diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 4 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 | ||||
| -rw-r--r-- | old/62960-0.txt | 4122 | ||||
| -rw-r--r-- | old/62960-0.zip | bin | 95129 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/62960-h.zip | bin | 190244 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/62960-h/62960-h.htm | 6310 | ||||
| -rw-r--r-- | old/62960-h/images/couverture.jpg | bin | 34785 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/62960-h/images/cover.jpg | bin | 71465 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/62960-h/images/logo.jpg | bin | 5403 -> 0 bytes |
10 files changed, 17 insertions, 10432 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..b280782 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #62960 (https://www.gutenberg.org/ebooks/62960) diff --git a/old/62960-0.txt b/old/62960-0.txt deleted file mode 100644 index bec4ef3..0000000 --- a/old/62960-0.txt +++ /dev/null @@ -1,4122 +0,0 @@ -Project Gutenberg's Jean de Thommeray; Le colonel Evrard, by Jules Sandeau - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Jean de Thommeray; Le colonel Evrard - -Author: Jules Sandeau - -Release Date: August 17, 2020 [EBook #62960] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN DE THOMMERAY *** - - - - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries.) - - - - - - - - - - Au lecteur. - - L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été - harmonisée, mais quelques erreurs clairement introduites - par le typographe ou à l'impression ont été corrigées. La - liste de ces corrections se trouve à la fin du texte. - - Également, à quelques endroits la ponctuation a été corrigée. - - - - - JEAN - DE - THOMMERAY - - LE - COLONEL EVRARD - - PAR - JULES SANDEAU - DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE - - [Logo: M L] - - PARIS - - MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS - RUE AUBER, 3, PLACE DE L’OPÉRA - - LIBRAIRIE NOUVELLE - BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT - - 1873 - - Droits de reproduction et de traduction réservés - - - - - JEAN - - DE THOMMERAY - - - - -A MADEMOISELLE FÉLICIE SANDEAU. - - -C’est à toi, sœur chérie, mon refuge et ma consolation, que je dédie ce -récit, commencé sous tes yeux. Étions-nous assez tristes et malheureux -alors! Tu m’as appris que les plus mauvais jours, lorsqu’ils sont -traversés près des êtres qu’on aime, laissent encore de bien doux -souvenirs. - - JULES SANDEAU. - - - - - JEAN DE THOMMERAY - - -C’est à la campagne, près des bois, non loin de la Seine, dans le -modeste enclos où je comptais achever de vieillir, que je le vis -pour la première fois. Il avait vingt-deux ans à peine. Quelques -pages signées de mon nom avaient suffi pour me gagner son cœur: il -se présentait sans autre recommandation que sa bonne mine et son -désir de me connaître. Les sympathies de la jeunesse ont un attrait -irrésistible; il est doux surtout de les inspirer lorsqu’on touche -soi-même à l’arrière-saison. Je l’accueillis le mieux que je pus sans -qu’il m’en coûtât grand effort, car en vérité il était charmant. Je le -vois encore m’abordant au pas de ma grille, svelte, élancé, la figure -au teint mat ombragée d’un duvet naissant, le nez fin, l’œil bleu, le -front pur, avec de beaux cheveux d’un blond cendré qui foisonnaient aux -tempes; sa tenue, ses manières et son langage, l’élégante simplicité -qui paraissait dans sa personne, tout chez lui témoignait en faveur -du foyer où il avait grandi. Il faisait une claire journée d’avril; -nous la passâmes ensemble dans les bois de Meudon, sur les coteaux de -Sèvres et de Bellevue. Malgré tant d’années qui nous séparaient, nous -causions bientôt comme deux amis. Fortune rare dans une époque où la -jeunesse du cœur et de l’esprit ne se retrouvait en général que chez -les vieillards, dans une époque où les souvenirs donnaient plus de -fleurs que les espérances, où les soirs jetaient plus de flamme que -les matins, fortune bien rare en effet et qui mérite d’être signalée, -ce jeune homme était jeune; il avait tous les entraînements généreux, -toutes les saintes illusions, toutes les heureuses passions de son -âge. Il croyait au bien, il admirait le beau, il rêvait l’amour et la -gloire. Je l’écoutais en souriant, et, par moments, avec une sorte de -stupeur. D’où venait-il? sous quelle latitude avait-il vu le jour? -quelle étoile avait lui sur son berceau? Qu’était-ce enfin que ce Jean -de Thommeray qui, au bout d’une heure d’entretien, n’avait encore -parlé ni de filles, ni de chevaux, ni même du cours de la rente? - -Grâce aux confidences qu’il n’était pas besoin de provoquer, j’arrivai -promptement à me rendre compte du phénomène que j’avais sous les jeux. - -M. de Thommeray, le père, d’une bonne maison de Bretagne, avait -commencé la vie dans un temps où l’ivresse du renouveau s’emparait de -tous les esprits. Étudiant à Paris, c’est là qu’il avait traversé les -dernières années de la Restauration et les premières qui suivirent la -révolution de 1830, belles années que le siècle n’a pas revues depuis, -qu’il ne reverra pas. Le culte des intérêts matériels n’avait pas -envahi les cœurs, la richesse ne s’imposait pas comme le but suprême -de la destinée; la patrie et la liberté avaient pris rang parmi les -muses, l’éclat des lettres et des arts passait pour le plus beau luxe -que pût convoiter une nation intelligente et fière. La jeune génération -qui fut témoin de cette aurore en a conservé jusqu’au déclin de l’âge -un lumineux reflet, et, si elle vaut encore aujourd’hui quelque chose, -c’est pour s’être baignée dans ses clartés. Henri de Thommeray faisait -partie d’un groupe de jeunes gens étroitement unis, tous possédés -des mêmes ardeurs, tous animés de nobles ambitions. Ses goûts et ses -instincts le portaient vers le monde des écrivains et des poëtes: il -avait pénétré dans leur intimité; sa nature prompte à l’enthousiasme et -à l’admiration lui avait aisément ouvert tous les sanctuaires. Entraîné -par des convictions raisonnées et par le mouvement général, il avait, -au contact des hommes et des choses, laissé tomber un à un, comme les -pièces d’une armure dévissée, ses préjugés de caste, et, sans abjurer -les traditions d’honneur de sa famille, il était entré à pleines voiles -dans le courant des idées modernes. L’amour vrai n’était pas rare -alors: sincère jusque dans ses écarts, loin d’abaisser les âmes, il -les élevait même en les égarant. Le gentilhomme breton avait ressenti -toutes les influences d’une époque de floraison et d’épanouissement -universel. Il avait aimé d’un amour pur, délicat, romanesque, une jeune -fille pauvre et bien née, d’origine irlandaise, qu’il devait épouser -plus tard. Voilà comment il avait fait son droit. Ses études terminées, -on n’était pas bien sûr qu’il les eût commencées, il s’était décidé, -après de longs atermoiements, à retourner dans sa province. Il se -retirait à propos, au moment où tant d’espoirs et de promesses, tant de -conquêtes déjà réalisées menaçaient de sombrer dans les excès et les -débordements. De la société qu’il quittait pour ne plus y rentrer, il -n’avait vu que les côtés éblouissants, il emportait avec lui une ample -provision de souvenirs enchantés et d’images ineffaçables. A quelque -temps de là, maître de son patrimoine et pouvant disposer de lui-même -à son gré, il épousait la jeune fille qu’il aimait. L’un et l’autre -n’avaient consulté que leur inclination mutuelle; ce qui ne semblera -pas moins surprenant, c’est que ni l’un ni l’autre n’eurent sujet de -s’en repentir. - -Le domaine héréditaire où ils avaient abrité leur tendresse s’étendait -dans une des vallées les plus sauvages et les plus silencieuses de la -vieille Armorique. L’habitation s’élevait à mi-côte, et tenait de la -ferme autant que du château; un bois de chênes la protégeait contre -les vents qui soufflaient des grèves prochaines. M. de Thommeray -vivait, comme ses pères, en gentilhomme campagnard, chassant, montant -à cheval, visitant ses paysans, faisant valoir ses terres, pendant -que sa femme, la belle Irlandaise, ainsi qu’on l’appelait dans le -pays, s’appliquait aux soins domestiques et gouvernait la maison avec -grâce et autorité. Bien qu’il eût fini par s’acclimater et prendre -racine dans la réalité, cependant il demeurait fidèle aux goûts de sa -jeunesse; seulement il s’était cloîtré, pour ainsi dire, dans l’époque -de son séjour à Paris. Enfermé dans le cercle de ses souvenirs, il -n’en sortait jamais; rien, en dehors, n’existait pour lui; le temps, -qui ne s’arrête pas, l’avait oublié en chemin. J’ai connu un parfait -_gentleman_ qui ne voyageait point sans traîner avec lui l’ameublement -complet de l’appartement qu’il occupait à Londres. A peine arrivé dans -une ville où il comptait séjourner pendant quelques mois, que ce fût -Rome ou Naples, Cadix ou Madrid, Genève ou Lausanne, il s’installait à -l’hôtel avec son mobilier, et n’éprouvait de satisfaction sans mélange -que lorsque, après des miracles d’arrangement et de symétrie, il -était parvenu à s’établir exactement comme chez lui. Dès lors, l’âme -rassérénée, il reprenait ses habitudes britanniques, et ne mettait le -nez dehors qu’autant qu’il y était forcé. Je ne sais trop pourquoi M. -de Thommeray me rappelait ce fils d’Albion. Autour de lui tout portait -la date et la marque de la période du siècle dans laquelle il s’était -cantonné. Sa chambre renfermait un échantillon de l’art qui florissait -à la fin de la restauration: dessins d’Alfred et de Tony Johannot, -aquarelles de Devéria, eaux-fortes de Paul Huet, médaillons de David, -statuettes de Barre et de Pradier, esquisses de Scheffer et de -Delacroix, tout un petit musée qu’il n’eût pas troqué contre la tribune -des _offices_ ou la galerie du Louvre. Les portraits lithographiés de -ses illustres amis tapissaient les murs du salon. Ils étaient tous -là, romanciers et poëtes. La bibliothèque se composait uniquement de -leurs productions avec hommage de l’auteur. Les lettres qu’il avait -reçues de chacun d’eux étaient collectionnées dans un album richement -relié, et qui remplaçait à ses yeux les archives de sa maison. Pas une -de ces épîtres qui n’affirmât le dévouement le plus profond, pas une -qui ne respirât l’amitié la plus exaltée; quelques-uns même avaient -poussé la politesse jusqu’à l’assurer de leur admiration, bien que -pour la mériter il n’eût jamais fait autre chose que de leur prodiguer -la sienne. Grâce aux bahuts sculptés, aux crédences et aux dressoirs, -grâce aux vieilles ferrures dont la demeure était suffisamment pourvue, -il avait pu sans beaucoup de frais ajuster ses pénates au goût du -moyen âge, que la littérature nouvelle venait de remettre en honneur. -Le soir, à la veillée, il relisait avec sa femme les ouvrages qui -n’avaient pas cessé de les charmer, ou, mieux encore, il refeuilletait -avec elle le plus charmant de tous les livres, celui qu’ils avaient -fait ensemble, le poëme de leurs amours. La douce conformité de leurs -idées et de leurs sentiments, la tendre affection et le constant -respect qu’ils avaient l’un pour l’autre, donnaient un éclatant démenti -au moraliste qui prétend qu’il n’existe pas de ménage délicieux. C’est -par là seulement qu’ils se séparaient de l’esprit de leur temps; le -bonheur conjugal était le seul anachronisme qu’on eût trouvé à relever -dans cet intérieur où se perpétuaient les traditions de 1830. - -Assurément c’étaient des gens heureux; ils faisaient du bien, voyaient -peu de monde et se suffisaient à eux-mêmes. Les revenus du domaine -n’étaient pas assez considérables pour leur permettre de longs -déplacements; leurs besoins et leurs désirs ne dépassaient point leur -avoir. Enfin les bénédictions du ciel s’étaient multipliées autour -d’eux. Ils avaient trois fils, tous les trois bien portants et bien -venus: le bruit, le mouvement, la fête du logis. En dépit du milieu -où ils étaient nés, les deux premiers n’avaient jamais montré un goût -bien vif pour les délices de l’étude et les plaisirs de l’intelligence. -Enfants, c’étaient de vrais petits bandits en insurrection permanente -contre l’alphabet, amoureux de l’air libre, impatients de tout frein, -coureurs de bois et batteurs de buissons, enfourchant à cru les -chevaux de ferme, galopant à travers la lande, et ne rentrant au gîte -qu’avec quelque avarie. La mère les grondait, puis les embrassait, -et ils recommençaient le lendemain; au demeurant, les meilleurs -diables du monde. Tout en modifiant leurs habitudes d’indépendance et -de vagabondage, l’éducation n’avait pu les apprivoiser aux choses de -l’esprit. Ils étaient pour leur père un continuel sujet d’étonnement -par la profonde indifférence qu’ils témoignaient en matière de -littérature. Quand celui-ci faisait en famille une des lectures qui -abrégeaient les soirées d’hiver, ils trouvaient toujours un prétexte -pour s’esquiver, à moins qu’ils ne prissent le parti plus commode de -s’endormir au coin de l’âtre. M. de Thommeray se demandait parfois de -qui tenaient ces jeunes drôles. En revanche, le dernier, c’était Jean, -avait manifesté dès l’âge le plus tendre des instincts tout contraires -et des penchants tout opposés. Moins robuste que ses aînés, nature -délicate, un peu frêle, il avait grandi sous l’aile de sa mère, qui, -sans préférence marquée, l’enveloppait pourtant d’une sollicitude -inquiète et raffinée dont se passaient volontiers les deux autres. Il -échappait à peine à l’enfance qu’il était déjà sensible aux beautés et -aux harmonies de la création. A vingt ans, il avait dévoré tous les -volumes qui composaient la bibliothèque du manoir. Romans, poésies, -pièces de théâtre, il avait tout lu et relu, tantôt le long des haies, -au versant des vallées, tantôt en présence de l’Océan, sur les plages -retentissantes. Il s’était enivré de ces récits ardents et passionnés, -de ces drames étranges où bouillonnaient la séve et la vie, de ces -beaux vers qui mêlaient leur musique au concert des vents et des -flots. Naturellement, sans efforts, il bégayait lui-même la langue des -poëtes. On se représente la joie du père, qui se sentait revivre dans -ce fils. M. de Thommeray ne se possédait plus. Ses souvenirs, vieillis, -un peu fanés, avaient recouvré leur éclat et leur vivacité matinale. -Les années écoulées, les mœurs transformées, la scène du monde occupée -par de nouveaux acteurs, les révolutions accomplies depuis qu’il avait -quitté Paris, tout cela ne comptait absolument pour rien: il était -revenu au lendemain de son départ, et dans ses entretiens avec Jean, -entretiens qui ne tarissaient pas, il retraçait en traits épiques -l’histoire des grands jours qu’il avait traversés, les foyers célèbres -où il s’était assis, les hautes amitiés qui avaient été le lustre -de sa jeunesse, les aspirations d’une époque de renouvellement et -de renaissance, tous les épisodes, tous les incidents de la société -brillante et lettrée à laquelle il s’était mêlé, et qu’embellissaient -encore les féeries de la perspective et les enchantements de la -mémoire. Le fils s’était de bonne heure imprégné des souvenirs du père: -il en avait nourri ses premiers rêves et ses premiers espoirs. Il faut -le dire, ces peintures, ces vives images n’étaient point faites pour -inspirer le goût et l’amour de la vie rustique. Ce qui ressortait bien -clairement des longues confidences que me faisait mon jeune compagnon, -c’est qu’il avait été de tout temps considéré dans sa famille comme -objet de luxe; il était le lis qui ne file pas. Pendant que ses aînés, -toujours levés dès l’aube, s’occupaient à la terre et dirigeaient -l’exploitation rurale, Jean lisait, songeait ou composait de petits -poëmes bretons que sa mère comparait avec orgueil aux _Mélodies -irlandaises_ de Thomas Moore, et qui arrachaient à M. de Thommeray -des cris d’admiration. Ses frères chérissaient en lui la grâce un peu -féminine qui semblait inviter leur protection, le charme et l’élégance, -tous les dons extérieurs, toutes les séductions dont ils étaient à -peu près dépourvus et que la nature lui avait départies d’une main -prodigue. On a remarqué que les cadets sont en général les plus beaux; -leur moulage est, dit-on, plus net et plus sûr. Frères, parents, amis, -ils reconnaissaient tous qu’une plante si rare appelait le soleil, -que cet enfant n’était pas né pour végéter à l’ombre, au fond de la -province. Un beau matin, Jean avait embrassé les êtres excellents qui -pleuraient en lui disant adieu, et vingt heures après il entrait dans -Paris avec toutes les illusions que son père en avait emportées. - -Il arrivait sans parti pris. Dans la pensée de sa famille, il -s’agissait pour lui du choix d’une carrière, de s’y préparer -longuement par l’examen sérieux des divers états de la société. Il -n’eût pas déplu à M. de Thommeray,--c’était, semblait-il, sa secrète -ambition,--que ce fils s’illustrât sur le grand théâtre où il n’avait -joué, lui, qu’un rôle de comparse. Quant à Jean, il n’avait pas de -programme arrêté. Il était impatient de vivre, impatient d’aborder la -vie par tous ses côtés élevés. Le monde l’attirait; la fortune des -lettres le tentait; il aspirait par-dessus tout aux ivresses de la -passion: son cœur frémissant était plein d’amour sans objet. Chaque -époque a ses expressions familières et son accent qui lui est propre. -Je tressaillais parfois en l’écoutant; il avait certains tours de -phrase qu’il tenait de son père, certaines notes dans la voix qui me -reportaient brusquement en arrière et réveillaient en moi des mondes -ensevelis. Il me récita quelques-uns de ses petits poëmes bretons: j’y -pris un vif plaisir, et, plaisir non moins vif, je pus les louer avec -sincérité; le poëte de la Bretagne, Brizeux, ne les eût pas désavoués. -Ainsi nous cheminions tous deux par une tiède après-midi d’avril. Les -enclos, les vergers en fleur se réjouissaient au soleil; les villas, -désertées pendant l’hiver, commençaient à se repeupler, et, tout en -marchant, tout en causant, nous apercevions à travers les grilles de -jolis enfants qui s’ébattaient autour des pelouses, sur le sable fin -des allées. Jours tranquilles! heures fortunées! quelques années plus -tard, seul et la mort au fond de l’âme, je parcourais ces paysages d’où -l’invasion m’avait chassé, il n’y restait plus que des ruines: seuils -désolés, maisons béantes, intérieurs pillés, salis, déshonorés. Quels -hôtes, quels vainqueurs! Non moins maudite et non moins exécrable, -la guerre civile avait achevé l’œuvre de destruction. La nature -seule, quoique mutilée, elle aussi, souriait encore comme autrefois -et réparait déjà ses désastres: la bêtise et la férocité des hommes -n’avaient pas pu supprimer le printemps. - -Des semaines, des mois s’écoulèrent, Jean ne revint qu’à la fin de -l’automne. Il me parut changé; ce n’était plus chez lui l’enthousiasme -et la foi qui m’avaient frappé lors de notre première entrevue, -mais le trouble, l’hésitation du voyageur qui cherche à s’orienter, -et qui ne reconnaît pas les sites décrits dans son itinéraire. Il -s’était présenté chez les illustres amis de son père, chez ceux que -la mort avait épargnés ou que la vie n’avait pas dispersés au loin. -M. de Thommeray lui avait répété maintes fois qu’il n’aurait qu’à -se nommer pour se voir adopté par tous et de prime saut introduit -dans l’intimité des cénacles; il avait même engagé son fils à n’user -qu’avec discrétion du crédit, du patronage, du zèle empressé de ces -grands amis. Jean, qui avait feuilleté souvent, toujours avec un pieux -respect, l’album où les précieuses lettres étaient conservées comme -des reliques, ne doutait pas qu’en effet les bras et les cœurs ne -s’ouvrissent pour lui faire accueil. Chacune de ces visites avait été -marquée par une déception. Les cénacles n’existaient plus. Les génies -qu’il aimait à se figurer avec une auréole au front s’éteignaient -pour la plupart dans l’abandon et la tristesse. Aucun d’eux ne se -souvenait de M. de Thommeray; ils avaient oublié jusqu’à son nom. Le -plus grand, le plus glorieux de tous, bien digne d’une fin meilleure, -se débattait misérablement sous l’étreinte des plus dures nécessités. -Il se rappelait qu’autrefois, à l’âge des chimères, il avait écrit -quelques vers: il n’en parlait qu’avec dédain. Il avait conseillé -à Jean de renoncer à la poésie et de se lancer dans les affaires. -Il regrettait de n’avoir pas suivi cette voie: il avait méconnu sa -vocation. Un autre, retiré dans sa tour, où il officiait encore de -loin en loin devant un petit groupe de fidèles, lui avait démontré -avec beaucoup de courtoisie qu’il n’y avait pas de place pour les -poëtes dans la société moderne, qu’ils naissaient hors la loi sous -tous les régimes et fatalement réservés au sort de Gilbert, d’André -Chénier ou de Chatterton: c’était sa thèse de prédilection, il y -revenait d’autant plus volontiers qu’elle lui permettait de s’étendre -sur quelques-uns de ses anciens ouvrages. Jean avait tourné le dos au -passé chagrin et morose, et s’était mis en relation avec la jeunesse -du jour et quelques-uns des beaux esprits qui lui donnaient le ton; -son caractère expansif et loyal, sa bonne grâce, sa générosité, ses -manières de grand seigneur, lui avaient créé promptement des liaisons -d’amitié légère dans un monde qui ne se montrait pas difficile. Une -génération avortée, des âmes sans souffle et sans essor, des cœurs -sans haine et sans amour, la littérature remplacée par le commérage, -une philosophie d’antichambre, qui consistait à rabaisser tout ce qui -relève la nature humaine, voilà ce qu’à l’entendre il avait rencontré -dans ce monde sceptique et railleur. Telle était sa candeur, qu’il -avait pu le fréquenter pendant plusieurs mois sans s’apercevoir ni même -se douter du personnage qu’il y jouait; il n’en était instruit que de -la veille.--Tenez, dit-il en dépliant un journal qu’il avait tiré de -sa poche, et m’indiquant du doigt l’article qu’il souhaitait que je -lusse, prenez connaissance de ce petit morceau: je suis curieux de -savoir ce que vous en pensez. - -Ce petit morceau avait pour titre: _Le Huron de Quimper-Corentin_. Bien -que Jean de Thommeray n’y fût pas nommé, c’était évidemment lui qu’on -avait voulu peindre: cela sautait aux yeux de quiconque le connaissait. -Divisé en chapitres comme le conte de Voltaire qui en avait suggéré -l’idée, l’article n’était qu’une charge d’un bout à l’autre, mais une -charge faite avec _humour_, de celles qui sont œuvres d’art et qui, par -l’exagération même du trait, donnent plus de saillie à la réalité, et -la rendent, pour ainsi parler, plus visible et plus saisissante. Mon -ami Jean se trouvait là couché tout de son long. Dès l’âge de cinq -ans, il apprenait à lire dans les romans néo-chrétiens de M. Gustave -Drouineau. On lui taillait ses premières jaquettes dans une collection -de vieux journaux qui portaient la date des dernières années de la -Restauration. Le milieu dans lequel il avait été élevé, l’éducation -qu’il avait reçue, son départ de Quimper-Corentin, son arrivée à Paris, -ses pérégrinations à la recherche des cénacles, tout cela était raconté -à la diable, de la façon la plus fantasque et la plus hilare. Après -une série de déconvenues plus drolatiques les unes que les autres, -dégoûté à jamais d’une société dépravée, où les manches à gigot, les -grands sentiments et les robes courtes n’étaient plus de mise, le -nouvel Ingénu reprenait la route de Quimper-Corentin, emportant dans -sa valise le manuscrit de ses petits poëmes, roulé et ficelé comme un -saucisson d’Arles. Sa rentrée au pigeonnier paternel le vengeait de -tous les déboires qu’il avait essuyés à Paris. Il était complimenté -sous un dais de feuillage par une députation de jeunes Huronnes toutes -attifées à la mode de 1830. Le soir, sur la pelouse, deux troupes -d’indigènes simulaient un combat qui était censé représenter la -lutte des classiques et des romantiques; à travers la foule erraient -mélancoliquement quelques Hurons en costume de saint-simoniens. Tableau -final: pluie de fleurs, pétards et fusées, cris de _vive La Fayette_, -binious et bombardes exécutant l’air de _la Parisienne_, et, pour tout -couronner, au-dessus de la porte d’honneur, un magnifique transparent -sur lequel se détachaient en caractères de feu ces dates glorieuses: -27, 28, 29 _juillet_, et cette déclaration immortelle: _une charte sera -désormais une vérité_. - -Je n’avais pu m’empêcher de sourire.--A votre aise! Monsieur, à votre -aise! s’écria Jean le prenant sur le ton d’Alceste, la pasquinade vous -paraît plaisante; riez-en, mais souffrez que, moi, je n’en rie point. -Que ces petits messieurs échangent entre eux de semblables aménités, -qu’à tour de rôle ils s’accommodent les uns les autres et s’offrent en -régal à l’appétit des méchants et des sots, cela les regarde, c’est -leur affaire; moi, je ne suis pas du bâtiment, je n’appartiens pas au -public! Il est possible que je ne sois qu’un niais, et même je commence -à comprendre que je ne suis pas autre chose; mais jusqu’ici je n’ai -donné à personne le droit de l’écrire dans les gazettes. Croyez-le -bien, Monsieur, c’est un acte de félonie, un indigne abus de confiance: -j’étais leur hôte, ils m’avaient accueilli. Qu’allais-je faire dans -cette galère? Que ne suis-je resté où j’étais! - -Tout en reconnaissant ce qu’il y avait de légitime au fond de son -ressentiment, je ne laissai pas pourtant de lui parler en homme qui -n’est point étranger aux pratiques de la vie littéraire, et qui sait -de longue main la part d’importance qu’il convient d’accorder à ces -sortes de choses. De quoi s’agissait-il? Jean n’était pas nommé; son -honneur n’était pas atteint. Le procédé était plus que leste, l’article -en lui-même était inoffensif; l’aiguillon s’arrêtait à fleur de peau, -il n’entamait pas l’épiderme. L’esprit avait ses moments d’ivresse, ses -démangeaisons et ses entraînements, auxquels il n’était pas toujours -maître de résister; dans tous les temps, la presse légère avait commis -de ces petites iniquités. Qu’y faire? Empêchait-on le vin nouveau de -fermenter et de petiller dans les cuves? Défendait-on aux merles de -siffler? Le sage se bouchait les oreilles ou levait les épaules et -passait son chemin. Jean coupa court à l’apologie. - ---Mais, Monsieur, vous n’y songez pas; qu’importe que mon nom ne se -trouve point au bas du portrait, si chacun peut l’y mettre? Qu’importe -que je ne sois pas nommé, si le masque est assez ressemblant pour que -tous ceux qui me connaissent me nomment en l’apercevant? Hier, au -saut du lit, j’ai reçu par la poste vingt numéros de la feuille que -vous tenez entre les mains; je les ai comptés, je ne me doutais pas -que j’eusse tant d’amis. Pour attirer mon attention, pour m’épargner -l’ennui d’une recherche, presque tous avaient eu le soin de marquer à -l’encre ou au fusain le morceau en question: raffinement de délicatesse -qu’en vrai Huron je ne soupçonnais pas. Mon honneur n’est pas atteint, -dites-vous? C’est bien ainsi que je l’entends. Il serait curieux que -l’honneur d’un galant homme fût à la merci de pareils drôles. S’il ne -s’agissait que de moi, leurs vilenies ne me toucheraient guère, la -distance qui nous sépare est telle que j’en conçois l’idée de l’infini; -mais ce n’est pas seulement ma personne qu’ils ont jetée en pâture à -la risée publique, c’est aussi l’intérieur où je suis né, c’est mon -berceau, c’est ma famille. Les illusions qu’on raille si agréablement -me venaient du cœur de mon père; même après les avoir perdues, je les -chéris, je les vénère comme la beauté de son âme, et qui s’amuse à les -outrager mérite mieux que mon dédain. Vous ignorez encore d’où le coup -est parti. J’ai vu de près la jeunesse de mon époque; si l’été répond -au printemps, le pays peut s’attendre à de riches moissons. Eh bien! -dans ce monde où je viens de vivre, je me flattais d’avoir rencontré -un ami. J’avais fait de lui le confident de mes rêves et de mes -mécomptes; je n’avais rien de caché pour lui. C’est lui, Monsieur, qui -m’a trahi! C’est lui qui m’a berné comme Sancho sur un drap d’auberge. -Que parlez-vous d’entraînements et de démangeaisons auxquels l’esprit -n’est pas toujours maître de résister! Où nous mèneraient ces lâches -complaisances? Le bandit qui me guette au coin d’un bois a ses -démangeaisons, lui aussi, et je n’admets pas, pour ma part, qu’il y -ait à l’usage des gens d’esprit un autre code de morale que celui des -honnêtes gens; mais voilà beaucoup de bruit pour un article de journal. - -Cette âpreté de langage ne me déplaisait pas; j’aimais la saveur de ce -fruit encore vert. J’avais craint un instant que l’affaire ne tournât -au tragique et ne se terminât sur le pré; heureusement il n’en fut pas -question. Jean s’était apaisé; son regard s’était adouci. Je profitai -du tour qu’avait pris l’entretien pour toucher à quelques vérités que -m’avaient enseignées l’expérience et la réflexion. Je n’étais ni le -détracteur ni le courtisan du temps où nous vivions; je savais que -le fond de l’humanité varie peu, que les passions ne changent guère, -qu’en dehors des grandes commotions qui renouvellent de loin en loin -les conditions de l’atmosphère, le bien et le mal, le bon grain et -l’ivraie, les rayons et les ombres se retrouvent à toutes les périodes -presque dans la même mesure et dans les mêmes proportions. Les époques -les plus fécondes avaient leurs tares et leurs plaies cachées, les plus -déshéritées leurs perfections et leurs vertus secrètes; il y avait -place dans toutes pour le travail et le talent, pour le dévouement -et le sacrifice, pour les bonnes actions et pour les belles œuvres. -Jean écoutait d’un air résigné, répliquait sans trop d’amertume, -mais paraissait peu désireux de pousser plus avant ses excursions à -travers le monde. Il en avait assez, et se tenait pour satisfait. Déjà -la gloire ne le tentait plus; déjà la poésie se mourait en lui. La -muse qu’il avait rencontrée un matin dans la lande embaumée refusait -désormais de le suivre; ses pieds délicats étaient en sang, les -premiers grêlons de la réalité avaient meurtri son sein et brisé ses -deux ailes. Il avait cherché l’amour, et n’en avait pas même trouvé les -apparences. Il me parlait de sa famille avec une tendresse émue, et -je me sentais porté vers ce jeune homme que je voyais pour la seconde -fois par quelque chose de semblable à l’affection que j’avais pour mon -fils. La journée était avancée. Je le retins à dîner, et l’accompagnai -le soir jusqu’à la gare de Bellevue. J’étais avec lui, sur le quai. Au -moment de nous séparer:--Il peut se faire, me dit Jean, que je reste -longtemps sans vous voir, il est même possible que je ne vous revoie -jamais. Je compte voyager, et, de retour en France, me retirer chez mes -parents. Conservez de moi un bon souvenir: je n’oublierai pas l’accueil -que j’ai reçu de vous. - -Là-dessus, il m’embrassa et se jeta dans un wagon. La vapeur siffla, et -le train partit. - -Ce brusque adieu, cet élan de tendresse, m’avaient donné à réfléchir: -je m’en allai pensif et fort troublé. La nuit me sembla longue. -Dès le grand matin j’accourais chez Jean: il était déjà sorti. Le -domestique n’était instruit de rien: son maître ne pouvait tarder -à rentrer, et il m’engageait à l’attendre; je me laissai mener au -salon. L’aspect seul de cette pièce aurait suffi pour justifier mes -appréhensions. Tout y dénonçait les préoccupations de l’homme qui se -dispose à jouer sa vie dans une partie sérieuse. Un monceau de papiers -récemment brûlés obstruait l’âtre. Les bougies consumées jusqu’au -ras du cristal témoignaient d’une veille obstinée. Sur le marbre de -la cheminée, plusieurs lettres sous pli fermé, destinées à la poste; -des factures acquittées, quelques autres qui ne l’étaient pas: à -chacune de celles-ci était jointe la somme due. On devinait que Jean -ne s’était pas déshabillé, le divan avait servi de lit de repos; un -médaillon où s’encadrait un portrait en miniature, celui de sa mère -qu’il avait eue présente jusqu’au dernier moment, était resté sur un -des coussins. Le doute n’était plus permis, Jean était sorti pour aller -se battre. J’attendis longtemps. Les heures se traînaient; je comptais -les minutes. Je m’asseyais, je me levais, je ne tenais pas à la même -place; tantôt j’errais de chambre en chambre, prêtant l’oreille aux -bruits du dehors; tantôt, penché sur le balcon, je plongeais dans la -rue un regard avide. Il faisait une brume épaisse, je ne distinguais -que des ombres. De temps en temps, le domestique, un plumeau à la -main, traversait la pièce où j’étais; sa figure souriante, bêtement -épanouie, m’inspirait un désir immodéré de lui sauter à la gorge et de -le jeter par la fenêtre. Je venais d’ouvrir un livre, je m’efforçais -d’en lire une page, lorsque je crus entendre le roulement d’une -voiture sous le vestibule. Quelques instants après une sourde rumeur -montait dans l’escalier. J’étais déjà sur le palier, et j’aperçus Jean -qui gravissait péniblement les dernières marches, soutenu par ses deux -témoins et la pâleur de la mort sur la face. Un troisième personnage -dirigeait avec autorité les mouvements de l’ascension funèbre: c’était -un élève interne du Val-de-Grâce qui avait assisté au combat et fait -sur le terrain le premier pansement.--Ce n’est rien, dit Jean d’une -voix éteinte en faisant un effort pour me tendre sa main blanche comme -l’ivoire: une piqûre d’aiguille.--A peine achevait-il ces mots qu’une -mousse rosée teignit ses lèvres, et il s’affaissa sans connaissance -entre les bras qui le soutenaient. - -La blessure était grave: l’épée avait atteint le poumon. Toutes les -mesures à prendre, je les pris. J’adressai sur l’heure une dépêche -au fils aîné de M. de Thommeray, et ne quittai Jean qu’après avoir -vu sa mère et son frère installés tous deux à son chevet. L’affaire -avait fait du bruit, j’en ignorais certains détails; je les appris -par un journal du monde élégant. Dans la soirée du jour où le fatal -article avait paru, Jean s’était rendu au théâtre des Variétés, où -l’on représentait une pièce nouvelle; il comptait y trouver ce qu’il -cherchait. En effet, pendant un entr’acte, il avait aperçu au foyer le -seigneur qui l’habillait si galamment; il était allé droit à lui, et, -de son gant qu’il tenait à la main, l’avait touché par deux fois au -visage. Je savais la suite. Le plaisant de l’aventure fut qu’il sortit -de là avec une réputation de noblereau et un sobriquet ridicule; on -a dit longtemps Thommeray le Huron, de même que Scipion l’Africain. -Durant une semaine ou deux, il côtoya les sombres bords: la jeunesse, -la science, l’amour et les soins maternels le ramenèrent à la vie. La -guérison fut prompte, et vers le milieu de novembre il partait avec sa -mère pour aller passer l’hiver à Pise. - -Jean avait promis de m’écrire: il tint sa promesse. Rien de plus -aimable que l’accent de ses lettres. Comme chez tous les convalescents, -un mystérieux travail d’apaisement s’était accompli dans son cœur. Il -plaisantait avec enjouement sur la campagne qu’il venait de faire et ne -s’autorisait pas de ses espérances trahies pour insulter à l’humanité -tout entière. Il ne prétendait point connaître à fond le monde; il -ne le jugeait pas sur l’échantillon qui avait passé sous ses yeux. -Toutefois ce qu’il en avait vu l’effrayait, et il persistait dans sa -résolution de n’y rentrer jamais. La santé de l’âme n’était pas plus -assurée que la santé du corps; plus d’une fois, dans le milieu malsain -qu’il n’avait fait pourtant que traverser, il avait senti des fumées -grossières monter à son cerveau. Qui pouvait se croire à l’épreuve de -la contagion? De plus forts que lui avaient succombé; il s’arrêtait à -temps sur la pente qui mène aux abîmes. Revenu de toute ambition, il -se rappelait les bruyères natales et n’aspirait qu’à retourner dans -le domaine de son père: des idylles sans fin! Il aimait aussi à me -parler de Pise. Je revoyais la ville aux ponts de marbre, aux palais -silencieux, aux larges quais déserts. Il jouissait avec délices du -ciel clément, des chaudes après-midi, de l’air gras et pur qu’il buvait -à longs traits comme le lait fumant des vaches de Bretagne. Il vivait -et se laissait vivre. - -Cependant, au bout d’un mois à peine, un intérêt nouveau se glissait -dans sa vie. Il y avait à Pise une jeune femme venue, comme lui, -pour y passer l’hiver et rétablir sa santé chancelante. Elle était -d’une beauté rare, et paraissait appartenir à l’élite de la société -parisienne: elle en avait les élégances, et son air languissant, la -tristesse de son regard, une teinte de mélancolie répandue sur ses -traits, ajoutaient encore au charme de sa personne. Elle habitait un -petit palais sur le bord de l’Arno, et ne sortait que suivie d’un -domestique ou accompagnée d’une femme de chambre. On ne savait rien de -son rang; mais sa présence seule en disait assez, et nul ne songeait, -en la voyant, à s’enquérir de son origine. Il ne s’écoulait pas de -jour où Jean et sa mère ne la rencontrassent, soit aux Cascines, -soit au Campo Santo, autour du Dôme ou du Baptistère. C’est sur le -sol de l’étranger que la patrie est le lien des âmes. Ils étaient -arrivés promptement à échanger un salut silencieux, puis un sourire -d’intelligence, puis quelques mots de politesse; des relations s’en -étaient suivies, et ils se réunissaient fréquemment. Cette jeune femme -en effet appartenait à la fleur de la société parisienne: c’était la -comtesse de R... L’imagination de Jean s’égarait déjà dans le bleu; -ses lettres, qui avaient passé presque sans transition du ton de -l’églogue au style flamboyant, et dans lesquelles je retrouvais toute -la phraséologie sentimentale qui avait cours en 1830, n’étaient plus -remplies que des perfections de la belle comtesse; il n’hésitait point -à voir en elle une des poétiques héroïnes que ses lectures lui avaient -révélées. J’eus comme un pressentiment qu’il courait à de nouveaux -mécomptes. Sans connaître madame de R..., je connaissais assez mon -temps pour savoir que la passion n’en était pas la note dominante, -et que jamais l’amour n’avait causé moins de dégâts ni fait si peu -de victimes, surtout parmi les femmes du monde. Bientôt les lettres -de Jean devinrent de moins en moins fréquentes, et bref, il cessa de -m’écrire. Que d’amitiés j’ai vu finir ainsi! Je parle des meilleures -et des plus anciennes, de celles qui, ayant commencé avec la vie, -promettaient de ne s’éteindre qu’avec elle. - -Deux ou trois ans s’étaient passés. J’ignorais ce que Jean était -devenu; je supposais qu’il avait donné suite à ses projets de retraite, -et qu’il vivait en paix chez son père. Il m’avait oublié, et je -trouvais cela tout simple: dans la saison des longs espoirs, on fait -généralement bon marché de ce qu’on laisse derrière soi. De mon côté, -il faut le dire, je ne pensais à lui que de loin en loin. Le courant -des choses humaines, les préoccupations, les soucis dont aucun âge -n’est exempt et qui semblent se multiplier avec le nombre des années, -l’avaient presque effacé de ma mémoire: une tournée que je fis en -Bretagne raviva dans mon cœur le souvenir de ce jeune ami. Un jour, -dans une bourgade du Finistère, j’appris par aventure que je n’étais -qu’à quelques lieues du domaine de Thommeray. Je cédai à la tentation -de voir de près un ménage heureux, une famille unie. J’affrétai le jour -même une carriole du pays, et sur le soir, un peu avant la tombée de la -nuit, j’arrivais au manoir que j’aimais à me représenter comme l’asile -du bonheur. Ma bienvenue ne faisait pas question; j’arrivais joyeux et -le cœur en fête. - -L’antique demeure, de construction bizarre, était à peu près telle que -je me la figurais: une vaste ferme entre cour et jardin, avec tours et -donjon, et qui respirait à la fois la mélancolie du passé et l’activité -de la vie moderne. Il restait encore des vestiges de fossés et de -pont-levis. La porte d’honneur, chargée de trophées cynégétiques, -têtes de loups, de renards, de sangliers, était surmontée d’un écusson -rongé par le temps et dont les armoiries se distinguaient à peine. -Quand je me présentai la famille était réunie au salon. Le valet de -ferme qui m’avait introduit s’étant dispensé du soin de m’annoncer, je -poussai la porte qu’il avait entr’ouverte, et d’un regard aussi prompt -que l’éclair, avant que ma présence eût été signalée, j’embrassai dans -son ensemble le tableau qui s’offrait à mes yeux: M. de Thommeray, -en veste de chasse, droit comme un peuplier, robuste comme un chêne, -debout et adossé à la cheminée, la taille haute, l’attitude sévère, -ses bras croisés sur sa large poitrine; madame de Thommeray, affaissée -plutôt qu’assise dans un fauteuil, et vieillie de vingt ans depuis -que je ne l’avais vue; enfin les deux fils aînés penchés sur le -fauteuil, et observant leur mère. Il régnait dans la salle un silence -lugubre; la figure de Jean manquait seule au tableau. Certes ce n’était -point l’image du bonheur que j’avais devant moi. J’arrivais à point, -le moment était bien choisi! J’admirais une fois de plus l’esprit -d’à-propos qui me suit partout. Je songeais à me dérober quand madame -de Thommeray, en levant la tête, m’aperçut et me reconnut aussitôt. -Elle passa précipitamment son mouchoir sur ses joues flétries, fit -vers moi quelques pas rapides, et saisit ma main, qu’elle étreignit -par un mouvement convulsif, tandis que son regard m’interrogeait avec -avidité et semblait vouloir me fouiller les entrailles. J’étais au -supplice. Cette scène muette n’avait duré qu’une seconde. J’expliquai -en peu de mots le hasard qui m’avait amené. Dès qu’elle eut compris -qu’il s’agissait seulement d’une visite de passage, ses traits, qui -s’étaient animés un instant, reprirent tout à coup leur expression -désespérée. Elle eut cependant le courage d’ébaucher un pâle sourire, -et, sans quitter ma main qu’elle tenait encore, elle me conduisit à -son mari. J’envisageai M. de Thommeray: avec sa crinière de lion toute -blanche, ses sourcils noirs, sa prunelle sombre et sa barbe grisonnante -par places, qu’il portait tout entière, il avait grand air et me parut -admirablement beau. - ---Monsieur, dit-il en me saluant avec une grave politesse, vous n’êtes -pas un étranger chez moi; madame de Thommeray m’a souvent parlé de -vous. Je sais que vous avez été excellent pour elle pendant son séjour -à Paris, et c’est ajouter encore à ma reconnaissance que de m’offrir -ici l’occasion de vous l’exprimer. - -Cet accueil un peu magistral acheva de me démonter. Je n’étais pas venu -quêter des compliments; mais, puisque M. de Thommeray avait cru devoir -tout d’abord m’entretenir de sa gratitude, je m’étonnais qu’il n’eût -pas même fait allusion à celui de ses fils que j’avais soigné et veillé -comme s’il eût été le mien. J’hésitais moi-même, sans m’expliquer -pourquoi, à prononcer son nom. J’étais dans la position d’un homme qui -sent le terrain miné sous ses pieds, et qui n’ose plus faire un pas. -Enfin je m’informai de Jean, mais à peine l’eus-je nommé que M. de -Thommeray me ferma la bouche. - ---Monsieur, me dit-il d’un ton bref, il ne nous reste plus que deux -fils, ils sont tous les deux devant vous. Nous ne parlons jamais de -celui que nous avons perdu. - -Je demeurai un instant comme anéanti. Jean était mort... mais non! -L’attitude de M. de Thommeray, sa voix, son geste, son langage, -n’étaient pas d’un père qui a eu l’affreux malheur d’ensevelir un de -ses enfants. S’il était vrai que Jean fût mort, ma présence inattendue -aurait provoqué chez la mère une explosion de désespoir ou une crise -d’attendrissement plutôt qu’un mouvement d’ardente curiosité. Je -l’avais assistée au chevet de son fils, j’avais partagé ses angoisses; -elle n’eût pas été maîtresse de son émotion, elle se serait jetée -dans mes bras, nous aurions pleuré ensemble. J’avais fait toutes ces -réflexions en moins de temps qu’il ne m’en faut pour les écrire. Jean -vivait, et pourtant il n’avait plus sa place au foyer dont il était -naguère la parure et la joie. Je ne savais que m’imaginer ni que dire. -Mon regard allait de l’un à l’autre et ne rencontrait que des visages -consternés. M. de Thommeray seul se tenait impassible; mais ses lèvres, -violemment crispées, trahissaient l’effort d’une douleur hautaine qui -se contraint pour ne pas éclater. Je me disposais à prendre congé, -lorsqu’une porte du fond s’ouvrit à deux battants, et une servante -parut sur le seuil: les plus dures afflictions de l’âme ne changent -ni les habitudes ni les conditions de la vie, et tous les jours, aux -mêmes heures, on se met à table, si malheureux qu’on soit.--Vous dînez -avec nous? dit madame de Thommeray qui s’était emparée de mon bras. Et, -comme je cherchais à m’excuser:--Par pitié, ajouta-t-elle à mi-voix, ne -partez pas avant que j’aie pu vous parler.--Je ne résistai plus et me -laissai conduire. - -Malgré ces préliminaires, les choses se passèrent moins tristement -que je n’aurais pu l’espérer: à défaut d’entrain, le dîner ne manqua -pas de cordialité. Les cœurs et les esprits s’étaient détendus peu à -peu. Remis de la gêne que leur avait causée ma visite inopportune, -mes hôtes n’avaient pas tardé à comprendre que je n’étais pas, moi -non plus, sur un lit de roses, et, avec un tact dont je leur sus gré, -tous à l’envi s’efforçaient de me faire oublier ce qu’il y avait dans -ma position de pénible et d’embarrassé. Chacun y mit du sien. Tous -me traitaient comme un ami qui eût été attendu. Madame de Thommeray -n’était plus la belle Irlandaise, telle encore que je l’avais vue à -Paris. Les dernières années qui venaient de s’écouler avaient éteint -ce qui restait en elle d’éclat et de beauté; mais elle était toujours -la belle âme que j’avais été à même d’apprécier. L’honneur de sa vie -pouvait se résumer en quelques mots: elle avait été l’unique amour -d’un honnête homme qu’elle avait uniquement aimé. Cela dit tout, et -n’est point banal. Les deux fils, deux colosses, sans avoir aucune -des grâces de leur jeune frère, n’étaient pas cependant dépourvus de -tout charme: ils avaient celui de la douceur unie à la force. J’étais -frappé surtout de la déférence et du respect qu’ils témoignaient à -leurs parents jusque dans les plus petites choses: ces habitudes de -soumission, qui tendent de plus en plus à se perdre dans les familles, -avaient un caractère particulièrement touchant chez de jeunes hommes -qui semblaient faits pour commander. Leur esprit était sans apprêt, -je dirais presque sans culture, mais l’élévation de leurs sentiments -n’en ressortait que mieux, et ils parlaient avec un grand sens de tout -ce qui se rattachait à leurs occupations journalières. Quant à M. de -Thommeray, il y avait un terrain sur lequel nous devions nécessairement -nous entendre. Nous étions du même âge. Étudiant à Paris en même temps -que lui, j’avais assisté comme lui à la résurrection des lettres, aux -fêtes de la renaissance; nos deux jeunesses s’étaient épanouies à la -même heure, dans les mêmes clartés. En rapprochant nos souvenirs, il -se trouvait que nous avions vécu côte à côte, et que plus d’une fois -nous avions dû nous coudoyer. C’était pour lui, comme pour moi, un -sujet d’étonnement que nous fussions restés étrangers l’un à l’autre, -que sa main et la mienne ne se fussent point rencontrées. Nous avions -bu aux mêmes sources, ressenti les mêmes ivresses; mais le passé dont -il faisait jadis ses plus chères délices, dans lequel il s’était si -longtemps confiné, ne lui disait plus rien: il n’en parlait qu’avec -tristesse. Il avait vieilli doucement en présence d’un splendide décor -qu’il prenait pour la réalité, et voilà qu’un orage venu sur le tard -avait tout emporté; comme le laboureur qui retrouve sa ferme brûlée et -son champ dévasté, il contemplait d’un œil morne l’édifice de toute sa -vie foudroyé et réduit en poudre. Il y avait des moments où, en dépit -des efforts communs, la conversation tombait tout à coup et s’éteignait -comme un feu de chaume. Il se faisait alors un long silence, plus -lourd, plus accablant que le vent du Sahara. Chacun de nous pensait -à Jean, les yeux de la mère le cherchaient à sa place vide, et le -nom qu’il était interdit de prononcer, que nul ne prononçait, ce nom -proscrit remplissait tous les cœurs, oppressait toutes les poitrines. - -A l’issue du dîner, pendant que le gentilhomme campagnard allait avec -ses fils surveiller la rentrée des récoltes, madame de Thommeray, -restée seule avec moi, m’entraînait au jardin. L’après-midi avait été -brûlante. La soirée était chaude encore; derniers souffles embrasés du -jour, de pâles éclairs blanchissaient l’horizon. A peine avions-nous -fait quelques pas le long des charmilles, qu’elle se laissait tomber -sur un banc, et là, brisée par la contrainte qu’elle venait de -s’imposer, elle donna un libre cours aux larmes qui l’étouffaient. Je -m’étais assis auprès d’elle, et je tenais ses mains dans les miennes. -Je me taisais: il y a des douleurs qu’on n’ose pas interroger.--Ainsi, -dit-elle enfin, vous ne l’avez pas vu? Vous ne savez rien de sa vie? -Vous ne savez rien, vous n’êtes au courant de rien? Quand vous êtes -entré, je me suis imaginée, en vous apercevant, que vous veniez me -parler de lui, j’ai cru que vous m’apportiez de ses nouvelles. - ---Je venais en chercher, Madame. Je me réjouissais à la pensée de le -trouver ici, heureux dans sa famille heureuse. Je ne sais rien, je ne -suis au courant de rien. La dernière lettre que j’ai reçue de lui était -datée de Pise, et depuis... - ---Ah! fatal séjour! ville à jamais maudite! s’écria-t-elle avec un -geste de désespoir; c’est là qu’on me l’a pris, c’est là qu’on m’a -ravi mon enfant.