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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Loges et coulisses - -Author: Jules Huret - -Release Date: July 17, 2020 [EBook #62679] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LOGES ET COULISSES *** - - - - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - Au lecteur. - - L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été - harmonisée, mais quelques erreurs clairement introduites - par le typographe ou à l'impression ont été corrigées. La - liste de ces corrections se trouve à la fin du texte. - - Également, à quelques endroits la ponctuation a été corrigée. - - - - - Loges et Coulisses - - - - -DU MÊME AUTEUR - - - ENQUÊTE SUR L’ÉVOLUTION LITTÉRAIRE (1 vol., Fasquelle). - ENQUÊTE SUR LA QUESTION SOCIALE (1 vol., Perrin). - SARAH BERNHARDT (1 vol., Juven). - - -_En préparation_: - - TOUT YEUX ET TOUT OREILLES. - LES GRÈVES. - - - - - JULES HURET - - Loges et Coulisses - - - [Logo: RB] - - - PARIS - ÉDITIONS DE LA REVUE BLANCHE - 23, BOULEVARD DES ITALIENS, 23 - - 1901 - - -Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, - même les scandinaves. - - - - - _Il a été tiré à part - Dix exemplaires sur papier de Hollande, numérotés à la presse._ - - JUSTIFICATION DU TIRAGE: - - [Illustration: JH] - - - - -LOGES ET COULISSES - - - - -RÉJANE RACONTÉE PAR ELLE-MÊME[1] - - -Gabrielle Réju est née dans l’un des quartiers les plus purement -parisiens de la capitale, 14, rue de la Douane, quartier de commerce -et d’industrie, qui n’est pas encore le faubourg et qui n’est pas le -boulevard. Son enfance s’est donc passée entre la porte Saint-Martin et -la place du Château-d’Eau, là où défilent tous les cortèges populaires, -là où se groupent toutes les émeutes, malgré la caserne d’en face. - - [1] En collaboration avec Paul Porel, directeur du Vaudeville. - -Quand elle vint au monde, sa mère tenait le buffet du foyer de -l’Ambigu, et son père était contrôleur du théâtre. Ce père avait même -autrefois joué un peu la comédie et le drame et dirigé le théâtre -d’Arras. Sitôt qu’elle sut marcher, l’enfant passa donc les soirées -près de sa mère, à l’Ambigu. Quand elle avait sommeil, on la couchait -dans un coin sur des couvertures, et on venait la voir dormir là, son -petit museau pâle encadré de l’auréole ébouriffée de ses cheveux noirs. -Si elle se réveillait, elle allait dans la salle, s’asseyait au balcon, -et buvait avec délices la terreur des mélodrames. - -Qui pourrait dire l’influence qu’eurent sur sa vie et sur sa carrière, -ces premières années d’enfance? Pour elle, ce temps est présent à sa -mémoire comme s’il était d’hier. Quand elle ne joue pas elle-même -au Vaudeville, elle aime à aller revoir ce foyer Empire avec ses -colonnes plates collées au mur, ces colonnes rondes de faux marbre -rouge, ce petit balcon de fer pour trois personnes, qui communique -avec les troisièmes galeries, ce lustre dont on baissait les lumières -pendant chaque acte, et qui devenait alors triste, si triste! ce -buffet d’acajou à la tablette de marbre gris, avec sa corbeille -d’oranges, quelques boîtes de sucres d’orge, des pastilles au citron, -cinq ou six madeleines et ces deux ou trois éternelles bouteilles et -demi-bouteilles de champagne auxquelles on ne touchait jamais... Elle -revoit, comme sur une plaque photographique bien conservée, ce qu’elle -regardait par les vitres poisseuses du foyer: tout près, la marquise de -verre, puis le terre-plein de l’Ambigu, les arbres, le boulevard, les -becs de gaz, les petites lanternes allumées sur les voitures à bras des -marchandes d’oranges, et, au fond, la place du Château-d’Eau. - -Et la salle! le velours rouge des fauteuils, le grand lustre imposant, -le rideau surtout, le rideau avec le mystère de ce qui va être tout -à l’heure, de ce qui va l’épouvanter, la charmer ou l’attendrir. -Et, devant sa mémoire fidèle, passent les silhouettes qui lui -paraissaient épiques des comédiens d’alors: les troisièmes rôles -sinistres, Castellano, Omer et son regard d’aigle; les jeunes premières -touchantes, et toujours en larmes: Jane Essler, Adèle Page, Dica Petit; -les beaux jeunes premiers: Paul Clèves, Bondois, Paul Deshayes; les -grands premiers rôles: Frédérick Lemaître, Mélingue, Lacressonnière, -Marie-Laurent! Et c’était: _la Bouquetière des Innocents_, _la -Poissarde_, _la Tour de Londres_, _Marie de Mancini_, _le Juif errant_, -etc., etc. - -Le jour d’une nouvelle pièce, pendant les entr’actes, elle racontait -Faction à sa mère, et elle s’essayait à imiter les artistes qu’elle -venait de voir haleter et sangloter sur la scène. Ce qui la frappait -le plus, c’était la mimique essoufflée des jeunes premières dans les -instants dramatiques, et, tout en faisant bouffer son corsage d’enfant, -elle demandait en imitant les halètements de la poitrine de Jane Essler -soulevée comme une vague: - -«Mère, est-ce que je respire comme elle?» - -Elle se faisait des traînes avec des serviettes dont elle balayait -majestueusement les planches du foyer, et, de son mouchoir, elle -s’épongeait précipitamment les yeux en se détournant un peu, comme les -artistes de drame qui ne doivent avoir l’air de pleurer que pour la -salle. - -Le plus ancien souvenir qui soit resté dans sa mémoire d’enfant, c’est -celui de la loge d’Adèle Page, où sa mère l’avait conduite un soir... -Mais elle n’y vit qu’une chose: la psyché! Ses yeux ne pouvaient s’en -détacher, ce fut longtemps dans son imagination puérile, le comble du -luxe et de l’élégance, et, plus tard, à travers la vie, la vision de la -psyché ne la quitta jamais; son rêve se réalisa un jour, et ce fut une -fête! Elle se souvient aussi que ce soir-là, l’artiste mit son manteau -de cour tout de velours et de pierreries sur ses petites épaules, et -sur sa tête, son diadème royal! - -Avant qu’elle n’eût tout à fait cinq ans, son père mourut. Voilà -donc la mère et l’enfant réduites à leurs propres forces. On la mit -à l’école. Trois ou quatre années se passent ainsi. Mme Réju obtint -un service de bureau à l’Hippodrome, et Gabrielle fut confiée à -une amie. Chaque jour avant de partir, sa mère lui remet un franc -pour son dîner du soir, qu’elle va prendre à un bouillon voisin, -faubourg Saint-Martin, où la gérante a soin d’elle. On lui avait -bien recommandé: «Surtout prends garde aux voitures! pour traverser, -n’accepte jamais que l’aide d’un monsieur décoré.» Or, en ce temps-là, -les messieurs décorés étaient plus rares qu’aujourd’hui, et souvent -elle se voyait forcée de se contenter d’un monsieur qui «avait des -gants». Elle était très fière de sortir ainsi, seule, et d’aller au -restaurant comme une grande personne. Là, elle désobéissait à sa mère. -Celle-ci lui recommandait bien de ne pas manger de salade; mais les -autres plats étaient servis tout prêts, et ne laissaient aucune place -à l’initiative. La salade, au contraire, on la préparait soi-même. -«C’était plus âgé!» Et, comme à cet âge on n’a que l’envie de vieillir -bien vite, elle commandait une salade pour affirmer son indépendance -et prouver ses capacités. Sur ses vingt sous, elle en conservait un -qui lui servait à acheter une orange. Non pas une orange d’un sou qui -lui eût donné l’air trop petite fille, mais une grosse orange, un peu -gâtée, qu’on lui donnait pour le même prix, et qu’elle allait ensuite -étaler sur le rebord du balcon de l’Ambigu, où elle assistait, avant de -rentrer, à un acte de _la Bouquetière des Innocents_ ou du _Crime de -Faverne_. - -On demeurait alors rue de Lancry. En revenant de dîner, elle devait -passer devant la terrasse du café de l’Ambigu. Elle se préparait de -loin à ce passage. Elle connaissait naturellement tous les artistes, et -elle savait qu’on la regardait. Aussi, toute fière d’un châle rouge à -carreaux de sept francs cinquante qu’elle trouvait plus beau que tous -les manteaux de fourrure, elle prenait sa tournure la plus désinvolte, -se cambrait la taille aux approches de la terrasse, et adressait à -la galerie le plus gracieux et à la fois le plus cérémonieux de ses -sourires! - -La nature précoce et complexe de la petite Gabrielle faisait -l’admiration de tous les amis de sa famille. Sa mère raconte un fait -qui montre d’une façon saisissante la vivacité de son intelligence -et sa sensibilité. La famille était liée avec le propriétaire du -café de l’Ambigu. L’homme dominateur, tyrannique, brutal, battait -outrageusement sa femme. Et Gabrielle quand elle voyait le mari froncer -le sourcil, faire un signe de tête à son épouse, celle-ci monter -l’escalier qui conduisait à l’entresol, et l’homme la suivre, savait -qu’une scène terrible allait se passer. Elle restait là, tremblant de -tous ses membres. Un jour qu’elle avait assisté à ces préliminaires et -que des cris et des bruits de meubles brisés arrivaient de l’entresol -dans le café, un client, étonné d’un tel vacarme demanda à l’enfant ce -qui se passait là-haut... Et elle aussitôt de répondre: «Monsieur, on -répète, on répète!» cachant ainsi de son mensonge improvisé la honte de -ces brutalités et donnant de la vraisemblance au tapage infernal et aux -cris qui bouleversaient la maison. - -Entre les heures de classe, et le jeudi toute la journée, l’enfant -aidait sa mère à fabriquer des éventails pour la maison Meyer, rue -Meslay, des éventails à palmes où elle se montrait très habile. La -façon de ces éventails se payait 2 fr. 25 ou 2 fr. 50 la douzaine. -Mais les deux femmes étaient fières: elles ne voulaient pas qu’on sût -qu’elles travaillaient de leurs mains. Et elles donnaient cinq sous par -douzaine à une voisine qui les portait pour elles chez ce fabricant! - -«C’étaient nous les femmes du monde dignes et fières qui travaillent en -cachette!» dit plaisamment Réjane en racontant ces détails. - -On changea de quartier et on alla habiter la rue Notre-Dame-de-Lorette -au nº 17. Ce simple déménagement aura, comme on va le voir, une -importance énorme pour l’avenir de l’enfant. Restant dans le voisinage -de l’Ambigu où les artistes la connaissaient et l’aimaient déjà, et -l’âge arrivant, avec la vocation qui se dessinait, elle débuterait -à coup sûr un beau jour dans ce théâtre de drame populaire, et, -vraisemblablement, y demeurerait. Au lieu de cela, elle entrera dans la -carrière par le Conservatoire, elle y étudiera les traditions--pour ne -pas les suivre--y deviendra l’élève préférée de Regnier et l’écoutera -toujours avec obéissance et vénération,--comme le montrera la suite de -cette histoire. - -Dans la maison qu’habitaient Madame Réju et sa fille et sur le même -palier, se trouvait une dame avec qui, peu à peu, elles se lièrent. -Quand arriva la guerre, la dame quitta Paris en priant Madame Réju de -vouloir bien, en son absence, surveiller son appartement qui donnait -sur la rue. Et c’est de sa fenêtre qu’un beau matin l’enfant assista -à la fusillade entre Versaillais et Communards. Les Versaillais -avaient tourné la barricade de Notre-Dame-de-Lorette, envahi la rue -Saint-Georges et, par le derrière des maisons, étaient arrivés à la -rue Notre-Dame-de-Lorette d’où ils pouvaient à l’aise canarder les -insurgés. L’enfant conserva de cette journée une vision terrible. -Curieuse, elle alla jusqu’aux fenêtres matelassées derrière lesquelles -tiraient les Versaillais, et elle entendit siffler sous son nez les -balles des Communards répondant à celles de la troupe. Et elle vit, le -soir, passer devant ses yeux les corps d’un capitaine et d’un jeune -sergent, que, le matin, elle avait aperçus luttant dans l’ardeur de la -bataille. Première vision de la mort pour ses yeux d’enfant, premier -souvenir historique de sa vie. - -La guerre terminée et la Commune vaincue, Gabrielle Réju retourna en -classe à la pension Boulet, rue Pigalle. Ayant grandi, elle se rendit -compte qu’elle n’avait jusque-là rien appris, et se mit à étudier -avec conscience. Naturellement, elle avait conquis la maîtresse de -pension, qui, voulant lui donner une preuve d’intérêt, la poussa à -obtenir ses brevets. Elle lui faisait entrevoir que, son premier -diplôme conquis, et en attendant le brevet supérieur, elle la prendrait -comme sous-maîtresse à 40 francs par mois d’appointements, plus «le -déjeuner». Mme Réju s’enthousiasma de cette idée, et résolut de -l’accepter pour sa fille. Mais celle-ci avait déjà son rêve qu’elle -dorlotait avec amour au fond de sa cervelle enfantine. Provisoirement, -elle accepta de faire la classe aux toutes petites, car elle adorait -les enfants. Malheureusement, si elle apprenait bien ses leçons, elle -négligeait la couture et la broderie. Et, un jour, qu’une petite vint -lui demander de lui enseigner «le point de marque» elle fut bien -embarrassée, mais pas longtemps: «Comment! tu ne sais pas encore faire -le point de marque, à ton âge?» s’indigna-t-elle. Et la petiote de -répondre en zézayant: «Non, mademoiselle.» Alors, avisant une enfant -plus grande qui marquait avec entrain, elle lui dit négligemment: -«Allons, toi, montre à la petite paresseuse comment on fait le point de -marque! Moi, je n’ai pas le temps!» - -Quelquefois, le dimanche, on allait en soirée chez une amie de sa -mère, où se réunissaient des artistes comme Félicien David, Joseph -Kelm, l’auteur de _Fallait pas qu’il y aille_, l’architecte Frantz -Jourdain, et d’autres encore qui constituaient une sorte de cercle -artiste, quelque chose comme un _Chat Noir_ mondain, où étaient fort -goûtées ses qualités de spontanéité, d’esprit, de naturel et de gaieté. -Elle chantait des chansonnettes du temps, pleines de sous-entendus -croustillants, qu’elle soulignait, sans y rien comprendre, d’œillades -et de sourires à mourir de rire! - -Son goût pour le théâtre s’augmentait de ses succès d’enfant. Elle -roulait ses projets dans sa tête! Elle voulait décidément être -«actrice». Elle voulait, comme celles qu’elle avait vues, faire pleurer -des salles entières et acclamer son héroïsme de mère ou de fiancée -persécutée. - -La querelle commença entre la mère et la fille, éternelle et vaine -querelle qui finit toujours par la victoire de celle qui veut. En -attendant, c’était la lutte journalière. Mme Réju poussait aux diplômes: - -«Quand une carrière honorable s’offre à vous, répétait-elle (pense -donc! 40 francs et le déjeuner!), on n’a pas le droit de faire de sa -mère, une mère d’actrice!...» - -Oh! ce mot dédaigneux de «mère d’actrice», Réjane après vingt-cinq -ans passés, l’a encore sur le cœur. Et, de temps en temps, sa seule -vengeance c’est de le répéter à son auteur à présent subjuguée par les -triomphes de la petite rebelle. - -Un soir, en revenant de la rive gauche avec sa mère, Gabrielle Réju -aperçoit à la porte des artistes du Théâtre-Français, un rassemblement. -Les deux femmes s’approchent et s’informent: c’était la représentation -d’adieux de Regnier; des admirateurs l’attendaient à la sortie pour lui -faire une ovation. La petite veut demeurer «pour voir M. Regnier!» Elle -ne l’avait jamais entendu jouer, mais son nom était venu jusqu’à elle -comme celui d’un grand artiste, probe et honnête, celui du maître rêvé. -Elle vit bientôt s’avancer entre les deux rangs de curieux accompagné -d’une dame à cheveux blancs, un petit vieillard rasé et vénérable, qui -monta en voiture, l’air modeste et confus. Puis la vision disparut, -mais jamais ne s’effaça de sa mémoire... - -Une année se passa encore en luttes continuelles. Une amie de Mme -Réju, Angelo, artiste charmante et bonne, qui continua plus tard à -s’intéresser à l’enfant, apprend que celle-ci veut devenir artiste, et -l’opposition de sa mère. Elle cherche un moyen d’apaiser le conflit. -Elle dit qu’il faudra la marier jeune, et s’offre à lui constituer -une dot de 10.000 francs. Mais Réjane refuse de penser à ces choses -lointaines. Et elle continue à lutter. - -Finalement, la résistance maternelle fut vaincue. - -Mais comment procéderait-on? - -La dame du palier était revenue à Paris, après la guerre. Mise au -courant de la volonté irrésistible de l’enfant, elle donne le conseil -de la faire entrer au Conservatoire. Elle connaît justement le fils -de Jules Simon, alors ministre de l’Instruction publique et des -Beaux-Arts. Par cet intermédiaire inattendu, voilà la jeune Gabrielle -en rapports avec ce même Charles Simon, qui, vingt-huit ans après, -écrira pour elle avec son ami Pierre Berton, la _Zaza_, dont elle fait -un triomphe. Charles Simon est intimement lié avec la famille Regnier. -La petite ira donc voir le vieux maître. Regnier la reçoit avec -affabilité, mais tente de la dissuader. En vain! L’enfant résiste avec -tant de fermeté, montre une résolution si ardente qu’il consent à la -prendre, comme auditrice, pendant deux mois. - -«Mais si, ce temps écoulé, je m’aperçois que vos efforts sont inutiles -et que vous n’avez pas d’avenir, promettez-moi de me croire et de -m’obéir?... Me donnez-vous votre parole?» - -La petite hésita... Donner sa parole, pour elle, était déjà chose -grave. Elle se fait préciser les conditions du contrat: - -«Alors, insiste-t-elle, si dans deux mois vous me dites de ne pas -continuer, je ne devrai jamais, jamais, faire de théâtre? - ---Jamais!» affirma le vieux comédien. - -Mais elle, sure d’avance, convaincue de la réussite, promit. - -Et, comme elle grasseyait horriblement, elle se mit, en attendant, sur -le conseil de Regnier, à faire durant des heures les _te de, te de, -rrre, rrre_, de la méthode. Si bien qu’au bout de trois mois Regnier -put lui dire, en l’entendant parler: - -«C’est parfait. Vous grasseyez beaucoup plus qu’avant!...» - -N’importe, elle entra. Regnier écrivit à Charles Simon cette lettre que -Réjane conserve comme la prunelle de ses yeux: - - - Château de Sol-Juif, - Canton de Saint-Pierre-lès-Nemours - (Seine-et-Marne) - - Je ne puis, mon cher Charles, que vous répéter ce que j’ai déjà - dit à Mlle Réju: que je la prendrai comme élève à la rentrée - des classes, à moins qu’il ne s’élève entre cette époque et ma - promesse un de ces obstacles dont tout le bon vouloir du monde - ne peut triompher, et que rien, absolument rien ne me fait - prévoir. - - Est-ce assez net, et êtes-vous content? - - Vous me le direz la semaine prochaine. Je serai de retour à - Paris dimanche soir. - - A vous, - REGNIER. - - -A la rentrée, elle passe l’examen d’admission dans le rôle d’Henriette, -des _Femmes savantes_, et on l’admet. - -La voilà donc embarquée et pour toujours, sur sa galère glorieuse. - -Elle suit assidûment le cours de Regnier. Au Conservatoire, elle se -trouve avec Jeanne Samary, Maria Legault, Marie Kolb, MM. Achard, -Truffier, Marais, Dermez, Villain, Davrigny, Kéraval, Albert Carré! -Comme elle entend travailler sérieusement elle ne se contente pas des -leçons de l’école, et le pauvre ménage se saigne aux quatre veines -pour prendre une dizaine de cachets à 10 francs pour des leçons -particulières que donnait Regnier dans son appartement de la rue -d’Aumale. Quand elle eut épuisé ses dix premiers cachets, elle en prit -dix autres. Mais, un jour Regnier lui dit: - -«Tu as tes cachets? - ---Oui. - ---Donne-les-moi.» - -Et il les déchira, en ajoutant: - -«Quand on a affaire à un tempérament d’artiste tel que le tien, on ne -fait pas payer ses leçons.» - -Ce fut là la sanction du vieux maître à la convention conclue entre -lui et son élève lors de leur première entrevue: au lieu de l’empêcher -de continuer, il entendait la mener lui-même gratuitement jusqu’au -bout de ses études. Au mois de janvier 1873 (il y avait donc deux mois -qu’elle suivait les cours du Conservatoire), on fit passer à tous les -nouveaux élèves un examen d’élimination. Comme on était forcé d’en -recevoir beaucoup en octobre grâce aux innombrables recommandations -qui assaillaient les professeurs et le jury, on employait ce système -d’épuration à la rentrée de janvier. Gabrielle Réju subit l’examen -comme tout le monde. C’est dans le rôle d’Agnès qu’on la jugea, un -de ces rôles d’ingénue pas du tout faits pour elle. Elle portait une -petite robe courte serrée à la taille par une ceinture à boucle de -nacre. Elle n’était pas d’une beauté frappante. Et même sa grâce et le -charme malicieux de la physionomie n’étaient encore qu’en formation: -elle se trouvait à l’âge ingrat des fillettes. A côté d’elle, au -contraire, concourait une superbe fille, Julia Rochefort, qui conquit -le jury, et dont la figure, n’ayant rien de scénique, devint--chose -curieuse--impossible à la scène quelques années après. Toujours est-il -qu’Édouard Thierry, alors directeur de la Comédie-Française, et qui -faisait partie du jury, se pencha à l’oreille de Regnier et lui dit sur -un ton un peu dégoûté: - -«Est-ce que nous la gardons, celle-là? - ---Oui, répondit Regnier, elle est de ma classe, et j’y tiens.» - -L’année scolaire s’écoule. Arrive la période des concours. Mais il -fallait passer l’examen préalable. Regnier avait choisi pour elle: -_l’Intrigue épistolaire_. Édouard Thierry ne la reconnut pas, et il dit -à Regnier: - -«Elle est charmante, cette enfant! C’est l’espoir du concours!» - -Alors le professeur se penchant à son tour à l’oreille du directeur de -la Comédie-Française comme celui-ci avait fait huit mois auparavant, -lui dit sur le même ton, sans enthousiasme: - -«Alors, nous la gardons, celle-là?» - -C’est dans cette même scène de _l’Intrigue épistolaire_ qu’elle obtint -sa première récompense, un premier accessit, en août 1873. - -Il faut entendre raconter à Réjane l’histoire de la toilette de son -premier concours! - -Regnier s’y intéressait beaucoup. Il lui avait demandé: - -«Comment seras-tu habillée? - ---Très bien. C’est ma mère qui se charge de tout faire elle-même. - ---A-t-elle du goût, ta mère? - ---Beaucoup.» - -«Seulement, je ne lui disais pas que nous avions dépensé dix francs -juste en tout! Je revois ma petite robe courte, en tarlatane blanche, -avec des bretelles en tarlatane aussi. L’étoffe coûtait neuf sous -le mètre. On l’avait mouillée pour l’assouplir. Quelles chaussures -portais-je? Je ne sais plus. Sans doute d’anciennes bottines en -lasting recouvertes à neuf. Quant à mes gants, c’est Mme Regnier qui me -les avait offerts. Regnier me dit: «Je veux tout de même voir, avant, -comment tu seras habillée. J’irai chez toi à neuf heures. Mais comme -je désire recevoir une impression d’ensemble, tu ouvriras la porte -d’un seul coup, en disant: «Me voilà!» En effet, Regnier arriva à neuf -heures. Il s’assit seul dans notre petit salon, et de derrière la -porte je lui demandai s’il était prêt: «J’y suis, ma Minette, tu peux -entrer.» J’entrai en coup de vent, radieuse dans ma tarlatane. Le brave -homme eut bien garde de rien critiquer, et se contenta de me dire: «Tu -es charmante, ma Minette, charmante!» On débattit la question de savoir -si je mettrais ou non un médaillon autour du cou. J’en avais un en fer -forgé, mon seul bijou. Finalement on se résolut à me le mettre parce -que cela m’engraissait! Je plantai naturellement du jasmin dans mes -cheveux, car ma mère adorait cette fleur qui remplaçait pour elle tous -les piquets de plumes et tous les rubans du monde!» - -Cette année-là, Mlle Legault avait obtenu son premier prix de comédie, -et était engagée à la Comédie-Française. Son départ du Conservatoire -laissait vacante une bourse de douze cents francs. Les économies du -petit ménage Réju à la fin absorbées, et le dur problème de la vie -se posant devant l’année d’études qui restait à accomplir, Regnier -promit de tenter d’obtenir la bourse pour son élève préférée. Et comme -il devait s’écouler deux mois jusqu’à la rentrée des classes, il -s’agissait de l’obtenir tout de suite pour profiter de ces deux mois -de subvention. Deux cents francs, une fortune! Les professeurs n’ont -pas le droit de faire connaître eux-mêmes à leurs élèves les faveurs -dont elles sont l’objet: c’est l’administration qui se réserve ce soin. -Mais la jeune Gabrielle insista tant pour «savoir» le jour même, que -Regnier le lui promit: «Seulement, je ne pourrai pas te parler! lui -dit-il. Tu te tiendras sous la porte cochère, après le concours. Si -c’est oui, je me gratterai le nez.» Elle attendit donc accompagnée -de sa mère, avec quelle impatience! la sortie des membres du jury. -Soudain, ils apparurent. Ce fut d’abord Legouvé, qui se pressa le nez -avec insistance, ce fut ensuite Beauplan qui fit le même jeu de scène, -puis Ambroise Thomas qui se frottait éperdument les narines... Elle -ne comprenait rien à cette procession de nez en démangeaison, ne -pouvant pas croire que toutes ces démonstrations étaient pour elle et -sa bourse! Enfin Regnier parut à son tour, et, en souriant, se gratta -légèrement le nez du bout de son index! La joie de Gabrielle fut sans -bornes. A son âge et pour les natures ardentes comme la sienne, toutes -les réussites sont d’immenses bonheurs. - -Dans son feuilleton qui suivit le concours, M. Sarcey écrivait: - - - Le soir même du concours, je dînais avec un des auteurs - dramatiques les plus en vogue de ce temps. - - «Je vous attendais, me dit-il. Il me faut pour une pièce qu’on - va bientôt jouer une petite fille qui ait de l’esprit et du - mordant; me rapportez-vous du Conservatoire? - - --Dame! tout de même. C’est une enfant de quinze ans; elle - a une de ces petites frimousses spirituelles qui sentent - leur Parisienne d’une lieue. Elle se nomme d’un bien vilain - nom qu’elle changera pour entrer au théâtre: Réju, élève - de Regnier, et le diable au corps. Si celle-là ne fait pas - son chemin je serai bien attrapé. Si j’étais directeur, je - l’engagerais tout de suite. Mais comme je suis critique, - je l’engagerai tout simplement à achever ses études. A son - âge on doit avoir de hautes ambitions; le meilleur moyen - de primer dans un théâtre de genre, c’est d’avoir visé la - Comédie-Française. - - --Vous parlez comme un livre!» me répondit Meilhac. - - Tiens? son nom vient de m’échapper. Mais je ne m’en dédis pas: - tout ce qu’il y a d’ingénues-comiques en disponibilité va - tomber chez lui pour demander son rôle; et je rirais bien dans - ma vieille barbe. Elle est charmante, cette jolie et piquante - jeune fille, et je suis bien aise qu’on lui ait, malgré sa - grande jeunesse, donné un premier accessit. - - -En ce temps-là, Réjane donnait des leçons à son tour! Pour l’aider -à vivre, on lui avait trouvé deux sœurs, jeunes filles bordelaises -douées d’un fort accent gascon. Il s’agissait de rectifier cet accent -pour leur apprendre le _Passant_. Elles disaient «le Passaing» et -«Voulez-vous un peu de brioche, té?» A neuf heures, tous les jours, -et par tous les temps, elle se rendait au domicile des deux sœurs -et faisait de son mieux... Un matin, en passant devant une église, -elle vit un rassemblement, des quantités de fleurs, tout un apparat. -Les gens de l’omnibus s’enquirent, et un homme qui venait de lire le -journal dit: «C’est une actrice qu’on enterre, c’est Desclée...» Réjane -se leva, comme pour descendre de la voiture, mais elle réfléchit qu’on -l’attendait pour sa leçon, qu’elle en avait besoin, et elle se rassit -en faisant un long signe de croix... C’est ainsi qu’elle adressa son -dernier adieu à la grande artiste de qui elle devait par la suite -procéder. A cette époque, Réjane avait vu Desclée trois ou quatre fois, -dans _Froufrou_, dans _la Princesse Georges_, dans _le Demi-Monde_, -dans la _Femme de Claude_. Et elle s’était dit, en la voyant: «C’est -ça, le théâtre!» - -Au cours de cette dernière année de Conservatoire, Réjane connut une -des plus grandes joies de sa vie. Un matin Regnier lui fait dire, -pendant une leçon à la classe, _la Fille d’Honneur_, une poésie qu’elle -avait entendue rabâcher cent fois à Mlle Baretta, et qu’elle savait -ainsi par cœur. Réjane tremblait, car ses deux élèves bordelaises -assistaient au cours comme auditrices, et le professeur, très -sévère, arrêtait les élèves à chaque seconde et les faisait répéter -jusqu’à l’inflexion juste. Mais il la laissa aller jusqu’au bout, -sans l’interrompre une seule fois. Elle, ne comprenant rien à cette -bienveillance inaccoutumée, se demandait: «Mon Dieu! que va-t-il dire à -la fin?...» Lui, tranquillement, sur le ton qu’on emploie pour annoncer -une chose fatale, contre laquelle il n’y a pas à lutter, prononça -ces simples mots: «C’est très bien, ma petite, descends, tu seras -une grande artiste...» Ah! l’artiste, depuis lors, eut l’occasion de -signer bien des engagements splendides, elle goûta la joie de bien des -triomphes, reçut les félicitations des souverains dans leurs palais, -mais jamais les émotions ressenties depuis n’eurent la qualité et -l’intensité de celle-là! - -Talbot était encore directeur du petit théâtre de la Tour-d’Auvergne. -Il attirait là, le dimanche, les jeunes élèves du Conservatoire -pour un cachet de cinq francs. Naturellement Réjane y accompagnait -ses camarades dès sa première année d’études. Elle avait même joué -_les Deux Timides_ avec Albert Carré, dont l’accent lourd et un peu -pâteux faisait la joie des autres, et qui jouait vraiment très mal. -Il tenait dans cette pièce le rôle du père de Réjane. «Au beau milieu -de l’action--c’est Réjane qui raconte,--je le vois encore, assis -devant une table, il cherche son mouchoir, le porte à son nez, et -s’arrête d’écrire la lettre qu’il venait de commencer. Il saignait -du nez! Il n’hésite pas, il se lève, quitte la scène et me plante -là, tranquillement. Notez que c’était la première fois que je me -trouvais devant un public. Qu’est-ce que je vais devenir, seule, là, -sur ce plancher, sans réplique? Faut-il que je m’en aille? Faut-il -que je reste? Va-t-il revenir? Mme Doche se trouvait justement dans -l’avant-scène. Éperdue, je la regarde, comme la femme qui a créé _la -Dame aux Camélias_, et mes yeux suppliants lui demandent un miracle. -Elle me fait signe comme elle peut, et voyez si c’est commode quand -on est assis dans une loge--me fait signe de m’asseoir! Par miracle, -en effet, je comprends. Je comprends et je m’assieds... Mais une fois -là, que vais-je faire? Les mêmes problèmes s’agitent dans ma cervelle. -J’entends du vacarme dans la coulisse. Des gens me crient: «Mais -sortez donc!» Comme c’est facile de sortir quand on n’a pas de mot de -sortie! D’ailleurs d’autres voix m’arrivent: «Il ne saigne plus. Il va -rentrer.» J’attends toujours. - -»Décidément que vais-je faire devant cette table? J’aperçois la plume -et le papier. J’ai une inspiration du ciel. Je saisis la plume de l’air -le plus naturel du monde, et je me mets à achever la lettre commencée -par Carré, au milieu des applaudissements de la salle qui a tout -compris. Le «saigneur» revient enfin et la pièce peut finir.» - -On allait aussi quelquefois le dimanche jouer dans la banlieue de -Paris. On poussait jusqu’à Versailles, Mantes ou Chartres. Et c’est un -jour, à Chartres, qu’on jouait _les Paysans Lorrains_, que le nom de -«Réjane» parut pour la première fois sur une affiche. Jusque-là elle -s’appelait Réju. Et tout le monde se mit d’accord pour lui conseiller -de changer de nom, depuis Alexandre Dumas jusqu’à ses camarades. On -avait cherché à conserver quelque chose du nom, et on hésitait entre -Régille, Réjalle, Réjolle, quand un matin, à la classe, elle trouva -soudain: «Tiens, Réjane, pourquoi pas Réjane?» - -Ballande donnait en ce temps-là à la Porte-Saint-Martin, des -matinées-conférences. Comme Talbot, il recourait aux jeunes élèves du -Conservatoire, mais, au lieu de cinq francs, il les payait dix francs. -Aussi ces représentations étaient-elles recherchées. Réjane y joua un -jour dans _le Dépit amoureux_, qu’on donnait en cinq actes, le rôle -travesti d’Ascanio, rôle obscur et même incompréhensible qu’on supprime -d’ordinaire. Mais elle y fut mal notée: Ballande lui avait fait répéter -les saluts, avec un chapeau melon qu’elle mettait sous son bras après -les grands gestes à plumeau en usage au XVIIe siècle. Ce chapeau melon -était très bombé; aussi la jour de la représentation quand elle eut à -faire les mêmes gestes et qu’elle essaya de serrer son chapeau plat -sous son bras, il était déjà loin derrière elle. - -Une deuxième tentative faite par Ballande fut moins heureuse encore, -Réjane tenait un rôle dans _les Ménechmes_. Elle attendait dans le -foyer. Tout à coup on lui crie: «C’est à vous!» Elle se met à courir, -enfile un escalier, le descend, et se trouve sur... le trottoir de la -rue de Bondy! Elle s’était trompée de chemin! Quand elle remonta, après -cinq minutes de recherches, vous devinez comment elle fut reçue. - -Le concours de 1874 arriva. - -Ses camarades, son professeur, se disaient sûrs de son premier prix. -Elle avait choisi, ou plutôt Regnier avait choisi pour elle une scène -de Roxelane, des _Trois Sultanes_. Mme Angelo, toujours prête à lui -rendre service, s’était chargée de l’habiller. «Tu n’auras pas une robe -de mille francs, lui dit-elle, car on te sait pauvre, et il ne faut pas -qu’on te prenne pour ce que tu n’es pas!» Néanmoins elle lui commanda -sa toilette chez Laferrière. C’était encore une robe de tarlatane -blanche, comme l’année précédente. Mais de quelle façon! Elle mit -naturellement du jasmin dans ses cheveux et constata qu’elle en avait -créé la mode, car presque toutes ses camarades s’étaient fleuries de -jasmin, comme elle avait fait à son premier concours. - -La scène des _Trois Sultanes_ n’avait pas beaucoup réussi, et elle se -sentait grand’peur. Par bonheur, elle devait donner la réplique à son -camarade Davrigny dans _la Jeunesse_, d’Emile Augier. Dans la pièce, -les deux jeunes gens se rencontrent à la fontaine. Le jeune homme -dit: «Cyprienne!» Elle répond simplement: «Ah! mon Dieu!» Mais ses -yeux s’emplissent de larmes, sa gorge se serre, et l’accent qu’elle -met dans cette exclamation est tel, que la salle entière éclate en -applaudissements. Ce début la remonta, et, rassurée, elle joua la -scène avec un succès d’émotion considérable. De sorte que, poussée -jusqu’à présent vers les soubrettes et les coquettes gaies, elle eut ce -jour-là, et par hasard, la révélation de son don dramatique. - -On ne lui décerna pourtant qu’un second prix, qu’elle partagea avec -Jeanne Samary. - -Son professeur Regnier n’avait pas eu la patience d’attendre la fin du -concours. Il l’entendit jouer sa scène et s’en alla en disant: «C’est -le premier prix, sûr! Et tu viendras me l’annoncer chez moi, tout -à l’heure.» Regnier l’attendait, en effet, en haut de son escalier. -Aussitôt qu’il l’aperçut, il lui cria: - -«Eh bien? - ---Je ne l’ai pas, monsieur! Le second seulement.» - -Et le vieux maître, tout pâle, frémissant de colère, lâcha: - -«Ah! les malfaiteurs!...» - -La Presse du lendemain est encore bien instructive à consulter. - -Sarcey a suivi Réjane. Il la retrouve avec son second prix et il dit: - - - J’avoue que, pour ma part, j’aurais volontiers attribué à Mlle - Réjane un premier prix. Il me semble qu’elle l’avait mérité. - Mais le jury se décide souvent par des motifs extrinsèques et - secrets, où il ne nous est pas permis de pénétrer. Un premier - prix donne droit d’entrée à la Comédie-Française, et le jury ne - croyait point que Mlle Réjane avec sa petite figure éveillée, - convînt au vaste cadre de la maison de Molière. Voilà qui est - bien; mais le second prix, qu’on lui a décerné, autorise le - directeur de l’Odéon à la prendre dans sa troupe, et cette - perspective seule aurait dû suffire pour détourner le jury de - son idée... Que fera Mlle Réjane à l’Odéon? Elle montrera ses - jambes dans _la Jeunesse de Louis XIV_ que l’on va reprendre - au début de la saison. Voilà un beau venez-y voir! Il faut - qu’elle aille ou au Vaudeville ou au Gymnase. C’est là qu’elle - se formera, c’est là qu’elle apprendra son métier, qu’on jugera - de ce qu’elle est capable de faire, qu’elle se préparera à la - Comédie-Française si elle y doit jamais entrer... - - ... Qu’elle a d’esprit dans le regard et dans le sourire avec - ses petits yeux perçants et malins, avec sa petite mine en - avant, elle vous a un air si futé qu’on se sent égayé rien qu’à - la voir. - - Sa bienvenue au jour, lui rit dans tous les yeux. - - -Et il répète encore: - - - Je serai bien surpris si elle ne fait pas son chemin. - - -Voilà Réjane hors de l’école. Sa vraie carrière va commencer. - -Où ira-t-elle? - -Avant la fin du Conservatoire, M. Duquesnel, alors directeur de -l’Odéon, lui avait proposé d’y aller jouer _la Jeunesse de Louis -XIV_, et le regretté M. Carvalho lui ouvrait le Vaudeville. Mais -elle refusa, désireuse de finir ses études régulières. Le Gymnase la -guettait également. Elle se décida pour le Vaudeville et signa, avec -les nouveaux directeurs, un engagement conditionnel. Si l’Odéon, comme -c’était son droit, ne la réclamait pas, elle débuterait au boulevard. -A l’Odéon, on lui offrait 150 francs par mois, au Vaudeville c’était -4.000 francs par an et les costumes. Elle souhaitait donc ardemment -que l’Odéon l’oubliât. Il paraissait l’oublier, en effet. L’ouverture -d’octobre arriva. Sa situation n’était toujours pas réglée. Elle -alla au Ministère des Beaux-Arts. Elle retrouva là le secrétaire du -Ministre, qui l’avait vivement complimentée lors du concours. Elle -lui exposa son cas et ses angoisses, et obtint une lettre du Ministre -qui la dégageait de l’Odéon. Il ne restait d’ailleurs plus que deux -jours de délai pour qu’elle fût légalement libérée. Mais, prévenu sans -doute, M. Duquesnel, avant l’expiration de ce délai, envoya à Réjane un -bulletin de répétition pour _la Jeunesse de Louis XIV_. La débutante, -qui aimait déjà les choses bien faites, se rendit à l’Odéon et fut -reçue par le directeur qui lui dit: - -«Eh bien! nous répétons demain à une heure. - ---Il n’y a qu’un obstacle à cela, répondit Réjane, c’est que j’ai -demain à la même heure, une répétition au Vaudeville...» Ce n’était -pas vrai, mais, nous venons de le dire, elle aimait les choses bien -faites... Explication. M. Duquesnel avait entre les mains une lettre du -directeur des Beaux-Arts, l’autorisant à réclamer le second prix pour -l’Odéon. «C’est que j’ai aussi une lettre qui me dégage, objecta-t-elle -tranquillement; elle n’est pas du directeur des Beaux-Arts, c’est vrai, -mais elle est du Ministre... Voyez plutôt...» Et elle sortit sa lettre, -qu’elle lui montra de loin, sans lui permettre de la toucher... - -Ce fut toute une affaire. M. Duquesnel se plaignit, et on lui accorda -des compensations pour le dédommager. - -«De sorte que, dit Réjane lorsqu’elle raconte cette anecdote, si -l’Odéon aujourd’hui a des fauteuils en velours, c’est à moi qu’il le -doit!» - - * * * - -Ici se place un chapitre charmant de la jeunesse de Réjane: ce sont -ses rapports avec son grand professeur Regnier. Elle a conservé -soigneusement les lettres qu’il lui a écrites, et nous avons pu -retrouver, grâce à l’obligeance de Mme Alexandre Dumas, quelques-unes -des lettres de Réjane. On verra, d’un côté, quelle confiance, quelle -naïveté et quelle reconnaissance; de l’autre, quelle sagesse, quelle -intelligence, quelle bonté, quelle noblesse d’âme. - -L’anniversaire de Regnier tombait le 1er avril. Tous les ans, sans -jamais l’oublier, Réjane écrivait le 31 mars à son professeur, et lui -envoyait son petit souvenir. Regnier répondait: - - - 1er avril 1875. - - Est-ce que tu dois me faire des cadeaux, mon enfant! En ai-je - besoin pour être assuré de ton affection? Suis donc mieux - mes conseils, chère fillette, garde ton argent, et ne songe - à me donner jamais que ton amitié. C’est le seul présent que - je veuille de toi et le seul aussi, je t’en préviens, que - j’accepterai à l’avenir. - - Tu désires pouvoir encore fêter longtemps l’anniversaire de - ma naissance, je le désire aussi pour toi, tu n’aurais jamais - de meilleur ami, de meilleur conseiller, et personne, sauf ta - mère, qui s’intéresse davantage à ton bonheur. - - Je te remercie néanmoins, et t’embrasse de tout mon cœur. - - Ton vieux ami, - REGNIER. - - -Réjane était allée en voyage, l’été. A son retour, elle écrivait: - - - Lundi, 23 août 1875. - - Mon bon Maître, - - Je suis de retour de la mer depuis quelques jours, j’espère - avoir retrouvé à Scheveningen la santé qui depuis quelques mois - semblait me faire défaut. J’ai suivi vos conseils et suis allée - visiter La Haye, Rotterdam, Amsterdam, et enfin Anvers; que de - chefs-d’œuvre, et comme j’aurais été heureuse de vous voir à - ce moment-là, pour vous communiquer mes impressions; jamais je - n’oublierai tout ce que j’ai vu, et il me tarde d’être près de - vous pour causer de toutes ces merveilles. - - M. Coquelin est venu nous lire _Madame Lili_ avec sa verve et - son esprit habituels; mais je suis bien embarrassée sans vous, - mon bon Maître, et pourtant je vous sais si fatigué que je - n’ose pas vous demander de me sacrifier quelques heures d’un - repos dont vous avez tant besoin. - - Nous répétons tous les jours environ de une heure à trois - heures; si vous avez un instant, je compte sur votre bonté - habituelle pour ne pas oublier votre bien dévouée et bien - reconnaissante élève. - - Merci à l’avance et pardon, mon bon Maître, pour tout mon - bavardage. - - GABRIELLE RÉJANE. - - -Regnier lui répondait le lendemain: - - - 24 août 1875. - - Je suis heureux, ma bien chère petite, des bonnes nouvelles - que tu me donnes de ta santé. Soigne-la bien, combats ta nature - anémique par un exercice quotidien et sans fatigue, par de la - viande rôtie un peu saignante et par un peu de bon vin. - - Ton voyage t’a donc plu?--J’étais sûr de tes impressions; - recherches-en toujours de pareilles, ton esprit, tes idées, ton - goût, ton talent s’en trouveront bien. Fréquente nos musées, - émoustille ton cerveau, lis beaucoup, écris même; c’est le - régime intellectuel que je te conseille et qui sera aussi - profitable à ton âme que l’autre peut être à ta gentille argile. - - Pourquoi n’a-t-on pu retarder la mise à l’étude de ta pièce - nouvelle? A partir du 15 du mois prochain, je me serai - ressaisi, je serai libre, et j’aurais eu plaisir à te faire - étudier ton rôle. En ce moment on m’accable de travail en - raison de mon prochain départ, et j’ai peu de moments à moi. - N’importe, j’en trouverai pour toi, mais il faut que tu m’aides - un peu. - - Veux-tu samedi, à 10 h. ½, venir au Théâtre-Français?--Est-ce - une heure possible pour toi? - - Réponds-moi. En tout cas, je te consacrerai ma matinée de - dimanche prochain. Tu viendras à Saint-Cloud; vous y déjeunerez - si ta mère le veut, et nous travaillerons à fond. - - Adieu, ma chère enfant, je t’embrasse et t’aime bien. - - Ton ami, - REGNIER. - - -Dans un _post-scriptum_, il ajoutait: - - - Retiens qu’il n’y a jamais eu d’accent sur mon nom. - - -Engagée pour deux années au théâtre du Vaudeville, elle y débute, le -25 mars 1875 (si on peut appeler cela un début), dans _la Revue des -Deux-Mondes_, où elle jouait le rôle du Prologue, et où elle passa -naturellement inaperçue. - -Son nom se trouve ensuite dans la distribution de la reprise de _Fanny -Lear_ (24 avril 1875), de Meilhac et Halévy, et dans _Vaudeville’s -Hotel_, pochade-revue en un acte, du 5 juin 1875; les journaux se -taisent encore. - -Sa première création date du 4 septembre 1875, dans _Madame Lili_, un -acte en vers de Marc Monnier, qu’elle joua avec Dieudonné, Boisselot et -Mme Alexis. Ce fut aussi son premier succès. Sarcey, dans _le Temps_, -écrit d’elle: - - Mademoiselle Réjane est charmante de malice, d’ingénuité et de - tendresse. Cette jolie et piquante fille a de l’esprit jusqu’au - bout des ongles. Quel bonheur qu’elle ne chante pas! Si elle - avait de la voix, l’opérette nous la dévorerait. - -Son nom paraît successivement sur presque toutes les affiches de -l’année: le 16 novembre 1875, dans _Midi à quatorze heures_, un acte -de M. Théodore Barrière; le 25 décembre, dans _Renaudin de Caen_, -vaudeville de Duvert et Lauzanne; le 26 décembre, dans _la Corde -sensible_, un acte de Clairville et Thiboust, où Albert Carré, si -mauvais comédien, jouait Califourchon; le 10 avril 1876, dans _le -Verglas_, un acte du peintre Vibert; le 10 avril 1876, dans _le Premier -Tapis_, un acte de Decourcelle et Busnach; le 17 avril, dans _les -Dominos Roses_, trois actes de Delacour et Hennequin; le 21 novembre -1876, dans _Perfide comme l’Onde_, un acte d’Octave Gastineau; le -13 décembre, dans _le Passé_, un acte de Mme Pauline Thys, et _Nos -Alliées_, trois actes de Pol Moreau. - -C’est le lendemain du _Verglas_ que son maître lui écrivait cette -lettre si jolie et si probe: - - - 137, rue de Rome, 11 avril 1876. - - Tu as lieu d’être contente de la soirée d’hier, ma chère - enfant, et tes succès vont croissants. Le rôle que tu joues - dans _le Verglas_ aurait peut-être demandé une actrice plus - mûre que toi, mais il n’est pas mauvais d’avoir à s’essayer de - bonne heure dans des caractères qui dépassent nos années, et - de s’habituer à la tenue et au style qu’ils réclament. Sous ce - point de vue-là, tu feras bien, sans exagération, de viser - aux grandes manières, sois _dame_ et non pas _petite fille_, - que ton maintien ait bon air, surveille ta tenue et parle sans - négligence aucune. - - Ton rôle étant meilleur, ton succès a été plus vif dans la - seconde pièce, et j’ai été véritablement étonné de ton chant. - Tu feras bien de cultiver ce côté de talent que je ne te - connaissais pas, il peut être pour toi d’un grand avantage. Ne - néglige rien, il passe vite le temps où l’on peut acquérir, et - crois-moi, crois-moi, crois-moi. Tiens-toi par l’étude et le - travail, en dehors du _chic_ et de _la ficelle_, et laisse-moi - te répéter encore que c’est par le simple et le vrai qu’on - arrive à l’effet véritable. Bref, j’ai été très content de toi - hier. Continue, cela va bien... _Mais_ surveille ta tenue, ne - te déhanche pas tantôt sur une jambe, tantôt sur une autre, - n’avale pas tes syllabes et tes mots. Articule tout sans - affectation, mais aussi sans négligence. - - Je t’embrasse. - - Ton ami, - REGNIER. - - -Dans _le Premier Tapis_, Offenbach l’avait entendue chanter un petit -air de Lecocq intercalé; sa voix était claire et charmante, et elle -phrasait à ravir, comme Regnier le lui dit. Le lendemain, le maëstro -la fait venir et lui offre 20,000 francs par an si elle veut signer un -engagement aux Variétés pour un rôle qu’il écrira pour elle. Comme -elle était engagée au Vaudeville, elle ne se laissa pas tenter, mais il -a tenu à un fil peut-être que Réjane ne devînt divette! - -Son maître l’a vue aussi dans _Perfide comme l’Onde_, un acte de M. -Octave Gastineau, qu’elle créait; et il lui écrit: - - - 137, rue de Rome, 26 novembre 1876. - - Il m’a semblé, mon enfant, que tes yeux, hier, me cherchaient - dans l’avant-scène que tu m’avais envoyée; j’étais à - l’orchestre, où j’étais descendu pour te mieux voir,--et je - t’ai bien vue. _Perfide comme l’Onde_ n’est pas une pièce d’une - grande force, néanmoins elle renferme une idée suffisante pour - un petit acte, et elle est bien conduite. Tu es très gentille, - très amusante dans ton rôle, et je pense qu’il t’en vaudra - d’autres dans un emploi où la faveur du public semble te porter. - - _Tu es comédienne_ et tu viens de le bien prouver. Mais quelle - que soit l’excentricité des rôles que l’on te confiera, tiens - toujours à y être _distinguée_. J’ai été un peu effrayé du ton - des jeunes filles que j’ai vues hier,--ceci bien entre nous - deux,--ne te laisse pas gagner par le laisser-aller de la tenue - et de la prononciation. Parle bien à ton interlocuteur, et - quand tes yeux regardent la salle, qu’ils voient dans le vide - et ne s’adressent jamais à personne. Tu sais encore éviter ce - défaut, que l’exemple ne t’y entraîne pas: reste vraie. Bref, - tu as bien joué, on t’a applaudie, et tu méritais de l’être. - Reçois donc tous mes compliments et l’embrassade de - - Ton ami, - REGNIER. - - -Désormais, sa correspondance avec Regnier suivra les événements de sa -carrière. - -Elle avait signé un nouvel engagement à 9,000 francs par an au -Vaudeville, malgré sa mère, qui ne voulait pas démordre de 9,600 -francs. Les pourparlers eussent même été rompus si Réjane, à l’insu -de sa mère, n’avait promis aux directeurs de leur rembourser, sur ses -appointements, les 600 francs du litige. - -«J’économisai sur le cresson, raconte-t-elle drôlement, au lieu de deux -bottes à trois sous, j’en prenais deux pour cinq sous! Je fourrais de -temps en temps cinquante centimes dans mes bottines. Et un beau jour -j’apportai aux directeurs 150 francs péniblement amassés. Il faut dire, -à leur honneur, qu’ils les refusèrent. Mais ma mère n’en a jamais -rien su. Et, quelquefois voulant m’écraser de sa supériorité de femme -forte, elle me dit encore: «Hein, sans moi, tu ne les aurais pas eus, -tes 600 francs!» - -Pendant l’été de 1877, elle apprend _Pierre_, quatre actes de Cormon -et Beauplan, qu’elle doit jouer à côté de Mme Doche. Elle a peur. -D’Abbeville, où elle est en tournée, elle écrit, le 3 août, à Regnier: -«... Si vous pouviez me donner une heure pour le troisième acte de -_Pierre_; plus le moment approche, plus je redoute cet acte, qui est -tout sentiment. Si je ne me sens pas soutenue par vos bons conseils, -mon cher Maître, je ne réponds plus de rien...» - -Regnier lui répond en se mettant à sa disposition et lui lance cette -boutade à propos de ses lettres, qu’elle parfumait trop au gré du vieux -comédien: - - - Mon désir le plus vif est de t’aider dans ton travail... - - Est-il donc si nécessaire que tu ailles à la Bourboule, alors - que tu n’y resteras que quinze jours à peine? ce temps me - paraît bien court pour un traitement sérieux. Ne pourrais-tu - recourir tout simplement aux eaux d’Enghien? - - Consulte un peu là-dessus ton médecin. Demande-lui donc aussi, - par occasion, si c’est une bonne chose pour tes nerfs que cette - abominable odeur musquée ou ambrée qui parfume tes lettres - dont s’imprègne toute ton organisation. Les odeurs sont sans - doute agréables, mais encore faut-il du choix. - - Adieu, je t’embrasse et t’aime bien. - REGNIER. - - -Le soir de la première arriva (5 septembre 1877). Ce fut un gros succès -pour la débutante. Aussitôt après la représentation, ne se tenant pas -de joie débordante, elle écrit à son maître cette lettre enthousiaste: - - - Mercredi soir, minuit et demi. - - Mon bon Maître, - - Je viens de remporter un _grand succès_, et je ne veux pas - m’endormir avant de vous remercier, vous à qui je le dois; - je n’ai jamais été heureuse comme ce soir, et je crois que - mon affection pour vous augmenterait encore si cela était - possible. Une seule chose troublait ma joie, c’était de ne pas - vous savoir là pour vous récompenser de toutes vos peines. A - chaque applaudissement, je pensais à vous, mon cher Maître, qui - m’avez donné votre temps, qui m’avez assuré mon avenir. Jamais - affection n’a été plus profonde, jamais reconnaissance n’a été - plus sincère, croyez-le bien, mon bon Maître. Sans vous je ne - serais rien, et depuis deux heures on me dit que je suis une - artiste. Avec vous je laisse parler mon cœur. Vous ne pouvez - vous figurer tout ce que renferme ce mot: artiste, pour une - petite fille qui, hier encore, doutait de l’avenir, et qui - avait besoin de relire vos lettres pour se donner du courage. - Mon plus grand succès a été au troisième acte, dans la partie - dramatique du rôle. J’en suis doublement heureuse. - - N’allez pas prendre pour de la vanité ce qui n’est que l’effet - de la joie que je ressens depuis une heure. - - Comme je vais travailler, mon bon Maître, pour vous faire - honneur et compter dans ma carrière beaucoup de soirées comme - celle-ci! - - A bientôt, mon cher Maître, et encore merci du plus profond de - mon cœur. - - J’irai vous voir dès que je vous saurai de retour. - - Je vous embrasse bien affectueusement. - - Votre reconnaissante et bienheureuse élève, - G. RÉJANE. - - -Réjane joua le 19 septembre 1877 le rôle de Lucie dans _les Vivacités -du capitaine Tic_, puis se mit à répéter _le Club_, trois actes de -Gondinet et Félix Cohen. - -Le 9 octobre 1877 elle écrit: «Mon cher Maître, on vient de nous lire -une comédie en trois actes de M. Gondinet; j’ai un rôle charmant, mais -difficile. Je viens vous demander quelques-uns de vos bons conseils, -si vous avez un peu de votre temps à me consacrer. Je répète tous les -jours à midi, etc.» - -_Le Club_ fut joué le 22 novembre. Le lendemain, Regnier lui écrivait: - - - 23 novembre 1877. - - M. Miro, ma chère enfant, m’a dit hier soir que tu n’étais - pas contente de toi, et que la peur t’avait empêchée de faire - mieux que tu n’as fait. La peur cependant ne t’a pas empêchée - de plaire beaucoup et de jouer ton rôle avec une très grande - sûreté. Ta voix était bonne, tes intentions bien arrêtées, et - tu n’as pas assurément à te plaindre de l’accueil qui t’a été - fait. Ton rôle est bien établi et tu n’as rien à y changer. - Je ne suis pas compétent pour parler toilettes, mais, si - brillantes que soient les tiennes, je les désirerais moins - compliquées. Tu n’as pas une taille à te perdre ainsi dans ce - flot d’étoffe qui gêne un peu tes mouvements et qui t’enlève - de la tenue.--Tu n’auras pas peur ce soir, entre en scène avec - moins de timidité; que l’on sente _la dame_; que tes gestes - soient plus aisés et plus libres. Marche posément, voilà la - seule observation que j’aie à te faire, si mince qu’elle soit, - elle a de l’importance. Après cela je n’ai que des compliments - à te faire sur ton succès qui en présage bien d’autres encore. - - Je t’embrasse, ma chère enfant de tout mon cœur. - REGNIER. - - -Réjane joue la pièce cent fois. Mais nous voici à la fin de l’année -1877. Et, en somme, il lui a fallu attendre trois ans, depuis septembre -1874, pour qu’on lui confie un vrai rôle, malgré ses petits succès -constants et répétés. En ce temps-là, c’était Mme Bartet qui jouait -tout au Vaudeville. Tous les auteurs allaient à elle. Personne, à -part son maître, n’encourageait Réjane. Elle végétait donc, et avait -grande envie de s’en aller. Elle demeura encore un an sans rien jouer. -Pourtant elle prit patience. Et le 9 septembre 1878, elle créait -_le mari d’Ida_, trois actes de Delacour et Mancel, avec un grand -succès. Elle n’a pas encore trouvé cependant le secret de ses futures -toilettes, et la critique le lui fait entendre sans ménagement. M. -Sarcey dit d’elle: - - - Mademoiselle Réjane est tout à fait jolie et amusante dans le - rôle d’Ida. Elle a toujours un peu plus l’air d’une gentille - femme de chambre que d’une aimable femme du monde, mais elle - dit avec tant d’intelligence, elle a un esprit si parisien, - elle exerce sur tous ceux qui l’écoutent une séduction - irrésistible. - - -On donna en matinée le 2 février 1879, _les Mémoires du Diable_, et -elle eut le rôle de Marie; _les Faux Bonshommes_ furent repris le 22 -février, et elle y joua le rôle d’Eugénie. Et, à ce propos, Regnier lui -écrit: - - - Dimanche, 23 février 1879. - - Que je te dise d’abord, ma chère enfant, que tu as été - charmante hier, que tu as joué tout ton rôle avec sincérité, - gaieté, vérité et esprit, et que tu n’as qu’à persévérer dans - cette voie de probité artistique qui fait seule les vrais - comédiens. En outre, ta figure n’était nullement gâtée par cet - abominable maquillage qui rend les yeux féroces en les cerclant - de noir, qui déplace la fraîcheur de la joue pour la monter aux - yeux, ce qui donne à croire que celle qui se défigure ainsi est - atteinte d’ophtalmie. Tu n’étais point plâtrée, et quand tu - avais à rougir tu rougissais. Persévère, reste ce que tu es et - ne demande à la parfumerie que le nécessaire. Autrement dis-toi - bien que les vieilles ne se rajeunissent pas et que les jeunes - s’avarient avant l’heure marquée par le temps. - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Une observation:--Tu te bouches les oreilles quand Edgard te - parle, dans une scène du deuxième acte. Réponds-lui donc en - tenant encore tes deux doigts sur tes oreilles et en tournant - _un peu_ la tête vers lui.