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-The Project Gutenberg EBook of Loges et coulisses, by Jules Huret
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
-Title: Loges et coulisses
-
-Author: Jules Huret
-
-Release Date: July 17, 2020 [EBook #62679]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LOGES ET COULISSES ***
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-Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online
-Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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- Au lecteur.
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- L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été
- harmonisée, mais quelques erreurs clairement introduites
- par le typographe ou à l'impression ont été corrigées. La
- liste de ces corrections se trouve à la fin du texte.
-
- Également, à quelques endroits la ponctuation a été corrigée.
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- Loges et Coulisses
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-DU MÊME AUTEUR
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- ENQUÊTE SUR L’ÉVOLUTION LITTÉRAIRE (1 vol., Fasquelle).
- ENQUÊTE SUR LA QUESTION SOCIALE (1 vol., Perrin).
- SARAH BERNHARDT (1 vol., Juven).
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-_En préparation_:
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- TOUT YEUX ET TOUT OREILLES.
- LES GRÈVES.
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-
- JULES HURET
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- Loges et Coulisses
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- [Logo: RB]
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- PARIS
- ÉDITIONS DE LA REVUE BLANCHE
- 23, BOULEVARD DES ITALIENS, 23
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- 1901
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-
-Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays,
- même les scandinaves.
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- _Il a été tiré à part
- Dix exemplaires sur papier de Hollande, numérotés à la presse._
-
- JUSTIFICATION DU TIRAGE:
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- [Illustration: JH]
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-LOGES ET COULISSES
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-RÉJANE RACONTÉE PAR ELLE-MÊME[1]
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-Gabrielle Réju est née dans l’un des quartiers les plus purement
-parisiens de la capitale, 14, rue de la Douane, quartier de commerce
-et d’industrie, qui n’est pas encore le faubourg et qui n’est pas le
-boulevard. Son enfance s’est donc passée entre la porte Saint-Martin et
-la place du Château-d’Eau, là où défilent tous les cortèges populaires,
-là où se groupent toutes les émeutes, malgré la caserne d’en face.
-
- [1] En collaboration avec Paul Porel, directeur du Vaudeville.
-
-Quand elle vint au monde, sa mère tenait le buffet du foyer de
-l’Ambigu, et son père était contrôleur du théâtre. Ce père avait même
-autrefois joué un peu la comédie et le drame et dirigé le théâtre
-d’Arras. Sitôt qu’elle sut marcher, l’enfant passa donc les soirées
-près de sa mère, à l’Ambigu. Quand elle avait sommeil, on la couchait
-dans un coin sur des couvertures, et on venait la voir dormir là, son
-petit museau pâle encadré de l’auréole ébouriffée de ses cheveux noirs.
-Si elle se réveillait, elle allait dans la salle, s’asseyait au balcon,
-et buvait avec délices la terreur des mélodrames.
-
-Qui pourrait dire l’influence qu’eurent sur sa vie et sur sa carrière,
-ces premières années d’enfance? Pour elle, ce temps est présent à sa
-mémoire comme s’il était d’hier. Quand elle ne joue pas elle-même
-au Vaudeville, elle aime à aller revoir ce foyer Empire avec ses
-colonnes plates collées au mur, ces colonnes rondes de faux marbre
-rouge, ce petit balcon de fer pour trois personnes, qui communique
-avec les troisièmes galeries, ce lustre dont on baissait les lumières
-pendant chaque acte, et qui devenait alors triste, si triste! ce
-buffet d’acajou à la tablette de marbre gris, avec sa corbeille
-d’oranges, quelques boîtes de sucres d’orge, des pastilles au citron,
-cinq ou six madeleines et ces deux ou trois éternelles bouteilles et
-demi-bouteilles de champagne auxquelles on ne touchait jamais... Elle
-revoit, comme sur une plaque photographique bien conservée, ce qu’elle
-regardait par les vitres poisseuses du foyer: tout près, la marquise de
-verre, puis le terre-plein de l’Ambigu, les arbres, le boulevard, les
-becs de gaz, les petites lanternes allumées sur les voitures à bras des
-marchandes d’oranges, et, au fond, la place du Château-d’Eau.
-
-Et la salle! le velours rouge des fauteuils, le grand lustre imposant,
-le rideau surtout, le rideau avec le mystère de ce qui va être tout
-à l’heure, de ce qui va l’épouvanter, la charmer ou l’attendrir.
-Et, devant sa mémoire fidèle, passent les silhouettes qui lui
-paraissaient épiques des comédiens d’alors: les troisièmes rôles
-sinistres, Castellano, Omer et son regard d’aigle; les jeunes premières
-touchantes, et toujours en larmes: Jane Essler, Adèle Page, Dica Petit;
-les beaux jeunes premiers: Paul Clèves, Bondois, Paul Deshayes; les
-grands premiers rôles: Frédérick Lemaître, Mélingue, Lacressonnière,
-Marie-Laurent! Et c’était: _la Bouquetière des Innocents_, _la
-Poissarde_, _la Tour de Londres_, _Marie de Mancini_, _le Juif errant_,
-etc., etc.
-
-Le jour d’une nouvelle pièce, pendant les entr’actes, elle racontait
-Faction à sa mère, et elle s’essayait à imiter les artistes qu’elle
-venait de voir haleter et sangloter sur la scène. Ce qui la frappait
-le plus, c’était la mimique essoufflée des jeunes premières dans les
-instants dramatiques, et, tout en faisant bouffer son corsage d’enfant,
-elle demandait en imitant les halètements de la poitrine de Jane Essler
-soulevée comme une vague:
-
-«Mère, est-ce que je respire comme elle?»
-
-Elle se faisait des traînes avec des serviettes dont elle balayait
-majestueusement les planches du foyer, et, de son mouchoir, elle
-s’épongeait précipitamment les yeux en se détournant un peu, comme les
-artistes de drame qui ne doivent avoir l’air de pleurer que pour la
-salle.
-
-Le plus ancien souvenir qui soit resté dans sa mémoire d’enfant, c’est
-celui de la loge d’Adèle Page, où sa mère l’avait conduite un soir...
-Mais elle n’y vit qu’une chose: la psyché! Ses yeux ne pouvaient s’en
-détacher, ce fut longtemps dans son imagination puérile, le comble du
-luxe et de l’élégance, et, plus tard, à travers la vie, la vision de la
-psyché ne la quitta jamais; son rêve se réalisa un jour, et ce fut une
-fête! Elle se souvient aussi que ce soir-là, l’artiste mit son manteau
-de cour tout de velours et de pierreries sur ses petites épaules, et
-sur sa tête, son diadème royal!
-
-Avant qu’elle n’eût tout à fait cinq ans, son père mourut. Voilà
-donc la mère et l’enfant réduites à leurs propres forces. On la mit
-à l’école. Trois ou quatre années se passent ainsi. Mme Réju obtint
-un service de bureau à l’Hippodrome, et Gabrielle fut confiée à
-une amie. Chaque jour avant de partir, sa mère lui remet un franc
-pour son dîner du soir, qu’elle va prendre à un bouillon voisin,
-faubourg Saint-Martin, où la gérante a soin d’elle. On lui avait
-bien recommandé: «Surtout prends garde aux voitures! pour traverser,
-n’accepte jamais que l’aide d’un monsieur décoré.» Or, en ce temps-là,
-les messieurs décorés étaient plus rares qu’aujourd’hui, et souvent
-elle se voyait forcée de se contenter d’un monsieur qui «avait des
-gants». Elle était très fière de sortir ainsi, seule, et d’aller au
-restaurant comme une grande personne. Là, elle désobéissait à sa mère.
-Celle-ci lui recommandait bien de ne pas manger de salade; mais les
-autres plats étaient servis tout prêts, et ne laissaient aucune place
-à l’initiative. La salade, au contraire, on la préparait soi-même.
-«C’était plus âgé!» Et, comme à cet âge on n’a que l’envie de vieillir
-bien vite, elle commandait une salade pour affirmer son indépendance
-et prouver ses capacités. Sur ses vingt sous, elle en conservait un
-qui lui servait à acheter une orange. Non pas une orange d’un sou qui
-lui eût donné l’air trop petite fille, mais une grosse orange, un peu
-gâtée, qu’on lui donnait pour le même prix, et qu’elle allait ensuite
-étaler sur le rebord du balcon de l’Ambigu, où elle assistait, avant de
-rentrer, à un acte de _la Bouquetière des Innocents_ ou du _Crime de
-Faverne_.
-
-On demeurait alors rue de Lancry. En revenant de dîner, elle devait
-passer devant la terrasse du café de l’Ambigu. Elle se préparait de
-loin à ce passage. Elle connaissait naturellement tous les artistes, et
-elle savait qu’on la regardait. Aussi, toute fière d’un châle rouge à
-carreaux de sept francs cinquante qu’elle trouvait plus beau que tous
-les manteaux de fourrure, elle prenait sa tournure la plus désinvolte,
-se cambrait la taille aux approches de la terrasse, et adressait à
-la galerie le plus gracieux et à la fois le plus cérémonieux de ses
-sourires!
-
-La nature précoce et complexe de la petite Gabrielle faisait
-l’admiration de tous les amis de sa famille. Sa mère raconte un fait
-qui montre d’une façon saisissante la vivacité de son intelligence
-et sa sensibilité. La famille était liée avec le propriétaire du
-café de l’Ambigu. L’homme dominateur, tyrannique, brutal, battait
-outrageusement sa femme. Et Gabrielle quand elle voyait le mari froncer
-le sourcil, faire un signe de tête à son épouse, celle-ci monter
-l’escalier qui conduisait à l’entresol, et l’homme la suivre, savait
-qu’une scène terrible allait se passer. Elle restait là, tremblant de
-tous ses membres. Un jour qu’elle avait assisté à ces préliminaires et
-que des cris et des bruits de meubles brisés arrivaient de l’entresol
-dans le café, un client, étonné d’un tel vacarme demanda à l’enfant ce
-qui se passait là-haut... Et elle aussitôt de répondre: «Monsieur, on
-répète, on répète!» cachant ainsi de son mensonge improvisé la honte de
-ces brutalités et donnant de la vraisemblance au tapage infernal et aux
-cris qui bouleversaient la maison.
-
-Entre les heures de classe, et le jeudi toute la journée, l’enfant
-aidait sa mère à fabriquer des éventails pour la maison Meyer, rue
-Meslay, des éventails à palmes où elle se montrait très habile. La
-façon de ces éventails se payait 2 fr. 25 ou 2 fr. 50 la douzaine.
-Mais les deux femmes étaient fières: elles ne voulaient pas qu’on sût
-qu’elles travaillaient de leurs mains. Et elles donnaient cinq sous par
-douzaine à une voisine qui les portait pour elles chez ce fabricant!
-
-«C’étaient nous les femmes du monde dignes et fières qui travaillent en
-cachette!» dit plaisamment Réjane en racontant ces détails.
-
-On changea de quartier et on alla habiter la rue Notre-Dame-de-Lorette
-au nº 17. Ce simple déménagement aura, comme on va le voir, une
-importance énorme pour l’avenir de l’enfant. Restant dans le voisinage
-de l’Ambigu où les artistes la connaissaient et l’aimaient déjà, et
-l’âge arrivant, avec la vocation qui se dessinait, elle débuterait
-à coup sûr un beau jour dans ce théâtre de drame populaire, et,
-vraisemblablement, y demeurerait. Au lieu de cela, elle entrera dans la
-carrière par le Conservatoire, elle y étudiera les traditions--pour ne
-pas les suivre--y deviendra l’élève préférée de Regnier et l’écoutera
-toujours avec obéissance et vénération,--comme le montrera la suite de
-cette histoire.
-
-Dans la maison qu’habitaient Madame Réju et sa fille et sur le même
-palier, se trouvait une dame avec qui, peu à peu, elles se lièrent.
-Quand arriva la guerre, la dame quitta Paris en priant Madame Réju de
-vouloir bien, en son absence, surveiller son appartement qui donnait
-sur la rue. Et c’est de sa fenêtre qu’un beau matin l’enfant assista
-à la fusillade entre Versaillais et Communards. Les Versaillais
-avaient tourné la barricade de Notre-Dame-de-Lorette, envahi la rue
-Saint-Georges et, par le derrière des maisons, étaient arrivés à la
-rue Notre-Dame-de-Lorette d’où ils pouvaient à l’aise canarder les
-insurgés. L’enfant conserva de cette journée une vision terrible.
-Curieuse, elle alla jusqu’aux fenêtres matelassées derrière lesquelles
-tiraient les Versaillais, et elle entendit siffler sous son nez les
-balles des Communards répondant à celles de la troupe. Et elle vit, le
-soir, passer devant ses yeux les corps d’un capitaine et d’un jeune
-sergent, que, le matin, elle avait aperçus luttant dans l’ardeur de la
-bataille. Première vision de la mort pour ses yeux d’enfant, premier
-souvenir historique de sa vie.
-
-La guerre terminée et la Commune vaincue, Gabrielle Réju retourna en
-classe à la pension Boulet, rue Pigalle. Ayant grandi, elle se rendit
-compte qu’elle n’avait jusque-là rien appris, et se mit à étudier
-avec conscience. Naturellement, elle avait conquis la maîtresse de
-pension, qui, voulant lui donner une preuve d’intérêt, la poussa à
-obtenir ses brevets. Elle lui faisait entrevoir que, son premier
-diplôme conquis, et en attendant le brevet supérieur, elle la prendrait
-comme sous-maîtresse à 40 francs par mois d’appointements, plus «le
-déjeuner». Mme Réju s’enthousiasma de cette idée, et résolut de
-l’accepter pour sa fille. Mais celle-ci avait déjà son rêve qu’elle
-dorlotait avec amour au fond de sa cervelle enfantine. Provisoirement,
-elle accepta de faire la classe aux toutes petites, car elle adorait
-les enfants. Malheureusement, si elle apprenait bien ses leçons, elle
-négligeait la couture et la broderie. Et, un jour, qu’une petite vint
-lui demander de lui enseigner «le point de marque» elle fut bien
-embarrassée, mais pas longtemps: «Comment! tu ne sais pas encore faire
-le point de marque, à ton âge?» s’indigna-t-elle. Et la petiote de
-répondre en zézayant: «Non, mademoiselle.» Alors, avisant une enfant
-plus grande qui marquait avec entrain, elle lui dit négligemment:
-«Allons, toi, montre à la petite paresseuse comment on fait le point de
-marque! Moi, je n’ai pas le temps!»
-
-Quelquefois, le dimanche, on allait en soirée chez une amie de sa
-mère, où se réunissaient des artistes comme Félicien David, Joseph
-Kelm, l’auteur de _Fallait pas qu’il y aille_, l’architecte Frantz
-Jourdain, et d’autres encore qui constituaient une sorte de cercle
-artiste, quelque chose comme un _Chat Noir_ mondain, où étaient fort
-goûtées ses qualités de spontanéité, d’esprit, de naturel et de gaieté.
-Elle chantait des chansonnettes du temps, pleines de sous-entendus
-croustillants, qu’elle soulignait, sans y rien comprendre, d’œillades
-et de sourires à mourir de rire!
-
-Son goût pour le théâtre s’augmentait de ses succès d’enfant. Elle
-roulait ses projets dans sa tête! Elle voulait décidément être
-«actrice». Elle voulait, comme celles qu’elle avait vues, faire pleurer
-des salles entières et acclamer son héroïsme de mère ou de fiancée
-persécutée.
-
-La querelle commença entre la mère et la fille, éternelle et vaine
-querelle qui finit toujours par la victoire de celle qui veut. En
-attendant, c’était la lutte journalière. Mme Réju poussait aux diplômes:
-
-«Quand une carrière honorable s’offre à vous, répétait-elle (pense
-donc! 40 francs et le déjeuner!), on n’a pas le droit de faire de sa
-mère, une mère d’actrice!...»
-
-Oh! ce mot dédaigneux de «mère d’actrice», Réjane après vingt-cinq
-ans passés, l’a encore sur le cœur. Et, de temps en temps, sa seule
-vengeance c’est de le répéter à son auteur à présent subjuguée par les
-triomphes de la petite rebelle.
-
-Un soir, en revenant de la rive gauche avec sa mère, Gabrielle Réju
-aperçoit à la porte des artistes du Théâtre-Français, un rassemblement.
-Les deux femmes s’approchent et s’informent: c’était la représentation
-d’adieux de Regnier; des admirateurs l’attendaient à la sortie pour lui
-faire une ovation. La petite veut demeurer «pour voir M. Regnier!» Elle
-ne l’avait jamais entendu jouer, mais son nom était venu jusqu’à elle
-comme celui d’un grand artiste, probe et honnête, celui du maître rêvé.
-Elle vit bientôt s’avancer entre les deux rangs de curieux accompagné
-d’une dame à cheveux blancs, un petit vieillard rasé et vénérable, qui
-monta en voiture, l’air modeste et confus. Puis la vision disparut,
-mais jamais ne s’effaça de sa mémoire...
-
-Une année se passa encore en luttes continuelles. Une amie de Mme
-Réju, Angelo, artiste charmante et bonne, qui continua plus tard à
-s’intéresser à l’enfant, apprend que celle-ci veut devenir artiste, et
-l’opposition de sa mère. Elle cherche un moyen d’apaiser le conflit.
-Elle dit qu’il faudra la marier jeune, et s’offre à lui constituer
-une dot de 10.000 francs. Mais Réjane refuse de penser à ces choses
-lointaines. Et elle continue à lutter.
-
-Finalement, la résistance maternelle fut vaincue.
-
-Mais comment procéderait-on?
-
-La dame du palier était revenue à Paris, après la guerre. Mise au
-courant de la volonté irrésistible de l’enfant, elle donne le conseil
-de la faire entrer au Conservatoire. Elle connaît justement le fils
-de Jules Simon, alors ministre de l’Instruction publique et des
-Beaux-Arts. Par cet intermédiaire inattendu, voilà la jeune Gabrielle
-en rapports avec ce même Charles Simon, qui, vingt-huit ans après,
-écrira pour elle avec son ami Pierre Berton, la _Zaza_, dont elle fait
-un triomphe. Charles Simon est intimement lié avec la famille Regnier.
-La petite ira donc voir le vieux maître. Regnier la reçoit avec
-affabilité, mais tente de la dissuader. En vain! L’enfant résiste avec
-tant de fermeté, montre une résolution si ardente qu’il consent à la
-prendre, comme auditrice, pendant deux mois.
-
-«Mais si, ce temps écoulé, je m’aperçois que vos efforts sont inutiles
-et que vous n’avez pas d’avenir, promettez-moi de me croire et de
-m’obéir?... Me donnez-vous votre parole?»
-
-La petite hésita... Donner sa parole, pour elle, était déjà chose
-grave. Elle se fait préciser les conditions du contrat:
-
-«Alors, insiste-t-elle, si dans deux mois vous me dites de ne pas
-continuer, je ne devrai jamais, jamais, faire de théâtre?
-
---Jamais!» affirma le vieux comédien.
-
-Mais elle, sure d’avance, convaincue de la réussite, promit.
-
-Et, comme elle grasseyait horriblement, elle se mit, en attendant, sur
-le conseil de Regnier, à faire durant des heures les _te de, te de,
-rrre, rrre_, de la méthode. Si bien qu’au bout de trois mois Regnier
-put lui dire, en l’entendant parler:
-
-«C’est parfait. Vous grasseyez beaucoup plus qu’avant!...»
-
-N’importe, elle entra. Regnier écrivit à Charles Simon cette lettre que
-Réjane conserve comme la prunelle de ses yeux:
-
-
- Château de Sol-Juif,
- Canton de Saint-Pierre-lès-Nemours
- (Seine-et-Marne)
-
- Je ne puis, mon cher Charles, que vous répéter ce que j’ai déjà
- dit à Mlle Réju: que je la prendrai comme élève à la rentrée
- des classes, à moins qu’il ne s’élève entre cette époque et ma
- promesse un de ces obstacles dont tout le bon vouloir du monde
- ne peut triompher, et que rien, absolument rien ne me fait
- prévoir.
-
- Est-ce assez net, et êtes-vous content?
-
- Vous me le direz la semaine prochaine. Je serai de retour à
- Paris dimanche soir.
-
- A vous,
- REGNIER.
-
-
-A la rentrée, elle passe l’examen d’admission dans le rôle d’Henriette,
-des _Femmes savantes_, et on l’admet.
-
-La voilà donc embarquée et pour toujours, sur sa galère glorieuse.
-
-Elle suit assidûment le cours de Regnier. Au Conservatoire, elle se
-trouve avec Jeanne Samary, Maria Legault, Marie Kolb, MM. Achard,
-Truffier, Marais, Dermez, Villain, Davrigny, Kéraval, Albert Carré!
-Comme elle entend travailler sérieusement elle ne se contente pas des
-leçons de l’école, et le pauvre ménage se saigne aux quatre veines
-pour prendre une dizaine de cachets à 10 francs pour des leçons
-particulières que donnait Regnier dans son appartement de la rue
-d’Aumale. Quand elle eut épuisé ses dix premiers cachets, elle en prit
-dix autres. Mais, un jour Regnier lui dit:
-
-«Tu as tes cachets?
-
---Oui.
-
---Donne-les-moi.»
-
-Et il les déchira, en ajoutant:
-
-«Quand on a affaire à un tempérament d’artiste tel que le tien, on ne
-fait pas payer ses leçons.»
-
-Ce fut là la sanction du vieux maître à la convention conclue entre
-lui et son élève lors de leur première entrevue: au lieu de l’empêcher
-de continuer, il entendait la mener lui-même gratuitement jusqu’au
-bout de ses études. Au mois de janvier 1873 (il y avait donc deux mois
-qu’elle suivait les cours du Conservatoire), on fit passer à tous les
-nouveaux élèves un examen d’élimination. Comme on était forcé d’en
-recevoir beaucoup en octobre grâce aux innombrables recommandations
-qui assaillaient les professeurs et le jury, on employait ce système
-d’épuration à la rentrée de janvier. Gabrielle Réju subit l’examen
-comme tout le monde. C’est dans le rôle d’Agnès qu’on la jugea, un
-de ces rôles d’ingénue pas du tout faits pour elle. Elle portait une
-petite robe courte serrée à la taille par une ceinture à boucle de
-nacre. Elle n’était pas d’une beauté frappante. Et même sa grâce et le
-charme malicieux de la physionomie n’étaient encore qu’en formation:
-elle se trouvait à l’âge ingrat des fillettes. A côté d’elle, au
-contraire, concourait une superbe fille, Julia Rochefort, qui conquit
-le jury, et dont la figure, n’ayant rien de scénique, devint--chose
-curieuse--impossible à la scène quelques années après. Toujours est-il
-qu’Édouard Thierry, alors directeur de la Comédie-Française, et qui
-faisait partie du jury, se pencha à l’oreille de Regnier et lui dit sur
-un ton un peu dégoûté:
-
-«Est-ce que nous la gardons, celle-là?
-
---Oui, répondit Regnier, elle est de ma classe, et j’y tiens.»
-
-L’année scolaire s’écoule. Arrive la période des concours. Mais il
-fallait passer l’examen préalable. Regnier avait choisi pour elle:
-_l’Intrigue épistolaire_. Édouard Thierry ne la reconnut pas, et il dit
-à Regnier:
-
-«Elle est charmante, cette enfant! C’est l’espoir du concours!»
-
-Alors le professeur se penchant à son tour à l’oreille du directeur de
-la Comédie-Française comme celui-ci avait fait huit mois auparavant,
-lui dit sur le même ton, sans enthousiasme:
-
-«Alors, nous la gardons, celle-là?»
-
-C’est dans cette même scène de _l’Intrigue épistolaire_ qu’elle obtint
-sa première récompense, un premier accessit, en août 1873.
-
-Il faut entendre raconter à Réjane l’histoire de la toilette de son
-premier concours!
-
-Regnier s’y intéressait beaucoup. Il lui avait demandé:
-
-«Comment seras-tu habillée?
-
---Très bien. C’est ma mère qui se charge de tout faire elle-même.
-
---A-t-elle du goût, ta mère?
-
---Beaucoup.»
-
-«Seulement, je ne lui disais pas que nous avions dépensé dix francs
-juste en tout! Je revois ma petite robe courte, en tarlatane blanche,
-avec des bretelles en tarlatane aussi. L’étoffe coûtait neuf sous
-le mètre. On l’avait mouillée pour l’assouplir. Quelles chaussures
-portais-je? Je ne sais plus. Sans doute d’anciennes bottines en
-lasting recouvertes à neuf. Quant à mes gants, c’est Mme Regnier qui me
-les avait offerts. Regnier me dit: «Je veux tout de même voir, avant,
-comment tu seras habillée. J’irai chez toi à neuf heures. Mais comme
-je désire recevoir une impression d’ensemble, tu ouvriras la porte
-d’un seul coup, en disant: «Me voilà!» En effet, Regnier arriva à neuf
-heures. Il s’assit seul dans notre petit salon, et de derrière la
-porte je lui demandai s’il était prêt: «J’y suis, ma Minette, tu peux
-entrer.» J’entrai en coup de vent, radieuse dans ma tarlatane. Le brave
-homme eut bien garde de rien critiquer, et se contenta de me dire: «Tu
-es charmante, ma Minette, charmante!» On débattit la question de savoir
-si je mettrais ou non un médaillon autour du cou. J’en avais un en fer
-forgé, mon seul bijou. Finalement on se résolut à me le mettre parce
-que cela m’engraissait! Je plantai naturellement du jasmin dans mes
-cheveux, car ma mère adorait cette fleur qui remplaçait pour elle tous
-les piquets de plumes et tous les rubans du monde!»
-
-Cette année-là, Mlle Legault avait obtenu son premier prix de comédie,
-et était engagée à la Comédie-Française. Son départ du Conservatoire
-laissait vacante une bourse de douze cents francs. Les économies du
-petit ménage Réju à la fin absorbées, et le dur problème de la vie
-se posant devant l’année d’études qui restait à accomplir, Regnier
-promit de tenter d’obtenir la bourse pour son élève préférée. Et comme
-il devait s’écouler deux mois jusqu’à la rentrée des classes, il
-s’agissait de l’obtenir tout de suite pour profiter de ces deux mois
-de subvention. Deux cents francs, une fortune! Les professeurs n’ont
-pas le droit de faire connaître eux-mêmes à leurs élèves les faveurs
-dont elles sont l’objet: c’est l’administration qui se réserve ce soin.
-Mais la jeune Gabrielle insista tant pour «savoir» le jour même, que
-Regnier le lui promit: «Seulement, je ne pourrai pas te parler! lui
-dit-il. Tu te tiendras sous la porte cochère, après le concours. Si
-c’est oui, je me gratterai le nez.» Elle attendit donc accompagnée
-de sa mère, avec quelle impatience! la sortie des membres du jury.
-Soudain, ils apparurent. Ce fut d’abord Legouvé, qui se pressa le nez
-avec insistance, ce fut ensuite Beauplan qui fit le même jeu de scène,
-puis Ambroise Thomas qui se frottait éperdument les narines... Elle
-ne comprenait rien à cette procession de nez en démangeaison, ne
-pouvant pas croire que toutes ces démonstrations étaient pour elle et
-sa bourse! Enfin Regnier parut à son tour, et, en souriant, se gratta
-légèrement le nez du bout de son index! La joie de Gabrielle fut sans
-bornes. A son âge et pour les natures ardentes comme la sienne, toutes
-les réussites sont d’immenses bonheurs.
-
-Dans son feuilleton qui suivit le concours, M. Sarcey écrivait:
-
-
- Le soir même du concours, je dînais avec un des auteurs
- dramatiques les plus en vogue de ce temps.
-
- «Je vous attendais, me dit-il. Il me faut pour une pièce qu’on
- va bientôt jouer une petite fille qui ait de l’esprit et du
- mordant; me rapportez-vous du Conservatoire?
-
- --Dame! tout de même. C’est une enfant de quinze ans; elle
- a une de ces petites frimousses spirituelles qui sentent
- leur Parisienne d’une lieue. Elle se nomme d’un bien vilain
- nom qu’elle changera pour entrer au théâtre: Réju, élève
- de Regnier, et le diable au corps. Si celle-là ne fait pas
- son chemin je serai bien attrapé. Si j’étais directeur, je
- l’engagerais tout de suite. Mais comme je suis critique,
- je l’engagerai tout simplement à achever ses études. A son
- âge on doit avoir de hautes ambitions; le meilleur moyen
- de primer dans un théâtre de genre, c’est d’avoir visé la
- Comédie-Française.
-
- --Vous parlez comme un livre!» me répondit Meilhac.
-
- Tiens? son nom vient de m’échapper. Mais je ne m’en dédis pas:
- tout ce qu’il y a d’ingénues-comiques en disponibilité va
- tomber chez lui pour demander son rôle; et je rirais bien dans
- ma vieille barbe. Elle est charmante, cette jolie et piquante
- jeune fille, et je suis bien aise qu’on lui ait, malgré sa
- grande jeunesse, donné un premier accessit.
-
-
-En ce temps-là, Réjane donnait des leçons à son tour! Pour l’aider
-à vivre, on lui avait trouvé deux sœurs, jeunes filles bordelaises
-douées d’un fort accent gascon. Il s’agissait de rectifier cet accent
-pour leur apprendre le _Passant_. Elles disaient «le Passaing» et
-«Voulez-vous un peu de brioche, té?» A neuf heures, tous les jours,
-et par tous les temps, elle se rendait au domicile des deux sœurs
-et faisait de son mieux... Un matin, en passant devant une église,
-elle vit un rassemblement, des quantités de fleurs, tout un apparat.
-Les gens de l’omnibus s’enquirent, et un homme qui venait de lire le
-journal dit: «C’est une actrice qu’on enterre, c’est Desclée...» Réjane
-se leva, comme pour descendre de la voiture, mais elle réfléchit qu’on
-l’attendait pour sa leçon, qu’elle en avait besoin, et elle se rassit
-en faisant un long signe de croix... C’est ainsi qu’elle adressa son
-dernier adieu à la grande artiste de qui elle devait par la suite
-procéder. A cette époque, Réjane avait vu Desclée trois ou quatre fois,
-dans _Froufrou_, dans _la Princesse Georges_, dans _le Demi-Monde_,
-dans la _Femme de Claude_. Et elle s’était dit, en la voyant: «C’est
-ça, le théâtre!»
-
-Au cours de cette dernière année de Conservatoire, Réjane connut une
-des plus grandes joies de sa vie. Un matin Regnier lui fait dire,
-pendant une leçon à la classe, _la Fille d’Honneur_, une poésie qu’elle
-avait entendue rabâcher cent fois à Mlle Baretta, et qu’elle savait
-ainsi par cœur. Réjane tremblait, car ses deux élèves bordelaises
-assistaient au cours comme auditrices, et le professeur, très
-sévère, arrêtait les élèves à chaque seconde et les faisait répéter
-jusqu’à l’inflexion juste. Mais il la laissa aller jusqu’au bout,
-sans l’interrompre une seule fois. Elle, ne comprenant rien à cette
-bienveillance inaccoutumée, se demandait: «Mon Dieu! que va-t-il dire à
-la fin?...» Lui, tranquillement, sur le ton qu’on emploie pour annoncer
-une chose fatale, contre laquelle il n’y a pas à lutter, prononça
-ces simples mots: «C’est très bien, ma petite, descends, tu seras
-une grande artiste...» Ah! l’artiste, depuis lors, eut l’occasion de
-signer bien des engagements splendides, elle goûta la joie de bien des
-triomphes, reçut les félicitations des souverains dans leurs palais,
-mais jamais les émotions ressenties depuis n’eurent la qualité et
-l’intensité de celle-là!
-
-Talbot était encore directeur du petit théâtre de la Tour-d’Auvergne.
-Il attirait là, le dimanche, les jeunes élèves du Conservatoire
-pour un cachet de cinq francs. Naturellement Réjane y accompagnait
-ses camarades dès sa première année d’études. Elle avait même joué
-_les Deux Timides_ avec Albert Carré, dont l’accent lourd et un peu
-pâteux faisait la joie des autres, et qui jouait vraiment très mal.
-Il tenait dans cette pièce le rôle du père de Réjane. «Au beau milieu
-de l’action--c’est Réjane qui raconte,--je le vois encore, assis
-devant une table, il cherche son mouchoir, le porte à son nez, et
-s’arrête d’écrire la lettre qu’il venait de commencer. Il saignait
-du nez! Il n’hésite pas, il se lève, quitte la scène et me plante
-là, tranquillement. Notez que c’était la première fois que je me
-trouvais devant un public. Qu’est-ce que je vais devenir, seule, là,
-sur ce plancher, sans réplique? Faut-il que je m’en aille? Faut-il
-que je reste? Va-t-il revenir? Mme Doche se trouvait justement dans
-l’avant-scène. Éperdue, je la regarde, comme la femme qui a créé _la
-Dame aux Camélias_, et mes yeux suppliants lui demandent un miracle.
-Elle me fait signe comme elle peut, et voyez si c’est commode quand
-on est assis dans une loge--me fait signe de m’asseoir! Par miracle,
-en effet, je comprends. Je comprends et je m’assieds... Mais une fois
-là, que vais-je faire? Les mêmes problèmes s’agitent dans ma cervelle.
-J’entends du vacarme dans la coulisse. Des gens me crient: «Mais
-sortez donc!» Comme c’est facile de sortir quand on n’a pas de mot de
-sortie! D’ailleurs d’autres voix m’arrivent: «Il ne saigne plus. Il va
-rentrer.» J’attends toujours.
-
-»Décidément que vais-je faire devant cette table? J’aperçois la plume
-et le papier. J’ai une inspiration du ciel. Je saisis la plume de l’air
-le plus naturel du monde, et je me mets à achever la lettre commencée
-par Carré, au milieu des applaudissements de la salle qui a tout
-compris. Le «saigneur» revient enfin et la pièce peut finir.»
-
-On allait aussi quelquefois le dimanche jouer dans la banlieue de
-Paris. On poussait jusqu’à Versailles, Mantes ou Chartres. Et c’est un
-jour, à Chartres, qu’on jouait _les Paysans Lorrains_, que le nom de
-«Réjane» parut pour la première fois sur une affiche. Jusque-là elle
-s’appelait Réju. Et tout le monde se mit d’accord pour lui conseiller
-de changer de nom, depuis Alexandre Dumas jusqu’à ses camarades. On
-avait cherché à conserver quelque chose du nom, et on hésitait entre
-Régille, Réjalle, Réjolle, quand un matin, à la classe, elle trouva
-soudain: «Tiens, Réjane, pourquoi pas Réjane?»
-
-Ballande donnait en ce temps-là à la Porte-Saint-Martin, des
-matinées-conférences. Comme Talbot, il recourait aux jeunes élèves du
-Conservatoire, mais, au lieu de cinq francs, il les payait dix francs.
-Aussi ces représentations étaient-elles recherchées. Réjane y joua un
-jour dans _le Dépit amoureux_, qu’on donnait en cinq actes, le rôle
-travesti d’Ascanio, rôle obscur et même incompréhensible qu’on supprime
-d’ordinaire. Mais elle y fut mal notée: Ballande lui avait fait répéter
-les saluts, avec un chapeau melon qu’elle mettait sous son bras après
-les grands gestes à plumeau en usage au XVIIe siècle. Ce chapeau melon
-était très bombé; aussi la jour de la représentation quand elle eut à
-faire les mêmes gestes et qu’elle essaya de serrer son chapeau plat
-sous son bras, il était déjà loin derrière elle.
-
-Une deuxième tentative faite par Ballande fut moins heureuse encore,
-Réjane tenait un rôle dans _les Ménechmes_. Elle attendait dans le
-foyer. Tout à coup on lui crie: «C’est à vous!» Elle se met à courir,
-enfile un escalier, le descend, et se trouve sur... le trottoir de la
-rue de Bondy! Elle s’était trompée de chemin! Quand elle remonta, après
-cinq minutes de recherches, vous devinez comment elle fut reçue.
-
-Le concours de 1874 arriva.
-
-Ses camarades, son professeur, se disaient sûrs de son premier prix.
-Elle avait choisi, ou plutôt Regnier avait choisi pour elle une scène
-de Roxelane, des _Trois Sultanes_. Mme Angelo, toujours prête à lui
-rendre service, s’était chargée de l’habiller. «Tu n’auras pas une robe
-de mille francs, lui dit-elle, car on te sait pauvre, et il ne faut pas
-qu’on te prenne pour ce que tu n’es pas!» Néanmoins elle lui commanda
-sa toilette chez Laferrière. C’était encore une robe de tarlatane
-blanche, comme l’année précédente. Mais de quelle façon! Elle mit
-naturellement du jasmin dans ses cheveux et constata qu’elle en avait
-créé la mode, car presque toutes ses camarades s’étaient fleuries de
-jasmin, comme elle avait fait à son premier concours.
-
-La scène des _Trois Sultanes_ n’avait pas beaucoup réussi, et elle se
-sentait grand’peur. Par bonheur, elle devait donner la réplique à son
-camarade Davrigny dans _la Jeunesse_, d’Emile Augier. Dans la pièce,
-les deux jeunes gens se rencontrent à la fontaine. Le jeune homme
-dit: «Cyprienne!» Elle répond simplement: «Ah! mon Dieu!» Mais ses
-yeux s’emplissent de larmes, sa gorge se serre, et l’accent qu’elle
-met dans cette exclamation est tel, que la salle entière éclate en
-applaudissements. Ce début la remonta, et, rassurée, elle joua la
-scène avec un succès d’émotion considérable. De sorte que, poussée
-jusqu’à présent vers les soubrettes et les coquettes gaies, elle eut ce
-jour-là, et par hasard, la révélation de son don dramatique.
-
-On ne lui décerna pourtant qu’un second prix, qu’elle partagea avec
-Jeanne Samary.
-
-Son professeur Regnier n’avait pas eu la patience d’attendre la fin du
-concours. Il l’entendit jouer sa scène et s’en alla en disant: «C’est
-le premier prix, sûr! Et tu viendras me l’annoncer chez moi, tout
-à l’heure.» Regnier l’attendait, en effet, en haut de son escalier.
-Aussitôt qu’il l’aperçut, il lui cria:
-
-«Eh bien?
-
---Je ne l’ai pas, monsieur! Le second seulement.»
-
-Et le vieux maître, tout pâle, frémissant de colère, lâcha:
-
-«Ah! les malfaiteurs!...»
-
-La Presse du lendemain est encore bien instructive à consulter.
-
-Sarcey a suivi Réjane. Il la retrouve avec son second prix et il dit:
-
-
- J’avoue que, pour ma part, j’aurais volontiers attribué à Mlle
- Réjane un premier prix. Il me semble qu’elle l’avait mérité.
- Mais le jury se décide souvent par des motifs extrinsèques et
- secrets, où il ne nous est pas permis de pénétrer. Un premier
- prix donne droit d’entrée à la Comédie-Française, et le jury ne
- croyait point que Mlle Réjane avec sa petite figure éveillée,
- convînt au vaste cadre de la maison de Molière. Voilà qui est
- bien; mais le second prix, qu’on lui a décerné, autorise le
- directeur de l’Odéon à la prendre dans sa troupe, et cette
- perspective seule aurait dû suffire pour détourner le jury de
- son idée... Que fera Mlle Réjane à l’Odéon? Elle montrera ses
- jambes dans _la Jeunesse de Louis XIV_ que l’on va reprendre
- au début de la saison. Voilà un beau venez-y voir! Il faut
- qu’elle aille ou au Vaudeville ou au Gymnase. C’est là qu’elle
- se formera, c’est là qu’elle apprendra son métier, qu’on jugera
- de ce qu’elle est capable de faire, qu’elle se préparera à la
- Comédie-Française si elle y doit jamais entrer...
-
- ... Qu’elle a d’esprit dans le regard et dans le sourire avec
- ses petits yeux perçants et malins, avec sa petite mine en
- avant, elle vous a un air si futé qu’on se sent égayé rien qu’à
- la voir.
-
- Sa bienvenue au jour, lui rit dans tous les yeux.
-
-
-Et il répète encore:
-
-
- Je serai bien surpris si elle ne fait pas son chemin.
-
-
-Voilà Réjane hors de l’école. Sa vraie carrière va commencer.
-
-Où ira-t-elle?
-
-Avant la fin du Conservatoire, M. Duquesnel, alors directeur de
-l’Odéon, lui avait proposé d’y aller jouer _la Jeunesse de Louis
-XIV_, et le regretté M. Carvalho lui ouvrait le Vaudeville. Mais
-elle refusa, désireuse de finir ses études régulières. Le Gymnase la
-guettait également. Elle se décida pour le Vaudeville et signa, avec
-les nouveaux directeurs, un engagement conditionnel. Si l’Odéon, comme
-c’était son droit, ne la réclamait pas, elle débuterait au boulevard.
-A l’Odéon, on lui offrait 150 francs par mois, au Vaudeville c’était
-4.000 francs par an et les costumes. Elle souhaitait donc ardemment
-que l’Odéon l’oubliât. Il paraissait l’oublier, en effet. L’ouverture
-d’octobre arriva. Sa situation n’était toujours pas réglée. Elle
-alla au Ministère des Beaux-Arts. Elle retrouva là le secrétaire du
-Ministre, qui l’avait vivement complimentée lors du concours. Elle
-lui exposa son cas et ses angoisses, et obtint une lettre du Ministre
-qui la dégageait de l’Odéon. Il ne restait d’ailleurs plus que deux
-jours de délai pour qu’elle fût légalement libérée. Mais, prévenu sans
-doute, M. Duquesnel, avant l’expiration de ce délai, envoya à Réjane un
-bulletin de répétition pour _la Jeunesse de Louis XIV_. La débutante,
-qui aimait déjà les choses bien faites, se rendit à l’Odéon et fut
-reçue par le directeur qui lui dit:
-
-«Eh bien! nous répétons demain à une heure.
-
---Il n’y a qu’un obstacle à cela, répondit Réjane, c’est que j’ai
-demain à la même heure, une répétition au Vaudeville...» Ce n’était
-pas vrai, mais, nous venons de le dire, elle aimait les choses bien
-faites... Explication. M. Duquesnel avait entre les mains une lettre du
-directeur des Beaux-Arts, l’autorisant à réclamer le second prix pour
-l’Odéon. «C’est que j’ai aussi une lettre qui me dégage, objecta-t-elle
-tranquillement; elle n’est pas du directeur des Beaux-Arts, c’est vrai,
-mais elle est du Ministre... Voyez plutôt...» Et elle sortit sa lettre,
-qu’elle lui montra de loin, sans lui permettre de la toucher...
-
-Ce fut toute une affaire. M. Duquesnel se plaignit, et on lui accorda
-des compensations pour le dédommager.
-
-«De sorte que, dit Réjane lorsqu’elle raconte cette anecdote, si
-l’Odéon aujourd’hui a des fauteuils en velours, c’est à moi qu’il le
-doit!»
-
- * * *
-
-Ici se place un chapitre charmant de la jeunesse de Réjane: ce sont
-ses rapports avec son grand professeur Regnier. Elle a conservé
-soigneusement les lettres qu’il lui a écrites, et nous avons pu
-retrouver, grâce à l’obligeance de Mme Alexandre Dumas, quelques-unes
-des lettres de Réjane. On verra, d’un côté, quelle confiance, quelle
-naïveté et quelle reconnaissance; de l’autre, quelle sagesse, quelle
-intelligence, quelle bonté, quelle noblesse d’âme.
-
-L’anniversaire de Regnier tombait le 1er avril. Tous les ans, sans
-jamais l’oublier, Réjane écrivait le 31 mars à son professeur, et lui
-envoyait son petit souvenir. Regnier répondait:
-
-
- 1er avril 1875.
-
- Est-ce que tu dois me faire des cadeaux, mon enfant! En ai-je
- besoin pour être assuré de ton affection? Suis donc mieux
- mes conseils, chère fillette, garde ton argent, et ne songe
- à me donner jamais que ton amitié. C’est le seul présent que
- je veuille de toi et le seul aussi, je t’en préviens, que
- j’accepterai à l’avenir.
-
- Tu désires pouvoir encore fêter longtemps l’anniversaire de
- ma naissance, je le désire aussi pour toi, tu n’aurais jamais
- de meilleur ami, de meilleur conseiller, et personne, sauf ta
- mère, qui s’intéresse davantage à ton bonheur.
-
- Je te remercie néanmoins, et t’embrasse de tout mon cœur.
-
- Ton vieux ami,
- REGNIER.
-
-
-Réjane était allée en voyage, l’été. A son retour, elle écrivait:
-
-
- Lundi, 23 août 1875.
-
- Mon bon Maître,
-
- Je suis de retour de la mer depuis quelques jours, j’espère
- avoir retrouvé à Scheveningen la santé qui depuis quelques mois
- semblait me faire défaut. J’ai suivi vos conseils et suis allée
- visiter La Haye, Rotterdam, Amsterdam, et enfin Anvers; que de
- chefs-d’œuvre, et comme j’aurais été heureuse de vous voir à
- ce moment-là, pour vous communiquer mes impressions; jamais je
- n’oublierai tout ce que j’ai vu, et il me tarde d’être près de
- vous pour causer de toutes ces merveilles.
-
- M. Coquelin est venu nous lire _Madame Lili_ avec sa verve et
- son esprit habituels; mais je suis bien embarrassée sans vous,
- mon bon Maître, et pourtant je vous sais si fatigué que je
- n’ose pas vous demander de me sacrifier quelques heures d’un
- repos dont vous avez tant besoin.
-
- Nous répétons tous les jours environ de une heure à trois
- heures; si vous avez un instant, je compte sur votre bonté
- habituelle pour ne pas oublier votre bien dévouée et bien
- reconnaissante élève.
-
- Merci à l’avance et pardon, mon bon Maître, pour tout mon
- bavardage.
-
- GABRIELLE RÉJANE.
-
-
-Regnier lui répondait le lendemain:
-
-
- 24 août 1875.
-
- Je suis heureux, ma bien chère petite, des bonnes nouvelles
- que tu me donnes de ta santé. Soigne-la bien, combats ta nature
- anémique par un exercice quotidien et sans fatigue, par de la
- viande rôtie un peu saignante et par un peu de bon vin.
-
- Ton voyage t’a donc plu?--J’étais sûr de tes impressions;
- recherches-en toujours de pareilles, ton esprit, tes idées, ton
- goût, ton talent s’en trouveront bien. Fréquente nos musées,
- émoustille ton cerveau, lis beaucoup, écris même; c’est le
- régime intellectuel que je te conseille et qui sera aussi
- profitable à ton âme que l’autre peut être à ta gentille argile.
-
- Pourquoi n’a-t-on pu retarder la mise à l’étude de ta pièce
- nouvelle? A partir du 15 du mois prochain, je me serai
- ressaisi, je serai libre, et j’aurais eu plaisir à te faire
- étudier ton rôle. En ce moment on m’accable de travail en
- raison de mon prochain départ, et j’ai peu de moments à moi.
- N’importe, j’en trouverai pour toi, mais il faut que tu m’aides
- un peu.
-
- Veux-tu samedi, à 10 h. ½, venir au Théâtre-Français?--Est-ce
- une heure possible pour toi?
-
- Réponds-moi. En tout cas, je te consacrerai ma matinée de
- dimanche prochain. Tu viendras à Saint-Cloud; vous y déjeunerez
- si ta mère le veut, et nous travaillerons à fond.
-
- Adieu, ma chère enfant, je t’embrasse et t’aime bien.
-
- Ton ami,
- REGNIER.
-
-
-Dans un _post-scriptum_, il ajoutait:
-
-
- Retiens qu’il n’y a jamais eu d’accent sur mon nom.
-
-
-Engagée pour deux années au théâtre du Vaudeville, elle y débute, le
-25 mars 1875 (si on peut appeler cela un début), dans _la Revue des
-Deux-Mondes_, où elle jouait le rôle du Prologue, et où elle passa
-naturellement inaperçue.
-
-Son nom se trouve ensuite dans la distribution de la reprise de _Fanny
-Lear_ (24 avril 1875), de Meilhac et Halévy, et dans _Vaudeville’s
-Hotel_, pochade-revue en un acte, du 5 juin 1875; les journaux se
-taisent encore.
-
-Sa première création date du 4 septembre 1875, dans _Madame Lili_, un
-acte en vers de Marc Monnier, qu’elle joua avec Dieudonné, Boisselot et
-Mme Alexis. Ce fut aussi son premier succès. Sarcey, dans _le Temps_,
-écrit d’elle:
-
- Mademoiselle Réjane est charmante de malice, d’ingénuité et de
- tendresse. Cette jolie et piquante fille a de l’esprit jusqu’au
- bout des ongles. Quel bonheur qu’elle ne chante pas! Si elle
- avait de la voix, l’opérette nous la dévorerait.
-
-Son nom paraît successivement sur presque toutes les affiches de
-l’année: le 16 novembre 1875, dans _Midi à quatorze heures_, un acte
-de M. Théodore Barrière; le 25 décembre, dans _Renaudin de Caen_,
-vaudeville de Duvert et Lauzanne; le 26 décembre, dans _la Corde
-sensible_, un acte de Clairville et Thiboust, où Albert Carré, si
-mauvais comédien, jouait Califourchon; le 10 avril 1876, dans _le
-Verglas_, un acte du peintre Vibert; le 10 avril 1876, dans _le Premier
-Tapis_, un acte de Decourcelle et Busnach; le 17 avril, dans _les
-Dominos Roses_, trois actes de Delacour et Hennequin; le 21 novembre
-1876, dans _Perfide comme l’Onde_, un acte d’Octave Gastineau; le
-13 décembre, dans _le Passé_, un acte de Mme Pauline Thys, et _Nos
-Alliées_, trois actes de Pol Moreau.
-
-C’est le lendemain du _Verglas_ que son maître lui écrivait cette
-lettre si jolie et si probe:
-
-
- 137, rue de Rome, 11 avril 1876.
-
- Tu as lieu d’être contente de la soirée d’hier, ma chère
- enfant, et tes succès vont croissants. Le rôle que tu joues
- dans _le Verglas_ aurait peut-être demandé une actrice plus
- mûre que toi, mais il n’est pas mauvais d’avoir à s’essayer de
- bonne heure dans des caractères qui dépassent nos années, et
- de s’habituer à la tenue et au style qu’ils réclament. Sous ce
- point de vue-là, tu feras bien, sans exagération, de viser
- aux grandes manières, sois _dame_ et non pas _petite fille_,
- que ton maintien ait bon air, surveille ta tenue et parle sans
- négligence aucune.
-
- Ton rôle étant meilleur, ton succès a été plus vif dans la
- seconde pièce, et j’ai été véritablement étonné de ton chant.
- Tu feras bien de cultiver ce côté de talent que je ne te
- connaissais pas, il peut être pour toi d’un grand avantage. Ne
- néglige rien, il passe vite le temps où l’on peut acquérir, et
- crois-moi, crois-moi, crois-moi. Tiens-toi par l’étude et le
- travail, en dehors du _chic_ et de _la ficelle_, et laisse-moi
- te répéter encore que c’est par le simple et le vrai qu’on
- arrive à l’effet véritable. Bref, j’ai été très content de toi
- hier. Continue, cela va bien... _Mais_ surveille ta tenue, ne
- te déhanche pas tantôt sur une jambe, tantôt sur une autre,
- n’avale pas tes syllabes et tes mots. Articule tout sans
- affectation, mais aussi sans négligence.
-
- Je t’embrasse.
-
- Ton ami,
- REGNIER.
-
-
-Dans _le Premier Tapis_, Offenbach l’avait entendue chanter un petit
-air de Lecocq intercalé; sa voix était claire et charmante, et elle
-phrasait à ravir, comme Regnier le lui dit. Le lendemain, le maëstro
-la fait venir et lui offre 20,000 francs par an si elle veut signer un
-engagement aux Variétés pour un rôle qu’il écrira pour elle. Comme
-elle était engagée au Vaudeville, elle ne se laissa pas tenter, mais il
-a tenu à un fil peut-être que Réjane ne devînt divette!
-
-Son maître l’a vue aussi dans _Perfide comme l’Onde_, un acte de M.
-Octave Gastineau, qu’elle créait; et il lui écrit:
-
-
- 137, rue de Rome, 26 novembre 1876.
-
- Il m’a semblé, mon enfant, que tes yeux, hier, me cherchaient
- dans l’avant-scène que tu m’avais envoyée; j’étais à
- l’orchestre, où j’étais descendu pour te mieux voir,--et je
- t’ai bien vue. _Perfide comme l’Onde_ n’est pas une pièce d’une
- grande force, néanmoins elle renferme une idée suffisante pour
- un petit acte, et elle est bien conduite. Tu es très gentille,
- très amusante dans ton rôle, et je pense qu’il t’en vaudra
- d’autres dans un emploi où la faveur du public semble te porter.
-
- _Tu es comédienne_ et tu viens de le bien prouver. Mais quelle
- que soit l’excentricité des rôles que l’on te confiera, tiens
- toujours à y être _distinguée_. J’ai été un peu effrayé du ton
- des jeunes filles que j’ai vues hier,--ceci bien entre nous
- deux,--ne te laisse pas gagner par le laisser-aller de la tenue
- et de la prononciation. Parle bien à ton interlocuteur, et
- quand tes yeux regardent la salle, qu’ils voient dans le vide
- et ne s’adressent jamais à personne. Tu sais encore éviter ce
- défaut, que l’exemple ne t’y entraîne pas: reste vraie. Bref,
- tu as bien joué, on t’a applaudie, et tu méritais de l’être.
- Reçois donc tous mes compliments et l’embrassade de
-
- Ton ami,
- REGNIER.
-
-
-Désormais, sa correspondance avec Regnier suivra les événements de sa
-carrière.
-
-Elle avait signé un nouvel engagement à 9,000 francs par an au
-Vaudeville, malgré sa mère, qui ne voulait pas démordre de 9,600
-francs. Les pourparlers eussent même été rompus si Réjane, à l’insu
-de sa mère, n’avait promis aux directeurs de leur rembourser, sur ses
-appointements, les 600 francs du litige.
-
-«J’économisai sur le cresson, raconte-t-elle drôlement, au lieu de deux
-bottes à trois sous, j’en prenais deux pour cinq sous! Je fourrais de
-temps en temps cinquante centimes dans mes bottines. Et un beau jour
-j’apportai aux directeurs 150 francs péniblement amassés. Il faut dire,
-à leur honneur, qu’ils les refusèrent. Mais ma mère n’en a jamais
-rien su. Et, quelquefois voulant m’écraser de sa supériorité de femme
-forte, elle me dit encore: «Hein, sans moi, tu ne les aurais pas eus,
-tes 600 francs!»
-
-Pendant l’été de 1877, elle apprend _Pierre_, quatre actes de Cormon
-et Beauplan, qu’elle doit jouer à côté de Mme Doche. Elle a peur.
-D’Abbeville, où elle est en tournée, elle écrit, le 3 août, à Regnier:
-«... Si vous pouviez me donner une heure pour le troisième acte de
-_Pierre_; plus le moment approche, plus je redoute cet acte, qui est
-tout sentiment. Si je ne me sens pas soutenue par vos bons conseils,
-mon cher Maître, je ne réponds plus de rien...»
-
-Regnier lui répond en se mettant à sa disposition et lui lance cette
-boutade à propos de ses lettres, qu’elle parfumait trop au gré du vieux
-comédien:
-
-
- Mon désir le plus vif est de t’aider dans ton travail...
-
- Est-il donc si nécessaire que tu ailles à la Bourboule, alors
- que tu n’y resteras que quinze jours à peine? ce temps me
- paraît bien court pour un traitement sérieux. Ne pourrais-tu
- recourir tout simplement aux eaux d’Enghien?
-
- Consulte un peu là-dessus ton médecin. Demande-lui donc aussi,
- par occasion, si c’est une bonne chose pour tes nerfs que cette
- abominable odeur musquée ou ambrée qui parfume tes lettres
- dont s’imprègne toute ton organisation. Les odeurs sont sans
- doute agréables, mais encore faut-il du choix.
-
- Adieu, je t’embrasse et t’aime bien.
- REGNIER.
-
-
-Le soir de la première arriva (5 septembre 1877). Ce fut un gros succès
-pour la débutante. Aussitôt après la représentation, ne se tenant pas
-de joie débordante, elle écrit à son maître cette lettre enthousiaste:
-
-
- Mercredi soir, minuit et demi.
-
- Mon bon Maître,
-
- Je viens de remporter un _grand succès_, et je ne veux pas
- m’endormir avant de vous remercier, vous à qui je le dois;
- je n’ai jamais été heureuse comme ce soir, et je crois que
- mon affection pour vous augmenterait encore si cela était
- possible. Une seule chose troublait ma joie, c’était de ne pas
- vous savoir là pour vous récompenser de toutes vos peines. A
- chaque applaudissement, je pensais à vous, mon cher Maître, qui
- m’avez donné votre temps, qui m’avez assuré mon avenir. Jamais
- affection n’a été plus profonde, jamais reconnaissance n’a été
- plus sincère, croyez-le bien, mon bon Maître. Sans vous je ne
- serais rien, et depuis deux heures on me dit que je suis une
- artiste. Avec vous je laisse parler mon cœur. Vous ne pouvez
- vous figurer tout ce que renferme ce mot: artiste, pour une
- petite fille qui, hier encore, doutait de l’avenir, et qui
- avait besoin de relire vos lettres pour se donner du courage.
- Mon plus grand succès a été au troisième acte, dans la partie
- dramatique du rôle. J’en suis doublement heureuse.
-
- N’allez pas prendre pour de la vanité ce qui n’est que l’effet
- de la joie que je ressens depuis une heure.
-
- Comme je vais travailler, mon bon Maître, pour vous faire
- honneur et compter dans ma carrière beaucoup de soirées comme
- celle-ci!
-
- A bientôt, mon cher Maître, et encore merci du plus profond de
- mon cœur.
-
- J’irai vous voir dès que je vous saurai de retour.
-
- Je vous embrasse bien affectueusement.
-
- Votre reconnaissante et bienheureuse élève,
- G. RÉJANE.
-
-
-Réjane joua le 19 septembre 1877 le rôle de Lucie dans _les Vivacités
-du capitaine Tic_, puis se mit à répéter _le Club_, trois actes de
-Gondinet et Félix Cohen.
-
-Le 9 octobre 1877 elle écrit: «Mon cher Maître, on vient de nous lire
-une comédie en trois actes de M. Gondinet; j’ai un rôle charmant, mais
-difficile. Je viens vous demander quelques-uns de vos bons conseils,
-si vous avez un peu de votre temps à me consacrer. Je répète tous les
-jours à midi, etc.»
-
-_Le Club_ fut joué le 22 novembre. Le lendemain, Regnier lui écrivait:
-
-
- 23 novembre 1877.
-
- M. Miro, ma chère enfant, m’a dit hier soir que tu n’étais
- pas contente de toi, et que la peur t’avait empêchée de faire
- mieux que tu n’as fait. La peur cependant ne t’a pas empêchée
- de plaire beaucoup et de jouer ton rôle avec une très grande
- sûreté. Ta voix était bonne, tes intentions bien arrêtées, et
- tu n’as pas assurément à te plaindre de l’accueil qui t’a été
- fait. Ton rôle est bien établi et tu n’as rien à y changer.
- Je ne suis pas compétent pour parler toilettes, mais, si
- brillantes que soient les tiennes, je les désirerais moins
- compliquées. Tu n’as pas une taille à te perdre ainsi dans ce
- flot d’étoffe qui gêne un peu tes mouvements et qui t’enlève
- de la tenue.--Tu n’auras pas peur ce soir, entre en scène avec
- moins de timidité; que l’on sente _la dame_; que tes gestes
- soient plus aisés et plus libres. Marche posément, voilà la
- seule observation que j’aie à te faire, si mince qu’elle soit,
- elle a de l’importance. Après cela je n’ai que des compliments
- à te faire sur ton succès qui en présage bien d’autres encore.
-
- Je t’embrasse, ma chère enfant de tout mon cœur.
- REGNIER.
-
-
-Réjane joue la pièce cent fois. Mais nous voici à la fin de l’année
-1877. Et, en somme, il lui a fallu attendre trois ans, depuis septembre
-1874, pour qu’on lui confie un vrai rôle, malgré ses petits succès
-constants et répétés. En ce temps-là, c’était Mme Bartet qui jouait
-tout au Vaudeville. Tous les auteurs allaient à elle. Personne, à
-part son maître, n’encourageait Réjane. Elle végétait donc, et avait
-grande envie de s’en aller. Elle demeura encore un an sans rien jouer.
-Pourtant elle prit patience. Et le 9 septembre 1878, elle créait
-_le mari d’Ida_, trois actes de Delacour et Mancel, avec un grand
-succès. Elle n’a pas encore trouvé cependant le secret de ses futures
-toilettes, et la critique le lui fait entendre sans ménagement. M.
-Sarcey dit d’elle:
-
-
- Mademoiselle Réjane est tout à fait jolie et amusante dans le
- rôle d’Ida. Elle a toujours un peu plus l’air d’une gentille
- femme de chambre que d’une aimable femme du monde, mais elle
- dit avec tant d’intelligence, elle a un esprit si parisien,
- elle exerce sur tous ceux qui l’écoutent une séduction
- irrésistible.
-
-
-On donna en matinée le 2 février 1879, _les Mémoires du Diable_, et
-elle eut le rôle de Marie; _les Faux Bonshommes_ furent repris le 22
-février, et elle y joua le rôle d’Eugénie. Et, à ce propos, Regnier lui
-écrit:
-
-
- Dimanche, 23 février 1879.
-
- Que je te dise d’abord, ma chère enfant, que tu as été
- charmante hier, que tu as joué tout ton rôle avec sincérité,
- gaieté, vérité et esprit, et que tu n’as qu’à persévérer dans
- cette voie de probité artistique qui fait seule les vrais
- comédiens. En outre, ta figure n’était nullement gâtée par cet
- abominable maquillage qui rend les yeux féroces en les cerclant
- de noir, qui déplace la fraîcheur de la joue pour la monter aux
- yeux, ce qui donne à croire que celle qui se défigure ainsi est
- atteinte d’ophtalmie. Tu n’étais point plâtrée, et quand tu
- avais à rougir tu rougissais. Persévère, reste ce que tu es et
- ne demande à la parfumerie que le nécessaire. Autrement dis-toi
- bien que les vieilles ne se rajeunissent pas et que les jeunes
- s’avarient avant l’heure marquée par le temps.
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Une observation:--Tu te bouches les oreilles quand Edgard te
- parle, dans une scène du deuxième acte. Réponds-lui donc en
- tenant encore tes deux doigts sur tes oreilles et en tournant
- _un peu_ la tête vers lui.--Ce sera, je crois, infiniment plus
- drôle. Tu ne quitteras ce mouvement que lorsque Edgard te dira:
- «Vous m’avez donc entendu!» Si tu veux essayer ce que je te
- conseille, préviens-en Dieudonné.
-
-
-La première des _Tapageurs_, de Gondinet, est du 19 avril 1879. Mlle
-Bartet joue le rôle de Clarisse, elle joue celui de Geneviève, un petit
-bout de rôle sans importance. On l’y trouve touchante et gracieuse.
-Mais au bout de quelques jours Mlle Bartet tombe subitement malade, et
-il faudra rendre la recette si quelqu’un ne se sacrifie pas en jouant
-le rôle _le soir même_! Deslandes s’adresse à Réjane. Elle fait la
-folie de consentir après de longues prières. Le reste de la troupe voit
-pourtant d’un œil jaloux la jeune artiste prendre la première place.
-On veut lui faire peur. On lui annonce que la salle est furieuse,
-qu’on casse tout! N’ayant pas le temps d’apprendre le rôle par cœur,
-Réjane avait préféré, pour être moins troublée, jouer sur scénario,
-c’est-à-dire improviser le rôle de Clarisse sur le thème de l’auteur.
-On fait un succès à sa hardiesse, à sa crânerie, à sa présence
-d’esprit. La direction pour la remercier, lui envoie une petite flèche
-en diamants et perles. Le lendemain, elle réclame un raccord. Deux
-camarades seulement viennent répéter avec elle. Elle se sentait devenir
-malade d’émotion, d’énervement et de colère. Le troisième jour, Mlle
-Bartet, rétablie soudain, reprend son rôle. Réjane avait demandé à son
-directeur, après cet effort prodigieux, de ne pas rejouer aussitôt
-son rôle de Geneviève, qui avait été lu et appris par une autre.
-Elle va tranquillement dîner en ville, et, à dix heures, elle va se
-coucher. Mais il y avait eu malentendu. La doublure n’était pas allée
-au théâtre. On avait fait une annonce au public. Cris. Potin! Dans la
-coulisse, triomphe des bonnes petites camarades qui crient: «Rendez la
-flèche!»
-
-Pendant les quinze jours qui suivirent Réjane souffrit d’un tremblement
-dans les jambes.
-
-Elle n’a pas oublié son professeur. Elle suit le concours du
-Conservatoire, et elle lui écrit le 1er août 1879: «Si vous saviez
-combien je suis heureuse du grand succès que vous venez de remporter
-et qui n’a pas été récompensé comme il devait l’être; car M. Brémont
-a été au-dessus des plus grands éloges; il a de la chaleur et de la
-passion, on sent le souffle du maître.»
-
-Dans la reprise des _Lionnes pauvres_ d’Augier, 22 novembre 1879, elle
-est discutée. Le public lui fait fête et l’auteur l’approuve, mais la
-critique, y compris M. Sarcey, n’admet pas son interprétation du rôle
-de Séraphine.
-
-M. Alphonse Defère lui conseille de changer de couturière, et il
-félicite au contraire Mlle de Cléry sur son élégance.
-
-Et Barbey d’Aurevilly de s’écrier prophétiquement:
-
-
- Avec son corps délié et serpentin, avec cette poitrine dans
- laquelle il semble qu’il n’y ait pas de place pour le cœur,
- avec cet air de couleuvre qui marche sur sa queue debout,
- mais qui deviendra une guivre un jour, Mlle Réjane avait
- admirablement le physique de son rôle, mais elle y en a ajouté
- l’intelligence. Cette jeune fille, qui rappelle Rachel par le
- délié des formes et par la gracilité de toute sa personne,
- pourrait bien avoir quelque jour, comme Rachel, une grande
- destinée dramatique. J’en augure beaucoup après l’avoir
- vue l’autre soir... On l’a rappelée deux fois. La seconde
- fois, elle était tuée d’émotion, brisée, toute en larmes:
- on craignait de la voir se casser en deux en saluant. Ah!
- l’émotion des vrais artistes! Avant d’entrer en scène, Mlle
- Mars pâlissait sous son rouge et Mme Malibran aussi, quand on
- l’applaudissait, pleurait...
-
-
-Emile Augier lui-même la soutient et la défend. Il approuve
-l’interprétation qu’elle a donnée au rôle de Séraphine Pommeau que Mlle
-Blanche Pierson avait refusé comme antipathique. Et finalement c’est
-un très grand succès. On la discute, c’est vrai, mais la flamme est
-sortie, désormais elle compte. Voici d’ailleurs la précieuse lettre que
-lui écrivait Regnier à ce propos:
-
-
- 2 décembre 1879.
-
- Si je ne vais presque plus au spectacle, ma chère enfant,
- rassasié comme je le suis de tout ce que je fais dans la
- journée, je ne m’en intéresse pas moins à tout ce qui te
- touche et j’ai été très heureux du grand succès que tu
- viens d’obtenir. Mon fils, mon gendre, qui assistaient à la
- première représentation des _Lionnes pauvres_, m’en avaient
- d’abord rendu compte, Mlle Baretta, écho de ce qui se dit
- au Théâtre-Français, m’assurait que l’interprétation de ton
- nouveau rôle te classait au premier rang, et enfin, mon ami
- Legouvé t’a trouvée tout simplement admirable. Je te laisse
- à penser si tous ces éloges m’allaient au cœur, et si j’y
- voyais la réalisation de ce que j’ai toujours auguré de toi
- comme artiste. Les leçons que je t’ai données ont eu pour
- but de t’apprendre à consulter toujours le bon sens dans la
- conception d’un rôle, de t’enseigner les procédés au moyen
- desquels on parle toujours avec vérité, d’acquérir la souplesse
- d’entendement et d’oreille qui met la comédienne à même de
- rendre avec sûreté les intentions que le poète ou l’auteur lui
- demandent, alors même que ces intentions ne sont pas celles
- qu’elle a elle-même d’abord comprises. Un bon comédien doit
- pouvoir toujours jongler avec les intentions et les inflexions
- qu’on lui demande, et si différentes qu’elles soient les unes
- des autres, il faut toujours que la conviction se laisse
- voir au fond de sa phrase. En connais-tu beaucoup qui soient
- capables de ce genre d’exercice? Le _métier_, l’affreux
- métier, ce que les peintres appellent _le chic_, s’empare
- trop du théâtre, et ce qui m’étonne, c’est que, y réussissant
- si peu, il ait tant d’adhérents. Garde-toi de ce défaut,
- tâche de rester vraie. En dehors du Théâtre-Français où il y
- a des modèles, regarde Geoffroy, regarde Saint-Germain et,
- si tu l’as connue, rappelle-toi Alphonsine, voilà de vivants
- enseignements... mais me voilà loin de toi, et je me reprends
- à te donner des conseils alors que je ne te dois que des
- compliments. Le plus grand, le plus élevé que tu aies reçu est
- l’approbation que M. Augier a donnée à la façon dont tu as
- joué son rôle, son goût est des plus sûrs, mais il est aussi
- des plus difficiles, et si tu l’as contenté, tu dois être aussi
- très contente.