--Et d’une voix fiévreuse elle se mit à raconter -ce que je savais déjà, tout ce que j’ignorais encore, la rencontre -qu’elle avait faite à Pise, ses relations avec madame de R..., la -passion de Jean qu’elle n’avait pas su prévoir, le trouble et le -remords dont elle avait été saisie en voyant clair dans le cœur de son -fils.--J’étais sans défiance, rien ne m’avait avertie du danger. Cette -jeune femme semblait aussi peu faite pour inspirer la passion que pour -la ressentir. Nulle exaltation dans les idées, l’imagination la plus -calme, un cœur parfaitement rassis, avec cela un esprit ingénu, une -âme vide et sans détours, étalant naïvement sa nudité, trop satisfaite -d’elle-même pour recourir à des vertus d’emprunt, enfin beaucoup -d’assurance, et pas l’ombre de coquetterie: elle ne se donnait pas même -la peine de chercher à plaire. Il n’était pas jusqu’au caractère de sa -jolie figure qui ne contribuât à ma sécurité: il y manquait l’étincelle -divine, la flamme de l’intelligence. Je ne voyais ses traits s’animer, -ses beaux yeux prendre feu que lorsqu’elle entamait le récit des fêtes -mondaines qui avaient été jusque-là l’unique occupation de sa vie, -et qui représentaient pour elle le seul côté sérieux de la destinée. -Elle n’avait pas d’enfants, s’applaudissait de n’en point avoir, et -parlait de son mari juste assez pour rappeler de temps en temps qu’elle -était mariée. Les arts et la nature l’intéressaient médiocrement; -quelques journaux de mode, qu’elle se faisait adresser de Paris, -composaient toutes ses lectures. Je l’observais avec curiosité; elle -était pour moi un sujet d’étude. Ce qui me frappait surtout chez elle, -c’était l’amour de la toilette et le génie de l’ajustement. Elle avait -fait de la parure une espèce de culte qu’elle rendait à sa beauté. -Peu lui importait le public; elle se parait pour se parer, pour sa -propre satisfaction et son agrément personnel. Quoique souffrante et -résignée à passer dans la retraite le temps de son exil, elle était -arrivée avec toute une cargaison de caisses à chiffons, absolument -comme s’il s’agissait de passer l’hiver à la cour. Je me souviens -qu’un soir je la trouvai chez elle en toilette de bal. Toutes les -bougies étaient allumées; elle était seule et n’attendait personne. -Parfois, à la veillée, dans le petit appartement que j’occupais à -la _locanda_, tandis que je travaillais sous le bec d’une lampe de -cuivre, elle entrait tout à coup comme un tourbillon, habillée tantôt -en espagnole, tantôt en bohémienne, tantôt en marquise de Pompadour, -éblouissante dans tous ces costumes, qui étaient autant de souvenirs -des derniers bals auxquels elle avait assisté et qu’elle me décrivait -dans leurs plus minutieux détails. Elle n’était pas futile, elle était -la futilité. Eh bien! Monsieur, Jean l’adorait. Il avait découvert -dans ce joli néant une victime de la société, un cœur dépareillé, une -âme incomprise. Il devinait des trésors de mélancolie dans le mortel -ennui qui la consumait. Ces apparences de frivolité n’étaient que le -déguisement d’une douleur qui cherche à s’étourdir; il pressentait sous -la grâce de ces mensonges des abîmes sans fond de passion contenue, de -tendresse et de poésie. Que sais-je encore? C’était la femme de ses -rêves! Vous jugez cependant quel effroi fut le mien dès que j’ouvris -les yeux. Madame de R... eût été libre que je n’aurais pas vu sans -frémir mon fils se jeter tête baissée dans une semblable aventure. -De toute façon, ma place n’était plus à Pise. A force de prières et -de remontrances, j’avais amené Jean à partir avec moi. Nous partîmes -ensemble, et même à présent je veux croire qu’il était sincère dans sa -résolution de me suivre. Je m’en allais triomphante et heureuse de le -sauver encore une fois; mais à Livourne, au moment de quitter l’hôtel -pour nous rendre au bateau, il ne se contint plus, sa passion éclata -en cris de révolte. Était-ce lui, Jean, mon dernier-né, que j’avais en -secret préféré aux deux autres, était-ce lui qui me sacrifiait, moi, sa -mère, à qui et à quoi, juste Dieu! Tout ce que je pus dire fut inutile: -il résista même à mes larmes. Je continuai seule mon voyage, je rentrai -seule dans la maison qui ne devait plus le revoir. - -Elle s’interrompit un instant, et ses pleurs recommencèrent de -couler.--Ce qu’est devenue cette liaison, comment elle a vécu, comment -elle a fini, je ne puis vous l’apprendre. Je sais seulement que mon -fils y a laissé jusqu’à la fierté de son âme. Il n’existe plus, le -jeune homme que vous avez connu. Ah! malheureux enfant, combien -sa chute fut rapide! Il quittait Pise vers la fin de l’hiver et -rentrait dans Paris. Il devait n’y séjourner qu’une semaine; des mois -s’écoulèrent, et nous l’attendions encore. J’avais tout dit à mon mari. -L’un et l’autre nous avons vieilli dans la foi de notre jeunesse; nous -nous étions toujours figuré que l’amour, le premier des biens, était -assez riche de ses joies et de ses douleurs pour pouvoir se suffire à -lui même: Jean se chargea du soin de nous désabuser. Madame de R... -l’entraînait dans un courant où notre avoir ne lui permettait pas de -la suivre. Nous l’avions trop aimé; à la première résistance un peu -sérieuse, il se cabra et mordit le frein. Aux objurgations de son père, -il répondait avec aigreur; les remontrances de ses frères ne faisaient -que l’irriter; mes plaintes le touchaient à peine. Je lui envoyais en -secret tout ce dont je pouvais disposer; nous étions épuisés, à bout de -sacrifices. Un jour enfin il poussa vers nous tous un cri d’effarement, -le cri d’une âme où la vie se brise: il renonçait à reprendre sa place -au milieu de nous, et, dans un adieu suprême, il demandait qu’on lui -pardonnât. Reviens, reviens! s’écria la famille éplorée. Oui, nous -te pardonnons. Reviens, mon fils! Reviens, mon frère! La maison qui -te pleure s’ouvrira pour te recevoir, et nous fêterons, nous aussi, -le retour de l’enfant prodigue. Ainsi nous le rappelions tous, et -pourtant il ne revint pas. Le lien fatal semblait rompu; quel autre -charme pouvait le retenir? Il avait mis fin à ses exigences et parlait -vaguement d’un long travail qu’il avait entrepris; il remettait de -mois en mois, et nous l’attendions toujours. C’est là, Monsieur, qu’en -étaient les choses. Il n’écrivait qu’à longs intervalles; il y avait -dans le ton de ses lettres je ne sais quoi de sec et de banal qui me -glaçait le cœur. Nous ne vivions plus; une sourde inquiétude nous -minait lentement. Nos deux aînés allaient partir pour s’enquérir de -sa situation et tenter auprès de lui un dernier effort, quand tout à -coup de sinistres rumeurs, qui depuis quelque temps couraient dans le -pays, pénétrèrent jusque sous notre toit. Ce fut le curé du village -qui, le premier, nous donna l’alarme. Il avait vu grandir nos enfants; -il était le confident, le consolateur de nos peines. On disait, on -affirmait tout haut que Jean de Thommeray, notre fils, traînait son nom -dans un monde où ne se fourvoient ni les esprits droits ni les cœurs -honnêtes, qu’il passait à Paris pour un des princes de la jeunesse -désœuvrée, qu’il avait un hôtel, qu’il avait des chevaux, que le jeu -fournissait à ce luxe éhonté. Le ciel s’écroulait sur nos têtes. Ce -n’était plus aux frères de partir, mais au père. Il revint au bout de -quelques jours: ses cheveux avaient achevé de blanchir. Je le vois -encore rentrant dans sa demeure, où dix générations successives avaient -conservé intact le culte de l’antique vertu, où pas un n’avait failli, -où de tout temps la bonne renommée avait tenu lieu de richesse. Il vint -à moi et me dit: Femme, il ne nous reste plus que deux fils. Ce fut -tout. Je n’appris que plus tard ce qui s’était passé. Comme il allait -franchir le seuil de l’hôtel où Jean nous avait laissé croire qu’il -s’était logé modestement, un break attelé de quatre chevaux, sortait à -grand fracas de la cour. Deux laquais poudrés et galonnés occupaient le -siége de derrière; Jean conduisait lui-même l’attelage: assise auprès -de lui, une créature insolemment parée répandait jusque sur les roues -les vastes plis de sa robe flottante. Après avoir vu l’étalage de notre -honte s’éloigner et se perdre dans l’avenue des Champs-Élysées, M. de -Thommeray avait remis sa carte à un valet de pied, et il était reparti -le jour même. Vous savez le reste. Toutes relations ont cessé entre -nous et le fils indigne; nos serviteurs ont ordre de ne plus prononcer -son nom. Eh bien! tout indigne qu’il est, je ne puis pas l’arracher de -mon cœur; je suis sa mère, il est mon enfant. On a été trop dur, on ne -s’est pas souvenu des paroles du Christ, on a manqué de charité. Pour -le relever, il ne fallait peut-être que lui tendre la main: le farouche -honneur, l’implacable orgueil ne l’ont pas voulu. Vous irez le trouver, -Monsieur. Vous me le promettez? poursuivit-elle d’une voix suppliante. -Ne le heurtez point, cherchez plutôt à l’attendrir. Vous connaissez la -vie qu’il nous a faite: elle était hier, elle sera demain ce qu’elle -est aujourd’hui. Racontez-lui ce que vous avez vu, mettez sous ses -yeux le tableau de notre intérieur désolé. Il n’est pas méchant; -dites-lui que je l’aime encore, et, si déchu qu’il vous paraisse, ne -l’abandonnez pas, allez à lui sans vous lasser. Le mal, comme le bien, -a ses heures de défaillance; pour sauver une âme en détresse, pour la -ramener au rivage, il suffit parfois du brin d’herbe que la colombe -jette à la fourmi qui se noie. Enfin, Monsieur, vous m’écrirez; ne me -cachez rien, mais parlez-moi de lui; que je sache qu’il vit, que je le -sente vivre, dussé-je achever d’en mourir! - -Je m’attendais à des révélations douloureuses, et pourtant, je l’avoue, -ces confidences dépassaient toutes mes prévisions. Était-ce bien de -Jean qu’il s’agissait? Par quelle pente, par quels degrés ce jeune -homme était-il descendu des hauteurs où je l’avais laissé? Quel choc -imprévu avait pu le jeter dans les bas-fonds d’un monde dont le contact -seul eût révolté jadis tous ses instincts? Sans avoir là-dessus aucune -donnée certaine, madame de Thommeray, avertie par l’instinct maternel, -le plus sûr des instincts, attribuait à madame de R... la chute de son -fils. Que la jolie comtesse y fût pour quelque chose, je n’étais pas -moi-même éloigné de le croire; mais que cette bulle de savon eût pesé -d’un tel poids sur une destinée, que cette folle brise eût déraciné -l’espoir d’une famille, démantelé l’honneur d’une maison, voilà ce -qui ne s’expliquait pas. Ma raison s’y perdait. Il se faisait tard. -Nous avions rejoint M. de Thommeray au salon; je serrai la main de -mes hôtes, trop généreux pour chercher à me retenir, et je m’éloignai -pénétré de tristesse, en repassant dans mon esprit tout ce que je -venais de voir et d’entendre. - -De retour à Paris, je pensai à m’acquitter sans retard de la mission -qui m’était confiée; mais, avant d’agir, je désirais savoir au juste -quelles étaient les habitudes de Jean et quelle existence il menait. -Malgré tout ce qui avait frappé mes yeux et mes oreilles, j’hésitais -à croire le mal aussi profond que je l’avais jugé d’abord sous -l’influence du milieu austère où je venais de passer quelques heures: -je tenais à m’assurer si M. et Madame de Thommeray ne s’exagéraient -pas involontairement la portée des écarts de leur fils. Quoique -étranger au monde des affaires, j’y comptais pourtant des amis: les -renseignements que j’obtins ne me laissèrent malheureusement aucun -doute. Tout était vrai et au grand jour: Jean ne cachait rien de sa -vie. Il ne faudrait pas pourtant s’imaginer qu’on ne parlât de lui -qu’avec mépris; nous avons des trésors d’indulgence pour la corruption -élégante et prospère. Ses coups de bourse, son bonheur au jeu, lui -valaient sur la place moins de contempteurs que d’envieux, et, tandis -que sa famille le rejetait, il y en avait plus d’une qui l’eût adopté -volontiers. Du reste, l’opinion de ses contemporains lui était fort -indifférente; le vice avait rarement affiché de si vertes allures. -Il vivait publiquement avec une sorte de créature que ses aptitudes -et sa dextérité à dévorer les fils de famille avaient rendue célèbre -sur le turf parisien. Fiametta était son nom de guerre; son nom de -paix, nul ne l’a jamais su. L’histoire de leur rencontre ne mériterait -pas d’être rapportée, si l’on ne pouvait y voir un trait des mœurs du -temps. Un dimanche, en plein soleil d’été, la Fiametta traversait seule -le jardin du Palais-Royal. La hardiesse de sa démarche, le carmin de -ses lèvres, le caractère de sa beauté, qu’accentuait encore l’éclat de -sa toilette, auraient suffi pour attirer tous les regards; mais ce qui -la signalait surtout à la curiosité des promeneurs, c’était la masse -énorme de cheveux roulés dans un filet de soie qui tombait du sommet -de la tête jusqu’au milieu du dos, et qu’elle portait littéralement -comme une hotte. Jamais la folie du cheveu n’avait été poussée si -loin. L’extravagance de ce luxe d’emprunt avait mis le public en -gaieté, et, la donzelle n’ayant dans sa personne rien qui commandât le -respect, un instant vint où elle se trouva enfermée dans un cercle de -quolibets. Chacun disait son mot, les femmes s’en mêlaient. D’honnêtes -bourgeoises, à qui les appointements de leurs maris ne permettaient -qu’un modeste chignon plat comme une galette, criaient au scandale, -et se vengeaient ainsi des rigueurs de la destinée. Elle cependant, -l’air hautain et superbe, demeurait impassible au milieu de la foule -qui grossissait. L’arrogance de son attitude ne faisait qu’exciter -la verve des assistants, quand tout à coup, sous le feu croisé des -rires gouailleurs et des malins propos, elle enleva d’un tour de -main le filet où la masse de cheveux était emprisonnée, et toute -sa chevelure, entraînée par son propre poids, se déroula en larges -nappes et l’enveloppa comme un manteau. Les rires avaient cessé, un -cri d’étonnement sortit de toutes les poitrines. Jean, qui passait -par là, avait été témoin de cette scène. Il s’approcha gracieusement -de la belle qu’il voyait pour la première fois, et que son triomphe -échevelé ne laissait pas d’embarrasser un peu.--Madame, lui dit-il du -ton le plus courtois, ma voiture est à deux pas d’ici, et, si vous -le permettez, j’aurai l’honneur de vous y conduire.--Sans hésiter, -elle avait accepté le bras de Jean, et, à partir de ce jour, ils ne -s’étaient plus quittés. - -Attractions du ruisseau! éternelle puissance de la putréfaction morale! -cette fille, d’une beauté douteuse et d’un âge incertain, aussi -dénuée de cœur que pourvue de cheveux, exerçait sur Jean un empire -absolu. Il se montrait partout avec elle, au bois, aux courses, au -théâtre; c’est elle qui tenait sa maison, elle y était maîtresse et -souveraine. On peut d’après cela se former une idée de la société qu’il -recevait chez lui: femmes déclassées, gens de bourse, auteurs peu -considérables, journalistes peu considérés, petits gentilshommes à bout -de patrimoine, et qui, sans emploi ni ressources avouables, faisaient -grande chère et beau feu, tels étaient les commensaux habituels de la -place où je me préparais à pénétrer. La démarche était scabreuse, je -n’en espérais aucun résultat. Je n’avais rien de ce qu’il faut pour -travailler fructueusement à la conversion des pécheurs; mais, outre -que j’obéissais à madame de Thommeray, je ne pouvais me défendre d’un -mouvement de compassion pour ce jeune homme qui m’avait été cher et -que j’avais connu si aimable. Il y avait dans le déraillement de sa -destinée un mystère qui m’attirait. J’éprouvais l’impérieux besoin -d’interroger le gouffre qui l’avait englouti: je voulais lui donner -jusque dans son abaissement, à défaut d’estime, un témoignage d’intérêt. - -Donc, un matin, je me rendais chez Jean. Son hôtel était situé -dans une des rues encore assez désertes qui aboutissent à l’avenue -des Champs-Élysées. L’habitation se composait d’un seul étage; le -boulingrin qui s’étendait devant le perron, les massifs de verdure -qui masquaient les écuries et les remises, lui donnaient un air de -cottage. Un domestique en culotte courte et en habit à la française -avait pris mon nom: quelques instants après, j’étais introduit dans -un salon d’attente qui n’eût point déparé l’intérieur d’un palais. -Œuvres d’art et tableaux de maîtres, tentures de damas de soie, tapis -de Smyrne, émaux de la renaissance, vieilles faïences italiennes; une -bougie brûlait à l’intention des fumeurs sur une table de marqueterie -couverte de journaux, de brochures et de bulletins portant les derniers -cours de la Bourse. Jean me suivait de près, je n’eus pas l’ennui de -l’attendre longtemps; une porte s’ouvrit, et je le vis paraître. - -Il vint à moi la main tendue, avec beaucoup d’aisance et de -désinvolture, sans le moindre trouble apparent, comme si le luxe au -milieu duquel je le surprenais eût été le prix avéré d’un travail -glorieux ou honnête. Il commença par s’excuser de m’avoir si longtemps -négligé.--Vous êtes tout excusé, lui dis-je. J’arrive de Bretagne, j’ai -eu l’occasion d’y voir votre famille, et, comme vous ne m’avez jamais -parlé de vos parents qu’avec amour et respect, je crois remplir un -devoir en venant vous entretenir de l’état d’affliction où je les ai -trouvés. - -Je partis de là pour lui rendre compte du spectacle navrant dont -j’avais été le témoin; mais lui, m’interrompant presque aussitôt:--De -grâce, Monsieur, n’allez pas plus avant, me dit-il avec un grand calme -et d’un ton d’urbanité parfaite. Je rends justice à vos intentions, -mais je sais depuis longtemps tout ce que vous pensez avoir à -m’apprendre, vous ne m’apprendriez absolument rien. C’est entendu, -ma façon de vivre est pour tous les miens un sujet de trouble et de -scandale. Mes frères me renient, ma mère pleure en secret sur moi, mon -père ne me connaît plus. Parlons à cœur ouvert, je suis le désespoir -et la honte de ma famille. Eh bien! Monsieur, soyez mon juge. Qu’ai-je -fait pour provoquer cet appareil de deuil et ce déploiement de -rigueurs, pour mériter de perdre l’affection des êtres qui m’aimaient -et pour tomber si bas dans leur estime? J’aurais commis quelque grand -crime que je ne serais pas traité plus durement. Est-ce ma faute, -à moi, si mes parents, enfermés et murés dans le souvenir de leur -jeunesse, ont vieilli sans s’apercevoir du travail qui s’accomplissait -autour d’eux? Est-ce ma faute si, après avoir été élevé comme dans un -cloître, bercé d’illusions, nourri de contes bleus et gorgé d’idéal, -je me suis éveillé un beau matin en présence d’une société où il n’y -avait de vrai que l’argent, et qui démentait par la fureur de ses -convoitises toutes les croyances, toutes les rêveries dont on m’avait -farci la cervelle? Est-ce ma faute enfin si, dans cette terre promise -où j’arrivais la lèvre en feu et le cœur plein de flamme, je n’ai -trouvé que des sources taries et des brasiers éteints? Je n’étais -pas un saint. Las de courir après les chimères, de n’embrasser que -des fantômes et de laisser un lambeau de ma chair dans chacun de ces -embrassements, je me suis accoutumé peu à peu aux réalités. Ne pouvant -prétendre à réformer le siècle, j’ai fini par me faire à ses mœurs et -par endosser sa livrée; il m’a paru que, dans une société où l’argent -était dieu, ne pas être riche serait une impiété. Le temps n’est plus -du bien longuement et laborieusement amassé. Tout va vite aujourd’hui. -On ne conquiert plus la fortune, on la surprend ou on la force. J’ai -joué, je ne m’en défends pas: si c’est un cas pendable, voilà beaucoup -de gens en l’air. J’avais l’audace et le sang-froid, le coup d’œil -prompt et sûr, la décision rapide, tout m’a réussi: où est le mal? -Je soutiens par le jeu l’état de maison que le jeu m’a donné: parmi -les fortunes du jour, combien en comptez-vous qui puissent invoquer -une autre origine et qui se maintiennent par une autre industrie? Si -vous consultiez le carnet de mon agent de change, vous m’y verriez -en nombreuse et bonne compagnie. Mes parents ont vécu des passions de -leur époque: je vis des passions de la mienne. Quelle action cependant -peut-on me reprocher? Me suis-je enrichi au détriment de l’honneur? Mon -nom a-t-il servi d’enseigne à quelque entreprise douteuse? M’a-t-on -surpris me glissant le soir dans quelque tripot clandestin? Je -travaille en pleine lumière et vais partout tête levée. Si ma richesse -est fille du hasard, je la légitime et l’anoblis par l’usage que je -sais en faire. Je dépense en grand seigneur, et l’or qui passe par mes -mains n’a pas le temps de les salir. Quant au monde dont je m’entoure, -croyez-moi, de quelque nom qu’il vous plaise de l’appeler, il ne vaut -ni plus ni moins que celui qui s’intitule modestement le meilleur -monde. On peut sans risque ni péril se laisser choir de celui-ci dans -celui-là: on ne tombe pas de bien haut. Que ma famille se rassure, -les petites dames ne coûtent pas plus cher que les grandes: elles -offrent cet avantage, qu’on sait tout de suite à quoi s’en tenir sur -leur désintéressement. Avouons-le, ces diverses catégories de monde -ne sont que nominales: au fond, elles n’existent pas. Plus ou moins -grossiers, plus ou moins hypocrites, plus ou moins effrontés, les -appétits sont partout les mêmes. Il n’y a plus d’âmes; c’est la matière -qui nous mène. La société n’est plus qu’une immense bohème: d’un côté, -la bohème crottée, haineuse, envieuse, qui aiguise ses dents et qui -guette son heure; de l’autre, la bohème dorée, qui se dépêche de vivre -et de jouir comme si elle se sentait emportée fatalement vers le cap -des tempêtes, comme si chaque jour qui s’écoule n’était pas sûr du -lendemain. Voilà, Monsieur, la vérité vraie: le reste n’est que songe -et mensonge. - -C’était une grande pitié d’entendre ce jeune homme exalter sa chute et -glorifier sa déchéance. Je ne le quittais pas des yeux, et l’examen de -sa personne ne démentait point son langage. Tout chez lui trahissait -les habitudes de sa vie nouvelle. Les veilles, les excès, les émotions -du jeu, avaient fané son teint, flétri ses tempes et dépouillé son -front. Le regard, autrefois si doux et si limpide, prenait par instant -le reflet bleuâtre et le dur éclat de l’acier. La précision du geste, -le son métallique de la voix, le ton sec et cassant, l’assurance et -l’aplomb que donne la richesse, faisaient de lui un des types accomplis -du monde qu’il venait de peindre. Lorsqu’il était parti pour Pise, -j’avais dit adieu à un poëte, je retrouvais un homme d’affaires.--Vous -vous êtes complétement mépris, répliquai-je, sur la pensée qui m’a -conduit auprès de vous. Je n’apportais ici ni plaintes ni sermons: -vous n’aviez pas à vous défendre. Vous vivez comme il vous convient, -je n’ai point qualité pour apprécier vos actes. Je crois seulement que -vous ne vous faites pas une idée nette et claire de l’état d’affliction -où votre famille est plongée: c’est mon devoir de vous en instruire. -Souffrez donc que je reprenne les choses où je les ai laissées quand -vous m’avez interrompu, car il faut que vous m’écoutiez. Je serai bref, -et, ma tâche remplie, vous n’aurez d’autre juge que vous-même, je vous -livrerai à vos réflexions.--Et, sans m’arrêter au geste d’impatience -dont il n’avait pas été maître, j’entamai à nouveau le récit de ma -visite chez ses parents. Je m’adressais, hélas! à une âme déjà bien -endurcie. Tandis que je parlais, il allait et venait dans la chambre, -tordant et mordant sa moustache, et je lisais dans sa pensée qu’il -n’eût pas été fâché de voir surgir un incident qui m’aurait obligé de -quitter la place. Quand j’en vins cependant à parler de sa mère, quand -je la lui montrai usée par le chagrin, quand je lui rappelai qu’il -avait été son enfant de prédilection, quand je lui affirmai qu’il -l’était encore malgré ses fautes et ses égarements, je le vis par degré -changer de maintien, ses traits se contractèrent, il se jeta sur le -divan où j’étais assis, et prit sa tête entre ses mains. J’avais touché -le point vulnérable, mais, pour y arriver, il m’avait fallu fouiller -en plein roc, et dans son attendrissement même je sentais encore je ne -sais quoi de farouche et de résistant. - -Je le regardai quelque temps en silence, puis je l’attirai doucement -vers moi.--Est-ce vous, Jean, que je retrouve ainsi, vous qui m’aviez -laissé voir une âme si haute et si fière? Vous n’êtes point la dupe des -sophismes et des paradoxes que vous mettiez tout à l’heure en avant. -Un groupe d’individus vivant aux crochets du hasard ne représente -pas toute la société: vous vous noyez dans une mare et vous accusez -l’océan. C’est ce que vous-même appeliez jadis une philosophie -d’antichambre. Pour que vous en soyez venu là, il a dû se passer dans -votre vie quelque chose d’affreux, quelque chose d’irréparable. Eh -bien! mon enfant, un poëte l’a dit, on se console en se plaignant, et -parfois une parole nous a délivrés d’un remords. Au nom de la sympathie -qui vous avait entraîné vers moi, au nom du sérieux intérêt que vous -n’avez pas cessé de m’inspirer, confiez-moi le secret du mal que vous -avez souffert. J’en connais déjà l’origine. Vos dernières lettres -m’avaient appris ce que peut-être vous ignoriez alors. Vous aimiez -madame de R... Vous êtes resté seul avec elle à Pise, vous l’avez -suivie à Paris. Dites, Jean, que s’est-il passé? On vous a fait au cœur -une blessure bien profonde, plus profonde que celle dont vous aviez -failli mourir. S’il est trop tard pour la fermer, s’il ne m’est pas -donné de pouvoir la guérir, ne puis-je du moins, cette fois encore, y -porter une main amie? - -Au nom de madame de R..., il avait tressailli: un sourire étrange -effleura ses lèvres. Ce fut l’affaire d’un instant. Il se leva, roula -entre ses doigts une cigarette, l’alluma à la flamme de la bougie, -puis, avec la familiarité du parvenu, il se mit à cheval sur une chaise -en point de Beauvais, et les bras appuyés sur le dossier, d’un air -aussi dégagé que s’il débitait la nouvelle du jour ou l’anecdote de la -veille:--Mon Dieu, Monsieur, s’il peut vous être agréable d’entendre -raconter cette petite drôlerie, je veux bien vous la dire. Je doute, -à ne vous rien celer, qu’elle réponde à votre attente. C’est une -histoire toute simple, et qui n’a pas, au temps où nous sommes, le -mérite de l’originalité; vous la prendrez pour ce qu’elle vaut. Voici -la chose dans sa grâce naïve. J’aimais madame de R...; je l’aimais -d’un amour craintif et discret. Je ne m’arrêtais pas, ainsi que le -faisait ma mère, à l’apparente frivolité de ses goûts; quelques soupirs -mal étouffés, quelques réflexions inspirées par l’instabilité des -affections humaines, m’avaient ouvert sur le passé de cette jeune -femme des perspectives désolées. J’étais tout pénétré des premières -lectures dont ma jeunesse avait été nourrie: je voyais en elle un cœur -brisé et qui n’aspire plus qu’au repos. Mon amour n’avait pas encore -osé se déclarer, lorsque ma mère en surprit le secret. Elle n’eut plus -dès lors qu’une pensée, m’arracher au danger qu’elle pressentait, et -quitter Pise en m’entraînant avec elle. Je résistai à ses remontrances, -je finis par céder à ses prières. J’étais de bonne foi. Madame de -R... n’avait rien dit, rien fait pour encourager ma passion ni pour en -provoquer l’aveu. En avait-elle seulement le soupçon? Je n’aurais pas -voulu l’affirmer, tant elle semblait morte au sentiment qui remplissait -ma vie. L’annonce de mon prochain départ ne l’avait émue ni troublée; -elle ne songeait pas plus à s’en étonner qu’à s’en plaindre. Il ne -me déplaisait point d’aller ensevelir dans la retraite l’éternelle -tristesse d’un amour malheureux: je partis sans esprit de retour. -Cependant, à mesure que je m’éloignais, un flot de pensées tumultueuses -montait à mon cerveau. Je m’indignais contre moi-même: je m’accusais -d’imbécillité. Une voix intérieure me criait que je laissais le bonheur -derrière moi: qu’avais-je fait pour le saisir? En me reportant à -l’heure des adieux, je me figurais que son dernier regard renfermait un -reproche, que la dernière étreinte de sa main essayait de me retenir. -A Livourne, au moment d’abandonner le pays où fleurit l’oranger, la -terre où je l’avais connue, où je l’avais aimée, je sentis que le -sacrifice était au-dessus de mes forces: je m’échappai des bras de ma -mère et repris la route de Pise. A peine arrivé, je courus au palais -qu’habitait madame de R..., je me jetai à ses genoux, je couvris ses -mains de baisers et de larmes, et il faut bien qu’elle ait été touchée -d’une passion si méritante, car je lui dois cette justice qu’elle ne -tarda pas à m’en octroyer le prix. - -Je ne le nie point, je connus d’heureux jours. En amour, aussi bien -qu’en matière de foi, il n’est rien que de croire, l’objet du culte -importe peu; tout ce que l’on croit est vrai, il n’y a de vrai que ce -que l’on croit. J’aimais, j’étais aimé: mon rêve s’était fait chair, -il palpitait sous mes caresses. Jamais lune de miel ne brilla d’un -si doux éclat. Je vivais dans l’extase, je marchais sur les nuées, -je goûtais dans leur plénitude les joies et les ivresses qui mettent -l’homme au rang des dieux. L’heure était proche où j’allais reprendre -ma place parmi les mortels. Le printemps s’annonçait à peine que déjà -Valentine, c’était son nom d’ange, se montrait impatiente de retourner -en France. Je me disposais à l’accompagner; elle me fit entendre -qu’elle avait vis-à-vis du monde des ménagements à garder. En même -temps elle me conseillait, avec toute la tendresse imaginable, d’aller -passer deux ou trois mois chez mes parents: nous devions tous les -deux cette réparation à ma mère, elle insistait beaucoup là-dessus. -J’étais inquiet sans savoir pourquoi; j’éprouvais le sourd malaise qui -précède la fin du bonheur. La veille du départ, comme elle achevait -ses préparatifs avec l’ardeur d’une pensionnaire qui s’apprête à -quitter le couvent:--Vous partez sans moi, vous partez! lui dis-je. -Que vais-je devenir loin de vous? Je ne le comprends que de trop, nous -ne nous verrons plus qu’à travers mille obstacles. Si vous le vouliez -bien, nous ne nous séparerions pas. Je sais qu’il y a dans la Sabine -ou dans les gorges du Mont-Cassin des solitudes enchantées faites -pour servir de refuge aux âmes que la société opprime ou méconnaît: -c’est là que nous irions vivre tous deux, libres, ignorés, oubliés du -monde qui n’est pas digne de vous posséder.--Toute séduisante qu’elle -était, cette proposition n’obtint pas le succès que j’en espérais.--La -Sabine! le Mont-Cassin! je n’y avais jamais pensé; nous en reparlerons, -me dit-elle.--Cette réponse, à laquelle j’étais loin de m’attendre, -aurait dû m’éclairer: l’impression douloureuse se dissipa dans -l’attendrissement des adieux. Je rentrais en France quelques jours -après elle; mais au lieu de me rendre en Bretagne, comme j’en avais -l’intention, j’allai fatalement la rejoindre à Paris. - -Ici, Monsieur, changement de décor! J’étais de retour depuis près d’un -mois, et il ne m’avait encore été permis de contempler ma divinité -qu’à ses heures de réception, quand la cour et la ville faisaient -cercle autour d’elle et défilaient dans ses salons. Un mot, un -regard, un sourire, pour toute allusion au passé une pression de main -furtive, tel était le régime frugal auquel je me trouvais soumis après -tant de jours d’abondance. J’avais loué, dans un des quartiers les -plus retirés et les plus solitaires, un pavillon isolé au fond d’un -jardin, où vainement j’attendais l’heure du berger: comme l’ours qui, -pendant l’hiver, se nourrit de sa propre graisse, mon bonheur en était -réduit à subsister de ses souvenirs. Dernière ressource, consolation -suprême des amants en retrait d’emploi, j’écrivais des lettres que -j’oserai qualifier de brûlantes, et qui, pour la plupart, demeuraient -sans réponse. Disons-le en passant, nous avons perdu l’habitude -des entretiens épistolaires qui furent longtemps les délices d’une -société aujourd’hui disparue. En général, les hommes n’écrivent plus -que des lettres d’affaires, la furie du luxe a tué chez les femmes le -goût et le génie de la correspondance. Valentine occupait avec son -mari un hôtel de la rue de Courcelles. Cette âme opprimée n’obéissait -qu’à ses caprices, ce cœur brisé n’offrait pas trace de fêlure, cette -destinée flétrie dans sa fleur et que je m’étais donné pour tâche de -réconcilier avec la vie, s’épanouissait au sein de l’opulence comme -dans son élément naturel. Je ne pouvais m’empêcher de reconnaître que, -si madame de R... était en effet une victime de la société, la société -traitait assez doucement ses victimes. Quant au mari, je n’avais fait -que l’entrevoir: c’était un homme de trente ans à peine, fatigué -avant l’âge, d’un aspect élégant et froid, et qui laissait volontiers -à sa femme toutes les libertés dont il usait largement pour lui-même. -Ils menaient grand train chacun de son côté, et vivaient sous le même -toit à peu près étrangers l’un à l’autre. Voilà l’intérieur que je me -plaisais à remplir de tragédies bourgeoises, d’épopées domestiques. -Toutes mes idées étaient renversées. L’ange de Pise se dérobait et -m’échappait par tous les bouts, et chaque fois que j’essayais de le -ressaisir, les plumes de ses ailes me restaient dans la main. La -résignation n’était pas mon fait. Irrité par les obstacles et les -difficultés qu’il rencontrait à chaque pas, mon amour prenait de jour -en jour un caractère plus tenace et plus âpre. Cet amour, né dans -mon cerveau, avait envahi tout mon être; l’image des voluptés perdues -obsédait mon cœur et mes sens. Bien que déchu de son prestige, l’objet -était encore d’assez haut prix pour mériter d’être disputé; comme Henri -IV, je me mis en campagne pour reconquérir mon royaume. Tous les jours, -aux mêmes heures, je battais à cheval les allées du bois, et j’avais -parfois la satisfaction d’apercevoir mon inhumaine nonchalamment assise -sur les coussins de sa voiture et distribuant autour du lac sourires -et saluts familiers. Je me reportais aux longues promenades que nous -faisions ensemble, par les après-midi silencieuses, sur les bords -de l’Arno ou sous les chênes verts des _Cascines_; mes réflexions -étaient amères. J’avais noué des relations qui m’ouvraient la société -parisienne. Les plaisirs de l’hiver promettaient de se prolonger -jusqu’à l’été; c’est au milieu du bruit et de l’éclat des fêtes que je -la retrouvais le soir, et qu’il m’était accordé d’échanger quelques -paroles avec elle. Je la suivais à travers la foule, et lorsqu’enfin -je pouvais l’aborder, lorsque dans un tête-à-tête enlevé d’assaut et -dont les instants étaient comptés, j’osais me plaindre à mots voilés -et lui rappeler discrètement ce qu’elle semblait avoir oublié, elle -avait avec moi des ingénuités d’enfant ou des étonnements de vierge qui -coupaient court à tout et me désarçonnaient. J’étais bientôt obligé -de céder la place, et je m’éloignais la rage dans le cœur, ne sachant -ce que je devais admirer le plus, de ma bêtise ou de ma lâcheté. La -splendeur de ses toilettes toujours nouvelles, l’inaltérable sérénité -de ses traits, sa beauté de statue et ses airs de vestale achevaient -de m’exaspérer; il y avait des moments où je sentais s’allumer en moi -des appétits de fauve prêt à se jeter sur sa proie. J’étais jaloux, -et je n’aurais pu dire ni de qui ni de quoi. Également indifférente à -tous les hommages, elle avait la froideur du marbre, de même qu’elle -en avait la blancheur; ma jalousie s’agitait et se consumait dans le -vide. J’avais été vingt fois sur le point de me retirer: l’orgueil m’y -poussait et me retenait tour à tour. Il me restait un espoir auquel je -m’accrochais comme à une dernière branche. Le monde élégant allait se -disperser: rendue à elle-même, Valentine me reviendrait peut-être, et -j’entrevoyais d’heureux jours. - -Un soir, à l’ambassade d’Autriche, dans une de ces fêtes présidées -avec tant de grâce, et qui réunissaient toutes les étoiles de première -grandeur, je profitai d’un moment où le vide s’était fait autour -d’elle, je la saisis, pour ainsi dire, au vol; je l’attirai dans une -embrasure, et tout d’abord je m’informai de ses projets.--Voici l’été, -vous ne le passerez pas à Paris: où irez-vous? que pensez-vous faire? - ---Ce que je fais tous les ans, dit-elle. Les bains de mer me sont -ordonnés... - ---Et vous les prendrez?... - ---A Trouville. - ---A Trouville! m’écriai-je: c’est à Trouville que vous comptez aller! - ---Sans doute. Où voulez-vous que j’aille! Dans la Sabine ou dans les -défilés du Mont-Cassin? Et elle se mit à énumérer et à décrire les -_amours_ de costumes qu’elle emporterait avec elle. Le grand artiste -s’était surpassé. Costumes du matin, costumes de l’après-midi, costumes -du soir: il y en avait pour toutes les heures de la journée. - ---Ainsi, lui dis-je, vous retrouverez au bord de la mer l’existence que -vous menez ici? - ---Au bord de la mer comme ici, je mène l’existence d’une femme de mon -rang: quel mal y voyez-vous? - -Poussé à bout par l’imperturbable assurance de son attitude et de -ses réponses, je laissai se répandre en reproches amers toutes les -humiliations qui depuis six semaines s’amassaient dans mon cœur. Se -jouait-elle de moi? Pour qui me prenait-elle? Avais-je rêvé ce qui -s’était passé à Pise? Était-ce la comtesse de R... que j’avais tenue -dans mes bras? N’avais-je possédé que son ombre? Tout cela était dit à -voix basse, d’un ton agressif, avec le sourire sur les lèvres: on ne -pouvait nous entendre, mais on pouvait nous observer.--Je ne sais pas -ce que vous avez, répliqua-t-elle sans paraître autrement émue d’une -si vive attaque. Je n’ai pas cessé d’avoir pour vous une affection -véritable. Je n’oublierai jamais que, si je ne suis pas morte d’ennui -à Pise, c’est à vous que je le dois. J’ai fait tous mes efforts pour -élever mes sentiments à la hauteur des vôtres. Malheureusement ce qui -était possible à Pise ne l’est plus à Paris. J’ai des devoirs envers -le monde, envers mes proches, envers ma maison. J’aurai toujours grand -plaisir à vous voir: de quoi vous plaignez-vous? - -Nous étions enveloppés, pressés de toutes parts:--Madame, lui dis-je de -l’air le plus gracieux, vous ne m’aimez pas, vous ne m’avez jamais aimé -et n’aimerez jamais personne: vous n’avez ni cœur ni âme. Moi, je ne -suis ni d’âge ni d’humeur à m’accommoder plus longtemps du rôle d’amant -honoraire. Souffrez donc que je vous dise un éternel adieu: je ne vous -reverrai de ma vie.--Et je m’en allai. - -Le croirez-vous? Au bout de quelques jours, j’étais la proie d’un -incommensurable ennui. L’amour ne meurt pas fatalement avec les -illusions qui l’ont fait naître; il vit encore par les racines -longtemps après qu’il s’est découronné. Je m’étais promis de partir; -je restai. Je m’étais juré de ne plus mettre le pied dans le monde, -j’y retournai avec l’espoir inavoué de retrouver madame de R... Le -monde était désert, Valentine avait cessé de s’y montrer. Je la -cherchai au bois, le bois s’était changé en une vaste solitude; -Valentine n’y venait plus. Je m’informai discrètement à son hôtel; -madame la comtesse vivait enfermée et ne recevait personne. Je me -demandais avec une secrète complaisance si je n’étais pour rien dans -ce brusque revirement. Un jour, je rôdais autour de sa demeure lorsque -je rencontrai la femme de chambre qu’elle avait emmenée avec elle à -Pise et qui avait été témoin de mon bonheur.--Ah! monsieur Jean, je -ne sais pas ce qu’a madame la comtesse; depuis quelques jours elle ne -fait que gémir et pleurer.--Bonne créature, que je l’aurais embrassée -volontiers! Je n’en doutais pas, j’étais la cause de ces larmes. Je -m’élançai sur les pas de la chambrière, et j’arrivai éperdu jusque dans -le boudoir où se tenait ma chère désolée. - -Moment plein de promesses! je ne puis y penser sans un frisson de -volupté. Uniquement parée de sa beauté et n’ayant pour tout vêtement -qu’un peignoir qui l’enveloppait comme un nuage de mousseline, elle -était à demi couchée sur un divan de soie capitonnée, la tête renversée -sur une pile de coussins, les cheveux en désordre, les paupières -brûlées de larmes, la poitrine gonflée de soupirs. En m’apercevant, -elle se souleva d’un air languissant et me regarda sans colère: de -longs pleurs coulaient de ses yeux. J’embrassais ses genoux, je -laissais déborder mon cœur.--Pardonnez-moi, disais-je d’une voix -suppliante. J’ai été dur et cruel envers vous; mais fallait-il en -croire un malheureux égaré par le désespoir et qui n’avait plus sa -raison? J’étais fou. Ne pleurez pas. Vous savez bien que je vous aime! -Dites que vous me pardonnez.--Je continuai quelque temps sur ce ton -avec l’éloquence qui manque rarement à l’expression des sentiments -sincères, et, sans me flatter, je doute que l’amour ait trouvé souvent -des accents plus soumis et des notes plus tendres. Valentine pourtant -se taisait, ses larmes ne tarissaient pas, et la situation commençait -à devenir embarrassante, lorsque je m’en tirai par une explosion de -lyrisme endiablé:--Mais puisque je t’aime, mais puisque je t’adore, -puisque tu es mon âme, mon unique trésor, mon seul bien, ma vie -tout entière, pourquoi donc pleures-tu? m’écriai-je en la saisissant -violemment dans mes bras. Oublie ce que j’ai pu te dire, vis dans le -monde, puisqu’il te plaît d’y vivre; sois la reine de toutes les fêtes, -reine par l’élégance aussi bien que par la beauté; tu n’entendras plus -une plainte sortir de ma bouche, tu ne surprendras plus un reproche -dans mon regard. J’applaudirai à tes triomphes, et lorsque, fatiguée -de vains hommages, tu éprouveras le besoin de te reposer sur un cœur -aimant et fidèle, tu n’auras qu’à faire un signe et tu me verras à tes -pieds. - -Tout en exécutant ces variations brillantes sur un thème vieux comme -le monde, je pressais dans mes bras son corps souple et charmant. Je -baisais tour à tour son front et ses cheveux, je séchais sous le feu -de mes lèvres la céleste rosée qui baignait son visage, je m’enivrais -du parfum sans nom qui s’exhale de la femme aimée, et qu’il suffit de -respirer une fois pour en être à jamais imprégné. J’entendais le chant -des séraphins, le paradis s’entr’ouvrait devant moi, quand Valentine, -se dégageant d’assez mauvaise grâce:--Laissez-moi, dit-elle, ces propos -sont hors de saison. Vous m’avez fait beaucoup de chagrin l’autre -soir, je vous ai trouvé fort méchant; mais plût à Dieu que je n’eusse -pas d’autres sujets de peine!--Cet aveu si touchant, parti du fond -de l’âme, m’avait subitement dégrisé.--Ainsi, lui dis-je avec un peu -d’amertume et de confusion, je n’étais pour rien dans votre désespoir? -Ces larmes, que je recueillais précieusement comme des perles dans mon -cœur, ce n’était pas pour moi que vous les répandiez?--Puis, oubliant -ma déconvenue pour ne penser qu’à sa détresse:--Eh bien, Valentine, -quels autres sujets de peine avez-vous? Quels qu’ils soient, je veux -les connaître. - ---A quoi bon? répliqua-t-elle; je suis perdue, et vous n’y pouvez rien. - ---Perdue! m’écriai-je, et je n’y puis rien! Quelle idée vous -faites-vous donc de l’amour, et n’est-il pas étrange que, aimée comme -vous l’êtes, vous désespériez de la sorte? L’amour peut tout; ma -vie vous appartient. Parlez, expliquez-vous. Le monde est rempli de -lâchetés et de trahisons. De quoi s’agit-il? Quel danger vous menace? -Que vous a-t-on fait? - -Les questions se pressaient et se succédaient coup sur coup. Je -fouillais jusque dans son passé pour tâcher d’y saisir le secret -douloureux qu’elle s’obstinait à me taire.--Vous n’y pouvez rien! vous -n’y pouvez rien! disait-elle.--Je priais, je suppliais; mon imagination -s’enflammait à la pensée du rôle que j’étais appelé à remplir. -J’échappais aux affadissements de la vie mondaine. Je respirais l’air -des hautes régions pour lesquelles je me sentais né. J’abordais les -entreprises chevaleresques, je me préparais aux grands sacrifices, -aux poétiques dévouements que j’avais tant de fois rêvés. Valentine -m’était rendue; malheureuse, elle se relevait à mes yeux et recouvrait -tout son prestige. Elle n’était plus l’ombre légère que je poursuivais -de salons en salons; c’était une âme atteinte et souffrante, l’âme -que j’avais devinée, l’héroïne que j’avais pressentie lors de nos -premières rencontres. La sauver à tout prix, lui servir d’appui, de -refuge, mourir pour elle s’il en était besoin, telle était désormais -mon ambition. Elle parut enfin touchée de ma tendresse; à bout de -résistance, son cœur éclata, et voici, Monsieur, les confidences -qui s’en échappèrent... Madame de R..., avant qu’il fût question de -son voyage à Pise, devait à ses fournisseurs, _couturier_, modiste, -parfumeur et lingère, quelques menues sommes dont l’addition donnait au -total une bagatelle de cent soixante-quinze mille francs. Pour sortir -de presse, elle avait, à l’insu de son mari, contracté un emprunt, -et, pleine de confiance en la Providence, dont la bonté s’étend sur -toute la nature, s’était reposée sur elle du soin de faire honneur -à ses engagements. Or les engagements arrivaient à terme, le juif -repoussait tout accommodement. Valentine se trouvait au dépourvu en -présence de deux cent mille livres à rembourser, intérêts compris, et -il ne semblait pas que la Providence témoignât beaucoup d’empressement -à se déranger pour lui venir en aide. Le comte avait lui-même des -affaires assez embarrassées, et je démêlais sans peine que cette maison -si fastueuse ne se soutenait qu’à force d’expédients. Valentine, avec -une candeur adorable, m’en dévoilait les plaies et les misères dans un -réquisitoire où l’égoïsme et les déréglements de son mari m’étaient -présentés sous un jour peu clément. Lui seul était coupable; quant -à l’insanité de ses propres dépenses, elle n’en avait pas conscience -et n’y faisait pas même allusion. Je l’écoutais, bouche béante et -complétement ahuri. J’avais offert ma vie, et en l’offrant j’étais -sincère; mais deux cent mille francs, où les prendre? - ---Je sens pour la première fois, lui dis-je enfin avec tristesse, -toutes les amertumes de la pauvreté. - ---Pensez-vous donc que, si vous étiez riche, je vous aurais choisi pour -confident? répliqua-t-elle d’un air hautain. - -L’heure n’était pas aux harangues. Après avoir réfléchi un -instant:--Voyons, lui demandai-je, vous n’êtes pas au pied du mur? Vous -avez devant vous quelques jours de répit? - ---Huit jours, ni plus ni moins, dit-elle. - ---Huit jours! m’écriai-je; il n’en a fallu qu’un pour sauver la France -à Denain. - -Je la quittai sur ces admirables paroles qui durent lui mettre martel -en tête, car la pauvre enfant connaissait plus à fond les modes de son -temps que l’histoire de son pays. - -J’employai le reste de la journée à faire, comme on dit, flèche de tout -bois. Il m’avait suffi de pénétrer dans le milieu où vivait madame de -R... pour comprendre que je ne pouvais plus, sous peine de déchéance, -mener l’existence de bachelier dont je m’étais contenté jusque-là. -Dans une société où tout repose sur l’argent, l’amour ne saurait se -passer de luxe, pas plus que les fleurs de soleil. Je m’étais donné un -cheval et un coupé; je les vendis. Je vendis les objets d’art et tous -les jolis riens qui embellissaient ma retraite. Je vendis d’anciennes -armes qui provenaient de ma famille, quelques bijoux, quelques émaux -que je tenais d’une vieille tante, des gravures, des dessins de prix -que j’avais rapportés d’Italie. Je vendis jusqu’à ma montre. Sans être -considérable, le produit de ces ventes, visiblement faites sous le coup -de la nécessité, me permettait pourtant de jeter le gant à la fortune -et d’entrer en lice avec elle. Le soir même je partais pour Bade, et le -lendemain je me présentais à la _Conversation_... Vous ne jouez pas, -Monsieur? vous n’avez jamais joué? - ---Si fait, pardieu! lui répondis-je; j’ai beaucoup joué dans ma -jeunesse. Ma mère aimait à faire sa partie de bésigue, et je me -prêtais filialement à cette innocente récréation. Encore aujourd’hui -il ne me déplaît pas, le soir, à la campagne, de faire avec un vieil -ami une partie de dominos. - ---Je vous plains, reprit-il; vous mourrez sans avoir connu les plus -grandes émotions qu’il soit donné à l’homme d’éprouver. Le jeu est -la passion souveraine. Qu’est-ce auprès que l’amour? La distraction -d’une heure, le passe-temps des faibles âmes. Le jeu est la passion -des forts. Rien ne la dompte, rien ne l’entame; la perte l’aiguillonne -et le gain ne l’assouvit pas. J’étais comme vous; je n’avais jamais -joué qu’à des jeux enfantins. Je pénétrais pour la première fois dans -une salle de roulette. Je sentis d’abord mon cœur défaillir et mes -jambes se dérober sous moi, comme si je commettais quelque chose -d’énorme. Valentine à racheter me soutint et me releva. Je m’étais -ouvert un passage à travers la foule; il y avait autour du tapis un -siége inoccupé, je le pris, et j’étudiai d’un œil ardent le champ de -bataille où j’allais manœuvrer. J’hésitai longtemps; je tourmentais -d’une main fiévreuse l’or et les billets que j’avais tirés de ma poche. -Maître enfin de moi-même, je me jetai dans la mêlée, et, pour me rendre -les dieux favorables, je débutai par une offrande à ma jeunesse. Ce -jour-là, j’avais vingt-cinq ans: c’était le jour anniversaire de -ma naissance. Je plaçai cinq pièces de vingt francs sur le numéro -vingt-cinq. Presque aussitôt la machine tourna; il me sembla que toute -la salle tournait avec elle. Involontairement j’avais fermé les yeux. -Le bruit sec de la bille d’ivoire s’arrêta tout à coup, et la voix -du croupier proclama l’arrêt du destin. J’avais gagné; on me compta -trente-six fois ma mise: les dieux étaient pour moi! Vous n’exigez pas -que je vous raconte une à une les péripéties par lesquelles je passai -durant mon séjour à Bade. Je déjeunais à la _Restauration_. Sur le coup -de onze heures, je m’installais à la roulette, et n’en bougeais jusqu’à -onze heures de la nuit. Je ne dînais pas, je soupais à peine, je ne -dormais plus; la fièvre me brûlait les os; j’avais parfois au jeu des -hallucinations étranges. Le tapis vert me faisait l’effet d’un océan où -je me débattais, tantôt soulevé, tantôt englouti par la vague. Quand je -pensais toucher au but, un flot contraire me rejetait loin du rivage -et me replongeait dans l’abîme. Le terme fatal approchait: il ne me -restait plus qu’un jour. J’étais en gain de quatre-vingt mille francs; -pour compléter la rançon de Valentine, il me fallait encore en gagner -cent vingt mille. Je me sentais porté par la fortune. Je montai d’un -pas léger les degrés du temple, et, le cœur gonflé par les résolutions -suprêmes, j’entrai fièrement dans la salle où j’allais livrer mon -dernier combat. A peine assis, pareil au capitaine qui s’apprête à -frapper un coup décisif, je massai devant moi tout mon corps d’armée -et ne réservai pas même de quoi assurer ma retraite. La galerie était -frémissante. Je lançai au chef de partie un regard de défi, et je -précipitai mes bataillons dans la fournaise. Ce fut une grande journée; -les habitués de Bade en conservent le souvenir. Je fis sauter deux -fois la banque. Valentine était sauvée, je n’en demandai pas davantage. -La foule me porta en triomphe comme si je venais d’accomplir une action -d’éclat, et moi-même, dois-je l’avouer? je n’étais pas éloigné de me -prendre pour un personnage. Quelques heures après, je partais pour -Paris: on ne m’eût pas beaucoup surpris en m’annonçant que ma rentrée y -serait saluée par le canon des Invalides. - -Je ne vous peindrai point les enchantements du retour. Il me semblait -que j’avais des ailes, et qu’au lieu d’être emporté par la vapeur, je -volais à travers l’espace. Le trajet fut une longue suite de rêves -enivrés. Je me représentai la joie de Valentine, et aussi le doux -prix qui m’attendait sans doute. En le méritant, j’avais perdu le -droit de le solliciter; mais il ne m’était pas défendu d’en caresser -secrètement l’espoir. J’avais d’autres pensées. Je me disais qu’il y -a des orages féconds, des douleurs salutaires. Instruite et corrigée -par les épreuves qu’elle venait de traverser, Valentine renoncerait -aux vanités qui l’avaient conduite à deux doigts de sa perte. Elle -comprendrait que la vie n’est pas une exhibition de toilettes. Déjà -Trouville ne l’attirait plus, et je me voyais passant avec elle la -saison d’été sur quelque plage solitaire de Bretagne ou de Normandie. -Nous vivions comme deux pêcheurs. J’en étais là lorsque j’arrivai -dans Paris. Encore tout couvert de la poussière du voyage, les traits -défaits, les cheveux en broussailles, je courus droit à son hôtel. -Je forçai la consigne, et, sans donner au valet de chambre le temps -de m’annoncer, je me précipitai chez elle comme un ouragan. Elle -était seule. A ma vue, elle poussa un cri d’étonnement qui touchait à -l’effroi.