé depuis longtemps. - -On remarquera dans cette dernière pièce, des signes évidents d'un -dérangement d'esprit. - - -THE HAPPY EVEN-TIDE. - -_Sonnet to the Pilgrim of Sorrow._ - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - When Even-tide, with radiance warm, doth glow, - The setting sun majestic meets the sight-- - The western tints transcendant glories show, - Foretell a morrow rich in blithe delight. - So may each mournful thought and theme depart; - And pure, bright, heavenly joys henceforth illume your heart! - - -AN ODE - -WRITTEN ON THE TWELFTH-NIGHT AFTER CHRISTMAS. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - The New Year has commenced, - And the season is mild; - Should our hearts be condensed, - Like an obstinate child? - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Sing, sing to the harp, to the year that is past; - To the year now a coming, fill, fill to the brim; - To the misletoe bough, and the Christmas, the last-- - May the Christmas forthcoming, fly away half as fast! - And to him who promulged _Non-Coercion_, to him, - Sing, sing to the harp, and fill up to the brim. - -Dans le journal trimestriel édité par Mr le Docteur Forbes Winslow,[5] -on trouve, entr'autres articles sur la folie dans ses rapports avec la -littérature, un curieux essai “_On the Insanity of Men of Genius_,” dans -lequel les lecteurs qui prennent intérêt à notre sujet, trouveront des -rapprochements très curieux. - - [5] _The Journal of Psychological Medicine and Mental Pathology._ 10 - vol. 8vo. 1848-1858. - -Les hallucinations et la folie du Tasse, de Benvenuto Cellini, du -peintre Fuseli, de Cowper, de Swift, de Southey, de White, et de tant -d'autres dont les noms se pressent sous la plume, présentent une page de -l'histoire de l'esprit humain qui nous feraient presque convenir, avec -Aristote, qu'il est de l'essence d'un bon poète d'être fou. Nous ne nous -occuperons pour le moment que de ceux dont l'esprit a jeté un éclat -moins brillant et moins durable, et qui, d'après l'expression du -poète:-- - - _Like sunbeam which on billow cast, - That glances, but it dies, &c._ - -Le problème psychologique dont nous rassemblons ici quelques éléments, -peut exercer, pour tout esprit réfléchi, une pénible quoique salutaire -influence sur le sentiment de fierté et d'orgueil que fait naître -parfois le pouvoir de l'intelligence. Ce mélange de grandeur et de -faiblesse est bien propre à nous donner, sous une forme pratique, une -leçon d'humilité profonde. - - - - -PREMIERE SECTION. - -EPIGRAPHE. - -“Notre esprit est un outil vagabond, dangereux et téméraire; il est -malaisé d'y joindre l'ordre et la mesure, c'est un outrageux glaive à -son possesseur mesme, que l'esprit, à qui ne sait s'en armer -discrètement.”--_Essais de Montaigne._ - - - - -THEOLOGIE. - - -Les idées religieuses, dans leurs aberrations, différent des autres en -plusieurs points essentiels. Elles ont pour objets les émotions, les -passions, et les impulsions instinctives de l'âme. Un horison sans borne -se présente à l'esprit religieux, où les conjectures, les espérances, et -les craintes prennent toutes les formes que l'imagination veut bien lui -prêter, dans ses paroxysmes. Les réalités de l'existence matérielle -disparaissent pour le fanatique ou fou par religion, non par suite d'un -raisonnement, comme dans certains systèmes philosophiques, mais parce -qu'il croit de son devoir de les anéantir dans l'intérêt de son âme. Son -existence toute entière s'absorbe dans cette pensée qui non seulement -exerce une immense influence sur sa folie, comme _cause_, mais encore -modifie toutes les phases des manifestations extérieures de son esprit. -Ses conjectures chimériques n'ont aucune limite, et le raisonnement -pourrait nous convaincre, _a priori_, que les doctrines, opinions, et -théories théologiques, ne sont pas la partie la moins curieuse, ni la -moins féconde de l'histoire littéraire de la folie. - -Nous ne nous arrêterons pas aux ouvrages où l'exaltation a remplacé le -jugement. Ainsi nous passons à regret ces élucubrations grotesques d'une -dévotion fanatique,--telles entr'autres que les ouvrages singuliers -composés en l'honneur de la Vierge, dont G. Peignot préparait une -bibliographie. Dans _La dévote salutation aux membres sacrés de la -glorieuse Vierge_, par le Rev. Père J. H. Capucin, les oreilles, la -bouche, les mamelles, le ventre, les genoux, &c. ne sont pas oubliés. -Dans _Le livre de la toute belle sans pair, où est escripte la formosité -spirituelle, à la similité de la spéciosité corporelle_, petit in 8º, il -est question “de la méditation du nez de la Vierge Marie, et des deux -narines; de la modérée grosseur de ses lèvres; comment sa bouche doit -estre de moyenne ouverture; méditation aux cuisses qui sont force, -espérance,” &c. - -Citons encore _La Seringue Spirituelle pour les âmes constipées en -dévotion_; _La tabatière spirituelle pour faire éternuer les ames -dévotes_; ouvrages d'extravagants fort sérieux, non par la forme, mais -par le but et par le fond. L'Angleterre n'est pas restée en arrière en -ce genre, et _Hooks and Eyes for Believers' Breeches_, Sermon par -Baxter, en fournit un exemple entre cent. Quantité d'autres de ces -drôleries, mystiques, séraphiques, extatiques, seraient fort amusantes; -mais revenons à notre sujet. - -Durant le moyen âge, Thomas d'Acquin excita une grande admiration parmi -les théologiens, par sa doctrine et ses opinions sur _la Prédestination_ -et _le Libre Arbitre_, considérées comme des chefs d'œuvre de -dialectique. Ses ouvrages furent l'objet d'une composition des plus -bizarres, par un Jésuite dont l'esprit s'était dérangé depuis plusieurs -années, par suite de ses rudes travaux de missionaire dans l'Amérique du -Sud. Cet infortuné, nommé Paoletti, qui avait été enfermé depuis cinq -ans, lorsqu'il écrivit son livre contre Thomas d'Acquin et ses -doctrines, cherchait à prouver que Dieu employait les instruments -symboliques du culte Juif, pour déterminer qui recevrait ou ne recevrait -pas la faveur divine. Il dessina un tableau ou diagramme des diverses -manières dont on employait les ustensiles sacrés dans le Tabernacle, -pour déterminer la condition future des fils d'Adam, relativement à la -Prédestination. Une gravure accompagne l'ouvrage, dans laquelle Dieu est -représenté, entouré d'anges, et présidant à la manipulation de ces -ustensiles symboliques: la volonté divine et la volonté humaine figurent -sous la forme de deux boules se mouvant dans une direction circulaire -opposée, mais qui cependant finissent par se rencontrer dans un centre -commun. Paoletti écrivit un autre traité durant sa folie, où il montrait -que les aborigènes de l'Amérique étaient les descendants directs du -diable et d'une des filles de Noé, conséquemment qu'ils sont dans -l'impossibilité absolu d'obtenir ni le salut, ni la grâce. - -Le 16me et le 17me siècle ont vu paraître le plus grand nombre peut être -de grands esprits que les idées théologiques ont rendu fous. Au premier -rang peut se placer Guillaume Postel.[6] Sa vie fut des plus agitées; -tour-à-tour Jésuite, et renvoyé de l'ordre par St. Ignace, à cause de -ses bizarres idées, emprisonné à Rome, durant plusieurs années, réfugié -à Venise, accusé d'hérésie devant l'inquisition, déclaré innocent, mais -fou, il alla pour la seconde fois visiter Constantinople et Jérusalem. - - [6] A consulter entr'autres, sur les détails de sa vie, un ouvrage - curieux du P. Desbillons, ainsi que Sallengre. - -Il mourut, en 1581, au Monastère de St. Martin des Champs, laissant -après lui de nombreux ouvrages, dont une partie est consacrée aux -rêveries qui l'obsédaient. Il s'infatua à Rome d'une vieille fille, que -quelques uns traitent de courtisane et qu'il appelait sa _Grand'mère -Jeanne_. Il soutenait que Jésus Christ n'avait racheté que les hommes -seuls, et qu'ainsi les femmes devaient être rachetées, et le seraient -par la Mère Jeanne. - -Un ouvrage en Italien intitulé _La Vergine Veneta_, et un autre en -Français,[7] tendaient à prouver cette thèse. Il prétendait que l'ange -Gabriel lui avait révélé divers mystères, et mêlant à sa folie les -songes de Pythagore, il voulut persuader qu'en lui était transfusée -l'âme de St. Jean Baptiste. - - [7] Imprimé à Paris sous ce titre: _Les très merveilleuses Victoires - des femmes du Nouveau Monde, et comme elles doivent à tout le monde - par raison commander, et même à ceux qui auront la Monarchie du - Monde Vieil._ - -Postel avait une telle conviction qu'il était divinement inspiré, que -dans son ouvrage _De Nativitate Mediatoris_ il déclare que l'esprit même -de Jésus Christ en est l'auteur, et qu'il n'en était que le copiste. Il -fut condamné à être brûlé vif, par arrêt du Parlement de Toulouse. - -L'article sur Postel dans les _Mémoires de Littérature_ de Sallengre, -cite presque tous les auteurs qui se sont occupés de ce visionnaire, et -leur nombre est considérable. - -Vers la même époque Geoffroy Vallée se fit remarquer par une folie de la -même nature, et d'autant plus incurable qu'il se montra monomane dès sa -jeunesse. - -Il avait, dit-on, autant de chemises qu'il y a de jour dans l'année, et -il les envoyait laver en Flandre, à une source fameuse par la limpidité -de ses eaux. - -Jeté au milieu de Paris, dans les excès d'une vie de dissipation, sa -raison commença à s'altérer, et sa famille le mit en curatelle. Il -commença alors à composer un livre dont le titre seul dénote la folie de -l'auteur, et qui le fit condamner comme athée, quoiqu'en vérité, cela -n'en valait guère la peine, car ce n'est qu'un tissu de confusion, -d'obscurité, et de non-sens. - -L'édition de ce livre fut brûlée, avec l'auteur, le 9 Février, 1574, et -il n'en existe plus qu'un exemplaire unique, celui au moyen duquel on -instruisit le procès de Vallée.[8] - - [8] On peut voir de plus amples détails et des extraits de l'ouvrage, - dans le _Bulletin du Bibliophile_, dixième série, page 613. - -Il fut constaté au procès même, qu'il ne jouissait pas de la plénitude -de sa raison, car on l'interrogea en présence du médecin. - -Voici le titre de son livre lardé d'anagrammes vraiment barbares:-- - -_Le Béatitude des Chrétiens ou le Fléo de la foy, par Geoffroy Vallée, -fils de feu Geoffroy Vallée et de Girarde le Berruyer, ausquels noms de -père et mère assemblez il s'y treuve: Lere, geru, vrey fléo de la foy -bygarrée, et au nom du filz: va fléo règle foy, aultrement guere la fole -foy._ - -Il paraît qu'il fut loin de s'amender en mourant, car le Journal de -l'Etoile dit que conduit au supplice, il criait tout haut que ceux de -Paris fesaient mourir leur dieu en terre, mais qu'ils s'en -repentiraient. - -_Antoine Fuzy_ ou _Fusi_ a droit à trouver une place dans cette section -de notre Essai, comme docteur en théologie de l'université de Louvain. -Il se fit recevoir docteur de Sorbonne à Paris, et il prend, dans un de -ses ouvrages, les titres de Protonotaire apostolique, de prédicateur et -confesseur de la maison du Roi. - -Il serait difficile de trouver un galimatias plus extravagant et plus -inintelligible que son pamphlet publié en 1609 contre le marguillier -Vivian, qui le fit condamner à un emprisonnement de cinq ans. Son -_Mastigophore ou précurseur du Zodiaque_ est une défense de la -découverte physico-médicale, qu'il croyait avoir faite, que le sang -menstruel des femmes avait la propriété d'éteindre le feu. Toutes les -langues vivantes ou mortes, tous les patois français, tous les argots -populaires servent à exprimer la colère de l'auteur contre Nicolas -Vivian, que Fuzy nomme par anagramme _Juvien Solanic_. Le marquis du -Roure, dans son _Analectabiblion_, donne plusieurs extraits de cette -diatribe, où brille souvent, dit-il, de la verve, une gaîté mordante et -une imagination satanique. _Le Franc Archer de la Vrai Eglise, contre -les abus et énormités de la fausse_, Paris, 1619, n'est pas moins -bizarre de style, que l'ouvrage précédent. C'est une violente satire -contre l'église Romaine. - -Fuzy se réfugia à Genève, au sortir de prison, renonça à la religion -catholique et embrassa le Calvinisme. Il est impossible de ne pas -reconnaître un cerveau tout-à-fait dérangé dans ses ouvrages. Le P. -Niceron lui accorde une mention particulière au tome 34 de ses -_Mémoires_. - -Autant Fuzy avait d'instruction et de connaissances, autant _Simon -Morin_ qui fut brûlé en place de Grève, le 14 Mars, 1663, était ignorant -et sans lettres. Les erreurs des illuminés qui régnaient alors à Paris, -enflammèrent son imagination. - -Il voulut être chef de secte, et se mit à prêcher sa doctrine, qu'il -publia en 1647, sous le titre de _Pensées de Morin, dédiées au Roi_. - -Ce n'est qu'un tissu de rêveries, d'ignorances, et d'erreurs condamnées -depuis dans les Quiétistes. - -Le parlement le fit arrêter et le condamna à être envoyé aux Petites -maisons pour le reste de ses jours; jugement aussi équitable que -profondément sage, auquel Morin aurait bien fait de se tenir. - -Il y échappa par une abjuration; mais, convaincu d'un prétendu second -règne du fils de l'homme, il composa, en 1661, un écrit intitulé -_Témoignage du second avènement du fils de l'homme_, où il assurait que -ce n'était autre que lui-même.[9] - - [9] Au catalogue de Nodier de 1829, Nº 66, on fait mention d'un - ouvrage ayant pour titre: _Avertissement véritable et assuré au nom - de Dieu_, 1827, in 32º dans lequel un autre illuminé se dit aussi - _Le fils de l'homme_, et promet de ressusciter au bout de trois - jours, après s'être fait jeter dans l'eau à Marseille, attaché avec - des chaînes de fer, à une grosse pierre. Ce livre est un exemplaire - unique, sur papier de chine. - -Conduit au Châtelet, on lui fit son procès où l'on voit qu'en commençant -par l'esprit avec les filles et les femmes qu'il séduisait, il allait -ensuite beaucoup plus loin. - -Il fut condamné en 1662, à être brûlé vif, avec ses livres, et ses -cendres jetées au vent. - -Le Président de Lamoignon lui ayant demandé s'il était écrit quelque -part que le nouveau Messie passerait par le feu, Morin répondit qu'oui, -et que c'était de lui que le Prophète a voulu parler au verset 4 du XVIe -Pseaume où il est dit: “_igne me examinasti, et non est inventa in me -iniquitas._” - -Il avait promit de ressusciter le troisième jour, et une multitude de -sots s'assemblèrent, pour voir ce miracle, à l'endroit où il fut brûlé. - -Morin, dit quelque part Michelet, est un homme du moyen âge, égaré dans -le 17me siècle. Ses _Pensées_ contiennent beaucoup de choses originales -et éloquentes; il s'y trouve entr'autre, ce beau vers:-- - - “Tu sais bien que l'amour change en lui ce qu'il aime.” - -_François Dosche_ se rendit parfaitement digne d'être l'un des adhérents -de Morin, par le désordre de ses idées et l'extravagance de son style. -Le titre suivant d'un de ses opuscules suffit pour juger et de l'un et -de l'autre:-- - -“Abrégé de l'arsenal de la foy, qui est contenu en ceste copie, de la -conclusion d'une lettre d'un secretaire de Sainct Innocent, par luy -escrite à sa sœur, sur la detraction de la foy d'autruy, lequel n'ayant -de quoy la faire imprimer toute entière, il a commencé par la fin à la -mettre en lumière, estant en peine d'enfanter la vérité de Dieu en luy, -comme une femme enceinte, de mettre son enfant au monde.” - -Les querelles religieuses, et les discussions théologiques qui agitèrent -le 17me siècle, amenèrent en Allemagne et en Angleterre, les mêmes -résultats qu'en France. - -_John Mason_ est un des exemples les plus frappants de la folie -religieuse, par sa conviction inaltérable, jusqu'à la mort, et son -enthousiasme calme et grave. - -Les mystères de la théologie de Calvin et du _Millenium_, avaient égaré -sa raison. - -Il était persuadé et avait persuadé à une masse de personnes, qu'il -avait mission de proclamer le règne visible du Christ qui devait établir -son trône temporel à Water-stratford près de Buckingham. - -Il parlait bien et sensément sur tout, excepté sur ce qui avait rapport -à ses extravagantes idées religieuses. Aussitôt qu'il s'agissait de -Religion révélée, il devenait immédiatement fou. Il mourut en 1695, dans -la persuasion ferme et arrêtée qu'il avait reçu peu auparavant la visite -du Sauveur du monde, et qu'il était réellement prédestiné à une mission -divine. - -Sa vie et son caractère ont été décrits par H. Maurice, recteur de -Tyringham, dans un pamphlet en 4º publié l'année même de sa mort. - -_Jean P. Parizot_ égala, s'il ne surpassa point, l'extravagance du -précédent. La monomanie de ce fou théologue consistait à voir clairement -annoncé dans la Génèse et dans l'évangile de Saint Jean, que les trois -éléments de la Trinité se trouvaient dans la nature. Le sel, générateur -des choses, répond à Dieu le père, le mercure, dans son extrême -fluidité, représente Dieu le fils, répandu dans tout l'univers, et le -souffre par sa propriété de joindre et d'unir le sel au mercure, figure -le Saint Esprit. - -Les divagations inintelligibles de Parizot, sous le titre de _La Foy -dévoilée par la Raison, dans la connaissance de Dieu, de ses mystères et -de la nature_, fut dédié d'abord à Dieu, puis au Roi, et soumis au Pape, -avant l'impression. Le Saint Père fit répondre que la cour de Rome avait -lu son livre avec plaisir, qu'il était plein d'esprit et digne de -louanges. - -Là dessus le malheureux fait imprimer son travail, qui est condamné -comme impie et brûlé, ce qu'il méritait bien d'ailleurs, non à cause de -son impiété, mais à cause des folies qui y sont débitées. - -Il est probable que Peignot en parle sans l'avoir lu, puisqu'il avance, -dans son _dictionnaire des livres condamnés au feu_, qu'on connait peu -d'ouvrages aussi _licencieux_. Ceci est plus qu'une exagération, si ce -mot est pris dans l'acception commune, et nous ne lui en connaissons -point d'autre. - -Il ne serait pas difficile de citer un bon nombre d'autres écrivains, -dont la théologie renversa la raison, antérieurement à notre siècle, -mais ceux que nous avons cités suffiront pour cette première section, -que nous terminerons par un exemple ou deux pris dans notre époque. - -On a de la peine à se persuader, en lisant les pamphlets de J. A. -Soubira, qu'il appartienne au 19me siècle. Ce fou fanatique -s'intitulait: _Apôtre d'Israel, Messie de l'univers, Poète d'Israel, -Lion de Jacob, &c. &c._ - -Les titres seuls de ses nombreuses publications que donnent _La France -Littéraire_ et _La Littérature Française Contemporaine_, sont une preuve -suffisante de la folie de ce malheureux, par leur incroyable -extravagance. En voici quelques échantillons: _Le second Messie, à Tout -l'univers_ (1818, in 8º); _Avis à toutes les puissances de la terre_ -(1822, in 8º); _La fin du monde prédite par Soubira, son époque fixe, -celle de la venue du Messie d'Israel, et du premier jour de l'âge d'or, -ou du nouveau Paradis Terrestre_ (in 8º); _Le Juif errant à ses -banquiers_, in 8º de deux pages; _Le Messie va paraître_, in 8º de 4 -pages; _A tous les habitans du globe terrestre_, in 8º de 4 pages; _Gog -et Magog_, in 8º de 4 pages; _L'Eternité du globe terrestre_, in 8º de 4 -pages, &c. &c.; “_666_” (1824, in 8º). Soubira avait trouvé une -puissance extraordinaire dans ce nombre. Il publia en 1828, in 8º un -autre pamphlet avec ce seul titre: “_666._”[10] - - [10] Par une coincidence assez singulière, on réimprima en Angleterre, - en la même année et à la même époque, les idées saugrenues d'un - nommé Francis Potter, sous le titre de: “An interpretation of the - Number 666, wherein is shown that this number is an exquisite and - perfect character, truly, exactly, and essentially describing that - state of government to which all other notes of Antichrist do - agree.” - - L'auteur consacre 29 chapitres à prouver sa thèse, et commence le - dernier en disant: “_All objections are answered, and all - difficulties cleared, even to such who have no knowledge in - arithmetic._” Nous croyons le livre assez rare. - -Le premier de ces deux opuscules se compose de neuf quatrains, précédés -de plus de deux cents pages de prose, où l'auteur donne une clef de son -alphabet numérique; le second a dix huit couplets ou stances de cinq -vers; le nombre _666_ est mis à la fin de chaque vers de chaque couplet. -Voici le premier couplet, et tous sont de la même absurdité:-- - - “Les banquiers de la France 666 - Des organistes de la foi 666 - Et des concerts de la cadence 666 - Vont accomplir la loi 666 - Et contreminer l'alliance 666.” - -Peut-être qu'un jour tous ces pamphlets seront aussi difficiles à -trouver réunis, que les écrits de Bluet d'Arbères, avec lequel Soubira a -une certaine ressemblance. - -En 1840, un respectable négociant de Mennetout sur Cher, nommé Cheneau, -persuadé qu'il avait une mission divine de réformer toutes les -religions, se mit à publier des pamphlets fort bizarres. - -“Les Augustin (dit Saint Augustin), les Bossuet, et autres hautes -intelligences,” dit-il, “ont cultivé l'erreur, le fanatisme, et les -préjugés, la preuve c'est qu'ils ont reconnu une autorité humaine au -dessus de leur intelligence,” &c. - -Il publie d'abord des _Etrennes de vie_, puis des _Instructions pour -avoir des enfants sains d'esprit et de corps, et aussi parfaits qu'on -peut l'être_. - -Enfin, avant de lancer dans le monde ce qu'il appelle “la nouvelle base -religieuse et son mode d'organisation, où tous reconnaîtront la -puissance divine,” il publie en brochure, et fait afficher sur les murs -de Paris, une protestation contre tous les oppresseurs, sous le titre de -_La volonté de Jehovah en Jésus le Christ, seul Dieu, manifestée par son -serviteur Cheneau, Négociant_. - -On y lit: “J'ai dit à l'Eternel, moi son serviteur: Je préfère la -malédiction des hommes à leurs bénédictions. Alors l'Eternel me dit: -Marche avec la force que tu as, parle à tous les peuples de la terre... -Tous ceux qui se sont dits pasteurs et les représentants de Dieu, -n'importe leur base religieuse, n'ont point été reconnus par Dieu, ni -les uns ni les autres... Jean Baptiste prêcha dans le désert, mais Moi -je sème dans la bonne terre, c'est l'ordre que j'ai reçu. - -“Je ne viens pas parler sans raisonnement à tous les peuples de la -terre. J'en appelle à témoins la voix des journaux,--_La Gazette de -France_ du 27; _La Quotidienne_ du 28 Janvier dernier; _Le -Constitutionnel_ du 8; _Le Siècle_ du 11, et _le Courrier Français_ du -27 février dernier, &c., voir leurs réflexions. Alors vous verrez que -tous ont reconnu l'utilité et la nécessité de propager la nouvelle base -religieuse, que j'ai démontrée dans un opuscule intitulé: Instructions -pour avoir des enfants sains d'esprit et de corps.” - -Pauvre Cheneau! - -Dans le Nº 4, année 1855 du _Neuer Anzeiger für Bibliographie und -Bibliothek Wissenschaft_, un auteur allemand, qui promettait l'analyse -d'une bibliothèque de la bêtise et de la folie, mais nous ignorons s'il -l'a continuée, cite trois livres écrits en allemand, au nom et par ordre -de Dieu lui-même, par un certain _Busch_, et qui ont été publiés en -1855-56, à Misnie, Royaume de Saxe. - -Joseph O'Donnelly fit imprimer à Bruxelles en 1854 un livre où il -prétend avoir découvert la langue originelle, et son style donne la -preuve la plus satisfaisante que les hommes ont oublié l'idiôme que -parlait Adam.[11] Il y a en lui quelque chose du mysticisme de Bluet -d'Arbères lorsqu'il dit: “Il faut que la volonté du seigneur soit faite; -il donna à son serviteur (c'est-à-dire à lui, l'auteur) la clef de -toutes les sciences, soit dans le ciel, soit sur la terre, accompagnée -de l'équerre avec lequel il a taillé la création, comme s'il disait: Va, -passe cela sur les montagnes et sur les vallées, sur la terre et sur la -mer, pour que mon peuple puisse, en reconnaissant la trace de mes mains, -être ramené à mes lumières.” - - [11] Bulletin du Bibliophile Belge, tome 10, page 443. - -On peut croire aisément qu'un pays aussi religieux que l'Angleterre n'a -pas manqué de mystiques hallucinés. Un des plus curieux exemples de -notre époque est la nommée Elisabeth Cottle, de Kirstall Lodge, Clapham -Park. Cette inspirée est toute prête à mettre fin à toutes les petites -difficultés politiques et sociales de notre époque, et à régénérer le -genre humain. Dans ce but, elle a adressé successivement des mémoires à -la plupart des Ministres de l'Angleterre et aux principaux souverains de -l'Europe. La Reine et le Prince Albert ont également reçu de ses -effusions prophétiques. Au commencement de cette année, elle envoya une -lettre imprimée à Mr Bright, le membre du parlement, pour l'informer, en -style apocalyptique, qu'elle était devenue son adversaire, parce qu'il -voulait trop étendre le droit de voter. - -Peut-être la plus curieuses des pièces de ce genre est son adresse à -l'Empereur des Français et au Roi de Sardaigne, après la dernière -campagne d'Italie. Elisabeth Cottle, qui se donne elle-même la -qualification d'_Ange_, ne voulant pas, sans doute, que ses conseils -soient mal interprétés, a eu soin d'envoyer des duplicata de cette -adresse à Lord Palmerston et à un Ministre de Prusse. - -Le fait rapporté dans l'Evangile que St Pierre en prison était gardé par -quatre centurions, est d'après elle une allusion à la quadruple alliance -de 1815, et au quadrilatère de fortresses autrichiennes en Italie. - -Pour donner une idée de sa manière d'énoncer ses pensées, nous -présenterons aux lecteurs un extrait de cette pièce:--“Revelat. VII. -verse 10. When they (the allied armies of France and Sardinia) were -passed the first and second ward (by crossing the Ticino, after the -battle of Magenta) they came to the iron gate (of the iron crown of -Lombardy) that leadeth into the city (of Milan), which opened to them of -his (the Mayor's) own accord, and they went out (of Milan to the battle -of Melegnano) and passed on (to Mantua) through one street (one line of -victory of Montebello and Solferino, and the meeting of) the two -(Imperial) soldiers (at Villafranca). Psalm LXXXV. verse 10-13. And -forthwith the Angel (the Emperor of France) departed from them (at the -Court of Turin, to receive the Italian army at Paris), and the Italians -were left to work out their own salvation,” &c. &c. - -Avec l'assistance d'un ecclésiastique, qu'elle prétend être un nouveau -St Pierre, cette illuminée veut établir une nouvelle église; et il -paraît qu'elle a déjà plus d'une centaine d'adhérents. - -Le Docteur Calmeil, dans son ouvrage sur la Folie, déjà cité, fait -observer que la théomanie, ou cette aberration d'esprit qui se rapporte -à la mysticité, aux anges, à la prédiction des événements, &c. a parfois -attaqué des populations entières, et il en donne plusieurs exemples. - -Cette nature épidémique de la monomanie religieuse, toute -exceptionnelle, et dont la cause est inconnue, peut seule expliquer -comment il est possible d'inspirer d'autre sentiment qu'une profonde -pitié, lorsqu'on écrit des épîtres dans le goût de celle qui suit, et -que nous avons choisie entre plusieurs, toutes plus bizarres l'une que -l'autre:[12] - - [12] Il est à remarquer que toutes ces pièces sont imprimées, - distribuées au public, et même souvent adressées per Mrs Cottle aux - membres du Parlement. - - -_To the Reverend_ John Scott _and the churchwardens and congregation of -All Saints' Church, in this New Park Road_. - -“Matt. xviii. 20; Judges i. 11. And there came (after the opening of -this new church, in this New Park Road, in the autumn of 1858) an angel -(Elizabeth Cottle) of the Lord (Jesus--Rev. xxii. 16), and sat (‘in the -mercy-seat,’ No. 62) under an oak (roof in this All Saints' Church) -which was in Ophrah (a city--which Clapham Park was near, the New -Jerusalem--London--of the new name of Cottle--Rev. iii. 11-13), that -pertained (Rom. ix. 4) unto Joash (the orthodox body that despairs, or -that burns, or is on fire). - -“The Abi-ezrite (the Father of help, or my Father is my help), and his -(Trinitarian) Son Gideon (the Rev. John Scott) threshed (Isa. xxviii. -28; xli. 15, 16) wheat (Jews--worked for the Society for the Conversion -of the Jews) by the wine-press (sacramental table), to hide it (the -truth of his Father, God, in the mystery of the Trinity--Ps. xxvii. 