diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 4 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 | ||||
| -rw-r--r-- | old/62679-0.txt | 10621 | ||||
| -rw-r--r-- | old/62679-0.zip | bin | 207002 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/62679-h.zip | bin | 283356 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/62679-h/62679-h.htm | 14669 | ||||
| -rw-r--r-- | old/62679-h/images/couverture.jpg | bin | 25581 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/62679-h/images/cover.jpg | bin | 38318 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/62679-h/images/logo.jpg | bin | 3543 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/62679-h/images/pdots.jpg | bin | 9953 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/62679-h/images/sceau.jpg | bin | 4486 -> 0 bytes |
12 files changed, 17 insertions, 25290 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..81e5cd7 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #62679 (https://www.gutenberg.org/ebooks/62679) diff --git a/old/62679-0.txt b/old/62679-0.txt deleted file mode 100644 index f758509..0000000 --- a/old/62679-0.txt +++ /dev/null @@ -1,10621 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Loges et coulisses, by Jules Huret - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Loges et coulisses - -Author: Jules Huret - -Release Date: July 17, 2020 [EBook #62679] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LOGES ET COULISSES *** - - - - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - Au lecteur. - - L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été - harmonisée, mais quelques erreurs clairement introduites - par le typographe ou à l'impression ont été corrigées. La - liste de ces corrections se trouve à la fin du texte. - - Également, à quelques endroits la ponctuation a été corrigée. - - - - - Loges et Coulisses - - - - -DU MÊME AUTEUR - - - ENQUÊTE SUR L’ÉVOLUTION LITTÉRAIRE (1 vol., Fasquelle). - ENQUÊTE SUR LA QUESTION SOCIALE (1 vol., Perrin). - SARAH BERNHARDT (1 vol., Juven). - - -_En préparation_: - - TOUT YEUX ET TOUT OREILLES. - LES GRÈVES. - - - - - JULES HURET - - Loges et Coulisses - - - [Logo: RB] - - - PARIS - ÉDITIONS DE LA REVUE BLANCHE - 23, BOULEVARD DES ITALIENS, 23 - - 1901 - - -Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, - même les scandinaves. - - - - - _Il a été tiré à part - Dix exemplaires sur papier de Hollande, numérotés à la presse._ - - JUSTIFICATION DU TIRAGE: - - [Illustration: JH] - - - - -LOGES ET COULISSES - - - - -RÉJANE RACONTÉE PAR ELLE-MÊME[1] - - -Gabrielle Réju est née dans l’un des quartiers les plus purement -parisiens de la capitale, 14, rue de la Douane, quartier de commerce -et d’industrie, qui n’est pas encore le faubourg et qui n’est pas le -boulevard. Son enfance s’est donc passée entre la porte Saint-Martin et -la place du Château-d’Eau, là où défilent tous les cortèges populaires, -là où se groupent toutes les émeutes, malgré la caserne d’en face. - - [1] En collaboration avec Paul Porel, directeur du Vaudeville. - -Quand elle vint au monde, sa mère tenait le buffet du foyer de -l’Ambigu, et son père était contrôleur du théâtre. Ce père avait même -autrefois joué un peu la comédie et le drame et dirigé le théâtre -d’Arras. Sitôt qu’elle sut marcher, l’enfant passa donc les soirées -près de sa mère, à l’Ambigu. Quand elle avait sommeil, on la couchait -dans un coin sur des couvertures, et on venait la voir dormir là, son -petit museau pâle encadré de l’auréole ébouriffée de ses cheveux noirs. -Si elle se réveillait, elle allait dans la salle, s’asseyait au balcon, -et buvait avec délices la terreur des mélodrames. - -Qui pourrait dire l’influence qu’eurent sur sa vie et sur sa carrière, -ces premières années d’enfance? Pour elle, ce temps est présent à sa -mémoire comme s’il était d’hier. Quand elle ne joue pas elle-même -au Vaudeville, elle aime à aller revoir ce foyer Empire avec ses -colonnes plates collées au mur, ces colonnes rondes de faux marbre -rouge, ce petit balcon de fer pour trois personnes, qui communique -avec les troisièmes galeries, ce lustre dont on baissait les lumières -pendant chaque acte, et qui devenait alors triste, si triste! ce -buffet d’acajou à la tablette de marbre gris, avec sa corbeille -d’oranges, quelques boîtes de sucres d’orge, des pastilles au citron, -cinq ou six madeleines et ces deux ou trois éternelles bouteilles et -demi-bouteilles de champagne auxquelles on ne touchait jamais... Elle -revoit, comme sur une plaque photographique bien conservée, ce qu’elle -regardait par les vitres poisseuses du foyer: tout près, la marquise de -verre, puis le terre-plein de l’Ambigu, les arbres, le boulevard, les -becs de gaz, les petites lanternes allumées sur les voitures à bras des -marchandes d’oranges, et, au fond, la place du Château-d’Eau. - -Et la salle! le velours rouge des fauteuils, le grand lustre imposant, -le rideau surtout, le rideau avec le mystère de ce qui va être tout -à l’heure, de ce qui va l’épouvanter, la charmer ou l’attendrir. -Et, devant sa mémoire fidèle, passent les silhouettes qui lui -paraissaient épiques des comédiens d’alors: les troisièmes rôles -sinistres, Castellano, Omer et son regard d’aigle; les jeunes premières -touchantes, et toujours en larmes: Jane Essler, Adèle Page, Dica Petit; -les beaux jeunes premiers: Paul Clèves, Bondois, Paul Deshayes; les -grands premiers rôles: Frédérick Lemaître, Mélingue, Lacressonnière, -Marie-Laurent! Et c’était: _la Bouquetière des Innocents_, _la -Poissarde_, _la Tour de Londres_, _Marie de Mancini_, _le Juif errant_, -etc., etc. - -Le jour d’une nouvelle pièce, pendant les entr’actes, elle racontait -Faction à sa mère, et elle s’essayait à imiter les artistes qu’elle -venait de voir haleter et sangloter sur la scène. Ce qui la frappait -le plus, c’était la mimique essoufflée des jeunes premières dans les -instants dramatiques, et, tout en faisant bouffer son corsage d’enfant, -elle demandait en imitant les halètements de la poitrine de Jane Essler -soulevée comme une vague: - -«Mère, est-ce que je respire comme elle?» - -Elle se faisait des traînes avec des serviettes dont elle balayait -majestueusement les planches du foyer, et, de son mouchoir, elle -s’épongeait précipitamment les yeux en se détournant un peu, comme les -artistes de drame qui ne doivent avoir l’air de pleurer que pour la -salle. - -Le plus ancien souvenir qui soit resté dans sa mémoire d’enfant, c’est -celui de la loge d’Adèle Page, où sa mère l’avait conduite un soir... -Mais elle n’y vit qu’une chose: la psyché! Ses yeux ne pouvaient s’en -détacher, ce fut longtemps dans son imagination puérile, le comble du -luxe et de l’élégance, et, plus tard, à travers la vie, la vision de la -psyché ne la quitta jamais; son rêve se réalisa un jour, et ce fut une -fête! Elle se souvient aussi que ce soir-là, l’artiste mit son manteau -de cour tout de velours et de pierreries sur ses petites épaules, et -sur sa tête, son diadème royal! - -Avant qu’elle n’eût tout à fait cinq ans, son père mourut. Voilà -donc la mère et l’enfant réduites à leurs propres forces. On la mit -à l’école. Trois ou quatre années se passent ainsi. Mme Réju obtint -un service de bureau à l’Hippodrome, et Gabrielle fut confiée à -une amie. Chaque jour avant de partir, sa mère lui remet un franc -pour son dîner du soir, qu’elle va prendre à un bouillon voisin, -faubourg Saint-Martin, où la gérante a soin d’elle. On lui avait -bien recommandé: «Surtout prends garde aux voitures! pour traverser, -n’accepte jamais que l’aide d’un monsieur décoré.» Or, en ce temps-là, -les messieurs décorés étaient plus rares qu’aujourd’hui, et souvent -elle se voyait forcée de se contenter d’un monsieur qui «avait des -gants». Elle était très fière de sortir ainsi, seule, et d’aller au -restaurant comme une grande personne. Là, elle désobéissait à sa mère. -Celle-ci lui recommandait bien de ne pas manger de salade; mais les -autres plats étaient servis tout prêts, et ne laissaient aucune place -à l’initiative. La salade, au contraire, on la préparait soi-même. -«C’était plus âgé!» Et, comme à cet âge on n’a que l’envie de vieillir -bien vite, elle commandait une salade pour affirmer son indépendance -et prouver ses capacités. Sur ses vingt sous, elle en conservait un -qui lui servait à acheter une orange. Non pas une orange d’un sou qui -lui eût donné l’air trop petite fille, mais une grosse orange, un peu -gâtée, qu’on lui donnait pour le même prix, et qu’elle allait ensuite -étaler sur le rebord du balcon de l’Ambigu, où elle assistait, avant de -rentrer, à un acte de _la Bouquetière des Innocents_ ou du _Crime de -Faverne_. - -On demeurait alors rue de Lancry. En revenant de dîner, elle devait -passer devant la terrasse du café de l’Ambigu. Elle se préparait de -loin à ce passage. Elle connaissait naturellement tous les artistes, et -elle savait qu’on la regardait. Aussi, toute fière d’un châle rouge à -carreaux de sept francs cinquante qu’elle trouvait plus beau que tous -les manteaux de fourrure, elle prenait sa tournure la plus désinvolte, -se cambrait la taille aux approches de la terrasse, et adressait à -la galerie le plus gracieux et à la fois le plus cérémonieux de ses -sourires! - -La nature précoce et complexe de la petite Gabrielle faisait -l’admiration de tous les amis de sa famille. Sa mère raconte un fait -qui montre d’une façon saisissante la vivacité de son intelligence -et sa sensibilité. La famille était liée avec le propriétaire du -café de l’Ambigu. L’homme dominateur, tyrannique, brutal, battait -outrageusement sa femme. Et Gabrielle quand elle voyait le mari froncer -le sourcil, faire un signe de tête à son épouse, celle-ci monter -l’escalier qui conduisait à l’entresol, et l’homme la suivre, savait -qu’une scène terrible allait se passer. Elle restait là, tremblant de -tous ses membres. Un jour qu’elle avait assisté à ces préliminaires et -que des cris et des bruits de meubles brisés arrivaient de l’entresol -dans le café, un client, étonné d’un tel vacarme demanda à l’enfant ce -qui se passait là-haut... Et elle aussitôt de répondre: «Monsieur, on -répète, on répète!» cachant ainsi de son mensonge improvisé la honte de -ces brutalités et donnant de la vraisemblance au tapage infernal et aux -cris qui bouleversaient la maison. - -Entre les heures de classe, et le jeudi toute la journée, l’enfant -aidait sa mère à fabriquer des éventails pour la maison Meyer, rue -Meslay, des éventails à palmes où elle se montrait très habile. La -façon de ces éventails se payait 2 fr. 25 ou 2 fr. 50 la douzaine. -Mais les deux femmes étaient fières: elles ne voulaient pas qu’on sût -qu’elles travaillaient de leurs mains. Et elles donnaient cinq sous par -douzaine à une voisine qui les portait pour elles chez ce fabricant! - -«C’étaient nous les femmes du monde dignes et fières qui travaillent en -cachette!» dit plaisamment Réjane en racontant ces détails. - -On changea de quartier et on alla habiter la rue Notre-Dame-de-Lorette -au nº 17. Ce simple déménagement aura, comme on va le voir, une -importance énorme pour l’avenir de l’enfant. Restant dans le voisinage -de l’Ambigu où les artistes la connaissaient et l’aimaient déjà, et -l’âge arrivant, avec la vocation qui se dessinait, elle débuterait -à coup sûr un beau jour dans ce théâtre de drame populaire, et, -vraisemblablement, y demeurerait. Au lieu de cela, elle entrera dans la -carrière par le Conservatoire, elle y étudiera les traditions--pour ne -pas les suivre--y deviendra l’élève préférée de Regnier et l’écoutera -toujours avec obéissance et vénération,--comme le montrera la suite de -cette histoire. - -Dans la maison qu’habitaient Madame Réju et sa fille et sur le même -palier, se trouvait une dame avec qui, peu à peu, elles se lièrent. -Quand arriva la guerre, la dame quitta Paris en priant Madame Réju de -vouloir bien, en son absence, surveiller son appartement qui donnait -sur la rue. Et c’est de sa fenêtre qu’un beau matin l’enfant assista -à la fusillade entre Versaillais et Communards. Les Versaillais -avaient tourné la barricade de Notre-Dame-de-Lorette, envahi la rue -Saint-Georges et, par le derrière des maisons, étaient arrivés à la -rue Notre-Dame-de-Lorette d’où ils pouvaient à l’aise canarder les -insurgés. L’enfant conserva de cette journée une vision terrible. -Curieuse, elle alla jusqu’aux fenêtres matelassées derrière lesquelles -tiraient les Versaillais, et elle entendit siffler sous son nez les -balles des Communards répondant à celles de la troupe. Et elle vit, le -soir, passer devant ses yeux les corps d’un capitaine et d’un jeune -sergent, que, le matin, elle avait aperçus luttant dans l’ardeur de la -bataille. Première vision de la mort pour ses yeux d’enfant, premier -souvenir historique de sa vie. - -La guerre terminée et la Commune vaincue, Gabrielle Réju retourna en -classe à la pension Boulet, rue Pigalle. Ayant grandi, elle se rendit -compte qu’elle n’avait jusque-là rien appris, et se mit à étudier -avec conscience. Naturellement, elle avait conquis la maîtresse de -pension, qui, voulant lui donner une preuve d’intérêt, la poussa à -obtenir ses brevets. Elle lui faisait entrevoir que, son premier -diplôme conquis, et en attendant le brevet supérieur, elle la prendrait -comme sous-maîtresse à 40 francs par mois d’appointements, plus «le -déjeuner». Mme Réju s’enthousiasma de cette idée, et résolut de -l’accepter pour sa fille. Mais celle-ci avait déjà son rêve qu’elle -dorlotait avec amour au fond de sa cervelle enfantine. Provisoirement, -elle accepta de faire la classe aux toutes petites, car elle adorait -les enfants. Malheureusement, si elle apprenait bien ses leçons, elle -négligeait la couture et la broderie. Et, un jour, qu’une petite vint -lui demander de lui enseigner «le point de marque» elle fut bien -embarrassée, mais pas longtemps: «Comment! tu ne sais pas encore faire -le point de marque, à ton âge?» s’indigna-t-elle. Et la petiote de -répondre en zézayant: «Non, mademoiselle.» Alors, avisant une enfant -plus grande qui marquait avec entrain, elle lui dit négligemment: -«Allons, toi, montre à la petite paresseuse comment on fait le point de -marque! Moi, je n’ai pas le temps!» - -Quelquefois, le dimanche, on allait en soirée chez une amie de sa -mère, où se réunissaient des artistes comme Félicien David, Joseph -Kelm, l’auteur de _Fallait pas qu’il y aille_, l’architecte Frantz -Jourdain, et d’autres encore qui constituaient une sorte de cercle -artiste, quelque chose comme un _Chat Noir_ mondain, où étaient fort -goûtées ses qualités de spontanéité, d’esprit, de naturel et de gaieté. -Elle chantait des chansonnettes du temps, pleines de sous-entendus -croustillants, qu’elle soulignait, sans y rien comprendre, d’œillades -et de sourires à mourir de rire! - -Son goût pour le théâtre s’augmentait de ses succès d’enfant. Elle -roulait ses projets dans sa tête! Elle voulait décidément être -«actrice». Elle voulait, comme celles qu’elle avait vues, faire pleurer -des salles entières et acclamer son héroïsme de mère ou de fiancée -persécutée. - -La querelle commença entre la mère et la fille, éternelle et vaine -querelle qui finit toujours par la victoire de celle qui veut. En -attendant, c’était la lutte journalière. Mme Réju poussait aux diplômes: - -«Quand une carrière honorable s’offre à vous, répétait-elle (pense -donc! 40 francs et le déjeuner!), on n’a pas le droit de faire de sa -mère, une mère d’actrice!...» - -Oh! ce mot dédaigneux de «mère d’actrice», Réjane après vingt-cinq -ans passés, l’a encore sur le cœur. Et, de temps en temps, sa seule -vengeance c’est de le répéter à son auteur à présent subjuguée par les -triomphes de la petite rebelle. - -Un soir, en revenant de la rive gauche avec sa mère, Gabrielle Réju -aperçoit à la porte des artistes du Théâtre-Français, un rassemblement. -Les deux femmes s’approchent et s’informent: c’était la représentation -d’adieux de Regnier; des admirateurs l’attendaient à la sortie pour lui -faire une ovation. La petite veut demeurer «pour voir M. Regnier!» Elle -ne l’avait jamais entendu jouer, mais son nom était venu jusqu’à elle -comme celui d’un grand artiste, probe et honnête, celui du maître rêvé. -Elle vit bientôt s’avancer entre les deux rangs de curieux accompagné -d’une dame à cheveux blancs, un petit vieillard rasé et vénérable, qui -monta en voiture, l’air modeste et confus. Puis la vision disparut, -mais jamais ne s’effaça de sa mémoire... - -Une année se passa encore en luttes continuelles. Une amie de Mme -Réju, Angelo, artiste charmante et bonne, qui continua plus tard à -s’intéresser à l’enfant, apprend que celle-ci veut devenir artiste, et -l’opposition de sa mère. Elle cherche un moyen d’apaiser le conflit. -Elle dit qu’il faudra la marier jeune, et s’offre à lui constituer -une dot de 10.000 francs. Mais Réjane refuse de penser à ces choses -lointaines. Et elle continue à lutter. - -Finalement, la résistance maternelle fut vaincue. - -Mais comment procéderait-on? - -La dame du palier était revenue à Paris, après la guerre. Mise au -courant de la volonté irrésistible de l’enfant, elle donne le conseil -de la faire entrer au Conservatoire. Elle connaît justement le fils -de Jules Simon, alors ministre de l’Instruction publique et des -Beaux-Arts. Par cet intermédiaire inattendu, voilà la jeune Gabrielle -en rapports avec ce même Charles Simon, qui, vingt-huit ans après, -écrira pour elle avec son ami Pierre Berton, la _Zaza_, dont elle fait -un triomphe. Charles Simon est intimement lié avec la famille Regnier. -La petite ira donc voir le vieux maître. Regnier la reçoit avec -affabilité, mais tente de la dissuader. En vain! L’enfant résiste avec -tant de fermeté, montre une résolution si ardente qu’il consent à la -prendre, comme auditrice, pendant deux mois. - -«Mais si, ce temps écoulé, je m’aperçois que vos efforts sont inutiles -et que vous n’avez pas d’avenir, promettez-moi de me croire et de -m’obéir?... Me donnez-vous votre parole?» - -La petite hésita... Donner sa parole, pour elle, était déjà chose -grave. Elle se fait préciser les conditions du contrat: - -«Alors, insiste-t-elle, si dans deux mois vous me dites de ne pas -continuer, je ne devrai jamais, jamais, faire de théâtre? - ---Jamais!» affirma le vieux comédien. - -Mais elle, sure d’avance, convaincue de la réussite, promit. - -Et, comme elle grasseyait horriblement, elle se mit, en attendant, sur -le conseil de Regnier, à faire durant des heures les _te de, te de, -rrre, rrre_, de la méthode. Si bien qu’au bout de trois mois Regnier -put lui dire, en l’entendant parler: - -«C’est parfait. Vous grasseyez beaucoup plus qu’avant!...» - -N’importe, elle entra. Regnier écrivit à Charles Simon cette lettre que -Réjane conserve comme la prunelle de ses yeux: - - - Château de Sol-Juif, - Canton de Saint-Pierre-lès-Nemours - (Seine-et-Marne) - - Je ne puis, mon cher Charles, que vous répéter ce que j’ai déjà - dit à Mlle Réju: que je la prendrai comme élève à la rentrée - des classes, à moins qu’il ne s’élève entre cette époque et ma - promesse un de ces obstacles dont tout le bon vouloir du monde - ne peut triompher, et que rien, absolument rien ne me fait - prévoir. - - Est-ce assez net, et êtes-vous content? - - Vous me le direz la semaine prochaine. Je serai de retour à - Paris dimanche soir. - - A vous, - REGNIER. - - -A la rentrée, elle passe l’examen d’admission dans le rôle d’Henriette, -des _Femmes savantes_, et on l’admet. - -La voilà donc embarquée et pour toujours, sur sa galère glorieuse. - -Elle suit assidûment le cours de Regnier. Au Conservatoire, elle se -trouve avec Jeanne Samary, Maria Legault, Marie Kolb, MM. Achard, -Truffier, Marais, Dermez, Villain, Davrigny, Kéraval, Albert Carré! -Comme elle entend travailler sérieusement elle ne se contente pas des -leçons de l’école, et le pauvre ménage se saigne aux quatre veines -pour prendre une dizaine de cachets à 10 francs pour des leçons -particulières que donnait Regnier dans son appartement de la rue -d’Aumale. Quand elle eut épuisé ses dix premiers cachets, elle en prit -dix autres. Mais, un jour Regnier lui dit: - -«Tu as tes cachets? - ---Oui. - ---Donne-les-moi.» - -Et il les déchira, en ajoutant: - -«Quand on a affaire à un tempérament d’artiste tel que le tien, on ne -fait pas payer ses leçons.» - -Ce fut là la sanction du vieux maître à la convention conclue entre -lui et son élève lors de leur première entrevue: au lieu de l’empêcher -de continuer, il entendait la mener lui-même gratuitement jusqu’au -bout de ses études. Au mois de janvier 1873 (il y avait donc deux mois -qu’elle suivait les cours du Conservatoire), on fit passer à tous les -nouveaux élèves un examen d’élimination. Comme on était forcé d’en -recevoir beaucoup en octobre grâce aux innombrables recommandations -qui assaillaient les professeurs et le jury, on employait ce système -d’épuration à la rentrée de janvier. Gabrielle Réju subit l’examen -comme tout le monde. C’est dans le rôle d’Agnès qu’on la jugea, un -de ces rôles d’ingénue pas du tout faits pour elle. Elle portait une -petite robe courte serrée à la taille par une ceinture à boucle de -nacre. Elle n’était pas d’une beauté frappante. Et même sa grâce et le -charme malicieux de la physionomie n’étaient encore qu’en formation: -elle se trouvait à l’âge ingrat des fillettes. A côté d’elle, au -contraire, concourait une superbe fille, Julia Rochefort, qui conquit -le jury, et dont la figure, n’ayant rien de scénique, devint--chose -curieuse--impossible à la scène quelques années après. Toujours est-il -qu’Édouard Thierry, alors directeur de la Comédie-Française, et qui -faisait partie du jury, se pencha à l’oreille de Regnier et lui dit sur -un ton un peu dégoûté: - -«Est-ce que nous la gardons, celle-là? - ---Oui, répondit Regnier, elle est de ma classe, et j’y tiens.» - -L’année scolaire s’écoule. Arrive la période des concours. Mais il -fallait passer l’examen préalable. Regnier avait choisi pour elle: -_l’Intrigue épistolaire_. Édouard Thierry ne la reconnut pas, et il dit -à Regnier: - -«Elle est charmante, cette enfant! C’est l’espoir du concours!» - -Alors le professeur se penchant à son tour à l’oreille du directeur de -la Comédie-Française comme celui-ci avait fait huit mois auparavant, -lui dit sur le même ton, sans enthousiasme: - -«Alors, nous la gardons, celle-là?» - -C’est dans cette même scène de _l’Intrigue épistolaire_ qu’elle obtint -sa première récompense, un premier accessit, en août 1873. - -Il faut entendre raconter à Réjane l’histoire de la toilette de son -premier concours! - -Regnier s’y intéressait beaucoup. Il lui avait demandé: - -«Comment seras-tu habillée? - ---Très bien. C’est ma mère qui se charge de tout faire elle-même. - ---A-t-elle du goût, ta mère? - ---Beaucoup.» - -«Seulement, je ne lui disais pas que nous avions dépensé dix francs -juste en tout! Je revois ma petite robe courte, en tarlatane blanche, -avec des bretelles en tarlatane aussi. L’étoffe coûtait neuf sous -le mètre. On l’avait mouillée pour l’assouplir. Quelles chaussures -portais-je? Je ne sais plus. Sans doute d’anciennes bottines en -lasting recouvertes à neuf. Quant à mes gants, c’est Mme Regnier qui me -les avait offerts. Regnier me dit: «Je veux tout de même voir, avant, -comment tu seras habillée. J’irai chez toi à neuf heures. Mais comme -je désire recevoir une impression d’ensemble, tu ouvriras la porte -d’un seul coup, en disant: «Me voilà!» En effet, Regnier arriva à neuf -heures. Il s’assit seul dans notre petit salon, et de derrière la -porte je lui demandai s’il était prêt: «J’y suis, ma Minette, tu peux -entrer.» J’entrai en coup de vent, radieuse dans ma tarlatane. Le brave -homme eut bien garde de rien critiquer, et se contenta de me dire: «Tu -es charmante, ma Minette, charmante!» On débattit la question de savoir -si je mettrais ou non un médaillon autour du cou. J’en avais un en fer -forgé, mon seul bijou. Finalement on se résolut à me le mettre parce -que cela m’engraissait! Je plantai naturellement du jasmin dans mes -cheveux, car ma mère adorait cette fleur qui remplaçait pour elle tous -les piquets de plumes et tous les rubans du monde!» - -Cette année-là, Mlle Legault avait obtenu son premier prix de comédie, -et était engagée à la Comédie-Française. Son départ du Conservatoire -laissait vacante une bourse de douze cents francs. Les économies du -petit ménage Réju à la fin absorbées, et le dur problème de la vie -se posant devant l’année d’études qui restait à accomplir, Regnier -promit de tenter d’obtenir la bourse pour son élève préférée. Et comme -il devait s’écouler deux mois jusqu’à la rentrée des classes, il -s’agissait de l’obtenir tout de suite pour profiter de ces deux mois -de subvention. Deux cents francs, une fortune! Les professeurs n’ont -pas le droit de faire connaître eux-mêmes à leurs élèves les faveurs -dont elles sont l’objet: c’est l’administration qui se réserve ce soin. -Mais la jeune Gabrielle insista tant pour «savoir» le jour même, que -Regnier le lui promit: «Seulement, je ne pourrai pas te parler! lui -dit-il. Tu te tiendras sous la porte cochère, après le concours. Si -c’est oui, je me gratterai le nez.» Elle attendit donc accompagnée -de sa mère, avec quelle impatience! la sortie des membres du jury. -Soudain, ils apparurent. Ce fut d’abord Legouvé, qui se pressa le nez -avec insistance, ce fut ensuite Beauplan qui fit le même jeu de scène, -puis Ambroise Thomas qui se frottait éperdument les narines... Elle -ne comprenait rien à cette procession de nez en démangeaison, ne -pouvant pas croire que toutes ces démonstrations étaient pour elle et -sa bourse! Enfin Regnier parut à son tour, et, en souriant, se gratta -légèrement le nez du bout de son index! La joie de Gabrielle fut sans -bornes. A son âge et pour les natures ardentes comme la sienne, toutes -les réussites sont d’immenses bonheurs. - -Dans son feuilleton qui suivit le concours, M. Sarcey écrivait: - - - Le soir même du concours, je dînais avec un des auteurs - dramatiques les plus en vogue de ce temps. - - «Je vous attendais, me dit-il. Il me faut pour une pièce qu’on - va bientôt jouer une petite fille qui ait de l’esprit et du - mordant; me rapportez-vous du Conservatoire? - - --Dame! tout de même. C’est une enfant de quinze ans; elle - a une de ces petites frimousses spirituelles qui sentent - leur Parisienne d’une lieue. Elle se nomme d’un bien vilain - nom qu’elle changera pour entrer au théâtre: Réju, élève - de Regnier, et le diable au corps. Si celle-là ne fait pas - son chemin je serai bien attrapé. Si j’étais directeur, je - l’engagerais tout de suite. Mais comme je suis critique, - je l’engagerai tout simplement à achever ses études. A son - âge on doit avoir de hautes ambitions; le meilleur moyen - de primer dans un théâtre de genre, c’est d’avoir visé la - Comédie-Française. - - --Vous parlez comme un livre!» me répondit Meilhac. - - Tiens? son nom vient de m’échapper. Mais je ne m’en dédis pas: - tout ce qu’il y a d’ingénues-comiques en disponibilité va - tomber chez lui pour demander son rôle; et je rirais bien dans - ma vieille barbe. Elle est charmante, cette jolie et piquante - jeune fille, et je suis bien aise qu’on lui ait, malgré sa - grande jeunesse, donné un premier accessit. - - -En ce temps-là, Réjane donnait des leçons à son tour! Pour l’aider -à vivre, on lui avait trouvé deux sœurs, jeunes filles bordelaises -douées d’un fort accent gascon. Il s’agissait de rectifier cet accent -pour leur apprendre le _Passant_. Elles disaient «le Passaing» et -«Voulez-vous un peu de brioche, té?» A neuf heures, tous les jours, -et par tous les temps, elle se rendait au domicile des deux sœurs -et faisait de son mieux... Un matin, en passant devant une église, -elle vit un rassemblement, des quantités de fleurs, tout un apparat. -Les gens de l’omnibus s’enquirent, et un homme qui venait de lire le -journal dit: «C’est une actrice qu’on enterre, c’est Desclée...» Réjane -se leva, comme pour descendre de la voiture, mais elle réfléchit qu’on -l’attendait pour sa leçon, qu’elle en avait besoin, et elle se rassit -en faisant un long signe de croix... C’est ainsi qu’elle adressa son -dernier adieu à la grande artiste de qui elle devait par la suite -procéder. A cette époque, Réjane avait vu Desclée trois ou quatre fois, -dans _Froufrou_, dans _la Princesse Georges_, dans _le Demi-Monde_, -dans la _Femme de Claude_. Et elle s’était dit, en la voyant: «C’est -ça, le théâtre!» - -Au cours de cette dernière année de Conservatoire, Réjane connut une -des plus grandes joies de sa vie. Un matin Regnier lui fait dire, -pendant une leçon à la classe, _la Fille d’Honneur_, une poésie qu’elle -avait entendue rabâcher cent fois à Mlle Baretta, et qu’elle savait -ainsi par cœur. Réjane tremblait, car ses deux élèves bordelaises -assistaient au cours comme auditrices, et le professeur, très -sévère, arrêtait les élèves à chaque seconde et les faisait répéter -jusqu’à l’inflexion juste. Mais il la laissa aller jusqu’au bout, -sans l’interrompre une seule fois. Elle, ne comprenant rien à cette -bienveillance inaccoutumée, se demandait: «Mon Dieu! que va-t-il dire à -la fin?...» Lui, tranquillement, sur le ton qu’on emploie pour annoncer -une chose fatale, contre laquelle il n’y a pas à lutter, prononça -ces simples mots: «C’est très bien, ma petite, descends, tu seras -une grande artiste...» Ah! l’artiste, depuis lors, eut l’occasion de -signer bien des engagements splendides, elle goûta la joie de bien des -triomphes, reçut les félicitations des souverains dans leurs palais, -mais jamais les émotions ressenties depuis n’eurent la qualité et -l’intensité de celle-là! - -Talbot était encore directeur du petit théâtre de la Tour-d’Auvergne. -Il attirait là, le dimanche, les jeunes élèves du Conservatoire -pour un cachet de cinq francs. Naturellement Réjane y accompagnait -ses camarades dès sa première année d’études. Elle avait même joué -_les Deux Timides_ avec Albert Carré, dont l’accent lourd et un peu -pâteux faisait la joie des autres, et qui jouait vraiment très mal. -Il tenait dans cette pièce le rôle du père de Réjane. «Au beau milieu -de l’action--c’est Réjane qui raconte,--je le vois encore, assis -devant une table, il cherche son mouchoir, le porte à son nez, et -s’arrête d’écrire la lettre qu’il venait de commencer. Il saignait -du nez! Il n’hésite pas, il se lève, quitte la scène et me plante -là, tranquillement. Notez que c’était la première fois que je me -trouvais devant un public. Qu’est-ce que je vais devenir, seule, là, -sur ce plancher, sans réplique? Faut-il que je m’en aille? Faut-il -que je reste? Va-t-il revenir? Mme Doche se trouvait justement dans -l’avant-scène. Éperdue, je la regarde, comme la femme qui a créé _la -Dame aux Camélias_, et mes yeux suppliants lui demandent un miracle. -Elle me fait signe comme elle peut, et voyez si c’est commode quand -on est assis dans une loge--me fait signe de m’asseoir! Par miracle, -en effet, je comprends. Je comprends et je m’assieds... Mais une fois -là, que vais-je faire? Les mêmes problèmes s’agitent dans ma cervelle. -J’entends du vacarme dans la coulisse. Des gens me crient: «Mais -sortez donc!» Comme c’est facile de sortir quand on n’a pas de mot de -sortie! D’ailleurs d’autres voix m’arrivent: «Il ne saigne plus. Il va -rentrer.» J’attends toujours. - -»Décidément que vais-je faire devant cette table? J’aperçois la plume -et le papier. J’ai une inspiration du ciel. Je saisis la plume de l’air -le plus naturel du monde, et je me mets à achever la lettre commencée -par Carré, au milieu des applaudissements de la salle qui a tout -compris. Le «saigneur» revient enfin et la pièce peut finir.» - -On allait aussi quelquefois le dimanche jouer dans la banlieue de -Paris. On poussait jusqu’à Versailles, Mantes ou Chartres. Et c’est un -jour, à Chartres, qu’on jouait _les Paysans Lorrains_, que le nom de -«Réjane» parut pour la première fois sur une affiche. Jusque-là elle -s’appelait Réju. Et tout le monde se mit d’accord pour lui conseiller -de changer de nom, depuis Alexandre Dumas jusqu’à ses camarades. On -avait cherché à conserver quelque chose du nom, et on hésitait entre -Régille, Réjalle, Réjolle, quand un matin, à la classe, elle trouva -soudain: «Tiens, Réjane, pourquoi pas Réjane?» - -Ballande donnait en ce temps-là à la Porte-Saint-Martin, des -matinées-conférences. Comme Talbot, il recourait aux jeunes élèves du -Conservatoire, mais, au lieu de cinq francs, il les payait dix francs. -Aussi ces représentations étaient-elles recherchées. Réjane y joua un -jour dans _le Dépit amoureux_, qu’on donnait en cinq actes, le rôle -travesti d’Ascanio, rôle obscur et même incompréhensible qu’on supprime -d’ordinaire. Mais elle y fut mal notée: Ballande lui avait fait répéter -les saluts, avec un chapeau melon qu’elle mettait sous son bras après -les grands gestes à plumeau en usage au XVIIe siècle. Ce chapeau melon -était très bombé; aussi la jour de la représentation quand elle eut à -faire les mêmes gestes et qu’elle essaya de serrer son chapeau plat -sous son bras, il était déjà loin derrière elle. - -Une deuxième tentative faite par Ballande fut moins heureuse encore, -Réjane tenait un rôle dans _les Ménechmes_. Elle attendait dans le -foyer. Tout à coup on lui crie: «C’est à vous!» Elle se met à courir, -enfile un escalier, le descend, et se trouve sur... le trottoir de la -rue de Bondy! Elle s’était trompée de chemin! Quand elle remonta, après -cinq minutes de recherches, vous devinez comment elle fut reçue. - -Le concours de 1874 arriva. - -Ses camarades, son professeur, se disaient sûrs de son premier prix. -Elle avait choisi, ou plutôt Regnier avait choisi pour elle une scène -de Roxelane, des _Trois Sultanes_. Mme Angelo, toujours prête à lui -rendre service, s’était chargée de l’habiller. «Tu n’auras pas une robe -de mille francs, lui dit-elle, car on te sait pauvre, et il ne faut pas -qu’on te prenne pour ce que tu n’es pas!» Néanmoins elle lui commanda -sa toilette chez Laferrière. C’était encore une robe de tarlatane -blanche, comme l’année précédente. Mais de quelle façon! Elle mit -naturellement du jasmin dans ses cheveux et constata qu’elle en avait -créé la mode, car presque toutes ses camarades s’étaient fleuries de -jasmin, comme elle avait fait à son premier concours. - -La scène des _Trois Sultanes_ n’avait pas beaucoup réussi, et elle se -sentait grand’peur. Par bonheur, elle devait donner la réplique à son -camarade Davrigny dans _la Jeunesse_, d’Emile Augier. Dans la pièce, -les deux jeunes gens se rencontrent à la fontaine. Le jeune homme -dit: «Cyprienne!» Elle répond simplement: «Ah! mon Dieu!» Mais ses -yeux s’emplissent de larmes, sa gorge se serre, et l’accent qu’elle -met dans cette exclamation est tel, que la salle entière éclate en -applaudissements. Ce début la remonta, et, rassurée, elle joua la -scène avec un succès d’émotion considérable. De sorte que, poussée -jusqu’à présent vers les soubrettes et les coquettes gaies, elle eut ce -jour-là, et par hasard, la révélation de son don dramatique. - -On ne lui décerna pourtant qu’un second prix, qu’elle partagea avec -Jeanne Samary. - -Son professeur Regnier n’avait pas eu la patience d’attendre la fin du -concours. Il l’entendit jouer sa scène et s’en alla en disant: «C’est -le premier prix, sûr! Et tu viendras me l’annoncer chez moi, tout -à l’heure.» Regnier l’attendait, en effet, en haut de son escalier. -Aussitôt qu’il l’aperçut, il lui cria: - -«Eh bien? - ---Je ne l’ai pas, monsieur! Le second seulement.» - -Et le vieux maître, tout pâle, frémissant de colère, lâcha: - -«Ah! les malfaiteurs!...» - -La Presse du lendemain est encore bien instructive à consulter. - -Sarcey a suivi Réjane. Il la retrouve avec son second prix et il dit: - - - J’avoue que, pour ma part, j’aurais volontiers attribué à Mlle - Réjane un premier prix. Il me semble qu’elle l’avait mérité. - Mais le jury se décide souvent par des motifs extrinsèques et - secrets, où il ne nous est pas permis de pénétrer. Un premier - prix donne droit d’entrée à la Comédie-Française, et le jury ne - croyait point que Mlle Réjane avec sa petite figure éveillée, - convînt au vaste cadre de la maison de Molière. Voilà qui est - bien; mais le second prix, qu’on lui a décerné, autorise le - directeur de l’Odéon à la prendre dans sa troupe, et cette - perspective seule aurait dû suffire pour détourner le jury de - son idée... Que fera Mlle Réjane à l’Odéon? Elle montrera ses - jambes dans _la Jeunesse de Louis XIV_ que l’on va reprendre - au début de la saison. Voilà un beau venez-y voir! Il faut - qu’elle aille ou au Vaudeville ou au Gymnase. C’est là qu’elle - se formera, c’est là qu’elle apprendra son métier, qu’on jugera - de ce qu’elle est capable de faire, qu’elle se préparera à la - Comédie-Française si elle y doit jamais entrer... - - ... Qu’elle a d’esprit dans le regard et dans le sourire avec - ses petits yeux perçants et malins, avec sa petite mine en - avant, elle vous a un air si futé qu’on se sent égayé rien qu’à - la voir. - - Sa bienvenue au jour, lui rit dans tous les yeux. - - -Et il répète encore: - - - Je serai bien surpris si elle ne fait pas son chemin. - - -Voilà Réjane hors de l’école. Sa vraie carrière va commencer. - -Où ira-t-elle? - -Avant la fin du Conservatoire, M. Duquesnel, alors directeur de -l’Odéon, lui avait proposé d’y aller jouer _la Jeunesse de Louis -XIV_, et le regretté M. Carvalho lui ouvrait le Vaudeville. Mais -elle refusa, désireuse de finir ses études régulières. Le Gymnase la -guettait également. Elle se décida pour le Vaudeville et signa, avec -les nouveaux directeurs, un engagement conditionnel. Si l’Odéon, comme -c’était son droit, ne la réclamait pas, elle débuterait au boulevard. -A l’Odéon, on lui offrait 150 francs par mois, au Vaudeville c’était -4.000 francs par an et les costumes. Elle souhaitait donc ardemment -que l’Odéon l’oubliât. Il paraissait l’oublier, en effet. L’ouverture -d’octobre arriva. Sa situation n’était toujours pas réglée. Elle -alla au Ministère des Beaux-Arts. Elle retrouva là le secrétaire du -Ministre, qui l’avait vivement complimentée lors du concours. Elle -lui exposa son cas et ses angoisses, et obtint une lettre du Ministre -qui la dégageait de l’Odéon. Il ne restait d’ailleurs plus que deux -jours de délai pour qu’elle fût légalement libérée. Mais, prévenu sans -doute, M. Duquesnel, avant l’expiration de ce délai, envoya à Réjane un -bulletin de répétition pour _la Jeunesse de Louis XIV_. La débutante, -qui aimait déjà les choses bien faites, se rendit à l’Odéon et fut -reçue par le directeur qui lui dit: - -«Eh bien! nous répétons demain à une heure. - ---Il n’y a qu’un obstacle à cela, répondit Réjane, c’est que j’ai -demain à la même heure, une répétition au Vaudeville...» Ce n’était -pas vrai, mais, nous venons de le dire, elle aimait les choses bien -faites... Explication. M. Duquesnel avait entre les mains une lettre du -directeur des Beaux-Arts, l’autorisant à réclamer le second prix pour -l’Odéon. «C’est que j’ai aussi une lettre qui me dégage, objecta-t-elle -tranquillement; elle n’est pas du directeur des Beaux-Arts, c’est vrai, -mais elle est du Ministre... Voyez plutôt...» Et elle sortit sa lettre, -qu’elle lui montra de loin, sans lui permettre de la toucher... - -Ce fut toute une affaire. M. Duquesnel se plaignit, et on lui accorda -des compensations pour le dédommager. - -«De sorte que, dit Réjane lorsqu’elle raconte cette anecdote, si -l’Odéon aujourd’hui a des fauteuils en velours, c’est à moi qu’il le -doit!» - - * * * - -Ici se place un chapitre charmant de la jeunesse de Réjane: ce sont -ses rapports avec son grand professeur Regnier. Elle a conservé -soigneusement les lettres qu’il lui a écrites, et nous avons pu -retrouver, grâce à l’obligeance de Mme Alexandre Dumas, quelques-unes -des lettres de Réjane. On verra, d’un côté, quelle confiance, quelle -naïveté et quelle reconnaissance; de l’autre, quelle sagesse, quelle -intelligence, quelle bonté, quelle noblesse d’âme. - -L’anniversaire de Regnier tombait le 1er avril. Tous les ans, sans -jamais l’oublier, Réjane écrivait le 31 mars à son professeur, et lui -envoyait son petit souvenir. Regnier répondait: - - - 1er avril 1875. - - Est-ce que tu dois me faire des cadeaux, mon enfant! En ai-je - besoin pour être assuré de ton affection? Suis donc mieux - mes conseils, chère fillette, garde ton argent, et ne songe - à me donner jamais que ton amitié. C’est le seul présent que - je veuille de toi et le seul aussi, je t’en préviens, que - j’accepterai à l’avenir. - - Tu désires pouvoir encore fêter longtemps l’anniversaire de - ma naissance, je le désire aussi pour toi, tu n’aurais jamais - de meilleur ami, de meilleur conseiller, et personne, sauf ta - mère, qui s’intéresse davantage à ton bonheur. - - Je te remercie néanmoins, et t’embrasse de tout mon cœur. - - Ton vieux ami, - REGNIER. - - -Réjane était allée en voyage, l’été. A son retour, elle écrivait: - - - Lundi, 23 août 1875. - - Mon bon Maître, - - Je suis de retour de la mer depuis quelques jours, j’espère - avoir retrouvé à Scheveningen la santé qui depuis quelques mois - semblait me faire défaut. J’ai suivi vos conseils et suis allée - visiter La Haye, Rotterdam, Amsterdam, et enfin Anvers; que de - chefs-d’œuvre, et comme j’aurais été heureuse de vous voir à - ce moment-là, pour vous communiquer mes impressions; jamais je - n’oublierai tout ce que j’ai vu, et il me tarde d’être près de - vous pour causer de toutes ces merveilles. - - M. Coquelin est venu nous lire _Madame Lili_ avec sa verve et - son esprit habituels; mais je suis bien embarrassée sans vous, - mon bon Maître, et pourtant je vous sais si fatigué que je - n’ose pas vous demander de me sacrifier quelques heures d’un - repos dont vous avez tant besoin. - - Nous répétons tous les jours environ de une heure à trois - heures; si vous avez un instant, je compte sur votre bonté - habituelle pour ne pas oublier votre bien dévouée et bien - reconnaissante élève. - - Merci à l’avance et pardon, mon bon Maître, pour tout mon - bavardage. - - GABRIELLE RÉJANE. - - -Regnier lui répondait le lendemain: - - - 24 août 1875. - - Je suis heureux, ma bien chère petite, des bonnes nouvelles - que tu me donnes de ta santé. Soigne-la bien, combats ta nature - anémique par un exercice quotidien et sans fatigue, par de la - viande rôtie un peu saignante et par un peu de bon vin. - - Ton voyage t’a donc plu?--J’étais sûr de tes impressions; - recherches-en toujours de pareilles, ton esprit, tes idées, ton - goût, ton talent s’en trouveront bien. Fréquente nos musées, - émoustille ton cerveau, lis beaucoup, écris même; c’est le - régime intellectuel que je te conseille et qui sera aussi - profitable à ton âme que l’autre peut être à ta gentille argile. - - Pourquoi n’a-t-on pu retarder la mise à l’étude de ta pièce - nouvelle? A partir du 15 du mois prochain, je me serai - ressaisi, je serai libre, et j’aurais eu plaisir à te faire - étudier ton rôle. En ce moment on m’accable de travail en - raison de mon prochain départ, et j’ai peu de moments à moi. - N’importe, j’en trouverai pour toi, mais il faut que tu m’aides - un peu. - - Veux-tu samedi, à 10 h. ½, venir au Théâtre-Français?--Est-ce - une heure possible pour toi? - - Réponds-moi. En tout cas, je te consacrerai ma matinée de - dimanche prochain. Tu viendras à Saint-Cloud; vous y déjeunerez - si ta mère le veut, et nous travaillerons à fond. - - Adieu, ma chère enfant, je t’embrasse et t’aime bien. - - Ton ami, - REGNIER. - - -Dans un _post-scriptum_, il ajoutait: - - - Retiens qu’il n’y a jamais eu d’accent sur mon nom. - - -Engagée pour deux années au théâtre du Vaudeville, elle y débute, le -25 mars 1875 (si on peut appeler cela un début), dans _la Revue des -Deux-Mondes_, où elle jouait le rôle du Prologue, et où elle passa -naturellement inaperçue. - -Son nom se trouve ensuite dans la distribution de la reprise de _Fanny -Lear_ (24 avril 1875), de Meilhac et Halévy, et dans _Vaudeville’s -Hotel_, pochade-revue en un acte, du 5 juin 1875; les journaux se -taisent encore. - -Sa première création date du 4 septembre 1875, dans _Madame Lili_, un -acte en vers de Marc Monnier, qu’elle joua avec Dieudonné, Boisselot et -Mme Alexis. Ce fut aussi son premier succès. Sarcey, dans _le Temps_, -écrit d’elle: - - Mademoiselle Réjane est charmante de malice, d’ingénuité et de - tendresse. Cette jolie et piquante fille a de l’esprit jusqu’au - bout des ongles. Quel bonheur qu’elle ne chante pas! Si elle - avait de la voix, l’opérette nous la dévorerait. - -Son nom paraît successivement sur presque toutes les affiches de -l’année: le 16 novembre 1875, dans _Midi à quatorze heures_, un acte -de M. Théodore Barrière; le 25 décembre, dans _Renaudin de Caen_, -vaudeville de Duvert et Lauzanne; le 26 décembre, dans _la Corde -sensible_, un acte de Clairville et Thiboust, où Albert Carré, si -mauvais comédien, jouait Califourchon; le 10 avril 1876, dans _le -Verglas_, un acte du peintre Vibert; le 10 avril 1876, dans _le Premier -Tapis_, un acte de Decourcelle et Busnach; le 17 avril, dans _les -Dominos Roses_, trois actes de Delacour et Hennequin; le 21 novembre -1876, dans _Perfide comme l’Onde_, un acte d’Octave Gastineau; le -13 décembre, dans _le Passé_, un acte de Mme Pauline Thys, et _Nos -Alliées_, trois actes de Pol Moreau. - -C’est le lendemain du _Verglas_ que son maître lui écrivait cette -lettre si jolie et si probe: - - - 137, rue de Rome, 11 avril 1876. - - Tu as lieu d’être contente de la soirée d’hier, ma chère - enfant, et tes succès vont croissants. Le rôle que tu joues - dans _le Verglas_ aurait peut-être demandé une actrice plus - mûre que toi, mais il n’est pas mauvais d’avoir à s’essayer de - bonne heure dans des caractères qui dépassent nos années, et - de s’habituer à la tenue et au style qu’ils réclament. Sous ce - point de vue-là, tu feras bien, sans exagération, de viser - aux grandes manières, sois _dame_ et non pas _petite fille_, - que ton maintien ait bon air, surveille ta tenue et parle sans - négligence aucune. - - Ton rôle étant meilleur, ton succès a été plus vif dans la - seconde pièce, et j’ai été véritablement étonné de ton chant. - Tu feras bien de cultiver ce côté de talent que je ne te - connaissais pas, il peut être pour toi d’un grand avantage. Ne - néglige rien, il passe vite le temps où l’on peut acquérir, et - crois-moi, crois-moi, crois-moi. Tiens-toi par l’étude et le - travail, en dehors du _chic_ et de _la ficelle_, et laisse-moi - te répéter encore que c’est par le simple et le vrai qu’on - arrive à l’effet véritable. Bref, j’ai été très content de toi - hier. Continue, cela va bien... _Mais_ surveille ta tenue, ne - te déhanche pas tantôt sur une jambe, tantôt sur une autre, - n’avale pas tes syllabes et tes mots. Articule tout sans - affectation, mais aussi sans négligence. - - Je t’embrasse. - - Ton ami, - REGNIER. - - -Dans _le Premier Tapis_, Offenbach l’avait entendue chanter un petit -air de Lecocq intercalé; sa voix était claire et charmante, et elle -phrasait à ravir, comme Regnier le lui dit. Le lendemain, le maëstro -la fait venir et lui offre 20,000 francs par an si elle veut signer un -engagement aux Variétés pour un rôle qu’il écrira pour elle. Comme -elle était engagée au Vaudeville, elle ne se laissa pas tenter, mais il -a tenu à un fil peut-être que Réjane ne devînt divette! - -Son maître l’a vue aussi dans _Perfide comme l’Onde_, un acte de M. -Octave Gastineau, qu’elle créait; et il lui écrit: - - - 137, rue de Rome, 26 novembre 1876. - - Il m’a semblé, mon enfant, que tes yeux, hier, me cherchaient - dans l’avant-scène que tu m’avais envoyée; j’étais à - l’orchestre, où j’étais descendu pour te mieux voir,--et je - t’ai bien vue. _Perfide comme l’Onde_ n’est pas une pièce d’une - grande force, néanmoins elle renferme une idée suffisante pour - un petit acte, et elle est bien conduite. Tu es très gentille, - très amusante dans ton rôle, et je pense qu’il t’en vaudra - d’autres dans un emploi où la faveur du public semble te porter. - - _Tu es comédienne_ et tu viens de le bien prouver. Mais quelle - que soit l’excentricité des rôles que l’on te confiera, tiens - toujours à y être _distinguée_. J’ai été un peu effrayé du ton - des jeunes filles que j’ai vues hier,--ceci bien entre nous - deux,--ne te laisse pas gagner par le laisser-aller de la tenue - et de la prononciation. Parle bien à ton interlocuteur, et - quand tes yeux regardent la salle, qu’ils voient dans le vide - et ne s’adressent jamais à personne. Tu sais encore éviter ce - défaut, que l’exemple ne t’y entraîne pas: reste vraie. Bref, - tu as bien joué, on t’a applaudie, et tu méritais de l’être. - Reçois donc tous mes compliments et l’embrassade de - - Ton ami, - REGNIER. - - -Désormais, sa correspondance avec Regnier suivra les événements de sa -carrière. - -Elle avait signé un nouvel engagement à 9,000 francs par an au -Vaudeville, malgré sa mère, qui ne voulait pas démordre de 9,600 -francs. Les pourparlers eussent même été rompus si Réjane, à l’insu -de sa mère, n’avait promis aux directeurs de leur rembourser, sur ses -appointements, les 600 francs du litige. - -«J’économisai sur le cresson, raconte-t-elle drôlement, au lieu de deux -bottes à trois sous, j’en prenais deux pour cinq sous! Je fourrais de -temps en temps cinquante centimes dans mes bottines. Et un beau jour -j’apportai aux directeurs 150 francs péniblement amassés. Il faut dire, -à leur honneur, qu’ils les refusèrent. Mais ma mère n’en a jamais -rien su. Et, quelquefois voulant m’écraser de sa supériorité de femme -forte, elle me dit encore: «Hein, sans moi, tu ne les aurais pas eus, -tes 600 francs!» - -Pendant l’été de 1877, elle apprend _Pierre_, quatre actes de Cormon -et Beauplan, qu’elle doit jouer à côté de Mme Doche. Elle a peur. -D’Abbeville, où elle est en tournée, elle écrit, le 3 août, à Regnier: -«... Si vous pouviez me donner une heure pour le troisième acte de -_Pierre_; plus le moment approche, plus je redoute cet acte, qui est -tout sentiment. Si je ne me sens pas soutenue par vos bons conseils, -mon cher Maître, je ne réponds plus de rien...» - -Regnier lui répond en se mettant à sa disposition et lui lance cette -boutade à propos de ses lettres, qu’elle parfumait trop au gré du vieux -comédien: - - - Mon désir le plus vif est de t’aider dans ton travail... - - Est-il donc si nécessaire que tu ailles à la Bourboule, alors - que tu n’y resteras que quinze jours à peine? ce temps me - paraît bien court pour un traitement sérieux. Ne pourrais-tu - recourir tout simplement aux eaux d’Enghien? - - Consulte un peu là-dessus ton médecin. Demande-lui donc aussi, - par occasion, si c’est une bonne chose pour tes nerfs que cette - abominable odeur musquée ou ambrée qui parfume tes lettres - dont s’imprègne toute ton organisation. Les odeurs sont sans - doute agréables, mais encore faut-il du choix. - - Adieu, je t’embrasse et t’aime bien. - REGNIER. - - -Le soir de la première arriva (5 septembre 1877). Ce fut un gros succès -pour la débutante. Aussitôt après la représentation, ne se tenant pas -de joie débordante, elle écrit à son maître cette lettre enthousiaste: - - - Mercredi soir, minuit et demi. - - Mon bon Maître, - - Je viens de remporter un _grand succès_, et je ne veux pas - m’endormir avant de vous remercier, vous à qui je le dois; - je n’ai jamais été heureuse comme ce soir, et je crois que - mon affection pour vous augmenterait encore si cela était - possible. Une seule chose troublait ma joie, c’était de ne pas - vous savoir là pour vous récompenser de toutes vos peines. A - chaque applaudissement, je pensais à vous, mon cher Maître, qui - m’avez donné votre temps, qui m’avez assuré mon avenir. Jamais - affection n’a été plus profonde, jamais reconnaissance n’a été - plus sincère, croyez-le bien, mon bon Maître. Sans vous je ne - serais rien, et depuis deux heures on me dit que je suis une - artiste. Avec vous je laisse parler mon cœur. Vous ne pouvez - vous figurer tout ce que renferme ce mot: artiste, pour une - petite fille qui, hier encore, doutait de l’avenir, et qui - avait besoin de relire vos lettres pour se donner du courage. - Mon plus grand succès a été au troisième acte, dans la partie - dramatique du rôle. J’en suis doublement heureuse. - - N’allez pas prendre pour de la vanité ce qui n’est que l’effet - de la joie que je ressens depuis une heure. - - Comme je vais travailler, mon bon Maître, pour vous faire - honneur et compter dans ma carrière beaucoup de soirées comme - celle-ci! - - A bientôt, mon cher Maître, et encore merci du plus profond de - mon cœur. - - J’irai vous voir dès que je vous saurai de retour. - - Je vous embrasse bien affectueusement. - - Votre reconnaissante et bienheureuse élève, - G. RÉJANE. - - -Réjane joua le 19 septembre 1877 le rôle de Lucie dans _les Vivacités -du capitaine Tic_, puis se mit à répéter _le Club_, trois actes de -Gondinet et Félix Cohen. - -Le 9 octobre 1877 elle écrit: «Mon cher Maître, on vient de nous lire -une comédie en trois actes de M. Gondinet; j’ai un rôle charmant, mais -difficile. Je viens vous demander quelques-uns de vos bons conseils, -si vous avez un peu de votre temps à me consacrer. Je répète tous les -jours à midi, etc.» - -_Le Club_ fut joué le 22 novembre. Le lendemain, Regnier lui écrivait: - - - 23 novembre 1877. - - M. Miro, ma chère enfant, m’a dit hier soir que tu n’étais - pas contente de toi, et que la peur t’avait empêchée de faire - mieux que tu n’as fait. La peur cependant ne t’a pas empêchée - de plaire beaucoup et de jouer ton rôle avec une très grande - sûreté. Ta voix était bonne, tes intentions bien arrêtées, et - tu n’as pas assurément à te plaindre de l’accueil qui t’a été - fait. Ton rôle est bien établi et tu n’as rien à y changer. - Je ne suis pas compétent pour parler toilettes, mais, si - brillantes que soient les tiennes, je les désirerais moins - compliquées. Tu n’as pas une taille à te perdre ainsi dans ce - flot d’étoffe qui gêne un peu tes mouvements et qui t’enlève - de la tenue.--Tu n’auras pas peur ce soir, entre en scène avec - moins de timidité; que l’on sente _la dame_; que tes gestes - soient plus aisés et plus libres. Marche posément, voilà la - seule observation que j’aie à te faire, si mince qu’elle soit, - elle a de l’importance. Après cela je n’ai que des compliments - à te faire sur ton succès qui en présage bien d’autres encore. - - Je t’embrasse, ma chère enfant de tout mon cœur. - REGNIER. - - -Réjane joue la pièce cent fois. Mais nous voici à la fin de l’année -1877. Et, en somme, il lui a fallu attendre trois ans, depuis septembre -1874, pour qu’on lui confie un vrai rôle, malgré ses petits succès -constants et répétés. En ce temps-là, c’était Mme Bartet qui jouait -tout au Vaudeville. Tous les auteurs allaient à elle. Personne, à -part son maître, n’encourageait Réjane. Elle végétait donc, et avait -grande envie de s’en aller. Elle demeura encore un an sans rien jouer. -Pourtant elle prit patience. Et le 9 septembre 1878, elle créait -_le mari d’Ida_, trois actes de Delacour et Mancel, avec un grand -succès. Elle n’a pas encore trouvé cependant le secret de ses futures -toilettes, et la critique le lui fait entendre sans ménagement. M. -Sarcey dit d’elle: - - - Mademoiselle Réjane est tout à fait jolie et amusante dans le - rôle d’Ida. Elle a toujours un peu plus l’air d’une gentille - femme de chambre que d’une aimable femme du monde, mais elle - dit avec tant d’intelligence, elle a un esprit si parisien, - elle exerce sur tous ceux qui l’écoutent une séduction - irrésistible. - - -On donna en matinée le 2 février 1879, _les Mémoires du Diable_, et -elle eut le rôle de Marie; _les Faux Bonshommes_ furent repris le 22 -février, et elle y joua le rôle d’Eugénie. Et, à ce propos, Regnier lui -écrit: - - - Dimanche, 23 février 1879. - - Que je te dise d’abord, ma chère enfant, que tu as été - charmante hier, que tu as joué tout ton rôle avec sincérité, - gaieté, vérité et esprit, et que tu n’as qu’à persévérer dans - cette voie de probité artistique qui fait seule les vrais - comédiens. En outre, ta figure n’était nullement gâtée par cet - abominable maquillage qui rend les yeux féroces en les cerclant - de noir, qui déplace la fraîcheur de la joue pour la monter aux - yeux, ce qui donne à croire que celle qui se défigure ainsi est - atteinte d’ophtalmie. Tu n’étais point plâtrée, et quand tu - avais à rougir tu rougissais. Persévère, reste ce que tu es et - ne demande à la parfumerie que le nécessaire. Autrement dis-toi - bien que les vieilles ne se rajeunissent pas et que les jeunes - s’avarient avant l’heure marquée par le temps. - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Une observation:--Tu te bouches les oreilles quand Edgard te - parle, dans une scène du deuxième acte. Réponds-lui donc en - tenant encore tes deux doigts sur tes oreilles et en tournant - _un peu_ la tête vers lui.--Ce sera, je crois, infiniment plus - drôle. Tu ne quitteras ce mouvement que lorsque Edgard te dira: - «Vous m’avez donc entendu!» Si tu veux essayer ce que je te - conseille, préviens-en Dieudonné. - - -La première des _Tapageurs_, de Gondinet, est du 19 avril 1879. Mlle -Bartet joue le rôle de Clarisse, elle joue celui de Geneviève, un petit -bout de rôle sans importance. On l’y trouve touchante et gracieuse. -Mais au bout de quelques jours Mlle Bartet tombe subitement malade, et -il faudra rendre la recette si quelqu’un ne se sacrifie pas en jouant -le rôle _le soir même_! Deslandes s’adresse à Réjane. Elle fait la -folie de consentir après de longues prières. Le reste de la troupe voit -pourtant d’un œil jaloux la jeune artiste prendre la première place. -On veut lui faire peur. On lui annonce que la salle est furieuse, -qu’on casse tout! N’ayant pas le temps d’apprendre le rôle par cœur, -Réjane avait préféré, pour être moins troublée, jouer sur scénario, -c’est-à-dire improviser le rôle de Clarisse sur le thème de l’auteur. -On fait un succès à sa hardiesse, à sa crânerie, à sa présence -d’esprit. La direction pour la remercier, lui envoie une petite flèche -en diamants et perles. Le lendemain, elle réclame un raccord. Deux -camarades seulement viennent répéter avec elle. Elle se sentait devenir -malade d’émotion, d’énervement et de colère. Le troisième jour, Mlle -Bartet, rétablie soudain, reprend son rôle. Réjane avait demandé à son -directeur, après cet effort prodigieux, de ne pas rejouer aussitôt -son rôle de Geneviève, qui avait été lu et appris par une autre. -Elle va tranquillement dîner en ville, et, à dix heures, elle va se -coucher. Mais il y avait eu malentendu. La doublure n’était pas allée -au théâtre. On avait fait une annonce au public. Cris. Potin! Dans la -coulisse, triomphe des bonnes petites camarades qui crient: «Rendez la -flèche!» - -Pendant les quinze jours qui suivirent Réjane souffrit d’un tremblement -dans les jambes. - -Elle n’a pas oublié son professeur. Elle suit le concours du -Conservatoire, et elle lui écrit le 1er août 1879: «Si vous saviez -combien je suis heureuse du grand succès que vous venez de remporter -et qui n’a pas été récompensé comme il devait l’être; car M. Brémont -a été au-dessus des plus grands éloges; il a de la chaleur et de la -passion, on sent le souffle du maître.» - -Dans la reprise des _Lionnes pauvres_ d’Augier, 22 novembre 1879, elle -est discutée. Le public lui fait fête et l’auteur l’approuve, mais la -critique, y compris M. Sarcey, n’admet pas son interprétation du rôle -de Séraphine. - -M. Alphonse Defère lui conseille de changer de couturière, et il -félicite au contraire Mlle de Cléry sur son élégance. - -Et Barbey d’Aurevilly de s’écrier prophétiquement: - - - Avec son corps délié et serpentin, avec cette poitrine dans - laquelle il semble qu’il n’y ait pas de place pour le cœur, - avec cet air de couleuvre qui marche sur sa queue debout, - mais qui deviendra une guivre un jour, Mlle Réjane avait - admirablement le physique de son rôle, mais elle y en a ajouté - l’intelligence. Cette jeune fille, qui rappelle Rachel par le - délié des formes et par la gracilité de toute sa personne, - pourrait bien avoir quelque jour, comme Rachel, une grande - destinée dramatique. J’en augure beaucoup après l’avoir - vue l’autre soir... On l’a rappelée deux fois. La seconde - fois, elle était tuée d’émotion, brisée, toute en larmes: - on craignait de la voir se casser en deux en saluant. Ah! - l’émotion des vrais artistes! Avant d’entrer en scène, Mlle - Mars pâlissait sous son rouge et Mme Malibran aussi, quand on - l’applaudissait, pleurait... - - -Emile Augier lui-même la soutient et la défend. Il approuve -l’interprétation qu’elle a donnée au rôle de Séraphine Pommeau que Mlle -Blanche Pierson avait refusé comme antipathique. Et finalement c’est -un très grand succès. On la discute, c’est vrai, mais la flamme est -sortie, désormais elle compte. Voici d’ailleurs la précieuse lettre que -lui écrivait Regnier à ce propos: - - - 2 décembre 1879. - - Si je ne vais presque plus au spectacle, ma chère enfant, - rassasié comme je le suis de tout ce que je fais dans la - journée, je ne m’en intéresse pas moins à tout ce qui te - touche et j’ai été très heureux du grand succès que tu - viens d’obtenir. Mon fils, mon gendre, qui assistaient à la - première représentation des _Lionnes pauvres_, m’en avaient - d’abord rendu compte, Mlle Baretta, écho de ce qui se dit - au Théâtre-Français, m’assurait que l’interprétation de ton - nouveau rôle te classait au premier rang, et enfin, mon ami - Legouvé t’a trouvée tout simplement admirable. Je te laisse - à penser si tous ces éloges m’allaient au cœur, et si j’y - voyais la réalisation de ce que j’ai toujours auguré de toi - comme artiste. Les leçons que je t’ai données ont eu pour - but de t’apprendre à consulter toujours le bon sens dans la - conception d’un rôle, de t’enseigner les procédés au moyen - desquels on parle toujours avec vérité, d’acquérir la souplesse - d’entendement et d’oreille qui met la comédienne à même de - rendre avec sûreté les intentions que le poète ou l’auteur lui - demandent, alors même que ces intentions ne sont pas celles - qu’elle a elle-même d’abord comprises. Un bon comédien doit - pouvoir toujours jongler avec les intentions et les inflexions - qu’on lui demande, et si différentes qu’elles soient les unes - des autres, il faut toujours que la conviction se laisse - voir au fond de sa phrase. En connais-tu beaucoup qui soient - capables de ce genre d’exercice? Le _métier_, l’affreux - métier, ce que les peintres appellent _le chic_, s’empare - trop du théâtre, et ce qui m’étonne, c’est que, y réussissant - si peu, il ait tant d’adhérents. Garde-toi de ce défaut, - tâche de rester vraie. En dehors du Théâtre-Français où il y - a des modèles, regarde Geoffroy, regarde Saint-Germain et, - si tu l’as connue, rappelle-toi Alphonsine, voilà de vivants - enseignements... mais me voilà loin de toi, et je me reprends - à te donner des conseils alors que je ne te dois que des - compliments. Le plus grand, le plus élevé que tu aies reçu est - l’approbation que M. Augier a donnée à la façon dont tu as - joué son rôle, son goût est des plus sûrs, mais il est aussi - des plus difficiles, et si tu l’as contenté, tu dois être aussi - très contente. - - Je ne manquerai pas de t’aller voir, mais je suis forcé de - choisir mon heure, et par cet horrible froid je ne puis me - résoudre à quitter le soir le coin de mon feu. Je suis vieux, - mon cœur seul n’est pas atteint par l’âge, et il reste toujours - jeune pour mes amis; reste de ceux-là, ma chère enfant, - et compte en tout temps sur l’affection, sur l’affection - véritable, de ton vieux maître. - - REGNIER. - - -A présent, c’est _la Vie de Bohème_ qui la hante. On lui a distribué le -rôle de Mimi. Elle est inquiète: - - - 1er avril 1880. - - Mon bon Maître, - - Si vous saviez quel plaisir c’est pour moi qui vous vois si - rarement de vous prouver que je n’oublie rien de tout ce - que vous avez fait pour moi, et de venir fidèlement à votre - anniversaire vous apporter mes vœux de bonheur et de santé. - - J’aurais voulu aller vous dire tout cela de vive voix, mon cher - Maître; mais je suis prise toute la journée par les répétitions - de _Bohème_. A cinq heures et demie, lorsque je sors du - théâtre, j’ai besoin de rentrer chez moi me reposer, puis - travailler encore. Ce rôle de Mimi m’inquiète beaucoup, mon bon - Maître: il faut le jouer, je crois, avec une grande simplicité, - et être simple c’est si difficile au théâtre. - - Je repasse dans ma tête toutes vos bonnes leçons du - Conservatoire, et, depuis, tous vos bons conseils dont je me - suis toujours si bien trouvée. C’est en suivant la méthode que - vous m’avez donnée que je travaille tous mes rôles, et si j’ai - du succès dans celui-ci, c’est encore à vous qu’il reviendra. - - Merci encore pour tout ce que vous avez fait pour moi, mon bon - Maître, je vous en serai toujours reconnaissante. - - Votre élève, - G. RÉJANE. - - -Son vieux maître lui répond: - - - 3 avril 1880. - - Ma bonne chère petite, sois heureuse, marche d’un pied léger, - mais sûr, dans la carrière où tu as rencontré déjà le succès, - ne te glorifie pas de tes triomphes, et dis-toi qu’un artiste, - si haut qu’il soit placé, a toujours quelque chose à apprendre. - - Ton rôle de _Mimi_ t’inquiète; penses-tu que je puisse t’y être - utile? Si tu le crois, je m’arrangerai pour t’en donner mon - avis. Le Vaudeville est près de l’Opéra, viens me voir à mon - cabinet dans un après-midi, et si quelque chose t’embarrasse, - nous en causerons. Seulement, préviens-moi du jour où tu - voudrais me voir. - - Ton bien affectionné, - REGNIER. - - -Elle joue donc Mimi le 15 avril 1880. Et ici il faut admirer une fois -de plus la touchante incohérence de la critique: - -M. Vitu, dans _Le Figaro_, écrit: - - - Elle n’est pas la fille insouciante et passionnée telle que - l’avaient comprise Mlle Thuillier et Mme Broisat, instruites - et stimulées par les indications personnelles de Théodore - Barrière; elle lui donne une physionomie ingénue qui n’est - pas précisément dans la vérité du personnage; mais elle a - joué la longue et difficile scène de l’agonie avec une mesure - très délicate qui en atténue l’horreur, et avec un accent de - sincérité candide qui lui a valu des applaudissements mérités. - - -M. Defère, dans _Le Soir_, dit que «ce qui manque surtout à Mlle -Réjane, c’est la physionomie de l’emploi... Elle ne nous a pas tiré une -larme», ajoute-t-il. - -M. Paul Perret, dans _Paris-Journal_, dit: - - - La pièce est mal jouée, sauf par Mlle Réjane et par Dieudonné. - Ce dernier est un joyeux et solide Schaunard, et Murger, s’il - était encore de ce monde, aurait trouvé dans Mlle Réjane la - seule Mimi digne du rôle depuis Mlle Thuillier. - - Je parle de longtemps... - - Cette comédienne a une nervosité très rare; une qualité - particulièrement attrayante sous cette figure touchante et - simple de Mimi. - - -Scapin, dans _Le Voltaire_, écrit: - - - Mimi, c’est Mademoiselle Réjane, une petite comédienne joliment - douée, mais qui manqua visiblement d’études. - - -Puis, c’est _le Père Prodigue_, de Dumas fils (19 novembre 1880) où -elle joue le rôle effacé d’Hélène. - -Pourtant Barbey d’Aurevilly écrit d’elle: - - - Ce n’est plus la profonde vipère des _Lionnes pauvres_, mais - c’est le visage et la taille le plus faits que je sache pour le - drame, quand on en fera de vivants. Dans ce fourreau si fin et - si flexible, il y a de l’acier dramatique, pour plus tard, et - l’acier sortira! - - -M. Sarcey: «Elle échoue à rendre sympathique cette figure sèche et ce -parlage métaphysique.» - -Clément Caraguel lui accorde de la «grâce». - -M. Henri de Pène la trouve en progrès. - -Passons rapidement sur _La Petite Sœur_, un acte de Mme Marie Barbier -(4 mai 1881), _Odette_, de Sardou, où elle joue le rôle de la baronne -Cornaro, femme de quarante ans qui, dans la pièce, doit donner des -conseils à Odette, que jouait Mme Pierson! _L’Auréole_, (20 mars 1882), -un acte de M. Normand, où elle réussit complètement; _Un mariage de -Paris_, trois actes d’About et de Najac (5 mai 1882), qui lui vaut son -premier travesti. - -Ainsi, du 15 mars 1875 au 31 mai 1882, en huit années d’engagement, -elle avait repris ou créé sur la scène du Vaudeville vingt rôles -différents, qui tous avaient été remarqués, et dont deux ou trois -furent de grands succès, et elle n’avait, dans la maison, aucune -situation définie digne de son talent, digne surtout des promesses que -ce talent varié indiquait. Ni Sardou, roi du Théâtre, ni les divers -directeurs qui s’étaient succédé à la Chaussée-d’Antin, le grand -artiste Carvalho, l’intelligent et brave père Cormon, ni Roger, ni -Bertrand, ni Raymond Deslandes n’avaient soupçonné qu’ils avaient -une comédienne de premier ordre à leur disposition. Les avis ne leur -manquaient point cependant; Réjane, inoccupée ou mal employée chez eux, -grandissait tout de même en réputation et en succès dans les seuls -théâtres d’à côté qu’elle eût alors à sa disposition; elle était la -vie, l’âme, si ce mot peut être employé ici, de tous les spectacles du -Cercle de la rue Royale, de toutes les revues de l’Épatant, de toutes -ces pièces faites entre causeries d’auteurs célèbres et d’auteurs -mondains, satires sans profondeur et sans fiel, essais dramatiques -superficiels et sans prétention, articles de Paris, du boulevard de -Paris plutôt, servant à l’exhibition des comédiennes célèbres en -disponibilité, des chanteurs et comédiens amateurs, aux débuts des -belles filles qui commencent à tâter sérieusement du théâtre. Réjane -trouvait moyen de faire des choses artistiques avec tout cela. Elle -répétait sérieusement, comme pour une œuvre sérieuse; elle écoutait, -pour les costumes, les avis des peintres qui collaborent d’ordinaire à -ces brillantes machines, les conseils des auteurs, qui redressent ces -couplets à pointes, pour en tirer un parti charmant. Avec une scène -de parodie, un rondeau, des couplets, un arrangement de coiffure ou -de costume, elle obtenait des succès étourdissants; toujours prête -à rendre service, à apprendre la chanson nouvelle, le monologue -improvisé, à remplacer la comédienne malade ou en retard, à chanter, à -danser, enfin à faire en camarade ce que voulaient ces spectacles de -camarades, elle était la coqueluche de ce public particulier à qui les -auteurs du Vaudeville faisaient alors toutes les avances possibles avec -leurs comédies dites parisiennes. - -L’écho des succès de Réjane arrivait jusqu’au bon Deslandes, homme de -club aussi à ses heures, il souriait, disait comme je ne sais plus -quel sociétaire de la Comédie-Française: «Bon» ou «c’est une actrice -mondaine», et continuait à donner ses spectacles moyens, dans lesquels -Réjane n’avait qu’une part sans intérêt. «On ne te comprend pas, tu -n’as rien à faire avec ces gens-là, lui dit son camarade Pierre Berton, -tu es une étoile! Fiche ton camp d’ici!» Une étoile, c’est ce que -cherchait alors M. E. Bertrand, directeur des Variétés, pour remplacer -au besoin celle qu’il avait et qui commençait à vieillir. Plus avisé -que les directeurs de Vaudeville, il l’engagea pour trois années, -malgré une apparition insignifiante faite dans _Les Demoiselles -Clochart_, pièce incomplète de Henri Meilhac. Ainsi toutes choses -marchent à un total inévitable. Le succès des revues mondaines, des -spectacles à couplets, aboutit à l’idéal du genre, à un traité avec -les Variétés, et par conséquent aux pièces de Raoul Toché, Blum, Wolf -et Clairville; si c’était mieux que ce qu’elle faisait au Vaudeville, -ce n’était pas exactement ce qu’elle rêvait. Heureusement, elle allait -être prêtée de tous côtés pour créer des rôles importants et dignes -d’elle. - -Elle parut, boulevard Montmartre, d’abord le 22 octobre 1882, à côté -de Judic, dans _La Princesse_, comédie-opérette de Raoul Toché; le 4 -décembre, elle débute officiellement dans _Les Variétés de Paris_, -revue de MM. Blum, Wolf et Raoul Toché. Elle joua cent fois avec -Christian _La Nuit de Noces de P. L. M._, un acte amusant de Fabrice -Carré. Sarah Bernhardt, alors directrice de l’Ambigu avec son fils, -eut besoin d’elle pour créer _la Glu_, drame en cinq actes de Jean -Richepin, où elle parut aux côtés d’Agar et de Lacressonnière. Après -cette apparition sur le théâtre de sa jeunesse, où elle retrouvait, -heureuse, l’acclamation à la sortie des artistes, l’injure dans -la scène antipathique, le succès populaire, elle fut envoyée au -Palais-Royal pour créer, le 9 octobre 1883, _Ma Camarade_, comédie en -cinq actes de Henri Meilhac et Philippe Gille, une des comédies les -plus fines et les plus amusantes du répertoire de ce gai théâtre. - -Le succès dramatique de _La Glu_ et celui de _Ma Camarade_ ouvrirent -les yeux des directeurs du Vaudeville. Au nom du trio, Deslandes -offrit un nouvel engagement à Réjane. «Elle allait être l’étoile de -la maison, on savait le parti qu’on pouvait tirer d’elle. Il y avait -dans les cartons une _Madame Bovary_ dans laquelle elle décrocherait -certainement le gros succès. Dumas travaillait, en collaboration, à une -pièce où elle aurait le principal rôle; elle n’avait plus, désormais, -qu’à ne pas perdre confiance et à se laisser conduire.» Ravie, elle -signa et attendit. Ces promesses aboutirent à la reprise des _Femmes -terribles_, une vieille comédie de Dumanoir, qu’elle consentit, pour -rendre service, à jouer avant l’époque où commençait son engagement -(1er décembre 1884), et qui fit une série piteuse de représentations, -et au mauvais, à l’exécrable rôle de Clara Soleil dans la comédie de -MM. Edmond Gondinet et Pierre Civrac (lisez Madame Théodore Barrière). -C’est vraiment, parfois un jeu curieux que le sort d’une entreprise -théâtrale. A ce moment, le Vaudeville allait mal, deux directeurs sur -trois filaient déjà à l’anglaise. Albert Carré devient l’associé de -Deslandes pour la première de _Clara Soleil_, la fortune de la maison -est rétablie: la pièce a cent cinquante représentations. Or, lisez -cette naïve comédie et trouvez les raisons de ce succès démesuré, vous -aurez de bons yeux. L’entrée de son camarade dans la maison ne rend pas -meilleure la place de la comédienne. En 1886, 1887, elle reprend _Le -Club_, elle crée _Allo! Allo!_ comédie charmante, mais en un acte, de -Pierre Valdagne, et _Monsieur de Morat_, et c’est tout. On répète _Le -Conseil judiciaire_, et, pour le rôle principal, qui lui va comme un -gant, on engage Mlle Jane May; explique qui pourra. Dumas travaillait -bien, comme on le lui avait annoncé, à une pièce tirée, par A. Dartois, -de _l’Affaire Clémenceau_, mais le rôle sur lequel elle avait quelque -droit de compter devait servir de début à Mlle de Cerny, qui venait -alors de l’Odéon, et qui y fut, du reste, complètement insuffisante. -Disons, pour être équitable, qu’on offrit à Réjane un rôle dans la -pièce, celui de la Mère de Mme Clémenceau. C’était trop tôt et trop. -Voyant que, décidément, il est impossible d’être prophète en son pays, -elle quitta une seconde fois le théâtre qui l’avait si mal servie. La -jolie lettre qu’elle écrivit alors, du bout de la plume, à ses deux -directeurs! elle voulut se donner la joie de partir sur une épître -bien appliquée; puis, elle resta chez elle, attendant l’occasion. -Elle s’offrit rapidement. Meilhac venait de terminer _Décoré_ pour -Judic. Judic, c’était alors la collaboration A. Millaud presque -imposée, et Meilhac voulait absolument, cette fois, travailler sans -collaborateur, pour enlever sa nomination à l’Académie, où l’on entrait -peut-être moins facilement qu’aujourd’hui. On était en pleine affaire -Limousin-Caffarel, c’était le moment des incidents Wilson et de la -Légion d’honneur; on disait la pièce faite sur ce sujet, on en parlait -d’avance avec des craintes, des pudeurs, des réticences; Judic faisait -la petite bouche, hésitait. Baron, alors associé à E. Bertrand, et qui -était pour que Réjane jouât le rôle, surveillait ses hésitations. Bref, -elle fut engagée à trois cents francs par représentation, et eut la -joie de créer, le 27 janvier 1888, à côté de ses deux camarades Dupuis -et Baron, une des plus jolies comédies du répertoire des Variétés. Ce -succès de _Décoré_, c’était l’Académie pour l’auteur, c’était quelque -chose du même ordre pour la comédienne. Meilhac, bien décidément -Meilhac, sans collaborateur; Réjane était aussi décidément Réjane. La -presse déclarait que sa carrière était fixée dans cette littérature -fantaisiste et délicate. On lui disait: «Tu pourras aller désormais du -Vaudeville au Gymnase, du Palais-Royal et des Nouveautés aux Variétés. -Ce coin du boulevard sera ton domaine, tu prendras place aux côtés des -Judic, des Chaumont et tu n’iras pas plus loin.» On se trompait, elle -devait aller plus loin et plus haut. - -Le 21 janvier 1888, dit Porel, qui parle désormais lui-même, Edmond -de Goncourt me lisait, en présence d’Alphonse Daudet, la pièce qu’il -venait de tirer, sur ma demande, de sa _Germinie Lacerteux_, un de -ses plus beaux livres. Daudet était venu pour relayer au besoin son -ami dans cette longue et fatigante lecture. Je vois encore ce petit -salon-bibliothèque d’Auteuil où nous étions, avec ses Moreau le Jeune, -ses Fragonard, sur les murs, ses livres rares à la reliure écarlate -dans tous les coins. J’entends comme si c’était hier, la voix grave -et tremblante d’Edmond de Goncourt. Quand le dernier feuillet fut -tourné, au milieu du silence plein de réflexions qui suit d’ordinaire -ces auditions-là, Daudet demanda quelle femme pourra jouer ce rôle -écrasant, je répondis: Réjane, et j’allai immédiatement aux Variétés -où la comédienne répétait _Décoré_, pour m’entendre avec elle. Elle me -reçut entre deux scènes, nous prîmes un rendez-vous et je rentrai à -l’Odéon n’ayant pas perdu ma journée. - -Quand je lui lus l’énorme manuscrit d’Edmond de Goncourt,--la pièce -avait alors deux tableaux de plus,--elle fut effrayée, elle demanda -à consulter, à réfléchir. Le théâtre est une maison de verre: les -amis de l’auteur bavardaient de la distribution rêvée par moi; le -monde et le demi-monde du théâtre s’agitaient; on écrivait à Réjane -des lettres suppliantes pour lui épargner une bêtise (_sic_). -Sarcey dépense toute son éloquence et Raymond Deslandes, directeur -du Vaudeville, m’aborde avec un air navré. «Vous allez faire jouer -à Réjane _Germinie Lacerteux_.--Certainement, si vous ne parvenez -pas tous à l’effrayer.--Mais qu’est-ce que vous comptez faire avec -cette machine-là?--Pour mon théâtre je ne sais pas, mais pour Réjane -certainement un des plus grands succès de sa carrière.» Le geste qui -fut toute la réponse de Deslandes disait clairement: cet homme est fou! - -Dès les premières répétitions j’eus la joie délicieuse de l’artiste qui -a enfin en face de lui une interprétation admirable, exacte, appliquée, -infatigable, traduisant la pensée du metteur en scène sans la moindre -hésitation, comprenant tout, analysant tout, disant à merveille, mimant -avec justesse, avec délicatesse, avec esprit, railleuse, attendrie, -variée, elle donnait immédiatement l’idée exacte du personnage. - -Elle fut extraordinaire à la répétition générale. Nous avions décidé, -l’auteur et moi, que cette répétition aurait lieu à huis clos, et pour -la censure seulement. Deux spectateurs dans la salle, Pierre Loti qui -partait pour l’Extrême-Orient, et Larroumet envoyé par le ministre -des Beaux-Arts. Au tableau du déjeuner des petites filles chez Mlle -de Varendeuil, celui qui le lendemain eut toutes les peines du monde -à finir, ces messieurs avaient les yeux pleins de larmes. «C’est beau -ce que fait là Réjane, me dit Larroumet. Puis plus bas: la pièce ne -passera pas sans de sérieuses protestations, vous savez!» J’avais -confiance.--Germinie, mais c’est la Dame aux Camélias du peuple avec -un sentiment respectable en plus! répondis-je, le public aimera cette -œuvre sincère.» - -Oh! cette première. Salle élégante des grands soirs, bondée jusqu’au -bonnet d’évêque. Public houleux, mal disposé. Des journalistes furieux -de la suppression de la répétition générale, des femmes de théâtre -intriguées par avance du sujet, qu’elles ne connaissaient pas, -quelques potinières littéraires déclarant tout haut leur intention de -manifester; le Dr Charcot et sa famille avaient emporté des sifflets -à roulettes pour bien donner leur opinion. Les cafetiers du quartier -mécontents de la suppression des cinq entr’actes habituels,--l’affiche -en annonçait deux seulement,--protestaient à la claque, avec un -personnel à eux, contre ce changement des traditions courantes qui -gênait la vente des cinq bocks accoutumés. Ce public, plutôt mêlé, -déclarait d’avance, dans les couloirs la pièce impossible. Oh, ces -couloirs de premières, quelle collection d’âneries haineuses on peut -ramasser là! - -Le rideau se lève, Réjane fait son entrée: avec ses bras rouges de -laveuse de vaisselle, dans sa toilette de bal de vraie bonne, elle -est étonnante de vérité; elle tourne sous les yeux de sa maîtresse -ravie, rougissante; ce jeu de scène plaisant et juste est applaudi. -Au tableau des fortifications, quelques siffleurs scandent la scène -de la grande Adèle; puis Réjane, si joliment chaste, joue son idylle, -son triste et pudique abandon si bien que la salle ravie éclate en -bravos et que la toile se relève deux fois. Les siffleurs et les -applaudisseurs (parmi lesquels on remarque des ministres et leurs -femmes) se tâtent au tableau de la Boule Noire, s’attaquent dans -celui de la ganterie, sont aux mains au dîner des petites filles. On -ne veut pas entendre le récit de Mme Crosnier, elle s’embrouille, -perd la tête, recommence, on crie tout haut: Au dodo les enfants! on -rit, on siffle. Sans Réjane, la pièce, là, sombrait à pic; un geste, -un cri poignant, sincère, la salle est retournée. On l’applaudit, -on la rappelle encore. Entr’acte. Dans la salle, le vent souffle en -tempête. Antoine, indigné des ricanements de ses voisins, lance cette -apostrophe: «Gueux imbéciles!» On se montre le poing, on échange des -provocations, on siffle, on applaudit. C’est dans cette atmosphère que -commence le tableau de la crémerie. Quand Réjane, triste, dans son -pauvre châle sombre, entre apporter à Jupillon l’argent du rachat de sa -conscription, le silence devient tout à coup profond dans la salle. -D’une voix faible, remuant les entrailles, elle dit en s’éloignant: «Tu -me rendras cet argent... pas plus que l’autre, mon pauvre ami, pas plus -que l’autre», c’est une transformation du public. Elle est rappelée, -acclamée par toute la salle. Acclamée encore à la chute du rideau de -la rue du Rocher. La jolie trouvaille qu’elle a faite, dans la scène -de l’hôpital, de cette toux qu’elle a seulement quand elle parle des -choses d’amour, bouleverse les femmes, elles pleurent, elles battent -des mains. Les deux derniers tableaux, sans elle, peuvent s’achever -maintenant dans le bruit mêlé des applaudissements et des huées, -qu’importe! La pièce d’Edmond de Goncourt vivra désormais plus d’un -soir, Réjane est désormais aussi une grande comédienne. - -Sardou, qui assistait à la première représentation de _Germinie -Lacerteux_, écrivit une lettre charmante à Réjane pour la féliciter -et pour lui dire qu’il venait de terminer sa comédie _Marquise_, pour -elle, qu’elle n’avait plus qu’à fixer ses conditions au directeur du -Vaudeville. Deslandes avait eu raison de ne pas aimer _Germinie_, elle -allait lui coûter cher. Réjane était partie du Vaudeville avec 18.000 -francs d’appointements, deux ans auparavant, elle y rentrait, de -par la loi du succès, à 300 francs par représentation. «C’est cher, -les grisettes,» disait le bon Deslandes avec un sourire. _Marquise_ -avait un premier acte délicieux. Réjane y fut charmante, gaie, et -spirituelle, habillée à ravir; c’est encore une partie de son talent, -le soin, la patience qu’elle met à chercher, à essayer jusqu’au dernier -moment, la robe, le chapeau, les bijoux, jusqu’à la chaussure et au -linge du personnage qu’elle doit représenter. La pièce de Sardou n’eut -qu’un demi-succès. Une reprise de _la Famille Benoîton_, où elle joue -cent fois le rôle créé par Fargueil, fut plus heureuse à l’Odéon. Elle -aborda alors le vieux répertoire par Suzanne du _Mariage de Figaro_ et -le répertoire immortel de Shakespeare avec la Portia du _Marchand de -Venise_, dans _Shylock_, l’adaptation délicate et supérieure du poète -Ed. Haraucourt. L’influenza qui sévissait sur Paris atteignit Réjane et -la pièce qui disparut de l’affiche après soixante représentations. Elle -rentra à l’Odéon, dans _la Vie à Deux_, comédie-vaudeville en trois -actes de M. Henry Bocage et M. de Courcy, qui réussit comme réussissent -toujours ces aimables pièces. - -Nous avions arrangé avec E. Bertrand, alors directeur des Variétés, -que Réjane partagerait ses représentations en deux parties égales. Elle -clôtura la première à l’Odéon, le 31 mai; elle reparut pour la seconde -en octobre, boulevard Montmartre. Meilhac avait promis le manuscrit -de sa pièce nouvelle pour ce moment-là, mais Meilhac n’était pas -prêt. Elle accepta en l’attendant de créer _Monsieur Betsy_, comédie -en quatre actes de MM. Paul Alexis et Oscar Méténier. Dupuis, Baron -et Réjane donnèrent à cette pièce originale et cruelle une puissance -de comique tout à fait supérieure. Elle, en écuyère du cirque, -robe de chambre hongroise en drap rouge, chamarrée de brandebourgs -noirs, bottée, la raie de côté, les cheveux collés à l’eau sucrée, -la cigarette aux lèvres, les bras chargés d’innombrables bracelets -porte-bonheur, donnait l’agrément délicieux de la vérité pittoresque. - -Le 27 octobre 1890 première représentation de _Ma Cousine_, comédie en -trois actes de Henri Meilhac. Ce fut le jour de la répétition générale -de cette jolie œuvre que Paris s’aperçut des progrès extraordinaires -que Réjane avait faits en quelques mois. En jouant dans une vaste -salle, un rôle ample et dramatique, son jeu s’était élargi, ses -nervosités s’étaient calmées, sa voix s’était posée, son articulation -était devenue d’une netteté rare. Elle qui mourait d’inquiétude à -chaque nouvelle création, était calme maintenant, sûre d’elle, presque -indifférente. Elle sentait l’autorité qu’elle avait conquise; elle -tenait le public au bout de ses doigts. Dans _Décoré_, dans _Monsieur -Betsy_, elle formait avec ses partenaires un trio remarquable. Dans -_Ma Cousine_, elle fut supérieure en tous points à ses camarades. -L’auteur lui avait donné à vaincre cette difficulté: jouer un acte -de trois quarts d’heure sans quitter sa chaise longue, elle sut en -tirer un succès et faire, de ce petit meuble, une sorte de théâtre -minuscule, elle amenuisa ses inflexions, ses gestes, ses mines, elle -fut pétillante d’intelligence et d’esprit. Le deuxième acte, avec -sa pantomime du milieu, obtint un succès éclatant. En répétant cet -intermède, elle sentait bien que la pièce était un peu mince pour le -cadre fantaisiste et bruyant des Variétés. La musique, composée par -Massenet, était délicieuse mais ne s’enlevait pas en gaieté, il fallait -le piment, l’éclat d’Offenbach au milieu, un peu d’Offenbach aussi dans -la verve des acteurs; elle s’ingénia, chercha, elle fut inquiète et -nerveuse jusqu’à ce qu’elle eût trouvé le point brillant qui manquait -là. Rochefort avait baptisé une danseuse du Moulin rouge du nom -harmonieux de _Grille d’Égout_. C’est avec cette jeune personne que -Réjane étudia, quinze jours durant, la danse canaille et spirituelle -qu’elle allait aborder dans la comédie. Quand, à la répétition, elle -essaya pour la première fois le «chahut» devant Meilhac, il voulut le -supprimer de la pantomime, Réjane tint bon. Elle travailla encore à le -mettre au point comme pour une danse noble et compliquée. Elle avait vu -juste, ce clou donna au deuxième acte un éclat particulier; par trois -fois, sous les rires et les bravos de la salle, elle dut recommencer -cette parodie de Grille d’Égout. - -_Ma Cousine_ remplit la salle des Variétés pendant six mois, d’octobre -1890 à avril 1891. Pendant qu’elle donnait sur le boulevard la -sensation d’une comédienne arrivée au plus haut point de sa réputation, -elle travaillait encore, à l’Odéon, à accroître son talent en répétant -_Amoureuse_, de M. G. de Porto-Riche. Ce que Desclée avait fait dans -les pièces de A. Dumas, ce que Sarah avait montré dans celles de -Sardou, ce que la Duse présenta aux Parisiens dans son répertoire, -enfin ce qu’on vit de rare et de supérieur en ces vingt dernières -années, Réjane l’égala dans cette création incomparable. Amoureuse, -tendrement amoureuse, depuis la pointe de ses petits pieds jusqu’à la -courbe de ses épaules, les regards doucement troublés, la voix qui -frémit, qui caresse, qui soupire, toutes les nuances dont est composé -ce personnage délicieux furent rendues par elle avec une largeur, une -justesse, une variété, une vérité dont je n’ai jamais vu l’équivalent. - -_Amoureuse_ n’obtint pas tout de suite le succès qu’elle méritait, la -presse chicana son plaisir, fonça sur le troisième acte moins brillant. -Heureusement les œuvres fortes peuvent attendre: à chaque reprise qu’en -fit Réjane, en 1892, au Vaudeville, en 1896 et en 1899, elle eut la -joie de voir les critiques tomber, disparaître comme nuées d’orage, -pour faire place à la louange sans réserve, à l’accueil unanimement -admiratif. - -En l’année théâtrale 1891-1892, elle fit encore la navette entre les -Variétés et l’Odéon. Sur la rive gauche, en plus d’_Amoureuse_, reprise -pour les débuts de Guitry, elle mit à son répertoire _Fantasio_, -d’Alfred de Musset; sur la rive droite, elle commença la saison par -une reprise de _la Cigale_, elle la termina avec _Brevet supérieur_, -la dernière comédie donnée par Henri Meilhac au théâtre de ses -nombreux succès. Pauvre Meilhac! il avait eu toutes les peines du monde -à finir sa pièce, la donnée était un peu triste pour les Variétés; -il le sentait, il perdait confiance, il voulut même, aux dernières -répétitions, reprendre son manuscrit; il était troublé, énervé, -inquiet. Réjane, désolée, offrit d’abandonner ses représentations; lui -voulait payer son dédit, donner 30.000 francs d’indemnité à Samuel, -enfin il était dans un état d’esprit lamentable. «Vous êtes fou, cher -patron, dirent affectueusement le directeur et la comédienne, vous -aurez du succès, nous en répondons.» Ils ne se trompaient heureusement -pas. _Brevet supérieur_ fit deux mois de bonnes recettes. Meilhac fit -encore pour Réjane deux petits actes charmants: _Villégiature_, qui -fut donné aux spectacles d’abonnement du Vaudeville, et _Miguel_. -Il travaillait à _La Normande_, une comédie en trois actes, dont le -premier était seul achevé quand il lui écrivit cette dernière lettre: - - - Ce qui est incontestable, ma chère Réjane, c’est que vous - êtes la première comédienne de ce temps. Et cela me donne une - furieuse envie d’écrire pour vous la plus jolie comédie du - mois dans lequel elle sera jouée,--une comédie sans patois ni - déguisement.--En attendant, comme j’en ai commencé pour vous - une avec patois et déguisement, je vais tâcher de la finir et - j’irai vous voir lundi 22 novembre, à deux heures. - - Je vous embrasse. - H. MEILHAC. - - -La mort anéantit tous ces beaux projets. - -Les rôles que Meilhac ne pouvait plus faire à Réjane, un autre allait -les écrire; un esprit original et délicat, un écrivain brillant, -railleur et souple, achevait pour elle _Lysistrata_. - -J’avais quitté l’Odéon, mon cher et honnête Odéon, pour créer, à côté -de l’Opéra, un «grand théâtre» de comédie et de drame à spectacle, avec -Réjane pour étoile. L’idée était excellente, les recettes l’ont bien -prouvé, mais, pour qu’elle réussit, il fallait une salle confortable, -élégante, digne de ce coin vivant de Paris, il me fallait la salle que -l’on m’avait louée sur les plans que j’avais approuvés; combien fut -différente celle qu’on me livra! Un Sioux à l’Exposition universelle, -dans la Galerie des Machines, un dimanche, donnerait assez l’idée -de ma stupéfaction devant le théâtre qu’on m’abandonnait inachevé, -disproportionné, manqué en toutes ses parties. J’étais dans le -désespoir. - -Le 23 novembre, le «Grand Théâtre» ouvrit ses portes avec _Sapho_, -d’A. Daudet et A. Belot. Un théâtre nouveau à Paris, c’est toujours -un grand événement; le public élégant accourut en foule. Nous avions -demandé aux spectatrices de venir en toilette d’opéra, elles avaient -gentiment consenti. Par une brise glaciale, sifflante, dans cette salle -impossible à chauffer, les hommes, le collet du pardessus relevé, -les femmes les épaules nues, frissonnantes, tenant bon pour montrer -leurs toilettes claires et fleuries, formaient une réunion plutôt mal -disposée. Le talent de Réjane arrangea toutes choses. Elle retint -l’attention, calma la mauvaise humeur, provoqua l’applaudissement, -arracha le succès. Si la comédie de _Sapho_ reparaît un soir avec elle -sur une affiche, je recommande aux amateurs de belles interprétations -dramatiques: son entrée au premier acte, la grande scène de dispute -qui finit le troisième acte, son quatrième acte, qu’elle n’acheva -jamais sans une crise de nerfs, enfin le cinquième acte, où toutes les -lassitudes, les duplicités de la femme sont rendues avec des regards, -des silences, une mimique d’une extraordinaire intelligence. Ce fut un -concert d’éloges dans toutes les presses. Daudet, enthousiasmé, lui -dédia la brochure de la pièce dont elle venait de prendre possession -d’une façon si triomphante. - -Gaie, infatigable, Réjane fut alors une collaboratrice admirable; -tous les soirs elle jouait de toutes ses forces le rôle écrasant -de Sapho; tous les jours, elle répétait _Lolotte_, la cérémonie du -_Malade imaginaire_, dont, avec l’aide de Saint-Saëns, je venais de -reconstituer le curieux spectacle, étudiait et apprenait _Lysistrata_. - -Ce début de Maurice Donnay, cette comédie de _Lysistrata_ fut vraiment -un spectacle rare et délicieux. Le jeu des acteurs, la musique, la -danse, les décors et les costumes furent dignes de l’œuvre et du poète. -Le deuxième acte, par Réjane et Guitry, quelle merveille de grâce, -d’esprit, d’ironie railleuse et tendre! quand, à la dernière scène, la -belle voix d’Agathos rythme ces jolis vers amoureux, accompagnés par -les harpes et les flûtes: - - Viens, l’inflexible Eros, tendant son arc flexible, - Vise le cœur des amantes et des amants, - Et dans cette éternelle et pantelante cible - Plante ses flèches aux pointes de diamants. - La nature n’est plus qu’un immense hyménée. - La fleur de la forêt et la fleur du tombeau - Aimeront cette nuit: la caresse ajournée - Est sacrilège; oh! Vois là-haut c’est le flambeau - D’hymen; ne tremble plus, ô ma Lysis... Je t’aime. - -Lorsque, à la dernière scène, Lysistrata, pâmée, dans le bleu rayon de -la lune, gravit les marches du temple de Vénus, une acclamation de la -salle entière salua longuement l’œuvre nouvelle et son interprétation -supérieure. - -A la comédie de Maurice Donnay, qui remplit la salle de la rue -Boudreau pendant cent représentations, devait succéder certaine -_Madame Sans-Gêne_, qui fit et fera parler d’elle dans le monde -longtemps encore. Pour ne pas déflorer la pièce, les auteurs lurent -d’abord le prologue aux comédiens, puis on la répéta dans son décor. -Sardou, reposé depuis _Thermidor_, depuis l’injuste interdiction de -_Thermidor_, tint, le premier jour, quatre heures, des acteurs à -l’avant-scène. Réjane, admirant, ne sentit la fatigue que chez elle. -Une création dont on commençait, depuis quelques semaines, à soupçonner -l’importance sous l’habile draperie de _Lysistrata_, la força de -s’aliter. - -Elle cessa les répétitions de _Madame Sans-Gêne_ et ne les reprit que -six mois après, en septembre, au Théâtre du Vaudeville, où, après -la fermeture du «Grand Théâtre», la pièce passa avec le directeur -qui l’avait reçue et préparée. Associé avec M. Carré, j’eus la joie, -un peu amère, d’apporter au théâtre de la Chaussée d’Antin et à ses -actionnaires le galion que j’avais monté et équipé. - -Le succès des Mémoires du général Marbot avait fait éclore une -génération spontanée d’ouvrages sur l’Empereur et l’Empire. Ce -mouvement littéraire tout anecdotique donna à l’industrie de la -curiosité parisienne une mine qu’elle exploita avec ardeur. - -Les compacts meubles d’acajou relevés de bronzes solides et éclatants, -les lourdes étoffes de soie à ramages verts et rouges, les armes -de toutes sortes, fusils damasquinés, sabres d’honneur, pistolets -argentés, ciselés, les uniformes, les plumets, les casques gigantesques -sortirent des greniers, des armoires, des fonds de boutiques, pour -reparaître triomphalement au grand jour des devantures, ce fut comme -une nouvelle invasion militaire. Très illustre collectionneur, Sardou -sentit l’occasion de donner sa note personnelle dans ce mouvement -napoléonien, et, en collaboration avec E. Moreau, il fit _Madame -Sans-Gêne_. - -Il m’avait dit souvent: «Je voudrais trouver, pour Réjane, un rôle -dans une aventure du XVIIIe siècle.» C’est avec cette idée-là dans -l’esprit que, certainement, il écrivit le joli prologue de sa comédie, -ce tableau souriant d’une tragique révolution. Le nez au vent, le -front bombé égayé par les sourcils arqués si particuliers des petites -paysannes de Greuze ou du père Boilly, habillée d’une robe ancienne, -coiffée d’un bonnet de deux sous trouvé chez un antiquaire, la fleur -pourpre au corsage, le rire clair sonnant sur tout cela, Réjane, dans -ce tableau de la Blanchisserie, fut, de la tête aux pieds, la petite -femme de Paris qu’ont si bien rendue les croquis de Saint-Aubin, -de Debucourt et de Duplessis-Bertaut. Elle enleva le succès sans -hésitation, à la baïonnette. A Compiègne, à l’acte suivant, dans -le salon de réception de Catherine, devenue maréchale de France et -duchesse de Dantzig, elle sut, avec un art spirituel et délicat, donner -l’impression de la paysanne parvenue en restant la femme désirable du -prologue. Cette nuance était importante à bien indiquer pour la durée -du succès. Le public n’aime pas, en général, vivre toute une soirée -avec une mère noble. Après la grande scène du troisième acte, héroïque -et gaie comme une fanfare militaire, entre Napoléon et Catherine; après -l’ingénieux quatrième acte, l’impression de tous fut que la comédienne -et la pièce étaient liées pour d’innombrables représentations. _Madame -Sans-Gêne_ rétablit la fortune du théâtre, fit pénétrer plus avant le -nom de Réjane dans la masse profonde du public, consacra définitivement -sa popularité. En Belgique, en Angleterre, en Amérique, en Allemagne, -en Hollande, en Russie, en Autriche, en Roumanie, en Italie, en -Espagne, en Portugal, partout où elle joua cette heureuse pièce, elle -obtint le même éclatant succès. _Madame Sans-Gêne_ fut traduite dans -toutes les langues, jouée sur tous les théâtres d’Europe; à Berlin, on -la donnait le même soir dans trois théâtres à la fois; à Londres, le -plus grand artiste de l’Angleterre, Sir Irving, la joua lui-même sur -son beau théâtre, et la chose ne manquait pas de piquant, d’entendre -Napoléon gronder en anglais. On fait des meubles, des étoffes, des -bijoux, des bonbons, du papier, jusqu’à de la vaisselle, à la _Madame -Sans-Gêne_. - -En jouant tous les soirs, pendant des années, le même personnage, le -talent du comédien risque de prendre des habitudes, un pli, de perdre -son originalité; son art devient un métier brillant, contre lequel -il est utile qu’il réagisse. Réjane sentit et évita cet écueil par -un travail incessant. L’année 1894, qui fut l’année la plus heureuse -du théâtre du Vaudeville, fut certainement pour elle l’année où elle -étudia le plus. Pour les spectacles d’abonnement des lundis et des -vendredis, importés de l’Odéon, elle mit au point: une reprise de _La -Parisienne_, de Becque; _Villégiature_, un acte charmant de Henri -Meilhac; elle joua _Les Lionnes pauvres_, d’Emile Augier, et composa -avec une variété, une vérité, une puissance dramatique admirables la -Norah, d’Ibsen (_Maison de Poupée_, traduction du comte Prozor), et -cela, en jouant, sans une défaillance, tous les autres soirs et deux -fois les dimanches, _Madame Sans-Gêne_. - -_La Parisienne_, créée avec succès au théâtre de la Renaissance, sous -l’intelligente direction Samuel, venait d’échouer misérablement à la -Comédie-Française. Réjane, qui aimait passionnément cette belle pièce, -qui l’avait présentée inutilement à Raymond Deslandes, qui l’avait -jouée, dans le salon de Mme Aubernon, pour la joie des artistes, était -exaspérée de cet insuccès, elle n’y tenait plus, c’était comme une -affaire personnelle, elle voulait, pour l’auteur, une revanche; elle -l’obtint, éclatante, le 18 décembre 1893. - -_Maison de Poupée_, annoncée sur mon programme de l’Odéon dès 1890, -parut sur l’affiche du Vaudeville le 20 avril 1894. Comme pour les -œuvres étrangères, et les pièces françaises, du reste, la presse fut -partagée en deux camps, ceux qui ne veulent pas toujours comprendre -et ceux qui comprennent trop vite. Toute la colonie scandinave fut -là, le célèbre Thaulow passa la nuit pour peindre des tableaux au -décor; le grand compositeur Grieg apporta, pendant un entr’acte, une -couronne à la Norah française. Enfin, la pièce, qui ne devait se -donner qu’en abonnement, fut reprise et se joua tous les soirs, avant -le départ de Réjane pour le Nouveau Monde. Car il arriva alors ce qui -arrive toujours aux actrices hors pair. Grau, le grand impresario -américain lui offrit un traité de deux cent mille francs pour cent -représentations. Elle refusa longtemps, elle craignait l’éloignement, -étant de Paris et l’aimant jusque dans ses verrues; mais elle avait -deux enfants; avec sa vie de grande artiste, la main ouverte et le -goût curieux, elle dépensait sans compter, elle se dit que trois mois -passent vite, en somme, et que, étoile maintenant, il lui fallait -élargir son horizon. A New-York, devant ce public, parisien comme -celui de la Chaussée-d’Antin, elle obtint le plus éclatant succès. -Elle fut rappelée, comme il convient, quinze ou vingt fois par soirée. -Elle dit «je reviendrai» en anglais, le jour de la dernière, avec, -autour d’elle, des gerbes de fleurs amoncelées. A Washington, à -Philadelphie, elle fit ce qu’ont fait presque toutes les tournées -dans ces deux villes, beaucoup d’effet et peu d’argent. Elle eut des -salles magnifiques à la Nouvelle-Orléans, de moins belles à Saint-Louis -et à Chicago. A Montréal, on lui fit l’accueil le plus touchant, le -plus français. A Boston, pendant deux semaines, elle goûta la joie -vive d’avoir un public nombreux, délicat, comprenant à ravir toutes -les finesses de notre littérature théâtrale, applaudissant aux bons -endroits. Elle revint par Londres, où, avec _Madame Sans-Gêne_, elle -remplit la salle de Garrick-Theatre, pendant de longs soirs encore, -puis rentra dans sa petite maison fleurie d’Hennequeville, goûter la -joie d’un repos bien gagné. - - * * * - -Comme les planètes, les «étoiles» dramatiques ont leurs mouvements -réglés, leurs déplacements prévus. Notons, de 1895 à 1899, ceux de -Réjane, et donnons la nomenclature de ses diverses créations; il -nous a semblé inutile d’entrer, à ce sujet, dans le détail de ces -représentations, estimant qu’elles sont encore présentes à l’esprit des -lecteurs. - - -SAISON THÉATRALE 1895-1896 - -20 novembre 1895: _Viveurs_, comédie en quatre actes, de Henri -Lavedan; rôle de Mme Blandain, 31 janvier 1896, pour les spectacles -d’abonnement: _Lolotte_, comédie en un acte, de Henri Meilhac et -Ludovic Halévy et _La Bonne Hélène_, comédie en deux actes, en vers, de -Jules Lemaître; rôle de Vénus. Le 24 mars, reprise d’_Amoureuse_; le 6 -mai, reprise de _Lysistrata_. - - -SAISON THÉATRALE 1896-1897 - -28 octobre: _Le Partage_, comédie en trois actes, de M. Albert Guinon -(Réjane avait créé déjà, du même auteur, en mai 1894, dans un bénéfice -organisé par elle au théâtre des Variétés, une comédie en un acte: -_A qui la faute?_ qu’elle joua avec Coquelin et Baron). 19 décembre, -le Vaudeville met à son répertoire la comédie célèbre de Sardou et -Najac: _Divorçons!_ où elle joue le rôle de Cyprienne. Le 12 février -1897, elle crée le rôle d’Hélène dans _la Douloureuse_, la délicieuse -comédie de Maurice Donnay, qui resta sur l’affiche jusqu’à la fermeture -annuelle du théâtre. - - -SAISON THÉATRALE 1897-1898 - -Après une série de représentations à Londres, Réjane quitte Paris le -22 septembre, sous la direction de l’impresario Dorval, et parcourt, -en octobre et novembre, le nord et l’est de l’Europe. A Copenhague, -elle est acclamée, dans _Maison de Poupée_, devant son auteur, le -vieil Ibsen. A Berlin, où elle ramène le goût des spectacles français, -ce qui lui valut des injures d’une presse disons... exagérée et -les félicitations des gens... plus calmes, elle obtint un succès -considérable et eut la joie de faire réussir _La Douloureuse_, qui -avait eu toutes les peines du monde à finir en allemand, quelques jours -avant son arrivée. A Saint-Pétersbourg, l’Empereur se souvenant des -fêtes franco-russes, où elle avait joué devant lui, à Versailles, lui -daignait envoyer un rubis incomparable, après avoir mis généreusement -son beau théâtre à sa disposition. A Moscou, à Odessa, à Bucharest, -à Budapest, à Vienne, à Munich, à Dresde, même accueil enthousiaste. -Le 14 décembre, elle finissait sa tournée par Strasbourg, et, le 16 -décembre, elle assistait, au Vaudeville, à la lecture de _Paméla, -marchande de frivolités_, pièce en quatre actes et sept tableaux, que -Sardou venait de terminer à son intention. Une pièce à spectacle et à -costumes exige des répétitions nombreuses; en attendant la première, -qui eut lieu le 11 février 1898, elle reparut, le 21 décembre, dans -_Sapho_. Daudet n’eut pas la joie de la revoir dans ce rôle, la mort -le foudroya le jour de la répétition générale. 30 mars, reprise -de _Décoré_; 20 avril, bénéfice d’Alice Lavigne, dans laquelle -elle fit une conférence et joua, entourée des plus grands artistes -parisiens, _Le Roi Candaule_, de Henri Meilhac et Ludovic Halévy. -Aidée du généreux _Figaro_, elle fit réussir, au delà des proportions -accoutumées, cette représentation qui, en matinée, produisit plus de -cent mille francs. Le grand succès de _Zaza_, pièce en cinq actes, de -MM. Pierre Berton et Charles Simon, le 12 mai, finit heureusement cette -saison laborieuse. - - -ANNÉES THÉATRALES 1898-1899 et 1900 - -19 novembre: elle joue Simone, dans _Le Calice_, comédie en trois -actes, de F. Vandérem. Le 15 décembre, Georgette Lemeunier, dans la -comédie en quatre actes de Maurice Donnay. Le 25 février, Thérèse, -dans _Le Lys rouge_, d’Anatole France, et le 30 mars 1899, Mme de -Lavalette, dans la pièce en cinq actes d’Émile Moreau; puis, reprend, -en septembre, le chemin parcouru dans la précédente tournée, visite en -plus, cette fois, l’Italie, l’Espagne et le Portugal, est reçue par un -empereur, un roi et trois reines. - -Le 30 décembre 1899, sans tapage, doucement, simplement, comme -quelqu’un de spirituel et d’avisé qui rentre dans une maison amie, elle -reparaît, souriante, dans _Ma Cousine_, où elle n’a jamais été plus -amusante, plus variée et plus jeune; puis en attendant qu’elle présente -aux spectateurs variés de l’Exposition divers spectacles préparés -pour elle, qu’elle reprenne _Zaza_, un de ses plus beaux rôles, et, -naturellement, l’universelle _Madame Sans-Gêne_, elle crée _Le Béguin_, -comédie en trois actes, de Pierre Wolff, et _La Robe rouge_, de Brieux, -deux œuvres d’un genre tout à fait différent, tout à fait opposé, -l’une continuant la jolie route parcourue depuis _Ma Camarade_ jusqu’à -_Viveurs_, _La Douloureuse_ et _Le Lys rouge_, l’autre suivant le -chemin tracé par _la Glu_, _Germinie Lacerteux_ et _Sapho_, un peu plus -avant dans la nature et dans la douleur. - - * * * - -On s’étonnera peut-être que, dans cette étude de la vie d’une -comédienne illustre, on n’a point donné une part plus grande à la -partie anecdotique, comme avaient coutume de faire les biographes du -siècle dernier et les petits journaux à cancans de la fin du second -empire. Les auteurs ont pensé que ce qu’il y avait de plus intéressant -à dire d’une grande artiste, c’était ce qui touchait à son art, et -que si l’on voulait bien compter le nombre des soirées occupées par -ses représentations, des journées prises par ses répétitions, du -temps employé à l’étude de ses rôles, à l’essayage de ses costumes, -cet essayage qui suffit souvent à occuper toute la vie d’une femme du -monde, on verrait qu’il lui reste bien peu de temps pour les bavardages -et les inutilités. Ils ne voient cependant aucune difficulté à dire à -ceux qui veulent tout savoir, que Réjane est mariée avec un des deux -auteurs de cet ouvrage considérable, qu’elle a deux beaux enfants, une -fillette: Germaine, intelligente et fine comme elle; un petit garçon: -Jacques, bon et tendre comme sa sœur, que, lorsqu’elle n’est pas avec -ses petits, ce qui est rare, au théâtre, ce qui n’arrive presque -jamais, on est sûr de la rencontrer chez les fleuristes à la mode, -les marchands d’étoffes, de tableaux, de bibelots anciens, cherchant -un éventail curieux, une dentelle unique, une fleur ou un bijou rare, -avec l’ardeur joyeuse qu’elle met en toutes choses, et dépensant la -prodigieuse activité de sa vie à conquérir là, comme dans son art, -l’exquis et le raffiné, enfin, ce qui fait la joie de travailler et de -vivre. - - - - -CHEZ SARAH BERNHARDT - -AVANT LE DÉPART - - - 17 janvier 1891. - -Dans huit jours juste, Mme Sarah Bernhardt s’embarquera au Havre pour -New-York et dira adieu à la France. - -J’ai sonné plusieurs fois, ces jours-ci, à l’adorable sanctuaire du -boulevard Péreire: la grande artiste souffrait du larynx, à peine -pouvait-elle parler, et j’allais prendre de ses nouvelles. En attendant -que ses couturières, ses médecins, ses hommes d’affaires fussent -partis, je me promenais à travers ce fameux hall du rez-de-chaussée -qui ne ressemble à rien de ce qu’on peut voir ailleurs... Dans mes -incursions de reporter parmi les logis célèbres de Paris, je me suis -vite habitué au faux et froid apparat des salons officiels, à l’austère -ameublement de noyer de M. Renan, à la profusion un peu criarde de -chez Zola, aux richesses d’art du maître d’Auteuil, au confortable -gourmé des milieux académiques; j’ai vu, sans trop broncher, les -imposants et somptueux lambris de l’hôtel d’Uzès, le faste épais de -financiers archi-millionnaires, la coquetterie vaguement étriquée des -intérieurs de comédiennes en vue, les falbalas et les tape-à-l’œil de -nos peintres célèbres..., mais chaque fois que je suis entré dans cet -_atelier_ du boulevard Péreire, j’ai été troublé, dès les premiers pas, -d’une obscure impression que je ne trouve que là et dont l’agrément -est infini... C’est autant physique que cérébral, sans doute; ce -doit être en même temps, l’hypnotisme des objets et les parfums de -l’air qu’on y respire, l’art idéal de l’arrangement et la diversité -inattendue, inouïe des choses, le mystère des tapis sourds, les chants -discrets d’oiseaux cachés dans des frondaisons rares, la griserie des -chatoiements d’étoffes aussi bien que la caresse silencieuse des bêtes -familières,--et, par-dessus tout, quand on l’entend et qu’elle se -montre, la voix et l’être tout entier de la maîtresse de ces lieux... - -Mais elle n’est pas encore là, et je recommence à regarder... Que -voit-on? Rien, d’abord: chaos délicieux de couleurs et de lumière, -harmonieuse et bizarre orgie d’orientalisme et de modernité. Puis, -l’œil s’apprivoisant, les objets se détachent. Sur les murs, tapissés -d’andrinople piqué de panaches gracieux, des armes étranges, des -chapeaux mexicains, des ombrelles de plumes, des trophées de lances, -de poignards, de sabres, de casse-têtes, de carquois et de flèches -surmontés de masques de guerre, horribles comme des visions de -cauchemar; puis des faïences anciennes, des glaces de Venise aux larges -cadres d’or pâli, des tableaux de Clairin: Sarah allongée, ondulante -sur un divan, perdue parmi les brocarts et les fourrures, son fils -Maurice et son grand lévrier blanc. Sur des selles, des chevalets -épars, sur les rebords de meubles bas pullulent des bouddhas et des -monstres japonais, des chinoiseries rares, des terres cuites, des -émaux, des laques, des ivoires, des miniatures, des bronzes anciens -et modernes; dans une châsse, une collection de souvenirs de valeur: -des vases d’or, des hanaps, des buires, des ciboires, des couronnes -d’or, admirablement ciselées, des filigranes d’or, et d’argent d’un -art accompli. Et puis, partout, des fleurs, des fleurs, des touffes -de lilas blanc et de muguets d’Espagne, des hottes de mimosas, des -bouquets de roses et de chrysanthèmes, entre des palmiers dont le -sommet touche au plafond de verre. A l’extrémité de la salle, se dresse -la grande cage construite d’abord pour _Tigrette_, un chat-tigre -rapporté de tournée, habitée ensuite par deux lionceaux, _Scarpia_ et -_Justinien_, élevés en liberté, et reconduits chez Bidel le jour où ils -manifestèrent l’intention de se nourrir eux-mêmes. A présent, la haute -cage aux barreaux serrés où bondirent les fauves est devenue volière; -des oiseaux dont le plumage chatoie volètent en chantant sur les -branches d’un arbre artificiel. Dans l’angle faisant face à la cage, du -côté droit de la cheminée aux landiers de fer forgé, s’étale le plus -magnifique, le plus sauvage, le plus troublant des lits de repos; c’est -un immense divan fait d’un amas de peaux de bêtes, de peaux d’ours -blanc, de castor, d’élan, de tigre, de jaguar, de buffle, de crocodile; -le mur de cette alcôve farouche est fait aussi de fourrures épaisses, -qui viennent mourir en des ondulations lascives au pied du lit, et -des coussins, une pile de coussins de soie aux tons pâles épars, sur -les fourrures; au-dessus, un dais de soie éteinte, brochée de fleurs -fanées, soutenu par deux hampes d’où s’échappent des têtes de dragons, -fait la lumière plus douce à celle qui repose... Et par terre, d’un -bout à l’autre du hall, des tapis d’Orient couverts, toujours, de peaux -de bêtes; on se heurte, à chaque pas, à des têtes de chacal et de hyène -et à des griffes de panthère. - -Un domestique vint me tirer de mes réflexions. - -«Monsieur! Madame vous attend.» - -Je montai au cabinet de travail. - -Elle sortait de son bain. Elle me le dit en s’excusant de m’avoir fait -attendre. Vêtue d’un ample peignoir de cachemire crème, elle me tendit -la main le sourire aux lèvres. Je l’interrogeais sur son départ et son -voyage. - ---Tenez, voici le papier où vous trouverez tout cela noté. Moi, je -serais incapable de vous le dire. Il m’arrive souvent, dans ces -tournées, de prendre le train ou le bateau sans même m’informer où nous -allons... Qu’est-ce que cela peut me faire? - -Je lus: - -«Départ de Paris le 23 janvier: du Havre, le lendemain 24 janvier. -Arrivée à New-York 1er février. New-York du 1er février au 14 mars. -Washington du 16 mars au 21 mars; Philadelphie, du 23 mars au 28 mars; -Boston, du 30 mars au 4 avril; Montréal, du 6 au 11 avril; Détroit, -Indianapolis et Saint-Louis, du 13 au 18 avril; Denver du 20 au 22 -avril; San Francisco du 24 avril au 1er mai. Départ de San Francisco -pour l’Australie le 2 mai. Séjour environ trois mois. Début: Melbourne, -1er juin; puis Sydney, Adélaïde, Brisbane, jusqu’à fin août. Retour à -San Francisco à partir du 28 septembre. Ensuite principales villes des -États-Unis; puis le Mexique et la Havane. Retour à New-York vers le 1er -mars 1892. Si, à cette époque, la situation financière de l’Amérique -du Sud s’est améliorée, on fera la République Argentine, l’Uruguay et -le Brésil en juin, juillet, août, septembre, octobre 1892. En janvier -1893, Londres. Enfin, la Russie et les capitales de l’Europe». - -«Deux ans! dis-je. Vous partez pour deux ans! Cela ne vous -attriste-t-il pas un peu? - ---Pas du tout! me répondit cette bohème de génie. Au contraire. Je vais -là comme j’irais au Bois de Boulogne ou à l’Odéon! J’adore voyager; -le départ m’enchante et le retour me remplit de joie. Il y a dans ce -mouvement, dans ces allées et venues, dans ces espaces dévorés, une -source d’émotions de très pure qualité, et très naturelles. D’abord, il -ne m’est jamais arrivé de m’ennuyer: et puis, je n’aurais pas le temps! -Songez que le plus longtemps que je séjourne dans une ville, c’est -quinze jours! Et que, durant ces deux ans, j’aurai fait la moitié du -tour du monde! Je connais déjà l’Amérique du Nord, c’est vrai, puisque -c’est la troisième tournée que j’y fais; mais nous allons en Australie, -que je n’ai jamais vue! Nous passons aux îles Sandwich, et nous jouons -à Honolulu, devant la reine Pomaré! C’est assez nouveau, cela! - ---Mais... vos habitudes, vos aises, cet hôtel, ce hall, vos amis?... - ---Je les retrouve tous en revenant! Et mon plaisir est doublé d’en -avoir été si longtemps privée! D’ailleurs, pour ne parler que du -confortable matériel, nous voyageons comme des princes; très souvent, -on frète un train rien que pour nous et nos bagages. Il y a là-bas tout -un énorme «car» qui s’appelle le «wagon-Sarah-Bernhardt». J’y ai une -chambre à coucher superbe, avec un lit à colonnes; une salle de bain, -une cuisine et un salon; il y a, en outre, une trentaine de lits, -comme dans les sleepings, pour le reste de la troupe. Vous voyez comme -c’est commode: le train étant à nous, nous le faisons arrêter quand -nous voulons; nous descendons quand le paysage nous plaît; on joue à -la balle dans la prairie, on tire au pistolet, on s’amuse. Et comme le -compartiment est immense (ce sont trois longs wagons reliés entre eux), -si l’on ne veut pas descendre, on relève les lits sur les parois et on -danse au piano. Vous voyez qu’on ne s’ennuie pas! - ---Vous-même, comment passez-vous votre temps durant ces interminables -trajets de huit jours? - ---Je joue aux échecs, aux dames, au nain jaune! Je n’aime pas beaucoup -les cartes, mais quelquefois je joue au bézigue chinois, parce que -c’est très long et que ça fait passer le temps. Je suis une très -mauvaise joueuse, je n’aime pas à perdre. Cela me met dans des rages -folles; c’est d’un amour-propre ridicule, c’est bête, mais c’est comme -ça, je ne peux pas souffrir qu’on me gagne! - ---Les paysages américains, quelles impressions en avez-vous? - ---Je ne les aime pas. C’est grand, c’est trop grand: des montagnes dont -on ne voit pas la cime, des steppes qui se perdent dans des horizons -infinis, une végétation monstrueuse, des ciels dix fois plus hauts que -les nôtres, tout cela vous a des airs pas naturels, ultra-naturels. -De sorte que quand je reviens, Paris me fait l’effet d’un petit bijou -joli, mignon, mignon, dans un écrin de poupée... - ---Et le public? - ---Le public ne peut me paraître que charmant: il m’adore. Dans -les grandes villes d’Amérique tous les gens d’une certaine classe -comprennent le français, et comme le prix des places est naturellement -fort élevé, il y a beaucoup de ceux-là qui viennent m’entendre. A -certains endroits, même, j’ai de véritables salles de «première» où on -souligne des effets de mots, des intentions très fines de langue. - ---Mais ceux qui ne comprennent pas le français? - ---Il y a les livrets qu’on se procure avant la représentation et qui -renferment le texte français avec la traduction en regard. Cela produit -même un effet assez curieux: quand on arrive au bas d’une page, mille -feuillets se tournent ensemble; on dirait, dans la salle, le bruit -d’une averse qui durerait une seconde. - -Je m’amusais infiniment à ces détails, et à la façon dont mon -interlocutrice me les racontait. Je l’aurais bien interrogée jusqu’à -demain; mais il était tard, et je devenais indiscret. Je posai vite ces -quelques dernières questions: - ---Quels sont les artistes qui vous accompagnent? - ---Ils sont vingt-deux: les principaux sont, pour les hommes: Rebel, -Darmon, Duquesnes, Fleury, Piron, Angelo, et un autre artiste dont -l’engagement se discute encore; pour les femmes: Mmes Méa, Gilbert, -Seylor, Semonson, Fournier. - ---Votre répertoire? - ---C’est mon répertoire courant: _Théodora_, la _Tosca_, _Cléopâtre_, -etc., etc. - ---Vos bagages? - ---Quatre-vingts caisses environ. - ---Quatre-vingts?...» - -Elle rit de mon ahurissement. - -«Bien sûr! J’ai au moins quarante-cinq malles de costumes de théâtre; -j’en ai une pour les souliers qui en contient près de deux cent -cinquante paires; j’en ai une pour le linge, une autre pour les -fleurs, une autre pour la parfumerie; restent les costumes de ville, -les chapeaux, les accessoires, que sais-je! Vraiment, je ne sais pas -comment ma femme de chambre peut s’y reconnaître... - ---Je suis indiscret peut-être en vous demandant quels sont vos intérêts? - ---Pas du tout; ce n’est pas un mystère. J’ai trois mille francs par -représentation, plus un tiers sur la recette, ce qui me fait une -moyenne de 6.000 francs par représentation. Ah! j’oubliais 1.000 francs -par semaine pour frais d’hôtel, etc...» - -Je me levai pour partir. Un grand danois tacheté blanc et noir vint -s’allonger près de sa maîtresse. - -Je demandai: - -«Vous l’emportez avec vous? - -Elle caressait le chien, qui s’étirait: - ---Oh! oui, ma Myrta! et avec elle Chouette et Tosco. Je les aime tant! -et elles me le rendent si bien, ces excellentes bêtes... - ---Vous devriez bien,--insinuai-je,--m’emmener avec elles...» - -Elle releva sa taille de princesse chimérique, et, fixant sur moi ses -yeux d’un bleu changeant, ses yeux qui charmeraient les bêtes de -l’_Apocalypse_, elle répondit: - -«Pourquoi pas? Si vous voulez. Qu’est-ce que vous serez? - ---Porte-bouquets. N’en aurai-je pas ma charge?» - - - - -L’INTERDICTION DE «THERMIDOR» - - - 28 janvier 1891. - -Comme on ne parlait, hier, à Paris, que de sifflets à roulette, de -clefs forées et de pommes cuites dont les provisions faites dans la -journée devaient être dirigées, le soir, vers le Théâtre-Français, j’ai -voulu, dans l’après-midi, aller prendre un peu l’air de ce côté-là... - -En montant les premières marches de l’escalier de l’administration, -j’entends une voix de cuivre qui sonne et je hume une forte odeur de -poudre. Je continue à monter. Arrivé sur le palier du premier étage, -je reconnais dans un groupe assez nombreux: Coquelin aîné, Jean -Coquelin, Laugier, Villain, Mesdames Fayolle, Bartet, Reichenberg, -etc. et, adossé à la rampe du palier, M. Georges Laguerre, député. -Je demande à un huissier à voir M. Claretie; j’apprends que M. -l’administrateur-général est, depuis midi, en grande conférence fermée -avec M. Victorien Sardou et avec M. Larroumet, directeur des Beaux-Arts. - -Je prends le parti d’attendre, d’autant plus volontiers que, sur ce -palier, où je fais les cinq pas, la conversation du groupe continue, et -que les voix montent, et que, sans indiscrétion, presque malgré moi, -j’entends toutes les choses que je voulais savoir. Pourquoi ne les -répéterais-je pas? - - * * * * * - -M. LAGUERRE.--Vous savez qu’il y a cent cinquante siffleurs loués pour -ce soir? - -M. COQUELIN, boutonné jusqu’au col, ainsi qu’un pasteur protestant, -répond, en haussant les épaules: - ---Ah bah! alors c’est la bonne cabale! C’est indigne et c’est idiot! -Mais que voulez-vous? C’est la lutte, mes enfants, la lutte! Après -tout, tant mieux! nous lutterons... - -Mme FAYOLLE blaguant.--C’est égal, mon vieux, pour tes débuts c’est -dommage... C’est peut-être ta carrière brisée... Un jeune homme de si -grand avenir! - -COQUELIN.--Hélas! - -COQUELIN FILS.--Ça, une pièce réactionnaire? - -COQUELIN.--Ils sont fous, ma parole d’honneur! Mais c’est, au -contraire, une pièce républicaine, mais républicaine honnête, mais -républicaine modérée. D’un bout à l’autre de mon rôle est-ce que je -n’exalte pas la République de 89, la fête de la Fédération célébrant -la fin du despotisme, du privilège et du bon plaisir, l’avènement du -droit, le triomphe des théories de liberté et de fraternité? C’est -superbe, au contraire, et le plus farouche égalitaire de bonne foi n’en -retrancherait pas un mot! - -M. LAGUERRE.--C’est évident... (_Doucement_): Est-ce qu’on ne s’en -prend pas à vous aussi un peu? Ne dit-on pas que vous êtes enchanté de -jouer enfin un rôle politique pour dire son fait à la canaille?... - -Un temps. - -M. COQUELIN, croisant les bras, fronçant les sourcils, a l’air -d’apostropher M. Laguerre: - ---Bien sûr! à la canaille! (_Pompeux_): Ce que j’aime dans une -démocratie c’est le _peuple_! le _peuple_, entendez-vous! J’en suis, -moi, du peuple, je ne le nie pas, on le sait bien,--et je ne l’ai -jamais caché,--et je m’en fais gloire! Je suis un républicain de la -première heure... (_Sur un ton de récitatif_): Je me souviens encore du -temps où, avec Gambetta, nous allions dans les faubourgs, lui, faisant -des conférences, moi, récitant des poésies populaires... ça signifie -quelque chose, ça! (_La voix monte_): Oui, je connais le peuple! et je -l’aime! Mais la canaille, voyez-vous, la canaille, je m’en fous! - -M. LAGUERRE.--C’est évident. - -Mlle BARTET, délicieusement pâle, assise sur le grand canapé de velours -du palier, sourit. - -M. LAGUERRE (_doucement_).--Ils sont capables de faire interdire la -pièce. - -COQUELIN (_clamant_).--Ah! ah! s’ils font cela, je leur fous ma -démission! C’est bien simple, je leur fous ma démission! Qu’est-ce que -ce serait qu’un théâtre comme ça! un théâtre où on a interdit _Mahomet_ -parce qu’on a eu peur d’un _Teur_!... (M. Coquelin rêve un moment -et il ajoute): D’ailleurs, ça n’est pas possible; demain, s’il y a -interpellation, comme on le dit, le gouvernement ramassera une grosse -majorité. Le gouvernement... il l’a lue, la pièce, tous les ministres -l’ont lue, ils seront donc obligés de démissionner en corps, si on leur -fait échec... Alors, moi, je les engage, tous, pour une tournée... - -Mme FAYOLLE.--Il paraît que M. Constans n’est pas content de la pièce... - -COQUELIN.--Ça n’est pas possible... J’ai dîné l’autre jour avec lui, et -il m’a dit à moi-même: «J’ai lu la pièce, et elle m’a paru très bien.» - -M. Laguerre serre les mains et s’en va. Les autres s’en vont aussi. -Mlle Reichenberg, en descendant l’escalier, lance à M. Coquelin, affalé -sur le canapé: - ---Je ne te dis pas: Bon courage! à toi, vieux lutteur! - - -CHEZ M. CLARETIE - -A ce moment, un huissier m’appelle et me conduit dans le cabinet de -M. Claretie. Aimable et accueillant comme toujours, il me dit, en me -tendant la main: - -«Je devine ce qui vous amène! - ---La tempête!» lui dis-je. - -Et, souriant de son sourire doux et pâle, il rectifie: - -«Oh! la bourrasque... - ---Si vous voulez. Mais encore, comment l’expliquez-vous? - ---Ne me le demandez pas. - ---Alors, comment la recevez-vous? - ---Voici. J’ai fait rentrer, avec une pièce qui allait être jouée à la -Porte-Saint-Martin, un artiste éminent pour interpréter l’œuvre d’un -maître de la scène. Ce que je pense de cette œuvre? L’ayant reçue avec -le comité qui a voté à l’unanimité et dont la majorité est notoirement -républicaine--je n’ai pas à la juger, mais je puis vous dire qu’elle -contient, entre autres beautés, une scène, celle des _Dossiers_, -que j’appelais aux répétitions «des _Pattes de Mouche_ devenues -cornéliennes». La critique en a dit autant. - -»Quant à la pièce, c’est un tableau, le tableau d’une _journée_ -particulière, et quand je disais à Sardou, dont les deux héros sont -républicains et se déclarent même dantonistes, qu’il pouvait mettre de -la lumière à ses ombres, il me répondait: - ---«C’est une autre pièce, c’est la prise de la Bastille, c’est Valmy, -c’est Jemmapes, c’est la frontière délivrée, c’est ce que je dis: les -aigles impériales fuyant devant le drapeau tricolore. Mais ce n’est pas -un drame où j’essaie de faire parler les gens qui veulent renverser -Robespierre, comme ils on pu en parler, comme ils en ont parlé!» - -«Du reste, ajoute M. Claretie, encore une fois je ne veux pas discuter -sur ce point. Je tiens seulement à vous dire que, libéral avant tout -et républicain d’avant 70, républicain de toujours (puisque en entrant -aux Tuileries j’ai vu mon nom sur des listes de proscription datant de -1859), je ne crois pas qu’on puisse dénier à un homme de lettres le -droit de produire une œuvre d’art sur un théâtre... - ---... Un théâtre subventionné? objectai-je. - ---... Sur un théâtre où Louis-Philippe a laissé crier: _Vive la -République!