--A qui en avez-vous? dit-elle; qu’est-ce qui vous amène dans -un si bel état? - ---Vous allez le savoir, m’écriai-je.--Et me voilà entassant sur une -table à ouvrage en laque du Japon des liasses de billets de banque -au fur et à mesure que je les tirais de mes poches. J’en tirais de -partout; ma poitrine en était bardée. J’entassais, j’empilais, et -encore, et toujours! Je ressemblais à la mère Gigogne: je ne tarissais -pas. - -Après que j’eus vidé mes coffres:--Vous étiez perdue, vous êtes sauvée, -lui dis-je. - -Et en peu de mots je racontai ce que j’avais fait. Elle demeura quelque -temps interdite:--Vous avez fait cela! s’écria-t-elle enfin. - ---Le beau miracle! repartis-je en riant; j’ai joué pour vous, et vous -avez gagné. Je me suis fort diverti là-bas. - ---Vous avez fait cela! vous avez fait cela! répétait-elle de plus en -plus troublée. En vérité, je ne sais si je dois... - -Elle n’acheva pas. La porte du salon s’ouvrit, on annonça le marquis -de S... Par un bond de panthère, Valentine se jeta sur les billets -amoncelés, et, les saisissant à poignées, les enfouit pêle-mêle dans -le tiroir à fond de sac qu’elle avait ouvert et qu’elle referma sans -négliger d’en ôter la clé.--Demain, chez vous... chez toi! me dit-elle -à mi-voix.--En ce moment le marquis entrait. - -Je le connaissais pour l’avoir vu aux réceptions de madame de R... -et dans quelques salons où j’avais remarqué, sans m’en préoccuper, -ses assiduités auprès d’elle. C’était un homme de belles manières, -qui en avait fini depuis longtemps avec le matin de la vie, mais qui -se défendait vaillamment contre les approches du soir. Possesseur -de grands biens, il s’était fait une réputation d’habileté dans le -monde diplomatique auquel il appartenait. Il avait l’air indolent et -narquois, la lèvre sensuelle et l’œil fin avec ce clignotement de -paupière particulier aux hommes habitués à cacher leur pensée et qui -se défient même de leurs regards. Il boitait légèrement, non sans -une certaine grâce, et on assurait qu’il en tirait vanité comme d’un -point de ressemblance avec M. de Talleyrand, qu’il s’était donné pour -modèle. J’avais lu dans un journal que le marquis de S... était appelé -à un poste important. Je pensai qu’il venait pour prendre congé, et -je me retirai. J’avais hâte d’ailleurs de réparer mes avaries. A la -lettre, j’étais rompu. J’allai au bain, je dînai au Café anglais, et, -rentré chez moi, je me roulai dans mes draps, où je ne tardai pas à -m’endormir d’un profond sommeil: je l’avais bien gagné. - -Il faisait grand jour quand je me réveillai. Demain, chez vous... -chez toi! avait-elle dit. Demain, c’est aujourd’hui! m’écriai-je. Et -je préparai tout pour la recevoir et fêter sa présence. Je remplaçais -par des massifs de plantes rares les objets de luxe dont je m’étais -dépouillé pour elle. Je disposais sur un guéridon les fruits, les -vins dorés et les friandises qu’elle aimait. Pour un peu, j’aurais -jonché de lis, de jasmins et de roses le sable de l’avenue qui devait -la conduire à ma porte; mais c’était dans mon cœur que se donnait la -véritable fête. J’allais rentrer en possession de ma jeune et belle -maîtresse; j’allais retrouver les joies que j’avais goûtées sous le -ciel d’Italie. Tous mes sens étaient ravis. Les oiseaux chantaient -dans mon petit jardin, le soleil inondait ma chambre, et avec l’air -frais du matin, chargé des senteurs de l’héliotrope et du réséda, je -humais à pleine poitrine l’amour, le bonheur et la vie. Cependant -les heures s’écoulaient, la journée touchait à sa fin, et Valentine -n’avait point paru. La nuit tomba, je vis les étoiles s’allumer une -à une, j’entendis les bruits de la ville décroître et se perdre -au loin: j’attendais encore Valentine. J’eus le pressentiment de -quelque catastrophe. Je ne me couchai pas. J’attendis encore toute la -matinée. Dévoré d’inquiétude, je sortis pour me rendre chez elle. A -mesure que je m’enfonçais dans la rue de Courcelles, mes appréhensions -redoublaient. J’arrive enfin: toutes les portes, toutes les persiennes, -tous les volets étaient fermés. J’avais collé mon front aux barreaux -de la grille: la cour était silencieuse et déserte. On eût dit que -la vie s’était tout à coup retirée de cette demeure habituellement -si bruyante. Je sonnai: rien ne bougea, pas une âme ne répondit. Je -restais immobile, me demandant si je rêvais, quand je sentis une main -familière qui s’appuyait sur mon épaule: je me retournai et reconnus -un de nos auteurs comiques les plus en renom que j’avais rencontré -maintes fois dans le monde.--Veniez-vous faire vos adieux? me dit-il. -Dans ce cas, mon bon, vous n’êtes guère en retard que de vingt-quatre -heures: ils sont partis hier au matin. - ---Partis! m’écriai-je; de qui parlez-vous? - ---Du comte et de la comtesse, parbleu! - ---Et vous dites qu’ils sont partis? - ---En compagnie du marquis de S..., qui les emmène avec lui dans sa -nouvelle résidence; mais, mon cher, d’où sortez-vous? Il n’est bruit -que de cela, on ne parle pas d’autre chose. - ---Si l’on ne parle pas d’autre chose et s’il n’est bruit que de cela, -je crois pouvoir sans indiscrétion vous prier de me mettre dans la -confidence. - ---Comment donc! reprit-il, deux mots y suffiront. Tout là-dedans allait -à la diable. On y brûlait depuis longtemps la chandelle par les deux -bouts, si bien que les deux bouts avaient fini par se rejoindre. La -petite comtesse était aux abois: deux cent mille francs d’arriéré, sans -compter le courant, c’est dur! De quoi s’est avisé le satané marquis? -Il connaissait la place, il en avait surpris les côtés faibles. Le -vieux renard attendait son heure: il l’a saisie. Il a payé la dette -de madame, et s’est fait attacher monsieur en qualité de premier -secrétaire. Si vous aviez besoin de quelques explications... - ---Grand merci! lui dis-je; j’ai compris de reste. Voilà, Monsieur, une -comédie toute faite. - ---Vieux habits, vieux galons! Le sujet n’est pas précisément nouveau. - ---Si pourtant, ajoutai-je, vous vous décidez un jour à le traiter, je -pourrai vous fournir un dénoûment qui le rajeunirait peut-être. - -Nous nous quittâmes là-dessus. Je marchai longtemps au hasard dans -un état d’hébétement complet. Quand je repris mes sens, ma jeunesse -était morte, un homme nouveau venait de naître en moi. C’est tout. Que -pensez-vous de ma petite histoire? - ---Voilà, m’écriai-je, une abominable aventure; mais franchement je n’y -vois rien qui justifie votre métamorphose. Parce qu’on a eu le malheur -de rencontrer sur son chemin une créature perverse ou pervertie... - ---Eh! non, Monsieur, eh! non, reprit-il avec l’accent d’une douce -insistance, vous êtes dans l’erreur, madame de R... n’était pas une -créature perverse ou pervertie; c’était tout simplement un produit -naturel, quoiqu’un peu raffiné peut-être, de notre civilisation. -Pourquoi lui jeter la pierre? Inoffensive autant que nulle, ni fausse, -ni rusée, ni perfide, aussi incapable d’un sentiment profond que d’une -pensée sérieuse, sans notion exacte du bien et du mal, elle était -naïvement et sincèrement ce que la société l’avait faite. Vous auriez -tort de voir en elle une exception. Le règne des femmes est fini. Au -lieu de pousser l’homme aux grandes choses, elles ne lui demandent plus -que l’entretien de leurs vanités. Les besoins d’argent ont étouffé les -besoins du cœur. L’amour qui autrefois enfantait des prodiges acquitte -aujourd’hui des factures. Il n’y a plus de femmes. - ---Vous vous trompez, lui répliquai-je. Il y a chez nous des mères, des -sœurs, des amies, des épouses, qui, tous les jours et à toute heure, -accomplissent dans l’ombre des miracles de bonté, de dévouement et de -charité. Il y en a dans tous les rangs, depuis le plus humble jusqu’au -plus élevé. Quoi! parce que vous avez eu la simplicité de prendre une -poupée pour une femme, il faut que toutes les femmes servent d’excuse -à votre aveuglement! Vous insultez à tous nos respects, à toutes nos -vénérations! La société est moins malade que vous ne voulez bien -le dire, mais vous, Monsieur, vous l’êtes encore plus que je ne le -craignais. Pourquoi n’êtes-vous pas retourné dans votre famille? Vous -aviez jeté vers elle un cri de détresse et de désespoir, elle vous -rappelait, elle vous attendait. - -Jean secoua la tête.--Il était trop tard, Monsieur. Je vous dois un -dernier aveu. Depuis mon séjour à Bade, la fièvre du jeu ne m’avait pas -quitté: à mon insu, pour racheter madame de R..., j’avais vendu mon âme -au diable. Qu’aurais-je fait parmi les miens? Je n’avais plus le goût -des émotions paisibles: je serais bientôt mort de chagrin. Vivons et -jouissons, après nous le déluge! Voici l’heure de la bourse, et à mon -grand regret je suis forcé de vous laisser. - ---Encore un mot, lui dis-je en me levant, et vous irez à vos affaires. -Jusqu’à présent, tout vous a réussi, mais vous ne vous flattez pas -d’avoir enchaîné la fortune. Autrement vous joueriez à coup sûr, et où -seraient l’honneur, la probité? Vivons et jouissons, c’est très-joli, -cela. Que ferez-vous le jour où la fortune vous trahira? Car il -viendra, ce jour, n’en doutez pas. - ---Qu’il vienne, je suis prêt. - ---Vous vous tuerez, lui dis-je. - -Il ne répondit pas.--Et Dieu?... Et votre mère? - -Après un moment d’hésitation, Jean me tendit sa main: je la pris.--Vous -êtes bien déchu, mon enfant! Je m’explique la douleur de votre famille; -je la comprends et je la partage. Eh bien! même à cette heure je ne -veux pas désespérer de vous.--Il sourit tristement, et je le quittai. - -A quelques jours de là, j’écrivais à madame de Thommeray, et, tout -en m’appliquant à ménager son cœur, je lui rendais compte de mon -entrevue avec Jean. Je ne cherchai pas à le revoir; d’autres pensées me -préoccupaient. La guerre venait d’éclater. Déjà l’ennemi marchait sur -Paris: le monde était rempli du bruit de nos désastres. - - * * * * * - -Qui n’a pas vu Paris pendant les derniers jours qui précédèrent -l’investissement ne saurait se faire une idée de la physionomie qu’il -présentait alors. A la confusion, au désarroi, à l’effarement qu’avait -jetés dans les esprits la nouvelle de nos défaites, succédaient les -mâles pensées et les fermes résolutions. On se tenait prêt pour les -grands sacrifices; un courant d’héroïsme avait traversé tous les -cœurs. Déjà les hommes veillaient sur les remparts. Les squares, les -jardins publics étaient transformés en parcs d’artillerie, les places -en champs de manœuvres où les citoyens devenus soldats s’exerçaient au -maniement du fusil, toutes les classes mêlées et confondues ne formant -qu’une âme, l’âme de la patrie. Les tambours battaient et les clairons -sonnaient sur les berges du fleuve. Canons et mitrailleuses, traînés -sur leurs affûts, ébranlaient les quais et les boulevards. Armées de -leur tonnerre, les canonnières sillonnaient la Seine. Les débris de nos -régiments mutilés apportaient au service de la défense le dernier sang -de la France guerrière. Des bataillons de marins traversaient la ville -pour aller occuper les forts; les gardes mobiles des départements, -accourus du fond de leurs provinces, bivouaquaient çà et là sous des -tentes improvisées. A côté de ces spectacles fortifiants, il y en avait -d’autres d’une réalité navrante et qui marquaient à toute heure les -progrès de l’invasion. Refoulées sur la capitale par l’approche des -armées ennemies, les campagnes environnantes se réfugiaient dans son -enceinte. Ce n’était partout que longues files de voitures chargées de -meubles et d’ustensiles de ménage enlevés précipitamment. J’ai vu de -pauvres gens attelés eux-mêmes à la charrette qui portait toute leur -richesse et ne sachant pas où ils iraient coucher le soir; d’autres -poussaient devant eux les troupeaux de leurs étables. Par un des -contrastes où la nature semble se complaire, un ciel resplendissant, un -gai soleil d’automne éclairaient ces scènes désolées. - -J’étais rentré depuis une semaine. En ces jours de fiévreuse attente où -personne ne tenait chez soi, je vivais dans la rue, attiré par tous les -bruits, me mêlant à tous les groupes, recueillant toutes les nouvelles. -Un matin, sur le quai Voltaire, entre le Pont-Royal et le pont des -Saints-Pères, je me trouvai face à face avec Jean.--A la bonne heure! -lui dis-je en l’abordant, vous êtes resté, c’est bien. - ---Oui, je suis resté, répliqua-t-il; j’avais à liquider ma fortune. -Aujourd’hui, c’est chose faite. Toutes mes mesures sont prises: je pars -ce soir pour aller vivre à l’étranger. - ---Vous partez? m’écriai-je; c’est quand votre patrie agonise que vous -songez a la quitter! - ---La patrie, Monsieur! L’homme sage l’emporte partout avec lui. -Vous-même, que faites-vous ici? - ---Je n’y suis pas rentré pour en sortir. Je ne vaux plus grand’chose; -mais c’est ici que j’ai connu les bons et les mauvais jours. Paris a -fait de moi le peu que je suis. Je veux m’associer à ses périls, ne -fût-ce que par ma présence. Je vivrai de ses émotions, je partagerai -ses angoisses, et, s’il doit souffrir de la faim, j’aurai l’honneur -d’en souffrir avec lui; mais vous, Jean de Thommeray, mais vous! Je -vous savais bien malade, mais je ne pensais pas que vous fussiez tombé -si bas. Le pays est envahi,--et vous, jeune homme, au lieu de sauter -sur un fusil, vous vous jetez sur votre portefeuille! La fortune -de la France est près de sombrer, et vous n’avez d’autre souci que -de réaliser votre avoir! Demain l’ennemi sera à nos portes, et vous -bouclez votre valise, vous vous enfuyez lâchement! Ce n’était pas assez -d’avoir plongé votre famille dans le deuil et le désespoir: vous lui -infligez cette honte! - -Une vive rougeur lui monta au front, un éclair brilla dans ses -yeux.--Pardon, Monsieur, pardon! Voilà de bien grands mots, ce me -semble. Vous êtes trop jeune, et moi trop vieux, pour que nous -puissions nous entendre. Je ne m’enfuis pas, je m’en vais. Ce qui se -passe n’est pas fait pour me retenir. Paris ne m’intéresse point. Qu’il -soit châtié, ce n’est que justice. Quant à ma famille, elle est à -l’abri des tracas de la guerre, et je ne vois pas pourquoi il me serait -interdit d’aller chercher pour mon propre compte, soit à Bruxelles, -soit à Londres, soit à Florence, la paix et la sécurité dont ils -continueront de jouir en Bretagne. - -Je sentais mon cœur submergé de dégoût. J’allais m’éloigner quand tout -à coup Jean tressaillit.--Écoutez! dit-il.--Je prêtai l’oreille et -j’entendis une musique étrange, dont les accents, vagues d’abord et -presque indistincts, grandissaient et semblaient se diriger vers nous. -Je regardais en même temps que j’écoutais: j’aperçus à la hauteur du -pont de Solférino une masse confuse et qui s’avançait en chantant. -C’était un chant lent et grave, d’un caractère presque religieux, et -qui n’avait rien de commun avec les éclats de voix auxquels nous -étions habitués. Jean s’était accoudé sur le parapet. Je l’observais, -il était très-pâle. Cependant la masse de moins en moins confuse se -rapprochait de plus en plus. Je reconnus enfin un chant de la Bretagne -et le son du biniou: les gardes mobiles du Finistère faisaient leur -entrée dans Paris. L’hermine au képi, vêtus de toile grise, le bissac -de toile grise au dos, ils s’avançaient d’un pas net et ferme, -marchant par pelotons et occupant le quai dans toute sa largeur. En -tête, à cheval, le chef de bataillon; derrière lui, l’aumônier et -deux capitaines. La tête de colonne n’était plus qu’à quelques pas -de nous. A mon tour, j’avais tressailli. Je regardai Jean: sa main -s’abattit sur la mienne.--Mon père!... mes deux frères! dit-il d’une -voix sourde.--Et Jean vit passer devant lui, sous leurs formes les -plus saisissantes, les éternelles vérités qu’il avait si longtemps -méconnues: Dieu, la patrie, le devoir, la famille. Tout le cortége de -ses années honnêtes défilait sous ses yeux en chantant. Je portai le -dernier coup. A l’un des balcons du quai, je venais d’apercevoir sa -mère.--Malheureux! m’écriai-je, vous disiez qu’il n’y avait plus de -femmes. Tenez, en voici une, la reconnaissez-vous?--Madame de Thommeray -agitait son mouchoir, le chant breton redoublait de ferveur, et le chef -de bataillon, avec la courtoisie d’un vieux gentilhomme, s’inclinait -sur son cheval et la saluait de son épée. Muet, immobile, l’œil morne -et la paupière aride, Jean paraissait changé en pierre: je le laissai à -la merci de Dieu. - -Le lendemain, dans la cour du Louvre, le commandant de Thommeray -assistait à l’appel de son bataillon. L’appel terminé, il passait -devant les rangs, lorsqu’un mobile en sortit et lui dit:--Commandant, -on a oublié d’appeler un de vos hommes. - ---Comment vous nommez-vous? - ---Je m’appelle Jean, répondit le mobile en baissant les yeux. - ---Qui êtes-vous? - ---Un homme qui a mal vécu. - ---Que voulez-vous? - ---Bien mourir. - ---Êtes-vous riche ou pauvre? - ---Hier encore je possédais une richesse mal acquise: je m’en suis -dépouillé volontairement. Il ne me reste que mon fusil et mon bissac. - ---C’est bon!--Et d’un geste il le fit rentrer dans les rangs. - -Il y eut un long silence. Le commandant était venu se placer devant le -front du bataillon.--Jean de Thommeray! cria-t-il. - -Une voix mâle répondit:--Présent! - - 1873. - - - - - LE - - COLONEL EVRARD - - - - -A. M. AUGUSTE BRUN - - -Mon ami, - -C’est chez vous, au Grand-Saconnex, que m’est venue la pensée d’écrire -ces quelques pages. Permettez-moi de vous les adresser en souvenir des -jours heureux que j’ai passés sous votre toit. - - JULES SANDEAU. - - - - - LE COLONEL EVRARD - - -C’était un homme doux, silencieux, un peu triste, intrépide au feu, -rêveur sous la tente. Bien que la nature et l’éducation ne l’eussent -pas préparé à la vie des armes, il s’était engagé à vingt-cinq ans dans -un des corps permanents de l’armée d’Afrique. Il avait vu se briser en -un jour l’espoir de sa jeunesse, s’évanouir à jamais tout un avenir -de félicité, et, se sentant seul pour la première fois, s’était jeté -dans l’armée comme dans un cloître. Il y avait vingt ans de cela. -Durant ces vingt années, il avait gagné pied à pied tous ses grades, -sans autre protection que celle du devoir accompli. L’armée offre en -effet plus d’un rapport avec le cloître. Elle bride les passions, elle -règle les âmes; c’est un refuge ouvert à bien des douleurs et à bien -des mécomptes qui n’ont plus celui de la foi. Il n’avait pas tardé -à se retremper dans ce milieu âpre et salubre; un prompt apaisement -s’était fait en lui. Toutefois il demeurait fidèle à ses regrets, et -le souvenir du bonheur perdu lui semblait préférable au bonheur qu’il -aurait pu trouver, qu’il n’avait pas cherché. Tel était le colonel -Evrard. On s’étonnera peut-être que des sentiments si romanesques -aillent se loger dans les camps: je serais encore plus surpris de les -rencontrer dans le monde. Il n’avait pas revu la France depuis qu’il -l’avait quittée. Avant de la quitter, il avait vendu son petit champ, -réalisé son modeste avoir. Toute son ambition désormais était qu’on le -laissât vieillir sous le beau ciel dont la sérénité était descendue peu -à peu dans son cœur. Il aimait le métier qui l’avait sauvé de lui-même. -Enfin il s’était pris d’une affection presque filiale pour cette terre -qui devient si vite la patrie de ses hôtes: de loin, elle paraissait un -exil, et l’exil commence le jour où l’on est forcé de s’en arracher. -L’an dernier cependant, au début de l’été, il s’embarquait pour se -rendre à Marseille. Un de ses frères d’armes, celui de tous qu’il -chérissait le plus, un de ces héros inconnus qui disparaissent dans -la fumée des champs de bataille sans avoir dit leur nom à la gloire, -était tombé, mortellement atteint, en poursuivant les tribus révoltées, -et, près d’expirer, l’avait institué son légataire universel. Il lui -léguait sa mère et sa sœur, qui vivaient étroitement à Paris, et que -sa mort devait plonger dans un état voisin de la détresse. C’était -le testament d’Eudamidas: le colonel l’avait accepté purement et -simplement. Son régiment n’était pas en expédition: il prit un congé et -partit sur-le-champ pour aller recueillir une succession que personne -ne songeait à lui disputer. - -En moins d’un mois, grâce à l’activité de ses démarches, grâce -aussi, car il faut bien dire ce qu’il ne disait pas, à sa propre -libéralité, il eut assuré aux deux pauvres femmes une destinée à peu -près convenable, à l’abri du besoin. Sa tâche terminée, il avait -encore devant lui quelques semaines de loisir et d’indépendance; il ne -sut plus que faire. Paris embelli, transfiguré comme par la baguette -des fées, le touchait à peine. En présence des merveilles d’une -civilisation dont une longue absence l’avait presque déshabitué, il -éprouvait déjà les atteintes de la nostalgie. Il regrettait sa vie -large et simple au sein des grands espaces, ses nuits resplendissantes, -ses soleils brûlants, ses steppes embrasés. Il résolut d’abréger le -temps de son congé; mais, avant de retourner en Afrique, cédant au -besoin d’émotions qui ne meurt jamais dans le cœur de l’homme, il -voulut revoir le coin de terre où il était né, dire un dernier adieu -aux lieux qu’il avait tant aimés. - -Un pèlerinage au pays d’où l’on est sorti jeune encore, et qu’on -n’a pas revu depuis, est en général une des plus aigres déceptions -auxquelles on puisse s’exposer. Il semble qu’on va retrouver dans -leur fraîcheur les impressions du matin de la vie. On arrive: tout -est morne et décoloré. Les fantômes souriants se sont transformés en -spectres désolés. On ne remue, on ne soulève que des cendres. La nature -elle-même a perdu les grâces qui la décoraient. Est-ce là le sentier -si cher autrefois à nos rêveries? Est-ce là le coteau parcouru dans le -trouble des premiers espoirs? Est-ce là le bois qui nous prêtait son -ombre et son mystère? Hélas! il n’y a que nous de changés, et ce retour -sur lequel nous avions compté pour ressaisir un instant la jeunesse -n’aura servi qu’à nous convaincre de l’appauvrissement de notre être. -Il n’en fut pas ainsi pour Evrard. Ce soldat était resté jeune. Rien -n’est bon pour la santé de l’âme comme une douleur qui se respecte; -rien n’est sain comme de s’ensevelir de bonne heure dans le regret -d’un unique amour. En touchant la terre natale, il lui fut donné de -ressentir dans leur ivresse amère les émotions qu’il venait y chercher. -C’était un assez pauvre endroit, un des coins les plus ignorés du -centre de la France. Il revit, il reconnut tout avec des transports -attendris, la place où il jouait tout enfant, le jardin où plus tard il -lisait la Bible et Homère, les rues dont il avait été si longtemps le -bruit et la fête, l’église dont sa mère dès ses premiers pas lui avait -appris le chemin. Il y avait au bas de la côte, à l’entrée du vallon, -un sentier qu’il évitait pendant le jour, où il se glissait furtivement -après la tombée de la nuit. Qui l’eût suivi aurait pu le voir rôdant -comme un malfaiteur autour d’un enclos, tantôt le front collé contre -la grille, tantôt assis près du seuil la tête entre ses mains. Tant -d’années écoulées avaient fait de lui un étranger dans la contrée: -il ne frappa à aucune porte, et ne renoua de relations qu’avec les -haies et les vieux murs. Il vécut seul et tout entier dans l’évocation -du passé. Au bout de quelques jours il se disposait à partir: une -rencontre imprévue le retint et fut cause qu’il demeura bien au delà de -son congé. - -Il errait à travers champs et parcourait les solitudes qu’il n’avait -pas encore explorées depuis son retour, quand il s’arrêta devant une -habitation qui rappelait par certains aspects les fermes de Normandie. -Ouverte à deux battants, la porte d’une vaste cour plantée comme un -verger laissait voir au fond le principal corps de logis, et de chaque -côté les bâtiments d’exploitation rurale, à demi cachés par des massifs -de fleurs et de verdure. Tout cela, sous un soleil clair, au milieu -d’un site riant, respirait une vie occupée, abondante et facile, avec -une recherche dans l’aisance que n’ont pas les plus riches fermes -normandes. Quoique cette demeure ne ressemblât guère à ce qu’elle était -autrefois, Evrard cependant la reconnut presque aussitôt: c’était la -ferme des Aubiers, et en même temps il retrouva dans sa mémoire un des -épisodes les plus gais, les plus charmants de sa jeunesse. Après toute -une semaine donnée à l’élégie, ce souvenir éclata dans son cœur comme -une vive sérénade. - -Il avait vingt ans. Il était en chasse et battait la lande et le -chaume par un de ces jolis matins qui semblent faits pour la vingtième -année. Il allait tête haute, humant l’air, fier et léger sous son -carnier déjà gonflé de poil et de plume. Comme il passait devant -les Aubiers, la ferme était toute rustique alors, il s’était arrêté -pour jouir du coup d’œil qu’offrait en ce moment l’intérieur de la -cour. Il y avait là, rangés sur deux files, une douzaine de couples -villageois, les hommes en habits de fête, les femmes dans tous leurs -atours. Evrard avait pensé d’abord qu’il s’agissait d’une noce; mais, -en y regardant de plus près, il comprit que la noce remontait au moins -à neuf mois: en effet, il était question d’un baptême. Le cortége, -pour se mettre en marche, n’attendait plus que le parrain. Or, ce -n’était pas un parrain de peu que le parrain qu’on attendait: c’était -le baron Tancrède-Achille-Hector-Landry de Champignolles, la fleur -des hobereaux du pays. Oui, le baron de Champignolles lui-même, avec -la bonté familière dont ses ancêtres avaient usé de tout temps avec -leurs vassaux, consentait à tenir sur les fonts baptismaux le fils de -Sylvain Cordöan, son fermier, et, afin que l’honneur fût complet, il -avait daigné accepter pour commère une simple pâquerette des prés, -la tante du nouveau-né. Cependant il y avait bien deux heures qu’on -attendait sur pied; le curé avait déjà dépêché par trois fois son -bedeau à la ferme, et une sourde inquiétude commençait à s’emparer de -l’assistance, lorsqu’une estafette se précipita dans la cour, au milieu -d’un désarroi général que sa face effarée ne justifiait que trop. La -nouvelle qu’elle apportait n’était pas faite pour calmer les esprits: -la veille au soir, on avait ramené de la ville M. le baron ivre-mort, -et quand on était entré le matin dans sa chambre, M. le baron n’était -plus ivre, mais il était tout à fait mort. Plus de baron! les rangs -s’étaient rompus, la commère trempait de ses larmes les longs rubans -de son corsage, maître Cordöan s’arrachait les cheveux; la nourrice, -qui avait compté sur la magnificence d’un parrain si huppé, jetait des -cris perçants, et, réveillé par ce vacarme, le poupon, comme s’il eût -compris qu’il était condamné à ne s’appeler ni Tancrède, ni Achille, -ni Hector, ni même Landry, poussait sous ses langes des vagissements -lamentables. Et que faire? Où chercher, où prendre un parrain de -rechange? Le temps pressait, il n’y avait plus une minute à perdre. -M. le curé, qui n’avait pas déjeuné, se fâchait tout rouge; le bedeau -courroucé parlait des foudres de l’Église. Les choses en étaient là -quand le jeune homme qui, du pas de la porte, avait assisté à toute -cette scène, s’avança comme un dieu sauveur, comme un parrain tombé du -ciel.--Je ne suis pas baron, dit-il au fermier; mon père s’appelait -Evrard, saint Paul est mon patron. Sans être un saint comme lui, je -passe pour un assez bon diable, et je réponds qu’en grandissant mon -filleul aurait en moi un parrain dévoué et un brave ami. Si je vous -agrée, touchez-là.--Et il tendait sa main à Cordöan qui, on peut le -croire, ne se fit pas prier pour la serrer entre les siennes. Il avait -si bon air dans son vêtement de velours, sous son chapeau de feutre -gris, avec sa cravate nouée négligemment, toute sa personne respirait -tant de franchise et de loyauté, tant de belle humeur et de bonne -grâce, qu’avant même qu’il eût parlé il avait gagné tous les cœurs. On -devine sans peine quel succès obtint son petit discours. Les rangs se -reformèrent aux cris de vive M. Paul! et, quelques instants après, le -cortége, nourrice et poupon en tête, s’acheminait enfin le longs des -haies vers l’église de la commune. On songeait au baron tout autant que -s’il n’eût jamais existé; la commère ne se sentait pas d’aise en se -voyant au bras de ce jeune et gentil cavalier. La cérémonie achevée, -on revint aux Aubiers, d’où s’exhalaient des odeurs de gala qui ne -gâtaient rien aux senteurs de l’automne. Evrard avait pensé à tout; il -avait vidé son carnier dans le tablier de la servante, envoyé quérir -à la ville dragées, friandises et vieux vins. Le gai repas sous les -ormeaux! Et, comme on se levait de table, alors qu’on devait supposer -la fête terminée, voici toute la jeunesse du village qui fait irruption -dans la cour, aux sons des vielles et des cornemuses, au bruit des -détonations qui retentissent en signes de réjouissance, et bourrées de -se mettre en branle: c’était encore une surprise ménagée par le jeune -parrain. La lune était haut dans le ciel quand Paul prit congé de ses -hôtes: il s’en alla comblé de bénédictions, rentra chez lui le cœur -content, et put se dire, en s’endormant, qu’il n’avait pas perdu sa -journée. - -Cinq ans après, il partait pour l’Afrique. Pendant ces cinq années, -il était retourné souvent à la ferme, où on l’adorait, c’est le mot. -Le fait est que tout avait prospéré dans cette demeure depuis le jour -où il y était entré pour la première fois; il semble que la jeunesse -porte partout le bonheur avec elle. Intelligent, actif, entreprenant, -maître Cordöan était en passe de devenir un des riches cultivateurs de -la contrée. Il avait un moulin au bord de la rivière; déjà les Aubiers -lui appartenaient. Le petit Paul poussait à vue d’œil, et, comme son -parrain n’arrivait jamais que les poches bourrées de gimblettes, il -s’était pris pour lui d’une tendresse passionnée. Lorsque Evrard, -à la veille de son départ, était venu pour dire adieu, le fermier -et sa femme l’avaient embrassé en pleurant, et le petit s’était si -bien cramponné à ses jambes, qu’on avait eu beaucoup de peine à l’en -détacher. - -Il en est des premières impressions de la jeunesse comme des -enchantements de l’aube: elles sont de courte durée. Evrard n’avait -pas complétement oublié les Cordöan, mais ces souvenirs, refroidis -peu à peu, s’étaient engourdis au fond de sa mémoire; l’air natal -ne les avait pas ranimés, et ce fut seulement à la vue d’une ferme -isolée au bord du chemin qu’il les sentit se réveiller et revivre -dans leur grâce et dans leur fraîcheur. Ainsi parfois il suffit du -parfum d’une fleur, d’un jeu de la lumière, d’un accent de la brise, -pour évoquer en nous tout un monde enseveli. Certes un filleul qu’on -a laissé presque au berceau, et qu’on n’a pas revu depuis vingt ans -ne saurait vous tenir aux entrailles par des racines bien profondes. -Toutefois, en se rappelant les témoignages d’affection et de gratitude -qu’il avait reçus sous ce toit, Evrard n’avait pu se défendre d’un -mouvement de confusion. Que s’était-il passé là pendant son absence? -Qu’étaient devenus les hôtes qui l’avaient si tendrement aimé? Bien -que ce fût s’y prendre un peu tard, il voulut en avoir le cœur net. -Il traversa la cour déserte et entra dans le corps de logis. Après -avoir frappé inutilement à deux ou trois portes, il en ouvrit une, -et ne fut pas médiocrement surpris en pénétrant dans une vaste -pièce dont l’ameublement et la décoration n’auraient pas déparé le -salon d’un château. C’était bien aussi un salon, mais qui servait -en même temps d’atelier et de cabinet de travail. Ici un chevalet -supportant un paysage ébauché, là une table chargée d’esquisses et -de dessins, de brochures et de journaux; sur les meubles, dans les -encoignures, des bronzes et des objets d’art; aux lambris, des tableaux -et des panoplies; partout des livres richement reliés. Évidemment -l’habitation avait changé de maîtres. Il allait se retirer lorsque -soudain l’étonnement chez lui fit place à la stupeur: son regard -venait de s’arrêter sur un portrait représentant un officier en tenue -de campagne, et il se reconnaissait dans cette peinture, c’était son -portrait. Evrard pensait rêver: il n’avait de sa vie posé devant un -peintre. Et pourtant c’étaient bien ses traits, c’était sa mâle figure -bronzée par le hâle africain, c’était l’uniforme de son régiment, -c’était lui enfin, c’était lui tout entier. L’entrée d’un grand et -beau jeune homme en costume de chasse le tira brusquement de la -contemplation où il était plongé. Le colonel fit vers lui quelques pas; -mais, comme il ouvrait la bouche pour s’excuser et pour expliquer sa -présence, le jeune homme lui sauta au cou en s’écriant: Vous voici, mon -parrain! et il le serrait dans ses bras. - -Quelques instants après, Evrard était au courant des révolutions -accomplies à la ferme depuis son départ. Sylvain Cordöan, quoique -honnête homme, avait réussi dans toutes ses entreprises: à force -de s’arrondir, il était devenu naturellement un gros personnage. -Paul avait été élevé en fils de famille; ses études achevées, il -avait fait son droit. Maître à vingt et un ans de sa destinée et de -son patrimoine, que représentaient vingt mille livres de rente en -biens-fonds, il avait continué de vivre à Paris, voyant un peu le -monde, passant en revue toutes les carrières et n’en trouvant aucune -à son gré; tour à tour attiré par les lettres et par les arts, et ne -sachant à quoi se résoudre. Il s’était dit enfin que sa place était -dans son domaine, et depuis plus d’un an il vivait aux Aubiers, -cultivant ses champs et rendant à la terre ce qu’elle lui donnait. Les -lettres et les arts, qui l’avaient suivi dans sa retraite, étaient le -délassement de ses travaux et le plus doux de ses loisirs. - ---Et maintenant, dit le colonel, chez qui la curiosité n’était pas -encore pleinement satisfaite, comment se fait-il qu’en me voyant tu -aies deviné que j’étais ton parrain? - ---Je vous ai reconnu, répondit Paul; grâce à la ressemblance du -portrait que voici, ce n’était pas bien difficile. - ---Mais ce portrait, puisque décidément c’est le mien, qui l’a fait? -d’où vient-il? - ---Après l’affaire où vous aviez gagné vos épaulettes de capitaine, tous -les journaux illustrés de Paris ont publié votre portrait encadré dans -le récit de votre beau fait d’armes. Je les avais recueillis, je les -gardais comme des reliques: dès que j’ai su manier la brosse, je m’en -suis inspiré pour peindre votre image, et il me semble que je n’ai pas -trop mal réussi. - ---Je n’étais donc pas oublié ici? On t’avait donc parlé de moi? - ---Oublié, vous, oublié aux Aubiers! J’ai été élevé dans le culte de -votre souvenir. Ma mère ne me parlait de vous qu’avec amour, vous étiez -resté son idole. Mon père ne se lassait pas de répéter que le bonheur -était entré en même temps que vous dans sa maison; c’est à vous qu’il -rapportait toutes nos prospérités. Oublié, mon parrain! Vous n’avez pas -été un seul jour absent de nos cœurs. Le soir, à la veillée, votre nom -revenait dans tous les entretiens. Nous avions pour voisin de campagne -un ancien officier en retraite qui recevait _le Moniteur de l’armée_; -nous vous avons suivi pas à pas; il n’est aucune de vos promotions que -nous n’ayons fêtée en famille. Au collége, vous étiez mon héros. Que -de fois j’ai voulu vous écrire! Combien de lettres commencées et que je -n’achevais pas! Vous n’aviez jamais donné de vos nouvelles. Je n’étais -qu’un enfant quand vous m’aviez quitté, et je me disais que quelques -mois avaient suffi pour m’effacer de votre vie. Je me trompais donc, -puisque après tant d’années vous avez retrouvé le chemin de la ferme; -je me trompais, puisque vous voici, puisque je tiens vos mains dans les -miennes. - -Tout cela était bien doux sans doute; mais Evrard ne laissait pas d’en -être un peu troublé. Qu’avait-il fait pour mériter un souvenir si -constant, un attachement si fidèle? Il avait dit, le jour du baptême, -que son filleul, en grandissant, aurait en lui un ami, et c’était le -filleul qui avait pris le rôle du parrain et tenu ses engagements. -Les dons heureux, les qualités aimables ou sérieuses qu’il découvrait -chez ce jeune homme ajoutaient encore à ses regrets, je dirais presque -à ses remords: il s’accusait d’ingratitude et ne prévoyait pas qu’il -s’acquitterait en un jour. Il devait partir le lendemain, et n’avait -que quelques heures à passer aux Aubiers: il les employa à visiter -l’habitation et le domaine, où tout était nouveau pour lui. Du côté de -la cour, avec son toit de tuiles moussues et ses palissades de rosiers -grimpants, l’habitation avait encore quelque chose d’agreste qui -rappelait son origine. Vue du jardin, avec les deux pavillons en retour -élevés récemment, elle avait l’air d’un petit castel. A l’intérieur, -il ne restait plus trace de la ferme, sinon quelques vieux meubles -conservés par piété filiale. Tout s’y ressentait d’un goût délicat, -tout y témoignait d’une existence élégante et simple à la fois. Le -domaine était florissant, la terre en plein rapport, le paysan bien -traité, sainement abrité, car Paul tenait à grand honneur d’améliorer -autour de lui la condition d’où il était sorti. A l’exemple de presque -tous les hommes supérieurs qui ont fait la guerre en Afrique, Evrard -réunissait en lui un soldat et un agriculteur: il ouvrit plus d’un -bon avis. L’agriculture n’était pas d’ailleurs l’unique sujet de leur -conversation. Ils s’entretenaient de mille choses, ainsi qu’il arrive -entre amis qui, n’ayant que peu de temps à demeurer ensemble, se hâtent -d’épancher leurs sentiments et de se communiquer leurs pensées. Paul -reconnaissait dans son parrain l’homme qu’il avait appris à chérir, -tandis qu’Evrard retrouvait dans son filleul l’image de sa jeunesse. - -Le soir était venu. Ils avaient dîné, et ils étaient encore à table, -assis en face l’un de l’autre et causant. Le soleil avait disparu, le -couchant s’éteignait; la lune, ronde et resplendissante, montait dans -le ciel à l’autre bout de l’horizon. Le moment des adieux approchait. -Paul était triste, Evrard lui-même paraissait ému. Ce n’est pas le -temps qui crée les amitiés; les plus soudaines sont souvent les -meilleures et les plus durables. - ---Voilà une bonne journée que je n’oublierai pas, dit Evrard. Je pars -avec le regret de te quitter si tôt, mais content de toi, mon cher -Paul. Tes parents étaient d’excellentes âmes, et je te tiens pour leur -digne fils. En te décidant à vivre sur ton domaine, tu as montré -un bon sens bien rare, une modestie bien touchante; c’est ainsi que -devraient en user tous ceux que la terre a comblés de ses dons. La -terre ne demande pas seulement des bras pour la servir; elle a besoin -aussi, elle a besoin surtout de cœurs fidèles et reconnaissants. -Laisse-moi maintenant te donner un dernier conseil. L’homme n’est -pas fait pour vivre seul, le bonheur n’a de prix qu’à la condition -d’être partagé. Puisque tu te sens les passions assez modérées pour -t’accommoder d’une existence égale, simple et laborieuse, il faut -te marier, il faut, sans trop attendre, chercher dans la famille le -complément de ta destinée. Dieu bénit rarement une maison sans femme -et sans enfants, et le travail même, sans l’amour et le dévouement, -compte à ses yeux pour peu de chose. Marie-toi, mon ami; cherche une -brave créature qui soit la joie de ton foyer, une fille honnête et -modeste, unissant la grâce et la bonté, une compagne enfin... - -Il n’acheva pas. Paul avait caché sa figure dans ses mains, et des -sanglots à grand’peine étouffés gonflaient et soulevaient sa poitrine. -Jusque-là, maître de lui-même, il avait offert à son hôte un visage -heureux et souriant; mais Evrard, sans s’en douter, venait d’appuyer -sur une blessure encore saignante, et le pauvre enfant, vaincu par -la douleur, épuisé déjà par toute une journée de contrainte, s’était -oublié et trahi. A ce spectacle inattendu, le colonel s’était levé. Il -avait pris Paul entre ses bras, et il l’interrogeait avec la tendresse -d’un père. - ---Qu’as-tu? J’aurai touché, sans le savoir, à quelque point douloureux -de ton cœur. Tu as donc du chagrin?... Pourquoi ne m’en as-tu rien dit? -Parle, que dois-je faire? Je peux disposer de quelques jours encore; -veux-tu que je les passe avec toi? Ma présence ne te guérira pas; elle -te soulagera peut-être. - ---Non, non, partez! s’écria Paul ne se contenant plus. Partez, mais -emmenez-moi avec vous! Arrachez-moi d’ici, ne m’abandonnez pas à -moi-même, ne me laissez pas mourir de tristesse et de désespoir! - ---Calme-toi, dit Evrard, qui lui tenait la tête dans ses mains et -la pressait contre sa poitrine. Ce que tu souffres, d’autres l’ont -souffert avant toi. Commence par me confier ta peine, et nous -déciderons après si tu dois partir ou rester. - ---Oui, mon ami, oui, je vous dirai tout. - -Et, après s’être apaisé et recueilli, Paul commença le récit suivant: - - * * * * * - -J’avais quitté Paris et j’étais rentré chez moi sans me douter qu’il y -eût à cela de la philosophie. Jamais sacrifice ne coûta moins d’efforts -et ne fut accompli plus simplement que celui-là. On a dit, parmi mes -amis et mes connaissances, que le dépit, la vanité blessée, peut-être -aussi une passion déçue, m’avaient jeté dans la retraite; il n’en était -absolument rien. Je comprenais que la médiocrité dans les lettres ou -dans les arts est la pire des conditions. Je m’étais bien examiné -moi-même, et j’avais congédié mes chimères avant qu’elles ne prissent -congé de moi. Aucune expérience précoce n’avait attristé ma jeunesse, -le peu que je savais du monde me permettait de m’en retirer sans -amertume ni regret, mon cœur était libre, et je me sentais l’esprit -sain. Si le bonheur consiste dans la paix et la sérénité de l’âme, je -pouvais m’estimer heureux. J’étais arrivé ici sur la fin d’un long -et maussade hiver; j’arrivais à peine que le printemps éclatait tout -à coup comme pour fêter mon retour et me souhaiter la bienvenue. Nos -paysages manquent en général de grandeur et de caractère, mais ils ont -au renouveau une incomparable douceur. La joie de me retrouver dans -ces campagnes au milieu des travaux et des occupations pour lesquels -j’étais né, la satisfaction de vivre selon mes goûts, l’amour du -bien, les intentions ferventes dont j’étais animé, que vous dirai-je -encore? la splendeur du ciel, la pureté de l’air, l’odeur de la terre -fraîchement parée, tout me plongeait dans une ivresse sans cesse -renaissante, et je ne désirais, je ne rêvais rien au delà. - -Cependant, au bout de quelques semaines, un intérêt inattendu, et que -j’aurais été fort embarrassé de définir, s’était glissé peu à peu dans -ma vie. Tous les matins, à la même heure, je voyais passer, dans le -chemin qui côtoie les Aubiers, une jeune amazone, accompagnée d’un -vieux serviteur. Je la vois encore s’avançant entre les haies et les -vergers en fleur, avec son petit chapeau de paille d’Italie rehaussé -d’un bouquet de plumes, son corsage de cachemire bleu serré à la -taille par une ceinture de cuir, et sa jupe flottante de piqué blanc. -Elle avait dix-neuf ans au plus, et, malgré le nuage de tristesse -répandu sur son frais visage, tel était l’éclat de sa jeunesse, -qu’au milieu de la nature en fête elle semblait être elle-même un -des enchantements du printemps. Elle revenait le soir par le même -sentier, et il était rare que je ne fusse point sur le pas de ma porte -à l’heure de son passage. Je la saluais avec respect, elle inclinait -gracieusement la tête, et les choses en demeuraient là. J’étais presque -un étranger dans le pays. J’en étais sorti dès l’âge de douze ans, -et n’y étais revenu qu’à longs intervalles; j’avais oublié jusqu’au -nom de mes voisins. Sans arrière-pensée, sans y attacher la moindre -importance, uniquement par curiosité, je voulus savoir qui était -cette belle personne, et j’appris que c’était mademoiselle Marthe de -Champlieu; sa famille habitait à peu de distance de mon domaine. Elle -se rendait ainsi chaque jour au petit château des Granges, près de -mademoiselle Thérèse de La Varenne, son amie, jeune fille charmante -elle aussi, disait-on, et dont la santé, fatalement atteinte, donnait -les plus sérieuses inquiétudes. Elle restait jusqu’au soir au chevet -de sa chère malade et rentrait chez ses parents à la nuit. Je m’étais -fait, à mon insu, une habitude de la voir: j’avais fini par m’associer -aux préoccupations de son cœur. Du plus loin que je l’apercevais, -j’interrogeais avec anxiété son attitude et sa physionomie, je -m’attristais ou me réjouissais selon qu’elle paraissait plus ou moins -triste que la veille. A la longue, une espèce d’entente silencieuse -s’était établie entre nous. Elle avait deviné sans doute que j’étais -instruit de ses angoisses, que je les partageais, et en passant elle -me jetait dans un demi-sourire ou dans un regard de détresse le -bulletin de la journée. Il n’y avait dans tout cela rien qui ressemblât -à une aventure; eh bien! le croirez-vous? ces incidents si simples -s’étaient emparés de mon existence et la remplissaient tout entière. Je -m’intéressais à mademoiselle de la Varenne comme si je la connaissais: -je l’aurais connue que je n’eusse pas ressenti pour elle une pitié plus -tendre, une sympathie plus ardente. Je ne pensais qu’aux deux amies, je -les retrouvais jusque dans mes rêves, et, chose étrange, dans mes rêves -comme dans ma pensée, je n’arrivais jamais à les séparer l’une de -l’autre, elles étaient toujours ensemble; quand l’image de mademoiselle -de Champlieu m’apparaissait éblouissante de grâce et de fraîcheur, -presque aussitôt une figure pâle et languissante venait se placer -auprès d’elle. - -Vers la fin de mai, par une tiède après-midi, je travaillais à -l’atelier pour essayer de me distraire. Depuis quelques jours, -mademoiselle Marthe n’était pas revenue des Granges, de sinistres -pressentiments m’agitaient. Tout à coup j’entendis