-
- Je ne manquerai pas de t’aller voir, mais je suis forcé de
- choisir mon heure, et par cet horrible froid je ne puis me
- résoudre à quitter le soir le coin de mon feu. Je suis vieux,
- mon cœur seul n’est pas atteint par l’âge, et il reste toujours
- jeune pour mes amis; reste de ceux-là, ma chère enfant,
- et compte en tout temps sur l’affection, sur l’affection
- véritable, de ton vieux maître.
-
- REGNIER.
-
-
-A présent, c’est _la Vie de Bohème_ qui la hante. On lui a distribué le
-rôle de Mimi. Elle est inquiète:
-
-
- 1er avril 1880.
-
- Mon bon Maître,
-
- Si vous saviez quel plaisir c’est pour moi qui vous vois si
- rarement de vous prouver que je n’oublie rien de tout ce
- que vous avez fait pour moi, et de venir fidèlement à votre
- anniversaire vous apporter mes vœux de bonheur et de santé.
-
- J’aurais voulu aller vous dire tout cela de vive voix, mon cher
- Maître; mais je suis prise toute la journée par les répétitions
- de _Bohème_. A cinq heures et demie, lorsque je sors du
- théâtre, j’ai besoin de rentrer chez moi me reposer, puis
- travailler encore. Ce rôle de Mimi m’inquiète beaucoup, mon bon
- Maître: il faut le jouer, je crois, avec une grande simplicité,
- et être simple c’est si difficile au théâtre.
-
- Je repasse dans ma tête toutes vos bonnes leçons du
- Conservatoire, et, depuis, tous vos bons conseils dont je me
- suis toujours si bien trouvée. C’est en suivant la méthode que
- vous m’avez donnée que je travaille tous mes rôles, et si j’ai
- du succès dans celui-ci, c’est encore à vous qu’il reviendra.
-
- Merci encore pour tout ce que vous avez fait pour moi, mon bon
- Maître, je vous en serai toujours reconnaissante.
-
- Votre élève,
- G. RÉJANE.
-
-
-Son vieux maître lui répond:
-
-
- 3 avril 1880.
-
- Ma bonne chère petite, sois heureuse, marche d’un pied léger,
- mais sûr, dans la carrière où tu as rencontré déjà le succès,
- ne te glorifie pas de tes triomphes, et dis-toi qu’un artiste,
- si haut qu’il soit placé, a toujours quelque chose à apprendre.
-
- Ton rôle de _Mimi_ t’inquiète; penses-tu que je puisse t’y être
- utile? Si tu le crois, je m’arrangerai pour t’en donner mon
- avis. Le Vaudeville est près de l’Opéra, viens me voir à mon
- cabinet dans un après-midi, et si quelque chose t’embarrasse,
- nous en causerons. Seulement, préviens-moi du jour où tu
- voudrais me voir.
-
- Ton bien affectionné,
- REGNIER.
-
-
-Elle joue donc Mimi le 15 avril 1880. Et ici il faut admirer une fois
-de plus la touchante incohérence de la critique:
-
-M. Vitu, dans _Le Figaro_, écrit:
-
-
- Elle n’est pas la fille insouciante et passionnée telle que
- l’avaient comprise Mlle Thuillier et Mme Broisat, instruites
- et stimulées par les indications personnelles de Théodore
- Barrière; elle lui donne une physionomie ingénue qui n’est
- pas précisément dans la vérité du personnage; mais elle a
- joué la longue et difficile scène de l’agonie avec une mesure
- très délicate qui en atténue l’horreur, et avec un accent de
- sincérité candide qui lui a valu des applaudissements mérités.
-
-
-M. Defère, dans _Le Soir_, dit que «ce qui manque surtout à Mlle
-Réjane, c’est la physionomie de l’emploi... Elle ne nous a pas tiré une
-larme», ajoute-t-il.
-
-M. Paul Perret, dans _Paris-Journal_, dit:
-
-
- La pièce est mal jouée, sauf par Mlle Réjane et par Dieudonné.
- Ce dernier est un joyeux et solide Schaunard, et Murger, s’il
- était encore de ce monde, aurait trouvé dans Mlle Réjane la
- seule Mimi digne du rôle depuis Mlle Thuillier.
-
- Je parle de longtemps...
-
- Cette comédienne a une nervosité très rare; une qualité
- particulièrement attrayante sous cette figure touchante et
- simple de Mimi.
-
-
-Scapin, dans _Le Voltaire_, écrit:
-
-
- Mimi, c’est Mademoiselle Réjane, une petite comédienne joliment
- douée, mais qui manqua visiblement d’études.
-
-
-Puis, c’est _le Père Prodigue_, de Dumas fils (19 novembre 1880) où
-elle joue le rôle effacé d’Hélène.
-
-Pourtant Barbey d’Aurevilly écrit d’elle:
-
-
- Ce n’est plus la profonde vipère des _Lionnes pauvres_, mais
- c’est le visage et la taille le plus faits que je sache pour le
- drame, quand on en fera de vivants. Dans ce fourreau si fin et
- si flexible, il y a de l’acier dramatique, pour plus tard, et
- l’acier sortira!
-
-
-M. Sarcey: «Elle échoue à rendre sympathique cette figure sèche et ce
-parlage métaphysique.»
-
-Clément Caraguel lui accorde de la «grâce».
-
-M. Henri de Pène la trouve en progrès.
-
-Passons rapidement sur _La Petite Sœur_, un acte de Mme Marie Barbier
-(4 mai 1881), _Odette_, de Sardou, où elle joue le rôle de la baronne
-Cornaro, femme de quarante ans qui, dans la pièce, doit donner des
-conseils à Odette, que jouait Mme Pierson! _L’Auréole_, (20 mars 1882),
-un acte de M. Normand, où elle réussit complètement; _Un mariage de
-Paris_, trois actes d’About et de Najac (5 mai 1882), qui lui vaut son
-premier travesti.
-
-Ainsi, du 15 mars 1875 au 31 mai 1882, en huit années d’engagement,
-elle avait repris ou créé sur la scène du Vaudeville vingt rôles
-différents, qui tous avaient été remarqués, et dont deux ou trois
-furent de grands succès, et elle n’avait, dans la maison, aucune
-situation définie digne de son talent, digne surtout des promesses que
-ce talent varié indiquait. Ni Sardou, roi du Théâtre, ni les divers
-directeurs qui s’étaient succédé à la Chaussée-d’Antin, le grand
-artiste Carvalho, l’intelligent et brave père Cormon, ni Roger, ni
-Bertrand, ni Raymond Deslandes n’avaient soupçonné qu’ils avaient
-une comédienne de premier ordre à leur disposition. Les avis ne leur
-manquaient point cependant; Réjane, inoccupée ou mal employée chez eux,
-grandissait tout de même en réputation et en succès dans les seuls
-théâtres d’à côté qu’elle eût alors à sa disposition; elle était la
-vie, l’âme, si ce mot peut être employé ici, de tous les spectacles du
-Cercle de la rue Royale, de toutes les revues de l’Épatant, de toutes
-ces pièces faites entre causeries d’auteurs célèbres et d’auteurs
-mondains, satires sans profondeur et sans fiel, essais dramatiques
-superficiels et sans prétention, articles de Paris, du boulevard de
-Paris plutôt, servant à l’exhibition des comédiennes célèbres en
-disponibilité, des chanteurs et comédiens amateurs, aux débuts des
-belles filles qui commencent à tâter sérieusement du théâtre. Réjane
-trouvait moyen de faire des choses artistiques avec tout cela. Elle
-répétait sérieusement, comme pour une œuvre sérieuse; elle écoutait,
-pour les costumes, les avis des peintres qui collaborent d’ordinaire à
-ces brillantes machines, les conseils des auteurs, qui redressent ces
-couplets à pointes, pour en tirer un parti charmant. Avec une scène
-de parodie, un rondeau, des couplets, un arrangement de coiffure ou
-de costume, elle obtenait des succès étourdissants; toujours prête
-à rendre service, à apprendre la chanson nouvelle, le monologue
-improvisé, à remplacer la comédienne malade ou en retard, à chanter, à
-danser, enfin à faire en camarade ce que voulaient ces spectacles de
-camarades, elle était la coqueluche de ce public particulier à qui les
-auteurs du Vaudeville faisaient alors toutes les avances possibles avec
-leurs comédies dites parisiennes.
-
-L’écho des succès de Réjane arrivait jusqu’au bon Deslandes, homme de
-club aussi à ses heures, il souriait, disait comme je ne sais plus
-quel sociétaire de la Comédie-Française: «Bon» ou «c’est une actrice
-mondaine», et continuait à donner ses spectacles moyens, dans lesquels
-Réjane n’avait qu’une part sans intérêt. «On ne te comprend pas, tu
-n’as rien à faire avec ces gens-là, lui dit son camarade Pierre Berton,
-tu es une étoile! Fiche ton camp d’ici!» Une étoile, c’est ce que
-cherchait alors M. E. Bertrand, directeur des Variétés, pour remplacer
-au besoin celle qu’il avait et qui commençait à vieillir. Plus avisé
-que les directeurs de Vaudeville, il l’engagea pour trois années,
-malgré une apparition insignifiante faite dans _Les Demoiselles
-Clochart_, pièce incomplète de Henri Meilhac. Ainsi toutes choses
-marchent à un total inévitable. Le succès des revues mondaines, des
-spectacles à couplets, aboutit à l’idéal du genre, à un traité avec
-les Variétés, et par conséquent aux pièces de Raoul Toché, Blum, Wolf
-et Clairville; si c’était mieux que ce qu’elle faisait au Vaudeville,
-ce n’était pas exactement ce qu’elle rêvait. Heureusement, elle allait
-être prêtée de tous côtés pour créer des rôles importants et dignes
-d’elle.
-
-Elle parut, boulevard Montmartre, d’abord le 22 octobre 1882, à côté
-de Judic, dans _La Princesse_, comédie-opérette de Raoul Toché; le 4
-décembre, elle débute officiellement dans _Les Variétés de Paris_,
-revue de MM. Blum, Wolf et Raoul Toché. Elle joua cent fois avec
-Christian _La Nuit de Noces de P. L. M._, un acte amusant de Fabrice
-Carré. Sarah Bernhardt, alors directrice de l’Ambigu avec son fils,
-eut besoin d’elle pour créer _la Glu_, drame en cinq actes de Jean
-Richepin, où elle parut aux côtés d’Agar et de Lacressonnière. Après
-cette apparition sur le théâtre de sa jeunesse, où elle retrouvait,
-heureuse, l’acclamation à la sortie des artistes, l’injure dans
-la scène antipathique, le succès populaire, elle fut envoyée au
-Palais-Royal pour créer, le 9 octobre 1883, _Ma Camarade_, comédie en
-cinq actes de Henri Meilhac et Philippe Gille, une des comédies les
-plus fines et les plus amusantes du répertoire de ce gai théâtre.
-
-Le succès dramatique de _La Glu_ et celui de _Ma Camarade_ ouvrirent
-les yeux des directeurs du Vaudeville. Au nom du trio, Deslandes
-offrit un nouvel engagement à Réjane. «Elle allait être l’étoile de
-la maison, on savait le parti qu’on pouvait tirer d’elle. Il y avait
-dans les cartons une _Madame Bovary_ dans laquelle elle décrocherait
-certainement le gros succès. Dumas travaillait, en collaboration, à une
-pièce où elle aurait le principal rôle; elle n’avait plus, désormais,
-qu’à ne pas perdre confiance et à se laisser conduire.» Ravie, elle
-signa et attendit. Ces promesses aboutirent à la reprise des _Femmes
-terribles_, une vieille comédie de Dumanoir, qu’elle consentit, pour
-rendre service, à jouer avant l’époque où commençait son engagement
-(1er décembre 1884), et qui fit une série piteuse de représentations,
-et au mauvais, à l’exécrable rôle de Clara Soleil dans la comédie de
-MM. Edmond Gondinet et Pierre Civrac (lisez Madame Théodore Barrière).
-C’est vraiment, parfois un jeu curieux que le sort d’une entreprise
-théâtrale. A ce moment, le Vaudeville allait mal, deux directeurs sur
-trois filaient déjà à l’anglaise. Albert Carré devient l’associé de
-Deslandes pour la première de _Clara Soleil_, la fortune de la maison
-est rétablie: la pièce a cent cinquante représentations. Or, lisez
-cette naïve comédie et trouvez les raisons de ce succès démesuré, vous
-aurez de bons yeux. L’entrée de son camarade dans la maison ne rend pas
-meilleure la place de la comédienne. En 1886, 1887, elle reprend _Le
-Club_, elle crée _Allo! Allo!_ comédie charmante, mais en un acte, de
-Pierre Valdagne, et _Monsieur de Morat_, et c’est tout. On répète _Le
-Conseil judiciaire_, et, pour le rôle principal, qui lui va comme un
-gant, on engage Mlle Jane May; explique qui pourra. Dumas travaillait
-bien, comme on le lui avait annoncé, à une pièce tirée, par A. Dartois,
-de _l’Affaire Clémenceau_, mais le rôle sur lequel elle avait quelque
-droit de compter devait servir de début à Mlle de Cerny, qui venait
-alors de l’Odéon, et qui y fut, du reste, complètement insuffisante.
-Disons, pour être équitable, qu’on offrit à Réjane un rôle dans la
-pièce, celui de la Mère de Mme Clémenceau. C’était trop tôt et trop.
-Voyant que, décidément, il est impossible d’être prophète en son pays,
-elle quitta une seconde fois le théâtre qui l’avait si mal servie. La
-jolie lettre qu’elle écrivit alors, du bout de la plume, à ses deux
-directeurs! elle voulut se donner la joie de partir sur une épître
-bien appliquée; puis, elle resta chez elle, attendant l’occasion.
-Elle s’offrit rapidement. Meilhac venait de terminer _Décoré_ pour
-Judic. Judic, c’était alors la collaboration A. Millaud presque
-imposée, et Meilhac voulait absolument, cette fois, travailler sans
-collaborateur, pour enlever sa nomination à l’Académie, où l’on entrait
-peut-être moins facilement qu’aujourd’hui. On était en pleine affaire
-Limousin-Caffarel, c’était le moment des incidents Wilson et de la
-Légion d’honneur; on disait la pièce faite sur ce sujet, on en parlait
-d’avance avec des craintes, des pudeurs, des réticences; Judic faisait
-la petite bouche, hésitait. Baron, alors associé à E. Bertrand, et qui
-était pour que Réjane jouât le rôle, surveillait ses hésitations. Bref,
-elle fut engagée à trois cents francs par représentation, et eut la
-joie de créer, le 27 janvier 1888, à côté de ses deux camarades Dupuis
-et Baron, une des plus jolies comédies du répertoire des Variétés. Ce
-succès de _Décoré_, c’était l’Académie pour l’auteur, c’était quelque
-chose du même ordre pour la comédienne. Meilhac, bien décidément
-Meilhac, sans collaborateur; Réjane était aussi décidément Réjane. La
-presse déclarait que sa carrière était fixée dans cette littérature
-fantaisiste et délicate. On lui disait: «Tu pourras aller désormais du
-Vaudeville au Gymnase, du Palais-Royal et des Nouveautés aux Variétés.
-Ce coin du boulevard sera ton domaine, tu prendras place aux côtés des
-Judic, des Chaumont et tu n’iras pas plus loin.» On se trompait, elle
-devait aller plus loin et plus haut.
-
-Le 21 janvier 1888, dit Porel, qui parle désormais lui-même, Edmond
-de Goncourt me lisait, en présence d’Alphonse Daudet, la pièce qu’il
-venait de tirer, sur ma demande, de sa _Germinie Lacerteux_, un de
-ses plus beaux livres. Daudet était venu pour relayer au besoin son
-ami dans cette longue et fatigante lecture. Je vois encore ce petit
-salon-bibliothèque d’Auteuil où nous étions, avec ses Moreau le Jeune,
-ses Fragonard, sur les murs, ses livres rares à la reliure écarlate
-dans tous les coins. J’entends comme si c’était hier, la voix grave
-et tremblante d’Edmond de Goncourt. Quand le dernier feuillet fut
-tourné, au milieu du silence plein de réflexions qui suit d’ordinaire
-ces auditions-là, Daudet demanda quelle femme pourra jouer ce rôle
-écrasant, je répondis: Réjane, et j’allai immédiatement aux Variétés
-où la comédienne répétait _Décoré_, pour m’entendre avec elle. Elle me
-reçut entre deux scènes, nous prîmes un rendez-vous et je rentrai à
-l’Odéon n’ayant pas perdu ma journée.
-
-Quand je lui lus l’énorme manuscrit d’Edmond de Goncourt,--la pièce
-avait alors deux tableaux de plus,--elle fut effrayée, elle demanda
-à consulter, à réfléchir. Le théâtre est une maison de verre: les
-amis de l’auteur bavardaient de la distribution rêvée par moi; le
-monde et le demi-monde du théâtre s’agitaient; on écrivait à Réjane
-des lettres suppliantes pour lui épargner une bêtise (_sic_).
-Sarcey dépense toute son éloquence et Raymond Deslandes, directeur
-du Vaudeville, m’aborde avec un air navré. «Vous allez faire jouer
-à Réjane _Germinie Lacerteux_.--Certainement, si vous ne parvenez
-pas tous à l’effrayer.--Mais qu’est-ce que vous comptez faire avec
-cette machine-là?--Pour mon théâtre je ne sais pas, mais pour Réjane
-certainement un des plus grands succès de sa carrière.» Le geste qui
-fut toute la réponse de Deslandes disait clairement: cet homme est fou!
-
-Dès les premières répétitions j’eus la joie délicieuse de l’artiste qui
-a enfin en face de lui une interprétation admirable, exacte, appliquée,
-infatigable, traduisant la pensée du metteur en scène sans la moindre
-hésitation, comprenant tout, analysant tout, disant à merveille, mimant
-avec justesse, avec délicatesse, avec esprit, railleuse, attendrie,
-variée, elle donnait immédiatement l’idée exacte du personnage.
-
-Elle fut extraordinaire à la répétition générale. Nous avions décidé,
-l’auteur et moi, que cette répétition aurait lieu à huis clos, et pour
-la censure seulement. Deux spectateurs dans la salle, Pierre Loti qui
-partait pour l’Extrême-Orient, et Larroumet envoyé par le ministre
-des Beaux-Arts. Au tableau du déjeuner des petites filles chez Mlle
-de Varendeuil, celui qui le lendemain eut toutes les peines du monde
-à finir, ces messieurs avaient les yeux pleins de larmes. «C’est beau
-ce que fait là Réjane, me dit Larroumet. Puis plus bas: la pièce ne
-passera pas sans de sérieuses protestations, vous savez!» J’avais
-confiance.--Germinie, mais c’est la Dame aux Camélias du peuple avec
-un sentiment respectable en plus! répondis-je, le public aimera cette
-œuvre sincère.»
-
-Oh! cette première. Salle élégante des grands soirs, bondée jusqu’au
-bonnet d’évêque. Public houleux, mal disposé. Des journalistes furieux
-de la suppression de la répétition générale, des femmes de théâtre
-intriguées par avance du sujet, qu’elles ne connaissaient pas,
-quelques potinières littéraires déclarant tout haut leur intention de
-manifester; le Dr Charcot et sa famille avaient emporté des sifflets
-à roulettes pour bien donner leur opinion. Les cafetiers du quartier
-mécontents de la suppression des cinq entr’actes habituels,--l’affiche
-en annonçait deux seulement,--protestaient à la claque, avec un
-personnel à eux, contre ce changement des traditions courantes qui
-gênait la vente des cinq bocks accoutumés. Ce public, plutôt mêlé,
-déclarait d’avance, dans les couloirs la pièce impossible. Oh, ces
-couloirs de premières, quelle collection d’âneries haineuses on peut
-ramasser là!
-
-Le rideau se lève, Réjane fait son entrée: avec ses bras rouges de
-laveuse de vaisselle, dans sa toilette de bal de vraie bonne, elle
-est étonnante de vérité; elle tourne sous les yeux de sa maîtresse
-ravie, rougissante; ce jeu de scène plaisant et juste est applaudi.
-Au tableau des fortifications, quelques siffleurs scandent la scène
-de la grande Adèle; puis Réjane, si joliment chaste, joue son idylle,
-son triste et pudique abandon si bien que la salle ravie éclate en
-bravos et que la toile se relève deux fois. Les siffleurs et les
-applaudisseurs (parmi lesquels on remarque des ministres et leurs
-femmes) se tâtent au tableau de la Boule Noire, s’attaquent dans
-celui de la ganterie, sont aux mains au dîner des petites filles. On
-ne veut pas entendre le récit de Mme Crosnier, elle s’embrouille,
-perd la tête, recommence, on crie tout haut: Au dodo les enfants! on
-rit, on siffle. Sans Réjane, la pièce, là, sombrait à pic; un geste,
-un cri poignant, sincère, la salle est retournée. On l’applaudit,
-on la rappelle encore. Entr’acte. Dans la salle, le vent souffle en
-tempête. Antoine, indigné des ricanements de ses voisins, lance cette
-apostrophe: «Gueux imbéciles!» On se montre le poing, on échange des
-provocations, on siffle, on applaudit. C’est dans cette atmosphère que
-commence le tableau de la crémerie. Quand Réjane, triste, dans son
-pauvre châle sombre, entre apporter à Jupillon l’argent du rachat de sa
-conscription, le silence devient tout à coup profond dans la salle.
-D’une voix faible, remuant les entrailles, elle dit en s’éloignant: «Tu
-me rendras cet argent... pas plus que l’autre, mon pauvre ami, pas plus
-que l’autre», c’est une transformation du public. Elle est rappelée,
-acclamée par toute la salle. Acclamée encore à la chute du rideau de
-la rue du Rocher. La jolie trouvaille qu’elle a faite, dans la scène
-de l’hôpital, de cette toux qu’elle a seulement quand elle parle des
-choses d’amour, bouleverse les femmes, elles pleurent, elles battent
-des mains. Les deux derniers tableaux, sans elle, peuvent s’achever
-maintenant dans le bruit mêlé des applaudissements et des huées,
-qu’importe! La pièce d’Edmond de Goncourt vivra désormais plus d’un
-soir, Réjane est désormais aussi une grande comédienne.
-
-Sardou, qui assistait à la première représentation de _Germinie
-Lacerteux_, écrivit une lettre charmante à Réjane pour la féliciter
-et pour lui dire qu’il venait de terminer sa comédie _Marquise_, pour
-elle, qu’elle n’avait plus qu’à fixer ses conditions au directeur du
-Vaudeville. Deslandes avait eu raison de ne pas aimer _Germinie_, elle
-allait lui coûter cher. Réjane était partie du Vaudeville avec 18.000
-francs d’appointements, deux ans auparavant, elle y rentrait, de
-par la loi du succès, à 300 francs par représentation. «C’est cher,
-les grisettes,» disait le bon Deslandes avec un sourire. _Marquise_
-avait un premier acte délicieux. Réjane y fut charmante, gaie, et
-spirituelle, habillée à ravir; c’est encore une partie de son talent,
-le soin, la patience qu’elle met à chercher, à essayer jusqu’au dernier
-moment, la robe, le chapeau, les bijoux, jusqu’à la chaussure et au
-linge du personnage qu’elle doit représenter. La pièce de Sardou n’eut
-qu’un demi-succès. Une reprise de _la Famille Benoîton_, où elle joue
-cent fois le rôle créé par Fargueil, fut plus heureuse à l’Odéon. Elle
-aborda alors le vieux répertoire par Suzanne du _Mariage de Figaro_ et
-le répertoire immortel de Shakespeare avec la Portia du _Marchand de
-Venise_, dans _Shylock_, l’adaptation délicate et supérieure du poète
-Ed. Haraucourt. L’influenza qui sévissait sur Paris atteignit Réjane et
-la pièce qui disparut de l’affiche après soixante représentations. Elle
-rentra à l’Odéon, dans _la Vie à Deux_, comédie-vaudeville en trois
-actes de M. Henry Bocage et M. de Courcy, qui réussit comme réussissent
-toujours ces aimables pièces.
-
-Nous avions arrangé avec E. Bertrand, alors directeur des Variétés,
-que Réjane partagerait ses représentations en deux parties égales. Elle
-clôtura la première à l’Odéon, le 31 mai; elle reparut pour la seconde
-en octobre, boulevard Montmartre. Meilhac avait promis le manuscrit
-de sa pièce nouvelle pour ce moment-là, mais Meilhac n’était pas
-prêt. Elle accepta en l’attendant de créer _Monsieur Betsy_, comédie
-en quatre actes de MM. Paul Alexis et Oscar Méténier. Dupuis, Baron
-et Réjane donnèrent à cette pièce originale et cruelle une puissance
-de comique tout à fait supérieure. Elle, en écuyère du cirque,
-robe de chambre hongroise en drap rouge, chamarrée de brandebourgs
-noirs, bottée, la raie de côté, les cheveux collés à l’eau sucrée,
-la cigarette aux lèvres, les bras chargés d’innombrables bracelets
-porte-bonheur, donnait l’agrément délicieux de la vérité pittoresque.
-
-Le 27 octobre 1890 première représentation de _Ma Cousine_, comédie en
-trois actes de Henri Meilhac. Ce fut le jour de la répétition générale
-de cette jolie œuvre que Paris s’aperçut des progrès extraordinaires
-que Réjane avait faits en quelques mois. En jouant dans une vaste
-salle, un rôle ample et dramatique, son jeu s’était élargi, ses
-nervosités s’étaient calmées, sa voix s’était posée, son articulation
-était devenue d’une netteté rare. Elle qui mourait d’inquiétude à
-chaque nouvelle création, était calme maintenant, sûre d’elle, presque
-indifférente. Elle sentait l’autorité qu’elle avait conquise; elle
-tenait le public au bout de ses doigts. Dans _Décoré_, dans _Monsieur
-Betsy_, elle formait avec ses partenaires un trio remarquable. Dans
-_Ma Cousine_, elle fut supérieure en tous points à ses camarades.
-L’auteur lui avait donné à vaincre cette difficulté: jouer un acte
-de trois quarts d’heure sans quitter sa chaise longue, elle sut en
-tirer un succès et faire, de ce petit meuble, une sorte de théâtre
-minuscule, elle amenuisa ses inflexions, ses gestes, ses mines, elle
-fut pétillante d’intelligence et d’esprit. Le deuxième acte, avec
-sa pantomime du milieu, obtint un succès éclatant. En répétant cet
-intermède, elle sentait bien que la pièce était un peu mince pour le
-cadre fantaisiste et bruyant des Variétés. La musique, composée par
-Massenet, était délicieuse mais ne s’enlevait pas en gaieté, il fallait
-le piment, l’éclat d’Offenbach au milieu, un peu d’Offenbach aussi dans
-la verve des acteurs; elle s’ingénia, chercha, elle fut inquiète et
-nerveuse jusqu’à ce qu’elle eût trouvé le point brillant qui manquait
-là. Rochefort avait baptisé une danseuse du Moulin rouge du nom
-harmonieux de _Grille d’Égout_. C’est avec cette jeune personne que
-Réjane étudia, quinze jours durant, la danse canaille et spirituelle
-qu’elle allait aborder dans la comédie. Quand, à la répétition, elle
-essaya pour la première fois le «chahut» devant Meilhac, il voulut le
-supprimer de la pantomime, Réjane tint bon. Elle travailla encore à le
-mettre au point comme pour une danse noble et compliquée. Elle avait vu
-juste, ce clou donna au deuxième acte un éclat particulier; par trois
-fois, sous les rires et les bravos de la salle, elle dut recommencer
-cette parodie de Grille d’Égout.
-
-_Ma Cousine_ remplit la salle des Variétés pendant six mois, d’octobre
-1890 à avril 1891. Pendant qu’elle donnait sur le boulevard la
-sensation d’une comédienne arrivée au plus haut point de sa réputation,
-elle travaillait encore, à l’Odéon, à accroître son talent en répétant
-_Amoureuse_, de M. G. de Porto-Riche. Ce que Desclée avait fait dans
-les pièces de A. Dumas, ce que Sarah avait montré dans celles de
-Sardou, ce que la Duse présenta aux Parisiens dans son répertoire,
-enfin ce qu’on vit de rare et de supérieur en ces vingt dernières
-années, Réjane l’égala dans cette création incomparable. Amoureuse,
-tendrement amoureuse, depuis la pointe de ses petits pieds jusqu’à la
-courbe de ses épaules, les regards doucement troublés, la voix qui
-frémit, qui caresse, qui soupire, toutes les nuances dont est composé
-ce personnage délicieux furent rendues par elle avec une largeur, une
-justesse, une variété, une vérité dont je n’ai jamais vu l’équivalent.
-
-_Amoureuse_ n’obtint pas tout de suite le succès qu’elle méritait, la
-presse chicana son plaisir, fonça sur le troisième acte moins brillant.
-Heureusement les œuvres fortes peuvent attendre: à chaque reprise qu’en
-fit Réjane, en 1892, au Vaudeville, en 1896 et en 1899, elle eut la
-joie de voir les critiques tomber, disparaître comme nuées d’orage,
-pour faire place à la louange sans réserve, à l’accueil unanimement
-admiratif.
-
-En l’année théâtrale 1891-1892, elle fit encore la navette entre les
-Variétés et l’Odéon. Sur la rive gauche, en plus d’_Amoureuse_, reprise
-pour les débuts de Guitry, elle mit à son répertoire _Fantasio_,
-d’Alfred de Musset; sur la rive droite, elle commença la saison par
-une reprise de _la Cigale_, elle la termina avec _Brevet supérieur_,
-la dernière comédie donnée par Henri Meilhac au théâtre de ses
-nombreux succès. Pauvre Meilhac! il avait eu toutes les peines du monde
-à finir sa pièce, la donnée était un peu triste pour les Variétés;
-il le sentait, il perdait confiance, il voulut même, aux dernières
-répétitions, reprendre son manuscrit; il était troublé, énervé,
-inquiet. Réjane, désolée, offrit d’abandonner ses représentations; lui
-voulait payer son dédit, donner 30.000 francs d’indemnité à Samuel,
-enfin il était dans un état d’esprit lamentable. «Vous êtes fou, cher
-patron, dirent affectueusement le directeur et la comédienne, vous
-aurez du succès, nous en répondons.» Ils ne se trompaient heureusement
-pas. _Brevet supérieur_ fit deux mois de bonnes recettes. Meilhac fit
-encore pour Réjane deux petits actes charmants: _Villégiature_, qui
-fut donné aux spectacles d’abonnement du Vaudeville, et _Miguel_.
-Il travaillait à _La Normande_, une comédie en trois actes, dont le
-premier était seul achevé quand il lui écrivit cette dernière lettre:
-
-
- Ce qui est incontestable, ma chère Réjane, c’est que vous
- êtes la première comédienne de ce temps. Et cela me donne une
- furieuse envie d’écrire pour vous la plus jolie comédie du
- mois dans lequel elle sera jouée,--une comédie sans patois ni
- déguisement.--En attendant, comme j’en ai commencé pour vous
- une avec patois et déguisement, je vais tâcher de la finir et
- j’irai vous voir lundi 22 novembre, à deux heures.
-
- Je vous embrasse.
- H. MEILHAC.
-
-
-La mort anéantit tous ces beaux projets.
-
-Les rôles que Meilhac ne pouvait plus faire à Réjane, un autre allait
-les écrire; un esprit original et délicat, un écrivain brillant,
-railleur et souple, achevait pour elle _Lysistrata_.
-
-J’avais quitté l’Odéon, mon cher et honnête Odéon, pour créer, à côté
-de l’Opéra, un «grand théâtre» de comédie et de drame à spectacle, avec
-Réjane pour étoile. L’idée était excellente, les recettes l’ont bien
-prouvé, mais, pour qu’elle réussit, il fallait une salle confortable,
-élégante, digne de ce coin vivant de Paris, il me fallait la salle que
-l’on m’avait louée sur les plans que j’avais approuvés; combien fut
-différente celle qu’on me livra! Un Sioux à l’Exposition universelle,
-dans la Galerie des Machines, un dimanche, donnerait assez l’idée
-de ma stupéfaction devant le théâtre qu’on m’abandonnait inachevé,
-disproportionné, manqué en toutes ses parties. J’étais dans le
-désespoir.
-
-Le 23 novembre, le «Grand Théâtre» ouvrit ses portes avec _Sapho_,
-d’A. Daudet et A. Belot. Un théâtre nouveau à Paris, c’est toujours
-un grand événement; le public élégant accourut en foule. Nous avions
-demandé aux spectatrices de venir en toilette d’opéra, elles avaient
-gentiment consenti. Par une brise glaciale, sifflante, dans cette salle
-impossible à chauffer, les hommes, le collet du pardessus relevé,
-les femmes les épaules nues, frissonnantes, tenant bon pour montrer
-leurs toilettes claires et fleuries, formaient une réunion plutôt mal
-disposée. Le talent de Réjane arrangea toutes choses. Elle retint
-l’attention, calma la mauvaise humeur, provoqua l’applaudissement,
-arracha le succès. Si la comédie de _Sapho_ reparaît un soir avec elle
-sur une affiche, je recommande aux amateurs de belles interprétations
-dramatiques: son entrée au premier acte, la grande scène de dispute
-qui finit le troisième acte, son quatrième acte, qu’elle n’acheva
-jamais sans une crise de nerfs, enfin le cinquième acte, où toutes les
-lassitudes, les duplicités de la femme sont rendues avec des regards,
-des silences, une mimique d’une extraordinaire intelligence. Ce fut un
-concert d’éloges dans toutes les presses. Daudet, enthousiasmé, lui
-dédia la brochure de la pièce dont elle venait de prendre possession
-d’une façon si triomphante.
-
-Gaie, infatigable, Réjane fut alors une collaboratrice admirable;
-tous les soirs elle jouait de toutes ses forces le rôle écrasant
-de Sapho; tous les jours, elle répétait _Lolotte_, la cérémonie du
-_Malade imaginaire_, dont, avec l’aide de Saint-Saëns, je venais de
-reconstituer le curieux spectacle, étudiait et apprenait _Lysistrata_.
-
-Ce début de Maurice Donnay, cette comédie de _Lysistrata_ fut vraiment
-un spectacle rare et délicieux. Le jeu des acteurs, la musique, la
-danse, les décors et les costumes furent dignes de l’œuvre et du poète.
-Le deuxième acte, par Réjane et Guitry, quelle merveille de grâce,
-d’esprit, d’ironie railleuse et tendre! quand, à la dernière scène, la
-belle voix d’Agathos rythme ces jolis vers amoureux, accompagnés par
-les harpes et les flûtes:
-
- Viens, l’inflexible Eros, tendant son arc flexible,
- Vise le cœur des amantes et des amants,
- Et dans cette éternelle et pantelante cible
- Plante ses flèches aux pointes de diamants.
- La nature n’est plus qu’un immense hyménée.
- La fleur de la forêt et la fleur du tombeau
- Aimeront cette nuit: la caresse ajournée
- Est sacrilège; oh! Vois là-haut c’est le flambeau
- D’hymen; ne tremble plus, ô ma Lysis... Je t’aime.
-
-Lorsque, à la dernière scène, Lysistrata, pâmée, dans le bleu rayon de
-la lune, gravit les marches du temple de Vénus, une acclamation de la
-salle entière salua longuement l’œuvre nouvelle et son interprétation
-supérieure.
-
-A la comédie de Maurice Donnay, qui remplit la salle de la rue
-Boudreau pendant cent représentations, devait succéder certaine
-_Madame Sans-Gêne_, qui fit et fera parler d’elle dans le monde
-longtemps encore. Pour ne pas déflorer la pièce, les auteurs lurent
-d’abord le prologue aux comédiens, puis on la répéta dans son décor.
-Sardou, reposé depuis _Thermidor_, depuis l’injuste interdiction de
-_Thermidor_, tint, le premier jour, quatre heures, des acteurs à
-l’avant-scène. Réjane, admirant, ne sentit la fatigue que chez elle.
-Une création dont on commençait, depuis quelques semaines, à soupçonner
-l’importance sous l’habile draperie de _Lysistrata_, la força de
-s’aliter.
-
-Elle cessa les répétitions de _Madame Sans-Gêne_ et ne les reprit que
-six mois après, en septembre, au Théâtre du Vaudeville, où, après
-la fermeture du «Grand Théâtre», la pièce passa avec le directeur
-qui l’avait reçue et préparée. Associé avec M. Carré, j’eus la joie,
-un peu amère, d’apporter au théâtre de la Chaussée d’Antin et à ses
-actionnaires le galion que j’avais monté et équipé.
-
-Le succès des Mémoires du général Marbot avait fait éclore une
-génération spontanée d’ouvrages sur l’Empereur et l’Empire. Ce
-mouvement littéraire tout anecdotique donna à l’industrie de la
-curiosité parisienne une mine qu’elle exploita avec ardeur.
-
-Les compacts meubles d’acajou relevés de bronzes solides et éclatants,
-les lourdes étoffes de soie à ramages verts et rouges, les armes
-de toutes sortes, fusils damasquinés, sabres d’honneur, pistolets
-argentés, ciselés, les uniformes, les plumets, les casques gigantesques
-sortirent des greniers, des armoires, des fonds de boutiques, pour
-reparaître triomphalement au grand jour des devantures, ce fut comme
-une nouvelle invasion militaire. Très illustre collectionneur, Sardou
-sentit l’occasion de donner sa note personnelle dans ce mouvement
-napoléonien, et, en collaboration avec E. Moreau, il fit _Madame
-Sans-Gêne_.
-
-Il m’avait dit souvent: «Je voudrais trouver, pour Réjane, un rôle
-dans une aventure du XVIIIe siècle.» C’est avec cette idée-là dans
-l’esprit que, certainement, il écrivit le joli prologue de sa comédie,
-ce tableau souriant d’une tragique révolution. Le nez au vent, le
-front bombé égayé par les sourcils arqués si particuliers des petites
-paysannes de Greuze ou du père Boilly, habillée d’une robe ancienne,
-coiffée d’un bonnet de deux sous trouvé chez un antiquaire, la fleur
-pourpre au corsage, le rire clair sonnant sur tout cela, Réjane, dans
-ce tableau de la Blanchisserie, fut, de la tête aux pieds, la petite
-femme de Paris qu’ont si bien rendue les croquis de Saint-Aubin,
-de Debucourt et de Duplessis-Bertaut. Elle enleva le succès sans
-hésitation, à la baïonnette. A Compiègne, à l’acte suivant, dans
-le salon de réception de Catherine, devenue maréchale de France et
-duchesse de Dantzig, elle sut, avec un art spirituel et délicat, donner
-l’impression de la paysanne parvenue en restant la femme désirable du
-prologue. Cette nuance était importante à bien indiquer pour la durée
-du succès. Le public n’aime pas, en général, vivre toute une soirée
-avec une mère noble. Après la grande scène du troisième acte, héroïque
-et gaie comme une fanfare militaire, entre Napoléon et Catherine; après
-l’ingénieux quatrième acte, l’impression de tous fut que la comédienne
-et la pièce étaient liées pour d’innombrables représentations. _Madame
-Sans-Gêne_ rétablit la fortune du théâtre, fit pénétrer plus avant le
-nom de Réjane dans la masse profonde du public, consacra définitivement
-sa popularité. En Belgique, en Angleterre, en Amérique, en Allemagne,
-en Hollande, en Russie, en Autriche, en Roumanie, en Italie, en
-Espagne, en Portugal, partout où elle joua cette heureuse pièce, elle
-obtint le même éclatant succès. _Madame Sans-Gêne_ fut traduite dans
-toutes les langues, jouée sur tous les théâtres d’Europe; à Berlin, on
-la donnait le même soir dans trois théâtres à la fois; à Londres, le
-plus grand artiste de l’Angleterre, Sir Irving, la joua lui-même sur
-son beau théâtre, et la chose ne manquait pas de piquant, d’entendre
-Napoléon gronder en anglais. On fait des meubles, des étoffes, des
-bijoux, des bonbons, du papier, jusqu’à de la vaisselle, à la _Madame
-Sans-Gêne_.
-
-En jouant tous les soirs, pendant des années, le même personnage, le
-talent du comédien risque de prendre des habitudes, un pli, de perdre
-son originalité; son art devient un métier brillant, contre lequel
-il est utile qu’il réagisse. Réjane sentit et évita cet écueil par
-un travail incessant. L’année 1894, qui fut l’année la plus heureuse
-du théâtre du Vaudeville, fut certainement pour elle l’année où elle
-étudia le plus. Pour les spectacles d’abonnement des lundis et des
-vendredis, importés de l’Odéon, elle mit au point: une reprise de _La
-Parisienne_, de Becque; _Villégiature_, un acte charmant de Henri
-Meilhac; elle joua _Les Lionnes pauvres_, d’Emile Augier, et composa
-avec une variété, une vérité, une puissance dramatique admirables la
-Norah, d’Ibsen (_Maison de Poupée_, traduction du comte Prozor), et
-cela, en jouant, sans une défaillance, tous les autres soirs et deux
-fois les dimanches, _Madame Sans-Gêne_.
-
-_La Parisienne_, créée avec succès au théâtre de la Renaissance, sous
-l’intelligente direction Samuel, venait d’échouer misérablement à la
-Comédie-Française. Réjane, qui aimait passionnément cette belle pièce,
-qui l’avait présentée inutilement à Raymond Deslandes, qui l’avait
-jouée, dans le salon de Mme Aubernon, pour la joie des artistes, était
-exaspérée de cet insuccès, elle n’y tenait plus, c’était comme une
-affaire personnelle, elle voulait, pour l’auteur, une revanche; elle
-l’obtint, éclatante, le 18 décembre 1893.
-
-_Maison de Poupée_, annoncée sur mon programme de l’Odéon dès 1890,
-parut sur l’affiche du Vaudeville le 20 avril 1894. Comme pour les
-œuvres étrangères, et les pièces françaises, du reste, la presse fut
-partagée en deux camps, ceux qui ne veulent pas toujours comprendre
-et ceux qui comprennent trop vite. Toute la colonie scandinave fut
-là, le célèbre Thaulow passa la nuit pour peindre des tableaux au
-décor; le grand compositeur Grieg apporta, pendant un entr’acte, une
-couronne à la Norah française. Enfin, la pièce, qui ne devait se
-donner qu’en abonnement, fut reprise et se joua tous les soirs, avant
-le départ de Réjane pour le Nouveau Monde. Car il arriva alors ce qui
-arrive toujours aux actrices hors pair. Grau, le grand impresario
-américain lui offrit un traité de deux cent mille francs pour cent
-représentations. Elle refusa longtemps, elle craignait l’éloignement,
-étant de Paris et l’aimant jusque dans ses verrues; mais elle avait
-deux enfants; avec sa vie de grande artiste, la main ouverte et le
-goût curieux, elle dépensait sans compter, elle se dit que trois mois
-passent vite, en somme, et que, étoile maintenant, il lui fallait
-élargir son horizon. A New-York, devant ce public, parisien comme
-celui de la Chaussée-d’Antin, elle obtint le plus éclatant succès.
-Elle fut rappelée, comme il convient, quinze ou vingt fois par soirée.
-Elle dit «je reviendrai» en anglais, le jour de la dernière, avec,
-autour d’elle, des gerbes de fleurs amoncelées. A Washington, à
-Philadelphie, elle fit ce qu’ont fait presque toutes les tournées
-dans ces deux villes, beaucoup d’effet et peu d’argent. Elle eut des
-salles magnifiques à la Nouvelle-Orléans, de moins belles à Saint-Louis
-et à Chicago. A Montréal, on lui fit l’accueil le plus touchant, le
-plus français. A Boston, pendant deux semaines, elle goûta la joie
-vive d’avoir un public nombreux, délicat, comprenant à ravir toutes
-les finesses de notre littérature théâtrale, applaudissant aux bons
-endroits. Elle revint par Londres, où, avec _Madame Sans-Gêne_, elle
-remplit la salle de Garrick-Theatre, pendant de longs soirs encore,
-puis rentra dans sa petite maison fleurie d’Hennequeville, goûter la
-joie d’un repos bien gagné.
-
- * * *
-
-Comme les planètes, les «étoiles» dramatiques ont leurs mouvements
-réglés, leurs déplacements prévus. Notons, de 1895 à 1899, ceux de
-Réjane, et donnons la nomenclature de ses diverses créations; il
-nous a semblé inutile d’entrer, à ce sujet, dans le détail de ces
-représentations, estimant qu’elles sont encore présentes à l’esprit des
-lecteurs.
-
-
-SAISON THÉATRALE 1895-1896
-
-20 novembre 1895: _Viveurs_, comédie en quatre actes, de Henri
-Lavedan; rôle de Mme Blandain, 31 janvier 1896, pour les spectacles
-d’abonnement: _Lolotte_, comédie en un acte, de Henri Meilhac et
-Ludovic Halévy et _La Bonne Hélène_, comédie en deux actes, en vers, de
-Jules Lemaître; rôle de Vénus. Le 24 mars, reprise d’_Amoureuse_; le 6
-mai, reprise de _Lysistrata_.
-
-
-SAISON THÉATRALE 1896-1897
-
-28 octobre: _Le Partage_, comédie en trois actes, de M. Albert Guinon
-(Réjane avait créé déjà, du même auteur, en mai 1894, dans un bénéfice
-organisé par elle au théâtre des Variétés, une comédie en un acte:
-_A qui la faute?_ qu’elle joua avec Coquelin et Baron). 19 décembre,
-le Vaudeville met à son répertoire la comédie célèbre de Sardou et
-Najac: _Divorçons!_ où elle joue le rôle de Cyprienne. Le 12 février
-1897, elle crée le rôle d’Hélène dans _la Douloureuse_, la délicieuse
-comédie de Maurice Donnay, qui resta sur l’affiche jusqu’à la fermeture
-annuelle du théâtre.
-
-
-SAISON THÉATRALE 1897-1898
-
-Après une série de représentations à Londres, Réjane quitte Paris le
-22 septembre, sous la direction de l’impresario Dorval, et parcourt,
-en octobre et novembre, le nord et l’est de l’Europe. A Copenhague,
-elle est acclamée, dans _Maison de Poupée_, devant son auteur, le
-vieil Ibsen. A Berlin, où elle ramène le goût des spectacles français,
-ce qui lui valut des injures d’une presse disons... exagérée et
-les félicitations des gens... plus calmes, elle obtint un succès
-considérable et eut la joie de faire réussir _La Douloureuse_, qui
-avait eu toutes les peines du monde à finir en allemand, quelques jours
-avant son arrivée. A Saint-Pétersbourg, l’Empereur se souvenant des
-fêtes franco-russes, où elle avait joué devant lui, à Versailles, lui
-daignait envoyer un rubis incomparable, après avoir mis généreusement
-son beau théâtre à sa disposition. A Moscou, à Odessa, à Bucharest,
-à Budapest, à Vienne, à Munich, à Dresde, même accueil enthousiaste.
-Le 14 décembre, elle finissait sa tournée par Strasbourg, et, le 16
-décembre, elle assistait, au Vaudeville, à la lecture de _Paméla,
-marchande de frivolités_, pièce en quatre actes et sept tableaux, que
-Sardou venait de terminer à son intention. Une pièce à spectacle et à
-costumes exige des répétitions nombreuses; en attendant la première,
-qui eut lieu le 11 février 1898, elle reparut, le 21 décembre, dans
-_Sapho_. Daudet n’eut pas la joie de la revoir dans ce rôle, la mort
-le foudroya le jour de la répétition générale. 30 mars, reprise
-de _Décoré_; 20 avril, bénéfice d’Alice Lavigne, dans laquelle
-elle fit une conférence et joua, entourée des plus grands artistes
-parisiens, _Le Roi Candaule_, de Henri Meilhac et Ludovic Halévy.
-Aidée du généreux _Figaro_, elle fit réussir, au delà des proportions
-accoutumées, cette représentation qui, en matinée, produisit plus de
-cent mille francs. Le grand succès de _Zaza_, pièce en cinq actes, de
-MM. Pierre Berton et Charles Simon, le 12 mai, finit heureusement cette
-saison laborieuse.
-
-
-ANNÉES THÉATRALES 1898-1899 et 1900
-
-19 novembre: elle joue Simone, dans _Le Calice_, comédie en trois
-actes, de F. Vandérem. Le 15 décembre, Georgette Lemeunier, dans la
-comédie en quatre actes de Maurice Donnay. Le 25 février, Thérèse,
-dans _Le Lys rouge_, d’Anatole France, et le 30 mars 1899, Mme de
-Lavalette, dans la pièce en cinq actes d’Émile Moreau; puis, reprend,
-en septembre, le chemin parcouru dans la précédente tournée, visite en
-plus, cette fois, l’Italie, l’Espagne et le Portugal, est reçue par un
-empereur, un roi et trois reines.
-
-Le 30 décembre 1899, sans tapage, doucement, simplement, comme
-quelqu’un de spirituel et d’avisé qui rentre dans une maison amie, elle
-reparaît, souriante, dans _Ma Cousine_, où elle n’a jamais été plus
-amusante, plus variée et plus jeune; puis en attendant qu’elle présente
-aux spectateurs variés de l’Exposition divers spectacles préparés
-pour elle, qu’elle reprenne _Zaza_, un de ses plus beaux rôles, et,
-naturellement, l’universelle _Madame Sans-Gêne_, elle crée _Le Béguin_,
-comédie en trois actes, de Pierre Wolff, et _La Robe rouge_, de Brieux,
-deux œuvres d’un genre tout à fait différent, tout à fait opposé,
-l’une continuant la jolie route parcourue depuis _Ma Camarade_ jusqu’à
-_Viveurs_, _La Douloureuse_ et _Le Lys rouge_, l’autre suivant le
-chemin tracé par _la Glu_, _Germinie Lacerteux_ et _Sapho_, un peu plus
-avant dans la nature et dans la douleur.
-
- * * *
-
-On s’étonnera peut-être que, dans cette étude de la vie d’une
-comédienne illustre, on n’a point donné une part plus grande à la
-partie anecdotique, comme avaient coutume de faire les biographes du
-siècle dernier et les petits journaux à cancans de la fin du second
-empire. Les auteurs ont pensé que ce qu’il y avait de plus intéressant
-à dire d’une grande artiste, c’était ce qui touchait à son art, et
-que si l’on voulait bien compter le nombre des soirées occupées par
-ses représentations, des journées prises par ses répétitions, du
-temps employé à l’étude de ses rôles, à l’essayage de ses costumes,
-cet essayage qui suffit souvent à occuper toute la vie d’une femme du
-monde, on verrait qu’il lui reste bien peu de temps pour les bavardages
-et les inutilités. Ils ne voient cependant aucune difficulté à dire à
-ceux qui veulent tout savoir, que Réjane est mariée avec un des deux
-auteurs de cet ouvrage considérable, qu’elle a deux beaux enfants, une
-fillette: Germaine, intelligente et fine comme elle; un petit garçon:
-Jacques, bon et tendre comme sa sœur, que, lorsqu’elle n’est pas avec
-ses petits, ce qui est rare, au théâtre, ce qui n’arrive presque
-jamais, on est sûr de la rencontrer chez les fleuristes à la mode,
-les marchands d’étoffes, de tableaux, de bibelots anciens, cherchant
-un éventail curieux, une dentelle unique, une fleur ou un bijou rare,
-avec l’ardeur joyeuse qu’elle met en toutes choses, et dépensant la
-prodigieuse activité de sa vie à conquérir là, comme dans son art,
-l’exquis et le raffiné, enfin, ce qui fait la joie de travailler et de
-vivre.
-
-
-
-
-CHEZ SARAH BERNHARDT
-
-AVANT LE DÉPART
-
-
- 17 janvier 1891.
-
-Dans huit jours juste, Mme Sarah Bernhardt s’embarquera au Havre pour
-New-York et dira adieu à la France.
-
-J’ai sonné plusieurs fois, ces jours-ci, à l’adorable sanctuaire du
-boulevard Péreire: la grande artiste souffrait du larynx, à peine
-pouvait-elle parler, et j’allais prendre de ses nouvelles. En attendant
-que ses couturières, ses médecins, ses hommes d’affaires fussent
-partis, je me promenais à travers ce fameux hall du rez-de-chaussée
-qui ne ressemble à rien de ce qu’on peut voir ailleurs... Dans mes
-incursions de reporter parmi les logis célèbres de Paris, je me suis
-vite habitué au faux et froid apparat des salons officiels, à l’austère
-ameublement de noyer de M. Renan, à la profusion un peu criarde de
-chez Zola, aux richesses d’art du maître d’Auteuil, au confortable
-gourmé des milieux académiques; j’ai vu, sans trop broncher, les
-imposants et somptueux lambris de l’hôtel d’Uzès, le faste épais de
-financiers archi-millionnaires, la coquetterie vaguement étriquée des
-intérieurs de comédiennes en vue, les falbalas et les tape-à-l’œil de
-nos peintres célèbres..., mais chaque fois que je suis entré dans cet
-_atelier_ du boulevard Péreire, j’ai été troublé, dès les premiers pas,
-d’une obscure impression que je ne trouve que là et dont l’agrément
-est infini... C’est autant physique que cérébral, sans doute; ce
-doit être en même temps, l’hypnotisme des objets et les parfums de
-l’air qu’on y respire, l’art idéal de l’arrangement et la diversité
-inattendue, inouïe des choses, le mystère des tapis sourds, les chants
-discrets d’oiseaux cachés dans des frondaisons rares, la griserie des
-chatoiements d’étoffes aussi bien que la caresse silencieuse des bêtes
-familières,--et, par-dessus tout, quand on l’entend et qu’elle se
-montre, la voix et l’être tout entier de la maîtresse de ces lieux...
-
-Mais elle n’est pas encore là, et je recommence à regarder... Que
-voit-on? Rien, d’abord: chaos délicieux de couleurs et de lumière,
-harmonieuse et bizarre orgie d’orientalisme et de modernité. Puis,
-l’œil s’apprivoisant, les objets se détachent. Sur les murs, tapissés
-d’andrinople piqué de panaches gracieux, des armes étranges, des
-chapeaux mexicains, des ombrelles de plumes, des trophées de lances,
-de poignards, de sabres, de casse-têtes, de carquois et de flèches
-surmontés de masques de guerre, horribles comme des visions de
-cauchemar; puis des faïences anciennes, des glaces de Venise aux larges
-cadres d’or pâli, des tableaux de Clairin: Sarah allongée, ondulante
-sur un divan, perdue parmi les brocarts et les fourrures, son fils
-Maurice et son grand lévrier blanc. Sur des selles, des chevalets
-épars, sur les rebords de meubles bas pullulent des bouddhas et des
-monstres japonais, des chinoiseries rares, des terres cuites, des
-émaux, des laques, des ivoires, des miniatures, des bronzes anciens
-et modernes; dans une châsse, une collection de souvenirs de valeur:
-des vases d’or, des hanaps, des buires, des ciboires, des couronnes
-d’or, admirablement ciselées, des filigranes d’or, et d’argent d’un
-art accompli. Et puis, partout, des fleurs, des fleurs, des touffes
-de lilas blanc et de muguets d’Espagne, des hottes de mimosas, des
-bouquets de roses et de chrysanthèmes, entre des palmiers dont le
-sommet touche au plafond de verre. A l’extrémité de la salle, se dresse
-la grande cage construite d’abord pour _Tigrette_, un chat-tigre
-rapporté de tournée, habitée ensuite par deux lionceaux, _Scarpia_ et
-_Justinien_, élevés en liberté, et reconduits chez Bidel le jour où ils
-manifestèrent l’intention de se nourrir eux-mêmes. A présent, la haute
-cage aux barreaux serrés où bondirent les fauves est devenue volière;
-des oiseaux dont le plumage chatoie volètent en chantant sur les
-branches d’un arbre artificiel. Dans l’angle faisant face à la cage, du
-côté droit de la cheminée aux landiers de fer forgé, s’étale le plus
-magnifique, le plus sauvage, le plus troublant des lits de repos; c’est
-un immense divan fait d’un amas de peaux de bêtes, de peaux d’ours
-blanc, de castor, d’élan, de tigre, de jaguar, de buffle, de crocodile;
-le mur de cette alcôve farouche est fait aussi de fourrures épaisses,
-qui viennent mourir en des ondulations lascives au pied du lit, et
-des coussins, une pile de coussins de soie aux tons pâles épars, sur
-les fourrures; au-dessus, un dais de soie éteinte, brochée de fleurs
-fanées, soutenu par deux hampes d’où s’échappent des têtes de dragons,
-fait la lumière plus douce à celle qui repose... Et par terre, d’un
-bout à l’autre du hall, des tapis d’Orient couverts, toujours, de peaux
-de bêtes; on se heurte, à chaque pas, à des têtes de chacal et de hyène
-et à des griffes de panthère.
-
-Un domestique vint me tirer de mes réflexions.
-
-«Monsieur! Madame vous attend.»
-
-Je montai au cabinet de travail.
-
-Elle sortait de son bain. Elle me le dit en s’excusant de m’avoir fait
-attendre. Vêtue d’un ample peignoir de cachemire crème, elle me tendit
-la main le sourire aux lèvres. Je l’interrogeais sur son départ et son
-voyage.
-
---Tenez, voici le papier où vous trouverez tout cela noté. Moi, je
-serais incapable de vous le dire. Il m’arrive souvent, dans ces
-tournées, de prendre le train ou le bateau sans même m’informer où nous
-allons... Qu’est-ce que cela peut me faire?
-
-Je lus:
-
-«Départ de Paris le 23 janvier: du Havre, le lendemain 24 janvier.
-Arrivée à New-York 1er février. New-York du 1er février au 14 mars.
-Washington du 16 mars au 21 mars; Philadelphie, du 23 mars au 28 mars;
-Boston, du 30 mars au 4 avril; Montréal, du 6 au 11 avril; Détroit,
-Indianapolis et Saint-Louis, du 13 au 18 avril; Denver du 20 au 22
-avril; San Francisco du 24 avril au 1er mai. Départ de San Francisco
-pour l’Australie le 2 mai. Séjour environ trois mois. Début: Melbourne,
-1er juin; puis Sydney, Adélaïde, Brisbane, jusqu’à fin août. Retour à
-San Francisco à partir du 28 septembre. Ensuite principales villes des
-États-Unis; puis le Mexique et la Havane. Retour à New-York vers le 1er
-mars 1892. Si, à cette époque, la situation financière de l’Amérique
-du Sud s’est améliorée, on fera la République Argentine, l’Uruguay et
-le Brésil en juin, juillet, août, septembre, octobre 1892. En janvier
-1893, Londres. Enfin, la Russie et les capitales de l’Europe».
-
-«Deux ans! dis-je. Vous partez pour deux ans! Cela ne vous
-attriste-t-il pas un peu?
-
---Pas du tout! me répondit cette bohème de génie. Au contraire. Je vais
-là comme j’irais au Bois de Boulogne ou à l’Odéon! J’adore voyager;
-le départ m’enchante et le retour me remplit de joie. Il y a dans ce
-mouvement, dans ces allées et venues, dans ces espaces dévorés, une
-source d’émotions de très pure qualité, et très naturelles. D’abord, il
-ne m’est jamais arrivé de m’ennuyer: et puis, je n’aurais pas le temps!
-Songez que le plus longtemps que je séjourne dans une ville, c’est
-quinze jours! Et que, durant ces deux ans, j’aurai fait la moitié du
-tour du monde! Je connais déjà l’Amérique du Nord, c’est vrai, puisque
-c’est la troisième tournée que j’y fais; mais nous allons en Australie,
-que je n’ai jamais vue! Nous passons aux îles Sandwich, et nous jouons
-à Honolulu, devant la reine Pomaré! C’est assez nouveau, cela!
-
---Mais... vos habitudes, vos aises, cet hôtel, ce hall, vos amis?...
-
---Je les retrouve tous en revenant! Et mon plaisir est doublé d’en
-avoir été si longtemps privée! D’ailleurs, pour ne parler que du
-confortable matériel, nous voyageons comme des princes; très souvent,
-on frète un train rien que pour nous et nos bagages. Il y a là-bas tout
-un énorme «car» qui s’appelle le «wagon-Sarah-Bernhardt». J’y ai une
-chambre à coucher superbe, avec un lit à colonnes; une salle de bain,
-une cuisine et un salon; il y a, en outre, une trentaine de lits,
-comme dans les sleepings, pour le reste de la troupe. Vous voyez comme
-c’est commode: le train étant à nous, nous le faisons arrêter quand
-nous voulons; nous descendons quand le paysage nous plaît; on joue à
-la balle dans la prairie, on tire au pistolet, on s’amuse. Et comme le
-compartiment est immense (ce sont trois longs wagons reliés entre eux),
-si l’on ne veut pas descendre, on relève les lits sur les parois et on
-danse au piano. Vous voyez qu’on ne s’ennuie pas!
-
---Vous-même, comment passez-vous votre temps durant ces interminables
-trajets de huit jours?
-
---Je joue aux échecs, aux dames, au nain jaune! Je n’aime pas beaucoup
-les cartes, mais quelquefois je joue au bézigue chinois, parce que
-c’est très long et que ça fait passer le temps. Je suis une très
-mauvaise joueuse, je n’aime pas à perdre. Cela me met dans des rages
-folles; c’est d’un amour-propre ridicule, c’est bête, mais c’est comme
-ça, je ne peux pas souffrir qu’on me gagne!
-
---Les paysages américains, quelles impressions en avez-vous?
-
---Je ne les aime pas. C’est grand, c’est trop grand: des montagnes dont
-on ne voit pas la cime, des steppes qui se perdent dans des horizons
-infinis, une végétation monstrueuse, des ciels dix fois plus hauts que
-les nôtres, tout cela vous a des airs pas naturels, ultra-naturels.
-De sorte que quand je reviens, Paris me fait l’effet d’un petit bijou
-joli, mignon, mignon, dans un écrin de poupée...
-
---Et le public?
-
---Le public ne peut me paraître que charmant: il m’adore. Dans
-les grandes villes d’Amérique tous les gens d’une certaine classe
-comprennent le français, et comme le prix des places est naturellement
-fort élevé, il y a beaucoup de ceux-là qui viennent m’entendre. A
-certains endroits, même, j’ai de véritables salles de «première» où on
-souligne des effets de mots, des intentions très fines de langue.
-
---Mais ceux qui ne comprennent pas le français?
-
---Il y a les livrets qu’on se procure avant la représentation et qui
-renferment le texte français avec la traduction en regard. Cela produit
-même un effet assez curieux: quand on arrive au bas d’une page, mille
-feuillets se tournent ensemble; on dirait, dans la salle, le bruit
-d’une averse qui durerait une seconde.
-
-Je m’amusais infiniment à ces détails, et à la façon dont mon
-interlocutrice me les racontait. Je l’aurais bien interrogée jusqu’à
-demain; mais il était tard, et je devenais indiscret. Je posai vite ces
-quelques dernières questions:
-
---Quels sont les artistes qui vous accompagnent?
-
---Ils sont vingt-deux: les principaux sont, pour les hommes: Rebel,
-Darmon, Duquesnes, Fleury, Piron, Angelo, et un autre artiste dont
-l’engagement se discute encore; pour les femmes: Mmes Méa, Gilbert,
-Seylor, Semonson, Fournier.
-
---Votre répertoire?
-
---C’est mon répertoire courant: _Théodora_, la _Tosca_, _Cléopâtre_,
-etc., etc.
-
---Vos bagages?
-
---Quatre-vingts caisses environ.
-
---Quatre-vingts?...»
-
-Elle rit de mon ahurissement.
-
-«Bien sûr! J’ai au moins quarante-cinq malles de costumes de théâtre;
-j’en ai une pour les souliers qui en contient près de deux cent
-cinquante paires; j’en ai une pour le linge, une autre pour les
-fleurs, une autre pour la parfumerie; restent les costumes de ville,
-les chapeaux, les accessoires, que sais-je! Vraiment, je ne sais pas
-comment ma femme de chambre peut s’y reconnaître...
-
---Je suis indiscret peut-être en vous demandant quels sont vos intérêts?
-
---Pas du tout; ce n’est pas un mystère. J’ai trois mille francs par
-représentation, plus un tiers sur la recette, ce qui me fait une
-moyenne de 6.000 francs par représentation. Ah! j’oubliais 1.000 francs
-par semaine pour frais d’hôtel, etc...»
-
-Je me levai pour partir. Un grand danois tacheté blanc et noir vint
-s’allonger près de sa maîtresse.
-
-Je demandai:
-
-«Vous l’emportez avec vous?
-
-Elle caressait le chien, qui s’étirait:
-
---Oh! oui, ma Myrta! et avec elle Chouette et Tosco. Je les aime tant!
-et elles me le rendent si bien, ces excellentes bêtes...
-
---Vous devriez bien,--insinuai-je,--m’emmener avec elles...»
-
-Elle releva sa taille de princesse chimérique, et, fixant sur moi ses
-yeux d’un bleu changeant, ses yeux qui charmeraient les bêtes de
-l’_Apocalypse_, elle répondit:
-
-«Pourquoi pas? Si vous voulez. Qu’est-ce que vous serez?
-
---Porte-bouquets. N’en aurai-je pas ma charge?»
-
-
-
-
-L’INTERDICTION DE «THERMIDOR»
-
-
- 28 janvier 1891.
-
-Comme on ne parlait, hier, à Paris, que de sifflets à roulette, de
-clefs forées et de pommes cuites dont les provisions faites dans la
-journée devaient être dirigées, le soir, vers le Théâtre-Français, j’ai
-voulu, dans l’après-midi, aller prendre un peu l’air de ce côté-là...
-
-En montant les premières marches de l’escalier de l’administration,
-j’entends une voix de cuivre qui sonne et je hume une forte odeur de
-poudre. Je continue à monter. Arrivé sur le palier du premier étage,
-je reconnais dans un groupe assez nombreux: Coquelin aîné, Jean
-Coquelin, Laugier, Villain, Mesdames Fayolle, Bartet, Reichenberg,
-etc. et, adossé à la rampe du palier, M. Georges Laguerre, député.
-Je demande à un huissier à voir M. Claretie; j’apprends que M.
-l’administrateur-général est, depuis midi, en grande conférence fermée
-avec M. Victorien Sardou et avec M. Larroumet, directeur des Beaux-Arts.
-
-Je prends le parti d’attendre, d’autant plus volontiers que, sur ce
-palier, où je fais les cinq pas, la conversation du groupe continue, et
-que les voix montent, et que, sans indiscrétion, presque malgré moi,
-j’entends toutes les choses que je voulais savoir. Pourquoi ne les
-répéterais-je pas?
-
- * * * * *
-
-M. LAGUERRE.--Vous savez qu’il y a cent cinquante siffleurs loués pour
-ce soir?
-
-M. COQUELIN, boutonné jusqu’au col, ainsi qu’un pasteur protestant,
-répond, en haussant les épaules:
-
---Ah bah! alors c’est la bonne cabale! C’est indigne et c’est idiot!
-Mais que voulez-vous? C’est la lutte, mes enfants, la lutte! Après
-tout, tant mieux! nous lutterons...
-
-Mme FAYOLLE blaguant.--C’est égal, mon vieux, pour tes débuts c’est
-dommage... C’est peut-être ta carrière brisée... Un jeune homme de si
-grand avenir!
-
-COQUELIN.--Hélas!
-
-COQUELIN FILS.--Ça, une pièce réactionnaire?