--Ce sera, je crois, infiniment plus - drôle. Tu ne quitteras ce mouvement que lorsque Edgard te dira: - «Vous m’avez donc entendu!» Si tu veux essayer ce que je te - conseille, préviens-en Dieudonné. - - -La première des _Tapageurs_, de Gondinet, est du 19 avril 1879. Mlle -Bartet joue le rôle de Clarisse, elle joue celui de Geneviève, un petit -bout de rôle sans importance. On l’y trouve touchante et gracieuse. -Mais au bout de quelques jours Mlle Bartet tombe subitement malade, et -il faudra rendre la recette si quelqu’un ne se sacrifie pas en jouant -le rôle _le soir même_! Deslandes s’adresse à Réjane. Elle fait la -folie de consentir après de longues prières. Le reste de la troupe voit -pourtant d’un œil jaloux la jeune artiste prendre la première place. -On veut lui faire peur. On lui annonce que la salle est furieuse, -qu’on casse tout! N’ayant pas le temps d’apprendre le rôle par cœur, -Réjane avait préféré, pour être moins troublée, jouer sur scénario, -c’est-à-dire improviser le rôle de Clarisse sur le thème de l’auteur. -On fait un succès à sa hardiesse, à sa crânerie, à sa présence -d’esprit. La direction pour la remercier, lui envoie une petite flèche -en diamants et perles. Le lendemain, elle réclame un raccord. Deux -camarades seulement viennent répéter avec elle. Elle se sentait devenir -malade d’émotion, d’énervement et de colère. Le troisième jour, Mlle -Bartet, rétablie soudain, reprend son rôle. Réjane avait demandé à son -directeur, après cet effort prodigieux, de ne pas rejouer aussitôt -son rôle de Geneviève, qui avait été lu et appris par une autre. -Elle va tranquillement dîner en ville, et, à dix heures, elle va se -coucher. Mais il y avait eu malentendu. La doublure n’était pas allée -au théâtre. On avait fait une annonce au public. Cris. Potin! Dans la -coulisse, triomphe des bonnes petites camarades qui crient: «Rendez la -flèche!» - -Pendant les quinze jours qui suivirent Réjane souffrit d’un tremblement -dans les jambes. - -Elle n’a pas oublié son professeur. Elle suit le concours du -Conservatoire, et elle lui écrit le 1er août 1879: «Si vous saviez -combien je suis heureuse du grand succès que vous venez de remporter -et qui n’a pas été récompensé comme il devait l’être; car M. Brémont -a été au-dessus des plus grands éloges; il a de la chaleur et de la -passion, on sent le souffle du maître.» - -Dans la reprise des _Lionnes pauvres_ d’Augier, 22 novembre 1879, elle -est discutée. Le public lui fait fête et l’auteur l’approuve, mais la -critique, y compris M. Sarcey, n’admet pas son interprétation du rôle -de Séraphine. - -M. Alphonse Defère lui conseille de changer de couturière, et il -félicite au contraire Mlle de Cléry sur son élégance. - -Et Barbey d’Aurevilly de s’écrier prophétiquement: - - - Avec son corps délié et serpentin, avec cette poitrine dans - laquelle il semble qu’il n’y ait pas de place pour le cœur, - avec cet air de couleuvre qui marche sur sa queue debout, - mais qui deviendra une guivre un jour, Mlle Réjane avait - admirablement le physique de son rôle, mais elle y en a ajouté - l’intelligence. Cette jeune fille, qui rappelle Rachel par le - délié des formes et par la gracilité de toute sa personne, - pourrait bien avoir quelque jour, comme Rachel, une grande - destinée dramatique. J’en augure beaucoup après l’avoir - vue l’autre soir... On l’a rappelée deux fois. La seconde - fois, elle était tuée d’émotion, brisée, toute en larmes: - on craignait de la voir se casser en deux en saluant. Ah! - l’émotion des vrais artistes! Avant d’entrer en scène, Mlle - Mars pâlissait sous son rouge et Mme Malibran aussi, quand on - l’applaudissait, pleurait... - - -Emile Augier lui-même la soutient et la défend. Il approuve -l’interprétation qu’elle a donnée au rôle de Séraphine Pommeau que Mlle -Blanche Pierson avait refusé comme antipathique. Et finalement c’est -un très grand succès. On la discute, c’est vrai, mais la flamme est -sortie, désormais elle compte. Voici d’ailleurs la précieuse lettre que -lui écrivait Regnier à ce propos: - - - 2 décembre 1879. - - Si je ne vais presque plus au spectacle, ma chère enfant, - rassasié comme je le suis de tout ce que je fais dans la - journée, je ne m’en intéresse pas moins à tout ce qui te - touche et j’ai été très heureux du grand succès que tu - viens d’obtenir. Mon fils, mon gendre, qui assistaient à la - première représentation des _Lionnes pauvres_, m’en avaient - d’abord rendu compte, Mlle Baretta, écho de ce qui se dit - au Théâtre-Français, m’assurait que l’interprétation de ton - nouveau rôle te classait au premier rang, et enfin, mon ami - Legouvé t’a trouvée tout simplement admirable. Je te laisse - à penser si tous ces éloges m’allaient au cœur, et si j’y - voyais la réalisation de ce que j’ai toujours auguré de toi - comme artiste. Les leçons que je t’ai données ont eu pour - but de t’apprendre à consulter toujours le bon sens dans la - conception d’un rôle, de t’enseigner les procédés au moyen - desquels on parle toujours avec vérité, d’acquérir la souplesse - d’entendement et d’oreille qui met la comédienne à même de - rendre avec sûreté les intentions que le poète ou l’auteur lui - demandent, alors même que ces intentions ne sont pas celles - qu’elle a elle-même d’abord comprises. Un bon comédien doit - pouvoir toujours jongler avec les intentions et les inflexions - qu’on lui demande, et si différentes qu’elles soient les unes - des autres, il faut toujours que la conviction se laisse - voir au fond de sa phrase. En connais-tu beaucoup qui soient - capables de ce genre d’exercice? Le _métier_, l’affreux - métier, ce que les peintres appellent _le chic_, s’empare - trop du théâtre, et ce qui m’étonne, c’est que, y réussissant - si peu, il ait tant d’adhérents. Garde-toi de ce défaut, - tâche de rester vraie. En dehors du Théâtre-Français où il y - a des modèles, regarde Geoffroy, regarde Saint-Germain et, - si tu l’as connue, rappelle-toi Alphonsine, voilà de vivants - enseignements... mais me voilà loin de toi, et je me reprends - à te donner des conseils alors que je ne te dois que des - compliments. Le plus grand, le plus élevé que tu aies reçu est - l’approbation que M. Augier a donnée à la façon dont tu as - joué son rôle, son goût est des plus sûrs, mais il est aussi - des plus difficiles, et si tu l’as contenté, tu dois être aussi - très contente. - - Je ne manquerai pas de t’aller voir, mais je suis forcé de - choisir mon heure, et par cet horrible froid je ne puis me - résoudre à quitter le soir le coin de mon feu. Je suis vieux, - mon cœur seul n’est pas atteint par l’âge, et il reste toujours - jeune pour mes amis; reste de ceux-là, ma chère enfant, - et compte en tout temps sur l’affection, sur l’affection - véritable, de ton vieux maître. - - REGNIER. - - -A présent, c’est _la Vie de Bohème_ qui la hante. On lui a distribué le -rôle de Mimi. Elle est inquiète: - - - 1er avril 1880. - - Mon bon Maître, - - Si vous saviez quel plaisir c’est pour moi qui vous vois si - rarement de vous prouver que je n’oublie rien de tout ce - que vous avez fait pour moi, et de venir fidèlement à votre - anniversaire vous apporter mes vœux de bonheur et de santé. - - J’aurais voulu aller vous dire tout cela de vive voix, mon cher - Maître; mais je suis prise toute la journée par les répétitions - de _Bohème_. A cinq heures et demie, lorsque je sors du - théâtre, j’ai besoin de rentrer chez moi me reposer, puis - travailler encore. Ce rôle de Mimi m’inquiète beaucoup, mon bon - Maître: il faut le jouer, je crois, avec une grande simplicité, - et être simple c’est si difficile au théâtre. - - Je repasse dans ma tête toutes vos bonnes leçons du - Conservatoire, et, depuis, tous vos bons conseils dont je me - suis toujours si bien trouvée. C’est en suivant la méthode que - vous m’avez donnée que je travaille tous mes rôles, et si j’ai - du succès dans celui-ci, c’est encore à vous qu’il reviendra. - - Merci encore pour tout ce que vous avez fait pour moi, mon bon - Maître, je vous en serai toujours reconnaissante. - - Votre élève, - G. RÉJANE. - - -Son vieux maître lui répond: - - - 3 avril 1880. - - Ma bonne chère petite, sois heureuse, marche d’un pied léger, - mais sûr, dans la carrière où tu as rencontré déjà le succès, - ne te glorifie pas de tes triomphes, et dis-toi qu’un artiste, - si haut qu’il soit placé, a toujours quelque chose à apprendre. - - Ton rôle de _Mimi_ t’inquiète; penses-tu que je puisse t’y être - utile? Si tu le crois, je m’arrangerai pour t’en donner mon - avis. Le Vaudeville est près de l’Opéra, viens me voir à mon - cabinet dans un après-midi, et si quelque chose t’embarrasse, - nous en causerons. Seulement, préviens-moi du jour où tu - voudrais me voir. - - Ton bien affectionné, - REGNIER. - - -Elle joue donc Mimi le 15 avril 1880. Et ici il faut admirer une fois -de plus la touchante incohérence de la critique: - -M. Vitu, dans _Le Figaro_, écrit: - - - Elle n’est pas la fille insouciante et passionnée telle que - l’avaient comprise Mlle Thuillier et Mme Broisat, instruites - et stimulées par les indications personnelles de Théodore - Barrière; elle lui donne une physionomie ingénue qui n’est - pas précisément dans la vérité du personnage; mais elle a - joué la longue et difficile scène de l’agonie avec une mesure - très délicate qui en atténue l’horreur, et avec un accent de - sincérité candide qui lui a valu des applaudissements mérités. - - -M. Defère, dans _Le Soir_, dit que «ce qui manque surtout à Mlle -Réjane, c’est la physionomie de l’emploi... Elle ne nous a pas tiré une -larme», ajoute-t-il. - -M. Paul Perret, dans _Paris-Journal_, dit: - - - La pièce est mal jouée, sauf par Mlle Réjane et par Dieudonné. - Ce dernier est un joyeux et solide Schaunard, et Murger, s’il - était encore de ce monde, aurait trouvé dans Mlle Réjane la - seule Mimi digne du rôle depuis Mlle Thuillier. - - Je parle de longtemps... - - Cette comédienne a une nervosité très rare; une qualité - particulièrement attrayante sous cette figure touchante et - simple de Mimi. - - -Scapin, dans _Le Voltaire_, écrit: - - - Mimi, c’est Mademoiselle Réjane, une petite comédienne joliment - douée, mais qui manqua visiblement d’études. - - -Puis, c’est _le Père Prodigue_, de Dumas fils (19 novembre 1880) où -elle joue le rôle effacé d’Hélène. - -Pourtant Barbey d’Aurevilly écrit d’elle: - - - Ce n’est plus la profonde vipère des _Lionnes pauvres_, mais - c’est le visage et la taille le plus faits que je sache pour le - drame, quand on en fera de vivants. Dans ce fourreau si fin et - si flexible, il y a de l’acier dramatique, pour plus tard, et - l’acier sortira! - - -M. Sarcey: «Elle échoue à rendre sympathique cette figure sèche et ce -parlage métaphysique.» - -Clément Caraguel lui accorde de la «grâce». - -M. Henri de Pène la trouve en progrès. - -Passons rapidement sur _La Petite Sœur_, un acte de Mme Marie Barbier -(4 mai 1881), _Odette_, de Sardou, où elle joue le rôle de la baronne -Cornaro, femme de quarante ans qui, dans la pièce, doit donner des -conseils à Odette, que jouait Mme Pierson! _L’Auréole_, (20 mars 1882), -un acte de M. Normand, où elle réussit complètement; _Un mariage de -Paris_, trois actes d’About et de Najac (5 mai 1882), qui lui vaut son -premier travesti. - -Ainsi, du 15 mars 1875 au 31 mai 1882, en huit années d’engagement, -elle avait repris ou créé sur la scène du Vaudeville vingt rôles -différents, qui tous avaient été remarqués, et dont deux ou trois -furent de grands succès, et elle n’avait, dans la maison, aucune -situation définie digne de son talent, digne surtout des promesses que -ce talent varié indiquait. Ni Sardou, roi du Théâtre, ni les divers -directeurs qui s’étaient succédé à la Chaussée-d’Antin, le grand -artiste Carvalho, l’intelligent et brave père Cormon, ni Roger, ni -Bertrand, ni Raymond Deslandes n’avaient soupçonné qu’ils avaient -une comédienne de premier ordre à leur disposition. Les avis ne leur -manquaient point cependant; Réjane, inoccupée ou mal employée chez eux, -grandissait tout de même en réputation et en succès dans les seuls -théâtres d’à côté qu’elle eût alors à sa disposition; elle était la -vie, l’âme, si ce mot peut être employé ici, de tous les spectacles du -Cercle de la rue Royale, de toutes les revues de l’Épatant, de toutes -ces pièces faites entre causeries d’auteurs célèbres et d’auteurs -mondains, satires sans profondeur et sans fiel, essais dramatiques -superficiels et sans prétention, articles de Paris, du boulevard de -Paris plutôt, servant à l’exhibition des comédiennes célèbres en -disponibilité, des chanteurs et comédiens amateurs, aux débuts des -belles filles qui commencent à tâter sérieusement du théâtre. Réjane -trouvait moyen de faire des choses artistiques avec tout cela. Elle -répétait sérieusement, comme pour une œuvre sérieuse; elle écoutait, -pour les costumes, les avis des peintres qui collaborent d’ordinaire à -ces brillantes machines, les conseils des auteurs, qui redressent ces -couplets à pointes, pour en tirer un parti charmant. Avec une scène -de parodie, un rondeau, des couplets, un arrangement de coiffure ou -de costume, elle obtenait des succès étourdissants; toujours prête -à rendre service, à apprendre la chanson nouvelle, le monologue -improvisé, à remplacer la comédienne malade ou en retard, à chanter, à -danser, enfin à faire en camarade ce que voulaient ces spectacles de -camarades, elle était la coqueluche de ce public particulier à qui les -auteurs du Vaudeville faisaient alors toutes les avances possibles avec -leurs comédies dites parisiennes. - -L’écho des succès de Réjane arrivait jusqu’au bon Deslandes, homme de -club aussi à ses heures, il souriait, disait comme je ne sais plus -quel sociétaire de la Comédie-Française: «Bon» ou «c’est une actrice -mondaine», et continuait à donner ses spectacles moyens, dans lesquels -Réjane n’avait qu’une part sans intérêt. «On ne te comprend pas, tu -n’as rien à faire avec ces gens-là, lui dit son camarade Pierre Berton, -tu es une étoile! Fiche ton camp d’ici!» Une étoile, c’est ce que -cherchait alors M. E. Bertrand, directeur des Variétés, pour remplacer -au besoin celle qu’il avait et qui commençait à vieillir. Plus avisé -que les directeurs de Vaudeville, il l’engagea pour trois années, -malgré une apparition insignifiante faite dans _Les Demoiselles -Clochart_, pièce incomplète de Henri Meilhac. Ainsi toutes choses -marchent à un total inévitable. Le succès des revues mondaines, des -spectacles à couplets, aboutit à l’idéal du genre, à un traité avec -les Variétés, et par conséquent aux pièces de Raoul Toché, Blum, Wolf -et Clairville; si c’était mieux que ce qu’elle faisait au Vaudeville, -ce n’était pas exactement ce qu’elle rêvait. Heureusement, elle allait -être prêtée de tous côtés pour créer des rôles importants et dignes -d’elle. - -Elle parut, boulevard Montmartre, d’abord le 22 octobre 1882, à côté -de Judic, dans _La Princesse_, comédie-opérette de Raoul Toché; le 4 -décembre, elle débute officiellement dans _Les Variétés de Paris_, -revue de MM. Blum, Wolf et Raoul Toché. Elle joua cent fois avec -Christian _La Nuit de Noces de P. L. M._, un acte amusant de Fabrice -Carré. Sarah Bernhardt, alors directrice de l’Ambigu avec son fils, -eut besoin d’elle pour créer _la Glu_, drame en cinq actes de Jean -Richepin, où elle parut aux côtés d’Agar et de Lacressonnière. Après -cette apparition sur le théâtre de sa jeunesse, où elle retrouvait, -heureuse, l’acclamation à la sortie des artistes, l’injure dans -la scène antipathique, le succès populaire, elle fut envoyée au -Palais-Royal pour créer, le 9 octobre 1883, _Ma Camarade_, comédie en -cinq actes de Henri Meilhac et Philippe Gille, une des comédies les -plus fines et les plus amusantes du répertoire de ce gai théâtre. - -Le succès dramatique de _La Glu_ et celui de _Ma Camarade_ ouvrirent -les yeux des directeurs du Vaudeville. Au nom du trio, Deslandes -offrit un nouvel engagement à Réjane. «Elle allait être l’étoile de -la maison, on savait le parti qu’on pouvait tirer d’elle. Il y avait -dans les cartons une _Madame Bovary_ dans laquelle elle décrocherait -certainement le gros succès. Dumas travaillait, en collaboration, à une -pièce où elle aurait le principal rôle; elle n’avait plus, désormais, -qu’à ne pas perdre confiance et à se laisser conduire.» Ravie, elle -signa et attendit. Ces promesses aboutirent à la reprise des _Femmes -terribles_, une vieille comédie de Dumanoir, qu’elle consentit, pour -rendre service, à jouer avant l’époque où commençait son engagement -(1er décembre 1884), et qui fit une série piteuse de représentations, -et au mauvais, à l’exécrable rôle de Clara Soleil dans la comédie de -MM. Edmond Gondinet et Pierre Civrac (lisez Madame Théodore Barrière). -C’est vraiment, parfois un jeu curieux que le sort d’une entreprise -théâtrale. A ce moment, le Vaudeville allait mal, deux directeurs sur -trois filaient déjà à l’anglaise. Albert Carré devient l’associé de -Deslandes pour la première de _Clara Soleil_, la fortune de la maison -est rétablie: la pièce a cent cinquante représentations. Or, lisez -cette naïve comédie et trouvez les raisons de ce succès démesuré, vous -aurez de bons yeux. L’entrée de son camarade dans la maison ne rend pas -meilleure la place de la comédienne. En 1886, 1887, elle reprend _Le -Club_, elle crée _Allo! Allo!_ comédie charmante, mais en un acte, de -Pierre Valdagne, et _Monsieur de Morat_, et c’est tout. On répète _Le -Conseil judiciaire_, et, pour le rôle principal, qui lui va comme un -gant, on engage Mlle Jane May; explique qui pourra. Dumas travaillait -bien, comme on le lui avait annoncé, à une pièce tirée, par A. Dartois, -de _l’Affaire Clémenceau_, mais le rôle sur lequel elle avait quelque -droit de compter devait servir de début à Mlle de Cerny, qui venait -alors de l’Odéon, et qui y fut, du reste, complètement insuffisante. -Disons, pour être équitable, qu’on offrit à Réjane un rôle dans la -pièce, celui de la Mère de Mme Clémenceau. C’était trop tôt et trop. -Voyant que, décidément, il est impossible d’être prophète en son pays, -elle quitta une seconde fois le théâtre qui l’avait si mal servie. La -jolie lettre qu’elle écrivit alors, du bout de la plume, à ses deux -directeurs! elle voulut se donner la joie de partir sur une épître -bien appliquée; puis, elle resta chez elle, attendant l’occasion. -Elle s’offrit rapidement. Meilhac venait de terminer _Décoré_ pour -Judic. Judic, c’était alors la collaboration A. Millaud presque -imposée, et Meilhac voulait absolument, cette fois, travailler sans -collaborateur, pour enlever sa nomination à l’Académie, où l’on entrait -peut-être moins facilement qu’aujourd’hui. On était en pleine affaire -Limousin-Caffarel, c’était le moment des incidents Wilson et de la -Légion d’honneur; on disait la pièce faite sur ce sujet, on en parlait -d’avance avec des craintes, des pudeurs, des réticences; Judic faisait -la petite bouche, hésitait. Baron, alors associé à E. Bertrand, et qui -était pour que Réjane jouât le rôle, surveillait ses hésitations. Bref, -elle fut engagée à trois cents francs par représentation, et eut la -joie de créer, le 27 janvier 1888, à côté de ses deux camarades Dupuis -et Baron, une des plus jolies comédies du répertoire des Variétés. Ce -succès de _Décoré_, c’était l’Académie pour l’auteur, c’était quelque -chose du même ordre pour la comédienne. Meilhac, bien décidément -Meilhac, sans collaborateur; Réjane était aussi décidément Réjane. La -presse déclarait que sa carrière était fixée dans cette littérature -fantaisiste et délicate. On lui disait: «Tu pourras aller désormais du -Vaudeville au Gymnase, du Palais-Royal et des Nouveautés aux Variétés. -Ce coin du boulevard sera ton domaine, tu prendras place aux côtés des -Judic, des Chaumont et tu n’iras pas plus loin.» On se trompait, elle -devait aller plus loin et plus haut. - -Le 21 janvier 1888, dit Porel, qui parle désormais lui-même, Edmond -de Goncourt me lisait, en présence d’Alphonse Daudet, la pièce qu’il -venait de tirer, sur ma demande, de sa _Germinie Lacerteux_, un de -ses plus beaux livres. Daudet était venu pour relayer au besoin son -ami dans cette longue et fatigante lecture. Je vois encore ce petit -salon-bibliothèque d’Auteuil où nous étions, avec ses Moreau le Jeune, -ses Fragonard, sur les murs, ses livres rares à la reliure écarlate -dans tous les coins. J’entends comme si c’était hier, la voix grave -et tremblante d’Edmond de Goncourt. Quand le dernier feuillet fut -tourné, au milieu du silence plein de réflexions qui suit d’ordinaire -ces auditions-là, Daudet demanda quelle femme pourra jouer ce rôle -écrasant, je répondis: Réjane, et j’allai immédiatement aux Variétés -où la comédienne répétait _Décoré_, pour m’entendre avec elle. Elle me -reçut entre deux scènes, nous prîmes un rendez-vous et je rentrai à -l’Odéon n’ayant pas perdu ma journée. - -Quand je lui lus l’énorme manuscrit d’Edmond de Goncourt,--la pièce -avait alors deux tableaux de plus,--elle fut effrayée, elle demanda -à consulter, à réfléchir. Le théâtre est une maison de verre: les -amis de l’auteur bavardaient de la distribution rêvée par moi; le -monde et le demi-monde du théâtre s’agitaient; on écrivait à Réjane -des lettres suppliantes pour lui épargner une bêtise (_sic_). -Sarcey dépense toute son éloquence et Raymond Deslandes, directeur -du Vaudeville, m’aborde avec un air navré. «Vous allez faire jouer -à Réjane _Germinie Lacerteux_.--Certainement, si vous ne parvenez -pas tous à l’effrayer.--Mais qu’est-ce que vous comptez faire avec -cette machine-là?--Pour mon théâtre je ne sais pas, mais pour Réjane -certainement un des plus grands succès de sa carrière.» Le geste qui -fut toute la réponse de Deslandes disait clairement: cet homme est fou! - -Dès les premières répétitions j’eus la joie délicieuse de l’artiste qui -a enfin en face de lui une interprétation admirable, exacte, appliquée, -infatigable, traduisant la pensée du metteur en scène sans la moindre -hésitation, comprenant tout, analysant tout, disant à merveille, mimant -avec justesse, avec délicatesse, avec esprit, railleuse, attendrie, -variée, elle donnait immédiatement l’idée exacte du personnage. - -Elle fut extraordinaire à la répétition générale. Nous avions décidé, -l’auteur et moi, que cette répétition aurait lieu à huis clos, et pour -la censure seulement. Deux spectateurs dans la salle, Pierre Loti qui -partait pour l’Extrême-Orient, et Larroumet envoyé par le ministre -des Beaux-Arts. Au tableau du déjeuner des petites filles chez Mlle -de Varendeuil, celui qui le lendemain eut toutes les peines du monde -à finir, ces messieurs avaient les yeux pleins de larmes. «C’est beau -ce que fait là Réjane, me dit Larroumet. Puis plus bas: la pièce ne -passera pas sans de sérieuses protestations, vous savez!» J’avais -confiance.--Germinie, mais c’est la Dame aux Camélias du peuple avec -un sentiment respectable en plus! répondis-je, le public aimera cette -œuvre sincère.» - -Oh! cette première. Salle élégante des grands soirs, bondée jusqu’au -bonnet d’évêque. Public houleux, mal disposé. Des journalistes furieux -de la suppression de la répétition générale, des femmes de théâtre -intriguées par avance du sujet, qu’elles ne connaissaient pas, -quelques potinières littéraires déclarant tout haut leur intention de -manifester; le Dr Charcot et sa famille avaient emporté des sifflets -à roulettes pour bien donner leur opinion. Les cafetiers du quartier -mécontents de la suppression des cinq entr’actes habituels,--l’affiche -en annonçait deux seulement,--protestaient à la claque, avec un -personnel à eux, contre ce changement des traditions courantes qui -gênait la vente des cinq bocks accoutumés. Ce public, plutôt mêlé, -déclarait d’avance, dans les couloirs la pièce impossible. Oh, ces -couloirs de premières, quelle collection d’âneries haineuses on peut -ramasser là! - -Le rideau se lève, Réjane fait son entrée: avec ses bras rouges de -laveuse de vaisselle, dans sa toilette de bal de vraie bonne, elle -est étonnante de vérité; elle tourne sous les yeux de sa maîtresse -ravie, rougissante; ce jeu de scène plaisant et juste est applaudi. -Au tableau des fortifications, quelques siffleurs scandent la scène -de la grande Adèle; puis Réjane, si joliment chaste, joue son idylle, -son triste et pudique abandon si bien que la salle ravie éclate en -bravos et que la toile se relève deux fois. Les siffleurs et les -applaudisseurs (parmi lesquels on remarque des ministres et leurs -femmes) se tâtent au tableau de la Boule Noire, s’attaquent dans -celui de la ganterie, sont aux mains au dîner des petites filles. On -ne veut pas entendre le récit de Mme Crosnier, elle s’embrouille, -perd la tête, recommence, on crie tout haut: Au dodo les enfants! on -rit, on siffle. Sans Réjane, la pièce, là, sombrait à pic; un geste, -un cri poignant, sincère, la salle est retournée. On l’applaudit, -on la rappelle encore. Entr’acte. Dans la salle, le vent souffle en -tempête. Antoine, indigné des ricanements de ses voisins, lance cette -apostrophe: «Gueux imbéciles!» On se montre le poing, on échange des -provocations, on siffle, on applaudit. C’est dans cette atmosphère que -commence le tableau de la crémerie. Quand Réjane, triste, dans son -pauvre châle sombre, entre apporter à Jupillon l’argent du rachat de sa -conscription, le silence devient tout à coup profond dans la salle. -D’une voix faible, remuant les entrailles, elle dit en s’éloignant: «Tu -me rendras cet argent... pas plus que l’autre, mon pauvre ami, pas plus -que l’autre», c’est une transformation du public. Elle est rappelée, -acclamée par toute la salle. Acclamée encore à la chute du rideau de -la rue du Rocher. La jolie trouvaille qu’elle a faite, dans la scène -de l’hôpital, de cette toux qu’elle a seulement quand elle parle des -choses d’amour, bouleverse les femmes, elles pleurent, elles battent -des mains. Les deux derniers tableaux, sans elle, peuvent s’achever -maintenant dans le bruit mêlé des applaudissements et des huées, -qu’importe! La pièce d’Edmond de Goncourt vivra désormais plus d’un -soir, Réjane est désormais aussi une grande comédienne. - -Sardou, qui assistait à la première représentation de _Germinie -Lacerteux_, écrivit une lettre charmante à Réjane pour la féliciter -et pour lui dire qu’il venait de terminer sa comédie _Marquise_, pour -elle, qu’elle n’avait plus qu’à fixer ses conditions au directeur du -Vaudeville. Deslandes avait eu raison de ne pas aimer _Germinie_, elle -allait lui coûter cher. Réjane était partie du Vaudeville avec 18.000 -francs d’appointements, deux ans auparavant, elle y rentrait, de -par la loi du succès, à 300 francs par représentation. «C’est cher, -les grisettes,» disait le bon Deslandes avec un sourire. _Marquise_ -avait un premier acte délicieux. Réjane y fut charmante, gaie, et -spirituelle, habillée à ravir; c’est encore une partie de son talent, -le soin, la patience qu’elle met à chercher, à essayer jusqu’au dernier -moment, la robe, le chapeau, les bijoux, jusqu’à la chaussure et au -linge du personnage qu’elle doit représenter. La pièce de Sardou n’eut -qu’un demi-succès. Une reprise de _la Famille Benoîton_, où elle joue -cent fois le rôle créé par Fargueil, fut plus heureuse à l’Odéon. Elle -aborda alors le vieux répertoire par Suzanne du _Mariage de Figaro_ et -le répertoire immortel de Shakespeare avec la Portia du _Marchand de -Venise_, dans _Shylock_, l’adaptation délicate et supérieure du poète -Ed. Haraucourt. L’influenza qui sévissait sur Paris atteignit Réjane et -la pièce qui disparut de l’affiche après soixante représentations. Elle -rentra à l’Odéon, dans _la Vie à Deux_, comédie-vaudeville en trois -actes de M. Henry Bocage et M. de Courcy, qui réussit comme réussissent -toujours ces aimables pièces. - -Nous avions arrangé avec E. Bertrand, alors directeur des Variétés, -que Réjane partagerait ses représentations en deux parties égales. Elle -clôtura la première à l’Odéon, le 31 mai; elle reparut pour la seconde -en octobre, boulevard Montmartre. Meilhac avait promis le manuscrit -de sa pièce nouvelle pour ce moment-là, mais Meilhac n’était pas -prêt. Elle accepta en l’attendant de créer _Monsieur Betsy_, comédie -en quatre actes de MM. Paul Alexis et Oscar Méténier. Dupuis, Baron -et Réjane donnèrent à cette pièce originale et cruelle une puissance -de comique tout à fait supérieure. Elle, en écuyère du cirque, -robe de chambre hongroise en drap rouge, chamarrée de brandebourgs -noirs, bottée, la raie de côté, les cheveux collés à l’eau sucrée, -la cigarette aux lèvres, les bras chargés d’innombrables bracelets -porte-bonheur, donnait l’agrément délicieux de la vérité pittoresque. - -Le 27 octobre 1890 première représentation de _Ma Cousine_, comédie en -trois actes de Henri Meilhac. Ce fut le jour de la répétition générale -de cette jolie œuvre que Paris s’aperçut des progrès extraordinaires -que Réjane avait faits en quelques mois. En jouant dans une vaste -salle, un rôle ample et dramatique, son jeu s’était élargi, ses -nervosités s’étaient calmées, sa voix s’était posée, son articulation -était devenue d’une netteté rare. Elle qui mourait d’inquiétude à -chaque nouvelle création, était calme maintenant, sûre d’elle, presque -indifférente. Elle sentait l’autorité qu’elle avait conquise; elle -tenait le public au bout de ses doigts. Dans _Décoré_, dans _Monsieur -Betsy_, elle formait avec ses partenaires un trio remarquable. Dans -_Ma Cousine_, elle fut supérieure en tous points à ses camarades. -L’auteur lui avait donné à vaincre cette difficulté: jouer un acte -de trois quarts d’heure sans quitter sa chaise longue, elle sut en -tirer un succès et faire, de ce petit meuble, une sorte de théâtre -minuscule, elle amenuisa ses inflexions, ses gestes, ses mines, elle -fut pétillante d’intelligence et d’esprit. Le deuxième acte, avec -sa pantomime du milieu, obtint un succès éclatant. En répétant cet -intermède, elle sentait bien que la pièce était un peu mince pour le -cadre fantaisiste et bruyant des Variétés. La musique, composée par -Massenet, était délicieuse mais ne s’enlevait pas en gaieté, il fallait -le piment, l’éclat d’Offenbach au milieu, un peu d’Offenbach aussi dans -la verve des acteurs; elle s’ingénia, chercha, elle fut inquiète et -nerveuse jusqu’à ce qu’elle eût trouvé le point brillant qui manquait -là. Rochefort avait baptisé une danseuse du Moulin rouge du nom -harmonieux de _Grille d’Égout_. C’est avec cette jeune personne que -Réjane étudia, quinze jours durant, la danse canaille et spirituelle -qu’elle allait aborder dans la comédie. Quand, à la répétition, elle -essaya pour la première fois le «chahut» devant Meilhac, il voulut le -supprimer de la pantomime, Réjane tint bon. Elle travailla encore à le -mettre au point comme pour une danse noble et compliquée. Elle avait vu -juste, ce clou donna au deuxième acte un éclat particulier; par trois -fois, sous les rires et les bravos de la salle, elle dut recommencer -cette parodie de Grille d’Égout. - -_Ma Cousine_ remplit la salle des Variétés pendant six mois, d’octobre -1890 à avril 1891. Pendant qu’elle donnait sur le boulevard la -sensation d’une comédienne arrivée au plus haut point de sa réputation, -elle travaillait encore, à l’Odéon, à accroître son talent en répétant -_Amoureuse_, de M. G. de Porto-Riche. Ce que Desclée avait fait dans -les pièces de A. Dumas, ce que Sarah avait montré dans celles de -Sardou, ce que la Duse présenta aux Parisiens dans son répertoire, -enfin ce qu’on vit de rare et de supérieur en ces vingt dernières -années, Réjane l’égala dans cette création incomparable. Amoureuse, -tendrement amoureuse, depuis la pointe de ses petits pieds jusqu’à la -courbe de ses épaules, les regards doucement troublés, la voix qui -frémit, qui caresse, qui soupire, toutes les nuances dont est composé -ce personnage délicieux furent rendues par elle avec une largeur, une -justesse, une variété, une vérité dont je n’ai jamais vu l’équivalent. - -_Amoureuse_ n’obtint pas tout de suite le succès qu’elle méritait, la -presse chicana son plaisir, fonça sur le troisième acte moins brillant. -Heureusement les œuvres fortes peuvent attendre: à chaque reprise qu’en -fit Réjane, en 1892, au Vaudeville, en 1896 et en 1899, elle eut la -joie de voir les critiques tomber, disparaître comme nuées d’orage, -pour faire place à la louange sans réserve, à l’accueil unanimement -admiratif. - -En l’année théâtrale 1891-1892, elle fit encore la navette entre les -Variétés et l’Odéon. Sur la rive gauche, en plus d’_Amoureuse_, reprise -pour les débuts de Guitry, elle mit à son répertoire _Fantasio_, -d’Alfred de Musset; sur la rive droite, elle commença la saison par -une reprise de _la Cigale_, elle la termina avec _Brevet supérieur_, -la dernière comédie donnée par Henri Meilhac au théâtre de ses -nombreux succès. Pauvre Meilhac! il avait eu toutes les peines du monde -à finir sa pièce, la donnée était un peu triste pour les Variétés; -il le sentait, il perdait confiance, il voulut même, aux dernières -répétitions, reprendre son manuscrit; il était troublé, énervé, -inquiet. Réjane, désolée, offrit d’abandonner ses représentations; lui -voulait payer son dédit, donner 30.000 francs d’indemnité à Samuel, -enfin il était dans un état d’esprit lamentable. «Vous êtes fou, cher -patron, dirent affectueusement le directeur et la comédienne, vous -aurez du succès, nous en répondons.» Ils ne se trompaient heureusement -pas. _Brevet supérieur_ fit deux mois de bonnes recettes. Meilhac fit -encore pour Réjane deux petits actes charmants: _Villégiature_, qui -fut donné aux spectacles d’abonnement du Vaudeville, et _Miguel_. -Il travaillait à _La Normande_, une comédie en trois actes, dont le -premier était seul achevé quand il lui écrivit cette dernière lettre: - - - Ce qui est incontestable, ma chère Réjane, c’est que vous - êtes la première comédienne de ce temps. Et cela me donne une - furieuse envie d’écrire pour vous la plus jolie comédie du - mois dans lequel elle sera jouée,--une comédie sans patois ni - déguisement.--En attendant, comme j’en ai commencé pour vous - une avec patois et déguisement, je vais tâcher de la finir et - j’irai vous voir lundi 22 novembre, à deux heures. - - Je vous embrasse. - H. MEILHAC. - - -La mort anéantit tous ces beaux projets. - -Les rôles que Meilhac ne pouvait plus faire à Réjane, un autre allait -les écrire; un esprit original et délicat, un écrivain brillant, -railleur et souple, achevait pour elle _Lysistrata_. - -J’avais quitté l’Odéon, mon cher et honnête Odéon, pour créer, à côté -de l’Opéra, un «grand théâtre» de comédie et de drame à spectacle, avec -Réjane pour étoile. L’idée était excellente, les recettes l’ont bien -prouvé, mais, pour qu’elle réussit, il fallait une salle confortable, -élégante, digne de ce coin vivant de Paris, il me fallait la salle que -l’on m’avait louée sur les plans que j’avais approuvés; combien fut -différente celle qu’on me livra! Un Sioux à l’Exposition universelle, -dans la Galerie des Machines, un dimanche, donnerait assez l’idée -de ma stupéfaction devant le théâtre qu’on m’abandonnait inachevé, -disproportionné, manqué en toutes ses parties. J’étais dans le -désespoir. - -Le 23 novembre, le «Grand Théâtre» ouvrit ses portes avec _Sapho_, -d’A. Daudet et A. Belot. Un théâtre nouveau à Paris, c’est toujours -un grand événement; le public élégant accourut en foule. Nous avions -demandé aux spectatrices de venir en toilette d’opéra, elles avaient -gentiment consenti. Par une brise glaciale, sifflante, dans cette salle -impossible à chauffer, les hommes, le collet du pardessus relevé, -les femmes les épaules nues, frissonnantes, tenant bon pour montrer -leurs toilettes claires et fleuries, formaient une réunion plutôt mal -disposée. Le talent de Réjane arrangea toutes choses. Elle retint -l’attention, calma la mauvaise humeur, provoqua l’applaudissement, -arracha le succès. Si la comédie de _Sapho_ reparaît un soir avec elle -sur une affiche, je recommande aux amateurs de belles interprétations -dramatiques: son entrée au premier acte, la grande scène de dispute -qui finit le troisième acte, son quatrième acte, qu’elle n’acheva -jamais sans une crise de nerfs, enfin le cinquième acte, où toutes les -lassitudes, les duplicités de la femme sont rendues avec des regards, -des silences, une mimique d’une extraordinaire intelligence. Ce fut un -concert d’éloges dans toutes les presses. Daudet, enthousiasmé, lui -dédia la brochure de la pièce dont elle venait de prendre possession -d’une façon si triomphante. - -Gaie, infatigable, Réjane fut alors une collaboratrice admirable; -tous les soirs elle jouait de toutes ses forces le rôle écrasant -de Sapho; tous les jours, elle répétait _Lolotte_, la cérémonie du -_Malade imaginaire_, dont, avec l’aide de Saint-Saëns, je venais de -reconstituer le curieux spectacle, étudiait et apprenait _Lysistrata_. - -Ce début de Maurice Donnay, cette comédie de _Lysistrata_ fut vraiment -un spectacle rare et délicieux. Le jeu des acteurs, la musique, la -danse, les décors et les costumes furent dignes de l’œuvre et du poète. -Le deuxième acte, par Réjane et Guitry, quelle merveille de grâce, -d’esprit, d’ironie railleuse et tendre! quand, à la dernière scène, la -belle voix d’Agathos rythme ces jolis vers amoureux, accompagnés par -les harpes et les flûtes: - - Viens, l’inflexible Eros, tendant son arc flexible, - Vise le cœur des amantes et des amants, - Et dans cette éternelle et pantelante cible - Plante ses flèches aux pointes de diamants. - La nature n’est plus qu’un immense hyménée. - La fleur de la forêt et la fleur du tombeau - Aimeront cette nuit: la caresse ajournée - Est sacrilège; oh! Vois là-haut c’est le flambeau - D’hymen; ne tremble plus, ô ma Lysis... Je t’aime. - -Lorsque, à la dernière scène, Lysistrata, pâmée, dans le bleu rayon de -la lune, gravit les marches du temple de Vénus, une acclamation de la -salle entière salua longuement l’œuvre nouvelle et son interprétation -supérieure. - -A la comédie de Maurice Donnay, qui remplit la salle de la rue -Boudreau pendant cent représentations, devait succéder certaine -_Madame Sans-Gêne_, qui fit et fera parler d’elle dans le monde -longtemps encore. Pour ne pas déflorer la pièce, les auteurs lurent -d’abord le prologue aux comédiens, puis on la répéta dans son décor. -Sardou, reposé depuis _Thermidor_, depuis l’injuste interdiction de -_Thermidor_, tint, le premier jour, quatre heures, des acteurs à -l’avant-scène. Réjane, admirant, ne sentit la fatigue que chez elle. -Une création dont on commençait, depuis quelques semaines, à soupçonner -l’importance sous l’habile draperie de _Lysistrata_, la força de -s’aliter. - -Elle cessa les répétitions de _Madame Sans-Gêne_ et ne les reprit que -six mois après, en septembre, au Théâtre du Vaudeville, où, après -la fermeture du «Grand Théâtre», la pièce passa avec le directeur -qui l’avait reçue et préparée. Associé avec M. Carré, j’eus la joie, -un peu amère, d’apporter au théâtre de la Chaussée d’Antin et à ses -actionnaires le galion que j’avais monté et équipé. - -Le succès des Mémoires du général Marbot avait fait éclore une -génération spontanée d’ouvrages sur l’Empereur et l’Empire. Ce -mouvement littéraire tout anecdotique donna à l’industrie de la -curiosité parisienne une mine qu’elle exploita avec ardeur. - -Les compacts meubles d’acajou relevés de bronzes solides et éclatants, -les lourdes étoffes de soie à ramages verts et rouges, les armes -de toutes sortes, fusils damasquinés, sabres d’honneur, pistolets -argentés, ciselés, les uniformes, les plumets, les casques gigantesques -sortirent des greniers, des armoires, des fonds de boutiques, pour -reparaître triomphalement au grand jour des devantures, ce fut comme -une nouvelle invasion militaire. Très illustre collectionneur, Sardou -sentit l’occasion de donner sa note personnelle dans ce mouvement -napoléonien, et, en collaboration avec E. Moreau, il fit _Madame -Sans-Gêne_. - -Il m’avait dit souvent: «Je voudrais trouver, pour Réjane, un rôle -dans une aventure du XVIIIe siècle.» C’est avec cette idée-là dans -l’esprit que, certainement, il écrivit le joli prologue de sa comédie, -ce tableau souriant d’une tragique révolution. Le nez au vent, le -front bombé égayé par les sourcils arqués si particuliers des petites -paysannes de Greuze ou du père Boilly, habillée d’une robe ancienne, -coiffée d’un bonnet de deux sous trouvé chez un antiquaire, la fleur -pourpre au corsage, le rire clair sonnant sur tout cela, Réjane, dans -ce tableau de la Blanchisserie, fut, de la tête aux pieds, la petite -femme de Paris qu’ont si bien rendue les croquis de Saint-Aubin, -de Debucourt et de Duplessis-Bertaut. Elle enleva le succès sans -hésitation, à la baïonnette. A Compiègne, à l’acte suivant, dans -le salon de réception de Catherine, devenue maréchale de France et -duchesse de Dantzig, elle sut, avec un art spirituel et délicat, donner -l’impression de la paysanne parvenue en restant la femme désirable du -prologue. Cette nuance était importante à bien indiquer pour la durée -du succès. Le public n’aime pas, en général, vivre toute une soirée -avec une mère noble. Après la grande scène du troisième acte, héroïque -et gaie comme une fanfare militaire, entre Napoléon et Catherine; après -l’ingénieux quatrième acte, l’impression de tous fut que la comédienne -et la pièce étaient liées pour d’innombrables représentations. _Madame -Sans-Gêne_ rétablit la fortune du théâtre, fit pénétrer plus avant le -nom de Réjane dans la masse profonde du public, consacra définitivement -sa popularité. En Belgique, en Angleterre, en Amérique, en Allemagne, -en Hollande, en Russie, en Autriche, en Roumanie, en Italie, en -Espagne, en Portugal, partout où elle joua cette heureuse pièce, elle -obtint le même éclatant succès. _Madame Sans-Gêne_ fut traduite dans -toutes les langues, jouée sur tous les théâtres d’Europe; à Berlin, on -la donnait le même soir dans trois théâtres à la fois; à Londres, le -plus grand artiste de l’Angleterre, Sir Irving, la joua lui-même sur -son beau théâtre, et la chose ne manquait pas de piquant, d’entendre -Napoléon gronder en anglais. On fait des meubles, des étoffes, des -bijoux, des bonbons, du papier, jusqu’à de la vaisselle, à la _Madame -Sans-Gêne_. - -En jouant tous les soirs, pendant des années, le même personnage, le -talent du comédien risque de prendre des habitudes, un pli, de perdre -son originalité; son art devient un métier brillant, contre lequel -il est utile qu’il réagisse. Réjane sentit et évita cet écueil par -un travail incessant. L’année 1894, qui fut l’année la plus heureuse -du théâtre du Vaudeville, fut certainement pour elle l’année où elle -étudia le plus. Pour les spectacles d’abonnement des lundis et des -vendredis, importés de l’Odéon, elle mit au point: une reprise de _La -Parisienne_, de Becque; _Villégiature_, un acte charmant de Henri -Meilhac; elle joua _Les Lionnes pauvres_, d’Emile Augier, et composa -avec une variété, une vérité, une puissance dramatique admirables la -Norah, d’Ibsen (_Maison de Poupée_, traduction du comte Prozor), et -cela, en jouant, sans une défaillance, tous les autres soirs et deux -fois les dimanches, _Madame Sans-Gêne_. - -_La Parisienne_, créée avec succès au théâtre de la Renaissance, sous -l’intelligente direction Samuel, venait d’échouer misérablement à la -Comédie-Française. Réjane, qui aimait passionnément cette belle pièce, -qui l’avait présentée inutilement à Raymond Deslandes, qui l’avait -jouée, dans le salon de Mme Aubernon, pour la joie des artistes, était -exaspérée de cet insuccès, elle n’y tenait plus, c’était comme une -affaire personnelle, elle voulait, pour l’auteur, une revanche; elle -l’obtint, éclatante, le 18 décembre 1893. - -_Maison de Poupée_, annoncée sur mon programme de l’Odéon dès 1890, -parut sur l’affiche du Vaudeville le 20 avril 1894. Comme pour les -œuvres étrangères, et les pièces françaises, du reste, la presse fut -partagée en deux camps, ceux qui ne veulent pas toujours comprendre -et ceux qui comprennent trop vite. Toute la colonie scandinave fut -là, le célèbre Thaulow passa la nuit pour peindre des tableaux au -décor; le grand compositeur Grieg apporta, pendant un entr’acte, une -couronne à la Norah française. Enfin, la pièce, qui ne devait se -donner qu’en abonnement, fut reprise et se joua tous les soirs, avant -le départ de Réjane pour le Nouveau Monde. Car il arriva alors ce qui -arrive toujours aux actrices hors pair. Grau, le grand impresario -américain lui offrit un traité de deux cent mille francs pour cent -représentations. Elle refusa longtemps, elle craignait l’éloignement, -étant de Paris et l’aimant jusque dans ses verrues; mais elle avait -deux enfants; avec sa vie de grande artiste, la main ouverte et le -goût curieux, elle dépensait sans compter, elle se dit que trois mois -passent vite, en somme, et que, étoile maintenant, il lui fallait -élargir son horizon. A New-York, devant ce public, parisien comme -celui de la Chaussée-d’Antin, elle obtint le plus éclatant succès. -Elle fut rappelée, comme il convient, quinze ou vingt fois par soirée. -Elle dit «je reviendrai» en anglais, le jour de la dernière, avec, -autour d’elle, des gerbes de fleurs amoncelées. A Washington, à -Philadelphie, elle fit ce qu’ont fait presque toutes les tournées -dans ces deux villes, beaucoup d’effet et peu d’argent. Elle eut des -salles magnifiques à la Nouvelle-Orléans, de moins belles à Saint-Louis -et à Chicago. A Montréal, on lui fit l’accueil le plus touchant, le -plus français. A Boston, pendant deux semaines, elle goûta la joie -vive d’avoir un public nombreux, délicat, comprenant à ravir toutes -les finesses de notre littérature théâtrale, applaudissant aux bons -endroits. Elle revint par Londres, où, avec _Madame Sans-Gêne_, elle -remplit la salle de Garrick-Theatre, pendant de longs soirs encore, -puis rentra dans sa petite maison fleurie d’Hennequeville, goûter la -joie d’un repos bien gagné. - - * * * - -Comme les planètes, les «étoiles» dramatiques ont leurs mouvements -réglés, leurs déplacements prévus. Notons, de 1895 à 1899, ceux de -Réjane, et donnons la nomenclature de ses diverses créations; il -nous a semblé inutile d’entrer, à ce sujet, dans le détail de ces -représentations, estimant qu’elles sont encore présentes à l’esprit des -lecteurs. - - -SAISON THÉATRALE 1895-1896 - -20 novembre 1895: _Viveurs_, comédie en quatre actes, de Henri -Lavedan; rôle de Mme Blandain, 31 janvier 1896, pour les spectacles -d’abonnement: _Lolotte_, comédie en un acte, de Henri Meilhac et -Ludovic Halévy et _La Bonne Hélène_, comédie en deux actes, en vers, de -Jules Lemaître; rôle de Vénus. Le 24 mars, reprise d’_Amoureuse_; le 6 -mai, reprise de _Lysistrata_. - - -SAISON THÉATRALE 1896-1897 - -28 octobre: _Le Partage_, comédie en trois actes, de M. Albert Guinon -(Réjane avait créé déjà, du même auteur, en mai 1894, dans un bénéfice -organisé par elle au théâtre des Variétés, une comédie en un acte: -_A qui la faute?_ qu’elle joua avec Coquelin et Baron). 19 décembre, -le Vaudeville met à son répertoire la comédie célèbre de Sardou et -Najac: _Divorçons!_ où elle joue le rôle de Cyprienne. Le 12 février -1897, elle crée le rôle d’Hélène dans _la Douloureuse_, la délicieuse -comédie de Maurice Donnay, qui resta sur l’affiche jusqu’à la fermeture -annuelle du théâtre. - - -SAISON THÉATRALE 1897-1898 - -Après une série de représentations à Londres, Réjane quitte Paris le -22 septembre, sous la direction de l’impresario Dorval, et parcourt, -en octobre et novembre, le nord et l’est de l’Europe. A Copenhague, -elle est acclamée, dans _Maison de Poupée_, devant son auteur, le -vieil Ibsen. A Berlin, où elle ramène le goût des spectacles français, -ce qui lui valut des injures d’une presse disons... exagérée et -les félicitations des gens... plus calmes, elle obtint un succès -considérable et eut la joie de faire réussir _La Douloureuse_, qui -avait eu toutes les peines du monde à finir en allemand, quelques jours -avant son arrivée. A Saint-Pétersbourg, l’Empereur se souvenant des -fêtes franco-russes, où elle avait joué devant lui, à Versailles, lui -daignait envoyer un rubis incomparable, après avoir mis généreusement -son beau théâtre à sa disposition. A Moscou, à Odessa, à Bucharest, -à Budapest, à Vienne, à Munich, à Dresde, même accueil enthousiaste. -Le 14 décembre, elle finissait sa tournée par Strasbourg, et, le 16 -décembre, elle assistait, au Vaudeville, à la lecture de _Paméla, -marchande de frivolités_, pièce en quatre actes et sept tableaux, que -Sardou venait de terminer à son intention. Une pièce à spectacle et à -costumes exige des répétitions nombreuses; en attendant la première, -qui eut lieu le 11 février 1898, elle reparut, le 21 décembre, dans -_Sapho_. Daudet n’eut pas la joie de la revoir dans ce rôle, la mort -le foudroya le jour de la répétition générale. 30 mars, reprise -de _Décoré_; 20 avril, bénéfice d’Alice Lavigne, dans laquelle -elle fit une conférence et joua, entourée des plus grands artistes -parisiens, _Le Roi Candaule_, de Henri Meilhac et Ludovic Halévy. -Aidée du généreux _Figaro_, elle fit réussir, au delà des proportions -accoutumées, cette représentation qui, en matinée, produisit plus de -cent mille francs. Le grand succès de _Zaza_, pièce en cinq actes, de -MM. Pierre Berton et Charles Simon, le 12 mai, finit heureusement cette -saison laborieuse. - - -ANNÉES THÉATRALES 1898-1899 et 1900 - -19 novembre: elle joue Simone, dans _Le Calice_, comédie en trois -actes, de F. Vandérem. Le 15 décembre, Georgette Lemeunier, dans la -comédie en quatre actes de Maurice Donnay. Le 25 février, Thérèse, -dans _Le Lys rouge_, d’Anatole France, et le 30 mars 1899, Mme de -Lavalette, dans la pièce en cinq actes d’Émile Moreau; puis, reprend, -en septembre, le chemin parcouru dans la précédente tournée, visite en -plus, cette fois, l’Italie, l’Espagne et le Portugal, est reçue par un -empereur, un roi et trois reines. - -Le 30 décembre 1899, sans tapage, doucement, simplement, comme -quelqu’un de spirituel et d’avisé qui rentre dans une maison amie, elle -reparaît, souriante, dans _Ma Cousine_, où elle n’a jamais été plus -amusante, plus variée et plus jeune; puis en attendant qu’elle présente -aux spectateurs variés de l’Exposition divers spectacles préparés -pour elle, qu’elle reprenne _Zaza_, un de ses plus beaux rôles, et, -naturellement, l’universelle _Madame Sans-Gêne_, elle crée _Le Béguin_, -comédie en trois actes, de Pierre Wolff, et _La Robe rouge_, de Brieux, -deux œuvres d’un genre tout à fait différent, tout à fait opposé, -l’une continuant la jolie route parcourue depuis _Ma Camarade_ jusqu’à -_Viveurs_, _La Douloureuse_ et _Le Lys rouge_, l’autre suivant le -chemin tracé par _la Glu_, _Germinie Lacerteux_ et _Sapho_, un peu plus -avant dans la nature et dans la douleur. - - * * * - -On s’étonnera peut-être que, dans cette étude de la vie d’une -comédienne illustre, on n’a point donné une part plus grande à la -partie anecdotique, comme avaient coutume de faire les biographes du -siècle dernier et les petits journaux à cancans de la fin du second -empire. Les auteurs ont pensé que ce qu’il y avait de plus intéressant -à dire d’une grande artiste, c’était ce qui touchait à son art, et -que si l’on voulait bien compter le nombre des soirées occupées par -ses représentations, des journées prises par ses répétitions, du -temps employé à l’étude de ses rôles, à l’essayage de ses costumes, -cet essayage qui suffit souvent à occuper toute la vie d’une femme du -monde, on verrait qu’il lui reste bien peu de temps pour les bavardages -et les inutilités. Ils ne voient cependant aucune difficulté à dire à -ceux qui veulent tout savoir, que Réjane est mariée avec un des deux -auteurs de cet ouvrage considérable, qu’elle a deux beaux enfants, une -fillette: Germaine, intelligente et fine comme elle; un petit garçon: -Jacques, bon et tendre comme sa sœur, que, lorsqu’elle n’est pas avec -ses petits, ce qui est rare, au théâtre, ce qui n’arrive presque -jamais, on est sûr de la rencontrer chez les fleuristes à la mode, -les marchands d’étoffes, de tableaux, de bibelots anciens, cherchant -un éventail curieux, une dentelle unique, une fleur ou un bijou rare, -avec l’ardeur joyeuse qu’elle met en toutes choses, et dépensant la -prodigieuse activité de sa vie à conquérir là, comme dans son art, -l’exquis et le raffiné, enfin, ce qui fait la joie de travailler et de -vivre. - - - - -CHEZ SARAH BERNHARDT - -AVANT LE DÉPART - - - 17 janvier 1891. - -Dans huit jours juste, Mme Sarah Bernhardt s’embarquera au Havre pour -New-York et dira adieu à la France. - -J’ai sonné plusieurs fois, ces jours-ci, à l’adorable sanctuaire du -boulevard Péreire: la grande artiste souffrait du larynx, à peine -pouvait-elle parler, et j’allais prendre de ses nouvelles. En attendant -que ses couturières, ses médecins, ses hommes d’affaires fussent -partis, je me promenais à travers ce fameux hall du rez-de-chaussée -qui ne ressemble à rien de ce qu’on peut voir ailleurs... Dans mes -incursions de reporter parmi les logis célèbres de Paris, je me suis -vite habitué au faux et froid apparat des salons officiels, à l’austère -ameublement de noyer de M. Renan, à la profusion un peu criarde de -chez Zola, aux richesses d’art du maître d’Auteuil, au confortable -gourmé des milieux académiques; j’ai vu, sans trop broncher, les -imposants et somptueux lambris de l’hôtel d’Uzès, le faste épais de -financiers archi-millionnaires, la coquetterie vaguement étriquée des -intérieurs de comédiennes en vue, les falbalas et les tape-à-l’œil de -nos peintres célèbres..., mais chaque fois que je suis entré dans cet -_atelier_ du boulevard Péreire, j’ai été troublé, dès les premiers pas, -d’une obscure impression que je ne trouve que là et dont l’agrément -est infini... C’est autant physique que cérébral, sans doute; ce -doit être en même temps, l’hypnotisme des objets et les parfums de -l’air qu’on y respire, l’art idéal de l’arrangement et la diversité -inattendue, inouïe des choses, le mystère des tapis sourds, les chants -discrets d’oiseaux cachés dans des frondaisons rares, la griserie des -chatoiements d’étoffes aussi bien que la caresse silencieuse des bêtes -familières,--et, par-dessus tout, quand on l’entend et qu’elle se -montre, la voix et l’être tout entier de la maîtresse de ces lieux... - -Mais elle n’est pas encore là, et je recommence à regarder... Que -voit-on? Rien, d’abord: chaos délicieux de couleurs et de lumière, -harmonieuse et bizarre orgie d’orientalisme et de modernité. Puis, -l’œil s’apprivoisant, les objets se détachent. Sur les murs, tapissés -d’andrinople piqué de panaches gracieux, des armes étranges, des -chapeaux mexicains, des ombrelles de plumes, des trophées de lances, -de poignards, de sabres, de casse-têtes, de carquois et de flèches -surmontés de masques de guerre, horribles comme des visions de -cauchemar; puis des faïences anciennes, des glaces de Venise aux larges -cadres d’or pâli, des tableaux de Clairin: Sarah allongée, ondulante -sur un divan, perdue parmi les brocarts et les fourrures, son fils -Maurice et son grand lévrier blanc. Sur des selles, des chevalets -épars, sur les rebords de meubles bas pullulent des bouddhas et des -monstres japonais, des chinoiseries rares, des terres cuites, des -émaux, des laques, des ivoires, des miniatures, des bronzes anciens -et modernes; dans une châsse, une collection de souvenirs de valeur: -des vases d’or, des hanaps, des buires, des ciboires, des couronnes -d’or, admirablement ciselées, des filigranes d’or, et d’argent d’un -art accompli. Et puis, partout, des fleurs, des fleurs, des touffes -de lilas blanc et de muguets d’Espagne, des hottes de mimosas, des -bouquets de roses et de chrysanthèmes, entre des palmiers dont le -sommet touche au plafond de verre. A l’extrémité de la salle, se dresse -la grande cage construite d’abord pour _Tigrette_, un chat-tigre -rapporté de tournée, habitée ensuite par deux lionceaux, _Scarpia_ et -_Justinien_, élevés en liberté, et reconduits chez Bidel le jour où ils -manifestèrent l’intention de se nourrir eux-mêmes. A présent, la haute -cage aux barreaux serrés où bondirent les fauves est devenue volière; -des oiseaux dont le plumage chatoie volètent en chantant sur les -branches d’un arbre artificiel. Dans l’angle faisant face à la cage, du -côté droit de la cheminée aux landiers de fer forgé, s’étale le plus -magnifique, le plus sauvage, le plus troublant des lits de repos; c’est -un immense divan fait d’un amas de peaux de bêtes, de peaux d’ours -blanc, de castor, d’élan, de tigre, de jaguar, de buffle, de crocodile; -le mur de cette alcôve farouche est fait aussi de fourrures épaisses, -qui viennent mourir en des ondulations lascives au pied du lit, et -des coussins, une pile de coussins de soie aux tons pâles épars, sur -les fourrures; au-dessus, un dais de soie éteinte, brochée de fleurs -fanées, soutenu par deux hampes d’où s’échappent des têtes de dragons, -fait la lumière plus douce à celle qui repose... Et par terre, d’un -bout à l’autre du hall, des tapis d’Orient couverts, toujours, de peaux -de bêtes; on se heurte, à chaque pas, à des têtes de chacal et de hyène -et à des griffes de panthère. - -Un domestique vint me tirer de mes réflexions. - -«Monsieur! Madame vous attend.» - -Je montai au cabinet de travail. - -Elle sortait de son bain. Elle me le dit en s’excusant de m’avoir fait -attendre. Vêtue d’un ample peignoir de cachemire crème, elle me tendit -la main le sourire aux lèvres. Je l’interrogeais sur son départ et son -voyage. - ---Tenez, voici le papier où vous trouverez tout cela noté. Moi, je -serais incapable de vous le dire. Il m’arrive souvent, dans ces -tournées, de prendre le train ou le bateau sans même m’informer où nous -allons... Qu’est-ce que cela peut me faire? - -Je lus: - -«Départ de Paris le 23 janvier: du Havre, le lendemain 24 janvier. -Arrivée à New-York 1er février. New-York du 1er février au 14 mars. -Washington du 16 mars au 21 mars; Philadelphie, du 23 mars au 28 mars; -Boston, du 30 mars au 4 avril; Montréal, du 6 au 11 avril; Détroit, -Indianapolis et Saint-Louis, du 13 au 18 avril; Denver du 20 au 22 -avril; San Francisco du 24 avril au 1er mai. Départ de San Francisco -pour l’Australie le 2 mai. Séjour environ trois mois. Début: Melbourne, -1er juin; puis Sydney, Adélaïde, Brisbane, jusqu’à fin août. Retour à -San Francisco à partir du 28 septembre. Ensuite principales villes des -États-Unis; puis le Mexique et la Havane. Retour à New-York vers le 1er -mars 1892. Si, à cette époque, la situation financière de l’Amérique -du Sud s’est améliorée, on fera la République Argentine, l’Uruguay et -le Brésil en juin, juillet, août, septembre, octobre 1892. En janvier -1893, Londres. Enfin, la Russie et les capitales de l’Europe». - -«Deux ans! dis-je. Vous partez pour deux ans! Cela ne vous -attriste-t-il pas un peu? - ---Pas du tout! me répondit cette bohème de génie. Au contraire. Je vais -là comme j’irais au Bois de Boulogne ou à l’Odéon! J’adore voyager; -le départ m’enchante et le retour me remplit de joie. Il y a dans ce -mouvement, dans ces allées et venues, dans ces espaces dévorés, une -source d’émotions de très pure qualité, et très naturelles. D’abord, il -ne m’est jamais arrivé de m’ennuyer: et puis, je n’aurais pas le temps! -Songez que le plus longtemps que je séjourne dans une ville, c’est -quinze jours! Et que, durant ces deux ans, j’aurai fait la moitié du -tour du monde! Je connais déjà l’Amérique du Nord, c’est vrai, puisque -c’est la troisième tournée que j’y fais; mais nous allons en Australie, -que je n’ai jamais vue! Nous passons aux îles Sandwich, et nous jouons -à Honolulu, devant la reine Pomaré! C’est assez nouveau, cela! - ---Mais... vos habitudes, vos aises, cet hôtel, ce hall, vos amis?... - ---Je les retrouve tous en revenant! Et mon plaisir est doublé d’en -avoir été si longtemps privée! D’ailleurs, pour ne parler que du -confortable matériel, nous voyageons comme des princes; très souvent, -on frète un train rien que pour nous et nos bagages. Il y a là-bas tout -un énorme «car» qui s’appelle le «wagon-Sarah-Bernhardt». J’y ai une -chambre à coucher superbe, avec un lit à colonnes; une salle de bain, -une cuisine et un salon; il y a, en outre, une trentaine de lits, -comme dans les sleepings, pour le reste de la troupe. Vous voyez comme -c’est commode: le train étant à nous, nous le faisons arrêter quand -nous voulons; nous descendons quand le paysage nous plaît; on joue à -la balle dans la prairie, on tire au pistolet, on s’amuse. Et comme le -compartiment est immense (ce sont trois longs wagons reliés entre eux), -si l’on ne veut pas descendre, on relève les lits sur les parois et on -danse au piano. Vous voyez qu’on ne s’ennuie pas! - ---Vous-même, comment passez-vous votre temps durant ces interminables -trajets de huit jours? - ---Je joue aux échecs, aux dames, au nain jaune! Je n’aime pas beaucoup -les cartes, mais quelquefois je joue au bézigue chinois, parce que -c’est très long et que ça fait passer le temps. Je suis une très -mauvaise joueuse, je n’aime pas à perdre. Cela me met dans des rages -folles; c’est d’un amour-propre ridicule, c’est bête, mais c’est comme -ça, je ne peux pas souffrir qu’on me gagne! - ---Les paysages américains, quelles impressions en avez-vous? - ---Je ne les aime pas. C’est grand, c’est trop grand: des montagnes dont -on ne voit pas la cime, des steppes qui se perdent dans des horizons -infinis, une végétation monstrueuse, des ciels dix fois plus hauts que -les nôtres, tout cela vous a des airs pas naturels, ultra-naturels. -De sorte que quand je reviens, Paris me fait l’effet d’un petit bijou -joli, mignon, mignon, dans un écrin de poupée... - ---Et le public? - ---Le public ne peut me paraître que charmant: il m’adore. Dans -les grandes villes d’Amérique tous les gens d’une certaine classe -comprennent le français, et comme le prix des places est naturellement -fort élevé, il y a beaucoup de ceux-là qui viennent m’entendre. A -certains endroits, même, j’ai de véritables salles de «première» où on -souligne des effets de mots, des intentions très fines de langue. - ---Mais ceux qui ne comprennent pas le français? - ---Il y a les livrets qu’on se procure avant la représentation et qui -renferment le texte français avec la traduction en regard. Cela produit -même un effet assez curieux: quand on arrive au bas d’une page, mille -feuillets se tournent ensemble; on dirait, dans la salle, le bruit -d’une averse qui durerait une seconde. - -Je m’amusais infiniment à ces détails, et à la façon dont mon -interlocutrice me les racontait. Je l’aurais bien interrogée jusqu’à -demain; mais il était tard, et je devenais indiscret. Je posai vite ces -quelques dernières questions: - ---Quels sont les artistes qui vous accompagnent? - ---Ils sont vingt-deux: les principaux sont, pour les hommes: Rebel, -Darmon, Duquesnes, Fleury, Piron, Angelo, et un autre artiste dont -l’engagement se discute encore; pour les femmes: Mmes Méa, Gilbert, -Seylor, Semonson, Fournier. - ---Votre répertoire? - ---C’est mon répertoire courant: _Théodora_, la _Tosca_, _Cléopâtre_, -etc., etc. - ---Vos bagages? - ---Quatre-vingts caisses environ. - ---Quatre-vingts?...» - -Elle rit de mon ahurissement. - -«Bien sûr! J’ai au moins quarante-cinq malles de costumes de théâtre; -j’en ai une pour les souliers qui en contient près de deux cent -cinquante paires; j’en ai une pour le linge, une autre pour les -fleurs, une autre pour la parfumerie; restent les costumes de ville, -les chapeaux, les accessoires, que sais-je! Vraiment, je ne sais pas -comment ma femme de chambre peut s’y reconnaître... - ---Je suis indiscret peut-être en vous demandant quels sont vos intérêts? - ---Pas du tout; ce n’est pas un mystère. J’ai trois mille francs par -représentation, plus un tiers sur la recette, ce qui me fait une -moyenne de 6.000 francs par représentation. Ah! j’oubliais 1.000 francs -par semaine pour frais d’hôtel, etc...» - -Je me levai pour partir. Un grand danois tacheté blanc et noir vint -s’allonger près de sa maîtresse. - -Je demandai: - -«Vous l’emportez avec vous? - -Elle caressait le chien, qui s’étirait: - ---Oh! oui, ma Myrta! et avec elle Chouette et Tosco. Je les aime tant! -et elles me le rendent si bien, ces excellentes bêtes... - ---Vous devriez bien,--insinuai-je,--m’emmener avec elles...» - -Elle releva sa taille de princesse chimérique, et, fixant sur moi ses -yeux d’un bleu changeant, ses yeux qui charmeraient les bêtes de -l’_Apocalypse_, elle répondit: - -«Pourquoi pas? Si vous voulez. Qu’est-ce que vous serez? - ---Porte-bouquets. N’en aurai-je pas ma charge?» - - - - -L’INTERDICTION DE «THERMIDOR» - - - 28 janvier 1891. - -Comme on ne parlait, hier, à Paris, que de sifflets à roulette, de -clefs forées et de pommes cuites dont les provisions faites dans la -journée devaient être dirigées, le soir, vers le Théâtre-Français, j’ai -voulu, dans l’après-midi, aller prendre un peu l’air de ce côté-là... - -En montant les premières marches de l’escalier de l’administration, -j’entends une voix de cuivre qui sonne et je hume une forte odeur de -poudre. Je continue à monter. Arrivé sur le palier du premier étage, -je reconnais dans un groupe assez nombreux: Coquelin aîné, Jean -Coquelin, Laugier, Villain, Mesdames Fayolle, Bartet, Reichenberg, -etc. et, adossé à la rampe du palier, M. Georges Laguerre, député. -Je demande à un huissier à voir M. Claretie; j’apprends que M. -l’administrateur-général est, depuis midi, en grande conférence fermée -avec M. Victorien Sardou et avec M. Larroumet, directeur des Beaux-Arts. - -Je prends le parti d’attendre, d’autant plus volontiers que, sur ce -palier, où je fais les cinq pas, la conversation du groupe continue, et -que les voix montent, et que, sans indiscrétion, presque malgré moi, -j’entends toutes les choses que je voulais savoir. Pourquoi ne les -répéterais-je pas? - - * * * * * - -M. LAGUERRE.