un bruit sec, -argentin, qui éclatait à intervalles rapprochés, réguliers, et semblait -cheminer à travers les campagnes. Il y avait bien longtemps que ce -bruit n’avait frappé mon oreille, et pourtant je le reconnus: mon cœur -se serra. J’étais déjà sur la lisière du chemin, et, pendant que les -oiseaux chantaient à plein gosier dans les buissons, je voyais défiler -une longue procession d’hommes, de femmes et de jeunes filles, précédée -de deux enfants de chœur, l’un portant la croix, l’autre la sonnette, -et d’un prêtre en surplis qui marchait sous un dais, les saintes huiles -entre ses mains. - ---Où donc allez-vous? demandai-je à une pauvre infirme qui venait la -dernière. - ---Aux Granges, me répondit-elle. - -Je m’étais joint machinalement au cortége, et après deux heures de -marche, sans que j’eusse songé à me rendre compte du sentiment qui -m’entraînait, je traversais la cour d’un manoir, je montais un escalier -de pierre, je pénétrais avec la foule dans une vaste chambre imprégnée -de vapeurs d’éther, et qu’un demi-jour éclairait à peine. Toutes les -persiennes étaient fermées, toutes les fenêtres ouvertes. La foule, en -entrant, s’était agenouillée. J’étais debout près de la porte, et à la -lueur de deux flambeaux qui brûlaient au fond de la salle, j’apercevais -un lit étroit et sans rideaux, d’une simplicité claustrale. L’oreiller -affaissé servait comme de nid à une figure d’un blanc mat. Les -paupières étaient mi-closes, les lèvres presque souriantes, les traits -d’une pureté que n’avait point altérée la souffrance, et d’une suavité, -d’une délicatesse enfantines. Les cheveux, séparés de chaque côté de -la tête, descendaient sur les couvertures en deux tresses brunes et -lourdes; les bras hors du lit, les mains jointes. Une femme, la mère, -se tenait au chevet, muette, morne, les yeux taris. Mademoiselle de -Champlieu était auprès d’elle, le visage défait et noyé de larmes. -J’assistais à cette scène comme dans un rêve, et je ne fus saisi par la -réalité qu’à la vue du prêtre qui se penchait sur la mourante. Quoi! -cette enfant allait mourir! Dieu juste, pourquoi cette rigueur? Que -vous avait-elle fait, et que pouvait avoir à réparer l’onction suprême -qu’elle allait recevoir? Quelles paroles mauvaises avaient pu sortir de -sa bouche? Quelles pensées coupables avaient pu soulever sa poitrine? -Où donc ses pauvres petits pieds avaient-ils pu la conduire? J’étais -tombé à genoux, et, dans l’élancement d’une foi soudaine, je demandais -à Dieu de laisser vivre cet être inoffensif et doux. J’offrais pour sa -rançon tous les biens que je possédais, toutes les joies et tous les -bonheurs que je pouvais me promettre ici-bas. Je priai longtemps avec -ferveur. Quand je me relevai, le prêtre avait déjà quitté la chambre, -et l’assistance s’écoulait silencieusement sur ses pas. - -La nuit tombait, j’errais encore autour des Granges. Que faisais-je là? -qu’attendais-je? Un charme invincible me retenait au seuil de cette -habitation désolée. Je prêtais l’oreille à tous les bruits; je suivais -d’un œil éperdu les allées et venues des domestiques; chaque évolution -de lumière dans les appartements m’apportait un redoublement de terreur -ou une espérance. Il y avait des instants où il me semblait que ma -prière était montée jusqu’à Dieu, que le pacte offert était accepté, -des instants où je me disais que cette enfant ne pouvait pas, ne -devait pas mourir. - -J’avais repris le chemin des Aubiers. Tout près de ma demeure, -mademoiselle de Champlieu, qui venait derrière moi, arrêta sa monture -en me reconnaissant dans l’ombre. - ---Eh bien? Mademoiselle, eh bien?... m’écriai-je d’une voix tremblante. - ---Eh bien! Monsieur, répliqua-t-elle avec calme, tout espoir n’est pas -perdu, la crise si longtemps attendue et qui peut la sauver est enfin -arrivée. Le ciel fera le reste. Vous êtes venu joindre vos prières aux -nôtres, je vous en remercie. - -En achevant ces mots, elle me tendait sa main, que je saisis et que je -pressai sur mes lèvres. Elle s’éloigna, et le bruit des pas s’effaçait -dans le lointain, que j’étais encore à la même place. - -J’apprenais, à quelques jours de là, que mademoiselle de La Varenne -était hors de danger. Mademoiselle Marthe, installée aux Granges pour -tout le temps de la convalescence, ne passait plus dans le chemin. -Je tombai dès lors dans un mortel ennui. Je n’avais goût à rien, je -sortais sans but, je rentrais sans motif, je pleurais sans savoir -pourquoi. Je ne pouvais attribuer qu’à mademoiselle de Champlieu cet -étrange état de mon cœur, et pourtant ce que je ressentais était si -vague, si confus, que je n’aurais su dire si véritablement je l’aimais. -Qu’elle était déjà loin de moi l’ivresse du retour dont je vous parlais -il n’y a qu’un instant! Les biens, les joies faciles que j’avais sous -la main ne m’inspiraient plus qu’un sentiment de pitié dédaigneuse. -Je découvrais que j’avais pris pour le bonheur ce qui n’en est que -l’accompagnement. Ma maison était vide, les champs étaient déserts, la -solitude m’écrasait. - -Je vivais ainsi depuis quelques mois. Je savais que mademoiselle -Thérèse était entièrement rétablie; je n’avais pas revu mademoiselle -Marthe, et je songeais à voyager. Un jour, si cher qu’il m’ait coûté, -que ce jour reste à jamais béni, à jamais consacré dans ma mémoire! -j’étais à l’atelier. L’été touchait à sa fin, mais la saison était -chaude encore, et d’une magnificence, qui achevait de m’accabler. Je -m’étais assoupi sur un divan; je fus réveillé par le grondement du -tonnerre. Un orage qui s’était formé en moins d’une heure allait -fondre sur la vallée. Déjà la pluie tombait à larges gouttes, quand -j’entendis comme un vol de colombes effarouchées qui se seraient -abattues sur les marches de mon logis. C’étaient elles, c’étaient les -deux amies! Entraînées par les hasards de la promenade ou conduites -plutôt par une pensée charitable, car leur domestique portait un -paquet de hardes sous son bras, elles s’étaient éloignées des Granges, -avaient poussé jusqu’en mes parages, et, surprises par le grain en -rase campagne, elles venaient, bon gré, mal gré, chercher un refuge -aux Aubiers. Vous vous doutez bien que je ne les laissai pas à la -porte. Ce que j’éprouvai en recevant chez moi ces deux charmantes -filles, l’une dans tout l’éclat de sa blonde et blanche beauté, l’autre -délicate, très-frêle, d’une grâce timide et voilée, tâchez de vous -l’imaginer. Elles étaient mises exactement l’une comme l’autre: une -robe de foulard gris relevée sur une jupe bleue de même étoffe, le -corsage semblable à la jupe, un petit chapeau de feutre gris autour -duquel une plume bleue s’enroulait, et cette conformité d’ajustements -ajoutait je ne sais quoi à l’attrait de chacune d’elles. Je n’eus pas -grand’peine à les apprivoiser; elles avaient toutes deux le chaste -abandon de l’innocence que rien n’embarrasse, et Marthe de Champlieu -y joignait la vive gaieté qui s’accommode à tout. De deux ou trois -ans plus jeune qu’elle, mademoiselle de La Varenne avait pourtant -quelque chose de plus posé et de plus recueilli, soit que cela tînt à -son caractère, soit que le souffle de la mort l’eût rendue sérieuse -avant l’âge. Elle était, en arrivant, toute pâle et toute transie. -J’avais allumé un feu de sarments, je l’avais fait asseoir au coin -de l’âtre, et, pendant qu’elle se ranimait peu à peu, je ne pouvais -détacher mon regard de cette enfant que j’avais contemplée au milieu -du funèbre appareil de la dernière heure, et qui était là, sous mon -toit, vivante, ressuscitée. J’épiais avec curiosité ses moindres -mouvements, j’avais des attendrissements, des étonnements voisins de -l’extase, en la voyant ôter ses gants, porter la main à ses cheveux, -présenter ses pieds à la flamme, et lorsqu’elle levait sur moi ses yeux -d’un clair azur, ces yeux que j’avais vus éteints sous leurs paupières -à demi fermées, j’étais remué jusqu’au fond de l’âme. Quant à -mademoiselle de Champlieu, aussi parfaitement à l’aise que si elle eût -été chez son frère, elle avait, de prime saut, pris possession de tout -l’appartement. Elle allait, venait, examinait tout, mettait tout sens -dessus dessous, retouchait mes croquis, ou, s’emparant de ma palette, -jetait dans un paysage que j’avais ébauché la veille des oiseaux, des -moutons et des arbres de l’autre monde. Je me demandais si elle était -chez moi ou si j’étais chez elle. Je me persuadais par moment que nous -étions tous trois chez nous et que nous ne devions plus nous quitter. -Ah! la bonne journée! ah! les aimables créatures! Hélas! l’orage -s’apaisait déjà; déjà l’odieux soleil montrait sa face entre les nuées. -Mademoiselle Marthe, qui ne tenait pas en place, avait profité d’une -éclaircie pour descendre au jardin. Je restai seul un instant avec sa -compagne, et cet instant décida de ma vie. - -Elle était assise, penchée sur un album qu’elle feuilletait d’une main -distraite; j’étais assis près d’elle, et je la regardais en silence. -Je la regardais, et il me semblait qu’elle était mon bien, que sa -destinée m’appartenait, que c’était à moi que Dieu l’avait rendue, -qu’en la laissant vivre il me l’avait donnée. J’ignore comment cela se -fit: je fermai l’album qu’elle avait sous les yeux, je l’ôtai doucement -d’entre ses mains, et je me mis à raconter tout ce qui s’était passé -en moi depuis le jour où j’avais appris que sa vie était en danger, -l’intérêt soudain qu’elle m’avait inspiré, l’ardente sympathie que -j’avais ressentie pour elle sans la connaître, mes craintes, mes -angoisses, la station que j’avais faite aux Granges, les prières que -j’avais adressées au ciel, et, à mesure que je parlais, mes perceptions -devenaient plus nettes, je démêlais, je discernais enfin les sentiments -qui m’avaient troublé jusque-là. Calme, les yeux baissés, elle avait -écouté sans m’interrompre une seule fois. - ---Je savais tout. Merci! répondit-elle simplement. - -En prononçant ces mots, elle avait relevé la tête; je vis une larme au -bord de sa paupière, et je sentis que je l’aimais. Ainsi l’amour qu’une -beauté radieuse avait éveillé dans mon cœur s’était à mon insu reporté -sur ce cher petit être, et c’était mademoiselle de Champlieu qui se -trouvait avoir servi de lien mystérieux entre Thérèse de La Varenne et -moi. Oui, je l’aimais, et, l’avouerai-je? je sentais qu’elle m’aimait -aussi, je sentais venir à moi sa tendresse irrésistiblement attirée. -Nous nous taisions, et je ne sais pas bien ce que j’allais lui dire -quand mademoiselle Marthe rentra. - -Elle rentrait avec une brassée de fleurs qu’elle jeta sur le divan. -S’il n’y en avait pas davantage, ce n’était point sa faute; elle avait -passé comme un ouragan dans les corbeilles et les plates-bandes, -dévastant, saccageant et faisant main basse sur tout, enchantée -d’ailleurs de son expédition et ne regrettant pas sa toilette à moitié -perdue. Il s’agissait de débrouiller ce chaos et de donner à ces -dépouilles la forme d’un bouquet qu’elles voulaient emporter comme -un souvenir des Aubiers. Nous nous mîmes tous trois à l’œuvre, et -ce petit travail fut si lestement conduit qu’au bout d’une heure il -n’était pas encore terminé. Qui donc a dit que le bonheur est triste, -moins près du rire que des larmes? J’étais tout à la fois ivre de -bonheur et fou de gaieté. L’enjouement de Marthe avait gagné Thérèse, -et la maison retentissait des frais éclats de leurs jolies voix. -Elles me passaient les fleurs une à une; ma tâche consistait à les -classer et à les réunir en faisceau. Thérèse était d’avis qu’on fît -un choix, Marthe était de l’avis contraire, et c’étaient, à propos -d’une gueule-de-loup, d’un œillet d’Inde ou d’un pied-d’alouette, -des querelles et des rires qui ne finissaient pas. Quel bouquet! il -aurait pu servir de pendant à la tapisserie de Pénélope. A mesure -que je l’édifiais d’un côté, je le laissais s’écrouler de l’autre, -et, au milieu de ces enfantillages qui me valaient tous les menus -profits d’une longue familiarité, elles ne s’apercevaient pas que -le ciel s’était éclairci. Tout à coup le soleil qui descendait à -l’horizon lança dans l’atelier une traînée de feu, ce fut le signal -d’une véritable déroute.--Adieu, monsieur Paul! au revoir! au prochain -orage!--Et, pour que rien ne manquât à cette journée, au moment de nous -séparer, il fut question de vous entre les deux amies et moi, de vous, -oui, colonel. Elles s’étaient arrêtées devant votre portrait. - ---C’est mon parrain, c’est un héros d’Afrique, leur dis-je avec orgueil. - ---Héros ou non, dit Marthe, si le portrait est ressemblant, votre -parrain doit être un brave homme. - ---Et l’on serait heureuse de l’avoir pour ami, ajouta mademoiselle de -La Varenne. - -Là-dessus elles s’échappèrent ainsi que deux oiseaux qui prennent -ensemble leur volée. J’avais fait atteler, je les mis en voiture. -Elles partirent, je les suivis des yeux, et elles étaient déjà loin -que je voyais encore, à travers les arbres, leurs mouchoirs, qu’elles -agitaient en signe de dernier adieu. - -Quelques semaines après, j’étais l’hôte assidu, le familier des -Granges. La mère de Thérèse m’avait écrit pour me remercier. Elle -exprimait en même temps le désir de me voir et de me connaître: je ne -m’étais pas fait prier. J’avais été bien accueilli, je ne déplaisais -pas, et dès mes premières visites j’étais établi dans la place. -Madame de La Varenne était veuve. Mariée fort jeune à un gentilhomme -du pays, elle avait tenu pendant quelques années un assez grand état -à Paris. Après la mort de M. de La Varenne, qui laissait une fortune -singulièrement réduite par la vie de luxe qu’ils avaient menée, elle -s’était retirée forcément du monde, où elle avait brillé d’un vif -éclat. Elle aurait pu facilement se remarier; l’expérience qu’elle -avait faite l’avait assurée contre la tentation d’une seconde épreuve. -Voilà ce qu’on disait autour de moi. Elle vivait à l’aise dans son -petit domaine, qu’elle ne quittait qu’à la fin de l’automne pour aller -passer les plus durs mois de l’hiver à la ville voisine. C’était une -femme encore belle, avec beaucoup d’agrément dans l’esprit et de -grâce dans les manières. Les rêves d’ambition qu’elle nourrissait -ne me furent révélés que plus tard, et comme par un coup de foudre. -J’avais bien deviné chez elle un fonds de scepticisme railleur, -la sourde impatience d’une vie silencieuse et bornée; mais je ne -songeais guère à faire des études de caractère. Elle me recevait -avec bienveillance, et tel était mon aveuglement, telle était ma -simplicité, que je me figurais parfois qu’elle était dans le secret -de mes sentiments, qu’elle les approuvait et les encourageait. Les -serviteurs eux-mêmes m’avaient pris à gré; je lisais ma bienvenue sur -tous les visages. Enfin, sans avoir échangé aucune confidence, nous -étions d’intelligence, mademoiselle de Champlieu et moi; nos regards -s’entendaient, mon bonheur me riait dans ses yeux. Ce qui montre dans -tout son jour le bon naturel de ces aimables filles, c’est que ma -prédilection pour l’une d’elles, loin de les désunir, comme il serait -arrivé fatalement avec deux âmes moins choisies, semblait ajouter -encore à leur mutuelle affection. A qui fut-il accordé d’abriter sa -jeunesse dans un intérieur plus aimable? Tout m’était prétexte pour -courir au manoir, une brochure, un livre, une plante, des graines que -j’apportais. Si les occasions m’avaient manqué, Marthe m’en eût fourni -de reste. Enfant gâté des Granges, elle en était la vie. Promenades -sur l’eau, excursions en voiture, pêches dans les ruisseaux, pipées -au fond des bois, tout se faisait par elle, et rien ne se faisait -sans moi. Il y avait au fond du parc une porte qui s’ouvrait sur une -pêcherie. C’est là, au bord d’un étang, que nous allions souvent -nous asseoir par les après-midi sereines. Je venais avec mes crayons, -elles apportaient leur ouvrage, et nous causions tout en travaillant. -Quand le temps était mauvais, je décorais des panneaux, je peignais -des dessus de porte, et c’est encore l’adorable Marthe qui avait su me -ménager cette occupation pour les jours de pluie, tant son amitié était -ingénieuse, fertile en inventions qui avaient pour but de m’attirer -et de me retenir! Ainsi je voyais Thérèse fréquemment, et chaque fois -que je la voyais, elle me devenait plus chère. Ce petit être poétique -et charmant pratiquait déjà le culte du devoir. Elle avait pour la -beauté de sa mère une admiration passionnée; elle en était plus -fière, elle s’en trouvait plus ornée qu’aucune fille de sa propre -beauté, et, comme s’il se fût agi d’une déesse, elle s’appliquait à -lui épargner les soins du ménage. Madame de La Varenne se laissait -admirer, et Thérèse gouvernait la maison. Elle s’en acquittait sans -bruit, et, quoique vigilante, se rendait agréable à tous. Ces soins -d’administration domestique n’avaient pas plus amoindri son âme qu’ils -n’avaient terni sa jeunesse. Elle en avait retiré une raison précoce, -sans y rien laisser de sa grâce et de sa distinction native. Moins -enjouée que son amie, elle avait cependant cette sérénité d’humeur -qui est l’indice d’une nature bien venue. La modestie de ses désirs -répondait à la simplicité de ses mœurs. Elle se plaisait aux champs, -où elle avait grandi, et ne souhaitait pas d’en sortir. Elle n’en -goûtait pas seulement la poésie contemplative, elle en aimait aussi les -travaux. Je l’avais rencontrée, la compagne dont vous me parliez tout -à l’heure, et qui eût été la joie de mon foyer! Nous nous aimions sans -nous le dire: nos cœurs n’avaient rien à s’apprendre. Il n’était besoin -entre nous ni de serments ni de promesses, et il me semble encore -aujourd’hui que nous étions fiancés l’un à l’autre. - -Novembre nous avait dispersés. Madame de La Varenne était rentrée en -ville, Marthe chez ses parents. Dussiez-vous me prendre en pitié, -il faut que vous sachiez jusqu’où pouvaient aller ma candeur et mes -illusions. Quand je voyais Thérèse tous les jours, satisfait de vivre -auprès d’elle, trop heureux pour me hâter de l’être davantage, je -laissais mes projets flotter entre le rêve et l’espérance. Ce fut -seulement après son départ que je les arrêtai et les fixai dans mon -esprit. Je n’entrevoyais pas d’obstacles, je n’admettais pas qu’il pût -en survenir. Je ne doutais de rien, j’avais la foi. Le bonheur était -pour moi comme un hôte sur qui je devais compter: j’employai l’hiver -à mettre ma maison en état de le recevoir. La ferme était encore à -peu près telle que mon père me l’avait transmise. Je m’occupai à -l’embellir, je l’accommodai d’après les goûts de l’enfant que j’aimais, -avec un peu plus de recherche qu’elle n’en eût désiré peut-être. -C’était un nid que j’édifiais: j’y amassai la mousse et le duvet. Ce -matin, je vous ai vu sourire devant certaines élégances que vous ne -vous attendiez pas à rencontrer sous le toit d’un garçon qui cultive -ses terres. Mon ami, vous étiez dans l’appartement de ma femme. Ma -femme! je la voyais déjà en possession de son petit royaume. Que de -soins, d’amour, de respect autour de cette jeune reine! Déjà les -Aubiers fêtaient le premier-né, déjà de blondes têtes couraient dans -le verger ou s’ébattaient aux clartés de l’âtre. Ah! quel printemps -que cet hiver! Tout chantait dans mon cœur. Après avoir transformé -le logis, je refis le jardin, je plantai des massifs, je construisis -des serres. En même temps je me rendais un compte exact de mon avoir, -j’introduisais l’ordre dans mes finances. J’étais Mansart, Le Nôtre -et Colbert. J’avais beau grouper ou aligner des chiffres, il s’en -fallait de beaucoup que j’arrivasse à l’opulence; mais mon bien, si -modeste qu’il fût, assurait l’aisance à ma famille, et me permettait -même d’offrir à madame de La Varenne une existence plus large, plus -variée que celle qu’elle menait aux Granges. Ma confiance, en réalité, -n’avait rien de déraisonnable. Vers la fin du mois de mars, toutes mes -dispositions étaient prises, tous mes arrangements terminés. Je n’étais -allé à la ville que rarement, deux ou trois fois au plus. J’avais connu -Thérèse, nous nous étions aimés sous le ciel des prairies, et tout -bonheur veut rester dans son cadre. J’attendais son retour pour la -demander à sa mère. Une semaine encore, et j’allais la revoir, lorsque -je reçus un mot de madame de La Varenne qui m’annonçait que ses plans -étaient changés; elle partait pour Paris avec sa fille, et me donnait -rendez-vous aux Granges pour les premiers jours de l’été. - -Ce départ subit, auquel, il est vrai, j’étais loin de m’attendre, -n’avait pas cependant entamé ma sécurité. Je savais que Thérèse avait -à Paris des parents qui depuis longtemps désiraient la voir. La -résolution de sa mère ne devait donc pas me surprendre. Je laissai, -sans trop d’impatience, s’écouler le printemps; mais, au retour de -l’été, quand le délai fixé par madame de La Varenne fut expiré, quand -les jours, quand les semaines se succédèrent sans la ramener, un -grand trouble s’empara de moi. Que se passait-il? Thérèse était-elle -malade? Pourquoi ne revenait-elle pas? Je m’informai au manoir: on -était sans nouvelles. Je pris le parti de m’adresser à mademoiselle de -Champlieu. Orpheline dès son bas âge, elle vivait avec de vieux parents -qui l’avaient élevée et qui s’étaient chargés de l’administration de -ses biens. Ces biens étaient considérables: la terre de Champlieu lui -appartenait. Je ne dirai pas qu’elle m’accueillit froidement, mais -pendant tout le temps que dura ma visite je crus démêler dans son -attitude quelque chose de gêné, de contraint. Il me sembla que ses -regards évitaient de rencontrer les miens, et, lorsqu’ils s’attachaient -sur moi, c’était avec une expression à laquelle ils ne m’avaient -point habitué. Nous n’étions pas seuls, notre entretien dut se borner -à un échange de questions et de réponse également banales. Madame -de La Varenne et sa fille se portaient à merveille. Il n’était pas -vraisemblable que leur absence se prolongeât encore longtemps. Il y -avait tout lieu de penser qu’elles seraient bientôt de retour. Pas un -mot d’ailleurs qui eût trait à notre intimité, pas une allusion à notre -réunion prochaine. Bref, je me retirai pleinement rassuré sur la santé -de Thérèse et plus oppressé pourtant que je ne l’étais en arrivant chez -Marthe. Quelques semaines encore s’écoulèrent, je les passai le cœur -en proie à une inquiétude dévorante. L’amour qui naguère remplissait -ma vie sans l’agiter avait pris insensiblement tous les caractères -d’une passion farouche. Ah! malheureux, le bonheur était là, sous ta -main! Pourquoi l’avais-tu laissé s’échapper? Que ne t’étais-tu hâté de -le saisir? Il y avait des heures où le pressentiment de ma destinée -pesait sur moi comme un cauchemar. Parfois je riais de mes terreurs, le -plus souvent je les subissais sans essayer de m’y soustraire. J’allais -errer du côté des Granges, j’apercevais, aux lueurs du couchant, le -perron désert, la façade morne, les persiennes toutes fermées, et je -revenais consumé de tristesse. - -Un jour enfin, dans la matinée, je vis entrer à l’atelier le jardinier -de madame de de La Varenne. Il venait m’annoncer que sa maîtresse -était de retour depuis la veille au soir, et qu’elle m’attendait le -jour même. Vous avez vu quelquefois les nuées du ciel balayées en un -clin d’œil par un coup de vent; il se fit quelque chose d’approchant -en moi. Toutes les chimères que je m’étais créées, tous les monstres -qu’avait enfantés dans mon cerveau la fièvre de l’attente s’évanouirent -en un instant, et je me retrouvai, calme et souriant, en présence de la -réalité. Thérèse m’était rendue! l’empressement de madame de La Varenne -à m’appeler, témoignait assez que leurs sentiments m’étaient restés -fidèles. Je me souvenais encore des impressions que m’avait laissées -ma visite à Champlieu, mais c’était pour me reprocher d’avoir pu leur -donner accès dans mon esprit. Toutefois j’avais appris à mes dépens -qu’atermoyer le bonheur n’est pas sage, et je partis pour le manoir, -bien décidé à profiter de la leçon. - -La belle matinée! que le ciel était pur! que l’air était frais et -léger! J’allais tantôt pressant le pas, et tantôt le ralentissant -pour savourer à loisir les joies dont mon âme était pleine. Je ne -rencontrais sur mon passage que des visages heureux, je ne recueillais -que de bonnes paroles. Les haies m’envoyaient leurs plus doux parfums, -les oiseaux leurs plus gais concerts, les brises leurs haleines les -plus caressantes, et au milieu de ces enchantements je sentais mon -amour plus sérieux, plus profond qu’autrefois, alors qu’il n’avait -point souffert. S’il m’était resté dans la pensée quelque trouble, -quelque appréhension, mon arrivée aux Granges aurait suffi pour les -dissiper. Je recevais au seuil de cette demeure le même accueil que -par le passé. Les serviteurs s’empressaient; les chiens accouraient et -me léchaient les mains. Je reconnaissais, je respirais avec délices -des senteurs enivrantes, et que je n’avais respirées que là. Ouverte -à deux battants, la porte du vestibule semblait me dire: Entrez, on -vous attend. Je montai les degrés du perron, et, sans être annoncé, je -pénétrai dans le salon. - -Madame de La Varenne s’y trouvait seule. Au bruit que je fis en -entrant, elle retourna la tête, se leva vivement, et s’avança vers moi -les mains tendues. J’aurais pu croire qu’elle allait m’offrir ce que je -venais lui demander. - ---Arrivez, arrivez! s’écria-t-elle avec effusion. J’ai une grande -nouvelle à vous annoncer, et j’ai voulu que vous fussiez le premier à -l’apprendre, tant votre affection pour nous m’est connue, tant je sais -l’intérêt que vous nous portez. - -Et à brûle-pourpoint, comme si, en se jouant avec une arme à feu, elle -me l’eût déchargée en pleine poitrine, elle me fit part du prochain -mariage de sa fille. Un mariage inespéré! Trois cent mille livres de -rente! Un splendide hôtel à Paris! un magnifique château sur les bords -de la Loire! Aux champs comme à la ville, un train de maison princier! -Et en perspective les fêtes du monde officiel, un siége au sénat pour -son gendre! Tout cela avait été débité coup sur coup, avec l’animation -de la fièvre et la volubilité du délire. Elle ne se possédait pas. -J’étais debout, appuyé contre un meuble. La sueur s’amassait à mes -tempes; ma face devait avoir la pâleur de la mort. - ---Asseyez-vous donc, me dit-elle. - -Et, sans remarquer ma stupeur, sans s’étonner de mon silence, elle -se mit à raconter avec une éloquence amère tout ce qu’elle avait -dévoré de tristesse et d’ennui au fond de ces campagnes. Toutes ses -révoltes, toutes ses vanités, toutes ses convoitises, qui n’avaient eu -jusque-là d’autre confident qu’elle-même, toutes les plaies secrètes -d’une âme ambitieuse et qui se sent étouffer dans une destinée fermée, -elle les mit à nu et les étala sous mes yeux. Elle allait revivre -enfin! L’espace se rouvrait devant elle, le monde lui appartenait. -Et, s’exaltant de plus en plus, elle dessinait à grands traits le -programme de l’existence qu’elle comptait mener désormais. Quant aux -qualités morales de son gendre, quant aux chances de félicité que cette -union pouvait offrir à sa fille, elle se taisait là-dessus. Elle seule -était en scène, c’est d’elle seule qu’il s’agissait. J’étais anéanti, -tout s’écroulait autour de moi. Elle ne savait rien, ne se doutait de -rien; je n’avais été pour elle qu’une distraction, une relation de bon -voisinage. - ---Eh bien! demanda-t-elle en se tournant vers moi, à quoi donc -pensez-vous? Qu’attendez-vous pour me féliciter? - ---Madame, lui répondis-je, j’attends que vous m’ayez dit si ce mariage, -qui vous comble de joie, fait également le bonheur de mademoiselle de -La Varenne. - ---Oh! tranquillisez-vous, répliqua-t-elle en souriant. Thérèse, de -prime abord, a bien montré quelque résistance. Elle ne s’est pas faite -en un jour à l’idée d’un si brusque changement dans sa destinée; -mais cette chère enfant a fini par comprendre que son bonheur est -inséparable du mien. - -Tout m’était expliqué: Thérèse n’était pas libre, elle cédait à -l’obsession, elle s’immolait pour sa mère. J’étais saisi d’indignation -autant que de douleur, et je n’aurais pu dire ce qui me bouleversait le -plus, de la ruine de mes espérances ou du naïf et monstrueux égoïsme -qui se déroulait devant moi. - ---Recevez mon compliment, Madame, lui dis-je en me levant, et soyez -persuadée que la fortune qui vous arrive me touche encore plus -profondément que vous ne pouviez le supposer. - -En achevant ces mots, je m’étais dirigé vers la porte. - ---Comment! s’écria-t-elle, vous ne nous donnez pas cette journée? -Êtes-vous si pressé? Thérèse est à la ville avec Marthe: elles vont -rentrer; restez donc! - ---Mon Dieu, Madame, je ne puis, répondis-je. Quand j’ai reçu la -nouvelle de votre arrivée, je me disposais à partir pour un voyage qui -doit me tenir éloigné du pays pendant quelque temps. Pardonnez-moi de -vous quitter si tôt. - -Tel était son enivrement qu’elle n’avait rien deviné. Elle ne s’était -aperçue ni de l’altération de mes traits, ni de la pâleur de mon front, -ni du trouble de mon maintien, et ma retraite précipitée, la sécheresse -de mon adieu ne la frappaient pas davantage. - ---Je compte bien, dit-elle, que vous serez revenu pour le mariage de ma -fille. - -Je m’inclinai sans rien ajouter, et je sortis. - -Quel retour par ces mêmes chemins qui m’avaient vu passer quelques -heures auparavant si confiant, si jeune, si heureux! La colère et -le désespoir, toutes les pensées, tous les sentiments tumultueux que -soulevait en moi la perte de mes rêves, m’avaient pour ainsi dire -porté jusqu’aux Aubiers. Je m’accusais de n’avoir pas su défendre mon -bonheur: je m’indignais contre ma lâcheté. Je voulais retourner aux -Granges, revoir madame de La Varenne, lui déclarer que j’aimais sa -fille, que sa fille m’aimait, que Dieu m’avait donné des droits sur -elle et qu’on ne me l’arracherait qu’avec la vie; mais, quand j’eus -franchi le pas de ma porte, quand je me retrouvai chez moi,... ô ma -petite ferme que j’avais embellie avec tant d’amour, dont j’avais cru -faire un palais, et qui, le matin encore, étais ma joie et ma richesse, -qu’étais-tu devenue? Je ne la reconnaissais plus. Que tout m’y semblait -misérable! que je me sentais moi-même pauvre et déshérité! Quelle -chute soudaine! quel abaissement de fortune! Après avoir erré comme -une ombre de chambre en chambre, j’étais passé dans l’appartement que -je destinais à ma chère Thérèse; je la vis dans son hôtel à Paris, -dans son château sur les bords de la Loire, et je fondis en larmes, -j’éclatai en sanglots..... - - * * * * * - ---Je te plains, dit Evrard quand Paul eut terminé ce récit; je plains -surtout mademoiselle de La Varenne. Toi, tu n’es lié qu’à ta douleur; -mais cette enfant! c’est sur elle qu’il faut pleurer. Quand ce mariage -doit-il se faire? - ---Prochainement. On en parle dans le pays. - ---Eh bien! mon ami, je t’emmène avec moi. Tu ne seras pas le premier -qui auras retrouvé là-bas la paix et la santé de l’âme. L’épreuve que -tu subis est cruelle; elle n’est pas de celles qui flétrissent une -destinée. On ne s’est pas joué de ta tendresse; madame de La Varenne ne -t’avait rien promis, ce n’est pas sciemment qu’elle a déchiré ton cœur. -Ta blessure est saine, le temps la fermera. En route, mon cher Paul! -Fais tes préparatifs, nous partirons demain. - ---Non, pas demain! s’écria Paul. Je ne vous ai pas tout dit. Quinze -jours se sont écoulés depuis mon entrevue avec madame de La Varenne. -Je devais partir, et je suis resté. Perdre Thérèse sans la revoir -était au-dessus de mes forces. Je n’avais d’espoir qu’en mademoiselle -de Champlieu. J’ai pu lui parler ce matin. Nous étions seuls. Elle -avait pris mes mains; elle était bien émue.--Allez, m’a-t-elle dit, -nous sommes aussi malheureuses, aussi désespérées que vous. Il n’a -pas dépendu de moi que madame de La Varenne ne sût tout. Thérèse m’a -scellé les lèvres; elle s’immole tout entière, et n’admet pas que son -sacrifice coûte même un regret à sa mère. Que faites-vous ici? a-t-elle -ajouté d’un ton de douceur et d’autorité. Je vous croyais parti. Il -faut que vous vous éloigniez. Il le faut pour vous et pour elle.--Je -ne partirai pas avant de l’avoir revue, me suis-je écrié. Il y a des -choses que je ne lui ai jamais dites, et qu’il est impossible que je ne -lui dise pas au moins une fois. Je veux lui dire que je l’aime, que je -perds tout en la perdant, qu’elle était mon âme et ma vie. Vous êtes -bonne. Ne rejetez pas ma prière, ayez pitié de ma détresse! Demain, à -la chute du jour, je serai au bord de la pêcherie. Venez avec elle, -conduisez-la vers moi, et je vous devrai mon dernier bonheur, je m’en -irai en vous bénissant.--Et, sans attendre sa réponse, je l’ai laissée, -je me suis enfui. - ---Et tu crois que ces deux jeunes filles?... - ---Je le crois, je l’espère. - ---Moi, dit Evrard, je ne le crois pas, j’en suis sûr. Ainsi, -ajouta-t-il à mi-voix et se parlant à lui-même, c’est à la pêcherie -qu’ils vont se dire adieu, se voir pour la dernière fois,... à la -pêcherie, au soleil couchant, sous les saules! - -Et il tomba dans une profonde rêverie que son hôte n’osa pas troubler. -Ils se quittaient quelques minutes après en se donnant rendez-vous -pour le surlendemain, et, malgré l’heure avancée, malgré les instances -de Paul, qui le pressait de rester aux Aubiers, le colonel reprenait -tout pensif le chemin de la ville. - - * * * * * - -Le lendemain, dans l’après-midi, il se passait au manoir une scène -dont un peintre de genre aurait pu s’inspirer. Le trousseau de Thérèse -venait d’arriver, et madame de La Varenne s’occupait avec Marthe à -vider les caisses apportées au salon. La châtelaine s’était piquée -d’honneur, c’était un trousseau de princesse. Thérèse regardait d’un -air résigné les fins tissus et les dentelles que sa mère étalait sous -ses yeux, et de temps en temps sa figure s’éclairait d’un pâle sourire, -grâce à Marthe, qui, par ses propos et ses gentillesses, réussissait -parfois à l’égayer un peu. Madame de La Varenne était ce jour-là plus -radieuse encore que la veille. Elle avait reçu dans la matinée une -lettre par laquelle le phénix des gendres s’annonçait pour la fin de la -semaine, et, bien qu’elle le considérât comme une prise qui ne pouvait -lui échapper, elle n’était pas fâchée de toucher au moment qui devait -mettre en cage un oiseau si précieux. Dans sa joie, elle n’avait plus -que vingt ans. Thérèse se sentait payée de son sacrifice en la voyant -si jeune, si triomphante, si belle, et c’est à peine si la pauvre -petite se permettait une plainte au fond de son cœur. Les caisses, les -cartons n’avaient encore livré qu’une partie de leurs trésors, quand la -porte du salon s’entr’ouvrit et laissa se glisser la tête du jardinier. - ---Entrez, Léonard, entrez, qu’y a-t-il? - ---Il y a, madame, répondit Léonard entrant à pas de loup, il y a que, -vu l’état de goutte du garde champêtre, qui ne peut plus remuer ni pied -ni patte, je viens nonobstant demander à Madame s’il convient à Madame -d’envoyer chercher la gendarmerie. - ---C’est une idée, dit Marthe, envoyons chercher la gendarmerie. - ---Et pourquoi faire, bonté divine? - ---Pour empoigner, sauf le respect que je dois à Madame et à toute la -compagnie pareillement, un malfaiteur qui rôde depuis plus de deux -heures dans le parc, et qui n’a pas la mine de vouloir s’en aller sans -avoir fait quelque mauvais coup. - ---Quels ragots nous faites-vous là? un malfaiteur ici, dans ce pays? - ---Pardon, excuse, ce n’est pas un physique appartenant à la localité. - ---Eh bien! d’où vient-il? que veut-il? Vous lui avez parlé? - ---Pas absolument, mais je l’ai suivi... de loin, en me cachant derrière -les arbres. - ---Enfin, dit Marthe, vous l’avez vu, comment est-il fait? - ---Mon Dieu, Mademoiselle, ce n’est point que, de sa personne, il soit -ostensiblement mal fait. D’aucuns même pourraient trouver que c’est -un grand bel homme proprement vêtu; mais il vous a une figure! avec -ses moustaches et sa peau enfumée, c’est comme qui dirait une tête -de mahométan. Ce n’est pas, mon Dieu, que, de sa figure, il soit -finalement repoussant; mais des airs! mais des façons! Il va de ci, il -vient de là, il marche sur les pelouses, il flanque des coups de canne -aux branches, il s’approche sournoisement de la maison, il la regarde, -et après qu’il l’a regardée, il rentre dans le parc vivement comme une -couleuvre... Je demande à Madame si c’est là les allures d’un chrétien -bien intentionné. Sans compter que personne ne l’a vu passer par la -grille, et qu’il n’a pu s’introduire chez nous que par escalade. Et -par-dessus tout, ajouta Léonard en baissant la voix, le petit Pierrot -qui était avec moi pour me soutenir en cas d’attaque... Je n’oserai -jamais dire ça à Madame. - ---Osez, mon garçon, osez. - ---Eh bien! madame, le petit Pierrot, qui n’est pas un âne comme chacun -sait, assure que c’est le même qu’une espèce de loup-garou qu’il voit -depuis quelque temps tourner le soir autour de l’enclos. Faut-il que -j’aille chercher les gendarmes? - ---Non, dit Marthe, ce malfaiteur me plaît. S’il rôde depuis plus de -deux heures dans le parc, il doit être un peu fatigué: allons l’arrêter -nous-mêmes et lui offrir de se reposer ici. - ---Ce n’est pas la peine de vous déranger, s’écria Léonard: le voici. - -A ce moment, un étranger débouchait du parc sur la terrasse et -se dirigeait vers l’habitation. Les trois femmes, pour le voir -venir, s’étaient mises à la fenêtre, tandis que le vaillant Léonard -s’esquivait discrètement, et, pour plus de sûreté, retournait à ses -plates-bandes. - ---C’est qu’en vérité il a tout à fait bon air, ce malfaiteur, dit -mademoiselle de Champlieu. Regarde donc, Thérèse! Ne te semble-t-il pas -que nous avons déjà vu cette figure-là quelque part? - ---En effet, dit Thérèse. - ---C’est singulier, dit à son tour madame de La Varenne: où donc ai-je -déjà vu cette figure? - -Il avait franchi les marches du perron. Après avoir attendu vainement -quelqu’un qui l’annonçât, il entra au salon, dont la porte était restée -entr’ouverte, et s’avança gravement vers madame de La Varenne, qui -avait fait vers lui quelques pas. Rien que sa façon de se présenter -aurait suffi pour dissiper toute espèce de préventions. - ---Vous ne me reconnaissez pas, Madame? - -A ce timbre de voix que les années n’avaient point altéré, madame de -La Varenne avait tressailli: elle attachait sur l’étranger un regard -curieux, hésitant. - ---Vous ne me reconnaissez pas, reprit-il, et peut-être avez-vous oublié -jusqu’à mon nom. - -Il allait se nommer.--Evrard! s’écria-t-elle avec une explosion de -joyeuse surprise. Comment, c’est vous! c’est vous, mon cher Paul! Mais -embrassez-moi donc, appelez-moi Julie comme autrefois. Ne suis-je plus -votre amie d’enfance, votre compagne de jeunesse? Et moi qui ne vous -ai pas reconnu tout de suite! C’est que vous êtes changé, savez-vous? -Aussi quelle idée d’aller faire la guerre aux Arabes! Je n’espérais -plus vous revoir. Combien y a-t-il de temps que vous avez quitté le -pays? - ---Vingt années aujourd’hui, Julie. - ---Vingt années! déjà! Vous en êtes sûr? - ---Oh! très-sûr, je les ai comptées. - -Pendant qu’ils causaient, pendant qu’Evrard racontait en peu de mots -qu’un devoir impérieux l’ayant obligé de venir en France, il n’avait -pu résister au désir de revoir un instant son lieu natal et les amis -qu’il y avait laissés, Thérèse et Marthe, retirées toutes deux dans -une embrasure de fenêtre, reconnaissaient le parrain de Paul, le héros -d’Afrique dont elles avaient vu le portrait aux Aubiers. Chacune -d’elles se demandait si la présence de cet hôte inattendu n’allait pas -changer le cours des événements, s’il n’y avait pas dans son arrivée -quelque chose de providentiel, et, sans se communiquer leurs pensées, -toutes deux contemplaient en silence ce mâle et beau visage comme s’il -leur promettait un sauveur. - ---Ma fille, dit madame de La Varenne en présentant Thérèse. - ---Voulez-vous que je sois votre ami, Mademoiselle? demanda Evrard avec -une expression de tendresse infinie. - ---Oh! oui, Monsieur, oh! oui, je le veux bien! répondit Thérèse, émue -jusqu’aux larmes sans savoir pourquoi. - ---Allons, embrassez-la, dit madame de La Varenne. - -Il l’entoura d’un de ses bras et la pressa doucement sur son cœur. - ---Une autre fille à moi, Mademoiselle de Champlieu. Vous vous souvenez -de sa mère? - ---Oui, Mademoiselle, je me souviens de votre mère, et il me semble -qu’elle revit en vous. - ---Embrassez-la donc, elle aussi, dit Marthe en lui donnant ses joues à -baiser. - -Une intimité qui débutait ainsi pouvait se passer de plus amples -préliminaires. Evrard n’avait pas eu le temps de s’asseoir, qu’il était -déjà l’ami des jeunes filles autant que l’ami de la mère. Les heures -s’écoulèrent en propos familiers. On laisse à penser si madame de La -Varenne fit sonner les millions de son gendre! Marthe heureusement -avait fini par s’emparer du colonel, qu’elle pressait de questions sur -sa carrière militaire, sur l’Afrique, sur les Bédouins, sur les douars -et sur les gourbis, sur les lions et sur les panthères. Evrard parla -de son métier simplement. Il raconta ses expéditions sans se mettre en -scène une seule fois, et mêla même à ses récits quelques histoires de -panthères qui ravirent en admiration mademoiselle de Champlieu. Marthe -ne comprenait plus l’existence que sous une tente, au pied de l’Atlas. -Thérèse se taisait, mais elle ne se lassait pas de regarder le parrain -de Paul. Qu’attendait-elle de lui? Que pouvait-il pour elle? Elle n’en -savait rien, et pourtant, depuis qu’il était là, elle croyait sentir -qu’elle avait un appui. Une voix secrète lui disait d’espérer, et la -pauvre enfant espérait. Frêle espoir qu’un mot d’Evrard allait briser! - -Après le dîner, on était rentré au salon. A mesure que le jour -baissait, Marthe était devenue silencieuse, et Thérèse paraissait -inquiète, agitée, comme si une même pensée les eût en même temps -assaillies toutes deux. Elles se tenaient à l’écart et pressées -l’une contre l’autre. Le colonel, tout en causant avec madame de La -Varenne, ne les quittait pas des yeux. La journée tirait à sa fin. -Thérèse demeurait immobile; son visage trahissait les angoisses, les -hésitations d’un cœur aux abois. Marthe regardait d’un air préoccupé la -cime des arbres qu’embrasaient les feux du couchant. - ---Eh quoi! s’écria madame de La Varenne, vous arrivez à peine, et vous -parlez déjà de partir! Ce n’est pas sérieux, j’imagine. - ---C’est malheureusement très-sérieux, répondit Evrard. Je ne suis plus -libre, j’ai donné rendez-vous à un jeune ami que j’emmène avec moi, et -nous partons demain... - -En prononçant ces mots, il s’était rapproché du groupe des jeunes -filles, et il abaissait sur Thérèse un regard empreint d’une tendre -pitié. Thérèse avait compris. Elle resta d’abord comme abîmée sous le -coup des paroles qu’elle venait d’entendre, puis, se levant résolûment, -elle saisit le bras de Marthe et l’entraîna hors du salon. - ---Voici une belle soirée, dit Evrard après qu’il les eut vues -s’enfoncer dans la profondeur d’une allée. Voulez-vous que nous -fassions ensemble un tour de parc? - ---Bien volontiers, répondit madame de La Varenne. - -Elle s’enveloppa d’un châle, le colonel offrit son bras, et ils -descendirent les degrés du perron. La soirée était belle en effet. Le -soleil, près de disparaître, lançait ses flèches d’or à travers le -feuillage. Il y avait des parties du parc encore inondées de clartés, -et d’autres qui déjà se remplissaient d’ombre et de mystère. Les -pinsons, les fauvettes, avant de regagner leurs nids, renforçaient leur -ramage et faisaient en concert leurs adieux au jour qui finissait, -tandis que les merles, habitués à siffler la diane et la retraite, -traversaient les allées d’un vol effaré. On entendait au loin le -mugissement des troupeaux qui rentraient aux étables, le chant des -rainettes du côté de la pêcherie, tous les bruits, toutes les rumeurs -qui s’élèvent le soir du fond des vallées. Ils marchaient à pas lents, -en silence, et qui les eût vus cheminant ainsi côte à côte sous ces -beaux ombrages aurait pu croire que leurs pensées suivaient le même -cours, que c’étaient là deux âmes unies et confondues dans une commune -émotion. - ---Savez-vous bien, dit enfin madame de La Varenne, que vous m’avez fait -à peine compliment sur le mariage de ma fille? Vous ne pouvez nier -pourtant que ce ne soit un mariage magnifique! - ---J’en conviens, repartit Evrard arraché brusquement à sa rêverie. -Trois cent mille livres de rente! Palais à la ville, palais à la -campagne! Votre gendre est fils de ses œuvres, m’avez-vous dit. Pour -peu qu’il soit jeune encore, il n’a pas perdu son temps. Dans quelle -carrière s’est-il enrichi? - ---Dans l’industrie, dans la banque, dans les affaires. - ---Dans les affaires? - ---Honorablement, au grand jour. - ---Je veux le croire, et bien qu’en général je me défie de ces fortunes -si rapides, bien que la probité, le travail et l’intelligence ne -suffisent pas toujours à les élever, je le tiens pour galant homme du -moment que vous l’avez choisi. Votre fille aime le mari que vous lui -destinez? - ---Comment l’entendez-vous? - ---Je ne pense pas, ma chère, qu’il y ait deux façons de l’entendre. -Tantôt, en vous écoutant pendant que vous énumériez avec complaisance -tous les avantages attachés à la grande alliance que vous allez faire, -j’observais mademoiselle de La Varenne, et il m’a semblé que son -attitude et sa physionomie ne répondaient pas à la joie qui éclatait -dans vos discours. Je vous demande, au nom d’une ancienne amitié, si -le gendre de votre choix a su gagner les sympathies de votre fille, si -elle se sent entraînée vers lui, si elle l’aime, en un mot... Est-ce -clair? - ---Oh! je ne dis pas que Thérèse soit follement éprise de son fiancé. -Comment l’aimerait-elle? C’est à peine si elle le connaît. Le mariage -n’est point affaire de passion et d’entraînement. On se marie, l’amour -vient ensuite. - ---Et s’il ne vient pas? - ---On s’en passe. - ---Ce n’est pas vous, Julie, qui voudriez marier votre fille contre son -gré? - ---Contre son gré!... Qui parle de cela? - ---Vous ne voudriez pas la marier sans avoir consulté ses goûts? - ---J’ai mieux fait que de consulter ses goûts, répliqua d’un ton sec -madame de La Varenne, j’ai cherché son bonheur, dont je crois être -meilleur juge que vous, mon cher ami. Quoi que Thérèse puisse penser, -je suis tranquille, elle me remerciera plus tard. - ---A merveille, Madame, à merveille! Je ne suis qu’un soldat, et vous -vous entendez sans doute mieux que moi à la conduite de la vie. D’où -vient donc cependant l’accablement profond que cette jeune fille -s’efforce en vain de dissimuler? Qu’à la veille de faire un mariage -d’argent, elle restât froide, indifférente, je le comprendrais, j’y -verrais la marque d’une âme délicate et fière; mais comment expliquer -son front chargé d’ennui, sa poitrine oppressée, son regard abattu, ses -paupières brûlées de larmes? Vous vivez avec elle, rien de tout cela -ne vous frappe. Je vous affirme, moi, que cette enfant est malheureuse. - ---Malheureuse, ma fille? - ---Oui, Julie, malheureuse. Si cette enfant n’était pas condamnée -seulement au supplice d’épouser sans amour un homme qu’elle connaît à -peine! Êtes-vous descendue au fond de son cœur? Êtes-vous bien sûre au -moins qu’elle n’a d’amour pour personne? - ---Vous n’avez que romans en tête! Parce que Thérèse n’a pas l’entrain -et la gaieté de cette évaporée de Champlieu, il vous plaît de voir en -elle une victime. Ma fille a grandi sous mes yeux, qui voulez-vous -qu’elle aime? L’Oiseau bleu? le prince Charmant? - ---L’an passé, au dernier automne, n’avez-vous pas reçu dans votre -intimité un de vos voisins de campagne? - ---Le petit Cordöan, des Aubiers? Sans doute. Eh bien! après? - ---Il ne vous est jamais venu à la pensée qu’il pût aimer votre fille? - ---Ma foi, non! - ---Ni que votre fille pût l’aimer? - ---Ce jeune homme? - ---Oui, ce jeune homme. - ---Qui m’apportait des graines, pêchait aux écrevisses et barbouillait -mes dessus de portes? - ---Si Thérèse l’aimait pourtant? - ---Vous êtes fou! - ---Enfin si elle l’aimait? - ---Eh bien! mon cher, si elle l’aimait, elle en serait quitte pour -l’oublier, car tenez pour certain que, ma parole ne fût-elle point -engagée, je ne consentirais jamais à donner ma fille au fils d’un -paysan. - ---Parmi vos gentillâtres de province, en voyez-vous beaucoup qui le -vaillent, ce fils de paysan? Affirmeriez-vous que votre gendre ait une -aussi bonne origine? - ---Un garçon qui n’est propre à rien, qui ne fait rien, qui ne veut rien -faire! - ---Il a le goût des arts. Il cultive ses terres. Si la route qu’il suit -ne mène ni aux honneurs ni à l’opulence, on est sûr du moins qu’elle ne -peut aboutir ni à la ruine ni à la honte. - ---Ses terres! ses terres!... Il n’a pas le sou. - ---Il a vingt mille livres de rente au soleil, honnêtement amassées par -son père. - ---En vérité! ce jeune nabab a vingt mille livres de rente? Et vous -croyez, candide habitant du désert, que c’est avec vingt mille livres -de rente qu’un jeune ménage peut aujourd’hui faire figure dans le monde? - ---Je crois sincèrement que c’est autant qu’il en faut pour vivre -heureux chez soi. Quelle nécessité pour un jeune ménage de faire figure -dans le monde? Il en est du monde comme du jeu: on ne lui appartient -pas à demi. On ne veut lui donner d’abord qu’une parcelle de sa vie. -On laisse le bonheur à la maison, mais seulement pour quelques heures. -On rentre, il rit et vous fait fête. On le néglige bientôt de plus en -plus, on passe loin de lui des journées et des nuits entières, jusqu’à -ce qu’enfin, las d’attendre au coin d’un foyer abandonné, il prend le -parti de déloger par la porte ou par la fenêtre. J’ajouterai... - ---N’allons pas plus loin, nous arrivons aux plaisirs des champs, aux -délices de la médiocrité, à la poésie des joies domestiques. Ces -plaisirs, je les connais; ces délices, je viens de m’en abreuver; cette -poésie, il m’a été donné de la goûter tout à loisir. Laissons cela, -nous ne pourrions pas nous entendre. Il s’est fait dans nos mœurs et -dans nos habitudes une révolution dont vous ne paraissez pas vous -douter. Toutes les conditions de la vie sont changées. - ---Le cœur est-il changé, lui aussi? Avez-vous supprimé du même coup -l’amour et la jeunesse? - ---L’amour n’a qu’un matin, la jeunesse n’a qu’un jour, et la vie est -longue, Evrard. Encore une fois, brisons là. Si le seigneur des -Aubiers a élevé ses vues jusqu’à ma fille, s’il a conçu le ridicule -espoir de l’épouser, j’en suis fâchée pour lui. Quant à Thérèse, -rassurez-vous, elle ne pense pas et n’a jamais pensé à ce jeune homme. - ---Vous vous trompez, elle l’aime, dit froidement le colonel, et d’un -accent si ferme que madame de La Varenne resta un instant interdite. -Elle l’aime. J’en ai la preuve! - ---Prenez garde, Evrard, prenez garde! - ---Votre fille a écrit à Paul. - ---Cela n’est pas vrai! - ---Elle a écrit. J’ai lu sa lettre. - ---Non! - ---Je l’ai lue, elle est là! dit Evrard, frappant de la main sa -poitrine. - ---Montrez-moi cette lettre... donnez-la-moi! Je le veux, je l’exige. - ---Je ne puis pas vous la donner, mais je vais vous la lire. - -L’homme de guerre avait reparu tout entier, avec l’attitude, le geste -et la voix du commandement. Madame de La Varenne subissait malgré elle -l’autorité de sa parole et de son regard. Ils étaient arrivés dans une -clairière, le crépuscule continuait le jour. - ---Asseyez-vous, dit-il en lui montrant un banc au pied d’un hêtre. - -Elle obéit, il prit place auprès d’elle, tira d’un portefeuille une -lettre qu’il déplia, et il en commença ainsi la lecture: - - «Paul, mon cher Paul, je t’aime et je te perds. Je t’aime...» - ---Ah! malheureuse, ah! malheureuse enfant!... Devais-je m’attendre?... -Donnez-moi cette lettre. Et, par un mouvement rapide, elle étendit le -bras pour la saisir. - ---Calmez-vous, dit Evrard, lui arrêtant la main. - ---Vous prenez donc plaisir à me torturer! s’écria-t-elle avec désespoir. - ---Non, calmez-vous. Cette lettre est l’expression des sentiments les -plus honnêtes. Elle n’a pu sortir que d’une belle âme, il ne s’y trouve -pas un seul mot dont puisse avoir jamais à rougir la personne qui l’a -écrite. - -Et il reprit: - - «Paul, mon cher Paul, je t’aime et je te perds. Je t’aime et - je te dis adieu. Pardonne-moi. Que pouvais-je, hélas! contre - la volonté de ma mère? Je n’avais, pour résister, que mes - larmes et mes prières; ma résistance est épuisée. Est-ce donc - vrai, mon Paul? On nous sépare. Je ne sais pas ce que j’écris. - Je suis brisée, j’ai la tête perdue. Ah! ma mère, que vous - êtes cruelle! Rien n’a pu la fléchir, ni mes supplications, ni - les révoltes de mon cœur, ni ma soumission désespérée. Elle - jouit de mon sacrifice comme s’il ne me coûtait rien, elle - triomphe, et moi je me meurs! Il paraît, mon ami, que la raison - et la sagesse nous défendaient de nous aimer. Il paraît que - nos projets d’union n’étaient qu’enfantillage et folie. Tu es - trop pauvre, d’une naissance trop obscure. Voilà pourtant ce - qu’on me dit! Trop pauvre, toi, d’une naissance trop obscure! - Crois-tu du moins que ta pauvreté eût été ma richesse? Crois-tu - que j’aurais été fière d’être ta femme, de porter ton nom? - Crois-tu que c’eût été ma joie et mon orgueil de partager ta - destinée, de m’appuyer sur toi, de tout devoir à ton travail? - C’était mon espoir, et cet espoir dont se nourrissait ma - jeunesse, il faut que je l’immole à des vanités que je ne - comprends pas, il faut que je renonce au bonheur, parce que - ma mère ne saurait accepter pour gendre qu’un gentilhomme. - Quelle pitié!