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- The Project Gutenberg eBook of Notes sur Londres, by Brada.
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-<pre>
-
-Project Gutenberg's Notes sur Londres, by Henrietta de Quigini Puliga
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Notes sur Londres
-
-Author: Henrietta de Quigini Puliga
-
-Contributor: Augustin Filon
-
-Release Date: August 15, 2020 [EBook #62933]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOTES SUR LONDRES ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
-Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
-book was produced from scanned images of public domain
-material from the Google Books project.)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<p>
-
-
-
-</p>
-<h1>NOTES SUR LONDRES</h1>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<p class="center">
-Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays<br />
-y compris la Suède et la Norvège.<br />
-</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<h2>
-BRADA
-</h2>
-<h1>NOTES SUR LONDRES
-</h1>
-<h3>PRÉFACE DE
-</h3>
-<h2>AUGUSTIN FILON
-</h2>
-<h3>PARIS</h3>
-<h3>
-CALMANN LÉVY, ÉDITEUR</h3>
-<h4>
-ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES</h4>
-<h4>
-3, RUE AUBER, 3</h4>
-<h4>
-1895</h4>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_i" id="Page_i">[Pg i]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE">PREFACE</a></h2>
-
-
-<p>Les pages qu'on va lire ont paru dans
-la <i>Vie parisienne</i>. Je suis persuadé qu'elles
-y ont été fort goûtées, car on y trouve, à
-chaque ligne, cette touche élégante et
-légère qui a fait et fait encore la grâce de
-ce charmant journal. Elles portaient alors
-la signature de Bénédick, et aucun nom
-n'était mieux choisi pour l'écrivain qui
-se propose de pénétrer les fantasques et
-mystérieux vouloirs de la femme. Aujourd'hui
-Bénédick disparaît et rend à Brada
-ce qui lui appartient. Ce nom, popularisé
-par des œuvres romanesques, discrètement<span class="pagenum"><a name="Page_ii" id="Page_ii">[Pg ii]</a></span>
-aristocratiques et délicatement morales,
-attirera aux <i>Notes sur Londres</i> un nouveau
-public. J'ose prédire que, sous la
-forme du volume, elles vont prendre une
-signification nouvelle et une valeur d'ensemble
-qui, jusqu'ici, n'avait pu être
-soupçonnée.</p>
-
-<p>Comme les lecteurs des articles, les
-lecteurs du volume apprécieront les mille
-impressions dont il est plein: les fragments
-de vie populaire, de vie mondaine
-ou de vie intime, aperçus çà et là, les
-types humains saisis dans la foule et
-notés au passage, les paysages londoniens,
-esquissés d'un crayon rapide mais fin et
-sûr, avec un sentiment si original et si
-juste que ceux qui les voient tous les
-jours croient les comprendre et les sentir
-pour la première fois. Mais le charme, la
-curiosité du livre, le thème favori qui<span class="pagenum"><a name="Page_iii" id="Page_iii">[Pg iii]</a></span>
-revient, de page en page, c'est l'étude
-d'un phénomène contemporain fort étrange
-qui à l'heure actuelle révolutionne l'Angleterre
-de fond en comble, tout simplement.
-Phénomène si nouveau qu'il n'a
-pas encore de nom et que, si vous voulez,
-nous allons en inventer un, séance tenante.
-Dirons-nous que c'est la déféminisation,
-ou la masculinisation, ou la garçonnification
-de la femme anglaise? Le
-dernier de ces trois barbarismes est celui
-qui me sourit le plus. Nous dirons donc
-que la femme anglaise est en train de se
-garçonnifier et que Brada nous met au
-courant de cette bizarre opération.</p>
-
-<p>C'était jadis un vieil axiome de droit
-constitutionnel, chez nos voisins, que le
-parlement pouvait tout, excepté faire un
-homme d'une femme. Nous avons changé
-tout cela: aujourd'hui, même sans le<span class="pagenum"><a name="Page_iv" id="Page_iv">[Pg iv]</a></span>
-secours du parlement, l'Anglaise travaille
-à changer de sexe afin de s'émanciper.</p>
-
-<p>J'assiste à ce travail depuis quelques
-années. Je m'en suis d'abord amusé;
-maintenant je m'en effraye. J'ai cru que
-c'était une plaisanterie, ou une pose, ou
-une mode; peut-être, la toquade de quelques
-pauvres déséquilibrées, fruits secs
-de l'amour et du mariage; peut-être,
-encore, la réclame de quelques intrigantes
-qui ne peuvent espérer le succès que dans
-le coup de revolver de l'excentricité. Mais
-non, cela dure et cela gagne, cela s'installe
-et ressemble maintenant à un fait
-social; il faut l'accepter ou le combattre,
-mais il n'y a pas moyen de le nier. Ce
-qui est inouï, ce qu'on ne croirait jamais
-si on ne le constatait tous les jours, c'est
-que ce changement semble modifier non
-seulement l'état moral et les manières de<span class="pagenum"><a name="Page_v" id="Page_v">[Pg v]</a></span>
-la femme, mais jusqu'à son développement
-physiologique. Les signes extérieurs
-de la féminité disparaissent là où l'intellectualité
-à outrance fait ses ravages; la
-nature est presque vaincue. Depuis l'ascétisme
-médiéval, nous n'avions pas vu
-de pareilles victoires.</p>
-
-<p>Quels sont les curieux symptômes qui
-accompagnent cette vie nouvelle, quelles
-sont ses conséquences, réalisées ou pressenties,
-sur le mariage, les professions, le
-<i>home</i>, la question des enfants, la question
-des salaires, la question de l'amour et la
-question du bonheur? Demandez tout cela
-aux <i>Notes sur Londres</i>.</p>
-
-<p>L'auteur a étudié comme il faut étudier,
-d'un esprit parfaitement libre, sans
-parti pris, sans mauvaise humeur et sans
-emballement. En vérité, il y a dans ce
-mouvement si singulier qui se produit<span class="pagenum"><a name="Page_vi" id="Page_vi">[Pg vi]</a></span>
-en Angleterre et qui se produira peut-être
-bientôt chez nous, beaucoup de bien mêlé
-à beaucoup de mal. D'abord l'homme a,
-comme toujours, une grosse part de responsabilité
-dans les erreurs de la femme.
-Pourquoi l'a-t-il si longtemps enfermée
-dans des devoirs de ménage et de <i>nursery</i>?
-Est-ce qu'on lui avait donné Ève pour
-en faire une cuisinière ou une odalisque?
-Cette tyrannie souvent imbécile, toujours
-égoïste, devait amener ce qu'amènent
-toutes les tyrannies: des révoltes sans
-frein et des revanches sans mesure. Aujourd'hui,
-par des raisons de libertinage ou
-par des raisons d'arithmétique, l'homme
-ne veut plus se marier. Si la femme du
-peuple est lasse de travailler pour nourrir
-un mari fainéant, le petit bourgeois laborieux
-ne se sent plus assez riche pour
-suffire aux dépenses d'une demoiselle<span class="pagenum"><a name="Page_vii" id="Page_vii">[Pg vii]</a></span>
-épousée sans dot. La jeune fille est ainsi
-amenée à compter sur elle-même, à se
-jeter dans la mêlée pour conquérir son
-pain quotidien, avec quelque chose de
-plus pour beurrer la tartine. Elle était
-déjà romancier et artiste: la voici journaliste,
-agriculteur, professeur de mathématiques.
-Même celle qui n'a pas besoin
-de gagner sa vie ne veut plus de l'oisiveté
-énervante et corruptrice. Ne vaut-il
-pas mieux prendre une profession que
-de prendre un amant? Les deux hautes
-vertus, les deux grâces suprêmes de la
-femme, la charité et la pudeur n'ont pas
-encore fait naufrage. Seulement la charité
-s'appelle la philanthropie; elle est présidente
-ou secrétaire de quelque chose; elle
-a un bureau où elle donne des audiences
-et expédie des affaires, tous les jours sauf
-les samedis et dimanches, de onze à trois.<span class="pagenum"><a name="Page_viii" id="Page_viii">[Pg viii]</a></span>
-La pudeur s'appelle madame Ormiston
-Chant; elle va partout le front haut, inspecte
-et dénonce les mauvais lieux, se
-déguise en bouquetière et passe sa journée
-au coin d'une rue pour savoir jusqu'où
-va la grossièreté d'un caprice masculin
-et l'intensité des tentations au
-milieu desquelles se débattent les pauvres
-filles de Londres.</p>
-
-<p>Tout cela signifie-t-il que la femme ne
-veut plus de l'homme? Je ne le crois pas.
-Brada ne le croit pas non plus. A ce
-propos, rappelez-vous que ces <i>Notes</i>
-étaient, d'abord, signées du nom de
-Bénédick. Or, ce Bénédick-là est l'arrière-petit-cousin
-d'un autre Bénédick qui a
-pu lui apprendre comment Béatrice allait
-vers l'amour en lui tournant le dos. On
-doit conserver cette tradition-là dans la
-famille. L'autre soir, j'écoutais une très<span class="pagenum"><a name="Page_ix" id="Page_ix">[Pg ix]</a></span>
-jolie pièce, qui est le plus récent succès
-du <i>Criterion</i>. Le dernier mot de l'héroïne,
-champion fougueux des droits de
-la femme, deux fois trahie dans ses affections,
-était celui-ci: <i>I want love</i>, «je
-veux être aimée!» Ainsi soit-il! Au
-fond, le rêve plus ou moins conscient
-de la femme, c'est la reconstitution de
-l'union conjugale sur de nouvelles bases.
-Elle veut être mieux comprise; elle ne
-veut pas être moins aimée.</p>
-
-<p>Ces vagues généralités ne vous donnent
-qu'une idée grossière et qu'un avant-goût
-très imparfait de la pénétrante analyse
-de l'auteur. Il a mis au jour, avec
-un tact, une finesse et une patience merveilleuse
-les mille aspects du problème.
-Il avait tous les dons nécessaires pour
-l'aborder et le résoudre.</p>
-
-<p>Le premier point quand on observe en<span class="pagenum"><a name="Page_x" id="Page_x">[Pg x]</a></span>
-pays étranger les institutions, les caractères
-ou les mœurs, c'est de se laisser un
-peu aller et de ne pas se raidir. Le
-second, c'est, au contraire, de ne pas trop
-s'abdiquer, de garder son sang-froid et sa
-personnalité pensante. En deux mots, l'esprit
-critique, mais non l'esprit de contradiction.
-Ces deux mois définissent le livre
-que vous tenez dans les mains.</p>
-
-<p>Un tel livre pouvait et devait se passer
-de préface. Je suppose que l'auteur, sachant
-que je vis au milieu des choses
-qu'il a décrites, m'a cité comme témoin,
-pour affirmer la vérité de ses peintures,
-l'opportunité de ses études, la portée de
-ses conclusions. Je lui rends ce témoignage
-de grand cœur. Si, au lieu d'une préface,
-j'écrivais un article de critique sur
-le livre, savez-vous à quoi se borneraient,
-en toute sincérité, mes chicanes? A ceci.<span class="pagenum"><a name="Page_xi" id="Page_xi">[Pg xi]</a></span>
-Je dirais à l'auteur qu'à mon gré, il
-n'a péché que deux fois dans tout le
-cours de ces notes, une fois par excès
-d'indulgence, une fois par excès de sévérité.</p>
-
-<p>Il a une illusion à perdre sur le parlement
-de Westminster. Hélas! ce n'est
-plus tout à fait cette assemblée si digne
-et si décente que nous proposions en
-exemple à nos législateurs. On y cite plus
-souvent des refrains de café-concert que
-des vers de Virgile, et, maintenant que
-Gladstone n'est plus là, je crains qu'on
-n'y souffre plus jamais l'éloquence. En
-revanche, on y reproduit à merveille les
-cris d'animaux; l'année dernière on s'y
-est battu à coups de poing.</p>
-
-<p>D'autre part, je demande à Brada de
-reviser quand il en trouvera l'occasion
-son jugement un peu dédaigneux sur un<span class="pagenum"><a name="Page_xii" id="Page_xii">[Pg xii]</a></span>
-acteur de grand mérite et un auteur de
-grand talent dont il a fait connaissance
-dans les circonstances les plus défavorables
-du monde. Quel dommage qu'il n'ait
-pu juger M. Tree dans le <i>Bunch of Violets</i>
-et M. Jones d'après les <i>Masqueraders</i> ou
-le <i>Case of rebellious Susan</i>. Son opinion,
-je crois, eût été fort différente.</p>
-
-<p>Indiquer mon dissentiment sur ces
-deux points, c'est, je pense, dire hautement
-combien j'approuve et j'admire
-tout le reste. Maintenant que le témoignage
-est donné, le témoin n'a plus qu'à
-se retirer. C'est ce qu'il fait, en vous
-demandant très humblement pardon d'avoir
-retardé votre plaisir de quelques
-minutes.</p>
-
-<p>
-AUGUSTIN FILON.<br />
-</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[Pg 1]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="NOTES_SUR_LONDRES" id="NOTES_SUR_LONDRES">NOTES SUR LONDRES</a></h2>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h2><a name="I" id="I">I</a></h2>
-
-<h2>ASPECT DE LONDRES</h2>
-
-
-<p>Il n'est peut-être pas de ville plus
-poétique que Londres, je dis poétique et
-non pittoresque, et la poésie de cette ville
-monstre est véritablement de l'ordre le
-plus spirituel et le plus abstrait; elle réside
-en grande partie dans la violence des
-contrastes, et aussi dans l'âme flottante
-du peuple anglais qui est infiniment
-poétique, avec naïveté, avec enfantillage.</p>
-
-<p>L'arrivée à Londres le soir a quelque<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[Pg 2]</a></span>
-chose de singulièrement frappant, on
-traverse des espaces où la lumière crue
-tombe à flots, pour entrer dans la profondeur
-perdue des rues tristes et sombres;
-ces rues semblent <i>avaler</i> l'être humain;
-on y éprouve le sentiment de l'abîme et
-de l'insondable, avec la perception presque
-oppressante de la présence cachée de milliers
-et de milliers de créatures vivantes.</p>
-
-<p>Comme des yeux qui vous regarderaient
-dans l'obscurité et dont on sentirait
-l'influence troublante, ces rues de
-Londres ont un extraordinaire mystère,
-Dickens l'a ressenti et exprimé mieux
-qu'aucun autre écrivain. La vue de toutes
-ces rues noires, qui semblent mener à
-l'obscurité totale et s'y noyer, fait comprendre
-le tragique de l'expression «<i>on the<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[Pg 3]</a></span>
-streets</i>» (sur les rues) qui désigne la prostitution,
-ces simples mots, pour qui a été
-saisi par l'angoisse de ces rues, représentent
-bien le dernier terme de la dégradation,
-y être errante et abandonnée la
-dernière des misères. Elles ont quelque
-chose de si horriblement cruel qui ne se
-voit jamais à Paris, même les soirs d'hiver
-ou de brouillard; c'est tellement différent
-que cela demeure inexprimable.</p>
-
-<p>Une autre impression très vive, et
-peut-être celle pour laquelle on est le
-moins préparé, est celle du <i>silence</i>, le vrai
-silence, profond, doux et apaisant.</p>
-
-<p>L'Anglais a la passion du silence, et
-aussi rencontre-t-on à Londres de véritables
-oasis où il règne d'une façon presque
-absolue, et presque toujours on l'obtient<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[Pg 4]</a></span>
-entier à quelques pas de la rumeur
-farouche des rues bruyantes. Sur ce
-point les <i>Inns of court</i> et leur voisinage
-sont typiques, et d'un charme très pénétrant
-et tout unique.</p>
-
-<p>Dans <i>Holborn</i> roule avec fureur la
-grande houle de la ville, pas un instant
-de trêve ni de repos, voitures et piétons
-en rangs pressés se succèdent toujours et
-sans cesse; comme une rage d'avancer
-et de se faire place semble posséder tous
-ces êtres. Soi-même on cède et on s'abandonne
-à ce flot violent qui vous emporte...
-tout à coup le hansom tourne, s'engouffre
-sous une voûte, roule doucement
-et débouche dans une paisible enceinte
-entourée de maisons couleur de terre; au
-centre, à moitié cachée par les arbres,<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[Pg 5]</a></span>
-s'élève une chapelle; une autre voûte,
-une autre enceinte plus large et plus
-silencieuse, et voici un cadre tout propre
-à un béguinage.</p>
-
-<p>Derrière une grille s'étalent de longs
-tapis verts qu'ombragent des grands arbres
-à l'air si calme et recueilli, et, en bordure,
-partout ces maisons uniformes à teinte
-triste, à fenêtres sans rideaux... c'est
-«Gray's Inn square», où, comme mis à
-part de la vie ordinaire, habitent, durant
-le jour du moins, des hommes de loi; on
-s'attend à voir dans cet enclos fermé se
-promener des hommes vêtus d'une robe.
-Toutes les vieilles lois, toutes les coutumes
-baroques non abrogées, tout ce qui fait la
-singularité et la force de la législation
-anglaise se trouvent logés là, dans le<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[Pg 6]</a></span>
-milieu qui leur convient précisément.
-Une sorte de tristesse particulière plane
-dans ces cours; une quantité d'histoires,
-toutes vraies et tragiques, semblent se
-cacher derrière ces portes et ces fenêtres
-muettes comme des yeux d'aveugle. Il
-paraît bien impossible de vivre là, d'être
-saturé de cette atmosphère spéciale sans
-que l'esprit en reçoive une empreinte
-particulière. Ces études où pas un bruit
-n'arrive ont quelque chose de claustral,
-d'un peu effrayant et d'apaisant en
-même temps; elles ont comme un recueillement
-conventuel qui paraît tout
-propre, qui semble nécessaire, à ces vies
-destinées au labeur qui s'y poursuit
-au milieu des vieux bouquins moroses
-dont les textes obscurs rendent possibles<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[Pg 7]</a></span>
-tant d'inconscientes cruautés; la justice
-anglaise a conservé encore le décor du
-sacerdoce, cette apparence du rite faite
-pour frapper les esprits et les retenir.</p>
-
-<p>Un peu plus bas que les <i>Inns of court</i>,
-après qu'on a traversé Fleet Street, qui est
-comme le cœur même de la cité, et où le
-trafic est incessant, se trouvent les <i>Jardins
-du Temple</i>. C'est d'abord l'attrait d'une
-vieille porte à franchir; puis, aussitôt,
-des ombrages qui semblent faits pour les
-amoureux et les rêveurs, et qui mènent
-à des cours paisibles qu'entourent de
-longs cloîtres recueillis et vides.</p>
-
-<p>Certes, ces lieux ne sont ni beaux ni
-magnifiques; mais ils sont, et au dernier
-point, profondément poétiques. Au milieu
-du jardin si vert, si apaisé, dont un coin<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[Pg 8]</a></span>
-est encore cimetière tout rempli de
-pierres tombales sur lesquelles on marche,
-s'élève intacte la vieille église du saint
-ordre du Temple, avec sa forme mystique,
-et qui renferme les sépulcres oubliés de
-fiers croisés qui dorment là depuis des
-siècles...</p>
-
-<p>A l'entour un bruit de fontaine, entre
-des bancs de verdure, des degrés de
-pierre qui mènent à des portiques surmontés
-d'inscriptions latines; nulle part
-ici la tradition n'est rompue, et cela
-est d'autant plus remarquable dans ce
-pays où il semble que la réforme aurait
-dû tout balayer; point du tout; on lit:
-«<i>Vetustissima Templariorum Porticu igne
-consumpta 1678</i>», et l'inscription latine
-se continue... un peu plus loin: «<i>Antique<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span>
-Templariorum Aule</i>», et partout l'écusson
-du Temple avec l'agneau portant la
-bannière...</p>
-
-<p>Dans ces jardins inégaux et baroques,
-avec ces vieux bâtiments, cette ancienne
-église, et au loin la vue du grand fleuve,
-on se croirait dans une ville morte et
-pleine de souvenirs; il semble n'y arriver
-aucun écho de la grande cité formidable
-qui les détient. L'Anglais est, à mon avis,
-l'être le moins iconoclaste qu'il soit, et
-il a fallu une éducation à rebours pour
-le mener où il est; seulement il semble
-maintenant arrivé au point où le besoin
-de retourner en arrière se fait violemment
-sentir.</p>
-
-<p>Parmi ces choses visibles, qui ont
-une telle influence sur les âmes, il ne<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span>
-faut pas oublier la Tamise, qui roule
-épaisse et lourde, sans bruit, elle a été
-pendant des siècles la véritable artère de
-la ville, elle est encore d'une attraction
-puissante.</p>
-
-<p>Il existe du côté de Chelsea des
-coins délicieux sur le bord du fleuve,
-où s'aperçoivent au large des voiles brunes
-estompées sur ce ciel couvert et doux
-dont le charme est extrême dans sa sorte
-de demi-lumière caressante; il y a là,
-dans une paix et un silence infinis, des
-maisons à façades gothiques, précédées
-de jardinets discrets&mdash;et toutes ces
-habitations ont comme quelque chose d'humain
-et de personnel; ainsi voici une porte
-peinte d'un blanc laiteux très doux, et
-sur cette porte, en grosses lettres d'or, se<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span>
-lisent deux lignes qui riment et disent:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza"><i>
-<span class="i0">Whoever knocks,<br /></span>
-<span class="i0">Opens the lock<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.<br /></span></i>
-</div></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Quiconque frappe, la serrure s'ouvre.</p></div>
-
-<p>N'est-ce pas typique, n'est-ce pas bien
-exprimé, ce côté enfantin et poétique de
-l'âme anglaise? Trouverait-on dans notre
-Paris rien d'équivalent à ce besoin de
-communication entre l'habitant du logis
-fermé et le passant inconnu, et n'est-on
-pas cependant pénétré en Angleterre de ce
-je ne sais quoi d'intime et de discret des
-habitations, et pourtant, en vérité, avec
-leur manque de persiennes, elles sont
-les moins closes du monde; l'impression
-est donc toute spirituelle. Il y a ainsi
-dans Londres des quantités de squares
-qui donnent parfaitement l'impression<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span>
-de l'asile et du repos, et croyez bien
-que ces squares ont une part énorme
-à la formation de l'esprit anglais; le
-génie particulier de cette race veut le
-silence, l'étincelle ici ne se multiplie
-pas par le frottement, elle demande à
-couver sous la cendre, en secret et comme
-mystérieusement.</p>
-
-<p>Carlyle et Ruskin, qui sans aucun
-doute ont exercé l'influence la plus puissante
-sur l'esprit de leurs contemporains,
-ne trouvaient que dans le silence extérieur
-la possibilité du développement de
-leur rêve intérieur. Le goût et le besoin
-du silence autour de lui était morbide
-chez Carlyle, le <i>home</i> du vieux Ruskin est
-sur les bords solitaires des eaux tranquilles.
-Tennyson, le poète même de la<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span>
-nation, a vécu dans la plus paisible
-retraite.</p>
-
-<p>Le silence s'épand encore à l'aise dans
-les parcs; là, il y a des heures du jour
-où la Divine Paix, celle qui plane sur les
-eaux, semble régner au milieu du murmure
-des choses vivantes. Il y a des effets
-de lumière voilée, des nuages pâles qui
-paraissent doublés d'or, des teintes fondues
-dans la verdure, et comme un je ne sais
-quoi de maternel dans cette nature où rien
-de sec ni de dur n'arrête l'œil; les agneaux
-qui paissent et qui, au coucher du soleil,
-viennent boire l'eau de la Serpentine; au
-loin, les hautes maisons de Kensington
-sur lesquelles, parfois, il semble avoir
-neigé quand elles se détachent sur le ciel
-d'opale, tout cela est d'une poésie absolue<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span>
-et parle à l'âme;&mdash;parfois, dans les rues,
-on a l'aspect des choses comme vues en
-rêve; la couleur particulière que prend
-ici la pierre qui, dans les endroits où elle
-n'est pas salie, devient d'un blanc mou,
-donne aux silhouettes d'église une apparence
-de mirage, surtout lorsqu'elles se
-perdent sur un ciel de même teinte;
-et le brouillard lui-même a d'exquis
-mystères. Hier, je traversais la Tamise,
-elle était d'une couleur brune, avec de
-légères raies blanches, faites par l'écume;
-très bas planait une vapeur pareille à une
-fumée d'incendie; trois barges plates et
-noires faisaient tache sur le grand fleuve,
-que barrait une barque à voile rougeâtre;
-tout cela se perdait dans une sorte
-d'impalpable fantasmagorie et, au-dessus,<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span>
-très haut par-dessus la brume, se dessinaient
-vaguement de vastes masses qui
-étaient la ville. Cela était singulièrement
-beau et propre au rêve, et on n'entendait
-rien que l'immense silence.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="II" id="II">II</a></h2>
-
-<h2>RUES DE LONDRES</h2>
-
-
-<p>Sauf quelques exceptions, celles-là très
-réussies, il faut l'avouer, les magasins
-de Londres sont notablement inférieurs
-comme aspect et comme élégance d'arrangement
-à ceux de Paris. Aucune rue
-ne peut se comparer à la rue de la Paix;&mdash;ce
-goût vraiment raffiné, presque
-maniéré, qui a pénétré les intérieurs, n'a
-pas encore opéré la révolution, très nécessaire
-cependant, dans les étalages anglais.
-On est frappé dans Bond Street, dans<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span>
-Regent Street de l'aspect criard, et en
-même temps presque pauvre des magasins.
-L'entassement des objets, le flamboyant
-et le voyant de toutes choses,
-témoignent bien qu'il y a dans le caractère
-anglais un côté encore rudimentaire.
-Cet appel incessant à l'attention, ces
-explications, ces réclames, ces grosses
-amorces ont un air de foire; le passant
-est sollicité, non pas par un ensemble
-exquis et discret comme celui de nos
-magasins, mais par l'accumulation d'objets
-étiquetés, par le heurt extraordinaire des
-couleurs, par les combinaisons souvent
-les plus baroques! Car c'est assurément
-une surprise singulière que de voir une
-maison entière extérieurement garnie de
-<i>haut en bas</i> de sièges en osier! des chaises<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span>
-longues sont là, saillant du mur à la
-hauteur du deuxième étage; ce qui, le soir
-surtout, a un aspect fantastique!</p>
-
-<p>Partout cette même exubérance, cette
-exagération, qui est comme un rappel
-lointain des grosses et fortes plaisanteries
-d'un Falstaff. Dans les quartiers populaires,
-à la nuit tombée, ces choses prennent
-des proportions inouïes, le gaz est
-comme prodigué, il flambe avec une
-liberté qui explique surabondamment
-les nombreux incendies, et lorsque le
-brouillard commence à tout envelopper,
-cela revêt une sorte de grandeur mystérieuse.</p>
-
-<p>Ce n'est pas seulement par le côté extérieur
-que les magasins de Londres diffèrent
-de ceux de Paris:&mdash;il n'y a qu'à<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span>
-pénétrer dans l'un d'eux, pour être frappé
-de la différence du <i>diapason</i> social. On
-sent de suite qu'on est dans un pays où
-les différences de castes sont encore reconnues
-et acceptées; ce n'est pas cette politesse
-presque familière de nos grands
-magasins, ou la rogue indifférence du
-petit négociant. C'est la déférence respectueuse
-<i>voulue</i>, et qui ne diminue pas à
-ses propres yeux celui qui l'observe. Et
-ce ne sera pas seulement le commis qui
-s'empressera jusqu'à la voiture rangée
-près du trottoir pour recevoir les ordres
-de la cliente, mais le patron de quelque
-grand magasin de Bond street, personnage
-comme il faut, sérieux, riche et
-considéré, qui se montrera profondément
-respectueux, et observera sans effort la<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span>
-hiérarchie du vendeur à l'acheteur; cette
-politesse déférente est pratiquée par eux
-jusque dans les détails; ainsi une note
-vous est adressée, l'enveloppe porte, imprimé
-sur le verso: «Avec les respectueux
-compliments de tel et tel»; une
-note est acquittée «avec remerciements»;
-aujourd'hui, l'on peut crier si l'on veut,
-mais c'est un fait: l'Anglais est en général
-infiniment plus poli que le Français,
-et n'a pas encore éliminé de sa vie
-toutes ces menues servitudes qui sont la
-politesse; le coup de chapeau n'a rien à
-voir là dedans; le respect est divers dans
-ses manifestations, autre à l'église et
-autre à la synagogue, l'important est
-qu'il existe. L'Angleterre possède encore
-ce trésor, pour combien de temps, hélas?<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span>
-C'est ce respect, obligatoire je le veux
-bien, qui fait que dans cette ville gigantesque
-absolument pavoisée d'affiches,
-pas une ne blesse les yeux! Ces affiches
-immenses, aux couleurs éclatantes, dégradent
-et abîment les rues de Londres;
-dans certaines parties de Holborn elles
-atteignent des proportions presque incroyables;
-au-dessus des affiches murales
-se détachent dans les airs, sur le ciel
-brumeux, celles qui, découpées en grandes
-lettres, s'élèvent du toit des maisons!</p>
-
-<p>Il résulte véritablement de ce fouillis,
-de cette multitude de mots, d'images, de
-pensées, qui malgré soi vous entrent dans
-la tête, une sorte de fatigue intellectuelle,
-en même temps que de griserie et de
-coup de fouet.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span></p>
-
-<p>Il est certain qu'à aucune heure, ni le
-boulevard ni aucune artère de Paris ne
-procurent l'impression presque infernale
-de Holborn, d'Oxford street, de la Cité;
-ce doit être quelque chose de semblable
-qui fait marcher les armées et soutient
-les peureux; de cette masse d'êtres en
-mouvement se dégage une électricité
-mystérieuse qui entraîne et emporte.
-La vie, dans la signification de force,
-de mouvement, d'impulsion éclate là
-d'une façon grandiose; elle devient une
-puissance formidable.</p>
-
-<p>Cette sensation se répète sous une
-autre forme dans les profondeurs du métropolitain,
-dans ces vastes gares souterraines
-remplies d'un mouvement incessant;
-les trains arrivent de tous côtés<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span>
-avec une rapidité vertigineuse; mais
-comme tous les départs sont <i>clairement</i>
-indiqués sur des affiches, il n'y a nulle
-confusion, et la ruche humaine s'emplit
-et se désemplit sans trêve. Le <i>Under ground</i>
-(sous terre), comme s'appelle couramment
-le métropolitain, est une des premières
-commodités de Londres, et l'esprit
-pratique des Anglais en a tiré immédiatement
-le meilleur parti, en choisissant
-les <i>troisièmes</i> classes comme moyen de
-circulation. Ce sont du reste de magnifiques
-voitures, d'une propreté parfaite,
-admirablement éclairées; et ce n'est pas
-seulement à Londres que les troisièmes
-classes sont mises à contribution, les
-nombreuses familles des clergymen ont
-commencé par donner l'exemple, on les<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span>
-a imitées et les choses en sont à ce point
-que <i>Punch</i> a publié une caricature dans
-laquelle il représente des <i>Juifs</i> montant
-en <i>premières</i>, et des gens distingués en
-<i>troisièmes</i>!</p>
-
-<p>Les omnibus de Londres, tout bardés
-d'affiches, ne ressemblent en rien aux
-lourdes écraseuses qui, avec leur grotesque
-système de correspondance et leur
-pompeuse régularité, sont si inutiles à
-la population parisienne. Jamais, heureusement
-pour eux, les Anglais ne se
-sont résignés au parcage des voyageurs
-en des enclos fermés, ni au ridicule et
-lugubre défilé des numéros! Y a-t-il rien
-de plus pitoyable que ce bétail humain
-pressé derrière un conducteur plus ou
-moins insolent, attendant d'un air navré<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span>
-l'appel de son numéro, et repataugeant
-quatre ou cinq fois dans la boue pour
-recommencer encore? On se demande
-comment les gens occupés peuvent jamais
-prendre un omnibus à Paris; à Londres,
-au contraire, les voitures sont petites,
-nombreuses, et se font concurrence; le
-prix est calculé selon la distance et est
-prodigieusement minime; certains omnibus
-n'ont même pas de conducteurs:
-le voyageur est prié par écrit de mettre
-le penny ou les deux pence dans une
-boîte <i>ad hoc</i>, et pour cette somme il fait
-un long trajet; le public et l'exploiteur
-trouvent leur compte à ce système primitif.</p>
-
-<p>La tutelle incessante et insupportable
-qui s'exerce sur tout Français majeur<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span>
-n'existe pas en Angleterre, et l'initiative
-particulière se fait jour en toute occasion,
-au plus grand bien de chacun. La <i>veulerie</i>
-spéciale qui résulte de l'attente de cette
-ingérence de l'État (abstraction que même
-M. Taine ne peut arriver à définir) n'a
-pas cours ici; on vit et on meurt sous sa
-propre responsabilité, ce qui, en définitive,
-paraît infiniment préférable. Nous
-sommes, je pense, plus loin que jamais
-en France d'un pareil état d'esprit et,
-avec la mode nouvelle qui envoie toute
-l'élite de la jeunesse à l'armée, il est à
-craindre que les individualités fortes disparaissent
-de plus en plus: en Angleterre,
-seul pays d'Europe, le militarisme
-n'est pas à la mode. L'Anglais a vu de
-près ce que la caste militaire a fait de<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span>
-l'Allemand: une machine obéissante et
-puissante, mais une machine tellement
-déprimée par le joug qui a pesé sur lui,
-que même dans les emplois civils il
-apporte une sorte d'humilité patiente et
-est devenu dans les banques et les maisons
-de commerce une espèce de coolie
-chinois travaillant à moitié prix.</p>
-
-<p>L'Anglais, lui, ne se résigne jamais; le
-mot <i>fight</i> (se battre) s'applique aux actions
-les plus diverses, tant matérielles qu'intellectuelles.