_ en pleine royauté, et où j’ai, sous l’avant-scène de -Napoléon III acclamé la tirade du conventionnel Humbert et demandé -_bis_ avec une partie de la salle qui regardait, tour à tour, Bressant -hésitant et l’Empereur très pâle mais impassible. - -«En fin de compte, la République peut-elle être moins libérale que -Louis XIV qui fit jouer _Tartuffe_, et Louis XVI qui laissa jouer le -_Mariage de Figaro_? - -«Je ne suis pas un _profiteur de révolution_, comme a dit Camille -Desmoulins. J’ai demandé la liberté à la fois pour moi, et pour les -autres. Et j’étais de ceux qui ont conspué les siffleurs d’_Henriette -Maréchal_...» - -Dans la soirée, me promenant, curieux, par les couloirs du foyer des -artistes de la Comédie-Française, je rencontrai M. Claretie, qui me -dit: - -«On vient de siffler une tirade de Camille Desmoulins.» - -Avant de finir, un mot d’ouvreuse, au moment où la salle tremblait sous -les trépignements et les sifflets: - -«Ma chère, j’en tremble toute... Je n’ai pas vu ça depuis _Daniel -Rochat_.» - - - - -UN PROJET DE RÉVOLUTION AU THÉATRE-FRANÇAIS - -CHEZ M. EDMOND DE GONCOURT - -CHEZ M. BECQUE - - - 12 février 1891. - -Un écho aux allures mystérieuses annonçait ces jours-ci qu’une -pétition circulait à huis clos dans le monde des lettres, et tendait -à l’annulation ou à la révision du légendaire _Décret de Moscou_ qui -régit l’administration de la Comédie-Française depuis 1812. Notre -confrère ajoutait, tout aussi mystérieusement, que le promoteur de -cette pétition était un député influent qui, dernièrement, avait -lui-même attaché le grelot à la Chambre. - -Une enquête était tout indiquée; je l’ai faite, et en voici le -résultat. - -Le «grelot» a été agité au Palais-Bourbon lors de la discussion sur -l’interdiction de _Thermidor_, et le député influent qui l’a mis en -branle est M. Clémenceau. Le cheval de bataille des pétitionnaires -est l’abolition du fameux comité de lecture du Théâtre-Français; les -questions subsidiaires sont les relations de l’art et de l’État, le -principe des subventions, etc., etc. - -J’avais appris que deux des signataires de la pétition étaient M. de -Goncourt et M. Henry Becque. Pourquoi avaient-ils signé? - - -CHEZ M. EDMOND DE GONCOURT - -Il me dit: - -«Oui, j’ai signé, et j’ai signé les yeux fermés, c’est le cas de le -dire, puisque je n’ai seulement pas lu le papier. De même, Daudet, qui -est arrivé chez moi quand on me présentait la pétition, y a mis son nom -sans plus regarder. On nous a dit qu’il s’agissait de la suppression -du décret de Moscou... Comment hésiter? En effet, théoriquement, y -a-t-il rien de plus illogique que de voir un écrivain jugé par ses -interprètes! C’est l’ouvrier critiqué par son outil, le violon qui -fait des remontrances au virtuose! Et, en pratique, rien est-il -plus insupportable pour un homme de lettres que de voir son œuvre -épluchée, discutée, censurée par des comédiens? Notez que je ne mets -pas la moindre acrimonie dans ces considérations; je sais qu’il y a -au Théâtre-Français des artistes d’un grand talent, dont je suis le -premier à reconnaître la valeur, parmi lesquels il en est sans doute -d’intelligents; mais on me concèdera qu’un écrivain, lorsqu’il s’agit -de la destinée d’une pièce qu’il a mis des mois à concevoir, à faire -et à parfaire, a le droit de récuser comme juges ceux qui doivent -l’interpréter? C’est là une question de dignité très naturelle et très -respectable, il me semble. - -»Voici pour la thèse générale. Les cas particuliers ne sont pas, j’en -suis sûr, pour en atténuer la rigueur. Pour ma part, je n’oublierai -jamais ce qui nous est arrivé, à mon frère et à moi, lors de la lecture -au Comité du Théâtre-Français de notre pièce la _Patrie en danger_. -Mon frère tenait beaucoup à cette pièce; nous y avions mis tout ce -que nous pouvions y mettre de conscience et de talent. C’était mon -frère qui lisait; moi, pendant ce temps-là, j’étais assis, j’écoutais -et je regardais. L’un des sociétaires présents, et non le moins -considérable,--je ne le nommerai pas--s’amusa durant toute la séance, -à dessiner à la plume des caricatures (de qui? je n’en sais rien) qu’il -passait ensuite en riant et en chuchotant à ses voisins... Je vis le -manège, et je dus le supporter jusqu’au bout. Mais il m’a fallu, je -vous l’assure, une patience d’ange pour ne pas me lever, prendre mon -frère par le bras et emporter notre manuscrit. - ---Par quoi, maître, demandai-je, remplacerait-on le Comité? - ---Par un directeur tout seul! Car, même s’il est incompétent, il l’est -toujours six ou sept fois moins que les six ou sept membres du comité -de lecture. Ou bien, ce qui pourrait valoir mieux, par un comité de -gens de lettres: cela apparaîtrait au moins plus normal et promettrait -plus de garanties. - ---Et, pour passer à un autre ordre d’idées, maître, toujours pas de -Censure? - ---Moins que jamais! me répondit l’illustre écrivain en souriant. La -_Fille Élisa_ et _Thermidor_ sont loin, n’est-ce pas, d’être des -arguments en sa faveur... On est venu m’interroger à ce propos, et on -m’a fait dire que la _Patrie en danger_ était bien plus réactionnaire -que _Thermidor_. Je n’ai pas dit cela. J’ai dit que ma chanoinesse -était plus royaliste que n’importe quel personnage de la pièce de -Sardou, et c’est vrai; mais j’ai ajouté que j’avais fait de mon -bourreau un fou humanitaire dont le type a évidemment dû exister -sous la Terreur. Maintenant, qu’on ait interdit _Thermidor_ par -mesure d’ordre, c’est possible et c’est soutenable; mais ce que je -demanderais, si on consentait à m’écouter, c’est que la Censure une -fois supprimée et le théâtre devenu enfin libre, les interdictions de -pièces par mesure d’ordre ne soient que provisoires. Au bout de huit -jours, par exemple, quand les passions se seraient un peu calmées, -que la presse aurait eu le temps d’éclairer le public sur le pour et -le contre de l’œuvre en discussion, le théâtre rouvrirait et la pièce -reparaîtrait. Alors si, décidément, elle suscite des bagarres, qu’on -l’interdise définitivement. Mais pas avant. - -«Voyez-vous, conclut M. de Goncourt, en me reconduisant, la Censure, -l’Art officiel, le décret de Moscou, tout cela est bien malade... -Encore un petit coup d’épaule, et je crois bien que nous assisterons à -un très significatif écroulement..... - - -CHEZ M. HENRY BECQUE - -L’auteur des _Corbeaux_ a quitté l’avenue de Villiers; il habite, à -présent, rue de l’Université, à deux pas de la _Revue des Deux-Mondes_, -non loin de l’Institut. Toujours la même simplicité spartiate. Là-bas, -la concierge vous disait: «Au troisième, à gauche; il n’y a pas de -paillasson, vous verrez!» Ici, le concierge vous dit: «Au troisième; -cherchez bien, il y a un bout de ficelle pour tirer la sonnette.» M. -Becque est le premier à plaisanter de son dédain pour les commodités de -l’ameublement; ses amis y voient même une vertu, et ils doivent avoir -raison. - -«Mais non!--me dit M. Becque,--je n’ai rien signé du tout. Mes amis, -les jeunes d’avant-garde, chaque fois qu’ils mijotent des projets -révolutionnaires, me comptent, de parti-pris, parmi les leurs. Et -ils ont raison. J’ai toujours été un peu batailleur, n’est-ce pas? -Et ce que je suis le moins, c’est un bénisseur et un routinier. Ils -le savent, et vous n’avez pas besoin de le répéter. C’est ce qui me -mettra, d’ailleurs, très à mon aise pour dire ma façon de penser. -Je n’ai pas vu la pétition, et je n’en ai entendu parler que par -l’écho qui vous amène. Mais puisque vous me demandez, dès maintenant, -mon avis sur la plus importante des réformes projetées par les -pétitionnaires, c’est-à-dire sur la suppression du Comité de lecture du -Théâtre-Français, je vais vous le dire, en deux mots. - -»J’estime qu’il y a plus de garantie à être lu et apprécié par un -Comité de six personnes, six artistes, en somme intelligents, et un -directeur, que par un directeur tout seul, la plupart du temps tout -à fait incompétent; un Comité, c’est déjà un petit public, où chacun -apporte son impression, où les avis peuvent se combattre, se discuter, -se contre-balancer. Un directeur, au contraire, une fois buté à un -préjugé, à un parti-pris, n’a rien qui puisse l’en dégager. Et puis, -un directeur ne lit pas de pièces! Il ne joue que celles qu’il a -commandées, c’est depuis longtemps prouvé. Combien de fois Perrin ne -me l’a-t-il pas dit: «Deux auteurs, deux pièces par an, une d’Augier, -une de Dumas, je n’en demande pas plus pour le Théâtre-Français! De -temps en temps, oui, un acte à un ami, à Meilhac, à Pailleron,--et -c’est tout!» Et tous les directeurs sont pareils à Perrin. Avouez que -je suis payé pour le savoir! Aux Français, au contraire, combien de -pièces Got n’a-t-il pas fait recevoir en les apportant lui-même, Got -et les autres! Ce n’est pas à moi à défendre la Comédie-Française, et -je ne veux pas me poser en champion du décret de Moscou; ce rôle-là -ne m’irait pas du tout. Mais, vraiment, je ne vois pas la révolution -bienfaisante que viendrait apporter, dans le monde des auteurs -dramatiques, la suppression du Comité de lecture. Ah! qu’on supprime ou -plutôt qu’on remplace les deux vieux brisquards chargés de déchiffrer -les manuscrits en première analyse! Ça, je ne demande pas mieux. Ils -ont soixante-dix ans, sont farcis d’Augier et de Dumas, et tout ce qui -n’est pas Augier et Dumas ne vaut pas la peine d’être lu par eux. On -fend l’oreille aux officiers de soixante-cinq ans, ne pourrait-on pas -en faire autant aux critiques surannés qui tiennent la place de plus -jeunes et de plus compétents? - ---Un Comité formé de gens de lettres ne vous paraît point préférable à -un Comité d’artistes? - ---Oh! les Comités de gens de lettres, je les connais! Comme il ne -pourrait être composé que de gens de lettres de deuxième ordre, -ils seraient tous dans la main du directeur, et cela ne changerait -absolument rien. La Rounat en avait institué un à l’Odéon, il le -rendait responsable des mauvaises pièces qui rataient, que souvent -lui-même avait imposées, et jamais le Comité n’a fait accepter un acte -qui avait déplu à La Rounat! - ---Admettez-vous, en principe, l’immixtion de l’État dans les théâtres? - ---Il ne peut pas y avoir de principe raisonnable à cet égard-là. -J’admets l’intervention de l’État, quand le baron Taylor, commissaire -du gouvernement, fait représenter _Hernani_; je l’admets quand le -représentant officiel s’appelle Édouard Thierry, qu’il est éclairé, -compétent et hardi et qu’il ouvre les portes du théâtre à des œuvres de -valeur; et, enfin, je l’aime de toutes mes forces quand un ministre, -qui s’appelle M. Bourgeois, fait jouer la _Parisienne_ malgré un -directeur qui n’en veut pas!» - - - - -CONVERSATION AVEC M. MAURICE MAETERLINCK - - - 17 mai 1893. - -Depuis qu’Octave Mirbeau présenta, dans l’éclatante et enthousiaste -monographie que l’on se rappelle, M. Maurice Maeterlinck aux lecteurs -du _Figaro_, la réputation de l’auteur de la _Princesse Maleine_ n’a -fait que grandir. A l’heure actuelle, aux yeux de presque toute la -jeune génération littéraire, il représente, à tort ou à raison, celui -qui doit vaincre en son nom; à tort, peut-être, car le poète des -_Aveugles_ n’a rien du chef d’école, ni le dogme inébranlable, ni la -combativité, ni la vanité ambitieuse; à raison, peut-être aussi, car la -lutte peut avoir lieu sans lui et son esthétique est assez large et -assez élevée pour grouper indistinctement toutes les forces idéalistes -qui s’apprêtent à la bataille. - -Or, aujourd’hui, au théâtre des Bouffes-Parisiens, à une heure et -demie, par les soins du poète Camille Mauclair et de M. Lugné-Poë, -doit être représentée la dernière œuvre de Maeterlinck: _Pelléas et -Mélisande_. - -Beaucoup de curiosité entoure cette représentation; le nouveau drame -trouvera-t-il le succès que l’_Intruse_ et les _Aveugles_ reçurent d’un -public d’élite? Dans tous les cas, les vieilles querelles sur l’art -ancien et l’art nouveau vont renaître. - -J’en profite pour présenter aujourd’hui, à mon tour, M. Maurice -Maeterlinck _vivant_. Car, chose au moins singulière, il n’y pas -vingt personnes à Paris qui connaissent le poète gantois! Depuis -trois ans qu’on le lit, qu’on le discute, personne ne l’a vu ici -jusqu’à ces jours derniers; son nom a rempli les feuilles littéraires -et boulevardières et Octave Mirbeau, qui mit si courageusement son -nom à côté de celui de Shakespeare, Mirbeau qui lui créa, du jour au -lendemain, sa réputation, n’a pas réussi à attirer ce jeune homme -modeste et timide à Paris, et il ne l’a jamais vu... - -Mais dernièrement il céda aux objurgations des organisateurs de -_Pelléas et Mélisande_ et consentit à grand’peine à venir surveiller -les répétitions. Je l’ai rencontré hier. C’est un grand garçon de -trente ans, blond, aux épaules carrées, dont la figure très jeune--une -moustache d’adolescent et le teint rose--sérieuse et facilement -souriante, est toute de franchise et de sensibilité; seul le front est -creusé de rides: quand il parle, les lèvres ont des tressaillements -nerveux et, à la moindre animation, les tempes battent et on voit les -artères se gonfler. Il parle d’une voix douce et comme voilée (la -voix des grands fumeurs de pipe), en phrases très courtes, avec une -hésitation qu’on dirait maladive, comme s’il a vraiment peur des mots -ou qu’ils lui font mal. - -«Je voudrais vous parler, ou plutôt vous faire parler un peu de votre -pièce,» lui dis-je. - -Il rit aimablement et répondit par petits morceaux, laborieusement -sortis: - -«Mon Dieu... je n’ai rien à en dire, c’est une pièce quelconque, ni -meilleure ni plus mauvaise, je suppose, que les autres... Vous savez, -un livre, une pièce, des vers, une fois écrits, cela n’intéresse -plus... Je ne comprends pas, je l’avoue, l’émotion vécue pas les -auteurs, dit-on, à la première représentation de leurs œuvres. Pour -moi, je vous assure que je verrais jouer _Pelléas et Mélisande_ comme -si cette pièce était de quelqu’un de ma connaissance, d’un ami, d’un -frère,--même pas, car pour un autre, je pourrais ressentir des craintes -ou des joies qui me resteront sûrement inconnues tant qu’il s’agira de -moi.» - -C’est sur ce ton de simplicité charmante et de sincère détachement que -se continua longtemps la conversation de M. Maeterlinck. J’aurais tant -voulu répéter ici les opinions et les jugements du poète-philosophe -sur les choses et sur les hommes du présent et du passé! Quelle saveur -profonde, quel pittoresque inattendu dans ses moindres propos!... Mais -le cadre de cet article hâtif ne se prête pas à de tels développements. - -Et puisque j’ai enfin réussi à tirer de l’auteur de l’_Intruse_, dans -une heure d’expansion, ce qu’il s’est toujours refusé jusqu’à présent -à livrer au public, c’est-à-dire des théories sur l’art dramatique--et -presque une préface de son théâtre--je m’empresse de les noter ici. - -Donc, après s’être longuement fait tirer l’oreille, il dit: - -«Il me semble que la pièce de théâtre doit être avant tout un _poème_; -mais comme des circonstances, fâcheuses en somme, le rattachent plus -étroitement que tout autre poème à ce que des conventions reçues pour -simplifier un peu la vie nous font accepter comme des réalités, il faut -bien que le poète _ruse_ par moments pour nous donner l’illusion que -ces conventions ont été respectées, et rappelle, çà et là, par quelque -signe connu, l’existence de cette vie ordinaire et accessoire, _la -seule que nous ayons l’habitude de voir_. Par exemple, ce qu’on appelle -_l’étude des caractères_, est-ce autre chose qu’une de ces concessions -du poète? - -»A strictement parler, le caractère est une marque inférieure -d’humanité; souvent un signe simplement extérieur; plus il est tranché, -plus l’humanité est spéciale et restreinte. Souvent même ce n’est -qu’une situation, une attitude, un décor accidentel. Ainsi, enlevez, -par exemple, à Ophélie son nom, sa mort et ses chansons, comment -la distinguerai-je de la multitude des autres vierges? Donc, plus -l’humanité est vue de haut, plus s’efface le caractère. Tout homme, -dans la situation d’Œdipe roi, qu’il soit avare, prodigue, amoureux, -jaloux, envieux, etc., etc., agirait-il autrement qu’Œdipe? - -»Ibsen, par endroits, ruse admirablement ainsi. Il construit des -personnages d’une vie très minutieuse, très nette et très particulière, -et _il a l’air_ d’attacher une grande importance à ces petits signes -d’humanité. Mais comme on voit qu’il s’en moque au fond! et qu’il -n’emploie ces minimes expédients que pour nous faire accepter et pour -faire profiter de la prétendue et conventionnelle réalité des êtres -accessoires le _troisième_ personnage qui se glisse toujours dans son -dialogue, le troisième personnage, l’_Inconnu_, qui vit seul d’une vie -inépuisablement profonde, et que tous les autres servent simplement à -retenir quelque temps dans un endroit déterminé. Et c’est ainsi qu’il -nous donne presque toujours l’impression de gens qui parleraient de la -pluie et du beau temps dans la chambre d’un mort.» - -J’interrogeai: - -«Comment jugez-vous, à ce point de vue, le théâtre antique? - ---Les Grecs, eux, y allaient plus franchement, parce qu’ils avaient -moins que nous d’habitudes mauvaises. Ils s’attardaient peu au choc des -hommes entre eux et s’attachaient presque uniquement à étudier le choc -de l’homme contre l’angle de l’inconnu qui préoccupait spécialement -l’âme humaine en ce temps-là: le _destin_. Pourquoi ne pourrait-on pas -faire ce qu’ils ont fait, simplifier un peu le conflit des passions -entre elles et considérer surtout le choc étrange de l’âme contre les -innombrables angles d’inconnu qui nous inquiètent aujourd’hui? Car il -n’y a plus seulement le Destin: nous avons fait, depuis, de terribles -découvertes dans l’inconnu et le mystère, et ne pourrait-on pas dire -que le progrès de l’humanité c’est, en somme, l’augmentation de ce -_qu’on ne sait pas_? - -» N’est-ce pas ce que fait Ibsen? On pourrait lui reprocher seulement -de n’avoir pas été assez sévère dans le choix de ces chocs; les Grecs -voulaient avant tout le choc de la _beauté pure_ (l’héroïsme, beauté -morale et physique) contre le Destin. Mais la beauté pure exige de -grands sacrifices et de grandes simplifications que nous n’osons pas -encore tenter. Nous sommes tellement imprégnés de la laideur de la vie -que la beauté ne nous semble plus ou pas encore la vie; et cependant, -même dans un drame en prose, il ne faudrait pas admettre une seule -phrase qui serait un prosaïsme dans un drame en vers, parce que le -prosaïsme, en soi, n’est pas une chose soi-disant basse, mais une -dérogation aux lois mêmes de la vie. - ---Votre idéal de réalisation, à vous, comment l’expliqueriez-vous? -demandai-je. - ---En somme, répondit-il, de sa voix peureuse toujours égale, en -attendant mieux, voici ce que je voudrais faire: mettre des gens en -scène dans des circonstances ordinaires et humainement possibles -(puisque l’on sera longtemps encore obligé de ruser), mais les y mettre -de façon que, par un imperceptible déplacement de l’angle de vision -habituel, apparaissent clairement leurs relations avec l’Inconnu. - -»Tenez, un exemple pour préciser ceci: - -»Je suppose que je veuille mettre à la scène cette petite légende -flamande que je vais vous raconter (ce serait, d’ailleurs, impossible -parce qu’elle nous paraît encore trop fabuleuse et que l’intervention -de Dieu y est trop visible, et nous avons de si mauvaises habitudes que -nous ne voulons admettre l’intervention du mystère que lorsqu’il nous -reste un moyen de la nier). Mais je prends cet exemple, parce qu’il est -simple et clair et me vient à l’esprit en ce moment. - -»Un paysan et sa femme sont attablés un dimanche devant leur -maisonnette, prêts à manger un poulet rôti. Au loin, sur la route, -le paysan voit venir son vieux père, cache précipitamment le poulet -derrière lui, pour n’être pas obligé de le partager avec ce convive -inattendu. Le vieux s’assoit, cause quelque temps et puis s’éloigne -sans se douter de rien. Alors le paysan veut reprendre le poulet; mais -voilà que le poulet s’est changé en un crapaud énorme qui lui saute au -visage, et qu’on ne peut jamais plus arracher et qu’il est obligé de -nourrir toute sa vie pour qu’il ne lui dévore pas la figure. - -»Voilà. L’anecdote est symbolique, comme, d’ailleurs, toutes les -anecdotes et tous les événements de la vie. Seulement, ici, et c’est -bien le cas de le dire, le symbole saute aux yeux. Qu’en peut-on faire? -Irai-je étudier l’avarice du fils, l’horreur de son acte, la complicité -de sa femme et la résignation du vieillard? Non! Ce qui m’intéressera -avant tout, c’est le rôle terrible que ce vieillard joue à son insu: il -a été, là, un moment, l’_instrument_ de Dieu; Dieu l’employait, comme -il nous emploie ainsi, à chaque instant; il ne le savait pas, et les -autres _croyaient_ ne pas le savoir; et, cependant, il doit y avoir un -moyen de montrer et de faire sentir qu’en ce moment le mystère était -sur le point d’intervenir...» - - - - -SIBYL SANDERSON - - - 16 mars 1894. - -J’ai causé hier une demi-heure avec Mlle Sibyl Sanderson. - -Elle était vêtue d’une toilette noire, aux manches de dentelle amples -et légères; une longue chaîne d’or semée de perles faisait deux fois le -tour de son buste élégant, et dans ses lourds cheveux fauves, savamment -ondulés, plongeait un large peigne d’or; à ses doigts, chargés de -diamants, de perles roses et de rubis, des éclairs dansaient. Elle -était nonchalamment assise dans un fauteuil; à côté d’elle, sur un -vaste canapé, un grand monsieur américain assistait à la conversation, -avec un immense bouquet de bleuets à la boutonnière. - -Sans presque plus d’accent anglais, elle me raconte brièvement son -histoire déjà connue: sa naissance à Sacramento (Californie), de -parents américains; six mois passés au Conservatoire de Paris, où elle -fut admise au milieu de l’année, exception qui la flatta beaucoup; ses -professeurs: d’abord Mme Sbriglia, qui enseigna également aux frères -de Reszké; puis Mme Marquési, dont elle est restée l’élève. Puis ses -débuts à La Haye, en 1888, dans _Manon_, sous un nom d’emprunt, par -prudence. Paris, en 1889, cent représentations d’_Esclarmonde_ «que -M. Massenet avait écrite pour moi». Bruxelles (_Manon_, _Roméo et -Juliette_, _Faust_, etc.). Ensuite Covent-Garden (_Manon_); retour à -l’Opéra-Comique où elle joue _Phryné_, «que M. Massenet avait écrite -pour moi»; _Lackmé_, saison à Saint-Pétersbourg; «enfin, conclut-elle, -entrée à l’Opéra avec _Thaïs_, que M. Massenet a écrite pour moi. -Voilà!» - -Mais je voulais, pour cet événement si parisien qu’est un début de -Mlle Sanderson à l’Opéra, dans une première de M. Massenet, obtenir -d’elle quelques confidences inédites sur ses goûts, ses préférences -artistiques, ses idées sur la nouvelle musique, sur les jeunes -auteurs--et sur les vieux. - -Elle me dit avec un très gracieux sourire: - -«Demandez-moi tout ce qu’il vous plaira, questionnez-moi; je vous dirai -tout ce que vous voudrez!» - -Sur cette bonne promesse, j’interrogeai: - -«Eh bien donc! mademoiselle, quel musicien préférez-vous?» - -Elle sourit, ses yeux gris se plissèrent railleusement et elle me -répondit: - -«Ah! vous voudriez bien savoir cela! Eh bien! non, _ça_, je ne peux pas -vous le dire... - ---Alors, dites-moi la partition qui a vos préférences?» - -Elle éclata de rire, puis: - -«Mais c’est la même chose! Non, vraiment, je ne peux pas... - ---Alors, répétai-je, dites-moi quel est le rôle que vous avez eu le -plus de plaisir à jouer?» - -Elle rit encore: - -«Mais tous! tous! C’est toujours celui que je joue que je préfère!» - -Ainsi fixé, il me restait à m’informer de différents détails que -la jolie cantatrice ne me refuserait pas, sans doute. C’est ainsi -que j’appris successivement qu’elle gante 5-3/4, qu’elle mesure -cinquante-deux centimètres de tour de taille, que sa fleur d’élection -est la violette, mais qu’elle ne déteste pas le copieux bifteck -saignant et les larges rôtis, qu’elle se lève ordinairement entre neuf -heures et dix heures, mais que les jours où elle doit chanter elle -reste au lit jusqu’à trois heures après-midi et dîne à quatre heures; -de plus, elle n’a jamais songé ni à la mort, ni au suicide,--car -pourquoi?--ce sont là des choses qui ne la préoccupent pas; ce corps -admirable se refuse à choisir entre l’enterrement et la crémation; elle -m’a dit aussi qu’elle aime la peinture, mais qu’elle n’y connaît rien; -elle lit, certes! un peu de tout, elle m’a cité Musset et Maupassant, -et aussi le _Disciple_, de Bourget, qu’elle vient justement de -terminer, et qu’elle trouve exquis; je sais aussi qu’elle n’aime pas le -monde, mais qu’en revanche elle raffole du théâtre, des petits théâtres -gais, où elle va très souvent; abonnée du Théâtre-Libre, d’ailleurs; sa -main, que j’ai regardée un instant, en chiromancien, est chaude et la -peau en est sèche, les doigts sont courts mais assez effilés; pourtant -c’est la main d’une femme calme et sûre d’elle-même, sans emportement -de passion, très avisée, logique et raisonneuse. J’ai vu aussi son -pied; comme je lui demandais sa pointure, elle étendit prestement la -jambe, et je vis apparaître, sur le bas de soie noire, un étroit petit -pied chaussé d’un fin soulier de chevreau à boucle d’argent. - -«Je ne sais pas la mesure!» s’écria-t-elle en riant. - -Le visiteur aux bleuets riait, lui aussi, bien plus fort, à toutes les -questions et à toutes les réponses de cette confession, et, de temps -en temps, lançait, au milieu de ses éclats de rire, quelques mots -d’anglais que je ne comprenais pas. - -Un parfum pénétrant flottait dans l’air. Je demandai à Thaïs: - -«Quel est le nom de ce parfum? - ---Oh non! oh non! protesta-t-elle, je ne peux pas vous le dire, -impossible! Je ne veux pas que tout le monde ait le pareil, et je ne le -dis à personne, absolument!» - -Je m’inclinai une fois de plus, et, pour me rattraper: - -«Au moins, dites-moi quel est le peuple que vous préférez?» - -Elle eut cette franchise: - -«Pour le moment, ce sont les Français! Je les adore, ils sont si -gentils, si charmants! C’est que je suis très Parisienne de cœur, moi, -savez-vous? Bien plus que beaucoup de vraies Parisiennes! - ---Alors quelle est la campagne que vous aimez? - ---Oh! c’est bien simple, celle où il n’y a pas de vaches, ni de -cochons, ni de veaux, ni de fumier!» - -Je m’en allais. Elle me dit encore d’un ton ravissant: - -«Je n’aime pas qu’on soit méchant avec moi, j’aime qu’on m’aime!» - -Telle est et ainsi pense la _Thaïs_ de M. Anatole France et de M. -Massenet. - - - - -LE CAPITAINE FRACASSE - -DEUX VERSIONS D’UNE MÊME LÉGENDE - - - 12 octobre 1896. - -Tout le monde connaît, au moins par ouï-dire, la querelle tenace faite -par l’auteur du _Capitaine Fracasse_ à M. Porel, alors directeur de -l’Odéon. - -Il nous a paru piquant, au lendemain de la représentation de ce drame, -célèbre avant la lettre, de demander à M. Porel, qui s’était peu -défendu jusqu’à présent, de résumer pour nous les éléments de ce litige -qui dura dix années, comme au moyen âge les querelles des preux. - -M. Porel a bien voulu se prêter à notre curiosité, et on lira -ci-dessous sa version. Mais quand nous avons eu les explications de -M. Porel, l’idée nous est venue de demander à M. Bergerat de revenir -une fois encore sur ses griefs, et, comme il y a consenti, on lira -ci-dessous, en regard l’une de l’autre, les deux versions--quelquefois -contradictoires. - - - VERSION DE M. POREL - - «J’avais monté _le Nom_ de Bergerat et même joué - personnellement un rôle d’abbé qui avait eu du succès. J’étais - en des termes incertains avec l’auteur. Sa pièce n’ayant pas - fait d’argent, La Rounat et moi ayant été forcés de la retirer - de l’affiche, il avait dû m’en conserver une rancune que je ne - méritais pas. Un jour, Paul Mounet me dit: «J’ai vu Bergerat, - il veut faire pour moi un _Capitaine Fracasse_. Avez-vous - quelque chose contre lui?--Du tout, lui répondis-je, le roman - est célèbre, l’auteur a du talent, la pièce se passe à l’époque - Louis XIII, époque intéressante et jolie, il n’y a justement - pas un seul costume Louis XIII à l’Odéon, c’est une occasion - de s’en munir pour le répertoire. Allons-y du _Capitaine - Fracasse_!» Mounet en parle immédiatement à Bergerat, qui vient - me voir et me dit qu’il va commencer la pièce... C’est ici le - point initial de la légende connue. - - »Bergerat, sans me communiquer aucun scénario, commença sa - pièce. Il m’écrivit de la campagne où il était: «J’ai fini - mon premier acte, voulez-vous venir l’entendre?» J’allai donc - à Saint-Lunaire, spécialement. Je reconnais que Bergerat me - fit une hospitalité tout à fait écossaise, et qu’il me lut le - premier acte de sa comédie. A mon premier étonnement--car nous - étions convenus d’une pièce en prose--il me lut un acte en - vers, le premier, un très joli acte, ma foi! Je lui dis, comme - Mac-Mahon: «Vous êtes le nègre, continuez!» De retour à Paris, - un jour que je dînais chez Vacquerie, je lui dis: «Bergerat - fait un _Capitaine Fracasse_ en vers.» Vacquerie me dit: «Mais - il est fou! Pourquoi diable mettre en vers un roman en prose?» - - »A l’ouverture de la saison, Bergerat vint un jour chez moi, un - fort rouleau sous le bras. C’était le manuscrit du _Capitaine - Fracasse_: «Eh bien! donnez-moi la pièce, lui dis-je, quoique - en vers--puisqu’elle devait être en prose--si elle me va, comme - je l’espère, nous la jouerons cet hiver.» Bergerat me répond: - «Ah! non! je ne laisse pas mon manuscrit sans savoir exactement - quand je serai joué.» Je lui fis remarquer qu’il était dans - toutes les habitudes des directeurs de lire d’abord les pièces - qu’ils ont à recevoir. Il insista, j’insistai; et, comme deux - Normands, nous nous entêtâmes tellement, ma foi! que, fâché un - peu plus que de raison, je crois, je lui fis comprendre que la - question pouvant s’éterniser ainsi, il fallait nous en tenir - là, et qu’il eût désormais à rester chez lui. - - »Le lendemain, au lieu d’une lettre de Bergerat, que - j’attendais, pouvant me demander même des explications sur ce - mouvement d’humeur compréhensible, mais exagéré, je reçus une - lettre de M. Castagnary, alors directeur des beaux-arts. Dans - cette lettre, il y avait cette phrase: «Monsieur le directeur, - je n’admettrai jamais que quelqu’un de mon administration - manque d’égards au gendre de Théophile Gautier.» Je répondis - immédiatement à M. Castagnary que ceci ne regardait nullement - l’administration, que si M. Bergerat avait à se plaindre de - moi, il savait où me trouver. J’étais déjà, dès ma deuxième - année, peu disposé à voir l’administration s’immiscer sans - raison dans les affaires d’un théâtre aussi difficile que - l’Odéon... Deuxième missive du directeur des beaux-arts - répondant, cette fois, d’une façon courtoise: «Monsieur le - directeur, puisque vous voulez bien me donner des explications - au sujet de votre entrevue avec M. Bergerat, je vous attendrai - à telle heure, à mon cabinet.» Nouvelle réponse de ma part: - «Monsieur le directeur, je n’ai rien à vous dire de plus que ce - que je vous ai dit dans ma première lettre. Je regrette que, - sans m’avoir écouté, vous m’avez déjà infligé une sorte de blâme - que je ne puis accepter. J’aurai donc le regret de ne pas me - rendre à votre rendez-vous...» - - »Mais je me demandais pourquoi M. Bergerat n’avait pas voulu - me laisser le manuscrit du _Capitaine Fracasse_, puisque je - lui avais commandé la pièce. J’en eus, deux jours après, - l’explication dans le _Figaro_, où je lus, au Courrier des - théâtres: «M. Bergerat lit aujourd’hui, au Comité de lecture - de la Comédie-Française, _le Capitaine Fracasse_, comédie en - cinq actes et en vers.» L’incident me paraissait dès lors - terminé, pour ma part, lorsque la pièce fut refusée à la - Comédie-Française! Bergerat eut alors une idée qu’après dix ans - passés je trouve encore charmante! Il m’écrivit: «Vous m’avez - commandé _le Capitaine Fracasse_, je tiens la pièce à votre - disposition...»!! Je lui répondis sur-le-champ qu’après le - refus de la Comédie je me trouvais dégagé vis-à-vis de lui et - que je ne voulais plus lire sa pièce! - - »Bergerat m’attaqua alors devant la Société des auteurs pour me - demander l’indemnité prévue dans les traités. Je fis aisément - comprendre à ces messieurs que je ne devais rien à M. Bergerat, - puisqu’il avait porté sa pièce autre part! - - »Et je ne connaissais toujours pas _le Capitaine Fracasse_! - - »A ce sujet même, Bergerat fit une série d’articles contre la - Société des auteurs, articles charmants du reste, mais qui ne - prouvaient pas davantage contre elle que contre moi lorsqu’il - avait inventé à mon usage le mot _tripatouillage_ pour une - pièce que j’ignorais! - - »Depuis, à chaque nouveau ministère--et vous savez combien ils - sont éphémères,--chaque ministre des beaux-arts me faisait - appeler et me demandait toujours de jouer la pièce de Bergerat; - et je répondais toujours au ministre que je ne voulais pas la - jouer! - - »Arriva M. Lockroy au ministère des beaux-arts. Il renouvela - mon privilège pour quatre ans; j’étais avec lui en de meilleurs - termes qu’avec ses prédécesseurs, j’étais même son obligé. - Naturellement, il me parla du _Capitaine Fracasse_! Il me - demanda: «Vous ne trouvez donc pas la pièce bonne?» Je lui - répondis: «Mais je ne connais que le premier acte que j’ai - toujours trouvé charmant!--Voulez-vous connaître le reste?--Si - vous le désirez...» - - »Armand Gouzien, alors commissaire du gouvernement, m’apporta - donc le manuscrit, et c’est ici que le «tripatouillage» - commence! Je pris enfin connaissance de la pièce. A ma grande - stupeur, l’auteur avait supprimé tout l’élément du quatrième - acte, c’est-à-dire la reconnaissance du frère et de la sœur! - - »Mes rapports avec Bergerat étaient à ce moment poussés à - l’état aigu, il m’attaquait tous les jours dans tous les - journaux de Paris. J’écrivis donc à Lockroy--et non à lui--que - j’avais lu le manuscrit qu’il m’avait fait remettre et qu’à - mon grand étonnement l’auteur avait négligé de traiter le - point culminant du roman, que la pièce était, par conséquent, - incomplète et injouable. Un mois après, je reçois une lettre - de Bergerat à laquelle je ne m’attendais vraiment pas! Il m’y - disait: - - «J’ai fait les changements que vous m’avez demandés, voilà le - manuscrit. Quand entrons-nous en répétitions?» Je lui envoyai - son manuscrit, simplement. - - »Mais ce n’est pas encore tout! - - »Nouveau ministre, nouvelle recommandation pour _le Capitaine - Fracasse_. C’était, cette fois, M. Bourgeois. Il me fit - appeler, me dit que la subvention de l’Odéon ne tenait plus - qu’à un fil, qu’on voulait faire des économies, que Bergerat - avait des amis dans le Parlement, que je devais jouer - _le Capitaine Fracasse_. Je lui répondis qu’on ferait ce - qu’on voudrait de la subvention de l’Odéon, mais que je ne - dépenserais jamais 50,000 francs pour monter la pièce d’un - homme avec qui j’étais dans des termes pareils! - - »Cette fois la question était close. - - »Depuis ce temps-là, je n’en ai plus jamais entendu parler. Si - Bergerat a repris son vieux refrain, il l’a varié quelquefois, - à des moments sérieux de ma vie; il a dit aussi dans un article - des paroles cordiales qui m’ont fait plaisir. Voilà où nous en - sommes. Je ne sais pas ce que pensera le public de sa pièce. - Il a été avec moi un collaborateur insupportable. Je sais que - c’est un vaillant et un travailleur et un homme qui a des - qualités de famille inestimables, et je souhaite de tout mon - cœur que l’Odéon fasse avec _le Capitaine Fracasse_ cent belles - représentations, dût-on dire: «Porel a été un imbécile en ne le - jouant pas!» - - - VERSION DE M. ÉMILE BERGERAT - - «J’étais, depuis _le Nom_, très mal avec Porel. Nous nous - étions fâchés parce qu’on l’avait arrêté à la vingtième - représentation, malgré un succès assuré si on l’avait maintenu. - - »Or, en avril 1887, je reçois, un matin, la visite de Paul - Mounet, qui était, à ce moment l’étoile de l’Odéon et l’ami de - Porel. - - »Il avait vu, sous les galeries de l’Odéon l’illustration du - _Capitaine Fracasse_, par Gustave Doré, et l’idée lui était - venue de proposer à Porel de faire un Fracasse pour le théâtre. - Porel lui dit qu’il trouvait l’idée excellente et que c’est moi - qu’il fallait charger de l’exécuter. Il vient donc me demander - de la part de Porel. Je m’étonne beaucoup... «Encore faut-il, - lui dis-je, que je consulte des amis et que tout soit en règle. - Il me faut des papiers et une commande ferme.» - - »Je reçois le lendemain, la visite de Dumas qui m’aimait - beaucoup. Je lui raconte l’aventure et il me dit gentiment: - «Mon petit, voulez-vous que je m’en charge? Je vois Porel - ce soir même, à une première de Paul Meurice. J’arrangerai - l’affaire.» En effet, le lendemain, vers les midi, il revient: - «J’ai vu Porel, me dit-il, l’affaire est conclue. Il vous - demande seulement de lui faire un scénario. S’il lui convient, - comme il est sûr de votre forme, vous passerez en octobre 1888.» - - »Sur la foi de Dumas, je viens à l’Odéon, je rencontre Porel - qui descendait les marches de l’Odéon. Il court vers moi, la - main tendue: «Mon cher, nous aurions toujours dû nous aimer... - Je ne sais pas pourquoi...» etc., etc. - - »Bref, quinze jours après, je lui apporte le scénario, il le - trouve à son gré, il me fait la commande instantanément. - - »Il ajoute même: «Pour ne pas perdre de temps, emportez les - deux premiers tableaux à la campagne, et travaillez! Je vais en - Bretagne cette année, je vous reporterai les autres tableaux - avec la mise en scène toute préparée.» - - »Avant de partir, je lui fais cette observation: «Je viens - de lire le roman de Gautier, il me paraît impossible de - mettre dans la bouche des acteurs ces grandes phrases à la - Chateaubriand. Il n’y a qu’une façon: c’est de transformer cela - en vers pour ne pas trahir l’admirable couleur du style du - roman.» Il accepta et me dit: «Ça m’est égal, la question - de forme, ça ne me regarde pas, marchez! - - »Je pars donc pour la campagne, et je fais mes deux actes. Sans - m’avoir prévenu, je le vois arriver un soir à Saint-Lunaire, - au bout du jardin, avec un paysan qui traînait sa malle et une - lanterne. Il s’installe, je le reçois de mon mieux et je le - garde pendant deux jours. Le lendemain, je lui lis les deux - premiers actes. Enchanté de la machine, il me dit: «Parfait! - marchez!» (C’est son mot.) «Soyez prêt pour novembre.» Il - nageait dans un enthousiasme profond. Avant de repartir, il - envoie son acceptation des cinq actes, en vers, du _Capitaine - Fracasse_ à la Société des auteurs; acceptation qui n’était que - la confirmation de sa commande sur scénario. - - »Vers le milieu d’octobre, j’écris à Porel que je n’avais plus - qu’un acte à terminer et que cela va être prêt tout de suite. - Porel ne me répond pas. Je sens le piège, je termine rapidement - ma pièce et, le 1er novembre, je lui écris que ma pièce est - parachevée. Pas de réponse! Après ces deux lettres, je lui - envoie une dépêche. Toujours pas de réponse. Je lui écris donc - une troisième lettre, l’avisant que ma _commande_ est prête. Je - reçois enfin une dépêche de M. Porel, ainsi conçue: «Mon cher - Bergerat, vous m’annoncez une pièce de vous. Quelle est cette - pièce? _Signé_: POREL.--_N.-B._--Vous savez que je ne les veux - que complètement achevées.» - - »C’était le 8 novembre. - - »Le lendemain 9, enterrement de Mme Boucicaut, à neuf heures du - matin--je précise. Ayant traversé une foule opaque, je débarque - avec mon fiacre, 10, rue de Babylone, mon rouleau sous le bras. - Je suis reçu par M. Porel, stupéfait de me voir et ne croyant - pas que j’eusse, en honnête homme, tenu mon engagement. - - »Ici cela commence à devenir excessivement drôle. - - »Il me reçoit debout dans son cabinet: «Laissez votre pièce, - me dit-il. Je la lirai. Si elle me plaît, je la jouerai quand - je croirai devoir le faire. S’il y a des modifications à y - apporter, vous ferez ces modifications, et si elle ne me - convient pas, je vous payerai l’indemnité.» - - »Furieux moi-même de ce manque de parole, puisqu’il y avait - commande formelle, je reprends mon rouleau, et je m’en vais - tranquillement. C’est alors que je publiai au _Figaro_ cette - lettre célèbre sur le _tripatouillage_, qui depuis fit fortune. - - »Cette lettre parue, M. Castagnary, directeur des beaux-arts, - m’appelle, me fait raconter la chose, et envoie un poil à M. - Porel, lequel refuse de se justifier. Lockroy devient ministre - de l’instruction publique; il me fait appeler à son tour, prend - connaissance des faits, et me dit: «Je suis désarmé devant les - théâtres subventionnés, je ne peux faire qu’une chose: c’est de - vous décorer au 1er janvier!...» Ce qu’il fit, en effet, deux - mois après. - - »Des années se passent. Les ministres se succèdent. Le laps - nécessaire pour que l’indemnité me fût due s’écoule. Je fais - venir M. Porel devant la Société des auteurs. M. Camille - Doucet, alors président me demande de ne pas proférer un mot. - «Laissez M. Porel s’expliquer!» Je m’assieds dans un coin, les - mains sur les genoux, et j’écoute M. Porel qui se met à mêler - les faits, à confondre ma pièce avec d’autres, à «bafouiller» - à ce point que M. Doucet l’interrompt: «Vous ne voulez pas - jouer la pièce, voulez-vous payer l’indemnité?» M. Porel refuse - sous prétexte que le temps avait périmé son obligation! A quoi - M. Doucet lui répond, en propres termes: «Alors, monsieur, - allez-vous-en!» - - »Quand il fut parti, je quittai mon canapé et rompis mon - silence. Le Comité me déclara qu’il était désarmé devant de - pareils cas et qu’il n’y avait désormais pour moi d’autre - juridiction que le Tribunal de commerce avec un procès à très - gros frais. Donc, pas de gouvernement, pas de Société des - auteurs, rien pour défendre les commandes! M. Abraham Dreyfus, - qui assistait à cette séance, se lève, prend son portefeuille, - en tire un bon de pain de deux sous, et, en s’adressant à - moi, me dit: «Mon cher confrère, je sais que vous êtes chargé - de famille, que vous gagnez votre vie avec votre plume, - permettez-moi, au nom de mes confrères de la littérature, de - vous offrir ce bon de pain de deux sous qui vous aidera à - recommencer un drame en cinq actes et en vers!» - - »Un an ou deux encore se passent. La direction de l’Opéra - devient vacante. M. Porel désirait en être nommé le directeur. - Pour arriver à ses fins, il courtisait les gens de la presse, - entre autres Victor Wilder, critique influent, lequel - concourait pour la même place. Wilder écrit à Porel que non - seulement il s’effacera devant lui, mais encore qu’il l’aidera - à réussir, s’il veut jouer le _Fracasse_. Porel demande - communication du manuscrit!... Et Wilder l’exige de moi. - Je remets donc le manuscrit à Wilder qui le porte à Porel. - Celui-ci lui répond quelques jours après: «Je jouerai la pièce, - si M. Bergerat consent à rétablir un tableau du scénario que - j’avais coupé et qui lui paraissait indispensable au succès - de l’ouvrage.» (Ce tableau se trouve être le sixième dans la - pièce qui se joue en ce moment. C’est la reconnaissance du - frère et de la sœur.) J’accepte et je refais l’acte en huit - jours. Wilder remet cette nouvelle version à Porel, qui la - lui rapporte en disant que décidément il ne veut pas monter - l’ouvrage. - - »Renfoncement dans les ténèbres. - - »Cela fait déjà trois ou quatre ans de torture! - - »Jamais plus je ne me suis occupé de Porel, sauf lorsqu’il a - été très malheureux. Au moment de l’Eden-Théâtre, je lui ai - donné un coup de main dans la presse, sans avoir jamais reçu - même une carte de lui.» - - -Et c’est ainsi qu’on écrit l’histoire. - - - - -LA MISE EN SCÈNE DU CAPITAINE FRACASSE A L’ODÉON - - - 3 novembre 1896. - -CONVERSATION AVEC M. POREL - -Tout le monde a parlé, depuis huit jours, sur cette question de -l’Odéon, sauf l’homme de Paris le plus désigné peut-être pour le faire. -M. Porel a été durant trente ans le pensionnaire de ce théâtre; il -y a vu passer trois longues directions avec des fortunes diverses; -il en est devenu finalement le directeur et en a exercé, avec une -intelligence et une activité remarquables, la fonction; c’est, de plus, -l’un des rares fermiers de l’Odéon qui se soient retirés avec quelques -centaines de mille francs bien gagnés. Si l’on ajoute que le directeur -actuel du Vaudeville et du Gymnase est, de l’avis général, l’un des -premiers metteurs en scène de Paris, et qu’il est l’auteur de deux -forts volumes sur l’Histoire administrative et littéraire de l’Odéon, -on ne discute plus que sa parole ne doive être attentivement écoutée -sur cette matière. - -Je voulais élucider avec M. Porel deux points importants de la question -pendante: les causes du gâchis odéonien, les moyens d’y remédier -durablement. - -M. Porel dit: - -«Dans une association comme celle qui les avait liés, Ginisty -devait être la tête et Antoine le bras. Or, il paraît que, si la -tête consentait à s’en tenir à ses attributions administratives et -littéraires, le bras voulait devenir cerveau à son tour: Antoine -engageait, dit-on, l’association à fond sans consulter Ginisty, -dépensait l’argent de la commandite comme un enfant qui a, pour la -première fois, un peu d’argent dans les mains! Passe encore s’il avait -bien fait les choses!... Mais là je m’arrête, je ne sais plus... Je -n’ai pas mis les pieds à l’Odéon depuis mon départ, c’est-à-dire depuis -quatre ans, et j’ignore tout du génie d’Antoine canalisé sur l’Odéon.» - -Une idée me traverse la cervelle. - -«Ecoutez, dis-je à M. Porel, en l’occurrence une consultation théorique -ne suffit pas; puisqu’il s’agit d’un metteur en scène, il me faut une -consultation pratique. Venez-vous avec moi à l’Odéon?» - -M. Porel se mit à rire: - -«Vous le désirez?... Ce serait drôle, en effet... _Le Capitaine -Fracasse_, c’est vrai, je ne l’ai pas vu. C’est une idée, allons-y ce -soir.» - -Le soir même donc, comme nous roulions vers l’Odéon, sur des roues de -caoutchouc, je pouvais entendre M. Porel me dire: - -«J’ai vu quelques-unes des pièces que le directeur dégommé a -montées autrefois au Théâtre libre, et je me suis dit: «Voilà un -homme qui a _le don_.» Je faisais pourtant des réserves, me rendant -compte, en homme du métier, de la part de surprise qu’il y avait -dans l’impression générale de la critique: on arrivait dans des -salles misérables et petites, prévenu que les gens qui montaient -le spectacle n’avaient pas le sou, que c’étaient des amateurs sans -école. Alors--comprenez-vous?--tout ce qui était mauvais passait -inaperçu, tout ce qui était médiocre paraissait bon, et ce qui -était effectivement bien devenait merveilleux! Ajoutez à cela la -collaboration souvent intelligente des auteurs, l’imprévu des pièces -souvent brutales qu’on y jouait, et vous avez l’explication qu’Antoine -ait eu des amis qui aient conservé si longtemps des illusions sur son -compte. - -»Quant à moi, qui l’avais signalé à Jules Lemaître pour créer un -rôle dans _l’Age difficile_, au Gymnase, je ne le connaissais pas -personnellement, et je l’attendais avec un peu de curiosité. Que -ferait-il? Que dirait-il au moment de la mise en scène? Et j’ai été -stupéfait de voir que, pas un seul jour, il n’ait apporté ni une idée, -ni un mouvement original. Il a été tout simplement comme les autres -comédiens, plus tâtonnant, plus inexpérimenté, voilà tout! C’est ce -jour-là que j’ai compris ce qu’on m’avait dit de lui, qu’il faisait -ses mises en scène «à la flan», qu’il lui fallait se démener et jurer -pour s’exciter au travail. Comme ce personnage de Daudet qui ne pensait -qu’en parlant, Antoine ne pouvait diriger qu’en sacrant.» - -Nous arrivons à l’Odéon, et nous montons dans une loge, exactement face -à la scène, pour ne rien perdre du _Capitaine Fracasse_ qu’on venait -juste de commencer. A peine étions-nous assis que ces mots arrivaient -à nos oreilles: «Voilà le directeur qui s’éclipse!...» C’était Hérode, -le directeur du Chariot de Thespis qui s’écroulait, ivre mort, sous -la table... «Voilà ce que c’est que de trop aller au café,» me dit M. -Porel. - -La représentation suit son cours. M. Porel écoute et regarde avec -une grande attention la pièce devenue, par lui, célèbre avant sa -représentation. De temps en temps, il me fait une remarque que -j’enregistre soigneusement: «Asseyons-nous sur ce banc,» dit un des -personnages. Il n’y a pas de banc! A un moment donné, Mlle Depoix et -M. Amaury se trouvent contre une porte-fenêtre qui doit être vitrée, -et ils passent, l’un le coude, l’autre la main à travers les vitres! -«Voyez cette salle où doit se jouer la grande scène de séduction de -la pièce, où doit se commettre peut-être un viol: pour tout mobilier -quelques fauteuils du _Malade imaginaire_!» Et ces costumes! Ces -costumes que Gautier s’est donné la peine de décrire avec tant de -précision et de couleur. Des loques informes! De vieux costumes du -répertoire! Le costume de Scapin, c’est celui de Gros-René qu’on voit -tous les soirs, à 7 heures, au lever de rideau. C’est lamentable, -c’est triste à pleurer! Ils doivent être habillés d’oripeaux, soit! -Des oripeaux, ça n’est pas forcément noir ou gris. Le Chariot de -Thespis est un bouquet fané, mais un bouquet! Le soleil doit chanter -là-dessus au moindre rayon! D’ailleurs, sommes-nous dans la vérité, -ici, ou dans le pittoresque charmant, souriant, séduisant qu’a voulu -Gautier? Tous ces costumes sont gris, ou marrons, ou noirs. Ce Léandre, -l’amoureux alangui de toutes les belles, qui devrait avoir les doigts -chargés de bagues, un costume rose et argent fané, de quelle couleur -est-il? Allons! allons! ni délicatesse, ni goût, c’est pauvre et c’est -minable... - -«Si encore c’était l’argent qui avait manqué! Mais on a fait venir des -décors d’Angleterre et on a acheté un rideau wagnérien de 5.000 francs! -C’est d’une incurie et d’une niaiserie qui désarment.» - -La représentation allait finir. - -«Partons, me dit M. Porel, nous en avons vu assez.» - -En route, M. Porel réfléchit en silence. Puis il me dit: - -«Est-ce une opinion sérieuse, tout à fait sérieuse que vous voulez de -moi? Donc, pas de polémique et pas de plaisanterie trop facile. - ---Allez-y, dis-je à M. Porel. - ---»Quand un metteur en scène a à présenter au public une œuvre comme -_le Capitaine Fracasse_, quel est son devoir? Rechercher et observer -avec attention ce qui constitue l’âme et la trame de la pièce, -débrouiller peu à peu cette âme, pour la mettre en relief, la rendre -saisissante et claire aux yeux des spectateurs, ce qui n’est pas -toujours chose commode, car les poètes noient souvent l’action sous la -phrase, et je vois que dans les trois quarts des pièces annoncées par -l’Odéon, répertoire étranger, répertoire grec, la partie lyrique couvre -justement l’action, et le fil dramatique est obscur. Lorsque le metteur -en scène s’est rendu compte de la composition dramatique de l’œuvre, -_il tient son premier plan_; il ne lui reste qu’à le bien disposer, à -le bien éclairer, à le bien habiller, à le bien faire jouer! - -»Or, c’est exactement le contraire que je viens de voir dans la pièce -de ce pauvre Bergerat, qui, décidément, n’a pas de veine. Au premier -acte, la pièce part sur un duo d’amour--d’ailleurs très joli--mais -qui est incompréhensible, et, je suis sûr, incompris--par la faute de -la mise en scène et de l’interprétation. Ce malheureux Antoine a même -désappris son premier métier d’employé gazier et il ne s’est seulement -pas rendu compte que sa scène n’est pas éclairée! Il n’a pas descendu -ses herses! Il a laissé toute la hauteur du cadre aux décors, ce qui -fait que les acteurs sont tout le temps presque dans le noir, et que, -même aux décors les plus éclairés, aucun jeu de physionomie n’est -visible! - -»Ce n’est pas tout: il ne se sert pas du proscénium! Jamais les -artistes ne descendent à l’avant-scène! Or, qu’on le veuille ou non, -c’est la loi de l’acoustique de l’Odéon: les acteurs ne sont entendus -que lorsqu’ils sortent du cadre. Et la plupart du temps, excepté les -voix d’hommes, lorsqu’ils crient, on n’entend qu’un bredouillis confus. -D’où cet ennui noir jeté sur la pièce; d’où cette inattention, cette -sorte de désintéressement du public que vous avez pu constater avec -moi. Or, ce _ba be bi bo bu_ du métier: faire voir ses personnages et -les faire entendre, M. Antoine ne le connaît pas. Non seulement il ne -s’est pas donné la peine de l’apprendre avant de commencer, mais encore -il ne s’en est pas aperçu quand la faute a été commise, puisque, tous -les jours, elle se renouvelle! - -»Au deuxième tableau, son fameux décor anglais produit exactement -l’effet contraire qu’il doit produire: les hommes ont l’air d’être des -géants alors qu’on s’attend à être frappé par l’immensité du paysage. -N’importe! Il pourrait passer tel quel, si le metteur en scène l’avait -complété. Avec cinquante francs d’ouate, il eût admirablement imité -la neige, et, au lieu de faire mourir le Matamore derrière un tas de -neige qu’on dirait fait par un cantonnier, il eût obtenu un effet de -réalité saisissant. C’est un détail. Passons. Suivons la pièce. Au -troisième tableau, une place à Poitiers, où l’action s’engage: la mise -en scène est faite comme par un enfant. Cette place, devrait paraître -une place étroite, une sorte de carrefour. Au lieu de prendre l’une -des cent toiles de fond qui eussent mieux fait l’affaire, on s’en va -chercher ce fond immense de la _Madame de Maintenon_, de Coppée. Ici -encore la façon d’habiller les personnages, cette entrée soudaine -de la figuration en bloc, au lieu de l’avoir peu à peu préparée, -cette place qui devrait grouiller, cet arbre du second plan coupé à -ras des feuilles, sans même avoir été raccordé, tout cela c’est le -comble de la maladresse et de l’enfantillage. De plus, ni le désir du -duc de Vallombreuse, ni la chevalerie héroïque de Sigognac, ni les -explications d’Hérode, sur les origines de la petite, rien de toutes -ces choses importantes ne se détache du cadre et n’arrive à l’oreille -du public ennuyé. - -»De sorte, que lorsqu’on entre dans le quatrième acte, le public n’a -rien compris à toute cette histoire, et cela par la faute, l’unique -faute du metteur en scène. Que va être ce quatrième acte où se dénoue -l’action? Si jamais il fallait faire des décors, en faire venir -de Londres, avec des trucs, ou en trouver soi-même d’ingénieux ou -seulement d’exacts, c’était là, et c’était facile! - -»Mais ici l’épreuve est radicale. L’intérieur d’un château-fort où l’on -a emmené Isabelle, le portrait de son père, l’entrée de Chiquita, la -délivrance des comédiens, le combat de la fin, ne sont ni arrangés, ni -composés, ni mis dans le décor, ni même étudiés. Cela a l’air d’une -bande de comédiens en société, jouant sans direction. C’est tout à fait -incroyable. Et vraiment l’auteur a été trahi, je le dis pour Bergerat, -qui méritait tout de même mieux que cela. - - - - -LA NOUVELLE «LYSISTRATA» - - - 6 mai 1896. - -La reprise de _Lysistrata_ au Vaudeville aura l’importance d’une -première représentation. En effet, M. Maurice Donnay a complètement -récrit la pièce qui fut jouée en 1892 au Grand-Théâtre, sous la -direction Porel; il n’a gardé presque intacts que le premier et le -deuxième acte, lequel deuxième acte, dans la nouvelle version, est -devenu le troisième. - -La partie poétique et lyrique a été augmentée, pour laquelle M. Amédée -Dutacq a écrit des musiques nouvelles, certaines scènes ont été -supprimées, d’autres ajoutées. Enfin, la _Lysistrata_ d’aujourd’hui ne -ressemble plus à l’ancienne. - -Ayant l’autre jour l’occasion de causer de tout cela avec l’auteur -d’_Amants!_ il nous a semblé qu’il y aurait quelque intérêt à l’écouter -parler du jugement un peu sévère de la critique d’alors, jugement que -cassa le public en allant l’applaudir plus de cent fois de suite. - -Et comme je demandais à Maurice Donnay si c’était de lui-même ou -d’après les critiques alors faites qu’il avait refait sa pièce, il me -répondit: - -«C’est plutôt de moi-même. _Lysistrata_ était ma première œuvre -dramatique et j’ai reconnu qu’elle était pleine de défauts. Le -principal, c’est que j’avais voulu _faire une pièce_. Ce qui est -ridicule. Pour cela, j’avais imaginé une rivalité entre la courtisane -et la femme mariée, j’avais imaginé un mari trompé et dont on se -moquait, toutes choses qui donnaient à la pièce un caractère de bas -vaudeville qui m’a déplu en la relisant. D’ailleurs à ce point de -vue-là, je suis entièrement d’accord avec la critique. Je me suis -dit que vouloir absolument _faire une pièce_ était une considération -puérile à laquelle on ne devait pas s’arrêter, et j’ai fait tout -simplement une série de scènes, _qui auraient pu_--tout est là!--_se -passer_ en Grèce. - -»Mais je ne suis pas fâché de profiter de l’occasion que vous m’offrez -de mettre le public en garde contre une erreur où tombèrent quelques -critiques, lorsque cette comédie fut représentée pour la première fois -à Paris. Trompés évidemment par la similitude des titres et même par -leur parfaite analogie, des gens crurent que j’avais voulu adapter la -comédie d’Aristophane et me jugèrent sévèrement sur ce que j’avais -retranché ou ajouté au comique grec. De tels reproches faits à un -auteur ne valent qu’autant que ce dernier émet des prétentions: or je -n’ai jamais prétendu être le fils adoptif d’Aristophane; il suffit -d’avoir lu ce poète pour se rendre compte qu’on ne peut pas adapter -Aristophane. On peut le traduire, en prose comme l’a fait excellemment -et avec une subtile érudition et une ingénieuse fidélité M. Poyard, que -j’ai consulté plus d’une fois; en vers, comme l’a fait plus récemment -encore, avec une rare souplesse et une grande conscience, M. Robert de -La Villehervé, mais quant à adapter Aristophane, il n’y fallait pas -songer. - -»J’ai emprunté au poète grec l’idée originale qui fait le fond même de -sa pièce, c’est-à-dire les femmes s’engageant par serment à priver -leurs maris des plaisirs conjugaux, afin d’obtenir d’eux, par les -tortures de cette continence forcée, qu’ils fassent la paix avec les -Lacédémoniens. Je suis parti de cette idée et je ne me suis nullement -astreint à suivre Aristophane. - -»D’ailleurs, nous sommes tous les deux arrivés au même but, l’obtention -de la paix, par des voies différentes; tandis qu’Aristophane imagine -que les femmes âgées s’emparent de la citadelle de Cranaüs, j’ai -imaginé que Lysistrata prenait un amant, et n’est-il pas plus logique, -pour une femme, de prendre un amant qu’une citadelle? - -»Or on m’a reproché vivement d’avoir donné un amant à Lysistrata, et -l’on a prétendu que je portais une atteinte grave au caractère de -l’héroïne; mais le fond de la pièce d’Aristophane ce n’est pas le -caractère de Lysistrata, mais l’idée ingénieuse qu’elle émet et le -serment qu’elle fait prêter à ses concitoyennes. Aristophane nous a -montré l’oratrice, la femme jouant un rôle public; il m’était bien -permis d’imaginer la vie privée de Lysistrata, et que la femme intime -fût une amoureuse dont les actes seraient en parfait désaccord avec -les paroles qu’elle prononce à la tribune. Quoi de plus humain? Nous -sommes témoins chaque jour de contradictions de ce genre, et c’est -aussi athénien que parisien. Et puis Lysistrata n’a jamais existé, -c’est un être de pure fantaisie, son personnage ne reste pas enfermé -dans la limite de la légende ou de l’histoire, ce n’est pas Phèdre -ni Clytemnestre: on peut donc, sans commettre un crime littéraire, -imaginer qu’elle ait eu un amant. - -»On objecte alors que les mœurs en Grèce, vers l’an 412 avant -Jésus-Christ, n’étaient pas les mêmes que les mœurs de Paris en 1896 -et que les femmes athéniennes n’étaient pas des «Chères Madames», -que l’adultère était une exception. Pourtant dans Aristophane il est -question à chaque instant des Athéniennes et de leurs amants. Dans -_l’Assemblée des femmes_, lorsque Blepyrus aborde Praxagora et qu’il -lui demande d’où elle vient, elle lui dit: «_Tu ne crois pas que je -vienne de chez un amant_» et Blepyrus répond: «_Non, pas de chez un -seul, peut-être._» Et dans _les Fêtes de Cérès et de Proserpine_, il -suffit de lire le monologue de Mnésiloque: - -»... _Pour moi je verse de l’eau sur le gond de la porte, et je vais -retrouver mon amant, puis je me livre à lui à demi couchée sur l’autel -d’Apollon et me retenant de la main aux lauriers sacrés._ - -»On pourrait multiplier les exemples. - ---Tout cela paraît très juste, en effet. Mais étiez-vous documenté de -la sorte quand vous avez écrit la pièce? - ---En aucune façon! Je vous donne toutes ces raisons parce que vous -m’interrogez. Mais il est évident qu’elles étaient en dissolution -dans ma façon de concevoir ma comédie, et que ce sont vos objections -qui viennent de les précipiter. Et d’ailleurs, peu importe si, selon -la belle expression de Barrès, vous pouvez exprimer en formules -contagieuses ce qui, chez moi, n’était qu’un bouillonnement confus. - ---En somme, en 1892, la critique ne fut pas très favorable à -_Lysistrata_? - ---Ma foi non; pour une première pièce elle aurait pu être indulgente, -elle ne le fut pas. L’un s’indignait que l’on touchât à la Grèce, -l’autre allait jusqu’à me traiter de rapin. D’une façon générale on -trouva que l’esprit de ma comédie était chatnoiresque. Car en effet -j’ai débuté au Chat-Noir; je ne l’oublie pas et je m’en vante. J’y -étais en fort bonne compagnie. Quel plus bel éloge pouvait-on me faire? -Et puis si l’esprit du Chat-Noir consiste essentiellement à tout -dire, à tout oser, à ne respecter rien, ni les gens au pouvoir, ni les -préjugés, ni les hypocrisies, à mêler la farce au lyrisme, n’est-ce -pas là l’esprit qui caractérise aussi le comique grec? Et dire que mon -esprit était chatnoiresque, cela ne revenait-il pas à dire qu’il était -aristophanesque? Il fallait aux critiques un terme de comparaison, et -en prenant le plus rapproché d’eux ils ne s’étaient pas aperçus que -c’était le même.» - - - - -COMMENT M. SARDOU DEVINT SPIRITE - - - 8 février 1897. - -En feuilletant les annales du spiritisme, on trouve à chaque page des -récits de phénomènes spirites, apparitions de fantômes, de vivants -et de morts, écriture automatique, télépathie et téléplastie; aussi -ce n’est pas cela que nous demanderons à M. Sardou de nous raconter. -Le jour où il met publiquement en œuvre ses théories[2] il nous a -paru intéressant de demander au célèbre Stanley des ténèbres de -l’occultisme, l’histoire de son initiation à la foi spirite. Et voilà -le récit qu’il a bien voulu nous faire samedi, sur la scène même de la -Renaissance, au bord de la rampe, au milieu de l’équipement des décors. - - [2] On répétait chez Sarah Bernhardt, sa pièce: _Spiritisme_. - -«C’était en 1851. On parlait beaucoup à Paris des phénomènes spirites -que le fameux docteur Fox venait de produire en Amérique. C’était la -première manifestation spirite vraiment bruyante depuis de longues -années. J’avais un ami qui s’appelait Goujon, astronome adjoint à -l’Observatoire et secrétaire d’Arago. - -»Nous étions très liés, et souvent j’allais le soir fumer ma pipe avec -lui, faire une partie d’échecs et causer. C’était mon aîné, mais son -esprit très sérieux m’intéressait et il aimait en moi mon attention et -ma compréhension assez vive des choses. Un soir, en nous promenant sur -l’avenue de l’Observatoire, il me dit soudain: - ---Je te confierais bien quelque chose, mais je te connais, tu vas te -ficher de moi... - -»Et comme je protestais, il confessa: - ---Eh bien! écoute. Tu as entendu parler des histoires fantastiques -qui viennent de se passer en Amérique: les déplacements d’objets, -les tables parlantes et marchantes et le reste? Or, avant-hier, le -consul d’Amérique à Paris est venu demander à Arago d’assister à -une expérience qu’il organisait; il avait, disait-il, un médium -extraordinaire qui produisait des phénomènes incroyables; mais il -tenait à ce que cette expérience eût lieu devant un savant considérable -comme lui, qui pût prendre les précautions nécessaires pour empêcher -toute supercherie. Arago, malade du diabète et couché, nous délégua, -moi et son neveu Mathieu, pour le suppléer. Nous sommes donc allés hier -soir chez le consul. On nous a d’abord mis en face de la table sur -laquelle le sujet devait opérer. C’était une table de salle à manger -pour dix personnes, excessivement lourde; on nous pria de vérifier -qu’elle n’était pas machinée. Nous avons regardé, en effet, de tous les -côtés, en dessous, autour, sur le parquet, partout: c’était une table -naturelle! Eh bien! mon cher, le médium est arrivé, la table s’est -dressée sur ses deux pieds de droite, nous avons appuyé de toutes nos -forces pour l’empêcher de se soulever davantage, et nous nous sommes -sentis enlever de terre avec elle, irrésistiblement... Que veux-tu dire -à cela? Nous n’y avons rien compris, et, un peu honteux, nous sommes -partis. Ce matin, nous n’osions pas en parler à Arago, par peur qu’il -ne se moquât de nous, et nous espérions qu’il avait oublié... Mais, de -lui-même, il nous demanda des nouvelles de l’expérience de la veille; -nous la lui racontâmes telle quelle... - ---Eh bien! quoi? dit le Maître devant nos figures un peu penaudes. Vous -avez vu cela, n’est-ce pas? Mes enfants, un fait est un fait. Quand -nous ne pouvons pas l’expliquer, contentons-nous de l’enregistrer; -c’est là tout notre devoir...» - -M. Sardou continue: - -«Moi, quand mon ami Goujon eut fini de raconter son histoire, je me -tordais de rire! - ---Tu vois! tu vois! que tu te fiches de moi,» me dit-il. - -Et plus jamais il ne m’ouvrit la bouche sur ce sujet. - -«Voilà l’histoire de mon premier contact avec le spiritisme. Vous voyez -que ce n’est ni d’un emballé, ni d’un gobeur! - -»A quelque temps de là, je déjeunais chez des amis qui racontaient -encore de ces histoires extraordinaires. Ils connaissaient Mlle Beuc, -qui écrivait dans la _Revue de la Démocratie pacifique_. C’était une -disciple de Fourier, femme excessivement intelligente qui s’intéressait -à toutes les hautes questions de philosophie sociale, d’art et de -littérature, une femme vraiment remarquable. - -»--Venez chez elle, me proposa-t-on. Elle vous montrera des choses qui -vous surprendront. - -»Mlle Beuc demeurait, 2 ou 4, rue de Beaune, juste en face la maison -de Voltaire. Il y a de ces rencontres! Au-dessus de son appartement -demeurait Hennequin, fouriériste devenu fou, et qui se croyait en -communication avec l’Ame de la Terre; au-dessous d’elle, Eugène Nus, -spirite aussi, se livrait, d’ailleurs, à de très belles expériences--je -l’ai su depuis. J’étais donc là au centre même des esprits, comme en un -sandwich! - -»Chez Mlle Beuc, je trouvai Mme Blackwell, fouriériste également et -d’une rare intelligence. On me présenta, naturellement, comme un -incrédule, et les expériences commencèrent. Le guéridon resta muet. On -insista: rien! On supplia: rien! Je partis. - -»--Revenez après-demain, me dit-on. Nous essayerons de nouveau. - -»Je revins rue de Beaune au jour dit. Et l’on m’apprit qu’aussitôt -après mon départ le guéridon s’était animé. On recommença avec moi les -tentatives de l’avant-veille: Rien! On s’efforça: rien, rien, rien! - -»--Il n’y a plus de doute, votre présence empêche, me dit la maîtresse -de maison. - -»Je m’excusai d’être un trouble-fête et je quittai la place. - -»Au lieu de m’avoir découragé, ces échecs m’avaient excité. Je m’étais -fait ce raisonnement: «Si ces gens sont des charlatans, pourquoi -hésitent-ils à opérer devant moi? Les prestidigitateurs n’ont pas de -ces scrupules-là! S’ils sont sincères, que signifie donc cet arrêt que -produit ma présence dans la réalisation de ces phénomènes? - -»Alors, je me mis à visiter, aux quatre coins de Paris, tous les -endroits où j’avais chance de trouver des tables éloquentes ou des -apparitions de fantômes. Un soir, je tombe rue Tiquetonne, chez une -dame Japhet, au milieu d’une société de somnambules, de gobeurs, -de prestidigitateurs, de roublards, de cocottes, et en même temps -d’honnêtes gens comme moi que la curiosité amenait, entre autres le -futur curé de Saint-Augustin. Heureusement que j’y rencontrai aussi -Rivaille, qui venait de se faire baptiser Allan-Kardec. Grâce à lui et -à quelques autres qui étaient là, je pus enfin entrer dans des milieux -plus sérieux où vraiment se passaient des faits extraordinaires. Et -j’allai ainsi, de fait en fait, d’abord sceptique, peu à peu ébranlé -par l’évidence, jusqu’au jour où je me rencontrai avec Home, le premier -médium de cette époque, qui fut appelé par l’Empereur aux Tuileries, -et que moi-même j’ai vu marcher dans l’air, flotter, oui, flotter, à -un mètre du plancher de sa chambre. Ce jour-là, devant l’impossibilité -d’une supercherie, c’en fut fait de mes doutes: j’avais _vu_ Home -contredisant toutes les lois de la pesanteur; j’avais entendu des -musiques dans les coins de la chambre, vu des lueurs voltiger dans -l’air, etc., etc. - -»Et je voulus devenir médium à mon tour. - -»J’essayai d’écrire sans faire de mouvement volontaire, mais le crayon -demeurait immobile. Je connus le baron du Potet qui me conseilla de -continuer, d’insister. Je continuai donc; et une nuit, en revenant de -Chatou, je m’en souviens comme d’hier, ma main se mit à tracer des -lignes bizarres qui me paraissaient sans aucun sens. Quand ma main -se fut arrêtée, je me levai pour aller dans une pièce voisine, et en -revenant devant la table où j’avais écrit, mais du côté opposé où -j’étais placé en écrivant, je m’aperçus que j’avais dessiné une tête de -diable à l’envers! - -»Satan! oui, c’est Satan qui a été le point de départ de mon initiation! - -»J’étais donc médium, moi aussi! Mes facultés de médium ont duré -exactement dix-huit mois; elles ont cessé net, comme elles étaient -venues.» - -Je veux savoir jusqu’où va la croyance de M. Sardou. Et je lui demande -s’il croit, non seulement à l’existence d’une force naturelle encore -inexpliquée, mais encore à la vie psychique des désincarnés, aux -_manifestations d’âmes_? - -«Je crois, me répond-il, à l’existence de phénomènes qui ont un -caractère d’intelligence indépendante de la nôtre. - ---Mais ne puis-je savoir comment vous les expliquez? En un mot, quelle -est votre doctrine? - ---Non, je ne veux, ni ne peux, d’ailleurs, entrer dans les explications -des faits. Je ne peux que les _affirmer_, en tant que _réels_. Qui sait -le nombre d’années qu’il faudra à la science avant qu’elle ait pu, en -observant, en classant, en sériant une quantité innombrable de faits -suffisants, arriver à une généralisation sérieuse? - ---Encore un mot, dis-je à M. Sardou. Votre pièce est-elle, de votre -part, un acte de prosélytisme spirite, une phase de la bataille -que se livrent les croyants et les incrédules, ou une tentative de -vulgarisation? - ---Non, c’est plus simple que cela. Je me suis dit: «Un de ces jours, -il va se trouver un monsieur qui va faire une pièce là-dessus sans -connaître le sujet, ou du moins en le connaissant moins bien que moi.» -Et je me suis donné le plaisir d’aller au-devant de cette possibilité -et de traiter moi-même le sujet spiritisme comme il mérite de l’être, -c’est-à-dire sérieusement. Voilà tout.» - ---Mais ne craignez-vous pas qu’on rie un peu?... - ---Les gens qui me blagueront, je m’en fiche! Et j’ai mon sac plein de -railleries pour les railleurs. Je m’attends à tout, mais qu’est-ce que -vous voulez que ça me fasse? Ma pièce peut n’être jouée que trois fois: -je suis sûr que, dans vingt-cinq ans, on dira: «Ce sacré Sardou, il -avait tout de même raison!» - - - - -LA LOI DE L’HOMME - -QUELQUES PROPOS DE M. PAUL HERVIEU - - - 15 février 1897. - -Le jour de la première représentation de la comédie de M. Paul Hervieu, -à la Comédie-Française, j’ai eu avec lui une conversation que je tiens -à noter. - -Après _Les Tenailles_, cette deuxième comédie à tendances -revendicatrices des droits de la femme, classe M. Hervieu parmi les -auteurs à thèse. Même, on dirait, parmi les féministes. - -J’ai voulu causer de cette position qu’il semble prendre dans la -dramaturgie moderne avec l’auteur de l’_Armature_. Je lui ai dit: - -«Entendez-vous faire du prosélytisme? Vous passez déjà pour le -champion, bientôt académique, des droits de la femme...» - -Mais finement, comme il sait, M. Hervieu m’a répondu: - -«Je ne me donnerai pas ce grotesque de m’affubler en champion de quoi -que ce soit... Je ne fais ni politique, ni socialisme: je fais du roman -et du théâtre, il est naturel que ce soit plutôt dans le sens de mes -préférences intellectuelles qu’à leur encontre. Or, je considère qu’un -pas important de la civilisation c’est de corriger la situation sociale -qu’ont faite à la femme les premiers établissements de la barbarie. - -»Tout le monde sait, à présent, que la seule raison que la femme ait -encore aujourd’hui d’être classée comme inférieure à l’homme, c’est -tout bonnement parce que, étant physiquement la plus faible à l’origine -des sociétés, elle a dû subir, de toute éternité, la loi de plus fort -qu’elle, c’est-à-dire «la loi de l’homme». Graduellement, elle s’est -élevée dans les pays chrétiens, mais elle garde, malgré tout, un peu de -sa tare originelle. - -»Mais, en l’état actuel des choses, il y a une anomalie cruelle: -puisqu’on déclare la femme inférieure à l’homme et que tout le code -social consacre cette infériorité, fait-on une différence dans les -pénalités appliquées à l’homme et à la femme? Dit-on: la femme aura -trois mois de prison là où l’homme en aura six? Non. On les fait égaux -dans toutes les responsabilités pénales, civiles, financières. - -«Or, pour en revenir à votre question et à mon cas, j’ai été choqué de -cette situation et j’ai trouvé intéressant d’en porter le problème au -théâtre. Mais les droits de la femme à l’atelier sont du ressort des -discussions politiques. _Madame la Doctoresse_ et _Madame l’Avocat_ ont -été déflorées par le vaudeville, et j’ai trouvé que les infériorités de -la femme se dramatisent surtout dans son rôle d’épouse et de mère. De -là, mes deux comédies: _Les Tenailles_ et _La Loi de l’Homme_.» - -Voici donc expliquée--au moins provisoirement--la vocation dramatique -de M. Paul Hervieu. - -Pour le cas particulier de _La Loi de l’Homme_, quelques explications -sont peut-être utiles. M. Hervieu a trouvé que l’inégalité des droits -sur les enfants est absolument choquante. Il estime, et avec raison, -semble-t-il, que l’enfant appartient aussi bien à la mère qu’au -père; et même qu’il appartient plus sûrement à la mère..., car, si -l’identité du père est parfois problématique, celle de la mère est -toujours indubitable... Au point de vue des intérêts pécuniaires, il -lui a paru stupéfiant de voir qu’une femme mineure ne peut s’engager -valablement dans aucune obligation financière, mais que la jeune fille -a le droit de se marier à partir de quinze ans et qu’à ce moment sa -simple signature est susceptible de consacrer l’aliénation de tous -ses biens présents ou futurs. On dira qu’il y a les précautions du -contrat de mariage? Mais qui est-ce qui conseille et écrit le contrat? -Deux notaires. C’est-à-dire deux indifférents, deux hommes, toujours -partiaux par conséquent et forcément partisans des stipulations qu’ils -ont vues leur réussir _personnellement_ ou qui, même, leur ont parfois -manqué dans leurs contrats personnels! - -M. Hervieu s’est avisé, d’autre part, de ce qu’il pouvait y avoir de -particulièrement inique, dans certaines circonstances données, à ce -que le mari fût seul autorisé à se prononcer en dernier ressort sur le -mariage des enfants. - -Et c’est de là que sortent les principaux épisodes de _La Loi de -l’Homme_. - -Cette nouvelle œuvre du jeune dramaturge affirme encore le procédé des -_Tenailles_, d’une action rapide, sans monstre ni héros, avec les -revendications successives, par chacun des personnages, de ses droits -individuels. C’est ainsi qu’on verra, dans _La Loi de l’Homme_, une -femme réclamant ses droits d’épouse, un mari prétendant à la liberté -d’aimer à sa guise, une fillette refusant de renoncer à ses droits de -fiançailles, une mère revendiquant le droit maternel de se prononcer -sur le mariage de son enfant, l’époux trompé dictant sa loi à tous par -le droit de sa douleur et de sa conscience. - -Comme me le disait l’auteur de _La Loi de l’Homme_, les répliques de -ses personnages pourraient se résumer ainsi: - -«--Et moi?--Et moi?--Et moi?--Et moi?» - -Cette façon d’envisager les caractères humains ne sera guère contestée -sans doute que par ceux qui passent leur vie à se sacrifier pour les -autres... - -On prétendait, à la répétition générale, que certaines inexactitudes -juridiques s’étaient glissées dans les propos du commissaire de police, -au premier acte. - -M. Hervieu, à qui j’avais communiqué ces réflexions, m’a dit qu’il -priait ses contradicteurs de vouloir bien se renseigner à nouveau et -plus complètement auprès des personnes ayant qualité pour trancher le -débat. - -J’ai fait ces démarches moi-même, et me suis rendu compte que M. -Hervieu avait très strictement résumé le fonctionnement de la justice -sur ce point. - -Une erreur assez répandue, en effet, est de croire qu’en cas d’adultère -une femme peut, aussi bien qu’un mari, requérir l’assistance du -commissaire de police. Or, le commissaire de police n’intervient en -cette matière que lorsqu’il y a délit, et l’adultère du mari n’est -délictueux que lorsqu’il est consommé au domicile conjugal. Ce n’est -pas le cas du personnage de la pièce de M. Hervieu qui donne ses -rendez-vous dans une chambre d’ami. - -Voici même, pour l’édification des intéressés, quelques chinoiseries de -la loi sur le point de préciser ce qu’est le domicile conjugal: la Cour -de cassation a décidé, en effet, qu’il n’y a pas délit si le mari a -installé sa concubine dans un logement tenu secret et loué sous un faux -nom; qu’on ne peut considérer comme maison conjugale les résidences -momentanées du mari dans les villes où il va pour ses affaires; mais -qu’il y a délit dans le fait du mari qui installe une concubine dans un -appartement contigu à celui qu’il habite avec sa femme, alors qu’une -porte de communication a été ouverte entre les deux appartements! - -Muni de ces théories et de ces documents, le lecteur peut aller voir se -dérouler les trois beaux actes de _La Loi de l’Homme_. Il comprendra ce -qu’a voulu l’énergique auteur, et, que l’œuvre lui plaise ou non, il ne -pourra s’empêcher de se replier longuement sur sa propre conscience, en -rentrant chez lui. - -On n’a pas tous les jours cette occasion-là. - - - - -ALFRED BRUNEAU - - - 19 février 1897. - -Sans préjuger de la future destinée de _Messidor_, la soirée -d’aujourd’hui marquera une date importante dans l’histoire du drame -lyrique en France. - -C’est là, du moins, l’avis sincère des maîtres musiciens que j’ai -consultés, l’autre soir, à la répétition générale de l’œuvre nouvelle. - -Cette entrée hardie du jeune musicien à l’Académie nationale de musique -rend nécessaires quelques détails sur son passé et sur l’histoire de sa -vocation artistique. - -Bruneau est né à Paris en mars 1857. Il va donc avoir tout à l’heure -quarante ans. Au contraire de ce qui se passe ordinairement dans les -familles, Bruneau n’a pas vu sa carrière entravée par ses parents; -ceux-ci l’ont même toujours encouragé dans la voie où, de lui-même, il -était entré. Et peut-être trouvera-t-on là un argument de plus contre -cette théorie arbitraire que c’est de la lutte, des obstacles et même -des misères de la vie que sortent les tempéraments artistiques les plus -originaux et les plus puissants... - -Le père de Bruneau jouait du violon, en amateur, et sa mère du piano. -Quand il fut en âge d’apprendre à jouer d’un instrument, il se décida -pour le violoncelle, afin de compléter un trio de musique de chambre -familiale. Il entra au Conservatoire où il décrocha son premier prix -de violoncelle en 1874. Détail touchant: lorsque le jeune homme se -présenta au concours pour faire partie de l’orchestre des Italiens, -son père, qui s’était remis plus sérieusement au violon depuis quelque -temps et qui ne voulait pas le quitter, concourut en même temps que lui -et fut reçu le même jour! - -Bruneau, dans sa jeunesse, fut donc nourri de la vieille musique -italienne; il joua aux Italiens à la première d’_Aïda_, puis _Lucrèce -Borgia_, _Lucie_, _Rigoletto_, _La Traviata_, et tout l’ancien -répertoire. Mais il fit aussi partie des orchestres de Pasdeloup et de -Colonne. Il a par conséquent assisté aux premières luttes wagnériennes, -vers 1875-1876. Il se rappelle encore la fameuse journée du _Crépuscule -des Dieux_! - -Il était entré dans les classes de composition du Conservatoire, et -l’on sait qu’il est un des meilleurs élèves de Massenet à qui, en -somme, malgré un tempérament différent de son maître, il doit tout ce -qu’il sait. Il concourut donc en 1881 pour le prix de Rome; le sujet de -sa cantate était _Sainte Geneviève de Paris_. Bruneau avait voulu faire -là une sorte de petit drame lyrique, selon la formule wagnérienne. Le -jury fut un peu stupéfait de la hardiesse de cette jeune œuvre, et -Gounod, tout en faisant à Bruneau de grands compliments et tout en -reconnaissant qu’il fallait le classer premier, obtint du jury qu’il -n’y eût pas de premier grand prix et qu’on décernât seulement cette -année un second grand prix de Rome. - -«Il faut le laisser s’assagir, disait Gounod. On lui a trop laissé la -bride sur le cou... Dans un an, cette belle ardeur sera calmée...» - -Mais le résultat de cette rigueur fut tout autre que celui qu’on -avait prévu. Si Bruneau était allé à Rome, peut-être qu’en effet--car -à vingt-quatre ans on est encore malléable,--en suivant les cours, -en subissant fatalement l’influence des maîtres, il eût pu changer -de formule. A partir de ce moment, il cessa de concourir, se mit à -composer librement et à vivre de ses propres idées. - -Détail à retenir: Perrin, qui faisait partie du jury, s’était montré -très favorable à Bruneau. Il avait fait valoir que la cantate du -candidat donnait de grandes espérances pour le théâtre. Et il lui dit: - -«Puisque Gounod a voulu que vous restiez à Paris, je vous donne vos -entrées à la Comédie-Française.» - -(On n’accordait généralement cette faveur qu’aux premiers grands prix.) - -Voilà donc Bruneau jeté dans la révolte! - -Il donne successivement l’_Ouverture héroïque_ au concert Pasdeloup, -_Léda_ (sur un poème d’Henri Lavedan) au concert Godard, _Penthésilée_ -chez Colonne, et enfin aborde le théâtre avec _Kérim_, drame lyrique -en trois actes, paroles de P. Milliet et de Lavedan, qui fut joué -au Théâtre lyrique le 9 juin 1887. C’était une de ces tentatives -mort-nées du Théâtre lyrique, comme il y en a eu tant! On y jouait en -plein été les œuvres les plus diverses, depuis _Le Voyage en Chine_ -jusqu’à _Lucie de Lammermoor_. Bruneau fut joué dans les vieux décors -du _Voyage en Chine_, deux jours avant la faillite, et il lui avait -fallu aller chercher chez eux chaque musicien et chaque artiste qui -refusaient de se rendre au théâtre, où on ne les payait pas! - -Son véritable début au théâtre doit donc être reporté au 18 juin 1891 -(encore l’été, pourtant!), où fut donné, avec le succès qu’on se -rappelle, _Le Rêve_ à l’Opéra-Comique, sur un livret de M. Émile Zola -avec qui il avait été mis en rapport par un ami commun, l’architecte -connu Frantz Jourdain, qui est en même temps un lettré subtil et un -dilettante de haut goût. Depuis ce jour, la collaboration Zola-Bruneau -a continué. Elle a fourni un autre drame lyrique à l’Opéra-Comique: -_L’Attaque du moulin_, le 23 novembre 1893, qui eut un très grand -retentissement en France et à l’étranger. - -Il faut généralement de deux à trois ans à Bruneau pour écrire la -musique et l’orchestration d’un drame. Sa méthode de travail ressemble -un peu à celle de Zola, pour sa rigueur et sa logique. Il bâtit -d’abord dans sa tête toutes les parties de l’œuvre qu’il écrira, les -mouvements, les thèmes, les idées, les scènes principales et même -les mélodies; c’est un travail de réflexion qui demande un assez long -temps. Et quand ce travail est fait, il se met aussitôt à l’ouvrage et -il l’écrit sans tâtonnement. Jamais il ne laisse une scène inachevée -pour passer à une autre plus tentante; rien ne peut le distraire de la -marche qu’il s’est tracée. - -Bruneau est chevalier de la Légion d’honneur depuis 1895. - -Voilà donc quelle a été jusqu’à aujourd’hui la carrière du novateur -qu’on va jouer ce soir à l’Opéra. D’autres diront ce qu’ils pensent -de son œuvre nouvelle, et à quelle hauteur de l’échelle artistique il -faut classer l’auteur de _Messidor_. Mais ce qu’on peut dire à présent, -c’est qu’Alfred Bruneau est un des plus consciencieux artistes de ce -temps. Et tous ses camarades de l’École, et tous ses maîtres, et tous -ses émules, et tous ses amis m’approuveront si je souligne ici sa -réputation de haute probité artistique et la grande honnêteté de son -esprit critique. - - - - -SARAH BERNHARDT EN GUENILLES. - -LES MAUVAIS BERGERS[3] - - [3] Un volume chez Fasquelle. - - - 11 décembre 1897. - -Le début de M. Octave Mirbeau au théâtre s’annonce comme un gros -événement artistique. La première des _Mauvais Bergers_ ne doit avoir -lieu que dans une semaine, et déjà M. Ullmann, l’actif administrateur -de la Renaissance, est assailli de demandes de places. - -Rien ou presque rien n’a transpiré jusqu’ici de la pièce de M. Mirbeau. -On sait seulement qu’il s’agit d’un drame humain très intense où se -mêle un drame social d’une très haute envolée. On sait aussi, et ce -ne sera pas la moindre curiosité de cette première sensationnelle, -que, pour la première fois de sa vie, Mme Sarah Bernhardt incarnera -une femme du peuple, _une véritable ouvrière_, Madeleine Thieux, -pauvre fille anémique au cœur brûlant de charité et de mysticisme d’où -sortira le mot prophétique qui apaisera et consolera les pauvres et les -malheureux. - -Mais on entend déjà dire: Un drame social est-il donc possible au -théâtre? L’échec mérité de récentes tentatives de cet ordre n’a-t-il -pas découragé les auteurs de thèses sociales?... C’est que les -_Mauvais Bergers_ ne sont pas une thèse; c’est qu’ils sont justement -le contraire d’une thèse... Mais laissons parler là-dessus Mme Sarah -Bernhardt elle-même: - - - «Vous me voyez ravie, me disait-elle l’autre soir, d’avoir eu - la bonne inspiration de recevoir la pièce d’Octave Mirbeau! - Tout s’annonce bien, la pièce et la curiosité publique. - Le vibrant auteur du _Calvaire_ et de _l’Abbé Jules_ doit - naturellement bénéficier de la curiosité qu’éveille son nom - au bas d’une œuvre importante. Ses amis le poussaient depuis - longtemps à exploiter artistiquement, dans une œuvre théâtrale, - outre ses dons puissants de satire, ses étonnantes qualités de - «dialoguiste» qu’il répand chaque semaine, depuis des années, - dans la presse quotidienne. - - »C’est Guitry qui, un jour, est venu me parler d’une très belle - chose que Mirbeau venait de finir. Je lui dis que je voulais - l’entendre. - - »--Quand? - - »--Demain! - - »Mirbeau arrive, lit, j’accepte. - - »--Quand jouez-vous? interroge-t-il. - - »--Tout de suite! On répétera dès demain... - - »Et en effet on commença aussitôt les répétitions. Le succès - de la lecture avait été considérable; elle m’avait souvent - arraché des larmes. Quant aux artistes, ils étaient là, le - cou tendu vers Mirbeau qui lisait lui-même, leurs yeux grands - ouverts, entièrement pris par l’émotion et la violence de - l’action. Mais au fur et à mesure des répétitions, ce fut - bien autre chose! Je ne veux pas déflorer la pièce par des - indiscrétions prématurées, mais retenez bien ceci: Mirbeau - sera un auteur dramatique de _premier ordre_. Il a fait là, - du premier coup, quelque chose d’admirable. Et je ne suis pas - encore revenue de mon étonnement. Car non seulement l’œuvre est - belle, non seulement la pensée est d’une envolée superbe, mais - les péripéties sont poignantes, habilement et naturellement - amenées, et le dialogue se trouve d’une variété inouïe, tour à - tour ému, violent, humoristique, réel, outrancier, éloquent, - comique! - - »Ah! C’est du théâtre, cela, et du vrai! Et puis, il dit des - choses si sincères, si justes! On pouvait s’imaginer, n’est-ce - pas, que, venant de ce passionné de Mirbeau, ce serait une - œuvre de violence pure et de haine? Pas du tout. C’est une - œuvre de grande pitié, poignante et douloureuse. - - --Vous ne craignez donc pas la censure? - - --Non, car il lui faudrait tout couper. Et la pièce est - inattaquable puisqu’elle ne conclut à rien qu’à l’inutilité des - efforts... Ce n’est pas une œuvre _technique_, il ne s’y trouve - ni l’indication de l’industrie, ni celle de l’époque exacte, - l’œuvre n’est même pas située, on ne sait où l’action se passe. - - »C’est tout simplement la répercussion dans les âmes d’un - événement tombé tout à coup dans un centre ouvrier. Le - patron n’est pas un monstre, comme dans les thèses sociales; - c’est même une belle figure d’honnête homme, autoritaire, - travailleur, mais troublé... Les ouvriers ne sont pas - des héros, ni des victimes: c’est la foule, indécise et - capricieuse, se laissant conduire, avec des revirements et des - incohérences d’enfant. Et c’est par là que l’œuvre est belle et - grande; c’est ce point de vue à la fois impartial et généreux - qui en fera le succès auprès du public; sans compter, comme - je vous l’ai dit, le rare mérite de la forme, les efforts de - l’interprétation et les recherches de la mise en scène. - - --Et vous jouez une ouvrière? - - --Oui, pour la première fois de ma vie! J’avais déjà bien - joué dans _Jean-Marie_ et _François le Champi_ deux rôles de - paysanne, mais c’était encore du costume, bonnet à ailes, etc.! - Cette fois, plus de brocart, plus de soie, ni de fleurs, ni de - dorure, ni de lis, ni même de maquillage! Une robe de cotonnade - noire, un tablier, achetés à des gens qui les ont portés! Plus - de frisures ni de bandeaux! mes cheveux relevés à la Chinoise - et pris dans un gros filet, le front découvert, et toutes les - femmes ainsi, excepté, naturellement, Geneviève, la fille de - l’industriel millionnaire. Aussi les répétitions sont-elles - très amusantes. Après avoir un peu résisté et même pleuré, les - femmes ont compris, et à présent c’est de l’émulation! Chaque - jour on apporte quelque nippe nouvelle achetée sur le carreau - du Temple. On fait tout désinfecter, cela va de soi, chaque - objet est passé aux étuves. - - »On a eu assez de mal à trouver les deux cents costumes (car - au quatrième acte on sera _deux cents_ en scène, et pour la - scène de la Renaissance ce ne sera pas une petite affaire!) - Il a fallu acheter des ballots de costumes neufs à la Belle - Jardinière, et les envoyer dans des villes ouvrières du Nord où - ils ont été échangés contre des vieux, avec quel plaisir, vous - le pensez bien! - - --Et finalement, vous croyez au succès? - - --A un très grand succès, je l’espère. Je l’ai dit un jour - à Mirbeau: Il n’y a que deux théâtres à Paris qui pouvaient - jouer les _Mauvais Bergers_, la Comédie-Française et la - Renaissance. Je n’ai pas voulu laisser cette aubaine à la - Comédie-Française.» - - - - -LA SENSIBILITÉ DES COMÉDIENS - - - 1er mai 1897. - -M. Binet, qui est directeur du Laboratoire psychologique de la -Sorbonne, et qui a la réputation d’un savant, vient de s’attaquer à -une enquête qui n’ajoutera rien à sa gloire. Il a repris le _Paradoxe -sur le Comédien_ de Diderot, et a conclu qu’il ne reposait sur aucune -observation sérieuse. Puis il s’est proposé de confesser quelques -notoires artistes contemporains et d’apporter, en regard de la thèse si -admirablement développée par Diderot, leurs affirmations hasardeuses. - -C’est le résultat de ces confidences un peu vagues et contradictoires -que M. Binet publie aujourd’hui dans la _Revue des revues_. Disons -tout de suite, et pour ne pas avoir à discuter par le détail son -enquête, ce qui ne serait que de la polémique vaine, que le savant -directeur du Laboratoire psychologique de la Sorbonne, dans ce travail -comme dans celui qu’il a déjà publié sur la psychologie des auteurs -dramatiques, commet l’erreur fondamentale de _croire_ sur parole -ses interlocuteurs. Un psychologue penserait peut-être qu’autant il -est intéressant--à des points de vue multiples--de faire parler sur -certains sujets des écrivains ou des acteurs, pour savoir ce qu’ils -veulent avoir l’air de penser, ou même ce qu’ils pensent réellement, -autant il est dangereux, pour un «savant», de s’en rapporter à leur -sincérité ou même à leur capacité d’analyse, lorsqu’il s’agit de -généraliser leurs dires et d’en tirer des conclusions scientifiques. - -J’affirme, pour ma part, et _a priori_, m’être instruit cent fois plus -aux développements psychologiques sortis du grand cerveau de Diderot -sur la sensibilité des comédiens qu’aux balbutiements des comédiens -eux-mêmes sur leur propre émotivité. Je connais d’ailleurs des acteurs, -et non des moindres, qui partagent cette manière de voir. Mais, ces -réserves faites quant au résultat _scientifique_ de l’_enquête_ de M. -Binet, il n’en reste pas moins curieux, à un point de vue beaucoup plus -fragmentaire, d’écouter parler Mme Bartet, MM. Got, Mounet-Sully, Paul -Mounet, Le Bargy, Worms, Coquelin, Truffier, de Féraudy, et M. Binet -lui-même, sur la question. - -Rappelons la thèse,--dit M. Binet: - -Diderot soutient qu’un grand acteur ne doit pas être sensible; il ne -doit pas, en d’autres termes, éprouver les émotions qu’il exprime: -«C’est l’extrême sensibilité qui fait les acteurs médiocres; c’est le -manque absolu de sensibilité qui prépare les acteurs sublimes.» - -Or, il paraît que les neuf comédiens interrogés par M. Binet ont été -unanimes à répondre que la thèse de Diderot est insoutenable, et que -l’acteur en scène éprouve toujours, au moins à quelque degré, les -émotions du personnage. On lui a dit, pourtant, que d’autres comédiens -sont d’un avis contraire; il paraîtrait que Coquelin aîné fait -profession de ne rien sentir... Ainsi présentée, l’affirmation est tout -au moins contestable, Coquelin ne souscrirait certainement pas à cette -formule. - -Mme Bartet a répondu: - -«Oui, certes, j’éprouve les émotions des personnages que je -représente, mais par _sympathie_ et non pour mon propre compte. Je ne -suis, à vrai dire, que la première émue parmi les spectateurs, mais mon -émotion est du même ordre que la leur, elle la précède seulement... La -quantité d’émotion mise dans un rôle varie selon les jours, cela tient -beaucoup à mon état moral ou physique. Rien n’est plus intolérable que -de ne rien ressentir, cela m’est arrivé très rarement pourtant; mais -chaque fois j’en ai souffert comme d’une chose humiliante, diminuante, -comme d’une dégradation personnelle.» - -Mme Bartet se sent incapable d’exprimer et de rendre toutes sortes -d’émotions: - -«Il y a, écrit-elle, des catégories d’émotions que j’éprouve plus -facilement que d’autres, par exemple celles qui sont conformes à mon -tempérament et à mon caractère intime.» - -Elle dit encore: - -«Je partage les idées et le caractère des personnages que je -représente. D’ailleurs, je ne me borne pas à comprendre les actes et -les sentiments de ces personnages, mais mon imagination leur en suppose -d’autres, en dehors de l’action dans laquelle s’est enfermé l’auteur. -Je les vois alors tout naturellement agir, penser et se mouvoir, -conformément à la logique de leur caractère. Tout cela reste un peu -confus d’abord; mais, dès que je possède mon rôle, dès que je suis -devenue maîtresse de toutes les difficultés de métier qu’il comporte, -j’ajoute mille petits détails, insignifiants en apparence, et peut-être -inappréciables pour le public, qui viennent relier entre eux tous les -traits du caractère de mon personnage et lui donnent de l’homogénéité -et de la souplesse.» - -M. Mounet-Sully est d’avis que l’émotion est éprouvée et vécue comme si -elle était réelle. - -«J’ai connu, dit-il, les fureurs du parricide, j’ai eu parfois en scène -l’hallucination du poignard enfoncé dans la plaie. On arrive à cet -état une fois sur cent; le mérite est d’y tendre, mais on se rend bien -compte, souvent, qu’on est loin du but. L’odieux applaudissement du -public à la fin d’une tirade, la figure d’un partenaire qui n’exprime -pas l’émotion qu’il devrait exprimer, qui, au contraire, rit sous -cape ou fait des signes au public, une foule d’autres incidents vous -arrachent à votre rêve.» M. Mounet-Sully dit que l’on voudrait tuer le -comédien qui par son visage vous enlève à l’illusion. Il est arrivé -quelquefois à oublier qu’il jouait devant le public. Il n’a jamais -regardé le public (du reste, il a mauvaise vue), et il ne cache pas son -mépris pour les acteurs qui ont cette mauvaise habitude. - -M. Paul Mounet dit qu’on ne possède bien un rôle que lorsqu’on possède -ses actions réflexes, ce qui veut dire que non seulement on prononce de -la manière voulue les paroles du texte, mais encore que les moindres -actes, les mouvements inconscients, la manière de marcher, de tenir -la tête, etc., sont dans le caractère du personnage. Il y a là toute -une adaptation inconsciente, qui se fait progressivement sans qu’on y -songe; on fait d’autres mouvements de bras sous la toge, dans un habit -Louis XV, et dans le costume moderne. - -Semblablement, M. Got, qui a poussé si loin l’art de rendre -plastiquement les caractères de ses rôles, nous dit que le plus grand -plaisir du comédien est le plaisir de la métamorphose. Ce qui lui plaît -dans son art, ce n’est pas de faire tous les soirs la même grimace, -c’est de devenir autre, de vivre pendant quelque temps en notaire, en -curé de campagne, en avocat, avec d’autres idées que celles qui lui -sont familières. - -M. Truffier dit aussi: «Notre métier serait inférieur et grossier s’il -ne contenait pas en lui le don de métamorphoses.» S’oublier soi-même, -oublier ses habitudes, son nom, sa personnalité, voilà ce qu’il aime au -théâtre. - -M. Worms a observé que, lorsqu’il joue des scènes de passion ou de -tendresse, à un certain moment les yeux de sa camarade se mouillent -toujours. «Certains acteurs, ajoute-t-il, soutiennent qu’on doit jouer -sans rien sentir; mais j’ai remarqué que les partisans de cette thèse -sont en général de nature très sèche, incapables de sentir pour leur -propre compte.» - -M. Binet rapporte que Mme Sarah Bernhardt a le talent de se maîtriser -complètement; elle pleure à volonté, c’est devenu une fonction -naturelle. Je doute que la grande tragédienne accepte, elle aussi, une -telle formule. - -M. Le Bargy pense qu’il en est des émotions du théâtre à peu près comme -de celles de la vie réelle: quand on est ému sincèrement, pour son -propre compte, on n’en reste pas moins son critique et son juge, et il -faut des circonstances bien exceptionnelles, des passions bien fortes -et bien absorbantes pour qu’on perde le sens critique. - -Ce n’est là qu’une analyse très incomplète de l’Enquête de M. Binet. -Mais l’important, c’est la conclusion qu’il en tire: «L’émotion -artistique de l’acteur existe, dit-il, ce n’est pas une invention; -elle manque chez les uns, tandis qu’elle arrive chez les autres au -paroxysme. Or, l’émotion n’est-elle pas un élément essentiel de la -sincérité?» - -Cette conclusion paraîtra un peu bien hâtive et téméraire à ceux qui se -seront donné l’agrément de lire son Enquête et de relire les admirables -pages de Diderot. On s’apercevra peut-être que les artistes consultés -ont confondu les termes... N’ont-ils pas pris pour l’émotion artistique -et la sensibilité morale, que Diderot dénie aux comédiens, le simple -ébranlement nerveux qu’ils s’infligent facticement pour donner -l’illusion de l’émotion morale qu’ils doivent communiquer au spectateur? - -Quant à M. Binet, directeur du Laboratoire de psychologie à la -Sorbonne, ne s’est-il pas un peu aventuré en s’en rapportant pour -conclure en un sujet aussi délicat--la sincérité de l’émotion des -comédiens!--aux acteurs eux-mêmes, c’est-à-dire à des gens deux fois -comédiens, par conséquent deux fois inconscients, quand il doit savoir -quel mal nous avons tous à analyser la qualité de nos larmes même -devant la mort de ceux qui nous sont chers? - - - - -LA DUSE - - - 24 mai 1897. - -Je viens de passer deux heures avec celle qu’un impresario maladroit a -quelquefois appelée, sur ses affiches, «la rivale de Sarah Bernhardt». -La Duse n’a pas du tout les allures d’une «rivale». Rien ne ressemble -moins à de la combativité que cette angoisse qu’elle montre de ses -débuts à Paris; sa simplicité et son orgueilleuse modestie doivent, au -contraire, à la fois souffrir des éloges ampoulés dont on l’encense et -de cette position de combat qu’on lui fait prendre malgré elle. - -Elle est si simple dans ses manières et dans sa tenue! Rien dans -ses toilettes et dans ses façons ne révélerait la comédienne. Vêtue -d’étoffes sombres et légères, elle aurait plutôt l’air d’une -bourgeoise de goût, si les cheveux noirs, à peine ondulés, relevés sur -le front, un peu en désordre, ne faisaient penser en même temps, à -«l’intellectuelle» moderne. Aucun bijou sur ses mains fines. Elle n’est -pas belle. Si on peut le dire sans banalité, elle est mieux que belle. -Au premier regard, sa physionomie paraît faite seulement de douceur -et de sensibilité. En regardant mieux, la proéminence des maxillaires -y ajoute de la volonté, la vivacité de l’œil brun, ombré d’épais -sourcils noirs, la mobilité inouïe des traits compliquent l’expression -d’inquiétude et d’imprévu. - -La distance entre le nez et la bouche est assez grande, et c’est -surtout là que se découvre la caractéristique de cette figure complexe: -au repos la bouche est douloureuse; deux esquisses de rides descendent -du nez pour rejoindre la commissure des lèvres et en accentuent le -caractère dramatique. Vient-elle à sourire, ces plis disparaissent, et -les dents blanches transforment en gaîté juvénile, presque enfantine, -l’expression du visage qui rayonne aussitôt du charme ardent de la joie -de vivre. - -Nous étions partis tous deux du _Figaro_, où elle avait assisté à notre -concert de cinq heures. Et pendant que le coupé nous entraînait vers -son hôtel, elle me faisait part de son horreur de ce qu’on appelle «la -représentation». - -«Pourquoi, disait-elle, pourquoi les comédiens et les comédiennes -forment-ils une classe à part? Pourquoi les reconnaîtrait-on quand ils -passent? Pourquoi mèneraient-ils une vie différente des autres gens? -Pourquoi seraient-ils plus bêtes ou plus grossiers que les autres -catégories d’artistes? Pourquoi leur échapperait-il quelque chose de la -vie générale?» - -Elle saute avec agilité d’un sujet à un autre. Elle se plaint à présent -de l’état d’infériorité de la femme en général. Elle espère que tout -cela changera rapidement: - -«En Italie, où la femme, jusqu’à ces dernières années, est restée -presque sans culture, on observe déjà un mouvement de progrès. -Les jeunes filles, qui se contentaient jusqu’à présent d’être des -sentimentales, commencent à être honteuses du vide de leur éducation -intellectuelle. Et en France, voyez combien de femmes supérieures, -renseignées, au courant de tout, avec des idées personnelles sur les -choses!» - -Nous passions devant la Madeleine. Un grand rayon de soleil, venu du -couchant, frappait obliquement le parvis de l’église. - -«Tenez, me dit soudain la Duse, en me montrant d’un geste vivace cette -illumination, est-ce beau, cela? C’est de la joie, c’est de la vie! Je -suis aussi heureuse de voir cela et d’en jouir que de n’importe quel -triomphe... Et dire, continua-t-elle en soupirant gentiment, que tout -de même c’est fini pour moi ces heures de jouissance tranquille, dans -ce grand et admirable Paris! Autrefois, j’y venais en dilettante, pour -voir... A présent... brrr... il me fait peur...» - -Nous arrivons chez elle. - -«Il fait froid, ici. Vite, du feu! C’est vrai, on gèle!» - -Une forte odeur de goudron emplit l’appartement. L’artiste va vers un -guéridon où se trouve une goudronnière qu’elle moud comme une boîte à -musique, en plaçant au-dessus sa bouche ouverte; elle a mal à la gorge -et, diable! il faut se soigner. - -Un grand feu de bois flambe bientôt dans les cheminées des deux -chambres. Elle a l’air de ne pouvoir tenir en place. Nous allons de -l’une à l’autre pièce, en échangeant, sans ordre, des propos brefs. - -Sur le rideau de son lit, un papier est épinglé, où est écrit: - - - Mme Duse a besoin d’un repos absolu. Il lui est défendu de - recevoir des visites. - - Dr POZZI. - 23 mai 1897. - - -Je me fais la réflexion que c’est plutôt à la porte de l’appartement -qu’il eût fallu accrocher cet avis: Quand on est là il est trop tard. - -«De quoi parlerons-nous?» - -Je sens bien que nous nous connaissons depuis trop peu de minutes pour -qu’elle s’ouvre à moi des secrets de son âme! Je voudrais pourtant ne -pas la quitter sans avoir un peu sondé le mystère de son admirable -front découvert, et tiré de sa bouche énigmatique et triste quelques -confidences sincères... Sa nature loyale et spontanée s’y prêterait -sans doute. Mais la fièvre où elle vit, depuis son arrivée, l’angoisse -qui l’étreint à l’approche du grave événement de ses débuts à Paris, et -surtout la légitime méfiance qu’elle a de mes oreilles ouvertes et de -ma mémoire fidèle, s’opposent évidemment à l’expansion que j’attends. - -«De quoi parlerons-nous?» dit-elle encore. - -Sur une table pêle-mêle, les tragédies d’Eschyle, de Sophocle; les -sonnets de Pétrarque, _la Vita nuova_, les _Héros_, de Carlyle. -Carlyle qui a fait l’éloge du Silence! Elle adore Maeterlinck, et -n’est-ce pas Maeterlinck qui a dit: «Il ne faut pas croire que la -parole serve jamais aux communications véritables entre les êtres.» -Elle sait par cœur des phrases entières du jeune poète de Gand: «Si -nous avons vraiment _quelque chose à nous dire_, nous sommes _obligés_ -de nous taire.» - -Bien. Mais l’interview ne peut, hélas! se contenter de télépathie... - -La Duse fait apporter du thé. Elle s’assied enfin, moi en face d’elle. - -«Racontez-moi tout de même, dis-je alors, pourquoi vous avez attendu si -longtemps avant de venir à Paris? - ---Oui, n’est-ce pas, on se demande pourquoi j’ai fait le tour du monde, -comme la femme à barbe, sans m’arrêter à Paris. C’est que j’avais peur, -j’avais si peur! Dumas fils, qui me traitait comme une jeune sœur, m’en -avait longtemps dissuadée: «Apprenez le français, me disait-il, et -venez hardiment!» Mais j’avais alors de grandes idées sur la patrie, -sur l’orgueil national, et je me refusais à changer de langue! - ---Et alors?» - -Elle s’anime un peu: - -«Alors, il a fallu que j’y fusse en quelque sorte encouragée par Mme -Sarah Bernhardt, il a fallu qu’elle me prêtât l’asile de son propre -théâtre, et en même temps son répertoire, pour m’y décider. Et je puis -bien le dire, c’est cette sorte d’appui moral de la grande artiste -française qui aujourd’hui me soutient... Pourtant, à des moments, -la peur me reprend. Quand j’étais encore là-bas, en Italie et que -l’échéance était encore lointaine, cela me paraissait agréable et -charmant comme tout!... J’arrivais de ma campagne à Rome, je venais de -traverser des fleurs, je voyais tout sous des couleurs de soleil! On me -télégraphie: «Signez-vous? C’est prêt!» Le comte Primoli, d’Annunzio -étaient alors près de moi. Ils m’engagent fortement à accepter, me -poussent, me poussent. - -«Allons, soit!»... Et à présent, je le répète toujours, c’est trop -près, j’ai peur!... Je me demande: «Ai-je bien fait?» Je me dis, pour -me rassurer, que j’ai eu le bonheur partout, en Europe, en Amérique, -d’être admirablement accueillie et fêtée--je dirais triomphalement -si ce mot de triomphe ne me paraissait bête--et que des êtres si -différents de ceux de notre race, sans comprendre les mots que je -disais, ont pu s’intéresser aux drames que j’interprète... Alors, en -France, dans un pays de race latine, qui parle une langue ayant tant de -rapport avec la mienne, d’un goût si sûr, d’une sensibilité artistique -si grande, pourquoi le public me serait-il plus inaccessible? Oui, oui, -je me dis tout cela, et je reprends confiance... Je serais si heureuse -de plaire à ce public parisien et de réussir à l’émouvoir! C’est vrai -qu’aucun de mes succès passés ne me serait plus doux que celui-là. - ---Vous connaissiez donc Mme Sarah Bernhardt?» - -Je sens alors que le Silence est vaincu. - -«Oh! oui, répond mon interlocutrice. Combien de fois je me suis -rencontrée avec elle, dans nos tournées transatlantiques surtout! Je -lui ai souvent parlé, mais jamais il ne s’était trouvé un ami sûr -nous connaissant assez l’une et l’autre pour créer entre nous un lien -sérieux qui eût été de l’amitié. Moi, j’ai pour elle une très grande -admiration, je n’ai pas besoin de vous le dire! Je trouve que c’est -une artiste de génie qui a le sens inné, le don de la beauté tragique; -j’admire, aussi, sa haute intelligence, et je suis sûre de son esprit -large et droit, et de son cœur d’artiste. Et j’estime davantage -encore, si possible, son énergie extraordinaire, sa _personnalité -d’âme_. - ---Quand l’avez-vous vue pour la première fois? - ---Oh! c’est déjà loin. Je crois que c’est à son premier voyage en -Europe, il y a quatorze ans. J’étais à Turin, engagée avec mon mari à -ce vieux théâtre où tout dormait dans la poussière et la tradition. Le -directeur n’en faisait qu’à sa guise, réglait tout, empêchait toute -innovation, étouffait toute initiative de la part des artistes. Les -femmes, surtout, il les méprisait comme des êtres inférieurs, et vous -concevez que c’est de cela que je souffrais le plus. Or, voici qu’un -jour on annonce la prochaine venue de Sarah Bernhardt! Elle arrivait -avec sa grande auréole, sa réputation déjà universelle. Comme par -magie, voilà le théâtre mort qui se met en mouvement, qui se déblaye, -qui reluit. J’avais la sensation de voir s’évanouir une à une, à son -approche, les vieilles ombres fanées de la tradition et de l’esclavage -artistique! - -»C’était comme une délivrance! La voilà qui arrive. Elle joue, elle -triomphe, elle s’impose, et elle s’en va... Comme un grand navire -laisse derrière lui--comment dites-vous? un remous?--oui, un -remous--pendant longtemps l’atmosphère du vieux théâtre resta celle -qu’elle y avait apportée. On ne parlait que d’elle dans la ville, dans -les salons, au théâtre. Une femme avait fait cela! Et, par contre-coup, -je me sentais libérée, je sentais que j’avais le droit de faire ce qui -me plaisait, c’est-à-dire autre chose que ce qu’on m’imposait. Et, en -effet, à partir de ce moment, on me laissa libre. Elle avait joué la -_Dame aux camélias_, si admirablement! et j’étais allée chaque soir -l’entendre et pleurer... - -»A présent, je l’attends, elle va revenir vendredi. J’ai hâte de la -voir. Il me semble que j’ai des tas, des tas de choses à lui dire!» - -La conversation ne s’arrêtera plus désormais. La glace a fondu. Le -sang paraît courir vite sous la peau fine et chaude de l’artiste. Ses -longs doigts mystiques relèvent à chaque instant les boucles ondulées -de sa chevelure. Elle prononce certains mots avec passion, en appuyant: -«Bonté», «âme», «vie». - -Je l’interroge à présent sur tous les artistes français qu’elle connaît -ou qu’elle a vus jouer, sur ses goûts littéraires, sur la vérité au -théâtre, sur Ibsen, que sais-je encore? Et elle répond par petites -phrases courtes. Elle parle très bien le français, mais quelquefois -le mot nuancé qu’elle cherche ne vient pas, ce qui coupe le fil de sa -pensée. - -... Elle ne saurait pas jouer la tragédie de Corneille ou de Racine. -Elle ne peut dire des vers que dans des situations excessivement -dramatiques. Elle comprend très bien, par exemple, la mort lyrique -d’Adrienne Lecouvreur. Elle se figure qu’elle mourra ainsi elle-même, -en déclamant des vers. - -... Elle a vu Réjane à Vienne dans _Ma Cousine_ et à Paris dans le -_Partage_. Elle l’a trouvée très belle. On lui a dit qu’elle avait des -points communs avec elle, mais elle n’en sait rien; quand elle est -spectatrice, au théâtre, elle n’est que cela, elle se sent incapable -de juger et de comparer, elle oublie qu’elle est elle-même artiste et -pleure comme tout le monde. - -... Elle a vu Jeanne Granier jouer _Amants_. Elle estime beaucoup le -talent de Maurice Donnay et trouve que Granier a joué son rôle d’un -bout à l’autre dans une harmonie, dans une _ligne_ parfaites: c’était -la perfection même. - ---Ainsi, une chose très difficile qu’a faite Granier, au cinquième -acte, quand les amants se revoient dans cette fête... Son ton léger, la -dose minutieusement exacte d’émotion qu’elle a mise dans son retour -vers le passé avec Georges Vétheuil, il me semble que je ne l’aurais -pas conservée! Je n’aurais pas pu! J’aurais dramatisé plus qu’il n’eût -fallu quand elle fait allusion à ses cheveux blanchissants, à l’âge -qui s’avance et qui assagit... Oh! c’est que j’ai tellement peur de -vieillir! Cette idée est ma plus grande souffrance et, malgré moi, je -l’eusse montrée! - -... Elle n’a eu que des rapports très courtois avec la -Comédie-Française. Elle s’est trouvée à Vienne et à Londres, -différentes fois, avec les sociétaires; toujours ils se sont montrés -pour elle de la plus grande bienveillance. Mme Bartet est allée la voir -ces jours-ci. - -«Quelle jolie voix elle a! Quelle charmante femme!» - -Je lui demande quels sont les rôles qu’elle préfère jouer, ou plutôt -quels caractères de personnages elle préfère? - -«Peut-on dire réellement qu’on _préfère_? L’artiste aime successivement -tous les personnages qu’il incarne. Il n’y a que comme cela qu’il peut -s’intéresser à son art et y intéresser les autres. - ---Il doit y avoir pourtant des natures qui vous attirent, d’autres -qui vous repoussent? Vous m’avez déjà dit que vous ne vous sentiez pas -faite pour la tragédie. Par contre, incarneriez-vous avec plaisir des -êtres de _réalisme pur_?» - -Elle réfléchit deux secondes, et répond: - -«Le _vérisme_? Non. La vie m’apparaît aussi intense, aussi _vraie_ -dans le rêve que dans la réalité. Et d’ailleurs, où est la vérité? Les -héros de Shakespeare ne sont-ils pas vivants? Et ceux d’Ibsen? C’est -vrai, j’ai un faible pour une réalité émue et comme enveloppée de -rêve... J’ai failli jouer _La Princesse Maleine_, de Maeterlinck; j’ai -une adoration folle pour ses dernières «marionnettes», _Aglavaine et -Sélizette_. Laquelle de ces deux délicieuses femmes eussé-je préféré -incarner? Je ne sais. - ---Vous lisez donc beaucoup? - ---Comment faire pour ne pas devenir bête? La vie de théâtre est la -moins intellectuelle de toutes. Une fois qu’on sait son rôle, le -cerveau ne travaille plus. Les nerfs seuls, la sensibilité, les -recherches d’émotion, voilà ce qui travaille et ce qui occupe. C’est -pourquoi, en général, il y a tant d’acteurs et d’actrices bêtes. Et qui -dit bêtes, dit souvent aussi immoral et grossier. Aussi je n’ai jamais, -jusqu’à présent, trouvé de véritable ami dans le milieu théâtral. -Et quel dommage! Ce serait si bien de mettre de côté les calculs -étroits, les petites compétitions, le cabotinage, en un mot, pour -devenir des gens comme les autres! Et c’est ce qui fait qu’aussitôt -mes représentations finies, vite, je me sauve, loin, bien loin, que je -change de vêtements, que je change même de femme de chambre!» - -La Duse s’est peu à peu animée. Elle frappe à présent, avec violence, -de ses doigts secs, le bois du guéridon. - -Mais, presque aussitôt, elle se met à rire d’elle-même, d’un rire frais -et jeune. On apporte une carte: c’est un importun qu’il faut recevoir. -Je me lève. - -«N’est-ce pas, dit-elle, il faut surtout aimer la vie? La mer, la -verdure, le soleil, - - Et le reste est littérature! - -«C’est un vers admirable que je me répète chaque fois qu’une tuile me -tombe sur la tête!» - - - - -NOTES BIOGRAPHIQUES SUR LA DUSE - - - 1er juillet 1897. - -J’ai fait parler plus haut la célèbre comédienne italienne sur ses -goûts, ses impressions et les angoisses de ses débuts à Paris. Il n’est -pas inutile de donner, de plus, quelques courtes notes sur son état -civil et sa carrière artistique. - -Elle est née entre Padoue et Venise--en chemin de fer. Sa naissance a -été enregistrée dans le petit village de Vigevano, le 3 octobre 1859. - -Son atavisme est remarquable. Un Duse jouait la comédie du temps de -Goldoni, au dix-huitième siècle. Son grand-père fonda à Padoue le -théâtre Garibaldi et son père, Alessandro Duse, jouait la comédie avec -un certain mérite. Il était à la tête d’une troupe ambulante qui -parcourait le Piémont et la Lombardie. Mais les femmes de sa famille -ne montèrent jamais sur les planches. C’est elle la première. Elle -tient à ce détail: c’est ainsi sans doute qu’elle explique que, produit -d’ancêtres mâles de talent médiocre et de sensibilité artificielle, -elle a bénéficié du côté féminin d’une hérédité de sensibilité vraie -et de spontanéité naturelle. La complexité étonnante de ce caractère -d’artiste pourrait peut-être trouver sa cause dans cette opposition -héréditaire. - -Elle a débuté à _trois_ ans au théâtre! Elle ne se laissait conduire -sur les planches qu’en rechignant. Longtemps elle conserva une sorte -d’éloignement pour la scène. A douze ans, elle jouait, en tournée, le -rôle de Francesca de Rimini! Malgré son jeune âge, elle fut acceptée -sans encombre par le public. Elle obtint son premier succès à quatorze -ans, dans _Roméo et Juliette_ qu’elle joua sur une scène en plein -air, l’arena de Vérone. Elle y déploya une telle passion que la -représentation tourna pour elle en véritable «triomphe». Néanmoins elle -dut continuer sa vie nomade. Elle interprétait les drames français, -_Kean_, _La Grâce de Dieu_, _Les Enfants d’Édouard_, etc., etc. - -Au dire de ses biographes, ce n’est seulement qu’en 1879, à Naples, -qu’elle promit définitivement de devenir une grande artiste. Une grande -tragédienne, Giacinta Pezzana, lui laissa jouer près d’elle le rôle de -Thérèse Raquin où elle fut, assure-t-on, admirable. - -Elle fit ensuite partie de la troupe de Rossi, qu’elle quitta de plus -en plus fréquemment pour essayer de voler de ses propres ailes. Dès -lors, sa réputation ne fit que grandir. Il y a juste dix ans (1887) -qu’elle commença ses tournées à travers l’Europe avec sa troupe à elle. -Elle aborde successivement tous les rôles du répertoire français et -quelques-uns du répertoire italien: la Camille d’_Horace_, _Fédora_, -_Francillon_, _l’Étrangère_ (où elle joue alternativement les deux -rôles de femme), _Magda_, _La Locandiera_, de Goldoni, _Divorçons_, _La -Femme de Claude_, _L’Abbesse de Jouarre_, _La Princesse de Bagdad_, _La -Visite de noces_, etc., etc. - -La Duse a été mariée. Elle a une fille de quatorze ans qu’elle fait -élever dans un lycée d’Allemagne et qu’elle adore. - -On sait le grand cas qu’Alexandre Dumas fils faisait de son talent. -Elle avait avec lui une correspondance suivie. - -Elle ne se trouva avec Dumas qu’une seule fois. Elle alla à Marly, en -compagnie de Gualdo, un poète italien de grand talent, qui est resté -un de ses amis fervents. Quand elle vit Dumas, avant même de prononcer -un mot, elle se mit à fondre en larmes. L’écrivain fut forcé de la -consoler, avec des paroles tendres de grand frère. Elle ne le vit plus -jamais. - -L’Allemagne, la Russie, l’Autriche, l’Angleterre, l’Amérique -l’accueillirent avec enthousiasme. Elle fut fêtée et choyée par la -haute société européenne. Elle est très liée avec l’ambassadrice -d’Autriche, à Paris, qu’elle vient visiter à chacun de ses voyages en -France. - -Ses tournées sont fructueuses. En Europe, raconte son impresario, elle -fait des salles de 16.000 francs, en Amérique, elle «vaut» 35.000 -francs par soirée. Elle dépense l’argent comme elle le gagne. Elle a -des villas et des pied-à-terre aux quatre coins de l’Europe et même en -Amérique: à Londres, à Rome, à Venise, à New-York. - -Détails particuliers: la Duse ne peut pas supporter les parfums, ni les -bijoux--ni les importuns. Les journalistes--pas tous, espérons-le--sont -ses bêtes noires. - -Lors de son dernier séjour à Copenhague, les reporters danois ont dû -imaginer des «trucs» pour épier tous ses mouvements: l’un d’eux, -improvisé cocher, a conduit sa voiture de la gare à l’hôtel; un autre, -prenant la place d’un garçon, lui a servi son dîner; un troisième, -déguisé en cordonnier, lui a pris mesure d’une paire de chaussures; -trois autres, l’entrée des coulisses du Folketheâtre étant interdite -formellement aux personnes étrangères, ont pu se faire engager comme -machinistes et prendre ainsi des notes particulières. - -On a vu, pourtant, qu’elle sait, au besoin, faire des exceptions. - -C’est ce soir son début! Aujourd’hui, c’est donc son dernier grand jour -de fièvre. Mais Mme Sarah Bernhardt lui a prédit un grand succès. Il -faut l’en croire, car elle s’y connaît. - - - - -DU MAQUILLAGE A LA PEINTURE - - - 14 février 1897. - -Bientôt s’ouvrira dans les galeries Bernheim jeune, rue Laffitte, -l’exposition de peintures, sculptures, miniatures, dessins, etc., -uniquement réservée aux artistes de tous les théâtres et aux musiciens -de tous les pays, et qui sera faite au profit de l’Œuvre des artistes -dramatiques et de l’Orphelinat des Arts. - -Un Comité s’était organisé à cet effet, qui a à sa tête Mme Sarah -Bernhardt comme présidente, M. Max Bouvet, de l’Opéra-Comique, comme -vice-président, et MM. Albert Lambert fils et Gaston Bernheim jeune -comme secrétaires. - -Cette exposition sera une surprise! - -On ignore en effet, généralement, combien sont nombreux les artistes -dramatiques et lyriques qui, en pratiquant l’art difficile du -maquillage, en vivant au milieu du trompe-l’œil de la scène et des -décors, ont pris goût à la peinture et à la sculpture et aux autres -arts de l’œil et la main. - -Ce qu’on verra là sera pour le moins curieux. - -Déjà on sait les noms d’un certain nombre d’artistes qui concourent à -cette exposition, et qui ne craindront pas de soumettre leurs «œuvres» -à MM. Detaille et Bonnat, qu’on espère avoir dans le jury d’admission, -lequel jury recevra d’ailleurs tout ce qu’on lui enverra, ou alors -c’est qu’il n’y a plus d’égalité. - -Mme Sarah Bernhardt, élève de J.-P. Laurens et de Clairin pour la -peinture, de Falguière pour la sculpture, et qui dès longtemps a fait -ses preuves, exposera le buste de Girardin, le masque de Damala mort, -et probablement le buste de M. Sardou, s’il est fini. - -Le vice-président de l’Œuvre, M. Max Bouvet, l’un des meilleurs -artistes de M. Carvalho, est un professionnel de la peinture. Élève -de Cormon, il a exposé plusieurs fois aux Champs-Élysées, a même été -médaillé en 1893, pour un paysage que l’État a acheté ensuite. Je -causais l’autre jour avec lui de ses deux arts, et il m’a fait d’assez -originales confidences: - ---Mais je préfère cent fois la peinture au théâtre, et j’ai bien -l’intention de me retirer de la scène, aussitôt que je le pourrai, pour -me consacrer exclusivement à la peinture. Quand je peins, moi, je n’ai -pas de besoins! Des toiles, de la couleur, des pinceaux, une pipe et du -tabac, voilà tout! Aussi, allez, dès que j’aurai cinq sous de côté, je -m’en irai! Je m’en irai bien loin, en Bretagne, peindre des crépuscules -au bord de la mer. Je reviendrai à Paris, de temps en temps, voir, -par comparaison, si je suis en progrès, chercher des critiques, me -retremper enfin, et puis, cela fait, je repiquerai des deux vers les -plages de l’Armorique, avec une joie!...» - -On ne peut pas donner aujourd’hui la liste complète des œuvres qui -figureront à cette exposition. D’ailleurs, toutes les adhésions ne sont -pas encore arrivées. Mais ne sait-on pas que M. Mounet-Sully fait de la -sculpture, que même il s’amuse à sculpter quelquefois les figures qu’il -doit porter sur la scène? C’est ainsi qu’il exposera sans doute un -_Œdipe_, et, en plus, un médaillon de Pasteur. M. Albert Lambert fils -fait des dessins et des charges; M. Le Bargy exposera des illustrations -de _Don Juan_; Mlle Reichenberg dessine au crayon; Mme Pierson peint -des natures mortes; la regrettée petite Thomsen dessinait à ravir et -peignait des aquarelles délicieuses; M. Delaunay fils est peintre; Mme -Lerou, aquarelliste; Coquelin cadet a des crayons; M. Volny annonce -un immense dessin qui sera une copie de Cabanel: _Adam et Ève_, et un -portrait-aquarelle de M. George Ohnet. - -M. Joliet dessine très bien; M. Albert Lambert père est sculpteur; -M. Saint-Germain dessine les chats avec une habileté surprenante; M. -Gobin, du Palais-Royal, est un paysagiste convaincu; M. Lassouche, -dessine des caricatures; M. Duquesne, le Napoléon de _Madame -Sans-Gêne_, fait de la peinture; M. Eugène Damoye et M. Dorival, -de l’Odéon, sont peintres également; Mme Jane Hading a, dit-on, -la spécialité des croquis mortuaires; M. Victor Maurel fait de -la peinture--d’idées et d’impressions mélangées; M. Fugère, de -l’Opéra-Comique, peint des paysages et des natures mortes; M. Mondaud, -baryton, a été peintre de fleurs, à Bordeaux; MM. Laurent, Lubert et -Viola, ténors, sont paysagistes; M. Gresse fils, basse, fait de la -caricature; M. Belhomme, basse, dessine; Mlle Nina Pack est peintre. - -A citer encore: MM. Louis Fourcade, de l’Opéra (peinture); Montigny, -du Vaudeville (paysages); Fontbonne (paysages); Mme Renée de Pontry, -sculpteur, qui exposera les bustes de Christine Nilsson, du prince -Karageorgewitch (en bronze) et de Brémont (en marbre); Mlle Craponne, -du théâtre de Lyon, de la peinture; Mmes Netty, France, Virginie -Rolland, Jane Morey (du Vaudeville), MM. Alexandre fils, du Châtelet; -Prosper de Witt, de Bruxelles, etc., etc. - -Mais il arrive tous les jours, de tous les coins de la France, des -adhésions nouvelles à la galerie de la rue Laffitte, on affiche des -placards dans tous les théâtres de la province et de l’étranger. Et, -quand s’ouvrira, du 15 au 20 avril, chez Bernheim, l’exposition des -Artistes, ce ne sera vraiment pas là un spectacle ordinaire. On pourra -s’y rendre de confiance: on en aura pour son argent. - - * * * - - 4 mai 1897. - -Un de ces vieux clichés, comme il s’en fane tous les jours, -prétend que les arts sont frères. Les voici, au contraire, qui se -concurrencent! L’exposition des peintures et des sculptures des -artistes lyriques et dramatiques s’ouvre demain mercredi dans les -galeries Bernheim jeune et fils, 8, rue Laffitte. Elle durera jusqu’au -30 mai. On peut y aller, on doit même y aller. Le produit des entrées -est destiné à la caisse de l’Association des artistes. - -Nous avons pu, en privilégié, voir donner la dernière couche de vernis -à ces produits des comédiens et comédiennes de ce temps. Il serait trop -facile d’en rire, il serait exagéré d’en pleurer. On est d’ailleurs -prévenu, dès l’entrée, qu’on n’y met pas de prétention. Mlle Rachel -Boyer, de la Comédie-Française, a dessiné, de ses mains spirituelles -l’affiche de l’exposition: c’est un Romain, ou un pompier, déguisé en -pantin dont on voit les ficelles. De ses bras articulés il tient, à -droite, un pinceau qui pourrait être un sceptre, à gauche une palette -qui est un bouclier; un petit cœur percé d’une flèche est dessiné sur -le biceps gauche. - -L’exposition est au premier étage. On me donne un catalogue; je l’ouvre -et--déception!