--Que vas-tu faire? Tu ne peux pas rester ici. - Épargne-moi la honte de me marier près de toi, sous tes yeux. - Va-t’en, va-t’en bien loin! Emporte avec toi toute mon âme. - Je ne te reverrai plus, ami de mon enfance. Je ne te reverrai - plus, cher compagnon de mes jeunes années. Adieu donc, pour - toujours adieu! Ma pensée te suivra partout, tu ne cesseras - jamais de l’occuper. Quoique absent de ma vie, c’est toi qui - la protégeras. Ton souvenir sera ma sauvegarde, et si je vaux - quelque chose, c’est à toi que je le devrai.» - -A mesure que le colonel avançait dans cette lecture, madame de La -Varenne avait passé de l’agitation la plus violente à une sorte -d’apaisement farouche et qui touchait presque à la stupeur. On eût -dit que chaque phrase lui apportait une révélation inattendue. -L’étonnement, la confusion avaient éteint peu à peu la fièvre de son -regard. Ses yeux s’étaient détachés du papier que lisait Evrard, et -elle avait écouté jusqu’au bout, immobile, la tête basse. - ---S’il restait quelques doutes dans votre esprit, la lettre est -signée, dit le colonel après qu’il eut achevé de lire. - -Madame de La Varenne, sans se retourner, prit silencieusement la lettre -qu’il lui tendait, et elle la froissa dans sa main avec une sourde -colère. - ---Où voulez-vous en venir? demanda-t-elle enfin d’une voix frémissante. -Je vous ai écrit cette lettre; que prétendez-vous en conclure? Me -faites-vous un crime de ne plus penser ni sentir comme je pensais et -sentais il y a vingt ans? L’autorité de ma mère me semblait tyrannique -alors. Je trouve aujourd’hui qu’elle était légitime; à mon tour je -suis mère. Est-ce ma faute si j’ai vécu? Ne tenez-vous aucun compte de -l’expérience? - ---L’expérience!... C’est vous qui l’invoquez! repartit Evrard avec -brusquerie. Eh bien! parlez, que vous a-t-elle appris? Vous êtes mère, -et vous avez vécu, dites-vous; quelles leçons avez-vous retirées de la -vie? La route où vous avez marché vous a-t-elle conduite au bonheur? -Le mariage que vous avez fait a-t-il réussi à ce point que vous deviez -pousser votre fille dans la même voie, la livrer aux mêmes hasards? - ---Le mariage que j’ai fait a eu du moins cet avantage qu’il n’a été -pour moi la source d’aucune déception. Connaissez-vous beaucoup de -mariages d’inclination dont vous pourriez en dire autant? - ---Et c’est vous!... Ah! misère! s’écria le soldat en se frappant le -front. Il vient donc fatalement une heure où l’on ne se souvient plus -de sa jeunesse que pour la renier et pour l’outrager! Jeune, on se -brise contre l’obstacle, et plus tard on devient soi-même l’écueil où -se brise à son tour la génération qui nous suit. Elle ne finira donc -jamais cette éternelle et lamentable histoire! Ce sera donc toujours et -toujours à recommencer! - ---Vous préféreriez qu’on abandonnât la jeunesse à ses entraînements? -Vous voudriez que la raison et l’expérience ne fussent plus que les -humbles servantes de toutes ses fantaisies? - ---Je voudrais que la raison se montrât clémente aux passions -généreuses, et qu’au lieu de les opprimer, elle se contentât de les -gouverner. Je voudrais que l’expérience eût une âme, qu’elle se souvînt -des larmes qu’elle a coûtées, et qu’il fût permis à ceux qui viennent -après nous d’achever le rêve que nous n’avons pu qu’ébaucher. Je -voudrais que le soir n’insultât pas au milieu du jour, que le milieu -du jour ne blasphémât pas le matin. Je voudrais enfin que la foi, -l’enthousiasme, le désintéressement, tous les sentiments élevés, toutes -les nobles aspirations, véritables présents du ciel, ne fussent pas -condamnés à s’appeler éternellement les illusions de jeunesse. - ---Qu’est-ce qui vous prend? A qui en avez-vous? s’écria madame de La -Varenne avec un mouvement d’épaules. On jurerait, à vous entendre, -qu’il s’agit ici du sort des empires. Pour quelques églogues qui se -terminent en élégies, est-ce la peine de crier si haut? Parce que -toutes les amourettes n’aboutissent pas nécessairement au mariage, -faut-il désespérer de l’humanité et lui jeter un linceul sur la face? -Eh bien! oui, nous nous sommes aimés, nous avons eu tous deux notre -petit roman. Nous n’en sommes morts ni l’un ni l’autre, et je vous -retrouve en fin de compte colonel, officier de la Légion d’honneur et -assez bien portant, il me semble. - ---Si je n’en suis pas mort, dit Evrard, c’est que j’en ai vécu, c’est -que ce petit roman a été la grande histoire de ma vie, c’est que j’ai -respecté ma douleur, c’est que j’en ai fait un refuge. Voilà pourquoi -je ne suis pas mort, voilà comment j’ai pu sauver mon cœur! Mais vous -qui avez cherché dans le monde l’oubli de ce que vous aviez souffert, -vous qui, pour tromper le vide et le désœuvrement de votre âme, l’avez -ouverte à toutes les vanités vulgaires, vous êtes morte, oui, morte, -entendez-vous? Il ne reste plus rien de vous, il ne reste plus rien de -la Julie que j’ai tant aimée. Que faisiez-vous tandis que je demeurais -fidèle à votre souvenir? Que faisiez-vous tandis qu’au bivac, sous -la tente, à travers les balles, vous étiez la compagne invisible de -ma destinée? Quand vous êtes devenue libre, votre pensée, que je -devais toujours occuper, s’est-elle tournée un seul instant vers moi? -Vous êtes-vous jamais souciée de savoir si j’existais encore? Tout à -l’heure, en me revoyant, avez-vous senti quelque chose du passé remuer -et tressaillir en vous? En vous retrouvant avec moi dans ce parc, -avez-vous eu un moment d’émotion? Cette lettre qui ne m’avait jamais -quitté a-t-elle éveillé en vous un autre sentiment que le dépit ou -la colère? Et vous raillez maintenant! Le poëme de votre jeunesse, -l’amour, ses joies, ses désespoirs, tout cela n’est plus à vos yeux -qu’un roman banal et sur lequel il sied de s’égayer un peu! C’en est -trop à la fin! Il y a vingt ans aujourd’hui, je vous obéissais, je -partais, nous nous disions un dernier adieu. C’était là, tout près, par -une soirée pareille à celle-ci. Vous ne vous en souvenez pas? Vous avez -oublié vos sanglots et vos larmes?... Eh bien, venez! s’écria-t-il avec -emportement, je vais vous rendre la mémoire. - -Et, lui saisissant violemment le bras, il l’entraîna vers la pêcherie. -Quelques instants après, ils s’arrêtaient à la petite porte du parc. -La porte était toute grande ouverte, et aux dernières lueurs du -crépuscule ils pouvaient voir encore distinctement ce qui se passait à -vingt pas de là, de l’autre côté de l’enclos. Paul et Thérèse étaient -assis l’un près de l’autre sur un banc de pierre au bord de l’étang. -Ployée par la douleur, Thérèse avait laissé tomber sa tête sur l’épaule -de Paul, qui lui tenait les mains, et ils pleuraient. Marthe, debout, -versait aussi des larmes. - ---Regarde-les, Julie! dit Evrard d’une voix attendrie. Ils sont jeunes, -ils sont charmants tous deux. La vie s’ouvrait devant eux pleine -d’espoir et de promesses. Ils s’aimaient comme nous nous aimions, et -voilà pourtant qu’ils se disent adieu, ils vont se séparer comme nous! -Regarde, Julie, c’est ta fille, c’est ton unique enfant, l’enfant que -tu as failli perdre. Vois qu’elle est encore délicate et frêle! Ne -crains-tu pas que le chagrin ne la tue? - -Elle était sans mouvement, sans voix. Evrard, d’un œil avide, épiait -sur ses traits le réveil de son cœur; mais rien ne trahissait ce qui -se passait en elle. Paul venait de se lever. Thérèse restait assise et -affaissée sur elle-même. Marthe l’entourait de ses bras. On entendait -dans le silence du soir un bruit de sanglots étouffés. - ---Venez, mon ami, dit enfin madame de La Varenne. - -Et ils se dirigèrent vers le bord de l’étang, aussi calmes en -apparence que s’ils avaient été attendus. Thérèse s’était levée en les -apercevant. Pleins de trouble et de confusion, les enfants, comme trois -coupables, se taisaient et baissaient les yeux. - ---Ma Thérèse, il est trop tard pour rester au bord de l’eau, dit madame -de La Varenne. Tes mains sont brûlantes, tu as un peu de fièvre. La -soirée est fraîche, il faut rentrer, chère petite. - -Et, retirant son châle, elle en couvrit sa fille avec la plus tendre -sollicitude. - ---Je sais que vous partez demain, monsieur Paul. Vous allez en Afrique, -le colonel vous emmène avec lui. C’est bien à vous d’être venu dire -adieu à vos amies. Je n’oublierai jamais les témoignages de sympathie -que j’ai reçus de vous avant même de vous connaître; je me rappellerai -toujours avec émotion l’intérêt si touchant que vous avait inspiré la -maladie de ma chère fille. Thérèse, je veux que notre voisin emporte -un petit souvenir de toi. Donne-lui la bague que j’ai mise à ton doigt -quand tu étais encore enfant. - -Thérèse toute tremblante essaya d’ôter la bague de son doigt; mais, si -mince que fût le doigt, il eût fallu le couper pour avoir la bague. - ---Ma mère, je ne puis pas, dit-elle d’un air découragé. - ---Essaye encore. - -Thérèse fit un nouvel effort qui ne réussit pas davantage. - ---Ma mère, c’est impossible. - ---Allons, je ne vois qu’un moyen, dit madame de La Varenne, et notre -voisin est si bon qu’il s’en accommodera peut-être. Puisque nous -voulons lui donner ta bague et que tu ne peux pas l’ôter de ton doigt, -eh bien! ma fille, donne-lui ta main. - -Elle avait pris la main de Thérèse, elle la mit dans celle de Paul, et -pendant quelques instants ils se tinrent tous trois embrassés. - ---Ah! je l’avais bien dit que vous deviez être un brave homme! s’écria -Marthe en sautant au cou d’Evrard. - ---Eh bien! lui dit à son tour madame de La Varenne, est-elle morte, -cette Julie? - ---Non, répondit Evrard: elle n’était qu’endormie, et je l’ai -réveillée.--Puis, réunissant Paul et Thérèse dans une même étreinte, il -leur dit: J’étais seul; sans famille, vous serez mes deux enfants. - -Ils avaient repris tous ensemble le chemin du manoir. La jeunesse -marchait devant; Evrard et Julie les suivaient de près. - ---Ah! mon Dieu, s’écria tout à coup madame de La Varenne, et mon autre -gendre qui s’est annoncé pour la fin de la semaine! - ---Vous allez lui écrire, dit Evrard. - ---Sans doute, mais que lui dirai-je? - ---La vérité, tout simplement. S’il est un galant homme, il vous -remerciera. S’il se fâche, qu’il aille au diable! Il ne vaut pas -l’honneur d’un regret. - ---Et ce trousseau? - ---Il ne pouvait venir plus à propos; vous en serez quitte pour changer -les marques. - ---Je m’en charge, s’écria Marthe en se retournant, et je vous promets -que ce ne sera pas long. - - * * * * * - -Trois semaines après, on signait le contrat aux Granges. Madame de La -Varenne ne regrettait pas précisément le bon mouvement auquel elle -avait cédé; toutefois elle pensait déjà à user de sa liberté pour -reprendre à Paris ses relations, ses amitiés mondaines. On se résigne -aisément à ne pas vivre dans le monde; on ne se console pas de n’y -vivre plus. Paul et Thérèse étaient heureux. Près de se lever, la lune -de miel éclairait déjà de ses premières lueurs le bord de l’horizon. -Evrard jouissait du bonheur qui était son ouvrage, mais ce bonheur lui -coûtait cher: il l’avait payé de l’illusion qui remplissait autrefois -sa vie. Les trois semaines qui venaient de s’écouler avaient achevé -de creuser un abîme entre madame de La Varenne et lui. Ils n’étaient -l’un pour l’autre qu’un perpétuel sujet d’étonnement. Le colonel -ne retrouvait plus en lui le sentiment dont il s’était nourri si -longtemps, et, pour prix du bien qu’il avait fait, il allait partir -plus seul encore qu’il n’était venu. Il y avait foule au manoir. -Tous les hobereaux des environs, tous les beaux esprits de la ville -avaient été conviés à la fête. On aurait pu croire Marthe absente. -Elle était là pourtant, mais retirée dans un coin du salon. Elle avait -l’air triste et pensif. Marthe, en ces derniers jours, avait perdu son -enjouement. Tout entiers à leurs tendresses mutuelles, Paul et Thérèse -s’étaient à peine aperçus du changement qui se faisait chez leur -compagne. Evrard seul s’en préoccupait; il alla s’asseoir auprès d’elle. - ---Qu’avez-vous, mon enfant? lui dit-il. Qu’est devenue cette gaieté -qui était la vie de la maison? Depuis quelque temps, vous paraissez -soucieuse, inquiète, agitée. - ---Vous l’avez remarqué... Vous avez donc un peu d’amitié pour moi? - ---J’en ai beaucoup. Dès que je vous ai vue, vous avez gagné mon -affection. Il me semble que j’ai toujours été votre ami, et il me -serait douloureux de partir avec la pensée que vous souffrez peut-être -d’une peine secrète. Dites, mon enfant, qu’avez-vous? - ---Je ne puis, je n’oserai jamais vous le dire. - ---Vous n’avez donc pas confiance en moi? Je ne saurais donc vous être -d’aucun secours? - ---Il n’est personne au monde qui m’inspire autant de confiance que vous. - ---Eh bien, parlez, ouvrez-moi votre cœur. - -Elle resta quelque temps silencieuse, puis d’une voix tremblante: - ---Si, comme Thérèse, j’aimais quelqu’un, moi aussi? - ---Vous vous consoleriez comme Thérèse, dit Evrard en souriant. - ---Thérèse est aimée, reprit-elle tristement, et moi, je ne sais pas si -le seul homme à qui je voulusse donner ma vie est disposé à l’accepter. - ---C’est donc l’empereur de la Chine? - ---Ne raillez pas, répondez franchement. Pensez-vous qu’un homme -sérieux, très-sérieux, pourrait s’attacher à une écervelée comme moi, -qu’il consentirait à devenir mon guide, mon appui? - ---Je pense que vous êtes une adorable créature, et qu’il n’est pas un -galant homme qui ne fût heureux de vous donner son nom. - ---C’est vrai, ce que vous me dites-là? - ---Oui, certes, très-vrai. - ---Je suis riche, orpheline, et mes vieux parents m’estiment assez pour -ne vouloir contrarier ni mes goûts ni ma liberté. Voyez jusqu’où va -ma confiance, je compte sur vous pour offrir ma main à celui qu’entre -tous j’ai choisi. Vous lui direz que, s’il la refuse, mademoiselle de -Champlieu ne se mariera jamais. - ---Mais, demanda Evrard très-ému, je le connais donc? - ---Oui, vous le connaissez. C’est un soldat d’Afrique, l’honneur et la -loyauté même. - ---Qui donc enfin? - ---C’est, dit Marthe en levant sur lui ses beaux yeux pleins de larmes, -c’est le colonel de votre régiment. - -Que répondit Evrard? Toi-même, ami lecteur, à sa place qu’aurais-tu -répondu? Il ne retourna pas seul en Afrique; il emportait avec lui le -plus rare de tous les trésors, une femme d’un esprit gai, d’une âme -droite et d’un cœur sincère. - - 1865. - - - FIN - - - - -TABLE - - - JEAN DE THOMMERAY 1 - - LE COLONEL EVRARD 157 - - -IMPRIMERIE EUGÈNE HEUTTE ET Cᵉ, A SAINT-GERMAIN. - - - * * * * * - - - Corrections. - - Page 153: «es» remplacé par «les» (rien de commun avec les - éclats de voix). - Page 159: «Grand-Sacconex» remplacé par «Grand-Saconnex» (C’est - chez vous, au Grand-Saconnex). - Page 187: «meilleurs» remplacé par «meilleures» (les meilleures - et les plus durables). - Page 201: «intants» remplacé par «instants» (Il y avait des - instants où il me semblait). - Page 222: «Mansard» remplacé par «Mansart» (J’étais Mansart, Le - Nôtre et Colbert). - Page 233: «demanda-telle» remplacé par «demanda-t-elle» (Eh - bien! demanda-t-elle en se tournant). - Page 247: «gavement» remplacé par «gravement» (et s’avança - gravement vers madame). - Page 254: «d» remplacé par «de» (Bien volontiers, répondit - madame de La Varenne). - Page 266: «ommandement» remplacé par «commandement» (le geste - et la voix du commandement). - Page 288: «solda» remplacé par «soldat» (C’est un soldat - d’Afrique). - - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Jean de Thommeray; Le colonel Evrard, by -Jules Sandeau - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN DE THOMMERAY *** - -***** This file should be named 62960-0.txt or 62960-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/9/6/62960/ - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country outside the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you'll have to check the laws of the country where you - are located before using this ebook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The -Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm -trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/old/62960-0.zip b/old/62960-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 1c1104d..0000000 --- a/old/62960-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/62960-h.zip b/old/62960-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 19e0b41..0000000 --- a/old/62960-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/62960-h/62960-h.htm b/old/62960-h/62960-h.htm deleted file mode 100644 index d42a3e1..0000000 --- a/old/62960-h/62960-h.htm +++ /dev/null @@ -1,6310 +0,0 @@ - -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" -"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> -<head> - <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title>The Project Gutenberg eBook of Jean de Thommeray -- Le colonel Evrard, - by Jules Sandeau</title> - <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> - - <style type="text/css"> - -/* Titre */ -h1, h2, h3 {text-align: center; font-weight: normal;} -h1 {text-align: center; font-size: 2.5em; line-height: 100%; - margin: 0.2em auto; word-spacing: 0.2em;} -h2 {text-align: center; font-size: 1.6em; margin: 0.2em auto 2em auto; - line-height: 2em; word-spacing: 0.3em;} - -/* Typographie */ -p {margin: 0.5em 0; text-align: justify; text-indent: 1.5em; line-height: 1.2em;} -ins {text-decoration: none; border-bottom: thin dotted silver;} -sup {font-size: x-small; font-style: normal; font-variant: normal;} - -/* Styles */ -.addr {text-align: left; margin: 2em auto 2em 3em;} -.cent {text-align: center; text-indent: 0; clear: both;} -.cs16 {font-size: 1.6em;} -.cs12 {font-size: 1.2em;} -.cs9 {font-size: 0.9em;} -.cs8 {font-size: 0.8em;} -.cs6 {font-size: 0.6em;} -.cs5 {font-size: 0.5em;} -.esp {letter-spacing: 0.1em; word-spacing: 0.1em;} -.lh2 {line-height: 2em;} -div.manuscr {margin: 1em;} -div.manuscr p {margin-top: 0.3em; margin-bottom: 0.3em; font-size: 0.95em;} -.nobreak {page-break-before: avoid;} -.noind {text-indent: 0;} -.ralign {text-align: right; margin-right: 1.5em;} -.smcap {font-variant: small-caps; font-style: normal;} -.ssrf {font-family: sans-serif;} -.wesp {word-spacing: 0.3em;} - -/* Espacements */ -.sep2 {margin-top: 1.6em;} -.sep4 {margin-top: 4em;} -.sepb4 {margin-bottom: 4em;} - -/* Numéros de page */ -.pagenum {position: absolute; right: 1%; font-size: x-small; - font-weight: normal; font-style: normal; letter-spacing: normal; - word-spacing: normal; text-align: right; color: #aaa; - background-color: inherit; text-indent: 0em;} - -/* Tableaux et listes */ -table {margin: 1em auto;} -.tdl {text-align: left; vertical-align: baseline; padding-right: .5em; - padding-left: 1.5em; text-indent: -1.5em;} -.tdr {text-align: right; vertical-align: bottom; padding-right: 0.2em; - padding-left: 0.5em;} -.xh {padding-top: 0.6em;} - -/* Cadres */ -.box {margin-left: auto; margin-right: auto; width: 80%; - max-width: 36em; background-color: #eee; padding: 1em; - border: solid 1px #ccc; font-size: 0.9em;} - -/* Filets */ -hr {border-style: solid none none; border-color: #aaa; clear: both; - margin: 1em auto;} -hr.full {clear: both; margin: 2em auto; height: 4px; - border-width: 4px 0 0 0;} -hr.hr20 {width: 5em; margin: 1em auto;} - -/* Images */ -img {margin: 0 auto; border: none;} -.figcenter {clear: both; text-align: center; margin: 1em 0;} - -/* Liens */ -a:link {color:#aaa; text-decoration: none;} -a:visited {color:#aaa; text-decoration: none;} -a:hover {color:#000; text-decoration: underline;} - -/* Dispositifs */ -@media screen { - body {width: 80%; max-width: 30em; margin: 0 auto; line-height: 1.1em;} - .screenonly {display: block;} - .newpage {margin-top: 4em;} - } - -@media handheld { - body {width: 100%;} - p {margin-top: 0.5em; margin-bottom: 0.5em; line-height: 1.1em; - font-size: 1em;} - .screenonly {display: none;} - .newpage {page-break-before: always;} - } - - </style> -</head> -<body> - - -<pre> - -Project Gutenberg's Jean de Thommeray; Le colonel Evrard, by Jules Sandeau - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Jean de Thommeray; Le colonel Evrard - -Author: Jules Sandeau - -Release Date: August 17, 2020 [EBook #62960] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN DE THOMMERAY *** - - - - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries.) - - - - - - -</pre> - - -<hr class="full" /> - -<p class="ssrf nobreak noind"><a href="#note">Au lecteur</a></p> - -<p class="ssrf nobreak noind sepb4"><a href="#toc">Table des matières</a></p> - -<div class="figcenter screenonly"> - <img src="images/couverture.jpg" alt="" title="" width="424" height="600" /> -</div> - -<div class="newpage" style="margin: 6em auto; padding: 1em 2em; border: solid 2px #666; - max-width: 24em;"> - -<h1><span class="cs8">JEAN</span><br /> -<span class="cs5">DE</span><br /> -<span class="cs12">THOMMERAY</span><br /> -——<br /> -<span class="cs5">LE</span><br /> -<span class="cs8">COLONEL EVRARD</span></h1> - -<p class="cent esp lh2"><span class="cs8">PAR</span><br /> -<span class="cs12">JULES SANDEAU</span><br /> -<span class="cs6">DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE</span></p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/logo.jpg" alt="Logo: M L" /> -</div> - -<p class="cent cs12">PARIS</p> - -<p class="cent">MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS<br /> -<span class="cs9">RUE AUBER, 3, PLACE DE L’OPÉRA</span></p> - -<hr class="hr20" /> - -<p class="cent"><span class="cs8">LIBRAIRIE NOUVELLE</span><br /> -<span class="cs6">BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT</span></p> - -<p class="cent">1873</p> - -<p class="cent cs8">Droits de reproduction et de traduction réservés</p> - -</div> - -<div class="newpage" id="Page_1"> - -<h2>JEAN<br /> -DE THOMMERAY</h2> - -<p class="sep4 cent cs8 wesp esp sepb4">A MADEMOISELLE FÉLICIE SANDEAU.</p> - -<p>C’est à toi, sœur chérie, mon refuge et ma -consolation, que je dédie ce récit, commencé -sous tes yeux. Étions-nous assez tristes et malheureux -alors! Tu m’as appris que les plus -mauvais jours, lorsqu’ils sont traversés près -des êtres qu’on aime, laissent encore de bien -doux souvenirs.</p> - -<p class="ralign esp"><span class="smcap">Jules Sandeau.</span></p> - -</div> - -<div class="newpage" id="Page_5"> - -<p class="cent esp lh2"><span class="cs12">JEAN</span><br /> -<span class="cs16">DE THOMMERAY</span></p> - -<hr /> - -<p class="sep2">C’est à la campagne, près des bois, non -loin de la Seine, dans le modeste enclos où -je comptais achever de vieillir, que je le vis -pour la première fois. Il avait vingt-deux ans -à peine. Quelques pages signées de mon -nom avaient suffi pour me gagner son cœur: -il se présentait sans autre recommandation -que sa bonne mine et son désir de me connaître. -Les sympathies de la jeunesse ont -un attrait irrésistible; il est doux surtout de -<span class="pagenum" id="Page_6">[p. 6]</span> -les inspirer lorsqu’on touche soi-même à -l’arrière-saison. Je l’accueillis le mieux que -je pus sans qu’il m’en coûtât grand effort, -car en vérité il était charmant. Je le vois -encore m’abordant au pas de ma grille, -svelte, élancé, la figure au teint mat ombragée -d’un duvet naissant, le nez fin, l’œil -bleu, le front pur, avec de beaux cheveux -d’un blond cendré qui foisonnaient aux -tempes; sa tenue, ses manières et son -langage, l’élégante simplicité qui paraissait -dans sa personne, tout chez lui témoignait -en faveur du foyer où il avait grandi. Il -faisait une claire journée d’avril; nous la -passâmes ensemble dans les bois de Meudon, -sur les coteaux de Sèvres et de Bellevue. -Malgré tant d’années qui nous séparaient, -nous causions bientôt comme deux -<span class="pagenum" id="Page_7">[p. 7]</span> -amis. Fortune rare dans une époque où la -jeunesse du cœur et de l’esprit ne se retrouvait -en général que chez les vieillards, dans -une époque où les souvenirs donnaient plus -de fleurs que les espérances, où les soirs jetaient -plus de flamme que les matins, fortune -bien rare en effet et qui mérite d’être -signalée, ce jeune homme était jeune; il -avait tous les entraînements généreux, toutes -les saintes illusions, toutes les heureuses -passions de son âge. Il croyait au bien, il -admirait le beau, il rêvait l’amour et la -gloire. Je l’écoutais en souriant, et, par -moments, avec une sorte de stupeur. D’où -venait-il? sous quelle latitude avait-il vu le -jour? quelle étoile avait lui sur son berceau? -Qu’était-ce enfin que ce Jean de Thommeray -qui, au bout d’une heure d’entretien, n’avait -<span class="pagenum" id="Page_8">[p. 8]</span> -encore parlé ni de filles, ni de chevaux, ni -même du cours de la rente?</p> - -<p>Grâce aux confidences qu’il n’était pas -besoin de provoquer, j’arrivai promptement -à me rendre compte du phénomène que -j’avais sous les jeux.</p> - -<p>M. de Thommeray, le père, d’une bonne -maison de Bretagne, avait commencé la vie -dans un temps où l’ivresse du renouveau -s’emparait de tous les esprits. Étudiant à -Paris, c’est là qu’il avait traversé les dernières -années de la Restauration et les premières -qui suivirent la révolution de 1830, -belles années que le siècle n’a pas revues -depuis, qu’il ne reverra pas. Le culte des -intérêts matériels n’avait pas envahi les -cœurs, la richesse ne s’imposait pas comme -le but suprême de la destinée; la patrie et -<span class="pagenum" id="Page_9">[p. 9]</span> -la liberté avaient pris rang parmi les muses, -l’éclat des lettres et des arts passait pour le -plus beau luxe que pût convoiter une nation -intelligente et fière. La jeune génération qui -fut témoin de cette aurore en a conservé -jusqu’au déclin de l’âge un lumineux reflet, -et, si elle vaut encore aujourd’hui quelque -chose, c’est pour s’être baignée dans ses -clartés. Henri de Thommeray faisait partie -d’un groupe de jeunes gens étroitement -unis, tous possédés des mêmes ardeurs, tous -animés de nobles ambitions. Ses goûts et -ses instincts le portaient vers le monde -des écrivains et des poëtes: il avait pénétré -dans leur intimité; sa nature prompte à -l’enthousiasme et à l’admiration lui avait -aisément ouvert tous les sanctuaires. Entraîné -par des convictions raisonnées et par -<span class="pagenum" id="Page_10">[p. 10]</span> -le mouvement général, il avait, au contact -des hommes et des choses, laissé tomber un -à un, comme les pièces d’une armure dévissée, -ses préjugés de caste, et, sans abjurer -les traditions d’honneur de sa famille, il -était entré à pleines voiles dans le courant -des idées modernes. L’amour vrai n’était -pas rare alors: sincère jusque dans ses -écarts, loin d’abaisser les âmes, il les élevait -même en les égarant. Le gentilhomme -breton avait ressenti toutes les influences -d’une époque de floraison et d’épanouissement -universel. Il avait aimé d’un amour -pur, délicat, romanesque, une jeune fille -pauvre et bien née, d’origine irlandaise, -qu’il devait épouser plus tard. Voilà comment -il avait fait son droit. Ses études terminées, -on n’était pas bien sûr qu’il les eût -<span class="pagenum" id="Page_11">[p. 11]</span> -commencées, il s’était décidé, après de longs -atermoiements, à retourner dans sa province. -Il se retirait à propos, au moment où tant -d’espoirs et de promesses, tant de conquêtes -déjà réalisées menaçaient de sombrer dans -les excès et les débordements. De la société -qu’il quittait pour ne plus y rentrer, il n’avait -vu que les côtés éblouissants, il emportait -avec lui une ample provision de souvenirs -enchantés et d’images ineffaçables. A -quelque temps de là, maître de son patrimoine -et pouvant disposer de lui-même à -son gré, il épousait la jeune fille qu’il aimait. -L’un et l’autre n’avaient consulté que leur -inclination mutuelle; ce qui ne semblera -pas moins surprenant, c’est que ni l’un ni -l’autre n’eurent sujet de s’en repentir.</p> - -<p>Le domaine héréditaire où ils avaient -<span class="pagenum" id="Page_12">[p. 12]</span> -abrité leur tendresse s’étendait dans une des -vallées les plus sauvages et les plus silencieuses -de la vieille Armorique. L’habitation -s’élevait à mi-côte, et tenait de la ferme autant -que du château; un bois de chênes la -protégeait contre les vents qui soufflaient -des grèves prochaines. M. de Thommeray -vivait, comme ses pères, en gentilhomme -campagnard, chassant, montant à cheval, -visitant ses paysans, faisant valoir ses terres, -pendant que sa femme, la belle Irlandaise, -ainsi qu’on l’appelait dans le pays, s’appliquait -aux soins domestiques et gouvernait -la maison avec grâce et autorité. Bien qu’il -eût fini par s’acclimater et prendre racine -dans la réalité, cependant il demeurait fidèle -aux goûts de sa jeunesse; seulement il s’était -cloîtré, pour ainsi dire, dans l’époque de -<span class="pagenum" id="Page_13">[p. 13]</span> -son séjour à Paris. Enfermé dans le cercle -de ses souvenirs, il n’en sortait jamais; rien, -en dehors, n’existait pour lui; le temps, qui -ne s’arrête pas, l’avait oublié en chemin. -J’ai connu un parfait <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i> qui ne voyageait -point sans traîner avec lui l’ameublement -complet de l’appartement qu’il occupait -à Londres. A peine arrivé dans une ville -où il comptait séjourner pendant quelques -mois, que ce fût Rome ou Naples, Cadix ou -Madrid, Genève ou Lausanne, il s’installait -à l’hôtel avec son mobilier, et n’éprouvait -de satisfaction sans mélange que lorsque, -après des miracles d’arrangement et de symétrie, -il était parvenu à s’établir exactement -comme chez lui. Dès lors, l’âme rassérénée, -il reprenait ses habitudes britanniques, et ne -mettait le nez dehors qu’autant qu’il y était -<span class="pagenum" id="Page_14">[p. 14]</span> -forcé. Je ne sais trop pourquoi M. de Thommeray -me rappelait ce fils d’Albion. Autour -de lui tout portait la date et la marque de -la période du siècle dans laquelle il s’était -cantonné. Sa chambre renfermait un échantillon -de l’art qui florissait à la fin de la -restauration: dessins d’Alfred et de Tony -Johannot, aquarelles de Devéria, eaux-fortes -de Paul Huet, médaillons de David, statuettes -de Barre et de Pradier, esquisses de -Scheffer et de Delacroix, tout un petit musée -qu’il n’eût pas troqué contre la tribune des -<i>offices</i> ou la galerie du Louvre. Les portraits -lithographiés de ses illustres amis tapissaient -les murs du salon. Ils étaient tous là, romanciers -et poëtes. La bibliothèque se composait -uniquement de leurs productions avec -hommage de l’auteur. Les lettres qu’il avait -<span class="pagenum" id="Page_15">[p. 15]</span> -reçues de chacun d’eux étaient collectionnées -dans un album richement relié, et qui -remplaçait à ses yeux les archives de sa -maison. Pas une de ces épîtres qui n’affirmât -le dévouement le plus profond, pas une qui -ne respirât l’amitié la plus exaltée; quelques-uns -même avaient poussé la politesse -jusqu’à l’assurer de leur admiration, bien -que pour la mériter il n’eût jamais fait autre -chose que de leur prodiguer la sienne. Grâce -aux bahuts sculptés, aux crédences et aux -dressoirs, grâce aux vieilles ferrures dont la -demeure était suffisamment pourvue, il avait -pu sans beaucoup de frais ajuster ses pénates -au goût du moyen âge, que la littérature -nouvelle venait de remettre en honneur. Le -soir, à la veillée, il relisait avec sa femme -les ouvrages qui n’avaient pas cessé de les -<span class="pagenum" id="Page_16">[p. 16]</span> -charmer, ou, mieux encore, il refeuilletait -avec elle le plus charmant de tous les livres, -celui qu’ils avaient fait ensemble, le poëme -de leurs amours. La douce conformité de -leurs idées et de leurs sentiments, la tendre -affection et le constant respect qu’ils avaient -l’un pour l’autre, donnaient un éclatant démenti -au moraliste qui prétend qu’il n’existe -pas de ménage délicieux. C’est par là seulement -qu’ils se séparaient de l’esprit de leur -temps; le bonheur conjugal était le seul anachronisme -qu’on eût trouvé à relever dans -cet intérieur où se perpétuaient les traditions -de 1830.</p> - -<p>Assurément c’étaient des gens heureux; -ils faisaient du bien, voyaient peu de monde -et se suffisaient à eux-mêmes. Les revenus -du domaine n’étaient pas assez considérables -<span class="pagenum" id="Page_17">[p. 17]</span> -pour leur permettre de longs déplacements; -leurs besoins et leurs désirs ne dépassaient -point leur avoir. Enfin les bénédictions du -ciel s’étaient multipliées autour d’eux. Ils -avaient trois fils, tous les trois bien portants -et bien venus: le bruit, le mouvement, la -fête du logis. En dépit du milieu où ils -étaient nés, les deux premiers n’avaient jamais -montré un goût bien vif pour les délices -de l’étude et les plaisirs de l’intelligence. -Enfants, c’étaient de vrais petits -bandits en insurrection permanente contre -l’alphabet, amoureux de l’air libre, impatients -de tout frein, coureurs de bois et batteurs -de buissons, enfourchant à cru les -chevaux de ferme, galopant à travers la -lande, et ne rentrant au gîte qu’avec quelque -avarie. La mère les grondait, puis les -<span class="pagenum" id="Page_18">[p. 18]</span> -embrassait, et ils recommençaient le lendemain; -au demeurant, les meilleurs diables -du monde. Tout en modifiant leurs habitudes -d’indépendance et de vagabondage, -l’éducation n’avait pu les apprivoiser aux -choses de l’esprit. Ils étaient pour leur père -un continuel sujet d’étonnement par la -profonde indifférence qu’ils témoignaient en -matière de littérature. Quand celui-ci faisait -en famille une des lectures qui abrégeaient -les soirées d’hiver, ils trouvaient toujours -un prétexte pour s’esquiver, à moins qu’ils -ne prissent le parti plus commode de s’endormir -au coin de l’âtre. M. de Thommeray -se demandait parfois de qui tenaient ces -jeunes drôles. En revanche, le dernier, c’était -Jean, avait manifesté dès l’âge le plus -tendre des instincts tout contraires et des -<span class="pagenum" id="Page_19">[p. 19]</span> -penchants tout opposés. Moins robuste que -ses aînés, nature délicate, un peu frêle, il -avait grandi sous l’aile de sa mère, qui, sans -préférence marquée, l’enveloppait pourtant -d’une sollicitude inquiète et raffinée dont -se passaient volontiers les deux autres. Il -échappait à peine à l’enfance qu’il était déjà -sensible aux beautés et aux harmonies de la -création. A vingt ans, il avait dévoré tous -les volumes qui composaient la bibliothèque -du manoir. Romans, poésies, pièces de théâtre, -il avait tout lu et relu, tantôt le long -des haies, au versant des vallées, tantôt en -présence de l’Océan, sur les plages retentissantes. -Il s’était enivré de ces récits ardents -et passionnés, de ces drames étranges où -bouillonnaient la séve et la vie, de ces beaux -vers qui mêlaient leur musique au concert -<span class="pagenum" id="Page_20">[p. 20]</span> -des vents et des flots. Naturellement, sans -efforts, il bégayait lui-même la langue des -poëtes. On se représente la joie du père, -qui se sentait revivre dans ce fils. M. de -Thommeray ne se possédait plus. Ses souvenirs, -vieillis, un peu fanés, avaient recouvré -leur éclat et leur vivacité matinale. Les -années écoulées, les mœurs transformées, la -scène du monde occupée par de nouveaux -acteurs, les révolutions accomplies depuis -qu’il avait quitté Paris, tout cela ne comptait -absolument pour rien: il était revenu -au lendemain de son départ, et dans ses -entretiens avec Jean, entretiens qui ne tarissaient -pas, il retraçait en traits épiques -l’histoire des grands jours qu’il avait traversés, -les foyers célèbres où il s’était assis, -les hautes amitiés qui avaient été le lustre -<span class="pagenum" id="Page_21">[p. 21]</span> -de sa jeunesse, les aspirations d’une époque -de renouvellement et de renaissance, tous -les épisodes, tous les incidents de la société -brillante et lettrée à laquelle il s’était mêlé, -et qu’embellissaient encore les féeries de la -perspective et les enchantements de la mémoire. -Le fils s’était de bonne heure imprégné -des souvenirs du père: il en avait nourri -ses premiers rêves et ses premiers espoirs. -Il faut le dire, ces peintures, ces vives images -n’étaient point faites pour inspirer le goût et -l’amour de la vie rustique. Ce qui ressortait -bien clairement des longues confidences que -me faisait mon jeune compagnon, c’est qu’il -avait été de tout temps considéré dans sa -famille comme objet de luxe; il était le lis -qui ne file pas. Pendant que ses aînés, toujours -levés dès l’aube, s’occupaient à la terre -<span class="pagenum" id="Page_22">[p. 22]</span> -et dirigeaient l’exploitation rurale, Jean lisait, -songeait ou composait de petits poëmes -bretons que sa mère comparait avec orgueil -aux <i>Mélodies irlandaises</i> de Thomas Moore, -et qui arrachaient à M. de Thommeray des -cris d’admiration. Ses frères chérissaient en -lui la grâce un peu féminine qui semblait -inviter leur protection, le charme et l’élégance, -tous les dons extérieurs, toutes les -séductions dont ils étaient à peu près dépourvus -et que la nature lui avait départies -d’une main prodigue. On a remarqué que -les cadets sont en général les plus beaux; -leur moulage est, dit-on, plus net et plus -sûr. Frères, parents, amis, ils reconnaissaient -tous qu’une plante si rare appelait le -soleil, que cet enfant n’était pas né pour -végéter à l’ombre, au fond de la province. -<span class="pagenum" id="Page_23">[p. 23]</span> -Un beau matin, Jean avait embrassé les êtres -excellents qui pleuraient en lui disant adieu, -et vingt heures après il entrait dans Paris -avec toutes les illusions que son père en -avait emportées.</p> - -<p>Il arrivait sans parti pris. Dans la pensée -de sa famille, il s’agissait pour lui du choix -d’une carrière, de s’y préparer longuement -par l’examen sérieux des divers états de la -société. Il n’eût pas déplu à M. de Thommeray,—c’était, -semblait-il, sa secrète ambition,—que -ce fils s’illustrât sur le grand -théâtre où il n’avait joué, lui, qu’un rôle de -comparse. Quant à Jean, il n’avait pas de -programme arrêté. Il était impatient de vivre, -impatient d’aborder la vie par tous ses -côtés élevés. Le monde l’attirait; la fortune -des lettres le tentait; il aspirait par-dessus -<span class="pagenum" id="Page_24">[p. 24]</span> -tout aux ivresses de la passion: son cœur -frémissant était plein d’amour sans objet. -Chaque époque a ses expressions familières -et son accent qui lui est propre. Je tressaillais -parfois en l’écoutant; il avait certains -tours de phrase qu’il tenait de son père, -certaines notes dans la voix qui me reportaient -brusquement en arrière et réveillaient -en moi des mondes ensevelis. Il me récita -quelques-uns de ses petits poëmes bretons: -j’y pris un vif plaisir, et, plaisir non moins -vif, je pus les louer avec sincérité; le poëte -de la Bretagne, Brizeux, ne les eût pas désavoués. -Ainsi nous cheminions tous deux par -une tiède après-midi d’avril. Les enclos, les -vergers en fleur se réjouissaient au soleil; -les villas, désertées pendant l’hiver, commençaient -à se repeupler, et, tout en marchant, -<span class="pagenum" id="Page_25">[p. 25]</span> -tout en causant, nous apercevions à -travers les grilles de jolis enfants qui s’ébattaient -autour des pelouses, sur le sable fin -des allées. Jours tranquilles! heures fortunées! -quelques années plus tard, seul et -la mort au fond de l’âme, je parcourais ces -paysages d’où l’invasion m’avait chassé, il -n’y restait plus que des ruines: seuils désolés, -maisons béantes, intérieurs pillés, -salis, déshonorés. Quels hôtes, quels vainqueurs! -Non moins maudite et non moins -exécrable, la guerre civile avait achevé -l’œuvre de destruction. La nature seule, -quoique mutilée, elle aussi, souriait encore -comme autrefois et réparait déjà ses désastres: -la bêtise et la férocité des hommes -n’avaient pas pu supprimer le printemps.</p> - -<p>Des semaines, des mois s’écoulèrent, -<span class="pagenum" id="Page_26">[p. 26]</span> -Jean ne revint qu’à la fin de l’automne. Il -me parut changé; ce n’était plus chez lui -l’enthousiasme et la foi qui m’avaient frappé -lors de notre première entrevue, mais le -trouble, l’hésitation du voyageur qui cherche -à s’orienter, et qui ne reconnaît pas les -sites décrits dans son itinéraire. Il s’était -présenté chez les illustres amis de son père, -chez ceux que la mort avait épargnés ou -que la vie n’avait pas dispersés au loin. -M. de Thommeray lui avait répété maintes -fois qu’il n’aurait qu’à se nommer pour se -voir adopté par tous et de prime saut introduit -dans l’intimité des cénacles; il avait -même engagé son fils à n’user qu’avec discrétion -du crédit, du patronage, du zèle empressé -de ces grands amis. Jean, qui avait -feuilleté souvent, toujours avec un pieux -<span class="pagenum" id="Page_27">[p. 27]</span> -respect, l’album où les précieuses lettres -étaient conservées comme des reliques, ne -doutait pas qu’en effet les bras et les cœurs -ne s’ouvrissent pour lui faire accueil. Chacune -de ces visites avait été marquée par -une déception. Les cénacles n’existaient -plus. Les génies qu’il aimait à se figurer -avec une auréole au front s’éteignaient pour -la plupart dans l’abandon et la tristesse. -Aucun d’eux ne se souvenait de M. de -Thommeray; ils avaient oublié jusqu’à son -nom. Le plus grand, le plus glorieux de tous, -bien digne d’une fin meilleure, se débattait -misérablement sous l’étreinte des plus dures -nécessités. Il se rappelait qu’autrefois, à -l’âge des chimères, il avait écrit quelques -vers: il n’en parlait qu’avec dédain. Il -avait conseillé à Jean de renoncer à la poésie -<span class="pagenum" id="Page_28">[p. 28]</span> -et de se lancer dans les affaires. Il regrettait -de n’avoir pas suivi cette voie: il -avait méconnu sa vocation. Un autre, retiré -dans sa tour, où il officiait encore de loin en -loin devant un petit groupe de fidèles, lui -avait démontré avec beaucoup de courtoisie -qu’il n’y avait pas de place pour les poëtes -dans la société moderne, qu’ils naissaient -hors la loi sous tous les régimes et fatalement -réservés au sort de Gilbert, d’André Chénier -ou de Chatterton: c’était sa thèse de prédilection, -il y revenait d’autant plus volontiers -qu’elle lui permettait de s’étendre sur quelques-uns -de ses anciens ouvrages. Jean -avait tourné le dos au passé chagrin et morose, -et s’était mis en relation avec la jeunesse -du jour et quelques-uns des beaux -esprits qui lui donnaient le ton; son caractère -<span class="pagenum" id="Page_29">[p. 29]</span> -expansif et loyal, sa bonne grâce, sa -générosité, ses manières de grand seigneur, -lui avaient créé promptement des liaisons -d’amitié légère dans un monde qui ne se -montrait pas difficile. Une génération avortée, -des âmes sans souffle et sans essor, des -cœurs sans haine et sans amour, la littérature -remplacée par le commérage, une philosophie -d’antichambre, qui consistait à -rabaisser tout ce qui relève la nature humaine, -voilà ce qu’à l’entendre il avait rencontré -dans ce monde sceptique et railleur. -Telle était sa candeur, qu’il avait pu le fréquenter -pendant plusieurs mois sans s’apercevoir -ni même se douter du personnage -qu’il y jouait; il n’en était instruit que de -la veille.—Tenez, dit-il en dépliant un -journal qu’il avait tiré de sa poche, et m’indiquant -<span class="pagenum" id="Page_30">[p. 30]</span> -du doigt l’article qu’il souhaitait -que je lusse, prenez connaissance de ce petit -morceau: je suis curieux de savoir ce que -vous en pensez.</p> - -<p>Ce petit morceau avait pour titre: <i>Le Huron -de Quimper-Corentin</i>. Bien que Jean de -Thommeray n’y fût pas nommé, c’était évidemment -lui qu’on avait voulu peindre: -cela sautait aux yeux de quiconque le connaissait. -Divisé en chapitres comme le conte -de Voltaire qui en avait suggéré l’idée, l’article -n’était qu’une charge d’un bout à -l’autre, mais une charge faite avec <i>humour</i>, -de celles qui sont œuvres d’art et qui, par -l’exagération même du trait, donnent plus -de saillie à la réalité, et la rendent, pour -ainsi parler, plus visible et plus saisissante. -Mon ami Jean se trouvait là couché tout de -<span class="pagenum" id="Page_31">[p. 31]</span> -son long. Dès l’âge de cinq ans, il apprenait -à lire dans les romans néo-chrétiens de -M. Gustave Drouineau. On lui taillait ses -premières jaquettes dans une collection de -vieux journaux qui portaient la date des -dernières années de la Restauration. Le -milieu dans lequel il avait été élevé, l’éducation -qu’il avait reçue, son départ de -Quimper-Corentin, son arrivée à Paris, ses -pérégrinations à la recherche des cénacles, -tout cela était raconté à la diable, de la façon -la plus fantasque et la plus hilare. Après -une série de déconvenues plus drolatiques -les unes que les autres, dégoûté à jamais -d’une société dépravée, où les manches à -gigot, les grands sentiments et les robes -courtes n’étaient plus de mise, le nouvel -Ingénu reprenait la route de Quimper-Corentin, -<span class="pagenum" id="Page_32">[p. 32]</span> -emportant dans sa valise le manuscrit -de ses petits poëmes, roulé et ficelé -comme un saucisson d’Arles. Sa rentrée au -pigeonnier paternel le vengeait de tous -les déboires qu’il avait essuyés à Paris. Il -était complimenté sous un dais de feuillage -par une députation de jeunes Huronnes -toutes attifées à la mode de 1830. Le soir, -sur la pelouse, deux troupes d’indigènes -simulaient un combat qui était censé représenter -la lutte des classiques et des romantiques; -à travers la foule erraient mélancoliquement -quelques Hurons en costume -de saint-simoniens. Tableau final: -pluie de fleurs, pétards et fusées, cris de -<i>vive La Fayette</i>, binious et bombardes exécutant -l’air de <i>la Parisienne</i>, et, pour tout -couronner, au-dessus de la porte d’honneur, -<span class="pagenum" id="Page_33">[p. 33]</span> -un magnifique transparent sur lequel se -détachaient en caractères de feu ces dates -glorieuses: 27, 28, 29 <i>juillet</i>, et cette déclaration -immortelle: <i>une charte sera désormais -une vérité</i>.