-Un homme ne fait pas son
-chemin dans la vie&mdash;<i>he fights his way</i>,
-cela évoque tout de suite l'idée de l'Anglais,
-les poings fermés, allant résolument
-à l'obstacle. On se bat contre la mauvaise
-fortune, on se bat contre la maladie, le
-chagrin, l'ennui. Ce combat, indiqué par<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span>
-la langue même, est une chose admirable:
-au fond, cet effort c'est tout le
-développement de l'être perfectible et la
-doctrine des agnostics. Les Anglais regardent
-encore la vie comme une chose
-sérieuse et tangible, comme une chose
-importante, intéressante et même agréable.
-C'est le sentiment qu'on en avait
-aux siècles passés, alors qu'on accomplissait
-de tels prodiges pour faire «sa fortune»
-dans le sens que ce mot avait
-autrefois. On s'y efforce encore en Angleterre,
-car le plébéien peut arriver à la
-<i>Pairie</i>, et les distinctions sociales n'ont
-pas le caractère purement honorifique
-qu'elles ont revêtu en France, la comédie
-du désintéressement n'y a pas cours, et
-en étendant la portée de la pensée exprimée,<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span>
-le vieux docteur Johnson, qui
-incarne si parfaitement l'esprit anglais, a
-formulé une grande vérité lorsqu'il a
-dit: «Il n'y a que les imbéciles qui écrivent
-pour autre chose que l'argent.»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="III" id="III">III</a></h2>
-
-<h2>L'ESPRIT NOUVEAU</h2>
-
-
-<p>L'esprit nouveau, celui qui souffle
-depuis vingt ans, renversant le vieil édifice
-puritain, continue son œuvre sans
-repos ni trêve, et a changé, change tous
-les jours de plus en plus le côté extérieur
-de l'existence anglaise; le goût de ce qui
-est beau, délicat, superflu, est poussé
-aujourd'hui à l'extrême et à un point qui
-aurait été sûrement jugé immoral par
-les générations précédentes.</p>
-
-<p>En vérité, il y a une source de volupté<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span>
-particulière, mais très sensible, dans le
-contraste entre l'atmosphère de cette ville
-en décembre, écrasée par un brouillard
-effroyable, morne, épais, tangible, puant,
-entre ces ténèbres permanentes, ce mur
-mou et sombre qui semble vouloir tout
-étouffer, les êtres, la lumière, et les sons,
-et la recherche partout vers la clarté, la
-blancheur, l'élégance, la fraîcheur. Il y
-a, par exemple, une sensation indéfinissable
-à passer de la rue dans un de ces
-intérieurs arrangés par Liberty, auxquels
-la douceur des tons, la sobriété des ornements,
-la légèreté des lignes, l'harmonie
-parfaite prêtent un charme profond et
-subtil; cela n'est pas du grand art, cela
-ne tient à aucun style en particulier, et
-cependant ces pièces éclairées à la lumière<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span>
-blonde et pure de l'électricité, dont les
-lampes semblent de grosses fleurs lumineuses,
-procurent un état d'esprit voisin
-de celui que donne la vision d'une de ces
-chambres idéales entrevues dans un coin de
-tableau des Primitifs; cela est charmant,
-intime et infiniment poétique, car il y a
-une très réelle poésie dans le pli de certaines
-étoffes, dans les teintes fondues
-mystérieuses de ces gazes si douces; il y a
-une séduction caressante dans ces couleurs
-claires où rien ne heurte l'œil, où rien
-même ne l'arrête, mais où tout le repose;
-le soin du plus léger détail, de la fleur
-unique dans le vase bleu ou jaune à forme
-élancée, a un rappel de l'Orient, de ce
-Japon si raffiné, où la créature humaine
-trouve ses délices à la fête des cerises et<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span>
-à celle des chrysanthèmes! C'est quelque
-chose du même genre qui existe maintenant
-en Angleterre, chez cette nation
-réputée grossière et rude. La passion
-du joli, des teintes harmonieuses, se
-répand de proche en proche; dans tous
-les intérieurs il y a un effort dans
-ce sens, l'<i>embellissement</i> est devenu une
-nécessité reconnue, et l'aménagement de
-certaines demeures, non point parmi les
-grandes et magnifiques, mais parmi les
-modestes, celles qui répondent à un appartement
-de quatre à cinq mille francs, est
-fait pour surprendre. Le côté plastique
-est recherché en tout, la rage d'ornementation,
-pour la table notamment, est
-générale, et des objets charmants, d'un
-goût vraiment pur, sont accessibles à<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span>
-toutes les bourses un peu aisées, les cervelles
-des femmes sont occupées à des
-inventions de raffinements nouveaux, et il
-faut lire les journaux à clientèle féminine
-pour se figurer la part que l'<i>ornementation</i>
-et l'<i>embellissement</i> du home tiennent maintenant
-dans les préoccupations.</p>
-
-<p>Ce peuple devient aussi sensuel que les
-Italiens de la renaissance. A l'exposition
-des œuvres d'un peintre à la mode, l'artiste
-avait imaginé, pendant ces glaciales
-journées de décembre, de remplir la
-salle de violettes odorantes; il fallait que
-la sensation fût complexe, et elle l'était
-évidemment; un autre y ajoutera, sans
-doute, une musique douce et lointaine.
-Du reste, on ne peut se figurer le soin
-du cadre qu'on apporte ici, et ce qu'il y<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span>
-a loin de cela à la froide et triste salle
-de la rue de Sèze, salle lugubre, faite
-pour les réflexions chagrines, et où rien
-ne prépare à la jouissance de la couleur.</p>
-
-<p>Voici, par exemple, <i>Burne Jones</i> qui a
-exposé quatre tableaux seulement: <i>Une
-légende</i>, dans une des salles de Bond Street.
-La pièce est exactement de la grandeur
-qu'elle doit être, chauffée et éclairée à
-miracle, précédée d'un élégant escalier
-lumineux et gai, et l'esprit se trouve naturellement
-porté vers un ordre d'idées qui
-lui permet de s'identifier avec celles que
-l'artiste a voulu provoquer. Ces quatre
-tableaux disent une infinité de choses;
-c'est là toute l'Angleterre nouvelle, subtile,
-raffinée avec un côté peut-être enfantin,
-qui est si propre aux longs espoirs<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span>
-et aux patients travaux. Cette «Légende
-de l'églantier» est tout bonnement l'histoire
-de la Belle au bois dormant, que
-l'artiste a illustrée avec une conscience,
-un labeur, un soin merveilleux. D'abord
-il faut quelques instants pour se ressaisir
-et se mettre au point devant le premier
-tableau, car c'est, à première vue, confus
-et extraordinaire, un fouillis inextricable
-d'épines énormes, éclairées çà et là de
-quelques pétales effeuillés d'un blanc
-rose; et au milieu de ce dédale, couchés
-à terre et endormis, les chevaliers que le
-sommeil a terrassés, et que les broussailles
-ont enveloppés sans qu'ils puissent
-arriver à la princesse; dans le coin du
-tableau, un seul, le chevalier magique,
-devant lequel s'écartent d'elles-mêmes les<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span>
-ronces et les épines, est debout, les yeux
-ouverts, et c'est l'unique dans toute la
-composition dont les paupières ne soient
-pas closes. On ne peut décrire la sorte
-d'attirance mystérieuse qui émane de ces
-quatre tableaux,&mdash;tout ce que Burne
-Jones a mis dans la figure solitaire de ce
-chevalier, tout ce qu'il symbolise et tout
-ce qu'il représente, et l'impénétrable tristesse
-de ce fouillis de ronces et d'épines.</p>
-
-<p>La seconde composition montre le roi
-et la cour au moment où ils ont été saisis
-par le fatal sommeil, et tous ces visages
-endormis ont une expression intense, la
-pensée passe sur tous ces fronts penchés.</p>
-
-<p>Le troisième tableau, le plus délicieux
-peut-être comme arrangement, comme type
-de beauté, figure une cour intérieure dans<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span>
-quelque idéale demeure du moyen âge;
-des jeunes filles sont immobiles autour
-de la margelle du puits près duquel le
-magique assoupissement s'est emparé
-d'elles; une autre a laissé tomber sa tête
-sur le métier à tisser, devant lequel elle
-était assise. La couleur est partout exquise,
-celle des vêtements, celles du cadran solaire,
-de la mosaïque de marbre transparent,
-qui pave cette cour féerique; c'est
-proprement un charme que de contempler
-cela, et cette atmosphère qui semble faite
-pour des vols de colombe. Mais où le
-sentiment d'une pureté et d'une virginité
-impolluée atteint son entier épanouissement
-c'est dans le quatrième tableau, celui
-qui représente endormie la princesse enchantée.
-Elle est là, vêtue de blanc, les<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span>
-cheveux blonds chastement épars comme
-un voile; la baguette puissante de la fée a
-fermé ses yeux, ses yeux si beaux, ses
-yeux si doux! La candeur innocente de
-son front, de tout son être est inexprimable;
-elle a bien «ce quelque chose
-de lumineux et de divin» dont l'a gratifiée
-le vieux Perrault. Couchée sur un
-lit merveilleux, la tête appuyée sur un
-oreiller rose et argent, elle dort depuis
-cent ans! et, à ses pieds, dorment ses
-femmes. Sur le tapis magnifique sont
-épars des objets rares et précieux, une
-cassette, un luth; une lumière irréelle et
-ravissante plane sur tout, et une longue
-branche d'épines s'étend mystérieuse et
-serpente au-dessus des figures endormies.
-Le prince va entrer tout à l'heure<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span>
-et dissipera tout cet enchantement!</p>
-
-<p>Des centaines de personnes iront voir
-ces tableaux et y trouveront un plaisir
-extrême, et il est évident que c'est là un
-signe des temps, et que même dans une
-élite, un goût aussi délicat et aussi fin,
-pour des compositions d'une spiritualité
-si élevée et en même temps d'une beauté
-si sensuelle, est remarquable.</p>
-
-<p>Ce goût presque extravagant pour le
-côté plastique de toute chose a pénétré
-même la politique, et <i>une fleur</i>, la primevère,
-est devenue l'emblème sérieux d'un
-grand parti.</p>
-
-<p>Chez l'Anglais, le sentiment poétique
-à l'état primitif est encore intact et lui
-fait trouver plaisir à des puérilités qui
-feraient souvent rire le vieux Latin désabusé.<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span>
-N'est-ce pas une chose extraordinaire
-que de voir, à jour dit, toute une partie
-de la nation se parer d'une fleur en
-mémoire d'un mort? Ainsi le 19 avril
-dernier, le spectacle à Londres était vraiment
-curieux, hommes femmes et enfants
-de toutes les classes, même les balayeurs
-et les mendiants, portaient sur eux la
-primevère jaune en mémoire de Disraeli,
-les primevères s'entassaient au pied de
-sa statue, et la manifestation, sous cette
-forme naïve, éclatait partout avec une
-unanimité absolument prodigieuse. C'est
-un singulier phénomène que cette influence
-posthume de Disraeli, et il serait
-curieux de rechercher la part qu'il a eu
-au changement de mœurs et de goûts qui
-s'est fait dans la société anglaise. La passion<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span>
-de faste de «Dizzie» resté, par
-l'âme et l'esprit, un Oriental, est connue;
-on sait combien ce sémite se plaisait aux
-couleurs voyantes, aux riches bijoux, à
-la pompe des cérémonies; un des amusements
-favoris de sa triomphante vieillesse
-était de contempler, s'ébattant sur la terrasse
-de son château, les nombreux paons
-dont il aimait à être entouré et dont les
-couleurs chatoyantes flattaient sa vue.</p>
-
-<p>Dans les romans de la jeunesse de
-Disraeli on voit déjà l'attrait irrésistible
-qu'exerçaient la richesse et les demeures
-somptueuses sur sa vive imagination; à
-la fin de sa carrière, il fallait, pour la
-satisfaire, qu'il investît sa souveraine de
-la pourpre d'impératrice des Indes: il fut
-vraiment le premier ministre d'une impératrice<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span>
-d'Orient, il en avait le type physique,
-la volonté, la force de domination;
-il avait hypnotisé la société anglaise;
-cette société si aristocratique, si rebelle
-pendant tant d'années à toutes les manifestations
-de charlatanisme, fut vaincue
-par ce maître charlatan; elle prit goût
-même à ses oripeaux, elle aima comme
-lui la magie des mots et des empires
-mystérieux, l'Asiatique devint le maître
-de l'Anglo-Saxon. Quel contraste entre
-celui-là et le correct Melbourne, le grave
-sir Robert Peel, l'élégant Palmerston,
-tous tellement et si foncièrement anglais;
-et même ceux qui, de leur naturel,
-n'étaient pas austères, tellement esclaves
-de la convention dans laquelle ils vivaient.
-Tel Gladstone, aujourd'hui Anglais jusqu'aux<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span>
-moelles, même dans une salutaire
-hypocrisie. Oui, assurément <i>salutaire</i>, et
-elle s'en va, elle disparaît: encore quelques
-années, et il n'en restera plus rien;
-et ce sera un grand dommage, car c'était
-une belle chose, après tout, que de voir
-une puissante aristocratie, une société si
-riche et si forte, tant d'êtres divers tenus
-en respect par quelques fictions qui suffisaient
-à défendre l'édifice social; c'était une
-salutaire illusion que de supposer toutes les
-femmes chastes, tous les hommes fidèles,
-et d'ignorer, de chasser résolument ceux
-qui portaient quelque atteinte <i>visible</i> à cette
-fiction. Ce respect des mots, cette pudeur de
-convention, provoquaient et développaient
-néanmoins de réelles vertus: cela s'en va;
-dans certains milieux, cela a déjà disparu!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span></p>
-
-<p>Il existe en ce moment une ressemblance
-marquée entre la société anglaise contemporaine
-et la société française d'avant 89;
-on s'est affranchi entre soi d'une foule de
-préjugés religieux et sociaux; les questions
-les plus brûlantes sont ouvertement discutées;
-des esprits distingués exercent
-sur la pensée aristocratique le genre
-d'influence qu'avaient les messieurs de
-l'Encyclopédie; le sentiment de grandes
-réformes nécessaires est universel; en
-même temps la joie de vivre ne se ralentit
-nullement, le luxe a pris un essor
-nouveau: il s'est vulgarisé, il a pénétré
-dans des milieux où autrefois les principes
-rigoureux ne lui permettaient de se
-manifester que sous certaines formes
-acceptées et convenues. Une presse gouailleuse<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span>
-et insolente fait l'office de Beaumarchais
-et du Barbier et fouaille les vices des
-grands, et les grands sont les premiers à
-rire de la plaisanterie! Une fraction de
-la société anglaise s'achemine vers un
-paganisme élégant; l'autre, avide encore
-de croyances, se retourne vers le catholicisme.
-L'Angleterre, devenue maussade
-sous l'influence triste et grossière des
-Guelfes, revient à son génie d'autrefois,
-libre, hardi, joyeux; voyez Shakespeare,
-Chaucer et tous les vieux écrivains. La
-fausse pudeur n'existait pas plus pour le
-vieil anglais que pour le vieux gaulois,
-le génie anglais a été déformé par la
-<i>Réforme</i>, forcé de dévier de sa véritable
-nature. Il n'y a qu'à remonter l'histoire
-pour voir combien a été graduelle cette<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span>
-lente transformation qui a atteint son
-apogée par l'importation des moroses
-souverains de Hanovre. Au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle les
-mœurs anglaises et les mœurs françaises
-étaient encore à peu de choses près identiques;
-elles l'étaient sur la manière de
-concevoir la vie et la famille. Chez les
-Anglais le principe primordial commun
-d'autorité (<i>l'Église</i>) ayant été répudié,
-peu à peu le changement s'est accompli,
-les mœurs sont devenues plus rudes, plus
-tristes, et la différence des races s'est accentuée;
-elle est extrême aujourd'hui, plus
-grande encore qu'on ne le croit, car voici
-des générations que le point de départ a
-cessé d'être le même.</p>
-
-<p>La race anglaise n'a jamais été plus
-forte, plus elle-même que sous les Tudor,<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span>
-elle était alors essentiellement frondeuse
-et rebelle. En s'affranchissant aujourd'hui
-des entraves factices qui l'ont comprimée
-et en donnant un libre essor à quelques-uns
-de ses puissants instincts elle se
-trouve en même temps dépourvue du frein
-qui jadis maintenait en respect et les
-grands et le peuple. La vraie vérité est
-qu'aujourd'hui l'Anglais des classes supérieures
-ne respecte plus beaucoup de choses,
-et ce qu'il y a de saisissant c'est que
-cette émancipation de la pensée et des
-mœurs coïncide avec la prépondérance de
-l'influence féminine. Cette prépondérance
-est devenue et menace de devenir toujours
-plus un des importants facteurs
-de l'état social.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="IV" id="IV">IV</a></h2>
-
-<h2>AU ROUET QUI TOURNE</h2>
-
-
-<p>Dans la vraie tradition anglaise le
-principe de la subordination au mâle
-était absolu; quelle que fût l'indignité
-de l'homme, la femme mariée était supposée
-devoir à son mari une affection
-humble et servile, cette subordination
-était tellement entrée dans les mœurs,
-elle avait pénétré si avant dans l'âme
-des femmes anglaises qu'on a vu de nos
-jours des créatures d'élite comme une
-madame Carlyle accepter de n'être que<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span>
-la servante de leur mari. Il y a une
-vingtaine d'années, la presse anglaise par
-un de ces plébiscites d'opinion qu'elle
-affectionne, agita la question de savoir
-si dans certains cas, ivrognerie habituelle
-ou débauche incorrigible, une honnête
-femme avait le droit de quitter son mari
-et de se soustraire au risque de mettre
-des malheureux au monde? L'opinion
-publique se prononça nettement pour la
-négative et les femmes, qui avaient revendiqué
-la légitimité de ce droit, furent
-généralement considérées comme manquant
-d'un certain sens moral.</p>
-
-<p>Depuis quelques années tout cela a
-radicalement changé; les femmes ont
-osé relever la tête, elles ont cherché leur
-voie, et à côté d'excentricités inévitables<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span>
-ont atteint un légitime affranchissement.
-L'idéal parfaitement rationnel, en somme,
-de l'Américaine, <i>to have a good time</i> (avoir
-un bon temps) est devenu celui des
-Anglaises, la médiocrité suffit de moins
-en moins et la chimère des préjugés
-s'affaiblit et disparaît avec une rapidité
-vertigineuse, les exemples sont partout.</p>
-
-<p>A l'enseigne du <i>Rouet qui tourne</i>, dans
-Fulham road, <i>lady M</i>..... tient un
-magasin de curiosités et arrange d'une
-façon exquise sa devanture, mélangeant
-les narcisses aux objets d'art, groupant
-les bibelots et les vieux meubles!&mdash;Voilà
-où en sont les «ladies» aujourd'hui,
-elles ouvrent boutique, étant d'avis
-qu'il n'est pas de plus sot métier que
-de n'avoir pas d'argent; les unes s'affublent<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span>
-de noms de guerre et se font
-modistes ou couturières. <i>Madame Lierre</i>,
-dont les chapeaux sont fort bien notés,
-appartient à ces <i>dix mille du haut</i> qui
-paraissaient jusqu'ici une classe à part,
-et, dans ces transformations sociales, elles
-apportent une crânerie particulière qui
-provient précisément de la force des préjugés
-au milieu desquels elles ont d'abord
-vécu. Le côté louche et un peu suspect,
-à nos yeux, de la boutique remplie de
-fleurs, de la grâce féminine servant
-d'amorce et d'appât leur échappe; elles
-ne voient que le côté hardi, indépendant
-et <i>rémunérateur</i> de l'entreprise; elles sont
-encore une minorité, mais soyez tranquilles,
-l'exemple est donné, on ne s'ennuiera
-plus désormais, en cas de revers<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span>
-ou de diminution de fortune, à faire ces
-besognes tristes qui semblaient seules
-convenir à une <i>gentlewoman</i>; on ne saura
-plus même bientôt ce qu'est une <i>gentlewoman</i>,
-ni la signification de ce mot,
-exquis dans son raffinement, car il ne
-voulait dire ni la richesse ni même la
-naissance, mais cette sorte d'aristocratie
-de l'être supérieur dont l'existence était
-régie par des lois mystérieuses, franc-maçonnerie
-d'honneur, de pureté, de
-délicatesse: tout ce qui était mercenaire
-et grossier, tout contact avec la foule
-vulgaire était nécessairement en horreur
-à la <i>gentlewoman</i>. Thackeray en a peint
-quelques-unes de main de maître, et les
-a toujours faites <i>pauvres</i>; pauvres, et
-cependant si assurées dans la sécurité<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span>
-incontestée de leur supériorité sur les
-êtres riches qui les entourent; il y avait
-la grande tribu des veuves de soldats ou
-de marins, toutes ces femmes qui élevaient,
-avec un soin jaloux, leurs enfants
-dans les mêmes préjugés; les vieilles
-filles, nées dans le luxe, réduites à
-la pauvreté honnête; toutes étaient des
-<i>gentlewomen</i>, orgueilleuses de ce simple
-titre qui définissait leur rôle en ce
-monde. Et tout cela va être balayé, on
-s'est aperçu que, au fond, ces choses ne
-servaient qu'à passer fort tristement la
-vie et qu'il y avait mieux à faire. On a
-mis une enseigne à sa porte, et l'on vend
-de vieilles chaises à porteur, des chapeaux
-ou des robes, selon le goût particulier.
-Il est évident qu'au point de vue<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span>
-de la raison pure rien ne peut être plus
-sensé, mais il reste à savoir si l'application
-de la raison pure est toujours
-profitable. A vouloir être trop libérale
-et de bon accueil, à se moquer elle-même
-de ses vieux préjugés, l'aristocratie anglaise
-joue une grosse partie, et, sans
-être un grand prophète, on peut croire
-que dans sa forme actuelle ses jours sont
-comptés. Tout est permis à une caste
-fermée qui est persuadée de sa supériorité,
-mais du moment qu'elle abdique
-elle-même et prétend à la liberté d'allure
-du premier plébéien venu, on ne sait
-plus très bien ce qu'elle signifie, et il est
-à craindre qu'un beau jour on ne le lui
-demande un peu rudement. Aussi longtemps
-que les femmes entretiennent le<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span>
-feu du sanctuaire on peut avoir bon
-espoir, mais du moment où elles se rient
-et du sanctuaire et du feu sacré, il est
-probable qu'il ne tardera pas à s'éteindre,
-et le grand mouvement d'émancipation
-qui s'accomplit à cette heure en
-Angleterre vient de la femme. Il y a
-plusieurs courants, mais tous tendent au
-même but: s'affranchir de la tutelle de
-l'homme, vivre d'une vie personnelle.
-Cela vaut peut-être autant que d'aller
-aux Indes à la recherche d'un mari,
-comme il était fort d'usage, il y a trente
-et quarante ans, de le faire; on s'embarquait
-sous la protection de quelque femme
-d'officier, et, à peine débarquée, un célibataire
-affamé était trop heureux de vous
-emporter dans son bungalow. C'est que<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span>
-le mariage paraissait alors la seule raison
-d'être de la femme, et une fois mariée,
-il s'agissait, pour remplir le programme
-jusqu'au bout, d'avoir beaucoup d'enfants.&mdash;Une
-jeune reine amoureuse sur
-le trône, un mari fidèle à son côté et un
-nombre croissant de <i>babies</i> dans la nursery,
-tel était le grand exemple, l'idéal
-de l'Anglaise du haut en bas de l'échelle
-sociale. La venue du baby réglementaire
-était en honneur dans les familles bien
-pensantes, et l'on se souciait fort peu
-qu'il y eût ou non du pain à la maison
-pour toutes ces bouches. Mais voilà que
-partout on s'est mis à enseigner la prévoyance,
-que toutes sortes d'idées nouvelles
-sont entrées dans des cervelles
-résignées; on prêche avec acharnement<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span>
-le <i>thrift</i> (épargne) aux classes laborieuses,
-on cite pour cela à tout propos l'exemple
-de la France; on oublie trop que la
-première économie dans les ménages
-français est en général celle des enfants,
-et j'ai idée que beaucoup d'Anglaises
-commencent à la trouver raisonnable.
-L'imprévoyance est peut-être une qualité
-maîtresse des nations, MM. les économistes
-n'y ont pas assez réfléchi.</p>
-
-<p>L'enfant anglais est une chose ravissante,
-et cela dans toutes les classes; la
-rage de parure, qui ne s'arrête pas au
-déguisement, sévit sur eux avec une intensité
-extraordinaire; l'enfant vient avec
-le chien d'espèce rare pour orner une
-voiture. Le côté théâtral de l'existence,
-qui est devenu une nécessité en Angleterre,<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span>
-a été jusqu'à organiser des services
-religieux pour enfants; l'idée est bonne
-en soi, mais on arrive à la déformer singulièrement
-le jour où, sous prétexte
-de dons aux hôpitaux, chaque enfant
-apporte à l'autel son offrande de fleurs.
-C'est alors un déchaînement de vanités,
-un luxe et une invention de toilettes,
-d'arrangements singuliers pour les fleurs.
-Les personnalités se font jour de bonne
-heure; la mère n'est jamais en Angleterre
-cette couveuse de l'<i>âme</i> qu'elle est si souvent
-en France; l'existence de celles qui
-avec un dévouement sans égal se font les
-éducatrices de leurs filles, les répétitrices
-de leurs fils, n'aura jamais d'imitatrices
-en Angleterre, et cela par la bonne raison
-que le lien conjugal prime tous les autres,<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span>
-que l'enfant n'est que l'accessoire, et que
-la séparation complète se fait au moment
-du mariage. Le grand frein de toutes les
-existences était le préjugé social, et il
-reçoit depuis vingt ans de furieux coups
-de bélier.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="V" id="V">V</a></h2>
-
-<h2>LE RÈGNE DE L'ARGENT</h2>
-
-
-<p>Le règne de l'argent est maintenant
-triomphalement établi dans la société
-anglaise, on lui a donné la première
-place et quelques protestations isolées
-n'y feront plus rien. La plupart des
-fiertés ont capitulé; les coteries les plus
-exclusives ont ouvert leurs portes, et
-Midas règne en maître. La société anglaise
-a radicalement changé ses assises; elle-même,
-par la bouche de ses membres
-les plus autorisés, le reconnaît avec un<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span>
-certain cynisme. Il y a vingt-cinq ans le
-<i>nouveau riche</i>, le <i>juif</i> et l'<i>Américain</i> étaient
-des qualités absolument négligeables;
-l'argent avec le rang avait l'ascendant
-qu'il doit exercer, mais l'argent sans
-autre accompagnement ne comptait pas
-comme valeur sociale; aujourd'hui le
-nouveau riche, le juif et l'Américain sont
-les maîtres&mdash;c'est le cas ou jamais de
-placer la comparaison du cheval de
-Troie: il est entré dans la place où l'a
-laissé d'abord pénétrer la curiosité, et
-maintenant la horde qu'il recélait s'est
-répandue et a tout envahi.&mdash;Il serait
-ridicule de prétendre que le niveau moral
-de la société n'en a pas été abaissé;
-une fois que l'argent a été ouvertement
-accepté comme le bien le plus désirable,<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span>
-toutes les nobles fictions qui soutiennent
-une société aristocratique se sont écroulées,
-et une société aristocratique qui ne
-croit plus à une essence supérieure et à
-elle-même ressemble prodigieusement à
-une troupe d'acteurs qui font les gestes
-de leurs rôles, mais savent que ce sont
-des rôles commandés et appris. J'ignore
-ce qui résultera du nouvel état social que
-le <span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle nous promet, mais il faut
-regretter une des plus belles choses qui
-soient, et qui est la société aristocratique;
-nulle part, dans aucune organisation,
-l'être humain n'est plus à son avantage,
-culture physique héréditaire, culture
-intellectuelle et morale, tout ce qui est
-bas et violent chez l'homme extérieurement
-dominé, acceptation presque passive<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span>
-du devoir envers le pays, envers son
-ordre; je ne sais si aucune société démocratique
-pourra produire l'animal humain
-aussi affiné, aussi beau, aussi élevé; la
-grâce et le charme des sociétés ne peut
-exister que dans des conditions spéciales;
-les courtoisies de la vie, les respects, les
-contraintes, les nobles servitudes, tout
-cela en fait partie, et surtout le trait
-sublime de toute noblesse, l'horreur et
-l'instinctive répugnance de <i>gagner</i> de
-l'argent.</p>
-
-<p>Quoique l'aristocratie anglaise individuellement
-soit presque toute d'origine
-relativement récente, quoique ses plus
-fiers ducs descendent de Nell Gwynn,
-cependant, comme corps, cette aristocratie
-présentait un magnifique ensemble de<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span>
-traditions héritées, avec ce côté très particulier
-d'une infusion constante d'éléments
-nouveaux, par l'anoblissement
-périodique soit d'hommes politiques ou
-éminents, ou de grands industriels, en
-même temps que les fils cadets retournaient
-par leur descendance à la classe
-moyenne. Ce n'était pas un corps fermé
-comme celui de la vieille noblesse française
-autrefois; et aujourd'hui, par
-exemple, de la noblesse allemande ou
-autrichienne, c'était plutôt une institution
-comme l'armée, où certaines
-fonctions étaient héréditaires, mais où
-d'autres également nobles et honorables
-pouvaient être acquises, et conférer un
-rang égal. La famille, dans l'acception
-française, est disloquée depuis longtemps<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span>
-en Angleterre. Presque tous les grands
-seigneurs prenant femme dans la classe
-des gentlemen, il n'y a rien ici qui ressemble
-à la noblesse pauvre et infiniment
-fière de notre vieux continent; la
-noblesse prussienne, entre autres, qui est
-une caste jalouse, et il faut bien se le
-dire, avec tous ses préjugés étroits, a été
-l'incorruptible force de l'armée. Dans
-presque tous les pays d'Europe, la femme
-en se mariant conserve son nom d'origine
-et tient encore légalement à la famille
-dont elle est sortie; ici, au contraire, elle
-perd toute attache primitive, sauf d'une
-façon honorifique; si par exemple, étant
-fille de lord, elle épouse un homme de
-rang inférieur, elle conserve alors son
-titre de <i>lady</i> accolé à son <i>nom de baptême</i>,<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span>
-ce qui lui donne préséance sur son mari.