5) -from the Midianites (the Trinitarians). Midian--judgment, habit, -covering; Gideon--he that bruises and breaks the bruised reed or -sceptre, by cutting off iniquity; Trinity Gods. Isa. xlii. 3, 4; liii. -5-10; Matt. xii. 10; Heb. xi. 32-34, 39, 40.” - -Cette extravagance rappelle celle de Jeanne Southcote, cette hallucinée -laide, vieille et ignorante, rêvant le bonheur de la maternité; et -persuadant qu'elle avait reçu une mission divine à de nombreux sectaires -qui préparaient, dans leur enthousiasme inexplicable, un berceau et de -magnifiques habits pour leur nouveau Messie. - - - - -DEUXIEME SECTION. - - -EPIGRAPHES. - - “Fellow, thy words are madness.” - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - “No, Madam, I do but read madness.” - -SHAKESPEARE, _Twelfth Night_. - - - “... He raves; his words are loose - As heaps of sand, and scatter'd wide from sense; - So high he's mounted on his airy throne, - That now the wind has got into his head, - And turns his brains to frenzy.” - -DRYDEN. - - - - -BELLES LETTRES. - - -Ici les écarts de l'esprit humain ne font qu'effleurer les objets. -L'imagination ne les touche que d'un main légère. Les figures, les -tropes et les analogies bizarres sont les instruments dont elle se sert. -Elle galope et bondit comme un cheval sans frein, ou pirouette sur -elle-même comme une toupie, qui paraît d'autant plus immobile que son -mouvement est plus rapide. - -Les spéculations de longue haleine font rarement partie de ces sortes -d'aberrations mentales. L'esprit s'occupe d'avantage du mode et de la -forme d'expression des idées, que de la nature abstraite et de la valeur -de ces idées elles-mêmes. La surface des choses est tout ce qu'il peut -saisir. Les émotions qu'éveille cette sorte de folie sont d'une nature -générale, et produites par une très grande variété d'objets. Aussi les -forces intelligentes de l'individu étant moins concentrées que dans les -fous qui s'occupent d'idées philosophiques ou théologiques, l'épuisement -est beaucoup moins grand. - -Le premier, dans l'ordre de date, qui se présente dans cette section, -est un professeur de l'université de Salamanque, nommé _de Arcilla_, né -au milieu du seizième siècle. - -Il avait déjà donné son cours d'histoire pendant deux ou trois ans, -lorsqu'il tomba dans une profonde mélancolie, qui se termina bientôt en -folie déclarée. Comme il était docile et doux, ses amis en prirent soin. -Il employait tout son temps à écrire de nombreux essais qu'il -intitulait: _Programme d'histoire universelle_. - -Son idée fixe était que les annales telles que nous les avons, des -Egyptiens, des Juifs, des Grecs et des Romains, avaient été composées -par des fanatiques et des insensés, et que les hommes avaient existé de -toute éternité. Dans l'espoir d'amener quelque calme dans son esprit -malade, ses amis consentirent à publier un ouvrage renfermant le résumé -de ses idées absurdes. Ce livre porte le titre de: _Divinas Flores -Historicas_. - -Un exemplaire s'en trouve dans la Bibliothèque Royale de Madrid. - -Ici du moins le raisonnement joue encore un certain rôle, mais le -dérangement du cerveau est bien plus complet dans Guillaume Dubois, sur -lequel Pluquet, dans ses _curiosités littéraires_ et Mr Edouard Frère, -dans son _Manuel du Bibliographe Normand_, nous donnent des -renseignements. Ce Dubois publia à Paris en 1606, in 12º un ouvrage à -peine intelligible intitulé: “Les œuvres de Guillaume Dubois, natif de -la paroisse de Pulot en Bessin, et ouvrier du métier de maçon, maistre -tailleur de pierre à la ville de Caen, où il lui a été donné le don -d'écrire en poésie françoise, par un ordre alphabétique, pour opposer au -fantastique, comme on pourra voir en ce petit livre.” Six pièces -singulières et rares sont réunies sous ce titre. - -Shakespeare a dit que l'aliéné, l'amoureux et le poète - - _Are of imagination all compact_. - -C'est en Angleterre que nous trouvons la preuve vivante de cette -expression poétique du dramatiste anglais, dans la personne de -_Nathaniel Lee_, né à la fin du dix-septième siècle. - -Les compositions de Lee ont été louées par Addison. Ses vers sur la -passion de l'amour prouvent qu'il la comprenait comme un esprit dérangé, -et ses actes nous le montrent dans un si constant état de folie, qu'un -soir qu'il composait un de ses drames dans sa cellule à Bedlam, un nuage -venant à passer sur la lune qui l'éclairait pour écrire, il s'écria -soudain: Jupiter, mouche la lune! _Jove, snuff the moon!_ - -Dryden, dans une lettre à Dennis, raconte que Lee répondit à un mauvais -poète qui lui disait qu'il était facile d'écrire comme un fou: comme un -sot, oui, mais comme un fou, non, _It is very difficult to write like a -madman, but it is very easy to write like a fool_. - -Il composa treize tragédies. Lorsqu'on dut l'enfermer, jeune encore, à -Bedlam, il continua à écrire dans un style des plus ampoulés, mais on -rencontre assez souvent dans ses écrits des passages qui témoignent -d'une imagination puissante. Malgré ces éclairs de génie, on ne peut -s'empêcher en le lisant, de sourire à la description de ses caractères -impossibles, de ses sentiments extravagants, et de ses héros en dehors -de toute vérité. Il mourut à 34 ans. - -Si nous avons assez généralement l'idée qu'il y a de certains rapports -entre la folie et les élucubrations des poètes, nous ne nous figurons -guère l'auteur d'un livre d'érudition, devenir fou par amour. - -Ce fut le sort d'_Alexandre Cruden_ qui perdit la raison à la suite -d'une passion malheureuse pour la fille d'un ecclésiastique de la ville -d'Aberdeen en Ecosse. - -Il n'avait guère que vingt ans, et ne recouvra jamais complètement -l'esprit. Nous donnons dans ce volume sa Biographie détaillée. - -Un contraste frappant se rencontre, chez _Christophe Smart_, compatriote -de Cruden, et qui développa une puissance poétique remarquable au milieu -de sa déraison. Ayant reçu une éducation brillante à Cambridge, il fut -couronné durant cinq années de suite, pour la composition du meilleur -poème. - -Atteint, en 1754, d'une folie qui ne permettait pas même de lui laisser -la liberté, et non seulement enfermé dans une maison d'aliénés, mais -privé dans sa cellule, de papier, de plume, et d'encre, il composa un -poème de près de cent strophes, à la Gloire du Roi prophète David. -Quelques unes ont le cachet d'un véritable poète. Ces vers, tracés à -l'aide d'une clef, sur les panneaux de bois de sa chambre, doivent faire -douter qu'il fut réellement fou lorsqu'il les composa. - -Les pensées et le langage sont nobles et dignes, dans les strophes qui -suivent:-- - - He sang of God--the mighty source - Of all things--the stupendous force - On which all strength depends; - From whose right arm, beneath whose eyes - All period, power, and enterprise - Commences, reigns, and ends. - - Sweet is the dew that falls betimes, - And drops upon the leafy limes; - Sweet Hermon's fragrant air; - Sweet is the lily's silver bell, - And sweet the wakeful taper's smell - That watch for early prayer. - - Sweeter in all the strains of love, - The language of the turtle-dove, - Pair'd to thy swelling chord; - Sweeter, with every grace endued, - The glory of thy gratitude - Respired unto the Lord. - - Strong is the lion--like a coal - His eye-ball--like a bastion's mole - His chest against his foes; - Strong the gyre-eagle on his sail; - Strong against tide, the enormous whale - Emerges, as he goes. - - But stronger still, in earth and air, - And in the sea, the man of prayer, - And far beneath the tide, - And in the seat to faith assign'd - Where ask is have, and seek is find, - Where knock is open wide. - - Glorious the sun in mid career; - Glorious the assembled fires appear; - Glorious the comet's train; - Glorious the trumpet and alarm, - Glorious the Almighty's stretched-out arm; - Glorious the enraptured main. - - Glorious--more glorious is the crown - Of Him that brought salvation down - By meekness, call'd thy Son; - Thou that stupendous truth believed, - And now the matchless deed's achieved, - Determined, dared, and done. - -On croirait presque lire une des paraphrases des psaumes par J. Bte -Rousseau:-- - - Il chanta Dieu d'abord,--Dieu, la fin et la cause, - Le pouvoir immuable, imposant, grandiose, - Eternel et toujours divers; - Dont le bras nous soutient, dont l'œil perçant nous guide, - Qui par sa volonté, d'un mot, peuple le vide. - Et qui règne sur l'Univers, &c. - -Smart mourut en 1770. Il traduisit les psaumes, Phèdre, et Horace en -prose. Ses poèmes furent publiés en 1791. Garrick et Johnson -l'honorèrent de leur amitié, et ce dernier écrivit sa biographie. -_Tantum est in rebus inane!_ - -Peut-être que si Smart, malgré ses accès de folie, eût été laissé en -liberté, comme _Edme Billard_, dont le public Parisien s'amusait, à peu -près vers la même époque, et dont nous dirons quelques mots, peut-être -qu'il serait mort aussi tranquillement. - -Edme Billard se croyait un génie incompris. Un jour, il se lève à -l'orchestre du Théâtre Français, apostrophe le parterre, en leur -racontant ses griefs contre les Comédiens, les supplia de faire jouer de -force sa comédie du _Suborneur_, et fut conduit à Charenton. On a de lui -quatre pièces: _Le joyeux moribond_, Genève, 1779; _Voltaire apprécié_, -sans date; _Le Pleureur malgré lui_, sans date; _Le Suborneur_, en cinq -actes, Amsterdam et Paris, 1782. - -La seconde et la troisième de ces pièces ne sont pas indiquées par -Quérard. Dans le _Pleureur malgré lui_, les personnages sont M. -Parterre, Mme Loge, et M. Balcon. - -Quoiqu'évidemment sorties d'un cerveau malade, ces pièces ne manquent -pas d'une certaine gaîté, qui nous empêche de compatir aussi vivement à -cette sorte de folie, qu'à celle de l'infortuné dont nous allons nous -occuper. - -_Thomas Lloyd_ se persuadait qu'il était le plus sublime poète qui eut -existé. Les annales d'aucune maison d'aliénés ne présentent peut-être un -mélange plus hétérogène que celui-ci, de malice, d'orgueil, de talent, -de mensonge, de vils défauts et de grandes qualités.[13] - - [13] Dans les _Sketches in Bedlam, or Characteristic Traits of - Insanity_,--London, Sherwood, 1823, in 8º pp. 30 et suiv.,--on - trouve des détails sur lui et d'autres fous singuliers. - -Dès qu'il pouvait se procurer un morceau de papier, il se mettait à -composer des vers. Mais comme généralement ils ne lui plaisaient pas, il -les jetait dans sa boisson, pour les nettoyer, disait-il. Tout ce qu'il -a mis dans ses poches, ou tout ce qu'il trouve sous la main, sa manie -est de le mêler ainsi à ce qu'on lui donne à manger et à boire: petits -cailloux, tabac, morceaux de cuir, os, charbons, sont jetés dans son -potage, et cela d'après un procédé scientifique, à ce qu'il prétend. Le -cuir le clarifie, les cailloux le purifie, le charbon le minéralise; -telle chose y ajoute un acide agréable, telle autre, un alkali utile, et -ainsi de suite. Si l'on n'y prend pas garde, il avale le tout, avec le -goût d'un Apicius. - -Il proclamait en toute occasion qu'il avait une connaissance universelle -des langues anciennes et modernes, que les sciences, l'histoire, la -musique, lui étaient très familiers. - -Plusieurs fois on le remit en liberté, mais toujours on fut obligé de -l'enfermer de nouveau, après un peu de temps. Successivement il fut logé -dans diverses maisons d'aliénés de Londres et des environs, et vécut au -delà de soixante ans. Voici un exemple de son talent poétique, qui était -parfois réellement remarquable; mais excepté la pièce dont nous citons -un extrait, il est très douteux que rien ait été conservé. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - When disappointment gnaws the bleeding hearts; - And mad resentment hurls her venom'd darts; - When angry noise, disgust, and uproar rude, - Damnation urge and every hope exclude; - These, dreadful though they are, can't quite repel - The aspiring mind, that bids the man excel. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - To brighter mansions let us hope to pass, - And all our pains and torments end. Alas! - That fearful bourne we seldom wish to try, - We hate to live, and still we fear to die. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - _Pro bono publico_, I do write what is true, - Nor care what others think, or say, or do. - Three-score long years' experience have I had, - Through thick and thin, and still I am not dead. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Shut up in dreary gloom, like convicts are, - In company of murd'rers! Oh! wretched fate! - If pity e'er extended through the frame, - Or sympathy's sweet cordial touch'd the heart, - Pity the wretched maniac, who knows no blame, - Absorbed in sorrow, where darkness, poverty, and every curse impart. - - Methinks that still I see a brighter ray, - That bids me live, to see a happier day, - And when my sorrows, and my grief-worn spirit flies, - My Maker tells me--fear not, Lloyd,--it never dies. - This cheering hope has long supported me, - I live in hope much happier days to see... - -Ces vers furent écrits vers 1817. On y trouve un sentiment de -mélancolie, qui pourrait faire douter, comme dans le cas du poète -Christophe Smart, si l'intelligence qui rencontre de pareilles -expressions pour ses pensées, peut être absolument dérangée. L'un et -l'autre néanmoins sont morts dans un état complet de folie, après une -longue détention. - -M. Forgues[14] nous a donné la description d'une visite à Bicêtre, où il -s'est occupé des fous littéraires. Les faits qu'il rapporte font -regretter qu'il n'ait pas jugé à propos de saisir cette occasion pour -développer davantage ce sujet. Il cite un certain _Pentecôte_ dont la -chimère favorite consistait en ce qu'il se croyait l'inventeur d'un -système infaillible pour s'emparer d'Abd-el-Kader. Il existe plusieurs -de ses lettres adressées au Roi, où il revendique avec acharnement la -qualité _d'homme de lettres_. “J'ai plusieurs ouvrages littéraires à -terminer,” écrit-il à M. Deleffert. “J'ai fait en littérature de fort -beaux ouvrages,” dit-il, “dans une requête à l'administration des -hospices.” - - [14] _Revue de Paris_, 3me série, tomes 25 et 26, année 1841. - -Il adressa une lettre à un des aliénés qui avait voulu se donner la -mort. Sans être un modèle d'éloquence, elle ne manque ni de suite ni -d'onction. - -M. Forgues cite encore des vers anonymes, et des titres de compositions -tels que: _Ma Némésis_--_Le Fou_,--_Souvenirs de jeunesse_, &c. Dans le -morceau intitulé _le Fou_, on trouve cette apostrophe originale:-- - - Malheureux conducteur de ta machine usée. - -L'auteur fait ailleurs allusion à une tentative de suicide qui fut -déjouée, à ce qu'il semble: “Mon Dieu!” ajoute-t-il. - - Mon Dieu vous m'avez vu chaque jour vous prier - De terminer la vie que je n'ai pu m'ôter! - Ami, qui m'empêchas, viens donc me consoler! - -Ce dernier vers semble émaner d'un vrai sentiment poétique. - -Un des plus féconds romanciers de l'Allemagne, _Johan Carl Wezel_, né en -1747, tomba à 39 ans dans un état complet d'aberration mentale après une -vie laborieuse. D'abord il eut l'idée de fonder une maison de banque, -pour laquelle il fabriquerait lui-même les billets. Il fuyait toute -société, laissa croître ses cheveux et ses ongles, et malgré les soins -du docteur Hahnemann, sa folie devint chronique. Il passa le reste de -ses jours à Sondershausen, lieu de sa naissance, jusqu'en 1819, époque -de sa mort. - -De temps à autre quelques éclairs de raison se laissaient appercevoir, -mais toute idée poëtique l'avait abandonné, et en écrivant il se croyait -être dieu. On lui permit même d'imprimer quelques unes de ses -élucubrations sous le titre de _Opera Dei Wezelii W. S. des Gottes_. - -On a fait en Amérique une attention particulière aux phénomènes -intellectuels que présente la folie. Dans plusieurs des journaux de ce -pays ont paru, de temps à autre, des articles intéressants sur cette -matière. Les bornes dans lesquelles nous devons nous renfermer, ne nous -permettent pas d'entrer dans des détails qui seuls rempliraient un -volume, mais nous citerons l'histoire d'un nommé _Milman_, qui naguère -excita singulièrement l'attention dans l'état de Pensylvanie, et fut -répétée par un grand nombre de journaux. Milman était un avocat d'une -fortune indépendante. Le jour où allait se célébrer son mariage, et -tandis que la fiancée se parait pour aller à l'autel, un violent orage -éclata, et elle fut frappée par la foudre, au milieu de son appartement. - -La nouvelle de ce malheur fut portée, avec tous les ménagements -possibles, à l'infortuné Milman, dont l'imagination éprouva néanmoins -une telle commotion, qu'il tomba évanoui. Lorsqu'il revint à lui, il -éclata d'un rire insensé, et l'on vit bientôt, qu'il avait complètement -perdu la raison. - -Comme sa démence lui laissait de longs intervalles d'apparente -tranquillité, on espéra le guérir, mais son esprit resta égaré jusqu'à -sa mort, et l'on fut obligé de l'enfermer dans une maison de sûreté. Ses -parens étaient riches, et sa folie, d'une nature assez paisible pour -permettre que de temps à autre on lui fît faire des excursions à la -campagne, pour sa santé: on le menait quelquefois pour deux ou trois -jours de suite, sur les bords pittoresque de l'Hudson. De là il écrivait -des lettres à ses amis, dans ses moments lucides; mais jamais on ne -pouvait le laisser seul trois heures de suite, sans craindre de le voir -retomber dans un accès de démence, ou dans un état de prostration -stupide. Voici deux morceaux écrits durant ces intervalles,[15] l'un est -la description des dispositions où il faut être, pour jouir du loisir de -la campagne, l'autre la description d'un cheval échappé, que l'on finit -par reprendre. - - [15] Réunis, avec beaucoup d'autres dans: _Records of Pennsylvania_; - _Philadelphia_, 1802, et réimprimés dans un des journaux de cette - ville, en 1840. - -“Nobody has any business to expect satisfaction in a pure country life -for two months, unless they have a decided genius for _leisure_. If a -man expects to live in a country, of course he must have something to -do, and do it all the while. But to gather up yourself, and sit down in -a plain country house, without bears and lions about it, without -anything to do, but to rest, with no marvels or phenomena, but only the -good, real, common country;--if you mean to be happy in this, I repeat -you should have the element of _leisure_ very full and powerful within -you. You cannot be happy if you are in a hurry. You must not be in a -hurry to get up or sit down; you must not be in a hurry to get up in the -morning, or to retire at night; you must regard it quite the same -whether you look at a tree ten minutes or thirty; if you walk out, never -must you look at your watch; go till your return; if you sit down upon a -breezy fence or wall, it should be a matter of indifference to you, -whether it be four o'clock, or five, or six. There can be no greater -impertinence than to say, ‘It is time to go!’ There is no such thing as -time to a man in a summer vacation. - -* * * * * * * * - -“Yet amid the tranquil, dreaming, gazing life, one cannot always be -quite as serene as one would. For example, this morning, while the dew -was yet on the grass, word came in that _Charley had got away_. Now -Charley is the most important member of the family, and as shrewd a -horse as ever need be. Lately he had found out the difference between -being harnessed by a boy and a man. Accordingly, on several occasions, -as soon as the halter dropped from his head, and before the bridle could -take its place, he proceeded to back boldly out of the stable, in spite -of the stout boy pulling with all his might at his mane and ears. This -particular morning we were to put a passenger friend on board the cars -at 8.10; it was now 7.30. Out popped Charley from his stall like a cork -from a bottle, and lo! some fifty acres there were in which to exercise -his legs and ours, to say nothing of temper and ingenuity. First, the -lady, with a measure of oats, attempted to do the thing, by bribing him -genteelly. Not he! he had no objection to the oats, none to the hand, -until it came near his head, then off he sprang. After one or two -trials, we dropped the oats, and went at it in good earnest--called all -the boys, headed him off this way, ran him out of the growing oats, -drove him into the upper lot, and out of it again. We got him into a -corner with great pains, and he got himself out of it without the least -trouble. He would dash through a line of six or eight whooping boys, -with as little resistance as if they had been as many mosquitoes! down -he ran to the lower side of the lot, and down we all walked after him. -Up he ran to the upper end of the lot, and up we all walked after -him--too tired to run. Oh! it was glorious fun! the sun was hot. The -cars were coming, and we had two miles to ride to the depôt! He did -enjoy it, and we did not. We resorted to expedients--opened wide the -great gate of the barn-yard, and essayed to drive him in, and we did it -too, almost; for he ran close to it,--and just sailed past, with a laugh -as plain on his face as ever horse had! Man is vastly superior to a -horse in many respects, but running on a hot summer day, in a -twenty-acre lot, is not one of them. We got him by the brook, and while -he drank, oh, how leisurely! we started up and succeeded in just missing -our grab at his mane. Now comes another splendid run. His head was up, -his eyes flashing, his tail streamed out like a banner, and glancing his -head this way and that, right and left, he allowed us to come on to the -brush corner, from whence, in a few moments, he allowed us to emerge and -come afoot after him, down to the barn again. But luck will not hold for -ever, even with horses. He dashed down a lane, and we had him. But as -soon as he saw the gate closed, and perceived the state of the case, how -charmingly he behaved! allowed us to come up and bridle him without a -movement of resistance, and affirmed by his whole conduct that it was -the merest sport in the world, all this seeming disobedience; and to him -I have no doubt it was!” - -On fait observer, dans l'ouvrage dont nous extrayons ces deux morceaux, -que ce qui ajoute encore à l'étrangeté du cas de Milman, c'est qu'avant -sa folie, il ne montra jamais la moindre disposition pour tout ce qui -tient à l'imagination; son aptitude naturelle le portait vers les -sciences positives et abstraites. Mais, dès que les opérations de ses -facultés intelligentes sont arrêtées dans leur marche régulière, ses -idées prennent une teinte de plaisanterie et de satire. - -Assez rarement il arrive que le sculpteur, le peintre ou le graveur -deviennent poètes après avoir perdu la raison. C'est pourquoi nous avons -un double motif en insérant ici le nom de Luc Clennell, l'élève le plus -distingué du célèbre Bewick, comme dessinateur et graveur sur bois. - -Clennel naquit près de Morpeth, dans le Northumberland, en 1781. Après -avait terminé ses sept années d'apprentissage sous Bewick, il vint à -Londres en 1804. Il excellait également dans les aquarelles, et les -encouragements qu'il reçut comme peintre, l'engagèrent à s'adonner -exclusivement à ce genre, et à abandonner la gravure sur bois. En 1814, -le Comte de Bridgewater lui avait commandé un important travail, dont il -s'occupait avec ardeur, lorsqu'en 1817 il perdit soudainement la raison. -Jamais ses plus intimes camarades n'avaient aperçu précédemment le -moindre symptôme de folie dans ses actes, ni dans ses paroles. Il est -digne de remarque que sa femme, peu après, fut aussi frappée de folie, -ainsi que le peintre E. Bird, chargé d'achever le tableau commandé par -le Comte de Bridgewater. - -Après avoir subi une réclusion de quatre ans environ dans un hospice -d'aliénés, il devint possible de lui accorder une certaine liberté, et -l'un de ses parents, qui habitait les environs de Newcastle, le prit -chez lui. Il y demeura pendant plusieurs années, tranquille et doux, -mais privé de raison. - -Vers 1831, on fut de nouveau obligé de l'enfermer dans une maison de -Santé, à cause de ses moments de violence. Dans ce lieu, comme -auparavant chez son parent, il s'amusait, en ses moments de calme, à -dessiner et à écrire de la poésie, et chose curieuse, ce qu'il faisait -de moins mal, était les vers. Voici une des différentes pièces de sa -composition que ses amis rassemblèrent. - - -L'ETOILE DU SOIR. - - Look! what is it, with twinkling light, - That brings such joys, serenely bright, - That turns the dusk again to light? - 'Tis the evening star! - - What is it, with the purest ray, - That brings such peace at close of day, - That lights the traveller on his way? - 'Tis the evening star! - - What is it, of purest holy ray, - That brings to man the promised day, - And peace? - 'Tis the evening star! - -A la même époque environ, au commencement de ce siècle, la république -des lettres fut surprise d'apprendre l'apparition d'un nouveau poète, -simple paysan du Northamptonshire, dont la gloire était annoncée par des -juges d'ordinaire très sévères, et peu livrés à l'enthousiasme du -moment. Après une longue attente, et bien des délais, John Clare parvint -enfin à faire publier ses vers à Londres vers 1825. Ce recueil prouva -que John Clare était un poète original. La lutte visible entre la pensée -et l'expression pour la représenter, amenait souvent un résultat d'une -beauté inattendue. De riches et puissants protecteurs l'aidèrent -momentanément, mais l'inconstance du public, et des difficultés -d'argent, exercèrent une influence si fatale sur le pauvre John Clare, -que sa raison l'abandonna. Des amis qui allèrent le voir il y a peu -d'années, disent que sa folie était douce et tranquille. Mme Mary -Russell Mitford, dans ses Mémoires, nous apprend qu'elle possède -quelques pièces de ses vers, écrites au crayon, qui prouvent qu'il avait -gardé tout son talent pour la facture du vers et pour le rythme. - -Sa mémoire était si vive et si tenace qu'il s'assimilait absolument à ce -qu'il avait lu, ou ce qu'il entendait raconter. - -Il dépeignait par exemple l'exécution du Roi Charles I. comme un -événement arrivé hier, et dont il prétendait avoir été un témoin -oculaire. Tout était représenté avec une fidélité si parfaite et si -graphique quant aux costumes et aux usages du temps, qu'il est probable -qu'il n'eût pu raconter le fait aussi bien, lorsqu'il possédait toute sa -raison. C'est une pareille lucidité que les partisans du magnétisme -animal qualifie de _Clairvoyance_. - -Clare vous racontait de la même manière la bataille du Nil et la mort de -Nelson, s'imaginant qu'il était un des matelots témoins de l'action. Il -y avait une admirable exactitude dans ses termes nautiques, quoiqu'il -est probable qu'il n'avait jamais vu la mer de sa vie. - -Un fou d'un autre genre, Olivier Ferrand, mort à Rouen en 1809, composa -un nombre considérable de pièces de théâtre qui par le style et la -conception sont de véritables parodies. Un amour propre excessif lui -bouleversa le cerveau, à en juger par l'inscription placée sous son -portrait dans: _Les Muses éplorées, ou Gilles régisseur du Parnasse, -pour servir d'apothéose au célèbre Ferrand_. _An_ IX. in 8º. - - Sept villes de la Grèce ont disputé l'honneur - D'avoir donné la lumière - Au chantre d'Ilion. Et du nouveau Voltaire, - Du célèbre Ferrand et la Bouille et Honfleur - Et le Havre et Rouen, veulent être la mère. - -Le _Manuel du Bibliographe Normand_ par M. Edouard Frère nous apprend -que Mme Canel et Lebreton ont écrit la vie de ce singulier personnage -qui s'intitulait: _Membre de l'Athénée d'Evreux et Ecuyer de Franconi -(!), homme de lettre à Rouen_. - -Ses œuvres dramatiques sont devenues d'une grande rareté. Mr Frère en a -donné la liste complète. - -Si, dans ce qui précède, nous avons souvent eu l'occasion de nous -étonner de l'intelligence qui se rencontre dans les compositions des -fous, il est peut-être plus étonnant encore de voir les folies qui sont -sorties du cerveau d'écrivains intelligens et sensés. Elles sont parfois -poussées si loin, qu'on ne peut s'empêcher d'y trouver la confirmation -de l'idée du Dr Gregory, déjà citée au commencement de cet essai: -“_Nulla datur linea accurata inter sanam mentem et vesaniam._” - -M. _G. Desjardins_ publia à Paris, en 1834, sous le titre de _Première -Babylone_, la première partie d'un vaste drame, _Sémiramis la Grande_, -d'une originalité, pour ne rien dire de plus, tout-à-fait hors ligne. - -Voulant, dit-il, dans son introduction intitulée _Porte Cyclopéenne_, -peindre, dans un large tableau, son pays de face et les autres pays de -trois quarts ou de profil, il ébaucha une immense composition -trilogique, _La Révolution_, _Napoléon_, et _le Monde de l'avenir_. - -“Projetant,” ajoute-t-il, “une longue parabole ou courbe unitaire sur -ces trois grandes têtes de la Gloire Française,[16] il veut les lier -entr'elles d'un nœud indissoluble, et donner à son siècle un évangile -des peuples libres!” - - [16] Le Monde de l'avenir qui est une tête de la gloire Française! - _Stupete gentes!_ - -Il suppose alors qu'il trouve un rouleau de papyrus Egyptien de 4,000 -ans de date, écrit en hiéroglyphes qu'il déchiffre ainsi:-- - -_Sémiramis Trismegiste_ (trois fois grande), _Journée de Dieu, en cinq -coupes d'amertume_. - -Ces cinq actes ou cinq coupes d'amertume sont intitulés: _Le Deuil_, _La -Complicité_, _La Résurrection_, _Le Combat_, _Le Prêtre et la Mort_. -Outre la bizarrerie extraordinaire des vers et des idées, une des -curiosités de ce drame, qui se compose de plus de 500 pages grand en 8º, -est que plusieurs passages sont imprimés en caractères Hébreux, Persans, -Arabes, Chaldéens, &c. &c. - -Il s'ouvre par une description allégorique de ce que l'auteur appelle -_Les années climatériques du genre humain_. Le style plein de grands -mots pompeux, recouvre des idées généralement très incohérentes, mais -qui prouve une singulière facilité dans la facture du vers. - -Dans la scène intitulée: _Retentissement des oracles_, Ophis, Prince des -Rois, écrit ce vers, avec la pointe d'une glaive, sur le trône d'Asshur: - - Asshur-le-tombé, tombe, et tombe foudroyé! - -Puis tous se retirent, et _Asshur-le-tombé_ reste seul, et frappé par la -lecture de ce vers, commence ainsi un long monologue:-- - - D'où part le trait brûlant dans mon âme envoyé, - L'éclair qui se plongeant dans mes destins moins sombres, - Pour les montrer sanglants, en dissipent les ombres? - Quoi donc? de l'action le cours impérieux - Passe-t-il en effet dans la sphère des Dieux, - Que l'orgueil indompté de mon mâle génie - Se débat sous le poids d'une force infinie? - -* * * * * * * * - -Dans la scène: _Le retentissement des chutes de Babel_, Sémiramis la -Grande étant venue s'asseoir _sur l'un de ses trônes_, devant la cité -des morts, _plusieurs nations passent au fond des portiques et -dialoguent entr'elles_, dit l'auteur, _puis s'éloignent successivement, -et se voilent la tête en signe de douleur_. - -A cause de sa longueur, nous regrettons de ne pouvoir insérer ici, comme -exemple de galimatias, l'introduction en prose, par laquelle l'auteur -commence la _quatrième coupe d'amertume_. Dans la cinquième coupe, dont -une partie est en prose et en récit, des voix innombrables et -caverneuses (textuel) sortent des profondeurs de la terre, et le Prince -des prophètes, _Jugement-de-Dieu_, leur dit:-- - - Levez vous! secouez d'une aile immense et lente - De trois mille ans de nuit la poussière éloquente! - -et ces formidables amas de générations s'écrient toutes ensemble, du -fond de leurs sépulcres:-- - - Par rang horizontaux, vois, nous nous levons tous!... - -“Alors les rois, princes et chefs innombrables de peuples (textuel) de -commencer pêle-mêle, une sorte de ronde ou de chaîne immense, appuyée -par derrière des trépignements et acclamations des peuples.” - -“Dans ses rangs se trouvent mêlées et entraînées, et bêtes et brutes -contemporaines des vieux acteurs de cette scène apocalyptique; toute -création, toute multiplication des êtres produits, reptiles, oiseaux, -bêtes à quatre pieds, de toute chair, foisonnant et se mouvant; les -grands lions dans les rangs des gigantesques guerriers; les dromadaires, -les autruches, les girafes, les boas, élevant leurs longs cols, ou -avançant en spirales, au milieu des races d'homme voyageuses; les hauts -éléphants, les colossales mastodontes leurs aînés, dressant le monstreux -serpent de leur trompe, au dessus des têtes et des cornes des vieilles -races princières, royales et antédéluviennes. Et au dessus d'eux tous, -la cigogne, l'ibis, les grands vautours déploient leur vol; tous roulent -ensemble les flots épais de leur ronde, tous éclairés dans le voyage de -leur chaîne tournoyante, des rayons de la face rouge et enflammée de -Dieu, et grommelant, rugissant et hurlant ces paroles, chacun dans sa -langue, en tournoyant:” - - -_L'assemblée mystérieuse._ - - Figurons et l'orage et l'effrayant tonnerre - Qui gronde autour du Mont qui corrompit la terre! - Durant la longue horreur d'un jour de châtiment, - Imitons les rigueurs du _dernier Jugement_. - -* * * * * * * * - -La scène suivante, intitulée: _Le bain de sang_, est tout aussi -extraordinaire, mais nous en avons assez dit pour que le lecteur puisse -juger de l'œuvre, et nous avons hâte d'arriver à l'examen d'un livre -dépassant de beaucoup le précédent en extravagance. - -C'est un poème de 724 pages, in 8º (1858), composé par M. _Paulin -Gagne_, avocat et auteur d'autres compositions poétiques.