--Vous savez qu’il y a cent cinquante siffleurs loués pour -ce soir? - -M. COQUELIN, boutonné jusqu’au col, ainsi qu’un pasteur protestant, -répond, en haussant les épaules: - ---Ah bah! alors c’est la bonne cabale! C’est indigne et c’est idiot! -Mais que voulez-vous? C’est la lutte, mes enfants, la lutte! Après -tout, tant mieux! nous lutterons... - -Mme FAYOLLE blaguant.--C’est égal, mon vieux, pour tes débuts c’est -dommage... C’est peut-être ta carrière brisée... Un jeune homme de si -grand avenir! - -COQUELIN.--Hélas! - -COQUELIN FILS.--Ça, une pièce réactionnaire? - -COQUELIN.--Ils sont fous, ma parole d’honneur! Mais c’est, au -contraire, une pièce républicaine, mais républicaine honnête, mais -républicaine modérée. D’un bout à l’autre de mon rôle est-ce que je -n’exalte pas la République de 89, la fête de la Fédération célébrant -la fin du despotisme, du privilège et du bon plaisir, l’avènement du -droit, le triomphe des théories de liberté et de fraternité? C’est -superbe, au contraire, et le plus farouche égalitaire de bonne foi n’en -retrancherait pas un mot! - -M. LAGUERRE.--C’est évident... (_Doucement_): Est-ce qu’on ne s’en -prend pas à vous aussi un peu? Ne dit-on pas que vous êtes enchanté de -jouer enfin un rôle politique pour dire son fait à la canaille?... - -Un temps. - -M. COQUELIN, croisant les bras, fronçant les sourcils, a l’air -d’apostropher M. Laguerre: - ---Bien sûr! à la canaille! (_Pompeux_): Ce que j’aime dans une -démocratie c’est le _peuple_! le _peuple_, entendez-vous! J’en suis, -moi, du peuple, je ne le nie pas, on le sait bien,--et je ne l’ai -jamais caché,--et je m’en fais gloire! Je suis un républicain de la -première heure... (_Sur un ton de récitatif_): Je me souviens encore du -temps où, avec Gambetta, nous allions dans les faubourgs, lui, faisant -des conférences, moi, récitant des poésies populaires... ça signifie -quelque chose, ça! (_La voix monte_): Oui, je connais le peuple! et je -l’aime! Mais la canaille, voyez-vous, la canaille, je m’en fous! - -M. LAGUERRE.--C’est évident. - -Mlle BARTET, délicieusement pâle, assise sur le grand canapé de velours -du palier, sourit. - -M. LAGUERRE (_doucement_).--Ils sont capables de faire interdire la -pièce. - -COQUELIN (_clamant_).--Ah! ah! s’ils font cela, je leur fous ma -démission! C’est bien simple, je leur fous ma démission! Qu’est-ce que -ce serait qu’un théâtre comme ça! un théâtre où on a interdit _Mahomet_ -parce qu’on a eu peur d’un _Teur_!... (M. Coquelin rêve un moment -et il ajoute): D’ailleurs, ça n’est pas possible; demain, s’il y a -interpellation, comme on le dit, le gouvernement ramassera une grosse -majorité. Le gouvernement... il l’a lue, la pièce, tous les ministres -l’ont lue, ils seront donc obligés de démissionner en corps, si on leur -fait échec... Alors, moi, je les engage, tous, pour une tournée... - -Mme FAYOLLE.--Il paraît que M. Constans n’est pas content de la pièce... - -COQUELIN.--Ça n’est pas possible... J’ai dîné l’autre jour avec lui, et -il m’a dit à moi-même: «J’ai lu la pièce, et elle m’a paru très bien.» - -M. Laguerre serre les mains et s’en va. Les autres s’en vont aussi. -Mlle Reichenberg, en descendant l’escalier, lance à M. Coquelin, affalé -sur le canapé: - ---Je ne te dis pas: Bon courage! à toi, vieux lutteur! - - -CHEZ M. CLARETIE - -A ce moment, un huissier m’appelle et me conduit dans le cabinet de -M. Claretie. Aimable et accueillant comme toujours, il me dit, en me -tendant la main: - -«Je devine ce qui vous amène! - ---La tempête!» lui dis-je. - -Et, souriant de son sourire doux et pâle, il rectifie: - -«Oh! la bourrasque... - ---Si vous voulez. Mais encore, comment l’expliquez-vous? - ---Ne me le demandez pas. - ---Alors, comment la recevez-vous? - ---Voici. J’ai fait rentrer, avec une pièce qui allait être jouée à la -Porte-Saint-Martin, un artiste éminent pour interpréter l’œuvre d’un -maître de la scène. Ce que je pense de cette œuvre? L’ayant reçue avec -le comité qui a voté à l’unanimité et dont la majorité est notoirement -républicaine--je n’ai pas à la juger, mais je puis vous dire qu’elle -contient, entre autres beautés, une scène, celle des _Dossiers_, -que j’appelais aux répétitions «des _Pattes de Mouche_ devenues -cornéliennes». La critique en a dit autant. - -»Quant à la pièce, c’est un tableau, le tableau d’une _journée_ -particulière, et quand je disais à Sardou, dont les deux héros sont -républicains et se déclarent même dantonistes, qu’il pouvait mettre de -la lumière à ses ombres, il me répondait: - ---«C’est une autre pièce, c’est la prise de la Bastille, c’est Valmy, -c’est Jemmapes, c’est la frontière délivrée, c’est ce que je dis: les -aigles impériales fuyant devant le drapeau tricolore. Mais ce n’est pas -un drame où j’essaie de faire parler les gens qui veulent renverser -Robespierre, comme ils on pu en parler, comme ils en ont parlé!» - -«Du reste, ajoute M. Claretie, encore une fois je ne veux pas discuter -sur ce point. Je tiens seulement à vous dire que, libéral avant tout -et républicain d’avant 70, républicain de toujours (puisque en entrant -aux Tuileries j’ai vu mon nom sur des listes de proscription datant de -1859), je ne crois pas qu’on puisse dénier à un homme de lettres le -droit de produire une œuvre d’art sur un théâtre... - ---... Un théâtre subventionné? objectai-je. - ---... Sur un théâtre où Louis-Philippe a laissé crier: _Vive la -République!_ en pleine royauté, et où j’ai, sous l’avant-scène de -Napoléon III acclamé la tirade du conventionnel Humbert et demandé -_bis_ avec une partie de la salle qui regardait, tour à tour, Bressant -hésitant et l’Empereur très pâle mais impassible. - -«En fin de compte, la République peut-elle être moins libérale que -Louis XIV qui fit jouer _Tartuffe_, et Louis XVI qui laissa jouer le -_Mariage de Figaro_? - -«Je ne suis pas un _profiteur de révolution_, comme a dit Camille -Desmoulins. J’ai demandé la liberté à la fois pour moi, et pour les -autres. Et j’étais de ceux qui ont conspué les siffleurs d’_Henriette -Maréchal_...» - -Dans la soirée, me promenant, curieux, par les couloirs du foyer des -artistes de la Comédie-Française, je rencontrai M. Claretie, qui me -dit: - -«On vient de siffler une tirade de Camille Desmoulins.» - -Avant de finir, un mot d’ouvreuse, au moment où la salle tremblait sous -les trépignements et les sifflets: - -«Ma chère, j’en tremble toute... Je n’ai pas vu ça depuis _Daniel -Rochat_.» - - - - -UN PROJET DE RÉVOLUTION AU THÉATRE-FRANÇAIS - -CHEZ M. EDMOND DE GONCOURT - -CHEZ M. BECQUE - - - 12 février 1891. - -Un écho aux allures mystérieuses annonçait ces jours-ci qu’une -pétition circulait à huis clos dans le monde des lettres, et tendait -à l’annulation ou à la révision du légendaire _Décret de Moscou_ qui -régit l’administration de la Comédie-Française depuis 1812. Notre -confrère ajoutait, tout aussi mystérieusement, que le promoteur de -cette pétition était un député influent qui, dernièrement, avait -lui-même attaché le grelot à la Chambre. - -Une enquête était tout indiquée; je l’ai faite, et en voici le -résultat. - -Le «grelot» a été agité au Palais-Bourbon lors de la discussion sur -l’interdiction de _Thermidor_, et le député influent qui l’a mis en -branle est M. Clémenceau. Le cheval de bataille des pétitionnaires -est l’abolition du fameux comité de lecture du Théâtre-Français; les -questions subsidiaires sont les relations de l’art et de l’État, le -principe des subventions, etc., etc. - -J’avais appris que deux des signataires de la pétition étaient M. de -Goncourt et M. Henry Becque. Pourquoi avaient-ils signé? - - -CHEZ M. EDMOND DE GONCOURT - -Il me dit: - -«Oui, j’ai signé, et j’ai signé les yeux fermés, c’est le cas de le -dire, puisque je n’ai seulement pas lu le papier. De même, Daudet, qui -est arrivé chez moi quand on me présentait la pétition, y a mis son nom -sans plus regarder. On nous a dit qu’il s’agissait de la suppression -du décret de Moscou... Comment hésiter? En effet, théoriquement, y -a-t-il rien de plus illogique que de voir un écrivain jugé par ses -interprètes! C’est l’ouvrier critiqué par son outil, le violon qui -fait des remontrances au virtuose! Et, en pratique, rien est-il -plus insupportable pour un homme de lettres que de voir son œuvre -épluchée, discutée, censurée par des comédiens? Notez que je ne mets -pas la moindre acrimonie dans ces considérations; je sais qu’il y a -au Théâtre-Français des artistes d’un grand talent, dont je suis le -premier à reconnaître la valeur, parmi lesquels il en est sans doute -d’intelligents; mais on me concèdera qu’un écrivain, lorsqu’il s’agit -de la destinée d’une pièce qu’il a mis des mois à concevoir, à faire -et à parfaire, a le droit de récuser comme juges ceux qui doivent -l’interpréter? C’est là une question de dignité très naturelle et très -respectable, il me semble. - -»Voici pour la thèse générale. Les cas particuliers ne sont pas, j’en -suis sûr, pour en atténuer la rigueur. Pour ma part, je n’oublierai -jamais ce qui nous est arrivé, à mon frère et à moi, lors de la lecture -au Comité du Théâtre-Français de notre pièce la _Patrie en danger_. -Mon frère tenait beaucoup à cette pièce; nous y avions mis tout ce -que nous pouvions y mettre de conscience et de talent. C’était mon -frère qui lisait; moi, pendant ce temps-là, j’étais assis, j’écoutais -et je regardais. L’un des sociétaires présents, et non le moins -considérable,--je ne le nommerai pas--s’amusa durant toute la séance, -à dessiner à la plume des caricatures (de qui? je n’en sais rien) qu’il -passait ensuite en riant et en chuchotant à ses voisins... Je vis le -manège, et je dus le supporter jusqu’au bout. Mais il m’a fallu, je -vous l’assure, une patience d’ange pour ne pas me lever, prendre mon -frère par le bras et emporter notre manuscrit. - ---Par quoi, maître, demandai-je, remplacerait-on le Comité? - ---Par un directeur tout seul! Car, même s’il est incompétent, il l’est -toujours six ou sept fois moins que les six ou sept membres du comité -de lecture. Ou bien, ce qui pourrait valoir mieux, par un comité de -gens de lettres: cela apparaîtrait au moins plus normal et promettrait -plus de garanties. - ---Et, pour passer à un autre ordre d’idées, maître, toujours pas de -Censure? - ---Moins que jamais! me répondit l’illustre écrivain en souriant. La -_Fille Élisa_ et _Thermidor_ sont loin, n’est-ce pas, d’être des -arguments en sa faveur... On est venu m’interroger à ce propos, et on -m’a fait dire que la _Patrie en danger_ était bien plus réactionnaire -que _Thermidor_. Je n’ai pas dit cela. J’ai dit que ma chanoinesse -était plus royaliste que n’importe quel personnage de la pièce de -Sardou, et c’est vrai; mais j’ai ajouté que j’avais fait de mon -bourreau un fou humanitaire dont le type a évidemment dû exister -sous la Terreur. Maintenant, qu’on ait interdit _Thermidor_ par -mesure d’ordre, c’est possible et c’est soutenable; mais ce que je -demanderais, si on consentait à m’écouter, c’est que la Censure une -fois supprimée et le théâtre devenu enfin libre, les interdictions de -pièces par mesure d’ordre ne soient que provisoires. Au bout de huit -jours, par exemple, quand les passions se seraient un peu calmées, -que la presse aurait eu le temps d’éclairer le public sur le pour et -le contre de l’œuvre en discussion, le théâtre rouvrirait et la pièce -reparaîtrait. Alors si, décidément, elle suscite des bagarres, qu’on -l’interdise définitivement. Mais pas avant. - -«Voyez-vous, conclut M. de Goncourt, en me reconduisant, la Censure, -l’Art officiel, le décret de Moscou, tout cela est bien malade... -Encore un petit coup d’épaule, et je crois bien que nous assisterons à -un très significatif écroulement..... - - -CHEZ M. HENRY BECQUE - -L’auteur des _Corbeaux_ a quitté l’avenue de Villiers; il habite, à -présent, rue de l’Université, à deux pas de la _Revue des Deux-Mondes_, -non loin de l’Institut. Toujours la même simplicité spartiate. Là-bas, -la concierge vous disait: «Au troisième, à gauche; il n’y a pas de -paillasson, vous verrez!» Ici, le concierge vous dit: «Au troisième; -cherchez bien, il y a un bout de ficelle pour tirer la sonnette.» M. -Becque est le premier à plaisanter de son dédain pour les commodités de -l’ameublement; ses amis y voient même une vertu, et ils doivent avoir -raison. - -«Mais non!--me dit M. Becque,--je n’ai rien signé du tout. Mes amis, -les jeunes d’avant-garde, chaque fois qu’ils mijotent des projets -révolutionnaires, me comptent, de parti-pris, parmi les leurs. Et -ils ont raison. J’ai toujours été un peu batailleur, n’est-ce pas? -Et ce que je suis le moins, c’est un bénisseur et un routinier. Ils -le savent, et vous n’avez pas besoin de le répéter. C’est ce qui me -mettra, d’ailleurs, très à mon aise pour dire ma façon de penser. -Je n’ai pas vu la pétition, et je n’en ai entendu parler que par -l’écho qui vous amène. Mais puisque vous me demandez, dès maintenant, -mon avis sur la plus importante des réformes projetées par les -pétitionnaires, c’est-à-dire sur la suppression du Comité de lecture du -Théâtre-Français, je vais vous le dire, en deux mots. - -»J’estime qu’il y a plus de garantie à être lu et apprécié par un -Comité de six personnes, six artistes, en somme intelligents, et un -directeur, que par un directeur tout seul, la plupart du temps tout -à fait incompétent; un Comité, c’est déjà un petit public, où chacun -apporte son impression, où les avis peuvent se combattre, se discuter, -se contre-balancer. Un directeur, au contraire, une fois buté à un -préjugé, à un parti-pris, n’a rien qui puisse l’en dégager. Et puis, -un directeur ne lit pas de pièces! Il ne joue que celles qu’il a -commandées, c’est depuis longtemps prouvé. Combien de fois Perrin ne -me l’a-t-il pas dit: «Deux auteurs, deux pièces par an, une d’Augier, -une de Dumas, je n’en demande pas plus pour le Théâtre-Français! De -temps en temps, oui, un acte à un ami, à Meilhac, à Pailleron,--et -c’est tout!» Et tous les directeurs sont pareils à Perrin. Avouez que -je suis payé pour le savoir! Aux Français, au contraire, combien de -pièces Got n’a-t-il pas fait recevoir en les apportant lui-même, Got -et les autres! Ce n’est pas à moi à défendre la Comédie-Française, et -je ne veux pas me poser en champion du décret de Moscou; ce rôle-là -ne m’irait pas du tout. Mais, vraiment, je ne vois pas la révolution -bienfaisante que viendrait apporter, dans le monde des auteurs -dramatiques, la suppression du Comité de lecture. Ah! qu’on supprime ou -plutôt qu’on remplace les deux vieux brisquards chargés de déchiffrer -les manuscrits en première analyse! Ça, je ne demande pas mieux. Ils -ont soixante-dix ans, sont farcis d’Augier et de Dumas, et tout ce qui -n’est pas Augier et Dumas ne vaut pas la peine d’être lu par eux. On -fend l’oreille aux officiers de soixante-cinq ans, ne pourrait-on pas -en faire autant aux critiques surannés qui tiennent la place de plus -jeunes et de plus compétents? - ---Un Comité formé de gens de lettres ne vous paraît point préférable à -un Comité d’artistes? - ---Oh! les Comités de gens de lettres, je les connais! Comme il ne -pourrait être composé que de gens de lettres de deuxième ordre, -ils seraient tous dans la main du directeur, et cela ne changerait -absolument rien. La Rounat en avait institué un à l’Odéon, il le -rendait responsable des mauvaises pièces qui rataient, que souvent -lui-même avait imposées, et jamais le Comité n’a fait accepter un acte -qui avait déplu à La Rounat! - ---Admettez-vous, en principe, l’immixtion de l’État dans les théâtres? - ---Il ne peut pas y avoir de principe raisonnable à cet égard-là. -J’admets l’intervention de l’État, quand le baron Taylor, commissaire -du gouvernement, fait représenter _Hernani_; je l’admets quand le -représentant officiel s’appelle Édouard Thierry, qu’il est éclairé, -compétent et hardi et qu’il ouvre les portes du théâtre à des œuvres de -valeur; et, enfin, je l’aime de toutes mes forces quand un ministre, -qui s’appelle M. Bourgeois, fait jouer la _Parisienne_ malgré un -directeur qui n’en veut pas!» - - - - -CONVERSATION AVEC M. MAURICE MAETERLINCK - - - 17 mai 1893. - -Depuis qu’Octave Mirbeau présenta, dans l’éclatante et enthousiaste -monographie que l’on se rappelle, M. Maurice Maeterlinck aux lecteurs -du _Figaro_, la réputation de l’auteur de la _Princesse Maleine_ n’a -fait que grandir. A l’heure actuelle, aux yeux de presque toute la -jeune génération littéraire, il représente, à tort ou à raison, celui -qui doit vaincre en son nom; à tort, peut-être, car le poète des -_Aveugles_ n’a rien du chef d’école, ni le dogme inébranlable, ni la -combativité, ni la vanité ambitieuse; à raison, peut-être aussi, car la -lutte peut avoir lieu sans lui et son esthétique est assez large et -assez élevée pour grouper indistinctement toutes les forces idéalistes -qui s’apprêtent à la bataille. - -Or, aujourd’hui, au théâtre des Bouffes-Parisiens, à une heure et -demie, par les soins du poète Camille Mauclair et de M. Lugné-Poë, -doit être représentée la dernière œuvre de Maeterlinck: _Pelléas et -Mélisande_. - -Beaucoup de curiosité entoure cette représentation; le nouveau drame -trouvera-t-il le succès que l’_Intruse_ et les _Aveugles_ reçurent d’un -public d’élite? Dans tous les cas, les vieilles querelles sur l’art -ancien et l’art nouveau vont renaître. - -J’en profite pour présenter aujourd’hui, à mon tour, M. Maurice -Maeterlinck _vivant_. Car, chose au moins singulière, il n’y pas -vingt personnes à Paris qui connaissent le poète gantois! Depuis -trois ans qu’on le lit, qu’on le discute, personne ne l’a vu ici -jusqu’à ces jours derniers; son nom a rempli les feuilles littéraires -et boulevardières et Octave Mirbeau, qui mit si courageusement son -nom à côté de celui de Shakespeare, Mirbeau qui lui créa, du jour au -lendemain, sa réputation, n’a pas réussi à attirer ce jeune homme -modeste et timide à Paris, et il ne l’a jamais vu... - -Mais dernièrement il céda aux objurgations des organisateurs de -_Pelléas et Mélisande_ et consentit à grand’peine à venir surveiller -les répétitions. Je l’ai rencontré hier. C’est un grand garçon de -trente ans, blond, aux épaules carrées, dont la figure très jeune--une -moustache d’adolescent et le teint rose--sérieuse et facilement -souriante, est toute de franchise et de sensibilité; seul le front est -creusé de rides: quand il parle, les lèvres ont des tressaillements -nerveux et, à la moindre animation, les tempes battent et on voit les -artères se gonfler. Il parle d’une voix douce et comme voilée (la -voix des grands fumeurs de pipe), en phrases très courtes, avec une -hésitation qu’on dirait maladive, comme s’il a vraiment peur des mots -ou qu’ils lui font mal. - -«Je voudrais vous parler, ou plutôt vous faire parler un peu de votre -pièce,» lui dis-je. - -Il rit aimablement et répondit par petits morceaux, laborieusement -sortis: - -«Mon Dieu... je n’ai rien à en dire, c’est une pièce quelconque, ni -meilleure ni plus mauvaise, je suppose, que les autres... Vous savez, -un livre, une pièce, des vers, une fois écrits, cela n’intéresse -plus... Je ne comprends pas, je l’avoue, l’émotion vécue pas les -auteurs, dit-on, à la première représentation de leurs œuvres. Pour -moi, je vous assure que je verrais jouer _Pelléas et Mélisande_ comme -si cette pièce était de quelqu’un de ma connaissance, d’un ami, d’un -frère,--même pas, car pour un autre, je pourrais ressentir des craintes -ou des joies qui me resteront sûrement inconnues tant qu’il s’agira de -moi.» - -C’est sur ce ton de simplicité charmante et de sincère détachement que -se continua longtemps la conversation de M. Maeterlinck. J’aurais tant -voulu répéter ici les opinions et les jugements du poète-philosophe -sur les choses et sur les hommes du présent et du passé! Quelle saveur -profonde, quel pittoresque inattendu dans ses moindres propos!... Mais -le cadre de cet article hâtif ne se prête pas à de tels développements. - -Et puisque j’ai enfin réussi à tirer de l’auteur de l’_Intruse_, dans -une heure d’expansion, ce qu’il s’est toujours refusé jusqu’à présent -à livrer au public, c’est-à-dire des théories sur l’art dramatique--et -presque une préface de son théâtre--je m’empresse de les noter ici. - -Donc, après s’être longuement fait tirer l’oreille, il dit: - -«Il me semble que la pièce de théâtre doit être avant tout un _poème_; -mais comme des circonstances, fâcheuses en somme, le rattachent plus -étroitement que tout autre poème à ce que des conventions reçues pour -simplifier un peu la vie nous font accepter comme des réalités, il faut -bien que le poète _ruse_ par moments pour nous donner l’illusion que -ces conventions ont été respectées, et rappelle, çà et là, par quelque -signe connu, l’existence de cette vie ordinaire et accessoire, _la -seule que nous ayons l’habitude de voir_. Par exemple, ce qu’on appelle -_l’étude des caractères_, est-ce autre chose qu’une de ces concessions -du poète? - -»A strictement parler, le caractère est une marque inférieure -d’humanité; souvent un signe simplement extérieur; plus il est tranché, -plus l’humanité est spéciale et restreinte. Souvent même ce n’est -qu’une situation, une attitude, un décor accidentel. Ainsi, enlevez, -par exemple, à Ophélie son nom, sa mort et ses chansons, comment -la distinguerai-je de la multitude des autres vierges? Donc, plus -l’humanité est vue de haut, plus s’efface le caractère. Tout homme, -dans la situation d’Œdipe roi, qu’il soit avare, prodigue, amoureux, -jaloux, envieux, etc., etc., agirait-il autrement qu’Œdipe? - -»Ibsen, par endroits, ruse admirablement ainsi. Il construit des -personnages d’une vie très minutieuse, très nette et très particulière, -et _il a l’air_ d’attacher une grande importance à ces petits signes -d’humanité. Mais comme on voit qu’il s’en moque au fond! et qu’il -n’emploie ces minimes expédients que pour nous faire accepter et pour -faire profiter de la prétendue et conventionnelle réalité des êtres -accessoires le _troisième_ personnage qui se glisse toujours dans son -dialogue, le troisième personnage, l’_Inconnu_, qui vit seul d’une vie -inépuisablement profonde, et que tous les autres servent simplement à -retenir quelque temps dans un endroit déterminé. Et c’est ainsi qu’il -nous donne presque toujours l’impression de gens qui parleraient de la -pluie et du beau temps dans la chambre d’un mort.» - -J’interrogeai: - -«Comment jugez-vous, à ce point de vue, le théâtre antique? - ---Les Grecs, eux, y allaient plus franchement, parce qu’ils avaient -moins que nous d’habitudes mauvaises. Ils s’attardaient peu au choc des -hommes entre eux et s’attachaient presque uniquement à étudier le choc -de l’homme contre l’angle de l’inconnu qui préoccupait spécialement -l’âme humaine en ce temps-là: le _destin_. Pourquoi ne pourrait-on pas -faire ce qu’ils ont fait, simplifier un peu le conflit des passions -entre elles et considérer surtout le choc étrange de l’âme contre les -innombrables angles d’inconnu qui nous inquiètent aujourd’hui? Car il -n’y a plus seulement le Destin: nous avons fait, depuis, de terribles -découvertes dans l’inconnu et le mystère, et ne pourrait-on pas dire -que le progrès de l’humanité c’est, en somme, l’augmentation de ce -_qu’on ne sait pas_? - -» N’est-ce pas ce que fait Ibsen? On pourrait lui reprocher seulement -de n’avoir pas été assez sévère dans le choix de ces chocs; les Grecs -voulaient avant tout le choc de la _beauté pure_ (l’héroïsme, beauté -morale et physique) contre le Destin. Mais la beauté pure exige de -grands sacrifices et de grandes simplifications que nous n’osons pas -encore tenter. Nous sommes tellement imprégnés de la laideur de la vie -que la beauté ne nous semble plus ou pas encore la vie; et cependant, -même dans un drame en prose, il ne faudrait pas admettre une seule -phrase qui serait un prosaïsme dans un drame en vers, parce que le -prosaïsme, en soi, n’est pas une chose soi-disant basse, mais une -dérogation aux lois mêmes de la vie. - ---Votre idéal de réalisation, à vous, comment l’expliqueriez-vous? -demandai-je. - ---En somme, répondit-il, de sa voix peureuse toujours égale, en -attendant mieux, voici ce que je voudrais faire: mettre des gens en -scène dans des circonstances ordinaires et humainement possibles -(puisque l’on sera longtemps encore obligé de ruser), mais les y mettre -de façon que, par un imperceptible déplacement de l’angle de vision -habituel, apparaissent clairement leurs relations avec l’Inconnu. - -»Tenez, un exemple pour préciser ceci: - -»Je suppose que je veuille mettre à la scène cette petite légende -flamande que je vais vous raconter (ce serait, d’ailleurs, impossible -parce qu’elle nous paraît encore trop fabuleuse et que l’intervention -de Dieu y est trop visible, et nous avons de si mauvaises habitudes que -nous ne voulons admettre l’intervention du mystère que lorsqu’il nous -reste un moyen de la nier). Mais je prends cet exemple, parce qu’il est -simple et clair et me vient à l’esprit en ce moment. - -»Un paysan et sa femme sont attablés un dimanche devant leur -maisonnette, prêts à manger un poulet rôti. Au loin, sur la route, -le paysan voit venir son vieux père, cache précipitamment le poulet -derrière lui, pour n’être pas obligé de le partager avec ce convive -inattendu. Le vieux s’assoit, cause quelque temps et puis s’éloigne -sans se douter de rien. Alors le paysan veut reprendre le poulet; mais -voilà que le poulet s’est changé en un crapaud énorme qui lui saute au -visage, et qu’on ne peut jamais plus arracher et qu’il est obligé de -nourrir toute sa vie pour qu’il ne lui dévore pas la figure. - -»Voilà. L’anecdote est symbolique, comme, d’ailleurs, toutes les -anecdotes et tous les événements de la vie. Seulement, ici, et c’est -bien le cas de le dire, le symbole saute aux yeux. Qu’en peut-on faire? -Irai-je étudier l’avarice du fils, l’horreur de son acte, la complicité -de sa femme et la résignation du vieillard? Non! Ce qui m’intéressera -avant tout, c’est le rôle terrible que ce vieillard joue à son insu: il -a été, là, un moment, l’_instrument_ de Dieu; Dieu l’employait, comme -il nous emploie ainsi, à chaque instant; il ne le savait pas, et les -autres _croyaient_ ne pas le savoir; et, cependant, il doit y avoir un -moyen de montrer et de faire sentir qu’en ce moment le mystère était -sur le point d’intervenir...» - - - - -SIBYL SANDERSON - - - 16 mars 1894. - -J’ai causé hier une demi-heure avec Mlle Sibyl Sanderson. - -Elle était vêtue d’une toilette noire, aux manches de dentelle amples -et légères; une longue chaîne d’or semée de perles faisait deux fois le -tour de son buste élégant, et dans ses lourds cheveux fauves, savamment -ondulés, plongeait un large peigne d’or; à ses doigts, chargés de -diamants, de perles roses et de rubis, des éclairs dansaient. Elle -était nonchalamment assise dans un fauteuil; à côté d’elle, sur un -vaste canapé, un grand monsieur américain assistait à la conversation, -avec un immense bouquet de bleuets à la boutonnière. - -Sans presque plus d’accent anglais, elle me raconte brièvement son -histoire déjà connue: sa naissance à Sacramento (Californie), de -parents américains; six mois passés au Conservatoire de Paris, où elle -fut admise au milieu de l’année, exception qui la flatta beaucoup; ses -professeurs: d’abord Mme Sbriglia, qui enseigna également aux frères -de Reszké; puis Mme Marquési, dont elle est restée l’élève. Puis ses -débuts à La Haye, en 1888, dans _Manon_, sous un nom d’emprunt, par -prudence. Paris, en 1889, cent représentations d’_Esclarmonde_ «que -M. Massenet avait écrite pour moi». Bruxelles (_Manon_, _Roméo et -Juliette_, _Faust_, etc.). Ensuite Covent-Garden (_Manon_); retour à -l’Opéra-Comique où elle joue _Phryné_, «que M. Massenet avait écrite -pour moi»; _Lackmé_, saison à Saint-Pétersbourg; «enfin, conclut-elle, -entrée à l’Opéra avec _Thaïs_, que M. Massenet a écrite pour moi. -Voilà!» - -Mais je voulais, pour cet événement si parisien qu’est un début de -Mlle Sanderson à l’Opéra, dans une première de M. Massenet, obtenir -d’elle quelques confidences inédites sur ses goûts, ses préférences -artistiques, ses idées sur la nouvelle musique, sur les jeunes -auteurs--et sur les vieux. - -Elle me dit avec un très gracieux sourire: - -«Demandez-moi tout ce qu’il vous plaira, questionnez-moi; je vous dirai -tout ce que vous voudrez!» - -Sur cette bonne promesse, j’interrogeai: - -«Eh bien donc! mademoiselle, quel musicien préférez-vous?» - -Elle sourit, ses yeux gris se plissèrent railleusement et elle me -répondit: - -«Ah! vous voudriez bien savoir cela! Eh bien! non, _ça_, je ne peux pas -vous le dire... - ---Alors, dites-moi la partition qui a vos préférences?» - -Elle éclata de rire, puis: - -«Mais c’est la même chose! Non, vraiment, je ne peux pas... - ---Alors, répétai-je, dites-moi quel est le rôle que vous avez eu le -plus de plaisir à jouer?» - -Elle rit encore: - -«Mais tous! tous! C’est toujours celui que je joue que je préfère!» - -Ainsi fixé, il me restait à m’informer de différents détails que -la jolie cantatrice ne me refuserait pas, sans doute. C’est ainsi -que j’appris successivement qu’elle gante 5-3/4, qu’elle mesure -cinquante-deux centimètres de tour de taille, que sa fleur d’élection -est la violette, mais qu’elle ne déteste pas le copieux bifteck -saignant et les larges rôtis, qu’elle se lève ordinairement entre neuf -heures et dix heures, mais que les jours où elle doit chanter elle -reste au lit jusqu’à trois heures après-midi et dîne à quatre heures; -de plus, elle n’a jamais songé ni à la mort, ni au suicide,--car -pourquoi?--ce sont là des choses qui ne la préoccupent pas; ce corps -admirable se refuse à choisir entre l’enterrement et la crémation; elle -m’a dit aussi qu’elle aime la peinture, mais qu’elle n’y connaît rien; -elle lit, certes! un peu de tout, elle m’a cité Musset et Maupassant, -et aussi le _Disciple_, de Bourget, qu’elle vient justement de -terminer, et qu’elle trouve exquis; je sais aussi qu’elle n’aime pas le -monde, mais qu’en revanche elle raffole du théâtre, des petits théâtres -gais, où elle va très souvent; abonnée du Théâtre-Libre, d’ailleurs; sa -main, que j’ai regardée un instant, en chiromancien, est chaude et la -peau en est sèche, les doigts sont courts mais assez effilés; pourtant -c’est la main d’une femme calme et sûre d’elle-même, sans emportement -de passion, très avisée, logique et raisonneuse. J’ai vu aussi son -pied; comme je lui demandais sa pointure, elle étendit prestement la -jambe, et je vis apparaître, sur le bas de soie noire, un étroit petit -pied chaussé d’un fin soulier de chevreau à boucle d’argent. - -«Je ne sais pas la mesure!» s’écria-t-elle en riant. - -Le visiteur aux bleuets riait, lui aussi, bien plus fort, à toutes les -questions et à toutes les réponses de cette confession, et, de temps -en temps, lançait, au milieu de ses éclats de rire, quelques mots -d’anglais que je ne comprenais pas. - -Un parfum pénétrant flottait dans l’air. Je demandai à Thaïs: - -«Quel est le nom de ce parfum? - ---Oh non! oh non! protesta-t-elle, je ne peux pas vous le dire, -impossible! Je ne veux pas que tout le monde ait le pareil, et je ne le -dis à personne, absolument!» - -Je m’inclinai une fois de plus, et, pour me rattraper: - -«Au moins, dites-moi quel est le peuple que vous préférez?» - -Elle eut cette franchise: - -«Pour le moment, ce sont les Français! Je les adore, ils sont si -gentils, si charmants! C’est que je suis très Parisienne de cœur, moi, -savez-vous? Bien plus que beaucoup de vraies Parisiennes! - ---Alors quelle est la campagne que vous aimez? - ---Oh! c’est bien simple, celle où il n’y a pas de vaches, ni de -cochons, ni de veaux, ni de fumier!» - -Je m’en allais. Elle me dit encore d’un ton ravissant: - -«Je n’aime pas qu’on soit méchant avec moi, j’aime qu’on m’aime!» - -Telle est et ainsi pense la _Thaïs_ de M. Anatole France et de M. -Massenet. - - - - -LE CAPITAINE FRACASSE - -DEUX VERSIONS D’UNE MÊME LÉGENDE - - - 12 octobre 1896. - -Tout le monde connaît, au moins par ouï-dire, la querelle tenace faite -par l’auteur du _Capitaine Fracasse_ à M. Porel, alors directeur de -l’Odéon. - -Il nous a paru piquant, au lendemain de la représentation de ce drame, -célèbre avant la lettre, de demander à M. Porel, qui s’était peu -défendu jusqu’à présent, de résumer pour nous les éléments de ce litige -qui dura dix années, comme au moyen âge les querelles des preux. - -M. Porel a bien voulu se prêter à notre curiosité, et on lira -ci-dessous sa version. Mais quand nous avons eu les explications de -M. Porel, l’idée nous est venue de demander à M. Bergerat de revenir -une fois encore sur ses griefs, et, comme il y a consenti, on lira -ci-dessous, en regard l’une de l’autre, les deux versions--quelquefois -contradictoires. - - - VERSION DE M. POREL - - «J’avais monté _le Nom_ de Bergerat et même joué - personnellement un rôle d’abbé qui avait eu du succès. J’étais - en des termes incertains avec l’auteur. Sa pièce n’ayant pas - fait d’argent, La Rounat et moi ayant été forcés de la retirer - de l’affiche, il avait dû m’en conserver une rancune que je ne - méritais pas. Un jour, Paul Mounet me dit: «J’ai vu Bergerat, - il veut faire pour moi un _Capitaine Fracasse_. Avez-vous - quelque chose contre lui?--Du tout, lui répondis-je, le roman - est célèbre, l’auteur a du talent, la pièce se passe à l’époque - Louis XIII, époque intéressante et jolie, il n’y a justement - pas un seul costume Louis XIII à l’Odéon, c’est une occasion - de s’en munir pour le répertoire. Allons-y du _Capitaine - Fracasse_!» Mounet en parle immédiatement à Bergerat, qui vient - me voir et me dit qu’il va commencer la pièce... C’est ici le - point initial de la légende connue. - - »Bergerat, sans me communiquer aucun scénario, commença sa - pièce. Il m’écrivit de la campagne où il était: «J’ai fini - mon premier acte, voulez-vous venir l’entendre?» J’allai donc - à Saint-Lunaire, spécialement. Je reconnais que Bergerat me - fit une hospitalité tout à fait écossaise, et qu’il me lut le - premier acte de sa comédie. A mon premier étonnement--car nous - étions convenus d’une pièce en prose--il me lut un acte en - vers, le premier, un très joli acte, ma foi! Je lui dis, comme - Mac-Mahon: «Vous êtes le nègre, continuez!» De retour à Paris, - un jour que je dînais chez Vacquerie, je lui dis: «Bergerat - fait un _Capitaine Fracasse_ en vers.» Vacquerie me dit: «Mais - il est fou! Pourquoi diable mettre en vers un roman en prose?» - - »A l’ouverture de la saison, Bergerat vint un jour chez moi, un - fort rouleau sous le bras. C’était le manuscrit du _Capitaine - Fracasse_: «Eh bien! donnez-moi la pièce, lui dis-je, quoique - en vers--puisqu’elle devait être en prose--si elle me va, comme - je l’espère, nous la jouerons cet hiver.» Bergerat me répond: - «Ah! non! je ne laisse pas mon manuscrit sans savoir exactement - quand je serai joué.» Je lui fis remarquer qu’il était dans - toutes les habitudes des directeurs de lire d’abord les pièces - qu’ils ont à recevoir. Il insista, j’insistai; et, comme deux - Normands, nous nous entêtâmes tellement, ma foi! que, fâché un - peu plus que de raison, je crois, je lui fis comprendre que la - question pouvant s’éterniser ainsi, il fallait nous en tenir - là, et qu’il eût désormais à rester chez lui. - - »Le lendemain, au lieu d’une lettre de Bergerat, que - j’attendais, pouvant me demander même des explications sur ce - mouvement d’humeur compréhensible, mais exagéré, je reçus une - lettre de M. Castagnary, alors directeur des beaux-arts. Dans - cette lettre, il y avait cette phrase: «Monsieur le directeur, - je n’admettrai jamais que quelqu’un de mon administration - manque d’égards au gendre de Théophile Gautier.» Je répondis - immédiatement à M. Castagnary que ceci ne regardait nullement - l’administration, que si M. Bergerat avait à se plaindre de - moi, il savait où me trouver. J’étais déjà, dès ma deuxième - année, peu disposé à voir l’administration s’immiscer sans - raison dans les affaires d’un théâtre aussi difficile que - l’Odéon... Deuxième missive du directeur des beaux-arts - répondant, cette fois, d’une façon courtoise: «Monsieur le - directeur, puisque vous voulez bien me donner des explications - au sujet de votre entrevue avec M. Bergerat, je vous attendrai - à telle heure, à mon cabinet.» Nouvelle réponse de ma part: - «Monsieur le directeur, je n’ai rien à vous dire de plus que ce - que je vous ai dit dans ma première lettre. Je regrette que, - sans m’avoir écouté, vous m’avez déjà infligé une sorte de blâme - que je ne puis accepter. J’aurai donc le regret de ne pas me - rendre à votre rendez-vous...» - - »Mais je me demandais pourquoi M. Bergerat n’avait pas voulu - me laisser le manuscrit du _Capitaine Fracasse_, puisque je - lui avais commandé la pièce. J’en eus, deux jours après, - l’explication dans le _Figaro_, où je lus, au Courrier des - théâtres: «M. Bergerat lit aujourd’hui, au Comité de lecture - de la Comédie-Française, _le Capitaine Fracasse_, comédie en - cinq actes et en vers.» L’incident me paraissait dès lors - terminé, pour ma part, lorsque la pièce fut refusée à la - Comédie-Française! Bergerat eut alors une idée qu’après dix ans - passés je trouve encore charmante! Il m’écrivit: «Vous m’avez - commandé _le Capitaine Fracasse_, je tiens la pièce à votre - disposition...»!! Je lui répondis sur-le-champ qu’après le - refus de la Comédie je me trouvais dégagé vis-à-vis de lui et - que je ne voulais plus lire sa pièce! - - »Bergerat m’attaqua alors devant la Société des auteurs pour me - demander l’indemnité prévue dans les traités. Je fis aisément - comprendre à ces messieurs que je ne devais rien à M. Bergerat, - puisqu’il avait porté sa pièce autre part! - - »Et je ne connaissais toujours pas _le Capitaine Fracasse_! - - »A ce sujet même, Bergerat fit une série d’articles contre la - Société des auteurs, articles charmants du reste, mais qui ne - prouvaient pas davantage contre elle que contre moi lorsqu’il - avait inventé à mon usage le mot _tripatouillage_ pour une - pièce que j’ignorais! - - »Depuis, à chaque nouveau ministère--et vous savez combien ils - sont éphémères,--chaque ministre des beaux-arts me faisait - appeler et me demandait toujours de jouer la pièce de Bergerat; - et je répondais toujours au ministre que je ne voulais pas la - jouer! - - »Arriva M. Lockroy au ministère des beaux-arts. Il renouvela - mon privilège pour quatre ans; j’étais avec lui en de meilleurs - termes qu’avec ses prédécesseurs, j’étais même son obligé. - Naturellement, il me parla du _Capitaine Fracasse_! Il me - demanda: «Vous ne trouvez donc pas la pièce bonne?» Je lui - répondis: «Mais je ne connais que le premier acte que j’ai - toujours trouvé charmant!--Voulez-vous connaître le reste?--Si - vous le désirez...» - - »Armand Gouzien, alors commissaire du gouvernement, m’apporta - donc le manuscrit, et c’est ici que le «tripatouillage» - commence! Je pris enfin connaissance de la pièce. A ma grande - stupeur, l’auteur avait supprimé tout l’élément du quatrième - acte, c’est-à-dire la reconnaissance du frère et de la sœur! - - »Mes rapports avec Bergerat étaient à ce moment poussés à - l’état aigu, il m’attaquait tous les jours dans tous les - journaux de Paris. J’écrivis donc à Lockroy--et non à lui--que - j’avais lu le manuscrit qu’il m’avait fait remettre et qu’à - mon grand étonnement l’auteur avait négligé de traiter le - point culminant du roman, que la pièce était, par conséquent, - incomplète et injouable. Un mois après, je reçois une lettre - de Bergerat à laquelle je ne m’attendais vraiment pas! Il m’y - disait: - - «J’ai fait les changements que vous m’avez demandés, voilà le - manuscrit. Quand entrons-nous en répétitions?» Je lui envoyai - son manuscrit, simplement. - - »Mais ce n’est pas encore tout! - - »Nouveau ministre, nouvelle recommandation pour _le Capitaine - Fracasse_. C’était, cette fois, M. Bourgeois. Il me fit - appeler, me dit que la subvention de l’Odéon ne tenait plus - qu’à un fil, qu’on voulait faire des économies, que Bergerat - avait des amis dans le Parlement, que je devais jouer - _le Capitaine Fracasse_. Je lui répondis qu’on ferait ce - qu’on voudrait de la subvention de l’Odéon, mais que je ne - dépenserais jamais 50,000 francs pour monter la pièce d’un - homme avec qui j’étais dans des termes pareils! - - »Cette fois la question était close. - - »Depuis ce temps-là, je n’en ai plus jamais entendu parler. Si - Bergerat a repris son vieux refrain, il l’a varié quelquefois, - à des moments sérieux de ma vie; il a dit aussi dans un article - des paroles cordiales qui m’ont fait plaisir. Voilà où nous en - sommes. Je ne sais pas ce que pensera le public de sa pièce. - Il a été avec moi un collaborateur insupportable. Je sais que - c’est un vaillant et un travailleur et un homme qui a des - qualités de famille inestimables, et je souhaite de tout mon - cœur que l’Odéon fasse avec _le Capitaine Fracasse_ cent belles - représentations, dût-on dire: «Porel a été un imbécile en ne le - jouant pas!» - - - VERSION DE M. ÉMILE BERGERAT - - «J’étais, depuis _le Nom_, très mal avec Porel. Nous nous - étions fâchés parce qu’on l’avait arrêté à la vingtième - représentation, malgré un succès assuré si on l’avait maintenu. - - »Or, en avril 1887, je reçois, un matin, la visite de Paul - Mounet, qui était, à ce moment l’étoile de l’Odéon et l’ami de - Porel. - - »Il avait vu, sous les galeries de l’Odéon l’illustration du - _Capitaine Fracasse_, par Gustave Doré, et l’idée lui était - venue de proposer à Porel de faire un Fracasse pour le théâtre. - Porel lui dit qu’il trouvait l’idée excellente et que c’est moi - qu’il fallait charger de l’exécuter. Il vient donc me demander - de la part de Porel. Je m’étonne beaucoup... «Encore faut-il, - lui dis-je, que je consulte des amis et que tout soit en règle. - Il me faut des papiers et une commande ferme.» - - »Je reçois le lendemain, la visite de Dumas qui m’aimait - beaucoup. Je lui raconte l’aventure et il me dit gentiment: - «Mon petit, voulez-vous que je m’en charge? Je vois Porel - ce soir même, à une première de Paul Meurice. J’arrangerai - l’affaire.» En effet, le lendemain, vers les midi, il revient: - «J’ai vu Porel, me dit-il, l’affaire est conclue. Il vous - demande seulement de lui faire un scénario. S’il lui convient, - comme il est sûr de votre forme, vous passerez en octobre 1888.» - - »Sur la foi de Dumas, je viens à l’Odéon, je rencontre Porel - qui descendait les marches de l’Odéon. Il court vers moi, la - main tendue: «Mon cher, nous aurions toujours dû nous aimer... - Je ne sais pas pourquoi...» etc., etc. - - »Bref, quinze jours après, je lui apporte le scénario, il le - trouve à son gré, il me fait la commande instantanément. - - »Il ajoute même: «Pour ne pas perdre de temps, emportez les - deux premiers tableaux à la campagne, et travaillez! Je vais en - Bretagne cette année, je vous reporterai les autres tableaux - avec la mise en scène toute préparée.» - - »Avant de partir, je lui fais cette observation: «Je viens - de lire le roman de Gautier, il me paraît impossible de - mettre dans la bouche des acteurs ces grandes phrases à la - Chateaubriand. Il n’y a qu’une façon: c’est de transformer cela - en vers pour ne pas trahir l’admirable couleur du style du - roman.» Il accepta et me dit: «Ça m’est égal, la question - de forme, ça ne me regarde pas, marchez! - - »Je pars donc pour la campagne, et je fais mes deux actes. Sans - m’avoir prévenu, je le vois arriver un soir à Saint-Lunaire, - au bout du jardin, avec un paysan qui traînait sa malle et une - lanterne. Il s’installe, je le reçois de mon mieux et je le - garde pendant deux jours. Le lendemain, je lui lis les deux - premiers actes. Enchanté de la machine, il me dit: «Parfait! - marchez!» (C’est son mot.) «Soyez prêt pour novembre.» Il - nageait dans un enthousiasme profond. Avant de repartir, il - envoie son acceptation des cinq actes, en vers, du _Capitaine - Fracasse_ à la Société des auteurs; acceptation qui n’était que - la confirmation de sa commande sur scénario. - - »Vers le milieu d’octobre, j’écris à Porel que je n’avais plus - qu’un acte à terminer et que cela va être prêt tout de suite. - Porel ne me répond pas. Je sens le piège, je termine rapidement - ma pièce et, le 1er novembre, je lui écris que ma pièce est - parachevée. Pas de réponse! Après ces deux lettres, je lui - envoie une dépêche. Toujours pas de réponse. Je lui écris donc - une troisième lettre, l’avisant que ma _commande_ est prête. Je - reçois enfin une dépêche de M. Porel, ainsi conçue: «Mon cher - Bergerat, vous m’annoncez une pièce de vous. Quelle est cette - pièce? _Signé_: POREL.--_N.-B._--Vous savez que je ne les veux - que complètement achevées.» - - »C’était le 8 novembre. - - »Le lendemain 9, enterrement de Mme Boucicaut, à neuf heures du - matin--je précise. Ayant traversé une foule opaque, je débarque - avec mon fiacre, 10, rue de Babylone, mon rouleau sous le bras. - Je suis reçu par M. Porel, stupéfait de me voir et ne croyant - pas que j’eusse, en honnête homme, tenu mon engagement. - - »Ici cela commence à devenir excessivement drôle. - - »Il me reçoit debout dans son cabinet: «Laissez votre pièce, - me dit-il. Je la lirai. Si elle me plaît, je la jouerai quand - je croirai devoir le faire. S’il y a des modifications à y - apporter, vous ferez ces modifications, et si elle ne me - convient pas, je vous payerai l’indemnité.» - - »Furieux moi-même de ce manque de parole, puisqu’il y avait - commande formelle, je reprends mon rouleau, et je m’en vais - tranquillement. C’est alors que je publiai au _Figaro_ cette - lettre célèbre sur le _tripatouillage_, qui depuis fit fortune. - - »Cette lettre parue, M. Castagnary, directeur des beaux-arts, - m’appelle, me fait raconter la chose, et envoie un poil à M. - Porel, lequel refuse de se justifier. Lockroy devient ministre - de l’instruction publique; il me fait appeler à son tour, prend - connaissance des faits, et me dit: «Je suis désarmé devant les - théâtres subventionnés, je ne peux faire qu’une chose: c’est de - vous décorer au 1er janvier!...» Ce qu’il fit, en effet, deux - mois après. - - »Des années se passent. Les ministres se succèdent. Le laps - nécessaire pour que l’indemnité me fût due s’écoule. Je fais - venir M. Porel devant la Société des auteurs. M. Camille - Doucet, alors président me demande de ne pas proférer un mot. - «Laissez M. Porel s’expliquer!» Je m’assieds dans un coin, les - mains sur les genoux, et j’écoute M. Porel qui se met à mêler - les faits, à confondre ma pièce avec d’autres, à «bafouiller» - à ce point que M. Doucet l’interrompt: «Vous ne voulez pas - jouer la pièce, voulez-vous payer l’indemnité?» M. Porel refuse - sous prétexte que le temps avait périmé son obligation! A quoi - M. Doucet lui répond, en propres termes: «Alors, monsieur, - allez-vous-en!» - - »Quand il fut parti, je quittai mon canapé et rompis mon - silence. Le Comité me déclara qu’il était désarmé devant de - pareils cas et qu’il n’y avait désormais pour moi d’autre - juridiction que le Tribunal de commerce avec un procès à très - gros frais. Donc, pas de gouvernement, pas de Société des - auteurs, rien pour défendre les commandes! M. Abraham Dreyfus, - qui assistait à cette séance, se lève, prend son portefeuille, - en tire un bon de pain de deux sous, et, en s’adressant à - moi, me dit: «Mon cher confrère, je sais que vous êtes chargé - de famille, que vous gagnez votre vie avec votre plume, - permettez-moi, au nom de mes confrères de la littérature, de - vous offrir ce bon de pain de deux sous qui vous aidera à - recommencer un drame en cinq actes et en vers!» - - »Un an ou deux encore se passent. La direction de l’Opéra - devient vacante. M. Porel désirait en être nommé le directeur. - Pour arriver à ses fins, il courtisait les gens de la presse, - entre autres Victor Wilder, critique influent, lequel - concourait pour la même place. Wilder écrit à Porel que non - seulement il s’effacera devant lui, mais encore qu’il l’aidera - à réussir, s’il veut jouer le _Fracasse_. Porel demande - communication du manuscrit!... Et Wilder l’exige de moi. - Je remets donc le manuscrit à Wilder qui le porte à Porel. - Celui-ci lui répond quelques jours après: «Je jouerai la pièce, - si M. Bergerat consent à rétablir un tableau du scénario que - j’avais coupé et qui lui paraissait indispensable au succès - de l’ouvrage.» (Ce tableau se trouve être le sixième dans la - pièce qui se joue en ce moment. C’est la reconnaissance du - frère et de la sœur.) J’accepte et je refais l’acte en huit - jours. Wilder remet cette nouvelle version à Porel, qui la - lui rapporte en disant que décidément il ne veut pas monter - l’ouvrage. - - »Renfoncement dans les ténèbres. - - »Cela fait déjà trois ou quatre ans de torture! - - »Jamais plus je ne me suis occupé de Porel, sauf lorsqu’il a - été très malheureux. Au moment de l’Eden-Théâtre, je lui ai - donné un coup de main dans la presse, sans avoir jamais reçu - même une carte de lui.» - - -Et c’est ainsi qu’on écrit l’histoire. - - - - -LA MISE EN SCÈNE DU CAPITAINE FRACASSE A L’ODÉON - - - 3 novembre 1896. - -CONVERSATION AVEC M. POREL - -Tout le monde a parlé, depuis huit jours, sur cette question de -l’Odéon, sauf l’homme de Paris le plus désigné peut-être pour le faire. -M. Porel a été durant trente ans le pensionnaire de ce théâtre; il -y a vu passer trois longues directions avec des fortunes diverses; -il en est devenu finalement le directeur et en a exercé, avec une -intelligence et une activité remarquables, la fonction; c’est, de plus, -l’un des rares fermiers de l’Odéon qui se soient retirés avec quelques -centaines de mille francs bien gagnés. Si l’on ajoute que le directeur -actuel du Vaudeville et du Gymnase est, de l’avis général, l’un des -premiers metteurs en scène de Paris, et qu’il est l’auteur de deux -forts volumes sur l’Histoire administrative et littéraire de l’Odéon, -on ne discute plus que sa parole ne doive être attentivement écoutée -sur cette matière. - -Je voulais élucider avec M. Porel deux points importants de la question -pendante: les causes du gâchis odéonien, les moyens d’y remédier -durablement. - -M. Porel dit: - -«Dans une association comme celle qui les avait liés, Ginisty -devait être la tête et Antoine le bras. Or, il paraît que, si la -tête consentait à s’en tenir à ses attributions administratives et -littéraires, le bras voulait devenir cerveau à son tour: Antoine -engageait, dit-on, l’association à fond sans consulter Ginisty, -dépensait l’argent de la commandite comme un enfant qui a, pour la -première fois, un peu d’argent dans les mains! Passe encore s’il avait -bien fait les choses!... Mais là je m’arrête, je ne sais plus... Je -n’ai pas mis les pieds à l’Odéon depuis mon départ, c’est-à-dire depuis -quatre ans, et j’ignore tout du génie d’Antoine canalisé sur l’Odéon.» - -Une idée me traverse la cervelle. - -«Ecoutez, dis-je à M. Porel, en l’occurrence une consultation théorique -ne suffit pas; puisqu’il s’agit d’un metteur en scène, il me faut une -consultation pratique. Venez-vous avec moi à l’Odéon?» - -M. Porel se mit à rire: - -«Vous le désirez?... Ce serait drôle, en effet... _Le Capitaine -Fracasse_, c’est vrai, je ne l’ai pas vu. C’est une idée, allons-y ce -soir.» - -Le soir même donc, comme nous roulions vers l’Odéon, sur des roues de -caoutchouc, je pouvais entendre M. Porel me dire: - -«J’ai vu quelques-unes des pièces que le directeur dégommé a -montées autrefois au Théâtre libre, et je me suis dit: «Voilà un -homme qui a _le don_.» Je faisais pourtant des réserves, me rendant -compte, en homme du métier, de la part de surprise qu’il y avait -dans l’impression générale de la critique: on arrivait dans des -salles misérables et petites, prévenu que les gens qui montaient -le spectacle n’avaient pas le sou, que c’étaient des amateurs sans -école. Alors--comprenez-vous?--tout ce qui était mauvais passait -inaperçu, tout ce qui était médiocre paraissait bon, et ce qui -était effectivement bien devenait merveilleux! Ajoutez à cela la -collaboration souvent intelligente des auteurs, l’imprévu des pièces -souvent brutales qu’on y jouait, et vous avez l’explication qu’Antoine -ait eu des amis qui aient conservé si longtemps des illusions sur son -compte. - -»Quant à moi, qui l’avais signalé à Jules Lemaître pour créer un -rôle dans _l’Age difficile_, au Gymnase, je ne le connaissais pas -personnellement, et je l’attendais avec un peu de curiosité. Que -ferait-il? Que dirait-il au moment de la mise en scène? Et j’ai été -stupéfait de voir que, pas un seul jour, il n’ait apporté ni une idée, -ni un mouvement original. Il a été tout simplement comme les autres -comédiens, plus tâtonnant, plus inexpérimenté, voilà tout! C’est ce -jour-là que j’ai compris ce qu’on m’avait dit de lui, qu’il faisait -ses mises en scène «à la flan», qu’il lui fallait se démener et jurer -pour s’exciter au travail. Comme ce personnage de Daudet qui ne pensait -qu’en parlant, Antoine ne pouvait diriger qu’en sacrant.» - -Nous arrivons à l’Odéon, et nous montons dans une loge, exactement face -à la scène, pour ne rien perdre du _Capitaine Fracasse_ qu’on venait -juste de commencer. A peine étions-nous assis que ces mots arrivaient -à nos oreilles: «Voilà le directeur qui s’éclipse!...» C’était Hérode, -le directeur du Chariot de Thespis qui s’écroulait, ivre mort, sous -la table... «Voilà ce que c’est que de trop aller au café,» me dit M. -Porel. - -La représentation suit son cours. M. Porel écoute et regarde avec -une grande attention la pièce devenue, par lui, célèbre avant sa -représentation. De temps en temps, il me fait une remarque que -j’enregistre soigneusement: «Asseyons-nous sur ce banc,» dit un des -personnages. Il n’y a pas de banc! A un moment donné, Mlle Depoix et -M. Amaury se trouvent contre une porte-fenêtre qui doit être vitrée, -et ils passent, l’un le coude, l’autre la main à travers les vitres! -«Voyez cette salle où doit se jouer la grande scène de séduction de -la pièce, où doit se commettre peut-être un viol: pour tout mobilier -quelques fauteuils du _Malade imaginaire_!» Et ces costumes! Ces -costumes que Gautier s’est donné la peine de décrire avec tant de -précision et de couleur. Des loques informes! De vieux costumes du -répertoire! Le costume de Scapin, c’est celui de Gros-René qu’on voit -tous les soirs, à 7 heures, au lever de rideau. C’est lamentable, -c’est triste à pleurer! Ils doivent être habillés d’oripeaux, soit! -Des oripeaux, ça n’est pas forcément noir ou gris. Le Chariot de -Thespis est un bouquet fané, mais un bouquet! Le soleil doit chanter -là-dessus au moindre rayon! D’ailleurs, sommes-nous dans la vérité, -ici, ou dans le pittoresque charmant, souriant, séduisant qu’a voulu -Gautier? Tous ces costumes sont gris, ou marrons, ou noirs. Ce Léandre, -l’amoureux alangui de toutes les belles, qui devrait avoir les doigts -chargés de bagues, un costume rose et argent fané, de quelle couleur -est-il? Allons! allons! ni délicatesse, ni goût, c’est pauvre et c’est -minable... - -«Si encore c’était l’argent qui avait manqué! Mais on a fait venir des -décors d’Angleterre et on a acheté un rideau wagnérien de 5.000 francs! -C’est d’une incurie et d’une niaiserie qui désarment.» - -La représentation allait finir. - -«Partons, me dit M. Porel, nous en avons vu assez.» - -En route, M. Porel réfléchit en silence. Puis il me dit: - -«Est-ce une opinion sérieuse, tout à fait sérieuse que vous voulez de -moi? Donc, pas de polémique et pas de plaisanterie trop facile. - ---Allez-y, dis-je à M. Porel. - ---»Quand un metteur en scène a à présenter au public une œuvre comme -_le Capitaine Fracasse_, quel est son devoir? Rechercher et observer -avec attention ce qui constitue l’âme et la trame de la pièce, -débrouiller peu à peu cette âme, pour la mettre en relief, la rendre -saisissante et claire aux yeux des spectateurs, ce qui n’est pas -toujours chose commode, car les poètes noient souvent l’action sous la -phrase, et je vois que dans les trois quarts des pièces annoncées par -l’Odéon, répertoire étranger, répertoire grec, la partie lyrique couvre -justement l’action, et le fil dramatique est obscur. Lorsque le metteur -en scène s’est rendu compte de la composition dramatique de l’œuvre, -_il tient son premier plan_; il ne lui reste qu’à le bien disposer, à -le bien éclairer, à le bien habiller, à le bien faire jouer! - -»Or, c’est exactement le contraire que je viens de voir dans la pièce -de ce pauvre Bergerat, qui, décidément, n’a pas de veine. Au premier -acte, la pièce part sur un duo d’amour--d’ailleurs très joli--mais -qui est incompréhensible, et, je suis sûr, incompris--par la faute de -la mise en scène et de l’interprétation. Ce malheureux Antoine a même -désappris son premier métier d’employé gazier et il ne s’est seulement -pas rendu compte que sa scène n’est pas éclairée! Il n’a pas descendu -ses herses! Il a laissé toute la hauteur du cadre aux décors, ce qui -fait que les acteurs sont tout le temps presque dans le noir, et que, -même aux décors les plus éclairés, aucun jeu de physionomie n’est -visible! - -»Ce n’est pas tout: il ne se sert pas du proscénium! Jamais les -artistes ne descendent à l’avant-scène! Or, qu’on le veuille ou non, -c’est la loi de l’acoustique de l’Odéon: les acteurs ne sont entendus -que lorsqu’ils sortent du cadre. Et la plupart du temps, excepté les -voix d’hommes, lorsqu’ils crient, on n’entend qu’un bredouillis confus. -D’où cet ennui noir jeté sur la pièce; d’où cette inattention, cette -sorte de désintéressement du public que vous avez pu constater avec -moi. Or, ce _ba be bi bo bu_ du métier: faire voir ses personnages et -les faire entendre, M. Antoine ne le connaît pas. Non seulement il ne -s’est pas donné la peine de l’apprendre avant de commencer, mais encore -il ne s’en est pas aperçu quand la faute a été commise, puisque, tous -les jours, elle se renouvelle! - -»Au deuxième tableau, son fameux décor anglais produit exactement -l’effet contraire qu’il doit produire: les hommes ont l’air d’être des -géants alors qu’on s’attend à être frappé par l’immensité du paysage. -N’importe! Il pourrait passer tel quel, si le metteur en scène l’avait -complété. Avec cinquante francs d’ouate, il eût admirablement imité -la neige, et, au lieu de faire mourir le Matamore derrière un tas de -neige qu’on dirait fait par un cantonnier, il eût obtenu un effet de -réalité saisissant. C’est un détail. Passons. Suivons la pièce. Au -troisième tableau, une place à Poitiers, où l’action s’engage: la mise -en scène est faite comme par un enfant. Cette place, devrait paraître -une place étroite, une sorte de carrefour. Au lieu de prendre l’une -des cent toiles de fond qui eussent mieux fait l’affaire, on s’en va -chercher ce fond immense de la _Madame de Maintenon_, de Coppée. Ici -encore la façon d’habiller les personnages, cette entrée soudaine -de la figuration en bloc, au lieu de l’avoir peu à peu préparée, -cette place qui devrait grouiller, cet arbre du second plan coupé à -ras des feuilles, sans même avoir été raccordé, tout cela c’est le -comble de la maladresse et de l’enfantillage. De plus, ni le désir du -duc de Vallombreuse, ni la chevalerie héroïque de Sigognac, ni les -explications d’Hérode, sur les origines de la petite, rien de toutes -ces choses importantes ne se détache du cadre et n’arrive à l’oreille -du public ennuyé. - -»De sorte, que lorsqu’on entre dans le quatrième acte, le public n’a -rien compris à toute cette histoire, et cela par la faute, l’unique -faute du metteur en scène. Que va être ce quatrième acte où se dénoue -l’action? Si jamais il fallait faire des décors, en faire venir -de Londres, avec des trucs, ou en trouver soi-même d’ingénieux ou -seulement d’exacts, c’était là, et c’était facile! - -»Mais ici l’épreuve est radicale. L’intérieur d’un château-fort où l’on -a emmené Isabelle, le portrait de son père, l’entrée de Chiquita, la -délivrance des comédiens, le combat de la fin, ne sont ni arrangés, ni -composés, ni mis dans le décor, ni même étudiés. Cela a l’air d’une -bande de comédiens en société, jouant sans direction. C’est tout à fait -incroyable. Et vraiment l’auteur a été trahi, je le dis pour Bergerat, -qui méritait tout de même mieux que cela. - - - - -LA NOUVELLE «LYSISTRATA» - - - 6 mai 1896. - -La reprise de _Lysistrata_ au Vaudeville aura l’importance d’une -première représentation. En effet, M. Maurice Donnay a complètement -récrit la pièce qui fut jouée en 1892 au Grand-Théâtre, sous la -direction Porel; il n’a gardé presque intacts que le premier et le -deuxième acte, lequel deuxième acte, dans la nouvelle version, est -devenu le troisième. - -La partie poétique et lyrique a été augmentée, pour laquelle M. Amédée -Dutacq a écrit des musiques nouvelles, certaines scènes ont été -supprimées, d’autres ajoutées. Enfin, la _Lysistrata_ d’aujourd’hui ne -ressemble plus à l’ancienne. - -Ayant l’autre jour l’occasion de causer de tout cela avec l’auteur -d’_Amants!