-
-COQUELIN.--Ils sont fous, ma parole d’honneur! Mais c’est, au
-contraire, une pièce républicaine, mais républicaine honnête, mais
-républicaine modérée. D’un bout à l’autre de mon rôle est-ce que je
-n’exalte pas la République de 89, la fête de la Fédération célébrant
-la fin du despotisme, du privilège et du bon plaisir, l’avènement du
-droit, le triomphe des théories de liberté et de fraternité? C’est
-superbe, au contraire, et le plus farouche égalitaire de bonne foi n’en
-retrancherait pas un mot!
-
-M. LAGUERRE.--C’est évident... (_Doucement_): Est-ce qu’on ne s’en
-prend pas à vous aussi un peu? Ne dit-on pas que vous êtes enchanté de
-jouer enfin un rôle politique pour dire son fait à la canaille?...
-
-Un temps.
-
-M. COQUELIN, croisant les bras, fronçant les sourcils, a l’air
-d’apostropher M. Laguerre:
-
---Bien sûr! à la canaille! (_Pompeux_): Ce que j’aime dans une
-démocratie c’est le _peuple_! le _peuple_, entendez-vous! J’en suis,
-moi, du peuple, je ne le nie pas, on le sait bien,--et je ne l’ai
-jamais caché,--et je m’en fais gloire! Je suis un républicain de la
-première heure... (_Sur un ton de récitatif_): Je me souviens encore du
-temps où, avec Gambetta, nous allions dans les faubourgs, lui, faisant
-des conférences, moi, récitant des poésies populaires... ça signifie
-quelque chose, ça! (_La voix monte_): Oui, je connais le peuple! et je
-l’aime! Mais la canaille, voyez-vous, la canaille, je m’en fous!
-
-M. LAGUERRE.--C’est évident.
-
-Mlle BARTET, délicieusement pâle, assise sur le grand canapé de velours
-du palier, sourit.
-
-M. LAGUERRE (_doucement_).--Ils sont capables de faire interdire la
-pièce.
-
-COQUELIN (_clamant_).--Ah! ah! s’ils font cela, je leur fous ma
-démission! C’est bien simple, je leur fous ma démission! Qu’est-ce que
-ce serait qu’un théâtre comme ça! un théâtre où on a interdit _Mahomet_
-parce qu’on a eu peur d’un _Teur_!... (M. Coquelin rêve un moment
-et il ajoute): D’ailleurs, ça n’est pas possible; demain, s’il y a
-interpellation, comme on le dit, le gouvernement ramassera une grosse
-majorité. Le gouvernement... il l’a lue, la pièce, tous les ministres
-l’ont lue, ils seront donc obligés de démissionner en corps, si on leur
-fait échec... Alors, moi, je les engage, tous, pour une tournée...
-
-Mme FAYOLLE.--Il paraît que M. Constans n’est pas content de la pièce...
-
-COQUELIN.--Ça n’est pas possible... J’ai dîné l’autre jour avec lui, et
-il m’a dit à moi-même: «J’ai lu la pièce, et elle m’a paru très bien.»
-
-M. Laguerre serre les mains et s’en va. Les autres s’en vont aussi.
-Mlle Reichenberg, en descendant l’escalier, lance à M. Coquelin, affalé
-sur le canapé:
-
---Je ne te dis pas: Bon courage! à toi, vieux lutteur!
-
-
-CHEZ M. CLARETIE
-
-A ce moment, un huissier m’appelle et me conduit dans le cabinet de
-M. Claretie. Aimable et accueillant comme toujours, il me dit, en me
-tendant la main:
-
-«Je devine ce qui vous amène!
-
---La tempête!» lui dis-je.
-
-Et, souriant de son sourire doux et pâle, il rectifie:
-
-«Oh! la bourrasque...
-
---Si vous voulez. Mais encore, comment l’expliquez-vous?
-
---Ne me le demandez pas.
-
---Alors, comment la recevez-vous?
-
---Voici. J’ai fait rentrer, avec une pièce qui allait être jouée à la
-Porte-Saint-Martin, un artiste éminent pour interpréter l’œuvre d’un
-maître de la scène. Ce que je pense de cette œuvre? L’ayant reçue avec
-le comité qui a voté à l’unanimité et dont la majorité est notoirement
-républicaine--je n’ai pas à la juger, mais je puis vous dire qu’elle
-contient, entre autres beautés, une scène, celle des _Dossiers_,
-que j’appelais aux répétitions «des _Pattes de Mouche_ devenues
-cornéliennes». La critique en a dit autant.
-
-»Quant à la pièce, c’est un tableau, le tableau d’une _journée_
-particulière, et quand je disais à Sardou, dont les deux héros sont
-républicains et se déclarent même dantonistes, qu’il pouvait mettre de
-la lumière à ses ombres, il me répondait:
-
---«C’est une autre pièce, c’est la prise de la Bastille, c’est Valmy,
-c’est Jemmapes, c’est la frontière délivrée, c’est ce que je dis: les
-aigles impériales fuyant devant le drapeau tricolore. Mais ce n’est pas
-un drame où j’essaie de faire parler les gens qui veulent renverser
-Robespierre, comme ils on pu en parler, comme ils en ont parlé!»
-
-«Du reste, ajoute M. Claretie, encore une fois je ne veux pas discuter
-sur ce point. Je tiens seulement à vous dire que, libéral avant tout
-et républicain d’avant 70, républicain de toujours (puisque en entrant
-aux Tuileries j’ai vu mon nom sur des listes de proscription datant de
-1859), je ne crois pas qu’on puisse dénier à un homme de lettres le
-droit de produire une œuvre d’art sur un théâtre...
-
---... Un théâtre subventionné? objectai-je.
-
---... Sur un théâtre où Louis-Philippe a laissé crier: _Vive la
-République!_ en pleine royauté, et où j’ai, sous l’avant-scène de
-Napoléon III acclamé la tirade du conventionnel Humbert et demandé
-_bis_ avec une partie de la salle qui regardait, tour à tour, Bressant
-hésitant et l’Empereur très pâle mais impassible.
-
-«En fin de compte, la République peut-elle être moins libérale que
-Louis XIV qui fit jouer _Tartuffe_, et Louis XVI qui laissa jouer le
-_Mariage de Figaro_?
-
-«Je ne suis pas un _profiteur de révolution_, comme a dit Camille
-Desmoulins. J’ai demandé la liberté à la fois pour moi, et pour les
-autres. Et j’étais de ceux qui ont conspué les siffleurs d’_Henriette
-Maréchal_...»
-
-Dans la soirée, me promenant, curieux, par les couloirs du foyer des
-artistes de la Comédie-Française, je rencontrai M. Claretie, qui me
-dit:
-
-«On vient de siffler une tirade de Camille Desmoulins.»
-
-Avant de finir, un mot d’ouvreuse, au moment où la salle tremblait sous
-les trépignements et les sifflets:
-
-«Ma chère, j’en tremble toute... Je n’ai pas vu ça depuis _Daniel
-Rochat_.»
-
-
-
-
-UN PROJET DE RÉVOLUTION AU THÉATRE-FRANÇAIS
-
-CHEZ M. EDMOND DE GONCOURT
-
-CHEZ M. BECQUE
-
-
- 12 février 1891.
-
-Un écho aux allures mystérieuses annonçait ces jours-ci qu’une
-pétition circulait à huis clos dans le monde des lettres, et tendait
-à l’annulation ou à la révision du légendaire _Décret de Moscou_ qui
-régit l’administration de la Comédie-Française depuis 1812. Notre
-confrère ajoutait, tout aussi mystérieusement, que le promoteur de
-cette pétition était un député influent qui, dernièrement, avait
-lui-même attaché le grelot à la Chambre.
-
-Une enquête était tout indiquée; je l’ai faite, et en voici le
-résultat.
-
-Le «grelot» a été agité au Palais-Bourbon lors de la discussion sur
-l’interdiction de _Thermidor_, et le député influent qui l’a mis en
-branle est M. Clémenceau. Le cheval de bataille des pétitionnaires
-est l’abolition du fameux comité de lecture du Théâtre-Français; les
-questions subsidiaires sont les relations de l’art et de l’État, le
-principe des subventions, etc., etc.
-
-J’avais appris que deux des signataires de la pétition étaient M. de
-Goncourt et M. Henry Becque. Pourquoi avaient-ils signé?
-
-
-CHEZ M. EDMOND DE GONCOURT
-
-Il me dit:
-
-«Oui, j’ai signé, et j’ai signé les yeux fermés, c’est le cas de le
-dire, puisque je n’ai seulement pas lu le papier. De même, Daudet, qui
-est arrivé chez moi quand on me présentait la pétition, y a mis son nom
-sans plus regarder. On nous a dit qu’il s’agissait de la suppression
-du décret de Moscou... Comment hésiter? En effet, théoriquement, y
-a-t-il rien de plus illogique que de voir un écrivain jugé par ses
-interprètes! C’est l’ouvrier critiqué par son outil, le violon qui
-fait des remontrances au virtuose! Et, en pratique, rien est-il
-plus insupportable pour un homme de lettres que de voir son œuvre
-épluchée, discutée, censurée par des comédiens? Notez que je ne mets
-pas la moindre acrimonie dans ces considérations; je sais qu’il y a
-au Théâtre-Français des artistes d’un grand talent, dont je suis le
-premier à reconnaître la valeur, parmi lesquels il en est sans doute
-d’intelligents; mais on me concèdera qu’un écrivain, lorsqu’il s’agit
-de la destinée d’une pièce qu’il a mis des mois à concevoir, à faire
-et à parfaire, a le droit de récuser comme juges ceux qui doivent
-l’interpréter? C’est là une question de dignité très naturelle et très
-respectable, il me semble.
-
-»Voici pour la thèse générale. Les cas particuliers ne sont pas, j’en
-suis sûr, pour en atténuer la rigueur. Pour ma part, je n’oublierai
-jamais ce qui nous est arrivé, à mon frère et à moi, lors de la lecture
-au Comité du Théâtre-Français de notre pièce la _Patrie en danger_.
-Mon frère tenait beaucoup à cette pièce; nous y avions mis tout ce
-que nous pouvions y mettre de conscience et de talent. C’était mon
-frère qui lisait; moi, pendant ce temps-là, j’étais assis, j’écoutais
-et je regardais. L’un des sociétaires présents, et non le moins
-considérable,--je ne le nommerai pas--s’amusa durant toute la séance,
-à dessiner à la plume des caricatures (de qui? je n’en sais rien) qu’il
-passait ensuite en riant et en chuchotant à ses voisins... Je vis le
-manège, et je dus le supporter jusqu’au bout. Mais il m’a fallu, je
-vous l’assure, une patience d’ange pour ne pas me lever, prendre mon
-frère par le bras et emporter notre manuscrit.
-
---Par quoi, maître, demandai-je, remplacerait-on le Comité?
-
---Par un directeur tout seul! Car, même s’il est incompétent, il l’est
-toujours six ou sept fois moins que les six ou sept membres du comité
-de lecture. Ou bien, ce qui pourrait valoir mieux, par un comité de
-gens de lettres: cela apparaîtrait au moins plus normal et promettrait
-plus de garanties.
-
---Et, pour passer à un autre ordre d’idées, maître, toujours pas de
-Censure?
-
---Moins que jamais! me répondit l’illustre écrivain en souriant. La
-_Fille Élisa_ et _Thermidor_ sont loin, n’est-ce pas, d’être des
-arguments en sa faveur... On est venu m’interroger à ce propos, et on
-m’a fait dire que la _Patrie en danger_ était bien plus réactionnaire
-que _Thermidor_. Je n’ai pas dit cela. J’ai dit que ma chanoinesse
-était plus royaliste que n’importe quel personnage de la pièce de
-Sardou, et c’est vrai; mais j’ai ajouté que j’avais fait de mon
-bourreau un fou humanitaire dont le type a évidemment dû exister
-sous la Terreur. Maintenant, qu’on ait interdit _Thermidor_ par
-mesure d’ordre, c’est possible et c’est soutenable; mais ce que je
-demanderais, si on consentait à m’écouter, c’est que la Censure une
-fois supprimée et le théâtre devenu enfin libre, les interdictions de
-pièces par mesure d’ordre ne soient que provisoires. Au bout de huit
-jours, par exemple, quand les passions se seraient un peu calmées,
-que la presse aurait eu le temps d’éclairer le public sur le pour et
-le contre de l’œuvre en discussion, le théâtre rouvrirait et la pièce
-reparaîtrait. Alors si, décidément, elle suscite des bagarres, qu’on
-l’interdise définitivement. Mais pas avant.
-
-«Voyez-vous, conclut M. de Goncourt, en me reconduisant, la Censure,
-l’Art officiel, le décret de Moscou, tout cela est bien malade...
-Encore un petit coup d’épaule, et je crois bien que nous assisterons à
-un très significatif écroulement.....
-
-
-CHEZ M. HENRY BECQUE
-
-L’auteur des _Corbeaux_ a quitté l’avenue de Villiers; il habite, à
-présent, rue de l’Université, à deux pas de la _Revue des Deux-Mondes_,
-non loin de l’Institut. Toujours la même simplicité spartiate. Là-bas,
-la concierge vous disait: «Au troisième, à gauche; il n’y a pas de
-paillasson, vous verrez!» Ici, le concierge vous dit: «Au troisième;
-cherchez bien, il y a un bout de ficelle pour tirer la sonnette.» M.
-Becque est le premier à plaisanter de son dédain pour les commodités de
-l’ameublement; ses amis y voient même une vertu, et ils doivent avoir
-raison.
-
-«Mais non!--me dit M. Becque,--je n’ai rien signé du tout. Mes amis,
-les jeunes d’avant-garde, chaque fois qu’ils mijotent des projets
-révolutionnaires, me comptent, de parti-pris, parmi les leurs. Et
-ils ont raison. J’ai toujours été un peu batailleur, n’est-ce pas?
-Et ce que je suis le moins, c’est un bénisseur et un routinier. Ils
-le savent, et vous n’avez pas besoin de le répéter. C’est ce qui me
-mettra, d’ailleurs, très à mon aise pour dire ma façon de penser.
-Je n’ai pas vu la pétition, et je n’en ai entendu parler que par
-l’écho qui vous amène. Mais puisque vous me demandez, dès maintenant,
-mon avis sur la plus importante des réformes projetées par les
-pétitionnaires, c’est-à-dire sur la suppression du Comité de lecture du
-Théâtre-Français, je vais vous le dire, en deux mots.
-
-»J’estime qu’il y a plus de garantie à être lu et apprécié par un
-Comité de six personnes, six artistes, en somme intelligents, et un
-directeur, que par un directeur tout seul, la plupart du temps tout
-à fait incompétent; un Comité, c’est déjà un petit public, où chacun
-apporte son impression, où les avis peuvent se combattre, se discuter,
-se contre-balancer. Un directeur, au contraire, une fois buté à un
-préjugé, à un parti-pris, n’a rien qui puisse l’en dégager. Et puis,
-un directeur ne lit pas de pièces! Il ne joue que celles qu’il a
-commandées, c’est depuis longtemps prouvé. Combien de fois Perrin ne
-me l’a-t-il pas dit: «Deux auteurs, deux pièces par an, une d’Augier,
-une de Dumas, je n’en demande pas plus pour le Théâtre-Français! De
-temps en temps, oui, un acte à un ami, à Meilhac, à Pailleron,--et
-c’est tout!» Et tous les directeurs sont pareils à Perrin. Avouez que
-je suis payé pour le savoir! Aux Français, au contraire, combien de
-pièces Got n’a-t-il pas fait recevoir en les apportant lui-même, Got
-et les autres! Ce n’est pas à moi à défendre la Comédie-Française, et
-je ne veux pas me poser en champion du décret de Moscou; ce rôle-là
-ne m’irait pas du tout. Mais, vraiment, je ne vois pas la révolution
-bienfaisante que viendrait apporter, dans le monde des auteurs
-dramatiques, la suppression du Comité de lecture. Ah! qu’on supprime ou
-plutôt qu’on remplace les deux vieux brisquards chargés de déchiffrer
-les manuscrits en première analyse! Ça, je ne demande pas mieux. Ils
-ont soixante-dix ans, sont farcis d’Augier et de Dumas, et tout ce qui
-n’est pas Augier et Dumas ne vaut pas la peine d’être lu par eux. On
-fend l’oreille aux officiers de soixante-cinq ans, ne pourrait-on pas
-en faire autant aux critiques surannés qui tiennent la place de plus
-jeunes et de plus compétents?
-
---Un Comité formé de gens de lettres ne vous paraît point préférable à
-un Comité d’artistes?
-
---Oh! les Comités de gens de lettres, je les connais! Comme il ne
-pourrait être composé que de gens de lettres de deuxième ordre,
-ils seraient tous dans la main du directeur, et cela ne changerait
-absolument rien. La Rounat en avait institué un à l’Odéon, il le
-rendait responsable des mauvaises pièces qui rataient, que souvent
-lui-même avait imposées, et jamais le Comité n’a fait accepter un acte
-qui avait déplu à La Rounat!
-
---Admettez-vous, en principe, l’immixtion de l’État dans les théâtres?
-
---Il ne peut pas y avoir de principe raisonnable à cet égard-là.
-J’admets l’intervention de l’État, quand le baron Taylor, commissaire
-du gouvernement, fait représenter _Hernani_; je l’admets quand le
-représentant officiel s’appelle Édouard Thierry, qu’il est éclairé,
-compétent et hardi et qu’il ouvre les portes du théâtre à des œuvres de
-valeur; et, enfin, je l’aime de toutes mes forces quand un ministre,
-qui s’appelle M. Bourgeois, fait jouer la _Parisienne_ malgré un
-directeur qui n’en veut pas!»
-
-
-
-
-CONVERSATION AVEC M. MAURICE MAETERLINCK
-
-
- 17 mai 1893.
-
-Depuis qu’Octave Mirbeau présenta, dans l’éclatante et enthousiaste
-monographie que l’on se rappelle, M. Maurice Maeterlinck aux lecteurs
-du _Figaro_, la réputation de l’auteur de la _Princesse Maleine_ n’a
-fait que grandir. A l’heure actuelle, aux yeux de presque toute la
-jeune génération littéraire, il représente, à tort ou à raison, celui
-qui doit vaincre en son nom; à tort, peut-être, car le poète des
-_Aveugles_ n’a rien du chef d’école, ni le dogme inébranlable, ni la
-combativité, ni la vanité ambitieuse; à raison, peut-être aussi, car la
-lutte peut avoir lieu sans lui et son esthétique est assez large et
-assez élevée pour grouper indistinctement toutes les forces idéalistes
-qui s’apprêtent à la bataille.
-
-Or, aujourd’hui, au théâtre des Bouffes-Parisiens, à une heure et
-demie, par les soins du poète Camille Mauclair et de M. Lugné-Poë,
-doit être représentée la dernière œuvre de Maeterlinck: _Pelléas et
-Mélisande_.
-
-Beaucoup de curiosité entoure cette représentation; le nouveau drame
-trouvera-t-il le succès que l’_Intruse_ et les _Aveugles_ reçurent d’un
-public d’élite? Dans tous les cas, les vieilles querelles sur l’art
-ancien et l’art nouveau vont renaître.
-
-J’en profite pour présenter aujourd’hui, à mon tour, M. Maurice
-Maeterlinck _vivant_. Car, chose au moins singulière, il n’y pas
-vingt personnes à Paris qui connaissent le poète gantois! Depuis
-trois ans qu’on le lit, qu’on le discute, personne ne l’a vu ici
-jusqu’à ces jours derniers; son nom a rempli les feuilles littéraires
-et boulevardières et Octave Mirbeau, qui mit si courageusement son
-nom à côté de celui de Shakespeare, Mirbeau qui lui créa, du jour au
-lendemain, sa réputation, n’a pas réussi à attirer ce jeune homme
-modeste et timide à Paris, et il ne l’a jamais vu...
-
-Mais dernièrement il céda aux objurgations des organisateurs de
-_Pelléas et Mélisande_ et consentit à grand’peine à venir surveiller
-les répétitions. Je l’ai rencontré hier. C’est un grand garçon de
-trente ans, blond, aux épaules carrées, dont la figure très jeune--une
-moustache d’adolescent et le teint rose--sérieuse et facilement
-souriante, est toute de franchise et de sensibilité; seul le front est
-creusé de rides: quand il parle, les lèvres ont des tressaillements
-nerveux et, à la moindre animation, les tempes battent et on voit les
-artères se gonfler. Il parle d’une voix douce et comme voilée (la
-voix des grands fumeurs de pipe), en phrases très courtes, avec une
-hésitation qu’on dirait maladive, comme s’il a vraiment peur des mots
-ou qu’ils lui font mal.
-
-«Je voudrais vous parler, ou plutôt vous faire parler un peu de votre
-pièce,» lui dis-je.
-
-Il rit aimablement et répondit par petits morceaux, laborieusement
-sortis:
-
-«Mon Dieu... je n’ai rien à en dire, c’est une pièce quelconque, ni
-meilleure ni plus mauvaise, je suppose, que les autres... Vous savez,
-un livre, une pièce, des vers, une fois écrits, cela n’intéresse
-plus... Je ne comprends pas, je l’avoue, l’émotion vécue pas les
-auteurs, dit-on, à la première représentation de leurs œuvres. Pour
-moi, je vous assure que je verrais jouer _Pelléas et Mélisande_ comme
-si cette pièce était de quelqu’un de ma connaissance, d’un ami, d’un
-frère,--même pas, car pour un autre, je pourrais ressentir des craintes
-ou des joies qui me resteront sûrement inconnues tant qu’il s’agira de
-moi.»
-
-C’est sur ce ton de simplicité charmante et de sincère détachement que
-se continua longtemps la conversation de M. Maeterlinck. J’aurais tant
-voulu répéter ici les opinions et les jugements du poète-philosophe
-sur les choses et sur les hommes du présent et du passé! Quelle saveur
-profonde, quel pittoresque inattendu dans ses moindres propos!... Mais
-le cadre de cet article hâtif ne se prête pas à de tels développements.
-
-Et puisque j’ai enfin réussi à tirer de l’auteur de l’_Intruse_, dans
-une heure d’expansion, ce qu’il s’est toujours refusé jusqu’à présent
-à livrer au public, c’est-à-dire des théories sur l’art dramatique--et
-presque une préface de son théâtre--je m’empresse de les noter ici.
-
-Donc, après s’être longuement fait tirer l’oreille, il dit:
-
-«Il me semble que la pièce de théâtre doit être avant tout un _poème_;
-mais comme des circonstances, fâcheuses en somme, le rattachent plus
-étroitement que tout autre poème à ce que des conventions reçues pour
-simplifier un peu la vie nous font accepter comme des réalités, il faut
-bien que le poète _ruse_ par moments pour nous donner l’illusion que
-ces conventions ont été respectées, et rappelle, çà et là, par quelque
-signe connu, l’existence de cette vie ordinaire et accessoire, _la
-seule que nous ayons l’habitude de voir_. Par exemple, ce qu’on appelle
-_l’étude des caractères_, est-ce autre chose qu’une de ces concessions
-du poète?
-
-»A strictement parler, le caractère est une marque inférieure
-d’humanité; souvent un signe simplement extérieur; plus il est tranché,
-plus l’humanité est spéciale et restreinte. Souvent même ce n’est
-qu’une situation, une attitude, un décor accidentel. Ainsi, enlevez,
-par exemple, à Ophélie son nom, sa mort et ses chansons, comment
-la distinguerai-je de la multitude des autres vierges? Donc, plus
-l’humanité est vue de haut, plus s’efface le caractère. Tout homme,
-dans la situation d’Œdipe roi, qu’il soit avare, prodigue, amoureux,
-jaloux, envieux, etc., etc., agirait-il autrement qu’Œdipe?
-
-»Ibsen, par endroits, ruse admirablement ainsi. Il construit des
-personnages d’une vie très minutieuse, très nette et très particulière,
-et _il a l’air_ d’attacher une grande importance à ces petits signes
-d’humanité. Mais comme on voit qu’il s’en moque au fond! et qu’il
-n’emploie ces minimes expédients que pour nous faire accepter et pour
-faire profiter de la prétendue et conventionnelle réalité des êtres
-accessoires le _troisième_ personnage qui se glisse toujours dans son
-dialogue, le troisième personnage, l’_Inconnu_, qui vit seul d’une vie
-inépuisablement profonde, et que tous les autres servent simplement à
-retenir quelque temps dans un endroit déterminé. Et c’est ainsi qu’il
-nous donne presque toujours l’impression de gens qui parleraient de la
-pluie et du beau temps dans la chambre d’un mort.»
-
-J’interrogeai:
-
-«Comment jugez-vous, à ce point de vue, le théâtre antique?
-
---Les Grecs, eux, y allaient plus franchement, parce qu’ils avaient
-moins que nous d’habitudes mauvaises. Ils s’attardaient peu au choc des
-hommes entre eux et s’attachaient presque uniquement à étudier le choc
-de l’homme contre l’angle de l’inconnu qui préoccupait spécialement
-l’âme humaine en ce temps-là: le _destin_. Pourquoi ne pourrait-on pas
-faire ce qu’ils ont fait, simplifier un peu le conflit des passions
-entre elles et considérer surtout le choc étrange de l’âme contre les
-innombrables angles d’inconnu qui nous inquiètent aujourd’hui? Car il
-n’y a plus seulement le Destin: nous avons fait, depuis, de terribles
-découvertes dans l’inconnu et le mystère, et ne pourrait-on pas dire
-que le progrès de l’humanité c’est, en somme, l’augmentation de ce
-_qu’on ne sait pas_?
-
-» N’est-ce pas ce que fait Ibsen? On pourrait lui reprocher seulement
-de n’avoir pas été assez sévère dans le choix de ces chocs; les Grecs
-voulaient avant tout le choc de la _beauté pure_ (l’héroïsme, beauté
-morale et physique) contre le Destin. Mais la beauté pure exige de
-grands sacrifices et de grandes simplifications que nous n’osons pas
-encore tenter. Nous sommes tellement imprégnés de la laideur de la vie
-que la beauté ne nous semble plus ou pas encore la vie; et cependant,
-même dans un drame en prose, il ne faudrait pas admettre une seule
-phrase qui serait un prosaïsme dans un drame en vers, parce que le
-prosaïsme, en soi, n’est pas une chose soi-disant basse, mais une
-dérogation aux lois mêmes de la vie.
-
---Votre idéal de réalisation, à vous, comment l’expliqueriez-vous?
-demandai-je.
-
---En somme, répondit-il, de sa voix peureuse toujours égale, en
-attendant mieux, voici ce que je voudrais faire: mettre des gens en
-scène dans des circonstances ordinaires et humainement possibles
-(puisque l’on sera longtemps encore obligé de ruser), mais les y mettre
-de façon que, par un imperceptible déplacement de l’angle de vision
-habituel, apparaissent clairement leurs relations avec l’Inconnu.
-
-»Tenez, un exemple pour préciser ceci:
-
-»Je suppose que je veuille mettre à la scène cette petite légende
-flamande que je vais vous raconter (ce serait, d’ailleurs, impossible
-parce qu’elle nous paraît encore trop fabuleuse et que l’intervention
-de Dieu y est trop visible, et nous avons de si mauvaises habitudes que
-nous ne voulons admettre l’intervention du mystère que lorsqu’il nous
-reste un moyen de la nier). Mais je prends cet exemple, parce qu’il est
-simple et clair et me vient à l’esprit en ce moment.
-
-»Un paysan et sa femme sont attablés un dimanche devant leur
-maisonnette, prêts à manger un poulet rôti. Au loin, sur la route,
-le paysan voit venir son vieux père, cache précipitamment le poulet
-derrière lui, pour n’être pas obligé de le partager avec ce convive
-inattendu. Le vieux s’assoit, cause quelque temps et puis s’éloigne
-sans se douter de rien. Alors le paysan veut reprendre le poulet; mais
-voilà que le poulet s’est changé en un crapaud énorme qui lui saute au
-visage, et qu’on ne peut jamais plus arracher et qu’il est obligé de
-nourrir toute sa vie pour qu’il ne lui dévore pas la figure.
-
-»Voilà. L’anecdote est symbolique, comme, d’ailleurs, toutes les
-anecdotes et tous les événements de la vie. Seulement, ici, et c’est
-bien le cas de le dire, le symbole saute aux yeux. Qu’en peut-on faire?
-Irai-je étudier l’avarice du fils, l’horreur de son acte, la complicité
-de sa femme et la résignation du vieillard? Non! Ce qui m’intéressera
-avant tout, c’est le rôle terrible que ce vieillard joue à son insu: il
-a été, là, un moment, l’_instrument_ de Dieu; Dieu l’employait, comme
-il nous emploie ainsi, à chaque instant; il ne le savait pas, et les
-autres _croyaient_ ne pas le savoir; et, cependant, il doit y avoir un
-moyen de montrer et de faire sentir qu’en ce moment le mystère était
-sur le point d’intervenir...»
-
-
-
-
-SIBYL SANDERSON
-
-
- 16 mars 1894.
-
-J’ai causé hier une demi-heure avec Mlle Sibyl Sanderson.
-
-Elle était vêtue d’une toilette noire, aux manches de dentelle amples
-et légères; une longue chaîne d’or semée de perles faisait deux fois le
-tour de son buste élégant, et dans ses lourds cheveux fauves, savamment
-ondulés, plongeait un large peigne d’or; à ses doigts, chargés de
-diamants, de perles roses et de rubis, des éclairs dansaient. Elle
-était nonchalamment assise dans un fauteuil; à côté d’elle, sur un
-vaste canapé, un grand monsieur américain assistait à la conversation,
-avec un immense bouquet de bleuets à la boutonnière.
-
-Sans presque plus d’accent anglais, elle me raconte brièvement son
-histoire déjà connue: sa naissance à Sacramento (Californie), de
-parents américains; six mois passés au Conservatoire de Paris, où elle
-fut admise au milieu de l’année, exception qui la flatta beaucoup; ses
-professeurs: d’abord Mme Sbriglia, qui enseigna également aux frères
-de Reszké; puis Mme Marquési, dont elle est restée l’élève. Puis ses
-débuts à La Haye, en 1888, dans _Manon_, sous un nom d’emprunt, par
-prudence. Paris, en 1889, cent représentations d’_Esclarmonde_ «que
-M. Massenet avait écrite pour moi». Bruxelles (_Manon_, _Roméo et
-Juliette_, _Faust_, etc.). Ensuite Covent-Garden (_Manon_); retour à
-l’Opéra-Comique où elle joue _Phryné_, «que M. Massenet avait écrite
-pour moi»; _Lackmé_, saison à Saint-Pétersbourg; «enfin, conclut-elle,
-entrée à l’Opéra avec _Thaïs_, que M. Massenet a écrite pour moi.
-Voilà!»
-
-Mais je voulais, pour cet événement si parisien qu’est un début de
-Mlle Sanderson à l’Opéra, dans une première de M. Massenet, obtenir
-d’elle quelques confidences inédites sur ses goûts, ses préférences
-artistiques, ses idées sur la nouvelle musique, sur les jeunes
-auteurs--et sur les vieux.
-
-Elle me dit avec un très gracieux sourire:
-
-«Demandez-moi tout ce qu’il vous plaira, questionnez-moi; je vous dirai
-tout ce que vous voudrez!»
-
-Sur cette bonne promesse, j’interrogeai:
-
-«Eh bien donc! mademoiselle, quel musicien préférez-vous?»
-
-Elle sourit, ses yeux gris se plissèrent railleusement et elle me
-répondit:
-
-«Ah! vous voudriez bien savoir cela! Eh bien! non, _ça_, je ne peux pas
-vous le dire...
-
---Alors, dites-moi la partition qui a vos préférences?»
-
-Elle éclata de rire, puis:
-
-«Mais c’est la même chose! Non, vraiment, je ne peux pas...
-
---Alors, répétai-je, dites-moi quel est le rôle que vous avez eu le
-plus de plaisir à jouer?»
-
-Elle rit encore:
-
-«Mais tous! tous! C’est toujours celui que je joue que je préfère!»
-
-Ainsi fixé, il me restait à m’informer de différents détails que
-la jolie cantatrice ne me refuserait pas, sans doute. C’est ainsi
-que j’appris successivement qu’elle gante 5-3/4, qu’elle mesure
-cinquante-deux centimètres de tour de taille, que sa fleur d’élection
-est la violette, mais qu’elle ne déteste pas le copieux bifteck
-saignant et les larges rôtis, qu’elle se lève ordinairement entre neuf
-heures et dix heures, mais que les jours où elle doit chanter elle
-reste au lit jusqu’à trois heures après-midi et dîne à quatre heures;
-de plus, elle n’a jamais songé ni à la mort, ni au suicide,--car
-pourquoi?--ce sont là des choses qui ne la préoccupent pas; ce corps
-admirable se refuse à choisir entre l’enterrement et la crémation; elle
-m’a dit aussi qu’elle aime la peinture, mais qu’elle n’y connaît rien;
-elle lit, certes! un peu de tout, elle m’a cité Musset et Maupassant,
-et aussi le _Disciple_, de Bourget, qu’elle vient justement de
-terminer, et qu’elle trouve exquis; je sais aussi qu’elle n’aime pas le
-monde, mais qu’en revanche elle raffole du théâtre, des petits théâtres
-gais, où elle va très souvent; abonnée du Théâtre-Libre, d’ailleurs; sa
-main, que j’ai regardée un instant, en chiromancien, est chaude et la
-peau en est sèche, les doigts sont courts mais assez effilés; pourtant
-c’est la main d’une femme calme et sûre d’elle-même, sans emportement
-de passion, très avisée, logique et raisonneuse. J’ai vu aussi son
-pied; comme je lui demandais sa pointure, elle étendit prestement la
-jambe, et je vis apparaître, sur le bas de soie noire, un étroit petit
-pied chaussé d’un fin soulier de chevreau à boucle d’argent.
-
-«Je ne sais pas la mesure!» s’écria-t-elle en riant.
-
-Le visiteur aux bleuets riait, lui aussi, bien plus fort, à toutes les
-questions et à toutes les réponses de cette confession, et, de temps
-en temps, lançait, au milieu de ses éclats de rire, quelques mots
-d’anglais que je ne comprenais pas.
-
-Un parfum pénétrant flottait dans l’air. Je demandai à Thaïs:
-
-«Quel est le nom de ce parfum?
-
---Oh non! oh non! protesta-t-elle, je ne peux pas vous le dire,
-impossible! Je ne veux pas que tout le monde ait le pareil, et je ne le
-dis à personne, absolument!»
-
-Je m’inclinai une fois de plus, et, pour me rattraper:
-
-«Au moins, dites-moi quel est le peuple que vous préférez?»
-
-Elle eut cette franchise:
-
-«Pour le moment, ce sont les Français! Je les adore, ils sont si
-gentils, si charmants! C’est que je suis très Parisienne de cœur, moi,
-savez-vous? Bien plus que beaucoup de vraies Parisiennes!
-
---Alors quelle est la campagne que vous aimez?
-
---Oh! c’est bien simple, celle où il n’y a pas de vaches, ni de
-cochons, ni de veaux, ni de fumier!»
-
-Je m’en allais. Elle me dit encore d’un ton ravissant:
-
-«Je n’aime pas qu’on soit méchant avec moi, j’aime qu’on m’aime!»
-
-Telle est et ainsi pense la _Thaïs_ de M. Anatole France et de M.
-Massenet.
-
-
-
-
-LE CAPITAINE FRACASSE
-
-DEUX VERSIONS D’UNE MÊME LÉGENDE
-
-
- 12 octobre 1896.
-
-Tout le monde connaît, au moins par ouï-dire, la querelle tenace faite
-par l’auteur du _Capitaine Fracasse_ à M. Porel, alors directeur de
-l’Odéon.
-
-Il nous a paru piquant, au lendemain de la représentation de ce drame,
-célèbre avant la lettre, de demander à M. Porel, qui s’était peu
-défendu jusqu’à présent, de résumer pour nous les éléments de ce litige
-qui dura dix années, comme au moyen âge les querelles des preux.
-
-M. Porel a bien voulu se prêter à notre curiosité, et on lira
-ci-dessous sa version. Mais quand nous avons eu les explications de
-M. Porel, l’idée nous est venue de demander à M. Bergerat de revenir
-une fois encore sur ses griefs, et, comme il y a consenti, on lira
-ci-dessous, en regard l’une de l’autre, les deux versions--quelquefois
-contradictoires.
-
-
- VERSION DE M. POREL
-
- «J’avais monté _le Nom_ de Bergerat et même joué
- personnellement un rôle d’abbé qui avait eu du succès. J’étais
- en des termes incertains avec l’auteur. Sa pièce n’ayant pas
- fait d’argent, La Rounat et moi ayant été forcés de la retirer
- de l’affiche, il avait dû m’en conserver une rancune que je ne
- méritais pas. Un jour, Paul Mounet me dit: «J’ai vu Bergerat,
- il veut faire pour moi un _Capitaine Fracasse_. Avez-vous
- quelque chose contre lui?--Du tout, lui répondis-je, le roman
- est célèbre, l’auteur a du talent, la pièce se passe à l’époque
- Louis XIII, époque intéressante et jolie, il n’y a justement
- pas un seul costume Louis XIII à l’Odéon, c’est une occasion
- de s’en munir pour le répertoire. Allons-y du _Capitaine
- Fracasse_!» Mounet en parle immédiatement à Bergerat, qui vient
- me voir et me dit qu’il va commencer la pièce... C’est ici le
- point initial de la légende connue.
-
- »Bergerat, sans me communiquer aucun scénario, commença sa
- pièce. Il m’écrivit de la campagne où il était: «J’ai fini
- mon premier acte, voulez-vous venir l’entendre?» J’allai donc
- à Saint-Lunaire, spécialement. Je reconnais que Bergerat me
- fit une hospitalité tout à fait écossaise, et qu’il me lut le
- premier acte de sa comédie. A mon premier étonnement--car nous
- étions convenus d’une pièce en prose--il me lut un acte en
- vers, le premier, un très joli acte, ma foi! Je lui dis, comme
- Mac-Mahon: «Vous êtes le nègre, continuez!» De retour à Paris,
- un jour que je dînais chez Vacquerie, je lui dis: «Bergerat
- fait un _Capitaine Fracasse_ en vers.» Vacquerie me dit: «Mais
- il est fou! Pourquoi diable mettre en vers un roman en prose?»
-
- »A l’ouverture de la saison, Bergerat vint un jour chez moi, un
- fort rouleau sous le bras. C’était le manuscrit du _Capitaine
- Fracasse_: «Eh bien! donnez-moi la pièce, lui dis-je, quoique
- en vers--puisqu’elle devait être en prose--si elle me va, comme
- je l’espère, nous la jouerons cet hiver.» Bergerat me répond:
- «Ah! non! je ne laisse pas mon manuscrit sans savoir exactement
- quand je serai joué.» Je lui fis remarquer qu’il était dans
- toutes les habitudes des directeurs de lire d’abord les pièces
- qu’ils ont à recevoir. Il insista, j’insistai; et, comme deux
- Normands, nous nous entêtâmes tellement, ma foi! que, fâché un
- peu plus que de raison, je crois, je lui fis comprendre que la
- question pouvant s’éterniser ainsi, il fallait nous en tenir
- là, et qu’il eût désormais à rester chez lui.
-
- »Le lendemain, au lieu d’une lettre de Bergerat, que
- j’attendais, pouvant me demander même des explications sur ce
- mouvement d’humeur compréhensible, mais exagéré, je reçus une
- lettre de M. Castagnary, alors directeur des beaux-arts. Dans
- cette lettre, il y avait cette phrase: «Monsieur le directeur,
- je n’admettrai jamais que quelqu’un de mon administration
- manque d’égards au gendre de Théophile Gautier.» Je répondis
- immédiatement à M. Castagnary que ceci ne regardait nullement
- l’administration, que si M. Bergerat avait à se plaindre de
- moi, il savait où me trouver. J’étais déjà, dès ma deuxième
- année, peu disposé à voir l’administration s’immiscer sans
- raison dans les affaires d’un théâtre aussi difficile que
- l’Odéon... Deuxième missive du directeur des beaux-arts
- répondant, cette fois, d’une façon courtoise: «Monsieur le
- directeur, puisque vous voulez bien me donner des explications
- au sujet de votre entrevue avec M. Bergerat, je vous attendrai
- à telle heure, à mon cabinet.» Nouvelle réponse de ma part:
- «Monsieur le directeur, je n’ai rien à vous dire de plus que ce
- que je vous ai dit dans ma première lettre. Je regrette que,
- sans m’avoir écouté, vous m’avez déjà infligé une sorte de blâme
- que je ne puis accepter. J’aurai donc le regret de ne pas me
- rendre à votre rendez-vous...»
-
- »Mais je me demandais pourquoi M. Bergerat n’avait pas voulu
- me laisser le manuscrit du _Capitaine Fracasse_, puisque je
- lui avais commandé la pièce. J’en eus, deux jours après,
- l’explication dans le _Figaro_, où je lus, au Courrier des
- théâtres: «M. Bergerat lit aujourd’hui, au Comité de lecture
- de la Comédie-Française, _le Capitaine Fracasse_, comédie en
- cinq actes et en vers.» L’incident me paraissait dès lors
- terminé, pour ma part, lorsque la pièce fut refusée à la
- Comédie-Française! Bergerat eut alors une idée qu’après dix ans
- passés je trouve encore charmante! Il m’écrivit: «Vous m’avez
- commandé _le Capitaine Fracasse_, je tiens la pièce à votre
- disposition...»!! Je lui répondis sur-le-champ qu’après le
- refus de la Comédie je me trouvais dégagé vis-à-vis de lui et
- que je ne voulais plus lire sa pièce!
-
- »Bergerat m’attaqua alors devant la Société des auteurs pour me
- demander l’indemnité prévue dans les traités. Je fis aisément
- comprendre à ces messieurs que je ne devais rien à M. Bergerat,
- puisqu’il avait porté sa pièce autre part!
-
- »Et je ne connaissais toujours pas _le Capitaine Fracasse_!
-
- »A ce sujet même, Bergerat fit une série d’articles contre la
- Société des auteurs, articles charmants du reste, mais qui ne
- prouvaient pas davantage contre elle que contre moi lorsqu’il
- avait inventé à mon usage le mot _tripatouillage_ pour une
- pièce que j’ignorais!
-
- »Depuis, à chaque nouveau ministère--et vous savez combien ils
- sont éphémères,--chaque ministre des beaux-arts me faisait
- appeler et me demandait toujours de jouer la pièce de Bergerat;
- et je répondais toujours au ministre que je ne voulais pas la
- jouer!
-
- »Arriva M. Lockroy au ministère des beaux-arts. Il renouvela
- mon privilège pour quatre ans; j’étais avec lui en de meilleurs
- termes qu’avec ses prédécesseurs, j’étais même son obligé.
- Naturellement, il me parla du _Capitaine Fracasse_! Il me
- demanda: «Vous ne trouvez donc pas la pièce bonne?» Je lui
- répondis: «Mais je ne connais que le premier acte que j’ai
- toujours trouvé charmant!--Voulez-vous connaître le reste?--Si
- vous le désirez...»
-
- »Armand Gouzien, alors commissaire du gouvernement, m’apporta
- donc le manuscrit, et c’est ici que le «tripatouillage»
- commence! Je pris enfin connaissance de la pièce. A ma grande
- stupeur, l’auteur avait supprimé tout l’élément du quatrième
- acte, c’est-à-dire la reconnaissance du frère et de la sœur!
-
- »Mes rapports avec Bergerat étaient à ce moment poussés à
- l’état aigu, il m’attaquait tous les jours dans tous les
- journaux de Paris. J’écrivis donc à Lockroy--et non à lui--que
- j’avais lu le manuscrit qu’il m’avait fait remettre et qu’à
- mon grand étonnement l’auteur avait négligé de traiter le
- point culminant du roman, que la pièce était, par conséquent,
- incomplète et injouable. Un mois après, je reçois une lettre
- de Bergerat à laquelle je ne m’attendais vraiment pas! Il m’y
- disait:
-
- «J’ai fait les changements que vous m’avez demandés, voilà le
- manuscrit. Quand entrons-nous en répétitions?» Je lui envoyai
- son manuscrit, simplement.
-
- »Mais ce n’est pas encore tout!
-
- »Nouveau ministre, nouvelle recommandation pour _le Capitaine
- Fracasse_. C’était, cette fois, M. Bourgeois. Il me fit
- appeler, me dit que la subvention de l’Odéon ne tenait plus
- qu’à un fil, qu’on voulait faire des économies, que Bergerat
- avait des amis dans le Parlement, que je devais jouer
- _le Capitaine Fracasse_. Je lui répondis qu’on ferait ce
- qu’on voudrait de la subvention de l’Odéon, mais que je ne
- dépenserais jamais 50,000 francs pour monter la pièce d’un
- homme avec qui j’étais dans des termes pareils!
-
- »Cette fois la question était close.
-
- »Depuis ce temps-là, je n’en ai plus jamais entendu parler. Si
- Bergerat a repris son vieux refrain, il l’a varié quelquefois,
- à des moments sérieux de ma vie; il a dit aussi dans un article
- des paroles cordiales qui m’ont fait plaisir. Voilà où nous en
- sommes. Je ne sais pas ce que pensera le public de sa pièce.
- Il a été avec moi un collaborateur insupportable. Je sais que
- c’est un vaillant et un travailleur et un homme qui a des
- qualités de famille inestimables, et je souhaite de tout mon
- cœur que l’Odéon fasse avec _le Capitaine Fracasse_ cent belles
- représentations, dût-on dire: «Porel a été un imbécile en ne le
- jouant pas!»
-
-
- VERSION DE M. ÉMILE BERGERAT
-
- «J’étais, depuis _le Nom_, très mal avec Porel. Nous nous
- étions fâchés parce qu’on l’avait arrêté à la vingtième
- représentation, malgré un succès assuré si on l’avait maintenu.
-
- »Or, en avril 1887, je reçois, un matin, la visite de Paul
- Mounet, qui était, à ce moment l’étoile de l’Odéon et l’ami de
- Porel.
-
- »Il avait vu, sous les galeries de l’Odéon l’illustration du
- _Capitaine Fracasse_, par Gustave Doré, et l’idée lui était
- venue de proposer à Porel de faire un Fracasse pour le théâtre.
- Porel lui dit qu’il trouvait l’idée excellente et que c’est moi
- qu’il fallait charger de l’exécuter. Il vient donc me demander
- de la part de Porel. Je m’étonne beaucoup... «Encore faut-il,
- lui dis-je, que je consulte des amis et que tout soit en règle.
- Il me faut des papiers et une commande ferme.»
-
- »Je reçois le lendemain, la visite de Dumas qui m’aimait
- beaucoup. Je lui raconte l’aventure et il me dit gentiment:
- «Mon petit, voulez-vous que je m’en charge? Je vois Porel
- ce soir même, à une première de Paul Meurice. J’arrangerai
- l’affaire.» En effet, le lendemain, vers les midi, il revient:
- «J’ai vu Porel, me dit-il, l’affaire est conclue. Il vous
- demande seulement de lui faire un scénario. S’il lui convient,
- comme il est sûr de votre forme, vous passerez en octobre 1888.»
-
- »Sur la foi de Dumas, je viens à l’Odéon, je rencontre Porel
- qui descendait les marches de l’Odéon. Il court vers moi, la
- main tendue: «Mon cher, nous aurions toujours dû nous aimer...
- Je ne sais pas pourquoi...» etc., etc.
-
- »Bref, quinze jours après, je lui apporte le scénario, il le
- trouve à son gré, il me fait la commande instantanément.
-
- »Il ajoute même: «Pour ne pas perdre de temps, emportez les
- deux premiers tableaux à la campagne, et travaillez! Je vais en
- Bretagne cette année, je vous reporterai les autres tableaux
- avec la mise en scène toute préparée.»
-
- »Avant de partir, je lui fais cette observation: «Je viens
- de lire le roman de Gautier, il me paraît impossible de
- mettre dans la bouche des acteurs ces grandes phrases à la
- Chateaubriand. Il n’y a qu’une façon: c’est de transformer cela
- en vers pour ne pas trahir l’admirable couleur du style du
- roman.» Il accepta et me dit: «Ça m’est égal, la question
- de forme, ça ne me regarde pas, marchez!
-
- »Je pars donc pour la campagne, et je fais mes deux actes. Sans
- m’avoir prévenu, je le vois arriver un soir à Saint-Lunaire,
- au bout du jardin, avec un paysan qui traînait sa malle et une
- lanterne. Il s’installe, je le reçois de mon mieux et je le
- garde pendant deux jours. Le lendemain, je lui lis les deux
- premiers actes. Enchanté de la machine, il me dit: «Parfait!
- marchez!» (C’est son mot.) «Soyez prêt pour novembre.» Il
- nageait dans un enthousiasme profond. Avant de repartir, il
- envoie son acceptation des cinq actes, en vers, du _Capitaine
- Fracasse_ à la Société des auteurs; acceptation qui n’était que
- la confirmation de sa commande sur scénario.
-
- »Vers le milieu d’octobre, j’écris à Porel que je n’avais plus
- qu’un acte à terminer et que cela va être prêt tout de suite.
- Porel ne me répond pas. Je sens le piège, je termine rapidement
- ma pièce et, le 1er novembre, je lui écris que ma pièce est
- parachevée. Pas de réponse! Après ces deux lettres, je lui
- envoie une dépêche. Toujours pas de réponse. Je lui écris donc
- une troisième lettre, l’avisant que ma _commande_ est prête. Je
- reçois enfin une dépêche de M. Porel, ainsi conçue: «Mon cher
- Bergerat, vous m’annoncez une pièce de vous. Quelle est cette
- pièce? _Signé_: POREL.--_N.-B._--Vous savez que je ne les veux
- que complètement achevées.»
-
- »C’était le 8 novembre.
-
- »Le lendemain 9, enterrement de Mme Boucicaut, à neuf heures du
- matin--je précise. Ayant traversé une foule opaque, je débarque
- avec mon fiacre, 10, rue de Babylone, mon rouleau sous le bras.
- Je suis reçu par M. Porel, stupéfait de me voir et ne croyant
- pas que j’eusse, en honnête homme, tenu mon engagement.
-
- »Ici cela commence à devenir excessivement drôle.
-
- »Il me reçoit debout dans son cabinet: «Laissez votre pièce,
- me dit-il. Je la lirai. Si elle me plaît, je la jouerai quand
- je croirai devoir le faire. S’il y a des modifications à y
- apporter, vous ferez ces modifications, et si elle ne me
- convient pas, je vous payerai l’indemnité.»
-
- »Furieux moi-même de ce manque de parole, puisqu’il y avait
- commande formelle, je reprends mon rouleau, et je m’en vais
- tranquillement. C’est alors que je publiai au _Figaro_ cette
- lettre célèbre sur le _tripatouillage_, qui depuis fit fortune.
-
- »Cette lettre parue, M. Castagnary, directeur des beaux-arts,
- m’appelle, me fait raconter la chose, et envoie un poil à M.
- Porel, lequel refuse de se justifier. Lockroy devient ministre
- de l’instruction publique; il me fait appeler à son tour, prend
- connaissance des faits, et me dit: «Je suis désarmé devant les
- théâtres subventionnés, je ne peux faire qu’une chose: c’est de
- vous décorer au 1er janvier!...» Ce qu’il fit, en effet, deux
- mois après.
-
- »Des années se passent. Les ministres se succèdent. Le laps
- nécessaire pour que l’indemnité me fût due s’écoule. Je fais
- venir M. Porel devant la Société des auteurs. M. Camille
- Doucet, alors président me demande de ne pas proférer un mot.
- «Laissez M. Porel s’expliquer!» Je m’assieds dans un coin, les
- mains sur les genoux, et j’écoute M. Porel qui se met à mêler
- les faits, à confondre ma pièce avec d’autres, à «bafouiller»
- à ce point que M. Doucet l’interrompt: «Vous ne voulez pas
- jouer la pièce, voulez-vous payer l’indemnité?» M. Porel refuse
- sous prétexte que le temps avait périmé son obligation! A quoi
- M. Doucet lui répond, en propres termes: «Alors, monsieur,
- allez-vous-en!»
-
- »Quand il fut parti, je quittai mon canapé et rompis mon
- silence. Le Comité me déclara qu’il était désarmé devant de
- pareils cas et qu’il n’y avait désormais pour moi d’autre
- juridiction que le Tribunal de commerce avec un procès à très
- gros frais. Donc, pas de gouvernement, pas de Société des
- auteurs, rien pour défendre les commandes! M. Abraham Dreyfus,
- qui assistait à cette séance, se lève, prend son portefeuille,
- en tire un bon de pain de deux sous, et, en s’adressant à
- moi, me dit: «Mon cher confrère, je sais que vous êtes chargé
- de famille, que vous gagnez votre vie avec votre plume,
- permettez-moi, au nom de mes confrères de la littérature, de
- vous offrir ce bon de pain de deux sous qui vous aidera à
- recommencer un drame en cinq actes et en vers!»
-
- »Un an ou deux encore se passent. La direction de l’Opéra
- devient vacante. M. Porel désirait en être nommé le directeur.
- Pour arriver à ses fins, il courtisait les gens de la presse,
- entre autres Victor Wilder, critique influent, lequel
- concourait pour la même place. Wilder écrit à Porel que non
- seulement il s’effacera devant lui, mais encore qu’il l’aidera
- à réussir, s’il veut jouer le _Fracasse_. Porel demande
- communication du manuscrit!... Et Wilder l’exige de moi.
- Je remets donc le manuscrit à Wilder qui le porte à Porel.
- Celui-ci lui répond quelques jours après: «Je jouerai la pièce,
- si M. Bergerat consent à rétablir un tableau du scénario que
- j’avais coupé et qui lui paraissait indispensable au succès
- de l’ouvrage.» (Ce tableau se trouve être le sixième dans la
- pièce qui se joue en ce moment. C’est la reconnaissance du
- frère et de la sœur.) J’accepte et je refais l’acte en huit
- jours. Wilder remet cette nouvelle version à Porel, qui la
- lui rapporte en disant que décidément il ne veut pas monter
- l’ouvrage.
-
- »Renfoncement dans les ténèbres.
-
- »Cela fait déjà trois ou quatre ans de torture!
-
- »Jamais plus je ne me suis occupé de Porel, sauf lorsqu’il a
- été très malheureux. Au moment de l’Eden-Théâtre, je lui ai
- donné un coup de main dans la presse, sans avoir jamais reçu
- même une carte de lui.»
-
-
-Et c’est ainsi qu’on écrit l’histoire.
-
-
-
-
-LA MISE EN SCÈNE DU CAPITAINE FRACASSE A L’ODÉON
-
-
- 3 novembre 1896.
-
-CONVERSATION AVEC M. POREL
-
-Tout le monde a parlé, depuis huit jours, sur cette question de
-l’Odéon, sauf l’homme de Paris le plus désigné peut-être pour le faire.
-M. Porel a été durant trente ans le pensionnaire de ce théâtre; il
-y a vu passer trois longues directions avec des fortunes diverses;
-il en est devenu finalement le directeur et en a exercé, avec une
-intelligence et une activité remarquables, la fonction; c’est, de plus,
-l’un des rares fermiers de l’Odéon qui se soient retirés avec quelques
-centaines de mille francs bien gagnés. Si l’on ajoute que le directeur
-actuel du Vaudeville et du Gymnase est, de l’avis général, l’un des
-premiers metteurs en scène de Paris, et qu’il est l’auteur de deux
-forts volumes sur l’Histoire administrative et littéraire de l’Odéon,
-on ne discute plus que sa parole ne doive être attentivement écoutée
-sur cette matière.
-
-Je voulais élucider avec M. Porel deux points importants de la question
-pendante: les causes du gâchis odéonien, les moyens d’y remédier
-durablement.
-
-M. Porel dit:
-
-«Dans une association comme celle qui les avait liés, Ginisty
-devait être la tête et Antoine le bras. Or, il paraît que, si la
-tête consentait à s’en tenir à ses attributions administratives et
-littéraires, le bras voulait devenir cerveau à son tour: Antoine
-engageait, dit-on, l’association à fond sans consulter Ginisty,
-dépensait l’argent de la commandite comme un enfant qui a, pour la
-première fois, un peu d’argent dans les mains! Passe encore s’il avait
-bien fait les choses!... Mais là je m’arrête, je ne sais plus... Je
-n’ai pas mis les pieds à l’Odéon depuis mon départ, c’est-à-dire depuis
-quatre ans, et j’ignore tout du génie d’Antoine canalisé sur l’Odéon.»
-
-Une idée me traverse la cervelle.
-
-«Ecoutez, dis-je à M. Porel, en l’occurrence une consultation théorique
-ne suffit pas; puisqu’il s’agit d’un metteur en scène, il me faut une
-consultation pratique. Venez-vous avec moi à l’Odéon?»
-
-M. Porel se mit à rire:
-
-«Vous le désirez?... Ce serait drôle, en effet... _Le Capitaine
-Fracasse_, c’est vrai, je ne l’ai pas vu. C’est une idée, allons-y ce
-soir.»
-
-Le soir même donc, comme nous roulions vers l’Odéon, sur des roues de
-caoutchouc, je pouvais entendre M. Porel me dire:
-
-«J’ai vu quelques-unes des pièces que le directeur dégommé a
-montées autrefois au Théâtre libre, et je me suis dit: «Voilà un
-homme qui a _le don_.» Je faisais pourtant des réserves, me rendant
-compte, en homme du métier, de la part de surprise qu’il y avait
-dans l’impression générale de la critique: on arrivait dans des
-salles misérables et petites, prévenu que les gens qui montaient
-le spectacle n’avaient pas le sou, que c’étaient des amateurs sans
-école. Alors--comprenez-vous?--tout ce qui était mauvais passait
-inaperçu, tout ce qui était médiocre paraissait bon, et ce qui
-était effectivement bien devenait merveilleux! Ajoutez à cela la
-collaboration souvent intelligente des auteurs, l’imprévu des pièces
-souvent brutales qu’on y jouait, et vous avez l’explication qu’Antoine
-ait eu des amis qui aient conservé si longtemps des illusions sur son
-compte.
-
-»Quant à moi, qui l’avais signalé à Jules Lemaître pour créer un
-rôle dans _l’Age difficile_, au Gymnase, je ne le connaissais pas
-personnellement, et je l’attendais avec un peu de curiosité. Que
-ferait-il? Que dirait-il au moment de la mise en scène? Et j’ai été
-stupéfait de voir que, pas un seul jour, il n’ait apporté ni une idée,
-ni un mouvement original. Il a été tout simplement comme les autres
-comédiens, plus tâtonnant, plus inexpérimenté, voilà tout! C’est ce
-jour-là que j’ai compris ce qu’on m’avait dit de lui, qu’il faisait
-ses mises en scène «à la flan», qu’il lui fallait se démener et jurer
-pour s’exciter au travail. Comme ce personnage de Daudet qui ne pensait
-qu’en parlant, Antoine ne pouvait diriger qu’en sacrant.»
-
-Nous arrivons à l’Odéon, et nous montons dans une loge, exactement face
-à la scène, pour ne rien perdre du _Capitaine Fracasse_ qu’on venait
-juste de commencer. A peine étions-nous assis que ces mots arrivaient
-à nos oreilles: «Voilà le directeur qui s’éclipse!...» C’était Hérode,
-le directeur du Chariot de Thespis qui s’écroulait, ivre mort, sous
-la table... «Voilà ce que c’est que de trop aller au café,» me dit M.
-Porel.
-
-La représentation suit son cours. M. Porel écoute et regarde avec
-une grande attention la pièce devenue, par lui, célèbre avant sa
-représentation. De temps en temps, il me fait une remarque que
-j’enregistre soigneusement: «Asseyons-nous sur ce banc,» dit un des
-personnages. Il n’y a pas de banc! A un moment donné, Mlle Depoix et
-M. Amaury se trouvent contre une porte-fenêtre qui doit être vitrée,
-et ils passent, l’un le coude, l’autre la main à travers les vitres!
-«Voyez cette salle où doit se jouer la grande scène de séduction de
-la pièce, où doit se commettre peut-être un viol: pour tout mobilier
-quelques fauteuils du _Malade imaginaire_!» Et ces costumes! Ces
-costumes que Gautier s’est donné la peine de décrire avec tant de
-précision et de couleur. Des loques informes! De vieux costumes du
-répertoire! Le costume de Scapin, c’est celui de Gros-René qu’on voit
-tous les soirs, à 7 heures, au lever de rideau. C’est lamentable,
-c’est triste à pleurer! Ils doivent être habillés d’oripeaux, soit!
-Des oripeaux, ça n’est pas forcément noir ou gris. Le Chariot de
-Thespis est un bouquet fané, mais un bouquet! Le soleil doit chanter
-là-dessus au moindre rayon! D’ailleurs, sommes-nous dans la vérité,
-ici, ou dans le pittoresque charmant, souriant, séduisant qu’a voulu
-Gautier? Tous ces costumes sont gris, ou marrons, ou noirs. Ce Léandre,
-l’amoureux alangui de toutes les belles, qui devrait avoir les doigts
-chargés de bagues, un costume rose et argent fané, de quelle couleur
-est-il? Allons! allons! ni délicatesse, ni goût, c’est pauvre et c’est
-minable...
-
-«Si encore c’était l’argent qui avait manqué! Mais on a fait venir des
-décors d’Angleterre et on a acheté un rideau wagnérien de 5.000 francs!
-C’est d’une incurie et d’une niaiserie qui désarment.»
-
-La représentation allait finir.
-
-«Partons, me dit M. Porel, nous en avons vu assez.»
-
-En route, M. Porel réfléchit en silence. Puis il me dit:
-
-«Est-ce une opinion sérieuse, tout à fait sérieuse que vous voulez de
-moi? Donc, pas de polémique et pas de plaisanterie trop facile.
-
---Allez-y, dis-je à M. Porel.
-
---»Quand un metteur en scène a à présenter au public une œuvre comme
-_le Capitaine Fracasse_, quel est son devoir? Rechercher et observer
-avec attention ce qui constitue l’âme et la trame de la pièce,
-débrouiller peu à peu cette âme, pour la mettre en relief, la rendre
-saisissante et claire aux yeux des spectateurs, ce qui n’est pas
-toujours chose commode, car les poètes noient souvent l’action sous la
-phrase, et je vois que dans les trois quarts des pièces annoncées par
-l’Odéon, répertoire étranger, répertoire grec, la partie lyrique couvre
-justement l’action, et le fil dramatique est obscur. Lorsque le metteur
-en scène s’est rendu compte de la composition dramatique de l’œuvre,
-_il tient son premier plan_; il ne lui reste qu’à le bien disposer, à
-le bien éclairer, à le bien habiller, à le bien faire jouer!
-
-»Or, c’est exactement le contraire que je viens de voir dans la pièce
-de ce pauvre Bergerat, qui, décidément, n’a pas de veine. Au premier
-acte, la pièce part sur un duo d’amour--d’ailleurs très joli--mais
-qui est incompréhensible, et, je suis sûr, incompris--par la faute de
-la mise en scène et de l’interprétation. Ce malheureux Antoine a même
-désappris son premier métier d’employé gazier et il ne s’est seulement
-pas rendu compte que sa scène n’est pas éclairée! Il n’a pas descendu
-ses herses! Il a laissé toute la hauteur du cadre aux décors, ce qui
-fait que les acteurs sont tout le temps presque dans le noir, et que,
-même aux décors les plus éclairés, aucun jeu de physionomie n’est
-visible!
-
-»Ce n’est pas tout: il ne se sert pas du proscénium! Jamais les
-artistes ne descendent à l’avant-scène! Or, qu’on le veuille ou non,
-c’est la loi de l’acoustique de l’Odéon: les acteurs ne sont entendus
-que lorsqu’ils sortent du cadre. Et la plupart du temps, excepté les
-voix d’hommes, lorsqu’ils crient, on n’entend qu’un bredouillis confus.
-D’où cet ennui noir jeté sur la pièce; d’où cette inattention, cette
-sorte de désintéressement du public que vous avez pu constater avec
-moi. Or, ce _ba be bi bo bu_ du métier: faire voir ses personnages et
-les faire entendre, M. Antoine ne le connaît pas. Non seulement il ne
-s’est pas donné la peine de l’apprendre avant de commencer, mais encore
-il ne s’en est pas aperçu quand la faute a été commise, puisque, tous
-les jours, elle se renouvelle!
-
-»Au deuxième tableau, son fameux décor anglais produit exactement
-l’effet contraire qu’il doit produire: les hommes ont l’air d’être des
-géants alors qu’on s’attend à être frappé par l’immensité du paysage.
-N’importe! Il pourrait passer tel quel, si le metteur en scène l’avait
-complété. Avec cinquante francs d’ouate, il eût admirablement imité
-la neige, et, au lieu de faire mourir le Matamore derrière un tas de
-neige qu’on dirait fait par un cantonnier, il eût obtenu un effet de
-réalité saisissant. C’est un détail. Passons. Suivons la pièce. Au
-troisième tableau, une place à Poitiers, où l’action s’engage: la mise
-en scène est faite comme par un enfant. Cette place, devrait paraître
-une place étroite, une sorte de carrefour. Au lieu de prendre l’une
-des cent toiles de fond qui eussent mieux fait l’affaire, on s’en va
-chercher ce fond immense de la _Madame de Maintenon_, de Coppée. Ici
-encore la façon d’habiller les personnages, cette entrée soudaine
-de la figuration en bloc, au lieu de l’avoir peu à peu préparée,
-cette place qui devrait grouiller, cet arbre du second plan coupé à
-ras des feuilles, sans même avoir été raccordé, tout cela c’est le
-comble de la maladresse et de l’enfantillage. De plus, ni le désir du
-duc de Vallombreuse, ni la chevalerie héroïque de Sigognac, ni les
-explications d’Hérode, sur les origines de la petite, rien de toutes
-ces choses importantes ne se détache du cadre et n’arrive à l’oreille
-du public ennuyé.
-
-»De sorte, que lorsqu’on entre dans le quatrième acte, le public n’a
-rien compris à toute cette histoire, et cela par la faute, l’unique
-faute du metteur en scène. Que va être ce quatrième acte où se dénoue
-l’action? Si jamais il fallait faire des décors, en faire venir
-de Londres, avec des trucs, ou en trouver soi-même d’ingénieux ou
-seulement d’exacts, c’était là, et c’était facile!
-
-»Mais ici l’épreuve est radicale. L’intérieur d’un château-fort où l’on
-a emmené Isabelle, le portrait de son père, l’entrée de Chiquita, la
-délivrance des comédiens, le combat de la fin, ne sont ni arrangés, ni
-composés, ni mis dans le décor, ni même étudiés. Cela a l’air d’une
-bande de comédiens en société, jouant sans direction. C’est tout à fait
-incroyable. Et vraiment l’auteur a été trahi, je le dis pour Bergerat,
-qui méritait tout de même mieux que cela.
-
-
-
-
-LA NOUVELLE «LYSISTRATA»
-
-
- 6 mai 1896.
-
-La reprise de _Lysistrata_ au Vaudeville aura l’importance d’une
-première représentation. En effet, M. Maurice Donnay a complètement
-récrit la pièce qui fut jouée en 1892 au Grand-Théâtre, sous la
-direction Porel; il n’a gardé presque intacts que le premier et le
-deuxième acte, lequel deuxième acte, dans la nouvelle version, est
-devenu le troisième.
-
-La partie poétique et lyrique a été augmentée, pour laquelle M. Amédée
-Dutacq a écrit des musiques nouvelles, certaines scènes ont été
-supprimées, d’autres ajoutées. Enfin, la _Lysistrata_ d’aujourd’hui ne
-ressemble plus à l’ancienne.
-
-Ayant l’autre jour l’occasion de causer de tout cela avec l’auteur
-d’_Amants!_ il nous a semblé qu’il y aurait quelque intérêt à l’écouter
-parler du jugement un peu sévère de la critique d’alors, jugement que
-cassa le public en allant l’applaudir plus de cent fois de suite.