[17] - - [17] Telles que _Le Suicide_, _La Monopanglotte, ou langue - universelle_, _Le Délire_, _L'Océan des Catastrophes_. - -_L'Unitéide_, ou _la Femme-Messie_, est ainsi que le dit l'auteur, un -poème universel en douze chants, et en soixante actes, dont l'action se -passe en l'an de grâce 2000 de l'Ere Chrétienne, et dont chaque chant -forme un tout complet. - -On y rencontre la plus bizarre agglomération de noms fantastiques et de -vers saugrenus, que puisse inventer le cerveau humain. - -La table des matières mériterait de trouver place dans un recueil de -facéties. - -Dans le drame on voit parler et agir tour-à-tour l'Ane-Archide, - - Fille du despotisme et de la Liberté. - -_Demounas_, le précurseur de l'Antechrist, la _Panarchie_, la _Dive -Insania_, le _Bœuf Apis_, _l'Archimonde_ et son illustre épouse _La -Presse_, la _Pataticulture_, et vingt autres personnages tous plus -extraordinaires les uns que les autres. Mais ces noms bizarres ne sont -rien en comparaison de la bizarrerie des vers et des idées, qu'il serait -difficile de faire comprendre, à qui n'a pas le livre sous les yeux. -Essayons d'en donner une esquisse. - -Tournant en anagramme les noms des réformateurs socialistes modernes, -l'auteur les met en présence de _l'Ane-Archide_ qui leur dit:-- - - Parlez donc; - Sans dormir, si je puis, j'écouterai vos rêves. - Parlez Pierre Xourel, Nodourp, Urdel-Nillor, - Louis Cnalb, George Nas, Narrédisnoc sans or, - Tebac, Oguh sans peur, et vous tous grands apôtres - Qui prétendez marcher sur la tête des autres. - -Alors le poète expose, par leur bouche, les divers systèmes de ces -Messieurs, (tels qu'il les comprend, bien entendu,) dans une série de -vers incroyables. - -Le premier chant se termine par l'entrée de _la Femme-Messie_ à Paris. - -Le second chant nous présente une partie des mêmes personnages, -augmentés des ambassadeurs du Soleil et de la Lune, des habitans des -astres, de l'_Aurithéocratie_, de la _Ratiothéie_, &c. &c. Ici -l'extravagance de la mise en scène dépasse encore ce qui précède. La -_Comète Trouble-tout_ a une discussion avec la _Ratiothéie_. L'auteur en -l'introduisant, a soin de décrire son costume: “Elle est couverte d'une -immense Tullillusionine (?) qui jette des éclairs, coiffée d'une -chevelure de serpents rouges, et pourvue d'une queue aux feux les plus -ardents. Elle chante la chanson suivante, appelée _le Galop de la -Comète_, sur l'air: _Les défenseurs de la Religion_:”-- - - Peuples, je viens, sonner l'heure dernière - Sur les clochers de l'immense univers! - Déjà la Mort creusant la vaste bière, - Du grand convoi fait les apprêts divers; - Peuples, tremblez, vous n'avez plus de tente, - Adressez vous le plus touchant adieu! - Peuples, tremblez devant ma queue ardente! - Peuples, roulez dans le chaos de feu! - -On peut s'imaginer quelles luttes s'établissent entre les personnages, -après un pareil début. - -Au chant III, _La Socialiforce_ tient un long discours à ses partisans, -qu'elle termine ainsi:-- - - Je fonde pour toujours les âges d'or du ventre, - Dont la raison moderne élargit le doux centre; - C'est le ventre qui fait les révolutions, - Et les créations et les destructions. - Des ventres vides sont toute nuit de tonnerres; - Des ventres bien garnis sortent toutes lumières; - Enfin les ventres creux ne valent jamais rien. - Donc je veux les remplir, pour qu'ils me chantent bien. - Nous allons, chers amis, sans perdre une seconde, - Préparer des festins qu'admirera le monde. - -Le chant Vme, dont la scène se passe _partout où l'on voudra_, dit le -texte, se compose d'idées si peu décentes qu'il serait difficile d'en -donner des extraits. - -L'acte 38me du chant VIIIme, se développe dans un vaste champ de pommes -de terre, et _la Pataticulture_ ouvre la scène par un discours de 72 -vers, d'autant plus singuliers que, comme nous le démontrerons -tout-à-l'heure, ils sont écrits très sérieusement:-- - - Peuples et Rois, je suis _la Pataticulture_, - Fille de la nature et du siècle en friture; - -* * * * * * * * - - J'ai toujours adoré ce fruit délicieux - Que, dit-on, pour extra, mangeaient jadis les Dieux. - -La tirade se termine par ce vers:-- - - Dans la pomme de terre est le salut de tous! - -On croirait qu'il est difficile d'aller plus loin dans le grotesque; -mais à l'acte suivant, dont la scène, dit le texte, _se passe partout_, -_La Carotticulture_ tient aux rois et aux peuples un discours qui -l'emporte sur le précédent. On y trouve la parodie de la _Marseillaise_, -intitulée _la Carotte universelle_, commençant par:-- - - Allons, Enfans de la Carotte, - Le jour de gloire est arrivé. - -Et le chœur chante:-- - - Aux armes, Carottiers, formez vos bataillons, - Marchons, que la Carotte inonde nos sillons. - -Probablement que le lecteur croira que tout ceci n'est qu'une -plaisanterie; mais non seulement M. Gagne est très sérieux, en -expliquant son œuvre, mais il déclare en outre, dans sa préface, que _le -vaste sujet de ce poème humanitaire et Chrétien, doit former la poëtique -universelle de l'humanité, et l'école de la vérité_, et il s'écrie, -plein d'enthousiasme:-- - - Telle est, telle est la Sainte et nouvelle épopée - Que de mon pur amour l'âme a développée! - -Ensuite Mme _Elise Gagne_, sa femme, ajoute un épilogue, où elle -proclame qu'après les réformes indiquées dans le poème:-- - - L'abondance parvint à chasser la misère, - Et le bonheur des cieux habita sur la terre. - -L'ensemble prouve, en un mot, que M. Gagne a employé toutes les -ressources de son intelligence pour écrire ce chef-d'œuvre, et si le -lecteur est tenté de rire, c'est qu'il ne comprend pas l'extrême -profondeur de la pensée qui enfanta ce poème. - - * * * * * - -N'est-ce pas bien le cas de dire, avec le sieur de Longval--“Lorsque -ceste Meduse (la manie) s'est une fois glissée dans le cerveau, elle -sçait si bien offusquer l'imagination, pervertir les pensées, -transporter l'esprit, et corrompre la raison, que par son moyen les -actions et les paroles des hommes se tournent en extravagances.” - - * * * * * - -Un drame imprimé en 1811, à Londres, par un certain Thomas Bishop, -présente quelqu'analogie, quant aux formes excentriques, pour ne rien -dire de plus, avec le drame dont nous venons de donner une analyse. En -voici le titre: _Koranzzo's Feast, or the Unfair Marriage, a tragedy -founded on facts, 2366 years ago, and 555 years before the birth of -Christ. In five acts. Embellished with sixteen descriptive plates, by -the first artists, antient and modern. Printed by Geo. Smelton, and sold -by Hookham and at the author's, 22, Clarges Street._ - -Cette production extraordinaire qui a coûté trois années de travail à -l'auteur, est divisée par lui d'une façon dont il est, dit-il, l'unique -inventeur: _the work consists in Prologue, Epilogue, dirge and design, -solely invented by the author._ - -Parmi les personnages on remarque les suivants: Le Roi de Babylone, le -Roi de Perse, Lord Strawberry, le Docteur Pillule, quatre Reines, Madame -Hector, trois sauvages, et cinq Revenants. La préface nous apprend que -l'auteur a jugé convenable de mêler des incidents des temps modernes, -avec les événements antiques, afin de corriger la jeunesse, d'inspirer -la terreur aux méchants, et de rappeler aux bons leur récompense. C'est -la première pièce, ajoute l'auteur, dans laquelle on présente au public -les caractères curieux, les décorations, les machines et armes de -guerre, existant à l'époque où se passe le drame (ce n'est pas difficile -à croire!). - -Le sujet tout entier est traité avec autant d'extravagance que peuvent -le faire supposer les détails qui précèdent. La scène finale commence -par les indications suivantes: “D'un côté le théâtre représente une -forêt, dont une partie est obscure. Deux sofas et l'apparence d'une -pendule (the appearance of a clock). Trois sauvages dans l'éloignement.” -On ne doit pas être surpris après cela, que les espérances de l'auteur -de voir son drame représenté, furent déçues; mais son extrême confiance -dans le mérite de la pièce lui sait attribuer le refus à quelque erreur -(to some error). - -Parmi les livres qui par leur contenue appartiennent à la littérature de -la folie, quoiqu'écrits par des hommes que le monde considère comme très -sensés, nous devons ranger le _Goualana, ou, collection incomplette des -œuvres prototypes de Fricandeau_, in 18º de 22 pages. Il est dit dans la -préface: - - C'est le travail des fous d'épuiser leurs cervelles - Sur des riens fatiguans, sur quelques bagatelles. - -Ce livre se compose d'une suite de non-sens dont l'exemple suivant est -encore un des moins absurdes: “Mon hôtel est une des plus belles et des -mieux rognées de la ville; dans ma cuisine qui est aux rats de chaussée, -j'ai un four en cuir, j'ai fait contredire un petit salon fort -comminatoire, au premier étage. Je compte huit pièces d'arrache-pied, -avec portes d'excommunication, pièces d'autant plus faciles à accélérer, -que j'ai fait placer une crampe de fer à l'escalier; au haut duquel -escalier vous voyez un très joli vistembule. J'ai indécemment de cela, -une salle quarrée à manger cinquante personnes, nombrissée tour-à-tour -avec une tentation à personnages de bêtes. A coté est un appartement -polipode orné dans le dernier gendre, où j'ai mis mon passavant de -papier Chinois. Admirez ma précaution; plusieurs de mes fermiers locatis -gâtent souvent (paroles ne puent pas) les latrines, et vous sentez -combien cela est désagréable pour nous. Eh bien! j'en ai fait constituer -à l'Anglaise, où personne ne met le nez, que ma femme et moi,” &c. &c. -&c. - -On apprend dans l'introduction “que le sieur Fricandeau est écuyer -tranchant, député pour les Tartares, agrégé membre pour les Académies de -la Daube et de Saupiquet, vérificateur de la recette d'aloyau, -inspecteur aux blanquettes, dans la quatrième division potagère, -chevalier de l'ordre de Sainte Menehoult, gouverneur de la crapaudine et -autres lieux.” - -Qui se douterait que tant de folies soient sorties de la plume de feu M. -Hécart, de Valenciennes, auteur connu par plusieurs écrits pleins -d'érudition et de jugement? - -Il composa aussi, dans ses moments que nous ne pouvons nous empêcher de -qualifier d'hallucination, l'_Anagrammeana, poème en huit Chants_, petit -volume in 12º de 58 pages remplis d'un amphigouris inintelligible dont -voici un exemple: - - Le nomade a mis la madone - A la poterne de Petronne - Par son rhume il voulait l'humer, - Pour le marcher et le charmer. - - Quand le grand Dacier était diacre, - Le casier cultivé du fiacre, - Faisait le lopin d'un pilon. - Pour nourrir de loin le lion... - -Ces deux ouvrages sont excessivement rares et à-peu-près introuvables, -l'auteur ne faisant jamais tirer qu'à dix ou douze exemplaires. Nous en -devons la communication à l'extrême obligeance de M. Van De Weyer, -Ministre Plénipotentiaire de Belgique, à Londres. Ils font partie, ainsi -que l'opuscule dont nous allons parler, de la collection _d'Ana_, unique -en Europe, que renferme la Bibliothèque de ce bibliophile distingué, si -riche en collections de livres rares de tous genres, et dont la -bienveillance à venir en aide aux hommes de lettres, dans leurs -recherches, est égale à ses connaissances étendues. - -Nous terminerons cette section par la mention de deux fous littéraires -très peu connus cités dans un autre ouvrage de M. Hécart, _Stultitiana, -ou petite biographie des fous de la ville de Valenciennes, par un homme -en démence_, 8º, 1823. - -Un nommé Lalou vivait en cette ville en 1820. Peintre, poète, musicien, -calligraphe, il avait le germe de tous les talents, mais malheureusement -tout cela se mêlait dans sa tête, au point que son cerveau présentait un -chaos complet. - -Il est fâcheux que l'on ne nous ait pas conservé quelques morceaux des -écrits et des dessins qu'il distribuait si libéralement durant sa vie. - -Un autre poète fou de la ville de Valenciennes fut un nommé Martorex, -que Boileau a dépeint en parlant de cette classe d'auteurs: - - Qui poursuit de ses vers les passants dans la rue. - -Il n'y avait pas de fête qu'il ne célébrât, soit par une ode ou par un -récit en vers ampoulés qu'il déclamait aux passants d'une manière -ridiculement emphatique. Arrivait-il un personnage important? Sa verve -est en mouvement, et bientôt il lui présente les fruits de sa muse. Du -reste il n'était pas difficile, et se contentait du moindre présent. Il -était fort joyeux lorsqu'il obtenait de quoi s'acheter quelques verres -de genièvre. Nous ignorons quand est mort cet original. - - - - -TROISIEME SECTION. - - -EPIGRAPHES. - - “What is said, is not to be understood; but what is to be understood, - is not said.--PYTHAGORAS. _Exoteric Doctrine._ - - “Ever, as before, does madness remain mysterious, terrific, altogether - infernal boiling-up of the nether chaotic deep, through this - fair-painted vision of creation (which swims thereon) which we name - the real.”--CARLYLE. - - - - -PHILOSOPHIE ET SCIENCE. - - -Un des caractères les plus prééminents de la folie est la faiblesse de -la faculté logique dans toutes ses variétés. La philosophie s'occupant -de principes abstraits, on doit naturellement s'attendre à rencontrer -cette faiblesse beaucoup plus frappante en ceux qui entreprennent, dans -un état de dérangement mental, des spéculations d'une nature profonde. -La philosophie a souvent été le thème favori des lunatiques, mais jamais -ils n'ont rien produit d'intelligible ni de suivi, comme cela est arrivé -parfois aux autres fous littéraires. On rencontre pourtant quelques -rares exceptions; ainsi le grand métaphysicien allemand Kant perdit la -raison sur la fin de ses jours, et l'on a récemment découvert, en -Allemagne, le manuscrit d'un ouvrage qu'il composa durant cette période. -Ce qu'il y a de plus subtil, de plus profond, de plus abstrait, et -tout-à-fait en dehors de l'observation, dans la pensée humaine, étant -précisément de l'essence de la métaphysique et de la philosophie, il est -naturel que l'aberration mentale doive y trouver des sujets favoris, -lorsqu'elle attaque des esprits d'un certain ordre et d'une éducation -soignée. - -Aristote, dont les commentateurs sont aussi nombreux que les hirondelles -au printemps, ne pouvait manquer d'être l'objet de quelques unes de ces -déviations du sens commun. - -Dans un ouvrage intitulé: _De Philosophiâ Aristotelis_, publié à Pise en -1496, l'auteur affirme intrépidement que jamais ce soi-disant Aristote -n'existât, que son nom est un mythe. Cette singulière thèse fut composée -par un médecin du nom de _Gragani_, qui, à l'époque de la composition de -ce livre, était enfermé dans un hospice de lunatiques à Pise. C'était un -homme riche et de noble naissance. Ses amis, voyant que sa monomanie -d'écrire était son seul amusement et lui tenait l'esprit en repos, -consentirent à publier ce livre bizarre, dont on dit qu'un exemplaire -existe encore aujourd'hui dans la Bibliothèque du Vatican. C'est un -petit in 8º, d'environ 200 pages, régulièrement divisé en chapitres. - -Le système employé par Gragani consiste à montrer les contradictions -innombrables des écrivains, relativement à la vie et au caractères -d'Aristote. - -L'un avance que le précepteur d'Alexandre était un soldat et non un -philosophe; un autre, qu'Aristote était un esclave, connu uniquement par -la facilité avec laquelle il composait des jeux-d'esprit en vers; un -troisième, soutient qu'il prétendait, à la vérité, enseigner une sorte -de philosophie, mais qu'étant le fils d'une marchande de fruits, et -d'une grande ignorance, il devint l'objet de la raillerie publique, par -ses ridicules prétensions de science. - -Ces assertions diverses, quoiqu'entièrement sans fondement, sont réunies -de telle façon, que le livre de notre maniaque n'est pas aussi -incohérent qu'on serait disposé à le penser. On croit que les citations -qu'il fait, sont tirées d'une satire composée à Rome vers la fin du -treizième siècle, dont le manuscrit est perdu, et où l'on tournait en -ridicule les différentes disputes des écoles philosophiques. - -L'attention des savants de l'Italie fut singulièrement excitée, en 1529, -par la publication à Florence d'un ouvrage sur _l'anatomie du langage_. -C'était l'œuvre d'un médecin, _Joseph Bernardi_, composée pendant qu'il -était enfermé dans une maison d'aliénés. Parmi plusieurs autres opinions -étranges et bizarres, il soutenait que toute la race des singes -jouissait de la faculté de la parole, mais était très jalouse de garder -le secret de ce don. Il dessina sur les murs de sa chambre la -construction anatomique du gosier des singes, et chercha à démontrer que -cette structure prouvait clairement la faculté de la parole, et même du -chant. Bernardi disait que dans les premières éditions des voyages de -Marco Paulo, il avait été bien établi que les singes pouvaient chanter. -Ce qui ajoute à la curiosité de tout ceci, c'est que le père Cremoni, -Jésuite, composa une réfutation de ce traité, et soutint que, quoique -l'œuvre de son adversaire fut bien écrite, sa thèse était contraire au -témoignage de l'Ecriture Sainte, et par conséquent ne pouvait être -vraie. Le lecteur jugera lequel était le plus fou des deux. - -Bernardi survécut dix ans à la publication de son curieux ouvrage, mais -ne recouvra jamais pleinement la raison.[18] - - [18] “Thinges that be Olde and Newe,” published by Elisha King, - Cornhill, 1639. - -En 1622, parut à Salamanca, sous le titre de: _De Philosophiâ_, un -ouvrage écrit par _Miguel de Flores_, jadis professeur à l'université de -cette ville, et qui était devenu fou à la suite d'un concussion du -cerveau produite par une chute de voiture. Son aliénation mentale dura -plusieurs années, mais comme il était d'un naturel fort doux, on le -laissait en liberté, et sa folie ne se faisait remarquer que par la -manie qu'il avait d'écrire constamment, et de porter ses manuscrits avec -lui dans les rues, arrêtant les passants, et leur lisant ses -élucubrations. Quatre ans environs avant sa mort, ses amis publièrent un -de ses traités. Il est remarquable en ce qu'il contient en germe le -système développé de nos jours sous la dénomination de la _théorie des -atômes_, par Boscovitch, Docteur Priestley, et autres. _De Flores_ -représente la Déité comme occupant le centre de la création, et toutes -les choses créées comme des cercles concentriques, plus ou moins -éloignés les uns des autres. Des gravures bizarres donnent l'idée de la -théorie de l'auteur. On y voit la Divinité faisant mouvoir toutes -choses, par l'action mécanique des bras et des jambes. - -Un monomane néologue que nous ne devons pas oublier, est Pierre Lucien -Le Barbier, né à Rouen en 1766, et auteur de plusieurs ouvrages dont -deux intitulés: _Dominatmosphérie_, l'un contenant des instructions pour -les propriétaires et cultivateurs, à l'effet d'obtenir double récolte, -précocité, qualité et économie de bras pour la rentrer; l'autre donnant -aux marins les moyens de se procurer la variation des vents, d'éviter -les calmes, les tempêtes, les brouillards; et il prétendait opérer ces -miracles à l'aide d'une canne en cuivre creuse et percée de huit ou dix -trous, avec laquelle il croyait dominer l'atmosphère. Aussi prenait-il -les titres de: _Dominatmosphérisateur_, _Dominaturalisateur_, -_Doministérisateur_, &c. Le Barbier mourut à la fin de l'année 1836; une -notice sur ce monomane est insérée dans le _Courrier Rouennais_ du 17 -décembre, et Mlle Bosquet en parle dans la _Normandie Romanesque_, p. -255.[19] - - [19] _Manuel du Bibliographe Normand_, tome 2, page 172. - -Un des plus déplorables exemples de la monomanie d'écrire et de se faire -imprimer, se rencontre dans l'anglais Thomas Wirgman. Orfèvre de son -état, il se retira des affaires, avec un capital de 50,000 livres -sterling. Cette fortune, laborieusement acquise, fut absorbée toute -entière par le frais d'impression de ses livres, publiés à Londres, au -commencement de ce siècle,[20] et de chacun desquels il ne se vendait -jamais plus d'une vingtaine d'exemplaires. Ce maniaque mourut dans le -dénuement. - - [20] Grammar of the Five Senses--Principles of the Kantian - Philosophy--Devarication of the New Testament, &c. - -Par _Devarication of the New Testament_, Wirgman entend, dit il: “The -development of celestial power, the aggregate of spiritual existence, -the sublimity of creative energy, the positive realisation of voluntary -action, and the blended harmony of supreme wisdom, truth, and goodness.” - -Il faudrait être bien difficile pour n'être pas satisfait de la clarté -de cette définition. - -Il adressa, avec cet ouvrage, une lettre à George IV, alors Prince -Régent, et il y déclare qu'à moins que le Prince n'adopte les principes -qui y sont développés, ni lui même, ni aucun de ses sujets, ne pourront -être sauvés dans l'autre monde. - -Le dérangement des idées chez Wirgman se faisait remarquer non seulement -dans ses écrits, mais encore dans la forme extérieure de ses livres. -Ainsi il faisait fabriquer du papier exprès, de différentes couleurs -dans la même feuille, et lorsque ces couleurs, les feuilles une fois -imprimées, ne lui plaisaient pas, il en faisait tirer d'autres. Il -changeait le plan de l'ouvrage, l'arrangement des chapitres, et tout -cela durant l'impression. Il en résultat que le livre dont nous venons -de parler, se composant de 400 pages, finit par coûter à l'auteur 2276 -livres sterling. - -Dans sa _Grammaire des Cinq Sens_, l'auteur prétend que lorsque son -livre aura été universellement adopté dans les écoles, la paix et -l'harmonie seront ramenées sur la terre, et la vertu remplacera le -crime. - -Cette grammaire est une espèce de cours de métaphysique à l'usage des -enfants, d'après l'idée de l'écrivain. Les explications ont lieu à -l'aide de dix-neuf diagrammes coloriés, et sont basées sur trois idées -principales, le _Temps_, _l'Espace_, et _l'Eternité_, constituant ce -qu'il appelle: _The Science of Mind_. - -Il a formé une carte de cette science, qui offre vingt éléments ou -principes, et il est tellement persuadé que tout est dit maintenant sur -ce sujet, qu'il se résume lui-même par ces mots:-- - -“The twenty elements which constitute the human mind are not only -discovered, but so completely classified as to defy posterity either to -add one more element or take one away--or even to alter the arrangement -so scientifically displayed in the _British Euclid_” (autre livre du -même auteur). “The work is done for ever; like the Pythagorean Table, -which was made 600 years before the birth of Christ, and not only stood -the test of ages to the present period, but actually defies succeeding -generations, to the end of Time, either to add or detract from its -perfection.” - -Le malheureux Wirgman, dans plusieurs endroits de ses livres, se plaint -qu'on ne voulut jamais l'écouter, et qu'il demanda en vain d'être nommé -professeur de philosophie dans une université ou collège, quoiqu'il eût -consacré près d'un demi siècle à la propagation de ses idées; mais son -courage résista à ces épreuves, et à la fin d'une requête au conseil de -l'université de Londres, en 1837, il déclare que: “_While life remains I -will not cease to communicate this Blessing on the rising world._” - -Quelle pitié qu'une telle énergie n'ait pas pu rester dans la droite -voie, comme dit le Dante. - -La même ténacité dans l'idée se trouve également chez _William Martin_. -Les œuvres qu'il publia durant près d'un quart de siècle, et son -excentricité habituelle, suffisent pour lui donner une place ici. -Remarquons aussi qu'il était frère de Jonathan Martin qui incendia la -cathédrale d'York en 1829, dans un accès de folie, et de John Martin, le -célèbre peintre dont les conceptions extraordinaires ont créé un genre -nouveau. - -Il s'adonna aux études philosophiques, et finit par se convaincre qu'il -était prédestiné à renverser la philosophie Newtonienne. Son premier -ouvrage est intitulé: - -_A New System of Natural Philosophy on the principle of Perpetual -Motion_, Newcastle, Preston, 1821. Sur le titre il se désigne comme: -_philosophe de la nature_. - -Dans la préface, il nous apprend qu'au mois d'Août, 1805, il commença à -étudier le mouvement perpétuel, et qu'au mois de décembre, 1806, après -trente six manières différentes d'opérer, il fut parfaitement convaincu -de l'impossibilité d'atteindre son but à l'aide de machines, et qu'il -renonça à cette idée comme tout-à-fait impraticable. “Mais le soir -même,” ajoute-t-il, “du jour où je formai cette conclusion, j'eus un -songe des plus étranges, terrible et effrayant, pour une part, et très -agréable pour l'autre. Je m'éveillai parfaitement convaincu que j'étais -l'homme que la Majesté divine avait choisi pour découvrir la grande -cause secondaire de toutes choses, et le véritable mouvement perpétuel.” - -Comme on peut bien le supposer, ces sortes d'élucubrations de Martin -furent rudement traitées par la critique, mais il n'était pas homme à se -décourager, et il publia: _William Martin's Challenge to all the World, -as a Philosopher and Critic_. Newcastle, 1829. - -Cet ouvrage renfermait entr'autres traités: _The Flight through the -Universe into Boundless Space, or the Philosopher's Travels of his -Mind_; ainsi que: _A Critic on all false men who pretend to be Critics, -and not being men of wisdom or genius_. - -Dans l'introduction il souhaite longue vie et prospérité au Roi et au -Vice-Roi d'Irlande. Tous deux savent bien, dit-il, que William Martin a -complètement effacé Newton, Bacon, Boyle et Lord Bolingbroke:-- - - Well they know that Wm Martin has outstript - Newton, Bacon, Boyle and Lord Bolingbroke. - -Les années n'apportèrent aucune amélioration à l'état sanitaire de -l'esprit de William Martin, car en 1839, il publia chez Pattison and -Ross, à Newcastle-on-Tyne: _The Exposure of Dr Nichol, the Impostor and -Mock Astronomer from Glasgow College, and of those who are showing their -ignorance concerning the New System of National Education_. - -“Je supplie la jeune Reine,” dit-il, dans sa préface, ainsi que le -gouvernement Britannique, de mettre fin à l'abominable système qui se -pratique, sous les regards de Dieu et des hommes. Un sot peut se lever -et produire un vain bruit, mais du bruit ne forme pas un argument, et -quiconque d'entre les serviteurs du diable l'oppose au système de -Martin, qu'ils se lèvent l'un après l'autre, et qu'ils donnent une bonne -raison de leur opposition.” - -La même année il publia également un ouvrage de théologie, intitulé: _A -stumbling-block to the Unitarians, proving Three in One in everything_. - -Il y démontrait que tous les objets de la nature physique, se divisaient -en trois parties, dont l'air était l'unité. - -On a encore, du même auteur: _A Poetical Chronological Account of the -World, from the Creation until the Birth of our Blessed Lord, &c. By -William Martin, Natural Philosopher and Poet_. - -Il se donne la qualité de poète dans cette œuvre, parcequ'elle est -composée de quatrains de la force de celui-ci, qui est le premier:-- - - The creation of the world and - Likewise Adam and Eve, we know, - Made by the great God, from - Whom all blessings flow. - -Un autre original, C. Fusnot[21] résout les hautes questions de la -philosophie humaine par leur analogie avec les parties du corps de -l'homme! Il démontre, dans un de ses Chapitres, que “Les pouvoirs de -l'homme et de la femme, unis en mariage, sont représentés par la jambe -et le pied.” - - [21] Vérités positives; rapport entre les vérités physiques et les - vérités morales. Bruxelles, 1854, in 12º. - -Ailleurs, que le grande semaine de la création est représentée dans le -bras de l'homme, fait à l'image de Dieu, parceque “Les six articulations -du bras, avec la main et les doigts, forment un tout qui se tient et se -mène (semaine) pour nous rappeler la chaîne de la création de -l'Univers.” - -Bien d'autres calembourgs se trouvent dans l'œuvre de cet infortuné, qui -était néanmoins de la meilleure foi du monde. - -Un des auteurs contemporains dont le dérangement du cerveau avait le -caractère le plus prononcé, fut John Steward, qui mourut à un âge fort -avancé en 1822. Né à Londres, il fut envoyé à Madras dans sa jeunesse, -comme employé de la compagnie des Indes, mais atteint de la manie des -voyages, il renonça bientôt à ce poste, et parcourut à pied une grande -partie du globe. Dès lors il commença à écrire, mais sans jamais -communiquer à personne ses compositions. Un jour en danger de faire -naufrage en revenant en Europe, il recommanda aux matelots qui lui -survivraient, le manuscrit qu'il allait publier, et qu'il avait -intitulé, _Opus Maximum_. Il disait que tous ses voyages avaient été -entrepris pour découvrir _la Polarisation de la vérité morale_. Ayant -recouvré du gouvernement Anglais une assez forte somme, pour ses -services dans l'Inde, il s'établit à Londres, et réunit une fois la -semaine ses amis pour causer et discuter. Le dimanche il donnait à dîner -aux plus intimes, et le soir il avait la coutume de leur faire un -discours philosophique où il développait l'une ou l'autre des thèses -dont il s'occupait pour le moment. Voici un court exemple de son style: -“The Philoptopist moving progressively on the scale of good sense, to -the index of self-knowledge or manhood, makes the end of the philosopher -his means to procure universal Good, or universal truth, to all -existence in unity of co-eternal essence, co-eternal energy, and -co-eternal interest!” - -La soirée finissait par quelque morceau de la musique sacrée de Handel, -qu'il aimait passionnément, et la marche funèbre de Saül, était le -signal pour la société de se retirer. - -Il allait s'asseoir pendant des heures entières dans le parc de St -James, ou sur le pont de Westminster, et quiconque venait se mettre à -coté de lui, était sûr de lui entendre commencer une discussion sur la -Polarisation de la vérité morale. - -Il composa un nombre assez considérable d'ouvrages, qu'il faisait -imprimer presque toujours à ses frais, puis les distribuait à ses amis -et connaissances. Ils sont devenus fort rares. Les titres seuls de ses -livres au nombre de plus de vingt, et dont nous allons mentionner les -plus curieux, indiquent suffisamment l'état du cerveau de notre -original: - -1º. Voyages pour découvrir la source du mouvement moral, in 12º pages -XLVIII, et 252. - -2º. L'apocalypse de la nature, où la source du mouvement moral est -découverte, 12º pages XVI, et 310. - -3º. La Révolution de la raison, ou l'établissement de la Constitution -des choses, de l'homme, de l'intelligence humaine, du bien universel, -12º pages XXIV, et 140. - -4º. Le Tocsin de la vie sociale, adressé à toutes les nations du monde -civilisé, et découverte des lois de la nature relatives à l'existence -humaine, 8º. - -5º. Livre de la vie intellectuelle ou soleil du monde moral. Publié en -l'année du sens-commun 7000. année de l'histoire astronomique des tables -Chinoises. - -Quoique John Stewart connût fort bien plusieurs langues, tous ses -ouvrages sont écrits en Anglais, à l'exception des deux suivants qui -sont en Français: - -1º. Système nouveau de la philosophie physique, morale, politique, et -spéculative. Londres, 1815, 18º. - -2º. Philosophie du sens-commun, ou livre de la nature, révélant les lois -du monde intellectuel. 