_ il nous a semblé qu’il y aurait quelque intérêt à l’écouter -parler du jugement un peu sévère de la critique d’alors, jugement que -cassa le public en allant l’applaudir plus de cent fois de suite. - -Et comme je demandais à Maurice Donnay si c’était de lui-même ou -d’après les critiques alors faites qu’il avait refait sa pièce, il me -répondit: - -«C’est plutôt de moi-même. _Lysistrata_ était ma première œuvre -dramatique et j’ai reconnu qu’elle était pleine de défauts. Le -principal, c’est que j’avais voulu _faire une pièce_. Ce qui est -ridicule. Pour cela, j’avais imaginé une rivalité entre la courtisane -et la femme mariée, j’avais imaginé un mari trompé et dont on se -moquait, toutes choses qui donnaient à la pièce un caractère de bas -vaudeville qui m’a déplu en la relisant. D’ailleurs à ce point de -vue-là, je suis entièrement d’accord avec la critique. Je me suis -dit que vouloir absolument _faire une pièce_ était une considération -puérile à laquelle on ne devait pas s’arrêter, et j’ai fait tout -simplement une série de scènes, _qui auraient pu_--tout est là!--_se -passer_ en Grèce. - -»Mais je ne suis pas fâché de profiter de l’occasion que vous m’offrez -de mettre le public en garde contre une erreur où tombèrent quelques -critiques, lorsque cette comédie fut représentée pour la première fois -à Paris. Trompés évidemment par la similitude des titres et même par -leur parfaite analogie, des gens crurent que j’avais voulu adapter la -comédie d’Aristophane et me jugèrent sévèrement sur ce que j’avais -retranché ou ajouté au comique grec. De tels reproches faits à un -auteur ne valent qu’autant que ce dernier émet des prétentions: or je -n’ai jamais prétendu être le fils adoptif d’Aristophane; il suffit -d’avoir lu ce poète pour se rendre compte qu’on ne peut pas adapter -Aristophane. On peut le traduire, en prose comme l’a fait excellemment -et avec une subtile érudition et une ingénieuse fidélité M. Poyard, que -j’ai consulté plus d’une fois; en vers, comme l’a fait plus récemment -encore, avec une rare souplesse et une grande conscience, M. Robert de -La Villehervé, mais quant à adapter Aristophane, il n’y fallait pas -songer. - -»J’ai emprunté au poète grec l’idée originale qui fait le fond même de -sa pièce, c’est-à-dire les femmes s’engageant par serment à priver -leurs maris des plaisirs conjugaux, afin d’obtenir d’eux, par les -tortures de cette continence forcée, qu’ils fassent la paix avec les -Lacédémoniens. Je suis parti de cette idée et je ne me suis nullement -astreint à suivre Aristophane. - -»D’ailleurs, nous sommes tous les deux arrivés au même but, l’obtention -de la paix, par des voies différentes; tandis qu’Aristophane imagine -que les femmes âgées s’emparent de la citadelle de Cranaüs, j’ai -imaginé que Lysistrata prenait un amant, et n’est-il pas plus logique, -pour une femme, de prendre un amant qu’une citadelle? - -»Or on m’a reproché vivement d’avoir donné un amant à Lysistrata, et -l’on a prétendu que je portais une atteinte grave au caractère de -l’héroïne; mais le fond de la pièce d’Aristophane ce n’est pas le -caractère de Lysistrata, mais l’idée ingénieuse qu’elle émet et le -serment qu’elle fait prêter à ses concitoyennes. Aristophane nous a -montré l’oratrice, la femme jouant un rôle public; il m’était bien -permis d’imaginer la vie privée de Lysistrata, et que la femme intime -fût une amoureuse dont les actes seraient en parfait désaccord avec -les paroles qu’elle prononce à la tribune. Quoi de plus humain? Nous -sommes témoins chaque jour de contradictions de ce genre, et c’est -aussi athénien que parisien. Et puis Lysistrata n’a jamais existé, -c’est un être de pure fantaisie, son personnage ne reste pas enfermé -dans la limite de la légende ou de l’histoire, ce n’est pas Phèdre -ni Clytemnestre: on peut donc, sans commettre un crime littéraire, -imaginer qu’elle ait eu un amant. - -»On objecte alors que les mœurs en Grèce, vers l’an 412 avant -Jésus-Christ, n’étaient pas les mêmes que les mœurs de Paris en 1896 -et que les femmes athéniennes n’étaient pas des «Chères Madames», -que l’adultère était une exception. Pourtant dans Aristophane il est -question à chaque instant des Athéniennes et de leurs amants. Dans -_l’Assemblée des femmes_, lorsque Blepyrus aborde Praxagora et qu’il -lui demande d’où elle vient, elle lui dit: «_Tu ne crois pas que je -vienne de chez un amant_» et Blepyrus répond: «_Non, pas de chez un -seul, peut-être._» Et dans _les Fêtes de Cérès et de Proserpine_, il -suffit de lire le monologue de Mnésiloque: - -»... _Pour moi je verse de l’eau sur le gond de la porte, et je vais -retrouver mon amant, puis je me livre à lui à demi couchée sur l’autel -d’Apollon et me retenant de la main aux lauriers sacrés._ - -»On pourrait multiplier les exemples. - ---Tout cela paraît très juste, en effet. Mais étiez-vous documenté de -la sorte quand vous avez écrit la pièce? - ---En aucune façon! Je vous donne toutes ces raisons parce que vous -m’interrogez. Mais il est évident qu’elles étaient en dissolution -dans ma façon de concevoir ma comédie, et que ce sont vos objections -qui viennent de les précipiter. Et d’ailleurs, peu importe si, selon -la belle expression de Barrès, vous pouvez exprimer en formules -contagieuses ce qui, chez moi, n’était qu’un bouillonnement confus. - ---En somme, en 1892, la critique ne fut pas très favorable à -_Lysistrata_? - ---Ma foi non; pour une première pièce elle aurait pu être indulgente, -elle ne le fut pas. L’un s’indignait que l’on touchât à la Grèce, -l’autre allait jusqu’à me traiter de rapin. D’une façon générale on -trouva que l’esprit de ma comédie était chatnoiresque. Car en effet -j’ai débuté au Chat-Noir; je ne l’oublie pas et je m’en vante. J’y -étais en fort bonne compagnie. Quel plus bel éloge pouvait-on me faire? -Et puis si l’esprit du Chat-Noir consiste essentiellement à tout -dire, à tout oser, à ne respecter rien, ni les gens au pouvoir, ni les -préjugés, ni les hypocrisies, à mêler la farce au lyrisme, n’est-ce -pas là l’esprit qui caractérise aussi le comique grec? Et dire que mon -esprit était chatnoiresque, cela ne revenait-il pas à dire qu’il était -aristophanesque? Il fallait aux critiques un terme de comparaison, et -en prenant le plus rapproché d’eux ils ne s’étaient pas aperçus que -c’était le même.» - - - - -COMMENT M. SARDOU DEVINT SPIRITE - - - 8 février 1897. - -En feuilletant les annales du spiritisme, on trouve à chaque page des -récits de phénomènes spirites, apparitions de fantômes, de vivants -et de morts, écriture automatique, télépathie et téléplastie; aussi -ce n’est pas cela que nous demanderons à M. Sardou de nous raconter. -Le jour où il met publiquement en œuvre ses théories[2] il nous a -paru intéressant de demander au célèbre Stanley des ténèbres de -l’occultisme, l’histoire de son initiation à la foi spirite. Et voilà -le récit qu’il a bien voulu nous faire samedi, sur la scène même de la -Renaissance, au bord de la rampe, au milieu de l’équipement des décors. - - [2] On répétait chez Sarah Bernhardt, sa pièce: _Spiritisme_. - -«C’était en 1851. On parlait beaucoup à Paris des phénomènes spirites -que le fameux docteur Fox venait de produire en Amérique. C’était la -première manifestation spirite vraiment bruyante depuis de longues -années. J’avais un ami qui s’appelait Goujon, astronome adjoint à -l’Observatoire et secrétaire d’Arago. - -»Nous étions très liés, et souvent j’allais le soir fumer ma pipe avec -lui, faire une partie d’échecs et causer. C’était mon aîné, mais son -esprit très sérieux m’intéressait et il aimait en moi mon attention et -ma compréhension assez vive des choses. Un soir, en nous promenant sur -l’avenue de l’Observatoire, il me dit soudain: - ---Je te confierais bien quelque chose, mais je te connais, tu vas te -ficher de moi... - -»Et comme je protestais, il confessa: - ---Eh bien! écoute. Tu as entendu parler des histoires fantastiques -qui viennent de se passer en Amérique: les déplacements d’objets, -les tables parlantes et marchantes et le reste? Or, avant-hier, le -consul d’Amérique à Paris est venu demander à Arago d’assister à -une expérience qu’il organisait; il avait, disait-il, un médium -extraordinaire qui produisait des phénomènes incroyables; mais il -tenait à ce que cette expérience eût lieu devant un savant considérable -comme lui, qui pût prendre les précautions nécessaires pour empêcher -toute supercherie. Arago, malade du diabète et couché, nous délégua, -moi et son neveu Mathieu, pour le suppléer. Nous sommes donc allés hier -soir chez le consul. On nous a d’abord mis en face de la table sur -laquelle le sujet devait opérer. C’était une table de salle à manger -pour dix personnes, excessivement lourde; on nous pria de vérifier -qu’elle n’était pas machinée. Nous avons regardé, en effet, de tous les -côtés, en dessous, autour, sur le parquet, partout: c’était une table -naturelle! Eh bien! mon cher, le médium est arrivé, la table s’est -dressée sur ses deux pieds de droite, nous avons appuyé de toutes nos -forces pour l’empêcher de se soulever davantage, et nous nous sommes -sentis enlever de terre avec elle, irrésistiblement... Que veux-tu dire -à cela? Nous n’y avons rien compris, et, un peu honteux, nous sommes -partis. Ce matin, nous n’osions pas en parler à Arago, par peur qu’il -ne se moquât de nous, et nous espérions qu’il avait oublié... Mais, de -lui-même, il nous demanda des nouvelles de l’expérience de la veille; -nous la lui racontâmes telle quelle... - ---Eh bien! quoi? dit le Maître devant nos figures un peu penaudes. Vous -avez vu cela, n’est-ce pas? Mes enfants, un fait est un fait. Quand -nous ne pouvons pas l’expliquer, contentons-nous de l’enregistrer; -c’est là tout notre devoir...» - -M. Sardou continue: - -«Moi, quand mon ami Goujon eut fini de raconter son histoire, je me -tordais de rire! - ---Tu vois! tu vois! que tu te fiches de moi,» me dit-il. - -Et plus jamais il ne m’ouvrit la bouche sur ce sujet. - -«Voilà l’histoire de mon premier contact avec le spiritisme. Vous voyez -que ce n’est ni d’un emballé, ni d’un gobeur! - -»A quelque temps de là, je déjeunais chez des amis qui racontaient -encore de ces histoires extraordinaires. Ils connaissaient Mlle Beuc, -qui écrivait dans la _Revue de la Démocratie pacifique_. C’était une -disciple de Fourier, femme excessivement intelligente qui s’intéressait -à toutes les hautes questions de philosophie sociale, d’art et de -littérature, une femme vraiment remarquable. - -»--Venez chez elle, me proposa-t-on. Elle vous montrera des choses qui -vous surprendront. - -»Mlle Beuc demeurait, 2 ou 4, rue de Beaune, juste en face la maison -de Voltaire. Il y a de ces rencontres! Au-dessus de son appartement -demeurait Hennequin, fouriériste devenu fou, et qui se croyait en -communication avec l’Ame de la Terre; au-dessous d’elle, Eugène Nus, -spirite aussi, se livrait, d’ailleurs, à de très belles expériences--je -l’ai su depuis. J’étais donc là au centre même des esprits, comme en un -sandwich! - -»Chez Mlle Beuc, je trouvai Mme Blackwell, fouriériste également et -d’une rare intelligence. On me présenta, naturellement, comme un -incrédule, et les expériences commencèrent. Le guéridon resta muet. On -insista: rien! On supplia: rien! Je partis. - -»--Revenez après-demain, me dit-on. Nous essayerons de nouveau. - -»Je revins rue de Beaune au jour dit. Et l’on m’apprit qu’aussitôt -après mon départ le guéridon s’était animé. On recommença avec moi les -tentatives de l’avant-veille: Rien! On s’efforça: rien, rien, rien! - -»--Il n’y a plus de doute, votre présence empêche, me dit la maîtresse -de maison. - -»Je m’excusai d’être un trouble-fête et je quittai la place. - -»Au lieu de m’avoir découragé, ces échecs m’avaient excité. Je m’étais -fait ce raisonnement: «Si ces gens sont des charlatans, pourquoi -hésitent-ils à opérer devant moi? Les prestidigitateurs n’ont pas de -ces scrupules-là! S’ils sont sincères, que signifie donc cet arrêt que -produit ma présence dans la réalisation de ces phénomènes? - -»Alors, je me mis à visiter, aux quatre coins de Paris, tous les -endroits où j’avais chance de trouver des tables éloquentes ou des -apparitions de fantômes. Un soir, je tombe rue Tiquetonne, chez une -dame Japhet, au milieu d’une société de somnambules, de gobeurs, -de prestidigitateurs, de roublards, de cocottes, et en même temps -d’honnêtes gens comme moi que la curiosité amenait, entre autres le -futur curé de Saint-Augustin. Heureusement que j’y rencontrai aussi -Rivaille, qui venait de se faire baptiser Allan-Kardec. Grâce à lui et -à quelques autres qui étaient là, je pus enfin entrer dans des milieux -plus sérieux où vraiment se passaient des faits extraordinaires. Et -j’allai ainsi, de fait en fait, d’abord sceptique, peu à peu ébranlé -par l’évidence, jusqu’au jour où je me rencontrai avec Home, le premier -médium de cette époque, qui fut appelé par l’Empereur aux Tuileries, -et que moi-même j’ai vu marcher dans l’air, flotter, oui, flotter, à -un mètre du plancher de sa chambre. Ce jour-là, devant l’impossibilité -d’une supercherie, c’en fut fait de mes doutes: j’avais _vu_ Home -contredisant toutes les lois de la pesanteur; j’avais entendu des -musiques dans les coins de la chambre, vu des lueurs voltiger dans -l’air, etc., etc. - -»Et je voulus devenir médium à mon tour. - -»J’essayai d’écrire sans faire de mouvement volontaire, mais le crayon -demeurait immobile. Je connus le baron du Potet qui me conseilla de -continuer, d’insister. Je continuai donc; et une nuit, en revenant de -Chatou, je m’en souviens comme d’hier, ma main se mit à tracer des -lignes bizarres qui me paraissaient sans aucun sens. Quand ma main -se fut arrêtée, je me levai pour aller dans une pièce voisine, et en -revenant devant la table où j’avais écrit, mais du côté opposé où -j’étais placé en écrivant, je m’aperçus que j’avais dessiné une tête de -diable à l’envers! - -»Satan! oui, c’est Satan qui a été le point de départ de mon initiation! - -»J’étais donc médium, moi aussi! Mes facultés de médium ont duré -exactement dix-huit mois; elles ont cessé net, comme elles étaient -venues.» - -Je veux savoir jusqu’où va la croyance de M. Sardou. Et je lui demande -s’il croit, non seulement à l’existence d’une force naturelle encore -inexpliquée, mais encore à la vie psychique des désincarnés, aux -_manifestations d’âmes_? - -«Je crois, me répond-il, à l’existence de phénomènes qui ont un -caractère d’intelligence indépendante de la nôtre. - ---Mais ne puis-je savoir comment vous les expliquez? En un mot, quelle -est votre doctrine? - ---Non, je ne veux, ni ne peux, d’ailleurs, entrer dans les explications -des faits. Je ne peux que les _affirmer_, en tant que _réels_. Qui sait -le nombre d’années qu’il faudra à la science avant qu’elle ait pu, en -observant, en classant, en sériant une quantité innombrable de faits -suffisants, arriver à une généralisation sérieuse? - ---Encore un mot, dis-je à M. Sardou. Votre pièce est-elle, de votre -part, un acte de prosélytisme spirite, une phase de la bataille -que se livrent les croyants et les incrédules, ou une tentative de -vulgarisation? - ---Non, c’est plus simple que cela. Je me suis dit: «Un de ces jours, -il va se trouver un monsieur qui va faire une pièce là-dessus sans -connaître le sujet, ou du moins en le connaissant moins bien que moi.» -Et je me suis donné le plaisir d’aller au-devant de cette possibilité -et de traiter moi-même le sujet spiritisme comme il mérite de l’être, -c’est-à-dire sérieusement. Voilà tout.» - ---Mais ne craignez-vous pas qu’on rie un peu?... - ---Les gens qui me blagueront, je m’en fiche! Et j’ai mon sac plein de -railleries pour les railleurs. Je m’attends à tout, mais qu’est-ce que -vous voulez que ça me fasse? Ma pièce peut n’être jouée que trois fois: -je suis sûr que, dans vingt-cinq ans, on dira: «Ce sacré Sardou, il -avait tout de même raison!» - - - - -LA LOI DE L’HOMME - -QUELQUES PROPOS DE M. PAUL HERVIEU - - - 15 février 1897. - -Le jour de la première représentation de la comédie de M. Paul Hervieu, -à la Comédie-Française, j’ai eu avec lui une conversation que je tiens -à noter. - -Après _Les Tenailles_, cette deuxième comédie à tendances -revendicatrices des droits de la femme, classe M. Hervieu parmi les -auteurs à thèse. Même, on dirait, parmi les féministes. - -J’ai voulu causer de cette position qu’il semble prendre dans la -dramaturgie moderne avec l’auteur de l’_Armature_. Je lui ai dit: - -«Entendez-vous faire du prosélytisme? Vous passez déjà pour le -champion, bientôt académique, des droits de la femme...» - -Mais finement, comme il sait, M. Hervieu m’a répondu: - -«Je ne me donnerai pas ce grotesque de m’affubler en champion de quoi -que ce soit... Je ne fais ni politique, ni socialisme: je fais du roman -et du théâtre, il est naturel que ce soit plutôt dans le sens de mes -préférences intellectuelles qu’à leur encontre. Or, je considère qu’un -pas important de la civilisation c’est de corriger la situation sociale -qu’ont faite à la femme les premiers établissements de la barbarie. - -»Tout le monde sait, à présent, que la seule raison que la femme ait -encore aujourd’hui d’être classée comme inférieure à l’homme, c’est -tout bonnement parce que, étant physiquement la plus faible à l’origine -des sociétés, elle a dû subir, de toute éternité, la loi de plus fort -qu’elle, c’est-à-dire «la loi de l’homme». Graduellement, elle s’est -élevée dans les pays chrétiens, mais elle garde, malgré tout, un peu de -sa tare originelle. - -»Mais, en l’état actuel des choses, il y a une anomalie cruelle: -puisqu’on déclare la femme inférieure à l’homme et que tout le code -social consacre cette infériorité, fait-on une différence dans les -pénalités appliquées à l’homme et à la femme? Dit-on: la femme aura -trois mois de prison là où l’homme en aura six? Non. On les fait égaux -dans toutes les responsabilités pénales, civiles, financières. - -«Or, pour en revenir à votre question et à mon cas, j’ai été choqué de -cette situation et j’ai trouvé intéressant d’en porter le problème au -théâtre. Mais les droits de la femme à l’atelier sont du ressort des -discussions politiques. _Madame la Doctoresse_ et _Madame l’Avocat_ ont -été déflorées par le vaudeville, et j’ai trouvé que les infériorités de -la femme se dramatisent surtout dans son rôle d’épouse et de mère. De -là, mes deux comédies: _Les Tenailles_ et _La Loi de l’Homme_.» - -Voici donc expliquée--au moins provisoirement--la vocation dramatique -de M. Paul Hervieu. - -Pour le cas particulier de _La Loi de l’Homme_, quelques explications -sont peut-être utiles. M. Hervieu a trouvé que l’inégalité des droits -sur les enfants est absolument choquante. Il estime, et avec raison, -semble-t-il, que l’enfant appartient aussi bien à la mère qu’au -père; et même qu’il appartient plus sûrement à la mère..., car, si -l’identité du père est parfois problématique, celle de la mère est -toujours indubitable... Au point de vue des intérêts pécuniaires, il -lui a paru stupéfiant de voir qu’une femme mineure ne peut s’engager -valablement dans aucune obligation financière, mais que la jeune fille -a le droit de se marier à partir de quinze ans et qu’à ce moment sa -simple signature est susceptible de consacrer l’aliénation de tous -ses biens présents ou futurs. On dira qu’il y a les précautions du -contrat de mariage? Mais qui est-ce qui conseille et écrit le contrat? -Deux notaires. C’est-à-dire deux indifférents, deux hommes, toujours -partiaux par conséquent et forcément partisans des stipulations qu’ils -ont vues leur réussir _personnellement_ ou qui, même, leur ont parfois -manqué dans leurs contrats personnels! - -M. Hervieu s’est avisé, d’autre part, de ce qu’il pouvait y avoir de -particulièrement inique, dans certaines circonstances données, à ce -que le mari fût seul autorisé à se prononcer en dernier ressort sur le -mariage des enfants. - -Et c’est de là que sortent les principaux épisodes de _La Loi de -l’Homme_. - -Cette nouvelle œuvre du jeune dramaturge affirme encore le procédé des -_Tenailles_, d’une action rapide, sans monstre ni héros, avec les -revendications successives, par chacun des personnages, de ses droits -individuels. C’est ainsi qu’on verra, dans _La Loi de l’Homme_, une -femme réclamant ses droits d’épouse, un mari prétendant à la liberté -d’aimer à sa guise, une fillette refusant de renoncer à ses droits de -fiançailles, une mère revendiquant le droit maternel de se prononcer -sur le mariage de son enfant, l’époux trompé dictant sa loi à tous par -le droit de sa douleur et de sa conscience. - -Comme me le disait l’auteur de _La Loi de l’Homme_, les répliques de -ses personnages pourraient se résumer ainsi: - -«--Et moi?--Et moi?--Et moi?--Et moi?» - -Cette façon d’envisager les caractères humains ne sera guère contestée -sans doute que par ceux qui passent leur vie à se sacrifier pour les -autres... - -On prétendait, à la répétition générale, que certaines inexactitudes -juridiques s’étaient glissées dans les propos du commissaire de police, -au premier acte. - -M. Hervieu, à qui j’avais communiqué ces réflexions, m’a dit qu’il -priait ses contradicteurs de vouloir bien se renseigner à nouveau et -plus complètement auprès des personnes ayant qualité pour trancher le -débat. - -J’ai fait ces démarches moi-même, et me suis rendu compte que M. -Hervieu avait très strictement résumé le fonctionnement de la justice -sur ce point. - -Une erreur assez répandue, en effet, est de croire qu’en cas d’adultère -une femme peut, aussi bien qu’un mari, requérir l’assistance du -commissaire de police. Or, le commissaire de police n’intervient en -cette matière que lorsqu’il y a délit, et l’adultère du mari n’est -délictueux que lorsqu’il est consommé au domicile conjugal. Ce n’est -pas le cas du personnage de la pièce de M. Hervieu qui donne ses -rendez-vous dans une chambre d’ami. - -Voici même, pour l’édification des intéressés, quelques chinoiseries de -la loi sur le point de préciser ce qu’est le domicile conjugal: la Cour -de cassation a décidé, en effet, qu’il n’y a pas délit si le mari a -installé sa concubine dans un logement tenu secret et loué sous un faux -nom; qu’on ne peut considérer comme maison conjugale les résidences -momentanées du mari dans les villes où il va pour ses affaires; mais -qu’il y a délit dans le fait du mari qui installe une concubine dans un -appartement contigu à celui qu’il habite avec sa femme, alors qu’une -porte de communication a été ouverte entre les deux appartements! - -Muni de ces théories et de ces documents, le lecteur peut aller voir se -dérouler les trois beaux actes de _La Loi de l’Homme_. Il comprendra ce -qu’a voulu l’énergique auteur, et, que l’œuvre lui plaise ou non, il ne -pourra s’empêcher de se replier longuement sur sa propre conscience, en -rentrant chez lui. - -On n’a pas tous les jours cette occasion-là. - - - - -ALFRED BRUNEAU - - - 19 février 1897. - -Sans préjuger de la future destinée de _Messidor_, la soirée -d’aujourd’hui marquera une date importante dans l’histoire du drame -lyrique en France. - -C’est là, du moins, l’avis sincère des maîtres musiciens que j’ai -consultés, l’autre soir, à la répétition générale de l’œuvre nouvelle. - -Cette entrée hardie du jeune musicien à l’Académie nationale de musique -rend nécessaires quelques détails sur son passé et sur l’histoire de sa -vocation artistique. - -Bruneau est né à Paris en mars 1857. Il va donc avoir tout à l’heure -quarante ans. Au contraire de ce qui se passe ordinairement dans les -familles, Bruneau n’a pas vu sa carrière entravée par ses parents; -ceux-ci l’ont même toujours encouragé dans la voie où, de lui-même, il -était entré. Et peut-être trouvera-t-on là un argument de plus contre -cette théorie arbitraire que c’est de la lutte, des obstacles et même -des misères de la vie que sortent les tempéraments artistiques les plus -originaux et les plus puissants... - -Le père de Bruneau jouait du violon, en amateur, et sa mère du piano. -Quand il fut en âge d’apprendre à jouer d’un instrument, il se décida -pour le violoncelle, afin de compléter un trio de musique de chambre -familiale. Il entra au Conservatoire où il décrocha son premier prix -de violoncelle en 1874. Détail touchant: lorsque le jeune homme se -présenta au concours pour faire partie de l’orchestre des Italiens, -son père, qui s’était remis plus sérieusement au violon depuis quelque -temps et qui ne voulait pas le quitter, concourut en même temps que lui -et fut reçu le même jour! - -Bruneau, dans sa jeunesse, fut donc nourri de la vieille musique -italienne; il joua aux Italiens à la première d’_Aïda_, puis _Lucrèce -Borgia_, _Lucie_, _Rigoletto_, _La Traviata_, et tout l’ancien -répertoire. Mais il fit aussi partie des orchestres de Pasdeloup et de -Colonne. Il a par conséquent assisté aux premières luttes wagnériennes, -vers 1875-1876. Il se rappelle encore la fameuse journée du _Crépuscule -des Dieux_! - -Il était entré dans les classes de composition du Conservatoire, et -l’on sait qu’il est un des meilleurs élèves de Massenet à qui, en -somme, malgré un tempérament différent de son maître, il doit tout ce -qu’il sait. Il concourut donc en 1881 pour le prix de Rome; le sujet de -sa cantate était _Sainte Geneviève de Paris_. Bruneau avait voulu faire -là une sorte de petit drame lyrique, selon la formule wagnérienne. Le -jury fut un peu stupéfait de la hardiesse de cette jeune œuvre, et -Gounod, tout en faisant à Bruneau de grands compliments et tout en -reconnaissant qu’il fallait le classer premier, obtint du jury qu’il -n’y eût pas de premier grand prix et qu’on décernât seulement cette -année un second grand prix de Rome. - -«Il faut le laisser s’assagir, disait Gounod. On lui a trop laissé la -bride sur le cou... Dans un an, cette belle ardeur sera calmée...» - -Mais le résultat de cette rigueur fut tout autre que celui qu’on -avait prévu. Si Bruneau était allé à Rome, peut-être qu’en effet--car -à vingt-quatre ans on est encore malléable,--en suivant les cours, -en subissant fatalement l’influence des maîtres, il eût pu changer -de formule. A partir de ce moment, il cessa de concourir, se mit à -composer librement et à vivre de ses propres idées. - -Détail à retenir: Perrin, qui faisait partie du jury, s’était montré -très favorable à Bruneau. Il avait fait valoir que la cantate du -candidat donnait de grandes espérances pour le théâtre. Et il lui dit: - -«Puisque Gounod a voulu que vous restiez à Paris, je vous donne vos -entrées à la Comédie-Française.» - -(On n’accordait généralement cette faveur qu’aux premiers grands prix.) - -Voilà donc Bruneau jeté dans la révolte! - -Il donne successivement l’_Ouverture héroïque_ au concert Pasdeloup, -_Léda_ (sur un poème d’Henri Lavedan) au concert Godard, _Penthésilée_ -chez Colonne, et enfin aborde le théâtre avec _Kérim_, drame lyrique -en trois actes, paroles de P. Milliet et de Lavedan, qui fut joué -au Théâtre lyrique le 9 juin 1887. C’était une de ces tentatives -mort-nées du Théâtre lyrique, comme il y en a eu tant! On y jouait en -plein été les œuvres les plus diverses, depuis _Le Voyage en Chine_ -jusqu’à _Lucie de Lammermoor_. Bruneau fut joué dans les vieux décors -du _Voyage en Chine_, deux jours avant la faillite, et il lui avait -fallu aller chercher chez eux chaque musicien et chaque artiste qui -refusaient de se rendre au théâtre, où on ne les payait pas! - -Son véritable début au théâtre doit donc être reporté au 18 juin 1891 -(encore l’été, pourtant!), où fut donné, avec le succès qu’on se -rappelle, _Le Rêve_ à l’Opéra-Comique, sur un livret de M. Émile Zola -avec qui il avait été mis en rapport par un ami commun, l’architecte -connu Frantz Jourdain, qui est en même temps un lettré subtil et un -dilettante de haut goût. Depuis ce jour, la collaboration Zola-Bruneau -a continué. Elle a fourni un autre drame lyrique à l’Opéra-Comique: -_L’Attaque du moulin_, le 23 novembre 1893, qui eut un très grand -retentissement en France et à l’étranger. - -Il faut généralement de deux à trois ans à Bruneau pour écrire la -musique et l’orchestration d’un drame. Sa méthode de travail ressemble -un peu à celle de Zola, pour sa rigueur et sa logique. Il bâtit -d’abord dans sa tête toutes les parties de l’œuvre qu’il écrira, les -mouvements, les thèmes, les idées, les scènes principales et même -les mélodies; c’est un travail de réflexion qui demande un assez long -temps. Et quand ce travail est fait, il se met aussitôt à l’ouvrage et -il l’écrit sans tâtonnement. Jamais il ne laisse une scène inachevée -pour passer à une autre plus tentante; rien ne peut le distraire de la -marche qu’il s’est tracée. - -Bruneau est chevalier de la Légion d’honneur depuis 1895. - -Voilà donc quelle a été jusqu’à aujourd’hui la carrière du novateur -qu’on va jouer ce soir à l’Opéra. D’autres diront ce qu’ils pensent -de son œuvre nouvelle, et à quelle hauteur de l’échelle artistique il -faut classer l’auteur de _Messidor_. Mais ce qu’on peut dire à présent, -c’est qu’Alfred Bruneau est un des plus consciencieux artistes de ce -temps. Et tous ses camarades de l’École, et tous ses maîtres, et tous -ses émules, et tous ses amis m’approuveront si je souligne ici sa -réputation de haute probité artistique et la grande honnêteté de son -esprit critique. - - - - -SARAH BERNHARDT EN GUENILLES. - -LES MAUVAIS BERGERS[3] - - [3] Un volume chez Fasquelle. - - - 11 décembre 1897. - -Le début de M. Octave Mirbeau au théâtre s’annonce comme un gros -événement artistique. La première des _Mauvais Bergers_ ne doit avoir -lieu que dans une semaine, et déjà M. Ullmann, l’actif administrateur -de la Renaissance, est assailli de demandes de places. - -Rien ou presque rien n’a transpiré jusqu’ici de la pièce de M. Mirbeau. -On sait seulement qu’il s’agit d’un drame humain très intense où se -mêle un drame social d’une très haute envolée. On sait aussi, et ce -ne sera pas la moindre curiosité de cette première sensationnelle, -que, pour la première fois de sa vie, Mme Sarah Bernhardt incarnera -une femme du peuple, _une véritable ouvrière_, Madeleine Thieux, -pauvre fille anémique au cœur brûlant de charité et de mysticisme d’où -sortira le mot prophétique qui apaisera et consolera les pauvres et les -malheureux. - -Mais on entend déjà dire: Un drame social est-il donc possible au -théâtre? L’échec mérité de récentes tentatives de cet ordre n’a-t-il -pas découragé les auteurs de thèses sociales?... C’est que les -_Mauvais Bergers_ ne sont pas une thèse; c’est qu’ils sont justement -le contraire d’une thèse... Mais laissons parler là-dessus Mme Sarah -Bernhardt elle-même: - - - «Vous me voyez ravie, me disait-elle l’autre soir, d’avoir eu - la bonne inspiration de recevoir la pièce d’Octave Mirbeau! - Tout s’annonce bien, la pièce et la curiosité publique. - Le vibrant auteur du _Calvaire_ et de _l’Abbé Jules_ doit - naturellement bénéficier de la curiosité qu’éveille son nom - au bas d’une œuvre importante. Ses amis le poussaient depuis - longtemps à exploiter artistiquement, dans une œuvre théâtrale, - outre ses dons puissants de satire, ses étonnantes qualités de - «dialoguiste» qu’il répand chaque semaine, depuis des années, - dans la presse quotidienne. - - »C’est Guitry qui, un jour, est venu me parler d’une très belle - chose que Mirbeau venait de finir. Je lui dis que je voulais - l’entendre. - - »--Quand? - - »--Demain! - - »Mirbeau arrive, lit, j’accepte. - - »--Quand jouez-vous? interroge-t-il. - - »--Tout de suite! On répétera dès demain... - - »Et en effet on commença aussitôt les répétitions. Le succès - de la lecture avait été considérable; elle m’avait souvent - arraché des larmes. Quant aux artistes, ils étaient là, le - cou tendu vers Mirbeau qui lisait lui-même, leurs yeux grands - ouverts, entièrement pris par l’émotion et la violence de - l’action. Mais au fur et à mesure des répétitions, ce fut - bien autre chose! Je ne veux pas déflorer la pièce par des - indiscrétions prématurées, mais retenez bien ceci: Mirbeau - sera un auteur dramatique de _premier ordre_. Il a fait là, - du premier coup, quelque chose d’admirable. Et je ne suis pas - encore revenue de mon étonnement. Car non seulement l’œuvre est - belle, non seulement la pensée est d’une envolée superbe, mais - les péripéties sont poignantes, habilement et naturellement - amenées, et le dialogue se trouve d’une variété inouïe, tour à - tour ému, violent, humoristique, réel, outrancier, éloquent, - comique! - - »Ah! C’est du théâtre, cela, et du vrai! Et puis, il dit des - choses si sincères, si justes! On pouvait s’imaginer, n’est-ce - pas, que, venant de ce passionné de Mirbeau, ce serait une - œuvre de violence pure et de haine? Pas du tout. C’est une - œuvre de grande pitié, poignante et douloureuse. - - --Vous ne craignez donc pas la censure? - - --Non, car il lui faudrait tout couper. Et la pièce est - inattaquable puisqu’elle ne conclut à rien qu’à l’inutilité des - efforts... Ce n’est pas une œuvre _technique_, il ne s’y trouve - ni l’indication de l’industrie, ni celle de l’époque exacte, - l’œuvre n’est même pas située, on ne sait où l’action se passe. - - »C’est tout simplement la répercussion dans les âmes d’un - événement tombé tout à coup dans un centre ouvrier. Le - patron n’est pas un monstre, comme dans les thèses sociales; - c’est même une belle figure d’honnête homme, autoritaire, - travailleur, mais troublé... Les ouvriers ne sont pas - des héros, ni des victimes: c’est la foule, indécise et - capricieuse, se laissant conduire, avec des revirements et des - incohérences d’enfant. Et c’est par là que l’œuvre est belle et - grande; c’est ce point de vue à la fois impartial et généreux - qui en fera le succès auprès du public; sans compter, comme - je vous l’ai dit, le rare mérite de la forme, les efforts de - l’interprétation et les recherches de la mise en scène. - - --Et vous jouez une ouvrière? - - --Oui, pour la première fois de ma vie! J’avais déjà bien - joué dans _Jean-Marie_ et _François le Champi_ deux rôles de - paysanne, mais c’était encore du costume, bonnet à ailes, etc.! - Cette fois, plus de brocart, plus de soie, ni de fleurs, ni de - dorure, ni de lis, ni même de maquillage! Une robe de cotonnade - noire, un tablier, achetés à des gens qui les ont portés! Plus - de frisures ni de bandeaux! mes cheveux relevés à la Chinoise - et pris dans un gros filet, le front découvert, et toutes les - femmes ainsi, excepté, naturellement, Geneviève, la fille de - l’industriel millionnaire. Aussi les répétitions sont-elles - très amusantes. Après avoir un peu résisté et même pleuré, les - femmes ont compris, et à présent c’est de l’émulation! Chaque - jour on apporte quelque nippe nouvelle achetée sur le carreau - du Temple. On fait tout désinfecter, cela va de soi, chaque - objet est passé aux étuves. - - »On a eu assez de mal à trouver les deux cents costumes (car - au quatrième acte on sera _deux cents_ en scène, et pour la - scène de la Renaissance ce ne sera pas une petite affaire!) - Il a fallu acheter des ballots de costumes neufs à la Belle - Jardinière, et les envoyer dans des villes ouvrières du Nord où - ils ont été échangés contre des vieux, avec quel plaisir, vous - le pensez bien! - - --Et finalement, vous croyez au succès? - - --A un très grand succès, je l’espère. Je l’ai dit un jour - à Mirbeau: Il n’y a que deux théâtres à Paris qui pouvaient - jouer les _Mauvais Bergers_, la Comédie-Française et la - Renaissance. Je n’ai pas voulu laisser cette aubaine à la - Comédie-Française.» - - - - -LA SENSIBILITÉ DES COMÉDIENS - - - 1er mai 1897. - -M. Binet, qui est directeur du Laboratoire psychologique de la -Sorbonne, et qui a la réputation d’un savant, vient de s’attaquer à -une enquête qui n’ajoutera rien à sa gloire. Il a repris le _Paradoxe -sur le Comédien_ de Diderot, et a conclu qu’il ne reposait sur aucune -observation sérieuse. Puis il s’est proposé de confesser quelques -notoires artistes contemporains et d’apporter, en regard de la thèse si -admirablement développée par Diderot, leurs affirmations hasardeuses. - -C’est le résultat de ces confidences un peu vagues et contradictoires -que M. Binet publie aujourd’hui dans la _Revue des revues_. Disons -tout de suite, et pour ne pas avoir à discuter par le détail son -enquête, ce qui ne serait que de la polémique vaine, que le savant -directeur du Laboratoire psychologique de la Sorbonne, dans ce travail -comme dans celui qu’il a déjà publié sur la psychologie des auteurs -dramatiques, commet l’erreur fondamentale de _croire_ sur parole -ses interlocuteurs. Un psychologue penserait peut-être qu’autant il -est intéressant--à des points de vue multiples--de faire parler sur -certains sujets des écrivains ou des acteurs, pour savoir ce qu’ils -veulent avoir l’air de penser, ou même ce qu’ils pensent réellement, -autant il est dangereux, pour un «savant», de s’en rapporter à leur -sincérité ou même à leur capacité d’analyse, lorsqu’il s’agit de -généraliser leurs dires et d’en tirer des conclusions scientifiques. - -J’affirme, pour ma part, et _a priori_, m’être instruit cent fois plus -aux développements psychologiques sortis du grand cerveau de Diderot -sur la sensibilité des comédiens qu’aux balbutiements des comédiens -eux-mêmes sur leur propre émotivité. Je connais d’ailleurs des acteurs, -et non des moindres, qui partagent cette manière de voir. Mais, ces -réserves faites quant au résultat _scientifique_ de l’_enquête_ de M. -Binet, il n’en reste pas moins curieux, à un point de vue beaucoup plus -fragmentaire, d’écouter parler Mme Bartet, MM. Got, Mounet-Sully, Paul -Mounet, Le Bargy, Worms, Coquelin, Truffier, de Féraudy, et M. Binet -lui-même, sur la question. - -Rappelons la thèse,--dit M. Binet: - -Diderot soutient qu’un grand acteur ne doit pas être sensible; il ne -doit pas, en d’autres termes, éprouver les émotions qu’il exprime: -«C’est l’extrême sensibilité qui fait les acteurs médiocres; c’est le -manque absolu de sensibilité qui prépare les acteurs sublimes.» - -Or, il paraît que les neuf comédiens interrogés par M. Binet ont été -unanimes à répondre que la thèse de Diderot est insoutenable, et que -l’acteur en scène éprouve toujours, au moins à quelque degré, les -émotions du personnage. On lui a dit, pourtant, que d’autres comédiens -sont d’un avis contraire; il paraîtrait que Coquelin aîné fait -profession de ne rien sentir... Ainsi présentée, l’affirmation est tout -au moins contestable, Coquelin ne souscrirait certainement pas à cette -formule. - -Mme Bartet a répondu: - -«Oui, certes, j’éprouve les émotions des personnages que je -représente, mais par _sympathie_ et non pour mon propre compte. Je ne -suis, à vrai dire, que la première émue parmi les spectateurs, mais mon -émotion est du même ordre que la leur, elle la précède seulement... La -quantité d’émotion mise dans un rôle varie selon les jours, cela tient -beaucoup à mon état moral ou physique. Rien n’est plus intolérable que -de ne rien ressentir, cela m’est arrivé très rarement pourtant; mais -chaque fois j’en ai souffert comme d’une chose humiliante, diminuante, -comme d’une dégradation personnelle.» - -Mme Bartet se sent incapable d’exprimer et de rendre toutes sortes -d’émotions: - -«Il y a, écrit-elle, des catégories d’émotions que j’éprouve plus -facilement que d’autres, par exemple celles qui sont conformes à mon -tempérament et à mon caractère intime.» - -Elle dit encore: - -«Je partage les idées et le caractère des personnages que je -représente. D’ailleurs, je ne me borne pas à comprendre les actes et -les sentiments de ces personnages, mais mon imagination leur en suppose -d’autres, en dehors de l’action dans laquelle s’est enfermé l’auteur. -Je les vois alors tout naturellement agir, penser et se mouvoir, -conformément à la logique de leur caractère. Tout cela reste un peu -confus d’abord; mais, dès que je possède mon rôle, dès que je suis -devenue maîtresse de toutes les difficultés de métier qu’il comporte, -j’ajoute mille petits détails, insignifiants en apparence, et peut-être -inappréciables pour le public, qui viennent relier entre eux tous les -traits du caractère de mon personnage et lui donnent de l’homogénéité -et de la souplesse.» - -M. Mounet-Sully est d’avis que l’émotion est éprouvée et vécue comme si -elle était réelle. - -«J’ai connu, dit-il, les fureurs du parricide, j’ai eu parfois en scène -l’hallucination du poignard enfoncé dans la plaie. On arrive à cet -état une fois sur cent; le mérite est d’y tendre, mais on se rend bien -compte, souvent, qu’on est loin du but. L’odieux applaudissement du -public à la fin d’une tirade, la figure d’un partenaire qui n’exprime -pas l’émotion qu’il devrait exprimer, qui, au contraire, rit sous -cape ou fait des signes au public, une foule d’autres incidents vous -arrachent à votre rêve.» M. Mounet-Sully dit que l’on voudrait tuer le -comédien qui par son visage vous enlève à l’illusion. Il est arrivé -quelquefois à oublier qu’il jouait devant le public. Il n’a jamais -regardé le public (du reste, il a mauvaise vue), et il ne cache pas son -mépris pour les acteurs qui ont cette mauvaise habitude. - -M. Paul Mounet dit qu’on ne possède bien un rôle que lorsqu’on possède -ses actions réflexes, ce qui veut dire que non seulement on prononce de -la manière voulue les paroles du texte, mais encore que les moindres -actes, les mouvements inconscients, la manière de marcher, de tenir -la tête, etc., sont dans le caractère du personnage. Il y a là toute -une adaptation inconsciente, qui se fait progressivement sans qu’on y -songe; on fait d’autres mouvements de bras sous la toge, dans un habit -Louis XV, et dans le costume moderne. - -Semblablement, M. Got, qui a poussé si loin l’art de rendre -plastiquement les caractères de ses rôles, nous dit que le plus grand -plaisir du comédien est le plaisir de la métamorphose. Ce qui lui plaît -dans son art, ce n’est pas de faire tous les soirs la même grimace, -c’est de devenir autre, de vivre pendant quelque temps en notaire, en -curé de campagne, en avocat, avec d’autres idées que celles qui lui -sont familières. - -M. Truffier dit aussi: «Notre métier serait inférieur et grossier s’il -ne contenait pas en lui le don de métamorphoses.» S’oublier soi-même, -oublier ses habitudes, son nom, sa personnalité, voilà ce qu’il aime au -théâtre. - -M. Worms a observé que, lorsqu’il joue des scènes de passion ou de -tendresse, à un certain moment les yeux de sa camarade se mouillent -toujours. «Certains acteurs, ajoute-t-il, soutiennent qu’on doit jouer -sans rien sentir; mais j’ai remarqué que les partisans de cette thèse -sont en général de nature très sèche, incapables de sentir pour leur -propre compte.» - -M. Binet rapporte que Mme Sarah Bernhardt a le talent de se maîtriser -complètement; elle pleure à volonté, c’est devenu une fonction -naturelle. Je doute que la grande tragédienne accepte, elle aussi, une -telle formule. - -M. Le Bargy pense qu’il en est des émotions du théâtre à peu près comme -de celles de la vie réelle: quand on est ému sincèrement, pour son -propre compte, on n’en reste pas moins son critique et son juge, et il -faut des circonstances bien exceptionnelles, des passions bien fortes -et bien absorbantes pour qu’on perde le sens critique. - -Ce n’est là qu’une analyse très incomplète de l’Enquête de M. Binet. -Mais l’important, c’est la conclusion qu’il en tire: «L’émotion -artistique de l’acteur existe, dit-il, ce n’est pas une invention; -elle manque chez les uns, tandis qu’elle arrive chez les autres au -paroxysme. Or, l’émotion n’est-elle pas un élément essentiel de la -sincérité?» - -Cette conclusion paraîtra un peu bien hâtive et téméraire à ceux qui se -seront donné l’agrément de lire son Enquête et de relire les admirables -pages de Diderot. On s’apercevra peut-être que les artistes consultés -ont confondu les termes... N’ont-ils pas pris pour l’émotion artistique -et la sensibilité morale, que Diderot dénie aux comédiens, le simple -ébranlement nerveux qu’ils s’infligent facticement pour donner -l’illusion de l’émotion morale qu’ils doivent communiquer au spectateur? - -Quant à M. Binet, directeur du Laboratoire de psychologie à la -Sorbonne, ne s’est-il pas un peu aventuré en s’en rapportant pour -conclure en un sujet aussi délicat--la sincérité de l’émotion des -comédiens!--aux acteurs eux-mêmes, c’est-à-dire à des gens deux fois -comédiens, par conséquent deux fois inconscients, quand il doit savoir -quel mal nous avons tous à analyser la qualité de nos larmes même -devant la mort de ceux qui nous sont chers? - - - - -LA DUSE - - - 24 mai 1897. - -Je viens de passer deux heures avec celle qu’un impresario maladroit a -quelquefois appelée, sur ses affiches, «la rivale de Sarah Bernhardt». -La Duse n’a pas du tout les allures d’une «rivale». Rien ne ressemble -moins à de la combativité que cette angoisse qu’elle montre de ses -débuts à Paris; sa simplicité et son orgueilleuse modestie doivent, au -contraire, à la fois souffrir des éloges ampoulés dont on l’encense et -de cette position de combat qu’on lui fait prendre malgré elle. - -Elle est si simple dans ses manières et dans sa tenue! Rien dans -ses toilettes et dans ses façons ne révélerait la comédienne. Vêtue -d’étoffes sombres et légères, elle aurait plutôt l’air d’une -bourgeoise de goût, si les cheveux noirs, à peine ondulés, relevés sur -le front, un peu en désordre, ne faisaient penser en même temps, à -«l’intellectuelle» moderne. Aucun bijou sur ses mains fines. Elle n’est -pas belle. Si on peut le dire sans banalité, elle est mieux que belle. -Au premier regard, sa physionomie paraît faite seulement de douceur -et de sensibilité. En regardant mieux, la proéminence des maxillaires -y ajoute de la volonté, la vivacité de l’œil brun, ombré d’épais -sourcils noirs, la mobilité inouïe des traits compliquent l’expression -d’inquiétude et d’imprévu. - -La distance entre le nez et la bouche est assez grande, et c’est -surtout là que se découvre la caractéristique de cette figure complexe: -au repos la bouche est douloureuse; deux esquisses de rides descendent -du nez pour rejoindre la commissure des lèvres et en accentuent le -caractère dramatique. Vient-elle à sourire, ces plis disparaissent, et -les dents blanches transforment en gaîté juvénile, presque enfantine, -l’expression du visage qui rayonne aussitôt du charme ardent de la joie -de vivre. - -Nous étions partis tous deux du _Figaro_, où elle avait assisté à notre -concert de cinq heures. Et pendant que le coupé nous entraînait vers -son hôtel, elle me faisait part de son horreur de ce qu’on appelle «la -représentation». - -«Pourquoi, disait-elle, pourquoi les comédiens et les comédiennes -forment-ils une classe à part? Pourquoi les reconnaîtrait-on quand ils -passent? Pourquoi mèneraient-ils une vie différente des autres gens? -Pourquoi seraient-ils plus bêtes ou plus grossiers que les autres -catégories d’artistes? Pourquoi leur échapperait-il quelque chose de la -vie générale?» - -Elle saute avec agilité d’un sujet à un autre. Elle se plaint à présent -de l’état d’infériorité de la femme en général. Elle espère que tout -cela changera rapidement: - -«En Italie, où la femme, jusqu’à ces dernières années, est restée -presque sans culture, on observe déjà un mouvement de progrès. -Les jeunes filles, qui se contentaient jusqu’à présent d’être des -sentimentales, commencent à être honteuses du vide de leur éducation -intellectuelle. Et en France, voyez combien de femmes supérieures, -renseignées, au courant de tout, avec des idées personnelles sur les -choses!» - -Nous passions devant la Madeleine. Un grand rayon de soleil, venu du -couchant, frappait obliquement le parvis de l’église. - -«Tenez, me dit soudain la Duse, en me montrant d’un geste vivace cette -illumination, est-ce beau, cela? C’est de la joie, c’est de la vie! Je -suis aussi heureuse de voir cela et d’en jouir que de n’importe quel -triomphe... Et dire, continua-t-elle en soupirant gentiment, que tout -de même c’est fini pour moi ces heures de jouissance tranquille, dans -ce grand et admirable Paris! Autrefois, j’y venais en dilettante, pour -voir... A présent... brrr... il me fait peur...» - -Nous arrivons chez elle. - -«Il fait froid, ici. Vite, du feu! C’est vrai, on gèle!» - -Une forte odeur de goudron emplit l’appartement. L’artiste va vers un -guéridon où se trouve une goudronnière qu’elle moud comme une boîte à -musique, en plaçant au-dessus sa bouche ouverte; elle a mal à la gorge -et, diable! il faut se soigner. - -Un grand feu de bois flambe bientôt dans les cheminées des deux -chambres. Elle a l’air de ne pouvoir tenir en place. Nous allons de -l’une à l’autre pièce, en échangeant, sans ordre, des propos brefs. - -Sur le rideau de son lit, un papier est épinglé, où est écrit: - - - Mme Duse a besoin d’un repos absolu. Il lui est défendu de - recevoir des visites. - - Dr POZZI. - 23 mai 1897. - - -Je me fais la réflexion que c’est plutôt à la porte de l’appartement -qu’il eût fallu accrocher cet avis: Quand on est là il est trop tard. - -«De quoi parlerons-nous?» - -Je sens bien que nous nous connaissons depuis trop peu de minutes pour -qu’elle s’ouvre à moi des secrets de son âme! Je voudrais pourtant ne -pas la quitter sans avoir un peu sondé le mystère de son admirable -front découvert, et tiré de sa bouche énigmatique et triste quelques -confidences sincères... Sa nature loyale et spontanée s’y prêterait -sans doute. Mais la fièvre où elle vit, depuis son arrivée, l’angoisse -qui l’étreint à l’approche du grave événement de ses débuts à Paris, et -surtout la légitime méfiance qu’elle a de mes oreilles ouvertes et de -ma mémoire fidèle, s’opposent évidemment à l’expansion que j’attends. - -«De quoi parlerons-nous?» dit-elle encore. - -Sur une table pêle-mêle, les tragédies d’Eschyle, de Sophocle; les -sonnets de Pétrarque, _la Vita nuova_, les _Héros_, de Carlyle. -Carlyle qui a fait l’éloge du Silence! Elle adore Maeterlinck, et -n’est-ce pas Maeterlinck qui a dit: «Il ne faut pas croire que la -parole serve jamais aux communications véritables entre les êtres.» -Elle sait par cœur des phrases entières du jeune poète de Gand: «Si -nous avons vraiment _quelque chose à nous dire_, nous sommes _obligés_ -de nous taire.» - -Bien. Mais l’interview ne peut, hélas! se contenter de télépathie... - -La Duse fait apporter du thé. Elle s’assied enfin, moi en face d’elle. - -«Racontez-moi tout de même, dis-je alors, pourquoi vous avez attendu si -longtemps avant de venir à Paris? - ---Oui, n’est-ce pas, on se demande pourquoi j’ai fait le tour du monde, -comme la femme à barbe, sans m’arrêter à Paris. C’est que j’avais peur, -j’avais si peur! Dumas fils, qui me traitait comme une jeune sœur, m’en -avait longtemps dissuadée: «Apprenez le français, me disait-il, et -venez hardiment!» Mais j’avais alors de grandes idées sur la patrie, -sur l’orgueil national, et je me refusais à changer de langue! - ---Et alors?» - -Elle s’anime un peu: - -«Alors, il a fallu que j’y fusse en quelque sorte encouragée par Mme -Sarah Bernhardt, il a fallu qu’elle me prêtât l’asile de son propre -théâtre, et en même temps son répertoire, pour m’y décider. Et je puis -bien le dire, c’est cette sorte d’appui moral de la grande artiste -française qui aujourd’hui me soutient... Pourtant, à des moments, -la peur me reprend. Quand j’étais encore là-bas, en Italie et que -l’échéance était encore lointaine, cela me paraissait agréable et -charmant comme tout!... J’arrivais de ma campagne à Rome, je venais de -traverser des fleurs, je voyais tout sous des couleurs de soleil! On me -télégraphie: «Signez-vous? C’est prêt!» Le comte Primoli, d’Annunzio -étaient alors près de moi. Ils m’engagent fortement à accepter, me -poussent, me poussent. - -«Allons, soit!»... Et à présent, je le répète toujours, c’est trop -près, j’ai peur!... Je me demande: «Ai-je bien fait?» Je me dis, pour -me rassurer, que j’ai eu le bonheur partout, en Europe, en Amérique, -d’être admirablement accueillie et fêtée--je dirais triomphalement -si ce mot de triomphe ne me paraissait bête--et que des êtres si -différents de ceux de notre race, sans comprendre les mots que je -disais, ont pu s’intéresser aux drames que j’interprète... Alors, en -France, dans un pays de race latine, qui parle une langue ayant tant de -rapport avec la mienne, d’un goût si sûr, d’une sensibilité artistique -si grande, pourquoi le public me serait-il plus inaccessible? Oui, oui, -je me dis tout cela, et je reprends confiance... Je serais si heureuse -de plaire à ce public parisien et de réussir à l’émouvoir! C’est vrai -qu’aucun de mes succès passés ne me serait plus doux que celui-là. - ---Vous connaissiez donc Mme Sarah Bernhardt?» - -Je sens alors que le Silence est vaincu. - -«Oh! oui, répond mon interlocutrice. Combien de fois je me suis -rencontrée avec elle, dans nos tournées transatlantiques surtout! Je -lui ai souvent parlé, mais jamais il ne s’était trouvé un ami sûr -nous connaissant assez l’une et l’autre pour créer entre nous un lien -sérieux qui eût été de l’amitié. Moi, j’ai pour elle une très grande -admiration, je n’ai pas besoin de vous le dire! Je trouve que c’est -une artiste de génie qui a le sens inné, le don de la beauté tragique; -j’admire, aussi, sa haute intelligence, et je suis sûre de son esprit -large et droit, et de son cœur d’artiste. Et j’estime davantage -encore, si possible, son énergie extraordinaire, sa _personnalité -d’âme_. - ---Quand l’avez-vous vue pour la première fois? - ---Oh! c’est déjà loin. Je crois que c’est à son premier voyage en -Europe, il y a quatorze ans. J’étais à Turin, engagée avec mon mari à -ce vieux théâtre où tout dormait dans la poussière et la tradition. Le -directeur n’en faisait qu’à sa guise, réglait tout, empêchait toute -innovation, étouffait toute initiative de la part des artistes. Les -femmes, surtout, il les méprisait comme des êtres inférieurs, et vous -concevez que c’est de cela que je souffrais le plus. Or, voici qu’un -jour on annonce la prochaine venue de Sarah Bernhardt! Elle arrivait -avec sa grande auréole, sa réputation déjà universelle. Comme par -magie, voilà le théâtre mort qui se met en mouvement, qui se déblaye, -qui reluit. J’avais la sensation de voir s’évanouir une à une, à son -approche, les vieilles ombres fanées de la tradition et de l’esclavage -artistique! - -»C’était comme une délivrance! La voilà qui arrive. Elle joue, elle -triomphe, elle s’impose, et elle s’en va... Comme un grand navire -laisse derrière lui--comment dites-vous? un remous?--oui, un -remous--pendant longtemps l’atmosphère du vieux théâtre resta celle -qu’elle y avait apportée. On ne parlait que d’elle dans la ville, dans -les salons, au théâtre. Une femme avait fait cela! Et, par contre-coup, -je me sentais libérée, je sentais que j’avais le droit de faire ce qui -me plaisait, c’est-à-dire autre chose que ce qu’on m’imposait. Et, en -effet, à partir de ce moment, on me laissa libre. Elle avait joué la -_Dame aux camélias_, si admirablement! et j’étais allée chaque soir -l’entendre et pleurer... - -»A présent, je l’attends, elle va revenir vendredi. J’ai hâte de la -voir. Il me semble que j’ai des tas, des tas de choses à lui dire!» - -La conversation ne s’arrêtera plus désormais. La glace a fondu. Le -sang paraît courir vite sous la peau fine et chaude de l’artiste. Ses -longs doigts mystiques relèvent à chaque instant les boucles ondulées -de sa chevelure. Elle prononce certains mots avec passion, en appuyant: -«Bonté», «âme», «vie». - -Je l’interroge à présent sur tous les artistes français qu’elle connaît -ou qu’elle a vus jouer, sur ses goûts littéraires, sur la vérité au -théâtre, sur Ibsen, que sais-je encore? Et elle répond par petites -phrases courtes. Elle parle très bien le français, mais quelquefois -le mot nuancé qu’elle cherche ne vient pas, ce qui coupe le fil de sa -pensée. - -... Elle ne saurait pas jouer la tragédie de Corneille ou de Racine. -Elle ne peut dire des vers que dans des situations excessivement -dramatiques. Elle comprend très bien, par exemple, la mort lyrique -d’Adrienne Lecouvreur. Elle se figure qu’elle mourra ainsi elle-même, -en déclamant des vers. - -... Elle a vu Réjane à Vienne dans _Ma Cousine_ et à Paris dans le -_Partage_. Elle l’a trouvée très belle. On lui a dit qu’elle avait des -points communs avec elle, mais elle n’en sait rien; quand elle est -spectatrice, au théâtre, elle n’est que cela, elle se sent incapable -de juger et de comparer, elle oublie qu’elle est elle-même artiste et -pleure comme tout le monde. - -... Elle a vu Jeanne Granier jouer _Amants_. Elle estime beaucoup le -talent de Maurice Donnay et trouve que Granier a joué son rôle d’un -bout à l’autre dans une harmonie, dans une _ligne_ parfaites: c’était -la perfection même. - ---Ainsi, une chose très difficile qu’a faite Granier, au cinquième -acte, quand les amants se revoient dans cette fête... Son ton léger, la -dose minutieusement exacte d’émotion qu’elle a mise dans son retour -vers le passé avec Georges Vétheuil, il me semble que je ne l’aurais -pas conservée! Je n’aurais pas pu! J’aurais dramatisé plus qu’il n’eût -fallu quand elle fait allusion à ses cheveux blanchissants, à l’âge -qui s’avance et qui assagit... Oh! c’est que j’ai tellement peur de -vieillir! Cette idée est ma plus grande souffrance et, malgré moi, je -l’eusse montrée! - -... Elle n’a eu que des rapports très courtois avec la -Comédie-Française. Elle s’est trouvée à Vienne et à Londres, -différentes fois, avec les sociétaires; toujours ils se sont montrés -pour elle de la plus grande bienveillance. Mme Bartet est allée la voir -ces jours-ci. - -«Quelle jolie voix elle a! Quelle charmante femme!» - -Je lui demande quels sont les rôles qu’elle préfère jouer, ou plutôt -quels caractères de personnages elle préfère? - -«Peut-on dire réellement qu’on _préfère_? L’artiste aime successivement -tous les personnages qu’il incarne. Il n’y a que comme cela qu’il peut -s’intéresser à son art et y intéresser les autres. - ---Il doit y avoir pourtant des natures qui vous attirent, d’autres -qui vous repoussent? Vous m’avez déjà dit que vous ne vous sentiez pas -faite pour la tragédie. Par contre, incarneriez-vous avec plaisir des -êtres de _réalisme pur_?» - -Elle réfléchit deux secondes, et répond: - -«Le _vérisme_? Non. La vie m’apparaît aussi intense, aussi _vraie_ -dans le rêve que dans la réalité. Et d’ailleurs, où est la vérité? Les -héros de Shakespeare ne sont-ils pas vivants? Et ceux d’Ibsen? C’est -vrai, j’ai un faible pour une réalité émue et comme enveloppée de -rêve... J’ai failli jouer _La Princesse Maleine_, de Maeterlinck; j’ai -une adoration folle pour ses dernières «marionnettes», _Aglavaine et -Sélizette_. Laquelle de ces deux délicieuses femmes eussé-je préféré -incarner? Je ne sais. - ---Vous lisez donc beaucoup? - ---Comment faire pour ne pas devenir bête? La vie de théâtre est la -moins intellectuelle de toutes. Une fois qu’on sait son rôle, le -cerveau ne travaille plus. Les nerfs seuls, la sensibilité, les -recherches d’émotion, voilà ce qui travaille et ce qui occupe. C’est -pourquoi, en général, il y a tant d’acteurs et d’actrices bêtes. Et qui -dit bêtes, dit souvent aussi immoral et grossier. Aussi je n’ai jamais, -jusqu’à présent, trouvé de véritable ami dans le milieu théâtral. -Et quel dommage! Ce serait si bien de mettre de côté les calculs -étroits, les petites compétitions, le cabotinage, en un mot, pour -devenir des gens comme les autres! Et c’est ce qui fait qu’aussitôt -mes représentations finies, vite, je me sauve, loin, bien loin, que je -change de vêtements, que je change même de femme de chambre!» - -La Duse s’est peu à peu animée. Elle frappe à présent, avec violence, -de ses doigts secs, le bois du guéridon. - -Mais, presque aussitôt, elle se met à rire d’elle-même, d’un rire frais -et jeune. On apporte une carte: c’est un importun qu’il faut recevoir. -Je me lève. - -«N’est-ce pas, dit-elle, il faut surtout aimer la vie? La mer, la -verdure, le soleil, - - Et le reste est littérature! - -«C’est un vers admirable que je me répète chaque fois qu’une tuile me -tombe sur la tête!» - - - - -NOTES BIOGRAPHIQUES SUR LA DUSE - - - 1er juillet 1897. - -J’ai fait parler plus haut la célèbre comédienne italienne sur ses -goûts, ses impressions et les angoisses de ses débuts à Paris. Il n’est -pas inutile de donner, de plus, quelques courtes notes sur son état -civil et sa carrière artistique. - -Elle est née entre Padoue et Venise--en chemin de fer. Sa naissance a -été enregistrée dans le petit village de Vigevano, le 3 octobre 1859. - -Son atavisme est remarquable. Un Duse jouait la comédie du temps de -Goldoni, au dix-huitième siècle. Son grand-père fonda à Padoue le -théâtre Garibaldi et son père, Alessandro Duse, jouait la comédie avec -un certain mérite. Il était à la tête d’une troupe ambulante qui -parcourait le Piémont et la Lombardie. Mais les femmes de sa famille -ne montèrent jamais sur les planches. C’est elle la première. Elle -tient à ce détail: c’est ainsi sans doute qu’elle explique que, produit -d’ancêtres mâles de talent médiocre et de sensibilité artificielle, -elle a bénéficié du côté féminin d’une hérédité de sensibilité vraie -et de spontanéité naturelle. La complexité étonnante de ce caractère -d’artiste pourrait peut-être trouver sa cause dans cette opposition -héréditaire. - -Elle a débuté à _trois_ ans au théâtre! Elle ne se laissait conduire -sur les planches qu’en rechignant. Longtemps elle conserva une sorte -d’éloignement pour la scène. A douze ans, elle jouait, en tournée, le -rôle de Francesca de Rimini! Malgré son jeune âge, elle fut acceptée -sans encombre par le public. Elle obtint son premier succès à quatorze -ans, dans _Roméo et Juliette_ qu’elle joua sur une scène en plein -air, l’arena de Vérone. Elle y déploya une telle passion que la -représentation tourna pour elle en véritable «triomphe». Néanmoins elle -dut continuer sa vie nomade. Elle interprétait les drames français, -_Kean_, _La Grâce de Dieu_, _Les Enfants d’Édouard_, etc., etc. - -Au dire de ses biographes, ce n’est seulement qu’en 1879, à Naples, -qu’elle promit définitivement de devenir une grande artiste. Une grande -tragédienne, Giacinta Pezzana, lui laissa jouer près d’elle le rôle de -Thérèse Raquin où elle fut, assure-t-on, admirable. - -Elle fit ensuite partie de la troupe de Rossi, qu’elle quitta de plus -en plus fréquemment pour essayer de voler de ses propres ailes. Dès -lors, sa réputation ne fit que grandir. Il y a juste dix ans (1887) -qu’elle commença ses tournées à travers l’Europe avec sa troupe à elle. -Elle aborde successivement tous les rôles du répertoire français et -quelques-uns du répertoire italien: la Camille d’_Horace_, _Fédora_, -_Francillon_, _l’Étrangère_ (où elle joue alternativement les deux -rôles de femme), _Magda_, _La Locandiera_, de Goldoni, _Divorçons_, _La -Femme de Claude_, _L’Abbesse de Jouarre_, _La Princesse de Bagdad_, _La -Visite de noces_, etc., etc. - -La Duse a été mariée. Elle a une fille de quatorze ans qu’elle fait -élever dans un lycée d’Allemagne et qu’elle adore. - -On sait le grand cas qu’Alexandre Dumas fils faisait de son talent. -Elle avait avec lui une correspondance suivie. - -Elle ne se trouva avec Dumas qu’une seule fois. Elle alla à Marly, en -compagnie de Gualdo, un poète italien de grand talent, qui est resté -un de ses amis fervents. Quand elle vit Dumas, avant même de prononcer -un mot, elle se mit à fondre en larmes. L’écrivain fut forcé de la -consoler, avec des paroles tendres de grand frère. Elle ne le vit plus -jamais. - -L’Allemagne, la Russie, l’Autriche, l’Angleterre, l’Amérique -l’accueillirent avec enthousiasme. Elle fut fêtée et choyée par la -haute société européenne. Elle est très liée avec l’ambassadrice -d’Autriche, à Paris, qu’elle vient visiter à chacun de ses voyages en -France. - -Ses tournées sont fructueuses. En Europe, raconte son impresario, elle -fait des salles de 16.000 francs, en Amérique, elle «vaut» 35.000 -francs par soirée. Elle dépense l’argent comme elle le gagne. Elle a -des villas et des pied-à-terre aux quatre coins de l’Europe et même en -Amérique: à Londres, à Rome, à Venise, à New-York. - -Détails particuliers: la Duse ne peut pas supporter les parfums, ni les -bijoux--ni les importuns. Les journalistes--pas tous, espérons-le--sont -ses bêtes noires. - -Lors de son dernier séjour à Copenhague, les reporters danois ont dû -imaginer des «trucs» pour épier tous ses mouvements: l’un d’eux, -improvisé cocher, a conduit sa voiture de la gare à l’hôtel; un autre, -prenant la place d’un garçon, lui a servi son dîner; un troisième, -déguisé en cordonnier, lui a pris mesure d’une paire de chaussures; -trois autres, l’entrée des coulisses du Folketheâtre étant interdite -formellement aux personnes étrangères, ont pu se faire engager comme -machinistes et prendre ainsi des notes particulières. - -On a vu, pourtant, qu’elle sait, au besoin, faire des exceptions. - -C’est ce soir son début! Aujourd’hui, c’est donc son dernier grand jour -de fièvre. Mais Mme Sarah Bernhardt lui a prédit un grand succès. Il -faut l’en croire, car elle s’y connaît. - - - - -DU MAQUILLAGE A LA PEINTURE - - - 14 février 1897. - -Bientôt s’ouvrira dans les galeries Bernheim jeune, rue Laffitte, -l’exposition de peintures, sculptures, miniatures, dessins, etc., -uniquement réservée aux artistes de tous les théâtres et aux musiciens -de tous les pays, et qui sera faite au profit de l’Œuvre des artistes -dramatiques et de l’Orphelinat des Arts. - -Un Comité s’était organisé à cet effet, qui a à sa tête Mme Sarah -Bernhardt comme présidente, M. Max Bouvet, de l’Opéra-Comique, comme -vice-président, et MM. Albert Lambert fils et Gaston Bernheim jeune -comme secrétaires. - -Cette exposition sera une surprise! - -On ignore en effet, généralement, combien sont nombreux les artistes -dramatiques et lyriques qui, en pratiquant l’art difficile du -maquillage, en vivant au milieu du trompe-l’œil de la scène et des -décors, ont pris goût à la peinture et à la sculpture et aux autres -arts de l’œil et la main. - -Ce qu’on verra là sera pour le moins curieux. - -Déjà on sait les noms d’un certain nombre d’artistes qui concourent à -cette exposition, et qui ne craindront pas de soumettre leurs «œuvres» -à MM. Detaille et Bonnat, qu’on espère avoir dans le jury d’admission, -lequel jury recevra d’ailleurs tout ce qu’on lui enverra, ou alors -c’est qu’il n’y a plus d’égalité. - -Mme Sarah Bernhardt, élève de J.