-
-Et comme je demandais à Maurice Donnay si c’était de lui-même ou
-d’après les critiques alors faites qu’il avait refait sa pièce, il me
-répondit:
-
-«C’est plutôt de moi-même. _Lysistrata_ était ma première œuvre
-dramatique et j’ai reconnu qu’elle était pleine de défauts. Le
-principal, c’est que j’avais voulu _faire une pièce_. Ce qui est
-ridicule. Pour cela, j’avais imaginé une rivalité entre la courtisane
-et la femme mariée, j’avais imaginé un mari trompé et dont on se
-moquait, toutes choses qui donnaient à la pièce un caractère de bas
-vaudeville qui m’a déplu en la relisant. D’ailleurs à ce point de
-vue-là, je suis entièrement d’accord avec la critique. Je me suis
-dit que vouloir absolument _faire une pièce_ était une considération
-puérile à laquelle on ne devait pas s’arrêter, et j’ai fait tout
-simplement une série de scènes, _qui auraient pu_--tout est là!--_se
-passer_ en Grèce.
-
-»Mais je ne suis pas fâché de profiter de l’occasion que vous m’offrez
-de mettre le public en garde contre une erreur où tombèrent quelques
-critiques, lorsque cette comédie fut représentée pour la première fois
-à Paris. Trompés évidemment par la similitude des titres et même par
-leur parfaite analogie, des gens crurent que j’avais voulu adapter la
-comédie d’Aristophane et me jugèrent sévèrement sur ce que j’avais
-retranché ou ajouté au comique grec. De tels reproches faits à un
-auteur ne valent qu’autant que ce dernier émet des prétentions: or je
-n’ai jamais prétendu être le fils adoptif d’Aristophane; il suffit
-d’avoir lu ce poète pour se rendre compte qu’on ne peut pas adapter
-Aristophane. On peut le traduire, en prose comme l’a fait excellemment
-et avec une subtile érudition et une ingénieuse fidélité M. Poyard, que
-j’ai consulté plus d’une fois; en vers, comme l’a fait plus récemment
-encore, avec une rare souplesse et une grande conscience, M. Robert de
-La Villehervé, mais quant à adapter Aristophane, il n’y fallait pas
-songer.
-
-»J’ai emprunté au poète grec l’idée originale qui fait le fond même de
-sa pièce, c’est-à-dire les femmes s’engageant par serment à priver
-leurs maris des plaisirs conjugaux, afin d’obtenir d’eux, par les
-tortures de cette continence forcée, qu’ils fassent la paix avec les
-Lacédémoniens. Je suis parti de cette idée et je ne me suis nullement
-astreint à suivre Aristophane.
-
-»D’ailleurs, nous sommes tous les deux arrivés au même but, l’obtention
-de la paix, par des voies différentes; tandis qu’Aristophane imagine
-que les femmes âgées s’emparent de la citadelle de Cranaüs, j’ai
-imaginé que Lysistrata prenait un amant, et n’est-il pas plus logique,
-pour une femme, de prendre un amant qu’une citadelle?
-
-»Or on m’a reproché vivement d’avoir donné un amant à Lysistrata, et
-l’on a prétendu que je portais une atteinte grave au caractère de
-l’héroïne; mais le fond de la pièce d’Aristophane ce n’est pas le
-caractère de Lysistrata, mais l’idée ingénieuse qu’elle émet et le
-serment qu’elle fait prêter à ses concitoyennes. Aristophane nous a
-montré l’oratrice, la femme jouant un rôle public; il m’était bien
-permis d’imaginer la vie privée de Lysistrata, et que la femme intime
-fût une amoureuse dont les actes seraient en parfait désaccord avec
-les paroles qu’elle prononce à la tribune. Quoi de plus humain? Nous
-sommes témoins chaque jour de contradictions de ce genre, et c’est
-aussi athénien que parisien. Et puis Lysistrata n’a jamais existé,
-c’est un être de pure fantaisie, son personnage ne reste pas enfermé
-dans la limite de la légende ou de l’histoire, ce n’est pas Phèdre
-ni Clytemnestre: on peut donc, sans commettre un crime littéraire,
-imaginer qu’elle ait eu un amant.
-
-»On objecte alors que les mœurs en Grèce, vers l’an 412 avant
-Jésus-Christ, n’étaient pas les mêmes que les mœurs de Paris en 1896
-et que les femmes athéniennes n’étaient pas des «Chères Madames»,
-que l’adultère était une exception. Pourtant dans Aristophane il est
-question à chaque instant des Athéniennes et de leurs amants. Dans
-_l’Assemblée des femmes_, lorsque Blepyrus aborde Praxagora et qu’il
-lui demande d’où elle vient, elle lui dit: «_Tu ne crois pas que je
-vienne de chez un amant_» et Blepyrus répond: «_Non, pas de chez un
-seul, peut-être._» Et dans _les Fêtes de Cérès et de Proserpine_, il
-suffit de lire le monologue de Mnésiloque:
-
-»... _Pour moi je verse de l’eau sur le gond de la porte, et je vais
-retrouver mon amant, puis je me livre à lui à demi couchée sur l’autel
-d’Apollon et me retenant de la main aux lauriers sacrés._
-
-»On pourrait multiplier les exemples.
-
---Tout cela paraît très juste, en effet. Mais étiez-vous documenté de
-la sorte quand vous avez écrit la pièce?
-
---En aucune façon! Je vous donne toutes ces raisons parce que vous
-m’interrogez. Mais il est évident qu’elles étaient en dissolution
-dans ma façon de concevoir ma comédie, et que ce sont vos objections
-qui viennent de les précipiter. Et d’ailleurs, peu importe si, selon
-la belle expression de Barrès, vous pouvez exprimer en formules
-contagieuses ce qui, chez moi, n’était qu’un bouillonnement confus.
-
---En somme, en 1892, la critique ne fut pas très favorable à
-_Lysistrata_?
-
---Ma foi non; pour une première pièce elle aurait pu être indulgente,
-elle ne le fut pas. L’un s’indignait que l’on touchât à la Grèce,
-l’autre allait jusqu’à me traiter de rapin. D’une façon générale on
-trouva que l’esprit de ma comédie était chatnoiresque. Car en effet
-j’ai débuté au Chat-Noir; je ne l’oublie pas et je m’en vante. J’y
-étais en fort bonne compagnie. Quel plus bel éloge pouvait-on me faire?
-Et puis si l’esprit du Chat-Noir consiste essentiellement à tout
-dire, à tout oser, à ne respecter rien, ni les gens au pouvoir, ni les
-préjugés, ni les hypocrisies, à mêler la farce au lyrisme, n’est-ce
-pas là l’esprit qui caractérise aussi le comique grec? Et dire que mon
-esprit était chatnoiresque, cela ne revenait-il pas à dire qu’il était
-aristophanesque? Il fallait aux critiques un terme de comparaison, et
-en prenant le plus rapproché d’eux ils ne s’étaient pas aperçus que
-c’était le même.»
-
-
-
-
-COMMENT M. SARDOU DEVINT SPIRITE
-
-
- 8 février 1897.
-
-En feuilletant les annales du spiritisme, on trouve à chaque page des
-récits de phénomènes spirites, apparitions de fantômes, de vivants
-et de morts, écriture automatique, télépathie et téléplastie; aussi
-ce n’est pas cela que nous demanderons à M. Sardou de nous raconter.
-Le jour où il met publiquement en œuvre ses théories[2] il nous a
-paru intéressant de demander au célèbre Stanley des ténèbres de
-l’occultisme, l’histoire de son initiation à la foi spirite. Et voilà
-le récit qu’il a bien voulu nous faire samedi, sur la scène même de la
-Renaissance, au bord de la rampe, au milieu de l’équipement des décors.
-
- [2] On répétait chez Sarah Bernhardt, sa pièce: _Spiritisme_.
-
-«C’était en 1851. On parlait beaucoup à Paris des phénomènes spirites
-que le fameux docteur Fox venait de produire en Amérique. C’était la
-première manifestation spirite vraiment bruyante depuis de longues
-années. J’avais un ami qui s’appelait Goujon, astronome adjoint à
-l’Observatoire et secrétaire d’Arago.
-
-»Nous étions très liés, et souvent j’allais le soir fumer ma pipe avec
-lui, faire une partie d’échecs et causer. C’était mon aîné, mais son
-esprit très sérieux m’intéressait et il aimait en moi mon attention et
-ma compréhension assez vive des choses. Un soir, en nous promenant sur
-l’avenue de l’Observatoire, il me dit soudain:
-
---Je te confierais bien quelque chose, mais je te connais, tu vas te
-ficher de moi...
-
-»Et comme je protestais, il confessa:
-
---Eh bien! écoute. Tu as entendu parler des histoires fantastiques
-qui viennent de se passer en Amérique: les déplacements d’objets,
-les tables parlantes et marchantes et le reste? Or, avant-hier, le
-consul d’Amérique à Paris est venu demander à Arago d’assister à
-une expérience qu’il organisait; il avait, disait-il, un médium
-extraordinaire qui produisait des phénomènes incroyables; mais il
-tenait à ce que cette expérience eût lieu devant un savant considérable
-comme lui, qui pût prendre les précautions nécessaires pour empêcher
-toute supercherie. Arago, malade du diabète et couché, nous délégua,
-moi et son neveu Mathieu, pour le suppléer. Nous sommes donc allés hier
-soir chez le consul. On nous a d’abord mis en face de la table sur
-laquelle le sujet devait opérer. C’était une table de salle à manger
-pour dix personnes, excessivement lourde; on nous pria de vérifier
-qu’elle n’était pas machinée. Nous avons regardé, en effet, de tous les
-côtés, en dessous, autour, sur le parquet, partout: c’était une table
-naturelle! Eh bien! mon cher, le médium est arrivé, la table s’est
-dressée sur ses deux pieds de droite, nous avons appuyé de toutes nos
-forces pour l’empêcher de se soulever davantage, et nous nous sommes
-sentis enlever de terre avec elle, irrésistiblement... Que veux-tu dire
-à cela? Nous n’y avons rien compris, et, un peu honteux, nous sommes
-partis. Ce matin, nous n’osions pas en parler à Arago, par peur qu’il
-ne se moquât de nous, et nous espérions qu’il avait oublié... Mais, de
-lui-même, il nous demanda des nouvelles de l’expérience de la veille;
-nous la lui racontâmes telle quelle...
-
---Eh bien! quoi? dit le Maître devant nos figures un peu penaudes. Vous
-avez vu cela, n’est-ce pas? Mes enfants, un fait est un fait. Quand
-nous ne pouvons pas l’expliquer, contentons-nous de l’enregistrer;
-c’est là tout notre devoir...»
-
-M. Sardou continue:
-
-«Moi, quand mon ami Goujon eut fini de raconter son histoire, je me
-tordais de rire!
-
---Tu vois! tu vois! que tu te fiches de moi,» me dit-il.
-
-Et plus jamais il ne m’ouvrit la bouche sur ce sujet.
-
-«Voilà l’histoire de mon premier contact avec le spiritisme. Vous voyez
-que ce n’est ni d’un emballé, ni d’un gobeur!
-
-»A quelque temps de là, je déjeunais chez des amis qui racontaient
-encore de ces histoires extraordinaires. Ils connaissaient Mlle Beuc,
-qui écrivait dans la _Revue de la Démocratie pacifique_. C’était une
-disciple de Fourier, femme excessivement intelligente qui s’intéressait
-à toutes les hautes questions de philosophie sociale, d’art et de
-littérature, une femme vraiment remarquable.
-
-»--Venez chez elle, me proposa-t-on. Elle vous montrera des choses qui
-vous surprendront.
-
-»Mlle Beuc demeurait, 2 ou 4, rue de Beaune, juste en face la maison
-de Voltaire. Il y a de ces rencontres! Au-dessus de son appartement
-demeurait Hennequin, fouriériste devenu fou, et qui se croyait en
-communication avec l’Ame de la Terre; au-dessous d’elle, Eugène Nus,
-spirite aussi, se livrait, d’ailleurs, à de très belles expériences--je
-l’ai su depuis. J’étais donc là au centre même des esprits, comme en un
-sandwich!
-
-»Chez Mlle Beuc, je trouvai Mme Blackwell, fouriériste également et
-d’une rare intelligence. On me présenta, naturellement, comme un
-incrédule, et les expériences commencèrent. Le guéridon resta muet. On
-insista: rien! On supplia: rien! Je partis.
-
-»--Revenez après-demain, me dit-on. Nous essayerons de nouveau.
-
-»Je revins rue de Beaune au jour dit. Et l’on m’apprit qu’aussitôt
-après mon départ le guéridon s’était animé. On recommença avec moi les
-tentatives de l’avant-veille: Rien! On s’efforça: rien, rien, rien!
-
-»--Il n’y a plus de doute, votre présence empêche, me dit la maîtresse
-de maison.
-
-»Je m’excusai d’être un trouble-fête et je quittai la place.
-
-»Au lieu de m’avoir découragé, ces échecs m’avaient excité. Je m’étais
-fait ce raisonnement: «Si ces gens sont des charlatans, pourquoi
-hésitent-ils à opérer devant moi? Les prestidigitateurs n’ont pas de
-ces scrupules-là! S’ils sont sincères, que signifie donc cet arrêt que
-produit ma présence dans la réalisation de ces phénomènes?
-
-»Alors, je me mis à visiter, aux quatre coins de Paris, tous les
-endroits où j’avais chance de trouver des tables éloquentes ou des
-apparitions de fantômes. Un soir, je tombe rue Tiquetonne, chez une
-dame Japhet, au milieu d’une société de somnambules, de gobeurs,
-de prestidigitateurs, de roublards, de cocottes, et en même temps
-d’honnêtes gens comme moi que la curiosité amenait, entre autres le
-futur curé de Saint-Augustin. Heureusement que j’y rencontrai aussi
-Rivaille, qui venait de se faire baptiser Allan-Kardec. Grâce à lui et
-à quelques autres qui étaient là, je pus enfin entrer dans des milieux
-plus sérieux où vraiment se passaient des faits extraordinaires. Et
-j’allai ainsi, de fait en fait, d’abord sceptique, peu à peu ébranlé
-par l’évidence, jusqu’au jour où je me rencontrai avec Home, le premier
-médium de cette époque, qui fut appelé par l’Empereur aux Tuileries,
-et que moi-même j’ai vu marcher dans l’air, flotter, oui, flotter, à
-un mètre du plancher de sa chambre. Ce jour-là, devant l’impossibilité
-d’une supercherie, c’en fut fait de mes doutes: j’avais _vu_ Home
-contredisant toutes les lois de la pesanteur; j’avais entendu des
-musiques dans les coins de la chambre, vu des lueurs voltiger dans
-l’air, etc., etc.
-
-»Et je voulus devenir médium à mon tour.
-
-»J’essayai d’écrire sans faire de mouvement volontaire, mais le crayon
-demeurait immobile. Je connus le baron du Potet qui me conseilla de
-continuer, d’insister. Je continuai donc; et une nuit, en revenant de
-Chatou, je m’en souviens comme d’hier, ma main se mit à tracer des
-lignes bizarres qui me paraissaient sans aucun sens. Quand ma main
-se fut arrêtée, je me levai pour aller dans une pièce voisine, et en
-revenant devant la table où j’avais écrit, mais du côté opposé où
-j’étais placé en écrivant, je m’aperçus que j’avais dessiné une tête de
-diable à l’envers!
-
-»Satan! oui, c’est Satan qui a été le point de départ de mon initiation!
-
-»J’étais donc médium, moi aussi! Mes facultés de médium ont duré
-exactement dix-huit mois; elles ont cessé net, comme elles étaient
-venues.»
-
-Je veux savoir jusqu’où va la croyance de M. Sardou. Et je lui demande
-s’il croit, non seulement à l’existence d’une force naturelle encore
-inexpliquée, mais encore à la vie psychique des désincarnés, aux
-_manifestations d’âmes_?
-
-«Je crois, me répond-il, à l’existence de phénomènes qui ont un
-caractère d’intelligence indépendante de la nôtre.
-
---Mais ne puis-je savoir comment vous les expliquez? En un mot, quelle
-est votre doctrine?
-
---Non, je ne veux, ni ne peux, d’ailleurs, entrer dans les explications
-des faits. Je ne peux que les _affirmer_, en tant que _réels_. Qui sait
-le nombre d’années qu’il faudra à la science avant qu’elle ait pu, en
-observant, en classant, en sériant une quantité innombrable de faits
-suffisants, arriver à une généralisation sérieuse?
-
---Encore un mot, dis-je à M. Sardou. Votre pièce est-elle, de votre
-part, un acte de prosélytisme spirite, une phase de la bataille
-que se livrent les croyants et les incrédules, ou une tentative de
-vulgarisation?
-
---Non, c’est plus simple que cela. Je me suis dit: «Un de ces jours,
-il va se trouver un monsieur qui va faire une pièce là-dessus sans
-connaître le sujet, ou du moins en le connaissant moins bien que moi.»
-Et je me suis donné le plaisir d’aller au-devant de cette possibilité
-et de traiter moi-même le sujet spiritisme comme il mérite de l’être,
-c’est-à-dire sérieusement. Voilà tout.»
-
---Mais ne craignez-vous pas qu’on rie un peu?...
-
---Les gens qui me blagueront, je m’en fiche! Et j’ai mon sac plein de
-railleries pour les railleurs. Je m’attends à tout, mais qu’est-ce que
-vous voulez que ça me fasse? Ma pièce peut n’être jouée que trois fois:
-je suis sûr que, dans vingt-cinq ans, on dira: «Ce sacré Sardou, il
-avait tout de même raison!»
-
-
-
-
-LA LOI DE L’HOMME
-
-QUELQUES PROPOS DE M. PAUL HERVIEU
-
-
- 15 février 1897.
-
-Le jour de la première représentation de la comédie de M. Paul Hervieu,
-à la Comédie-Française, j’ai eu avec lui une conversation que je tiens
-à noter.
-
-Après _Les Tenailles_, cette deuxième comédie à tendances
-revendicatrices des droits de la femme, classe M. Hervieu parmi les
-auteurs à thèse. Même, on dirait, parmi les féministes.
-
-J’ai voulu causer de cette position qu’il semble prendre dans la
-dramaturgie moderne avec l’auteur de l’_Armature_. Je lui ai dit:
-
-«Entendez-vous faire du prosélytisme? Vous passez déjà pour le
-champion, bientôt académique, des droits de la femme...»
-
-Mais finement, comme il sait, M. Hervieu m’a répondu:
-
-«Je ne me donnerai pas ce grotesque de m’affubler en champion de quoi
-que ce soit... Je ne fais ni politique, ni socialisme: je fais du roman
-et du théâtre, il est naturel que ce soit plutôt dans le sens de mes
-préférences intellectuelles qu’à leur encontre. Or, je considère qu’un
-pas important de la civilisation c’est de corriger la situation sociale
-qu’ont faite à la femme les premiers établissements de la barbarie.
-
-»Tout le monde sait, à présent, que la seule raison que la femme ait
-encore aujourd’hui d’être classée comme inférieure à l’homme, c’est
-tout bonnement parce que, étant physiquement la plus faible à l’origine
-des sociétés, elle a dû subir, de toute éternité, la loi de plus fort
-qu’elle, c’est-à-dire «la loi de l’homme». Graduellement, elle s’est
-élevée dans les pays chrétiens, mais elle garde, malgré tout, un peu de
-sa tare originelle.
-
-»Mais, en l’état actuel des choses, il y a une anomalie cruelle:
-puisqu’on déclare la femme inférieure à l’homme et que tout le code
-social consacre cette infériorité, fait-on une différence dans les
-pénalités appliquées à l’homme et à la femme? Dit-on: la femme aura
-trois mois de prison là où l’homme en aura six? Non. On les fait égaux
-dans toutes les responsabilités pénales, civiles, financières.
-
-«Or, pour en revenir à votre question et à mon cas, j’ai été choqué de
-cette situation et j’ai trouvé intéressant d’en porter le problème au
-théâtre. Mais les droits de la femme à l’atelier sont du ressort des
-discussions politiques. _Madame la Doctoresse_ et _Madame l’Avocat_ ont
-été déflorées par le vaudeville, et j’ai trouvé que les infériorités de
-la femme se dramatisent surtout dans son rôle d’épouse et de mère. De
-là, mes deux comédies: _Les Tenailles_ et _La Loi de l’Homme_.»
-
-Voici donc expliquée--au moins provisoirement--la vocation dramatique
-de M. Paul Hervieu.
-
-Pour le cas particulier de _La Loi de l’Homme_, quelques explications
-sont peut-être utiles. M. Hervieu a trouvé que l’inégalité des droits
-sur les enfants est absolument choquante. Il estime, et avec raison,
-semble-t-il, que l’enfant appartient aussi bien à la mère qu’au
-père; et même qu’il appartient plus sûrement à la mère..., car, si
-l’identité du père est parfois problématique, celle de la mère est
-toujours indubitable... Au point de vue des intérêts pécuniaires, il
-lui a paru stupéfiant de voir qu’une femme mineure ne peut s’engager
-valablement dans aucune obligation financière, mais que la jeune fille
-a le droit de se marier à partir de quinze ans et qu’à ce moment sa
-simple signature est susceptible de consacrer l’aliénation de tous
-ses biens présents ou futurs. On dira qu’il y a les précautions du
-contrat de mariage? Mais qui est-ce qui conseille et écrit le contrat?
-Deux notaires. C’est-à-dire deux indifférents, deux hommes, toujours
-partiaux par conséquent et forcément partisans des stipulations qu’ils
-ont vues leur réussir _personnellement_ ou qui, même, leur ont parfois
-manqué dans leurs contrats personnels!
-
-M. Hervieu s’est avisé, d’autre part, de ce qu’il pouvait y avoir de
-particulièrement inique, dans certaines circonstances données, à ce
-que le mari fût seul autorisé à se prononcer en dernier ressort sur le
-mariage des enfants.
-
-Et c’est de là que sortent les principaux épisodes de _La Loi de
-l’Homme_.
-
-Cette nouvelle œuvre du jeune dramaturge affirme encore le procédé des
-_Tenailles_, d’une action rapide, sans monstre ni héros, avec les
-revendications successives, par chacun des personnages, de ses droits
-individuels. C’est ainsi qu’on verra, dans _La Loi de l’Homme_, une
-femme réclamant ses droits d’épouse, un mari prétendant à la liberté
-d’aimer à sa guise, une fillette refusant de renoncer à ses droits de
-fiançailles, une mère revendiquant le droit maternel de se prononcer
-sur le mariage de son enfant, l’époux trompé dictant sa loi à tous par
-le droit de sa douleur et de sa conscience.
-
-Comme me le disait l’auteur de _La Loi de l’Homme_, les répliques de
-ses personnages pourraient se résumer ainsi:
-
-«--Et moi?--Et moi?--Et moi?--Et moi?»
-
-Cette façon d’envisager les caractères humains ne sera guère contestée
-sans doute que par ceux qui passent leur vie à se sacrifier pour les
-autres...
-
-On prétendait, à la répétition générale, que certaines inexactitudes
-juridiques s’étaient glissées dans les propos du commissaire de police,
-au premier acte.
-
-M. Hervieu, à qui j’avais communiqué ces réflexions, m’a dit qu’il
-priait ses contradicteurs de vouloir bien se renseigner à nouveau et
-plus complètement auprès des personnes ayant qualité pour trancher le
-débat.
-
-J’ai fait ces démarches moi-même, et me suis rendu compte que M.
-Hervieu avait très strictement résumé le fonctionnement de la justice
-sur ce point.
-
-Une erreur assez répandue, en effet, est de croire qu’en cas d’adultère
-une femme peut, aussi bien qu’un mari, requérir l’assistance du
-commissaire de police. Or, le commissaire de police n’intervient en
-cette matière que lorsqu’il y a délit, et l’adultère du mari n’est
-délictueux que lorsqu’il est consommé au domicile conjugal. Ce n’est
-pas le cas du personnage de la pièce de M. Hervieu qui donne ses
-rendez-vous dans une chambre d’ami.
-
-Voici même, pour l’édification des intéressés, quelques chinoiseries de
-la loi sur le point de préciser ce qu’est le domicile conjugal: la Cour
-de cassation a décidé, en effet, qu’il n’y a pas délit si le mari a
-installé sa concubine dans un logement tenu secret et loué sous un faux
-nom; qu’on ne peut considérer comme maison conjugale les résidences
-momentanées du mari dans les villes où il va pour ses affaires; mais
-qu’il y a délit dans le fait du mari qui installe une concubine dans un
-appartement contigu à celui qu’il habite avec sa femme, alors qu’une
-porte de communication a été ouverte entre les deux appartements!
-
-Muni de ces théories et de ces documents, le lecteur peut aller voir se
-dérouler les trois beaux actes de _La Loi de l’Homme_. Il comprendra ce
-qu’a voulu l’énergique auteur, et, que l’œuvre lui plaise ou non, il ne
-pourra s’empêcher de se replier longuement sur sa propre conscience, en
-rentrant chez lui.
-
-On n’a pas tous les jours cette occasion-là.
-
-
-
-
-ALFRED BRUNEAU
-
-
- 19 février 1897.
-
-Sans préjuger de la future destinée de _Messidor_, la soirée
-d’aujourd’hui marquera une date importante dans l’histoire du drame
-lyrique en France.
-
-C’est là, du moins, l’avis sincère des maîtres musiciens que j’ai
-consultés, l’autre soir, à la répétition générale de l’œuvre nouvelle.
-
-Cette entrée hardie du jeune musicien à l’Académie nationale de musique
-rend nécessaires quelques détails sur son passé et sur l’histoire de sa
-vocation artistique.
-
-Bruneau est né à Paris en mars 1857. Il va donc avoir tout à l’heure
-quarante ans. Au contraire de ce qui se passe ordinairement dans les
-familles, Bruneau n’a pas vu sa carrière entravée par ses parents;
-ceux-ci l’ont même toujours encouragé dans la voie où, de lui-même, il
-était entré. Et peut-être trouvera-t-on là un argument de plus contre
-cette théorie arbitraire que c’est de la lutte, des obstacles et même
-des misères de la vie que sortent les tempéraments artistiques les plus
-originaux et les plus puissants...
-
-Le père de Bruneau jouait du violon, en amateur, et sa mère du piano.
-Quand il fut en âge d’apprendre à jouer d’un instrument, il se décida
-pour le violoncelle, afin de compléter un trio de musique de chambre
-familiale. Il entra au Conservatoire où il décrocha son premier prix
-de violoncelle en 1874. Détail touchant: lorsque le jeune homme se
-présenta au concours pour faire partie de l’orchestre des Italiens,
-son père, qui s’était remis plus sérieusement au violon depuis quelque
-temps et qui ne voulait pas le quitter, concourut en même temps que lui
-et fut reçu le même jour!
-
-Bruneau, dans sa jeunesse, fut donc nourri de la vieille musique
-italienne; il joua aux Italiens à la première d’_Aïda_, puis _Lucrèce
-Borgia_, _Lucie_, _Rigoletto_, _La Traviata_, et tout l’ancien
-répertoire. Mais il fit aussi partie des orchestres de Pasdeloup et de
-Colonne. Il a par conséquent assisté aux premières luttes wagnériennes,
-vers 1875-1876. Il se rappelle encore la fameuse journée du _Crépuscule
-des Dieux_!
-
-Il était entré dans les classes de composition du Conservatoire, et
-l’on sait qu’il est un des meilleurs élèves de Massenet à qui, en
-somme, malgré un tempérament différent de son maître, il doit tout ce
-qu’il sait. Il concourut donc en 1881 pour le prix de Rome; le sujet de
-sa cantate était _Sainte Geneviève de Paris_. Bruneau avait voulu faire
-là une sorte de petit drame lyrique, selon la formule wagnérienne. Le
-jury fut un peu stupéfait de la hardiesse de cette jeune œuvre, et
-Gounod, tout en faisant à Bruneau de grands compliments et tout en
-reconnaissant qu’il fallait le classer premier, obtint du jury qu’il
-n’y eût pas de premier grand prix et qu’on décernât seulement cette
-année un second grand prix de Rome.
-
-«Il faut le laisser s’assagir, disait Gounod. On lui a trop laissé la
-bride sur le cou... Dans un an, cette belle ardeur sera calmée...»
-
-Mais le résultat de cette rigueur fut tout autre que celui qu’on
-avait prévu. Si Bruneau était allé à Rome, peut-être qu’en effet--car
-à vingt-quatre ans on est encore malléable,--en suivant les cours,
-en subissant fatalement l’influence des maîtres, il eût pu changer
-de formule. A partir de ce moment, il cessa de concourir, se mit à
-composer librement et à vivre de ses propres idées.
-
-Détail à retenir: Perrin, qui faisait partie du jury, s’était montré
-très favorable à Bruneau. Il avait fait valoir que la cantate du
-candidat donnait de grandes espérances pour le théâtre. Et il lui dit:
-
-«Puisque Gounod a voulu que vous restiez à Paris, je vous donne vos
-entrées à la Comédie-Française.»
-
-(On n’accordait généralement cette faveur qu’aux premiers grands prix.)
-
-Voilà donc Bruneau jeté dans la révolte!
-
-Il donne successivement l’_Ouverture héroïque_ au concert Pasdeloup,
-_Léda_ (sur un poème d’Henri Lavedan) au concert Godard, _Penthésilée_
-chez Colonne, et enfin aborde le théâtre avec _Kérim_, drame lyrique
-en trois actes, paroles de P. Milliet et de Lavedan, qui fut joué
-au Théâtre lyrique le 9 juin 1887. C’était une de ces tentatives
-mort-nées du Théâtre lyrique, comme il y en a eu tant! On y jouait en
-plein été les œuvres les plus diverses, depuis _Le Voyage en Chine_
-jusqu’à _Lucie de Lammermoor_. Bruneau fut joué dans les vieux décors
-du _Voyage en Chine_, deux jours avant la faillite, et il lui avait
-fallu aller chercher chez eux chaque musicien et chaque artiste qui
-refusaient de se rendre au théâtre, où on ne les payait pas!
-
-Son véritable début au théâtre doit donc être reporté au 18 juin 1891
-(encore l’été, pourtant!), où fut donné, avec le succès qu’on se
-rappelle, _Le Rêve_ à l’Opéra-Comique, sur un livret de M. Émile Zola
-avec qui il avait été mis en rapport par un ami commun, l’architecte
-connu Frantz Jourdain, qui est en même temps un lettré subtil et un
-dilettante de haut goût. Depuis ce jour, la collaboration Zola-Bruneau
-a continué. Elle a fourni un autre drame lyrique à l’Opéra-Comique:
-_L’Attaque du moulin_, le 23 novembre 1893, qui eut un très grand
-retentissement en France et à l’étranger.
-
-Il faut généralement de deux à trois ans à Bruneau pour écrire la
-musique et l’orchestration d’un drame. Sa méthode de travail ressemble
-un peu à celle de Zola, pour sa rigueur et sa logique. Il bâtit
-d’abord dans sa tête toutes les parties de l’œuvre qu’il écrira, les
-mouvements, les thèmes, les idées, les scènes principales et même
-les mélodies; c’est un travail de réflexion qui demande un assez long
-temps. Et quand ce travail est fait, il se met aussitôt à l’ouvrage et
-il l’écrit sans tâtonnement. Jamais il ne laisse une scène inachevée
-pour passer à une autre plus tentante; rien ne peut le distraire de la
-marche qu’il s’est tracée.
-
-Bruneau est chevalier de la Légion d’honneur depuis 1895.
-
-Voilà donc quelle a été jusqu’à aujourd’hui la carrière du novateur
-qu’on va jouer ce soir à l’Opéra. D’autres diront ce qu’ils pensent
-de son œuvre nouvelle, et à quelle hauteur de l’échelle artistique il
-faut classer l’auteur de _Messidor_. Mais ce qu’on peut dire à présent,
-c’est qu’Alfred Bruneau est un des plus consciencieux artistes de ce
-temps. Et tous ses camarades de l’École, et tous ses maîtres, et tous
-ses émules, et tous ses amis m’approuveront si je souligne ici sa
-réputation de haute probité artistique et la grande honnêteté de son
-esprit critique.
-
-
-
-
-SARAH BERNHARDT EN GUENILLES.
-
-LES MAUVAIS BERGERS[3]
-
- [3] Un volume chez Fasquelle.
-
-
- 11 décembre 1897.
-
-Le début de M. Octave Mirbeau au théâtre s’annonce comme un gros
-événement artistique. La première des _Mauvais Bergers_ ne doit avoir
-lieu que dans une semaine, et déjà M. Ullmann, l’actif administrateur
-de la Renaissance, est assailli de demandes de places.
-
-Rien ou presque rien n’a transpiré jusqu’ici de la pièce de M. Mirbeau.
-On sait seulement qu’il s’agit d’un drame humain très intense où se
-mêle un drame social d’une très haute envolée. On sait aussi, et ce
-ne sera pas la moindre curiosité de cette première sensationnelle,
-que, pour la première fois de sa vie, Mme Sarah Bernhardt incarnera
-une femme du peuple, _une véritable ouvrière_, Madeleine Thieux,
-pauvre fille anémique au cœur brûlant de charité et de mysticisme d’où
-sortira le mot prophétique qui apaisera et consolera les pauvres et les
-malheureux.
-
-Mais on entend déjà dire: Un drame social est-il donc possible au
-théâtre? L’échec mérité de récentes tentatives de cet ordre n’a-t-il
-pas découragé les auteurs de thèses sociales?... C’est que les
-_Mauvais Bergers_ ne sont pas une thèse; c’est qu’ils sont justement
-le contraire d’une thèse... Mais laissons parler là-dessus Mme Sarah
-Bernhardt elle-même:
-
-
- «Vous me voyez ravie, me disait-elle l’autre soir, d’avoir eu
- la bonne inspiration de recevoir la pièce d’Octave Mirbeau!
- Tout s’annonce bien, la pièce et la curiosité publique.
- Le vibrant auteur du _Calvaire_ et de _l’Abbé Jules_ doit
- naturellement bénéficier de la curiosité qu’éveille son nom
- au bas d’une œuvre importante. Ses amis le poussaient depuis
- longtemps à exploiter artistiquement, dans une œuvre théâtrale,
- outre ses dons puissants de satire, ses étonnantes qualités de
- «dialoguiste» qu’il répand chaque semaine, depuis des années,
- dans la presse quotidienne.
-
- »C’est Guitry qui, un jour, est venu me parler d’une très belle
- chose que Mirbeau venait de finir. Je lui dis que je voulais
- l’entendre.
-
- »--Quand?
-
- »--Demain!
-
- »Mirbeau arrive, lit, j’accepte.
-
- »--Quand jouez-vous? interroge-t-il.
-
- »--Tout de suite! On répétera dès demain...
-
- »Et en effet on commença aussitôt les répétitions. Le succès
- de la lecture avait été considérable; elle m’avait souvent
- arraché des larmes. Quant aux artistes, ils étaient là, le
- cou tendu vers Mirbeau qui lisait lui-même, leurs yeux grands
- ouverts, entièrement pris par l’émotion et la violence de
- l’action. Mais au fur et à mesure des répétitions, ce fut
- bien autre chose! Je ne veux pas déflorer la pièce par des
- indiscrétions prématurées, mais retenez bien ceci: Mirbeau
- sera un auteur dramatique de _premier ordre_. Il a fait là,
- du premier coup, quelque chose d’admirable. Et je ne suis pas
- encore revenue de mon étonnement. Car non seulement l’œuvre est
- belle, non seulement la pensée est d’une envolée superbe, mais
- les péripéties sont poignantes, habilement et naturellement
- amenées, et le dialogue se trouve d’une variété inouïe, tour à
- tour ému, violent, humoristique, réel, outrancier, éloquent,
- comique!
-
- »Ah! C’est du théâtre, cela, et du vrai! Et puis, il dit des
- choses si sincères, si justes! On pouvait s’imaginer, n’est-ce
- pas, que, venant de ce passionné de Mirbeau, ce serait une
- œuvre de violence pure et de haine? Pas du tout. C’est une
- œuvre de grande pitié, poignante et douloureuse.
-
- --Vous ne craignez donc pas la censure?
-
- --Non, car il lui faudrait tout couper. Et la pièce est
- inattaquable puisqu’elle ne conclut à rien qu’à l’inutilité des
- efforts... Ce n’est pas une œuvre _technique_, il ne s’y trouve
- ni l’indication de l’industrie, ni celle de l’époque exacte,
- l’œuvre n’est même pas située, on ne sait où l’action se passe.
-
- »C’est tout simplement la répercussion dans les âmes d’un
- événement tombé tout à coup dans un centre ouvrier. Le
- patron n’est pas un monstre, comme dans les thèses sociales;
- c’est même une belle figure d’honnête homme, autoritaire,
- travailleur, mais troublé... Les ouvriers ne sont pas
- des héros, ni des victimes: c’est la foule, indécise et
- capricieuse, se laissant conduire, avec des revirements et des
- incohérences d’enfant. Et c’est par là que l’œuvre est belle et
- grande; c’est ce point de vue à la fois impartial et généreux
- qui en fera le succès auprès du public; sans compter, comme
- je vous l’ai dit, le rare mérite de la forme, les efforts de
- l’interprétation et les recherches de la mise en scène.
-
- --Et vous jouez une ouvrière?
-
- --Oui, pour la première fois de ma vie! J’avais déjà bien
- joué dans _Jean-Marie_ et _François le Champi_ deux rôles de
- paysanne, mais c’était encore du costume, bonnet à ailes, etc.!
- Cette fois, plus de brocart, plus de soie, ni de fleurs, ni de
- dorure, ni de lis, ni même de maquillage! Une robe de cotonnade
- noire, un tablier, achetés à des gens qui les ont portés! Plus
- de frisures ni de bandeaux! mes cheveux relevés à la Chinoise
- et pris dans un gros filet, le front découvert, et toutes les
- femmes ainsi, excepté, naturellement, Geneviève, la fille de
- l’industriel millionnaire. Aussi les répétitions sont-elles
- très amusantes. Après avoir un peu résisté et même pleuré, les
- femmes ont compris, et à présent c’est de l’émulation! Chaque
- jour on apporte quelque nippe nouvelle achetée sur le carreau
- du Temple. On fait tout désinfecter, cela va de soi, chaque
- objet est passé aux étuves.
-
- »On a eu assez de mal à trouver les deux cents costumes (car
- au quatrième acte on sera _deux cents_ en scène, et pour la
- scène de la Renaissance ce ne sera pas une petite affaire!)
- Il a fallu acheter des ballots de costumes neufs à la Belle
- Jardinière, et les envoyer dans des villes ouvrières du Nord où
- ils ont été échangés contre des vieux, avec quel plaisir, vous
- le pensez bien!
-
- --Et finalement, vous croyez au succès?
-
- --A un très grand succès, je l’espère. Je l’ai dit un jour
- à Mirbeau: Il n’y a que deux théâtres à Paris qui pouvaient
- jouer les _Mauvais Bergers_, la Comédie-Française et la
- Renaissance. Je n’ai pas voulu laisser cette aubaine à la
- Comédie-Française.»
-
-
-
-
-LA SENSIBILITÉ DES COMÉDIENS
-
-
- 1er mai 1897.
-
-M. Binet, qui est directeur du Laboratoire psychologique de la
-Sorbonne, et qui a la réputation d’un savant, vient de s’attaquer à
-une enquête qui n’ajoutera rien à sa gloire. Il a repris le _Paradoxe
-sur le Comédien_ de Diderot, et a conclu qu’il ne reposait sur aucune
-observation sérieuse. Puis il s’est proposé de confesser quelques
-notoires artistes contemporains et d’apporter, en regard de la thèse si
-admirablement développée par Diderot, leurs affirmations hasardeuses.
-
-C’est le résultat de ces confidences un peu vagues et contradictoires
-que M. Binet publie aujourd’hui dans la _Revue des revues_. Disons
-tout de suite, et pour ne pas avoir à discuter par le détail son
-enquête, ce qui ne serait que de la polémique vaine, que le savant
-directeur du Laboratoire psychologique de la Sorbonne, dans ce travail
-comme dans celui qu’il a déjà publié sur la psychologie des auteurs
-dramatiques, commet l’erreur fondamentale de _croire_ sur parole
-ses interlocuteurs. Un psychologue penserait peut-être qu’autant il
-est intéressant--à des points de vue multiples--de faire parler sur
-certains sujets des écrivains ou des acteurs, pour savoir ce qu’ils
-veulent avoir l’air de penser, ou même ce qu’ils pensent réellement,
-autant il est dangereux, pour un «savant», de s’en rapporter à leur
-sincérité ou même à leur capacité d’analyse, lorsqu’il s’agit de
-généraliser leurs dires et d’en tirer des conclusions scientifiques.
-
-J’affirme, pour ma part, et _a priori_, m’être instruit cent fois plus
-aux développements psychologiques sortis du grand cerveau de Diderot
-sur la sensibilité des comédiens qu’aux balbutiements des comédiens
-eux-mêmes sur leur propre émotivité. Je connais d’ailleurs des acteurs,
-et non des moindres, qui partagent cette manière de voir. Mais, ces
-réserves faites quant au résultat _scientifique_ de l’_enquête_ de M.
-Binet, il n’en reste pas moins curieux, à un point de vue beaucoup plus
-fragmentaire, d’écouter parler Mme Bartet, MM. Got, Mounet-Sully, Paul
-Mounet, Le Bargy, Worms, Coquelin, Truffier, de Féraudy, et M. Binet
-lui-même, sur la question.
-
-Rappelons la thèse,--dit M. Binet:
-
-Diderot soutient qu’un grand acteur ne doit pas être sensible; il ne
-doit pas, en d’autres termes, éprouver les émotions qu’il exprime:
-«C’est l’extrême sensibilité qui fait les acteurs médiocres; c’est le
-manque absolu de sensibilité qui prépare les acteurs sublimes.»
-
-Or, il paraît que les neuf comédiens interrogés par M. Binet ont été
-unanimes à répondre que la thèse de Diderot est insoutenable, et que
-l’acteur en scène éprouve toujours, au moins à quelque degré, les
-émotions du personnage. On lui a dit, pourtant, que d’autres comédiens
-sont d’un avis contraire; il paraîtrait que Coquelin aîné fait
-profession de ne rien sentir... Ainsi présentée, l’affirmation est tout
-au moins contestable, Coquelin ne souscrirait certainement pas à cette
-formule.
-
-Mme Bartet a répondu:
-
-«Oui, certes, j’éprouve les émotions des personnages que je
-représente, mais par _sympathie_ et non pour mon propre compte. Je ne
-suis, à vrai dire, que la première émue parmi les spectateurs, mais mon
-émotion est du même ordre que la leur, elle la précède seulement... La
-quantité d’émotion mise dans un rôle varie selon les jours, cela tient
-beaucoup à mon état moral ou physique. Rien n’est plus intolérable que
-de ne rien ressentir, cela m’est arrivé très rarement pourtant; mais
-chaque fois j’en ai souffert comme d’une chose humiliante, diminuante,
-comme d’une dégradation personnelle.»
-
-Mme Bartet se sent incapable d’exprimer et de rendre toutes sortes
-d’émotions:
-
-«Il y a, écrit-elle, des catégories d’émotions que j’éprouve plus
-facilement que d’autres, par exemple celles qui sont conformes à mon
-tempérament et à mon caractère intime.»
-
-Elle dit encore:
-
-«Je partage les idées et le caractère des personnages que je
-représente. D’ailleurs, je ne me borne pas à comprendre les actes et
-les sentiments de ces personnages, mais mon imagination leur en suppose
-d’autres, en dehors de l’action dans laquelle s’est enfermé l’auteur.
-Je les vois alors tout naturellement agir, penser et se mouvoir,
-conformément à la logique de leur caractère. Tout cela reste un peu
-confus d’abord; mais, dès que je possède mon rôle, dès que je suis
-devenue maîtresse de toutes les difficultés de métier qu’il comporte,
-j’ajoute mille petits détails, insignifiants en apparence, et peut-être
-inappréciables pour le public, qui viennent relier entre eux tous les
-traits du caractère de mon personnage et lui donnent de l’homogénéité
-et de la souplesse.»
-
-M. Mounet-Sully est d’avis que l’émotion est éprouvée et vécue comme si
-elle était réelle.
-
-«J’ai connu, dit-il, les fureurs du parricide, j’ai eu parfois en scène
-l’hallucination du poignard enfoncé dans la plaie. On arrive à cet
-état une fois sur cent; le mérite est d’y tendre, mais on se rend bien
-compte, souvent, qu’on est loin du but. L’odieux applaudissement du
-public à la fin d’une tirade, la figure d’un partenaire qui n’exprime
-pas l’émotion qu’il devrait exprimer, qui, au contraire, rit sous
-cape ou fait des signes au public, une foule d’autres incidents vous
-arrachent à votre rêve.» M. Mounet-Sully dit que l’on voudrait tuer le
-comédien qui par son visage vous enlève à l’illusion. Il est arrivé
-quelquefois à oublier qu’il jouait devant le public. Il n’a jamais
-regardé le public (du reste, il a mauvaise vue), et il ne cache pas son
-mépris pour les acteurs qui ont cette mauvaise habitude.
-
-M. Paul Mounet dit qu’on ne possède bien un rôle que lorsqu’on possède
-ses actions réflexes, ce qui veut dire que non seulement on prononce de
-la manière voulue les paroles du texte, mais encore que les moindres
-actes, les mouvements inconscients, la manière de marcher, de tenir
-la tête, etc., sont dans le caractère du personnage. Il y a là toute
-une adaptation inconsciente, qui se fait progressivement sans qu’on y
-songe; on fait d’autres mouvements de bras sous la toge, dans un habit
-Louis XV, et dans le costume moderne.
-
-Semblablement, M. Got, qui a poussé si loin l’art de rendre
-plastiquement les caractères de ses rôles, nous dit que le plus grand
-plaisir du comédien est le plaisir de la métamorphose. Ce qui lui plaît
-dans son art, ce n’est pas de faire tous les soirs la même grimace,
-c’est de devenir autre, de vivre pendant quelque temps en notaire, en
-curé de campagne, en avocat, avec d’autres idées que celles qui lui
-sont familières.
-
-M. Truffier dit aussi: «Notre métier serait inférieur et grossier s’il
-ne contenait pas en lui le don de métamorphoses.» S’oublier soi-même,
-oublier ses habitudes, son nom, sa personnalité, voilà ce qu’il aime au
-théâtre.
-
-M. Worms a observé que, lorsqu’il joue des scènes de passion ou de
-tendresse, à un certain moment les yeux de sa camarade se mouillent
-toujours. «Certains acteurs, ajoute-t-il, soutiennent qu’on doit jouer
-sans rien sentir; mais j’ai remarqué que les partisans de cette thèse
-sont en général de nature très sèche, incapables de sentir pour leur
-propre compte.»
-
-M. Binet rapporte que Mme Sarah Bernhardt a le talent de se maîtriser
-complètement; elle pleure à volonté, c’est devenu une fonction
-naturelle. Je doute que la grande tragédienne accepte, elle aussi, une
-telle formule.
-
-M. Le Bargy pense qu’il en est des émotions du théâtre à peu près comme
-de celles de la vie réelle: quand on est ému sincèrement, pour son
-propre compte, on n’en reste pas moins son critique et son juge, et il
-faut des circonstances bien exceptionnelles, des passions bien fortes
-et bien absorbantes pour qu’on perde le sens critique.
-
-Ce n’est là qu’une analyse très incomplète de l’Enquête de M. Binet.
-Mais l’important, c’est la conclusion qu’il en tire: «L’émotion
-artistique de l’acteur existe, dit-il, ce n’est pas une invention;
-elle manque chez les uns, tandis qu’elle arrive chez les autres au
-paroxysme. Or, l’émotion n’est-elle pas un élément essentiel de la
-sincérité?»
-
-Cette conclusion paraîtra un peu bien hâtive et téméraire à ceux qui se
-seront donné l’agrément de lire son Enquête et de relire les admirables
-pages de Diderot. On s’apercevra peut-être que les artistes consultés
-ont confondu les termes... N’ont-ils pas pris pour l’émotion artistique
-et la sensibilité morale, que Diderot dénie aux comédiens, le simple
-ébranlement nerveux qu’ils s’infligent facticement pour donner
-l’illusion de l’émotion morale qu’ils doivent communiquer au spectateur?
-
-Quant à M. Binet, directeur du Laboratoire de psychologie à la
-Sorbonne, ne s’est-il pas un peu aventuré en s’en rapportant pour
-conclure en un sujet aussi délicat--la sincérité de l’émotion des
-comédiens!--aux acteurs eux-mêmes, c’est-à-dire à des gens deux fois
-comédiens, par conséquent deux fois inconscients, quand il doit savoir
-quel mal nous avons tous à analyser la qualité de nos larmes même
-devant la mort de ceux qui nous sont chers?
-
-
-
-
-LA DUSE
-
-
- 24 mai 1897.
-
-Je viens de passer deux heures avec celle qu’un impresario maladroit a
-quelquefois appelée, sur ses affiches, «la rivale de Sarah Bernhardt».
-La Duse n’a pas du tout les allures d’une «rivale». Rien ne ressemble
-moins à de la combativité que cette angoisse qu’elle montre de ses
-débuts à Paris; sa simplicité et son orgueilleuse modestie doivent, au
-contraire, à la fois souffrir des éloges ampoulés dont on l’encense et
-de cette position de combat qu’on lui fait prendre malgré elle.
-
-Elle est si simple dans ses manières et dans sa tenue! Rien dans
-ses toilettes et dans ses façons ne révélerait la comédienne. Vêtue
-d’étoffes sombres et légères, elle aurait plutôt l’air d’une
-bourgeoise de goût, si les cheveux noirs, à peine ondulés, relevés sur
-le front, un peu en désordre, ne faisaient penser en même temps, à
-«l’intellectuelle» moderne. Aucun bijou sur ses mains fines. Elle n’est
-pas belle. Si on peut le dire sans banalité, elle est mieux que belle.
-Au premier regard, sa physionomie paraît faite seulement de douceur
-et de sensibilité. En regardant mieux, la proéminence des maxillaires
-y ajoute de la volonté, la vivacité de l’œil brun, ombré d’épais
-sourcils noirs, la mobilité inouïe des traits compliquent l’expression
-d’inquiétude et d’imprévu.
-
-La distance entre le nez et la bouche est assez grande, et c’est
-surtout là que se découvre la caractéristique de cette figure complexe:
-au repos la bouche est douloureuse; deux esquisses de rides descendent
-du nez pour rejoindre la commissure des lèvres et en accentuent le
-caractère dramatique. Vient-elle à sourire, ces plis disparaissent, et
-les dents blanches transforment en gaîté juvénile, presque enfantine,
-l’expression du visage qui rayonne aussitôt du charme ardent de la joie
-de vivre.
-
-Nous étions partis tous deux du _Figaro_, où elle avait assisté à notre
-concert de cinq heures. Et pendant que le coupé nous entraînait vers
-son hôtel, elle me faisait part de son horreur de ce qu’on appelle «la
-représentation».
-
-«Pourquoi, disait-elle, pourquoi les comédiens et les comédiennes
-forment-ils une classe à part? Pourquoi les reconnaîtrait-on quand ils
-passent? Pourquoi mèneraient-ils une vie différente des autres gens?
-Pourquoi seraient-ils plus bêtes ou plus grossiers que les autres
-catégories d’artistes? Pourquoi leur échapperait-il quelque chose de la
-vie générale?»
-
-Elle saute avec agilité d’un sujet à un autre. Elle se plaint à présent
-de l’état d’infériorité de la femme en général. Elle espère que tout
-cela changera rapidement:
-
-«En Italie, où la femme, jusqu’à ces dernières années, est restée
-presque sans culture, on observe déjà un mouvement de progrès.
-Les jeunes filles, qui se contentaient jusqu’à présent d’être des
-sentimentales, commencent à être honteuses du vide de leur éducation
-intellectuelle. Et en France, voyez combien de femmes supérieures,
-renseignées, au courant de tout, avec des idées personnelles sur les
-choses!»
-
-Nous passions devant la Madeleine. Un grand rayon de soleil, venu du
-couchant, frappait obliquement le parvis de l’église.
-
-«Tenez, me dit soudain la Duse, en me montrant d’un geste vivace cette
-illumination, est-ce beau, cela? C’est de la joie, c’est de la vie! Je
-suis aussi heureuse de voir cela et d’en jouir que de n’importe quel
-triomphe... Et dire, continua-t-elle en soupirant gentiment, que tout
-de même c’est fini pour moi ces heures de jouissance tranquille, dans
-ce grand et admirable Paris! Autrefois, j’y venais en dilettante, pour
-voir... A présent... brrr... il me fait peur...»
-
-Nous arrivons chez elle.
-
-«Il fait froid, ici. Vite, du feu! C’est vrai, on gèle!»
-
-Une forte odeur de goudron emplit l’appartement. L’artiste va vers un
-guéridon où se trouve une goudronnière qu’elle moud comme une boîte à
-musique, en plaçant au-dessus sa bouche ouverte; elle a mal à la gorge
-et, diable! il faut se soigner.
-
-Un grand feu de bois flambe bientôt dans les cheminées des deux
-chambres. Elle a l’air de ne pouvoir tenir en place. Nous allons de
-l’une à l’autre pièce, en échangeant, sans ordre, des propos brefs.
-
-Sur le rideau de son lit, un papier est épinglé, où est écrit:
-
-
- Mme Duse a besoin d’un repos absolu. Il lui est défendu de
- recevoir des visites.
-
- Dr POZZI.
- 23 mai 1897.
-
-
-Je me fais la réflexion que c’est plutôt à la porte de l’appartement
-qu’il eût fallu accrocher cet avis: Quand on est là il est trop tard.
-
-«De quoi parlerons-nous?»
-
-Je sens bien que nous nous connaissons depuis trop peu de minutes pour
-qu’elle s’ouvre à moi des secrets de son âme! Je voudrais pourtant ne
-pas la quitter sans avoir un peu sondé le mystère de son admirable
-front découvert, et tiré de sa bouche énigmatique et triste quelques
-confidences sincères... Sa nature loyale et spontanée s’y prêterait
-sans doute. Mais la fièvre où elle vit, depuis son arrivée, l’angoisse
-qui l’étreint à l’approche du grave événement de ses débuts à Paris, et
-surtout la légitime méfiance qu’elle a de mes oreilles ouvertes et de
-ma mémoire fidèle, s’opposent évidemment à l’expansion que j’attends.
-
-«De quoi parlerons-nous?» dit-elle encore.
-
-Sur une table pêle-mêle, les tragédies d’Eschyle, de Sophocle; les
-sonnets de Pétrarque, _la Vita nuova_, les _Héros_, de Carlyle.
-Carlyle qui a fait l’éloge du Silence! Elle adore Maeterlinck, et
-n’est-ce pas Maeterlinck qui a dit: «Il ne faut pas croire que la
-parole serve jamais aux communications véritables entre les êtres.»
-Elle sait par cœur des phrases entières du jeune poète de Gand: «Si
-nous avons vraiment _quelque chose à nous dire_, nous sommes _obligés_
-de nous taire.»
-
-Bien. Mais l’interview ne peut, hélas! se contenter de télépathie...
-
-La Duse fait apporter du thé. Elle s’assied enfin, moi en face d’elle.
-
-«Racontez-moi tout de même, dis-je alors, pourquoi vous avez attendu si
-longtemps avant de venir à Paris?
-
---Oui, n’est-ce pas, on se demande pourquoi j’ai fait le tour du monde,
-comme la femme à barbe, sans m’arrêter à Paris. C’est que j’avais peur,
-j’avais si peur! Dumas fils, qui me traitait comme une jeune sœur, m’en
-avait longtemps dissuadée: «Apprenez le français, me disait-il, et
-venez hardiment!» Mais j’avais alors de grandes idées sur la patrie,
-sur l’orgueil national, et je me refusais à changer de langue!
-
---Et alors?»
-
-Elle s’anime un peu:
-
-«Alors, il a fallu que j’y fusse en quelque sorte encouragée par Mme
-Sarah Bernhardt, il a fallu qu’elle me prêtât l’asile de son propre
-théâtre, et en même temps son répertoire, pour m’y décider. Et je puis
-bien le dire, c’est cette sorte d’appui moral de la grande artiste
-française qui aujourd’hui me soutient... Pourtant, à des moments,
-la peur me reprend. Quand j’étais encore là-bas, en Italie et que
-l’échéance était encore lointaine, cela me paraissait agréable et
-charmant comme tout!... J’arrivais de ma campagne à Rome, je venais de
-traverser des fleurs, je voyais tout sous des couleurs de soleil! On me
-télégraphie: «Signez-vous? C’est prêt!» Le comte Primoli, d’Annunzio
-étaient alors près de moi. Ils m’engagent fortement à accepter, me
-poussent, me poussent.
-
-«Allons, soit!»... Et à présent, je le répète toujours, c’est trop
-près, j’ai peur!... Je me demande: «Ai-je bien fait?» Je me dis, pour
-me rassurer, que j’ai eu le bonheur partout, en Europe, en Amérique,
-d’être admirablement accueillie et fêtée--je dirais triomphalement
-si ce mot de triomphe ne me paraissait bête--et que des êtres si
-différents de ceux de notre race, sans comprendre les mots que je
-disais, ont pu s’intéresser aux drames que j’interprète... Alors, en
-France, dans un pays de race latine, qui parle une langue ayant tant de
-rapport avec la mienne, d’un goût si sûr, d’une sensibilité artistique
-si grande, pourquoi le public me serait-il plus inaccessible? Oui, oui,
-je me dis tout cela, et je reprends confiance... Je serais si heureuse
-de plaire à ce public parisien et de réussir à l’émouvoir! C’est vrai
-qu’aucun de mes succès passés ne me serait plus doux que celui-là.
-
---Vous connaissiez donc Mme Sarah Bernhardt?»
-
-Je sens alors que le Silence est vaincu.
-
-«Oh! oui, répond mon interlocutrice. Combien de fois je me suis
-rencontrée avec elle, dans nos tournées transatlantiques surtout! Je
-lui ai souvent parlé, mais jamais il ne s’était trouvé un ami sûr
-nous connaissant assez l’une et l’autre pour créer entre nous un lien
-sérieux qui eût été de l’amitié. Moi, j’ai pour elle une très grande
-admiration, je n’ai pas besoin de vous le dire! Je trouve que c’est
-une artiste de génie qui a le sens inné, le don de la beauté tragique;
-j’admire, aussi, sa haute intelligence, et je suis sûre de son esprit
-large et droit, et de son cœur d’artiste. Et j’estime davantage
-encore, si possible, son énergie extraordinaire, sa _personnalité
-d’âme_.
-
---Quand l’avez-vous vue pour la première fois?
-
---Oh! c’est déjà loin. Je crois que c’est à son premier voyage en
-Europe, il y a quatorze ans. J’étais à Turin, engagée avec mon mari à
-ce vieux théâtre où tout dormait dans la poussière et la tradition. Le
-directeur n’en faisait qu’à sa guise, réglait tout, empêchait toute
-innovation, étouffait toute initiative de la part des artistes. Les
-femmes, surtout, il les méprisait comme des êtres inférieurs, et vous
-concevez que c’est de cela que je souffrais le plus. Or, voici qu’un
-jour on annonce la prochaine venue de Sarah Bernhardt! Elle arrivait
-avec sa grande auréole, sa réputation déjà universelle. Comme par
-magie, voilà le théâtre mort qui se met en mouvement, qui se déblaye,
-qui reluit. J’avais la sensation de voir s’évanouir une à une, à son
-approche, les vieilles ombres fanées de la tradition et de l’esclavage
-artistique!
-
-»C’était comme une délivrance! La voilà qui arrive. Elle joue, elle
-triomphe, elle s’impose, et elle s’en va... Comme un grand navire
-laisse derrière lui--comment dites-vous? un remous?--oui, un
-remous--pendant longtemps l’atmosphère du vieux théâtre resta celle
-qu’elle y avait apportée. On ne parlait que d’elle dans la ville, dans
-les salons, au théâtre. Une femme avait fait cela! Et, par contre-coup,
-je me sentais libérée, je sentais que j’avais le droit de faire ce qui
-me plaisait, c’est-à-dire autre chose que ce qu’on m’imposait. Et, en
-effet, à partir de ce moment, on me laissa libre. Elle avait joué la
-_Dame aux camélias_, si admirablement! et j’étais allée chaque soir
-l’entendre et pleurer...
-
-»A présent, je l’attends, elle va revenir vendredi. J’ai hâte de la
-voir. Il me semble que j’ai des tas, des tas de choses à lui dire!»
-
-La conversation ne s’arrêtera plus désormais. La glace a fondu. Le
-sang paraît courir vite sous la peau fine et chaude de l’artiste. Ses
-longs doigts mystiques relèvent à chaque instant les boucles ondulées
-de sa chevelure. Elle prononce certains mots avec passion, en appuyant:
-«Bonté», «âme», «vie».
-
-Je l’interroge à présent sur tous les artistes français qu’elle connaît
-ou qu’elle a vus jouer, sur ses goûts littéraires, sur la vérité au
-théâtre, sur Ibsen, que sais-je encore? Et elle répond par petites
-phrases courtes. Elle parle très bien le français, mais quelquefois
-le mot nuancé qu’elle cherche ne vient pas, ce qui coupe le fil de sa
-pensée.
-
-... Elle ne saurait pas jouer la tragédie de Corneille ou de Racine.
-Elle ne peut dire des vers que dans des situations excessivement
-dramatiques. Elle comprend très bien, par exemple, la mort lyrique
-d’Adrienne Lecouvreur. Elle se figure qu’elle mourra ainsi elle-même,
-en déclamant des vers.
-
-... Elle a vu Réjane à Vienne dans _Ma Cousine_ et à Paris dans le
-_Partage_. Elle l’a trouvée très belle. On lui a dit qu’elle avait des
-points communs avec elle, mais elle n’en sait rien; quand elle est
-spectatrice, au théâtre, elle n’est que cela, elle se sent incapable
-de juger et de comparer, elle oublie qu’elle est elle-même artiste et
-pleure comme tout le monde.
-
-... Elle a vu Jeanne Granier jouer _Amants_. Elle estime beaucoup le
-talent de Maurice Donnay et trouve que Granier a joué son rôle d’un
-bout à l’autre dans une harmonie, dans une _ligne_ parfaites: c’était
-la perfection même.
-
---Ainsi, une chose très difficile qu’a faite Granier, au cinquième
-acte, quand les amants se revoient dans cette fête... Son ton léger, la
-dose minutieusement exacte d’émotion qu’elle a mise dans son retour
-vers le passé avec Georges Vétheuil, il me semble que je ne l’aurais
-pas conservée! Je n’aurais pas pu! J’aurais dramatisé plus qu’il n’eût
-fallu quand elle fait allusion à ses cheveux blanchissants, à l’âge
-qui s’avance et qui assagit... Oh! c’est que j’ai tellement peur de
-vieillir! Cette idée est ma plus grande souffrance et, malgré moi, je
-l’eusse montrée!
-
-... Elle n’a eu que des rapports très courtois avec la
-Comédie-Française. Elle s’est trouvée à Vienne et à Londres,
-différentes fois, avec les sociétaires; toujours ils se sont montrés
-pour elle de la plus grande bienveillance. Mme Bartet est allée la voir
-ces jours-ci.
-
-«Quelle jolie voix elle a! Quelle charmante femme!»
-
-Je lui demande quels sont les rôles qu’elle préfère jouer, ou plutôt
-quels caractères de personnages elle préfère?
-
-«Peut-on dire réellement qu’on _préfère_? L’artiste aime successivement
-tous les personnages qu’il incarne. Il n’y a que comme cela qu’il peut
-s’intéresser à son art et y intéresser les autres.
-
---Il doit y avoir pourtant des natures qui vous attirent, d’autres
-qui vous repoussent? Vous m’avez déjà dit que vous ne vous sentiez pas
-faite pour la tragédie. Par contre, incarneriez-vous avec plaisir des
-êtres de _réalisme pur_?»
-
-Elle réfléchit deux secondes, et répond:
-
-«Le _vérisme_? Non. La vie m’apparaît aussi intense, aussi _vraie_
-dans le rêve que dans la réalité. Et d’ailleurs, où est la vérité? Les
-héros de Shakespeare ne sont-ils pas vivants? Et ceux d’Ibsen? C’est
-vrai, j’ai un faible pour une réalité émue et comme enveloppée de
-rêve... J’ai failli jouer _La Princesse Maleine_, de Maeterlinck; j’ai
-une adoration folle pour ses dernières «marionnettes», _Aglavaine et
-Sélizette_. Laquelle de ces deux délicieuses femmes eussé-je préféré
-incarner? Je ne sais.
-
---Vous lisez donc beaucoup?
-
---Comment faire pour ne pas devenir bête? La vie de théâtre est la
-moins intellectuelle de toutes. Une fois qu’on sait son rôle, le
-cerveau ne travaille plus. Les nerfs seuls, la sensibilité, les
-recherches d’émotion, voilà ce qui travaille et ce qui occupe. C’est
-pourquoi, en général, il y a tant d’acteurs et d’actrices bêtes. Et qui
-dit bêtes, dit souvent aussi immoral et grossier. Aussi je n’ai jamais,
-jusqu’à présent, trouvé de véritable ami dans le milieu théâtral.
-Et quel dommage! Ce serait si bien de mettre de côté les calculs
-étroits, les petites compétitions, le cabotinage, en un mot, pour
-devenir des gens comme les autres! Et c’est ce qui fait qu’aussitôt
-mes représentations finies, vite, je me sauve, loin, bien loin, que je
-change de vêtements, que je change même de femme de chambre!»
-
-La Duse s’est peu à peu animée. Elle frappe à présent, avec violence,
-de ses doigts secs, le bois du guéridon.
-
-Mais, presque aussitôt, elle se met à rire d’elle-même, d’un rire frais
-et jeune. On apporte une carte: c’est un importun qu’il faut recevoir.
-Je me lève.
-
-«N’est-ce pas, dit-elle, il faut surtout aimer la vie? La mer, la
-verdure, le soleil,
-
- Et le reste est littérature!
-
-«C’est un vers admirable que je me répète chaque fois qu’une tuile me
-tombe sur la tête!»
-
-
-
-
-NOTES BIOGRAPHIQUES SUR LA DUSE
-
-
- 1er juillet 1897.
-
-J’ai fait parler plus haut la célèbre comédienne italienne sur ses
-goûts, ses impressions et les angoisses de ses débuts à Paris. Il n’est
-pas inutile de donner, de plus, quelques courtes notes sur son état
-civil et sa carrière artistique.
-
-Elle est née entre Padoue et Venise--en chemin de fer. Sa naissance a
-été enregistrée dans le petit village de Vigevano, le 3 octobre 1859.
-
-Son atavisme est remarquable. Un Duse jouait la comédie du temps de
-Goldoni, au dix-huitième siècle. Son grand-père fonda à Padoue le
-théâtre Garibaldi et son père, Alessandro Duse, jouait la comédie avec
-un certain mérite. Il était à la tête d’une troupe ambulante qui
-parcourait le Piémont et la Lombardie. Mais les femmes de sa famille
-ne montèrent jamais sur les planches. C’est elle la première. Elle
-tient à ce détail: c’est ainsi sans doute qu’elle explique que, produit
-d’ancêtres mâles de talent médiocre et de sensibilité artificielle,
-elle a bénéficié du côté féminin d’une hérédité de sensibilité vraie
-et de spontanéité naturelle. La complexité étonnante de ce caractère
-d’artiste pourrait peut-être trouver sa cause dans cette opposition
-héréditaire.
-
-Elle a débuté à _trois_ ans au théâtre! Elle ne se laissait conduire
-sur les planches qu’en rechignant. Longtemps elle conserva une sorte
-d’éloignement pour la scène. A douze ans, elle jouait, en tournée, le
-rôle de Francesca de Rimini! Malgré son jeune âge, elle fut acceptée
-sans encombre par le public. Elle obtint son premier succès à quatorze
-ans, dans _Roméo et Juliette_ qu’elle joua sur une scène en plein
-air, l’arena de Vérone. Elle y déploya une telle passion que la
-représentation tourna pour elle en véritable «triomphe». Néanmoins elle
-dut continuer sa vie nomade. Elle interprétait les drames français,
-_Kean_, _La Grâce de Dieu_, _Les Enfants d’Édouard_, etc., etc.
-
-Au dire de ses biographes, ce n’est seulement qu’en 1879, à Naples,
-qu’elle promit définitivement de devenir une grande artiste. Une grande
-tragédienne, Giacinta Pezzana, lui laissa jouer près d’elle le rôle de
-Thérèse Raquin où elle fut, assure-t-on, admirable.