</p> - -<p>Je n’avais pu m’empêcher de sourire.—A -votre aise! Monsieur, à votre aise! s’écria -Jean le prenant sur le ton d’Alceste, la pasquinade -vous paraît plaisante; riez-en, mais -souffrez que, moi, je n’en rie point. Que ces -petits messieurs échangent entre eux de semblables -aménités, qu’à tour de rôle ils s’accommodent -les uns les autres et s’offrent en -régal à l’appétit des méchants et des sots, -cela les regarde, c’est leur affaire; moi, je -ne suis pas du bâtiment, je n’appartiens pas -au public! Il est possible que je ne sois -qu’un niais, et même je commence à comprendre -<span class="pagenum" id="Page_34">[p. 34]</span> -que je ne suis pas autre chose; mais -jusqu’ici je n’ai donné à personne le droit -de l’écrire dans les gazettes. Croyez-le bien, -Monsieur, c’est un acte de félonie, un indigne -abus de confiance: j’étais leur hôte, -ils m’avaient accueilli. Qu’allais-je faire -dans cette galère? Que ne suis-je resté où -j’étais!</p> - -<p>Tout en reconnaissant ce qu’il y avait de -légitime au fond de son ressentiment, je ne -laissai pas pourtant de lui parler en homme -qui n’est point étranger aux pratiques de la -vie littéraire, et qui sait de longue main la -part d’importance qu’il convient d’accorder -à ces sortes de choses. De quoi s’agissait-il? -Jean n’était pas nommé; son honneur n’était -pas atteint. Le procédé était plus que -leste, l’article en lui-même était inoffensif; -<span class="pagenum" id="Page_35">[p. 35]</span> -l’aiguillon s’arrêtait à fleur de peau, il n’entamait -pas l’épiderme. L’esprit avait ses moments -d’ivresse, ses démangeaisons et ses -entraînements, auxquels il n’était pas toujours -maître de résister; dans tous les -temps, la presse légère avait commis de ces -petites iniquités. Qu’y faire? Empêchait-on -le vin nouveau de fermenter et de petiller -dans les cuves? Défendait-on aux merles de -siffler? Le sage se bouchait les oreilles ou -levait les épaules et passait son chemin. -Jean coupa court à l’apologie.</p> - -<p>—Mais, Monsieur, vous n’y songez pas; -qu’importe que mon nom ne se trouve point -au bas du portrait, si chacun peut l’y -mettre? Qu’importe que je ne sois pas -nommé, si le masque est assez ressemblant -pour que tous ceux qui me connaissent me -<span class="pagenum" id="Page_36">[p. 36]</span> -nomment en l’apercevant? Hier, au saut du -lit, j’ai reçu par la poste vingt numéros de -la feuille que vous tenez entre les mains; -je les ai comptés, je ne me doutais pas que -j’eusse tant d’amis. Pour attirer mon attention, -pour m’épargner l’ennui d’une recherche, -presque tous avaient eu le soin de marquer -à l’encre ou au fusain le morceau en -question: raffinement de délicatesse qu’en -vrai Huron je ne soupçonnais pas. Mon honneur -n’est pas atteint, dites-vous? C’est bien -ainsi que je l’entends. Il serait curieux que -l’honneur d’un galant homme fût à la merci -de pareils drôles. S’il ne s’agissait que de -moi, leurs vilenies ne me toucheraient guère, -la distance qui nous sépare est telle que j’en -conçois l’idée de l’infini; mais ce n’est pas -seulement ma personne qu’ils ont jetée en -<span class="pagenum" id="Page_37">[p. 37]</span> -pâture à la risée publique, c’est aussi l’intérieur -où je suis né, c’est mon berceau, c’est -ma famille. Les illusions qu’on raille si -agréablement me venaient du cœur de mon -père; même après les avoir perdues, je les -chéris, je les vénère comme la beauté de son -âme, et qui s’amuse à les outrager mérite -mieux que mon dédain. Vous ignorez encore -d’où le coup est parti. J’ai vu de près la -jeunesse de mon époque; si l’été répond au -printemps, le pays peut s’attendre à de riches -moissons. Eh bien! dans ce monde où je -viens de vivre, je me flattais d’avoir rencontré -un ami. J’avais fait de lui le confident -de mes rêves et de mes mécomptes; je n’avais -rien de caché pour lui. C’est lui, Monsieur, -qui m’a trahi! C’est lui qui m’a berné -comme Sancho sur un drap d’auberge. Que -<span class="pagenum" id="Page_38">[p. 38]</span> -parlez-vous d’entraînements et de démangeaisons -auxquels l’esprit n’est pas toujours -maître de résister! Où nous mèneraient ces -lâches complaisances? Le bandit qui me -guette au coin d’un bois a ses démangeaisons, -lui aussi, et je n’admets pas, pour ma -part, qu’il y ait à l’usage des gens d’esprit -un autre code de morale que celui des honnêtes -gens; mais voilà beaucoup de bruit -pour un article de journal.</p> - -<p>Cette âpreté de langage ne me déplaisait -pas; j’aimais la saveur de ce fruit encore -vert. J’avais craint un instant que l’affaire -ne tournât au tragique et ne se terminât sur -le pré; heureusement il n’en fut pas question. -Jean s’était apaisé; son regard s’était -adouci. Je profitai du tour qu’avait pris -l’entretien pour toucher à quelques vérités -<span class="pagenum" id="Page_39">[p. 39]</span> -que m’avaient enseignées l’expérience et la -réflexion. Je n’étais ni le détracteur ni le -courtisan du temps où nous vivions; je savais -que le fond de l’humanité varie peu, -que les passions ne changent guère, qu’en -dehors des grandes commotions qui renouvellent -de loin en loin les conditions de -l’atmosphère, le bien et le mal, le bon grain -et l’ivraie, les rayons et les ombres se retrouvent -à toutes les périodes presque dans -la même mesure et dans les mêmes proportions. -Les époques les plus fécondes avaient -leurs tares et leurs plaies cachées, les plus -déshéritées leurs perfections et leurs vertus -secrètes; il y avait place dans toutes pour le -travail et le talent, pour le dévouement et le -sacrifice, pour les bonnes actions et pour les -belles œuvres. Jean écoutait d’un air résigné, -<span class="pagenum" id="Page_40">[p. 40]</span> -répliquait sans trop d’amertume, mais -paraissait peu désireux de pousser plus -avant ses excursions à travers le monde. Il -en avait assez, et se tenait pour satisfait. -Déjà la gloire ne le tentait plus; déjà la poésie -se mourait en lui. La muse qu’il avait -rencontrée un matin dans la lande embaumée -refusait désormais de le suivre; ses -pieds délicats étaient en sang, les premiers -grêlons de la réalité avaient meurtri son sein -et brisé ses deux ailes. Il avait cherché l’amour, -et n’en avait pas même trouvé les apparences. -Il me parlait de sa famille avec -une tendresse émue, et je me sentais porté -vers ce jeune homme que je voyais pour la -seconde fois par quelque chose de semblable -à l’affection que j’avais pour mon fils. La -journée était avancée. Je le retins à dîner, et -<span class="pagenum" id="Page_41">[p. 41]</span> -l’accompagnai le soir jusqu’à la gare de -Bellevue. J’étais avec lui, sur le quai. Au -moment de nous séparer:—Il peut se faire, -me dit Jean, que je reste longtemps sans -vous voir, il est même possible que je ne -vous revoie jamais. Je compte voyager, et, -de retour en France, me retirer chez mes -parents. Conservez de moi un bon souvenir: -je n’oublierai pas l’accueil que j’ai reçu de -vous.</p> - -<p>Là-dessus, il m’embrassa et se jeta dans -un wagon. La vapeur siffla, et le train partit.</p> - -<p>Ce brusque adieu, cet élan de tendresse, -m’avaient donné à réfléchir: je m’en allai -pensif et fort troublé. La nuit me sembla -longue. Dès le grand matin j’accourais chez -Jean: il était déjà sorti. Le domestique n’était -instruit de rien: son maître ne pouvait -<span class="pagenum" id="Page_42">[p. 42]</span> -tarder à rentrer, et il m’engageait à l’attendre; -je me laissai mener au salon. L’aspect -seul de cette pièce aurait suffi pour justifier -mes appréhensions. Tout y dénonçait les -préoccupations de l’homme qui se dispose à -jouer sa vie dans une partie sérieuse. Un -monceau de papiers récemment brûlés obstruait -l’âtre. Les bougies consumées jusqu’au -ras du cristal témoignaient d’une veille obstinée. -Sur le marbre de la cheminée, plusieurs -lettres sous pli fermé, destinées à la -poste; des factures acquittées, quelques autres -qui ne l’étaient pas: à chacune de -celles-ci était jointe la somme due. On devinait -que Jean ne s’était pas déshabillé, le -divan avait servi de lit de repos; un médaillon -où s’encadrait un portrait en miniature, -celui de sa mère qu’il avait eue présente jusqu’au -<span class="pagenum" id="Page_43">[p. 43]</span> -dernier moment, était resté sur un des -coussins. Le doute n’était plus permis, Jean -était sorti pour aller se battre. J’attendis -longtemps. Les heures se traînaient; je -comptais les minutes. Je m’asseyais, je me -levais, je ne tenais pas à la même place; -tantôt j’errais de chambre en chambre, prêtant -l’oreille aux bruits du dehors; tantôt, -penché sur le balcon, je plongeais dans la -rue un regard avide. Il faisait une brume -épaisse, je ne distinguais que des ombres. -De temps en temps, le domestique, un plumeau -à la main, traversait la pièce où j’étais; -sa figure souriante, bêtement épanouie, -m’inspirait un désir immodéré de lui sauter -à la gorge et de le jeter par la fenêtre. Je -venais d’ouvrir un livre, je m’efforçais d’en -lire une page, lorsque je crus entendre le -<span class="pagenum" id="Page_44">[p. 44]</span> -roulement d’une voiture sous le vestibule. -Quelques instants après une sourde rumeur -montait dans l’escalier. J’étais déjà sur le -palier, et j’aperçus Jean qui gravissait péniblement -les dernières marches, soutenu par -ses deux témoins et la pâleur de la mort sur -la face. Un troisième personnage dirigeait -avec autorité les mouvements de l’ascension -funèbre: c’était un élève interne du Val-de-Grâce -qui avait assisté au combat et fait sur -le terrain le premier pansement.—Ce n’est -rien, dit Jean d’une voix éteinte en faisant un -effort pour me tendre sa main blanche -comme l’ivoire: une piqûre d’aiguille.—A -peine achevait-il ces mots qu’une mousse -rosée teignit ses lèvres, et il s’affaissa sans -connaissance entre les bras qui le soutenaient.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_45">[p. 45]</span> -La blessure était grave: l’épée avait atteint -le poumon. Toutes les mesures à prendre, je -les pris. J’adressai sur l’heure une dépêche -au fils aîné de M. de Thommeray, et ne quittai -Jean qu’après avoir vu sa mère et son frère -installés tous deux à son chevet. L’affaire -avait fait du bruit, j’en ignorais certains détails; -je les appris par un journal du monde -élégant. Dans la soirée du jour où le fatal -article avait paru, Jean s’était rendu au -théâtre des Variétés, où l’on représentait une -pièce nouvelle; il comptait y trouver ce qu’il -cherchait. En effet, pendant un entr’acte, il -avait aperçu au foyer le seigneur qui l’habillait -si galamment; il était allé droit à lui, -et, de son gant qu’il tenait à la main, l’avait -touché par deux fois au visage. Je savais la -suite. Le plaisant de l’aventure fut qu’il -<span class="pagenum" id="Page_46">[p. 46]</span> -sortit de là avec une réputation de noblereau -et un sobriquet ridicule; on a dit longtemps -Thommeray le Huron, de même que Scipion -l’Africain. Durant une semaine ou deux, il -côtoya les sombres bords: la jeunesse, la -science, l’amour et les soins maternels le ramenèrent -à la vie. La guérison fut prompte, -et vers le milieu de novembre il partait avec -sa mère pour aller passer l’hiver à Pise.</p> - -<p>Jean avait promis de m’écrire: il tint sa -promesse. Rien de plus aimable que l’accent -de ses lettres. Comme chez tous les convalescents, -un mystérieux travail d’apaisement -s’était accompli dans son cœur. Il plaisantait -avec enjouement sur la campagne qu’il venait -de faire et ne s’autorisait pas de ses espérances -trahies pour insulter à l’humanité -tout entière. Il ne prétendait point connaître à -<span class="pagenum" id="Page_47">[p. 47]</span> -fond le monde; il ne le jugeait pas sur l’échantillon -qui avait passé sous ses yeux. Toutefois -ce qu’il en avait vu l’effrayait, et il persistait -dans sa résolution de n’y rentrer jamais. La -santé de l’âme n’était pas plus assurée que -la santé du corps; plus d’une fois, dans le -milieu malsain qu’il n’avait fait pourtant que -traverser, il avait senti des fumées grossières -monter à son cerveau. Qui pouvait se croire -à l’épreuve de la contagion? De plus forts que -lui avaient succombé; il s’arrêtait à temps -sur la pente qui mène aux abîmes. Revenu -de toute ambition, il se rappelait les bruyères -natales et n’aspirait qu’à retourner dans le -domaine de son père: des idylles sans fin! -Il aimait aussi à me parler de Pise. Je revoyais -la ville aux ponts de marbre, aux palais -silencieux, aux larges quais déserts. Il -<span class="pagenum" id="Page_48">[p. 48]</span> -jouissait avec délices du ciel clément, des -chaudes après-midi, de l’air gras et pur qu’il -buvait à longs traits comme le lait fumant -des vaches de Bretagne. Il vivait et se laissait -vivre.</p> - -<p>Cependant, au bout d’un mois à peine, un -intérêt nouveau se glissait dans sa vie. Il y -avait à Pise une jeune femme venue, comme -lui, pour y passer l’hiver et rétablir sa santé -chancelante. Elle était d’une beauté rare, et -paraissait appartenir à l’élite de la société -parisienne: elle en avait les élégances, et -son air languissant, la tristesse de son regard, -une teinte de mélancolie répandue sur -ses traits, ajoutaient encore au charme de sa -personne. Elle habitait un petit palais sur le -bord de l’Arno, et ne sortait que suivie d’un -domestique ou accompagnée d’une femme -<span class="pagenum" id="Page_49">[p. 49]</span> -de chambre. On ne savait rien de son rang; -mais sa présence seule en disait assez, et nul -ne songeait, en la voyant, à s’enquérir de -son origine. Il ne s’écoulait pas de jour où -Jean et sa mère ne la rencontrassent, soit -aux Cascines, soit au Campo Santo, autour -du Dôme ou du Baptistère. C’est sur le sol -de l’étranger que la patrie est le lien des -âmes. Ils étaient arrivés promptement à -échanger un salut silencieux, puis un sourire -d’intelligence, puis quelques mots de -politesse; des relations s’en étaient suivies, -et ils se réunissaient fréquemment. Cette -jeune femme en effet appartenait à la fleur -de la société parisienne: c’était la comtesse -de R... L’imagination de Jean s’égarait déjà -dans le bleu; ses lettres, qui avaient passé -presque sans transition du ton de l’églogue -<span class="pagenum" id="Page_50">[p. 50]</span> -au style flamboyant, et dans lesquelles je -retrouvais toute la phraséologie sentimentale -qui avait cours en 1830, n’étaient plus remplies -que des perfections de la belle comtesse; -il n’hésitait point à voir en elle une -des poétiques héroïnes que ses lectures lui -avaient révélées. J’eus comme un pressentiment -qu’il courait à de nouveaux mécomptes. -Sans connaître madame de R..., je connaissais -assez mon temps pour savoir que la passion -n’en était pas la note dominante, et -que jamais l’amour n’avait causé moins de -dégâts ni fait si peu de victimes, surtout -parmi les femmes du monde. Bientôt les -lettres de Jean devinrent de moins en moins -fréquentes, et bref, il cessa de m’écrire. -Que d’amitiés j’ai vu finir ainsi! Je parle -des meilleures et des plus anciennes, -<span class="pagenum" id="Page_51">[p. 51]</span> -de celles qui, ayant commencé avec la -vie, promettaient de ne s’éteindre qu’avec -elle.</p> - -<p>Deux ou trois ans s’étaient passés. J’ignorais -ce que Jean était devenu; je supposais -qu’il avait donné suite à ses projets de retraite, -et qu’il vivait en paix chez son père. -Il m’avait oublié, et je trouvais cela tout simple: -dans la saison des longs espoirs, on fait -généralement bon marché de ce qu’on laisse -derrière soi. De mon côté, il faut le dire, je -ne pensais à lui que de loin en loin. Le courant -des choses humaines, les préoccupations, -les soucis dont aucun âge n’est exempt -et qui semblent se multiplier avec le nombre -des années, l’avaient presque effacé de -ma mémoire: une tournée que je fis en Bretagne -raviva dans mon cœur le souvenir de -<span class="pagenum" id="Page_52">[p. 52]</span> -ce jeune ami. Un jour, dans une bourgade -du Finistère, j’appris par aventure que je -n’étais qu’à quelques lieues du domaine de -Thommeray. Je cédai à la tentation de voir -de près un ménage heureux, une famille -unie. J’affrétai le jour même une carriole du -pays, et sur le soir, un peu avant la tombée -de la nuit, j’arrivais au manoir que j’aimais -à me représenter comme l’asile du bonheur. -Ma bienvenue ne faisait pas question; j’arrivais -joyeux et le cœur en fête.</p> - -<p>L’antique demeure, de construction bizarre, -était à peu près telle que je me la -figurais: une vaste ferme entre cour et jardin, -avec tours et donjon, et qui respirait à -la fois la mélancolie du passé et l’activité de -la vie moderne. Il restait encore des vestiges -de fossés et de pont-levis. La porte d’honneur, -<span class="pagenum" id="Page_53">[p. 53]</span> -chargée de trophées cynégétiques, -têtes de loups, de renards, de sangliers, était -surmontée d’un écusson rongé par le temps -et dont les armoiries se distinguaient à peine. -Quand je me présentai la famille était réunie -au salon. Le valet de ferme qui m’avait introduit -s’étant dispensé du soin de m’annoncer, -je poussai la porte qu’il avait entr’ouverte, -et d’un regard aussi prompt que -l’éclair, avant que ma présence eût été signalée, -j’embrassai dans son ensemble le -tableau qui s’offrait à mes yeux: M. de -Thommeray, en veste de chasse, droit comme -un peuplier, robuste comme un chêne, debout -et adossé à la cheminée, la taille haute, -l’attitude sévère, ses bras croisés sur sa large -poitrine; madame de Thommeray, affaissée -plutôt qu’assise dans un fauteuil, et vieillie -<span class="pagenum" id="Page_54">[p. 54]</span> -de vingt ans depuis que je ne l’avais vue; -enfin les deux fils aînés penchés sur le fauteuil, -et observant leur mère. Il régnait dans -la salle un silence lugubre; la figure de Jean -manquait seule au tableau. Certes ce n’était -point l’image du bonheur que j’avais devant -moi. J’arrivais à point, le moment était bien -choisi! J’admirais une fois de plus l’esprit -d’à-propos qui me suit partout. Je songeais -à me dérober quand madame de Thommeray, -en levant la tête, m’aperçut et me reconnut -aussitôt. Elle passa précipitamment -son mouchoir sur ses joues flétries, fit vers -moi quelques pas rapides, et saisit ma main, -qu’elle étreignit par un mouvement convulsif, -tandis que son regard m’interrogeait -avec avidité et semblait vouloir me fouiller -les entrailles. J’étais au supplice. Cette scène -<span class="pagenum" id="Page_55">[p. 55]</span> -muette n’avait duré qu’une seconde. J’expliquai -en peu de mots le hasard qui m’avait -amené. Dès qu’elle eut compris qu’il s’agissait -seulement d’une visite de passage, ses -traits, qui s’étaient animés un instant, reprirent -tout à coup leur expression désespérée. -Elle eut cependant le courage d’ébaucher -un pâle sourire, et, sans quitter ma -main qu’elle tenait encore, elle me conduisit -à son mari. J’envisageai M. de Thommeray: -avec sa crinière de lion toute blanche, ses -sourcils noirs, sa prunelle sombre et sa barbe -grisonnante par places, qu’il portait tout entière, -il avait grand air et me parut admirablement -beau.</p> - -<p>—Monsieur, dit-il en me saluant avec -une grave politesse, vous n’êtes pas un -étranger chez moi; madame de Thommeray -<span class="pagenum" id="Page_56">[p. 56]</span> -m’a souvent parlé de vous. Je sais que vous -avez été excellent pour elle pendant son séjour -à Paris, et c’est ajouter encore à ma -reconnaissance que de m’offrir ici l’occasion -de vous l’exprimer.</p> - -<p>Cet accueil un peu magistral acheva de -me démonter. Je n’étais pas venu quêter -des compliments; mais, puisque M. de -Thommeray avait cru devoir tout d’abord -m’entretenir de sa gratitude, je m’étonnais -qu’il n’eût pas même fait allusion à celui de -ses fils que j’avais soigné et veillé comme s’il -eût été le mien. J’hésitais moi-même, sans -m’expliquer pourquoi, à prononcer son -nom. J’étais dans la position d’un homme -qui sent le terrain miné sous ses pieds, et -qui n’ose plus faire un pas. Enfin je m’informai -de Jean, mais à peine l’eus-je -<span class="pagenum" id="Page_57">[p. 57]</span> -nommé que M. de Thommeray me ferma la -bouche.</p> - -<p>—Monsieur, me dit-il d’un ton bref, il ne -nous reste plus que deux fils, ils sont tous -les deux devant vous. Nous ne parlons jamais -de celui que nous avons perdu.</p> - -<p>Je demeurai un instant comme anéanti. -Jean était mort... mais non! L’attitude de -M. de Thommeray, sa voix, son geste, son -langage, n’étaient pas d’un père qui a eu -l’affreux malheur d’ensevelir un de ses enfants. -S’il était vrai que Jean fût mort, ma -présence inattendue aurait provoqué chez la -mère une explosion de désespoir ou une -crise d’attendrissement plutôt qu’un mouvement -d’ardente curiosité. Je l’avais assistée -au chevet de son fils, j’avais partagé ses -angoisses; elle n’eût pas été maîtresse de -<span class="pagenum" id="Page_58">[p. 58]</span> -son émotion, elle se serait jetée dans mes -bras, nous aurions pleuré ensemble. J’avais -fait toutes ces réflexions en moins de temps -qu’il ne m’en faut pour les écrire. Jean vivait, -et pourtant il n’avait plus sa place au -foyer dont il était naguère la parure et la -joie. Je ne savais que m’imaginer ni que -dire. Mon regard allait de l’un à l’autre et -ne rencontrait que des visages consternés. -M. de Thommeray seul se tenait impassible; -mais ses lèvres, violemment crispées, trahissaient -l’effort d’une douleur hautaine qui -se contraint pour ne pas éclater. Je me disposais -à prendre congé, lorsqu’une porte -du fond s’ouvrit à deux battants, et une -servante parut sur le seuil: les plus dures -afflictions de l’âme ne changent ni les habitudes -ni les conditions de la vie, et tous -<span class="pagenum" id="Page_59">[p. 59]</span> -les jours, aux mêmes heures, on se met à -table, si malheureux qu’on soit.—Vous -dînez avec nous? dit madame de Thommeray -qui s’était emparée de mon bras. Et, -comme je cherchais à m’excuser:—Par -pitié, ajouta-t-elle à mi-voix, ne partez pas -avant que j’aie pu vous parler.—Je ne résistai -plus et me laissai conduire.</p> - -<p>Malgré ces préliminaires, les choses se -passèrent moins tristement que je n’aurais -pu l’espérer: à défaut d’entrain, le dîner ne -manqua pas de cordialité. Les cœurs et les -esprits s’étaient détendus peu à peu. Remis -de la gêne que leur avait causée ma visite -inopportune, mes hôtes n’avaient pas tardé -à comprendre que je n’étais pas, moi non -plus, sur un lit de roses, et, avec un tact -dont je leur sus gré, tous à l’envi s’efforçaient -<span class="pagenum" id="Page_60">[p. 60]</span> -de me faire oublier ce qu’il y avait -dans ma position de pénible et d’embarrassé. -Chacun y mit du sien. Tous me traitaient -comme un ami qui eût été attendu. Madame -de Thommeray n’était plus la belle Irlandaise, -telle encore que je l’avais vue à Paris. -Les dernières années qui venaient de -s’écouler avaient éteint ce qui restait en elle -d’éclat et de beauté; mais elle était toujours -la belle âme que j’avais été à même d’apprécier. -L’honneur de sa vie pouvait se résumer -en quelques mots: elle avait été l’unique -amour d’un honnête homme qu’elle avait -uniquement aimé. Cela dit tout, et n’est -point banal. Les deux fils, deux colosses, -sans avoir aucune des grâces de leur jeune -frère, n’étaient pas cependant dépourvus de -tout charme: ils avaient celui de la douceur -<span class="pagenum" id="Page_61">[p. 61]</span> -unie à la force. J’étais frappé surtout -de la déférence et du respect qu’ils témoignaient -à leurs parents jusque dans les plus -petites choses: ces habitudes de soumission, -qui tendent de plus en plus à se perdre dans -les familles, avaient un caractère particulièrement -touchant chez de jeunes hommes -qui semblaient faits pour commander. Leur -esprit était sans apprêt, je dirais presque -sans culture, mais l’élévation de leurs sentiments -n’en ressortait que mieux, et ils -parlaient avec un grand sens de tout ce qui -se rattachait à leurs occupations journalières. -Quant à M. de Thommeray, il y avait -un terrain sur lequel nous devions nécessairement -nous entendre. Nous étions du -même âge. Étudiant à Paris en même temps -que lui, j’avais assisté comme lui à la résurrection -<span class="pagenum" id="Page_62">[p. 62]</span> -des lettres, aux fêtes de la renaissance; -nos deux jeunesses s’étaient épanouies -à la même heure, dans les mêmes -clartés. En rapprochant nos souvenirs, il se -trouvait que nous avions vécu côte à côte, -et que plus d’une fois nous avions dû nous -coudoyer. C’était pour lui, comme pour moi, -un sujet d’étonnement que nous fussions -restés étrangers l’un à l’autre, que sa main -et la mienne ne se fussent point rencontrées. -Nous avions bu aux mêmes sources, -ressenti les mêmes ivresses; mais le passé -dont il faisait jadis ses plus chères délices, -dans lequel il s’était si longtemps confiné, -ne lui disait plus rien: il n’en parlait -qu’avec tristesse. Il avait vieilli doucement -en présence d’un splendide décor qu’il prenait -pour la réalité, et voilà qu’un orage -<span class="pagenum" id="Page_63">[p. 63]</span> -venu sur le tard avait tout emporté; comme -le laboureur qui retrouve sa ferme brûlée et -son champ dévasté, il contemplait d’un œil -morne l’édifice de toute sa vie foudroyé et -réduit en poudre. Il y avait des moments où, -en dépit des efforts communs, la conversation -tombait tout à coup et s’éteignait comme -un feu de chaume. Il se faisait alors un long -silence, plus lourd, plus accablant que le -vent du Sahara. Chacun de nous pensait à -Jean, les yeux de la mère le cherchaient à -sa place vide, et le nom qu’il était interdit -de prononcer, que nul ne prononçait, ce -nom proscrit remplissait tous les cœurs, oppressait -toutes les poitrines.</p> - -<p>A l’issue du dîner, pendant que le gentilhomme -campagnard allait avec ses fils -surveiller la rentrée des récoltes, madame -<span class="pagenum" id="Page_64">[p. 64]</span> -de Thommeray, restée seule avec moi, m’entraînait -au jardin. L’après-midi avait été -brûlante. La soirée était chaude encore; -derniers souffles embrasés du jour, de pâles -éclairs blanchissaient l’horizon. A peine -avions-nous fait quelques pas le long des -charmilles, qu’elle se laissait tomber sur un -banc, et là, brisée par la contrainte qu’elle -venait de s’imposer, elle donna un libre -cours aux larmes qui l’étouffaient. Je m’étais -assis auprès d’elle, et je tenais ses mains -dans les miennes. Je me taisais: il y a des -douleurs qu’on n’ose pas interroger.—Ainsi, -dit-elle enfin, vous ne l’avez pas vu? Vous -ne savez rien de sa vie? Vous ne savez rien, -vous n’êtes au courant de rien? Quand vous -êtes entré, je me suis imaginée, en vous -apercevant, que vous veniez me parler de -<span class="pagenum" id="Page_65">[p. 65]</span> -lui, j’ai cru que vous m’apportiez de ses -nouvelles.</p> - -<p>—Je venais en chercher, Madame. Je me -réjouissais à la pensée de le trouver ici, -heureux dans sa famille heureuse. Je ne -sais rien, je ne suis au courant de rien. La -dernière lettre que j’ai reçue de lui était datée -de Pise, et depuis...</p> - -<p>—Ah! fatal séjour! ville à jamais maudite! -s’écria-t-elle avec un geste de désespoir; -c’est là qu’on me l’a pris, c’est là qu’on -m’a ravi mon enfant.—Et d’une voix fiévreuse -elle se mit à raconter ce que je savais -déjà, tout ce que j’ignorais encore, la rencontre -qu’elle avait faite à Pise, ses relations -avec madame de R..., la passion de Jean -qu’elle n’avait pas su prévoir, le trouble et -le remords dont elle avait été saisie en voyant -<span class="pagenum" id="Page_66">[p. 66]</span> -clair dans le cœur de son fils.—J’étais sans -défiance, rien ne m’avait avertie du danger. -Cette jeune femme semblait aussi peu faite -pour inspirer la passion que pour la ressentir. -Nulle exaltation dans les idées, l’imagination -la plus calme, un cœur parfaitement -rassis, avec cela un esprit ingénu, une âme -vide et sans détours, étalant naïvement sa -nudité, trop satisfaite d’elle-même pour recourir -à des vertus d’emprunt, enfin beaucoup -d’assurance, et pas l’ombre de coquetterie: -elle ne se donnait pas même la peine -de chercher à plaire. Il n’était pas jusqu’au -caractère de sa jolie figure qui ne contribuât -à ma sécurité: il y manquait l’étincelle divine, -la flamme de l’intelligence. Je ne -voyais ses traits s’animer, ses beaux yeux -prendre feu que lorsqu’elle entamait le récit -<span class="pagenum" id="Page_67">[p. 67]</span> -des fêtes mondaines qui avaient été jusque-là -l’unique occupation de sa vie, et qui -représentaient pour elle le seul côté sérieux -de la destinée. Elle n’avait pas d’enfants, -s’applaudissait de n’en point avoir, et parlait -de son mari juste assez pour rappeler de -temps en temps qu’elle était mariée. Les -arts et la nature l’intéressaient médiocrement; -quelques journaux de mode, qu’elle -se faisait adresser de Paris, composaient -toutes ses lectures. Je l’observais avec curiosité; -elle était pour moi un sujet d’étude. -Ce qui me frappait surtout chez elle, c’était -l’amour de la toilette et le génie de l’ajustement. -Elle avait fait de la parure une espèce -de culte qu’elle rendait à sa beauté. Peu lui -importait le public; elle se parait pour se -parer, pour sa propre satisfaction et son -<span class="pagenum" id="Page_68">[p. 68]</span> -agrément personnel. Quoique souffrante et -résignée à passer dans la retraite le temps -de son exil, elle était arrivée avec toute une -cargaison de caisses à chiffons, absolument -comme s’il s’agissait de passer l’hiver à la -cour. Je me souviens qu’un soir je la trouvai -chez elle en toilette de bal. Toutes les -bougies étaient allumées; elle était seule et -n’attendait personne. Parfois, à la veillée, -dans le petit appartement que j’occupais à -la <i lang="it" xml:lang="it">locanda</i>, tandis que je travaillais sous le -bec d’une lampe de cuivre, elle entrait tout -à coup comme un tourbillon, habillée tantôt -en espagnole, tantôt en bohémienne, -tantôt en marquise de Pompadour, éblouissante -dans tous ces costumes, qui étaient -autant de souvenirs des derniers bals auxquels -elle avait assisté et qu’elle me décrivait -<span class="pagenum" id="Page_69">[p. 69]</span> -dans leurs plus minutieux détails. Elle -n’était pas futile, elle était la futilité. Eh -bien! Monsieur, Jean l’adorait. Il avait découvert -dans ce joli néant une victime de la -société, un cœur dépareillé, une âme incomprise. -Il devinait des trésors de mélancolie -dans le mortel ennui qui la consumait. Ces -apparences de frivolité n’étaient que le déguisement -d’une douleur qui cherche à s’étourdir; -il pressentait sous la grâce de ces -mensonges des abîmes sans fond de passion -contenue, de tendresse et de poésie. Que -sais-je encore? C’était la femme de ses rêves! -Vous jugez cependant quel effroi fut le mien -dès que j’ouvris les yeux. Madame de R... -eût été libre que je n’aurais pas vu sans frémir -mon fils se jeter tête baissée dans une -semblable aventure. De toute façon, ma -<span class="pagenum" id="Page_70">[p. 70]</span> -place n’était plus à Pise. A force de prières -et de remontrances, j’avais amené Jean à -partir avec moi. Nous partîmes ensemble, et -même à présent je veux croire qu’il était -sincère dans sa résolution de me suivre. Je -m’en allais triomphante et heureuse de le -sauver encore une fois; mais à Livourne, au -moment de quitter l’hôtel pour nous rendre -au bateau, il ne se contint plus, sa passion -éclata en cris de révolte. Était-ce lui, Jean, -mon dernier-né, que j’avais en secret préféré -aux deux autres, était-ce lui qui me -sacrifiait, moi, sa mère, à qui et à quoi, -juste Dieu! Tout ce que je pus dire fut inutile: -il résista même à mes larmes. Je continuai -seule mon voyage, je rentrai seule -dans la maison qui ne devait plus le revoir.</p> - -<p>Elle s’interrompit un instant, et ses pleurs -<span class="pagenum" id="Page_71">[p. 71]</span> -recommencèrent de couler.—Ce qu’est devenue -cette liaison, comment elle a vécu, -comment elle a fini, je ne puis vous l’apprendre. -Je sais seulement que mon fils y a -laissé jusqu’à la fierté de son âme. Il n’existe -plus, le jeune homme que vous avez connu. -Ah! malheureux enfant, combien sa chute -fut rapide! Il quittait Pise vers la fin de l’hiver -et rentrait dans Paris. Il devait n’y séjourner -qu’une semaine; des mois s’écoulèrent, -et nous l’attendions encore. J’avais -tout dit à mon mari. L’un et l’autre nous -avons vieilli dans la foi de notre jeunesse; -nous nous étions toujours figuré que l’amour, -le premier des biens, était assez riche de ses -joies et de ses douleurs pour pouvoir se -suffire à lui même: Jean se chargea du soin -de nous désabuser. Madame de R... l’entraînait -<span class="pagenum" id="Page_72">[p. 72]</span> -dans un courant où notre avoir ne lui -permettait pas de la suivre. Nous l’avions -trop aimé; à la première résistance un peu -sérieuse, il se cabra et mordit le frein. Aux -objurgations de son père, il répondait avec -aigreur; les remontrances de ses frères ne -faisaient que l’irriter; mes plaintes le touchaient -à peine. Je lui envoyais en secret -tout ce dont je pouvais disposer; nous étions -épuisés, à bout de sacrifices. Un jour enfin -il poussa vers nous tous un cri d’effarement, -le cri d’une âme où la vie se brise: il renonçait -à reprendre sa place au milieu de -nous, et, dans un adieu suprême, il demandait -qu’on lui pardonnât. Reviens, reviens! -s’écria la famille éplorée. Oui, nous te pardonnons. -Reviens, mon fils! Reviens, mon -frère! La maison qui te pleure s’ouvrira -<span class="pagenum" id="Page_73">[p. 73]</span> -pour te recevoir, et nous fêterons, nous -aussi, le retour de l’enfant prodigue. Ainsi -nous le rappelions tous, et pourtant il ne revint -pas. Le lien fatal semblait rompu; quel -autre charme pouvait le retenir? Il avait mis -fin à ses exigences et parlait vaguement d’un -long travail qu’il avait entrepris; il remettait -de mois en mois, et nous l’attendions -toujours. C’est là, Monsieur, qu’en étaient -les choses. Il n’écrivait qu’à longs intervalles; -il y avait dans le ton de ses lettres je ne sais -quoi de sec et de banal qui me glaçait le -cœur. Nous ne vivions plus; une sourde inquiétude -nous minait lentement. Nos deux -aînés allaient partir pour s’enquérir de sa -situation et tenter auprès de lui un dernier -effort, quand tout à coup de sinistres rumeurs, -qui depuis quelque temps couraient -<span class="pagenum" id="Page_74">[p. 74]</span> -dans le pays, pénétrèrent jusque sous notre -toit. Ce fut le curé du village qui, le premier, -nous donna l’alarme. Il avait vu grandir -nos enfants; il était le confident, le -consolateur de nos peines. On disait, on -affirmait tout haut que Jean de Thommeray, -notre fils, traînait son nom dans un monde -où ne se fourvoient ni les esprits droits ni -les cœurs honnêtes, qu’il passait à Paris -pour un des princes de la jeunesse désœuvrée, -qu’il avait un hôtel, qu’il avait des -chevaux, que le jeu fournissait à ce luxe -éhonté. Le ciel s’écroulait sur nos têtes. Ce -n’était plus aux frères de partir, mais au -père. Il revint au bout de quelques jours: -ses cheveux avaient achevé de blanchir. Je -le vois encore rentrant dans sa demeure, où -dix générations successives avaient conservé -<span class="pagenum" id="Page_75">[p. 75]</span> -intact le culte de l’antique vertu, où pas un -n’avait failli, où de tout temps la bonne renommée -avait tenu lieu de richesse. Il vint -à moi et me dit: Femme, il ne nous reste -plus que deux fils. Ce fut tout. Je n’appris -que plus tard ce qui s’était passé. Comme -il allait franchir le seuil de l’hôtel où Jean -nous avait laissé croire qu’il s’était logé modestement, -un break attelé de quatre chevaux, -sortait à grand fracas de la cour. Deux -laquais poudrés et galonnés occupaient le -siége de derrière; Jean conduisait lui-même -l’attelage: assise auprès de lui, une créature -insolemment parée répandait jusque sur les -roues les vastes plis de sa robe flottante. -Après avoir vu l’étalage de notre honte -s’éloigner et se perdre dans l’avenue des -Champs-Élysées, M. de Thommeray avait -<span class="pagenum" id="Page_76">[p. 76]</span> -remis sa carte à un valet de pied, et il était -reparti le jour même. Vous savez le reste. -Toutes relations ont cessé entre nous et le -fils indigne; nos serviteurs ont ordre de ne -plus prononcer son nom. Eh bien! tout indigne -qu’il est, je ne puis pas l’arracher de -mon cœur; je suis sa mère, il est mon enfant. -On a été trop dur, on ne s’est pas souvenu -des paroles du Christ, on a manqué de -charité. Pour le relever, il ne fallait peut-être -que lui tendre la main: le farouche -honneur, l’implacable orgueil ne l’ont pas -voulu. Vous irez le trouver, Monsieur. Vous -me le promettez? poursuivit-elle d’une voix -suppliante. Ne le heurtez point, cherchez -plutôt à l’attendrir. Vous connaissez la vie -qu’il nous a faite: elle était hier, elle sera -demain ce qu’elle est aujourd’hui. -<span class="pagenum" id="Page_77">[p. 77]</span> -Racontez-lui ce que vous avez vu, mettez sous ses -yeux le tableau de notre intérieur désolé. Il -n’est pas méchant; dites-lui que je l’aime -encore, et, si déchu qu’il vous paraisse, ne -l’abandonnez pas, allez à lui sans vous lasser. -Le mal, comme le bien, a ses heures de -défaillance; pour sauver une âme en détresse, -pour la ramener au rivage, il suffit -parfois du brin d’herbe que la colombe jette -à la fourmi qui se noie. Enfin, Monsieur, -vous m’écrirez; ne me cachez rien, mais -parlez-moi de lui; que je sache qu’il vit, -que je le sente vivre, dussé-je achever d’en -mourir!</p> - -<p>Je m’attendais à des révélations douloureuses, -et pourtant, je l’avoue, ces confidences -dépassaient toutes mes prévisions. -Était-ce bien de Jean qu’il s’agissait? Par -<span class="pagenum" id="Page_78">[p. 78]</span> -quelle pente, par quels degrés ce jeune -homme était-il descendu des hauteurs où je -l’avais laissé? Quel choc imprévu avait pu le -jeter dans les bas-fonds d’un monde dont le -contact seul eût révolté jadis tous ses instincts? -Sans avoir là-dessus aucune donnée -certaine, madame de Thommeray, avertie -par l’instinct maternel, le plus sûr des instincts, -attribuait à madame de R... la chute -de son fils. Que la jolie comtesse y fût pour -quelque chose, je n’étais pas moi-même -éloigné de le croire; mais que cette bulle de -savon eût pesé d’un tel poids sur une destinée, -que cette folle brise eût déraciné l’espoir -d’une famille, démantelé l’honneur -d’une maison, voilà ce qui ne s’expliquait -pas. Ma raison s’y perdait. Il se faisait tard. -Nous avions rejoint M. de Thommeray au -<span class="pagenum" id="Page_79">[p. 79]</span> -salon; je serrai la main de mes hôtes, trop -généreux pour chercher à me retenir, et je -m’éloignai pénétré de tristesse, en repassant -dans mon esprit tout ce que je venais de -voir et d’entendre.</p> - -<p>De retour à Paris, je pensai à m’acquitter -sans retard de la mission qui m’était confiée; -mais, avant d’agir, je désirais savoir au -juste quelles étaient les habitudes de Jean -et quelle existence il menait. Malgré tout ce -qui avait frappé mes yeux et mes oreilles, -j’hésitais à croire le mal aussi profond que -je l’avais jugé d’abord sous l’influence du -milieu austère où je venais de passer quelques -heures: je tenais à m’assurer si M. et -Madame de Thommeray ne s’exagéraient pas -involontairement la portée des écarts de -leur fils. Quoique étranger au monde des -<span class="pagenum" id="Page_80">[p. 80]</span> -affaires, j’y comptais pourtant des amis: les -renseignements que j’obtins ne me laissèrent -malheureusement aucun doute. Tout était -vrai et au grand jour: Jean ne cachait rien -de sa vie. Il ne faudrait pas pourtant s’imaginer -qu’on ne parlât de lui qu’avec mépris; -nous avons des trésors d’indulgence pour la -corruption élégante et prospère. Ses coups -de bourse, son bonheur au jeu, lui valaient -sur la place moins de contempteurs que -d’envieux, et, tandis que sa famille le rejetait, -il y en avait plus d’une qui l’eût adopté -volontiers. Du reste, l’opinion de ses contemporains -lui était fort indifférente; le vice -avait rarement affiché de si vertes allures. Il -vivait publiquement avec une sorte de créature -que ses aptitudes et sa dextérité à dévorer -les fils de famille avaient rendue célèbre -<span class="pagenum" id="Page_81">[p. 81]</span> -sur le turf parisien. Fiametta était son -nom de guerre; son nom de paix, nul ne -l’a jamais su. L’histoire de leur rencontre -ne mériterait pas d’être rapportée, si l’on -ne pouvait y voir un trait des mœurs du -temps. Un dimanche, en plein soleil d’été, -la Fiametta traversait seule le jardin du Palais-Royal. -La hardiesse de sa démarche, -le carmin de ses lèvres, le caractère de sa -beauté, qu’accentuait encore l’éclat de sa -toilette, auraient suffi pour attirer tous les -regards; mais ce qui la signalait surtout à la -curiosité des promeneurs, c’était la masse -énorme de cheveux roulés dans un filet de -soie qui tombait du sommet de la tête jusqu’au -milieu du dos, et qu’elle portait littéralement -comme une hotte. Jamais la folie -du cheveu n’avait été poussée si loin. -<span class="pagenum" id="Page_82">[p. 82]</span> -L’extravagance de ce luxe d’emprunt avait mis -le public en gaieté, et, la donzelle n’ayant -dans sa personne rien qui commandât le respect, -un instant vint où elle se trouva enfermée -dans un cercle de quolibets. Chacun -disait son mot, les femmes s’en mêlaient. -D’honnêtes bourgeoises, à qui les appointements -de leurs maris ne permettaient qu’un -modeste chignon plat comme une galette, -criaient au scandale, et se vengeaient ainsi -des rigueurs de la destinée. Elle cependant, -l’air hautain et superbe, demeurait impassible -au milieu de la foule qui grossissait. -L’arrogance de son attitude ne faisait qu’exciter -la verve des assistants, quand tout à -coup, sous le feu croisé des rires gouailleurs -et des malins propos, elle enleva d’un tour -de main le filet où la masse de cheveux était -<span class="pagenum" id="Page_83">[p. 83]</span> -emprisonnée, et toute sa chevelure, entraînée -par son propre poids, se déroula en -larges nappes et l’enveloppa comme un manteau. -Les rires avaient cessé, un cri d’étonnement -sortit de toutes les poitrines. Jean, -qui passait par là, avait été témoin de cette -scène. Il s’approcha gracieusement de la -belle qu’il voyait pour la première fois, et -que son triomphe échevelé ne laissait pas -d’embarrasser un peu.—Madame, lui dit-il -du ton le plus courtois, ma voiture est à -deux pas d’ici, et, si vous le permettez, j’aurai -l’honneur de vous y conduire.—Sans -hésiter, elle avait accepté le bras de Jean, -et, à partir de ce jour, ils ne s’étaient plus -quittés.</p> - -<p>Attractions du ruisseau! éternelle puissance -de la putréfaction morale! cette fille, -<span class="pagenum" id="Page_84">[p. 84]</span> -d’une beauté douteuse et d’un âge incertain, -aussi dénuée de cœur que pourvue de cheveux, -exerçait sur Jean un empire absolu. Il -se montrait partout avec elle, au bois, aux -courses, au théâtre; c’est elle qui tenait sa -maison, elle y était maîtresse et souveraine. -On peut d’après cela se former une idée de la -société qu’il recevait chez lui: femmes déclassées, -gens de bourse, auteurs peu considérables, -journalistes peu considérés, petits -gentilshommes à bout de patrimoine, et qui, -sans emploi ni ressources avouables, faisaient -grande chère et beau feu, tels étaient -les commensaux habituels de la place où je -me préparais à pénétrer. La démarche était -scabreuse, je n’en espérais aucun résultat. -Je n’avais rien de ce qu’il faut pour travailler -fructueusement à la conversion des pécheurs; -<span class="pagenum" id="Page_85">[p. 85]</span> -mais, outre que j’obéissais à madame -de Thommeray, je ne pouvais me -défendre d’un mouvement de compassion -pour ce jeune homme qui m’avait été cher -et que j’avais connu si aimable. Il y avait -dans le déraillement de sa destinée un mystère -qui m’attirait. J’éprouvais l’impérieux -besoin d’interroger le gouffre qui l’avait englouti: -je voulais lui donner jusque dans -son abaissement, à défaut d’estime, un témoignage -d’intérêt.</p> - -<p>Donc, un matin, je me rendais chez Jean. -Son hôtel était situé dans une des rues encore -assez désertes qui aboutissent à l’avenue -des Champs-Élysées. L’habitation se -composait d’un seul étage; le boulingrin qui -s’étendait devant le perron, les massifs de -verdure qui masquaient les écuries et les -<span class="pagenum" id="Page_86">[p. 86]</span> -remises, lui donnaient un air de cottage. Un -domestique en culotte courte et en habit à la -française avait pris mon nom: quelques -instants après, j’étais introduit dans un salon -d’attente qui n’eût point déparé l’intérieur -d’un palais. Œuvres d’art et tableaux -de maîtres, tentures de damas de soie, tapis -de Smyrne, émaux de la renaissance, vieilles -faïences italiennes; une bougie brûlait à -l’intention des fumeurs sur une table de -marqueterie couverte de journaux, de brochures -et de bulletins portant les derniers -cours de la Bourse. Jean me suivait de près, -je n’eus pas l’ennui de l’attendre longtemps; -une porte s’ouvrit, et je le vis paraître.</p> - -<p>Il vint à moi la main tendue, avec beaucoup -d’aisance et de désinvolture, sans le -moindre trouble apparent, comme si le luxe -<span class="pagenum" id="Page_87">[p. 87]</span> -au milieu duquel je le surprenais eût été le -prix avéré d’un travail glorieux ou honnête. -Il commença par s’excuser de m’avoir si -longtemps négligé.—Vous êtes tout excusé, -lui dis-je. J’arrive de Bretagne, j’ai eu l’occasion -d’y voir votre famille, et, comme vous -ne m’avez jamais parlé de vos parents qu’avec -amour et respect, je crois remplir un -devoir en venant vous entretenir de l’état -d’affliction où je les ai trouvés.</p> - -<p>Je partis de là pour lui rendre compte du -spectacle navrant dont j’avais été le témoin; -mais lui, m’interrompant presque aussitôt:—De -grâce, Monsieur, n’allez pas plus -avant, me dit-il avec un grand calme et d’un -ton d’urbanité parfaite. Je rends justice à -vos intentions, mais je sais depuis longtemps -tout ce que vous pensez avoir à m’apprendre, -<span class="pagenum" id="Page_88">[p. 88]</span> -vous ne m’apprendriez absolument -rien. C’est entendu, ma façon de vivre est -pour tous les miens un sujet de trouble et -de scandale. Mes frères me renient, ma mère -pleure en secret sur moi, mon père ne me -connaît plus. Parlons à cœur ouvert, je suis -le désespoir et la honte de ma famille. Eh -bien! Monsieur, soyez mon juge. Qu’ai-je -fait pour provoquer cet appareil de deuil et -ce déploiement de rigueurs, pour mériter de -perdre l’affection des êtres qui m’aimaient -et pour tomber si bas dans leur estime? -J’aurais commis quelque grand crime que je -ne serais pas traité plus durement. Est-ce -ma faute, à moi, si mes parents, enfermés -et murés dans le souvenir de leur jeunesse, -ont vieilli sans s’apercevoir du travail qui -s’accomplissait autour d’eux? Est-ce ma -<span class="pagenum" id="Page_89">[p. 89]</span> -faute si, après avoir été élevé comme dans -un cloître, bercé d’illusions, nourri de contes -bleus et gorgé d’idéal, je me suis éveillé -un beau matin en présence d’une société où -il n’y avait de vrai que l’argent, et qui démentait -par la fureur de ses convoitises -toutes les croyances, toutes les rêveries dont -on m’avait farci la cervelle? Est-ce ma faute -enfin si, dans cette terre promise où j’arrivais -la lèvre en feu et le cœur plein de -flamme, je n’ai trouvé que des sources taries -et des brasiers éteints? Je n’étais pas -un saint. Las de courir après les chimères, -de n’embrasser que des fantômes et de laisser -un lambeau de ma chair dans chacun -de ces embrassements, je me suis accoutumé -peu à peu aux réalités. Ne pouvant prétendre -à réformer le siècle, j’ai fini par me faire -<span class="pagenum" id="Page_90">[p. 90]</span> -à ses mœurs et par endosser sa livrée; il -m’a paru que, dans une société où l’argent -était dieu, ne pas être riche serait une impiété. -Le temps n’est plus du bien longuement -et laborieusement amassé. Tout va vite -aujourd’hui. On ne conquiert plus la fortune, -on la surprend ou on la force. J’ai -joué, je ne m’en défends pas: si c’est un -cas pendable, voilà beaucoup de gens en -l’air. J’avais l’audace et le sang-froid, le -coup d’œil prompt et sûr, la décision rapide, -tout m’a réussi: où est le mal? Je soutiens -par le jeu l’état de maison que le jeu -m’a donné: parmi les fortunes du jour, -combien en comptez-vous qui puissent invoquer -une autre origine et qui se maintiennent -par une autre industrie? Si vous consultiez -le carnet de mon agent de change, -<span class="pagenum" id="Page_91">[p. 91]</span> -vous m’y verriez en nombreuse et bonne -compagnie. Mes parents ont vécu des passions -de leur époque: je vis des passions de -la mienne. Quelle action cependant peut-on -me reprocher? Me suis-je enrichi au détriment -de l’honneur? Mon nom a-t-il servi -d’enseigne à quelque entreprise douteuse? -M’a-t-on surpris me glissant le soir dans -quelque tripot clandestin? Je travaille en -pleine lumière et vais partout tête levée. Si -ma richesse est fille du hasard, je la légitime -et l’anoblis par l’usage que je sais en -faire. Je dépense en grand seigneur, et l’or -qui passe par mes mains n’a pas le temps -de les salir. Quant au monde dont je m’entoure, -croyez-moi, de quelque nom qu’il -vous plaise de l’appeler, il ne vaut ni plus -ni moins que celui qui s’intitule modestement -<span class="pagenum" id="Page_92">[p. 92]</span> -le meilleur monde. On peut sans risque -ni péril se laisser choir de celui-ci dans -celui-là: on ne tombe pas de bien haut. -Que ma famille se rassure, les petites dames -ne coûtent pas plus cher que les grandes: -elles offrent cet avantage, qu’on sait tout de -suite à quoi s’en tenir sur leur désintéressement. -Avouons-le, ces diverses catégories -de monde ne sont que nominales: au fond, -elles n’existent pas. Plus ou moins grossiers, -plus ou moins hypocrites, plus ou -moins effrontés, les appétits sont partout les -mêmes. Il n’y a plus d’âmes; c’est la matière -qui nous mène. La société n’est plus -qu’une immense bohème: d’un côté, la bohème -crottée, haineuse, envieuse, qui aiguise -ses dents et qui guette son heure; de -l’autre, la bohème dorée, qui se dépêche de -<span class="pagenum" id="Page_93">[p. 93]</span> -vivre et de jouir comme si elle se sentait -emportée fatalement vers le cap des tempêtes, -comme si chaque jour qui s’écoule -n’était pas sûr du lendemain. Voilà, Monsieur, -la vérité vraie: le reste n’est que -songe et mensonge.