--je ne retrouve pas les vers qu’avait écrits, en -préface, et sans vouloir les signer, la plus accorte des soubrettes de -la Maison de Molière. - -N’importe, je les sais par cœur, et les voici qui me montent aux lèvres: - - Les Comédiens et les Chanteurs, - L’été, forment la ribambelle - Qu’on voit assiéger les hauteurs - Où la nature est le plus belle. - - Ils font des dessins et des vers, - Ils veulent tous croquer le site - Qui, pendant les sombres hivers, - Gardera le soleil au gîte. - - Les peintures et les pastels - Qui sous nos yeux vont apparaître, - Ruisseaux, chaumes, lilas, castels, - Sont les doux souvenirs du reître, - - Du marquis ou bien du valet, - De Turcaret, roi des finances, - Du baryton, du ténor et - Du jeune premier en vacances. - - Pour un but plein de charité, - Nous avons fait cet assemblage. - Voyez combien le Comité - A réussi son étalage. - - Nous avons des tableaux très gais - Peints par une reine tragique, - Et tel dramatique sujet - Est l’œuvre d’un acteur comique. - -Nous voici devant l’exposition de Mme Sarah Bernhardt, les bustes de -Louise Abbema, de Régina Bernhardt, en marbre, et d’Émile de Girardin, -en bronze, et la poétesse dit: - - La sculpture est un art divin: - Voyez ces bustes mirifiques, - Voyez M. de Girardin, - Modelé par des doigts magiques. - -Plus loin, c’est l’envoi de Mme Blanche Pierson, un double tableau, qui -tient tout un panneau: _Le Noël des pauvres_ et _Le Noël des riches_. -D’un côté, un gros sabot d’où sortent une poupée en carton, un ballon -d’un sou, une toupie, un petit cheval, une trompette, un chapelet et -un rond de boudin; délicieuse imagination! De l’autre, autour d’une -pantoufle fourrée de cygne, un bracelet d’or, un riche collier de -perles, un miroir sans reflet, un éventail. Ce n’est rien, mais cela -parle au cœur!... Aussi la poétesse en dit éloquemment: - - Voyez ce diptyque réel: - L’agape du riche suivie - Du souper pauvre, à la Noël, - --Sujet amer comme la vie. - -Mais nous sommes devant le vrai clou de l’exposition: les paysages et -les marines de Bouvet. - - Et ces cailloux, cailloux si bleus - Qu’ils donnent leur nom à la lande, - Sont d’un chanteur, peintre amoureux - Des flots de la plage normande. - -En effet, Bouvet a envoyé là dix paysages bretons, quoi qu’en dise la -rime, dont quelques-uns sont des merveilles de coloris tendre et de -poésie. L’un de ces tableaux a figuré au Salon des Champs-Élysées: -c’est _la Lande des cailloux_, à nu devant la marée basse et le -crépuscule, indiscutablement impressionniste; Bouvet aime cette heure -changeante et troublante, et il excelle à faire palpiter les rayons -de la lune levante sur les flots à peine agités. Il rêve de devenir -seulement un peintre, et il faut l’y encourager: - -Et la poète conclut: - - Le _planches_ sont sœurs du burin! - Ce sont là nos humbles oboles. - Nous remplissons notre destin: - Des _actes_ après des paroles! - - Enfin, lorgnez et regardez - Tous les bustes, toutes les toiles. - Vite, approchez... vite, achetez - Les bolides de vos Étoiles! - -J’ai compté 170 toiles, dessins ou sculptures. Mais je n’ai pas pu les -noter tous. Relevons seulement au hasard: cinq toiles de Mme Brémont, -des portraits surtout où la finesse ne manque pas; quatre toiles de -Mme Foyot d’Alvar (la créatrice d’_Aïda_ à l’Opéra), entre autres des -chrysanthèmes et des hortensias pleins de fraîcheur; une jolie marine -et une petite maison d’opéra-comique de Fugère (Opéra-Comique); le -portrait de sa mère par M. Gailhard, directeur de l’Opéra, qui en vaut -bien d’autres; quatre pastels de M. Joliet, de la Comédie-Française; -des fleurs de Mme Judic et le portrait de sa vache Manette, les pieds -dans l’eau, que la grande critique a déjà consacrés; des dessins -de M. Alb. Lambert fils, un Mounet-Sully qui a les jambes un peu -courtes, mais qu’importe! de belles pensées de M. Viola; deux toiles -de Mlle Jane Morey, du Vaudeville, dont l’une s’appelle _Douloureuse_, -symbolique allusion sans amertume à la pièce de Maurice Donnay dont -elle n’est pas; une caricature de Gobin, du Palais-Royal, par lui-même; -un village de Mlle Diéterle, des Variétés, et deux plats de fleurs -et de fruits en relief; un tableau de M. Paul Blaque, qu’on ira -voir exprès: ce sont les ruines du Château-Gaillard, que le peintre -a voulues réelles: il y a collé des graviers, très gros au premier -plan, plus fins aux plans suivants, il les a peints et vernis, ce qui -donne un aspect criant de sincérité à cette œuvre d’un genre nouveau; -ajoutons que les graviers viennent directement des Andelys, de sorte -qu’il n’y a pas à s’y méprendre. On a envie de marcher dessus. - -Quoi encore? Une mer de M. Boudouresque, deux toiles de M. Brémont, un -bouquet de fleurs de Mlle de Craponne, des caricatures de M. Giraud, -de l’Opéra: M. Lapissida, débraillé, les mains dans les poches, des -verrues sur la face, un œil malin et l’autre naïf, d’après nature; M. -Reyer, campé dans une posture de danseur; M. Gailhard, en conquistador, -sombre et ennuyé comme à l’ordinaire; des Volny, des bustes de Renée de -Pontry, etc., etc. - -En descendant de l’exposition des comédiens et comédiennes, où vous -n’aurez pas perdu votre temps, vous pourrez voir des Ziem, des Corot, -des Daubigny, qui ne vous paraîtront pas plus mal pour cela. - - - - -MADAME DUSE A L’AMBASSADE D’ITALIE - - - 2 juillet 1897. - -Ceux qui sont un peu au courant des goûts de la grande artiste -italienne n’apprendront pas sans quelque étonnement qu’elle a failli -hier à toutes ses habitudes en acceptant l’aimable invitation de -l’ambassadrice et de l’ambassadeur de son pays. Il n’a pas fallu -moins, en effet, de la bonne grâce simple et charmante de la comtesse -Tornielli pour décider la timidité et la réserve presque sauvages de -l’originale artiste à surmonter les affres d’un déjeuner donné en son -honneur à l’hôtel de la rue de Grenelle. - -Dimanche dernier encore, fuyant les importuns et les soucis de sa -situation, elle s’était échappée de son hôtel, et toute seule, à pied, -on aurait pu la voir errer le long des quais de la Seine, et finalement -s’embarquer à bord d’un bateau-mouche, parmi la foule tumultueuse -du dimanche, aller jusqu’à Saint-Cloud, écoutant les conversations -puériles et reposantes des gens du peuple, puis se perdre sous les -ombrages frais du grand parc, rêveuse et seule toujours. - -La voici pourtant, ce matin, en toilette blanche et crème, assise sur -un fauteuil, entre Mme Louis Ganderax et la comtesse de Wolkenstein, -ambassadrice d’Autriche; sa figure mate, encadrée de cheveux noirs -éclairés çà et là de fils d’argent, sourit gaiement grâce à ses -admirables dents blanches, et ce sourire est d’une fraîcheur enfantine -et virginale, tandis que ses beaux yeux asymétriques ont cet air à -la fois étonné et mélancolique qui inscrit sur sa figure au repos un -délicat et troublant problème. - -Tous les invités sont là: le comte Primoli, MM. Victorien Sardou, -Roujon, directeur des beaux-arts; Édouard Pailleron, Paul -Deschanel, l’ambassadeur d’Autriche-Hongrie et la comtesse de -Wolkenstein-Trostburg, la comtesse Greffulhe, le prince A. de Chimay, -comtesse Rostopchine, Jules Lemaître, Bonnat, Brieux, Georges de -Porto-Riche, Mounet-Sully, Imbert de Saint-Amand, Luigi Gualdo, le -chevalier Polacco, secrétaire d’ambassade; marquis et marquise Paulucci -dei Calboli, vicomte et vicomtesse Melchior de Vogüé, et moi. - -La comtesse Tornielli invite M. Paul Deschanel à offrir son bras à -Mme Duse, et l’on va se mettre à table. L’ambassadrice a à sa droite -le comte de Wolkenstein, à sa gauche M. Paul Deschanel, voisin de Mme -Duse. L’ambassadeur a à sa droite la comtesse de Wolkenstein, à sa -gauche la comtesse Greffulhe. - -Déjeuner charmant dans la pénombre fraîche de la haute salle embaumée -par le parfum des roses de France dont le milieu de la longue table est -couvert. Les regards discrets et sympathiques vont à l’artiste, à qui -tous ceux qui sont là doivent la pure émotion de la douleur et de la -passion ou de son irrésistible charme. Éléonora Duse doit sentir peser -délicieusement sur elle cette atmosphère de gratitude et de silencieuse -admiration, car sa vivante physionomie s’avive encore de gaieté; elle -rit comme une enfant aux propos de ses voisins, et ceux qui ne l’ont -vue que dans ses rôles dramatiques s’étonnent et s’émerveillent de la -candeur joyeuse de son rire. - -Le repas terminé, on descend un instant au jardin. La comtesse -Tornielli se multiplie près de ses invités qui, chacun séparément, -se trouvent d’accord pour vanter l’idéale simplicité et le charme -naturel de la grande artiste italienne. Au milieu de cette verdure -attendrie des arbres et des pelouses, la comtesse Greffulhe, habillée -de mousseline vert pâle ou turquoise malade, deux ou trois bijoux -d’émeraude au corsage et aux oreilles, une ombrelle verte à manche de -verre transparent, a l’air, avec sa svelte taille, d’une gracieuse et -poétique émanation des feuilles et des herbes du jardin. Tout le monde -remarque cette harmonie inattendue et de haut goût, et chacun lui en -fait compliment. - -Dans un coin, Mme Duse a causé avec M. Sardou; elle a écouté Jules -Lemaître lui demandant, quand elle reviendra, d’ajouter à son -répertoire quelques pièces plus modernes; quelqu’un lui conseille -de jouer en français; on lui demande ses impressions sur le public -parisien, et très simplement, en quelques mots sincères, elle dit sa -reconnaissance et sa joie de l’accueil si spontanément sympathique -qu’elle en a reçu; on l’interroge aussi sur ses projets: elle va -partir avec bonheur pour la Suisse où elle se reposera, dans la -verdure, la fraîcheur et la solitude, de ce terrible mois de travail -et de soucis; M. Mounet-Sully lui dit qu’il n’oubliera jamais -sa représentation de la _Dame aux camélias_ et qu’il ira samedi -l’applaudir encore avec tous les artistes de Paris; Mme Duse lui -demande, en revanche, une loge pour pouvoir l’applaudir le même soir -dans _Œdipe_, au Théâtre-Français... - -Puis on monte dans un salon du premier étage, où l’ambassadrice prie -la comtesse de Guerne de chanter quelques airs en italien. Accompagnée -par son frère, le comte Henri de Ségur, la comtesse de Guerne, nièce -de la comtesse Tornielli, chante en effet, de sa belle voix souple et -sûre, avec un art délicat et accompli, _la Rondinella pellegrina_, de -Petrella, l’air de _la Linda di Chamonix_, de Donizetti, et l’_Agnus -Dei_ de _Mors et Vita_, de Gounod. - -Après quoi les hôtes de l’ambassadeur et de l’ambassadrice d’Italie -se séparent, en prenant,--comme disait quelqu’un--un dernier rayon à -l’Étoile, qui, à son tour, disparaît, modestement, silencieusement, -comme elle était venue. - - - - -LA DUSE DEVANT LES COMÉDIENS FRANÇAIS - - - 4 juillet 1897. - -J’ai peur en prenant ma plume, oui, peur de ne pas savoir raconter--en -quelques instants rapides,--comme je devrais le faire, la puissante, -la profonde émotion de ces trois heures de représentation où une salle -entière, composée, au hasard de l’arrivée des demandes, de la fleur des -comédiens français, d’hommes de lettres connus, de grands peintres, de -sculpteurs célèbres, a fait à une artiste étrangère la plus vibrante, -la plus enthousiaste, la plus poignante des manifestations qu’il soit -possible de voir. - -Je ne sais si les annales de l’art dramatique recèlent un cas pareil -à celui-là, mais c’est un fait important pour l’histoire du théâtre -en France, et qu’il faut noter simplement, sincèrement, comme en un -procès-verbal de l’émotion humaine. - -Tant qu’il s’était agi de l’enthousiasme public, on a pu, avec un peu -de mauvaise foi et de parti pris, soutenir que le succès spontané qui -était allé à la Duse lui était venu de snobs incompétents ou de salles -composées d’étrangers! Mais lorsque, grâce à l’idée brave et hardie de -M. Sarcey, l’artiste italienne s’est trouvée devant la foule accourue -de toutes les régions de l’art, lorsque la majorité de cette foule a -été, statistiques en main, composée de l’élite des comédiens de Paris, -l’heure devint alors intéressante pour les admirateurs de l’artiste, -de contrôler la source de leur enthousiasme et la qualité de leur -émotion... - -C’était donc hier. - -La vaste salle de la Porte-Saint-Martin était bondée du haut en bas, -débordait jusque dans les couloirs. Voici, d’ailleurs, au hasard, -quelques noms recueillis: - -Prince et princesse de Bulgarie, loge 41, avec leur suite; prince -et princesse Murat, comtesse de Wolkenstein, ambassadrice -d’Autriche-Hongrie; ambassadeur d’Italie et comtesse Tornielli, marquis -et marquise Paulucci, comte et comtesse Aimery de La Rochefoucauld, -comtesse A. de Chevigné, comtesse Greffulhe, vicomtesse de Courval, -marquise de Chaponey, Mme Kinen, comtesse de Guerne, M. et Mme Ridgway, -M. et Mme L. Ganderax, comtesse Potocka, comtesse de Béarn, princesse -François de Broglie, comte Henri de Ségur, comtesse Lydie Rostopchine, -comte et comtesse d’Aunay, Mme Kirewsky, Mlle de Freedericksz, comte -Robert de Fitz-James, comte Antoine de Gontaut-Biron, M. et Mme -Ferdinand Bischoffsheim, vicomtesse de Croy, marquis de Novallas, baron -Edouard Franchetti, M. et Mme Henri Baignières, M. et Mme Strauss, née -Halévy, comtesse et Mlle Branicka, comte et comtesse Jacques de Bryas; - -Mme Maxwell Heddle, prince et princesse de Poix, duc et duchesse de -Gramont, baron Imbert de Saint-Amand, marquis de Torre Alfina, M. -Polacco, prince Giovanni Borghèse, prince Strozzi, Mme Jeanne Raunay, -docteur Raïchline et Mme Raïchline, Mme Ouarnier, Fiérens-Gevaert, -Aderer, le ministre de l’instruction publique, M. Roujon, directeur des -beaux-arts; le ministre de la guerre et Mme la générale Billot; - -Les deux Mounet, Le Bargy, Georges Berr, Worms, Villain, Duflos, -Joliet, Laugier, de Féraudy, Prud’hon, Boucher, Baillet, Albert -Lambert, Delaunay, Fenoux, Esquier, Veyret; Mmes Hadamard, Hamel, -Rachel Boyer, Nancy Martel, Bertiny, Lynnès, Moreno, Reichenberg, -Dudlay, Pierson, du Minil, Fayolle, Marsy, Ludwig, Kalb, Brandès, -Frémaux, Lerou, Lainé-Luguet, Lara, Wanda de Boncza; M. et Mme Leitner, -M. et Mme Silvain, M. et Mme Truffier, M. et Mme Leloir; - -Théodore Dubois, Segond-Weber, Pasca, Théo, Jules Lemaître, Jane -Hading, Jeanne Granier, Sarcey, Brisson, Fériel, Marie Samary, les -trois Coquelin, Samé, Dumény, Réyé, Natanson, Mary Deval, Emile Simon, -Grand, José Dupuis, Baron, Fernand Le Borne, Gémier, Henry Mayer, -Antoine, Renot, Danbé, Georges de Porto-Riche, Taillade, Paulin-Ménier, -Lavedan, Faguet, Alice Lavigne, Fugère, Cheirel, Got, Mme Henriot, Mme -Malvau, le comte Primoli, Tirman, Paul Deschanel, Gailhard, Carvalho, -Lamoureux; - -Paul Meurice, Marcelle Lender, Henri Rochefort, Jacques Normand, -Larroumet, Pierre Berton, René Luguet, Emile Zola, Parodi, Marcel -Prévost, Léon Bonnat, Mlle Loventz, Claveau, Rodenbach, de Cottens -et Paul Gavault, Ernest La Jeunesse, Chevassu, Montcharmon, Gustave -Roger, de La Charlotterie, Mme veuve Alex. Dumas, Mme Colette Dumas, -Mme d’Hauterive, Galipaux, Dieudonné, Maugé, Gobin, Pellerin, Lamy, -Mary Gillet, Rochard, Marx, Mello, Francès, Laborie, marquis de Massa, -général Freedericksz, Ludovic Halévy, Rose Caron, Rosa Bruck, Pozzi, -Ganderax, Albert Carré, Maury, Samuel, Suzanne Devoyod, du Tillet; - -Frédéric Masson, Léa et Dinah Félix, Victor Roger, Paul Alexis, -Mévisto, Tagliafico, Vibert, Mérignac, Pinero, Marcella Pregi, Coudert, -Ginisty, Geffroy, Gildès, Andrée Mégard, Burkel, Marthe Mellot, Ellen -Andrée, Léo Claretie et Mme Claretie, de Joncières, Cléo de Mérode, Y. -Lambrecht, Alvarès. - -Dans la salle, une attente fiévreuse. Un certain nombre de ceux qui -sont là ont déjà vu l’artiste et la qualité des choses dites sur elle -a excité la curiosité, l’intérêt, sans doute même éveillé l’idée d’une -révolte, d’une réaction contre les opinions faites. Sera-ce un combat? -sera-ce une apothéose? Émouvant problème, comme celui qui se dresse -dans un cirque, quand apparaît sur l’arène, pour lutter contre les -«Remparts» et les «Terreurs», un amateur inconnu, sans autre défense -que sa force confiante et sa loyauté. - -Mais voici que le rideau se lève sur la _Cavalleria_. Dès la première -scène, pris par la mimique douloureuse, la démarche désespérément lasse -de Santuzza, des rangs de fauteuils applaudissent... Et désormais, -à chaque minute du bref drame italien, cette salle de spécialistes -avertis de tous les moyens du métier, de techniciens perspicaces, -d’observateurs lucides, soulignera par des bravos chaque accent juste, -chaque mouvement réel, chaque regard éloquent de la grande artiste. De -scène en scène, l’enthousiasme grandit, des murmures discrets circulent -qui colportent l’admiration collective, et l’atmosphère de la salle -est créée, définitive, et c’est fini, je sens que la bataille est déjà -gagnée, trop vite pour mes goûts de combat, juste à temps pour que la -beauté de cette salle unique fût complète et pure. Car on pouvait noter -là un phénomène admirable, miraculeux, de la force et de la noblesse -de l’art vrai: ce que cette assemblée d’artistes applaudissait avec -cette frénésie unanime, ce n’était pas seulement ce qu’elle percevait -si clairement du génie de la Duse, ces bravos ne signifiaient pas -seulement l’éloge compétent de camarades ébranlés par la traduction -synthétique d’une vie d’émotion, de douleur, d’amour dont le raccourci -palpitait devant eux, ces applaudissements allaient au delà encore! Ils -étaient la traduction inconsciente, impulsive de leur amour pour leur -art, c’était l’hommage ému qu’ils envoyaient plus loin qu’à l’artiste -passagère, c’était leur idéal qu’ils saluaient, c’était leur art -ennobli devant qui ils se sentaient agrandis eux-mêmes, et qui leur -donnait de l’orgueil! Oui, c’est bien ce sentiment de gratitude infinie -qu’a dû sentir la Duse quand montait vers elle le tonnerre incessant -des ovations! - -Que dire du reste de cette représentation inouïe? - -Après chaque acte joué, après la _Cavalleria_, après ce cinquième acte -de _La Dame aux Camélias_, que la Duse n’a jamais si bien joué--au -dire de ses amis,--parmi la foule des couloirs, il m’a été impossible -de recueillir _une seule_ note discordante dans l’émotion générale. Je -rencontre les meilleurs artistes de la Comédie-Française, et les plus -célèbres d’entre les «solitaires», Coquelin, Taillade, Marie Laurent, -que sais-je encore? Je recueille de leur bouche l’accent sincère d’une -admiration sans mélange; non seulement je vois les yeux des femmes -rougis et mouillés, mais les yeux des comiques les plus exaspérés sont -aussi trempés de larmes... - -Quand le rideau se lève sur le deuxième acte de _La Femme de Claude_, -un mouvement se fait dans la salle. Après Santuzza, traînant -péniblement les pieds sur le sol raboteux du village sicilien (car -on avait eu cette illusion!), après Marguerite Gautier, moribonde -et négligée, voici Césarine, triomphante et belle d’une beauté -d’empoisonneuse et de damnée! Cette transformation magique a produit -une longue sensation. L’actrice en eut conscience, sans doute, car -jamais son sourire n’eut plus de charme pervers et jamais son œil plus -d’éclat vénéneux... - -Le rideau est tombé, après des interruptions sans nombre, sur le -deuxième acte de _La Femme de Claude_ qui clôturait ce spectacle, -l’orchestre s’est levé, des tonnerres de bravos et de vivats ont -retenti par toute la salle, les mouchoirs et les chapeaux s’agitent, -les fleurs pleuvent des avant-scènes, on crie: «Au revoir! au revoir! -au revoir!» Et dix fois le rideau a dû se relever devant l’artiste -émue, qui ne pouvait cacher sa joie idéalement descendue dans l’ivresse -de son sourire! - -La coulisse a été envahie ensuite par la foule des artistes. Les uns -voulaient seulement la revoir, les autres l’embrasser, d’autres lui -demandaient l’une des roses qu’elle tenait à la main. Pendant une -heure, le défilé n’a pas cessé. J’ai vu là de jeunes comédiennes et de -vibrants comédiens d’avenir la regarder de loin, des larmes aux yeux, -n’osant s’approcher d’elle... Coquelin veut absolument jouer une fois -avec elle et l’engage à jouer en français. - -«Cela vous serait si facile! Essayez! Vous verrez quel succès!» - -Mme Marie Laurent vient aussi, et, lentement, avec de graves paroles, -lui dit son admiration. - -L’ambassadeur et l’ambassadrice d’Italie arrivent à leur tour, la -complimentent, l’air heureux. - -Et sa troupe, qui repart aujourd’hui pour l’Italie, attend, pour lui -faire ses adieux, que le flot des visiteurs se soit écoulé. - -«Allez, allez, vous êtes libres! Merci, merci tous, mille fois.» - -Elle les embrasse, très émue. Ils la regardent très affectueusement. - -Je lui demande enfin: - -«Quand partez-vous?» - -Et, en riant de ses idéales dents blanches: - -«Jamais! jamais! Je ne quitte plus la France!» - - - - -QUELQUES LETTRES SUR QUELQUES QUESTIONS - - - 14 août 1897. - -Généralement, au mois d’août, les gens de lettres se sont déjà assez -reposés pour qu’il soit permis de les ennuyer un peu... De plus, les -auteurs dramatiques ont réglé depuis longtemps leur bilan, et ils ont -dû suffisamment ruminer les événements de la dernière saison pour que -leur opinion soit faite sur les questions controversées l’hiver. - -Voici les quelques points sur lesquels ont porté mes investigations -près d’une quarantaine d’auteurs dramatiques, jeunes et vieux, choisis -dans les genres les plus divers. - -Aux auteurs de comédies modernes, il fallait poser ces questions que -l’actualité impose: - ---_Êtes-vous partisan de la pièce à thèse au théâtre? Pensez-vous -que l’art dramatique a pour but la moralisation, ou, au contraire, -êtes-vous pour l’impartialité de l’œuvre d’art se justifiant par des -raisons de beauté et de vérité seulement?_ - ---_Peut-on exécuter une pièce à thèse avec des personnages concrets -inspirés de la réalité? Ou bien est-on condamné à n’y employer que des -personnages conventionnels, généraux et abstraits?_ - ---_En ce moment, croyez-vous à un mouvement vers la littérature -dramatique synthétique, ou plutôt à un mouvement vers la littérature -dramatique analytique?_ - ---_Croyez-vous à l’efficacité, pour le succès d’une pièce, de -l’exactitude et de la minutie de la mise en scène, du luxe des décors, -de l’ameublement et des toilettes?_ - ---_Va-t-on vers plus ou moins de mise en scène?_ - -Aux auteurs comiques, aux humoristes, il fallait demander: - ---_A quoi attribuez-vous le développement des cafés-concerts et des -«bouisbouis»?_ - ---_Pensez-vous qu’ils soient nuisibles aux théâtres et que les -directeurs aient raison dans leur croisade contre eux?_ - ---_Le succès des pièces en un acte sur les petites scènes non classées -n’annonce-t-il pas un retour du goût public vers les spectacles coupés?_ - ---_Êtes-vous_ sincèrement _convaincu que le drame historique et en vers -manque de débouchés?_ - ---_Que savez-vous du succès de vos pièces en tournée? Quelle -comparaison avez-vous faite entre les différents publics qui les ont -entendues?_ - ---_Quel sera, cet hiver, le goût du snobisme des abonnés de l’_Œuvre_?_ - ---_Quel moyen d’empêcher les femmes de conserver leur chapeau sur la -tête au théâtre?_ - -Aux poètes des drames en vers, aux auteurs des drames populaires, il -fallait demander: - ---_Que pensez-vous de l’évolution présente du genre que vous avez -exploité «avec tant de succès?»_ - ---_Le goût public indique-t-il qu’il y a urgence à ouvrir de nouvelles -scènes aux drames en vers? S’il s’en créait de nouvelles, trouverait-on -des interprètes suffisants?_ - ---_Croyez-vous à l’introduction du vers libre dans le drame en vers?_ - -_Etc., etc._ - -Ces questions ont été mêlées, selon les compétences supposées des -auteurs. - - -M. Alphonse Daudet - -comme toujours nous apporte la clarté. - - Champrosay, 7 août 1897. - -Voilà bien des questions, mon cher Huret. Je vais essayer d’y répondre, -dans l’ordre où vous me les posez, et aussi sommairement que possible. - -1º Le théâtre vous semble aller vers les pièces à thèse. Vous me -demandez si je crois à un mouvement durable? - -Je ne le crois pas. Chez nous, pour l’instant, rien ne saurait être de -durée. Au théâtre, comme ailleurs, je ne vois qu’inquiétude, agitation, -trépidation et des bicyclettes sur toutes les routes. - -2º Si l’on peut donner à une pièce à thèse des personnages réels, -vivants, concrets? - -Forcément, malgré toute l’habileté de l’auteur, et sa souplesse à -imiter la vie, les personnages de ce genre de pièce ont quelque chose -de rigide, d’implacable. N’importe où ils vont, ils y vont avec un -billet d’aller et retour en poche. Il leur manque l’imprévu, le -délicieux illogisme de la vie. - -3º Si je ne trouve pas qu’il y ait excès dans le souci actuel -d’exactitude minutieuse de mise en scène, décors, ameublements? - -Certes oui, il y a excès dès lors qu’il y a minutie; puisqu’au théâtre -la minutie se perd, disparaît. Chercher la _dominante_ des choses et -des êtres, s’y tenir. Tout le reste est inutile. Quant aux réactions -exagérées dans le sens de la simplicité, elles font sourire. On vous -parle de _reconstitutions shakespeariennes_ pour cet hiver... Allons, -tant mieux! - -Et puis vous voudriez m’interroger aussi sur les causes du succès des -bouisbouis, cafés-concerts, la _mort_ du drame historique, etc. - -Tout cela, mon ami Huret, c’est beaucoup d’affaires. - -Il faudrait parler de la cherté et de l’incommodité des places, de la -longueur des pièces et de leurs entr’actes; de la paresse du public -français, paresse venant surtout d’une trop rapide compréhension; du -peu d’attention que nous portons à toutes choses, du besoin de se -mettre en scène qui dévore tous les spectateurs, les empêche d’écouter, -cabotins eux-mêmes... Mais c’est tout un livre que vous me demandez. -Venez me voir un jeudi. Nous le causerons, ce livre! - - Votre - Alphonse DAUDET. - - -M. Paul Hervieu. - -va peut-être un peu embarrasser M. Jules Lemaître, l’éminent critique -de la _Revue des Deux-Mondes_: - - Trouville, 26 août 97. - -Oui, mon cher Huret, j’étais en vacances, quand votre lettre m’est -parvenue; et, dans le plaisir de vous répondre, c’est encore y rester, -quoique vous m’ayez mis en face de bien laborieuses questions. - -Vous me demandez «si je suis toujours convaincu que l’on peut faire une -pièce à thèse avec des personnages concrets, inspirés de la réalité? -Ou si je n’admets pas que l’on soit condamné dans ce genre de pièces à -n’employer que personnages généraux, conventionnels et abstraits». - -Permettez-moi d’user de ce vieux moyen de répondre qui consiste à -interroger. - -Qu’entendez-vous par une pièce à thèse? Ou plutôt, quelles sont les -comédies de mœurs où il n’y ait point de thèse? Est-ce que l’auteur -ne prétend pas toujours faire naître une conclusion quelconque dans -l’esprit des spectateurs, soit qu’il présente un conflit des caractères -avec les caractères, ou des aspirations humaines avec la fatalité, ou -des droits naturels avec les lois écrites, l’auteur a voulu intéresser -à la façon propre qu’il a eue d’apercevoir un sujet? Pourquoi, dans -certains cas, ce «sujet» se met-il à s’appeler «thèse»? Voilà ce qui -me paraît aussi arbitrairement fixé que l’instant où le boulevard des -Capucines se met à s’appeler boulevard de la Madeleine? - -_La Douloureuse_, de notre ami Donnay, qui a eu, cet hiver, un succès -si brillant et si mérité; _La Douloureuse_, qui veut dire qu’il y a de -l’addition à payer, avait-elle en cela une thèse, oui ou non? - -L’éminent critique dramatique de la _Revue des Deux-Mondes_ écrivait -récemment qu’il n’aimait pas les pièces à thèse. «Une pièce à thèse, -disait-il, est un leurre. L’auteur a la prétention de prouver pour -tous les cas, et ne prouve tout au plus que pour le cas qu’il a pu -choisir et conditionner à sa guise...» - -Je crois, en effet, que c’est l’art avec lequel M. Jules Lemaître a -choisi et conditionné les personnages du _Pardon_ qui nous a fait -admettre qu’un mari pardonne à sa femme quand, à son tour, il était -devenu coupable envers elle. Mais exposer cela au public, n’est-ce pas -soutenir une thèse? Et intituler une pièce: _L’Age difficile_, n’est-ce -pas enfermer toute une thèse, déjà, dans son titre? Ne faut-il pas -bien choisir et conditionner le cas, pour me prouver qu’il y a un âge -difficile, à moi, par exemple, qui trouve tous les âges malaisés? - -Enfin, mon cher Huret, convenez que s’il y a jamais eu une pièce à -thèse, c’est _Le Voyage de M. Perrichon_, où l’auteur vous démontre que -l’on préfère ceux que l’on a sauvés à ceux par qui l’on a été sauvé. - -Pour peu que vous me faisiez l’amitié d’entrer, un moment, dans les -vues que je vous soumets, avec votre érudition du théâtre, vous -distinguerez bientôt tant de thèses dans les pièces qui ne sont point -dites «à thèse», que vous vous étonnerez, comme moi, de voir certaines -pièces de mœurs, seulement, jouir de cette qualification, en vertu -d’un simple pléonasme. - -A bientôt, cher ami, et cordiale poignée de main. - - Paul HERVIEU. - - -M. Georges de Porto-Riche - -est amer: - - Cher monsieur, - -Je n’ai guère réfléchi sur mon art, j’ai toujours écrit -instinctivement, en dehors de toute préoccupation d’école, sans -m’inspirer d’aucun principe. C’est pourquoi je me trouve embarrassé -pour répondre à vos questions. - -Quant à mes projets de théâtre, voici ce que je puis vous en apprendre. -Je crois qu’on jouera deux pièces de moi l’hiver prochain: la première -à l’Odéon[4], la seconde à la Renaissance. Malgré ma réserve absolue, -tout a été dit et imprimé pour discréditer l’une et l’autre de ces -pièces. L’_Argus_ m’a communiqué à leur sujet près de trois cents -entrefilets de journaux aussi malveillants qu’inexacts! Ces notes, -généralement suggérées par des cabots, des alphonses, des directeurs -tarés, des auteurs méchants et quelques vieilles dames excitées, m’ont -causé beaucoup de tourments, mais ne m’ont pas découragé. Et j’espère -que le public--qui a aimé l’_Infidèle_ et _Amoureuse_--me dédommagera -bientôt de ces tribulations. L’essentiel est de donner une bonne œuvre. -Si j’ai la chance d’en avoir écrit une, tout sera oublié. «Le chien -aboie, la caravane passe,» dit un proverbe oriental. - - [4] On a joué en effet le _Passé_ à l’Odéon. Mais rien autre jusqu’à - 1901. - -Mes meilleurs sentiments, cher monsieur, et pardon de mon griffonnage. - - G. DE PORTO-RICHE. - 21 août 97, Villa des Fontes, Honfleur... - - -M. Alfred Capus - -comme à son ordinaire, déborde de bon sens: - - Blois, 21 août 1897. - - Mon cher Huret, - -Vous l’avez l’art de poser des questions difficiles et insidieuses -et l’on ne peut s’en tirer avec vous que par la simplicité. En ce qui -concerne la première de ces questions: «Les cafés-concerts et les -établissements de Montmartre nuisent-ils aux théâtres et les directeurs -ont-ils raison de leur faire la guerre?» Je crois qu’en effet les -petites scènes de Montmartre font beaucoup de tort aux théâtres; mais -réciproquement les théâtres font un tort considérable aux petites -scènes de Montmartre. C’est la concurrence la plus légitime du monde. -Et qui sait d’ailleurs si tous ces établissements fantaisistes et -irréguliers ne sont pas les débuts de quelque chose d’important, par -exemple d’une forme nouvelle de nos plaisirs? Combien de spectacles -interdits d’abord par la police qui sont devenus officiels quelques -années plus tard! - -Ce qu’on appelait autrefois le «spectacle coupé», demandez-vous en -second lieu, est-il définitivement mort, et le succès précisément des -petits théâtres d’à côté ne peut-il lui redonner la vogue? - -Cela est très possible, sinon probable. Il est convenu aujourd’hui dans -le monde dramatique que le public ne va pas aux spectacles coupés. -Mais comme il y va, à Montmartre, je ne vois aucune raison essentielle -pour qu’il n’y retourne pas, sur le boulevard. Et le théâtre qui eût -donné le même soir _Le Plaisir de rompre_, de Jules Renard; _Un Client -sérieux_, de Courteline et _Le Fardeau de la liberté_, de Tristan -Bernard, n’aurait certainement pas fait une mauvaise spéculation, pour -parler simplement à ce point de vue. - -Votre question sur la mise en scène, mon cher Huret, est une des -plus actuelles de l’art dramatique, mais elle exigerait plus de -développement que n’en comportent ces petites réponses «d’été». On -pourrait dire de la mise en scène ce que Brummel disait de l’élégance -du costume. Un homme est parfaitement habillé lorsqu’on ne peut faire, -sur sa toilette et sur la façon dont il la porte, aucune observation ni -en bien, ni en mal. De même, une pièce est bien montée, lorsque la mise -en scène ne se remarque pas et qu’elle semble naturelle et nécessaire à -l’action. L’idéal serait qu’à la fin du spectacle on ne se rappelât pas -si les décors étaient vieux ou neufs. - -Vous êtes bien aimable, mon cher ami, de me demander aussi à quoi je -travaille. Je suis en train de terminer une comédie en quatre actes. - - Poignée de main, - Alfred CAPUS. - - -M. Brieux - -s’esquive: - - 21 août 1897. - -Émettre publiquement des théories sur l’art dramatique, moi! Je m’en -garderai bien, mon cher Huret, et, d’ailleurs, j’en serais incapable. -Je ne veux pas faire tort à des idées que je crois justes en les -défendant misérablement. J’ai déjà assez de peine à faire une pièce. - -Excusez-moi donc de ne pas répondre sur ce point à votre questionnaire. - -Pour le reste, voici: - -J’envoie à la copie une comédie en quatre actes _Les Trois Filles de M. -Verdier_[5], que je viens enfin de terminer. J’irai la lire à Porel un -jour de la semaine prochaine. - - [5] Devenue _Les Trois Filles de M. Dupont_, jouée depuis au Gymnase. - -De plus, Antoine, après une reprise de _Blanchette_, jouera, cet hiver, -sur son théâtre, une pièce en cinq actes: _Résultat des courses_, que -j’ai écrite l’année dernière. - -Bien cordialement, - - BRIEUX. - -_P.-S._--Et certainement non, qu’on ne décore pas assez d’auteurs -dramatiques--ni de courriéristes de théâtre! - - -M. Émile Zola - -résume: - - Médan, 14 août 97. - - Mon cher Huret, - -Je suis bien paresseux, et répondre sérieusement à vos questions, ce -serait écrire tout un traité de littérature dramatique. - -En principe, je n’aime guère les pièces à thèse. Mais, au théâtre -comme partout, l’unique point important est d’avoir du génie. Donc, le -théâtre d’une époque est ce que le génie veut, et le théâtre d’idée -peut triompher aujourd’hui, puis être battu demain par le théâtre de -passion, selon les auteurs et les pièces qui se produiront. On peut -souhaiter cela, mais le prévoir est difficile. - -Personnellement, je crois que tout moraliste dramatique déforme la -vérité pour aider au triomphe de la cause qu’il plaide, et cela me -gêne, la vérité vraie seule est honnête. Seulement, je ne suis plus -assez sectaire pour condamner en bloc toutes les œuvres qui ne sont pas -de mon goût. Je me contente d’admirer quand il y a lieu. - -Je suis pour le décor exact, pour la mise en scène exacte. Le théâtre -est la représentation de la vie, et cette représentation ne va pas -sans la vérité des milieux. Un personnage n’est complet que lorsqu’il -apporte avec lui l’air où il baigne, tout ce qui l’enveloppe et le -détermine. - -Cordialement à vous, - - Émile ZOLA. - - -M. Jules Case - -nous promet de dire bientôt à M. Jules Lemaître s’il est ou non -féministe: - - Août 1897. - - Cher monsieur, - -Suivant la définition de Littré, ce sont les personnes aisées qui -villégiaturent, pendant la belle saison. Ces personnes sont enviables, -elles n’ont rien à faire ou, du moins, elles peuvent suspendre leurs -travaux, durant un temps. Ce n’est pas mon cas, et je resterai -vraisemblablement à Paris: l’avenue et le bois de Boulogne, les autres -bois de l’Ile-de-France, me suffiront, sans compter la ville même, vide -de ses Parisiens, un peu déserte, traversée d’étrangers et prenant, -par ce fait, des aspects de capitale lointaine, presque inconnue, qui -éveillent nos curiosités et raniment nos admirations. - -Je reste donc, par crainte des paresses dont vous accablent la mer -et la campagne. _La Vassale_, à laquelle vous faites allusion, m’a -précisément mis sur les bras un travail inattendu, une réponse générale -que je prépare, sous la forme d’une lettre à M. Jules Lemaître, et qui -paraîtra, avec la reprise de ma pièce à la Comédie-Française, à la fin -de septembre. La discussion de la critique m’a en effet quelque peu -déconcerté: pour les uns, je suis féministe; pour les autres, je ne -le suis pas. Il faut pourtant s’entendre, s’expliquer tout au moins. -J’essayerai. - -Après? Deux romans, l’un, philosophique; l’autre, politique, la suite -de _Bonnet rouge_, me solliciteront. Mais, à certaines démangeaisons, -je crois bien comprendre que j’ai été piqué par quelque tarentule -théâtrale. - -La piqûre y est. A voir si elle s’envenimera. - -Votre dévoué, - - Jules CASE. - - -M. Lucien Descaves - -soutient que toute la crise actuelle vient du prix trop élevé des -places: - - Saint-Denis-sur-Loire, 10 août 1897. - - Mon cher ami, - -Voici une réponse à quelques-unes de vos questions. - -Je suis partisan de la liberté des théâtres-nains de Montmartre et -d’ailleurs. Loin de nuire aux grands théâtres qui les persécutent, -ils y ramèneraient la foule, si le prix des places n’était surtout un -obstacle à la réalisation de ce vœu des directeurs. - -En effet, sans parler des délicieuses pièces de Courteline, entre -autres, ce que les théâtres-nains offrent au public est tout de même -supérieur en général aux lamentables produits des cafés-concerts -réguliers. Le voilà, le véritable ennemi, sur lequel il s’agit de -reconquérir des spectateurs. J’estime que les théâtres-nains s’y -emploient et c’est pourquoi je voudrais qu’on leur fût plus clément. -Les grands théâtres, à la fin, y trouveraient leur compte. - -Ces tentatives, en outre, répondent à votre question touchant un regain -possible des spectacles coupés. S’ils réussissent sur les petites -scènes de Montmartre, il n’y a, encore un coup, qu’une raison pour -qu’ils ne réussissent pas ailleurs: le prix trop élevé des places. -Trois pièces en un acte semblent un régal aux spectateurs qui payent -un fauteuil six francs. C’est quand il leur en coûte douze que leur -mauvaise humeur commence et qu’ils se plaignent de ne pas en avoir pour -leur argent. Une mise en scène extravagante leur devient alors assez -indifférente. Nous en avons eu la preuve l’hiver dernier. - -Quant à savoir si le théâtre historique en vers manque de débouchés, -je crois qu’il faudrait retourner la proposition et se demander si les -débouchés ne manqueraient pas plutôt de drames historiques en vers. - -Ce que je fais sur les bords de la Loire? De la bicyclette avec Capus, -et, tout seul, malheureusement, un acte intitulé: _La Cage_, pour -Antoine. Et puis je termine mon roman sur la Commune: _La Colonne_. - -Bien à vous, cher ami, - - Lucien DESCAVES. - - -M. Henri Becque - -est télégrammatique: - - 17 août 1897. - -1º C’est une bien grosse question que _l’Art et la Morale_; elle ne -presse pas, heureusement. - -2º J’ai l’horreur des pièces à thèses, qui sont presque toujours de -mauvaises pièces et de mauvaises thèses. Je le pensais déjà du temps de -Dumas et je n’ai pas changé d’avis, bien loin de là. - -3º Une mise en scène exacte et expressive, voilà ce que nous voulons. -Mais lorsque la mise en scène n’est qu’un cadre luxueux, indifférent et -inutile, elle ne compte que pour le public. - -Et les toilettes, cette partie si importante aujourd’hui de la mise en -scène. L’intervention des Doucet et des Paquin est devenue scandaleuse. - -4º Je pars pour Saint-Gervais. Je suis souffrant depuis quinze mois et -j’ai besoin de me soigner. - -5º Je vais poser ma candidature au fauteuil de Meilhac. Si je ne suis -pas nommé cette fois, je ne me représenterai plus. - - Henri BECQUE. - - -M. Marcel Prévost - -sous le couvert de théories personnelles, dit quelques vérités à -plusieurs de ses contemporains. - - Paris, 10 août 1897. - - Mon cher Huret, - -Comme il est beaucoup plus facile de faire de belles théories sur -l’art dramatique que de bonnes pièces, je ne vois pas pourquoi je ne -répondrais pas à votre questionnaire. - -Vous me demandez mon avis sur la mise en scène luxueuse et -minutieusement exacte. La faut-il telle ou non? Il me semble que, dans -deux cas au moins, le luxe de la mise en scène et son exactitude sont -indispensables. D’abord, pour la pièce mondaine contemporaine, la pièce -à la mode: nous en avons connu quelques-unes qui ont dû leur succès aux -jolis mobiliers et aux jolies toilettes. Puis, pour la pièce historique -à prétentions de reconstitution. Et encore, pour celle-ci, faut-il -être circonspect. Mounet, dans _Iphigénie_, coiffait un certain casque -qui rappelait à tout le monde les carabiniers d’Offenbach. Et, dans -_Frédégonde_, nous vîmes défiler, sous des noms mérovingiens, toutes -les figures d’un jeu de cartes. Le public riait: rire d’ignorants, à -coup sûr; mais la pièce en souffrait tout de même. - -Maintenant, si l’intérêt d’une œuvre dramatique réside surtout dans les -caractères ou dans le mouvement des passions, je crois qu’on distrait -imprudemment l’attention du spectateur en lui montrant trop de décors, -de mobiliers et de costumes. Une vraie belle pièce psychologique doit -se contenter du «palais à volonté» des tragédies de Racine. - -Mais faut-il faire des pièces psychologiques? me demandez-vous. Et, -précisant votre question, vous ajoutez: «A l’exemple d’Ibsen, va-t-on -vers le théâtre d’idées ou vers le drame passionnel?» - -Vous savez mieux que moi, mon cher Huret, pour en avoir recueilli -naguère un stock divertissant, la vanité des pronostics sur le théâtre, -le roman, la poésie de demain. C’est comme le sort des batailles -prochaines: il dépend du grand capitaine, encore ignoré, qui les -gagnera. Le grand dramaturge que nous attendons sera-t-il sollicité par -les causes mystérieusement enchaînées des passions et des actes, ou par -l’action et la passion mêmes? De cela dépendra le théâtre de demain. Ce -qui me paraît acquis aujourd’hui, c’est qu’on commence à se lasser de -la pièce «où il y a une belle scène au second acte». Et encore que la -séparation se fera plus nette, plus profonde, entre le théâtre grave et -le théâtre gai, qui se mariaient assez volontiers pendant ces dernières -années. - ---Et la pièce à thèse? interrogez-vous. - -Elle n’est, je crois, qu’un cas particulier de ce que vous nommez -le théâtre d’idées. _Nora_, _Les Revenants_, etc., sont des pièces -à thèse. Dès que l’auteur est susceptible de concevoir des idées -générales, elles dirigent forcément son art. Il serait facile de -prouver que _Mme Bovary_ est un roman-thèse, et l’on démontrerait sans -trop de peine qu’_Amants!_ de notre brillant Maurice Donnay, est une -pièce à thèse... - -Ce qui est franchement désagréable, c’est la pièce à thèse apparente, -agressive, avec des personnages construits sur mesure, ne parlant, -n’agissant que pour prouver quelque chose. De telles pièces, -fussent-elles parfaites d’ailleurs, ont le défaut suprême: la vie -leur manque. Quant à la moralité qu’elles prétendent illustrer, elles -la rendent plutôt odieuse. Tels ces petits _tracts_ protestants qui -donneraient à un saint des envies de libertinages. - -Certes, il est parfaitement légitime de ne rien vouloir démontrer du -tout, au théâtre; de faire une œuvre simplement lyrique, poétique ou -pittoresque. Mais, si l’on prétend démontrer quelque chose, il faut -le démontrer _par la seule image de la vérité_,--comme un physicien -démontre les forces de la nature. - -«Enfin, me demandez-vous, va-t-on vers le théâtre analytique ou vers le -théâtre synthétique?» - -J’ai peur de ne pas très bien comprendre ce qu’on veut dire par -«théâtre analytique» et «théâtre synthétique». Peut-être le public -appelle-t-il tout simplement ainsi le théâtre à façons lentes -et minutieuses,--et le théâtre bref, express. Car le théâtre est -nécessairement synthétique, puisqu’il doit traduire toutes les -passions, toutes les pensées de la vie humaine _par la seule parole_, -laquelle n’en est qu’une expression hâtive et résumée... Par goût, -j’aime assez le théâtre «continu». Les sautes brusques, les trous: -c’est vraiment là un procédé trop facile. Et _Le Supplice d’une femme_ -me paraît une bien mauvaise pièce... - -Voilà de belles théories, mon cher Huret, n’est-il pas vrai? Pour y -mettre une conclusion, je noterai simplement cette observation, que je -crois indiscutable: «Il n’y a pas d’exemple qu’une pièce de théâtre -systématique, je veux dire conçue, construite d’après un système et -proposée par son auteur comme le type parfait de ce système, soit une -très belle œuvre.» - -Cordialement à vous, - - Marcel PRÉVOST. - - -M. Romain Coolus - -est paresseux: - - Vendredi. - - Mon cher Huret, - -Vous m’excuserez de répondre très brièvement à votre questionnaire. -Si je ne prenais ce parti radical, je devrais (mon pauvre ami!) vous -adresser tout un volume. Ne m’en veuillez pas de vous l’épargner. - -La mise en scène de demain? Elle sera, n’en doutez pas, soignée, -méticuleuse, exacte. Le public le désire et il a raison. Il vient au -théâtre pour se dépayser et goûter des joies d’illusion. Le metteur en -scène et le décorateur doivent donc travailler à cette duperie savante: -plus on le trompe, plus le spectateur est ravi; et pour le bien _mettre -dedans_, il ne faut pas lui laisser le temps de la réflexion, ni lui -permettre de se reprendre. Donc pas d’_à peu près_. - -Le Symbolisme? Je vous en parlerais si je savais ce que c’est. -J’attends une définition. Il m’apparaît que tout poète symbolise dès -l’instant qu’il exprime par des images concrètes certaines vérités -abstraites d’ordre psychologique et moral,--mais le théâtre, dit -_symbolique_ ou _symboliste_, connais pas! - -Les spectacles coupés, excellente pratique à qui nous devrons la -disparition des innombrables productions généralement connues et -méprisées sous le nom de _lever de rideau_. Si les spectacles coupés -sont en faveur, tant mieux! Nous aurons peut-être alors des pièces en -un acte possibles. - -Les chapeaux de femme? Bien simple! _Insuppressibles_, à moins que la -Commission d’incendie ne veuille s’en mêler et ne daigne reconnaître -à quels dangers fabuleux nous exposent ces pailles, failles, fleurs, -plumes et rubans. Nous serions alors sauvés, mon Dieu! à tous points de -vue! Infaillible, mais peu probable! - -Votre ami, - - COOLUS. - - -M. Georges Ancey - -fait un retour sur lui-même et parle avec maîtrise de la mise en scène: - - Kerbonne, en Camaret (Finistère), - 7 août 1897. - - Cher monsieur, - -Je passe l’été au fin fond de la Bretagne, à l’extrémité d’une pointe, -dans la lande et devant la mer. C’est là que j’ai échoué, dans mes -pérégrinations et que je suis revenu, depuis, chaque année. La solitude -y est complète; quelques amis qui passent, dans ces environs, et voilà -tout. Je m’en voudrais cependant d’omettre trois ou quatre paysans et -pêcheurs, en bragon-braz et en sabots, dont j’ai fait mes amis et qui -parlent comme des personnages d’Ibsen. - -Quant à mes occupations, elles varient tous les ans. J’ai fait un peu -de tout dans mon désert, même du jardinage. Cette année, c’est la -bicyclette, pendant deux heures tous les matins. Le reste du temps je -lis, je travaille et je braconne. Le soir, j’ai envie de dormir, ce -qui ne m’arrive qu’ici. - -Voilà dans quel coin votre lettre est venue me trouver. Et maintenant -que vous êtes édifié sur mes occupations, voici quelles sont mes -préoccupations. - -J’ai trois pièces en train. Aucune n’est encore terminée, mais j’espère -en avoir bientôt fini. Je puis vous en donner les titres, car ils -n’ont rien de bien compromettant, et ils appartiennent à tous. L’une -a pour titre _Le Mariage_, le second _L’Héritage_ et le troisième _La -Tutelle_. Les titres mêmes du Code, comme vous voyez. J’ai tâché de -rester le plus possible dans les généralités; je ne sais si j’y aurai -réussi. - -Vous me demandez, de plus, si je crois à l’efficacité de la mise en -scène réelle et luxueuse pour le succès d’une pièce. Je n’y crois pas -du tout. La théorie de la mise en scène réelle, avec de la vraie eau, -de la vraie soupe, de vrais accessoires, peut se défendre quand on -est très jeune. Moi-même, autrefois, je l’ai exigée. C’était un bon -terrain de lutte, un bon sujet d’article, il y a six ou sept ans, voilà -tout. Le théâtre vit de sentiments, que ces sentiments soient justes -et dramatiquement exprimés, le public, quelque peu imaginatif qu’il -soit, aura bientôt fait de s’en créer la mise en scène. Sans aller -jusqu’à dire que nous devons en revenir au système de Shakespeare ou -même à celui de l’Odéon, avec des fauteuils peints sur les murs dans -des bosquets également peints, je crois que pour nous tout au moins, -qui travaillons _dans le bourgeois_, une mise en scène honnête est -suffisante. - -Je ne parle là, bien entendu, que de la mise en scène au point de -vue _décor_, de la basse mise en scène extérieure, qui n’est qu’une -question de meubles, de la seule mise en scène qui préoccupe, hélas! -la généralité de nos directeurs; car, à côté de cette besogne -subalterne et oiseuse, il y a une mise en scène qui est un art, plein -de ressources et de trouvailles: c’est celle qui consiste, pour -l’homme du métier, à aider à la compréhension d’une œuvre, à en créer -l’atmosphère, et même à y ajouter de la vie et des _effets_ avec les -mouvements plus ou moins ingénieux des personnages, et leur évolution -raisonnée dans les meubles et le décor. La mise en scène qui s’enroule -autour du drame, qui s’appuie sur ce texte, qui commente l’action, qui -fait lever l’acteur sur telle phrase, qui le fait asseoir sur telle -autre, peut doubler la vie d’une œuvre, en soulignant la signification -du mot par la signification du geste. Telle réplique dite en remontant -le théâtre est décisive; dite sur place, elle serait sans valeur. Telle -scène, qui n’aurait qu’un sort ordinaire jouée autour d’une table, peut -s’imposer, devenir capitale, si elle est jouée devant une cheminée. -Seulement, cette mise en scène-là est un art; elle exige de la part -du metteur en scène, qui devient alors un véritable collaborateur, -une compréhension complète de l’œuvre; elle veut de l’intelligence -littéraire, elle veut des artistes. - -Il faut avouer qu’on en est encore loin, même dans certains de nos -grands théâtres. Le metteur en scène est généralement un monsieur très -pressé qui regarde souvent l’heure. Il se contente bénévolement de -faire mettre des coussins, beaucoup de coussins sur les canapés, et, -quand le texte l’embarrasse, il fait, à bout de ressources, placer un -panier à ouvrage par beaucoup de machinistes. A moins qu’il n’en sorte -par la phrase trop souvent entendue: «Mon petit chat, voilà assez -longtemps que vous êtes à gauche, veuillez donc passer à droite.» - -Mais je m’aperçois, cher monsieur, que cette question de la mise en -scène, qui me passionne par l’abondance de ses moyens, m’a entraîné -fort loin. Vous me permettrez donc de passer rapidement sur les deux -autres questions que vous me posez. - -L’art dramatique a-t-il pour but la moralisation? Je ne le crois pas. -L’œuvre d’art doit être impartiale, elle vit seulement de beauté et de -vérité. Il y a, du reste, très peu d’œuvres absolument immorales. Je ne -connais guère, pour ma part, que le _Chandelier_ qui soit dans ce cas. -Peut-être aussi, dans un autre genre, _Severo Torelli_. Réfléchissez-y -bien: vous verrez. Mais qu’importe? - -Votre dernière question m’inquiète davantage; car je crois que toute -œuvre de théâtre doit être à la fois synthétique et analytique: -synthétique dans le choix des caractères et des passions, analytique -dans les détails nécessaires à leur expression. Mais j’ai peur de jouer -un peu sur les mots avec vous et peut-être au fond nous entendons-nous -fort bien. - -Veuillez agréer, cher monsieur, etc. - - Georges ANCEY. - - -M. Abel Hermant - -se montre réticent: - - Nétreville, par Évreux (Eure), - 15 août 97. - - Mon cher Huret, - -Où je passe mes vacances? A l’adresse ci-dessus, puis en Angleterre. - -Quelle pièce en préparation? Trois actes. Titre: _L’Empreinte_. - -Sur quoi? Le divorce, mais pas du tout au point de vue légal: je ne -songe nullement à critiquer la loi ni à soutenir une thèse. - -Que m’ont appris mes débuts au théâtre sur le métier et la façon de -l’art dramatique? Mais... je ne sais pas. Vous en jugerez la prochaine -fois. - -Si je crois _urgent_ de créer de nouveaux débouchés au drame historique -ou au drame en vers? Non. - -Va-t-on vers plus ou moins de mise en scène? Est-ce qu’une réaction -ne se prépare pas contre le luxe, la minutie de réalité, vers plus de -simplicité et d’à peu près? Je ne sais pas si l’on va vers plus ou -moins de mise en scène: je crois seulement qu’il faut bien mettre en -scène. Je ne hais pas le luxe, mais j’ai horreur de la minutie autant -que de l’à peu près. Je suis pour l’exactitude, mais pour l’exactitude -en décor. Et quant à la réalité (la vraie eau--n’est-ce pas?--le vrai -champagne, les vrais cocktails, les vrais accessoires) cela me paraît -dénué de tout intérêt. - -Si l’accès des théâtres est difficile, presque impossible aux inconnus? -Ce que j’en pense? Je pense que oui. - -Si l’on va vers le théâtre d’idées à la suite d’Ibsen, ou vers le drame -de passion pure selon l’esthétique analytique? Comme ce n’est pas vous -qui avez inventé ce jargon, mon cher Huret, je me trouve bien libre -pour vous dire qu’il ne m’offre aucun sens précis. D’ailleurs, qui: on? -Et puis on va où on peut. - -Enfin, si l’on décore assez d’auteurs dramatiques? Jamais assez, cher -ami. Je crois avoir répondu sans réticence à toutes vos questions, il -ne me reste qu’à vous serrer cordialement la main. - - Abel HERMANT. - - -M. François de Curel - -donne un assaut solide au théâtre à thèse: - - Les Marmousets, 13 août 1897. - - Cher monsieur, - -Si par vacances vous entendez le temps passé hors Paris, je suis en -vacances depuis plus d’un an, toujours à la campagne ou en voyage. -J’ai travaillé à deux pièces, l’une terminée, l’autre qui s’achève. La -première, en cinq actes, s’appelle _Le Repas du Lion_ et sera jouée au -nouveau théâtre d’Antoine, dans le courant de novembre. C’est une pièce -sociale comportant pas mal de personnages. - -Je réponds maintenant à vos autres questions: - -Tout porte à croire que la mise en scène va continuer à être très -exacte. L’exactitude est une conquête dont il ne faut pas s’exagérer -l’importance, mais conquête tout de même, qui a créé dans le public -un goût dont il faut tenir compte. Si j’admets le besoin d’exactitude -et de pittoresque, je suis convaincu qu’il y aura réaction contre la -richesse exagérée de la mise en scène. Ce n’est pas une conquête, cela, -c’est une épidémie qui, de tout temps, a tué des théâtres. D’ailleurs, -je suis peut-être un juge partial quant au peu d’importance de la mise -en scène, pour la bonne raison que mon théâtre n’en comporte guère. Je -ne vois parmi mes pièces que _Les Fossiles_ et le _Repas du Lion_ dont -je parlais tout à l’heure qui exigent une mise en scène très soignée. - -Il me paraît téméraire d’affirmer d’une façon générale qu’il faut ou -qu’il ne faut pas faire de pièces à thèse. Ainsi Dumas fils aurait -probablement beaucoup perdu à n’en pas faire. Il avait l’instinct de la -prédication, et, sans aucun doute, l’idée qu’il convertissait le public -servait à grandir et à fortifier son talent. Sur ce sujet, chaque -auteur ne peut donc parler qu’à un point de vue personnel qui révèle -ses véritables aptitudes. Mon sentiment est qu’au théâtre on perd son -temps à vouloir convertir le public. D’abord, parce que l’action seule -l’intéresse; il dort pendant les tirades régénératrices, ou, s’il -parvient à les écouter, c’est pour en sourire, car il a le bon sens -d’être peu convaincu de la valeur morale des écrivains de la rampe. Si -nous l’amusons:--Bravo! Mais si nous faisons de la moralité: Holà! de -quoi te mêles-tu? Ajoutez à cela que, par elle-même, la pièce à thèse -n’inspire pas confiance. On sent trop qu’elle est fabriquée pour les -besoins d’une cause. Elle donne des conseils peut-être excellents, -mais par la bouche de personnages dont la conception est un mensonge, -car l’auteur, qui n’est qu’un avocat madré, charge tant qu’il peut la -partie adverse et blanchit outre mesure son client. L’ensemble sonne -faux. - -Du reste, pour peu que l’on cherche dans l’histoire le point de -départ des grandes réformes, on constate que les thèses ont presque -toujours produit des effets très différents de ceux qu’attendaient -leurs inventeurs. Cela n’est pas pour nous encourager à prêcher, aux -dépens de la valeur artistique de notre œuvre et aussi de sa durée, -puisqu’elle est morte dès que les mœurs, en se modifiant, l’ont rendue -sans objet. - -Tout en ne prêchant pas, un homme intelligent, qu’il écrive pour le -théâtre ou pour le livre, ne peut rester indifférent au bien ou au -mal qui résultera de son travail. Si je voyais, dans la société qui -m’entoure, une plaie à guérir, un abus à frapper, au lieu d’exposer -une méthode de guérison plus ou moins contestable en un drame qui, au -fond, ne serait qu’un monologue coupé en paragraphes récités à tour de -rôle par des bonshommes faits sur mesure, je me bornerais plutôt à une -peinture aussi vivante que possible de cette société en péril. A mes -yeux, c’est le choix du sujet, le milieu où on le place, qui donnent -à l’écrivain pénétré de sa responsabilité le moyen de l’exercer. Ce -choix fait, il n’y a plus qu’à être sincère. Aider un peuple à se bien -connaître, lui faire sentir une douleur à l’endroit de la plaie, cela -suffit pour que, de lui-même, il évolue vers le salut. L’écrivain a -rempli son devoir lorsqu’il a dit la vérité avec toute l’énergie dont -il est capable. - -Vous me demandez enfin si le mouvement actuel va vers l’art dramatique -synthétique ou vers l’analytique? - -Le théâtre est un art de raccourci. Nous avons, nous auteurs -dramatiques, deux ou trois heures pour faire vivre sur les planches ce -qu’un romancier raconterait dans un gros livre. Toute pièce suppose -donc une condensation extrême de faits et de sentiments. Chaque mot -doit éclairer le passé et préparer l’avenir, la moindre intention est -à triple détente. Une pièce ainsi composée est, ou ne peut être, -qu’une synthèse. L’expression _théâtre d’analyse_ désignant un genre -parallèle au roman d’analyse est de nature à donner une idée tout à -fait fausse du théâtre dont il s’agit. J’aimerais mieux l’appeler -théâtre psychologique, expression sans doute trop ambitieuse, mais qui, -du moins, n’écarte pas la notion de synthèse inséparable de celle du -théâtre. - -Cela dit, j’ajoute: Oui, le mouvement actuel va vers l’art dramatique -psychologique. Les auteurs sentent la nécessité de rajeunir les sujets -terriblement usés, et la psychologie est une des sources--pas la -seule--où l’on peut puiser. - -Le public suivra-t-il les auteurs dans cette voie? Ceci est une -question que l’avenir décidera. - -Croyez, cher monsieur, à mes meilleurs sentiments, - - François de CUREL. - -On ne pourra s’empêcher de remarquer encore une fois ici le refus des -auteurs à différencier la formule analytique de la formule synthétique. -Tous ou presque tous s’acharnent à vouloir que tout le théâtre confonde -et réunisse les deux formules. Il se fût agi, au contraire, de -préciser les choses: _L’Assommoir_, de Zola, et _Germinie Lacerteux_, -de Goncourt, et _La Pêche_, de M. Céard, tout le théâtre de Jean -Jullien et tant d’autres productions dramatiques contemporaines du même -ordre peuvent-ils être appelés des œuvres synthétiques? - - -M. Henri Lavedan. - - 6 août 1897. - - Mon cher Huret, - -Je vais donc passer de bonne grâce sous vos Fourches Caudines. - -1º Si j’ai des pièces en train?--Une seule, dont le titre n’est pas -encore fixé--une comédie moderne, en cinq actes que je compte présenter -dans le courant de l’année prochaine au Théâtre-Français, après que ce -même théâtre aura représenté ma _Catherine_ qui doit passer cet hiver. -J’ai aussi promis à Antoine de lui donner quelque chose. - -2º Je crois que la mise en scène, très poussée, peut aider au succès, -y contribuer même dans une assez large part, mais à condition qu’elle -soit intelligemment, pittoresquement, spirituellement appropriée -au milieu social de la pièce, et au caractère, à la nature des -personnages. Malgré tout, je ne pense pas qu’elle suffise, même -de premier ordre, à tenir lieu d’une pièce absente ou à en sauver -une sans valeur. Je suis persuadé aussi qu’un chef-d’œuvre peut -s’en passer. Autant vous dire que moi, il m’en faut, et de la très -soignée! J’imagine que le souci d’exactitude, le luxe des décors, des -ameublements, des toilettes, etc., sont loin d’avoir dit leur dernier -mot. On fera de plus en plus fort... jusqu’à l’Exposition. Après, tout -se calmera. - -3º Il n’y a pas de vogue pour tel ou tel genre. Il n’y a de vogue que -pour la pièce «réussie». Elle _portera_, si c’est une pièce à thèse, -tout comme une pièce gaie, sentimentale ou dramatique, n’ayant pour -objet que l’éternel jeu des passions et la simple observation de la -vie. L’action dramatique, à mon avis, doit toujours prendre parti, -montrer clairement ce qu’il veut, de quel côté il souhaite faire -pencher la balance. - -4º Oui, je pense que les spectacles coupés ont chance de redevenir à -la mode et que tous les petits théâtres, Grand Guignol, Roulotte, etc., -contribueront à accentuer ce mouvement. La courte pièce en un acte, -la saynète, le dialogue vont faire beaucoup de mal à la chanson de -café-concert. - -5º Comment empêcher les femmes de conserver leurs chapeaux au théâtre? - ---Je me déclare incompétent. - -6º Décore-t-on assez d’auteurs dramatiques? - ---Non! jamais assez! Le nombre des croix à donner sera toujours -inférieur à celui de mes confrères dont le talent mérite récompense! - -7º Les auteurs manquent-ils de débouchés? - ---Oui. - -8º Les directeurs manquent-ils de bonnes pièces? - ---Je ne sais pas. Je ne suis qu’auteur. - -Cordiale poignée de main, mon cher Huret, - - Henri LAVEDAN. - - -M. Alexandre Bisson - -est consciencieux. Merci. - - Les Surprises, 5 août 1897. - - Cher monsieur Huret, - -Vous voulez bien me demander mon avis sur un petit tas de questions, -aussi diverses qu’intéressantes. Je m’empresse de vous l’envoyer. - -Vous me demandez: - -_Où je passe mes vacances?_ - -Est-ce pour y venir? En ce cas, vous auriez joliment raison, car la -plage de La Baule (Loire-Inférieure) est bien la plus jolie qu’il y -ait au monde: le pays est charmant et le bon beurre n’y coûte que -vingt-deux sous!... Il est vrai qu’il est plutôt mauvais; mais on peut -se rattraper sur les œufs, qui sont pour rien... - -_Si je travaille?_ - -Hélas? il le faut bien! - -_A quoi?_ - -Voici: le matin, je fais des petits trous dans le sable et, comme c’est -très fatigant, je me repose généralement l’après-midi. - -_Si je m’amuse?_ - -Jeune indiscret!... Non, moi, je ne m’amuse pas: ce sont les autres qui -m’amusent! - -_Quel est mon avis sur la signification du développement des -cafés-concerts?_ - -A mon sens, le développement de ces établissements doit signifier que -le public y va beaucoup. - -_Si je crois que les cafés-concerts soient nuisibles aux théâtres?_ - -Je vous crois que je le crois! Mais je crois aussi que les théâtres -font bien du mal aux cafés-concerts. - -_Si je pense que les directeurs de théâtre ont raison de lutter contre -les cafés-concerts?_ - -En mon âme et conscience, oui, je le pense!... On a toujours raison de -lutter contre ce qui vous est préjudiciable. - -_Si je suis assez renseigné pour deviner ce que jouera le théâtre de -l’Œuvre l’année prochaine?_ - -Oui, justement, je suis très bien renseigné. M. Lugné-Poe, qui, en -ce moment, est en Scandinavie, consacrera sa saison prochaine au -vaudeville américain. Quelques minstrels sont également à prévoir. - -_Si je suis sincèrement d’avis que le drame historique manque de -débouchés?_ - -Non, sincèrement, je ne suis pas d’avis. On le voit partout, le -drame historique: aux Français, à l’Odéon, au Château-d’Eau, à la -Porte-Saint-Martin, même au Gymnase, où l’on va donner _La Jeunesse de -Louis XIV_. Il n’y en a que pour lui! Je croirais plutôt que c’est le -drame historique qui manque aux débouchés. - -_Les chapeaux de femmes vont-ils se maintenir cette année à -l’orchestre?_ - -Oui, mais ils ne gêneront plus personne. Chaque dossier de fauteuil -sera orné d’une petite fente verticale. Quand on aura devant soi un -chapeau-écran, on n’aura qu’à glisser 10 centimes dans la petite -fente verticale, et aussitôt, sans secousse, le fauteuil de la dame -s’abaissera de 40 centimètres. Il faudra vraiment ne pas avoir 10 -centimes dans sa poche... - -_Si j’ai l’occasion de juger la différence des publics qui voient jouer -mes pièces à Paris et dans les tournées?_ - -Non. Je n’ai pas l’occasion. Comme théâtre, à La Baule, nous avons une -fanfare et pas d’ouvreuses. - -_Ne va-t-on pas revenir aux spectacles coupés?_ - -Moi, je ne demande pas mieux, ayant quelques pièces en réserve pour ce -moment béni!... En tout cas, on pourrait toujours commencer par couper, -dans les grandes pièces, le troisième acte, qui est généralement le -plus difficile à faire. - -Maintenant que je vous ai répondu avec cette vieille et rude franchise, -que l’on ne retrouve plus guère aujourd’hui que dans les classes -dirigées, laissez-moi vous poser à mon tour une toute petite question: - -_Quelle influence aura, selon vous, la restauration du théâtre d’Orange -sur le développement progressif des saxo-tubas dans les musiques -militaires?_ - -En attendant votre réponse, que j’espère sincère, croyez-moi, cher -monsieur Huret, votre bien cordialement dévoué, - - Alexandre BISSON. - - -M. Léon Gandillot - -se tient, de parti pris, en dehors des questions posées. Impuissant -Torquemada de la Société des auteurs, il pleure l’abolition des -bûchers de l’Inquisition. Ecoutons-le: - - Mardi, 15 août 1897. - - Mon cher Huret, - -Pendant que je suis bien sage et bien inoffensif à regarder les petits -bateaux qui vont sur l’eau à Etretat, vous avez la cruauté de venir -me faire le coup du questionnaire. Et ce sont les problèmes les plus -ardus et les plus complexes de la question théâtrale que vous remuez -à la fois négligemment du bout de votre plume et dont vous exigez une -solution immédiate. - -Quant à moi, mon cher Huret, pour tout ce qui touche aux choses de -théâtre, je n’ai qu’une opinion: c’est la faute à la Société des -auteurs dramatiques. C’est mon idée fixe, je ne vois que ça, je ne -connais que ça. - -La multiplication des cafés-concerts et le tort que les bouisbouis -font aux scènes plus relevées, le krach du vaudeville, les chapeaux -de femmes à l’orchestre, la décoration des actrices et les spectacles -coupés, voilà, évidemment, de nombreux objets d’étude et de -controverse, et encore on pourrait ne pas oublier le palpitant billet -de faveur et le cas de l’invraisemblable monsieur Bérenger, mais -personnellement je suis hypnotisé par l’unique question de la Société -des auteurs dramatiques. - -L’obsédante pensée de cette Société de Nessus, dont il est impossible -de rejeter de ses épaules l’implacable tutelle; la constatation de ce -fait monstrueux, d’ailleurs universellement ignoré par la magistrature -d’abord, que nul en France ne peut exercer la profession d’auteur -dramatique s’il n’adhère aux statuts de la corporation, laquelle tient -dans les mains de son syndicat par les traités imposés, au mépris -du Code civil, tous les théâtres, entendez-vous, tous les théâtres -de Paris et de la province, et en interdit de la sorte l’accès à -qui refuserait de signer le pacte social; cette servitude inouïe, -scandaleuse, immorale et illégale, à laquelle se soumettent tous les -auteurs dramatiques, voici le sujet de l’étonnement douloureux dont je -ne suis pas revenu depuis que je suis entré dans la carrière (quand mes -aînés y étaient encore, hélas!) Et toutes les autres questions, plus -ou moins captivantes, intéressant l’avenir du théâtre, me laisseront -froid tant qu’on n’aura pas résolu la primordiale, c’est-à-dire celle -de l’émancipation de l’auteur dramatique; tant qu’on n’aura pas -proclamé le droit de tout citoyen de faire des pièces et d’en vendre, -de s’établir enfin vaudevilliste aussi bien qu’ébéniste ou charcutier. - -Excusez-moi donc, mon cher Huret, etc., - - L. GANDILLOT. - - -M. Georges Feydeau - -paraît avoir trouvé le moyen d’empêcher les femmes de conserver leur -chapeau à l’orchestre: - - Paris, 21 août. - - Mon cher ami, - -Vous m’avez demandé une lettre à bâtons rompus, à bâtons rompus je vous -réponds! - -Et, d’abord, tâchons de nous ressouvenir de notre questionnaire car, -avec le souci d’ordre qui me caractérise, je l’ai tellement bien rangé -que je ne puis plus mettre la main dessus. - -_Où je suis?_ - -Depuis huit jours à l’étranger, à Paris! Mais pas pour longtemps car -j’ai peur d’y oublier le français; la semaine prochaine je pars pour -le Midi; l’été est vraiment trop dur à Paris; il n’y a pas, il fait -trop froid. - -_Les directeurs de théâtre ont-ils raison de lutter contre les -cafés-concerts?_ - -Évidemment! Comme les cafés-concerts auront raison de lutter contre les -théâtres. - -_Les cafés-concerts font-ils vraiment du tort au théâtre?_ - -C’est indiscutable! _Champignol malgré lui_ a eu 560 représentations, -_le Dindon_, _l’Hôtel du Libre-Echange_, _Monsieur chasse_, _le Fil à -la patte_, quelque chose comme un millier de représentations: «Ah! sans -ces sacrés cafés-concerts!...» - -_Quel sera le goût du snobisme au théâtre de «l’Œuvre» cet hiver?_ - -Il faudrait d’abord admettre que le snobisme ait un goût, et alors il -ne serait plus le snobisme. Or, comme il n’obéit pas à un goût mais à -un mot d’ordre, posez la question à ceux qui le donnent. - -_Êtes-vous d’avis que le drame historique et en vers manque de -débouchés?_ - -Je ne crois pas tant qu’il manque de débouchés, je crois surtout qu’il -manque de spectateurs. - -_Trouvez-vous qu’on décore assez d’auteurs dramatiques?_ - -Comme chevaliers, certainement. Maintenant, comme officiers...? - -_Connaissez-vous un moyen d’empêcher les femmes de conserver leur -chapeau au théâtre?_ - -Je n’en vois qu’un. Déclarer que seules pourront garder leurs chapeaux -les femmes âgées de plus de quarante ans. - -A vous, quand même, - - Georges FEYDEAU. - - -M. Georges Courteline - -n’envoie pas dire leur fait aux directeurs et appuie ses démonstrations -d’une opulente érudition. - - Mon cher Huret, - -Mille pardons d’avoir tant tardé à vous répondre. Je n’étais pas à -Paris, en sorte que je ne trouve qu’aujourd’hui votre lettre. - -Est-ce que les directeurs de théâtres vont nous raser encore -longtemps? Ils nous assomment avec leurs revendications. Sous le -prétexte--d’ailleurs mensonger--que leur commerce ne bat que d’une -aile, ils décrètent l’univers entier d’accusation et portent plainte -contre les passants. Un jour, c’est l’Assistance publique qui les -ruine; le lendemain, c’est le billet de faveur qui est la cause -de leurs désastres; il y a un mois, c’était Montmartre qui leur -prenait leur clientèle; aujourd’hui c’est le café-concert dont le -«développement» les menace. En vérité, on n’a pas idée de ça. Et puis -quoi, le café-concert? Qu’est-ce qu’il a fait, le café-concert? Et où -est-il le «développement» que ces gens nous signalent du doigt comme -une sorte de spectre rouge? Si vous voulez bien vous reporter aux -dernières années de l’Empire, c’est-à-dire à trente ans d’ici, vous -constaterez, preuves en main, que Paris comptait, pour le moins, une -demi-douzaine de beuglants qui ont aujourd’hui disparu et n’ont pas été -remplacés. Vous me direz: «Parisiana.» Bon! Eh bien! et la Tertulia? -et les Porcherons? et le XIXe Siècle? Sans parler de l’Eldorado -devenu théâtre régulier, de l’Alcazar, qu’on a démoli il y a six -semaines, et de l’Horloge, que notre ami Bodinier, si j’en crois une -information récente, se propose de désaffecter au profit des jeunes -écrivains dramatiques. Cependant, depuis la guerre, je vois surgir la -Renaissance, les Nouveautés, la Comédie-Parisienne, le Nouveau-Théâtre, -la Bodinière, est-ce que je sais? Alors quoi? Nous avons cinq théâtres -de plus, six cafés-concerts de moins, et c’est le concert qui se -développe!... Je vous avoue que je ne comprends pas. Et remarquez que, -si j’ai oublié involontairement de mentionner les Bouffes-du-Nord, -j’ai fait exprès de ne citer ni le Théâtre libre, ni l’Œuvre, ni les -Escholiers, ces maisons n’étant pas ouvertes au public payant et ne -créant, dès lors, aucune concurrence aux théâtres à bureaux ouverts. - -Tout ça, c’est des bêtises et des mauvaises raisons. A bonne pièce, -bonne recette; toute l’affaire est là. Est-ce que _La Douloureuse_ de -Maurice Donnay n’a pas été une grosse affaire d’argent? _Le Chemineau_ -de Richepin a-t-il, oui ou non, tenu l’affiche pendant cinq mois? _La -Samaritaine_, de Rostand, a-t-elle réalisé près de 70,000 francs en -dix représentations à peine? Prenons les choses de moins haut. Est-ce -que Michaut a à se plaindre avec _Champignol_, _La Tortue_, _L’Hôtel -du Libre-Echange_ et aussi le _Sursis_, qui en est, aujourd’hui, à la -280e? Il faut peut-être que je m’apitoie sur le sort de l’infortuné -Rochard qui se fait des rentes avec _Les Deux Gosses_, depuis quelque -chose comme deux ans. Et l’excellent Léon Marx, directeur du théâtre -Cluny et professeur de pourboires aux cochers, il faut aussi que -je verse des larmes sur la misérable condition où l’ont réduit les -cabarets de Montmartre et les cafés-concerts du centre? Je vous répète, -mon cher Huret, que tout cela est enfantin, et que les directeurs de -théâtre sont mal fondés dans leurs plaintes. Si Samuel a 3,500 francs -de frais par jour et si Baduel, à la Porte-Saint-Martin, remporte une -tape avec _Don César de Bazan_ et avec des pièces de Déroulède, j’en -suis fâché; mais ce n’est la faute ni de Reschal, ni d’Yvette, ni du -grand Brunin. - -Qu’on ne fasse pas de bêtises; on ne sera pas tenté de les faire payer -aux autres. - -Bien à vous, - - G. COURTELINE. - - -M. Maurice Hennequin, - -tout en se plaignant d’une chaleur torride, développe l’anecdote avec -agrément: - - Spa, 14 août 1897. - -Ah! mon cher Huret, parler théâtre par une torride matinée d’août! -quand tout chante, tout vibre... et que la pêche à la truite vous -attend! c’est à vous envoyer à tous les diables! - -Où je passe mes vacances? - -Un peu partout; à Spa pour le moment. Et si j’ajoutais que par cette -température je travaille toute la journée, vous me traiteriez de fichu -blagueur... et vous auriez raison! Je m’amuse donc autant que je peux -et je travaille le moins possible: qui n’est pas un peu socialiste à -ses heures? - -Hélas! je songe qu’il me faudra bientôt regagner Paris pour lire aux -artistes du Palais-Royal _Les Fêtards_, pièce en trois actes et quatre -tableaux, écrite en collaboration avec Antony Mars, musique de Victor -Roger. Vous parlerai-je aussi d’une comédie dont nous venons, Georges -Duval et moi, de terminer le troisième acte et qui en aura quatre? -de... et de...? Non! je ne vous en parlerai pas, car j’ai un principe -qui, pour ne pas dater de la Révolution, n’en est pas moins excellent: -tant qu’une pièce n’est pas entrée en répétition... - -La liberté des cafés-concerts? - -Je trouve que les directeurs ont parfaitement raison de se défendre. -Quant à mes arguments, les mêmes que les leurs. Je crois donc inutile -d’insister et je passe à la question des chapeaux. - -Ah! ces chapeaux! - -Eh bien! mon cher Huret, tout me porte à croire que nous en souffrirons -encore cette année. - -Tenez, à propos de cette question, une simple histoire: - -C’était à Bruxelles, au Vaudeville, on jouait _Le Paradis_. -A l’orchestre se prélassait une grosse dame au chapeau -tour-eiffelesque--avez-vous remarqué que les chapeaux de théâtre sont -toujours plus grands que les chapeaux de ville? c’est charmant!--et -derrière la dame un malheureux spectateur se penchait tantôt à droite, -tantôt à gauche et finalement ne voyait rien du tout. - -A un moment, n’en pouvant plus: - -«Madame. - ---Monsieur? - ---Votre chapeau m’empêche de voir. - ---Désolée! Que voulez-vous que j’y fasse? - ---Mais... ôtez-le! - ---Oter mon chapeau? Jamais!» - -Il eut beau insister; la dame était de roc. Alors que fit-il? Il tira -de sa poche--vous savez qu’on fume au Vaudeville--un énorme cigare, -l’alluma et se mit à envoyer avec grâce toute la fumée dans la figure -de la dame. - -«Monsieur! - ---Madame? - ---Faites donc attention! - ---Votre chapeau, madame! - ---Mais vous m’asphyxiez! - ---Votre chapeau, madame!! - ---Vous êtes un malappris! - ---Votre chapeau, madame!!!» - -Et la dame dut s’avouer vaincue: elle ôta son chapeau! - -Comme nous ne pouvons, à Paris, opposer le cigare aux chapeaux, -pourquoi ne pas prendre un moyen mixte? interdire le chapeau à -l’orchestre et le tolérer au balcon? - -Tel est mon plan. - -Si je suis d’avis qu’il est urgent d’ouvrir de nouvelles salles pour -créer des débouchés aux drames en vers et historiques? - -Mais n’est-ce pas là le programme de Coquelin à la Porte-Saint-Martin? - -Alors? - -Si je suis pour le retour aux spectacles coupés? - -Oui. Mais le public? - -C’est une erreur, à mon avis, de se baser sur le succès de certaines -pièces en un acte dans les petits théâtres à côté pour indiquer un -revirement du goût public en ce sens. - -Question de milieu. - -Comment je pratique la collaboration? - -Question embarrassante et délicate! - - Il y a cent façons - De couper les joncs... - -dit la chanson. Il y a également cent façons de collaborer: cela dépend -des collaborateurs. - -O joie! il ne reste plus qu’une question! Décore-t-on assez de gens de -théâtre? - -Mais non... puisque je ne le suis pas! - -Excusez le décousu de cette lettre, mon cher Huret, mais encore un -coup--comme dit l’Oncle--la pêche à la truite m’attend. - -Bien cordiale poignée de main, - - Maurice HENNEQUIN. - - -M. Albin Valabrègue - -plaisante: - - Heiden, le 6 août 1897. - - Mon cher confrère, - -Vous m’adressez une quinzaine de questions. Heureusement, je suis dans -le pays des avalanches: - -1º Je passe mes vacances, l’hiver, à Paris; l’été, je fais comme la -nature, je produis. Cette année, délaissant un peu les fleurs... de -rhétorique et les plates-bandes philosophiques, j’ai particulièrement -soigné les vignes qui me donnent ce petit vin clairet, dont les -Nouveautés et le Palais-Royal attendent chacun une barrique. Ils -l’auront! Le _Journal des Débats_ nous dira si c’est du vin de derrière -les _Faguets_; - -2º Je préfère de beaucoup le théâtre au café-concert, parce que je -vais au théâtre gratuitement et qu’au café-concert je paye ma place. - -Je ne vois qu’un moyen de ruiner l’industrie des cafés-Yvette: c’est de -multiplier les entrées de faveur dans les théâtres; - -3º Le drame historique et en vers ne manque pas de débouchés. Il a: - - _a_) La Comédie-Française; - _b_) L’Odéon; - _c_) La Porte-Saint-Coquelin; - _d_) La Renaissance; - _e_) Le Château-d’Eau (qui a joué des vers de M. Jules Barbier). - -Donc, si l’on construit de nouvelles salles, je demande qu’elles soient -affectées à la représentation d’œuvres lyriques de l’école française, -d’œuvres étrangères très profondes. (Il n’y a rien qui fasse faire de -l’argent aux vaudevilles comme de multiplier, ailleurs, les spectacles -ennuyeux); - -4º Les chapeaux de femme se maintiendront encore à l’orchestre, cette -année. Mais qu’importe? Enlevez les chapeaux, il reste les têtes -coiffées!... Il faudrait donc n’admettre, à l’orchestre, que de petites -femmes chauves! - -5º J’ignore complètement ce que voudront, cette année, les abonnés de -l’_Œuvre_. Je conseille aux auteurs de la maison de nous donner un peu -de tout, d’égaler le plus possible Shakespeare, Molière, Victor Hugo, -etc., etc., et ce sera très bien; - -6º Il est désirable que les spectacles coupés reviennent à la mode. -Voici, pour mon compte, ce que j’ai imaginé: j’ai créé le BAISSER -DE RIDEAU, politique, social, littéraire, artistique, religieux, -philosophique, scientifique, etc., etc. - -J’ai remis à Porel et à Carré un petit acte, modeste et simple, dans -lequel je traite, en un quart d’heure, la question de l’_éducation de -l’âme_, de beaucoup supérieure à l’instruction actuelle, c’est-à-dire à -l’entassement des connaissances humaines dans des cerveaux d’enfants. - -Maintenant, voici pourquoi cette innovation doit conquérir Paris, la -province et l’étranger: le _baisser de rideau_ sera _gratuit_; il sera -donné en supplément de spectacle. (J’espère que le gouvernement n’y -verra pas une loterie.) - -Si le spectateur s’ennuie, il n’aura rien à réclamer... que son -pardessus. - -L’heure est venue où le théâtre doit _prouver quelque chose_. Il faut -préparer, amorcer, tâter le public, au moyen de petites œuvres d’une -durée de dix à quinze minutes. Si le public accepte et applaudit, on -deviendra ambitieux. - -On va encore dire que je suis un original, mais je voudrais bien faire -comprendre à mes contemporains que tout progrès a sa source dans -l’originalité et qu’une chose doit être neuve avant d’être ancienne. - -Sur cette conclusion, dédiée à M. La Palisse, je vous ferai observer -que j’ai répondu, en six numéros, à vos quinze questions, et je serre -vos mains d’inquisiteur. - - Albin VALABRÈGUE. - - -M. Ernest Blum - -aussi: - - Château de Boisement, 6 août 97. - - Mon cher Huret, - -Quelques lignes seulement en réponse à vos nombreuses questions; il -fait tellement chaud que, comme dit mon confrère Chose, je vous écris -d’une main et transpire de l’autre! - -Je me plais à la campagne sans m’y plaire beaucoup; mais là, au moins, -quand il y a un souffle de vent il est pour moi,--il est vrai que -lorsqu’il y en a un grand, j’en profite aussi. - -Je travaille tant que je peux! j’accumule vaudevilles, comédies, -opérettes et mélodrames! Mon rêve est d’accaparer tous les théâtres -l’hiver prochain et de gagner deux ou trois millions de droits d’auteur. - -Vous me demandez si les bouisbouis et les cafés-concerts font du tort -aux théâtres: je ne le crois pas; il me semble qu’il y a à Paris place -pour tout le monde au soleil--surtout quand celui-ci ne donne pas. - -Vous me demandez également si les femmes doivent retirer leur chapeau -au théâtre: ça, oui, par exemple! je suis pour qu’elles le retirent, et -même bien autre chose avec! - -Enfin, vous voulez savoir si je suis pour le spectacle qui commence -tôt et finit de bonne heure, comme du temps de mon frère Molière? Mon -idéal, c’est qu’il n’y ait plus à Paris que des matinées, afin de -laisser la soirée libre aux gens qui, à mon salutaire exemple, n’aiment -pas à se coucher tard. - -Voilà, mon cher Huret. J’oublie peut-être quelque chose, car je n’ai -pas votre lettre sous les yeux.--Je vous ai répondu par sympathie pour -vous; mais là, entre nous deux, qu’est-ce que vous allez bien faire de -mes «opinions»?--les vendre à des femmes du monde? - - Bien à vous, - - Ernest BLUM. - - -M. Aurélien Scholl - -nous en veut de le faire écrire. Qu’il nous pardonne! - - Etampes, le 5 août 1897. - - Mon cher Huret, - -Si je travaille l’été? Quelquefois, quand un nuage bienfaisant m’en -donne le loisir et que, par un jeu de volets, j’ai pu éloigner les -mouches et les rendre aux hirondelles et aux fauvettes dont elles -relèvent. Mais, par trente degrés de chaleur, je travaille comme la -bière, c’est-à-dire que je fermente. - -Si je fais du théâtre? Oui, pour moi. Et je puis ajouter que mes -pièces ont beaucoup de succès, quand je les raconte. - -Mon sentiment sur les cafés-concerts est qu’ils font concurrence aux -théâtres comme l’avenue de l’Opéra à la rue de la Paix, comme le -boulevard Haussmann aux anciens boulevards, comme les établissements de -bouillon aux restaurants jadis en vogue. - -Si j’ai trouvé un moyen d’empêcher les femmes de garder leur chapeau -au théâtre? Mais certainement: que les hommes en fassent autant. «Otez -votre chapeau, j’ôterai le mien.» - -Les pièces en un acte vont-elles revenir en vogue? Oui, si Courteline, -Tristan Bernard, Pierre Veber, Louis Dumur et Jules Renard trouvent des -imitateurs, sinon des égaux. - -Quand un spectacle coupé aura fourni cinquante bonnes représentations, -tous les directeurs y viendront. - -Le questionnaire étant épuisé, il ne me reste, mon cher ami, qu’à vous -serrer cordialement la main. - - Aurélien SCHOLL. - - -M. Antony Mars - -est gai: - - Samedi. - - Mon cher Huret, - -J’ai trouvé votre lettre, hier, en rentrant d’un court voyage à la -mer. Est-il encore temps de répondre à vos questions? Ma foi, au petit -bonheur. - -_Où je passe mes vacances?_ - -A Montlignon (Seine-et-Oise). Un petit nid de verdure, au pied de la -forêt de Montmorency, où il n’y a pas de chemin de fer et presque pas -de bicyclistes. Le pays rêvé, quoi! - -Un seul voisin: le beau-frère de Paul de Choudens, M. Humbert, un homme -charmant, que tous les auteurs et compositeurs connaissent bien. Avec -lui comme guide et compagnon je fais des promenades exquises en forêt, -et je vous assure bien que, dans ces moments-là, je ne pense guère à -Paris, ni à ses pompes, ni à _mes_ œuvres. - -Je travaille cependant...--lorsqu’il pleut, par exemple! - -_A quoi?_ - -A des vaudevilles. - -_Pour qui?_ - -Mais pour les directeurs qui voudront bien m’honorer de leur -confiance... et j’espère qu’ils seront beaucoup. - -_Si je suis d’avis qu’il faut ouvrir des salles supplémentaires pour -les Frédégondes de nos jours?_ - -Sûrement... certainement... tout de suite!... Au bout de huit jours -cela ferait un théâtre de plus pour le vaudeville. - -_Si j’ai trouvé un moyen de faire disparaître les chapeaux de dames de -l’orchestre?_ - -Oui... non... peut-être bien. Voici: chaque dame serait tenue de -prendre deux fauteuils, un pour son... usage personnel et l’autre pour -son chapeau. - -Cela ferait monter les recettes... et ce serait toujours un moyen de -lutter contre le tort que nous font les cafés-concerts. - -_Si je trouve qu’on décore assez d’auteurs dramatiques?_ - -Non! non!! non!!! On devrait les décorer tous: je ne le suis pas. - -_Ne va-t-on pas revenir aux spectacles coupés?_ - -Je le voudrais bien, mais ce moment est loin encore. Et cependant, -c’est là le vrai motif d’insuccès de bien des vaudevilles. Les auteurs -ayant un joli sujet à traiter sont obligés de l’écarteler en trois -actes, alors que, bien souvent, ledit sujet n’en comporterait qu’un ou -deux au plus. Il faut donc allonger la sauce... et, quelquefois elle -ne fait pas passer le poisson. Vous imaginez-vous _Le Roi Candaule_, -_Le Homard_, _l’Affaire de la rue de Lourcine_, et bien d’autres petits -chefs-d’œuvre, en trois actes? - -Et voilà pourtant les bijoux que nous donneraient, sans doute encore, -les spectacles coupés! - -_Ce que je pense de la Duse?_ - -Ah! non... pardon... ça ne fait pas partie de votre questionnaire... - -Cordiale poignée de main, - - Antony MARS. - - -M. Paul Ferrier - -propose justement le même moyen que M. Feydeau, à dix ans près: - - Mon cher Huret, - -1º Je suis à Bagnères-de-Luchon, avec Samuel. Nous préparons la reprise -du _Carnet du diable_, cherchant un clou pour substituer aux tableaux -vivants dont deux années passées ont quelque peu défraîchi l’actualité. - -2º En train? La pièce que nous faisons pour la saison, Blum et moi, -musique de Serpette; directeur: Samuel, déjà nommé. Plaisirs? Astiquer -mon fusil pour l’ouverture de la chasse que j’attends impatiemment, et -préparer, avec les Parisiens de Luchon, une fête de charité au bénéfice -des inondés de la vallée. - -3º Je suis pour beaucoup de libertés: celle des cafés-concerts ne -me choque pas exagérément. Je crois bien tout de même que leur... -laisser-aller a fait quelque tort à la bonne tenue des théâtres. Mais, -quoi? faut-il pas vivre avec ses microbes? - -4º Oui, je crois qu’on va vers la mise en scène, exactitude, luxe et -splendeur à l’occasion. Ne pas s’y tromper d’ailleurs: la mise en scène -n’est pas le tableau, c’est le cadre. - -5º Si mes pièces ont en province un succès différent qu’à Paris? J’en -ai fait l’expérience, hier. Mme Simon-Girard et Huguenet jouaient -_la Dot de Brigitte_, au Casino. Après le 1er acte, où ils ne font -qu’apparaître, j’entendais dire dans les groupes: «C’est assommant!» -Après le 3e acte, où on les voit beaucoup, les mêmes groupes disaient: -«C’est délicieux!» Tirez votre conclusion! - -6º Quel moyen d’empêcher les femmes de conserver leur chapeau au -théâtre? Un écriteau: «Les dames au-dessus de trente ans sont seules -autorisées à conserver leur chapeau sur la tête.» - -7º Le marasme de l’opérette n’est pas douteux. L’opérette traverse une -période d’attente, je crois. Elle attend: un fils de Meilhac, un fils -d’Offenbach, un fils de José Dupuis et une fille d’Hortense Schneider. - -8º Y a-t-il moyen de créer de nouveaux débouchés au drame en vers et au -drame historique?--C’est bien possible. S’il n’y avait en souffrance -qu’un petit Dumas père et un petit Victor Hugo ça vaudrait la peine! - -Et bien affectueusement à vous, mon cher Huret, - - Votre tout dévoué, - - Paul FERRIER. - - -M. Henri Chivot - -donne une leçon de critique aux auteurs de sa génération en rendant -à la fois justice à la valeur des œuvres passées et aux tendances -nouvelles de ses successeurs: - - Cher monsieur, - -De retour d’un petit voyage, je trouve, en arrivant à Paris, le -questionnaire que vous avez bien voulu m’adresser et auquel je -m’empresse de répondre. - -1º _A quoi employez-vous vos vacances? Travaillez-vous? Vous -amusez-vous? Si vous travaillez, à quoi--et pour qui?_ - -Je suis vieux, puisque mon premier vaudeville a été joué au -Palais-Royal il y a 42 ans.--J’ai beaucoup produit, puisque j’ai -fait représenter à Paris 96 pièces, il en résulte que je m’accorde -généreusement des loisirs bien mérités.--Je passe l’été au Vésinet--je -vous recommande le Vésinet, c’est un endroit charmant--et je m’y donne -pour consigne fidèlement observée: me reposer beaucoup, travailler très -peu. Conformément à ce programme, j’écris en ce moment avec une sage -lenteur une comédie en 3 actes que j’ai l’intention de présenter aux -directeurs du Palais-Royal. - -2º _Suivez-vous les théâtres?_ - -Je suis avec beaucoup d’intérêt le mouvement théâtral, surtout en ce -qui concerne le genre auquel je me suis consacré, c’est-à-dire le -vaudeville et l’opérette. - -3º _Que pensez-vous de l’évolution présente de ce genre? A-t-il besoin -de se rajeunir?_ - -Au début de ma carrière je me suis donné pour modèles Scribe, Labiche -et Duvert (on pouvait choisir plus mal) qui apportaient un très -grand soin à la charpente de leurs pièces et avaient recours, pour -obtenir leurs effets, à de nombreuses préparations. Je suis resté -fidèle à ce système et je constate que les vaudevilles et opérettes -qui ont le mieux réussi dans ces derniers temps, étaient précisément -construits d’après ces principes qu’on est convenu d’appeler le vieux -jeu. J’en conclus que le vieux jeu a du bon, mais je reconnais que, -pour donner satisfaction aux désirs du public, il est nécessaire, -même dans les œuvres légères, de serrer la vérité de plus près et -de fouiller davantage les caractères des personnages. L’habileté -consisterait peut-être à édifier le gros œuvre d’après les anciennes -traditions, mais à apporter une foule d’idées neuves dans les détails -de l’architecture. - -4º _Va-t-on vers plus de mise en scène? Croyez-vous à l’efficacité de -la mise en scène, son luxe, son exactitude pour le succès d’une pièce?_ - -Je crois qu’une belle mise en scène complète le succès d’une bonne -pièce, mais je ne crois pas que le luxe des décors et des costumes -puisse apporter un élément de réussite à un ouvrage dramatique qui -n’est pas franchement accepté par le public. Quant à l’exactitude -de la mise en scène il m’a toujours semblé que la pousser jusqu’au -vrai absolu était d’une utilité des plus contestables. A mon avis, il -suffit, grâce à l’art du décorateur, de donner au public l’illusion du -vrai. - -Cordialement à vous, - - Henri CHIVOT. - - Le Vésinet, 17 août 1897. - - -M. Maurice Ordonneau. - - Royan, 17 août 1897. - -Où je passe mes vacances, mon cher confrère?... A vrai dire, je n’ai -pas de vacances, car je commence à travailler au moment où les autres -vont se reposer. L’hiver, mes répétitions et les «premières» des autres -absorbent la plus grande partie de mon temps. L’été, j’écris mes pièces. - -Cette année, j’ai passé le mois de juillet à Vichy; je suis, en ce -moment, à Royan; en septembre, j’irai rater des perdreaux et des -lièvres dans la Charente! - -Je m’adonne, depuis deux mois, à ma coupable industrie: je compose -des livrets d’opérettes pour les Folies-Dramatiques, la Gaîté et les -Bouffes-Parisiens. Voulez-vous des titres?--_L’Agence Crook and Cº_; -_Les Sœurs Gaudichard_; _La Maison hantée_; mes compositeurs? Victor -Roger, pour la première; Audran, pour la seconde; Varney, pour la -troisième. - -Si je me suis, cette année, occupé exclusivement d’opérettes, c’est -vous dire que, personnellement, je ne vois pas ce genre aussi démodé -qu’on le dit. - -Tous les hivers on l’enterre, cette pauvre opérette. Mais il faut -croire que l’inhumation est toujours un peu précipitée, car on la voit -renaître de ses cendres à chaque saison! - -Cette année encore n’a-t-on pas fêté des centièmes et même des deux -centièmes à la Gaîté, aux Variétés, à Cluny et aux Folies? - -La vérité, c’est que l’opérette s’est transformée: elle ne doit plus -être le vaudeville, agrémentée de musique nouvelle, ou bien... elle -est considérée par le public comme un objet d’un autre âge. La vieille -opérette est plus que malade, mais il en est né une autre qui se porte -fort bien. - -Les cafés-concerts et les «bouisbouis» nuisent-ils aux théâtres en -général? Oui, mais pas autant qu’on le dit (les recettes annuelles des -théâtres vont toujours en progressant). - -On a prétendu que les concerts devaient leur vogue relative au bon -marché de leurs places et à la faculté offerte au spectateur d’y fumer -et d’y consommer. A mon avis, leur succès tient encore--et surtout--à -une autre cause bien plus simple. - -Qu’est-ce qui fait le vide dans les salles de spectacles? Le «four»! -le terrible «four» proclamé le lendemain de la «première» par toute la -presse. Eh bien! le café-concert n’a jamais de «four»! Il a même trouvé -un moyen infaillible de n’en pas pouvoir éprouver. Il ne donne que des -«numéros» qu’il change, du jour au lendemain, s’ils n’ont pas plu à la -première audition qui a lieu, généralement, sans tambour ni trompette. -Le public, assuré de ne pas tomber sur un spectacle entièrement -mauvais, va voir tel bouiboui pour son «ensemble» et non pour un de ses -«numéros». - -Voilà pourquoi le café-concert et le bouiboui qui possèdent une troupe -suffisante conservent longtemps leur vogue, alors qu’un théâtre à la -mode, faisant le maximum aujourd’hui, tombera demain à 300 fr. avec ses -mêmes et excellents artistes, s’il a eu la malchance de tomber sur un -«four»! - -J’ai vu jouer quelquefois mes pièces en tournée. Les mêmes «effets» -se reproduisent à peu près partout--même à l’étranger, dans les -traductions. - -Tous les publics sont donc à peu près les mêmes pour les pièces «à -situations». Dans les ouvrages «à thèse» ou purement littéraires, il en -est tout autrement. Bien des hardiesses et des finesses, applaudies à -Paris, restent incomprises d’une certaine partie du public provincial. - -Vous me demandez aussi d’émettre mon avis sur la question des chapeaux -de dames aux fauteuils d’orchestre? Je vous dirai tout net que l’on -devrait bien laisser tranquilles nos charmantes spectatrices! - -Pourquoi confieraient-elles de gracieuses et fragiles coiffures qui -sont souvent, à Paris, de véritables objets d’art, à des ouvreuses qui -les empilent--n’ayant pas de vestiaires spéciaux--avec les pardessus et -les parapluies? - -«Qu’elles partent sans chapeau de chez elles! - ---Mais celles qui vont au restaurant? - ---Qu’elles prennent un cabinet particulier! - ---Ça ne leur plaît que selon leur cavalier...» - -Et puis, il y a aussi les «honnêtes femmes qui vont à pied». -Voulez-vous qu’elles traversent les carrefours avec des plumes et des -fleurs dans les cheveux? Le spectacle serait alors dans la rue--et -voilà une concurrence de plus aux théâtres qui se plaignent déjà d’en -avoir trop! - -Pourquoi, d’ailleurs, la mode des hautes coiffures durerait-elle plus -que les autres? Un peu de patience, messieurs!... - -Pour les décorations que l’on accorde aux écrivains dramatiques, il -me semble que tout auteur doit désirer très larges--plus larges--les -libéralités ministérielles faites à ses confrères--ne serait-ce que -dans l’espoir--généralement inavoué--d’attraper, un jour ou l’autre, -un petit bout de ce ruban que l’on ne blague qu’à la boutonnière des -autres! - -Ai-je répondu à toutes vos questions, mon cher confrère? Oui, je crois. - -Je vous autorise à publier l’ouvrage in-octavo que vont former mes -réponses. S’il y a deux volumes, vous pourrez ne m’envoyer que le -meilleur... le troisième! - -Bien cordialement à vous, - - Maurice ORDONNEAU. - - Villa Bienvenue, Royan-Pontaillac. - - -M. Henri de Bornier - -est à la fois, pour les réformes et pour la tradition: - - Bornier, par Aimargues (Gard), 7 août 1897. - - Mon cher confrère, - -Votre lettre m’arrive à la campagne, et, malgré la chaleur torride -qui invite à la paresse, je me fais un plaisir de répondre à votre -questionnaire. - -Ce que je fais? Je regarde si les nuages qui arrivent de la mer -voudront bien crever un peu sur mes vignes. C’est rare, car les -montagnes et le Rhône attirent les nuages, et je ressemble à un poète -dramatique qui se demande si un directeur de théâtre voudra bien jouer -sa pièce. - -Du reste, je connais les deux questions, et si je savais faire -des chroniques, je vous en enverrais une, où je démontrerais que -viticulteur et auteur dramatique sont deux métiers qui se ressemblent -absolument. - -Vous me demandez si je trouve qu’il y ait assez de théâtres pour le -drame historique et le drame en vers? Certes, non! Et je ne pense pas -sans tristesse aux jeunes gens qui ont le courage d’écrire des drames -en vers--la malice dit tragédies, dans l’espoir de ridiculiser et de -nuire. - -Vous qui touchez de très près, et avec une juste sympathie, aux -choses du théâtre, savez-vous bien, cependant, qu’il n’est guère de -martyre pareil à celui d’un jeune poète que la vipère dramatique a -mordu? D’abord tout homme qui fait des pièces, des pièces en vers -particulièrement, semble un ennemi pour les autres hommes, sauf -quelques honorables exceptions. Pourquoi? Pour une foule de raisons, -entre autres parce que les succès de théâtre, presque toujours, -donnent instantanément la richesse et la renommée: de là les envieux. -Faites des romans, des volumes de vers, des sonnets, des poèmes -épiques, on sourira doucement ou ironiquement, voilà tout; mais ne -tendez pas votre main vers les fruits d’or du théâtre, ou vous aurez -tout de suite mille ennemis connus et inconnus. Je pourrais citer tel -individu qui passe sa vie à empêcher les autres de faire jouer leurs -pièces, c’est son petit plaisir. Et il y réussit par des moyens très -ingénieux. Si les poètes qui ont acquis déjà la célébrité trouvent des -difficultés pareilles, on peut juger de tous les déboires qui attendent -un poète jeune, inconnu et timide. A quelle porte ira-t-il frapper, qui -ne soit presque fermée d’avance? - -C’est pour cela qu’il faut un plus grand nombre de théâtres -littéraires, de théâtres où l’on joue des drames en vers, afin que les -directeurs se fassent concurrence--ce qui ne les empêchera pas de faire -fortune, au contraire! Je réclame mieux encore pour les jeunes auteurs: -un Comité de lecture. Non pas seulement des examinateurs qui lisent les -manuscrits chez eux, quand il leur plaît, à bâtons rompus, mais, de -plus, comme au Théâtre-Français, un Comité qui entende la pièce lue -par l’auteur. Un Comité c’est déjà un public qui juge l’œuvre parlée, -tandis qu’un examinateur isolé ne reçoit pas l’impression directe du -poète. Ceci demanderait de longs développements, mais je vous en ai -dit assez pour attirer l’attention et la bienveillance sur mes jeunes -confrères. - -Ainsi donc, augmenter le nombre des théâtres littéraires le plus -possible, le plus tôt possible! Quant aux acteurs, vous en trouverez, -n’en doutez pas: il en est beaucoup de disponibles, et il en viendra -des nouveaux, selon les besoins des théâtres futurs. - -J’en viens à votre dernière question: - -_Le vers libre doit-il bientôt faire son entrée dans le drame en vers?_ - -Je suis très loin de blâmer les tentatives et les nouveautés -littéraires. Je me rappelle, j’avais alors dix-huit ans, que Viennet, -l’auteur de _Clovis_ et d’_Arbogaste_, écrivait à une de mes parentes: -«Votre neveu réussira peut-être, mais ses vers sont trop pleins -_d’impuretés romantiques_.» Je ne peux donc pas à mon tour, m’indigner -des impuretés prosodiques de mes jeunes contemporains; je crois même -que ces tentatives peuvent amener quelques bons résultats pour la -poésie lyrique, comme le Théâtre libre en a réellement produit pour -la comédie et le drame. Mais je ne conseillerai pas l’emploi du vers -libre pour le drame, et cela pour une raison fort simple: c’est que -le public a dans l’oreille le vers régulier de douze syllabes avec -hémistiche; si vous faites des vers de quatorze ou quinze syllabes sans -hémistiche et avec un grand nombre d’hiatus, le public, désorienté, -passera son temps à chercher si les vers sont plus ou moins longs et il -ne suivra plus la pensée de l’auteur, ce qui est la chose importante. -Cette raison seule suffirait, selon moi, à ne pas conseiller aux poètes -le vers irrégulier. Du reste, le vers régulier de douze syllabes à -rimes suivies n’a pas empêché Corneille, Racine, Victor Hugo, et tant -d’autres d’écrire des chefs-d’œuvre pour la scène, et on peut se -contenter des libertés rythmiques d’_Hernani_ et de _Marion Delorme_. - -Voilà, très sommairement, ce que je pense et ce que je devais vous -dire dans l’intérêt des nouveaux poètes. Puisque vous m’avez incité à -leur donner un conseil, en voici un autre plus important. Je reçois -souvent des lettres dont l’auteur me confie qu’il a l’intention de -mettre au théâtre tel grand personnage historique; c’est mal comprendre -la mission du drame moderne. Il ne s’agit pas de faire une pièce -sur Charlemagne, César ou Henri IV; l’essentiel est d’avoir, avant -tout, une pensée philosophique, juste et simple, de l’examiner sous -toutes ses faces. Quant aux personnages et à l’époque, on les trouvera -toujours, ou, plutôt, ils se présenteront d’eux-mêmes. Alors, il faut -étudier l’époque et les personnages d’après les documents les plus -sérieux et les plus nombreux, en un mot, _vivre dans le milieu_. -L’histoire est le naturalisme dramatique. - -Vous avez raison, mon cher confrère, de poser publiquement ces -questions; si je vous ai quelque peu aidé à les résoudre, j’en serai -très heureux et très flatté. - - Henri de BORNIER. - - -M. Paul Meurice - -travaille... pour les autres: - - Veules, 9 août 97. - - Mon cher confrère, - -Vous me faites d’assez nombreuses questions. Permettez-moi de ne -répondre qu’à quelques-unes. - -_Si, pendant les vacances, je travaille, ou si je m’amuse?_ - -Je m’amuse--en travaillant. Je vis maintenant fort retiré, fort isolé, -et je travaille beaucoup, n’ayant plus que ça à faire. - -_A quoi je travaille et pour qui?_ - -A plusieurs choses pour plusieurs personnes. Pour mon compte -personnel, à un drame en vers et à un livre sur la question sociale -(l’objet de votre grande enquête) qui a été la méditation de toute -ma vie. Pour Victor Hugo, je rassemble les éléments du tome II de sa -_Correspondance_, qui doit paraître en octobre, et d’une nouvelle -série de _Choses vues_, qui paraîtra au printemps; de plus, je mets -au point scénique, pour Coquelin, un curieux _mélodrame_ de l’auteur -d’_Hernani_, qui est la comédie--ou la parodie--la plus amusante du -monde. Pour Vacquerie, je prépare une réimpression de _Profils et -Grimaces_, et je vais achever l’arrangement, commencé par lui, de son -_Tragaldabas_. Vous voyez que j’ai de la besogne. - -Vous voulez bien me demander ensuite ce que je pense de l’état -actuel du drame.--_A quelle cause j’attribue le ralentissement de sa -vogue?_--Uniquement à la cherté des places. Mais peut-on croire et -dire que le drame périclite, quand on voit un artiste tel que Jules -Lemaître se laisser tenter par cette admirable forme du théâtre? Est-ce -que Victorien Sardou, est-ce que Jean Richepin ne sont pas dans toute -la force du talent? Et voici M. Rostand qui arrive et dont le _Cyrano -de Bergerac_ sera, je vous le prédis, un des grands succès de cet hiver. - -Je vous serre cordialement la main, mon cher confrère, - - Paul MEURICE. - - -M. Edmond Rostand - -est lapidaire, comme toujours! - - Boissy-Saint-Léger, 16 août 1897. - - Mon cher Huret, - -Je travaille à terminer le _Cyrano_, que Coquelin va jouer à la -Porte-Saint-Martin. - -Je ne pense pas que les pièces en vers manquent en ce moment de -théâtre. Comédie-Française, Renaissance, Porte Saint-Martin, Odéon... -N’est-ce pas, grâce à Sarah et à Coquelin, le double de ce que nous -avions il y a quelques années? - -Et pour ces théâtres il n’y a déjà pas assez d’artistes sachant dire le -vers; qu’adviendrait-il si de nouvelles scènes se créaient? Ah! qu’il -serait temps de nommer un poète professeur au Conservatoire! - -Quant au vers libre, mon cher Huret, je l’aime. On peut s’en servir -au théâtre. Si j’en ai envie je l’essayerai. La seule chose que je ne -comprendrais plus, ce serait _le vers libre obligatoire_. Je suis pour -le vers libre, et davantage encore pour le poète libre. - -Croyez à mes meilleurs sentiments, - - Edmond ROSTAND. - - -M. Alfred Dubout - -l’auteur de _Frédégonde_, ne se fatigue pas: - - Paris, 16 août 1897. - -Indiscret... vous ne le serez jamais, mon cher concitoyen. - -Vous me demandez si je travaille ou si je m’amuse? - -Je travaille, donc je m’amuse. A quoi?--A une pièce. Pour qui?--Pour... -la Critique. - -Ce que je dis de sa sévérité à l’égard de _Frédégonde_?--Qu’elle m’a -fait beaucoup d’amis. - -Si je pense que le vers libre doit entrer bientôt au théâtre?--Quand -Mme Sarah Bernhardt le voudra. - -Et si je crois, enfin, que la création de nouvelles scènes s’impose -pour le drame historique ou le drame en vers? - -Ici, je m’arrête, obligé de confesser mon incompétence, et je laisse à -de plus autorisés le soin d’apprécier le goût et les besoins du public. - -Ce que je sais seulement, c’est que depuis un quart de siècle environ -on réclame la création d’une seconde scène à la _Comédie-Française_, -afin d’y pouvoir jouer simultanément le drame et la comédie, et que, -comme _sœur Anne_, on ne voit rien venir! - -Bien cordialement à vous, - - Alf. DUBOUT. - - -M. Jean Aicard - -après avoir agréablement plaisanté les poètes et l’Académie, fait une -éloquente théorie du vers dramatique: - - La Garde, près Toulon, 12 août 97. - - Mon cher confrère, - -Il est peut-être un peu cruel de demander à un homme qui, le jour, fait -exécuter des terrassements dans son enclos, et la nuit, sous des clairs -de lune frais, après les torrides journées d’août, dans le Midi, roule -sur une bicyclette avec de bons compagnons, il est peut-être un peu -cruel de demander à cet homme-là ce qu’il pense du drame historique en -vers. - -Je crois que l’Odéon suffit au drame historique qui se cherche et le -Théâtre-Français au drame historique qui s’est trouvé (en vers). - -Toutefois, je regrette que, à la Comédie-Française, on n’ait pas une -scène assez spacieuse pour faire mouvoir de vraies foules. - -Je ne crois pas que «le public» ait «besoin» de drames en vers, ni de -poèmes, ni de poésies. Ça lui est égal. - -Il y a en France quelques millions de versificateurs. Le dictionnaire -des rimes est le livre le plus répandu. Napoléon Landais est aussi -connu que Napoléon Ier, et plus populaire. - -Tous les collégiens, tous les bureaucrates, tous les caissiers, tous -les commis voyageurs et tous les poètes font des vers. - -Toutes les femmes lisent les vers qu’on leur adresse et ne lisent que -ceux-là. Celles à qui on n’en adresse point, en demandent. - -Les albums sont sans nombre, dans l’univers,--comme les sots de -l’Ecclésiaste. - -Mais personne ne lit «des vers». - -Sully Prudhomme est un quasi-inconnu. C’est pourtant un grand -poète,--quoiqu’il soit de l’Académie. - -Cependant le vers au théâtre est toléré. C’est qu’il fournit au -tragédien des sonorités particulières, bien rythmées comme la -respiration même, qui lui permettent d’enfler la voix,--de forcer les -effets, de les faire «sonner» démesurément,--comme il sied quand on dit -en présence de trois ou de six mille spectateurs ce qui ne s’adresse -qu’aux personnages du drame. - -Quant aux interprètes suffisants--en trouverait-on si de nouvelles -scènes s’ouvraient au drame en vers? Je crois que oui. Ce qui détourne -les tragédiens de la tragédie ou du drame historique en vers, c’est la -certitude où ils sont de rester inemployés. - -Quant au vers libre, il entrera dans le drame en vers triomphalement -dès qu’un homme de génie l’aura voulu. Le vers libre permettra, -j’imagine, des nouveautés de paroles rimées qui seront les bienvenues -pour nos oreilles lasses d’hémistiches tout faits, de tournures -prévues. Il permettra, j’espère, une souplesse de naturel qui -humanisera et simplifiera la langue poétique dramatique. La difficulté -(dès qu’il s’agit de drame historique, non de comédie légère) sera de -conserver aux périodes, malgré les brièvetés et les rapidités du vers -libre, cette force que leur donne ce qu’on appelle le «grand vers», -cet alexandrin dont la puissance propre, dont l’unité même naissent -peut-être de ce qu’il est entouré ou précédé de vers tout semblables. - -Rien de mystérieux comme les nombres. - -Un bel alexandrin marchant à la fin d’une période d’alexandrins -et commandant la halte est accompagné d’un effet de majesté tout -particulier. Il y a une force difficile à mesurer. C’est le dernier -rang des bataillons carrés bien disciplinés: commandés par Agrippa -d’Aubigné ou Corneille, ils sont superbes. Un tas de francs-tireurs ou -de vers libres, une armée de volontaires, c’est beau aussi, commandé -par Garibaldi. - -Les théories se font et se défont d’après les œuvres de génie. - -Croyez-moi cordialement à vous, - - Jean AICARD. - - -M. Eugène Morand. - - Cher monsieur, - -Voici la réponse à quelques-unes des questions que vous me posez. -Je souhaite, pour le drame historique et le drame en vers, une -transformation absolue, demandant à l’un un plus grand respect et une -plus large compréhension de l’histoire, à l’autre une pensée supérieure -et un renouvellement de forme auquel se prêtera particulièrement bien -le vers libre. Nous tournons la meule d’Hugo depuis trop longtemps. - -Pour la mise en scène? Une partie, l’intellectuelle, étant la moelle -même de la pièce, j’y veux tous les soins; pour l’autre, la tangible -et décorative, comme elle n’est faite que de lamentables, et coûteux -pourtant, oripeaux de toile, j’en voudrais le moins possible. -D’ailleurs, parviendrait-elle à donner l’apparence de la vérité qu’elle -n’en serait que plus fâcheuse, l’illusion parfaite, le «trompe-l’œil», -étant de valeur artistique absolument nulle. Le décor doit être dans -l’œuvre même. C’est à l’auteur, au poète surtout, à créer par les -mots l’ambiance que sa pièce demande. Ceci dit, pour le peu de toile -peinte dont on ne pourra pas se passer, j’exigerai que la qualité y -supplée à la quantité et que le décor, au lieu d’une méprisable adresse -d’exécution, présente, ce qui n’est jamais, un simple et personnel -caractère de beauté. - -Ce sont là, en littérature et en art, des idées que je suis déjà -parvenu à réaliser pour moi dans une certaine mesure; il est possible -que les circonstances me permettent de le faire un jour pour les autres. - -Recevez, je vous prie, mes meilleurs compliments, - - Eugène MORAND. - - -M. Edmond Haraucourt. - - Fort des Poulains, Belle-Isle-en-Mer - (Morbihan), 28 août 1897. - - Mon cher Huret, - -Votre lettre m’arrive avec un long retard: elle m’attendait chez moi, -tandis que j’étais sanglé sur un lit lointain, pour y réparer les -accrocs faits à ma tendre personne par une chute dans les roches de -Belle-Isle. - -J’ai l’accident chronique, ayant le geste exagéré. Je partage -ordinairement mes vacances en deux époques bien distinctes: dans l’une, -absolument dénuée de littérature, j’agite mon exubérance, comme une -bête lâchée; dans l’autre, je reste au lit, quinze jours, un mois, -bordé de bandelettes, comme une momie, car je finis toujours par me -casser quelque chose: ma peau a pris l’habitude des trous, et se -résigne, en se recollant. - -Mais, fût-ce au lit, je ne travaille pas: la nature et surtout la mer, -loin de «m’inspirer» comme disaient nos aïeux, m’écrasent sous le -sentiment de nos ridicules aspirations, et ma faiblesse, en présence -de leur force, me rappelle à l’égalité des crabes devant la mer, des -crabes, mes frères. - -Aussi, je ne saurais guère répondre avec sagesse aux questions que vous -me posez. - -Je ne vois, d’ici, aucun inconvénient à ce qu’on porte le vers libre -au théâtre, puisqu’il y est depuis plusieurs siècles; cette innovation -pourra donc coïncider avec une découverte, bien désirable aussi, et qui -passionne de nombreux ingénieurs, découverte d’un fil avec lequel on -parviendrait, pense-t-on, à couper le beurre. - -Je ne vois non plus aucun inconvénient à la création de théâtres -nouveaux, où se jouerait le drame en vers: mais la difficulté, sans -doute, est de recueillir les éléments divers qui assureraient le succès -de l’entreprise, des tragédiens, un directeur désintéressé, des pièces -honorables, mais surtout des bailleurs de fonds et du public; car ces -deux derniers facteurs sont les plus difficiles à rassembler. - -Il y aurait pourtant une fortune à faire!--Un directeur, supérieurement -lettré, préparé, par de fortes études, à discerner les choses -artistiques de celles qui ne le sont pas, renseigné, si vous -voulez, par un Comité, non pas de comédiens, mais de personnalités -compétentes, dramaturges, poètes, romanciers, et qui, systématiquement, -énergiquement, sans consentir aucune faveur, sans écouter aucune -sympathie, impitoyable, écarterait toute œuvre et tout homme de talent, -pour réserver son théâtre aux Médiocres, celui-là répondrait à un -besoin, et le public tout entier l’en récompenserait en foule. - -Mais, voilà, on n’ose pas! Les directeurs s’en tiennent aux -demi-mesures, recherchent les mauvais auteurs sans aller jusqu’aux -pires, demandent les vers plats sans oser les vers faux, les maladroits -au lieu des nuls, les amateurs, des hommes, il est vrai, sans dotation -naturelle, mais pleins de bon vouloir, qui parfois même exercent fort -convenablement un art ou une profession, et qui, dans leur partie, -sinon dans la nôtre, ont des notions du bien et du mal, ce qui est déjà -trop! - -Parlons franc: celui qui réaliserait aujourd’hui le chef-d’œuvre du -drame en vers, c’est l’auteur de café-concert. - -Mais on ne se risque pas jusqu’à lui. On s’arrête en route. C’est un -tort. Il est attendu: c’est le Messie du public moderne. - -Me voici au bas de la page et je n’en veux pas commencer d’autres: je -vous serre la main, cordialement, - - Edmond HARAUCOURT. - - -M. Georges Rodenbach - -dit ses vérités à la foule: - - Mon cher Huret, - -Je rentre de voyage et suis bien en retard pour vous envoyer l’avis que -vous me demandiez sur quelques questions de théâtre, par exemple le -drame historique et le drame en vers. Certes, on ne saurait trop leur -ouvrir de nouveaux débouchés. Ils sont la plus haute forme, le grand -art en matière dramatique. Mais ce qui manque, me semble-t-il, ce ne -sont point les scènes ni les interprètes, puisque le Théâtre-Français, -en tous cas, demeure, incomparable. - -Ce qui manque, c’est un public. La musique a son auditoire d’initiés: -voyez Colonne, voyez Lamoureux. Le grand art dramatique n’a pas le -sien: voyez Ibsen, dont aucune pièce ne ferait dix représentations; -voyez _Torquemada_, le _Théâtre en liberté_, de Victor Hugo; ou cette -exquise _Florise_, de Banville; ou cette haute _Abbesse de Jouarre_ -de Renan, qu’on n’a même jamais jouée. Et tant d’œuvres sans beauté -vont à la cinquantième et à la centième, parce qu’elles sont sans -beauté! C’est ce qui faisait dire à Nietzsche: «Succès au théâtre, -on descend dans mon estime jusqu’à disparition complète.» Certes, la -boutade est exagérée; mais il est certain que le théâtre, aujourd’hui, -_vit du nombre_, le nombre qui est incompétent et sacre le médiocre. -Au contraire, l’œuvre d’art n’est accessible qu’à une élite. Que -faudrait-il? Que cette élite fût nombreuse, comme l’élite musicale des -concerts du dimanche, qui, elle, ne supporte pas de la musiquette (pas -même du Théodore Dubois, qu’elle a sifflé!), mais veut du grand art et -du génie. Quand y aura-t-il un public ne voulant aussi que de la vraie -littérature? Alors les belles œuvres, peut-être les chefs-d’œuvre, -ne manqueront pas. Car beaucoup, qui s’abstiennent aujourd’hui, -s’adonneront au théâtre lorsqu’en travaillant pour un public ils ne -devront pas travailler _contre_ la beauté. - - Cordialement, - - Georges RODENBACH. - - -M. Jules Mary - -traite à fond les questions posées: - - La Chevrière, par Azay-le-Rideau - (Indre-et-Loire), - - 15 août. - - Mon cher confrère, - -Exécutons-nous! - -_Où passez-vous vos vacances et comment? Travaillez-vous pour le -théâtre en ce moment? Pour qui? Qu’est-ce?_ - -Vous rappelez-vous le _Lys dans la vallée_? Eh bien! j’habite -Clochegourde--en réalité La Chevrière--perché en haut des falaises de -l’Indre, où Balzac a placé les scènes de son roman. De mon cabinet de -travail j’aperçois Saché, sur le coteau de l’autre rive, Saché, où -Balzac venait tous les étés passer deux ou trois mois. Tous les vieux -qui l’ont connu sont morts, le dernier,--son tailleur--il y a deux -ans. Il y a bien, paraît-il, à Pont-de-Ruan, un reste de vieux garçon -de moulin qui jetait autrefois l’épervier dans l’Indre pour le grand -homme, mais rien à en tirer: il est sourd comme un pot. - -Je pêche, en attendant l’ouverture de la chasse. - -J’achève en ce moment le drame que Rochard donnera à l’Ambigu après _La -Joueuse d’orgue_. J’ai, d’autre part, à la Porte-Saint-Martin, un drame -à grand spectacle dont le titre provisoire est: les _Derniers Bandits_, -et qui sera joué aussi dans le courant de la prochaine saison. Enfin, -j’ai sur le chantier, vous le savez, _Sébastopol_, mais la pièce, à -laquelle j’ai déjà travaillé six mois, ne sera pas faite avant la fin -de l’année. Ç’aura été une dure besogne. - -_Le drame historique est-il mort? A-t-il besoin de se renouveler? -Comment?_ - -Rien ne meurt. Le drame historique dort. Un beau jour, il se -réveillera, tout frais et gaillard, parce qu’il aura bien dormi. -Toutefois la quantité de documents publiés depuis quelques années ouvre -une voie nouvelle--celle de l’histoire par les petits côtés, la plus -vraie pour le public, celle qu’il comprend le mieux--les autres points -de vue, plus généraux--étant du domaine spéculatif et lui échappant -presque toujours. Ceux qui font l’histoire s’en rendent-ils bien -compte? Je ne sais pas si cette voie nouvelle ne serait pas de montrer -les tragédies de l’histoire--ou ses comédies--conduites par leurs héros -en robe de chambre. Le panache a fait son temps. - -_Quelle direction prend en ce moment le drame populaire? En quoi la -formule d’il y a 50 ou 60 ans diffère-t-elle de celle d’aujourd’hui? En -un mot, quelle différence y a-t-il entre les vieux mélos qu’on n’ose -plus reprendre et les drames que vous avez signés?_ - -La direction du drame populaire? Croyez bien, qu’il n’en prend aucune. -Le drame, populaire ou non, restera éternellement, en se conformant, -pour des menus détails, aux mœurs qui changent. Voilà tout! Le drame -populaire comprend tout--drame et comédie--et c’est une des plus belles -expressions de l’art dramatique. - -Pas de public, dit-on. Non pas. Point de théâtres, oui, à l’exception -de ceux de Rochard et de Lemonnier. Et voilà pourquoi le drame a l’air -de languir. On cherche bien à fonder un Théâtre lyrique pour faire -concurrence aux cafés-concerts--et personne ne songe au drame qui, -sous forme de roman-feuilleton, réunit encore et réunira toujours -une clientèle formidable, des millions et des millions de lecteurs. -Donnez-leur des drames à ces millions de lecteurs, ils n’iront plus au -café-concert. - -La formule? Mais c’est purement du métier. On n’écrit pas aujourd’hui -le dialogue ampoulé, redondant, d’il y a 50 ans. Certaines ficelles--le -métier en est plein--sont devenues câbles; ce sont ces ficelles qui -rendent une pièce vieillotte. Le drame doit revenir, et revient, -forcément, à une simplicité primitive, en se mêlant à la comédie, -au débat des sentiments et des situations, mais pour _aboutir_ à la -dernière expression de la haine, de la jalousie, de la colère, du -mépris, etc.: la comédie reste en chemin; le drame aboutit toujours. -Tous les deux sont dans le vrai. - -La différence? Elle n’est qu’en surface et dans le tour de main. -_Roger la Honte_, _Le Régiment_, _Sabre au clair_ ont réussi parce -qu’ils étaient habillés à la moderne. Nous ne pouvons pas inventer des -passions nouvelles, mais on peut varier les manières d’en souffrir: -voilà pour le fond. Quant aux détails, ils sont de tous les jours et -tout autour de nous. Il n’y a qu’à se baisser pour en prendre. - -_N’y a-t-il pas de l’exagération dans les mises en scène actuelles? -Un trop grand souci d’exactitude et de luxe dans les toilettes, -l’ameublement, etc.? Une réaction n’est-elle pas proche en sens -contraire? Le drame populaire peut-il se passer de tant d’exactitude et -de minutie? Ou doit-il évoluer vers plus de vérité et de réalité dans -la mise en scène?_ - -Il y a des pièces--et nombreuses--qui n’ont réussi, en ces derniers -temps, que par ce souci d’exactitude. Le pli est pris. C’est une loi: -il n’y a guère d’amendements possibles. Les meubles peints sur la toile -de fond sont devenus ridicules. - -Le drame populaire doit évoluer dans le même sens, s’il ne veut pas -courir le risque d’être traité de vieux. Et même, un conseil: si vous -avez, dans votre pièce, un coin de l’intrigue qui languit, vite, -mettez-y un ameublement du plus pur Louis XVI. Le spectateur admire et -ne s’aperçoit de rien. - -_A quoi attribuez-vous le succès des cafés-concerts? Le public -populaire ne va-t-il pas là plus volontiers qu’au théâtre? Comment l’en -détacher?_ - -J’ai répondu plus haut: donnez-nous des théâtres de drame! Mais -j’ajouterai que les mœurs publiques suivent, au théâtre, un -_decrescendo_ qui s’observe autre part. Où sont et que deviennent les -grands cafés de luxe, maintenant? Ils sont devenus brasseries. Où sont -les restaurants fins? Ils ont rejoint les écrevisses. Il faut aller -aux Nouveautés ou au Palais-Royal pour voir des couples d’amoureux en -partie fine dans des cabinets particuliers. Le café-concert est un peu, -au théâtre, ce que la brasserie est à l’ancien café. - -Excusez la longueur de cette lettre, mon cher Huret, mais c’est votre -faute. Vos questions soulèvent des discussions et des théories sans -nombre et il faudrait des volumes pour y répondre. - -Cordialement à vous, - - Jules MARY. - - -M. Armand Silvestre - -le confesse: il est embarrassé. - - Argelès-Gazost (Hautes-Pyrénées), jeudi. - - Mon cher confrère, - -Vous voulez bien me demander où je passe mes vacances? - ---Comme tous les ans, à Argelès où je trouve la montagne et la -tranquillité. - -Si je travaille ou si je m’amuse? - ---L’un et l’autre: c’est-à-dire que je ne travaille qu’à des choses qui -m’amusent, ou du moins, m’intéressent. Je termine un volume de vers, -qui paraîtra en novembre et je retouche un drame que j’ai actuellement -en répétitions à la Comédie-Française: _Tristan de Léonois_. - -Quant à la troisième question, à savoir si je trouve suffisants les -débouchés ouverts au drame historique et au drame en vers, je suis plus -embarrassé d’y répondre y étant intéressé. - ---Je crois cependant que les dramaturges et les poètes n’auraient pas à -se plaindre si l’Odéon faisait son devoir. Mais il en est si loin! - -Reste l’emploi du vers libre dans le drame. - ---Je suis convaincu qu’il y peut ajouter un aliment musical très -intéressant et y rompre la monotonie de la forme. Mais je suis encore -intéressé ici, puisque j’ai prêché d’exemple dans _Grisélidis_ et -continué dans _Tristan_. - -Croyez, mon cher confrère, à mes sentiments dévoués. - - Armand SILVESTRE. - - - - -LE DÉPART DE RÉJANE. - - - 23 septembre 1897. - -Réjane a quitté Paris hier, par le train de Bruxelles de 6 h. 22, pour -sa longue tournée d’Europe qui ne doit prendre fin qu’en décembre. - -Je l’avais vue chez elle, dans l’après-midi, et j’avais un peu causé -avec elle de ce long voyage. - -«Oh non! je n’aime pas les départs, disait-elle. Quand je suis pour -m’en aller, je voudrais être Anglaise! Les Anglaises, elles, s’en vont -comme ça: _Good bye_, et c’est fini.» - -C’est seulement sa seconde tournée hors de France. La première, c’était -en Amérique, il y a quatre ans. Mais, cette fois-là, son mari, M. -Porel, et sa fille l’accompagnaient. Alors, aucune tristesse, au -contraire, la joie du mouvement, des pays nouveaux, du très lointain, -de l’inconnu! Aujourd’hui, ce n’est plus cela... M. Porel est retenu à -Paris par la saison commençante, une besogne infernale! Par conséquent, -sa fille ne peut pas non plus l’accompagner. Que ferait-elle, toute -seule, dans les chambres d’hôtel, durant les longues soirées d’hiver? -Aussi, la voilà, la petite, avec sa jolie frimousse, à la fois sérieuse -et vive, les yeux rougis, pleins de larmes: - -«Ne pleure donc pas! lui dit sa mère. Ça rougit le nez.» - -Le petit garçon de quatre ans, inconscient, esquisse un pas de valse -sur le tapis. - -«Espèce de gommeux!» lui lance sa mère. - -Porel est là aussi, tout silencieux. Réjane, coiffée d’un joli chapeau -de velours écossais, vert et rouge, en costume de voyage, essaye de les -égayer un peu. Elle plaisante, avec son diable d’esprit, son esprit de -diable plutôt, et je m’aperçois bientôt que je suis seul à en rire... - -«Voyons, Bruxelles, c’est un faux départ! Pour une Parisienne, c’est -le bout de la jetée, c’est le coup de mouchoir à tout ce qu’on laisse -derrière soi... Puis Copenhague, ça c’est plus loin. Ibsen doit y -venir voir jouer sa _Maison de poupée_. Il paraît qu’il a déjà retenu -ses places à l’hôtel et au théâtre. Vous dire que je n’en suis pas -fière, ce serait mentir!... Puis, le 9 octobre, à Berlin... - ---Vous vous êtes donc décidée à aller à Berlin? - ---Mais, pourquoi pas? Je vous demande pourquoi il n’y aurait que les -artistes qui refuseraient d’aller en Allemagne, quand les auteurs y -envoient leurs pièces, les musiciens leur musique, les industriels -leurs produits? C’est idiot, ma parole d’honneur! Ridicule et bête! -Car, j’ai beau chercher, je ne vois pas ce qui m’empêcherait, en mon -âme et conscience, puisque je passe par là, de jouer cinq ou six -fois les pièces de mon répertoire devant les Berlinois... Quand ils -m’auront applaudie, nous verrons bien s’ils ont du goût!... Et puis -vraiment, ajoute Réjane de ce ton de voix grondeur et méprisant qui -n’est qu’à elle, la personnalité des comédiens est-elle si importante -que nous devions raisonner sur nos déplacements comme pour des voyages -diplomatiques? Je comprendrais, au pis aller--et encore!--qu’on n’ait -pas de goût à aller à Strasbourg ou à Metz, parce qu’enfin il y a là -des gens qui, en vous entendant parler français n’auraient pas le cœur -à rire, mais à Berlin, voyons, quelle plaisanterie! - ---Qu’est-ce que vous leur jouerez aux Berlinois? - ---_Madame Sans-Gêne_, _Sapho_, _Maison de Poupée_, _Froufrou_ et le -_Demi-Monde_. - ---Et vous n’y resterez que six jours? - ---Oui, en passant. On ne dira pas, j’espère, que j’en fais une affaire -d’argent!» - -En quittant Berlin, Réjane s’en ira à Dresde. Elle jouera au théâtre de -la Cour. Après Dresde, deux jours de voyage à toute vapeur pour entrer -en Russie, non par Pétersbourg, comme elle le voulait, mais par Odessa, -Kieff, Karkoff et Moscou, pour «raison d’État»! On sait, en effet, nous -l’avons déjà raconté, que l’Empereur étant absent en octobre de sa -capitale, et ayant demandé à assister aux représentations de Réjane, -il a fallu bouleverser l’itinéraire de fond en comble. L’impresario -a passé une semaine dans tous les express imaginables, signant de -nouveaux traités, payant des dédits, employant huit jours de fièvre -inouïe pour satisfaire au désir impérial qu’avait éveillé, on s’en -souvient, la fameuse représentation de _Lolotte_, à Versailles. - -A Pétersbourg, les représentations n’iront pas sans faire beaucoup -jaser. Pensez donc! Deux théâtres impériaux s’ouvrant _pour la première -fois_ à une comédienne étrangère en tournée, sur un signe du maître: le -théâtre Alexandre, et surtout le sacro-saint théâtre Michel où jamais, -jusqu’à présent, aucune artiste en représentation n’avait posé les -pieds! - -«Alors, vous devez être ravie à l’idée de ces représentations de Russie? - ---Certes! puisque c’est pour aboutir à ces représentations de -Saint-Pétersbourg que j’ai consenti à quitter Paris en pleine saison -théâtrale, et à faire cette immense promenade à travers l’Europe. J’y -retrouverai, plus que partout ailleurs, des figures de connaissance, -toute cette sympathique colonie russe, habituée du Vaudeville et que -je voyais, si empressée et si cordiale, venir gentiment m’applaudir à -chacune de mes créations. - ---Qu’est-ce que vous jouerez, devant ce parterre d’Altesses? - ---_Ma Cousine_ qu’_on_ a spécialement demandée...» - -S’interrompant, et avec une petite moue attendrie: - -«Pauvre Meilhac!... ça lui aurait fait tant plaisir, cette -attention-là! Je jouerai, naturellement, _Madame Sans-Gêne_, et même, -le dimanche 7, je jouerai, en matinée, _Maison de Poupée_, et le soir, -_Madame Sans-Gêne_. Ah! je ne flânerai pas sur les bords de la Néva! - ---Et après la Russie? - ---Ah! je n’en sais plus rien, avec tous ces bouleversements! Mais, -soyez tranquille, vous en serez informé, l’impresario n’y faillira -pas... En tout cas, nous pourrons nous revoir dans la première semaine -de décembre, voilà qui est sûr.» - -J’avais laissé Réjane à ses derniers adieux. - -A la gare elle était entourée de sa famille et de quelques intimes -seulement,--la troupe étant déjà partie à midi, la devançant à -Bruxelles. Ici on n’essayait même plus de rire. On allait se séparer -pour deux longs mois, décidément. Réjane monte dans le train; de la -portière du wagon-restaurant, la mère dit une dernière fois adieu aux -siens, à sa petite Germaine qui, de ses tendres yeux d’enfant sensible, -trempés de larmes, suit le train qui s’ébranle. - -Son père l’entraîne doucement par la main. - - - - -UN MARIAGE «BIEN PARISIEN». - - - 2 décembre 1897. - -Il s’agit, d’ailleurs, du mariage de deux Américains: Mlle Sybil -Sanderson, Californienne, avec M. Antonio Terry, Cubain. Mais -Esclarmonde, Manon, Phryné ont depuis longtemps naturalisé la mariée, -et l’écurie de trotteurs de l’époux et son magnifique haras de -Vaucresson l’ont indiscutablement baptisé boulevardier. Sans compter -le serment qu’il a fait de ne jamais porter de chapeau haut de forme à -Paris, ce qui le classe parmi nos originaux de marque. - -Quoi qu’il en soit, avec cette réserve américaine bien connue, et cette -horreur de la réclame qui la caractérise, le mariage avait été tenu -secret. Sinon le mariage lui-même, dont on parlait depuis si longtemps -et sur lequel des paris s’étaient même engagés, du moins la date exacte -de la cérémonie: on voulait éviter qu’il en fût parlé... Toutes les -précautions avaient été prises pour cela, et nous avons été les seuls à -l’annoncer hier matin. - -Mlle Sybil Sanderson demeure avenue Malakoff: elle devait donc -régulièrement se marier à Saint-Honoré d’Eylau, et la cérémonie a eu -lieu dans la chapelle des Sœurs du Saint-Sacrement, sur l’avenue, à -quelques pas de son domicile. Au moins la lecture des bans devait-elle -avoir lieu au prône, comme il est d’usage? Mais cette lecture n’a -pas eu lieu. On a passé par-dessus l’autorité paroissiale, et une -dispense a été obtenue de l’archevêché. Pourtant, objectera-t-on, le -mariage a été fait par un délégué de la cure paroissiale? Non pas! On a -complètement ignoré à Saint-Honoré d’Eylau l’union de la paroissienne, -et c’est M. l’abbé Odelin, vicaire général, directeur des œuvres -diocésaines, qui a donné le sacrement à la belle Esclarmonde. - -Donc, à onze heures cinq minutes, hier matin, Mlle Sybil Sanderson, -en élégante toilette de ville marron, garnie de fourrure, est sortie -de son petit hôtel de l’avenue Malakoff; rougissante et les yeux -baissés, on l’a vue! Elle était suivie de sa mère, de ses deux sœurs -et de M. Terry, accompagné de quelques-uns de ses compatriotes, fortes -moustaches noires et teint basané. Des landaus les attendaient qui les -conduisirent à la mairie de Passy, où on arriva dix minutes après. - -Le docteur Marmottan, maire de Passy, député, attendait le cortège. -C’est lui qui lut les articles du Code qui enchaînent les époux. Nous -avons pu prendre connaissance de l’acte officiel du mariage qui unit, -par des liens légitimes: - -M. Antonio-Emmanuel-Eusebio Terry, né à Cienfuegos (île de Cuba), le 14 -août 1857. - -Et Mlle Sybil-Swift Sanderson, née à Sacramento, État de Californie -(États-Unis), le 7 décembre 1865. - -L’acte porte cette mention, qui a son intérêt si l’on sait que la mère -du futur a refusé son consentement: - -«Lesdits futurs, citoyens des États-Unis, munis de deux certificats de -coutume, desquels il résulte qu’ils sont aptes à contracter mariage -sans le consentement de leurs ascendants...» - -En effet, la loi américaine stipule qu’il suffit d’un certificat -consulaire établissant que les futurs époux sont âgés de plus de vingt -et un ans. - -Les témoins étaient: - -Pour le marié: MM. Maurice Travers, avocat; Henri Iscovesco, docteur en -médecine, chevalier de la Légion d’honneur. Pour la mariée: MM. Henri -Howard, artiste peintre, et Auguste Martell. - -A la mairie, aucun discours, aucun incident. Les employés remarquent -seulement les doigts très chargés de bagues endiamantées des invités, -et un imperceptible sourire, vite réprimé, de la mariée, quand M. le -maire a prononcé les paroles définitives: - -«Au nom de la loi, je vous déclare unis par le mariage.» - -A midi dix minutes, les cinq landaus déposaient les mariés et leur -cortège au couvent des Sœurs du Saint-Sacrement, avenue Malakoff. -Là, aussi, les mesures les plus sévères avaient été prises pour -ne pas ébruiter l’événement. C’est dans ce couvent, l’un des plus -aristocratiques de Paris, que des dames du monde font leur retraite. -Or, ni les dames pensionnaires, ni les élèves ne savaient ce qui allait -se passer. Leur curiosité était éveillée, cependant! Car les portes de -la coquette chapelle étaient restées closes, et on avait pu voir--par -hasard--que l’autel et la nef étaient fleuris de chrysanthèmes et -d’orchidées. - -La messe et la cérémonie furent très courtes, M. l’abbé Odelin prononça -un délicat et touchant petit discours dont voici la jolie péroraison: - -«Vous, mademoiselle, vous avez trouvé dans l’affection vigilante d’une -mère toute dévouée, dans l’affection douce de deux sœurs bien-aimées -la sauvegarde de votre cœur. C’était dans la paix d’une famille -respectable que vous récoltiez le bonheur que ne vous donnaient pas les -applaudissements et les plus beaux triomphes. - -»Et, pour que l’union soit complète, pour que l’accord de vos âmes -réponde à celui de vos cœurs, vous avez voulu avoir l’unité de croyance -comme l’unité d’affection. Vous la demandiez hier à l’Eglise catholique -vers laquelle vous vous sentiez depuis longtemps attirée.» - -Allusion discrète à l’abjuration du protestantisme que la jolie -schismatique anglicane avait prononcée, l’avant-veille, devant -M. l’abbé Odelin ravi de la bonne volonté et de la ferveur de sa -cathéchumène. - -A midi et demi, tout était fini. Un déjeuner intime, servi à l’hôtel de -Mme Terry-Sanderson, réunissait une vingtaine de personnes. Et ce matin -les deux époux ont dû s’envoler vers les plages méditerranéennes. - -On va se demander si la nouvelle épousée a renoncé définitivement au -théâtre? Ce n’est pas probable... Car, il y a quinze jours ou trois -semaines au plus, elle se trouvait dans le bureau de M. Carvalho qui -lui remettait un engagement en blanc qu’elle promettait de signer -bientôt. Son rêve, à ce moment, était de créer à Paris les _Pagliacci_ -de Leoncavallo. - -Elle m’en téléphona elle-même la nouvelle que je publiai le lendemain. -Son futur l’accompagnait ce soir-là à l’Opéra-Comique. Elle va donc -prendre un semestre de congé, travailler le contre-sol aigu qu’elle -donnait dans _Esclarmonde_, il y a six ans, et revenir à Paris, la -saison prochaine, pour l’inauguration de la nouvelle salle Favart! - - - - -PETITE ENQUÊTE SUR L’OPÉRA-COMIQUE - - Au lendemain de la mort du regretté Carvalho, directeur de - l’Opéra-Comique, il n’était pas sans intérêt de s’informer - près des musiciens dramatiques notables de Paris--ceux d’hier - et ceux de demain--de leurs vues sur ce que doivent être les - tendances de ce théâtre subventionné. - - Nous avons donc adressé à quelques-uns des principaux - compositeurs français le questionnaire que voici, auquel ils - ont tous répondu avec empressement. - - -_Que doit être l’Opéra-Comique sous la prochaine direction? Quelle -part faudra-t-il faire au répertoire ancien, aux étrangers, aux jeunes -musiciens français?