-Mais son nom d'origine est absolument
-perdu pour elle, et cette question: <i>Qui
-est-elle née?</i> ne s'entend <i>jamais</i> en Angleterre,
-la femme étant toujours absolument
-ce que son mari la fait devenir.</p>
-
-<p>Malgré cela, la mésalliance par intérêt
-étant tout à fait contraire aux mœurs
-anglaises, on aurait eu honte d'en exprimer
-le désir, tandis que maintenant cela
-ne fait pas l'ombre d'un pli; et il est
-plus ou moins entendu que les dollars
-américains sont excellents pour redorer
-les couronnes fermées. Les fortunes territoriales
-ont depuis une quinzaine d'années
-diminué de treize à quatorze pour
-cent, de sorte que ce qu'on appelle les
-grandes fortunes représente aujourd'hui<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span>
-une très faible part de la richesse générale;
-en même temps s'est accrue d'une façon
-persistante la classe de capitalistes possédant
-des fortunes de cinq à douze cents
-livres par an; ceux précisément pour
-qui l'aristocratie est un corps social supérieur
-et intéressant dont on attend de
-grandes choses. L'aristocratie anglaise,
-appauvrie par des circonstances absolument
-indépendantes de ses efforts et de
-sa volonté, a cherché d'abord le moyen
-de s'amuser à moins de frais pour
-elle-même, puis ensuite à faire rentrer
-de l'argent dans ses coffres. Sans vouloir
-énumérer fastidieusement les causes
-diverses de la diminution croissante
-des grandes fortunes territoriales, il
-faut faire partir de là uniquement cette<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span>
-facilité nouvelle dans les mœurs; le parvenu
-riche a été admis pour ce qu'il
-pouvait donner, et nullement parce que
-la barrière des préjugés s'était abaissée;
-pris individuellement, chaque membre
-de l'aristocratie qui mange, chasse et
-danse chez Midas méprise parfaitement
-Midas. Seulement, en l'ayant autorisé à
-prodiguer l'argent pour la fêter, l'aristocratie
-anglaise a élevé l'étalon de ces
-magnificences hospitalières à un taux
-qui lui avait été inconnu aux jours de
-sa prospérité. Dans une société aristocratique
-et fermée comme l'était encore il y a
-vingt-cinq et trente ans la société anglaise,
-les membres entre eux se connaissent
-tous directement ou indirectement; et en
-fait d'hospitalité on offrait naturellement<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span>
-celle qui était proportionnée et relative
-à des fortunes dont le chiffre n'était
-guère un secret. Trop de luxe, tout ce
-qui pouvait sentir l'ostentation voulue,
-aurait été jugé parfaitement vulgaire. La
-vie de château, les fêtes à Londres
-étaient en rapport avec le train large et
-simple de la vie journalière; l'honneur
-d'aller à <i>Stafford House</i> ou dans n'importe
-quelle autre maison ducale n'aurait
-nullement été augmenté parce qu'il
-y aurait eu de vingt-cinq à trente
-mille francs de roses ou d'orchidées
-dans les salons! Aujourd'hui un déploiement
-de fleurs dans cette proportion
-représente les vrais éléments de succès
-pour une fête. Aussi une des manières
-économiques de recevoir est-elle de faire<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span>
-en son propre nom les invitations aux
-fêtes des nouveaux riches, lequel nouveau
-riche demeurera ensuite ou ignoré
-à tout jamais malgré ce qu'on aura
-accepté de lui ou, si la chance lui est
-favorable, sera toléré peu à peu, mais
-c'est une affaire de pur hasard, et les
-déboires sont fréquents.</p>
-
-<p>Le succès de l'Américain s'explique
-par un côté spécial du caractère anglais,
-cette volonté d'<i>ignorer</i> certaines choses;
-l'Américain est un personnage anonyme
-pour ainsi dire, on peut commodément
-feindre ne rien savoir de son passé ni de
-la source de sa fortune, ce qui est moins
-facile vis-à-vis du nouveau riche qui est
-de provenance nationale. L'amour-propre
-souffre moins d'amener une épousée de<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span>
-New-York ou de Washington que de la
-prendre à l'ombre d'une usine; il y a là
-une nuance qui a été très commode à
-l'orgueil héréditaire, puis l'Américain est
-un être particulier dont, à l'occasion, la
-vulgarité sera traitée de couleur locale,
-ce qui n'est pas le cas pour un compatriote.
-Il ne faut pas oublier non plus
-que cette sorte d'uniformité de gens bien
-élevés n'existe pas en Angleterre, et que
-les manières de voir, les façons, les habitudes
-de la grande classe moyenne ne
-sont pas du tout celles de la classe supérieure;
-on ne s'y trompe pas lorsqu'on
-connaît l'une et l'autre, et par conséquent
-la fusion est bien plus difficile.</p>
-
-<p>Le duc de Westminster, bien qu'immensément
-riche, a vendu dernièrement, à<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span>
-un prix de fantaisie, Cliveden, sa propriété
-favorite, devenue presque patrimoine
-national, à M. Astor, qui occupe
-déjà un palais à Londres, palais qui est
-mis perpétuellement à contribution, et que
-son riche propriétaire prête généreusement
-pour toutes les occasions charitables
-ou autres; je crois que les membres de
-l'aristocratie qui profitent de «Carlton
-House» le font un peu dans cet ordre
-d'idées qu'on apporte avec les relations
-en voyage; on accepte et on pratique des
-familiarités qui seraient inadmissibles chez
-soi. Malgré tout, l'Américain à Londres ne
-peut être qu'un accident, et le jour où l'on
-voudra le boycotter, rien de plus facile.
-Cette conviction rend les relations plus
-aisées, quelque écrasante que soit la supériorité<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span>
-de l'argent. Le juif aussi est plus
-ou moins un exotique, sauf les Rothschild
-qui sont arrivés à faire corps avec l'aristocratie
-anglaise; ils ont cessé de se marier
-entre eux, et dans leurs demeures
-privées n'ont qu'un luxe de bon aloi.
-Dernièrement encore je voyais le matin,
-au parc, lady Rothschild, femme du chef
-de la maison; elle était aussi mal et aussi
-simplement mise qu'une duchesse de la
-vieille école; avec cela la tournure d'une
-bourgeoise de la rue de la Victoire;
-car la marque de race est indélébile, et
-celle-là, fille d'un Rothschild qui fut
-rabbin, en a le type le plus marqué;
-mais enfin il est bien certain que, vêtue
-ainsi, son voisinage n'était pas écrasant.</p>
-
-<p>Les premiers à être corrompus par ce<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span>
-changement de la vieille société ont été
-les jeunes gens; autrefois les bonnes
-grâces des nobles maîtresses de maison
-leur étaient nécessaires pour faire leur
-chemin dans le monde, aujourd'hui ce
-sont eux qui sont nécessaires aux maîtresses
-de maison. La plupart du temps
-ils sont invités par des tiers; le sans-façon
-qu'ils ont apporté chez les parvenus
-indigènes ou étrangers, ils le conservent
-comme manière définitive; la politesse la
-plus élémentaire est mise de côté, celle
-même de se faire présenter à son hôtesse.
-De l'excès de conventionalité on est tombé
-dans l'excès de cynisme: des fils de
-famille n'ont pas rougi de servir (moyennant
-finances) de recruteurs à des tapissiers
-ou à des couturières; eux-mêmes<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span>
-sont devenus couturiers et recommandent
-l'article à leurs danseuses; il y a là le
-plus lamentable renoncement à la dignité
-personnelle, la véritable nécessité n'ayant
-rien à invoquer là dedans, et une société
-aristocratique qui ne saurait pas sauver
-ses membres d'une telle humiliation
-serait indigne de subsister.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>La sorte d'abdication volontaire de la
-reine est responsable en grande part de
-tous ces changements. Un prince jeune
-et aimable, relativement pauvre, s'est vu
-déléguer la tâche souvent onéreuse de
-remplacer la royauté absente. Si le prince
-eût été riche, s'il eût eu derrière lui une
-reine et mère toujours prête à payer ses
-dettes, alors il aurait pu tenir, et il<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span>
-aurait sûrement tenu son rang, sans
-aucun des accomodements où il s'est laissé
-aller peu à peu et qui ont cumulé dans
-des amitiés compromettantes: les fameux
-W..., de baccara et scandaleuse mémoire,
-et la familiarité d'un trop riche baron.</p>
-
-<p>Personne ne s'est cru trop fier ni trop
-haut placé pour dédaigner ce que la
-royauté acceptait; l'avènement anticipé
-de ce ménage, personnellement profondément
-sympathique, a été un vrai malheur
-pour la société anglaise. La princesse,
-aimable, douce et populaire, élevée
-dans une cour très simple, n'a pas su
-imposer les façons sérieusement respectueuses
-qui auraient seules convenu;
-elle a voulu avoir des amis, et a traité
-ses amis sur un pied d'égalité. Les mœurs<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span>
-faciles de l'héritier présomptif ont encouragé
-les mœurs faciles chez d'autres;
-le ton de <i>Marlborough House</i> n'a pas été du
-tout celui d'une cour. La princesse, jolie
-et élégante, aimant la parure, a exercé
-une influence toute de frivolité et de
-douceur, et les vertus privées, excellentes
-en soi, ne répondent pas toujours à celles
-nécessaires aux princes; récemment encore,
-un journal très bien informé et
-bien noté, parlant du prince de Galles
-et de ses filles, disait (en manière
-d'éloge) que les relations des princesses
-avec leur père sont celles de sœurs avec
-un frère aîné très aimable et très <i>cheery</i>
-(gai).</p>
-
-<p>Le sentimentalisme purement allemand
-de la vieille reine a aussi exercé une<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span>
-influence débilitante; le génie anglais a
-quelque chose d'extrêmement viril et
-ne se porte pas facilement aux regrets
-superflus; même une sorte de pudeur
-morale aurait interdit dans les classes
-élevées l'étalage public d'une douleur
-privée. Sur tous ces sujets une réticence
-acquise était devenue une seconde
-nature. La reine, au contraire, en véritable
-Allemande, a donné à sa douleur conjugale
-un caractère de fétichisme; loin
-de la cacher, elle l'a révélée à tous;
-les portraits, les médaillons, les monuments
-commémoratifs en ont été les
-signes extérieurs. Dans d'autres temps,
-une femme de ce rang qui se serait sentie
-frappée ainsi aux sources mêmes de la
-vie, ou se serait retirée dans un cloître,<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span>
-ou aurait abdiqué, cela aurait eu une
-sauvage grandeur; mais cet affichage
-persistant pendant trente ans du même
-sentiment s'accordant avec tous les
-adoucissements d'une existence royale,
-sans les corvées et les contraintes de
-la royauté, a quelque chose d'énervant.
-Un goût théâtral se mêlant aux actions
-ordinaires de la vie s'est répandu en
-Angleterre, le pays du monde le moins
-porté par tempérament national à ce
-genre d'ostentation. Le factice a pris la
-place du naturel, la vie est devenue une
-exhibition scénique. On veut paraître
-artistique, esthétique, «<i>up to date</i>», qui
-correspond à fin de siècle, il s'est fait un
-méli-mélo de sentimentalité à froid, d'incrédulité
-et de cynisme affecté. On peut<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span>
-dans la société anglaise d'aujourd'hui
-professer les théories les plus subversives,
-se déclarer incrédule est d'un ragoût assez
-bien porté; et les premiers penseurs de
-l'Angleterre ont étouffé sous une férule
-puritaine! Et Stuart Mill, il y a quarante-cinq
-ans, <i>n'osait</i> pas publier ses livres, de
-peur du scandale furieux que provoqueraient
-ses doctrines; à l'heure qu'il est
-le blasphème n'est pas pour déplaire!
-L'état d'esprit de la société anglaise
-contemporaine ressemble un peu à celui
-de <i>défroqués</i>, la peur de ce qu'ils ont
-laissé derrière eux les fait courir à de
-bruyants excès.</p>
-
-<p>Cette société, dans sa classe supérieure,
-est malade et très malade; elle
-a dépouillé ses anciens, lourds mais<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span>
-solides préjugés et les a remplacés par
-rien.</p>
-
-<p>Heureusement, pour lui rappeler les
-grandeurs d'antan et ses saines traditions,
-l'Angleterre a encore les mollets
-de ses valets de pied: aussi longtemps
-que ces mollets seront en honneur, aussi
-longtemps que le bas de soie sera l'ambition
-des beaux hommes d'une certaine
-classe, la vieille Angleterre n'aura pas
-vécu; et ces mollets sont encore fort
-beaux et fort respectés, on les voit sur
-le seuil des grandes maisons, on les voit
-même sur le trottoir, roulant le tapis qui
-a permis de marcher jusqu'à la voiture,
-et les jours de «Drawing room» ils se
-raidissent, immobiles, derrière le carrosse
-de gala,&mdash;et les gamins les<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span>
-gouaillent, mais les envient.&mdash;La domesticité
-en Angleterre est peut-être le
-corps social le moins déformé, il est
-encore jaloux de ses prérogatives, convaincu
-de son importance; tant que des
-personnages à mine d'ambassadeur consentiront
-à vous précéder sur des escaliers,
-et que des Adonis couvriront leur
-chef de poudre, il y aura une pairie
-héréditaire, et c'est ce qui me fait
-espérer qu'elle ne disparaîtra pas de
-sitôt.</p>
-
-<p>Seulement, les intérieurs plus modestes
-commencent à avoir de la peine à trouver
-des serviteurs mâles, et il est très reçu
-maintenant d'avoir plusieurs femmes, et
-le service n'en souffre nullement. Le
-domestique anglais n'a du reste jamais<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span>
-été que pour la parade, toute besogne
-fatigante a toujours été accomplie par les
-femmes; elles continuent, mais une créature
-supérieure de leur propre sexe est
-préposée aux fonctions de luxe; elles ont
-extraordinairement bon air, ces <i>parlour-maids</i>
-élancées, rigoureusement habillées
-de noir, le petit bonnet blanc et le tablier
-de mousseline en bavette; elles possèdent
-les solides traditions de respect silencieux,
-ce sont des aristocrates, des personnes
-ayant conscience de leur propre
-dignité et de la beauté de l'édifice social
-qui leur a donné des inférieurs.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="VI" id="VI">VI</a></h2>
-
-<h2>«SOCIETY PAPERS»</h2>
-
-
-<p>On a dit et redit que c'est dans les
-salons du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle que se prépara la
-révolution; ce sont les <i>Society papers</i> qui
-préparent en Angleterre le changement
-qui arrivera un jour ou l'autre;&mdash;ce sont
-ces journaux qui sapent lentement mais
-sûrement le sentiment de respect superstitieux
-qui entourait la royauté en tant
-que royauté; une lumière crue est projetée
-sur les moindres actions de ceux
-qui tiennent à cette royauté, et il est<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span>
-indubitable que cette lumière enlève beaucoup
-à l'illusion. Et ce qui constitue le
-vrai danger de cette littérature, c'est précisément
-qu'elle n'est pas haineuse: rien
-ne révolte, rien ne provoque une explosion
-de sentiments contraires, mais on
-s'habitue à voir qu'en réalité il y a bien
-peu de chose sous ces oripeaux devant
-lesquels on s'inclinait par habitude. Les
-critiques portant sur les actions de la
-reine et de ses enfants sont celles qu'on
-se figurerait seulement possibles dans
-une presse hostile; eh bien, pas du tout,
-il paraît que c'est par affection qu'on les
-morigène ainsi; en vérité Shakespeare
-avait raison: «<i>Familiarity breeds contempt</i>»
-(la familiarité engendre le mépris).
-La familiarité est poussée présentement,<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span>
-au delà des limites permises, le mépris
-n'est pas loin, il est peut-être déjà là.</p>
-
-<p>Le «potin» est maintenant devenu
-une institution sociale, et est passé à
-l'état de besoin, d'appétit qu'il faut absolument
-satisfaire. On ne s'imagine pas
-jusqu'où cela est poussé, et la liberté et
-la désinvolture avec lesquelles se franchit
-le mur Guilloutet,&mdash;il est loin le temps
-où l'Anglais pouvait dire que sa maison
-était une forteresse.&mdash;La reine, le prince
-de Galles et sa famille sont les moins
-épargnés, et leurs affaires particulières,
-leurs espérances et tout ce qui les concerne,
-est discuté sur un ton d'égalité, et
-même de supériorité qu'on conçoit à
-peine. Il a fallu, pour en arriver à oser
-se mêler à ce point des affaires du voisin,<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span>
-un pays où le duel est discrédité, et où
-la seule ressource contre certaines impertinences
-est l'appel aux tribunaux, parti
-extrême, qui fait hésiter les plus braves.</p>
-
-<p>Il est advenu de cette presse potinière
-ce qui est arrivé avec une certaine presse,
-en France; les hardiesses les plus téméraires
-d'il y a vingt ans sont tombées au
-rang de gentillesses assez fades. En Angleterre
-on a été de l'<i>Owl</i> (le hibou) au
-<i>Modern Society</i>, et le pas franchi est
-effrayant! L'<i>Owl</i>, lorsque son premier
-numéro parut, fut jugé une entreprise
-extrêmement osée; édité dans un format
-élégant, composé de quelques feuilles seulement,
-il servait à ses lecteurs des articles
-courts, bien tournés, racontant en
-termes choisis et voilés les nouvelles et<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span>
-les scandales du jour. Pas de noms, des
-insinuations à peine, tout cela dans le ton
-de la bonne compagnie; il fallait en être,
-du reste, pour trouver intérêt à ce joli
-petit journal. Sa rédaction fut d'abord
-un mystère, bientôt percé, mais qui était
-cependant assez bien défendu pour ajouter
-au piquant de ses informations. On sut
-qu'Algernon Borthwick, alors, comme
-aujourd'hui, directeur du <i>Morning Post</i>;
-alors, comme aujourd'hui, homme d'esprit
-et homme du monde, en était le fondateur
-et l'inspirateur; il avait groupé
-autour de lui un cercle de «Hiboux»,
-oiseaux de choix, dont les conciliabules
-secrets excitaient la curiosité publique;
-le succès du <i>Owl</i> fut très grand, mais
-on s'adressait à un public trop restreint,<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span>
-l'entreprise ne fut pas continuée.</p>
-
-<p>Quelques années après, un joli garçon
-du nom de Bowles, fort goûté des femmes
-qui le déclaraient plein d'esprit, fonda le
-<i>Vanity Fair</i> (foire à la vanité). Ce fut le
-commencement du reportage à outrance,
-les cancans mondains étant la seule raison
-d'être du nouveau journal qui annonçait
-les nouvelles avant même que les
-intéressés en fussent avisés! Le goût de
-se voir imprimé se développa comme une
-épidémie; ce n'était plus la simple nomenclature
-du <i>Morning Post</i> ou du
-<i>Court Journal</i>, mais de véritables articles
-louant la beauté, approuvant ou
-désapprouvant ceci ou cela, enfin le ton
-d'une caillette mal élevée. Le genre était
-fondé, aujourd'hui c'est une puissance.<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span>
-On ne peut vivre à Londres sans lire
-le <i>World</i> ou le <i>Truth</i>; ces deux feuilles
-se rencontrent sur toutes les tables, et
-leurs colonnes serrées sont avalées avec
-délices.</p>
-
-<p>Madame de Sévigné écrivait que la
-mauvaise compagnie est infiniment préférable
-à la bonne, parce qu'on a moins
-de peine à s'en séparer; dans le même
-ordre d'idées, on peut dire que les indiscrétions
-ultra épicées de quelques feuilles
-parisiennes sont moins dangereuses pour
-le goût public parce qu'elles n'auront
-jamais qu'une catégorie spéciale de lecteurs.
-Ces lecteurs trouveront, sans doute,
-un plaisir particulier et sauvage à deviner
-les noms que cachent des pseudonymes
-complaisants, mais, en somme, ils<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span>
-ne s'intéressent réellement qu'aux faits
-et gestes des débonnaires personnes dont
-le nom ne se dissimule pas plus que la
-personne, et quant aux échos de journaux
-comme le <i>Figaro</i>, le <i>Gaulois</i> ou le <i>Sport</i>,
-ce sont des riens, et la nomenclature de
-quelques fêtes, avec l'ébruitement des
-déplacements de la reine Isabelle ou autre
-Majesté dans la dèche, en fait le principal
-attrait; ce n'est pas encore cela qui gâtera
-l'estomac public.</p>
-
-<p>Mais prenez un numéro de Noël du
-<i>Truth</i>, et vous verrez ce qu'on se permet
-de dire à l'héritier du trône. A
-peine, en France, dans cette France républicaine,
-critique-t-on faiblement l'amitié
-d'un prince d'Orléans pour le baron
-Hirsch; en Angleterre, l'engouement du<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span>
-prince de Galles pour ce même baron
-est l'objet des plus sanglantes critiques;
-les <i>Society papers</i> se sont arrogé droit de
-haute et basse justice sur les actions des
-grands, et ils leur disent leurs vérités,
-qui, comme jadis celles du père Bonhours,
-sont souvent des injures.</p>
-
-<p>Veut-on un petit échantillon, entre
-cent, du bon goût des indiscrétions du
-<i>World</i> qui, cependant, va beaucoup
-moins loin que le <i>Truth</i>: On y raconte
-que le <i>prince Baudouin</i>, mort récemment,
-était remarquable par sa ressemblance
-avec Napoléon I<sup>er</sup>, et on rappelle
-que l'empereur avait passé pour être
-l'amant de la grande duchesse Stéphanie
-de Bade, <i>grand'mère</i> du prince! Même le
-formidable empereur allemand n'est pas<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span>
-plus ménagé qu'un autre, et on se demande
-quelle nouvelle <i>bêtise</i> (le mot en
-français) il va faire? Quant aux grands
-seigneurs anglais et à tous ceux qui font
-partie des «dix mille d'en haut», leurs
-affaires intimes sont propriété publique,
-et de même que les photographies de
-leurs femmes s'étalent partout, et que
-chacun peut critiquer la forme de leur
-nez, leur vie est offerte en pâture à la
-curiosité, ou, pour mieux dire, à la malignité.
-Et comme le <i>Truth</i> et le <i>World</i>
-n'ont pas de plus grand plaisir que de
-se contredire, l'émulation ne se ralentit
-jamais. Il faut lire dans ces journaux ce
-qui est censé représenter le bavardage
-féminin: le tranquille cynisme qui le distingue
-est renversant!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span></p>
-
-<p><i>Jouir</i> semble être le but unique et légitime
-de toute existence; la spirituelle personne
-qui écrit dans le <i>Truth</i> décrit avec
-la même volupté un nouveau plat, ou
-une nouvelle robe, et tout cela n'est pas
-un rendu de chic, mais l'expression véritable
-des sentiments courants. Cette
-préoccupation de jouir de la vie emplit
-et absorbe les existences, tout est poussé
-à l'extrême; ainsi les visites dans les
-châteaux sont devenues des obligations
-aussi onéreuses que les séjours à Marly
-pour les anciens courtisans; on veut être
-magnifique à n'importe quel prix, et
-cependant tout le monde à peu près crie
-misère, car l'Angleterre traverse une
-crise agraire et financière très réelle. De
-là le prestige d'une madame Mackay, qui<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span>
-charge les tribunaux de démentir officiellement
-qu'elle ait été blanchisseuse,
-et d'un baron Hirsch, <i>baron Centpercento</i>,
-comme l'appelle le <i>Truth</i>. Cependant
-un léger, très léger mouvement antisémitique
-commence en Angleterre, c'est
-une faible et première protestation contre
-l'écrasant empire de l'argent, empire qui,
-en s'étalant trop, arrive à réduire à l'état
-de comparse et de satellite l'héritier du
-trône lui-même&mdash;on le lui dit, du reste,
-tout nettement;&mdash;le manque de respect
-va plus haut que les princes et atteint les
-choses jugées les plus sacrées pour un
-Anglais. Dans une récente nouvelle du
-World, on parle d'un serment sur des
-«<i>Bibles et autres machines</i>», oui «<i>Bibles</i>
-et <i>autres machines</i>!!» et cela s'imprime<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span>
-dans un journal répandu et
-bien famé! et puisque cela passe, il faut
-croire que cela amuse.</p>
-
-<p>Ce goût du potin devient, dans les
-classes inférieures, une véritable voracité;
-c'est pour y satisfaire qu'on a fondé
-le <i>Modern Society</i>, qui, pour deux sous,
-donne presque un volume rempli d'histoires
-sur l'un et sur l'autre. On y parle
-de la reine, en termes de dérision, et
-cependant avec un demi-sérieux. Ceux
-qui écrivent sont presque étonnés de leur
-hardiesse. Il est difficile de calculer l'influence
-pernicieuse que peut avoir une
-pareille publication, qui ne sert que les
-pires instincts, l'envie, la basse médisance,
-le dénigrement empoisonné. C'est,
-à proprement parler, de la littérature de<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span>
-cuisine, et il est à supposer qu'elle fait
-les délices des <i>flunkeys</i> en bas de soie,
-qui en sont peut-être les collaborateurs.</p>
-
-<p>Le besoin de publicité est passé en
-manie, et pour se rendre bien compte
-jusqu'où il peut aller, il faut voir les
-feuilles à clientèle féminine, le <i>Lady's
-Pictorial</i>, par exemple, publication très
-répandue et très bien vue. Comme on
-s'adresse à une clientèle qui ne souffrirait
-pas le scandale, on a cherché autre chose
-pour affrioler, et voici ce qu'on a trouvé.
-On publie les portraits des demoiselles
-qui se marient, sept, huit, dans un même
-numéro; ce sont des jeunes personnes
-quelconques, sans l'ombre d'une notoriété,
-elles ont eu le tranquille toupet d'envoyer
-leur photographie et la liste, détaillée<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span>
-jusqu'au chèque, jusqu'au plus mince
-objet de leurs cadeaux; laides ou jolies
-les voilà, de face, de profil, en buste ou
-en pied; les yeux rêveurs ou les yeux
-baissés; quelques-unes sont en robe de
-mariée, et alors Pilotelle est appelé à
-corriger la nature, et les représente avec
-des yeux immenses, des bouches microscopiques
-et des nez grecs! Fiancés et
-parents sont évidemment ravis et les lectrices
-aussi, il faut le croire.</p>
-
-<p>C'est un monde qu'un seul numéro
-d'un de ces journaux, il y a de tout là
-dedans: de l'art, de la mode, de la morale,
-de l'hygiène (consultations médicales
-pour les personnes et les bêtes), une
-page pour les enfants, aussi avec <i>portrait</i>,
-pour flatter la prodigieuse vanité des<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span>
-parents; de la cuisine, du jardinage,
-tout cela traité à <i>fond</i>; mais j'arrive au
-clou, à l'inédit, c'est la correspondance
-sur la <i>physionomie</i>; une demoiselle qui a
-écrit un volume sur l'influence des étoiles,
-qui forme des élèves qui la suppléent au
-besoin, dévoile les caractères sur la vue
-d'une photographie, elle en fait autant
-d'après l'écriture, mais la graphologie
-étant une branche inférieure de son art,
-elle l'a passée à son élève, qui signe
-<i>Mercure</i>. Les réponses sont inimaginables
-et il y en a plus de cinquante dans
-un même numéro. Un monsieur, par
-exemple, y apprend qu'une femme dont
-la planète serait <i>Vénus</i> lui conviendrait
-mieux; le <i>menton</i> d'une autre montre de
-la <i>sympathie</i>; beaucoup de personnes sont<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span>
-sous l'influence de la <i>lune</i> et de <i>Vénus</i>;
-le <i>nez</i> de celui-là indique un sentiment
-d'honneur; un autre <i>nez</i> montre une
-<i>susceptibilité à l'influence du sexe opposé</i>!
-L'explication des <i>grains de beauté</i> est
-maintenant réservée pour le huis clos&mdash;du
-reste, la consultation particulière coûte
-dix shellings; il est vrai que c'est pour
-rien, afin d'acquérir la certitude que le
-nez de votre fiancé témoigne de la susceptibilité
-à l'influence du sexe opposé!!</p>
-
-<p>Voilà où en arrivent les gens pudibonds,
-et le plus joli est qu'ils n'ont pas,
-je crois, la moindre idée de leur indécence.
-Les lectrices du <i>Pictorial</i> sont évidemment
-les plus honnêtes femmes du
-monde, mais de l'ancienne répugnance
-à exhiber sa personne en public, il ne<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span>
-reste plus rien. O douces Anglaises des
-keepsakes d'antan, où êtes-vous? elles
-seraient cruellement étonnées de voir
-comment s'occupent leurs descendantes.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="VII" id="VII">VII</a></h2>
-
-<h2>CLUBS DE FEMMES</h2>
-
-
-<p>Aller au club est en train de devenir
-pour les femmes une occupation naturelle
-et légitime. Les avantages de liberté,
-de confort et d'élégance que présente le
-club masculin n'étaient pas pour échapper
-aux femmes avancées, comme elles
-s'intitulent fièrement, qui veulent la vie
-plus douce et plus facile pour elles et pour
-les sœurs, et qui ambitionnent la possession
-des mêmes privilèges dont jouissent
-les hommes. Comme l'œuvre de la revendication<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span>
-sociale de la femme a pour
-porte-voix en Angleterre des femmes
-riches et irréprochables, haut placées
-dans le monde, elle a pris un caractère
-spécial et s'est élevée au-dessus de ce
-quelque chose qui, en France par exemple,
-ressemble beaucoup plus à la clameur de
-l'envie qu'à l'appel sérieux vers une égale
-justice et qui a revêtu par ses manifestations
-saugrenues un caractère presque
-burlesque. En Angleterre, au contraire,
-tous les efforts sont pratiques et efficaces;
-le jour où des femmes ont
-désiré secouer le joug qui les empêchait
-d'avoir un club, elles s'y sont prises de
-façon à réussir, et les clubs de femmes à
-Londres, déjà florissants et appelés à un
-avenir de succès, ont un cachet parfaitement<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span>
-distingué et rassurant, ce qui
-n'empêche nullement un grand nombre
-de leurs membres d'avoir des idées parfois
-profondément subversives.&mdash;Nous
-prenons un club typique, celui des
-<i>Pioneers</i> (<i>Pionniers</i>), dont l'emblème peu
-modeste est une hache, avec laquelle ces
-intrépides combattantes se proposent de
-défricher l'épaisse forêt du préjugé. Leur
-œuvre n'est pas mince, mais il ne faut
-pas douter que malgré leur nombre
-encore restreint, elles n'arrivent à faire
-une bonne entaille. L'esprit qui anime
-ces deux cent quatre-vingts femmes,
-de grades et de conditions si variés,
-depuis la dame d'honneur d'une princesse
-de la maison royale jusqu'à l'actrice,
-est exprimé par l'inscription en<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span>
-grosses lettres, placée au-dessus de la
-grande porte de leur très joli et très
-élégant salon.&mdash;Voici ce qu'on lit:
-<i>Ils disent. Qu'est-ce qu'ils disent?</i> <span class="smcap">Laissez-les
-dire.</span></p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Tout d'un trait, elles sont parvenues à
-ce point unique, absolu de liberté, qui
-consiste à s'affranchir de l'opinion d'autrui.