</p> - -<p>C’était une grande pitié d’entendre ce jeune -homme exalter sa chute et glorifier sa déchéance. -Je ne le quittais pas des yeux, et -l’examen de sa personne ne démentait point -son langage. Tout chez lui trahissait les habitudes -de sa vie nouvelle. Les veilles, les -excès, les émotions du jeu, avaient fané son -teint, flétri ses tempes et dépouillé son front. -Le regard, autrefois si doux et si limpide, -prenait par instant le reflet bleuâtre et le dur -éclat de l’acier. La précision du geste, le son -métallique de la voix, le ton sec et cassant, -<span class="pagenum" id="Page_94">[p. 94]</span> -l’assurance et l’aplomb que donne la richesse, -faisaient de lui un des types accomplis du -monde qu’il venait de peindre. Lorsqu’il était -parti pour Pise, j’avais dit adieu à un poëte, -je retrouvais un homme d’affaires.—Vous -vous êtes complétement mépris, répliquai-je, -sur la pensée qui m’a conduit auprès de -vous. Je n’apportais ici ni plaintes ni sermons: -vous n’aviez pas à vous défendre. -Vous vivez comme il vous convient, je n’ai -point qualité pour apprécier vos actes. Je -crois seulement que vous ne vous faites pas -une idée nette et claire de l’état d’affliction -où votre famille est plongée: c’est mon devoir -de vous en instruire. Souffrez donc que -je reprenne les choses où je les ai laissées -quand vous m’avez interrompu, car il faut -que vous m’écoutiez. Je serai bref, et, ma -<span class="pagenum" id="Page_95">[p. 95]</span> -tâche remplie, vous n’aurez d’autre juge que -vous-même, je vous livrerai à vos réflexions.—Et, -sans m’arrêter au geste d’impatience -dont il n’avait pas été maître, j’entamai à -nouveau le récit de ma visite chez ses parents. -Je m’adressais, hélas! à une âme déjà bien -endurcie. Tandis que je parlais, il allait et -venait dans la chambre, tordant et mordant -sa moustache, et je lisais dans sa pensée -qu’il n’eût pas été fâché de voir surgir un -incident qui m’aurait obligé de quitter la -place. Quand j’en vins cependant à parler -de sa mère, quand je la lui montrai usée par -le chagrin, quand je lui rappelai qu’il avait -été son enfant de prédilection, quand je lui -affirmai qu’il l’était encore malgré ses fautes -et ses égarements, je le vis par degré changer -de maintien, ses traits se contractèrent, -<span class="pagenum" id="Page_96">[p. 96]</span> -il se jeta sur le divan où j’étais assis, et prit -sa tête entre ses mains. J’avais touché le -point vulnérable, mais, pour y arriver, il -m’avait fallu fouiller en plein roc, et dans -son attendrissement même je sentais encore -je ne sais quoi de farouche et de résistant.</p> - -<p>Je le regardai quelque temps en silence, -puis je l’attirai doucement vers moi.—Est-ce -vous, Jean, que je retrouve ainsi, vous -qui m’aviez laissé voir une âme si haute et si -fière? Vous n’êtes point la dupe des sophismes -et des paradoxes que vous mettiez tout -à l’heure en avant. Un groupe d’individus -vivant aux crochets du hasard ne représente -pas toute la société: vous vous noyez dans -une mare et vous accusez l’océan. C’est ce -que vous-même appeliez jadis une philosophie -d’antichambre. Pour que vous en soyez -<span class="pagenum" id="Page_97">[p. 97]</span> -venu là, il a dû se passer dans votre vie quelque -chose d’affreux, quelque chose d’irréparable. -Eh bien! mon enfant, un poëte l’a dit, -on se console en se plaignant, et parfois une -parole nous a délivrés d’un remords. Au -nom de la sympathie qui vous avait entraîné -vers moi, au nom du sérieux intérêt que vous -n’avez pas cessé de m’inspirer, confiez-moi -le secret du mal que vous avez souffert. J’en -connais déjà l’origine. Vos dernières lettres -m’avaient appris ce que peut-être vous ignoriez -alors. Vous aimiez madame de R... Vous -êtes resté seul avec elle à Pise, vous l’avez -suivie à Paris. Dites, Jean, que s’est-il passé? -On vous a fait au cœur une blessure bien -profonde, plus profonde que celle dont vous -aviez failli mourir. S’il est trop tard pour la -fermer, s’il ne m’est pas donné de pouvoir la -<span class="pagenum" id="Page_98">[p. 98]</span> -guérir, ne puis-je du moins, cette fois encore, -y porter une main amie?</p> - -<p>Au nom de madame de R..., il avait tressailli: -un sourire étrange effleura ses lèvres. -Ce fut l’affaire d’un instant. Il se leva, roula -entre ses doigts une cigarette, l’alluma à la -flamme de la bougie, puis, avec la familiarité -du parvenu, il se mit à cheval sur une chaise -en point de Beauvais, et les bras appuyés -sur le dossier, d’un air aussi dégagé que -s’il débitait la nouvelle du jour ou l’anecdote -de la veille:—Mon Dieu, Monsieur, s’il -peut vous être agréable d’entendre raconter -cette petite drôlerie, je veux bien vous la -dire. Je doute, à ne vous rien celer, qu’elle -réponde à votre attente. C’est une histoire -toute simple, et qui n’a pas, au temps où -nous sommes, le mérite de l’originalité; -<span class="pagenum" id="Page_99">[p. 99]</span> -vous la prendrez pour ce qu’elle vaut. Voici -la chose dans sa grâce naïve. J’aimais madame -de R...; je l’aimais d’un amour craintif -et discret. Je ne m’arrêtais pas, ainsi que -le faisait ma mère, à l’apparente frivolité de -ses goûts; quelques soupirs mal étouffés, -quelques réflexions inspirées par l’instabilité -des affections humaines, m’avaient ouvert -sur le passé de cette jeune femme des -perspectives désolées. J’étais tout pénétré des -premières lectures dont ma jeunesse avait -été nourrie: je voyais en elle un cœur brisé -et qui n’aspire plus qu’au repos. Mon amour -n’avait pas encore osé se déclarer, lorsque -ma mère en surprit le secret. Elle n’eut -plus dès lors qu’une pensée, m’arracher au -danger qu’elle pressentait, et quitter Pise en -m’entraînant avec elle. Je résistai à ses remontrances, -<span class="pagenum" id="Page_100">[p. 100]</span> -je finis par céder à ses prières. -J’étais de bonne foi. Madame de R... n’avait -rien dit, rien fait pour encourager ma passion -ni pour en provoquer l’aveu. En avait-elle -seulement le soupçon? Je n’aurais pas -voulu l’affirmer, tant elle semblait morte au -sentiment qui remplissait ma vie. L’annonce -de mon prochain départ ne l’avait émue ni -troublée; elle ne songeait pas plus à s’en -étonner qu’à s’en plaindre. Il ne me déplaisait -point d’aller ensevelir dans la retraite -l’éternelle tristesse d’un amour malheureux: -je partis sans esprit de retour. Cependant, à -mesure que je m’éloignais, un flot de pensées -tumultueuses montait à mon cerveau. -Je m’indignais contre moi-même: je m’accusais -d’imbécillité. Une voix intérieure me -criait que je laissais le bonheur derrière -<span class="pagenum" id="Page_101">[p. 101]</span> -moi: qu’avais-je fait pour le saisir? En me -reportant à l’heure des adieux, je me figurais -que son dernier regard renfermait un -reproche, que la dernière étreinte de sa -main essayait de me retenir. A Livourne, au -moment d’abandonner le pays où fleurit -l’oranger, la terre où je l’avais connue, où je -l’avais aimée, je sentis que le sacrifice était -au-dessus de mes forces: je m’échappai des -bras de ma mère et repris la route de Pise. -A peine arrivé, je courus au palais qu’habitait -madame de R..., je me jetai à ses genoux, -je couvris ses mains de baisers et de -larmes, et il faut bien qu’elle ait été touchée -d’une passion si méritante, car je lui -dois cette justice qu’elle ne tarda pas à -m’en octroyer le prix.</p> - -<p>Je ne le nie point, je connus d’heureux -<span class="pagenum" id="Page_102">[p. 102]</span> -jours. En amour, aussi bien qu’en matière -de foi, il n’est rien que de croire, l’objet du -culte importe peu; tout ce que l’on croit est -vrai, il n’y a de vrai que ce que l’on croit. -J’aimais, j’étais aimé: mon rêve s’était fait -chair, il palpitait sous mes caresses. Jamais -lune de miel ne brilla d’un si doux éclat. Je -vivais dans l’extase, je marchais sur les -nuées, je goûtais dans leur plénitude les -joies et les ivresses qui mettent l’homme au -rang des dieux. L’heure était proche où j’allais -reprendre ma place parmi les mortels. -Le printemps s’annonçait à peine que déjà -Valentine, c’était son nom d’ange, se montrait -impatiente de retourner en France. Je -me disposais à l’accompagner; elle me fit -entendre qu’elle avait vis-à-vis du monde -des ménagements à garder. En même temps -<span class="pagenum" id="Page_103">[p. 103]</span> -elle me conseillait, avec toute la tendresse -imaginable, d’aller passer deux ou trois mois -chez mes parents: nous devions tous les -deux cette réparation à ma mère, elle insistait -beaucoup là-dessus. J’étais inquiet sans -savoir pourquoi; j’éprouvais le sourd malaise -qui précède la fin du bonheur. La -veille du départ, comme elle achevait ses -préparatifs avec l’ardeur d’une pensionnaire -qui s’apprête à quitter le couvent:—Vous -partez sans moi, vous partez! lui dis-je. Que -vais-je devenir loin de vous? Je ne le comprends -que de trop, nous ne nous verrons -plus qu’à travers mille obstacles. Si vous le -vouliez bien, nous ne nous séparerions pas. -Je sais qu’il y a dans la Sabine ou dans les -gorges du Mont-Cassin des solitudes enchantées -faites pour servir de refuge aux âmes -<span class="pagenum" id="Page_104">[p. 104]</span> -que la société opprime ou méconnaît: c’est -là que nous irions vivre tous deux, libres, -ignorés, oubliés du monde qui n’est pas digne -de vous posséder.—Toute séduisante -qu’elle était, cette proposition n’obtint pas -le succès que j’en espérais.—La Sabine! le -Mont-Cassin! je n’y avais jamais pensé; nous -en reparlerons, me dit-elle.—Cette réponse, -à laquelle j’étais loin de m’attendre, aurait -dû m’éclairer: l’impression douloureuse se -dissipa dans l’attendrissement des adieux. Je -rentrais en France quelques jours après elle; -mais au lieu de me rendre en Bretagne, -comme j’en avais l’intention, j’allai fatalement -la rejoindre à Paris.</p> - -<p>Ici, Monsieur, changement de décor! J’étais -de retour depuis près d’un mois, et il ne -m’avait encore été permis de contempler ma -<span class="pagenum" id="Page_105">[p. 105]</span> -divinité qu’à ses heures de réception, quand -la cour et la ville faisaient cercle autour -d’elle et défilaient dans ses salons. Un mot, -un regard, un sourire, pour toute allusion -au passé une pression de main furtive, tel -était le régime frugal auquel je me trouvais -soumis après tant de jours d’abondance. -J’avais loué, dans un des quartiers les plus -retirés et les plus solitaires, un pavillon isolé -au fond d’un jardin, où vainement j’attendais -l’heure du berger: comme l’ours qui, -pendant l’hiver, se nourrit de sa propre -graisse, mon bonheur en était réduit à subsister -de ses souvenirs. Dernière ressource, -consolation suprême des amants en retrait -d’emploi, j’écrivais des lettres que j’oserai -qualifier de brûlantes, et qui, pour la plupart, -demeuraient sans réponse. Disons-le -<span class="pagenum" id="Page_106">[p. 106]</span> -en passant, nous avons perdu l’habitude des -entretiens épistolaires qui furent longtemps -les délices d’une société aujourd’hui disparue. -En général, les hommes n’écrivent plus -que des lettres d’affaires, la furie du luxe a -tué chez les femmes le goût et le génie de la -correspondance. Valentine occupait avec son -mari un hôtel de la rue de Courcelles. Cette -âme opprimée n’obéissait qu’à ses caprices, -ce cœur brisé n’offrait pas trace de fêlure, -cette destinée flétrie dans sa fleur et que je -m’étais donné pour tâche de réconcilier avec -la vie, s’épanouissait au sein de l’opulence -comme dans son élément naturel. Je ne pouvais -m’empêcher de reconnaître que, si madame -de R... était en effet une victime de la -société, la société traitait assez doucement -ses victimes. Quant au mari, je n’avais fait -<span class="pagenum" id="Page_107">[p. 107]</span> -que l’entrevoir: c’était un homme de trente -ans à peine, fatigué avant l’âge, d’un aspect -élégant et froid, et qui laissait volontiers à -sa femme toutes les libertés dont il usait largement -pour lui-même. Ils menaient grand -train chacun de son côté, et vivaient sous le -même toit à peu près étrangers l’un à l’autre. -Voilà l’intérieur que je me plaisais à -remplir de tragédies bourgeoises, d’épopées -domestiques. Toutes mes idées étaient renversées. -L’ange de Pise se dérobait et m’échappait -par tous les bouts, et chaque fois -que j’essayais de le ressaisir, les plumes de -ses ailes me restaient dans la main. La résignation -n’était pas mon fait. Irrité par les -obstacles et les difficultés qu’il rencontrait à -chaque pas, mon amour prenait de jour en -jour un caractère plus tenace et plus âpre. -<span class="pagenum" id="Page_108">[p. 108]</span> -Cet amour, né dans mon cerveau, avait envahi -tout mon être; l’image des voluptés -perdues obsédait mon cœur et mes sens. -Bien que déchu de son prestige, l’objet était -encore d’assez haut prix pour mériter d’être -disputé; comme Henri IV, je me mis en -campagne pour reconquérir mon royaume. -Tous les jours, aux mêmes heures, je battais -à cheval les allées du bois, et j’avais parfois -la satisfaction d’apercevoir mon inhumaine -nonchalamment assise sur les coussins de sa -voiture et distribuant autour du lac sourires -et saluts familiers. Je me reportais aux longues -promenades que nous faisions ensemble, -par les après-midi silencieuses, sur les bords -de l’Arno ou sous les chênes verts des <i>Cascines</i>; -mes réflexions étaient amères. J’avais -noué des relations qui m’ouvraient la société -<span class="pagenum" id="Page_109">[p. 109]</span> -parisienne. Les plaisirs de l’hiver promettaient -de se prolonger jusqu’à l’été; c’est au -milieu du bruit et de l’éclat des fêtes que je -la retrouvais le soir, et qu’il m’était accordé -d’échanger quelques paroles avec elle. Je la -suivais à travers la foule, et lorsqu’enfin je -pouvais l’aborder, lorsque dans un tête-à-tête -enlevé d’assaut et dont les instants -étaient comptés, j’osais me plaindre à mots -voilés et lui rappeler discrètement ce qu’elle -semblait avoir oublié, elle avait avec moi des -ingénuités d’enfant ou des étonnements de -vierge qui coupaient court à tout et me désarçonnaient. -J’étais bientôt obligé de céder -la place, et je m’éloignais la rage dans le -cœur, ne sachant ce que je devais admirer le -plus, de ma bêtise ou de ma lâcheté. La -splendeur de ses toilettes toujours nouvelles, -<span class="pagenum" id="Page_110">[p. 110]</span> -l’inaltérable sérénité de ses traits, sa beauté -de statue et ses airs de vestale achevaient de -m’exaspérer; il y avait des moments où je -sentais s’allumer en moi des appétits de -fauve prêt à se jeter sur sa proie. J’étais jaloux, -et je n’aurais pu dire ni de qui ni de -quoi. Également indifférente à tous les hommages, -elle avait la froideur du marbre, de -même qu’elle en avait la blancheur; ma jalousie -s’agitait et se consumait dans le vide. -J’avais été vingt fois sur le point de me retirer: -l’orgueil m’y poussait et me retenait -tour à tour. Il me restait un espoir auquel -je m’accrochais comme à une dernière branche. -Le monde élégant allait se disperser: -rendue à elle-même, Valentine me reviendrait -peut-être, et j’entrevoyais d’heureux -jours.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_111">[p. 111]</span> -Un soir, à l’ambassade d’Autriche, dans -une de ces fêtes présidées avec tant de grâce, -et qui réunissaient toutes les étoiles de première -grandeur, je profitai d’un moment où -le vide s’était fait autour d’elle, je la saisis, -pour ainsi dire, au vol; je l’attirai dans une -embrasure, et tout d’abord je m’informai de -ses projets.—Voici l’été, vous ne le passerez -pas à Paris: où irez-vous? que pensez-vous -faire?</p> - -<p>—Ce que je fais tous les ans, dit-elle. -Les bains de mer me sont ordonnés...</p> - -<p>—Et vous les prendrez?...</p> - -<p>—A Trouville.</p> - -<p>—A Trouville! m’écriai-je: c’est à Trouville -que vous comptez aller!</p> - -<p>—Sans doute. Où voulez-vous que j’aille! -Dans la Sabine ou dans les défilés du Mont-Cassin? -<span class="pagenum" id="Page_112">[p. 112]</span> -Et elle se mit à énumérer et à décrire -les <i>amours</i> de costumes qu’elle emporterait -avec elle. Le grand artiste s’était surpassé. -Costumes du matin, costumes de l’après-midi, -costumes du soir: il y en avait -pour toutes les heures de la journée.</p> - -<p>—Ainsi, lui dis-je, vous retrouverez au -bord de la mer l’existence que vous menez -ici?</p> - -<p>—Au bord de la mer comme ici, je mène -l’existence d’une femme de mon rang: quel -mal y voyez-vous?</p> - -<p>Poussé à bout par l’imperturbable assurance -de son attitude et de ses réponses, je -laissai se répandre en reproches amers toutes -les humiliations qui depuis six semaines -s’amassaient dans mon cœur. Se jouait-elle de -moi? Pour qui me prenait-elle? Avais-je rêvé -<span class="pagenum" id="Page_113">[p. 113]</span> -ce qui s’était passé à Pise? Était-ce la comtesse -de R... que j’avais tenue dans mes -bras? N’avais-je possédé que son ombre? -Tout cela était dit à voix basse, d’un ton -agressif, avec le sourire sur les lèvres: on -ne pouvait nous entendre, mais on pouvait -nous observer.—Je ne sais pas ce que vous -avez, répliqua-t-elle sans paraître autrement -émue d’une si vive attaque. Je n’ai pas cessé -d’avoir pour vous une affection véritable. Je -n’oublierai jamais que, si je ne suis pas -morte d’ennui à Pise, c’est à vous que je -le dois. J’ai fait tous mes efforts pour élever -mes sentiments à la hauteur des vôtres. Malheureusement -ce qui était possible à Pise ne -l’est plus à Paris. J’ai des devoirs envers le -monde, envers mes proches, envers ma -maison. J’aurai toujours grand plaisir à -<span class="pagenum" id="Page_114">[p. 114]</span> -vous voir: de quoi vous plaignez-vous?</p> - -<p>Nous étions enveloppés, pressés de toutes -parts:—Madame, lui dis-je de l’air le plus -gracieux, vous ne m’aimez pas, vous ne m’avez -jamais aimé et n’aimerez jamais personne: -vous n’avez ni cœur ni âme. Moi, -je ne suis ni d’âge ni d’humeur à m’accommoder -plus longtemps du rôle d’amant honoraire. -Souffrez donc que je vous dise un -éternel adieu: je ne vous reverrai de ma -vie.—Et je m’en allai.</p> - -<p>Le croirez-vous? Au bout de quelques -jours, j’étais la proie d’un incommensurable -ennui. L’amour ne meurt pas fatalement -avec les illusions qui l’ont fait naître; il vit -encore par les racines longtemps après qu’il -s’est découronné. Je m’étais promis de partir; -je restai. Je m’étais juré de ne plus mettre -<span class="pagenum" id="Page_115">[p. 115]</span> -le pied dans le monde, j’y retournai avec -l’espoir inavoué de retrouver madame de R... -Le monde était désert, Valentine avait cessé -de s’y montrer. Je la cherchai au bois, le -bois s’était changé en une vaste solitude; -Valentine n’y venait plus. Je m’informai -discrètement à son hôtel; madame la comtesse -vivait enfermée et ne recevait personne. -Je me demandais avec une secrète -complaisance si je n’étais pour rien dans ce -brusque revirement. Un jour, je rôdais autour -de sa demeure lorsque je rencontrai la -femme de chambre qu’elle avait emmenée -avec elle à Pise et qui avait été témoin de -mon bonheur.—Ah! monsieur Jean, je ne -sais pas ce qu’a madame la comtesse; depuis -quelques jours elle ne fait que gémir et -pleurer.—Bonne créature, que je l’aurais -<span class="pagenum" id="Page_116">[p. 116]</span> -embrassée volontiers! Je n’en doutais pas, -j’étais la cause de ces larmes. Je m’élançai -sur les pas de la chambrière, et j’arrivai -éperdu jusque dans le boudoir où se tenait -ma chère désolée.</p> - -<p>Moment plein de promesses! je ne puis y -penser sans un frisson de volupté. Uniquement -parée de sa beauté et n’ayant pour tout -vêtement qu’un peignoir qui l’enveloppait -comme un nuage de mousseline, elle était à -demi couchée sur un divan de soie capitonnée, -la tête renversée sur une pile de coussins, -les cheveux en désordre, les paupières -brûlées de larmes, la poitrine gonflée de -soupirs. En m’apercevant, elle se souleva -d’un air languissant et me regarda sans colère: -de longs pleurs coulaient de ses yeux. -J’embrassais ses genoux, je laissais déborder -<span class="pagenum" id="Page_117">[p. 117]</span> -mon cœur.—Pardonnez-moi, disais-je d’une -voix suppliante. J’ai été dur et cruel envers -vous; mais fallait-il en croire un malheureux -égaré par le désespoir et qui n’avait -plus sa raison? J’étais fou. Ne pleurez pas. -Vous savez bien que je vous aime! Dites que -vous me pardonnez.—Je continuai quelque -temps sur ce ton avec l’éloquence qui -manque rarement à l’expression des sentiments -sincères, et, sans me flatter, je doute -que l’amour ait trouvé souvent des accents -plus soumis et des notes plus tendres. Valentine -pourtant se taisait, ses larmes ne tarissaient -pas, et la situation commençait à -devenir embarrassante, lorsque je m’en tirai -par une explosion de lyrisme endiablé:—Mais -puisque je t’aime, mais puisque je t’adore, -puisque tu es mon âme, mon unique -<span class="pagenum" id="Page_118">[p. 118]</span> -trésor, mon seul bien, ma vie tout entière, -pourquoi donc pleures-tu? m’écriai-je en la -saisissant violemment dans mes bras. Oublie -ce que j’ai pu te dire, vis dans le monde, -puisqu’il te plaît d’y vivre; sois la reine de -toutes les fêtes, reine par l’élégance aussi -bien que par la beauté; tu n’entendras plus -une plainte sortir de ma bouche, tu ne surprendras -plus un reproche dans mon regard. -J’applaudirai à tes triomphes, et lorsque, -fatiguée de vains hommages, tu éprouveras -le besoin de te reposer sur un cœur aimant -et fidèle, tu n’auras qu’à faire un signe et -tu me verras à tes pieds.</p> - -<p>Tout en exécutant ces variations brillantes -sur un thème vieux comme le monde, je -pressais dans mes bras son corps souple et -charmant. Je baisais tour à tour son front et -<span class="pagenum" id="Page_119">[p. 119]</span> -ses cheveux, je séchais sous le feu de mes -lèvres la céleste rosée qui baignait son visage, -je m’enivrais du parfum sans nom qui -s’exhale de la femme aimée, et qu’il suffit -de respirer une fois pour en être à jamais -imprégné. J’entendais le chant des séraphins, -le paradis s’entr’ouvrait devant moi, -quand Valentine, se dégageant d’assez mauvaise -grâce:—Laissez-moi, dit-elle, ces -propos sont hors de saison. Vous m’avez fait -beaucoup de chagrin l’autre soir, je vous ai -trouvé fort méchant; mais plût à Dieu que -je n’eusse pas d’autres sujets de peine!—Cet -aveu si touchant, parti du fond de l’âme, -m’avait subitement dégrisé.—Ainsi, lui -dis-je avec un peu d’amertume et de confusion, -je n’étais pour rien dans votre désespoir? -Ces larmes, que je recueillais précieusement -<span class="pagenum" id="Page_120">[p. 120]</span> -comme des perles dans mon cœur, -ce n’était pas pour moi que vous les répandiez?—Puis, -oubliant ma déconvenue pour -ne penser qu’à sa détresse:—Eh bien, Valentine, -quels autres sujets de peine avez-vous? -Quels qu’ils soient, je veux les connaître.</p> - -<p>—A quoi bon? répliqua-t-elle; je suis -perdue, et vous n’y pouvez rien.</p> - -<p>—Perdue! m’écriai-je, et je n’y puis rien! -Quelle idée vous faites-vous donc de l’amour, -et n’est-il pas étrange que, aimée -comme vous l’êtes, vous désespériez de la -sorte? L’amour peut tout; ma vie vous appartient. -Parlez, expliquez-vous. Le monde -est rempli de lâchetés et de trahisons. De -quoi s’agit-il? Quel danger vous menace? -Que vous a-t-on fait?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_121">[p. 121]</span> -Les questions se pressaient et se succédaient -coup sur coup. Je fouillais jusque -dans son passé pour tâcher d’y saisir le -secret douloureux qu’elle s’obstinait à me -taire.—Vous n’y pouvez rien! vous n’y -pouvez rien! disait-elle.—Je priais, je suppliais; -mon imagination s’enflammait à la -pensée du rôle que j’étais appelé à remplir. -J’échappais aux affadissements de la vie -mondaine. Je respirais l’air des hautes régions -pour lesquelles je me sentais né. J’abordais -les entreprises chevaleresques, je -me préparais aux grands sacrifices, aux poétiques -dévouements que j’avais tant de fois -rêvés. Valentine m’était rendue; malheureuse, -elle se relevait à mes yeux et recouvrait -tout son prestige. Elle n’était plus -l’ombre légère que je poursuivais de salons -<span class="pagenum" id="Page_122">[p. 122]</span> -en salons; c’était une âme atteinte et souffrante, -l’âme que j’avais devinée, l’héroïne -que j’avais pressentie lors de nos premières -rencontres. La sauver à tout prix, lui servir -d’appui, de refuge, mourir pour elle s’il en -était besoin, telle était désormais mon ambition. -Elle parut enfin touchée de ma tendresse; -à bout de résistance, son cœur -éclata, et voici, Monsieur, les confidences -qui s’en échappèrent... Madame de R..., -avant qu’il fût question de son voyage à -Pise, devait à ses fournisseurs, <i>couturier</i>, -modiste, parfumeur et lingère, quelques -menues sommes dont l’addition donnait au -total une bagatelle de cent soixante-quinze -mille francs. Pour sortir de presse, elle avait, -à l’insu de son mari, contracté un emprunt, -et, pleine de confiance en la Providence, -<span class="pagenum" id="Page_123">[p. 123]</span> -dont la bonté s’étend sur toute la nature, -s’était reposée sur elle du soin de faire honneur -à ses engagements. Or les engagements -arrivaient à terme, le juif repoussait tout -accommodement. Valentine se trouvait au -dépourvu en présence de deux cent mille -livres à rembourser, intérêts compris, et il -ne semblait pas que la Providence témoignât -beaucoup d’empressement à se déranger -pour lui venir en aide. Le comte avait -lui-même des affaires assez embarrassées, -et je démêlais sans peine que cette maison -si fastueuse ne se soutenait qu’à force d’expédients. -Valentine, avec une candeur adorable, -m’en dévoilait les plaies et les misères -dans un réquisitoire où l’égoïsme et les déréglements -de son mari m’étaient présentés -sous un jour peu clément. Lui seul était -<span class="pagenum" id="Page_124">[p. 124]</span> -coupable; quant à l’insanité de ses propres -dépenses, elle n’en avait pas conscience et -n’y faisait pas même allusion. Je l’écoutais, -bouche béante et complétement ahuri. J’avais -offert ma vie, et en l’offrant j’étais sincère; -mais deux cent mille francs, où les -prendre?</p> - -<p>—Je sens pour la première fois, lui dis-je -enfin avec tristesse, toutes les amertumes de -la pauvreté.</p> - -<p>—Pensez-vous donc que, si vous étiez -riche, je vous aurais choisi pour confident? -répliqua-t-elle d’un air hautain.</p> - -<p>L’heure n’était pas aux harangues. Après -avoir réfléchi un instant:—Voyons, lui -demandai-je, vous n’êtes pas au pied du -mur? Vous avez devant vous quelques jours -de répit?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_125">[p. 125]</span> -—Huit jours, ni plus ni moins, dit-elle.</p> - -<p>—Huit jours! m’écriai-je; il n’en a fallu -qu’un pour sauver la France à Denain.</p> - -<p>Je la quittai sur ces admirables paroles -qui durent lui mettre martel en tête, car la -pauvre enfant connaissait plus à fond les -modes de son temps que l’histoire de son -pays.</p> - -<p>J’employai le reste de la journée à faire, -comme on dit, flèche de tout bois. Il m’avait -suffi de pénétrer dans le milieu où vivait -madame de R... pour comprendre que je ne -pouvais plus, sous peine de déchéance, mener -l’existence de bachelier dont je m’étais -contenté jusque-là. Dans une société où tout -repose sur l’argent, l’amour ne saurait se passer -de luxe, pas plus que les fleurs de soleil. -Je m’étais donné un cheval et un coupé; je -<span class="pagenum" id="Page_126">[p. 126]</span> -les vendis. Je vendis les objets d’art et tous -les jolis riens qui embellissaient ma retraite. -Je vendis d’anciennes armes qui provenaient -de ma famille, quelques bijoux, quelques -émaux que je tenais d’une vieille tante, des -gravures, des dessins de prix que j’avais rapportés -d’Italie. Je vendis jusqu’à ma montre. -Sans être considérable, le produit de ces -ventes, visiblement faites sous le coup de la -nécessité, me permettait pourtant de jeter -le gant à la fortune et d’entrer en lice avec -elle. Le soir même je partais pour Bade, et -le lendemain je me présentais à la <i>Conversation</i>... -Vous ne jouez pas, Monsieur? vous -n’avez jamais joué?</p> - -<p>—Si fait, pardieu! lui répondis-je; j’ai -beaucoup joué dans ma jeunesse. Ma mère -aimait à faire sa partie de bésigue, et je me -<span class="pagenum" id="Page_127">[p. 127]</span> -prêtais filialement à cette innocente récréation. -Encore aujourd’hui il ne me déplaît -pas, le soir, à la campagne, de faire avec un -vieil ami une partie de dominos.</p> - -<p>—Je vous plains, reprit-il; vous mourrez -sans avoir connu les plus grandes émotions -qu’il soit donné à l’homme d’éprouver. -Le jeu est la passion souveraine. Qu’est-ce -auprès que l’amour? La distraction d’une -heure, le passe-temps des faibles âmes. Le -jeu est la passion des forts. Rien ne la -dompte, rien ne l’entame; la perte l’aiguillonne -et le gain ne l’assouvit pas. J’étais -comme vous; je n’avais jamais joué qu’à -des jeux enfantins. Je pénétrais pour la première -fois dans une salle de roulette. Je -sentis d’abord mon cœur défaillir et mes -jambes se dérober sous moi, comme si je -<span class="pagenum" id="Page_128">[p. 128]</span> -commettais quelque chose d’énorme. Valentine -à racheter me soutint et me releva. Je -m’étais ouvert un passage à travers la foule; -il y avait autour du tapis un siége inoccupé, -je le pris, et j’étudiai d’un œil ardent le -champ de bataille où j’allais manœuvrer. -J’hésitai longtemps; je tourmentais d’une -main fiévreuse l’or et les billets que j’avais -tirés de ma poche. Maître enfin de moi-même, -je me jetai dans la mêlée, et, pour -me rendre les dieux favorables, je débutai -par une offrande à ma jeunesse. Ce jour-là, -j’avais vingt-cinq ans: c’était le jour anniversaire -de ma naissance. Je plaçai cinq -pièces de vingt francs sur le numéro vingt-cinq. -Presque aussitôt la machine tourna; -il me sembla que toute la salle tournait avec -elle. Involontairement j’avais fermé les yeux. -<span class="pagenum" id="Page_129">[p. 129]</span> -Le bruit sec de la bille d’ivoire s’arrêta tout -à coup, et la voix du croupier proclama l’arrêt -du destin. J’avais gagné; on me compta -trente-six fois ma mise: les dieux étaient -pour moi! Vous n’exigez pas que je vous raconte -une à une les péripéties par lesquelles -je passai durant mon séjour à Bade. Je déjeunais -à la <i>Restauration</i>. Sur le coup de onze -heures, je m’installais à la roulette, et n’en -bougeais jusqu’à onze heures de la nuit. Je -ne dînais pas, je soupais à peine, je ne dormais -plus; la fièvre me brûlait les os; j’avais -parfois au jeu des hallucinations étranges. -Le tapis vert me faisait l’effet d’un océan -où je me débattais, tantôt soulevé, tantôt -englouti par la vague. Quand je pensais toucher -au but, un flot contraire me rejetait -loin du rivage et me replongeait dans l’abîme. -<span class="pagenum" id="Page_130">[p. 130]</span> -Le terme fatal approchait: il ne me -restait plus qu’un jour. J’étais en gain de -quatre-vingt mille francs; pour compléter la -rançon de Valentine, il me fallait encore en -gagner cent vingt mille. Je me sentais porté -par la fortune. Je montai d’un pas léger les -degrés du temple, et, le cœur gonflé par les -résolutions suprêmes, j’entrai fièrement dans -la salle où j’allais livrer mon dernier combat. -A peine assis, pareil au capitaine qui s’apprête -à frapper un coup décisif, je massai -devant moi tout mon corps d’armée et ne -réservai pas même de quoi assurer ma retraite. -La galerie était frémissante. Je lançai -au chef de partie un regard de défi, et je -précipitai mes bataillons dans la fournaise. -Ce fut une grande journée; les habitués de -Bade en conservent le souvenir. Je fis sauter -<span class="pagenum" id="Page_131">[p. 131]</span> -deux fois la banque. Valentine était sauvée, -je n’en demandai pas davantage. La -foule me porta en triomphe comme si je -venais d’accomplir une action d’éclat, et -moi-même, dois-je l’avouer? je n’étais pas -éloigné de me prendre pour un personnage. -Quelques heures après, je partais pour Paris: -on ne m’eût pas beaucoup surpris en m’annonçant -que ma rentrée y serait saluée par -le canon des Invalides.</p> - -<p>Je ne vous peindrai point les enchantements -du retour. Il me semblait que j’avais -des ailes, et qu’au lieu d’être emporté par la -vapeur, je volais à travers l’espace. Le trajet -fut une longue suite de rêves enivrés. Je me -représentai la joie de Valentine, et aussi le -doux prix qui m’attendait sans doute. En le -méritant, j’avais perdu le droit de le solliciter; -<span class="pagenum" id="Page_132">[p. 132]</span> -mais il ne m’était pas défendu d’en -caresser secrètement l’espoir. J’avais d’autres -pensées. Je me disais qu’il y a des orages -féconds, des douleurs salutaires. Instruite -et corrigée par les épreuves qu’elle venait de -traverser, Valentine renoncerait aux vanités -qui l’avaient conduite à deux doigts de sa -perte. Elle comprendrait que la vie n’est pas -une exhibition de toilettes. Déjà Trouville -ne l’attirait plus, et je me voyais passant -avec elle la saison d’été sur quelque plage -solitaire de Bretagne ou de Normandie. Nous -vivions comme deux pêcheurs. J’en étais là -lorsque j’arrivai dans Paris. Encore tout -couvert de la poussière du voyage, les traits -défaits, les cheveux en broussailles, je courus -droit à son hôtel. Je forçai la consigne, -et, sans donner au valet de chambre le -<span class="pagenum" id="Page_133">[p. 133]</span> -temps de m’annoncer, je me précipitai chez -elle comme un ouragan. Elle était seule. A -ma vue, elle poussa un cri d’étonnement -qui touchait à l’effroi.—A qui en avez-vous? -dit-elle; qu’est-ce qui vous amène -dans un si bel état?</p> - -<p>—Vous allez le savoir, m’écriai-je.—Et -me voilà entassant sur une table à ouvrage -en laque du Japon des liasses de billets de -banque au fur et à mesure que je les tirais -de mes poches. J’en tirais de partout; ma -poitrine en était bardée. J’entassais, j’empilais, -et encore, et toujours! Je ressemblais -à la mère Gigogne: je ne tarissais pas.</p> - -<p>Après que j’eus vidé mes coffres:—Vous -étiez perdue, vous êtes sauvée, lui dis-je.</p> - -<p>Et en peu de mots je racontai ce que -j’avais fait. Elle demeura quelque temps -<span class="pagenum" id="Page_134">[p. 134]</span> -interdite:—Vous avez fait cela! s’écria-t-elle -enfin.</p> - -<p>—Le beau miracle! repartis-je en riant; -j’ai joué pour vous, et vous avez gagné. Je -me suis fort diverti là-bas.</p> - -<p>—Vous avez fait cela! vous avez fait cela! -répétait-elle de plus en plus troublée. En -vérité, je ne sais si je dois...</p> - -<p>Elle n’acheva pas. La porte du salon s’ouvrit, -on annonça le marquis de S... Par un -bond de panthère, Valentine se jeta sur les -billets amoncelés, et, les saisissant à poignées, -les enfouit pêle-mêle dans le tiroir à -fond de sac qu’elle avait ouvert et qu’elle -referma sans négliger d’en ôter la clé.—Demain, -chez vous... chez toi! me dit-elle à -mi-voix.—En ce moment le marquis entrait.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_135">[p. 135]</span> -Je le connaissais pour l’avoir vu aux réceptions -de madame de R... et dans quelques -salons où j’avais remarqué, sans m’en -préoccuper, ses assiduités auprès d’elle. -C’était un homme de belles manières, qui -en avait fini depuis longtemps avec le matin -de la vie, mais qui se défendait vaillamment -contre les approches du soir. Possesseur de -grands biens, il s’était fait une réputation -d’habileté dans le monde diplomatique auquel -il appartenait. Il avait l’air indolent et -narquois, la lèvre sensuelle et l’œil fin avec -ce clignotement de paupière particulier aux -hommes habitués à cacher leur pensée et -qui se défient même de leurs regards. Il boitait -légèrement, non sans une certaine grâce, -et on assurait qu’il en tirait vanité comme -d’un point de ressemblance avec M. de Talleyrand, -<span class="pagenum" id="Page_136">[p. 136]</span> -qu’il s’était donné pour modèle. -J’avais lu dans un journal que le marquis -de S... était appelé à un poste important. Je -pensai qu’il venait pour prendre congé, et je -me retirai. J’avais hâte d’ailleurs de réparer -mes avaries. A la lettre, j’étais rompu. J’allai -au bain, je dînai au Café anglais, et, rentré -chez moi, je me roulai dans mes draps, où -je ne tardai pas à m’endormir d’un profond -sommeil: je l’avais bien gagné.</p> - -<p>Il faisait grand jour quand je me réveillai. -Demain, chez vous... chez toi! avait-elle -dit. Demain, c’est aujourd’hui! m’écriai-je. -Et je préparai tout pour la recevoir et fêter sa -présence. Je remplaçais par des massifs de -plantes rares les objets de luxe dont je m’étais -dépouillé pour elle. Je disposais sur un -guéridon les fruits, les vins dorés et les -<span class="pagenum" id="Page_137">[p. 137]</span> -friandises qu’elle aimait. Pour un peu, j’aurais -jonché de lis, de jasmins et de roses le -sable de l’avenue qui devait la conduire à -ma porte; mais c’était dans mon cœur que -se donnait la véritable fête. J’allais rentrer -en possession de ma jeune et belle maîtresse; -j’allais retrouver les joies que j’avais -goûtées sous le ciel d’Italie. Tous mes sens -étaient ravis. Les oiseaux chantaient dans -mon petit jardin, le soleil inondait ma -chambre, et avec l’air frais du matin, chargé -des senteurs de l’héliotrope et du réséda, je -humais à pleine poitrine l’amour, le bonheur -et la vie. Cependant les heures s’écoulaient, -la journée touchait à sa fin, et Valentine -n’avait point paru. La nuit tomba, -je vis les étoiles s’allumer une à une, j’entendis -les bruits de la ville décroître et se -<span class="pagenum" id="Page_138">[p. 138]</span> -perdre au loin: j’attendais encore Valentine. -J’eus le pressentiment de quelque catastrophe. -Je ne me couchai pas. J’attendis -encore toute la matinée. Dévoré d’inquiétude, -je sortis pour me rendre chez elle. A mesure -que je m’enfonçais dans la rue de Courcelles, -mes appréhensions redoublaient. J’arrive -enfin: toutes les portes, toutes les persiennes, -tous les volets étaient fermés. J’avais collé -mon front aux barreaux de la grille: la cour -était silencieuse et déserte. On eût dit que -la vie s’était tout à coup retirée de cette demeure -habituellement si bruyante. Je sonnai: -rien ne bougea, pas une âme ne répondit. -Je restais immobile, me demandant si -je rêvais, quand je sentis une main familière -qui s’appuyait sur mon épaule: je me retournai -et reconnus un de nos auteurs -<span class="pagenum" id="Page_139">[p. 139]</span> -comiques les plus en renom que j’avais rencontré -maintes fois dans le monde.—Veniez-vous -faire vos adieux? me dit-il. -Dans ce cas, mon bon, vous n’êtes guère en -retard que de vingt-quatre heures: ils sont -partis hier au matin.</p> - -<p>—Partis! m’écriai-je; de qui parlez-vous?</p> - -<p>—Du comte et de la comtesse, parbleu!</p> - -<p>—Et vous dites qu’ils sont partis?</p> - -<p>—En compagnie du marquis de S..., qui -les emmène avec lui dans sa nouvelle résidence; -mais, mon cher, d’où sortez-vous? Il -n’est bruit que de cela, on ne parle pas -d’autre chose.</p> - -<p>—Si l’on ne parle pas d’autre chose et -s’il n’est bruit que de cela, je crois pouvoir -sans indiscrétion vous prier de me mettre -dans la confidence.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_140">[p. 140]</span> -—Comment donc! reprit-il, deux mots y -suffiront. Tout là-dedans allait à la diable. -On y brûlait depuis longtemps la chandelle -par les deux bouts, si bien que les deux -bouts avaient fini par se rejoindre. La petite -comtesse était aux abois: deux cent mille -francs d’arriéré, sans compter le courant, -c’est dur! De quoi s’est avisé le satané marquis? -Il connaissait la place, il en avait -surpris les côtés faibles. Le vieux renard -attendait son heure: il l’a saisie. Il a payé -la dette de madame, et s’est fait attacher -monsieur en qualité de premier secrétaire. -Si vous aviez besoin de quelques explications...</p> - -<p>—Grand merci! lui dis-je; j’ai compris -de reste. Voilà, Monsieur, une comédie -toute faite.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_141">[p. 141]</span> -—Vieux habits, vieux galons! Le sujet -n’est pas précisément nouveau.</p> - -<p>—Si pourtant, ajoutai-je, vous vous décidez -un jour à le traiter, je pourrai vous -fournir un dénoûment qui le rajeunirait -peut-être.</p> - -<p>Nous nous quittâmes là-dessus. Je marchai -longtemps au hasard dans un état -d’hébétement complet. Quand je repris mes -sens, ma jeunesse était morte, un homme -nouveau venait de naître en moi. C’est tout. -Que pensez-vous de ma petite histoire?</p> - -<p>—Voilà, m’écriai-je, une abominable -aventure; mais franchement je n’y vois -rien qui justifie votre métamorphose. Parce -qu’on a eu le malheur de rencontrer sur -son chemin une créature perverse ou pervertie...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_142">[p. 142]</span> -—Eh! non, Monsieur, eh! non, reprit-il -avec l’accent d’une douce insistance, vous -êtes dans l’erreur, madame de R... n’était -pas une créature perverse ou pervertie; c’était -tout simplement un produit naturel, -quoiqu’un peu raffiné peut-être, de notre -civilisation. Pourquoi lui jeter la pierre? -Inoffensive autant que nulle, ni fausse, ni -rusée, ni perfide, aussi incapable d’un sentiment -profond que d’une pensée sérieuse, -sans notion exacte du bien et du mal, elle -était naïvement et sincèrement ce que la société -l’avait faite. Vous auriez tort de voir en -elle une exception. Le règne des femmes est -fini. Au lieu de pousser l’homme aux -grandes choses, elles ne lui demandent plus -que l’entretien de leurs vanités. Les besoins -d’argent ont étouffé les besoins du cœur. -<span class="pagenum" id="Page_143">[p. 143]</span> -L’amour qui autrefois enfantait des prodiges -acquitte aujourd’hui des factures. Il n’y a -plus de femmes.</p> - -<p>—Vous vous trompez, lui répliquai-je. -Il y a chez nous des mères, des sœurs, des -amies, des épouses, qui, tous les jours et -à toute heure, accomplissent dans l’ombre -des miracles de bonté, de dévouement et de -charité. Il y en a dans tous les rangs, depuis -le plus humble jusqu’au plus élevé. Quoi! -parce que vous avez eu la simplicité de -prendre une poupée pour une femme, il -faut que toutes les femmes servent d’excuse -à votre aveuglement! Vous insultez à tous -nos respects, à toutes nos vénérations! La -société est moins malade que vous ne -voulez bien le dire, mais vous, Monsieur, -vous l’êtes encore plus que je ne le craignais. -<span class="pagenum" id="Page_144">[p. 144]</span> -Pourquoi n’êtes-vous pas retourné -dans votre famille? Vous aviez jeté vers elle -un cri de détresse et de désespoir, elle vous -rappelait, elle vous attendait.</p> - -<p>Jean secoua la tête.—Il était trop tard, -Monsieur. Je vous dois un dernier aveu. -Depuis mon séjour à Bade, la fièvre du jeu -ne m’avait pas quitté: à mon insu, pour -racheter madame de R..., j’avais vendu mon -âme au diable. Qu’aurais-je fait parmi les -miens? Je n’avais plus le goût des émotions -paisibles: je serais bientôt mort de chagrin. -Vivons et jouissons, après nous le déluge! -Voici l’heure de la bourse, et à mon grand -regret je suis forcé de vous laisser.</p> - -<p>—Encore un mot, lui dis-je en me levant, -et vous irez à vos affaires. Jusqu’à -présent, tout vous a réussi, mais vous ne -<span class="pagenum" id="Page_145">[p. 145]</span> -vous flattez pas d’avoir enchaîné la fortune. -Autrement vous joueriez à coup sûr, et où -seraient l’honneur, la probité? Vivons et -jouissons, c’est très-joli, cela. Que ferez-vous -le jour où la fortune vous trahira? Car -il viendra, ce jour, n’en doutez pas.</p> - -<p>—Qu’il vienne, je suis prêt.</p> - -<p>—Vous vous tuerez, lui dis-je.</p> - -<p>Il ne répondit pas.—Et Dieu?... Et votre -mère?</p> - -<p>Après un moment d’hésitation, Jean me -tendit sa main: je la pris.—Vous êtes bien -déchu, mon enfant! Je m’explique la douleur -de votre famille; je la comprends et je -la partage. Eh bien! même à cette heure je -ne veux pas désespérer de vous.—Il sourit -tristement, et je le quittai.</p> - -<p>A quelques jours de là, j’écrivais à madame -<span class="pagenum" id="Page_146">[p. 146]</span> -de Thommeray, et, tout en m’appliquant -à ménager son cœur, je lui rendais -compte de mon entrevue avec Jean. Je ne -cherchai pas à le revoir; d’autres pensées -me préoccupaient. La guerre venait d’éclater. -Déjà l’ennemi marchait sur Paris: le -monde était rempli du bruit de nos désastres.</p> - -<p class="sep2">Qui n’a pas vu Paris pendant les derniers -jours qui précédèrent l’investissement ne -saurait se faire une idée de la physionomie -qu’il présentait alors. A la confusion, au -désarroi, à l’effarement qu’avait jetés dans -les esprits la nouvelle de nos défaites, succédaient -les mâles pensées et les fermes résolutions. -On se tenait prêt pour les grands -sacrifices; un courant d’héroïsme avait traversé -<span class="pagenum" id="Page_147">[p. 147]</span> -tous les cœurs. Déjà les hommes veillaient -sur les remparts. Les squares, les jardins -publics étaient transformés en parcs -d’artillerie, les places en champs de manœuvres -où les citoyens devenus soldats -s’exerçaient au maniement du fusil, toutes -les classes mêlées et confondues ne formant -qu’une âme, l’âme de la patrie. Les tambours -battaient et les clairons sonnaient sur -les berges du fleuve. Canons et mitrailleuses, -traînés sur leurs affûts, ébranlaient les quais -et les boulevards. Armées de leur tonnerre, -les canonnières sillonnaient la Seine. Les -débris de nos régiments mutilés apportaient -au service de la défense le dernier sang de -la France guerrière. Des bataillons de marins -traversaient la ville pour aller occuper -les forts; les gardes mobiles des départements, -<span class="pagenum" id="Page_148">[p. 148]</span> -accourus du fond de leurs provinces, -bivouaquaient çà et là sous des tentes improvisées. -A côté de ces spectacles fortifiants, -il y en avait d’autres d’une réalité navrante -et qui marquaient à toute heure les progrès -de l’invasion. Refoulées sur la capitale par -l’approche des armées ennemies, les campagnes -environnantes se réfugiaient dans -son enceinte. Ce n’était partout que longues -files de voitures chargées de meubles et -d’ustensiles de ménage enlevés précipitamment. -J’ai vu de pauvres gens attelés eux-mêmes -à la charrette qui portait toute leur -richesse et ne sachant pas où ils iraient coucher -le soir; d’autres poussaient devant eux -les troupeaux de leurs étables. Par un des -contrastes où la nature semble se complaire, -un ciel resplendissant, un gai soleil -<span class="pagenum" id="Page_149">[p. 149]</span> -d’automne éclairaient ces scènes désolées.</p> - -<p>J’étais rentré depuis une semaine. En ces -jours de fiévreuse attente où personne ne -tenait chez soi, je vivais dans la rue, attiré -par tous les bruits, me mêlant à tous les -groupes, recueillant toutes les nouvelles. -Un matin, sur le quai Voltaire, entre le -Pont-Royal et le pont des Saints-Pères, je -me trouvai face à face avec Jean.—A la -bonne heure! lui dis-je en l’abordant, vous -êtes resté, c’est bien.</p> - -<p>—Oui, je suis resté, répliqua-t-il; j’avais -à liquider ma fortune. Aujourd’hui, -c’est chose faite. Toutes mes mesures sont -prises: je pars ce soir pour aller vivre à -l’étranger.