_ - -_Croyez-vous que l’Opéra-Comique puisse suffire à la production -des compositeurs français? Un théâtre lyrique d’essai semble-t-il -nécessaire?_ - -Voici les réponses que nous avons reçues: - - -M. Théodore Dubois. - -Directeur du Conservatoire. - - Paris, le 10 janvier 1898. - - Monsieur, - -Voici les réflexions que me suggèrent les questions auxquelles vous -voulez bien me prier de répondre: - -L’Opéra-Comique, depuis longtemps, s’est éloigné sensiblement du genre -qui lui valut autrefois ses plus brillants succès. Il doit, selon moi, -y revenir dans une certaine mesure et accueillir à bras ouverts la -comédie lyrique et les ouvrages d’une gaieté spirituelle.--Nous sommes -trop enclins actuellement à la mélancolie, et m’est avis que des œuvres -de la nature et de la valeur musicale de _Falstaff_, du _Médecin malgré -lui_, etc., ne seraient pas pour déplaire.--En un mot, il convient -de laisser le drame lyrique à l’Opéra et au Théâtre lyrique dont je -parlerai tout à l’heure. - -Puis, il faut avoir une excellente troupe _d’ensemble_, capable, sans -le secours d’étoiles, d’intéresser toujours le public et de provoquer, -par une interprétation constamment soignée et artistique, de bonnes -recettes, indispensables à la bonne gestion d’un théâtre. - -On devra remettre en lumière certains ouvrages de la vieille école -française, en en faisant un choix judicieux.--On ne devra pas fermer la -porte aux étrangers, si leurs ouvrages ont une réelle valeur, mais on -l’ouvrira toute grande aux Français, _surtout aux jeunes_, de manière à -favoriser l’éclosion de talents originaux et sérieux, qui ne manqueront -pas de se révéler, _si on leur en fournit l’occasion_. - -Pour cela, il faudra travailler plus qu’on n’a l’habitude de le faire; -de grands efforts et une grande activité seront nécessaires; on ne se -contentera plus, comme on l’a fait jusqu’à présent, de monter un ou -deux ouvrages nouveaux par an, mais bien le plus grand nombre possible. - -D’autre part, l’Opéra-Comique ne peut suffire à la production des -compositeurs français. Qu’on se souvienne des services immenses rendus -à notre école par l’ancien Théâtre lyrique, des ouvrages et des -compositeurs célèbres qu’il a fait connaître, et qu’on dise ensuite -si un théâtre de ce genre est nécessaire! Il est plus que nécessaire, -il est indispensable! Il faut que, si un nouveau Gounod, un nouveau -Bizet surgissent, pour ne parler que de ceux-là, il faut, dis-je, -qu’ils trouvent comme autrefois une scène pour y produire leurs -chefs-d’œuvre.--Aider à la résurrection du Théâtre lyrique est donc un -devoir impérieux pour tous ceux qui aiment l’art du théâtre. - -Ce ne serait pas selon moi un _théâtre d’essai_, mais bien un théâtre -de production active, fécondante, jeune, stimulant l’émulation de -l’Opéra-Comique et même de l’Opéra, reprenant les chefs-d’œuvre -abandonnés, tâchant d’en produire de nouveaux. Je le voudrais enfin--et -ce serait très beau--comme il était jadis.--Est-ce trop demander qu’on -nous donne aujourd’hui ce que nous avions il y a quarante ans et plus? - -Veuillez agréer, monsieur, l’assurance de mes sentiments distingués, - - Th. DUBOIS. - - -M. Massenet. - - Cher monsieur et ami, - -La nomination de M. Albert Carré et les idées émises par notre nouveau -directeur me paraissent répondre parfaitement à votre première question. - -J’ajouterai seulement que le rétablissement d’un Théâtre lyrique, dans -l’esprit de celui que nous avons connu à l’époque de _La Statue_, de -_Faust_ et des _Troyens_, serait certainement bien accueilli par le -public et par les auteurs. - -Alors que ce théâtre existait, il n’entravait nullement la brillante -production et les succès du théâtre national de l’Opéra-Comique. - - A vous, très cordialement, - MASSENET. - - -M. Reyer. - - La Favière (Var). - - Cher monsieur, - -Je reproduis votre questionnaire--et voici mes réponses que je vous -prie de vouloir bien insérer textuellement. - -D.--Que doit être l’Opéra-Comique dans la prochaine direction? - -R.--Indépendant de toute attache et de toute influence dont certains -compositeurs de ma connaissance auraient vraiment trop à souffrir. - -D.--Quelle part faudra-t-il faire aux compositeurs étrangers, au -répertoire ancien et aux jeunes musiciens français? - -R.--Une part équitable. - -D.--Croyez-vous que l’Opéra-Comique puisse suffire à la production des -compositeurs français? - -R.--Non. - -D.--Un théâtre lyrique d’essai semble-t-il nécessaire? - -R.--Pourquoi d’essai? Que le Théâtre lyrique, si jamais on nous le -rend, accueille de temps en temps des ouvrages de jeunes compositeurs, -rien de mieux. Mais vouloir faire de ce théâtre l’antichambre de -l’Opéra ou de l’Opéra-Comique, et pourquoi? Est-ce que le Théâtre - - Votre dévoué, - E. REYER. - - -M. Alfred Bruneau. - -Ce que doit être l’Opéra-Comique, mon cher Huret? Un théâtre français, -tout à fait français. Et, par là, j’entends un théâtre non pas -réservé à nos seuls compositeurs, qu’il importe cependant de placer -au premier rang, mais mené par un esprit de large et fière générosité -française, c’est-à-dire respectueux au même degré de nos vieilles -gloires authentiques et des indiscutables gloires universelles; -conservateur du génie national tel que nous le transmettent nos -vrais maîtres d’aujourd’hui; brave, audacieux, aventureux, ouvert -à la jeunesse de chez nous, à l’inconnu, à l’espoir, à l’avenir de -notre pays, et aimable aussi, par tradition de galanterie, pour les -voyageuses originales et belles. Ah! mon cher Huret, combien je désire -que l’Opéra-Comique, qui, vivant de la sorte, n’empêcherait point le -Lyrique de renaître, soit ce théâtre si éminemment français, et comme -je serai heureux d’honorer en notre journal, la plume à la main, les -nobles chefs-d’œuvre du passé et de saluer de mon enthousiasme les -plus vaillants musiciens de ce temps! - -Mille bons souvenirs de votre collaborateur et ami, - - Alfred BRUNEAU. - - -M. Gustave Charpentier. - -Si l’on considère l’Opéra comme un musée restreint où une demi-douzaine -de chefs-d’œuvre sont offerts trois fois la semaine à un public -spécial, il ne reste aux musiciens anciens et modernes, français ou -étrangers, que le seul Opéra-Comique. - -Alors que dix théâtres s’offrent aux littérateurs, les musiciens ont -l’unique débouché d’une scène officielle où le Répertoire règne en -maître--et doit régner, car supprimer le Répertoire ce serait nier -l’immortalité,--où l’étranger impose ses succès--et doit les imposer, -car il nous faut les connaître,--où les auteurs nationaux déjà célèbres -se disputent le peu de place qui reste. - -Si l’Opéra devenait accueillant à la jeune musique, la situation -serait identique, car la musique dramatique subira toujours cette -faute énorme des entrepreneurs que, des deux scènes mises à son -service, _aucune n’est habitable pour le drame lyrique_. «Quatre-vingts -personnes en scène (!) me disait le regretté Carvalho, où voulez-vous -que je les mette?»--«Des actes avec trois personnages, m’objectait M. -Gailhard, ce serait ridicule à l’Opéra!» - -La nouvelle scène de la rue Favart étant, paraît-il, _plus petite -encore que l’ancienne_, l’avenir du drame musical devient problématique. - -Ah! si nous avions le Lyrique municipal! mais nous ne l’avons pas. - -L’Opéra livré à l’aristocratie; - -L’Opéra-Comique livré aux bourgeois; - -Le peuple livré au café-concert. - -Tel est le programme artistique des démocrates de la Ville-Lumière! - -Cependant, avec le répertoire limité que lui imposera cette curieuse -situation, le directeur de demain pourra faire encore de belles et -bonnes choses. Il n’aura, pour cela, qu’à s’inspirer des théâtres -étrangers si actifs, si éclectiques, si courageusement artistiques. -Sans doute, il contentera difficilement public, musiciens et -actionnaires. Sous l’assaut des manuscrits et des recommandations, il -aura de la peine à conserver sa lucidité, son indépendance, mais, s’il -devait abandonner une partie de son programme, qu’il n’oublie pas que -l’Opéra-Comique doit être, avant tout, le théâtre des jeunes musiciens. - -Tant pis pour les œuvres étrangères si Wagner accapare toute la place -qu’on voudrait leur réserver! - -Tant pis pour l’ancien répertoire qui nous barra trop longtemps la -route! - -La jeunesse attend enfin un directeur audacieux, un général à -batailles! Oui, nous attendons un directeur qui sache utiliser nos -forces neuves, nous attendons l’homme qui hospitalisera les musiciens -d’avant-garde, de Pierné à Debussy, de Carraud à d’Indy, de Leroux à -Erlanger, à Bruneau, nous attendons celui qui accueillera les drames -de Descaves, Henri de Régnier, Paul Adam, Verhaeren, La Jeunesse, -Saint-Georges de Bouhellier, comme nous attendons la Sarah Bernhardt ou -la Duse hardie qui incarnera _La Dame à la faulx_ de Saint-Pol-Roux. - -La belle aventure d’Edmond Rostand prouve surabondamment que l’heure -est aux poètes, que ces poètes le soient en musique, en peinture, en -plastique ou en verbe! - - Gustave CHARPENTIER. - - -M. André Wormser. - - Cher Monsieur Huret, - -Je n’ai pas le temps de vous écrire une longue lettre et vous n’auriez -sans doute pas la place de l’insérer. - -Oui, je suis d’avis qu’il faut jouer beaucoup les compositeurs français! - -D’abord et avant tout parce que j’en suis un. - -Puis, toute question personnelle mise à part, parce que je connais dans -l’école française contemporaine une quantité de talents de premier -ordre qu’il est inique et absurde de laisser végéter sans fruit dans -l’obscurité. - -Une autre raison encore, et qui répond en même temps à vos différentes -questions: - -Le répertoire, si riche qu’il soit, s’use et mourra d’épuisement entre -les mains de directeurs qui l’exploitent sans ménagement. - -On sera donc obligé de le rajeunir. Par quoi? - -Un ouvrage nouveau, faisant recette, se rencontre-t-il à point nommé au -moment même où l’on en a besoin? - -M. de La Palice avait déjà dit de son temps--mais il faut le répéter -puisqu’on semble ne l’avoir pas compris--que toutes les pièces ne -peuvent pas réussir et qu’il en faut essayer un grand nombre pour -qu’une ou deux aient chance de rester au répertoire. - -Le jour cependant où les inquiétudes du caissier obligeront les -directeurs à renouveler l’affiche, faute d’avoir permis aux auteurs -français de prendre sur le public l’action et le crédit qui facilitent -la location, comme il faudra bien monter quelque chose, on ira prendre -les ouvrages connus là où ils se trouvent et l’heure des étrangers sera -venue; d’abord les plus célèbres et ensuite les autres, qui suivront à -la faveur. - -Quant à nous, compositeurs, il nous restera une ressource: nous nous -ferons critiques dramatiques et nous rédigerons le compte rendu: comme -cela, nous ne perdrons pas tout! - - Amicalement, - André WORMSER. - - -M. Samuel Rousseau. - - Cher monsieur, - -«Que doit être l’Opéra-Comique, sous la prochaine direction?» Voilà un -paragraphe de votre questionnaire qui me paraît au moins indiscret. -Souffrez que je n’y réponde point; d’autant que j’estime bien téméraire -d’oser préjuger du sens dans lequel aiguillera l’art musical de demain. -Souhaitons simplement qu’un aimable éclectisme soit la principale -qualité de notre futur directeur; qu’en son hospitalière maison, toutes -les opinions puissent avoir accès: en un mot, souhaitons un directeur -qui aide à la production musicale, sans prétendre la diriger. - -A votre seconde question, réponse est facile. L’Opéra-Comique ne peut -pas proscrire les chefs-d’œuvre de l’ancien répertoire qui firent -sa gloire, et quelquefois sa fortune. Il nous doit aussi de tenter -d’heureuses incursions dans le domaine lyrique étranger que nous ne -_connaissons pas_. Mais l’important, surtout, serait d’ouvrir, et -toute grande, la porte aux jeunes musiciens français qui, depuis si -longtemps, attendent sous l’orme; et me voici, tout naturellement, en -face de votre troisième point d’interrogation. - -Certes, non, l’Opéra-Comique ne peut pas suffire à la production des -compositeurs français. J’en atteste la centaine de drames lyriques qui, -à ma connaissance, moisit dans les cartons de nombre de mes collègues. -A ce propos, cher monsieur, admirons l’étonnante logique qui consiste à -produire à grands frais des compositeurs auxquels, dès que leur talent -est reconnu, paraphé, diplômé, on refuse tout moyen de l’utiliser. Un -exemple: J’ai eu le prix de Rome en 1878 et c’est seulement cette année -qu’à l’Opéra sera jouée ma _Cloche du Rhin_. C’est-à-dire qu’il m’aura -fallu vingt ans d’efforts, vingt ans d’enragés piétinements, pour -arriver enfin au public. - -«Le génie n’est qu’une longue patience», a dit quelqu’un. Parions que -ce quelqu’un est un pauvre musicien vierge et martyr. - - Samuel ROUSSEAU. - - -M. Silver. - -L’Opéra n’ayant pas pour mission de faire débuter les jeunes -compositeurs (si ce n’est parfois avec un ballet), il ne leur reste -donc qu’un théâtre: l’Opéra-Comique. - -C’est cet unique théâtre qui est le point de mire de tous les jeunes -auteurs, et cet unique théâtre, jusqu’à ce jour, ne les joue pas, ou -peu; de là cette soi-disant décadence de la musique de théâtre en -France, actuellement, chez les jeunes. - -Le nouvel Opéra-Comique devra donc sortir de sa réserve excessive et -ouvrir toutes grandes ses portes à la nouvelle génération; c’est son -devoir vis-à-vis l’art lyrique français. - -Jouer les jeunes ne veut pas dire qu’il faille sacrifier nos aînés et -le répertoire ancien, loin de là, il s’agit seulement d’augmenter le -nombre d’actes à représenter annuellement. - -Quant aux musiciens étrangers, leur place n’est pas à l’Opéra-Comique, -elle est au Grand Opéra si leur œuvre en est digne, ou au futur -Lyrique; un besoin impérieux s’impose, celui d’avoir un théâtre -où l’éclosion des œuvres françaises ne puisse être retardée par -l’audition d’une œuvre étrangère, à moins que la direction de -l’Opéra-Comique ne veuille donner cette œuvre étrangère en dehors du -nombre d’actes exclusivement réservés aux jeunes qui sont au moins -vingt à même de tenir la scène avec leurs œuvres; or, en admettant que -l’on ne puisse donner d’eux que trois ouvrages nouveaux par an (soit, -huit à dix actes), il faudrait donc attendre sept ans pour qu’une -première série d’auteurs nouveaux soit épuisée, et je fais un chiffre -minimum. Un second théâtre est donc nécessaire, le besoin d’un Théâtre -lyrique s’impose... mais il est à craindre qu’il continue à s’imposer -longtemps encore! - -C’est au nouveau directeur qu’il appartiendra d’ouvrir l’ère musicale -d’un nouveau siècle. - -Je crois la partie belle. - -Voici, cher monsieur Huret, ce que j’ai à répondre à vos questions. - - Bien cordialement à vous, - Charles SILVER. - - -M. Camille Erlanger. - -D.--Que doit être l’Opéra-Comique sous la prochaine direction? - -R.--Largement ouvert aux idées nouvelles. - -D.--Quelle part faudra-t-il faire au répertoire ancien? - -R.--Deux représentations par semaine, dont une matinée. - -D.--Aux étrangers? - -R.--Rester le plus possible _Théâtre national_ de l’Opéra-Comique. - -D.--Aux jeunes musiciens français? - -R.--Prépondérante! - -D.--Croyez-vous que l’Opéra-Comique puisse suffire à la production des -compositeurs français? - -R.--Jamais! - -D.--Un théâtre lyrique d’essai semble-t-il nécessaire? - -R.--Indispensable et urgent. - - Camille ERLANGER. - 8 janvier 1898. - - -M. Alexandre Georges. - - Cher ami, - -Vous me demandez ce que doit être l’Opéra-Comique sous la prochaine -direction? - -Il me semble qu’il doit être ce qu’il a toujours été, c’est-à-dire un -théâtre de demi-caractère. - -Sans remonter bien loin, les auteurs joués sur ce théâtre se sont, -presque toujours, conformés à ce genre. - -Il n’y a guère qu’une dizaine d’années que le drame lyrique y a fait sa -première apparition, et encore!... à part quelques rares exceptions, -sont-ce bien des drames lyriques, ces œuvres jouées sur notre deuxième -théâtre de musique? - -Pour se différencier des ouvrages du répertoire, il n’y a plus de -parlé; mais le genre est toujours le même. La musique est plus ou moins -gaie, spirituelle, sentimentale ou dramatique, selon le tempérament du -musicien et la qualité du livret qu’il a eu à traiter, mais les moyens, -les procédés, ne changent guère. - -Ce que je ne voudrais pas, à l’Opéra-Comique, c’est la légende, avec -ses âpretés et ses côtés tragiques, très belle souvent et de haute -envergure; mais aussi, bien plus faite pour un public spécial et un -théâtre qui serait, à mon humble avis, le théâtre lyrique. - -Ce théâtre lyrique ne serait pas, comme vous voyez, un théâtre d’essai; -au contraire, il serait le théâtre par excellence, où les maîtres -étrangers auraient une large part, et où leurs œuvres serviraient -de point de comparaison et d’émulation à la belle et nouvelle école -française. - -A la tête de ce Lyrique, j’y voudrais un maître indépendant, -fantaisiste, avec de gros capitaux, et montant à son gré les œuvres qui -lui plairaient. - -Voici, en toute hâte, ma réponse, et, avec ma plus cordiale poignée de -main, je vous remercie, cher ami, de l’honneur que vous me faites, en -faisant cas de mon opinion dans cette circonstance. - -Votre - - Alexandre GEORGES. - - 15 janvier 1898. - - -M. Xavier Leroux. - -Il est impossible que l’Opéra-Comique reste ce qu’il a été jusqu’à -ce jour: un musée où l’on allait régulièrement et invariablement -admirer quatre ou cinq pièces, tout au plus; une maison où l’on -n’avait quelques chances d’être admis que si l’on portait l’habit à -palmes vertes; une sorte de vitrine des boutiques de deux ou trois -gros éditeurs dont le jeu est de laisser croire aux directeurs de la -province et de l’étranger que rien n’est possible en dehors des œuvres -dont le succès, s’étant affirmé malgré leur indifférence, suffit à -accroître ou maintenir leur fortune, sans leur faire courir de risques -nouveaux. - -La nouvelle direction... celle que nous attendons et espérons, est -éclairée sur ces points. Elle amènera des idées indépendantes, -délivrée, qu’elle doit être, des entraves qui stérilisèrent les -dernières années de la direction Léon Carvalho, et qui firent de -l’Opéra-Comique le jouet de quelques influences, et de quelques -personnalités. - -Une grande et intéressante part peut être laissée au répertoire ancien; -mais ici encore la nouvelle direction peut et doit rénover. - -Le musicien qui sera le conseil de cette direction trouvera avec nous, -et le public avec lui, que le _Tableau parlant_ de Grétry vaut _Les -Noces de Jeannette_, que _l’Irato_ de Méhul est aussi amusant que _Le -Chalet_, et qu’une reprise de _Fidelio_ vaudra mieux que celle d’une -inutile _Fanchonnette_... et qu’on peut rire, être charmé, être ému, en -dehors des Adolphe Adam, des Clapisson, dont les vallons helvétiques -sont devenus si lamentables, et dont les mélodies sont passées de mode -même chez les bourgeois les plus rétrogrades du Marais, qui, faute de -mieux, préfèrent maintenant accompagner les balancements de pendule de -leurs corps aux accents délirants du café-concert. - -Certes, on doit nous faire entendre tout ce que l’étranger produit -d’intéressant; mais je crois qu’on ne doit pas donner le pas aux œuvres -étrangères sur les œuvres françaises. Du reste, récapitulons, et voyons -à quoi est réduite la question. - -Les Lapons, les Turcs, les Kurdes, les Grecs, les Suisses, les Anglais, -les Espagnols et les Danois font peu ou pas d’opéras-comiques, de -drames lyriques. - -Les Scandinaves et les Slaves exhalent leurs âmes de musiciens dans -d’exquises mélodies, de délicieuse musique de chambre; chez eux, en -dehors de feu Tchaïkowski et de bien plus feu Glinka, il y a peu -d’œuvres théâtrales. - -Les Roumains ne produisent que des moustaches et des violonistes. - -Les Tchèques viennent de lancer un musicien qui fut notre camarade de -classe chez notre maître Massenet, où il apprit beaucoup de ce qu’il -sait, et qui n’est par conséquent pas une note nouvelle. - -Restent les Allemands et les Italiens... - -Les Allemands, en dehors de Wagner, c’est Humperdinck, avec _Hantzel et -Gretzel_... et puis voilà... Les Italiens, c’est Leoncavallo, avec son -_Paillasse_, et Mascagni, avec les rusticaneries qu’il peut lui rester -à écouler... Et enfin, c’est surtout le fonds Sonzogno. En somme, on le -voit, on peut facilement être très hospitalier pour les étrangers, et -avoir encore en réserve des trésors de prodigalités pour les nôtres. - -Nulle part ailleurs, à l’heure présente, la production n’est aussi -ardente et intéressante qu’en France. Nulle part ne peut se produire -l’œuvre nécessaire à alimenter ce théâtre auquel on est convenu -d’adjoindre l’épithète de «National», mieux que chez nous, où, si on -nous encourage, elle peut surgir pétrie par le génie de notre race. - -Beaucoup attendent qui ont travaillé confiants dans un avenir -meilleur... Qu’ils ne soient pas déçus à nouveau!... Et que celui des -nôtres qui présidera un peu à nos destinées amène avec lui l’espoir -qui soutient, et que son avènement nous ouvre la voie où nous voulons -pénétrer à sa suite. - -Que serait le Théâtre lyrique d’essai? Un théâtre où l’on jouerait les -pièces sans décors, sans costumes, avec un orchestre au rabais, des -chœurs lamentables, et des artistes épaves de toutes les troupes?... -Un piège où l’on étranglerait impitoyablement des œuvres ayant coûté -tant de recherches?... Un gouffre où s’effondreraient tant d’efforts -sincères?... Si c’est cela qu’on préconise... Dieu nous en préserve! - -Du reste, essayer quoi?... Si les pièces peuvent oui ou non faire de -l’argent?... Eh bien! la preuve ne peut pas être faite par ce moyen. -Ni _Faust_, ni _Carmen_, ni _Mireille_ ne furent des succès à leur -apparition, et si leur sort avait dépendu de l’impression produite sur -un Théâtre d’essai, ces partitions ne seraient pas aujourd’hui les -exemples de _bonnes affaires_ qu’on vous cite sans cesse. - -Le théâtre de la Monnaie de Bruxelles, dirigé avec une si grande -préoccupation d’art, a essayé plusieurs d’entre nous, et moi-même, ma -tentative y fut plus qu’heureuse, et j’étais en droit d’espérer une -prompte consécration après cela... Eh bien! j’attends encore. - -Donc, le Théâtre lyrique d’essai n’avancerait rien. - -Alors, que l’on nomme vite le directeur qu’on nous promet, et -qu’ensuite il refuse ou reçoive nos pièces: mais au moins, qu’il les -entende. - - Xavier LEROUX. - - -M. Victorin Joncières. - - Mon cher confrère, - -Je ne puis que répondre sommairement aux deux questions que vous me -posez, me réservant de les traiter plus longuement dans mon prochain -feuilleton de la _Liberté_. - -La direction de l’Opéra-Comique doit être, avant tout, éclectique et ne -s’inféoder à aucune école, à aucune coterie. Tout en suivant la voie du -progrès, elle s’efforcera de ne pas rompre avec les traditions que lui -impose l’enseigne de la maison. - -Le répertoire du vieil opéra-comique français y a peut-être été trop -négligé en ces dernières années, et je voudrais que les ouvrages de -Grétry, de Dalayrac, de Monsigny, de Philidor, de Boïeldieu, d’Hérold, -d’Auber, d’Halévy et d’Adolphe Adam n’y fussent pas plus abandonnés -que ne le sont, à la Comédie-Française, les comédies de Molière, de -Regnard, de Musset et de Scribe. - -La part faite aux compositeurs vivants, français ou étrangers--peu -importe,--ne doit pas être diminuée, mais je ne crois pas que -l’Opéra-Comique, étant donné son genre spécial, puisse suffire à la -production. Il faut absolument un Théâtre lyrique, où les œuvres -à tendances modernes auraient plus de chances de réussir qu’à -l’Opéra-Comique. - -Je n’en veux pour preuve que les tentatives de drames lyriques, toutes -avortées, faites par la dernière direction. - -Le Théâtre lyrique serait un véritable théâtre d’avant-garde; -l’Opéra-Comique doit rester un théâtre de tradition. - -Recevez, mon cher confrère, l’assurance de mes sentiments les plus -sympathiques, - - Victorin JONCIÈRES. - - -M. Gaston Salvayre. - -Tombé en désuétude, le genre éminemment national de l’opéra-comique, -«l’Éminemment», comme on dit aujourd’hui volontiers, se compromet dans -le voisinage folichon de l’opérette; désertant son temple, il s’est -éparpillé dans les théâtres de genre où il semble avoir trouvé un -refuge propice à ses manifestations, d’ailleurs assez restreintes. - -«L’Éminemment», délices de nos pères, ne me paraît plus être armé -en guerre; je ne lui connais, en effet, ni auteurs, ni musiciens, -ni interprètes, en assez grand nombre du moins, ni d’essence assez -subjuguante pour favoriser son développement, voire son alimentation. - -Qui donc, comme on chante dans les opéras d’Auber, pourrait lui prédire -un destin prospère? - -On le sait, les aspirations des jeunes couches n’ont rien à démêler -avec les visées esthétiques chères aux auteurs de _La Dame blanche_ ou, -même, des _Mousquetaires de la Reine_. - -A quoi bon, dès lors, maintenir sur le nouvel édifice une étiquette -que, sans aucun doute, ne saurait justifier le caractère des ouvrages -appelés à y être représentés?... Voyez plutôt la liste de ceux qu’en -ces dernières campagnes nous convia à entendre le directeur défunt. - -Cela ne veut pas dire que le répertoire de l’Opéra-Comique ne contienne -point des œuvres dignes d’être maintenues sur l’affiche, et cela en -dépit de l’évolution actuelle... Non, loin de moi telle pensée! Ces -œuvres, chacun les désigne, chacun a leur nom sur le bout des lèvres. - -Désireuse de vivre et de prospérer, la direction nouvelle devra -donc s’appliquer à faire, dans le vieux répertoire, un choix plein -de tact et de discernement, tout en faisant large part aux modernes -productions; étayant, pour ainsi dire, les tentatives des contemporains -avec les opéras de nos aînés dont le succès semble le plus légitimement -acquis et le plus durable. - -Pour cela faire, il faudra que le nouvel impresario s’outille en -conséquence (qui veut la fin veut les moyens!). Agrandissement -des cadres des chœurs et de l’orchestre; engagements d’artistes -susceptibles, par leurs moyens vocaux comme par leurs qualités -dramatiques, de mettre en relief les ouvrages de nos jeunes maîtres: -telles sont les modifications qui s’imposent à la vigilance artistique -du nouvel élu. - -J’ajouterai que je ne verrais pas sans plaisir, en ce théâtre si -parisien, l’organisation d’un sémillant corps de ballet. - -Dans un esprit de libéralisme bien compris et s’inspirant du sentiment -de générosité chevaleresque qui est le fond de notre race, la nouvelle -direction pourrait, de loin en loin, faire une petite place à quelque -partition étrangère, surtout lorsque, s’imposant par une valeur -indiscutable et par une carrière déjà glorieuse, cette partition -mériterait la consécration suprême de notre grand Paris. - -Mais avec quelle parcimonie le directeur nouveau ne devra-t-il pas -exercer cette manière d’hospitalité!... car il doit--et cela avant -tout--donner à la production française toute la satisfaction possible. - -Or, je crains fort que notre école nationale, par l’importance de son -effort comme par l’intérêt artistique qui s’y rattache, ne permette -qu’à de très rares intervalles l’usage d’un procédé marqué, cependant, -au coin de notre légendaire courtoisie. - -Il ressort, ce me semble, assez clairement de ce qui précède que la -création d’une troisième scène lyrique est chose indispensable. - -Sur ce théâtre essentiellement combatif, et qui dégagerait l’Opéra et -l’Opéra-Comique de trop onéreuses obligations, pourraient se livrer -librement les luttes si ardentes, si âpres, si suggestives de l’Art -nouveau. - -Là pourraient être représentées des œuvres qui, une fois consacrées par -le succès, seraient transportées, sans coup férir, sur notre première -scène lyrique, ou sur l’autre, selon que le comporterait leur caractère. - - G. SALVAYRE. - - -M. Arthur Coquard. - -_Quelle part faire au répertoire ancien, aux étrangers, aux jeunes -musiciens français?_ - -Les _chefs-d’œuvre_ du passé doivent garder leur place au répertoire. -Qui oserait le contester? Il serait antiartistique et inintelligent de -les exclure. La Comédie-Française et l’Odéon n’agissent pas autrement, -dans leur domaine propre. Quant aux étrangers, il serait très étroit -de prétendre leur fermer nos théâtres. Notre École nationale ne peut -que gagner à les accueillir et le goût du public se perfectionne au -contact des œuvres produites chez nos voisins. Mais le directeur d’une -scène subventionnée doit être particulièrement prudent à l’endroit des -étrangers et n’accepter que des ouvrages d’une valeur incontestable -et même supérieure. On lui pardonnera de se tromper sur le mérite -d’un compositeur français; mais accueillir un étranger sans talent -soulèverait les plus vives réclamations. - -La dernière question: celle du Théâtre lyrique, n’est pas nouvelle. -Mais les circonstances présentes lui donnent une actualité toute -particulière. - -Non, certes, l’Opéra-Comique ne saurait suffire à la production des -compositeurs français. Considérez le nombre des ouvrages qui ont vu -le jour à Bruxelles, à Carlsruhe, à Monte-Carlo, à Lyon, à Angers, à -Rouen... et ailleurs; voyez le nombre, plus grand encore, de ceux qui -dorment dans les cartons. Plusieurs sont signés de noms consacrés par -le succès. On peut affirmer qu’il y a là plus d’une œuvre d’un intérêt -très vif. Voilà qui suffit à rendre le Théâtre lyrique nécessaire. Il -faut qu’on mette fin à une situation dont l’École française souffre -cruellement depuis vingt ans. Toutes les objections tombent devant ce -fait qu’il est _nécessaire_. - -Et maintenant, _que doit être l’Opéra-Comique sous la prochaine -direction_? - -On comprend que son rôle devra être tout différent, suivant que -le Théâtre lyrique sera ou non rétabli. Supposez qu’il revive. Ne -voyez-vous pas que le plus grand nombre des partitions inédites va -s’y diriger et que, dès lors, l’Opéra-Comique sera moins assiégé? -Le nouveau directeur pourra se borner à choisir, dans la production -contemporaine, ce qui lui semblera mieux convenir au goût de son -public. C’est ainsi qu’à prendre les choses d’un peu haut, la direction -de l’Opéra-Comique trouvera son profit à la résurrection du Théâtre -lyrique. - - Arthur COQUARD. - - -M. Georges Marty. - - Mon cher Huret, - -Si vous le voulez bien, je résumerai vos deux premières questions en -une seule. - -L’Opéra-Comique, sous n’importe quelle direction, aurait dû, et devrait -partager équitablement ses spectacles en trois parts: - -1º Le répertoire ancien, élagué de certains ouvrages par trop démodés; - -2º Les œuvres modernes françaises des jeunes et des gens arrivés; -j’assimile, bien entendu, au répertoire ancien les œuvres classées des -musiciens morts, comme par exemple: _Mireille_, _Mignon_, _Carmen_, -_Lakmé_, etc. - -Et 3º les ouvrages étrangers choisis _judicieusement_ parmi les plus -appréciés et sans souci de la nationalité. - -Jusqu’à présent, l’Opéra-Comique n’a pas suffi à la production -française, c’est incontestable. Combien de compositeurs, déjà vieux -à l’heure actuelle, se sont découragés et n’ont plus écrit, parce -qu’aucun directeur ne les accueillait! - -Il en est de même à présent.--Je pourrais vous en citer plusieurs, des -jeunes, qui ont des titres sérieux à invoquer et qui vous diront: - -«A quoi bon travailler? Non seulement on ne nous joue pas, mais on -ne veut même pas nous entendre; et il est bien évident que si l’on -ne joue pas ceux que l’on entend _par hasard_, on jouera encore bien -moins un auteur sans audition de son œuvre.--Il est vrai qu’il y a la -contre-partie: les amateurs. Eux obtiennent _quelquefois_ l’exécution -d’un ouvrage, mais _toujours_ une audition.--Or, l’audition c’est -l’espoir! Et l’espoir pour un jeune musicien, si vous saviez quelle -grande chose ça peut être!» - -Résumé: Opéra-Comique insuffisant jusqu’alors; Théâtre lyrique -absolument nécessaire. - -Maintenant, tout dépendra dans l’avenir du nouveau directeur de notre -théâtre national. - - A vous cordialement, - Georges MARTY. - - - - -«LA VILLE MORTE» - -AVANT LA PREMIÈRE - - - 21 janvier 1898. - -Ce soir, Mme Sarah Bernhardt rentre dans la tradition de son talent, -en créant à la Renaissance la tragédie de M. Gabriel d’Annunzio, et -elle laisse l’inoubliable caraco en cotonnade bleue de la Madeleine -des _Mauvais Bergers_, pour reprendre les lignes drapées de ses -robes-peplum. - -_La Ville morte_ a été composée exprès pour Mme Sarah Bernhardt, et ce -ne sera pas une des moindres surprises de cette soirée que cette belle -langue retentissante et colorée écrite _en français_, sans le secours -d’aucun traducteur, par un poète étranger. - -L’action se passe en Grèce, à Mycènes. Presque tout le premier acte -n’a l’air d’être fait que pour créer l’atmosphère de l’œuvre et de son -décor. On se souvient que le principal personnage, Léonard, est un -archéologue célèbre, qui vient de découvrir le tombeau des Atrides, au -fond de la plaine d’Argos. - -Or, il faut savoir que le fait est vrai en soi-même: le savant -archéologue allemand Schliemann, qui déterra les ruines de Troie, -découvrit, en 1876, le tombeau d’Agamemnon, à Mycènes. La nouvelle en -fut portée au monde par une dépêche, restée célèbre, qu’il adressait au -roi de Grèce, le 28 novembre de cette même année: - -«J’annonce avec une extrême joie à Votre Majesté que j’ai découvert -les tombeaux que la tradition dont Pausanias se fait l’écho désignait -comme les sépulcres d’Agamemnon, de Cassandre, d’Eurymédon et de -leurs compagnons, tous tués pendant le repas par Clytemnestre et son -amant Égisthe. J’ai trouvé dans ces sépulcres des trésors immenses -qui suffisent à remplir un grand musée qui sera le plus merveilleux -du monde et qui, pendant des siècles à venir, attirera en Grèce des -milliers d’étrangers... Que Dieu veuille que ces trésors deviennent la -pierre angulaire d’une immense richesse nationale.» - -Comme on le verra ce soir, M. d’Annunzio écrit mieux le français que le -savant allemand, et l’émotion que Léonard ressent devant sa découverte -se traduit en de plus nobles images... - -J’ai voulu savoir comment le poète italien avait été amené à débuter -au théâtre par cette tragédie moderne au souffle antique. Car la -connaissance de la genèse des œuvres aide souvent à les mieux -comprendre. - -Un ami de M. Gabriel d’Annunzio, qui l’accompagne à Paris, M. -Scarfoglio, écrivain napolitain très renommé en Italie, s’est très -aimablement prêté à notre curiosité. - -Il avait accompagné lui-même son ami dans une croisière qu’il fit, -il y a quelques années, dans l’archipel grec, sur le yacht à voiles -_Fantasia_, joli et puissant navire bien connu sur les côtes françaises -sous le nom de _Henriette_ et de _Sainte-Anne_. Ils débarquèrent -d’abord à Patras, d’où ils allèrent visiter les ruines d’Olympia. M. -d’Annunzio se baigna dans l’Alfée, adora à genoux l’_Hermès_, la seule -œuvre authentique de Praxitèle qui nous reste, respira le parfum doux -et capiteux des myrtes et des lauriers-roses sauvages qui remplissent -la plaine, et s’en alla, son carnet plein de notes. De Patras, la -_Fantasia_ le mena, à travers le golfe de Corinthe et la baie de -Salona, devant Itea, qui est le port de Delphes, puis ils allèrent -mouiller à Kalamaki, l’ancienne _Isthonia_. Quelques heures de chemin -de fer les amenaient à Kharvati, petite gare perdue dans la campagne, -ou pour mieux dire, dans désert, entre Argos et Nauphé. - -C’était un étouffant après-midi du mois d’août. Dans la plaine brûlée, -un vent impétueux soulevait des tourbillons de poussière aveuglante. -Pour se désaltérer, les voyageurs durent avoir recours au chef de gare, -qui se mit lui-même à puiser une eau saumâtre d’un puits creusé au ras -du sol. - -L’ascension à Mycènes s’effectua sous un soleil torride, au milieu -de vignes souffreteuses et rongées par les poussières. En route, -d’Annunzio trouva la dépouille d’un serpent et l’enroula autour de son -chapeau. En quelques minutes, toute la bande était arrivée à l’acropole -de la ville des Atrides, devant la porte des Lions, parmi ces sépulcres -béants, dans l’agora circulaire où les vieillards se réunissaient. - -Les voyageurs portaient avec eux le livre du docteur Schliemann, -_Micènes_, et suivaient, sur les plans, les traces de ses fouilles. -Ils s’essayaient à évoquer l’émotion merveilleuse du savant devant les -tombeaux ouverts, au milieu de l’agora circulaire, devant ces cadavres -en toilette de parade, recouverts d’or, coiffés de diadèmes d’or, un -masque d’or sur la figure, ceinture et baudrier d’or! Au contact de -l’air, ces vestiges s’évanouissent, n’étant pas protégés, comme ceux -de Pompéï, par l’épaisse couche des cendres du Vésuve. Et Schliemann, -dans le délire de sa découverte, au moment où les corps tombaient en -poussière, crut réellement voir les faces d’Atrée, de Clytemnestre, -d’Agamemnon, de Cassandre! - -Quoi qu’il en soit, il est indiscutable que les sépulcres de Mycènes -recélaient des personnes royales, comme il est désormais indiscutable -que l’épithète _riche d’or_, attribuée par Homère à Mycènes, était plus -que justifiée. Le trésor de Priam, retrouvé par le même Schliemann à -Troie, c’était une bagatelle, comparé aux masses d’or des tombeaux de -Mycènes. - -Il resta ainsi acquis à l’histoire de la Grèce que, plus de deux mille -ans avant les époques historiques, une grande civilisation fleurit dans -le Péloponèse. Cette civilisation, apportée par les navigateurs qui -s’établirent dans l’île de Cythère (Cerigo) pour la pêche du murex, fit -tour à tour la grandeur de Tirynthe, de Mycènes et d’Argos. - -Ce pays a été le sol sacré de la tragédie grecque. C’est à la puissance -de Mycènes, c’est aux légendes terribles de ses rois, que les -tragédiens grecs ont demandé leurs inspirations les plus grandioses. -Et c’est naturellement avec une préparation toute tragique, l’esprit -hanté de visions tragiques, récitant des pages entières d’Homère et de -Thucydide, que M. d’Annunzio et les autres navigateurs de la _Fantasia_ -visitaient la Ville morte... - -Et, des notes prises au cours de cette excursion, au lieu d’un récit -de voyage, M. d’Annunzio eut l’idée de faire une tragédie qui aurait -ce lieu comme décor, et qui serait traversée du souffle de la fatalité -antique qu’il imagine être sortie des ruines avec les miasmes des -crimes monstrueux du passé! - -On trouvera tout cela dans la pièce de ce soir, de même que les -impressions de chaleur étouffante, d’aridité, éprouvées le jour -de l’excursion, et aussi le souvenir de l’éblouissement au Musée -d’Athènes, devant le trésor des tombeaux de Mycènes. - - - - -NOVELLI A PARIS. - -CONVERSATION AVEC M. JEAN AICARD. - - - 8 juin 1898. - -C’est ce soir que commence à la Renaissance la série des -représentations que vient donner à Paris M. Novelli, le célèbre artiste -italien qui passe, comme on sait, à l’heure actuelle, pour le premier -comédien de la Péninsule. - -Et il commence par _le Père Lebonnard_, de M. Jean Aicard, ce qui -donnera à cette première représentation un caractère doublement -sensationnel. - -Il serait trop long de rappeler ici la douloureuse odyssée de cette -pièce célèbre, qui ne fut pourtant jouée qu’une seule fois à Paris! -Mais on peut quand même se rappeler qu’en 1886 elle fut reçue à -l’unanimité à la Comédie-Française, qu’elle y fut répétée deux ans plus -tard pendant un long mois, et que, finalement, l’auteur, lassé par -la mauvaise volonté et la «non-confiance» de M. Got, son interprète -principal, dut la retirer. - -Reçue alors d’emblée par M. Antoine, directeur du Théâtre libre, elle -eut quand même la chance d’être jouée. C’était en 1889. _Le Père -Lebonnard_, à cette unique représentation, eut un succès retentissant -qu’enregistra dans ce journal Auguste Vitu. Depuis, achetée par -un impresario italien, elle fut jouée dans toute l’Italie et dans -différentes capitales d’Europe par M. Novelli, avec un succès toujours -croissant. C’est, à l’heure qu’il est, l’œuvre de prédilection du -célèbre acteur. Il la trouve faite, dit-il, «pour sa peau, pour ses -nerfs, son caractère et son cœur». - -Que donnera la représentation de ce soir? Et qu’en adviendra-t-il? -L’auteur sacrifié, il y a douze ans, dans de si cruelles conditions, -aura-t-il la joie de voir la Comédie-Française lui rouvrir -généreusement et équitablement ses portes, en attendant l’_Othello_ -qui, lui aussi, attend depuis vingt ans? - -J’ai eu la chance de pouvoir causer, hier, avec M. Jean Aicard de son -œuvre. Je lui ai demandé de vouloir bien raconter, pour nos lecteurs, -le sujet de _Papa Lebonnard_, ce qui sera très utile à ceux qui -assisteront à la représentation de ce soir, et aussi de me résumer ses -impressions sur les trois interprétations qu’il connaît de son œuvre: -celle de la Comédie-Française, puisqu’elle y fut répétée durant un -mois, celle du Théâtre libre, et enfin celle de M. Novelli. - -Et d’abord, voici le sujet de la pièce. - -Lebonnard, vieil horloger retiré des affaires, homme en apparence -faible, adore sa fille Jeanne, aime son fils Robert et paraît redouter -sa femme. Mme Lebonnard, entichée de noblesse, veut marier son fils à -la fille d’un marquis, Blanche d’Estrey. Lebonnard entend marier sa -fille selon son cœur, à un médecin, le docteur André. Mme Lebonnard, -le marquis, sa fille et Robert, se liguent contre le désir du père -Lebonnard et de Jeanne. Lebonnard résistera. Il est las des tyrannies -querelleuses de sa femme et des impertinences de son fils qui, il le -sait, n’est pas son fils... - -Le père Lebonnard rappelle le docteur André, que sa femme a congédié; -mais celui-ci, alors, lui avoue qu’il renonce à la lutte. Il a pour -cela une raison grave: né d’un adultère, fils d’une femme dont le -divorce fit scandale à Paris, il croit qu’il ne peut être accepté par -la famille de Lebonnard, par la future famille de Robert surtout. -Lebonnard passera outre. Il lutte pour le bonheur de sa fille et cela -lui met au cœur des forces centuplées. «Nous sommes majeurs, ma fille!» -s’écrie-t-il, avec la bonne humeur d’un bon lutteur, et comme--au -troisième acte--sa femme le met en présence d’un refus formel, il -commence par lui dire ce qui, depuis quinze années, lui gonfle le cœur -d’une colère à toute heure contenue: «Vous avez eu un amant!» - -Elle proteste, il s’irrite et la menace... Le fils accourt, prend la -défense de sa mère, en termes si injurieux que Lebonnard, exaspéré, -affolé, aveuglé de rage, éclate à la fin: «Assez! tais-toi, bâtard!» Au -quatrième acte, la bonté de Lebonnard triomphe, il se repent d’avoir -laissé échapper un mot si terrible. Robert veut partir, s’exiler, aller -aux colonies. Lebonnard confesse au marquis son amour invincible, -son amour qui résiste à tout, pour le fils ingrat; il lui dit les -gentillesses, les premières caresses de l’enfant, les petits bras -autour de son cou, lorsqu’il aimait l’innocent... _avant de savoir_. - -Robert a écouté de loin. Il a entendu. - -Saisi de reconnaissance, de vénération, pour la sainteté philosophique -de Lebonnard, il s’élance, s’incline, lui baise la main: - -«Ah! monsieur! s’écrie-t-il. - -Et Lebonnard: - -«Dites-lui donc de m’appeler son père! - ---Vous êtes la bonté même, vous êtes bon, s’écrie le marquis. - ---Deux fois peut-être, mais pas trois, dit tout bas Lebonnard en -souriant. Il faut être bon, oui, mais pas jusqu’à la bêtise. - ---J’ai donc vu, me dit M. Jean Aicard avec une joie tempérée de -mélancolie, trois _Père Lebonnard_, et ma pièce n’a eu qu’une seule -représentation, et trois répétitions bien différentes se rapprochent -dans mon esprit. - -»1º La dernière d’une série, après plus d’un mois, à la -Comédie-Française. M. Got, ennuyé, se refusant plus que jamais à -comprendre la pièce et le caractère même de Lebonnard, de ce simple -ex-ouvrier, un peu philosophe et libre rêveur, qui, aux théories de la -victoire nécessaire de la force, dans la lutte pour la vie, oppose le -nom du Christ tôt ou tard triomphant par la seule bonté. Got ne veut -pas du petit marteau de l’ouvrier, Got se refuse à dire à ce fils -ingrat qui lui a manqué de respect, et qu’il a dû gourmander sévèrement -devant tout le monde: «Ah! je t’ai fait du chagrin? Pardon, mon petit!» -Le principal interprète m’abandonnant, la troupe entière se débande et -je sors navré du théâtre, pour n’y plus rentrer durant sept années! - -»Puis, c’est la répétition générale chez Antoine. Lui, combatif, -heureux de reprendre et d’imposer une pièce que M. Got déclare -impossible à mettre à la scène, a tout commandé comme un général; il -a vu du premier coup, pour chacun des acteurs, la place à prendre, le -mouvement à exécuter. A côté de lui, Mme Louise France, la vieille -nourrice, représente la tendresse naïve et l’absolu dévouement des -simples. - -»La scène entre eux, à la fin du premier acte, quand il avoue connaître -le secret qu’elle sait aussi, émeut jusqu’aux larmes. Mais voici -le troisième acte; il y a du public à cette répétition. La scène -principale arrive. Lebonnard est un timide qui veut cacher son secret -et qui le cache pendant quinze ans, dans l’intérêt de sa fille. Mais -en ceci sa timidité naturelle aide sa volonté. C’est cette timidité -touchante qu’Antoine a développée surtout. Et, quand il lâche, -aveugle de colère, le mot terrible: «Assez! tais-toi, bâtard!», il -tourne le dos à son fils et frappe, de la main, sur une table... C’est -cette table même qu’il regarde à ce moment. L’effet est instantané. -Le mot qui renverse le fils et la mère, derrière Lebonnard, traverse -tous les cœurs à la fois, dans le public. Je me rappelle que, assis, -dans l’ombre d’une loge, je me levai brusquement, d’un mouvement -involontaire, heureux, si heureux d’être--enfin--compris! Le cri avait -porté juste. Il n’y avait plus à douter. - -»Et tantôt, à la Renaissance, je viens de voir Novelli. Lui, c’est -encore autre chose. Il a développé surtout, dans le personnage, -la force qui contient le secret, la volonté. On sent des colères -sourdes qui couvent sans cesse, sans cesse près d’éclater. L’effort -du personnage est constant. Ses douces malices deviennent des ironies -mordantes, pour lui seul, mais mordantes, âpres, cruelles. Il a de -vraies rancunes contre tous les pharisiens, ce néo-chrétien. Il est -tout près, à tout moment, à prendre l’un d’eux au collet--son fils, -son fils surtout! Et, en effet, au troisième acte, au lieu de lâcher -le mot en détournant ses regards de l’effet produit, il bondit au -contraire sur Robert, et c’est en plein visage, en le tenant par les -épaules, qu’il lui crie: «Assez, bâtard!» Que vous dirai-je? Depuis -que je vais au théâtre, je n’ai rien vu de plus magistralement exécuté -que _Lebonnard_ par Novelli. Je ne parle pas de mon œuvre ici, bien -entendu, mais de l’interprétation d’une œuvre, de la mise en vie d’un -personnage. Novelli n’a pas mis seulement le texte de _Lebonnard_ en -italien, mais aussi le personnage, le caractère même. Que vous dire -encore? La troupe est homogène, l’ensemble tout à fait bon. Mme Novelli -(Giannini), qui pendant des années a joué la fille de Lebonnard, et -qui joue aujourd’hui Mme Lebonnard, est la digne partenaire de son -mari. La marque spéciale du jeu de Novelli et de ses acteurs me paraît -être le naturel--le naturel infini, pour ainsi dire--sans rien de -flottant jamais, et, par conséquent, la modernité même qu’on recherche -aujourd’hui. Tout cela est d’un dessin ferme, accusé, net, qu’on sent -définitif. Pourquoi ne pas vous dire que je viens de goûter une des -plus grandes joies de ma vie littéraire? Puisse le public donner raison -à mon opinion, à mon enthousiasme si vous voulez!» - - - - -JEANNE LUDWIG. - - - 23 juin 1898. - -On enterrera la dernière Musette de _La Vie de bohème_ demain jeudi au -cimetière du Père-Lachaise. Il y aura beaucoup de monde à ses obsèques, -et on n’y sera pas gai comme à tant de notoires enterrements parisiens, -on y verra même, j’en suis sûr, beaucoup de larmes couler. Car c’est -le triste privilège de ces créatures délicieuses qui ont tant aimé la -vie, et qui nous l’ont fait aimer pour la joie et la grâce dont elles -l’ornèrent, de décupler l’horreur de la mort qui les enlève. - -Jeanne Ludwig apparaissait sur ces planches de la Comédie-Française, -parmi l’artifice et la convention du cadre, comme une fleur de vie, -désirable et charmante. Le naturel et l’enjouement de son ton et de -ses manières, elle les portait de la ville à la scène. Et son amour de -la vie n’eut d’égal que son amour du théâtre. Jusqu’à son agonie, elle -n’a eu que le souci de ce qui s’y passait, et, quand on allait la voir, -elle ne parlait jamais d’autre chose. - -Depuis bientôt trois ans elle avait quitté la scène. Je l’avais -vue la veille de son premier départ pour Beaulieu, où ses médecins -l’envoyaient. Ses amis du théâtre et sa sœur, qui la soignait avec -un dévouement pieux et tendre, l’entouraient. Ce n’était pas encore -Musette[6] et c’était déjà Mimi: elle était pâle, ses grands yeux -enfoncés sous une large cernure bleue étaient pleins de mélancolie: par -moments elle se croyait perdue; à d’autres instants, sous la suggestion -affectueuse de ses camarades qui exagéraient gentiment leur optimisme, -elle se voyait déjà de retour, rejouant sur la scène de ses débuts, -guérie, heureuse! Et alors elle avait hâte de partir bien vite, bien -vite, vers le soleil et les plages bleues, sûre de vaincre le mal -terrible qui ne devait pas pardonner. - - [6] Elle recréa en effet le rôle de Musette dans la reprise de - _La Vie de Bohème_ à la Comédie-Française (saison 1897-1898). - -Cette maladie de poitrine, nous avons dit autrefois comment elle -en fut atteinte. C’était un soir, après une représentation à la -Comédie-Française. Toute brûlante encore de l’ardeur de son jeu, elle -avait à peine pris le temps de se démaquiller, et, tentée par la -fraîcheur d’une belle nuit, elle avait voulu aller calmer sa fièvre au -bois de Boulogne, en Victoria! - -Depuis, elle passait l’hiver à Beaulieu, l’été à Saint-Germain. -Cet été, les médecins l’avaient trouvée trop faible pour quitter -Paris. Mais elle n’avait pas connaissance de la gravité de son état. -Ses camarades ont beaucoup contribué à la maintenir dans cet état -d’illusion et de confiance. Elle recevait constamment leurs visites, -et c’était une habitude prise parmi eux, quand le hasard d’une tournée -ou d’un congé les conduisait l’hiver dans le Midi, d’aller jusqu’à -Beaulieu voir la malade. - -On l’avait également maintenue dans l’exercice de tous ses droits de -sociétaire, bien qu’on sût qu’elle ne rentrerait jamais au théâtre. - -Elle était née en 1867. Élève de Delaunay, et premier prix de -comédie au Conservatoire, elle avait débuté, avec succès, à la -Comédie-Française, en 1887, dans la Lisette du _Jeu de l’amour et du -hasard_, puis dans le rôle d’Agathe des _Folies amoureuses_. En 1888, -elle joue _Les Brebis de Panurge_, de Meilhac, et la voici au premier -rang. Dans Zanetto du _Passant_, dans _L’Autographe_, dans _Pépa_, dans -Suzanne de Villiers du _Monde où l’on s’ennuie_, dans _Rosalinde_ et, -en 1892, dans _Les Trois Sultanes_, elle déploie le délicat trésor de -ses charmantes qualités qui sont la grâce avenante et familière, la -fantaisie naturelle, l’esprit moqueur, pétillant et capricieux! - -Enfin, lasse de trois années de repos, reprise de l’insurmontable désir -de jouer, elle obtient cet hiver de réapparaître dans la Musette de -_La Vie de bohème_, qui sera son dernier rôle! On l’y a vue, un peu -changée, un peu vieillie par ces trois dernières années de terribles -luttes contre le mal, mais toujours avec l’irrésistible attrait de son -naturel exquis et de sa verve piquante. Je me rappelle quelle pitié me -prit, à la première représentation, au moment de la mort de Mimi... -Ce n’était pas Marie Leconte que je regardais à ce moment-là, c’était -Jeanne Ludwig. Je la savais condamnée à mourir bientôt, et je souffrais -réellement, comme le témoin d’un supplice injuste et cruel, à voir la -vraie malade assister et prendre part aux péripéties de ce simulacre de -mort, la répétition générale de la sienne! - - - - -EMMA CALVÉ. - - - 29 mai 1899. - -La grande artiste qui va débuter ce soir à l’Opéra est de l’admirable -lignée qui a donné à l’École de chant français les Falcon, les Marie -Cabel et les Miolan-Carvalho. - -C’est à présent la plus connue, la plus célèbre de nos artistes -à l’étranger. En Amérique, elle est la reine aimée et fêtée. «La -Calvé! la Calvé!» Quand les Américains ont dit cela, ils ont tout -dit. Son nom sur une affiche à New-York ou à Philadelphie, ou à -Boston, ou à Chicago, c’est 60.000, c’est 80.000 francs de recettes -assurés par soirée. Aussi les _impresarii_ l’entourent-ils de leurs -soins! Elle signera demain, si elle le veut, un traité pour soixante -représentations à raison de 10.000 francs l’une. Mais elle hésite à -traverser encore l’Océan; elle a ici sa mère, une admirable paysanne -aveyronnaise, et son frère qu’elle adore. Elle a la fortune, elle ne -dépend que d’elle-même. - -Ce rêve! - -Physionomie d’artiste bien curieuse et bien rare par la complexité et -l’intensité de sa nature. - -Elle est née en Aveyron, dans un village voisin de Milhau. Elle a reçu -une éducation religieuse; elle avait presque la vocation du cloître. -A dix-huit ans, elle change. Elle vient à Paris avec le goût du -théâtre. Elle travaille un an avec le professeur Puget, puis avec Mme -Marchesi, et se fait engager à la Monnaie de Bruxelles. Victor Maurel -la prend au Théâtre-Italien pour lui faire créer _L’Aben Ahmed_, de -Théodore Dubois; elle passe de là à l’Opéra-Comique, où elle crée le -_Chevalier Jean_, de Victorin Joncières; elle y échoue, d’ailleurs. -C’est à ce moment qu’elle devient l’élève de Mme Rosine Laborde qui la -fait beaucoup travailler. Elle part alors pour l’Italie, s’y trouve -en contact avec de grands artistes, Mme Eléonora Duse, entre autres; -elle tombe malade, et, tout à coup, son cerveau s’illumine, elle a -_compris_, elle sera, elle aussi, une véritable artiste. Il faut -entendre avec quelle sincérité, quelle modestie charmante et aussi -quelle clairvoyance d’esprit elle explique sa transformation: - -«Je suis devenue une artiste le jour où j’ai oublié que j’avais une -jolie voix pour ne penser qu’à l’expression des musiques que je devais -interpréter. Et cela m’est venu soudain, après une convalescence! Tant -que j’étais une belle fille, bien portante, solide, on s’accordait avec -raison pour ne me trouver d’autre talent qu’une voix de qualité. Du -jour où j’ai souffert, ma sensibilité, sans doute endormie jusque-là, -s’est éveillée; j’ai compris une foule de choses obscures pour moi, -et j’ai senti naître en moi le besoin de faire passer dans l’âme des -autres l’émotion que la mienne percevait. Je peux même dire que, du -même coup, ma _conscience_ morale s’éveilla; je me sentis devenir -meilleure. Je pris la notion de certains devoirs qui n’étaient -auparavant pour moi que fariboles! Oui, il m’a semblé que je naissais à -l’art en même temps qu’à la souffrance.» - -Et, de fait, Emma Calvé commence sa réputation en Italie. Aussitôt -rétablie, la voilà qui se fait follement applaudir à la Scala de Milan, -au San-Carlo de Naples, à l’Argentina de Florence. Elle y chante le -répertoire français et crée la _Cavalleria Rusticana_ et _L’Ami Fritz_, -au théâtre Costanzi, de Rome. Dans _Hamlet_, le rôle d’Ophélie lui vaut -un triomphe fantastique; elle en fait une nouvelle création, puissante, -farouche, violente, laissant hardiment de côté la tradition pâle, -langoureuse, douceâtre de ses devancières. - -Depuis, elle est venue à Paris en 1892 pour y créer, à l’Opéra-Comique, -_La Cavalleria Rusticana_, puis _La Navarraise_, et y reprendre -_Carmen_ que personne ne chante comme elle, à présent, en Europe. Elle -partit ensuite pour l’Amérique et y retourna trois fois au milieu d’un -succès sans cesse grandissant. L’an dernier, elle créait ici cette -admirable Sapho, si ardente, si humaine et si belle! - -Emma Calvé sort d’une nouvelle et longue maladie. Mais elle est -superbement en voix. Rosine Laborde nous disait l’autre soir que -jamais son organe n’avait été plus pur, plus souple, plus étendu, plus -éclatant. C’est donc une soirée de gala que l’Opéra nous donne ce soir. -Emma Calvé va nous révéler cette Ophélie qu’elle a chantée partout, -excepté à Paris et à Berlin, partout en Italie, à Saint-Pétersbourg, à -Madrid, à Londres, dans toute l’Amérique. - -Et qu’on ne s’attende pas à l’Ophélie avec le sourire figé de la -tradition, à l’Ophélie de convention qui vocalise pour le plaisir -d’imiter la petite flûte; Emma Calvé voit une Ophélie passionnée, une -grande amoureuse devenue folle par amour, et elle entend donner une -«expression» aux vocalises du fameux air, ou même n’en pas donner du -tout, si telle est son inspiration. En un mot, elle ne chante pas pour -chanter, elle chante pour traduire de l’émotion et en créer. - -La critique parisienne est trop éclairée pour faire reproche à une -artiste de son interprétation personnelle. Emma Calvé, en artiste de -pure sève qu’elle est, ne peut s’intéresser à ses rôles qu’en s’y -donnant toute. A vrai dire, elle les plie à sa personnalité plutôt -qu’elle ne s’y soumet. Quoique pourtant, pour Ophélie, elle se soit -donné la peine de se faire traduire le mot à mot de son rôle dans -le texte original; elle y a découvert, qu’Ophélie, dans sa démence, -chantait des chansons de matelot un peu grossières, ce qui l’éloigne -passablement du personnage conventionnel et aérien que les précédentes -Ophélies nous ont donné. - -Elle a même, pour défendre sa conception du rôle shakspearien, un -argument assez curieux. Se trouvant un jour à Milan, au cours d’une de -ses tournées italiennes, elle rencontra un aliéniste célèbre qu’elle -fit parler sur le cas de la folie d’Hamlet et de sa fiancée. - -«Comment la voyez-vous, cette douce fiancée, lui demanda-t-elle. - ---Mais... pas forcément douce, du tout, répondit l’illustre aliéniste. -Et tenez, si cela vous intéresse, je vais vous conduire à l’asile -d’aliénés de Milan où se trouve justement en ce moment une jeune fille, -blonde et pâle comme une Anglaise, et qui est devenue folle pour avoir -été délaissée par son amant: tout le portrait d’Ophélie!» - -Le savant et l’artiste allèrent, en effet, voir la folle d’amour. -Or, la malheureuse avait des violences, des colères, des terreurs -surtout, d’un dramatique intense. Emma Calvé emporta de cette visite -une impression profonde. Depuis, toujours elle voit la pauvre folle, -offrant aux visiteurs tout ce qui lui tombe sous la main pour le -retirer soudain avec angoisse. Et, malgré elle, quoi qu’elle fasse, -elle ne peut jouer Ophélie sans se revoir dans le préau de l’asile de -Milan... - - - - -SARAH. - - - 15 mars 1900. - -Il y a bientôt deux ans, à quelques semaines près, un matin que je -déjeunais chez Mme Sarah Bernhardt à peine relevée de la terrible -opération qui mit ses jours en danger, elle me proposa d’aller visiter -avec elle sa «propriété terrienne» de Neuilly, qu’elle n’avait pas vue -depuis longtemps. - -Après le déjeuner nous partîmes. - -C’était un après-midi d’avril, doux et tiède. Malgré cela, la grande -frileuse était, comme toujours, enveloppée de fourrures. Nous arrivâmes -à l’ancien parc royal, encore peu habité. Le cab à deux chevaux -s’arrêta devant une grille derrière laquelle s’élevait un petit -pavillon solitaire servant de logement au gardien. Nous descendîmes, -et nous nous promenâmes à travers des allées contournant une large -pelouse et des bouquets de vieux arbres splendides. - -Le parc était fleuri de ces admirables lilas dont la couleur et le -parfum résument tout le printemps et toute la volupté de vivre. -J’abaissais vers ma compagne les branches touffues du lilatier, et elle -plongeait voluptueusement sa tête dans la fraîcheur et les parfums. - -Nous moissonnâmes, je m’en souviens, des touffes énormes de ces lilas -et nous les fîmes porter dans la voiture. Puis, la pluie, une pluie -chaude s’étant mise à tomber, nous nous réfugiâmes sous un champignon -de chaume garni d’une balustrade faite en arbres bruts, et de bancs -rustiques. Et là, devant la verdure neuve et ruisselante, parmi les -parfums délicats des fleurs précoces, nous causâmes. Ou plutôt ce fut -elle qui parla, avec le plaisir particulier de s’analyser tout haut -devant quelqu’un qui sait écouter et comprendre. - -Elle me rappela son enfance, ses espiègleries, sa mutinerie, son -esprit indépendant et farouche, puis son mysticisme de communiante, -sa vocation religieuse... Elle me dit avec quel contre-cœur elle -aborda la carrière dramatique. Jamais elle n’allait au théâtre, -elle détestait le spectacle... Puis ce fut l’histoire de ses débuts, -de ses tâtonnements, de ses fugues; puis l’aurore de ses succès, sa -passion combative s’éveillant aux difficultés, et les orages, éclairs -et tonnerres des premières grandes luttes de sa vie, ses lubies, ses -folies, le tintamarre universel de sa renommée, le fracas des conflits -avant de conquérir son indépendance définitive, enfin le triomphe -éclatant de sa liberté... - -«La liberté, voyez-vous, s’exclamait-elle, la liberté d’abord, la -liberté, toujours!...» - -J’entends encore sa voix énergique, sa voix de métal, autoritaire, -affirmative: - -«_Faire ce qu’on veut!..._» - - * * * - -C’était bien le résumé de sa vie et la synthèse de sa nature impatiente -de la moindre entrave, qu’elle me donnait ainsi en quatre mots, de son -ton despotique, presque farouche. - -Elle me communiquait sa fièvre, son inextinguible soif d’indépendance. -Et je la regardais, émerveillé, dominé, tyrannisé par la force -magnétique que dégageait ce corps d’apparence débile, convalescent et -pâli, emmitouflé dans les fourrures, et dont la fine tête volontaire -était coiffée d’ailes de papillon! - -Quelques pièces jouées pour la seule beauté et qui ne pouvaient -fructifier, sa maladie, avaient mis un peu d’embarras dans ses affaires -de directrice. - -«Mais baste! j’en ai vu bien d’autres... Et puis, Rostand va me faire -le duc de Reichstadt. Avec cet espoir-là, je suis tranquille.» - -Et son rire clair, son rire d’insouciance bohémienne, chassa en un clin -d’œil au delà des verdures mouillées à présent baignées de soleil, les -soucis provisoires... - -Cette admirable énergie, cette incomparable volonté ont donné à Sarah -une figure et une destinée presque en dehors de la réalité. Elle n’est -plus seulement une artiste dont le génie traducteur s’adapte à toutes -les formes de la beauté, elle se présente à son entourage, passionné -pour sa nature, et au public, idolâtre de son art, avec la force et -l’impersonnalité déconcertantes d’un élément. Et en effet son histoire -est unique au monde. La voici au sommet de sa carrière, ayant connu les -hauts et les bas de la chance capricieuse, mais familière surtout avec -le triomphe, la voici à cinquante ans en possession du plus miraculeux -de ses rôles, apporté sur un plat d’or par un exquis poète qui paraît -avoir été créé exprès pour elle! - -Quand on commençait à dire que jamais son étoile pâlissante ne -retrouverait une Dame aux camélias, une Tosca, une Phèdre, une doña -Sol, ou un Hamlet, on la voit soudain se transfigurer comme par magie -sous l’uniforme blanc du fils de l’Empereur, de ce duc de Reichstadt, -de cet Aiglon dont la France, l’Europe et les deux Amériques attendent -déjà impatiemment l’essor. - - * * * - -J’ai passé la veillée des armes à côté d’elle. Je ne l’ai pas quittée -un instant durant la journée et la soirée d’avant-hier. De trois heures -après midi à trois heures du matin, je l’ai vue debout, costumée, -souriante, sereine, tour à tour rieuse, réfléchie, grondante, fâchée, -câline, lyrique, tremblante d’émotion, une minute affaissée sous -l’effort d’une scène capitale, la minute suivante redressée et prête de -nouveau au combat... - -Ce qui m’a le plus frappé hier dans sa physionomie, moi qui l’ai vue en -tant d’occurrences diverses et opposées, c’est la douceur pacifiée de -son regard, c’est l’expression de sérénité tranquille et forte de ses -traits, illuminée, de temps en temps, d’une sorte de rayonnement joyeux. - -Jamais je ne l’avais vue ainsi. - -Dans le décor ravissant et clair de sa loge, située comme on sait -dans l’ancien foyer des artistes de l’Opéra-Comique, elle va et vient -posément, récitant un instant des vers nouveaux ajoutés par Rostand à -son rôle, s’interrompant pour faire rectifier par ses deux caméristes -un détail de son costume. Aucune fièvre. L’atmosphère bienfaisante du -succès a calmé toute irritation. C’est le camp d’un général d’armée qui -doit se battre demain pour la forme, car il ne peut être vaincu. - -Elle me demande de dépouiller pour elle son courrier. Il y a là un -tas de lettres et de dépêches qu’elle n’a pas le temps de lire. Je -les ouvre. Tout le monde veut des places... Députés, académiciens, -conseillers municipaux, artistes, journalistes traduisent tous à -l’avance l’enthousiasme sécrété au dehors par les murs du théâtre et la -hardiesse spéculatoire des marchands de billets. Mais il n’y a plus de -places, depuis longtemps. - -«Des gens qui ne m’ont pas même écrit depuis vingt ans, d’autres que je -ne connais seulement pas, qui me demandent des loges! Il y a de quoi -mourir de rire, parole d’honneur!» - -Elle ne rit pas d’ailleurs, n’y pensant déjà plus, se regardant dans -une glace, arrangeant ses cheveux qu’elle a fait couper courts pour -_L’Aiglon_, faisant jouer sa ceinture, bouffer son jabot de dentelles. - -Rostand est là aussi, parmi le léger brouhaha des habilleuses, des -régisseurs, des amis. Il s’amuse à la regarder, tout prêt à rire, de -son rire de collégien. Car quand elle veut, Sarah est d’un comique -extraordinaire, par l’outrance de ses images toujours justes et la -violence imprévue de ses reparties. - -Cette gaieté de Sarah est bien caractéristique de sa force. C’est -évidemment un trop-plein de sa sève qui se résout en joie. Elle a des -trouvailles, des mimiques, des répliques, une verve, des silences même, -qui font irrésistiblement éclater le rire autour d’elle. Elle imite -certains de ses amis avec une vérité comique incroyable. - -«C’est une source de gaieté continuelle,» me disait Rostand en la -regardant. - -Il faut l’entendre quelquefois parler à Pitou! Pitou, c’est son -secrétaire depuis plusieurs années. Brave garçon à la figure de -comique, très dévoué à la «patronne», un peu rêveur et passionné de -littérature dramatique. Pitou est responsable de tout. Quand Sarah -a tort, c’est Pitou qui «écope». Mais ce n’est jamais bien grave. -Et Pitou essuie sans émoi les averses de quolibets et de reproches, -sachant bien que le soleil n’est jamais long à reparaître. - -Car c’est un des phénomènes les plus curieux de ce caractère, que la -soudaineté et la succession des impressions. Vous la croyez follement -en colère, sa bouche profère abondamment les épithètes de la stupidité: -idiot, imbécile, serin, âne! sa voix monte, s’exaspère; si une -opposition se produit à ce moment, l’orage se déchaîne en tempête. -Mais, soudain, une autre pensée traverse sa tête, quelqu’un entre, le -téléphone carillonne, c’est fini, le sourire réapparaît sur ses lèvres, -elle a tout oublié, et la voilà qui rit elle-même de sa fureur. - -Une telle variété, une telle richesse de nature a toujours attiré -autour d’elle beaucoup d’amis. Ils viennent près d’elle puiser une -force qu’elle est toujours prête à distribuer avec la générosité et -l’inconscience d’un élément. - -Lorsqu’une première représentation approche, les répétitions durent -jusqu’à l’aube. Sur le coup de quatre heures du matin, les jeunes -femmes de la troupe sont anéanties, brisées, courbées, les hommes -grelottent sous leur pardessus au frisson du petit jour. Mais elle, -toujours pareille, plus animée même, plus brillante, a l’air étonnée de -la fatigue des autres. Combien de fois n’a-t-elle pas électrisé ainsi -de son ardeur la troupe tombant de lassitude! - - * * * - -Je cause de tout cela avec Rostand, pendant que, le coude appuyé sur -un angle de la cheminée de sa loge, elle répète, en les martelant -comme pour mieux les fixer dans sa mémoire, les vers des «rajouts» du -cinquième acte qu’elle ne sait pas encore bien. - -Soudain elle l’appelle. Un vers ne va plus, à la suite d’une coupure. -Rostand prend un chiffon de papier, va s’asseoir sur le coin d’une -table, déplace les fourchettes et les cuillers du couvert qu’on vient -de dresser et se met là à fabriquer la soudure. - -Le régisseur vient appeler: - -«Quand Madame voudra... Le décor est prêt - ---C’est bien.» - -Et, la cravache à la main, en bottes vernies et éperonnées, voilà -Napoléon II, le sourire de la confiance sur les lèvres, qui monte en -scène. - -«Jamais, me dit Rostand en la regardant partir, jamais elle n’aura été -plus belle. Elle apporte à ce rôle une vie, une jeunesse, un charme, un -rayonnement véritablement merveilleux.» - -Dans ma mémoire, passe la vision du paysage d’avril, les lilas, les -grands arbres, la pluie tiède, et j’entends la voix despotique me -répéter à trois reprises: - ---_Faire ce qu’on veut!_ - - - - -RÉJANE. - - - 20 mai 1900. - -Depuis deux jours, l’éblouissante orgie de lumière qui inonde chaque -soir le boulevard s’est augmentée d’un nouveau foyer: à la façade du -Vaudeville, on voit fulgurer, puis s’éteindre, puis réapparaître, dans -le va-et-vient malicieux qu’on dirait inventé par un enfant ingénieux -et taquin, ces deux jolis noms d’une seule et même personne: _Réjane_, -_Madame Sans-Gêne_. Et ces deux noms triomphants qui ont déjà fait -ensemble le tour du monde, créent, pour le passant étranger, comme une -atmosphère soudaine de gaieté et de sympathie souriante. - -C’est que, si Sarah Bernhardt représente, devant l’unanime admiration -du monde, la force opprimante et tragique, le lyrisme éperdu et -chantant de la poésie universelle, l’émotion héroïque de l’éternel -Drame; si Coquelin peut, dans la même minute, tordre brusquement en -grimace émue le rire qui se dessinait sur vos lèvres, s’il vous tient à -son gré, par le mystère miraculeux de sa voix, entre l’attendrissement, -le rire ou la peur, Réjane résume, à l’heure qu’il est, aux yeux -de l’Europe, la fantaisie et l’esprit du génie français, mêlés à -l’humanité débordante et à la sincérité de son tempérament d’artiste. - -Et alors que Mme Sarah Bernhardt, avec _L’Aiglon_, offre au monde -entier, qui se presse aux portes de son théâtre, l’une de ses plus -belles incarnations; que Coquelin revivifie, avec le même succès -fastueux, le nez lyrique de Cyrano, Réjane devait ressusciter, -pour la joie de tous, la figure populaire de la Maréchale de -France-blanchisseuse qui a porté son nom aux quatre coins de la terre. - -Ces trois succès de trois grands artistes français de ce temps, loin de -se nuire, vont réciproquement se servir l’un l’autre pendant les cinq -mois que le globe habité passera à Paris. - - * * * - -Mais Réjane ce n’est pas seulement Madame Sans-Gêne! Et il faut espérer -que l’alternance des spectacles, dont la mode s’implante peu à peu dans -tous les théâtres, permettra aux visiteurs étrangers de s’en rendre -compte. - -L’étonnante variété de cette nature d’artiste a été rendue par deux -portraits fameux: celui de Chartran et celui de Besnard. On ne peut -rien rêver de plus dissemblable, on ne peut rien peindre de plus -frappant! Ils sont tous deux, en croquis, dans sa loge, placés face -à face. Besnard n’a retenu des traits de son modèle que l’expression -énergique et même un peu brutale, sensuelle et populaire, la Réjane -du drame de l’Ambigu ou de la comédie réaliste, _La Glu_ et _Germinie -Lacerteux_. Malgré la robe de soie décolletée et les luxueux atours -dont il l’a habillée, Besnard l’a vue avec ses bottines de lasting -que Germinie traînait si lamentablement dans les bals de barrière, et -ses gants blancs de filoselle que, pour plus de vérité, elle avait -empruntés à sa bonne. Et c’est bien elle, admirablement! - -Mais elle n’est pas apparue ainsi à Chartran. Il l’a vue en coiffe de -dentelle ornée d’un ruban rose, les cheveux sur les yeux, la bouche -spirituelle, avec l’ovale gracieux de sa figure; il a vu surtout ses -yeux extraordinaires et complexes, agiles, veloutés, pervers, à la -large paupière voluptueuse, moqueurs, ardents, bavards et rêveurs! -C’est la Réjane du répertoire de Meilhac, de la lignée des comédiennes -du dix-huitième siècle, c’est «Ma Cousine» qui se prépare à devenir -«Amoureuse». - -Et cette complexité étonnante du tempérament de Réjane se retrouve dans -ses origines, dans sa biographie et dans ses goûts d’aujourd’hui. La -petite «gosse» qui passait ses soirées au balcon de l’Ambigu en suçant -une grosse orange gâtée, qui restait en extase devant la psyché d’Adèle -Page et qui en rêvait, des années durant, comme au comble du luxe, -cette petite gosse se retrouve dans le portrait de Besnard. Mais la -jeune fille du Conservatoire, l’élève préférée de Régnier, qui enleva -son premier succès dans _L’Intrigue épistolaire_, puis l’interprète -élégante et recherchée des cercles et des salons, l’artiste grandie de -_Marquise_, sont toutes vivantes dans la peinture de Chartran! - -Même cette apparente contradiction de cette multiple nature, je la -retrouvai au Vaudeville le dernier soir qu’elle joua _La Robe rouge_. -C’était Yanetta, la pauvre paysanne basque, coiffée du madras, en -corsage de bure, en épais souliers, au milieu de la plus jolie, de la -plus vaporeuse loge d’artiste qu’on puisse rêver! Sur les murs, des -tapisseries du dix-huitième siècle, où vivent des bergers exquis et des -bergères idéales; une grande glace triptyque à guirlandes dorées, avec -des appliques en fer forgé et peint; les dessus de porte en feuilles -de laurier multicolores, des bois du temps, des panneaux sculptés -d’arcs et de flèches, de hautbois et de cornemuses, de tambourins et -de castagnettes; sur une table, _le Triomphe de Bacchus_ en biscuit de -Sèvres, un service complet de maquillage en vieux saxe, des tabatières, -des pendules du temps, des boîtes à pastilles; un bonheur-du-jour en -bois de citronnier, entouré d’une galerie de cuivre; sur les murs, deux -petits tableaux de Watteau de Lille, un Huet charmant, un portrait -d’enfant de Lépicier, un dessus de glace du décorateur Eisen, et autour -des doubles fenêtres à glaces qui donnent l’illusion d’une enfilade de -salons, d’adorables rideaux de soie pâle, gris-vert, aux plis gracieux, -bordés de splendides vieilles dentelles! Sur tout cela une profusion de -lampes électriques versant à flots une lumière folle. - -Ce goût pour la réalité crue et honnête, ce déguisement de femme du -peuple au verbe haut, au ton populaire, à la nature âpre et sauvage, -dont la rancune se manifeste à coups de couteau, et cette autre passion -pour le bibelot rare, l’arrangement délicat des étoffes, la couleur -douce atténuée des tentures et des tapis, pour ces mille riens élégants -des arts passés, c’est Besnard et c’est Chartran,--c’est Réjane! - - - - -COUPEAU ET GERVAISE A BELLEVILLE. - - - 26 novembre 1900. - -Au milieu du concert d’admiration et d’éloges qui récompensa Guitry -le lendemain de _L’Assommoir_ pour sa belle re-création de Coupeau, -l’artiste et ses amis s’étaient surtout montrés surpris d’une -critique--heureusement rare--formulée par quelques-uns et qui peut se -traduire ainsi: «Guitry n’est pas un ouvrier, c’est un clubman déguisé -en plombier...» - -Or, l’autre après-midi, me promenant sur le boulevard, je rencontrai -Guitry qui se rendait à la Porte-Saint-Martin. Nous reparlâmes de -Coupeau. Et il me fit des confidences. Il était allé plusieurs fois à -Belleville pendant les répétitions de _L’Assommoir_. Pour s’entraîner -au naturel, ayant revêtu le costume d’ouvrier, il était entré dans les -«mannezingues», s’était attablé aux petites tables de fer et accoudé -aux zincs des comptoirs. - -Même, un jour qu’il passait, avec sa boîte ronde de zingueur sur le -dos, un marchand de vins le héla, le fit entrer et lui demanda de faire -une réparation pressée. Il examina l’ouvrage à exécuter, réfléchit, -se gratta l’oreille, et finalement, «n’ayant pas les outils qu’il -fallait», promit de revenir le lendemain matin à six heures, en allant -à l’atelier... C’était un triomphe! - -«Et tenez, me dit Guitry, je parie avec vous que nous allons passer -deux heures ensemble à Belleville et à Ménilmontant, et que nous ne -rencontrerons ni un regard étonné, ni l’ombre d’un sourire. - ---En costume? - ---En costume. - ---Avec Suzanne Desprès? - ---Pardi.» - -Nous prenions aussitôt rendez-vous pour le lendemain matin avant -l’heure du déjeuner, au carrefour de la rue Oberkampf et du boulevard -de Ménilmontant, en plein centre ouvrier. - -Le lendemain donc, habillé moi-même en ouvrier fondeur, vareuse de -toile bleu déteint, casquette de cycliste, un foulard de coton noué -autour du cou, je me fis conduire au lieu du rendez-vous. Comme le -cheval de mon fiacre marchait lentement et que j’étais en retard, je -passai la tête à la portière pour dire au cocher d’aller un peu plus -vite. Je m’attirai cette réponse si flatteuse pour mon déguisement: - -«Mon cher ami, le pavé est mauvais sur le boulevard, par ce -temps-là.....» - -Jamais un cocher ne m’avait parlé avec cette politesse, ni sur ce ton -de bienveillance. - -Un peu avant la rue Oberkampf, je descendis de voiture et je me mêlai -au flot des ouvriers qui quittaient les ateliers pour aller déjeuner. -Les deux mains dans les poches, je marchais, très à mon aise, parmi -la foule, sur le trottoir étroit. Vite je me sentis en sécurité, -malgré mon isolement, débarrassé du souci de paraître, comme allégé -d’un fardeau que j’aurais laissé tomber avec mes habillements de -ville: singulière sensation de bien-être moral, obscure encore, mais -bienfaisante et si nouvelle! - -Sur la place, voici Guitry. C’est exactement le Coupeau du 1er acte. -Un chapeau de feutre mou, veste et pantalons de velours à côtes, -usé, rapiécé, plein de reflets d’usure. Une ceinture de flanelle -rouge entoure sa taille. Sous le gilet entr’ouvert, un foulard de -coton serré au cou. Il est chaussé d’épaisses bottines vieilles, mais -solides, usées au bout par les agenouillements du plombier à l’ouvrage. -Sa moustache tombe sur ses lèvres; il houle un peu des épaules en -marchant, et je ne vois de différence entre lui et les ouvriers qui -l’entourent qu’un peu plus de vigueur dans son allure. - -La portière d’une voiture s’ouvre de l’autre côté de la place, et voici -Suzanne Desprès, la triomphante Gervaise. Elle vient à nous, souriante, -de son pas d’anglaise, allongé et glissant. C’est la Gervaise gaie -encore, qui n’a pas touché à son livret de caisse d’épargne, confiante -dans l’avenir; ses yeux bleus sourient, sa peau est rose et fraîche -dans l’air du matin. Elle est vêtue d’une robe sombre, d’un corsage -noir recouvert d’un petit châle noir, la tête encadrée d’une fanchon de -tricot noir. Un petit tablier noir à deux poches serre sa taille. - -Je la regarde, à côté de Guitry, et c’est tout le poignant drame de -Zola qui vit sous mes yeux, comme dans une hallucination. - -Ce n’est plus la lumière factice de la rampe, ni le décor en -trompe-l’œil, c’est la double vie de ces deux êtres simples et bons, -qui furent si malheureux, dont la détresse me fit autrefois tant -pleurer. Durant un instant se mêlent dans mon esprit la fiction et -la réalité, le roman et la vie, le drame de Zola, Guitry et Suzanne -Desprès, Coupeau et Gervaise, en chair et en os, qu’il me semble -reconnaître. - -Gaiement, nous allons déjeuner tous les trois, à l’_Escargot d’Or_, un -bon petit restaurant populaire que Guitry connaît. On nous offre, comme -à des clients qu’on veut faire revenir, les meilleurs plats du jour: -des moules marinière et du ragoût d’oie; après cela une côtelette de -mouton au cresson, puis du fromage et des poires, et du café, le tout -arrosé de deux bouteilles de chablis, soit trois francs par personne. - -Nous sortons sur le boulevard de Ménilmontant. C’est jour de marché. -Nous nous promenons au milieu des étals de boucherie, de légumes, de -fromages. A regarder ainsi, dans ce milieu, Coupeau et Gervaise, je -relis _L’Assommoir_! C’est ici que les critiques qui ont vu en Guitry -un clubman déguisé, devraient venir redresser leur jugement! Suzanne -Desprès a pris son bras, et elle a l’air d’être là pour faire ses -provisions, avec son homme, la veille de sa fête! On leur offre des -marchandises au passage. Ils poussent la conscience jusqu’à ne pas -même répondre aux avances des marchandes; ils ont l’air de ne pas les -entendre. - -Non, Guitry n’a pas l’air d’un déguisé. Il s’aperçoit que ce qui nous -différencie peut-être un peu du reste des gens, c’est l’acuité, la -vivacité de nos regards. C’est vrai. Aussi, il éteint son œil, le fait -moins mobile, moins curieux, la transformation est subite et absolue, -et désormais, on ne peut s’y méprendre: c’est Coupeau, indiscutablement! - -Je suis là pour constater--et je le constate--que, parmi la foule dont -nous faisons partie, de ceux qui vont dans le même sens que nous, de -ceux qui nous croisent ou de ceux qui nous regardent passer, personne -n’a manifesté un étonnement, personne ne s’est retourné sur Coupeau, -comme cela se fût immanquablement produit si Guitry avait eu l’air d’un -sportsman maquillé. - -Et nous avons continué l’expérience tout l’après-midi. Nous nous sommes -promenés curieusement dans ce Paris inconnu du dix-neuvième et du -vingtième arrondissement, prenant au hasard les rues et les ruelles, -les larges voies et les boulevards, de Ménilmontant à Belleville, -solitaires ou grouillants de monde, pour que la preuve fût décisive. - -Une foule de gens du peuple stationnait devant un dépôt d’ouvrage -municipal; on venait là attendre, sans doute, pour se faire embaucher. -Nous nous sommes mêlés à cette foule, nous l’avons traversée lentement -sans susciter le moindre regard de méfiance ou de curiosité, sans -provoquer la plus petite réflexion. - -Nous marchons ainsi, en causant et en flânant, jusqu’à la porte de -Romainville et au lac Saint-Fargeau, à travers des rues inconnues -et pittoresques. Nous nous arrêtons à la devanture des marchands de -bric-à-brac et de reconnaissances du Mont-de-Piété. Suzanne Desprès -nous fait remarquer, aux étalages, un grand nombre de bagues-alliances. -Elle nous dit que, dans tous les quartiers pauvres, c’est la même -chose: comme les ouvrières n’ont généralement pas d’autre bijou, c’est -leur alliance qu’elles vendent d’abord. Les robes, le linge, la literie -ne viennent qu’après... - -Suzanne Desprès appelait à elle tous les chiens errants, les flattait, -les caressait, les plus sales, les plus laids comme les autres. Ils -reconnaissaient vite en elle une amie, et ceux qui n’avaient rien à -faire se mettaient à la suivre jusqu’à la prochaine borne. Guitry -découvrait des enseignes pittoresques: «Au Perroquet populaire», -«Lavatory Club», «Au Chien sauveteur», «Au Lapin Vengeur» et des cadres -de photographes populaires, avec des couples de mariés engoncés et -roides, des enfants frisés comme des caniches, des hommes et des femmes -dans des poses inouïes, aux expressions impossibles de fausse dignité -ou de naïve rêverie que le photographe leur fit prendre. - -Pour moi je déchiffrais les affiches posées sur les murs: les annonces -de quêtes à domicile pour l’hiver de 1900-1901, l’avis de l’arrivée de -Krüger à Paris, que de pauvres vieilles femmes lisaient péniblement, -de ces pauvres femmes voûtées, pâlies, maigres, au regard vide, si -triste... L’arrivée de l’ennemi de l’Angleterre les intéressait donc? - -Deux de ces femmes, assises sur un banc, parlaient. J’entendis l’une -dire d’une voix résignée: «Le peu qu’il gagne, il me l’apporte». Sur le -seuil d’une épicerie, une femme criait à un enfant qui tenait un cornet -à la main: «Donne ton sou!» Et Suzanne Desprès, dont l’enfance ne fut -pas gâtée, nous raconte que sa mère, chaque dimanche, lui donnait -aussi un sou pour son prêt; mais elle disait à la petite fille: -«Rapporte-moi quelque chose!» - -«Heureusement, ajouta-t-elle, que mon père m’en donnait d’autres, en -cachette!» - -Le temps est gris, sans soleil, mais pas trop froid. Les arbres dénudés -s’estompent d’un fin voile de brume. Dans les lointains, les maisons, -les cheminées, paraissent enveloppées d’une fumée légère. Nous admirons -la finesse de cette atmosphère de Paris, ni crue, comme dans le Midi, -ni embrouillardée, comme un peu plus haut, dans les pays du Nord, et -qui met un mystère délicat autour des plus banales architectures. - -Rue de Belleville, au nº 279, accroché à une grille qui sert d’entrée, -un écriteau porte: _Logement à louer_. - -«Voyons si cela peut faire notre affaire,» dit Guitry pour plaisanter. - -Il entre pourtant dans la maison. Nous le suivons. Il demande à la -concierge: - -«Vous avez un logement à louer? - ---Oui. Au premier, sur la cour. - ---Combien? - ---Deux cent quarante francs, et vingt francs de plus avec jardin. Deux -pièces. - ---Est-ce qu’on peut voir?» - -La brave femme nous mène à l’étage, et frappe à une porte. - -"Ah! il y a du monde? s’étonne Guitry. - ---Mais, oui, jusqu’au terme.» - -La porte s’ouvre sur une petite pièce encombrée de linge à l’air, de -berceaux et de baquets. Trois femmes sont là, autour d’enfants. Guitry -les compte: un, deux, trois, quatre. - -«Eh ben! j’espère que ça ne manque pas, la marmaille, ici! fait-il. - ---Ah, bien sûr, répond l’une des femmes, d’un ton de bonne humeur, ça -vient plus vite que des rentes!» - -Le logement se compose de cette pièce où l’on étouffe, et d’une autre -petite chambre où se trouve le lit des parents. - -Nous redescendons. - -«Il y a encore le jardin, dit la concierge. - ---Ah oui! Voyons-le.» - -Nous sommes dans un terrain d’une vingtaine de mètres de long sur -quatre de large, divisé en une série de petits rectangles séparés par -des barrières de bois, qui sont autant de «jardins». Nous regardons «le -nôtre»: un coin de terre que je pourrais recouvrir de mes bras étendus. -Pas une herbe. Pas un arbre. Le locataire l’a abandonné sans doute. Il -reste debout quelques cerceaux cloués sur des pieux, et qui dressent le -squelette d’une gloriette... Des débris de paille, des loques, de la -vaisselle cassée, jonchent le sol. - -«Faudra rudement travailler ça, dit Guitry. - ---Oh! bien sûr,» répond la concierge. - -Guitry n’a pas voulu avoir dérangé cette brave femme pour rien et lui -glisse dans la main une pièce qu’elle veut poliment refuser, mais qu’il -lui fait accepter. - -Nous redescendons toute la rue de Belleville. Le temps passe et le soir -va tomber. Je voudrais bien pourtant voir Gervaise dans un lavoir... - -En voici un. - -«Entrons,» dit bravement Suzanne Desprès. - -Elle y a d’autant plus de mérite, qu’une fois déjà elle y vint seule, -et que les femmes l’apostrophèrent vivement: «Qu’est-ce qu’elle veut, -celle-là? Elle vient voir comment on lave son linge?» Et des épithètes -sans grâce volaient dans l’air autour d’elle. - -«Ça ne fait rien, me dit-elle. Allons-y. Entrons tout de go.» - -A travers la porte vitrée, j’aperçois le décor de la Porte-Saint-Martin -lui-même! Un plafond de grosses poutres, de larges fenêtres à droite, -et des rangs de laveuses penchées sur leur travail, dans une buée -lourde chargée d’odeurs âcres de chlore et d’eau de javelle. Bruits -de battoirs, grondements de machines, cris de femmes. Mes yeux et mes -oreilles ne distinguent pas autre chose. - -Suzanne Desprès, curieusement, regarde de tous côtés... Avec sa fanchon -sur la tête, ses deux mains dans les poches de son tablier, sa figure -pâlie par le faux jour, c’est Gervaise à en pleurer! Il lui manque son -petit paquet de linge, et une place à côté de Mme Boche. On dirait que -j’entends Mme Boche l’appeler: «Par ici, ma petite!» - -«C’est là, tenez, dans cette allée où nous sommes que vous vous êtes -battue avec la grande Virginie...» - -Elle sourit. Et je cherche Andrée Mégard, sa perruque noire, sa -toilette canaille, sa beauté provocante, et sa voix acerbe. - -Singulier effet d’une imagination qui fut profondément frappée: -quelques secondes, ici encore, je crois revivre l’œuvre admirable de -Zola, je me figure faire partie du drame, être quelqu’un, je ne sais -lequel, des personnages de _L’Assommoir_. - -Suzanne Desprès passe devant moi, va rejoindre Guitry, et je la regarde -marcher: il me semble que, comme Gervaise, elle boite! - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Pages - - RÉJANE RACONTÉE PAR ELLE-MÊME 1 - CHEZ SARAH BERNHARDT 91 - L’INTERDICTION DE THERMIDOR 103 - UN PROJET DE RÉVOLUTION AU THÉÂTRE FRANÇAIS 111 - CONVERSATION AVEC MAURICE MAETERLINCK 120 - SIBYL SANDERSON 129 - «LE CAPITAINE FRACASSE» (Deux versions d’une même légende) 135 - LA MISE EN SCÈNE du «_Capitaine Fracasse_» (Conversation - avec M. Porel) 143 - LA NOUVELLE «LYSISTRATA» 153 - COMMENT M. SARDOU DEVINT SPIRITE 160 - «LA LOI DE L’HOMME»--quelques propos de M. Paul Hervieu 169 - ALFRED BRUNEAU 176 - SARAH BERNHARDT EN GUENILLES 182 - LA SENSIBILITÉ DES COMÉDIENS 188 - LA DUSE 197 - NOTES BIOGRAPHIQUES SUR LA DUSE 211 - DU MAQUILLAGE A LA PEINTURE 216 - MADAME DUSE A L’AMBASSADE D’ITALIE 227 - LA DUSE DEVANT LES COMÉDIENS FRANÇAIS 232 - QUELQUES LETTRES SUR QUELQUES QUESTIONS.--Lettres - d’Alphonse Daudet, Paul Hervieu, Porto-Riche, Alfred - Capus, Brieux, Emile Zola, Jules Case, Lucien Descaves, - Henri Becque, Marcel Prévost, Romain Coolus, Georges - Ancey, Abel Hermant, François de Curel, Henri Lavedan, - Alexandre Bisson, Léon Gandillot, Georges Feydeau, - Georges Courteline, Maurice Hennequin, Albin - Valabrègue, Ernest Blum, Aurélien Scholl, Antony - Mars, Paul Ferrier, Henri Chivot, Maurice Ordonneau, - Henri de Bornier, Paul Meurice, Edmond Rostand, - Alfred Dubout, Jean Aicard, Eugène Morand, Edmond - Haraucourt, Georges Rodenbach, Jules Mary, - Armand Silvestre 242 - LE DÉPART DE RÉJANE 345 - UN MARIAGE BIEN PARISIEN 351 - PETITE ENQUÊTE SUR L’OPÉRA-COMIQUE.--Opinion de MM. - Théodore Dubois, Massenet, Reyer, Alfred Bruneau, - Gustave Charpentier, André Wormser, Samuel Rousseau, - Silver, Camille Erlanger, Alexandre Georges, - Xavier Leroux, Victorin Joncières, Gaston Salvayre, - Arthur Coquard, Georges Marty 357 - LA VILLE MORTE 390 - NOVELLI À PARIS--Conversation avec M. Jean Aicard 396 - JEANNE LUDWIG 404 - EMMA CALVÉ 408 - SARAH 414 - RÉJANE 424 - COUPEAU ET GERVAISE À BELLEVILLE 430 - - -Châteauroux.--Imprimerie et Stéréotypie A. MELLOTTÉE - - - - -Extrait du Catalogue des Éditions de la revue blanche - -23, BOULEVARD DES ITALIENS, PARIS - - - ALFRED ATHYS - _Grasse matinée_, comédie en un acte. Couverture - de VALLOTTON. 1 vol. in-18 jésus 1. - - BJÖRSTJERNE-BJÖRNSON - _Au-dessus des forces humaines_, drame en six - actes et deux parties. 1 vol. in-18 jésus 3. - - ALFRED CAPUS - _La Bourse ou la Vie_, comédie en quatre actes et - cinq tableaux. 1 vol. in-18 jésus. Couverture - en couleurs de CAPPIELLO 3. - - MAURICE DONNAY et LUCIEN DESCAVES - _La Clairière_, comédie en cinq actes. Couverture - de G. CARRIÈRE, 1 vol. in-18 jésus 3. - - ANDRÉ GIDE - _Le roi Candaule_, drame en trois actes 2. - - GERHARDT HAUPTMANN - _Le Voiturier Henschel_, pièce en cinq actes, traduite - de l’allemand par JEAN THOREL. 1 vol. in-18 jésus 3. - - ROMAIN COOLUS - _Le Marquis de Carabas_, conte lyrique bouffe en - trois actes. 1 vol. in-18 jésus 3. - _L’Enfant malade_, pièce en quatre actes, en prose. - 1 vol. in-16 2. - - ANDRÉ DE LORDE et EUGÈNE MOREL - _Dans la Nuit_, tragédie en quatre actes, en prose. - 1 vol. in-16 2. - - ANDRÉ PICARD - _La Confidente_, pièce en trois actes. 1 vol. in-16 2. - - URBAIN GOHIER - _Le Ressort_, étude de révolution, en quatre actes. - 1 vol. in-16 2. - - TRISTAN BERNARD - _Le Fardeau de la Liberté_, comédie en un acte. - Couverture de TOULOUSE-LAUTREC, 1 vol. in-16 1. - - -Imp. CH. RENAUDIE, 50, r. de Seine, Paris.--4572. - - - * * * * * - - - Corrections. - - Page 23: «Froufou» remplacé par «Froufrou» (dans _Froufrou_, - dans _la Princesse Georges_). - Page 35: «quoditien» remplacé par «quotidien» (un exercice - quotidien et sans fatigue). - Page 45: «la» remplacé par «le» ( et la critique le lui fait - entendre). - Page 75: «inachevée» remplacé par «inachevé» (devant le théâtre - qu’on m’abandonnait inachevé, disproportionné). - Page 79: «vers» remplacé par «verts» (les lourdes étoffes de - soie à ramages verts et rouges). - Page 93: «boudhas» remplacé par «bouddhas» (sur les rebords de - meubles bas pullulent des bouddhas et des monstres - japonais). - Page 96: «Indianopolis» remplacé par «Indianapolis» (Détroit, - Indianapolis et Saint-Louis). - Page 121: «Maeterlink» remplacé par «Maeterlinck» (la dernière - œuvre de Maeterlinck: _Pelléas et Mélisande_). - Page 139: «à à» remplacé par «à»(Je fis aisément comprendre à - ces messieurs). - Page 146: «anteurs» remplacé par «auteurs» (la collaboration - souvent intelligente des auteurs ). - Page 181: «qu’elle» remplacé par «quelle» (Voilà donc quelle a - été jusqu’à aujourd’hui la carrière). - Page 181: «conscienceux» remplacé par «consciencieux» (un des - plus consciencieux artistes de ce temps). - Page 216: «scupltures» remplacé par «sculptures» (l’exposition - de peintures, sculptures, miniatures, dessins). - Page 217: «scupture» remplacé par «sculpture» (ont pris goût à - la peinture et à la sculpture et aux autres arts). - Page 225: «chysanthèmes» remplacé par «chrysanthèmes» (des - chrysanthèmes et des hortensias pleins de fraîcheur). - Page 226: «fleur» remplacé par «fleurs» (un bouquet de fleurs - de Mlle de Craponne). - Page 242: «opinon» remplacé par «opinion» (pour que leur - opinion soit faite). - Page 274: «coktails» remplacé par «cocktails» (les vrais - cocktails, les vrais accessoires). - Page 279: «terriblements» remplacé par «terriblement» (rajeunir - les sujets terriblement usés). - Page 283: «conscienceux» remplacé par «consciencieux» (M. - Alexandre Bisson est consciencieux. Merci). - Page 299: «réthorique» remplacé par «rhétorique» (les fleurs... - de rhétorique et les plates-bandes philosophiques). - Page 343: doublure supprimée: Où sont et que deviennent les - grands cafés de luxe, maintenant? Ils sont devenus - brasseries. - Page 353: «Cieufuegos» remplacé par «Cienfuegos» (né à - Cienfuegos (île de Cuba), le 14 août 1857). - Page 377: «comique» remplacé par «comiques» (peu ou pas - d’opéras-comiques, de drames lyriques). - Page 391: «cestré sors» remplacé par «ces trésors» (Dieu - veuille que ces trésors deviennent). - Page 394: «comparée» remplacé par «comparé» (c’était une - bagatelle, comparé aux masses d’or). - Page 406: «rouvée» remplacé par «trouvée» (les médecins - l’avaient trouvée trop faible). - Page 428: «catagnettes» remplacé par «castagnettes» (de - tambourins et de castagnettes). - - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Loges et coulisses, by Jules Huret - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LOGES ET COULISSES *** - -***** This file should be named 62679-0.txt or 62679-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/6/7/62679/ - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country outside the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you'll have to check the laws of the country where you - are located before using this ebook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The -Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm -trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/old/62679-0.zip b/old/62679-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 07f4919..0000000 --- a/old/62679-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/62679-h.zip b/old/62679-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 66fdb6c..0000000 --- a/old/62679-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/62679-h/62679-h.htm b/old/62679-h/62679-h.htm deleted file mode 100644 index 2e7e991..0000000 --- a/old/62679-h/62679-h.htm +++ /dev/null @@ -1,14669 +0,0 @@ - -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" -"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> -<head> - <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title>The Project Gutenberg eBook of Loges et Coulisses, - by Jules Huret</title> - <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> - - <style type="text/css"> - -/* Titre */ -h1, h2, h3 {text-align: center;} -h1 {line-height: 120%; margin: 2em auto; letter-spacing: 0.1em; - word-spacing: 0.2em;} -h2 {font-size: 1.6em; margin: 3em auto 1em auto; font-weight: normal; - line-height: 1.3em; letter-spacing: 0.05em; word-spacing: 0.2em;} -h3 {font-weight: normal; font-size: 1em; line-height: 1.2em; - margin: 2em 0 1.5em 1em; text-indent: -1.5em; word-spacing: 0.1em;} -h3.blk {font-family: sans-serif; font-weight: bold;} - -/* Typographie */ -p {margin: 0.5em 0; text-align: justify; text-indent: 1.5em; line-height: 1.1em;} -em {font-style: normal; font-size: 0.8em;} -ins {text-decoration: none; border-bottom: thin dotted silver;} -sup {font-size: x-small; font-style: normal; font-variant: normal; - position: relative; top: 0.2em;} - -/* Styles */ -.addr {text-align: left; margin: 1em auto 1em 3em;} -.cent {text-align: center; text-indent: 0; clear: both;} -.cs6 {font-size: 0.6em;} -.cs8 {font-size: 0.8em;} -.cs12 {font-size: 1.2em;} -.cs20 {font-size: 2em;} -.cs30 {font-size: 3em;} -.date {text-align: right; margin: 2em 3em 2em auto; font-size: 0.8em;} -.lh15 {line-height: 1.5em;} -.manuscr {margin: 1em 1.5em 1.5em 1.7em;} -div.manuscr p {margin-top: 0.3em; margin-bottom: 0.3em; font-size: small;} -.nobreak {page-break-before: avoid;} -.noind {text-indent: 0;} -.pr3 {padding-right: 3em;} -.rsign {text-align: right; margin-right: 3em; margin-bottom: 1.5em;} -.salut {padding-left: 3em; margin-bottom: 1em;} -.smcap {font-variant: small-caps; font-style: normal;} -.ssrf {font-family: sans-serif;} -.s-titre {text-align: center; text-indent: 0; margin: 3em auto 2em auto; - font-size: 1.2em; line-height: 1.3em;} -.wesp {word-spacing: 0.3em;} - -/* Espacements */ -.sep1 {padding-top: 0.5em;} -.sep2 {margin-top: 1.6em;} -.sep3 {margin-top: 3em;} -.sepb2 {margin-bottom: 1.6em;} -.sepb3 {margin-bottom: 3em;} - -/* Numéros de page */ -.pagenum {position: absolute; right: 1%; font-size: x-small; - font-weight: normal; font-style: normal; letter-spacing: normal; - font-family: normal; word-spacing: normal; text-align: right; color: #aaa; - background-color: inherit; text-indent: 0em;} - -/* Listes */ -ul.lsoff {list-style-type: none; margin-left: 1.5em; text-indent: -1.5em;} -li {line-height: 1.3em;} - -/* Tables */ -table {margin: 1em auto;} -.tdc {height: 2em; text-align: center; vertical-align: middle;} -.tdl {text-align: left; vertical-align: baseline; padding-right: 1em; - padding-left: 1.5em; text-indent: -1.5em;} -.tdr {text-align: right; vertical-align: bottom; padding-right: 0.2em; - padding-left: 0.5em;} -.just {text-align: justify; font-size: 0.8em; width: 50%; vertical-align: baseline;} - -/* Poésie */ -.poem {width: 24em; font-size: small; line-height: 1.1em; margin: 1em auto;} -.stanza {margin: 1em 0;} -.vers {text-indent: -1em; padding-left: 1em;} -.vers6 {text-indent: -1em; padding-left: 5.8em;} -.vers8 {text-indent: -1em; padding-left: 4.2em;} -.verseul {font-size: small; margin: 1.5em 0; text-align: center; - text-indent: -6em;} - -/* Notes */ -div.footnotes {margin: 1em 1em 1em 3em; padding: .2em .6em .2em .6em; border: solid 1px #666; - font-size: 0.9em; background-color: #eee;} -div.footnotes p {text-indent: 0;} -.fnanchor {vertical-align: super; font-size: x-small; - text-decoration: none; font-style: normal; letter-spacing: normal;} -.label {padding-right: 1.5em; font-size: 0.9em;} - -/* Cadres */ -.box {margin-left: auto; margin-right: auto; width: 80%; - max-width: 36em; background-color: #eee; padding: 1em; - border: solid 1px #ccc; font-size: 0.9em;} - -/* Filets */ -hr {border-style: solid none none; border-color: #666; clear: both; - margin: 1em auto;} -hr.full {clear: both; margin: 2em auto; height: 4px; - border-width: 4px 0 0 0;} -hr.hr20 {width: 5em; margin: 2em auto;} -hr.hr30 {width: 30%; margin: 2em auto;} - -/* Astérismes */ -.aster {font-size: 1.5em; text-align: center; - line-height: 0.6em; margin: 1em auto;} - -/* Images (voir aussi les media) */ -img {margin: 0 auto; border: none;} -img.pwidth {width: 100%;} - -/* Liens */ -a:link {color:#66f; text-decoration: none;} -a:visited {color:#66f; text-decoration: none;} -a:hover {color:#000; text-decoration: underline;} - -/* Dispositifs */ -@media screen { - body {width: 80%; max-width: 32em; margin: 0 auto; line-height: 1.1em;} - .screenonly {display: block;} - .newpage {margin-top: 4em;} - .figcenter {clear: both; text-align: center; margin: 4em auto 1.5em auto;} - } - -@media handheld { - body {width: 100%;} - p {margin-top: 0.5em; margin-bottom: 0.5em; line-height: 1.1em; - font-size: 1em;} - .screenonly {display: none;} - .newpage {page-break-before: always;} - .figcenter {clear: both; text-align: center; margin: 1.5em auto 1.5em auto;} - } - - </style> -</head> -<body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of Loges et coulisses, by Jules Huret - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Loges et coulisses - -Author: Jules Huret - -Release Date: July 17, 2020 [EBook #62679] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LOGES ET COULISSES *** - - - - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - - -<hr class="full" /> - -<p class="ssrf nobreak noind"><a href="#note">Au lecteur</a></p> - -<p class="ssrf nobreak noind"><a href="#toc">Table des matières</a></p> - -<div class="figcenter screenonly"> - <img src="images/couverture.jpg" alt="" title="" width="409" height="600" /> -</div> - -<div class="newpage"> - -<h1>Loges et Coulisses</h1> - -</div> - -<div class="newpage" style="max-width: 30em; margin: 4em auto;"> - -<p class="cent cs12 wesp">DU MÊME AUTEUR</p> - -<ul class="lsoff"> -<li><span class="smcap">Enquête sur l’Évolution littéraire</span> (1 vol., Fasquelle).</li> -<li><span class="smcap">Enquête sur la Question sociale</span> (1 vol., Perrin).</li> -<li><span class="smcap">Sarah Bernhardt</span> (1 vol., Juven).</li> -</ul> - -<p class="sep2 cent"><i>En préparation</i>:</p> - -<ul class="lsoff"> -<li><span class="smcap">Tout yeux et tout oreilles.</span></li> -<li><span class="smcap">Les Grèves.</span></li> -</ul> - -</div> - -<div class="newpage" style="margin: auto; padding: 2em; border: solid 2px #666; max-width: 24em;"> - -<p class="cent cs12" style="font-family: sans-serif;">JULES HURET</p> - -<p class="sep2 cent cs30 sepb2 "><b>Loges et Coulisses</b></p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/logo.jpg" alt="RB" width="133" height="80" /> -</div> - -<p class="sep3 cent lh15">PARIS<br /> -<span class="wesp" style="font-family: sans-serif;">ÉDITIONS DE LA REVUE BLANCHE</span><br /> -<span class="cs8">23, BOULEVARD DES ITALIENS, 23<br /> -1901</span></p> - -<p class="cent cs8">Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, -même les scandinaves.</p> - -</div> - -<div class="newpage"> - -<p class="cent"><i>Il a été tiré à part<br /> -Dix exemplaires sur papier de Hollande, numérotés à la presse.</i></p> - -<p class="sep3 cent cs8 sepb3">JUSTIFICATION DU TIRAGE:</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/sceau.jpg" alt="JH" width="115" height="120" /> -</div> - -</div> - -<div class="newpage" id="Page_1"> - -<p class="cent wesp cs20">LOGES ET COULISSES</p> - -<hr class="hr30" /> - -<h2 class="nobreak">RÉJANE RACONTÉE PAR -ELLE-MÊME<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></h2> - -<p>Gabrielle Réju est née dans l’un des quartiers -les plus purement parisiens de la capitale, 14, -rue de la Douane, quartier de commerce et d’industrie, -qui n’est pas encore le faubourg et qui -n’est pas le boulevard. Son enfance s’est donc -passée entre la porte Saint-Martin et la place -du Château-d’Eau, là où défilent tous les cortèges -populaires, là où se groupent toutes les -émeutes, malgré la caserne d’en face.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> -En collaboration avec Paul Porel, directeur du Vaudeville.</p> -</div> - -<p>Quand elle vint au monde, sa mère tenait le -buffet du foyer de l’Ambigu, et son père était -<span class="pagenum" id="Page_2">[p. 2]</span> -contrôleur du théâtre. Ce père avait même autrefois -joué un peu la comédie et le drame et -dirigé le théâtre d’Arras. Sitôt qu’elle sut -marcher, l’enfant passa donc les soirées près -de sa mère, à l’Ambigu. Quand elle avait sommeil, -on la couchait dans un coin sur des couvertures, -et on venait la voir dormir là, son -petit museau pâle encadré de l’auréole ébouriffée -de ses cheveux noirs. Si elle se réveillait, -elle allait dans la salle, s’asseyait au balcon, et -buvait avec délices la terreur des mélodrames.</p> - -<p>Qui pourrait dire l’influence qu’eurent sur -sa vie et sur sa carrière, ces premières années -d’enfance? Pour elle, ce temps est présent à sa -mémoire comme s’il était d’hier. Quand elle ne -joue pas elle-même au Vaudeville, elle aime -à aller revoir ce foyer Empire avec ses colonnes -plates collées au mur, ces colonnes rondes de -faux marbre rouge, ce petit balcon de fer pour -trois personnes, qui communique avec les troisièmes -galeries, ce lustre dont on baissait les -lumières pendant chaque acte, et qui devenait -alors triste, si triste! ce buffet d’acajou à la -tablette de marbre gris, avec sa corbeille d’oranges, -quelques boîtes de sucres d’orge, des pastilles -au citron, cinq ou six madeleines et ces -deux ou trois éternelles bouteilles et -<span class="pagenum" id="Page_3">[p. 3]</span> -demi-bouteilles de champagne auxquelles on ne -touchait jamais... Elle revoit, comme sur une -plaque photographique bien conservée, ce -qu’elle regardait par les vitres poisseuses du -foyer: tout près, la marquise de verre, puis le -terre-plein de l’Ambigu, les arbres, le boulevard, -les becs de gaz, les petites lanternes allumées -sur les voitures à bras des marchandes d’oranges, -et, au fond, la place du Château-d’Eau.</p> - -<p>Et la salle! le velours rouge des fauteuils, le -grand lustre imposant, le rideau surtout, le -rideau avec le mystère de ce qui va être tout à -l’heure, de ce qui va l’épouvanter, la charmer -ou l’attendrir. Et, devant sa mémoire fidèle, -passent les silhouettes qui lui paraissaient épiques -des comédiens d’alors: les troisièmes -rôles sinistres, Castellano, Omer et son regard -d’aigle; les jeunes premières touchantes, et -toujours en larmes: Jane Essler, Adèle Page, -Dica Petit; les beaux jeunes premiers: Paul -Clèves, Bondois, Paul Deshayes; les grands -premiers rôles: Frédérick Lemaître, Mélingue, -Lacressonnière, Marie-Laurent! Et c’était: <i>la -Bouquetière des Innocents</i>, <i>la Poissarde</i>, <i>la Tour -de Londres</i>, <i>Marie de Mancini</i>, <i>le Juif errant</i>, -etc., etc.</p> - -<p>Le jour d’une nouvelle pièce, pendant les -<span class="pagenum" id="Page_4">[p. 4]</span> -entr’actes, elle racontait Faction à sa mère, et -elle s’essayait à imiter les artistes qu’elle venait -de voir haleter et sangloter sur la scène. Ce -qui la frappait le plus, c’était la mimique -essoufflée des jeunes premières dans les instants -dramatiques, et, tout en faisant bouffer -son corsage d’enfant, elle demandait en imitant -les halètements de la poitrine de Jane Essler -soulevée comme une vague:</p> - -<p>«Mère, est-ce que je respire comme elle?»</p> - -<p>Elle se faisait des traînes avec des serviettes -dont elle balayait majestueusement les planches -du foyer, et, de son mouchoir, elle s’épongeait -précipitamment les yeux en se détournant un -peu, comme les artistes de drame qui ne doivent -avoir l’air de pleurer que pour la salle.</p> - -<p>Le plus ancien souvenir qui soit resté dans -sa mémoire d’enfant, c’est celui de la loge -d’Adèle Page, où sa mère l’avait conduite un -soir... Mais elle n’y vit qu’une chose: la psyché! -Ses yeux ne pouvaient s’en détacher, ce fut -longtemps dans son imagination puérile, le -comble du luxe et de l’élégance, et, plus tard, -à travers la vie, la vision de la psyché ne la -quitta jamais; son rêve se réalisa un jour, et ce -fut une fête! Elle se souvient aussi que ce -soir-là, l’artiste mit son manteau de cour tout de -<span class="pagenum" id="Page_5">[p. 5]</span> -velours et de pierreries sur ses petites épaules, -et sur sa tête, son diadème royal!</p> - -<p>Avant qu’elle n’eût tout à fait cinq ans, son -père mourut. Voilà donc la mère et l’enfant -réduites à leurs propres forces. On la mit à -l’école. Trois ou quatre années se passent ainsi. -M<sup>me</sup> Réju obtint un service de bureau à l’Hippodrome, -et Gabrielle fut confiée à une amie. -Chaque jour avant de partir, sa mère lui remet -un franc pour son dîner du soir, qu’elle va -prendre à un bouillon voisin, faubourg Saint-Martin, -où la gérante a soin d’elle. On lui avait -bien recommandé: «Surtout prends garde aux -voitures! pour traverser, n’accepte jamais que -l’aide d’un monsieur décoré.» Or, en ce temps-là, -les messieurs décorés étaient plus rares -qu’aujourd’hui, et souvent elle se voyait forcée -de se contenter d’un monsieur qui «avait des -gants». Elle était très fière de sortir ainsi, -seule, et d’aller au restaurant comme une -grande personne. Là, elle désobéissait à sa -mère. Celle-ci lui recommandait bien de ne pas -manger de salade; mais les autres plats étaient -servis tout prêts, et ne laissaient aucune place -à l’initiative. La salade, au contraire, on la préparait -soi-même. «C’était plus âgé!» Et, -comme à cet âge on n’a que l’envie de vieillir -<span class="pagenum" id="Page_6">[p. 6]</span> -bien vite, elle commandait une salade pour -affirmer son indépendance et prouver ses capacités. -Sur ses vingt sous, elle en conservait un -qui lui servait à acheter une orange. Non pas -une orange d’un sou qui lui eût donné l’air trop -petite fille, mais une grosse orange, un peu -gâtée, qu’on lui donnait pour le même prix, et -qu’elle allait ensuite étaler sur le rebord du -balcon de l’Ambigu, où elle assistait, avant de -rentrer, à un acte de <i>la Bouquetière des Innocents</i> -ou du <i>Crime de Faverne</i>.</p> - -<p>On demeurait alors rue de Lancry. En revenant -de dîner, elle devait passer devant la terrasse -du café de l’Ambigu. Elle se préparait de -loin à ce passage. Elle connaissait naturellement -tous les artistes, et elle savait qu’on la -regardait. Aussi, toute fière d’un châle rouge à -carreaux de sept francs cinquante qu’elle trouvait -plus beau que tous les manteaux de fourrure, -elle prenait sa tournure la plus désinvolte, -se cambrait la taille aux approches de la terrasse, -et adressait à la galerie le plus gracieux -et à la fois le plus cérémonieux de ses sourires!</p> - -<p>La nature précoce et complexe de la petite -Gabrielle faisait l’admiration de tous les amis -de sa famille. Sa mère raconte un fait qui -montre d’une façon saisissante la vivacité de -<span class="pagenum" id="Page_7">[p. 7]</span> -son intelligence et sa sensibilité. La famille -était liée avec le propriétaire du café de l’Ambigu. -L’homme dominateur, tyrannique, brutal, -battait outrageusement sa femme. Et Gabrielle -quand elle voyait le mari froncer le sourcil, -faire un signe de tête à son épouse, celle-ci -monter l’escalier qui conduisait à l’entresol, et -l’homme la suivre, savait qu’une scène terrible -allait se passer. Elle restait là, tremblant de -tous ses membres. Un jour qu’elle avait -assisté à ces préliminaires et que des cris et -des bruits de meubles brisés arrivaient de l’entresol -dans le café, un client, étonné d’un tel -vacarme demanda à l’enfant ce qui se passait -là-haut... Et elle aussitôt de répondre: «Monsieur, -on répète, on répète!» cachant ainsi -de son mensonge improvisé la honte de ces -brutalités et donnant de la vraisemblance au -tapage infernal et aux cris qui bouleversaient -la maison.</p> - -<p>Entre les heures de classe, et le jeudi toute -la journée, l’enfant aidait sa mère à fabriquer -des éventails pour la maison Meyer, rue Meslay, -des éventails à palmes où elle se montrait très -habile. La façon de ces éventails se payait -2 fr. 25 ou 2 fr. 50 la douzaine. Mais les deux -femmes étaient fières: elles ne voulaient pas -<span class="pagenum" id="Page_8">[p. 8]</span> -qu’on sût qu’elles travaillaient de leurs mains. -Et elles donnaient cinq sous par douzaine à -une voisine qui les portait pour elles chez ce -fabricant!</p> - -<p>«C’étaient nous les femmes du monde -dignes et fières qui travaillent en cachette!» -dit plaisamment Réjane en racontant ces -détails.</p> - -<p>On changea de quartier et on alla habiter la -rue Notre-Dame-de-Lorette au n<sup>o</sup> 17. Ce simple -déménagement aura, comme on va le voir, -une importance énorme pour l’avenir de -l’enfant. Restant dans le voisinage de l’Ambigu -où les artistes la connaissaient et l’aimaient -déjà, et l’âge arrivant, avec la vocation qui se -dessinait, elle débuterait à coup sûr un beau -jour dans ce théâtre de drame populaire, et, -vraisemblablement, y demeurerait. Au lieu de -cela, elle entrera dans la carrière par le Conservatoire, -elle y étudiera les traditions—pour -ne pas les suivre—y deviendra l’élève -préférée de Regnier et l’écoutera toujours avec -obéissance et vénération,—comme le montrera -la suite de cette histoire.</p> - -<p>Dans la maison qu’habitaient Madame Réju -et sa fille et sur le même palier, se trouvait -une dame avec qui, peu à peu, elles se lièrent. -<span class="pagenum" id="Page_9">[p. 9]</span> -Quand arriva la guerre, la dame quitta Paris -en priant Madame Réju de vouloir bien, en son -absence, surveiller son appartement qui -donnait sur la rue. Et c’est de sa fenêtre qu’un -beau matin l’enfant assista à la fusillade entre -Versaillais et Communards. Les Versaillais -avaient tourné la barricade de Notre-Dame-de-Lorette, -envahi la rue Saint-Georges et, par -le derrière des maisons, étaient arrivés à la rue -Notre-Dame-de-Lorette d’où ils pouvaient à -l’aise canarder les insurgés. L’enfant conserva -de cette journée une vision terrible. Curieuse, -elle alla jusqu’aux fenêtres matelassées derrière -lesquelles tiraient les Versaillais, et elle -entendit siffler sous son nez les balles des Communards -répondant à celles de la troupe. Et -elle vit, le soir, passer devant ses yeux les -corps d’un capitaine et d’un jeune sergent, que, -le matin, elle avait aperçus luttant dans l’ardeur -de la bataille. Première vision de la mort -pour ses yeux d’enfant, premier souvenir historique -de sa vie.</p> - -<p>La guerre terminée et la Commune vaincue, -Gabrielle Réju retourna en classe à la pension -Boulet, rue Pigalle. Ayant grandi, elle se rendit -compte qu’elle n’avait jusque-là rien appris, -et se mit à étudier avec conscience. Naturellement, -<span class="pagenum" id="Page_10">[p. 10]</span> -elle avait conquis la maîtresse de pension, -qui, voulant lui donner une preuve d’intérêt, -la poussa à obtenir ses brevets. Elle lui -faisait entrevoir que, son premier diplôme -conquis, et en attendant le brevet supérieur, -elle la prendrait comme sous-maîtresse à -40 francs par mois d’appointements, plus «le -déjeuner». M<sup>me</sup> Réju s’enthousiasma de cette -idée, et résolut de l’accepter pour sa fille. -Mais celle-ci avait déjà son rêve qu’elle dorlotait -avec amour au fond de sa cervelle enfantine. -Provisoirement, elle accepta de faire la -classe aux toutes petites, car elle adorait les -enfants. Malheureusement, si elle apprenait -bien ses leçons, elle négligeait la couture et la -broderie. Et, un jour, qu’une petite vint lui -demander de lui enseigner «le point de -marque» elle fut bien embarrassée, mais pas -longtemps: «Comment! tu ne sais pas encore -faire le point de marque, à ton âge?» s’indigna-t-elle. -Et la petiote de répondre en -zézayant: «Non, mademoiselle.» Alors, avisant -une enfant plus grande qui marquait avec -entrain, elle lui dit négligemment: «Allons, -toi, montre à la petite paresseuse comment on -fait le point de marque! Moi, je n’ai pas le -temps!»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_11">[p. 11]</span> -Quelquefois, le dimanche, on allait en soirée -chez une amie de sa mère, où se réunissaient -des artistes comme Félicien David, Joseph -Kelm, l’auteur de <i>Fallait pas qu’il y aille</i>, -l’architecte Frantz Jourdain, et d’autres encore -qui constituaient une sorte de cercle artiste, -quelque chose comme un <i>Chat Noir</i> mondain, -où étaient fort goûtées ses qualités de spontanéité, -d’esprit, de naturel et de gaieté. Elle -chantait des chansonnettes du temps, pleines -de sous-entendus croustillants, qu’elle soulignait, -sans y rien comprendre, d’œillades et de -sourires à mourir de rire!</p> - -<p>Son goût pour le théâtre s’augmentait de ses -succès d’enfant. Elle roulait ses projets dans -sa tête! Elle voulait décidément être «actrice». -Elle voulait, comme celles qu’elle avait vues, -faire pleurer des salles entières et acclamer -son héroïsme de mère ou de fiancée persécutée.</p> - -<p>La querelle commença entre la mère et la fille, -éternelle et vaine querelle qui finit toujours -par la victoire de celle qui veut. En attendant, -c’était la lutte journalière. M<sup>me</sup> Réju poussait -aux diplômes:</p> - -<p>«Quand une carrière honorable s’offre à -vous, répétait-elle (pense donc! 40 francs et le -<span class="pagenum" id="Page_12">[p. 12]</span> -déjeuner!), on n’a pas le droit de faire de sa -mère, une mère d’actrice!...»</p> - -<p>Oh! ce mot dédaigneux de «mère d’actrice», -Réjane après vingt-cinq ans passés, l’a encore -sur le cœur. Et, de temps en temps, sa seule -vengeance c’est de le répéter à son auteur à -présent subjuguée par les triomphes de la -petite rebelle.</p> - -<p>Un soir, en revenant de la rive gauche avec -sa mère, Gabrielle Réju aperçoit à la porte des -artistes du Théâtre-Français, un rassemblement. -Les deux femmes s’approchent et s’informent: -c’était la représentation d’adieux de -Regnier; des admirateurs l’attendaient à la -sortie pour lui faire une ovation. La petite veut -demeurer «pour voir M. Regnier!» Elle ne -l’avait jamais entendu jouer, mais son nom -était venu jusqu’à elle comme celui d’un grand -artiste, probe et honnête, celui du maître rêvé. -Elle vit bientôt s’avancer entre les deux rangs -de curieux accompagné d’une dame à cheveux -blancs, un petit vieillard rasé et vénérable, -qui monta en voiture, l’air modeste et confus. -Puis la vision disparut, mais jamais ne s’effaça -de sa mémoire...</p> - -<p>Une année se passa encore en luttes continuelles. -Une amie de M<sup>me</sup> Réju, Angelo, artiste -<span class="pagenum" id="Page_13">[p. 13]</span> -charmante et bonne, qui continua plus tard à -s’intéresser à l’enfant, apprend que celle-ci -veut devenir artiste, et l’opposition de sa mère. -Elle cherche un moyen d’apaiser le conflit. -Elle dit qu’il faudra la marier jeune, et s’offre -à lui constituer une dot de 10.000 francs. Mais -Réjane refuse de penser à ces choses lointaines. -Et elle continue à lutter.</p> - -<p>Finalement, la résistance maternelle fut -vaincue.</p> - -<p>Mais comment procéderait-on?</p> - -<p>La dame du palier était revenue à Paris, après -la guerre. Mise au courant de la volonté irrésistible -de l’enfant, elle donne le conseil de la -faire entrer au Conservatoire. Elle connaît justement -le fils de Jules Simon, alors ministre -de l’Instruction publique et des Beaux-Arts. -Par cet intermédiaire inattendu, voilà la jeune -Gabrielle en rapports avec ce même Charles -Simon, qui, vingt-huit ans après, écrira pour -elle avec son ami Pierre Berton, la <i>Zaza</i>, dont -elle fait un triomphe. Charles Simon est intimement -lié avec la famille Regnier. La petite -ira donc voir le vieux maître. Regnier la reçoit -avec affabilité, mais tente de la dissuader. En -vain! L’enfant résiste avec tant de fermeté, -montre une résolution si ardente qu’il consent -<span class="pagenum" id="Page_14">[p. 14]</span> -à la prendre, comme auditrice, pendant deux -mois.</p> - -<p>«Mais si, ce temps écoulé, je m’aperçois que -vos efforts sont inutiles et que vous n’avez pas -d’avenir, promettez-moi de me croire et de -m’obéir?... Me donnez-vous votre parole?»</p> - -<p>La petite hésita... Donner sa parole, pour -elle, était déjà chose grave. Elle se fait préciser -les conditions du contrat:</p> - -<p>«Alors, insiste-t-elle, si dans deux mois -vous me dites de ne pas continuer, je ne devrai -jamais, jamais, faire de théâtre?</p> - -<p>—Jamais!» affirma le vieux comédien.</p> - -<p>Mais elle, sure d’avance, convaincue de la -réussite, promit.</p> - -<p>Et, comme elle grasseyait horriblement, elle -se mit, en attendant, sur le conseil de Regnier, -à faire durant des heures les <i>te de, te de, rrre, -rrre</i>, de la méthode. Si bien qu’au bout de trois -mois Regnier put lui dire, en l’entendant -parler:</p> - -<p>«C’est parfait. Vous grasseyez beaucoup -plus qu’avant!...»</p> - -<p>N’importe, elle entra. Regnier écrivit à -Charles Simon cette lettre que Réjane conserve -comme la prunelle de ses yeux:</p> - -<div class="manuscr"> -<p class="date"><span class="pagenum" id="Page_15">[p. 15]</span> -<span class="pr3">Château de Sol-Juif,</span><br /> -Canton de Saint-Pierre-lès-Nemours<br /> -<span class="pr3">(Seine-et-Marne)</span></p> - -<p>Je ne puis, mon cher Charles, que vous répéter -ce que j’ai déjà dit à M<sup>lle</sup> Réju: que je la prendrai -comme élève à la rentrée des classes, à moins qu’il -ne s’élève entre cette époque et ma promesse un -de ces obstacles dont tout le bon vouloir du monde -ne peut triompher, et que rien, absolument rien -ne me fait prévoir.</p> - -<p>Est-ce assez net, et êtes-vous content?</p> - -<p>Vous me le direz la semaine prochaine. Je serai -de retour à Paris dimanche soir.</p> - -<p class="salut">A vous,</p> - -<p class="rsign"><span class="smcap">Regnier</span>.</p> -</div> - -<p>A la rentrée, elle passe l’examen d’admission -dans le rôle d’Henriette, des <i>Femmes savantes</i>, -et on l’admet.</p> - -<p>La voilà donc embarquée et pour toujours, -sur sa galère glorieuse.</p> - -<p>Elle suit assidûment le cours de Regnier. Au -Conservatoire, elle se trouve avec Jeanne Samary, -Maria Legault, Marie Kolb, MM. Achard, -Truffier, Marais, Dermez, Villain, Davrigny, -Kéraval, Albert Carré! Comme elle entend -travailler sérieusement elle ne se contente pas -des leçons de l’école, et le pauvre ménage se -<span class="pagenum" id="Page_16">[p. 16]</span> -saigne aux quatre veines pour prendre une -dizaine de cachets à 10 francs pour des leçons -particulières que donnait Regnier dans son -appartement de la rue d’Aumale. Quand elle -eut épuisé ses dix premiers cachets, elle en -prit dix autres. Mais, un jour Regnier lui -dit:</p> - -<p>«Tu as tes cachets?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Donne-les-moi.»</p> - -<p>Et il les déchira, en ajoutant:</p> - -<p>«Quand on a affaire à un tempérament d’artiste -tel que le tien, on ne fait pas payer ses -leçons.»</p> - -<p>Ce fut là la sanction du vieux maître à la -convention conclue entre lui et son élève lors -de leur première entrevue: au lieu de l’empêcher -de continuer, il entendait la mener lui-même -gratuitement jusqu’au bout de ses -études. Au mois de janvier 1873 (il y avait donc -deux mois qu’elle suivait les cours du Conservatoire), -on fit passer à tous les nouveaux -élèves un examen d’élimination. Comme on -était forcé d’en recevoir beaucoup en octobre -grâce aux innombrables recommandations qui -assaillaient les professeurs et le jury, on employait -ce système d’épuration à la rentrée de -<span class="pagenum" id="Page_17">[p. 17]</span> -janvier. Gabrielle Réju subit l’examen comme -tout le monde. C’est dans le rôle d’Agnès qu’on -la jugea, un de ces rôles d’ingénue pas du -tout faits pour elle. Elle portait une petite -robe courte serrée à la taille par une ceinture -à boucle de nacre. Elle n’était pas d’une -beauté frappante. Et même sa grâce et le -charme malicieux de la physionomie n’étaient -encore qu’en formation: elle se trouvait -à l’âge ingrat des fillettes. A côté d’elle, -au contraire, concourait une superbe fille, -Julia Rochefort, qui conquit le jury, et dont -la figure, n’ayant rien de scénique, devint—chose -curieuse—impossible à la scène quelques -années après. Toujours est-il qu’Édouard -Thierry, alors directeur de la Comédie-Française, -et qui faisait partie du jury, se pencha -à l’oreille de Regnier et lui dit sur un ton un -peu dégoûté:</p> - -<p>«Est-ce que nous la gardons, celle-là?</p> - -<p>—Oui, répondit Regnier, elle est de ma -classe, et j’y tiens.»</p> - -<p>L’année scolaire s’écoule. Arrive la période -des concours. Mais il fallait passer l’examen -préalable. Regnier avait choisi pour elle: <i>l’Intrigue -épistolaire</i>. Édouard Thierry ne la reconnut -pas, et il dit à Regnier:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_18">[p. 18]</span> -«Elle est charmante, cette enfant! C’est -l’espoir du concours!»</p> - -<p>Alors le professeur se penchant à son tour à -l’oreille du directeur de la Comédie-Française -comme celui-ci avait fait huit mois auparavant, -lui dit sur le même ton, sans enthousiasme:</p> - -<p>«Alors, nous la gardons, celle-là?»</p> - -<p>C’est dans cette même scène de <i>l’Intrigue -épistolaire</i> qu’elle obtint sa première récompense, -un premier accessit, en août 1873.</p> - -<p>Il faut entendre raconter à Réjane l’histoire -de la toilette de son premier concours!</p> - -<p>Regnier s’y intéressait beaucoup. Il lui avait -demandé:</p> - -<p>«Comment seras-tu habillée?</p> - -<p>—Très bien. C’est ma mère qui se charge -de tout faire elle-même.</p> - -<p>—A-t-elle du goût, ta mère?</p> - -<p>—Beaucoup.»</p> - -<p>«Seulement, je ne lui disais pas que nous -avions dépensé dix francs juste en tout! Je revois -ma petite robe courte, en tarlatane blanche, -avec des bretelles en tarlatane aussi. -L’étoffe coûtait neuf sous le mètre. On l’avait -mouillée pour l’assouplir. Quelles chaussures -portais-je? Je ne sais plus. Sans doute -<span class="pagenum" id="Page_19">[p. 19]</span> -d’anciennes bottines en lasting recouvertes à neuf. -Quant à mes gants, c’est M<sup>me</sup> Regnier qui me -les avait offerts. Regnier me dit: «Je veux -tout de même voir, avant, comment tu seras -habillée. J’irai chez toi à neuf heures. Mais -comme je désire recevoir une impression d’ensemble, -tu ouvriras la porte d’un seul coup, en -disant: «Me voilà!» En effet, Regnier arriva -à neuf heures. Il s’assit seul dans notre petit -salon, et de derrière la porte je lui demandai -s’il était prêt: «J’y suis, ma Minette, tu peux -entrer.» J’entrai en coup de vent, radieuse -dans ma tarlatane. Le brave homme eut bien -garde de rien critiquer, et se contenta de me -dire: «Tu es charmante, ma Minette, charmante!» -On débattit la question de savoir si -je mettrais ou non un médaillon autour du -cou. J’en avais un en fer forgé, mon seul bijou. -Finalement on se résolut à me le mettre parce -que cela m’engraissait! Je plantai naturellement -du jasmin dans mes cheveux, car ma -mère adorait cette fleur qui remplaçait pour -elle tous les piquets de plumes et tous les rubans -du monde!»</p> - -<p>Cette année-là, M<sup>lle</sup> Legault avait obtenu son -premier prix de comédie, et était engagée à la -Comédie-Française. Son départ du -<span class="pagenum" id="Page_20">[p. 20]</span> -Conservatoire laissait vacante une bourse de douze cents -francs. Les économies du petit ménage Réju à -la fin absorbées, et le dur problème de la vie -se posant devant l’année d’études qui restait -à accomplir, Regnier promit de tenter d’obtenir -la bourse pour son élève préférée. Et -comme il devait s’écouler deux mois jusqu’à la -rentrée des classes, il s’agissait de l’obtenir -tout de suite pour profiter de ces deux mois de -subvention. Deux cents francs, une fortune! -Les professeurs n’ont pas le droit de faire connaître -eux-mêmes à leurs élèves les faveurs -dont elles sont l’objet: c’est l’administration -qui se réserve ce soin. Mais la jeune Gabrielle -insista tant pour «savoir» le jour même, que -Regnier le lui promit: «Seulement, je ne -pourrai pas te parler! lui dit-il. Tu te tiendras -sous la porte cochère, après le concours. Si -c’est oui, je me gratterai le nez.» Elle attendit -donc accompagnée de sa mère, avec quelle -impatience! la sortie des membres du jury. -Soudain, ils apparurent. Ce fut d’abord -Legouvé, qui se pressa le nez avec insistance, -ce fut ensuite Beauplan qui fit le même jeu de -scène, puis Ambroise Thomas qui se frottait -éperdument les narines... Elle ne comprenait -rien à cette procession de nez en démangeaison, -<span class="pagenum" id="Page_21">[p. 21]</span> -ne pouvant pas croire que toutes ces -démonstrations étaient pour elle et sa bourse! -Enfin Regnier parut à son tour, et, en souriant, -se gratta légèrement le nez du bout de son -index! La joie de Gabrielle fut sans bornes. A -son âge et pour les natures ardentes comme la -sienne, toutes les réussites sont d’immenses -bonheurs.