1816. - -Le principe de ses extravagances était un amour-propre colossal. Dans un -de ses ouvrages il se compare à Socrate et se met au dessus de lui; dans -un autre il se qualifie du seul homme de la nature qui ait jamais paru -dans le monde. - -Il était poursuivi par l'idée qu'à une certaine époque, tous les rois de -la terre pactiseraient ensemble pour parvenir à détruire ses ouvrages, -et en conséquence il priait tous ses amis d'envelopper soigneusement, de -manière à les garantir de l'humidité, quelques exemplaires, et puis de -les enterrer à sept ou huit pieds sous terre, ayant soin de ne déclarer -qu'à leur lit de mort, et sous le sceau du secret, l'endroit où ils -seraient cachés. Thomas De Quincey, dans ses _Essays sceptical and -anti-sceptical_, donne un curieux article sur John Stewart. - - - - -QUATRIEME SECTION. - -EPIGRAPHES. - - “... In pectus cæcos absorbuit ignes, - Ignes qui nec aquâ perimi potuêre, nec imbre - Diminui, neque graminibus, magicisque susurris.” - - “... Their wretched brain gave way, - And they became a wreck, at random driven, - Without one glimpse of reason or of heaven.” - -MOORE. - - - - -POLITIQUE. - - -La science politique doit nécessairement entraîner à de profondes -études, et exige un constant et vigoureux usage des plus hautes facultés -du raisonnement. Dans la pratique, elle excite, passionne et aveugle -souvent les âmes ardentes, quoiqu'à la surface règne l'apparence du -calme et de la froideur. C'est même cette apparence nécessaire qui -double l'énergie de la conviction. - -Et lorsque l'esprit politique descend jusqu'à l'esprit de parti, ou que -l'intérêt personnel et l'ambition ont une libre carrière, un champ riche -et fécond s'offre aux pensées désordonnées. Il serait facile d'énumérer -ici les théories les plus extravagantes, mais nous nous contenterons de -citer quelques auteurs des plus remarquables sous ce rapport. - -_Démons_, conseiller au Présidial d'Amiens, composa des ouvrages dont -les titres seuls annoncent qu'il avait donné congé à sa raison. On ne -connaît rien de sa vie, mais il figure dans la _Biographie universelle_ -de Didot, comme un des écrivains les plus bizarres du 16me siècle, et y -est rangé dans la classe des fous qui ont composé des livres. “La -plupart des Bibliographes, dit Nodier, ont classé ses bouquins -polymorphes dans l'_histoire de France_, l'abbé Langlet Dufresnoy les -rapporte à la _théologie mystique_, et Mr Brunet les restitue à la -_Poésie_. C'est que le sieur Démons est un fou très complexe, et que la -variété de ses lubies l'avait mis en fonds d'extravagances pour tout le -monde. C'était un maniaque à facettes, continuellement prédisposé à -répéter toutes les sottises qu'il voyait faire et toutes celles qu'il -entendait dire.” - -Les deux ouvrages, dont nous donnons les titres en entier, témoignent -que le texte n'est d'un bout à l'autre qu'un amphigouri inextricable. - -“La démonstration de la quatrième partie de rien, et quelque chose et -tout; et la quintessence tirée du quart de rien, et de ses dépendances, -contenant les préceptes de la saincte magie et dévote invocation de -_Démons_, pour trouver l'origine des maux de la France, et les remèdes -d'iceux,” 1594, petit in 8º, de 78 pages et un errata. - -Leber, dans son catalogue, où il cite ce livre, pense qu'il n'est pas -absolument impossible de dire, d'après le préambule, ce que l'auteur -entendait par le _quart de rien_. - -“On se rappelle,” ajoute-t-il, “le poème de Passerat sur le mot _Nihil_, -_rien_. Ce jeu de mots fut suivi de quelques autres semblables, -notamment de deux petits poèmes intitulés, l'un: _Quelque chose_, -l'autre: _Tout_. Or le quart de _rien_ est un quatrième poème dont le -sujet est _Dieu_, qui renchérit, qui domine sur _tout_. Voilà le mot de -l'énigme: non de l'ouvrage, auquel je ne comprends rien, mais d'un titre -d'une demi page, dont j'ai compris deux mots.” - -Voici le titre du second ouvrage de Démons. On n'en connaît qu'un seul -exemplaire: “La Sextessence diallactique et potentielle tirée par une -nouvelle façon d'alambiquer, suivant les préceptes de la saincte magie -et invocation de _Démons_, conseiller au Présidial d'Amiens; tant pour -guarir l'hémorragie, playes, tumeurs et ulcères vénériennes de la -France, que pour changer et convertir les choses estimées nuisibles et -abominables, en bonnes et utiles,” Paris, 1595, in 8º. - -L'auteur dit: “Qu'il a résolu de faire marcher en public -l'esclaircissement des ténèbres de sa craintive obscurité, en la -quintessence qu'il avait tirée du quart de rien,... et de donner -l'explication des énigmes de son invention, touchant l'origine et le -remède des maux de la France.” Malheureusement cette explication n'a -point été expliquée. - -C'est probablement le nom de l'auteur qui aura égaré le bibliographe -qui, par une méprise singulière, dit Leber, prit le Conseiller pour un -suppôt de l'enfer, et son livre pour un _grimoire cabalistique_. - -Dans son catalogue déjà cité, Nº 4148, on fait observer que peu de -livres peuvent être comparés, quant à l'absurdité, à la _Quintessence_ -ou à la _Sextessence_, excepté peut-être l'ouvrage dont le titre suit: -“Lettre mystique, responce, réplique, Mars joue son rolle en la -première; en la seconde la bande et le chœur de l'Estat; la troisième -figure l'amour de Polyphème, Galathée et des sept pasteurs--Cabale -mystérielle révélée par songe, envoyée à Jean Boucher;”[22] 1603, deux -parties en un volume in 8º. - - [22] C'était un des plus fougueux apôtres de la Ligue. Comme il était - alors en fuite, cette lettre lui fut sans doute adressée par - raillerie. Voir le _Bulletin du Bibliophile_, année 1849, p. 187. - -“Je n'oserais décider,” ajoute Leber, “si _la lettre mystique_ est au -dessus ou au dessous du _Quart de rien_.” - -L'auteur est anonyme, mais mérite incontestablement une mention ici. - -Nous citerons encore, pour mémoire seulement, l'auteur anonyme des -_Codicilles de Louis XIII_, parce que le Marquis du Roure le qualifie de -lunatique insensé, dans son _Analectabiblion_, tome 2me, page 213, où il -parle de cet ouvrage de 1643. - -_François Davenne_, disciple de Simon Morin, fut de beaucoup plus -extravagant que _Démons_. - -“Ce rêveur fanatique dont la raison était égarée,” dit Charles Brunet, -dans son _Manuel_, “publia tant en vers qu'en prose, à Paris de 1649 à -1651, les bizarres productions de son cerveau malade.” Ces pièces sont -décrites, au nombre de 23, dans la _Bibliographie instructive_ de De -Bure, d'après Châtre de Cangé, mais il y en avait deux de plus dans le -recueil formé par Mr De Macarthy. Ces écrits ont presque tous pour but -de revendiquer la royauté qu'il prétend que Dieu lui avait attribuée. Il -veut prouver que le monde finira en 1655; et dans son _Harmonie de -l'amour_, il cherche à démontrer, par des exemples empruntés à -l'Ecriture sainte, que Louis XIV n'a pu être le fils de Louis XIII. - -Son opuscule _De l'harmonie de l'amour et de la justice_, où cette idée -est soutenue, se termine par dix sonnets et autres pièces qu'il serait -difficile de qualifier de poésie. - -“Davesne ou Davenne naquit à Fleurance, petite ville du bas Armagnac; on -ne sait précisément, ni la date de sa naissance ni celle de sa mort,” -dit C. Moreau, dans sa _Bibliographie des Mazarinades_, qui donne plus -de renseignements littéraires que toutes les autres biographies. Ses -extravagances le firent enfermer plusieurs fois. Persuadé qu'il devait -supplanter Louis XIV, et monter sur le trône, il propose deux moyens de -_sa souveraine puissance et autorité royale_: “Appelez le Cardinal,” -dit-il, “la régente, le duc d'Orléans, les Princes, Beaufort, le -coadjuteur, et ceux qu'on estime les plus saints dans le monde; faites -allumer une fournaise; qu'on nous y jette dedans, et celui qui sortira -sans lésion de la flamme, comme un phœnix renouvellé, que celui-là soit -estimé le protégé de Dieu, et qu'il soit ordonné prince des peuples.” - -Mais craignant que cette épreuve ne soit acceptée, il en propose une -autre: “Que le Parlement me juge à mort, pour avoir osé dire la vérité -aux princes. Qu'on m'exécute, et si Dieu ne me garantit de leurs mains -d'une manière surnaturelle, je veux que ma mémoire soit éteinte. Si Dieu -ne me préserve de la main des bourreaux, rien ne leur sera fait; mais si -le bras surnaturel m'arrache de leurs griffes, qu'ils soient sacrifiés à -ma place.” - -Voici une de ses pensées, dans son meilleur style, tirée de son _Factum -de la sapience eternelle_: “Je t'immole mon âme sur l'échafaud de mes -idées, de la main de mes désirs, par le glaive de ma résignation.” - -Tous les pamphlets de Davenne sont extrêmement rares; il n'en existe -peut-être pas une collection complète, dit C. Moreau, dans sa -_Bibliographie_. - -Louis XIV semblait jouer de malheur, car un autre fou, _le Chevalier -Caissant_,[23] se prétendait frère de ce monarque.[24] Nous avons de cet -auteur deux opuscules in 8º sans lieu ni date, qu'il nous a été -impossible de nous procurer et dont voici les titres, d'après Ch. -Brunet:-- - - [23] _Histoire du grand et véritable Chevalier Caissant_; Versailles, - 1714, in 12º, par Joseph Bonnet, jurisconsulte d'Aix en Provence. - Barbier, _Dictionnaire des Anonymes_, qui cite _Achard_, transcrit - la note sur _Caissant_ que donne cet auteur. Voir aussi le _Manuel - du Libraire_ de Brunet, tom. 1er, page 521. - - [24] Et non de Louis XV, comme l'indique le Catalogue de la Vallière, - t. 2. p. 567, dit Barbier. Cette erreur n'a pas été rectifiée dans - le _Manuel_. - -“A la tête de ce merveilleux ouvrage, l'honneur m'engage de souhaiter -l'accomplissement de l'heureuse année à mon frère sa Majesté, et à la -Reine également, et à toute l'auguste famille pareillement. Ainsi -soit-il:-- - -“AU ROI dont j'espère qu'il soutiendra mes titres, mes prérogatives, et -qualités de _Caissant_, dont sa sainteté et sa Majesté ont honoré avec -un zèle et félicité, le Roi de Mississippi, Cardinal-Laïque et -Pape-Laïque, cordon bleu, Généralissime des mers orientales et -occidentales, qui me procurent millions et milliards immenses.” - -Achard[25] nous apprend dans une note de sa biographie de Joseph Bonnet, -que Caissant eut le talent par ses facéties et sa crédulité de faire -rire et d'amuser les autres, en menant une vie commode et agréable. - - [25] _Dictionnaire des Hommes Illustres de la Provence_, Marseille, - 1736, in 4º. - -Après avoir diverti longtemps les habitants de Bignolles, il vint à -Paris, et trouva moyen de s'insinuer auprès du Cardinal de Fleury. Il se -disait aussi Cardinal, et le croyait, ou semblait du moins le croire. -Caissant prouva que sa folie, sous le rapport du bien-être matériel, -valait bien l'esprit des autres. - -_La suite_ de l'histoire de Caissant, que cite Brunet, n'offre rien de -piquant ni d'agréable, dit Barbier, et il y a toute apparence qu'elle -vient d'une autre main que la première partie. Il n'en est point parlé -dans le _Dictionnaire des Hommes Illustres de la Provence_. Cette suite -est presqu'entièrement composée de longues histoires épisodiques, -absolument étrangères au héros principal, selon Barbier. - -Cette monomanie d'être frère d'un roi de France, s'est renouvellée de -nos jours, dans la personne de _d'Aché_ ou _Dachet_, que les biographies -ont oublié, quoiqu'il soit l'auteur de six ou sept volumes fort rares. - -Quérard, dans ses _Supercheries littéraires_, tome 3, a réparé cet -oubli, et nous apprend des faits qui nous obligent à faire entrer ce -Namurois dans notre galerie. - -Né en 1748, Dachet reçut son éducation au collège des Jésuites, et en -1768 accomplit ses vœux monastiques à l'abbaye de Floreffes. - -Ce fut alors que sa folie paraît avoir commencé. Il nous a raconté -lui-même sa vie, quoique d'une manière très peu intelligible, et son -mariage avec _sa nièce_, fille de Louis XVI; car notre homme ne -prétendait à rien moins qu'à être le Duc de Bourgogne, fils aîné du -Dauphin, père de Louis XVI, par conséquent le véritable successeur de -Louis XV, et _frère aîné_ de Louis XVI, qu'il regardait comme un -usurpateur. - -En 1809 il s'occupait à Voroux-Goreux près de Liège, à imprimer lui-même -ses _Mémoires_ qui sont dédiés _Aux Indiens_, et intitulés: _Tableau -historique des malheurs de la Substitution_, cinq volumes in 8º. - -L'histoire de ce livre étant très curieuse, nous la donnerons ici, -d'après le catalogue d'Alphonse Polain, Liège, 1842, in 8º, pages 14-16, -qu'a suivi Quérard. - -Comme en 1810 le pays de Liège faisait partie de l'empire Français, et -qu'on y jouissait par conséquent de toute la liberté de la presse -qu'avait bien voulu nous laisser l'Empereur, on prouva au sieur d'Aché -qu'en vertu d'un décret de Novembre 1810, il n'avait pas le droit -d'imprimer des absurdités, même pour lui seul, et sans avoir dessein de -les vendre. On saisit sa presse, les quatre cents exemplaires de son -livre, et l'on expédia le tout vers Liège, sous l'escorte d'un gendarme. - -Lorsqu'on demanda au frère aîné du malheureux Louis XVI de faire -connaître les motifs qui l'avaient engagé à imprimer ces six gros -volumes in 8º, dont un exemplaire avait été envoyé au conseiller d'Etat -_Réal_, à Paris, un autre à M. De Pommereul, directeur de la librairie, -et le troisième réservé au Préfet, d'Aché répondit que ses motifs -étaient: “Le désir et le besoin d'imprimer pour sa propre utilité, afin -de démontrer qu'il avait droit au sacrement du baptême, et que l'abbaye -de Floreffes l'ayant tenu en prison pendant dix-huit cent -quatre-vingt-quatre jours et demi, il a cru pouvoir revendiquer, à la -charge de ladite abbaye une somme de cent quatre-vingt huit mille, -quatre cent cinquante florins, argent du pays, à raison de cent florins -par jour d'emprisonnement.” - -Le Synode de Liège avait déclaré, quelque temps auparavant, que d'Aché -était _un fou parfaitement caractérisé_. Le synode ne s'était pas trop -hasardé dans son assertion; mais on n'était pas d'une croyance aussi -facile à Paris. On s'obstinait presque à voir dans l'ancien moine -défroqué un conspirateur habile, un ennemi acharné de la dynastie -régnante. M. Réal ordonna de surveiller attentivement cet effronté -visionnaire. - -Quant aux 400 exemplaires de l'ouvrage, _Les malheurs de la -Substitution_, ils furent pilonnés le 17 et 18 Février, 1812. Les -exemplaires envoyés par l'auteur, plus deux autres qu'on lui laissa, -échappèrent seuls à cet immense désastre. Aux yeux du bibliomane, le -livre de d'Aché a donc aujourd'hui un fort grand mérite, celui de la -rareté; il n'a guère que celui-là. - -A la Restauration on retrouve d'Aché à Paris, publiant une brochure, -mentionnée par _le Journal de la Librairie_ de M. Beuchot; _Réclamation -de Louis-Joseph-Xavier_ (D. D'Aché) _contre la spoliation de ses biens_, -1817, in 8º, de 58 pages. - -Cet opuscule n'est pas moins rare, dit Quérard, que le _Tableau -historique_. - -M. Alphonse Polain croit que notre auteur est mort à Charenton. - -Peut-être est-il encore plus difficile de trouver les trois _Epîtres_ -qu'_Usamer_ publia à Nivelles (Belgique) et dédia à _ses contemporains_. -Ce pseudonyme cache le nom d'un certain _Herpain_, de Genappe, qui, vers -1848, ayant eu le cerveau dérangé par les idées de progrès social, à -l'ordre du jour alors, chercha à faire accepter, afin d'être plus -universellement compris, une langue de sa façon, qu'il appelle _Langage -Physiologique_. Il développa son système dans une brochure in 18º, -format carré, dont il envoya un exemplaire à toutes les assemblées -législatives de l'Europe. Celui qu'il destinait au Parlement Anglais, -porte pour suscription: _Aux Législateurs de la Grande Nation Anglaise, -par leur serviteur Herpain, auteur_. - -Dans une note, à la fin de l'invocation, il prévient le lecteur qu'on a -dû se servir de quelques chiffres, au lieu de lettres, les caractères -nouveaux n'étant pas confectionnés. Usamer a soin de donner la -traduction de son galimatias, et l'on peut juger par les deux lignes -suivantes, que la précaution n'est pas inutile:-- - -INVOCATION. - -Stat5nq facto oprolit2al n1, n1 foʌ2al ovo otano. Tunk tev oret2inpod -etesas et etes, &c. &c. - -TRADUCTION. - -“Aussitôt que votre présence majestueuse eut éclairé le néant, le néant -fut fait le milieu de l'existence. Alors vous voulûtes régner -favorablement sur des essences, et des principes d'êtres furent produits -par votre généreuse fécondité, &c. &c.” - -Nous ne croyons pouvoir mieux terminer cette esquisse que par les -paroles de François de Clarier, sieur de Longval, dans son _Hôpital des -fols incurables_:[26] “Qui ne voit combien est grande la folie qui règne -parmy les hommes, puisque les plus sçavans d'entr'eux, qui devroient par -conséquent estre plus sages que tous les autres, disent quelquefois des -choses que les moins senséz n'oseroient mettre en avant? - - [26] L'HOSPITAL DES FOLS INCURABLES, _où sont déduites de poinct en - poinct toutes les folies et les maladies d'esprit, tant des hommes - que des femmes; tiré de l'Italien de Thomas Gazoni, et mis en nostre - langue par François de Clarier, sieur de Longval, professeur ez - mathématiques et docteur en médecine_, 1 vol. in 8º, 1620. - -“Pline n'est-il pas plaisant de dire que le poète Philetas estoit si -maigre et si gresle de corps, qu'il luy fallait mettre un contrepoids de -plomb à ses pieds, pour empescher que le vent ne l'emportast? Ne nous en -baille-t-il pas bien à garder quand il dit que sur le lac appelé -_Tarquinien_, il y eut jadis deux forests qui flottoient par dessus -l'eau, ores en figure triangulaire, tantost en rond, et maintenant en -quarré. La folie de Cœlius n'est pas moindre quand il nous conte qu'un -certain monstre marin, homme par devant et cheval par derrière, mourut -et ressuscita par diverses fois. Elian n'est guère plus sage d'escrire -que Ptolomée Philadelphe eut un cerf si bien instruict, qu'il entendoit -clairement son maistre, quand il luy parloit grec. Les exemples sont -sans nombre, mais tant s'en faut qu'un esprit si grossier que le mien -puisse raconter toutes les folies que les écrivains, mesme les doctes, -ont mis en avant, qu'au contraire je tiens qu'entreprendre un si long -ouvrage seroit de mesme que vouloir délasser Atlas, et le descharger de -son fardeau; il me suffit de dire que le sage peut s'escrier à bon -droict: _J'ay veu tout ce qui se faict sous le soleil, qui n'est -qu'affliction d'esprit et que vanité!_ et: _Stultorum numerus est -infinitus._” - -En réfléchissant sur les faits que nous venons de passer en revue, il -nous semble que l'on expliquerait beaucoup mieux les différentes sortes -de folie, comme le dit le docteur J. Moreau dans son ouvrage intitulé: -_Du Hachisch et de l'aliénation mentale_, si l'on admettait l'identité -psychologique de la folie et de l'état de rêve. Il n'est pas de rêve -dans lequel ne se retrouvent tous les phénomènes de l'état -hallucinatoire. La folie est le rêve d'un homme éveillé; l'état de rêve -est le type normal ou psychologique de l'hallucination. A quelques -égards l'homme à l'état de rêve, éprouve, au suprême degré, tous les -symptômes de la folie; convictions délirantes, incohérence des idées, -faux jugements, hallucination de tous les sens, terreurs paniques, -impulsions irrésistibles, et, dans cet état, la conscience de -nous-mêmes, de notre individualité _réelle_, de nos rapports avec le -monde extérieur, la liberté de notre activité individuelle sont -suspendus, ou, si l'on veut, s'exercent dans des conditions -_essentiellement_ différentes de l'état de veille. Une seule faculté -survit, et acquiert une énergie, une puissance qui n'a plus de limites. -De vassale qu'elle était dans l'état normal ou de veille, -_l'imagination_ devient souveraine, absorbe et résume en elle toute -l'activité cérébrale. C'est ainsi que s'explique et que l'on comprend -beaucoup mieux comment les Fous écrivent parfois des choses sensées, et -comment des esprits ordinairement très sensés ont de temps à autre écrit -de grandes folies. Les uns comme les autres rêvent tout éveillés, -l'association normale des idées échappe peu à peu à la volonté, la -conscience de nous-mêmes s'affaiblit, et nous passons de la vie réelle à -celle de l'imagination. - -Un des phénomènes les plus constants dans le songe, comme dans la folie, -c'est que le temps et l'espace n'existent plus; le célèbre Robert Hall, -le grand prédicateur, disait à un de ses amis, après être revenu d'un -des accès de folie qu'il avait de temps à autre: “Vous et mes autres -amis me dites que je n'ai été enfermé que durant sept semaines, et je -suis forcé de vous croire, car la date de l'année et du mois correspond -à ce que vous et eux dites; mais ces sept semaines m'ont paru sept -années. Mon imagination était tellement active et féconde que plus -d'idées m'ont passé par l'esprit durant ce temps, que pendant n'importe -quelle période de sept années de ma vie.” - -Une esquisse de la folie littéraire n'est pas, à notre avis, un sujet de -pure curiosité bibliographique. Il serait possible d'en tirer des -conclusions d'une nature toute pratique, si l'on voulait examiner sans -préjugé, avec zèle et une connaissance approfondie du sujet, dans toutes -ses variétés, les circonstances qui ont de l'analogie avec les faits que -nous venons de détailler. Un dérangement mental, dit le docteur -Conolly,[27] peut exister, sans être ce qu'on appelle communément de la -folie: “without constituting insanity in the usual sense of the word,” -et ce qui produit ce dérangement est souvent une cause physique. Par -contre, les causes morales amènent fréquemment le dérangement physique -du corps, ce qui a fait dire à un des plus grands philosophes de -l'antiquité que tous les désordres des fonctions du corps humain ont -leur cause dans les désordres de l'esprit. La science a-t-elle assez -soigneusement étudié ce qu'on appelle folie, sous ce double rapport? - - [27] Inquiry concerning the Indications of Insanity. - -Si des choses très sensées ont été écrites par des individus, dont le -cerveau était évidemment dérangé, de même le travail de la pensée et les -opérations de l'esprit ont achevé durant le sommeil et en rêve, chez -plusieurs hommes célèbres, ce dont ils se sentaient incapables, étant -éveillés. - -Désespéré de ne pouvoir composer un morceau de musique, et accablé de -fatigue, Tartini s'endort, et en rêve il arrange sa fameuse _sonate du -diable_, qu'il se hâte d'écrire de mémoire à son réveil. - -Condorcet nous apprend que parfois des calculs difficiles qu'il ne -pouvait achever, se sont terminés d'eux-mêmes, dans ses rêves. - -_Hermas_ dormait lorsqu'une voix lui dicta, dit-il, le livre qu'il -intitula _le Pasteur_. - -Franklin racontait à Cabanis que les combinaisons politiques qui -l'avaient embarrassé pendant le jour, se débrouillaient parfois -d'elles-mêmes, en rêve. Les nombreux exemples de ce genre, qui sont -consignés dans maints ouvrages, formeraient un curieux pendant à notre -esquisse de la littérature de la folie, et serviraient à prouver, une -fois de plus, que l'état hallucinatoire est plus fréquent qu'on ne le -croit. - - - - -HISTOIRE DE LA LITTERATURE DES FOUS. - -DEUXIEME PARTIE. - -BIOGRAPHIES. - - - - -BLUET D'ARBERES. - - -PREMIERE SECTION. - -BIOGRAPHIE. - -En conséquence de la rareté et de la singularité des publications de ce -fou littéraire qui nous avertit lui-même, dès son début qu'il ne sait ni -lire ni écrire, et qu'il compose par l'inspiration de Dieu et sous la -conduite des anges, presque tous les Bibliographes se sont occupés de -lui, mais en mêlant au vrai, nombre de suppositions et d'erreurs. Les -suppositions avaient leur cause dans les notions vagues d'après -lesquelles on parlait des écrits de Bluet dont probablement pas un des -critiques et des bibliographes antérieurs à notre époque, n'avait lu en -entier les fragments qu'il pouvait avoir à sa disposition. Les erreurs -résultaient de l'impossibilité de consulter l'ensemble de ses -compositions dont les très rares exemplaires sont tous défectueux et -incomplets. - -Des recherches plus soigneuses que celles que l'on avait faites jusqu'à -présent, et un heureux hasard ayant fait découvrir plusieurs parties des -œuvres de Bluet, on a examiné plus attentivement les détails que l'on -possédait déjà, et l'on s'est de nouveau occupé des bizarres -élucubrations du Comte de Permission. Les trois écrivains qui ont -exploré ce champ ingrat avec le plus de succès sont M. Deperrey dans sa -_Biographie des hommes célèbres du Département de l'Ain_, M. Paul -Lacroix dans deux articles du _Bulletin du Bibliophile_, de Techener, et -M. Gustave Brunet, dans _la Biographie Universelle_, de Didot. - -Le premier a mis en œuvre les renseignements biographiques fournis par -Bluet lui-même, mais en nous les présentant sous une forme moderne. Nous -avons préféré, après avoir lu d'un bout à l'autre trois exemplaires -différents des œuvres de Bernard Bluet, de lui laisser son style simple -et naïf, et de choisir dans son œuvre entière les détails romanesques -mais vrais de cette existence vagabonde, tels qu'il les fournit -lui-même. - -Dans la partie Bibliographique nous présenterons ce que les divers -livres offrent de plus curieux, et profitant des recherches faites -jusqu'à ce jour, nous serons à même de donner une esquisse passablement -complète de l'homme et de l'auteur. - -Charles Nodier dans une notice pleine de son esprit et de sa causticité -habituels, nous a donné un excellent article critique sur Bluet -d'Arbères et sur ses œuvres, dans _le Bulletin du Bibliophile_, de -Techener. Quoique plusieurs autres bibliographes se soient occupés de -Bluet, comme nous allons le voir, Nodier est le premier, à notre -connaissance, qui soit entré dans quelques détails sur sa vie et ses -écrits bizarres. “J'aime à penser,” dit-il, en terminant sa notice, “que -_Dubois, Gaillard, Braguemart et Neuf-Germain_ portèrent les quatre -coins du poêle funèbre de Bluet; c'étaient des fous de même force.”