-Dans un pays qui, il y a vingt ans,
-était sous la férule de l'imaginaire
-<i>M<sup>rs</sup> Grundy</i>, personnage représentatif de
-tous les préjugés, de toutes les convenances,
-il faut avouer que c'est un beau
-progrès, et ce progrès est réfléchi. Ces deux
-cent quatre-vingts femmes, qui en somme
-sont une élite, ont pour toujours répudié
-le rôle d'holocauste que la société<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span>
-octroie depuis des siècles si généreusement
-à leur sexe, et ayant connu le bienfait
-de s'appartenir, elles sont avides
-de procurer l'affranchissement de leurs
-sœurs pauvres et opprimées. L'apostolat
-est naturel au caractère anglais et convient
-très bien à l'aplomb qu'ont généralement
-les femmes de cette race. Pour la plupart
-(les catholiques étant en minorité) elles
-ont eu, dès leur enfance, l'habitude de la
-discussion religieuse et du prosélytisme
-individuel, celle aussi de se former une
-opinion, et un point d'appui <i>absolu</i> leur a
-fait défaut à toutes. La véritable puissance
-occulte en Angleterre a été pendant longtemps
-et surtout pendant ce siècle-ci, l'hypocrisie
-officielle; on la respectait, comme
-en pays vraiment catholique on respecte<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span>
-l'Église.&mdash;Aujourd'hui on se tient dans
-la lumière, chacun pense et agit suivant
-son inspiration. Dire que cet état de
-choses ne produit pas d'extraordinaires
-confusions serait contraire à la vérité,
-mais pourtant au milieu de ce chaos
-d'œuvres multiples surgies d'imaginations
-exaltées, il en est une qui est l'œuvre
-maîtresse, celle à laquelle un nombre
-considérable de grandes dames consacrent
-leur temps, leur fortune et leur influence
-c'est celle de la <i>Tempérance</i>, et elle est
-vitale. On ne pourra jamais exagérer les
-ravages de l'ivrognerie en Angleterre, ni
-ses conséquences parmi les femmes de la
-classe pauvre, non seulement par le fait
-qu'elles s'y adonnent et y perdent tout
-sentiment humain, mais par les abominables<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span>
-traitements qu'elle leur procure
-de la part des hommes, maris ou amants,
-les violences auxquelles toutes ces malheureuses
-sont soumises sont atroces, la
-fréquence des visages tuméfiés est effrayante,
-et aussi longtemps qu'il en sera
-ainsi, tous les autres efforts seront vains.&mdash;Ce
-n'est donc pas uniquement pour
-se reposer, lire et fumer que les membres
-des clubs de femmes se réunissent; toutes
-les misères de la vie des femmes sont
-librement discutées, et pour la première
-fois les personnes intéressées ont voix à
-la question.&mdash;Il est très évident que si
-toutes les femmes étaient mariées, tous
-les mariages fortunés, le club féminin
-serait un non-sens, mais, étant données
-les ordinaires conditions de l'existence<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span>
-humaine, il remplit une lacune, et pour
-un grand nombre de femmes de cœur et
-d'intelligence, il supplée à un besoin véritable.
-Dans les pays catholiques&mdash;car il
-faut toujours en revenir là, pour bien comprendre
-les mœurs anglaises,&mdash;l'Église
-avec la multiplicité de ses œuvres, avec
-ses couvents qui répondent aux aspirations
-les plus diverses, offre un débouché aux
-natures que les lois moyennes de la vie
-ne satisfont pas. En pays protestant, des
-voies particulières sont cherchées par ces
-natures d'exception, et il en résulte de
-biens singuliers mélanges de philanthropie
-et de mondanité.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Certes, le type de la femme militante
-et masculine n'est pas sympathique, il ne<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span>
-s'ensuit pas qu'il ne soit pas respectable.</p>
-
-<p>La présidente et fondatrice du <i>Pioneer
-Club</i> incarne tout à fait ce type; elle est
-riche, elle est mariée, et sa vie est un
-mouvement perpétuel. Comme en Angleterre
-changer de nom est une formalité
-sans conséquence, elle a commencé, en
-héritant de son père, par reprendre le
-sien propre, qui est fort ancien, elle a
-ensuite fermé tous les cabarets situés sur
-ses propriétés, et les a remplacés par des
-cafés de tempérance: orateur, elle parle
-continuellement et à ses tenanciers et en
-public; dans la vie privée, elle joue la
-comédie avec passion; elle est en outre
-musicienne, collectionneuse de curiosités,
-enfin son existence est multiple. Très
-populaire, très influente, elle est toute<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span>
-désignée pour être une des premières
-femmes qui siégera au Parlement et,
-soyez-en sûr, elle ne doute pas d'y prendre
-part un jour: tout cela est souligné
-par un habillement et une coiffure qui
-donnent à son portrait en buste l'exacte
-apparence d'un homme,&mdash;et, on a beau
-dire, ceci est déplaisant.</p>
-
-<p>J'insiste sur l'importance de ces clubs
-de femmes, car je suis absolument persuadé
-qu'ils auront une influence énorme
-sur la formation de la société de l'avenir
-et qu'avec la lassitude presque générale
-de servage familial et domestique, les
-difficultés toujours croissantes de la vie
-matérielle, en même temps que le développement
-de besoins factices, ils sont
-appelés à jouer un rôle très considérable.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span></p>
-
-<p>Ce <i>Pioneer Club</i> est présentement dans
-une maison tranquille, à deux pas de
-Bond street; toutes les pièces sont claires
-et décorées avec le goût délicat qui prévaut
-actuellement en Angleterre: le principal
-salon a des murs jaune pâle et
-porte une frise de grosses fleurs d'iris.
-Tout le panneau du milieu est occupé
-par un tableau bien caractéristique. Dans
-une espèce de mer de feu s'abîme, les
-yeux clos, une femme couchée, au-dessus
-d'elle, s'élevant du mouvement de la
-Liberté sur la colonne du 29 juillet, une
-autre femme l'étoile au front surgit. Au
-premier abord cette composition énigmatique
-étonne; en voici la glose. La femme
-qui disparaît, c'est la femme du passé,
-l'autre c'est la femme de l'avenir! Il faut<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span>
-ajouter que l'une et l'autre sont dans le
-costume de notre première mère!</p>
-
-<p>Les aspirations supérieures qui occupent
-l'esprit de certains membres du
-cercle ne les rendent évidemment nullement
-indifférentes aux choses extérieures.
-Au premier étage se trouvent deux salons,
-le vestiaire et le fumoir: celui-ci a été
-dissimulé avec soin, car, sur ce point, le
-courage moral manque encore un peu,
-pourtant cela n'a pas empêché de l'installer
-avec les divans bas les plus voluptueux
-et les vastes coussins les plus moelleux:
-mais à cette fausse honte, à propos
-de ce fumoir, on retrouve bien l'Anglaise.
-Au second étage, on trouve <i>la Chambre
-du silence</i>, où les membres peuvent aller
-lire et travailler; une inscription au-dessous<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span>
-de la glace rappelle que le silence
-est d'or; du reste, les devises sont en
-grand honneur dans cette maison; celle
-de la salle à manger m'a paru bien singulière:
-«Aime-toi en dernier.» On ne
-dira pas qu'on pousse à la consommation;
-enfin même saint Augustin a été mis à
-contribution et exhorte les membres du
-Club à avoir «dans les grandes choses
-l'unité, dans les petites la liberté, et dans
-toutes choses la charité».</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Voilà qui est bien, et les <i>Pioneers</i> ne
-se tromperont pas beaucoup si elles pratiquent
-tous ces excellents conseils, qu'une
-sage prévision leur remet sans cesse devant
-les yeux. Pour être indépendantes, ces
-dames n'ont pas répudié la société du<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span>
-sexe fort, et le mardi les hommes peuvent
-être invités de même que, dans un
-grand nombre de clubs d'hommes, on
-a le droit maintenant, à certains jours,
-de faire cette même politesse aux femmes;
-enfin il existe un club mixte (l'Albermale).
-Les sujets les plus divers sont à
-l'ordre du jour au club des Pioneers;
-une salle est réservée pour les conférences,
-et des coteries à noms variés s'y succèdent;
-on parle beaucoup, et il y a là une
-soupape qui, au fond, est sans inconvénient,
-tandis que se sentir rattachées à un
-groupe est, pour nombre d'isolées, un
-bienfait inappréciable. Aujourd'hui, en
-Angleterre, les femmes s'occupent hardiment
-des questions qui les regardent, et
-se sont avisées par exemple, que, sur le<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span>
-mariage et la prostitution, elles en avaient
-peut-être autant à dire que les hommes;
-même pour certaine d'entre elles, les deux
-sont synonymes, et, à l'heure qu'il est,
-une romancière, dont les œuvres sont
-lues et commentées avec passion, aborde
-hardiment ces sujets sous leurs aspects
-les plus réalistes; elle est, au fond, la
-voix qui a crié tout haut ce que des milliers
-de femmes ont pensé sur la révoltante
-inégalité du mariage, non seulement
-au point de vue abstrait de la soumission
-et de l'obéissance morale, mais au point
-de vue matériel, en livrant, sans la moindre
-hésitation, la pureté au vice. <i>Madame
-Sarah Grand</i> a osé dire qu'il y avait à ce
-sujet une cécité morale chez l'homme et
-chez la société en général; elle l'a dit<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span>
-avec les longueurs et les répétitions qui
-plaisent au public anglais; elle l'a dit
-avec exagération, mais néanmoins, c'est
-une vérité qu'elle a proclamée, et les
-honteuses servitudes physiques qui peuvent
-être imposées à la plus chaste des
-vierges dès qu'elle est épouse ont été, par
-cette courageuse femme, dénoncées pour
-ce qu'elles sont: des abominations.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Il se fait un grand réveil dans le cœur
-de la femme anglaise, et il y surgit une
-pitié toute nouvelle; je ne suis pas tout
-à fait sûr qu'il n'y ait pas quelque chose
-de morbide dans ce besoin de s'occuper
-de plaies sociales, et surtout de le faire
-aussi bruyamment, mais en même temps
-nul ne peut contester l'urgence à apporter<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span>
-des remèdes au désastreux état de dégradation
-où naissent, vivent et meurent
-tant de femmes; la pensée de leurs souffrances
-trouble celles qui ne souffrent
-pas, et les bonnes volontés se lèvent de
-tous côtés.</p>
-
-<p>Les femmes ont voulu tout voir et connaître;
-elles se font journalistes, et en
-cette qualité ne reculent devant aucune
-épreuve. En voici une qui a vingt-quatre
-ans, avenante de visage, elle est veuve et
-fait partie de l'état-major de l'une des
-feuilles les mieux informées de Londres;
-on lui demande d'écrire un article sur les
-femmes qui vendent des fleurs sur la voie
-publique. Qu'est-ce qu'elle fait? elle revêt
-leur costume, et se tient deux jours durant,
-un évent devant elle, au coin de Piccadilly,<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span>
-offrant des bouquets, et ne reculant
-devant aucun colloque&mdash;puis, suffisamment
-édifiée, elle compose son article, et
-reçoit les chaleureuses félicitations de son
-directeur; et des épreuves de ce genre,
-elle les a multipliées: elle a couché au
-Work-House, elle ne se dérobe devant
-rien, car elle s'est passionnée pour sa
-besogne; chez elle, comme chez la femme
-écrivain que je citais, comme chez les
-femmes qui haranguent en public, la
-modestie féminine a totalement disparu
-et ce n'est pas de l'impudeur, c'est plutôt,
-il me semble, comme un endurcissement
-d'épiderme; elles ne perçoivent plus les
-sensations qui auraient révolté des créatures
-plus délicates; le <i>but</i> est devenu la
-grande chose, et si on attrape un peu de<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span>
-boue pour l'atteindre, il n'y a qu'à se
-laver en arrivant; la timidité et l'enfantillage
-ont perdu tous leurs droits séculaires;
-on marche rapidement à un état
-social où la femme ne se trouvera plus
-tenue de rendre compte de sa vie privée
-à qui que ce soit, et revendiquera sur
-ce point la liberté dont jouissent les
-hommes. En fait, les réputations se ménagent
-surtout en vue du mariage; dès
-que le mariage devient indifférent, il ne
-reste plus que le souci de la réalité, dont
-la connaissance suffit aux sincères, et
-rien du tout pour les autres.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Voici par exemple deux familles composées
-de femmes qui donneront un
-échantillon de la façon dont s'entend la<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span>
-vie aujourd'hui. Dans la première, la
-mère est veuve d'un professeur à Cambridge,
-c'est-à-dire tout ce qu'il y a de
-plus honorable; elle a quatre filles dont
-l'aînée a trente ans, toutes cinq possèdent
-l'indépendance matérielle; la mère, déjà
-âgée, a des opinions politiques très avancées
-et parle continuellement dans les
-réunions publiques, elle vit seule; la fille
-aînée, qui est journaliste, habite un appartement
-de garçon et possède toute l'indépendance
-d'un jeune célibataire, elle est
-intelligente, heureuse et irréprochable; la
-seconde s'est donnée aux hautes études et
-professe l'histoire à Girton; la troisième,
-a fondé une entreprise agricole afin de
-voir s'il ne serait pas possible de faire
-gagner la vie aux femmes comme <i>jardinières</i>,<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span>
-et déjà cette idée a grand succès
-et paraît très pratique à l'application; la
-quatrième enfin est sculpteur; chacune
-vit chez soi pour soi et, il faut lâcher le
-mot, en parfaite égoïste, mais c'est la note.</p>
-
-<p>Une autre famille, riche aussi et du
-plus respectable milieu compte quatre
-femmes: la mère, qui garde le foyer
-selon les humbles et modestes traditions
-d'autrefois; l'aînée des filles est <i>matron</i>
-(supérieure) dans un hôpital, la seconde
-consacre son temps et son argent aux
-œuvres de miséricorde, et la troisième,
-jolie, gaie, charmante, va avec une hardiesse
-sainte, toute seule dans les plus bas
-quartiers de Londres, afin de s'occuper
-des enfants des écoles; et le <i>soir</i>, l'hiver,
-cette fille de vingt-six ans, qui est charmante,<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span>
-je le répète, descend dans les
-rues où l'on peut tout craindre, et les
-traverse sans peur, pour aider à donner
-aux plus déshérités des déshérités des
-<i>soirées heureuses</i>, car c'est une œuvre, aller
-amuser, occuper, tous ces petits dont la
-vie n'est qu'une lutte douloureuse.</p>
-
-<p>Eh bien, il y a dans ces mœurs quelque
-chose d'anormal et cette façon purement
-personnelle de vivre est fausse en son
-principe; cet éparpillement de tant de
-forces et de volontés détruisant la famille
-demeure mauvais, et je crois, pour ma
-part, que ces sept femmes, toutes évidemment
-de trempe morale supérieure,
-seraient plus utiles, même socialement,
-en fondant une famille, en transmettant
-leur courage et leur énergie, en fortifiant<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span>
-un cœur d'homme, qu'en mettant ainsi
-seules la main à la charrue. Mais, pour le
-moment, il n'y a pas à réagir contre ce
-mouvement, l'impulsion est donnée et
-paraît irrésistible. L'obscurcissement de
-la notion de devoir, ou plutôt la transposition
-de cette notion, produit chez les
-natures faibles des résultats singuliers;
-les femmes, pour gagner leur vie, adoptent
-les plus surprenants métiers; ainsi il
-existe parmi les dames (<i>ladies</i>) des <i>détectives</i>
-féminins; par exemple, une veuve
-ornée d'un nom connu et authentique
-voyagera sur le continent, et se trouvera
-par hasard suivre les pas de quelque
-couple en rupture de ban: elle les épie
-tout simplement pour le compte d'une
-agence, et son témoignage sera accablant<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span>
-devant la cour du divorce et je suis presque
-convaincu que celle qui exerce ce
-métier n'en a pas honte, toute espèce de
-réticence sur le sujet de gagner sa vie
-étant passée de mode.</p>
-
-<p>Voici un fait dont je garantis l'authenticité
-et qui donnera la note de l'esprit
-qui règne actuellement dans la société
-anglaise. Une dame distinguée s'est faite
-<i>modiste</i>, cette circonstance devient très
-ordinaire; une des princesses fille de la
-reine va chez elle, essaye un chapeau
-d'abord, l'embrasse ensuite en amie, et
-lui demande pourquoi elle ne vient plus
-aux «Drawing rooms». L'autre s'excuse de
-la profession qu'elle a adoptée. «&mdash;Pas du
-tout, répond la princesse, maman aime
-beaucoup les personnes comme ça.» Et<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span>
-elle ira, et elle réalisera le lendemain de
-forts bénéfices sur ses dernières nouveautés,
-surtout si elle a la prévoyance
-de fermer au moment voulu «pour cause
-de «Drawing rooms».</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>L'Anglaise contemporaine ne ressemble
-en rien à ce type convenu et accepté
-cependant, de la femme dont l'existence
-s'écoule dans le mystère du <i>home</i>; elle
-est au contraire, par excellence, la femme
-du dehors; beaucoup plus, infiniment
-plus que la Française, dont en Angleterre
-l'infériorité sous ce rapport particulier
-est un article de foi! Voyez Londres, le
-<i>matin</i> n'y existe pas: le matin, avec ses
-heures sacrées pour le plus grand nombre
-de Parisiennes; combien peu quittent<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span>
-jamais leur intérieur à ce moment de la
-journée, et celles qui le font y mettent
-une nuance; d'un consentement général,
-ces heures-là sont celles de l'incognito
-mondain; la vie factice pour la majorité
-des femmes n'a pas encore commencé;
-il y a une halte consentie et voulue entre
-hier et aujourd'hui. A Londres, au contraire,
-dès dix heures et demie la vie
-bat son plein, les voitures de maître
-remplissent Bond street et Regent Street,
-les valets de pied sont à leur poste, les
-femmes harnachées comme elles le seront
-à quatre heures; les rues pleines de piétons,
-hommes et femmes de la classe
-moyenne; celles qui en France ne songeraient
-pas à flâner à pareille heure sont
-à bayer devant les immenses étalages qui<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span>
-donnent l'impression d'une liquidation
-perpétuelle; tout ce monde est dehors
-pour un temps indéterminé. Il y a chez
-nous, surtout chez la femme, une sorte
-de probité morale à manger à certaines
-heures et à y manger certaines choses;
-on ne peut en donner aucune raison
-sérieusement valable, néanmoins j'imagine
-que ce détail si insignifiant en lui-même
-a sa valeur et son importance. Il
-existe pour l'honnête femme comme une
-pudeur à prendre ses repas <i>chez elle</i> et à
-heures réglées; l'Anglaise ne connaît rien
-de tel, et elle se nourrit de la façon la
-plus incohérente. Tous les pâtissiers-restaurants,
-toutes les crémeries (<i>dairies</i>),
-qui sont une spécialité londonienne, sont
-bondés de midi à deux heures. On en<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span>
-arrive à se demander si personne mange
-jamais chez soi, et il est drôle d'observer
-ce que tous ces gens graves mangent.</p>
-
-<p>La manie du recherché et du maniéré
-éclate même là; des choses ordinaires
-sont triturées de façon à avoir un nom
-sonore et une apparence distinguée: ce
-sont des petits pâtés, ce sont des rissolés,
-ce sont des glaces! Quelle est la bourgeoise
-qui songerait à midi à se nourrir
-d'une glace? Ici vous voyez une jeune
-personne posée, une travailleuse évidemment,
-entrer boire son verre de lait et
-prendre une glace.&mdash;C'est peut-être
-absurde mais il me semble que cette facilité
-à manger hors de chez soi et au
-hasard du caprice est un signe de relâchement
-moral et très contraire au génie<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span>
-même de la femme, qui est de son élément
-naturel casanier et conservateur. Cette
-manie féminine a créé à Londres des restaurants
-ad hoc et surtout des «Tea rooms»
-bien typiques; il y en a deux dans Bond
-Street qui sont assurément des modèles
-du genre et de cette <i>confusion</i> des choses
-qui domine présentement dans l'esprit
-anglais.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>L'une de ces «Tea rooms» est au premier
-étage et se compose de deux pièces
-décorées avec un goût parfait (il faut
-savoir que la propriétaire est une <i>artiste</i>
-dont les toiles sont exposées aux murs).
-Ces murs sont peints d'un jaune orangé
-très doux, avec une grosse frise de fleurs
-de convention, sur les vitres des fenêtres<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span>
-sont tendus des rideaux de soie molle de
-même nuance, il entre un jour coloré,
-une fine natte d'un blond ardent s'étend
-sous les pieds, çà et là sont posés des
-vases de couleurs pâles d'où s'élancent
-de grandes fleurs délicates à longues tiges,
-des pans de broderies d'art alternent avec
-les tableaux ou font portières, un balustre
-de bois découpé surmonté d'arceaux légers
-forme un recoin charmant et presque
-mystérieux. Au milieu de tout cela sont
-posées les plus mignonnes petites tables
-couvertes d'un linge de fantaisie en harmonie
-avec le reste; de jolis sièges cannés
-avec de gros coussins de soie invitent au
-repos et à la lecture des journaux féminins
-qui sont partout. Dans un coin, un
-vieux bureau drapé d'un pan de broderie<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span>
-sert de comptoir. La seconde pièce est
-d'une tonalité gris vert avec les mêmes
-raffinements, les mêmes spécimens de broderies
-dont il y a un dépôt pour la vente.
-Il règne un silence quasi religieux; le
-service est fait par des espèces de bergères
-habillées de mauve pâle avec des
-guimpes blanches plissées, des cheveux
-d'or et un air de candeur; entre temps,
-elles brodent sur des tissus fins, avec des
-soies couleur d'arc-en-ciel. C'est autre
-chose que le légendaire reprisage de torchons,
-classique chez nos meilleurs pâtissiers.
-L'autre «Tea room» est située dans
-une boutique que des rideaux de soie vert
-mourant séparent de la rue, et, comme
-on entre de côté, la «privacy» est complète.
-C'est le même ordre de décoration,<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span>
-il y a aussi des tableaux, aussi des broderies,
-aussi des fleurs, mais, raffinement
-particulier, par séries, et selon la saison;
-sur toutes les tables sont de grands éventails
-chinois, et un petit salon du fond
-évoque dans mon esprit l'idée d'une maison
-de thé japonaise; toutes ces choses
-sont claires, froides et voluptueuses. Ici
-la divinité qui sert le thé est habillée
-par-dessus sa robe d'un immense tablier
-de mousseline blanche, dont l'empiècement,
-les longues manches et la ceinture
-flottante donnent l'impression d'une vraie
-robe; les cheveux sont franchement roux.
-Elle vous apporte avec un air dédaigneux
-et grave le petit plateau délicatement
-préparé, puis se rejette sur un fauteuil
-d'osier pour reprendre la lecture de son<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span>
-magazine avec le mépris d'un pur esprit
-pour les matérialités de l'existence. Du
-reste, ni dans l'une ni dans l'autre de
-ces «Tea rooms» le côté nourriture n'apparaît,
-il reste pudiquement à la cantonade,
-de délicats menus sont la seule
-suggestion à la gourmandise. Tout cela
-est très élégant et charmant, je le veux
-bien; mais nonobstant je ne crois pas
-que ces choses soient d'une bonne influence
-ou un signe de santé morale chez
-la femme, tout cela est factice et répond
-à des besoins factices. Comment il peut
-y avoir un côté rémunérateur à ces entreprises,
-demeure un problème pour moi?
-La consommation matérielle de nourriture
-paraît s'accomplir avec une sorte de mystère,
-comme une chose à peine tolérée!<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span>
-Cette attitude de réserve spéciale se
-retrouve dans tous les endroits où les
-femmes débitent la nourriture. Ainsi j'ai
-vu dans une «Dairy<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>» de Holborn, très
-fréquentée par les hommes de loi, cette
-même attitude pimbêche chez des petites
-servantes en robe noire, bonnet blanc et
-tablier à bavettes; elles ont toutes des
-têtes de repas de funérailles (on a envie
-de les pincer pour les faire crier). Chez
-les <i>pastry cook</i>, vieux jeu (où la décoration
-des murs est d'un goût ignoble par exemple),
-des jeunes personnes en laine sombre
-et nu-tête planent aussi avec des airs de
-femmes incomprises; la bonne et honnête
-<i>simplicité</i> leur fait également défaut, et
-ce manque absolu de simplicité est vraiment<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span>
-leur trait marquant. Mais aussi
-comment peut-on être naturelle et être
-<i>une dame</i>, <i>une artiste</i> et <i>une marchande</i> tout
-à la fois! Que peuvent être dans la vie
-ordinaire, privées celles-là de leurs robes
-mauves, ces autres de leur vêture d'innocence,
-ces demoiselles qui portent des plateaux
-avec condescendance? elles doivent
-être ce que les petites filles expriment
-par un mot énergique: <i>des chipies</i>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Crémerie.</p></div>
-
-<p>Le besoin de s'affranchir dans la plus
-grande mesure possible des soucis matériels
-a produit des combinaisons réunissant,
-il faut l'avouer, d'incontestables et
-extraordinaires avantages: tels sont les
-béguinages laïques dont il y a à Londres
-deux ou trois spécimens. Dans un bon
-quartier on a bâti un grand immeuble<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span>
-de briques rouges; toutes les boiseries des
-fenêtres sont peintes en vert, comme la
-porte à laquelle on accède par quelques
-marches bien blanches. L'aspect est chaud
-et gai, et le souci de l'agrément des yeux
-a été consulté, comme pour tout maintenant;
-un large vestibule mène à un
-magnifique escalier de pierre; à chaque
-étage sont des appartements de deux, trois
-ou quatre pièces combinés diversement
-et avec une extrême commodité, parfaitement
-clos, ayant à chaque porte leur
-boîte à lettres où le <i>facteur</i> lui-même
-dépose la correspondance; ces petits
-appartements se louent vides trois, quatre
-ou cinq livres par mois. Il faut naturellement
-prouver sa parfaite honorabilité
-pour être acceptée comme locataire, mais<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span>
-ce point une fois admis, le problème de
-la vie aisée et bon marché est résolu;
-on a une indépendance supérieure à celle
-des habitants d'une maison à Paris, car
-bien qu'il y ait un concierge, avec lequel
-une sonnerie électrique vous met en
-communication jour et nuit, chaque habitante
-possède une clef de la rue. Les
-repas se prennent dans une salle à manger
-commune, et on peut dîner pour un
-shilling, si l'on veut; tous les prix soigneusement
-établis sont d'une modération
-extraordinaire. Une salle à manger
-particulière est à la disposition des locataires
-qui peuvent y recevoir et traiter
-leurs <i>amis</i>. Des femmes de ménage <i>respectables</i>
-sont procurées par la direction.
-Tout a été prévu, et certes on ne peut<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span>
-coter trop haut les bienfaits d'arrangements
-semblables. L'entreprise est absolument
-rémunératrice puisqu'elle donne
-cinq pour cent du capital. Le repos, la
-liberté d'esprit qu'elle procure à des
-femmes isolées explique son grand succès,
-c'est du bon communisme et de la seule
-sorte peut-être qui puisse s'étendre et
-s'établir. Ici, où les femmes se marient
-sans dot, où la prévoyance est moindre,
-il y en a un bien plus grand nombre qui,
-nées de parents très aisés ou devenues
-veuves, se trouvent réduites à des revenus
-illusoires s'il s'agit de maintenir quelque
-décor extérieur. La classe qui autrefois
-aurait été s'enterrer dans la tranquillité
-végétative d'un petit village perdu trouve
-en somme un meilleur compte, avec les<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span>
-tramways, les <i>stores</i> (sociétés coopératives)
-à vivre dans un grand centre; le désir
-aussi d'avoir une <i>carrière</i> les y porte. Une
-femme, que son expérience et sa position
-mettent en rapport avec la classe de
-jeunes filles dont il est ici question, me
-dit qu'il en vient à tout moment la consulter
-sur le choix d'une carrière, car
-l'opportunité n'est plus discutée; aussi il
-en surgit tous les jours de nouvelles, et
-les journaux féminins sont pleins d'interrogations
-saugrenues et touchantes, sur
-la possibilité de gagner sa vie en faisant
-telle ou telle chose. Une sorte d'impatience
-du joug est partout, la femme résolument
-se dégage des solidarités, développe son
-propre égoïsme et coupe de plus en plus
-les amarres qui la retenaient à poste fixe;<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span>
-tout cela ne peut se faire qu'au détriment
-des sentiments profonds, de ces sentiments
-qui n'ont d'autre racine que
-l'honneur familial entendu d'une certaine
-façon; le sentiment qui, par exemple,
-fait payer par un père les dettes de son
-fils, ou par un fils celles de son père. Je
-ne crois pas que l'affranchissement moral
-de beaucoup de femmes puisse être un
-bien pour la société en général; et le
-chemin parcouru en peu d'années est
-déjà tellement prodigieux qu'il fait peur
-pour l'avenir.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="VIII" id="VIII">VIII</a></h2>
-
-<h2>CHIMÈRES</h2>
-
-
-<p>Ne suffit-il pas, pour être heureux,
-d'avoir une chimère? L'artiste qui, l'an
-dernier, nous a représenté des êtres d'âge
-et d'états divers courant hâtivement au
-milieu de la poussière et sous le ciel brûlant
-vers l'objet de leur chimère, nous a,
-en somme, donné l'image de gens à envier;
-oui, à envier, puisqu'ils ont un
-but, et sont soutenus par un rêve. Quel
-qu'il soit, cela est assez pour remplir la
-vie, et l'Angleterre est peut-être le pays<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span>
-du monde où chacun chérit le plus à
-l'aise une chimère quelconque; nulle part
-on ne se soucie moins de ressembler à
-son voisin et d'adopter sa manière de
-voir; depuis la doctrine religieuse jusqu'à
-l'originalité en matière de vêtements il
-est permis et loisible d'avoir des opinions
-absolument indépendantes et personnelles,
-et de façonner sa vie sur ces idées, cela
-non seulement pour les hommes, mais
-pour les femmes, même pour les jeunes
-filles; presque pour les enfants; on ose,
-ce qui est un réel bonheur dans l'existence,
-car la plupart des malentendus, et
-partant des chagrins de la vie, viennent
-de ce qu'à une heure décisive la volonté
-d'oser a fait défaut; oser écouter ses inclinations,
-ses goûts, ses désirs, et ne pas<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span>
-regarder comme une sorte de crime contre
-nature la possession de sentiments qui ne
-sont pas exactement ceux de notre entourage
-le plus immédiat et le plus cher.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>En Angleterre, garçons et filles sont
-encouragés à se chercher une voie et à la
-suivre. L'extrême assurance, qui est le
-fond même du caractère féminin en Angleterre,
-tel que les mœurs l'ont fait, aide
-beaucoup à cette sorte d'éclosion, tout le
-monde se cherche un goût, une spécialité,
-et croyant l'avoir découvert s'y adonne
-avec passion, sans souci du qu'en dira-t-on;
-il faut bien l'avouer, cela produit
-de singulières et baroques vocations, quelques-unes
-élevées et d'une nature toute
-spirituelle, d'autres absolument terre à<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span>
-terre; mais les unes comme les autres,
-très contraires à nos idées de réserve et
-de pudeur féminine; la pudeur est du
-reste, en Angleterre, une chose plus <i>matérielle</i>,
-et ne s'étend pas à cet ordre d'idées
-abstraites qui l'entourent et la renforcent
-chez nous; la pudeur absolue de la vierge
-ignorante est chose presque inconnue, et
-prend de très bonne heure un autre caractère,
-élevé aussi, mais infiniment moins
-poétique et moins chaste.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>L'aplomb de l'Anglaise est prodigieux,
-et atteint presque à la grandeur dans sa
-tranquillité d'inconscience. Cela se rattache
-évidemment à des causes profondes,
-car il ne paraît pas que la situation
-sociale y soit pour rien. Les Anglaises,<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span>
-en général, sont donc par un côté de
-leur nature parfaitement préparées à un
-développement exagéré du sentiment
-d'indépendance personnelle.</p>
-
-<p>Chez les classes aisées, je crois que l'allure
-garçonnière donnée à la première
-éducation est pour beaucoup dans cette
-assurance; une sorte de hardiesse masculine
-est naturelle à qui a été habituée aux
-exercices demandant une certaine intrépidité
-physique, tandis que la modestie
-des gestes et des attitudes amène la réserve
-morale; j'ai sous les yeux une vieille
-lithographie représentant une jeune fille
-debout devant une fenêtre ouverte: <i>Our future
-queen</i>, notre future reine, dit le texte
-imprimé; c'est S. M. la reine impératrice,
-il y a cinquante-six ou cinquante-sept<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span>
-ans; elle est vêtue à la mode d'alors,
-d'une robe de mousseline à taille courte,
-coiffée de bandeaux courts légèrement
-soulevés, et d'un haut chignon natté qui
-s'élève en forme de diadème sur le sommet
-de la tête; de sa main dégantée elle
-tient une rose; les tours de Windsor se
-distinguent dans le lointain... Rien de plus
-pur, de plus véritablement virginal que
-cette jeune princesse; le port de tête,
-l'attitude noblement réservée, un je ne sais
-quoi d'impalpable qui semble l'envelopper
-dit une nature éminemment et délicatement
-féminine. Elle paraît comme l'incarnation
-de toute une génération, une
-des plus nobles assurément qu'ait vues
-l'Angleterre: ces femmes-là avaient reçu
-une empreinte tellement différente, que<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span>
-leurs petites-filles, même par le type physique,
-se sont écartées d'elles à un point
-presque incroyable.</p>
-
-<p>Y a-t-il rien de moins féminin qu'une
-jeune fille à cheval dans l'accoutrement
-adopté actuellement: chemise d'homme
-sur laquelle s'ouvre une espèce de paletot
-sac informe, jupe courte laissant voir le
-pied botté, la jambe droite relevée à
-une hauteur extraordinaire, le buste
-ballant, la tête en l'air! C'est <i>moralement</i>
-d'une impudeur extrême, et j'ose ajouter
-que c'est fort laid. Ce n'était pas si
-bête que de vouloir les femmes craintives,
-et je crois qu'à les rendre téméraires
-l'homme a joué gros jeu; d'autant
-que je ne sache pas que le courage nécessaire
-ait jamais manqué à la femme la<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span>
-plus timide lorsque ses croyances ou ses
-affections ont été en jeu; le courage qui
-dérive du tempérament est une chose
-très suspecte et aléatoire, en somme; il
-n'y a qu'un seul vrai courage pour l'être
-faible, c'est celui qui tient aux <i>principes</i>,
-et une femme sera plus aguerrie pour
-tous les dangers imaginables si ces principes
-supérieurs sont indéracinables de
-son âme, que par toutes les parties de
-tennis et de golf.</p>
-
-<p>L'Anglaise a si prodigieusement changé
-depuis un quart de siècle, qu'il faut faire
-effort pour se rappeler que son trait caractéristique
-a été la <i>féminité</i>. Nul pays
-où cette qualité fut plus appréciée, la
-langue même l'exprimait par un mot très
-doux et très usuel: <i>womanly</i> (féminin, si<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span>
-vous voulez, mais plutôt femme), on avait
-horreur pour la femme de tout ce qui
-n'était pas «womanly»; elles ont conservé
-encore le verbe atténué qui était
-jugé indispensable à leur sexe; mais pour
-le reste, elles sont totalement transformées,
-et, de jour en jour, elles perdent
-leur sexe de plus en plus. Sans aucune
-exagération, il y en a qui ont l'air absolument
-de jeunes hommes; sans rien de
-mauvais ni de suspect à cette allure qui
-est simplement celles de femmes qui ont
-été honnêtement élevées en garçons. Extérieurement,
-le charme de l'Anglaise s'est
-infiniment amoindri; il y en a beaucoup
-moins de jolies, c'est un fait d'observation:
-les silhouettes sont toutes d'une dureté
-extraordinaire, et elles sont, pour la<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span>
-plupart, efflanquées comme des lévriers;
-du reste, elles accentuent cette absence
-de formes; et évidemment à leur gré elles
-ne se trouvent jamais assez minces et assez
-plates, les corsets vus en montre sont prodigieux...