</p> - -<p>Dans son feuilleton qui suivit le concours, -M. Sarcey écrivait:</p> - -<div class="manuscr"> -<p>Le soir même du concours, je dînais avec un des -auteurs dramatiques les plus en vogue de ce -temps.</p> - -<p>«Je vous attendais, me dit-il. Il me faut pour -une pièce qu’on va bientôt jouer une petite fille -qui ait de l’esprit et du mordant; me rapportez-vous -du Conservatoire?</p> - -<p>—Dame! tout de même. C’est une enfant de -quinze ans; elle a une de ces petites frimousses -spirituelles qui sentent leur Parisienne d’une -lieue. Elle se nomme d’un bien vilain nom qu’elle -changera pour entrer au théâtre: Réju, élève -de Regnier, et le diable au corps. Si celle-là ne -fait pas son chemin je serai bien attrapé. Si j’étais -directeur, je l’engagerais tout de suite. Mais -comme je suis critique, je l’engagerai tout simplement -à achever ses études. A son âge on doit -avoir de hautes ambitions; le meilleur moyen -<span class="pagenum" id="Page_22">[p. 22]</span> -de primer dans un théâtre de genre, c’est d’avoir -visé la Comédie-Française.</p> - -<p>—Vous parlez comme un livre!» me répondit -Meilhac.</p> - -<p>Tiens? son nom vient de m’échapper. Mais je ne -m’en dédis pas: tout ce qu’il y a d’ingénues-comiques -en disponibilité va tomber chez lui pour -demander son rôle; et je rirais bien dans ma vieille -barbe. Elle est charmante, cette jolie et piquante -jeune fille, et je suis bien aise qu’on lui ait, malgré -sa grande jeunesse, donné un premier accessit.</p> -</div> - -<p>En ce temps-là, Réjane donnait des leçons à -son tour! Pour l’aider à vivre, on lui avait -trouvé deux sœurs, jeunes filles bordelaises -douées d’un fort accent gascon. Il s’agissait de -rectifier cet accent pour leur apprendre le -<i>Passant</i>. Elles disaient «le Passaing» et «Voulez-vous -un peu de brioche, té?» A neuf heures, -tous les jours, et par tous les temps, elle -se rendait au domicile des deux sœurs et faisait -de son mieux... Un matin, en passant -devant une église, elle vit un rassemblement, -des quantités de fleurs, tout un apparat. Les -gens de l’omnibus s’enquirent, et un homme -qui venait de lire le journal dit: «C’est une -actrice qu’on enterre, c’est Desclée...» Réjane -se leva, comme pour descendre de la voiture, -<span class="pagenum" id="Page_23">[p. 23]</span> -mais elle réfléchit qu’on l’attendait pour sa -leçon, qu’elle en avait besoin, et elle se rassit -en faisant un long signe de croix... C’est ainsi -qu’elle adressa son dernier adieu à la grande -artiste de qui elle devait par la suite procéder. -A cette époque, Réjane avait vu Desclée trois -ou quatre fois, dans <i><ins id="cor_1" title="Froufou">Froufrou</ins></i>, dans <i>la Princesse -Georges</i>, dans <i>le Demi-Monde</i>, dans la <i>Femme -de Claude</i>. Et elle s’était dit, en la voyant: -«C’est ça, le théâtre!»</p> - -<p>Au cours de cette dernière année de Conservatoire, -Réjane connut une des plus grandes -joies de sa vie. Un matin Regnier lui fait dire, -pendant une leçon à la classe, <i>la Fille d’Honneur</i>, -une poésie qu’elle avait entendue rabâcher -cent fois à M<sup>lle</sup> Baretta, et qu’elle savait -ainsi par cœur. Réjane tremblait, car ses deux -élèves bordelaises assistaient au cours comme -auditrices, et le professeur, très sévère, arrêtait -les élèves à chaque seconde et les faisait -répéter jusqu’à l’inflexion juste. Mais il la -laissa aller jusqu’au bout, sans l’interrompre -une seule fois. Elle, ne comprenant rien à cette -bienveillance inaccoutumée, se demandait: -«Mon Dieu! que va-t-il dire à la fin?...» Lui, -tranquillement, sur le ton qu’on emploie -pour annoncer une chose fatale, contre -<span class="pagenum" id="Page_24">[p. 24]</span> -laquelle il n’y a pas à lutter, prononça ces simples -mots: «C’est très bien, ma petite, descends, -tu seras une grande artiste...» Ah! -l’artiste, depuis lors, eut l’occasion de signer -bien des engagements splendides, elle goûta la -joie de bien des triomphes, reçut les félicitations -des souverains dans leurs palais, mais -jamais les émotions ressenties depuis n’eurent -la qualité et l’intensité de celle-là!</p> - -<p>Talbot était encore directeur du petit théâtre -de la Tour-d’Auvergne. Il attirait là, le dimanche, -les jeunes élèves du Conservatoire pour -un cachet de cinq francs. Naturellement Réjane -y accompagnait ses camarades dès sa première -année d’études. Elle avait même joué <i>les Deux -Timides</i> avec Albert Carré, dont l’accent lourd -et un peu pâteux faisait la joie des autres, et -qui jouait vraiment très mal. Il tenait dans -cette pièce le rôle du père de Réjane. «Au -beau milieu de l’action—c’est Réjane qui -raconte,—je le vois encore, assis devant une -table, il cherche son mouchoir, le porte à son -nez, et s’arrête d’écrire la lettre qu’il venait -de commencer. Il saignait du nez! Il n’hésite -pas, il se lève, quitte la scène et me plante là, -tranquillement. Notez que c’était la première -fois que je me trouvais devant un public. -<span class="pagenum" id="Page_25">[p. 25]</span> -Qu’est-ce que je vais devenir, seule, là, sur -ce plancher, sans réplique? Faut-il que je -m’en aille? Faut-il que je reste? Va-t-il revenir? -M<sup>me</sup> Doche se trouvait justement dans -l’avant-scène. Éperdue, je la regarde, comme la -femme qui a créé <i>la Dame aux Camélias</i>, et -mes yeux suppliants lui demandent un miracle. -Elle me fait signe comme elle peut, et voyez si -c’est commode quand on est assis dans une loge—me -fait signe de m’asseoir! Par miracle, en -effet, je comprends. Je comprends et je m’assieds... -Mais une fois là, que vais-je faire? Les -mêmes problèmes s’agitent dans ma cervelle. -J’entends du vacarme dans la coulisse. Des -gens me crient: «Mais sortez donc!» Comme -c’est facile de sortir quand on n’a pas de mot -de sortie! D’ailleurs d’autres voix m’arrivent: -«Il ne saigne plus. Il va rentrer.» J’attends -toujours.</p> - -<p>»Décidément que vais-je faire devant cette -table? J’aperçois la plume et le papier. J’ai une -inspiration du ciel. Je saisis la plume de l’air -le plus naturel du monde, et je me mets à -achever la lettre commencée par Carré, au -milieu des applaudissements de la salle qui a -tout compris. Le «saigneur» revient enfin et -la pièce peut finir.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_26">[p. 26]</span> -On allait aussi quelquefois le dimanche -jouer dans la banlieue de Paris. On poussait jusqu’à -Versailles, Mantes ou Chartres. Et c’est -un jour, à Chartres, qu’on jouait <i>les Paysans -Lorrains</i>, que le nom de «Réjane» parut pour -la première fois sur une affiche. Jusque-là elle -s’appelait Réju. Et tout le monde se mit d’accord -pour lui conseiller de changer de nom, -depuis Alexandre Dumas jusqu’à ses camarades. -On avait cherché à conserver quelque -chose du nom, et on hésitait entre Régille, -Réjalle, Réjolle, quand un matin, à la classe, -elle trouva soudain: «Tiens, Réjane, pourquoi -pas Réjane?»</p> - -<p>Ballande donnait en ce temps-là à la Porte-Saint-Martin, -des matinées-conférences. Comme -Talbot, il recourait aux jeunes élèves du Conservatoire, -mais, au lieu de cinq francs, il les -payait dix francs. Aussi ces représentations -étaient-elles recherchées. Réjane y joua un -jour dans <i>le Dépit amoureux</i>, qu’on donnait en -cinq actes, le rôle travesti d’Ascanio, rôle obscur -et même incompréhensible qu’on supprime -d’ordinaire. Mais elle y fut mal notée: Ballande -lui avait fait répéter les saluts, avec un -chapeau melon qu’elle mettait sous son bras -après les grands gestes à plumeau en usage -<span class="pagenum" id="Page_27">[p. 27]</span> -au <em>XVII<sup>e</sup></em> siècle. Ce chapeau melon était très -bombé; aussi la jour de la représentation -quand elle eut à faire les mêmes gestes et -qu’elle essaya de serrer son chapeau plat sous -son bras, il était déjà loin derrière elle.</p> - -<p>Une deuxième tentative faite par Ballande -fut moins heureuse encore, Réjane tenait un -rôle dans <i>les Ménechmes</i>. Elle attendait dans le -foyer. Tout à coup on lui crie: «C’est à vous!» -Elle se met à courir, enfile un escalier, le descend, -et se trouve sur... le trottoir de la rue de -Bondy! Elle s’était trompée de chemin! Quand -elle remonta, après cinq minutes de recherches, -vous devinez comment elle fut reçue.</p> - -<p>Le concours de 1874 arriva.</p> - -<p>Ses camarades, son professeur, se disaient -sûrs de son premier prix. Elle avait choisi, ou -plutôt Regnier avait choisi pour elle une scène -de Roxelane, des <i>Trois Sultanes</i>. M<sup>me</sup> Angelo, -toujours prête à lui rendre service, s’était chargée -de l’habiller. «Tu n’auras pas une robe de -mille francs, lui dit-elle, car on te sait pauvre, -et il ne faut pas qu’on te prenne pour ce que -tu n’es pas!» Néanmoins elle lui commanda -sa toilette chez Laferrière. C’était encore une -robe de tarlatane blanche, comme l’année précédente. -Mais de quelle façon! Elle mit -<span class="pagenum" id="Page_28">[p. 28]</span> -naturellement du jasmin dans ses cheveux et constata -qu’elle en avait créé la mode, car presque -toutes ses camarades s’étaient fleuries de jasmin, -comme elle avait fait à son premier concours.</p> - -<p>La scène des <i>Trois Sultanes</i> n’avait pas beaucoup -réussi, et elle se sentait grand’peur. Par -bonheur, elle devait donner la réplique à son -camarade Davrigny dans <i>la Jeunesse</i>, d’Emile -Augier. Dans la pièce, les deux jeunes gens se -rencontrent à la fontaine. Le jeune homme dit: -«Cyprienne!» Elle répond simplement: «Ah! -mon Dieu!» Mais ses yeux s’emplissent de larmes, -sa gorge se serre, et l’accent qu’elle met -dans cette exclamation est tel, que la salle entière -éclate en applaudissements. Ce début la -remonta, et, rassurée, elle joua la scène avec -un succès d’émotion considérable. De sorte -que, poussée jusqu’à présent vers les soubrettes -et les coquettes gaies, elle eut ce jour-là, -et par hasard, la révélation de son don dramatique.</p> - -<p>On ne lui décerna pourtant qu’un second prix, -qu’elle partagea avec Jeanne Samary.</p> - -<p>Son professeur Regnier n’avait pas eu la patience -d’attendre la fin du concours. Il l’entendit -jouer sa scène et s’en alla en disant: «C’est -<span class="pagenum" id="Page_29">[p. 29]</span> -le premier prix, sûr! Et tu viendras me l’annoncer -chez moi, tout à l’heure.» Regnier -l’attendait, en effet, en haut de son escalier. -Aussitôt qu’il l’aperçut, il lui cria:</p> - -<p>«Eh bien?</p> - -<p>—Je ne l’ai pas, monsieur! Le second seulement.»</p> - -<p>Et le vieux maître, tout pâle, frémissant de -colère, lâcha:</p> - -<p>«Ah! les malfaiteurs!...»</p> - -<p>La Presse du lendemain est encore bien instructive -à consulter.</p> - -<p>Sarcey a suivi Réjane. Il la retrouve avec son -second prix et il dit:</p> - -<div class="manuscr"> -<p>J’avoue que, pour ma part, j’aurais volontiers -attribué à M<sup>lle</sup> Réjane un premier prix. Il me semble -qu’elle l’avait mérité. Mais le jury se décide souvent -par des motifs extrinsèques et secrets, où il ne -nous est pas permis de pénétrer. Un premier prix -donne droit d’entrée à la Comédie-Française, et le -jury ne croyait point que M<sup>lle</sup> Réjane avec sa petite -figure éveillée, convînt au vaste cadre de la maison -de Molière. Voilà qui est bien; mais le second prix, -qu’on lui a décerné, autorise le directeur de l’Odéon -à la prendre dans sa troupe, et cette perspective -seule aurait dû suffire pour détourner le jury de son -idée... Que fera M<sup>lle</sup> Réjane à l’Odéon? Elle -<span class="pagenum" id="Page_30">[p. 30]</span> -montrera ses jambes dans <i>la Jeunesse de Louis XIV</i> que -l’on va reprendre au début de la saison. Voilà un -beau venez-y voir! Il faut qu’elle aille ou au Vaudeville -ou au Gymnase. C’est là qu’elle se formera, -c’est là qu’elle apprendra son métier, qu’on jugera -de ce qu’elle est capable de faire, qu’elle se préparera -à la Comédie-Française si elle y doit jamais -entrer...</p> - -<p>... Qu’elle a d’esprit dans le regard et dans le -sourire avec ses petits yeux perçants et malins, -avec sa petite mine en avant, elle vous a un air si -futé qu’on se sent égayé rien qu’à la voir.</p> - -<p>Sa bienvenue au jour, lui rit dans tous les yeux.</p> -</div> - -<p>Et il répète encore:</p> - -<div class="manuscr"> -<p>Je serai bien surpris si elle ne fait pas son chemin.</p> -</div> - -<p>Voilà Réjane hors de l’école. Sa vraie carrière -va commencer.</p> - -<p>Où ira-t-elle?</p> - -<p>Avant la fin du Conservatoire, M. Duquesnel, -alors directeur de l’Odéon, lui avait proposé d’y -aller jouer <i>la Jeunesse de Louis XIV</i>, et le regretté -M. Carvalho lui ouvrait le Vaudeville. -Mais elle refusa, désireuse de finir ses études -régulières. Le Gymnase la guettait également. -Elle se décida pour le Vaudeville et signa, avec -<span class="pagenum" id="Page_31">[p. 31]</span> -les nouveaux directeurs, un engagement conditionnel. -Si l’Odéon, comme c’était son droit, ne -la réclamait pas, elle débuterait au boulevard. -A l’Odéon, on lui offrait 150 francs par mois, -au Vaudeville c’était 4.000 francs par an et les -costumes. Elle souhaitait donc ardemment que -l’Odéon l’oubliât. Il paraissait l’oublier, en -effet. L’ouverture d’octobre arriva. Sa situation -n’était toujours pas réglée. Elle alla au Ministère -des Beaux-Arts. Elle retrouva là le secrétaire -du Ministre, qui l’avait vivement complimentée -lors du concours. Elle lui exposa son -cas et ses angoisses, et obtint une lettre du -Ministre qui la dégageait de l’Odéon. Il ne restait -d’ailleurs plus que deux jours de délai pour -qu’elle fût légalement libérée. Mais, prévenu -sans doute, M. Duquesnel, avant l’expiration -de ce délai, envoya à Réjane un bulletin de répétition -pour <i>la Jeunesse de Louis XIV</i>. La débutante, -qui aimait déjà les choses bien faites, se -rendit à l’Odéon et fut reçue par le directeur -qui lui dit:</p> - -<p>«Eh bien! nous répétons demain à une -heure.</p> - -<p>—Il n’y a qu’un obstacle à cela, répondit -Réjane, c’est que j’ai demain à la même heure, -une répétition au Vaudeville...» Ce n’était pas -<span class="pagenum" id="Page_32">[p. 32]</span> -vrai, mais, nous venons de le dire, elle aimait -les choses bien faites... Explication. M. Duquesnel -avait entre les mains une lettre du directeur -des Beaux-Arts, l’autorisant à réclamer le -second prix pour l’Odéon. «C’est que j’ai aussi -une lettre qui me dégage, objecta-t-elle tranquillement; -elle n’est pas du directeur des -Beaux-Arts, c’est vrai, mais elle est du Ministre... -Voyez plutôt...» Et elle sortit sa lettre, -qu’elle lui montra de loin, sans lui permettre -de la toucher...</p> - -<p>Ce fut toute une affaire. M. Duquesnel se -plaignit, et on lui accorda des compensations -pour le dédommager.</p> - -<p>«De sorte que, dit Réjane lorsqu’elle raconte -cette anecdote, si l’Odéon aujourd’hui a des -fauteuils en velours, c’est à moi qu’il le doit!»</p> - -<div class="aster">*<br />* *</div> - -<p>Ici se place un chapitre charmant de la jeunesse -de Réjane: ce sont ses rapports avec son -grand professeur Regnier. Elle a conservé soigneusement -les lettres qu’il lui a écrites, et -nous avons pu retrouver, grâce à l’obligeance -de M<sup>me</sup> Alexandre Dumas, quelques-unes des -lettres de Réjane. On verra, d’un côté, quelle -<span class="pagenum" id="Page_33">[p. 33]</span> -confiance, quelle naïveté et quelle reconnaissance; -de l’autre, quelle sagesse, quelle intelligence, -quelle bonté, quelle noblesse d’âme.</p> - -<p>L’anniversaire de Regnier tombait le 1<sup>er</sup> avril. -Tous les ans, sans jamais l’oublier, Réjane -écrivait le 31 mars à son professeur, et lui -envoyait son petit souvenir. Regnier répondait:</p> - -<div class="manuscr"> -<p class="date">1<sup>er</sup> avril 1875.</p> - -<p>Est-ce que tu dois me faire des cadeaux, mon -enfant! En ai-je besoin pour être assuré de ton affection? -Suis donc mieux mes conseils, chère fillette, -garde ton argent, et ne songe à me donner -jamais que ton amitié. C’est le seul présent que je -veuille de toi et le seul aussi, je t’en préviens, que -j’accepterai à l’avenir.</p> - -<p>Tu désires pouvoir encore fêter longtemps l’anniversaire -de ma naissance, je le désire aussi pour toi, -tu n’aurais jamais de meilleur ami, de meilleur -conseiller, et personne, sauf ta mère, qui s’intéresse -davantage à ton bonheur.</p> - -<p>Je te remercie néanmoins, et t’embrasse de tout -mon cœur.</p> - -<p class="rsign"><span class="pr3">Ton vieux ami,</span><br /> -<span class="smcap">Regnier</span>.</p> -</div> - -<p>Réjane était allée en voyage, l’été. A son -retour, elle écrivait:</p> - -<div class="manuscr"><span class="pagenum" id="Page_34">[p. 34]</span> -<p class="date">Lundi, 23 août 1875.</p> - -<p class="addr">Mon bon Maître,</p> - -<p>Je suis de retour de la mer depuis quelques jours, -j’espère avoir retrouvé à Scheveningen la santé qui -depuis quelques mois semblait me faire défaut. J’ai -suivi vos conseils et suis allée visiter La Haye, Rotterdam, -Amsterdam, et enfin Anvers; que de chefs-d’œuvre, -et comme j’aurais été heureuse de vous -voir à ce moment-là, pour vous communiquer mes -impressions; jamais je n’oublierai tout ce que j’ai -vu, et il me tarde d’être près de vous pour causer -de toutes ces merveilles.</p> - -<p>M. Coquelin est venu nous lire <i>Madame Lili</i> avec -sa verve et son esprit habituels; mais je suis bien -embarrassée sans vous, mon bon Maître, et pourtant -je vous sais si fatigué que je n’ose pas vous -demander de me sacrifier quelques heures d’un -repos dont vous avez tant besoin.</p> - -<p>Nous répétons tous les jours environ de une heure -à trois heures; si vous avez un instant, je compte -sur votre bonté habituelle pour ne pas oublier votre -bien dévouée et bien reconnaissante élève.</p> - -<p>Merci à l’avance et pardon, mon bon Maître, pour -tout mon bavardage.</p> - -<p class="rsign"><span class="smcap">Gabrielle Réjane.</span></p> -</div> - -<p>Regnier lui répondait le lendemain:</p> - -<div class="manuscr"> -<p class="date">24 août 1875.</p> - -<p>Je suis heureux, ma bien chère petite, des bonnes -<span class="pagenum" id="Page_35">[p. 35]</span> -nouvelles que tu me donnes de ta santé. Soigne-la -bien, combats ta nature anémique par un exercice -<ins id="cor_2" title="quoditien">quotidien</ins> et sans fatigue, par de la viande rôtie -un peu saignante et par un peu de bon vin.</p> - -<p>Ton voyage t’a donc plu?—J’étais sûr de tes -impressions; recherches-en toujours de pareilles, -ton esprit, tes idées, ton goût, ton talent s’en trouveront -bien. Fréquente nos musées, émoustille ton -cerveau, lis beaucoup, écris même; c’est le régime -intellectuel que je te conseille et qui sera aussi profitable -à ton âme que l’autre peut être à ta gentille -argile.</p> - -<p>Pourquoi n’a-t-on pu retarder la mise à l’étude de -ta pièce nouvelle? A partir du 15 du mois prochain, -je me serai ressaisi, je serai libre, et j’aurais eu plaisir -à te faire étudier ton rôle. En ce moment on m’accable -de travail en raison de mon prochain départ, -et j’ai peu de moments à moi. N’importe, j’en trouverai -pour toi, mais il faut que tu m’aides un peu.</p> - -<p>Veux-tu samedi, à 10 h. 1/2, venir au Théâtre-Français?—Est-ce -une heure possible pour toi?</p> - -<p>Réponds-moi. En tout cas, je te consacrerai ma -matinée de dimanche prochain. Tu viendras à Saint-Cloud; -vous y déjeunerez si ta mère le veut, et -nous travaillerons à fond.</p> - -<p>Adieu, ma chère enfant, je t’embrasse et t’aime -bien.</p> - -<p class="rsign"><span class="pr3">Ton ami,</span><br /> -<span class="smcap">Regnier</span>.</p> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_36">[p. 36]</span> -Dans un <i>post-scriptum</i>, il ajoutait:</p> - -<div class="manuscr"> -<p>Retiens qu’il n’y a jamais eu d’accent sur mon -nom.</p> -</div> - -<p>Engagée pour deux années au théâtre du Vaudeville, -elle y débute, le 25 mars 1875 (si on -peut appeler cela un début), dans <i>la Revue des -Deux-Mondes</i>, où elle jouait le rôle du Prologue, -et où elle passa naturellement inaperçue.</p> - -<p>Son nom se trouve ensuite dans la distribution -de la reprise de <i>Fanny Lear</i> (24 avril -1875), de Meilhac et Halévy, et dans <i>Vaudeville’s -Hotel</i>, pochade-revue en un acte, du -5 juin 1875; les journaux se taisent encore.</p> - -<p>Sa première création date du 4 septembre -1875, dans <i>Madame Lili</i>, un acte en vers de -Marc Monnier, qu’elle joua avec Dieudonné, -Boisselot et M<sup>me</sup> Alexis. Ce fut aussi son premier -succès. Sarcey, dans <i>le Temps</i>, écrit d’elle:</p> - -<div class="manuscr"> -<p>Mademoiselle Réjane est charmante de malice, -d’ingénuité et de tendresse. Cette jolie et piquante -fille a de l’esprit jusqu’au bout des ongles. Quel -bonheur qu’elle ne chante pas! Si elle avait de la -voix, l’opérette nous la dévorerait.</p> -</div> - -<p>Son nom paraît successivement sur presque -toutes les affiches de l’année: le 16 novembre -<span class="pagenum" id="Page_37">[p. 37]</span> -1875, dans <i>Midi à quatorze heures</i>, un acte de -M. Théodore Barrière; le 25 décembre, dans -<i>Renaudin de Caen</i>, vaudeville de Duvert et -Lauzanne; le 26 décembre, dans <i>la Corde -sensible</i>, un acte de Clairville et Thiboust, où -Albert Carré, si mauvais comédien, jouait -Califourchon; le 10 avril 1876, dans <i>le Verglas</i>, -un acte du peintre Vibert; le 10 avril 1876, -dans <i>le Premier Tapis</i>, un acte de Decourcelle -et Busnach; le 17 avril, dans <i>les Dominos Roses</i>, -trois actes de Delacour et Hennequin; le 21 -novembre 1876, dans <i>Perfide comme l’Onde</i>, -un acte d’Octave Gastineau; le 13 décembre, -dans <i>le Passé</i>, un acte de M<sup>me</sup> Pauline Thys, et -<i>Nos Alliées</i>, trois actes de Pol Moreau.</p> - -<p>C’est le lendemain du <i>Verglas</i> que son -maître lui écrivait cette lettre si jolie et si -probe:</p> - -<div class="manuscr"> -<p class="date">137, rue de Rome, 11 avril 1876.</p> - -<p>Tu as lieu d’être contente de la soirée d’hier, ma -chère enfant, et tes succès vont croissants. Le rôle -que tu joues dans <i>le Verglas</i> aurait peut-être -demandé une actrice plus mûre que toi, mais il -n’est pas mauvais d’avoir à s’essayer de bonne -heure dans des caractères qui dépassent nos -années, et de s’habituer à la tenue et au style qu’ils -réclament. Sous ce point de vue-là, tu feras bien, -<span class="pagenum" id="Page_38">[p. 38]</span> -sans exagération, de viser aux grandes manières, -sois <i>dame</i> et non pas <i>petite fille</i>, que ton maintien -ait bon air, surveille ta tenue et parle sans négligence -aucune.</p> - -<p>Ton rôle étant meilleur, ton succès a été plus -vif dans la seconde pièce, et j’ai été véritablement -étonné de ton chant. Tu feras bien de cultiver ce -côté de talent que je ne te connaissais pas, il peut -être pour toi d’un grand avantage. Ne néglige rien, -il passe vite le temps où l’on peut acquérir, et -crois-moi, crois-moi, crois-moi. Tiens-toi par l’étude -et le travail, en dehors du <i>chic</i> et de <i>la ficelle</i>, et -laisse-moi te répéter encore que c’est par le simple -et le vrai qu’on arrive à l’effet véritable. Bref, j’ai -été très content de toi hier. Continue, cela va bien... -<i>Mais</i> surveille ta tenue, ne te déhanche pas tantôt -sur une jambe, tantôt sur une autre, n’avale pas -tes syllabes et tes mots. Articule tout sans affectation, -mais aussi sans négligence.</p> - -<p>Je t’embrasse.</p> - -<p class="rsign"><span class="pr3">Ton ami,</span><br /> -<span class="smcap">Regnier</span>.</p> -</div> - -<p>Dans <i>le Premier Tapis</i>, Offenbach l’avait -entendue chanter un petit air de Lecocq intercalé; -sa voix était claire et charmante, et elle -phrasait à ravir, comme Regnier le lui dit. Le -lendemain, le maëstro la fait venir et lui offre -20,000 francs par an si elle veut signer un -<span class="pagenum" id="Page_39">[p. 39]</span> -engagement aux Variétés pour un rôle qu’il -écrira pour elle. Comme elle était engagée au -Vaudeville, elle ne se laissa pas tenter, mais il -a tenu à un fil peut-être que Réjane ne devînt -divette!</p> - -<p>Son maître l’a vue aussi dans <i>Perfide comme -l’Onde</i>, un acte de M. Octave Gastineau, qu’elle -créait; et il lui écrit:</p> - -<div class="manuscr"> -<p class="date">137, rue de Rome, 26 novembre 1876.</p> - -<p>Il m’a semblé, mon enfant, que tes yeux, hier, -me cherchaient dans l’avant-scène que tu m’avais -envoyée; j’étais à l’orchestre, où j’étais descendu -pour te mieux voir,—et je t’ai bien vue. <i>Perfide -comme l’Onde</i> n’est pas une pièce d’une grande -force, néanmoins elle renferme une idée suffisante -pour un petit acte, et elle est bien conduite. Tu es -très gentille, très amusante dans ton rôle, et je -pense qu’il t’en vaudra d’autres dans un emploi où -la faveur du public semble te porter.</p> - -<p><i>Tu es comédienne</i> et tu viens de le bien prouver. -Mais quelle que soit l’excentricité des rôles que l’on -te confiera, tiens toujours à y être <i>distinguée</i>. J’ai -été un peu effrayé du ton des jeunes filles que j’ai -vues hier,—ceci bien entre nous deux,—ne te -laisse pas gagner par le laisser-aller de la tenue et -de la prononciation. Parle bien à ton interlocuteur, -et quand tes yeux regardent la salle, qu’ils voient -<span class="pagenum" id="Page_40">[p. 40]</span> -dans le vide et ne s’adressent jamais à personne. -Tu sais encore éviter ce défaut, que l’exemple ne -t’y entraîne pas: reste vraie. Bref, tu as bien joué, -on t’a applaudie, et tu méritais de l’être. Reçois -donc tous mes compliments et l’embrassade de</p> - -<p class="rsign"><span class="pr3">Ton ami,</span><br /> -<span class="smcap">Regnier</span>.</p> -</div> - -<p>Désormais, sa correspondance avec Regnier -suivra les événements de sa carrière.</p> - -<p>Elle avait signé un nouvel engagement à -9,000 francs par an au Vaudeville, malgré sa -mère, qui ne voulait pas démordre de 9,600 -francs. Les pourparlers eussent même été -rompus si Réjane, à l’insu de sa mère, n’avait -promis aux directeurs de leur rembourser, -sur ses appointements, les 600 francs du -litige.</p> - -<p>«J’économisai sur le cresson, raconte-t-elle -drôlement, au lieu de deux bottes à trois sous, -j’en prenais deux pour cinq sous! Je fourrais de -temps en temps cinquante centimes dans mes -bottines. Et un beau jour j’apportai aux directeurs -150 francs péniblement amassés. Il faut -dire, à leur honneur, qu’ils les refusèrent. Mais -ma mère n’en a jamais rien su. Et, quelquefois -voulant m’écraser de sa supériorité de femme -<span class="pagenum" id="Page_41">[p. 41]</span> -forte, elle me dit encore: «Hein, sans moi, tu -ne les aurais pas eus, tes 600 francs!»</p> - -<p>Pendant l’été de 1877, elle apprend <i>Pierre</i>, -quatre actes de Cormon et Beauplan, qu’elle -doit jouer à côté de M<sup>me</sup> Doche. Elle a peur. -D’Abbeville, où elle est en tournée, elle écrit, -le 3 août, à Regnier: «... Si vous pouviez me -donner une heure pour le troisième acte de -<i>Pierre</i>; plus le moment approche, plus je -redoute cet acte, qui est tout sentiment. Si je -ne me sens pas soutenue par vos bons conseils, -mon cher Maître, je ne réponds plus de -rien...»</p> - -<p>Regnier lui répond en se mettant à sa disposition -et lui lance cette boutade à propos de ses -lettres, qu’elle parfumait trop au gré du vieux -comédien:</p> - -<div class="manuscr"> -<p>Mon désir le plus vif est de t’aider dans ton travail...</p> - -<p>Est-il donc si nécessaire que tu ailles à la Bourboule, -alors que tu n’y resteras que quinze jours à -peine? ce temps me paraît bien court pour un traitement -sérieux. Ne pourrais-tu recourir tout simplement -aux eaux d’Enghien?</p> - -<p>Consulte un peu là-dessus ton médecin. Demande-lui -donc aussi, par occasion, si c’est une bonne -chose pour tes nerfs que cette abominable odeur -<span class="pagenum" id="Page_42">[p. 42]</span> -musquée ou ambrée qui parfume tes lettres dont -s’imprègne toute ton organisation. Les odeurs sont -sans doute agréables, mais encore faut-il du -choix.</p> - -<p>Adieu, je t’embrasse et t’aime bien.</p> - -<p class="rsign"><span class="smcap">Regnier.</span></p> -</div> - -<p>Le soir de la première arriva (5 septembre -1877). Ce fut un gros succès pour la débutante. -Aussitôt après la représentation, ne se tenant -pas de joie débordante, elle écrit à son maître -cette lettre enthousiaste:</p> - -<div class="manuscr"> -<p class="date">Mercredi soir, minuit et demi.</p> - -<p class="addr">Mon bon Maître,</p> - -<p>Je viens de remporter un <i>grand succès</i>, et je ne -veux pas m’endormir avant de vous remercier, -vous à qui je le dois; je n’ai jamais été heureuse -comme ce soir, et je crois que mon affection pour -vous augmenterait encore si cela était possible. -Une seule chose troublait ma joie, c’était de ne pas -vous savoir là pour vous récompenser de toutes vos -peines. A chaque applaudissement, je pensais à -vous, mon cher Maître, qui m’avez donné votre -temps, qui m’avez assuré mon avenir. Jamais affection -n’a été plus profonde, jamais reconnaissance -n’a été plus sincère, croyez-le bien, mon bon Maître. -Sans vous je ne serais rien, et depuis deux heures -<span class="pagenum" id="Page_43">[p. 43]</span> -on me dit que je suis une artiste. Avec vous je laisse -parler mon cœur. Vous ne pouvez vous figurer tout -ce que renferme ce mot: artiste, pour une petite -fille qui, hier encore, doutait de l’avenir, et qui -avait besoin de relire vos lettres pour se donner du -courage. Mon plus grand succès a été au troisième -acte, dans la partie dramatique du rôle. J’en suis -doublement heureuse.</p> - -<p>N’allez pas prendre pour de la vanité ce qui n’est -que l’effet de la joie que je ressens depuis une -heure.</p> - -<p>Comme je vais travailler, mon bon Maître, pour -vous faire honneur et compter dans ma carrière -beaucoup de soirées comme celle-ci!</p> - -<p>A bientôt, mon cher Maître, et encore merci du -plus profond de mon cœur.</p> - -<p>J’irai vous voir dès que je vous saurai de -retour.</p> - -<p>Je vous embrasse bien affectueusement.</p> - -<p>Votre reconnaissante et bienheureuse élève,</p> - -<p class="rsign"><span class="smcap">G. Réjane</span>.</p> -</div> - -<p>Réjane joua le 19 septembre 1877 le rôle de -Lucie dans <i>les Vivacités du capitaine Tic</i>, puis -se mit à répéter <i>le Club</i>, trois actes de Gondinet -et Félix Cohen.</p> - -<p>Le 9 octobre 1877 elle écrit: «Mon cher -Maître, on vient de nous lire une comédie en -<span class="pagenum" id="Page_44">[p. 44]</span> -trois actes de M. Gondinet; j’ai un rôle charmant, -mais difficile. Je viens vous demander -quelques-uns de vos bons conseils, si vous -avez un peu de votre temps à me consacrer. Je -répète tous les jours à midi, etc.»</p> - -<p><i>Le Club</i> fut joué le 22 novembre. Le lendemain, -Regnier lui écrivait:</p> - -<div class="manuscr"> -<p class="date">23 novembre 1877.</p> - -<p>M. Miro, ma chère enfant, m’a dit hier soir que -tu n’étais pas contente de toi, et que la peur t’avait -empêchée de faire mieux que tu n’as fait. La peur -cependant ne t’a pas empêchée de plaire beaucoup -et de jouer ton rôle avec une très grande sûreté. -Ta voix était bonne, tes intentions bien arrêtées, -et tu n’as pas assurément à te plaindre de l’accueil -qui t’a été fait. Ton rôle est bien établi et tu n’as -rien à y changer. Je ne suis pas compétent pour -parler toilettes, mais, si brillantes que soient les -tiennes, je les désirerais moins compliquées. Tu -n’as pas une taille à te perdre ainsi dans ce flot -d’étoffe qui gêne un peu tes mouvements et qui -t’enlève de la tenue.—Tu n’auras pas peur ce soir, -entre en scène avec moins de timidité; que l’on -sente <i>la dame</i>; que tes gestes soient plus aisés et -plus libres. Marche posément, voilà la seule observation -que j’aie à te faire, si mince qu’elle soit, elle -a de l’importance. Après cela je n’ai que des -<span class="pagenum" id="Page_45">[p. 45]</span> -compliments à te faire sur ton succès qui en présage -bien d’autres encore.</p> - -<p>Je t’embrasse, ma chère enfant de tout mon -cœur.</p> - -<p class="rsign"><span class="smcap">Regnier.</span></p> -</div> - -<p>Réjane joue la pièce cent fois. Mais nous voici -à la fin de l’année 1877. Et, en somme, il lui a -fallu attendre trois ans, depuis septembre 1874, -pour qu’on lui confie un vrai rôle, malgré ses -petits succès constants et répétés. En ce temps-là, -c’était M<sup>me</sup> Bartet qui jouait tout au Vaudeville. -Tous les auteurs allaient à elle. Personne, -à part son maître, n’encourageait Réjane. Elle -végétait donc, et avait grande envie de s’en -aller. Elle demeura encore un an sans rien -jouer. Pourtant elle prit patience. Et le -9 septembre 1878, elle créait <i>le mari d’Ida</i>, -trois actes de Delacour et Mancel, avec un -grand succès. Elle n’a pas encore trouvé cependant -le secret de ses futures toilettes, et la -critique <ins id="cor_3" title="la">le</ins> lui fait entendre sans ménagement. -M. Sarcey dit d’elle:</p> - -<div class="manuscr"> -<p>Mademoiselle Réjane est tout à fait jolie et amusante -dans le rôle d’Ida. Elle a toujours un peu -plus l’air d’une gentille femme de chambre que -d’une aimable femme du monde, mais elle dit avec -<span class="pagenum" id="Page_46">[p. 46]</span> -tant d’intelligence, elle a un esprit si parisien, elle -exerce sur tous ceux qui l’écoutent une séduction -irrésistible.</p> -</div> - -<p>On donna en matinée le 2 février 1879, <i>les -Mémoires du Diable</i>, et elle eut le rôle de -Marie; <i>les Faux Bonshommes</i> furent repris le -22 février, et elle y joua le rôle d’Eugénie. Et, -à ce propos, Regnier lui écrit:</p> - -<div class="manuscr"> -<p class="date">Dimanche, 23 février 1879.</p> - -<p>Que je te dise d’abord, ma chère enfant, que tu -as été charmante hier, que tu as joué tout ton rôle -avec sincérité, gaieté, vérité et esprit, et que tu n’as -qu’à persévérer dans cette voie de probité artistique -qui fait seule les vrais comédiens. En outre, ta -figure n’était nullement gâtée par cet abominable -maquillage qui rend les yeux féroces en les cerclant -de noir, qui déplace la fraîcheur de la joue pour la -monter aux yeux, ce qui donne à croire que celle -qui se défigure ainsi est atteinte d’ophtalmie. Tu -n’étais point plâtrée, et quand tu avais à rougir tu -rougissais. Persévère, reste ce que tu es et ne demande -à la parfumerie que le nécessaire. Autrement -dis-toi bien que les vieilles ne se rajeunissent -pas et que les jeunes s’avarient avant l’heure marquée -par le temps.</p> - -<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt="" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_47">[p. 47]</span> -Une observation:—Tu te bouches les oreilles -quand Edgard te parle, dans une scène du -deuxième acte. Réponds-lui donc en tenant encore -tes deux doigts sur tes oreilles et en tournant <i>un -peu</i> la tête vers lui.—Ce sera, je crois, infiniment -plus drôle. Tu ne quitteras ce mouvement que lorsque -Edgard te dira: «Vous m’avez donc entendu!» -Si tu veux essayer ce que je te conseille, préviens-en -Dieudonné.</p> -</div> - -<p>La première des <i>Tapageurs</i>, de Gondinet, est -du 19 avril 1879. M<sup>lle</sup> Bartet joue le rôle de -Clarisse, elle joue celui de Geneviève, un petit -bout de rôle sans importance. On l’y trouve -touchante et gracieuse. Mais au bout de quelques -jours M<sup>lle</sup> Bartet tombe subitement malade, -et il faudra rendre la recette si quelqu’un -ne se sacrifie pas en jouant le rôle <i>le soir même</i>! -Deslandes s’adresse à Réjane. Elle fait la folie -de consentir après de longues prières. Le reste -de la troupe voit pourtant d’un œil jaloux la -jeune artiste prendre la première place. On -veut lui faire peur. On lui annonce que la salle -est furieuse, qu’on casse tout! N’ayant pas le -temps d’apprendre le rôle par cœur, Réjane -avait préféré, pour être moins troublée, jouer -sur scénario, c’est-à-dire improviser le rôle de -Clarisse sur le thème de l’auteur. On fait un -<span class="pagenum" id="Page_48">[p. 48]</span> -succès à sa hardiesse, à sa crânerie, à sa présence -d’esprit. La direction pour la remercier, -lui envoie une petite flèche en diamants et -perles. Le lendemain, elle réclame un raccord. -Deux camarades seulement viennent répéter -avec elle. Elle se sentait devenir malade d’émotion, -d’énervement et de colère. Le troisième -jour, M<sup>lle</sup> Bartet, rétablie soudain, reprend -son rôle. Réjane avait demandé à son directeur, -après cet effort prodigieux, de ne pas -rejouer aussitôt son rôle de Geneviève, qui -avait été lu et appris par une autre. Elle va -tranquillement dîner en ville, et, à dix heures, -elle va se coucher. Mais il y avait eu malentendu. -La doublure n’était pas allée au théâtre. -On avait fait une annonce au public. Cris. -Potin! Dans la coulisse, triomphe des bonnes -petites camarades qui crient: «Rendez la -flèche!»</p> - -<p>Pendant les quinze jours qui suivirent -Réjane souffrit d’un tremblement dans les -jambes.</p> - -<p>Elle n’a pas oublié son professeur. Elle suit -le concours du Conservatoire, et elle lui écrit -le 1<sup>er</sup> août 1879: «Si vous saviez combien je -suis heureuse du grand succès que vous venez -de remporter et qui n’a pas été récompensé -<span class="pagenum" id="Page_49">[p. 49]</span> -comme il devait l’être; car M. Brémont a été -au-dessus des plus grands éloges; il a de la -chaleur et de la passion, on sent le souffle du -maître.»</p> - -<p>Dans la reprise des <i>Lionnes pauvres</i> d’Augier, -22 novembre 1879, elle est discutée. Le public -lui fait fête et l’auteur l’approuve, mais la critique, -y compris M. Sarcey, n’admet pas son -interprétation du rôle de Séraphine.</p> - -<p>M. Alphonse Defère lui conseille de changer -de couturière, et il félicite au contraire M<sup>lle</sup> de -Cléry sur son élégance.</p> - -<p>Et Barbey d’Aurevilly de s’écrier prophétiquement:</p> - -<div class="manuscr"> -<p>Avec son corps délié et serpentin, avec cette -poitrine dans laquelle il semble qu’il n’y ait pas de -place pour le cœur, avec cet air de couleuvre qui -marche sur sa queue debout, mais qui deviendra -une guivre un jour, M<sup>lle</sup> Réjane avait admirablement -le physique de son rôle, mais elle y en a -ajouté l’intelligence. Cette jeune fille, qui rappelle -Rachel par le délié des formes et par la gracilité de -toute sa personne, pourrait bien avoir quelque -jour, comme Rachel, une grande destinée dramatique. -J’en augure beaucoup après l’avoir vue l’autre -soir... On l’a rappelée deux fois. La seconde -fois, elle était tuée d’émotion, brisée, toute en larmes: -<span class="pagenum" id="Page_50">[p. 50]</span> -on craignait de la voir se casser en deux en -saluant. Ah! l’émotion des vrais artistes! Avant -d’entrer en scène, M<sup>lle</sup> Mars pâlissait sous son -rouge et M<sup>me</sup> Malibran aussi, quand on l’applaudissait, -pleurait...</p> -</div> - -<p>Emile Augier lui-même la soutient et la défend. -Il approuve l’interprétation qu’elle a -donnée au rôle de Séraphine Pommeau que -M<sup>lle</sup> Blanche Pierson avait refusé comme antipathique. -Et finalement c’est un très grand -succès. On la discute, c’est vrai, mais la flamme -est sortie, désormais elle compte. Voici d’ailleurs -la précieuse lettre que lui écrivait Regnier -à ce propos:</p> - -<div class="manuscr"> -<p class="date">2 décembre 1879.</p> - -<p>Si je ne vais presque plus au spectacle, ma chère -enfant, rassasié comme je le suis de tout ce que je -fais dans la journée, je ne m’en intéresse pas moins -à tout ce qui te touche et j’ai été très heureux du -grand succès que tu viens d’obtenir. Mon fils, mon -gendre, qui assistaient à la première représentation -des <i>Lionnes pauvres</i>, m’en avaient d’abord -rendu compte, M<sup>lle</sup> Baretta, écho de ce qui se dit -au Théâtre-Français, m’assurait que l’interprétation -de ton nouveau rôle te classait au premier -rang, et enfin, mon ami Legouvé t’a trouvée tout -simplement admirable. Je te laisse à penser si tous -<span class="pagenum" id="Page_51">[p. 51]</span> -ces éloges m’allaient au cœur, et si j’y voyais la -réalisation de ce que j’ai toujours auguré de toi -comme artiste. Les leçons que je t’ai données ont -eu pour but de t’apprendre à consulter toujours le -bon sens dans la conception d’un rôle, de t’enseigner -les procédés au moyen desquels on parle toujours -avec vérité, d’acquérir la souplesse d’entendement -et d’oreille qui met la comédienne à -même de rendre avec sûreté les intentions que le -poète ou l’auteur lui demandent, alors même que -ces intentions ne sont pas celles qu’elle a elle-même -d’abord comprises. Un bon comédien doit -pouvoir toujours jongler avec les intentions et les -inflexions qu’on lui demande, et si différentes -qu’elles soient les unes des autres, il faut toujours -que la conviction se laisse voir au fond de sa -phrase. En connais-tu beaucoup qui soient capables -de ce genre d’exercice? Le <i>métier</i>, l’affreux -métier, ce que les peintres appellent <i>le chic</i>, s’empare -trop du théâtre, et ce qui m’étonne, c’est que, -y réussissant si peu, il ait tant d’adhérents. Garde-toi -de ce défaut, tâche de rester vraie. En dehors -du Théâtre-Français où il y a des modèles, regarde -Geoffroy, regarde Saint-Germain et, si tu l’as connue, -rappelle-toi Alphonsine, voilà de vivants enseignements... -mais me voilà loin de toi, et je me -reprends à te donner des conseils alors que je ne te -dois que des compliments. Le plus grand, le plus -élevé que tu aies reçu est l’approbation que M. Augier -<span class="pagenum" id="Page_52">[p. 52]</span> -a donnée à la façon dont tu as joué son rôle, -son goût est des plus sûrs, mais il est aussi des -plus difficiles, et si tu l’as contenté, tu dois être -aussi très contente.</p> - -<p>Je ne manquerai pas de t’aller voir, mais je suis -forcé de choisir mon heure, et par cet horrible -froid je ne puis me résoudre à quitter le soir le coin -de mon feu. Je suis vieux, mon cœur seul n’est pas -atteint par l’âge, et il reste toujours jeune pour -mes amis; reste de ceux-là, ma chère enfant, et -compte en tout temps sur l’affection, sur l’affection -véritable, de ton vieux maître.</p> - -<p class="rsign"><span class="smcap">Regnier.</span></p> -</div> - -<p>A présent, c’est <i>la Vie de Bohème</i> qui la -hante. On lui a distribué le rôle de Mimi. -Elle est inquiète:</p> - -<div class="manuscr"> -<p class="date">1<sup>er</sup> avril 1880.</p> - -<p class="addr">Mon bon Maître,</p> - -<p>Si vous saviez quel plaisir c’est pour moi qui -vous vois si rarement de vous prouver que je -n’oublie rien de tout ce que vous avez fait pour moi, -et de venir fidèlement à votre anniversaire vous -apporter mes vœux de bonheur et de santé.</p> - -<p>J’aurais voulu aller vous dire tout cela de vive -voix, mon cher Maître; mais je suis prise toute la -journée par les répétitions de <i>Bohème</i>. A cinq heures -<span class="pagenum" id="Page_53">[p. 53]</span> -et demie, lorsque je sors du théâtre, j’ai besoin -de rentrer chez moi me reposer, puis travailler -encore. Ce rôle de Mimi m’inquiète beaucoup, mon -bon Maître: il faut le jouer, je crois, avec une -grande simplicité, et être simple c’est si difficile au -théâtre.</p> - -<p>Je repasse dans ma tête toutes vos bonnes leçons -du Conservatoire, et, depuis, tous vos bons conseils -dont je me suis toujours si bien trouvée. C’est -en suivant la méthode que vous m’avez donnée que -je travaille tous mes rôles, et si j’ai du succès dans -celui-ci, c’est encore à vous qu’il reviendra.</p> - -<p>Merci encore pour tout ce que vous avez fait pour -moi, mon bon Maître, je vous en serai toujours -reconnaissante.</p> - -<p class="rsign"><span class="pr3">Votre élève,</span><br /> -<span class="smcap">G. Réjane</span>.</p> -</div> - -<p>Son vieux maître lui répond:</p> - -<div class="manuscr"> -<p class="date">3 avril 1880.</p> - -<p>Ma bonne chère petite, sois heureuse, marche -d’un pied léger, mais sûr, dans la carrière où tu -as rencontré déjà le succès, ne te glorifie pas de -tes triomphes, et dis-toi qu’un artiste, si haut -qu’il soit placé, a toujours quelque chose à apprendre.</p> - -<p>Ton rôle de <i>Mimi</i> t’inquiète; penses-tu que je -puisse t’y être utile? Si tu le crois, je m’arrangerai -<span class="pagenum" id="Page_54">[p. 54]</span> -pour t’en donner mon avis. Le Vaudeville est près -de l’Opéra, viens me voir à mon cabinet dans un -après-midi, et si quelque chose t’embarrasse, nous -en causerons. Seulement, préviens-moi du jour où -tu voudrais me voir.</p> - -<p class="rsign"><span class="pr3">Ton bien affectionné,</span><br /> -<span class="smcap">Regnier</span>.</p> -</div> - -<p>Elle joue donc Mimi le 15 avril 1880. Et ici -il faut admirer une fois de plus la touchante -incohérence de la critique:</p> - -<p>M. Vitu, dans <i>Le Figaro</i>, écrit:</p> - -<div class="manuscr"> -<p>Elle n’est pas la fille insouciante et passionnée -telle que l’avaient comprise M<sup>lle</sup> Thuillier et -M<sup>me</sup> Broisat, instruites et stimulées par les indications -personnelles de Théodore Barrière; elle lui -donne une physionomie ingénue qui n’est pas -précisément dans la vérité du personnage; mais -elle a joué la longue et difficile scène de l’agonie -avec une mesure très délicate qui en atténue l’horreur, -et avec un accent de sincérité candide qui -lui a valu des applaudissements mérités.</p> -</div> - -<p>M. Defère, dans <i>Le Soir</i>, dit que «ce qui -manque surtout à M<sup>lle</sup> Réjane, c’est la physionomie -de l’emploi... Elle ne nous a pas tiré -une larme», ajoute-t-il.</p> - -<p>M. Paul Perret, dans <i>Paris-Journal</i>, dit:</p> - -<div class="manuscr"> -<p><span class="pagenum" id="Page_55">[p. 55]</span> -La pièce est mal jouée, sauf par M<sup>lle</sup> Réjane et -par Dieudonné. Ce dernier est un joyeux et solide -Schaunard, et Murger, s’il était encore de ce -monde, aurait trouvé dans M<sup>lle</sup> Réjane la seule -Mimi digne du rôle depuis M<sup>lle</sup> Thuillier.</p> - -<p>Je parle de longtemps...</p> - -<p>Cette comédienne a une nervosité très rare; une -qualité particulièrement attrayante sous cette figure -touchante et simple de Mimi.</p> -</div> - -<p>Scapin, dans <i>Le Voltaire</i>, écrit:</p> - -<div class="manuscr"> -<p>Mimi, c’est Mademoiselle Réjane, une petite comédienne -joliment douée, mais qui manqua visiblement -d’études.</p> -</div> - -<p>Puis, c’est <i>le Père Prodigue</i>, de Dumas fils -(19 novembre 1880) où elle joue le rôle effacé -d’Hélène.</p> - -<p>Pourtant Barbey d’Aurevilly écrit d’elle:</p> - -<div class="manuscr"> -<p>Ce n’est plus la profonde vipère des <i>Lionnes pauvres</i>, -mais c’est le visage et la taille le plus faits -que je sache pour le drame, quand on en fera de -vivants. Dans ce fourreau si fin et si flexible, il y a -de l’acier dramatique, pour plus tard, et l’acier -sortira!</p> -</div> - -<p>M. Sarcey: «Elle échoue à rendre sympathique -<span class="pagenum" id="Page_56">[p. 56]</span> -cette figure sèche et ce parlage métaphysique.»</p> - -<p>Clément Caraguel lui accorde de la «grâce».</p> - -<p>M. Henri de Pène la trouve en progrès.</p> - -<p>Passons rapidement sur <i>La Petite Sœur</i>, un -acte de M<sup>me</sup> Marie Barbier (4 mai 1881), -<i>Odette</i>, de Sardou, où elle joue le rôle de la -baronne Cornaro, femme de quarante ans -qui, dans la pièce, doit donner des conseils à -Odette, que jouait M<sup>me</sup> Pierson! <i>L’Auréole</i>, -(20 mars 1882), un acte de M. Normand, où -elle réussit complètement; <i>Un mariage de -Paris</i>, trois actes d’About et de Najac (5 mai -1882), qui lui vaut son premier travesti.</p> - -<p>Ainsi, du 15 mars 1875 au 31 mai 1882, en -huit années d’engagement, elle avait repris ou -créé sur la scène du Vaudeville vingt rôles -différents, qui tous avaient été remarqués, et -dont deux ou trois furent de grands succès, et -elle n’avait, dans la maison, aucune situation -définie digne de son talent, digne surtout des -promesses que ce talent varié indiquait. Ni -Sardou, roi du Théâtre, ni les divers directeurs -qui s’étaient succédé à la Chaussée-d’Antin, -le grand artiste Carvalho, l’intelligent et -brave père Cormon, ni Roger, ni Bertrand, ni -Raymond Deslandes n’avaient soupçonné qu’ils -<span class="pagenum" id="Page_57">[p. 57]</span> -avaient une comédienne de premier ordre à -leur disposition. Les avis ne leur manquaient -point cependant; Réjane, inoccupée ou mal -employée chez eux, grandissait tout de même -en réputation et en succès dans les seuls théâtres -d’à côté qu’elle eût alors à sa disposition; -elle était la vie, l’âme, si ce mot peut être -employé ici, de tous les spectacles du Cercle de -la rue Royale, de toutes les revues de l’Épatant, -de toutes ces pièces faites entre causeries -d’auteurs célèbres et d’auteurs mondains, -satires sans profondeur et sans fiel, -essais dramatiques superficiels et sans prétention, -articles de Paris, du boulevard -de Paris plutôt, servant à l’exhibition des -comédiennes célèbres en disponibilité, des -chanteurs et comédiens amateurs, aux débuts -des belles filles qui commencent à tâter sérieusement -du théâtre. Réjane trouvait moyen -de faire des choses artistiques avec tout cela. -Elle répétait sérieusement, comme pour une -œuvre sérieuse; elle écoutait, pour les costumes, -les avis des peintres qui collaborent d’ordinaire -à ces brillantes machines, les conseils -des auteurs, qui redressent ces couplets à -pointes, pour en tirer un parti charmant. Avec -une scène de parodie, un rondeau, des couplets, -<span class="pagenum" id="Page_58">[p. 58]</span> -un arrangement de coiffure ou de costume, -elle obtenait des succès étourdissants; -toujours prête à rendre service, à apprendre la -chanson nouvelle, le monologue improvisé, à -remplacer la comédienne malade ou en retard, -à chanter, à danser, enfin à faire en camarade -ce que voulaient ces spectacles de camarades, -elle était la coqueluche de ce public particulier -à qui les auteurs du Vaudeville faisaient -alors toutes les avances possibles avec leurs -comédies dites parisiennes.</p> - -<p>L’écho des succès de Réjane arrivait jusqu’au -bon Deslandes, homme de club aussi à -ses heures, il souriait, disait comme je ne sais -plus quel sociétaire de la Comédie-Française: -«Bon» ou «c’est une actrice mondaine», et -continuait à donner ses spectacles moyens, -dans lesquels Réjane n’avait qu’une part sans -intérêt. «On ne te comprend pas, tu n’as rien -à faire avec ces gens-là, lui dit son camarade -Pierre Berton, tu es une étoile! Fiche ton -camp d’ici!» Une étoile, c’est ce que cherchait -alors M. E. Bertrand, directeur des Variétés, -pour remplacer au besoin celle qu’il -avait et qui commençait à vieillir. Plus avisé -que les directeurs de Vaudeville, il l’engagea -pour trois années, malgré une apparition insignifiante -<span class="pagenum" id="Page_59">[p. 59]</span> -faite dans <i>Les Demoiselles Clochart</i>, -pièce incomplète de Henri Meilhac. Ainsi -toutes choses marchent à un total inévitable. -Le succès des revues mondaines, des spectacles -à couplets, aboutit à l’idéal du genre, à un -traité avec les Variétés, et par conséquent aux -pièces de Raoul Toché, Blum, Wolf et Clairville; -si c’était mieux que ce qu’elle faisait au -Vaudeville, ce n’était pas exactement ce qu’elle -rêvait. Heureusement, elle allait être prêtée de -tous côtés pour créer des rôles importants et -dignes d’elle.</p> - -<p>Elle parut, boulevard Montmartre, d’abord -le 22 octobre 1882, à côté de Judic, dans <i>La -Princesse</i>, comédie-opérette de Raoul Toché; -le 4 décembre, elle débute officiellement dans -<i>Les Variétés de Paris</i>, revue de MM. Blum, Wolf -et Raoul Toché. Elle joua cent fois avec -Christian <i>La Nuit de Noces de P. L. M.</i>, un acte -amusant de Fabrice Carré. Sarah Bernhardt, -alors directrice de l’Ambigu avec son fils, eut -besoin d’elle pour créer <i>la Glu</i>, drame en cinq -actes de Jean Richepin, où elle parut aux côtés -d’Agar et de Lacressonnière. Après cette apparition -sur le théâtre de sa jeunesse, où elle retrouvait, -heureuse, l’acclamation à la sortie -des artistes, l’injure dans la scène antipathique, -<span class="pagenum" id="Page_60">[p. 60]</span> -le succès populaire, elle fut envoyée au -Palais-Royal pour créer, le 9 octobre 1883, <i>Ma -Camarade</i>, comédie en cinq actes de Henri -Meilhac et Philippe Gille, une des comédies -les plus fines et les plus amusantes du répertoire -de ce gai théâtre.</p> - -<p>Le succès dramatique de <i>La Glu</i> et celui de -<i>Ma Camarade</i> ouvrirent les yeux des directeurs -du Vaudeville. Au nom du trio, Deslandes -offrit un nouvel engagement à Réjane. «Elle -allait être l’étoile de la maison, on savait le -parti qu’on pouvait tirer d’elle. Il y avait dans -les cartons une <i>Madame Bovary</i> dans laquelle -elle décrocherait certainement le gros succès. -Dumas travaillait, en collaboration, à une -pièce où elle aurait le principal rôle; elle n’avait -plus, désormais, qu’à ne pas perdre confiance -et à se laisser conduire.» Ravie, elle -signa et attendit. Ces promesses aboutirent à -la reprise des <i>Femmes terribles</i>, une vieille -comédie de Dumanoir, qu’elle consentit, pour -rendre service, à jouer avant l’époque où commençait -son engagement (1<sup>er</sup> décembre 1884), -et qui fit une série piteuse de représentations, -et au mauvais, à l’exécrable rôle de Clara Soleil -dans la comédie de MM. Edmond Gondinet et -Pierre Civrac (lisez Madame Théodore Barrière). -<span class="pagenum" id="Page_61">[p. 61]</span> -C’est vraiment, parfois un jeu curieux que le -sort d’une entreprise théâtrale. A ce moment, -le Vaudeville allait mal, deux directeurs sur -trois filaient déjà à l’anglaise. Albert Carré devient -l’associé de Deslandes pour la première -de <i>Clara Soleil</i>, la fortune de la maison est rétablie: -la pièce a cent cinquante représentations. -Or, lisez cette naïve comédie et trouvez -les raisons de ce succès démesuré, vous aurez -de bons yeux. L’entrée de son camarade dans -la maison ne rend pas meilleure la place de la -comédienne. En 1886, 1887, elle reprend <i>Le -Club</i>, elle crée <i>Allo! Allo!</i> comédie charmante, -mais en un acte, de Pierre Valdagne, et <i>Monsieur -de Morat</i>, et c’est tout. On répète <i>Le Conseil -judiciaire</i>, et, pour le rôle principal, qui -lui va comme un gant, on engage M<sup>lle</sup> Jane -May; explique qui pourra. Dumas travaillait -bien, comme on le lui avait annoncé, à -une pièce tirée, par A. Dartois, de <i>l’Affaire -Clémenceau</i>, mais le rôle sur lequel elle avait -quelque droit de compter devait servir de -début à M<sup>lle</sup> de Cerny, qui venait alors -de l’Odéon, et qui y fut, du reste, complètement -insuffisante. Disons, pour être équitable, -qu’on offrit à Réjane un rôle dans la pièce, -celui de la Mère de M<sup>me</sup> Clémenceau. -<span class="pagenum" id="Page_62">[p. 62]</span> -C’était trop tôt et trop. Voyant que, décidément, -il est impossible d’être prophète en son pays, -elle quitta une seconde fois le théâtre qui l’avait -si mal servie. La jolie lettre qu’elle écrivit -alors, du bout de la plume, à ses deux directeurs! -elle voulut se donner la joie de -partir sur une épître bien appliquée; puis, -elle resta chez elle, attendant l’occasion. Elle -s’offrit rapidement. Meilhac venait de terminer -<i>Décoré</i> pour Judic. Judic, c’était alors la collaboration -A. Millaud presque imposée, et -Meilhac voulait absolument, cette fois, travailler -sans collaborateur, pour enlever sa nomination -à l’Académie, où l’on entrait peut-être -moins facilement qu’aujourd’hui. On était -en pleine affaire Limousin-Caffarel, c’était le -moment des incidents Wilson et de la Légion -d’honneur; on disait la pièce faite sur ce sujet, -on en parlait d’avance avec des craintes, -des pudeurs, des réticences; Judic faisait la -petite bouche, hésitait. Baron, alors associé à -E. Bertrand, et qui était pour que Réjane jouât -le rôle, surveillait ses hésitations. Bref, elle -fut engagée à trois cents francs par représentation, -et eut la joie de créer, le 27 janvier 1888, -à côté de ses deux camarades Dupuis et Baron, -une des plus jolies comédies du répertoire des -<span class="pagenum" id="Page_63">[p. 63]</span> -Variétés. Ce succès de <i>Décoré</i>, c’était l’Académie -pour l’auteur, c’était quelque chose du -même ordre pour la comédienne. Meilhac, -bien décidément Meilhac, sans collaborateur; -Réjane était aussi décidément Réjane. La presse -déclarait que sa carrière était fixée dans cette -littérature fantaisiste et délicate. On lui disait: -«Tu pourras aller désormais du Vaudeville au -Gymnase, du Palais-Royal et des Nouveautés -aux Variétés. Ce coin du boulevard sera ton -domaine, tu prendras place aux côtés des Judic, -des Chaumont et tu n’iras pas plus loin.» On -se trompait, elle devait aller plus loin et plus -haut.</p> - -<p>Le 21 janvier 1888, dit Porel, qui parle désormais -lui-même, Edmond de Goncourt me -lisait, en présence d’Alphonse Daudet, la pièce -qu’il venait de tirer, sur ma demande, de sa -<i>Germinie Lacerteux</i>, un de ses plus beaux livres. -Daudet était venu pour relayer au besoin son -ami dans cette longue et fatigante lecture. Je -vois encore ce petit salon-bibliothèque d’Auteuil -où nous étions, avec ses Moreau le Jeune, -ses Fragonard, sur les murs, ses livres rares à -la reliure écarlate dans tous les coins. J’entends -comme si c’était hier, la voix grave et -tremblante d’Edmond de Goncourt. Quand le -<span class="pagenum" id="Page_64">[p. 64]</span> -dernier feuillet fut tourné, au milieu du silence -plein de réflexions qui suit d’ordinaire ces -auditions-là, Daudet demanda quelle femme -pourra jouer ce rôle écrasant, je répondis: -Réjane, et j’allai immédiatement aux Variétés -où la comédienne répétait <i>Décoré</i>, pour m’entendre -avec elle. Elle me reçut entre deux -scènes, nous prîmes un rendez-vous et je rentrai -à l’Odéon n’ayant pas perdu ma journée.</p> - -<p>Quand je lui lus l’énorme manuscrit d’Edmond -de Goncourt,—la pièce avait alors -deux tableaux de plus,—elle fut effrayée, elle -demanda à consulter, à réfléchir. Le théâtre -est une maison de verre: les amis de l’auteur -bavardaient de la distribution rêvée par moi; -le monde et le demi-monde du théâtre s’agitaient; -on écrivait à Réjane des lettres suppliantes -pour lui épargner une bêtise (<i>sic</i>). -Sarcey dépense toute son éloquence et Raymond -Deslandes, directeur du Vaudeville, -m’aborde avec un air navré. «Vous allez faire -jouer à Réjane <i>Germinie Lacerteux</i>.—Certainement, -si vous ne parvenez pas tous à l’effrayer.—Mais -qu’est-ce que vous comptez faire -avec cette machine-là?—Pour mon théâtre je -ne sais pas, mais pour Réjane certainement -un des plus grands succès de sa carrière.» Le -<span class="pagenum" id="Page_65">[p. 65]</span> -geste qui fut toute la réponse de Deslandes -disait clairement: cet homme est fou!</p> - -<p>Dès les premières répétitions j’eus la joie délicieuse -de l’artiste qui a enfin en face de lui -une interprétation admirable, exacte, appliquée, -infatigable, traduisant la pensée du metteur -en scène sans la moindre hésitation, comprenant -tout, analysant tout, disant à merveille, -mimant avec justesse, avec délicatesse, avec -esprit, railleuse, attendrie, variée, elle donnait -immédiatement l’idée exacte du personnage.</p> - -<p>Elle fut extraordinaire à la répétition générale. -Nous avions décidé, l’auteur et moi, que -cette répétition aurait lieu à huis clos, et pour -la censure seulement. Deux spectateurs dans -la salle, Pierre Loti qui partait pour l’Extrême-Orient, -et Larroumet envoyé par le ministre -des Beaux-Arts. Au tableau du déjeuner des -petites filles chez M<sup>lle</sup> de Varendeuil, celui qui -le lendemain eut toutes les peines du monde à -finir, ces messieurs avaient les yeux pleins de -larmes. «C’est beau ce que fait là Réjane, me -dit Larroumet. Puis plus bas: la pièce ne passera -pas sans de sérieuses protestations, vous -savez!» J’avais confiance.—Germinie, mais -c’est la Dame aux Camélias du peuple avec un -<span class="pagenum" id="Page_66">[p. 66]</span> -sentiment respectable en plus! répondis-je, le -public aimera cette œuvre sincère.»</p> - -<p>Oh! cette première. Salle élégante des grands -soirs, bondée jusqu’au bonnet d’évêque. Public -houleux, mal disposé. Des journalistes furieux -de la suppression de la répétition générale, des -femmes de théâtre intriguées par avance du -sujet, qu’elles ne connaissaient pas, quelques -potinières littéraires déclarant tout haut leur -intention de manifester; le D<sup>r</sup> Charcot et sa -famille avaient emporté des sifflets à roulettes -pour bien donner leur opinion. Les cafetiers -du quartier mécontents de la suppression des -cinq entr’actes habituels,—l’affiche en annonçait -deux seulement,—protestaient à la claque, -avec un personnel à eux, contre ce changement -des traditions courantes qui gênait la -vente des cinq bocks accoutumés. Ce public, -plutôt mêlé, déclarait d’avance, dans les couloirs -la pièce impossible. Oh, ces couloirs de -premières, quelle collection d’âneries haineuses -on peut ramasser là!</p> - -<p>Le rideau se lève, Réjane fait son entrée: -avec ses bras rouges de laveuse de vaisselle, -dans sa toilette de bal de vraie bonne, elle est -étonnante de vérité; elle tourne sous les yeux -de sa maîtresse ravie, rougissante; ce jeu de -<span class="pagenum" id="Page_67">[p. 67]</span> -scène plaisant et juste est applaudi. Au tableau -des fortifications, quelques siffleurs scandent -la scène de la grande Adèle; puis Réjane, si joliment -chaste, joue son idylle, son triste et pudique -abandon si bien que la salle ravie éclate -en bravos et que la toile se relève deux fois. -Les siffleurs et les applaudisseurs (parmi lesquels -on remarque des ministres et leurs femmes) -se tâtent au tableau de la Boule Noire, -s’attaquent dans celui de la ganterie, sont aux -mains au dîner des petites filles. On ne veut -pas entendre le récit de M<sup>me</sup> Crosnier, elle -s’embrouille, perd la tête, recommence, on crie -tout haut: Au dodo les enfants! on rit, on -siffle. Sans Réjane, la pièce, là, sombrait à pic; -un geste, un cri poignant, sincère, la salle est -retournée. On l’applaudit, on la rappelle encore. -Entr’acte. Dans la salle, le vent souffle -en tempête. Antoine, indigné des ricanements -de ses voisins, lance cette apostrophe: «Gueux -imbéciles!» On se montre le poing, on -échange des provocations, on siffle, on applaudit. -C’est dans cette atmosphère que commence -le tableau de la crémerie. Quand Réjane, -triste, dans son pauvre châle sombre, entre -apporter à Jupillon l’argent du rachat de sa -conscription, le silence devient tout à coup -<span class="pagenum" id="Page_68">[p. 68]</span> -profond dans la salle. D’une voix faible, remuant -les entrailles, elle dit en s’éloignant: -«Tu me rendras cet argent... pas plus que -l’autre, mon pauvre ami, pas plus que l’autre», -c’est une transformation du public. Elle est -rappelée, acclamée par toute la salle. Acclamée -encore à la chute du rideau de la rue du Rocher. -La jolie trouvaille qu’elle a faite, dans la -scène de l’hôpital, de cette toux qu’elle a seulement -quand elle parle des choses d’amour, -bouleverse les femmes, elles pleurent, elles -battent des mains. Les deux derniers tableaux, -sans elle, peuvent s’achever maintenant dans -le bruit mêlé des applaudissements et des -huées, qu’importe! La pièce d’Edmond de -Goncourt vivra désormais plus d’un soir, Réjane -est désormais aussi une grande comédienne.</p> - -<p>Sardou, qui assistait à la première représentation -de <i>Germinie Lacerteux</i>, écrivit une lettre -charmante à Réjane pour la féliciter et pour -lui dire qu’il venait de terminer sa comédie -<i>Marquise</i>, pour elle, qu’elle n’avait plus qu’à -fixer ses conditions au directeur du Vaudeville. -Deslandes avait eu raison de ne pas aimer -<i>Germinie</i>, elle allait lui coûter cher. Réjane -était partie du Vaudeville avec 18.000 francs -<span class="pagenum" id="Page_69">[p. 69]</span> -d’appointements, deux ans auparavant, elle y -rentrait, de par la loi du succès, à 300 francs -par représentation. «C’est cher, les grisettes,» -disait le bon Deslandes avec un sourire. <i>Marquise</i> -avait un premier acte délicieux. Réjane y -fut charmante, gaie, et spirituelle, habillée à -ravir; c’est encore une partie de son talent, le -soin, la patience qu’elle met à chercher, à -essayer jusqu’au dernier moment, la robe, le -chapeau, les bijoux, jusqu’à la chaussure et au -linge du personnage qu’elle doit représenter. -La pièce de Sardou n’eut qu’un demi-succès. -Une reprise de <i>la Famille Benoîton</i>, où elle joue -cent fois le rôle créé par Fargueil, fut plus -heureuse à l’Odéon. Elle aborda alors le vieux -répertoire par Suzanne du <i>Mariage de Figaro</i> et -le répertoire immortel de Shakespeare avec la -Portia du <i>Marchand de Venise</i>, dans <i>Shylock</i>, -l’adaptation délicate et supérieure du poète -Ed. Haraucourt. L’influenza qui sévissait sur -Paris atteignit Réjane et la pièce qui disparut -de l’affiche après soixante représentations. Elle -rentra à l’Odéon, dans <i>la Vie à Deux</i>, comédie-vaudeville -en trois actes de M. Henry Bocage -et M. de Courcy, qui réussit comme réussissent -toujours ces aimables pièces.</p> - -<p>Nous avions arrangé avec E. Bertrand, alors -<span class="pagenum" id="Page_70">[p. 70]</span> -directeur des Variétés, que Réjane partagerait -ses représentations en deux parties égales. -Elle clôtura la première à l’Odéon, le 31 mai; -elle reparut pour la seconde en octobre, boulevard -Montmartre. Meilhac avait promis le manuscrit -de sa pièce nouvelle pour ce moment-là, -mais Meilhac n’était pas prêt. Elle accepta en -l’attendant de créer <i>Monsieur Betsy</i>, comédie -en quatre actes de MM. Paul Alexis et Oscar -Méténier. Dupuis, Baron et Réjane donnèrent -à cette pièce originale et cruelle une puissance -de comique tout à fait supérieure. Elle, en -écuyère du cirque, robe de chambre hongroise -en drap rouge, chamarrée de brandebourgs -noirs, bottée, la raie de côté, les cheveux collés -à l’eau sucrée, la cigarette aux lèvres, les bras -chargés d’innombrables bracelets porte-bonheur, -donnait l’agrément délicieux de la vérité -pittoresque.</p> - -<p>Le 27 octobre 1890 première représentation -de <i>Ma Cousine</i>, comédie en trois actes de Henri -Meilhac. Ce fut le jour de la répétition générale -de cette jolie œuvre que Paris s’aperçut des -progrès extraordinaires que Réjane avait faits -en quelques mois. En jouant dans une vaste -salle, un rôle ample et dramatique, son jeu -s’était élargi, ses nervosités s’étaient calmées, -<span class="pagenum" id="Page_71">[p. 71]</span> -sa voix s’était posée, son articulation était devenue -d’une netteté rare. Elle qui mourait d’inquiétude -à chaque nouvelle création, était -calme maintenant, sûre d’elle, presque indifférente. -Elle sentait l’autorité qu’elle avait conquise; -elle tenait le public au bout de ses doigts. -Dans <i>Décoré</i>, dans <i>Monsieur Betsy</i>, elle formait -avec ses partenaires un trio remarquable. Dans -<i>Ma Cousine</i>, elle fut supérieure en tous points -à ses camarades. L’auteur lui avait donné à -vaincre cette difficulté: jouer un acte de trois -quarts d’heure sans quitter sa chaise longue, -elle sut en tirer un succès et faire, de ce petit -meuble, une sorte de théâtre minuscule, elle -amenuisa ses inflexions, ses gestes, ses mines, -elle fut pétillante d’intelligence et d’esprit. Le -deuxième acte, avec sa pantomime du milieu, -obtint un succès éclatant. En répétant cet -intermède, elle sentait bien que la pièce était -un peu mince pour le cadre fantaisiste et -bruyant des Variétés. La musique, composée -par Massenet, était délicieuse mais ne s’enlevait -pas en gaieté, il fallait le piment, l’éclat -d’Offenbach au milieu, un peu d’Offenbach -aussi dans la verve des acteurs; elle s’ingénia, -chercha, elle fut inquiète et nerveuse jusqu’à -ce qu’elle eût trouvé le point brillant qui -<span class="pagenum" id="Page_72">[p. 72]</span> -manquait là. Rochefort avait baptisé une danseuse -du Moulin rouge du nom harmonieux de -<i>Grille d’Égout</i>. C’est avec cette jeune personne -que Réjane étudia, quinze jours durant, la -danse canaille et spirituelle qu’elle allait -aborder dans la comédie. Quand, à la répétition, -elle essaya pour la première fois le «chahut» -devant Meilhac, il voulut le supprimer -de la pantomime, Réjane tint bon. Elle travailla -encore à le mettre au point comme pour -une danse noble et compliquée. Elle avait vu -juste, ce clou donna au deuxième acte un -éclat particulier; par trois fois, sous les rires -et les bravos de la salle, elle dut recommencer -cette parodie de Grille d’Égout.</p> - -<p><i>Ma Cousine</i> remplit la salle des Variétés pendant -six mois, d’octobre 1890 à avril 1891. -Pendant qu’elle donnait sur le boulevard la -sensation d’une comédienne arrivée au plus -haut point de sa réputation, elle travaillait -encore, à l’Odéon, à accroître son talent en répétant -<i>Amoureuse</i>, de M. G. de Porto-Riche. Ce -que Desclée avait fait dans les pièces de A. -Dumas, ce que Sarah avait montré dans celles -de Sardou, ce que la Duse présenta aux Parisiens -dans son répertoire, enfin ce qu’on vit -de rare et de supérieur en ces vingt dernières -<span class="pagenum" id="Page_73">[p. 73]</span> -années, Réjane l’égala dans cette création incomparable. -Amoureuse, tendrement amoureuse, -depuis la pointe de ses petits pieds -jusqu’à la courbe de ses épaules, les regards -doucement troublés, la voix qui frémit, qui -caresse, qui soupire, toutes les nuances dont -est composé ce personnage délicieux furent -rendues par elle avec une largeur, une justesse, -une variété, une vérité dont je n’ai jamais vu -l’équivalent.</p> - -<p><i>Amoureuse</i> n’obtint pas tout de suite le succès -qu’elle méritait, la presse chicana son plaisir, -fonça sur le troisième acte moins brillant. -Heureusement les œuvres fortes peuvent attendre: -à chaque reprise qu’en fit Réjane, en 1892, -au Vaudeville, en 1896 et en 1899, elle eut la -joie de voir les critiques tomber, disparaître -comme nuées d’orage, pour faire place à la -louange sans réserve, à l’accueil unanimement -admiratif.</p> - -<p>En l’année théâtrale 1891-1892, elle fit encore -la navette entre les Variétés et l’Odéon. Sur la -rive gauche, en plus d’<i>Amoureuse</i>, reprise pour -les débuts de Guitry, elle mit à son répertoire -<i>Fantasio</i>, d’Alfred de Musset; sur la rive droite, -elle commença la saison par une reprise de <i>la -Cigale</i>, elle la termina avec <i>Brevet supérieur</i>, la -<span class="pagenum" id="Page_74">[p. 74]</span> -dernière comédie donnée par Henri Meilhac au -théâtre de ses nombreux succès. Pauvre Meilhac! -il avait eu toutes les peines du monde à -finir sa pièce, la donnée était un peu triste pour -les Variétés; il le sentait, il perdait confiance, -il voulut même, aux dernières répétitions, reprendre -son manuscrit; il était troublé, énervé, -inquiet. Réjane, désolée, offrit d’abandonner -ses représentations; lui voulait payer son dédit, -donner 30.000 francs d’indemnité à Samuel, -enfin il était dans un état d’esprit lamentable. -«Vous êtes fou, cher patron, dirent affectueusement -le directeur et la comédienne, vous aurez -du succès, nous en répondons.» Ils ne se trompaient -heureusement pas. <i>Brevet supérieur</i> fit -deux mois de bonnes recettes. Meilhac fit encore -pour Réjane deux petits actes charmants: -<i>Villégiature</i>, qui fut donné aux spectacles -d’abonnement du Vaudeville, et <i>Miguel</i>. Il travaillait -à <i>La Normande</i>, une comédie en trois -actes, dont le premier était seul achevé quand -il lui écrivit cette dernière lettre:</p> - -<div class="manuscr"> -<p>Ce qui est incontestable, ma chère Réjane, c’est -que vous êtes la première comédienne de ce temps. -Et cela me donne une furieuse envie d’écrire pour -vous la plus jolie comédie du mois dans lequel elle -sera jouée,—une comédie sans patois ni -<span class="pagenum" id="Page_75">[p. 75]</span> -déguisement.—En attendant, comme j’en ai commencé -pour vous une avec patois et déguisement, je vais -tâcher de la finir et j’irai vous voir lundi 22 novembre, -à deux heures.</p> - -<p>Je vous embrasse.</p> - -<p class="rsign"><span class="smcap">H. Meilhac.</span></p> -</div> - -<p>La mort anéantit tous ces beaux projets.</p> - -<p>Les rôles que Meilhac ne pouvait plus faire -à Réjane, un autre allait les écrire; un esprit -original et délicat, un écrivain brillant, railleur -et souple, achevait pour elle <i>Lysistrata</i>.</p> - -<p>J’avais quitté l’Odéon, mon cher et honnête -Odéon, pour créer, à côté de l’Opéra, un «grand -théâtre» de comédie et de drame à spectacle, -avec Réjane pour étoile. L’idée était excellente, -les recettes l’ont bien prouvé, mais, pour qu’elle -réussit, il fallait une salle confortable, élégante, -digne de ce coin vivant de Paris, il me fallait -la salle que l’on m’avait louée sur les plans -que j’avais approuvés; combien fut différente -celle qu’on me livra! Un Sioux à l’Exposition -universelle, dans la Galerie des Machines, un -dimanche, donnerait assez l’idée de ma stupéfaction -devant le théâtre qu’on m’abandonnait -<ins id="cor_4" title="inachevée">inachevé</ins>, disproportionné, manqué en toutes -ses parties. J’étais dans le désespoir.</p> - -<p>Le 23 novembre, le «Grand Théâtre» ouvrit -<span class="pagenum" id="Page_76">[p. 76]</span> -ses portes avec <i>Sapho</i>, d’A. Daudet et A. Belot. -Un théâtre nouveau à Paris, c’est toujours un -grand événement; le public élégant accourut -en foule. Nous avions demandé aux spectatrices -de venir en toilette d’opéra, elles avaient gentiment -consenti. Par une brise glaciale, sifflante, -dans cette salle impossible à chauffer, les hommes, -le collet du pardessus relevé, les femmes -les épaules nues, frissonnantes, tenant bon pour -montrer leurs toilettes claires et fleuries, formaient -une réunion plutôt mal disposée. Le talent -de Réjane arrangea toutes choses. Elle retint -l’attention, calma la mauvaise humeur, provoqua -l’applaudissement, arracha le succès. Si la -comédie de <i>Sapho</i> reparaît un soir avec elle sur -une affiche, je recommande aux amateurs de belles -interprétations dramatiques: son entrée au -premier acte, la grande scène de dispute qui finit -le troisième acte, son quatrième acte, qu’elle n’acheva -jamais sans une crise de nerfs, enfin le cinquième -acte, où toutes les lassitudes, les duplicités -de la femme sont rendues avec des regards, -des silences, une mimique d’une extraordinaire -intelligence. Ce fut un concert d’éloges dans -toutes les presses. Daudet, enthousiasmé, lui -dédia la brochure de la pièce dont elle venait de -prendre possession d’une façon si triomphante.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_77">[p. 77]</span> -Gaie, infatigable, Réjane fut alors une collaboratrice -admirable; tous les soirs elle jouait -de toutes ses forces le rôle écrasant de Sapho; -tous les jours, elle répétait <i>Lolotte</i>, la cérémonie -du <i>Malade imaginaire</i>, dont, avec l’aide de -Saint-Saëns, je venais de reconstituer le curieux -spectacle, étudiait et apprenait <i>Lysistrata</i>.</p> - -<p>Ce début de Maurice Donnay, cette comédie -de <i>Lysistrata</i> fut vraiment un spectacle rare -et délicieux. Le jeu des acteurs, la musique, la -danse, les décors et les costumes furent dignes -de l’œuvre et du poète. Le deuxième acte, par -Réjane et Guitry, quelle merveille de grâce, -d’esprit, d’ironie railleuse et tendre! quand, à -la dernière scène, la belle voix d’Agathos -rythme ces jolis vers amoureux, accompagnés -par les harpes et les flûtes:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers">Viens, l’inflexible Eros, tendant son arc flexible,</div> - <div class="vers">Vise le cœur des amantes et des amants,</div> - <div class="vers">Et dans cette éternelle et pantelante cible</div> - <div class="vers">Plante ses flèches aux pointes de diamants.</div> - <div class="vers">La nature n’est plus qu’un immense hyménée.</div> - <div class="vers">La fleur de la forêt et la fleur du tombeau</div> - <div class="vers">Aimeront cette nuit: la caresse ajournée</div> - <div class="vers">Est sacrilège; oh! Vois là-haut c’est le flambeau</div> - <div class="vers">D’hymen; ne tremble plus, ô ma Lysis... Je t’aime.</div> -</div> - -<p>Lorsque, à la dernière scène, Lysistrata, -pâmée, dans le bleu rayon de la lune, gravit les -marches du temple de Vénus, une acclamation -<span class="pagenum" id="Page_78">[p. 78]</span> -de la salle entière salua longuement l’œuvre -nouvelle et son interprétation supérieure.</p> - -<p>A la comédie de Maurice Donnay, qui remplit -la salle de la rue Boudreau pendant cent représentations, -devait succéder certaine <i>Madame -Sans-Gêne</i>, qui fit et fera parler d’elle dans le -monde longtemps encore. Pour ne pas déflorer -la pièce, les auteurs lurent d’abord le prologue -aux comédiens, puis on la répéta dans son -décor. Sardou, reposé depuis <i>Thermidor</i>, depuis -l’injuste interdiction de <i>Thermidor</i>, tint, le -premier jour, quatre heures, des acteurs à -l’avant-scène. Réjane, admirant, ne sentit la -fatigue que chez elle. Une création dont on -commençait, depuis quelques semaines, à soupçonner -l’importance sous l’habile draperie de -<i>Lysistrata</i>, la força de s’aliter.</p> - -<p>Elle cessa les répétitions de <i>Madame Sans-Gêne</i> -et ne les reprit que six mois après, en septembre, -au Théâtre du Vaudeville, où, après la -fermeture du «Grand Théâtre», la pièce passa -avec le directeur qui l’avait reçue et préparée. -Associé avec M. Carré, j’eus la joie, un peu -amère, d’apporter au théâtre de la Chaussée -d’Antin et à ses actionnaires le galion que j’avais -monté et équipé.</p> - -<p>Le succès des Mémoires du général Marbot -<span class="pagenum" id="Page_79">[p. 79]</span> -avait fait éclore une génération spontanée d’ouvrages -sur l’Empereur et l’Empire. Ce mouvement -littéraire tout anecdotique donna à l’industrie -de la curiosité parisienne une mine -qu’elle exploita avec ardeur.</p> - -<p>Les compacts meubles d’acajou relevés de -bronzes solides et éclatants, les lourdes étoffes -de soie à ramages <ins id="cor_5" title="vers">verts</ins> et rouges, les armes de -toutes sortes, fusils damasquinés, sabres d’honneur, -pistolets argentés, ciselés, les uniformes, -les plumets, les casques gigantesques sortirent -des greniers, des armoires, des fonds de boutiques, -pour reparaître triomphalement au grand -jour des devantures, ce fut comme une nouvelle -invasion militaire. Très illustre collectionneur, -Sardou sentit l’occasion de donner sa note personnelle -dans ce mouvement napoléonien, et, -en collaboration avec E. Moreau, il fit <i>Madame -Sans-Gêne</i>.</p> - -<p>Il m’avait dit souvent: «Je voudrais trouver, -pour Réjane, un rôle dans une aventure du -<em>XVIII<sup>e</sup></em> siècle.» C’est avec cette idée-là dans l’esprit -que, certainement, il écrivit le joli prologue -de sa comédie, ce tableau souriant d’une -tragique révolution. Le nez au vent, le front -bombé égayé par les sourcils arqués si particuliers -des petites paysannes de Greuze ou du -<span class="pagenum" id="Page_80">[p. 80]</span> -père Boilly, habillée d’une robe ancienne, -coiffée d’un bonnet de deux sous trouvé chez -un antiquaire, la fleur pourpre au corsage, le -rire clair sonnant sur tout cela, Réjane, dans -ce tableau de la Blanchisserie, fut, de la tête aux -pieds, la petite femme de Paris qu’ont si bien -rendue les croquis de Saint-Aubin, de Debucourt -et de Duplessis-Bertaut. Elle enleva le succès -sans hésitation, à la baïonnette. A Compiègne, -à l’acte suivant, dans le salon de réception de -Catherine, devenue maréchale de France et -duchesse de Dantzig, elle sut, avec un art spirituel -et délicat, donner l’impression de la -paysanne parvenue en restant la femme désirable -du prologue. Cette nuance était importante -à bien indiquer pour la durée du succès. -Le public n’aime pas, en général, vivre toute -une soirée avec une mère noble. Après la -grande scène du troisième acte, héroïque et -gaie comme une fanfare militaire, entre Napoléon -et Catherine; après l’ingénieux quatrième -acte, l’impression de tous fut que la comédienne -et la pièce étaient liées pour d’innombrables -représentations. <i>Madame Sans-Gêne</i> rétablit -la fortune du théâtre, fit pénétrer plus avant -le nom de Réjane dans la masse profonde du -public, consacra définitivement sa popularité. -<span class="pagenum" id="Page_81">[p. 81]</span> -En Belgique, en Angleterre, en Amérique, en -Allemagne, en Hollande, en Russie, en Autriche, -en Roumanie, en Italie, en Espagne, en -Portugal, partout où elle joua cette heureuse -pièce, elle obtint le même éclatant succès. -<i>Madame Sans-Gêne</i> fut traduite dans toutes les -langues, jouée sur tous les théâtres d’Europe; -à Berlin, on la donnait le même soir dans trois -théâtres à la fois; à Londres, le plus grand -artiste de l’Angleterre, Sir Irving, la joua lui-même -sur son beau théâtre, et la chose ne -manquait pas de piquant, d’entendre Napoléon -gronder en anglais. On fait des meubles, des -étoffes, des bijoux, des bonbons, du papier, -jusqu’à de la vaisselle, à la <i>Madame Sans-Gêne</i>.</p> - -<p>En jouant tous les soirs, pendant des années, -le même personnage, le talent du comédien -risque de prendre des habitudes, un pli, de -perdre son originalité; son art devient un métier -brillant, contre lequel il est utile qu’il réagisse. -Réjane sentit et évita cet écueil par un -travail incessant. L’année 1894, qui fut l’année -la plus heureuse du théâtre du Vaudeville, fut -certainement pour elle l’année où elle étudia le -plus. Pour les spectacles d’abonnement des -lundis et des vendredis, importés de l’Odéon, -elle mit au point: une reprise de <i>La Parisienne</i>, -<span class="pagenum" id="Page_82">[p. 82]</span> -de Becque; <i>Villégiature</i>, un acte charmant de -Henri Meilhac; elle joua <i>Les Lionnes pauvres</i>, -d’Emile Augier, et composa avec une variété, -une vérité, une puissance dramatique admirables -la Norah, d’Ibsen (<i>Maison de Poupée</i>, traduction -du comte Prozor), et cela, en jouant, -sans une défaillance, tous les autres soirs et -deux fois les dimanches, <i>Madame Sans-Gêne</i>.</p> - -<p><i>La Parisienne</i>, créée avec succès au théâtre -de la Renaissance, sous l’intelligente direction -Samuel, venait d’échouer misérablement à la -Comédie-Française. Réjane, qui aimait passionnément -cette belle pièce, qui l’avait présentée -inutilement à Raymond Deslandes, qui -l’avait jouée, dans le salon de M<sup>me</sup> Aubernon, -pour la joie des artistes, était exaspérée de cet -insuccès, elle n’y tenait plus, c’était comme -une affaire personnelle, elle voulait, pour l’auteur, -une revanche; elle l’obtint, éclatante, le -18 décembre 1893.</p> - -<p><i>Maison de Poupée</i>, annoncée sur mon programme -de l’Odéon dès 1890, parut sur l’affiche -du Vaudeville le 20 avril 1894. Comme -pour les œuvres étrangères, et les pièces françaises, -du reste, la presse fut partagée en deux -camps, ceux qui ne veulent pas toujours comprendre -et ceux qui comprennent trop vite. -<span class="pagenum" id="Page_83">[p. 83]</span> -Toute la colonie scandinave fut là, le célèbre -Thaulow passa la nuit pour peindre des -tableaux au décor; le grand compositeur -Grieg apporta, pendant un entr’acte, une couronne -à la Norah française. Enfin, la pièce, -qui ne devait se donner qu’en abonnement, fut -reprise et se joua tous les soirs, avant le départ -de Réjane pour le Nouveau Monde. Car il -arriva alors ce qui arrive toujours aux actrices -hors pair. Grau, le grand impresario américain -lui offrit un traité de deux cent mille francs -pour cent représentations. Elle refusa longtemps, -elle craignait l’éloignement, étant de -Paris et l’aimant jusque dans ses verrues; mais -elle avait deux enfants; avec sa vie de grande -artiste, la main ouverte et le goût curieux, elle -dépensait sans compter, elle se dit que trois -mois passent vite, en somme, et que, étoile -maintenant, il lui fallait élargir son horizon. A -New-York, devant ce public, parisien comme -celui de la Chaussée-d’Antin, elle obtint le plus -éclatant succès. Elle fut rappelée, comme il -convient, quinze ou vingt fois par soirée. Elle -dit «je reviendrai» en anglais, le jour de la -dernière, avec, autour d’elle, des gerbes de -fleurs amoncelées. A Washington, à Philadelphie, -elle fit ce qu’ont fait presque toutes les -<span class="pagenum" id="Page_84">[p. 84]</span> -tournées dans ces deux villes, beaucoup d’effet -et peu d’argent. Elle eut des salles magnifiques -à la Nouvelle-Orléans, de moins belles à Saint-Louis -et à Chicago. A Montréal, on lui fit l’accueil -le plus touchant, le plus français. A Boston, -pendant deux semaines, elle goûta la joie -vive d’avoir un public nombreux, délicat, comprenant -à ravir toutes les finesses de notre littérature -théâtrale, applaudissant aux bons endroits. -Elle revint par Londres, où, avec -<i>Madame Sans-Gêne</i>, elle remplit la salle de Garrick-Theatre, -pendant de longs soirs encore, puis -rentra dans sa petite maison fleurie d’Hennequeville, -goûter la joie d’un repos bien gagné.</p> - -<div class="aster">*<br />* *</div> - -<p>Comme les planètes, les «étoiles» dramatiques -ont leurs mouvements réglés, leurs déplacements -prévus. Notons, de 1895 à 1899, ceux -de Réjane, et donnons la nomenclature de ses -diverses créations; il nous a semblé inutile -d’entrer, à ce sujet, dans le détail de ces représentations, -estimant qu’elles sont encore présentes -à l’esprit des lecteurs.</p> - -<p class="cent"><span class="pagenum" id="Page_85">[p. 85]</span> -<span class="smcap">SAISON THÉATRALE 1895-1896</span></p> - -<p>20 novembre 1895: <i>Viveurs</i>, comédie en -quatre actes, de Henri Lavedan; rôle de -M<sup>me</sup> Blandain, 31 janvier 1896, pour les spectacles -d’abonnement: <i>Lolotte</i>, comédie en un -acte, de Henri Meilhac et Ludovic Halévy et -<i>La Bonne Hélène</i>, comédie en deux actes, en -vers, de Jules Lemaître; rôle de Vénus. Le -24 mars, reprise d’<i>Amoureuse</i>; le 6 mai, reprise -de <i>Lysistrata</i>.</p> - -<p class="cent"><span class="smcap">SAISON THÉATRALE 1896-1897</span></p> - -<p>28 octobre: <i>Le Partage</i>, comédie en trois actes, -de M. Albert Guinon (Réjane avait créé déjà, -du même auteur, en mai 1894, dans un bénéfice -organisé par elle au théâtre des Variétés, -une comédie en un acte: <i>A qui la faute?</i> -qu’elle joua avec Coquelin et Baron). 19 décembre, -le Vaudeville met à son répertoire la comédie -célèbre de Sardou et Najac: <i>Divorçons!</i> où -elle joue le rôle de Cyprienne. Le 12 février -1897, elle crée le rôle d’Hélène dans <i>la Douloureuse</i>, -la délicieuse comédie de Maurice -Donnay, qui resta sur l’affiche jusqu’à la fermeture -annuelle du théâtre.</p> - -<p class="cent"><span class="pagenum" id="Page_86">[p. 86]</span> -<span class="smcap">SAISON THÉATRALE 1897-1898</span></p> - -<p>Après une série de représentations à Londres, -Réjane quitte Paris le 22 septembre, sous -la direction de l’impresario Dorval, et parcourt, -en octobre et novembre, le nord et l’est de -l’Europe. A Copenhague, elle est acclamée, -dans <i>Maison de Poupée</i>, devant son auteur, le -vieil Ibsen. A Berlin, où elle ramène le goût -des spectacles français, ce qui lui valut des -injures d’une presse disons... exagérée et les -félicitations des gens... plus calmes, elle obtint -un succès considérable et eut la joie de faire -réussir <i>La Douloureuse</i>, qui avait eu toutes les -peines du monde à finir en allemand, quelques -jours avant son arrivée. A Saint-Pétersbourg, -l’Empereur se souvenant des fêtes franco-russes, -où elle avait joué devant lui, à Versailles, -lui daignait envoyer un rubis incomparable, -après avoir mis généreusement son beau -théâtre à sa disposition. A Moscou, à Odessa, -à Bucharest, à Budapest, à Vienne, à Munich, -à Dresde, même accueil enthousiaste. Le 14 décembre, -elle finissait sa tournée par Strasbourg, -et, le 16 décembre, elle assistait, au Vaudeville, -à la lecture de <i>Paméla, marchande de frivolités</i>, -pièce en quatre actes et sept tableaux, que -<span class="pagenum" id="Page_87">[p. 87]</span> -Sardou venait de terminer à son intention. Une -pièce à spectacle et à costumes exige des répétitions -nombreuses; en attendant la première, -qui eut lieu le 11 février 1898, elle reparut, le -21 décembre, dans <i>Sapho</i>. Daudet n’eut pas la -joie de la revoir dans ce rôle, la mort le foudroya -le jour de la répétition générale. 30 mars, -reprise de <i>Décoré</i>; 20 avril, bénéfice d’Alice -Lavigne, dans laquelle elle fit une conférence -et joua, entourée des plus grands artistes parisiens, -<i>Le Roi Candaule</i>, de Henri Meilhac et -Ludovic Halévy. Aidée du généreux <i>Figaro</i>, -elle fit réussir, au delà des proportions accoutumées, -cette représentation qui, en matinée, -produisit plus de cent mille francs. Le grand -succès de <i>Zaza</i>, pièce en cinq actes, de -MM. Pierre Berton et Charles Simon, le 12 mai, -finit heureusement cette saison laborieuse.</p> - -<p class="cent"><em>ANNÉES THÉATRALES</em> 1898-1899 et 1900</p> - -<p>19 novembre: elle joue Simone, dans <i>Le -Calice</i>, comédie en trois actes, de F. Vandérem. -Le 15 décembre, Georgette Lemeunier, -dans la comédie en quatre actes de Maurice -Donnay. Le 25 février, Thérèse, dans <i>Le Lys -rouge</i>, d’Anatole France, et le 30 mars 1899, -M<sup>me</sup> de Lavalette, dans la pièce en cinq actes -<span class="pagenum" id="Page_88">[p. 88]</span> -d’Émile Moreau; puis, reprend, en septembre, -le chemin parcouru dans la précédente tournée, -visite en plus, cette fois, l’Italie, l’Espagne et le -Portugal, est reçue par un empereur, un roi et -trois reines.</p> - -<p>Le 30 décembre 1899, sans tapage, doucement, -simplement, comme quelqu’un de spirituel -et d’avisé qui rentre dans une maison -amie, elle reparaît, souriante, dans <i>Ma Cousine</i>, -où elle n’a jamais été plus amusante, plus -variée et plus jeune; puis en attendant qu’elle -présente aux spectateurs variés de l’Exposition -divers spectacles préparés pour elle, qu’elle -reprenne <i>Zaza</i>, un de ses plus beaux rôles, et, -naturellement, l’universelle <i>Madame Sans-Gêne</i>, -elle crée <i>Le Béguin</i>, comédie en trois actes, -de Pierre Wolff, et <i>La Robe rouge</i>, de Brieux, -deux œuvres d’un genre tout à fait différent, -tout à fait opposé, l’une continuant la jolie -route parcourue depuis <i>Ma Camarade</i> jusqu’à -<i>Viveurs</i>, <i>La Douloureuse</i> et <i>Le Lys rouge</i>, -l’autre suivant le chemin tracé par <i>la Glu</i>, -<i>Germinie Lacerteux</i> et <i>Sapho</i>, un peu plus -avant dans la nature et dans la douleur.</p> - -<div class="aster">*<br />* *</div> - -<p>On s’étonnera peut-être que, dans cette -<span class="pagenum" id="Page_89">[p. 89]</span> -étude de la vie d’une comédienne illustre, on -n’a point donné une part plus grande à la partie -anecdotique, comme avaient coutume de -faire les biographes du siècle dernier et les -petits journaux à cancans de la fin du second -empire. Les auteurs ont pensé que ce qu’il y -avait de plus intéressant à dire d’une grande -artiste, c’était ce qui touchait à son art, et que -si l’on voulait bien compter le nombre des soirées -occupées par ses représentations, des journées -prises par ses répétitions, du temps employé -à l’étude de ses rôles, à l’essayage de -ses costumes, cet essayage qui suffit souvent à -occuper toute la vie d’une femme du monde, on -verrait qu’il lui reste bien peu de temps pour -les bavardages et les inutilités. Ils ne voient -cependant aucune difficulté à dire à ceux qui -veulent tout savoir, que Réjane est mariée avec -un des deux auteurs de cet ouvrage considérable, -qu’elle a deux beaux enfants, une fillette: -Germaine, intelligente et fine comme elle; un -petit garçon: Jacques, bon et tendre comme sa -sœur, que, lorsqu’elle n’est pas avec ses -petits, ce qui est rare, au théâtre, ce qui n’arrive -presque jamais, on est sûr de la rencontrer -chez les fleuristes à la mode, les marchands -d’étoffes, de tableaux, de bibelots anciens, -<span class="pagenum" id="Page_90">[p. 90]</span> -cherchant un éventail curieux, une dentelle unique, -une fleur ou un bijou rare, avec l’ardeur joyeuse -qu’elle met en toutes choses, et dépensant la -prodigieuse activité de sa vie à conquérir là, -comme dans son art, l’exquis et le raffiné, enfin, -ce qui fait la joie de travailler et de vivre.</p> - -<h2 id="Page_91">CHEZ SARAH BERNHARDT</h2> - -<p class="s-titre">AVANT LE DÉPART</p> - -<p class="date">17 janvier 1891.</p> - -<p>Dans huit jours juste, M<sup>me</sup> Sarah Bernhardt -s’embarquera au Havre pour New-York et dira -adieu à la France.</p> - -<p>J’ai sonné plusieurs fois, ces jours-ci, à l’adorable -sanctuaire du boulevard Péreire: la -grande artiste souffrait du larynx, à peine pouvait-elle -parler, et j’allais prendre de ses nouvelles. -En attendant que ses couturières, ses -médecins, ses hommes d’affaires fussent partis, -je me promenais à travers ce fameux hall du -rez-de-chaussée qui ne ressemble à rien de ce -qu’on peut voir ailleurs... Dans mes incursions -<span class="pagenum" id="Page_92">[p. 92]</span> -de reporter parmi les logis célèbres de Paris, je -me suis vite habitué au faux et froid apparat -des salons officiels, à l’austère ameublement -de noyer de M. Renan, à la profusion un peu -criarde de chez Zola, aux richesses d’art du -maître d’Auteuil, au confortable gourmé des -milieux académiques; j’ai vu, sans trop broncher, -les imposants et somptueux lambris de -l’hôtel d’Uzès, le faste épais de financiers archi-millionnaires, -la coquetterie vaguement étriquée -des intérieurs de comédiennes en vue, les -falbalas et les tape-à-l’œil de nos peintres célèbres..., -mais chaque fois que je suis entré dans -cet <i>atelier</i> du boulevard Péreire, j’ai été troublé, -dès les premiers pas, d’une obscure impression -que je ne trouve que là et dont l’agrément -est infini... C’est autant physique que -cérébral, sans doute; ce doit être en même -temps, l’hypnotisme des objets et les parfums -de l’air qu’on y respire, l’art idéal de l’arrangement -et la diversité inattendue, inouïe -des choses, le mystère des tapis sourds, les -chants discrets d’oiseaux cachés dans des frondaisons -rares, la griserie des chatoiements -d’étoffes aussi bien que la caresse silencieuse -des bêtes familières,—et, par-dessus tout, -quand on l’entend et qu’elle se montre, la voix -<span class="pagenum" id="Page_93">[p. 93]</span> -et l’être tout entier de la maîtresse de ces -lieux...</p> - -<p>Mais elle n’est pas encore là, et je recommence -à regarder... Que voit-on? Rien, d’abord: -chaos délicieux de couleurs et de lumière, -harmonieuse et bizarre orgie d’orientalisme et -de modernité. Puis, l’œil s’apprivoisant, les -objets se détachent. Sur les murs, tapissés -d’andrinople piqué de panaches gracieux, des -armes étranges, des chapeaux mexicains, des -ombrelles de plumes, des trophées de lances, -de poignards, de sabres, de casse-têtes, de -carquois et de flèches surmontés de masques -de guerre, horribles comme des visions de -cauchemar; puis des faïences anciennes, des -glaces de Venise aux larges cadres d’or pâli, -des tableaux de Clairin: Sarah allongée, -ondulante sur un divan, perdue parmi les -brocarts et les fourrures, son fils Maurice et -son grand lévrier blanc. Sur des selles, des -chevalets épars, sur les rebords de meubles -bas pullulent des <ins id="cor_6" title="boudhas">bouddhas</ins> et des monstres -japonais, des chinoiseries rares, des terres -cuites, des émaux, des laques, des ivoires, des -miniatures, des bronzes anciens et modernes; -dans une châsse, une collection de souvenirs -de valeur: des vases d’or, des hanaps, des -<span class="pagenum" id="Page_94">[p. 94]</span> -buires, des ciboires, des couronnes d’or, admirablement -ciselées, des filigranes d’or, et d’argent -d’un art accompli. Et puis, partout, des -fleurs, des fleurs, des touffes de lilas blanc et de -muguets d’Espagne, des hottes de mimosas, -des bouquets de roses et de chrysanthèmes, -entre des palmiers dont le sommet touche au -plafond de verre. A l’extrémité de la salle, se -dresse la grande cage construite d’abord pour -<i>Tigrette</i>, un chat-tigre rapporté de tournée, -habitée ensuite par deux lionceaux, <i>Scarpia</i> -et <i>Justinien</i>, élevés en liberté, et reconduits -chez Bidel le jour où ils manifestèrent l’intention -de se nourrir eux-mêmes. A présent, -la haute cage aux barreaux serrés où bondirent -les fauves est devenue volière; des oiseaux -dont le plumage chatoie volètent en chantant -sur les branches d’un arbre artificiel. Dans -l’angle faisant face à la cage, du côté droit de -la cheminée aux landiers de fer forgé, s’étale -le plus magnifique, le plus sauvage, le plus -troublant des lits de repos; c’est un immense -divan fait d’un amas de peaux de bêtes, de -peaux d’ours blanc, de castor, d’élan, de tigre, -de jaguar, de buffle, de crocodile; le mur de -cette alcôve farouche est fait aussi de fourrures -épaisses, qui viennent mourir en des ondulations -<span class="pagenum" id="Page_95">[p. 95]</span> -lascives au pied du lit, et des coussins, -une pile de coussins de soie aux tons pâles -épars, sur les fourrures; au-dessus, un dais de -soie éteinte, brochée de fleurs fanées, soutenu -par deux hampes d’où s’échappent des têtes de -dragons, fait la lumière plus douce à celle qui -repose... Et par terre, d’un bout à l’autre du -hall, des tapis d’Orient couverts, toujours, de -peaux de bêtes; on se heurte, à chaque pas, à -des têtes de chacal et de hyène et à des griffes -de panthère.</p> - -<p>Un domestique vint me tirer de mes réflexions.</p> - -<p>«Monsieur! Madame vous attend.»</p> - -<p>Je montai au cabinet de travail.</p> - -<p>Elle sortait de son bain. Elle me le dit en -s’excusant de m’avoir fait attendre. Vêtue d’un -ample peignoir de cachemire crème, elle me -tendit la main le sourire aux lèvres. Je l’interrogeais -sur son départ et son voyage.</p> - -<p>—Tenez, voici le papier où vous trouverez -tout cela noté. Moi, je serais incapable de vous -le dire. Il m’arrive souvent, dans ces tournées, -de prendre le train ou le bateau sans même -m’informer où nous allons... Qu’est-ce que cela -peut me faire?</p> - -<p>Je lus:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_96">[p. 96]</span> -«Départ de Paris le 23 janvier: du Havre, -le lendemain 24 janvier. Arrivée à New-York -1<sup>er</sup> février. New-York du 1<sup>er</sup> février au 14 mars. -Washington du 16 mars au 21 mars; Philadelphie, -du 23 mars au 28 mars; Boston, du -30 mars au 4 avril; Montréal, du 6 au 11 avril; -Détroit, <ins id="cor_7" title="Indianopolis">Indianapolis</ins> et Saint-Louis, du 13 au -18 avril; Denver du 20 au 22 avril; San Francisco -du 24 avril au 1<sup>er</sup> mai. Départ de San -Francisco pour l’Australie le 2 mai. Séjour -environ trois mois. Début: Melbourne, 1<sup>er</sup> juin; -puis Sydney, Adélaïde, Brisbane, jusqu’à fin -août. Retour à San Francisco à partir du -28 septembre. Ensuite principales villes des -États-Unis; puis le Mexique et la Havane. Retour -à New-York vers le 1<sup>er</sup> mars 1892. Si, à -cette époque, la situation financière de l’Amérique -du Sud s’est améliorée, on fera la République -Argentine, l’Uruguay et le Brésil en -juin, juillet, août, septembre, octobre 1892. En -janvier 1893, Londres. Enfin, la Russie et les -capitales de l’Europe».</p> - -<p>«Deux ans! dis-je. Vous partez pour deux -ans! Cela ne vous attriste-t-il pas un peu?</p> - -<p>—Pas du tout! me répondit cette bohème -de génie. Au contraire. Je vais là comme -j’irais au Bois de Boulogne ou à l’Odéon! -<span class="pagenum" id="Page_97">[p. 97]</span> -J’adore voyager; le départ m’enchante et le -retour me remplit de joie. Il y a dans ce mouvement, -dans ces allées et venues, dans ces -espaces dévorés, une source d’émotions de très -pure qualité, et très naturelles. D’abord, il ne -m’est jamais arrivé de m’ennuyer: et puis, je -n’aurais pas le temps! Songez que le plus -longtemps que je séjourne dans une ville, c’est -quinze jours! Et que, durant ces deux ans, -j’aurai fait la moitié du tour du monde! Je -connais déjà l’Amérique du Nord, c’est vrai, -puisque c’est la troisième tournée que j’y fais; -mais nous allons en Australie, que je n’ai -jamais vue! Nous passons aux îles Sandwich, -et nous jouons à Honolulu, devant la reine -Pomaré! C’est assez nouveau, cela!</p> - -<p>—Mais... vos habitudes, vos aises, cet hôtel, -ce hall, vos amis?...</p> - -<p>—Je les retrouve tous en revenant! Et mon -plaisir est doublé d’en avoir été si longtemps -privée! D’ailleurs, pour ne parler que du confortable -matériel, nous voyageons comme des -princes; très souvent, on frète un train rien -que pour nous et nos bagages. Il y a là-bas tout -un énorme «car» qui s’appelle le «wagon-Sarah-Bernhardt». -J’y ai une chambre à coucher -superbe, avec un lit à colonnes; une salle de -<span class="pagenum" id="Page_98">[p. 98]</span> -bain, une cuisine et un salon; il y a, en outre, -une trentaine de lits, comme dans les sleepings, -pour le reste de la troupe. Vous voyez comme -c’est commode: le train étant à nous, nous le -faisons arrêter quand nous voulons; nous descendons -quand le paysage nous plaît; on joue -à la balle dans la prairie, on tire au pistolet, -on s’amuse. Et comme le compartiment est -immense (ce sont trois longs wagons reliés -entre eux), si l’on ne veut pas descendre, -on relève les lits sur les parois et on danse -au piano. Vous voyez qu’on ne s’ennuie -pas!</p> - -<p>—Vous-même, comment passez-vous votre -temps durant ces interminables trajets de -huit jours?</p> - -<p>—Je joue aux échecs, aux dames, au nain -jaune! Je n’aime pas beaucoup les cartes, mais -quelquefois je joue au bézigue chinois, parce -que c’est très long et que ça fait passer le -temps. Je suis une très mauvaise joueuse, je -n’aime pas à perdre. Cela me met dans des -rages folles; c’est d’un amour-propre ridicule, -c’est bête, mais c’est comme ça, je ne peux pas -souffrir qu’on me gagne!</p> - -<p>—Les paysages américains, quelles impressions -en avez-vous?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_99">[p. 99]</span> -—Je ne les aime pas. C’est grand, c’est trop -grand: des montagnes dont on ne voit pas la -cime, des steppes qui se perdent dans des -horizons infinis, une végétation monstrueuse, -des ciels dix fois plus hauts que les nôtres, tout -cela vous a des airs pas naturels, ultra-naturels. -De sorte que quand je reviens, Paris me fait -l’effet d’un petit bijou joli, mignon, mignon, -dans un écrin de poupée...</p> - -<p>—Et le public?</p> - -<p>—Le public ne peut me paraître que charmant: -il m’adore. Dans les grandes villes -d’Amérique tous les gens d’une certaine -classe comprennent le français, et comme le -prix des places est naturellement fort élevé, -il y a beaucoup de ceux-là qui viennent m’entendre. -A certains endroits, même, j’ai de véritables -salles de «première» où on souligne -des effets de mots, des intentions très fines de -langue.</p> - -<p>—Mais ceux qui ne comprennent pas le -français?</p> - -<p>—Il y a les livrets qu’on se procure avant la -représentation et qui renferment le texte -français avec la traduction en regard. Cela -produit même un effet assez curieux: quand -on arrive au bas d’une page, mille feuillets -<span class="pagenum" id="Page_100">[p. 100]</span> -se tournent ensemble; on dirait, dans la -salle, le bruit d’une averse qui durerait une -seconde.</p> - -<p>Je m’amusais infiniment à ces détails, et -à la façon dont mon interlocutrice me les racontait. -Je l’aurais bien interrogée jusqu’à -demain; mais il était tard, et je devenais -indiscret. Je posai vite ces quelques dernières -questions:</p> - -<p>—Quels sont les artistes qui vous accompagnent?</p> - -<p>—Ils sont vingt-deux: les principaux sont, -pour les hommes: Rebel, Darmon, Duquesnes, -Fleury, Piron, Angelo, et un autre artiste dont -l’engagement se discute encore; pour les -femmes: M<sup>mes</sup> Méa, Gilbert, Seylor, Semonson, -Fournier.</p> - -<p>—Votre répertoire?</p> - -<p>—C’est mon répertoire courant: <i>Théodora</i>, -la <i>Tosca</i>, <i>Cléopâtre</i>, etc., etc.</p> - -<p>—Vos bagages?</p> - -<p>—Quatre-vingts caisses environ.</p> - -<p>—Quatre-vingts?...»</p> - -<p>Elle rit de mon ahurissement.</p> - -<p>«Bien sûr! J’ai au moins quarante-cinq -malles de costumes de théâtre; j’en ai une -pour les souliers qui en contient près de deux -<span class="pagenum" id="Page_101">[p. 101]</span> -cent cinquante paires; j’en ai une pour le -linge, une autre pour les fleurs, une autre -pour la parfumerie; restent les costumes de -ville, les chapeaux, les accessoires, que sais-je! -Vraiment, je ne sais pas comment ma femme -de chambre peut s’y reconnaître...</p> - -<p>—Je suis indiscret peut-être en vous demandant -quels sont vos intérêts?</p> - -<p>—Pas du tout; ce n’est pas un mystère. -J’ai trois mille francs par représentation, plus -un tiers sur la recette, ce qui me fait une -moyenne de 6.000 francs par représentation. -Ah! j’oubliais 1.000 francs par semaine pour -frais d’hôtel, etc...»</p> - -<p>Je me levai pour partir. Un grand danois -tacheté blanc et noir vint s’allonger près de -sa maîtresse.</p> - -<p>Je demandai:</p> - -<p>«Vous l’emportez avec vous?</p> - -<p>Elle caressait le chien, qui s’étirait:</p> - -<p>—Oh! oui, ma Myrta! et avec elle Chouette -et Tosco. Je les aime tant! et elles me le rendent -si bien, ces excellentes bêtes...</p> - -<p>—Vous devriez bien,—insinuai-je,—m’emmener -avec elles...»</p> - -<p>Elle releva sa taille de princesse chimérique, -et, fixant sur moi ses yeux d’un bleu changeant, -<span class="pagenum" id="Page_102">[p. 102]</span> -ses yeux qui charmeraient les bêtes de l’<i>Apocalypse</i>, -elle répondit:</p> - -<p>«Pourquoi pas? Si vous voulez. Qu’est-ce -que vous serez?</p> - -<p>—Porte-bouquets. N’en aurai-je pas ma -charge?»</p> - -<h2 id="Page_103">L’INTERDICTION DE «THERMIDOR»</h2> - -<p class="date">28 janvier 1891.</p> - -<p>Comme on ne parlait, hier, à Paris, que de -sifflets à roulette, de clefs forées et de pommes -cuites dont les provisions faites dans la journée -devaient être dirigées, le soir, vers le Théâtre-Français, -j’ai voulu, dans l’après-midi, aller -prendre un peu l’air de ce côté-là...</p> - -<p>En montant les premières marches de l’escalier -de l’administration, j’entends une voix -de cuivre qui sonne et je hume une forte odeur -de poudre. Je continue à monter. Arrivé sur le -palier du premier étage, je reconnais dans un -groupe assez nombreux: Coquelin aîné, Jean -Coquelin, Laugier, Villain, Mesdames Fayolle, -Bartet, Reichenberg, etc. et, adossé à la rampe -<span class="pagenum" id="Page_104">[p. 104]</span> -du palier, M. Georges Laguerre, député. Je -demande à un huissier à voir M. Claretie; j’apprends -que M. l’administrateur-général est, -depuis midi, en grande conférence fermée avec -M. Victorien Sardou et avec M. Larroumet, -directeur des Beaux-Arts.</p> - -<p>Je prends le parti d’attendre, d’autant plus -volontiers que, sur ce palier, où je fais les cinq -pas, la conversation du groupe continue, et que -les voix montent, et que, sans indiscrétion, -presque malgré moi, j’entends toutes les choses -que je voulais savoir. Pourquoi ne les répéterais-je -pas?</p> - -<p class="sep2"><span class="smcap">M. Laguerre.</span>—Vous savez qu’il y a cent -cinquante siffleurs loués pour ce soir?</p> - -<p><span class="smcap">M. Coquelin</span>, boutonné jusqu’au col, ainsi -qu’un pasteur protestant, répond, en haussant -les épaules:</p> - -<p>—Ah bah! alors c’est la bonne cabale! C’est -indigne et c’est idiot! Mais que voulez-vous? -C’est la lutte, mes enfants, la lutte! Après -tout, tant mieux! nous lutterons...</p> - -<p>M<sup>me</sup> <span class="smcap">Fayolle</span> blaguant.—C’est égal, mon -vieux, pour tes débuts c’est dommage... C’est -peut-être ta carrière brisée... Un jeune homme -de si grand avenir!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_105">[p. 105]</span> -<span class="smcap">Coquelin.</span>—Hélas!</p> - -<p><span class="smcap">Coquelin fils.</span>—Ça, une pièce réactionnaire?</p> - -<p><span class="smcap">Coquelin.</span>—Ils sont fous, ma parole d’honneur! -Mais c’est, au contraire, une pièce républicaine, -mais républicaine honnête, mais républicaine -modérée. D’un bout à l’autre de mon -rôle est-ce que je n’exalte pas la République de -89, la fête de la Fédération célébrant la fin du -despotisme, du privilège et du bon plaisir, -l’avènement du droit, le triomphe des théories -de liberté et de fraternité? C’est superbe, au -contraire, et le plus farouche égalitaire de -bonne foi n’en retrancherait pas un mot!</p> - -<p><span class="smcap">M. Laguerre.</span>—C’est évident... (<i>Doucement</i>): -Est-ce qu’on ne s’en prend pas à vous aussi un -peu? Ne dit-on pas que vous êtes enchanté de -jouer enfin un rôle politique pour dire son fait -à la canaille?...</p> - -<p>Un temps.</p> - -<p><span class="smcap">M. Coquelin</span>, croisant les bras, fronçant les -sourcils, a l’air d’apostropher M. Laguerre:</p> - -<p>—Bien sûr! à la canaille! (<i>Pompeux</i>): Ce -que j’aime dans une démocratie c’est le <i>peuple</i>! -le <i>peuple</i>, entendez-vous! J’en suis, moi, du -peuple, je ne le nie pas, on le sait bien,—et je -ne l’ai jamais caché,—et je m’en fais gloire! -<span class="pagenum" id="Page_106">[p. 106]</span> -Je suis un républicain de la première heure... -(<i>Sur un ton de récitatif</i>): Je me souviens encore -du temps où, avec Gambetta, nous allions dans -les faubourgs, lui, faisant des conférences, -moi, récitant des poésies populaires... ça signifie -quelque chose, ça! (<i>La voix monte</i>): -Oui, je connais le peuple! et je l’aime! Mais la -canaille, voyez-vous, la canaille, je m’en fous!</p> - -<p><span class="smcap">M. Laguerre.</span>—C’est évident.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> <span class="smcap">Bartet</span>, délicieusement pâle, assise sur -le grand canapé de velours du palier, sourit.</p> - -<p><span class="smcap">M. Laguerre</span> (<i>doucement</i>).—Ils sont capables -de faire interdire la pièce.</p> - -<p><span class="smcap">Coquelin</span> (<i>clamant</i>).—Ah! ah! s’ils font -cela, je leur fous ma démission! C’est bien simple, -je leur fous ma démission! Qu’est-ce que -ce serait qu’un théâtre comme ça! un théâtre -où on a interdit <i>Mahomet</i> parce qu’on a eu peur -d’un <i>Teur</i>!... (M. Coquelin rêve un moment -et il ajoute): D’ailleurs, ça n’est pas possible; -demain, s’il y a interpellation, comme on le dit, -le gouvernement ramassera une grosse majorité. -Le gouvernement... il l’a lue, la pièce, -tous les ministres l’ont lue, ils seront donc -obligés de démissionner en corps, si on leur -fait échec... Alors, moi, je les engage, tous, -pour une tournée...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_107">[p. 107]</span> -M<sup>me</sup> <span class="smcap">Fayolle</span>.—Il paraît que M. Constans -n’est pas content de la pièce...</p> - -<p><span class="smcap">Coquelin.</span>—Ça n’est pas possible... J’ai dîné -l’autre jour avec lui, et il m’a dit à moi-même: -«J’ai lu la pièce, et elle m’a paru très bien.»</p> - -<p>M. Laguerre serre les mains et s’en va. Les -autres s’en vont aussi. M<sup>lle</sup> Reichenberg, en -descendant l’escalier, lance à M. Coquelin, -affalé sur le canapé:</p> - -<p>—Je ne te dis pas: Bon courage! à toi, vieux -lutteur!</p> - -<h3>CHEZ M. CLARETIE</h3> - -<p>A ce moment, un huissier m’appelle et me -conduit dans le cabinet de M. Claretie. Aimable -et accueillant comme toujours, il me dit, en me -tendant la main:</p> - -<p>«Je devine ce qui vous amène!</p> - -<p>—La tempête!» lui dis-je.</p> - -<p>Et, souriant de son sourire doux et pâle, il -rectifie:</p> - -<p>«Oh! la bourrasque...</p> - -<p>—Si vous voulez. Mais encore, comment -l’expliquez-vous?</p> - -<p>—Ne me le demandez pas.</p> - -<p>—Alors, comment la recevez-vous?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_108">[p. 108]</span> -—Voici. J’ai fait rentrer, avec une pièce qui -allait être jouée à la Porte-Saint-Martin, un -artiste éminent pour interpréter l’œuvre d’un -maître de la scène. Ce que je pense de cette -œuvre? L’ayant reçue avec le comité qui a -voté à l’unanimité et dont la majorité est notoirement -républicaine—je n’ai pas à la juger, -mais je puis vous dire qu’elle contient, entre -autres beautés, une scène, celle des <i>Dossiers</i>, -que j’appelais aux répétitions «des <i>Pattes de -Mouche</i> devenues cornéliennes». La critique -en a dit autant.</p> - -<p>»Quant à la pièce, c’est un tableau, le tableau -d’une <i>journée</i> particulière, et quand je -disais à Sardou, dont les deux héros sont républicains -et se déclarent même dantonistes, -qu’il pouvait mettre de la lumière à ses ombres, -il me répondait:</p> - -<p>—«C’est une autre pièce, c’est la prise de -la Bastille, c’est Valmy, c’est Jemmapes, c’est -la frontière délivrée, c’est ce que je dis: les -aigles impériales fuyant devant le drapeau tricolore. -Mais ce n’est pas un drame où j’essaie -de faire parler les gens qui veulent renverser -Robespierre, comme ils on pu en parler, -comme ils en ont parlé!»</p> - -<p>«Du reste, ajoute M. Claretie, encore une -<span class="pagenum" id="Page_109">[p. 109]</span> -fois je ne veux pas discuter sur ce point. Je -tiens seulement à vous dire que, libéral avant -tout et républicain d’avant 70, républicain de -toujours (puisque en entrant aux Tuileries -j’ai vu mon nom sur des listes de proscription -datant de 1859), je ne crois pas qu’on puisse -dénier à un homme de lettres le droit de produire -une œuvre d’art sur un théâtre...</p> - -<p>—... Un théâtre subventionné? objectai-je.</p> - -<p>—... Sur un théâtre où Louis-Philippe a -laissé crier: <i>Vive la République!</i> en pleine -royauté, et où j’ai, sous l’avant-scène de Napoléon -III acclamé la tirade du conventionnel -Humbert et demandé <i>bis</i> avec une partie de la -salle qui regardait, tour à tour, Bressant hésitant -et l’Empereur très pâle mais impassible.</p> - -<p>«En fin de compte, la République peut-elle -être moins libérale que Louis XIV qui fit jouer -<i>Tartuffe</i>, et Louis XVI qui laissa jouer le <i>Mariage -de Figaro</i>?</p> - -<p>«Je ne suis pas un <i>profiteur de révolution</i>, -comme a dit Camille Desmoulins. J’ai demandé -la liberté à la fois pour moi, et pour les autres. -Et j’étais de ceux qui ont conspué les siffleurs -d’<i>Henriette Maréchal</i>...»</p> - -<p>Dans la soirée, me promenant, curieux, par -les couloirs du foyer des artistes de la Comédie-Française, -<span class="pagenum" id="Page_110">[p. 110]</span> -je rencontrai M. Claretie, qui me -dit:</p> - -<p>«On vient de siffler une tirade de Camille -Desmoulins.»</p> - -<p>Avant de finir, un mot d’ouvreuse, au moment -où la salle tremblait sous les trépignements -et les sifflets:</p> - -<p>«Ma chère, j’en tremble toute... Je n’ai pas -vu ça depuis <i>Daniel Rochat</i>.»</p> - -<h2 id="Page_111">UN PROJET DE RÉVOLUTION AU<br /> -THÉATRE-FRANÇAIS</h2> - -<p class="s-titre">CHEZ M. EDMOND DE GONCOURT<br /> -CHEZ M. BECQUE</p> - -<p class="date">12 février 1891.</p> - -<p>Un écho aux allures mystérieuses annonçait -ces jours-ci qu’une pétition circulait à huis clos -dans le monde des lettres, et tendait à l’annulation -ou à la révision du légendaire <i>Décret de -Moscou</i> qui régit l’administration de la Comédie-Française -depuis 1812. Notre confrère ajoutait, -tout aussi mystérieusement, que le promoteur -de cette pétition était un député influent qui, -dernièrement, avait lui-même attaché le grelot -à la Chambre.</p> - -<p>Une enquête était tout indiquée; je l’ai faite, -et en voici le résultat.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_112">[p. 112]</span> -Le «grelot» a été agité au Palais-Bourbon -lors de la discussion sur l’interdiction de <i>Thermidor</i>, -et le député influent qui l’a mis en -branle est M. Clémenceau. Le cheval de bataille -des pétitionnaires est l’abolition du fameux -comité de lecture du Théâtre-Français; les -questions subsidiaires sont les relations de -l’art et de l’État, le principe des subventions, -etc., etc.</p> - -<p>J’avais appris que deux des signataires de la -pétition étaient M. de Goncourt et M. Henry -Becque. Pourquoi avaient-ils signé?</p> - -<h3>CHEZ M. EDMOND DE GONCOURT</h3> - -<p>Il me dit:</p> - -<p>«Oui, j’ai signé, et j’ai signé les yeux fermés, -c’est le cas de le dire, puisque je n’ai seulement -pas lu le papier. De même, Daudet, qui -est arrivé chez moi quand on me présentait la -pétition, y a mis son nom sans plus regarder. -On nous a dit qu’il s’agissait de la suppression -du décret de Moscou... Comment hésiter? En -effet, théoriquement, y a-t-il rien de plus illogique -que de voir un écrivain jugé par ses -interprètes! C’est l’ouvrier critiqué par son -outil, le violon qui fait des remontrances au -<span class="pagenum" id="Page_113">[p. 113]</span> -virtuose! Et, en pratique, rien est-il plus insupportable -pour un homme de lettres que de voir -son œuvre épluchée, discutée, censurée par des -comédiens? Notez que je ne mets pas la moindre -acrimonie dans ces considérations; je sais -qu’il y a au Théâtre-Français des artistes d’un -grand talent, dont je suis le premier à reconnaître -la valeur, parmi lesquels il en est sans -doute d’intelligents; mais on me concèdera -qu’un écrivain, lorsqu’il s’agit de la destinée -d’une pièce qu’il a mis des mois à concevoir, à -faire et à parfaire, a le droit de récuser comme -juges ceux qui doivent l’interpréter? C’est là -une question de dignité très naturelle et très -respectable, il me semble.</p> - -<p>»Voici pour la thèse générale. Les cas particuliers -ne sont pas, j’en suis sûr, pour en atténuer -la rigueur. Pour ma part, je n’oublierai -jamais ce qui nous est arrivé, à mon frère et à -moi, lors de la lecture au Comité du Théâtre-Français -de notre pièce la <i>Patrie en danger</i>. Mon -frère tenait beaucoup à cette pièce; nous y -avions mis tout ce que nous pouvions y mettre -de conscience et de talent. C’était mon frère -qui lisait; moi, pendant ce temps-là, j’étais -assis, j’écoutais et je regardais. L’un des sociétaires -présents, et non le moins considérable,—je -<span class="pagenum" id="Page_114">[p. 114]</span> -ne le nommerai pas—s’amusa durant -toute la séance, à dessiner à la plume des caricatures -(de qui? je n’en sais rien) qu’il passait -ensuite en riant et en chuchotant à ses voisins... -Je vis le manège, et je dus le supporter -jusqu’au bout. Mais il m’a fallu, je vous l’assure, -une patience d’ange pour ne pas me lever, -prendre mon frère par le bras et emporter notre -manuscrit.</p> - -<p>—Par quoi, maître, demandai-je, remplacerait-on -le Comité?</p> - -<p>—Par un directeur tout seul! Car, même -s’il est incompétent, il l’est toujours six ou sept -fois moins que les six ou sept membres du -comité de lecture. Ou bien, ce qui pourrait -valoir mieux, par un comité de gens de lettres: -cela apparaîtrait au moins plus normal et promettrait -plus de garanties.</p> - -<p>—Et, pour passer à un autre ordre d’idées, -maître, toujours pas de Censure?</p> - -<p>—Moins que jamais! me répondit l’illustre -écrivain en souriant. La <i>Fille Élisa</i> et <i>Thermidor</i> -sont loin, n’est-ce pas, d’être des arguments -en sa faveur... On est venu m’interroger à ce -propos, et on m’a fait dire que la <i>Patrie en danger</i> -était bien plus réactionnaire que <i>Thermidor</i>. -Je n’ai pas dit cela. J’ai dit que ma chanoinesse -<span class="pagenum" id="Page_115">[p. 115]</span> -était plus royaliste que n’importe quel personnage -de la pièce de Sardou, et c’est vrai; mais -j’ai ajouté que j’avais fait de mon bourreau un -fou humanitaire dont le type a évidemment dû -exister sous la Terreur. Maintenant, qu’on ait -interdit <i>Thermidor</i> par mesure d’ordre, c’est -possible et c’est soutenable; mais ce que je -demanderais, si on consentait à m’écouter, -c’est que la Censure une fois supprimée et le -théâtre devenu enfin libre, les interdictions de -pièces par mesure d’ordre ne soient que provisoires. -Au bout de huit jours, par exemple, -quand les passions se seraient un peu calmées, -que la presse aurait eu le temps d’éclairer le -public sur le pour et le contre de l’œuvre en -discussion, le théâtre rouvrirait et la pièce reparaîtrait. -Alors si, décidément, elle suscite des -bagarres, qu’on l’interdise définitivement. -Mais pas avant.</p> - -<p>«Voyez-vous, conclut M. de Goncourt, en -me reconduisant, la Censure, l’Art officiel, le -décret de Moscou, tout cela est bien malade... -Encore un petit coup d’épaule, et je crois bien -que nous assisterons à un très significatif écroulement.....</p> - -<h3><span class="pagenum" id="Page_116">[p. 116]</span> -CHEZ M. HENRY BECQUE</h3> - -<p>L’auteur des <i>Corbeaux</i> a quitté l’avenue de -Villiers; il habite, à présent, rue de l’Université, -à deux pas de la <i>Revue des Deux-Mondes</i>, -non loin de l’Institut. Toujours la même simplicité -spartiate. Là-bas, la concierge vous -disait: «Au troisième, à gauche; il n’y a pas -de paillasson, vous verrez!» Ici, le concierge -vous dit: «Au troisième; cherchez bien, il -y a un bout de ficelle pour tirer la sonnette.» -M. Becque est le premier à plaisanter de son -dédain pour les commodités de l’ameublement; -ses amis y voient même une vertu, et ils doivent -avoir raison.</p> - -<p>«Mais non!—me dit M. Becque,—je n’ai -rien signé du tout. Mes amis, les jeunes d’avant-garde, -chaque fois qu’ils mijotent des projets -révolutionnaires, me comptent, de parti-pris, -parmi les leurs. Et ils ont raison. J’ai toujours -été un peu batailleur, n’est-ce pas? Et ce que -je suis le moins, c’est un bénisseur et un routinier. -Ils le savent, et vous n’avez pas besoin -de le répéter. C’est ce qui me mettra, d’ailleurs, -très à mon aise pour dire ma façon de penser. -Je n’ai pas vu la pétition, et je n’en ai entendu -<span class="pagenum" id="Page_117">[p. 117]</span> -parler que par l’écho qui vous amène. Mais -puisque vous me demandez, dès maintenant, -mon avis sur la plus importante des réformes -projetées par les pétitionnaires, c’est-à-dire sur -la suppression du Comité de lecture du Théâtre-Français, -je vais vous le dire, en deux mots.</p> - -<p>»J’estime qu’il y a plus de garantie à être lu -et apprécié par un Comité de six personnes, six -artistes, en somme intelligents, et un directeur, -que par un directeur tout seul, la plupart du -temps tout à fait incompétent; un Comité, c’est -déjà un petit public, où chacun apporte son impression, -où les avis peuvent se combattre, se -discuter, se contre-balancer. Un directeur, au -contraire, une fois buté à un préjugé, à un parti-pris, -n’a rien qui puisse l’en dégager. Et puis, un -directeur ne lit pas de pièces! Il ne joue que celles -qu’il a commandées, c’est depuis longtemps -prouvé. Combien de fois Perrin ne me l’a-t-il pas -dit: «Deux auteurs, deux pièces par an, une -d’Augier, une de Dumas, je n’en demande pas -plus pour le Théâtre-Français! De temps en -temps, oui, un acte à un ami, à Meilhac, à Pailleron,—et -c’est tout!» Et tous les directeurs sont -pareils à Perrin. Avouez que je suis payé pour -le savoir! Aux Français, au contraire, combien -de pièces Got n’a-t-il pas fait recevoir en les -<span class="pagenum" id="Page_118">[p. 118]</span> -apportant lui-même, Got et les autres! Ce n’est -pas à moi à défendre la Comédie-Française, et -je ne veux pas me poser en champion du décret -de Moscou; ce rôle-là ne m’irait pas du tout. -Mais, vraiment, je ne vois pas la révolution -bienfaisante que viendrait apporter, dans le -monde des auteurs dramatiques, la suppression -du Comité de lecture. Ah! qu’on supprime ou -plutôt qu’on remplace les deux vieux brisquards -chargés de déchiffrer les manuscrits en première -analyse! Ça, je ne demande pas mieux. -Ils ont soixante-dix ans, sont farcis d’Augier et -de Dumas, et tout ce qui n’est pas Augier et -Dumas ne vaut pas la peine d’être lu par eux. -On fend l’oreille aux officiers de soixante-cinq -ans, ne pourrait-on pas en faire autant aux critiques -surannés qui tiennent la place de plus -jeunes et de plus compétents?</p> - -<p>—Un Comité formé de gens de lettres ne -vous paraît point préférable à un Comité d’artistes?</p> - -<p>—Oh! les Comités de gens de lettres, je les -connais! Comme il ne pourrait être composé -que de gens de lettres de deuxième ordre, ils -seraient tous dans la main du directeur, et cela -ne changerait absolument rien. La Rounat en -avait institué un à l’Odéon, il le rendait -<span class="pagenum" id="Page_119">[p. 119]</span> -responsable des mauvaises pièces qui rataient, -que souvent lui-même avait imposées, et jamais -le Comité n’a fait accepter un acte qui avait -déplu à La Rounat!</p> - -<p>—Admettez-vous, en principe, l’immixtion -de l’État dans les théâtres?</p> - -<p>—Il ne peut pas y avoir de principe raisonnable -à cet égard-là. J’admets l’intervention de -l’État, quand le baron Taylor, commissaire du -gouvernement, fait représenter <i>Hernani</i>; je -l’admets quand le représentant officiel s’appelle -Édouard Thierry, qu’il est éclairé, compétent -et hardi et qu’il ouvre les portes du théâtre à -des œuvres de valeur; et, enfin, je l’aime de -toutes mes forces quand un ministre, qui s’appelle -M. Bourgeois, fait jouer la <i>Parisienne</i> -malgré un directeur qui n’en veut pas!»</p> - -<h2 id="Page_120">CONVERSATION AVEC -M. MAURICE MAETERLINCK</h2> - -<p class="date">17 mai 1893.</p> - -<p>Depuis qu’Octave Mirbeau présenta, dans -l’éclatante et enthousiaste monographie que -l’on se rappelle, M. Maurice Maeterlinck aux -lecteurs du <i>Figaro</i>, la réputation de l’auteur de -la <i>Princesse Maleine</i> n’a fait que grandir. A -l’heure actuelle, aux yeux de presque toute la -jeune génération littéraire, il représente, à -tort ou à raison, celui qui doit vaincre en son -nom; à tort, peut-être, car le poète des <i>Aveugles</i> -n’a rien du chef d’école, ni le dogme inébranlable, -ni la combativité, ni la vanité ambitieuse; -à raison, peut-être aussi, car la lutte peut avoir -lieu sans lui et son esthétique est assez large -<span class="pagenum" id="Page_121">[p. 121]</span> -et assez élevée pour grouper indistinctement -toutes les forces idéalistes qui s’apprêtent à la -bataille.</p> - -<p>Or, aujourd’hui, au théâtre des Bouffes-Parisiens, -à une heure et demie, par les soins du -poète Camille Mauclair et de M. Lugné-Poë, -doit être représentée la dernière œuvre de -<ins id="cor_8" title="Maeterlink">Maeterlinck</ins>: <i>Pelléas et Mélisande</i>.</p> - -<p>Beaucoup de curiosité entoure cette représentation; -le nouveau drame trouvera-t-il le -succès que l’<i>Intruse</i> et les <i>Aveugles</i> reçurent -d’un public d’élite? Dans tous les cas, les -vieilles querelles sur l’art ancien et l’art nouveau -vont renaître.</p> - -<p>J’en profite pour présenter aujourd’hui, à -mon tour, M. Maurice Maeterlinck <i>vivant</i>. Car, -chose au moins singulière, il n’y pas vingt -personnes à Paris qui connaissent le poète -gantois! Depuis trois ans qu’on le lit, qu’on -le discute, personne ne l’a vu ici jusqu’à ces -jours derniers; son nom a rempli les feuilles -littéraires et boulevardières et Octave Mirbeau, -qui mit si courageusement son nom à côté de -celui de Shakespeare, Mirbeau qui lui créa, du -jour au lendemain, sa réputation, n’a pas -réussi à attirer ce jeune homme modeste et -timide à Paris, et il ne l’a jamais vu...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_122">[p. 122]</span> -Mais dernièrement il céda aux objurgations -des organisateurs de <i>Pelléas et Mélisande</i> et -consentit à grand’peine à venir surveiller les -répétitions. Je l’ai rencontré hier. C’est un -grand garçon de trente ans, blond, aux épaules -carrées, dont la figure très jeune—une -moustache d’adolescent et le teint rose—sérieuse -et facilement souriante, est toute de -franchise et de sensibilité; seul le front est -creusé de rides: quand il parle, les lèvres ont -des tressaillements nerveux et, à la moindre -animation, les tempes battent et on voit les -artères se gonfler. Il parle d’une voix douce et -comme voilée (la voix des grands fumeurs de -pipe), en phrases très courtes, avec une hésitation -qu’on dirait maladive, comme s’il a vraiment -peur des mots ou qu’ils lui font mal.</p> - -<p>«Je voudrais vous parler, ou plutôt vous -faire parler un peu de votre pièce,» lui dis-je.</p> - -<p>Il rit aimablement et répondit par petits -morceaux, laborieusement sortis:</p> - -<p>«Mon Dieu... je n’ai rien à en dire, c’est -une pièce quelconque, ni meilleure ni plus -mauvaise, je suppose, que les autres... Vous -savez, un livre, une pièce, des vers, une fois -écrits, cela n’intéresse plus... Je ne comprends -pas, je l’avoue, l’émotion vécue pas les auteurs, -<span class="pagenum" id="Page_123">[p. 123]</span> -dit-on, à la première représentation de leurs -œuvres. Pour moi, je vous assure que je verrais -jouer <i>Pelléas et Mélisande</i> comme si cette -pièce était de quelqu’un de ma connaissance, -d’un ami, d’un frère,—même pas, car pour -un autre, je pourrais ressentir des craintes ou -des joies qui me resteront sûrement inconnues -tant qu’il s’agira de moi.»</p> - -<p>C’est sur ce ton de simplicité charmante et -de sincère détachement que se continua longtemps -la conversation de M. Maeterlinck. J’aurais -tant voulu répéter ici les opinions et les -jugements du poète-philosophe sur les choses -et sur les hommes du présent et du passé! Quelle -saveur profonde, quel pittoresque inattendu -dans ses moindres propos!... Mais le cadre de -cet article hâtif ne se prête pas à de tels développements.</p> - -<p>Et puisque j’ai enfin réussi à tirer de l’auteur -de l’<i>Intruse</i>, dans une heure d’expansion, ce -qu’il s’est toujours refusé jusqu’à présent à -livrer au public, c’est-à-dire des théories sur -l’art dramatique—et presque une préface de -son théâtre—je m’empresse de les noter ici.</p> - -<p>Donc, après s’être longuement fait tirer -l’oreille, il dit:</p> - -<p>«Il me semble que la pièce de théâtre doit -<span class="pagenum" id="Page_124">[p. 124]</span> -être avant tout un <i>poème</i>; mais comme des -circonstances, fâcheuses en somme, le rattachent -plus étroitement que tout autre poème à -ce que des conventions reçues pour simplifier -un peu la vie nous font accepter comme des -réalités, il faut bien que le poète <i>ruse</i> par moments -pour nous donner l’illusion que ces conventions -ont été respectées, et rappelle, çà et là, -par quelque signe connu, l’existence de cette -vie ordinaire et accessoire, <i>la seule que nous -ayons l’habitude de voir</i>. Par exemple, ce qu’on -appelle <i>l’étude des caractères</i>, est-ce autre chose -qu’une de ces concessions du poète?