-P. Laurens et de Clairin pour la -peinture, de Falguière pour la sculpture, et qui dès longtemps a fait -ses preuves, exposera le buste de Girardin, le masque de Damala mort, -et probablement le buste de M. Sardou, s’il est fini. - -Le vice-président de l’Œuvre, M. Max Bouvet, l’un des meilleurs -artistes de M. Carvalho, est un professionnel de la peinture. Élève -de Cormon, il a exposé plusieurs fois aux Champs-Élysées, a même été -médaillé en 1893, pour un paysage que l’État a acheté ensuite. Je -causais l’autre jour avec lui de ses deux arts, et il m’a fait d’assez -originales confidences: - ---Mais je préfère cent fois la peinture au théâtre, et j’ai bien -l’intention de me retirer de la scène, aussitôt que je le pourrai, pour -me consacrer exclusivement à la peinture. Quand je peins, moi, je n’ai -pas de besoins! Des toiles, de la couleur, des pinceaux, une pipe et du -tabac, voilà tout! Aussi, allez, dès que j’aurai cinq sous de côté, je -m’en irai! Je m’en irai bien loin, en Bretagne, peindre des crépuscules -au bord de la mer. Je reviendrai à Paris, de temps en temps, voir, -par comparaison, si je suis en progrès, chercher des critiques, me -retremper enfin, et puis, cela fait, je repiquerai des deux vers les -plages de l’Armorique, avec une joie!...» - -On ne peut pas donner aujourd’hui la liste complète des œuvres qui -figureront à cette exposition. D’ailleurs, toutes les adhésions ne sont -pas encore arrivées. Mais ne sait-on pas que M. Mounet-Sully fait de la -sculpture, que même il s’amuse à sculpter quelquefois les figures qu’il -doit porter sur la scène? C’est ainsi qu’il exposera sans doute un -_Œdipe_, et, en plus, un médaillon de Pasteur. M. Albert Lambert fils -fait des dessins et des charges; M. Le Bargy exposera des illustrations -de _Don Juan_; Mlle Reichenberg dessine au crayon; Mme Pierson peint -des natures mortes; la regrettée petite Thomsen dessinait à ravir et -peignait des aquarelles délicieuses; M. Delaunay fils est peintre; Mme -Lerou, aquarelliste; Coquelin cadet a des crayons; M. Volny annonce -un immense dessin qui sera une copie de Cabanel: _Adam et Ève_, et un -portrait-aquarelle de M. George Ohnet. - -M. Joliet dessine très bien; M. Albert Lambert père est sculpteur; -M. Saint-Germain dessine les chats avec une habileté surprenante; M. -Gobin, du Palais-Royal, est un paysagiste convaincu; M. Lassouche, -dessine des caricatures; M. Duquesne, le Napoléon de _Madame -Sans-Gêne_, fait de la peinture; M. Eugène Damoye et M. Dorival, -de l’Odéon, sont peintres également; Mme Jane Hading a, dit-on, -la spécialité des croquis mortuaires; M. Victor Maurel fait de -la peinture--d’idées et d’impressions mélangées; M. Fugère, de -l’Opéra-Comique, peint des paysages et des natures mortes; M. Mondaud, -baryton, a été peintre de fleurs, à Bordeaux; MM. Laurent, Lubert et -Viola, ténors, sont paysagistes; M. Gresse fils, basse, fait de la -caricature; M. Belhomme, basse, dessine; Mlle Nina Pack est peintre. - -A citer encore: MM. Louis Fourcade, de l’Opéra (peinture); Montigny, -du Vaudeville (paysages); Fontbonne (paysages); Mme Renée de Pontry, -sculpteur, qui exposera les bustes de Christine Nilsson, du prince -Karageorgewitch (en bronze) et de Brémont (en marbre); Mlle Craponne, -du théâtre de Lyon, de la peinture; Mmes Netty, France, Virginie -Rolland, Jane Morey (du Vaudeville), MM. Alexandre fils, du Châtelet; -Prosper de Witt, de Bruxelles, etc., etc. - -Mais il arrive tous les jours, de tous les coins de la France, des -adhésions nouvelles à la galerie de la rue Laffitte, on affiche des -placards dans tous les théâtres de la province et de l’étranger. Et, -quand s’ouvrira, du 15 au 20 avril, chez Bernheim, l’exposition des -Artistes, ce ne sera vraiment pas là un spectacle ordinaire. On pourra -s’y rendre de confiance: on en aura pour son argent. - - * * * - - 4 mai 1897. - -Un de ces vieux clichés, comme il s’en fane tous les jours, -prétend que les arts sont frères. Les voici, au contraire, qui se -concurrencent! L’exposition des peintures et des sculptures des -artistes lyriques et dramatiques s’ouvre demain mercredi dans les -galeries Bernheim jeune et fils, 8, rue Laffitte. Elle durera jusqu’au -30 mai. On peut y aller, on doit même y aller. Le produit des entrées -est destiné à la caisse de l’Association des artistes. - -Nous avons pu, en privilégié, voir donner la dernière couche de vernis -à ces produits des comédiens et comédiennes de ce temps. Il serait trop -facile d’en rire, il serait exagéré d’en pleurer. On est d’ailleurs -prévenu, dès l’entrée, qu’on n’y met pas de prétention. Mlle Rachel -Boyer, de la Comédie-Française, a dessiné, de ses mains spirituelles -l’affiche de l’exposition: c’est un Romain, ou un pompier, déguisé en -pantin dont on voit les ficelles. De ses bras articulés il tient, à -droite, un pinceau qui pourrait être un sceptre, à gauche une palette -qui est un bouclier; un petit cœur percé d’une flèche est dessiné sur -le biceps gauche. - -L’exposition est au premier étage. On me donne un catalogue; je l’ouvre -et--déception!--je ne retrouve pas les vers qu’avait écrits, en -préface, et sans vouloir les signer, la plus accorte des soubrettes de -la Maison de Molière. - -N’importe, je les sais par cœur, et les voici qui me montent aux lèvres: - - Les Comédiens et les Chanteurs, - L’été, forment la ribambelle - Qu’on voit assiéger les hauteurs - Où la nature est le plus belle. - - Ils font des dessins et des vers, - Ils veulent tous croquer le site - Qui, pendant les sombres hivers, - Gardera le soleil au gîte. - - Les peintures et les pastels - Qui sous nos yeux vont apparaître, - Ruisseaux, chaumes, lilas, castels, - Sont les doux souvenirs du reître, - - Du marquis ou bien du valet, - De Turcaret, roi des finances, - Du baryton, du ténor et - Du jeune premier en vacances. - - Pour un but plein de charité, - Nous avons fait cet assemblage. - Voyez combien le Comité - A réussi son étalage. - - Nous avons des tableaux très gais - Peints par une reine tragique, - Et tel dramatique sujet - Est l’œuvre d’un acteur comique. - -Nous voici devant l’exposition de Mme Sarah Bernhardt, les bustes de -Louise Abbema, de Régina Bernhardt, en marbre, et d’Émile de Girardin, -en bronze, et la poétesse dit: - - La sculpture est un art divin: - Voyez ces bustes mirifiques, - Voyez M. de Girardin, - Modelé par des doigts magiques. - -Plus loin, c’est l’envoi de Mme Blanche Pierson, un double tableau, qui -tient tout un panneau: _Le Noël des pauvres_ et _Le Noël des riches_. -D’un côté, un gros sabot d’où sortent une poupée en carton, un ballon -d’un sou, une toupie, un petit cheval, une trompette, un chapelet et -un rond de boudin; délicieuse imagination! De l’autre, autour d’une -pantoufle fourrée de cygne, un bracelet d’or, un riche collier de -perles, un miroir sans reflet, un éventail. Ce n’est rien, mais cela -parle au cœur!... Aussi la poétesse en dit éloquemment: - - Voyez ce diptyque réel: - L’agape du riche suivie - Du souper pauvre, à la Noël, - --Sujet amer comme la vie. - -Mais nous sommes devant le vrai clou de l’exposition: les paysages et -les marines de Bouvet. - - Et ces cailloux, cailloux si bleus - Qu’ils donnent leur nom à la lande, - Sont d’un chanteur, peintre amoureux - Des flots de la plage normande. - -En effet, Bouvet a envoyé là dix paysages bretons, quoi qu’en dise la -rime, dont quelques-uns sont des merveilles de coloris tendre et de -poésie. L’un de ces tableaux a figuré au Salon des Champs-Élysées: -c’est _la Lande des cailloux_, à nu devant la marée basse et le -crépuscule, indiscutablement impressionniste; Bouvet aime cette heure -changeante et troublante, et il excelle à faire palpiter les rayons -de la lune levante sur les flots à peine agités. Il rêve de devenir -seulement un peintre, et il faut l’y encourager: - -Et la poète conclut: - - Le _planches_ sont sœurs du burin! - Ce sont là nos humbles oboles. - Nous remplissons notre destin: - Des _actes_ après des paroles! - - Enfin, lorgnez et regardez - Tous les bustes, toutes les toiles. - Vite, approchez... vite, achetez - Les bolides de vos Étoiles! - -J’ai compté 170 toiles, dessins ou sculptures. Mais je n’ai pas pu les -noter tous. Relevons seulement au hasard: cinq toiles de Mme Brémont, -des portraits surtout où la finesse ne manque pas; quatre toiles de -Mme Foyot d’Alvar (la créatrice d’_Aïda_ à l’Opéra), entre autres des -chrysanthèmes et des hortensias pleins de fraîcheur; une jolie marine -et une petite maison d’opéra-comique de Fugère (Opéra-Comique); le -portrait de sa mère par M. Gailhard, directeur de l’Opéra, qui en vaut -bien d’autres; quatre pastels de M. Joliet, de la Comédie-Française; -des fleurs de Mme Judic et le portrait de sa vache Manette, les pieds -dans l’eau, que la grande critique a déjà consacrés; des dessins -de M. Alb. Lambert fils, un Mounet-Sully qui a les jambes un peu -courtes, mais qu’importe! de belles pensées de M. Viola; deux toiles -de Mlle Jane Morey, du Vaudeville, dont l’une s’appelle _Douloureuse_, -symbolique allusion sans amertume à la pièce de Maurice Donnay dont -elle n’est pas; une caricature de Gobin, du Palais-Royal, par lui-même; -un village de Mlle Diéterle, des Variétés, et deux plats de fleurs -et de fruits en relief; un tableau de M. Paul Blaque, qu’on ira -voir exprès: ce sont les ruines du Château-Gaillard, que le peintre -a voulues réelles: il y a collé des graviers, très gros au premier -plan, plus fins aux plans suivants, il les a peints et vernis, ce qui -donne un aspect criant de sincérité à cette œuvre d’un genre nouveau; -ajoutons que les graviers viennent directement des Andelys, de sorte -qu’il n’y a pas à s’y méprendre. On a envie de marcher dessus. - -Quoi encore? Une mer de M. Boudouresque, deux toiles de M. Brémont, un -bouquet de fleurs de Mlle de Craponne, des caricatures de M. Giraud, -de l’Opéra: M. Lapissida, débraillé, les mains dans les poches, des -verrues sur la face, un œil malin et l’autre naïf, d’après nature; M. -Reyer, campé dans une posture de danseur; M. Gailhard, en conquistador, -sombre et ennuyé comme à l’ordinaire; des Volny, des bustes de Renée de -Pontry, etc., etc. - -En descendant de l’exposition des comédiens et comédiennes, où vous -n’aurez pas perdu votre temps, vous pourrez voir des Ziem, des Corot, -des Daubigny, qui ne vous paraîtront pas plus mal pour cela. - - - - -MADAME DUSE A L’AMBASSADE D’ITALIE - - - 2 juillet 1897. - -Ceux qui sont un peu au courant des goûts de la grande artiste -italienne n’apprendront pas sans quelque étonnement qu’elle a failli -hier à toutes ses habitudes en acceptant l’aimable invitation de -l’ambassadrice et de l’ambassadeur de son pays. Il n’a pas fallu -moins, en effet, de la bonne grâce simple et charmante de la comtesse -Tornielli pour décider la timidité et la réserve presque sauvages de -l’originale artiste à surmonter les affres d’un déjeuner donné en son -honneur à l’hôtel de la rue de Grenelle. - -Dimanche dernier encore, fuyant les importuns et les soucis de sa -situation, elle s’était échappée de son hôtel, et toute seule, à pied, -on aurait pu la voir errer le long des quais de la Seine, et finalement -s’embarquer à bord d’un bateau-mouche, parmi la foule tumultueuse -du dimanche, aller jusqu’à Saint-Cloud, écoutant les conversations -puériles et reposantes des gens du peuple, puis se perdre sous les -ombrages frais du grand parc, rêveuse et seule toujours. - -La voici pourtant, ce matin, en toilette blanche et crème, assise sur -un fauteuil, entre Mme Louis Ganderax et la comtesse de Wolkenstein, -ambassadrice d’Autriche; sa figure mate, encadrée de cheveux noirs -éclairés çà et là de fils d’argent, sourit gaiement grâce à ses -admirables dents blanches, et ce sourire est d’une fraîcheur enfantine -et virginale, tandis que ses beaux yeux asymétriques ont cet air à -la fois étonné et mélancolique qui inscrit sur sa figure au repos un -délicat et troublant problème. - -Tous les invités sont là: le comte Primoli, MM. Victorien Sardou, -Roujon, directeur des beaux-arts; Édouard Pailleron, Paul -Deschanel, l’ambassadeur d’Autriche-Hongrie et la comtesse de -Wolkenstein-Trostburg, la comtesse Greffulhe, le prince A. de Chimay, -comtesse Rostopchine, Jules Lemaître, Bonnat, Brieux, Georges de -Porto-Riche, Mounet-Sully, Imbert de Saint-Amand, Luigi Gualdo, le -chevalier Polacco, secrétaire d’ambassade; marquis et marquise Paulucci -dei Calboli, vicomte et vicomtesse Melchior de Vogüé, et moi. - -La comtesse Tornielli invite M. Paul Deschanel à offrir son bras à -Mme Duse, et l’on va se mettre à table. L’ambassadrice a à sa droite -le comte de Wolkenstein, à sa gauche M. Paul Deschanel, voisin de Mme -Duse. L’ambassadeur a à sa droite la comtesse de Wolkenstein, à sa -gauche la comtesse Greffulhe. - -Déjeuner charmant dans la pénombre fraîche de la haute salle embaumée -par le parfum des roses de France dont le milieu de la longue table est -couvert. Les regards discrets et sympathiques vont à l’artiste, à qui -tous ceux qui sont là doivent la pure émotion de la douleur et de la -passion ou de son irrésistible charme. Éléonora Duse doit sentir peser -délicieusement sur elle cette atmosphère de gratitude et de silencieuse -admiration, car sa vivante physionomie s’avive encore de gaieté; elle -rit comme une enfant aux propos de ses voisins, et ceux qui ne l’ont -vue que dans ses rôles dramatiques s’étonnent et s’émerveillent de la -candeur joyeuse de son rire. - -Le repas terminé, on descend un instant au jardin. La comtesse -Tornielli se multiplie près de ses invités qui, chacun séparément, -se trouvent d’accord pour vanter l’idéale simplicité et le charme -naturel de la grande artiste italienne. Au milieu de cette verdure -attendrie des arbres et des pelouses, la comtesse Greffulhe, habillée -de mousseline vert pâle ou turquoise malade, deux ou trois bijoux -d’émeraude au corsage et aux oreilles, une ombrelle verte à manche de -verre transparent, a l’air, avec sa svelte taille, d’une gracieuse et -poétique émanation des feuilles et des herbes du jardin. Tout le monde -remarque cette harmonie inattendue et de haut goût, et chacun lui en -fait compliment. - -Dans un coin, Mme Duse a causé avec M. Sardou; elle a écouté Jules -Lemaître lui demandant, quand elle reviendra, d’ajouter à son -répertoire quelques pièces plus modernes; quelqu’un lui conseille -de jouer en français; on lui demande ses impressions sur le public -parisien, et très simplement, en quelques mots sincères, elle dit sa -reconnaissance et sa joie de l’accueil si spontanément sympathique -qu’elle en a reçu; on l’interroge aussi sur ses projets: elle va -partir avec bonheur pour la Suisse où elle se reposera, dans la -verdure, la fraîcheur et la solitude, de ce terrible mois de travail -et de soucis; M. Mounet-Sully lui dit qu’il n’oubliera jamais -sa représentation de la _Dame aux camélias_ et qu’il ira samedi -l’applaudir encore avec tous les artistes de Paris; Mme Duse lui -demande, en revanche, une loge pour pouvoir l’applaudir le même soir -dans _Œdipe_, au Théâtre-Français... - -Puis on monte dans un salon du premier étage, où l’ambassadrice prie -la comtesse de Guerne de chanter quelques airs en italien. Accompagnée -par son frère, le comte Henri de Ségur, la comtesse de Guerne, nièce -de la comtesse Tornielli, chante en effet, de sa belle voix souple et -sûre, avec un art délicat et accompli, _la Rondinella pellegrina_, de -Petrella, l’air de _la Linda di Chamonix_, de Donizetti, et l’_Agnus -Dei_ de _Mors et Vita_, de Gounod. - -Après quoi les hôtes de l’ambassadeur et de l’ambassadrice d’Italie -se séparent, en prenant,--comme disait quelqu’un--un dernier rayon à -l’Étoile, qui, à son tour, disparaît, modestement, silencieusement, -comme elle était venue. - - - - -LA DUSE DEVANT LES COMÉDIENS FRANÇAIS - - - 4 juillet 1897. - -J’ai peur en prenant ma plume, oui, peur de ne pas savoir raconter--en -quelques instants rapides,--comme je devrais le faire, la puissante, -la profonde émotion de ces trois heures de représentation où une salle -entière, composée, au hasard de l’arrivée des demandes, de la fleur des -comédiens français, d’hommes de lettres connus, de grands peintres, de -sculpteurs célèbres, a fait à une artiste étrangère la plus vibrante, -la plus enthousiaste, la plus poignante des manifestations qu’il soit -possible de voir. - -Je ne sais si les annales de l’art dramatique recèlent un cas pareil -à celui-là, mais c’est un fait important pour l’histoire du théâtre -en France, et qu’il faut noter simplement, sincèrement, comme en un -procès-verbal de l’émotion humaine. - -Tant qu’il s’était agi de l’enthousiasme public, on a pu, avec un peu -de mauvaise foi et de parti pris, soutenir que le succès spontané qui -était allé à la Duse lui était venu de snobs incompétents ou de salles -composées d’étrangers! Mais lorsque, grâce à l’idée brave et hardie de -M. Sarcey, l’artiste italienne s’est trouvée devant la foule accourue -de toutes les régions de l’art, lorsque la majorité de cette foule a -été, statistiques en main, composée de l’élite des comédiens de Paris, -l’heure devint alors intéressante pour les admirateurs de l’artiste, -de contrôler la source de leur enthousiasme et la qualité de leur -émotion... - -C’était donc hier. - -La vaste salle de la Porte-Saint-Martin était bondée du haut en bas, -débordait jusque dans les couloirs. Voici, d’ailleurs, au hasard, -quelques noms recueillis: - -Prince et princesse de Bulgarie, loge 41, avec leur suite; prince -et princesse Murat, comtesse de Wolkenstein, ambassadrice -d’Autriche-Hongrie; ambassadeur d’Italie et comtesse Tornielli, marquis -et marquise Paulucci, comte et comtesse Aimery de La Rochefoucauld, -comtesse A. de Chevigné, comtesse Greffulhe, vicomtesse de Courval, -marquise de Chaponey, Mme Kinen, comtesse de Guerne, M. et Mme Ridgway, -M. et Mme L. Ganderax, comtesse Potocka, comtesse de Béarn, princesse -François de Broglie, comte Henri de Ségur, comtesse Lydie Rostopchine, -comte et comtesse d’Aunay, Mme Kirewsky, Mlle de Freedericksz, comte -Robert de Fitz-James, comte Antoine de Gontaut-Biron, M. et Mme -Ferdinand Bischoffsheim, vicomtesse de Croy, marquis de Novallas, baron -Edouard Franchetti, M. et Mme Henri Baignières, M. et Mme Strauss, née -Halévy, comtesse et Mlle Branicka, comte et comtesse Jacques de Bryas; - -Mme Maxwell Heddle, prince et princesse de Poix, duc et duchesse de -Gramont, baron Imbert de Saint-Amand, marquis de Torre Alfina, M. -Polacco, prince Giovanni Borghèse, prince Strozzi, Mme Jeanne Raunay, -docteur Raïchline et Mme Raïchline, Mme Ouarnier, Fiérens-Gevaert, -Aderer, le ministre de l’instruction publique, M. Roujon, directeur des -beaux-arts; le ministre de la guerre et Mme la générale Billot; - -Les deux Mounet, Le Bargy, Georges Berr, Worms, Villain, Duflos, -Joliet, Laugier, de Féraudy, Prud’hon, Boucher, Baillet, Albert -Lambert, Delaunay, Fenoux, Esquier, Veyret; Mmes Hadamard, Hamel, -Rachel Boyer, Nancy Martel, Bertiny, Lynnès, Moreno, Reichenberg, -Dudlay, Pierson, du Minil, Fayolle, Marsy, Ludwig, Kalb, Brandès, -Frémaux, Lerou, Lainé-Luguet, Lara, Wanda de Boncza; M. et Mme Leitner, -M. et Mme Silvain, M. et Mme Truffier, M. et Mme Leloir; - -Théodore Dubois, Segond-Weber, Pasca, Théo, Jules Lemaître, Jane -Hading, Jeanne Granier, Sarcey, Brisson, Fériel, Marie Samary, les -trois Coquelin, Samé, Dumény, Réyé, Natanson, Mary Deval, Emile Simon, -Grand, José Dupuis, Baron, Fernand Le Borne, Gémier, Henry Mayer, -Antoine, Renot, Danbé, Georges de Porto-Riche, Taillade, Paulin-Ménier, -Lavedan, Faguet, Alice Lavigne, Fugère, Cheirel, Got, Mme Henriot, Mme -Malvau, le comte Primoli, Tirman, Paul Deschanel, Gailhard, Carvalho, -Lamoureux; - -Paul Meurice, Marcelle Lender, Henri Rochefort, Jacques Normand, -Larroumet, Pierre Berton, René Luguet, Emile Zola, Parodi, Marcel -Prévost, Léon Bonnat, Mlle Loventz, Claveau, Rodenbach, de Cottens -et Paul Gavault, Ernest La Jeunesse, Chevassu, Montcharmon, Gustave -Roger, de La Charlotterie, Mme veuve Alex. Dumas, Mme Colette Dumas, -Mme d’Hauterive, Galipaux, Dieudonné, Maugé, Gobin, Pellerin, Lamy, -Mary Gillet, Rochard, Marx, Mello, Francès, Laborie, marquis de Massa, -général Freedericksz, Ludovic Halévy, Rose Caron, Rosa Bruck, Pozzi, -Ganderax, Albert Carré, Maury, Samuel, Suzanne Devoyod, du Tillet; - -Frédéric Masson, Léa et Dinah Félix, Victor Roger, Paul Alexis, -Mévisto, Tagliafico, Vibert, Mérignac, Pinero, Marcella Pregi, Coudert, -Ginisty, Geffroy, Gildès, Andrée Mégard, Burkel, Marthe Mellot, Ellen -Andrée, Léo Claretie et Mme Claretie, de Joncières, Cléo de Mérode, Y. -Lambrecht, Alvarès. - -Dans la salle, une attente fiévreuse. Un certain nombre de ceux qui -sont là ont déjà vu l’artiste et la qualité des choses dites sur elle -a excité la curiosité, l’intérêt, sans doute même éveillé l’idée d’une -révolte, d’une réaction contre les opinions faites. Sera-ce un combat? -sera-ce une apothéose? Émouvant problème, comme celui qui se dresse -dans un cirque, quand apparaît sur l’arène, pour lutter contre les -«Remparts» et les «Terreurs», un amateur inconnu, sans autre défense -que sa force confiante et sa loyauté. - -Mais voici que le rideau se lève sur la _Cavalleria_. Dès la première -scène, pris par la mimique douloureuse, la démarche désespérément lasse -de Santuzza, des rangs de fauteuils applaudissent... Et désormais, -à chaque minute du bref drame italien, cette salle de spécialistes -avertis de tous les moyens du métier, de techniciens perspicaces, -d’observateurs lucides, soulignera par des bravos chaque accent juste, -chaque mouvement réel, chaque regard éloquent de la grande artiste. De -scène en scène, l’enthousiasme grandit, des murmures discrets circulent -qui colportent l’admiration collective, et l’atmosphère de la salle -est créée, définitive, et c’est fini, je sens que la bataille est déjà -gagnée, trop vite pour mes goûts de combat, juste à temps pour que la -beauté de cette salle unique fût complète et pure. Car on pouvait noter -là un phénomène admirable, miraculeux, de la force et de la noblesse -de l’art vrai: ce que cette assemblée d’artistes applaudissait avec -cette frénésie unanime, ce n’était pas seulement ce qu’elle percevait -si clairement du génie de la Duse, ces bravos ne signifiaient pas -seulement l’éloge compétent de camarades ébranlés par la traduction -synthétique d’une vie d’émotion, de douleur, d’amour dont le raccourci -palpitait devant eux, ces applaudissements allaient au delà encore! Ils -étaient la traduction inconsciente, impulsive de leur amour pour leur -art, c’était l’hommage ému qu’ils envoyaient plus loin qu’à l’artiste -passagère, c’était leur idéal qu’ils saluaient, c’était leur art -ennobli devant qui ils se sentaient agrandis eux-mêmes, et qui leur -donnait de l’orgueil! Oui, c’est bien ce sentiment de gratitude infinie -qu’a dû sentir la Duse quand montait vers elle le tonnerre incessant -des ovations! - -Que dire du reste de cette représentation inouïe? - -Après chaque acte joué, après la _Cavalleria_, après ce cinquième acte -de _La Dame aux Camélias_, que la Duse n’a jamais si bien joué--au -dire de ses amis,--parmi la foule des couloirs, il m’a été impossible -de recueillir _une seule_ note discordante dans l’émotion générale. Je -rencontre les meilleurs artistes de la Comédie-Française, et les plus -célèbres d’entre les «solitaires», Coquelin, Taillade, Marie Laurent, -que sais-je encore? Je recueille de leur bouche l’accent sincère d’une -admiration sans mélange; non seulement je vois les yeux des femmes -rougis et mouillés, mais les yeux des comiques les plus exaspérés sont -aussi trempés de larmes... - -Quand le rideau se lève sur le deuxième acte de _La Femme de Claude_, -un mouvement se fait dans la salle. Après Santuzza, traînant -péniblement les pieds sur le sol raboteux du village sicilien (car -on avait eu cette illusion!), après Marguerite Gautier, moribonde -et négligée, voici Césarine, triomphante et belle d’une beauté -d’empoisonneuse et de damnée! Cette transformation magique a produit -une longue sensation. L’actrice en eut conscience, sans doute, car -jamais son sourire n’eut plus de charme pervers et jamais son œil plus -d’éclat vénéneux... - -Le rideau est tombé, après des interruptions sans nombre, sur le -deuxième acte de _La Femme de Claude_ qui clôturait ce spectacle, -l’orchestre s’est levé, des tonnerres de bravos et de vivats ont -retenti par toute la salle, les mouchoirs et les chapeaux s’agitent, -les fleurs pleuvent des avant-scènes, on crie: «Au revoir! au revoir! -au revoir!» Et dix fois le rideau a dû se relever devant l’artiste -émue, qui ne pouvait cacher sa joie idéalement descendue dans l’ivresse -de son sourire! - -La coulisse a été envahie ensuite par la foule des artistes. Les uns -voulaient seulement la revoir, les autres l’embrasser, d’autres lui -demandaient l’une des roses qu’elle tenait à la main. Pendant une -heure, le défilé n’a pas cessé. J’ai vu là de jeunes comédiennes et de -vibrants comédiens d’avenir la regarder de loin, des larmes aux yeux, -n’osant s’approcher d’elle... Coquelin veut absolument jouer une fois -avec elle et l’engage à jouer en français. - -«Cela vous serait si facile! Essayez! Vous verrez quel succès!» - -Mme Marie Laurent vient aussi, et, lentement, avec de graves paroles, -lui dit son admiration. - -L’ambassadeur et l’ambassadrice d’Italie arrivent à leur tour, la -complimentent, l’air heureux. - -Et sa troupe, qui repart aujourd’hui pour l’Italie, attend, pour lui -faire ses adieux, que le flot des visiteurs se soit écoulé. - -«Allez, allez, vous êtes libres! Merci, merci tous, mille fois.» - -Elle les embrasse, très émue. Ils la regardent très affectueusement. - -Je lui demande enfin: - -«Quand partez-vous?» - -Et, en riant de ses idéales dents blanches: - -«Jamais! jamais! Je ne quitte plus la France!» - - - - -QUELQUES LETTRES SUR QUELQUES QUESTIONS - - - 14 août 1897. - -Généralement, au mois d’août, les gens de lettres se sont déjà assez -reposés pour qu’il soit permis de les ennuyer un peu... De plus, les -auteurs dramatiques ont réglé depuis longtemps leur bilan, et ils ont -dû suffisamment ruminer les événements de la dernière saison pour que -leur opinion soit faite sur les questions controversées l’hiver. - -Voici les quelques points sur lesquels ont porté mes investigations -près d’une quarantaine d’auteurs dramatiques, jeunes et vieux, choisis -dans les genres les plus divers. - -Aux auteurs de comédies modernes, il fallait poser ces questions que -l’actualité impose: - ---_Êtes-vous partisan de la pièce à thèse au théâtre? Pensez-vous -que l’art dramatique a pour but la moralisation, ou, au contraire, -êtes-vous pour l’impartialité de l’œuvre d’art se justifiant par des -raisons de beauté et de vérité seulement?_ - ---_Peut-on exécuter une pièce à thèse avec des personnages concrets -inspirés de la réalité? Ou bien est-on condamné à n’y employer que des -personnages conventionnels, généraux et abstraits?_ - ---_En ce moment, croyez-vous à un mouvement vers la littérature -dramatique synthétique, ou plutôt à un mouvement vers la littérature -dramatique analytique?_ - ---_Croyez-vous à l’efficacité, pour le succès d’une pièce, de -l’exactitude et de la minutie de la mise en scène, du luxe des décors, -de l’ameublement et des toilettes?_ - ---_Va-t-on vers plus ou moins de mise en scène?_ - -Aux auteurs comiques, aux humoristes, il fallait demander: - ---_A quoi attribuez-vous le développement des cafés-concerts et des -«bouisbouis»?_ - ---_Pensez-vous qu’ils soient nuisibles aux théâtres et que les -directeurs aient raison dans leur croisade contre eux?_ - ---_Le succès des pièces en un acte sur les petites scènes non classées -n’annonce-t-il pas un retour du goût public vers les spectacles coupés?_ - ---_Êtes-vous_ sincèrement _convaincu que le drame historique et en vers -manque de débouchés?_ - ---_Que savez-vous du succès de vos pièces en tournée? Quelle -comparaison avez-vous faite entre les différents publics qui les ont -entendues?_ - ---_Quel sera, cet hiver, le goût du snobisme des abonnés de l’_Œuvre_?_ - ---_Quel moyen d’empêcher les femmes de conserver leur chapeau sur la -tête au théâtre?_ - -Aux poètes des drames en vers, aux auteurs des drames populaires, il -fallait demander: - ---_Que pensez-vous de l’évolution présente du genre que vous avez -exploité «avec tant de succès?»_ - ---_Le goût public indique-t-il qu’il y a urgence à ouvrir de nouvelles -scènes aux drames en vers? S’il s’en créait de nouvelles, trouverait-on -des interprètes suffisants?_ - ---_Croyez-vous à l’introduction du vers libre dans le drame en vers?_ - -_Etc., etc._ - -Ces questions ont été mêlées, selon les compétences supposées des -auteurs. - - -M. Alphonse Daudet - -comme toujours nous apporte la clarté. - - Champrosay, 7 août 1897. - -Voilà bien des questions, mon cher Huret. Je vais essayer d’y répondre, -dans l’ordre où vous me les posez, et aussi sommairement que possible. - -1º Le théâtre vous semble aller vers les pièces à thèse. Vous me -demandez si je crois à un mouvement durable? - -Je ne le crois pas. Chez nous, pour l’instant, rien ne saurait être de -durée. Au théâtre, comme ailleurs, je ne vois qu’inquiétude, agitation, -trépidation et des bicyclettes sur toutes les routes. - -2º Si l’on peut donner à une pièce à thèse des personnages réels, -vivants, concrets? - -Forcément, malgré toute l’habileté de l’auteur, et sa souplesse à -imiter la vie, les personnages de ce genre de pièce ont quelque chose -de rigide, d’implacable. N’importe où ils vont, ils y vont avec un -billet d’aller et retour en poche. Il leur manque l’imprévu, le -délicieux illogisme de la vie. - -3º Si je ne trouve pas qu’il y ait excès dans le souci actuel -d’exactitude minutieuse de mise en scène, décors, ameublements? - -Certes oui, il y a excès dès lors qu’il y a minutie; puisqu’au théâtre -la minutie se perd, disparaît. Chercher la _dominante_ des choses et -des êtres, s’y tenir. Tout le reste est inutile. Quant aux réactions -exagérées dans le sens de la simplicité, elles font sourire. On vous -parle de _reconstitutions shakespeariennes_ pour cet hiver... Allons, -tant mieux! - -Et puis vous voudriez m’interroger aussi sur les causes du succès des -bouisbouis, cafés-concerts, la _mort_ du drame historique, etc. - -Tout cela, mon ami Huret, c’est beaucoup d’affaires. - -Il faudrait parler de la cherté et de l’incommodité des places, de la -longueur des pièces et de leurs entr’actes; de la paresse du public -français, paresse venant surtout d’une trop rapide compréhension; du -peu d’attention que nous portons à toutes choses, du besoin de se -mettre en scène qui dévore tous les spectateurs, les empêche d’écouter, -cabotins eux-mêmes... Mais c’est tout un livre que vous me demandez. -Venez me voir un jeudi. Nous le causerons, ce livre! - - Votre - Alphonse DAUDET. - - -M. Paul Hervieu. - -va peut-être un peu embarrasser M. Jules Lemaître, l’éminent critique -de la _Revue des Deux-Mondes_: - - Trouville, 26 août 97. - -Oui, mon cher Huret, j’étais en vacances, quand votre lettre m’est -parvenue; et, dans le plaisir de vous répondre, c’est encore y rester, -quoique vous m’ayez mis en face de bien laborieuses questions. - -Vous me demandez «si je suis toujours convaincu que l’on peut faire une -pièce à thèse avec des personnages concrets, inspirés de la réalité? -Ou si je n’admets pas que l’on soit condamné dans ce genre de pièces à -n’employer que personnages généraux, conventionnels et abstraits». - -Permettez-moi d’user de ce vieux moyen de répondre qui consiste à -interroger. - -Qu’entendez-vous par une pièce à thèse? Ou plutôt, quelles sont les -comédies de mœurs où il n’y ait point de thèse? Est-ce que l’auteur -ne prétend pas toujours faire naître une conclusion quelconque dans -l’esprit des spectateurs, soit qu’il présente un conflit des caractères -avec les caractères, ou des aspirations humaines avec la fatalité, ou -des droits naturels avec les lois écrites, l’auteur a voulu intéresser -à la façon propre qu’il a eue d’apercevoir un sujet? Pourquoi, dans -certains cas, ce «sujet» se met-il à s’appeler «thèse»? Voilà ce qui -me paraît aussi arbitrairement fixé que l’instant où le boulevard des -Capucines se met à s’appeler boulevard de la Madeleine? - -_La Douloureuse_, de notre ami Donnay, qui a eu, cet hiver, un succès -si brillant et si mérité; _La Douloureuse_, qui veut dire qu’il y a de -l’addition à payer, avait-elle en cela une thèse, oui ou non? - -L’éminent critique dramatique de la _Revue des Deux-Mondes_ écrivait -récemment qu’il n’aimait pas les pièces à thèse. «Une pièce à thèse, -disait-il, est un leurre. L’auteur a la prétention de prouver pour -tous les cas, et ne prouve tout au plus que pour le cas qu’il a pu -choisir et conditionner à sa guise...» - -Je crois, en effet, que c’est l’art avec lequel M. Jules Lemaître a -choisi et conditionné les personnages du _Pardon_ qui nous a fait -admettre qu’un mari pardonne à sa femme quand, à son tour, il était -devenu coupable envers elle. Mais exposer cela au public, n’est-ce pas -soutenir une thèse? Et intituler une pièce: _L’Age difficile_, n’est-ce -pas enfermer toute une thèse, déjà, dans son titre? Ne faut-il pas -bien choisir et conditionner le cas, pour me prouver qu’il y a un âge -difficile, à moi, par exemple, qui trouve tous les âges malaisés? - -Enfin, mon cher Huret, convenez que s’il y a jamais eu une pièce à -thèse, c’est _Le Voyage de M. Perrichon_, où l’auteur vous démontre que -l’on préfère ceux que l’on a sauvés à ceux par qui l’on a été sauvé. - -Pour peu que vous me faisiez l’amitié d’entrer, un moment, dans les -vues que je vous soumets, avec votre érudition du théâtre, vous -distinguerez bientôt tant de thèses dans les pièces qui ne sont point -dites «à thèse», que vous vous étonnerez, comme moi, de voir certaines -pièces de mœurs, seulement, jouir de cette qualification, en vertu -d’un simple pléonasme. - -A bientôt, cher ami, et cordiale poignée de main. - - Paul HERVIEU. - - -M. Georges de Porto-Riche - -est amer: - - Cher monsieur, - -Je n’ai guère réfléchi sur mon art, j’ai toujours écrit -instinctivement, en dehors de toute préoccupation d’école, sans -m’inspirer d’aucun principe. C’est pourquoi je me trouve embarrassé -pour répondre à vos questions. - -Quant à mes projets de théâtre, voici ce que je puis vous en apprendre. -Je crois qu’on jouera deux pièces de moi l’hiver prochain: la première -à l’Odéon[4], la seconde à la Renaissance. Malgré ma réserve absolue, -tout a été dit et imprimé pour discréditer l’une et l’autre de ces -pièces. L’_Argus_ m’a communiqué à leur sujet près de trois cents -entrefilets de journaux aussi malveillants qu’inexacts! Ces notes, -généralement suggérées par des cabots, des alphonses, des directeurs -tarés, des auteurs méchants et quelques vieilles dames excitées, m’ont -causé beaucoup de tourments, mais ne m’ont pas découragé. Et j’espère -que le public--qui a aimé l’_Infidèle_ et _Amoureuse_--me dédommagera -bientôt de ces tribulations. L’essentiel est de donner une bonne œuvre. -Si j’ai la chance d’en avoir écrit une, tout sera oublié. «Le chien -aboie, la caravane passe,» dit un proverbe oriental. - - [4] On a joué en effet le _Passé_ à l’Odéon. Mais rien autre jusqu’à - 1901. - -Mes meilleurs sentiments, cher monsieur, et pardon de mon griffonnage. - - G. DE PORTO-RICHE. - 21 août 97, Villa des Fontes, Honfleur... - - -M. Alfred Capus - -comme à son ordinaire, déborde de bon sens: - - Blois, 21 août 1897. - - Mon cher Huret, - -Vous l’avez l’art de poser des questions difficiles et insidieuses -et l’on ne peut s’en tirer avec vous que par la simplicité. En ce qui -concerne la première de ces questions: «Les cafés-concerts et les -établissements de Montmartre nuisent-ils aux théâtres et les directeurs -ont-ils raison de leur faire la guerre?» Je crois qu’en effet les -petites scènes de Montmartre font beaucoup de tort aux théâtres; mais -réciproquement les théâtres font un tort considérable aux petites -scènes de Montmartre. C’est la concurrence la plus légitime du monde. -Et qui sait d’ailleurs si tous ces établissements fantaisistes et -irréguliers ne sont pas les débuts de quelque chose d’important, par -exemple d’une forme nouvelle de nos plaisirs? Combien de spectacles -interdits d’abord par la police qui sont devenus officiels quelques -années plus tard! - -Ce qu’on appelait autrefois le «spectacle coupé», demandez-vous en -second lieu, est-il définitivement mort, et le succès précisément des -petits théâtres d’à côté ne peut-il lui redonner la vogue? - -Cela est très possible, sinon probable. Il est convenu aujourd’hui dans -le monde dramatique que le public ne va pas aux spectacles coupés. -Mais comme il y va, à Montmartre, je ne vois aucune raison essentielle -pour qu’il n’y retourne pas, sur le boulevard. Et le théâtre qui eût -donné le même soir _Le Plaisir de rompre_, de Jules Renard; _Un Client -sérieux_, de Courteline et _Le Fardeau de la liberté_, de Tristan -Bernard, n’aurait certainement pas fait une mauvaise spéculation, pour -parler simplement à ce point de vue. - -Votre question sur la mise en scène, mon cher Huret, est une des -plus actuelles de l’art dramatique, mais elle exigerait plus de -développement que n’en comportent ces petites réponses «d’été». On -pourrait dire de la mise en scène ce que Brummel disait de l’élégance -du costume. Un homme est parfaitement habillé lorsqu’on ne peut faire, -sur sa toilette et sur la façon dont il la porte, aucune observation ni -en bien, ni en mal. De même, une pièce est bien montée, lorsque la mise -en scène ne se remarque pas et qu’elle semble naturelle et nécessaire à -l’action. L’idéal serait qu’à la fin du spectacle on ne se rappelât pas -si les décors étaient vieux ou neufs. - -Vous êtes bien aimable, mon cher ami, de me demander aussi à quoi je -travaille. Je suis en train de terminer une comédie en quatre actes. - - Poignée de main, - Alfred CAPUS. - - -M. Brieux - -s’esquive: - - 21 août 1897. - -Émettre publiquement des théories sur l’art dramatique, moi! Je m’en -garderai bien, mon cher Huret, et, d’ailleurs, j’en serais incapable. -Je ne veux pas faire tort à des idées que je crois justes en les -défendant misérablement. J’ai déjà assez de peine à faire une pièce. - -Excusez-moi donc de ne pas répondre sur ce point à votre questionnaire. - -Pour le reste, voici: - -J’envoie à la copie une comédie en quatre actes _Les Trois Filles de M. -Verdier_[5], que je viens enfin de terminer. J’irai la lire à Porel un -jour de la semaine prochaine. - - [5] Devenue _Les Trois Filles de M. Dupont_, jouée depuis au Gymnase. - -De plus, Antoine, après une reprise de _Blanchette_, jouera, cet hiver, -sur son théâtre, une pièce en cinq actes: _Résultat des courses_, que -j’ai écrite l’année dernière. - -Bien cordialement, - - BRIEUX. - -_P.-S._--Et certainement non, qu’on ne décore pas assez d’auteurs -dramatiques--ni de courriéristes de théâtre! - - -M. Émile Zola - -résume: - - Médan, 14 août 97. - - Mon cher Huret, - -Je suis bien paresseux, et répondre sérieusement à vos questions, ce -serait écrire tout un traité de littérature dramatique. - -En principe, je n’aime guère les pièces à thèse. Mais, au théâtre -comme partout, l’unique point important est d’avoir du génie. Donc, le -théâtre d’une époque est ce que le génie veut, et le théâtre d’idée -peut triompher aujourd’hui, puis être battu demain par le théâtre de -passion, selon les auteurs et les pièces qui se produiront. On peut -souhaiter cela, mais le prévoir est difficile. - -Personnellement, je crois que tout moraliste dramatique déforme la -vérité pour aider au triomphe de la cause qu’il plaide, et cela me -gêne, la vérité vraie seule est honnête. Seulement, je ne suis plus -assez sectaire pour condamner en bloc toutes les œuvres qui ne sont pas -de mon goût. Je me contente d’admirer quand il y a lieu. - -Je suis pour le décor exact, pour la mise en scène exacte. Le théâtre -est la représentation de la vie, et cette représentation ne va pas -sans la vérité des milieux. Un personnage n’est complet que lorsqu’il -apporte avec lui l’air où il baigne, tout ce qui l’enveloppe et le -détermine. - -Cordialement à vous, - - Émile ZOLA. - - -M. Jules Case - -nous promet de dire bientôt à M. Jules Lemaître s’il est ou non -féministe: - - Août 1897. - - Cher monsieur, - -Suivant la définition de Littré, ce sont les personnes aisées qui -villégiaturent, pendant la belle saison. Ces personnes sont enviables, -elles n’ont rien à faire ou, du moins, elles peuvent suspendre leurs -travaux, durant un temps. Ce n’est pas mon cas, et je resterai -vraisemblablement à Paris: l’avenue et le bois de Boulogne, les autres -bois de l’Ile-de-France, me suffiront, sans compter la ville même, vide -de ses Parisiens, un peu déserte, traversée d’étrangers et prenant, -par ce fait, des aspects de capitale lointaine, presque inconnue, qui -éveillent nos curiosités et raniment nos admirations. - -Je reste donc, par crainte des paresses dont vous accablent la mer -et la campagne. _La Vassale_, à laquelle vous faites allusion, m’a -précisément mis sur les bras un travail inattendu, une réponse générale -que je prépare, sous la forme d’une lettre à M. Jules Lemaître, et qui -paraîtra, avec la reprise de ma pièce à la Comédie-Française, à la fin -de septembre. La discussion de la critique m’a en effet quelque peu -déconcerté: pour les uns, je suis féministe; pour les autres, je ne -le suis pas. Il faut pourtant s’entendre, s’expliquer tout au moins. -J’essayerai. - -Après? Deux romans, l’un, philosophique; l’autre, politique, la suite -de _Bonnet rouge_, me solliciteront. Mais, à certaines démangeaisons, -je crois bien comprendre que j’ai été piqué par quelque tarentule -théâtrale. - -La piqûre y est. A voir si elle s’envenimera. - -Votre dévoué, - - Jules CASE. - - -M. Lucien Descaves - -soutient que toute la crise actuelle vient du prix trop élevé des -places: - - Saint-Denis-sur-Loire, 10 août 1897. - - Mon cher ami, - -Voici une réponse à quelques-unes de vos questions. - -Je suis partisan de la liberté des théâtres-nains de Montmartre et -d’ailleurs. Loin de nuire aux grands théâtres qui les persécutent, -ils y ramèneraient la foule, si le prix des places n’était surtout un -obstacle à la réalisation de ce vœu des directeurs. - -En effet, sans parler des délicieuses pièces de Courteline, entre -autres, ce que les théâtres-nains offrent au public est tout de même -supérieur en général aux lamentables produits des cafés-concerts -réguliers. Le voilà, le véritable ennemi, sur lequel il s’agit de -reconquérir des spectateurs. J’estime que les théâtres-nains s’y -emploient et c’est pourquoi je voudrais qu’on leur fût plus clément. -Les grands théâtres, à la fin, y trouveraient leur compte. - -Ces tentatives, en outre, répondent à votre question touchant un regain -possible des spectacles coupés. S’ils réussissent sur les petites -scènes de Montmartre, il n’y a, encore un coup, qu’une raison pour -qu’ils ne réussissent pas ailleurs: le prix trop élevé des places. -Trois pièces en un acte semblent un régal aux spectateurs qui payent -un fauteuil six francs. C’est quand il leur en coûte douze que leur -mauvaise humeur commence et qu’ils se plaignent de ne pas en avoir pour -leur argent. Une mise en scène extravagante leur devient alors assez -indifférente. Nous en avons eu la preuve l’hiver dernier. - -Quant à savoir si le théâtre historique en vers manque de débouchés, -je crois qu’il faudrait retourner la proposition et se demander si les -débouchés ne manqueraient pas plutôt de drames historiques en vers. - -Ce que je fais sur les bords de la Loire? De la bicyclette avec Capus, -et, tout seul, malheureusement, un acte intitulé: _La Cage_, pour -Antoine. Et puis je termine mon roman sur la Commune: _La Colonne_. - -Bien à vous, cher ami, - - Lucien DESCAVES. - - -M. Henri Becque - -est télégrammatique: - - 17 août 1897. - -1º C’est une bien grosse question que _l’Art et la Morale_; elle ne -presse pas, heureusement. - -2º J’ai l’horreur des pièces à thèses, qui sont presque toujours de -mauvaises pièces et de mauvaises thèses. Je le pensais déjà du temps de -Dumas et je n’ai pas changé d’avis, bien loin de là. - -3º Une mise en scène exacte et expressive, voilà ce que nous voulons. -Mais lorsque la mise en scène n’est qu’un cadre luxueux, indifférent et -inutile, elle ne compte que pour le public. - -Et les toilettes, cette partie si importante aujourd’hui de la mise en -scène. L’intervention des Doucet et des Paquin est devenue scandaleuse. - -4º Je pars pour Saint-Gervais. Je suis souffrant depuis quinze mois et -j’ai besoin de me soigner. - -5º Je vais poser ma candidature au fauteuil de Meilhac. Si je ne suis -pas nommé cette fois, je ne me représenterai plus. - - Henri BECQUE. - - -M. Marcel Prévost - -sous le couvert de théories personnelles, dit quelques vérités à -plusieurs de ses contemporains. - - Paris, 10 août 1897. - - Mon cher Huret, - -Comme il est beaucoup plus facile de faire de belles théories sur -l’art dramatique que de bonnes pièces, je ne vois pas pourquoi je ne -répondrais pas à votre questionnaire. - -Vous me demandez mon avis sur la mise en scène luxueuse et -minutieusement exacte. La faut-il telle ou non? Il me semble que, dans -deux cas au moins, le luxe de la mise en scène et son exactitude sont -indispensables. D’abord, pour la pièce mondaine contemporaine, la pièce -à la mode: nous en avons connu quelques-unes qui ont dû leur succès aux -jolis mobiliers et aux jolies toilettes. Puis, pour la pièce historique -à prétentions de reconstitution. Et encore, pour celle-ci, faut-il -être circonspect. Mounet, dans _Iphigénie_, coiffait un certain casque -qui rappelait à tout le monde les carabiniers d’Offenbach. Et, dans -_Frédégonde_, nous vîmes défiler, sous des noms mérovingiens, toutes -les figures d’un jeu de cartes. Le public riait: rire d’ignorants, à -coup sûr; mais la pièce en souffrait tout de même. - -Maintenant, si l’intérêt d’une œuvre dramatique réside surtout dans les -caractères ou dans le mouvement des passions, je crois qu’on distrait -imprudemment l’attention du spectateur en lui montrant trop de décors, -de mobiliers et de costumes. Une vraie belle pièce psychologique doit -se contenter du «palais à volonté» des tragédies de Racine. - -Mais faut-il faire des pièces psychologiques? me demandez-vous. Et, -précisant votre question, vous ajoutez: «A l’exemple d’Ibsen, va-t-on -vers le théâtre d’idées ou vers le drame passionnel?» - -Vous savez mieux que moi, mon cher Huret, pour en avoir recueilli -naguère un stock divertissant, la vanité des pronostics sur le théâtre, -le roman, la poésie de demain. C’est comme le sort des batailles -prochaines: il dépend du grand capitaine, encore ignoré, qui les -gagnera. Le grand dramaturge que nous attendons sera-t-il sollicité par -les causes mystérieusement enchaînées des passions et des actes, ou par -l’action et la passion mêmes? De cela dépendra le théâtre de demain. Ce -qui me paraît acquis aujourd’hui, c’est qu’on commence à se lasser de -la pièce «où il y a une belle scène au second acte». Et encore que la -séparation se fera plus nette, plus profonde, entre le théâtre grave et -le théâtre gai, qui se mariaient assez volontiers pendant ces dernières -années. - ---Et la pièce à thèse? interrogez-vous. - -Elle n’est, je crois, qu’un cas particulier de ce que vous nommez -le théâtre d’idées. _Nora_, _Les Revenants_, etc., sont des pièces -à thèse. Dès que l’auteur est susceptible de concevoir des idées -générales, elles dirigent forcément son art. Il serait facile de -prouver que _Mme Bovary_ est un roman-thèse, et l’on démontrerait sans -trop de peine qu’_Amants!_ de notre brillant Maurice Donnay, est une -pièce à thèse... - -Ce qui est franchement désagréable, c’est la pièce à thèse apparente, -agressive, avec des personnages construits sur mesure, ne parlant, -n’agissant que pour prouver quelque chose. De telles pièces, -fussent-elles parfaites d’ailleurs, ont le défaut suprême: la vie -leur manque. Quant à la moralité qu’elles prétendent illustrer, elles -la rendent plutôt odieuse. Tels ces petits _tracts_ protestants qui -donneraient à un saint des envies de libertinages. - -Certes, il est parfaitement légitime de ne rien vouloir démontrer du -tout, au théâtre; de faire une œuvre simplement lyrique, poétique ou -pittoresque. Mais, si l’on prétend démontrer quelque chose, il faut -le démontrer _par la seule image de la vérité_,--comme un physicien -démontre les forces de la nature. - -«Enfin, me demandez-vous, va-t-on vers le théâtre analytique ou vers le -théâtre synthétique?» - -J’ai peur de ne pas très bien comprendre ce qu’on veut dire par -«théâtre analytique» et «théâtre synthétique». Peut-être le public -appelle-t-il tout simplement ainsi le théâtre à façons lentes -et minutieuses,--et le théâtre bref, express. Car le théâtre est -nécessairement synthétique, puisqu’il doit traduire toutes les -passions, toutes les pensées de la vie humaine _par la seule parole_, -laquelle n’en est qu’une expression hâtive et résumée... Par goût, -j’aime assez le théâtre «continu». Les sautes brusques, les trous: -c’est vraiment là un procédé trop facile. Et _Le Supplice d’une femme_ -me paraît une bien mauvaise pièce... - -Voilà de belles théories, mon cher Huret, n’est-il pas vrai? Pour y -mettre une conclusion, je noterai simplement cette observation, que je -crois indiscutable: «Il n’y a pas d’exemple qu’une pièce de théâtre -systématique, je veux dire conçue, construite d’après un système et -proposée par son auteur comme le type parfait de ce système, soit une -très belle œuvre.» - -Cordialement à vous, - - Marcel PRÉVOST. - - -M. Romain Coolus - -est paresseux: - - Vendredi. - - Mon cher Huret, - -Vous m’excuserez de répondre très brièvement à votre questionnaire. -Si je ne prenais ce parti radical, je devrais (mon pauvre ami!) vous -adresser tout un volume. Ne m’en veuillez pas de vous l’épargner. - -La mise en scène de demain? Elle sera, n’en doutez pas, soignée, -méticuleuse, exacte. Le public le désire et il a raison. Il vient au -théâtre pour se dépayser et goûter des joies d’illusion. Le metteur en -scène et le décorateur doivent donc travailler à cette duperie savante: -plus on le trompe, plus le spectateur est ravi; et pour le bien _mettre -dedans_, il ne faut pas lui laisser le temps de la réflexion, ni lui -permettre de se reprendre. Donc pas d’_à peu près_. - -Le Symbolisme? Je vous en parlerais si je savais ce que c’est. -J’attends une définition. Il m’apparaît que tout poète symbolise dès -l’instant qu’il exprime par des images concrètes certaines vérités -abstraites d’ordre psychologique et moral,--mais le théâtre, dit -_symbolique_ ou _symboliste_, connais pas! - -Les spectacles coupés, excellente pratique à qui nous devrons la -disparition des innombrables productions généralement connues et -méprisées sous le nom de _lever de rideau_. Si les spectacles coupés -sont en faveur, tant mieux! Nous aurons peut-être alors des pièces en -un acte possibles. - -Les chapeaux de femme? Bien simple! _Insuppressibles_, à moins que la -Commission d’incendie ne veuille s’en mêler et ne daigne reconnaître -à quels dangers fabuleux nous exposent ces pailles, failles, fleurs, -plumes et rubans. Nous serions alors sauvés, mon Dieu! à tous points de -vue! Infaillible, mais peu probable! - -Votre ami, - - COOLUS. - - -M. Georges Ancey - -fait un retour sur lui-même et parle avec maîtrise de la mise en scène: - - Kerbonne, en Camaret (Finistère), - 7 août 1897. - - Cher monsieur, - -Je passe l’été au fin fond de la Bretagne, à l’extrémité d’une pointe, -dans la lande et devant la mer. C’est là que j’ai échoué, dans mes -pérégrinations et que je suis revenu, depuis, chaque année. La solitude -y est complète; quelques amis qui passent, dans ces environs, et voilà -tout. Je m’en voudrais cependant d’omettre trois ou quatre paysans et -pêcheurs, en bragon-braz et en sabots, dont j’ai fait mes amis et qui -parlent comme des personnages d’Ibsen. - -Quant à mes occupations, elles varient tous les ans. J’ai fait un peu -de tout dans mon désert, même du jardinage. Cette année, c’est la -bicyclette, pendant deux heures tous les matins. Le reste du temps je -lis, je travaille et je braconne. Le soir, j’ai envie de dormir, ce -qui ne m’arrive qu’ici. - -Voilà dans quel coin votre lettre est venue me trouver. Et maintenant -que vous êtes édifié sur mes occupations, voici quelles sont mes -préoccupations. - -J’ai trois pièces en train. Aucune n’est encore terminée, mais j’espère -en avoir bientôt fini. Je puis vous en donner les titres, car ils -n’ont rien de bien compromettant, et ils appartiennent à tous. L’une -a pour titre _Le Mariage_, le second _L’Héritage_ et le troisième _La -Tutelle_. Les titres mêmes du Code, comme vous voyez. J’ai tâché de -rester le plus possible dans les généralités; je ne sais si j’y aurai -réussi. - -Vous me demandez, de plus, si je crois à l’efficacité de la mise en -scène réelle et luxueuse pour le succès d’une pièce. Je n’y crois pas -du tout. La théorie de la mise en scène réelle, avec de la vraie eau, -de la vraie soupe, de vrais accessoires, peut se défendre quand on -est très jeune. Moi-même, autrefois, je l’ai exigée. C’était un bon -terrain de lutte, un bon sujet d’article, il y a six ou sept ans, voilà -tout. Le théâtre vit de sentiments, que ces sentiments soient justes -et dramatiquement exprimés, le public, quelque peu imaginatif qu’il -soit, aura bientôt fait de s’en créer la mise en scène. Sans aller -jusqu’à dire que nous devons en revenir au système de Shakespeare ou -même à celui de l’Odéon, avec des fauteuils peints sur les murs dans -des bosquets également peints, je crois que pour nous tout au moins, -qui travaillons _dans le bourgeois_, une mise en scène honnête est -suffisante. - -Je ne parle là, bien entendu, que de la mise en scène au point de -vue _décor_, de la basse mise en scène extérieure, qui n’est qu’une -question de meubles, de la seule mise en scène qui préoccupe, hélas! -la généralité de nos directeurs; car, à côté de cette besogne -subalterne et oiseuse, il y a une mise en scène qui est un art, plein -de ressources et de trouvailles: c’est celle qui consiste, pour -l’homme du métier, à aider à la compréhension d’une œuvre, à en créer -l’atmosphère, et même à y ajouter de la vie et des _effets_ avec les -mouvements plus ou moins ingénieux des personnages, et leur évolution -raisonnée dans les meubles et le décor. La mise en scène qui s’enroule -autour du drame, qui s’appuie sur ce texte, qui commente l’action, qui -fait lever l’acteur sur telle phrase, qui le fait asseoir sur telle -autre, peut doubler la vie d’une œuvre, en soulignant la signification -du mot par la signification du geste. Telle réplique dite en remontant -le théâtre est décisive; dite sur place, elle serait sans valeur. Telle -scène, qui n’aurait qu’un sort ordinaire jouée autour d’une table, peut -s’imposer, devenir capitale, si elle est jouée devant une cheminée. -Seulement, cette mise en scène-là est un art; elle exige de la part -du metteur en scène, qui devient alors un véritable collaborateur, -une compréhension complète de l’œuvre; elle veut de l’intelligence -littéraire, elle veut des artistes. - -Il faut avouer qu’on en est encore loin, même dans certains de nos -grands théâtres. Le metteur en scène est généralement un monsieur très -pressé qui regarde souvent l’heure. Il se contente bénévolement de -faire mettre des coussins, beaucoup de coussins sur les canapés, et, -quand le texte l’embarrasse, il fait, à bout de ressources, placer un -panier à ouvrage par beaucoup de machinistes. A moins qu’il n’en sorte -par la phrase trop souvent entendue: «Mon petit chat, voilà assez -longtemps que vous êtes à gauche, veuillez donc passer à droite.» - -Mais je m’aperçois, cher monsieur, que cette question de la mise en -scène, qui me passionne par l’abondance de ses moyens, m’a entraîné -fort loin. Vous me permettrez donc de passer rapidement sur les deux -autres questions que vous me posez. - -L’art dramatique a-t-il pour but la moralisation? Je ne le crois pas. -L’œuvre d’art doit être impartiale, elle vit seulement de beauté et de -vérité. Il y a, du reste, très peu d’œuvres absolument immorales. Je ne -connais guère, pour ma part, que le _Chandelier_ qui soit dans ce cas. -Peut-être aussi, dans un autre genre, _Severo Torelli_. Réfléchissez-y -bien: vous verrez. Mais qu’importe? - -Votre dernière question m’inquiète davantage; car je crois que toute -œuvre de théâtre doit être à la fois synthétique et analytique: -synthétique dans le choix des caractères et des passions, analytique -dans les détails nécessaires à leur expression. Mais j’ai peur de jouer -un peu sur les mots avec vous et peut-être au fond nous entendons-nous -fort bien. - -Veuillez agréer, cher monsieur, etc. - - Georges ANCEY. - - -M. Abel Hermant - -se montre réticent: - - Nétreville, par Évreux (Eure), - 15 août 97. - - Mon cher Huret, - -Où je passe mes vacances? A l’adresse ci-dessus, puis en Angleterre. - -Quelle pièce en préparation? Trois actes. Titre: _L’Empreinte_. - -Sur quoi? Le divorce, mais pas du tout au point de vue légal: je ne -songe nullement à critiquer la loi ni à soutenir une thèse. - -Que m’ont appris mes débuts au théâtre sur le métier et la façon de -l’art dramatique? Mais... je ne sais pas. Vous en jugerez la prochaine -fois. - -Si je crois _urgent_ de créer de nouveaux débouchés au drame historique -ou au drame en vers? Non. - -Va-t-on vers plus ou moins de mise en scène? Est-ce qu’une réaction -ne se prépare pas contre le luxe, la minutie de réalité, vers plus de -simplicité et d’à peu près? Je ne sais pas si l’on va vers plus ou -moins de mise en scène: je crois seulement qu’il faut bien mettre en -scène. Je ne hais pas le luxe, mais j’ai horreur de la minutie autant -que de l’à peu près. Je suis pour l’exactitude, mais pour l’exactitude -en décor. Et quant à la réalité (la vraie eau--n’est-ce pas?