-
-Elle fit ensuite partie de la troupe de Rossi, qu’elle quitta de plus
-en plus fréquemment pour essayer de voler de ses propres ailes. Dès
-lors, sa réputation ne fit que grandir. Il y a juste dix ans (1887)
-qu’elle commença ses tournées à travers l’Europe avec sa troupe à elle.
-Elle aborde successivement tous les rôles du répertoire français et
-quelques-uns du répertoire italien: la Camille d’_Horace_, _Fédora_,
-_Francillon_, _l’Étrangère_ (où elle joue alternativement les deux
-rôles de femme), _Magda_, _La Locandiera_, de Goldoni, _Divorçons_, _La
-Femme de Claude_, _L’Abbesse de Jouarre_, _La Princesse de Bagdad_, _La
-Visite de noces_, etc., etc.
-
-La Duse a été mariée. Elle a une fille de quatorze ans qu’elle fait
-élever dans un lycée d’Allemagne et qu’elle adore.
-
-On sait le grand cas qu’Alexandre Dumas fils faisait de son talent.
-Elle avait avec lui une correspondance suivie.
-
-Elle ne se trouva avec Dumas qu’une seule fois. Elle alla à Marly, en
-compagnie de Gualdo, un poète italien de grand talent, qui est resté
-un de ses amis fervents. Quand elle vit Dumas, avant même de prononcer
-un mot, elle se mit à fondre en larmes. L’écrivain fut forcé de la
-consoler, avec des paroles tendres de grand frère. Elle ne le vit plus
-jamais.
-
-L’Allemagne, la Russie, l’Autriche, l’Angleterre, l’Amérique
-l’accueillirent avec enthousiasme. Elle fut fêtée et choyée par la
-haute société européenne. Elle est très liée avec l’ambassadrice
-d’Autriche, à Paris, qu’elle vient visiter à chacun de ses voyages en
-France.
-
-Ses tournées sont fructueuses. En Europe, raconte son impresario, elle
-fait des salles de 16.000 francs, en Amérique, elle «vaut» 35.000
-francs par soirée. Elle dépense l’argent comme elle le gagne. Elle a
-des villas et des pied-à-terre aux quatre coins de l’Europe et même en
-Amérique: à Londres, à Rome, à Venise, à New-York.
-
-Détails particuliers: la Duse ne peut pas supporter les parfums, ni les
-bijoux--ni les importuns. Les journalistes--pas tous, espérons-le--sont
-ses bêtes noires.
-
-Lors de son dernier séjour à Copenhague, les reporters danois ont dû
-imaginer des «trucs» pour épier tous ses mouvements: l’un d’eux,
-improvisé cocher, a conduit sa voiture de la gare à l’hôtel; un autre,
-prenant la place d’un garçon, lui a servi son dîner; un troisième,
-déguisé en cordonnier, lui a pris mesure d’une paire de chaussures;
-trois autres, l’entrée des coulisses du Folketheâtre étant interdite
-formellement aux personnes étrangères, ont pu se faire engager comme
-machinistes et prendre ainsi des notes particulières.
-
-On a vu, pourtant, qu’elle sait, au besoin, faire des exceptions.
-
-C’est ce soir son début! Aujourd’hui, c’est donc son dernier grand jour
-de fièvre. Mais Mme Sarah Bernhardt lui a prédit un grand succès. Il
-faut l’en croire, car elle s’y connaît.
-
-
-
-
-DU MAQUILLAGE A LA PEINTURE
-
-
- 14 février 1897.
-
-Bientôt s’ouvrira dans les galeries Bernheim jeune, rue Laffitte,
-l’exposition de peintures, sculptures, miniatures, dessins, etc.,
-uniquement réservée aux artistes de tous les théâtres et aux musiciens
-de tous les pays, et qui sera faite au profit de l’Œuvre des artistes
-dramatiques et de l’Orphelinat des Arts.
-
-Un Comité s’était organisé à cet effet, qui a à sa tête Mme Sarah
-Bernhardt comme présidente, M. Max Bouvet, de l’Opéra-Comique, comme
-vice-président, et MM. Albert Lambert fils et Gaston Bernheim jeune
-comme secrétaires.
-
-Cette exposition sera une surprise!
-
-On ignore en effet, généralement, combien sont nombreux les artistes
-dramatiques et lyriques qui, en pratiquant l’art difficile du
-maquillage, en vivant au milieu du trompe-l’œil de la scène et des
-décors, ont pris goût à la peinture et à la sculpture et aux autres
-arts de l’œil et la main.
-
-Ce qu’on verra là sera pour le moins curieux.
-
-Déjà on sait les noms d’un certain nombre d’artistes qui concourent à
-cette exposition, et qui ne craindront pas de soumettre leurs «œuvres»
-à MM. Detaille et Bonnat, qu’on espère avoir dans le jury d’admission,
-lequel jury recevra d’ailleurs tout ce qu’on lui enverra, ou alors
-c’est qu’il n’y a plus d’égalité.
-
-Mme Sarah Bernhardt, élève de J.-P. Laurens et de Clairin pour la
-peinture, de Falguière pour la sculpture, et qui dès longtemps a fait
-ses preuves, exposera le buste de Girardin, le masque de Damala mort,
-et probablement le buste de M. Sardou, s’il est fini.
-
-Le vice-président de l’Œuvre, M. Max Bouvet, l’un des meilleurs
-artistes de M. Carvalho, est un professionnel de la peinture. Élève
-de Cormon, il a exposé plusieurs fois aux Champs-Élysées, a même été
-médaillé en 1893, pour un paysage que l’État a acheté ensuite. Je
-causais l’autre jour avec lui de ses deux arts, et il m’a fait d’assez
-originales confidences:
-
---Mais je préfère cent fois la peinture au théâtre, et j’ai bien
-l’intention de me retirer de la scène, aussitôt que je le pourrai, pour
-me consacrer exclusivement à la peinture. Quand je peins, moi, je n’ai
-pas de besoins! Des toiles, de la couleur, des pinceaux, une pipe et du
-tabac, voilà tout! Aussi, allez, dès que j’aurai cinq sous de côté, je
-m’en irai! Je m’en irai bien loin, en Bretagne, peindre des crépuscules
-au bord de la mer. Je reviendrai à Paris, de temps en temps, voir,
-par comparaison, si je suis en progrès, chercher des critiques, me
-retremper enfin, et puis, cela fait, je repiquerai des deux vers les
-plages de l’Armorique, avec une joie!...»
-
-On ne peut pas donner aujourd’hui la liste complète des œuvres qui
-figureront à cette exposition. D’ailleurs, toutes les adhésions ne sont
-pas encore arrivées. Mais ne sait-on pas que M. Mounet-Sully fait de la
-sculpture, que même il s’amuse à sculpter quelquefois les figures qu’il
-doit porter sur la scène? C’est ainsi qu’il exposera sans doute un
-_Œdipe_, et, en plus, un médaillon de Pasteur. M. Albert Lambert fils
-fait des dessins et des charges; M. Le Bargy exposera des illustrations
-de _Don Juan_; Mlle Reichenberg dessine au crayon; Mme Pierson peint
-des natures mortes; la regrettée petite Thomsen dessinait à ravir et
-peignait des aquarelles délicieuses; M. Delaunay fils est peintre; Mme
-Lerou, aquarelliste; Coquelin cadet a des crayons; M. Volny annonce
-un immense dessin qui sera une copie de Cabanel: _Adam et Ève_, et un
-portrait-aquarelle de M. George Ohnet.
-
-M. Joliet dessine très bien; M. Albert Lambert père est sculpteur;
-M. Saint-Germain dessine les chats avec une habileté surprenante; M.
-Gobin, du Palais-Royal, est un paysagiste convaincu; M. Lassouche,
-dessine des caricatures; M. Duquesne, le Napoléon de _Madame
-Sans-Gêne_, fait de la peinture; M. Eugène Damoye et M. Dorival,
-de l’Odéon, sont peintres également; Mme Jane Hading a, dit-on,
-la spécialité des croquis mortuaires; M. Victor Maurel fait de
-la peinture--d’idées et d’impressions mélangées; M. Fugère, de
-l’Opéra-Comique, peint des paysages et des natures mortes; M. Mondaud,
-baryton, a été peintre de fleurs, à Bordeaux; MM. Laurent, Lubert et
-Viola, ténors, sont paysagistes; M. Gresse fils, basse, fait de la
-caricature; M. Belhomme, basse, dessine; Mlle Nina Pack est peintre.
-
-A citer encore: MM. Louis Fourcade, de l’Opéra (peinture); Montigny,
-du Vaudeville (paysages); Fontbonne (paysages); Mme Renée de Pontry,
-sculpteur, qui exposera les bustes de Christine Nilsson, du prince
-Karageorgewitch (en bronze) et de Brémont (en marbre); Mlle Craponne,
-du théâtre de Lyon, de la peinture; Mmes Netty, France, Virginie
-Rolland, Jane Morey (du Vaudeville), MM. Alexandre fils, du Châtelet;
-Prosper de Witt, de Bruxelles, etc., etc.
-
-Mais il arrive tous les jours, de tous les coins de la France, des
-adhésions nouvelles à la galerie de la rue Laffitte, on affiche des
-placards dans tous les théâtres de la province et de l’étranger. Et,
-quand s’ouvrira, du 15 au 20 avril, chez Bernheim, l’exposition des
-Artistes, ce ne sera vraiment pas là un spectacle ordinaire. On pourra
-s’y rendre de confiance: on en aura pour son argent.
-
- * * *
-
- 4 mai 1897.
-
-Un de ces vieux clichés, comme il s’en fane tous les jours,
-prétend que les arts sont frères. Les voici, au contraire, qui se
-concurrencent! L’exposition des peintures et des sculptures des
-artistes lyriques et dramatiques s’ouvre demain mercredi dans les
-galeries Bernheim jeune et fils, 8, rue Laffitte. Elle durera jusqu’au
-30 mai. On peut y aller, on doit même y aller. Le produit des entrées
-est destiné à la caisse de l’Association des artistes.
-
-Nous avons pu, en privilégié, voir donner la dernière couche de vernis
-à ces produits des comédiens et comédiennes de ce temps. Il serait trop
-facile d’en rire, il serait exagéré d’en pleurer. On est d’ailleurs
-prévenu, dès l’entrée, qu’on n’y met pas de prétention. Mlle Rachel
-Boyer, de la Comédie-Française, a dessiné, de ses mains spirituelles
-l’affiche de l’exposition: c’est un Romain, ou un pompier, déguisé en
-pantin dont on voit les ficelles. De ses bras articulés il tient, à
-droite, un pinceau qui pourrait être un sceptre, à gauche une palette
-qui est un bouclier; un petit cœur percé d’une flèche est dessiné sur
-le biceps gauche.
-
-L’exposition est au premier étage. On me donne un catalogue; je l’ouvre
-et--déception!--je ne retrouve pas les vers qu’avait écrits, en
-préface, et sans vouloir les signer, la plus accorte des soubrettes de
-la Maison de Molière.
-
-N’importe, je les sais par cœur, et les voici qui me montent aux lèvres:
-
- Les Comédiens et les Chanteurs,
- L’été, forment la ribambelle
- Qu’on voit assiéger les hauteurs
- Où la nature est le plus belle.
-
- Ils font des dessins et des vers,
- Ils veulent tous croquer le site
- Qui, pendant les sombres hivers,
- Gardera le soleil au gîte.
-
- Les peintures et les pastels
- Qui sous nos yeux vont apparaître,
- Ruisseaux, chaumes, lilas, castels,
- Sont les doux souvenirs du reître,
-
- Du marquis ou bien du valet,
- De Turcaret, roi des finances,
- Du baryton, du ténor et
- Du jeune premier en vacances.
-
- Pour un but plein de charité,
- Nous avons fait cet assemblage.
- Voyez combien le Comité
- A réussi son étalage.
-
- Nous avons des tableaux très gais
- Peints par une reine tragique,
- Et tel dramatique sujet
- Est l’œuvre d’un acteur comique.
-
-Nous voici devant l’exposition de Mme Sarah Bernhardt, les bustes de
-Louise Abbema, de Régina Bernhardt, en marbre, et d’Émile de Girardin,
-en bronze, et la poétesse dit:
-
- La sculpture est un art divin:
- Voyez ces bustes mirifiques,
- Voyez M. de Girardin,
- Modelé par des doigts magiques.
-
-Plus loin, c’est l’envoi de Mme Blanche Pierson, un double tableau, qui
-tient tout un panneau: _Le Noël des pauvres_ et _Le Noël des riches_.
-D’un côté, un gros sabot d’où sortent une poupée en carton, un ballon
-d’un sou, une toupie, un petit cheval, une trompette, un chapelet et
-un rond de boudin; délicieuse imagination! De l’autre, autour d’une
-pantoufle fourrée de cygne, un bracelet d’or, un riche collier de
-perles, un miroir sans reflet, un éventail. Ce n’est rien, mais cela
-parle au cœur!... Aussi la poétesse en dit éloquemment:
-
- Voyez ce diptyque réel:
- L’agape du riche suivie
- Du souper pauvre, à la Noël,
- --Sujet amer comme la vie.
-
-Mais nous sommes devant le vrai clou de l’exposition: les paysages et
-les marines de Bouvet.
-
- Et ces cailloux, cailloux si bleus
- Qu’ils donnent leur nom à la lande,
- Sont d’un chanteur, peintre amoureux
- Des flots de la plage normande.
-
-En effet, Bouvet a envoyé là dix paysages bretons, quoi qu’en dise la
-rime, dont quelques-uns sont des merveilles de coloris tendre et de
-poésie. L’un de ces tableaux a figuré au Salon des Champs-Élysées:
-c’est _la Lande des cailloux_, à nu devant la marée basse et le
-crépuscule, indiscutablement impressionniste; Bouvet aime cette heure
-changeante et troublante, et il excelle à faire palpiter les rayons
-de la lune levante sur les flots à peine agités. Il rêve de devenir
-seulement un peintre, et il faut l’y encourager:
-
-Et la poète conclut:
-
- Le _planches_ sont sœurs du burin!
- Ce sont là nos humbles oboles.
- Nous remplissons notre destin:
- Des _actes_ après des paroles!
-
- Enfin, lorgnez et regardez
- Tous les bustes, toutes les toiles.
- Vite, approchez... vite, achetez
- Les bolides de vos Étoiles!
-
-J’ai compté 170 toiles, dessins ou sculptures. Mais je n’ai pas pu les
-noter tous. Relevons seulement au hasard: cinq toiles de Mme Brémont,
-des portraits surtout où la finesse ne manque pas; quatre toiles de
-Mme Foyot d’Alvar (la créatrice d’_Aïda_ à l’Opéra), entre autres des
-chrysanthèmes et des hortensias pleins de fraîcheur; une jolie marine
-et une petite maison d’opéra-comique de Fugère (Opéra-Comique); le
-portrait de sa mère par M. Gailhard, directeur de l’Opéra, qui en vaut
-bien d’autres; quatre pastels de M. Joliet, de la Comédie-Française;
-des fleurs de Mme Judic et le portrait de sa vache Manette, les pieds
-dans l’eau, que la grande critique a déjà consacrés; des dessins
-de M. Alb. Lambert fils, un Mounet-Sully qui a les jambes un peu
-courtes, mais qu’importe! de belles pensées de M. Viola; deux toiles
-de Mlle Jane Morey, du Vaudeville, dont l’une s’appelle _Douloureuse_,
-symbolique allusion sans amertume à la pièce de Maurice Donnay dont
-elle n’est pas; une caricature de Gobin, du Palais-Royal, par lui-même;
-un village de Mlle Diéterle, des Variétés, et deux plats de fleurs
-et de fruits en relief; un tableau de M. Paul Blaque, qu’on ira
-voir exprès: ce sont les ruines du Château-Gaillard, que le peintre
-a voulues réelles: il y a collé des graviers, très gros au premier
-plan, plus fins aux plans suivants, il les a peints et vernis, ce qui
-donne un aspect criant de sincérité à cette œuvre d’un genre nouveau;
-ajoutons que les graviers viennent directement des Andelys, de sorte
-qu’il n’y a pas à s’y méprendre. On a envie de marcher dessus.
-
-Quoi encore? Une mer de M. Boudouresque, deux toiles de M. Brémont, un
-bouquet de fleurs de Mlle de Craponne, des caricatures de M. Giraud,
-de l’Opéra: M. Lapissida, débraillé, les mains dans les poches, des
-verrues sur la face, un œil malin et l’autre naïf, d’après nature; M.
-Reyer, campé dans une posture de danseur; M. Gailhard, en conquistador,
-sombre et ennuyé comme à l’ordinaire; des Volny, des bustes de Renée de
-Pontry, etc., etc.
-
-En descendant de l’exposition des comédiens et comédiennes, où vous
-n’aurez pas perdu votre temps, vous pourrez voir des Ziem, des Corot,
-des Daubigny, qui ne vous paraîtront pas plus mal pour cela.
-
-
-
-
-MADAME DUSE A L’AMBASSADE D’ITALIE
-
-
- 2 juillet 1897.
-
-Ceux qui sont un peu au courant des goûts de la grande artiste
-italienne n’apprendront pas sans quelque étonnement qu’elle a failli
-hier à toutes ses habitudes en acceptant l’aimable invitation de
-l’ambassadrice et de l’ambassadeur de son pays. Il n’a pas fallu
-moins, en effet, de la bonne grâce simple et charmante de la comtesse
-Tornielli pour décider la timidité et la réserve presque sauvages de
-l’originale artiste à surmonter les affres d’un déjeuner donné en son
-honneur à l’hôtel de la rue de Grenelle.
-
-Dimanche dernier encore, fuyant les importuns et les soucis de sa
-situation, elle s’était échappée de son hôtel, et toute seule, à pied,
-on aurait pu la voir errer le long des quais de la Seine, et finalement
-s’embarquer à bord d’un bateau-mouche, parmi la foule tumultueuse
-du dimanche, aller jusqu’à Saint-Cloud, écoutant les conversations
-puériles et reposantes des gens du peuple, puis se perdre sous les
-ombrages frais du grand parc, rêveuse et seule toujours.
-
-La voici pourtant, ce matin, en toilette blanche et crème, assise sur
-un fauteuil, entre Mme Louis Ganderax et la comtesse de Wolkenstein,
-ambassadrice d’Autriche; sa figure mate, encadrée de cheveux noirs
-éclairés çà et là de fils d’argent, sourit gaiement grâce à ses
-admirables dents blanches, et ce sourire est d’une fraîcheur enfantine
-et virginale, tandis que ses beaux yeux asymétriques ont cet air à
-la fois étonné et mélancolique qui inscrit sur sa figure au repos un
-délicat et troublant problème.
-
-Tous les invités sont là: le comte Primoli, MM. Victorien Sardou,
-Roujon, directeur des beaux-arts; Édouard Pailleron, Paul
-Deschanel, l’ambassadeur d’Autriche-Hongrie et la comtesse de
-Wolkenstein-Trostburg, la comtesse Greffulhe, le prince A. de Chimay,
-comtesse Rostopchine, Jules Lemaître, Bonnat, Brieux, Georges de
-Porto-Riche, Mounet-Sully, Imbert de Saint-Amand, Luigi Gualdo, le
-chevalier Polacco, secrétaire d’ambassade; marquis et marquise Paulucci
-dei Calboli, vicomte et vicomtesse Melchior de Vogüé, et moi.
-
-La comtesse Tornielli invite M. Paul Deschanel à offrir son bras à
-Mme Duse, et l’on va se mettre à table. L’ambassadrice a à sa droite
-le comte de Wolkenstein, à sa gauche M. Paul Deschanel, voisin de Mme
-Duse. L’ambassadeur a à sa droite la comtesse de Wolkenstein, à sa
-gauche la comtesse Greffulhe.
-
-Déjeuner charmant dans la pénombre fraîche de la haute salle embaumée
-par le parfum des roses de France dont le milieu de la longue table est
-couvert. Les regards discrets et sympathiques vont à l’artiste, à qui
-tous ceux qui sont là doivent la pure émotion de la douleur et de la
-passion ou de son irrésistible charme. Éléonora Duse doit sentir peser
-délicieusement sur elle cette atmosphère de gratitude et de silencieuse
-admiration, car sa vivante physionomie s’avive encore de gaieté; elle
-rit comme une enfant aux propos de ses voisins, et ceux qui ne l’ont
-vue que dans ses rôles dramatiques s’étonnent et s’émerveillent de la
-candeur joyeuse de son rire.
-
-Le repas terminé, on descend un instant au jardin. La comtesse
-Tornielli se multiplie près de ses invités qui, chacun séparément,
-se trouvent d’accord pour vanter l’idéale simplicité et le charme
-naturel de la grande artiste italienne. Au milieu de cette verdure
-attendrie des arbres et des pelouses, la comtesse Greffulhe, habillée
-de mousseline vert pâle ou turquoise malade, deux ou trois bijoux
-d’émeraude au corsage et aux oreilles, une ombrelle verte à manche de
-verre transparent, a l’air, avec sa svelte taille, d’une gracieuse et
-poétique émanation des feuilles et des herbes du jardin. Tout le monde
-remarque cette harmonie inattendue et de haut goût, et chacun lui en
-fait compliment.
-
-Dans un coin, Mme Duse a causé avec M. Sardou; elle a écouté Jules
-Lemaître lui demandant, quand elle reviendra, d’ajouter à son
-répertoire quelques pièces plus modernes; quelqu’un lui conseille
-de jouer en français; on lui demande ses impressions sur le public
-parisien, et très simplement, en quelques mots sincères, elle dit sa
-reconnaissance et sa joie de l’accueil si spontanément sympathique
-qu’elle en a reçu; on l’interroge aussi sur ses projets: elle va
-partir avec bonheur pour la Suisse où elle se reposera, dans la
-verdure, la fraîcheur et la solitude, de ce terrible mois de travail
-et de soucis; M. Mounet-Sully lui dit qu’il n’oubliera jamais
-sa représentation de la _Dame aux camélias_ et qu’il ira samedi
-l’applaudir encore avec tous les artistes de Paris; Mme Duse lui
-demande, en revanche, une loge pour pouvoir l’applaudir le même soir
-dans _Œdipe_, au Théâtre-Français...
-
-Puis on monte dans un salon du premier étage, où l’ambassadrice prie
-la comtesse de Guerne de chanter quelques airs en italien. Accompagnée
-par son frère, le comte Henri de Ségur, la comtesse de Guerne, nièce
-de la comtesse Tornielli, chante en effet, de sa belle voix souple et
-sûre, avec un art délicat et accompli, _la Rondinella pellegrina_, de
-Petrella, l’air de _la Linda di Chamonix_, de Donizetti, et l’_Agnus
-Dei_ de _Mors et Vita_, de Gounod.
-
-Après quoi les hôtes de l’ambassadeur et de l’ambassadrice d’Italie
-se séparent, en prenant,--comme disait quelqu’un--un dernier rayon à
-l’Étoile, qui, à son tour, disparaît, modestement, silencieusement,
-comme elle était venue.
-
-
-
-
-LA DUSE DEVANT LES COMÉDIENS FRANÇAIS
-
-
- 4 juillet 1897.
-
-J’ai peur en prenant ma plume, oui, peur de ne pas savoir raconter--en
-quelques instants rapides,--comme je devrais le faire, la puissante,
-la profonde émotion de ces trois heures de représentation où une salle
-entière, composée, au hasard de l’arrivée des demandes, de la fleur des
-comédiens français, d’hommes de lettres connus, de grands peintres, de
-sculpteurs célèbres, a fait à une artiste étrangère la plus vibrante,
-la plus enthousiaste, la plus poignante des manifestations qu’il soit
-possible de voir.
-
-Je ne sais si les annales de l’art dramatique recèlent un cas pareil
-à celui-là, mais c’est un fait important pour l’histoire du théâtre
-en France, et qu’il faut noter simplement, sincèrement, comme en un
-procès-verbal de l’émotion humaine.
-
-Tant qu’il s’était agi de l’enthousiasme public, on a pu, avec un peu
-de mauvaise foi et de parti pris, soutenir que le succès spontané qui
-était allé à la Duse lui était venu de snobs incompétents ou de salles
-composées d’étrangers! Mais lorsque, grâce à l’idée brave et hardie de
-M. Sarcey, l’artiste italienne s’est trouvée devant la foule accourue
-de toutes les régions de l’art, lorsque la majorité de cette foule a
-été, statistiques en main, composée de l’élite des comédiens de Paris,
-l’heure devint alors intéressante pour les admirateurs de l’artiste,
-de contrôler la source de leur enthousiasme et la qualité de leur
-émotion...
-
-C’était donc hier.
-
-La vaste salle de la Porte-Saint-Martin était bondée du haut en bas,
-débordait jusque dans les couloirs. Voici, d’ailleurs, au hasard,
-quelques noms recueillis:
-
-Prince et princesse de Bulgarie, loge 41, avec leur suite; prince
-et princesse Murat, comtesse de Wolkenstein, ambassadrice
-d’Autriche-Hongrie; ambassadeur d’Italie et comtesse Tornielli, marquis
-et marquise Paulucci, comte et comtesse Aimery de La Rochefoucauld,
-comtesse A. de Chevigné, comtesse Greffulhe, vicomtesse de Courval,
-marquise de Chaponey, Mme Kinen, comtesse de Guerne, M. et Mme Ridgway,
-M. et Mme L. Ganderax, comtesse Potocka, comtesse de Béarn, princesse
-François de Broglie, comte Henri de Ségur, comtesse Lydie Rostopchine,
-comte et comtesse d’Aunay, Mme Kirewsky, Mlle de Freedericksz, comte
-Robert de Fitz-James, comte Antoine de Gontaut-Biron, M. et Mme
-Ferdinand Bischoffsheim, vicomtesse de Croy, marquis de Novallas, baron
-Edouard Franchetti, M. et Mme Henri Baignières, M. et Mme Strauss, née
-Halévy, comtesse et Mlle Branicka, comte et comtesse Jacques de Bryas;
-
-Mme Maxwell Heddle, prince et princesse de Poix, duc et duchesse de
-Gramont, baron Imbert de Saint-Amand, marquis de Torre Alfina, M.
-Polacco, prince Giovanni Borghèse, prince Strozzi, Mme Jeanne Raunay,
-docteur Raïchline et Mme Raïchline, Mme Ouarnier, Fiérens-Gevaert,
-Aderer, le ministre de l’instruction publique, M. Roujon, directeur des
-beaux-arts; le ministre de la guerre et Mme la générale Billot;
-
-Les deux Mounet, Le Bargy, Georges Berr, Worms, Villain, Duflos,
-Joliet, Laugier, de Féraudy, Prud’hon, Boucher, Baillet, Albert
-Lambert, Delaunay, Fenoux, Esquier, Veyret; Mmes Hadamard, Hamel,
-Rachel Boyer, Nancy Martel, Bertiny, Lynnès, Moreno, Reichenberg,
-Dudlay, Pierson, du Minil, Fayolle, Marsy, Ludwig, Kalb, Brandès,
-Frémaux, Lerou, Lainé-Luguet, Lara, Wanda de Boncza; M. et Mme Leitner,
-M. et Mme Silvain, M. et Mme Truffier, M. et Mme Leloir;
-
-Théodore Dubois, Segond-Weber, Pasca, Théo, Jules Lemaître, Jane
-Hading, Jeanne Granier, Sarcey, Brisson, Fériel, Marie Samary, les
-trois Coquelin, Samé, Dumény, Réyé, Natanson, Mary Deval, Emile Simon,
-Grand, José Dupuis, Baron, Fernand Le Borne, Gémier, Henry Mayer,
-Antoine, Renot, Danbé, Georges de Porto-Riche, Taillade, Paulin-Ménier,
-Lavedan, Faguet, Alice Lavigne, Fugère, Cheirel, Got, Mme Henriot, Mme
-Malvau, le comte Primoli, Tirman, Paul Deschanel, Gailhard, Carvalho,
-Lamoureux;
-
-Paul Meurice, Marcelle Lender, Henri Rochefort, Jacques Normand,
-Larroumet, Pierre Berton, René Luguet, Emile Zola, Parodi, Marcel
-Prévost, Léon Bonnat, Mlle Loventz, Claveau, Rodenbach, de Cottens
-et Paul Gavault, Ernest La Jeunesse, Chevassu, Montcharmon, Gustave
-Roger, de La Charlotterie, Mme veuve Alex. Dumas, Mme Colette Dumas,
-Mme d’Hauterive, Galipaux, Dieudonné, Maugé, Gobin, Pellerin, Lamy,
-Mary Gillet, Rochard, Marx, Mello, Francès, Laborie, marquis de Massa,
-général Freedericksz, Ludovic Halévy, Rose Caron, Rosa Bruck, Pozzi,
-Ganderax, Albert Carré, Maury, Samuel, Suzanne Devoyod, du Tillet;
-
-Frédéric Masson, Léa et Dinah Félix, Victor Roger, Paul Alexis,
-Mévisto, Tagliafico, Vibert, Mérignac, Pinero, Marcella Pregi, Coudert,
-Ginisty, Geffroy, Gildès, Andrée Mégard, Burkel, Marthe Mellot, Ellen
-Andrée, Léo Claretie et Mme Claretie, de Joncières, Cléo de Mérode, Y.
-Lambrecht, Alvarès.
-
-Dans la salle, une attente fiévreuse. Un certain nombre de ceux qui
-sont là ont déjà vu l’artiste et la qualité des choses dites sur elle
-a excité la curiosité, l’intérêt, sans doute même éveillé l’idée d’une
-révolte, d’une réaction contre les opinions faites. Sera-ce un combat?
-sera-ce une apothéose? Émouvant problème, comme celui qui se dresse
-dans un cirque, quand apparaît sur l’arène, pour lutter contre les
-«Remparts» et les «Terreurs», un amateur inconnu, sans autre défense
-que sa force confiante et sa loyauté.
-
-Mais voici que le rideau se lève sur la _Cavalleria_. Dès la première
-scène, pris par la mimique douloureuse, la démarche désespérément lasse
-de Santuzza, des rangs de fauteuils applaudissent... Et désormais,
-à chaque minute du bref drame italien, cette salle de spécialistes
-avertis de tous les moyens du métier, de techniciens perspicaces,
-d’observateurs lucides, soulignera par des bravos chaque accent juste,
-chaque mouvement réel, chaque regard éloquent de la grande artiste. De
-scène en scène, l’enthousiasme grandit, des murmures discrets circulent
-qui colportent l’admiration collective, et l’atmosphère de la salle
-est créée, définitive, et c’est fini, je sens que la bataille est déjà
-gagnée, trop vite pour mes goûts de combat, juste à temps pour que la
-beauté de cette salle unique fût complète et pure. Car on pouvait noter
-là un phénomène admirable, miraculeux, de la force et de la noblesse
-de l’art vrai: ce que cette assemblée d’artistes applaudissait avec
-cette frénésie unanime, ce n’était pas seulement ce qu’elle percevait
-si clairement du génie de la Duse, ces bravos ne signifiaient pas
-seulement l’éloge compétent de camarades ébranlés par la traduction
-synthétique d’une vie d’émotion, de douleur, d’amour dont le raccourci
-palpitait devant eux, ces applaudissements allaient au delà encore! Ils
-étaient la traduction inconsciente, impulsive de leur amour pour leur
-art, c’était l’hommage ému qu’ils envoyaient plus loin qu’à l’artiste
-passagère, c’était leur idéal qu’ils saluaient, c’était leur art
-ennobli devant qui ils se sentaient agrandis eux-mêmes, et qui leur
-donnait de l’orgueil! Oui, c’est bien ce sentiment de gratitude infinie
-qu’a dû sentir la Duse quand montait vers elle le tonnerre incessant
-des ovations!
-
-Que dire du reste de cette représentation inouïe?
-
-Après chaque acte joué, après la _Cavalleria_, après ce cinquième acte
-de _La Dame aux Camélias_, que la Duse n’a jamais si bien joué--au
-dire de ses amis,--parmi la foule des couloirs, il m’a été impossible
-de recueillir _une seule_ note discordante dans l’émotion générale. Je
-rencontre les meilleurs artistes de la Comédie-Française, et les plus
-célèbres d’entre les «solitaires», Coquelin, Taillade, Marie Laurent,
-que sais-je encore? Je recueille de leur bouche l’accent sincère d’une
-admiration sans mélange; non seulement je vois les yeux des femmes
-rougis et mouillés, mais les yeux des comiques les plus exaspérés sont
-aussi trempés de larmes...
-
-Quand le rideau se lève sur le deuxième acte de _La Femme de Claude_,
-un mouvement se fait dans la salle. Après Santuzza, traînant
-péniblement les pieds sur le sol raboteux du village sicilien (car
-on avait eu cette illusion!), après Marguerite Gautier, moribonde
-et négligée, voici Césarine, triomphante et belle d’une beauté
-d’empoisonneuse et de damnée! Cette transformation magique a produit
-une longue sensation. L’actrice en eut conscience, sans doute, car
-jamais son sourire n’eut plus de charme pervers et jamais son œil plus
-d’éclat vénéneux...
-
-Le rideau est tombé, après des interruptions sans nombre, sur le
-deuxième acte de _La Femme de Claude_ qui clôturait ce spectacle,
-l’orchestre s’est levé, des tonnerres de bravos et de vivats ont
-retenti par toute la salle, les mouchoirs et les chapeaux s’agitent,
-les fleurs pleuvent des avant-scènes, on crie: «Au revoir! au revoir!
-au revoir!» Et dix fois le rideau a dû se relever devant l’artiste
-émue, qui ne pouvait cacher sa joie idéalement descendue dans l’ivresse
-de son sourire!
-
-La coulisse a été envahie ensuite par la foule des artistes. Les uns
-voulaient seulement la revoir, les autres l’embrasser, d’autres lui
-demandaient l’une des roses qu’elle tenait à la main. Pendant une
-heure, le défilé n’a pas cessé. J’ai vu là de jeunes comédiennes et de
-vibrants comédiens d’avenir la regarder de loin, des larmes aux yeux,
-n’osant s’approcher d’elle... Coquelin veut absolument jouer une fois
-avec elle et l’engage à jouer en français.
-
-«Cela vous serait si facile! Essayez! Vous verrez quel succès!»
-
-Mme Marie Laurent vient aussi, et, lentement, avec de graves paroles,
-lui dit son admiration.
-
-L’ambassadeur et l’ambassadrice d’Italie arrivent à leur tour, la
-complimentent, l’air heureux.
-
-Et sa troupe, qui repart aujourd’hui pour l’Italie, attend, pour lui
-faire ses adieux, que le flot des visiteurs se soit écoulé.
-
-«Allez, allez, vous êtes libres! Merci, merci tous, mille fois.»
-
-Elle les embrasse, très émue. Ils la regardent très affectueusement.
-
-Je lui demande enfin:
-
-«Quand partez-vous?»
-
-Et, en riant de ses idéales dents blanches:
-
-«Jamais! jamais! Je ne quitte plus la France!»
-
-
-
-
-QUELQUES LETTRES SUR QUELQUES QUESTIONS
-
-
- 14 août 1897.
-
-Généralement, au mois d’août, les gens de lettres se sont déjà assez
-reposés pour qu’il soit permis de les ennuyer un peu... De plus, les
-auteurs dramatiques ont réglé depuis longtemps leur bilan, et ils ont
-dû suffisamment ruminer les événements de la dernière saison pour que
-leur opinion soit faite sur les questions controversées l’hiver.
-
-Voici les quelques points sur lesquels ont porté mes investigations
-près d’une quarantaine d’auteurs dramatiques, jeunes et vieux, choisis
-dans les genres les plus divers.
-
-Aux auteurs de comédies modernes, il fallait poser ces questions que
-l’actualité impose:
-
---_Êtes-vous partisan de la pièce à thèse au théâtre? Pensez-vous
-que l’art dramatique a pour but la moralisation, ou, au contraire,
-êtes-vous pour l’impartialité de l’œuvre d’art se justifiant par des
-raisons de beauté et de vérité seulement?_
-
---_Peut-on exécuter une pièce à thèse avec des personnages concrets
-inspirés de la réalité? Ou bien est-on condamné à n’y employer que des
-personnages conventionnels, généraux et abstraits?_
-
---_En ce moment, croyez-vous à un mouvement vers la littérature
-dramatique synthétique, ou plutôt à un mouvement vers la littérature
-dramatique analytique?_
-
---_Croyez-vous à l’efficacité, pour le succès d’une pièce, de
-l’exactitude et de la minutie de la mise en scène, du luxe des décors,
-de l’ameublement et des toilettes?_
-
---_Va-t-on vers plus ou moins de mise en scène?_
-
-Aux auteurs comiques, aux humoristes, il fallait demander:
-
---_A quoi attribuez-vous le développement des cafés-concerts et des
-«bouisbouis»?_
-
---_Pensez-vous qu’ils soient nuisibles aux théâtres et que les
-directeurs aient raison dans leur croisade contre eux?_
-
---_Le succès des pièces en un acte sur les petites scènes non classées
-n’annonce-t-il pas un retour du goût public vers les spectacles coupés?_
-
---_Êtes-vous_ sincèrement _convaincu que le drame historique et en vers
-manque de débouchés?_
-
---_Que savez-vous du succès de vos pièces en tournée? Quelle
-comparaison avez-vous faite entre les différents publics qui les ont
-entendues?_
-
---_Quel sera, cet hiver, le goût du snobisme des abonnés de l’_Œuvre_?_
-
---_Quel moyen d’empêcher les femmes de conserver leur chapeau sur la
-tête au théâtre?_
-
-Aux poètes des drames en vers, aux auteurs des drames populaires, il
-fallait demander:
-
---_Que pensez-vous de l’évolution présente du genre que vous avez
-exploité «avec tant de succès?»_
-
---_Le goût public indique-t-il qu’il y a urgence à ouvrir de nouvelles
-scènes aux drames en vers? S’il s’en créait de nouvelles, trouverait-on
-des interprètes suffisants?_
-
---_Croyez-vous à l’introduction du vers libre dans le drame en vers?_
-
-_Etc., etc._
-
-Ces questions ont été mêlées, selon les compétences supposées des
-auteurs.
-
-
-M. Alphonse Daudet
-
-comme toujours nous apporte la clarté.
-
- Champrosay, 7 août 1897.
-
-Voilà bien des questions, mon cher Huret. Je vais essayer d’y répondre,
-dans l’ordre où vous me les posez, et aussi sommairement que possible.
-
-1º Le théâtre vous semble aller vers les pièces à thèse. Vous me
-demandez si je crois à un mouvement durable?
-
-Je ne le crois pas. Chez nous, pour l’instant, rien ne saurait être de
-durée. Au théâtre, comme ailleurs, je ne vois qu’inquiétude, agitation,
-trépidation et des bicyclettes sur toutes les routes.
-
-2º Si l’on peut donner à une pièce à thèse des personnages réels,
-vivants, concrets?
-
-Forcément, malgré toute l’habileté de l’auteur, et sa souplesse à
-imiter la vie, les personnages de ce genre de pièce ont quelque chose
-de rigide, d’implacable. N’importe où ils vont, ils y vont avec un
-billet d’aller et retour en poche. Il leur manque l’imprévu, le
-délicieux illogisme de la vie.
-
-3º Si je ne trouve pas qu’il y ait excès dans le souci actuel
-d’exactitude minutieuse de mise en scène, décors, ameublements?
-
-Certes oui, il y a excès dès lors qu’il y a minutie; puisqu’au théâtre
-la minutie se perd, disparaît. Chercher la _dominante_ des choses et
-des êtres, s’y tenir. Tout le reste est inutile. Quant aux réactions
-exagérées dans le sens de la simplicité, elles font sourire. On vous
-parle de _reconstitutions shakespeariennes_ pour cet hiver... Allons,
-tant mieux!
-
-Et puis vous voudriez m’interroger aussi sur les causes du succès des
-bouisbouis, cafés-concerts, la _mort_ du drame historique, etc.
-
-Tout cela, mon ami Huret, c’est beaucoup d’affaires.
-
-Il faudrait parler de la cherté et de l’incommodité des places, de la
-longueur des pièces et de leurs entr’actes; de la paresse du public
-français, paresse venant surtout d’une trop rapide compréhension; du
-peu d’attention que nous portons à toutes choses, du besoin de se
-mettre en scène qui dévore tous les spectateurs, les empêche d’écouter,
-cabotins eux-mêmes... Mais c’est tout un livre que vous me demandez.
-Venez me voir un jeudi. Nous le causerons, ce livre!
-
- Votre
- Alphonse DAUDET.
-
-
-M. Paul Hervieu.
-
-va peut-être un peu embarrasser M. Jules Lemaître, l’éminent critique
-de la _Revue des Deux-Mondes_:
-
- Trouville, 26 août 97.
-
-Oui, mon cher Huret, j’étais en vacances, quand votre lettre m’est
-parvenue; et, dans le plaisir de vous répondre, c’est encore y rester,
-quoique vous m’ayez mis en face de bien laborieuses questions.
-
-Vous me demandez «si je suis toujours convaincu que l’on peut faire une
-pièce à thèse avec des personnages concrets, inspirés de la réalité?
-Ou si je n’admets pas que l’on soit condamné dans ce genre de pièces à
-n’employer que personnages généraux, conventionnels et abstraits».
-
-Permettez-moi d’user de ce vieux moyen de répondre qui consiste à
-interroger.
-
-Qu’entendez-vous par une pièce à thèse? Ou plutôt, quelles sont les
-comédies de mœurs où il n’y ait point de thèse? Est-ce que l’auteur
-ne prétend pas toujours faire naître une conclusion quelconque dans
-l’esprit des spectateurs, soit qu’il présente un conflit des caractères
-avec les caractères, ou des aspirations humaines avec la fatalité, ou
-des droits naturels avec les lois écrites, l’auteur a voulu intéresser
-à la façon propre qu’il a eue d’apercevoir un sujet? Pourquoi, dans
-certains cas, ce «sujet» se met-il à s’appeler «thèse»? Voilà ce qui
-me paraît aussi arbitrairement fixé que l’instant où le boulevard des
-Capucines se met à s’appeler boulevard de la Madeleine?
-
-_La Douloureuse_, de notre ami Donnay, qui a eu, cet hiver, un succès
-si brillant et si mérité; _La Douloureuse_, qui veut dire qu’il y a de
-l’addition à payer, avait-elle en cela une thèse, oui ou non?
-
-L’éminent critique dramatique de la _Revue des Deux-Mondes_ écrivait
-récemment qu’il n’aimait pas les pièces à thèse. «Une pièce à thèse,
-disait-il, est un leurre. L’auteur a la prétention de prouver pour
-tous les cas, et ne prouve tout au plus que pour le cas qu’il a pu
-choisir et conditionner à sa guise...»
-
-Je crois, en effet, que c’est l’art avec lequel M. Jules Lemaître a
-choisi et conditionné les personnages du _Pardon_ qui nous a fait
-admettre qu’un mari pardonne à sa femme quand, à son tour, il était
-devenu coupable envers elle. Mais exposer cela au public, n’est-ce pas
-soutenir une thèse? Et intituler une pièce: _L’Age difficile_, n’est-ce
-pas enfermer toute une thèse, déjà, dans son titre? Ne faut-il pas
-bien choisir et conditionner le cas, pour me prouver qu’il y a un âge
-difficile, à moi, par exemple, qui trouve tous les âges malaisés?
-
-Enfin, mon cher Huret, convenez que s’il y a jamais eu une pièce à
-thèse, c’est _Le Voyage de M. Perrichon_, où l’auteur vous démontre que
-l’on préfère ceux que l’on a sauvés à ceux par qui l’on a été sauvé.
-
-Pour peu que vous me faisiez l’amitié d’entrer, un moment, dans les
-vues que je vous soumets, avec votre érudition du théâtre, vous
-distinguerez bientôt tant de thèses dans les pièces qui ne sont point
-dites «à thèse», que vous vous étonnerez, comme moi, de voir certaines
-pièces de mœurs, seulement, jouir de cette qualification, en vertu
-d’un simple pléonasme.
-
-A bientôt, cher ami, et cordiale poignée de main.
-
- Paul HERVIEU.
-
-
-M. Georges de Porto-Riche
-
-est amer:
-
- Cher monsieur,
-
-Je n’ai guère réfléchi sur mon art, j’ai toujours écrit
-instinctivement, en dehors de toute préoccupation d’école, sans
-m’inspirer d’aucun principe. C’est pourquoi je me trouve embarrassé
-pour répondre à vos questions.
-
-Quant à mes projets de théâtre, voici ce que je puis vous en apprendre.
-Je crois qu’on jouera deux pièces de moi l’hiver prochain: la première
-à l’Odéon[4], la seconde à la Renaissance. Malgré ma réserve absolue,
-tout a été dit et imprimé pour discréditer l’une et l’autre de ces
-pièces. L’_Argus_ m’a communiqué à leur sujet près de trois cents
-entrefilets de journaux aussi malveillants qu’inexacts! Ces notes,
-généralement suggérées par des cabots, des alphonses, des directeurs
-tarés, des auteurs méchants et quelques vieilles dames excitées, m’ont
-causé beaucoup de tourments, mais ne m’ont pas découragé. Et j’espère
-que le public--qui a aimé l’_Infidèle_ et _Amoureuse_--me dédommagera
-bientôt de ces tribulations. L’essentiel est de donner une bonne œuvre.
-Si j’ai la chance d’en avoir écrit une, tout sera oublié. «Le chien
-aboie, la caravane passe,» dit un proverbe oriental.
-
- [4] On a joué en effet le _Passé_ à l’Odéon. Mais rien autre jusqu’à
- 1901.
-
-Mes meilleurs sentiments, cher monsieur, et pardon de mon griffonnage.
-
- G. DE PORTO-RICHE.
- 21 août 97, Villa des Fontes, Honfleur...
-
-
-M. Alfred Capus
-
-comme à son ordinaire, déborde de bon sens:
-
- Blois, 21 août 1897.
-
- Mon cher Huret,
-
-Vous l’avez l’art de poser des questions difficiles et insidieuses
-et l’on ne peut s’en tirer avec vous que par la simplicité. En ce qui
-concerne la première de ces questions: «Les cafés-concerts et les
-établissements de Montmartre nuisent-ils aux théâtres et les directeurs
-ont-ils raison de leur faire la guerre?» Je crois qu’en effet les
-petites scènes de Montmartre font beaucoup de tort aux théâtres; mais
-réciproquement les théâtres font un tort considérable aux petites
-scènes de Montmartre. C’est la concurrence la plus légitime du monde.
-Et qui sait d’ailleurs si tous ces établissements fantaisistes et
-irréguliers ne sont pas les débuts de quelque chose d’important, par
-exemple d’une forme nouvelle de nos plaisirs? Combien de spectacles
-interdits d’abord par la police qui sont devenus officiels quelques
-années plus tard!
-
-Ce qu’on appelait autrefois le «spectacle coupé», demandez-vous en
-second lieu, est-il définitivement mort, et le succès précisément des
-petits théâtres d’à côté ne peut-il lui redonner la vogue?
-
-Cela est très possible, sinon probable. Il est convenu aujourd’hui dans
-le monde dramatique que le public ne va pas aux spectacles coupés.
-Mais comme il y va, à Montmartre, je ne vois aucune raison essentielle
-pour qu’il n’y retourne pas, sur le boulevard. Et le théâtre qui eût
-donné le même soir _Le Plaisir de rompre_, de Jules Renard; _Un Client
-sérieux_, de Courteline et _Le Fardeau de la liberté_, de Tristan
-Bernard, n’aurait certainement pas fait une mauvaise spéculation, pour
-parler simplement à ce point de vue.
-
-Votre question sur la mise en scène, mon cher Huret, est une des
-plus actuelles de l’art dramatique, mais elle exigerait plus de
-développement que n’en comportent ces petites réponses «d’été». On
-pourrait dire de la mise en scène ce que Brummel disait de l’élégance
-du costume. Un homme est parfaitement habillé lorsqu’on ne peut faire,
-sur sa toilette et sur la façon dont il la porte, aucune observation ni
-en bien, ni en mal. De même, une pièce est bien montée, lorsque la mise
-en scène ne se remarque pas et qu’elle semble naturelle et nécessaire à
-l’action. L’idéal serait qu’à la fin du spectacle on ne se rappelât pas
-si les décors étaient vieux ou neufs.
-
-Vous êtes bien aimable, mon cher ami, de me demander aussi à quoi je
-travaille. Je suis en train de terminer une comédie en quatre actes.
-
- Poignée de main,
- Alfred CAPUS.
-
-
-M. Brieux
-
-s’esquive:
-
- 21 août 1897.
-
-Émettre publiquement des théories sur l’art dramatique, moi! Je m’en
-garderai bien, mon cher Huret, et, d’ailleurs, j’en serais incapable.
-Je ne veux pas faire tort à des idées que je crois justes en les
-défendant misérablement. J’ai déjà assez de peine à faire une pièce.
-
-Excusez-moi donc de ne pas répondre sur ce point à votre questionnaire.
-
-Pour le reste, voici:
-
-J’envoie à la copie une comédie en quatre actes _Les Trois Filles de M.
-Verdier_[5], que je viens enfin de terminer. J’irai la lire à Porel un
-jour de la semaine prochaine.
-
- [5] Devenue _Les Trois Filles de M. Dupont_, jouée depuis au Gymnase.
-
-De plus, Antoine, après une reprise de _Blanchette_, jouera, cet hiver,
-sur son théâtre, une pièce en cinq actes: _Résultat des courses_, que
-j’ai écrite l’année dernière.
-
-Bien cordialement,
-
- BRIEUX.
-
-_P.-S._--Et certainement non, qu’on ne décore pas assez d’auteurs
-dramatiques--ni de courriéristes de théâtre!
-
-
-M. Émile Zola
-
-résume:
-
- Médan, 14 août 97.
-
- Mon cher Huret,
-
-Je suis bien paresseux, et répondre sérieusement à vos questions, ce
-serait écrire tout un traité de littérature dramatique.
-
-En principe, je n’aime guère les pièces à thèse. Mais, au théâtre
-comme partout, l’unique point important est d’avoir du génie. Donc, le
-théâtre d’une époque est ce que le génie veut, et le théâtre d’idée
-peut triompher aujourd’hui, puis être battu demain par le théâtre de
-passion, selon les auteurs et les pièces qui se produiront. On peut
-souhaiter cela, mais le prévoir est difficile.
-
-Personnellement, je crois que tout moraliste dramatique déforme la
-vérité pour aider au triomphe de la cause qu’il plaide, et cela me
-gêne, la vérité vraie seule est honnête. Seulement, je ne suis plus
-assez sectaire pour condamner en bloc toutes les œuvres qui ne sont pas
-de mon goût. Je me contente d’admirer quand il y a lieu.
-
-Je suis pour le décor exact, pour la mise en scène exacte. Le théâtre
-est la représentation de la vie, et cette représentation ne va pas
-sans la vérité des milieux. Un personnage n’est complet que lorsqu’il
-apporte avec lui l’air où il baigne, tout ce qui l’enveloppe et le
-détermine.
-
-Cordialement à vous,
-
- Émile ZOLA.
-
-
-M. Jules Case
-
-nous promet de dire bientôt à M. Jules Lemaître s’il est ou non
-féministe:
-
- Août 1897.
-
- Cher monsieur,
-
-Suivant la définition de Littré, ce sont les personnes aisées qui
-villégiaturent, pendant la belle saison. Ces personnes sont enviables,
-elles n’ont rien à faire ou, du moins, elles peuvent suspendre leurs
-travaux, durant un temps. Ce n’est pas mon cas, et je resterai
-vraisemblablement à Paris: l’avenue et le bois de Boulogne, les autres
-bois de l’Ile-de-France, me suffiront, sans compter la ville même, vide
-de ses Parisiens, un peu déserte, traversée d’étrangers et prenant,
-par ce fait, des aspects de capitale lointaine, presque inconnue, qui
-éveillent nos curiosités et raniment nos admirations.
-
-Je reste donc, par crainte des paresses dont vous accablent la mer
-et la campagne. _La Vassale_, à laquelle vous faites allusion, m’a
-précisément mis sur les bras un travail inattendu, une réponse générale
-que je prépare, sous la forme d’une lettre à M. Jules Lemaître, et qui
-paraîtra, avec la reprise de ma pièce à la Comédie-Française, à la fin
-de septembre. La discussion de la critique m’a en effet quelque peu
-déconcerté: pour les uns, je suis féministe; pour les autres, je ne
-le suis pas. Il faut pourtant s’entendre, s’expliquer tout au moins.
-J’essayerai.
-
-Après? Deux romans, l’un, philosophique; l’autre, politique, la suite
-de _Bonnet rouge_, me solliciteront. Mais, à certaines démangeaisons,
-je crois bien comprendre que j’ai été piqué par quelque tarentule
-théâtrale.
-
-La piqûre y est. A voir si elle s’envenimera.
-
-Votre dévoué,
-
- Jules CASE.
-
-
-M. Lucien Descaves
-
-soutient que toute la crise actuelle vient du prix trop élevé des
-places:
-
- Saint-Denis-sur-Loire, 10 août 1897.
-
- Mon cher ami,
-
-Voici une réponse à quelques-unes de vos questions.
-
-Je suis partisan de la liberté des théâtres-nains de Montmartre et
-d’ailleurs. Loin de nuire aux grands théâtres qui les persécutent,
-ils y ramèneraient la foule, si le prix des places n’était surtout un
-obstacle à la réalisation de ce vœu des directeurs.
-
-En effet, sans parler des délicieuses pièces de Courteline, entre
-autres, ce que les théâtres-nains offrent au public est tout de même
-supérieur en général aux lamentables produits des cafés-concerts
-réguliers. Le voilà, le véritable ennemi, sur lequel il s’agit de
-reconquérir des spectateurs. J’estime que les théâtres-nains s’y
-emploient et c’est pourquoi je voudrais qu’on leur fût plus clément.
-Les grands théâtres, à la fin, y trouveraient leur compte.
-
-Ces tentatives, en outre, répondent à votre question touchant un regain
-possible des spectacles coupés. S’ils réussissent sur les petites
-scènes de Montmartre, il n’y a, encore un coup, qu’une raison pour
-qu’ils ne réussissent pas ailleurs: le prix trop élevé des places.
-Trois pièces en un acte semblent un régal aux spectateurs qui payent
-un fauteuil six francs. C’est quand il leur en coûte douze que leur
-mauvaise humeur commence et qu’ils se plaignent de ne pas en avoir pour
-leur argent. Une mise en scène extravagante leur devient alors assez
-indifférente. Nous en avons eu la preuve l’hiver dernier.
-
-Quant à savoir si le théâtre historique en vers manque de débouchés,
-je crois qu’il faudrait retourner la proposition et se demander si les
-débouchés ne manqueraient pas plutôt de drames historiques en vers.
-
-Ce que je fais sur les bords de la Loire? De la bicyclette avec Capus,
-et, tout seul, malheureusement, un acte intitulé: _La Cage_, pour
-Antoine. Et puis je termine mon roman sur la Commune: _La Colonne_.
-
-Bien à vous, cher ami,
-
- Lucien DESCAVES.
-
-
-M. Henri Becque
-
-est télégrammatique:
-
- 17 août 1897.
-
-1º C’est une bien grosse question que _l’Art et la Morale_; elle ne
-presse pas, heureusement.
-
-2º J’ai l’horreur des pièces à thèses, qui sont presque toujours de
-mauvaises pièces et de mauvaises thèses. Je le pensais déjà du temps de
-Dumas et je n’ai pas changé d’avis, bien loin de là.
-
-3º Une mise en scène exacte et expressive, voilà ce que nous voulons.
-Mais lorsque la mise en scène n’est qu’un cadre luxueux, indifférent et
-inutile, elle ne compte que pour le public.
-
-Et les toilettes, cette partie si importante aujourd’hui de la mise en
-scène. L’intervention des Doucet et des Paquin est devenue scandaleuse.
-
-4º Je pars pour Saint-Gervais. Je suis souffrant depuis quinze mois et
-j’ai besoin de me soigner.
-
-5º Je vais poser ma candidature au fauteuil de Meilhac. Si je ne suis
-pas nommé cette fois, je ne me représenterai plus.
-
- Henri BECQUE.
-
-
-M. Marcel Prévost
-
-sous le couvert de théories personnelles, dit quelques vérités à
-plusieurs de ses contemporains.
-
- Paris, 10 août 1897.
-
- Mon cher Huret,
-
-Comme il est beaucoup plus facile de faire de belles théories sur
-l’art dramatique que de bonnes pièces, je ne vois pas pourquoi je ne
-répondrais pas à votre questionnaire.
-
-Vous me demandez mon avis sur la mise en scène luxueuse et
-minutieusement exacte. La faut-il telle ou non? Il me semble que, dans
-deux cas au moins, le luxe de la mise en scène et son exactitude sont
-indispensables. D’abord, pour la pièce mondaine contemporaine, la pièce
-à la mode: nous en avons connu quelques-unes qui ont dû leur succès aux
-jolis mobiliers et aux jolies toilettes. Puis, pour la pièce historique
-à prétentions de reconstitution. Et encore, pour celle-ci, faut-il
-être circonspect. Mounet, dans _Iphigénie_, coiffait un certain casque
-qui rappelait à tout le monde les carabiniers d’Offenbach. Et, dans
-_Frédégonde_, nous vîmes défiler, sous des noms mérovingiens, toutes
-les figures d’un jeu de cartes. Le public riait: rire d’ignorants, à
-coup sûr; mais la pièce en souffrait tout de même.
-
-Maintenant, si l’intérêt d’une œuvre dramatique réside surtout dans les
-caractères ou dans le mouvement des passions, je crois qu’on distrait
-imprudemment l’attention du spectateur en lui montrant trop de décors,
-de mobiliers et de costumes. Une vraie belle pièce psychologique doit
-se contenter du «palais à volonté» des tragédies de Racine.
-
-Mais faut-il faire des pièces psychologiques? me demandez-vous. Et,
-précisant votre question, vous ajoutez: «A l’exemple d’Ibsen, va-t-on
-vers le théâtre d’idées ou vers le drame passionnel?»
-
-Vous savez mieux que moi, mon cher Huret, pour en avoir recueilli
-naguère un stock divertissant, la vanité des pronostics sur le théâtre,
-le roman, la poésie de demain. C’est comme le sort des batailles
-prochaines: il dépend du grand capitaine, encore ignoré, qui les
-gagnera. Le grand dramaturge que nous attendons sera-t-il sollicité par
-les causes mystérieusement enchaînées des passions et des actes, ou par
-l’action et la passion mêmes? De cela dépendra le théâtre de demain. Ce
-qui me paraît acquis aujourd’hui, c’est qu’on commence à se lasser de
-la pièce «où il y a une belle scène au second acte». Et encore que la
-séparation se fera plus nette, plus profonde, entre le théâtre grave et
-le théâtre gai, qui se mariaient assez volontiers pendant ces dernières
-années.
-
---Et la pièce à thèse? interrogez-vous.
-
-Elle n’est, je crois, qu’un cas particulier de ce que vous nommez
-le théâtre d’idées. _Nora_, _Les Revenants_, etc., sont des pièces
-à thèse. Dès que l’auteur est susceptible de concevoir des idées
-générales, elles dirigent forcément son art. Il serait facile de
-prouver que _Mme Bovary_ est un roman-thèse, et l’on démontrerait sans
-trop de peine qu’_Amants!_ de notre brillant Maurice Donnay, est une
-pièce à thèse...
-
-Ce qui est franchement désagréable, c’est la pièce à thèse apparente,
-agressive, avec des personnages construits sur mesure, ne parlant,
-n’agissant que pour prouver quelque chose. De telles pièces,
-fussent-elles parfaites d’ailleurs, ont le défaut suprême: la vie
-leur manque. Quant à la moralité qu’elles prétendent illustrer, elles
-la rendent plutôt odieuse. Tels ces petits _tracts_ protestants qui
-donneraient à un saint des envies de libertinages.
-
-Certes, il est parfaitement légitime de ne rien vouloir démontrer du
-tout, au théâtre; de faire une œuvre simplement lyrique, poétique ou
-pittoresque. Mais, si l’on prétend démontrer quelque chose, il faut
-le démontrer _par la seule image de la vérité_,--comme un physicien
-démontre les forces de la nature.
-
-«Enfin, me demandez-vous, va-t-on vers le théâtre analytique ou vers le
-théâtre synthétique?»
-
-J’ai peur de ne pas très bien comprendre ce qu’on veut dire par
-«théâtre analytique» et «théâtre synthétique». Peut-être le public
-appelle-t-il tout simplement ainsi le théâtre à façons lentes
-et minutieuses,--et le théâtre bref, express. Car le théâtre est
-nécessairement synthétique, puisqu’il doit traduire toutes les
-passions, toutes les pensées de la vie humaine _par la seule parole_,
-laquelle n’en est qu’une expression hâtive et résumée... Par goût,
-j’aime assez le théâtre «continu». Les sautes brusques, les trous:
-c’est vraiment là un procédé trop facile. Et _Le Supplice d’une femme_
-me paraît une bien mauvaise pièce...
-
-Voilà de belles théories, mon cher Huret, n’est-il pas vrai? Pour y
-mettre une conclusion, je noterai simplement cette observation, que je
-crois indiscutable: «Il n’y a pas d’exemple qu’une pièce de théâtre
-systématique, je veux dire conçue, construite d’après un système et
-proposée par son auteur comme le type parfait de ce système, soit une
-très belle œuvre.»
-
-Cordialement à vous,
-
- Marcel PRÉVOST.
-
-
-M. Romain Coolus
-
-est paresseux:
-
- Vendredi.
-
- Mon cher Huret,
-
-Vous m’excuserez de répondre très brièvement à votre questionnaire.
-Si je ne prenais ce parti radical, je devrais (mon pauvre ami!) vous
-adresser tout un volume. Ne m’en veuillez pas de vous l’épargner.
-
-La mise en scène de demain? Elle sera, n’en doutez pas, soignée,
-méticuleuse, exacte. Le public le désire et il a raison. Il vient au
-théâtre pour se dépayser et goûter des joies d’illusion. Le metteur en
-scène et le décorateur doivent donc travailler à cette duperie savante:
-plus on le trompe, plus le spectateur est ravi; et pour le bien _mettre
-dedans_, il ne faut pas lui laisser le temps de la réflexion, ni lui
-permettre de se reprendre. Donc pas d’_à peu près_.
-
-Le Symbolisme? Je vous en parlerais si je savais ce que c’est.
-J’attends une définition. Il m’apparaît que tout poète symbolise dès
-l’instant qu’il exprime par des images concrètes certaines vérités
-abstraites d’ordre psychologique et moral,--mais le théâtre, dit
-_symbolique_ ou _symboliste_, connais pas!
-
-Les spectacles coupés, excellente pratique à qui nous devrons la
-disparition des innombrables productions généralement connues et
-méprisées sous le nom de _lever de rideau_. Si les spectacles coupés
-sont en faveur, tant mieux! Nous aurons peut-être alors des pièces en
-un acte possibles.
-
-Les chapeaux de femme? Bien simple! _Insuppressibles_, à moins que la
-Commission d’incendie ne veuille s’en mêler et ne daigne reconnaître
-à quels dangers fabuleux nous exposent ces pailles, failles, fleurs,
-plumes et rubans. Nous serions alors sauvés, mon Dieu! à tous points de
-vue! Infaillible, mais peu probable!
-
-Votre ami,
-
- COOLUS.
-
-
-M. Georges Ancey
-
-fait un retour sur lui-même et parle avec maîtrise de la mise en scène:
-
- Kerbonne, en Camaret (Finistère),
- 7 août 1897.
-
- Cher monsieur,
-
-Je passe l’été au fin fond de la Bretagne, à l’extrémité d’une pointe,
-dans la lande et devant la mer. C’est là que j’ai échoué, dans mes
-pérégrinations et que je suis revenu, depuis, chaque année. La solitude
-y est complète; quelques amis qui passent, dans ces environs, et voilà
-tout. Je m’en voudrais cependant d’omettre trois ou quatre paysans et
-pêcheurs, en bragon-braz et en sabots, dont j’ai fait mes amis et qui
-parlent comme des personnages d’Ibsen.
-
-Quant à mes occupations, elles varient tous les ans. J’ai fait un peu
-de tout dans mon désert, même du jardinage. Cette année, c’est la
-bicyclette, pendant deux heures tous les matins. Le reste du temps je
-lis, je travaille et je braconne. Le soir, j’ai envie de dormir, ce
-qui ne m’arrive qu’ici.
-
-Voilà dans quel coin votre lettre est venue me trouver. Et maintenant
-que vous êtes édifié sur mes occupations, voici quelles sont mes
-préoccupations.
-
-J’ai trois pièces en train. Aucune n’est encore terminée, mais j’espère
-en avoir bientôt fini. Je puis vous en donner les titres, car ils
-n’ont rien de bien compromettant, et ils appartiennent à tous. L’une
-a pour titre _Le Mariage_, le second _L’Héritage_ et le troisième _La
-Tutelle_. Les titres mêmes du Code, comme vous voyez. J’ai tâché de
-rester le plus possible dans les généralités; je ne sais si j’y aurai
-réussi.
-
-Vous me demandez, de plus, si je crois à l’efficacité de la mise en
-scène réelle et luxueuse pour le succès d’une pièce. Je n’y crois pas
-du tout. La théorie de la mise en scène réelle, avec de la vraie eau,
-de la vraie soupe, de vrais accessoires, peut se défendre quand on
-est très jeune. Moi-même, autrefois, je l’ai exigée. C’était un bon
-terrain de lutte, un bon sujet d’article, il y a six ou sept ans, voilà
-tout. Le théâtre vit de sentiments, que ces sentiments soient justes
-et dramatiquement exprimés, le public, quelque peu imaginatif qu’il
-soit, aura bientôt fait de s’en créer la mise en scène. Sans aller
-jusqu’à dire que nous devons en revenir au système de Shakespeare ou
-même à celui de l’Odéon, avec des fauteuils peints sur les murs dans
-des bosquets également peints, je crois que pour nous tout au moins,
-qui travaillons _dans le bourgeois_, une mise en scène honnête est
-suffisante.
-
-Je ne parle là, bien entendu, que de la mise en scène au point de
-vue _décor_, de la basse mise en scène extérieure, qui n’est qu’une
-question de meubles, de la seule mise en scène qui préoccupe, hélas!
-la généralité de nos directeurs; car, à côté de cette besogne
-subalterne et oiseuse, il y a une mise en scène qui est un art, plein
-de ressources et de trouvailles: c’est celle qui consiste, pour
-l’homme du métier, à aider à la compréhension d’une œuvre, à en créer
-l’atmosphère, et même à y ajouter de la vie et des _effets_ avec les
-mouvements plus ou moins ingénieux des personnages, et leur évolution
-raisonnée dans les meubles et le décor. La mise en scène qui s’enroule
-autour du drame, qui s’appuie sur ce texte, qui commente l’action, qui
-fait lever l’acteur sur telle phrase, qui le fait asseoir sur telle
-autre, peut doubler la vie d’une œuvre, en soulignant la signification
-du mot par la signification du geste. Telle réplique dite en remontant
-le théâtre est décisive; dite sur place, elle serait sans valeur. Telle
-scène, qui n’aurait qu’un sort ordinaire jouée autour d’une table, peut
-s’imposer, devenir capitale, si elle est jouée devant une cheminée.
-Seulement, cette mise en scène-là est un art; elle exige de la part
-du metteur en scène, qui devient alors un véritable collaborateur,
-une compréhension complète de l’œuvre; elle veut de l’intelligence
-littéraire, elle veut des artistes.
-
-Il faut avouer qu’on en est encore loin, même dans certains de nos
-grands théâtres. Le metteur en scène est généralement un monsieur très
-pressé qui regarde souvent l’heure. Il se contente bénévolement de
-faire mettre des coussins, beaucoup de coussins sur les canapés, et,
-quand le texte l’embarrasse, il fait, à bout de ressources, placer un
-panier à ouvrage par beaucoup de machinistes. A moins qu’il n’en sorte
-par la phrase trop souvent entendue: «Mon petit chat, voilà assez
-longtemps que vous êtes à gauche, veuillez donc passer à droite.»
-
-Mais je m’aperçois, cher monsieur, que cette question de la mise en
-scène, qui me passionne par l’abondance de ses moyens, m’a entraîné
-fort loin. Vous me permettrez donc de passer rapidement sur les deux
-autres questions que vous me posez.
-
-L’art dramatique a-t-il pour but la moralisation? Je ne le crois pas.