-et pourtant cela n'a pas toujours
-été ainsi.</p>
-
-<p>Regardez les portraits de Lawrence,
-ceux de Reynolds et de Gainsborough, ceux
-de Lely sous la Restauration, les Anglaises
-de ces différentes époques n'étaient
-nullement dépourvues des séductions d'un
-embonpoint bien placé: elles avaient de
-la gorge comme toutes les filles d'Ève y
-sont tenues, et la laissaient voir ou deviner.
-Aujourd'hui, sauf toujours quelques
-exceptions, elles en sont totalement privées,
-et vous pouvez, pendant huit jours,<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span>
-vous tenir au parc pendant des heures
-sans voir autre chose que des bustes dont
-l'ascétisme est absolument affligeant. Pour
-moi, j'avais une foi médiocre dans les
-théories de Darwin, mais l'observation de
-l'Anglaise contemporaine m'a convaincu:
-la race s'est modifiée selon les besoins
-nouveaux, et la femme sèche comme un
-brin d'herbe est admirablement outillée
-pour la lutte de la vie, et chose vraiment
-singulière, tandis que l'Anglaise des classes
-supérieures a pris de plus les allures
-d'un animal entraîné, dans la plus basse
-classe des femmes, dans celle qui vend
-des fleurs sur les terre-pleins de Regent
-et d'Oxford Street, qu'on rencontre dans
-Holborn et dans Fleet Street, l'être féminin
-a conservé une rondeur de formes,<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span>
-une disposition à un épanouissement plantureux
-qui présente un extraordinaire
-contraste. J'ai observé avec attention ces
-créatures, presque aucune n'est anguleuse,
-beaucoup sont fortes, avec des bustes de
-nourrice; et avec leurs cheveux en touffes
-sur les joues, leurs longues boucles d'oreilles,
-elles ont un type qui diffère absolument
-de celui de la race; en même temps,
-dans leur répugnante abjection, elles sont
-cependant infiniment plus femmes&mdash;ni
-les exercices physiques, ni l'entraînement
-moral n'est venu altérer le type primitif.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Dans la société anglaise, telle que le
-mariage d'inclination posé en principe
-l'avait faite, la femme restait soumise à
-des hasards qu'aucune prévoyance, qu'aucun<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span>
-mérite personnel ne pouvaient prévenir
-ni diminuer. Un homme d'infiniment
-d'esprit et de l'esprit le plus cosmopolite,
-feu lord Dalling, a défini la situation
-respective de la jeune fille et de l'homme
-en Angleterre par une comparaison ingénieuse
-et juste; il a assimilé leur lutte
-(car c'est une lutte) à celle des gladiateurs
-romains dont l'un était armé d'un
-javelot et l'autre n'avait qu'un simple
-filet pour se défendre.</p>
-
-<p>Il est évident que la conception du
-mariage, ayant pour base unique l'attrait
-sensuel ou tendre d'une heure de jeunesse,
-porte en soi un élément d'infériorité;
-et que le mariage de <i>convenance</i>,&mdash;qui
-en son principe ne signifie nullement
-un mariage d'intérêt sans affection,<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span>
-puisqu'au contraire toutes les convenances
-sociales, morales et physiques
-étant consultées, il devient presque invariablement
-et certainement un mariage
-d'amour,&mdash;se trouve en même temps
-établi sur une base qui en protège
-la dignité et en garantit la stabilité.
-Aussi longtemps que les mœurs anglaises
-ont autorisé le duel, ou que l'opinion
-publique a été assez puissante pour être
-un frein véritable, la jeune fille a été
-dans une certaine limite, protégée contre
-l'homme; mais le duel aboli, le relâchement
-moral universel rendant la réprobation
-sociale une qualité négligeable ou
-plutôt cette réprobation n'existant plus
-qu'à l'état de mythe, la situation de la
-jeune fille en est devenue des plus périlleuses<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span>
-et des plus précaires. Les hommes
-ne se sont pas gênés pour écouter leur
-caprice momentané et faire la cour sans
-aucune intention d'épouser. Les jeunes
-filles, les plus jolies, les meilleures dans
-l'ordre moral, ont été et sont journellement
-soumises à d'humiliants déboires;
-et, en même temps, le mariage que ne
-règle aucun principe familial, dominant
-toutes les autres considérations, devient
-une sorte de loterie, et les plus hardies,
-celles les moins qualifiées pour être des
-épouses chastes et fidèles, ont le plus de
-chance de gagner les gros numéros. Il en
-résulte une situation absolument immorale
-et dont les filles au cœur fier ont
-ressenti l'humiliation. Toutes les excentricités,
-toute cette agitation surprenante<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span>
-de la jeune fille anglaise ne provient que
-de l'excitation forcée que donne la poursuite
-au mari. Si, comme font les plus délicates,
-elles attendent que le mari descende
-des nuages, elles risquent souvent de l'attendre
-toute leur vie, et une multitude
-de jeunes et charmantes créatures voient
-s'écouler leur jeunesse d'une façon stérile,
-uniquement parce qu'un préjugé, qui au
-fond est de date récente, interdit sous prétexte
-de délicatesse l'intervention de parents
-et d'amis. Aussi le moment est venu
-où, fatiguée d'espérer un avenir toujours
-incertain, la femme anglaise s'est dit (sans
-renoncer au mariage) qu'il fallait cependant
-se faire une vie stable, occupée et
-indépendante, dans le cas toujours probable
-où le mari ne viendrait pas.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span></p>
-
-<p>Dans le mariage anglais, qui a conservé
-encore ses caractères intacts, la
-femme est tenue à une sujétion et à une
-obéissance presque passive à son mari;
-mais en retour elle est infiniment protégée
-et le mari lui fait une part très large
-dans sa vie; nulle part aussi l'homme
-n'est plus facilement dominé par l'habitude
-conjugale, et surtout dans la classe
-moyenne, l'habitude du lit commun, la
-fécondité de la femme lui donne un empire
-puissant sur son époux, et moins
-raffinée de sentiments que la femme
-d'une classe plus élevée, elle en profite
-pour dominer ostensiblement; le type de
-<i>M. Caudle</i> dans <i>Punch</i> est une merveille
-du genre, et vrai d'une vérité absolue.
-Aujourd'hui une très nombreuse classe<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span>
-de femmes se sont fait de la vie et du
-bonheur un idéal fort différent; et tout
-porte à croire que de plus en plus ce
-mouvement va se développer.</p>
-
-<p>En même temps que l'amour croissant
-du luxe entraînait les filles de mince valeur
-morale à tout sacrifier pour obtenir
-ce luxe, une foule d'autres, élevées dans
-des presbytères de campagne ou dans des
-milieux de travailleurs intellectuels, cherchaient
-leur voie; et par l'étude, et par
-le labeur de leurs mains se conquéraient
-l'indépendance à laquelle elles aspiraient;
-moins confiantes en une Providence d'un
-ordre inférieur à l'usage des âmes timorées
-qui ne veulent pas envisager l'avenir,
-elles prévoyent la disparition du
-<i>bread-winner</i> (gagneur de pain), le chef<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span>
-de famille, et cherchent le moyen d'assurer
-leur âge mûr contre les détresses de
-la pauvreté <i>comme il faut</i> (<i>genteel-poverty</i>),
-car il y a une expression consacrée pour
-exprimer un état de choses plus fréquent
-dans ce pays que partout ailleurs.</p>
-
-<p>Donc, aujourd'hui, c'est un fait accompli;
-une armée de travailleuses existe
-côte à côte avec celle des travailleurs du
-même âge; dans les compétitions intellectuelles
-elles ont accompli des merveilles,
-égales et souvent supérieures<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>,&mdash;mais
-où cela mènera-t-il efficacement?
-à bien peu, je pense, relativement à l'effort;
-la véritable valeur de la supériorité<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span>
-intellectuelle pour la femme consiste à
-pouvoir la transmettre avec son sang.
-Celles que leur éducation ou leurs capacités
-empêchent d'aspirer aux études supérieures
-ont cherché ailleurs, et un
-nombre extrêmement considérable a
-trouvé un débouché dans la profession
-de garde-malades (<i>nurses</i>). Elles sont
-depuis quelques années une des curiosités
-des rues de Londres, où on les
-rencontre à toute heure, dans leur habillement
-simple et commode qui n'exclut
-pas une certaine coquetterie, et pour
-la plupart elles ont des figures sympathiques;
-ces femmes-là étaient créées
-pour être les épouses dévouées d'hommes
-pauvres et courageux; les patientes mères
-de famille nombreuse; mais les hommes<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span>
-aussi de plus en plus craignent la lutte,
-et commencent à questionner le droit de
-mettre au monde des êtres qu'ils ne sont
-pas sûrs de pouvoir nourrir; alors au
-lieu de rester au foyer domestique occupées
-à faire des ouvrages inutiles, ou
-même leurs robes, une petite armée de
-vaillantes s'est répandue dans les hôpitaux
-pour apprendre à panser les plaies
-et à soigner les vieillards et les enfants.
-Quelques-unes sont affiliées entre elles
-dans des ordres quasi religieux, d'autres
-sont purement laïques; toutes dans une
-mesure voient leur avenir assuré dans
-cette existence de labeur, mais non pas
-de renoncement, car elles apportent à
-leur tâche un singulier mélange d'abnégation
-et de besoin de bien-être; c'est un<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span>
-métier comme un autre, mais qui donne
-la considération et l'indépendance. Une
-fois leur tâche accomplie elles se croient
-le droit de réserver leurs goûts personnels.
-C'est un surprenant spectacle dans une
-société corrompue de voir aller et venir
-avec la plus absolue liberté tant de filles
-jeunes, d'aspect agréable et de bon renom,
-elles ont en général une décision marquée
-dans les mouvements et une clarté
-de regard très attrayante.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Miss Fawcett, admise aux examens de l'Université
-à Cambridge, ne pouvant conquérir un grade,
-mais seulement être <i>placée</i>, le fut au <i>dessus</i> du <i>senior
-Wrangler</i>.</p></div>
-
-<p>Leur costume est à la fois pratique
-et seyant; leur petite capote noire
-ou bleu foncé encadre parfaitement le
-visage, les brides blanches lui donnent
-presque de l'élégance, et le voile de gaze
-épaisse qui pend derrière n'est pas sans
-grâce, leurs robes de coton clair et le<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span>
-tablier blanc qui s'aperçoit sous le manteau
-long d'alpaga conviennent parfaitement
-à leur genre d'occupation. Toutes
-ont l'aisance de femmes qui portent un
-habillement toujours pareil, auquel naturellement
-on ne songe plus. Je prévois
-que d'ici quelques années la <i>nurse</i> sera une
-héroïne favorite dans les romans; naturellement
-comme dans toute chose humaine
-il y a des côtés faibles, et toutes
-les corporations de <i>nurses</i> ne sont pas en
-même considération, il y a de l'ivraie
-et du bon grain, mais le bon grain domine.</p>
-
-<p>A côté d'elles agissent les indépendantes,
-et elles sont nombreuses aussi, il
-n'est pas de question qu'elles n'abordent.</p>
-
-<p>Lorsqu'il a été question de régir la<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span>
-prostitution des femmes mariées, des
-femmes non mariées n'ont pas craint de
-se mettre en évidence, d'organiser des
-meetings, d'écrire des lettres destinées à
-la publicité, là où une honnête femme en
-France se serait abstenue par instinct, ou
-une femme non mariée n'aurait pas rêvé
-d'intervenir, en Angleterre, elles ont tout
-affronté, et dans un ordre d'idées absolument
-honnête assurément, discuté publiquement
-ces honteux et tristes sujets.</p>
-
-<p>Des jeunes filles appartenant à d'honorables
-familles, elles-mêmes irréprochables
-et toutes zélées pour le bien, se découvrent
-de bien particulières vocations;
-l'une d'elles, depuis des années, a celle de
-moraliser les soldats; elle provoque des
-réunions, et elle leur prêche sur <i>toutes<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span>
-sortes de sujets</i>;&mdash;une autre fait une
-œuvre pareille parmi les marins; elle la
-poursuit eux absents, leur écrivant; ces
-lettres, d'abord adressées à quelques-uns
-qu'elle connaissait et encourageait personnellement,
-devinrent bientôt un objet
-d'envie pour ceux qui n'en recevaient
-pas; cédant à des sollicitations touchantes,
-elle écrivit à des inconnus,
-maintenant elle a étendu sa sphère, et ses
-lettres sont une sorte de publication
-aimée et désirée par les matelots. Certes,
-l'œuvre est bonne, et sans nul doute
-produit des fruits excellents; mais le
-côté scabreux, le côté hardi subsiste
-néanmoins, et laisse dans nos esprits
-plus timorés une impression qui est
-presque du malaise. L'éducation, qui, en<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span>
-France, nivelle tout de bonne heure,
-rend presque impossible de semblables
-manifestations; où est même la femme
-philanthrope, qui entreprendrait la tâche
-qu'a assumée Miss Octavia Hill pour
-l'amélioration des logements pauvres, qui,
-tout en faisant un bon placement, poursuit
-une œuvre admirable, sans fausse
-sentimentalité, sans défaillance, et qui
-en a eu seule l'idée et l'initiative? les
-âmes d'une trempe exceptionnelle deviennent
-chez nous, ou des fondatrices
-d'ordres, ou se perdent dans quelque
-ordre déjà florissant, qui offre une pâture
-à leur zèle; mais l'action solitaire et
-orgueilleuse est essentiellement anglaise,
-on en pourrait multiplier les exemples;
-cependant ces œuvres personnelles sont<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span>
-en même temps frappées d'une sorte de
-stérilité, et n'ont pas la faculté d'expansion
-et de fécondité que présentent les
-œuvres faites en commun. Le flambeau
-qui ne se passe pas de main en main
-risque de s'éteindre promptement.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>L'humilité et l'anonymat voulu, pratiqué
-en France par les femmes riches et
-en vue qui se dévouent au service des
-pauvres, n'est pas de mise chez les
-Anglaises. Une femme très zélée pour le
-bien (lady Jeune) dont le nom se trouve
-mêlé à une quantité d'œuvres en tire
-une notoriété qui la met à la mode et
-rend ses soirées plus recherchées; son salon
-sert à ses pauvres, et ses pauvres à son
-salon, c'est une réclame bien entendue,<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span>
-mais enfin une réclame. Seulement
-comme on est en Angleterre beaucoup
-plus cabotin que l'on ne l'est en France,
-cela passe, et même cela ne choque pas.
-Ce serait une trop longue énumération
-à faire que celle des œuvres entreprises
-par des femmes seules, qui ne renoncent
-cependant en rien à leur vie mondaine;
-des jeunes filles mêmes, pour peu qu'elles
-aient passé la première jeunesse, n'hésitent
-pas devant les responsabilités, et
-vont de l'avant avec un aplomb imperturbable.
-D'autres plus égoïstes s'occupent
-de leur propre développement, les unes
-se donnent aux mathématiques, aux
-langues mortes, et se prennent infiniment
-au sérieux; les voilà heureuses
-pour toujours dans la conviction d'une<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span>
-supériorité incontestable; d'autres, même
-dans de hautes et enviables situations
-sociales, se consacreront corps et âme
-à l'organisation et à la direction d'un
-orchestre féminin.</p>
-
-<p>D'autres encore, dans un rang intermédiaire,
-donneront des conseils de goût,
-révélant un génie véritable pour indiquer
-comment on peut accomplir des prodiges
-avec rien; et le bonheur consiste à communiquer
-cela aux autres; il y a une
-duchesse qui ne peut faire une cure,
-se promener dans un parc, constater
-un changement de saison, sans offrir
-ses impressions intimes au public; l'Anglaise
-a toujours besoin de répandre
-ses convictions dont une miséricordieuse
-Providence lui permet de ne jamais<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span>
-douter. Une autre (lady Habberton) a
-tout bonnement entrepris de réformer
-l'habillement féminin et de faire adopter
-le pantalon (Voile ta face, ô chaste
-Albion) par les deux sexes; sur ce sujet,
-elle multiplie les conférences, elle écrit,
-elle organise des expositions. Elle prêche
-d'exemple depuis des années, sans grand
-succès, mais cela lui procure une notoriété,
-des admiratrices et une occupation.
-Les maris ont, en général, la sage inspiration
-de ne pas s'opposer à ces expansions;
-et toutes ces agitations ne sont
-pas inutiles; peu à peu, des idées justes
-s'imposent, des vérités méconnues se
-font jour. Aujourd'hui, la femme mariée
-anglaise possède le précieux privilège
-d'être <i>maîtresse</i> de l'argent qu'elle gagne<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span>
-personnellement, et, réciproquement, le
-mari a celui de ne pas être obligé de
-reconnaître les dettes inconsidérées de sa
-femme. On pense ce qu'il a fallu d'efforts
-et de luttes pour arriver à ce résultat;
-la chose n'intéressant que les femmes, les
-femmes seules pouvaient l'obtenir; et
-enfin, à force de remuer l'opinion publique,
-elles y sont parvenues; elles sont
-aujourd'hui membres des «Boards» qui
-régissent les paroisses, c'est-à-dire chaque
-commune de Londres, et les biens des
-pauvres appartenant à cette paroisse;
-elles sont appelées à faire là un bien
-extrême, et soyez sûrs qu'elles n'y failliront
-pas, qu'aucune question ne leur
-fera peur et qu'elles travailleront avec
-un zèle et une persévérance que peu<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span>
-d'hommes imiteront. Et à une époque où
-la lutte pour la vie est devenue si âpre,
-il est heureux que des femmes aient en
-elles ce fond d'énergie, de courage, de
-persévérance, qu'elles transmettront à
-leurs fils avec leur sang.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Le champ de l'activité de l'Anglaise est,
-dans toutes les classes, beaucoup plus
-étendu que celui de la Française.</p>
-
-<p>Dans les rangs élevés, elle ne se confine
-pas au rôle décoratif et est tout à
-fait la compagne et l'aide de son mari;
-elle n'a pas, heureusement pour elle,
-cette élégante paresse d'esprit qui l'empêche
-de s'intéresser aux questions politiques,
-agronomiques ou locales; elle
-s'occupe de tout cela; s'y passionne, a<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span>
-des idées à elle qu'elle défend, qu'elle
-propage, qu'elle applique. Les privilèges
-sociaux, encore très réels en Angleterre,
-sont accompagnés d'obligations auxquelles
-on ne tente pas d'échapper. Une grande
-dame fondera, dans le village qui dépend
-particulièrement d'elle, une bibliothèque,
-des classes du soir où l'on enseignera
-aux adultes des arts d'agrément, comme
-le découpage sur bois; la princesse de
-Galles possède à Sandringham une de
-ces écoles. On s'efforcera de procurer à
-cette plèbe, qui est la clientèle, des amusements;
-on organisera des soirées musicales,
-des conférences, et on paiera de sa
-propre personne. Le besoin d'aliments pour
-l'esprit, de distractions pour les yeux
-est aussi reconnu que le besoin de pain.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span></p>
-
-<p>Il y a une société pour l'<i>embellissement</i>
-des logis pauvres, une autre pour leur
-procurer des fleurs; toutes ces œuvres
-occupent nombre de femmes, entretiennent
-l'esprit public et la solidarité humaine;
-ce sont, dans les journaux,
-d'incessants appels, et toujours ils trouvent
-une réponse.</p>
-
-<p>L'activité continuelle, physique et mentale
-est le grand ressort de vie en Angleterre;
-ce n'est pas considérer vivre que
-de végéter dans un isolement égoïste et
-placide; il faut faire quelque chose; il
-faut, d'une façon quelconque, satisfaire
-cette curiosité d'esprit. Imagine-t-on en
-France trois demoiselles de bonne famille
-partant dans une petite voiture basse,
-traînée par un poney acheté à frais<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span>
-communs, pour explorer ainsi un ou
-deux départements. Cela se fait en ce
-moment même en Angleterre; elles iront
-de la sorte indépendantes, libres et heureuses,
-portant avec elles leur mince
-bagage, couchant dans des auberges où
-elles n'étonnent personne, soignant leur
-poney, s'arrêtant pour dessiner, pour
-jouir d'un site pittoresque, faisant une
-provision de santé, de souvenirs, de
-contentement. On en a vu d'autres, ne
-pouvant s'offrir le luxe d'un poney,
-entreprendre un voyage à pied, l'accomplir,
-et d'après leur récit, y trouver un
-plaisir extrême.</p>
-
-<p>Et notez que ces sortes d'entreprises
-rencontrent immédiatement des imitatrices,
-que tout ce monde, qui a plus de<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span>
-courage que d'argent, trouve ainsi moyen
-de jouir de la vie, de la jeunesse, et que
-bien entendu les réputations ni la vertu
-n'en ressentent le moindre dommage;
-d'autres iront en tricycle! et, mon Dieu,
-leur reprochera-t-on ce plaisir un peu
-excentrique? Quand on pense à ce qu'est
-en France la monotonie, la tristesse
-affreuse de la vie d'une fille de vingt-cinq
-ans à trente ans, sans dot et appartenant
-à un milieu peu aisé;&mdash;si on compare
-cette existence vide, sans objet, à l'existence
-qu'une fille de même âge et exactement
-dans les mêmes conditions aura
-en Angleterre, la différence est tout bonnement
-celle de l'esclave à la créature
-libre;&mdash;le dévorant souci des parents
-qui ne marient pas leurs filles, qui<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span>
-voient leur jeunesse se flétrir, leur gaîté
-s'en aller, est inconnu en Angleterre;
-toute fille, même laide, même sans un
-sou, ce qui est le cas du plus grand
-nombre, peut espérer se marier; ne
-saurait-elle jouer que du tambour de
-basque, il est possible qu'elle trouve un
-homme que cela charme, en tout cas,
-le sentiment que cela peut arriver, qu'on
-n'excite ni étonnement ni réprobation parce
-qu'à heure fixe le mari demandé n'a pas
-paru, est en soi un bienfait inestimable.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Dans quelques années, si les exigences
-vont croissant et si les mœurs sont les
-mêmes, le mariage deviendra en France
-une <i>impossibilité</i> pour des milliers de
-femmes; déjà cette pensée planant dans<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span>
-l'air attriste des vies innombrables: c'est
-cela dont meurt la France.</p>
-
-<p>Une civilisation raffinée, et des instincts
-un peu grossiers, comme cela se
-rencontrait à la Renaissance, comme cela
-se rencontre en Angleterre, voilà ce qui
-fait des êtres forts, puissants et téméraires;
-si les instincts se raffinent trop,
-si la sensibilité s'exaspère, c'est le découragement
-et la stérilité.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="IX" id="IX">IX</a></h2>
-
-<h2>JEUNESSE ET VIEILLESSE</h2>
-
-
-<p>La vie est plus longue aussi en Angleterre
-non par le nombre des années,
-mais par l'usage qu'on en fait; elle commence
-plus tôt, et elle finit plus tard.
-L'éternel noviciat qui dévore en France
-les plus belles des années viriles n'existe
-pas; un homme est un homme à vingt
-ans, et à vingt et un, dans nombre de
-cas, il devient un facteur important
-dans la société et le pays; non seulement
-on se marie de bonne heure, mais les<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span>
-jeunes gens orphelins se trouvent à leur
-majorité investis de la plénitude et de la
-réalité de leur situation acquise que ne
-diminue pas le prestige prolongé d'une
-mère douairière devant laquelle ils restent
-chez nous plus ou moins petits garçons.
-Un jeune duc anglais, ou même tout
-bonnement un jeune <i>squire</i>, devient à sa
-majorité le <i>maître</i> et le <i>chef</i>; la mère n'a
-plus qu'un rôle absolument effacé, l'âge
-n'a rien à voir là dedans, ni le respect,
-ni l'affection; chacun prend sa place sans
-conflit, et l'existence militante avec toutes
-ses responsabilités, toutes ses charges
-commence pour l'homme, à qui sa jeunesse
-n'est pas une sorte de brevet d'infériorité
-ou d'incapacité comme cela est
-en France; un fils recueille de cette<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span>
-façon non seulement l'héritage matériel,
-mais l'héritage politique d'une famille,
-dont il devient, du vivant même d'un
-père, le soutien et le continuateur.</p>
-
-<p>Cette année, l'héritier du nom de Peel
-se présentait aux électeurs de Marylebone
-(quartier de Londres): il a vingt-deux
-ans! D'illustres amitiés l'accueillent aussitôt
-et l'encouragent; un vieux vétéran
-comme Gladstone tend publiquement une
-main cordiale au jeune homme, et salue
-comme un événement heureux l'entrée
-dans la vie politique du petit-fils du grand
-Sir Robert Peel; la vie publique commencée
-ainsi à vingt-deux ans se continuera
-sans nul doute avec ardeur à travers
-l'existence entière, le pli sera pris;
-celui de la lutte, de l'ardent intérêt pour<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span>
-les affaires du pays, du travail, de l'attention,
-avant l'âge où en France un
-homme peut <i>songer</i> à se présenter aux
-suffrages des électeurs.&mdash;En même temps,
-un octogénaire conserve sur ses concitoyens
-une autorité que les années n'affaiblissent
-pas.&mdash;Il est assurément bon et
-salutaire, qu'il y ait ainsi dans les conseils
-de la nation des hommes de tout
-âge;&mdash;pour quiconque suit le compte
-rendu des séances de la Chambre des
-députés et de celles du Parlement anglais,
-il est impossible de ne pas être frappé de
-la différence de ton entre les deux assemblées,&mdash;les
-plaisanteries du meilleur
-aloi, les malices spirituelles, les citations
-opportunes des auteurs de l'antiquité et
-les classiques anglais sont au Palais de<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span>
-Westminster, choses journalières; il n'y
-a rien dans les discussions du côté pédant
-et pédagogique de la Chambre des députés&mdash;cela
-tient peut-être à ce que le membre
-de Parlement anglais s'adresse toujours à
-une incarnation imaginaire de la patrie
-qui est femme,&mdash;et au-dessus de laquelle
-plane la réalité d'une autre femme qui
-est souveraine, et que le député parle
-pour son électeur, la plupart du temps
-un assez vilain animal&mdash;et puis l'un est
-payé, l'autre ne l'est pas, et, on a beau
-dire: cela influe sur l'allure.</p>
-
-<p>Et comme l'homme anglais conserve
-souvent jusqu'à vingt-cinq ans une sorte
-de beauté presque féminine, il est encore
-plus frappant de constater le rôle que la
-jeunesse joue partout; certes la chose a<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span>
-ses inconvénients, et un jeune homme a
-d'immenses facilités pour se ruiner, et
-pour faire, si le cœur lui en dit, un mariage
-déplorable; il y a là-dessus de récents
-exemples tout à fait concluants,
-mais qu'importe qu'un jeune débauché
-et une demoiselle d'occasion forment à
-eux deux un ménage scandaleux: c'est
-fâcheux assurément, mais on peut conclure
-qu'ils ne valaient pas cher, et qu'en
-toute circonstance ce pair d'Angleterre
-n'avait pas en lui l'étoffe d'un mari respectable;
-une jeune fille honnête l'a
-échappé belle, et la «prospérité du méchant»,
-selon la parole de l'Écriture, ne
-surprend que ceux qui ne réfléchissent
-pas cinq minutes de suite;&mdash;l'importance
-est secondaire, car un fait comme<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span>
-celui auquel je fais allusion ne sera
-jamais qu'une exception, et l'exception
-est comme le monstre, bonne à cacher,
-ou à exhiber insolemment, mais sans
-influence sur les sains de corps et d'esprit.&mdash;Ce
-qui est important, c'est un
-état social et des lois qui répondent au
-vœu de la nature, qui demande l'union
-des êtres jeunes, afin de procréer une
-race forte; il est bon, je dirai même il
-est nécessaire, que beaucoup de mariages
-imprudents puissent s'accomplir, car très
-certainement leurs conséquences ne seront
-jamais comparables à celles de la séduction
-pour la femme et de la débauche
-pour l'homme;&mdash;il est bon que le mot
-<i>amant</i> soit encore un mot honnête comme
-il l'est en Angleterre, et que les plus violents<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span>
-instincts du cœur et des sens puissent
-se passer, pour devenir légitimes,
-des effrayantes formalités dont le mariage
-est entouré en France.</p>
-
-<p>En Angleterre, l'homme qui se marie
-est censé jugé capable de choisir sa compagne
-et de mesurer ses responsabilités;&mdash;il
-n'a besoin du consentement ni de
-père, ni de mère, qui, là, ne paraissent
-qu'à l'état de comparses, ou ne paraissent
-pas du tout;&mdash;la vie en phalanstère
-familial n'existe pas, chacun vit chez soi
-et pour soi, chacun s'occupe soi-même de
-garnir son nid de duvet plus ou moins
-fin, et l'acceptation générale et tacite des
-difficultés de l'existence rend pour tout
-le monde la chose naturelle&mdash;ni l'homme,
-ni la femme n'attendent leur bien-être<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span>
-d'une sorte d'intervention providentielle
-sous la forme des parents. La jeunesse
-des fils ne se passe pas à espérer une dot
-et à escompter des espérances, et la sollicitude
-des parents n'a pas le lamentable
-résultat que nous voyons autour de nous,
-où tout est calculé, comme si nous avions
-cent ans d'assurés et le reste dans l'incertitude!&mdash;Le
-proverbe anglais «qu'il
-faut faire le foin pendant que le soleil
-brille» s'applique aussi à vivre pendant
-qu'on est jeune, et à ne pas attendre
-l'épuisement du combustible pour mettre
-la machine en marche.</p>
-
-<p>L'âge en Angleterre ne qualifie ni ne
-disqualifie; la vieillesse, même illustre,
-ne donne aucune précédence, le plus sot
-petit lord passera à table devant Gladstone,<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span>
-et le grand commoner le trouve
-bon assurément, car il n'aurait eu qu'à
-le vouloir pour ajouter un hochet à son
-nom;&mdash;mais c'est une orgueilleuse caste
-que celle des gentlemen d'Angleterre, qui
-garde fièrement son poste intermédiaire,
-et sait que son prestige ni son autorité
-ne sont diminués par l'acceptation des
-distinctions aristocratiques qui ont leur
-valeur et leur profonde signification.&mdash;L'égalité
-n'existe même pas dans le mariage,
-et la femme conserve toujours le
-rang que lui a donné sa naissance; par
-courtoisie, on a étendu ce privilège jusqu'au
-veuvage, et une femme devenue
-qualifiée par son mariage ne perd ni son
-nom ni son rang, même en prenant un
-second mari, dont elle ne portera jamais<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span>
-le nom si, en l'assumant, elle doit déchoir
-d'un cran, si léger qu'il soit. Cela permet
-aux douairières à cœur brûlant de satisfaire
-légitimement aux exigences de la
-passion, sans avoir le désagrément de
-quitter un titre auquel on tient peut-être
-plus même qu'à la vertu, et l'indulgence
-de la société anglaise pour ces sortes de
-fugues morganatiques est admirable; la
-duchesse une telle, ou la comtesse une
-telle, qu'on désigne par surcroît par leur
-nom de baptême, afin de les distinguer
-de celles en véritable possession, voyagent
-et dînent en ville conjointement avec
-monsieur X... qui est le mari, comme il
-est nécessaire de l'expliquer aux étrangers.