[28] - - [28] Gaillard avait été valet de pied, puis cocher, dit Nodier, avant - d'être poète. Il avait reprit l'artifice commode de Bluet d'Arbères, - et ses lettres adulatrices aux belles dames de son temps sont assez - passables pour des lettres de cocher. Ses poésies parurent en 1634, - et sont très rares. - - Nous avons parlé ailleurs de Dubois. - - Quant à Louis de Neuf-Germain, que Bayle désigne comme étant un peu - fou, pour ne rien dire de plus, il vivait sous le règne de Louis - XIII. Le Duc d'Orléans le nomma son _poète Hétéroclite_ et - Neuf-Germain prit sérieusement ce titre à la tête de ses ouvrages. - Le Cardinal de Richelieu se plaisait à lui entendre répéter ses - plates bouffonneries. On ignore l'époque de sa mort, mais les - contemporains en parlent encore comme étant vivant en 1652. - Sarrasin, Voiture et Boileau se sont occupés de ce fou littéraire - dont les œuvres furent publiées en deux volumes in 4º en 1630 et - 1637, sous le titre de: _Poésies et rencontres du sieur de - Neuf-Germain_. - -Examinons brièvement ce que savait la critique littéraire sur Bluet, -avant Charles Nodier. - -L'article que Flögel[29] consacre à notre auteur, résume assez bien, -sauf quelques oublis, ce qu'on en savait à cette époque. Il indique la -contradiction entre Prosper Marchand et Beyer,[30] sur la nature même -des œuvres de Bluet, l'un affirmant que c'est un petit volume, et -l'autre que c'est un gros ouvrage. Flögel qui probablement n'en parle -que par ouï-dire, penche pour le dernier avis. Au fond ils n'ont -peut-être tort ni l'un ni l'autre. Marchand a voulu parler du format, et -Beyer de l'épaisseur de ce petit volume, lorsque tout est réuni (dickes -Buch). Il paraît que du temps de Flögel on n'avait connaissance que de -cent trois des livres, ou morceaux numérotés de Bernard. On n'était -guère d'accord non plus, sur la signification de ces visions. Les uns -n'y voyaient que des énigmes incompréhensibles, les autres y trouvaient -un sens mystique caché et profond; enfin une troisième classe y -reconnaissait la science de la pierre philosophale, tant il est vrai de -dire: - - Un fou trouve toujours un plus fou qui l'admire. - -Bayle, dans sa correspondance, lettre 187, (et non 137, comme le dit -Flögel,) nous apprend qu'il ne savait rien sur Bluet d'Arbères, mais, -ajoute-t-il: “j'espère rencontrer quelque chose, du moins fortuitement, -dans le cours des recherches que je fais, sur le Comte de Permission.” - - [29] Geschichte der Komischen Litteratur. Ersten Haupstück 17ième - siècle, 2ième vol. p. 528. - - [30] Memoriæ librorum rariorum, p. 49. - -Le Duchat fit copier le commencement de Bluet par M. Du Fourni, auditeur -de la chambre des comptes, et dans cette copie il est fait mention, pour -la première fois, d'une circonstance que Bluet nous apprend lui-même, -c'est la couverture diversement coloriée dont il faisait relier les -plaquettes, qu'il appelait des livres. - -“Le 2me livre d'oraisons était couvert de bleu céleste. - -“Le troisième livre des sentences, couvert d'orangé. - -“Le 4me livre des prophéties est couvert de rouge. - -“Le 6me livre des songes, est couvert de bleu et de noir, &c.” - -Le Duchat, dans une remarque sur un passage de _La Confession de Sancy_, -fait une observation très naïve, et qui prouve qu'il n'avait qu'une idée -bien vague du Comte de Permission: “Il y eut à la cour d'Henri IV, -dit-il, depuis 1601 jusqu'en 1605, un homme de ce nom-là, qui n'y avait -pas fait fortune, et qui dépendait de quelque ministre, comme pouvait -être M. De Sillery, garde des sceaux, chez lequel il avait la commission -de revoir les ouvrages pour lesquels on demandait un privilège.” - -La pensée de donner cette étrange position à un homme qui ne savait ni -lire ni écrire, aurait été des plus bouffonnes. C'est un curieux exemple -du danger qu'il y a de faire des suppositions sur un auteur dont on n'a -guère lu les ouvrages. - -Prosper Marchand[31] accorde huit lignes à notre Comte de Permission, de -l'existence duquel il n'est pas même fort assuré, car il en parle comme -d'un personnage “_qu'on prétend avoir paru à la cour de France_, au -commencement du 17me siècle, et qu'on croit avoir été _une espèce -d'administrateur de la librairie_, ou d'examinateur des ouvrages à -publier, sous l'autorité du Chancellier.” - - [31] Dictionnaire historique, t. 1ier, p. 203. - -Ceci n'est pas mal, comme mystification dans l'histoire littéraire, mais -Prosper Marchand ne s'arrête pas en si beau chemin: “Il y a sous ce nom -(celui du Comte de Permission) un petit livre extrêmement rare, et connu -de très peu de personnes, _dont surtout les partisans de la pierre -philosophale font beaucoup de cas_!” Il faut dire cependant, à la -décharge du biographe, que, convaincu de la nullité de ses -renseignements, il donne tout au long en note, ceux de l'auteur des -remarques sur les lettres de Bayle, dont nous avons parlé ci-dessus. - -Il avait eu sous les yeux l'ouvrage de Bluet d'Arbères, car il le décrit -et en donne même des extraits. Comprend-on, après cela, que non -seulement il n'ait pas la moindre idée de son contenu, ni de la date de -l'impression (indiquée cependant presqu'à chaque livre) mais encore -qu'il forge à plaisir un faux titre dans un catalogue! - -Il est curieux de citer les paroles mêmes d'un bibliophile aussi exact. - -“Le Comte de Permission est un petit livre très rare” (d'abord le Comte -de Permission non seulement n'est pas un livre; ce n'est pas même le -titre d'un ouvrage quelconque). “C'est une espèce de catalogue de livres -feints et imaginaires;” (ne croirait-on pas qu'il s'agit d'une seconde -bibliothèque de Saint Victor?) “qui contient 42 feuillets,” (et ce -malheureux Bluet croyait avoir composé 173 livres!) “Les chimistes -regardent le Comte de Permission comme un ouvrage de philosophie -hermétique, où l'on a développé, sous diverses figures emblématiques, -l'art de transmuter les métaux, et c'est ce qui fait que les curieux le -recherchent encore quelquefois,” (et c'est ainsi que l'on écrit -l'histoire des livres!) “Pour moi, j'aime mieux le regarder comme une -satire assez froide de diverses personnes du temps de Henri IV, et c'est -sous cette idée que je me souviens d'en avoir ainsi fait dresser le -titre, dans le catalogue de la Bibliothèque de M. Cloche, qui fut vendue -publiquement à Paris en août 1708: _Le Comte de Permission, ou 42 -portraits satiriques et allégoriques de différentes personnes du temps -de Henri IV, en forme de titres de livres; avec figures, en 1603, in -12º._” - -Le trop confiant Flögel a été pris à ce piège d'un faux titre, qu'il a -donné comme un ouvrage véritable. Pierre de l'Estoile, dans son Journal -de Henri IV,[32] nous fournit une description plus précise de notre -auteur et de ses ouvrages: “En ce mois” (août 1603) dit-il, “courait à -Paris un nouveau livre d'un fol courant les rues, qui se faisoit nommer -_le Comte de Permission_, lequel ne savoit ni lire ni écrire, comme il -en donne avis à chaque feuillet, et ce qu'il faisoit et écrivoit, étoit, -à ce qu'il disoit, par inspiration du Saint Esprit, c'est à dire, de -l'esprit de folie qui le possédoit, comme il apparoit par ses discours, -où il n'y a ni rime ni raison, non plus qu'en ses visions. Il a mis dans -ce beau livre, la Reine, tous les princes et les princesses, dames et -damoiselles, dont il a pu avoir connaissance, tant étrangers, qu'autres, -avec des étymologies et interprétations de leurs noms, fort plaisants et -à-propos, selon le proverbe commun qui dit que les fols rencontrent -souvent mieux et plus à-propos que les sages. Ce beau livre imprimé à -Paris, à ses dépens, et avec permission de Monsieur le Chancellier, est -bien digne du siècle de folie tel qu'est le nôtre.”[33] - - [32] Tome 1, pages 259-260. - - [33] Nous verrons plus loin pourquoi de l'Estoile ajoute que le métier - de ce fol était d'être charron, et qu'il montait en Savoie - l'Artillerie du Duc, _où on disoit qu'il se connaissoit fort bien_. - -Garnier, un des commentateurs de Ronsard,[34] range aussi notre Bluet -d'Arbères au nombre des fous, dans une note d'un passage relatif à -l'époque précédant les guerres civiles de France, où l'on voyait errer -parmi les villes, des hommes: - - Barbus, crineux, crasseux et demi-nus, - Qui, transportés de noires frénésies, - A tous venans contaient leurs fantaisies - En plein marché ou dans un carrefour, - Dès le matin, jusqu'à la fin du jour. - - [34] Edition de Paris, in folio, 1623. - -“Tels,” dit Garnier, “que nous avons eu de notre temps le _Prince -Mandon, le Comte de Permission et maître Pierre du Four l'Evesque_.” - -De tous les Bibliographes anciens, De Bure le jeune est celui qui a -donné les détails les plus exacts sur les œuvres de Bluet d'Arbères, -d'après l'exemplaire de la Bibliothèque du Duc de la Vallière, le plus -complet à cette époque. - -La Bibliographie allemande moderne s'est aussi occupée de notre auteur, -et Grässe lui a consacré une notice exacte, mais peut-être trop -concise,[35] où il avance, sans que nous puissions nous imaginer sur -quel fondement, que les œuvres de Bluet d'Arbères sont une imitation du -_Seconda Libraria di Doni_. - - [35] _Lehrbuch einer Allgemeinen Literärgeschichte aller bekannten - Völker der Welt, Von Dr J. G. Ch. Grässe._ Leipzig, 1856, tom. 3, - section 1ère, page 502. - -Présentons maintenant l'autobiographie de notre original.[36] - - [36] Bluet commence à raconter sa vie au 70ème livre, imprimé le 10 - Novembre, et dédié au Duc de Maines. Nous indiquerons successivement - les livres dans lesquels il continue sa narration, en y faisant - entrer les détails qu'il a répandus dans un grand nombre d'entr'eux. - -Moy Bernard de Bluet d'Arbères, Comte de Permission, chevalier des -ligues des treize cantons de Suysse, naquit l'an 1566, à Arbères, terre -de Gex, auprès de Genève, issu de petite maison et pauvres parens. Ils -estoient de la religion Philistienne. Tout ce qu'ils m'ont appris c'est -mon _Pater_ et le _Credo_ en François. Mon village est en une boissière -(_vallée_). Du coté du Soleil couchant il y a des montagnes, où il n'y a -que rochers et herbes de senteur. Du coté du Levant, il n'y a que -marescages. Je me souviens de tout ce que j'ay dit et fait, depuis que -j'estois au berceau. - -Quand je commençay à cheminer, je montois dessus de grands coffres de -paysans, et chantois à haute voix: _Domine_. - -Les paysans qui avoient semé du millet, avoient mis des images de nostre -Seigneur dans les champs pour faire peur aux oyseaux. Je les allois -prendre, à cause que nostre Seigneur y estoit en peinture. - -Nous étions alléz mener les brebis _André Bure_ et la _Tivène de Trec_, -auprès du chesne du _Baissot_; eux avoient beaucoup plus de temps que -moy. Voicy que le loup commence a venir prendre de nos brebis, alors je -commence à réclamer l'aide de Dieu, et à l'instant le loup quitta les -brebis... Depuis l'age de quatre ans je n'ay eu que du travail et point -de repos. - -Mon père me fit le gardien de toutes les brebis du village. J'avois -entendu dire que Dieu avoit promis que quand on seroit deux qui -parleroient de luy, qu'il seroit au milieu des deux. Je me mettois en -teste et croyois que moy seul suffirois, et que Dieu pouvoit aussy bien -m'assister qu'à un grand troupeau... Mon frère Michel prenoit plaisir à -dire des chansons, estant aux champs avec les brebis. Il estoit loué et -estimé par les filles, et je n'estois point loué ny estimé, parceque je -ne sçavois pas dire de chansons. Mais pour cela le loup ne laissoit de -luy manger ses brebis, ce qui ne m'arrivoit point. - -J'hayssois fort la paillardise jusques à l'age de sept ans. Quand je -voyois des femmes et des filles, j'allois me cacher derrière des lits... -Je n'avois pas une heure de relasche; on me faisoit aller quérir du bois -sur les épaules. J'avois fait un petit chariot pour aller le quérir, et -mes compagnons venoient tirer le chariot avec moy, encore qu'ils fussent -de plus grande maison que moy. - -Au temps qu'il falloit retirer le foin et le bled, l'on m'envoyoit par -les montagnes pour faire du ramage pour donner aux brebis; je m'y tenois -tousjours incessamment. Il y avoit un chasteau qui s'appeloit _le -chasteau Dyvone_, proche de mon village: dans le chasteau, au belvar de -l'haute cour, il y avoit Adam et Eve, l'arbre de vie avec le serpent, -représentés au naturel, et ne leur manquoit que la parole. Aussitôt que -je me pouvois desrober, j'étois incité et induit pour aller voir ceste -belle histoire si hazardeuse et escandaleuse. Je ne faisois que penser -aux grans dons des graces et faveurs que Dieu avoit fait au prophète -Royal David, et à Moyse, et me représentois tousjours ces deux grands -personnages. - -La plus grande ambition que j'avois en ce temps c'est qu'il pleust à -Dieu de me faire la grace que je peusse estre prédicateur. Les clercs -estoient de grand renom et respect. J'empruntois des livres de mes -compagnons, et y regardois quand j'estois aux champs àfin qu'on eust -creu que je sceusse bien lire, et m'estois toujours d'avis qu'un ange me -devoit parler et me représentois toujours le jugement de Dieu devant ma -face. Je priois incessamment Dieu... Je me faisois accroire en ce -temps-là que si j'eusse esté du temps de Jesus Christ, j'eusse tout -quitté pour le suyvre... Je disois à mes compagnons: “quand je seray -grand, vous me verrez suivre des princes, puis des roys, s'il plaist à -Dieu, et porteray de leurs mesmes habits, satin et velours, avec -passemens d'or.” Ils ne faisoient que rire, mais mon dire s'est trouvé -estre véritable. - -En l'an 70, du temps que le Duc Darue passa par Chamberry en Savoye pour -aller en Flandre, ceux de Genève et de mon pays craignoient que les -Espagnols ne leur fissent la guerre, et disoient: Les gendarmes nous -viendrons couper la gorge! Je me consolois avec Dieu, aux champs, à mes -brebis. Je disois: Hélas! où irai-je me cacher, afin qu'ils ne me -coupent la gorge! Je priois Dieu qu'il prolongeast cet accident jusqu'à -ce que je fusse en age, que je pusse entrer au service et en crédit, par -la miséricorde de Dieu, avec ceux qui peuvent allumer le feu et -l'esteindre. Mon Dieu a entendu ma voix, m'ayant envoyé au service de -Charles Emmanuel Duc de Savoye en l'an 85, où je suis demeuré jusqu'en -l'an 1600.[37] - - [37] Livre 47ème. - -De sept ans à dix[38] mon père voulut me faire berger de vaches; j'avois -accoustumé de garder les brebis jusqu'alors, qui est la plus noble beste -qui soit en toutes les bestes, après la colombe. Il m'estoit bien -fascheux d'aller aux marescages là où il n'abite que des bestes sales. -Je demanday à mon père qu'il me laissast garder les brebis, car ce -m'estoit plus honorable que de garder les vaches, mais il me respondit, -qu'il n'estoit pas si profitable. Il me fallut donc estre gardien de -vaches. Comme je n'avois pas peur que le loup les mangeast, je me -livrois aux pensées de l'ambition. Je faisois des cuirasses des escorces -d'arbres, et des morillons des citrouilles, et force espées de bois, des -paniers de bois, artilleries de bois, arquebuzes et pistoles de bois, et -les canons estoient des clefs percées, trois tambours, et les caisses -des tambours estoient d'escorces de cérisier. Prenant les lettres de -parchemin qui estoient des contracts et testaments de mes prédécesseurs, -pour en faire les fonds des tambours, prenant les filets pour faire les -cordages. Je faisois des paniers d'ozier et les envoyois vendre à Genève -pour avoir de l'argent pour acheter du taffetas pour faire des enseignes -de guerre. Après avoir fait tout cela, je le cachois par dedans la -paille, afin qu'on ne trouvast ces artifices. Je fis un coffre de la -longueur d'un escabeau, trois pieds de long et deux de large. J'achetois -des jettons marqués de la Fleur de Lys du Roy de France, et en -empruntois encore à Janet Gaudar et les estendois sur le sable. -J'empruntay une grosse gibecière de Pierre Rouzé, principal du village, -et la remplis tant de sable que de jettons, et la mis dedans le coffre. -Je prins une chambre qui estoit sur quatre colonnes de bois faictes avec -des ais. J'y mis tous mes artifices de guerre. La chambre estoit à un de -mes voisins. - - [38] Ceci appartient au 71ème livre, qui a en tête une gravure - surmontée d'une couronne, et qui représente le Comte de Permission - gardant les moutons et pourchassant un loup. - -Au village où je suis né, il y avoit de très belles filles. Mes -compagnons estoient les bien-venus auprès d'elles, mais moy je n'estois -ny bienvenu, ny aucunement caressé, à cause que j'estois sorty de -pauvres gens de mépris. - -J'estois déjà fort persecuté en ce temps là à caresser et aymer les -belles filles, jusqu'à considérer dans mon esprit quand viendra le temps -que les femmes seront à bon marché. - -Je hayssois tous les autres vices, mais je trouvois que celuy là estoit -le plus plaisant. Quand j'estois couché la nuict, toujours les mauvaises -pensées me venoient attaquer, et me sembloit que si toutes les plus -belles femmes et filles du village se fussent présentées à moy, que -j'eusse accomply le plaisir de concupiscence. - -Je priois Dieu journellement qu'il luy pleust me faire tant de grace que -de me donner le savoir et la science pour pouvoir prescher à mes -compagnons. - -Je leur dis que j'avois un trésor, et ils me respondirent qu'ils -vouloient en avoir leur part, autrement ils l'iroient rapporter au -gouverneur de Gex. - -Je leur respondis: je vous en feray part moyennant que vous ne le disiez -point aux autres, et que vous soyiez petit nombre de gens. Incontinent -ils l'allèrent dire à tous les autres, et j'en faisois du fasché, et -cependant j'en estois bien joyeux, parceque ma cour et ma suite en -seroient plus grandes. Je leur dis: vous vous contenterez de le voir, -sans le toucher et n'entrerez qu'un à la fois dans la chambre. (Il suit -ce plan et les introduit l'un après l'autre dans son arsenal, leur -montrant le coffre de jettons, puis les fait sortir, et leur donne à -chacun des noms de noblesse.) Je les fis armer de mes armes, battre mes -tambours. J'avois fait une colombe de bois doré, et un baston de la -hauteur d'un homme, avec une banderolle de fer-blanc doré, et une croix -blanche à jour, au milieu de la banderolle. C'estoit ainsy un baston -royal. Je le faisois tousjours porter devant moy, signifiant la grandeur -de l'inspiration de Dieu. Alors mes compagnons de noblesse me disoient: -que ferons nous de ce trésor; il faut que nous le partagions. Je -respondis: je ne veux pas qu'un aussy grand trésor se disperse. Il faut -voir s'il y a quelque chasteau ou seigneurie à vendre, nous l'acheterons -tous ensemble, et serons frères. Toutefois je veux estre le supérieur de -vous tous, et me rendrez obéissance. - -Tout le plaisir et delectation que j'avois, c'est que je les faisois -tirer à l'arbaleste et à la flesche, eux marchant en ordonnance, le -tambour battant, les enseignes déployées. - -Toutes les plus belles filles me venoient voir et me faisoient grande -caresse et reverence. - -Quand je fus à l'age de neuf ans,[39] il y avoit une paysanne, belle -fille et riche qui estoit une voysine. Elle s'appeloit Antoinette -Goandet. Mes compagnons me venoient prier que je parlasse pour eux à -ceste paysanne. Alors je parlay pour un nommé Chateaufort, mais la belle -me respondit que je parlasse pour moy et non point pour les autres, et -qu'elle m'aymeroit mieux que celuy pour lequel je luy parlois. Je fus -bien joyeux et content. - - [39] Ceci appartient au 72ème livre dont la gravure représente le - Comte de Permission et ses compagnons armés comme il l'a décrit plus - haut, debout au centre de son artillerie, et le coffre aux jettons - ouvert au milieu d'eux. - -(Il devient amoureux, la mère de la jeune fille se fâche, le père de -Bluet s'irrite. Notre héros s'enfuit de la maison paternelle, et se -sauve au château de Grelly, à un quart de lieue de son village.) - -Le seigneur du dict lieu estoit capitaine de cinquante lances pour le -Duc de Savoye. Au chasteau se trouvoient la femme du seigneur, son fils -et ses trois filles. Je dis à icelle dame: Madame, je vous prie -humblement de me faire ceste faveur, au nom de Dieu, de m'amener à -Rumilly avec vous. Elle me dit: que feras-tu quand tu seras là? tu es si -petit, à quoy employeras-tu le temps?--Je prieroy Dieu le créateur afin -qu'il luy plaise me faire la grace que je puisse devenir le maistre -monteur de l'artillerie. Alors la dicte Dame m'accorda ma demande, et -nous partîmes le lendemain... (admis au château, il y trouve le -contrôleur du Duc, qui voulant probablement s'amuser, promet à Bluet de -le faire entrer au service de son altesse, à raison de dix écus par -mois; mais on ne le paie pas; il se plaint; on déchire le contrat que -par plaisanterie on avait fait dresser par un notaire, et Bluet s'arme -de patience contre sa mauvaise fortune.) - -Au bout de quatre mois, on m'habille tout de boccassin incarnadin, espée -et poignard, manteau et panache. Tous mes compagnons furent -esmerveillés, puis je m'en retournay à Rumilly. Le jour de mon -arrivée[40] les quatre compagnies de chevaux-leger firent montre, -ensemble toute la noblesse de Savoye commençoit à s'armer et à se -préparer... - - [40] 73ème livre. Suite de sa vie jusqu'à l'âge de 16 ans. - -J'estois en renom de plus en plus à cause de mon jeune age et de -l'intelligence qui estoit en moy. Je n'avois que douze ans. Je demeuray -six ans à Rumilly, et toute l'envie que j'avois c'estoit de m'amasser -quelque somme d'argent, à la sueur de mon visage, et puis après me -marier... J'avois ceste coutume que j'aymois à estre tousjours -superbement habillé. A Rumilly je fis faire des habits de taffetas et -satin. - -Durant ces six années, je m'en allai quatre ou cinq fois au lieu de ma -naissance, et je ne voulus jamais loger en la maison de mon père, mais -je logeois en la maison du voisin qui s'appelle Nicolas Coindet; et six -ans après, la maison de mon père est venue à tomber, et il a acheté la -maison où je logeois... J'avois incité et sollicité mon père et ma mère -qu'ils ayent à vendre le peu de biens qu'ils ont, pour s'en venir -ailleurs, parceque le temps viendroit que les armées leur couperoient la -gorge. Dix ans après, les Espagnols brûlèrent la terre de Gex; les -femmes et filles furent forcées et violées, brûlées et massacrées. Mon -père et ma mère furent liés et garottés. Mon père s'ecria Hélas! mon -fils Bernard où es-tu, qui a monté l'artillerie de nostre prince? Les -Espagnols dirent: est ce maistre Bernard qui a monté la croix? Alors mon -père et ma mère furent déliés et libres. Tout le pays fut bruslé, sinon -mon village qui fut préservé.[41] - - [41] Livre 47ème. - -A seize ans je quittay Rumilly,[42] et j'allay au chasteau de -Monmeillan, principale place de toute la Savoye. J'allois offrir mes -services à Monsieur de Bonvillar, gouverneur de la place. Une sentinelle -donne avis qu'un jeune garçon vouloit parler au gouverneur. Celui-cy -demande ce que je voulois, et je luy respondis: “Monsieur, depuis que -Dieu m'a donné le jugement je n'ay eu d'autre dessein que de servir son -altesse, pour accommoder son artillerie.” (Il est agréé et on lui donne -un logement dans la forteresse. Le contrôleur du gouverneur lui offre, -dit-il, une de ses maîtresses pour femme, mais il refuse par fierté. -Puis il veut lui donner une de ses filles bâtardes, ce qui ne réussit -pas non plus. Parmi plusieurs intrigues, qui toutes, dit-il, _s'en -allèrent au vent_, il en raconte une fort originale, mais que nous ne -pouvons placer ici.) - - [42] 74ème livre. Portrait en pied de Bluet d'Arbères armé, et d'une - femme de chambre tenant en main une quenouille. Au-dessus des - portraits se trouve imprimée en deux lignes la légende suivante: - “Outre que la figure est bien taillée, c'estoit la plus belle - suivante qui fust jamais en tout le monde.” - -Le gouverneur avoit parlé à son Altesse le duc pour moy, et lorsqu'il -fust desmist de ses fonctions, elle commanda que j'eusse les mesmes -franchises qu'auparavant. Quelque temps après le nouveau gouverneur me -donna commission de monter toute l'artillerie, et qu'il n'y auroit -jamais artisan qui seroit mieux récompensé de son Altesse, que moy. -“Mais gardez-vous, dit-il, de vous marier encore de quelque temps, car -tel ne vous voudroit donner sa Chambrière pour l'heure présente, qui -avec le temps sera trop heureux de vous donner sa fille.” Je me tenois -bien heureux d'avoir receu un aussy bon conseil de mon dit sieur le -gouverneur, lequel j'ay observé jusqu'à présent. - -(Bluet a maintenant près de vingt ans, et c'est probablement vers cette -époque qu'il commença à avoir ses visions, au milieu d'amours -multipliées, et de tours très fâcheux qu'on lui joue à chaque instant. -Dans une de ses visions arrivée le 19 Novembre 1586 au château de -Montmeillan, il lui sembla que des armoiries lui étaient données en -rêve. C'était, dit-il, l'arbre de vie, avec sept racines entourées par -deux serpents dont l'un a une tête de femme. Deux branches de laurier -chargées de douze pommes entourent l'arbre, et le tout est surmonté par -cinq couronnes, au-dessous desquelles est une colombe au milieu d'une -gloire. Dans sa première _oraison_, il explique symboliquement ces -armoiries qui se retrouvent plusieurs fois gravées dans ses œuvres. - -L'année précédente, il était allé faire un pélerinage à St Claude, et il -passa par le pays de Gex. Tous ceux de son pays se moquaient de lui, -rapporte-t-il, et le traitaient de fou, parcequ'il leur recommandait de -prier Dieu, vu que le temps approchait où les châteaux et maisons du -pays seraient brûlés, et les habitans passés au fil de l'épée. - -Laissons maintenant à notre héros le soin d'expliquer lui même ses -amours et les tours dont il est la victime.) - -Je dépendois grande somme d'argent pour adhérer aux desirs de -Toinette.[43] Je faisois force collations et faisois manger force -confitures à ma maistresse et à sa compagnie, jusqu'à luy donner tout ce -qu'elle estimoit luy estre agréable. Mais l'on abusoit de ma bonté et de -ma patience. Je payois tous les violons, et les autres dansoient à mes -despens; je faisois l'amour et les autres la vie, c'est à dire la monte. -Monsieur de Choizel, veneur de Madame la Gouvernante, prenoit du -poulverin d'arquebuze, et me le venoit souffler contre les yeux, ce qui -me faisoit beaucoup de mal à la vue. Encore ne se contentoit-il pas de -cela, mais il prenoit la clef de mon coffre, et me prenoit tout ce qui -estoit dedans. Il me venoit trouver dans ma chambre et me tiroit mes -bagues d'or de mes doigts, et en faisoit son propre, ce qui m'occasionna -de m'en plaindre à Monsieur le Gouverneur, et il me respondit que ma -maistresse y mettroit du remède. Le dict Choizel estoit des mignons de -Toinette. Je consideray qu'il n'estoit pas possible que le c. d'une p. -me peust faire condescendre à vivre desreglement à l'encontre de la -volonté de Dieu... Petits et grands se mocquoient de moy, et me -faisoient des cornes. J'avois des visions que partout où ma maistresse -logeoit, qu'il y avoit deux portes... Je demanday mon congé à Monsieur -le Gouverneur, et satisfaction de mon travail.[44] Il me dit: le congé -que je vous donne, c'est de garder de près votre maistresse. Je luy -respondis: Monsieur, je ne seray jamais subject au c. d'une p., et il me -respondit: Maugré de coquin! Monsieur, répliquai-je, si je suis coquin, -mon esprit n'est point abastardy, et à l'instant il me donna mon congé -par escrit, mais sans me donner aucun payment de ce qu'il me devoit... -Je retournay au chasteau de Montmeillan, où je fus très bien venu et -très honorablement reçeu... C'estoit environ un mois avant Noel. Dieu -m'envoya une inspiration de demeurer trois jours sans boire et sans -manger... et pour une repentance et pénitence, je voulus aller à pied -nud, et marcher teste nue au plus gros de l'hiver, depuis Montmeillan -jusques à nostre Dame de Means, qui est une bonne lieue de distance. Je -ne portois que ma chemise et mes scarçons. Estant de retour, ma chair -estoit toute noire, et alors me fust annoncé secret haut et puissant. -Une voix me disoit: comporte-toy bien et sagement, car Dieu veut se -servir de toy, et te veut faire prophète... - - [43] Il raconte ceci au 75ème livre, celui où se trouve une gravure - indécente représentant une femme nue, entrelardée par tout son corps - de priapes ailés. - - [44] 76ème livre. - -(Au 78ème livre il raconte une autre vision, dans laquelle on veut lui -faire épouser sa maîtresse qu'il nomme tantôt Toinette, tantôt Lucrèce -de la Tornette, mais il ne veut pas se marier avec elle. Comme, en cette -vision, il est très pauvre, et n'ayant pour tout vêtement que sa -chemise, Toinette fait amener auprès de lui sept mulets tous chargés -d'écus: Voilà, mon serviteur, pour vous remonter, dit-elle. Il désire -savoir d'où vient tant d'argent, et elle répond: c'est son altesse qui -me l'a donné, pour récompense de ce qu'il m'a fort bien embrassée. -Allez, p., s'écrie Bluet furieux, je ne veux point estre remonté par -votre... - -Le gouverneur, sa femme et tout le monde disaient, et faisaient courir -le bruit, rapporte-t-il, qu'il était devenu fou, et avait des transports -au cerveau. Enfin touts ces tribulations cessèrent par la mort de -Toinette qui mourut de la peste. Rendons la parole à Bluet.) - -Le péché qui m'a le plus persécuté, c'est la tentation des femmes, et -quand j'ay mangé, encore que je ne mange dissolument, et ne mange rien -que je ne veuille que tout le monde sache, je ne suis pas si prompt pour -prier Dieu, et l'incitement de Sathan me faict trouver belles les -femmes... il m'a pris des envies de me faire crever les yeux pour éviter -de les veoir; mais j'ay considéré que cela me détourneroit de faire -quelque chose de grand, que j'ay envie de faire au monde, qui sera -remarquable, s'il plaist à Dieu... - -(Au livre 80ème il nous raconte que dans un de ces accès d'ascétisme, et -tenté du péché de concupiscence, il s'en alla vers un cimetière des -environs de Chambéry, s'y dépouilla tout nu, se fit un lit d'orties, s'y -coucha et s'y roula de tous côtés. En revenant chez lui son corps était -plein d'ampoules, et il alla trouver le chirurgien Blondel, pour se -faire panser.) - -Je dis au chirurgien: allons un peu dedans vostre chambre, et prenez -vostre razoir, puis me recommandant à Dieu, faites justice de mon -courtaud, ajoutai-je, qui veut faire la beste, pour trahir mon âme. Puis -me donnant trois coups de razoir sur le petit bidet, je le fis recharger -encore de deux coups, dequoy il y en avoit un qui entra fort profond. Le -soir mesme je faillis perdre tout mon sang. - -(Le livre 81ème contient une histoire assez curieuse, mais trop longue -pour l'insérer ici, de deux squelettes avec lesquels il donne une leçon -de morale à un gentilhomme qui voulait se servir de son intermédiaire -pour obtenir les faveurs d'une maîtresse. Il paraît que les officiers de -la maison du Duc de Savoye lui jouaient de cruels tours, auxquels le Duc -même prêtait la main. Nous en laisserons raconter deux ou trois à -Bluet.) - -Mes ennemis mirent en teste à son altesse de me faire vanner dans une -couverte, par plusieurs et diverses fois, puis me faisoient monter tous -les chevaux les plus vicieux qu'il y avoit, mais je me comportois le -mieux que je pouvois, comme d'effet je me tenois fort bien à cheval. On -fit attacher deux grandes boucles de fer au coing d'une salle, avec une -corde et une cuve; puis me faisoient mettre dedans ladicte cuve, et me -faisoient tourner un longtemps. Je me consolois avec Dieu; mais après -cela je demeuray fort longtemps sans me pouvoir recognoistre. - -(C'est facile à croire, Pauvre Bluet! Pour récompense de ces mauvais -tours, on lui donnait _un superbe habit de couleur colombine, passementé -d'un grand passement d'or_. Don Juan de Mandoche lui donne _un habit -bleu celeste tout chamarré d'argent_, et il lui donne encore vingt -ducatons pour récompense de ce qu'il lui avait coupé la barbe.) - -Le jour de caresme prenant j'arrivay en la ville d'Ast, et m'en vins -loger au logis des trois Rois, et ne pensois pas sejourner deux jours, -mais je m'y trouvay si bien, avec toute la Noblesse d'Ast, que j'y -demeuray tout le caresme.