-L’œuvre d’art doit être impartiale, elle vit seulement de beauté et de
-vérité. Il y a, du reste, très peu d’œuvres absolument immorales. Je ne
-connais guère, pour ma part, que le _Chandelier_ qui soit dans ce cas.
-Peut-être aussi, dans un autre genre, _Severo Torelli_. Réfléchissez-y
-bien: vous verrez. Mais qu’importe?
-
-Votre dernière question m’inquiète davantage; car je crois que toute
-œuvre de théâtre doit être à la fois synthétique et analytique:
-synthétique dans le choix des caractères et des passions, analytique
-dans les détails nécessaires à leur expression. Mais j’ai peur de jouer
-un peu sur les mots avec vous et peut-être au fond nous entendons-nous
-fort bien.
-
-Veuillez agréer, cher monsieur, etc.
-
- Georges ANCEY.
-
-
-M. Abel Hermant
-
-se montre réticent:
-
- Nétreville, par Évreux (Eure),
- 15 août 97.
-
- Mon cher Huret,
-
-Où je passe mes vacances? A l’adresse ci-dessus, puis en Angleterre.
-
-Quelle pièce en préparation? Trois actes. Titre: _L’Empreinte_.
-
-Sur quoi? Le divorce, mais pas du tout au point de vue légal: je ne
-songe nullement à critiquer la loi ni à soutenir une thèse.
-
-Que m’ont appris mes débuts au théâtre sur le métier et la façon de
-l’art dramatique? Mais... je ne sais pas. Vous en jugerez la prochaine
-fois.
-
-Si je crois _urgent_ de créer de nouveaux débouchés au drame historique
-ou au drame en vers? Non.
-
-Va-t-on vers plus ou moins de mise en scène? Est-ce qu’une réaction
-ne se prépare pas contre le luxe, la minutie de réalité, vers plus de
-simplicité et d’à peu près? Je ne sais pas si l’on va vers plus ou
-moins de mise en scène: je crois seulement qu’il faut bien mettre en
-scène. Je ne hais pas le luxe, mais j’ai horreur de la minutie autant
-que de l’à peu près. Je suis pour l’exactitude, mais pour l’exactitude
-en décor. Et quant à la réalité (la vraie eau--n’est-ce pas?--le vrai
-champagne, les vrais cocktails, les vrais accessoires) cela me paraît
-dénué de tout intérêt.
-
-Si l’accès des théâtres est difficile, presque impossible aux inconnus?
-Ce que j’en pense? Je pense que oui.
-
-Si l’on va vers le théâtre d’idées à la suite d’Ibsen, ou vers le drame
-de passion pure selon l’esthétique analytique? Comme ce n’est pas vous
-qui avez inventé ce jargon, mon cher Huret, je me trouve bien libre
-pour vous dire qu’il ne m’offre aucun sens précis. D’ailleurs, qui: on?
-Et puis on va où on peut.
-
-Enfin, si l’on décore assez d’auteurs dramatiques? Jamais assez, cher
-ami. Je crois avoir répondu sans réticence à toutes vos questions, il
-ne me reste qu’à vous serrer cordialement la main.
-
- Abel HERMANT.
-
-
-M. François de Curel
-
-donne un assaut solide au théâtre à thèse:
-
- Les Marmousets, 13 août 1897.
-
- Cher monsieur,
-
-Si par vacances vous entendez le temps passé hors Paris, je suis en
-vacances depuis plus d’un an, toujours à la campagne ou en voyage.
-J’ai travaillé à deux pièces, l’une terminée, l’autre qui s’achève. La
-première, en cinq actes, s’appelle _Le Repas du Lion_ et sera jouée au
-nouveau théâtre d’Antoine, dans le courant de novembre. C’est une pièce
-sociale comportant pas mal de personnages.
-
-Je réponds maintenant à vos autres questions:
-
-Tout porte à croire que la mise en scène va continuer à être très
-exacte. L’exactitude est une conquête dont il ne faut pas s’exagérer
-l’importance, mais conquête tout de même, qui a créé dans le public
-un goût dont il faut tenir compte. Si j’admets le besoin d’exactitude
-et de pittoresque, je suis convaincu qu’il y aura réaction contre la
-richesse exagérée de la mise en scène. Ce n’est pas une conquête, cela,
-c’est une épidémie qui, de tout temps, a tué des théâtres. D’ailleurs,
-je suis peut-être un juge partial quant au peu d’importance de la mise
-en scène, pour la bonne raison que mon théâtre n’en comporte guère. Je
-ne vois parmi mes pièces que _Les Fossiles_ et le _Repas du Lion_ dont
-je parlais tout à l’heure qui exigent une mise en scène très soignée.
-
-Il me paraît téméraire d’affirmer d’une façon générale qu’il faut ou
-qu’il ne faut pas faire de pièces à thèse. Ainsi Dumas fils aurait
-probablement beaucoup perdu à n’en pas faire. Il avait l’instinct de la
-prédication, et, sans aucun doute, l’idée qu’il convertissait le public
-servait à grandir et à fortifier son talent. Sur ce sujet, chaque
-auteur ne peut donc parler qu’à un point de vue personnel qui révèle
-ses véritables aptitudes. Mon sentiment est qu’au théâtre on perd son
-temps à vouloir convertir le public. D’abord, parce que l’action seule
-l’intéresse; il dort pendant les tirades régénératrices, ou, s’il
-parvient à les écouter, c’est pour en sourire, car il a le bon sens
-d’être peu convaincu de la valeur morale des écrivains de la rampe. Si
-nous l’amusons:--Bravo! Mais si nous faisons de la moralité: Holà! de
-quoi te mêles-tu? Ajoutez à cela que, par elle-même, la pièce à thèse
-n’inspire pas confiance. On sent trop qu’elle est fabriquée pour les
-besoins d’une cause. Elle donne des conseils peut-être excellents,
-mais par la bouche de personnages dont la conception est un mensonge,
-car l’auteur, qui n’est qu’un avocat madré, charge tant qu’il peut la
-partie adverse et blanchit outre mesure son client. L’ensemble sonne
-faux.
-
-Du reste, pour peu que l’on cherche dans l’histoire le point de
-départ des grandes réformes, on constate que les thèses ont presque
-toujours produit des effets très différents de ceux qu’attendaient
-leurs inventeurs. Cela n’est pas pour nous encourager à prêcher, aux
-dépens de la valeur artistique de notre œuvre et aussi de sa durée,
-puisqu’elle est morte dès que les mœurs, en se modifiant, l’ont rendue
-sans objet.
-
-Tout en ne prêchant pas, un homme intelligent, qu’il écrive pour le
-théâtre ou pour le livre, ne peut rester indifférent au bien ou au
-mal qui résultera de son travail. Si je voyais, dans la société qui
-m’entoure, une plaie à guérir, un abus à frapper, au lieu d’exposer
-une méthode de guérison plus ou moins contestable en un drame qui, au
-fond, ne serait qu’un monologue coupé en paragraphes récités à tour de
-rôle par des bonshommes faits sur mesure, je me bornerais plutôt à une
-peinture aussi vivante que possible de cette société en péril. A mes
-yeux, c’est le choix du sujet, le milieu où on le place, qui donnent
-à l’écrivain pénétré de sa responsabilité le moyen de l’exercer. Ce
-choix fait, il n’y a plus qu’à être sincère. Aider un peuple à se bien
-connaître, lui faire sentir une douleur à l’endroit de la plaie, cela
-suffit pour que, de lui-même, il évolue vers le salut. L’écrivain a
-rempli son devoir lorsqu’il a dit la vérité avec toute l’énergie dont
-il est capable.
-
-Vous me demandez enfin si le mouvement actuel va vers l’art dramatique
-synthétique ou vers l’analytique?
-
-Le théâtre est un art de raccourci. Nous avons, nous auteurs
-dramatiques, deux ou trois heures pour faire vivre sur les planches ce
-qu’un romancier raconterait dans un gros livre. Toute pièce suppose
-donc une condensation extrême de faits et de sentiments. Chaque mot
-doit éclairer le passé et préparer l’avenir, la moindre intention est
-à triple détente. Une pièce ainsi composée est, ou ne peut être,
-qu’une synthèse. L’expression _théâtre d’analyse_ désignant un genre
-parallèle au roman d’analyse est de nature à donner une idée tout à
-fait fausse du théâtre dont il s’agit. J’aimerais mieux l’appeler
-théâtre psychologique, expression sans doute trop ambitieuse, mais qui,
-du moins, n’écarte pas la notion de synthèse inséparable de celle du
-théâtre.
-
-Cela dit, j’ajoute: Oui, le mouvement actuel va vers l’art dramatique
-psychologique. Les auteurs sentent la nécessité de rajeunir les sujets
-terriblement usés, et la psychologie est une des sources--pas la
-seule--où l’on peut puiser.
-
-Le public suivra-t-il les auteurs dans cette voie? Ceci est une
-question que l’avenir décidera.
-
-Croyez, cher monsieur, à mes meilleurs sentiments,
-
- François de CUREL.
-
-On ne pourra s’empêcher de remarquer encore une fois ici le refus des
-auteurs à différencier la formule analytique de la formule synthétique.
-Tous ou presque tous s’acharnent à vouloir que tout le théâtre confonde
-et réunisse les deux formules. Il se fût agi, au contraire, de
-préciser les choses: _L’Assommoir_, de Zola, et _Germinie Lacerteux_,
-de Goncourt, et _La Pêche_, de M. Céard, tout le théâtre de Jean
-Jullien et tant d’autres productions dramatiques contemporaines du même
-ordre peuvent-ils être appelés des œuvres synthétiques?
-
-
-M. Henri Lavedan.
-
- 6 août 1897.
-
- Mon cher Huret,
-
-Je vais donc passer de bonne grâce sous vos Fourches Caudines.
-
-1º Si j’ai des pièces en train?--Une seule, dont le titre n’est pas
-encore fixé--une comédie moderne, en cinq actes que je compte présenter
-dans le courant de l’année prochaine au Théâtre-Français, après que ce
-même théâtre aura représenté ma _Catherine_ qui doit passer cet hiver.
-J’ai aussi promis à Antoine de lui donner quelque chose.
-
-2º Je crois que la mise en scène, très poussée, peut aider au succès,
-y contribuer même dans une assez large part, mais à condition qu’elle
-soit intelligemment, pittoresquement, spirituellement appropriée
-au milieu social de la pièce, et au caractère, à la nature des
-personnages. Malgré tout, je ne pense pas qu’elle suffise, même
-de premier ordre, à tenir lieu d’une pièce absente ou à en sauver
-une sans valeur. Je suis persuadé aussi qu’un chef-d’œuvre peut
-s’en passer. Autant vous dire que moi, il m’en faut, et de la très
-soignée! J’imagine que le souci d’exactitude, le luxe des décors, des
-ameublements, des toilettes, etc., sont loin d’avoir dit leur dernier
-mot. On fera de plus en plus fort... jusqu’à l’Exposition. Après, tout
-se calmera.
-
-3º Il n’y a pas de vogue pour tel ou tel genre. Il n’y a de vogue que
-pour la pièce «réussie». Elle _portera_, si c’est une pièce à thèse,
-tout comme une pièce gaie, sentimentale ou dramatique, n’ayant pour
-objet que l’éternel jeu des passions et la simple observation de la
-vie. L’action dramatique, à mon avis, doit toujours prendre parti,
-montrer clairement ce qu’il veut, de quel côté il souhaite faire
-pencher la balance.
-
-4º Oui, je pense que les spectacles coupés ont chance de redevenir à
-la mode et que tous les petits théâtres, Grand Guignol, Roulotte, etc.,
-contribueront à accentuer ce mouvement. La courte pièce en un acte,
-la saynète, le dialogue vont faire beaucoup de mal à la chanson de
-café-concert.
-
-5º Comment empêcher les femmes de conserver leurs chapeaux au théâtre?
-
---Je me déclare incompétent.
-
-6º Décore-t-on assez d’auteurs dramatiques?
-
---Non! jamais assez! Le nombre des croix à donner sera toujours
-inférieur à celui de mes confrères dont le talent mérite récompense!
-
-7º Les auteurs manquent-ils de débouchés?
-
---Oui.
-
-8º Les directeurs manquent-ils de bonnes pièces?
-
---Je ne sais pas. Je ne suis qu’auteur.
-
-Cordiale poignée de main, mon cher Huret,
-
- Henri LAVEDAN.
-
-
-M. Alexandre Bisson
-
-est consciencieux. Merci.
-
- Les Surprises, 5 août 1897.
-
- Cher monsieur Huret,
-
-Vous voulez bien me demander mon avis sur un petit tas de questions,
-aussi diverses qu’intéressantes. Je m’empresse de vous l’envoyer.
-
-Vous me demandez:
-
-_Où je passe mes vacances?_
-
-Est-ce pour y venir? En ce cas, vous auriez joliment raison, car la
-plage de La Baule (Loire-Inférieure) est bien la plus jolie qu’il y
-ait au monde: le pays est charmant et le bon beurre n’y coûte que
-vingt-deux sous!... Il est vrai qu’il est plutôt mauvais; mais on peut
-se rattraper sur les œufs, qui sont pour rien...
-
-_Si je travaille?_
-
-Hélas? il le faut bien!
-
-_A quoi?_
-
-Voici: le matin, je fais des petits trous dans le sable et, comme c’est
-très fatigant, je me repose généralement l’après-midi.
-
-_Si je m’amuse?_
-
-Jeune indiscret!... Non, moi, je ne m’amuse pas: ce sont les autres qui
-m’amusent!
-
-_Quel est mon avis sur la signification du développement des
-cafés-concerts?_
-
-A mon sens, le développement de ces établissements doit signifier que
-le public y va beaucoup.
-
-_Si je crois que les cafés-concerts soient nuisibles aux théâtres?_
-
-Je vous crois que je le crois! Mais je crois aussi que les théâtres
-font bien du mal aux cafés-concerts.
-
-_Si je pense que les directeurs de théâtre ont raison de lutter contre
-les cafés-concerts?_
-
-En mon âme et conscience, oui, je le pense!... On a toujours raison de
-lutter contre ce qui vous est préjudiciable.
-
-_Si je suis assez renseigné pour deviner ce que jouera le théâtre de
-l’Œuvre l’année prochaine?_
-
-Oui, justement, je suis très bien renseigné. M. Lugné-Poe, qui, en
-ce moment, est en Scandinavie, consacrera sa saison prochaine au
-vaudeville américain. Quelques minstrels sont également à prévoir.
-
-_Si je suis sincèrement d’avis que le drame historique manque de
-débouchés?_
-
-Non, sincèrement, je ne suis pas d’avis. On le voit partout, le
-drame historique: aux Français, à l’Odéon, au Château-d’Eau, à la
-Porte-Saint-Martin, même au Gymnase, où l’on va donner _La Jeunesse de
-Louis XIV_. Il n’y en a que pour lui! Je croirais plutôt que c’est le
-drame historique qui manque aux débouchés.
-
-_Les chapeaux de femmes vont-ils se maintenir cette année à
-l’orchestre?_
-
-Oui, mais ils ne gêneront plus personne. Chaque dossier de fauteuil
-sera orné d’une petite fente verticale. Quand on aura devant soi un
-chapeau-écran, on n’aura qu’à glisser 10 centimes dans la petite
-fente verticale, et aussitôt, sans secousse, le fauteuil de la dame
-s’abaissera de 40 centimètres. Il faudra vraiment ne pas avoir 10
-centimes dans sa poche...
-
-_Si j’ai l’occasion de juger la différence des publics qui voient jouer
-mes pièces à Paris et dans les tournées?_
-
-Non. Je n’ai pas l’occasion. Comme théâtre, à La Baule, nous avons une
-fanfare et pas d’ouvreuses.
-
-_Ne va-t-on pas revenir aux spectacles coupés?_
-
-Moi, je ne demande pas mieux, ayant quelques pièces en réserve pour ce
-moment béni!... En tout cas, on pourrait toujours commencer par couper,
-dans les grandes pièces, le troisième acte, qui est généralement le
-plus difficile à faire.
-
-Maintenant que je vous ai répondu avec cette vieille et rude franchise,
-que l’on ne retrouve plus guère aujourd’hui que dans les classes
-dirigées, laissez-moi vous poser à mon tour une toute petite question:
-
-_Quelle influence aura, selon vous, la restauration du théâtre d’Orange
-sur le développement progressif des saxo-tubas dans les musiques
-militaires?_
-
-En attendant votre réponse, que j’espère sincère, croyez-moi, cher
-monsieur Huret, votre bien cordialement dévoué,
-
- Alexandre BISSON.
-
-
-M. Léon Gandillot
-
-se tient, de parti pris, en dehors des questions posées. Impuissant
-Torquemada de la Société des auteurs, il pleure l’abolition des
-bûchers de l’Inquisition. Ecoutons-le:
-
- Mardi, 15 août 1897.
-
- Mon cher Huret,
-
-Pendant que je suis bien sage et bien inoffensif à regarder les petits
-bateaux qui vont sur l’eau à Etretat, vous avez la cruauté de venir
-me faire le coup du questionnaire. Et ce sont les problèmes les plus
-ardus et les plus complexes de la question théâtrale que vous remuez
-à la fois négligemment du bout de votre plume et dont vous exigez une
-solution immédiate.
-
-Quant à moi, mon cher Huret, pour tout ce qui touche aux choses de
-théâtre, je n’ai qu’une opinion: c’est la faute à la Société des
-auteurs dramatiques. C’est mon idée fixe, je ne vois que ça, je ne
-connais que ça.
-
-La multiplication des cafés-concerts et le tort que les bouisbouis
-font aux scènes plus relevées, le krach du vaudeville, les chapeaux
-de femmes à l’orchestre, la décoration des actrices et les spectacles
-coupés, voilà, évidemment, de nombreux objets d’étude et de
-controverse, et encore on pourrait ne pas oublier le palpitant billet
-de faveur et le cas de l’invraisemblable monsieur Bérenger, mais
-personnellement je suis hypnotisé par l’unique question de la Société
-des auteurs dramatiques.
-
-L’obsédante pensée de cette Société de Nessus, dont il est impossible
-de rejeter de ses épaules l’implacable tutelle; la constatation de ce
-fait monstrueux, d’ailleurs universellement ignoré par la magistrature
-d’abord, que nul en France ne peut exercer la profession d’auteur
-dramatique s’il n’adhère aux statuts de la corporation, laquelle tient
-dans les mains de son syndicat par les traités imposés, au mépris
-du Code civil, tous les théâtres, entendez-vous, tous les théâtres
-de Paris et de la province, et en interdit de la sorte l’accès à
-qui refuserait de signer le pacte social; cette servitude inouïe,
-scandaleuse, immorale et illégale, à laquelle se soumettent tous les
-auteurs dramatiques, voici le sujet de l’étonnement douloureux dont je
-ne suis pas revenu depuis que je suis entré dans la carrière (quand mes
-aînés y étaient encore, hélas!) Et toutes les autres questions, plus
-ou moins captivantes, intéressant l’avenir du théâtre, me laisseront
-froid tant qu’on n’aura pas résolu la primordiale, c’est-à-dire celle
-de l’émancipation de l’auteur dramatique; tant qu’on n’aura pas
-proclamé le droit de tout citoyen de faire des pièces et d’en vendre,
-de s’établir enfin vaudevilliste aussi bien qu’ébéniste ou charcutier.
-
-Excusez-moi donc, mon cher Huret, etc.,
-
- L. GANDILLOT.
-
-
-M. Georges Feydeau
-
-paraît avoir trouvé le moyen d’empêcher les femmes de conserver leur
-chapeau à l’orchestre:
-
- Paris, 21 août.
-
- Mon cher ami,
-
-Vous m’avez demandé une lettre à bâtons rompus, à bâtons rompus je vous
-réponds!
-
-Et, d’abord, tâchons de nous ressouvenir de notre questionnaire car,
-avec le souci d’ordre qui me caractérise, je l’ai tellement bien rangé
-que je ne puis plus mettre la main dessus.
-
-_Où je suis?_
-
-Depuis huit jours à l’étranger, à Paris! Mais pas pour longtemps car
-j’ai peur d’y oublier le français; la semaine prochaine je pars pour
-le Midi; l’été est vraiment trop dur à Paris; il n’y a pas, il fait
-trop froid.
-
-_Les directeurs de théâtre ont-ils raison de lutter contre les
-cafés-concerts?_
-
-Évidemment! Comme les cafés-concerts auront raison de lutter contre les
-théâtres.
-
-_Les cafés-concerts font-ils vraiment du tort au théâtre?_
-
-C’est indiscutable! _Champignol malgré lui_ a eu 560 représentations,
-_le Dindon_, _l’Hôtel du Libre-Echange_, _Monsieur chasse_, _le Fil à
-la patte_, quelque chose comme un millier de représentations: «Ah! sans
-ces sacrés cafés-concerts!...»
-
-_Quel sera le goût du snobisme au théâtre de «l’Œuvre» cet hiver?_
-
-Il faudrait d’abord admettre que le snobisme ait un goût, et alors il
-ne serait plus le snobisme. Or, comme il n’obéit pas à un goût mais à
-un mot d’ordre, posez la question à ceux qui le donnent.
-
-_Êtes-vous d’avis que le drame historique et en vers manque de
-débouchés?_
-
-Je ne crois pas tant qu’il manque de débouchés, je crois surtout qu’il
-manque de spectateurs.
-
-_Trouvez-vous qu’on décore assez d’auteurs dramatiques?_
-
-Comme chevaliers, certainement. Maintenant, comme officiers...?
-
-_Connaissez-vous un moyen d’empêcher les femmes de conserver leur
-chapeau au théâtre?_
-
-Je n’en vois qu’un. Déclarer que seules pourront garder leurs chapeaux
-les femmes âgées de plus de quarante ans.
-
-A vous, quand même,
-
- Georges FEYDEAU.
-
-
-M. Georges Courteline
-
-n’envoie pas dire leur fait aux directeurs et appuie ses démonstrations
-d’une opulente érudition.
-
- Mon cher Huret,
-
-Mille pardons d’avoir tant tardé à vous répondre. Je n’étais pas à
-Paris, en sorte que je ne trouve qu’aujourd’hui votre lettre.
-
-Est-ce que les directeurs de théâtres vont nous raser encore
-longtemps? Ils nous assomment avec leurs revendications. Sous le
-prétexte--d’ailleurs mensonger--que leur commerce ne bat que d’une
-aile, ils décrètent l’univers entier d’accusation et portent plainte
-contre les passants. Un jour, c’est l’Assistance publique qui les
-ruine; le lendemain, c’est le billet de faveur qui est la cause
-de leurs désastres; il y a un mois, c’était Montmartre qui leur
-prenait leur clientèle; aujourd’hui c’est le café-concert dont le
-«développement» les menace. En vérité, on n’a pas idée de ça. Et puis
-quoi, le café-concert? Qu’est-ce qu’il a fait, le café-concert? Et où
-est-il le «développement» que ces gens nous signalent du doigt comme
-une sorte de spectre rouge? Si vous voulez bien vous reporter aux
-dernières années de l’Empire, c’est-à-dire à trente ans d’ici, vous
-constaterez, preuves en main, que Paris comptait, pour le moins, une
-demi-douzaine de beuglants qui ont aujourd’hui disparu et n’ont pas été
-remplacés. Vous me direz: «Parisiana.» Bon! Eh bien! et la Tertulia?
-et les Porcherons? et le XIXe Siècle? Sans parler de l’Eldorado
-devenu théâtre régulier, de l’Alcazar, qu’on a démoli il y a six
-semaines, et de l’Horloge, que notre ami Bodinier, si j’en crois une
-information récente, se propose de désaffecter au profit des jeunes
-écrivains dramatiques. Cependant, depuis la guerre, je vois surgir la
-Renaissance, les Nouveautés, la Comédie-Parisienne, le Nouveau-Théâtre,
-la Bodinière, est-ce que je sais? Alors quoi? Nous avons cinq théâtres
-de plus, six cafés-concerts de moins, et c’est le concert qui se
-développe!... Je vous avoue que je ne comprends pas. Et remarquez que,
-si j’ai oublié involontairement de mentionner les Bouffes-du-Nord,
-j’ai fait exprès de ne citer ni le Théâtre libre, ni l’Œuvre, ni les
-Escholiers, ces maisons n’étant pas ouvertes au public payant et ne
-créant, dès lors, aucune concurrence aux théâtres à bureaux ouverts.
-
-Tout ça, c’est des bêtises et des mauvaises raisons. A bonne pièce,
-bonne recette; toute l’affaire est là. Est-ce que _La Douloureuse_ de
-Maurice Donnay n’a pas été une grosse affaire d’argent? _Le Chemineau_
-de Richepin a-t-il, oui ou non, tenu l’affiche pendant cinq mois? _La
-Samaritaine_, de Rostand, a-t-elle réalisé près de 70,000 francs en
-dix représentations à peine? Prenons les choses de moins haut. Est-ce
-que Michaut a à se plaindre avec _Champignol_, _La Tortue_, _L’Hôtel
-du Libre-Echange_ et aussi le _Sursis_, qui en est, aujourd’hui, à la
-280e? Il faut peut-être que je m’apitoie sur le sort de l’infortuné
-Rochard qui se fait des rentes avec _Les Deux Gosses_, depuis quelque
-chose comme deux ans. Et l’excellent Léon Marx, directeur du théâtre
-Cluny et professeur de pourboires aux cochers, il faut aussi que
-je verse des larmes sur la misérable condition où l’ont réduit les
-cabarets de Montmartre et les cafés-concerts du centre? Je vous répète,
-mon cher Huret, que tout cela est enfantin, et que les directeurs de
-théâtre sont mal fondés dans leurs plaintes. Si Samuel a 3,500 francs
-de frais par jour et si Baduel, à la Porte-Saint-Martin, remporte une
-tape avec _Don César de Bazan_ et avec des pièces de Déroulède, j’en
-suis fâché; mais ce n’est la faute ni de Reschal, ni d’Yvette, ni du
-grand Brunin.
-
-Qu’on ne fasse pas de bêtises; on ne sera pas tenté de les faire payer
-aux autres.
-
-Bien à vous,
-
- G. COURTELINE.
-
-
-M. Maurice Hennequin,
-
-tout en se plaignant d’une chaleur torride, développe l’anecdote avec
-agrément:
-
- Spa, 14 août 1897.
-
-Ah! mon cher Huret, parler théâtre par une torride matinée d’août!
-quand tout chante, tout vibre... et que la pêche à la truite vous
-attend! c’est à vous envoyer à tous les diables!
-
-Où je passe mes vacances?
-
-Un peu partout; à Spa pour le moment. Et si j’ajoutais que par cette
-température je travaille toute la journée, vous me traiteriez de fichu
-blagueur... et vous auriez raison! Je m’amuse donc autant que je peux
-et je travaille le moins possible: qui n’est pas un peu socialiste à
-ses heures?
-
-Hélas! je songe qu’il me faudra bientôt regagner Paris pour lire aux
-artistes du Palais-Royal _Les Fêtards_, pièce en trois actes et quatre
-tableaux, écrite en collaboration avec Antony Mars, musique de Victor
-Roger. Vous parlerai-je aussi d’une comédie dont nous venons, Georges
-Duval et moi, de terminer le troisième acte et qui en aura quatre?
-de... et de...? Non! je ne vous en parlerai pas, car j’ai un principe
-qui, pour ne pas dater de la Révolution, n’en est pas moins excellent:
-tant qu’une pièce n’est pas entrée en répétition...
-
-La liberté des cafés-concerts?
-
-Je trouve que les directeurs ont parfaitement raison de se défendre.
-Quant à mes arguments, les mêmes que les leurs. Je crois donc inutile
-d’insister et je passe à la question des chapeaux.
-
-Ah! ces chapeaux!
-
-Eh bien! mon cher Huret, tout me porte à croire que nous en souffrirons
-encore cette année.
-
-Tenez, à propos de cette question, une simple histoire:
-
-C’était à Bruxelles, au Vaudeville, on jouait _Le Paradis_.
-A l’orchestre se prélassait une grosse dame au chapeau
-tour-eiffelesque--avez-vous remarqué que les chapeaux de théâtre sont
-toujours plus grands que les chapeaux de ville? c’est charmant!--et
-derrière la dame un malheureux spectateur se penchait tantôt à droite,
-tantôt à gauche et finalement ne voyait rien du tout.
-
-A un moment, n’en pouvant plus:
-
-«Madame.
-
---Monsieur?
-
---Votre chapeau m’empêche de voir.
-
---Désolée! Que voulez-vous que j’y fasse?
-
---Mais... ôtez-le!
-
---Oter mon chapeau? Jamais!»
-
-Il eut beau insister; la dame était de roc. Alors que fit-il? Il tira
-de sa poche--vous savez qu’on fume au Vaudeville--un énorme cigare,
-l’alluma et se mit à envoyer avec grâce toute la fumée dans la figure
-de la dame.
-
-«Monsieur!
-
---Madame?
-
---Faites donc attention!
-
---Votre chapeau, madame!
-
---Mais vous m’asphyxiez!
-
---Votre chapeau, madame!!
-
---Vous êtes un malappris!
-
---Votre chapeau, madame!!!»
-
-Et la dame dut s’avouer vaincue: elle ôta son chapeau!
-
-Comme nous ne pouvons, à Paris, opposer le cigare aux chapeaux,
-pourquoi ne pas prendre un moyen mixte? interdire le chapeau à
-l’orchestre et le tolérer au balcon?
-
-Tel est mon plan.
-
-Si je suis d’avis qu’il est urgent d’ouvrir de nouvelles salles pour
-créer des débouchés aux drames en vers et historiques?
-
-Mais n’est-ce pas là le programme de Coquelin à la Porte-Saint-Martin?
-
-Alors?
-
-Si je suis pour le retour aux spectacles coupés?
-
-Oui. Mais le public?
-
-C’est une erreur, à mon avis, de se baser sur le succès de certaines
-pièces en un acte dans les petits théâtres à côté pour indiquer un
-revirement du goût public en ce sens.
-
-Question de milieu.
-
-Comment je pratique la collaboration?
-
-Question embarrassante et délicate!
-
- Il y a cent façons
- De couper les joncs...
-
-dit la chanson. Il y a également cent façons de collaborer: cela dépend
-des collaborateurs.
-
-O joie! il ne reste plus qu’une question! Décore-t-on assez de gens de
-théâtre?
-
-Mais non... puisque je ne le suis pas!
-
-Excusez le décousu de cette lettre, mon cher Huret, mais encore un
-coup--comme dit l’Oncle--la pêche à la truite m’attend.
-
-Bien cordiale poignée de main,
-
- Maurice HENNEQUIN.
-
-
-M. Albin Valabrègue
-
-plaisante:
-
- Heiden, le 6 août 1897.
-
- Mon cher confrère,
-
-Vous m’adressez une quinzaine de questions. Heureusement, je suis dans
-le pays des avalanches:
-
-1º Je passe mes vacances, l’hiver, à Paris; l’été, je fais comme la
-nature, je produis. Cette année, délaissant un peu les fleurs... de
-rhétorique et les plates-bandes philosophiques, j’ai particulièrement
-soigné les vignes qui me donnent ce petit vin clairet, dont les
-Nouveautés et le Palais-Royal attendent chacun une barrique. Ils
-l’auront! Le _Journal des Débats_ nous dira si c’est du vin de derrière
-les _Faguets_;
-
-2º Je préfère de beaucoup le théâtre au café-concert, parce que je
-vais au théâtre gratuitement et qu’au café-concert je paye ma place.
-
-Je ne vois qu’un moyen de ruiner l’industrie des cafés-Yvette: c’est de
-multiplier les entrées de faveur dans les théâtres;
-
-3º Le drame historique et en vers ne manque pas de débouchés. Il a:
-
- _a_) La Comédie-Française;
- _b_) L’Odéon;
- _c_) La Porte-Saint-Coquelin;
- _d_) La Renaissance;
- _e_) Le Château-d’Eau (qui a joué des vers de M. Jules Barbier).
-
-Donc, si l’on construit de nouvelles salles, je demande qu’elles soient
-affectées à la représentation d’œuvres lyriques de l’école française,
-d’œuvres étrangères très profondes. (Il n’y a rien qui fasse faire de
-l’argent aux vaudevilles comme de multiplier, ailleurs, les spectacles
-ennuyeux);
-
-4º Les chapeaux de femme se maintiendront encore à l’orchestre, cette
-année. Mais qu’importe? Enlevez les chapeaux, il reste les têtes
-coiffées!... Il faudrait donc n’admettre, à l’orchestre, que de petites
-femmes chauves!
-
-5º J’ignore complètement ce que voudront, cette année, les abonnés de
-l’_Œuvre_. Je conseille aux auteurs de la maison de nous donner un peu
-de tout, d’égaler le plus possible Shakespeare, Molière, Victor Hugo,
-etc., etc., et ce sera très bien;
-
-6º Il est désirable que les spectacles coupés reviennent à la mode.
-Voici, pour mon compte, ce que j’ai imaginé: j’ai créé le BAISSER
-DE RIDEAU, politique, social, littéraire, artistique, religieux,
-philosophique, scientifique, etc., etc.
-
-J’ai remis à Porel et à Carré un petit acte, modeste et simple, dans
-lequel je traite, en un quart d’heure, la question de l’_éducation de
-l’âme_, de beaucoup supérieure à l’instruction actuelle, c’est-à-dire à
-l’entassement des connaissances humaines dans des cerveaux d’enfants.
-
-Maintenant, voici pourquoi cette innovation doit conquérir Paris, la
-province et l’étranger: le _baisser de rideau_ sera _gratuit_; il sera
-donné en supplément de spectacle. (J’espère que le gouvernement n’y
-verra pas une loterie.)
-
-Si le spectateur s’ennuie, il n’aura rien à réclamer... que son
-pardessus.
-
-L’heure est venue où le théâtre doit _prouver quelque chose_. Il faut
-préparer, amorcer, tâter le public, au moyen de petites œuvres d’une
-durée de dix à quinze minutes. Si le public accepte et applaudit, on
-deviendra ambitieux.
-
-On va encore dire que je suis un original, mais je voudrais bien faire
-comprendre à mes contemporains que tout progrès a sa source dans
-l’originalité et qu’une chose doit être neuve avant d’être ancienne.
-
-Sur cette conclusion, dédiée à M. La Palisse, je vous ferai observer
-que j’ai répondu, en six numéros, à vos quinze questions, et je serre
-vos mains d’inquisiteur.
-
- Albin VALABRÈGUE.
-
-
-M. Ernest Blum
-
-aussi:
-
- Château de Boisement, 6 août 97.
-
- Mon cher Huret,
-
-Quelques lignes seulement en réponse à vos nombreuses questions; il
-fait tellement chaud que, comme dit mon confrère Chose, je vous écris
-d’une main et transpire de l’autre!
-
-Je me plais à la campagne sans m’y plaire beaucoup; mais là, au moins,
-quand il y a un souffle de vent il est pour moi,--il est vrai que
-lorsqu’il y en a un grand, j’en profite aussi.
-
-Je travaille tant que je peux! j’accumule vaudevilles, comédies,
-opérettes et mélodrames! Mon rêve est d’accaparer tous les théâtres
-l’hiver prochain et de gagner deux ou trois millions de droits d’auteur.
-
-Vous me demandez si les bouisbouis et les cafés-concerts font du tort
-aux théâtres: je ne le crois pas; il me semble qu’il y a à Paris place
-pour tout le monde au soleil--surtout quand celui-ci ne donne pas.
-
-Vous me demandez également si les femmes doivent retirer leur chapeau
-au théâtre: ça, oui, par exemple! je suis pour qu’elles le retirent, et
-même bien autre chose avec!
-
-Enfin, vous voulez savoir si je suis pour le spectacle qui commence
-tôt et finit de bonne heure, comme du temps de mon frère Molière? Mon
-idéal, c’est qu’il n’y ait plus à Paris que des matinées, afin de
-laisser la soirée libre aux gens qui, à mon salutaire exemple, n’aiment
-pas à se coucher tard.
-
-Voilà, mon cher Huret. J’oublie peut-être quelque chose, car je n’ai
-pas votre lettre sous les yeux.--Je vous ai répondu par sympathie pour
-vous; mais là, entre nous deux, qu’est-ce que vous allez bien faire de
-mes «opinions»?--les vendre à des femmes du monde?
-
- Bien à vous,
-
- Ernest BLUM.
-
-
-M. Aurélien Scholl
-
-nous en veut de le faire écrire. Qu’il nous pardonne!
-
- Etampes, le 5 août 1897.
-
- Mon cher Huret,
-
-Si je travaille l’été? Quelquefois, quand un nuage bienfaisant m’en
-donne le loisir et que, par un jeu de volets, j’ai pu éloigner les
-mouches et les rendre aux hirondelles et aux fauvettes dont elles
-relèvent. Mais, par trente degrés de chaleur, je travaille comme la
-bière, c’est-à-dire que je fermente.
-
-Si je fais du théâtre? Oui, pour moi. Et je puis ajouter que mes
-pièces ont beaucoup de succès, quand je les raconte.
-
-Mon sentiment sur les cafés-concerts est qu’ils font concurrence aux
-théâtres comme l’avenue de l’Opéra à la rue de la Paix, comme le
-boulevard Haussmann aux anciens boulevards, comme les établissements de
-bouillon aux restaurants jadis en vogue.
-
-Si j’ai trouvé un moyen d’empêcher les femmes de garder leur chapeau
-au théâtre? Mais certainement: que les hommes en fassent autant. «Otez
-votre chapeau, j’ôterai le mien.»
-
-Les pièces en un acte vont-elles revenir en vogue? Oui, si Courteline,
-Tristan Bernard, Pierre Veber, Louis Dumur et Jules Renard trouvent des
-imitateurs, sinon des égaux.
-
-Quand un spectacle coupé aura fourni cinquante bonnes représentations,
-tous les directeurs y viendront.
-
-Le questionnaire étant épuisé, il ne me reste, mon cher ami, qu’à vous
-serrer cordialement la main.
-
- Aurélien SCHOLL.
-
-
-M. Antony Mars
-
-est gai:
-
- Samedi.
-
- Mon cher Huret,
-
-J’ai trouvé votre lettre, hier, en rentrant d’un court voyage à la
-mer. Est-il encore temps de répondre à vos questions? Ma foi, au petit
-bonheur.
-
-_Où je passe mes vacances?_
-
-A Montlignon (Seine-et-Oise). Un petit nid de verdure, au pied de la
-forêt de Montmorency, où il n’y a pas de chemin de fer et presque pas
-de bicyclistes. Le pays rêvé, quoi!
-
-Un seul voisin: le beau-frère de Paul de Choudens, M. Humbert, un homme
-charmant, que tous les auteurs et compositeurs connaissent bien. Avec
-lui comme guide et compagnon je fais des promenades exquises en forêt,
-et je vous assure bien que, dans ces moments-là, je ne pense guère à
-Paris, ni à ses pompes, ni à _mes_ œuvres.
-
-Je travaille cependant...--lorsqu’il pleut, par exemple!
-
-_A quoi?_
-
-A des vaudevilles.
-
-_Pour qui?_
-
-Mais pour les directeurs qui voudront bien m’honorer de leur
-confiance... et j’espère qu’ils seront beaucoup.
-
-_Si je suis d’avis qu’il faut ouvrir des salles supplémentaires pour
-les Frédégondes de nos jours?_
-
-Sûrement... certainement... tout de suite!... Au bout de huit jours
-cela ferait un théâtre de plus pour le vaudeville.
-
-_Si j’ai trouvé un moyen de faire disparaître les chapeaux de dames de
-l’orchestre?_
-
-Oui... non... peut-être bien. Voici: chaque dame serait tenue de
-prendre deux fauteuils, un pour son... usage personnel et l’autre pour
-son chapeau.
-
-Cela ferait monter les recettes... et ce serait toujours un moyen de
-lutter contre le tort que nous font les cafés-concerts.
-
-_Si je trouve qu’on décore assez d’auteurs dramatiques?_
-
-Non! non!! non!!! On devrait les décorer tous: je ne le suis pas.
-
-_Ne va-t-on pas revenir aux spectacles coupés?_
-
-Je le voudrais bien, mais ce moment est loin encore. Et cependant,
-c’est là le vrai motif d’insuccès de bien des vaudevilles. Les auteurs
-ayant un joli sujet à traiter sont obligés de l’écarteler en trois
-actes, alors que, bien souvent, ledit sujet n’en comporterait qu’un ou
-deux au plus. Il faut donc allonger la sauce... et, quelquefois elle
-ne fait pas passer le poisson. Vous imaginez-vous _Le Roi Candaule_,
-_Le Homard_, _l’Affaire de la rue de Lourcine_, et bien d’autres petits
-chefs-d’œuvre, en trois actes?
-
-Et voilà pourtant les bijoux que nous donneraient, sans doute encore,
-les spectacles coupés!
-
-_Ce que je pense de la Duse?_
-
-Ah! non... pardon... ça ne fait pas partie de votre questionnaire...
-
-Cordiale poignée de main,
-
- Antony MARS.
-
-
-M. Paul Ferrier
-
-propose justement le même moyen que M. Feydeau, à dix ans près:
-
- Mon cher Huret,
-
-1º Je suis à Bagnères-de-Luchon, avec Samuel. Nous préparons la reprise
-du _Carnet du diable_, cherchant un clou pour substituer aux tableaux
-vivants dont deux années passées ont quelque peu défraîchi l’actualité.
-
-2º En train? La pièce que nous faisons pour la saison, Blum et moi,
-musique de Serpette; directeur: Samuel, déjà nommé. Plaisirs? Astiquer
-mon fusil pour l’ouverture de la chasse que j’attends impatiemment, et
-préparer, avec les Parisiens de Luchon, une fête de charité au bénéfice
-des inondés de la vallée.
-
-3º Je suis pour beaucoup de libertés: celle des cafés-concerts ne
-me choque pas exagérément. Je crois bien tout de même que leur...
-laisser-aller a fait quelque tort à la bonne tenue des théâtres. Mais,
-quoi? faut-il pas vivre avec ses microbes?
-
-4º Oui, je crois qu’on va vers la mise en scène, exactitude, luxe et
-splendeur à l’occasion. Ne pas s’y tromper d’ailleurs: la mise en scène
-n’est pas le tableau, c’est le cadre.
-
-5º Si mes pièces ont en province un succès différent qu’à Paris? J’en
-ai fait l’expérience, hier. Mme Simon-Girard et Huguenet jouaient
-_la Dot de Brigitte_, au Casino. Après le 1er acte, où ils ne font
-qu’apparaître, j’entendais dire dans les groupes: «C’est assommant!»
-Après le 3e acte, où on les voit beaucoup, les mêmes groupes disaient:
-«C’est délicieux!» Tirez votre conclusion!
-
-6º Quel moyen d’empêcher les femmes de conserver leur chapeau au
-théâtre? Un écriteau: «Les dames au-dessus de trente ans sont seules
-autorisées à conserver leur chapeau sur la tête.»
-
-7º Le marasme de l’opérette n’est pas douteux. L’opérette traverse une
-période d’attente, je crois. Elle attend: un fils de Meilhac, un fils
-d’Offenbach, un fils de José Dupuis et une fille d’Hortense Schneider.
-
-8º Y a-t-il moyen de créer de nouveaux débouchés au drame en vers et au
-drame historique?--C’est bien possible. S’il n’y avait en souffrance
-qu’un petit Dumas père et un petit Victor Hugo ça vaudrait la peine!
-
-Et bien affectueusement à vous, mon cher Huret,
-
- Votre tout dévoué,
-
- Paul FERRIER.
-
-
-M. Henri Chivot
-
-donne une leçon de critique aux auteurs de sa génération en rendant
-à la fois justice à la valeur des œuvres passées et aux tendances
-nouvelles de ses successeurs:
-
- Cher monsieur,
-
-De retour d’un petit voyage, je trouve, en arrivant à Paris, le
-questionnaire que vous avez bien voulu m’adresser et auquel je
-m’empresse de répondre.
-
-1º _A quoi employez-vous vos vacances? Travaillez-vous? Vous
-amusez-vous? Si vous travaillez, à quoi--et pour qui?_
-
-Je suis vieux, puisque mon premier vaudeville a été joué au
-Palais-Royal il y a 42 ans.--J’ai beaucoup produit, puisque j’ai
-fait représenter à Paris 96 pièces, il en résulte que je m’accorde
-généreusement des loisirs bien mérités.--Je passe l’été au Vésinet--je
-vous recommande le Vésinet, c’est un endroit charmant--et je m’y donne
-pour consigne fidèlement observée: me reposer beaucoup, travailler très
-peu. Conformément à ce programme, j’écris en ce moment avec une sage
-lenteur une comédie en 3 actes que j’ai l’intention de présenter aux
-directeurs du Palais-Royal.
-
-2º _Suivez-vous les théâtres?_
-
-Je suis avec beaucoup d’intérêt le mouvement théâtral, surtout en ce
-qui concerne le genre auquel je me suis consacré, c’est-à-dire le
-vaudeville et l’opérette.
-
-3º _Que pensez-vous de l’évolution présente de ce genre? A-t-il besoin
-de se rajeunir?_
-
-Au début de ma carrière je me suis donné pour modèles Scribe, Labiche
-et Duvert (on pouvait choisir plus mal) qui apportaient un très
-grand soin à la charpente de leurs pièces et avaient recours, pour
-obtenir leurs effets, à de nombreuses préparations. Je suis resté
-fidèle à ce système et je constate que les vaudevilles et opérettes
-qui ont le mieux réussi dans ces derniers temps, étaient précisément
-construits d’après ces principes qu’on est convenu d’appeler le vieux
-jeu. J’en conclus que le vieux jeu a du bon, mais je reconnais que,
-pour donner satisfaction aux désirs du public, il est nécessaire,
-même dans les œuvres légères, de serrer la vérité de plus près et
-de fouiller davantage les caractères des personnages. L’habileté
-consisterait peut-être à édifier le gros œuvre d’après les anciennes
-traditions, mais à apporter une foule d’idées neuves dans les détails
-de l’architecture.
-
-4º _Va-t-on vers plus de mise en scène? Croyez-vous à l’efficacité de
-la mise en scène, son luxe, son exactitude pour le succès d’une pièce?_
-
-Je crois qu’une belle mise en scène complète le succès d’une bonne
-pièce, mais je ne crois pas que le luxe des décors et des costumes
-puisse apporter un élément de réussite à un ouvrage dramatique qui
-n’est pas franchement accepté par le public. Quant à l’exactitude
-de la mise en scène il m’a toujours semblé que la pousser jusqu’au
-vrai absolu était d’une utilité des plus contestables. A mon avis, il
-suffit, grâce à l’art du décorateur, de donner au public l’illusion du
-vrai.
-
-Cordialement à vous,
-
- Henri CHIVOT.
-
- Le Vésinet, 17 août 1897.
-
-
-M. Maurice Ordonneau.
-
- Royan, 17 août 1897.
-
-Où je passe mes vacances, mon cher confrère?... A vrai dire, je n’ai
-pas de vacances, car je commence à travailler au moment où les autres
-vont se reposer. L’hiver, mes répétitions et les «premières» des autres
-absorbent la plus grande partie de mon temps. L’été, j’écris mes pièces.
-
-Cette année, j’ai passé le mois de juillet à Vichy; je suis, en ce
-moment, à Royan; en septembre, j’irai rater des perdreaux et des
-lièvres dans la Charente!
-
-Je m’adonne, depuis deux mois, à ma coupable industrie: je compose
-des livrets d’opérettes pour les Folies-Dramatiques, la Gaîté et les
-Bouffes-Parisiens. Voulez-vous des titres?--_L’Agence Crook and Cº_;
-_Les Sœurs Gaudichard_; _La Maison hantée_; mes compositeurs? Victor
-Roger, pour la première; Audran, pour la seconde; Varney, pour la
-troisième.
-
-Si je me suis, cette année, occupé exclusivement d’opérettes, c’est
-vous dire que, personnellement, je ne vois pas ce genre aussi démodé
-qu’on le dit.
-
-Tous les hivers on l’enterre, cette pauvre opérette. Mais il faut
-croire que l’inhumation est toujours un peu précipitée, car on la voit
-renaître de ses cendres à chaque saison!
-
-Cette année encore n’a-t-on pas fêté des centièmes et même des deux
-centièmes à la Gaîté, aux Variétés, à Cluny et aux Folies?
-
-La vérité, c’est que l’opérette s’est transformée: elle ne doit plus
-être le vaudeville, agrémentée de musique nouvelle, ou bien... elle
-est considérée par le public comme un objet d’un autre âge. La vieille
-opérette est plus que malade, mais il en est né une autre qui se porte
-fort bien.
-
-Les cafés-concerts et les «bouisbouis» nuisent-ils aux théâtres en
-général? Oui, mais pas autant qu’on le dit (les recettes annuelles des
-théâtres vont toujours en progressant).
-
-On a prétendu que les concerts devaient leur vogue relative au bon
-marché de leurs places et à la faculté offerte au spectateur d’y fumer
-et d’y consommer. A mon avis, leur succès tient encore--et surtout--à
-une autre cause bien plus simple.
-
-Qu’est-ce qui fait le vide dans les salles de spectacles? Le «four»!
-le terrible «four» proclamé le lendemain de la «première» par toute la
-presse. Eh bien! le café-concert n’a jamais de «four»! Il a même trouvé
-un moyen infaillible de n’en pas pouvoir éprouver. Il ne donne que des
-«numéros» qu’il change, du jour au lendemain, s’ils n’ont pas plu à la
-première audition qui a lieu, généralement, sans tambour ni trompette.
-Le public, assuré de ne pas tomber sur un spectacle entièrement
-mauvais, va voir tel bouiboui pour son «ensemble» et non pour un de ses
-«numéros».
-
-Voilà pourquoi le café-concert et le bouiboui qui possèdent une troupe
-suffisante conservent longtemps leur vogue, alors qu’un théâtre à la
-mode, faisant le maximum aujourd’hui, tombera demain à 300 fr. avec ses
-mêmes et excellents artistes, s’il a eu la malchance de tomber sur un
-«four»!
-
-J’ai vu jouer quelquefois mes pièces en tournée. Les mêmes «effets»
-se reproduisent à peu près partout--même à l’étranger, dans les
-traductions.
-
-Tous les publics sont donc à peu près les mêmes pour les pièces «à
-situations». Dans les ouvrages «à thèse» ou purement littéraires, il en
-est tout autrement. Bien des hardiesses et des finesses, applaudies à
-Paris, restent incomprises d’une certaine partie du public provincial.
-
-Vous me demandez aussi d’émettre mon avis sur la question des chapeaux
-de dames aux fauteuils d’orchestre? Je vous dirai tout net que l’on
-devrait bien laisser tranquilles nos charmantes spectatrices!
-
-Pourquoi confieraient-elles de gracieuses et fragiles coiffures qui
-sont souvent, à Paris, de véritables objets d’art, à des ouvreuses qui
-les empilent--n’ayant pas de vestiaires spéciaux--avec les pardessus et
-les parapluies?
-
-«Qu’elles partent sans chapeau de chez elles!
-
---Mais celles qui vont au restaurant?
-
---Qu’elles prennent un cabinet particulier!
-
---Ça ne leur plaît que selon leur cavalier...»
-
-Et puis, il y a aussi les «honnêtes femmes qui vont à pied».
-Voulez-vous qu’elles traversent les carrefours avec des plumes et des
-fleurs dans les cheveux? Le spectacle serait alors dans la rue--et
-voilà une concurrence de plus aux théâtres qui se plaignent déjà d’en
-avoir trop!
-
-Pourquoi, d’ailleurs, la mode des hautes coiffures durerait-elle plus
-que les autres? Un peu de patience, messieurs!...
-
-Pour les décorations que l’on accorde aux écrivains dramatiques, il
-me semble que tout auteur doit désirer très larges--plus larges--les
-libéralités ministérielles faites à ses confrères--ne serait-ce que
-dans l’espoir--généralement inavoué--d’attraper, un jour ou l’autre,
-un petit bout de ce ruban que l’on ne blague qu’à la boutonnière des
-autres!
-
-Ai-je répondu à toutes vos questions, mon cher confrère? Oui, je crois.
-
-Je vous autorise à publier l’ouvrage in-octavo que vont former mes
-réponses. S’il y a deux volumes, vous pourrez ne m’envoyer que le
-meilleur... le troisième!
-
-Bien cordialement à vous,
-
- Maurice ORDONNEAU.
-
- Villa Bienvenue, Royan-Pontaillac.
-
-
-M. Henri de Bornier
-
-est à la fois, pour les réformes et pour la tradition:
-
- Bornier, par Aimargues (Gard), 7 août 1897.
-
- Mon cher confrère,
-
-Votre lettre m’arrive à la campagne, et, malgré la chaleur torride
-qui invite à la paresse, je me fais un plaisir de répondre à votre
-questionnaire.
-
-Ce que je fais? Je regarde si les nuages qui arrivent de la mer
-voudront bien crever un peu sur mes vignes. C’est rare, car les
-montagnes et le Rhône attirent les nuages, et je ressemble à un poète
-dramatique qui se demande si un directeur de théâtre voudra bien jouer
-sa pièce.
-
-Du reste, je connais les deux questions, et si je savais faire
-des chroniques, je vous en enverrais une, où je démontrerais que
-viticulteur et auteur dramatique sont deux métiers qui se ressemblent
-absolument.
-
-Vous me demandez si je trouve qu’il y ait assez de théâtres pour le
-drame historique et le drame en vers? Certes, non! Et je ne pense pas
-sans tristesse aux jeunes gens qui ont le courage d’écrire des drames
-en vers--la malice dit tragédies, dans l’espoir de ridiculiser et de
-nuire.
-
-Vous qui touchez de très près, et avec une juste sympathie, aux
-choses du théâtre, savez-vous bien, cependant, qu’il n’est guère de
-martyre pareil à celui d’un jeune poète que la vipère dramatique a
-mordu? D’abord tout homme qui fait des pièces, des pièces en vers
-particulièrement, semble un ennemi pour les autres hommes, sauf
-quelques honorables exceptions. Pourquoi? Pour une foule de raisons,
-entre autres parce que les succès de théâtre, presque toujours,
-donnent instantanément la richesse et la renommée: de là les envieux.
-Faites des romans, des volumes de vers, des sonnets, des poèmes
-épiques, on sourira doucement ou ironiquement, voilà tout; mais ne
-tendez pas votre main vers les fruits d’or du théâtre, ou vous aurez
-tout de suite mille ennemis connus et inconnus. Je pourrais citer tel
-individu qui passe sa vie à empêcher les autres de faire jouer leurs
-pièces, c’est son petit plaisir. Et il y réussit par des moyens très
-ingénieux. Si les poètes qui ont acquis déjà la célébrité trouvent des
-difficultés pareilles, on peut juger de tous les déboires qui attendent
-un poète jeune, inconnu et timide. A quelle porte ira-t-il frapper, qui
-ne soit presque fermée d’avance?
-
-C’est pour cela qu’il faut un plus grand nombre de théâtres
-littéraires, de théâtres où l’on joue des drames en vers, afin que les
-directeurs se fassent concurrence--ce qui ne les empêchera pas de faire
-fortune, au contraire! Je réclame mieux encore pour les jeunes auteurs:
-un Comité de lecture. Non pas seulement des examinateurs qui lisent les
-manuscrits chez eux, quand il leur plaît, à bâtons rompus, mais, de
-plus, comme au Théâtre-Français, un Comité qui entende la pièce lue
-par l’auteur. Un Comité c’est déjà un public qui juge l’œuvre parlée,
-tandis qu’un examinateur isolé ne reçoit pas l’impression directe du
-poète. Ceci demanderait de longs développements, mais je vous en ai
-dit assez pour attirer l’attention et la bienveillance sur mes jeunes
-confrères.
-
-Ainsi donc, augmenter le nombre des théâtres littéraires le plus
-possible, le plus tôt possible! Quant aux acteurs, vous en trouverez,
-n’en doutez pas: il en est beaucoup de disponibles, et il en viendra
-des nouveaux, selon les besoins des théâtres futurs.
-
-J’en viens à votre dernière question:
-
-_Le vers libre doit-il bientôt faire son entrée dans le drame en vers?_
-
-Je suis très loin de blâmer les tentatives et les nouveautés
-littéraires. Je me rappelle, j’avais alors dix-huit ans, que Viennet,
-l’auteur de _Clovis_ et d’_Arbogaste_, écrivait à une de mes parentes:
-«Votre neveu réussira peut-être, mais ses vers sont trop pleins
-_d’impuretés romantiques_.» Je ne peux donc pas à mon tour, m’indigner
-des impuretés prosodiques de mes jeunes contemporains; je crois même
-que ces tentatives peuvent amener quelques bons résultats pour la
-poésie lyrique, comme le Théâtre libre en a réellement produit pour
-la comédie et le drame. Mais je ne conseillerai pas l’emploi du vers
-libre pour le drame, et cela pour une raison fort simple: c’est que
-le public a dans l’oreille le vers régulier de douze syllabes avec
-hémistiche; si vous faites des vers de quatorze ou quinze syllabes sans
-hémistiche et avec un grand nombre d’hiatus, le public, désorienté,
-passera son temps à chercher si les vers sont plus ou moins longs et il
-ne suivra plus la pensée de l’auteur, ce qui est la chose importante.
-Cette raison seule suffirait, selon moi, à ne pas conseiller aux poètes
-le vers irrégulier. Du reste, le vers régulier de douze syllabes à
-rimes suivies n’a pas empêché Corneille, Racine, Victor Hugo, et tant
-d’autres d’écrire des chefs-d’œuvre pour la scène, et on peut se
-contenter des libertés rythmiques d’_Hernani_ et de _Marion Delorme_.
-
-Voilà, très sommairement, ce que je pense et ce que je devais vous
-dire dans l’intérêt des nouveaux poètes. Puisque vous m’avez incité à
-leur donner un conseil, en voici un autre plus important. Je reçois
-souvent des lettres dont l’auteur me confie qu’il a l’intention de
-mettre au théâtre tel grand personnage historique; c’est mal comprendre
-la mission du drame moderne. Il ne s’agit pas de faire une pièce
-sur Charlemagne, César ou Henri IV; l’essentiel est d’avoir, avant
-tout, une pensée philosophique, juste et simple, de l’examiner sous
-toutes ses faces. Quant aux personnages et à l’époque, on les trouvera
-toujours, ou, plutôt, ils se présenteront d’eux-mêmes. Alors, il faut
-étudier l’époque et les personnages d’après les documents les plus
-sérieux et les plus nombreux, en un mot, _vivre dans le milieu_.
-L’histoire est le naturalisme dramatique.
-
-Vous avez raison, mon cher confrère, de poser publiquement ces
-questions; si je vous ai quelque peu aidé à les résoudre, j’en serai
-très heureux et très flatté.
-
- Henri de BORNIER.
-
-
-M. Paul Meurice
-
-travaille... pour les autres:
-
- Veules, 9 août 97.
-
- Mon cher confrère,
-
-Vous me faites d’assez nombreuses questions. Permettez-moi de ne
-répondre qu’à quelques-unes.
-
-_Si, pendant les vacances, je travaille, ou si je m’amuse?_
-
-Je m’amuse--en travaillant. Je vis maintenant fort retiré, fort isolé,
-et je travaille beaucoup, n’ayant plus que ça à faire.
-
-_A quoi je travaille et pour qui?_
-
-A plusieurs choses pour plusieurs personnes. Pour mon compte
-personnel, à un drame en vers et à un livre sur la question sociale
-(l’objet de votre grande enquête) qui a été la méditation de toute
-ma vie. Pour Victor Hugo, je rassemble les éléments du tome II de sa
-_Correspondance_, qui doit paraître en octobre, et d’une nouvelle
-série de _Choses vues_, qui paraîtra au printemps; de plus, je mets
-au point scénique, pour Coquelin, un curieux _mélodrame_ de l’auteur
-d’_Hernani_, qui est la comédie--ou la parodie--la plus amusante du
-monde. Pour Vacquerie, je prépare une réimpression de _Profils et
-Grimaces_, et je vais achever l’arrangement, commencé par lui, de son
-_Tragaldabas_. Vous voyez que j’ai de la besogne.
-
-Vous voulez bien me demander ensuite ce que je pense de l’état
-actuel du drame.--_A quelle cause j’attribue le ralentissement de sa
-vogue?_--Uniquement à la cherté des places. Mais peut-on croire et
-dire que le drame périclite, quand on voit un artiste tel que Jules
-Lemaître se laisser tenter par cette admirable forme du théâtre? Est-ce
-que Victorien Sardou, est-ce que Jean Richepin ne sont pas dans toute
-la force du talent? Et voici M. Rostand qui arrive et dont le _Cyrano
-de Bergerac_ sera, je vous le prédis, un des grands succès de cet hiver.
-
-Je vous serre cordialement la main, mon cher confrère,
-
- Paul MEURICE.
-
-
-M. Edmond Rostand
-
-est lapidaire, comme toujours!
-
- Boissy-Saint-Léger, 16 août 1897.
-
- Mon cher Huret,
-
-Je travaille à terminer le _Cyrano_, que Coquelin va jouer à la
-Porte-Saint-Martin.
-
-Je ne pense pas que les pièces en vers manquent en ce moment de
-théâtre. Comédie-Française, Renaissance, Porte Saint-Martin, Odéon...
-N’est-ce pas, grâce à Sarah et à Coquelin, le double de ce que nous
-avions il y a quelques années?
-
-Et pour ces théâtres il n’y a déjà pas assez d’artistes sachant dire le
-vers; qu’adviendrait-il si de nouvelles scènes se créaient? Ah! qu’il
-serait temps de nommer un poète professeur au Conservatoire!
-
-Quant au vers libre, mon cher Huret, je l’aime. On peut s’en servir
-au théâtre. Si j’en ai envie je l’essayerai. La seule chose que je ne
-comprendrais plus, ce serait _le vers libre obligatoire_. Je suis pour
-le vers libre, et davantage encore pour le poète libre.
-
-Croyez à mes meilleurs sentiments,
-
- Edmond ROSTAND.
-
-
-M. Alfred Dubout
-
-l’auteur de _Frédégonde_, ne se fatigue pas:
-
- Paris, 16 août 1897.
-
-Indiscret... vous ne le serez jamais, mon cher concitoyen.
-
-Vous me demandez si je travaille ou si je m’amuse?
-
-Je travaille, donc je m’amuse. A quoi?--A une pièce. Pour qui?--Pour...
-la Critique.
-
-Ce que je dis de sa sévérité à l’égard de _Frédégonde_?--Qu’elle m’a
-fait beaucoup d’amis.
-
-Si je pense que le vers libre doit entrer bientôt au théâtre?--Quand
-Mme Sarah Bernhardt le voudra.
-
-Et si je crois, enfin, que la création de nouvelles scènes s’impose
-pour le drame historique ou le drame en vers?
-
-Ici, je m’arrête, obligé de confesser mon incompétence, et je laisse à
-de plus autorisés le soin d’apprécier le goût et les besoins du public.
-
-Ce que je sais seulement, c’est que depuis un quart de siècle environ
-on réclame la création d’une seconde scène à la _Comédie-Française_,
-afin d’y pouvoir jouer simultanément le drame et la comédie, et que,
-comme _sœur Anne_, on ne voit rien venir!
-
-Bien cordialement à vous,
-
- Alf. DUBOUT.
-
-
-M. Jean Aicard
-
-après avoir agréablement plaisanté les poètes et l’Académie, fait une
-éloquente théorie du vers dramatique:
-
- La Garde, près Toulon, 12 août 97.
-
- Mon cher confrère,
-
-Il est peut-être un peu cruel de demander à un homme qui, le jour, fait
-exécuter des terrassements dans son enclos, et la nuit, sous des clairs
-de lune frais, après les torrides journées d’août, dans le Midi, roule
-sur une bicyclette avec de bons compagnons, il est peut-être un peu
-cruel de demander à cet homme-là ce qu’il pense du drame historique en
-vers.
-
-Je crois que l’Odéon suffit au drame historique qui se cherche et le
-Théâtre-Français au drame historique qui s’est trouvé (en vers).
-
-Toutefois, je regrette que, à la Comédie-Française, on n’ait pas une
-scène assez spacieuse pour faire mouvoir de vraies foules.
-
-Je ne crois pas que «le public» ait «besoin» de drames en vers, ni de
-poèmes, ni de poésies. Ça lui est égal.
-
-Il y a en France quelques millions de versificateurs. Le dictionnaire
-des rimes est le livre le plus répandu. Napoléon Landais est aussi
-connu que Napoléon Ier, et plus populaire.
-
-Tous les collégiens, tous les bureaucrates, tous les caissiers, tous
-les commis voyageurs et tous les poètes font des vers.
-
-Toutes les femmes lisent les vers qu’on leur adresse et ne lisent que
-ceux-là. Celles à qui on n’en adresse point, en demandent.
-
-Les albums sont sans nombre, dans l’univers,--comme les sots de
-l’Ecclésiaste.
-
-Mais personne ne lit «des vers».
-
-Sully Prudhomme est un quasi-inconnu. C’est pourtant un grand
-poète,--quoiqu’il soit de l’Académie.
-
-Cependant le vers au théâtre est toléré. C’est qu’il fournit au
-tragédien des sonorités particulières, bien rythmées comme la
-respiration même, qui lui permettent d’enfler la voix,--de forcer les
-effets, de les faire «sonner» démesurément,--comme il sied quand on dit
-en présence de trois ou de six mille spectateurs ce qui ne s’adresse
-qu’aux personnages du drame.
-
-Quant aux interprètes suffisants--en trouverait-on si de nouvelles
-scènes s’ouvraient au drame en vers? Je crois que oui. Ce qui détourne
-les tragédiens de la tragédie ou du drame historique en vers, c’est la
-certitude où ils sont de rester inemployés.
-
-Quant au vers libre, il entrera dans le drame en vers triomphalement
-dès qu’un homme de génie l’aura voulu. Le vers libre permettra,
-j’imagine, des nouveautés de paroles rimées qui seront les bienvenues
-pour nos oreilles lasses d’hémistiches tout faits, de tournures
-prévues. Il permettra, j’espère, une souplesse de naturel qui
-humanisera et simplifiera la langue poétique dramatique. La difficulté
-(dès qu’il s’agit de drame historique, non de comédie légère) sera de
-conserver aux périodes, malgré les brièvetés et les rapidités du vers
-libre, cette force que leur donne ce qu’on appelle le «grand vers»,
-cet alexandrin dont la puissance propre, dont l’unité même naissent
-peut-être de ce qu’il est entouré ou précédé de vers tout semblables.
-
-Rien de mystérieux comme les nombres.
-
-Un bel alexandrin marchant à la fin d’une période d’alexandrins
-et commandant la halte est accompagné d’un effet de majesté tout
-particulier. Il y a une force difficile à mesurer. C’est le dernier
-rang des bataillons carrés bien disciplinés: commandés par Agrippa
-d’Aubigné ou Corneille, ils sont superbes. Un tas de francs-tireurs ou
-de vers libres, une armée de volontaires, c’est beau aussi, commandé
-par Garibaldi.
-
-Les théories se font et se défont d’après les œuvres de génie.
-
-Croyez-moi cordialement à vous,
-
- Jean AICARD.
-
-
-M. Eugène Morand.
-
- Cher monsieur,
-
-Voici la réponse à quelques-unes des questions que vous me posez.
-Je souhaite, pour le drame historique et le drame en vers, une
-transformation absolue, demandant à l’un un plus grand respect et une
-plus large compréhension de l’histoire, à l’autre une pensée supérieure
-et un renouvellement de forme auquel se prêtera particulièrement bien
-le vers libre. Nous tournons la meule d’Hugo depuis trop longtemps.
-
-Pour la mise en scène? Une partie, l’intellectuelle, étant la moelle
-même de la pièce, j’y veux tous les soins; pour l’autre, la tangible
-et décorative, comme elle n’est faite que de lamentables, et coûteux
-pourtant, oripeaux de toile, j’en voudrais le moins possible.
-D’ailleurs, parviendrait-elle à donner l’apparence de la vérité qu’elle
-n’en serait que plus fâcheuse, l’illusion parfaite, le «trompe-l’œil»,
-étant de valeur artistique absolument nulle. Le décor doit être dans
-l’œuvre même. C’est à l’auteur, au poète surtout, à créer par les
-mots l’ambiance que sa pièce demande. Ceci dit, pour le peu de toile
-peinte dont on ne pourra pas se passer, j’exigerai que la qualité y
-supplée à la quantité et que le décor, au lieu d’une méprisable adresse
-d’exécution, présente, ce qui n’est jamais, un simple et personnel
-caractère de beauté.