-Il y a dans la société anglaise une
-sorte d'impudeur naïve dès qu'il s'agit du<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span>
-mariage; dans toutes les classes on se
-glorifie de posséder un homme, et il est
-évident que les ménages moins unis en
-France ont une supériorité très appréciable
-dans la décence, et que les côtés
-grossiers du mariage ne sont pas aussi
-constamment mis en évidence.</p>
-
-<p>Il ne faut pas se dissimuler non plus
-que cette intimité conjugale prolongée
-est le secret du ressort et de la vaillance
-de l'Anglaise qui va sans regarder derrière
-elle au bout du monde avec son
-mari; qui vit isolée, pourvu que ce mari
-soit auprès d'elle, qui accepte avec gaîté
-les lourdes charges de la maternité, car
-tout plutôt que de renoncer à l'amour;
-pour dire les choses avec réserve, le Français
-et la Française abdiquent de bonne<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span>
-heure dans l'intérêt de l'unique, ou des
-deux ou trois enfants, qui sont pour eux
-l'objectif de l'existence; l'Anglais ni l'Anglaise
-ne pensent pas un seul instant à
-s'effacer ou à abdiquer pour leurs enfants;
-ils aiment la vie pour ce qu'elle leur
-rapporte à eux personnellement, et le
-plus longtemps possible lui demanderont
-toutes les satisfactions qu'elle peut leur
-procurer, en quoi ils auront raison: on
-pratique excellemment en Angleterre une
-partie au moins du noble conseil de saint
-Louis: «Travaillons comme si nous devions
-vivre toujours»; quant à la suite,
-«vivons comme si nous devions mourir
-demain», c'est une autre affaire! Et rien
-de plus contagieux que la santé, si ce
-n'est le découragement; malgré le climat,<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span>
-malgré la tristesse des choses extérieures,
-ce grand courant de vie qui coule si
-puissamment à Londres, entraîne et saisit
-même l'étranger; les journées, les mois,
-les années sont toujours remplis jusqu'à
-leur extrême limite.</p>
-
-<p>Chez riches et pauvres, le même besoin
-reconnu de distraction, de variété, de
-plaisir, car l'occupation intense devient
-presque un plaisir, et dans ces grandes
-maisons de la cité où monte et descend
-sans cesse l'ascenseur, qui permet la
-communication par les toits; cette fourmilière
-humaine tout occupée de gagner
-de l'argent y apporte l'entrain
-endiablé qui conviendrait à une fête.
-La rage de se retirer et de se reposer,
-qui est la manie du commerçant<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span>
-français, est inconnue à Londres; grâce
-au goût général de dépense, à la curiosité
-toujours éveillée, le désir des gains ne
-décroît pas avec les années, très souvent
-des hommes déjà mûrs ont de tout
-jeunes enfants à eux.</p>
-
-<p>Un point, c'est tout, ce qui en matière
-familiale arrête en France les espérances
-et les désirs, n'a pas cours là-bas, et les
-vies ne se trouvent pas figées dans une
-stérilité prématurée; la démoralisation
-là-dessus arrive rapidement, mais les
-effets n'ont pas eu encore le temps de
-se faire sentir, les livres de Dickens sont
-toujours en grande faveur, et l'on sait combien
-il aimait plaisanter sur l'accroissement
-de la famille, sur la <i>garde</i>, sur le
-<i>baby</i>, et avec quelle joviale honnêteté il<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span>
-s'en acquitte en toute circonstance sans
-que jamais le reproche d'être inconvenant
-ait été élevé contre lui: la bonne nature
-n'a pas perdu en Angleterre, dans ce
-pays pudibond, ses coudées franches dès
-qu'il s'agit de <i>l'amour légitime</i>; le grotesque
-est d'essayer de faire croire qu'on
-n'en connaît pas d'autre,&mdash;mais le vice
-et la débauche n'ont pas heureusement
-le droit de se proclamer <i>gaîment</i>. Une
-misérable classe de femmes a reçu un
-nom qui la caractérise: «des infortunées»;
-on a substitué cette épithète à
-l'insulte et cette désignation est à la fois
-humaine et morale; le dernier degré
-de la dégradation humaine, le marché
-de la pauvre créature, affamée, abandonnée,
-misérable et ivrogne sans doute<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span>
-est qualifié d'<i>infortune</i>, et il n'en est pas
-sous le ciel de plus poignante; la vue de
-certaines silhouettes dans Holborn, ou un
-soir brumeux dans Oxford Street, est
-déchirante, pour qui a un cœur et de
-la pitié.</p>
-
-<p>Un samedi soir, cet hiver, à un coin de
-rue, un homme prêchait, prêchait après
-un prélude musical, sur un orgue portatif,
-qu'on trimbalait à travers les rues
-boueuses, noires et tristes; à une devanture
-de marchand de poissons, le gaz étincelait,
-éclairant toute la scène; quelques
-personnes respectables écoutaient debout
-le prédicateur improvisé; au milieu d'elles,
-deux <i>infortunées</i>, avec leurs horribles chapeaux
-défraîchis, et tous les honteux
-stigmates du vice sur leur visage, se<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span>
-tenaient silencieuses et recueillies, et si
-même d'une façon baroque une parole
-de compassion et d'espoir est tombée sur
-leur cœur, le petit orgue portatif aura
-fait une œuvre de charité.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="X" id="X">X</a></h2>
-
-<h2>FANATISME&mdash;PORTRAITS&mdash;ACTRICES</h2>
-
-
-<p>Je suis de plus en plus frappé. Combien
-l'âme de ce peuple est jeune avec une
-susceptibilité inouïe aux choses extérieures.
-C'est par l'œil qu'on l'atteint, et je
-ne crois pas qu'il soit possible d'être plus
-suggestible. Il apporte à toutes ses actions
-une sentimentalité particulière qui est
-d'un poids immense sur la masse et dont
-il est facile de jouer. D'un autre côté il
-paraît presque fermé au sens du ridicule,
-et a une pudeur d'un genre spécial qui<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span>
-supporte sans sourciller des images et
-des situations qui mettraient immédiatement
-le Français en gaîté. Cette naïveté
-cependant n'est nullement de la bonhomie,
-c'est plutôt une sorte de vision rétrécie.
-L'Anglais traverse moralement une crise
-aiguë d'émancipation, il faut étudier
-cela de près pour en mesurer toute la
-portée, et se rendre compte de quelles
-bandelettes pesantes l'esprit puritain avait
-enserré l'être humain, quelle petitesse
-et quelle sécheresse en étaient résultées.</p>
-
-<p>Le protestantisme n'étant en somme
-qu'une forme particulière du suffrage
-universel a mené au pire esclavage intellectuel
-et moral, celui exercé par la masse
-ignorante et fanatique sur les êtres plus
-libres. Il y a moins de cinquante ans un<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span>
-Anglais pouvait être puni pour n'avoir
-pas été le dimanche à l'église ou à la
-chapelle. Telle était la liberté religieuse!
-et à une époque encore plus rapprochée
-la cour ecclésiastique avait théoriquement
-le droit de le frapper pour inceste ou
-incontinence.</p>
-
-<p>Aussi dans cette atmosphère ambiante
-on n'imagine pas ce qu'étaient les familles
-à code étroit: la mère de Ruskin, par
-exemple, ne lui a jamais permis un jouet,
-pas même à trois ans, ceci par scrupule
-religieux; mais son mari voyageait assidument
-pour placer les vins de la maison
-dont il était l'associé, et cette conscience
-timorée ne s'est jamais demandé si la
-vente sur une grande échelle de cognacs
-et autres spiritueux n'avait pas des résultats<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span>
-plus inquiétants pour l'âme d'autrui
-que la possession d'un polichinelle pour
-celle d'un enfant de trois ans. Et Ruskin
-fait du culte du beau un dogme et a des
-milliers de disciples; néanmoins sa vision
-intérieure, si élevée qu'elle soit, a conservé
-quelque chose de la première déformation
-que son esprit a subie. De milieux semblables
-sont sortis les fanatiques arriérés
-dont ce pays libre possède une remarquable
-collection, ce sont les fanatiques
-de mots et de formules auxquelles ils
-attachent un sens particulier, et qui
-fait qu'aujourd'hui encore il y a des
-hommes, raisonnables sur d'autres points,
-qui écrivent aux ministres pour leur
-soumettre une résolution qui tendrait à
-éloigner les catholiques des fonctions de<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span>
-l'État; on est obligé de leur répondre
-sérieusement: «Qu'il ne résulte pas de
-ce qu'un homme est catholique il soit
-<i>nécessairement</i> un sujet déloyal ou un
-mauvais citoyen», mais cela demeure un
-article de foi dans un certain monde de
-religionnaires.</p>
-
-<p>Le journal <i>the Truth</i> s'est fait une
-spécialité de relever et de signaler les cas
-les plus flagrants d'intolérance religieuse,
-ils dépassent tout ce qu'on peut imaginer,
-et paraissent presque incroyables à la fin
-du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Par exemple: une dame
-est excommuniée publiquement par une
-<i>église libre</i> parce qu'elle a assisté à des
-bals; un ministre évangélique adresse à
-un individu qui n'était nullement son
-paroissien une lettre dénonçant l'abomination<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span>
-qu'il a commise en allant <i>en bateau</i>
-le dimanche. La crasse des <i>sabbatarians</i>,
-comme dit le directeur du <i>Truth</i>, est
-d'une épaisseur qu'on ne conçoit pas,
-et c'est une œuvre de lumière que de
-signaler à la vindicte publique les pires
-absurdités; elles vont jusqu'à appeler en
-justice un barbier et ses clients matineux
-du dimanche.</p>
-
-<p>Il y a quantité d'autres traits à l'avenant,
-sans intérêt en eux-mêmes, mais
-indiquant un état moral latent en lutte
-avec des aspirations vraiment libres, qu'il
-faut connaître pour s'expliquer le singulier
-mélange qu'est l'Anglais contemporain,
-car une pareille compression
-morale se paye et le génie même de
-la race en a été altéré. Il en est résulté<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span>
-une tournure d'esprit très particulière, à
-la fois enfantine et pompeuse. Pour obéir
-ou paraître obéir aux conventions acceptées
-de connivence universelle, il a fallu
-nécessairement hausser le diapason naturel;
-aussi la vraie et parfaite simplicité,
-celle qui fait l'aisance et la liberté des
-races latines ne se rencontre nulle part.
-Et de cette contrainte continuelle vient
-cette timidité apparente de l'Anglais, qui
-n'est pas timidité mais un certain guindage
-d'esprit qui lui est demeuré de ses
-ancêtres puritains.</p>
-
-<p>L'Anglaise en général est très maniérée,
-et cela dans toutes les classes; écoutez-les
-parler de leurs voix modulées douces et
-lentes, elles paraissent trouver à articuler
-une sorte de plaisir physique, et savourent<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span>
-leurs mots comme un bonbon, pesant
-sur les syllabes, et la plupart du temps se
-servant de mots très forts pour exprimer
-des idées très ordinaires; en général passionnées
-de conventions, vraies sans être
-franches, quoique sous ce rapport il y ait
-grand progrès depuis quelques années,
-mais seulement pourtant dans un monde
-d'exception.</p>
-
-<p>Au point de vue de l'ordre d'idées qui
-plaît à la foule; parce que, bien entendu,
-il n'est jamais question de l'élite, mais
-de cette masse moutonnière et flottante
-qui n'est qu'un reflet, les expositions de
-tableaux apportent des documents probants.</p>
-
-<p>En toute circonstance, d'abord, ici plus
-que partout ailleurs, éclate jusqu'à l'évidence<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span>
-la proposition biblique qu'il n'est
-pas bon pour l'homme d'être seul; on
-demeure étonné de la quantité de <i>couples</i>
-qu'on rencontre partout, au Parc aux
-heures fashionables, dans les rues et
-parmi la foule. Aux heures où chez
-nous les meilleurs ménages tireraient
-chacun de son côté, l'homme et la femme
-ne se séparent pas; donc, ce qui les intéressera
-d'abord et toujours, c'est le développement
-du sentiment conjugal, et tout
-ce qui s'y rattache. On pourra ressasser
-jusqu'à satiété, il ne se lassera pas. Le
-sujet du tableau sera donc le point principal,
-et il faut que ce sujet soit banal et
-sentimental pour plaire complètement.
-D'un autre côté, le <i>nu</i> artistique paraît
-exciter une sorte de crainte salutaire; il<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span>
-y a, par exemple, à la Royal Academy, une
-Circé vue de dos, et il est vraiment drôle
-de constater le vide qui se fait autour du
-tableau sur lequel on se contente de jeter
-des regards détournés. Et il ne faut pas
-s'imaginer qu'il n'y a là que la manifestation
-hypocrite d'une fausse pudeur;
-non, il y a une indifférence réelle pour
-ces sortes de sujets. Tout ce qui est
-abstrait, tout ce qui n'est que lignes et
-pure beauté les laisse indifférents. Leur
-président le sait bien, lui qui est un vrai
-Latin de la Renaissance; il ne leur fait
-aimer les nobles créations de son génie
-qu'en les revêtant pour le besoin de la
-cause d'un intérêt à part de l'œuvre.
-C'est Corinne de Tanagra, c'est «l'Adieu»,
-c'est la mère des Macchabées défendant<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span>
-le corps de ses fils. Il est curieux de voir
-le nombre de tableaux qui sont le développement
-ou l'illustration de vers ou
-d'un texte de la Bible; mais presque toujours
-une idée immatérielle préside, c'est
-un proverbe: <i>La fortune favorise les audacieux</i>;
-ou encore: <i>La fleur qui était une
-vie, la vie qui était une fleur</i>; ou encore:
-<i>La vertu et la paix se sont embrassées</i>; ou
-bien: <i>Alors la voix silencieuse répondit:
-Regarde dans la nuit, le monde est vaste</i>.
-Nous aurions dit tout bêtement, je crois,
-«effet de nuit». Parfois c'est du latin
-qui sert d'épigraphe; il y a même du
-français, et comme poésie bien moderne
-celle de Béranger. Et tout cela, en somme,
-est très doux et très humain; ainsi leurs
-paysages ont un caractère tout à fait spécial,<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span>
-ils sont rarement la chose simple et
-vue, mais plutôt une synthèse donnant
-une idée morale du pays et évoquant
-presque ceux qui l'habitent. Ce sont des
-paysages en trois volumes, si je puis
-m'exprimer ainsi, contenant une foule de
-choses très vraies et cependant idéalisées.
-Toujours on sent l'extrême recherche;
-même dans la peinture des fleurs, ce
-n'est pas cette libre et spontanée reproduction
-de la beauté voluptueuse des
-fleurs; il y a une minutie et une attention
-pour plaire aux disciples de Ruskin
-qui voit un monde dans une feuille de
-lierre. Ici toujours la secousse a besoin
-d'être plus forte. Pour nos esprits, il en résulte
-une espèce de fatigue causée par la
-multiplicité des idées évoquées, et c'est<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span>
-un repos de se tourner vers les portraits:
-il faut les bien étudier, car ils en disent
-long. Pour moi mes préférences vont
-sans hésitation à ceux des femmes d'un
-certain âge, non pas de vieilles femmes
-tout à fait, mais de celles qui sont entrées
-dans la période déclinante de la vie et en
-ont accepté les stigmates. Ce type charmant
-n'existe presque plus chez nous, où
-une sorte d'horrible jeunesse persistante
-devient la parure de rigueur jusqu'à
-soixante-dix ans et plus; il y a dans ce
-genre des portraits exquis, celui de lady
-Fitzwilliam entre autres, dont l'ajustement
-est d'une dignité et d'un goût parfaits;
-avec ses deux fanchons de dentelle,
-une blanche et une noire, sur ses cheveux
-gris, son visage sans rides, sa robe à<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span>
-teinte douce, sa mante de soie, elle
-est délicieuse et un pareil ajustement est
-en soi un enseignement moral.</p>
-
-<p>On vieillit bien en Angleterre, l'être
-humain conserve peut-être moins de
-façade, fait illusion moins longtemps,
-mais garde une sorte de fraîcheur comme
-une sève non épuisée; cela concerne la
-génération qui était jeune il y a trente et
-quarante ans; je ne sais s'il en sera de
-même de celle qui arrive et qui est si éloignée
-de la simplicité sous quelque forme
-que ce soit. Les portraits d'hommes sont
-peut-être moins caractéristiques, cependant
-voici le prince de Galles avec son
-air à la fois royal et indolent de prince
-débonnaire; il est en costume de Cour,
-la jarretière d'or au genou, et un gardénia<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span>
-au revers de l'habit, par-dessus son
-étoile du Bain! Ce gardénia, s'alliant aux
-plaques et aux grands cordons, dit
-l'homme; son fils a déjà l'air plus vieux
-que lui, avec de gros yeux et une figure
-un peu tragique, comme il convient à un
-souverain pour le <span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle qui ne sera
-probablement pas agréable.</p>
-
-<p>Pour expliquer l'espèce de bouleversement
-moral particulier qui s'est accompli
-depuis vingt ans dans la société anglaise,
-il ne faut jamais perdre de vue qu'il y a
-eu là comme une poussée soudaine vers
-l'affranchissement et qu'il a fallu vraiment
-beaucoup de courage aux premières
-personnes qui se sont avisées d'être un
-peu sincères avec elles-mêmes. Seulement,
-le manque de mesure, ce je ne sais quoi<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span>
-de délicat qui constitue le tact des races
-plus fines faisant défaut, on a dépassé le
-but, et très inconsciemment la femme à
-la mode et élégante a adopté des allures qui
-frôlent le genre douteux; des choses qui
-choqueraient en France l'honnête femme,
-l'honnête femme ici les a faites siennes
-sans un instant de scrupule. Londres est
-maintenant rempli de spécialistes pour la
-beauté, et on trouve dans Bond Street
-des officines <i>ad hoc</i> qui sentent le mauvais
-lieu; on n'y pense pas, et personne n'est
-choqué. L'Anglaise moderne à la mode
-est véritablement folle de son corps; c'est
-autre chose, c'est beaucoup plus grossier
-que l'élégance affinée et raffinée des vraies
-mondaines, l'animal humain est beaucoup
-plus ouvertement débridé, et, du reste,<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span>
-leur pudeur est si particulière qu'elle
-supporte, en toute innocence, j'aime à le
-croire, ce qui suggérerait chez nous les
-pensées les moins innocentes. Ainsi, en
-ce moment, le grand acteur Irving joue
-Becket. Ellen Terry, l'étoile féminine,
-une créature d'un charme vraiment subtil
-et voluptueux, personnifie Rosamonde.
-Eh bien, ses embrassements publics avec
-son royal amant sont positivement embarrassants;
-elle est vêtue d'une robe de
-gaze qui a la légèreté de l'aile de papillon
-et elle se colle à lui, et elle le baise à
-pleines lèvres, et elle lui caresse le visage
-de ses mains blanches. Or l'acteur Terriss,
-qui figure Henri II, est un gaillard particulièrement
-plaisant à regarder, et il
-répond très cordialement aux effusions de<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span>
-sa belle maîtresse... Ils sont dans le mystérieux
-labyrinthe où il la tient cachée;
-à un moment donné il s'assied sur une
-marche, et elle s'assied entre ses jambes
-franchement, la tête contre sa poitrine, et
-se retourne pour l'accoler... Cela est extrêmement
-vrai et bien rendu... mais je
-trouve cela prodigieusement suggestif, et
-malgré cela il n'y a pas un sourire sur
-les lèvres, personne ne bronche, et les
-jeunes filles ouvrent leurs yeux candides.</p>
-
-<p>Cette Ellen Terry incarne bien ce mélange
-de poésie et de sensualité cachée de
-l'âme anglaise; elle a une voix d'une
-douceur et surtout d'une jeunesse incroyable,
-c'est une voix innocente, comme
-son rire qui est celui d'une enfant, et elle
-va et vient sur la scène avec une légèreté<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span>
-un peu fatigante, mais dont la candeur
-apparente lui permet de se pâmer sans
-scandaliser personne. Et dans cette scène
-particulière il est même impossible de
-présumer l'innocence des baisers échangés,
-vu qu'entre eux les deux amants tiennent,
-visible à tous les yeux, un bel enfant
-né de leur tendresse. L'esprit anglais
-s'est merveilleusement apprivoisé sous ce
-rapport particulier; on a joué récemment
-à Londres, avec un immense succès,
-deux pièces à sujets équivoques. L'une,
-<i>A woman of no importance</i>, nous montre
-la victime honnête et malheureuse d'une
-séduction. Le séducteur, bien entendu,
-est un lord; il se trouve en présence de
-sa victime et du fils qu'il ne connaît pas.
-Rien de bien nouveau dans cette situation;<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span>
-mais ce qui l'est, c'est que la femme
-séduite puisse paraître très intéressante
-et avoir sans réserve toutes les sympathies.
-Lorsqu'elle raconte à son fils, comme
-celle d'un tiers, sa propre histoire,&mdash;«il
-lui avait promis le mariage, etc.,»&mdash;le
-fils trouve, le vrai mot de la situation en
-répondant: «Elle ne pouvait pas être
-<i>tout à fait</i> une <i>nice girl</i>.» Cette expression
-<i>nice</i>, qui en anglais veut dire à la fois
-bon et dans le sens moral <i>délicat</i>, est
-absolument à sa place; et moi je suis
-de l'avis du fils, car la personne séduite
-n'était, dans le cas représenté, ni pauvre
-ni abandonnée; elle a beau porter une
-robe noire en signe de désolation, son
-très vilain séducteur la rappelle cependant
-au sentiment vrai de la réalité lorsqu'il<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span>
-se permet de lui dire qu'après tout
-elle a été sa maîtresse; elle le gifle alors
-avec un entrain qui aurait été plus à propos
-lorsqu'il l'offensait moins platoniquement.</p>
-
-<p>La pièce a le plus grand succès, comme
-aussi <i>la Seconde madame Tanqueray</i>, qui
-est une sorte de baronne d'Ange remariée
-et dont le passé très encombré est d'une
-nature sur laquelle ne peut planer le
-moindre doute. Et <i>la Seconde madame
-Tanqueray</i> va aux nues; et notez, détail
-amusant, que les actrices feignent d'accomplir
-presque un sacrifice en représentant
-des personnes d'une vertu douteuse.
-Ce sont elles-mêmes des personnes si impeccables,
-invitées à Marlborough-House
-et faisant des cadeaux familiers aux princesses
-qui se marient! L'ex-Marie Wilton<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a></span>
-qui, il y a vingt-cinq ans, sur ses économies
-personnelles, avait acheté «le Prince of
-Wales Theatre», y paraissait en travestissement
-masculin dans les burlesques
-qui faisaient la spécialité de la maison
-et y dansait des pas accentués, est devenue,
-sous le nom de madame Bancroft
-(elle a épousé un acteur de sa compagnie),
-une personne qui monte sur les
-planches avec condescendance; et, ayant
-eu dernièrement un accident de voiture,
-la reine a fait demander de ses nouvelles.</p>
-
-<p>Le bon sens français ferait justice de
-pareilles affectations, rendant à chacun
-son dû, n'enlevant rien aux qualités réelles
-que possèdent bien des femmes de théâtre,
-mais établissant des nuances selon la
-justice et la vérité.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span></p>
-
-<p>C'est cette espèce de promiscuité qui
-a gâté et gâtera totalement le ton de
-la société anglaise, et sous ce rapport
-l'austérité ancienne de la vieille reine est
-à regretter.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="XI" id="XI">XI</a></h2>
-
-<h2>THÉÂTRES</h2>
-
-
-<p>Il est intéressant de voir les Anglais
-au théâtre chez eux et d'observer comment
-ils s'y amusent; assurément charbonnier
-est maître de se divertir à son
-gré, seulement qu'on nous permette de
-rire, et que jamais, au grand jamais, ces
-gens-là ne viennent nous faire la morale.</p>
-
-<p>On donne en ce moment au Haymarket
-un drame: <i>le Tentateur</i>,&mdash;qui est bien
-la production la plus complètement immorale
-qui se puisse imaginer!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span></p>
-
-<p>Dans un pays où il y a seulement
-quinze ans on n'aurait pas osé <i>nommer</i> le
-diable (le seul Lucifer de Milton avait
-ses entrées dans la société polie), on
-écoute aujourd'hui avec complaisance
-l'apothéose de l'esprit du mal!</p>
-
-<p>L'auteur de cette œuvre est le poète
-Jones, disciple et continuateur de Swinburne,
-et le diable tel que son imagination
-l'a conçu, et tel que l'incarne avec
-une délectation évidente un acteur à la
-mode, est un personnage parfaitement
-répugnant.</p>
-
-<p>Vous souvenez-vous de Faure dans le
-rôle de Méphistophélès? Quel diable rablé
-et militant; était-il assez solide dans son
-pourpoint rouge, avec ses grands sourcils
-en cornes sur le front, sa moustache<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span>
-sombre, et son apparence de diable bon
-vivant, c'était bien messire Satan tel que
-le comprenaient les simples esprits du
-moyen âge; un reître paillard, mais au
-fond moins désagréable que sa réputation;
-bref une honnête femme (pourvu
-bien entendu qu'elle n'y succombât pas),
-aurait pu avouer avoir été tentée par ce
-diable-là; dans sa partie il était vraiment
-extrêmement ragoûtant et les grands
-et triomphants éclats que lui prête la
-musique de Gounod n'ont rien de malsain,
-au contraire.</p>
-
-<p>Voyez après cela le tentateur du
-Haymarket vêtu de couleurs presque sombres;
-pâle comme la mort, la paupière
-affaissée; c'est le diable des épuisés et
-non des vivants.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span></p>
-
-<p>Il règne dans cette pièce une volupté
-visible à mêler les choses saintes aux
-choses impures; ce n'est pas cette libre
-gaillardise d'un Boccace, par exemple,
-qui entremêle dans ses récits les choses
-d'amour aux choses et aux gens d'Église,
-et le fait parfois avec une étrange liberté,
-sans pourtant qu'un seul instant la pensée
-d'un sacrilège voulu se présente à l'esprit,
-tandis qu'au contraire c'est l'impression
-qui se dégage de l'œuvre du
-poète anglais, qui semble s'être appliqué
-à raffiner dans la profanation. C'est en
-plein <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, âge d'amour et de foi, à
-Cantorbery, <i>la ville sainte</i>, dans un couvent,
-que se déroule l'action. Certes
-l'idée de faire accompagner un pèlerinage
-par messire Satan n'avait rien d'irréalisable;<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span>
-il y a de bonnes tentations,
-des tentations très charnelles, peut-être,
-mais qui ne feront voiler la face à personne
-d'esprit sain. Mais les suggestions
-de ce blême démon, ses tirades sur le
-péché, les mots et les actes qu'il souffle
-à l'oreille sont d'une autre frappe. Quand
-on l'a écouté trois heures durant, on
-conclut que les Anglais sont des gens
-prodigieusement endurants, car les injures
-dont le poète les accable (et il
-s'adresse nominativement à ses compatriotes,
-hommes et femmes), la boue dont
-il les barbouille, surpasse ce qu'on peut
-croire! J'avoue que je regardais autour
-de moi et que j'écoutais, attendant le
-coup de sifflet qui n'aurait pas été volé!
-Pas du tout, aux moments les plus forts,<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span>
-des sourires, aux autres l'immobilité,
-cette immobilité de ruminant qui est si
-trompeuse, oh! oui, trompeuse. J'avais
-à côté de moi un de ces ménages ultra-respectables
-devant lesquels on oserait à
-peine insinuer que les enfants ne se
-font pas par l'oreille, ils ne bronchaient
-pas! Et il est impossible d'aller plus
-loin dans la crudité de l'expression; c'est
-la <i>débauche triste</i>, la plus horrible de
-toutes.</p>
-
-<p>Il y a actuellement quelque chose de
-tout à fait malsain dans un côté de l'esprit
-anglais, et la production et le succès
-de cette pièce en sont un exemple
-frappant, car elle est <i>très douloureuse</i> dans
-ses tirades érotiques. On y trouve tout ce
-qui constitue les symptômes morbides<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a></span>
-régnants, à commencer par cette passion
-presque désordonnée pour le décor et la
-couleur, mais il faut avouer que l'ensemble
-pour les yeux est exquis, avec çà et là,
-cependant, d'éclatantes fautes de goût. Il
-y a au premier acte une cour intérieure
-d'auberge moyen âge, l'auberge de la
-Fleur-de-Lis, avec son cadran solaire
-au centre, et sa porte charretière ouverte
-sur la campagne, qui est une pure merveille.