[45] M. le comte de Neufville, sa mere et sa -femme, M. De Salines et sa femme, M. De Callo et sa femme, qui est la -plus belle femme d'Ast, et estoient tous de mes amis, et me donnoient de -beaux habits et d'autres beaux présents. En la semaine saincte je m'en -vins trouver le Roy David en triomphe et en bon équipage; j'avois de -superbes habits et de grandes pièces d'or, et force perles et -pierreries, et grand quantité de bagues. Mes habits estoient tous -brochez d'or, doublez de toile d'argent. Quand le Roy David me vit, il -fut extrêmement joyeux... De Quiers, il s'en vint faire feste à Turin... - - [45] Livre 84ème. - -(Là, on le présente à la fille du Président Provane, et sans doute pour -s'amuser de lui, on lui conseille de faire la cour à la fille du -président. Bluet prend la chose au sérieux, et le Duc même se mêle de la -plaisanterie.) - -Son Altesse alla faire ses Pasques aux Capucins, à Turin. Il avoit un -valet de chambre qui s'appeloit Campois, qui avoit accoutumé de me faire -du mal. Il incita son Altesse à me faire monter à cheval sans selle, ny -bride, ny licol, puis le faisoit courir par un taillis là où je -rencontray une branche coupée, laquelle entra deux doigts profond en ma -chair, derrière le col. Je tombay en terre, comme un homme mort, puis me -vint une postume, laquelle demeura sur moy fort longtemps. Mais pour -cela je ne laissois de fréquenter Mademoiselle Provane une maistresse, -là où j'estois le bien venu à toutes les heures où je voulois y aller, -et estois toujours assis auprès d'elle, et ne mangeois que ce qu'elle me -donnoit de sa propre main. Il advint que la peste se mit dans Turin, et -le Roy David, ma maistresse Argentine, et toute la noblesse quittèrent -la ville... Quand le Roy David vouloit aller à la chasse dans le parc de -la forest de Turin, il me faisoit tousjours chercher, pour me mener avec -luy. Un jour quand nous fusmes à la campagne, il me fit monter sur un -arbre, puis me fit faire une grande prédication, et cependant il fit -couper le dict arbre, et quand je voulois descendre, on me jettoit des -pierres et cailloux, tellement qu'enfin je fus contrainct de me laisser -tomber avec le dict arbre, en me recommandant à Dieu lequel me sauva. -Une autre fois je m'estois sauvé dans une église à Turin, là où il -m'envoya Monsieur de Trois Serve lequel j'avois nommé Roland le furieux. -Il me fit monter en trousse derrière luy, puis il alloit me picquant les -jambes avec ses éperons, jusqu'à ce que nous fusmes en la forest, et -alors il me vouloit mettre à la mercy des sangliers; mais quand nous -fusmes arrivés, la chasse estoit parachevée, et par la grace de Dieu les -sangliers estoient morts, tellement que Dieu me sauva encore ceste fois. - -Son altesse n'alloit nulle part qu'il ne fallust que j'allasse avec luy, -et me faisoit tousjours coucher dans sa chambre, estant à Turin dans le -chasteau. Je couchois sur un matelas auprès de son lict, où je faisois -mes oraisons, et y prenois grand plaisir. Je me levois tousjours de bon -matin pour m'en aller à la messe, et il me disoit que je ne devois -poinct sortir du logis avant luy. Quand il dinoit ou soupoit, il me -demandoit si j'avois diné ou soupé, et quand je disois que non, -incontinent il me servoit luy-mesme de ses propres mains. - -Le Roy David s'en vint demeurer à Avellane,[46] et me fit loger -vis-à-vis du logis de ma maistresse. Puis il commença à dresser mon -équipage avec un accoustrement d'un gros taffetas renforcé, de couleur -bleu celeste qui sont les couleurs de ma maistresse, et estoit tout -chamarré de passemens de fin argent. Tous mes laquais estoient vestus de -bleu celeste, avec des passemens blancs. Tous mes chevaux et mulets -estoient harnachés de bleu celeste, avec franges et panaches. Bref rien -ne me manquoit, j'avois aussy un brave secretaire qui escrivoit bien. - - [46] Livre 85ème. - -Le monde murmuroit fort que le Roy David couchoit avec ma dicte -maistresse, mais j'entrois à toutes les heures que je voulois, tant la -nuict que le jour, en la chambre du Roy David, et aussy en celle de ma -maistresse, et vous promets que je n'ay jamais trouvé femme ny fille en -la chambre du Roy, et ne luy vis jamais faire mal à personne qu'à -moy.[47] - - [47] Quelle naïveté dans cet aveu! - -Il estoit un jour allé à la chasse et ils prindrent un cerf, lequel il -fit écorcher devant la porte de son logis, puis me fit attacher les -cornes du dict cerf sur ma teste. Je luy dis: Roy David, pourquoy me -faictes vous attacher les cornes de ce cerf, attendu que je ne suis -poinct marié; c'est chose qu'il faudroit faire à ceux qui veulent estre -agrandi et honoré par le c. de leur femme. Puis je tournay la teste avec -les cornes, et en donnay un grand coup contre la teste de celuy qui me -les attachoit. Le Roy David me dist: vous avez grandement offensé des -gens d'honneur. Je respondis: celuy qui se sent galeux, qu'il se gratte. -Il me fit alors apporter toutes mes bagues, qui m'avoient esté données à -Milan, et les jetta devant les laquais, au jardin de Turin, et il y en -eut quelques unes de perdues, dont je fus extrêmement fasché, et -cependant le Roy David s'en resjouissoit. Quand nous fusmes arrivés à -Vellane, le Roy David me dit: donnez aux pauvres tout ce qu'on vous a -donné à Milan. Et je respondis: j'ay mon père qui est pauvre et qui n'a -rien, parquoy je desirerois lui donner quelques commodités. Ne vous -souciez tant seulement de vostre père, respondit-il, mais donnez -entièrement tout ce que vous avez aux pauvres. Je repliquay par une -response assez gaillarde: dernièrement que vous jouastes tant de mille -escus, que ne les donnastes vous aux pauvres; considerez, je vous prie, -que le temps perdu n'est jamais recouvré. Alors il fut fort fasché et -irrité contre moy, puis fit prendre une couverture, et luy avec des -nobles me mirent dedans, me descendirent en la rue, et me vannèrent -devant les fenestres de ma maistresse, dont j'avois grande honte, et un -grand deshonneur m'arriva; ce qui m'occasionna de lui demander mon -congé, pour venir en France vers le grand Empereur Theodose, disant que -je ne voulois plus demeurer avec luy. Je ne pouvois m'en aller sans son -congé; mais dans bien peu de temps, nous fismes la paix, de manière que -tout fut remis en grace. Je luy pardonnay et mis en oubly le mal qu'il -m'avoit faict. - -(Vers ce temps Bluet se mit en tête d'établir un ordre de chevalerie: -_L'ordre de l'admiration du grand jugement de Dieu_. Les grands -dominateurs, dit-il, qui seront vertueux, le porteront en or, mais les -méchants ne le porteront point. Le ruban sera blanc.) - -Je ne fais poinct de doute,[48] continue-t-il, dans un moment d'amère -réflexion, que de tant de monde qui ont eu de mes livres, il n'y en aye -beaucoup qui les ont méprisés et n'en ont faict aucune mémoire, mais de -tant de livres que j'ay faict, tousjours il y en aura quelque petit -nombre qui se sauveront en despit des diables... et ils seront meilleurs -au dernier temps, que non pas à l'heure présente, et y aura un million -d'amis qui rendront tesmoignage de ce que je suis, en despit des pauvres -envieux. Je n'ay point reçeu de desplaisir sinon de ceux à qui j'ay -faict du bien; mais en mon Dieu je me console. - - [48] Livre 98ème. - -(Enfin complètement dégoûté de son séjour en Savoie, par suite des -mauvais traitements qu'il y recevait, et que toutes les cajoleries ne -pouvaient lui faire oublier, il partit pour la France, ce qui comme nous -l'avons vu, était un de ses anciens projets. Tout au commencement du -17ème siècle, nous le trouvons à Paris, et le 15 Mars 1601, étant à -l'abbaye de St Germain, ses visions le reprirent de plus belle. - -Au commencement de son séjour à Paris, il paraît qu'on lui accordait -parfois un logement dans les grandes maisons où il plaçait ses -pamphlets, car il répète à plusieurs reprises: “Au logis de Madame la -Duchesse de Bouillon, j'eus une vision... Au logis de Madame la -Princesse de la Marque, estant en contemplation... Le 7 Janvier, 1601, -j'allay souper avec le Comte de la Forest qui estoit logé à la porte St -Germain des prez. Le comte me donna une petite chambre auprès de la -sienne.”) - -Quand je suis venu en France, continue-t-il, j'ay remis quarante livres -que j'avois fait escrire à des petits compagnons, au Comte Jacques de -Montmaieu, Prince de Brandy... Estant à Lyon, Monsieur le Duc de -Nemours, roy de valeur, me fist très grande caresse, et deffendit à ceux -de la cour, qu'ils n'eussent à me faire aucun desplaisir, sous peine de -l'estrapade.[49] - - [49] Livre 48ème. - -(Bluet raconte alors une aventure fâcheuse pour lui, mais assez -plaisante. Un soldat l'attire dans un piège, lui enlève cent écus que -les Espagnols lui avaient donnés, et le dépouille nu, jusqu'à la -chemise, ne lui laissant autre chose qu'un méchant bas de chausse de -toile.) - -Arrivé à Paris, la première année le Roy me donna une chesne d'or de -cent escus; les deux années suivantes, deux cens escus, et quarante -escus pour la naissance de Monseigneur le Dauphin, Roy de paix, que le -grand Abraham me donna. - -J'ay receu cent francs de mes gages de ceste année présente, et cent -escus que le Roy m'a faict donner pour le chariot et le livre de la -représentation, que je donnay au Roy de paix; et me revenoit bien le -dict chariot et le dict livre à cent cinquante escus, dequoy l'on me les -a donnez, et quatre escus que l'Imperatrice me fist donner, et puis -cinquante escus pour envoyer à mon père... Monsieur Bastien Zamet, le -grand Abraham m'a donné la première fois quatre escus, et puis six escus -en trois fois, et un habit dont j'en fis faire trois, et six chemises, -sans autres bienfaits que j'ay receus de luy. Madame la Duchesse de -Lorraine, royne d'espérance, sœur du grand Empereur, m'a donné six -escus, et luy donnay un présent qui valoit quatre escus. Monsieur le Duc -de Lorraine, le Roy Godefroy de Bouillon, me donna six escus, et ce à -cause que je luy avois faict présent d'un beau livre qui avoit la -couverture d'argent, et le dedans en velin, avec force belles petites -figures, et mes oraisons escrites à la main, avec le prophète Royal -David en bosse, en figure qu'il estoit berger, qu'il avoit tué Goliath, -et en figure qu'il estoit Roy; dont j'en avois refusé d'un marchand -quinze escus. J'avois fait faire quatre artilleries, qui estoit l'œuvre -la mieux faite, tout le montage de mesme étoffe que le canon: il y avoit -tout ce qui est requis en telles pièces: j'en avois faict faire quatre, -qui estoit une œuvre rare, me revenant à seize escus, et ce trois ou -quatre mois avant la naissance de Monseigneur le Prince Dauphin... -Madame la princesse de Conty, Royne de Senaïque, me donna dix escus la -première fois, et en plusieurs fois me donna trente escus, et un habit -qui coustoit trente six escus. Elle me payoit toute la despense que je -faisois. Madame la Duchesse de Nemours, Royne de la fleur de May, m'a -donné la première fois huict escus, une autre fois douze, puis quinze, -puis dix. Monsieur le Duc de Nemours, Roy Octavien, la première fois me -donna un bel habit, qui valoit cinquante escus, et en plusieurs fois -dix-huit escus. Madame la Duchesse de Longueville, Royne Esther, m'a -donné deux escus, un beau manteau d'escarlate, doublé de fine frize, -couleur de Zinzolin, qui valoit quinze escus, et un manteau de serge en -broderies qui est estimé cinquante escus. Monsieur le Duc de Nevers, roy -de valeur, me donna une medaille d'or qui pesoit huict escus, et puis un -habit qu'il me donna du deuil de sa mère, et m'a faict donner un escu -aux estrennes... Monsieur le comte et Prince d'Auvergne, Roy Cæsar, m'a -donné six aulnes de velours, qu'il a faict prendre chez un marchand... - -(Un grand nombre d'autres personnages donnent l'un un pourpoint, l'autre -un chapeau de castor, un troisième un bas-de-chausse de serge, &c. &c. -Monsieur Laurent de Cenamy lui fait présent d'une bouteille d'huile pour -accommoder sa salade; Monsieur le Vidame du Mans, _le grand supplice_, -lui donne le corps d'un haut de chausse rond, sans canons ni bas, qu'il -vend pour deux écus, parceque, dit-il, il ne pouvait s'en servir. -Quoique Bluet ne vécût pour ainsi dire que d'aumônes, il refusait -parfois d'en recevoir par fierté. Il nous raconte qu'ayant dîné un jour -chez M. De Chappes, le chevalier Dammont lui prit la main et y mit une -pièce d'or; “mais, dit-il, je fis refuz parcequ'il m'a donné plusieurs -fois, sans jamais l'avoir courtizé ni demandé. M. De Chappes me donna un -jour sept quarts d'escus sans que je voulusse les recevoir non plus, à -cause que j'ay honte, parceque j'ay reçeu plusieurs biens de luy.” -Cependant peu-à-peu les donneurs se lassent et les libéralités -diminuent. Le maréchal de Balaguy lui promet un habit, le fait venir -trente fois chez lui, à cet effet, et finalement il ne l'obtient pas. Il -offre à l'évêque de Noyon un beau chandelier qui valait six écus, et sa -grandeur lui donne cinq _testons_! Voilà, dit tristement Bluet, la -libéralité de ce Prélat! Il fait cadeau à Madame la Vidame du Mans d'un -petit livre dont la couverture est en argent, façonné en lacs d'amour et -le dedans de vélin, où sont écrites ses oraisons à la main, _et comme -grande dame, généreuse et recognoissante, elle m'a donné un chapelet qui -vaut bien dix sols!_ “Messieurs les lecteurs, ajoute-t-il ailleurs, qui -verrez ces escrits, c'est pour vous honorer, et c'est pour me mespriser -en la despence que j'ay faicte pour imprimer mes livres, où j'ay -despendu trois mil six cents escus. Je n'en fais aucune avarice, je ne -l'ay point enterré en terre, ny caché en une muraille, l'argent va, -l'argent vient, encore plus fou est celuy qui en amasse avec avarice, et -qui y met son cœur.” - -“Pour avoir donné de mes livres à des estrangers que je n'ay jamais veu -qu'une fois, j'ay tiré plus de commodité d'eux, que des autres. Je ne -les ay jamais courtisez, mais ils me sont venus rechercher, et m'ont -mené à leur logis, et m'ont donné des habits et argent.” Il continue -ensuite à détailler ses désappointements à cause des misérables aumônes -qu'on lui faisait.) - -Monsieur le Duc de Rouenne m'a donné deux escus en une fois! Monsieur -Forcet Hardy m'a donné un quart d'escu en une fois! Le maistre d'hostel -du Grand Abraham m'a donné un quart d'escu _en une fois_! mais, -(ajoute-t-il, saisi d'une noble fierté,) j'en ay eu une revanche, je luy -ay donné une medaille du grand Roy François, de nacre de perle, -enchassée en argent doré! Véritablement, j'aymerois mieux estre avec -quelqu'un qui ne me donneroit que le tiers de ce que j'ay reçeu, pour -courtiser, que la grande somme gagnée avec tant de peine et de -travail... Je plains le temps perdu! - -(Les choses allaient de mal en pis, et il présenta enfin la requête -suivante au Roi Henri IV.) - -Empereur, la pension que vous m'avez donnée, et tout ce que vous pouvez -m'avoir donné, il n'y a que pour m'entretenir de logis; il m'a fallu -courtiser, le temps que j'ay esté en France, pour m'entretenir. Le -courtisement que je fais aux autres, je le veux faire à vous tout -seul... Je ne suis point demeuré en vostre France pour y faire des -piperies, et n'y suis point venu pour avoir faict des friponneries, là -où j'ay esté: mais suis venu avec un bel équipage bien accompagné d'un -Charles Emmanuel, Duc de Savoye; et pour avoir prédict ce qui a esté -récité à vostre avantage, j'ay esté disgracié... Le cœur me faict bien -mal, me voyant dans une miserable nécessité, et m'estant veu avec luy en -esquipage si honorable, entretenir de beaux chevaux d'Italie, et beaux -mulets pour porter mon bagage; entrant en son cabinet secret à toutes -les heures que bon me sembloit; dormant en sa chambre, auprès de son -lict, au chateau de Turin; faisant bons offices à qui bon me sembloit; -mes chevaux et mulets bardés de bleu celeste, et laquais et estaffiés -accoustrés de même couleur... Je ne demande rien qu'une livre de pain -que l'on donne aux chiens, de trois jours en trois jours, et je vous -seray fidèle et obeyssant, sans jamais varier, à vostre service. -Servez-vous de moy, et je seray le rocher qui ne s'esbranlera jamais. -S'il ne vous plaist d'accepter ce que je vous dis par cet escrit, vous -me permettrez que je secoue la poudre de mes souliers, et n'emporteray -rien du vostre. Je quitteray tout, et sortiray tout en chemise, sans -chapeau, sans souliers, me baignant la face de larmes, me resjouissant -et louant Dieu le créateur, &c. &c. - -(Il y a quelque chose d'espagnol dans cette manière de demander -l'aumône, et qui ne devait pas déplaire à Henri IV. - -Malgré ce qu'il parvenait encore à obtenir de temps à autre, la misère -s'approchait à pas lents, et augmentait sans doute l'exaltation -religieuse de Bluet. Lorsque la peste éclata à Paris vers 1606, il -s'imagina que s'il se soumettait à une sévère pénitence, il parviendrait -à détourner en partie le fléau. En conséquence il résolut de se vouer à -l'abstinence et à la prière, et se proposa, dit-on, de jeûner pendant -neuf jours de suite, mais dès le sixième, il devint si faible, qu'étant -allé, vers le soir, faire ses oraisons au cimetière Saint Etienne, il y -mourut de misère et de besoin.) - -Il nous semble que la vie de Bluet d'Arbères, dont nous venons de donner -un aperçu, présenterait un excellent cadre pour y faire entrer un -tableau critique des hommes et des mœurs de la fin du seizième et du -commencement du dix-septième siècle. Ses œuvres elles mêmes, lues avec -attention, présenteraient bon nombre d'esquisses ingénieuses. Son -enfance passée dans les champs, les marais et les bois de son pays -natal, comme berger; sa jeunesse pleine de folles imaginations de -grandeur et de gloire; sa fuite de la maison paternelle, à la suite -d'une intrigue d'amour; son séjour à la cour du Duc de Savoie, ses -voyages avec ce prince, auprès duquel il remplissait le rôle d'une -espèce de fou de cour; ses mésaventures risibles; son arrivée à Paris, -ses prospérités et ses misères dans cette capitale; son existence de -bohémien littéraire, et sa fin misérable au milieu des tombeaux, où il -meurt de faim, dans la pensée qu'il est une victime expiatoire de la -peste; voilà certes des données suffisantes pour en composer un livre -plein d'intérêt. - - - - -DEUXIEME PARTIE. - -BIBLIOGRAPHIE. - - -Le recueil des œuvres de Bluet d'Arbères dont on ne rencontre jamais -l'ensemble complet, et dont les exemplaires incomplets différent -entr'eux dans le contenu des pièces qui les composent, formait dans -l'origine 173 livres, ou morceaux numérotés, même 180, si l'on s'en -rapporte à une note de l'abbé de St Léger, écrite en 1778, d'après -l'exemplaire du baron d'Heiss; mais plusieurs de ces livres ne nous sont -pas parvenus. - -Ce qu'on en connaît jusqu'ici se réduit aux livres 1 à 85, et 91 à 103; -à quoi il faut ajouter les livres 104 à 113, découverts depuis quelques -années. Les livres 105 à 113 sont imprimés séparément. Il en est de même -des livres 141 à 173, formant un volume composé de 200 feuillets, avec -des gravures sur bois, et un titre ainsi conçu: - -_Dernières œuvres de Bernard de Bluet d'Arbères, &c. contenant les -interpretations de la vie de Jesus Christ, imprimées à Paris, depuis le -jour de Noël 1604, jusqu'au IXème jour d'avril 1605._ - -Ce volume supplémentaire dont trois ou quatre exemplaires seulement ont -échappé à la destruction, se trouvait dans le catalogue de la vente des -livres de M. le Comte de Mac-Carthy, et provenait de la Bibliothèque de -M. Girardot de Préfond qui l'avait acheté 300 francs. - -Le Bibliophile Jacob nous apprend[50] que ces trois ou quatre -exemplaires furent trouvés en feuilles parmi de vieux papiers, dans les -archives de la société des Jésuites, après l'expulsion de cette société -par arrêt du Parlement en 1762. Ces livres de 141 à 173 avaient été -condamnés à être détruits, comme renfermant des opinions bizarres et -très hétérodoxes, sur la vie de Jésus Christ, qui auraient pu mettre -l'auteur en danger d'être brûlé, comme hérétique, si sa folie n'eût été -bien notoire. Les imprimeurs de Paris reçurent l'ordre de ne plus -imprimer ses ouvrages, ce qui dut le priver de ses moyens d'existence -ordinaires. - - [50] Bulletin du Bibliophile Techener. Juillet 1859. - -Ce recueil des _Dernières œuvres_ de Bluet, étant extrêmement rare, M. -Paul Lacroix en a donné, dans le Nº du Bulletin du Bibliophile indiqué -ci-dessous, une description minutieuse, et de nombreux extraits des -endroits les plus remarquables. Nous y renvoyons les curieux. - -Quant à l'autre recueil des œuvres de notre auteur, en voici le titre -tout au long: - -“L'Intitulation et Recueil de toutes les œuvres de Bernard de Bluet -d'Arbères, Comte de Permission, Chevalier des Ligues des XIII Quantons -de Suisse; et Ledict Comte de Permission vous advertit qu'il ne sçait ny -lire ny escrire, et n'y a jamais aprins; mais par l'inspiration de Dieu -et conduite des anges, et pour la bonté et miséricorde de Dieu. Et le -tout sera dédié à haut et puissant Henry de Bourbon, roy de France et de -Navarre, grand Empereur Theodoze, premier fils de l'Eglise, Monarque des -Gaules le premier du monde, par la grâce, bonté, et miséricorde de Dieu. - -“C'est pour faire déclaration des livres qui ont esté imprimez en son -nom, qui ont eu leur suite et effect; m'en observant trois de toutes mes -œuvres, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de m'appeler. Et en sera donné de -tous mes livres, reliez tous en un, des déclarations à tous les -dominateurs et grands seigneurs de la terre, qui sont de mes amis, et -sera dattée (sic) le jour et le temps qu'ils les auront receuz et seront -imprimés, et seront prins pour tesmoignage pour déclarer la vérité des -visions qui n'ont pas encore eu leurs effects, pour déclarer la vérité -de celles qui auront leurs effects, s'il plaist à Dieu. Mai 1600, in -12º.” - -Ce titre principal a une gravure sur bois, représentant le Calvaire, -avec l'inscription, _in hoc signo vinces_. - -Dans l'analyse suivante, nous ne présenterons aux lecteurs des extraits -de ce que l'auteur veut bien appeler des _livres_, que lorsqu'ils -contiendront quelque chose de remarquable, ou qui puisse compléter, sous -certains rapports, la Biographie qui précède. - -_Le 1er Livre d'Oraisons_, partie de 72 pages d'impression, a en tête -une assez jolie gravure sur bois, représentant allégoriquement l'_Arbre -de vie_. Cette gravure est reproduite plusieurs fois dans le cours de -l'ouvrage. - -Dans une courte préface l'auteur nous dit qu'il a commencé de faire -imprimer le 19 Mai 1600, ce livre d'oraisons, qu'il a été réimprimé de -nouveau, au nombre de deux mille exemplaires. - -Ces prières ne manquent pas d'onction et d'un certain mérite, -quoiqu'elles renferment deux ou trois propositions singulières, telle, -entr'autres, que la distinction entre la pucelle et la vierge: “La -première, dit-il, c'est avoir mauvaise volonté sans effect, la seconde -c'est estre sans mauvaise volonté et sans effect.” - -Nous consignerons ici une remarque que M. Paul Lacroix a faite le -premier, et qui est importante, sous le rapport bibliographique, pour -l'œuvre entière de Bluet; c'est qu'après avoir fait imprimer, à un -nombre inégal, une édition de ses _livres_ qui forment ordinairement 12 -ou 21 pages in 18º, et en avoir distribué lui-même une partie, l'auteur -faisait imprimer à part pour chaque _livre_ deux feuillets qui n'étaient -pas seulement destinés à figurer en tête de ce livre comme titre détaché -et supplémentaire, mais qui devaient servir de prospectus pour attirer -de nouveaux acheteurs, afin de vendre le reste de l'édition, et -quelquefois une édition nouvelle. Ces titres-prospectus qu'il -distribuait dans les rues, manquent souvent aux anciens exemplaires, ou -se trouvent dans quelques-uns, sans les livres pour lesquels ils sont -faits. Ceci sert à expliquer certaines différences entre les trois -exemplaires que nous avons examinés, et la description donnée par De -Bure le jeune. - -_Le deuxième livre d'oraisons_, également imprimé à 2000 exemplaires, le -15 Mai, _contient cinq cens clauses et est couvert de bleu céleste_, dit -Bluet, dans un des exemplaires que nous avons eus entre les mains. Dans -un autre il n'y avait que le titre-prospectus dont nous venons de -parler, c'est-à-dire deux feuillets contenant seulement le titre et une -figure. - -Pour les six livres suivants, aucun de nos trois exemplaires ne -renfermant les livres complets, nous transcrirons les détails curieux -donnés par M. Paul Lacroix, d'après l'exemplaire de M. Techener. - -“_Le 3ème livre, des sentences sans repliques_, contenait trente-six -feuillets, et fut tiré aussi à 2000 exemplaires. Il n'en restait plus -que trois, lorsque le Comte de Permission fit paraître le -titre-prospectus en deux feuillets, qui existe seul aujourd'hui, le -livre étant perdu. - -“_Le 4ème livre, des prophéties_, n'existe pas davantage, quoique les -Bibliographes aient cité son titre-prospectus en deux feuillets où l'on -apprend que ce livre contenant 60 feuilles, avait été dédié à Henri IV -et tiré à deux mille exemplaires. Il n'en restait plus que quatre, tous -les autres ayant été donnés au mois de Juin 1600. - -“_Le cinquième livre, des songes_, contenait 24 feuilles. Il avait aussi -été tiré à 2000, dont trois seulement restaient, après la distribution -des exemplaires. Malheureusement ce livre-là n'est plus représenté que -par son titre-prospectus. - -“_Le sixième livre, des visions_, imprimé le 29 octobre 1600, contenait -24 feuilles; il était dédié au Comte de Laval: douze exemplaires -seulement survécurent à la distribution générale de 2000 que le Comte de -Permission avait fait imprimer. - -“_Le septième livre, de professie._ Le titre-prospectus de ce livre -offre un portrait de Henri de Bourbon, Prince de Condé, à l'âge de neuf -ans, en 1597. Le livre tiré à 2000, dont il ne restait plus que cent, -après la distribution, contenait douze feuilles, suivant ce -titre-prospectus que les bibliographes n'ont pas connu: or comme il est -composé de 24 pages, on doit en conclure que Bluet désigne les -_feuillets_ par le nom de _feuilles_. - -“On trouve dans ces titres-prospectus la preuve irrécusable de -l'existence de plusieurs livres en grand format, in 4º sans doute, qui -ne sont jamais parvenus sous les yeux des bibliographes. On lit sur le -titre-prospectus du 27ème livre _du Chariot Triomphant_: “Est en grand -volume, et ne peult pas entrer en cestuy rang. Puis au dessous: Le 29ème -livre est en grand volume, qui ne peult pas entrer aussi en cestuy -rang.” - -Dans la seconde édition du _7ème livre de professies_ l'auteur annonce -que cette pièce a été réimprimée le 1er Janvier 1601 à cinq cents -exemplaires, et dédiée à Monseigneur de Nantouillet. - -_Le 8ème livre_, de 24 pages, contient l'interprétation et l'explication -de la gravure qui représente l'_arbre de vie_. Ce livre est dédié: “à la -plus belle demoyselle et Princesse Anne de Montofye, Duchesse de Lucé, -Royne, nymphe des nymphes, et fille unique de la noble Senahic.” - -A la fin de cette pièce se trouvent deux pages imprimées en italiques, -indiquant la date précise de huit des livres de Bluet, et la couleur -emblématique, selon lui, dont chaque livre était recouvert. Le verso du -dernier feuillet contient une espèce d'apostrophe au Duc de Savoie, en -latin. - -_Le 9ème Livre, des Rois_, 24 pages, dédié à Henry de Bourbon, Roy de -France, pour lequel 400 exemplaires ont été imprimés. Néanmoins ce livre -se termine par les mots: “Le Comte de Permission en a fait imprimer deux -mil copies.” - -Dans d'autres exemplaires, ce livre est dédié à M. le Prince de Conty. - -Ce n'est qu'une série de noms de fantaisie que l'auteur se plaît à -donner aux Rois et aux grands seigneurs de l'Europe, dans le genre de ce -qui suit: “Le Roy d'Espagne s'appellera Alexandre le Grand, monarque des -trésors des Indes, parceque Alexandre possedait de grands pays, et qu'il -étoit fils de Philippe. L'Archiduc d'Autriche s'appellera l'empereur des -Attrapes, parcequ'il a attrapé la Bourgogne, et s'en est faict Prince; -parcequ'il a attrapé les Pays-Bas, qui sont la Flandre, et parcequ'il a -attrapé la Princesse d'Espagne, pour en faire sa femme.” - -_Le 10ème livre_ n'est composé que de comparaisons et d'épithètes -bizarres, comme celles du livre précédent. Il a de même aussi une -gravure de _l'arbre de vie_. On doit en avoir tiré deux éditions, car il -est dédié à Monsieur de Beaumont, dans un exemplaire, et à Henri de -Savoye, Duc de Nemours, dans l'autre, et chose assez singulière, -l'impression, dans tous deux, est datée du 16 Mars 1601. - -_Le 11ème livre_ fut imprimé le 24 du même mois, “par le commandement du -Comte de Permission qui en a faict la composition; et en sera imprimé -deux rammes, dequoy en sera dédié deux cens coppies à Haulte et -Puissante Damoiselle De Lorraine.” - -M. Paul Lacroix nous apprend que dans d'autres exemplaires, la dédicace -est adressée à Marie de Médicis Reine de France, et aussi à Ysabeau de -la Tour. Ce livre traite “de toutes les premières du monde, Princesses, -Roynes, dames et damoiselles de grande qualité, de noms, de surnoms et -interpretations.” - -_Le 12ème livre_ traite “des grands seigneurs qui sont compris dans les -terres du Duc de Savoye, Roy David, soit en Piedmont, soit en Savoye, et -s'appellera le livre sans oubly.” Imprimé à 2000 exemplaires le 5 avril -1601, et portant en tête une gravure de l'arbre de vie. - -_Le 13ème livre_ a un de ces titres-prospectus d'un feuillet dont nous -avons déjà parlé plus haut, d'après M. Lacroix, et au bas, on lit pour -la première fois, selon le même bibliographe, cet avis, que Bluet a -répété sur quelques autres titres-prospectus: “Le Comte de Permission -prétend donner tous ses livres reliez ensemble, à tous ceux à qui il en -a dédiez.” - -_Le 14ème livre_, six pages, plus un feuillet non chiffré, fig. - -_Le 15ème livre_, 12 pages, fig. - -_Le 16ème livre_, 12 pages. M. Lacroix cite deux titres différents de ce -livre, l'un de deux feuillets, avec le portrait du Comte de Permission -agenouillé et entouré d'emblèmes; l'autre d'un seul feuillet, sans -figure. - -_Le 17ème livre_ traite des visions du Comte de Permission et est dédié -à Antoine Zamet, _baron de cinquante mille escus, frère du Grand -Abraham_. 