-
-Ce sont là, en littérature et en art, des idées que je suis déjà
-parvenu à réaliser pour moi dans une certaine mesure; il est possible
-que les circonstances me permettent de le faire un jour pour les autres.
-
-Recevez, je vous prie, mes meilleurs compliments,
-
- Eugène MORAND.
-
-
-M. Edmond Haraucourt.
-
- Fort des Poulains, Belle-Isle-en-Mer
- (Morbihan), 28 août 1897.
-
- Mon cher Huret,
-
-Votre lettre m’arrive avec un long retard: elle m’attendait chez moi,
-tandis que j’étais sanglé sur un lit lointain, pour y réparer les
-accrocs faits à ma tendre personne par une chute dans les roches de
-Belle-Isle.
-
-J’ai l’accident chronique, ayant le geste exagéré. Je partage
-ordinairement mes vacances en deux époques bien distinctes: dans l’une,
-absolument dénuée de littérature, j’agite mon exubérance, comme une
-bête lâchée; dans l’autre, je reste au lit, quinze jours, un mois,
-bordé de bandelettes, comme une momie, car je finis toujours par me
-casser quelque chose: ma peau a pris l’habitude des trous, et se
-résigne, en se recollant.
-
-Mais, fût-ce au lit, je ne travaille pas: la nature et surtout la mer,
-loin de «m’inspirer» comme disaient nos aïeux, m’écrasent sous le
-sentiment de nos ridicules aspirations, et ma faiblesse, en présence
-de leur force, me rappelle à l’égalité des crabes devant la mer, des
-crabes, mes frères.
-
-Aussi, je ne saurais guère répondre avec sagesse aux questions que vous
-me posez.
-
-Je ne vois, d’ici, aucun inconvénient à ce qu’on porte le vers libre
-au théâtre, puisqu’il y est depuis plusieurs siècles; cette innovation
-pourra donc coïncider avec une découverte, bien désirable aussi, et qui
-passionne de nombreux ingénieurs, découverte d’un fil avec lequel on
-parviendrait, pense-t-on, à couper le beurre.
-
-Je ne vois non plus aucun inconvénient à la création de théâtres
-nouveaux, où se jouerait le drame en vers: mais la difficulté, sans
-doute, est de recueillir les éléments divers qui assureraient le succès
-de l’entreprise, des tragédiens, un directeur désintéressé, des pièces
-honorables, mais surtout des bailleurs de fonds et du public; car ces
-deux derniers facteurs sont les plus difficiles à rassembler.
-
-Il y aurait pourtant une fortune à faire!--Un directeur, supérieurement
-lettré, préparé, par de fortes études, à discerner les choses
-artistiques de celles qui ne le sont pas, renseigné, si vous
-voulez, par un Comité, non pas de comédiens, mais de personnalités
-compétentes, dramaturges, poètes, romanciers, et qui, systématiquement,
-énergiquement, sans consentir aucune faveur, sans écouter aucune
-sympathie, impitoyable, écarterait toute œuvre et tout homme de talent,
-pour réserver son théâtre aux Médiocres, celui-là répondrait à un
-besoin, et le public tout entier l’en récompenserait en foule.
-
-Mais, voilà, on n’ose pas! Les directeurs s’en tiennent aux
-demi-mesures, recherchent les mauvais auteurs sans aller jusqu’aux
-pires, demandent les vers plats sans oser les vers faux, les maladroits
-au lieu des nuls, les amateurs, des hommes, il est vrai, sans dotation
-naturelle, mais pleins de bon vouloir, qui parfois même exercent fort
-convenablement un art ou une profession, et qui, dans leur partie,
-sinon dans la nôtre, ont des notions du bien et du mal, ce qui est déjà
-trop!
-
-Parlons franc: celui qui réaliserait aujourd’hui le chef-d’œuvre du
-drame en vers, c’est l’auteur de café-concert.
-
-Mais on ne se risque pas jusqu’à lui. On s’arrête en route. C’est un
-tort. Il est attendu: c’est le Messie du public moderne.
-
-Me voici au bas de la page et je n’en veux pas commencer d’autres: je
-vous serre la main, cordialement,
-
- Edmond HARAUCOURT.
-
-
-M. Georges Rodenbach
-
-dit ses vérités à la foule:
-
- Mon cher Huret,
-
-Je rentre de voyage et suis bien en retard pour vous envoyer l’avis que
-vous me demandiez sur quelques questions de théâtre, par exemple le
-drame historique et le drame en vers. Certes, on ne saurait trop leur
-ouvrir de nouveaux débouchés. Ils sont la plus haute forme, le grand
-art en matière dramatique. Mais ce qui manque, me semble-t-il, ce ne
-sont point les scènes ni les interprètes, puisque le Théâtre-Français,
-en tous cas, demeure, incomparable.
-
-Ce qui manque, c’est un public. La musique a son auditoire d’initiés:
-voyez Colonne, voyez Lamoureux. Le grand art dramatique n’a pas le
-sien: voyez Ibsen, dont aucune pièce ne ferait dix représentations;
-voyez _Torquemada_, le _Théâtre en liberté_, de Victor Hugo; ou cette
-exquise _Florise_, de Banville; ou cette haute _Abbesse de Jouarre_
-de Renan, qu’on n’a même jamais jouée. Et tant d’œuvres sans beauté
-vont à la cinquantième et à la centième, parce qu’elles sont sans
-beauté! C’est ce qui faisait dire à Nietzsche: «Succès au théâtre,
-on descend dans mon estime jusqu’à disparition complète.» Certes, la
-boutade est exagérée; mais il est certain que le théâtre, aujourd’hui,
-_vit du nombre_, le nombre qui est incompétent et sacre le médiocre.
-Au contraire, l’œuvre d’art n’est accessible qu’à une élite. Que
-faudrait-il? Que cette élite fût nombreuse, comme l’élite musicale des
-concerts du dimanche, qui, elle, ne supporte pas de la musiquette (pas
-même du Théodore Dubois, qu’elle a sifflé!), mais veut du grand art et
-du génie. Quand y aura-t-il un public ne voulant aussi que de la vraie
-littérature? Alors les belles œuvres, peut-être les chefs-d’œuvre,
-ne manqueront pas. Car beaucoup, qui s’abstiennent aujourd’hui,
-s’adonneront au théâtre lorsqu’en travaillant pour un public ils ne
-devront pas travailler _contre_ la beauté.
-
- Cordialement,
-
- Georges RODENBACH.
-
-
-M. Jules Mary
-
-traite à fond les questions posées:
-
- La Chevrière, par Azay-le-Rideau
- (Indre-et-Loire),
-
- 15 août.
-
- Mon cher confrère,
-
-Exécutons-nous!
-
-_Où passez-vous vos vacances et comment? Travaillez-vous pour le
-théâtre en ce moment? Pour qui? Qu’est-ce?_
-
-Vous rappelez-vous le _Lys dans la vallée_? Eh bien! j’habite
-Clochegourde--en réalité La Chevrière--perché en haut des falaises de
-l’Indre, où Balzac a placé les scènes de son roman. De mon cabinet de
-travail j’aperçois Saché, sur le coteau de l’autre rive, Saché, où
-Balzac venait tous les étés passer deux ou trois mois. Tous les vieux
-qui l’ont connu sont morts, le dernier,--son tailleur--il y a deux
-ans. Il y a bien, paraît-il, à Pont-de-Ruan, un reste de vieux garçon
-de moulin qui jetait autrefois l’épervier dans l’Indre pour le grand
-homme, mais rien à en tirer: il est sourd comme un pot.
-
-Je pêche, en attendant l’ouverture de la chasse.
-
-J’achève en ce moment le drame que Rochard donnera à l’Ambigu après _La
-Joueuse d’orgue_. J’ai, d’autre part, à la Porte-Saint-Martin, un drame
-à grand spectacle dont le titre provisoire est: les _Derniers Bandits_,
-et qui sera joué aussi dans le courant de la prochaine saison. Enfin,
-j’ai sur le chantier, vous le savez, _Sébastopol_, mais la pièce, à
-laquelle j’ai déjà travaillé six mois, ne sera pas faite avant la fin
-de l’année. Ç’aura été une dure besogne.
-
-_Le drame historique est-il mort? A-t-il besoin de se renouveler?
-Comment?_
-
-Rien ne meurt. Le drame historique dort. Un beau jour, il se
-réveillera, tout frais et gaillard, parce qu’il aura bien dormi.
-Toutefois la quantité de documents publiés depuis quelques années ouvre
-une voie nouvelle--celle de l’histoire par les petits côtés, la plus
-vraie pour le public, celle qu’il comprend le mieux--les autres points
-de vue, plus généraux--étant du domaine spéculatif et lui échappant
-presque toujours. Ceux qui font l’histoire s’en rendent-ils bien
-compte? Je ne sais pas si cette voie nouvelle ne serait pas de montrer
-les tragédies de l’histoire--ou ses comédies--conduites par leurs héros
-en robe de chambre. Le panache a fait son temps.
-
-_Quelle direction prend en ce moment le drame populaire? En quoi la
-formule d’il y a 50 ou 60 ans diffère-t-elle de celle d’aujourd’hui? En
-un mot, quelle différence y a-t-il entre les vieux mélos qu’on n’ose
-plus reprendre et les drames que vous avez signés?_
-
-La direction du drame populaire? Croyez bien, qu’il n’en prend aucune.
-Le drame, populaire ou non, restera éternellement, en se conformant,
-pour des menus détails, aux mœurs qui changent. Voilà tout! Le drame
-populaire comprend tout--drame et comédie--et c’est une des plus belles
-expressions de l’art dramatique.
-
-Pas de public, dit-on. Non pas. Point de théâtres, oui, à l’exception
-de ceux de Rochard et de Lemonnier. Et voilà pourquoi le drame a l’air
-de languir. On cherche bien à fonder un Théâtre lyrique pour faire
-concurrence aux cafés-concerts--et personne ne songe au drame qui,
-sous forme de roman-feuilleton, réunit encore et réunira toujours
-une clientèle formidable, des millions et des millions de lecteurs.
-Donnez-leur des drames à ces millions de lecteurs, ils n’iront plus au
-café-concert.
-
-La formule? Mais c’est purement du métier. On n’écrit pas aujourd’hui
-le dialogue ampoulé, redondant, d’il y a 50 ans. Certaines ficelles--le
-métier en est plein--sont devenues câbles; ce sont ces ficelles qui
-rendent une pièce vieillotte. Le drame doit revenir, et revient,
-forcément, à une simplicité primitive, en se mêlant à la comédie,
-au débat des sentiments et des situations, mais pour _aboutir_ à la
-dernière expression de la haine, de la jalousie, de la colère, du
-mépris, etc.: la comédie reste en chemin; le drame aboutit toujours.
-Tous les deux sont dans le vrai.
-
-La différence? Elle n’est qu’en surface et dans le tour de main.
-_Roger la Honte_, _Le Régiment_, _Sabre au clair_ ont réussi parce
-qu’ils étaient habillés à la moderne. Nous ne pouvons pas inventer des
-passions nouvelles, mais on peut varier les manières d’en souffrir:
-voilà pour le fond. Quant aux détails, ils sont de tous les jours et
-tout autour de nous. Il n’y a qu’à se baisser pour en prendre.
-
-_N’y a-t-il pas de l’exagération dans les mises en scène actuelles?
-Un trop grand souci d’exactitude et de luxe dans les toilettes,
-l’ameublement, etc.? Une réaction n’est-elle pas proche en sens
-contraire? Le drame populaire peut-il se passer de tant d’exactitude et
-de minutie? Ou doit-il évoluer vers plus de vérité et de réalité dans
-la mise en scène?_
-
-Il y a des pièces--et nombreuses--qui n’ont réussi, en ces derniers
-temps, que par ce souci d’exactitude. Le pli est pris. C’est une loi:
-il n’y a guère d’amendements possibles. Les meubles peints sur la toile
-de fond sont devenus ridicules.
-
-Le drame populaire doit évoluer dans le même sens, s’il ne veut pas
-courir le risque d’être traité de vieux. Et même, un conseil: si vous
-avez, dans votre pièce, un coin de l’intrigue qui languit, vite,
-mettez-y un ameublement du plus pur Louis XVI. Le spectateur admire et
-ne s’aperçoit de rien.
-
-_A quoi attribuez-vous le succès des cafés-concerts? Le public
-populaire ne va-t-il pas là plus volontiers qu’au théâtre? Comment l’en
-détacher?_
-
-J’ai répondu plus haut: donnez-nous des théâtres de drame! Mais
-j’ajouterai que les mœurs publiques suivent, au théâtre, un
-_decrescendo_ qui s’observe autre part. Où sont et que deviennent les
-grands cafés de luxe, maintenant? Ils sont devenus brasseries. Où sont
-les restaurants fins? Ils ont rejoint les écrevisses. Il faut aller
-aux Nouveautés ou au Palais-Royal pour voir des couples d’amoureux en
-partie fine dans des cabinets particuliers. Le café-concert est un peu,
-au théâtre, ce que la brasserie est à l’ancien café.
-
-Excusez la longueur de cette lettre, mon cher Huret, mais c’est votre
-faute. Vos questions soulèvent des discussions et des théories sans
-nombre et il faudrait des volumes pour y répondre.
-
-Cordialement à vous,
-
- Jules MARY.
-
-
-M. Armand Silvestre
-
-le confesse: il est embarrassé.
-
- Argelès-Gazost (Hautes-Pyrénées), jeudi.
-
- Mon cher confrère,
-
-Vous voulez bien me demander où je passe mes vacances?
-
---Comme tous les ans, à Argelès où je trouve la montagne et la
-tranquillité.
-
-Si je travaille ou si je m’amuse?
-
---L’un et l’autre: c’est-à-dire que je ne travaille qu’à des choses qui
-m’amusent, ou du moins, m’intéressent. Je termine un volume de vers,
-qui paraîtra en novembre et je retouche un drame que j’ai actuellement
-en répétitions à la Comédie-Française: _Tristan de Léonois_.
-
-Quant à la troisième question, à savoir si je trouve suffisants les
-débouchés ouverts au drame historique et au drame en vers, je suis plus
-embarrassé d’y répondre y étant intéressé.
-
---Je crois cependant que les dramaturges et les poètes n’auraient pas à
-se plaindre si l’Odéon faisait son devoir. Mais il en est si loin!
-
-Reste l’emploi du vers libre dans le drame.
-
---Je suis convaincu qu’il y peut ajouter un aliment musical très
-intéressant et y rompre la monotonie de la forme. Mais je suis encore
-intéressé ici, puisque j’ai prêché d’exemple dans _Grisélidis_ et
-continué dans _Tristan_.
-
-Croyez, mon cher confrère, à mes sentiments dévoués.
-
- Armand SILVESTRE.
-
-
-
-
-LE DÉPART DE RÉJANE.
-
-
- 23 septembre 1897.
-
-Réjane a quitté Paris hier, par le train de Bruxelles de 6 h. 22, pour
-sa longue tournée d’Europe qui ne doit prendre fin qu’en décembre.
-
-Je l’avais vue chez elle, dans l’après-midi, et j’avais un peu causé
-avec elle de ce long voyage.
-
-«Oh non! je n’aime pas les départs, disait-elle. Quand je suis pour
-m’en aller, je voudrais être Anglaise! Les Anglaises, elles, s’en vont
-comme ça: _Good bye_, et c’est fini.»
-
-C’est seulement sa seconde tournée hors de France. La première, c’était
-en Amérique, il y a quatre ans. Mais, cette fois-là, son mari, M.
-Porel, et sa fille l’accompagnaient. Alors, aucune tristesse, au
-contraire, la joie du mouvement, des pays nouveaux, du très lointain,
-de l’inconnu! Aujourd’hui, ce n’est plus cela... M. Porel est retenu à
-Paris par la saison commençante, une besogne infernale! Par conséquent,
-sa fille ne peut pas non plus l’accompagner. Que ferait-elle, toute
-seule, dans les chambres d’hôtel, durant les longues soirées d’hiver?
-Aussi, la voilà, la petite, avec sa jolie frimousse, à la fois sérieuse
-et vive, les yeux rougis, pleins de larmes:
-
-«Ne pleure donc pas! lui dit sa mère. Ça rougit le nez.»
-
-Le petit garçon de quatre ans, inconscient, esquisse un pas de valse
-sur le tapis.
-
-«Espèce de gommeux!» lui lance sa mère.
-
-Porel est là aussi, tout silencieux. Réjane, coiffée d’un joli chapeau
-de velours écossais, vert et rouge, en costume de voyage, essaye de les
-égayer un peu. Elle plaisante, avec son diable d’esprit, son esprit de
-diable plutôt, et je m’aperçois bientôt que je suis seul à en rire...
-
-«Voyons, Bruxelles, c’est un faux départ! Pour une Parisienne, c’est
-le bout de la jetée, c’est le coup de mouchoir à tout ce qu’on laisse
-derrière soi... Puis Copenhague, ça c’est plus loin. Ibsen doit y
-venir voir jouer sa _Maison de poupée_. Il paraît qu’il a déjà retenu
-ses places à l’hôtel et au théâtre. Vous dire que je n’en suis pas
-fière, ce serait mentir!... Puis, le 9 octobre, à Berlin...
-
---Vous vous êtes donc décidée à aller à Berlin?
-
---Mais, pourquoi pas? Je vous demande pourquoi il n’y aurait que les
-artistes qui refuseraient d’aller en Allemagne, quand les auteurs y
-envoient leurs pièces, les musiciens leur musique, les industriels
-leurs produits? C’est idiot, ma parole d’honneur! Ridicule et bête!
-Car, j’ai beau chercher, je ne vois pas ce qui m’empêcherait, en mon
-âme et conscience, puisque je passe par là, de jouer cinq ou six
-fois les pièces de mon répertoire devant les Berlinois... Quand ils
-m’auront applaudie, nous verrons bien s’ils ont du goût!... Et puis
-vraiment, ajoute Réjane de ce ton de voix grondeur et méprisant qui
-n’est qu’à elle, la personnalité des comédiens est-elle si importante
-que nous devions raisonner sur nos déplacements comme pour des voyages
-diplomatiques? Je comprendrais, au pis aller--et encore!--qu’on n’ait
-pas de goût à aller à Strasbourg ou à Metz, parce qu’enfin il y a là
-des gens qui, en vous entendant parler français n’auraient pas le cœur
-à rire, mais à Berlin, voyons, quelle plaisanterie!
-
---Qu’est-ce que vous leur jouerez aux Berlinois?
-
---_Madame Sans-Gêne_, _Sapho_, _Maison de Poupée_, _Froufrou_ et le
-_Demi-Monde_.
-
---Et vous n’y resterez que six jours?
-
---Oui, en passant. On ne dira pas, j’espère, que j’en fais une affaire
-d’argent!»
-
-En quittant Berlin, Réjane s’en ira à Dresde. Elle jouera au théâtre de
-la Cour. Après Dresde, deux jours de voyage à toute vapeur pour entrer
-en Russie, non par Pétersbourg, comme elle le voulait, mais par Odessa,
-Kieff, Karkoff et Moscou, pour «raison d’État»! On sait, en effet, nous
-l’avons déjà raconté, que l’Empereur étant absent en octobre de sa
-capitale, et ayant demandé à assister aux représentations de Réjane,
-il a fallu bouleverser l’itinéraire de fond en comble. L’impresario
-a passé une semaine dans tous les express imaginables, signant de
-nouveaux traités, payant des dédits, employant huit jours de fièvre
-inouïe pour satisfaire au désir impérial qu’avait éveillé, on s’en
-souvient, la fameuse représentation de _Lolotte_, à Versailles.
-
-A Pétersbourg, les représentations n’iront pas sans faire beaucoup
-jaser. Pensez donc! Deux théâtres impériaux s’ouvrant _pour la première
-fois_ à une comédienne étrangère en tournée, sur un signe du maître: le
-théâtre Alexandre, et surtout le sacro-saint théâtre Michel où jamais,
-jusqu’à présent, aucune artiste en représentation n’avait posé les
-pieds!
-
-«Alors, vous devez être ravie à l’idée de ces représentations de Russie?
-
---Certes! puisque c’est pour aboutir à ces représentations de
-Saint-Pétersbourg que j’ai consenti à quitter Paris en pleine saison
-théâtrale, et à faire cette immense promenade à travers l’Europe. J’y
-retrouverai, plus que partout ailleurs, des figures de connaissance,
-toute cette sympathique colonie russe, habituée du Vaudeville et que
-je voyais, si empressée et si cordiale, venir gentiment m’applaudir à
-chacune de mes créations.
-
---Qu’est-ce que vous jouerez, devant ce parterre d’Altesses?
-
---_Ma Cousine_ qu’_on_ a spécialement demandée...»
-
-S’interrompant, et avec une petite moue attendrie:
-
-«Pauvre Meilhac!... ça lui aurait fait tant plaisir, cette
-attention-là! Je jouerai, naturellement, _Madame Sans-Gêne_, et même,
-le dimanche 7, je jouerai, en matinée, _Maison de Poupée_, et le soir,
-_Madame Sans-Gêne_. Ah! je ne flânerai pas sur les bords de la Néva!
-
---Et après la Russie?
-
---Ah! je n’en sais plus rien, avec tous ces bouleversements! Mais,
-soyez tranquille, vous en serez informé, l’impresario n’y faillira
-pas... En tout cas, nous pourrons nous revoir dans la première semaine
-de décembre, voilà qui est sûr.»
-
-J’avais laissé Réjane à ses derniers adieux.
-
-A la gare elle était entourée de sa famille et de quelques intimes
-seulement,--la troupe étant déjà partie à midi, la devançant à
-Bruxelles. Ici on n’essayait même plus de rire. On allait se séparer
-pour deux longs mois, décidément. Réjane monte dans le train; de la
-portière du wagon-restaurant, la mère dit une dernière fois adieu aux
-siens, à sa petite Germaine qui, de ses tendres yeux d’enfant sensible,
-trempés de larmes, suit le train qui s’ébranle.
-
-Son père l’entraîne doucement par la main.
-
-
-
-
-UN MARIAGE «BIEN PARISIEN».
-
-
- 2 décembre 1897.
-
-Il s’agit, d’ailleurs, du mariage de deux Américains: Mlle Sybil
-Sanderson, Californienne, avec M. Antonio Terry, Cubain. Mais
-Esclarmonde, Manon, Phryné ont depuis longtemps naturalisé la mariée,
-et l’écurie de trotteurs de l’époux et son magnifique haras de
-Vaucresson l’ont indiscutablement baptisé boulevardier. Sans compter
-le serment qu’il a fait de ne jamais porter de chapeau haut de forme à
-Paris, ce qui le classe parmi nos originaux de marque.
-
-Quoi qu’il en soit, avec cette réserve américaine bien connue, et cette
-horreur de la réclame qui la caractérise, le mariage avait été tenu
-secret. Sinon le mariage lui-même, dont on parlait depuis si longtemps
-et sur lequel des paris s’étaient même engagés, du moins la date exacte
-de la cérémonie: on voulait éviter qu’il en fût parlé... Toutes les
-précautions avaient été prises pour cela, et nous avons été les seuls à
-l’annoncer hier matin.
-
-Mlle Sybil Sanderson demeure avenue Malakoff: elle devait donc
-régulièrement se marier à Saint-Honoré d’Eylau, et la cérémonie a eu
-lieu dans la chapelle des Sœurs du Saint-Sacrement, sur l’avenue, à
-quelques pas de son domicile. Au moins la lecture des bans devait-elle
-avoir lieu au prône, comme il est d’usage? Mais cette lecture n’a
-pas eu lieu. On a passé par-dessus l’autorité paroissiale, et une
-dispense a été obtenue de l’archevêché. Pourtant, objectera-t-on, le
-mariage a été fait par un délégué de la cure paroissiale? Non pas! On a
-complètement ignoré à Saint-Honoré d’Eylau l’union de la paroissienne,
-et c’est M. l’abbé Odelin, vicaire général, directeur des œuvres
-diocésaines, qui a donné le sacrement à la belle Esclarmonde.
-
-Donc, à onze heures cinq minutes, hier matin, Mlle Sybil Sanderson,
-en élégante toilette de ville marron, garnie de fourrure, est sortie
-de son petit hôtel de l’avenue Malakoff; rougissante et les yeux
-baissés, on l’a vue! Elle était suivie de sa mère, de ses deux sœurs
-et de M. Terry, accompagné de quelques-uns de ses compatriotes, fortes
-moustaches noires et teint basané. Des landaus les attendaient qui les
-conduisirent à la mairie de Passy, où on arriva dix minutes après.
-
-Le docteur Marmottan, maire de Passy, député, attendait le cortège.
-C’est lui qui lut les articles du Code qui enchaînent les époux. Nous
-avons pu prendre connaissance de l’acte officiel du mariage qui unit,
-par des liens légitimes:
-
-M. Antonio-Emmanuel-Eusebio Terry, né à Cienfuegos (île de Cuba), le 14
-août 1857.
-
-Et Mlle Sybil-Swift Sanderson, née à Sacramento, État de Californie
-(États-Unis), le 7 décembre 1865.
-
-L’acte porte cette mention, qui a son intérêt si l’on sait que la mère
-du futur a refusé son consentement:
-
-«Lesdits futurs, citoyens des États-Unis, munis de deux certificats de
-coutume, desquels il résulte qu’ils sont aptes à contracter mariage
-sans le consentement de leurs ascendants...»
-
-En effet, la loi américaine stipule qu’il suffit d’un certificat
-consulaire établissant que les futurs époux sont âgés de plus de vingt
-et un ans.
-
-Les témoins étaient:
-
-Pour le marié: MM. Maurice Travers, avocat; Henri Iscovesco, docteur en
-médecine, chevalier de la Légion d’honneur. Pour la mariée: MM. Henri
-Howard, artiste peintre, et Auguste Martell.
-
-A la mairie, aucun discours, aucun incident. Les employés remarquent
-seulement les doigts très chargés de bagues endiamantées des invités,
-et un imperceptible sourire, vite réprimé, de la mariée, quand M. le
-maire a prononcé les paroles définitives:
-
-«Au nom de la loi, je vous déclare unis par le mariage.»
-
-A midi dix minutes, les cinq landaus déposaient les mariés et leur
-cortège au couvent des Sœurs du Saint-Sacrement, avenue Malakoff.
-Là, aussi, les mesures les plus sévères avaient été prises pour
-ne pas ébruiter l’événement. C’est dans ce couvent, l’un des plus
-aristocratiques de Paris, que des dames du monde font leur retraite.
-Or, ni les dames pensionnaires, ni les élèves ne savaient ce qui allait
-se passer. Leur curiosité était éveillée, cependant! Car les portes de
-la coquette chapelle étaient restées closes, et on avait pu voir--par
-hasard--que l’autel et la nef étaient fleuris de chrysanthèmes et
-d’orchidées.
-
-La messe et la cérémonie furent très courtes, M. l’abbé Odelin prononça
-un délicat et touchant petit discours dont voici la jolie péroraison:
-
-«Vous, mademoiselle, vous avez trouvé dans l’affection vigilante d’une
-mère toute dévouée, dans l’affection douce de deux sœurs bien-aimées
-la sauvegarde de votre cœur. C’était dans la paix d’une famille
-respectable que vous récoltiez le bonheur que ne vous donnaient pas les
-applaudissements et les plus beaux triomphes.
-
-»Et, pour que l’union soit complète, pour que l’accord de vos âmes
-réponde à celui de vos cœurs, vous avez voulu avoir l’unité de croyance
-comme l’unité d’affection. Vous la demandiez hier à l’Eglise catholique
-vers laquelle vous vous sentiez depuis longtemps attirée.»
-
-Allusion discrète à l’abjuration du protestantisme que la jolie
-schismatique anglicane avait prononcée, l’avant-veille, devant
-M. l’abbé Odelin ravi de la bonne volonté et de la ferveur de sa
-cathéchumène.
-
-A midi et demi, tout était fini. Un déjeuner intime, servi à l’hôtel de
-Mme Terry-Sanderson, réunissait une vingtaine de personnes. Et ce matin
-les deux époux ont dû s’envoler vers les plages méditerranéennes.
-
-On va se demander si la nouvelle épousée a renoncé définitivement au
-théâtre? Ce n’est pas probable... Car, il y a quinze jours ou trois
-semaines au plus, elle se trouvait dans le bureau de M. Carvalho qui
-lui remettait un engagement en blanc qu’elle promettait de signer
-bientôt. Son rêve, à ce moment, était de créer à Paris les _Pagliacci_
-de Leoncavallo.
-
-Elle m’en téléphona elle-même la nouvelle que je publiai le lendemain.
-Son futur l’accompagnait ce soir-là à l’Opéra-Comique. Elle va donc
-prendre un semestre de congé, travailler le contre-sol aigu qu’elle
-donnait dans _Esclarmonde_, il y a six ans, et revenir à Paris, la
-saison prochaine, pour l’inauguration de la nouvelle salle Favart!
-
-
-
-
-PETITE ENQUÊTE SUR L’OPÉRA-COMIQUE
-
- Au lendemain de la mort du regretté Carvalho, directeur de
- l’Opéra-Comique, il n’était pas sans intérêt de s’informer
- près des musiciens dramatiques notables de Paris--ceux d’hier
- et ceux de demain--de leurs vues sur ce que doivent être les
- tendances de ce théâtre subventionné.
-
- Nous avons donc adressé à quelques-uns des principaux
- compositeurs français le questionnaire que voici, auquel ils
- ont tous répondu avec empressement.
-
-
-_Que doit être l’Opéra-Comique sous la prochaine direction? Quelle
-part faudra-t-il faire au répertoire ancien, aux étrangers, aux jeunes
-musiciens français?_
-
-_Croyez-vous que l’Opéra-Comique puisse suffire à la production
-des compositeurs français? Un théâtre lyrique d’essai semble-t-il
-nécessaire?_
-
-Voici les réponses que nous avons reçues:
-
-
-M. Théodore Dubois.
-
-Directeur du Conservatoire.
-
- Paris, le 10 janvier 1898.
-
- Monsieur,
-
-Voici les réflexions que me suggèrent les questions auxquelles vous
-voulez bien me prier de répondre:
-
-L’Opéra-Comique, depuis longtemps, s’est éloigné sensiblement du genre
-qui lui valut autrefois ses plus brillants succès. Il doit, selon moi,
-y revenir dans une certaine mesure et accueillir à bras ouverts la
-comédie lyrique et les ouvrages d’une gaieté spirituelle.--Nous sommes
-trop enclins actuellement à la mélancolie, et m’est avis que des œuvres
-de la nature et de la valeur musicale de _Falstaff_, du _Médecin malgré
-lui_, etc., ne seraient pas pour déplaire.--En un mot, il convient
-de laisser le drame lyrique à l’Opéra et au Théâtre lyrique dont je
-parlerai tout à l’heure.
-
-Puis, il faut avoir une excellente troupe _d’ensemble_, capable, sans
-le secours d’étoiles, d’intéresser toujours le public et de provoquer,
-par une interprétation constamment soignée et artistique, de bonnes
-recettes, indispensables à la bonne gestion d’un théâtre.
-
-On devra remettre en lumière certains ouvrages de la vieille école
-française, en en faisant un choix judicieux.--On ne devra pas fermer la
-porte aux étrangers, si leurs ouvrages ont une réelle valeur, mais on
-l’ouvrira toute grande aux Français, _surtout aux jeunes_, de manière à
-favoriser l’éclosion de talents originaux et sérieux, qui ne manqueront
-pas de se révéler, _si on leur en fournit l’occasion_.
-
-Pour cela, il faudra travailler plus qu’on n’a l’habitude de le faire;
-de grands efforts et une grande activité seront nécessaires; on ne se
-contentera plus, comme on l’a fait jusqu’à présent, de monter un ou
-deux ouvrages nouveaux par an, mais bien le plus grand nombre possible.
-
-D’autre part, l’Opéra-Comique ne peut suffire à la production des
-compositeurs français. Qu’on se souvienne des services immenses rendus
-à notre école par l’ancien Théâtre lyrique, des ouvrages et des
-compositeurs célèbres qu’il a fait connaître, et qu’on dise ensuite
-si un théâtre de ce genre est nécessaire! Il est plus que nécessaire,
-il est indispensable! Il faut que, si un nouveau Gounod, un nouveau
-Bizet surgissent, pour ne parler que de ceux-là, il faut, dis-je,
-qu’ils trouvent comme autrefois une scène pour y produire leurs
-chefs-d’œuvre.--Aider à la résurrection du Théâtre lyrique est donc un
-devoir impérieux pour tous ceux qui aiment l’art du théâtre.
-
-Ce ne serait pas selon moi un _théâtre d’essai_, mais bien un théâtre
-de production active, fécondante, jeune, stimulant l’émulation de
-l’Opéra-Comique et même de l’Opéra, reprenant les chefs-d’œuvre
-abandonnés, tâchant d’en produire de nouveaux. Je le voudrais enfin--et
-ce serait très beau--comme il était jadis.--Est-ce trop demander qu’on
-nous donne aujourd’hui ce que nous avions il y a quarante ans et plus?
-
-Veuillez agréer, monsieur, l’assurance de mes sentiments distingués,
-
- Th. DUBOIS.
-
-
-M. Massenet.
-
- Cher monsieur et ami,
-
-La nomination de M. Albert Carré et les idées émises par notre nouveau
-directeur me paraissent répondre parfaitement à votre première question.
-
-J’ajouterai seulement que le rétablissement d’un Théâtre lyrique, dans
-l’esprit de celui que nous avons connu à l’époque de _La Statue_, de
-_Faust_ et des _Troyens_, serait certainement bien accueilli par le
-public et par les auteurs.
-
-Alors que ce théâtre existait, il n’entravait nullement la brillante
-production et les succès du théâtre national de l’Opéra-Comique.
-
- A vous, très cordialement,
- MASSENET.
-
-
-M. Reyer.
-
- La Favière (Var).
-
- Cher monsieur,
-
-Je reproduis votre questionnaire--et voici mes réponses que je vous
-prie de vouloir bien insérer textuellement.
-
-D.--Que doit être l’Opéra-Comique dans la prochaine direction?
-
-R.--Indépendant de toute attache et de toute influence dont certains
-compositeurs de ma connaissance auraient vraiment trop à souffrir.
-
-D.--Quelle part faudra-t-il faire aux compositeurs étrangers, au
-répertoire ancien et aux jeunes musiciens français?
-
-R.--Une part équitable.
-
-D.--Croyez-vous que l’Opéra-Comique puisse suffire à la production des
-compositeurs français?
-
-R.--Non.
-
-D.--Un théâtre lyrique d’essai semble-t-il nécessaire?
-
-R.--Pourquoi d’essai? Que le Théâtre lyrique, si jamais on nous le
-rend, accueille de temps en temps des ouvrages de jeunes compositeurs,
-rien de mieux. Mais vouloir faire de ce théâtre l’antichambre de
-l’Opéra ou de l’Opéra-Comique, et pourquoi? Est-ce que le Théâtre
-
- Votre dévoué,
- E. REYER.
-
-
-M. Alfred Bruneau.
-
-Ce que doit être l’Opéra-Comique, mon cher Huret? Un théâtre français,
-tout à fait français. Et, par là, j’entends un théâtre non pas
-réservé à nos seuls compositeurs, qu’il importe cependant de placer
-au premier rang, mais mené par un esprit de large et fière générosité
-française, c’est-à-dire respectueux au même degré de nos vieilles
-gloires authentiques et des indiscutables gloires universelles;
-conservateur du génie national tel que nous le transmettent nos
-vrais maîtres d’aujourd’hui; brave, audacieux, aventureux, ouvert
-à la jeunesse de chez nous, à l’inconnu, à l’espoir, à l’avenir de
-notre pays, et aimable aussi, par tradition de galanterie, pour les
-voyageuses originales et belles. Ah! mon cher Huret, combien je désire
-que l’Opéra-Comique, qui, vivant de la sorte, n’empêcherait point le
-Lyrique de renaître, soit ce théâtre si éminemment français, et comme
-je serai heureux d’honorer en notre journal, la plume à la main, les
-nobles chefs-d’œuvre du passé et de saluer de mon enthousiasme les
-plus vaillants musiciens de ce temps!
-
-Mille bons souvenirs de votre collaborateur et ami,
-
- Alfred BRUNEAU.
-
-
-M. Gustave Charpentier.
-
-Si l’on considère l’Opéra comme un musée restreint où une demi-douzaine
-de chefs-d’œuvre sont offerts trois fois la semaine à un public
-spécial, il ne reste aux musiciens anciens et modernes, français ou
-étrangers, que le seul Opéra-Comique.
-
-Alors que dix théâtres s’offrent aux littérateurs, les musiciens ont
-l’unique débouché d’une scène officielle où le Répertoire règne en
-maître--et doit régner, car supprimer le Répertoire ce serait nier
-l’immortalité,--où l’étranger impose ses succès--et doit les imposer,
-car il nous faut les connaître,--où les auteurs nationaux déjà célèbres
-se disputent le peu de place qui reste.
-
-Si l’Opéra devenait accueillant à la jeune musique, la situation
-serait identique, car la musique dramatique subira toujours cette
-faute énorme des entrepreneurs que, des deux scènes mises à son
-service, _aucune n’est habitable pour le drame lyrique_. «Quatre-vingts
-personnes en scène (!) me disait le regretté Carvalho, où voulez-vous
-que je les mette?»--«Des actes avec trois personnages, m’objectait M.
-Gailhard, ce serait ridicule à l’Opéra!»
-
-La nouvelle scène de la rue Favart étant, paraît-il, _plus petite
-encore que l’ancienne_, l’avenir du drame musical devient problématique.
-
-Ah! si nous avions le Lyrique municipal! mais nous ne l’avons pas.
-
-L’Opéra livré à l’aristocratie;
-
-L’Opéra-Comique livré aux bourgeois;
-
-Le peuple livré au café-concert.
-
-Tel est le programme artistique des démocrates de la Ville-Lumière!
-
-Cependant, avec le répertoire limité que lui imposera cette curieuse
-situation, le directeur de demain pourra faire encore de belles et
-bonnes choses. Il n’aura, pour cela, qu’à s’inspirer des théâtres
-étrangers si actifs, si éclectiques, si courageusement artistiques.
-Sans doute, il contentera difficilement public, musiciens et
-actionnaires. Sous l’assaut des manuscrits et des recommandations, il
-aura de la peine à conserver sa lucidité, son indépendance, mais, s’il
-devait abandonner une partie de son programme, qu’il n’oublie pas que
-l’Opéra-Comique doit être, avant tout, le théâtre des jeunes musiciens.
-
-Tant pis pour les œuvres étrangères si Wagner accapare toute la place
-qu’on voudrait leur réserver!
-
-Tant pis pour l’ancien répertoire qui nous barra trop longtemps la
-route!
-
-La jeunesse attend enfin un directeur audacieux, un général à
-batailles! Oui, nous attendons un directeur qui sache utiliser nos
-forces neuves, nous attendons l’homme qui hospitalisera les musiciens
-d’avant-garde, de Pierné à Debussy, de Carraud à d’Indy, de Leroux à
-Erlanger, à Bruneau, nous attendons celui qui accueillera les drames
-de Descaves, Henri de Régnier, Paul Adam, Verhaeren, La Jeunesse,
-Saint-Georges de Bouhellier, comme nous attendons la Sarah Bernhardt ou
-la Duse hardie qui incarnera _La Dame à la faulx_ de Saint-Pol-Roux.
-
-La belle aventure d’Edmond Rostand prouve surabondamment que l’heure
-est aux poètes, que ces poètes le soient en musique, en peinture, en
-plastique ou en verbe!
-
- Gustave CHARPENTIER.
-
-
-M. André Wormser.
-
- Cher Monsieur Huret,
-
-Je n’ai pas le temps de vous écrire une longue lettre et vous n’auriez
-sans doute pas la place de l’insérer.
-
-Oui, je suis d’avis qu’il faut jouer beaucoup les compositeurs français!
-
-D’abord et avant tout parce que j’en suis un.
-
-Puis, toute question personnelle mise à part, parce que je connais dans
-l’école française contemporaine une quantité de talents de premier
-ordre qu’il est inique et absurde de laisser végéter sans fruit dans
-l’obscurité.
-
-Une autre raison encore, et qui répond en même temps à vos différentes
-questions:
-
-Le répertoire, si riche qu’il soit, s’use et mourra d’épuisement entre
-les mains de directeurs qui l’exploitent sans ménagement.
-
-On sera donc obligé de le rajeunir. Par quoi?
-
-Un ouvrage nouveau, faisant recette, se rencontre-t-il à point nommé au
-moment même où l’on en a besoin?
-
-M. de La Palice avait déjà dit de son temps--mais il faut le répéter
-puisqu’on semble ne l’avoir pas compris--que toutes les pièces ne
-peuvent pas réussir et qu’il en faut essayer un grand nombre pour
-qu’une ou deux aient chance de rester au répertoire.
-
-Le jour cependant où les inquiétudes du caissier obligeront les
-directeurs à renouveler l’affiche, faute d’avoir permis aux auteurs
-français de prendre sur le public l’action et le crédit qui facilitent
-la location, comme il faudra bien monter quelque chose, on ira prendre
-les ouvrages connus là où ils se trouvent et l’heure des étrangers sera
-venue; d’abord les plus célèbres et ensuite les autres, qui suivront à
-la faveur.
-
-Quant à nous, compositeurs, il nous restera une ressource: nous nous
-ferons critiques dramatiques et nous rédigerons le compte rendu: comme
-cela, nous ne perdrons pas tout!
-
- Amicalement,
- André WORMSER.
-
-
-M. Samuel Rousseau.
-
- Cher monsieur,
-
-«Que doit être l’Opéra-Comique, sous la prochaine direction?» Voilà un
-paragraphe de votre questionnaire qui me paraît au moins indiscret.
-Souffrez que je n’y réponde point; d’autant que j’estime bien téméraire
-d’oser préjuger du sens dans lequel aiguillera l’art musical de demain.
-Souhaitons simplement qu’un aimable éclectisme soit la principale
-qualité de notre futur directeur; qu’en son hospitalière maison, toutes
-les opinions puissent avoir accès: en un mot, souhaitons un directeur
-qui aide à la production musicale, sans prétendre la diriger.
-
-A votre seconde question, réponse est facile. L’Opéra-Comique ne peut
-pas proscrire les chefs-d’œuvre de l’ancien répertoire qui firent
-sa gloire, et quelquefois sa fortune. Il nous doit aussi de tenter
-d’heureuses incursions dans le domaine lyrique étranger que nous ne
-_connaissons pas_. Mais l’important, surtout, serait d’ouvrir, et
-toute grande, la porte aux jeunes musiciens français qui, depuis si
-longtemps, attendent sous l’orme; et me voici, tout naturellement, en
-face de votre troisième point d’interrogation.
-
-Certes, non, l’Opéra-Comique ne peut pas suffire à la production des
-compositeurs français. J’en atteste la centaine de drames lyriques qui,
-à ma connaissance, moisit dans les cartons de nombre de mes collègues.
-A ce propos, cher monsieur, admirons l’étonnante logique qui consiste à
-produire à grands frais des compositeurs auxquels, dès que leur talent
-est reconnu, paraphé, diplômé, on refuse tout moyen de l’utiliser. Un
-exemple: J’ai eu le prix de Rome en 1878 et c’est seulement cette année
-qu’à l’Opéra sera jouée ma _Cloche du Rhin_. C’est-à-dire qu’il m’aura
-fallu vingt ans d’efforts, vingt ans d’enragés piétinements, pour
-arriver enfin au public.
-
-«Le génie n’est qu’une longue patience», a dit quelqu’un. Parions que
-ce quelqu’un est un pauvre musicien vierge et martyr.
-
- Samuel ROUSSEAU.
-
-
-M. Silver.
-
-L’Opéra n’ayant pas pour mission de faire débuter les jeunes
-compositeurs (si ce n’est parfois avec un ballet), il ne leur reste
-donc qu’un théâtre: l’Opéra-Comique.
-
-C’est cet unique théâtre qui est le point de mire de tous les jeunes
-auteurs, et cet unique théâtre, jusqu’à ce jour, ne les joue pas, ou
-peu; de là cette soi-disant décadence de la musique de théâtre en
-France, actuellement, chez les jeunes.
-
-Le nouvel Opéra-Comique devra donc sortir de sa réserve excessive et
-ouvrir toutes grandes ses portes à la nouvelle génération; c’est son
-devoir vis-à-vis l’art lyrique français.
-
-Jouer les jeunes ne veut pas dire qu’il faille sacrifier nos aînés et
-le répertoire ancien, loin de là, il s’agit seulement d’augmenter le
-nombre d’actes à représenter annuellement.
-
-Quant aux musiciens étrangers, leur place n’est pas à l’Opéra-Comique,
-elle est au Grand Opéra si leur œuvre en est digne, ou au futur
-Lyrique; un besoin impérieux s’impose, celui d’avoir un théâtre
-où l’éclosion des œuvres françaises ne puisse être retardée par
-l’audition d’une œuvre étrangère, à moins que la direction de
-l’Opéra-Comique ne veuille donner cette œuvre étrangère en dehors du
-nombre d’actes exclusivement réservés aux jeunes qui sont au moins
-vingt à même de tenir la scène avec leurs œuvres; or, en admettant que
-l’on ne puisse donner d’eux que trois ouvrages nouveaux par an (soit,
-huit à dix actes), il faudrait donc attendre sept ans pour qu’une
-première série d’auteurs nouveaux soit épuisée, et je fais un chiffre
-minimum. Un second théâtre est donc nécessaire, le besoin d’un Théâtre
-lyrique s’impose... mais il est à craindre qu’il continue à s’imposer
-longtemps encore!
-
-C’est au nouveau directeur qu’il appartiendra d’ouvrir l’ère musicale
-d’un nouveau siècle.
-
-Je crois la partie belle.
-
-Voici, cher monsieur Huret, ce que j’ai à répondre à vos questions.
-
- Bien cordialement à vous,
- Charles SILVER.
-
-
-M. Camille Erlanger.
-
-D.--Que doit être l’Opéra-Comique sous la prochaine direction?
-
-R.--Largement ouvert aux idées nouvelles.
-
-D.--Quelle part faudra-t-il faire au répertoire ancien?
-
-R.--Deux représentations par semaine, dont une matinée.
-
-D.--Aux étrangers?
-
-R.--Rester le plus possible _Théâtre national_ de l’Opéra-Comique.
-
-D.--Aux jeunes musiciens français?
-
-R.--Prépondérante!
-
-D.--Croyez-vous que l’Opéra-Comique puisse suffire à la production des
-compositeurs français?
-
-R.--Jamais!
-
-D.--Un théâtre lyrique d’essai semble-t-il nécessaire?
-
-R.--Indispensable et urgent.
-
- Camille ERLANGER.
- 8 janvier 1898.
-
-
-M. Alexandre Georges.
-
- Cher ami,
-
-Vous me demandez ce que doit être l’Opéra-Comique sous la prochaine
-direction?
-
-Il me semble qu’il doit être ce qu’il a toujours été, c’est-à-dire un
-théâtre de demi-caractère.
-
-Sans remonter bien loin, les auteurs joués sur ce théâtre se sont,
-presque toujours, conformés à ce genre.
-
-Il n’y a guère qu’une dizaine d’années que le drame lyrique y a fait sa
-première apparition, et encore!... à part quelques rares exceptions,
-sont-ce bien des drames lyriques, ces œuvres jouées sur notre deuxième
-théâtre de musique?
-
-Pour se différencier des ouvrages du répertoire, il n’y a plus de
-parlé; mais le genre est toujours le même. La musique est plus ou moins
-gaie, spirituelle, sentimentale ou dramatique, selon le tempérament du
-musicien et la qualité du livret qu’il a eu à traiter, mais les moyens,
-les procédés, ne changent guère.
-
-Ce que je ne voudrais pas, à l’Opéra-Comique, c’est la légende, avec
-ses âpretés et ses côtés tragiques, très belle souvent et de haute
-envergure; mais aussi, bien plus faite pour un public spécial et un
-théâtre qui serait, à mon humble avis, le théâtre lyrique.
-
-Ce théâtre lyrique ne serait pas, comme vous voyez, un théâtre d’essai;
-au contraire, il serait le théâtre par excellence, où les maîtres
-étrangers auraient une large part, et où leurs œuvres serviraient
-de point de comparaison et d’émulation à la belle et nouvelle école
-française.
-
-A la tête de ce Lyrique, j’y voudrais un maître indépendant,
-fantaisiste, avec de gros capitaux, et montant à son gré les œuvres qui
-lui plairaient.
-
-Voici, en toute hâte, ma réponse, et, avec ma plus cordiale poignée de
-main, je vous remercie, cher ami, de l’honneur que vous me faites, en
-faisant cas de mon opinion dans cette circonstance.
-
-Votre
-
- Alexandre GEORGES.
-
- 15 janvier 1898.
-
-
-M. Xavier Leroux.
-
-Il est impossible que l’Opéra-Comique reste ce qu’il a été jusqu’à
-ce jour: un musée où l’on allait régulièrement et invariablement
-admirer quatre ou cinq pièces, tout au plus; une maison où l’on
-n’avait quelques chances d’être admis que si l’on portait l’habit à
-palmes vertes; une sorte de vitrine des boutiques de deux ou trois
-gros éditeurs dont le jeu est de laisser croire aux directeurs de la
-province et de l’étranger que rien n’est possible en dehors des œuvres
-dont le succès, s’étant affirmé malgré leur indifférence, suffit à
-accroître ou maintenir leur fortune, sans leur faire courir de risques
-nouveaux.
-
-La nouvelle direction... celle que nous attendons et espérons, est
-éclairée sur ces points. Elle amènera des idées indépendantes,
-délivrée, qu’elle doit être, des entraves qui stérilisèrent les
-dernières années de la direction Léon Carvalho, et qui firent de
-l’Opéra-Comique le jouet de quelques influences, et de quelques
-personnalités.
-
-Une grande et intéressante part peut être laissée au répertoire ancien;
-mais ici encore la nouvelle direction peut et doit rénover.
-
-Le musicien qui sera le conseil de cette direction trouvera avec nous,
-et le public avec lui, que le _Tableau parlant_ de Grétry vaut _Les
-Noces de Jeannette_, que _l’Irato_ de Méhul est aussi amusant que _Le
-Chalet_, et qu’une reprise de _Fidelio_ vaudra mieux que celle d’une
-inutile _Fanchonnette_... et qu’on peut rire, être charmé, être ému, en
-dehors des Adolphe Adam, des Clapisson, dont les vallons helvétiques
-sont devenus si lamentables, et dont les mélodies sont passées de mode
-même chez les bourgeois les plus rétrogrades du Marais, qui, faute de
-mieux, préfèrent maintenant accompagner les balancements de pendule de
-leurs corps aux accents délirants du café-concert.
-
-Certes, on doit nous faire entendre tout ce que l’étranger produit
-d’intéressant; mais je crois qu’on ne doit pas donner le pas aux œuvres
-étrangères sur les œuvres françaises. Du reste, récapitulons, et voyons
-à quoi est réduite la question.
-
-Les Lapons, les Turcs, les Kurdes, les Grecs, les Suisses, les Anglais,
-les Espagnols et les Danois font peu ou pas d’opéras-comiques, de
-drames lyriques.
-
-Les Scandinaves et les Slaves exhalent leurs âmes de musiciens dans
-d’exquises mélodies, de délicieuse musique de chambre; chez eux, en
-dehors de feu Tchaïkowski et de bien plus feu Glinka, il y a peu
-d’œuvres théâtrales.
-
-Les Roumains ne produisent que des moustaches et des violonistes.
-
-Les Tchèques viennent de lancer un musicien qui fut notre camarade de
-classe chez notre maître Massenet, où il apprit beaucoup de ce qu’il
-sait, et qui n’est par conséquent pas une note nouvelle.
-
-Restent les Allemands et les Italiens...
-
-Les Allemands, en dehors de Wagner, c’est Humperdinck, avec _Hantzel et
-Gretzel_... et puis voilà... Les Italiens, c’est Leoncavallo, avec son
-_Paillasse_, et Mascagni, avec les rusticaneries qu’il peut lui rester
-à écouler... Et enfin, c’est surtout le fonds Sonzogno. En somme, on le
-voit, on peut facilement être très hospitalier pour les étrangers, et
-avoir encore en réserve des trésors de prodigalités pour les nôtres.
-
-Nulle part ailleurs, à l’heure présente, la production n’est aussi
-ardente et intéressante qu’en France. Nulle part ne peut se produire
-l’œuvre nécessaire à alimenter ce théâtre auquel on est convenu
-d’adjoindre l’épithète de «National», mieux que chez nous, où, si on
-nous encourage, elle peut surgir pétrie par le génie de notre race.
-
-Beaucoup attendent qui ont travaillé confiants dans un avenir
-meilleur... Qu’ils ne soient pas déçus à nouveau!... Et que celui des
-nôtres qui présidera un peu à nos destinées amène avec lui l’espoir
-qui soutient, et que son avènement nous ouvre la voie où nous voulons
-pénétrer à sa suite.
-
-Que serait le Théâtre lyrique d’essai? Un théâtre où l’on jouerait les
-pièces sans décors, sans costumes, avec un orchestre au rabais, des
-chœurs lamentables, et des artistes épaves de toutes les troupes?...
-Un piège où l’on étranglerait impitoyablement des œuvres ayant coûté
-tant de recherches?... Un gouffre où s’effondreraient tant d’efforts
-sincères?... Si c’est cela qu’on préconise... Dieu nous en préserve!
-
-Du reste, essayer quoi?... Si les pièces peuvent oui ou non faire de
-l’argent?... Eh bien! la preuve ne peut pas être faite par ce moyen.
-Ni _Faust_, ni _Carmen_, ni _Mireille_ ne furent des succès à leur
-apparition, et si leur sort avait dépendu de l’impression produite sur
-un Théâtre d’essai, ces partitions ne seraient pas aujourd’hui les
-exemples de _bonnes affaires_ qu’on vous cite sans cesse.
-
-Le théâtre de la Monnaie de Bruxelles, dirigé avec une si grande
-préoccupation d’art, a essayé plusieurs d’entre nous, et moi-même, ma
-tentative y fut plus qu’heureuse, et j’étais en droit d’espérer une
-prompte consécration après cela... Eh bien! j’attends encore.
-
-Donc, le Théâtre lyrique d’essai n’avancerait rien.
-
-Alors, que l’on nomme vite le directeur qu’on nous promet, et
-qu’ensuite il refuse ou reçoive nos pièces: mais au moins, qu’il les
-entende.
-
- Xavier LEROUX.
-
-
-M. Victorin Joncières.
-
- Mon cher confrère,
-
-Je ne puis que répondre sommairement aux deux questions que vous me
-posez, me réservant de les traiter plus longuement dans mon prochain
-feuilleton de la _Liberté_.
-
-La direction de l’Opéra-Comique doit être, avant tout, éclectique et ne
-s’inféoder à aucune école, à aucune coterie. Tout en suivant la voie du
-progrès, elle s’efforcera de ne pas rompre avec les traditions que lui
-impose l’enseigne de la maison.
-
-Le répertoire du vieil opéra-comique français y a peut-être été trop
-négligé en ces dernières années, et je voudrais que les ouvrages de
-Grétry, de Dalayrac, de Monsigny, de Philidor, de Boïeldieu, d’Hérold,
-d’Auber, d’Halévy et d’Adolphe Adam n’y fussent pas plus abandonnés
-que ne le sont, à la Comédie-Française, les comédies de Molière, de
-Regnard, de Musset et de Scribe.
-
-La part faite aux compositeurs vivants, français ou étrangers--peu
-importe,--ne doit pas être diminuée, mais je ne crois pas que
-l’Opéra-Comique, étant donné son genre spécial, puisse suffire à la
-production. Il faut absolument un Théâtre lyrique, où les œuvres
-à tendances modernes auraient plus de chances de réussir qu’à
-l’Opéra-Comique.
-
-Je n’en veux pour preuve que les tentatives de drames lyriques, toutes
-avortées, faites par la dernière direction.
-
-Le Théâtre lyrique serait un véritable théâtre d’avant-garde;
-l’Opéra-Comique doit rester un théâtre de tradition.
-
-Recevez, mon cher confrère, l’assurance de mes sentiments les plus
-sympathiques,
-
- Victorin JONCIÈRES.
-
-
-M. Gaston Salvayre.
-
-Tombé en désuétude, le genre éminemment national de l’opéra-comique,
-«l’Éminemment», comme on dit aujourd’hui volontiers, se compromet dans
-le voisinage folichon de l’opérette; désertant son temple, il s’est
-éparpillé dans les théâtres de genre où il semble avoir trouvé un
-refuge propice à ses manifestations, d’ailleurs assez restreintes.
-
-«L’Éminemment», délices de nos pères, ne me paraît plus être armé
-en guerre; je ne lui connais, en effet, ni auteurs, ni musiciens,
-ni interprètes, en assez grand nombre du moins, ni d’essence assez
-subjuguante pour favoriser son développement, voire son alimentation.
-
-Qui donc, comme on chante dans les opéras d’Auber, pourrait lui prédire
-un destin prospère?
-
-On le sait, les aspirations des jeunes couches n’ont rien à démêler
-avec les visées esthétiques chères aux auteurs de _La Dame blanche_ ou,
-même, des _Mousquetaires de la Reine_.
-
-A quoi bon, dès lors, maintenir sur le nouvel édifice une étiquette
-que, sans aucun doute, ne saurait justifier le caractère des ouvrages
-appelés à y être représentés?... Voyez plutôt la liste de ceux qu’en
-ces dernières campagnes nous convia à entendre le directeur défunt.
-
-Cela ne veut pas dire que le répertoire de l’Opéra-Comique ne contienne
-point des œuvres dignes d’être maintenues sur l’affiche, et cela en
-dépit de l’évolution actuelle... Non, loin de moi telle pensée! Ces
-œuvres, chacun les désigne, chacun a leur nom sur le bout des lèvres.
-
-Désireuse de vivre et de prospérer, la direction nouvelle devra
-donc s’appliquer à faire, dans le vieux répertoire, un choix plein
-de tact et de discernement, tout en faisant large part aux modernes
-productions; étayant, pour ainsi dire, les tentatives des contemporains
-avec les opéras de nos aînés dont le succès semble le plus légitimement
-acquis et le plus durable.
-
-Pour cela faire, il faudra que le nouvel impresario s’outille en
-conséquence (qui veut la fin veut les moyens!). Agrandissement
-des cadres des chœurs et de l’orchestre; engagements d’artistes
-susceptibles, par leurs moyens vocaux comme par leurs qualités
-dramatiques, de mettre en relief les ouvrages de nos jeunes maîtres:
-telles sont les modifications qui s’imposent à la vigilance artistique
-du nouvel élu.
-
-J’ajouterai que je ne verrais pas sans plaisir, en ce théâtre si
-parisien, l’organisation d’un sémillant corps de ballet.
-
-Dans un esprit de libéralisme bien compris et s’inspirant du sentiment
-de générosité chevaleresque qui est le fond de notre race, la nouvelle
-direction pourrait, de loin en loin, faire une petite place à quelque
-partition étrangère, surtout lorsque, s’imposant par une valeur
-indiscutable et par une carrière déjà glorieuse, cette partition
-mériterait la consécration suprême de notre grand Paris.
-
-Mais avec quelle parcimonie le directeur nouveau ne devra-t-il pas
-exercer cette manière d’hospitalité!... car il doit--et cela avant
-tout--donner à la production française toute la satisfaction possible.
-
-Or, je crains fort que notre école nationale, par l’importance de son
-effort comme par l’intérêt artistique qui s’y rattache, ne permette
-qu’à de très rares intervalles l’usage d’un procédé marqué, cependant,
-au coin de notre légendaire courtoisie.
-
-Il ressort, ce me semble, assez clairement de ce qui précède que la
-création d’une troisième scène lyrique est chose indispensable.
-
-Sur ce théâtre essentiellement combatif, et qui dégagerait l’Opéra et
-l’Opéra-Comique de trop onéreuses obligations, pourraient se livrer
-librement les luttes si ardentes, si âpres, si suggestives de l’Art
-nouveau.
-
-Là pourraient être représentées des œuvres qui, une fois consacrées par
-le succès, seraient transportées, sans coup férir, sur notre première
-scène lyrique, ou sur l’autre, selon que le comporterait leur caractère.
-
- G. SALVAYRE.
-
-
-M. Arthur Coquard.
-
-_Quelle part faire au répertoire ancien, aux étrangers, aux jeunes
-musiciens français?_
-
-Les _chefs-d’œuvre_ du passé doivent garder leur place au répertoire.
-Qui oserait le contester? Il serait antiartistique et inintelligent de
-les exclure. La Comédie-Française et l’Odéon n’agissent pas autrement,
-dans leur domaine propre. Quant aux étrangers, il serait très étroit
-de prétendre leur fermer nos théâtres. Notre École nationale ne peut
-que gagner à les accueillir et le goût du public se perfectionne au
-contact des œuvres produites chez nos voisins. Mais le directeur d’une
-scène subventionnée doit être particulièrement prudent à l’endroit des
-étrangers et n’accepter que des ouvrages d’une valeur incontestable
-et même supérieure. On lui pardonnera de se tromper sur le mérite
-d’un compositeur français; mais accueillir un étranger sans talent
-soulèverait les plus vives réclamations.
-
-La dernière question: celle du Théâtre lyrique, n’est pas nouvelle.
-Mais les circonstances présentes lui donnent une actualité toute
-particulière.
-
-Non, certes, l’Opéra-Comique ne saurait suffire à la production des
-compositeurs français. Considérez le nombre des ouvrages qui ont vu
-le jour à Bruxelles, à Carlsruhe, à Monte-Carlo, à Lyon, à Angers, à
-Rouen... et ailleurs; voyez le nombre, plus grand encore, de ceux qui
-dorment dans les cartons. Plusieurs sont signés de noms consacrés par
-le succès. On peut affirmer qu’il y a là plus d’une œuvre d’un intérêt
-très vif. Voilà qui suffit à rendre le Théâtre lyrique nécessaire. Il
-faut qu’on mette fin à une situation dont l’École française souffre
-cruellement depuis vingt ans. Toutes les objections tombent devant ce
-fait qu’il est _nécessaire_.
-
-Et maintenant, _que doit être l’Opéra-Comique sous la prochaine
-direction_?
-
-On comprend que son rôle devra être tout différent, suivant que
-le Théâtre lyrique sera ou non rétabli. Supposez qu’il revive. Ne
-voyez-vous pas que le plus grand nombre des partitions inédites va
-s’y diriger et que, dès lors, l’Opéra-Comique sera moins assiégé?
-Le nouveau directeur pourra se borner à choisir, dans la production
-contemporaine, ce qui lui semblera mieux convenir au goût de son
-public. C’est ainsi qu’à prendre les choses d’un peu haut, la direction
-de l’Opéra-Comique trouvera son profit à la résurrection du Théâtre
-lyrique.
-
- Arthur COQUARD.
-
-
-M. Georges Marty.
-
- Mon cher Huret,
-
-Si vous le voulez bien, je résumerai vos deux premières questions en
-une seule.
-
-L’Opéra-Comique, sous n’importe quelle direction, aurait dû, et devrait
-partager équitablement ses spectacles en trois parts:
-
-1º Le répertoire ancien, élagué de certains ouvrages par trop démodés;
-
-2º Les œuvres modernes françaises des jeunes et des gens arrivés;
-j’assimile, bien entendu, au répertoire ancien les œuvres classées des
-musiciens morts, comme par exemple: _Mireille_, _Mignon_, _Carmen_,
-_Lakmé_, etc.
-
-Et 3º les ouvrages étrangers choisis _judicieusement_ parmi les plus
-appréciés et sans souci de la nationalité.
-
-Jusqu’à présent, l’Opéra-Comique n’a pas suffi à la production
-française, c’est incontestable. Combien de compositeurs, déjà vieux
-à l’heure actuelle, se sont découragés et n’ont plus écrit, parce
-qu’aucun directeur ne les accueillait!
-
-Il en est de même à présent.--Je pourrais vous en citer plusieurs, des
-jeunes, qui ont des titres sérieux à invoquer et qui vous diront:
-
-«A quoi bon travailler? Non seulement on ne nous joue pas, mais on
-ne veut même pas nous entendre; et il est bien évident que si l’on
-ne joue pas ceux que l’on entend _par hasard_, on jouera encore bien
-moins un auteur sans audition de son œuvre.--Il est vrai qu’il y a la
-contre-partie: les amateurs. Eux obtiennent _quelquefois_ l’exécution
-d’un ouvrage, mais _toujours_ une audition.--Or, l’audition c’est
-l’espoir! Et l’espoir pour un jeune musicien, si vous saviez quelle
-grande chose ça peut être!»
-
-Résumé: Opéra-Comique insuffisant jusqu’alors; Théâtre lyrique
-absolument nécessaire.
-
-Maintenant, tout dépendra dans l’avenir du nouveau directeur de notre
-théâtre national.
-
- A vous cordialement,
- Georges MARTY.
-
-
-
-
-«LA VILLE MORTE»
-
-AVANT LA PREMIÈRE
-
-
- 21 janvier 1898.
-
-Ce soir, Mme Sarah Bernhardt rentre dans la tradition de son talent,
-en créant à la Renaissance la tragédie de M. Gabriel d’Annunzio, et
-elle laisse l’inoubliable caraco en cotonnade bleue de la Madeleine
-des _Mauvais Bergers_, pour reprendre les lignes drapées de ses
-robes-peplum.
-
-_La Ville morte_ a été composée exprès pour Mme Sarah Bernhardt, et ce
-ne sera pas une des moindres surprises de cette soirée que cette belle
-langue retentissante et colorée écrite _en français_, sans le secours
-d’aucun traducteur, par un poète étranger.
-
-L’action se passe en Grèce, à Mycènes. Presque tout le premier acte
-n’a l’air d’être fait que pour créer l’atmosphère de l’œuvre et de son
-décor. On se souvient que le principal personnage, Léonard, est un
-archéologue célèbre, qui vient de découvrir le tombeau des Atrides, au
-fond de la plaine d’Argos.
-
-Or, il faut savoir que le fait est vrai en soi-même: le savant
-archéologue allemand Schliemann, qui déterra les ruines de Troie,
-découvrit, en 1876, le tombeau d’Agamemnon, à Mycènes. La nouvelle en
-fut portée au monde par une dépêche, restée célèbre, qu’il adressait au
-roi de Grèce, le 28 novembre de cette même année:
-
-«J’annonce avec une extrême joie à Votre Majesté que j’ai découvert
-les tombeaux que la tradition dont Pausanias se fait l’écho désignait
-comme les sépulcres d’Agamemnon, de Cassandre, d’Eurymédon et de
-leurs compagnons, tous tués pendant le repas par Clytemnestre et son
-amant Égisthe. J’ai trouvé dans ces sépulcres des trésors immenses
-qui suffisent à remplir un grand musée qui sera le plus merveilleux
-du monde et qui, pendant des siècles à venir, attirera en Grèce des
-milliers d’étrangers... Que Dieu veuille que ces trésors deviennent la
-pierre angulaire d’une immense richesse nationale.»
-
-Comme on le verra ce soir, M. d’Annunzio écrit mieux le français que le
-savant allemand, et l’émotion que Léonard ressent devant sa découverte
-se traduit en de plus nobles images...
-
-J’ai voulu savoir comment le poète italien avait été amené à débuter
-au théâtre par cette tragédie moderne au souffle antique. Car la
-connaissance de la genèse des œuvres aide souvent à les mieux
-comprendre.
-
-Un ami de M. Gabriel d’Annunzio, qui l’accompagne à Paris, M.
-Scarfoglio, écrivain napolitain très renommé en Italie, s’est très
-aimablement prêté à notre curiosité.
-
-Il avait accompagné lui-même son ami dans une croisière qu’il fit,
-il y a quelques années, dans l’archipel grec, sur le yacht à voiles
-_Fantasia_, joli et puissant navire bien connu sur les côtes françaises
-sous le nom de _Henriette_ et de _Sainte-Anne_. Ils débarquèrent
-d’abord à Patras, d’où ils allèrent visiter les ruines d’Olympia. M.