-La tonalité des costumes dans ce
-décor est étonnante, elle est feuille morte,
-sauf pour l'habillement de celle qui représente
-le seul personnage pur de la
-pièce (sacrifié bien entendu).</p>
-
-<p>Les deux actrices incarnant les deux
-héroïnes sont physiquement et plastiquement
-parfaites. Lady Isobel, qui tout à<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span>
-l'heure sera amoureuse comme une louve
-est une vraie figure de missel, avec son
-chaperon sur ses cheveux roux et son long
-voile; l'autre, lady Avis qui est réservée
-à l'abandon; dans une sorte de robe
-blanche de Beata, avec un long manteau
-bleu, ses cheveux d'or couverts en partie
-d'une résille, et au sein deux marguerites
-à cœur noir est charmante à regarder et
-douce à entendre; mais qu'il est donc
-singulier qu'à l'heure actuelle les Anglais
-ne se figurent plus la pureté et la tendresse
-qu'accompagnées d'une sorte de
-veulerie molle. C'est un peu l'école de
-Terry qui est <i>trop tendre</i> pour nous
-autres impurs Latins! Chez nous on peut
-être amoureuse et même passionnée sans,
-physiquement et moralement, être réduite<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span>
-à une sorte de gelée qui frémit à tout!
-Plus la vraie Anglaise se masculinise, et
-elle est, je crois, arrivée à la limite du
-possible dans cette voie, plus sur la scène
-paraît un type artificiel d'une fadeur
-égale à celle des couleurs mourantes qui
-sont si admirées. L'amour ainsi compris
-cesse d'être un sentiment naturel et devient
-une maladie, presque une dépravation.
-Et lorsqu'on regarde et qu'on écoute
-le prince d'Auvergne et la belle lady
-Isobel dans leurs scènes d'amour, et qu'on
-se souvient qu'il y a un lord Chamberlain
-qui a interdit <i>la Paix du ménage</i> avec la
-chaste Bartet, on ne peut se défendre de
-penser que cela est d'une bouffonnerie
-assez réussie!</p>
-
-<p>La presse anglaise, toujours si éloquente<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span>
-lorsqu'il s'agit de flageller l'immoralité du
-théâtre français, a accueilli avec bienveillance
-<i>le Tentateur</i>, la presse honnête lui a
-souhaité une longue et prospère carrière!
-Est-ce aveuglement? est-ce connivence?
-J'avoue que je suis embarrassé pour me
-rendre compte d'un état mental aussi
-extraordinaire: est-ce peut-être pour donner
-raison au diable de Jones qui assure
-que la race des hypocrites pullule dans
-cette île mieux que partout au monde;
-je laisse à d'autres le soin de le décider,
-j'observe, je constate et je dis.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Maintenant, voyons-les rire, c'est heureusement
-plus agréable, mais pourtant
-cela renverse également toutes les idées
-préconçues et c'est tout aussi caractéristique.<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span>
-Depuis plus d'un an on représente
-avec un succès croissant, une <i>Farcical
-comedy</i> intitulée <i>Charley's Aunt</i> (La tante
-de Charley): le titre n'est pas méchant, la
-pièce non plus, mais le développement
-en est bien singulier. Il faut d'abord
-savoir que le principal rôle, le clou, est
-joué par un acteur qui est directeur et
-propriétaire de son théâtre (c'est également
-le cas de M. Tree au Haymarket).
-Le succès obtenu par M. Penley dans
-<i>la Tante de Charley</i> a été si prodigieux
-qu'une presse idolâtre s'est occupée de lui,
-non pas seulement pour louer l'acteur,
-mais pour faire, avec des détails touchants,
-connaître l'homme privé, lui, sa femme,
-ses enfants, ses domestiques, sa chèvre et
-son cheval. M. Penley, dans un article<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span>
-illustré, très bien fait du reste, a été
-représenté seul dans diverses attitudes,
-puis avec madame Penley à son côté, sur
-le seuil de leur demeure, puis pêchant à
-la ligne pendant que madame Penley et sa
-progéniture le regardent, etc.; rien n'a été
-trouvé trop trivial de ce qui touchait au
-grand homme! Voyons-le maintenant
-dans <i>l'exercice</i> public de ses fonctions.
-Nous sommes à Oxford, dans l'appartement
-d'un jeune universitaire, amoureux
-<i>pour le bon motif</i>, son copain a précisément
-les mêmes sentiments et les objets
-de leur honorable tendresse sont cousines;
-ces demoiselles doivent ce jour-là
-embellir l'appartement en question de
-leur présence, car <i>la Tante de Charley</i>
-(l'un des amoureux) une veuve brésilienne<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span>
-et millionnaire, va venir présider le repas
-auquel elles sont conviées; pendant que
-les jeunes gens se réjouissent à cette
-douce perspective, il leur arrive un ami,
-un lord, agréablement idiot; par une
-combinaison que je n'ai cherché ni à
-comprendre ni à approfondir, il se
-trouve qu'à l'instant précis où les amoureux
-viennent de recevoir une dépêche
-qui leur dit que la tante indispensable
-ne <i>viendra pas</i>, le lord paraît en costume
-féminin (manière de faire une farce) et
-ses amis le saisissent et lui annoncent
-que pour les besoins de la cause c'est lui
-qui est <i>la Tante de Charley</i>; ce premier
-acte est vraiment drôle et l'acteur a <i>absolument</i>
-l'air d'une vieille femme, mais ce
-qui est bien plus drôle c'est la joie de la<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span>
-salle; jamais au grand jamais, je n'ai
-rien vu, ni entendu de pareil; les rires
-sont incessants et continus comme des
-roulements de tambour.</p>
-
-<p>Lorsque la vieille fausse tante profite
-de sa situation pour serrer amoureusement
-contre lui les petites jeunesses et
-recevoir leurs baisers, quand elle tombe
-en arrière, les jambes en l'air, et les
-jupes à l'envolée, ce sont des <i>cris</i> perçants!
-Derrière moi, j'ai une vieille
-dame, à cheveux gris surmontés d'une
-étonnante coiffe de velours noir; elle
-saute littéralement dans sa stalle; un
-peu plus loin, une espèce de Junon, vraie
-géante, avec un assez beau visage bête,
-est dans un état de béatitude presque
-alarmant! Ils rient tous tout le temps; et<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span>
-ce qui les divertit au suprême degré,
-c'est le côté grotesque et naturellement
-plus ou moins inconvenant de ce travestissement,
-car tout à l'heure la veuve qui
-vient du Brésil va être pressée de près
-par deux prétendants, un vieil homme
-de loi hypocrite et un beau suranné;
-elle a avec les deux des conversations
-dont la double entente est parfaitement
-indécente; cela ne frappe personne à ce
-point de vue, je veux croire, mais cependant
-on <i>hurle</i> de joie aux bons endroits!
-Et lorsque poursuivi par un de ses amoureux,
-lui ou elle traverse la scène la jupe
-troussée presque à mi-corps, quand lui
-ou elle se déshabille et paraît en pantalon,
-c'est du délire. Je passe les coups
-de pied et les coups de poing qui sont de<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span>
-vieille tradition, mais il y a un moment
-où «Charley's Aunt» déclare en avoir
-assez de son déguisement car son amoureux
-lui a déjà dit:... ici <i>une pause</i>, et
-la chose est murmurée à l'oreille! Est-ce
-assez joli cette trouvaille suggestive?
-Chacun se pouffe en s'imaginant sa
-petite inconvenance particulière. Tout
-cela se prolonge pendant trois actes, et
-se termine enfin par <i>quatre</i> unions légitimes,
-la tante ôtant sa robe pour reparaître
-en pantalon offrir sa main et son
-cœur à une jeune ingénue. Voici donc
-trois actes uniquement basés sur une
-substitution qui n'est pas sans son côté
-scabreux; il faut rendre justice à l'acteur,
-il ne l'accentue nullement, et nous savons
-du reste que sa progéniture est venue<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span>
-l'applaudir dans cette noble incarnation.
-Mais c'est dans la salle qu'est la comédie,
-nous avons été élevés à croire que le
-mot culotte ne devait pas se prononcer
-devant une Anglaise! Oh! mes amis,
-nous avons changé tout cela. Pendant les
-entr'actes, tous les visages reprennent
-l'expression de gens venus pour écouter
-un sermon, le changement des figures est
-prodigieux, ma vieille dame est une sérieuse
-douairière; ma Junon est d'une impassibilité
-de pierre; l'orchestre joue des
-flonflons qu'on écoute avec recueillement,
-personne ne bouge, personne ne regarde
-son voisin ou sa voisine; on contemple
-le rideau qui représente des montagnes,
-avec une glosse poétique à leur base;
-on est parti sur les sommets, etc.; ce<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[Pg 239]</a></span>
-rideau se lève, les montagnes disparaissent
-dans les frises, M. Penley avec la
-grâce d'Auguste parcourt la scène en relevant
-ses jupes; du haut en bas c'est un
-tonnerre de rires!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Cette hilarité massive est tout à fait
-dans le caractère de la vieille race
-anglaise; ce peuple était primitivement
-fort joyeux, ami des franches lippées
-de tout genre; en ce moment d'évolution
-morale, où de tous côtés on enlève
-les masques, il se fait un retour aux
-instincts véritables, et le côté encore
-très enfantin de l'âme anglaise moyenne
-se montre au grand jour, et, du reste,
-un peu d'honnête grossièreté est autrement
-saine que la poésie corruptrice des<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[Pg 240]</a></span>
-raffinés d'intellectualisme; seulement, tout
-de même, lorsqu'ils viendront pudiquement
-faire allusion à l'indécence du
-théâtre en France, renvoyez-les chez eux,
-je vous en conjure.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[Pg 241]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="XII" id="XII">XII</a></h2>
-
-<h2>«POLICE COURTS»</h2>
-
-
-<p>Dans un autre ordre d'idées rien à
-Londres de plus caractéristique que les
-<i>Police Courts</i>, aucun endroit où éclatent
-plus franchement les traits particuliers à
-la race, où se montrent mieux à découvert
-les vertus et les vices. Chose singulière:
-c'est là aussi que semble s'être
-réfugiée la gaîté naturelle à une nation
-forte et saine, et qu'entre graves magistrats
-et solicitors rusés s'échangent les
-seules plaisanteries salées qui se produisent<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[Pg 242]</a></span>
-ingénument au grand jour. Je ne
-connais pour ma part aucun document
-plus suggestif que quelques-uns de ces
-dialogues menés parfois avec un entrain
-endiablé.</p>
-
-<p>Prenons une des <i>Police Courts</i> les plus
-connues, celle de Bow street, voisine du
-marché de Convent Garden. Le décor est,
-comme partout maintenant à Londres,
-d'une clarté et d'une netteté extrême.
-Une grande pièce carrée, recevant le jour
-par le haut, des murs de <i>céramique</i> vert
-pâle, des lambris polis et brillants; dans
-le fond, sur un siège bas, le juge, dont la
-figure impassible à barbe poivre et sel se
-détache nettement sur le décor clair; à
-sa gauche, le banc des avocats; à sa
-droite, une sorte de petite guérite couverte,<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[Pg 243]</a></span>
-pour les témoins; sur le parquet
-de la cour, les greffiers; puis un banc en
-face du juge, et derrière ce banc une
-espèce de cage, comme un balcon double
-légèrement surélevé; là, sont les accusés,
-gardés par un policeman; en arrière, les
-témoins et, séparé par une galerie de
-bois, le public.</p>
-
-<p>Le jour où j'ai pénétré dans ce <i>Police
-Court</i>, on jugeait précisément un <i>french
-case</i> (cas français), ce dont mon introducteur,
-un gigantesque policeman, semblait
-sympathiquement charmé pour moi.
-Il s'agissait de deux escrocs, dont les
-malices cousues de fil blanc avaient
-réussi à un point qui donne une belle
-idée du nombre d'âmes, simples et avides
-disséminées encore parmi les êtres<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[Pg 244]</a></span>
-civilisés. Comme types physiques, on ne
-pouvait rien voir de plus en harmonie
-de leur être moral que ces deux compagnons;
-avec leurs crânes révélateurs,
-leurs oreilles écartées et leur dos de canailles,
-ils faisaient admirablement ressortir
-le policeman qui, appuyé à la grille
-du Dock, les surveillait d'un œil indulgent.</p>
-
-<p>C'est parmi la police anglaise que j'ai
-rencontré souvent les types d'hommes les
-plus beaux, les meilleurs, avec un air de
-force patiente qui repose; ceux réunis ce
-matin-là à Bow street ne faisaient pas
-exception, et tous gagnaient à être vus
-nu-tête: celui qui se tient près des prisonniers,
-est brun, avec des cheveux
-courts et soyeux, un front très blanc et
-un air de <i>netteté</i> morale extraordinaire.<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[Pg 245]</a></span>
-Si les physionomies signifient quelque
-chose, ces policemen sont vraiment des
-êtres de choix, ils n'ont rien de la veulerie
-de nos gardiens de la paix à qui il
-manque ce je ne sais quoi que donne la
-conscience d'être <i>sûr</i> de son autorité; les
-policemen en ont la pleine certitude, et
-aussi, il faut les voir aux carrefours des
-rues, se tenant comme des colonnes.</p>
-
-<p>Dans les <i>Police Courts</i> ils se montrent
-généralement doux aux misérables qui
-viennent là en consultation, car c'est le
-côté vraiment touchant et profondément
-humain de ces <i>Police Courts</i>; les magistrats
-y sont de vrais confesseurs laïques,
-auxquels les pauvres femmes trop maltraitées,
-les hommes aux abois viennent
-demander un bon avis; cet avis est toujours<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[Pg 246]</a></span>
-donné avec une courtoisie parfaite
-et souvent accompagné d'un secours matériel,
-car il y a là une caisse dont le
-magistrat a la disposition. Des centaines
-d'êtres en détresse ont trouvé dans les
-<i>Police Courts</i> l'aumône opportune qui a empêché
-leur perdition totale; les œuvres de
-miséricorde y sont représentées, et la fille
-séduite et l'enfant abandonné y rencontrent
-presque toujours un appui. Ces
-magistrats des <i>Police Courts</i>, qui connaissent,
-plus que qui que ce soit, le fonds
-et le tréfonds des misères d'une grande
-ville, demeurent profondément humains;
-aucune sensiblerie, ils plaisantent continuellement,
-au contraire, mais une pitié
-intelligente, traduite en mots brefs et en
-conseils précis.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[Pg 247]</a></span></p>
-
-<p>C'est inimaginable ce qu'on leur soumet,
-et les épreuves auxquelles leur
-patience est mise. Voici quelques échantillons
-des dialogues:</p>
-
-<p>Un homme est à la barre, et, après
-un exorde un peu embrouillé, apprend
-au juge que sa femme vient d'accoucher.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, dit le juge, ces choses-là
-sont agréables, pourvu qu'elles ne se
-reproduisent pas trop souvent.</p>
-
-<p>L'homme hésite, réfléchit, puis finit
-par répliquer.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, <i>mais suis-je le père</i>?</p>
-
-<p>Le juge se déclare honnêtement incompétent
-à décider ce point délicat; cependant
-il ajoute:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Que dit votre femme?</i></p>
-
-<p>Elle dit que tout est bien.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[Pg 248]</a></span></p>
-
-<p>Et là-dessus l'excellent magistrat l'engage
-à avoir l'esprit en repos, à se méfier
-des hommes de loi qui lui feraient
-dépenser de l'argent, et à retourner à
-son épouse.</p>
-
-<p>L'homme s'en va évidemment rasséréné
-et convaincu. C'est moins compliqué que
-les consultations de Dumas fils, mais
-tout aussi efficace.</p>
-
-<p>Un autre époux infortuné car&mdash;l'Angleterre
-est le pays par excellence où fleurit
-la race des maris portant quenouille&mdash;se
-présente; son histoire est plus longue:
-il raconte que sa femme possède un commerce
-à elle, mais que, lui, fait les emballages,
-et il insiste extraordinairement sur
-l'importance de cette fonction; puis il
-confie au juge que malheureusement pour<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[Pg 249]</a></span>
-son repos, le ménage a un ami, lequel
-ami est un ministre dissident, dont l'influence
-est funeste à l'union des époux;
-dans le cas particulier qui motive sa présence
-devant le juge, le ministre ami est
-venu proposer une partie de plaisir pour
-le samedi; le mari emballeur, en homme
-sage, s'y est opposé à cause de la perte
-de temps qui en résulterait; là-dessus son
-épouse l'a flanqué à la porte et ne veut
-plus le recevoir? <span class="smcap">Que doit-il faire?</span></p>
-
-<p>&mdash;A qui est le commerce? interroge
-sérieusement le magistrat.</p>
-
-<p>&mdash;A ma femme, <i>mais je fais les emballages</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, vous pouvez présenter une
-pétition pour restitution du droit conjugal.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[Pg 250]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Et ma femme sera <i>obligée</i> de me
-recevoir? dit le mari rayonnant.</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Je remercie Votre Honneur.</p>
-
-<p>Et le voilà parti à la recherche de ses
-droits conjugaux.</p>
-
-<p>N'est-ce pas admirable, la simplicité et
-la bêtise de l'un, et la bonhomie de
-l'autre?</p>
-
-<p>A l'occasion, ils sont galants, ces excellents
-juges, témoin le petit épisode suivant:</p>
-
-<p>Une pédicure est à la barre appelée
-par son boucher qu'elle ne paye pas; le
-juge lui en demande amicalement le
-pourquoi, étant donné qu'il voit d'après
-ses cartes qu'elle est la pédicure des
-princes et des têtes couronnées.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[Pg 251]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;C'est que je suis trop honnête, gémit
-l'artiste.</p>
-
-<p>&mdash;Comment trop honnête? réplique le
-juge qui ne saisit pas le rapport.</p>
-
-<p>L'autre éclatant:</p>
-
-<p>&mdash;<i>J'ai tué tous leurs cors.</i></p>
-
-<p>&mdash;Allons, dit le juge touché, laissons
-aux cors royaux le temps de repousser.</p>
-
-<p>Et il ajourne le boucher pendant que
-la pédicure lui prodigue ses bénédictions.</p>
-
-<p>Voilà des mœurs patriarcales ou je ne
-m'y connais pas. Ceci est le côté divertissant
-des <i>Police Courts</i>; il y en a un
-autre navrant, et, dans certains quartiers
-surtout, les cas les plus tristes y défilent
-presque sans interruption.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Le discernement de ces magistrats des<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[Pg 252]</a></span>
-<i>Police Courts</i> est admirable, ils réprimandent
-ou punissent selon le cas; je le
-répète, ils sont avant tout humains, c'est-à-dire
-dégagés de tout appareil formaliste,
-disant des choses simples et pratiques
-dans une langue naturelle, interrogeant,
-répondant, s'adressant au policeman, à
-l'avocat, à l'accusé, tour à tour; acceptant
-même sans broncher l'impudente familiarité
-de celles parmi les femmes qui
-fréquemment se réclament du juge comme
-d'une vieille connaissance, et qui positivement
-sont acceptées comme telles; on
-entend souvent des colloques de ce genre:</p>
-
-<p>&mdash;Comment, c'est encore vous?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Votre Honneur.</p>
-
-<p>Et suit l'énumération des fatalités qui
-ont prévalu contre les meilleures résolutions,<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[Pg 253]</a></span>
-et il est rare que l'appel qui termine
-presque invariablement: «Que
-Votre Honneur me donne encore une
-chance», ne soit pas entendu. Ce qui
-frappe particulièrement dans tous ces
-dialogues, c'est cette merveilleuse faculté
-d'abstraction qui fait que, en réalité, les
-habitants des quartiers pauvres se préoccupent
-si peu de ce qui se passe dans
-les quartiers riches. En vérité, ce n'est
-pas l'envie des classes inférieures qui doit
-étonner, mais <i>qu'il y ait si peu d'envie</i>, et
-que les ambitions personnelles se réduisent
-si naturellement. Tous ces malheureux
-qui passent dans les <i>Police Courts</i> surprennent
-par la modestie de leurs aspirations:
-il y a là une sorte d'humilité
-résignée qui est très particulière et qui<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[Pg 254]</a></span>
-semble presque d'un autre âge; il est
-positif que le peuple anglais, à l'heure
-actuelle, est encore dans sa grande
-masse tranquillement soumis à sa destinée.
-C'est une erreur de croire le peuple
-anglais un <i>peuple libre</i> dans le sens
-contemporain du mot; la liberté n'est
-pas dans les lois mais dans les mœurs,
-et les mœurs anglaises sont encore
-celles d'une société puissamment aristocratique;
-aussi le mouvement social commence-t-il
-par en haut; c'est dans l'aristocratie
-que sont les véritables agitateurs
-et les plus enragées réformatrices, et,
-la volonté se trouvant là réunie à la
-possibilité, les théories passent rapidement
-du domaine de la spéculation dans
-celui de la réalité. C'est également le<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[Pg 255]</a></span>
-propre du caractère anglais de ne pas
-douter de soi, et de tracer son sillon sans
-s'occuper du voisin; personne ne se décourage
-à la pensée de l'effort solitaire. Il
-y a, en Angleterre, entre les classes une
-<i>correspondance</i> qui disparaît nécessairement
-le jour où l'idée d'égalité s'établit:
-le rôle de bienfaiteur est encore de droit
-l'attribut des classes supérieures. Ainsi
-la question des logements d'ouvriers, une
-des plus capitales dans une grande ville,
-provoque des tentatives individuelles qui
-réussissent pleinement. Sans s'effrayer de
-la disproportion entre le mal et le remède,
-lord Rowton, par exemple, l'ancien secrétaire
-particulier de Disraeli, vient de
-construire des maisons admirablement
-aménagées pour les classes laborieuses;<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[Pg 256]</a></span>
-les locataires y sont soumis à quelques
-restrictions intéressant la moralité et la
-salubrité; elles sont acceptées le plus
-docilement du monde, et une entreprise,
-qui paraissait à son début purement
-philanthropique, devient une excellente
-affaire; d'autres maisons vont être bâties
-sur les mêmes plans et iront prendre la
-place de bouges, servant ainsi à la moralisation
-et à la civilisation de centaines
-d'individus.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Les Anglais ont un sens trop pratique
-pour, en ces questions vitales, se payer
-de mots sonores qui sont censés résoudre
-tous les problèmes et n'aboutissent à
-quoi que ce soit. Pour combattre le paupérisme,
-la misère, le vice, on s'ingénie<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[Pg 257]</a></span>
-à chercher les remèdes, on multiplie les
-associations, on avoue le péril; le vieil
-esprit du moyen âge qui reconnaît avant
-tout la nécessité de la fidélité de <i>l'homme
-à l'homme</i> existe encore, et aussi longtemps
-qu'il subsistera, les catastrophes
-seront évitées. Les femmes sont évidemment
-appelées à jouer un grand rôle dans
-le mouvement social qui se prépare pour
-le <span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle, et en Angleterre elles sont
-mûres, déjà extraordinairement affranchies
-en pensée et prêtes à toutes les
-initiatives, et l'œuvre de l'éducation trouve
-en un grand nombre d'entre elles des
-collaboratrices zélées, désintéressées et
-capables.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[Pg 258]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="XIII" id="XIII">XIII</a></h2>
-
-<h2>«BOARD SCHOOLS»</h2>
-
-
-<p>Du <i>Police Court</i> à une des écoles <i>Board
-schools</i> du East end, ce n'est en réalité que
-la distance des parents aux enfants, celle
-que je vais voir est en majeure partie fréquentée
-par les enfants de parents appartenant
-à la classe criminelle. Cette école
-est à la fois le spectacle le plus consolant
-et le plus inquiétant; il y a de telles anomalies
-dans ce mélange d'instruction donnée
-à grands frais et cette misère à l'état
-aiguë chez ceux qui la reçoivent, que l'esprit<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[Pg 259]</a></span>
-cherche en vain une solution; mais le
-labeur accompli est admirable. Et pour
-quels enfants? les plus misérables, les plus
-abandonnés qui se rencontrent dans une
-grande ville, des enfants dont l'état d'esprit
-est révélé tout entier par cette réponse de
-l'un d'eux. On interrogeait une petite
-classe mixte sur leur idée de <i>Dieu</i>:</p>
-
-<p>&mdash;Comment se figuraient-ils <i>Dieu</i>?</p>
-
-<p>D'abord personne ne souffla mot, enfin
-une voix rompit le silence et dit:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Il (Dieu) porte toujours des habits
-parfaits.</i></p>
-
-<p>Voilà ce que cette pauvre cervelle d'enfant
-avait pu concevoir de plus merveilleux,
-de plus éloigné de la réalité des choses. Je
-ne sais pas de réponse plus poignante.</p>
-
-<p>Beaucoup de ces malheureux enfants<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[Pg 260]</a></span>
-arrivent en classe sans <i>avoir mangé</i>, beaucoup
-ont travaillé deux, trois heures auparavant,
-et <i>jamais personne ne se plaint</i>, et
-cette résignation, à cet âge, est le phénomène
-le plus douloureux à constater.
-Mais s'ils sont comme apathiques en face
-de la souffrance, ils ne le sont pas devant
-l'intérêt; le maître (<i>head master</i>) me fait
-parcourir les classes, toutes les têtes se
-lèvent vers lui, et à la vue d'une personne
-étrangère les visages se réveillent. «Allons,
-mes garçons, saluez, enfants.» Le mot <i>lad</i>
-en anglais est autrement expressif, tous
-répondent à son appel, les mains se lèvent
-pour un salut, les cahiers se tendent pour
-être examinés. Il y a là des visages émaciés
-qui font mal à voir; le maître, de temps
-en temps, pose sa main sur une tête d'enfant,<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[Pg 261]</a></span>
-et de sa voix joyeuse comme un appel
-de clairon: «Vous avez mal à la tête?&mdash;Oui.&mdash;Souvent?&mdash;Oui.»
-Quelques-uns
-ont <i>toujours</i> mal à la tête, tous ou
-presque tous sont laids d'une laideur terne
-et triste, et cependant il y a encore une
-classe d'enfants au-dessous de ceux-là, ce
-sont les <i>outcasts</i>, proprement dit les rejetés,
-vrais vagabonds de la rue qui ne sont
-à personne, on les tient dans une classe
-à part, et avec ceux-là les résultats sont
-presque négatifs, quoique quelques-uns
-aient des visages d'une finesse sournoise.
-Tout est tenté cependant, l'effort primordial
-qui dépend du zèle et de l'intelligence
-du maître, est d'amener les enfants
-à fréquenter régulièrement l'école; ce sont
-les parents qui les en détournent; un<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[Pg 262]</a></span>
-gamin a manqué la classe depuis quinze
-jours: quand le maître paraît, l'enfant
-descend aussitôt de son gradin pour lui
-remettre, écrite sur un mauvais papier,
-l'excuse de sa mère: «<i>N'avait pas de souliers</i>.&mdash;Ce
-n'est pas vrai,» dit le maître,
-et d'une interrogation à une affirmation
-il force le gamin à avouer qu'il a menti,
-puis se contente de dire: «Je n'essayerai
-pas de nettoyer un garçon aussi sale»,
-et ce dédain est senti.</p>
-
-<p>Une des méthodes employées pour agir
-sur les enfants et dont on obtient des
-résultats surprenants consiste à les mener
-<i>à l'école de natation</i>; là se développent
-chez eux l'émulation et l'admiration, deux
-sentiments inconnus, et qu'il s'agit de
-créer en eux, car tout est à faire. La plupart<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[Pg 263]</a></span>
-lorsqu'ils arrivent d'abord, savent
-à peine parler, c'est-à-dire qu'ils connaissent
-cent ou cent vingt mots au plus,
-et la maîtresse en chef, qui dirige la
-partie de l'école, où sont réunis filles et
-garçons de sept à dix ans, nous explique
-les efforts inouïs qui sont nécessaires pour
-les débrouiller; et cependant les enfants
-sont pleins de bonne volonté, incroyablement
-patients, tous en général sont <i>généreux</i>:
-n'est-ce pas sublime? Alors qu'une
-distribution de quelques douceurs leur
-est faite, il n'y en a pas un qui ne réserve
-la part de la <i>mère</i> ou du <i>baby</i>;
-ils sont aussi infiniment sensibles à la
-confiance, et un privilège très envié consiste
-à recevoir une lettre à mettre à la
-poste; quand on songe d'où sortent ces<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[Pg 264]</a></span>
-enfants, on reste stupéfait qu'ils aient au
-cœur de pareils instincts.</p>
-
-<p>On ne peut imaginer la tristesse de
-certains petits visages qui disent clairement
-leur histoire de longues privations,
-et cela parmi ceux qui sont décemment
-vêtus dans leur pauvreté, car on sent le
-désir de faire paraître les enfants; beaucoup
-entre les petites filles ont leurs cheveux
-soignés, un grand nombre ont des
-papillottes: cette passion de l'ornement et
-du clinquant qui est si forte chez l'Anglais
-se découvre même parmi ces pauvres
-enfants à qui on donne le pain de l'esprit,
-pendant que celui du corps leur manque
-si souvent; cependant, quand vient l'hiver,
-lady Jeune et d'autres dames charitables
-organisent des dîners afin de remplir un<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[Pg 265]</a></span>
-peu ces bouches affamées; mais l'air d'extrême
-délicatesse est frappant, et l'on sent
-combien de ces enfants sont destinés à la
-phtisie. Au milieu de tout cela ils aiment
-leur travail, et les petites filles surtout sont
-étonnamment consciencieuses, et charmées,
-à l'occasion, de montrer leurs petits talents;
-une classe qui est à la couture nous récite
-tout d'une voix une poésie, et le fait bien,
-avec des modulations justes; elles y
-mettent leur amour-propre, comme à
-conserver propre leur tricot dont elles ont
-le plus grand soin. L'enseignement dans
-toutes les branches est excellent, rien
-n'est négligé, et je traverse une pièce où
-une vingtaine d'enfants sont occupés à
-faire des mouvements de gymnastique,
-mais qu'ils doivent être las!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[Pg 266]</a></span></p>
-
-<p>J'arrive enfin à une classe où l'œuvre
-de l'enseignement devient une divine
-charité, c'est celle des enfants, non pas
-idiots, mais à peu près; ils piquent avec
-une épingle un dessin tracé au crayon de
-couleur, et y portent une attention prodigieuse;
-la maîtresse de cette classe, une
-femme au visage gai, soignée de sa personne,&mdash;elles
-le sont toutes à un degré
-remarquable,&mdash;avec une belle fleur sur
-sa table, est <i>très fière</i> de son petit monde:
-<i>«N'est-ce pas qu'ils ne sont pas trop mal?</i>»
-dit-elle; et elle les interpelle, et en réponse
-ils sourient, sauf une petite à la chevelure
-rousse, avec un visage d'une expression
-déchirante, mais c'est la plus assidue; un
-petit pâle, si pâle, il est tuberculeux,
-voyant qu'on sourit, ose d'un banc en<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[Pg 267]</a></span>
-arrière élever timidement son petit travail,
-et sa physionomie s'éclaire de joie à
-l'attention qu'il obtient et à l'approbation
-qui l'encourage. Le directeur de l'école
-nous dit que ces visites amicales font le
-plus grand bien aux enfants, qu'ils en
-parlent longtemps après, et comme nous
-sortons, il ouvre la porte d'une classe où
-les garçons plus âgés, ceux de douze à
-quinze ans, sont en train de prendre une
-leçon de chant. Jamais je n'ai éprouvé
-une impression plus saisissante; tous ces
-visages ingrats et laids, ces corps grossiers
-et lourds, et, planant, ces voix,
-jeunes, fraîches, <i>douces</i>, et quelques-unes
-touchantes; il m'a semblé que l'<i>âme</i>
-de ces enfants s'était faite visible: ils
-chantent avec un vrai plaisir, attentifs<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[Pg 268]</a></span>
-au tableau sur lequel est notée la
-musique.</p>
-
-<p>Il est inouï de quelle culture sont
-susceptibles ces enfants, et quels sont
-leurs goûts; cette école de <i>Shoreditch</i> a
-pour ses élèves des «soirées heureuses»
-(<i>happy evenings</i>), c'est-à-dire que trois ou
-quatre fois par quinzaine, ce maître infatigable
-et de bonnes samaritaines réunissent
-ces enfants pour les amuser; on
-leur récite des contes de fée dont ils
-sont avides, on leur fait peindre des images
-et former des albums, c'est le plaisir
-favori des garçons, on leur montre la
-lanterne magique, on les fait danser, et
-ils ont la passion de la danse; on danse
-partout dans les rues de Londres, c'est
-une sorte de rage et j'imagine que ce<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[Pg 269]</a></span>
-symptôme n'est pas sans être significatif.