</p> - -<p>»A strictement parler, le caractère est une -marque inférieure d’humanité; souvent un signe -simplement extérieur; plus il est tranché, -plus l’humanité est spéciale et restreinte. Souvent -même ce n’est qu’une situation, une attitude, -un décor accidentel. Ainsi, enlevez, par -exemple, à Ophélie son nom, sa mort et ses -chansons, comment la distinguerai-je de la -multitude des autres vierges? Donc, plus l’humanité -est vue de haut, plus s’efface le caractère. -Tout homme, dans la situation d’Œdipe -roi, qu’il soit avare, prodigue, amoureux, -jaloux, envieux, etc., etc., agirait-il autrement -qu’Œdipe?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_125">[p. 125]</span> -»Ibsen, par endroits, ruse admirablement -ainsi. Il construit des personnages d’une vie -très minutieuse, très nette et très particulière, -et <i>il a l’air</i> d’attacher une grande importance à -ces petits signes d’humanité. Mais comme on -voit qu’il s’en moque au fond! et qu’il n’emploie -ces minimes expédients que pour nous -faire accepter et pour faire profiter de la prétendue -et conventionnelle réalité des êtres accessoires -le <i>troisième</i> personnage qui se glisse -toujours dans son dialogue, le troisième personnage, -l’<i>Inconnu</i>, qui vit seul d’une vie inépuisablement -profonde, et que tous les autres -servent simplement à retenir quelque temps -dans un endroit déterminé. Et c’est ainsi qu’il -nous donne presque toujours l’impression de -gens qui parleraient de la pluie et du beau -temps dans la chambre d’un mort.»</p> - -<p>J’interrogeai:</p> - -<p>«Comment jugez-vous, à ce point de vue, le -théâtre antique?</p> - -<p>—Les Grecs, eux, y allaient plus franchement, -parce qu’ils avaient moins que nous -d’habitudes mauvaises. Ils s’attardaient peu au -choc des hommes entre eux et s’attachaient -presque uniquement à étudier le choc de -l’homme contre l’angle de l’inconnu qui -<span class="pagenum" id="Page_126">[p. 126]</span> -préoccupait spécialement l’âme humaine en ce temps-là: -le <i>destin</i>. Pourquoi ne pourrait-on pas faire -ce qu’ils ont fait, simplifier un peu le conflit -des passions entre elles et considérer surtout le -choc étrange de l’âme contre les innombrables -angles d’inconnu qui nous inquiètent aujourd’hui? -Car il n’y a plus seulement le Destin: -nous avons fait, depuis, de terribles découvertes -dans l’inconnu et le mystère, et ne pourrait-on -pas dire que le progrès de l’humanité c’est, en -somme, l’augmentation de ce <i>qu’on ne sait pas</i>?</p> - -<p>» N’est-ce pas ce que fait Ibsen? On pourrait -lui reprocher seulement de n’avoir pas été assez -sévère dans le choix de ces chocs; les Grecs -voulaient avant tout le choc de la <i>beauté pure</i> -(l’héroïsme, beauté morale et physique) contre -le Destin. Mais la beauté pure exige de grands -sacrifices et de grandes simplifications que -nous n’osons pas encore tenter. Nous sommes -tellement imprégnés de la laideur de la vie que -la beauté ne nous semble plus ou pas encore la -vie; et cependant, même dans un drame en -prose, il ne faudrait pas admettre une seule -phrase qui serait un prosaïsme dans un drame -en vers, parce que le prosaïsme, en soi, n’est -pas une chose soi-disant basse, mais une dérogation -aux lois mêmes de la vie.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_127">[p. 127]</span> -—Votre idéal de réalisation, à vous, comment -l’expliqueriez-vous? demandai-je.</p> - -<p>—En somme, répondit-il, de sa voix peureuse -toujours égale, en attendant mieux, voici -ce que je voudrais faire: mettre des gens en -scène dans des circonstances ordinaires et -humainement possibles (puisque l’on sera longtemps -encore obligé de ruser), mais les y -mettre de façon que, par un imperceptible déplacement -de l’angle de vision habituel, apparaissent -clairement leurs relations avec l’Inconnu.</p> - -<p>»Tenez, un exemple pour préciser ceci:</p> - -<p>»Je suppose que je veuille mettre à la scène -cette petite légende flamande que je vais vous -raconter (ce serait, d’ailleurs, impossible parce -qu’elle nous paraît encore trop fabuleuse et que -l’intervention de Dieu y est trop visible, et nous -avons de si mauvaises habitudes que nous ne -voulons admettre l’intervention du mystère que -lorsqu’il nous reste un moyen de la nier). Mais -je prends cet exemple, parce qu’il est simple et -clair et me vient à l’esprit en ce moment.</p> - -<p>»Un paysan et sa femme sont attablés un -dimanche devant leur maisonnette, prêts à -manger un poulet rôti. Au loin, sur la route, -le paysan voit venir son vieux père, cache -<span class="pagenum" id="Page_128">[p. 128]</span> -précipitamment le poulet derrière lui, pour -n’être pas obligé de le partager avec ce convive -inattendu. Le vieux s’assoit, cause quelque -temps et puis s’éloigne sans se douter de rien. -Alors le paysan veut reprendre le poulet; mais -voilà que le poulet s’est changé en un crapaud -énorme qui lui saute au visage, et qu’on ne -peut jamais plus arracher et qu’il est obligé de -nourrir toute sa vie pour qu’il ne lui dévore pas -la figure.</p> - -<p>»Voilà. L’anecdote est symbolique, comme, -d’ailleurs, toutes les anecdotes et tous les événements -de la vie. Seulement, ici, et c’est bien -le cas de le dire, le symbole saute aux yeux. -Qu’en peut-on faire? Irai-je étudier l’avarice du -fils, l’horreur de son acte, la complicité de sa -femme et la résignation du vieillard? Non! Ce -qui m’intéressera avant tout, c’est le rôle terrible -que ce vieillard joue à son insu: il a été, là, -un moment, l’<i>instrument</i> de Dieu; Dieu l’employait, -comme il nous emploie ainsi, à chaque -instant; il ne le savait pas, et les autres -<i>croyaient</i> ne pas le savoir; et, cependant, il -doit y avoir un moyen de montrer et de faire -sentir qu’en ce moment le mystère était sur le -point d’intervenir...»</p> - -<h2 id="Page_129">SIBYL SANDERSON</h2> - -<p class="date">16 mars 1894.</p> - -<p>J’ai causé hier une demi-heure avec M<sup>lle</sup> Sibyl -Sanderson.</p> - -<p>Elle était vêtue d’une toilette noire, aux manches -de dentelle amples et légères; une longue -chaîne d’or semée de perles faisait deux fois le -tour de son buste élégant, et dans ses lourds -cheveux fauves, savamment ondulés, plongeait -un large peigne d’or; à ses doigts, chargés de -diamants, de perles roses et de rubis, des éclairs -dansaient. Elle était nonchalamment assise -dans un fauteuil; à côté d’elle, sur un vaste -canapé, un grand monsieur américain assistait -à la conversation, avec un immense bouquet -de bleuets à la boutonnière.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_130">[p. 130]</span> -Sans presque plus d’accent anglais, elle me -raconte brièvement son histoire déjà connue: -sa naissance à Sacramento (Californie), de -parents américains; six mois passés au Conservatoire -de Paris, où elle fut admise au milieu -de l’année, exception qui la flatta beaucoup; -ses professeurs: d’abord M<sup>me</sup> Sbriglia, qui -enseigna également aux frères de Reszké; puis -M<sup>me</sup> Marquési, dont elle est restée l’élève. Puis -ses débuts à La Haye, en 1888, dans <i>Manon</i>, sous -un nom d’emprunt, par prudence. Paris, en -1889, cent représentations d’<i>Esclarmonde</i> «que -M. Massenet avait écrite pour moi». Bruxelles -(<i>Manon</i>, <i>Roméo et Juliette</i>, <i>Faust</i>, etc.). -Ensuite Covent-Garden (<i>Manon</i>); retour à -l’Opéra-Comique où elle joue <i>Phryné</i>, «que -M. Massenet avait écrite pour moi»; <i>Lackmé</i>, -saison à Saint-Pétersbourg; «enfin, conclut-elle, -entrée à l’Opéra avec <i>Thaïs</i>, que M. Massenet -a écrite pour moi. Voilà!»</p> - -<p>Mais je voulais, pour cet événement si parisien -qu’est un début de M<sup>lle</sup> Sanderson à l’Opéra, -dans une première de M. Massenet, obtenir -d’elle quelques confidences inédites sur ses -goûts, ses préférences artistiques, ses idées sur -la nouvelle musique, sur les jeunes auteurs—et -sur les vieux.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_131">[p. 131]</span> -Elle me dit avec un très gracieux sourire:</p> - -<p>«Demandez-moi tout ce qu’il vous plaira, -questionnez-moi; je vous dirai tout ce que -vous voudrez!»</p> - -<p>Sur cette bonne promesse, j’interrogeai:</p> - -<p>«Eh bien donc! mademoiselle, quel musicien -préférez-vous?»</p> - -<p>Elle sourit, ses yeux gris se plissèrent railleusement -et elle me répondit:</p> - -<p>«Ah! vous voudriez bien savoir cela! -Eh bien! non, <i>ça</i>, je ne peux pas vous le dire...</p> - -<p>—Alors, dites-moi la partition qui a vos -préférences?»</p> - -<p>Elle éclata de rire, puis:</p> - -<p>«Mais c’est la même chose! Non, vraiment, -je ne peux pas...</p> - -<p>—Alors, répétai-je, dites-moi quel est le rôle -que vous avez eu le plus de plaisir à jouer?»</p> - -<p>Elle rit encore:</p> - -<p>«Mais tous! tous! C’est toujours celui que -je joue que je préfère!»</p> - -<p>Ainsi fixé, il me restait à m’informer de différents -détails que la jolie cantatrice ne me -refuserait pas, sans doute. C’est ainsi que j’appris -successivement qu’elle gante 5-3/4, qu’elle -mesure cinquante-deux centimètres de tour de -taille, que sa fleur d’élection est la violette, -<span class="pagenum" id="Page_132">[p. 132]</span> -mais qu’elle ne déteste pas le copieux bifteck -saignant et les larges rôtis, qu’elle se lève ordinairement -entre neuf heures et dix heures, -mais que les jours où elle doit chanter elle -reste au lit jusqu’à trois heures après-midi et -dîne à quatre heures; de plus, elle n’a jamais -songé ni à la mort, ni au suicide,—car pourquoi?—ce -sont là des choses qui ne la préoccupent -pas; ce corps admirable se refuse à -choisir entre l’enterrement et la crémation; -elle m’a dit aussi qu’elle aime la peinture, mais -qu’elle n’y connaît rien; elle lit, certes! un -peu de tout, elle m’a cité Musset et Maupassant, -et aussi le <i>Disciple</i>, de Bourget, qu’elle -vient justement de terminer, et qu’elle trouve -exquis; je sais aussi qu’elle n’aime pas le -monde, mais qu’en revanche elle raffole du -théâtre, des petits théâtres gais, où elle va très -souvent; abonnée du Théâtre-Libre, d’ailleurs; -sa main, que j’ai regardée un instant, -en chiromancien, est chaude et la peau en est -sèche, les doigts sont courts mais assez effilés; -pourtant c’est la main d’une femme calme et -sûre d’elle-même, sans emportement de passion, -très avisée, logique et raisonneuse. J’ai -vu aussi son pied; comme je lui demandais sa -pointure, elle étendit prestement la jambe, et -<span class="pagenum" id="Page_133">[p. 133]</span> -je vis apparaître, sur le bas de soie noire, un -étroit petit pied chaussé d’un fin soulier de -chevreau à boucle d’argent.</p> - -<p>«Je ne sais pas la mesure!» s’écria-t-elle en -riant.</p> - -<p>Le visiteur aux bleuets riait, lui aussi, bien -plus fort, à toutes les questions et à toutes les réponses -de cette confession, et, de temps en temps, -lançait, au milieu de ses éclats de rire, quelques -mots d’anglais que je ne comprenais pas.</p> - -<p>Un parfum pénétrant flottait dans l’air. Je -demandai à Thaïs:</p> - -<p>«Quel est le nom de ce parfum?</p> - -<p>—Oh non! oh non! protesta-t-elle, je ne -peux pas vous le dire, impossible! Je ne veux -pas que tout le monde ait le pareil, et je ne le -dis à personne, absolument!»</p> - -<p>Je m’inclinai une fois de plus, et, pour me -rattraper:</p> - -<p>«Au moins, dites-moi quel est le peuple que -vous préférez?»</p> - -<p>Elle eut cette franchise:</p> - -<p>«Pour le moment, ce sont les Français! Je -les adore, ils sont si gentils, si charmants! -C’est que je suis très Parisienne de cœur, moi, -savez-vous? Bien plus que beaucoup de vraies -Parisiennes!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_134">[p. 134]</span> -—Alors quelle est la campagne que vous -aimez?</p> - -<p>—Oh! c’est bien simple, celle où il n’y a pas -de vaches, ni de cochons, ni de veaux, ni de -fumier!»</p> - -<p>Je m’en allais. Elle me dit encore d’un ton -ravissant:</p> - -<p>«Je n’aime pas qu’on soit méchant avec -moi, j’aime qu’on m’aime!»</p> - -<p>Telle est et ainsi pense la <i>Thaïs</i> de M. Anatole -France et de M. Massenet.</p> - -<h2 id="Page_135">LE CAPITAINE FRACASSE</h2> - -<p class="s-titre">DEUX VERSIONS D’UNE MÊME LÉGENDE</p> - -<p class="date">12 octobre 1896.</p> - -<p>Tout le monde connaît, au moins par ouï-dire, -la querelle tenace faite par l’auteur du -<i>Capitaine Fracasse</i> à M. Porel, alors directeur -de l’Odéon.</p> - -<p>Il nous a paru piquant, au lendemain de la -représentation de ce drame, célèbre avant la -lettre, de demander à M. Porel, qui s’était peu -défendu jusqu’à présent, de résumer pour -nous les éléments de ce litige qui dura dix -années, comme au moyen âge les querelles des -preux.</p> - -<p>M. Porel a bien voulu se prêter à notre curiosité, -<span class="pagenum" id="Page_136">[p. 136]</span> -et on lira ci-dessous sa version. Mais -quand nous avons eu les explications de -M. Porel, l’idée nous est venue de demander à -M. Bergerat de revenir une fois encore sur ses -griefs, et, comme il y a consenti, on lira ci-dessous, -en regard l’une de l’autre, les deux -versions—quelquefois contradictoires.</p> - -<table summary="Une histoire, deux versions"> -<tr> - <td class="tdc">VERSION DE M. POREL</td> - <td class="tdc">VERSION DE M. ÉMILE BERGERAT</td> -</tr> -<tr> - <td class="just" style="padding-right: 1em;"> -<p>«J’avais monté <i>le Nom</i> de -Bergerat et même joué personnellement -un rôle d’abbé -qui avait eu du succès. J’étais -en des termes incertains avec -l’auteur. Sa pièce n’ayant pas -fait d’argent, La Rounat et -moi ayant été forcés de la -retirer de l’affiche, il avait dû -m’en conserver une rancune -que je ne méritais pas. Un -jour, Paul Mounet me dit: -«J’ai vu Bergerat, il veut -faire pour moi un <i>Capitaine -Fracasse</i>. Avez-vous quelque -chose contre lui?—Du -tout, lui répondis-je, le roman -est célèbre, l’auteur a -du talent, la pièce se passe -à l’époque Louis XIII, époque -intéressante et jolie, il -n’y a justement pas un seul -costume Louis XIII à l’Odéon, -c’est une occasion de -s’en munir pour le répertoire. -Allons-y du <i>Capitaine -Fracasse</i>!» Mounet en parle -immédiatement à Bergerat, -qui vient me voir et me dit -qu’il va commencer la pièce... -C’est ici le point initial de la -légende connue.</p> - -<p>»Bergerat, sans me -<span class="pagenum" id="Page_137">[p. 137]</span> -communiquer aucun scénario, -commença sa pièce. Il m’écrivit -de la campagne où il était: -«J’ai fini mon premier acte, -voulez-vous venir l’entendre?» -J’allai donc à Saint-Lunaire, -spécialement. Je reconnais -que Bergerat me fit -une hospitalité tout à fait écossaise, -et qu’il me lut le premier -acte de sa comédie. A -mon premier étonnement—car -nous étions convenus d’une -pièce en prose—il me lut un -acte en vers, le premier, un -très joli acte, ma foi! Je lui -dis, comme Mac-Mahon: «Vous -êtes le nègre, continuez!» -De retour à Paris, un jour -que je dînais chez Vacquerie, -je lui dis: «Bergerat fait un -<i>Capitaine Fracasse</i> en vers.» -Vacquerie me dit: «Mais il -est fou! Pourquoi diable -mettre en vers un roman en -prose?»</p> - -<p>»A l’ouverture de la saison, -Bergerat vint un jour -chez moi, un fort rouleau -sous le bras. C’était le manuscrit -du <i>Capitaine Fracasse</i>: -«Eh bien! donnez-moi la -pièce, lui dis-je, quoique en -vers—puisqu’elle devait -être en prose—si elle me -va, comme je l’espère, -nous la jouerons cet hiver.» -Bergerat me répond: «Ah! -non! je ne laisse pas mon -manuscrit sans savoir exactement -quand je serai joué.» -Je lui fis remarquer qu’il était -dans toutes les habitudes des -directeurs de lire d’abord les -pièces qu’ils ont à recevoir. -Il insista, j’insistai; et, comme -deux Normands, nous nous -entêtâmes tellement, ma foi! -que, fâché un peu plus que de -raison, je crois, je lui fis -<span class="pagenum" id="Page_138">[p. 138]</span> -comprendre que la question pouvant -s’éterniser ainsi, il fallait -nous en tenir là, et qu’il -eût désormais à rester chez -lui.</p> - -<p>»Le lendemain, au lieu -d’une lettre de Bergerat, que -j’attendais, pouvant me demander -même des explications -sur ce mouvement d’humeur -compréhensible, mais -exagéré, je reçus une lettre -de M. Castagnary, alors directeur -des beaux-arts. Dans -cette lettre, il y avait cette -phrase: «Monsieur le directeur, -je n’admettrai jamais -que quelqu’un de mon administration -manque d’égards -au gendre de Théophile -Gautier.» Je répondis -immédiatement à M. Castagnary -que ceci ne regardait -nullement l’administration, que -si M. Bergerat avait à se -plaindre de moi, il savait où -me trouver. J’étais déjà, dès -ma deuxième année, peu disposé -à voir l’administration -s’immiscer sans raison dans -les affaires d’un théâtre aussi -difficile que l’Odéon... Deuxième -missive du directeur -des beaux-arts répondant, -cette fois, d’une façon courtoise: -«Monsieur le directeur, -puisque vous voulez -bien me donner des explications -au sujet de votre -entrevue avec M. Bergerat, -je vous attendrai à telle -heure, à mon cabinet.» -Nouvelle réponse de ma part: -«Monsieur le directeur, je -n’ai rien à vous dire de plus -que ce que je vous ai dit -dans ma première lettre. Je -regrette que, sans m’avoir -écouté, vous m’avez déjà -infligé une sorte de blâme -<span class="pagenum" id="Page_139">[p. 139]</span> -que je ne puis accepter. -J’aurai donc le regret de ne -pas me rendre à votre rendez-vous...»</p> - -<p>»Mais je me demandais -pourquoi M. Bergerat n’avait -pas voulu me laisser le manuscrit -du <i>Capitaine Fracasse</i>, -puisque je lui avais -commandé la pièce. J’en eus, -deux jours après, l’explication -dans le <i>Figaro</i>, où je lus, -au Courrier des théâtres: -«M. Bergerat lit aujourd’hui, -au Comité de lecture de la -Comédie-Française, <i>le Capitaine -Fracasse</i>, comédie en -cinq actes et en vers.» -L’incident me paraissait dès -lors terminé, pour ma part, -lorsque la pièce fut refusée à -la Comédie-Française! Bergerat -eut alors une idée qu’après -dix ans passés je trouve -encore charmante! Il m’écrivit: -«Vous m’avez commandé -<i>le Capitaine Fracasse</i>, -je tiens la pièce à -votre disposition...»!! Je -lui répondis sur-le-champ qu’après -le refus de la Comédie je -me trouvais dégagé vis-à-vis -de lui et que je ne voulais -plus lire sa pièce!</p> - -<p>»Bergerat m’attaqua alors -devant la Société des auteurs -pour me demander l’indemnité -prévue dans les traités. -Je fis aisément comprendre <ins id="cor_9" title="à à">à</ins> ces -messieurs que je ne devais -rien à M. Bergerat, puisqu’il -avait porté sa pièce autre -part!</p> - -<p>»Et je ne connaissais toujours -pas <i>le Capitaine Fracasse</i>!</p> - -<p>»A ce sujet même, Bergerat -fit une série d’articles -contre la Société des auteurs, -articles charmants du reste, -<span class="pagenum" id="Page_140">[p. 140]</span> -mais qui ne prouvaient pas -davantage contre elle que -contre moi lorsqu’il avait inventé -à mon usage le mot -<i>tripatouillage</i> pour une pièce -que j’ignorais!</p> - -<p>»Depuis, à chaque nouveau -ministère—et vous savez -combien ils sont éphémères,—chaque -ministre des beaux-arts -me faisait appeler et me -demandait toujours de jouer la -pièce de Bergerat; et je répondais -toujours au ministre -que je ne voulais pas la -jouer!</p> - -<p>»Arriva M. Lockroy au -ministère des beaux-arts. Il -renouvela mon privilège pour -quatre ans; j’étais avec lui en -de meilleurs termes qu’avec -ses prédécesseurs, j’étais même -son obligé. Naturellement, il -me parla du <i>Capitaine Fracasse</i>! -Il me demanda: «Vous -ne trouvez donc pas la pièce -bonne?» Je lui répondis: -«Mais je ne connais que le -premier acte que j’ai toujours -trouvé charmant!—Voulez-vous -connaître le -reste?—Si vous le désirez...»</p> - -<p>»Armand Gouzien, alors -commissaire du gouvernement, -m’apporta donc le manuscrit, -et c’est ici que le -«tripatouillage» commence! -Je pris enfin connaissance de -la pièce. A ma grande stupeur, -l’auteur avait supprimé tout -l’élément du quatrième acte, -c’est-à-dire la reconnaissance -du frère et de la sœur!</p> - -<p>»Mes rapports avec Bergerat -étaient à ce moment -poussés à l’état aigu, il m’attaquait -tous les jours dans -tous les journaux de Paris. -J’écrivis donc à Lockroy—et -<span class="pagenum" id="Page_141">[p. 141]</span> -non à lui—que j’avais lu le -manuscrit qu’il m’avait fait remettre -et qu’à mon grand -étonnement l’auteur avait négligé -de traiter le point culminant -du roman, que la pièce -était, par conséquent, incomplète -et injouable. Un mois -après, je reçois une lettre de -Bergerat à laquelle je ne m’attendais -vraiment pas! Il m’y -disait:</p> - -<p>«J’ai fait les changements -que vous m’avez demandés, -voilà le manuscrit. Quand -entrons-nous en répétitions?» -Je lui envoyai son -manuscrit, simplement.</p> - -<p>»Mais ce n’est pas encore -tout!</p> - -<p>»Nouveau ministre, nouvelle -recommandation pour -<i>le Capitaine Fracasse</i>. C’était, -cette fois, M. Bourgeois. Il -me fit appeler, me dit que la -subvention de l’Odéon ne tenait -plus qu’à un fil, qu’on -voulait faire des économies, -que Bergerat avait des amis -dans le Parlement, que je devais -jouer <i>le Capitaine Fracasse</i>. -Je lui répondis qu’on -ferait ce qu’on voudrait de la -subvention de l’Odéon, mais -que je ne dépenserais jamais -50,000 francs pour monter la -pièce d’un homme avec qui -j’étais dans des termes pareils!</p> - -<p>»Cette fois la question était -close.</p> - -<p>»Depuis ce temps-là, je -n’en ai plus jamais entendu -parler. Si Bergerat a repris -son vieux refrain, il l’a varié -quelquefois, à des moments -sérieux de ma vie; il a dit -aussi dans un article des paroles -cordiales qui m’ont fait -plaisir. Voilà où nous en -<span class="pagenum" id="Page_142">[p. 142]</span> -sommes. Je ne sais pas ce -que pensera le public de sa -pièce. Il a été avec moi un -collaborateur insupportable. -Je sais que c’est un vaillant -et un travailleur et un homme -qui a des qualités de famille -inestimables, et je souhaite de -tout mon cœur que l’Odéon -fasse avec <i>le Capitaine Fracasse</i> -cent belles représentations, -dût-on dire: «Porel a -été un imbécile en ne le -jouant pas!»</p></td> - <td class="just" style="padding-left: 1em;"> -<p>«J’étais, depuis <i>le Nom</i>, -très mal avec Porel. Nous -nous étions fâchés parce qu’on -l’avait arrêté à la vingtième -représentation, malgré un succès -assuré si on l’avait maintenu.</p> - -<p>»Or, en avril 1887, je reçois, -un matin, la visite de Paul -Mounet, qui était, à ce moment -l’étoile de l’Odéon et -l’ami de Porel.</p> - -<p>»Il avait vu, sous les galeries -de l’Odéon l’illustration -du <i>Capitaine Fracasse</i>, par -Gustave Doré, et l’idée lui -était venue de proposer à -Porel de faire un Fracasse -pour le théâtre. Porel lui dit -qu’il trouvait l’idée excellente -et que c’est moi qu’il fallait -charger de l’exécuter. Il vient -donc me demander de la part -de Porel. Je m’étonne beaucoup... -«Encore faut-il, lui -dis-je, que je consulte des -amis et que tout soit en règle. -Il me faut des papiers -et une commande ferme.»</p> - -<p>»Je reçois le lendemain, la -visite de Dumas qui m’aimait -beaucoup. Je lui raconte -l’aventure et il me dit gentiment: -«Mon petit, voulez-vous -que je m’en charge? Je -vois Porel ce soir même, à -une première de Paul Meurice. -J’arrangerai l’affaire.» -En effet, le lendemain, vers -les midi, il revient: «J’ai vu -Porel, me dit-il, l’affaire est -conclue. Il vous demande -seulement de lui faire un -scénario. S’il lui convient, -comme il est sûr de votre -forme, vous passerez en octobre -1888.»</p> - -<p>»Sur la foi de Dumas, je -viens à l’Odéon, je rencontre -Porel qui descendait les marches -de l’Odéon. Il court vers -moi, la main tendue: «Mon -cher, nous aurions toujours -dû nous aimer... Je ne sais -pas pourquoi...» etc., etc.</p> - -<p>»Bref, quinze jours après, -je lui apporte le scénario, il -le trouve à son gré, il me -fait la commande instantanément.</p> - -<p>»Il ajoute même: «Pour -ne pas perdre de temps, -emportez les deux premiers -tableaux à la campagne, -et travaillez! Je vais en -Bretagne cette année, je -vous reporterai les autres -tableaux avec la mise en -scène toute préparée.»</p> - -<p>»Avant de partir, je lui fais -cette observation: «Je viens -de lire le roman de Gautier, -il me paraît impossible -de mettre dans la bouche -des acteurs ces grandes -phrases à la Chateaubriand. -Il n’y a qu’une façon: c’est -de transformer cela en vers -pour ne pas trahir l’admirable -couleur du style du roman.» -Il accepta et me dit: -«Ça m’est égal, la question -de forme, ça ne me regarde -pas, marchez!</p> - -<p>»Je pars donc pour la campagne, -et je fais mes deux -actes. Sans m’avoir prévenu, -je le vois arriver un soir à -Saint-Lunaire, au bout du -jardin, avec un paysan qui -traînait sa malle et une lanterne. -Il s’installe, je le reçois -de mon mieux et je le garde -pendant deux jours. Le lendemain, -je lui lis les deux -premiers actes. Enchanté de -la machine, il me dit: «Parfait! -marchez!» (C’est son -mot.) «Soyez prêt pour novembre.» -Il nageait dans un -enthousiasme profond. Avant -de repartir, il envoie son acceptation -des cinq actes, en -vers, du <i>Capitaine Fracasse</i> -à la Société des auteurs; acceptation -qui n’était que la confirmation -de sa commande sur -scénario.</p> - -<p>»Vers le milieu d’octobre, -j’écris à Porel que je n’avais -plus qu’un acte à terminer et -que cela va être prêt tout de -suite. Porel ne me répond pas. -Je sens le piège, je termine -rapidement ma pièce et, le -1<sup>er</sup> novembre, je lui écris que -ma pièce est parachevée. Pas -de réponse! Après ces deux -lettres, je lui envoie une dépêche. -Toujours pas de réponse. -Je lui écris donc une -troisième lettre, l’avisant que -ma <i>commande</i> est prête. Je -reçois enfin une dépêche de -M. Porel, ainsi conçue: -«Mon cher Bergerat, vous -m’annoncez une pièce de -vous. Quelle est cette pièce? -<i>Signé</i>: <span class="smcap">Porel.</span>—<i>N.-B.</i>—Vous -savez que je ne les -veux que complètement -achevées.»</p> - -<p>»C’était le 8 novembre.</p> - -<p>»Le lendemain 9, enterrement -de M<sup>me</sup> Boucicaut, à -neuf heures du matin—je -précise. Ayant traversé une -foule opaque, je débarque avec -mon fiacre, 10, rue de Babylone, -mon rouleau sous le -bras. Je suis reçu par -M. Porel, stupéfait de me -voir et ne croyant pas que -j’eusse, en honnête homme, -tenu mon engagement.</p> - -<p>»Ici cela commence à devenir -excessivement drôle.</p> - -<p>»Il me reçoit debout dans -son cabinet: «Laissez votre -pièce, me dit-il. Je la lirai. -Si elle me plaît, je la jouerai -quand je croirai devoir -le faire. S’il y a des modifications -à y apporter, vous -ferez ces modifications, et -si elle ne me convient pas, -je vous payerai l’indemnité.»</p> - -<p>»Furieux moi-même de ce -manque de parole, puisqu’il y -avait commande formelle, je -reprends mon rouleau, et je -m’en vais tranquillement. C’est -alors que je publiai au <i>Figaro</i> -cette lettre célèbre sur le <i>tripatouillage</i>, -qui depuis fit fortune.</p> - -<p>»Cette lettre parue, M. Castagnary, -directeur des beaux-arts, -m’appelle, me fait raconter -la chose, et envoie un -poil à M. Porel, lequel refuse -de se justifier. Lockroy devient -ministre de l’instruction publique; -il me fait appeler à -son tour, prend connaissance -des faits, et me dit: «Je suis -désarmé devant les théâtres -subventionnés, je ne peux -faire qu’une chose: c’est -de vous décorer au 1<sup>er</sup> janvier!...» -Ce qu’il fit, en -effet, deux mois après.</p> - -<p>»Des années se passent. -Les ministres se succèdent. -Le laps nécessaire pour que -l’indemnité me fût due s’écoule. -Je fais venir M. Porel -devant la Société des auteurs. -M. Camille Doucet, alors président -me demande de ne pas -proférer un mot. «Laissez -M. Porel s’expliquer!» Je -m’assieds dans un coin, les -mains sur les genoux, et j’écoute -M. Porel qui se met à -mêler les faits, à confondre -ma pièce avec d’autres, à -«bafouiller» à ce point que -M. Doucet l’interrompt: -«Vous ne voulez pas jouer la -pièce, voulez-vous payer -l’indemnité?» M. Porel refuse -sous prétexte que le -temps avait périmé son obligation! -A quoi M. Doucet -lui répond, en propres termes: -«Alors, monsieur, allez-vous-en!»</p> - -<p>»Quand il fut parti, je quittai -mon canapé et rompis mon -silence. Le Comité me déclara -qu’il était désarmé devant -de pareils cas et qu’il n’y -avait désormais pour moi -d’autre juridiction que le Tribunal -de commerce avec un -procès à très gros frais. Donc, -pas de gouvernement, pas de -Société des auteurs, rien pour -défendre les commandes! -M. Abraham Dreyfus, qui -assistait à cette séance, se -lève, prend son portefeuille, -en tire un bon de pain de -deux sous, et, en s’adressant -à moi, me dit: «Mon cher -confrère, je sais que vous -êtes chargé de famille, que -vous gagnez votre vie avec -votre plume, permettez-moi, -au nom de mes confrères -de la littérature, de -vous offrir ce bon de pain -de deux sous qui vous aidera -à recommencer un -drame en cinq actes et en -vers!»</p> - -<p>«Un an ou deux encore se -passent. La direction de l’Opéra -devient vacante. M. Porel -désirait en être nommé le directeur. -Pour arriver à ses -fins, il courtisait les gens de -la presse, entre autres Victor -Wilder, critique influent, lequel -concourait pour la même -place. Wilder écrit à Porel -que non seulement il s’effacera -devant lui, mais encore qu’il -l’aidera à réussir, s’il veut -jouer le <i>Fracasse</i>. Porel demande -communication du manuscrit!... -Et Wilder l’exige -de moi. Je remets donc le -manuscrit à Wilder qui le -porte à Porel. Celui-ci lui -répond quelques jours après: -«Je jouerai la pièce, si -M. Bergerat consent à rétablir -un tableau du scénario -que j’avais coupé et qui lui -paraissait indispensable au -succès de l’ouvrage.» (Ce -tableau se trouve être le -sixième dans la pièce qui se -joue en ce moment. C’est la -reconnaissance du frère et de -la sœur.) J’accepte et je refais -l’acte en huit jours. Wilder -remet cette nouvelle version -à Porel, qui la lui rapporte en -disant que décidément il ne -veut pas monter l’ouvrage.</p> - -<p>»Renfoncement dans les -ténèbres.</p> - -<p>»Cela fait déjà trois ou -quatre ans de torture!</p> - -<p>»Jamais plus je ne me suis -occupé de Porel, sauf lorsqu’il -a été très malheureux. Au -moment de l’Eden-Théâtre, je -lui ai donné un coup de main -dans la presse, sans avoir jamais -reçu même une carte de -lui.»</p></td> -</tr> -</table> - -<p>Et c’est ainsi qu’on écrit l’histoire.</p> - -<h2 id="Page_143"><span class="cs8">LA MISE EN SCÈNE</span><br /> -<span class="cs6">DU</span><br /> -CAPITAINE FRACASSE<br /> -<span class="cs8">A L’ODÉON</span></h2> - -<p class="date">3 novembre 1896.</p> - -<p class="s-titre">CONVERSATION AVEC M. POREL</p> - -<p>Tout le monde a parlé, depuis huit jours, -sur cette question de l’Odéon, sauf l’homme de -Paris le plus désigné peut-être pour le faire. -M. Porel a été durant trente ans le pensionnaire -de ce théâtre; il y a vu passer trois longues -directions avec des fortunes diverses; il -en est devenu finalement le directeur et en a -exercé, avec une intelligence et une activité -remarquables, la fonction; c’est, de plus, l’un -des rares fermiers de l’Odéon qui se soient retirés -avec quelques centaines de mille francs -bien gagnés. Si l’on ajoute que le directeur -<span class="pagenum" id="Page_144">[p. 144]</span> -actuel du Vaudeville et du Gymnase est, de -l’avis général, l’un des premiers metteurs en -scène de Paris, et qu’il est l’auteur de deux -forts volumes sur l’Histoire administrative et -littéraire de l’Odéon, on ne discute plus que sa -parole ne doive être attentivement écoutée sur -cette matière.</p> - -<p>Je voulais élucider avec M. Porel deux points -importants de la question pendante: les causes -du gâchis odéonien, les moyens d’y remédier -durablement.</p> - -<p>M. Porel dit:</p> - -<p>«Dans une association comme celle qui les -avait liés, Ginisty devait être la tête et Antoine -le bras. Or, il paraît que, si la tête consentait à -s’en tenir à ses attributions administratives et -littéraires, le bras voulait devenir cerveau à -son tour: Antoine engageait, dit-on, l’association -à fond sans consulter Ginisty, dépensait -l’argent de la commandite comme un enfant -qui a, pour la première fois, un peu d’argent -dans les mains! Passe encore s’il avait bien -fait les choses!... Mais là je m’arrête, je ne -sais plus... Je n’ai pas mis les pieds à l’Odéon -depuis mon départ, c’est-à-dire depuis quatre -ans, et j’ignore tout du génie d’Antoine canalisé -sur l’Odéon.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_145">[p. 145]</span> -Une idée me traverse la cervelle.</p> - -<p>«Ecoutez, dis-je à M. Porel, en l’occurrence -une consultation théorique ne suffit pas; -puisqu’il s’agit d’un metteur en scène, il me -faut une consultation pratique. Venez-vous -avec moi à l’Odéon?»</p> - -<p>M. Porel se mit à rire:</p> - -<p>«Vous le désirez?... Ce serait drôle, en -effet... <i>Le Capitaine Fracasse</i>, c’est vrai, je ne -l’ai pas vu. C’est une idée, allons-y ce soir.»</p> - -<p>Le soir même donc, comme nous roulions -vers l’Odéon, sur des roues de caoutchouc, je -pouvais entendre M. Porel me dire:</p> - -<p>«J’ai vu quelques-unes des pièces que le -directeur dégommé a montées autrefois au -Théâtre libre, et je me suis dit: «Voilà un -homme qui a <i>le don</i>.» Je faisais pourtant des -réserves, me rendant compte, en homme du -métier, de la part de surprise qu’il y avait dans -l’impression générale de la critique: on arrivait -dans des salles misérables et petites, prévenu -que les gens qui montaient le spectacle -n’avaient pas le sou, que c’étaient des amateurs -sans école. Alors—comprenez-vous?—tout -ce qui était mauvais passait inaperçu, tout ce -qui était médiocre paraissait bon, et ce qui -était effectivement bien devenait merveilleux! -<span class="pagenum" id="Page_146">[p. 146]</span> -Ajoutez à cela la collaboration souvent intelligente -des <ins id="cor_10" title="anteurs">auteurs</ins>, l’imprévu des pièces souvent -brutales qu’on y jouait, et vous avez l’explication -qu’Antoine ait eu des amis qui aient -conservé si longtemps des illusions sur son -compte.</p> - -<p>»Quant à moi, qui l’avais signalé à Jules -Lemaître pour créer un rôle dans <i>l’Age difficile</i>, -au Gymnase, je ne le connaissais pas personnellement, -et je l’attendais avec un peu de -curiosité. Que ferait-il? Que dirait-il au moment -de la mise en scène? Et j’ai été stupéfait -de voir que, pas un seul jour, il n’ait apporté -ni une idée, ni un mouvement original. Il a -été tout simplement comme les autres comédiens, -plus tâtonnant, plus inexpérimenté, voilà -tout! C’est ce jour-là que j’ai compris ce qu’on -m’avait dit de lui, qu’il faisait ses mises en -scène «à la flan», qu’il lui fallait se démener -et jurer pour s’exciter au travail. Comme ce -personnage de Daudet qui ne pensait qu’en -parlant, Antoine ne pouvait diriger qu’en -sacrant.»</p> - -<p>Nous arrivons à l’Odéon, et nous montons -dans une loge, exactement face à la scène, -pour ne rien perdre du <i>Capitaine Fracasse</i> -qu’on venait juste de commencer. A peine -<span class="pagenum" id="Page_147">[p. 147]</span> -étions-nous assis que ces mots arrivaient à nos -oreilles: «Voilà le directeur qui s’éclipse!...» -C’était Hérode, le directeur du Chariot de -Thespis qui s’écroulait, ivre mort, sous la -table... «Voilà ce que c’est que de trop aller -au café,» me dit M. Porel.</p> - -<p>La représentation suit son cours. M. Porel -écoute et regarde avec une grande attention la -pièce devenue, par lui, célèbre avant sa représentation. -De temps en temps, il me fait une -remarque que j’enregistre soigneusement: -«Asseyons-nous sur ce banc,» dit un des -personnages. Il n’y a pas de banc! A un moment -donné, M<sup>lle</sup> Depoix et M. Amaury se trouvent -contre une porte-fenêtre qui doit être vitrée, -et ils passent, l’un le coude, l’autre la -main à travers les vitres! «Voyez cette salle -où doit se jouer la grande scène de séduction -de la pièce, où doit se commettre peut-être un -viol: pour tout mobilier quelques fauteuils du -<i>Malade imaginaire</i>!» Et ces costumes! Ces -costumes que Gautier s’est donné la peine de -décrire avec tant de précision et de couleur. -Des loques informes! De vieux costumes du répertoire! -Le costume de Scapin, c’est celui de -Gros-René qu’on voit tous les soirs, à 7 heures, -au lever de rideau. C’est lamentable, c’est -<span class="pagenum" id="Page_148">[p. 148]</span> -triste à pleurer! Ils doivent être habillés d’oripeaux, -soit! Des oripeaux, ça n’est pas forcément -noir ou gris. Le Chariot de Thespis est -un bouquet fané, mais un bouquet! Le soleil -doit chanter là-dessus au moindre rayon! D’ailleurs, -sommes-nous dans la vérité, ici, ou dans -le pittoresque charmant, souriant, séduisant -qu’a voulu Gautier? Tous ces costumes sont -gris, ou marrons, ou noirs. Ce Léandre, l’amoureux -alangui de toutes les belles, qui devrait -avoir les doigts chargés de bagues, un costume -rose et argent fané, de quelle couleur est-il? -Allons! allons! ni délicatesse, ni goût, c’est -pauvre et c’est minable...</p> - -<p>«Si encore c’était l’argent qui avait manqué! -Mais on a fait venir des décors d’Angleterre et -on a acheté un rideau wagnérien de 5.000 francs! -C’est d’une incurie et d’une niaiserie qui désarment.»</p> - -<p>La représentation allait finir.</p> - -<p>«Partons, me dit M. Porel, nous en avons -vu assez.»</p> - -<p>En route, M. Porel réfléchit en silence. Puis -il me dit:</p> - -<p>«Est-ce une opinion sérieuse, tout à fait -sérieuse que vous voulez de moi? Donc, pas de -polémique et pas de plaisanterie trop facile.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_149">[p. 149]</span> -—Allez-y, dis-je à M. Porel.</p> - -<p>—»Quand un metteur en scène a à présenter -au public une œuvre comme <i>le Capitaine Fracasse</i>, -quel est son devoir? Rechercher et observer -avec attention ce qui constitue l’âme et la -trame de la pièce, débrouiller peu à peu cette -âme, pour la mettre en relief, la rendre saisissante -et claire aux yeux des spectateurs, ce qui -n’est pas toujours chose commode, car les -poètes noient souvent l’action sous la phrase, -et je vois que dans les trois quarts des pièces -annoncées par l’Odéon, répertoire étranger, répertoire -grec, la partie lyrique couvre justement -l’action, et le fil dramatique est obscur. -Lorsque le metteur en scène s’est rendu compte -de la composition dramatique de l’œuvre, <i>il -tient son premier plan</i>; il ne lui reste qu’à le -bien disposer, à le bien éclairer, à le bien habiller, -à le bien faire jouer!</p> - -<p>»Or, c’est exactement le contraire que je -viens de voir dans la pièce de ce pauvre Bergerat, -qui, décidément, n’a pas de veine. Au -premier acte, la pièce part sur un duo d’amour—d’ailleurs -très joli—mais qui est incompréhensible, -et, je suis sûr, incompris—par -la faute de la mise en scène et de l’interprétation. -Ce malheureux Antoine a même désappris -<span class="pagenum" id="Page_150">[p. 150]</span> -son premier métier d’employé gazier et il ne -s’est seulement pas rendu compte que sa scène -n’est pas éclairée! Il n’a pas descendu ses -herses! Il a laissé toute la hauteur du cadre -aux décors, ce qui fait que les acteurs sont tout -le temps presque dans le noir, et que, même -aux décors les plus éclairés, aucun jeu de physionomie -n’est visible!</p> - -<p>»Ce n’est pas tout: il ne se sert pas du proscénium! -Jamais les artistes ne descendent à -l’avant-scène! Or, qu’on le veuille ou non, -c’est la loi de l’acoustique de l’Odéon: les -acteurs ne sont entendus que lorsqu’ils sortent -du cadre. Et la plupart du temps, excepté les -voix d’hommes, lorsqu’ils crient, on n’entend -qu’un bredouillis confus. D’où cet ennui noir -jeté sur la pièce; d’où cette inattention, cette -sorte de désintéressement du public que vous -avez pu constater avec moi. Or, ce <i>ba be bi bo -bu</i> du métier: faire voir ses personnages et -les faire entendre, M. Antoine ne le connaît -pas. Non seulement il ne s’est pas donné la -peine de l’apprendre avant de commencer, -mais encore il ne s’en est pas aperçu quand la -faute a été commise, puisque, tous les jours, -elle se renouvelle!</p> - -<p>»Au deuxième tableau, son fameux décor -<span class="pagenum" id="Page_151">[p. 151]</span> -anglais produit exactement l’effet contraire qu’il -doit produire: les hommes ont l’air d’être des -géants alors qu’on s’attend à être frappé par -l’immensité du paysage. N’importe! Il pourrait -passer tel quel, si le metteur en scène l’avait -complété. Avec cinquante francs d’ouate, il eût -admirablement imité la neige, et, au lieu de -faire mourir le Matamore derrière un tas de -neige qu’on dirait fait par un cantonnier, il eût -obtenu un effet de réalité saisissant. C’est un -détail. Passons. Suivons la pièce. Au troisième -tableau, une place à Poitiers, où l’action s’engage: -la mise en scène est faite comme par un -enfant. Cette place, devrait paraître une place -étroite, une sorte de carrefour. Au lieu de prendre -l’une des cent toiles de fond qui eussent -mieux fait l’affaire, on s’en va chercher ce fond -immense de la <i>Madame de Maintenon</i>, de Coppée. -Ici encore la façon d’habiller les personnages, -cette entrée soudaine de la figuration en -bloc, au lieu de l’avoir peu à peu préparée, -cette place qui devrait grouiller, cet arbre du -second plan coupé à ras des feuilles, sans même -avoir été raccordé, tout cela c’est le comble de -la maladresse et de l’enfantillage. De plus, ni -le désir du duc de Vallombreuse, ni la chevalerie -héroïque de Sigognac, ni les explications -<span class="pagenum" id="Page_152">[p. 152]</span> -d’Hérode, sur les origines de la petite, rien de -toutes ces choses importantes ne se détache du -cadre et n’arrive à l’oreille du public ennuyé.</p> - -<p>»De sorte, que lorsqu’on entre dans le quatrième -acte, le public n’a rien compris à toute -cette histoire, et cela par la faute, l’unique faute -du metteur en scène. Que va être ce quatrième -acte où se dénoue l’action? Si jamais il fallait -faire des décors, en faire venir de Londres, avec -des trucs, ou en trouver soi-même d’ingénieux -ou seulement d’exacts, c’était là, et c’était facile!</p> - -<p>»Mais ici l’épreuve est radicale. L’intérieur -d’un château-fort où l’on a emmené Isabelle, -le portrait de son père, l’entrée de Chiquita, la -délivrance des comédiens, le combat de la fin, -ne sont ni arrangés, ni composés, ni mis dans -le décor, ni même étudiés. Cela a l’air d’une -bande de comédiens en société, jouant sans -direction. C’est tout à fait incroyable. Et vraiment -l’auteur a été trahi, je le dis pour Bergerat, -qui méritait tout de même mieux que -cela.</p> - -<h2 id="Page_153">LA NOUVELLE «LYSISTRATA»</h2> - -<p class="date">6 mai 1896.</p> - -<p>La reprise de <i>Lysistrata</i> au Vaudeville aura -l’importance d’une première représentation. -En effet, M. Maurice Donnay a complètement -récrit la pièce qui fut jouée en 1892 au Grand-Théâtre, -sous la direction Porel; il n’a gardé -presque intacts que le premier et le deuxième -acte, lequel deuxième acte, dans la nouvelle -version, est devenu le troisième.</p> - -<p>La partie poétique et lyrique a été augmentée, -pour laquelle M. Amédée Dutacq a écrit -des musiques nouvelles, certaines scènes ont -été supprimées, d’autres ajoutées. Enfin, la -<i>Lysistrata</i> d’aujourd’hui ne ressemble plus à -l’ancienne.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_154">[p. 154]</span> -Ayant l’autre jour l’occasion de causer de -tout cela avec l’auteur d’<i>Amants!</i> il nous a -semblé qu’il y aurait quelque intérêt à l’écouter -parler du jugement un peu sévère de la -critique d’alors, jugement que cassa le public -en allant l’applaudir plus de cent fois de suite.</p> - -<p>Et comme je demandais à Maurice Donnay -si c’était de lui-même ou d’après les critiques -alors faites qu’il avait refait sa pièce, il me -répondit:</p> - -<p>«C’est plutôt de moi-même. <i>Lysistrata</i> était -ma première œuvre dramatique et j’ai reconnu -qu’elle était pleine de défauts. Le principal, -c’est que j’avais voulu <i>faire une pièce</i>. -Ce qui est ridicule. Pour cela, j’avais imaginé -une rivalité entre la courtisane et la femme -mariée, j’avais imaginé un mari trompé et -dont on se moquait, toutes choses qui donnaient -à la pièce un caractère de bas vaudeville -qui m’a déplu en la relisant. D’ailleurs à -ce point de vue-là, je suis entièrement d’accord -avec la critique. Je me suis dit que vouloir -absolument <i>faire une pièce</i> était une considération -puérile à laquelle on ne devait pas -s’arrêter, et j’ai fait tout simplement une série -de scènes, <i>qui auraient pu</i>—tout est là!—<i>se -passer</i> en Grèce.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_155">[p. 155]</span> -»Mais je ne suis pas fâché de profiter de -l’occasion que vous m’offrez de mettre le public -en garde contre une erreur où tombèrent -quelques critiques, lorsque cette comédie fut -représentée pour la première fois à Paris. -Trompés évidemment par la similitude des -titres et même par leur parfaite analogie, des -gens crurent que j’avais voulu adapter la comédie -d’Aristophane et me jugèrent sévèrement -sur ce que j’avais retranché ou ajouté au comique -grec. De tels reproches faits à un auteur -ne valent qu’autant que ce dernier émet -des prétentions: or je n’ai jamais prétendu -être le fils adoptif d’Aristophane; il suffit d’avoir -lu ce poète pour se rendre compte qu’on -ne peut pas adapter Aristophane. On peut le -traduire, en prose comme l’a fait excellemment -et avec une subtile érudition et une ingénieuse -fidélité M. Poyard, que j’ai consulté plus d’une -fois; en vers, comme l’a fait plus récemment -encore, avec une rare souplesse et une grande -conscience, M. Robert de La Villehervé, mais -quant à adapter Aristophane, il n’y fallait pas -songer.</p> - -<p>»J’ai emprunté au poète grec l’idée originale -qui fait le fond même de sa pièce, c’est-à-dire -les femmes s’engageant par serment à -<span class="pagenum" id="Page_156">[p. 156]</span> -priver leurs maris des plaisirs conjugaux, afin -d’obtenir d’eux, par les tortures de cette continence -forcée, qu’ils fassent la paix avec les -Lacédémoniens. Je suis parti de cette idée et -je ne me suis nullement astreint à suivre Aristophane.</p> - -<p>»D’ailleurs, nous sommes tous les deux arrivés -au même but, l’obtention de la paix, par -des voies différentes; tandis qu’Aristophane -imagine que les femmes âgées s’emparent de -la citadelle de Cranaüs, j’ai imaginé que Lysistrata -prenait un amant, et n’est-il pas plus -logique, pour une femme, de prendre un amant -qu’une citadelle?</p> - -<p>»Or on m’a reproché vivement d’avoir donné -un amant à Lysistrata, et l’on a prétendu que -je portais une atteinte grave au caractère de -l’héroïne; mais le fond de la pièce d’Aristophane -ce n’est pas le caractère de Lysistrata, -mais l’idée ingénieuse qu’elle émet et le serment -qu’elle fait prêter à ses concitoyennes. -Aristophane nous a montré l’oratrice, la femme -jouant un rôle public; il m’était bien permis -d’imaginer la vie privée de Lysistrata, et que -la femme intime fût une amoureuse dont les -actes seraient en parfait désaccord avec les -paroles qu’elle prononce à la tribune. Quoi de -<span class="pagenum" id="Page_157">[p. 157]</span> -plus humain? Nous sommes témoins chaque -jour de contradictions de ce genre, et c’est aussi -athénien que parisien. Et puis Lysistrata n’a -jamais existé, c’est un être de pure fantaisie, -son personnage ne reste pas enfermé dans la -limite de la légende ou de l’histoire, ce n’est -pas Phèdre ni Clytemnestre: on peut donc, -sans commettre un crime littéraire, imaginer -qu’elle ait eu un amant.</p> - -<p>»On objecte alors que les mœurs en Grèce, -vers l’an 412 avant Jésus-Christ, n’étaient pas -les mêmes que les mœurs de Paris en 1896 et -que les femmes athéniennes n’étaient pas des -«Chères Madames», que l’adultère était une -exception. Pourtant dans Aristophane il est -question à chaque instant des Athéniennes et -de leurs amants. Dans <i>l’Assemblée des femmes</i>, -lorsque Blepyrus aborde Praxagora et qu’il lui -demande d’où elle vient, elle lui dit: «<i>Tu ne -crois pas que je vienne de chez un amant</i>» et -Blepyrus répond: «<i>Non, pas de chez un seul, -peut-être.</i>» Et dans <i>les Fêtes de Cérès et de Proserpine</i>, -il suffit de lire le monologue de Mnésiloque:</p> - -<p>»... <i>Pour moi je verse de l’eau sur le gond -de la porte, et je vais retrouver mon amant, puis -je me livre à lui à demi couchée sur l’autel -<span class="pagenum" id="Page_158">[p. 158]</span> -d’Apollon et me retenant de la main aux lauriers -sacrés.</i></p> - -<p>»On pourrait multiplier les exemples.</p> - -<p>—Tout cela paraît très juste, en effet. Mais -étiez-vous documenté de la sorte quand vous -avez écrit la pièce?</p> - -<p>—En aucune façon! Je vous donne toutes -ces raisons parce que vous m’interrogez. Mais -il est évident qu’elles étaient en dissolution -dans ma façon de concevoir ma comédie, et -que ce sont vos objections qui viennent de les -précipiter. Et d’ailleurs, peu importe si, selon -la belle expression de Barrès, vous pouvez -exprimer en formules contagieuses ce qui, chez -moi, n’était qu’un bouillonnement confus.</p> - -<p>—En somme, en 1892, la critique ne fut pas -très favorable à <i>Lysistrata</i>?</p> - -<p>—Ma foi non; pour une première pièce elle -aurait pu être indulgente, elle ne le fut pas. -L’un s’indignait que l’on touchât à la Grèce, -l’autre allait jusqu’à me traiter de rapin. D’une -façon générale on trouva que l’esprit de ma -comédie était chatnoiresque. Car en effet j’ai -débuté au Chat-Noir; je ne l’oublie pas et je -m’en vante. J’y étais en fort bonne compagnie. -Quel plus bel éloge pouvait-on me faire? Et -puis si l’esprit du Chat-Noir consiste essentiellement -<span class="pagenum" id="Page_159">[p. 159]</span> -à tout dire, à tout oser, à ne respecter -rien, ni les gens au pouvoir, ni les préjugés, ni -les hypocrisies, à mêler la farce au lyrisme, -n’est-ce pas là l’esprit qui caractérise aussi le -comique grec? Et dire que mon esprit était -chatnoiresque, cela ne revenait-il pas à dire -qu’il était aristophanesque? Il fallait aux critiques -un terme de comparaison, et en prenant -le plus rapproché d’eux ils ne s’étaient pas -aperçus que c’était le même.»</p> - -<h2 id="Page_160">COMMENT M. SARDOU DEVINT -SPIRITE</h2> - -<p class="date">8 février 1897.</p> - -<p>En feuilletant les annales du spiritisme, on -trouve à chaque page des récits de phénomènes -spirites, apparitions de fantômes, de vivants -et de morts, écriture automatique, télépathie -et téléplastie; aussi ce n’est pas cela que nous -demanderons à M. Sardou de nous raconter. -Le jour où il met publiquement en œuvre ses -théories<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> il nous a paru intéressant de demander -au célèbre Stanley des ténèbres de l’occultisme, -l’histoire de son initiation à la foi spirite. -Et voilà le récit qu’il a bien voulu nous -faire samedi, sur la scène même de la Renaissance, -<span class="pagenum" id="Page_161">[p. 161]</span> -au bord de la rampe, au milieu de l’équipement -des décors.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> -On répétait chez Sarah Bernhardt, sa pièce: <i>Spiritisme</i>.</p> -</div> - -<p>«C’était en 1851. On parlait beaucoup à -Paris des phénomènes spirites que le fameux -docteur Fox venait de produire en Amérique. -C’était la première manifestation spirite vraiment -bruyante depuis de longues années. -J’avais un ami qui s’appelait Goujon, astronome -adjoint à l’Observatoire et secrétaire -d’Arago.</p> - -<p>»Nous étions très liés, et souvent j’allais le -soir fumer ma pipe avec lui, faire une partie -d’échecs et causer. C’était mon aîné, mais son -esprit très sérieux m’intéressait et il aimait en -moi mon attention et ma compréhension assez -vive des choses. Un soir, en nous promenant -sur l’avenue de l’Observatoire, il me dit soudain:</p> - -<p>—Je te confierais bien quelque chose, mais -je te connais, tu vas te ficher de moi...</p> - -<p>»Et comme je protestais, il confessa:</p> - -<p>—Eh bien! écoute. Tu as entendu parler -des histoires fantastiques qui viennent de se -passer en Amérique: les déplacements d’objets, -les tables parlantes et marchantes et le -reste? Or, avant-hier, le consul d’Amérique à -Paris est venu demander à Arago d’assister à -<span class="pagenum" id="Page_162">[p. 162]</span> -une expérience qu’il organisait; il avait, disait-il, -un médium extraordinaire qui produisait -des phénomènes incroyables; mais il tenait à -ce que cette expérience eût lieu devant un savant -considérable comme lui, qui pût prendre -les précautions nécessaires pour empêcher -toute supercherie. Arago, malade du diabète et -couché, nous délégua, moi et son neveu Mathieu, -pour le suppléer. Nous sommes donc -allés hier soir chez le consul. On nous a d’abord -mis en face de la table sur laquelle le sujet -devait opérer. C’était une table de salle à manger -pour dix personnes, excessivement lourde; -on nous pria de vérifier qu’elle n’était pas machinée. -Nous avons regardé, en effet, de tous -les côtés, en dessous, autour, sur le parquet, -partout: c’était une table naturelle! Eh bien! -mon cher, le médium est arrivé, la table s’est -dressée sur ses deux pieds de droite, nous avons -appuyé de toutes nos forces pour l’empêcher -de se soulever davantage, et nous nous sommes -sentis enlever de terre avec elle, irrésistiblement... -Que veux-tu dire à cela? Nous n’y -avons rien compris, et, un peu honteux, nous -sommes partis. Ce matin, nous n’osions pas en -parler à Arago, par peur qu’il ne se moquât de -nous, et nous espérions qu’il avait oublié... -<span class="pagenum" id="Page_163">[p. 163]</span> -Mais, de lui-même, il nous demanda des nouvelles -de l’expérience de la veille; nous la lui -racontâmes telle quelle...</p> - -<p>—Eh bien! quoi? dit le Maître devant nos -figures un peu penaudes. Vous avez vu cela, -n’est-ce pas? Mes enfants, un fait est un fait. -Quand nous ne pouvons pas l’expliquer, contentons-nous -de l’enregistrer; c’est là tout notre -devoir...»</p> - -<p>M. Sardou continue:</p> - -<p>«Moi, quand mon ami Goujon eut fini -de raconter son histoire, je me tordais de -rire!</p> - -<p>—Tu vois! tu vois! que tu te fiches de moi,» -me dit-il.</p> - -<p>Et plus jamais il ne m’ouvrit la bouche sur -ce sujet.</p> - -<p>«Voilà l’histoire de mon premier contact -avec le spiritisme. Vous voyez que ce n’est ni -d’un emballé, ni d’un gobeur!</p> - -<p>»A quelque temps de là, je déjeunais chez -des amis qui racontaient encore de ces histoires -extraordinaires. Ils connaissaient M<sup>lle</sup> Beuc, -qui écrivait dans la <i>Revue de la Démocratie pacifique</i>. -C’était une disciple de Fourier, femme -excessivement intelligente qui s’intéressait à -toutes les hautes questions de philosophie sociale, -<span class="pagenum" id="Page_164">[p. 164]</span> -d’art et de littérature, une femme vraiment -remarquable.</p> - -<p>»—Venez chez elle, me proposa-t-on. Elle -vous montrera des choses qui vous surprendront.</p> - -<p>»M<sup>lle</sup> Beuc demeurait, 2 ou 4, rue de Beaune, -juste en face la maison de Voltaire. Il y a de -ces rencontres! Au-dessus de son appartement -demeurait Hennequin, fouriériste devenu fou, -et qui se croyait en communication avec l’Ame -de la Terre; au-dessous d’elle, Eugène Nus, -spirite aussi, se livrait, d’ailleurs, à de très -belles expériences—je l’ai su depuis. J’étais -donc là au centre même des esprits, comme -en un sandwich!</p> - -<p>»Chez M<sup>lle</sup> Beuc, je trouvai M<sup>me</sup> Blackwell, -fouriériste également et d’une rare intelligence. -On me présenta, naturellement, comme un incrédule, -et les expériences commencèrent. Le -guéridon resta muet. On insista: rien! On -supplia: rien! Je partis.</p> - -<p>»—Revenez après-demain, me dit-on. Nous -essayerons de nouveau.</p> - -<p>»Je revins rue de Beaune au jour dit. Et -l’on m’apprit qu’aussitôt après mon départ le -guéridon s’était animé. On recommença avec -moi les tentatives de l’avant-veille: Rien! On -s’efforça: rien, rien, rien!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_165">[p. 165]</span> -»—Il n’y a plus de doute, votre présence -empêche, me dit la maîtresse de maison.</p> - -<p>»Je m’excusai d’être un trouble-fête et je -quittai la place.</p> - -<p>»Au lieu de m’avoir découragé, ces échecs -m’avaient excité. Je m’étais fait ce raisonnement: -«Si ces gens sont des charlatans, pourquoi -hésitent-ils à opérer devant moi? Les -prestidigitateurs n’ont pas de ces scrupules-là! -S’ils sont sincères, que signifie donc cet arrêt -que produit ma présence dans la réalisation de -ces phénomènes?</p> - -<p>»Alors, je me mis à visiter, aux quatre -coins de Paris, tous les endroits où j’avais -chance de trouver des tables éloquentes ou des -apparitions de fantômes. Un soir, je tombe rue -Tiquetonne, chez une dame Japhet, au milieu -d’une société de somnambules, de gobeurs, de -prestidigitateurs, de roublards, de cocottes, et -en même temps d’honnêtes gens comme moi -que la curiosité amenait, entre autres le futur -curé de Saint-Augustin. Heureusement que j’y -rencontrai aussi Rivaille, qui venait de se faire -baptiser Allan-Kardec. Grâce à lui et à quelques -autres qui étaient là, je pus enfin entrer -dans des milieux plus sérieux où vraiment se -passaient des faits extraordinaires. Et j’allai -<span class="pagenum" id="Page_166">[p. 166]</span> -ainsi, de fait en fait, d’abord sceptique, peu à -peu ébranlé par l’évidence, jusqu’au jour où je -me rencontrai avec Home, le premier médium -de cette époque, qui fut appelé par l’Empereur -aux Tuileries, et que moi-même j’ai vu marcher -dans l’air, flotter, oui, flotter, à un mètre -du plancher de sa chambre. Ce jour-là, devant -l’impossibilité d’une supercherie, c’en fut fait -de mes doutes: j’avais <i>vu</i> Home contredisant -toutes les lois de la pesanteur; j’avais entendu -des musiques dans les coins de la chambre, vu -des lueurs voltiger dans l’air, etc., etc.</p> - -<p>»Et je voulus devenir médium à mon -tour.</p> - -<p>»J’essayai d’écrire sans faire de mouvement -volontaire, mais le crayon demeurait immobile. -Je connus le baron du Potet qui me conseilla -de continuer, d’insister. Je continuai -donc; et une nuit, en revenant de Chatou, je -m’en souviens comme d’hier, ma main se mit -à tracer des lignes bizarres qui me paraissaient -sans aucun sens. Quand ma main se fut arrêtée, -je me levai pour aller dans une pièce voisine, -et en revenant devant la table où j’avais -écrit, mais du côté opposé où j’étais placé en -écrivant, je m’aperçus que j’avais dessiné une -tête de diable à l’envers!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_167">[p. 167]</span> -»Satan! oui, c’est Satan qui a été le point -de départ de mon initiation!</p> - -<p>»J’étais donc médium, moi aussi! Mes facultés -de médium ont duré exactement dix-huit -mois; elles ont cessé net, comme elles étaient -venues.»</p> - -<p>Je veux savoir jusqu’où va la croyance de -M. Sardou. Et je lui demande s’il croit, non -seulement à l’existence d’une force naturelle -encore inexpliquée, mais encore à la vie psychique -des désincarnés, aux <i>manifestations -d’âmes</i>?</p> - -<p>«Je crois, me répond-il, à l’existence de -phénomènes qui ont un caractère d’intelligence -indépendante de la nôtre.</p> - -<p>—Mais ne puis-je savoir comment vous les -expliquez? En un mot, quelle est votre doctrine?</p> - -<p>—Non, je ne veux, ni ne peux, d’ailleurs, -entrer dans les explications des faits. Je ne -peux que les <i>affirmer</i>, en tant que <i>réels</i>. Qui -sait le nombre d’années qu’il faudra à la science -avant qu’elle ait pu, en observant, en classant, -en sériant une quantité innombrable de faits -suffisants, arriver à une généralisation sérieuse?</p> - -<p>—Encore un mot, dis-je à M. Sardou. Votre -<span class="pagenum" id="Page_168">[p. 168]</span> -pièce est-elle, de votre part, un acte de prosélytisme -spirite, une phase de la bataille que se -livrent les croyants et les incrédules, ou une -tentative de vulgarisation?</p> - -<p>—Non, c’est plus simple que cela. Je me -suis dit: «Un de ces jours, il va se trouver un -monsieur qui va faire une pièce là-dessus sans -connaître le sujet, ou du moins en le connaissant -moins bien que moi.» Et je me suis -donné le plaisir d’aller au-devant de cette possibilité -et de traiter moi-même le sujet spiritisme -comme il mérite de l’être, c’est-à-dire -sérieusement. Voilà tout.»</p> - -<p>—Mais ne craignez-vous pas qu’on rie un -peu?...</p> - -<p>—Les gens qui me blagueront, je m’en -fiche! Et j’ai mon sac plein de railleries pour -les railleurs. Je m’attends à tout, mais qu’est-ce -que vous voulez que ça me fasse? Ma pièce -peut n’être jouée que trois fois: je suis sûr -que, dans vingt-cinq ans, on dira: «Ce sacré -Sardou, il avait tout de même raison!»</p> - -<h2 id="Page_169">LA LOI DE L’HOMME</h2> - -<p class="s-titre">QUELQUES PROPOS DE M. PAUL HERVIEU</p> - -<p class="date">15 février 1897.</p> - -<p>Le jour de la première représentation de la -comédie de M. Paul Hervieu, à la Comédie-Française, -j’ai eu avec lui une conversation -que je tiens à noter.</p> - -<p>Après <i>Les Tenailles</i>, cette deuxième comédie -à tendances revendicatrices des droits -de la femme, classe M. Hervieu parmi les -auteurs à thèse. Même, on dirait, parmi les -féministes.</p> - -<p>J’ai voulu causer de cette position qu’il semble -prendre dans la dramaturgie moderne avec -l’auteur de l’<i>Armature</i>. Je lui ai dit:</p> - -<p>«Entendez-vous faire du prosélytisme? -<span class="pagenum" id="Page_170">[p. 170]</span> -Vous passez déjà pour le champion, bientôt académique, -des droits de la femme...»</p> - -<p>Mais finement, comme il sait, M. Hervieu -m’a répondu:</p> - -<p>«Je ne me donnerai pas ce grotesque de -m’affubler en champion de quoi que ce soit... -Je ne fais ni politique, ni socialisme: je fais du -roman et du théâtre, il est naturel que ce soit -plutôt dans le sens de mes préférences intellectuelles -qu’à leur encontre. Or, je considère -qu’un pas important de la civilisation c’est de -corriger la situation sociale qu’ont faite à la -femme les premiers établissements de la barbarie.</p> - -<p>»Tout le monde sait, à présent, que la seule -raison que la femme ait encore aujourd’hui -d’être classée comme inférieure à l’homme, -c’est tout bonnement parce que, étant physiquement -la plus faible à l’origine des sociétés, -elle a dû subir, de toute éternité, la loi de plus -fort qu’elle, c’est-à-dire «la loi de l’homme». -Graduellement, elle s’est élevée dans les pays -chrétiens, mais elle garde, malgré tout, un peu -de sa tare originelle.</p> - -<p>»Mais, en l’état actuel des choses, il y a une -anomalie cruelle: puisqu’on déclare la femme -inférieure à l’homme et que tout le code social -<span class="pagenum" id="Page_171">[p. 171]</span> -consacre cette infériorité, fait-on une différence -dans les pénalités appliquées à l’homme et à la -femme? Dit-on: la femme aura trois mois de -prison là où l’homme en aura six? Non. On -les fait égaux dans toutes les responsabilités pénales, -civiles, financières.</p> - -<p>«Or, pour en revenir à votre question et à -mon cas, j’ai été choqué de cette situation et -j’ai trouvé intéressant d’en porter le problème -au théâtre. Mais les droits de la femme à l’atelier -sont du ressort des discussions politiques. -<i>Madame la Doctoresse</i> et <i>Madame l’Avocat</i> ont -été déflorées par le vaudeville, et j’ai trouvé que -les infériorités de la femme se dramatisent surtout -dans son rôle d’épouse et de mère. De là, -mes deux comédies: <i>Les Tenailles</i> et <i>La Loi de -l’Homme</i>.»</p> - -<p>Voici donc expliquée—au moins provisoirement—la -vocation dramatique de M. Paul -Hervieu.</p> - -<p>Pour le cas particulier de <i>La Loi de l’Homme</i>, -quelques explications sont peut-être utiles. -M. Hervieu a trouvé que l’inégalité des droits -sur les enfants est absolument choquante. Il -estime, et avec raison, semble-t-il, que l’enfant -appartient aussi bien à la mère qu’au père; et -même qu’il appartient plus sûrement à la -<span class="pagenum" id="Page_172">[p. 172]</span> -mère..., car, si l’identité du père est parfois -problématique, celle de la mère est toujours -indubitable... Au point de vue des intérêts pécuniaires, -il lui a paru stupéfiant de voir qu’une -femme mineure ne peut s’engager valablement -dans aucune obligation financière, mais que la -jeune fille a le droit de se marier à partir de -quinze ans et qu’à ce moment sa simple signature -est susceptible de consacrer l’aliénation -de tous ses biens présents ou futurs. On -dira qu’il y a les précautions du contrat de -mariage? Mais qui est-ce qui conseille et écrit -le contrat? Deux notaires. C’est-à-dire deux -indifférents, deux hommes, toujours partiaux -par conséquent et forcément partisans des stipulations -qu’ils ont vues leur réussir <i>personnellement</i> -ou qui, même, leur ont parfois manqué -dans leurs contrats personnels!</p> - -<p>M. Hervieu s’est avisé, d’autre part, de ce -qu’il pouvait y avoir de particulièrement inique, -dans certaines circonstances données, à ce -que le mari fût seul autorisé à se prononcer en -dernier ressort sur le mariage des enfants.</p> - -<p>Et c’est de là que sortent les principaux épisodes -de <i>La Loi de l’Homme</i>.</p> - -<p>Cette nouvelle œuvre du jeune dramaturge -affirme encore le procédé des <i>Tenailles</i>, d’une -<span class="pagenum" id="Page_173">[p. 173]</span> -action rapide, sans monstre ni héros, avec -les revendications successives, par chacun des -personnages, de ses droits individuels. C’est -ainsi qu’on verra, dans <i>La Loi de l’Homme</i>, une -femme réclamant ses droits d’épouse, un mari -prétendant à la liberté d’aimer à sa guise, une -fillette refusant de renoncer à ses droits de -fiançailles, une mère revendiquant le droit -maternel de se prononcer sur le mariage de son -enfant, l’époux trompé dictant sa loi à tous -par le droit de sa douleur et de sa conscience.</p> - -<p>Comme me le disait l’auteur de <i>La Loi de -l’Homme</i>, les répliques de ses personnages -pourraient se résumer ainsi:</p> - -<p>«—Et moi?—Et moi?—Et moi?—Et -moi?»</p> - -<p>Cette façon d’envisager les caractères humains -ne sera guère contestée sans doute que par ceux -qui passent leur vie à se sacrifier pour les autres...</p> - -<p>On prétendait, à la répétition générale, que -certaines inexactitudes juridiques s’étaient -glissées dans les propos du commissaire de -police, au premier acte.</p> - -<p>M. Hervieu, à qui j’avais communiqué ces -réflexions, m’a dit qu’il priait ses contradicteurs -de vouloir bien se renseigner à nouveau -<span class="pagenum" id="Page_174">[p. 174]</span> -et plus complètement auprès des personnes -ayant qualité pour trancher le débat.</p> - -<p>J’ai fait ces démarches moi-même, et me -suis rendu compte que M. Hervieu avait très -strictement résumé le fonctionnement de la -justice sur ce point.</p> - -<p>Une erreur assez répandue, en effet, est de -croire qu’en cas d’adultère une femme peut, -aussi bien qu’un mari, requérir l’assistance du -commissaire de police. Or, le commissaire de -police n’intervient en cette matière que lorsqu’il -y a délit, et l’adultère du mari n’est délictueux -que lorsqu’il est consommé au domicile -conjugal. Ce n’est pas le cas du personnage -de la pièce de M. Hervieu qui donne ses rendez-vous -dans une chambre d’ami.</p> - -<p>Voici même, pour l’édification des intéressés, -quelques chinoiseries de la loi sur le point de -préciser ce qu’est le domicile conjugal: la -Cour de cassation a décidé, en effet, qu’il n’y -a pas délit si le mari a installé sa concubine -dans un logement tenu secret et loué sous un -faux nom; qu’on ne peut considérer comme -maison conjugale les résidences momentanées -du mari dans les villes où il va pour ses affaires; -mais qu’il y a délit dans le fait du mari qui -installe une concubine dans un appartement -<span class="pagenum" id="Page_175">[p. 175]</span> -contigu à celui qu’il habite avec sa femme, -alors qu’une porte de communication a été ouverte -entre les deux appartements!</p> - -<p>Muni de ces théories et de ces documents, le -lecteur peut aller voir se dérouler les trois -beaux actes de <i>La Loi de l’Homme</i>. Il comprendra -ce qu’a voulu l’énergique auteur, et, que -l’œuvre lui plaise ou non, il ne pourra s’empêcher -de se replier longuement sur sa propre -conscience, en rentrant chez lui.</p> - -<p>On n’a pas tous les jours cette occasion-là.</p> - -<h2 id="Page_176">ALFRED BRUNEAU</h2> - -<p class="date">19 février 1897.</p> - -<p>Sans préjuger de la future destinée de <i>Messidor</i>, -la soirée d’aujourd’hui marquera une -date importante dans l’histoire du drame lyrique -en France.</p> - -<p>C’est là, du moins, l’avis sincère des maîtres -musiciens que j’ai consultés, l’autre soir, à la -répétition générale de l’œuvre nouvelle.</p> - -<p>Cette entrée hardie du jeune musicien à l’Académie -nationale de musique rend nécessaires -quelques détails sur son passé et sur l’histoire -de sa vocation artistique.</p> - -<p>Bruneau est né à Paris en mars 1857. Il va -donc avoir tout à l’heure quarante ans. Au -contraire de ce qui se passe ordinairement dans -<span class="pagenum" id="Page_177">[p. 177]</span> -les familles, Bruneau n’a pas vu sa carrière entravée -par ses parents; ceux-ci l’ont même -toujours encouragé dans la voie où, de lui-même, -il était entré. Et peut-être trouvera-t-on -là un argument de plus contre cette théorie arbitraire -que c’est de la lutte, des obstacles et -même des misères de la vie que sortent les tempéraments -artistiques les plus originaux et les -plus puissants...</p> - -<p>Le père de Bruneau jouait du violon, en -amateur, et sa mère du piano. Quand il fut en -âge d’apprendre à jouer d’un instrument, il se -décida pour le violoncelle, afin de compléter un -trio de musique de chambre familiale. Il entra -au Conservatoire où il décrocha son premier -prix de violoncelle en 1874. Détail touchant: -lorsque le jeune homme se présenta au concours -pour faire partie de l’orchestre des Italiens, -son père, qui s’était remis plus sérieusement -au violon depuis quelque temps et qui ne -voulait pas le quitter, concourut en même temps -que lui et fut reçu le même jour!</p> - -<p>Bruneau, dans sa jeunesse, fut donc nourri -de la vieille musique italienne; il joua aux Italiens -à la première d’<i>Aïda</i>, puis <i>Lucrèce Borgia</i>, -<i>Lucie</i>, <i>Rigoletto</i>, <i>La Traviata</i>, et tout l’ancien -répertoire. Mais il fit aussi partie des orchestres -<span class="pagenum" id="Page_178">[p. 178]</span> -de Pasdeloup et de Colonne. Il a par conséquent -assisté aux premières luttes wagnériennes, -vers 1875-1876. Il se rappelle encore -la fameuse journée du <i>Crépuscule des Dieux</i>!</p> - -<p>Il était entré dans les classes de composition -du Conservatoire, et l’on sait qu’il est un des -meilleurs élèves de Massenet à qui, en somme, -malgré un tempérament différent de son -maître, il doit tout ce qu’il sait. Il concourut -donc en 1881 pour le prix de Rome; le sujet de -sa cantate était <i>Sainte Geneviève de Paris</i>. -Bruneau avait voulu faire là une sorte de -petit drame lyrique, selon la formule wagnérienne. -Le jury fut un peu stupéfait de la -hardiesse de cette jeune œuvre, et Gounod, -tout en faisant à Bruneau de grands compliments -et tout en reconnaissant qu’il fallait le -classer premier, obtint du jury qu’il n’y eût -pas de premier grand prix et qu’on décernât -seulement cette année un second grand prix de -Rome.</p> - -<p>«Il faut le laisser s’assagir, disait Gounod. -On lui a trop laissé la bride sur le cou... Dans -un an, cette belle ardeur sera calmée...»</p> - -<p>Mais le résultat de cette rigueur fut tout -autre que celui qu’on avait prévu. Si Bruneau -était allé à Rome, peut-être qu’en effet—car -<span class="pagenum" id="Page_179">[p. 179]</span> -à vingt-quatre ans on est encore malléable,—en -suivant les cours, en subissant fatalement -l’influence des maîtres, il eût pu changer de -formule. A partir de ce moment, il cessa de -concourir, se mit à composer librement et à -vivre de ses propres idées.</p> - -<p>Détail à retenir: Perrin, qui faisait partie du -jury, s’était montré très favorable à Bruneau. -Il avait fait valoir que la cantate du candidat -donnait de grandes espérances pour le théâtre. -Et il lui dit:</p> - -<p>«Puisque Gounod a voulu que vous restiez -à Paris, je vous donne vos entrées à la Comédie-Française.»</p> - -<p>(On n’accordait généralement cette faveur -qu’aux premiers grands prix.)</p> - -<p>Voilà donc Bruneau jeté dans la révolte!</p> - -<p>Il donne successivement l’<i>Ouverture héroïque</i> -au concert Pasdeloup, <i>Léda</i> (sur un poème -d’Henri Lavedan) au concert Godard, <i>Penthésilée</i> -chez Colonne, et enfin aborde le théâtre -avec <i>Kérim</i>, drame lyrique en trois actes, paroles -de P. Milliet et de Lavedan, qui fut joué -au Théâtre lyrique le 9 juin 1887. C’était une -de ces tentatives mort-nées du Théâtre lyrique, -comme il y en a eu tant! On y jouait en plein -été les œuvres les plus diverses, depuis <i>Le -<span class="pagenum" id="Page_180">[p. 180]</span> -Voyage en Chine</i> jusqu’à <i>Lucie de Lammermoor</i>. -Bruneau fut joué dans les vieux décors du -<i>Voyage en Chine</i>, deux jours avant la faillite, -et il lui avait fallu aller chercher chez eux -chaque musicien et chaque artiste qui refusaient -de se rendre au théâtre, où on ne les -payait pas!</p> - -<p>Son véritable début au théâtre doit donc être -reporté au 18 juin 1891 (encore l’été, pourtant!), -où fut donné, avec le succès qu’on se rappelle, -<i>Le Rêve</i> à l’Opéra-Comique, sur un livret de -M. Émile Zola avec qui il avait été mis en -rapport par un ami commun, l’architecte connu -Frantz Jourdain, qui est en même temps un -lettré subtil et un dilettante de haut goût. Depuis -ce jour, la collaboration Zola-Bruneau a -continué. Elle a fourni un autre drame lyrique -à l’Opéra-Comique: <i>L’Attaque du moulin</i>, le -23 novembre 1893, qui eut un très grand retentissement -en France et à l’étranger.</p> - -<p>Il faut généralement de deux à trois ans à -Bruneau pour écrire la musique et l’orchestration -d’un drame. Sa méthode de travail ressemble -un peu à celle de Zola, pour sa rigueur et -sa logique. Il bâtit d’abord dans sa tête toutes -les parties de l’œuvre qu’il écrira, les mouvements, -les thèmes, les idées, les scènes principales -<span class="pagenum" id="Page_181">[p. 181]</span> -et même les mélodies; c’est un travail de -réflexion qui demande un assez long temps. Et -quand ce travail est fait, il se met aussitôt à -l’ouvrage et il l’écrit sans tâtonnement. Jamais -il ne laisse une scène inachevée pour passer à -une autre plus tentante; rien ne peut le distraire -de la marche qu’il s’est tracée.</p> - -<p>Bruneau est chevalier de la Légion d’honneur -depuis 1895.</p> - -<p>Voilà donc <ins id="cor_11" title="qu’elle">quelle</ins> a été jusqu’à aujourd’hui -la carrière du novateur qu’on va jouer ce soir -à l’Opéra. D’autres diront ce qu’ils pensent de -son œuvre nouvelle, et à quelle hauteur de -l’échelle artistique il faut classer l’auteur de -<i>Messidor</i>. Mais ce qu’on peut dire à présent, c’est -qu’Alfred Bruneau est un des plus <ins id="cor_12" title="conscienceux">consciencieux</ins> -artistes de ce temps. Et tous ses camarades -de l’École, et tous ses maîtres, et tous ses -émules, et tous ses amis m’approuveront si je -souligne ici sa réputation de haute probité -artistique et la grande honnêteté de son esprit -critique.</p> - -<h2 id="Page_182">SARAH BERNHARDT EN -GUENILLES.</h2> - -<p class="s-titre">LES MAUVAIS BERGERS<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a></p> - -<p class="date">11 décembre 1897.</p> - -<p>Le début de M. Octave Mirbeau au théâtre -s’annonce comme un gros événement artistique. -La première des <i>Mauvais Bergers</i> ne doit -avoir lieu que dans une semaine, et déjà -M. Ullmann, l’actif administrateur de la Renaissance, -est assailli de demandes de places.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> -Un volume chez Fasquelle.</p> -</div> - -<p>Rien ou presque rien n’a transpiré jusqu’ici -de la pièce de M. Mirbeau. On sait seulement -qu’il s’agit d’un drame humain très intense où -se mêle un drame social d’une très haute envolée. -On sait aussi, et ce ne sera pas la moindre -<span class="pagenum" id="Page_183">[p. 183]</span> -curiosité de cette première sensationnelle, -que, pour la première fois de sa vie, M<sup>me</sup> Sarah -Bernhardt incarnera une femme du peuple, -<i>une véritable ouvrière</i>, Madeleine Thieux, pauvre -fille anémique au cœur brûlant de charité -et de mysticisme d’où sortira le mot prophétique -qui apaisera et consolera les pauvres et -les malheureux.</p> - -<p>Mais on entend déjà dire: Un drame social -est-il donc possible au théâtre? L’échec mérité -de récentes tentatives de cet ordre n’a-t-il pas -découragé les auteurs de thèses sociales?... -C’est que les <i>Mauvais Bergers</i> ne sont pas une -thèse; c’est qu’ils sont justement le contraire -d’une thèse... Mais laissons parler là-dessus -M<sup>me</sup> Sarah Bernhardt elle-même:</p> - -<p>«Vous me voyez ravie, me disait-elle l’autre -soir, d’avoir eu la bonne inspiration de recevoir -la pièce d’Octave Mirbeau! Tout s’annonce -bien, la pièce et la curiosité publique. -Le vibrant auteur du <i>Calvaire</i> et de <i>l’Abbé Jules</i> -doit naturellement bénéficier de la curiosité -qu’éveille son nom au bas d’une œuvre importante. -Ses amis le poussaient depuis longtemps -à exploiter artistiquement, dans une œuvre -théâtrale, outre ses dons puissants de satire, -ses étonnantes qualités de «dialoguiste» qu’il -<span class="pagenum" id="Page_184">[p. 184]</span> -répand chaque semaine, depuis des années, -dans la presse quotidienne.</p> - -<p>»C’est Guitry qui, un jour, est venu me -parler d’une très belle chose que Mirbeau -venait de finir. Je lui dis que je voulais l’entendre.</p> - -<p>»—Quand?</p> - -<p>»—Demain!</p> - -<p>»Mirbeau arrive, lit, j’accepte.</p> - -<p>»—Quand jouez-vous? interroge-t-il.</p> - -<p>»—Tout de suite! On répétera dès demain...</p> - -<p>»Et en effet on commença aussitôt les répétitions. -Le succès de la lecture avait été considérable; -elle m’avait souvent arraché des larmes. -Quant aux artistes, ils étaient là, le cou -tendu vers Mirbeau qui lisait lui-même, leurs -yeux grands ouverts, entièrement pris par l’émotion -et la violence de l’action. Mais au fur et -à mesure des répétitions, ce fut bien autre -chose! Je ne veux pas déflorer la pièce par des -indiscrétions prématurées, mais retenez bien -ceci: Mirbeau sera un auteur dramatique de -<i>premier ordre</i>. Il a fait là, du premier coup, -quelque chose d’admirable. Et je ne suis pas -encore revenue de mon étonnement. Car non -seulement l’œuvre est belle, non seulement -la pensée est d’une envolée superbe, mais -<span class="pagenum" id="Page_185">[p. 185]</span> -les péripéties sont poignantes, habilement et -naturellement amenées, et le dialogue se trouve -d’une variété inouïe, tour à tour ému, violent, -humoristique, réel, outrancier, éloquent, comique!</p> - -<p>»Ah! C’est du théâtre, cela, et du vrai! Et -puis, il dit des choses si sincères, si justes! On -pouvait s’imaginer, n’est-ce pas, que, venant -de ce passionné de Mirbeau, ce serait une -œuvre de violence pure et de haine? Pas du -tout. C’est une œuvre de grande pitié, poignante -et douloureuse.</p> - -<p>—Vous ne craignez donc pas la censure?</p> - -<p>—Non, car il lui faudrait tout couper. Et la -pièce est inattaquable puisqu’elle ne conclut à -rien qu’à l’inutilité des efforts... Ce n’est pas -une œuvre <i>technique</i>, il ne s’y trouve ni l’indication -de l’industrie, ni celle de l’époque exacte, -l’œuvre n’est même pas située, on ne sait où -l’action se passe.</p> - -<p>»C’est tout simplement la répercussion dans -les âmes d’un événement tombé tout à coup -dans un centre ouvrier. Le patron n’est pas un -monstre, comme dans les thèses sociales; c’est -même une belle figure d’honnête homme, autoritaire, -travailleur, mais troublé... Les ouvriers -ne sont pas des héros, ni des victimes: -<span class="pagenum" id="Page_186">[p. 186]</span> -c’est la foule, indécise et capricieuse, se laissant -conduire, avec des revirements et des incohérences -d’enfant. Et c’est par là que l’œuvre -est belle et grande; c’est ce point de vue à la -fois impartial et généreux qui en fera le succès -auprès du public; sans compter, comme je -vous l’ai dit, le rare mérite de la forme, les -efforts de l’interprétation et les recherches de -la mise en scène.</p> - -<p>—Et vous jouez une ouvrière?</p> - -<p>—Oui, pour la première fois de ma vie! -J’avais déjà bien joué dans <i>Jean-Marie</i> et <i>François -le Champi</i> deux rôles de paysanne, mais -c’était encore du costume, bonnet à ailes, etc.! -Cette fois, plus de brocart, plus de soie, ni de -fleurs, ni de dorure, ni de lis, ni même de maquillage! -Une robe de cotonnade noire, un tablier, -achetés à des gens qui les ont portés! -Plus de frisures ni de bandeaux! mes cheveux -relevés à la Chinoise et pris dans un gros filet, le -front découvert, et toutes les femmes ainsi, -excepté, naturellement, Geneviève, la fille de -l’industriel millionnaire. Aussi les répétitions -sont-elles très amusantes. Après avoir un peu -résisté et même pleuré, les femmes ont compris, -et à présent c’est de l’émulation! Chaque -jour on apporte quelque nippe nouvelle achetée -<span class="pagenum" id="Page_187">[p. 187]</span> -sur le carreau du Temple. On fait tout -désinfecter, cela va de soi, chaque objet est -passé aux étuves.</p> - -<p>»On a eu assez de mal à trouver les deux -cents costumes (car au quatrième acte on sera -<i>deux cents</i> en scène, et pour la scène de la Renaissance -ce ne sera pas une petite affaire!) Il -a fallu acheter des ballots de costumes neufs à -la Belle Jardinière, et les envoyer dans des -villes ouvrières du Nord où ils ont été échangés -contre des vieux, avec quel plaisir, vous le -pensez bien!</p> - -<p>—Et finalement, vous croyez au succès?</p> - -<p>—A un très grand succès, je l’espère. Je -l’ai dit un jour à Mirbeau: Il n’y a que deux -théâtres à Paris qui pouvaient jouer les <i>Mauvais -Bergers</i>, la Comédie-Française et la Renaissance. -Je n’ai pas voulu laisser cette aubaine -à la Comédie-Française.»</p> - -<h2 id="Page_188">LA -SENSIBILITÉ DES COMÉDIENS</h2> - -<p class="date">1<sup>er</sup> mai 1897.</p> - -<p>M. Binet, qui est directeur du Laboratoire -psychologique de la Sorbonne, et qui a la réputation -d’un savant, vient de s’attaquer à une -enquête qui n’ajoutera rien à sa gloire. Il a -repris le <i>Paradoxe sur le Comédien</i> de Diderot, -et a conclu qu’il ne reposait sur aucune -observation sérieuse. Puis il s’est proposé de -confesser quelques notoires artistes contemporains -et d’apporter, en regard de la thèse -si admirablement développée par Diderot, leurs -affirmations hasardeuses.</p> - -<p>C’est le résultat de ces confidences un peu -vagues et contradictoires que M. Binet publie -<span class="pagenum" id="Page_189">[p. 189]</span> -aujourd’hui dans la <i>Revue des revues</i>. Disons -tout de suite, et pour ne pas avoir à discuter -par le détail son enquête, ce qui ne serait que -de la polémique vaine, que le savant directeur -du Laboratoire psychologique de la Sorbonne, -dans ce travail comme dans celui qu’il a déjà -publié sur la psychologie des auteurs dramatiques, -commet l’erreur fondamentale de -<i>croire</i> sur parole ses interlocuteurs. Un psychologue -penserait peut-être qu’autant il est -intéressant—à des points de vue multiples—de -faire parler sur certains sujets des écrivains -ou des acteurs, pour savoir ce qu’ils veulent -avoir l’air de penser, ou même ce qu’ils pensent -réellement, autant il est dangereux, pour -un «savant», de s’en rapporter à leur sincérité -ou même à leur capacité d’analyse, lorsqu’il -s’agit de généraliser leurs dires et d’en -tirer des conclusions scientifiques.</p> - -<p>J’affirme, pour ma part, et <i>a priori</i>, m’être -instruit cent fois plus aux développements psychologiques -sortis du grand cerveau de Diderot -sur la sensibilité des comédiens qu’aux -balbutiements des comédiens eux-mêmes sur -leur propre émotivité. Je connais d’ailleurs -des acteurs, et non des moindres, qui partagent -cette manière de voir. Mais, ces réserves -<span class="pagenum" id="Page_190">[p. 190]</span> -faites quant au résultat <i>scientifique</i> de l’<i>enquête</i> -de M. Binet, il n’en reste pas moins curieux, -à un point de vue beaucoup plus fragmentaire, -d’écouter parler M<sup>me</sup> Bartet, MM. Got, -Mounet-Sully, Paul Mounet, Le Bargy, Worms, -Coquelin, Truffier, de Féraudy, et M. Binet -lui-même, sur la question.</p> - -<p>Rappelons la thèse,—dit M. Binet:</p> - -<p>Diderot soutient qu’un grand acteur ne doit -pas être sensible; il ne doit pas, en d’autres -termes, éprouver les émotions qu’il exprime: -«C’est l’extrême sensibilité qui fait les acteurs -médiocres; c’est le manque absolu de sensibilité -qui prépare les acteurs sublimes.»</p> - -<p>Or, il paraît que les neuf comédiens interrogés -par M. Binet ont été unanimes à répondre -que la thèse de Diderot est insoutenable, -et que l’acteur en scène éprouve toujours, au -moins à quelque degré, les émotions du personnage. -On lui a dit, pourtant, que d’autres -comédiens sont d’un avis contraire; il paraîtrait -que Coquelin aîné fait profession de ne -rien sentir... Ainsi présentée, l’affirmation est -tout au moins contestable, Coquelin ne souscrirait -certainement pas à cette formule.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Bartet a répondu:</p> - -<p>«Oui, certes, j’éprouve les émotions des -<span class="pagenum" id="Page_191">[p. 191]</span> -personnages que je représente, mais par <i>sympathie</i> -et non pour mon propre compte. Je ne suis, -à vrai dire, que la première émue parmi les -spectateurs, mais mon émotion est du même -ordre que la leur, elle la précède seulement... -La quantité d’émotion mise dans un rôle varie -selon les jours, cela tient beaucoup à mon état -moral ou physique. Rien n’est plus intolérable -que de ne rien ressentir, cela m’est arrivé très -rarement pourtant; mais chaque fois j’en ai -souffert comme d’une chose humiliante, diminuante, -comme d’une dégradation personnelle.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> Bartet se sent incapable d’exprimer et de -rendre toutes sortes d’émotions:</p> - -<p>«Il y a, écrit-elle, des catégories d’émotions -que j’éprouve plus facilement que d’autres, par -exemple celles qui sont conformes à mon tempérament -et à mon caractère intime.»</p> - -<p>Elle dit encore:</p> - -<p>«Je partage les idées et le caractère des personnages -que je représente. D’ailleurs, je ne -me borne pas à comprendre les actes et les sentiments -de ces personnages, mais mon imagination -leur en suppose d’autres, en dehors de -l’action dans laquelle s’est enfermé l’auteur. Je -les vois alors tout naturellement agir, penser -<span class="pagenum" id="Page_192">[p. 192]</span> -et se mouvoir, conformément à la logique de -leur caractère. Tout cela reste un peu confus -d’abord; mais, dès que je possède mon rôle, dès -que je suis devenue maîtresse de toutes les -difficultés de métier qu’il comporte, j’ajoute -mille petits détails, insignifiants en apparence, -et peut-être inappréciables pour le public, qui -viennent relier entre eux tous les traits du -caractère de mon personnage et lui donnent de -l’homogénéité et de la souplesse.»</p> - -<p>M. Mounet-Sully est d’avis que l’émotion -est éprouvée et vécue comme si elle était -réelle.</p> - -<p>«J’ai connu, dit-il, les fureurs du parricide, -j’ai eu parfois en scène l’hallucination du poignard -enfoncé dans la plaie. On arrive à cet état -une fois sur cent; le mérite est d’y tendre, -mais on se rend bien compte, souvent, qu’on -est loin du but. L’odieux applaudissement du -public à la fin d’une tirade, la figure d’un partenaire -qui n’exprime pas l’émotion qu’il devrait -exprimer, qui, au contraire, rit sous cape -ou fait des signes au public, une foule d’autres -incidents vous arrachent à votre rêve.» -M. Mounet-Sully dit que l’on voudrait tuer le -comédien qui par son visage vous enlève à l’illusion. -Il est arrivé quelquefois à oublier qu’il -<span class="pagenum" id="Page_193">[p. 193]</span> -jouait devant le public. Il n’a jamais regardé -le public (du reste, il a mauvaise vue), et il ne -cache pas son mépris pour les acteurs qui ont -cette mauvaise habitude.</p> - -<p>M. Paul Mounet dit qu’on ne possède bien -un rôle que lorsqu’on possède ses actions réflexes, -ce qui veut dire que non seulement on -prononce de la manière voulue les paroles du -texte, mais encore que les moindres actes, les -mouvements inconscients, la manière de marcher, -de tenir la tête, etc., sont dans le caractère -du personnage. Il y a là toute une adaptation -inconsciente, qui se fait progressivement -sans qu’on y songe; on fait d’autres mouvements -de bras sous la toge, dans un habit -Louis XV, et dans le costume moderne.</p> - -<p>Semblablement, M. Got, qui a poussé si loin -l’art de rendre plastiquement les caractères de -ses rôles, nous dit que le plus grand plaisir du -comédien est le plaisir de la métamorphose. Ce -qui lui plaît dans son art, ce n’est pas de faire -tous les soirs la même grimace, c’est de devenir -autre, de vivre pendant quelque temps en -notaire, en curé de campagne, en avocat, avec -d’autres idées que celles qui lui sont familières.</p> - -<p>M. Truffier dit aussi: «Notre métier serait -<span class="pagenum" id="Page_194">[p. 194]</span> -inférieur et grossier s’il ne contenait pas en lui -le don de métamorphoses.» S’oublier soi-même, -oublier ses habitudes, son nom, sa personnalité, -voilà ce qu’il aime au théâtre.</p> - -<p>M. Worms a observé que, lorsqu’il joue des -scènes de passion ou de tendresse, à un certain -moment les yeux de sa camarade se -mouillent toujours. «Certains acteurs, ajoute-t-il, -soutiennent qu’on doit jouer sans rien -sentir; mais j’ai remarqué que les partisans -de cette thèse sont en général de nature très -sèche, incapables de sentir pour leur propre -compte.»</p> - -<p>M. Binet rapporte que M<sup>me</sup> Sarah Bernhardt -a le talent de se maîtriser complètement; elle -pleure à volonté, c’est devenu une fonction -naturelle. Je doute que la grande tragédienne -accepte, elle aussi, une telle formule.</p> - -<p>M. Le Bargy pense qu’il en est des émotions -du théâtre à peu près comme de celles de la vie -réelle: quand on est ému sincèrement, pour -son propre compte, on n’en reste pas moins -son critique et son juge, et il faut des circonstances -bien exceptionnelles, des passions bien -fortes et bien absorbantes pour qu’on perde le -sens critique.</p> - -<p>Ce n’est là qu’une analyse très incomplète -<span class="pagenum" id="Page_195">[p. 195]</span> -de l’Enquête de M. Binet. Mais l’important, -c’est la conclusion qu’il en tire: «L’émotion -artistique de l’acteur existe, dit-il, -ce n’est pas une invention; elle manque -chez les uns, tandis qu’elle arrive chez les -autres au paroxysme. Or, l’émotion n’est-elle -pas un élément essentiel de la sincérité?»</p> - -<p>Cette conclusion paraîtra un peu bien hâtive -et téméraire à ceux qui se seront donné l’agrément -de lire son Enquête et de relire les -admirables pages de Diderot. On s’apercevra -peut-être que les artistes consultés ont confondu -les termes... N’ont-ils pas pris pour -l’émotion artistique et la sensibilité morale, -que Diderot dénie aux comédiens, le simple -ébranlement nerveux qu’ils s’infligent facticement -pour donner l’illusion de l’émotion morale -qu’ils doivent communiquer au spectateur?</p> - -<p>Quant à M. Binet, directeur du Laboratoire -de psychologie à la Sorbonne, ne s’est-il pas -un peu aventuré en s’en rapportant pour conclure -en un sujet aussi délicat—la sincérité -de l’émotion des comédiens!—aux acteurs -eux-mêmes, c’est-à-dire à des gens deux fois -comédiens, par conséquent deux fois inconscients, -<span class="pagenum" id="Page_196">[p. 196]</span> -quand il doit savoir quel mal nous -avons tous à analyser la qualité de nos larmes -même devant la mort de ceux qui nous sont -chers?</p> - -<h2 id="Page_197">LA DUSE</h2> - -<p class="date">24 mai 1897.</p> - -<p>Je viens de passer deux heures avec celle -qu’un impresario maladroit a quelquefois appelée, -sur ses affiches, «la rivale de Sarah -Bernhardt». La Duse n’a pas du tout les allures -d’une «rivale». Rien ne ressemble moins à de -la combativité que cette angoisse qu’elle montre -de ses débuts à Paris; sa simplicité et son -orgueilleuse modestie doivent, au contraire, à -la fois souffrir des éloges ampoulés dont on l’encense -et de cette position de combat qu’on lui -fait prendre malgré elle.</p> - -<p>Elle est si simple dans ses manières et dans -sa tenue! Rien dans ses toilettes et dans ses -façons ne révélerait la comédienne. Vêtue -<span class="pagenum" id="Page_198">[p. 198]</span> -d’étoffes sombres et légères, elle aurait plutôt -l’air d’une bourgeoise de goût, si les cheveux -noirs, à peine ondulés, relevés sur le front, un -peu en désordre, ne faisaient penser en même -temps, à «l’intellectuelle» moderne. Aucun -bijou sur ses mains fines. Elle n’est pas belle. -Si on peut le dire sans banalité, elle est mieux -que belle. Au premier regard, sa physionomie -paraît faite seulement de douceur et de sensibilité. -En regardant mieux, la proéminence -des maxillaires y ajoute de la volonté, la vivacité -de l’œil brun, ombré d’épais sourcils noirs, -la mobilité inouïe des traits compliquent l’expression -d’inquiétude et d’imprévu.</p> - -<p>La distance entre le nez et la bouche est assez -grande, et c’est surtout là que se découvre la -caractéristique de cette figure complexe: au -repos la bouche est douloureuse; deux esquisses -de rides descendent du nez pour rejoindre la -commissure des lèvres et en accentuent le caractère -dramatique. Vient-elle à sourire, ces -plis disparaissent, et les dents blanches transforment -en gaîté juvénile, presque enfantine, -l’expression du visage qui rayonne aussitôt du -charme ardent de la joie de vivre.</p> - -<p>Nous étions partis tous deux du <i>Figaro</i>, où -elle avait assisté à notre concert de cinq heures. -<span class="pagenum" id="Page_199">[p. 199]</span> -Et pendant que le coupé nous entraînait vers -son hôtel, elle me faisait part de son horreur -de ce qu’on appelle «la représentation».</p> - -<p>«Pourquoi, disait-elle, pourquoi les comédiens -et les comédiennes forment-ils une classe -à part? Pourquoi les reconnaîtrait-on quand ils -passent? Pourquoi mèneraient-ils une vie différente -des autres gens? Pourquoi seraient-ils -plus bêtes ou plus grossiers que les autres catégories -d’artistes? Pourquoi leur échapperait-il -quelque chose de la vie générale?»</p> - -<p>Elle saute avec agilité d’un sujet à un autre. -Elle se plaint à présent de l’état d’infériorité de -la femme en général. Elle espère que tout cela -changera rapidement:</p> - -<p>«En Italie, où la femme, jusqu’à ces dernières -années, est restée presque sans culture, on -observe déjà un mouvement de progrès. Les -jeunes filles, qui se contentaient jusqu’à présent -d’être des sentimentales, commencent à être -honteuses du vide de leur éducation intellectuelle. -Et en France, voyez combien de femmes -supérieures, renseignées, au courant de tout, -avec des idées personnelles sur les choses!»</p> - -<p>Nous passions devant la Madeleine. Un grand -rayon de soleil, venu du couchant, frappait -obliquement le parvis de l’église.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_200">[p. 200]</span> -«Tenez, me dit soudain la Duse, en me -montrant d’un geste vivace cette illumination, -est-ce beau, cela? C’est de la joie, c’est de la -vie! Je suis aussi heureuse de voir cela et d’en -jouir que de n’importe quel triomphe... Et dire, -continua-t-elle en soupirant gentiment, que -tout de même c’est fini pour moi ces heures de -jouissance tranquille, dans ce grand et admirable -Paris! Autrefois, j’y venais en dilettante, -pour voir... A présent... brrr... il me fait -peur...»</p> - -<p>Nous arrivons chez elle.</p> - -<p>«Il fait froid, ici. Vite, du feu! C’est vrai, -on gèle!»</p> - -<p>Une forte odeur de goudron emplit l’appartement. -L’artiste va vers un guéridon où se -trouve une goudronnière qu’elle moud comme -une boîte à musique, en plaçant au-dessus sa -bouche ouverte; elle a mal à la gorge et, diable! -il faut se soigner.</p> - -<p>Un grand feu de bois flambe bientôt dans -les cheminées des deux chambres. Elle a l’air -de ne pouvoir tenir en place. Nous allons de -l’une à l’autre pièce, en échangeant, sans -ordre, des propos brefs.</p> - -<p>Sur le rideau de son lit, un papier est épinglé, -où est écrit:</p> - -<div class="manuscr"> -<p><span class="pagenum" id="Page_201">[p. 201]</span> -M<sup>me</sup> Duse a besoin d’un repos absolu. Il lui est -défendu de recevoir des visites.</p> - -<p class="rsign">D<sup>r</sup> <span class="smcap">Pozzi</span>.</p> - -<p class="salut cs8">23 mai 1897.</p> -</div> - -<p>Je me fais la réflexion que c’est plutôt à la -porte de l’appartement qu’il eût fallu accrocher -cet avis: Quand on est là il est trop tard.</p> - -<p>«De quoi parlerons-nous?»</p> - -<p>Je sens bien que nous nous connaissons depuis -trop peu de minutes pour qu’elle s’ouvre -à moi des secrets de son âme! Je voudrais -pourtant ne pas la quitter sans avoir un peu -sondé le mystère de son admirable front découvert, -et tiré de sa bouche énigmatique et triste -quelques confidences sincères... Sa nature -loyale et spontanée s’y prêterait sans doute. -Mais la fièvre où elle vit, depuis son arrivée, -l’angoisse qui l’étreint à l’approche du grave -événement de ses débuts à Paris, et surtout la -légitime méfiance qu’elle a de mes oreilles -ouvertes et de ma mémoire fidèle, s’opposent -évidemment à l’expansion que j’attends.</p> - -<p>«De quoi parlerons-nous?» dit-elle encore.</p> - -<p>Sur une table pêle-mêle, les tragédies d’Eschyle, -de Sophocle; les sonnets de Pétrarque, -<span class="pagenum" id="Page_202">[p. 202]</span> -<i lang="it" xml:lang="it">la Vita nuova</i>, les <i>Héros</i>, de Carlyle. Carlyle -qui a fait l’éloge du Silence! Elle adore Maeterlinck, -et n’est-ce pas Maeterlinck qui a dit: -«Il ne faut pas croire que la parole serve -jamais aux communications véritables entre -les êtres.» Elle sait par cœur des phrases entières -du jeune poète de Gand: «Si nous avons -vraiment <i>quelque chose à nous dire</i>, nous sommes -<i>obligés</i> de nous taire.»</p> - -<p>Bien. Mais l’interview ne peut, hélas! se -contenter de télépathie...</p> - -<p>La Duse fait apporter du thé. Elle s’assied -enfin, moi en face d’elle.</p> - -<p>«Racontez-moi tout de même, dis-je alors, -pourquoi vous avez attendu si longtemps avant -de venir à Paris?</p> - -<p>—Oui, n’est-ce pas, on se demande pourquoi -j’ai fait le tour du monde, comme la -femme à barbe, sans m’arrêter à Paris. C’est -que j’avais peur, j’avais si peur! Dumas fils, -qui me traitait comme une jeune sœur, m’en -avait longtemps dissuadée: «Apprenez le -français, me disait-il, et venez hardiment!» -Mais j’avais alors de grandes idées sur la patrie, -sur l’orgueil national, et je me refusais à -changer de langue!</p> - -<p>—Et alors?»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_203">[p. 203]</span> -Elle s’anime un peu:</p> - -<p>«Alors, il a fallu que j’y fusse en quelque -sorte encouragée par M<sup>me</sup> Sarah Bernhardt, il a -fallu qu’elle me prêtât l’asile de son propre -théâtre, et en même temps son répertoire, -pour m’y décider. Et je puis bien le dire, c’est -cette sorte d’appui moral de la grande artiste -française qui aujourd’hui me soutient... Pourtant, -à des moments, la peur me reprend. Quand -j’étais encore là-bas, en Italie et que l’échéance -était encore lointaine, cela me paraissait -agréable et charmant comme tout!... -J’arrivais de ma campagne à Rome, je venais -de traverser des fleurs, je voyais tout sous des -couleurs de soleil! On me télégraphie: «Signez-vous? -C’est prêt!» Le comte Primoli, -d’Annunzio étaient alors près de moi. Ils m’engagent -fortement à accepter, me poussent, me -poussent.</p> - -<p>«Allons, soit!»... Et à présent, je le répète -toujours, c’est trop près, j’ai peur!... Je me -demande: «Ai-je bien fait?» Je me dis, pour -me rassurer, que j’ai eu le bonheur partout, -en Europe, en Amérique, d’être admirablement -accueillie et fêtée—je dirais triomphalement -si ce mot de triomphe ne me paraissait -bête—et que des êtres si différents de ceux -<span class="pagenum" id="Page_204">[p. 204]</span> -de notre race, sans comprendre les mots que je -disais, ont pu s’intéresser aux drames que -j’interprète... Alors, en France, dans un pays -de race latine, qui parle une langue ayant tant -de rapport avec la mienne, d’un goût si sûr, -d’une sensibilité artistique si grande, pourquoi -le public me serait-il plus inaccessible? Oui, -oui, je me dis tout cela, et je reprends confiance... -Je serais si heureuse de plaire à ce -public parisien et de réussir à l’émouvoir! C’est -vrai qu’aucun de mes succès passés ne me serait -plus doux que celui-là.</p> - -<p>—Vous connaissiez donc M<sup>me</sup> Sarah Bernhardt?»</p> - -<p>Je sens alors que le Silence est vaincu.</p> - -<p>«Oh! oui, répond mon interlocutrice. Combien -de fois je me suis rencontrée avec elle, -dans nos tournées transatlantiques surtout! -Je lui ai souvent parlé, mais jamais il ne s’était -trouvé un ami sûr nous connaissant assez -l’une et l’autre pour créer entre nous un lien -sérieux qui eût été de l’amitié. Moi, j’ai pour -elle une très grande admiration, je n’ai pas -besoin de vous le dire! Je trouve que c’est une -artiste de génie qui a le sens inné, le don de la -beauté tragique; j’admire, aussi, sa haute intelligence, -et je suis sûre de son esprit large et -<span class="pagenum" id="Page_205">[p. 205]</span> -droit, et de son cœur d’artiste. Et j’estime davantage -encore, si possible, son énergie extraordinaire, -sa <i>personnalité d’âme</i>.</p> - -<p>—Quand l’avez-vous vue pour la première -fois?</p> - -<p>—Oh! c’est déjà loin. Je crois que c’est à -son premier voyage en Europe, il y a quatorze -ans. J’étais à Turin, engagée avec mon mari à -ce vieux théâtre où tout dormait dans la poussière -et la tradition. Le directeur n’en faisait -qu’à sa guise, réglait tout, empêchait toute -innovation, étouffait toute initiative de la part -des artistes. Les femmes, surtout, il les méprisait -comme des êtres inférieurs, et vous concevez -que c’est de cela que je souffrais le plus. -Or, voici qu’un jour on annonce la prochaine -venue de Sarah Bernhardt! Elle arrivait avec -sa grande auréole, sa réputation déjà universelle. -Comme par magie, voilà le théâtre mort -qui se met en mouvement, qui se déblaye, qui -reluit. J’avais la sensation de voir s’évanouir -une à une, à son approche, les vieilles ombres -fanées de la tradition et de l’esclavage artistique!</p> - -<p>»C’était comme une délivrance! La voilà -qui arrive. Elle joue, elle triomphe, elle s’impose, -et elle s’en va... Comme un grand navire -<span class="pagenum" id="Page_206">[p. 206]</span> -laisse derrière lui—comment dites-vous? un -remous?—oui, un remous—pendant longtemps -l’atmosphère du vieux théâtre resta celle -qu’elle y avait apportée. On ne parlait que -d’elle dans la ville, dans les salons, au théâtre. -Une femme avait fait cela! Et, par contre-coup, -je me sentais libérée, je sentais que j’avais le -droit de faire ce qui me plaisait, c’est-à-dire -autre chose que ce qu’on m’imposait. Et, en -effet, à partir de ce moment, on me laissa -libre. Elle avait joué la <i>Dame aux camélias</i>, si -admirablement! et j’étais allée chaque soir -l’entendre et pleurer...</p> - -<p>»A présent, je l’attends, elle va revenir -vendredi. J’ai hâte de la voir. Il me semble -que j’ai des tas, des tas de choses à lui dire!»</p> - -<p>La conversation ne s’arrêtera plus désormais. -La glace a fondu. Le sang paraît courir vite -sous la peau fine et chaude de l’artiste. Ses -longs doigts mystiques relèvent à chaque -instant les boucles ondulées de sa chevelure. -Elle prononce certains mots avec passion, en -appuyant: «Bonté», «âme», «vie».</p> - -<p>Je l’interroge à présent sur tous les artistes -français qu’elle connaît ou qu’elle a vus jouer, -sur ses goûts littéraires, sur la vérité au -théâtre, sur Ibsen, que sais-je encore? Et elle -<span class="pagenum" id="Page_207">[p. 207]</span> -répond par petites phrases courtes. Elle parle -très bien le français, mais quelquefois le mot -nuancé qu’elle cherche ne vient pas, ce qui -coupe le fil de sa pensée.</p> - -<p>... Elle ne saurait pas jouer la tragédie de -Corneille ou de Racine. Elle ne peut dire des -vers que dans des situations excessivement -dramatiques. Elle comprend très bien, par -exemple, la mort lyrique d’Adrienne Lecouvreur. -Elle se figure qu’elle mourra ainsi elle-même, -en déclamant des vers.</p> - -<p>... Elle a vu Réjane à Vienne dans <i>Ma Cousine</i> -et à Paris dans le <i>Partage</i>. Elle l’a trouvée -très belle. On lui a dit qu’elle avait des points -communs avec elle, mais elle n’en sait rien; -quand elle est spectatrice, au théâtre, elle -n’est que cela, elle se sent incapable de juger -et de comparer, elle oublie qu’elle est elle-même -artiste et pleure comme tout le monde.</p> - -<p>... Elle a vu Jeanne Granier jouer <i>Amants</i>. -Elle estime beaucoup le talent de Maurice -Donnay et trouve que Granier a joué son rôle -d’un bout à l’autre dans une harmonie, dans -une <i>ligne</i> parfaites: c’était la perfection même.</p> - -<p>—Ainsi, une chose très difficile qu’a faite -Granier, au cinquième acte, quand les amants -se revoient dans cette fête... Son ton léger, la -<span class="pagenum" id="Page_208">[p. 208]</span> -dose minutieusement exacte d’émotion qu’elle -a mise dans son retour vers le passé avec -Georges Vétheuil, il me semble que je ne -l’aurais pas conservée! Je n’aurais pas pu! -J’aurais dramatisé plus qu’il n’eût fallu quand -elle fait allusion à ses cheveux blanchissants, à -l’âge qui s’avance et qui assagit... Oh! c’est -que j’ai tellement peur de vieillir! Cette idée -est ma plus grande souffrance et, malgré moi, -je l’eusse montrée!</p> - -<p>... Elle n’a eu que des rapports très courtois -avec la Comédie-Française. Elle s’est trouvée -à Vienne et à Londres, différentes fois, avec les -sociétaires; toujours ils se sont montrés pour -elle de la plus grande bienveillance. M<sup>me</sup> Bartet -est allée la voir ces jours-ci.</p> - -<p>«Quelle jolie voix elle a! Quelle charmante -femme!»</p> - -<p>Je lui demande quels sont les rôles qu’elle -préfère jouer, ou plutôt quels caractères de -personnages elle préfère?</p> - -<p>«Peut-on dire réellement qu’on <i>préfère</i>? -L’artiste aime successivement tous les personnages -qu’il incarne. Il n’y a que comme cela -qu’il peut s’intéresser à son art et y intéresser -les autres.</p> - -<p>—Il doit y avoir pourtant des natures qui -<span class="pagenum" id="Page_209">[p. 209]</span> -vous attirent, d’autres qui vous repoussent? -Vous m’avez déjà dit que vous ne vous sentiez -pas faite pour la tragédie. Par contre, incarneriez-vous -avec plaisir des êtres de <i>réalisme -pur</i>?»</p> - -<p>Elle réfléchit deux secondes, et répond:</p> - -<p>«Le <i>vérisme</i>? Non. La vie m’apparaît aussi -intense, aussi <i>vraie</i> dans le rêve que dans la -réalité. Et d’ailleurs, où est la vérité? Les -héros de Shakespeare ne sont-ils pas vivants? -Et ceux d’Ibsen? C’est vrai, j’ai un faible pour -une réalité émue et comme enveloppée de -rêve... J’ai failli jouer <i>La Princesse Maleine</i>, -de Maeterlinck; j’ai une adoration folle pour -ses dernières «marionnettes», <i>Aglavaine et -Sélizette</i>. Laquelle de ces deux délicieuses -femmes eussé-je préféré incarner? Je ne sais.</p> - -<p>—Vous lisez donc beaucoup?</p> - -<p>—Comment faire pour ne pas devenir bête? -La vie de théâtre est la moins intellectuelle de -toutes. Une fois qu’on sait son rôle, le cerveau -ne travaille plus. Les nerfs seuls, la sensibilité, -les recherches d’émotion, voilà ce qui travaille -et ce qui occupe. C’est pourquoi, en général, -il y a tant d’acteurs et d’actrices bêtes. Et qui -dit bêtes, dit souvent aussi immoral et grossier. -Aussi je n’ai jamais, jusqu’à présent, -<span class="pagenum" id="Page_210">[p. 210]</span> -trouvé de véritable ami dans le milieu théâtral. -Et quel dommage! Ce serait si bien de mettre -de côté les calculs étroits, les petites compétitions, -le cabotinage, en un mot, pour devenir -des gens comme les autres! Et c’est ce qui fait -qu’aussitôt mes représentations finies, vite, je -me sauve, loin, bien loin, que je change de -vêtements, que je change même de femme de -chambre!»</p> - -<p>La Duse s’est peu à peu animée. Elle frappe -à présent, avec violence, de ses doigts secs, le -bois du guéridon.</p> - -<p>Mais, presque aussitôt, elle se met à rire -d’elle-même, d’un rire frais et jeune. On apporte -une carte: c’est un importun qu’il faut recevoir. -Je me lève.</p> - -<p>«N’est-ce pas, dit-elle, il faut surtout -aimer la vie? La mer, la verdure, le soleil,</p> - -<p class="verseul">Et le reste est littérature!</p> - -<p>«C’est un vers admirable que je me répète -chaque fois qu’une tuile me tombe sur la tête!»</p> - -<h2 id="Page_211">NOTES BIOGRAPHIQUES SUR LA DUSE</h2> - -<p class="date">1<sup>er</sup> juillet 1897.</p> - -<p>J’ai fait parler plus haut la célèbre comédienne -italienne sur ses goûts, ses impressions -et les angoisses de ses débuts à Paris. Il n’est -pas inutile de donner, de plus, quelques courtes -notes sur son état civil et sa carrière artistique.</p> - -<p>Elle est née entre Padoue et Venise—en chemin -de fer. Sa naissance a été enregistrée dans -le petit village de Vigevano, le 3 octobre 1859.</p> - -<p>Son atavisme est remarquable. Un Duse -jouait la comédie du temps de Goldoni, au dix-huitième -siècle. Son grand-père fonda à Padoue -le théâtre Garibaldi et son père, Alessandro -Duse, jouait la comédie avec un certain mérite. -<span class="pagenum" id="Page_212">[p. 212]</span> -Il était à la tête d’une troupe ambulante qui -parcourait le Piémont et la Lombardie. Mais les -femmes de sa famille ne montèrent jamais sur -les planches. C’est elle la première. Elle tient à -ce détail: c’est ainsi sans doute qu’elle explique -que, produit d’ancêtres mâles de talent médiocre -et de sensibilité artificielle, elle a bénéficié -du côté féminin d’une hérédité de sensibilité -vraie et de spontanéité naturelle. La complexité -étonnante de ce caractère d’artiste pourrait -peut-être trouver sa cause dans cette opposition -héréditaire.</p> - -<p>Elle a débuté à <i>trois</i> ans au théâtre! Elle ne -se laissait conduire sur les planches qu’en -rechignant. Longtemps elle conserva une sorte -d’éloignement pour la scène. A douze ans, elle -jouait, en tournée, le rôle de Francesca de Rimini! -Malgré son jeune âge, elle fut acceptée -sans encombre par le public. Elle obtint son -premier succès à quatorze ans, dans <i>Roméo et -Juliette</i> qu’elle joua sur une scène en plein air, -l’arena de Vérone. Elle y déploya une telle -passion que la représentation tourna pour elle -en véritable «triomphe». Néanmoins elle dut -continuer sa vie nomade. Elle interprétait les -drames français, <i>Kean</i>, <i>La Grâce de Dieu</i>, <i>Les -Enfants d’Édouard</i>, etc., etc.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_213">[p. 213]</span> -Au dire de ses biographes, ce n’est seulement -qu’en 1879, à Naples, qu’elle promit définitivement -de devenir une grande artiste. Une grande -tragédienne, Giacinta Pezzana, lui laissa jouer -près d’elle le rôle de Thérèse Raquin où elle -fut, assure-t-on, admirable.</p> - -<p>Elle fit ensuite partie de la troupe de Rossi, -qu’elle quitta de plus en plus fréquemment -pour essayer de voler de ses propres ailes. Dès -lors, sa réputation ne fit que grandir. Il y a -juste dix ans (1887) qu’elle commença ses tournées -à travers l’Europe avec sa troupe à elle. -Elle aborde successivement tous les rôles du -répertoire français et quelques-uns du répertoire -italien: la Camille d’<i>Horace</i>, <i>Fédora</i>, -<i>Francillon</i>, <i>l’Étrangère</i> (où elle joue alternativement -les deux rôles de femme), <i>Magda</i>, <i>La -Locandiera</i>, de Goldoni, <i>Divorçons</i>, <i>La Femme -de Claude</i>, <i>L’Abbesse de Jouarre</i>, <i>La Princesse -de Bagdad</i>, <i>La Visite de noces</i>, etc., etc.</p> - -<p>La Duse a été mariée. Elle a une fille de quatorze -ans qu’elle fait élever dans un lycée d’Allemagne -et qu’elle adore.</p> - -<p>On sait le grand cas qu’Alexandre Dumas -fils faisait de son talent. Elle avait avec lui -une correspondance suivie.</p> - -<p>Elle ne se trouva avec Dumas qu’une seule -<span class="pagenum" id="Page_214">[p. 214]</span> -fois. Elle alla à Marly, en compagnie de Gualdo, -un poète italien de grand talent, qui est resté -un de ses amis fervents. Quand elle vit Dumas, -avant même de prononcer un mot, elle se mit -à fondre en larmes. L’écrivain fut forcé de la -consoler, avec des paroles tendres de grand -frère. Elle ne le vit plus jamais.</p> - -<p>L’Allemagne, la Russie, l’Autriche, l’Angleterre, -l’Amérique l’accueillirent avec enthousiasme. -Elle fut fêtée et choyée par la haute -société européenne. Elle est très liée avec l’ambassadrice -d’Autriche, à Paris, qu’elle vient -visiter à chacun de ses voyages en France.</p> - -<p>Ses tournées sont fructueuses. En Europe, -raconte son impresario, elle fait des salles de -16.000 francs, en Amérique, elle «vaut» -35.000 francs par soirée. Elle dépense l’argent -comme elle le gagne. Elle a des villas et des -pied-à-terre aux quatre coins de l’Europe et -même en Amérique: à Londres, à Rome, à Venise, -à New-York.</p> - -<p>Détails particuliers: la Duse ne peut pas -supporter les parfums, ni les bijoux—ni les -importuns. Les journalistes—pas tous, espérons-le—sont -ses bêtes noires.</p> - -<p>Lors de son dernier séjour à Copenhague, les -reporters danois ont dû imaginer des «trucs» -<span class="pagenum" id="Page_215">[p. 215]</span> -pour épier tous ses mouvements: l’un d’eux, -improvisé cocher, a conduit sa voiture de la -gare à l’hôtel; un autre, prenant la place d’un -garçon, lui a servi son dîner; un troisième, -déguisé en cordonnier, lui a pris mesure d’une -paire de chaussures; trois autres, l’entrée des -coulisses du Folketheâtre étant interdite formellement -aux personnes étrangères, ont pu se -faire engager comme machinistes et prendre -ainsi des notes particulières.</p> - -<p>On a vu, pourtant, qu’elle sait, au besoin, -faire des exceptions.</p> - -<p>C’est ce soir son début! Aujourd’hui, c’est -donc son dernier grand jour de fièvre. Mais -M<sup>me</sup> Sarah Bernhardt lui a prédit un grand -succès. Il faut l’en croire, car elle s’y connaît.</p> - -<h2 id="Page_216">DU MAQUILLAGE A LA -PEINTURE</h2> - -<p class="date">14 février 1897.</p> - -<p>Bientôt s’ouvrira dans les galeries Bernheim -jeune, rue Laffitte, l’exposition de peintures, -<ins id="cor_13" title="scupltures">sculptures</ins>, miniatures, dessins, etc., uniquement -réservée aux artistes de tous les théâtres -et aux musiciens de tous les pays, et qui sera -faite au profit de l’Œuvre des artistes dramatiques -et de l’Orphelinat des Arts.</p> - -<p>Un Comité s’était organisé à cet effet, qui a à -sa tête M<sup>me</sup> Sarah Bernhardt comme présidente, -M. Max Bouvet, de l’Opéra-Comique, comme -vice-président, et MM. Albert Lambert fils et -Gaston Bernheim jeune comme secrétaires.</p> - -<p>Cette exposition sera une surprise!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_217">[p. 217]</span> -On ignore en effet, généralement, combien -sont nombreux les artistes dramatiques et lyriques -qui, en pratiquant l’art difficile du maquillage, -en vivant au milieu du trompe-l’œil -de la scène et des décors, ont pris goût à la -peinture et à la <ins id="cor_14" title="scupture">sculpture</ins> et aux autres arts de -l’œil et la main.</p> - -<p>Ce qu’on verra là sera pour le moins curieux.</p> - -<p>Déjà on sait les noms d’un certain nombre -d’artistes qui concourent à cette exposition, et -qui ne craindront pas de soumettre leurs -«œuvres» à MM. Detaille et Bonnat, qu’on -espère avoir dans le jury d’admission, lequel -jury recevra d’ailleurs tout ce qu’on lui enverra, -ou alors c’est qu’il n’y a plus d’égalité.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Sarah Bernhardt, élève de J.-P. Laurens -et de Clairin pour la peinture, de Falguière -pour la sculpture, et qui dès longtemps a fait -ses preuves, exposera le buste de Girardin, le -masque de Damala mort, et probablement le -buste de M. Sardou, s’il est fini.</p> - -<p>Le vice-président de l’Œuvre, M. Max Bouvet, -l’un des meilleurs artistes de M. Carvalho, est -un professionnel de la peinture. Élève de Cormon, -il a exposé plusieurs fois aux Champs-Élysées, -a même été médaillé en 1893, pour -<span class="pagenum" id="Page_218">[p. 218]</span> -un paysage que l’État a acheté ensuite. Je -causais l’autre jour avec lui de ses deux arts, -et il m’a fait d’assez originales confidences:</p> - -<p>—Mais je préfère cent fois la peinture au -théâtre, et j’ai bien l’intention de me retirer de -la scène, aussitôt que je le pourrai, pour me -consacrer exclusivement à la peinture. Quand -je peins, moi, je n’ai pas de besoins! Des toiles, -de la couleur, des pinceaux, une pipe et du -tabac, voilà tout! Aussi, allez, dès que j’aurai -cinq sous de côté, je m’en irai! Je m’en irai -bien loin, en Bretagne, peindre des crépuscules -au bord de la mer. Je reviendrai à Paris, de -temps en temps, voir, par comparaison, si je -suis en progrès, chercher des critiques, me -retremper enfin, et puis, cela fait, je repiquerai -des deux vers les plages de l’Armorique, avec -une joie!...»</p> - -<p>On ne peut pas donner aujourd’hui la liste -complète des œuvres qui figureront à cette -exposition. D’ailleurs, toutes les adhésions ne -sont pas encore arrivées. Mais ne sait-on pas -que M. Mounet-Sully fait de la sculpture, que -même il s’amuse à sculpter quelquefois les -figures qu’il doit porter sur la scène? C’est -ainsi qu’il exposera sans doute un <i>Œdipe</i>, et, -en plus, un médaillon de Pasteur. M. Albert -<span class="pagenum" id="Page_219">[p. 219]</span> -Lambert fils fait des dessins et des charges; -M. Le Bargy exposera des illustrations de <i>Don -Juan</i>; M<sup>lle</sup> Reichenberg dessine au crayon; -M<sup>me</sup> Pierson peint des natures mortes; la -regrettée petite Thomsen dessinait à ravir et -peignait des aquarelles délicieuses; M. Delaunay -fils est peintre; M<sup>me</sup> Lerou, aquarelliste; -Coquelin cadet a des crayons; -M. Volny annonce un immense dessin qui sera -une copie de Cabanel: <i>Adam et Ève</i>, et un -portrait-aquarelle de M. George Ohnet.</p> - -<p>M. Joliet dessine très bien; M. Albert Lambert -père est sculpteur; M. Saint-Germain -dessine les chats avec une habileté surprenante; -M. Gobin, du Palais-Royal, est un -paysagiste convaincu; M. Lassouche, dessine -des caricatures; M. Duquesne, le Napoléon de -<i>Madame Sans-Gêne</i>, fait de la peinture; M. Eugène -Damoye et M. Dorival, de l’Odéon, sont -peintres également; M<sup>me</sup> Jane Hading a, dit-on, -la spécialité des croquis mortuaires; M. Victor -Maurel fait de la peinture—d’idées et d’impressions -mélangées; M. Fugère, de l’Opéra-Comique, -peint des paysages et des natures -mortes; M. Mondaud, baryton, a été peintre -de fleurs, à Bordeaux; MM. Laurent, Lubert -et Viola, ténors, sont paysagistes; M. Gresse -<span class="pagenum" id="Page_220">[p. 220]</span> -fils, basse, fait de la caricature; M. Belhomme, -basse, dessine; M<sup>lle</sup> Nina Pack est peintre.</p> - -<p>A citer encore: MM. Louis Fourcade, de -l’Opéra (peinture); Montigny, du Vaudeville -(paysages); Fontbonne (paysages); M<sup>me</sup> Renée -de Pontry, sculpteur, qui exposera les bustes de -Christine Nilsson, du prince Karageorgewitch -(en bronze) et de Brémont (en marbre); M<sup>lle</sup> Craponne, -du théâtre de Lyon, de la peinture; -M<sup>mes</sup> Netty, France, Virginie Rolland, Jane Morey -(du Vaudeville), MM. Alexandre fils, du Châtelet; -Prosper de Witt, de Bruxelles, etc., etc.</p> - -<p>Mais il arrive tous les jours, de tous les coins -de la France, des adhésions nouvelles à la -galerie de la rue Laffitte, on affiche des -placards dans tous les théâtres de la province -et de l’étranger. Et, quand s’ouvrira, du 15 au -20 avril, chez Bernheim, l’exposition des -Artistes, ce ne sera vraiment pas là un spectacle -ordinaire. On pourra s’y rendre de confiance: -on en aura pour son argent.</p> - -<div class="aster">*<br />* *</div> - -<p class="date">4 mai 1897.</p> - -<p>Un de ces vieux clichés, comme il s’en fane -<span class="pagenum" id="Page_221">[p. 221]</span> -tous les jours, prétend que les arts sont frères. -Les voici, au contraire, qui se concurrencent! -L’exposition des peintures et des sculptures -des artistes lyriques et dramatiques s’ouvre -demain mercredi dans les galeries Bernheim -jeune et fils, 8, rue Laffitte. Elle durera jusqu’au -30 mai. On peut y aller, on doit même y aller. -Le produit des entrées est destiné à la caisse -de l’Association des artistes.</p> - -<p>Nous avons pu, en privilégié, voir donner la -dernière couche de vernis à ces produits des -comédiens et comédiennes de ce temps. Il -serait trop facile d’en rire, il serait exagéré -d’en pleurer. On est d’ailleurs prévenu, dès -l’entrée, qu’on n’y met pas de prétention. -M<sup>lle</sup> Rachel Boyer, de la Comédie-Française, a -dessiné, de ses mains spirituelles l’affiche de -l’exposition: c’est un Romain, ou un pompier, -déguisé en pantin dont on voit les ficelles. De -ses bras articulés il tient, à droite, un pinceau -qui pourrait être un sceptre, à gauche une -palette qui est un bouclier; un petit cœur -percé d’une flèche est dessiné sur le biceps -gauche.</p> - -<p>L’exposition est au premier étage. On me -donne un catalogue; je l’ouvre et—déception!—je -ne retrouve pas les vers qu’avait écrits, -<span class="pagenum" id="Page_222">[p. 222]</span> -en préface, et sans vouloir les signer, la plus -accorte des soubrettes de la Maison de Molière.</p> - -<p>N’importe, je les sais par cœur, et les voici -qui me montent aux lèvres:</p> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Les Comédiens et les Chanteurs,</div> - <div class="vers8">L’été, forment la ribambelle</div> - <div class="vers8">Qu’on voit assiéger les hauteurs</div> - <div class="vers8">Où la nature est le plus belle.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Ils font des dessins et des vers,</div> - <div class="vers8">Ils veulent tous croquer le site</div> - <div class="vers8">Qui, pendant les sombres hivers,</div> - <div class="vers8">Gardera le soleil au gîte.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Les peintures et les pastels</div> - <div class="vers8">Qui sous nos yeux vont apparaître,</div> - <div class="vers8">Ruisseaux, chaumes, lilas, castels,</div> - <div class="vers8">Sont les doux souvenirs du reître,</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Du marquis ou bien du valet,</div> - <div class="vers8">De Turcaret, roi des finances,</div> - <div class="vers8">Du baryton, du ténor et</div> - <div class="vers8">Du jeune premier en vacances.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Pour un but plein de charité,</div> - <div class="vers8">Nous avons fait cet assemblage.</div> - <div class="vers8">Voyez combien le Comité</div> - <div class="vers8">A réussi son étalage.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Nous avons des tableaux très gais</div> - <div class="vers8">Peints par une reine tragique,</div> - <div class="vers8">Et tel dramatique sujet</div> - <div class="vers8">Est l’œuvre d’un acteur comique.</div> -</div> -</div> - -<p>Nous voici devant l’exposition de M<sup>me</sup> Sarah -Bernhardt, les bustes de Louise Abbema, de -<span class="pagenum" id="Page_223">[p. 223]</span> -Régina Bernhardt, en marbre, et d’Émile de -Girardin, en bronze, et la poétesse dit:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers8">La sculpture est un art divin:</div> - <div class="vers8">Voyez ces bustes mirifiques,</div> - <div class="vers8">Voyez M. de Girardin,</div> - <div class="vers8">Modelé par des doigts magiques.</div> -</div> - -<p>Plus loin, c’est l’envoi de M<sup>me</sup> Blanche -Pierson, un double tableau, qui tient tout un -panneau: <i>Le Noël des pauvres</i> et <i>Le Noël des -riches</i>. D’un côté, un gros sabot d’où sortent -une poupée en carton, un ballon d’un sou, -une toupie, un petit cheval, une trompette, un -chapelet et un rond de boudin; délicieuse imagination! -De l’autre, autour d’une pantoufle -fourrée de cygne, un bracelet d’or, un riche -collier de perles, un miroir sans reflet, un -éventail. Ce n’est rien, mais cela parle au -cœur!... Aussi la poétesse en dit éloquemment:</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers8">Voyez ce diptyque réel:</div> - <div class="vers8">L’agape du riche suivie</div> - <div class="vers8">Du souper pauvre, à la Noël,</div> - <div class="vers8">—Sujet amer comme la vie.</div> -</div> - -<p>Mais nous sommes devant le vrai clou de -l’exposition: les paysages et les marines de -Bouvet.</p> - -<div class="poem"><span class="pagenum" id="Page_224">[p. 224]</span> - <div class="vers8">Et ces cailloux, cailloux si bleus</div> - <div class="vers8">Qu’ils donnent leur nom à la lande,</div> - <div class="vers8">Sont d’un chanteur, peintre amoureux</div> - <div class="vers8">Des flots de la plage normande.</div> -</div> - -<p>En effet, Bouvet a envoyé là dix paysages -bretons, quoi qu’en dise la rime, dont quelques-uns -sont des merveilles de coloris tendre et de -poésie. L’un de ces tableaux a figuré au -Salon des Champs-Élysées: c’est <i>la Lande des -cailloux</i>, à nu devant la marée basse et le crépuscule, -indiscutablement impressionniste; -Bouvet aime cette heure changeante et troublante, -et il excelle à faire palpiter les rayons -de la lune levante sur les flots à peine agités. -Il rêve de devenir seulement un peintre, et il -faut l’y encourager:</p> - -<p>Et la poète conclut:</p> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Le <i>planches</i> sont sœurs du burin!</div> - <div class="vers8">Ce sont là nos humbles oboles.</div> - <div class="vers8">Nous remplissons notre destin:</div> - <div class="vers8">Des <i>actes</i> après des paroles!</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Enfin, lorgnez et regardez</div> - <div class="vers8">Tous les bustes, toutes les toiles.</div> - <div class="vers8">Vite, approchez... vite, achetez</div> - <div class="vers8">Les bolides de vos Étoiles!</div> -</div> -</div> - -<p>J’ai compté 170 toiles, dessins ou sculptures. -Mais je n’ai pas pu les noter tous. Relevons -<span class="pagenum" id="Page_225">[p. 225]</span> -seulement au hasard: cinq toiles de M<sup>me</sup> Brémont, -des portraits surtout où la finesse ne -manque pas; quatre toiles de M<sup>me</sup> Foyot d’Alvar -(la créatrice d’<i>Aïda</i> à l’Opéra), entre autres des -<ins id="cor_15" title="chysanthèmes">chrysanthèmes</ins> et des hortensias pleins de fraîcheur; -une jolie marine et une petite maison -d’opéra-comique de Fugère (Opéra-Comique); -le portrait de sa mère par M. Gailhard, directeur -de l’Opéra, qui en vaut bien d’autres; -quatre pastels de M. Joliet, de la Comédie-Française; -des fleurs de M<sup>me</sup> Judic et le portrait -de sa vache Manette, les pieds dans l’eau, -que la grande critique a déjà consacrés; des -dessins de M. Alb. Lambert fils, un Mounet-Sully -qui a les jambes un peu courtes, mais -qu’importe! de belles pensées de M. Viola; -deux toiles de M<sup>lle</sup> Jane Morey, du Vaudeville, -dont l’une s’appelle <i>Douloureuse</i>, symbolique -allusion sans amertume à la pièce de Maurice -Donnay dont elle n’est pas; une caricature de -Gobin, du Palais-Royal, par lui-même; un -village de M<sup>lle</sup> Diéterle, des Variétés, et deux -plats de fleurs et de fruits en relief; un tableau -de M. Paul Blaque, qu’on ira voir exprès: ce -sont les ruines du Château-Gaillard, que le -peintre a voulues réelles: il y a collé des graviers, -très gros au premier plan, plus fins aux -<span class="pagenum" id="Page_226">[p. 226]</span> -plans suivants, il les a peints et vernis, ce qui -donne un aspect criant de sincérité à cette -œuvre d’un genre nouveau; ajoutons que les -graviers viennent directement des Andelys, de -sorte qu’il n’y a pas à s’y méprendre. On a -envie de marcher dessus.</p> - -<p>Quoi encore? Une mer de M. Boudouresque, -deux toiles de M. Brémont, un bouquet de -<ins id="cor_16" title="fleur">fleurs</ins> de M<sup>lle</sup> de Craponne, des caricatures de -M. Giraud, de l’Opéra: M. Lapissida, débraillé, -les mains dans les poches, des verrues sur la -face, un œil malin et l’autre naïf, d’après nature; -M. Reyer, campé dans une posture de -danseur; M. Gailhard, en conquistador, sombre -et ennuyé comme à l’ordinaire; des Volny, -des bustes de Renée de Pontry, etc., etc.</p> - -<p>En descendant de l’exposition des comédiens -et comédiennes, où vous n’aurez pas perdu -votre temps, vous pourrez voir des Ziem, des -Corot, des Daubigny, qui ne vous paraîtront -pas plus mal pour cela.</p> - -<h2 id="Page_227">MADAME DUSE A L’AMBASSADE -D’ITALIE</h2> - -<p class="date">2 juillet 1897.</p> - -<p>Ceux qui sont un peu au courant des goûts -de la grande artiste italienne n’apprendront -pas sans quelque étonnement qu’elle a failli -hier à toutes ses habitudes en acceptant l’aimable -invitation de l’ambassadrice et de l’ambassadeur -de son pays. Il n’a pas fallu moins, -en effet, de la bonne grâce simple et charmante -de la comtesse Tornielli pour décider -la timidité et la réserve presque sauvages de -l’originale artiste à surmonter les affres d’un -déjeuner donné en son honneur à l’hôtel de la -rue de Grenelle.</p> - -<p>Dimanche dernier encore, fuyant les importuns -<span class="pagenum" id="Page_228">[p. 228]</span> -et les soucis de sa situation, elle s’était -échappée de son hôtel, et toute seule, à pied, -on aurait pu la voir errer le long des quais de -la Seine, et finalement s’embarquer à bord -d’un bateau-mouche, parmi la foule tumultueuse -du dimanche, aller jusqu’à Saint-Cloud, -écoutant les conversations puériles et reposantes -des gens du peuple, puis se perdre sous -les ombrages frais du grand parc, rêveuse et -seule toujours.