-d’Annunzio se baigna dans l’Alfée, adora à genoux l’_Hermès_, la seule
-œuvre authentique de Praxitèle qui nous reste, respira le parfum doux
-et capiteux des myrtes et des lauriers-roses sauvages qui remplissent
-la plaine, et s’en alla, son carnet plein de notes. De Patras, la
-_Fantasia_ le mena, à travers le golfe de Corinthe et la baie de
-Salona, devant Itea, qui est le port de Delphes, puis ils allèrent
-mouiller à Kalamaki, l’ancienne _Isthonia_. Quelques heures de chemin
-de fer les amenaient à Kharvati, petite gare perdue dans la campagne,
-ou pour mieux dire, dans désert, entre Argos et Nauphé.
-
-C’était un étouffant après-midi du mois d’août. Dans la plaine brûlée,
-un vent impétueux soulevait des tourbillons de poussière aveuglante.
-Pour se désaltérer, les voyageurs durent avoir recours au chef de gare,
-qui se mit lui-même à puiser une eau saumâtre d’un puits creusé au ras
-du sol.
-
-L’ascension à Mycènes s’effectua sous un soleil torride, au milieu
-de vignes souffreteuses et rongées par les poussières. En route,
-d’Annunzio trouva la dépouille d’un serpent et l’enroula autour de son
-chapeau. En quelques minutes, toute la bande était arrivée à l’acropole
-de la ville des Atrides, devant la porte des Lions, parmi ces sépulcres
-béants, dans l’agora circulaire où les vieillards se réunissaient.
-
-Les voyageurs portaient avec eux le livre du docteur Schliemann,
-_Micènes_, et suivaient, sur les plans, les traces de ses fouilles.
-Ils s’essayaient à évoquer l’émotion merveilleuse du savant devant les
-tombeaux ouverts, au milieu de l’agora circulaire, devant ces cadavres
-en toilette de parade, recouverts d’or, coiffés de diadèmes d’or, un
-masque d’or sur la figure, ceinture et baudrier d’or! Au contact de
-l’air, ces vestiges s’évanouissent, n’étant pas protégés, comme ceux
-de Pompéï, par l’épaisse couche des cendres du Vésuve. Et Schliemann,
-dans le délire de sa découverte, au moment où les corps tombaient en
-poussière, crut réellement voir les faces d’Atrée, de Clytemnestre,
-d’Agamemnon, de Cassandre!
-
-Quoi qu’il en soit, il est indiscutable que les sépulcres de Mycènes
-recélaient des personnes royales, comme il est désormais indiscutable
-que l’épithète _riche d’or_, attribuée par Homère à Mycènes, était plus
-que justifiée. Le trésor de Priam, retrouvé par le même Schliemann à
-Troie, c’était une bagatelle, comparé aux masses d’or des tombeaux de
-Mycènes.
-
-Il resta ainsi acquis à l’histoire de la Grèce que, plus de deux mille
-ans avant les époques historiques, une grande civilisation fleurit dans
-le Péloponèse. Cette civilisation, apportée par les navigateurs qui
-s’établirent dans l’île de Cythère (Cerigo) pour la pêche du murex, fit
-tour à tour la grandeur de Tirynthe, de Mycènes et d’Argos.
-
-Ce pays a été le sol sacré de la tragédie grecque. C’est à la puissance
-de Mycènes, c’est aux légendes terribles de ses rois, que les
-tragédiens grecs ont demandé leurs inspirations les plus grandioses.
-Et c’est naturellement avec une préparation toute tragique, l’esprit
-hanté de visions tragiques, récitant des pages entières d’Homère et de
-Thucydide, que M. d’Annunzio et les autres navigateurs de la _Fantasia_
-visitaient la Ville morte...
-
-Et, des notes prises au cours de cette excursion, au lieu d’un récit
-de voyage, M. d’Annunzio eut l’idée de faire une tragédie qui aurait
-ce lieu comme décor, et qui serait traversée du souffle de la fatalité
-antique qu’il imagine être sortie des ruines avec les miasmes des
-crimes monstrueux du passé!
-
-On trouvera tout cela dans la pièce de ce soir, de même que les
-impressions de chaleur étouffante, d’aridité, éprouvées le jour
-de l’excursion, et aussi le souvenir de l’éblouissement au Musée
-d’Athènes, devant le trésor des tombeaux de Mycènes.
-
-
-
-
-NOVELLI A PARIS.
-
-CONVERSATION AVEC M. JEAN AICARD.
-
-
- 8 juin 1898.
-
-C’est ce soir que commence à la Renaissance la série des
-représentations que vient donner à Paris M. Novelli, le célèbre artiste
-italien qui passe, comme on sait, à l’heure actuelle, pour le premier
-comédien de la Péninsule.
-
-Et il commence par _le Père Lebonnard_, de M. Jean Aicard, ce qui
-donnera à cette première représentation un caractère doublement
-sensationnel.
-
-Il serait trop long de rappeler ici la douloureuse odyssée de cette
-pièce célèbre, qui ne fut pourtant jouée qu’une seule fois à Paris!
-Mais on peut quand même se rappeler qu’en 1886 elle fut reçue à
-l’unanimité à la Comédie-Française, qu’elle y fut répétée deux ans plus
-tard pendant un long mois, et que, finalement, l’auteur, lassé par
-la mauvaise volonté et la «non-confiance» de M. Got, son interprète
-principal, dut la retirer.
-
-Reçue alors d’emblée par M. Antoine, directeur du Théâtre libre, elle
-eut quand même la chance d’être jouée. C’était en 1889. _Le Père
-Lebonnard_, à cette unique représentation, eut un succès retentissant
-qu’enregistra dans ce journal Auguste Vitu. Depuis, achetée par
-un impresario italien, elle fut jouée dans toute l’Italie et dans
-différentes capitales d’Europe par M. Novelli, avec un succès toujours
-croissant. C’est, à l’heure qu’il est, l’œuvre de prédilection du
-célèbre acteur. Il la trouve faite, dit-il, «pour sa peau, pour ses
-nerfs, son caractère et son cœur».
-
-Que donnera la représentation de ce soir? Et qu’en adviendra-t-il?
-L’auteur sacrifié, il y a douze ans, dans de si cruelles conditions,
-aura-t-il la joie de voir la Comédie-Française lui rouvrir
-généreusement et équitablement ses portes, en attendant l’_Othello_
-qui, lui aussi, attend depuis vingt ans?
-
-J’ai eu la chance de pouvoir causer, hier, avec M. Jean Aicard de son
-œuvre. Je lui ai demandé de vouloir bien raconter, pour nos lecteurs,
-le sujet de _Papa Lebonnard_, ce qui sera très utile à ceux qui
-assisteront à la représentation de ce soir, et aussi de me résumer ses
-impressions sur les trois interprétations qu’il connaît de son œuvre:
-celle de la Comédie-Française, puisqu’elle y fut répétée durant un
-mois, celle du Théâtre libre, et enfin celle de M. Novelli.
-
-Et d’abord, voici le sujet de la pièce.
-
-Lebonnard, vieil horloger retiré des affaires, homme en apparence
-faible, adore sa fille Jeanne, aime son fils Robert et paraît redouter
-sa femme. Mme Lebonnard, entichée de noblesse, veut marier son fils à
-la fille d’un marquis, Blanche d’Estrey. Lebonnard entend marier sa
-fille selon son cœur, à un médecin, le docteur André. Mme Lebonnard,
-le marquis, sa fille et Robert, se liguent contre le désir du père
-Lebonnard et de Jeanne. Lebonnard résistera. Il est las des tyrannies
-querelleuses de sa femme et des impertinences de son fils qui, il le
-sait, n’est pas son fils...
-
-Le père Lebonnard rappelle le docteur André, que sa femme a congédié;
-mais celui-ci, alors, lui avoue qu’il renonce à la lutte. Il a pour
-cela une raison grave: né d’un adultère, fils d’une femme dont le
-divorce fit scandale à Paris, il croit qu’il ne peut être accepté par
-la famille de Lebonnard, par la future famille de Robert surtout.
-Lebonnard passera outre. Il lutte pour le bonheur de sa fille et cela
-lui met au cœur des forces centuplées. «Nous sommes majeurs, ma fille!»
-s’écrie-t-il, avec la bonne humeur d’un bon lutteur, et comme--au
-troisième acte--sa femme le met en présence d’un refus formel, il
-commence par lui dire ce qui, depuis quinze années, lui gonfle le cœur
-d’une colère à toute heure contenue: «Vous avez eu un amant!»
-
-Elle proteste, il s’irrite et la menace... Le fils accourt, prend la
-défense de sa mère, en termes si injurieux que Lebonnard, exaspéré,
-affolé, aveuglé de rage, éclate à la fin: «Assez! tais-toi, bâtard!» Au
-quatrième acte, la bonté de Lebonnard triomphe, il se repent d’avoir
-laissé échapper un mot si terrible. Robert veut partir, s’exiler, aller
-aux colonies. Lebonnard confesse au marquis son amour invincible,
-son amour qui résiste à tout, pour le fils ingrat; il lui dit les
-gentillesses, les premières caresses de l’enfant, les petits bras
-autour de son cou, lorsqu’il aimait l’innocent... _avant de savoir_.
-
-Robert a écouté de loin. Il a entendu.
-
-Saisi de reconnaissance, de vénération, pour la sainteté philosophique
-de Lebonnard, il s’élance, s’incline, lui baise la main:
-
-«Ah! monsieur! s’écrie-t-il.
-
-Et Lebonnard:
-
-«Dites-lui donc de m’appeler son père!
-
---Vous êtes la bonté même, vous êtes bon, s’écrie le marquis.
-
---Deux fois peut-être, mais pas trois, dit tout bas Lebonnard en
-souriant. Il faut être bon, oui, mais pas jusqu’à la bêtise.
-
---J’ai donc vu, me dit M. Jean Aicard avec une joie tempérée de
-mélancolie, trois _Père Lebonnard_, et ma pièce n’a eu qu’une seule
-représentation, et trois répétitions bien différentes se rapprochent
-dans mon esprit.
-
-»1º La dernière d’une série, après plus d’un mois, à la
-Comédie-Française. M. Got, ennuyé, se refusant plus que jamais à
-comprendre la pièce et le caractère même de Lebonnard, de ce simple
-ex-ouvrier, un peu philosophe et libre rêveur, qui, aux théories de la
-victoire nécessaire de la force, dans la lutte pour la vie, oppose le
-nom du Christ tôt ou tard triomphant par la seule bonté. Got ne veut
-pas du petit marteau de l’ouvrier, Got se refuse à dire à ce fils
-ingrat qui lui a manqué de respect, et qu’il a dû gourmander sévèrement
-devant tout le monde: «Ah! je t’ai fait du chagrin? Pardon, mon petit!»
-Le principal interprète m’abandonnant, la troupe entière se débande et
-je sors navré du théâtre, pour n’y plus rentrer durant sept années!
-
-»Puis, c’est la répétition générale chez Antoine. Lui, combatif,
-heureux de reprendre et d’imposer une pièce que M. Got déclare
-impossible à mettre à la scène, a tout commandé comme un général; il
-a vu du premier coup, pour chacun des acteurs, la place à prendre, le
-mouvement à exécuter. A côté de lui, Mme Louise France, la vieille
-nourrice, représente la tendresse naïve et l’absolu dévouement des
-simples.
-
-»La scène entre eux, à la fin du premier acte, quand il avoue connaître
-le secret qu’elle sait aussi, émeut jusqu’aux larmes. Mais voici
-le troisième acte; il y a du public à cette répétition. La scène
-principale arrive. Lebonnard est un timide qui veut cacher son secret
-et qui le cache pendant quinze ans, dans l’intérêt de sa fille. Mais
-en ceci sa timidité naturelle aide sa volonté. C’est cette timidité
-touchante qu’Antoine a développée surtout. Et, quand il lâche,
-aveugle de colère, le mot terrible: «Assez! tais-toi, bâtard!», il
-tourne le dos à son fils et frappe, de la main, sur une table... C’est
-cette table même qu’il regarde à ce moment. L’effet est instantané.
-Le mot qui renverse le fils et la mère, derrière Lebonnard, traverse
-tous les cœurs à la fois, dans le public. Je me rappelle que, assis,
-dans l’ombre d’une loge, je me levai brusquement, d’un mouvement
-involontaire, heureux, si heureux d’être--enfin--compris! Le cri avait
-porté juste. Il n’y avait plus à douter.
-
-»Et tantôt, à la Renaissance, je viens de voir Novelli. Lui, c’est
-encore autre chose. Il a développé surtout, dans le personnage,
-la force qui contient le secret, la volonté. On sent des colères
-sourdes qui couvent sans cesse, sans cesse près d’éclater. L’effort
-du personnage est constant. Ses douces malices deviennent des ironies
-mordantes, pour lui seul, mais mordantes, âpres, cruelles. Il a de
-vraies rancunes contre tous les pharisiens, ce néo-chrétien. Il est
-tout près, à tout moment, à prendre l’un d’eux au collet--son fils,
-son fils surtout! Et, en effet, au troisième acte, au lieu de lâcher
-le mot en détournant ses regards de l’effet produit, il bondit au
-contraire sur Robert, et c’est en plein visage, en le tenant par les
-épaules, qu’il lui crie: «Assez, bâtard!» Que vous dirai-je? Depuis
-que je vais au théâtre, je n’ai rien vu de plus magistralement exécuté
-que _Lebonnard_ par Novelli. Je ne parle pas de mon œuvre ici, bien
-entendu, mais de l’interprétation d’une œuvre, de la mise en vie d’un
-personnage. Novelli n’a pas mis seulement le texte de _Lebonnard_ en
-italien, mais aussi le personnage, le caractère même. Que vous dire
-encore? La troupe est homogène, l’ensemble tout à fait bon. Mme Novelli
-(Giannini), qui pendant des années a joué la fille de Lebonnard, et
-qui joue aujourd’hui Mme Lebonnard, est la digne partenaire de son
-mari. La marque spéciale du jeu de Novelli et de ses acteurs me paraît
-être le naturel--le naturel infini, pour ainsi dire--sans rien de
-flottant jamais, et, par conséquent, la modernité même qu’on recherche
-aujourd’hui. Tout cela est d’un dessin ferme, accusé, net, qu’on sent
-définitif. Pourquoi ne pas vous dire que je viens de goûter une des
-plus grandes joies de ma vie littéraire? Puisse le public donner raison
-à mon opinion, à mon enthousiasme si vous voulez!»
-
-
-
-
-JEANNE LUDWIG.
-
-
- 23 juin 1898.
-
-On enterrera la dernière Musette de _La Vie de bohème_ demain jeudi au
-cimetière du Père-Lachaise. Il y aura beaucoup de monde à ses obsèques,
-et on n’y sera pas gai comme à tant de notoires enterrements parisiens,
-on y verra même, j’en suis sûr, beaucoup de larmes couler. Car c’est
-le triste privilège de ces créatures délicieuses qui ont tant aimé la
-vie, et qui nous l’ont fait aimer pour la joie et la grâce dont elles
-l’ornèrent, de décupler l’horreur de la mort qui les enlève.
-
-Jeanne Ludwig apparaissait sur ces planches de la Comédie-Française,
-parmi l’artifice et la convention du cadre, comme une fleur de vie,
-désirable et charmante. Le naturel et l’enjouement de son ton et de
-ses manières, elle les portait de la ville à la scène. Et son amour de
-la vie n’eut d’égal que son amour du théâtre. Jusqu’à son agonie, elle
-n’a eu que le souci de ce qui s’y passait, et, quand on allait la voir,
-elle ne parlait jamais d’autre chose.
-
-Depuis bientôt trois ans elle avait quitté la scène. Je l’avais
-vue la veille de son premier départ pour Beaulieu, où ses médecins
-l’envoyaient. Ses amis du théâtre et sa sœur, qui la soignait avec
-un dévouement pieux et tendre, l’entouraient. Ce n’était pas encore
-Musette[6] et c’était déjà Mimi: elle était pâle, ses grands yeux
-enfoncés sous une large cernure bleue étaient pleins de mélancolie: par
-moments elle se croyait perdue; à d’autres instants, sous la suggestion
-affectueuse de ses camarades qui exagéraient gentiment leur optimisme,
-elle se voyait déjà de retour, rejouant sur la scène de ses débuts,
-guérie, heureuse! Et alors elle avait hâte de partir bien vite, bien
-vite, vers le soleil et les plages bleues, sûre de vaincre le mal
-terrible qui ne devait pas pardonner.
-
- [6] Elle recréa en effet le rôle de Musette dans la reprise de
- _La Vie de Bohème_ à la Comédie-Française (saison 1897-1898).
-
-Cette maladie de poitrine, nous avons dit autrefois comment elle
-en fut atteinte. C’était un soir, après une représentation à la
-Comédie-Française. Toute brûlante encore de l’ardeur de son jeu, elle
-avait à peine pris le temps de se démaquiller, et, tentée par la
-fraîcheur d’une belle nuit, elle avait voulu aller calmer sa fièvre au
-bois de Boulogne, en Victoria!
-
-Depuis, elle passait l’hiver à Beaulieu, l’été à Saint-Germain.
-Cet été, les médecins l’avaient trouvée trop faible pour quitter
-Paris. Mais elle n’avait pas connaissance de la gravité de son état.
-Ses camarades ont beaucoup contribué à la maintenir dans cet état
-d’illusion et de confiance. Elle recevait constamment leurs visites,
-et c’était une habitude prise parmi eux, quand le hasard d’une tournée
-ou d’un congé les conduisait l’hiver dans le Midi, d’aller jusqu’à
-Beaulieu voir la malade.
-
-On l’avait également maintenue dans l’exercice de tous ses droits de
-sociétaire, bien qu’on sût qu’elle ne rentrerait jamais au théâtre.
-
-Elle était née en 1867. Élève de Delaunay, et premier prix de
-comédie au Conservatoire, elle avait débuté, avec succès, à la
-Comédie-Française, en 1887, dans la Lisette du _Jeu de l’amour et du
-hasard_, puis dans le rôle d’Agathe des _Folies amoureuses_. En 1888,
-elle joue _Les Brebis de Panurge_, de Meilhac, et la voici au premier
-rang. Dans Zanetto du _Passant_, dans _L’Autographe_, dans _Pépa_, dans
-Suzanne de Villiers du _Monde où l’on s’ennuie_, dans _Rosalinde_ et,
-en 1892, dans _Les Trois Sultanes_, elle déploie le délicat trésor de
-ses charmantes qualités qui sont la grâce avenante et familière, la
-fantaisie naturelle, l’esprit moqueur, pétillant et capricieux!
-
-Enfin, lasse de trois années de repos, reprise de l’insurmontable désir
-de jouer, elle obtient cet hiver de réapparaître dans la Musette de
-_La Vie de bohème_, qui sera son dernier rôle! On l’y a vue, un peu
-changée, un peu vieillie par ces trois dernières années de terribles
-luttes contre le mal, mais toujours avec l’irrésistible attrait de son
-naturel exquis et de sa verve piquante. Je me rappelle quelle pitié me
-prit, à la première représentation, au moment de la mort de Mimi...
-Ce n’était pas Marie Leconte que je regardais à ce moment-là, c’était
-Jeanne Ludwig. Je la savais condamnée à mourir bientôt, et je souffrais
-réellement, comme le témoin d’un supplice injuste et cruel, à voir la
-vraie malade assister et prendre part aux péripéties de ce simulacre de
-mort, la répétition générale de la sienne!
-
-
-
-
-EMMA CALVÉ.
-
-
- 29 mai 1899.
-
-La grande artiste qui va débuter ce soir à l’Opéra est de l’admirable
-lignée qui a donné à l’École de chant français les Falcon, les Marie
-Cabel et les Miolan-Carvalho.
-
-C’est à présent la plus connue, la plus célèbre de nos artistes
-à l’étranger. En Amérique, elle est la reine aimée et fêtée. «La
-Calvé! la Calvé!» Quand les Américains ont dit cela, ils ont tout
-dit. Son nom sur une affiche à New-York ou à Philadelphie, ou à
-Boston, ou à Chicago, c’est 60.000, c’est 80.000 francs de recettes
-assurés par soirée. Aussi les _impresarii_ l’entourent-ils de leurs
-soins! Elle signera demain, si elle le veut, un traité pour soixante
-représentations à raison de 10.000 francs l’une. Mais elle hésite à
-traverser encore l’Océan; elle a ici sa mère, une admirable paysanne
-aveyronnaise, et son frère qu’elle adore. Elle a la fortune, elle ne
-dépend que d’elle-même.
-
-Ce rêve!
-
-Physionomie d’artiste bien curieuse et bien rare par la complexité et
-l’intensité de sa nature.
-
-Elle est née en Aveyron, dans un village voisin de Milhau. Elle a reçu
-une éducation religieuse; elle avait presque la vocation du cloître.
-A dix-huit ans, elle change. Elle vient à Paris avec le goût du
-théâtre. Elle travaille un an avec le professeur Puget, puis avec Mme
-Marchesi, et se fait engager à la Monnaie de Bruxelles. Victor Maurel
-la prend au Théâtre-Italien pour lui faire créer _L’Aben Ahmed_, de
-Théodore Dubois; elle passe de là à l’Opéra-Comique, où elle crée le
-_Chevalier Jean_, de Victorin Joncières; elle y échoue, d’ailleurs.
-C’est à ce moment qu’elle devient l’élève de Mme Rosine Laborde qui la
-fait beaucoup travailler. Elle part alors pour l’Italie, s’y trouve
-en contact avec de grands artistes, Mme Eléonora Duse, entre autres;
-elle tombe malade, et, tout à coup, son cerveau s’illumine, elle a
-_compris_, elle sera, elle aussi, une véritable artiste. Il faut
-entendre avec quelle sincérité, quelle modestie charmante et aussi
-quelle clairvoyance d’esprit elle explique sa transformation:
-
-«Je suis devenue une artiste le jour où j’ai oublié que j’avais une
-jolie voix pour ne penser qu’à l’expression des musiques que je devais
-interpréter. Et cela m’est venu soudain, après une convalescence! Tant
-que j’étais une belle fille, bien portante, solide, on s’accordait avec
-raison pour ne me trouver d’autre talent qu’une voix de qualité. Du
-jour où j’ai souffert, ma sensibilité, sans doute endormie jusque-là,
-s’est éveillée; j’ai compris une foule de choses obscures pour moi,
-et j’ai senti naître en moi le besoin de faire passer dans l’âme des
-autres l’émotion que la mienne percevait. Je peux même dire que, du
-même coup, ma _conscience_ morale s’éveilla; je me sentis devenir
-meilleure. Je pris la notion de certains devoirs qui n’étaient
-auparavant pour moi que fariboles! Oui, il m’a semblé que je naissais à
-l’art en même temps qu’à la souffrance.»
-
-Et, de fait, Emma Calvé commence sa réputation en Italie. Aussitôt
-rétablie, la voilà qui se fait follement applaudir à la Scala de Milan,
-au San-Carlo de Naples, à l’Argentina de Florence. Elle y chante le
-répertoire français et crée la _Cavalleria Rusticana_ et _L’Ami Fritz_,
-au théâtre Costanzi, de Rome. Dans _Hamlet_, le rôle d’Ophélie lui vaut
-un triomphe fantastique; elle en fait une nouvelle création, puissante,
-farouche, violente, laissant hardiment de côté la tradition pâle,
-langoureuse, douceâtre de ses devancières.
-
-Depuis, elle est venue à Paris en 1892 pour y créer, à l’Opéra-Comique,
-_La Cavalleria Rusticana_, puis _La Navarraise_, et y reprendre
-_Carmen_ que personne ne chante comme elle, à présent, en Europe. Elle
-partit ensuite pour l’Amérique et y retourna trois fois au milieu d’un
-succès sans cesse grandissant. L’an dernier, elle créait ici cette
-admirable Sapho, si ardente, si humaine et si belle!
-
-Emma Calvé sort d’une nouvelle et longue maladie. Mais elle est
-superbement en voix. Rosine Laborde nous disait l’autre soir que
-jamais son organe n’avait été plus pur, plus souple, plus étendu, plus
-éclatant. C’est donc une soirée de gala que l’Opéra nous donne ce soir.
-Emma Calvé va nous révéler cette Ophélie qu’elle a chantée partout,
-excepté à Paris et à Berlin, partout en Italie, à Saint-Pétersbourg, à
-Madrid, à Londres, dans toute l’Amérique.
-
-Et qu’on ne s’attende pas à l’Ophélie avec le sourire figé de la
-tradition, à l’Ophélie de convention qui vocalise pour le plaisir
-d’imiter la petite flûte; Emma Calvé voit une Ophélie passionnée, une
-grande amoureuse devenue folle par amour, et elle entend donner une
-«expression» aux vocalises du fameux air, ou même n’en pas donner du
-tout, si telle est son inspiration. En un mot, elle ne chante pas pour
-chanter, elle chante pour traduire de l’émotion et en créer.
-
-La critique parisienne est trop éclairée pour faire reproche à une
-artiste de son interprétation personnelle. Emma Calvé, en artiste de
-pure sève qu’elle est, ne peut s’intéresser à ses rôles qu’en s’y
-donnant toute. A vrai dire, elle les plie à sa personnalité plutôt
-qu’elle ne s’y soumet. Quoique pourtant, pour Ophélie, elle se soit
-donné la peine de se faire traduire le mot à mot de son rôle dans
-le texte original; elle y a découvert, qu’Ophélie, dans sa démence,
-chantait des chansons de matelot un peu grossières, ce qui l’éloigne
-passablement du personnage conventionnel et aérien que les précédentes
-Ophélies nous ont donné.
-
-Elle a même, pour défendre sa conception du rôle shakspearien, un
-argument assez curieux. Se trouvant un jour à Milan, au cours d’une de
-ses tournées italiennes, elle rencontra un aliéniste célèbre qu’elle
-fit parler sur le cas de la folie d’Hamlet et de sa fiancée.
-
-«Comment la voyez-vous, cette douce fiancée, lui demanda-t-elle.
-
---Mais... pas forcément douce, du tout, répondit l’illustre aliéniste.
-Et tenez, si cela vous intéresse, je vais vous conduire à l’asile
-d’aliénés de Milan où se trouve justement en ce moment une jeune fille,
-blonde et pâle comme une Anglaise, et qui est devenue folle pour avoir
-été délaissée par son amant: tout le portrait d’Ophélie!»
-
-Le savant et l’artiste allèrent, en effet, voir la folle d’amour.
-Or, la malheureuse avait des violences, des colères, des terreurs
-surtout, d’un dramatique intense. Emma Calvé emporta de cette visite
-une impression profonde. Depuis, toujours elle voit la pauvre folle,
-offrant aux visiteurs tout ce qui lui tombe sous la main pour le
-retirer soudain avec angoisse. Et, malgré elle, quoi qu’elle fasse,
-elle ne peut jouer Ophélie sans se revoir dans le préau de l’asile de
-Milan...
-
-
-
-
-SARAH.
-
-
- 15 mars 1900.
-
-Il y a bientôt deux ans, à quelques semaines près, un matin que je
-déjeunais chez Mme Sarah Bernhardt à peine relevée de la terrible
-opération qui mit ses jours en danger, elle me proposa d’aller visiter
-avec elle sa «propriété terrienne» de Neuilly, qu’elle n’avait pas vue
-depuis longtemps.
-
-Après le déjeuner nous partîmes.
-
-C’était un après-midi d’avril, doux et tiède. Malgré cela, la grande
-frileuse était, comme toujours, enveloppée de fourrures. Nous arrivâmes
-à l’ancien parc royal, encore peu habité. Le cab à deux chevaux
-s’arrêta devant une grille derrière laquelle s’élevait un petit
-pavillon solitaire servant de logement au gardien. Nous descendîmes,
-et nous nous promenâmes à travers des allées contournant une large
-pelouse et des bouquets de vieux arbres splendides.
-
-Le parc était fleuri de ces admirables lilas dont la couleur et le
-parfum résument tout le printemps et toute la volupté de vivre.
-J’abaissais vers ma compagne les branches touffues du lilatier, et elle
-plongeait voluptueusement sa tête dans la fraîcheur et les parfums.
-
-Nous moissonnâmes, je m’en souviens, des touffes énormes de ces lilas
-et nous les fîmes porter dans la voiture. Puis, la pluie, une pluie
-chaude s’étant mise à tomber, nous nous réfugiâmes sous un champignon
-de chaume garni d’une balustrade faite en arbres bruts, et de bancs
-rustiques. Et là, devant la verdure neuve et ruisselante, parmi les
-parfums délicats des fleurs précoces, nous causâmes. Ou plutôt ce fut
-elle qui parla, avec le plaisir particulier de s’analyser tout haut
-devant quelqu’un qui sait écouter et comprendre.
-
-Elle me rappela son enfance, ses espiègleries, sa mutinerie, son
-esprit indépendant et farouche, puis son mysticisme de communiante,
-sa vocation religieuse... Elle me dit avec quel contre-cœur elle
-aborda la carrière dramatique. Jamais elle n’allait au théâtre,
-elle détestait le spectacle... Puis ce fut l’histoire de ses débuts,
-de ses tâtonnements, de ses fugues; puis l’aurore de ses succès, sa
-passion combative s’éveillant aux difficultés, et les orages, éclairs
-et tonnerres des premières grandes luttes de sa vie, ses lubies, ses
-folies, le tintamarre universel de sa renommée, le fracas des conflits
-avant de conquérir son indépendance définitive, enfin le triomphe
-éclatant de sa liberté...
-
-«La liberté, voyez-vous, s’exclamait-elle, la liberté d’abord, la
-liberté, toujours!...»
-
-J’entends encore sa voix énergique, sa voix de métal, autoritaire,
-affirmative:
-
-«_Faire ce qu’on veut!..._»
-
- * * *
-
-C’était bien le résumé de sa vie et la synthèse de sa nature impatiente
-de la moindre entrave, qu’elle me donnait ainsi en quatre mots, de son
-ton despotique, presque farouche.
-
-Elle me communiquait sa fièvre, son inextinguible soif d’indépendance.
-Et je la regardais, émerveillé, dominé, tyrannisé par la force
-magnétique que dégageait ce corps d’apparence débile, convalescent et
-pâli, emmitouflé dans les fourrures, et dont la fine tête volontaire
-était coiffée d’ailes de papillon!
-
-Quelques pièces jouées pour la seule beauté et qui ne pouvaient
-fructifier, sa maladie, avaient mis un peu d’embarras dans ses affaires
-de directrice.
-
-«Mais baste! j’en ai vu bien d’autres... Et puis, Rostand va me faire
-le duc de Reichstadt. Avec cet espoir-là, je suis tranquille.»
-
-Et son rire clair, son rire d’insouciance bohémienne, chassa en un clin
-d’œil au delà des verdures mouillées à présent baignées de soleil, les
-soucis provisoires...
-
-Cette admirable énergie, cette incomparable volonté ont donné à Sarah
-une figure et une destinée presque en dehors de la réalité. Elle n’est
-plus seulement une artiste dont le génie traducteur s’adapte à toutes
-les formes de la beauté, elle se présente à son entourage, passionné
-pour sa nature, et au public, idolâtre de son art, avec la force et
-l’impersonnalité déconcertantes d’un élément. Et en effet son histoire
-est unique au monde. La voici au sommet de sa carrière, ayant connu les
-hauts et les bas de la chance capricieuse, mais familière surtout avec
-le triomphe, la voici à cinquante ans en possession du plus miraculeux
-de ses rôles, apporté sur un plat d’or par un exquis poète qui paraît
-avoir été créé exprès pour elle!
-
-Quand on commençait à dire que jamais son étoile pâlissante ne
-retrouverait une Dame aux camélias, une Tosca, une Phèdre, une doña
-Sol, ou un Hamlet, on la voit soudain se transfigurer comme par magie
-sous l’uniforme blanc du fils de l’Empereur, de ce duc de Reichstadt,
-de cet Aiglon dont la France, l’Europe et les deux Amériques attendent
-déjà impatiemment l’essor.
-
- * * *
-
-J’ai passé la veillée des armes à côté d’elle. Je ne l’ai pas quittée
-un instant durant la journée et la soirée d’avant-hier. De trois heures
-après midi à trois heures du matin, je l’ai vue debout, costumée,
-souriante, sereine, tour à tour rieuse, réfléchie, grondante, fâchée,
-câline, lyrique, tremblante d’émotion, une minute affaissée sous
-l’effort d’une scène capitale, la minute suivante redressée et prête de
-nouveau au combat...
-
-Ce qui m’a le plus frappé hier dans sa physionomie, moi qui l’ai vue en
-tant d’occurrences diverses et opposées, c’est la douceur pacifiée de
-son regard, c’est l’expression de sérénité tranquille et forte de ses
-traits, illuminée, de temps en temps, d’une sorte de rayonnement joyeux.
-
-Jamais je ne l’avais vue ainsi.
-
-Dans le décor ravissant et clair de sa loge, située comme on sait
-dans l’ancien foyer des artistes de l’Opéra-Comique, elle va et vient
-posément, récitant un instant des vers nouveaux ajoutés par Rostand à
-son rôle, s’interrompant pour faire rectifier par ses deux caméristes
-un détail de son costume. Aucune fièvre. L’atmosphère bienfaisante du
-succès a calmé toute irritation. C’est le camp d’un général d’armée qui
-doit se battre demain pour la forme, car il ne peut être vaincu.
-
-Elle me demande de dépouiller pour elle son courrier. Il y a là un
-tas de lettres et de dépêches qu’elle n’a pas le temps de lire. Je
-les ouvre. Tout le monde veut des places... Députés, académiciens,
-conseillers municipaux, artistes, journalistes traduisent tous à
-l’avance l’enthousiasme sécrété au dehors par les murs du théâtre et la
-hardiesse spéculatoire des marchands de billets. Mais il n’y a plus de
-places, depuis longtemps.
-
-«Des gens qui ne m’ont pas même écrit depuis vingt ans, d’autres que je
-ne connais seulement pas, qui me demandent des loges! Il y a de quoi
-mourir de rire, parole d’honneur!»
-
-Elle ne rit pas d’ailleurs, n’y pensant déjà plus, se regardant dans
-une glace, arrangeant ses cheveux qu’elle a fait couper courts pour
-_L’Aiglon_, faisant jouer sa ceinture, bouffer son jabot de dentelles.
-
-Rostand est là aussi, parmi le léger brouhaha des habilleuses, des
-régisseurs, des amis. Il s’amuse à la regarder, tout prêt à rire, de
-son rire de collégien. Car quand elle veut, Sarah est d’un comique
-extraordinaire, par l’outrance de ses images toujours justes et la
-violence imprévue de ses reparties.
-
-Cette gaieté de Sarah est bien caractéristique de sa force. C’est
-évidemment un trop-plein de sa sève qui se résout en joie. Elle a des
-trouvailles, des mimiques, des répliques, une verve, des silences même,
-qui font irrésistiblement éclater le rire autour d’elle. Elle imite
-certains de ses amis avec une vérité comique incroyable.
-
-«C’est une source de gaieté continuelle,» me disait Rostand en la
-regardant.
-
-Il faut l’entendre quelquefois parler à Pitou! Pitou, c’est son
-secrétaire depuis plusieurs années. Brave garçon à la figure de
-comique, très dévoué à la «patronne», un peu rêveur et passionné de
-littérature dramatique. Pitou est responsable de tout. Quand Sarah
-a tort, c’est Pitou qui «écope». Mais ce n’est jamais bien grave.
-Et Pitou essuie sans émoi les averses de quolibets et de reproches,
-sachant bien que le soleil n’est jamais long à reparaître.
-
-Car c’est un des phénomènes les plus curieux de ce caractère, que la
-soudaineté et la succession des impressions. Vous la croyez follement
-en colère, sa bouche profère abondamment les épithètes de la stupidité:
-idiot, imbécile, serin, âne! sa voix monte, s’exaspère; si une
-opposition se produit à ce moment, l’orage se déchaîne en tempête.
-Mais, soudain, une autre pensée traverse sa tête, quelqu’un entre, le
-téléphone carillonne, c’est fini, le sourire réapparaît sur ses lèvres,
-elle a tout oublié, et la voilà qui rit elle-même de sa fureur.
-
-Une telle variété, une telle richesse de nature a toujours attiré
-autour d’elle beaucoup d’amis. Ils viennent près d’elle puiser une
-force qu’elle est toujours prête à distribuer avec la générosité et
-l’inconscience d’un élément.
-
-Lorsqu’une première représentation approche, les répétitions durent
-jusqu’à l’aube. Sur le coup de quatre heures du matin, les jeunes
-femmes de la troupe sont anéanties, brisées, courbées, les hommes
-grelottent sous leur pardessus au frisson du petit jour. Mais elle,
-toujours pareille, plus animée même, plus brillante, a l’air étonnée de
-la fatigue des autres. Combien de fois n’a-t-elle pas électrisé ainsi
-de son ardeur la troupe tombant de lassitude!
-
- * * *
-
-Je cause de tout cela avec Rostand, pendant que, le coude appuyé sur
-un angle de la cheminée de sa loge, elle répète, en les martelant
-comme pour mieux les fixer dans sa mémoire, les vers des «rajouts» du
-cinquième acte qu’elle ne sait pas encore bien.
-
-Soudain elle l’appelle. Un vers ne va plus, à la suite d’une coupure.
-Rostand prend un chiffon de papier, va s’asseoir sur le coin d’une
-table, déplace les fourchettes et les cuillers du couvert qu’on vient
-de dresser et se met là à fabriquer la soudure.
-
-Le régisseur vient appeler:
-
-«Quand Madame voudra... Le décor est prêt
-
---C’est bien.»
-
-Et, la cravache à la main, en bottes vernies et éperonnées, voilà
-Napoléon II, le sourire de la confiance sur les lèvres, qui monte en
-scène.
-
-«Jamais, me dit Rostand en la regardant partir, jamais elle n’aura été
-plus belle. Elle apporte à ce rôle une vie, une jeunesse, un charme, un
-rayonnement véritablement merveilleux.»
-
-Dans ma mémoire, passe la vision du paysage d’avril, les lilas, les
-grands arbres, la pluie tiède, et j’entends la voix despotique me
-répéter à trois reprises:
-
---_Faire ce qu’on veut!_
-
-
-
-
-RÉJANE.
-
-
- 20 mai 1900.
-
-Depuis deux jours, l’éblouissante orgie de lumière qui inonde chaque
-soir le boulevard s’est augmentée d’un nouveau foyer: à la façade du
-Vaudeville, on voit fulgurer, puis s’éteindre, puis réapparaître, dans
-le va-et-vient malicieux qu’on dirait inventé par un enfant ingénieux
-et taquin, ces deux jolis noms d’une seule et même personne: _Réjane_,
-_Madame Sans-Gêne_. Et ces deux noms triomphants qui ont déjà fait
-ensemble le tour du monde, créent, pour le passant étranger, comme une
-atmosphère soudaine de gaieté et de sympathie souriante.
-
-C’est que, si Sarah Bernhardt représente, devant l’unanime admiration
-du monde, la force opprimante et tragique, le lyrisme éperdu et
-chantant de la poésie universelle, l’émotion héroïque de l’éternel
-Drame; si Coquelin peut, dans la même minute, tordre brusquement en
-grimace émue le rire qui se dessinait sur vos lèvres, s’il vous tient à
-son gré, par le mystère miraculeux de sa voix, entre l’attendrissement,
-le rire ou la peur, Réjane résume, à l’heure qu’il est, aux yeux
-de l’Europe, la fantaisie et l’esprit du génie français, mêlés à
-l’humanité débordante et à la sincérité de son tempérament d’artiste.
-
-Et alors que Mme Sarah Bernhardt, avec _L’Aiglon_, offre au monde
-entier, qui se presse aux portes de son théâtre, l’une de ses plus
-belles incarnations; que Coquelin revivifie, avec le même succès
-fastueux, le nez lyrique de Cyrano, Réjane devait ressusciter,
-pour la joie de tous, la figure populaire de la Maréchale de
-France-blanchisseuse qui a porté son nom aux quatre coins de la terre.
-
-Ces trois succès de trois grands artistes français de ce temps, loin de
-se nuire, vont réciproquement se servir l’un l’autre pendant les cinq
-mois que le globe habité passera à Paris.
-
- * * *
-
-Mais Réjane ce n’est pas seulement Madame Sans-Gêne! Et il faut espérer
-que l’alternance des spectacles, dont la mode s’implante peu à peu dans
-tous les théâtres, permettra aux visiteurs étrangers de s’en rendre
-compte.
-
-L’étonnante variété de cette nature d’artiste a été rendue par deux
-portraits fameux: celui de Chartran et celui de Besnard. On ne peut
-rien rêver de plus dissemblable, on ne peut rien peindre de plus
-frappant! Ils sont tous deux, en croquis, dans sa loge, placés face
-à face. Besnard n’a retenu des traits de son modèle que l’expression
-énergique et même un peu brutale, sensuelle et populaire, la Réjane
-du drame de l’Ambigu ou de la comédie réaliste, _La Glu_ et _Germinie
-Lacerteux_. Malgré la robe de soie décolletée et les luxueux atours
-dont il l’a habillée, Besnard l’a vue avec ses bottines de lasting
-que Germinie traînait si lamentablement dans les bals de barrière, et
-ses gants blancs de filoselle que, pour plus de vérité, elle avait
-empruntés à sa bonne. Et c’est bien elle, admirablement!
-
-Mais elle n’est pas apparue ainsi à Chartran. Il l’a vue en coiffe de
-dentelle ornée d’un ruban rose, les cheveux sur les yeux, la bouche
-spirituelle, avec l’ovale gracieux de sa figure; il a vu surtout ses
-yeux extraordinaires et complexes, agiles, veloutés, pervers, à la
-large paupière voluptueuse, moqueurs, ardents, bavards et rêveurs!
-C’est la Réjane du répertoire de Meilhac, de la lignée des comédiennes
-du dix-huitième siècle, c’est «Ma Cousine» qui se prépare à devenir
-«Amoureuse».
-
-Et cette complexité étonnante du tempérament de Réjane se retrouve dans
-ses origines, dans sa biographie et dans ses goûts d’aujourd’hui. La
-petite «gosse» qui passait ses soirées au balcon de l’Ambigu en suçant
-une grosse orange gâtée, qui restait en extase devant la psyché d’Adèle
-Page et qui en rêvait, des années durant, comme au comble du luxe,
-cette petite gosse se retrouve dans le portrait de Besnard. Mais la
-jeune fille du Conservatoire, l’élève préférée de Régnier, qui enleva
-son premier succès dans _L’Intrigue épistolaire_, puis l’interprète
-élégante et recherchée des cercles et des salons, l’artiste grandie de
-_Marquise_, sont toutes vivantes dans la peinture de Chartran!
-
-Même cette apparente contradiction de cette multiple nature, je la
-retrouvai au Vaudeville le dernier soir qu’elle joua _La Robe rouge_.
-C’était Yanetta, la pauvre paysanne basque, coiffée du madras, en
-corsage de bure, en épais souliers, au milieu de la plus jolie, de la
-plus vaporeuse loge d’artiste qu’on puisse rêver! Sur les murs, des
-tapisseries du dix-huitième siècle, où vivent des bergers exquis et des
-bergères idéales; une grande glace triptyque à guirlandes dorées, avec
-des appliques en fer forgé et peint; les dessus de porte en feuilles
-de laurier multicolores, des bois du temps, des panneaux sculptés
-d’arcs et de flèches, de hautbois et de cornemuses, de tambourins et
-de castagnettes; sur une table, _le Triomphe de Bacchus_ en biscuit de
-Sèvres, un service complet de maquillage en vieux saxe, des tabatières,
-des pendules du temps, des boîtes à pastilles; un bonheur-du-jour en
-bois de citronnier, entouré d’une galerie de cuivre; sur les murs, deux
-petits tableaux de Watteau de Lille, un Huet charmant, un portrait
-d’enfant de Lépicier, un dessus de glace du décorateur Eisen, et autour
-des doubles fenêtres à glaces qui donnent l’illusion d’une enfilade de
-salons, d’adorables rideaux de soie pâle, gris-vert, aux plis gracieux,
-bordés de splendides vieilles dentelles! Sur tout cela une profusion de
-lampes électriques versant à flots une lumière folle.
-
-Ce goût pour la réalité crue et honnête, ce déguisement de femme du
-peuple au verbe haut, au ton populaire, à la nature âpre et sauvage,
-dont la rancune se manifeste à coups de couteau, et cette autre passion
-pour le bibelot rare, l’arrangement délicat des étoffes, la couleur
-douce atténuée des tentures et des tapis, pour ces mille riens élégants
-des arts passés, c’est Besnard et c’est Chartran,--c’est Réjane!
-
-
-
-
-COUPEAU ET GERVAISE A BELLEVILLE.
-
-
- 26 novembre 1900.
-
-Au milieu du concert d’admiration et d’éloges qui récompensa Guitry
-le lendemain de _L’Assommoir_ pour sa belle re-création de Coupeau,
-l’artiste et ses amis s’étaient surtout montrés surpris d’une
-critique--heureusement rare--formulée par quelques-uns et qui peut se
-traduire ainsi: «Guitry n’est pas un ouvrier, c’est un clubman déguisé
-en plombier...»
-
-Or, l’autre après-midi, me promenant sur le boulevard, je rencontrai
-Guitry qui se rendait à la Porte-Saint-Martin. Nous reparlâmes de
-Coupeau. Et il me fit des confidences. Il était allé plusieurs fois à
-Belleville pendant les répétitions de _L’Assommoir_. Pour s’entraîner
-au naturel, ayant revêtu le costume d’ouvrier, il était entré dans les
-«mannezingues», s’était attablé aux petites tables de fer et accoudé
-aux zincs des comptoirs.
-
-Même, un jour qu’il passait, avec sa boîte ronde de zingueur sur le
-dos, un marchand de vins le héla, le fit entrer et lui demanda de faire
-une réparation pressée. Il examina l’ouvrage à exécuter, réfléchit,
-se gratta l’oreille, et finalement, «n’ayant pas les outils qu’il
-fallait», promit de revenir le lendemain matin à six heures, en allant
-à l’atelier... C’était un triomphe!
-
-«Et tenez, me dit Guitry, je parie avec vous que nous allons passer
-deux heures ensemble à Belleville et à Ménilmontant, et que nous ne
-rencontrerons ni un regard étonné, ni l’ombre d’un sourire.
-
---En costume?
-
---En costume.
-
---Avec Suzanne Desprès?
-
---Pardi.»
-
-Nous prenions aussitôt rendez-vous pour le lendemain matin avant
-l’heure du déjeuner, au carrefour de la rue Oberkampf et du boulevard
-de Ménilmontant, en plein centre ouvrier.
-
-Le lendemain donc, habillé moi-même en ouvrier fondeur, vareuse de
-toile bleu déteint, casquette de cycliste, un foulard de coton noué
-autour du cou, je me fis conduire au lieu du rendez-vous. Comme le
-cheval de mon fiacre marchait lentement et que j’étais en retard, je
-passai la tête à la portière pour dire au cocher d’aller un peu plus
-vite. Je m’attirai cette réponse si flatteuse pour mon déguisement:
-
-«Mon cher ami, le pavé est mauvais sur le boulevard, par ce
-temps-là.....»
-
-Jamais un cocher ne m’avait parlé avec cette politesse, ni sur ce ton
-de bienveillance.
-
-Un peu avant la rue Oberkampf, je descendis de voiture et je me mêlai
-au flot des ouvriers qui quittaient les ateliers pour aller déjeuner.
-Les deux mains dans les poches, je marchais, très à mon aise, parmi
-la foule, sur le trottoir étroit. Vite je me sentis en sécurité,
-malgré mon isolement, débarrassé du souci de paraître, comme allégé
-d’un fardeau que j’aurais laissé tomber avec mes habillements de
-ville: singulière sensation de bien-être moral, obscure encore, mais
-bienfaisante et si nouvelle!
-
-Sur la place, voici Guitry. C’est exactement le Coupeau du 1er acte.
-Un chapeau de feutre mou, veste et pantalons de velours à côtes,
-usé, rapiécé, plein de reflets d’usure. Une ceinture de flanelle
-rouge entoure sa taille. Sous le gilet entr’ouvert, un foulard de
-coton serré au cou. Il est chaussé d’épaisses bottines vieilles, mais
-solides, usées au bout par les agenouillements du plombier à l’ouvrage.
-Sa moustache tombe sur ses lèvres; il houle un peu des épaules en
-marchant, et je ne vois de différence entre lui et les ouvriers qui
-l’entourent qu’un peu plus de vigueur dans son allure.
-
-La portière d’une voiture s’ouvre de l’autre côté de la place, et voici
-Suzanne Desprès, la triomphante Gervaise. Elle vient à nous, souriante,
-de son pas d’anglaise, allongé et glissant. C’est la Gervaise gaie
-encore, qui n’a pas touché à son livret de caisse d’épargne, confiante
-dans l’avenir; ses yeux bleus sourient, sa peau est rose et fraîche
-dans l’air du matin. Elle est vêtue d’une robe sombre, d’un corsage
-noir recouvert d’un petit châle noir, la tête encadrée d’une fanchon de
-tricot noir. Un petit tablier noir à deux poches serre sa taille.
-
-Je la regarde, à côté de Guitry, et c’est tout le poignant drame de
-Zola qui vit sous mes yeux, comme dans une hallucination.
-
-Ce n’est plus la lumière factice de la rampe, ni le décor en
-trompe-l’œil, c’est la double vie de ces deux êtres simples et bons,
-qui furent si malheureux, dont la détresse me fit autrefois tant
-pleurer. Durant un instant se mêlent dans mon esprit la fiction et
-la réalité, le roman et la vie, le drame de Zola, Guitry et Suzanne
-Desprès, Coupeau et Gervaise, en chair et en os, qu’il me semble
-reconnaître.
-
-Gaiement, nous allons déjeuner tous les trois, à l’_Escargot d’Or_, un
-bon petit restaurant populaire que Guitry connaît. On nous offre, comme
-à des clients qu’on veut faire revenir, les meilleurs plats du jour:
-des moules marinière et du ragoût d’oie; après cela une côtelette de
-mouton au cresson, puis du fromage et des poires, et du café, le tout
-arrosé de deux bouteilles de chablis, soit trois francs par personne.
-
-Nous sortons sur le boulevard de Ménilmontant. C’est jour de marché.
-Nous nous promenons au milieu des étals de boucherie, de légumes, de
-fromages. A regarder ainsi, dans ce milieu, Coupeau et Gervaise, je
-relis _L’Assommoir_! C’est ici que les critiques qui ont vu en Guitry
-un clubman déguisé, devraient venir redresser leur jugement! Suzanne
-Desprès a pris son bras, et elle a l’air d’être là pour faire ses
-provisions, avec son homme, la veille de sa fête! On leur offre des
-marchandises au passage. Ils poussent la conscience jusqu’à ne pas
-même répondre aux avances des marchandes; ils ont l’air de ne pas les
-entendre.
-
-Non, Guitry n’a pas l’air d’un déguisé. Il s’aperçoit que ce qui nous
-différencie peut-être un peu du reste des gens, c’est l’acuité, la
-vivacité de nos regards. C’est vrai. Aussi, il éteint son œil, le fait
-moins mobile, moins curieux, la transformation est subite et absolue,
-et désormais, on ne peut s’y méprendre: c’est Coupeau, indiscutablement!
-
-Je suis là pour constater--et je le constate--que, parmi la foule dont
-nous faisons partie, de ceux qui vont dans le même sens que nous, de
-ceux qui nous croisent ou de ceux qui nous regardent passer, personne
-n’a manifesté un étonnement, personne ne s’est retourné sur Coupeau,
-comme cela se fût immanquablement produit si Guitry avait eu l’air d’un
-sportsman maquillé.
-
-Et nous avons continué l’expérience tout l’après-midi. Nous nous sommes
-promenés curieusement dans ce Paris inconnu du dix-neuvième et du
-vingtième arrondissement, prenant au hasard les rues et les ruelles,
-les larges voies et les boulevards, de Ménilmontant à Belleville,
-solitaires ou grouillants de monde, pour que la preuve fût décisive.
-
-Une foule de gens du peuple stationnait devant un dépôt d’ouvrage
-municipal; on venait là attendre, sans doute, pour se faire embaucher.
-Nous nous sommes mêlés à cette foule, nous l’avons traversée lentement
-sans susciter le moindre regard de méfiance ou de curiosité, sans
-provoquer la plus petite réflexion.
-
-Nous marchons ainsi, en causant et en flânant, jusqu’à la porte de
-Romainville et au lac Saint-Fargeau, à travers des rues inconnues
-et pittoresques. Nous nous arrêtons à la devanture des marchands de
-bric-à-brac et de reconnaissances du Mont-de-Piété. Suzanne Desprès
-nous fait remarquer, aux étalages, un grand nombre de bagues-alliances.
-Elle nous dit que, dans tous les quartiers pauvres, c’est la même
-chose: comme les ouvrières n’ont généralement pas d’autre bijou, c’est
-leur alliance qu’elles vendent d’abord. Les robes, le linge, la literie
-ne viennent qu’après...
-
-Suzanne Desprès appelait à elle tous les chiens errants, les flattait,
-les caressait, les plus sales, les plus laids comme les autres. Ils
-reconnaissaient vite en elle une amie, et ceux qui n’avaient rien à
-faire se mettaient à la suivre jusqu’à la prochaine borne. Guitry
-découvrait des enseignes pittoresques: «Au Perroquet populaire»,
-«Lavatory Club», «Au Chien sauveteur», «Au Lapin Vengeur» et des cadres
-de photographes populaires, avec des couples de mariés engoncés et
-roides, des enfants frisés comme des caniches, des hommes et des femmes
-dans des poses inouïes, aux expressions impossibles de fausse dignité
-ou de naïve rêverie que le photographe leur fit prendre.
-
-Pour moi je déchiffrais les affiches posées sur les murs: les annonces
-de quêtes à domicile pour l’hiver de 1900-1901, l’avis de l’arrivée de
-Krüger à Paris, que de pauvres vieilles femmes lisaient péniblement,
-de ces pauvres femmes voûtées, pâlies, maigres, au regard vide, si
-triste... L’arrivée de l’ennemi de l’Angleterre les intéressait donc?
-
-Deux de ces femmes, assises sur un banc, parlaient. J’entendis l’une
-dire d’une voix résignée: «Le peu qu’il gagne, il me l’apporte». Sur le
-seuil d’une épicerie, une femme criait à un enfant qui tenait un cornet
-à la main: «Donne ton sou!» Et Suzanne Desprès, dont l’enfance ne fut
-pas gâtée, nous raconte que sa mère, chaque dimanche, lui donnait
-aussi un sou pour son prêt; mais elle disait à la petite fille:
-«Rapporte-moi quelque chose!»
-
-«Heureusement, ajouta-t-elle, que mon père m’en donnait d’autres, en
-cachette!»
-
-Le temps est gris, sans soleil, mais pas trop froid. Les arbres dénudés
-s’estompent d’un fin voile de brume. Dans les lointains, les maisons,
-les cheminées, paraissent enveloppées d’une fumée légère. Nous admirons
-la finesse de cette atmosphère de Paris, ni crue, comme dans le Midi,
-ni embrouillardée, comme un peu plus haut, dans les pays du Nord, et
-qui met un mystère délicat autour des plus banales architectures.
-
-Rue de Belleville, au nº 279, accroché à une grille qui sert d’entrée,
-un écriteau porte: _Logement à louer_.
-
-«Voyons si cela peut faire notre affaire,» dit Guitry pour plaisanter.
-
-Il entre pourtant dans la maison. Nous le suivons. Il demande à la
-concierge:
-
-«Vous avez un logement à louer?
-
---Oui. Au premier, sur la cour.
-
---Combien?
-
---Deux cent quarante francs, et vingt francs de plus avec jardin. Deux
-pièces.
-
---Est-ce qu’on peut voir?»
-
-La brave femme nous mène à l’étage, et frappe à une porte.
-
-"Ah! il y a du monde? s’étonne Guitry.
-
---Mais, oui, jusqu’au terme.»
-
-La porte s’ouvre sur une petite pièce encombrée de linge à l’air, de
-berceaux et de baquets. Trois femmes sont là, autour d’enfants. Guitry
-les compte: un, deux, trois, quatre.
-
-«Eh ben! j’espère que ça ne manque pas, la marmaille, ici! fait-il.
-
---Ah, bien sûr, répond l’une des femmes, d’un ton de bonne humeur, ça
-vient plus vite que des rentes!»
-
-Le logement se compose de cette pièce où l’on étouffe, et d’une autre
-petite chambre où se trouve le lit des parents.
-
-Nous redescendons.
-
-«Il y a encore le jardin, dit la concierge.
-
---Ah oui! Voyons-le.»
-
-Nous sommes dans un terrain d’une vingtaine de mètres de long sur
-quatre de large, divisé en une série de petits rectangles séparés par
-des barrières de bois, qui sont autant de «jardins». Nous regardons «le
-nôtre»: un coin de terre que je pourrais recouvrir de mes bras étendus.
-Pas une herbe. Pas un arbre. Le locataire l’a abandonné sans doute. Il
-reste debout quelques cerceaux cloués sur des pieux, et qui dressent le
-squelette d’une gloriette... Des débris de paille, des loques, de la
-vaisselle cassée, jonchent le sol.
-
-«Faudra rudement travailler ça, dit Guitry.
-
---Oh! bien sûr,» répond la concierge.
-
-Guitry n’a pas voulu avoir dérangé cette brave femme pour rien et lui
-glisse dans la main une pièce qu’elle veut poliment refuser, mais qu’il
-lui fait accepter.
-
-Nous redescendons toute la rue de Belleville. Le temps passe et le soir
-va tomber. Je voudrais bien pourtant voir Gervaise dans un lavoir...
-
-En voici un.
-
-«Entrons,» dit bravement Suzanne Desprès.
-
-Elle y a d’autant plus de mérite, qu’une fois déjà elle y vint seule,
-et que les femmes l’apostrophèrent vivement: «Qu’est-ce qu’elle veut,
-celle-là? Elle vient voir comment on lave son linge?» Et des épithètes
-sans grâce volaient dans l’air autour d’elle.
-
-«Ça ne fait rien, me dit-elle. Allons-y. Entrons tout de go.»
-
-A travers la porte vitrée, j’aperçois le décor de la Porte-Saint-Martin
-lui-même! Un plafond de grosses poutres, de larges fenêtres à droite,
-et des rangs de laveuses penchées sur leur travail, dans une buée
-lourde chargée d’odeurs âcres de chlore et d’eau de javelle. Bruits
-de battoirs, grondements de machines, cris de femmes. Mes yeux et mes
-oreilles ne distinguent pas autre chose.
-
-Suzanne Desprès, curieusement, regarde de tous côtés... Avec sa fanchon
-sur la tête, ses deux mains dans les poches de son tablier, sa figure
-pâlie par le faux jour, c’est Gervaise à en pleurer! Il lui manque son
-petit paquet de linge, et une place à côté de Mme Boche. On dirait que
-j’entends Mme Boche l’appeler: «Par ici, ma petite!»
-
-«C’est là, tenez, dans cette allée où nous sommes que vous vous êtes
-battue avec la grande Virginie...»
-
-Elle sourit. Et je cherche Andrée Mégard, sa perruque noire, sa
-toilette canaille, sa beauté provocante, et sa voix acerbe.
-
-Singulier effet d’une imagination qui fut profondément frappée:
-quelques secondes, ici encore, je crois revivre l’œuvre admirable de
-Zola, je me figure faire partie du drame, être quelqu’un, je ne sais
-lequel, des personnages de _L’Assommoir_.
-
-Suzanne Desprès passe devant moi, va rejoindre Guitry, et je la regarde
-marcher: il me semble que, comme Gervaise, elle boite!
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages
-
- RÉJANE RACONTÉE PAR ELLE-MÊME 1
- CHEZ SARAH BERNHARDT 91
- L’INTERDICTION DE THERMIDOR 103
- UN PROJET DE RÉVOLUTION AU THÉÂTRE FRANÇAIS 111
- CONVERSATION AVEC MAURICE MAETERLINCK 120
- SIBYL SANDERSON 129
- «LE CAPITAINE FRACASSE» (Deux versions d’une même légende) 135
- LA MISE EN SCÈNE du «_Capitaine Fracasse_» (Conversation
- avec M. Porel) 143
- LA NOUVELLE «LYSISTRATA» 153
- COMMENT M. SARDOU DEVINT SPIRITE 160
- «LA LOI DE L’HOMME»--quelques propos de M. Paul Hervieu 169
- ALFRED BRUNEAU 176
- SARAH BERNHARDT EN GUENILLES 182
- LA SENSIBILITÉ DES COMÉDIENS 188
- LA DUSE 197
- NOTES BIOGRAPHIQUES SUR LA DUSE 211
- DU MAQUILLAGE A LA PEINTURE 216
- MADAME DUSE A L’AMBASSADE D’ITALIE 227
- LA DUSE DEVANT LES COMÉDIENS FRANÇAIS 232
- QUELQUES LETTRES SUR QUELQUES QUESTIONS.--Lettres
- d’Alphonse Daudet, Paul Hervieu, Porto-Riche, Alfred
- Capus, Brieux, Emile Zola, Jules Case, Lucien Descaves,
- Henri Becque, Marcel Prévost, Romain Coolus, Georges
- Ancey, Abel Hermant, François de Curel, Henri Lavedan,
- Alexandre Bisson, Léon Gandillot, Georges Feydeau,
- Georges Courteline, Maurice Hennequin, Albin
- Valabrègue, Ernest Blum, Aurélien Scholl, Antony
- Mars, Paul Ferrier, Henri Chivot, Maurice Ordonneau,
- Henri de Bornier, Paul Meurice, Edmond Rostand,
- Alfred Dubout, Jean Aicard, Eugène Morand, Edmond
- Haraucourt, Georges Rodenbach, Jules Mary,
- Armand Silvestre 242
- LE DÉPART DE RÉJANE 345
- UN MARIAGE BIEN PARISIEN 351
- PETITE ENQUÊTE SUR L’OPÉRA-COMIQUE.--Opinion de MM.
- Théodore Dubois, Massenet, Reyer, Alfred Bruneau,
- Gustave Charpentier, André Wormser, Samuel Rousseau,
- Silver, Camille Erlanger, Alexandre Georges,
- Xavier Leroux, Victorin Joncières, Gaston Salvayre,
- Arthur Coquard, Georges Marty 357
- LA VILLE MORTE 390
- NOVELLI À PARIS--Conversation avec M. Jean Aicard 396
- JEANNE LUDWIG 404
- EMMA CALVÉ 408
- SARAH 414
- RÉJANE 424
- COUPEAU ET GERVAISE À BELLEVILLE 430
-
-
-Châteauroux.--Imprimerie et Stéréotypie A. MELLOTTÉE
-
-
-
-
-Extrait du Catalogue des Éditions de la revue blanche
-
-23, BOULEVARD DES ITALIENS, PARIS
-
-
- ALFRED ATHYS
- _Grasse matinée_, comédie en un acte. Couverture
- de VALLOTTON. 1 vol. in-18 jésus 1.
-
- BJÖRSTJERNE-BJÖRNSON
- _Au-dessus des forces humaines_, drame en six
- actes et deux parties. 1 vol. in-18 jésus 3.
-
- ALFRED CAPUS
- _La Bourse ou la Vie_, comédie en quatre actes et
- cinq tableaux. 1 vol. in-18 jésus. Couverture
- en couleurs de CAPPIELLO 3.
-
- MAURICE DONNAY et LUCIEN DESCAVES
- _La Clairière_, comédie en cinq actes. Couverture
- de G. CARRIÈRE, 1 vol. in-18 jésus 3.
-
- ANDRÉ GIDE
- _Le roi Candaule_, drame en trois actes 2.
-
- GERHARDT HAUPTMANN
- _Le Voiturier Henschel_, pièce en cinq actes, traduite
- de l’allemand par JEAN THOREL. 1 vol. in-18 jésus 3.
-
- ROMAIN COOLUS
- _Le Marquis de Carabas_, conte lyrique bouffe en
- trois actes. 1 vol. in-18 jésus 3.
- _L’Enfant malade_, pièce en quatre actes, en prose.
- 1 vol. in-16 2.
-
- ANDRÉ DE LORDE et EUGÈNE MOREL
- _Dans la Nuit_, tragédie en quatre actes, en prose.
- 1 vol. in-16 2.
-
- ANDRÉ PICARD
- _La Confidente_, pièce en trois actes. 1 vol. in-16 2.
-
- URBAIN GOHIER
- _Le Ressort_, étude de révolution, en quatre actes.
- 1 vol. in-16 2.
-
- TRISTAN BERNARD
- _Le Fardeau de la Liberté_, comédie en un acte.
- Couverture de TOULOUSE-LAUTREC, 1 vol. in-16 1.
-
-
-Imp. CH. RENAUDIE, 50, r. de Seine, Paris.--4572.
-
-
- * * * * *
-
-
- Corrections.
-
- Page 23: «Froufou» remplacé par «Froufrou» (dans _Froufrou_,
- dans _la Princesse Georges_).
- Page 35: «quoditien» remplacé par «quotidien» (un exercice
- quotidien et sans fatigue).
- Page 45: «la» remplacé par «le» ( et la critique le lui fait
- entendre).
- Page 75: «inachevée» remplacé par «inachevé» (devant le théâtre
- qu’on m’abandonnait inachevé, disproportionné).
- Page 79: «vers» remplacé par «verts» (les lourdes étoffes de
- soie à ramages verts et rouges).
- Page 93: «boudhas» remplacé par «bouddhas» (sur les rebords de
- meubles bas pullulent des bouddhas et des monstres
- japonais).
- Page 96: «Indianopolis» remplacé par «Indianapolis» (Détroit,
- Indianapolis et Saint-Louis).
- Page 121: «Maeterlink» remplacé par «Maeterlinck» (la dernière
- œuvre de Maeterlinck: _Pelléas et Mélisande_).
- Page 139: «à à» remplacé par «à»(Je fis aisément comprendre à
- ces messieurs).
- Page 146: «anteurs» remplacé par «auteurs» (la collaboration
- souvent intelligente des auteurs ).
- Page 181: «qu’elle» remplacé par «quelle» (Voilà donc quelle a
- été jusqu’à aujourd’hui la carrière).
- Page 181: «conscienceux» remplacé par «consciencieux» (un des
- plus consciencieux artistes de ce temps).
- Page 216: «scupltures» remplacé par «sculptures» (l’exposition
- de peintures, sculptures, miniatures, dessins).
- Page 217: «scupture» remplacé par «sculpture» (ont pris goût à
- la peinture et à la sculpture et aux autres arts).
- Page 225: «chysanthèmes» remplacé par «chrysanthèmes» (des
- chrysanthèmes et des hortensias pleins de fraîcheur).
- Page 226: «fleur» remplacé par «fleurs» (un bouquet de fleurs
- de Mlle de Craponne).
- Page 242: «opinon» remplacé par «opinion» (pour que leur
- opinion soit faite).
- Page 274: «coktails» remplacé par «cocktails» (les vrais
- cocktails, les vrais accessoires).
- Page 279: «terriblements» remplacé par «terriblement» (rajeunir
- les sujets terriblement usés).
- Page 283: «conscienceux» remplacé par «consciencieux» (M.
- Alexandre Bisson est consciencieux. Merci).
- Page 299: «réthorique» remplacé par «rhétorique» (les fleurs...
- de rhétorique et les plates-bandes philosophiques).
- Page 343: doublure supprimée: Où sont et que deviennent les
- grands cafés de luxe, maintenant? Ils sont devenus
- brasseries.
- Page 353: «Cieufuegos» remplacé par «Cienfuegos» (né à
- Cienfuegos (île de Cuba), le 14 août 1857).
- Page 377: «comique» remplacé par «comiques» (peu ou pas
- d’opéras-comiques, de drames lyriques).
- Page 391: «cestré sors» remplacé par «ces trésors» (Dieu
- veuille que ces trésors deviennent).
- Page 394: «comparée» remplacé par «comparé» (c’était une
- bagatelle, comparé aux masses d’or).
- Page 406: «rouvée» remplacé par «trouvée» (les médecins
- l’avaient trouvée trop faible).
- Page 428: «catagnettes» remplacé par «castagnettes» (de
- tambourins et de castagnettes).
-
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Loges et coulisses, by Jules Huret
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LOGES ET COULISSES ***
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-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
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-displaying or creating derivative works based on the work as long as
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-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
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-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
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-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
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