12 pages, sans fig. - -_Le 18ème livre_ renferme quelques détails sur la paillardise, et sur -les Cornes de Moïse, d'un genre assez singulier. - -_Le 19ème livre_ est dédié à Bastien Zamet, le grand Abraham, _marquis -d'un million d'or, par la grace de Dieu_. Douze pages, fig. Dans un -autre exemplaire la dédicace est à _Sebastian Zamet,--Grand Abraham, -père de familles de toutes les Europes, riche de deux millions d'or par -la grace de Dieu_. - -_Le 20ème livre_ nous apprend que Bluet avait un frère boiteux, -probablement gardien de troupeau, comme lui, d'après l'allusion qu'il -fait. - -Douze pages, et portraits en tête, de H. Du Plessis, R. Du Plessis, et -Isabelle Du Plessis, _la tant belle desirable_. - -_Le 21ème livre_, 24 pages, fig. du prophète Nahum. Dédié à Henry IIII, -Roy de France et de Navarre. C'est une espèce de sermon à la manière de -l'auteur, sur les dissentions entre les Catholiques et les Protestans. -Quelques passages sont assez curieux, celui-ci entr'autres: “Voyla les -prédicateurs des deux religions; la plus part de leurs prédications, -c'est d'inciter de se couper la gorge les uns avec les autres. Voila le -prédicateur de la religion Philistienne qui preschera que ces pauvres -papaux font un Dieu de paste, et d'un goubelet d'argent, qu'ils sont -idolastres. Voyla les autres prédicateurs de la religion Catholique, qui -dirent: Ces Calvinistes sont des chiens qui mangent de la chair en tout -temps. Le Comte de Permission vous avertit de la part de Dieu, que cela -n'est point bon de rapporter toutes ces paroles... que de trente mille -qui vont à l'église, il n'y en a pas un qui fasse son devoir.” - -_Le 22ème livre_ a douze gravures sur bois, qui remplissent plus de la -moitié des pages, et qui sont tirées d'une Danse des morts. - -“Il faut que je me résolve,” (dit Bluet, avec tristesse s'apercevant -sans doute que ses livres ne se plaçaient plus aussi bien) “de me mettre -en bon estat, comme cestuy là qui s'en va mourir et rendre l'esprit, -avec une vraye repentance d'avoir offensé Dieu; et je ne pense estre que -trop riche quand je n'aurois que deux chemises, si je vois mon frère -Chrestien qui n'en a qu'une.” - -_Le 23ème livre_, 12 pages, fig. Dédicace à Henri de Bourbon, Duc de -Montpensier. Il y a deux titres différents pour ce livre, d'après les -exemplaires. - -_Le 24ème livre_, 12 pages, sans fig. M. Lacroix cite un titre de 2 -feuillets avec les instruments de la Passion, et figure très singulière -et très équivoque. - -_Le 25ème livre_, 12 pages, fig. Deux titres différents. - -_Le 26ème livre._ “Ce livre s'appellera, dit Bluet, le renouvellement -des prophéties, dont la figure du prophete Nahum sera en teste.” 8 -pages, fig. - -_Le 27ème livre_; un titre de deux feuillets, avec figures. Un autre -titre sans fig. Ce livre, dit M. Lacroix, qui avait été imprimé en grand -volume, n'existe plus. - -_Le 28ème livre_; un titre de deux feuillets, fig., 12 pages. - -_Le 29ème livre_; titre de deux feuillets, avec armoiries des treize -Cantons. Ce livre qui avait aussi été imprimé en grand volume, n'existe -plus. - -_Le 30ème livre_ est une série de visions des plus bizarres, telles que: -“Je voyois le soleil à ma fenêtre, lequel me crioit: ouvre moi la porte, -que j'entre en la maison; je veux entrer et tu me fermes tousjours la -porte.--Autre vision, que j'estois transporté en la Turquie, avec la -femme du Grand Turc, et qu'elle lisoit mes livres, et pleuroit des -livres que se devoyent imprimer. Les enfants du Grand Turc et de la -Turquesse ne se pouvoient lever que je ne les levasse.” - -Ce livre, dans quelques exemplaires, est en double, et montre qu'il y en -a eu deux éditions, chacune du même nombre de pages (24), avec une -addition de neuf lignes en plus petits caractères, dans l'un d'elles. - -_Les 31ème et 32ème livres_ ne présentent aucune observation. L'un a un -titre de deux feuillets, avec portraits, et se compose de 10 pages, -aussi avec portraits; l'autre a douze pages et traite “des discours et -interprétations des noms et surnoms des demoiselles de la Royne de -France.” - -_Le 33ème livre_ est dédié à Marie de Médicis, _Impératrice de hasard et -de fortune_, et se compose de douze pages imprimées le premier jour de -l'an 1603. Bluet a l'idée originale dans ce livre d'appliquer aux damnés -le contraste du froid et du chaud: “Quand il est jour au monde, ceux des -enfers sont tourmentés par la glace et la froidure; d'autant qu'ils ont -eu la chaleur à mal faire, Dieu les veut refroidir par la glace; et -quand il est nuict au monde, ceux des enfers sont tourmentés par le -feu.” - -_Le 34ème livre_ est dédié à la haute et puissante dame Henriette de -Balsac, Marquise de Verneuil, Royne de beau plaisir. - -Au nombre de ces visions qui n'ont aucune suite, il y en a d'assez -curieuses: “Autre vision que je voyois la ressemblance de Madame la -Princesse et Duchesse de Nemours, et elle s'est venue présenter à moy, -en chemise, et me dist: mon amy, j'ay froid, poussez moy un peu dans -ceste chambre. Autre vision que je voyois une grande Duchesse qui avoit -perdu ses souliers, &c.” - -_Le 35ème livre_ de 12 pages, avec figure, présente encore des visions. -Elles commencent par le récit d'un enlèvement de Bluet par un diable qui -le transporte aux lieux où il est né, le pose au milieu des marais où il -gardait les vaches. Puis ils se battent ensemble. Plus loin, il est aux -prises avec un autre diable à cheval. Bluet lui met le mors d'une bride -dans la bouche, et appelle au secours: “Je voyois le Pape et Messieurs -les Cardinaux qui ne me vouloient point secourir. Je leur ay dit: sauve -qui pourra, car je m'en vais le laisser aller, je ne le peus plus -tenir,” &c. &c. - -_Les 36ème, 37ème et 38ème Livres_, de 12 et 24 pages, avec figures, ne -renferment également que des visions. L'une d'elles montre jusqu'à quel -point la malheureuse cervelle du Comte de Permission était bouleversée -par la vanité: “Il m'est apparu que j'étois transporté en la maison -d'une grande dame de mes amies; j'étois accoustré d'un habit à -l'antiquité, portant une palle de feu en ma main; il y avoit une table -toute pleine de vesselle d'argent doré... trois capucins qui avoient une -face reflambante ont dict à la compagnie qu'ils étoient venus pour me -veoir, je leur suis allé parler, les larmes leur distiloient des yeux, -et m'ont dict: vous avez la plus grande obligation à cestuy grand Dieu -de là haut; il n'y a jamais eu pape, et n'y aura qui aye jamais pu faire -ce que vous avez faict. Vos livres regneront jusqu'à la consommation du -monde, vous serez tenu à merveille au dernier temps, ce que vous n'estes -pour le présent; monstrez nous de vos œuvres. Je leur en ai monstré. -Quand ils ont eu de mes œuvres, ils ont commencé à chanter à haulte -voix: Gloire soit donnée au Grand Dieu Eternel, et bénédictions soient -données à vos actions et à vos œuvres.” - -“Je leur ay dict: cela n'est rien pour le présent, au prix de ce que je -feray pour l'avenir, s'il plaist à Dieu. Je vais oster toutes les -difficultés de toutes les divisions, y compris la Turquie,” &c. &c. - -Il y a un second 38ème livre, de 12 pages, intitulé: _des sentences, -&c._, imprimé le 27 février 1603, et dédié “à Anthoine Zamet Jacob, fils -aîné du grand Abraham, et de la Victoire de Laurier, sa mère.” - -_Livre 39ème_, deux feuillets, fig. - -Entre ce livre et le 40ème dont nous allons parler, il se trouve deux -morceaux, dans l'un des exemplaires que nous avons lus, qui ne portent -aucune indication soit de série, soit de classification quelconque, et -qui ne sont point mentionnés par les bibliographes. Ils n'ont ni titre, -ni gravure. Il est donc impossible de deviner où ces morceaux devraient -être placés. Ils sont néanmoins complets en eux-mêmes, paginés de 1 à -12, et indépendants de tout autre livre. Voici les premières lignes de -chacune de ces pièces: “Autre vision que je voyois que les gens du Roy -de France venoient me dire: chauffez un peu ceste serviette pour le Roy -nostre maistre, et moy approchant la serviette proche du feu, elle ne se -vouloit point eschauffer.” - -“Quand le ciel est bien clair, le soleil étend ses rayons sur le monde; -subitement vient la nuée qui se met devant le soleil, et tout à l'heure -le soleil retire ses rayons, et sont cachés,” &c. - -_Les livres 40, 41, 42, 43, et 44_ ne nous présentent que deux -observations à faire. Au bas de la 1ère page du 41ème livre se trouve la -remarque suivante: “Le quarante deuxième livre qui est le tableau du -Paradis et de l'Enfer, est en grand volume, et ne peult pas entrer en -cestuy rang.” - -A partir du 43ème livre, De Bure, dans son catalogue des Œuvres de -Bluet, avance que les livres suivants n'ont pas de figures. Néanmoins -presque tous ces livres en ont en tête, mais le 43ème qui commence par -une gravure représentant St Pierre et St Paul, en contient une à -mi-page, au verso et au recto, jusqu'à la fin des douze pages. - -_Livre 45_; “_Figure qui représente les douleurs qu'a enduré la Vierge -Marie._” Tel est l'intitulé de ce livre de douze pages, collection de -visions bizarres dans le goût de celle ci: “Le Grand Turc m'est venu -dire: Comte de Permission, allez au grand juge et sauveur vostre -maistre, qu'il luy plaise prolonger son grand jugement, et me donner un -petit de temps, que je me puisse amender, pour demander miséricorde; -j'aboliray la loi et la religion de Mahomet l'enchanteur, je la fouleray -sous les pieds, et observeray vos ordonnances, moy et tous mes royaumes -et empires.” - -_Les livres 46, 47, 48_ ont chacun 12 pages et une gravure. - -_Livre 49_; idem. “Le Duc de Nemours me fit donner douze ducats, m'en -allant à Chamberry, pour m'accoustrer, et je m'accoustris depuis les -pieds jusques à la teste, tout de frize noire, et les dames me -demandoient qui m'avoit donné cestuy habit; je leur dis que c'estoit le -Duc de Nemours, la fleur de mes amis, et ne le vois plus, à mon grand -regret.” - -_Les livres 50 à 57_ ne présentent pas d'observations à faire. - -_Le livre 58ème_ de douze pages, a en tête une petite gravure sur bois, -passablement indécente, et dont nul bibliographe n'a parlé. Le titre -porte: “Dédié à haulte et puissante Dame, princesse et duchesse de -Guise, Royne de Sabat. Iceluy livre traicte du remède comment les femmes -mettent les hommes en tentation, et comment les hommes doivent -résister.” - -L'auteur explique la gravure de la manière suivante: “L'homme sera -couché à la renverse, la femme sera aussi couchée vis-à-vis de l'homme. -Une des gorges d'un serpent à deux gorges et à quatre griffes, tirera la -langue de l'homme, et l'autre gorge engouffre la partie honteuse de -l'homme. Sur la femme il y aura un dragon qui aura une grande queue, -laquelle entrera dedans la partie honteuse de la femme, les deux griffes -sur les deux mamelles. Il ne faudra pas que l'homme dise à Dieu: les -belles femmes m'ont monstré leurs testins, elles m'ont induict à mal -faire; il n'y aura poinct d'excuse.” - -Tout ce livre est fort curieux, mais trop long pour le transcrire ici. - -_Livre 59_; douze pages. Portrait d'Argentine Provane, _la plus belle -damoyselle qui soit en Italie, de là les monts_, à laquelle le livre est -dédié. - -Le verso de la dernière page est rempli par dix portraits en buste, du -Duc de Savoie et de ses enfants. - -_Livre 60_; douze pages, gravure. “Comme je m'en allay trouver Abraham, -j'ay rencontré Monsieur l'Ambassadeur d'Espagne qui m'a convié pour -aller disner avec luy; j'y suis allé, et il m'a faict donner un escu, -après que j'ay eu disné.” - -La plupart de ceux que Bluet mentionne à cette époque comme leur ayant -donné un de ses _gros livres_, lui font remettre un écu. Le Prince -d'Orange lui fait présent d'un doublon d'Espagne, et Dom Pierre de -Balançon, d'un beau pourpoint de satin. - -_Les livres 61 à 65_ n'offrent pas de remarques à faire. - -_Livre 66_; douze pages (le titre porte par erreur lxvii). En tête est -le portrait du Comte de Permission, ressemblant beaucoup à celui de -Ronsard, et entouré par deux branches de laurier. Au revers est un -portrait d'Argentine de Provane, fille du Grand Chancelier du Duc de -Savoie “qui eust esté ma femme, si je ne fusse demeuré en France,” dit -l'auteur. - -_Les livres 67, 68, et 69_ ne m'ont pas présenté d'observations à faire. - -Le livre suivant, indiqué comme le _octante deuxième_, et intitulé _le -Livre des trois couronnes_ à cause de la gravure qui se trouve en tête, -répond, dit Bluet, “et suit au soixante-neufiesme livre, et est des -visions depuis le cinq Novembre, jusqu'à présent.” - -Il a 12 pages, comme les précédents. - -_Le livre 70ème_ est dédié au Duc de Maine, et imprimé le 10 Novembre -1603. Il traite de la vie de l'auteur, ainsi que plusieurs des livres -suivants, comme nous l'avons indiqué dans la biographie du Comte de -Permission. - -_Le livre 75ème_ est celui où se trouve la gravure indécente qui manque -à la plupart des exemplaires. - -_Le livre 77ème_ renferme plusieurs aventures où l'on voit que tout le -monde s'amusait aux dépens du pauvre Bluet, et le raillait surtout de -son peu de courage. - -_Le livre 78ème_ porte en tête la gravure d'une chapelle sur roulettes. -“C'est une chapelle, dit-il, que j'avois faicte à Chambery, et m'y -tenois tout droit, et me couchois tout de mon long dedans, et la pouvois -porter sous mon bras, et y faisois mes oraisons aux églises et ailleurs. -Je voyois et on ne me voyoit poinct, et estant dedans je la faisois -aller où je voulois, avec ses roues et autre subtilité et industrie.” - -Cette description est très énigmatique, nous paraît-il, et il est fort -difficile de comprendre comment Bluet pouvait en même temps s'y coucher -tout de son long, et aussi, lorsqu'il voulait, la mettre sous son bras -et l'emporter. - -_Le livre 79ème_ a aussi la gravure de la chapelle, mais entièrement -différente en construction et accessoires. - -_Le livre 81ème_ a une petite gravure représentant le portrait en pied -de sa maîtresse Antoinette Coynder, qu'il manqua épouser, dit-il, -lorsqu'il eut quitté l'état de berger. Puis vient un autre portrait en -pied de la servante de Madame la Comtesse de Fournon “à laquelle je -failly me marier quand j'eus quitté la paysanne.” - -_Le livre 82ème_ continue la série des portraits en pied des personnes -qu'on a voulu lui faire épouser. Le troisième est celui _de Damoiselle -du Gayet qui s'appelloit Adriane de Quincin_. Le quatrième est celui de -_la fille d'un écuyer de chevaux, nommé George Estrajo_. - -_Livre 83ème._ Nouveaux portraits en pied de Mademoiselle de Senamy, de -la belle Catherine de Gratian, la fille de chambre de la Marquise d'Ais; -de Lucrèce de Lalee, damoiselle de la Tornette; de Peronne Pobel. “Bref, -ajoute-t-il, je dis avec vérité que j'ay eu autant de maîtresses, qu'il -y a de mois en l'année. J'ay failly de me marier à toutes.” - -_Le livre 84ème_ contient le portrait d'Argentine Provane, “la plus -belle qui soit et qui jamais aye esté en toute l'Italie. Il n'y a -peintre, si brave soit-il, qui puisse imiter sa rare et excellente -beauté.” - -_Le livre 85ème_ est dédié à Henriette de Balsac, Marquise de Verneuil, -Royne de beau plaisir. “Ce livre traicte de la continuation de ma vie, -tant de fortune que de mon infortune pour ne m'estre pas sceu gouverner -selon les fantaisies et dissimulations du monde: Chacun mesure la -capacité des esprits d'autruy, comme ils mesurent la leur; mais celuy -qui compte sans son hoste, est sujet à compter deux fois. Les penseurs -feroient beaucoup si ce n'estoit leurs contre-penseurs. En Dieu je me -console.” - -_Le 91ème_ livre traite de l'interprétation du Royaume de France et des -provinces et duchés qui appartiennent au Grand Empereur Théodose. - -_Le 92ème_ est la continuation du même sujet. - -_Le 93ème_ contient l'interprétation du nom des possessions du Roy du -Levant. - -_Le 94ème_ livre est intitulé _le livre de la désolation et -lamentation_, et dédié au Nonce du Pape. “Le sujet en est, dit-il, -l'interprétation de l'Annonciation de la Vierge Marie.” Ce livre de 12 -pages, malgré ce qu'il annonce, ne se compose que de plusieurs courtes -oraisons et prières. - -_Le livre 95ème_ est dédié “à Catherine de Lorraine, Princesse et -Duchesse de Nevers, Royne de toute Vertu, l'Excellence de la France.” - -Ce livre est également rempli d'oraisons. Portraits des prophètes Elie -et Enoch, Jérémie et David. - -_Livre 96ème._ En tête se trouve le singulier intitulé suivant, en -lettres Italiques: “Il n'y a nul rapport au contenu de ce livre dédié à -la Princesse de Dombes et de Montpensier: Pere Cothon s'appellera -Rembourré parceque le coton sert à rembourrer les pourpoints, et luy -comme plein de vérités, rembourre le vice.” - -En tête, figure du prophète Isaïe, qui fut le premier, dit Bluet, qui -ait prophétisé l'avénement du fils de Dieu. - -_Le livre 97ème_ est intitulé: _Le Prophète Daniel_, et donne son -portrait. Ce livre traite _de l'interprétation du Duché de Nemours, et -autres royaumes et principautés_. “Le Duché de Nemours s'appellera -Tentation d'amitié, parceque Amour est amitié: un amoureux et une -amoureuse qui se baisent, pour armoiries.” Une gravure en marge les -représente. - -“Rome en Genevois, s'appellera aveugle, parceque celuy qui est borgne -n'est pas aveugle: un homme borgne pour armoiries.” Gravure d'un borgne. - -Tout est de cette force, durant douze pages. - -_Le livre 98ème_ est dédié _à Monsieur le Grand, de France, gouverneur -pour le premier du monde, de la Duché de Bourgogne_. - -Nous avons cité plus haut le volume des _dernières œuvres de Bluet -d'Arbères_, volume séparé et excessivement rare, de 200 feuillets, avec -des gravures sur bois, et qui commence au livre 141 et finit au 173ème. -Nous nous proposions d'en donner également une analyse détaillée, mais -ce travail a été si bien exécuté par _le Bibliophile Jacob_, dans le -Bulletin du Bibliophile de Techener, du mois de Juillet 1859, page 450, -que nous avons préféré y renvoyer les curieux.[51] - - [51] Nous consignerons ici, en finissant, une note de Beuchot dans le - 33ème volume de son édition des œuvres de Voltaire, où il est - question du Comte de Permission: “Fréron reproche à Voltaire, y - est-il dit, d'avoir tiré presque mot pour mot l'épisode de - _l'hermite_, dans _Candide_, d'une pièce de 150 vers, intitulée _The - Hermit_, par Th. Parnell. Avant Parnell, plusieurs auteurs avaient - traité le même sujet, et entr'autres Bluet d'Arbères, dans le livre - 105 de ses œuvres. C'est en 1604 qu'avaient paru les livres 104 et - 115, dont on ne connaît encore qu'un seul exemplaire, découvert en - 1824.” - - - - -JEAN MARIE CHASSAIGNON. - - -“Les cataractes de l'imagination, déluge de la scribomanie, vomissement -littéraire, hémorhagie encyclopédique, monstre des monstres, par -Epiménide l'inspiré--Dans l'antre de Trophonius, au pays des visions.--4 -vol. in 12º, 1779.” - -Certes, ce titre seul annonce que notre auteur eût pu être mis dans une -maison de santé, sans grande injustice, d'autant mieux que ce n'est ni -ce titre, ni cet ouvrage seulement, qui prouvent le dérangement des -idées de l'auteur, mais encore la manière de traiter ses sujets. - -Une mauvaise gravure représentant l'auteur en robe de chambre, assis à -son bureau, ayant derrière lui la Renommée et la Muse de l'histoire, se -trouve vis-à-vis du titre du 1er volume. Au dessous sont gravés les cinq -vers suivants: - - Muses, retirez-vous, je cède à mon génie, - Un cœur comme le mien est au dessus des lois. - La crainte fit les dieux, l'audace fit les rois. - Qui consulte est un lâche et ne sait point écrire. - Servons d'exemple, et n'imitons personne. - -Chassaignon a certainement tenu parole, car il n'a imité qui que ce -soit, mais ses vœux sont restés inexaucés, il n'a heureusement servi -d'exemple à personne. - -Dans une longue préface de près de cent pages, il avoue qu'il écrit dans -un genre inconnu à son siècle, et il apostrophe ainsi ceux qui -douteraient de son mérite: “Mais lis encore une fois, insolent faquin, -lis, dégoûté scélérat, lis, bourreau mécréant, qui doute de notre -supériorité originale,” et à ses critiques trop rhéteurs et puristes il -dit: “d'un seul éclat de mon imagination, je foudroierais ce pusillanime -troupeau d'esclaves, nés pour aligner des mots, symétriser des phrases -et couper les ailes du génie.” - -Comme nous l'avons déjà fait observer, les monomanes ont souvent la -connaissance parfaite du dérangement de leurs idées. Ce fait est prouvé -par la science. Aussi notre auteur décrit très bien lui-même comment ses -accès de folie commencent: “Je n'écris jamais plus d'une heure de suite, -souvent même je cesse au bout d'un quart d'heure, une crispation dans -les nerfs, un éblouissement dans la vue, une palpitation de cœur, une -ébullition de cerveau, m'empêchent de tenir la plume, de regarder le -papier, et même de combiner mes idées. Souvent au moment où j'entre en -verve, mes fibres organiques s'ébranlent et se déchirent, je retiens une -explosion qui m'accablerait.” - -Cet état du cerveau explique suffisamment les jugements littéraires -qu'il énonce: “l'Esprit des lois, le Cid, Cinna, Emile et Mahomet n'ont -pour moi que d'arides beautés. Voltaire, J. Jacques, Corneille, et -Montesquieu n'ont pas senti ce que je sens. Je préfère _moi_ à tous ces -fastidieux personnages.” - -Il raconte plusieurs des visions qu'il eut; une entr'autres pendant la -nuit qui lui représente l'enfer: “_Horrescentes stetêre comæ_, dit-il, -la plume m'échappe ici de frayeur; encore une minute, et j'expirais. -J'écrivis ma vision à un incrédule qui en perdit la tête, et mourut.” - -Ayant conçu le plan d'une satire sanglante qui retracerait un tableau -des scélératesses qui ravagent notre globe, il évoque tous les souvenirs -les plus capables de lui donner ce qu'il nomme _des convulsions -poétiques_. “Que la rage, la haine et la vengeance, s'écrie-t-il, -broient mes couleurs avec leurs bras de fer... Un frénétique accès -s'empare de ma verve, l'Etna est dans ma tête, le Vésuve est dans mon -cœur.” - -Monté à ce diapason, il consacre un chapitre à l'expression du désir que -les “coups de sa plume soient aussi destructifs que les dents de -l'Ichneumon qui pénètre dans les entrailles du crocodile, et les lui -déchire; aussi terribles que des tenailles rougies qui emportent des -lambeaux de chair et arrachent le cœur... que ces satyres ressemblent au -tonneau armé en dedans de lames tranchantes, dans lequel les -Carthaginois firent rouler Régulus tout nu... qu'elles soient aussi -meurtrières que le poison qu'Agrippine reçut de l'empoisonneuse -Locuste”... et une foule de souhaits semblables, remplissent six pages. - -Enfin il conclut en disant que si quelqu'un était tenté de le persifler: -“Ah! je l'en préviens, je lui fais effacer ses écrits dans des larmes de -sang; j'imprime sur son front le fer de la satire, rougi sur une braise -infernale, et on le verra convulsionner sous le poignard du remords... -je le contraindrai à se pendre de honte et de desespoir!” - -Je pense qu'après cette tirade, personne ne doutera que notre forcené -méritait d'être mis aux Petites Maisons. - -Les chapitres suivants sont consacrés à la critique de la littérature de -l'époque. Après un assez long examen des meilleurs écrivains français, -il conclut en disant qu'il n'en finirait pas s'il prenait à tâche de -relever tous les solécismes, barbarismes, expressions impropres, vers -boursoufflés, images incohérentes, mots vagues, rebattus, rimes -oiseuses, négligences basses, licenses choquantes, fatiguantes -répétitions, &c. &c., dont fourmillent les chefs-d'œuvres de Boileau, -Racine, Corneille, Voltaire, Crébillon, Rousseau, &c. &c. - -Après cet examen vient un volume et demi de notes, sous le titre de: -_Détachement ou Entrailles du monstre_, titre qu'il justifie par le -motif suivant: “Ces notes étaient d'abord consubstantiellement -renfermées dans les volumes, et y occasionnaient une espèce -d'engorgement et d'obstruction. Pour dégager la masse, vider le -ventricule, et éclaircir le chaos, on a cru devoir en détacher les -parties hétérogènes, indigestes et compliquantes, et donner ces notes en -supplément.” Cette explication aurait pu trouver place dans quelques -endroits du _Médecin malgré lui_. - -Vers le milieu du 4ème volume se trouve une espèce de Post-face de deux -feuillets, imprimés en encre rouge, et intitulés: _Fin du Monstre et de -ses entrailles, suivie (sic) de la fin du monde et d'une esquisse des -Enfers_. - -L'ouvrage se termine par deux cents pages presque toutes consacrées à -une amère critique des œuvres de Voltaire, ce que l'on ne devinerait -guère sous le titre, en encre rouge, de: _Arrière-Monstre, plus terrible -que le Monstre: Paraphrase des prophéties d'Ezéchiel, &c. &c., visions, -enfers, apocalypse nouvelle. Offrande au Clergé._ - -Le lecteur ne doit pas s'imaginer pourtant que ces quatre volumes ne -soient remplis que d'extravagances; l'auteur y déploie une très grande -érudition, et prouve par ses citations et ses extraits sans nombre, -qu'il avait immensément lu, et, qui plus est, retenu ses lectures. -Malheureusement tout est si incohérent, qu'il serait difficile de les -lire en entier. C'est évidemment le produit d'un cerveau en délire. - -Dans un autre ouvrage: _Les nudités, ou les crimes du peuple_, 8º, 1793, -Chassaignon nous a retracé les malheurs que les aberrations de son -esprit attirèrent sur lui. M. J. Lamoureux, dans l'article qu'il lui a -consacré dans la Nouvelle Biographie Universelle, par Firmin Didot, t. -10, p. 42, a très bien résumé ces événements. Nous y renvoyons les -curieux et nous nous contenterons d'indiquer les autres ouvrages de -Chassaignon. - -1º. Eloge de la Brotade (Poème de Julien Pascal), par un enthousiaste. -Genève (Lyon) 1779, in 12º. - -2º. Les Etats Généraux de l'autre monde, vision prophétique. Le Tiers -Etat rétabli pour jamais dans tous ses droits, par la résurrection des -bons Rois, et la mort éternelle des tyrans. Langres (Lyon) 1789, in 8º. - -3º. Etrennes à Messieurs les Rédacteurs du Courrier de Lyon, Autun -(Lyon) 1790, in 8º. - -4º. Les Ruines de Lyon, Ode, 1794, in 8º. - -Ces ouvrages, dit M. Breghot du Lut (Mémoires biographiques et -littéraires, 1828, in 8º), sont devenus fort rares, et contiennent la -plupart, au milieu de beaucoup de folies, des choses très sensées et -très spirituelles. - -Il publia en 1793 une défense de Chalier, ce disciple de Marat, condamné -à mort. Ce fut peut-être ce qui lui permit de traverser le règne de la -Terreur sain et sauf. On l'avait porté sur la liste des émigrés. Il -adressa une réclamation aux Représentants du peuple, dans laquelle il -dit, entr'autres choses originales, “Comme on sait que les penseurs ont -l'âme cosmopolite, les affections vagabondes, l'imagination aîlée et -émigrante, on s'est diverti à mettre mon nom sur la liste des émigrés, -et cette petite malice ne tend à rien moins qu'à me faire mourir de faim -et de soif.” - -Heureusement pour lui, ce ne fut pas la fin qui lui était destinée. Il -mourut tranquillement, mais l'esprit toujours exalté, à Thoissy, -département de l'Ain, à l'âge de 60 ans, dans un modeste domaine dont il -avait hérité. - -Son frère, épicier à Lyon, sa ville natale, fit servir à envelopper les -marchandises de son commerce, les nombreux manuscrits laissés par le -défunt, et parmi lesquels se trouvait une tragédie de _Cromwell_. - - - - -ALEXANDRE CRUDEN. - - -Ce savant était fils d'un des magistrats d'Aberdeen en Ecosse, et naquit -en 1701. Sa folie bien caractérisée, et d'autre part la preuve qu'il -nous a laissée de sa science philologique et de ses patientes -recherches, en font un des phénomènes les plus curieux de l'aberration -mentale. A dix-neuf ans il prit ses degrés de Maître-es-Arts, et se -destinait à devenir ministre de la religion, mais toute sa carrière fut -interrompue par un événement qui bouleversa à jamais ses facultés -mentales. - -Durant ses études à l'Université, il conçut une passion violente pour la -fille d'un des ministres de sa ville natale, mais celle-ci ne répondit -pas à ses sentiments, et comme il continuait ses poursuites avec une -obstination que rien ne pouvait vaincre, le père de la jeune personne -fut obligé de lui interdire sa maison. Ce désappointement produisit un -effet si terrible sur son organisation qu'il fut frappé de folie -immédiatement après, au point que l'on dut l'enfermer dans une maison de -santé. Cet événement fut peut-être un bonheur pour lui, car on découvrit -plus tard que la jeune fille avait été la victime d'une passion coupable -pour l'un de ses frères. - -Au bout de quelque temps les soins assidus des amis de Cruden, et son -application à l'étude qu'il avait toujours conservée, durant ses moments -de lucidité, finirent par donner un peu de calme à son esprit malade, et -l'on put le rendre à la liberté. Afin de détourner le cours de ses -idées, il quitta Aberdeen et vint s'établir à Londres en 1722. Il y -donna pendant quelque temps des leçons particulières, puis alla habiter -l'Ile de Man, et obtint enfin la place de correcteur d'imprimerie dans -la Métropole. Ses connaissances et son assiduité au travail lui firent -des protecteurs, et il fut recommandé à Sir Robert Walpole, par -l'influence duquel il fut nommé, en 1735, libraire de la Reine Caroline, -épouse de George II. Depuis longtemps il s'occupait d'un grand ouvrage, -_La Concordance de la Bible_. On sait que dans l'origine les Saintes -Ecritures n'avaient aucune division en chapitres ni en versets, -divisions qui furent établies plus tard pour faciliter la lecture et les -citations. C'est la corrélation des divers passages qui forme la base du -travail de Cruden, qui appliqua à la Bible ce qu'on avait fait pour les -auteurs Grecs et Latins, afin de trouver à volonté les concordances du -texte. La préface de la première édition donne un résumé historique de -tout ce qui a été fait avant lui, dans ce genre, et établit d'une -manière très claire les avantages de cette œuvre de patience qui -l'occupa toute sa vie. On peut se faire une idée de l'immense labeur -exigé pour un pareil livre, lorsqu'on se rappelle que le premier essai -se fit sous la direction d'Hugo de St Marc, qui pour cela employa, en -1247, cinq cents moines à la fois. - -Maintenant que Cruden avait un poste qui lui laissait quelque loisir, il -mit la dernière main à son ouvrage, et la première édition en fut -publiée en 1737. Elle était dédiée à la Reine, à laquelle il en présenta -un exemplaire, et qui lui promit son appui, et lui assura qu'elle ne -l'oublierait point. Malheureusement pour l'auteur, elle mourut seize -jours après, et ainsi s'évanouit tout espoir pour lui d'être aidé -pécuniairement. C'était un terrible coup, car il avait engagé son -modique avoir tout entier dans cette immense entreprise. Aussi sa -profonde anxiété, jointe sans doute à une trop grande tension d'esprit -par suite d'un excès de travail, le privèrent de nouveau de l'usage de -sa raison, et on dut l'enfermer dans la maison de santé de _Bethnal -Green_. A sa sortie il publia un pamphlet satirique, plein de -bizarreries, dans lequel il se plaignait des mauvais traitements qu'il -prétendait avoir reçus; il intenta en même temps une action contre le -médecin et le directeur de l'établissement, mais l'examen judiciaire de -la cause, et le plaidoyer qu'il voulut faire lui-même, prouvèrent que si -sa mise en liberté était sans danger pour ses amis, ses facultés -intellectuelles étaient néanmoins décidément dérangées. Malgré cela, il -reprit ses occupations de correcteur d'imprimerie, et continua pendant -plusieurs années à revoir les feuilles de plusieurs éditions des -classiques Grecs et Latins, sans donner d'autres signes de son état -mental qu'une grande taciturnité et une constante mélancolie. - -Un événement montra que son ancienne blessure ne s'était pas cicatrisée. -Un jour un de ses amis, Mr Chalmers, lui proposa, afin de le distraire, -de le présenter chez un des marchands de la Cité, qui par le plus grand -des hasards se trouvait être un des frères de celle qui avait été la -cause de sa folie. Ce fut elle-même qui vint ouvrir la porte. A cette -vue Cruden se jette en arrière, et saisissant violemment et d'un air -effaré la main de son ami: C'est elle! s'écrie-t-il, ah! elle a toujours -les mêmes beaux yeux noirs!