--le vrai -champagne, les vrais cocktails, les vrais accessoires) cela me paraît -dénué de tout intérêt. - -Si l’accès des théâtres est difficile, presque impossible aux inconnus? -Ce que j’en pense? Je pense que oui. - -Si l’on va vers le théâtre d’idées à la suite d’Ibsen, ou vers le drame -de passion pure selon l’esthétique analytique? Comme ce n’est pas vous -qui avez inventé ce jargon, mon cher Huret, je me trouve bien libre -pour vous dire qu’il ne m’offre aucun sens précis. D’ailleurs, qui: on? -Et puis on va où on peut. - -Enfin, si l’on décore assez d’auteurs dramatiques? Jamais assez, cher -ami. Je crois avoir répondu sans réticence à toutes vos questions, il -ne me reste qu’à vous serrer cordialement la main. - - Abel HERMANT. - - -M. François de Curel - -donne un assaut solide au théâtre à thèse: - - Les Marmousets, 13 août 1897. - - Cher monsieur, - -Si par vacances vous entendez le temps passé hors Paris, je suis en -vacances depuis plus d’un an, toujours à la campagne ou en voyage. -J’ai travaillé à deux pièces, l’une terminée, l’autre qui s’achève. La -première, en cinq actes, s’appelle _Le Repas du Lion_ et sera jouée au -nouveau théâtre d’Antoine, dans le courant de novembre. C’est une pièce -sociale comportant pas mal de personnages. - -Je réponds maintenant à vos autres questions: - -Tout porte à croire que la mise en scène va continuer à être très -exacte. L’exactitude est une conquête dont il ne faut pas s’exagérer -l’importance, mais conquête tout de même, qui a créé dans le public -un goût dont il faut tenir compte. Si j’admets le besoin d’exactitude -et de pittoresque, je suis convaincu qu’il y aura réaction contre la -richesse exagérée de la mise en scène. Ce n’est pas une conquête, cela, -c’est une épidémie qui, de tout temps, a tué des théâtres. D’ailleurs, -je suis peut-être un juge partial quant au peu d’importance de la mise -en scène, pour la bonne raison que mon théâtre n’en comporte guère. Je -ne vois parmi mes pièces que _Les Fossiles_ et le _Repas du Lion_ dont -je parlais tout à l’heure qui exigent une mise en scène très soignée. - -Il me paraît téméraire d’affirmer d’une façon générale qu’il faut ou -qu’il ne faut pas faire de pièces à thèse. Ainsi Dumas fils aurait -probablement beaucoup perdu à n’en pas faire. Il avait l’instinct de la -prédication, et, sans aucun doute, l’idée qu’il convertissait le public -servait à grandir et à fortifier son talent. Sur ce sujet, chaque -auteur ne peut donc parler qu’à un point de vue personnel qui révèle -ses véritables aptitudes. Mon sentiment est qu’au théâtre on perd son -temps à vouloir convertir le public. D’abord, parce que l’action seule -l’intéresse; il dort pendant les tirades régénératrices, ou, s’il -parvient à les écouter, c’est pour en sourire, car il a le bon sens -d’être peu convaincu de la valeur morale des écrivains de la rampe. Si -nous l’amusons:--Bravo! Mais si nous faisons de la moralité: Holà! de -quoi te mêles-tu? Ajoutez à cela que, par elle-même, la pièce à thèse -n’inspire pas confiance. On sent trop qu’elle est fabriquée pour les -besoins d’une cause. Elle donne des conseils peut-être excellents, -mais par la bouche de personnages dont la conception est un mensonge, -car l’auteur, qui n’est qu’un avocat madré, charge tant qu’il peut la -partie adverse et blanchit outre mesure son client. L’ensemble sonne -faux. - -Du reste, pour peu que l’on cherche dans l’histoire le point de -départ des grandes réformes, on constate que les thèses ont presque -toujours produit des effets très différents de ceux qu’attendaient -leurs inventeurs. Cela n’est pas pour nous encourager à prêcher, aux -dépens de la valeur artistique de notre œuvre et aussi de sa durée, -puisqu’elle est morte dès que les mœurs, en se modifiant, l’ont rendue -sans objet. - -Tout en ne prêchant pas, un homme intelligent, qu’il écrive pour le -théâtre ou pour le livre, ne peut rester indifférent au bien ou au -mal qui résultera de son travail. Si je voyais, dans la société qui -m’entoure, une plaie à guérir, un abus à frapper, au lieu d’exposer -une méthode de guérison plus ou moins contestable en un drame qui, au -fond, ne serait qu’un monologue coupé en paragraphes récités à tour de -rôle par des bonshommes faits sur mesure, je me bornerais plutôt à une -peinture aussi vivante que possible de cette société en péril. A mes -yeux, c’est le choix du sujet, le milieu où on le place, qui donnent -à l’écrivain pénétré de sa responsabilité le moyen de l’exercer. Ce -choix fait, il n’y a plus qu’à être sincère. Aider un peuple à se bien -connaître, lui faire sentir une douleur à l’endroit de la plaie, cela -suffit pour que, de lui-même, il évolue vers le salut. L’écrivain a -rempli son devoir lorsqu’il a dit la vérité avec toute l’énergie dont -il est capable. - -Vous me demandez enfin si le mouvement actuel va vers l’art dramatique -synthétique ou vers l’analytique? - -Le théâtre est un art de raccourci. Nous avons, nous auteurs -dramatiques, deux ou trois heures pour faire vivre sur les planches ce -qu’un romancier raconterait dans un gros livre. Toute pièce suppose -donc une condensation extrême de faits et de sentiments. Chaque mot -doit éclairer le passé et préparer l’avenir, la moindre intention est -à triple détente. Une pièce ainsi composée est, ou ne peut être, -qu’une synthèse. L’expression _théâtre d’analyse_ désignant un genre -parallèle au roman d’analyse est de nature à donner une idée tout à -fait fausse du théâtre dont il s’agit. J’aimerais mieux l’appeler -théâtre psychologique, expression sans doute trop ambitieuse, mais qui, -du moins, n’écarte pas la notion de synthèse inséparable de celle du -théâtre. - -Cela dit, j’ajoute: Oui, le mouvement actuel va vers l’art dramatique -psychologique. Les auteurs sentent la nécessité de rajeunir les sujets -terriblement usés, et la psychologie est une des sources--pas la -seule--où l’on peut puiser. - -Le public suivra-t-il les auteurs dans cette voie? Ceci est une -question que l’avenir décidera. - -Croyez, cher monsieur, à mes meilleurs sentiments, - - François de CUREL. - -On ne pourra s’empêcher de remarquer encore une fois ici le refus des -auteurs à différencier la formule analytique de la formule synthétique. -Tous ou presque tous s’acharnent à vouloir que tout le théâtre confonde -et réunisse les deux formules. Il se fût agi, au contraire, de -préciser les choses: _L’Assommoir_, de Zola, et _Germinie Lacerteux_, -de Goncourt, et _La Pêche_, de M. Céard, tout le théâtre de Jean -Jullien et tant d’autres productions dramatiques contemporaines du même -ordre peuvent-ils être appelés des œuvres synthétiques? - - -M. Henri Lavedan. - - 6 août 1897. - - Mon cher Huret, - -Je vais donc passer de bonne grâce sous vos Fourches Caudines. - -1º Si j’ai des pièces en train?--Une seule, dont le titre n’est pas -encore fixé--une comédie moderne, en cinq actes que je compte présenter -dans le courant de l’année prochaine au Théâtre-Français, après que ce -même théâtre aura représenté ma _Catherine_ qui doit passer cet hiver. -J’ai aussi promis à Antoine de lui donner quelque chose. - -2º Je crois que la mise en scène, très poussée, peut aider au succès, -y contribuer même dans une assez large part, mais à condition qu’elle -soit intelligemment, pittoresquement, spirituellement appropriée -au milieu social de la pièce, et au caractère, à la nature des -personnages. Malgré tout, je ne pense pas qu’elle suffise, même -de premier ordre, à tenir lieu d’une pièce absente ou à en sauver -une sans valeur. Je suis persuadé aussi qu’un chef-d’œuvre peut -s’en passer. Autant vous dire que moi, il m’en faut, et de la très -soignée! J’imagine que le souci d’exactitude, le luxe des décors, des -ameublements, des toilettes, etc., sont loin d’avoir dit leur dernier -mot. On fera de plus en plus fort... jusqu’à l’Exposition. Après, tout -se calmera. - -3º Il n’y a pas de vogue pour tel ou tel genre. Il n’y a de vogue que -pour la pièce «réussie». Elle _portera_, si c’est une pièce à thèse, -tout comme une pièce gaie, sentimentale ou dramatique, n’ayant pour -objet que l’éternel jeu des passions et la simple observation de la -vie. L’action dramatique, à mon avis, doit toujours prendre parti, -montrer clairement ce qu’il veut, de quel côté il souhaite faire -pencher la balance. - -4º Oui, je pense que les spectacles coupés ont chance de redevenir à -la mode et que tous les petits théâtres, Grand Guignol, Roulotte, etc., -contribueront à accentuer ce mouvement. La courte pièce en un acte, -la saynète, le dialogue vont faire beaucoup de mal à la chanson de -café-concert. - -5º Comment empêcher les femmes de conserver leurs chapeaux au théâtre? - ---Je me déclare incompétent. - -6º Décore-t-on assez d’auteurs dramatiques? - ---Non! jamais assez! Le nombre des croix à donner sera toujours -inférieur à celui de mes confrères dont le talent mérite récompense! - -7º Les auteurs manquent-ils de débouchés? - ---Oui. - -8º Les directeurs manquent-ils de bonnes pièces? - ---Je ne sais pas. Je ne suis qu’auteur. - -Cordiale poignée de main, mon cher Huret, - - Henri LAVEDAN. - - -M. Alexandre Bisson - -est consciencieux. Merci. - - Les Surprises, 5 août 1897. - - Cher monsieur Huret, - -Vous voulez bien me demander mon avis sur un petit tas de questions, -aussi diverses qu’intéressantes. Je m’empresse de vous l’envoyer. - -Vous me demandez: - -_Où je passe mes vacances?_ - -Est-ce pour y venir? En ce cas, vous auriez joliment raison, car la -plage de La Baule (Loire-Inférieure) est bien la plus jolie qu’il y -ait au monde: le pays est charmant et le bon beurre n’y coûte que -vingt-deux sous!... Il est vrai qu’il est plutôt mauvais; mais on peut -se rattraper sur les œufs, qui sont pour rien... - -_Si je travaille?_ - -Hélas? il le faut bien! - -_A quoi?_ - -Voici: le matin, je fais des petits trous dans le sable et, comme c’est -très fatigant, je me repose généralement l’après-midi. - -_Si je m’amuse?_ - -Jeune indiscret!... Non, moi, je ne m’amuse pas: ce sont les autres qui -m’amusent! - -_Quel est mon avis sur la signification du développement des -cafés-concerts?_ - -A mon sens, le développement de ces établissements doit signifier que -le public y va beaucoup. - -_Si je crois que les cafés-concerts soient nuisibles aux théâtres?_ - -Je vous crois que je le crois! Mais je crois aussi que les théâtres -font bien du mal aux cafés-concerts. - -_Si je pense que les directeurs de théâtre ont raison de lutter contre -les cafés-concerts?_ - -En mon âme et conscience, oui, je le pense!... On a toujours raison de -lutter contre ce qui vous est préjudiciable. - -_Si je suis assez renseigné pour deviner ce que jouera le théâtre de -l’Œuvre l’année prochaine?_ - -Oui, justement, je suis très bien renseigné. M. Lugné-Poe, qui, en -ce moment, est en Scandinavie, consacrera sa saison prochaine au -vaudeville américain. Quelques minstrels sont également à prévoir. - -_Si je suis sincèrement d’avis que le drame historique manque de -débouchés?_ - -Non, sincèrement, je ne suis pas d’avis. On le voit partout, le -drame historique: aux Français, à l’Odéon, au Château-d’Eau, à la -Porte-Saint-Martin, même au Gymnase, où l’on va donner _La Jeunesse de -Louis XIV_. Il n’y en a que pour lui! Je croirais plutôt que c’est le -drame historique qui manque aux débouchés. - -_Les chapeaux de femmes vont-ils se maintenir cette année à -l’orchestre?_ - -Oui, mais ils ne gêneront plus personne. Chaque dossier de fauteuil -sera orné d’une petite fente verticale. Quand on aura devant soi un -chapeau-écran, on n’aura qu’à glisser 10 centimes dans la petite -fente verticale, et aussitôt, sans secousse, le fauteuil de la dame -s’abaissera de 40 centimètres. Il faudra vraiment ne pas avoir 10 -centimes dans sa poche... - -_Si j’ai l’occasion de juger la différence des publics qui voient jouer -mes pièces à Paris et dans les tournées?_ - -Non. Je n’ai pas l’occasion. Comme théâtre, à La Baule, nous avons une -fanfare et pas d’ouvreuses. - -_Ne va-t-on pas revenir aux spectacles coupés?_ - -Moi, je ne demande pas mieux, ayant quelques pièces en réserve pour ce -moment béni!... En tout cas, on pourrait toujours commencer par couper, -dans les grandes pièces, le troisième acte, qui est généralement le -plus difficile à faire. - -Maintenant que je vous ai répondu avec cette vieille et rude franchise, -que l’on ne retrouve plus guère aujourd’hui que dans les classes -dirigées, laissez-moi vous poser à mon tour une toute petite question: - -_Quelle influence aura, selon vous, la restauration du théâtre d’Orange -sur le développement progressif des saxo-tubas dans les musiques -militaires?_ - -En attendant votre réponse, que j’espère sincère, croyez-moi, cher -monsieur Huret, votre bien cordialement dévoué, - - Alexandre BISSON. - - -M. Léon Gandillot - -se tient, de parti pris, en dehors des questions posées. Impuissant -Torquemada de la Société des auteurs, il pleure l’abolition des -bûchers de l’Inquisition. Ecoutons-le: - - Mardi, 15 août 1897. - - Mon cher Huret, - -Pendant que je suis bien sage et bien inoffensif à regarder les petits -bateaux qui vont sur l’eau à Etretat, vous avez la cruauté de venir -me faire le coup du questionnaire. Et ce sont les problèmes les plus -ardus et les plus complexes de la question théâtrale que vous remuez -à la fois négligemment du bout de votre plume et dont vous exigez une -solution immédiate. - -Quant à moi, mon cher Huret, pour tout ce qui touche aux choses de -théâtre, je n’ai qu’une opinion: c’est la faute à la Société des -auteurs dramatiques. C’est mon idée fixe, je ne vois que ça, je ne -connais que ça. - -La multiplication des cafés-concerts et le tort que les bouisbouis -font aux scènes plus relevées, le krach du vaudeville, les chapeaux -de femmes à l’orchestre, la décoration des actrices et les spectacles -coupés, voilà, évidemment, de nombreux objets d’étude et de -controverse, et encore on pourrait ne pas oublier le palpitant billet -de faveur et le cas de l’invraisemblable monsieur Bérenger, mais -personnellement je suis hypnotisé par l’unique question de la Société -des auteurs dramatiques. - -L’obsédante pensée de cette Société de Nessus, dont il est impossible -de rejeter de ses épaules l’implacable tutelle; la constatation de ce -fait monstrueux, d’ailleurs universellement ignoré par la magistrature -d’abord, que nul en France ne peut exercer la profession d’auteur -dramatique s’il n’adhère aux statuts de la corporation, laquelle tient -dans les mains de son syndicat par les traités imposés, au mépris -du Code civil, tous les théâtres, entendez-vous, tous les théâtres -de Paris et de la province, et en interdit de la sorte l’accès à -qui refuserait de signer le pacte social; cette servitude inouïe, -scandaleuse, immorale et illégale, à laquelle se soumettent tous les -auteurs dramatiques, voici le sujet de l’étonnement douloureux dont je -ne suis pas revenu depuis que je suis entré dans la carrière (quand mes -aînés y étaient encore, hélas!) Et toutes les autres questions, plus -ou moins captivantes, intéressant l’avenir du théâtre, me laisseront -froid tant qu’on n’aura pas résolu la primordiale, c’est-à-dire celle -de l’émancipation de l’auteur dramatique; tant qu’on n’aura pas -proclamé le droit de tout citoyen de faire des pièces et d’en vendre, -de s’établir enfin vaudevilliste aussi bien qu’ébéniste ou charcutier. - -Excusez-moi donc, mon cher Huret, etc., - - L. GANDILLOT. - - -M. Georges Feydeau - -paraît avoir trouvé le moyen d’empêcher les femmes de conserver leur -chapeau à l’orchestre: - - Paris, 21 août. - - Mon cher ami, - -Vous m’avez demandé une lettre à bâtons rompus, à bâtons rompus je vous -réponds! - -Et, d’abord, tâchons de nous ressouvenir de notre questionnaire car, -avec le souci d’ordre qui me caractérise, je l’ai tellement bien rangé -que je ne puis plus mettre la main dessus. - -_Où je suis?_ - -Depuis huit jours à l’étranger, à Paris! Mais pas pour longtemps car -j’ai peur d’y oublier le français; la semaine prochaine je pars pour -le Midi; l’été est vraiment trop dur à Paris; il n’y a pas, il fait -trop froid. - -_Les directeurs de théâtre ont-ils raison de lutter contre les -cafés-concerts?_ - -Évidemment! Comme les cafés-concerts auront raison de lutter contre les -théâtres. - -_Les cafés-concerts font-ils vraiment du tort au théâtre?_ - -C’est indiscutable! _Champignol malgré lui_ a eu 560 représentations, -_le Dindon_, _l’Hôtel du Libre-Echange_, _Monsieur chasse_, _le Fil à -la patte_, quelque chose comme un millier de représentations: «Ah! sans -ces sacrés cafés-concerts!...» - -_Quel sera le goût du snobisme au théâtre de «l’Œuvre» cet hiver?_ - -Il faudrait d’abord admettre que le snobisme ait un goût, et alors il -ne serait plus le snobisme. Or, comme il n’obéit pas à un goût mais à -un mot d’ordre, posez la question à ceux qui le donnent. - -_Êtes-vous d’avis que le drame historique et en vers manque de -débouchés?_ - -Je ne crois pas tant qu’il manque de débouchés, je crois surtout qu’il -manque de spectateurs. - -_Trouvez-vous qu’on décore assez d’auteurs dramatiques?_ - -Comme chevaliers, certainement. Maintenant, comme officiers...? - -_Connaissez-vous un moyen d’empêcher les femmes de conserver leur -chapeau au théâtre?_ - -Je n’en vois qu’un. Déclarer que seules pourront garder leurs chapeaux -les femmes âgées de plus de quarante ans. - -A vous, quand même, - - Georges FEYDEAU. - - -M. Georges Courteline - -n’envoie pas dire leur fait aux directeurs et appuie ses démonstrations -d’une opulente érudition. - - Mon cher Huret, - -Mille pardons d’avoir tant tardé à vous répondre. Je n’étais pas à -Paris, en sorte que je ne trouve qu’aujourd’hui votre lettre. - -Est-ce que les directeurs de théâtres vont nous raser encore -longtemps? Ils nous assomment avec leurs revendications. Sous le -prétexte--d’ailleurs mensonger--que leur commerce ne bat que d’une -aile, ils décrètent l’univers entier d’accusation et portent plainte -contre les passants. Un jour, c’est l’Assistance publique qui les -ruine; le lendemain, c’est le billet de faveur qui est la cause -de leurs désastres; il y a un mois, c’était Montmartre qui leur -prenait leur clientèle; aujourd’hui c’est le café-concert dont le -«développement» les menace. En vérité, on n’a pas idée de ça. Et puis -quoi, le café-concert? Qu’est-ce qu’il a fait, le café-concert? Et où -est-il le «développement» que ces gens nous signalent du doigt comme -une sorte de spectre rouge? Si vous voulez bien vous reporter aux -dernières années de l’Empire, c’est-à-dire à trente ans d’ici, vous -constaterez, preuves en main, que Paris comptait, pour le moins, une -demi-douzaine de beuglants qui ont aujourd’hui disparu et n’ont pas été -remplacés. Vous me direz: «Parisiana.» Bon! Eh bien! et la Tertulia? -et les Porcherons? et le XIXe Siècle? Sans parler de l’Eldorado -devenu théâtre régulier, de l’Alcazar, qu’on a démoli il y a six -semaines, et de l’Horloge, que notre ami Bodinier, si j’en crois une -information récente, se propose de désaffecter au profit des jeunes -écrivains dramatiques. Cependant, depuis la guerre, je vois surgir la -Renaissance, les Nouveautés, la Comédie-Parisienne, le Nouveau-Théâtre, -la Bodinière, est-ce que je sais? Alors quoi? Nous avons cinq théâtres -de plus, six cafés-concerts de moins, et c’est le concert qui se -développe!... Je vous avoue que je ne comprends pas. Et remarquez que, -si j’ai oublié involontairement de mentionner les Bouffes-du-Nord, -j’ai fait exprès de ne citer ni le Théâtre libre, ni l’Œuvre, ni les -Escholiers, ces maisons n’étant pas ouvertes au public payant et ne -créant, dès lors, aucune concurrence aux théâtres à bureaux ouverts. - -Tout ça, c’est des bêtises et des mauvaises raisons. A bonne pièce, -bonne recette; toute l’affaire est là. Est-ce que _La Douloureuse_ de -Maurice Donnay n’a pas été une grosse affaire d’argent? _Le Chemineau_ -de Richepin a-t-il, oui ou non, tenu l’affiche pendant cinq mois? _La -Samaritaine_, de Rostand, a-t-elle réalisé près de 70,000 francs en -dix représentations à peine? Prenons les choses de moins haut. Est-ce -que Michaut a à se plaindre avec _Champignol_, _La Tortue_, _L’Hôtel -du Libre-Echange_ et aussi le _Sursis_, qui en est, aujourd’hui, à la -280e? Il faut peut-être que je m’apitoie sur le sort de l’infortuné -Rochard qui se fait des rentes avec _Les Deux Gosses_, depuis quelque -chose comme deux ans. Et l’excellent Léon Marx, directeur du théâtre -Cluny et professeur de pourboires aux cochers, il faut aussi que -je verse des larmes sur la misérable condition où l’ont réduit les -cabarets de Montmartre et les cafés-concerts du centre? Je vous répète, -mon cher Huret, que tout cela est enfantin, et que les directeurs de -théâtre sont mal fondés dans leurs plaintes. Si Samuel a 3,500 francs -de frais par jour et si Baduel, à la Porte-Saint-Martin, remporte une -tape avec _Don César de Bazan_ et avec des pièces de Déroulède, j’en -suis fâché; mais ce n’est la faute ni de Reschal, ni d’Yvette, ni du -grand Brunin. - -Qu’on ne fasse pas de bêtises; on ne sera pas tenté de les faire payer -aux autres. - -Bien à vous, - - G. COURTELINE. - - -M. Maurice Hennequin, - -tout en se plaignant d’une chaleur torride, développe l’anecdote avec -agrément: - - Spa, 14 août 1897. - -Ah! mon cher Huret, parler théâtre par une torride matinée d’août! -quand tout chante, tout vibre... et que la pêche à la truite vous -attend! c’est à vous envoyer à tous les diables! - -Où je passe mes vacances? - -Un peu partout; à Spa pour le moment. Et si j’ajoutais que par cette -température je travaille toute la journée, vous me traiteriez de fichu -blagueur... et vous auriez raison! Je m’amuse donc autant que je peux -et je travaille le moins possible: qui n’est pas un peu socialiste à -ses heures? - -Hélas! je songe qu’il me faudra bientôt regagner Paris pour lire aux -artistes du Palais-Royal _Les Fêtards_, pièce en trois actes et quatre -tableaux, écrite en collaboration avec Antony Mars, musique de Victor -Roger. Vous parlerai-je aussi d’une comédie dont nous venons, Georges -Duval et moi, de terminer le troisième acte et qui en aura quatre? -de... et de...? Non! je ne vous en parlerai pas, car j’ai un principe -qui, pour ne pas dater de la Révolution, n’en est pas moins excellent: -tant qu’une pièce n’est pas entrée en répétition... - -La liberté des cafés-concerts? - -Je trouve que les directeurs ont parfaitement raison de se défendre. -Quant à mes arguments, les mêmes que les leurs. Je crois donc inutile -d’insister et je passe à la question des chapeaux. - -Ah! ces chapeaux! - -Eh bien! mon cher Huret, tout me porte à croire que nous en souffrirons -encore cette année. - -Tenez, à propos de cette question, une simple histoire: - -C’était à Bruxelles, au Vaudeville, on jouait _Le Paradis_. -A l’orchestre se prélassait une grosse dame au chapeau -tour-eiffelesque--avez-vous remarqué que les chapeaux de théâtre sont -toujours plus grands que les chapeaux de ville? c’est charmant!--et -derrière la dame un malheureux spectateur se penchait tantôt à droite, -tantôt à gauche et finalement ne voyait rien du tout. - -A un moment, n’en pouvant plus: - -«Madame. - ---Monsieur? - ---Votre chapeau m’empêche de voir. - ---Désolée! Que voulez-vous que j’y fasse? - ---Mais... ôtez-le! - ---Oter mon chapeau? Jamais!» - -Il eut beau insister; la dame était de roc. Alors que fit-il? Il tira -de sa poche--vous savez qu’on fume au Vaudeville--un énorme cigare, -l’alluma et se mit à envoyer avec grâce toute la fumée dans la figure -de la dame. - -«Monsieur! - ---Madame? - ---Faites donc attention! - ---Votre chapeau, madame! - ---Mais vous m’asphyxiez! - ---Votre chapeau, madame!! - ---Vous êtes un malappris! - ---Votre chapeau, madame!!!» - -Et la dame dut s’avouer vaincue: elle ôta son chapeau! - -Comme nous ne pouvons, à Paris, opposer le cigare aux chapeaux, -pourquoi ne pas prendre un moyen mixte? interdire le chapeau à -l’orchestre et le tolérer au balcon? - -Tel est mon plan. - -Si je suis d’avis qu’il est urgent d’ouvrir de nouvelles salles pour -créer des débouchés aux drames en vers et historiques? - -Mais n’est-ce pas là le programme de Coquelin à la Porte-Saint-Martin? - -Alors? - -Si je suis pour le retour aux spectacles coupés? - -Oui. Mais le public? - -C’est une erreur, à mon avis, de se baser sur le succès de certaines -pièces en un acte dans les petits théâtres à côté pour indiquer un -revirement du goût public en ce sens. - -Question de milieu. - -Comment je pratique la collaboration? - -Question embarrassante et délicate! - - Il y a cent façons - De couper les joncs... - -dit la chanson. Il y a également cent façons de collaborer: cela dépend -des collaborateurs. - -O joie! il ne reste plus qu’une question! Décore-t-on assez de gens de -théâtre? - -Mais non... puisque je ne le suis pas! - -Excusez le décousu de cette lettre, mon cher Huret, mais encore un -coup--comme dit l’Oncle--la pêche à la truite m’attend. - -Bien cordiale poignée de main, - - Maurice HENNEQUIN. - - -M. Albin Valabrègue - -plaisante: - - Heiden, le 6 août 1897. - - Mon cher confrère, - -Vous m’adressez une quinzaine de questions. Heureusement, je suis dans -le pays des avalanches: - -1º Je passe mes vacances, l’hiver, à Paris; l’été, je fais comme la -nature, je produis. Cette année, délaissant un peu les fleurs... de -rhétorique et les plates-bandes philosophiques, j’ai particulièrement -soigné les vignes qui me donnent ce petit vin clairet, dont les -Nouveautés et le Palais-Royal attendent chacun une barrique. Ils -l’auront! Le _Journal des Débats_ nous dira si c’est du vin de derrière -les _Faguets_; - -2º Je préfère de beaucoup le théâtre au café-concert, parce que je -vais au théâtre gratuitement et qu’au café-concert je paye ma place. - -Je ne vois qu’un moyen de ruiner l’industrie des cafés-Yvette: c’est de -multiplier les entrées de faveur dans les théâtres; - -3º Le drame historique et en vers ne manque pas de débouchés. Il a: - - _a_) La Comédie-Française; - _b_) L’Odéon; - _c_) La Porte-Saint-Coquelin; - _d_) La Renaissance; - _e_) Le Château-d’Eau (qui a joué des vers de M. Jules Barbier). - -Donc, si l’on construit de nouvelles salles, je demande qu’elles soient -affectées à la représentation d’œuvres lyriques de l’école française, -d’œuvres étrangères très profondes. (Il n’y a rien qui fasse faire de -l’argent aux vaudevilles comme de multiplier, ailleurs, les spectacles -ennuyeux); - -4º Les chapeaux de femme se maintiendront encore à l’orchestre, cette -année. Mais qu’importe? Enlevez les chapeaux, il reste les têtes -coiffées!... Il faudrait donc n’admettre, à l’orchestre, que de petites -femmes chauves! - -5º J’ignore complètement ce que voudront, cette année, les abonnés de -l’_Œuvre_. Je conseille aux auteurs de la maison de nous donner un peu -de tout, d’égaler le plus possible Shakespeare, Molière, Victor Hugo, -etc., etc., et ce sera très bien; - -6º Il est désirable que les spectacles coupés reviennent à la mode. -Voici, pour mon compte, ce que j’ai imaginé: j’ai créé le BAISSER -DE RIDEAU, politique, social, littéraire, artistique, religieux, -philosophique, scientifique, etc., etc. - -J’ai remis à Porel et à Carré un petit acte, modeste et simple, dans -lequel je traite, en un quart d’heure, la question de l’_éducation de -l’âme_, de beaucoup supérieure à l’instruction actuelle, c’est-à-dire à -l’entassement des connaissances humaines dans des cerveaux d’enfants. - -Maintenant, voici pourquoi cette innovation doit conquérir Paris, la -province et l’étranger: le _baisser de rideau_ sera _gratuit_; il sera -donné en supplément de spectacle. (J’espère que le gouvernement n’y -verra pas une loterie.) - -Si le spectateur s’ennuie, il n’aura rien à réclamer... que son -pardessus. - -L’heure est venue où le théâtre doit _prouver quelque chose_. Il faut -préparer, amorcer, tâter le public, au moyen de petites œuvres d’une -durée de dix à quinze minutes. Si le public accepte et applaudit, on -deviendra ambitieux. - -On va encore dire que je suis un original, mais je voudrais bien faire -comprendre à mes contemporains que tout progrès a sa source dans -l’originalité et qu’une chose doit être neuve avant d’être ancienne. - -Sur cette conclusion, dédiée à M. La Palisse, je vous ferai observer -que j’ai répondu, en six numéros, à vos quinze questions, et je serre -vos mains d’inquisiteur. - - Albin VALABRÈGUE. - - -M. Ernest Blum - -aussi: - - Château de Boisement, 6 août 97. - - Mon cher Huret, - -Quelques lignes seulement en réponse à vos nombreuses questions; il -fait tellement chaud que, comme dit mon confrère Chose, je vous écris -d’une main et transpire de l’autre! - -Je me plais à la campagne sans m’y plaire beaucoup; mais là, au moins, -quand il y a un souffle de vent il est pour moi,--il est vrai que -lorsqu’il y en a un grand, j’en profite aussi. - -Je travaille tant que je peux! j’accumule vaudevilles, comédies, -opérettes et mélodrames! Mon rêve est d’accaparer tous les théâtres -l’hiver prochain et de gagner deux ou trois millions de droits d’auteur. - -Vous me demandez si les bouisbouis et les cafés-concerts font du tort -aux théâtres: je ne le crois pas; il me semble qu’il y a à Paris place -pour tout le monde au soleil--surtout quand celui-ci ne donne pas. - -Vous me demandez également si les femmes doivent retirer leur chapeau -au théâtre: ça, oui, par exemple! je suis pour qu’elles le retirent, et -même bien autre chose avec! - -Enfin, vous voulez savoir si je suis pour le spectacle qui commence -tôt et finit de bonne heure, comme du temps de mon frère Molière? Mon -idéal, c’est qu’il n’y ait plus à Paris que des matinées, afin de -laisser la soirée libre aux gens qui, à mon salutaire exemple, n’aiment -pas à se coucher tard. - -Voilà, mon cher Huret. J’oublie peut-être quelque chose, car je n’ai -pas votre lettre sous les yeux.--Je vous ai répondu par sympathie pour -vous; mais là, entre nous deux, qu’est-ce que vous allez bien faire de -mes «opinions»?--les vendre à des femmes du monde? - - Bien à vous, - - Ernest BLUM. - - -M. Aurélien Scholl - -nous en veut de le faire écrire. Qu’il nous pardonne! - - Etampes, le 5 août 1897. - - Mon cher Huret, - -Si je travaille l’été? Quelquefois, quand un nuage bienfaisant m’en -donne le loisir et que, par un jeu de volets, j’ai pu éloigner les -mouches et les rendre aux hirondelles et aux fauvettes dont elles -relèvent. Mais, par trente degrés de chaleur, je travaille comme la -bière, c’est-à-dire que je fermente. - -Si je fais du théâtre? Oui, pour moi. Et je puis ajouter que mes -pièces ont beaucoup de succès, quand je les raconte. - -Mon sentiment sur les cafés-concerts est qu’ils font concurrence aux -théâtres comme l’avenue de l’Opéra à la rue de la Paix, comme le -boulevard Haussmann aux anciens boulevards, comme les établissements de -bouillon aux restaurants jadis en vogue. - -Si j’ai trouvé un moyen d’empêcher les femmes de garder leur chapeau -au théâtre? Mais certainement: que les hommes en fassent autant. «Otez -votre chapeau, j’ôterai le mien.» - -Les pièces en un acte vont-elles revenir en vogue? Oui, si Courteline, -Tristan Bernard, Pierre Veber, Louis Dumur et Jules Renard trouvent des -imitateurs, sinon des égaux. - -Quand un spectacle coupé aura fourni cinquante bonnes représentations, -tous les directeurs y viendront. - -Le questionnaire étant épuisé, il ne me reste, mon cher ami, qu’à vous -serrer cordialement la main. - - Aurélien SCHOLL. - - -M. Antony Mars - -est gai: - - Samedi. - - Mon cher Huret, - -J’ai trouvé votre lettre, hier, en rentrant d’un court voyage à la -mer. Est-il encore temps de répondre à vos questions? Ma foi, au petit -bonheur. - -_Où je passe mes vacances?_ - -A Montlignon (Seine-et-Oise). Un petit nid de verdure, au pied de la -forêt de Montmorency, où il n’y a pas de chemin de fer et presque pas -de bicyclistes. Le pays rêvé, quoi! - -Un seul voisin: le beau-frère de Paul de Choudens, M. Humbert, un homme -charmant, que tous les auteurs et compositeurs connaissent bien. Avec -lui comme guide et compagnon je fais des promenades exquises en forêt, -et je vous assure bien que, dans ces moments-là, je ne pense guère à -Paris, ni à ses pompes, ni à _mes_ œuvres. - -Je travaille cependant...--lorsqu’il pleut, par exemple! - -_A quoi?_ - -A des vaudevilles. - -_Pour qui?_ - -Mais pour les directeurs qui voudront bien m’honorer de leur -confiance... et j’espère qu’ils seront beaucoup. - -_Si je suis d’avis qu’il faut ouvrir des salles supplémentaires pour -les Frédégondes de nos jours?_ - -Sûrement... certainement... tout de suite!... Au bout de huit jours -cela ferait un théâtre de plus pour le vaudeville. - -_Si j’ai trouvé un moyen de faire disparaître les chapeaux de dames de -l’orchestre?_ - -Oui... non... peut-être bien. Voici: chaque dame serait tenue de -prendre deux fauteuils, un pour son... usage personnel et l’autre pour -son chapeau. - -Cela ferait monter les recettes... et ce serait toujours un moyen de -lutter contre le tort que nous font les cafés-concerts. - -_Si je trouve qu’on décore assez d’auteurs dramatiques?_ - -Non! non!! non!!! On devrait les décorer tous: je ne le suis pas. - -_Ne va-t-on pas revenir aux spectacles coupés?_ - -Je le voudrais bien, mais ce moment est loin encore. Et cependant, -c’est là le vrai motif d’insuccès de bien des vaudevilles. Les auteurs -ayant un joli sujet à traiter sont obligés de l’écarteler en trois -actes, alors que, bien souvent, ledit sujet n’en comporterait qu’un ou -deux au plus. Il faut donc allonger la sauce... et, quelquefois elle -ne fait pas passer le poisson. Vous imaginez-vous _Le Roi Candaule_, -_Le Homard_, _l’Affaire de la rue de Lourcine_, et bien d’autres petits -chefs-d’œuvre, en trois actes? - -Et voilà pourtant les bijoux que nous donneraient, sans doute encore, -les spectacles coupés! - -_Ce que je pense de la Duse?_ - -Ah! non... pardon... ça ne fait pas partie de votre questionnaire... - -Cordiale poignée de main, - - Antony MARS. - - -M. Paul Ferrier - -propose justement le même moyen que M. Feydeau, à dix ans près: - - Mon cher Huret, - -1º Je suis à Bagnères-de-Luchon, avec Samuel. Nous préparons la reprise -du _Carnet du diable_, cherchant un clou pour substituer aux tableaux -vivants dont deux années passées ont quelque peu défraîchi l’actualité. - -2º En train? La pièce que nous faisons pour la saison, Blum et moi, -musique de Serpette; directeur: Samuel, déjà nommé. Plaisirs? Astiquer -mon fusil pour l’ouverture de la chasse que j’attends impatiemment, et -préparer, avec les Parisiens de Luchon, une fête de charité au bénéfice -des inondés de la vallée. - -3º Je suis pour beaucoup de libertés: celle des cafés-concerts ne -me choque pas exagérément. Je crois bien tout de même que leur... -laisser-aller a fait quelque tort à la bonne tenue des théâtres. Mais, -quoi? faut-il pas vivre avec ses microbes? - -4º Oui, je crois qu’on va vers la mise en scène, exactitude, luxe et -splendeur à l’occasion. Ne pas s’y tromper d’ailleurs: la mise en scène -n’est pas le tableau, c’est le cadre. - -5º Si mes pièces ont en province un succès différent qu’à Paris? J’en -ai fait l’expérience, hier. Mme Simon-Girard et Huguenet jouaient -_la Dot de Brigitte_, au Casino. Après le 1er acte, où ils ne font -qu’apparaître, j’entendais dire dans les groupes: «C’est assommant!» -Après le 3e acte, où on les voit beaucoup, les mêmes groupes disaient: -«C’est délicieux!» Tirez votre conclusion! - -6º Quel moyen d’empêcher les femmes de conserver leur chapeau au -théâtre? Un écriteau: «Les dames au-dessus de trente ans sont seules -autorisées à conserver leur chapeau sur la tête.» - -7º Le marasme de l’opérette n’est pas douteux. L’opérette traverse une -période d’attente, je crois. Elle attend: un fils de Meilhac, un fils -d’Offenbach, un fils de José Dupuis et une fille d’Hortense Schneider. - -8º Y a-t-il moyen de créer de nouveaux débouchés au drame en vers et au -drame historique?--C’est bien possible. S’il n’y avait en souffrance -qu’un petit Dumas père et un petit Victor Hugo ça vaudrait la peine! - -Et bien affectueusement à vous, mon cher Huret, - - Votre tout dévoué, - - Paul FERRIER. - - -M. Henri Chivot - -donne une leçon de critique aux auteurs de sa génération en rendant -à la fois justice à la valeur des œuvres passées et aux tendances -nouvelles de ses successeurs: - - Cher monsieur, - -De retour d’un petit voyage, je trouve, en arrivant à Paris, le -questionnaire que vous avez bien voulu m’adresser et auquel je -m’empresse de répondre. - -1º _A quoi employez-vous vos vacances? Travaillez-vous? Vous -amusez-vous? Si vous travaillez, à quoi--et pour qui?_ - -Je suis vieux, puisque mon premier vaudeville a été joué au -Palais-Royal il y a 42 ans.--J’ai beaucoup produit, puisque j’ai -fait représenter à Paris 96 pièces, il en résulte que je m’accorde -généreusement des loisirs bien mérités.--Je passe l’été au Vésinet--je -vous recommande le Vésinet, c’est un endroit charmant--et je m’y donne -pour consigne fidèlement observée: me reposer beaucoup, travailler très -peu. Conformément à ce programme, j’écris en ce moment avec une sage -lenteur une comédie en 3 actes que j’ai l’intention de présenter aux -directeurs du Palais-Royal. - -2º _Suivez-vous les théâtres?_ - -Je suis avec beaucoup d’intérêt le mouvement théâtral, surtout en ce -qui concerne le genre auquel je me suis consacré, c’est-à-dire le -vaudeville et l’opérette. - -3º _Que pensez-vous de l’évolution présente de ce genre? A-t-il besoin -de se rajeunir?_ - -Au début de ma carrière je me suis donné pour modèles Scribe, Labiche -et Duvert (on pouvait choisir plus mal) qui apportaient un très -grand soin à la charpente de leurs pièces et avaient recours, pour -obtenir leurs effets, à de nombreuses préparations. Je suis resté -fidèle à ce système et je constate que les vaudevilles et opérettes -qui ont le mieux réussi dans ces derniers temps, étaient précisément -construits d’après ces principes qu’on est convenu d’appeler le vieux -jeu. J’en conclus que le vieux jeu a du bon, mais je reconnais que, -pour donner satisfaction aux désirs du public, il est nécessaire, -même dans les œuvres légères, de serrer la vérité de plus près et -de fouiller davantage les caractères des personnages. L’habileté -consisterait peut-être à édifier le gros œuvre d’après les anciennes -traditions, mais à apporter une foule d’idées neuves dans les détails -de l’architecture. - -4º _Va-t-on vers plus de mise en scène? Croyez-vous à l’efficacité de -la mise en scène, son luxe, son exactitude pour le succès d’une pièce?_ - -Je crois qu’une belle mise en scène complète le succès d’une bonne -pièce, mais je ne crois pas que le luxe des décors et des costumes -puisse apporter un élément de réussite à un ouvrage dramatique qui -n’est pas franchement accepté par le public. Quant à l’exactitude -de la mise en scène il m’a toujours semblé que la pousser jusqu’au -vrai absolu était d’une utilité des plus contestables. A mon avis, il -suffit, grâce à l’art du décorateur, de donner au public l’illusion du -vrai. - -Cordialement à vous, - - Henri CHIVOT. - - Le Vésinet, 17 août 1897. - - -M. Maurice Ordonneau. - - Royan, 17 août 1897. - -Où je passe mes vacances, mon cher confrère?... A vrai dire, je n’ai -pas de vacances, car je commence à travailler au moment où les autres -vont se reposer. L’hiver, mes répétitions et les «premières» des autres -absorbent la plus grande partie de mon temps. L’été, j’écris mes pièces. - -Cette année, j’ai passé le mois de juillet à Vichy; je suis, en ce -moment, à Royan; en septembre, j’irai rater des perdreaux et des -lièvres dans la Charente! - -Je m’adonne, depuis deux mois, à ma coupable industrie: je compose -des livrets d’opérettes pour les Folies-Dramatiques, la Gaîté et les -Bouffes-Parisiens. Voulez-vous des titres?--_L’Agence Crook and Cº_; -_Les Sœurs Gaudichard_; _La Maison hantée_; mes compositeurs? Victor -Roger, pour la première; Audran, pour la seconde; Varney, pour la -troisième. - -Si je me suis, cette année, occupé exclusivement d’opérettes, c’est -vous dire que, personnellement, je ne vois pas ce genre aussi démodé -qu’on le dit. - -Tous les hivers on l’enterre, cette pauvre opérette. Mais il faut -croire que l’inhumation est toujours un peu précipitée, car on la voit -renaître de ses cendres à chaque saison! - -Cette année encore n’a-t-on pas fêté des centièmes et même des deux -centièmes à la Gaîté, aux Variétés, à Cluny et aux Folies? - -La vérité, c’est que l’opérette s’est transformée: elle ne doit plus -être le vaudeville, agrémentée de musique nouvelle, ou bien... elle -est considérée par le public comme un objet d’un autre âge. La vieille -opérette est plus que malade, mais il en est né une autre qui se porte -fort bien. - -Les cafés-concerts et les «bouisbouis» nuisent-ils aux théâtres en -général? Oui, mais pas autant qu’on le dit (les recettes annuelles des -théâtres vont toujours en progressant). - -On a prétendu que les concerts devaient leur vogue relative au bon -marché de leurs places et à la faculté offerte au spectateur d’y fumer -et d’y consommer. A mon avis, leur succès tient encore--et surtout--à -une autre cause bien plus simple. - -Qu’est-ce qui fait le vide dans les salles de spectacles? Le «four»! -le terrible «four» proclamé le lendemain de la «première» par toute la -presse. Eh bien! le café-concert n’a jamais de «four»! Il a même trouvé -un moyen infaillible de n’en pas pouvoir éprouver. Il ne donne que des -«numéros» qu’il change, du jour au lendemain, s’ils n’ont pas plu à la -première audition qui a lieu, généralement, sans tambour ni trompette. -Le public, assuré de ne pas tomber sur un spectacle entièrement -mauvais, va voir tel bouiboui pour son «ensemble» et non pour un de ses -«numéros». - -Voilà pourquoi le café-concert et le bouiboui qui possèdent une troupe -suffisante conservent longtemps leur vogue, alors qu’un théâtre à la -mode, faisant le maximum aujourd’hui, tombera demain à 300 fr. avec ses -mêmes et excellents artistes, s’il a eu la malchance de tomber sur un -«four»! - -J’ai vu jouer quelquefois mes pièces en tournée. Les mêmes «effets» -se reproduisent à peu près partout--même à l’étranger, dans les -traductions. - -Tous les publics sont donc à peu près les mêmes pour les pièces «à -situations». Dans les ouvrages «à thèse» ou purement littéraires, il en -est tout autrement. Bien des hardiesses et des finesses, applaudies à -Paris, restent incomprises d’une certaine partie du public provincial. - -Vous me demandez aussi d’émettre mon avis sur la question des chapeaux -de dames aux fauteuils d’orchestre? Je vous dirai tout net que l’on -devrait bien laisser tranquilles nos charmantes spectatrices! - -Pourquoi confieraient-elles de gracieuses et fragiles coiffures qui -sont souvent, à Paris, de véritables objets d’art, à des ouvreuses qui -les empilent--n’ayant pas de vestiaires spéciaux--avec les pardessus et -les parapluies? - -«Qu’elles partent sans chapeau de chez elles! - ---Mais celles qui vont au restaurant? - ---Qu’elles prennent un cabinet particulier! - ---Ça ne leur plaît que selon leur cavalier...» - -Et puis, il y a aussi les «honnêtes femmes qui vont à pied». -Voulez-vous qu’elles traversent les carrefours avec des plumes et des -fleurs dans les cheveux? Le spectacle serait alors dans la rue--et -voilà une concurrence de plus aux théâtres qui se plaignent déjà d’en -avoir trop! - -Pourquoi, d’ailleurs, la mode des hautes coiffures durerait-elle plus -que les autres? Un peu de patience, messieurs!... - -Pour les décorations que l’on accorde aux écrivains dramatiques, il -me semble que tout auteur doit désirer très larges--plus larges--les -libéralités ministérielles faites à ses confrères--ne serait-ce que -dans l’espoir--généralement inavoué--d’attraper, un jour ou l’autre, -un petit bout de ce ruban que l’on ne blague qu’à la boutonnière des -autres! - -Ai-je répondu à toutes vos questions, mon cher confrère? Oui, je crois. - -Je vous autorise à publier l’ouvrage in-octavo que vont former mes -réponses. S’il y a deux volumes, vous pourrez ne m’envoyer que le -meilleur... le troisième! - -Bien cordialement à vous, - - Maurice ORDONNEAU. - - Villa Bienvenue, Royan-Pontaillac. - - -M. Henri de Bornier - -est à la fois, pour les réformes et pour la tradition: - - Bornier, par Aimargues (Gard), 7 août 1897. - - Mon cher confrère, - -Votre lettre m’arrive à la campagne, et, malgré la chaleur torride -qui invite à la paresse, je me fais un plaisir de répondre à votre -questionnaire. - -Ce que je fais? Je regarde si les nuages qui arrivent de la mer -voudront bien crever un peu sur mes vignes. C’est rare, car les -montagnes et le Rhône attirent les nuages, et je ressemble à un poète -dramatique qui se demande si un directeur de théâtre voudra bien jouer -sa pièce. - -Du reste, je connais les deux questions, et si je savais faire -des chroniques, je vous en enverrais une, où je démontrerais que -viticulteur et auteur dramatique sont deux métiers qui se ressemblent -absolument. - -Vous me demandez si je trouve qu’il y ait assez de théâtres pour le -drame historique et le drame en vers? Certes, non! Et je ne pense pas -sans tristesse aux jeunes gens qui ont le courage d’écrire des drames -en vers--la malice dit tragédies, dans l’espoir de ridiculiser et de -nuire. - -Vous qui touchez de très près, et avec une juste sympathie, aux -choses du théâtre, savez-vous bien, cependant, qu’il n’est guère de -martyre pareil à celui d’un jeune poète que la vipère dramatique a -mordu? D’abord tout homme qui fait des pièces, des pièces en vers -particulièrement, semble un ennemi pour les autres hommes, sauf -quelques honorables exceptions. Pourquoi? Pour une foule de raisons, -entre autres parce que les succès de théâtre, presque toujours, -donnent instantanément la richesse et la renommée: de là les envieux. -Faites des romans, des volumes de vers, des sonnets, des poèmes -épiques, on sourira doucement ou ironiquement, voilà tout; mais ne -tendez pas votre main vers les fruits d’or du théâtre, ou vous aurez -tout de suite mille ennemis connus et inconnus. Je pourrais citer tel -individu qui passe sa vie à empêcher les autres de faire jouer leurs -pièces, c’est son petit plaisir. Et il y réussit par des moyens très -ingénieux. Si les poètes qui ont acquis déjà la célébrité trouvent des -difficultés pareilles, on peut juger de tous les déboires qui attendent -un poète jeune, inconnu et timide. A quelle porte ira-t-il frapper, qui -ne soit presque fermée d’avance? - -C’est pour cela qu’il faut un plus grand nombre de théâtres -littéraires, de théâtres où l’on joue des drames en vers, afin que les -directeurs se fassent concurrence--ce qui ne les empêchera pas de faire -fortune, au contraire! Je réclame mieux encore pour les jeunes auteurs: -un Comité de lecture. Non pas seulement des examinateurs qui lisent les -manuscrits chez eux, quand il leur plaît, à bâtons rompus, mais, de -plus, comme au Théâtre-Français, un Comité qui entende la pièce lue -par l’auteur. Un Comité c’est déjà un public qui juge l’œuvre parlée, -tandis qu’un examinateur isolé ne reçoit pas l’impression directe du -poète. Ceci demanderait de longs développements, mais je vous en ai -dit assez pour attirer l’attention et la bienveillance sur mes jeunes -confrères. - -Ainsi donc, augmenter le nombre des théâtres littéraires le plus -possible, le plus tôt possible! Quant aux acteurs, vous en trouverez, -n’en doutez pas: il en est beaucoup de disponibles, et il en viendra -des nouveaux, selon les besoins des théâtres futurs. - -J’en viens à votre dernière question: - -_Le vers libre doit-il bientôt faire son entrée dans le drame en vers?_ - -Je suis très loin de blâmer les tentatives et les nouveautés -littéraires. Je me rappelle, j’avais alors dix-huit ans, que Viennet, -l’auteur de _Clovis_ et d’_Arbogaste_, écrivait à une de mes parentes: -«Votre neveu réussira peut-être, mais ses vers sont trop pleins -_d’impuretés romantiques_.» Je ne peux donc pas à mon tour, m’indigner -des impuretés prosodiques de mes jeunes contemporains; je crois même -que ces tentatives peuvent amener quelques bons résultats pour la -poésie lyrique, comme le Théâtre libre en a réellement produit pour -la comédie et le drame. Mais je ne conseillerai pas l’emploi du vers -libre pour le drame, et cela pour une raison fort simple: c’est que -le public a dans l’oreille le vers régulier de douze syllabes avec -hémistiche; si vous faites des vers de quatorze ou quinze syllabes sans -hémistiche et avec un grand nombre d’hiatus, le public, désorienté, -passera son temps à chercher si les vers sont plus ou moins longs et il -ne suivra plus la pensée de l’auteur, ce qui est la chose importante. -Cette raison seule suffirait, selon moi, à ne pas conseiller aux poètes -le vers irrégulier. Du reste, le vers régulier de douze syllabes à -rimes suivies n’a pas empêché Corneille, Racine, Victor Hugo, et tant -d’autres d’écrire des chefs-d’œuvre pour la scène, et on peut se -contenter des libertés rythmiques d’_Hernani_ et de _Marion Delorme_. - -Voilà, très sommairement, ce que je pense et ce que je devais vous -dire dans l’intérêt des nouveaux poètes. Puisque vous m’avez incité à -leur donner un conseil, en voici un autre plus important. Je reçois -souvent des lettres dont l’auteur me confie qu’il a l’intention de -mettre au théâtre tel grand personnage historique; c’est mal comprendre -la mission du drame moderne. Il ne s’agit pas de faire une pièce -sur Charlemagne, César ou Henri IV; l’essentiel est d’avoir, avant -tout, une pensée philosophique, juste et simple, de l’examiner sous -toutes ses faces. Quant aux personnages et à l’époque, on les trouvera -toujours, ou, plutôt, ils se présenteront d’eux-mêmes. Alors, il faut -étudier l’époque et les personnages d’après les documents les plus -sérieux et les plus nombreux, en un mot, _vivre dans le milieu_. -L’histoire est le naturalisme dramatique. - -Vous avez raison, mon cher confrère, de poser publiquement ces -questions; si je vous ai quelque peu aidé à les résoudre, j’en serai -très heureux et très flatté. - - Henri de BORNIER. - - -M. Paul Meurice - -travaille... pour les autres: - - Veules, 9 août 97. - - Mon cher confrère, - -Vous me faites d’assez nombreuses questions. Permettez-moi de ne -répondre qu’à quelques-unes. - -_Si, pendant les vacances, je travaille, ou si je m’amuse?_ - -Je m’amuse--en travaillant. Je vis maintenant fort retiré, fort isolé, -et je travaille beaucoup, n’ayant plus que ça à faire. - -_A quoi je travaille et pour qui?_ - -A plusieurs choses pour plusieurs personnes. Pour mon compte -personnel, à un drame en vers et à un livre sur la question sociale -(l’objet de votre grande enquête) qui a été la méditation de toute -ma vie. Pour Victor Hugo, je rassemble les éléments du tome II de sa -_Correspondance_, qui doit paraître en octobre, et d’une nouvelle -série de _Choses vues_, qui paraîtra au printemps; de plus, je mets -au point scénique, pour Coquelin, un curieux _mélodrame_ de l’auteur -d’_Hernani_, qui est la comédie--ou la parodie--la plus amusante du -monde. Pour Vacquerie, je prépare une réimpression de _Profils et -Grimaces_, et je vais achever l’arrangement, commencé par lui, de son -_Tragaldabas_. Vous voyez que j’ai de la besogne. - -Vous voulez bien me demander ensuite ce que je pense de l’état -actuel du drame.--_A quelle cause j’attribue le ralentissement de sa -vogue?_--Uniquement à la cherté des places. Mais peut-on croire et -dire que le drame périclite, quand on voit un artiste tel que Jules -Lemaître se laisser tenter par cette admirable forme du théâtre? Est-ce -que Victorien Sardou, est-ce que Jean Richepin ne sont pas dans toute -la force du talent? Et voici M. Rostand qui arrive et dont le _Cyrano -de Bergerac_ sera, je vous le prédis, un des grands succès de cet hiver. - -Je vous serre cordialement la main, mon cher confrère, - - Paul MEURICE. - - -M. Edmond Rostand - -est lapidaire, comme toujours! - - Boissy-Saint-Léger, 16 août 1897. - - Mon cher Huret, - -Je travaille à terminer le _Cyrano_, que Coquelin va jouer à la -Porte-Saint-Martin. - -Je ne pense pas que les pièces en vers manquent en ce moment de -théâtre. Comédie-Française, Renaissance, Porte Saint-Martin, Odéon... -N’est-ce pas, grâce à Sarah et à Coquelin, le double de ce que nous -avions il y a quelques années? - -Et pour ces théâtres il n’y a déjà pas assez d’artistes sachant dire le -vers; qu’adviendrait-il si de nouvelles scènes se créaient? Ah! qu’il -serait temps de nommer un poète professeur au Conservatoire! - -Quant au vers libre, mon cher Huret, je l’aime. On peut s’en servir -au théâtre. Si j’en ai envie je l’essayerai. La seule chose que je ne -comprendrais plus, ce serait _le vers libre obligatoire_. Je suis pour -le vers libre, et davantage encore pour le poète libre. - -Croyez à mes meilleurs sentiments, - - Edmond ROSTAND. - - -M. Alfred Dubout - -l’auteur de _Frédégonde_, ne se fatigue pas: - - Paris, 16 août 1897. - -Indiscret... vous ne le serez jamais, mon cher concitoyen. - -Vous me demandez si je travaille ou si je m’amuse? - -Je travaille, donc je m’amuse. A quoi?--A une pièce. Pour qui?--Pour... -la Critique. - -Ce que je dis de sa sévérité à l’égard de _Frédégonde_?--Qu’elle m’a -fait beaucoup d’amis. - -Si je pense que le vers libre doit entrer bientôt au théâtre?--Quand -Mme Sarah Bernhardt le voudra. - -Et si je crois, enfin, que la création de nouvelles scènes s’impose -pour le drame historique ou le drame en vers? - -Ici, je m’arrête, obligé de confesser mon incompétence, et je laisse à -de plus autorisés le soin d’apprécier le goût et les besoins du public. - -Ce que je sais seulement, c’est que depuis un quart de siècle environ -on réclame la création d’une seconde scène à la _Comédie-Française_, -afin d’y pouvoir jouer simultanément le drame et la comédie, et que, -comme _sœur Anne_, on ne voit rien venir! - -Bien cordialement à vous, - - Alf. DUBOUT. - - -M. Jean Aicard - -après avoir agréablement plaisanté les poètes et l’Académie, fait une -éloquente théorie du vers dramatique: - - La Garde, près Toulon, 12 août 97. - - Mon cher confrère, - -Il est peut-être un peu cruel de demander à un homme qui, le jour, fait -exécuter des terrassements dans son enclos, et la nuit, sous des clairs -de lune frais, après les torrides journées d’août, dans le Midi, roule -sur une bicyclette avec de bons compagnons, il est peut-être un peu -cruel de demander à cet homme-là ce qu’il pense du drame historique en -vers. - -Je crois que l’Odéon suffit au drame historique qui se cherche et le -Théâtre-Français au drame historique qui s’est trouvé (en vers). - -Toutefois, je regrette que, à la Comédie-Française, on n’ait pas une -scène assez spacieuse pour faire mouvoir de vraies foules. - -Je ne crois pas que «le public» ait «besoin» de drames en vers, ni de -poèmes, ni de poésies. Ça lui est égal. - -Il y a en France quelques millions de versificateurs. Le dictionnaire -des rimes est le livre le plus répandu. Napoléon Landais est aussi -connu que Napoléon Ier, et plus populaire. - -Tous les collégiens, tous les bureaucrates, tous les caissiers, tous -les commis voyageurs et tous les poètes font des vers. - -Toutes les femmes lisent les vers qu’on leur adresse et ne lisent que -ceux-là. Celles à qui on n’en adresse point, en demandent. - -Les albums sont sans nombre, dans l’univers,--comme les sots de -l’Ecclésiaste. - -Mais personne ne lit «des vers». - -Sully Prudhomme est un quasi-inconnu. C’est pourtant un grand -poète,--quoiqu’il soit de l’Académie. - -Cependant le vers au théâtre est toléré. C’est qu’il fournit au -tragédien des sonorités particulières, bien rythmées comme la -respiration même, qui lui permettent d’enfler la voix,--de forcer les -effets, de les faire «sonner» démesurément,--comme il sied quand on dit -en présence de trois ou de six mille spectateurs ce qui ne s’adresse -qu’aux personnages du drame. - -Quant aux interprètes suffisants--en trouverait-on si de nouvelles -scènes s’ouvraient au drame en vers? Je crois que oui. Ce qui détourne -les tragédiens de la tragédie ou du drame historique en vers, c’est la -certitude où ils sont de rester inemployés. - -Quant au vers libre, il entrera dans le drame en vers triomphalement -dès qu’un homme de génie l’aura voulu. Le vers libre permettra, -j’imagine, des nouveautés de paroles rimées qui seront les bienvenues -pour nos oreilles lasses d’hémistiches tout faits, de tournures -prévues. Il permettra, j’espère, une souplesse de naturel qui -humanisera et simplifiera la langue poétique dramatique. La difficulté -(dès qu’il s’agit de drame historique, non de comédie légère) sera de -conserver aux périodes, malgré les brièvetés et les rapidités du vers -libre, cette force que leur donne ce qu’on appelle le «grand vers», -cet alexandrin dont la puissance propre, dont l’unité même naissent -peut-être de ce qu’il est entouré ou précédé de vers tout semblables. - -Rien de mystérieux comme les nombres. - -Un bel alexandrin marchant à la fin d’une période d’alexandrins -et commandant la halte est accompagné d’un effet de majesté tout -particulier. Il y a une force difficile à mesurer. C’est le dernier -rang des bataillons carrés bien disciplinés: commandés par Agrippa -d’Aubigné ou Corneille, ils sont superbes. Un tas de francs-tireurs ou -de vers libres, une armée de volontaires, c’est beau aussi, commandé -par Garibaldi. - -Les théories se font et se défont d’après les œuvres de génie. - -Croyez-moi cordialement à vous, - - Jean AICARD. - - -M. Eugène Morand. - - Cher monsieur, - -Voici la réponse à quelques-unes des questions que vous me posez. -Je souhaite, pour le drame historique et le drame en vers, une -transformation absolue, demandant à l’un un plus grand respect et une -plus large compréhension de l’histoire, à l’autre une pensée supérieure -et un renouvellement de forme auquel se prêtera particulièrement bien -le vers libre. Nous tournons la meule d’Hugo depuis trop longtemps. - -Pour la mise en scène? Une partie, l’intellectuelle, étant la moelle -même de la pièce, j’y veux tous les soins; pour l’autre, la tangible -et décorative, comme elle n’est faite que de lamentables, et coûteux -pourtant, oripeaux de toile, j’en voudrais le moins possible. -D’ailleurs, parviendrait-elle à donner l’apparence de la vérité qu’elle -n’en serait que plus fâcheuse, l’illusion parfaite, le «trompe-l’œil», -étant de valeur artistique absolument nulle. Le décor doit être dans -l’œuvre même. C’est à l’auteur, au poète surtout, à créer par les -mots l’ambiance que sa pièce demande. Ceci dit, pour le peu de toile -peinte dont on ne pourra pas se passer, j’exigerai que la qualité y -supplée à la quantité et que le décor, au lieu d’une méprisable adresse -d’exécution, présente, ce qui n’est jamais, un simple et personnel -caractère de beauté. - -Ce sont là, en littérature et en art, des idées que je suis déjà -parvenu à réaliser pour moi dans une certaine mesure; il est possible -que les circonstances me permettent de le faire un jour pour les autres. - -Recevez, je vous prie, mes meilleurs compliments, - - Eugène MORAND. - - -M. Edmond Haraucourt. - - Fort des Poulains, Belle-Isle-en-Mer - (Morbihan), 28 août 1897. - - Mon cher Huret, - -Votre lettre m’arrive avec un long retard: elle m’attendait chez moi, -tandis que j’étais sanglé sur un lit lointain, pour y réparer les -accrocs faits à ma tendre personne par une chute dans les roches de -Belle-Isle. - -J’ai l’accident chronique, ayant le geste exagéré. Je partage -ordinairement mes vacances en deux époques bien distinctes: dans l’une, -absolument dénuée de littérature, j’agite mon exubérance, comme une -bête lâchée; dans l’autre, je reste au lit, quinze jours, un mois, -bordé de bandelettes, comme une momie, car je finis toujours par me -casser quelque chose: ma peau a pris l’habitude des trous, et se -résigne, en se recollant. - -Mais, fût-ce au lit, je ne travaille pas: la nature et surtout la mer, -loin de «m’inspirer» comme disaient nos aïeux, m’écrasent sous le -sentiment de nos ridicules aspirations, et ma faiblesse, en présence -de leur force, me rappelle à l’égalité des crabes devant la mer, des -crabes, mes frères. - -Aussi, je ne saurais guère répondre avec sagesse aux questions que vous -me posez. - -Je ne vois, d’ici, aucun inconvénient à ce qu’on porte le vers libre -au théâtre, puisqu’il y est depuis plusieurs siècles; cette innovation -pourra donc coïncider avec une découverte, bien désirable aussi, et qui -passionne de nombreux ingénieurs, découverte d’un fil avec lequel on -parviendrait, pense-t-on, à couper le beurre. - -Je ne vois non plus aucun inconvénient à la création de théâtres -nouveaux, où se jouerait le drame en vers: mais la difficulté, sans -doute, est de recueillir les éléments divers qui assureraient le succès -de l’entreprise, des tragédiens, un directeur désintéressé, des pièces -honorables, mais surtout des bailleurs de fonds et du public; car ces -deux derniers facteurs sont les plus difficiles à rassembler. - -Il y aurait pourtant une fortune à faire!