-Ces réunions en dehors des classes sont
-avant tout civilisatrices, là les enfants
-entrent dans un ordre d'idées qui leur
-serait resté totalement inconnu; on leur
-fait entendre de la musique, eux-mêmes
-chantent. Le résultat bienfaisant de ces
-efforts est immédiat; le lendemain matin,
-il est facile de distinguer ceux des enfants
-qui ont pris part à ces réunions, car ils
-se montrent invariablement plus attentifs
-et plus intelligents. L'été, on les conduit
-à la campagne: une seule jeune fille du
-monde, dévouée à cette œuvre, a pour sa
-part mené, l'été dernier, cent quatre-vingt-dix-huit
-garçons en groupes de
-quatorze ou quinze qui lui obéissent
-implicitement, et si l'un d'eux s'avise de<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[Pg 270]</a></span>
-se montrer turbulent, les autres le mettent
-vite à la raison.</p>
-
-<p>Mais pour détruire le bien acquis,
-il y a les parents; leurs abominables
-exemples à un moment donné perdent
-tout, et par-dessus le marché, la plupart
-sont sans entrailles aucunes. On expliquait
-en classe l'instinct qui porte l'animal
-à aimer et protéger ses petits: «Sûrement,
-dit un garçon, mon père ne
-m'aime pas comme un animal aime son
-petit», et voilà la clarté donnée à ce
-pauvre cerveau d'enfant qui lui inflige
-une souffrance de plus. Un autre gamin,
-dont on avait de bonnes espérances pourtant,
-a volé une montre qu'il a revendue
-six pence, les parents ont été plutôt fiers,
-le maître a sauvé l'enfant de la prison, et<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[Pg 271]</a></span>
-croit qu'il se réformera; il y est évidemment
-disposé, mais quelle force lui sera
-nécessaire pour résister à des influences
-aussi funestes au milieu de telles tentations<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> On me montre un garçon dont le père a été pendu,
-et dont la grand'mère possède dix mille livres de rente,
-produit de vol.</p></div>
-
-<p>N'importe, ce maître courageux ne se
-lasse pas, et accomplit son labeur ingrat
-avec passion. Le personnel de ces <i>Board
-schools</i> est absolument supérieur, hommes
-et femmes d'une tenue irréprochable,
-de façons excellentes et évidemment
-dévoués à leur tâche; mais aussi elle
-est rémunérée: le maître en chef, <i>head
-master</i>, a six mille francs par an, la
-maîtresse quatre mille; puis l'intérêt<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[Pg 272]</a></span>
-que tant de femmes distinguées, tant
-d'hommes charitables portent aux enfants
-des écoles, met le personnel en rapport
-avec ces mêmes personnes, et exerce naturellement
-une influence sur leur vie et
-leur manière de voir. Ces rapprochements,
-ce contact entre gens de situations si différentes
-seraient, je le crois, impossibles
-dans une démocratie ombrageuse, où la
-vanité et la défiance paralysent absolument
-les initiatives individuelles, qui, en
-Angleterre au contraire, sont innombrables.</p>
-
-<p>Dans ce quartier de Shoreditch, les
-hommes se battent continuellement et
-avec la dernière brutalité; un clergyman
-a entrepris d'enrayer le mal en le réglementant;
-voici ce qu'il a imaginé: après<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[Pg 273]</a></span>
-avoir recueilli des fonds pour bâtir
-une église, il l'a établie de la façon
-suivante: au rez-de-chaussée, une salle
-où il <i>invite</i> les hommes du quartier à
-venir se livrer à leur divertissement
-favori, seulement, selon les règles, ce qui
-en mitige sensiblement la sauvagerie;
-au-dessus de cette salle une hospitalité de
-nuit, où l'on s'entasse autant qu'il y a de
-place, et au-dessus, l'église!</p>
-
-<p>Voilà la trempe d'hommes qui arrivent
-à établir entre eux et les pires classes un
-lien et des rapports. Dans une autre partie
-du East end, des dames charitables,
-ayant à leur tête la fille d'un évêque,
-viennent de louer une maison, afin de
-vivre au milieu des pauvres qu'elles
-veulent secourir; la tâche évidemment<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[Pg 274]</a></span>
-est immense, mais les bonnes volontés
-sont nombreuses aussi, et, je le redis,
-parce qu'il me semble que cela a une
-extrême importance, <i>partant de haut</i>.</p>
-
-<p>On revient <i>au respect du pauvre</i>, personnage
-éminent dans l'Église catholique,
-et que le morne protestantisme des trois
-derniers siècles avait relégué en Angleterre,
-malgré les lois secourables, à une
-place de paria.&mdash;On connaît là-dessus
-les effroyables révélations de Dickens;
-actuellement la réaction est complète,
-grâce aux femmes.</p>
-
-<p>J'ai été les voir à l'œuvre, au <i>Chelsea
-Infirmary</i>, où sont reçus les pauvres absolus,
-<i>paupers</i>. La <i>matron</i> (supérieure) est
-une femme d'une quarantaine d'années,
-jolie et fraîche encore, l'air ouvert et gai.<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[Pg 275]</a></span>
-On pénètre dans le grand bâtiment sombre
-au dehors, et par un large escalier
-on arrive à l'appartement de la <i>matron</i>,&mdash;trois
-pièces <i>coquettement</i> meublées; un
-petit salon <i>cosy</i> et gai plein de bibelots de
-tout genre, un piano, des journaux, des
-livres, à côté une chambre à coucher, très
-vivante aussi et sur le lit une chemise
-ornée d'un ruban bleu! sur une large toilette
-s'étalent tous les objets d'un nécessaire
-à couvercles d'argent. A côté, la plus
-confortable salle de bain qui se puisse
-imaginer! On voit que cela n'a rien
-d'ascétique. La <i>matron</i> est vêtue d'une robe
-de soie noire et coiffée d'un bonnet de
-percale à brides, très coquet et commode
-et qui lui sied parfaitement.</p>
-
-<p>Dans les vastes dortoirs où pas une<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[Pg 276]</a></span>
-odeur ne règne, aucune apparence de
-tristesse; toutes les malades ont sur leurs
-épaules un petit châle rouge, et sur leur
-lit un couvre-pieds de même nuance;
-dans la longue travée qui s'ouvre entre
-les lits, des arrangements ingénieux ont
-placé des fleurs en quantité; trois pieds
-de bois croisés et peints avec l'émail si
-populaire ici, sont disposés de loin en
-loin et servent de supports; des serins
-chantent dans une cage accrochée devant
-une des hautes fenêtres, cela ne paraît
-rien, mais ceux qui savent ce qu'est la
-tristesse mortelle d'une salle d'hôpital
-comprendront le charme singulier de ce
-détail familial; sur une longue table se
-trouvent en bon ordre la large cuvette,
-les éponges et les serviettes telles que la<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[Pg 277]</a></span>
-femme la plus soignée ne pourrait demander
-mieux; l'effort est visiblement d'<i>embellir</i>
-le plus possible, et les <i>nurses</i> apportent
-à cette tâche une extrême émulation;
-c'est partout, aussi bien dans l'hôpital
-qu'ailleurs, ce besoin et ce goût de choses
-agréables à l'œil.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Dans ce <i>Chelsea Infirmary</i> sont aussi des
-enfants, de tout petits; <i>des affamés</i>, il
-faut voir ces visages d'enfants de six
-mois pas plus gros que des enfants de
-quelques semaines, cela arrache le cœur;
-mais cette partie de l'<i>Infirmary</i> est en
-même temps la plus consolante; bien entendu
-le rouge domine; tous les petits qui
-sont levés, ou même qui peuvent se soulever
-sur leur lit sont habillés d'une robe de<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[Pg 278]</a></span>
-flanelle rouge; une jolie petite brune de
-cinq à six ans a dans ses cheveux frisés
-un gros nœud de velours jaune, et un
-bracelet de perles au poignet, elle est
-malade de l'épine dorsale et incurable;
-mais coquette, quoiqu'elle soit là depuis
-trois ans, et le beau nœud de velours est
-pour la contenter; un immense polichinelle
-pend du plafond, un cheval à bascule
-est au pied du lit d'un petit, émacié
-par les privations et qui bouge à peine, il
-n'y a que ses yeux inquiets qui remuent;
-derrière un paravent dort un nouveau-né,
-né dans le <i>Workhouse</i>, il est là si douillettement
-enveloppé, et où sera-t-il jeté
-en sortant de ce berceau?</p>
-
-<p>Cette maison tout entière est uniquement
-l'asile des pires détresses et des<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[Pg 279]</a></span>
-pires misères; il y vient mourir des
-femmes que le vice et l'ivrognerie ont entraîné
-dans les bas-fonds et qui étaient nées
-dans la classe privilégiée; les exemples
-tragiques et <i>vrais</i> seraient à peine croyables
-si on osait les dire! Au milieu de
-tout ce monde souffrant, les jeunes <i>nurses</i>
-avenantes et actives vont et viennent. En
-bas, elles ont leur large salle de communauté
-où se trouvent un <i>piano à queue</i>,
-quantité de magazines et de journaux <i>de
-mode</i>! il s'y fait de très <i>bonne musique</i>,
-telle fille, qui, il y a trente ans, aurait
-donné des leçons, préfère aujourd'hui
-soigner les malades; on paye cher pour
-l'année de <i>probation</i>: trente, quarante
-guinées, et tout le monde n'est pas accepté.
-Dans ce genre de vie, si indépendante<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[Pg 280]</a></span>
-qu'elle soit, il y a une discipline et un
-asile, et la femme, malgré tout, demeure
-dans son rôle traditionnel et séculaire.</p>
-
-<p>Mais cette franche acceptation du côté
-matériel et physique de la vie est un
-signe des temps, et peut-être s'engage-t-on
-trop à fond dans cette voie, la femme
-anglaise ne connaît plus guère la mesure.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[Pg 281]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="XIV" id="XIV">XIV</a></h2>
-
-<h2>VIE DE PROVINCE</h2>
-
-
-<p>La vie de province garde encore en
-Angleterre une intensité et une vitalité
-extrêmes; et c'est là, mieux encore qu'à
-Londres qu'on peut arriver à bien pénétrer
-les mœurs anglaises avec leurs singularités,
-leurs anomalies, la cruauté de
-leurs lois surannées, et ce mélange
-unique de liberté et de tyrannie qui est
-le fond même des institutions anglaises.</p>
-
-<p>Et d'abord, on est frappé du double
-aspect de routine et de modernité, la vie<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[Pg 282]</a></span>
-contemporaine s'est greffée sur la vie
-ancienne sans en altérer le caractère primitif.
-Le cadre n'a pas changé, il est ce
-qu'il était il y a cent ans; la littérature
-anglaise possède dans les romans
-célèbres de miss Austen des documents de
-premier ordre sur l'existence provinciale
-au commencement de ce siècle, et les modifications
-apportées depuis par le temps
-résident uniquement dans les nuances,
-mais les grandes lignes sont identiques,
-les personnages n'ont pas varié; c'est la
-même hiérarchie sociale, et, ce qui est le
-plus curieux, les relations relatives des
-individus sont restées ce qu'elles étaient.
-Rien n'est vieilli, tout est admirablement
-conservé, l'ordre tranquille qui a gouverné
-toutes choses, et la force militante<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[Pg 283]</a></span>
-de la tradition ont imprimé un cachet si
-fort à la race, que dans ces milieux absolument
-anglais, on s'aperçoit que même
-physiquement le type des hommes est
-resté singulièrement semblable à lui-même,
-c'est que dans son intrinsèque,
-l'être humain n'a pas changé. Prenez des
-gravures sportives du commencement de
-ce siècle, regardez ces visages rasés, ces
-traits nets; puis, assistez, par exemple,
-dans une petite ville de Surrey au départ
-du «coach» pour Londres; la restitution
-du passé est complète, ce sont les mêmes
-hommes, les mêmes gestes; à peu de
-choses près les mêmes silhouettes, on se
-croirait à quatre-vingts ans en arrière! et
-toute l'atmosphère ambiante est à l'unisson;
-le «coach» part devant l'hôtel du<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[Pg 284]</a></span>
-<i>Chevreau blanc</i>, c'est l'«Inn» cossue et
-provinciale dont le modèle façonné sur
-les anciens usages s'est conservé intact
-avec son énorme «Bar» et son «Parloir»
-reluisant et chaud caché derrière le «Bar»
-tout cela d'une sorte de respectabilité
-hypocrite d'un genre spécial.</p>
-
-<p>La vie est un peu lourde et lente, mais
-puissante. Il existe, en Angleterre, une
-grande caste intermédiaire qui ne fraie
-jamais avec ce qu'on appelle les
-«County Families», mais dont les membres
-groupés généralement aux alentours
-d'une petite ville prospère, possèdent de
-belles maisons, des parcs verdoyants, des
-serres recherchées. Ce sont le plus souvent
-des enrichis, enclins à une hospitalité
-fastueuse, et c'est grâce à eux que<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[Pg 285]</a></span>
-le commerce des petites villes demeure
-florissant; la ville elle-même n'est généralement
-habitée que par une bourgeoisie
-inférieure, les commerçants locaux,
-les docteurs et les hommes de loi, chacun
-dans sa sphère s'associe aux affaires
-de la communauté, il n'est pas dans
-le caractère de l'Anglais ni d'être passif,
-ni de se désintéresser de ce qui
-l'entoure; aussi dans une petite ville de
-province de mince importance, trouvera-t-on
-des rues bien tenues, des policemen
-massifs, des jardins publics pleins de
-fleurs, des expositions utilitaires fréquentes;
-et l'hiver des cours du soir
-variés, bref, tout le courant de l'existence
-moderne qui semble cependant ne rien
-déplacer. Même le voisinage relatif de<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[Pg 286]</a></span>
-Londres, et la facilité énorme des communications
-ne tarit pas la sève de ces
-petites villes de province; l'Anglais n'aime
-pas la ville en tant que «capitale», les
-personnalités s'affirment mieux dans des
-cadres restreints et la ville de province est
-le terrain le plus propice à l'indépendance
-et à la prospérité bourgeoise. L'émulation
-existe toujours active, non pas seulement
-entre gens d'opinions politiques adverses,
-mais entre les membres des différentes
-sectes religieuses, toutes remuantes et
-ambitieuses, et notez, que dans une seule
-<i>petite</i> ville de province, j'ai compté jusqu'à
-sept églises ou chapelles appartenant à
-des dénominations diverses, depuis le
-High Church qui n'est qu'un catholicisme
-honteux, jusqu'aux Quakers.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[Pg 287]</a></span></p>
-
-<p>Elles ont disparu à Londres, mais
-on les rencontre encore dans les villes
-de province ces tranquilles Quakeresses,
-habillées de leurs vêtements à coupe
-surannée, aux couleurs de colombe. Revêches
-et compassées, elles ont néanmoins
-une certaine saveur, et une modestie
-féminine bien appréciable dans un pays
-où de moins en moins cette qualité est de
-mode.</p>
-
-<p>Ces Quakers qui ne parlent jamais haut,
-qui ne se fâchent point, qui enseignent la
-patience à leurs enfants, comme on enseigne
-l'alphabet, et qui sont toujours
-<i>riches</i>, incarnent bien cette <i>spiritualité</i>
-<i>matérielle</i> qui a régné souverainement en
-Angleterre, mais qui tend de plus en plus
-à disparaître, balayée par un double courant<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[Pg 288]</a></span>
-de réveil religieux d'une part et
-d'athéisme de l'autre.</p>
-
-<p>Le péril, du reste, est signalé, car, en
-outre de ces facilités spirituelles locales
-et permanentes, on rencontre dans les
-villes de province, le «Protestant Van»,
-roulotte ambulante, farcie de bons livres
-et de «tracts» mettant en garde contre
-la grande «Prostituée de l'Apocalypse!»</p>
-
-<p>Dans les villes de province, pas de quartier
-aristocratique; la noblesse, et la
-classe de gentlemen égaux à la noblesse
-par l'ancienneté de la descendance et la
-possession de vastes domaines, habitent
-ses terres et y exercent encore une véritable
-féodalité. Car il faut bien s'en rendre
-compte, en Angleterre, la liberté est surtout
-personnelle, la grande masse du<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[Pg 289]</a></span>
-peuple anglais demeure encore sous le
-double joug de l'aristocratie de naissance
-et de la puissance de l'argent, et l'état
-des lois permet d'étendre très loin le pouvoir
-que confèrent ces deux autorités.</p>
-
-<p>L'impossibilité de posséder la terre réduit
-le laboureur anglais (<i>labourer</i>), car
-de paysan proprement dit il n'y en a
-pas, à un véritable servage. Des villages
-entiers dépendent absolument du grand
-propriétaire auquel <i>tous</i> les cottages appartiennent,
-qui les loue comme il veut, à
-qui il veut et aux conditions qu'il veut.
-Tantôt ce propriétaire sera indifférent ou
-absent, et ne s'inquiétera que de recevoir
-régulièrement ses loyers; l'agent, alors, est
-maître absolu, il pressure plus ou moins
-et une plainte procure généralement,<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[Pg 290]</a></span>
-un congé, ce qui équivaut pour la plupart
-des tenanciers pauvres à l'impossibilité
-<i>absolue</i> de se loger.</p>
-
-<p>Tantôt le propriétaire est généreux et
-consciencieux, sans que néanmoins en
-l'état des mœurs, la dignité personnelle
-et surtout l'indépendance des tenanciers
-en soient beaucoup rehaussées. Les cottages
-(et c'est déjà énorme assurément),
-seront des cottages modèles, loués à très
-bas loyers, mais dans ce marché, la liberté
-individuelle n'entre pas en ligne de compte.
-Les conditions d'habitation sont réglées
-arbitrairement sans discussion possible,
-toute location revêt l'aspect d'une faveur
-presque d'une aumône. On ne peut, par
-exemple, habiter plus d'un certain nombre
-de personnes, il est défendu de prendre<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[Pg 291]</a></span>
-des locataires, etc. Je citerai deux faits
-très simples qui sont tombés sous mon
-observation personnelle et feront bien
-comprendre les relations de propriétaire
-à locataire; ils se sont, du reste, passés
-sur l'<i>Estate</i> d'un propriétaire philanthrope
-avec ostentation:</p>
-
-<p>Un cottage est habité depuis des années,
-par une femme veuve depuis peu, et ses
-deux enfants adultes; ce sont, à tous les
-points de vue des tenanciers modèles,
-toujours prêts avec leur loyer, et ils se
-figurent que puisqu'ils paient une somme
-librement consentie, ils sont chez eux;
-vous allez voir comment le propriétaire
-l'entend: un beau matin, l'agent vint dire
-à la veuve que pour <i>obliger</i> lord X..., on
-la <i>prie</i> d'accepter de prendre comme locataire<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[Pg 292]</a></span>
-un jeune garde qu'on ne sait où
-loger, son mari étant mort, on a jugé
-qu'elle devait avoir trop de place. Que cela
-plaise ou non, il faut se soumettre; et ces
-gens jaloux de la réclusion de leur vie
-familiale ne peuvent songer à discuter,
-refuser serait s'exposer à se voir enlever
-le cottage, le locataire de lord X... est
-donc accepté!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Voici l'autre cas: une jeune femme vient
-faire ses couches chez sa mère; la pauvre
-créature, au lieu de se remettre dans le
-délai réglementaire comme elle aurait dû,
-traîne en longueur; au bout de quelques
-semaines, l'agent arrive rappeler qu'on
-est trop nombreux dans la maison. La
-mère proteste et demande ce que dirait<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[Pg 293]</a></span>
-lady X..., si on lui suggérait de renvoyer
-sa fille malade? mais cependant, elle
-se tient pour avertie, et l'accouchée s'en
-ira.</p>
-
-<p>Il y a là évidemment un arbitraire
-dont nous ne connaissons plus d'exemples,
-et un ordre de choses qui s'accorde mal
-avec l'éducation obligatoire dont on gave
-les jeunes générations. Dans la vie anglaise,
-telle qu'elle est organisée actuellement,
-la dépendance de toute une classe
-demeure complète, et se fait sentir même
-dans les plus louables efforts, pour améliorer
-le sort des tenanciers. Ainsi dans
-beaucoup de villages, les femmes de clergymen
-tiennent un «clothing club» (club
-d'habillement), il est matériellement très
-avantageux d'en faire partie, mais la<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[Pg 294]</a></span>
-présidente se réserve le droit de juger si
-les membres s'habillent selon <i>leur station</i>,
-et une infraction à son point de vue peut
-amener la radiation de la personne assez
-osée pour s'émanciper par des affiquets
-jugés inconvenants!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Il arrive qu'un propriétaire désireux de
-propager le mouvement de tempérance,
-chose excellente assurément, fera disparaître
-sur son «Estate» souvent à de grands
-sacrifices, les <i>Public Houses</i>, et les remplacera
-par des espèces de cafés, où tout
-sera meilleur, et à meilleur marché pour
-le consommateur, mais où, en même
-temps, le propriétaire est chez lui, et où
-il ne ferait pas bon, au point de vue des
-faveurs à espérer, d'exprimer des opinions<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[Pg 295]</a></span>
-politiques opposées aux siennes. Or, tout
-est faveur; une des plus convoitées et qui
-dépend uniquement du bon vouloir du propriétaire
-est la possession d'un <i>Allotment</i>,
-c'est-à-dire un lot de terre loué au tenancier
-et qu'il pourra cultiver pour son propre
-compte, mais soit pour l'obtenir, soit
-pour se le voir retirer, il demeure absolument
-à la merci du propriétaire ou de
-l'agent, car, point de bail, et les clauses
-de location sont telles qu'il suffit d'un
-bien léger prétexte pour qu'un homme
-soit, sans appel possible, dépossédé de la
-terre qu'il a fécondée par son labeur; et
-notez qu'en Angleterre, le salaire habituel
-des labourers est de <i>onze shillings</i> (douze
-francs cinquante) par semaine, et qu'on
-retient la paie quand il pleut, que pour<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[Pg 296]</a></span>
-la moisson, on traite à forfait, et que les
-ducs les plus opulents s'abaissent par
-l'intermédiaire de leurs agents, à de véritables
-marchandages et arrivent à réduire
-le salaire des moissonneurs de dix livres
-(deux cent cinquante francs) à huit livres
-sept shillings.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>On ne peut s'étonner que dans de telles
-conditions, et sans amélioration à espérer,
-la jeunesse en masse ne déserte les villages;
-un à un, les jeunes hommes s'en
-vont à la ville, car <i>onze shillings</i> de
-gages pour élever une famille et le <i>Work-House</i>
-pour la vieillesse, ne constituent
-pas une perspective attrayante. Et en
-même temps que la terre reste inaccessible
-à ceux qui la cultivent, les anciens<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[Pg 297]</a></span>
-droits communaux qui leur en réservaient
-librement une parcelle, tombent
-en désuétude ou plutôt sont ignorés par
-les propriétaires. C'est un fait notoire que
-tous les jours de grands propriétaires
-s'annexent une partie des «commons»
-qui étaient le patrimoine du pauvre en
-Angleterre, et qui vont toujours diminuant.</p>
-
-<p>Le procédé est simple, on commence par
-planter sur la partie convoitée un poteau
-défendant de passer, puis un peu plus
-tard vient une haie, puis une palissade,
-et le tour est joué! D'autres fois, les propriétaires
-prennent la peine de solliciter
-du «Board» du District la permission de
-s'adjoindre tel ou tel morceau de <i>terre
-inculte</i>, et ce Board qui n'a aucun droit de<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[Pg 298]</a></span>
-le faire, l'accorde généreusement et le
-refuserait avec entrain à des laboureurs
-qui auraient l'insolence de convoiter cette
-<i>terre inculte</i>.</p>
-
-<p>De recours contre ces abus, il n'y a
-point de la part du faible, par l'excellente
-raison que la justice est rendue par ces
-mêmes propriétaires! car la qualité de
-magistrat «Justice of Peace: J. P.» qui
-n'est pas rétribuée se confère uniquement à
-des notabilités respectables: propriétaires,
-clergymen, etc. Nulle qualification légale
-n'est nécessaire, on naît apparemment
-<i>Justice of Peace</i> comme on naît rôtisseur!
-Aussi les sentences rendues journellement
-en Angleterre sont-elles scandaleuses!
-Pour ces magistrats provinciaux, le vieil
-adage de droit normand: <i>Corps d'homme<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[Pg 299]</a></span>
-est plus digne chose qu'héritage</i>, n'a pas cours;
-les délits contre la propriété sont punis
-avec une sévérité très supérieure à celle
-qui dicte les sentences pour offenses contre
-les personnes! Il est beaucoup meilleur
-marché de rouer abominablement
-de coups sa vieille mère, ou, avec un
-marteau, d'assommer un homme jusqu'à
-incapacité de travail, que de braconner
-pour la <i>première fois</i> dans un champ,
-étant un peu pris de boisson ou de voler
-<i>neuf pommes</i>. Pour les premiers délits on
-s'en tire avec une amende d'une livre et
-une de quinze shillings. Pour les autres,
-les <i>mêmes magistrats</i>, le même jour, car
-là est le fait révoltant, infligeront un
-mois de prison et six semaines de <i>Hard
-labour</i> (dur labeur)! Un vagabond ayant<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[Pg 300]</a></span>
-couché dans un fossé (il est vrai que c'est
-une récidive), s'entend condamner à <i>deux
-mois de Hard Labour</i>!</p>
-
-<p>On ne sait qu'admirer plus ou de la
-sottise ou de la cruauté d'une pareille
-sentence, car enfin voilà la communauté
-chargée pendant <i>deux mois</i> d'un homme
-qui n'a commis qu'un délit imaginaire.
-Le danger de cet arbitraire serait grand
-partout, mais il l'est doublement dans
-un pays où les lois les plus contraires à
-notre état actuel de civilisation ne sont
-pas abrogées; ainsi il serait à la rigueur
-possible à un <i>County Court</i> d'appliquer
-pour vagabondage ou mendicité une loi
-comme celle-ci: <i>5 George IV cap. 83.
-3 et 4</i>. «Emprisonnement et <i>Hard Labour</i>
-jusqu'à la prochaine session, quand ils<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[Pg 301]</a></span>
-pourront être de nouveau emprisonnés
-pour <i>un an et fouettés</i>.»</p>
-
-<p>Le <i>Truth</i> publie chaque semaine un
-Pilori légal dont les révélations douloureuses
-atteignent parfois à un côté presque
-comique par l'état d'esprit qu'elles dénotent
-chez les membres de cette classe
-privilégiée pour qui le don de rendre la
-justice est supposé être une qualité infuse.
-Les exemples et les citations pourraient
-se multiplier à l'infini, je ne veux que
-signaler un état de choses assez généralement
-ignoré en France, état de choses
-qui durera aussi longtemps que la loi ne
-sera pas rendue par des magistrats <i>qualifiés</i>,
-<i>rétribués</i> et <i>inamovibles</i>.</p>
-
-<p>L'Angleterre, si fière à juste titre de
-ses juges, se contente pour sa Justice de<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[Pg 302]</a></span>
-Paix d'une magistrature grotesque et
-d'autant plus dangereuse que les lois
-ont cessé d'être d'accord avec les mœurs;
-et de cette situation naîtra indubitablement
-un conflit. L'incohérence est le
-trait dominant de l'heure présente, les
-fictions sociales sont de moins en moins
-respectées et la perturbation est profonde,
-une partie de la nation anglaise a perdu
-contact avec la grande majorité de ses
-concitoyens, cette avant-garde téméraire
-et bruyante a répudié pour n'y plus
-revenir le vieil esprit conservateur et
-hypocrite, et c'est tant pis, car elle était
-fort belle dans son ensemble, cette vie
-anglaise, à façade si décorative, et malgré
-tout rien n'affermit les âmes comme
-d'être bandées continuellement pour un<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[Pg 303]</a></span>
-effort, celui de vouloir toujours <i>paraître</i>
-digne et vertueux était assurément considérable;
-on l'a mis de côté comme trop
-fatigant.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>J'ose dire, quoi qu'il en paraisse, que
-la question sociale est bien plus aiguë
-en Angleterre qu'en France, et elle revêt
-un caractère tout particulier par suite
-du rôle pris par les femmes; peu à peu,
-elles sont en train d'<i>enlever</i> aux hommes
-leur «gagne-pain», la situation devient
-une arme à deux tranchants: les hommes,
-dont la concurrence féminine fait baisser
-les salaires d'une façon désastreuse, se
-marient de moins en moins, et, conséquence
-logique, un nombre toujours
-croissant de femmes se voient contraintes<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[Pg 304]</a></span>
-à gagner leur vie, et luttent pour entrer
-dans toutes les professions! Habile qui
-résoudra ce problème. Pour moi, il est
-évident qu'à l'heure présente l'esprit
-masculin est chez les Anglais, pour une
-raison quelconque, beaucoup plus retardataire
-que l'esprit féminin, l'<i>agitation réelle</i>
-se fait par les femmes; elles ont accepté
-d'une façon anticipée la possibilité d'un
-nouvel état de choses, et à l'heure fatidique,
-ce seront <i>elles</i>, et parmi les plus
-riches et les mieux nées qui iront au-devant
-de toutes les réformes,&mdash;je ne
-loue pas, je constate.</p>
-
-<p>De deux choses l'une, ou la femme
-<i>aime</i> son oppression, ou elle la <i>hait</i>, et
-en Angleterre, une élite a adopté ce dernier
-parti et éprouve une sorte de solidarité<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[Pg 305]</a></span>
-avec les classes opprimées. De toutes façons
-les femmes désertent leur poste séculaire,
-une génération s'élève qui est le contrepied
-de celles qui l'ont précédée, et cette
-génération fera parler d'elle.</p>
-
-
-<h3>FIN.</h3>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[Pg 306]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="TABLE" id="TABLE">TABLE</a></h2>
-
-<table>
-<tr><td><a href="#I">I.</a>.&mdash;ASPECTS DE LONDRES </td><td> 1 </td></tr>
-
-<tr><td><a href="#II">II</a>&mdash;RUES DE LONDRES </td><td> 17 </td></tr>
-
-<tr><td><a href="#III">III</a>&mdash;L'ESPRIT NOUVEAU </td><td> 30 </td></tr>
-
-<tr><td><a href="#IV">IV.</a>&mdash;AU «ROUET QUI TOURNE» </td><td> 49 </td></tr>
-
-<tr><td><a href="#V">V.</a>&mdash;LE RÈGNE DE L'ARGENT </td><td> 61 </td></tr>
-
-<tr><td><a href="#VI">VI.</a>&mdash;«SOCIETY PAPERS» </td><td> 85 </td></tr>
-
-<tr><td><a href="#VII">VII.</a>&mdash;CLUBS DE FEMMES </td><td> 103 </td></tr>
-
-<tr><td><a href="#VIII">VIII.</a>&mdash;CHIMÈRES </td><td> 143 </td></tr>
-
-<tr><td><a href="#IX">IX.</a>&mdash;JEUNESSE ET VIEILLESSE </td><td> 181 </td></tr>
-
-<tr><td><a href="#X">X.</a>&mdash;FANATISME, PORTRAITS, ACTRICES </td><td> 198 </td></tr>
-
-<tr><td><a href="#XI">XI.</a>&mdash;THÉÂTRES </td><td> 222 </td></tr>
-
-<tr><td><a href="#XII">XII.</a>&mdash;«POLICE COURTS» </td><td> 241 </td></tr>
-
-<tr><td><a href="#XIII">XIII.</a>&mdash;BOARD SCHOOLS </td><td> 258 </td></tr>
-
-<tr><td><a href="#XIV">XIV.</a>&mdash;VIE DE PROVINCE </td><td> 281 </td></tr>
-</table>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Notes sur Londres, by Henrietta de Quigini Puliga
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOTES SUR LONDRES ***
-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
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-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
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-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
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- gbnewby@pglaf.org
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-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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