-- - -Mr Chalmers le ramena en toute hâte chez lui, et eut beaucoup de peine à -calmer son agitation. Il n'y eut pas de seconde entrevue, mais il ne -prononçait jamais le nom de cette jeune femme, sans qu'une sombre -douleur ne s'emparât de lui aussitôt. - -En 1753 sa sœur fut obligée de le faire garder de nouveau à vue, dans -une maison de Chelsea, et lorsqu'au bout de quelque temps, ses -excentricités paraissaient avoir disparu, une idée bizarre s'empara de -lui. Convaincu qu'on lui devait une réparation pour la perte de sa -liberté, et qu'il ne pouvait l'obtenir de la justice ordinaire, ainsi -qu'il en avait déjà eu la preuve, il écrivit à sa sœur et à plusieurs de -ses amis, leur proposant, avec la plus grande simplicité, de lui fournir -eux-mêmes _une légère compensation_, de l'injustice qu'il avait -soufferte, par un moyen très facile. C'était de subir à leur tour un -emprisonnement à Newgate. Sa sœur, disait-il, en serait quitte en lui -payant une amende de dix ou quinze livres, et pourrait choisir entre les -prisons de Newgate, de Reading, d'Aylesbury, ou le château de Windsor, -où elle resterait enfermée durant quarante huit heures seulement. - -Le reste de la vie de Cruden s'écoula dans une espèce de paisible -hallucination. Il croyait avoir reçu du ciel une mission spéciale de -corriger les mœurs publiques, et quoiqu'il continuât paisiblement ses -occupations quotidiennes à l'imprimerie, ordinairement jusqu'à une heure -de la nuit, il trouvait encore le temps de travailler à corriger sa -_Concordance de la Bible_, dont il se proposait de donner une nouvelle -édition. Elle fut publiée en 1761, l'auteur en présenta un exemplaire au -Roi, qui lui octroya une indemnité de deux mille cinq cents francs. - -Jouissant maintenant de quelque repos, sa manie religieuse l'absorba -tout entier. Dans ses visions, des voix célestes lui disaient qu'il -avait une grande mission à remplir. Il crut que pour le faire -efficacement, son autorité devait être reconnue par le Roi en conseil, -et il demanda à être nommé _Correcteur du peuple_ par acte du Parlement, -et à être créé _chevalier_. - -Il nous donne lui-même de curieux détails sur ses démarches, à cet -effet, auprès des chambellans et des Ministres d'Etat. Comme il était -fort connu, on ne le rudoyait jamais, mais on cherchait à échapper à ses -importunités. Il se plaint souvent de ce qu'on l'évite, excepté, -raconte-t-il, un Lord qui, ayant la goutte dans les pieds, fut forcément -obligé de lui donner audience. - -Une autre de ses manies fut de faire la cour à la fille d'un baronnet, -et, malgré tous les refus, il continua à importuner la jeune personne de -ses poursuites incessantes. Pour éviter une esclandre son père la fit -partir pour un voyage; Cruden aussitôt fit circuler dans le public des -prières imprimées où il implorait l'assistance de Dieu pour qu'elle et -sa suite revinssent sans accident dans leurs foyers. A son retour, il -distribua également des actions de grâce pour remercier le ciel. - -Toujours résolu à être de fait ou de droit le correcteur de la moralité -publique, il parcourait les rues, une éponge dans sa poche, et effaçait -sur les murs les inscriptions qui lui paraissaient n'être pas conformes -à l'honnêteté, ou il arrachait les affiches. - -En 1769 il fit une excursion dans sa ville natale, et en sa qualité de -correcteur du peuple, y fit des lectures publiques en Latin et en -Anglais, sur la nécessité d'une réforme générale des mœurs. Il -distribuait des pamphlets sur le même sujet à tous ceux qui voulaient -les lire. - -Il mourut d'une façon aussi extraordinaire qu'il avait vécu. Un matin, -la femme qui le soignait dans son modeste logis à Islington, le trouva -dans le privé, mort et agenouillé dans l'attitude de la prière. - -Parmi les nombreux pamphlets que Cruden publia, un des plus curieux est: -_The adventures of Alexander the Corrector_, in 8º, Londres, 1754. - -Il y a une naïveté dans les détails, et une conviction si profonde de la -mission qu'il est appelé à remplir, qu'on ne peut s'empêcher d'être -convaincu que le malheureux ne recouvra jamais l'usage complet de sa -raison. Cette brochure, ainsi que toutes les autres, du même auteur, est -assez rare, et il serait fort difficile de les réunir toutes. - - - - -SIR THOMAS AMES GEVAEFT. - - -On vit paraître en Belgique, en 1839, un volume des œuvres d'un écrivain -dont le nom inscrit au titre, paraît être un pseudonyme, mais dont les -idées, quel qu'il fût, avaient un cachet évident de folie. Nous croyons -ce volume très peu connu, et comme il rentre tout-à-fait dans notre -cadre, nous en donnerons une courte analyse. - -L'auteur commence par une préface où il adresse au peuple Belge un avis -sur les droits d'auteur. “Plusieurs des principaux articles de votre -belle constitution sont sortis de ma plume, dit-il, et quoique -jusqu'ici, je n'aie reçu de récompense des éminents services que j'ai -rendus à la cause des Belges, malgré tous les titres que j'ai fait -valoir au gouvernement, je ne puis contempler mon ouvrage sans ressentir -ce noble sentiment d'orgueil, connu seulement aux hommes savants et -vertueux.” - -“L'impression de mes beaux poèmes, tous dédiés à des têtes couronnées, -et dont le manuscrit est déposé, est le prélude de celle de mes œuvres -complettes, et ce, en ma triple qualité d'historien, de Jurisconsulte et -de poète Anglo-Français.” - -Ces _beaux_ poèmes sont d'abord des méditations sur le tombeau de Saint -Louis, dédiées _Au Saint Père Grégoire XVI, Pontife Suprême_; puis vient -LA CRÉATION, _Poème dédié à sa Majesté Louise, Reine des Belges_; en -troisième lieu: LE DERNIER JUGEMENT, _dédié à sa Majesté Louis Philippe -I, Roi des Français_. Le quatrième poème, écrit en Anglais est intitulé: -_The Shipwreck_, et dédié _à sa Majesté Léopold I, Roi des Belges_. - -Viennent enfin plusieurs morceaux plus courts ayant pour titres: _La -Vertu_; _La Vérité_; _Le Patriotisme_, et trois esquisses en anglais et -en prose, sur le caractère de la poésie de Jérémie, d'Isaïe et de David. - -Notre auteur a les idées les plus excentriques sur la versification -française qu'il décrit à sa façon: “Les vers alexandrins, dit-il, -n'admettent à la rigueur que douze syllabes ou six pieds, mais le poète -d'un génie supérieur ne se laisse pas dominer par de pareilles entraves. -Se trouvant dans les champs si vastes de la poésie, il dédaigne la -rigoureuse sévérité susdite, sévérité qu'il sacrifie à ses sublimes -conceptions qui, semblables à un torrent impétueux, renversent tous les -obstacles qui s'y opposent. L'homme qui a écrit sur un sujet aussi vaste -(que ceux que traite notre poète) doit posséder à peu près toutes les -connaissances humaines; il doit avoir acquis par une grande expérience, -l'autorité nécessaire à faire adopter ses opinions par tous ceux qui se -distinguent dans les connaissances susdites: Cet homme, c'est le fils de -l'écriture Sainte; cet homme, c'est moi, et alors même que je n'en eusse -d'autres preuves, mes œuvres le prouvent, et par mes œuvres je veux que -l'histoire me juge. Partant de ces principes et en vertu de mes droits, -j'ai introduit dans la langue française plusieurs nouvelles expressions, -inconnues à elle jusqu'à ce jour, et sauf à les expliquer moi-même; je -déclare en même temps loin de moi toute vanité, loin de moi toute -crainte de faire usage d'un droit, dont la postérité, peut-être même mes -contemporains, me tiendra, me tiendront, compte un jour. - -“La langue de l'écriture Sainte fourmille de tant de beautés de toutes -espèces, qu'il est juste que les cinq langues dont les Pères de l'Eglise -ont fait et feront toujours usage, s'entraident, surtout dans les -compositions élevées.” - -“J'ose espérer, dit l'auteur, en terminant sa préface, qu'un public -éclairé et impartial saura apprécier les difficultés qui entourent les -compositions de ce genre, qui ont le bien-être de l'humanité pour but, -et qu'il me rendra justice avec la loyauté, l'impartialité et la bonne -foi qui caractérisent les nations civilisées de l'Europe.” - -Dans son adresse au Pape Grégoire XVI, il donne quelques détails sur -lui-même. Nous en citerons quatre strophes qui serviront en même temps -de spécimen de sa versification:-- - - Le Créateur même daigna jeter sur moi - _Thomas Ames_ HMC HAZ, fils de la Croix - Ses yeux célestes et pleins de miséricorde, - Afin que je suivisse de ses préceptes l'ordre; - Et afin que je fusse connu de tous sous les cieux, - Il imprima les signes célestes dans mes yeux. - - A l'âge de treize ans, âge encore bien tendre - Je reçus des mains mêmes du Primat de Londres - Guillaume Pointer, digne vicaire de mon PÈRE - PIUS SEPTIMUS HEIPHA[52] de Jesus Christ le Vicaire, - La première dignité dont m'investit l'Eglise, - Qui me donna plus tard le beau titre de fils. - - [52] _Heipha._ Expression hébraïque qui signifie l'_Ecriture Sainte_, - et quelquefois même le _céleste séjour_. Elle résume également les - cinq langues de l'_Ecriture Sainte_, l'Hébreu, le Grec, le Latin, le - Français et l'Anglais, mais cette partie seulement des langues - Française et Anglaise qui a pour base l'histoire et les trois - langues Savantes de l'antiquité. (Cette note appartient à notre - auteur.) - - A l'âge de vingt ans, moins quelques mois, - Par ordre du SAINT PERE gardien de la Foi, - Je reçus de mes grades et titres plein droit - De prendre place en la famille des Rois;[53] - Ce choix, ratifié d'avance _per omnes Chefæ_, - Fut accepté comme gage de bonheur et de paix. - - [53] Vide l'almanach de Gotha. (Note de l'auteur.) - - Hail,[54] father PIUS! Hail, Pontife suprême! - Hail, illustre Père du dévoué Thommæ CM! - Salve ad te, _Pater Heipha_, Père de la foi! - Tes cendres sont bénies jusqu'à la SAINTE CROIX! - Le ciel se réjouit de ce choix digne de toi, - Et la couronne céleste relève la _Tiare_! - - [54] Cette belle salutation de l'Eglise Catholique dérive non du Saxon - ainsi que les auteurs et même les lexicographes Anglais le - prétendent; mais de la belle salutation hébraïque _Hallelujah_; - salutation composée des attributs célestes, et dont les saints mêmes - sont fiers! (Note de l'auteur.) - - Hail! Ave! Salve! - Ad Sir Ilius Gregorius XVI. MG. - - En foi de quoi et en vertu de mes droits, - Je Signe - Ego Sir Thomas Ames Gevaeft, &c., - Primus Jurisconsultus, - Primus Doctor, - Primus Professoris, - Oig. - - In Heipha. Dies script. A. D. Oig, plus trois! - Resurrexit Roma, Mater Mea! - -Une lueur de raison laisse toutefois apercevoir à Sir Thomas Ames que -ses vers Alexandrins, ainsi qu'il les qualifie, sont passablement -défectueux, mais il pense que cela ne fait qu'ajouter à leur beauté. -“Quoique la mesure métrique, dit-il, ou quantité soit parfois dépassée, -il n'en est pas moins vrai que le _temps_ y fait ample compensation, et -la cadence variée et vive qui en est la conséquence naturelle, loin de -fatiguer l'oreille, relève la monotonie qui existe si souvent dans les -compositions poétiques françaises de quelqu'étendue.” - - - - -TABLE ALPHABETIQUE - -_Des auteurs dont les écrits sont cités dans cet Essai._ - - - Page - Ames (Sir Thomas) 177 - Arcilla (de) 40 - Bernardi, Joseph 75 - Billard, Edme 44 - Busch 32 - Caissant (le Chevalier) 94 - Carfrae, John 13 - Cheneau 31 - Clare, John 55 - Clennell, Luc 53 - Cottle, Elisabeth 33 - Cruden, Alexandre 42 - D'Arbères, Bluet 107 - Dachet 96 - Davenne, François 92 - Démons 89 - Desjardins, G. 57 - Dosche, François 27 - Dubois, Guillaume 109 - Ferrand, Olivier 56 - Flores (Miguel de) 76 - Fusnot, C. 82 - Fuzy, Antoine 24 - Gagne, Paulin 61 - Geneviève 9 - Gragani 74 - Hall, Robert 101 - Hécart 68 - Herpain, dit Usamer 98 - Kant 73 - Lalou 69 - Le Barbier, Pierre Lucien 77 - Lee, Nathaniel 41 - Lloyd, Thomas 45 - Martin, William 80 - Martorex 69 - Mason, John 27 - Milman 49 - Monfrabeuf, de Thenorgues 111 - Morin, Simon 25 - O'Donnelly 32 - Paoletti 21 - Parizot, Jean P. 28 - Pentecôte 47 - Postel, Guillaume 22 - Smart, Christophe 42 - Soubira, J. A. 29 - Steward, John 83 - Vallée, Geoffroy 23 - Wezel, Johan Carl 48 - Wirgman, Thomas 77 - - -JOHN CHILDS AND SON, PRINTERS. - - - - -AUTRES OUVRAGES - -DU MEME AUTEUR. - - -1º HISTOIRE DE CHARLES LE BON, d'après Gualbert. Un vol. gr. in 8º. - -_Bruxelles_, Imprimerie Normale, 1831. - - -2º CHRONIQUES, TRADITIONS ET LEGENDES de l'ancienne histoire des -Flandres. Un vol. in 8º. - -_Lille_, 1833. - - -3º ANNALES DE BRUGES depuis les temps les plus reculés jusqu'au XVIIème -siècle. Un vol. gr. in 8º, orné des portraits en pied de tous les Comtes -et Comtesses de Flandre. - -_Bruges_, Van De Casteele, 1833. - - -4º LE ROMAN DU RENARD, traduit pour la première fois, d'après un ancien -manuscrit flamand, augmenté de notes et d'une analyse des anciens poèmes -français du Renard. Un vol. in 8º. - -_Bruxelles_, 1834, Hauman. - - -5º GUIDE DANS BRUGES, ou description des monuments et des objets d'art -que cette ville renferme. 1 vol. in 12º. - -_Bruges_, Bogaert-Dumortier, 1834. - - -6º CHRONIQUE DE L'ABBAYE DE ST ANDRE, par Li Miusis, traduit pour la -première fois; suivie de mélanges historiques et littéraires. 1 vol. in -8º. - -_Bruges_, 1834, Van De Casteele. - - -7º LA VISION DE TONDALUS, RÉCIT MYSTIQUE du XIIIème siècle. 1 vol. in -8º. - -Publié par la Société des Bibliophiles de _Mons_, 1835. - - -8º CHRONIQUE DES FAITS ET GESTES DE L'EMPEREUR MAXIMILIEN, durant son -mariage avec Marie de Bourgogne. 1 vol. in 8º, fig. - -_Bruxelles_, Wahlen, 1835. - - -9º ALBUM PITTORESQUE DE BRUGES. 1 vol. in folº, avec Lithographies. - -_Bruxelles_, De Mat, et Bruges, Bogaert-Dumortier, 1836. - - -10º LA BELGIQUE ILLUSTREE par les sciences, les arts et les lettres. 1 -vol. in 8º. - -_Bruxelles_, Wahlen, 1836. - - -11º LES AVENTURES DE TIEL ULENSPIEGEL, édition illustrée par Lauters, et -augmentée de notes bibliographiques. 1 vol. in 8º. - -_Bruxelles_, Société des Beaux Arts, 1839. - - -12º GALERIE DES ARTISTES BRUGEOIS depuis Van Eyck, jusqu'aujourd'hui. 1 -vol. in 8º. - -_Bruges_, Van De Casteele. - - -13º DE L'ORIGINE DU FLAMAND, avec une esquisse de la littérature -flamande, d'après l'anglais du Revd Bosworth, avec additions et -annotations. 1 vol. gr. in 8º. - -_Tournai_, Hennebert frères, 1840. - - -14º CHASSE DE STE URSULE, peinte par Memling, et lithographiée de -grandeur naturelle par Mr Manche et Ghémaer, accompagnée d'un texte -historique, biographique et artistique. Grand in folº avec quinze -Planches. - -_Bruges_, Bogaert-Dumortier, 1840. - - -15º HISTOIRE DE MARIE DE BOURGOGNE, édition illustrée et augmentée de -documents inédits. 1 vol. in 4º. - -_Bruxelles_, Wahlen, 1841. - - -16º PRECIS ANALYTIQUE DES DOCUMENTS que renferme le dépôt des archives -de la Flandre Occidentale. 3 vol. in 8º. - -_Bruges_, Van De Casteele, 1840-42. - - -17º OLD FLANDERS, OR POPULAR TRADITIONS AND LEGENDS OF BELGIUM. 2 vols. -8º. - -_London_, Newby, 1845. - - -18º MEMOIRES HISTORIQUES relatifs à une Mission à la cour de Vienne en -1806, par Sir Robert Adair, traduit de l'anglais, avec un choix de ses -Dépêches. 1 vol. in 8º. - -_Bruxelles_, A. Wahlen, 1845. - - -19º TABLEAU FIDELE DES TROUBLES DE LA FLANDRE, de 1500 à 1585, par -Beaucourt de Noortvelde, augmenté d'une introduction et de notes. 1 vol. -gr. in 8º. - -Publié par la Société des Bibliophiles de _Mons_, 1845. - - -20º DESCRIPTION BIBLIOGRAPHIQHE ET ANALYSE d'un livre unique qui se -trouve au Musée Britannique. 1 vol. gr. in 8º, avec toutes les vignettes -employées par les Elseviers. - -Au _Meschacébé_ (_Bruxelles_), 1849. - - -21º MACARONEANA, ou mélanges de littérature Macaronique des différents -peuples de l'Europe. 1 vol. in 8º. - -_Brighton_ et _Paris_, Gancia, 1852. - - - - -TRÜBNER & CO.'S - -LIST OF NEW PUBLICATIONS. - - -(Eulenspiegel Redivivus.) - -THE MARVELLOUS ADVENTURES AND RARE CONCEITS - -OF - -Master Tyll Owlglass. - -EDITED, WITH AN INTRODUCTION, AND A CRITICAL AND BIBLIOGRAPHICAL -APPENDIX, - -BY KENNETH R. H. MACKENZIE, F.S.A. - -WITH SIX COLOURED FULL-PAGE ILLUSTRATIONS, AND TWENTY-SIX WOODCUTS, FROM -ORIGINAL DESIGNS BY ALFRED CROWQUILL. - -Price 10_s._ 6_d._ bound in embossed cloth, richly gilt, with -appropriate Design; or neatly half-bound morocco, gilt top, uncut, -Roxburgh style. - - -“Tyll's fame has gone abroad into all lands: this, the narrative of his -exploits, has been published in innumerable editions, even with all -manner of learned glosses, and translated into Latin, English, French, -Dutch, Polish, &c. We may say that to few mortals has it been granted to -earn such a place in universal history as Tyll: for now, after five -centuries, when Wallace's birthplace is unknown even to the Scots, and -the Admirable Crichton still more rapidly is grown a shadow, and Edward -Longshanks sleeps unregarded save by a few antiquarian English,--Tyll's -native village is pointed out with pride to the traveller, and his -tombstone, with a sculptured pun on his name,--namely, an Owl and a -Glass,--still stands, or pretends to stand, at Möllen, near Lübeck, -where, since 1350, his once nimble bones have been at rest.”--_Thomas -Carlyle_, _Essays_, II. pp. 287, 288. - - -OPINIONS OF THE PRESS. - -“A volume of rare beauty, finely printed on tinted paper, and profusely -adorned with chromolithographs and woodcuts, in Alfred Crowquill's best -manner. Wonderful has been the popularity of Tyll Eulenspiegel ... -surpassing even that of the ‘Pilgrim's Progress.’”--SPECTATOR, _October_ -29, 1859. - -“A book for the antiquary; for the satirist, and the historian of -satire; for the boy who reads for adventures' sake; for the grown -person, loving every fiction that has character in it.... Mr Mackenzie's -language is quaint, racy, and antique, without a tiresome stiffness. The -book as it stands is a welcome piece of English reading, with hardly a -dry or tasteless morsel in it. We fancy that few Christmas books will be -put forth more peculiar and characteristic, than this comely English -version of the ‘Adventures of Tyll Owlglass.’”--ATHENÆUM, _November_ 5, -1859. - -“Mr Mackenzie has made diligent use of all editions, and has judiciously -founded his version ... on the old English translation of Henry the -Eighth's time. By this means he has imparted the flavour of antiquity to -the style, whilst he has freed it from the incumbrances of the obsolete -language and spelling.... He has, in truth, executed his work with great -judgment, and, as far as we can judge, with considerable talent, for he -has imparted to his little narrative the force and vigour of original -composition.... It will delight young and old; and the careful, -artistic, and humorous designs of Mr Crowquill will equally please the -children, both of large and small growth. Altogether, we cannot doubt -its popularity, especially as a Christmas gift.”--LEADER, _Nov._ 5, -1859. - -“There are, indeed, few languages in Europe into which the adventures of -this arch-mystificator have not been translated.... The bibliographical -appendix, which the editor has added to the volume, will be of great -interest and value to those who are curious in researches of that kind; -but to all the reading public this edition of the ‘Adventures of Tyll -Owlglass’ will be very welcome, as one of the prettiest and pleasantest -volumes of the season.”--CRITIC, _Nov._ 5, 1859. - -“This can hardly fail to become one of the most popular among the books -of the winter season.... We must add, in justice to Mr Mackenzie, that -no labour has been spared to make the present edition as complete as -possible. The translation is racy and vigorous, but we have not met with -a single phrase which could be described as ‘slang’.... We must also -call attention to the appendices at the end of the volume, which furnish -the reader with a succinct account of all that is worthy to be known -respecting the literary history of Owlglass.”--MORNING HERALD, _Nov._ 9, -1859. - -“Ordinary English readers know little of Tyll Eulenspiegel, or, as his -name is translated, Tyll Owlglass, a famous person in German mediæval -story, and one whose acquaintance they will be glad to make through Mr -Mackenzie's version.... Mr Mackenzie's translation is well calculated to -popularize this work. The book is beautifully printed, and the -illustrations by Alfred Crowquill worthy of his fame.”--LITERARY -GAZETTE, _Nov._ 12, 1859. - - * * * * * - -PREPARING FOR PUBLICATION, - -DEDICATED, BY PERMISSION, TO - -HIS ROYAL HIGHNESS PRINCE ALBERT. - -In one volume 8vo, handsomely printed, uniform with DR. LIVINGSTONE'S -TRAVELS, and accompanied by a Portrait of the Author, numerous -Illustrations, and a Map, - -NARRATIVE OF - -MISSIONARY RESIDENCE - -AND - -TRAVEL IN EASTERN AFRICA, - -DURING THE YEARS 1837-1855. - -BY J. L. KRAPF, PH. D. - -One of the Agents of the Church Missionary Society in Abyssinia and the -Equatorial Countries of Eastern Africa. - -The present volume will be acceptable at once to the friends of -Missions, to those interested in geographical discoveries, and to the -lovers of adventure. Few Missionaries have undergone greater sufferings -and been exposed to greater perils than those first fully disclosed in -this work as having been voluntarily fronted by Dr Krapf. The value of -his geographical discoveries it is scarcely possible to over-estimate. -The land journeys of Dr. Krapf in Eastern Africa extended to upwards of -nine thousand miles, and were made mostly on foot--for the luxury of -oxen, enjoyed by Dr. Livingstone, was beyond the reach of the German -missionary in his travels from the coast into the interior. - - * * * * * - -REYNARD THE FOX. - -After the German Version of Goethe. - -By THOMAS J. ARNOLD, Esq. - - “Fair jester's humour and merry wit - Never offend, though smartly they bit.” - -WITH SEVENTY ILLUSTRATIONS, AFTER THE CELEBRATED DESIGNS BY WILHELM VON -KAULBACH. - -Royal 8vo. Printed by CLAY, on toned paper, and elegantly bound in -embossed cloth, with appropriate Design after KAULBACH, richly tooled -front and back, price 16_s._ Best full morocco, same pattern, price -24_s._; or neatly half-bound morocco, gilt top, uncut edges, Roxburgh -style, price 18_s._ - -“The translation of Mr Arnold has been held more truly to represent the -spirit of Goethe's great poem than any other version of the legend.” - - * * * * * - -ON THE - -STUDY OF MODERN LANGUAGES - -IN GENERAL, AND OF - -THE ENGLISH LANGUAGE IN PARTICULAR. - -BY DR. DAVID ASHER. - -In one Volume 12mo, cloth. - -“I have read Dr Asher's Essay on the Study of the Modern Languages with -profit and pleasure, and think it might be usefully reprinted here. It -would open to many English students of their own language some -interesting points from which to regard it, and suggest to them works -bearing upon it which otherwise they might not have heard of. Any -weakness which it has in respect of the absolute or relative value of -English authors does not materially affect its value.”--RICHARD C. -TRENCH. - - * * * * * - -Uniform with “TYLL OWLGLASS,” a Second Edition of - -THE TRAVELS - -AND - -SURPRISING ADVENTURES - -OF - -BARON MUNCHAUSEN. - -WITH THIRTY ORIGINAL ILLUSTRATIONS, - -(Ten full-page Coloured Plates and Twenty Woodcuts), by ALFRED -CROWQUILL. - -Crown 8vo. ornamental cover, richly gilt front and back, price 7_s._ -6_d._ - -“The travels of Baron Munchausen are perhaps the most astonishing -storehouse of deception and extravagance ever put together. Their fame -is undying and their interest continuous; and no matter where we find -the Baron,--on the back of an eagle, in the Arctic Circle, or -distributing fudge to the civilized inhabitants of Africa,--he is ever -amusing, fresh, and new.” - -BOSTON POST, _Feb._ 10, 1859. - -“A most delightful book.... Very few know the name of the author. It was -written by a German in England, during the last century, and published -in the English language. His name was Rudolph Erich Raspe. We shall not -soon look upon his like again.” - - * * * * * - -THE EPIDEMICS - -OF - -THE MIDDLE AGES. - -FROM THE GERMAN OF J. F. C. HECKER, M.D. - -Translated by G. B. Babington, M.D. F.R.S. - -THIRD EDITION, - -Completed by the Author's Treatise on CHILD-PILGRIMAGES. - -Octavo cloth, pp. 384, price 9_s._ - -CONTENTS: THE BLACK DEATH--THE DANCING MANIA--THE SWEATING -SICKNESS--CHILD-PILGRIMAGES. - -This volume is one of the series published by the Sydenham Society, and, -as such, originally issued to its members only. The work having gone out -of print, this new edition--the third--has been undertaken by the -present proprietors of the copyright, with the view not only of meeting -the numerous demands from the class to which it was primarily addressed -by its learned author, but also for extending its circulation to the -general reader, to whom it had, heretofore, been all but inaccessible, -owing to the peculiar mode of its publication; and to whom it is -believed it will be very acceptable, on account of the great and growing -interest of its subject-matter, and the elegant and successful treatment -thereof. The volume is a verbatim reprint from the second edition, but -its value has been enhanced by the addition of a paper on -“Child-Pilgrimages,” never before translated; and the present edition is -therefore the _first_ and _only_ one in the English language which -contains _all_ the contributions of DR HECKER to the history of -medicine. - -“Dr Hecker's volume is one of rare excellence, and one not to be met -with and discussed lightly. He is the only historian of epidemics at -present known, and he has the rare faculty of making a medical book an -interesting one; likely, it appears, unfortunately, to be the only work -upon the subject for many years.”--SPECTATOR. - - * * * * * - -A DICTIONARY - -OF - -ENGLISH ETYMOLOGY. - -BY HENSLEIGH WEDGWOOD, ESQ. - -Vol. I., embracing Letters A to D. 8vo, 507 pages. Cloth boards, 14_s._ - -Dictionaries are a class of books not usually esteemed light reading, -but no intelligent man were to be pitied who should find himself shut up -on a rainy day, in a lonely house, in the dreariest part of Salisbury -Plain, with no other means of recreation than that which Mr Wedgwood's -Dictionary of English Etymology could afford him. He would read it -through from cover to cover at a sitting, and only regret that he had -not the second volume to begin upon forthwith. It is a very able book, -of great research, full of delightful surprises, a repertory of the -fairy tales of linguistic science.--SPECTATOR. - - -TRÜBNER & CO., 60, PATERNOSTER ROW. - - - - -Notes du transcripteur - - -On a conservé l'ortographe de l'original, en particulier dans les -citations. On a cependant corrigé plus de deux cents erreurs -manifestement introduites par les typographes londoniens, dont la -connaissance de la langue française ne s'étendait pas jusqu'à la -maîtrise du genre des noms (“le pomme”, “le folie”, etc.), des règles de -grammaire élémentaires d'accord ou de conjugaison, ni de l'usage des -accents (“l'àge”, “gôut”, etc.). On a également restitué quatre-vingt -accents manquant dans les petits caractères, sans doute en raison du -matériel typographique disponible. - - - - - - - -End of Project Gutenberg's Histoire littéraire des Fous, by Octave Delepierre - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTÉRAIRE DES FOUS *** - -***** This file should be named 62243-0.txt or 62243-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/2/4/62243/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/American Libraries.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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