--Un directeur, supérieurement -lettré, préparé, par de fortes études, à discerner les choses -artistiques de celles qui ne le sont pas, renseigné, si vous -voulez, par un Comité, non pas de comédiens, mais de personnalités -compétentes, dramaturges, poètes, romanciers, et qui, systématiquement, -énergiquement, sans consentir aucune faveur, sans écouter aucune -sympathie, impitoyable, écarterait toute œuvre et tout homme de talent, -pour réserver son théâtre aux Médiocres, celui-là répondrait à un -besoin, et le public tout entier l’en récompenserait en foule. - -Mais, voilà, on n’ose pas! Les directeurs s’en tiennent aux -demi-mesures, recherchent les mauvais auteurs sans aller jusqu’aux -pires, demandent les vers plats sans oser les vers faux, les maladroits -au lieu des nuls, les amateurs, des hommes, il est vrai, sans dotation -naturelle, mais pleins de bon vouloir, qui parfois même exercent fort -convenablement un art ou une profession, et qui, dans leur partie, -sinon dans la nôtre, ont des notions du bien et du mal, ce qui est déjà -trop! - -Parlons franc: celui qui réaliserait aujourd’hui le chef-d’œuvre du -drame en vers, c’est l’auteur de café-concert. - -Mais on ne se risque pas jusqu’à lui. On s’arrête en route. C’est un -tort. Il est attendu: c’est le Messie du public moderne. - -Me voici au bas de la page et je n’en veux pas commencer d’autres: je -vous serre la main, cordialement, - - Edmond HARAUCOURT. - - -M. Georges Rodenbach - -dit ses vérités à la foule: - - Mon cher Huret, - -Je rentre de voyage et suis bien en retard pour vous envoyer l’avis que -vous me demandiez sur quelques questions de théâtre, par exemple le -drame historique et le drame en vers. Certes, on ne saurait trop leur -ouvrir de nouveaux débouchés. Ils sont la plus haute forme, le grand -art en matière dramatique. Mais ce qui manque, me semble-t-il, ce ne -sont point les scènes ni les interprètes, puisque le Théâtre-Français, -en tous cas, demeure, incomparable. - -Ce qui manque, c’est un public. La musique a son auditoire d’initiés: -voyez Colonne, voyez Lamoureux. Le grand art dramatique n’a pas le -sien: voyez Ibsen, dont aucune pièce ne ferait dix représentations; -voyez _Torquemada_, le _Théâtre en liberté_, de Victor Hugo; ou cette -exquise _Florise_, de Banville; ou cette haute _Abbesse de Jouarre_ -de Renan, qu’on n’a même jamais jouée. Et tant d’œuvres sans beauté -vont à la cinquantième et à la centième, parce qu’elles sont sans -beauté! C’est ce qui faisait dire à Nietzsche: «Succès au théâtre, -on descend dans mon estime jusqu’à disparition complète.» Certes, la -boutade est exagérée; mais il est certain que le théâtre, aujourd’hui, -_vit du nombre_, le nombre qui est incompétent et sacre le médiocre. -Au contraire, l’œuvre d’art n’est accessible qu’à une élite. Que -faudrait-il? Que cette élite fût nombreuse, comme l’élite musicale des -concerts du dimanche, qui, elle, ne supporte pas de la musiquette (pas -même du Théodore Dubois, qu’elle a sifflé!), mais veut du grand art et -du génie. Quand y aura-t-il un public ne voulant aussi que de la vraie -littérature? Alors les belles œuvres, peut-être les chefs-d’œuvre, -ne manqueront pas. Car beaucoup, qui s’abstiennent aujourd’hui, -s’adonneront au théâtre lorsqu’en travaillant pour un public ils ne -devront pas travailler _contre_ la beauté. - - Cordialement, - - Georges RODENBACH. - - -M. Jules Mary - -traite à fond les questions posées: - - La Chevrière, par Azay-le-Rideau - (Indre-et-Loire), - - 15 août. - - Mon cher confrère, - -Exécutons-nous! - -_Où passez-vous vos vacances et comment? Travaillez-vous pour le -théâtre en ce moment? Pour qui? Qu’est-ce?_ - -Vous rappelez-vous le _Lys dans la vallée_? Eh bien! j’habite -Clochegourde--en réalité La Chevrière--perché en haut des falaises de -l’Indre, où Balzac a placé les scènes de son roman. De mon cabinet de -travail j’aperçois Saché, sur le coteau de l’autre rive, Saché, où -Balzac venait tous les étés passer deux ou trois mois. Tous les vieux -qui l’ont connu sont morts, le dernier,--son tailleur--il y a deux -ans. Il y a bien, paraît-il, à Pont-de-Ruan, un reste de vieux garçon -de moulin qui jetait autrefois l’épervier dans l’Indre pour le grand -homme, mais rien à en tirer: il est sourd comme un pot. - -Je pêche, en attendant l’ouverture de la chasse. - -J’achève en ce moment le drame que Rochard donnera à l’Ambigu après _La -Joueuse d’orgue_. J’ai, d’autre part, à la Porte-Saint-Martin, un drame -à grand spectacle dont le titre provisoire est: les _Derniers Bandits_, -et qui sera joué aussi dans le courant de la prochaine saison. Enfin, -j’ai sur le chantier, vous le savez, _Sébastopol_, mais la pièce, à -laquelle j’ai déjà travaillé six mois, ne sera pas faite avant la fin -de l’année. Ç’aura été une dure besogne. - -_Le drame historique est-il mort? A-t-il besoin de se renouveler? -Comment?_ - -Rien ne meurt. Le drame historique dort. Un beau jour, il se -réveillera, tout frais et gaillard, parce qu’il aura bien dormi. -Toutefois la quantité de documents publiés depuis quelques années ouvre -une voie nouvelle--celle de l’histoire par les petits côtés, la plus -vraie pour le public, celle qu’il comprend le mieux--les autres points -de vue, plus généraux--étant du domaine spéculatif et lui échappant -presque toujours. Ceux qui font l’histoire s’en rendent-ils bien -compte? Je ne sais pas si cette voie nouvelle ne serait pas de montrer -les tragédies de l’histoire--ou ses comédies--conduites par leurs héros -en robe de chambre. Le panache a fait son temps. - -_Quelle direction prend en ce moment le drame populaire? En quoi la -formule d’il y a 50 ou 60 ans diffère-t-elle de celle d’aujourd’hui? En -un mot, quelle différence y a-t-il entre les vieux mélos qu’on n’ose -plus reprendre et les drames que vous avez signés?_ - -La direction du drame populaire? Croyez bien, qu’il n’en prend aucune. -Le drame, populaire ou non, restera éternellement, en se conformant, -pour des menus détails, aux mœurs qui changent. Voilà tout! Le drame -populaire comprend tout--drame et comédie--et c’est une des plus belles -expressions de l’art dramatique. - -Pas de public, dit-on. Non pas. Point de théâtres, oui, à l’exception -de ceux de Rochard et de Lemonnier. Et voilà pourquoi le drame a l’air -de languir. On cherche bien à fonder un Théâtre lyrique pour faire -concurrence aux cafés-concerts--et personne ne songe au drame qui, -sous forme de roman-feuilleton, réunit encore et réunira toujours -une clientèle formidable, des millions et des millions de lecteurs. -Donnez-leur des drames à ces millions de lecteurs, ils n’iront plus au -café-concert. - -La formule? Mais c’est purement du métier. On n’écrit pas aujourd’hui -le dialogue ampoulé, redondant, d’il y a 50 ans. Certaines ficelles--le -métier en est plein--sont devenues câbles; ce sont ces ficelles qui -rendent une pièce vieillotte. Le drame doit revenir, et revient, -forcément, à une simplicité primitive, en se mêlant à la comédie, -au débat des sentiments et des situations, mais pour _aboutir_ à la -dernière expression de la haine, de la jalousie, de la colère, du -mépris, etc.: la comédie reste en chemin; le drame aboutit toujours. -Tous les deux sont dans le vrai. - -La différence? Elle n’est qu’en surface et dans le tour de main. -_Roger la Honte_, _Le Régiment_, _Sabre au clair_ ont réussi parce -qu’ils étaient habillés à la moderne. Nous ne pouvons pas inventer des -passions nouvelles, mais on peut varier les manières d’en souffrir: -voilà pour le fond. Quant aux détails, ils sont de tous les jours et -tout autour de nous. Il n’y a qu’à se baisser pour en prendre. - -_N’y a-t-il pas de l’exagération dans les mises en scène actuelles? -Un trop grand souci d’exactitude et de luxe dans les toilettes, -l’ameublement, etc.? Une réaction n’est-elle pas proche en sens -contraire? Le drame populaire peut-il se passer de tant d’exactitude et -de minutie? Ou doit-il évoluer vers plus de vérité et de réalité dans -la mise en scène?_ - -Il y a des pièces--et nombreuses--qui n’ont réussi, en ces derniers -temps, que par ce souci d’exactitude. Le pli est pris. C’est une loi: -il n’y a guère d’amendements possibles. Les meubles peints sur la toile -de fond sont devenus ridicules. - -Le drame populaire doit évoluer dans le même sens, s’il ne veut pas -courir le risque d’être traité de vieux. Et même, un conseil: si vous -avez, dans votre pièce, un coin de l’intrigue qui languit, vite, -mettez-y un ameublement du plus pur Louis XVI. Le spectateur admire et -ne s’aperçoit de rien. - -_A quoi attribuez-vous le succès des cafés-concerts? Le public -populaire ne va-t-il pas là plus volontiers qu’au théâtre? Comment l’en -détacher?_ - -J’ai répondu plus haut: donnez-nous des théâtres de drame! Mais -j’ajouterai que les mœurs publiques suivent, au théâtre, un -_decrescendo_ qui s’observe autre part. Où sont et que deviennent les -grands cafés de luxe, maintenant? Ils sont devenus brasseries. Où sont -les restaurants fins? Ils ont rejoint les écrevisses. Il faut aller -aux Nouveautés ou au Palais-Royal pour voir des couples d’amoureux en -partie fine dans des cabinets particuliers. Le café-concert est un peu, -au théâtre, ce que la brasserie est à l’ancien café. - -Excusez la longueur de cette lettre, mon cher Huret, mais c’est votre -faute. Vos questions soulèvent des discussions et des théories sans -nombre et il faudrait des volumes pour y répondre. - -Cordialement à vous, - - Jules MARY. - - -M. Armand Silvestre - -le confesse: il est embarrassé. - - Argelès-Gazost (Hautes-Pyrénées), jeudi. - - Mon cher confrère, - -Vous voulez bien me demander où je passe mes vacances? - ---Comme tous les ans, à Argelès où je trouve la montagne et la -tranquillité. - -Si je travaille ou si je m’amuse? - ---L’un et l’autre: c’est-à-dire que je ne travaille qu’à des choses qui -m’amusent, ou du moins, m’intéressent. Je termine un volume de vers, -qui paraîtra en novembre et je retouche un drame que j’ai actuellement -en répétitions à la Comédie-Française: _Tristan de Léonois_. - -Quant à la troisième question, à savoir si je trouve suffisants les -débouchés ouverts au drame historique et au drame en vers, je suis plus -embarrassé d’y répondre y étant intéressé. - ---Je crois cependant que les dramaturges et les poètes n’auraient pas à -se plaindre si l’Odéon faisait son devoir. Mais il en est si loin! - -Reste l’emploi du vers libre dans le drame. - ---Je suis convaincu qu’il y peut ajouter un aliment musical très -intéressant et y rompre la monotonie de la forme. Mais je suis encore -intéressé ici, puisque j’ai prêché d’exemple dans _Grisélidis_ et -continué dans _Tristan_. - -Croyez, mon cher confrère, à mes sentiments dévoués. - - Armand SILVESTRE. - - - - -LE DÉPART DE RÉJANE. - - - 23 septembre 1897. - -Réjane a quitté Paris hier, par le train de Bruxelles de 6 h. 22, pour -sa longue tournée d’Europe qui ne doit prendre fin qu’en décembre. - -Je l’avais vue chez elle, dans l’après-midi, et j’avais un peu causé -avec elle de ce long voyage. - -«Oh non! je n’aime pas les départs, disait-elle. Quand je suis pour -m’en aller, je voudrais être Anglaise! Les Anglaises, elles, s’en vont -comme ça: _Good bye_, et c’est fini.» - -C’est seulement sa seconde tournée hors de France. La première, c’était -en Amérique, il y a quatre ans. Mais, cette fois-là, son mari, M. -Porel, et sa fille l’accompagnaient. Alors, aucune tristesse, au -contraire, la joie du mouvement, des pays nouveaux, du très lointain, -de l’inconnu! Aujourd’hui, ce n’est plus cela... M. Porel est retenu à -Paris par la saison commençante, une besogne infernale! Par conséquent, -sa fille ne peut pas non plus l’accompagner. Que ferait-elle, toute -seule, dans les chambres d’hôtel, durant les longues soirées d’hiver? -Aussi, la voilà, la petite, avec sa jolie frimousse, à la fois sérieuse -et vive, les yeux rougis, pleins de larmes: - -«Ne pleure donc pas! lui dit sa mère. Ça rougit le nez.» - -Le petit garçon de quatre ans, inconscient, esquisse un pas de valse -sur le tapis. - -«Espèce de gommeux!» lui lance sa mère. - -Porel est là aussi, tout silencieux. Réjane, coiffée d’un joli chapeau -de velours écossais, vert et rouge, en costume de voyage, essaye de les -égayer un peu. Elle plaisante, avec son diable d’esprit, son esprit de -diable plutôt, et je m’aperçois bientôt que je suis seul à en rire... - -«Voyons, Bruxelles, c’est un faux départ! Pour une Parisienne, c’est -le bout de la jetée, c’est le coup de mouchoir à tout ce qu’on laisse -derrière soi... Puis Copenhague, ça c’est plus loin. Ibsen doit y -venir voir jouer sa _Maison de poupée_. Il paraît qu’il a déjà retenu -ses places à l’hôtel et au théâtre. Vous dire que je n’en suis pas -fière, ce serait mentir!... Puis, le 9 octobre, à Berlin... - ---Vous vous êtes donc décidée à aller à Berlin? - ---Mais, pourquoi pas? Je vous demande pourquoi il n’y aurait que les -artistes qui refuseraient d’aller en Allemagne, quand les auteurs y -envoient leurs pièces, les musiciens leur musique, les industriels -leurs produits? C’est idiot, ma parole d’honneur! Ridicule et bête! -Car, j’ai beau chercher, je ne vois pas ce qui m’empêcherait, en mon -âme et conscience, puisque je passe par là, de jouer cinq ou six -fois les pièces de mon répertoire devant les Berlinois... Quand ils -m’auront applaudie, nous verrons bien s’ils ont du goût!... Et puis -vraiment, ajoute Réjane de ce ton de voix grondeur et méprisant qui -n’est qu’à elle, la personnalité des comédiens est-elle si importante -que nous devions raisonner sur nos déplacements comme pour des voyages -diplomatiques? Je comprendrais, au pis aller--et encore!--qu’on n’ait -pas de goût à aller à Strasbourg ou à Metz, parce qu’enfin il y a là -des gens qui, en vous entendant parler français n’auraient pas le cœur -à rire, mais à Berlin, voyons, quelle plaisanterie! - ---Qu’est-ce que vous leur jouerez aux Berlinois? - ---_Madame Sans-Gêne_, _Sapho_, _Maison de Poupée_, _Froufrou_ et le -_Demi-Monde_. - ---Et vous n’y resterez que six jours? - ---Oui, en passant. On ne dira pas, j’espère, que j’en fais une affaire -d’argent!» - -En quittant Berlin, Réjane s’en ira à Dresde. Elle jouera au théâtre de -la Cour. Après Dresde, deux jours de voyage à toute vapeur pour entrer -en Russie, non par Pétersbourg, comme elle le voulait, mais par Odessa, -Kieff, Karkoff et Moscou, pour «raison d’État»! On sait, en effet, nous -l’avons déjà raconté, que l’Empereur étant absent en octobre de sa -capitale, et ayant demandé à assister aux représentations de Réjane, -il a fallu bouleverser l’itinéraire de fond en comble. L’impresario -a passé une semaine dans tous les express imaginables, signant de -nouveaux traités, payant des dédits, employant huit jours de fièvre -inouïe pour satisfaire au désir impérial qu’avait éveillé, on s’en -souvient, la fameuse représentation de _Lolotte_, à Versailles. - -A Pétersbourg, les représentations n’iront pas sans faire beaucoup -jaser. Pensez donc! Deux théâtres impériaux s’ouvrant _pour la première -fois_ à une comédienne étrangère en tournée, sur un signe du maître: le -théâtre Alexandre, et surtout le sacro-saint théâtre Michel où jamais, -jusqu’à présent, aucune artiste en représentation n’avait posé les -pieds! - -«Alors, vous devez être ravie à l’idée de ces représentations de Russie? - ---Certes! puisque c’est pour aboutir à ces représentations de -Saint-Pétersbourg que j’ai consenti à quitter Paris en pleine saison -théâtrale, et à faire cette immense promenade à travers l’Europe. J’y -retrouverai, plus que partout ailleurs, des figures de connaissance, -toute cette sympathique colonie russe, habituée du Vaudeville et que -je voyais, si empressée et si cordiale, venir gentiment m’applaudir à -chacune de mes créations. - ---Qu’est-ce que vous jouerez, devant ce parterre d’Altesses? - ---_Ma Cousine_ qu’_on_ a spécialement demandée...» - -S’interrompant, et avec une petite moue attendrie: - -«Pauvre Meilhac!... ça lui aurait fait tant plaisir, cette -attention-là! Je jouerai, naturellement, _Madame Sans-Gêne_, et même, -le dimanche 7, je jouerai, en matinée, _Maison de Poupée_, et le soir, -_Madame Sans-Gêne_. Ah! je ne flânerai pas sur les bords de la Néva! - ---Et après la Russie? - ---Ah! je n’en sais plus rien, avec tous ces bouleversements! Mais, -soyez tranquille, vous en serez informé, l’impresario n’y faillira -pas... En tout cas, nous pourrons nous revoir dans la première semaine -de décembre, voilà qui est sûr.» - -J’avais laissé Réjane à ses derniers adieux. - -A la gare elle était entourée de sa famille et de quelques intimes -seulement,--la troupe étant déjà partie à midi, la devançant à -Bruxelles. Ici on n’essayait même plus de rire. On allait se séparer -pour deux longs mois, décidément. Réjane monte dans le train; de la -portière du wagon-restaurant, la mère dit une dernière fois adieu aux -siens, à sa petite Germaine qui, de ses tendres yeux d’enfant sensible, -trempés de larmes, suit le train qui s’ébranle. - -Son père l’entraîne doucement par la main. - - - - -UN MARIAGE «BIEN PARISIEN». - - - 2 décembre 1897. - -Il s’agit, d’ailleurs, du mariage de deux Américains: Mlle Sybil -Sanderson, Californienne, avec M. Antonio Terry, Cubain. Mais -Esclarmonde, Manon, Phryné ont depuis longtemps naturalisé la mariée, -et l’écurie de trotteurs de l’époux et son magnifique haras de -Vaucresson l’ont indiscutablement baptisé boulevardier. Sans compter -le serment qu’il a fait de ne jamais porter de chapeau haut de forme à -Paris, ce qui le classe parmi nos originaux de marque. - -Quoi qu’il en soit, avec cette réserve américaine bien connue, et cette -horreur de la réclame qui la caractérise, le mariage avait été tenu -secret. Sinon le mariage lui-même, dont on parlait depuis si longtemps -et sur lequel des paris s’étaient même engagés, du moins la date exacte -de la cérémonie: on voulait éviter qu’il en fût parlé... Toutes les -précautions avaient été prises pour cela, et nous avons été les seuls à -l’annoncer hier matin. - -Mlle Sybil Sanderson demeure avenue Malakoff: elle devait donc -régulièrement se marier à Saint-Honoré d’Eylau, et la cérémonie a eu -lieu dans la chapelle des Sœurs du Saint-Sacrement, sur l’avenue, à -quelques pas de son domicile. Au moins la lecture des bans devait-elle -avoir lieu au prône, comme il est d’usage? Mais cette lecture n’a -pas eu lieu. On a passé par-dessus l’autorité paroissiale, et une -dispense a été obtenue de l’archevêché. Pourtant, objectera-t-on, le -mariage a été fait par un délégué de la cure paroissiale? Non pas! On a -complètement ignoré à Saint-Honoré d’Eylau l’union de la paroissienne, -et c’est M. l’abbé Odelin, vicaire général, directeur des œuvres -diocésaines, qui a donné le sacrement à la belle Esclarmonde. - -Donc, à onze heures cinq minutes, hier matin, Mlle Sybil Sanderson, -en élégante toilette de ville marron, garnie de fourrure, est sortie -de son petit hôtel de l’avenue Malakoff; rougissante et les yeux -baissés, on l’a vue! Elle était suivie de sa mère, de ses deux sœurs -et de M. Terry, accompagné de quelques-uns de ses compatriotes, fortes -moustaches noires et teint basané. Des landaus les attendaient qui les -conduisirent à la mairie de Passy, où on arriva dix minutes après. - -Le docteur Marmottan, maire de Passy, député, attendait le cortège. -C’est lui qui lut les articles du Code qui enchaînent les époux. Nous -avons pu prendre connaissance de l’acte officiel du mariage qui unit, -par des liens légitimes: - -M. Antonio-Emmanuel-Eusebio Terry, né à Cienfuegos (île de Cuba), le 14 -août 1857. - -Et Mlle Sybil-Swift Sanderson, née à Sacramento, État de Californie -(États-Unis), le 7 décembre 1865. - -L’acte porte cette mention, qui a son intérêt si l’on sait que la mère -du futur a refusé son consentement: - -«Lesdits futurs, citoyens des États-Unis, munis de deux certificats de -coutume, desquels il résulte qu’ils sont aptes à contracter mariage -sans le consentement de leurs ascendants...» - -En effet, la loi américaine stipule qu’il suffit d’un certificat -consulaire établissant que les futurs époux sont âgés de plus de vingt -et un ans. - -Les témoins étaient: - -Pour le marié: MM. Maurice Travers, avocat; Henri Iscovesco, docteur en -médecine, chevalier de la Légion d’honneur. Pour la mariée: MM. Henri -Howard, artiste peintre, et Auguste Martell. - -A la mairie, aucun discours, aucun incident. Les employés remarquent -seulement les doigts très chargés de bagues endiamantées des invités, -et un imperceptible sourire, vite réprimé, de la mariée, quand M. le -maire a prononcé les paroles définitives: - -«Au nom de la loi, je vous déclare unis par le mariage.» - -A midi dix minutes, les cinq landaus déposaient les mariés et leur -cortège au couvent des Sœurs du Saint-Sacrement, avenue Malakoff. -Là, aussi, les mesures les plus sévères avaient été prises pour -ne pas ébruiter l’événement. C’est dans ce couvent, l’un des plus -aristocratiques de Paris, que des dames du monde font leur retraite. -Or, ni les dames pensionnaires, ni les élèves ne savaient ce qui allait -se passer. Leur curiosité était éveillée, cependant! Car les portes de -la coquette chapelle étaient restées closes, et on avait pu voir--par -hasard--que l’autel et la nef étaient fleuris de chrysanthèmes et -d’orchidées. - -La messe et la cérémonie furent très courtes, M. l’abbé Odelin prononça -un délicat et touchant petit discours dont voici la jolie péroraison: - -«Vous, mademoiselle, vous avez trouvé dans l’affection vigilante d’une -mère toute dévouée, dans l’affection douce de deux sœurs bien-aimées -la sauvegarde de votre cœur. C’était dans la paix d’une famille -respectable que vous récoltiez le bonheur que ne vous donnaient pas les -applaudissements et les plus beaux triomphes. - -»Et, pour que l’union soit complète, pour que l’accord de vos âmes -réponde à celui de vos cœurs, vous avez voulu avoir l’unité de croyance -comme l’unité d’affection. Vous la demandiez hier à l’Eglise catholique -vers laquelle vous vous sentiez depuis longtemps attirée.» - -Allusion discrète à l’abjuration du protestantisme que la jolie -schismatique anglicane avait prononcée, l’avant-veille, devant -M. l’abbé Odelin ravi de la bonne volonté et de la ferveur de sa -cathéchumène. - -A midi et demi, tout était fini. Un déjeuner intime, servi à l’hôtel de -Mme Terry-Sanderson, réunissait une vingtaine de personnes. Et ce matin -les deux époux ont dû s’envoler vers les plages méditerranéennes. - -On va se demander si la nouvelle épousée a renoncé définitivement au -théâtre? Ce n’est pas probable... Car, il y a quinze jours ou trois -semaines au plus, elle se trouvait dans le bureau de M. Carvalho qui -lui remettait un engagement en blanc qu’elle promettait de signer -bientôt. Son rêve, à ce moment, était de créer à Paris les _Pagliacci_ -de Leoncavallo. - -Elle m’en téléphona elle-même la nouvelle que je publiai le lendemain. -Son futur l’accompagnait ce soir-là à l’Opéra-Comique. Elle va donc -prendre un semestre de congé, travailler le contre-sol aigu qu’elle -donnait dans _Esclarmonde_, il y a six ans, et revenir à Paris, la -saison prochaine, pour l’inauguration de la nouvelle salle Favart! - - - - -PETITE ENQUÊTE SUR L’OPÉRA-COMIQUE - - Au lendemain de la mort du regretté Carvalho, directeur de - l’Opéra-Comique, il n’était pas sans intérêt de s’informer - près des musiciens dramatiques notables de Paris--ceux d’hier - et ceux de demain--de leurs vues sur ce que doivent être les - tendances de ce théâtre subventionné. - - Nous avons donc adressé à quelques-uns des principaux - compositeurs français le questionnaire que voici, auquel ils - ont tous répondu avec empressement. - - -_Que doit être l’Opéra-Comique sous la prochaine direction? Quelle -part faudra-t-il faire au répertoire ancien, aux étrangers, aux jeunes -musiciens français?_ - -_Croyez-vous que l’Opéra-Comique puisse suffire à la production -des compositeurs français? Un théâtre lyrique d’essai semble-t-il -nécessaire?_ - -Voici les réponses que nous avons reçues: - - -M. Théodore Dubois. - -Directeur du Conservatoire. - - Paris, le 10 janvier 1898. - - Monsieur, - -Voici les réflexions que me suggèrent les questions auxquelles vous -voulez bien me prier de répondre: - -L’Opéra-Comique, depuis longtemps, s’est éloigné sensiblement du genre -qui lui valut autrefois ses plus brillants succès. Il doit, selon moi, -y revenir dans une certaine mesure et accueillir à bras ouverts la -comédie lyrique et les ouvrages d’une gaieté spirituelle.--Nous sommes -trop enclins actuellement à la mélancolie, et m’est avis que des œuvres -de la nature et de la valeur musicale de _Falstaff_, du _Médecin malgré -lui_, etc., ne seraient pas pour déplaire.--En un mot, il convient -de laisser le drame lyrique à l’Opéra et au Théâtre lyrique dont je -parlerai tout à l’heure. - -Puis, il faut avoir une excellente troupe _d’ensemble_, capable, sans -le secours d’étoiles, d’intéresser toujours le public et de provoquer, -par une interprétation constamment soignée et artistique, de bonnes -recettes, indispensables à la bonne gestion d’un théâtre. - -On devra remettre en lumière certains ouvrages de la vieille école -française, en en faisant un choix judicieux.--On ne devra pas fermer la -porte aux étrangers, si leurs ouvrages ont une réelle valeur, mais on -l’ouvrira toute grande aux Français, _surtout aux jeunes_, de manière à -favoriser l’éclosion de talents originaux et sérieux, qui ne manqueront -pas de se révéler, _si on leur en fournit l’occasion_. - -Pour cela, il faudra travailler plus qu’on n’a l’habitude de le faire; -de grands efforts et une grande activité seront nécessaires; on ne se -contentera plus, comme on l’a fait jusqu’à présent, de monter un ou -deux ouvrages nouveaux par an, mais bien le plus grand nombre possible. - -D’autre part, l’Opéra-Comique ne peut suffire à la production des -compositeurs français. Qu’on se souvienne des services immenses rendus -à notre école par l’ancien Théâtre lyrique, des ouvrages et des -compositeurs célèbres qu’il a fait connaître, et qu’on dise ensuite -si un théâtre de ce genre est nécessaire! Il est plus que nécessaire, -il est indispensable! Il faut que, si un nouveau Gounod, un nouveau -Bizet surgissent, pour ne parler que de ceux-là, il faut, dis-je, -qu’ils trouvent comme autrefois une scène pour y produire leurs -chefs-d’œuvre.--Aider à la résurrection du Théâtre lyrique est donc un -devoir impérieux pour tous ceux qui aiment l’art du théâtre. - -Ce ne serait pas selon moi un _théâtre d’essai_, mais bien un théâtre -de production active, fécondante, jeune, stimulant l’émulation de -l’Opéra-Comique et même de l’Opéra, reprenant les chefs-d’œuvre -abandonnés, tâchant d’en produire de nouveaux. Je le voudrais enfin--et -ce serait très beau--comme il était jadis.--Est-ce trop demander qu’on -nous donne aujourd’hui ce que nous avions il y a quarante ans et plus? - -Veuillez agréer, monsieur, l’assurance de mes sentiments distingués, - - Th. DUBOIS. - - -M. Massenet. - - Cher monsieur et ami, - -La nomination de M. Albert Carré et les idées émises par notre nouveau -directeur me paraissent répondre parfaitement à votre première question. - -J’ajouterai seulement que le rétablissement d’un Théâtre lyrique, dans -l’esprit de celui que nous avons connu à l’époque de _La Statue_, de -_Faust_ et des _Troyens_, serait certainement bien accueilli par le -public et par les auteurs. - -Alors que ce théâtre existait, il n’entravait nullement la brillante -production et les succès du théâtre national de l’Opéra-Comique. - - A vous, très cordialement, - MASSENET. - - -M. Reyer. - - La Favière (Var). - - Cher monsieur, - -Je reproduis votre questionnaire--et voici mes réponses que je vous -prie de vouloir bien insérer textuellement. - -D.--Que doit être l’Opéra-Comique dans la prochaine direction? - -R.--Indépendant de toute attache et de toute influence dont certains -compositeurs de ma connaissance auraient vraiment trop à souffrir. - -D.--Quelle part faudra-t-il faire aux compositeurs étrangers, au -répertoire ancien et aux jeunes musiciens français? - -R.--Une part équitable. - -D.--Croyez-vous que l’Opéra-Comique puisse suffire à la production des -compositeurs français? - -R.--Non. - -D.--Un théâtre lyrique d’essai semble-t-il nécessaire? - -R.--Pourquoi d’essai? Que le Théâtre lyrique, si jamais on nous le -rend, accueille de temps en temps des ouvrages de jeunes compositeurs, -rien de mieux. Mais vouloir faire de ce théâtre l’antichambre de -l’Opéra ou de l’Opéra-Comique, et pourquoi? Est-ce que le Théâtre - - Votre dévoué, - E. REYER. - - -M. Alfred Bruneau. - -Ce que doit être l’Opéra-Comique, mon cher Huret? Un théâtre français, -tout à fait français. Et, par là, j’entends un théâtre non pas -réservé à nos seuls compositeurs, qu’il importe cependant de placer -au premier rang, mais mené par un esprit de large et fière générosité -française, c’est-à-dire respectueux au même degré de nos vieilles -gloires authentiques et des indiscutables gloires universelles; -conservateur du génie national tel que nous le transmettent nos -vrais maîtres d’aujourd’hui; brave, audacieux, aventureux, ouvert -à la jeunesse de chez nous, à l’inconnu, à l’espoir, à l’avenir de -notre pays, et aimable aussi, par tradition de galanterie, pour les -voyageuses originales et belles. Ah! mon cher Huret, combien je désire -que l’Opéra-Comique, qui, vivant de la sorte, n’empêcherait point le -Lyrique de renaître, soit ce théâtre si éminemment français, et comme -je serai heureux d’honorer en notre journal, la plume à la main, les -nobles chefs-d’œuvre du passé et de saluer de mon enthousiasme les -plus vaillants musiciens de ce temps! - -Mille bons souvenirs de votre collaborateur et ami, - - Alfred BRUNEAU. - - -M. Gustave Charpentier. - -Si l’on considère l’Opéra comme un musée restreint où une demi-douzaine -de chefs-d’œuvre sont offerts trois fois la semaine à un public -spécial, il ne reste aux musiciens anciens et modernes, français ou -étrangers, que le seul Opéra-Comique. - -Alors que dix théâtres s’offrent aux littérateurs, les musiciens ont -l’unique débouché d’une scène officielle où le Répertoire règne en -maître--et doit régner, car supprimer le Répertoire ce serait nier -l’immortalité,--où l’étranger impose ses succès--et doit les imposer, -car il nous faut les connaître,--où les auteurs nationaux déjà célèbres -se disputent le peu de place qui reste. - -Si l’Opéra devenait accueillant à la jeune musique, la situation -serait identique, car la musique dramatique subira toujours cette -faute énorme des entrepreneurs que, des deux scènes mises à son -service, _aucune n’est habitable pour le drame lyrique_. «Quatre-vingts -personnes en scène (!) me disait le regretté Carvalho, où voulez-vous -que je les mette?»--«Des actes avec trois personnages, m’objectait M. -Gailhard, ce serait ridicule à l’Opéra!» - -La nouvelle scène de la rue Favart étant, paraît-il, _plus petite -encore que l’ancienne_, l’avenir du drame musical devient problématique. - -Ah! si nous avions le Lyrique municipal! mais nous ne l’avons pas. - -L’Opéra livré à l’aristocratie; - -L’Opéra-Comique livré aux bourgeois; - -Le peuple livré au café-concert. - -Tel est le programme artistique des démocrates de la Ville-Lumière! - -Cependant, avec le répertoire limité que lui imposera cette curieuse -situation, le directeur de demain pourra faire encore de belles et -bonnes choses. Il n’aura, pour cela, qu’à s’inspirer des théâtres -étrangers si actifs, si éclectiques, si courageusement artistiques. -Sans doute, il contentera difficilement public, musiciens et -actionnaires. Sous l’assaut des manuscrits et des recommandations, il -aura de la peine à conserver sa lucidité, son indépendance, mais, s’il -devait abandonner une partie de son programme, qu’il n’oublie pas que -l’Opéra-Comique doit être, avant tout, le théâtre des jeunes musiciens. - -Tant pis pour les œuvres étrangères si Wagner accapare toute la place -qu’on voudrait leur réserver! - -Tant pis pour l’ancien répertoire qui nous barra trop longtemps la -route! - -La jeunesse attend enfin un directeur audacieux, un général à -batailles! Oui, nous attendons un directeur qui sache utiliser nos -forces neuves, nous attendons l’homme qui hospitalisera les musiciens -d’avant-garde, de Pierné à Debussy, de Carraud à d’Indy, de Leroux à -Erlanger, à Bruneau, nous attendons celui qui accueillera les drames -de Descaves, Henri de Régnier, Paul Adam, Verhaeren, La Jeunesse, -Saint-Georges de Bouhellier, comme nous attendons la Sarah Bernhardt ou -la Duse hardie qui incarnera _La Dame à la faulx_ de Saint-Pol-Roux. - -La belle aventure d’Edmond Rostand prouve surabondamment que l’heure -est aux poètes, que ces poètes le soient en musique, en peinture, en -plastique ou en verbe! - - Gustave CHARPENTIER. - - -M. André Wormser. - - Cher Monsieur Huret, - -Je n’ai pas le temps de vous écrire une longue lettre et vous n’auriez -sans doute pas la place de l’insérer. - -Oui, je suis d’avis qu’il faut jouer beaucoup les compositeurs français! - -D’abord et avant tout parce que j’en suis un. - -Puis, toute question personnelle mise à part, parce que je connais dans -l’école française contemporaine une quantité de talents de premier -ordre qu’il est inique et absurde de laisser végéter sans fruit dans -l’obscurité. - -Une autre raison encore, et qui répond en même temps à vos différentes -questions: - -Le répertoire, si riche qu’il soit, s’use et mourra d’épuisement entre -les mains de directeurs qui l’exploitent sans ménagement. - -On sera donc obligé de le rajeunir. Par quoi? - -Un ouvrage nouveau, faisant recette, se rencontre-t-il à point nommé au -moment même où l’on en a besoin? - -M. de La Palice avait déjà dit de son temps--mais il faut le répéter -puisqu’on semble ne l’avoir pas compris--que toutes les pièces ne -peuvent pas réussir et qu’il en faut essayer un grand nombre pour -qu’une ou deux aient chance de rester au répertoire. - -Le jour cependant où les inquiétudes du caissier obligeront les -directeurs à renouveler l’affiche, faute d’avoir permis aux auteurs -français de prendre sur le public l’action et le crédit qui facilitent -la location, comme il faudra bien monter quelque chose, on ira prendre -les ouvrages connus là où ils se trouvent et l’heure des étrangers sera -venue; d’abord les plus célèbres et ensuite les autres, qui suivront à -la faveur. - -Quant à nous, compositeurs, il nous restera une ressource: nous nous -ferons critiques dramatiques et nous rédigerons le compte rendu: comme -cela, nous ne perdrons pas tout! - - Amicalement, - André WORMSER. - - -M. Samuel Rousseau. - - Cher monsieur, - -«Que doit être l’Opéra-Comique, sous la prochaine direction?» Voilà un -paragraphe de votre questionnaire qui me paraît au moins indiscret. -Souffrez que je n’y réponde point; d’autant que j’estime bien téméraire -d’oser préjuger du sens dans lequel aiguillera l’art musical de demain. -Souhaitons simplement qu’un aimable éclectisme soit la principale -qualité de notre futur directeur; qu’en son hospitalière maison, toutes -les opinions puissent avoir accès: en un mot, souhaitons un directeur -qui aide à la production musicale, sans prétendre la diriger. - -A votre seconde question, réponse est facile. L’Opéra-Comique ne peut -pas proscrire les chefs-d’œuvre de l’ancien répertoire qui firent -sa gloire, et quelquefois sa fortune. Il nous doit aussi de tenter -d’heureuses incursions dans le domaine lyrique étranger que nous ne -_connaissons pas_. Mais l’important, surtout, serait d’ouvrir, et -toute grande, la porte aux jeunes musiciens français qui, depuis si -longtemps, attendent sous l’orme; et me voici, tout naturellement, en -face de votre troisième point d’interrogation. - -Certes, non, l’Opéra-Comique ne peut pas suffire à la production des -compositeurs français. J’en atteste la centaine de drames lyriques qui, -à ma connaissance, moisit dans les cartons de nombre de mes collègues. -A ce propos, cher monsieur, admirons l’étonnante logique qui consiste à -produire à grands frais des compositeurs auxquels, dès que leur talent -est reconnu, paraphé, diplômé, on refuse tout moyen de l’utiliser. Un -exemple: J’ai eu le prix de Rome en 1878 et c’est seulement cette année -qu’à l’Opéra sera jouée ma _Cloche du Rhin_. C’est-à-dire qu’il m’aura -fallu vingt ans d’efforts, vingt ans d’enragés piétinements, pour -arriver enfin au public. - -«Le génie n’est qu’une longue patience», a dit quelqu’un. Parions que -ce quelqu’un est un pauvre musicien vierge et martyr. - - Samuel ROUSSEAU. - - -M. Silver. - -L’Opéra n’ayant pas pour mission de faire débuter les jeunes -compositeurs (si ce n’est parfois avec un ballet), il ne leur reste -donc qu’un théâtre: l’Opéra-Comique. - -C’est cet unique théâtre qui est le point de mire de tous les jeunes -auteurs, et cet unique théâtre, jusqu’à ce jour, ne les joue pas, ou -peu; de là cette soi-disant décadence de la musique de théâtre en -France, actuellement, chez les jeunes. - -Le nouvel Opéra-Comique devra donc sortir de sa réserve excessive et -ouvrir toutes grandes ses portes à la nouvelle génération; c’est son -devoir vis-à-vis l’art lyrique français. - -Jouer les jeunes ne veut pas dire qu’il faille sacrifier nos aînés et -le répertoire ancien, loin de là, il s’agit seulement d’augmenter le -nombre d’actes à représenter annuellement. - -Quant aux musiciens étrangers, leur place n’est pas à l’Opéra-Comique, -elle est au Grand Opéra si leur œuvre en est digne, ou au futur -Lyrique; un besoin impérieux s’impose, celui d’avoir un théâtre -où l’éclosion des œuvres françaises ne puisse être retardée par -l’audition d’une œuvre étrangère, à moins que la direction de -l’Opéra-Comique ne veuille donner cette œuvre étrangère en dehors du -nombre d’actes exclusivement réservés aux jeunes qui sont au moins -vingt à même de tenir la scène avec leurs œuvres; or, en admettant que -l’on ne puisse donner d’eux que trois ouvrages nouveaux par an (soit, -huit à dix actes), il faudrait donc attendre sept ans pour qu’une -première série d’auteurs nouveaux soit épuisée, et je fais un chiffre -minimum. Un second théâtre est donc nécessaire, le besoin d’un Théâtre -lyrique s’impose... mais il est à craindre qu’il continue à s’imposer -longtemps encore! - -C’est au nouveau directeur qu’il appartiendra d’ouvrir l’ère musicale -d’un nouveau siècle. - -Je crois la partie belle. - -Voici, cher monsieur Huret, ce que j’ai à répondre à vos questions. - - Bien cordialement à vous, - Charles SILVER. - - -M. Camille Erlanger. - -D.--Que doit être l’Opéra-Comique sous la prochaine direction? - -R.--Largement ouvert aux idées nouvelles. - -D.--Quelle part faudra-t-il faire au répertoire ancien? - -R.--Deux représentations par semaine, dont une matinée. - -D.--Aux étrangers? - -R.--Rester le plus possible _Théâtre national_ de l’Opéra-Comique. - -D.--Aux jeunes musiciens français? - -R.--Prépondérante! - -D.--Croyez-vous que l’Opéra-Comique puisse suffire à la production des -compositeurs français? - -R.--Jamais! - -D.--Un théâtre lyrique d’essai semble-t-il nécessaire? - -R.--Indispensable et urgent. - - Camille ERLANGER. - 8 janvier 1898. - - -M. Alexandre Georges. - - Cher ami, - -Vous me demandez ce que doit être l’Opéra-Comique sous la prochaine -direction? - -Il me semble qu’il doit être ce qu’il a toujours été, c’est-à-dire un -théâtre de demi-caractère. - -Sans remonter bien loin, les auteurs joués sur ce théâtre se sont, -presque toujours, conformés à ce genre. - -Il n’y a guère qu’une dizaine d’années que le drame lyrique y a fait sa -première apparition, et encore!... à part quelques rares exceptions, -sont-ce bien des drames lyriques, ces œuvres jouées sur notre deuxième -théâtre de musique? - -Pour se différencier des ouvrages du répertoire, il n’y a plus de -parlé; mais le genre est toujours le même. La musique est plus ou moins -gaie, spirituelle, sentimentale ou dramatique, selon le tempérament du -musicien et la qualité du livret qu’il a eu à traiter, mais les moyens, -les procédés, ne changent guère. - -Ce que je ne voudrais pas, à l’Opéra-Comique, c’est la légende, avec -ses âpretés et ses côtés tragiques, très belle souvent et de haute -envergure; mais aussi, bien plus faite pour un public spécial et un -théâtre qui serait, à mon humble avis, le théâtre lyrique. - -Ce théâtre lyrique ne serait pas, comme vous voyez, un théâtre d’essai; -au contraire, il serait le théâtre par excellence, où les maîtres -étrangers auraient une large part, et où leurs œuvres serviraient -de point de comparaison et d’émulation à la belle et nouvelle école -française. - -A la tête de ce Lyrique, j’y voudrais un maître indépendant, -fantaisiste, avec de gros capitaux, et montant à son gré les œuvres qui -lui plairaient. - -Voici, en toute hâte, ma réponse, et, avec ma plus cordiale poignée de -main, je vous remercie, cher ami, de l’honneur que vous me faites, en -faisant cas de mon opinion dans cette circonstance. - -Votre - - Alexandre GEORGES. - - 15 janvier 1898. - - -M. Xavier Leroux. - -Il est impossible que l’Opéra-Comique reste ce qu’il a été jusqu’à -ce jour: un musée où l’on allait régulièrement et invariablement -admirer quatre ou cinq pièces, tout au plus; une maison où l’on -n’avait quelques chances d’être admis que si l’on portait l’habit à -palmes vertes; une sorte de vitrine des boutiques de deux ou trois -gros éditeurs dont le jeu est de laisser croire aux directeurs de la -province et de l’étranger que rien n’est possible en dehors des œuvres -dont le succès, s’étant affirmé malgré leur indifférence, suffit à -accroître ou maintenir leur fortune, sans leur faire courir de risques -nouveaux. - -La nouvelle direction... celle que nous attendons et espérons, est -éclairée sur ces points. Elle amènera des idées indépendantes, -délivrée, qu’elle doit être, des entraves qui stérilisèrent les -dernières années de la direction Léon Carvalho, et qui firent de -l’Opéra-Comique le jouet de quelques influences, et de quelques -personnalités. - -Une grande et intéressante part peut être laissée au répertoire ancien; -mais ici encore la nouvelle direction peut et doit rénover. - -Le musicien qui sera le conseil de cette direction trouvera avec nous, -et le public avec lui, que le _Tableau parlant_ de Grétry vaut _Les -Noces de Jeannette_, que _l’Irato_ de Méhul est aussi amusant que _Le -Chalet_, et qu’une reprise de _Fidelio_ vaudra mieux que celle d’une -inutile _Fanchonnette_... et qu’on peut rire, être charmé, être ému, en -dehors des Adolphe Adam, des Clapisson, dont les vallons helvétiques -sont devenus si lamentables, et dont les mélodies sont passées de mode -même chez les bourgeois les plus rétrogrades du Marais, qui, faute de -mieux, préfèrent maintenant accompagner les balancements de pendule de -leurs corps aux accents délirants du café-concert. - -Certes, on doit nous faire entendre tout ce que l’étranger produit -d’intéressant; mais je crois qu’on ne doit pas donner le pas aux œuvres -étrangères sur les œuvres françaises. Du reste, récapitulons, et voyons -à quoi est réduite la question. - -Les Lapons, les Turcs, les Kurdes, les Grecs, les Suisses, les Anglais, -les Espagnols et les Danois font peu ou pas d’opéras-comiques, de -drames lyriques. - -Les Scandinaves et les Slaves exhalent leurs âmes de musiciens dans -d’exquises mélodies, de délicieuse musique de chambre; chez eux, en -dehors de feu Tchaïkowski et de bien plus feu Glinka, il y a peu -d’œuvres théâtrales. - -Les Roumains ne produisent que des moustaches et des violonistes. - -Les Tchèques viennent de lancer un musicien qui fut notre camarade de -classe chez notre maître Massenet, où il apprit beaucoup de ce qu’il -sait, et qui n’est par conséquent pas une note nouvelle. - -Restent les Allemands et les Italiens... - -Les Allemands, en dehors de Wagner, c’est Humperdinck, avec _Hantzel et -Gretzel_... et puis voilà... Les Italiens, c’est Leoncavallo, avec son -_Paillasse_, et Mascagni, avec les rusticaneries qu’il peut lui rester -à écouler... Et enfin, c’est surtout le fonds Sonzogno. En somme, on le -voit, on peut facilement être très hospitalier pour les étrangers, et -avoir encore en réserve des trésors de prodigalités pour les nôtres. - -Nulle part ailleurs, à l’heure présente, la production n’est aussi -ardente et intéressante qu’en France. Nulle part ne peut se produire -l’œuvre nécessaire à alimenter ce théâtre auquel on est convenu -d’adjoindre l’épithète de «National», mieux que chez nous, où, si on -nous encourage, elle peut surgir pétrie par le génie de notre race. - -Beaucoup attendent qui ont travaillé confiants dans un avenir -meilleur... Qu’ils ne soient pas déçus à nouveau!... Et que celui des -nôtres qui présidera un peu à nos destinées amène avec lui l’espoir -qui soutient, et que son avènement nous ouvre la voie où nous voulons -pénétrer à sa suite. - -Que serait le Théâtre lyrique d’essai? Un théâtre où l’on jouerait les -pièces sans décors, sans costumes, avec un orchestre au rabais, des -chœurs lamentables, et des artistes épaves de toutes les troupes?... -Un piège où l’on étranglerait impitoyablement des œuvres ayant coûté -tant de recherches?... Un gouffre où s’effondreraient tant d’efforts -sincères?... Si c’est cela qu’on préconise... Dieu nous en préserve! - -Du reste, essayer quoi?... Si les pièces peuvent oui ou non faire de -l’argent?... Eh bien! la preuve ne peut pas être faite par ce moyen. -Ni _Faust_, ni _Carmen_, ni _Mireille_ ne furent des succès à leur -apparition, et si leur sort avait dépendu de l’impression produite sur -un Théâtre d’essai, ces partitions ne seraient pas aujourd’hui les -exemples de _bonnes affaires_ qu’on vous cite sans cesse. - -Le théâtre de la Monnaie de Bruxelles, dirigé avec une si grande -préoccupation d’art, a essayé plusieurs d’entre nous, et moi-même, ma -tentative y fut plus qu’heureuse, et j’étais en droit d’espérer une -prompte consécration après cela... Eh bien! j’attends encore. - -Donc, le Théâtre lyrique d’essai n’avancerait rien. - -Alors, que l’on nomme vite le directeur qu’on nous promet, et -qu’ensuite il refuse ou reçoive nos pièces: mais au moins, qu’il les -entende. - - Xavier LEROUX. - - -M. Victorin Joncières. - - Mon cher confrère, - -Je ne puis que répondre sommairement aux deux questions que vous me -posez, me réservant de les traiter plus longuement dans mon prochain -feuilleton de la _Liberté_. - -La direction de l’Opéra-Comique doit être, avant tout, éclectique et ne -s’inféoder à aucune école, à aucune coterie. Tout en suivant la voie du -progrès, elle s’efforcera de ne pas rompre avec les traditions que lui -impose l’enseigne de la maison. - -Le répertoire du vieil opéra-comique français y a peut-être été trop -négligé en ces dernières années, et je voudrais que les ouvrages de -Grétry, de Dalayrac, de Monsigny, de Philidor, de Boïeldieu, d’Hérold, -d’Auber, d’Halévy et d’Adolphe Adam n’y fussent pas plus abandonnés -que ne le sont, à la Comédie-Française, les comédies de Molière, de -Regnard, de Musset et de Scribe. - -La part faite aux compositeurs vivants, français ou étrangers--peu -importe,--ne doit pas être diminuée, mais je ne crois pas que -l’Opéra-Comique, étant donné son genre spécial, puisse suffire à la -production. Il faut absolument un Théâtre lyrique, où les œuvres -à tendances modernes auraient plus de chances de réussir qu’à -l’Opéra-Comique. - -Je n’en veux pour preuve que les tentatives de drames lyriques, toutes -avortées, faites par la dernière direction. - -Le Théâtre lyrique serait un véritable théâtre d’avant-garde; -l’Opéra-Comique doit rester un théâtre de tradition. - -Recevez, mon cher confrère, l’assurance de mes sentiments les plus -sympathiques, - - Victorin JONCIÈRES. - - -M. Gaston Salvayre. - -Tombé en désuétude, le genre éminemment national de l’opéra-comique, -«l’Éminemment», comme on dit aujourd’hui volontiers, se compromet dans -le voisinage folichon de l’opérette; désertant son temple, il s’est -éparpillé dans les théâtres de genre où il semble avoir trouvé un -refuge propice à ses manifestations, d’ailleurs assez restreintes. - -«L’Éminemment», délices de nos pères, ne me paraît plus être armé -en guerre; je ne lui connais, en effet, ni auteurs, ni musiciens, -ni interprètes, en assez grand nombre du moins, ni d’essence assez -subjuguante pour favoriser son développement, voire son alimentation. - -Qui donc, comme on chante dans les opéras d’Auber, pourrait lui prédire -un destin prospère? - -On le sait, les aspirations des jeunes couches n’ont rien à démêler -avec les visées esthétiques chères aux auteurs de _La Dame blanche_ ou, -même, des _Mousquetaires de la Reine_. - -A quoi bon, dès lors, maintenir sur le nouvel édifice une étiquette -que, sans aucun doute, ne saurait justifier le caractère des ouvrages -appelés à y être représentés?... Voyez plutôt la liste de ceux qu’en -ces dernières campagnes nous convia à entendre le directeur défunt. - -Cela ne veut pas dire que le répertoire de l’Opéra-Comique ne contienne -point des œuvres dignes d’être maintenues sur l’affiche, et cela en -dépit de l’évolution actuelle... Non, loin de moi telle pensée! Ces -œuvres, chacun les désigne, chacun a leur nom sur le bout des lèvres. - -Désireuse de vivre et de prospérer, la direction nouvelle devra -donc s’appliquer à faire, dans le vieux répertoire, un choix plein -de tact et de discernement, tout en faisant large part aux modernes -productions; étayant, pour ainsi dire, les tentatives des contemporains -avec les opéras de nos aînés dont le succès semble le plus légitimement -acquis et le plus durable. - -Pour cela faire, il faudra que le nouvel impresario s’outille en -conséquence (qui veut la fin veut les moyens!). Agrandissement -des cadres des chœurs et de l’orchestre; engagements d’artistes -susceptibles, par leurs moyens vocaux comme par leurs qualités -dramatiques, de mettre en relief les ouvrages de nos jeunes maîtres: -telles sont les modifications qui s’imposent à la vigilance artistique -du nouvel élu. - -J’ajouterai que je ne verrais pas sans plaisir, en ce théâtre si -parisien, l’organisation d’un sémillant corps de ballet. - -Dans un esprit de libéralisme bien compris et s’inspirant du sentiment -de générosité chevaleresque qui est le fond de notre race, la nouvelle -direction pourrait, de loin en loin, faire une petite place à quelque -partition étrangère, surtout lorsque, s’imposant par une valeur -indiscutable et par une carrière déjà glorieuse, cette partition -mériterait la consécration suprême de notre grand Paris. - -Mais avec quelle parcimonie le directeur nouveau ne devra-t-il pas -exercer cette manière d’hospitalité!... car il doit--et cela avant -tout--donner à la production française toute la satisfaction possible. - -Or, je crains fort que notre école nationale, par l’importance de son -effort comme par l’intérêt artistique qui s’y rattache, ne permette -qu’à de très rares intervalles l’usage d’un procédé marqué, cependant, -au coin de notre légendaire courtoisie. - -Il ressort, ce me semble, assez clairement de ce qui précède que la -création d’une troisième scène lyrique est chose indispensable. - -Sur ce théâtre essentiellement combatif, et qui dégagerait l’Opéra et -l’Opéra-Comique de trop onéreuses obligations, pourraient se livrer -librement les luttes si ardentes, si âpres, si suggestives de l’Art -nouveau. - -Là pourraient être représentées des œuvres qui, une fois consacrées par -le succès, seraient transportées, sans coup férir, sur notre première -scène lyrique, ou sur l’autre, selon que le comporterait leur caractère. - - G. SALVAYRE. - - -M. Arthur Coquard. - -_Quelle part faire au répertoire ancien, aux étrangers, aux jeunes -musiciens français?_ - -Les _chefs-d’œuvre_ du passé doivent garder leur place au répertoire. -Qui oserait le contester? Il serait antiartistique et inintelligent de -les exclure. La Comédie-Française et l’Odéon n’agissent pas autrement, -dans leur domaine propre. Quant aux étrangers, il serait très étroit -de prétendre leur fermer nos théâtres. Notre École nationale ne peut -que gagner à les accueillir et le goût du public se perfectionne au -contact des œuvres produites chez nos voisins. Mais le directeur d’une -scène subventionnée doit être particulièrement prudent à l’endroit des -étrangers et n’accepter que des ouvrages d’une valeur incontestable -et même supérieure. On lui pardonnera de se tromper sur le mérite -d’un compositeur français; mais accueillir un étranger sans talent -soulèverait les plus vives réclamations. - -La dernière question: celle du Théâtre lyrique, n’est pas nouvelle. -Mais les circonstances présentes lui donnent une actualité toute -particulière. - -Non, certes, l’Opéra-Comique ne saurait suffire à la production des -compositeurs français. Considérez le nombre des ouvrages qui ont vu -le jour à Bruxelles, à Carlsruhe, à Monte-Carlo, à Lyon, à Angers, à -Rouen... et ailleurs; voyez le nombre, plus grand encore, de ceux qui -dorment dans les cartons. Plusieurs sont signés de noms consacrés par -le succès. On peut affirmer qu’il y a là plus d’une œuvre d’un intérêt -très vif. Voilà qui suffit à rendre le Théâtre lyrique nécessaire. Il -faut qu’on mette fin à une situation dont l’École française souffre -cruellement depuis vingt ans. Toutes les objections tombent devant ce -fait qu’il est _nécessaire_. - -Et maintenant, _que doit être l’Opéra-Comique sous la prochaine -direction_? - -On comprend que son rôle devra être tout différent, suivant que -le Théâtre lyrique sera ou non rétabli. Supposez qu’il revive. Ne -voyez-vous pas que le plus grand nombre des partitions inédites va -s’y diriger et que, dès lors, l’Opéra-Comique sera moins assiégé? -Le nouveau directeur pourra se borner à choisir, dans la production -contemporaine, ce qui lui semblera mieux convenir au goût de son -public. C’est ainsi qu’à prendre les choses d’un peu haut, la direction -de l’Opéra-Comique trouvera son profit à la résurrection du Théâtre -lyrique. - - Arthur COQUARD. - - -M. Georges Marty. - - Mon cher Huret, - -Si vous le voulez bien, je résumerai vos deux premières questions en -une seule. - -L’Opéra-Comique, sous n’importe quelle direction, aurait dû, et devrait -partager équitablement ses spectacles en trois parts: - -1º Le répertoire ancien, élagué de certains ouvrages par trop démodés; - -2º Les œuvres modernes françaises des jeunes et des gens arrivés; -j’assimile, bien entendu, au répertoire ancien les œuvres classées des -musiciens morts, comme par exemple: _Mireille_, _Mignon_, _Carmen_, -_Lakmé_, etc. - -Et 3º les ouvrages étrangers choisis _judicieusement_ parmi les plus -appréciés et sans souci de la nationalité. - -Jusqu’à présent, l’Opéra-Comique n’a pas suffi à la production -française, c’est incontestable. Combien de compositeurs, déjà vieux -à l’heure actuelle, se sont découragés et n’ont plus écrit, parce -qu’aucun directeur ne les accueillait! - -Il en est de même à présent.--Je pourrais vous en citer plusieurs, des -jeunes, qui ont des titres sérieux à invoquer et qui vous diront: - -«A quoi bon travailler? Non seulement on ne nous joue pas, mais on -ne veut même pas nous entendre; et il est bien évident que si l’on -ne joue pas ceux que l’on entend _par hasard_, on jouera encore bien -moins un auteur sans audition de son œuvre.--Il est vrai qu’il y a la -contre-partie: les amateurs. Eux obtiennent _quelquefois_ l’exécution -d’un ouvrage, mais _toujours_ une audition.