</p> - -<p>La voici pourtant, ce matin, en toilette blanche -et crème, assise sur un fauteuil, entre -M<sup>me</sup> Louis Ganderax et la comtesse de Wolkenstein, -ambassadrice d’Autriche; sa figure -mate, encadrée de cheveux noirs éclairés çà -et là de fils d’argent, sourit gaiement grâce à -ses admirables dents blanches, et ce sourire -est d’une fraîcheur enfantine et virginale, tandis -que ses beaux yeux asymétriques ont cet air -à la fois étonné et mélancolique qui inscrit sur -sa figure au repos un délicat et troublant problème.</p> - -<p>Tous les invités sont là: le comte Primoli, -MM. Victorien Sardou, Roujon, directeur des -beaux-arts; Édouard Pailleron, Paul Deschanel, -l’ambassadeur d’Autriche-Hongrie et la -comtesse de Wolkenstein-Trostburg, la comtesse -<span class="pagenum" id="Page_229">[p. 229]</span> -Greffulhe, le prince A. de Chimay, comtesse -Rostopchine, Jules Lemaître, Bonnat, -Brieux, Georges de Porto-Riche, Mounet-Sully, -Imbert de Saint-Amand, Luigi Gualdo, le chevalier -Polacco, secrétaire d’ambassade; marquis -et marquise Paulucci dei Calboli, vicomte -et vicomtesse Melchior de Vogüé, et moi.</p> - -<p>La comtesse Tornielli invite M. Paul Deschanel -à offrir son bras à M<sup>me</sup> Duse, et l’on va -se mettre à table. L’ambassadrice a à sa droite -le comte de Wolkenstein, à sa gauche M. Paul -Deschanel, voisin de M<sup>me</sup> Duse. L’ambassadeur -a à sa droite la comtesse de Wolkenstein, à sa -gauche la comtesse Greffulhe.</p> - -<p>Déjeuner charmant dans la pénombre fraîche -de la haute salle embaumée par le parfum -des roses de France dont le milieu de la longue -table est couvert. Les regards discrets et sympathiques -vont à l’artiste, à qui tous ceux qui -sont là doivent la pure émotion de la douleur -et de la passion ou de son irrésistible charme. -Éléonora Duse doit sentir peser délicieusement -sur elle cette atmosphère de gratitude et -de silencieuse admiration, car sa vivante physionomie -s’avive encore de gaieté; elle rit -comme une enfant aux propos de ses voisins, -et ceux qui ne l’ont vue que dans ses rôles -<span class="pagenum" id="Page_230">[p. 230]</span> -dramatiques s’étonnent et s’émerveillent de la -candeur joyeuse de son rire.</p> - -<p>Le repas terminé, on descend un instant au -jardin. La comtesse Tornielli se multiplie -près de ses invités qui, chacun séparément, se -trouvent d’accord pour vanter l’idéale simplicité -et le charme naturel de la grande artiste -italienne. Au milieu de cette verdure attendrie -des arbres et des pelouses, la comtesse Greffulhe, -habillée de mousseline vert pâle ou turquoise -malade, deux ou trois bijoux d’émeraude -au corsage et aux oreilles, une ombrelle -verte à manche de verre transparent, a l’air, -avec sa svelte taille, d’une gracieuse et poétique -émanation des feuilles et des herbes du -jardin. Tout le monde remarque cette harmonie -inattendue et de haut goût, et chacun lui -en fait compliment.</p> - -<p>Dans un coin, M<sup>me</sup> Duse a causé avec -M. Sardou; elle a écouté Jules Lemaître lui -demandant, quand elle reviendra, d’ajouter à -son répertoire quelques pièces plus modernes; -quelqu’un lui conseille de jouer en français; on -lui demande ses impressions sur le public -parisien, et très simplement, en quelques mots -sincères, elle dit sa reconnaissance et sa joie -de l’accueil si spontanément sympathique -<span class="pagenum" id="Page_231">[p. 231]</span> -qu’elle en a reçu; on l’interroge aussi sur ses -projets: elle va partir avec bonheur pour la -Suisse où elle se reposera, dans la verdure, la -fraîcheur et la solitude, de ce terrible mois de -travail et de soucis; M. Mounet-Sully lui dit -qu’il n’oubliera jamais sa représentation de la -<i>Dame aux camélias</i> et qu’il ira samedi l’applaudir -encore avec tous les artistes de Paris; -M<sup>me</sup> Duse lui demande, en revanche, une loge -pour pouvoir l’applaudir le même soir dans -<i>Œdipe</i>, au Théâtre-Français...</p> - -<p>Puis on monte dans un salon du premier -étage, où l’ambassadrice prie la comtesse de -Guerne de chanter quelques airs en italien. -Accompagnée par son frère, le comte Henri -de Ségur, la comtesse de Guerne, nièce de la -comtesse Tornielli, chante en effet, de sa -belle voix souple et sûre, avec un art délicat et -accompli, <i lang="it" xml:lang="it">la Rondinella pellegrina</i>, de Petrella, -l’air de <i lang="it" xml:lang="it">la Linda di Chamonix</i>, de Donizetti, -et l’<i lang="la" xml:lang="la">Agnus Dei</i> de <i lang="la" xml:lang="la">Mors et Vita</i>, de Gounod.</p> - -<p>Après quoi les hôtes de l’ambassadeur et de -l’ambassadrice d’Italie se séparent, en prenant,—comme -disait quelqu’un—un dernier rayon -à l’Étoile, qui, à son tour, disparaît, modestement, -silencieusement, comme elle était venue.</p> - -<h2 id="Page_232"> -LA DUSE DEVANT -LES COMÉDIENS FRANÇAIS</h2> - -<p class="date">4 juillet 1897.</p> - -<p>J’ai peur en prenant ma plume, oui, peur de -ne pas savoir raconter—en quelques instants -rapides,—comme je devrais le faire, la puissante, -la profonde émotion de ces trois heures -de représentation où une salle entière, composée, -au hasard de l’arrivée des demandes, de -la fleur des comédiens français, d’hommes de -lettres connus, de grands peintres, de sculpteurs -célèbres, a fait à une artiste étrangère la -plus vibrante, la plus enthousiaste, la plus -poignante des manifestations qu’il soit possible -de voir.</p> - -<p>Je ne sais si les annales de l’art dramatique -<span class="pagenum" id="Page_233">[p. 233]</span> -recèlent un cas pareil à celui-là, mais c’est un -fait important pour l’histoire du théâtre en -France, et qu’il faut noter simplement, sincèrement, -comme en un procès-verbal de l’émotion -humaine.</p> - -<p>Tant qu’il s’était agi de l’enthousiasme public, -on a pu, avec un peu de mauvaise foi et -de parti pris, soutenir que le succès spontané -qui était allé à la Duse lui était venu -de snobs incompétents ou de salles composées -d’étrangers! Mais lorsque, grâce à l’idée -brave et hardie de M. Sarcey, l’artiste italienne -s’est trouvée devant la foule accourue -de toutes les régions de l’art, lorsque la majorité -de cette foule a été, statistiques en main, -composée de l’élite des comédiens de Paris, -l’heure devint alors intéressante pour les admirateurs -de l’artiste, de contrôler la source de -leur enthousiasme et la qualité de leur émotion...</p> - -<p>C’était donc hier.</p> - -<p>La vaste salle de la Porte-Saint-Martin était -bondée du haut en bas, débordait jusque dans -les couloirs. Voici, d’ailleurs, au hasard, quelques -noms recueillis:</p> - -<p>Prince et princesse de Bulgarie, loge 41, -avec leur suite; prince et princesse Murat, -<span class="pagenum" id="Page_234">[p. 234]</span> -comtesse de Wolkenstein, ambassadrice d’Autriche-Hongrie; -ambassadeur d’Italie et comtesse -Tornielli, marquis et marquise Paulucci, -comte et comtesse Aimery de La Rochefoucauld, -comtesse A. de Chevigné, comtesse -Greffulhe, vicomtesse de Courval, marquise de -Chaponey, M<sup>me</sup> Kinen, comtesse de Guerne, -M. et M<sup>me</sup> Ridgway, M. et M<sup>me</sup> L. Ganderax, -comtesse Potocka, comtesse de Béarn, princesse -François de Broglie, comte Henri de -Ségur, comtesse Lydie Rostopchine, comte et -comtesse d’Aunay, M<sup>me</sup> Kirewsky, M<sup>lle</sup> de Freedericksz, -comte Robert de Fitz-James, comte -Antoine de Gontaut-Biron, M. et M<sup>me</sup> Ferdinand -Bischoffsheim, vicomtesse de Croy, marquis -de Novallas, baron Edouard Franchetti, -M. et M<sup>me</sup> Henri Baignières, M. et M<sup>me</sup> Strauss, -née Halévy, comtesse et M<sup>lle</sup> Branicka, comte et -comtesse Jacques de Bryas;</p> - -<p>M<sup>me</sup> Maxwell Heddle, prince et princesse de -Poix, duc et duchesse de Gramont, baron Imbert -de Saint-Amand, marquis de Torre Alfina, -M. Polacco, prince Giovanni Borghèse, prince -Strozzi, M<sup>me</sup> Jeanne Raunay, docteur Raïchline -et M<sup>me</sup> Raïchline, M<sup>me</sup> Ouarnier, Fiérens-Gevaert, -Aderer, le ministre de l’instruction publique, -M. Roujon, directeur des beaux-arts; -<span class="pagenum" id="Page_235">[p. 235]</span> -le ministre de la guerre et M<sup>me</sup> la générale -Billot;</p> - -<p>Les deux Mounet, Le Bargy, Georges Berr, -Worms, Villain, Duflos, Joliet, Laugier, de Féraudy, -Prud’hon, Boucher, Baillet, Albert Lambert, -Delaunay, Fenoux, Esquier, Veyret; -M<sup>mes</sup> Hadamard, Hamel, Rachel Boyer, Nancy -Martel, Bertiny, Lynnès, Moreno, Reichenberg, -Dudlay, Pierson, du Minil, Fayolle, Marsy, -Ludwig, Kalb, Brandès, Frémaux, Lerou, Lainé-Luguet, -Lara, Wanda de Boncza; M. et M<sup>me</sup> Leitner, -M. et M<sup>me</sup> Silvain, M. et M<sup>me</sup> Truffier, -M. et M<sup>me</sup> Leloir;</p> - -<p>Théodore Dubois, Segond-Weber, Pasca, -Théo, Jules Lemaître, Jane Hading, Jeanne -Granier, Sarcey, Brisson, Fériel, Marie Samary, -les trois Coquelin, Samé, Dumény, Réyé, Natanson, -Mary Deval, Emile Simon, Grand, José -Dupuis, Baron, Fernand Le Borne, Gémier, -Henry Mayer, Antoine, Renot, Danbé, Georges -de Porto-Riche, Taillade, Paulin-Ménier, Lavedan, -Faguet, Alice Lavigne, Fugère, Cheirel, -Got, M<sup>me</sup> Henriot, M<sup>me</sup> Malvau, le comte Primoli, -Tirman, Paul Deschanel, Gailhard, Carvalho, -Lamoureux;</p> - -<p>Paul Meurice, Marcelle Lender, Henri Rochefort, -Jacques Normand, Larroumet, Pierre Berton, -<span class="pagenum" id="Page_236">[p. 236]</span> -René Luguet, Emile Zola, Parodi, Marcel -Prévost, Léon Bonnat, M<sup>lle</sup> Loventz, Claveau, -Rodenbach, de Cottens et Paul Gavault, Ernest -La Jeunesse, Chevassu, Montcharmon, Gustave -Roger, de La Charlotterie, M<sup>me</sup> veuve Alex. -Dumas, M<sup>me</sup> Colette Dumas, M<sup>me</sup> d’Hauterive, -Galipaux, Dieudonné, Maugé, Gobin, Pellerin, -Lamy, Mary Gillet, Rochard, Marx, Mello, -Francès, Laborie, marquis de Massa, général -Freedericksz, Ludovic Halévy, Rose Caron, Rosa -Bruck, Pozzi, Ganderax, Albert Carré, Maury, -Samuel, Suzanne Devoyod, du Tillet;</p> - -<p>Frédéric Masson, Léa et Dinah Félix, Victor -Roger, Paul Alexis, Mévisto, Tagliafico, Vibert, -Mérignac, Pinero, Marcella Pregi, Coudert, Ginisty, -Geffroy, Gildès, Andrée Mégard, Burkel, -Marthe Mellot, Ellen Andrée, Léo Claretie et -M<sup>me</sup> Claretie, de Joncières, Cléo de Mérode, -Y. Lambrecht, Alvarès.</p> - -<p>Dans la salle, une attente fiévreuse. Un certain -nombre de ceux qui sont là ont déjà vu -l’artiste et la qualité des choses dites sur elle -a excité la curiosité, l’intérêt, sans doute même -éveillé l’idée d’une révolte, d’une réaction contre -les opinions faites. Sera-ce un combat? -sera-ce une apothéose? Émouvant problème, -comme celui qui se dresse dans un cirque, -<span class="pagenum" id="Page_237">[p. 237]</span> -quand apparaît sur l’arène, pour lutter contre les -«Remparts» et les «Terreurs», un amateur -inconnu, sans autre défense que sa force confiante -et sa loyauté.</p> - -<p>Mais voici que le rideau se lève sur la <i>Cavalleria</i>. -Dès la première scène, pris par la mimique -douloureuse, la démarche désespérément -lasse de Santuzza, des rangs de fauteuils -applaudissent... Et désormais, à chaque minute -du bref drame italien, cette salle de spécialistes -avertis de tous les moyens du métier, -de techniciens perspicaces, d’observateurs lucides, -soulignera par des bravos chaque accent -juste, chaque mouvement réel, chaque regard -éloquent de la grande artiste. De scène en -scène, l’enthousiasme grandit, des murmures -discrets circulent qui colportent l’admiration -collective, et l’atmosphère de la salle est créée, -définitive, et c’est fini, je sens que la bataille -est déjà gagnée, trop vite pour mes goûts de -combat, juste à temps pour que la beauté de -cette salle unique fût complète et pure. Car on -pouvait noter là un phénomène admirable, -miraculeux, de la force et de la noblesse de l’art -vrai: ce que cette assemblée d’artistes applaudissait -avec cette frénésie unanime, ce n’était -pas seulement ce qu’elle percevait si clairement -<span class="pagenum" id="Page_238">[p. 238]</span> -du génie de la Duse, ces bravos ne signifiaient -pas seulement l’éloge compétent de camarades -ébranlés par la traduction synthétique d’une -vie d’émotion, de douleur, d’amour dont le -raccourci palpitait devant eux, ces applaudissements -allaient au delà encore! Ils étaient la -traduction inconsciente, impulsive de leur -amour pour leur art, c’était l’hommage ému -qu’ils envoyaient plus loin qu’à l’artiste passagère, -c’était leur idéal qu’ils saluaient, c’était -leur art ennobli devant qui ils se sentaient -agrandis eux-mêmes, et qui leur donnait de -l’orgueil! Oui, c’est bien ce sentiment de gratitude -infinie qu’a dû sentir la Duse quand -montait vers elle le tonnerre incessant des -ovations!</p> - -<p>Que dire du reste de cette représentation -inouïe?</p> - -<p>Après chaque acte joué, après la <i>Cavalleria</i>, -après ce cinquième acte de <i>La Dame aux Camélias</i>, -que la Duse n’a jamais si bien joué—au -dire de ses amis,—parmi la foule des couloirs, -il m’a été impossible de recueillir <i>une seule</i> -note discordante dans l’émotion générale. Je -rencontre les meilleurs artistes de la Comédie-Française, -et les plus célèbres d’entre les «solitaires», -Coquelin, Taillade, Marie Laurent, -<span class="pagenum" id="Page_239">[p. 239]</span> -que sais-je encore? Je recueille de leur bouche -l’accent sincère d’une admiration sans mélange; -non seulement je vois les yeux des -femmes rougis et mouillés, mais les yeux des -comiques les plus exaspérés sont aussi trempés -de larmes...</p> - -<p>Quand le rideau se lève sur le deuxième acte -de <i>La Femme de Claude</i>, un mouvement se fait -dans la salle. Après Santuzza, traînant péniblement -les pieds sur le sol raboteux du village -sicilien (car on avait eu cette illusion!), après -Marguerite Gautier, moribonde et négligée, -voici Césarine, triomphante et belle d’une -beauté d’empoisonneuse et de damnée! Cette -transformation magique a produit une longue -sensation. L’actrice en eut conscience, sans -doute, car jamais son sourire n’eut plus de -charme pervers et jamais son œil plus d’éclat -vénéneux...</p> - -<p>Le rideau est tombé, après des interruptions -sans nombre, sur le deuxième acte de <i>La -Femme de Claude</i> qui clôturait ce spectacle, -l’orchestre s’est levé, des tonnerres de bravos -et de vivats ont retenti par toute la salle, les -mouchoirs et les chapeaux s’agitent, les fleurs -pleuvent des avant-scènes, on crie: «Au revoir! -au revoir! au revoir!» Et dix fois le rideau -<span class="pagenum" id="Page_240">[p. 240]</span> -a dû se relever devant l’artiste émue, qui -ne pouvait cacher sa joie idéalement descendue -dans l’ivresse de son sourire!</p> - -<p>La coulisse a été envahie ensuite par la -foule des artistes. Les uns voulaient seulement -la revoir, les autres l’embrasser, d’autres lui -demandaient l’une des roses qu’elle tenait à la -main. Pendant une heure, le défilé n’a pas -cessé. J’ai vu là de jeunes comédiennes et de -vibrants comédiens d’avenir la regarder de -loin, des larmes aux yeux, n’osant s’approcher -d’elle... Coquelin veut absolument jouer -une fois avec elle et l’engage à jouer en français.</p> - -<p>«Cela vous serait si facile! Essayez! Vous -verrez quel succès!»</p> - -<p>M<sup>me</sup> Marie Laurent vient aussi, et, lentement, -avec de graves paroles, lui dit son admiration.</p> - -<p>L’ambassadeur et l’ambassadrice d’Italie arrivent -à leur tour, la complimentent, l’air heureux.</p> - -<p>Et sa troupe, qui repart aujourd’hui pour -l’Italie, attend, pour lui faire ses adieux, que -le flot des visiteurs se soit écoulé.</p> - -<p>«Allez, allez, vous êtes libres! Merci, merci -tous, mille fois.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_241">[p. 241]</span> -Elle les embrasse, très émue. Ils la regardent -très affectueusement.</p> - -<p>Je lui demande enfin:</p> - -<p>«Quand partez-vous?»</p> - -<p>Et, en riant de ses idéales dents blanches:</p> - -<p>«Jamais! jamais! Je ne quitte plus la -France!»</p> - -<h2 id="Page_242">QUELQUES LETTRES SUR -QUELQUES QUESTIONS</h2> - -<p class="date">14 août 1897.</p> - -<p>Généralement, au mois d’août, les gens de -lettres se sont déjà assez reposés pour qu’il soit -permis de les ennuyer un peu... De plus, les -auteurs dramatiques ont réglé depuis longtemps -leur bilan, et ils ont dû suffisamment -ruminer les événements de la dernière saison -pour que leur <ins id="cor_17" title="opinon">opinion</ins> soit faite sur les questions -controversées l’hiver.</p> - -<p>Voici les quelques points sur lesquels ont -porté mes investigations près d’une quarantaine -d’auteurs dramatiques, jeunes et vieux, choisis -dans les genres les plus divers.</p> - -<p>Aux auteurs de comédies modernes, il fallait -<span class="pagenum" id="Page_243">[p. 243]</span> -poser ces questions que l’actualité impose:</p> - -<p>—<i>Êtes-vous partisan de la pièce à thèse au -théâtre? Pensez-vous que l’art dramatique a pour -but la moralisation, ou, au contraire, êtes-vous -pour l’impartialité de l’œuvre d’art se justifiant -par des raisons de beauté et de vérité seulement?</i></p> - -<p>—<i>Peut-on exécuter une pièce à thèse avec des -personnages concrets inspirés de la réalité? Ou -bien est-on condamné à n’y employer que des personnages -conventionnels, généraux et abstraits?</i></p> - -<p>—<i>En ce moment, croyez-vous à un mouvement -vers la littérature dramatique synthétique, -ou plutôt à un mouvement vers la littérature -dramatique analytique?</i></p> - -<p>—<i>Croyez-vous à l’efficacité, pour le succès -d’une pièce, de l’exactitude et de la minutie de -la mise en scène, du luxe des décors, de l’ameublement -et des toilettes?</i></p> - -<p>—<i>Va-t-on vers plus ou moins de mise en -scène?</i></p> - -<p>Aux auteurs comiques, aux humoristes, il -fallait demander:</p> - -<p>—<i>A quoi attribuez-vous le développement -des cafés-concerts et des «bouisbouis»?</i></p> - -<p>—<i>Pensez-vous qu’ils soient nuisibles aux -théâtres et que les directeurs aient raison dans -leur croisade contre eux?</i></p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_244">[p. 244]</span> -—<i>Le succès des pièces en un acte sur les -petites scènes non classées n’annonce-t-il pas un -retour du goût public vers les spectacles coupés?</i></p> - -<p>—<i>Êtes-vous</i> sincèrement <i>convaincu que le -drame historique et en vers manque de débouchés?</i></p> - -<p>—<i>Que savez-vous du succès de vos pièces en -tournée? Quelle comparaison avez-vous faite -entre les différents publics qui les ont entendues?</i></p> - -<p>—<i>Quel sera, cet hiver, le goût du snobisme -des abonnés de l’</i>Œuvre<i>?</i></p> - -<p>—<i>Quel moyen d’empêcher les femmes de -conserver leur chapeau sur la tête au théâtre?</i></p> - -<p>Aux poètes des drames en vers, aux auteurs -des drames populaires, il fallait demander:</p> - -<p>—<i>Que pensez-vous de l’évolution présente du -genre que vous avez exploité «avec tant de -succès?»</i></p> - -<p>—<i>Le goût public indique-t-il qu’il y a urgence -à ouvrir de nouvelles scènes aux drames -en vers? S’il s’en créait de nouvelles, trouverait-on -des interprètes suffisants?</i></p> - -<p>—<i>Croyez-vous à l’introduction du vers libre -dans le drame en vers?</i></p> - -<p><i>Etc., etc.</i></p> - -<p>Ces questions ont été mêlées, selon les compétences -supposées des auteurs.</p> - -<h3 class="blk"><span class="pagenum" id="Page_245">[p. 245]</span> -M. Alphonse Daudet</h3> - -<p class="noind">comme toujours nous apporte la clarté.</p> - -<p class="date">Champrosay, 7 août 1897.</p> - -<p>Voilà bien des questions, mon cher Huret. -Je vais essayer d’y répondre, dans l’ordre où -vous me les posez, et aussi sommairement que -possible.</p> - -<p>1<sup>o</sup> Le théâtre vous semble aller vers les -pièces à thèse. Vous me demandez si je crois à -un mouvement durable?</p> - -<p>Je ne le crois pas. Chez nous, pour l’instant, -rien ne saurait être de durée. Au théâtre, -comme ailleurs, je ne vois qu’inquiétude, agitation, -trépidation et des bicyclettes sur toutes -les routes.</p> - -<p>2<sup>o</sup> Si l’on peut donner à une pièce à thèse -des personnages réels, vivants, concrets?</p> - -<p>Forcément, malgré toute l’habileté de l’auteur, -et sa souplesse à imiter la vie, les personnages -de ce genre de pièce ont quelque -chose de rigide, d’implacable. N’importe où ils -vont, ils y vont avec un billet d’aller et retour -<span class="pagenum" id="Page_246">[p. 246]</span> -en poche. Il leur manque l’imprévu, le délicieux -illogisme de la vie.</p> - -<p>3<sup>o</sup> Si je ne trouve pas qu’il y ait excès dans -le souci actuel d’exactitude minutieuse de mise -en scène, décors, ameublements?</p> - -<p>Certes oui, il y a excès dès lors qu’il y a minutie; -puisqu’au théâtre la minutie se perd, -disparaît. Chercher la <i>dominante</i> des choses -et des êtres, s’y tenir. Tout le reste est inutile. -Quant aux réactions exagérées dans le sens de -la simplicité, elles font sourire. On vous parle -de <i>reconstitutions shakespeariennes</i> pour cet -hiver... Allons, tant mieux!</p> - -<p>Et puis vous voudriez m’interroger aussi sur -les causes du succès des bouisbouis, cafés-concerts, -la <i>mort</i> du drame historique, etc.</p> - -<p>Tout cela, mon ami Huret, c’est beaucoup -d’affaires.</p> - -<p>Il faudrait parler de la cherté et de l’incommodité -des places, de la longueur des pièces et -de leurs entr’actes; de la paresse du public -français, paresse venant surtout d’une trop -rapide compréhension; du peu d’attention que -nous portons à toutes choses, du besoin de se -mettre en scène qui dévore tous les spectateurs, -les empêche d’écouter, cabotins eux-mêmes... -Mais c’est tout un livre que vous me -<span class="pagenum" id="Page_247">[p. 247]</span> -demandez. Venez me voir un jeudi. Nous le -causerons, ce livre!</p> - -<p class="salut">Votre</p> - -<p class="rsign">Alphonse <span class="smcap">Daudet</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk">M. Paul Hervieu</h3> - -<p class="noind">va peut-être un peu embarrasser M. Jules Lemaître, -l’éminent critique de la <i>Revue des Deux-Mondes</i>:</p> - -<p class="date">Trouville, 26 août 97.</p> - -<p>Oui, mon cher Huret, j’étais en vacances, -quand votre lettre m’est parvenue; et, dans le -plaisir de vous répondre, c’est encore y rester, -quoique vous m’ayez mis en face de bien laborieuses -questions.</p> - -<p>Vous me demandez «si je suis toujours convaincu -que l’on peut faire une pièce à thèse -avec des personnages concrets, inspirés de la -réalité? Ou si je n’admets pas que l’on soit condamné -dans ce genre de pièces à n’employer -<span class="pagenum" id="Page_248">[p. 248]</span> -que personnages généraux, conventionnels et -abstraits».</p> - -<p>Permettez-moi d’user de ce vieux moyen de -répondre qui consiste à interroger.</p> - -<p>Qu’entendez-vous par une pièce à thèse? Ou -plutôt, quelles sont les comédies de mœurs où -il n’y ait point de thèse? Est-ce que l’auteur ne -prétend pas toujours faire naître une conclusion -quelconque dans l’esprit des spectateurs, soit -qu’il présente un conflit des caractères avec les -caractères, ou des aspirations humaines avec la -fatalité, ou des droits naturels avec les lois -écrites, l’auteur a voulu intéresser à la façon -propre qu’il a eue d’apercevoir un sujet? Pourquoi, -dans certains cas, ce «sujet» se met-il à -s’appeler «thèse»? Voilà ce qui me paraît -aussi arbitrairement fixé que l’instant où le -boulevard des Capucines se met à s’appeler -boulevard de la Madeleine?</p> - -<p><i>La Douloureuse</i>, de notre ami Donnay, qui a -eu, cet hiver, un succès si brillant et si mérité; -<i>La Douloureuse</i>, qui veut dire qu’il y a de l’addition -à payer, avait-elle en cela une thèse, oui -ou non?</p> - -<p>L’éminent critique dramatique de la <i>Revue -des Deux-Mondes</i> écrivait récemment qu’il n’aimait -pas les pièces à thèse. «Une pièce à thèse, -<span class="pagenum" id="Page_249">[p. 249]</span> -disait-il, est un leurre. L’auteur a la prétention -de prouver pour tous les cas, et ne prouve tout -au plus que pour le cas qu’il a pu choisir et -conditionner à sa guise...»</p> - -<p>Je crois, en effet, que c’est l’art avec lequel -M. Jules Lemaître a choisi et conditionné les -personnages du <i>Pardon</i> qui nous a fait admettre -qu’un mari pardonne à sa femme quand, à -son tour, il était devenu coupable envers elle. -Mais exposer cela au public, n’est-ce pas soutenir -une thèse? Et intituler une pièce: <i>L’Age -difficile</i>, n’est-ce pas enfermer toute une thèse, -déjà, dans son titre? Ne faut-il pas bien choisir -et conditionner le cas, pour me prouver qu’il -y a un âge difficile, à moi, par exemple, qui -trouve tous les âges malaisés?</p> - -<p>Enfin, mon cher Huret, convenez que s’il y a -jamais eu une pièce à thèse, c’est <i>Le Voyage de -M. Perrichon</i>, où l’auteur vous démontre que -l’on préfère ceux que l’on a sauvés à ceux par -qui l’on a été sauvé.</p> - -<p>Pour peu que vous me faisiez l’amitié d’entrer, -un moment, dans les vues que je vous -soumets, avec votre érudition du théâtre, vous -distinguerez bientôt tant de thèses dans les pièces -qui ne sont point dites «à thèse», que vous -vous étonnerez, comme moi, de voir certaines -<span class="pagenum" id="Page_250">[p. 250]</span> -pièces de mœurs, seulement, jouir de cette -qualification, en vertu d’un simple pléonasme.</p> - -<p>A bientôt, cher ami, et cordiale poignée de -main.</p> - -<p class="rsign">Paul <span class="smcap">Hervieu</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk">M. Georges de Porto-Riche</h3> - -<p class="noind">est amer:</p> - -<p class="addr">Cher monsieur,</p> - -<p>Je n’ai guère réfléchi sur mon art, j’ai toujours -écrit instinctivement, en dehors de toute -préoccupation d’école, sans m’inspirer d’aucun -principe. C’est pourquoi je me trouve embarrassé -pour répondre à vos questions.</p> - -<p>Quant à mes projets de théâtre, voici ce que -je puis vous en apprendre. Je crois qu’on jouera -deux pièces de moi l’hiver prochain: la première -à l’Odéon<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, la seconde à la Renaissance. Malgré -ma réserve absolue, tout a été dit et imprimé pour -discréditer l’une et l’autre de ces pièces. -<span class="pagenum" id="Page_251">[p. 251]</span> -L’<i>Argus</i> m’a communiqué à leur sujet près de trois -cents entrefilets de journaux aussi malveillants -qu’inexacts! Ces notes, généralement suggérées -par des cabots, des alphonses, des directeurs -tarés, des auteurs méchants et quelques vieilles -dames excitées, m’ont causé beaucoup de tourments, -mais ne m’ont pas découragé. Et j’espère -que le public—qui a aimé l’<i>Infidèle</i> -et <i>Amoureuse</i>—me dédommagera bientôt de -ces tribulations. L’essentiel est de donner une -bonne œuvre. Si j’ai la chance d’en avoir écrit -une, tout sera oublié. «Le chien aboie, la caravane -passe,» dit un proverbe oriental.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> -On a joué en effet le <i>Passé</i> à l’Odéon. Mais rien autre -jusqu’à 1901.</p> -</div> - -<p>Mes meilleurs sentiments, cher monsieur, et -pardon de mon griffonnage.</p> - -<p class="rsign">G. <span class="smcap">de Porto-Riche</span>.</p> - -<p class="cs8">21 août 97, Villa des Fontes, Honfleur...</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk">M. Alfred Capus</h3> - -<p class="noind">comme à son ordinaire, déborde de bon sens:</p> - -<p class="date">Blois, 21 août 1897.</p> - -<p class="addr">Mon cher Huret,</p> - -<p>Vous l’avez l’art de poser des questions difficiles -<span class="pagenum" id="Page_252">[p. 252]</span> -et insidieuses et l’on ne peut s’en tirer avec -vous que par la simplicité. En ce qui concerne -la première de ces questions: «Les cafés-concerts -et les établissements de Montmartre nuisent-ils -aux théâtres et les directeurs ont-ils -raison de leur faire la guerre?» Je crois qu’en -effet les petites scènes de Montmartre font beaucoup -de tort aux théâtres; mais réciproquement -les théâtres font un tort considérable aux petites -scènes de Montmartre. C’est la concurrence la -plus légitime du monde. Et qui sait d’ailleurs -si tous ces établissements fantaisistes et irréguliers -ne sont pas les débuts de quelque chose -d’important, par exemple d’une forme nouvelle -de nos plaisirs? Combien de spectacles interdits -d’abord par la police qui sont devenus officiels -quelques années plus tard!</p> - -<p>Ce qu’on appelait autrefois le «spectacle -coupé», demandez-vous en second lieu, est-il -définitivement mort, et le succès précisément -des petits théâtres d’à côté ne peut-il lui redonner -la vogue?</p> - -<p>Cela est très possible, sinon probable. Il est -convenu aujourd’hui dans le monde dramatique -que le public ne va pas aux spectacles -coupés. Mais comme il y va, à Montmartre, je -ne vois aucune raison essentielle pour qu’il n’y -<span class="pagenum" id="Page_253">[p. 253]</span> -retourne pas, sur le boulevard. Et le théâtre -qui eût donné le même soir <i>Le Plaisir de rompre</i>, -de Jules Renard; <i>Un Client sérieux</i>, de -Courteline et <i>Le Fardeau de la liberté</i>, de Tristan -Bernard, n’aurait certainement pas fait une -mauvaise spéculation, pour parler simplement -à ce point de vue.</p> - -<p>Votre question sur la mise en scène, mon cher -Huret, est une des plus actuelles de l’art dramatique, -mais elle exigerait plus de développement -que n’en comportent ces petites réponses -«d’été». On pourrait dire de la mise en scène -ce que Brummel disait de l’élégance du costume. -Un homme est parfaitement habillé lorsqu’on -ne peut faire, sur sa toilette et sur la façon -dont il la porte, aucune observation ni en bien, -ni en mal. De même, une pièce est bien montée, -lorsque la mise en scène ne se remarque pas et -qu’elle semble naturelle et nécessaire à l’action. -L’idéal serait qu’à la fin du spectacle on ne se -rappelât pas si les décors étaient vieux ou neufs.</p> - -<p>Vous êtes bien aimable, mon cher ami, de me -demander aussi à quoi je travaille. Je suis en -train de terminer une comédie en quatre actes.</p> - -<p class="rsign" style="padding-right: 3em;">Poignée de main,</p> - -<p class="rsign">Alfred <span class="smcap">Capus</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk"><span class="pagenum" id="Page_254">[p. 254]</span> -M. Brieux</h3> - -<p class="noind">s’esquive:</p> - -<p class="date">21 août 1897.</p> - -<p>Émettre publiquement des théories sur l’art -dramatique, moi! Je m’en garderai bien, mon -cher Huret, et, d’ailleurs, j’en serais incapable. -Je ne veux pas faire tort à des idées que je -crois justes en les défendant misérablement. J’ai -déjà assez de peine à faire une pièce.</p> - -<p>Excusez-moi donc de ne pas répondre sur ce -point à votre questionnaire.</p> - -<p>Pour le reste, voici:</p> - -<p>J’envoie à la copie une comédie en quatre -actes <i>Les Trois Filles de M. Verdier</i><a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, que je viens -enfin de terminer. J’irai la lire à Porel un jour -de la semaine prochaine.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> -Devenue <i>Les Trois Filles de M. Dupont</i>, jouée depuis au -Gymnase.</p> -</div> - -<p>De plus, Antoine, après une reprise de <i>Blanchette</i>, -jouera, cet hiver, sur son théâtre, une -pièce en cinq actes: <i>Résultat des courses</i>, que -j’ai écrite l’année dernière.</p> - -<p class="salut">Bien cordialement,</p> - -<p class="rsign"><span class="smcap">Brieux</span>.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_255">[p. 255]</span> -<i>P.-S.</i>—Et certainement non, qu’on ne décore -pas assez d’auteurs dramatiques—ni de -courriéristes de théâtre!</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk">M. Émile Zola</h3> - -<p class="noind">résume:</p> - -<p class="date">Médan, 14 août 97.</p> - -<p class="addr">Mon cher Huret,</p> - -<p>Je suis bien paresseux, et répondre sérieusement -à vos questions, ce serait écrire tout un -traité de littérature dramatique.</p> - -<p>En principe, je n’aime guère les pièces à -thèse. Mais, au théâtre comme partout, l’unique -point important est d’avoir du génie. Donc, -le théâtre d’une époque est ce que le génie -veut, et le théâtre d’idée peut triompher aujourd’hui, -puis être battu demain par le théâtre -de passion, selon les auteurs et les pièces qui -se produiront. On peut souhaiter cela, mais le -prévoir est difficile.</p> - -<p>Personnellement, je crois que tout moraliste -dramatique déforme la vérité pour aider au -<span class="pagenum" id="Page_256">[p. 256]</span> -triomphe de la cause qu’il plaide, et cela me -gêne, la vérité vraie seule est honnête. Seulement, -je ne suis plus assez sectaire pour condamner -en bloc toutes les œuvres qui ne sont -pas de mon goût. Je me contente d’admirer -quand il y a lieu.</p> - -<p>Je suis pour le décor exact, pour la mise en -scène exacte. Le théâtre est la représentation -de la vie, et cette représentation ne va pas sans -la vérité des milieux. Un personnage n’est complet -que lorsqu’il apporte avec lui l’air où il -baigne, tout ce qui l’enveloppe et le détermine.</p> - -<p class="salut">Cordialement à vous,</p> - -<p class="rsign">Émile <span class="smcap">Zola</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk">M. Jules Case</h3> - -<p class="noind">nous promet de dire bientôt à M. Jules Lemaître -s’il est ou non féministe:</p> - -<p class="date">Août 1897.</p> - -<p class="addr">Cher monsieur,</p> - -<p>Suivant la définition de Littré, ce sont les -<span class="pagenum" id="Page_257">[p. 257]</span> -personnes aisées qui villégiaturent, pendant la -belle saison. Ces personnes sont enviables, elles -n’ont rien à faire ou, du moins, elles peuvent -suspendre leurs travaux, durant un temps. Ce -n’est pas mon cas, et je resterai vraisemblablement -à Paris: l’avenue et le bois de Boulogne, -les autres bois de l’Ile-de-France, me suffiront, -sans compter la ville même, vide de ses Parisiens, -un peu déserte, traversée d’étrangers et -prenant, par ce fait, des aspects de capitale lointaine, -presque inconnue, qui éveillent nos curiosités -et raniment nos admirations.</p> - -<p>Je reste donc, par crainte des paresses dont -vous accablent la mer et la campagne. <i>La Vassale</i>, -à laquelle vous faites allusion, m’a précisément -mis sur les bras un travail inattendu, -une réponse générale que je prépare, sous la -forme d’une lettre à M. Jules Lemaître, et qui -paraîtra, avec la reprise de ma pièce à la Comédie-Française, -à la fin de septembre. La discussion -de la critique m’a en effet quelque peu déconcerté: -pour les uns, je suis féministe; pour -les autres, je ne le suis pas. Il faut pourtant -s’entendre, s’expliquer tout au moins. J’essayerai.</p> - -<p>Après? Deux romans, l’un, philosophique; -l’autre, politique, la suite de <i>Bonnet rouge</i>, me -<span class="pagenum" id="Page_258">[p. 258]</span> -solliciteront. Mais, à certaines démangeaisons, -je crois bien comprendre que j’ai été piqué par -quelque tarentule théâtrale.</p> - -<p>La piqûre y est. A voir si elle s’envenimera.</p> - -<p class="salut">Votre dévoué,</p> - -<p class="rsign">Jules <span class="smcap">Case</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk">M. Lucien Descaves</h3> - -<p class="noind">soutient que toute la crise actuelle vient du -prix trop élevé des places:</p> - -<p class="date">Saint-Denis-sur-Loire, 10 août 1897.</p> - -<p class="addr">Mon cher ami,</p> - -<p>Voici une réponse à quelques-unes de vos -questions.</p> - -<p>Je suis partisan de la liberté des théâtres-nains -de Montmartre et d’ailleurs. Loin de nuire -aux grands théâtres qui les persécutent, ils y -ramèneraient la foule, si le prix des places -n’était surtout un obstacle à la réalisation de -ce vœu des directeurs.</p> - -<p>En effet, sans parler des délicieuses pièces de -<span class="pagenum" id="Page_259">[p. 259]</span> -Courteline, entre autres, ce que les théâtres-nains -offrent au public est tout de même supérieur -en général aux lamentables produits des -cafés-concerts réguliers. Le voilà, le véritable -ennemi, sur lequel il s’agit de reconquérir des -spectateurs. J’estime que les théâtres-nains s’y -emploient et c’est pourquoi je voudrais qu’on -leur fût plus clément. Les grands théâtres, à la -fin, y trouveraient leur compte.</p> - -<p>Ces tentatives, en outre, répondent à votre -question touchant un regain possible des spectacles -coupés. S’ils réussissent sur les petites -scènes de Montmartre, il n’y a, encore un coup, -qu’une raison pour qu’ils ne réussissent pas -ailleurs: le prix trop élevé des places. Trois -pièces en un acte semblent un régal aux spectateurs -qui payent un fauteuil six francs. C’est -quand il leur en coûte douze que leur mauvaise -humeur commence et qu’ils se plaignent de ne -pas en avoir pour leur argent. Une mise en scène -extravagante leur devient alors assez indifférente. Nous -en avons eu la preuve l’hiver dernier.</p> - -<p>Quant à savoir si le théâtre historique en vers -manque de débouchés, je crois qu’il faudrait -retourner la proposition et se demander si les -débouchés ne manqueraient pas plutôt de drames -historiques en vers.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_260">[p. 260]</span> -Ce que je fais sur les bords de la Loire? De la -bicyclette avec Capus, et, tout seul, malheureusement, -un acte intitulé: <i>La Cage</i>, pour -Antoine. Et puis je termine mon roman sur la -Commune: <i>La Colonne</i>.</p> - -<p class="salut">Bien à vous, cher ami,</p> - -<p class="rsign">Lucien <span class="smcap">Descaves</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk">M. Henri Becque</h3> - -<p class="noind">est télégrammatique:</p> - -<p class="date">17 août 1897.</p> - -<p>1<sup>o</sup> C’est une bien grosse question que <i>l’Art et -la Morale</i>; elle ne presse pas, heureusement.</p> - -<p>2<sup>o</sup> J’ai l’horreur des pièces à thèses, qui sont -presque toujours de mauvaises pièces et de -mauvaises thèses. Je le pensais déjà du temps -de Dumas et je n’ai pas changé d’avis, bien loin -de là.</p> - -<p>3<sup>o</sup> Une mise en scène exacte et expressive, -voilà ce que nous voulons. Mais lorsque la mise -en scène n’est qu’un cadre luxueux, indifférent -et inutile, elle ne compte que pour le public.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_261">[p. 261]</span> -Et les toilettes, cette partie si importante aujourd’hui -de la mise en scène. L’intervention -des Doucet et des Paquin est devenue scandaleuse.</p> - -<p>4<sup>o</sup> Je pars pour Saint-Gervais. Je suis souffrant -depuis quinze mois et j’ai besoin de me -soigner.</p> - -<p>5<sup>o</sup> Je vais poser ma candidature au fauteuil -de Meilhac. Si je ne suis pas nommé cette fois, -je ne me représenterai plus.</p> - -<p class="rsign">Henri <span class="smcap">Becque</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk">M. Marcel Prévost</h3> - -<p class="noind">sous le couvert de théories personnelles, dit -quelques vérités à plusieurs de ses contemporains.</p> - -<p class="date">Paris, 10 août 1897.</p> - -<p class="addr">Mon cher Huret,</p> - -<p>Comme il est beaucoup plus facile de faire de -belles théories sur l’art dramatique que de bonnes -pièces, je ne vois pas pourquoi je ne répondrais -pas à votre questionnaire.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_262">[p. 262]</span> -Vous me demandez mon avis sur la mise en -scène luxueuse et minutieusement exacte. La -faut-il telle ou non? Il me semble que, dans -deux cas au moins, le luxe de la mise en scène -et son exactitude sont indispensables. D’abord, -pour la pièce mondaine contemporaine, la -pièce à la mode: nous en avons connu quelques-unes -qui ont dû leur succès aux jolis mobiliers -et aux jolies toilettes. Puis, pour la -pièce historique à prétentions de reconstitution. -Et encore, pour celle-ci, faut-il être circonspect. -Mounet, dans <i>Iphigénie</i>, coiffait un certain -casque qui rappelait à tout le monde les -carabiniers d’Offenbach. Et, dans <i>Frédégonde</i>, -nous vîmes défiler, sous des noms mérovingiens, -toutes les figures d’un jeu de cartes. Le -public riait: rire d’ignorants, à coup sûr; mais -la pièce en souffrait tout de même.</p> - -<p>Maintenant, si l’intérêt d’une œuvre dramatique -réside surtout dans les caractères ou dans -le mouvement des passions, je crois qu’on distrait -imprudemment l’attention du spectateur -en lui montrant trop de décors, de mobiliers et -de costumes. Une vraie belle pièce psychologique -doit se contenter du «palais à volonté» -des tragédies de Racine.</p> - -<p>Mais faut-il faire des pièces psychologiques? -<span class="pagenum" id="Page_263">[p. 263]</span> -me demandez-vous. Et, précisant votre question, -vous ajoutez: «A l’exemple d’Ibsen, va-t-on -vers le théâtre d’idées ou vers le drame -passionnel?»</p> - -<p>Vous savez mieux que moi, mon cher Huret, -pour en avoir recueilli naguère un stock divertissant, -la vanité des pronostics sur le théâtre, -le roman, la poésie de demain. C’est comme le -sort des batailles prochaines: il dépend du -grand capitaine, encore ignoré, qui les gagnera. -Le grand dramaturge que nous attendons sera-t-il -sollicité par les causes mystérieusement -enchaînées des passions et des actes, ou par -l’action et la passion mêmes? De cela dépendra -le théâtre de demain. Ce qui me paraît acquis -aujourd’hui, c’est qu’on commence à se -lasser de la pièce «où il y a une belle scène au -second acte». Et encore que la séparation se -fera plus nette, plus profonde, entre le théâtre -grave et le théâtre gai, qui se mariaient assez -volontiers pendant ces dernières années.</p> - -<p>—Et la pièce à thèse? interrogez-vous.</p> - -<p>Elle n’est, je crois, qu’un cas particulier de -ce que vous nommez le théâtre d’idées. <i>Nora</i>, -<i>Les Revenants</i>, etc., sont des pièces à thèse. -Dès que l’auteur est susceptible de concevoir -des idées générales, elles dirigent forcément -<span class="pagenum" id="Page_264">[p. 264]</span> -son art. Il serait facile de prouver que <i>M<sup>me</sup> Bovary</i> -est un roman-thèse, et l’on démontrerait -sans trop de peine qu’<i>Amants!</i> de notre brillant -Maurice Donnay, est une pièce à thèse...</p> - -<p>Ce qui est franchement désagréable, c’est la -pièce à thèse apparente, agressive, avec des -personnages construits sur mesure, ne parlant, -n’agissant que pour prouver quelque chose. De -telles pièces, fussent-elles parfaites d’ailleurs, -ont le défaut suprême: la vie leur manque. -Quant à la moralité qu’elles prétendent illustrer, -elles la rendent plutôt odieuse. Tels ces -petits <i>tracts</i> protestants qui donneraient à un -saint des envies de libertinages.</p> - -<p>Certes, il est parfaitement légitime de ne -rien vouloir démontrer du tout, au théâtre; -de faire une œuvre simplement lyrique, poétique -ou pittoresque. Mais, si l’on prétend démontrer -quelque chose, il faut le démontrer -<i>par la seule image de la vérité</i>,—comme un -physicien démontre les forces de la nature.</p> - -<p>«Enfin, me demandez-vous, va-t-on vers -le théâtre analytique ou vers le théâtre synthétique?»</p> - -<p>J’ai peur de ne pas très bien comprendre ce -qu’on veut dire par «théâtre analytique» et -«théâtre synthétique». Peut-être le public -<span class="pagenum" id="Page_265">[p. 265]</span> -appelle-t-il tout simplement ainsi le théâtre à -façons lentes et minutieuses,—et le théâtre -bref, express. Car le théâtre est nécessairement -synthétique, puisqu’il doit traduire toutes les -passions, toutes les pensées de la vie humaine -<i>par la seule parole</i>, laquelle n’en est qu’une -expression hâtive et résumée... Par goût, -j’aime assez le théâtre «continu». Les sautes -brusques, les trous: c’est vraiment là un procédé -trop facile. Et <i>Le Supplice d’une femme</i> -me paraît une bien mauvaise pièce...</p> - -<p>Voilà de belles théories, mon cher Huret, -n’est-il pas vrai? Pour y mettre une conclusion, -je noterai simplement cette observation, -que je crois indiscutable: «Il n’y a pas d’exemple -qu’une pièce de théâtre systématique, je -veux dire conçue, construite d’après un système -et proposée par son auteur comme le -type parfait de ce système, soit une très belle -œuvre.»</p> - -<p class="salut">Cordialement à vous,</p> - -<p class="rsign">Marcel <span class="smcap">Prévost</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk"><span class="pagenum" id="Page_266">[p. 266]</span> -M. Romain Coolus</h3> - -<p class="noind">est paresseux:</p> - -<p class="date">Vendredi.</p> - -<p class="addr">Mon cher Huret,</p> - -<p>Vous m’excuserez de répondre très brièvement -à votre questionnaire. Si je ne prenais -ce parti radical, je devrais (mon pauvre ami!) -vous adresser tout un volume. Ne m’en veuillez -pas de vous l’épargner.</p> - -<p>La mise en scène de demain? Elle sera, n’en -doutez pas, soignée, méticuleuse, exacte. Le -public le désire et il a raison. Il vient au théâtre -pour se dépayser et goûter des joies d’illusion. -Le metteur en scène et le décorateur doivent -donc travailler à cette duperie savante: -plus on le trompe, plus le spectateur est ravi; -et pour le bien <i>mettre dedans</i>, il ne faut pas -lui laisser le temps de la réflexion, ni lui permettre -de se reprendre. Donc pas d’<i>à peu près</i>.</p> - -<p>Le Symbolisme? Je vous en parlerais si je -savais ce que c’est. J’attends une définition. Il -m’apparaît que tout poète symbolise dès l’instant -<span class="pagenum" id="Page_267">[p. 267]</span> -qu’il exprime par des images concrètes -certaines vérités abstraites d’ordre psychologique -et moral,—mais le théâtre, dit <i>symbolique</i> -ou <i>symboliste</i>, connais pas!</p> - -<p>Les spectacles coupés, excellente pratique à -qui nous devrons la disparition des innombrables -productions généralement connues et méprisées -sous le nom de <i>lever de rideau</i>. Si les -spectacles coupés sont en faveur, tant mieux! -Nous aurons peut-être alors des pièces en un -acte possibles.</p> - -<p>Les chapeaux de femme? Bien simple! <i>Insuppressibles</i>, -à moins que la Commission d’incendie -ne veuille s’en mêler et ne daigne reconnaître -à quels dangers fabuleux nous exposent -ces pailles, failles, fleurs, plumes et -rubans. Nous serions alors sauvés, mon Dieu! -à tous points de vue! Infaillible, mais peu -probable!</p> - -<p class="salut">Votre ami,</p> - -<p class="rsign"><span class="smcap">Coolus</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk"><span class="pagenum" id="Page_268">[p. 268]</span> -M. Georges Ancey</h3> - -<p class="noind">fait un retour sur lui-même et parle avec maîtrise -de la mise en scène:</p> - -<p class="date">Kerbonne, en Camaret (Finistère),<br /> -<span class="pr3">7 août 1897.</span></p> - -<p class="addr">Cher monsieur,</p> - -<p>Je passe l’été au fin fond de la Bretagne, à -l’extrémité d’une pointe, dans la lande et devant -la mer. C’est là que j’ai échoué, dans mes -pérégrinations et que je suis revenu, depuis, -chaque année. La solitude y est complète; -quelques amis qui passent, dans ces environs, -et voilà tout. Je m’en voudrais cependant -d’omettre trois ou quatre paysans et pêcheurs, -en bragon-braz et en sabots, dont j’ai fait mes -amis et qui parlent comme des personnages -d’Ibsen.</p> - -<p>Quant à mes occupations, elles varient tous -les ans. J’ai fait un peu de tout dans mon désert, -même du jardinage. Cette année, c’est la -bicyclette, pendant deux heures tous les matins. -Le reste du temps je lis, je travaille et je -<span class="pagenum" id="Page_269">[p. 269]</span> -braconne. Le soir, j’ai envie de dormir, ce qui -ne m’arrive qu’ici.</p> - -<p>Voilà dans quel coin votre lettre est venue -me trouver. Et maintenant que vous êtes édifié -sur mes occupations, voici quelles sont mes -préoccupations.</p> - -<p>J’ai trois pièces en train. Aucune n’est encore -terminée, mais j’espère en avoir bientôt fini. -Je puis vous en donner les titres, car ils n’ont -rien de bien compromettant, et ils appartiennent -à tous. L’une a pour titre <i>Le Mariage</i>, le -second <i>L’Héritage</i> et le troisième <i>La Tutelle</i>. -Les titres mêmes du Code, comme vous voyez. -J’ai tâché de rester le plus possible dans les -généralités; je ne sais si j’y aurai réussi.</p> - -<p>Vous me demandez, de plus, si je crois à -l’efficacité de la mise en scène réelle et luxueuse -pour le succès d’une pièce. Je n’y crois pas du -tout. La théorie de la mise en scène réelle, -avec de la vraie eau, de la vraie soupe, de -vrais accessoires, peut se défendre quand on -est très jeune. Moi-même, autrefois, je l’ai exigée. -C’était un bon terrain de lutte, un bon sujet -d’article, il y a six ou sept ans, voilà tout. -Le théâtre vit de sentiments, que ces sentiments -soient justes et dramatiquement exprimés, -le public, quelque peu imaginatif qu’il -<span class="pagenum" id="Page_270">[p. 270]</span> -soit, aura bientôt fait de s’en créer la mise en -scène. Sans aller jusqu’à dire que nous devons -en revenir au système de Shakespeare ou même -à celui de l’Odéon, avec des fauteuils peints sur -les murs dans des bosquets également peints, -je crois que pour nous tout au moins, qui travaillons -<i>dans le bourgeois</i>, une mise en scène -honnête est suffisante.</p> - -<p>Je ne parle là, bien entendu, que de la mise -en scène au point de vue <i>décor</i>, de la basse -mise en scène extérieure, qui n’est qu’une -question de meubles, de la seule mise en scène -qui préoccupe, hélas! la généralité de nos directeurs; -car, à côté de cette besogne subalterne -et oiseuse, il y a une mise en scène qui -est un art, plein de ressources et de trouvailles: -c’est celle qui consiste, pour l’homme du -métier, à aider à la compréhension d’une œuvre, -à en créer l’atmosphère, et même à y -ajouter de la vie et des <i>effets</i> avec les mouvements -plus ou moins ingénieux des personnages, -et leur évolution raisonnée dans les meubles -et le décor. La mise en scène qui s’enroule -autour du drame, qui s’appuie sur ce texte, -qui commente l’action, qui fait lever l’acteur -sur telle phrase, qui le fait asseoir sur telle -autre, peut doubler la vie d’une œuvre, en soulignant -<span class="pagenum" id="Page_271">[p. 271]</span> -la signification du mot par la signification -du geste. Telle réplique dite en remontant -le théâtre est décisive; dite sur place, elle -serait sans valeur. Telle scène, qui n’aurait -qu’un sort ordinaire jouée autour d’une table, -peut s’imposer, devenir capitale, si elle est -jouée devant une cheminée. Seulement, cette -mise en scène-là est un art; elle exige de la -part du metteur en scène, qui devient alors un -véritable collaborateur, une compréhension -complète de l’œuvre; elle veut de l’intelligence -littéraire, elle veut des artistes.</p> - -<p>Il faut avouer qu’on en est encore loin, même -dans certains de nos grands théâtres. Le metteur -en scène est généralement un monsieur -très pressé qui regarde souvent l’heure. Il se -contente bénévolement de faire mettre des -coussins, beaucoup de coussins sur les canapés, -et, quand le texte l’embarrasse, il fait, à -bout de ressources, placer un panier à ouvrage -par beaucoup de machinistes. A moins qu’il -n’en sorte par la phrase trop souvent entendue: -«Mon petit chat, voilà assez longtemps que -vous êtes à gauche, veuillez donc passer à -droite.»</p> - -<p>Mais je m’aperçois, cher monsieur, que cette -question de la mise en scène, qui me passionne -<span class="pagenum" id="Page_272">[p. 272]</span> -par l’abondance de ses moyens, m’a entraîné -fort loin. Vous me permettrez donc de passer -rapidement sur les deux autres questions que -vous me posez.</p> - -<p>L’art dramatique a-t-il pour but la moralisation? -Je ne le crois pas. L’œuvre d’art doit -être impartiale, elle vit seulement de beauté et -de vérité. Il y a, du reste, très peu d’œuvres -absolument immorales. Je ne connais guère, -pour ma part, que le <i>Chandelier</i> qui soit dans -ce cas. Peut-être aussi, dans un autre genre, -<i>Severo Torelli</i>. Réfléchissez-y bien: vous verrez. -Mais qu’importe?</p> - -<p>Votre dernière question m’inquiète davantage; -car je crois que toute œuvre de théâtre -doit être à la fois synthétique et analytique: -synthétique dans le choix des caractères et des -passions, analytique dans les détails nécessaires -à leur expression. Mais j’ai peur de jouer -un peu sur les mots avec vous et peut-être au -fond nous entendons-nous fort bien.</p> - -<p class="salut">Veuillez agréer, cher monsieur, etc.</p> - -<p class="rsign">Georges <span class="smcap">Ancey</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk"><span class="pagenum" id="Page_273">[p. 273]</span> -M. Abel Hermant</h3> - -<p class="noind">se montre réticent:</p> - -<p class="date">Nétreville, par Évreux (Eure),<br /> -<span class="pr3">15 août 97.</span></p> - -<p class="addr">Mon cher Huret,</p> - -<p>Où je passe mes vacances? A l’adresse ci-dessus, -puis en Angleterre.</p> - -<p>Quelle pièce en préparation? Trois actes. -Titre: <i>L’Empreinte</i>.</p> - -<p>Sur quoi? Le divorce, mais pas du tout au -point de vue légal: je ne songe nullement à -critiquer la loi ni à soutenir une thèse.</p> - -<p>Que m’ont appris mes débuts au théâtre sur -le métier et la façon de l’art dramatique? -Mais... je ne sais pas. Vous en jugerez la prochaine -fois.</p> - -<p>Si je crois <i>urgent</i> de créer de nouveaux débouchés -au drame historique ou au drame en -vers? Non.</p> - -<p>Va-t-on vers plus ou moins de mise en scène? -Est-ce qu’une réaction ne se prépare pas contre -le luxe, la minutie de réalité, vers plus de -<span class="pagenum" id="Page_274">[p. 274]</span> -simplicité et d’à peu près? Je ne sais pas si -l’on va vers plus ou moins de mise en scène: -je crois seulement qu’il faut bien mettre en -scène. Je ne hais pas le luxe, mais j’ai horreur -de la minutie autant que de l’à peu près. Je -suis pour l’exactitude, mais pour l’exactitude -en décor. Et quant à la réalité (la vraie eau—n’est-ce -pas?—le vrai champagne, les vrais -<ins id="cor_18" title="coktails">cocktails</ins>, les vrais accessoires) cela me paraît -dénué de tout intérêt.</p> - -<p>Si l’accès des théâtres est difficile, presque -impossible aux inconnus? Ce que j’en pense? -Je pense que oui.</p> - -<p>Si l’on va vers le théâtre d’idées à la suite -d’Ibsen, ou vers le drame de passion pure selon -l’esthétique analytique? Comme ce n’est pas -vous qui avez inventé ce jargon, mon cher -Huret, je me trouve bien libre pour vous dire -qu’il ne m’offre aucun sens précis. D’ailleurs, -qui: on? Et puis on va où on peut.</p> - -<p>Enfin, si l’on décore assez d’auteurs dramatiques? -Jamais assez, cher ami. Je crois avoir -répondu sans réticence à toutes vos questions, -il ne me reste qu’à vous serrer cordialement -la main.</p> - -<p class="rsign">Abel <span class="smcap">Hermant</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk"><span class="pagenum" id="Page_275">[p. 275]</span> -M. François de Curel</h3> - -<p class="noind">donne un assaut solide au théâtre à thèse:</p> - -<p class="date">Les Marmousets, 13 août 1897.</p> - -<p class="addr">Cher monsieur,</p> - -<p>Si par vacances vous entendez le temps passé -hors Paris, je suis en vacances depuis plus -d’un an, toujours à la campagne ou en voyage. -J’ai travaillé à deux pièces, l’une terminée, -l’autre qui s’achève. La première, en cinq actes, -s’appelle <i>Le Repas du Lion</i> et sera jouée au nouveau -théâtre d’Antoine, dans le courant de novembre. -C’est une pièce sociale comportant pas -mal de personnages.</p> - -<p>Je réponds maintenant à vos autres questions:</p> - -<p>Tout porte à croire que la mise en scène va -continuer à être très exacte. L’exactitude est -une conquête dont il ne faut pas s’exagérer -l’importance, mais conquête tout de même, -qui a créé dans le public un goût dont il faut -tenir compte. Si j’admets le besoin d’exactitude -et de pittoresque, je suis convaincu qu’il -<span class="pagenum" id="Page_276">[p. 276]</span> -y aura réaction contre la richesse exagérée de -la mise en scène. Ce n’est pas une conquête, -cela, c’est une épidémie qui, de tout temps, a -tué des théâtres. D’ailleurs, je suis peut-être -un juge partial quant au peu d’importance de -la mise en scène, pour la bonne raison que -mon théâtre n’en comporte guère. Je ne vois -parmi mes pièces que <i>Les Fossiles</i> et le <i>Repas -du Lion</i> dont je parlais tout à l’heure qui exigent -une mise en scène très soignée.</p> - -<p>Il me paraît téméraire d’affirmer d’une façon -générale qu’il faut ou qu’il ne faut pas faire de -pièces à thèse. Ainsi Dumas fils aurait probablement -beaucoup perdu à n’en pas faire. Il -avait l’instinct de la prédication, et, sans aucun -doute, l’idée qu’il convertissait le public -servait à grandir et à fortifier son talent. Sur ce -sujet, chaque auteur ne peut donc parler qu’à -un point de vue personnel qui révèle ses véritables -aptitudes. Mon sentiment est qu’au -théâtre on perd son temps à vouloir convertir -le public. D’abord, parce que l’action seule -l’intéresse; il dort pendant les tirades régénératrices, -ou, s’il parvient à les écouter, c’est -pour en sourire, car il a le bon sens d’être peu -convaincu de la valeur morale des écrivains de -la rampe. Si nous l’amusons:—Bravo! Mais -<span class="pagenum" id="Page_277">[p. 277]</span> -si nous faisons de la moralité: Holà! de quoi -te mêles-tu? Ajoutez à cela que, par elle-même, -la pièce à thèse n’inspire pas confiance. On -sent trop qu’elle est fabriquée pour les besoins -d’une cause. Elle donne des conseils peut-être -excellents, mais par la bouche de personnages -dont la conception est un mensonge, car l’auteur, -qui n’est qu’un avocat madré, charge -tant qu’il peut la partie adverse et blanchit -outre mesure son client. L’ensemble sonne -faux.</p> - -<p>Du reste, pour peu que l’on cherche dans -l’histoire le point de départ des grandes réformes, -on constate que les thèses ont presque -toujours produit des effets très différents de -ceux qu’attendaient leurs inventeurs. Cela n’est -pas pour nous encourager à prêcher, aux -dépens de la valeur artistique de notre œuvre -et aussi de sa durée, puisqu’elle est morte dès -que les mœurs, en se modifiant, l’ont rendue -sans objet.</p> - -<p>Tout en ne prêchant pas, un homme intelligent, -qu’il écrive pour le théâtre ou pour le -livre, ne peut rester indifférent au bien ou au -mal qui résultera de son travail. Si je voyais, -dans la société qui m’entoure, une plaie à -guérir, un abus à frapper, au lieu d’exposer une -<span class="pagenum" id="Page_278">[p. 278]</span> -méthode de guérison plus ou moins contestable -en un drame qui, au fond, ne serait qu’un monologue -coupé en paragraphes récités à tour de -rôle par des bonshommes faits sur mesure, je -me bornerais plutôt à une peinture aussi -vivante que possible de cette société en péril. -A mes yeux, c’est le choix du sujet, le milieu -où on le place, qui donnent à l’écrivain pénétré -de sa responsabilité le moyen de l’exercer. -Ce choix fait, il n’y a plus qu’à être sincère. -Aider un peuple à se bien connaître, lui faire -sentir une douleur à l’endroit de la plaie, cela -suffit pour que, de lui-même, il évolue vers le -salut. L’écrivain a rempli son devoir lorsqu’il -a dit la vérité avec toute l’énergie dont il est -capable.</p> - -<p>Vous me demandez enfin si le mouvement -actuel va vers l’art dramatique synthétique ou -vers l’analytique?</p> - -<p>Le théâtre est un art de raccourci. Nous -avons, nous auteurs dramatiques, deux ou -trois heures pour faire vivre sur les planches -ce qu’un romancier raconterait dans un gros -livre. Toute pièce suppose donc une condensation -extrême de faits et de sentiments. Chaque -mot doit éclairer le passé et préparer l’avenir, -la moindre intention est à triple détente. Une -<span class="pagenum" id="Page_279">[p. 279]</span> -pièce ainsi composée est, ou ne peut être, -qu’une synthèse. L’expression <i>théâtre d’analyse</i> -désignant un genre parallèle au roman -d’analyse est de nature à donner une idée tout -à fait fausse du théâtre dont il s’agit. J’aimerais -mieux l’appeler théâtre psychologique, -expression sans doute trop ambitieuse, mais -qui, du moins, n’écarte pas la notion de synthèse -inséparable de celle du théâtre.</p> - -<p>Cela dit, j’ajoute: Oui, le mouvement actuel -va vers l’art dramatique psychologique. Les -auteurs sentent la nécessité de rajeunir les -sujets <ins id="cor_19" title="terriblements">terriblement</ins> usés, et la psychologie est -une des sources—pas la seule—où l’on peut -puiser.</p> - -<p>Le public suivra-t-il les auteurs dans cette -voie? Ceci est une question que l’avenir décidera.</p> - -<p>Croyez, cher monsieur, à mes meilleurs sentiments,</p> - -<p class="rsign">François de <span class="smcap">Curel</span>.</p> - -<p>On ne pourra s’empêcher de remarquer encore -une fois ici le refus des auteurs à différencier -la formule analytique de la formule -synthétique. Tous ou presque tous s’acharnent -à vouloir que tout le théâtre confonde et réunisse -<span class="pagenum" id="Page_280">[p. 280]</span> -les deux formules. Il se fût agi, au contraire, -de préciser les choses: <i>L’Assommoir</i>, -de Zola, et <i>Germinie Lacerteux</i>, de Goncourt, -et <i>La Pêche</i>, de M. Céard, tout le théâtre de -Jean Jullien et tant d’autres productions dramatiques -contemporaines du même ordre peuvent-ils -être appelés des œuvres synthétiques?</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk">M. Henri Lavedan.</h3> - -<p class="date">6 août 1897.</p> - -<p class="addr">Mon cher Huret,</p> - -<p>Je vais donc passer de bonne grâce sous vos -Fourches Caudines.</p> - -<p>1<sup>o</sup> Si j’ai des pièces en train?—Une seule, -dont le titre n’est pas encore fixé—une comédie -moderne, en cinq actes que je compte présenter -dans le courant de l’année prochaine au -Théâtre-Français, après que ce même théâtre -aura représenté ma <i>Catherine</i> qui doit passer cet -hiver. J’ai aussi promis à Antoine de lui donner -quelque chose.</p> - -<p>2<sup>o</sup> Je crois que la mise en scène, très poussée, -<span class="pagenum" id="Page_281">[p. 281]</span> -peut aider au succès, y contribuer même dans -une assez large part, mais à condition qu’elle -soit intelligemment, pittoresquement, spirituellement -appropriée au milieu social de la -pièce, et au caractère, à la nature des personnages. -Malgré tout, je ne pense pas qu’elle suffise, -même de premier ordre, à tenir lieu d’une -pièce absente ou à en sauver une sans valeur. -Je suis persuadé aussi qu’un chef-d’œuvre peut -s’en passer. Autant vous dire que moi, il -m’en faut, et de la très soignée! J’imagine que -le souci d’exactitude, le luxe des décors, des -ameublements, des toilettes, etc., sont loin -d’avoir dit leur dernier mot. On fera de plus -en plus fort... jusqu’à l’Exposition. Après, tout -se calmera.</p> - -<p>3<sup>o</sup> Il n’y a pas de vogue pour tel ou tel genre. -Il n’y a de vogue que pour la pièce «réussie». -Elle <i>portera</i>, si c’est une pièce à thèse, tout -comme une pièce gaie, sentimentale ou dramatique, -n’ayant pour objet que l’éternel jeu des -passions et la simple observation de la vie. -L’action dramatique, à mon avis, doit toujours -prendre parti, montrer clairement ce qu’il -veut, de quel côté il souhaite faire pencher la -balance.</p> - -<p>4<sup>o</sup> Oui, je pense que les spectacles coupés -<span class="pagenum" id="Page_282">[p. 282]</span> -ont chance de redevenir à la mode et que tous -les petits théâtres, Grand Guignol, Roulotte, -etc., contribueront à accentuer ce mouvement. -La courte pièce en un acte, la saynète, le dialogue -vont faire beaucoup de mal à la chanson -de café-concert.</p> - -<p>5<sup>o</sup> Comment empêcher les femmes de conserver -leurs chapeaux au théâtre?</p> - -<p>—Je me déclare incompétent.</p> - -<p>6<sup>o</sup> Décore-t-on assez d’auteurs dramatiques?</p> - -<p>—Non! jamais assez! Le nombre des -croix à donner sera toujours inférieur à celui -de mes confrères dont le talent mérite récompense!</p> - -<p>7<sup>o</sup> Les auteurs manquent-ils de débouchés?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>8<sup>o</sup> Les directeurs manquent-ils de bonnes -pièces?</p> - -<p>—Je ne sais pas. Je ne suis qu’auteur.</p> - -<p class="salut">Cordiale poignée de main, mon cher Huret,</p> - -<p class="rsign">Henri <span class="smcap">Lavedan</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk"><span class="pagenum" id="Page_283">[p. 283]</span> -M. Alexandre Bisson.</h3> - -<p class="noind">est <ins id="cor_20" title="conscienceux">consciencieux</ins>. Merci.</p> - -<p class="date">Les Surprises, 5 août 1897.</p> - -<p class="addr">Cher monsieur Huret,</p> - -<p>Vous voulez bien me demander mon avis sur -un petit tas de questions, aussi diverses qu’intéressantes. -Je m’empresse de vous l’envoyer.</p> - -<p>Vous me demandez:</p> - -<p><i>Où je passe mes vacances?</i></p> - -<p>Est-ce pour y venir? En ce cas, vous auriez -joliment raison, car la plage de La Baule (Loire-Inférieure) -est bien la plus jolie qu’il y ait au -monde: le pays est charmant et le bon beurre -n’y coûte que vingt-deux sous!... Il est vrai -qu’il est plutôt mauvais; mais on peut se rattraper -sur les œufs, qui sont pour rien...</p> - -<p><i>Si je travaille?</i></p> - -<p>Hélas? il le faut bien!</p> - -<p><i>A quoi?</i></p> - -<p>Voici: le matin, je fais des petits trous dans -le sable et, comme c’est très fatigant, je me repose -généralement l’après-midi.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_284">[p. 284]</span> -<i>Si je m’amuse?</i></p> - -<p>Jeune indiscret!... Non, moi, je ne m’amuse -pas: ce sont les autres qui m’amusent!</p> - -<p><i>Quel est mon avis sur la signification du développement -des cafés-concerts?</i></p> - -<p>A mon sens, le développement de ces établissements -doit signifier que le public y va -beaucoup.</p> - -<p><i>Si je crois que les cafés-concerts soient nuisibles -aux théâtres?</i></p> - -<p>Je vous crois que je le crois! Mais je crois -aussi que les théâtres font bien du mal aux cafés-concerts.</p> - -<p><i>Si je pense que les directeurs de théâtre ont -raison de lutter contre les cafés-concerts?</i></p> - -<p>En mon âme et conscience, oui, je le pense!... -On a toujours raison de lutter contre ce qui -vous est préjudiciable.</p> - -<p><i>Si je suis assez renseigné pour deviner ce que -jouera le théâtre de l’Œuvre l’année prochaine?</i></p> - -<p>Oui, justement, je suis très bien renseigné. -M. Lugné-Poe, qui, en ce moment, est en Scandinavie, -consacrera sa saison prochaine au vaudeville -américain. Quelques minstrels sont également -à prévoir.</p> - -<p><i>Si je suis sincèrement d’avis que le drame historique -manque de débouchés?</i></p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_285">[p. 285]</span> -Non, sincèrement, je ne suis pas d’avis. On -le voit partout, le drame historique: aux Français, -à l’Odéon, au Château-d’Eau, à la Porte-Saint-Martin, -même au Gymnase, où l’on va -donner <i>La Jeunesse de Louis XIV</i>. Il n’y en -a que pour lui! Je croirais plutôt que c’est -le drame historique qui manque aux débouchés.</p> - -<p><i>Les chapeaux de femmes vont-ils se maintenir -cette année à l’orchestre?</i></p> - -<p>Oui, mais ils ne gêneront plus personne. -Chaque dossier de fauteuil sera orné d’une -petite fente verticale. Quand on aura devant -soi un chapeau-écran, on n’aura qu’à glisser -10 centimes dans la petite fente verticale, et -aussitôt, sans secousse, le fauteuil de la dame -s’abaissera de 40 centimètres. Il faudra vraiment -ne pas avoir 10 centimes dans sa poche...</p> - -<p><i>Si j’ai l’occasion de juger la différence des -publics qui voient jouer mes pièces à Paris et -dans les tournées?</i></p> - -<p>Non. Je n’ai pas l’occasion. Comme théâtre, -à La Baule, nous avons une fanfare et pas -d’ouvreuses.</p> - -<p><i>Ne va-t-on pas revenir aux spectacles coupés?</i></p> - -<p>Moi, je ne demande pas mieux, ayant quelques -<span class="pagenum" id="Page_286">[p. 286]</span> -pièces en réserve pour ce moment béni!... -En tout cas, on pourrait toujours commencer -par couper, dans les grandes pièces, le troisième -acte, qui est généralement le plus difficile -à faire.</p> - -<p>Maintenant que je vous ai répondu avec cette -vieille et rude franchise, que l’on ne retrouve -plus guère aujourd’hui que dans les classes -dirigées, laissez-moi vous poser à mon tour une -toute petite question:</p> - -<p><i>Quelle influence aura, selon vous, la restauration -du théâtre d’Orange sur le développement -progressif des saxo-tubas dans les musiques militaires?</i></p> - -<p>En attendant votre réponse, que j’espère sincère, -croyez-moi, cher monsieur Huret, votre -bien cordialement dévoué,</p> - -<p class="rsign">Alexandre <span class="smcap">Bisson</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk">M. Léon Gandillot</h3> - -<p class="noind">se tient, de parti pris, en dehors des questions -posées. Impuissant Torquemada de la Société -<span class="pagenum" id="Page_287">[p. 287]</span> -des auteurs, il pleure l’abolition des bûchers -de l’Inquisition. Ecoutons-le:</p> - -<p class="date">Mardi, 15 août 1897.</p> - -<p class="addr">Mon cher Huret,</p> - -<p>Pendant que je suis bien sage et bien inoffensif -à regarder les petits bateaux qui vont -sur l’eau à Etretat, vous avez la cruauté de -venir me faire le coup du questionnaire. Et ce -sont les problèmes les plus ardus et les plus -complexes de la question théâtrale que vous -remuez à la fois négligemment du bout de votre -plume et dont vous exigez une solution immédiate.</p> - -<p>Quant à moi, mon cher Huret, pour tout ce -qui touche aux choses de théâtre, je n’ai qu’une -opinion: c’est la faute à la Société des auteurs -dramatiques. C’est mon idée fixe, je ne vois -que ça, je ne connais que ça.</p> - -<p>La multiplication des cafés-concerts et le -tort que les bouisbouis font aux scènes plus -relevées, le krach du vaudeville, les chapeaux -de femmes à l’orchestre, la décoration des -actrices et les spectacles coupés, voilà, évidemment, -de nombreux objets d’étude et de controverse, -et encore on pourrait ne pas oublier le -<span class="pagenum" id="Page_288">[p. 288]</span> -palpitant billet de faveur et le cas de l’invraisemblable -monsieur Bérenger, mais personnellement -je suis hypnotisé par l’unique question -de la Société des auteurs dramatiques.</p> - -<p>L’obsédante pensée de cette Société de Nessus, -dont il est impossible de rejeter de ses -épaules l’implacable tutelle; la constatation de -ce fait monstrueux, d’ailleurs universellement -ignoré par la magistrature d’abord, que nul -en France ne peut exercer la profession d’auteur -dramatique s’il n’adhère aux statuts de -la corporation, laquelle tient dans les mains de -son syndicat par les traités imposés, au mépris -du Code civil, tous les théâtres, entendez-vous, -tous les théâtres de Paris et de la province, et -en interdit de la sorte l’accès à qui refuserait -de signer le pacte social; cette servitude inouïe, -scandaleuse, immorale et illégale, à laquelle se -soumettent tous les auteurs dramatiques, voici -le sujet de l’étonnement douloureux dont je ne -suis pas revenu depuis que je suis entré dans -la carrière (quand mes aînés y étaient encore, -hélas!) Et toutes les autres questions, plus ou -moins captivantes, intéressant l’avenir du théâtre, -me laisseront froid tant qu’on n’aura pas -résolu la primordiale, c’est-à-dire celle de -l’émancipation de l’auteur dramatique; tant -<span class="pagenum" id="Page_289">[p. 289]</span> -qu’on n’aura pas proclamé le droit de tout -citoyen de faire des pièces et d’en vendre, de -s’établir enfin vaudevilliste aussi bien qu’ébéniste -ou charcutier.</p> - -<p>Excusez-moi donc, mon cher Huret, etc.,</p> - -<p class="rsign"><span class="smcap">L. Gandillot.</span></p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk">M. Georges Feydeau</h3> - -<p class="noind">paraît avoir trouvé le moyen d’empêcher les -femmes de conserver leur chapeau à l’orchestre:</p> - -<p class="date">Paris, 21 août.</p> - -<p class="addr">Mon cher ami,</p> - -<p>Vous m’avez demandé une lettre à bâtons -rompus, à bâtons rompus je vous réponds!</p> - -<p>Et, d’abord, tâchons de nous ressouvenir de -notre questionnaire car, avec le souci d’ordre -qui me caractérise, je l’ai tellement bien rangé -que je ne puis plus mettre la main dessus.</p> - -<p><i>Où je suis?</i></p> - -<p>Depuis huit jours à l’étranger, à Paris! Mais -pas pour longtemps car j’ai peur d’y oublier le -<span class="pagenum" id="Page_290">[p. 290]</span> -français; la semaine prochaine je pars pour le -Midi; l’été est vraiment trop dur à Paris; il n’y -a pas, il fait trop froid.</p> - -<p><i>Les directeurs de théâtre ont-ils raison de -lutter contre les cafés-concerts?</i></p> - -<p>Évidemment! Comme les cafés-concerts auront -raison de lutter contre les théâtres.</p> - -<p><i>Les cafés-concerts font-ils vraiment du tort -au théâtre?</i></p> - -<p>C’est indiscutable! <i>Champignol malgré lui</i> a -eu 560 représentations, <i>le Dindon</i>, <i>l’Hôtel du -Libre-Echange</i>, <i>Monsieur chasse</i>, <i>le Fil à la -patte</i>, quelque chose comme un millier de représentations: -«Ah! sans ces sacrés cafés-concerts!...»</p> - -<p><i>Quel sera le goût du snobisme au théâtre de -«l’Œuvre» cet hiver?</i></p> - -<p>Il faudrait d’abord admettre que le snobisme -ait un goût, et alors il ne serait plus le snobisme. -Or, comme il n’obéit pas à un goût mais -à un mot d’ordre, posez la question à ceux qui -le donnent.</p> - -<p><i>Êtes-vous d’avis que le drame historique et en -vers manque de débouchés?</i></p> - -<p>Je ne crois pas tant qu’il manque de débouchés, -je crois surtout qu’il manque de spectateurs.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_291">[p. 291]</span> -<i>Trouvez-vous qu’on décore assez d’auteurs -dramatiques?</i></p> - -<p>Comme chevaliers, certainement. Maintenant, -comme officiers...?</p> - -<p><i>Connaissez-vous un moyen d’empêcher les -femmes de conserver leur chapeau au théâtre?</i></p> - -<p>Je n’en vois qu’un. Déclarer que seules -pourront garder leurs chapeaux les femmes -âgées de plus de quarante ans.</p> - -<p class="salut">A vous, quand même,</p> - -<p class="rsign">Georges <span class="smcap">Feydeau</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk">M. Georges Courteline</h3> - -<p class="noind">n’envoie pas dire leur fait aux directeurs et -appuie ses démonstrations d’une opulente érudition.</p> - -<p class="addr">Mon cher Huret,</p> - -<p>Mille pardons d’avoir tant tardé à vous répondre. -Je n’étais pas à Paris, en sorte que je ne -trouve qu’aujourd’hui votre lettre.</p> - -<p>Est-ce que les directeurs de théâtres vont -<span class="pagenum" id="Page_292">[p. 292]</span> -nous raser encore longtemps? Ils nous assomment -avec leurs revendications. Sous le prétexte—d’ailleurs -mensonger—que leur -commerce ne bat que d’une aile, ils décrètent -l’univers entier d’accusation et portent plainte -contre les passants. Un jour, c’est l’Assistance -publique qui les ruine; le lendemain, c’est le -billet de faveur qui est la cause de leurs désastres; -il y a un mois, c’était Montmartre qui -leur prenait leur clientèle; aujourd’hui c’est le -café-concert dont le «développement» les -menace. En vérité, on n’a pas idée de ça. Et -puis quoi, le café-concert? Qu’est-ce qu’il a fait, -le café-concert? Et où est-il le «développement» -que ces gens nous signalent du doigt -comme une sorte de spectre rouge? Si vous -voulez bien vous reporter aux dernières années -de l’Empire, c’est-à-dire à trente ans d’ici, -vous constaterez, preuves en main, que Paris -comptait, pour le moins, une demi-douzaine de -beuglants qui ont aujourd’hui disparu et n’ont -pas été remplacés. Vous me direz: «Parisiana.» -Bon! Eh bien! et la Tertulia? et les Porcherons? -et le XIX<sup>e</sup> Siècle? Sans parler de l’Eldorado -devenu théâtre régulier, de l’Alcazar, -qu’on a démoli il y a six semaines, et de l’Horloge, -que notre ami Bodinier, si j’en crois une -<span class="pagenum" id="Page_293">[p. 293]</span> -information récente, se propose de désaffecter -au profit des jeunes écrivains dramatiques. -Cependant, depuis la guerre, je vois surgir la -Renaissance, les Nouveautés, la Comédie-Parisienne, -le Nouveau-Théâtre, la Bodinière, est-ce -que je sais? Alors quoi? Nous avons cinq -théâtres de plus, six cafés-concerts de moins, -et c’est le concert qui se développe!... Je vous -avoue que je ne comprends pas. Et remarquez -que, si j’ai oublié involontairement de -mentionner les Bouffes-du-Nord, j’ai fait exprès -de ne citer ni le Théâtre libre, ni l’Œuvre, ni -les Escholiers, ces maisons n’étant pas ouvertes -au public payant et ne créant, dès lors, -aucune concurrence aux théâtres à bureaux -ouverts.</p> - -<p>Tout ça, c’est des bêtises et des mauvaises -raisons. A bonne pièce, bonne recette; toute -l’affaire est là. Est-ce que <i>La Douloureuse</i> de -Maurice Donnay n’a pas été une grosse affaire -d’argent? <i>Le Chemineau</i> de Richepin a-t-il, oui -ou non, tenu l’affiche pendant cinq mois? <i>La -Samaritaine</i>, de Rostand, a-t-elle réalisé près -de 70,000 francs en dix représentations à peine? -Prenons les choses de moins haut. Est-ce que -Michaut a à se plaindre avec <i>Champignol</i>, <i>La -Tortue</i>, <i>L’Hôtel du Libre-Echange</i> et aussi le -<span class="pagenum" id="Page_294">[p. 294]</span> -<i>Sursis</i>, qui en est, aujourd’hui, à la 280<sup>e</sup>? Il -faut peut-être que je m’apitoie sur le sort de -l’infortuné Rochard qui se fait des rentes avec -<i>Les Deux Gosses</i>, depuis quelque chose comme -deux ans. Et l’excellent Léon Marx, directeur -du théâtre Cluny et professeur de pourboires -aux cochers, il faut aussi que je verse des larmes -sur la misérable condition où l’ont réduit -les cabarets de Montmartre et les cafés-concerts -du centre? Je vous répète, mon cher Huret, -que tout cela est enfantin, et que les directeurs -de théâtre sont mal fondés dans leurs plaintes. -Si Samuel a 3,500 francs de frais par jour -et si Baduel, à la Porte-Saint-Martin, remporte -une tape avec <i>Don César de Bazan</i> et avec des -pièces de Déroulède, j’en suis fâché; mais ce -n’est la faute ni de Reschal, ni d’Yvette, ni du -grand Brunin.</p> - -<p>Qu’on ne fasse pas de bêtises; on ne sera pas -tenté de les faire payer aux autres.</p> - -<p class="salut">Bien à vous,</p> - -<p class="rsign"><span class="smcap">G. Courteline.</span></p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk"><span class="pagenum" id="Page_295">[p. 295]</span> -M. Maurice Hennequin,</h3> - -<p class="noind">tout en se plaignant d’une chaleur torride, développe -l’anecdote avec agrément:</p> - -<p class="date">Spa, 14 août 1897.</p> - -<p>Ah! mon cher Huret, parler théâtre par une -torride matinée d’août! quand tout chante, -tout vibre... et que la pêche à la truite vous -attend! c’est à vous envoyer à tous les diables!</p> - -<p>Où je passe mes vacances?</p> - -<p>Un peu partout; à Spa pour le moment. Et -si j’ajoutais que par cette température je travaille -toute la journée, vous me traiteriez de -fichu blagueur... et vous auriez raison! Je -m’amuse donc autant que je peux et je travaille -le moins possible: qui n’est pas un peu socialiste -à ses heures?</p> - -<p>Hélas! je songe qu’il me faudra bientôt regagner -Paris pour lire aux artistes du Palais-Royal -<i>Les Fêtards</i>, pièce en trois actes et quatre -tableaux, écrite en collaboration avec Antony -Mars, musique de Victor Roger. Vous parlerai-je -aussi d’une comédie dont nous venons, -<span class="pagenum" id="Page_296">[p. 296]</span> -Georges Duval et moi, de terminer le troisième -acte et qui en aura quatre? de... et de...? Non! -je ne vous en parlerai pas, car j’ai un principe -qui, pour ne pas dater de la Révolution, n’en -est pas moins excellent: tant qu’une pièce n’est -pas entrée en répétition...</p> - -<p>La liberté des cafés-concerts?</p> - -<p>Je trouve que les directeurs ont parfaitement -raison de se défendre. Quant à mes arguments, -les mêmes que les leurs. Je crois donc inutile -d’insister et je passe à la question des chapeaux.</p> - -<p>Ah! ces chapeaux!</p> - -<p>Eh bien! mon cher Huret, tout me porte à -croire que nous en souffrirons encore cette -année.</p> - -<p>Tenez, à propos de cette question, une simple -histoire:</p> - -<p>C’était à Bruxelles, au Vaudeville, on jouait -<i>Le Paradis</i>. A l’orchestre se prélassait une grosse -dame au chapeau tour-eiffelesque—avez-vous -remarqué que les chapeaux de théâtre sont -toujours plus grands que les chapeaux de ville? -c’est charmant!—et derrière la dame un malheureux -spectateur se penchait tantôt à droite, -tantôt à gauche et finalement ne voyait rien -du tout.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_297">[p. 297]</span> -A un moment, n’en pouvant plus:</p> - -<p>«Madame.</p> - -<p>—Monsieur?</p> - -<p>—Votre chapeau m’empêche de voir.</p> - -<p>—Désolée! Que voulez-vous que j’y fasse?</p> - -<p>—Mais... ôtez-le!</p> - -<p>—Oter mon chapeau? Jamais!»</p> - -<p>Il eut beau insister; la dame était de roc. -Alors que fit-il? Il tira de sa poche—vous -savez qu’on fume au Vaudeville—un énorme -cigare, l’alluma et se mit à envoyer avec grâce -toute la fumée dans la figure de la dame.</p> - -<p>«Monsieur!</p> - -<p>—Madame?</p> - -<p>—Faites donc attention!</p> - -<p>—Votre chapeau, madame!</p> - -<p>—Mais vous m’asphyxiez!</p> - -<p>—Votre chapeau, madame!!</p> - -<p>—Vous êtes un malappris!</p> - -<p>—Votre chapeau, madame!!!»</p> - -<p>Et la dame dut s’avouer vaincue: elle ôta -son chapeau!</p> - -<p>Comme nous ne pouvons, à Paris, opposer le -cigare aux chapeaux, pourquoi ne pas prendre -un moyen mixte? interdire le chapeau à -l’orchestre et le tolérer au balcon?</p> - -<p>Tel est mon plan.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_298">[p. 298]</span> -Si je suis d’avis qu’il est urgent d’ouvrir de -nouvelles salles pour créer des débouchés aux -drames en vers et historiques?</p> - -<p>Mais n’est-ce pas là le programme de Coquelin -à la Porte-Saint-Martin?</p> - -<p>Alors?</p> - -<p>Si je suis pour le retour aux spectacles coupés?</p> - -<p>Oui. Mais le public?</p> - -<p>C’est une erreur, à mon avis, de se baser sur -le succès de certaines pièces en un acte dans -les petits théâtres à côté pour indiquer un revirement -du goût public en ce sens.</p> - -<p>Question de milieu.</p> - -<p>Comment je pratique la collaboration?</p> - -<p>Question embarrassante et délicate!</p> - -<div class="poem"> - <div class="vers6">Il y a cent façons</div> - <div class="vers6">De couper les joncs...</div> -</div> - -<p class="noind">dit la chanson. Il y a également cent façons -de collaborer: cela dépend des collaborateurs.</p> - -<p>O joie! il ne reste plus qu’une question! -Décore-t-on assez de gens de théâtre?</p> - -<p>Mais non... puisque je ne le suis pas!</p> - -<p>Excusez le décousu de cette lettre, mon -cher Huret, mais encore un coup—comme -<span class="pagenum" id="Page_299">[p. 299]</span> -dit l’Oncle—la pêche à la truite m’attend.</p> - -<p class="salut">Bien cordiale poignée de main,</p> - -<p class="rsign">Maurice <span class="smcap">Hennequin</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk">M. Albin Valabrègue</h3> - -<p class="noind">plaisante:</p> - -<p class="date">Heiden, le 6 août 1897.</p> - -<p class="addr">Mon cher confrère,</p> - -<p>Vous m’adressez une quinzaine de questions. -Heureusement, je suis dans le pays des avalanches:</p> - -<p>1<sup>o</sup> Je passe mes vacances, l’hiver, à Paris; -l’été, je fais comme la nature, je produis. Cette -année, délaissant un peu les fleurs... de <ins id="cor_21" title="réthorique">rhétorique</ins> -et les plates-bandes philosophiques, j’ai -particulièrement soigné les vignes qui me donnent -ce petit vin clairet, dont les Nouveautés -et le Palais-Royal attendent chacun une barrique. -Ils l’auront! Le <i>Journal des Débats</i> nous -dira si c’est du vin de derrière les <i>Faguets</i>;</p> - -<p>2<sup>o</sup> Je préfère de beaucoup le théâtre au café-concert, -<span class="pagenum" id="Page_300">[p. 300]</span> -parce que je vais au théâtre gratuitement -et qu’au café-concert je paye ma place.</p> - -<p>Je ne vois qu’un moyen de ruiner l’industrie -des cafés-Yvette: c’est de multiplier les entrées -de faveur dans les théâtres;</p> - -<p>3<sup>o</sup> Le drame historique et en vers ne manque -pas de débouchés. Il a:</p> - -<ul class="lsoff"> - <li><i>a</i>) La Comédie-Française;</li> - <li><i>b</i>) L’Odéon;</li> - <li><i>c</i>) La Porte-Saint-Coquelin;</li> - <li><i>d</i>) La Renaissance;</li> - <li><i>e</i>) Le Château-d’Eau (qui a joué des vers de M. Jules Barbier).</li> -</ul> - -<p>Donc, si l’on construit de nouvelles salles, je -demande qu’elles soient affectées à la représentation -d’œuvres lyriques de l’école française, -d’œuvres étrangères très profondes. (Il n’y a -rien qui fasse faire de l’argent aux vaudevilles -comme de multiplier, ailleurs, les spectacles -ennuyeux);</p> - -<p>4<sup>o</sup> Les chapeaux de femme se maintiendront -encore à l’orchestre, cette année. Mais qu’importe? -Enlevez les chapeaux, il reste les têtes -coiffées!... Il faudrait donc n’admettre, à -l’orchestre, que de petites femmes chauves!</p> - -<p>5<sup>o</sup> J’ignore complètement ce que voudront, -cette année, les abonnés de l’<i>Œuvre</i>. Je conseille -<span class="pagenum" id="Page_301">[p. 301]</span> -aux auteurs de la maison de nous donner -un peu de tout, d’égaler le plus possible Shakespeare, -Molière, Victor Hugo, etc., etc., et -ce sera très bien;</p> - -<p>6<sup>o</sup> Il est désirable que les spectacles coupés -reviennent à la mode. Voici, pour mon compte, -ce que j’ai imaginé: j’ai créé le <em>BAISSER DE RIDEAU</em>, -politique, social, littéraire, artistique, religieux, -philosophique, scientifique, etc., etc.</p> - -<p>J’ai remis à Porel et à Carré un petit acte, -modeste et simple, dans lequel je traite, en un -quart d’heure, la question de l’<i>éducation de -l’âme</i>, de beaucoup supérieure à l’instruction -actuelle, c’est-à-dire à l’entassement des connaissances -humaines dans des cerveaux d’enfants.</p> - -<p>Maintenant, voici pourquoi cette innovation -doit conquérir Paris, la province et l’étranger: -le <i>baisser de rideau</i> sera <i>gratuit</i>; il sera -donné en supplément de spectacle. (J’espère -que le gouvernement n’y verra pas une loterie.)</p> - -<p>Si le spectateur s’ennuie, il n’aura rien à -réclamer... que son pardessus.</p> - -<p>L’heure est venue où le théâtre doit <i>prouver -quelque chose</i>. Il faut préparer, amorcer, tâter -le public, au moyen de petites œuvres d’une -<span class="pagenum" id="Page_302">[p. 302]</span> -durée de dix à quinze minutes. Si le public -accepte et applaudit, on deviendra ambitieux.</p> - -<p>On va encore dire que je suis un original, -mais je voudrais bien faire comprendre à mes -contemporains que tout progrès a sa source -dans l’originalité et qu’une chose doit être -neuve avant d’être ancienne.</p> - -<p>Sur cette conclusion, dédiée à M. La Palisse, -je vous ferai observer que j’ai répondu, en six -numéros, à vos quinze questions, et je serre vos -mains d’inquisiteur.</p> - -<p class="rsign">Albin <span class="smcap">Valabrègue</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk">M. Ernest Blum</h3> - -<p class="noind">aussi:</p> - -<p class="date">Château de Boisement, 6 août 97.</p> - -<p class="addr">Mon cher Huret,</p> - -<p>Quelques lignes seulement en réponse à vos -nombreuses questions; il fait tellement chaud -que, comme dit mon confrère Chose, je vous -écris d’une main et transpire de l’autre!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_303">[p. 303]</span> -Je me plais à la campagne sans m’y plaire -beaucoup; mais là, au moins, quand il y a un -souffle de vent il est pour moi,—il est vrai -que lorsqu’il y en a un grand, j’en profite -aussi.</p> - -<p>Je travaille tant que je peux! j’accumule vaudevilles, -comédies, opérettes et mélodrames! -Mon rêve est d’accaparer tous les théâtres l’hiver -prochain et de gagner deux ou trois millions -de droits d’auteur.</p> - -<p>Vous me demandez si les bouisbouis et les -cafés-concerts font du tort aux théâtres: je ne -le crois pas; il me semble qu’il y a à Paris -place pour tout le monde au soleil—surtout -quand celui-ci ne donne pas.</p> - -<p>Vous me demandez également si les femmes -doivent retirer leur chapeau au théâtre: ça, -oui, par exemple! je suis pour qu’elles le retirent, -et même bien autre chose avec!</p> - -<p>Enfin, vous voulez savoir si je suis pour le -spectacle qui commence tôt et finit de bonne -heure, comme du temps de mon frère Molière? -Mon idéal, c’est qu’il n’y ait plus à Paris que -des matinées, afin de laisser la soirée libre aux -gens qui, à mon salutaire exemple, n’aiment -pas à se coucher tard.</p> - -<p>Voilà, mon cher Huret. J’oublie peut-être -<span class="pagenum" id="Page_304">[p. 304]</span> -quelque chose, car je n’ai pas votre lettre sous -les yeux.—Je vous ai répondu par sympathie -pour vous; mais là, entre nous deux, qu’est-ce -que vous allez bien faire de mes «opinions»?—les -vendre à des femmes du monde?</p> - -<p class="salut">Bien à vous,</p> - -<p class="rsign">Ernest <span class="smcap">Blum</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk">M. Aurélien Scholl</h3> - -<p class="noind">nous en veut de le faire écrire. Qu’il nous pardonne!</p> - -<p class="date">Etampes, le 5 août 1897.</p> - -<p class="addr">Mon cher Huret,</p> - -<p>Si je travaille l’été? Quelquefois, quand un -nuage bienfaisant m’en donne le loisir et que, -par un jeu de volets, j’ai pu éloigner les mouches -et les rendre aux hirondelles et aux fauvettes -dont elles relèvent. Mais, par trente -degrés de chaleur, je travaille comme la bière, -c’est-à-dire que je fermente.</p> - -<p>Si je fais du théâtre? Oui, pour moi. Et je -<span class="pagenum" id="Page_305">[p. 305]</span> -puis ajouter que mes pièces ont beaucoup de -succès, quand je les raconte.</p> - -<p>Mon sentiment sur les cafés-concerts est -qu’ils font concurrence aux théâtres comme -l’avenue de l’Opéra à la rue de la Paix, comme -le boulevard Haussmann aux anciens boulevards, -comme les établissements de bouillon -aux restaurants jadis en vogue.</p> - -<p>Si j’ai trouvé un moyen d’empêcher les femmes -de garder leur chapeau au théâtre? Mais -certainement: que les hommes en fassent -autant. «Otez votre chapeau, j’ôterai le -mien.»</p> - -<p>Les pièces en un acte vont-elles revenir en -vogue? Oui, si Courteline, Tristan Bernard, -Pierre Veber, Louis Dumur et Jules Renard -trouvent des imitateurs, sinon des égaux.</p> - -<p>Quand un spectacle coupé aura fourni cinquante -bonnes représentations, tous les directeurs -y viendront.</p> - -<p>Le questionnaire étant épuisé, il ne me reste, -mon cher ami, qu’à vous serrer cordialement -la main.</p> - -<p class="rsign">Aurélien <span class="smcap">Scholl</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk"><span class="pagenum" id="Page_306">[p. 306]</span> -M. Antony Mars</h3> - -<p class="noind">est gai:</p> - -<p class="date">Samedi.</p> - -<p class="addr">Mon cher Huret,</p> - -<p>J’ai trouvé votre lettre, hier, en rentrant -d’un court voyage à la mer. Est-il encore temps -de répondre à vos questions? Ma foi, au petit -bonheur.</p> - -<p><i>Où je passe mes vacances?</i></p> - -<p>A Montlignon (Seine-et-Oise). Un petit nid -de verdure, au pied de la forêt de Montmorency, -où il n’y a pas de chemin de fer et -presque pas de bicyclistes. Le pays rêvé, quoi!</p> - -<p>Un seul voisin: le beau-frère de Paul de -Choudens, M. Humbert, un homme charmant, -que tous les auteurs et compositeurs connaissent -bien. Avec lui comme guide et compagnon -je fais des promenades exquises en forêt, et je -vous assure bien que, dans ces moments-là, je -ne pense guère à Paris, ni à ses pompes, ni à -<i>mes</i> œuvres.</p> - -<p>Je travaille cependant...—lorsqu’il pleut, -par exemple!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_307">[p. 307]</span> -<i>A quoi?</i></p> - -<p>A des vaudevilles.</p> - -<p><i>Pour qui?</i></p> - -<p>Mais pour les directeurs qui voudront bien -m’honorer de leur confiance... et j’espère qu’ils -seront beaucoup.</p> - -<p><i>Si je suis d’avis qu’il faut ouvrir des salles -supplémentaires pour les Frédégondes de nos -jours?</i></p> - -<p>Sûrement... certainement... tout de suite!... -Au bout de huit jours cela ferait un théâtre de -plus pour le vaudeville.</p> - -<p><i>Si j’ai trouvé un moyen de faire disparaître -les chapeaux de dames de l’orchestre?</i></p> - -<p>Oui... non... peut-être bien. Voici: chaque -dame serait tenue de prendre deux fauteuils, un -pour son... usage personnel et l’autre pour son -chapeau.</p> - -<p>Cela ferait monter les recettes... et ce serait -toujours un moyen de lutter contre le tort que -nous font les cafés-concerts.</p> - -<p><i>Si je trouve qu’on décore assez d’auteurs dramatiques?</i></p> - -<p>Non! non!! non!!! On devrait les décorer -tous: je ne le suis pas.</p> - -<p><i>Ne va-t-on pas revenir aux spectacles coupés?</i></p> - -<p>Je le voudrais bien, mais ce moment est loin -<span class="pagenum" id="Page_308">[p. 308]</span> -encore. Et cependant, c’est là le vrai motif d’insuccès -de bien des vaudevilles. Les auteurs -ayant un joli sujet à traiter sont obligés de -l’écarteler en trois actes, alors que, bien souvent, -ledit sujet n’en comporterait qu’un ou -deux au plus. Il faut donc allonger la sauce... -et, quelquefois elle ne fait pas passer le poisson. -Vous imaginez-vous <i>Le Roi Candaule</i>, <i>Le -Homard</i>, <i>l’Affaire de la rue de Lourcine</i>, et bien -d’autres petits chefs-d’œuvre, en trois actes?</p> - -<p>Et voilà pourtant les bijoux que nous donneraient, -sans doute encore, les spectacles -coupés!</p> - -<p><i>Ce que je pense de la Duse?</i></p> - -<p>Ah! non... pardon... ça ne fait pas partie de -votre questionnaire...</p> - -<p class="salut">Cordiale poignée de main,</p> - -<p class="rsign">Antony <span class="smcap">Mars</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk">M. Paul Ferrier</h3> - -<p class="noind">propose justement le même moyen que -M. Feydeau, à dix ans près:</p> - -<p class="addr"><span class="pagenum" id="Page_309">[p. 309]</span> -Mon cher Huret,</p> - -<p>1<sup>o</sup> Je suis à Bagnères-de-Luchon, avec Samuel. -Nous préparons la reprise du <i>Carnet du diable</i>, -cherchant un clou pour substituer aux tableaux -vivants dont deux années passées ont quelque -peu défraîchi l’actualité.</p> - -<p>2<sup>o</sup> En train? La pièce que nous faisons pour -la saison, Blum et moi, musique de Serpette; -directeur: Samuel, déjà nommé. Plaisirs? -Astiquer mon fusil pour l’ouverture de la chasse -que j’attends impatiemment, et préparer, avec -les Parisiens de Luchon, une fête de charité au -bénéfice des inondés de la vallée.</p> - -<p>3<sup>o</sup> Je suis pour beaucoup de libertés: celle -des cafés-concerts ne me choque pas exagérément. -Je crois bien tout de même que leur... -laisser-aller a fait quelque tort à la bonne tenue -des théâtres. Mais, quoi? faut-il pas vivre avec -ses microbes?</p> - -<p>4<sup>o</sup> Oui, je crois qu’on va vers la mise en -scène, exactitude, luxe et splendeur à l’occasion. -Ne pas s’y tromper d’ailleurs: la mise en -scène n’est pas le tableau, c’est le cadre.</p> - -<p>5<sup>o</sup> Si mes pièces ont en province un succès -différent qu’à Paris? J’en ai fait l’expérience, -hier. M<sup>me</sup> Simon-Girard et Huguenet jouaient -<span class="pagenum" id="Page_310">[p. 310]</span> -<i>la Dot de Brigitte</i>, au Casino. Après le 1<sup>er</sup> acte, -où ils ne font qu’apparaître, j’entendais dire dans -les groupes: «C’est assommant!» Après le -3<sup>e</sup> acte, où on les voit beaucoup, les mêmes -groupes disaient: «C’est délicieux!» Tirez -votre conclusion!</p> - -<p>6<sup>o</sup> Quel moyen d’empêcher les femmes de -conserver leur chapeau au théâtre? Un écriteau: -«Les dames au-dessus de trente ans sont -seules autorisées à conserver leur chapeau sur -la tête.»</p> - -<p>7<sup>o</sup> Le marasme de l’opérette n’est pas douteux. -L’opérette traverse une période d’attente, -je crois. Elle attend: un fils de Meilhac, un fils -d’Offenbach, un fils de José Dupuis et une fille -d’Hortense Schneider.</p> - -<p>8<sup>o</sup> Y a-t-il moyen de créer de nouveaux -débouchés au drame en vers et au drame historique?—C’est -bien possible. S’il n’y avait en -souffrance qu’un petit Dumas père et un petit -Victor Hugo ça vaudrait la peine!</p> - -<p>Et bien affectueusement à vous, mon cher -Huret,</p> - -<p class="salut">Votre tout dévoué,</p> - -<p class="rsign">Paul <span class="smcap">Ferrier</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk"><span class="pagenum" id="Page_311">[p. 311]</span> -M. Henri Chivot</h3> - -<p class="noind">donne une leçon de critique aux auteurs de sa -génération en rendant à la fois justice à la -valeur des œuvres passées et aux tendances -nouvelles de ses successeurs:</p> - -<p class="addr">Cher monsieur,</p> - -<p>De retour d’un petit voyage, je trouve, en -arrivant à Paris, le questionnaire que vous avez -bien voulu m’adresser et auquel je m’empresse -de répondre.</p> - -<p>1<sup>o</sup> <i>A quoi employez-vous vos vacances? Travaillez-vous? -Vous amusez-vous? Si vous travaillez, -à quoi—et pour qui?</i></p> - -<p>Je suis vieux, puisque mon premier vaudeville -a été joué au Palais-Royal il y a 42 ans.—J’ai -beaucoup produit, puisque j’ai fait représenter -à Paris 96 pièces, il en résulte que je -m’accorde généreusement des loisirs bien mérités.—Je -passe l’été au Vésinet—je vous -recommande le Vésinet, c’est un endroit charmant—et -je m’y donne pour consigne fidèlement -observée: me reposer beaucoup, travailler -très peu. Conformément à ce programme, -<span class="pagenum" id="Page_312">[p. 312]</span> -j’écris en ce moment avec une sage lenteur une -comédie en 3 actes que j’ai l’intention de présenter -aux directeurs du Palais-Royal.</p> - -<p>2<sup>o</sup> <i>Suivez-vous les théâtres?</i></p> - -<p>Je suis avec beaucoup d’intérêt le mouvement -théâtral, surtout en ce qui concerne le -genre auquel je me suis consacré, c’est-à-dire -le vaudeville et l’opérette.</p> - -<p>3<sup>o</sup> <i>Que pensez-vous de l’évolution présente de -ce genre? A-t-il besoin de se rajeunir?</i></p> - -<p>Au début de ma carrière je me suis donné -pour modèles Scribe, Labiche et Duvert (on -pouvait choisir plus mal) qui apportaient un -très grand soin à la charpente de leurs pièces -et avaient recours, pour obtenir leurs effets, à -de nombreuses préparations. Je suis resté -fidèle à ce système et je constate que les vaudevilles -et opérettes qui ont le mieux réussi dans -ces derniers temps, étaient précisément construits -d’après ces principes qu’on est convenu -d’appeler le vieux jeu. J’en conclus que le -vieux jeu a du bon, mais je reconnais que, -pour donner satisfaction aux désirs du public, -il est nécessaire, même dans les œuvres légères, -de serrer la vérité de plus près et de fouiller -davantage les caractères des personnages. -L’habileté consisterait peut-être à édifier le -<span class="pagenum" id="Page_313">[p. 313]</span> -gros œuvre d’après les anciennes traditions, -mais à apporter une foule d’idées neuves dans -les détails de l’architecture.</p> - -<p>4<sup>o</sup> <i>Va-t-on vers plus de mise en scène? Croyez-vous -à l’efficacité de la mise en scène, son luxe, -son exactitude pour le succès d’une pièce?</i></p> - -<p>Je crois qu’une belle mise en scène complète -le succès d’une bonne pièce, mais je ne crois -pas que le luxe des décors et des costumes -puisse apporter un élément de réussite à un -ouvrage dramatique qui n’est pas franchement -accepté par le public. Quant à l’exactitude de la -mise en scène il m’a toujours semblé que la -pousser jusqu’au vrai absolu était d’une utilité -des plus contestables. A mon avis, il suffit, -grâce à l’art du décorateur, de donner au public -l’illusion du vrai.</p> - -<p class="salut">Cordialement à vous,</p> - -<p class="rsign">Henri <span class="smcap">Chivot</span>.</p> - -<p class="cs8">Le Vésinet, 17 août 1897.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk">M. Maurice Ordonneau.</h3> - -<p class="date">Royan, 17 août 1897.</p> - -<p>Où je passe mes vacances, mon cher confrère?... -<span class="pagenum" id="Page_314">[p. 314]</span> -A vrai dire, je n’ai pas de vacances, -car je commence à travailler au moment où les -autres vont se reposer. L’hiver, mes répétitions -et les «premières» des autres absorbent la -plus grande partie de mon temps. L’été, j’écris -mes pièces.</p> - -<p>Cette année, j’ai passé le mois de juillet à -Vichy; je suis, en ce moment, à Royan; en -septembre, j’irai rater des perdreaux et des -lièvres dans la Charente!</p> - -<p>Je m’adonne, depuis deux mois, à ma coupable -industrie: je compose des livrets d’opérettes -pour les Folies-Dramatiques, la Gaîté et -les Bouffes-Parisiens. Voulez-vous des titres?—<i>L’Agence -Crook and C<sup>o</sup></i>; <i>Les Sœurs Gaudichard</i>; -<i>La Maison hantée</i>; mes compositeurs? -Victor Roger, pour la première; Audran, pour -la seconde; Varney, pour la troisième.</p> - -<p>Si je me suis, cette année, occupé exclusivement -d’opérettes, c’est vous dire que, personnellement, -je ne vois pas ce genre aussi démodé -qu’on le dit.</p> - -<p>Tous les hivers on l’enterre, cette pauvre -opérette. Mais il faut croire que l’inhumation -est toujours un peu précipitée, car on la voit -renaître de ses cendres à chaque saison!</p> - -<p>Cette année encore n’a-t-on pas fêté des centièmes -<span class="pagenum" id="Page_315">[p. 315]</span> -et même des deux centièmes à la Gaîté, -aux Variétés, à Cluny et aux Folies?</p> - -<p>La vérité, c’est que l’opérette s’est transformée: -elle ne doit plus être le vaudeville, agrémentée -de musique nouvelle, ou bien... elle -est considérée par le public comme un objet -d’un autre âge. La vieille opérette est plus -que malade, mais il en est né une autre qui se -porte fort bien.</p> - -<p>Les cafés-concerts et les «bouisbouis» -nuisent-ils aux théâtres en général? Oui, mais -pas autant qu’on le dit (les recettes annuelles -des théâtres vont toujours en progressant).</p> - -<p>On a prétendu que les concerts devaient leur -vogue relative au bon marché de leurs places -et à la faculté offerte au spectateur d’y fumer et -d’y consommer. A mon avis, leur succès tient -encore—et surtout—à une autre cause bien -plus simple.</p> - -<p>Qu’est-ce qui fait le vide dans les salles de -spectacles? Le «four»! le terrible «four» proclamé -le lendemain de la «première» par toute -la presse. Eh bien! le café-concert n’a jamais -de «four»! Il a même trouvé un moyen infaillible -de n’en pas pouvoir éprouver. Il ne donne -que des «numéros» qu’il change, du jour au -lendemain, s’ils n’ont pas plu à la première -<span class="pagenum" id="Page_316">[p. 316]</span> -audition qui a lieu, généralement, sans tambour -ni trompette. Le public, assuré de ne pas -tomber sur un spectacle entièrement mauvais, -va voir tel bouiboui pour son «ensemble» et -non pour un de ses «numéros».</p> - -<p>Voilà pourquoi le café-concert et le bouiboui -qui possèdent une troupe suffisante conservent -longtemps leur vogue, alors qu’un théâtre à la -mode, faisant le maximum aujourd’hui, tombera -demain à 300 fr. avec ses mêmes et excellents -artistes, s’il a eu la malchance de tomber -sur un «four»!</p> - -<p>J’ai vu jouer quelquefois mes pièces en tournée. -Les mêmes «effets» se reproduisent à -peu près partout—même à l’étranger, dans -les traductions.</p> - -<p>Tous les publics sont donc à peu près les -mêmes pour les pièces «à situations». Dans -les ouvrages «à thèse» ou purement littéraires, -il en est tout autrement. Bien des hardiesses et -des finesses, applaudies à Paris, restent incomprises -d’une certaine partie du public provincial.</p> - -<p>Vous me demandez aussi d’émettre mon avis -sur la question des chapeaux de dames aux -fauteuils d’orchestre? Je vous dirai tout net -que l’on devrait bien laisser tranquilles nos -charmantes spectatrices!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_317">[p. 317]</span> -Pourquoi confieraient-elles de gracieuses et -fragiles coiffures qui sont souvent, à Paris, de -véritables objets d’art, à des ouvreuses qui les -empilent—n’ayant pas de vestiaires spéciaux—avec -les pardessus et les parapluies?</p> - -<p>«Qu’elles partent sans chapeau de chez -elles!</p> - -<p>—Mais celles qui vont au restaurant?</p> - -<p>—Qu’elles prennent un cabinet particulier!</p> - -<p>—Ça ne leur plaît que selon leur cavalier...»</p> - -<p>Et puis, il y a aussi les «honnêtes femmes -qui vont à pied». Voulez-vous qu’elles traversent -les carrefours avec des plumes et des fleurs -dans les cheveux? Le spectacle serait alors dans -la rue—et voilà une concurrence de plus aux -théâtres qui se plaignent déjà d’en avoir trop!</p> - -<p>Pourquoi, d’ailleurs, la mode des hautes -coiffures durerait-elle plus que les autres? Un -peu de patience, messieurs!...</p> - -<p>Pour les décorations que l’on accorde aux -écrivains dramatiques, il me semble que tout -auteur doit désirer très larges—plus larges—les -libéralités ministérielles faites à ses confrères—ne -serait-ce que dans l’espoir—généralement -inavoué—d’attraper, un jour ou l’autre, -un petit bout de ce ruban que l’on ne blague -qu’à la boutonnière des autres!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_318">[p. 318]</span> -Ai-je répondu à toutes vos questions, mon -cher confrère? Oui, je crois.</p> - -<p>Je vous autorise à publier l’ouvrage in-octavo -que vont former mes réponses. S’il y a deux -volumes, vous pourrez ne m’envoyer que le -meilleur... le troisième!</p> - -<p class="salut">Bien cordialement à vous,</p> - -<p class="rsign">Maurice <span class="smcap">Ordonneau</span>.</p> - -<p class="cs8">Villa Bienvenue, Royan-Pontaillac.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk">M. Henri de Bornier</h3> - -<p class="noind">est à la fois, pour les réformes et pour la -tradition:</p> - -<p class="date">Bornier, par Aimargues (Gard), 7 août 1897.</p> - -<p class="addr">Mon cher confrère,</p> - -<p>Votre lettre m’arrive à la campagne, et, -malgré la chaleur torride qui invite à la paresse, -je me fais un plaisir de répondre à votre questionnaire.</p> - -<p>Ce que je fais? Je regarde si les nuages qui -arrivent de la mer voudront bien crever un -<span class="pagenum" id="Page_319">[p. 319]</span> -peu sur mes vignes. C’est rare, car les montagnes -et le Rhône attirent les nuages, et je -ressemble à un poète dramatique qui se demande -si un directeur de théâtre voudra bien -jouer sa pièce.</p> - -<p>Du reste, je connais les deux questions, et -si je savais faire des chroniques, je vous en -enverrais une, où je démontrerais que viticulteur -et auteur dramatique sont deux métiers -qui se ressemblent absolument.</p> - -<p>Vous me demandez si je trouve qu’il y ait -assez de théâtres pour le drame historique et le -drame en vers? Certes, non! Et je ne pense -pas sans tristesse aux jeunes gens qui ont le -courage d’écrire des drames en vers—la malice -dit tragédies, dans l’espoir de ridiculiser -et de nuire.</p> - -<p>Vous qui touchez de très près, et avec une -juste sympathie, aux choses du théâtre, savez-vous -bien, cependant, qu’il n’est guère de -martyre pareil à celui d’un jeune poète que la -vipère dramatique a mordu? D’abord tout -homme qui fait des pièces, des pièces en vers -particulièrement, semble un ennemi pour les -autres hommes, sauf quelques honorables -exceptions. Pourquoi? Pour une foule de -raisons, entre autres parce que les succès de -<span class="pagenum" id="Page_320">[p. 320]</span> -théâtre, presque toujours, donnent instantanément -la richesse et la renommée: de là les -envieux. Faites des romans, des volumes de -vers, des sonnets, des poèmes épiques, on -sourira doucement ou ironiquement, voilà tout; -mais ne tendez pas votre main vers les fruits -d’or du théâtre, ou vous aurez tout de suite -mille ennemis connus et inconnus. Je pourrais -citer tel individu qui passe sa vie à empêcher -les autres de faire jouer leurs pièces, c’est son -petit plaisir. Et il y réussit par des moyens -très ingénieux. Si les poètes qui ont acquis déjà -la célébrité trouvent des difficultés pareilles, on -peut juger de tous les déboires qui attendent -un poète jeune, inconnu et timide. A quelle -porte ira-t-il frapper, qui ne soit presque -fermée d’avance?</p> - -<p>C’est pour cela qu’il faut un plus grand nombre -de théâtres littéraires, de théâtres où l’on -joue des drames en vers, afin que les directeurs -se fassent concurrence—ce qui ne les -empêchera pas de faire fortune, au contraire! Je -réclame mieux encore pour les jeunes auteurs: -un Comité de lecture. Non pas seulement des -examinateurs qui lisent les manuscrits chez -eux, quand il leur plaît, à bâtons rompus, -mais, de plus, comme au Théâtre-Français, -<span class="pagenum" id="Page_321">[p. 321]</span> -un Comité qui entende la pièce lue par l’auteur. -Un Comité c’est déjà un public qui juge -l’œuvre parlée, tandis qu’un examinateur isolé -ne reçoit pas l’impression directe du poète. Ceci -demanderait de longs développements, mais -je vous en ai dit assez pour attirer l’attention et -la bienveillance sur mes jeunes confrères.</p> - -<p>Ainsi donc, augmenter le nombre des théâtres -littéraires le plus possible, le plus tôt possible! -Quant aux acteurs, vous en trouverez, -n’en doutez pas: il en est beaucoup de disponibles, -et il en viendra des nouveaux, selon -les besoins des théâtres futurs.</p> - -<p>J’en viens à votre dernière question:</p> - -<p><i>Le vers libre doit-il bientôt faire son entrée -dans le drame en vers?</i></p> - -<p>Je suis très loin de blâmer les tentatives et -les nouveautés littéraires. Je me rappelle, -j’avais alors dix-huit ans, que Viennet, l’auteur -de <i>Clovis</i> et d’<i>Arbogaste</i>, écrivait à une -de mes parentes: «Votre neveu réussira peut-être, -mais ses vers sont trop pleins <i>d’impuretés -romantiques</i>.» Je ne peux donc pas à mon -tour, m’indigner des impuretés prosodiques de -mes jeunes contemporains; je crois même que -ces tentatives peuvent amener quelques bons -résultats pour la poésie lyrique, comme le -<span class="pagenum" id="Page_322">[p. 322]</span> -Théâtre libre en a réellement produit pour la -comédie et le drame. Mais je ne conseillerai pas -l’emploi du vers libre pour le drame, et cela -pour une raison fort simple: c’est que le public -a dans l’oreille le vers régulier de douze syllabes -avec hémistiche; si vous faites des vers -de quatorze ou quinze syllabes sans hémistiche -et avec un grand nombre d’hiatus, le public, -désorienté, passera son temps à chercher si les -vers sont plus ou moins longs et il ne suivra -plus la pensée de l’auteur, ce qui est la chose -importante. Cette raison seule suffirait, selon -moi, à ne pas conseiller aux poètes le vers -irrégulier. Du reste, le vers régulier de douze -syllabes à rimes suivies n’a pas empêché Corneille, -Racine, Victor Hugo, et tant d’autres -d’écrire des chefs-d’œuvre pour la scène, et -on peut se contenter des libertés rythmiques -d’<i>Hernani</i> et de <i>Marion Delorme</i>.</p> - -<p>Voilà, très sommairement, ce que je pense -et ce que je devais vous dire dans l’intérêt des -nouveaux poètes. Puisque vous m’avez incité -à leur donner un conseil, en voici un autre -plus important. Je reçois souvent des lettres -dont l’auteur me confie qu’il a l’intention de -mettre au théâtre tel grand personnage historique; -c’est mal comprendre la mission du -<span class="pagenum" id="Page_323">[p. 323]</span> -drame moderne. Il ne s’agit pas de faire une -pièce sur Charlemagne, César ou Henri IV; -l’essentiel est d’avoir, avant tout, une pensée -philosophique, juste et simple, de l’examiner -sous toutes ses faces. Quant aux personnages -et à l’époque, on les trouvera toujours, ou, -plutôt, ils se présenteront d’eux-mêmes. Alors, -il faut étudier l’époque et les personnages -d’après les documents les plus sérieux et les -plus nombreux, en un mot, <i>vivre dans le milieu</i>. -L’histoire est le naturalisme dramatique.</p> - -<p>Vous avez raison, mon cher confrère, de -poser publiquement ces questions; si je vous -ai quelque peu aidé à les résoudre, j’en serai -très heureux et très flatté.</p> - -<p class="rsign">Henri de <span class="smcap">Bornier</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk">M. Paul Meurice</h3> - -<p class="noind">travaille... pour les autres:</p> - -<p class="date">Veules, 9 août 97.</p> - -<p class="addr">Mon cher confrère,</p> - -<p>Vous me faites d’assez nombreuses questions. -<span class="pagenum" id="Page_324">[p. 324]</span> -Permettez-moi de ne répondre qu’à quelques-unes.</p> - -<p><i>Si, pendant les vacances, je travaille, ou si -je m’amuse?</i></p> - -<p>Je m’amuse—en travaillant. Je vis maintenant -fort retiré, fort isolé, et je travaille beaucoup, -n’ayant plus que ça à faire.</p> - -<p><i>A quoi je travaille et pour qui?</i></p> - -<p>A plusieurs choses pour plusieurs personnes. -Pour mon compte personnel, à un drame en -vers et à un livre sur la question sociale (l’objet -de votre grande enquête) qui a été la méditation -de toute ma vie. Pour Victor Hugo, je -rassemble les éléments du tome II de sa <i>Correspondance</i>, -qui doit paraître en octobre, et d’une -nouvelle série de <i>Choses vues</i>, qui paraîtra au -printemps; de plus, je mets au point scénique, -pour Coquelin, un curieux <i>mélodrame</i> de l’auteur -d’<i>Hernani</i>, qui est la comédie—ou la -parodie—la plus amusante du monde. Pour -Vacquerie, je prépare une réimpression de -<i>Profils et Grimaces</i>, et je vais achever l’arrangement, -commencé par lui, de son <i>Tragaldabas</i>. -Vous voyez que j’ai de la besogne.</p> - -<p>Vous voulez bien me demander ensuite ce -que je pense de l’état actuel du drame.—<i>A -quelle cause j’attribue le ralentissement de sa -<span class="pagenum" id="Page_325">[p. 325]</span> -vogue?</i>—Uniquement à la cherté des places. -Mais peut-on croire et dire que le drame périclite, -quand on voit un artiste tel que Jules -Lemaître se laisser tenter par cette admirable -forme du théâtre? Est-ce que Victorien Sardou, -est-ce que Jean Richepin ne sont pas dans -toute la force du talent? Et voici M. Rostand qui -arrive et dont le <i>Cyrano de Bergerac</i> sera, je -vous le prédis, un des grands succès de cet -hiver.</p> - -<p>Je vous serre cordialement la main, mon cher -confrère,</p> - -<p class="rsign">Paul <span class="smcap">Meurice</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk">M. Edmond Rostand</h3> - -<p class="noind">est lapidaire, comme toujours!</p> - -<p class="date">Boissy-Saint-Léger, 16 août 1897.</p> - -<p class="addr">Mon cher Huret,</p> - -<p>Je travaille à terminer le <i>Cyrano</i>, que Coquelin -va jouer à la Porte-Saint-Martin.</p> - -<p>Je ne pense pas que les pièces en vers manquent -<span class="pagenum" id="Page_326">[p. 326]</span> -en ce moment de théâtre. Comédie-Française, -Renaissance, Porte Saint-Martin, -Odéon... N’est-ce pas, grâce à Sarah et à Coquelin, -le double de ce que nous avions il y a -quelques années?</p> - -<p>Et pour ces théâtres il n’y a déjà pas assez -d’artistes sachant dire le vers; qu’adviendrait-il -si de nouvelles scènes se créaient? Ah! qu’il -serait temps de nommer un poète professeur -au Conservatoire!</p> - -<p>Quant au vers libre, mon cher Huret, je -l’aime. On peut s’en servir au théâtre. Si j’en -ai envie je l’essayerai. La seule chose que je -ne comprendrais plus, ce serait <i>le vers libre -obligatoire</i>. Je suis pour le vers libre, et davantage -encore pour le poète libre.</p> - -<p>Croyez à mes meilleurs sentiments,</p> - -<p class="rsign">Edmond <span class="smcap">Rostand</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk">M. Alfred Dubout</h3> - -<p class="noind">l’auteur de <i>Frédégonde</i>, ne se fatigue pas:</p> - -<p class="date">Paris, 16 août 1897.</p> - -<p>Indiscret... vous ne le serez jamais, mon cher -concitoyen.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_327">[p. 327]</span> -Vous me demandez si je travaille ou si je -m’amuse?</p> - -<p>Je travaille, donc je m’amuse. A quoi?—A -une pièce. Pour qui?—Pour... la Critique.</p> - -<p>Ce que je dis de sa sévérité à l’égard de -<i>Frédégonde</i>?—Qu’elle m’a fait beaucoup -d’amis.</p> - -<p>Si je pense que le vers libre doit entrer bientôt -au théâtre?—Quand M<sup>me</sup> Sarah Bernhardt -le voudra.</p> - -<p>Et si je crois, enfin, que la création de nouvelles -scènes s’impose pour le drame historique -ou le drame en vers?</p> - -<p>Ici, je m’arrête, obligé de confesser mon -incompétence, et je laisse à de plus autorisés -le soin d’apprécier le goût et les besoins du -public.</p> - -<p>Ce que je sais seulement, c’est que depuis -un quart de siècle environ on réclame la création -d’une seconde scène à la <i>Comédie-Française</i>, -afin d’y pouvoir jouer simultanément le -drame et la comédie, et que, comme <i>sœur -Anne</i>, on ne voit rien venir!</p> - -<p class="salut">Bien cordialement à vous,</p> - -<p class="rsign">Alf. <span class="smcap">Dubout</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk"><span class="pagenum" id="Page_328">[p. 328]</span> -M. Jean Aicard</h3> - -<p class="noind">après avoir agréablement plaisanté les poètes -et l’Académie, fait une éloquente théorie du -vers dramatique:</p> - -<p class="date">La Garde, près Toulon, 12 août 97.</p> - -<p class="addr">Mon cher confrère,</p> - -<p>Il est peut-être un peu cruel de demander à -un homme qui, le jour, fait exécuter des terrassements -dans son enclos, et la nuit, sous -des clairs de lune frais, après les torrides journées -d’août, dans le Midi, roule sur une bicyclette -avec de bons compagnons, il est peut-être -un peu cruel de demander à cet homme-là -ce qu’il pense du drame historique en -vers.</p> - -<p>Je crois que l’Odéon suffit au drame historique -qui se cherche et le Théâtre-Français au -drame historique qui s’est trouvé (en vers).</p> - -<p>Toutefois, je regrette que, à la Comédie-Française, -on n’ait pas une scène assez spacieuse -pour faire mouvoir de vraies foules.</p> - -<p>Je ne crois pas que «le public» ait «besoin» -<span class="pagenum" id="Page_329">[p. 329]</span> -de drames en vers, ni de poèmes, ni de poésies. -Ça lui est égal.</p> - -<p>Il y a en France quelques millions de versificateurs. -Le dictionnaire des rimes est le livre -le plus répandu. Napoléon Landais est aussi -connu que Napoléon I<sup>er</sup>, et plus populaire.</p> - -<p>Tous les collégiens, tous les bureaucrates, -tous les caissiers, tous les commis voyageurs -et tous les poètes font des vers.</p> - -<p>Toutes les femmes lisent les vers qu’on leur -adresse et ne lisent que ceux-là. Celles à qui -on n’en adresse point, en demandent.</p> - -<p>Les albums sont sans nombre, dans l’univers,—comme -les sots de l’Ecclésiaste.</p> - -<p>Mais personne ne lit «des vers».</p> - -<p>Sully Prudhomme est un quasi-inconnu. -C’est pourtant un grand poète,—quoiqu’il -soit de l’Académie.</p> - -<p>Cependant le vers au théâtre est toléré. C’est -qu’il fournit au tragédien des sonorités particulières, -bien rythmées comme la respiration -même, qui lui permettent d’enfler la voix,—de -forcer les effets, de les faire «sonner» démesurément,—comme -il sied quand on dit -en présence de trois ou de six mille spectateurs -ce qui ne s’adresse qu’aux personnages -du drame.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_330">[p. 330]</span> -Quant aux interprètes suffisants—en trouverait-on -si de nouvelles scènes s’ouvraient au -drame en vers? Je crois que oui. Ce qui détourne -les tragédiens de la tragédie ou du -drame historique en vers, c’est la certitude où -ils sont de rester inemployés.</p> - -<p>Quant au vers libre, il entrera dans le drame -en vers triomphalement dès qu’un homme de -génie l’aura voulu. Le vers libre permettra, -j’imagine, des nouveautés de paroles rimées -qui seront les bienvenues pour nos oreilles -lasses d’hémistiches tout faits, de tournures -prévues. Il permettra, j’espère, une souplesse -de naturel qui humanisera et simplifiera la -langue poétique dramatique. La difficulté (dès -qu’il s’agit de drame historique, non de comédie -légère) sera de conserver aux périodes, -malgré les brièvetés et les rapidités du vers -libre, cette force que leur donne ce qu’on appelle -le «grand vers», cet alexandrin dont la -puissance propre, dont l’unité même naissent -peut-être de ce qu’il est entouré ou précédé de -vers tout semblables.</p> - -<p>Rien de mystérieux comme les nombres.</p> - -<p>Un bel alexandrin marchant à la fin d’une -période d’alexandrins et commandant la halte -est accompagné d’un effet de majesté tout particulier. -<span class="pagenum" id="Page_331">[p. 331]</span> -Il y a une force difficile à mesurer. -C’est le dernier rang des bataillons carrés bien -disciplinés: commandés par Agrippa d’Aubigné -ou Corneille, ils sont superbes. Un tas -de francs-tireurs ou de vers libres, une armée -de volontaires, c’est beau aussi, commandé -par Garibaldi.</p> - -<p>Les théories se font et se défont d’après les -œuvres de génie.</p> - -<p class="salut">Croyez-moi cordialement à vous,</p> - -<p class="rsign">Jean <span class="smcap">Aicard</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk">M. Eugène Morand.</h3> - -<p class="addr">Cher monsieur,</p> - -<p>Voici la réponse à quelques-unes des questions -que vous me posez. Je souhaite, pour le -drame historique et le drame en vers, une -transformation absolue, demandant à l’un un -plus grand respect et une plus large compréhension -de l’histoire, à l’autre une pensée supérieure -et un renouvellement de forme auquel -se prêtera particulièrement bien le vers libre. -Nous tournons la meule d’Hugo depuis trop -longtemps.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_332">[p. 332]</span> -Pour la mise en scène? Une partie, l’intellectuelle, -étant la moelle même de la pièce, j’y -veux tous les soins; pour l’autre, la tangible -et décorative, comme elle n’est faite que de -lamentables, et coûteux pourtant, oripeaux de -toile, j’en voudrais le moins possible. D’ailleurs, -parviendrait-elle à donner l’apparence -de la vérité qu’elle n’en serait que plus fâcheuse, -l’illusion parfaite, le «trompe-l’œil», -étant de valeur artistique absolument nulle. -Le décor doit être dans l’œuvre même. C’est à -l’auteur, au poète surtout, à créer par les mots -l’ambiance que sa pièce demande. Ceci dit, -pour le peu de toile peinte dont on ne pourra -pas se passer, j’exigerai que la qualité y supplée -à la quantité et que le décor, au lieu d’une -méprisable adresse d’exécution, présente, ce -qui n’est jamais, un simple et personnel caractère -de beauté.</p> - -<p>Ce sont là, en littérature et en art, des idées -que je suis déjà parvenu à réaliser pour moi -dans une certaine mesure; il est possible que -les circonstances me permettent de le faire un -jour pour les autres.</p> - -<p>Recevez, je vous prie, mes meilleurs compliments,</p> - -<p class="rsign">Eugène <span class="smcap">Morand</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk"><span class="pagenum" id="Page_333">[p. 333]</span> -M. Edmond Haraucourt.</h3> - -<p class="date">Fort des Poulains, Belle-Isle-en-Mer<br /> -<span class="pr3">(Morbihan), 28 août 1897.</span></p> - -<p class="addr">Mon cher Huret,</p> - -<p>Votre lettre m’arrive avec un long retard: -elle m’attendait chez moi, tandis que j’étais -sanglé sur un lit lointain, pour y réparer les -accrocs faits à ma tendre personne par une -chute dans les roches de Belle-Isle.</p> - -<p>J’ai l’accident chronique, ayant le geste exagéré. -Je partage ordinairement mes vacances -en deux époques bien distinctes: dans l’une, -absolument dénuée de littérature, j’agite mon -exubérance, comme une bête lâchée; dans -l’autre, je reste au lit, quinze jours, un mois, -bordé de bandelettes, comme une momie, car -je finis toujours par me casser quelque chose: -ma peau a pris l’habitude des trous, et se résigne, -en se recollant.</p> - -<p>Mais, fût-ce au lit, je ne travaille pas: la -nature et surtout la mer, loin de «m’inspirer» -comme disaient nos aïeux, m’écrasent sous le -sentiment de nos ridicules aspirations, et ma -<span class="pagenum" id="Page_334">[p. 334]</span> -faiblesse, en présence de leur force, me rappelle -à l’égalité des crabes devant la mer, des crabes, -mes frères.</p> - -<p>Aussi, je ne saurais guère répondre avec -sagesse aux questions que vous me posez.</p> - -<p>Je ne vois, d’ici, aucun inconvénient à ce -qu’on porte le vers libre au théâtre, puisqu’il -y est depuis plusieurs siècles; cette innovation -pourra donc coïncider avec une découverte, -bien désirable aussi, et qui passionne de nombreux -ingénieurs, découverte d’un fil avec lequel -on parviendrait, pense-t-on, à couper le -beurre.</p> - -<p>Je ne vois non plus aucun inconvénient à la -création de théâtres nouveaux, où se jouerait le -drame en vers: mais la difficulté, sans doute, -est de recueillir les éléments divers qui assureraient -le succès de l’entreprise, des tragédiens, -un directeur désintéressé, des pièces -honorables, mais surtout des bailleurs de fonds -et du public; car ces deux derniers facteurs -sont les plus difficiles à rassembler.</p> - -<p>Il y aurait pourtant une fortune à faire!—Un -directeur, supérieurement lettré, préparé, -par de fortes études, à discerner les choses -artistiques de celles qui ne le sont pas, renseigné, -si vous voulez, par un Comité, non pas -<span class="pagenum" id="Page_335">[p. 335]</span> -de comédiens, mais de personnalités compétentes, -dramaturges, poètes, romanciers, et -qui, systématiquement, énergiquement, sans -consentir aucune faveur, sans écouter aucune -sympathie, impitoyable, écarterait toute œuvre -et tout homme de talent, pour réserver son -théâtre aux Médiocres, celui-là répondrait à un -besoin, et le public tout entier l’en récompenserait -en foule.</p> - -<p>Mais, voilà, on n’ose pas! Les directeurs s’en -tiennent aux demi-mesures, recherchent les -mauvais auteurs sans aller jusqu’aux pires, demandent -les vers plats sans oser les vers faux, -les maladroits au lieu des nuls, les amateurs, -des hommes, il est vrai, sans dotation naturelle, -mais pleins de bon vouloir, qui parfois -même exercent fort convenablement un art ou -une profession, et qui, dans leur partie, sinon -dans la nôtre, ont des notions du bien et du -mal, ce qui est déjà trop!</p> - -<p>Parlons franc: celui qui réaliserait aujourd’hui -le chef-d’œuvre du drame en vers, c’est -l’auteur de café-concert.</p> - -<p>Mais on ne se risque pas jusqu’à lui. On s’arrête -en route. C’est un tort. Il est attendu: c’est -le Messie du public moderne.</p> - -<p>Me voici au bas de la page et je n’en veux -<span class="pagenum" id="Page_336">[p. 336]</span> -pas commencer d’autres: je vous serre la main, -cordialement,</p> - -<p class="rsign">Edmond <span class="smcap">Haraucourt</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk">M. Georges Rodenbach</h3> - -<p class="noind">dit ses vérités à la foule:</p> - -<p class="addr">Mon cher Huret,</p> - -<p>Je rentre de voyage et suis bien en retard -pour vous envoyer l’avis que vous me demandiez -sur quelques questions de théâtre, par -exemple le drame historique et le drame en -vers. Certes, on ne saurait trop leur ouvrir de -nouveaux débouchés. Ils sont la plus haute -forme, le grand art en matière dramatique. Mais -ce qui manque, me semble-t-il, ce ne sont point -les scènes ni les interprètes, puisque le Théâtre-Français, -en tous cas, demeure, incomparable.</p> - -<p>Ce qui manque, c’est un public. La musique -a son auditoire d’initiés: voyez Colonne, voyez -Lamoureux. Le grand art dramatique n’a pas le -sien: voyez Ibsen, dont aucune pièce ne ferait -dix représentations; voyez <i>Torquemada</i>, le -<span class="pagenum" id="Page_337">[p. 337]</span> -<i>Théâtre en liberté</i>, de Victor Hugo; ou cette -exquise <i>Florise</i>, de Banville; ou cette haute -<i>Abbesse de Jouarre</i> de Renan, qu’on n’a même -jamais jouée. Et tant d’œuvres sans beauté vont -à la cinquantième et à la centième, parce -qu’elles sont sans beauté! C’est ce qui faisait -dire à Nietzsche: «Succès au théâtre, on descend -dans mon estime jusqu’à disparition complète.» -Certes, la boutade est exagérée; mais -il est certain que le théâtre, aujourd’hui, <i>vit du -nombre</i>, le nombre qui est incompétent et sacre -le médiocre. Au contraire, l’œuvre d’art n’est -accessible qu’à une élite. Que faudrait-il? Que -cette élite fût nombreuse, comme l’élite musicale -des concerts du dimanche, qui, elle, ne -supporte pas de la musiquette (pas même du -Théodore Dubois, qu’elle a sifflé!), mais veut -du grand art et du génie. Quand y aura-t-il un -public ne voulant aussi que de la vraie littérature? -Alors les belles œuvres, peut-être les -chefs-d’œuvre, ne manqueront pas. Car beaucoup, -qui s’abstiennent aujourd’hui, s’adonneront -au théâtre lorsqu’en travaillant pour un -public ils ne devront pas travailler <i>contre</i> la -beauté.</p> - -<p class="salut">Cordialement,</p> - -<p class="rsign">Georges <span class="smcap">Rodenbach</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk"><span class="pagenum" id="Page_338">[p. 338]</span> -M. Jules Mary</h3> - -<p class="noind">traite à fond les questions posées:</p> - -<p class="date">La Chevrière, par Azay-le-Rideau<br /> -<span class="pr3">(Indre-et-Loire),</span><br /> -15 août.</p> - -<p class="addr">Mon cher confrère,</p> - -<p>Exécutons-nous!</p> - -<p><i>Où passez-vous vos vacances et comment? -Travaillez-vous pour le théâtre en ce moment? -Pour qui? Qu’est-ce?</i></p> - -<p>Vous rappelez-vous le <i>Lys dans la vallée</i>? -Eh bien! j’habite Clochegourde—en réalité -La Chevrière—perché en haut des falaises de -l’Indre, où Balzac a placé les scènes de son -roman. De mon cabinet de travail j’aperçois -Saché, sur le coteau de l’autre rive, Saché, où -Balzac venait tous les étés passer deux ou trois -mois. Tous les vieux qui l’ont connu sont morts, -le dernier,—son tailleur—il y a deux ans. Il -y a bien, paraît-il, à Pont-de-Ruan, un reste de -vieux garçon de moulin qui jetait autrefois -l’épervier dans l’Indre pour le grand homme, -<span class="pagenum" id="Page_339">[p. 339]</span> -mais rien à en tirer: il est sourd comme un -pot.</p> - -<p>Je pêche, en attendant l’ouverture de la -chasse.</p> - -<p>J’achève en ce moment le drame que Rochard -donnera à l’Ambigu après <i>La Joueuse d’orgue</i>. -J’ai, d’autre part, à la Porte-Saint-Martin, un -drame à grand spectacle dont le titre provisoire -est: les <i>Derniers Bandits</i>, et qui sera joué aussi -dans le courant de la prochaine saison. Enfin, -j’ai sur le chantier, vous le savez, <i>Sébastopol</i>, -mais la pièce, à laquelle j’ai déjà travaillé six -mois, ne sera pas faite avant la fin de l’année. -Ç’aura été une dure besogne.</p> - -<p><i>Le drame historique est-il mort? A-t-il besoin -de se renouveler? Comment?</i></p> - -<p>Rien ne meurt. Le drame historique dort. -Un beau jour, il se réveillera, tout frais et -gaillard, parce qu’il aura bien dormi. Toutefois -la quantité de documents publiés depuis quelques -années ouvre une voie nouvelle—celle -de l’histoire par les petits côtés, la plus vraie -pour le public, celle qu’il comprend le mieux—les -autres points de vue, plus généraux—étant -du domaine spéculatif et lui échappant -presque toujours. Ceux qui font l’histoire s’en -rendent-ils bien compte? Je ne sais pas si cette -<span class="pagenum" id="Page_340">[p. 340]</span> -voie nouvelle ne serait pas de montrer les tragédies -de l’histoire—ou ses comédies—conduites -par leurs héros en robe de chambre. Le -panache a fait son temps.</p> - -<p><i>Quelle direction prend en ce moment le drame -populaire? En quoi la formule d’il y a 50 ou -60 ans diffère-t-elle de celle d’aujourd’hui? En -un mot, quelle différence y a-t-il entre les vieux -mélos qu’on n’ose plus reprendre et les drames -que vous avez signés?</i></p> - -<p>La direction du drame populaire? Croyez -bien, qu’il n’en prend aucune. Le drame, populaire -ou non, restera éternellement, en se conformant, -pour des menus détails, aux mœurs -qui changent. Voilà tout! Le drame populaire -comprend tout—drame et comédie—et c’est -une des plus belles expressions de l’art dramatique.</p> - -<p>Pas de public, dit-on. Non pas. Point de théâtres, -oui, à l’exception de ceux de Rochard et de -Lemonnier. Et voilà pourquoi le drame a l’air -de languir. On cherche bien à fonder un Théâtre -lyrique pour faire concurrence aux cafés-concerts—et -personne ne songe au drame qui, -sous forme de roman-feuilleton, réunit encore -et réunira toujours une clientèle formidable, -des millions et des millions de lecteurs. Donnez-leur -<span class="pagenum" id="Page_341">[p. 341]</span> -des drames à ces millions de lecteurs, ils -n’iront plus au café-concert.</p> - -<p>La formule? Mais c’est purement du métier. -On n’écrit pas aujourd’hui le dialogue ampoulé, -redondant, d’il y a 50 ans. Certaines ficelles—le -métier en est plein—sont devenues câbles; -ce sont ces ficelles qui rendent une pièce vieillotte. -Le drame doit revenir, et revient, forcément, -à une simplicité primitive, en se mêlant -à la comédie, au débat des sentiments et des -situations, mais pour <i>aboutir</i> à la dernière -expression de la haine, de la jalousie, de la -colère, du mépris, etc.: la comédie reste en -chemin; le drame aboutit toujours. Tous les -deux sont dans le vrai.</p> - -<p>La différence? Elle n’est qu’en surface et -dans le tour de main. <i>Roger la Honte</i>, <i>Le Régiment</i>, -<i>Sabre au clair</i> ont réussi parce qu’ils -étaient habillés à la moderne. Nous ne pouvons -pas inventer des passions nouvelles, mais on -peut varier les manières d’en souffrir: voilà -pour le fond. Quant aux détails, ils sont de tous -les jours et tout autour de nous. Il n’y a qu’à -se baisser pour en prendre.</p> - -<p><i>N’y a-t-il pas de l’exagération dans les mises -en scène actuelles? Un trop grand souci d’exactitude -et de luxe dans les toilettes, l’ameublement, -<span class="pagenum" id="Page_342">[p. 342]</span> -etc.? Une réaction n’est-elle pas proche -en sens contraire? Le drame populaire peut-il -se passer de tant d’exactitude et de minutie? -Ou doit-il évoluer vers plus de vérité et de réalité -dans la mise en scène?</i></p> - -<p>Il y a des pièces—et nombreuses—qui -n’ont réussi, en ces derniers temps, que par -ce souci d’exactitude. Le pli est pris. C’est une -loi: il n’y a guère d’amendements possibles. -Les meubles peints sur la toile de fond sont -devenus ridicules.</p> - -<p>Le drame populaire doit évoluer dans le -même sens, s’il ne veut pas courir le risque -d’être traité de vieux. Et même, un conseil: si -vous avez, dans votre pièce, un coin de l’intrigue -qui languit, vite, mettez-y un ameublement -du plus pur Louis XVI. Le spectateur -admire et ne s’aperçoit de rien.</p> - -<p><i>A quoi attribuez-vous le succès des cafés-concerts? -Le public populaire ne va-t-il pas là -plus volontiers qu’au théâtre? Comment l’en -détacher?</i></p> - -<p>J’ai répondu plus haut: donnez-nous des -théâtres de drame! Mais j’ajouterai que les -mœurs publiques suivent, au théâtre, un <i lang="it" xml:lang="it">decrescendo</i> -qui s’observe autre part. <ins title="Les deux phrases «Où sont ... brasseries» sont doublées dans l'original.">Où sont et -que deviennent</ins> les grands cafés de luxe, maintenant? -<span class="pagenum" id="Page_343">[p. 343]</span> -Ils sont devenus brasseries. Où -sont les restaurants fins? Ils ont rejoint les -écrevisses. Il faut aller aux Nouveautés ou au -Palais-Royal pour voir des couples d’amoureux -en partie fine dans des cabinets particuliers. Le -café-concert est un peu, au théâtre, ce que la -brasserie est à l’ancien café.</p> - -<p>Excusez la longueur de cette lettre, mon -cher Huret, mais c’est votre faute. Vos questions -soulèvent des discussions et des théories -sans nombre et il faudrait des volumes pour y -répondre.</p> - -<p class="salut">Cordialement à vous,</p> - -<p class="rsign">Jules <span class="smcap">Mary</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk">M. Armand Silvestre</h3> - -<p class="noind">le confesse: il est embarrassé.</p> - -<p class="date">Argelès-Gazost (Hautes-Pyrénées), jeudi.</p> - -<p class="addr">Mon cher confrère,</p> - -<p>Vous voulez bien me demander où je passe -mes vacances?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_344">[p. 344]</span> -—Comme tous les ans, à Argelès où je trouve -la montagne et la tranquillité.</p> - -<p>Si je travaille ou si je m’amuse?</p> - -<p>—L’un et l’autre: c’est-à-dire que je ne travaille -qu’à des choses qui m’amusent, ou du -moins, m’intéressent. Je termine un volume -de vers, qui paraîtra en novembre et je retouche -un drame que j’ai actuellement en répétitions -à la Comédie-Française: <i>Tristan de -Léonois</i>.</p> - -<p>Quant à la troisième question, à savoir si je -trouve suffisants les débouchés ouverts au -drame historique et au drame en vers, je suis -plus embarrassé d’y répondre y étant intéressé.</p> - -<p>—Je crois cependant que les dramaturges -et les poètes n’auraient pas à se plaindre si -l’Odéon faisait son devoir. Mais il en est si loin!</p> - -<p>Reste l’emploi du vers libre dans le drame.</p> - -<p>—Je suis convaincu qu’il y peut ajouter -un aliment musical très intéressant et y rompre -la monotonie de la forme. Mais je suis encore -intéressé ici, puisque j’ai prêché d’exemple -dans <i>Grisélidis</i> et continué dans <i>Tristan</i>.</p> - -<p>Croyez, mon cher confrère, à mes sentiments -dévoués.</p> - -<p class="rsign">Armand <span class="smcap">Silvestre</span>.</p> - -<h2 id="Page_345">LE DÉPART DE RÉJANE</h2> - -<p class="date">23 septembre 1897.</p> - -<p>Réjane a quitté Paris hier, par le train de -Bruxelles de 6 h. 22, pour sa longue tournée -d’Europe qui ne doit prendre fin qu’en décembre.</p> - -<p>Je l’avais vue chez elle, dans l’après-midi, -et j’avais un peu causé avec elle de ce long -voyage.</p> - -<p>«Oh non! je n’aime pas les départs, disait-elle. -Quand je suis pour m’en aller, je voudrais -être Anglaise! Les Anglaises, elles, s’en vont -comme ça: <i lang="en" xml:lang="en">Good bye</i>, et c’est fini.»</p> - -<p>C’est seulement sa seconde tournée hors de -France. La première, c’était en Amérique, il y -a quatre ans. Mais, cette fois-là, son mari, -<span class="pagenum" id="Page_346">[p. 346]</span> -M. Porel, et sa fille l’accompagnaient. Alors, -aucune tristesse, au contraire, la joie du mouvement, -des pays nouveaux, du très lointain, -de l’inconnu! Aujourd’hui, ce n’est plus cela... -M. Porel est retenu à Paris par la saison commençante, -une besogne infernale! Par conséquent, -sa fille ne peut pas non plus l’accompagner. -Que ferait-elle, toute seule, dans les -chambres d’hôtel, durant les longues soirées -d’hiver? Aussi, la voilà, la petite, avec sa jolie -frimousse, à la fois sérieuse et vive, les yeux -rougis, pleins de larmes:</p> - -<p>«Ne pleure donc pas! lui dit sa mère. Ça -rougit le nez.»</p> - -<p>Le petit garçon de quatre ans, inconscient, -esquisse un pas de valse sur le tapis.</p> - -<p>«Espèce de gommeux!» lui lance sa mère.</p> - -<p>Porel est là aussi, tout silencieux. Réjane, -coiffée d’un joli chapeau de velours écossais, -vert et rouge, en costume de voyage, essaye de -les égayer un peu. Elle plaisante, avec son -diable d’esprit, son esprit de diable plutôt, et -je m’aperçois bientôt que je suis seul à en rire...</p> - -<p>«Voyons, Bruxelles, c’est un faux départ! -Pour une Parisienne, c’est le bout de la jetée, -c’est le coup de mouchoir à tout ce qu’on laisse -derrière soi... Puis Copenhague, ça c’est plus -<span class="pagenum" id="Page_347">[p. 347]</span> -loin. Ibsen doit y venir voir jouer sa <i>Maison de -poupée</i>. Il paraît qu’il a déjà retenu ses places -à l’hôtel et au théâtre. Vous dire que je n’en -suis pas fière, ce serait mentir!... Puis, le 9 octobre, -à Berlin...</p> - -<p>—Vous vous êtes donc décidée à aller à -Berlin?</p> - -<p>—Mais, pourquoi pas? Je vous demande -pourquoi il n’y aurait que les artistes qui refuseraient -d’aller en Allemagne, quand les auteurs -y envoient leurs pièces, les musiciens leur -musique, les industriels leurs produits? C’est -idiot, ma parole d’honneur! Ridicule et bête! -Car, j’ai beau chercher, je ne vois pas ce qui -m’empêcherait, en mon âme et conscience, -puisque je passe par là, de jouer cinq ou six -fois les pièces de mon répertoire devant les -Berlinois... Quand ils m’auront applaudie, nous -verrons bien s’ils ont du goût!... Et puis vraiment, -ajoute Réjane de ce ton de voix grondeur -et méprisant qui n’est qu’à elle, la personnalité -des comédiens est-elle si importante que nous -devions raisonner sur nos déplacements comme -pour des voyages diplomatiques? Je comprendrais, -au pis aller—et encore!—qu’on n’ait -pas de goût à aller à Strasbourg ou à Metz, -parce qu’enfin il y a là des gens qui, en vous -<span class="pagenum" id="Page_348">[p. 348]</span> -entendant parler français n’auraient pas le cœur à -rire, mais à Berlin, voyons, quelle plaisanterie!</p> - -<p>—Qu’est-ce que vous leur jouerez aux Berlinois?</p> - -<p>—<i>Madame Sans-Gêne</i>, <i>Sapho</i>, <i>Maison de -Poupée</i>, <i>Froufrou</i> et le <i>Demi-Monde</i>.</p> - -<p>—Et vous n’y resterez que six jours?</p> - -<p>—Oui, en passant. On ne dira pas, j’espère, -que j’en fais une affaire d’argent!»</p> - -<p>En quittant Berlin, Réjane s’en ira à Dresde. -Elle jouera au théâtre de la Cour. Après Dresde, -deux jours de voyage à toute vapeur pour entrer -en Russie, non par Pétersbourg, comme -elle le voulait, mais par Odessa, Kieff, Karkoff -et Moscou, pour «raison d’État»! On sait, en -effet, nous l’avons déjà raconté, que l’Empereur -étant absent en octobre de sa capitale, et -ayant demandé à assister aux représentations -de Réjane, il a fallu bouleverser l’itinéraire de -fond en comble. L’impresario a passé une semaine -dans tous les express imaginables, -signant de nouveaux traités, payant des dédits, -employant huit jours de fièvre inouïe pour -satisfaire au désir impérial qu’avait éveillé, on -s’en souvient, la fameuse représentation de -<i>Lolotte</i>, à Versailles.</p> - -<p>A Pétersbourg, les représentations n’iront pas -<span class="pagenum" id="Page_349">[p. 349]</span> -sans faire beaucoup jaser. Pensez donc! Deux -théâtres impériaux s’ouvrant <i>pour la première -fois</i> à une comédienne étrangère en tournée, -sur un signe du maître: le théâtre Alexandre, -et surtout le sacro-saint théâtre Michel où -jamais, jusqu’à présent, aucune artiste en représentation -n’avait posé les pieds!</p> - -<p>«Alors, vous devez être ravie à l’idée de ces -représentations de Russie?</p> - -<p>—Certes! puisque c’est pour aboutir à ces -représentations de Saint-Pétersbourg que j’ai -consenti à quitter Paris en pleine saison théâtrale, -et à faire cette immense promenade à -travers l’Europe. J’y retrouverai, plus que -partout ailleurs, des figures de connaissance, -toute cette sympathique colonie russe, habituée -du Vaudeville et que je voyais, si empressée -et si cordiale, venir gentiment m’applaudir -à chacune de mes créations.</p> - -<p>—Qu’est-ce que vous jouerez, devant ce -parterre d’Altesses?</p> - -<p>—<i>Ma Cousine</i> qu’<i>on</i> a spécialement demandée...»</p> - -<p>S’interrompant, et avec une petite moue -attendrie:</p> - -<p>«Pauvre Meilhac!... ça lui aurait fait tant -plaisir, cette attention-là! Je jouerai, -<span class="pagenum" id="Page_350">[p. 350]</span> -naturellement, <i>Madame Sans-Gêne</i>, et même, le -dimanche 7, je jouerai, en matinée, <i>Maison de -Poupée</i>, et le soir, <i>Madame Sans-Gêne</i>. Ah! je -ne flânerai pas sur les bords de la Néva!</p> - -<p>—Et après la Russie?</p> - -<p>—Ah! je n’en sais plus rien, avec tous ces -bouleversements! Mais, soyez tranquille, vous -en serez informé, l’impresario n’y faillira pas... -En tout cas, nous pourrons nous revoir dans -la première semaine de décembre, voilà qui -est sûr.»</p> - -<p>J’avais laissé Réjane à ses derniers adieux.</p> - -<p>A la gare elle était entourée de sa famille et -de quelques intimes seulement,—la troupe -étant déjà partie à midi, la devançant à -Bruxelles. Ici on n’essayait même plus de rire. -On allait se séparer pour deux longs mois, décidément. -Réjane monte dans le train; de la -portière du wagon-restaurant, la mère dit une -dernière fois adieu aux siens, à sa petite Germaine -qui, de ses tendres yeux d’enfant sensible, -trempés de larmes, suit le train qui -s’ébranle.</p> - -<p>Son père l’entraîne doucement par la main.</p> - -<h2 id="Page_351">UN -MARIAGE «BIEN PARISIEN»</h2> - -<p class="date">2 décembre 1897.</p> - -<p>Il s’agit, d’ailleurs, du mariage de deux Américains: -M<sup>lle</sup> Sybil Sanderson, Californienne, -avec M. Antonio Terry, Cubain. Mais Esclarmonde, -Manon, Phryné ont depuis longtemps -naturalisé la mariée, et l’écurie de trotteurs de -l’époux et son magnifique haras de Vaucresson -l’ont indiscutablement baptisé boulevardier. -Sans compter le serment qu’il a fait de ne -jamais porter de chapeau haut de forme à -Paris, ce qui le classe parmi nos originaux de -marque.</p> - -<p>Quoi qu’il en soit, avec cette réserve américaine -bien connue, et cette horreur de la -<span class="pagenum" id="Page_352">[p. 352]</span> -réclame qui la caractérise, le mariage avait -été tenu secret. Sinon le mariage lui-même, -dont on parlait depuis si longtemps et sur -lequel des paris s’étaient même engagés, du -moins la date exacte de la cérémonie: on -voulait éviter qu’il en fût parlé... Toutes les -précautions avaient été prises pour cela, et -nous avons été les seuls à l’annoncer hier -matin.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Sybil Sanderson demeure avenue Malakoff: -elle devait donc régulièrement se marier -à Saint-Honoré d’Eylau, et la cérémonie a -eu lieu dans la chapelle des Sœurs du Saint-Sacrement, -sur l’avenue, à quelques pas de -son domicile. Au moins la lecture des bans -devait-elle avoir lieu au prône, comme il est -d’usage? Mais cette lecture n’a pas eu lieu. On -a passé par-dessus l’autorité paroissiale, et une -dispense a été obtenue de l’archevêché. Pourtant, -objectera-t-on, le mariage a été fait par -un délégué de la cure paroissiale? Non pas! -On a complètement ignoré à Saint-Honoré -d’Eylau l’union de la paroissienne, et c’est -M. l’abbé Odelin, vicaire général, directeur des -œuvres diocésaines, qui a donné le sacrement -à la belle Esclarmonde.</p> - -<p>Donc, à onze heures cinq minutes, hier matin, -<span class="pagenum" id="Page_353">[p. 353]</span> -M<sup>lle</sup> Sybil Sanderson, en élégante toilette -de ville marron, garnie de fourrure, est sortie -de son petit hôtel de l’avenue Malakoff; rougissante -et les yeux baissés, on l’a vue! Elle -était suivie de sa mère, de ses deux sœurs et de -M. Terry, accompagné de quelques-uns de ses -compatriotes, fortes moustaches noires et teint -basané. Des landaus les attendaient qui les -conduisirent à la mairie de Passy, où on arriva -dix minutes après.</p> - -<p>Le docteur Marmottan, maire de Passy, député, -attendait le cortège. C’est lui qui lut les -articles du Code qui enchaînent les époux. Nous -avons pu prendre connaissance de l’acte officiel -du mariage qui unit, par des liens légitimes:</p> - -<p>M. Antonio-Emmanuel-Eusebio Terry, né à -<ins id="cor_22" title="Cieufuegos">Cienfuegos</ins> (île de Cuba), le 14 août 1857.</p> - -<p>Et M<sup>lle</sup> Sybil-Swift Sanderson, née à Sacramento, -État de Californie (États-Unis), le 7 décembre -1865.</p> - -<p>L’acte porte cette mention, qui a son intérêt -si l’on sait que la mère du futur a refusé son -consentement:</p> - -<p>«Lesdits futurs, citoyens des États-Unis, -munis de deux certificats de coutume, desquels -il résulte qu’ils sont aptes à contracter -<span class="pagenum" id="Page_354">[p. 354]</span> -mariage sans le consentement de leurs ascendants...»</p> - -<p>En effet, la loi américaine stipule qu’il suffit -d’un certificat consulaire établissant que les -futurs époux sont âgés de plus de vingt et -un ans.</p> - -<p>Les témoins étaient:</p> - -<p>Pour le marié: MM. Maurice Travers, avocat; -Henri Iscovesco, docteur en médecine, -chevalier de la Légion d’honneur. Pour la -mariée: MM. Henri Howard, artiste peintre, -et Auguste Martell.</p> - -<p>A la mairie, aucun discours, aucun incident. -Les employés remarquent seulement les -doigts très chargés de bagues endiamantées des -invités, et un imperceptible sourire, vite réprimé, -de la mariée, quand M. le maire a prononcé -les paroles définitives:</p> - -<p>«Au nom de la loi, je vous déclare unis par -le mariage.»</p> - -<p>A midi dix minutes, les cinq landaus déposaient -les mariés et leur cortège au couvent -des Sœurs du Saint-Sacrement, avenue Malakoff. -Là, aussi, les mesures les plus sévères -avaient été prises pour ne pas ébruiter l’événement. -C’est dans ce couvent, l’un des plus aristocratiques -de Paris, que des dames du monde -<span class="pagenum" id="Page_355">[p. 355]</span> -font leur retraite. Or, ni les dames pensionnaires, -ni les élèves ne savaient ce qui allait se -passer. Leur curiosité était éveillée, cependant! -Car les portes de la coquette chapelle -étaient restées closes, et on avait pu voir—par -hasard—que l’autel et la nef étaient fleuris de -chrysanthèmes et d’orchidées.</p> - -<p>La messe et la cérémonie furent très courtes, -M. l’abbé Odelin prononça un délicat et touchant -petit discours dont voici la jolie péroraison:</p> - -<p>«Vous, mademoiselle, vous avez trouvé dans -l’affection vigilante d’une mère toute dévouée, -dans l’affection douce de deux sœurs bien-aimées -la sauvegarde de votre cœur. C’était -dans la paix d’une famille respectable que -vous récoltiez le bonheur que ne vous donnaient -pas les applaudissements et les plus -beaux triomphes.</p> - -<p>»Et, pour que l’union soit complète, pour -que l’accord de vos âmes réponde à celui de -vos cœurs, vous avez voulu avoir l’unité de -croyance comme l’unité d’affection. Vous la -demandiez hier à l’Eglise catholique vers -laquelle vous vous sentiez depuis longtemps -attirée.»</p> - -<p>Allusion discrète à l’abjuration du protestantisme -<span class="pagenum" id="Page_356">[p. 356]</span> -que la jolie schismatique anglicane avait -prononcée, l’avant-veille, devant M. l’abbé -Odelin ravi de la bonne volonté et de la ferveur -de sa cathéchumène.</p> - -<p>A midi et demi, tout était fini. Un déjeuner -intime, servi à l’hôtel de M<sup>me</sup> Terry-Sanderson, -réunissait une vingtaine de personnes. -Et ce matin les deux époux ont dû s’envoler -vers les plages méditerranéennes.</p> - -<p>On va se demander si la nouvelle épousée a -renoncé définitivement au théâtre? Ce n’est -pas probable... Car, il y a quinze jours ou trois -semaines au plus, elle se trouvait dans le bureau -de M. Carvalho qui lui remettait un engagement -en blanc qu’elle promettait de signer -bientôt. Son rêve, à ce moment, était de créer -à Paris les <i>Pagliacci</i> de Leoncavallo.</p> - -<p>Elle m’en téléphona elle-même la nouvelle -que je publiai le lendemain. Son futur l’accompagnait -ce soir-là à l’Opéra-Comique. Elle -va donc prendre un semestre de congé, travailler -le contre-sol aigu qu’elle donnait dans -<i>Esclarmonde</i>, il y a six ans, et revenir à Paris, -la saison prochaine, pour l’inauguration de la -nouvelle salle Favart!</p> - -<h2 id="Page_357">PETITE ENQUÊTE SUR -L’OPÉRA-COMIQUE</h2> - -<div class="manuscr"> -<p>Au lendemain de la mort du regretté Carvalho, directeur de -l’Opéra-Comique, il n’était pas sans intérêt de s’informer près -des musiciens dramatiques notables de Paris—ceux d’hier et -ceux de demain—de leurs vues sur ce que doivent être les -tendances de ce théâtre subventionné.</p> - -<p>Nous avons donc adressé à quelques-uns des principaux -compositeurs français le questionnaire que voici, auquel ils ont -tous répondu avec empressement.</p> -</div> - -<p><i>Que doit être l’Opéra-Comique sous la prochaine -direction? Quelle part faudra-t-il faire -au répertoire ancien, aux étrangers, aux jeunes -musiciens français?</i></p> - -<p><i>Croyez-vous que l’Opéra-Comique puisse suffire -à la production des compositeurs français? -Un théâtre lyrique d’essai semble-t-il nécessaire?</i></p> - -<p>Voici les réponses que nous avons reçues:</p> - - -<h3 class="blk" style="margin-bottom: 0;"><span class="pagenum" id="Page_358">[p. 358]</span> -M. Théodore Dubois</h3> - -<p class="cent cs8">Directeur du Conservatoire.</p> - -<p class="date">Paris, le 10 janvier 1898.</p> - -<p class="addr">Monsieur,</p> - -<p>Voici les réflexions que me suggèrent les -questions auxquelles vous voulez bien me -prier de répondre:</p> - -<p>L’Opéra-Comique, depuis longtemps, s’est -éloigné sensiblement du genre qui lui valut -autrefois ses plus brillants succès. Il doit, selon -moi, y revenir dans une certaine mesure -et accueillir à bras ouverts la comédie lyrique -et les ouvrages d’une gaieté spirituelle.—Nous -sommes trop enclins actuellement à la -mélancolie, et m’est avis que des œuvres de la -nature et de la valeur musicale de <i>Falstaff</i>, du -<i>Médecin malgré lui</i>, etc., ne seraient pas pour -déplaire.—En un mot, il convient de laisser -le drame lyrique à l’Opéra et au Théâtre lyrique -dont je parlerai tout à l’heure.</p> - -<p>Puis, il faut avoir une excellente troupe -<i>d’ensemble</i>, capable, sans le secours d’étoiles, -d’intéresser toujours le public et de provoquer, -<span class="pagenum" id="Page_359">[p. 359]</span> -par une interprétation constamment soignée et -artistique, de bonnes recettes, indispensables -à la bonne gestion d’un théâtre.</p> - -<p>On devra remettre en lumière certains ouvrages -de la vieille école française, en en faisant -un choix judicieux.—On ne devra pas -fermer la porte aux étrangers, si leurs ouvrages -ont une réelle valeur, mais on l’ouvrira -toute grande aux Français, <i>surtout aux jeunes</i>, -de manière à favoriser l’éclosion de talents -originaux et sérieux, qui ne manqueront pas -de se révéler, <i>si on leur en fournit l’occasion</i>.</p> - -<p>Pour cela, il faudra travailler plus qu’on n’a -l’habitude de le faire; de grands efforts et une -grande activité seront nécessaires; on ne se -contentera plus, comme on l’a fait jusqu’à présent, -de monter un ou deux ouvrages nouveaux -par an, mais bien le plus grand nombre -possible.</p> - -<p>D’autre part, l’Opéra-Comique ne peut suffire -à la production des compositeurs français. -Qu’on se souvienne des services immenses rendus -à notre école par l’ancien Théâtre lyrique, -des ouvrages et des compositeurs célèbres qu’il -a fait connaître, et qu’on dise ensuite si un -théâtre de ce genre est nécessaire! Il est plus -que nécessaire, il est indispensable! Il faut -<span class="pagenum" id="Page_360">[p. 360]</span> -que, si un nouveau Gounod, un nouveau Bizet -surgissent, pour ne parler que de ceux-là, -il faut, dis-je, qu’ils trouvent comme autrefois -une scène pour y produire leurs chefs-d’œuvre.—Aider -à la résurrection du Théâtre lyrique -est donc un devoir impérieux pour tous ceux -qui aiment l’art du théâtre.</p> - -<p>Ce ne serait pas selon moi un <i>théâtre d’essai</i>, -mais bien un théâtre de production active, fécondante, -jeune, stimulant l’émulation de -l’Opéra-Comique et même de l’Opéra, reprenant -les chefs-d’œuvre abandonnés, tâchant -d’en produire de nouveaux. Je le voudrais enfin—et -ce serait très beau—comme il était -jadis.—Est-ce trop demander qu’on nous -donne aujourd’hui ce que nous avions il y a -quarante ans et plus?</p> - -<p>Veuillez agréer, monsieur, l’assurance de -mes sentiments distingués,</p> - -<p class="rsign">Th. <span class="smcap">Dubois</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk">M. Massenet.</h3> - -<p class="addr">Cher monsieur et ami,</p> - -<p>La nomination de M. Albert Carré et les -<span class="pagenum" id="Page_361">[p. 361]</span> -idées émises par notre nouveau directeur me -paraissent répondre parfaitement à votre première -question.</p> - -<p>J’ajouterai seulement que le rétablissement -d’un Théâtre lyrique, dans l’esprit de celui -que nous avons connu à l’époque de <i>La Statue</i>, -de <i>Faust</i> et des <i>Troyens</i>, serait certainement -bien accueilli par le public et par les auteurs.</p> - -<p>Alors que ce théâtre existait, il n’entravait -nullement la brillante production et les succès -du théâtre national de l’Opéra-Comique.</p> - -<p class="salut">A vous, très cordialement,</p> - -<p class="rsign"><span class="smcap">Massenet.</span></p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk">M. Reyer.</h3> - -<p class="date">La Favière (Var).</p> - -<p class="addr">Cher monsieur,</p> - -<p>Je reproduis votre questionnaire—et voici -mes réponses que je vous prie de vouloir bien -insérer textuellement.</p> - -<p>D.—Que doit être l’Opéra-Comique dans -la prochaine direction?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_362">[p. 362]</span> -R.—Indépendant de toute attache et de -toute influence dont certains compositeurs de -ma connaissance auraient vraiment trop à -souffrir.</p> - -<p>D.—Quelle part faudra-t-il faire aux compositeurs -étrangers, au répertoire ancien et aux -jeunes musiciens français?</p> - -<p>R.—Une part équitable.</p> - -<p>D.—Croyez-vous que l’Opéra-Comique -puisse suffire à la production des compositeurs -français?</p> - -<p>R.—Non.</p> - -<p>D.—Un théâtre lyrique d’essai semble-t-il -nécessaire?</p> - -<p>R.—Pourquoi d’essai? Que le Théâtre lyrique, -si jamais on nous le rend, accueille de -temps en temps des ouvrages de jeunes compositeurs, -rien de mieux. Mais vouloir faire -de ce théâtre l’antichambre de l’Opéra ou de -l’Opéra-Comique, et pourquoi? Est-ce que le -Théâtre lyrique n’était pas fort au-dessus de -ses deux rivaux à l’époque où l’on y représentait -<i>Orphée</i> et <i>Obéron</i>, <i>Les Noces de Figaro</i> et -<i>Les Troyens</i>?</p> - -<p class="salut">Votre dévoué,</p> - -<p class="rsign">E. <span class="smcap">Reyer</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk"><span class="pagenum" id="Page_363">[p. 363]</span> -M. Alfred Bruneau.</h3> - -<p>Ce que doit être l’Opéra-Comique, mon cher -Huret? Un théâtre français, tout à fait français. -Et, par là, j’entends un théâtre non pas -réservé à nos seuls compositeurs, qu’il importe -cependant de placer au premier rang, mais -mené par un esprit de large et fière générosité -française, c’est-à-dire respectueux au même -degré de nos vieilles gloires authentiques et -des indiscutables gloires universelles; conservateur -du génie national tel que nous le transmettent -nos vrais maîtres d’aujourd’hui; brave, -audacieux, aventureux, ouvert à la jeunesse de -chez nous, à l’inconnu, à l’espoir, à l’avenir -de notre pays, et aimable aussi, par tradition -de galanterie, pour les voyageuses originales -et belles. Ah! mon cher Huret, combien je désire -que l’Opéra-Comique, qui, vivant de la -sorte, n’empêcherait point le Lyrique de renaître, -soit ce théâtre si éminemment français, et -comme je serai heureux d’honorer en notre -journal, la plume à la main, les nobles chefs-d’œuvre -du passé et de saluer de mon enthousiasme -<span class="pagenum" id="Page_364">[p. 364]</span> -les plus vaillants musiciens de ce -temps!</p> - -<p>Mille bons souvenirs de votre collaborateur -et ami,</p> - -<p class="rsign">Alfred <span class="smcap">Bruneau</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk">M. Gustave Charpentier.</h3> - -<p>Si l’on considère l’Opéra comme un musée -restreint où une demi-douzaine de chefs-d’œuvre -sont offerts trois fois la semaine à un -public spécial, il ne reste aux musiciens anciens -et modernes, français ou étrangers, que -le seul Opéra-Comique.</p> - -<p>Alors que dix théâtres s’offrent aux littérateurs, -les musiciens ont l’unique débouché -d’une scène officielle où le Répertoire règne en -maître—et doit régner, car supprimer le Répertoire -ce serait nier l’immortalité,—où -l’étranger impose ses succès—et doit les imposer, -car il nous faut les connaître,—où les -auteurs nationaux déjà célèbres se disputent le -peu de place qui reste.</p> - -<p>Si l’Opéra devenait accueillant à la jeune -<span class="pagenum" id="Page_365">[p. 365]</span> -musique, la situation serait identique, car la -musique dramatique subira toujours cette faute -énorme des entrepreneurs que, des deux scènes -mises à son service, <i>aucune n’est habitable pour -le drame lyrique</i>. «Quatre-vingts personnes -en scène (!) me disait le regretté Carvalho, où -voulez-vous que je les mette?»—«Des actes -avec trois personnages, m’objectait M. Gailhard, -ce serait ridicule à l’Opéra!»</p> - -<p>La nouvelle scène de la rue Favart étant, -paraît-il, <i>plus petite encore que l’ancienne</i>, -l’avenir du drame musical devient problématique.</p> - -<p>Ah! si nous avions le Lyrique municipal! -mais nous ne l’avons pas.</p> - -<p>L’Opéra livré à l’aristocratie;</p> - -<p>L’Opéra-Comique livré aux bourgeois;</p> - -<p>Le peuple livré au café-concert.</p> - -<p>Tel est le programme artistique des démocrates -de la Ville-Lumière!</p> - -<p>Cependant, avec le répertoire limité que lui -imposera cette curieuse situation, le directeur -de demain pourra faire encore de belles et bonnes -choses. Il n’aura, pour cela, qu’à s’inspirer -des théâtres étrangers si actifs, si éclectiques, -si courageusement artistiques. Sans doute, il -contentera difficilement public, musiciens et -<span class="pagenum" id="Page_366">[p. 366]</span> -actionnaires. Sous l’assaut des manuscrits et -des recommandations, il aura de la peine à -conserver sa lucidité, son indépendance, mais, -s’il devait abandonner une partie de son programme, -qu’il n’oublie pas que l’Opéra-Comique -doit être, avant tout, le théâtre des jeunes -musiciens.</p> - -<p>Tant pis pour les œuvres étrangères si -Wagner accapare toute la place qu’on voudrait -leur réserver!</p> - -<p>Tant pis pour l’ancien répertoire qui nous -barra trop longtemps la route!</p> - -<p>La jeunesse attend enfin un directeur audacieux, -un général à batailles! Oui, nous attendons -un directeur qui sache utiliser nos forces -neuves, nous attendons l’homme qui hospitalisera -les musiciens d’avant-garde, de Pierné à -Debussy, de Carraud à d’Indy, de Leroux à -Erlanger, à Bruneau, nous attendons celui qui -accueillera les drames de Descaves, Henri de -Régnier, Paul Adam, Verhaeren, La Jeunesse, -Saint-Georges de Bouhellier, comme nous -attendons la Sarah Bernhardt ou la Duse -hardie qui incarnera <i>La Dame à la faulx</i> de -Saint-Pol-Roux.</p> - -<p>La belle aventure d’Edmond Rostand prouve -surabondamment que l’heure est aux poètes, -<span class="pagenum" id="Page_367">[p. 367]</span> -que ces poètes le soient en musique, en peinture, -en plastique ou en verbe!</p> - -<p class="rsign">Gustave <span class="smcap">Charpentier</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk">M. André Wormser.</h3> - -<p class="addr">Cher Monsieur Huret,</p> - -<p>Je n’ai pas le temps de vous écrire une longue -lettre et vous n’auriez sans doute pas la -place de l’insérer.</p> - -<p>Oui, je suis d’avis qu’il faut jouer beaucoup -les compositeurs français!</p> - -<p>D’abord et avant tout parce que j’en suis un.</p> - -<p>Puis, toute question personnelle mise à part, -parce que je connais dans l’école française contemporaine -une quantité de talents de premier -ordre qu’il est inique et absurde de laisser -végéter sans fruit dans l’obscurité.</p> - -<p>Une autre raison encore, et qui répond en -même temps à vos différentes questions:</p> - -<p>Le répertoire, si riche qu’il soit, s’use et -mourra d’épuisement entre les mains de directeurs -qui l’exploitent sans ménagement.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_368">[p. 368]</span> -On sera donc obligé de le rajeunir. Par quoi?</p> - -<p>Un ouvrage nouveau, faisant recette, se rencontre-t-il -à point nommé au moment même -où l’on en a besoin?</p> - -<p>M. de La Palice avait déjà dit de son temps—mais -il faut le répéter puisqu’on semble ne -l’avoir pas compris—que toutes les pièces ne -peuvent pas réussir et qu’il en faut essayer un -grand nombre pour qu’une ou deux aient -chance de rester au répertoire.</p> - -<p>Le jour cependant où les inquiétudes du -caissier obligeront les directeurs à renouveler -l’affiche, faute d’avoir permis aux auteurs français -de prendre sur le public l’action et le -crédit qui facilitent la location, comme il faudra -bien monter quelque chose, on ira prendre -les ouvrages connus là où ils se trouvent et -l’heure des étrangers sera venue; d’abord les -plus célèbres et ensuite les autres, qui suivront -à la faveur.</p> - -<p>Quant à nous, compositeurs, il nous restera -une ressource: nous nous ferons critiques dramatiques -et nous rédigerons le compte rendu: -comme cela, nous ne perdrons pas tout!</p> - -<p class="salut">Amicalement,</p> - -<p class="rsign">André <span class="smcap">Wormser</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk"><span class="pagenum" id="Page_369">[p. 369]</span> -M. Samuel Rousseau.</h3> - -<p class="addr">Cher monsieur,</p> - -<p>«Que doit être l’Opéra-Comique, sous la -prochaine direction?» Voilà un paragraphe de -votre questionnaire qui me paraît au moins -indiscret. Souffrez que je n’y réponde point; -d’autant que j’estime bien téméraire d’oser -préjuger du sens dans lequel aiguillera l’art -musical de demain. Souhaitons simplement -qu’un aimable éclectisme soit la principale -qualité de notre futur directeur; qu’en son -hospitalière maison, toutes les opinions puissent -avoir accès: en un mot, souhaitons un -directeur qui aide à la production musicale, -sans prétendre la diriger.</p> - -<p>A votre seconde question, réponse est facile. -L’Opéra-Comique ne peut pas proscrire les -chefs-d’œuvre de l’ancien répertoire qui firent -sa gloire, et quelquefois sa fortune. Il nous -doit aussi de tenter d’heureuses incursions -dans le domaine lyrique étranger que nous ne -<i>connaissons pas</i>. Mais l’important, surtout, -serait d’ouvrir, et toute grande, la porte aux -jeunes musiciens français qui, depuis si longtemps, -<span class="pagenum" id="Page_370">[p. 370]</span> -attendent sous l’orme; et me voici, tout -naturellement, en face de votre troisième point -d’interrogation.</p> - -<p>Certes, non, l’Opéra-Comique ne peut pas -suffire à la production des compositeurs français. -J’en atteste la centaine de drames lyriques -qui, à ma connaissance, moisit dans les cartons -de nombre de mes collègues. A ce propos, cher -monsieur, admirons l’étonnante logique qui -consiste à produire à grands frais des compositeurs -auxquels, dès que leur talent est reconnu, -paraphé, diplômé, on refuse tout moyen -de l’utiliser. Un exemple: J’ai eu le prix de -Rome en 1878 et c’est seulement cette année -qu’à l’Opéra sera jouée ma <i>Cloche du Rhin</i>. -C’est-à-dire qu’il m’aura fallu vingt ans d’efforts, -vingt ans d’enragés piétinements, pour arriver -enfin au public.</p> - -<p>«Le génie n’est qu’une longue patience», -a dit quelqu’un. Parions que ce quelqu’un est -un pauvre musicien vierge et martyr.</p> - -<p class="rsign">Samuel <span class="smcap">Rousseau</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk"><span class="pagenum" id="Page_371">[p. 371]</span> -M. Silver.</h3> - -<p>L’Opéra n’ayant pas pour mission de faire -débuter les jeunes compositeurs (si ce n’est -parfois avec un ballet), il ne leur reste donc -qu’un théâtre: l’Opéra-Comique.</p> - -<p>C’est cet unique théâtre qui est le point de -mire de tous les jeunes auteurs, et cet unique -théâtre, jusqu’à ce jour, ne les joue pas, ou peu; -de là cette soi-disant décadence de la musique -de théâtre en France, actuellement, chez les -jeunes.</p> - -<p>Le nouvel Opéra-Comique devra donc sortir -de sa réserve excessive et ouvrir toutes grandes -ses portes à la nouvelle génération; c’est son -devoir vis-à-vis l’art lyrique français.</p> - -<p>Jouer les jeunes ne veut pas dire qu’il faille -sacrifier nos aînés et le répertoire ancien, loin -de là, il s’agit seulement d’augmenter le nombre -d’actes à représenter annuellement.</p> - -<p>Quant aux musiciens étrangers, leur place -n’est pas à l’Opéra-Comique, elle est au Grand -Opéra si leur œuvre en est digne, ou au futur -Lyrique; un besoin impérieux s’impose, celui -d’avoir un théâtre où l’éclosion des œuvres françaises -<span class="pagenum" id="Page_372">[p. 372]</span> -ne puisse être retardée par l’audition -d’une œuvre étrangère, à moins que la direction -de l’Opéra-Comique ne veuille donner cette -œuvre étrangère en dehors du nombre d’actes -exclusivement réservés aux jeunes qui sont au -moins vingt à même de tenir la scène avec leurs -œuvres; or, en admettant que l’on ne puisse -donner d’eux que trois ouvrages nouveaux par -an (soit, huit à dix actes), il faudrait donc attendre -sept ans pour qu’une première série d’auteurs -nouveaux soit épuisée, et je fais un chiffre -minimum. Un second théâtre est donc nécessaire, -le besoin d’un Théâtre lyrique s’impose... -mais il est à craindre qu’il continue à s’imposer -longtemps encore!</p> - -<p>C’est au nouveau directeur qu’il appartiendra -d’ouvrir l’ère musicale d’un nouveau siècle.</p> - -<p>Je crois la partie belle.</p> - -<p>Voici, cher monsieur Huret, ce que j’ai à répondre -à vos questions.</p> - -<p class="salut">Bien cordialement à vous,</p> - -<p class="rsign">Charles <span class="smcap">Silver</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk"><span class="pagenum" id="Page_373">[p. 373]</span> -M. Camille Erlanger.</h3> - -<p>D.—Que doit être l’Opéra-Comique sous la -prochaine direction?</p> - -<p>R.—Largement ouvert aux idées nouvelles.</p> - -<p>D.—Quelle part faudra-t-il faire au répertoire -ancien?</p> - -<p>R.—Deux représentations par semaine, dont -une matinée.</p> - -<p>D.—Aux étrangers?</p> - -<p>R.—Rester le plus possible <i>Théâtre national</i> -de l’Opéra-Comique.</p> - -<p>D.—Aux jeunes musiciens français?</p> - -<p>R.—Prépondérante!</p> - -<p>D.—Croyez-vous que l’Opéra-Comique -puisse suffire à la production des compositeurs -français?</p> - -<p>R.—Jamais!</p> - -<p>D.—Un théâtre lyrique d’essai semble-t-il -nécessaire?</p> - -<p>R.—Indispensable et urgent.</p> - -<p class="rsign">Camille <span class="smcap">Erlanger</span>.</p> - -<p class="cs8">8 janvier 1898.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk"><span class="pagenum" id="Page_374">[p. 374]</span> -M. Alexandre Georges.</h3> - -<p class="addr">Cher ami,</p> - -<p>Vous me demandez ce que doit être l’Opéra-Comique -sous la prochaine direction?</p> - -<p>Il me semble qu’il doit être ce qu’il a toujours -été, c’est-à-dire un théâtre de demi-caractère.</p> - -<p>Sans remonter bien loin, les auteurs joués -sur ce théâtre se sont, presque toujours, conformés -à ce genre.</p> - -<p>Il n’y a guère qu’une dizaine d’années que le -drame lyrique y a fait sa première apparition, -et encore!... à part quelques rares exceptions, -sont-ce bien des drames lyriques, ces œuvres -jouées sur notre deuxième théâtre de musique?</p> - -<p>Pour se différencier des ouvrages du répertoire, -il n’y a plus de parlé; mais le genre est -toujours le même. La musique est plus ou moins -gaie, spirituelle, sentimentale ou dramatique, -selon le tempérament du musicien et la qualité -du livret qu’il a eu à traiter, mais les moyens, -les procédés, ne changent guère.</p> - -<p>Ce que je ne voudrais pas, à l’Opéra-Comique, -c’est la légende, avec ses âpretés et ses côtés -tragiques, très belle souvent et de haute envergure; -<span class="pagenum" id="Page_375">[p. 375]</span> -mais aussi, bien plus faite pour un public -spécial et un théâtre qui serait, à mon humble -avis, le théâtre lyrique.</p> - -<p>Ce théâtre lyrique ne serait pas, comme vous -voyez, un théâtre d’essai; au contraire, il serait -le théâtre par excellence, où les maîtres étrangers -auraient une large part, et où leurs œuvres -serviraient de point de comparaison et d’émulation -à la belle et nouvelle école française.</p> - -<p>A la tête de ce Lyrique, j’y voudrais un maître -indépendant, fantaisiste, avec de gros capitaux, -et montant à son gré les œuvres qui lui -plairaient.</p> - -<p>Voici, en toute hâte, ma réponse, et, avec ma -plus cordiale poignée de main, je vous remercie, -cher ami, de l’honneur que vous me faites, -en faisant cas de mon opinion dans cette circonstance.</p> - -<p class="salut">Votre</p> - -<p class="rsign">Alexandre <span class="smcap">Georges</span>.</p> - -<p class="cs8">15 janvier 1898.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk">M. Xavier Leroux.</h3> - -<p>Il est impossible que l’Opéra-Comique reste -ce qu’il a été jusqu’à ce jour: un musée où l’on -<span class="pagenum" id="Page_376">[p. 376]</span> -allait régulièrement et invariablement admirer -quatre ou cinq pièces, tout au plus; une maison -où l’on n’avait quelques chances d’être admis -que si l’on portait l’habit à palmes vertes; -une sorte de vitrine des boutiques de deux ou -trois gros éditeurs dont le jeu est de laisser -croire aux directeurs de la province et de l’étranger -que rien n’est possible en dehors des -œuvres dont le succès, s’étant affirmé malgré -leur indifférence, suffit à accroître ou maintenir -leur fortune, sans leur faire courir de risques -nouveaux.</p> - -<p>La nouvelle direction... celle que nous attendons -et espérons, est éclairée sur ces points. -Elle amènera des idées indépendantes, délivrée, -qu’elle doit être, des entraves qui stérilisèrent -les dernières années de la direction Léon Carvalho, -et qui firent de l’Opéra-Comique le jouet -de quelques influences, et de quelques personnalités.</p> - -<p>Une grande et intéressante part peut être -laissée au répertoire ancien; mais ici encore la -nouvelle direction peut et doit rénover.</p> - -<p>Le musicien qui sera le conseil de cette direction -trouvera avec nous, et le public avec lui, -que le <i>Tableau parlant</i> de Grétry vaut <i>Les Noces -de Jeannette</i>, que <i>l’Irato</i> de Méhul est aussi amusant -<span class="pagenum" id="Page_377">[p. 377]</span> -que <i>Le Chalet</i>, et qu’une reprise de <i>Fidelio</i> -vaudra mieux que celle d’une inutile <i>Fanchonnette</i>... -et qu’on peut rire, être charmé, être -ému, en dehors des Adolphe Adam, des Clapisson, -dont les vallons helvétiques sont devenus -si lamentables, et dont les mélodies sont passées -de mode même chez les bourgeois les plus -rétrogrades du Marais, qui, faute de mieux, -préfèrent maintenant accompagner les balancements -de pendule de leurs corps aux accents -délirants du café-concert.</p> - -<p>Certes, on doit nous faire entendre tout ce -que l’étranger produit d’intéressant; mais je -crois qu’on ne doit pas donner le pas aux œuvres -étrangères sur les œuvres françaises. Du -reste, récapitulons, et voyons à quoi est réduite -la question.</p> - -<p>Les Lapons, les Turcs, les Kurdes, les Grecs, -les Suisses, les Anglais, les Espagnols et les Danois -font peu ou pas d’opéras-<ins id="cor_23" title="comique">comiques</ins>, de -drames lyriques.</p> - -<p>Les Scandinaves et les Slaves exhalent leurs -âmes de musiciens dans d’exquises mélodies, -de délicieuse musique de chambre; chez -eux, en dehors de feu Tchaïkowski et de bien -plus feu Glinka, il y a peu d’œuvres théâtrales.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_378">[p. 378]</span> -Les Roumains ne produisent que des moustaches -et des violonistes.</p> - -<p>Les Tchèques viennent de lancer un musicien -qui fut notre camarade de classe chez notre maître -Massenet, où il apprit beaucoup de ce qu’il -sait, et qui n’est par conséquent pas une note -nouvelle.</p> - -<p>Restent les Allemands et les Italiens...</p> - -<p>Les Allemands, en dehors de Wagner, c’est -Humperdinck, avec <i>Hantzel et Gretzel</i>... et -puis voilà... Les Italiens, c’est Leoncavallo, -avec son <i>Paillasse</i>, et Mascagni, avec les rusticaneries -qu’il peut lui rester à écouler... Et enfin, -c’est surtout le fonds Sonzogno. En somme, -on le voit, on peut facilement être très hospitalier -pour les étrangers, et avoir encore en réserve -des trésors de prodigalités pour les nôtres.</p> - -<p>Nulle part ailleurs, à l’heure présente, la -production n’est aussi ardente et intéressante -qu’en France. Nulle part ne peut se produire -l’œuvre nécessaire à alimenter ce théâtre auquel -on est convenu d’adjoindre l’épithète de «National», -mieux que chez nous, où, si on nous -encourage, elle peut surgir pétrie par le génie -de notre race.</p> - -<p>Beaucoup attendent qui ont travaillé confiants -dans un avenir meilleur... Qu’ils ne soient -<span class="pagenum" id="Page_379">[p. 379]</span> -pas déçus à nouveau!... Et que celui des nôtres -qui présidera un peu à nos destinées amène -avec lui l’espoir qui soutient, et que son avènement -nous ouvre la voie où nous voulons pénétrer -à sa suite.</p> - -<p>Que serait le Théâtre lyrique d’essai? Un -théâtre où l’on jouerait les pièces sans décors, -sans costumes, avec un orchestre au rabais, des -chœurs lamentables, et des artistes épaves de -toutes les troupes?... Un piège où l’on étranglerait -impitoyablement des œuvres ayant coûté -tant de recherches?... Un gouffre où s’effondreraient -tant d’efforts sincères?... Si c’est cela -qu’on préconise... Dieu nous en préserve!</p> - -<p>Du reste, essayer quoi?... Si les pièces peuvent -oui ou non faire de l’argent?... Eh bien! -la preuve ne peut pas être faite par ce moyen. -Ni <i>Faust</i>, ni <i>Carmen</i>, ni <i>Mireille</i> ne furent -des succès à leur apparition, et si leur sort avait -dépendu de l’impression produite sur un Théâtre -d’essai, ces partitions ne seraient pas aujourd’hui -les exemples de <i>bonnes affaires</i> qu’on -vous cite sans cesse.</p> - -<p>Le théâtre de la Monnaie de Bruxelles, dirigé -avec une si grande préoccupation d’art, a essayé -plusieurs d’entre nous, et moi-même, ma tentative -y fut plus qu’heureuse, et j’étais en droit -<span class="pagenum" id="Page_380">[p. 380]</span> -d’espérer une prompte consécration après cela... -Eh bien! j’attends encore.</p> - -<p>Donc, le Théâtre lyrique d’essai n’avancerait -rien.</p> - -<p>Alors, que l’on nomme vite le directeur qu’on -nous promet, et qu’ensuite il refuse ou reçoive -nos pièces: mais au moins, qu’il les entende.</p> - -<p class="rsign">Xavier <span class="smcap">Leroux</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk">M. Victorin Joncières.</h3> - -<p class="addr">Mon cher confrère,</p> - -<p>Je ne puis que répondre sommairement aux -deux questions que vous me posez, me réservant -de les traiter plus longuement dans mon -prochain feuilleton de la <i>Liberté</i>.</p> - -<p>La direction de l’Opéra-Comique doit être, -avant tout, éclectique et ne s’inféoder à aucune -école, à aucune coterie. Tout en suivant la -voie du progrès, elle s’efforcera de ne pas rompre -avec les traditions que lui impose l’enseigne de -la maison.</p> - -<p>Le répertoire du vieil opéra-comique français -<span class="pagenum" id="Page_381">[p. 381]</span> -y a peut-être été trop négligé en ces dernières -années, et je voudrais que les ouvrages de -Grétry, de Dalayrac, de Monsigny, de Philidor, -de Boïeldieu, d’Hérold, d’Auber, d’Halévy et -d’Adolphe Adam n’y fussent pas plus abandonnés -que ne le sont, à la Comédie-Française, -les comédies de Molière, de Regnard, de Musset -et de Scribe.</p> - -<p>La part faite aux compositeurs vivants, français -ou étrangers—peu importe,—ne doit -pas être diminuée, mais je ne crois pas que -l’Opéra-Comique, étant donné son genre spécial, -puisse suffire à la production. Il faut absolument -un Théâtre lyrique, où les œuvres à tendances -modernes auraient plus de chances de -réussir qu’à l’Opéra-Comique.</p> - -<p>Je n’en veux pour preuve que les tentatives -de drames lyriques, toutes avortées, faites par -la dernière direction.</p> - -<p>Le Théâtre lyrique serait un véritable théâtre -d’avant-garde; l’Opéra-Comique doit rester un -théâtre de tradition.</p> - -<p>Recevez, mon cher confrère, l’assurance de -mes sentiments les plus sympathiques,</p> - -<p class="rsign">Victorin <span class="smcap">Joncières</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk"><span class="pagenum" id="Page_382">[p. 382]</span> -M. Gaston Salvayre.</h3> - -<p>Tombé en désuétude, le genre éminemment -national de l’opéra-comique, «l’Éminemment», -comme on dit aujourd’hui volontiers, se compromet -dans le voisinage folichon de l’opérette; -désertant son temple, il s’est éparpillé dans les -théâtres de genre où il semble avoir trouvé un -refuge propice à ses manifestations, d’ailleurs -assez restreintes.</p> - -<p>«L’Éminemment», délices de nos pères, ne -me paraît plus être armé en guerre; je ne lui -connais, en effet, ni auteurs, ni musiciens, ni -interprètes, en assez grand nombre du moins, -ni d’essence assez subjuguante pour favoriser -son développement, voire son alimentation.</p> - -<p>Qui donc, comme on chante dans les opéras -d’Auber, pourrait lui prédire un destin -prospère?</p> - -<p>On le sait, les aspirations des jeunes couches -n’ont rien à démêler avec les visées esthétiques -chères aux auteurs de <i>La Dame blanche</i> ou, -même, des <i>Mousquetaires de la Reine</i>.</p> - -<p>A quoi bon, dès lors, maintenir sur le nouvel -<span class="pagenum" id="Page_383">[p. 383]</span> -édifice une étiquette que, sans aucun doute, ne -saurait justifier le caractère des ouvrages -appelés à y être représentés?... Voyez plutôt -la liste de ceux qu’en ces dernières campagnes -nous convia à entendre le directeur -défunt.</p> - -<p>Cela ne veut pas dire que le répertoire de -l’Opéra-Comique ne contienne point des œuvres -dignes d’être maintenues sur l’affiche, et cela -en dépit de l’évolution actuelle... Non, loin de -moi telle pensée! Ces œuvres, chacun les -désigne, chacun a leur nom sur le bout des -lèvres.</p> - -<p>Désireuse de vivre et de prospérer, la direction -nouvelle devra donc s’appliquer à faire, -dans le vieux répertoire, un choix plein de tact -et de discernement, tout en faisant large part -aux modernes productions; étayant, pour ainsi -dire, les tentatives des contemporains avec les -opéras de nos aînés dont le succès semble -le plus légitimement acquis et le plus durable.</p> - -<p>Pour cela faire, il faudra que le nouvel -impresario s’outille en conséquence (qui veut -la fin veut les moyens!). Agrandissement des -cadres des chœurs et de l’orchestre; engagements -d’artistes susceptibles, par leurs moyens -<span class="pagenum" id="Page_384">[p. 384]</span> -vocaux comme par leurs qualités dramatiques, -de mettre en relief les ouvrages de nos jeunes -maîtres: telles sont les modifications qui s’imposent -à la vigilance artistique du nouvel élu.</p> - -<p>J’ajouterai que je ne verrais pas sans plaisir, -en ce théâtre si parisien, l’organisation d’un -sémillant corps de ballet.</p> - -<p>Dans un esprit de libéralisme bien compris -et s’inspirant du sentiment de générosité chevaleresque -qui est le fond de notre race, la nouvelle -direction pourrait, de loin en loin, faire -une petite place à quelque partition étrangère, -surtout lorsque, s’imposant par une valeur indiscutable -et par une carrière déjà glorieuse, -cette partition mériterait la consécration suprême -de notre grand Paris.</p> - -<p>Mais avec quelle parcimonie le directeur -nouveau ne devra-t-il pas exercer cette manière -d’hospitalité!... car il doit—et cela -avant tout—donner à la production française -toute la satisfaction possible.</p> - -<p>Or, je crains fort que notre école nationale, -par l’importance de son effort comme par l’intérêt -artistique qui s’y rattache, ne permette -qu’à de très rares intervalles l’usage d’un procédé -marqué, cependant, au coin de notre légendaire -courtoisie.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_385">[p. 385]</span> -Il ressort, ce me semble, assez clairement -de ce qui précède que la création d’une troisième -scène lyrique est chose indispensable.</p> - -<p>Sur ce théâtre essentiellement combatif, et -qui dégagerait l’Opéra et l’Opéra-Comique de -trop onéreuses obligations, pourraient se livrer -librement les luttes si ardentes, si âpres, si -suggestives de l’Art nouveau.</p> - -<p>Là pourraient être représentées des œuvres -qui, une fois consacrées par le succès, seraient -transportées, sans coup férir, sur notre première -scène lyrique, ou sur l’autre, selon que -le comporterait leur caractère.</p> - -<p class="rsign">G. <span class="smcap">Salvayre</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk">M. Arthur Coquard.</h3> - -<p><i>Quelle part faire au répertoire ancien, aux -étrangers, aux jeunes musiciens français?</i></p> - -<p>Les <i>chefs-d’œuvre</i> du passé doivent garder -leur place au répertoire. Qui oserait le contester? -Il serait antiartistique et inintelligent -de les exclure. La Comédie-Française et l’Odéon -n’agissent pas autrement, dans leur domaine -<span class="pagenum" id="Page_386">[p. 386]</span> -propre. Quant aux étrangers, il serait très -étroit de prétendre leur fermer nos théâtres. -Notre École nationale ne peut que gagner à les -accueillir et le goût du public se perfectionne -au contact des œuvres produites chez nos -voisins. Mais le directeur d’une scène subventionnée -doit être particulièrement prudent à -l’endroit des étrangers et n’accepter que des -ouvrages d’une valeur incontestable et même -supérieure. On lui pardonnera de se tromper -sur le mérite d’un compositeur français; mais -accueillir un étranger sans talent soulèverait -les plus vives réclamations.</p> - -<p>La dernière question: celle du Théâtre lyrique, -n’est pas nouvelle. Mais les circonstances -présentes lui donnent une actualité toute particulière.</p> - -<p>Non, certes, l’Opéra-Comique ne saurait suffire -à la production des compositeurs français. -Considérez le nombre des ouvrages qui ont vu -le jour à Bruxelles, à Carlsruhe, à Monte-Carlo, -à Lyon, à Angers, à Rouen... et ailleurs; voyez -le nombre, plus grand encore, de ceux qui -dorment dans les cartons. Plusieurs sont signés -de noms consacrés par le succès. On peut affirmer -qu’il y a là plus d’une œuvre d’un intérêt -très vif. Voilà qui suffit à rendre le Théâtre -<span class="pagenum" id="Page_387">[p. 387]</span> -lyrique nécessaire. Il faut qu’on mette fin à une -situation dont l’École française souffre cruellement -depuis vingt ans. Toutes les objections -tombent devant ce fait qu’il est <i>nécessaire</i>.</p> - -<p>Et maintenant, <i>que doit être l’Opéra-Comique -sous la prochaine direction</i>?</p> - -<p>On comprend que son rôle devra être tout -différent, suivant que le Théâtre lyrique sera -ou non rétabli. Supposez qu’il revive. Ne voyez-vous -pas que le plus grand nombre des partitions -inédites va s’y diriger et que, dès lors, -l’Opéra-Comique sera moins assiégé? Le nouveau -directeur pourra se borner à choisir, dans -la production contemporaine, ce qui lui semblera -mieux convenir au goût de son public. -C’est ainsi qu’à prendre les choses d’un peu -haut, la direction de l’Opéra-Comique trouvera -son profit à la résurrection du Théâtre lyrique.</p> - -<p class="rsign">Arthur <span class="smcap">Coquard</span>.</p> - -<hr class="hr20" /> - -<h3 class="blk">M. Georges Marty.</h3> - -<p class="addr">Mon cher Huret,</p> - -<p>Si vous le voulez bien, je résumerai vos -deux premières questions en une seule.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_388">[p. 388]</span> -L’Opéra-Comique, sous n’importe quelle -direction, aurait dû, et devrait partager équitablement -ses spectacles en trois parts:</p> - -<p>1<sup>o</sup> Le répertoire ancien, élagué de certains -ouvrages par trop démodés;</p> - -<p>2<sup>o</sup> Les œuvres modernes françaises des -jeunes et des gens arrivés; j’assimile, bien -entendu, au répertoire ancien les œuvres classées -des musiciens morts, comme par exemple: -<i>Mireille</i>, <i>Mignon</i>, <i>Carmen</i>, <i>Lakmé</i>, etc.</p> - -<p>Et 3<sup>o</sup> les ouvrages étrangers choisis <i>judicieusement</i> -parmi les plus appréciés et sans souci -de la nationalité.</p> - -<p>Jusqu’à présent, l’Opéra-Comique n’a pas -suffi à la production française, c’est incontestable. -Combien de compositeurs, déjà vieux à -l’heure actuelle, se sont découragés et n’ont -plus écrit, parce qu’aucun directeur ne les -accueillait!</p> - -<p>Il en est de même à présent.—Je pourrais -vous en citer plusieurs, des jeunes, qui ont des -titres sérieux à invoquer et qui vous diront:</p> - -<p>«A quoi bon travailler? Non seulement on -ne nous joue pas, mais on ne veut même pas -nous entendre; et il est bien évident que si l’on -ne joue pas ceux que l’on entend <i>par hasard</i>, -on jouera encore bien moins un auteur sans -<span class="pagenum" id="Page_389">[p. 389]</span> -audition de son œuvre.—Il est vrai qu’il y a -la contre-partie: les amateurs. Eux obtiennent -<i>quelquefois</i> l’exécution d’un ouvrage, mais -<i>toujours</i> une audition.—Or, l’audition c’est -l’espoir! Et l’espoir pour un jeune musicien, -si vous saviez quelle grande chose ça peut -être!»</p> - -<p>Résumé: Opéra-Comique insuffisant jusqu’alors; -Théâtre lyrique absolument nécessaire.</p> - -<p>Maintenant, tout dépendra dans l’avenir du -nouveau directeur de notre théâtre national.</p> - -<p class="salut">A vous cordialement,</p> - -<p class="rsign">Georges <span class="smcap">Marty</span>.</p> - -<h2 id="Page_390">«LA VILLE MORTE»</h2> - -<p class="s-titre">AVANT LA PREMIÈRE</p> - -<p class="date">21 janvier 1898.</p> - -<p>Ce soir, M<sup>me</sup> Sarah Bernhardt rentre dans la tradition -de son talent, en créant à la Renaissance -la tragédie de M. Gabriel d’Annunzio, et elle -laisse l’inoubliable caraco en cotonnade bleue -de la Madeleine des <i>Mauvais Bergers</i>, pour reprendre -les lignes drapées de ses robes-peplum.</p> - -<p><i>La Ville morte</i> a été composée exprès pour -M<sup>me</sup> Sarah Bernhardt, et ce ne sera pas une des -moindres surprises de cette soirée que cette -belle langue retentissante et colorée écrite <i>en -français</i>, sans le secours d’aucun traducteur, -par un poète étranger.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_391">[p. 391]</span> -L’action se passe en Grèce, à Mycènes. Presque -tout le premier acte n’a l’air d’être fait -que pour créer l’atmosphère de l’œuvre et de -son décor. On se souvient que le principal personnage, -Léonard, est un archéologue célèbre, -qui vient de découvrir le tombeau des Atrides, -au fond de la plaine d’Argos.</p> - -<p>Or, il faut savoir que le fait est vrai en soi-même: -le savant archéologue allemand Schliemann, -qui déterra les ruines de Troie, découvrit, -en 1876, le tombeau d’Agamemnon, à -Mycènes. La nouvelle en fut portée au monde -par une dépêche, restée célèbre, qu’il adressait -au roi de Grèce, le 28 novembre de cette même -année:</p> - -<p>«J’annonce avec une extrême joie à Votre -Majesté que j’ai découvert les tombeaux que la -tradition dont Pausanias se fait l’écho désignait -comme les sépulcres d’Agamemnon, de Cassandre, -d’Eurymédon et de leurs compagnons, -tous tués pendant le repas par Clytemnestre et -son amant Égisthe. J’ai trouvé dans ces sépulcres -des trésors immenses qui suffisent à -remplir un grand musée qui sera le plus merveilleux -du monde et qui, pendant des siècles -à venir, attirera en Grèce des milliers d’étrangers... -Que Dieu veuille que <ins id="cor_24" title="cestré sors">ces trésors</ins> -<span class="pagenum" id="Page_392">[p. 392]</span> -deviennent la pierre angulaire d’une immense -richesse nationale.»</p> - -<p>Comme on le verra ce soir, M. d’Annunzio -écrit mieux le français que le savant allemand, -et l’émotion que Léonard ressent devant sa -découverte se traduit en de plus nobles -images...</p> - -<p>J’ai voulu savoir comment le poète italien -avait été amené à débuter au théâtre par cette -tragédie moderne au souffle antique. Car la -connaissance de la genèse des œuvres aide souvent -à les mieux comprendre.</p> - -<p>Un ami de M. Gabriel d’Annunzio, qui l’accompagne -à Paris, M. Scarfoglio, écrivain -napolitain très renommé en Italie, s’est très -aimablement prêté à notre curiosité.</p> - -<p>Il avait accompagné lui-même son ami dans -une croisière qu’il fit, il y a quelques années, -dans l’archipel grec, sur le yacht à voiles <i>Fantasia</i>, -joli et puissant navire bien connu sur -les côtes françaises sous le nom de <i>Henriette</i> et -de <i>Sainte-Anne</i>. Ils débarquèrent d’abord à -Patras, d’où ils allèrent visiter les ruines -d’Olympia. M. d’Annunzio se baigna dans l’Alfée, -adora à genoux l’<i>Hermès</i>, la seule œuvre -authentique de Praxitèle qui nous reste, respira -le parfum doux et capiteux des myrtes et des -<span class="pagenum" id="Page_393">[p. 393]</span> -lauriers-roses sauvages qui remplissent la -plaine, et s’en alla, son carnet plein de notes. -De Patras, la <i>Fantasia</i> le mena, à travers le -golfe de Corinthe et la baie de Salona, devant -Itea, qui est le port de Delphes, puis ils allèrent -mouiller à Kalamaki, l’ancienne <i>Isthonia</i>. -Quelques heures de chemin de fer les -amenaient à Kharvati, petite gare perdue dans -la campagne, ou pour mieux dire, dans -désert, entre Argos et Nauphé.</p> - -<p>C’était un étouffant après-midi du mois -d’août. Dans la plaine brûlée, un vent impétueux -soulevait des tourbillons de poussière -aveuglante. Pour se désaltérer, les voyageurs -durent avoir recours au chef de gare, qui se -mit lui-même à puiser une eau saumâtre d’un -puits creusé au ras du sol.</p> - -<p>L’ascension à Mycènes s’effectua sous un -soleil torride, au milieu de vignes souffreteuses -et rongées par les poussières. En route, -d’Annunzio trouva la dépouille d’un serpent et -l’enroula autour de son chapeau. En quelques -minutes, toute la bande était arrivée à l’acropole -de la ville des Atrides, devant la porte des -Lions, parmi ces sépulcres béants, dans l’agora -circulaire où les vieillards se réunissaient.</p> - -<p>Les voyageurs portaient avec eux le livre -<span class="pagenum" id="Page_394">[p. 394]</span> -du docteur Schliemann, <i>Micènes</i>, et suivaient, -sur les plans, les traces de ses fouilles. Ils -s’essayaient à évoquer l’émotion merveilleuse -du savant devant les tombeaux ouverts, au -milieu de l’agora circulaire, devant ces cadavres -en toilette de parade, recouverts d’or, coiffés de -diadèmes d’or, un masque d’or sur la figure, -ceinture et baudrier d’or! Au contact de l’air, -ces vestiges s’évanouissent, n’étant pas protégés, -comme ceux de Pompéï, par l’épaisse -couche des cendres du Vésuve. Et Schliemann, -dans le délire de sa découverte, au moment où -les corps tombaient en poussière, crut réellement -voir les faces d’Atrée, de Clytemnestre, -d’Agamemnon, de Cassandre!</p> - -<p>Quoi qu’il en soit, il est indiscutable que les -sépulcres de Mycènes recélaient des personnes -royales, comme il est désormais indiscutable -que l’épithète <i>riche d’or</i>, attribuée par Homère -à Mycènes, était plus que justifiée. Le trésor -de Priam, retrouvé par le même Schliemann -à Troie, c’était une bagatelle, <ins id="cor_25" title="comparée">comparé</ins> aux -masses d’or des tombeaux de Mycènes.</p> - -<p>Il resta ainsi acquis à l’histoire de la Grèce -que, plus de deux mille ans avant les époques -historiques, une grande civilisation fleurit -dans le Péloponèse. Cette civilisation, apportée -<span class="pagenum" id="Page_395">[p. 395]</span> -par les navigateurs qui s’établirent dans l’île -de Cythère (Cerigo) pour la pêche du murex, fit -tour à tour la grandeur de Tirynthe, de -Mycènes et d’Argos.</p> - -<p>Ce pays a été le sol sacré de la tragédie -grecque. C’est à la puissance de Mycènes, c’est -aux légendes terribles de ses rois, que les tragédiens -grecs ont demandé leurs inspirations -les plus grandioses. Et c’est naturellement avec -une préparation toute tragique, l’esprit hanté -de visions tragiques, récitant des pages entières -d’Homère et de Thucydide, que M. d’Annunzio -et les autres navigateurs de la <i>Fantasia</i> visitaient -la Ville morte...</p> - -<p>Et, des notes prises au cours de cette excursion, -au lieu d’un récit de voyage, M. d’Annunzio -eut l’idée de faire une tragédie qui -aurait ce lieu comme décor, et qui serait traversée -du souffle de la fatalité antique qu’il -imagine être sortie des ruines avec les miasmes -des crimes monstrueux du passé!</p> - -<p>On trouvera tout cela dans la pièce de ce -soir, de même que les impressions de chaleur -étouffante, d’aridité, éprouvées le jour de l’excursion, -et aussi le souvenir de l’éblouissement -au Musée d’Athènes, devant le trésor -des tombeaux de Mycènes.</p> - -<h2 id="Page_396">NOVELLI A PARIS</h2> - -<p class="s-titre">CONVERSATION AVEC M. JEAN AICARD</p> - -<p class="date">8 juin 1898.</p> - -<p>C’est ce soir que commence à la Renaissance -la série des représentations que vient -donner à Paris M. Novelli, le célèbre artiste italien -qui passe, comme on sait, à l’heure actuelle, -pour le premier comédien de la Péninsule.</p> - -<p>Et il commence par <i>le Père Lebonnard</i>, de -M. Jean Aicard, ce qui donnera à cette première -représentation un caractère doublement -sensationnel.</p> - -<p>Il serait trop long de rappeler ici la douloureuse -odyssée de cette pièce célèbre, qui ne -fut pourtant jouée qu’une seule fois à Paris! -<span class="pagenum" id="Page_397">[p. 397]</span> -Mais on peut quand même se rappeler qu’en -1886 elle fut reçue à l’unanimité à la Comédie-Française, -qu’elle y fut répétée deux ans plus -tard pendant un long mois, et que, finalement, -l’auteur, lassé par la mauvaise volonté et la -«non-confiance» de M. Got, son interprète -principal, dut la retirer.</p> - -<p>Reçue alors d’emblée par M. Antoine, directeur -du Théâtre libre, elle eut quand même la -chance d’être jouée. C’était en 1889. <i>Le Père -Lebonnard</i>, à cette unique représentation, eut -un succès retentissant qu’enregistra dans ce -journal Auguste Vitu. Depuis, achetée par un -impresario italien, elle fut jouée dans toute -l’Italie et dans différentes capitales d’Europe -par M. Novelli, avec un succès toujours croissant. -C’est, à l’heure qu’il est, l’œuvre de prédilection -du célèbre acteur. Il la trouve faite, -dit-il, «pour sa peau, pour ses nerfs, son caractère -et son cœur».</p> - -<p>Que donnera la représentation de ce soir? Et -qu’en adviendra-t-il? L’auteur sacrifié, il y a -douze ans, dans de si cruelles conditions, aura-t-il -la joie de voir la Comédie-Française lui -rouvrir généreusement et équitablement ses -portes, en attendant l’<i>Othello</i> qui, lui aussi, -attend depuis vingt ans?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_398">[p. 398]</span> -J’ai eu la chance de pouvoir causer, hier, -avec M. Jean Aicard de son œuvre. Je lui ai -demandé de vouloir bien raconter, pour nos -lecteurs, le sujet de <i>Papa Lebonnard</i>, ce qui -sera très utile à ceux qui assisteront à la représentation -de ce soir, et aussi de me résumer -ses impressions sur les trois interprétations -qu’il connaît de son œuvre: celle de la -Comédie-Française, puisqu’elle y fut répétée -durant un mois, celle du Théâtre libre, et enfin -celle de M. Novelli.</p> - -<p>Et d’abord, voici le sujet de la pièce.</p> - -<p>Lebonnard, vieil horloger retiré des affaires, -homme en apparence faible, adore sa fille -Jeanne, aime son fils Robert et paraît redouter -sa femme. M<sup>me</sup> Lebonnard, entichée de noblesse, -veut marier son fils à la fille d’un marquis, -Blanche d’Estrey. Lebonnard entend marier sa -fille selon son cœur, à un médecin, le docteur -André. M<sup>me</sup> Lebonnard, le marquis, sa fille et -Robert, se liguent contre le désir du père Lebonnard -et de Jeanne. Lebonnard résistera. Il -est las des tyrannies querelleuses de sa femme -et des impertinences de son fils qui, il le sait, -n’est pas son fils...</p> - -<p>Le père Lebonnard rappelle le docteur André, -que sa femme a congédié; mais celui-ci, -<span class="pagenum" id="Page_399">[p. 399]</span> -alors, lui avoue qu’il renonce à la lutte. Il a -pour cela une raison grave: né d’un adultère, -fils d’une femme dont le divorce fit scandale à -Paris, il croit qu’il ne peut être accepté par la -famille de Lebonnard, par la future famille de -Robert surtout. Lebonnard passera outre. Il -lutte pour le bonheur de sa fille et cela lui met -au cœur des forces centuplées. «Nous sommes -majeurs, ma fille!» s’écrie-t-il, avec la bonne -humeur d’un bon lutteur, et comme—au troisième -acte—sa femme le met en présence -d’un refus formel, il commence par lui dire ce -qui, depuis quinze années, lui gonfle le cœur -d’une colère à toute heure contenue: «Vous -avez eu un amant!»</p> - -<p>Elle proteste, il s’irrite et la menace... Le -fils accourt, prend la défense de sa mère, en -termes si injurieux que Lebonnard, exaspéré, -affolé, aveuglé de rage, éclate à la fin: «Assez! -tais-toi, bâtard!» Au quatrième acte, la bonté -de Lebonnard triomphe, il se repent d’avoir -laissé échapper un mot si terrible. Robert veut -partir, s’exiler, aller aux colonies. Lebonnard -confesse au marquis son amour invincible, son -amour qui résiste à tout, pour le fils ingrat; il -lui dit les gentillesses, les premières caresses -de l’enfant, les petits bras autour de son cou, -<span class="pagenum" id="Page_400">[p. 400]</span> -lorsqu’il aimait l’innocent... <i>avant de savoir</i>.</p> - -<p>Robert a écouté de loin. Il a entendu.</p> - -<p>Saisi de reconnaissance, de vénération, pour -la sainteté philosophique de Lebonnard, il -s’élance, s’incline, lui baise la main:</p> - -<p>«Ah! monsieur! s’écrie-t-il.</p> - -<p>Et Lebonnard:</p> - -<p>«Dites-lui donc de m’appeler son père!</p> - -<p>—Vous êtes la bonté même, vous êtes bon, -s’écrie le marquis.</p> - -<p>—Deux fois peut-être, mais pas trois, dit -tout bas Lebonnard en souriant. Il faut être -bon, oui, mais pas jusqu’à la bêtise.</p> - -<p>—J’ai donc vu, me dit M. Jean Aicard avec -une joie tempérée de mélancolie, trois <i>Père Lebonnard</i>, -et ma pièce n’a eu qu’une seule représentation, -et trois répétitions bien différentes -se rapprochent dans mon esprit.</p> - -<p>»1<sup>o</sup> La dernière d’une série, après plus d’un -mois, à la Comédie-Française. M. Got, ennuyé, -se refusant plus que jamais à comprendre la -pièce et le caractère même de Lebonnard, de ce -simple ex-ouvrier, un peu philosophe et libre -rêveur, qui, aux théories de la victoire nécessaire -de la force, dans la lutte pour la vie, oppose -le nom du Christ tôt ou tard triomphant -par la seule bonté. Got ne veut pas du petit -<span class="pagenum" id="Page_401">[p. 401]</span> -marteau de l’ouvrier, Got se refuse à dire à ce -fils ingrat qui lui a manqué de respect, et qu’il -a dû gourmander sévèrement devant tout le -monde: «Ah! je t’ai fait du chagrin? Pardon, -mon petit!» Le principal interprète m’abandonnant, -la troupe entière se débande et je -sors navré du théâtre, pour n’y plus rentrer -durant sept années!</p> - -<p>»Puis, c’est la répétition générale chez Antoine. -Lui, combatif, heureux de reprendre et -d’imposer une pièce que M. Got déclare impossible -à mettre à la scène, a tout commandé -comme un général; il a vu du premier coup, -pour chacun des acteurs, la place à prendre, le -mouvement à exécuter. A côté de lui, M<sup>me</sup> -Louise France, la vieille nourrice, représente -la tendresse naïve et l’absolu dévouement des -simples.</p> - -<p>»La scène entre eux, à la fin du premier -acte, quand il avoue connaître le secret qu’elle -sait aussi, émeut jusqu’aux larmes. Mais voici -le troisième acte; il y a du public à cette répétition. -La scène principale arrive. Lebonnard -est un timide qui veut cacher son secret et qui -le cache pendant quinze ans, dans l’intérêt de -sa fille. Mais en ceci sa timidité naturelle aide -sa volonté. C’est cette timidité touchante -<span class="pagenum" id="Page_402">[p. 402]</span> -qu’Antoine a développée surtout. Et, quand il -lâche, aveugle de colère, le mot terrible: -«Assez! tais-toi, bâtard!», il tourne le dos à -son fils et frappe, de la main, sur une table... -C’est cette table même qu’il regarde à ce moment. -L’effet est instantané. Le mot qui renverse -le fils et la mère, derrière Lebonnard, -traverse tous les cœurs à la fois, dans le public. -Je me rappelle que, assis, dans l’ombre -d’une loge, je me levai brusquement, d’un -mouvement involontaire, heureux, si heureux -d’être—enfin—compris! Le cri avait porté -juste. Il n’y avait plus à douter.</p> - -<p>»Et tantôt, à la Renaissance, je viens de voir -Novelli. Lui, c’est encore autre chose. Il a développé -surtout, dans le personnage, la force -qui contient le secret, la volonté. On sent des -colères sourdes qui couvent sans cesse, sans -cesse près d’éclater. L’effort du personnage est -constant. Ses douces malices deviennent des -ironies mordantes, pour lui seul, mais mordantes, -âpres, cruelles. Il a de vraies rancunes -contre tous les pharisiens, ce néo-chrétien. -Il est tout près, à tout moment, -à prendre l’un d’eux au collet—son fils, son -fils surtout! Et, en effet, au troisième acte, au -lieu de lâcher le mot en détournant ses regards -<span class="pagenum" id="Page_403">[p. 403]</span> -de l’effet produit, il bondit au contraire sur -Robert, et c’est en plein visage, en le tenant -par les épaules, qu’il lui crie: «Assez, bâtard!» -Que vous dirai-je? Depuis que je vais au théâtre, -je n’ai rien vu de plus magistralement -exécuté que <i>Lebonnard</i> par Novelli. Je ne parle -pas de mon œuvre ici, bien entendu, mais de -l’interprétation d’une œuvre, de la mise en -vie d’un personnage. Novelli n’a pas mis seulement -le texte de <i>Lebonnard</i> en italien, mais -aussi le personnage, le caractère même. Que -vous dire encore? La troupe est homogène, -l’ensemble tout à fait bon. M<sup>me</sup> Novelli (Giannini), -qui pendant des années a joué la fille de -Lebonnard, et qui joue aujourd’hui M<sup>me</sup> Lebonnard, -est la digne partenaire de son mari. La -marque spéciale du jeu de Novelli et de ses acteurs -me paraît être le naturel—le naturel -infini, pour ainsi dire—sans rien de flottant -jamais, et, par conséquent, la modernité même -qu’on recherche aujourd’hui. Tout cela est -d’un dessin ferme, accusé, net, qu’on sent définitif. -Pourquoi ne pas vous dire que je viens -de goûter une des plus grandes joies de ma vie -littéraire? Puisse le public donner raison à -mon opinion, à mon enthousiasme si vous -voulez!»</p> - -<h2 id="Page_404">JEANNE LUDWIG</h2> - -<p class="date">23 juin 1898.</p> - -<p>On enterrera la dernière Musette de <i>La Vie -de bohème</i> demain jeudi au cimetière du Père-Lachaise. -Il y aura beaucoup de monde à ses -obsèques, et on n’y sera pas gai comme à tant -de notoires enterrements parisiens, on y verra -même, j’en suis sûr, beaucoup de larmes couler. -Car c’est le triste privilège de ces créatures -délicieuses qui ont tant aimé la vie, et qui -nous l’ont fait aimer pour la joie et la grâce -dont elles l’ornèrent, de décupler l’horreur de -la mort qui les enlève.</p> - -<p>Jeanne Ludwig apparaissait sur ces planches -de la Comédie-Française, parmi l’artifice et la -convention du cadre, comme une fleur de vie, -<span class="pagenum" id="Page_405">[p. 405]</span> -désirable et charmante. Le naturel et l’enjouement -de son ton et de ses manières, elle les -portait de la ville à la scène. Et son amour de -la vie n’eut d’égal que son amour du théâtre. -Jusqu’à son agonie, elle n’a eu que le souci de -ce qui s’y passait, et, quand on allait la voir, -elle ne parlait jamais d’autre chose.</p> - -<p>Depuis bientôt trois ans elle avait quitté la -scène. Je l’avais vue la veille de son premier -départ pour Beaulieu, où ses médecins l’envoyaient. -Ses amis du théâtre et sa sœur, qui la -soignait avec un dévouement pieux et tendre, -l’entouraient. Ce n’était pas encore Musette<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> -et c’était déjà Mimi: elle était pâle, ses grands -yeux enfoncés sous une large cernure bleue -étaient pleins de mélancolie: par moments -elle se croyait perdue; à d’autres instants, sous -la suggestion affectueuse de ses camarades qui -exagéraient gentiment leur optimisme, elle -se voyait déjà de retour, rejouant sur la scène -de ses débuts, guérie, heureuse! Et alors elle -avait hâte de partir bien vite, bien vite, vers -le soleil et les plages bleues, sûre de vaincre -le mal terrible qui ne devait pas pardonner.</p> - -<div class="footnotes"> -<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> -Elle recréa en effet le rôle de Musette dans la reprise de -<i>La Vie de Bohème</i> à la Comédie-Française (saison 1897-1898).</p> -</div> - -<p>Cette maladie de poitrine, nous avons dit -<span class="pagenum" id="Page_406">[p. 406]</span> -autrefois comment elle en fut atteinte. C’était -un soir, après une représentation à la Comédie-Française. -Toute brûlante encore de l’ardeur -de son jeu, elle avait à peine pris le temps de -se démaquiller, et, tentée par la fraîcheur -d’une belle nuit, elle avait voulu aller calmer -sa fièvre au bois de Boulogne, en Victoria!</p> - -<p>Depuis, elle passait l’hiver à Beaulieu, l’été -à Saint-Germain. Cet été, les médecins l’avaient -<ins id="cor_26" title="rouvée">trouvée</ins> trop faible pour quitter Paris. Mais -elle n’avait pas connaissance de la gravité de -son état. Ses camarades ont beaucoup contribué -à la maintenir dans cet état d’illusion et -de confiance. Elle recevait constamment leurs -visites, et c’était une habitude prise parmi -eux, quand le hasard d’une tournée ou d’un -congé les conduisait l’hiver dans le Midi, d’aller -jusqu’à Beaulieu voir la malade.</p> - -<p>On l’avait également maintenue dans l’exercice -de tous ses droits de sociétaire, bien qu’on -sût qu’elle ne rentrerait jamais au théâtre.</p> - -<p>Elle était née en 1867. Élève de Delaunay, -et premier prix de comédie au Conservatoire, -elle avait débuté, avec succès, à la Comédie-Française, -en 1887, dans la Lisette du <i>Jeu de -l’amour et du hasard</i>, puis dans le rôle d’Agathe -des <i>Folies amoureuses</i>. En 1888, elle joue <i>Les -<span class="pagenum" id="Page_407">[p. 407]</span> -Brebis de Panurge</i>, de Meilhac, et la voici au -premier rang. Dans Zanetto du <i>Passant</i>, dans -<i>L’Autographe</i>, dans <i>Pépa</i>, dans Suzanne de -Villiers du <i>Monde où l’on s’ennuie</i>, dans <i>Rosalinde</i> -et, en 1892, dans <i>Les Trois Sultanes</i>, elle -déploie le délicat trésor de ses charmantes qualités -qui sont la grâce avenante et familière, la -fantaisie naturelle, l’esprit moqueur, pétillant -et capricieux!</p> - -<p>Enfin, lasse de trois années de repos, reprise -de l’insurmontable désir de jouer, elle obtient -cet hiver de réapparaître dans la Musette de -<i>La Vie de bohème</i>, qui sera son dernier rôle! -On l’y a vue, un peu changée, un peu vieillie -par ces trois dernières années de terribles luttes -contre le mal, mais toujours avec l’irrésistible -attrait de son naturel exquis et de sa verve -piquante. Je me rappelle quelle pitié me prit, -à la première représentation, au moment de la -mort de Mimi... Ce n’était pas Marie Leconte -que je regardais à ce moment-là, c’était Jeanne -Ludwig. Je la savais condamnée à mourir bientôt, -et je souffrais réellement, comme le témoin -d’un supplice injuste et cruel, à voir la vraie -malade assister et prendre part aux péripéties -de ce simulacre de mort, la répétition générale -de la sienne!</p> - -<h2 id="Page_408">EMMA CALVÉ</h2> - -<p class="date">29 mai 1899.</p> - -<p>La grande artiste qui va débuter ce soir à -l’Opéra est de l’admirable lignée qui a donné à -l’École de chant français les Falcon, les Marie -Cabel et les Miolan-Carvalho.</p> - -<p>C’est à présent la plus connue, la plus célèbre -de nos artistes à l’étranger. En Amérique, -elle est la reine aimée et fêtée. «La Calvé! la -Calvé!» Quand les Américains ont dit cela, -ils ont tout dit. Son nom sur une affiche à New-York -ou à Philadelphie, ou à Boston, ou à Chicago, -c’est 60.000, c’est 80.000 francs de recettes -assurés par soirée. Aussi les <i>impresarii</i> -l’entourent-ils de leurs soins! Elle signera -demain, si elle le veut, un traité pour soixante -<span class="pagenum" id="Page_409">[p. 409]</span> -représentations à raison de 10.000 francs l’une. -Mais elle hésite à traverser encore l’Océan; -elle a ici sa mère, une admirable paysanne -aveyronnaise, et son frère qu’elle adore. Elle -a la fortune, elle ne dépend que d’elle-même.</p> - -<p>Ce rêve!</p> - -<p>Physionomie d’artiste bien curieuse et bien -rare par la complexité et l’intensité de sa nature.</p> - -<p>Elle est née en Aveyron, dans un village voisin -de Milhau. Elle a reçu une éducation religieuse; -elle avait presque la vocation du -cloître. A dix-huit ans, elle change. Elle vient -à Paris avec le goût du théâtre. Elle travaille -un an avec le professeur Puget, puis avec -M<sup>me</sup> Marchesi, et se fait engager à la Monnaie -de Bruxelles. Victor Maurel la prend au Théâtre-Italien -pour lui faire créer <i>L’Aben Ahmed</i>, -de Théodore Dubois; elle passe de là à l’Opéra-Comique, -où elle crée le <i>Chevalier Jean</i>, de -Victorin Joncières; elle y échoue, d’ailleurs. -C’est à ce moment qu’elle devient l’élève de -M<sup>me</sup> Rosine Laborde qui la fait beaucoup travailler. -Elle part alors pour l’Italie, s’y trouve -en contact avec de grands artistes, M<sup>me</sup> Eléonora -Duse, entre autres; elle tombe malade, et, -tout à coup, son cerveau s’illumine, elle a -<span class="pagenum" id="Page_410">[p. 410]</span> -<i>compris</i>, elle sera, elle aussi, une véritable -artiste. Il faut entendre avec quelle sincérité, -quelle modestie charmante et aussi quelle -clairvoyance d’esprit elle explique sa transformation:</p> - -<p>«Je suis devenue une artiste le jour où -j’ai oublié que j’avais une jolie voix pour ne -penser qu’à l’expression des musiques que je -devais interpréter. Et cela m’est venu soudain, -après une convalescence! Tant que j’étais une -belle fille, bien portante, solide, on s’accordait -avec raison pour ne me trouver d’autre talent -qu’une voix de qualité. Du jour où j’ai souffert, -ma sensibilité, sans doute endormie jusque-là, -s’est éveillée; j’ai compris une foule de choses -obscures pour moi, et j’ai senti naître en moi -le besoin de faire passer dans l’âme des autres -l’émotion que la mienne percevait. Je peux -même dire que, du même coup, ma <i>conscience</i> -morale s’éveilla; je me sentis devenir meilleure. -Je pris la notion de certains devoirs qui -n’étaient auparavant pour moi que fariboles! -Oui, il m’a semblé que je naissais à l’art en -même temps qu’à la souffrance.»</p> - -<p>Et, de fait, Emma Calvé commence sa réputation -en Italie. Aussitôt rétablie, la voilà qui -se fait follement applaudir à la Scala de Milan, -<span class="pagenum" id="Page_411">[p. 411]</span> -au San-Carlo de Naples, à l’Argentina de -Florence. Elle y chante le répertoire français et -crée la <i>Cavalleria Rusticana</i> et <i>L’Ami Fritz</i>, au -théâtre Costanzi, de Rome. Dans <i>Hamlet</i>, le -rôle d’Ophélie lui vaut un triomphe fantastique; -elle en fait une nouvelle création, puissante, -farouche, violente, laissant hardiment -de côté la tradition pâle, langoureuse, douceâtre -de ses devancières.</p> - -<p>Depuis, elle est venue à Paris en 1892 pour -y créer, à l’Opéra-Comique, <i>La Cavalleria Rusticana</i>, -puis <i>La Navarraise</i>, et y reprendre <i>Carmen</i> -que personne ne chante comme elle, à présent, -en Europe. Elle partit ensuite pour l’Amérique -et y retourna trois fois au milieu d’un succès -sans cesse grandissant. L’an dernier, elle créait -ici cette admirable Sapho, si ardente, si humaine -et si belle!</p> - -<p>Emma Calvé sort d’une nouvelle et longue -maladie. Mais elle est superbement en voix. -Rosine Laborde nous disait l’autre soir que jamais -son organe n’avait été plus pur, plus souple, -plus étendu, plus éclatant. C’est donc une -soirée de gala que l’Opéra nous donne ce soir. -Emma Calvé va nous révéler cette Ophélie -qu’elle a chantée partout, excepté à Paris et à -Berlin, partout en Italie, à Saint-Pétersbourg, -<span class="pagenum" id="Page_412">[p. 412]</span> -à Madrid, à Londres, dans toute l’Amérique.</p> - -<p>Et qu’on ne s’attende pas à l’Ophélie avec le -sourire figé de la tradition, à l’Ophélie de convention -qui vocalise pour le plaisir d’imiter la -petite flûte; Emma Calvé voit une Ophélie -passionnée, une grande amoureuse devenue -folle par amour, et elle entend donner une -«expression» aux vocalises du fameux air, ou -même n’en pas donner du tout, si telle est son -inspiration. En un mot, elle ne chante pas pour -chanter, elle chante pour traduire de l’émotion -et en créer.</p> - -<p>La critique parisienne est trop éclairée pour -faire reproche à une artiste de son interprétation -personnelle. Emma Calvé, en artiste de -pure sève qu’elle est, ne peut s’intéresser à ses -rôles qu’en s’y donnant toute. A vrai dire, elle -les plie à sa personnalité plutôt qu’elle ne s’y -soumet. Quoique pourtant, pour Ophélie, elle -se soit donné la peine de se faire traduire le -mot à mot de son rôle dans le texte original; -elle y a découvert, qu’Ophélie, dans sa démence, -chantait des chansons de matelot un peu grossières, -ce qui l’éloigne passablement du personnage -conventionnel et aérien que les précédentes -Ophélies nous ont donné.</p> - -<p>Elle a même, pour défendre sa conception -<span class="pagenum" id="Page_413">[p. 413]</span> -du rôle shakspearien, un argument assez curieux. -Se trouvant un jour à Milan, au cours -d’une de ses tournées italiennes, elle rencontra -un aliéniste célèbre qu’elle fit parler sur le cas -de la folie d’Hamlet et de sa fiancée.</p> - -<p>«Comment la voyez-vous, cette douce fiancée, -lui demanda-t-elle.</p> - -<p>—Mais... pas forcément douce, du tout, répondit -l’illustre aliéniste. Et tenez, si cela vous -intéresse, je vais vous conduire à l’asile d’aliénés -de Milan où se trouve justement en ce moment -une jeune fille, blonde et pâle comme -une Anglaise, et qui est devenue folle pour -avoir été délaissée par son amant: tout le portrait -d’Ophélie!»</p> - -<p>Le savant et l’artiste allèrent, en effet, voir -la folle d’amour. Or, la malheureuse avait des -violences, des colères, des terreurs surtout, -d’un dramatique intense. Emma Calvé emporta -de cette visite une impression profonde. Depuis, -toujours elle voit la pauvre folle, offrant aux -visiteurs tout ce qui lui tombe sous la main -pour le retirer soudain avec angoisse. Et, malgré -elle, quoi qu’elle fasse, elle ne peut jouer -Ophélie sans se revoir dans le préau de l’asile -de Milan...</p> - -<h2 id="Page_414">SARAH</h2> - -<p class="date">15 mars 1900.</p> - -<p>Il y a bientôt deux ans, à quelques semaines -près, un matin que je déjeunais chez M<sup>me</sup> Sarah -Bernhardt à peine relevée de la terrible opération -qui mit ses jours en danger, elle me proposa -d’aller visiter avec elle sa «propriété terrienne» -de Neuilly, qu’elle n’avait pas vue -depuis longtemps.</p> - -<p>Après le déjeuner nous partîmes.</p> - -<p>C’était un après-midi d’avril, doux et tiède. -Malgré cela, la grande frileuse était, comme -toujours, enveloppée de fourrures. Nous arrivâmes -à l’ancien parc royal, encore peu habité. -Le cab à deux chevaux s’arrêta devant une grille -derrière laquelle s’élevait un petit pavillon -<span class="pagenum" id="Page_415">[p. 415]</span> -solitaire servant de logement au gardien. Nous -descendîmes, et nous nous promenâmes à travers -des allées contournant une large pelouse -et des bouquets de vieux arbres splendides.</p> - -<p>Le parc était fleuri de ces admirables lilas -dont la couleur et le parfum résument tout le -printemps et toute la volupté de vivre. J’abaissais -vers ma compagne les branches touffues -du lilatier, et elle plongeait voluptueusement sa -tête dans la fraîcheur et les parfums.</p> - -<p>Nous moissonnâmes, je m’en souviens, des -touffes énormes de ces lilas et nous les fîmes -porter dans la voiture. Puis, la pluie, une pluie -chaude s’étant mise à tomber, nous nous réfugiâmes -sous un champignon de chaume garni -d’une balustrade faite en arbres bruts, et de -bancs rustiques. Et là, devant la verdure neuve -et ruisselante, parmi les parfums délicats des -fleurs précoces, nous causâmes. Ou plutôt ce -fut elle qui parla, avec le plaisir particulier de -s’analyser tout haut devant quelqu’un qui sait -écouter et comprendre.</p> - -<p>Elle me rappela son enfance, ses espiègleries, -sa mutinerie, son esprit indépendant et farouche, -puis son mysticisme de communiante, sa -vocation religieuse... Elle me dit avec quel -contre-cœur elle aborda la carrière dramatique. -<span class="pagenum" id="Page_416">[p. 416]</span> -Jamais elle n’allait au théâtre, elle détestait le -spectacle... Puis ce fut l’histoire de ses débuts, -de ses tâtonnements, de ses fugues; puis l’aurore -de ses succès, sa passion combative s’éveillant -aux difficultés, et les orages, éclairs et tonnerres -des premières grandes luttes de sa vie, -ses lubies, ses folies, le tintamarre universel -de sa renommée, le fracas des conflits avant de -conquérir son indépendance définitive, enfin le -triomphe éclatant de sa liberté...</p> - -<p>«La liberté, voyez-vous, s’exclamait-elle, -la liberté d’abord, la liberté, toujours!...»</p> - -<p>J’entends encore sa voix énergique, sa voix -de métal, autoritaire, affirmative:</p> - -<p>«<i>Faire ce qu’on veut!...</i>»</p> - -<div class="aster">*<br />* *</div> - -<p>C’était bien le résumé de sa vie et la synthèse -de sa nature impatiente de la moindre entrave, -qu’elle me donnait ainsi en quatre mots, de son -ton despotique, presque farouche.</p> - -<p>Elle me communiquait sa fièvre, son inextinguible -soif d’indépendance. Et je la regardais, -émerveillé, dominé, tyrannisé par la force magnétique -que dégageait ce corps d’apparence -débile, convalescent et pâli, emmitouflé dans -<span class="pagenum" id="Page_417">[p. 417]</span> -les fourrures, et dont la fine tête volontaire -était coiffée d’ailes de papillon!</p> - -<p>Quelques pièces jouées pour la seule beauté -et qui ne pouvaient fructifier, sa maladie, -avaient mis un peu d’embarras dans ses affaires -de directrice.</p> - -<p>«Mais baste! j’en ai vu bien d’autres... Et -puis, Rostand va me faire le duc de Reichstadt. -Avec cet espoir-là, je suis tranquille.»</p> - -<p>Et son rire clair, son rire d’insouciance bohémienne, -chassa en un clin d’œil au delà des -verdures mouillées à présent baignées de soleil, -les soucis provisoires...</p> - -<p>Cette admirable énergie, cette incomparable -volonté ont donné à Sarah une figure et une -destinée presque en dehors de la réalité. Elle -n’est plus seulement une artiste dont le génie -traducteur s’adapte à toutes les formes de la -beauté, elle se présente à son entourage, passionné -pour sa nature, et au public, idolâtre -de son art, avec la force et l’impersonnalité -déconcertantes d’un élément. Et en effet son -histoire est unique au monde. La voici au -sommet de sa carrière, ayant connu les hauts -et les bas de la chance capricieuse, mais familière -surtout avec le triomphe, la voici à cinquante -ans en possession du plus miraculeux -<span class="pagenum" id="Page_418">[p. 418]</span> -de ses rôles, apporté sur un plat d’or par un -exquis poète qui paraît avoir été créé exprès -pour elle!</p> - -<p>Quand on commençait à dire que jamais son -étoile pâlissante ne retrouverait une Dame aux -camélias, une Tosca, une Phèdre, une doña Sol, -ou un Hamlet, on la voit soudain se transfigurer -comme par magie sous l’uniforme blanc -du fils de l’Empereur, de ce duc de Reichstadt, -de cet Aiglon dont la France, l’Europe et les -deux Amériques attendent déjà impatiemment -l’essor.</p> - -<div class="aster">*<br />* *</div> - -<p>J’ai passé la veillée des armes à côté d’elle. -Je ne l’ai pas quittée un instant durant la journée -et la soirée d’avant-hier. De trois heures -après midi à trois heures du matin, je l’ai vue -debout, costumée, souriante, sereine, tour à -tour rieuse, réfléchie, grondante, fâchée, câline, -lyrique, tremblante d’émotion, une minute -affaissée sous l’effort d’une scène capitale, la -minute suivante redressée et prête de nouveau -au combat...</p> - -<p>Ce qui m’a le plus frappé hier dans sa physionomie, -moi qui l’ai vue en tant d’occurrences -<span class="pagenum" id="Page_419">[p. 419]</span> -diverses et opposées, c’est la douceur pacifiée -de son regard, c’est l’expression de sérénité -tranquille et forte de ses traits, illuminée, de -temps en temps, d’une sorte de rayonnement -joyeux.</p> - -<p>Jamais je ne l’avais vue ainsi.</p> - -<p>Dans le décor ravissant et clair de sa loge, -située comme on sait dans l’ancien foyer des -artistes de l’Opéra-Comique, elle va et vient -posément, récitant un instant des vers nouveaux -ajoutés par Rostand à son rôle, s’interrompant -pour faire rectifier par ses deux caméristes -un détail de son costume. Aucune fièvre. -L’atmosphère bienfaisante du succès a calmé -toute irritation. C’est le camp d’un général -d’armée qui doit se battre demain pour la forme, -car il ne peut être vaincu.</p> - -<p>Elle me demande de dépouiller pour elle son -courrier. Il y a là un tas de lettres et de -dépêches qu’elle n’a pas le temps de lire. Je -les ouvre. Tout le monde veut des places... -Députés, académiciens, conseillers municipaux, -artistes, journalistes traduisent tous à l’avance -l’enthousiasme sécrété au dehors par les murs -du théâtre et la hardiesse spéculatoire des -marchands de billets. Mais il n’y a plus de places, -depuis longtemps.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_420">[p. 420]</span> -«Des gens qui ne m’ont pas même écrit -depuis vingt ans, d’autres que je ne connais -seulement pas, qui me demandent des loges! Il -y a de quoi mourir de rire, parole d’honneur!»</p> - -<p>Elle ne rit pas d’ailleurs, n’y pensant déjà -plus, se regardant dans une glace, arrangeant -ses cheveux qu’elle a fait couper courts pour -<i>L’Aiglon</i>, faisant jouer sa ceinture, bouffer son -jabot de dentelles.</p> - -<p>Rostand est là aussi, parmi le léger brouhaha -des habilleuses, des régisseurs, des amis. Il -s’amuse à la regarder, tout prêt à rire, de son -rire de collégien. Car quand elle veut, Sarah -est d’un comique extraordinaire, par l’outrance -de ses images toujours justes et la violence imprévue -de ses reparties.</p> - -<p>Cette gaieté de Sarah est bien caractéristique -de sa force. C’est évidemment un trop-plein de -sa sève qui se résout en joie. Elle a des trouvailles, -des mimiques, des répliques, une verve, -des silences même, qui font irrésistiblement -éclater le rire autour d’elle. Elle imite certains -de ses amis avec une vérité comique incroyable.</p> - -<p>«C’est une source de gaieté continuelle,» -me disait Rostand en la regardant.</p> - -<p>Il faut l’entendre quelquefois parler à Pitou! -<span class="pagenum" id="Page_421">[p. 421]</span> -Pitou, c’est son secrétaire depuis plusieurs -années. Brave garçon à la figure de comique, -très dévoué à la «patronne», un peu rêveur -et passionné de littérature dramatique. Pitou -est responsable de tout. Quand Sarah a tort, -c’est Pitou qui «écope». Mais ce n’est jamais -bien grave. Et Pitou essuie sans émoi les -averses de quolibets et de reproches, sachant -bien que le soleil n’est jamais long à reparaître.</p> - -<p>Car c’est un des phénomènes les plus curieux -de ce caractère, que la soudaineté et la succession -des impressions. Vous la croyez follement -en colère, sa bouche profère abondamment les -épithètes de la stupidité: idiot, imbécile, serin, -âne! sa voix monte, s’exaspère; si une opposition -se produit à ce moment, l’orage se déchaîne -en tempête. Mais, soudain, une autre -pensée traverse sa tête, quelqu’un entre, le -téléphone carillonne, c’est fini, le sourire réapparaît -sur ses lèvres, elle a tout oublié, et la -voilà qui rit elle-même de sa fureur.</p> - -<p>Une telle variété, une telle richesse de nature -a toujours attiré autour d’elle beaucoup d’amis. -Ils viennent près d’elle puiser une force qu’elle -est toujours prête à distribuer avec la générosité -et l’inconscience d’un élément.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_422">[p. 422]</span> -Lorsqu’une première représentation approche, -les répétitions durent jusqu’à l’aube. Sur -le coup de quatre heures du matin, les jeunes -femmes de la troupe sont anéanties, brisées, -courbées, les hommes grelottent sous leur pardessus -au frisson du petit jour. Mais elle, toujours -pareille, plus animée même, plus brillante, -a l’air étonnée de la fatigue des autres. -Combien de fois n’a-t-elle pas électrisé ainsi -de son ardeur la troupe tombant de lassitude!</p> - -<div class="aster">*<br />* *</div> - -<p>Je cause de tout cela avec Rostand, pendant -que, le coude appuyé sur un angle de la cheminée -de sa loge, elle répète, en les martelant -comme pour mieux les fixer dans sa mémoire, -les vers des «rajouts» du cinquième acte -qu’elle ne sait pas encore bien.</p> - -<p>Soudain elle l’appelle. Un vers ne va plus, à -la suite d’une coupure. Rostand prend un chiffon -de papier, va s’asseoir sur le coin d’une -table, déplace les fourchettes et les cuillers du -couvert qu’on vient de dresser et se met là à -fabriquer la soudure.</p> - -<p>Le régisseur vient appeler:</p> - -<p>«Quand Madame voudra... Le décor est prêt</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_423">[p. 423]</span> -—C’est bien.»</p> - -<p>Et, la cravache à la main, en bottes vernies -et éperonnées, voilà Napoléon II, le sourire de -la confiance sur les lèvres, qui monte en scène.</p> - -<p>«Jamais, me dit Rostand en la regardant -partir, jamais elle n’aura été plus belle. Elle -apporte à ce rôle une vie, une jeunesse, un -charme, un rayonnement véritablement merveilleux.»</p> - -<p>Dans ma mémoire, passe la vision du paysage -d’avril, les lilas, les grands arbres, la pluie -tiède, et j’entends la voix despotique me répéter -à trois reprises:</p> - -<p>—<i>Faire ce qu’on veut!</i></p> - -<h2 id="Page_424">RÉJANE</h2> - -<p class="date">20 mai 1900.</p> - -<p>Depuis deux jours, l’éblouissante orgie de -lumière qui inonde chaque soir le boulevard -s’est augmentée d’un nouveau foyer: à la façade -du Vaudeville, on voit fulgurer, puis s’éteindre, -puis réapparaître, dans le va-et-vient -malicieux qu’on dirait inventé par un enfant -ingénieux et taquin, ces deux jolis noms d’une -seule et même personne: <i>Réjane</i>, <i>Madame Sans-Gêne</i>. -Et ces deux noms triomphants qui ont -déjà fait ensemble le tour du monde, créent, -pour le passant étranger, comme une atmosphère -soudaine de gaieté et de sympathie souriante.</p> - -<p>C’est que, si Sarah Bernhardt représente, -<span class="pagenum" id="Page_425">[p. 425]</span> -devant l’unanime admiration du monde, la force -opprimante et tragique, le lyrisme éperdu et -chantant de la poésie universelle, l’émotion -héroïque de l’éternel Drame; si Coquelin peut, -dans la même minute, tordre brusquement en -grimace émue le rire qui se dessinait sur vos -lèvres, s’il vous tient à son gré, par le mystère -miraculeux de sa voix, entre l’attendrissement, -le rire ou la peur, Réjane résume, à l’heure -qu’il est, aux yeux de l’Europe, la fantaisie et -l’esprit du génie français, mêlés à l’humanité -débordante et à la sincérité de son tempérament -d’artiste.</p> - -<p>Et alors que M<sup>me</sup> Sarah Bernhardt, avec <i>L’Aiglon</i>, -offre au monde entier, qui se presse aux -portes de son théâtre, l’une de ses plus belles -incarnations; que Coquelin revivifie, avec le -même succès fastueux, le nez lyrique de Cyrano, -Réjane devait ressusciter, pour la joie de tous, -la figure populaire de la Maréchale de France-blanchisseuse -qui a porté son nom aux quatre -coins de la terre.</p> - -<p>Ces trois succès de trois grands artistes français -de ce temps, loin de se nuire, vont réciproquement -se servir l’un l’autre pendant les cinq -mois que le globe habité passera à Paris.</p> - -<div class="aster"><span class="pagenum" id="Page_426">[p. 426]</span> -*<br />* *</div> - -<p>Mais Réjane ce n’est pas seulement Madame -Sans-Gêne! Et il faut espérer que l’alternance -des spectacles, dont la mode s’implante peu à -peu dans tous les théâtres, permettra aux visiteurs -étrangers de s’en rendre compte.</p> - -<p>L’étonnante variété de cette nature d’artiste -a été rendue par deux portraits fameux: celui -de Chartran et celui de Besnard. On ne peut -rien rêver de plus dissemblable, on ne peut rien -peindre de plus frappant! Ils sont tous deux, en -croquis, dans sa loge, placés face à face. Besnard -n’a retenu des traits de son modèle que -l’expression énergique et même un peu brutale, -sensuelle et populaire, la Réjane du drame de -l’Ambigu ou de la comédie réaliste, <i>La Glu</i> et -<i>Germinie Lacerteux</i>. Malgré la robe de soie décolletée -et les luxueux atours dont il l’a habillée, -Besnard l’a vue avec ses bottines de lasting que -Germinie traînait si lamentablement dans les -bals de barrière, et ses gants blancs de filoselle -que, pour plus de vérité, elle avait empruntés -à sa bonne. Et c’est bien elle, admirablement!</p> - -<p>Mais elle n’est pas apparue ainsi à Chartran. -Il l’a vue en coiffe de dentelle ornée d’un ruban -<span class="pagenum" id="Page_427">[p. 427]</span> -rose, les cheveux sur les yeux, la bouche spirituelle, -avec l’ovale gracieux de sa figure; il a -vu surtout ses yeux extraordinaires et complexes, -agiles, veloutés, pervers, à la large paupière -voluptueuse, moqueurs, ardents, bavards -et rêveurs! C’est la Réjane du répertoire de -Meilhac, de la lignée des comédiennes du dix-huitième -siècle, c’est «Ma Cousine» qui se -prépare à devenir «Amoureuse».</p> - -<p>Et cette complexité étonnante du tempérament -de Réjane se retrouve dans ses origines, -dans sa biographie et dans ses goûts d’aujourd’hui. -La petite «gosse» qui passait ses soirées -au balcon de l’Ambigu en suçant une grosse -orange gâtée, qui restait en extase devant la -psyché d’Adèle Page et qui en rêvait, des années -durant, comme au comble du luxe, cette petite -gosse se retrouve dans le portrait de Besnard. -Mais la jeune fille du Conservatoire, l’élève préférée -de Régnier, qui enleva son premier succès -dans <i>L’Intrigue épistolaire</i>, puis l’interprète -élégante et recherchée des cercles et des salons, -l’artiste grandie de <i>Marquise</i>, sont toutes vivantes -dans la peinture de Chartran!</p> - -<p>Même cette apparente contradiction de cette -multiple nature, je la retrouvai au Vaudeville -le dernier soir qu’elle joua <i>La Robe rouge</i>. C’était -<span class="pagenum" id="Page_428">[p. 428]</span> -Yanetta, la pauvre paysanne basque, coiffée du -madras, en corsage de bure, en épais souliers, -au milieu de la plus jolie, de la plus vaporeuse -loge d’artiste qu’on puisse rêver! Sur les murs, -des tapisseries du dix-huitième siècle, où vivent -des bergers exquis et des bergères idéales; -une grande glace triptyque à guirlandes dorées, -avec des appliques en fer forgé et peint; les -dessus de porte en feuilles de laurier multicolores, -des bois du temps, des panneaux sculptés -d’arcs et de flèches, de hautbois et de cornemuses, -de tambourins et de <ins id="cor_27" title="catagnettes">castagnettes</ins>; sur -une table, <i>le Triomphe de Bacchus</i> en biscuit -de Sèvres, un service complet de maquillage -en vieux saxe, des tabatières, des pendules du -temps, des boîtes à pastilles; un bonheur-du-jour -en bois de citronnier, entouré d’une galerie -de cuivre; sur les murs, deux petits tableaux -de Watteau de Lille, un Huet charmant, un -portrait d’enfant de Lépicier, un dessus de glace -du décorateur Eisen, et autour des doubles fenêtres -à glaces qui donnent l’illusion d’une -enfilade de salons, d’adorables rideaux de soie -pâle, gris-vert, aux plis gracieux, bordés de -splendides vieilles dentelles! Sur tout cela une -profusion de lampes électriques versant à flots -une lumière folle.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_429">[p. 429]</span> -Ce goût pour la réalité crue et honnête, ce -déguisement de femme du peuple au verbe -haut, au ton populaire, à la nature âpre et sauvage, -dont la rancune se manifeste à coups de -couteau, et cette autre passion pour le bibelot -rare, l’arrangement délicat des étoffes, la couleur -douce atténuée des tentures et des tapis, -pour ces mille riens élégants des arts passés, -c’est Besnard et c’est Chartran,—c’est Réjane!</p> - -<h2 id="Page_430">COUPEAU ET GERVAISE -A BELLEVILLE</h2> - -<p class="date">26 novembre 1900.</p> - -<p>Au milieu du concert d’admiration et d’éloges -qui récompensa Guitry le lendemain de <i>L’Assommoir</i> -pour sa belle re-création de Coupeau, -l’artiste et ses amis s’étaient surtout montrés -surpris d’une critique—heureusement rare—formulée -par quelques-uns et qui peut se traduire -ainsi: «Guitry n’est pas un ouvrier, c’est -un clubman déguisé en plombier...»</p> - -<p>Or, l’autre après-midi, me promenant sur le -boulevard, je rencontrai Guitry qui se rendait -à la Porte-Saint-Martin. Nous reparlâmes de -Coupeau. Et il me fit des confidences. Il était -allé plusieurs fois à Belleville pendant les -<span class="pagenum" id="Page_431">[p. 431]</span> -répétitions de <i>L’Assommoir</i>. Pour s’entraîner au -naturel, ayant revêtu le costume d’ouvrier, il -était entré dans les «mannezingues», s’était -attablé aux petites tables de fer et accoudé aux -zincs des comptoirs.</p> - -<p>Même, un jour qu’il passait, avec sa boîte -ronde de zingueur sur le dos, un marchand de -vins le héla, le fit entrer et lui demanda de faire -une réparation pressée. Il examina l’ouvrage à -exécuter, réfléchit, se gratta l’oreille, et finalement, -«n’ayant pas les outils qu’il fallait», -promit de revenir le lendemain matin à six -heures, en allant à l’atelier... C’était un triomphe!</p> - -<p>«Et tenez, me dit Guitry, je parie avec -vous que nous allons passer deux heures ensemble -à Belleville et à Ménilmontant, et que -nous ne rencontrerons ni un regard étonné, ni -l’ombre d’un sourire.</p> - -<p>—En costume?</p> - -<p>—En costume.</p> - -<p>—Avec Suzanne Desprès?</p> - -<p>—Pardi.»</p> - -<p>Nous prenions aussitôt rendez-vous pour le -lendemain matin avant l’heure du déjeuner, au -carrefour de la rue Oberkampf et du boulevard -de Ménilmontant, en plein centre ouvrier.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_432">[p. 432]</span> -Le lendemain donc, habillé moi-même en -ouvrier fondeur, vareuse de toile bleu déteint, -casquette de cycliste, un foulard de coton noué -autour du cou, je me fis conduire au lieu du -rendez-vous. Comme le cheval de mon fiacre -marchait lentement et que j’étais en retard, je -passai la tête à la portière pour dire au cocher -d’aller un peu plus vite. Je m’attirai cette réponse -si flatteuse pour mon déguisement:</p> - -<p>«Mon cher ami, le pavé est mauvais sur le -boulevard, par ce temps-là.....»</p> - -<p>Jamais un cocher ne m’avait parlé avec cette -politesse, ni sur ce ton de bienveillance.</p> - -<p>Un peu avant la rue Oberkampf, je descendis -de voiture et je me mêlai au flot des ouvriers -qui quittaient les ateliers pour aller déjeuner. -Les deux mains dans les poches, je marchais, -très à mon aise, parmi la foule, sur le trottoir -étroit. Vite je me sentis en sécurité, malgré -mon isolement, débarrassé du souci de paraître, -comme allégé d’un fardeau que j’aurais -laissé tomber avec mes habillements de ville: -singulière sensation de bien-être moral, obscure -encore, mais bienfaisante et si nouvelle!</p> - -<p>Sur la place, voici Guitry. C’est exactement -le Coupeau du 1<sup>er</sup> acte. Un chapeau de feutre -mou, veste et pantalons de velours à côtes, usé, -<span class="pagenum" id="Page_433">[p. 433]</span> -rapiécé, plein de reflets d’usure. Une ceinture -de flanelle rouge entoure sa taille. Sous le gilet -entr’ouvert, un foulard de coton serré au cou. -Il est chaussé d’épaisses bottines vieilles, mais -solides, usées au bout par les agenouillements -du plombier à l’ouvrage. Sa moustache tombe -sur ses lèvres; il houle un peu des épaules en -marchant, et je ne vois de différence entre lui -et les ouvriers qui l’entourent qu’un peu plus -de vigueur dans son allure.</p> - -<p>La portière d’une voiture s’ouvre de l’autre -côté de la place, et voici Suzanne Desprès, la -triomphante Gervaise. Elle vient à nous, souriante, -de son pas d’anglaise, allongé et glissant. -C’est la Gervaise gaie encore, qui n’a pas -touché à son livret de caisse d’épargne, confiante -dans l’avenir; ses yeux bleus sourient, -sa peau est rose et fraîche dans l’air du matin. -Elle est vêtue d’une robe sombre, d’un corsage -noir recouvert d’un petit châle noir, la tête encadrée -d’une fanchon de tricot noir. Un petit -tablier noir à deux poches serre sa taille.</p> - -<p>Je la regarde, à côté de Guitry, et c’est tout -le poignant drame de Zola qui vit sous mes -yeux, comme dans une hallucination.</p> - -<p>Ce n’est plus la lumière factice de la rampe, -ni le décor en trompe-l’œil, c’est la double vie -<span class="pagenum" id="Page_434">[p. 434]</span> -de ces deux êtres simples et bons, qui furent si -malheureux, dont la détresse me fit autrefois -tant pleurer. Durant un instant se mêlent dans -mon esprit la fiction et la réalité, le roman et -la vie, le drame de Zola, Guitry et Suzanne -Desprès, Coupeau et Gervaise, en chair et en -os, qu’il me semble reconnaître.</p> - -<p>Gaiement, nous allons déjeuner tous les trois, -à l’<i>Escargot d’Or</i>, un bon petit restaurant populaire -que Guitry connaît. On nous offre, -comme à des clients qu’on veut faire revenir, -les meilleurs plats du jour: des moules marinière -et du ragoût d’oie; après cela une côtelette -de mouton au cresson, puis du fromage -et des poires, et du café, le tout arrosé de deux -bouteilles de chablis, soit trois francs par personne.</p> - -<p>Nous sortons sur le boulevard de Ménilmontant. -C’est jour de marché. Nous nous promenons -au milieu des étals de boucherie, de légumes, -de fromages. A regarder ainsi, dans ce -milieu, Coupeau et Gervaise, je relis <i>L’Assommoir</i>! -C’est ici que les critiques qui ont vu en -Guitry un clubman déguisé, devraient venir -redresser leur jugement! Suzanne Desprès a -pris son bras, et elle a l’air d’être là pour faire -ses provisions, avec son homme, la veille de sa -<span class="pagenum" id="Page_435">[p. 435]</span> -fête! On leur offre des marchandises au passage. -Ils poussent la conscience jusqu’à ne pas -même répondre aux avances des marchandes; -ils ont l’air de ne pas les entendre.</p> - -<p>Non, Guitry n’a pas l’air d’un déguisé. Il -s’aperçoit que ce qui nous différencie peut-être -un peu du reste des gens, c’est l’acuité, la vivacité -de nos regards. C’est vrai. Aussi, il éteint -son œil, le fait moins mobile, moins curieux, -la transformation est subite et absolue, et désormais, -on ne peut s’y méprendre: c’est Coupeau, -indiscutablement!</p> - -<p>Je suis là pour constater—et je le constate—que, -parmi la foule dont nous faisons partie, -de ceux qui vont dans le même sens que nous, -de ceux qui nous croisent ou de ceux qui nous -regardent passer, personne n’a manifesté un -étonnement, personne ne s’est retourné sur -Coupeau, comme cela se fût immanquablement -produit si Guitry avait eu l’air d’un sportsman -maquillé.</p> - -<p>Et nous avons continué l’expérience tout -l’après-midi. Nous nous sommes promenés curieusement -dans ce Paris inconnu du dix-neuvième -et du vingtième arrondissement, prenant -au hasard les rues et les ruelles, les larges voies -et les boulevards, de Ménilmontant à Belleville, -<span class="pagenum" id="Page_436">[p. 436]</span> -solitaires ou grouillants de monde, pour que la -preuve fût décisive.</p> - -<p>Une foule de gens du peuple stationnait devant -un dépôt d’ouvrage municipal; on venait -là attendre, sans doute, pour se faire embaucher. -Nous nous sommes mêlés à cette foule, -nous l’avons traversée lentement sans susciter -le moindre regard de méfiance ou de curiosité, -sans provoquer la plus petite réflexion.</p> - -<p>Nous marchons ainsi, en causant et en flânant, -jusqu’à la porte de Romainville et au lac -Saint-Fargeau, à travers des rues inconnues -et pittoresques. Nous nous arrêtons à la devanture -des marchands de bric-à-brac et de reconnaissances -du Mont-de-Piété. Suzanne Desprès -nous fait remarquer, aux étalages, un grand -nombre de bagues-alliances. Elle nous dit que, -dans tous les quartiers pauvres, c’est la même -chose: comme les ouvrières n’ont généralement -pas d’autre bijou, c’est leur alliance qu’elles -vendent d’abord. Les robes, le linge, la literie -ne viennent qu’après...</p> - -<p>Suzanne Desprès appelait à elle tous les -chiens errants, les flattait, les caressait, les plus -sales, les plus laids comme les autres. Ils reconnaissaient -vite en elle une amie, et ceux -qui n’avaient rien à faire se mettaient à la -<span class="pagenum" id="Page_437">[p. 437]</span> -suivre jusqu’à la prochaine borne. Guitry découvrait -des enseignes pittoresques: «Au Perroquet -populaire», «Lavatory Club», «Au Chien -sauveteur», «Au Lapin Vengeur» et des cadres -de photographes populaires, avec des couples -de mariés engoncés et roides, des enfants -frisés comme des caniches, des hommes et des -femmes dans des poses inouïes, aux expressions -impossibles de fausse dignité ou de naïve -rêverie que le photographe leur fit prendre.</p> - -<p>Pour moi je déchiffrais les affiches posées sur -les murs: les annonces de quêtes à domicile -pour l’hiver de 1900-1901, l’avis de l’arrivée de -Krüger à Paris, que de pauvres vieilles femmes -lisaient péniblement, de ces pauvres femmes -voûtées, pâlies, maigres, au regard vide, si -triste... L’arrivée de l’ennemi de l’Angleterre -les intéressait donc?</p> - -<p>Deux de ces femmes, assises sur un banc, -parlaient. J’entendis l’une dire d’une voix résignée: -«Le peu qu’il gagne, il me l’apporte». -Sur le seuil d’une épicerie, une femme criait à -un enfant qui tenait un cornet à la main: -«Donne ton sou!» Et Suzanne Desprès, dont -l’enfance ne fut pas gâtée, nous raconte que -sa mère, chaque dimanche, lui donnait aussi -un sou pour son prêt; mais elle disait à la -<span class="pagenum" id="Page_438">[p. 438]</span> -petite fille: «Rapporte-moi quelque chose!»</p> - -<p>«Heureusement, ajouta-t-elle, que mon père -m’en donnait d’autres, en cachette!»</p> - -<p>Le temps est gris, sans soleil, mais pas trop -froid. Les arbres dénudés s’estompent d’un fin -voile de brume. Dans les lointains, les maisons, -les cheminées, paraissent enveloppées d’une -fumée légère. Nous admirons la finesse de cette -atmosphère de Paris, ni crue, comme dans le -Midi, ni embrouillardée, comme un peu plus -haut, dans les pays du Nord, et qui met un mystère -délicat autour des plus banales architectures.</p> - -<p>Rue de Belleville, au n<sup>o</sup> 279, accroché à une -grille qui sert d’entrée, un écriteau porte: <i>Logement -à louer</i>.</p> - -<p>«Voyons si cela peut faire notre affaire,» dit -Guitry pour plaisanter.</p> - -<p>Il entre pourtant dans la maison. Nous le -suivons. Il demande à la concierge:</p> - -<p>«Vous avez un logement à louer?</p> - -<p>—Oui. Au premier, sur la cour.</p> - -<p>—Combien?</p> - -<p>—Deux cent quarante francs, et vingt francs de plus avec jardin. Deux pièces.</p> - -<p>—Est-ce qu’on peut voir?»</p> - -<p>La brave femme nous mène à l’étage, et -frappe à une porte.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_439">[p. 439]</span> -"Ah! il y a du monde? s’étonne Guitry.</p> - -<p>—Mais, oui, jusqu’au terme.»</p> - -<p>La porte s’ouvre sur une petite pièce encombrée -de linge à l’air, de berceaux et de baquets. -Trois femmes sont là, autour d’enfants. -Guitry les compte: un, deux, trois, quatre.</p> - -<p>«Eh ben! j’espère que ça ne manque pas, -la marmaille, ici! fait-il.</p> - -<p>—Ah, bien sûr, répond l’une des femmes, -d’un ton de bonne humeur, ça vient plus vite -que des rentes!»</p> - -<p>Le logement se compose de cette pièce où -l’on étouffe, et d’une autre petite chambre où -se trouve le lit des parents.</p> - -<p>Nous redescendons.</p> - -<p>«Il y a encore le jardin, dit la concierge.</p> - -<p>—Ah oui! Voyons-le.»</p> - -<p>Nous sommes dans un terrain d’une vingtaine -de mètres de long sur quatre de large, -divisé en une série de petits rectangles séparés -par des barrières de bois, qui sont autant de -«jardins». Nous regardons «le nôtre»: un -coin de terre que je pourrais recouvrir de mes -bras étendus. Pas une herbe. Pas un arbre. Le -locataire l’a abandonné sans doute. Il reste -debout quelques cerceaux cloués sur des pieux, -et qui dressent le squelette d’une gloriette... -<span class="pagenum" id="Page_440">[p. 440]</span> -Des débris de paille, des loques, de la vaisselle -cassée, jonchent le sol.</p> - -<p>«Faudra rudement travailler ça, dit Guitry.</p> - -<p>—Oh! bien sûr,» répond la concierge.</p> - -<p>Guitry n’a pas voulu avoir dérangé cette -brave femme pour rien et lui glisse dans la -main une pièce qu’elle veut poliment refuser, -mais qu’il lui fait accepter.</p> - -<p>Nous redescendons toute la rue de Belleville. -Le temps passe et le soir va tomber. Je voudrais -bien pourtant voir Gervaise dans un lavoir...</p> - -<p>En voici un.</p> - -<p>«Entrons,» dit bravement Suzanne Desprès.</p> - -<p>Elle y a d’autant plus de mérite, qu’une fois -déjà elle y vint seule, et que les femmes l’apostrophèrent -vivement: «Qu’est-ce qu’elle veut, -celle-là? Elle vient voir comment on lave son -linge?» Et des épithètes sans grâce volaient -dans l’air autour d’elle.</p> - -<p>«Ça ne fait rien, me dit-elle. Allons-y. Entrons -tout de go.»</p> - -<p>A travers la porte vitrée, j’aperçois le décor -de la Porte-Saint-Martin lui-même! Un plafond -de grosses poutres, de larges fenêtres à droite, -et des rangs de laveuses penchées sur leur travail, -dans une buée lourde chargée d’odeurs âcres -<span class="pagenum" id="Page_441">[p. 441]</span> -de chlore et d’eau de javelle. Bruits de battoirs, -grondements de machines, cris de femmes. -Mes yeux et mes oreilles ne distinguent pas -autre chose.</p> - -<p>Suzanne Desprès, curieusement, regarde de -tous côtés... Avec sa fanchon sur la tête, ses -deux mains dans les poches de son tablier, sa -figure pâlie par le faux jour, c’est Gervaise à -en pleurer! Il lui manque son petit paquet de -linge, et une place à côté de M<sup>me</sup> Boche. On -dirait que j’entends M<sup>me</sup> Boche l’appeler: «Par -ici, ma petite!»</p> - -<p>«C’est là, tenez, dans cette allée où nous -sommes que vous vous êtes battue avec la -grande Virginie...»</p> - -<p>Elle sourit. Et je cherche Andrée Mégard, sa -perruque noire, sa toilette canaille, sa beauté -provocante, et sa voix acerbe.</p> - -<p>Singulier effet d’une imagination qui fut -profondément frappée: quelques secondes, ici -encore, je crois revivre l’œuvre admirable de -Zola, je me figure faire partie du drame, être -quelqu’un, je ne sais lequel, des personnages -de <i>L’Assommoir</i>.</p> - -<p>Suzanne Desprès passe devant moi, va rejoindre -Guitry, et je la regarde marcher: il me -semble que, comme Gervaise, elle boite!</p> - -<h2 id="toc">TABLE DES MATIÈRES</h2> - -<hr class="hr20" /> - -<table summary="Table des matières"> -<tr> - <td> </td> - <td class="tdr">Pages</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Réjane racontée par elle-même</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Chez Sarah Bernhardt</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_91">91</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">L’Interdiction de Thermidor</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_103">103</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Un projet de Révolution au Théâtre Français</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_111">111</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Conversation avec Maurice Maeterlinck</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_120">120</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Sibyl Sanderson</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_129">129</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">«<span class="smcap">Le Capitaine Fracasse</span>» (Deux versions d’une même légende)</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_135">135</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">La mise en scène</span> du «<i>Capitaine Fracasse</i>» (Conversation avec M. Porel)</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_143">143</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">La nouvelle «Lysistrata»</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_153">153</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Comment M. Sardou devint spirite</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_160">160</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">«<span class="smcap">La loi de l’homme</span>»—quelques propos de M. Paul Hervieu</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_169">169</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Alfred Bruneau</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_176">176</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Sarah Bernhardt en guenilles</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_182">182</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">La sensibilité des Comédiens</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_188">188</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">La Duse</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_197">197</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Notes biographiques sur la Duse</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_211">211</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Du Maquillage a la Peinture</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_216">216</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Madame Duse a l’ambassade d’Italie</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_227">227</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">La Duse devant les Comédiens français</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_232">232</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Quelques lettres sur quelques questions.</span>—Lettres -d’Alphonse Daudet, Paul Hervieu, Porto-Riche, Alfred -Capus, Brieux, Emile Zola, Jules Case, Lucien Descaves, -Henri Becque, Marcel Prévost, Romain Coolus, Georges -Ancey, Abel Hermant, François de Curel, Henri Lavedan, -<span class="pagenum" id="Page_442">[p. 442]</span> -Alexandre Bisson, Léon Gandillot, Georges Feydeau, -Georges Courteline, Maurice Hennequin, Albin -Valabrègue, Ernest Blum, Aurélien Scholl, Antony -Mars, Paul Ferrier, Henri Chivot, Maurice Ordonneau, -Henri de Bornier, Paul Meurice, Edmond Rostand, -Alfred Dubout, Jean Aicard, Eugène Morand, Edmond -Haraucourt, Georges Rodenbach, Jules Mary, -Armand Silvestre</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_242">242</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Le départ de Réjane</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_345">345</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Un Mariage bien parisien</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_351">351</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Petite enquête sur l’Opéra-Comique.</span>—Opinion de MM. -Théodore Dubois, Massenet, Reyer, Alfred Bruneau, -Gustave Charpentier, André Wormser, Samuel Rousseau, -Silver, Camille Erlanger, Alexandre Georges, -Xavier Leroux, Victorin Joncières, Gaston Salvayre, -Arthur Coquard, Georges Marty</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_357">357</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">La ville morte</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_390">390</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Novelli à Paris</span>—Conversation avec M. Jean Aicard</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_396">396</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Jeanne Ludwig</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_404">404</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Emma Calvé</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_408">408</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Sarah</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_414">414</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Réjane</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_424">424</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Coupeau et Gervaise à Belleville</span></td> - <td class="tdr"><a href="#Page_430">430</a></td> -</tr> -</table> - -<p class="sep3 cent cs8" style="text-decoration: overline;">Châteauroux.—Imprimerie et Stéréotypie A. MELLOTTÉE</p> - -</div> - -<div class="newpage"> - -<p class="ssrf cent wesp">Extrait du Catalogue des Éditions de la revue blanche</p> - -<p class="cent cs8">23, BOULEVARD DES ITALIENS, PARIS</p> - -<hr /> - -<table summary="Catalogue"> -<tr> - <td class="cent" colspan="2">ALFRED ATHYS</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Grasse matinée</i>, comédie en un acte. Couverture -de <span class="smcap">Vallotton</span>. 1 vol. in-18 jésus</td> - <td class="tdr">1.</td> -</tr> -<tr> - <td class="cent sep1" colspan="2">BJÖRSTJERNE-BJÖRNSON</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Au-dessus des forces humaines</i>, drame en six -actes et deux parties. 1 vol. in-18 jésus</td> - <td class="tdr">3.</td> -</tr> -<tr> - <td class="cent sep1" colspan="2">ALFRED CAPUS</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>La Bourse ou la Vie</i>, comédie en quatre actes et -cinq tableaux. 1 vol. in-18 jésus. Couverture -en couleurs de <span class="smcap">Cappiello</span></td> - <td class="tdr">3.</td> -</tr> -<tr> - <td class="cent sep1" colspan="2">MAURICE DONNAY et LUCIEN DESCAVES</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>La Clairière</i>, comédie en cinq actes. Couverture -de <span class="smcap">G. Carrière</span>. 1 vol. in-18 jésus</td> - <td class="tdr">3.</td> -</tr> -<tr> - <td class="cent sep1" colspan="2">ANDRÉ GIDE</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le roi Candaule</i>, drame en trois actes</td> - <td class="tdr">2.</td> -</tr> -<tr> - <td class="cent sep1" colspan="2">GERHARDT HAUPTMANN</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le Voiturier Henschel</i>, pièce en cinq actes, traduite -de l’allemand par <span class="smcap">Jean Thorel</span>. 1 vol. in-18 -jésus</td> - <td class="tdr">3.</td> -</tr> -<tr> - <td class="cent sep1" colspan="2">ROMAIN COOLUS</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le Marquis de Carabas</i>, conte lyrique bouffe en -trois actes. 1 vol. in-18 jésus</td> - <td class="tdr">3.</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>L’Enfant malade</i>, pièce en quatre actes, en prose. -1 vol. in-16</td> - <td class="tdr">2.</td> -</tr> -<tr> - <td class="cent sep1" colspan="2">ANDRÉ DE LORDE et EUGÈNE MOREL</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Dans la Nuit</i>, tragédie en quatre actes, en prose. -1 vol. in-16</td> - <td class="tdr">2.</td> -</tr> -<tr> - <td class="cent sep1" colspan="2">ANDRÉ PICARD</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>La Confidente</i>, pièce en trois actes. 1 vol. in-16</td> - <td class="tdr">2.</td> -</tr> -<tr> - <td class="cent sep1" colspan="2">URBAIN GOHIER</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le Ressort</i>, étude de révolution, en quatre actes. -1 vol. in-16</td> - <td class="tdr">2.</td> -</tr> -<tr> - <td class="cent sep1" colspan="2">TRISTAN BERNARD</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><i>Le Fardeau de la Liberté</i>, comédie en un acte. -Couverture de <span class="smcap">Toulouse-Lautrec</span>. 1 vol. in-16</td> - <td class="tdr">1.</td> -</tr> -</table> - -<p class="cent cs8" style="border-top: solid 1px;">Imp. <span class="smcap">CH. RENAUDIE</span>, 50, r. de Seine, Paris.—4572.</p> - -</div> - -<div class="newpage"> - -<div class="box"> - -<p class="ssrf cent" id="note">Au lecteur.</p> - -<p>L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée, -mais quelques erreurs clairement introduites par le typographe ou à -l'impression ont été corrigées. Ces corrections sont soulignées <ins -title="comme ceci">en pointillés</ins> dans le texte. Placez le curseur -sur le mot pour voir l'orthographe originale.</p> - -<p>Également, à quelques endroits la ponctuation a été corrigée.</p> - -</div> - -<hr class="full" /> - -</div> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Loges et coulisses, by Jules Huret - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LOGES ET COULISSES *** - -***** This file should be named 62679-h.htm or 62679-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/6/7/62679/ - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country outside the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you'll have to check the laws of the country where you - are located before using this ebook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The -Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm -trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> - -</html> diff --git a/old/62679-h/images/couverture.jpg b/old/62679-h/images/couverture.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 4291cb0..0000000 --- a/old/62679-h/images/couverture.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/62679-h/images/cover.jpg b/old/62679-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 70990a0..0000000 --- a/old/62679-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/62679-h/images/logo.jpg b/old/62679-h/images/logo.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index beb99a3..0000000 --- a/old/62679-h/images/logo.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/62679-h/images/pdots.jpg b/old/62679-h/images/pdots.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index e09d563..0000000 --- a/old/62679-h/images/pdots.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/62679-h/images/sceau.jpg b/old/62679-h/images/sceau.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 1658947..0000000 --- a/old/62679-h/images/sceau.jpg +++ /dev/null |