--Or, l’audition c’est -l’espoir! Et l’espoir pour un jeune musicien, si vous saviez quelle -grande chose ça peut être!» - -Résumé: Opéra-Comique insuffisant jusqu’alors; Théâtre lyrique -absolument nécessaire. - -Maintenant, tout dépendra dans l’avenir du nouveau directeur de notre -théâtre national. - - A vous cordialement, - Georges MARTY. - - - - -«LA VILLE MORTE» - -AVANT LA PREMIÈRE - - - 21 janvier 1898. - -Ce soir, Mme Sarah Bernhardt rentre dans la tradition de son talent, -en créant à la Renaissance la tragédie de M. Gabriel d’Annunzio, et -elle laisse l’inoubliable caraco en cotonnade bleue de la Madeleine -des _Mauvais Bergers_, pour reprendre les lignes drapées de ses -robes-peplum. - -_La Ville morte_ a été composée exprès pour Mme Sarah Bernhardt, et ce -ne sera pas une des moindres surprises de cette soirée que cette belle -langue retentissante et colorée écrite _en français_, sans le secours -d’aucun traducteur, par un poète étranger. - -L’action se passe en Grèce, à Mycènes. Presque tout le premier acte -n’a l’air d’être fait que pour créer l’atmosphère de l’œuvre et de son -décor. On se souvient que le principal personnage, Léonard, est un -archéologue célèbre, qui vient de découvrir le tombeau des Atrides, au -fond de la plaine d’Argos. - -Or, il faut savoir que le fait est vrai en soi-même: le savant -archéologue allemand Schliemann, qui déterra les ruines de Troie, -découvrit, en 1876, le tombeau d’Agamemnon, à Mycènes. La nouvelle en -fut portée au monde par une dépêche, restée célèbre, qu’il adressait au -roi de Grèce, le 28 novembre de cette même année: - -«J’annonce avec une extrême joie à Votre Majesté que j’ai découvert -les tombeaux que la tradition dont Pausanias se fait l’écho désignait -comme les sépulcres d’Agamemnon, de Cassandre, d’Eurymédon et de -leurs compagnons, tous tués pendant le repas par Clytemnestre et son -amant Égisthe. J’ai trouvé dans ces sépulcres des trésors immenses -qui suffisent à remplir un grand musée qui sera le plus merveilleux -du monde et qui, pendant des siècles à venir, attirera en Grèce des -milliers d’étrangers... Que Dieu veuille que ces trésors deviennent la -pierre angulaire d’une immense richesse nationale.» - -Comme on le verra ce soir, M. d’Annunzio écrit mieux le français que le -savant allemand, et l’émotion que Léonard ressent devant sa découverte -se traduit en de plus nobles images... - -J’ai voulu savoir comment le poète italien avait été amené à débuter -au théâtre par cette tragédie moderne au souffle antique. Car la -connaissance de la genèse des œuvres aide souvent à les mieux -comprendre. - -Un ami de M. Gabriel d’Annunzio, qui l’accompagne à Paris, M. -Scarfoglio, écrivain napolitain très renommé en Italie, s’est très -aimablement prêté à notre curiosité. - -Il avait accompagné lui-même son ami dans une croisière qu’il fit, -il y a quelques années, dans l’archipel grec, sur le yacht à voiles -_Fantasia_, joli et puissant navire bien connu sur les côtes françaises -sous le nom de _Henriette_ et de _Sainte-Anne_. Ils débarquèrent -d’abord à Patras, d’où ils allèrent visiter les ruines d’Olympia. M. -d’Annunzio se baigna dans l’Alfée, adora à genoux l’_Hermès_, la seule -œuvre authentique de Praxitèle qui nous reste, respira le parfum doux -et capiteux des myrtes et des lauriers-roses sauvages qui remplissent -la plaine, et s’en alla, son carnet plein de notes. De Patras, la -_Fantasia_ le mena, à travers le golfe de Corinthe et la baie de -Salona, devant Itea, qui est le port de Delphes, puis ils allèrent -mouiller à Kalamaki, l’ancienne _Isthonia_. Quelques heures de chemin -de fer les amenaient à Kharvati, petite gare perdue dans la campagne, -ou pour mieux dire, dans désert, entre Argos et Nauphé. - -C’était un étouffant après-midi du mois d’août. Dans la plaine brûlée, -un vent impétueux soulevait des tourbillons de poussière aveuglante. -Pour se désaltérer, les voyageurs durent avoir recours au chef de gare, -qui se mit lui-même à puiser une eau saumâtre d’un puits creusé au ras -du sol. - -L’ascension à Mycènes s’effectua sous un soleil torride, au milieu -de vignes souffreteuses et rongées par les poussières. En route, -d’Annunzio trouva la dépouille d’un serpent et l’enroula autour de son -chapeau. En quelques minutes, toute la bande était arrivée à l’acropole -de la ville des Atrides, devant la porte des Lions, parmi ces sépulcres -béants, dans l’agora circulaire où les vieillards se réunissaient. - -Les voyageurs portaient avec eux le livre du docteur Schliemann, -_Micènes_, et suivaient, sur les plans, les traces de ses fouilles. -Ils s’essayaient à évoquer l’émotion merveilleuse du savant devant les -tombeaux ouverts, au milieu de l’agora circulaire, devant ces cadavres -en toilette de parade, recouverts d’or, coiffés de diadèmes d’or, un -masque d’or sur la figure, ceinture et baudrier d’or! Au contact de -l’air, ces vestiges s’évanouissent, n’étant pas protégés, comme ceux -de Pompéï, par l’épaisse couche des cendres du Vésuve. Et Schliemann, -dans le délire de sa découverte, au moment où les corps tombaient en -poussière, crut réellement voir les faces d’Atrée, de Clytemnestre, -d’Agamemnon, de Cassandre! - -Quoi qu’il en soit, il est indiscutable que les sépulcres de Mycènes -recélaient des personnes royales, comme il est désormais indiscutable -que l’épithète _riche d’or_, attribuée par Homère à Mycènes, était plus -que justifiée. Le trésor de Priam, retrouvé par le même Schliemann à -Troie, c’était une bagatelle, comparé aux masses d’or des tombeaux de -Mycènes. - -Il resta ainsi acquis à l’histoire de la Grèce que, plus de deux mille -ans avant les époques historiques, une grande civilisation fleurit dans -le Péloponèse. Cette civilisation, apportée par les navigateurs qui -s’établirent dans l’île de Cythère (Cerigo) pour la pêche du murex, fit -tour à tour la grandeur de Tirynthe, de Mycènes et d’Argos. - -Ce pays a été le sol sacré de la tragédie grecque. C’est à la puissance -de Mycènes, c’est aux légendes terribles de ses rois, que les -tragédiens grecs ont demandé leurs inspirations les plus grandioses. -Et c’est naturellement avec une préparation toute tragique, l’esprit -hanté de visions tragiques, récitant des pages entières d’Homère et de -Thucydide, que M. d’Annunzio et les autres navigateurs de la _Fantasia_ -visitaient la Ville morte... - -Et, des notes prises au cours de cette excursion, au lieu d’un récit -de voyage, M. d’Annunzio eut l’idée de faire une tragédie qui aurait -ce lieu comme décor, et qui serait traversée du souffle de la fatalité -antique qu’il imagine être sortie des ruines avec les miasmes des -crimes monstrueux du passé! - -On trouvera tout cela dans la pièce de ce soir, de même que les -impressions de chaleur étouffante, d’aridité, éprouvées le jour -de l’excursion, et aussi le souvenir de l’éblouissement au Musée -d’Athènes, devant le trésor des tombeaux de Mycènes. - - - - -NOVELLI A PARIS. - -CONVERSATION AVEC M. JEAN AICARD. - - - 8 juin 1898. - -C’est ce soir que commence à la Renaissance la série des -représentations que vient donner à Paris M. Novelli, le célèbre artiste -italien qui passe, comme on sait, à l’heure actuelle, pour le premier -comédien de la Péninsule. - -Et il commence par _le Père Lebonnard_, de M. Jean Aicard, ce qui -donnera à cette première représentation un caractère doublement -sensationnel. - -Il serait trop long de rappeler ici la douloureuse odyssée de cette -pièce célèbre, qui ne fut pourtant jouée qu’une seule fois à Paris! -Mais on peut quand même se rappeler qu’en 1886 elle fut reçue à -l’unanimité à la Comédie-Française, qu’elle y fut répétée deux ans plus -tard pendant un long mois, et que, finalement, l’auteur, lassé par -la mauvaise volonté et la «non-confiance» de M. Got, son interprète -principal, dut la retirer. - -Reçue alors d’emblée par M. Antoine, directeur du Théâtre libre, elle -eut quand même la chance d’être jouée. C’était en 1889. _Le Père -Lebonnard_, à cette unique représentation, eut un succès retentissant -qu’enregistra dans ce journal Auguste Vitu. Depuis, achetée par -un impresario italien, elle fut jouée dans toute l’Italie et dans -différentes capitales d’Europe par M. Novelli, avec un succès toujours -croissant. C’est, à l’heure qu’il est, l’œuvre de prédilection du -célèbre acteur. Il la trouve faite, dit-il, «pour sa peau, pour ses -nerfs, son caractère et son cœur». - -Que donnera la représentation de ce soir? Et qu’en adviendra-t-il? -L’auteur sacrifié, il y a douze ans, dans de si cruelles conditions, -aura-t-il la joie de voir la Comédie-Française lui rouvrir -généreusement et équitablement ses portes, en attendant l’_Othello_ -qui, lui aussi, attend depuis vingt ans? - -J’ai eu la chance de pouvoir causer, hier, avec M. Jean Aicard de son -œuvre. Je lui ai demandé de vouloir bien raconter, pour nos lecteurs, -le sujet de _Papa Lebonnard_, ce qui sera très utile à ceux qui -assisteront à la représentation de ce soir, et aussi de me résumer ses -impressions sur les trois interprétations qu’il connaît de son œuvre: -celle de la Comédie-Française, puisqu’elle y fut répétée durant un -mois, celle du Théâtre libre, et enfin celle de M. Novelli. - -Et d’abord, voici le sujet de la pièce. - -Lebonnard, vieil horloger retiré des affaires, homme en apparence -faible, adore sa fille Jeanne, aime son fils Robert et paraît redouter -sa femme. Mme Lebonnard, entichée de noblesse, veut marier son fils à -la fille d’un marquis, Blanche d’Estrey. Lebonnard entend marier sa -fille selon son cœur, à un médecin, le docteur André. Mme Lebonnard, -le marquis, sa fille et Robert, se liguent contre le désir du père -Lebonnard et de Jeanne. Lebonnard résistera. Il est las des tyrannies -querelleuses de sa femme et des impertinences de son fils qui, il le -sait, n’est pas son fils... - -Le père Lebonnard rappelle le docteur André, que sa femme a congédié; -mais celui-ci, alors, lui avoue qu’il renonce à la lutte. Il a pour -cela une raison grave: né d’un adultère, fils d’une femme dont le -divorce fit scandale à Paris, il croit qu’il ne peut être accepté par -la famille de Lebonnard, par la future famille de Robert surtout. -Lebonnard passera outre. Il lutte pour le bonheur de sa fille et cela -lui met au cœur des forces centuplées. «Nous sommes majeurs, ma fille!» -s’écrie-t-il, avec la bonne humeur d’un bon lutteur, et comme--au -troisième acte--sa femme le met en présence d’un refus formel, il -commence par lui dire ce qui, depuis quinze années, lui gonfle le cœur -d’une colère à toute heure contenue: «Vous avez eu un amant!» - -Elle proteste, il s’irrite et la menace... Le fils accourt, prend la -défense de sa mère, en termes si injurieux que Lebonnard, exaspéré, -affolé, aveuglé de rage, éclate à la fin: «Assez! tais-toi, bâtard!» Au -quatrième acte, la bonté de Lebonnard triomphe, il se repent d’avoir -laissé échapper un mot si terrible. Robert veut partir, s’exiler, aller -aux colonies. Lebonnard confesse au marquis son amour invincible, -son amour qui résiste à tout, pour le fils ingrat; il lui dit les -gentillesses, les premières caresses de l’enfant, les petits bras -autour de son cou, lorsqu’il aimait l’innocent... _avant de savoir_. - -Robert a écouté de loin. Il a entendu. - -Saisi de reconnaissance, de vénération, pour la sainteté philosophique -de Lebonnard, il s’élance, s’incline, lui baise la main: - -«Ah! monsieur! s’écrie-t-il. - -Et Lebonnard: - -«Dites-lui donc de m’appeler son père! - ---Vous êtes la bonté même, vous êtes bon, s’écrie le marquis. - ---Deux fois peut-être, mais pas trois, dit tout bas Lebonnard en -souriant. Il faut être bon, oui, mais pas jusqu’à la bêtise. - ---J’ai donc vu, me dit M. Jean Aicard avec une joie tempérée de -mélancolie, trois _Père Lebonnard_, et ma pièce n’a eu qu’une seule -représentation, et trois répétitions bien différentes se rapprochent -dans mon esprit. - -»1º La dernière d’une série, après plus d’un mois, à la -Comédie-Française. M. Got, ennuyé, se refusant plus que jamais à -comprendre la pièce et le caractère même de Lebonnard, de ce simple -ex-ouvrier, un peu philosophe et libre rêveur, qui, aux théories de la -victoire nécessaire de la force, dans la lutte pour la vie, oppose le -nom du Christ tôt ou tard triomphant par la seule bonté. Got ne veut -pas du petit marteau de l’ouvrier, Got se refuse à dire à ce fils -ingrat qui lui a manqué de respect, et qu’il a dû gourmander sévèrement -devant tout le monde: «Ah! je t’ai fait du chagrin? Pardon, mon petit!» -Le principal interprète m’abandonnant, la troupe entière se débande et -je sors navré du théâtre, pour n’y plus rentrer durant sept années! - -»Puis, c’est la répétition générale chez Antoine. Lui, combatif, -heureux de reprendre et d’imposer une pièce que M. Got déclare -impossible à mettre à la scène, a tout commandé comme un général; il -a vu du premier coup, pour chacun des acteurs, la place à prendre, le -mouvement à exécuter. A côté de lui, Mme Louise France, la vieille -nourrice, représente la tendresse naïve et l’absolu dévouement des -simples. - -»La scène entre eux, à la fin du premier acte, quand il avoue connaître -le secret qu’elle sait aussi, émeut jusqu’aux larmes. Mais voici -le troisième acte; il y a du public à cette répétition. La scène -principale arrive. Lebonnard est un timide qui veut cacher son secret -et qui le cache pendant quinze ans, dans l’intérêt de sa fille. Mais -en ceci sa timidité naturelle aide sa volonté. C’est cette timidité -touchante qu’Antoine a développée surtout. Et, quand il lâche, -aveugle de colère, le mot terrible: «Assez! tais-toi, bâtard!», il -tourne le dos à son fils et frappe, de la main, sur une table... C’est -cette table même qu’il regarde à ce moment. L’effet est instantané. -Le mot qui renverse le fils et la mère, derrière Lebonnard, traverse -tous les cœurs à la fois, dans le public. Je me rappelle que, assis, -dans l’ombre d’une loge, je me levai brusquement, d’un mouvement -involontaire, heureux, si heureux d’être--enfin--compris! Le cri avait -porté juste. Il n’y avait plus à douter. - -»Et tantôt, à la Renaissance, je viens de voir Novelli. Lui, c’est -encore autre chose. Il a développé surtout, dans le personnage, -la force qui contient le secret, la volonté. On sent des colères -sourdes qui couvent sans cesse, sans cesse près d’éclater. L’effort -du personnage est constant. Ses douces malices deviennent des ironies -mordantes, pour lui seul, mais mordantes, âpres, cruelles. Il a de -vraies rancunes contre tous les pharisiens, ce néo-chrétien. Il est -tout près, à tout moment, à prendre l’un d’eux au collet--son fils, -son fils surtout! Et, en effet, au troisième acte, au lieu de lâcher -le mot en détournant ses regards de l’effet produit, il bondit au -contraire sur Robert, et c’est en plein visage, en le tenant par les -épaules, qu’il lui crie: «Assez, bâtard!» Que vous dirai-je? Depuis -que je vais au théâtre, je n’ai rien vu de plus magistralement exécuté -que _Lebonnard_ par Novelli. Je ne parle pas de mon œuvre ici, bien -entendu, mais de l’interprétation d’une œuvre, de la mise en vie d’un -personnage. Novelli n’a pas mis seulement le texte de _Lebonnard_ en -italien, mais aussi le personnage, le caractère même. Que vous dire -encore? La troupe est homogène, l’ensemble tout à fait bon. Mme Novelli -(Giannini), qui pendant des années a joué la fille de Lebonnard, et -qui joue aujourd’hui Mme Lebonnard, est la digne partenaire de son -mari. La marque spéciale du jeu de Novelli et de ses acteurs me paraît -être le naturel--le naturel infini, pour ainsi dire--sans rien de -flottant jamais, et, par conséquent, la modernité même qu’on recherche -aujourd’hui. Tout cela est d’un dessin ferme, accusé, net, qu’on sent -définitif. Pourquoi ne pas vous dire que je viens de goûter une des -plus grandes joies de ma vie littéraire? Puisse le public donner raison -à mon opinion, à mon enthousiasme si vous voulez!» - - - - -JEANNE LUDWIG. - - - 23 juin 1898. - -On enterrera la dernière Musette de _La Vie de bohème_ demain jeudi au -cimetière du Père-Lachaise. Il y aura beaucoup de monde à ses obsèques, -et on n’y sera pas gai comme à tant de notoires enterrements parisiens, -on y verra même, j’en suis sûr, beaucoup de larmes couler. Car c’est -le triste privilège de ces créatures délicieuses qui ont tant aimé la -vie, et qui nous l’ont fait aimer pour la joie et la grâce dont elles -l’ornèrent, de décupler l’horreur de la mort qui les enlève. - -Jeanne Ludwig apparaissait sur ces planches de la Comédie-Française, -parmi l’artifice et la convention du cadre, comme une fleur de vie, -désirable et charmante. Le naturel et l’enjouement de son ton et de -ses manières, elle les portait de la ville à la scène. Et son amour de -la vie n’eut d’égal que son amour du théâtre. Jusqu’à son agonie, elle -n’a eu que le souci de ce qui s’y passait, et, quand on allait la voir, -elle ne parlait jamais d’autre chose. - -Depuis bientôt trois ans elle avait quitté la scène. Je l’avais -vue la veille de son premier départ pour Beaulieu, où ses médecins -l’envoyaient. Ses amis du théâtre et sa sœur, qui la soignait avec -un dévouement pieux et tendre, l’entouraient. Ce n’était pas encore -Musette[6] et c’était déjà Mimi: elle était pâle, ses grands yeux -enfoncés sous une large cernure bleue étaient pleins de mélancolie: par -moments elle se croyait perdue; à d’autres instants, sous la suggestion -affectueuse de ses camarades qui exagéraient gentiment leur optimisme, -elle se voyait déjà de retour, rejouant sur la scène de ses débuts, -guérie, heureuse! Et alors elle avait hâte de partir bien vite, bien -vite, vers le soleil et les plages bleues, sûre de vaincre le mal -terrible qui ne devait pas pardonner. - - [6] Elle recréa en effet le rôle de Musette dans la reprise de - _La Vie de Bohème_ à la Comédie-Française (saison 1897-1898). - -Cette maladie de poitrine, nous avons dit autrefois comment elle -en fut atteinte. C’était un soir, après une représentation à la -Comédie-Française. Toute brûlante encore de l’ardeur de son jeu, elle -avait à peine pris le temps de se démaquiller, et, tentée par la -fraîcheur d’une belle nuit, elle avait voulu aller calmer sa fièvre au -bois de Boulogne, en Victoria! - -Depuis, elle passait l’hiver à Beaulieu, l’été à Saint-Germain. -Cet été, les médecins l’avaient trouvée trop faible pour quitter -Paris. Mais elle n’avait pas connaissance de la gravité de son état. -Ses camarades ont beaucoup contribué à la maintenir dans cet état -d’illusion et de confiance. Elle recevait constamment leurs visites, -et c’était une habitude prise parmi eux, quand le hasard d’une tournée -ou d’un congé les conduisait l’hiver dans le Midi, d’aller jusqu’à -Beaulieu voir la malade. - -On l’avait également maintenue dans l’exercice de tous ses droits de -sociétaire, bien qu’on sût qu’elle ne rentrerait jamais au théâtre. - -Elle était née en 1867. Élève de Delaunay, et premier prix de -comédie au Conservatoire, elle avait débuté, avec succès, à la -Comédie-Française, en 1887, dans la Lisette du _Jeu de l’amour et du -hasard_, puis dans le rôle d’Agathe des _Folies amoureuses_. En 1888, -elle joue _Les Brebis de Panurge_, de Meilhac, et la voici au premier -rang. Dans Zanetto du _Passant_, dans _L’Autographe_, dans _Pépa_, dans -Suzanne de Villiers du _Monde où l’on s’ennuie_, dans _Rosalinde_ et, -en 1892, dans _Les Trois Sultanes_, elle déploie le délicat trésor de -ses charmantes qualités qui sont la grâce avenante et familière, la -fantaisie naturelle, l’esprit moqueur, pétillant et capricieux! - -Enfin, lasse de trois années de repos, reprise de l’insurmontable désir -de jouer, elle obtient cet hiver de réapparaître dans la Musette de -_La Vie de bohème_, qui sera son dernier rôle! On l’y a vue, un peu -changée, un peu vieillie par ces trois dernières années de terribles -luttes contre le mal, mais toujours avec l’irrésistible attrait de son -naturel exquis et de sa verve piquante. Je me rappelle quelle pitié me -prit, à la première représentation, au moment de la mort de Mimi... -Ce n’était pas Marie Leconte que je regardais à ce moment-là, c’était -Jeanne Ludwig. Je la savais condamnée à mourir bientôt, et je souffrais -réellement, comme le témoin d’un supplice injuste et cruel, à voir la -vraie malade assister et prendre part aux péripéties de ce simulacre de -mort, la répétition générale de la sienne! - - - - -EMMA CALVÉ. - - - 29 mai 1899. - -La grande artiste qui va débuter ce soir à l’Opéra est de l’admirable -lignée qui a donné à l’École de chant français les Falcon, les Marie -Cabel et les Miolan-Carvalho. - -C’est à présent la plus connue, la plus célèbre de nos artistes -à l’étranger. En Amérique, elle est la reine aimée et fêtée. «La -Calvé! la Calvé!» Quand les Américains ont dit cela, ils ont tout -dit. Son nom sur une affiche à New-York ou à Philadelphie, ou à -Boston, ou à Chicago, c’est 60.000, c’est 80.000 francs de recettes -assurés par soirée. Aussi les _impresarii_ l’entourent-ils de leurs -soins! Elle signera demain, si elle le veut, un traité pour soixante -représentations à raison de 10.000 francs l’une. Mais elle hésite à -traverser encore l’Océan; elle a ici sa mère, une admirable paysanne -aveyronnaise, et son frère qu’elle adore. Elle a la fortune, elle ne -dépend que d’elle-même. - -Ce rêve! - -Physionomie d’artiste bien curieuse et bien rare par la complexité et -l’intensité de sa nature. - -Elle est née en Aveyron, dans un village voisin de Milhau. Elle a reçu -une éducation religieuse; elle avait presque la vocation du cloître. -A dix-huit ans, elle change. Elle vient à Paris avec le goût du -théâtre. Elle travaille un an avec le professeur Puget, puis avec Mme -Marchesi, et se fait engager à la Monnaie de Bruxelles. Victor Maurel -la prend au Théâtre-Italien pour lui faire créer _L’Aben Ahmed_, de -Théodore Dubois; elle passe de là à l’Opéra-Comique, où elle crée le -_Chevalier Jean_, de Victorin Joncières; elle y échoue, d’ailleurs. -C’est à ce moment qu’elle devient l’élève de Mme Rosine Laborde qui la -fait beaucoup travailler. Elle part alors pour l’Italie, s’y trouve -en contact avec de grands artistes, Mme Eléonora Duse, entre autres; -elle tombe malade, et, tout à coup, son cerveau s’illumine, elle a -_compris_, elle sera, elle aussi, une véritable artiste. Il faut -entendre avec quelle sincérité, quelle modestie charmante et aussi -quelle clairvoyance d’esprit elle explique sa transformation: - -«Je suis devenue une artiste le jour où j’ai oublié que j’avais une -jolie voix pour ne penser qu’à l’expression des musiques que je devais -interpréter. Et cela m’est venu soudain, après une convalescence! Tant -que j’étais une belle fille, bien portante, solide, on s’accordait avec -raison pour ne me trouver d’autre talent qu’une voix de qualité. Du -jour où j’ai souffert, ma sensibilité, sans doute endormie jusque-là, -s’est éveillée; j’ai compris une foule de choses obscures pour moi, -et j’ai senti naître en moi le besoin de faire passer dans l’âme des -autres l’émotion que la mienne percevait. Je peux même dire que, du -même coup, ma _conscience_ morale s’éveilla; je me sentis devenir -meilleure. Je pris la notion de certains devoirs qui n’étaient -auparavant pour moi que fariboles! Oui, il m’a semblé que je naissais à -l’art en même temps qu’à la souffrance.» - -Et, de fait, Emma Calvé commence sa réputation en Italie. Aussitôt -rétablie, la voilà qui se fait follement applaudir à la Scala de Milan, -au San-Carlo de Naples, à l’Argentina de Florence. Elle y chante le -répertoire français et crée la _Cavalleria Rusticana_ et _L’Ami Fritz_, -au théâtre Costanzi, de Rome. Dans _Hamlet_, le rôle d’Ophélie lui vaut -un triomphe fantastique; elle en fait une nouvelle création, puissante, -farouche, violente, laissant hardiment de côté la tradition pâle, -langoureuse, douceâtre de ses devancières. - -Depuis, elle est venue à Paris en 1892 pour y créer, à l’Opéra-Comique, -_La Cavalleria Rusticana_, puis _La Navarraise_, et y reprendre -_Carmen_ que personne ne chante comme elle, à présent, en Europe. Elle -partit ensuite pour l’Amérique et y retourna trois fois au milieu d’un -succès sans cesse grandissant. L’an dernier, elle créait ici cette -admirable Sapho, si ardente, si humaine et si belle! - -Emma Calvé sort d’une nouvelle et longue maladie. Mais elle est -superbement en voix. Rosine Laborde nous disait l’autre soir que -jamais son organe n’avait été plus pur, plus souple, plus étendu, plus -éclatant. C’est donc une soirée de gala que l’Opéra nous donne ce soir. -Emma Calvé va nous révéler cette Ophélie qu’elle a chantée partout, -excepté à Paris et à Berlin, partout en Italie, à Saint-Pétersbourg, à -Madrid, à Londres, dans toute l’Amérique. - -Et qu’on ne s’attende pas à l’Ophélie avec le sourire figé de la -tradition, à l’Ophélie de convention qui vocalise pour le plaisir -d’imiter la petite flûte; Emma Calvé voit une Ophélie passionnée, une -grande amoureuse devenue folle par amour, et elle entend donner une -«expression» aux vocalises du fameux air, ou même n’en pas donner du -tout, si telle est son inspiration. En un mot, elle ne chante pas pour -chanter, elle chante pour traduire de l’émotion et en créer. - -La critique parisienne est trop éclairée pour faire reproche à une -artiste de son interprétation personnelle. Emma Calvé, en artiste de -pure sève qu’elle est, ne peut s’intéresser à ses rôles qu’en s’y -donnant toute. A vrai dire, elle les plie à sa personnalité plutôt -qu’elle ne s’y soumet. Quoique pourtant, pour Ophélie, elle se soit -donné la peine de se faire traduire le mot à mot de son rôle dans -le texte original; elle y a découvert, qu’Ophélie, dans sa démence, -chantait des chansons de matelot un peu grossières, ce qui l’éloigne -passablement du personnage conventionnel et aérien que les précédentes -Ophélies nous ont donné. - -Elle a même, pour défendre sa conception du rôle shakspearien, un -argument assez curieux. Se trouvant un jour à Milan, au cours d’une de -ses tournées italiennes, elle rencontra un aliéniste célèbre qu’elle -fit parler sur le cas de la folie d’Hamlet et de sa fiancée. - -«Comment la voyez-vous, cette douce fiancée, lui demanda-t-elle. - ---Mais... pas forcément douce, du tout, répondit l’illustre aliéniste. -Et tenez, si cela vous intéresse, je vais vous conduire à l’asile -d’aliénés de Milan où se trouve justement en ce moment une jeune fille, -blonde et pâle comme une Anglaise, et qui est devenue folle pour avoir -été délaissée par son amant: tout le portrait d’Ophélie!» - -Le savant et l’artiste allèrent, en effet, voir la folle d’amour. -Or, la malheureuse avait des violences, des colères, des terreurs -surtout, d’un dramatique intense. Emma Calvé emporta de cette visite -une impression profonde. Depuis, toujours elle voit la pauvre folle, -offrant aux visiteurs tout ce qui lui tombe sous la main pour le -retirer soudain avec angoisse. Et, malgré elle, quoi qu’elle fasse, -elle ne peut jouer Ophélie sans se revoir dans le préau de l’asile de -Milan... - - - - -SARAH. - - - 15 mars 1900. - -Il y a bientôt deux ans, à quelques semaines près, un matin que je -déjeunais chez Mme Sarah Bernhardt à peine relevée de la terrible -opération qui mit ses jours en danger, elle me proposa d’aller visiter -avec elle sa «propriété terrienne» de Neuilly, qu’elle n’avait pas vue -depuis longtemps. - -Après le déjeuner nous partîmes. - -C’était un après-midi d’avril, doux et tiède. Malgré cela, la grande -frileuse était, comme toujours, enveloppée de fourrures. Nous arrivâmes -à l’ancien parc royal, encore peu habité. Le cab à deux chevaux -s’arrêta devant une grille derrière laquelle s’élevait un petit -pavillon solitaire servant de logement au gardien. Nous descendîmes, -et nous nous promenâmes à travers des allées contournant une large -pelouse et des bouquets de vieux arbres splendides. - -Le parc était fleuri de ces admirables lilas dont la couleur et le -parfum résument tout le printemps et toute la volupté de vivre. -J’abaissais vers ma compagne les branches touffues du lilatier, et elle -plongeait voluptueusement sa tête dans la fraîcheur et les parfums. - -Nous moissonnâmes, je m’en souviens, des touffes énormes de ces lilas -et nous les fîmes porter dans la voiture. Puis, la pluie, une pluie -chaude s’étant mise à tomber, nous nous réfugiâmes sous un champignon -de chaume garni d’une balustrade faite en arbres bruts, et de bancs -rustiques. Et là, devant la verdure neuve et ruisselante, parmi les -parfums délicats des fleurs précoces, nous causâmes. Ou plutôt ce fut -elle qui parla, avec le plaisir particulier de s’analyser tout haut -devant quelqu’un qui sait écouter et comprendre. - -Elle me rappela son enfance, ses espiègleries, sa mutinerie, son -esprit indépendant et farouche, puis son mysticisme de communiante, -sa vocation religieuse... Elle me dit avec quel contre-cœur elle -aborda la carrière dramatique. Jamais elle n’allait au théâtre, -elle détestait le spectacle... Puis ce fut l’histoire de ses débuts, -de ses tâtonnements, de ses fugues; puis l’aurore de ses succès, sa -passion combative s’éveillant aux difficultés, et les orages, éclairs -et tonnerres des premières grandes luttes de sa vie, ses lubies, ses -folies, le tintamarre universel de sa renommée, le fracas des conflits -avant de conquérir son indépendance définitive, enfin le triomphe -éclatant de sa liberté... - -«La liberté, voyez-vous, s’exclamait-elle, la liberté d’abord, la -liberté, toujours!...» - -J’entends encore sa voix énergique, sa voix de métal, autoritaire, -affirmative: - -«_Faire ce qu’on veut!..._» - - * * * - -C’était bien le résumé de sa vie et la synthèse de sa nature impatiente -de la moindre entrave, qu’elle me donnait ainsi en quatre mots, de son -ton despotique, presque farouche. - -Elle me communiquait sa fièvre, son inextinguible soif d’indépendance. -Et je la regardais, émerveillé, dominé, tyrannisé par la force -magnétique que dégageait ce corps d’apparence débile, convalescent et -pâli, emmitouflé dans les fourrures, et dont la fine tête volontaire -était coiffée d’ailes de papillon! - -Quelques pièces jouées pour la seule beauté et qui ne pouvaient -fructifier, sa maladie, avaient mis un peu d’embarras dans ses affaires -de directrice. - -«Mais baste! j’en ai vu bien d’autres... Et puis, Rostand va me faire -le duc de Reichstadt. Avec cet espoir-là, je suis tranquille.» - -Et son rire clair, son rire d’insouciance bohémienne, chassa en un clin -d’œil au delà des verdures mouillées à présent baignées de soleil, les -soucis provisoires... - -Cette admirable énergie, cette incomparable volonté ont donné à Sarah -une figure et une destinée presque en dehors de la réalité. Elle n’est -plus seulement une artiste dont le génie traducteur s’adapte à toutes -les formes de la beauté, elle se présente à son entourage, passionné -pour sa nature, et au public, idolâtre de son art, avec la force et -l’impersonnalité déconcertantes d’un élément. Et en effet son histoire -est unique au monde. La voici au sommet de sa carrière, ayant connu les -hauts et les bas de la chance capricieuse, mais familière surtout avec -le triomphe, la voici à cinquante ans en possession du plus miraculeux -de ses rôles, apporté sur un plat d’or par un exquis poète qui paraît -avoir été créé exprès pour elle! - -Quand on commençait à dire que jamais son étoile pâlissante ne -retrouverait une Dame aux camélias, une Tosca, une Phèdre, une doña -Sol, ou un Hamlet, on la voit soudain se transfigurer comme par magie -sous l’uniforme blanc du fils de l’Empereur, de ce duc de Reichstadt, -de cet Aiglon dont la France, l’Europe et les deux Amériques attendent -déjà impatiemment l’essor. - - * * * - -J’ai passé la veillée des armes à côté d’elle. Je ne l’ai pas quittée -un instant durant la journée et la soirée d’avant-hier. De trois heures -après midi à trois heures du matin, je l’ai vue debout, costumée, -souriante, sereine, tour à tour rieuse, réfléchie, grondante, fâchée, -câline, lyrique, tremblante d’émotion, une minute affaissée sous -l’effort d’une scène capitale, la minute suivante redressée et prête de -nouveau au combat... - -Ce qui m’a le plus frappé hier dans sa physionomie, moi qui l’ai vue en -tant d’occurrences diverses et opposées, c’est la douceur pacifiée de -son regard, c’est l’expression de sérénité tranquille et forte de ses -traits, illuminée, de temps en temps, d’une sorte de rayonnement joyeux. - -Jamais je ne l’avais vue ainsi. - -Dans le décor ravissant et clair de sa loge, située comme on sait -dans l’ancien foyer des artistes de l’Opéra-Comique, elle va et vient -posément, récitant un instant des vers nouveaux ajoutés par Rostand à -son rôle, s’interrompant pour faire rectifier par ses deux caméristes -un détail de son costume. Aucune fièvre. L’atmosphère bienfaisante du -succès a calmé toute irritation. C’est le camp d’un général d’armée qui -doit se battre demain pour la forme, car il ne peut être vaincu. - -Elle me demande de dépouiller pour elle son courrier. Il y a là un -tas de lettres et de dépêches qu’elle n’a pas le temps de lire. Je -les ouvre. Tout le monde veut des places... Députés, académiciens, -conseillers municipaux, artistes, journalistes traduisent tous à -l’avance l’enthousiasme sécrété au dehors par les murs du théâtre et la -hardiesse spéculatoire des marchands de billets. Mais il n’y a plus de -places, depuis longtemps. - -«Des gens qui ne m’ont pas même écrit depuis vingt ans, d’autres que je -ne connais seulement pas, qui me demandent des loges! Il y a de quoi -mourir de rire, parole d’honneur!» - -Elle ne rit pas d’ailleurs, n’y pensant déjà plus, se regardant dans -une glace, arrangeant ses cheveux qu’elle a fait couper courts pour -_L’Aiglon_, faisant jouer sa ceinture, bouffer son jabot de dentelles. - -Rostand est là aussi, parmi le léger brouhaha des habilleuses, des -régisseurs, des amis. Il s’amuse à la regarder, tout prêt à rire, de -son rire de collégien. Car quand elle veut, Sarah est d’un comique -extraordinaire, par l’outrance de ses images toujours justes et la -violence imprévue de ses reparties. - -Cette gaieté de Sarah est bien caractéristique de sa force. C’est -évidemment un trop-plein de sa sève qui se résout en joie. Elle a des -trouvailles, des mimiques, des répliques, une verve, des silences même, -qui font irrésistiblement éclater le rire autour d’elle. Elle imite -certains de ses amis avec une vérité comique incroyable. - -«C’est une source de gaieté continuelle,» me disait Rostand en la -regardant. - -Il faut l’entendre quelquefois parler à Pitou! Pitou, c’est son -secrétaire depuis plusieurs années. Brave garçon à la figure de -comique, très dévoué à la «patronne», un peu rêveur et passionné de -littérature dramatique. Pitou est responsable de tout. Quand Sarah -a tort, c’est Pitou qui «écope». Mais ce n’est jamais bien grave. -Et Pitou essuie sans émoi les averses de quolibets et de reproches, -sachant bien que le soleil n’est jamais long à reparaître. - -Car c’est un des phénomènes les plus curieux de ce caractère, que la -soudaineté et la succession des impressions. Vous la croyez follement -en colère, sa bouche profère abondamment les épithètes de la stupidité: -idiot, imbécile, serin, âne! sa voix monte, s’exaspère; si une -opposition se produit à ce moment, l’orage se déchaîne en tempête. -Mais, soudain, une autre pensée traverse sa tête, quelqu’un entre, le -téléphone carillonne, c’est fini, le sourire réapparaît sur ses lèvres, -elle a tout oublié, et la voilà qui rit elle-même de sa fureur. - -Une telle variété, une telle richesse de nature a toujours attiré -autour d’elle beaucoup d’amis. Ils viennent près d’elle puiser une -force qu’elle est toujours prête à distribuer avec la générosité et -l’inconscience d’un élément. - -Lorsqu’une première représentation approche, les répétitions durent -jusqu’à l’aube. Sur le coup de quatre heures du matin, les jeunes -femmes de la troupe sont anéanties, brisées, courbées, les hommes -grelottent sous leur pardessus au frisson du petit jour. Mais elle, -toujours pareille, plus animée même, plus brillante, a l’air étonnée de -la fatigue des autres. Combien de fois n’a-t-elle pas électrisé ainsi -de son ardeur la troupe tombant de lassitude! - - * * * - -Je cause de tout cela avec Rostand, pendant que, le coude appuyé sur -un angle de la cheminée de sa loge, elle répète, en les martelant -comme pour mieux les fixer dans sa mémoire, les vers des «rajouts» du -cinquième acte qu’elle ne sait pas encore bien. - -Soudain elle l’appelle. Un vers ne va plus, à la suite d’une coupure. -Rostand prend un chiffon de papier, va s’asseoir sur le coin d’une -table, déplace les fourchettes et les cuillers du couvert qu’on vient -de dresser et se met là à fabriquer la soudure. - -Le régisseur vient appeler: - -«Quand Madame voudra... Le décor est prêt - ---C’est bien.» - -Et, la cravache à la main, en bottes vernies et éperonnées, voilà -Napoléon II, le sourire de la confiance sur les lèvres, qui monte en -scène. - -«Jamais, me dit Rostand en la regardant partir, jamais elle n’aura été -plus belle. Elle apporte à ce rôle une vie, une jeunesse, un charme, un -rayonnement véritablement merveilleux.» - -Dans ma mémoire, passe la vision du paysage d’avril, les lilas, les -grands arbres, la pluie tiède, et j’entends la voix despotique me -répéter à trois reprises: - ---_Faire ce qu’on veut!_ - - - - -RÉJANE. - - - 20 mai 1900. - -Depuis deux jours, l’éblouissante orgie de lumière qui inonde chaque -soir le boulevard s’est augmentée d’un nouveau foyer: à la façade du -Vaudeville, on voit fulgurer, puis s’éteindre, puis réapparaître, dans -le va-et-vient malicieux qu’on dirait inventé par un enfant ingénieux -et taquin, ces deux jolis noms d’une seule et même personne: _Réjane_, -_Madame Sans-Gêne_. Et ces deux noms triomphants qui ont déjà fait -ensemble le tour du monde, créent, pour le passant étranger, comme une -atmosphère soudaine de gaieté et de sympathie souriante. - -C’est que, si Sarah Bernhardt représente, devant l’unanime admiration -du monde, la force opprimante et tragique, le lyrisme éperdu et -chantant de la poésie universelle, l’émotion héroïque de l’éternel -Drame; si Coquelin peut, dans la même minute, tordre brusquement en -grimace émue le rire qui se dessinait sur vos lèvres, s’il vous tient à -son gré, par le mystère miraculeux de sa voix, entre l’attendrissement, -le rire ou la peur, Réjane résume, à l’heure qu’il est, aux yeux -de l’Europe, la fantaisie et l’esprit du génie français, mêlés à -l’humanité débordante et à la sincérité de son tempérament d’artiste. - -Et alors que Mme Sarah Bernhardt, avec _L’Aiglon_, offre au monde -entier, qui se presse aux portes de son théâtre, l’une de ses plus -belles incarnations; que Coquelin revivifie, avec le même succès -fastueux, le nez lyrique de Cyrano, Réjane devait ressusciter, -pour la joie de tous, la figure populaire de la Maréchale de -France-blanchisseuse qui a porté son nom aux quatre coins de la terre. - -Ces trois succès de trois grands artistes français de ce temps, loin de -se nuire, vont réciproquement se servir l’un l’autre pendant les cinq -mois que le globe habité passera à Paris. - - * * * - -Mais Réjane ce n’est pas seulement Madame Sans-Gêne! Et il faut espérer -que l’alternance des spectacles, dont la mode s’implante peu à peu dans -tous les théâtres, permettra aux visiteurs étrangers de s’en rendre -compte. - -L’étonnante variété de cette nature d’artiste a été rendue par deux -portraits fameux: celui de Chartran et celui de Besnard. On ne peut -rien rêver de plus dissemblable, on ne peut rien peindre de plus -frappant! Ils sont tous deux, en croquis, dans sa loge, placés face -à face. Besnard n’a retenu des traits de son modèle que l’expression -énergique et même un peu brutale, sensuelle et populaire, la Réjane -du drame de l’Ambigu ou de la comédie réaliste, _La Glu_ et _Germinie -Lacerteux_. Malgré la robe de soie décolletée et les luxueux atours -dont il l’a habillée, Besnard l’a vue avec ses bottines de lasting -que Germinie traînait si lamentablement dans les bals de barrière, et -ses gants blancs de filoselle que, pour plus de vérité, elle avait -empruntés à sa bonne. Et c’est bien elle, admirablement! - -Mais elle n’est pas apparue ainsi à Chartran. Il l’a vue en coiffe de -dentelle ornée d’un ruban rose, les cheveux sur les yeux, la bouche -spirituelle, avec l’ovale gracieux de sa figure; il a vu surtout ses -yeux extraordinaires et complexes, agiles, veloutés, pervers, à la -large paupière voluptueuse, moqueurs, ardents, bavards et rêveurs! -C’est la Réjane du répertoire de Meilhac, de la lignée des comédiennes -du dix-huitième siècle, c’est «Ma Cousine» qui se prépare à devenir -«Amoureuse». - -Et cette complexité étonnante du tempérament de Réjane se retrouve dans -ses origines, dans sa biographie et dans ses goûts d’aujourd’hui. La -petite «gosse» qui passait ses soirées au balcon de l’Ambigu en suçant -une grosse orange gâtée, qui restait en extase devant la psyché d’Adèle -Page et qui en rêvait, des années durant, comme au comble du luxe, -cette petite gosse se retrouve dans le portrait de Besnard. Mais la -jeune fille du Conservatoire, l’élève préférée de Régnier, qui enleva -son premier succès dans _L’Intrigue épistolaire_, puis l’interprète -élégante et recherchée des cercles et des salons, l’artiste grandie de -_Marquise_, sont toutes vivantes dans la peinture de Chartran! - -Même cette apparente contradiction de cette multiple nature, je la -retrouvai au Vaudeville le dernier soir qu’elle joua _La Robe rouge_. -C’était Yanetta, la pauvre paysanne basque, coiffée du madras, en -corsage de bure, en épais souliers, au milieu de la plus jolie, de la -plus vaporeuse loge d’artiste qu’on puisse rêver! Sur les murs, des -tapisseries du dix-huitième siècle, où vivent des bergers exquis et des -bergères idéales; une grande glace triptyque à guirlandes dorées, avec -des appliques en fer forgé et peint; les dessus de porte en feuilles -de laurier multicolores, des bois du temps, des panneaux sculptés -d’arcs et de flèches, de hautbois et de cornemuses, de tambourins et -de castagnettes; sur une table, _le Triomphe de Bacchus_ en biscuit de -Sèvres, un service complet de maquillage en vieux saxe, des tabatières, -des pendules du temps, des boîtes à pastilles; un bonheur-du-jour en -bois de citronnier, entouré d’une galerie de cuivre; sur les murs, deux -petits tableaux de Watteau de Lille, un Huet charmant, un portrait -d’enfant de Lépicier, un dessus de glace du décorateur Eisen, et autour -des doubles fenêtres à glaces qui donnent l’illusion d’une enfilade de -salons, d’adorables rideaux de soie pâle, gris-vert, aux plis gracieux, -bordés de splendides vieilles dentelles! Sur tout cela une profusion de -lampes électriques versant à flots une lumière folle. - -Ce goût pour la réalité crue et honnête, ce déguisement de femme du -peuple au verbe haut, au ton populaire, à la nature âpre et sauvage, -dont la rancune se manifeste à coups de couteau, et cette autre passion -pour le bibelot rare, l’arrangement délicat des étoffes, la couleur -douce atténuée des tentures et des tapis, pour ces mille riens élégants -des arts passés, c’est Besnard et c’est Chartran,--c’est Réjane! - - - - -COUPEAU ET GERVAISE A BELLEVILLE. - - - 26 novembre 1900. - -Au milieu du concert d’admiration et d’éloges qui récompensa Guitry -le lendemain de _L’Assommoir_ pour sa belle re-création de Coupeau, -l’artiste et ses amis s’étaient surtout montrés surpris d’une -critique--heureusement rare--formulée par quelques-uns et qui peut se -traduire ainsi: «Guitry n’est pas un ouvrier, c’est un clubman déguisé -en plombier...» - -Or, l’autre après-midi, me promenant sur le boulevard, je rencontrai -Guitry qui se rendait à la Porte-Saint-Martin. Nous reparlâmes de -Coupeau. Et il me fit des confidences. Il était allé plusieurs fois à -Belleville pendant les répétitions de _L’Assommoir_. Pour s’entraîner -au naturel, ayant revêtu le costume d’ouvrier, il était entré dans les -«mannezingues», s’était attablé aux petites tables de fer et accoudé -aux zincs des comptoirs. - -Même, un jour qu’il passait, avec sa boîte ronde de zingueur sur le -dos, un marchand de vins le héla, le fit entrer et lui demanda de faire -une réparation pressée. Il examina l’ouvrage à exécuter, réfléchit, -se gratta l’oreille, et finalement, «n’ayant pas les outils qu’il -fallait», promit de revenir le lendemain matin à six heures, en allant -à l’atelier... C’était un triomphe! - -«Et tenez, me dit Guitry, je parie avec vous que nous allons passer -deux heures ensemble à Belleville et à Ménilmontant, et que nous ne -rencontrerons ni un regard étonné, ni l’ombre d’un sourire. - ---En costume? - ---En costume. - ---Avec Suzanne Desprès? - ---Pardi.» - -Nous prenions aussitôt rendez-vous pour le lendemain matin avant -l’heure du déjeuner, au carrefour de la rue Oberkampf et du boulevard -de Ménilmontant, en plein centre ouvrier. - -Le lendemain donc, habillé moi-même en ouvrier fondeur, vareuse de -toile bleu déteint, casquette de cycliste, un foulard de coton noué -autour du cou, je me fis conduire au lieu du rendez-vous. Comme le -cheval de mon fiacre marchait lentement et que j’étais en retard, je -passai la tête à la portière pour dire au cocher d’aller un peu plus -vite. Je m’attirai cette réponse si flatteuse pour mon déguisement: - -«Mon cher ami, le pavé est mauvais sur le boulevard, par ce -temps-là.....» - -Jamais un cocher ne m’avait parlé avec cette politesse, ni sur ce ton -de bienveillance. - -Un peu avant la rue Oberkampf, je descendis de voiture et je me mêlai -au flot des ouvriers qui quittaient les ateliers pour aller déjeuner. -Les deux mains dans les poches, je marchais, très à mon aise, parmi -la foule, sur le trottoir étroit. Vite je me sentis en sécurité, -malgré mon isolement, débarrassé du souci de paraître, comme allégé -d’un fardeau que j’aurais laissé tomber avec mes habillements de -ville: singulière sensation de bien-être moral, obscure encore, mais -bienfaisante et si nouvelle! - -Sur la place, voici Guitry. C’est exactement le Coupeau du 1er acte. -Un chapeau de feutre mou, veste et pantalons de velours à côtes, -usé, rapiécé, plein de reflets d’usure. Une ceinture de flanelle -rouge entoure sa taille. Sous le gilet entr’ouvert, un foulard de -coton serré au cou. Il est chaussé d’épaisses bottines vieilles, mais -solides, usées au bout par les agenouillements du plombier à l’ouvrage. -Sa moustache tombe sur ses lèvres; il houle un peu des épaules en -marchant, et je ne vois de différence entre lui et les ouvriers qui -l’entourent qu’un peu plus de vigueur dans son allure. - -La portière d’une voiture s’ouvre de l’autre côté de la place, et voici -Suzanne Desprès, la triomphante Gervaise. Elle vient à nous, souriante, -de son pas d’anglaise, allongé et glissant. C’est la Gervaise gaie -encore, qui n’a pas touché à son livret de caisse d’épargne, confiante -dans l’avenir; ses yeux bleus sourient, sa peau est rose et fraîche -dans l’air du matin. Elle est vêtue d’une robe sombre, d’un corsage -noir recouvert d’un petit châle noir, la tête encadrée d’une fanchon de -tricot noir. Un petit tablier noir à deux poches serre sa taille. - -Je la regarde, à côté de Guitry, et c’est tout le poignant drame de -Zola qui vit sous mes yeux, comme dans une hallucination. - -Ce n’est plus la lumière factice de la rampe, ni le décor en -trompe-l’œil, c’est la double vie de ces deux êtres simples et bons, -qui furent si malheureux, dont la détresse me fit autrefois tant -pleurer. Durant un instant se mêlent dans mon esprit la fiction et -la réalité, le roman et la vie, le drame de Zola, Guitry et Suzanne -Desprès, Coupeau et Gervaise, en chair et en os, qu’il me semble -reconnaître. - -Gaiement, nous allons déjeuner tous les trois, à l’_Escargot d’Or_, un -bon petit restaurant populaire que Guitry connaît. On nous offre, comme -à des clients qu’on veut faire revenir, les meilleurs plats du jour: -des moules marinière et du ragoût d’oie; après cela une côtelette de -mouton au cresson, puis du fromage et des poires, et du café, le tout -arrosé de deux bouteilles de chablis, soit trois francs par personne. - -Nous sortons sur le boulevard de Ménilmontant. C’est jour de marché. -Nous nous promenons au milieu des étals de boucherie, de légumes, de -fromages. A regarder ainsi, dans ce milieu, Coupeau et Gervaise, je -relis _L’Assommoir_! C’est ici que les critiques qui ont vu en Guitry -un clubman déguisé, devraient venir redresser leur jugement! Suzanne -Desprès a pris son bras, et elle a l’air d’être là pour faire ses -provisions, avec son homme, la veille de sa fête! On leur offre des -marchandises au passage. Ils poussent la conscience jusqu’à ne pas -même répondre aux avances des marchandes; ils ont l’air de ne pas les -entendre. - -Non, Guitry n’a pas l’air d’un déguisé. Il s’aperçoit que ce qui nous -différencie peut-être un peu du reste des gens, c’est l’acuité, la -vivacité de nos regards. C’est vrai. Aussi, il éteint son œil, le fait -moins mobile, moins curieux, la transformation est subite et absolue, -et désormais, on ne peut s’y méprendre: c’est Coupeau, indiscutablement! - -Je suis là pour constater--et je le constate--que, parmi la foule dont -nous faisons partie, de ceux qui vont dans le même sens que nous, de -ceux qui nous croisent ou de ceux qui nous regardent passer, personne -n’a manifesté un étonnement, personne ne s’est retourné sur Coupeau, -comme cela se fût immanquablement produit si Guitry avait eu l’air d’un -sportsman maquillé. - -Et nous avons continué l’expérience tout l’après-midi. Nous nous sommes -promenés curieusement dans ce Paris inconnu du dix-neuvième et du -vingtième arrondissement, prenant au hasard les rues et les ruelles, -les larges voies et les boulevards, de Ménilmontant à Belleville, -solitaires ou grouillants de monde, pour que la preuve fût décisive. - -Une foule de gens du peuple stationnait devant un dépôt d’ouvrage -municipal; on venait là attendre, sans doute, pour se faire embaucher. -Nous nous sommes mêlés à cette foule, nous l’avons traversée lentement -sans susciter le moindre regard de méfiance ou de curiosité, sans -provoquer la plus petite réflexion. - -Nous marchons ainsi, en causant et en flânant, jusqu’à la porte de -Romainville et au lac Saint-Fargeau, à travers des rues inconnues -et pittoresques. Nous nous arrêtons à la devanture des marchands de -bric-à-brac et de reconnaissances du Mont-de-Piété. Suzanne Desprès -nous fait remarquer, aux étalages, un grand nombre de bagues-alliances. -Elle nous dit que, dans tous les quartiers pauvres, c’est la même -chose: comme les ouvrières n’ont généralement pas d’autre bijou, c’est -leur alliance qu’elles vendent d’abord. Les robes, le linge, la literie -ne viennent qu’après... - -Suzanne Desprès appelait à elle tous les chiens errants, les flattait, -les caressait, les plus sales, les plus laids comme les autres. Ils -reconnaissaient vite en elle une amie, et ceux qui n’avaient rien à -faire se mettaient à la suivre jusqu’à la prochaine borne. Guitry -découvrait des enseignes pittoresques: «Au Perroquet populaire», -«Lavatory Club», «Au Chien sauveteur», «Au Lapin Vengeur» et des cadres -de photographes populaires, avec des couples de mariés engoncés et -roides, des enfants frisés comme des caniches, des hommes et des femmes -dans des poses inouïes, aux expressions impossibles de fausse dignité -ou de naïve rêverie que le photographe leur fit prendre. - -Pour moi je déchiffrais les affiches posées sur les murs: les annonces -de quêtes à domicile pour l’hiver de 1900-1901, l’avis de l’arrivée de -Krüger à Paris, que de pauvres vieilles femmes lisaient péniblement, -de ces pauvres femmes voûtées, pâlies, maigres, au regard vide, si -triste... L’arrivée de l’ennemi de l’Angleterre les intéressait donc? - -Deux de ces femmes, assises sur un banc, parlaient. J’entendis l’une -dire d’une voix résignée: «Le peu qu’il gagne, il me l’apporte». Sur le -seuil d’une épicerie, une femme criait à un enfant qui tenait un cornet -à la main: «Donne ton sou!» Et Suzanne Desprès, dont l’enfance ne fut -pas gâtée, nous raconte que sa mère, chaque dimanche, lui donnait -aussi un sou pour son prêt; mais elle disait à la petite fille: -«Rapporte-moi quelque chose!» - -«Heureusement, ajouta-t-elle, que mon père m’en donnait d’autres, en -cachette!» - -Le temps est gris, sans soleil, mais pas trop froid. Les arbres dénudés -s’estompent d’un fin voile de brume. Dans les lointains, les maisons, -les cheminées, paraissent enveloppées d’une fumée légère. Nous admirons -la finesse de cette atmosphère de Paris, ni crue, comme dans le Midi, -ni embrouillardée, comme un peu plus haut, dans les pays du Nord, et -qui met un mystère délicat autour des plus banales architectures. - -Rue de Belleville, au nº 279, accroché à une grille qui sert d’entrée, -un écriteau porte: _Logement à louer_. - -«Voyons si cela peut faire notre affaire,» dit Guitry pour plaisanter. - -Il entre pourtant dans la maison. Nous le suivons. Il demande à la -concierge: - -«Vous avez un logement à louer? - ---Oui. Au premier, sur la cour. - ---Combien? - ---Deux cent quarante francs, et vingt francs de plus avec jardin. Deux -pièces. - ---Est-ce qu’on peut voir?» - -La brave femme nous mène à l’étage, et frappe à une porte. - -"Ah! il y a du monde? s’étonne Guitry. - ---Mais, oui, jusqu’au terme.» - -La porte s’ouvre sur une petite pièce encombrée de linge à l’air, de -berceaux et de baquets. Trois femmes sont là, autour d’enfants. Guitry -les compte: un, deux, trois, quatre. - -«Eh ben! j’espère que ça ne manque pas, la marmaille, ici! fait-il. - ---Ah, bien sûr, répond l’une des femmes, d’un ton de bonne humeur, ça -vient plus vite que des rentes!» - -Le logement se compose de cette pièce où l’on étouffe, et d’une autre -petite chambre où se trouve le lit des parents. - -Nous redescendons. - -«Il y a encore le jardin, dit la concierge. - ---Ah oui! Voyons-le.» - -Nous sommes dans un terrain d’une vingtaine de mètres de long sur -quatre de large, divisé en une série de petits rectangles séparés par -des barrières de bois, qui sont autant de «jardins». Nous regardons «le -nôtre»: un coin de terre que je pourrais recouvrir de mes bras étendus. -Pas une herbe. Pas un arbre. Le locataire l’a abandonné sans doute. Il -reste debout quelques cerceaux cloués sur des pieux, et qui dressent le -squelette d’une gloriette... Des débris de paille, des loques, de la -vaisselle cassée, jonchent le sol. - -«Faudra rudement travailler ça, dit Guitry. - ---Oh! bien sûr,» répond la concierge. - -Guitry n’a pas voulu avoir dérangé cette brave femme pour rien et lui -glisse dans la main une pièce qu’elle veut poliment refuser, mais qu’il -lui fait accepter. - -Nous redescendons toute la rue de Belleville. Le temps passe et le soir -va tomber. Je voudrais bien pourtant voir Gervaise dans un lavoir... - -En voici un. - -«Entrons,» dit bravement Suzanne Desprès. - -Elle y a d’autant plus de mérite, qu’une fois déjà elle y vint seule, -et que les femmes l’apostrophèrent vivement: «Qu’est-ce qu’elle veut, -celle-là? Elle vient voir comment on lave son linge?» Et des épithètes -sans grâce volaient dans l’air autour d’elle. - -«Ça ne fait rien, me dit-elle. Allons-y. Entrons tout de go.» - -A travers la porte vitrée, j’aperçois le décor de la Porte-Saint-Martin -lui-même! Un plafond de grosses poutres, de larges fenêtres à droite, -et des rangs de laveuses penchées sur leur travail, dans une buée -lourde chargée d’odeurs âcres de chlore et d’eau de javelle. Bruits -de battoirs, grondements de machines, cris de femmes. Mes yeux et mes -oreilles ne distinguent pas autre chose. - -Suzanne Desprès, curieusement, regarde de tous côtés... Avec sa fanchon -sur la tête, ses deux mains dans les poches de son tablier, sa figure -pâlie par le faux jour, c’est Gervaise à en pleurer! Il lui manque son -petit paquet de linge, et une place à côté de Mme Boche. On dirait que -j’entends Mme Boche l’appeler: «Par ici, ma petite!» - -«C’est là, tenez, dans cette allée où nous sommes que vous vous êtes -battue avec la grande Virginie...» - -Elle sourit. Et je cherche Andrée Mégard, sa perruque noire, sa -toilette canaille, sa beauté provocante, et sa voix acerbe. - -Singulier effet d’une imagination qui fut profondément frappée: -quelques secondes, ici encore, je crois revivre l’œuvre admirable de -Zola, je me figure faire partie du drame, être quelqu’un, je ne sais -lequel, des personnages de _L’Assommoir_. - -Suzanne Desprès passe devant moi, va rejoindre Guitry, et je la regarde -marcher: il me semble que, comme Gervaise, elle boite! - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Pages - - RÉJANE RACONTÉE PAR ELLE-MÊME 1 - CHEZ SARAH BERNHARDT 91 - L’INTERDICTION DE THERMIDOR 103 - UN PROJET DE RÉVOLUTION AU THÉÂTRE FRANÇAIS 111 - CONVERSATION AVEC MAURICE MAETERLINCK 120 - SIBYL SANDERSON 129 - «LE CAPITAINE FRACASSE» (Deux versions d’une même légende) 135 - LA MISE EN SCÈNE du «_Capitaine Fracasse_» (Conversation - avec M. Porel) 143 - LA NOUVELLE «LYSISTRATA» 153 - COMMENT M. SARDOU DEVINT SPIRITE 160 - «LA LOI DE L’HOMME»--quelques propos de M. Paul Hervieu 169 - ALFRED BRUNEAU 176 - SARAH BERNHARDT EN GUENILLES 182 - LA SENSIBILITÉ DES COMÉDIENS 188 - LA DUSE 197 - NOTES BIOGRAPHIQUES SUR LA DUSE 211 - DU MAQUILLAGE A LA PEINTURE 216 - MADAME DUSE A L’AMBASSADE D’ITALIE 227 - LA DUSE DEVANT LES COMÉDIENS FRANÇAIS 232 - QUELQUES LETTRES SUR QUELQUES QUESTIONS.--Lettres - d’Alphonse Daudet, Paul Hervieu, Porto-Riche, Alfred - Capus, Brieux, Emile Zola, Jules Case, Lucien Descaves, - Henri Becque, Marcel Prévost, Romain Coolus, Georges - Ancey, Abel Hermant, François de Curel, Henri Lavedan, - Alexandre Bisson, Léon Gandillot, Georges Feydeau, - Georges Courteline, Maurice Hennequin, Albin - Valabrègue, Ernest Blum, Aurélien Scholl, Antony - Mars, Paul Ferrier, Henri Chivot, Maurice Ordonneau, - Henri de Bornier, Paul Meurice, Edmond Rostand, - Alfred Dubout, Jean Aicard, Eugène Morand, Edmond - Haraucourt, Georges Rodenbach, Jules Mary, - Armand Silvestre 242 - LE DÉPART DE RÉJANE 345 - UN MARIAGE BIEN PARISIEN 351 - PETITE ENQUÊTE SUR L’OPÉRA-COMIQUE.--Opinion de MM. - Théodore Dubois, Massenet, Reyer, Alfred Bruneau, - Gustave Charpentier, André Wormser, Samuel Rousseau, - Silver, Camille Erlanger, Alexandre Georges, - Xavier Leroux, Victorin Joncières, Gaston Salvayre, - Arthur Coquard, Georges Marty 357 - LA VILLE MORTE 390 - NOVELLI À PARIS--Conversation avec M. Jean Aicard 396 - JEANNE LUDWIG 404 - EMMA CALVÉ 408 - SARAH 414 - RÉJANE 424 - COUPEAU ET GERVAISE À BELLEVILLE 430 - - -Châteauroux.--Imprimerie et Stéréotypie A. MELLOTTÉE - - - - -Extrait du Catalogue des Éditions de la revue blanche - -23, BOULEVARD DES ITALIENS, PARIS - - - ALFRED ATHYS - _Grasse matinée_, comédie en un acte. Couverture - de VALLOTTON. 1 vol. in-18 jésus 1. - - BJÖRSTJERNE-BJÖRNSON - _Au-dessus des forces humaines_, drame en six - actes et deux parties. 1 vol. in-18 jésus 3. - - ALFRED CAPUS - _La Bourse ou la Vie_, comédie en quatre actes et - cinq tableaux. 1 vol. in-18 jésus. Couverture - en couleurs de CAPPIELLO 3. - - MAURICE DONNAY et LUCIEN DESCAVES - _La Clairière_, comédie en cinq actes. Couverture - de G. CARRIÈRE, 1 vol. in-18 jésus 3. - - ANDRÉ GIDE - _Le roi Candaule_, drame en trois actes 2. - - GERHARDT HAUPTMANN - _Le Voiturier Henschel_, pièce en cinq actes, traduite - de l’allemand par JEAN THOREL. 1 vol. in-18 jésus 3. - - ROMAIN COOLUS - _Le Marquis de Carabas_, conte lyrique bouffe en - trois actes. 1 vol. in-18 jésus 3. - _L’Enfant malade_, pièce en quatre actes, en prose. - 1 vol. in-16 2. - - ANDRÉ DE LORDE et EUGÈNE MOREL - _Dans la Nuit_, tragédie en quatre actes, en prose. - 1 vol. in-16 2. - - ANDRÉ PICARD - _La Confidente_, pièce en trois actes. 1 vol. in-16 2. - - URBAIN GOHIER - _Le Ressort_, étude de révolution, en quatre actes. - 1 vol. in-16 2. - - TRISTAN BERNARD - _Le Fardeau de la Liberté_, comédie en un acte. - Couverture de TOULOUSE-LAUTREC, 1 vol. in-16 1. - - -Imp. CH. RENAUDIE, 50, r. de Seine, Paris.--4572. - - - * * * * * - - - Corrections. - - Page 23: «Froufou» remplacé par «Froufrou» (dans _Froufrou_, - dans _la Princesse Georges_). - Page 35: «quoditien» remplacé par «quotidien» (un exercice - quotidien et sans fatigue). - Page 45: «la» remplacé par «le» ( et la critique le lui fait - entendre). - Page 75: «inachevée» remplacé par «inachevé» (devant le théâtre - qu’on m’abandonnait inachevé, disproportionné). - Page 79: «vers» remplacé par «verts» (les lourdes étoffes de - soie à ramages verts et rouges). - Page 93: «boudhas» remplacé par «bouddhas» (sur les rebords de - meubles bas pullulent des bouddhas et des monstres - japonais). - Page 96: «Indianopolis» remplacé par «Indianapolis» (Détroit, - Indianapolis et Saint-Louis). - Page 121: «Maeterlink» remplacé par «Maeterlinck» (la dernière - œuvre de Maeterlinck: _Pelléas et Mélisande_). - Page 139: «à à» remplacé par «à»(Je fis aisément comprendre à - ces messieurs). - Page 146: «anteurs» remplacé par «auteurs» (la collaboration - souvent intelligente des auteurs ). - Page 181: «qu’elle» remplacé par «quelle» (Voilà donc quelle a - été jusqu’à aujourd’hui la carrière). - Page 181: «conscienceux» remplacé par «consciencieux» (un des - plus consciencieux artistes de ce temps). - Page 216: «scupltures» remplacé par «sculptures» (l’exposition - de peintures, sculptures, miniatures, dessins). - Page 217: «scupture» remplacé par «sculpture» (ont pris goût à - la peinture et à la sculpture et aux autres arts). - Page 225: «chysanthèmes» remplacé par «chrysanthèmes» (des - chrysanthèmes et des hortensias pleins de fraîcheur). - Page 226: «fleur» remplacé par «fleurs» (un bouquet de fleurs - de Mlle de Craponne). - Page 242: «opinon» remplacé par «opinion» (pour que leur - opinion soit faite). - Page 274: «coktails» remplacé par «cocktails» (les vrais - cocktails, les vrais accessoires). - Page 279: «terriblements» remplacé par «terriblement» (rajeunir - les sujets terriblement usés). - Page 283: «conscienceux» remplacé par «consciencieux» (M. - Alexandre Bisson est consciencieux. Merci). - Page 299: «réthorique» remplacé par «rhétorique» (les fleurs... - de rhétorique et les plates-bandes philosophiques). - Page 343: doublure supprimée: Où sont et que deviennent les - grands cafés de luxe, maintenant? Ils sont devenus - brasseries. - Page 353: «Cieufuegos» remplacé par «Cienfuegos» (né à - Cienfuegos (île de Cuba), le 14 août 1857). - Page 377: «comique» remplacé par «comiques» (peu ou pas - d’opéras-comiques, de drames lyriques). - Page 391: «cestré sors» remplacé par «ces trésors» (Dieu - veuille que ces trésors deviennent). - Page 394: «comparée» remplacé par «comparé» (c’était une - bagatelle, comparé aux masses d’or). - Page 406: «rouvée» remplacé par «trouvée» (les médecins - l’avaient trouvée trop faible). - Page 428: «catagnettes» remplacé par «castagnettes» (de - tambourins et de castagnettes). - - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Loges et coulisses, by Jules Huret - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LOGES ET COULISSES *** - -***** This file should be named 62679-0.txt or 62679-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/6/7/62679/ - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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