</p> - -<p>—Vous partez? m’écriai-je; c’est quand -<span class="pagenum" id="Page_150">[p. 150]</span> -votre patrie agonise que vous songez a la -quitter!</p> - -<p>—La patrie, Monsieur! L’homme sage -l’emporte partout avec lui. Vous-même, que -faites-vous ici?</p> - -<p>—Je n’y suis pas rentré pour en sortir. -Je ne vaux plus grand’chose; mais c’est ici -que j’ai connu les bons et les mauvais jours. -Paris a fait de moi le peu que je suis. Je -veux m’associer à ses périls, ne fût-ce que -par ma présence. Je vivrai de ses émotions, -je partagerai ses angoisses, et, s’il doit souffrir -de la faim, j’aurai l’honneur d’en souffrir -avec lui; mais vous, Jean de Thommeray, -mais vous! Je vous savais bien malade, -mais je ne pensais pas que vous fussiez -tombé si bas. Le pays est envahi,—et vous, -jeune homme, au lieu de sauter sur un fusil, -<span class="pagenum" id="Page_151">[p. 151]</span> -vous vous jetez sur votre portefeuille! La -fortune de la France est près de sombrer, et -vous n’avez d’autre souci que de réaliser -votre avoir! Demain l’ennemi sera à nos -portes, et vous bouclez votre valise, vous vous -enfuyez lâchement! Ce n’était pas assez -d’avoir plongé votre famille dans le deuil -et le désespoir: vous lui infligez cette -honte!</p> - -<p>Une vive rougeur lui monta au front, un -éclair brilla dans ses yeux.—Pardon, Monsieur, -pardon! Voilà de bien grands mots, ce -me semble. Vous êtes trop jeune, et moi trop -vieux, pour que nous puissions nous entendre. -Je ne m’enfuis pas, je m’en vais. Ce qui -se passe n’est pas fait pour me retenir. Paris -ne m’intéresse point. Qu’il soit châtié, ce -n’est que justice. Quant à ma famille, elle -<span class="pagenum" id="Page_152">[p. 152]</span> -est à l’abri des tracas de la guerre, et je ne -vois pas pourquoi il me serait interdit d’aller -chercher pour mon propre compte, soit à -Bruxelles, soit à Londres, soit à Florence, -la paix et la sécurité dont ils continueront -de jouir en Bretagne.</p> - -<p>Je sentais mon cœur submergé de dégoût. -J’allais m’éloigner quand tout à coup Jean -tressaillit.—Écoutez! dit-il.—Je prêtai -l’oreille et j’entendis une musique étrange, -dont les accents, vagues d’abord et presque -indistincts, grandissaient et semblaient se -diriger vers nous. Je regardais en même -temps que j’écoutais: j’aperçus à la hauteur -du pont de Solférino une masse confuse et -qui s’avançait en chantant. C’était un chant -lent et grave, d’un caractère presque religieux, -et qui n’avait rien de commun avec -<span class="pagenum" id="Page_153">[p. 153]</span> -<ins id="cor_1" title="es">les</ins> éclats de voix auxquels nous étions habitués. -Jean s’était accoudé sur le parapet. Je -l’observais, il était très-pâle. Cependant la -masse de moins en moins confuse se rapprochait -de plus en plus. Je reconnus enfin un -chant de la Bretagne et le son du biniou: -les gardes mobiles du Finistère faisaient leur -entrée dans Paris. L’hermine au képi, vêtus -de toile grise, le bissac de toile grise au dos, -ils s’avançaient d’un pas net et ferme, marchant -par pelotons et occupant le quai dans -toute sa largeur. En tête, à cheval, le chef -de bataillon; derrière lui, l’aumônier et deux -capitaines. La tête de colonne n’était plus -qu’à quelques pas de nous. A mon tour, j’avais -tressailli. Je regardai Jean: sa main -s’abattit sur la mienne.—Mon père!... mes -deux frères! dit-il d’une voix sourde.—Et -<span class="pagenum" id="Page_154">[p. 154]</span> -Jean vit passer devant lui, sous leurs formes -les plus saisissantes, les éternelles vérités -qu’il avait si longtemps méconnues: -Dieu, la patrie, le devoir, la famille. Tout le -cortége de ses années honnêtes défilait sous -ses yeux en chantant. Je portai le dernier -coup. A l’un des balcons du quai, je venais -d’apercevoir sa mère.—Malheureux! m’écriai-je, -vous disiez qu’il n’y avait plus de -femmes. Tenez, en voici une, la reconnaissez-vous?—Madame -de Thommeray agitait -son mouchoir, le chant breton redoublait de -ferveur, et le chef de bataillon, avec la courtoisie -d’un vieux gentilhomme, s’inclinait -sur son cheval et la saluait de son épée. -Muet, immobile, l’œil morne et la paupière -aride, Jean paraissait changé en pierre: je -le laissai à la merci de Dieu.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_155">[p. 155]</span> -Le lendemain, dans la cour du Louvre, le -commandant de Thommeray assistait à l’appel -de son bataillon. L’appel terminé, il -passait devant les rangs, lorsqu’un mobile -en sortit et lui dit:—Commandant, on a -oublié d’appeler un de vos hommes.</p> - -<p>—Comment vous nommez-vous?</p> - -<p>—Je m’appelle Jean, répondit le mobile -en baissant les yeux.</p> - -<p>—Qui êtes-vous?</p> - -<p>—Un homme qui a mal vécu.</p> - -<p>—Que voulez-vous?</p> - -<p>—Bien mourir.</p> - -<p>—Êtes-vous riche ou pauvre?</p> - -<p>—Hier encore je possédais une richesse -mal acquise: je m’en suis dépouillé volontairement. -Il ne me reste que mon fusil et -mon bissac.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_156">[p. 156]</span> -—C’est bon!—Et d’un geste il le fit rentrer -dans les rangs.</p> - -<p>Il y eut un long silence. Le commandant -était venu se placer devant le front du bataillon.—Jean -de Thommeray! cria-t-il.</p> - -<p>Une voix mâle répondit:—Présent!</p> - -<p class="addr cs8">1873.</p> - -<hr class="hr20" /> - -</div> - -<div class="newpage" id="Page_157"> - -<h2>LE<br /> -COLONEL EVRARD</h2> - -<p class="sep4 cent cs8 wesp esp sepb4">A. M. AUGUSTE BRUN</p> - -<p class="addr">Mon ami,</p> - -<p>C’est chez vous, au <ins id="cor_2" title="Grand-Sacconex">Grand-Saconnex</ins>, que -m’est venue la pensée d’écrire ces quelques -pages. Permettez-moi de vous les adresser en -souvenir des jours heureux que j’ai passés sous -votre toit.</p> - -<p class="ralign esp"><span class="smcap">Jules Sandeau.</span></p> - -</div> - -<div class="newpage" id="Page_161"> - -<p class="cent esp lh2"><span class="cs12">LE</span><br /> -<span class="cs16">COLONEL EVRARD</span></p> - -<hr /> - -<p class="sep2">C’était un homme doux, silencieux, un -peu triste, intrépide au feu, rêveur sous la -tente. Bien que la nature et l’éducation ne -l’eussent pas préparé à la vie des armes, il -s’était engagé à vingt-cinq ans dans un des -corps permanents de l’armée d’Afrique. Il -avait vu se briser en un jour l’espoir de sa -jeunesse, s’évanouir à jamais tout un avenir -de félicité, et, se sentant seul pour la -première fois, s’était jeté dans l’armée -<span class="pagenum" id="Page_162">[p. 162]</span> -comme dans un cloître. Il y avait vingt ans -de cela. Durant ces vingt années, il avait -gagné pied à pied tous ses grades, sans autre -protection que celle du devoir accompli. -L’armée offre en effet plus d’un rapport avec -le cloître. Elle bride les passions, elle règle -les âmes; c’est un refuge ouvert à bien des -douleurs et à bien des mécomptes qui n’ont -plus celui de la foi. Il n’avait pas tardé à se -retremper dans ce milieu âpre et salubre; un -prompt apaisement s’était fait en lui. Toutefois -il demeurait fidèle à ses regrets, et le -souvenir du bonheur perdu lui semblait préférable -au bonheur qu’il aurait pu trouver, -qu’il n’avait pas cherché. Tel était le colonel -Evrard. On s’étonnera peut-être que des sentiments -si romanesques aillent se loger dans -les camps: je serais encore plus surpris de -<span class="pagenum" id="Page_163">[p. 163]</span> -les rencontrer dans le monde. Il n’avait pas -revu la France depuis qu’il l’avait quittée. -Avant de la quitter, il avait vendu son petit -champ, réalisé son modeste avoir. Toute son -ambition désormais était qu’on le laissât -vieillir sous le beau ciel dont la sérénité était -descendue peu à peu dans son cœur. Il aimait -le métier qui l’avait sauvé de lui-même. -Enfin il s’était pris d’une affection presque -filiale pour cette terre qui devient si vite la -patrie de ses hôtes: de loin, elle paraissait -un exil, et l’exil commence le jour où l’on -est forcé de s’en arracher. L’an dernier cependant, -au début de l’été, il s’embarquait pour -se rendre à Marseille. Un de ses frères d’armes, -celui de tous qu’il chérissait le plus, un -de ces héros inconnus qui disparaissent dans -la fumée des champs de bataille sans avoir -<span class="pagenum" id="Page_164">[p. 164]</span> -dit leur nom à la gloire, était tombé, mortellement -atteint, en poursuivant les tribus -révoltées, et, près d’expirer, l’avait institué -son légataire universel. Il lui léguait sa mère -et sa sœur, qui vivaient étroitement à Paris, -et que sa mort devait plonger dans un état -voisin de la détresse. C’était le testament -d’Eudamidas: le colonel l’avait accepté purement -et simplement. Son régiment n’était -pas en expédition: il prit un congé et partit -sur-le-champ pour aller recueillir une succession -que personne ne songeait à lui disputer.</p> - -<p>En moins d’un mois, grâce à l’activité de -ses démarches, grâce aussi, car il faut bien -dire ce qu’il ne disait pas, à sa propre libéralité, -il eut assuré aux deux pauvres femmes -une destinée à peu près convenable, à l’abri -<span class="pagenum" id="Page_165">[p. 165]</span> -du besoin. Sa tâche terminée, il avait encore -devant lui quelques semaines de loisir et d’indépendance; -il ne sut plus que faire. Paris -embelli, transfiguré comme par la baguette -des fées, le touchait à peine. En présence -des merveilles d’une civilisation dont une -longue absence l’avait presque déshabitué, -il éprouvait déjà les atteintes de la nostalgie. -Il regrettait sa vie large et simple au sein -des grands espaces, ses nuits resplendissantes, -ses soleils brûlants, ses steppes embrasés. -Il résolut d’abréger le temps de son -congé; mais, avant de retourner en Afrique, -cédant au besoin d’émotions qui ne meurt -jamais dans le cœur de l’homme, il voulut -revoir le coin de terre où il était né, dire -un dernier adieu aux lieux qu’il avait tant -aimés.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_166">[p. 166]</span> -Un pèlerinage au pays d’où l’on est sorti -jeune encore, et qu’on n’a pas revu depuis, -est en général une des plus aigres déceptions -auxquelles on puisse s’exposer. Il semble -qu’on va retrouver dans leur fraîcheur les impressions -du matin de la vie. On arrive: -tout est morne et décoloré. Les fantômes -souriants se sont transformés en spectres désolés. -On ne remue, on ne soulève que des -cendres. La nature elle-même a perdu les -grâces qui la décoraient. Est-ce là le sentier -si cher autrefois à nos rêveries? Est-ce là le -coteau parcouru dans le trouble des premiers -espoirs? Est-ce là le bois qui nous prêtait -son ombre et son mystère? Hélas! il n’y a -que nous de changés, et ce retour sur lequel -nous avions compté pour ressaisir un instant -la jeunesse n’aura servi qu’à nous convaincre -<span class="pagenum" id="Page_167">[p. 167]</span> -de l’appauvrissement de notre être. -Il n’en fut pas ainsi pour Evrard. Ce soldat -était resté jeune. Rien n’est bon pour la santé -de l’âme comme une douleur qui se respecte; -rien n’est sain comme de s’ensevelir -de bonne heure dans le regret d’un unique -amour. En touchant la terre natale, il lui -fut donné de ressentir dans leur ivresse -amère les émotions qu’il venait y chercher. -C’était un assez pauvre endroit, un des coins -les plus ignorés du centre de la France. Il -revit, il reconnut tout avec des transports -attendris, la place où il jouait tout enfant, -le jardin où plus tard il lisait la Bible et Homère, -les rues dont il avait été si longtemps -le bruit et la fête, l’église dont sa mère dès -ses premiers pas lui avait appris le chemin. -Il y avait au bas de la côte, à l’entrée du -<span class="pagenum" id="Page_168">[p. 168]</span> -vallon, un sentier qu’il évitait pendant le -jour, où il se glissait furtivement après la -tombée de la nuit. Qui l’eût suivi aurait pu -le voir rôdant comme un malfaiteur autour -d’un enclos, tantôt le front collé contre la -grille, tantôt assis près du seuil la tête entre -ses mains. Tant d’années écoulées avaient -fait de lui un étranger dans la contrée: il -ne frappa à aucune porte, et ne renoua de -relations qu’avec les haies et les vieux murs. -Il vécut seul et tout entier dans l’évocation -du passé. Au bout de quelques jours il se -disposait à partir: une rencontre imprévue -le retint et fut cause qu’il demeura bien au -delà de son congé.</p> - -<p>Il errait à travers champs et parcourait les -solitudes qu’il n’avait pas encore explorées -depuis son retour, quand il s’arrêta devant -<span class="pagenum" id="Page_169">[p. 169]</span> -une habitation qui rappelait par certains aspects -les fermes de Normandie. Ouverte à -deux battants, la porte d’une vaste cour plantée -comme un verger laissait voir au fond le -principal corps de logis, et de chaque côté les -bâtiments d’exploitation rurale, à demi cachés -par des massifs de fleurs et de verdure. -Tout cela, sous un soleil clair, au milieu -d’un site riant, respirait une vie occupée, -abondante et facile, avec une recherche dans -l’aisance que n’ont pas les plus riches fermes -normandes. Quoique cette demeure ne ressemblât -guère à ce qu’elle était autrefois, -Evrard cependant la reconnut presque aussitôt: -c’était la ferme des Aubiers, et en -même temps il retrouva dans sa mémoire un -des épisodes les plus gais, les plus charmants -de sa jeunesse. Après toute une semaine -<span class="pagenum" id="Page_170">[p. 170]</span> -donnée à l’élégie, ce souvenir éclata dans -son cœur comme une vive sérénade.</p> - -<p>Il avait vingt ans. Il était en chasse et battait -la lande et le chaume par un de ces jolis -matins qui semblent faits pour la vingtième -année. Il allait tête haute, humant l’air, fier -et léger sous son carnier déjà gonflé de poil -et de plume. Comme il passait devant les Aubiers, -la ferme était toute rustique alors, il -s’était arrêté pour jouir du coup d’œil qu’offrait -en ce moment l’intérieur de la cour. Il -y avait là, rangés sur deux files, une douzaine -de couples villageois, les hommes en -habits de fête, les femmes dans tous leurs -atours. Evrard avait pensé d’abord qu’il s’agissait -d’une noce; mais, en y regardant de -plus près, il comprit que la noce remontait -au moins à neuf mois: en effet, il était question -<span class="pagenum" id="Page_171">[p. 171]</span> -d’un baptême. Le cortége, pour se -mettre en marche, n’attendait plus que le -parrain. Or, ce n’était pas un parrain de -peu que le parrain qu’on attendait: c’était -le baron Tancrède-Achille-Hector-Landry de -Champignolles, la fleur des hobereaux du -pays. Oui, le baron de Champignolles lui-même, -avec la bonté familière dont ses ancêtres -avaient usé de tout temps avec leurs -vassaux, consentait à tenir sur les fonts -baptismaux le fils de Sylvain Cordöan, son -fermier, et, afin que l’honneur fût complet, -il avait daigné accepter pour commère une -simple pâquerette des prés, la tante du nouveau-né. -Cependant il y avait bien deux -heures qu’on attendait sur pied; le curé -avait déjà dépêché par trois fois son bedeau -à la ferme, et une sourde inquiétude commençait -<span class="pagenum" id="Page_172">[p. 172]</span> -à s’emparer de l’assistance, lorsqu’une -estafette se précipita dans la cour, -au milieu d’un désarroi général que sa face -effarée ne justifiait que trop. La nouvelle -qu’elle apportait n’était pas faite pour calmer -les esprits: la veille au soir, on avait ramené -de la ville M. le baron ivre-mort, et quand -on était entré le matin dans sa chambre, -M. le baron n’était plus ivre, mais il était -tout à fait mort. Plus de baron! les rangs -s’étaient rompus, la commère trempait de -ses larmes les longs rubans de son corsage, -maître Cordöan s’arrachait les cheveux; la -nourrice, qui avait compté sur la magnificence -d’un parrain si huppé, jetait des cris -perçants, et, réveillé par ce vacarme, le poupon, -comme s’il eût compris qu’il était condamné -à ne s’appeler ni Tancrède, ni Achille, -<span class="pagenum" id="Page_173">[p. 173]</span> -ni Hector, ni même Landry, poussait sous ses -langes des vagissements lamentables. Et que -faire? Où chercher, où prendre un parrain de -rechange? Le temps pressait, il n’y avait plus -une minute à perdre. M. le curé, qui n’avait -pas déjeuné, se fâchait tout rouge; le bedeau -courroucé parlait des foudres de l’Église. -Les choses en étaient là quand le jeune -homme qui, du pas de la porte, avait assisté -à toute cette scène, s’avança comme un dieu -sauveur, comme un parrain tombé du ciel.—Je -ne suis pas baron, dit-il au fermier; -mon père s’appelait Evrard, saint Paul est -mon patron. Sans être un saint comme lui, -je passe pour un assez bon diable, et je réponds -qu’en grandissant mon filleul aurait -en moi un parrain dévoué et un brave ami. -Si je vous agrée, touchez-là.—Et il tendait sa -<span class="pagenum" id="Page_174">[p. 174]</span> -main à Cordöan qui, on peut le croire, ne se -fit pas prier pour la serrer entre les siennes. -Il avait si bon air dans son vêtement de velours, -sous son chapeau de feutre gris, avec -sa cravate nouée négligemment, toute sa -personne respirait tant de franchise et de -loyauté, tant de belle humeur et de bonne -grâce, qu’avant même qu’il eût parlé il avait -gagné tous les cœurs. On devine sans peine -quel succès obtint son petit discours. Les -rangs se reformèrent aux cris de vive M. Paul! -et, quelques instants après, le cortége, nourrice -et poupon en tête, s’acheminait enfin le -longs des haies vers l’église de la commune. -On songeait au baron tout autant que s’il -n’eût jamais existé; la commère ne se sentait -pas d’aise en se voyant au bras de ce jeune -et gentil cavalier. La cérémonie achevée, on -<span class="pagenum" id="Page_175">[p. 175]</span> -revint aux Aubiers, d’où s’exhalaient des -odeurs de gala qui ne gâtaient rien aux senteurs -de l’automne. Evrard avait pensé à tout; -il avait vidé son carnier dans le tablier de la -servante, envoyé quérir à la ville dragées, -friandises et vieux vins. Le gai repas sous les -ormeaux! Et, comme on se levait de table, -alors qu’on devait supposer la fête terminée, -voici toute la jeunesse du village qui fait -irruption dans la cour, aux sons des vielles -et des cornemuses, au bruit des détonations -qui retentissent en signes de réjouissance, et -bourrées de se mettre en branle: c’était -encore une surprise ménagée par le jeune -parrain. La lune était haut dans le ciel -quand Paul prit congé de ses hôtes: il s’en -alla comblé de bénédictions, rentra chez -lui le cœur content, et put se dire, en s’endormant, -<span class="pagenum" id="Page_176">[p. 176]</span> -qu’il n’avait pas perdu sa journée.</p> - -<p>Cinq ans après, il partait pour l’Afrique. -Pendant ces cinq années, il était retourné -souvent à la ferme, où on l’adorait, c’est le -mot. Le fait est que tout avait prospéré dans -cette demeure depuis le jour où il y était -entré pour la première fois; il semble que -la jeunesse porte partout le bonheur avec -elle. Intelligent, actif, entreprenant, maître -Cordöan était en passe de devenir un des -riches cultivateurs de la contrée. Il avait un -moulin au bord de la rivière; déjà les Aubiers -lui appartenaient. Le petit Paul poussait -à vue d’œil, et, comme son parrain n’arrivait -jamais que les poches bourrées de gimblettes, -il s’était pris pour lui d’une tendresse -passionnée. Lorsque Evrard, à la -veille de son départ, était venu pour dire -<span class="pagenum" id="Page_177">[p. 177]</span> -adieu, le fermier et sa femme l’avaient embrassé -en pleurant, et le petit s’était si bien -cramponné à ses jambes, qu’on avait eu -beaucoup de peine à l’en détacher.</p> - -<p>Il en est des premières impressions de la -jeunesse comme des enchantements de -l’aube: elles sont de courte durée. Evrard -n’avait pas complétement oublié les Cordöan, -mais ces souvenirs, refroidis peu à -peu, s’étaient engourdis au fond de sa mémoire; -l’air natal ne les avait pas ranimés, -et ce fut seulement à la vue d’une ferme -isolée au bord du chemin qu’il les sentit se -réveiller et revivre dans leur grâce et dans -leur fraîcheur. Ainsi parfois il suffit du parfum -d’une fleur, d’un jeu de la lumière, -d’un accent de la brise, pour évoquer en -nous tout un monde enseveli. Certes un -<span class="pagenum" id="Page_178">[p. 178]</span> -filleul qu’on a laissé presque au berceau, et -qu’on n’a pas revu depuis vingt ans ne saurait -vous tenir aux entrailles par des racines -bien profondes. Toutefois, en se rappelant -les témoignages d’affection et de gratitude -qu’il avait reçus sous ce toit, Evrard n’avait -pu se défendre d’un mouvement de confusion. -Que s’était-il passé là pendant son -absence? Qu’étaient devenus les hôtes qui -l’avaient si tendrement aimé? Bien que ce -fût s’y prendre un peu tard, il voulut en -avoir le cœur net. Il traversa la cour déserte -et entra dans le corps de logis. Après avoir -frappé inutilement à deux ou trois portes, il -en ouvrit une, et ne fut pas médiocrement -surpris en pénétrant dans une vaste pièce -dont l’ameublement et la décoration n’auraient -pas déparé le salon d’un château. -<span class="pagenum" id="Page_179">[p. 179]</span> -C’était bien aussi un salon, mais qui servait -en même temps d’atelier et de cabinet de -travail. Ici un chevalet supportant un paysage -ébauché, là une table chargée d’esquisses et -de dessins, de brochures et de journaux; -sur les meubles, dans les encoignures, des -bronzes et des objets d’art; aux lambris, des -tableaux et des panoplies; partout des livres -richement reliés. Évidemment l’habitation -avait changé de maîtres. Il allait se retirer -lorsque soudain l’étonnement chez lui fit -place à la stupeur: son regard venait de -s’arrêter sur un portrait représentant un -officier en tenue de campagne, et il se reconnaissait -dans cette peinture, c’était son -portrait. Evrard pensait rêver: il n’avait de -sa vie posé devant un peintre. Et pourtant -c’étaient bien ses traits, c’était sa mâle figure -<span class="pagenum" id="Page_180">[p. 180]</span> -bronzée par le hâle africain, c’était -l’uniforme de son régiment, c’était lui enfin, -c’était lui tout entier. L’entrée d’un -grand et beau jeune homme en costume de -chasse le tira brusquement de la contemplation -où il était plongé. Le colonel fit vers -lui quelques pas; mais, comme il ouvrait la -bouche pour s’excuser et pour expliquer sa -présence, le jeune homme lui sauta au cou -en s’écriant: Vous voici, mon parrain! et -il le serrait dans ses bras.</p> - -<p>Quelques instants après, Evrard était au -courant des révolutions accomplies à la -ferme depuis son départ. Sylvain Cordöan, -quoique honnête homme, avait réussi dans -toutes ses entreprises: à force de s’arrondir, -il était devenu naturellement un gros personnage. -Paul avait été élevé en fils de famille; -<span class="pagenum" id="Page_181">[p. 181]</span> -ses études achevées, il avait fait son droit. -Maître à vingt et un ans de sa destinée et de -son patrimoine, que représentaient vingt -mille livres de rente en biens-fonds, il avait -continué de vivre à Paris, voyant un peu le -monde, passant en revue toutes les carrières -et n’en trouvant aucune à son gré; tour à -tour attiré par les lettres et par les arts, et -ne sachant à quoi se résoudre. Il s’était dit -enfin que sa place était dans son domaine, -et depuis plus d’un an il vivait aux Aubiers, -cultivant ses champs et rendant à la terre ce -qu’elle lui donnait. Les lettres et les arts, -qui l’avaient suivi dans sa retraite, étaient le -délassement de ses travaux et le plus doux -de ses loisirs.</p> - -<p>—Et maintenant, dit le colonel, chez -qui la curiosité n’était pas encore pleinement -<span class="pagenum" id="Page_182">[p. 182]</span> -satisfaite, comment se fait-il qu’en -me voyant tu aies deviné que j’étais ton -parrain?</p> - -<p>—Je vous ai reconnu, répondit Paul; -grâce à la ressemblance du portrait que -voici, ce n’était pas bien difficile.</p> - -<p>—Mais ce portrait, puisque décidément -c’est le mien, qui l’a fait? d’où -vient-il?</p> - -<p>—Après l’affaire où vous aviez gagné vos -épaulettes de capitaine, tous les journaux -illustrés de Paris ont publié votre portrait -encadré dans le récit de votre beau fait -d’armes. Je les avais recueillis, je les gardais -comme des reliques: dès que j’ai su -manier la brosse, je m’en suis inspiré pour -peindre votre image, et il me semble que je -n’ai pas trop mal réussi.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_183">[p. 183]</span> -—Je n’étais donc pas oublié ici? On -t’avait donc parlé de moi?</p> - -<p>—Oublié, vous, oublié aux Aubiers! J’ai -été élevé dans le culte de votre souvenir. Ma -mère ne me parlait de vous qu’avec amour, -vous étiez resté son idole. Mon père ne se -lassait pas de répéter que le bonheur était -entré en même temps que vous dans sa -maison; c’est à vous qu’il rapportait toutes -nos prospérités. Oublié, mon parrain! Vous -n’avez pas été un seul jour absent de nos -cœurs. Le soir, à la veillée, votre nom revenait -dans tous les entretiens. Nous avions -pour voisin de campagne un ancien officier -en retraite qui recevait <i>le Moniteur de l’armée</i>; -nous vous avons suivi pas à pas; il -n’est aucune de vos promotions que nous -n’ayons fêtée en famille. Au collége, vous -<span class="pagenum" id="Page_184">[p. 184]</span> -étiez mon héros. Que de fois j’ai voulu vous -écrire! Combien de lettres commencées et -que je n’achevais pas! Vous n’aviez jamais -donné de vos nouvelles. Je n’étais qu’un -enfant quand vous m’aviez quitté, et je me -disais que quelques mois avaient suffi pour -m’effacer de votre vie. Je me trompais donc, -puisque après tant d’années vous avez retrouvé -le chemin de la ferme; je me trompais, -puisque vous voici, puisque je tiens -vos mains dans les miennes.</p> - -<p>Tout cela était bien doux sans doute; mais -Evrard ne laissait pas d’en être un peu troublé. -Qu’avait-il fait pour mériter un souvenir -si constant, un attachement si fidèle? Il avait -dit, le jour du baptême, que son filleul, en -grandissant, aurait en lui un ami, et c’était -le filleul qui avait pris le rôle du parrain et -<span class="pagenum" id="Page_185">[p. 185]</span> -tenu ses engagements. Les dons heureux, les -qualités aimables ou sérieuses qu’il découvrait -chez ce jeune homme ajoutaient encore -à ses regrets, je dirais presque à ses remords: -il s’accusait d’ingratitude et ne prévoyait pas -qu’il s’acquitterait en un jour. Il devait partir -le lendemain, et n’avait que quelques -heures à passer aux Aubiers: il les employa -à visiter l’habitation et le domaine, où tout -était nouveau pour lui. Du côté de la cour, -avec son toit de tuiles moussues et ses palissades -de rosiers grimpants, l’habitation -avait encore quelque chose d’agreste qui -rappelait son origine. Vue du jardin, avec -les deux pavillons en retour élevés récemment, -elle avait l’air d’un petit castel. A -l’intérieur, il ne restait plus trace de la -ferme, sinon quelques vieux meubles conservés -<span class="pagenum" id="Page_186">[p. 186]</span> -par piété filiale. Tout s’y ressentait -d’un goût délicat, tout y témoignait d’une -existence élégante et simple à la fois. Le domaine -était florissant, la terre en plein rapport, -le paysan bien traité, sainement abrité, -car Paul tenait à grand honneur d’améliorer -autour de lui la condition d’où il était sorti. -A l’exemple de presque tous les hommes -supérieurs qui ont fait la guerre en Afrique, -Evrard réunissait en lui un soldat et un -agriculteur: il ouvrit plus d’un bon avis. -L’agriculture n’était pas d’ailleurs l’unique -sujet de leur conversation. Ils s’entretenaient -de mille choses, ainsi qu’il arrive entre amis -qui, n’ayant que peu de temps à demeurer -ensemble, se hâtent d’épancher leurs sentiments -et de se communiquer leurs pensées. -Paul reconnaissait dans son parrain l’homme -<span class="pagenum" id="Page_187">[p. 187]</span> -qu’il avait appris à chérir, tandis qu’Evrard -retrouvait dans son filleul l’image de sa jeunesse.</p> - -<p>Le soir était venu. Ils avaient dîné, et ils -étaient encore à table, assis en face l’un de -l’autre et causant. Le soleil avait disparu, -le couchant s’éteignait; la lune, ronde et -resplendissante, montait dans le ciel à l’autre -bout de l’horizon. Le moment des adieux -approchait. Paul était triste, Evrard lui-même -paraissait ému. Ce n’est pas le temps -qui crée les amitiés; les plus soudaines sont -souvent les <ins id="cor_3" title="meilleurs">meilleures</ins> et les plus durables.</p> - -<p>—Voilà une bonne journée que je n’oublierai -pas, dit Evrard. Je pars avec le regret -de te quitter si tôt, mais content de toi, mon -cher Paul. Tes parents étaient d’excellentes -âmes, et je te tiens pour leur digne fils. En -<span class="pagenum" id="Page_188">[p. 188]</span> -te décidant à vivre sur ton domaine, tu as -montré un bon sens bien rare, une modestie -bien touchante; c’est ainsi que devraient en -user tous ceux que la terre a comblés de ses -dons. La terre ne demande pas seulement -des bras pour la servir; elle a besoin aussi, -elle a besoin surtout de cœurs fidèles et -reconnaissants. Laisse-moi maintenant te -donner un dernier conseil. L’homme n’est -pas fait pour vivre seul, le bonheur n’a de -prix qu’à la condition d’être partagé. Puisque -tu te sens les passions assez modérées pour -t’accommoder d’une existence égale, simple -et laborieuse, il faut te marier, il faut, sans -trop attendre, chercher dans la famille le -complément de ta destinée. Dieu bénit rarement -une maison sans femme et sans enfants, -et le travail même, sans l’amour et le -<span class="pagenum" id="Page_189">[p. 189]</span> -dévouement, compte à ses yeux pour peu -de chose. Marie-toi, mon ami; cherche une -brave créature qui soit la joie de ton foyer, -une fille honnête et modeste, unissant la -grâce et la bonté, une compagne enfin...</p> - -<p>Il n’acheva pas. Paul avait caché sa figure -dans ses mains, et des sanglots à grand’peine -étouffés gonflaient et soulevaient sa poitrine. -Jusque-là, maître de lui-même, il avait offert -à son hôte un visage heureux et souriant; -mais Evrard, sans s’en douter, venait d’appuyer -sur une blessure encore saignante, et -le pauvre enfant, vaincu par la douleur, -épuisé déjà par toute une journée de contrainte, -s’était oublié et trahi. A ce spectacle -inattendu, le colonel s’était levé. Il avait -pris Paul entre ses bras, et il l’interrogeait -avec la tendresse d’un père.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_190">[p. 190]</span> -—Qu’as-tu? J’aurai touché, sans le savoir, -à quelque point douloureux de ton -cœur. Tu as donc du chagrin?... Pourquoi -ne m’en as-tu rien dit? Parle, que dois-je -faire? Je peux disposer de quelques jours -encore; veux-tu que je les passe avec toi? -Ma présence ne te guérira pas; elle te soulagera -peut-être.</p> - -<p>—Non, non, partez! s’écria Paul ne se -contenant plus. Partez, mais emmenez-moi -avec vous! Arrachez-moi d’ici, ne -m’abandonnez pas à moi-même, ne me -laissez pas mourir de tristesse et de désespoir!</p> - -<p>—Calme-toi, dit Evrard, qui lui tenait la -tête dans ses mains et la pressait contre sa -poitrine. Ce que tu souffres, d’autres l’ont -souffert avant toi. Commence par me confier -<span class="pagenum" id="Page_191">[p. 191]</span> -ta peine, et nous déciderons après si tu dois -partir ou rester.</p> - -<p>—Oui, mon ami, oui, je vous dirai tout.</p> - -<p>Et, après s’être apaisé et recueilli, Paul -commença le récit suivant:</p> - -<p class="sep2">J’avais quitté Paris et j’étais rentré chez -moi sans me douter qu’il y eût à cela de la -philosophie. Jamais sacrifice ne coûta moins -d’efforts et ne fut accompli plus simplement -que celui-là. On a dit, parmi mes amis et -mes connaissances, que le dépit, la vanité -blessée, peut-être aussi une passion déçue, -m’avaient jeté dans la retraite; il n’en était -absolument rien. Je comprenais que la médiocrité -dans les lettres ou dans les arts est -la pire des conditions. Je m’étais bien examiné -moi-même, et j’avais congédié mes -<span class="pagenum" id="Page_192">[p. 192]</span> -chimères avant qu’elles ne prissent congé -de moi. Aucune expérience précoce n’avait -attristé ma jeunesse, le peu que je savais du -monde me permettait de m’en retirer sans -amertume ni regret, mon cœur était libre, -et je me sentais l’esprit sain. Si le bonheur -consiste dans la paix et la sérénité de l’âme, -je pouvais m’estimer heureux. J’étais arrivé -ici sur la fin d’un long et maussade hiver; -j’arrivais à peine que le printemps éclatait -tout à coup comme pour fêter mon retour -et me souhaiter la bienvenue. Nos paysages -manquent en général de grandeur et de -caractère, mais ils ont au renouveau une -incomparable douceur. La joie de me retrouver -dans ces campagnes au milieu des -travaux et des occupations pour lesquels -j’étais né, la satisfaction de vivre selon mes -<span class="pagenum" id="Page_193">[p. 193]</span> -goûts, l’amour du bien, les intentions ferventes -dont j’étais animé, que vous dirai-je -encore? la splendeur du ciel, la pureté de -l’air, l’odeur de la terre fraîchement parée, -tout me plongeait dans une ivresse sans -cesse renaissante, et je ne désirais, je ne -rêvais rien au delà.</p> - -<p>Cependant, au bout de quelques semaines, -un intérêt inattendu, et que j’aurais été fort -embarrassé de définir, s’était glissé peu à -peu dans ma vie. Tous les matins, à la même -heure, je voyais passer, dans le chemin qui -côtoie les Aubiers, une jeune amazone, accompagnée -d’un vieux serviteur. Je la vois -encore s’avançant entre les haies et les vergers -en fleur, avec son petit chapeau de -paille d’Italie rehaussé d’un bouquet de -plumes, son corsage de cachemire bleu serré -<span class="pagenum" id="Page_194">[p. 194]</span> -à la taille par une ceinture de cuir, et sa -jupe flottante de piqué blanc. Elle avait dix-neuf -ans au plus, et, malgré le nuage de tristesse -répandu sur son frais visage, tel était -l’éclat de sa jeunesse, qu’au milieu de la -nature en fête elle semblait être elle-même -un des enchantements du printemps. Elle -revenait le soir par le même sentier, et il -était rare que je ne fusse point sur le pas de -ma porte à l’heure de son passage. Je la saluais -avec respect, elle inclinait gracieusement -la tête, et les choses en demeuraient -là. J’étais presque un étranger dans le pays. -J’en étais sorti dès l’âge de douze ans, et n’y -étais revenu qu’à longs intervalles; j’avais -oublié jusqu’au nom de mes voisins. Sans -arrière-pensée, sans y attacher la moindre -importance, uniquement par curiosité, je -<span class="pagenum" id="Page_195">[p. 195]</span> -voulus savoir qui était cette belle personne, -et j’appris que c’était mademoiselle Marthe -de Champlieu; sa famille habitait à peu de -distance de mon domaine. Elle se rendait -ainsi chaque jour au petit château des -Granges, près de mademoiselle Thérèse de -La Varenne, son amie, jeune fille charmante -elle aussi, disait-on, et dont la santé, fatalement -atteinte, donnait les plus sérieuses inquiétudes. -Elle restait jusqu’au soir au chevet -de sa chère malade et rentrait chez ses -parents à la nuit. Je m’étais fait, à mon -insu, une habitude de la voir: j’avais fini -par m’associer aux préoccupations de son -cœur. Du plus loin que je l’apercevais, j’interrogeais -avec anxiété son attitude et sa -physionomie, je m’attristais ou me réjouissais -selon qu’elle paraissait plus ou moins -<span class="pagenum" id="Page_196">[p. 196]</span> -triste que la veille. A la longue, une espèce -d’entente silencieuse s’était établie entre -nous. Elle avait deviné sans doute que j’étais -instruit de ses angoisses, que je les partageais, -et en passant elle me jetait dans un -demi-sourire ou dans un regard de détresse -le bulletin de la journée. Il n’y avait dans -tout cela rien qui ressemblât à une aventure; -eh bien! le croirez-vous? ces incidents si -simples s’étaient emparés de mon existence -et la remplissaient tout entière. Je m’intéressais -à mademoiselle de la Varenne comme -si je la connaissais: je l’aurais connue que -je n’eusse pas ressenti pour elle une pitié -plus tendre, une sympathie plus ardente. Je -ne pensais qu’aux deux amies, je les retrouvais -jusque dans mes rêves, et, chose étrange, -dans mes rêves comme dans ma pensée, je -<span class="pagenum" id="Page_197">[p. 197]</span> -n’arrivais jamais à les séparer l’une de l’autre, -elles étaient toujours ensemble; quand -l’image de mademoiselle de Champlieu m’apparaissait -éblouissante de grâce et de fraîcheur, -presque aussitôt une figure pâle -et languissante venait se placer auprès -d’elle.</p> - -<p>Vers la fin de mai, par une tiède après-midi, -je travaillais à l’atelier pour essayer -de me distraire. Depuis quelques jours, -mademoiselle Marthe n’était pas revenue des -Granges, de sinistres pressentiments m’agitaient. -Tout à coup j’entendis un bruit sec, -argentin, qui éclatait à intervalles rapprochés, -réguliers, et semblait cheminer à travers -les campagnes. Il y avait bien longtemps -que ce bruit n’avait frappé mon -oreille, et pourtant je le reconnus: mon -<span class="pagenum" id="Page_198">[p. 198]</span> -cœur se serra. J’étais déjà sur la lisière du -chemin, et, pendant que les oiseaux chantaient -à plein gosier dans les buissons, je -voyais défiler une longue procession d’hommes, -de femmes et de jeunes filles, précédée -de deux enfants de chœur, l’un portant la -croix, l’autre la sonnette, et d’un prêtre en -surplis qui marchait sous un dais, les saintes -huiles entre ses mains.</p> - -<p>—Où donc allez-vous? demandai-je à -une pauvre infirme qui venait la dernière.</p> - -<p>—Aux Granges, me répondit-elle.</p> - -<p>Je m’étais joint machinalement au cortége, -et après deux heures de marche, sans -que j’eusse songé à me rendre compte du -sentiment qui m’entraînait, je traversais la -cour d’un manoir, je montais un escalier de -pierre, je pénétrais avec la foule dans une -<span class="pagenum" id="Page_199">[p. 199]</span> -vaste chambre imprégnée de vapeurs d’éther, -et qu’un demi-jour éclairait à peine. Toutes -les persiennes étaient fermées, toutes les fenêtres -ouvertes. La foule, en entrant, s’était -agenouillée. J’étais debout près de la porte, -et à la lueur de deux flambeaux qui brûlaient -au fond de la salle, j’apercevais un lit étroit -et sans rideaux, d’une simplicité claustrale. -L’oreiller affaissé servait comme de nid à -une figure d’un blanc mat. Les paupières -étaient mi-closes, les lèvres presque souriantes, -les traits d’une pureté que n’avait -point altérée la souffrance, et d’une suavité, -d’une délicatesse enfantines. Les cheveux, -séparés de chaque côté de la tête, descendaient -sur les couvertures en deux tresses -brunes et lourdes; les bras hors du lit, les -mains jointes. Une femme, la mère, se tenait -<span class="pagenum" id="Page_200">[p. 200]</span> -au chevet, muette, morne, les yeux taris. -Mademoiselle de Champlieu était auprès -d’elle, le visage défait et noyé de larmes. -J’assistais à cette scène comme dans un rêve, -et je ne fus saisi par la réalité qu’à la vue -du prêtre qui se penchait sur la mourante. -Quoi! cette enfant allait mourir! Dieu juste, -pourquoi cette rigueur? Que vous avait-elle -fait, et que pouvait avoir à réparer l’onction -suprême qu’elle allait recevoir? Quelles paroles -mauvaises avaient pu sortir de sa -bouche? Quelles pensées coupables avaient -pu soulever sa poitrine? Où donc ses pauvres -petits pieds avaient-ils pu la conduire? -J’étais tombé à genoux, et, dans l’élancement -d’une foi soudaine, je demandais à Dieu de -laisser vivre cet être inoffensif et doux. J’offrais -pour sa rançon tous les biens que je -<span class="pagenum" id="Page_201">[p. 201]</span> -possédais, toutes les joies et tous les bonheurs -que je pouvais me promettre ici-bas. Je -priai longtemps avec ferveur. Quand je me -relevai, le prêtre avait déjà quitté la chambre, -et l’assistance s’écoulait silencieusement -sur ses pas.</p> - -<p>La nuit tombait, j’errais encore autour -des Granges. Que faisais-je là? qu’attendais-je? -Un charme invincible me retenait au -seuil de cette habitation désolée. Je prêtais -l’oreille à tous les bruits; je suivais d’un -œil éperdu les allées et venues des domestiques; -chaque évolution de lumière dans -les appartements m’apportait un redoublement -de terreur ou une espérance. Il y avait -des <ins id="cor_4" title="intants">instants</ins> où il me semblait que ma prière -était montée jusqu’à Dieu, que le pacte -offert était accepté, des instants où je me disais -<span class="pagenum" id="Page_202">[p. 202]</span> -que cette enfant ne pouvait pas, ne devait -pas mourir.</p> - -<p>J’avais repris le chemin des Aubiers. Tout -près de ma demeure, mademoiselle de -Champlieu, qui venait derrière moi, arrêta -sa monture en me reconnaissant dans -l’ombre.</p> - -<p>—Eh bien? Mademoiselle, eh bien?... -m’écriai-je d’une voix tremblante.</p> - -<p>—Eh bien! Monsieur, répliqua-t-elle -avec calme, tout espoir n’est pas perdu, la -crise si longtemps attendue et qui peut la -sauver est enfin arrivée. Le ciel fera le reste. -Vous êtes venu joindre vos prières aux -nôtres, je vous en remercie.</p> - -<p>En achevant ces mots, elle me tendait sa -main, que je saisis et que je pressai sur mes -lèvres. Elle s’éloigna, et le bruit des pas s’effaçait -<span class="pagenum" id="Page_203">[p. 203]</span> -dans le lointain, que j’étais encore à -la même place.</p> - -<p>J’apprenais, à quelques jours de là, que -mademoiselle de La Varenne était hors de -danger. Mademoiselle Marthe, installée aux -Granges pour tout le temps de la convalescence, -ne passait plus dans le chemin. Je -tombai dès lors dans un mortel ennui. Je -n’avais goût à rien, je sortais sans but, je -rentrais sans motif, je pleurais sans savoir -pourquoi. Je ne pouvais attribuer qu’à mademoiselle -de Champlieu cet étrange état de -mon cœur, et pourtant ce que je ressentais -était si vague, si confus, que je n’aurais su -dire si véritablement je l’aimais. Qu’elle -était déjà loin de moi l’ivresse du retour -dont je vous parlais il n’y a qu’un instant! -Les biens, les joies faciles que j’avais sous la -<span class="pagenum" id="Page_204">[p. 204]</span> -main ne m’inspiraient plus qu’un sentiment -de pitié dédaigneuse. Je découvrais que j’avais -pris pour le bonheur ce qui n’en est que -l’accompagnement. Ma maison était vide, -les champs étaient déserts, la solitude m’écrasait.</p> - -<p>Je vivais ainsi depuis quelques mois. Je -savais que mademoiselle Thérèse était entièrement -rétablie; je n’avais pas revu mademoiselle -Marthe, et je songeais à voyager. -Un jour, si cher qu’il m’ait coûté, que ce -jour reste à jamais béni, à jamais consacré -dans ma mémoire! j’étais à l’atelier. L’été touchait -à sa fin, mais la saison était chaude -encore, et d’une magnificence, qui achevait -de m’accabler. Je m’étais assoupi sur un divan; -je fus réveillé par le grondement du -tonnerre. Un orage qui s’était formé en -<span class="pagenum" id="Page_205">[p. 205]</span> -moins d’une heure allait fondre sur la vallée. -Déjà la pluie tombait à larges gouttes, quand -j’entendis comme un vol de colombes effarouchées -qui se seraient abattues sur les -marches de mon logis. C’étaient elles, c’étaient -les deux amies! Entraînées par les -hasards de la promenade ou conduites plutôt -par une pensée charitable, car leur domestique -portait un paquet de hardes sous -son bras, elles s’étaient éloignées des Granges, -avaient poussé jusqu’en mes parages, -et, surprises par le grain en rase campagne, -elles venaient, bon gré, mal gré, chercher -un refuge aux Aubiers. Vous vous doutez -bien que je ne les laissai pas à la porte. Ce -que j’éprouvai en recevant chez moi ces -deux charmantes filles, l’une dans tout l’éclat -de sa blonde et blanche beauté, l’autre -<span class="pagenum" id="Page_206">[p. 206]</span> -délicate, très-frêle, d’une grâce timide et -voilée, tâchez de vous l’imaginer. Elles -étaient mises exactement l’une comme -l’autre: une robe de foulard gris relevée sur -une jupe bleue de même étoffe, le corsage -semblable à la jupe, un petit chapeau de -feutre gris autour duquel une plume bleue -s’enroulait, et cette conformité d’ajustements -ajoutait je ne sais quoi à l’attrait de -chacune d’elles. Je n’eus pas grand’peine -à les apprivoiser; elles avaient toutes deux -le chaste abandon de l’innocence que rien -n’embarrasse, et Marthe de Champlieu y -joignait la vive gaieté qui s’accommode à tout. -De deux ou trois ans plus jeune qu’elle, -mademoiselle de La Varenne avait pourtant -quelque chose de plus posé et de plus recueilli, -soit que cela tînt à son caractère, -<span class="pagenum" id="Page_207">[p. 207]</span> -soit que le souffle de la mort l’eût rendue -sérieuse avant l’âge. Elle était, en arrivant, -toute pâle et toute transie. J’avais allumé -un feu de sarments, je l’avais fait asseoir -au coin de l’âtre, et, pendant qu’elle se ranimait -peu à peu, je ne pouvais détacher -mon regard de cette enfant que j’avais contemplée -au milieu du funèbre appareil de -la dernière heure, et qui était là, sous mon -toit, vivante, ressuscitée. J’épiais avec curiosité -ses moindres mouvements, j’avais des -attendrissements, des étonnements voisins -de l’extase, en la voyant ôter ses gants, porter -la main à ses cheveux, présenter ses -pieds à la flamme, et lorsqu’elle levait sur -moi ses yeux d’un clair azur, ces yeux que -j’avais vus éteints sous leurs paupières à -demi fermées, j’étais remué jusqu’au fond -<span class="pagenum" id="Page_208">[p. 208]</span> -de l’âme. Quant à mademoiselle de Champlieu, -aussi parfaitement à l’aise que si elle -eût été chez son frère, elle avait, de prime -saut, pris possession de tout l’appartement. -Elle allait, venait, examinait tout, mettait -tout sens dessus dessous, retouchait mes -croquis, ou, s’emparant de ma palette, jetait -dans un paysage que j’avais ébauché la -veille des oiseaux, des moutons et des arbres -de l’autre monde. Je me demandais si elle -était chez moi ou si j’étais chez elle. Je me -persuadais par moment que nous étions tous -trois chez nous et que nous ne devions plus -nous quitter. Ah! la bonne journée! ah! les -aimables créatures! Hélas! l’orage s’apaisait -déjà; déjà l’odieux soleil montrait sa face -entre les nuées. Mademoiselle Marthe, qui -ne tenait pas en place, avait profité d’une -<span class="pagenum" id="Page_209">[p. 209]</span> -éclaircie pour descendre au jardin. Je restai -seul un instant avec sa compagne, et cet -instant décida de ma vie.</p> - -<p>Elle était assise, penchée sur un album -qu’elle feuilletait d’une main distraite; j’étais -assis près d’elle, et je la regardais en -silence. Je la regardais, et il me semblait -qu’elle était mon bien, que sa destinée -m’appartenait, que c’était à moi que Dieu -l’avait rendue, qu’en la laissant vivre il me -l’avait donnée. J’ignore comment cela se -fit: je fermai l’album qu’elle avait sous les -yeux, je l’ôtai doucement d’entre ses mains, -et je me mis à raconter tout ce qui s’était -passé en moi depuis le jour où j’avais appris -que sa vie était en danger, l’intérêt soudain -qu’elle m’avait inspiré, l’ardente sympathie -que j’avais ressentie pour elle sans la connaître, -<span class="pagenum" id="Page_210">[p. 210]</span> -mes craintes, mes angoisses, la station -que j’avais faite aux Granges, les prières -que j’avais adressées au ciel, et, à -mesure que je parlais, mes perceptions devenaient -plus nettes, je démêlais, je discernais -enfin les sentiments qui m’avaient -troublé jusque-là. Calme, les yeux baissés, -elle avait écouté sans m’interrompre une -seule fois.</p> - -<p>—Je savais tout. Merci! répondit-elle -simplement.</p> - -<p>En prononçant ces mots, elle avait relevé -la tête; je vis une larme au bord de sa paupière, -et je sentis que je l’aimais. Ainsi l’amour -qu’une beauté radieuse avait éveillé -dans mon cœur s’était à mon insu reporté -sur ce cher petit être, et c’était mademoiselle -de Champlieu qui se trouvait avoir -<span class="pagenum" id="Page_211">[p. 211]</span> -servi de lien mystérieux entre Thérèse de La -Varenne et moi. Oui, je l’aimais, et, l’avouerai-je? -je sentais qu’elle m’aimait aussi, je -sentais venir à moi sa tendresse irrésistiblement -attirée. Nous nous taisions, et je ne -sais pas bien ce que j’allais lui dire quand -mademoiselle Marthe rentra.</p> - -<p>Elle rentrait avec une brassée de fleurs -qu’elle jeta sur le divan. S’il n’y en avait -pas davantage, ce n’était point sa faute; elle -avait passé comme un ouragan dans les corbeilles -et les plates-bandes, dévastant, saccageant -et faisant main basse sur tout, enchantée -d’ailleurs de son expédition et ne -regrettant pas sa toilette à moitié perdue. Il -s’agissait de débrouiller ce chaos et de donner -à ces dépouilles la forme d’un bouquet -qu’elles voulaient emporter comme un souvenir -<span class="pagenum" id="Page_212">[p. 212]</span> -des Aubiers. Nous nous mîmes tous -trois à l’œuvre, et ce petit travail fut si lestement -conduit qu’au bout d’une heure il -n’était pas encore terminé. Qui donc a dit -que le bonheur est triste, moins près du rire -que des larmes? J’étais tout à la fois ivre de -bonheur et fou de gaieté. L’enjouement de -Marthe avait gagné Thérèse, et la maison -retentissait des frais éclats de leurs jolies -voix. Elles me passaient les fleurs une à -une; ma tâche consistait à les classer et à -les réunir en faisceau. Thérèse était d’avis -qu’on fît un choix, Marthe était de l’avis -contraire, et c’étaient, à propos d’une gueule-de-loup, -d’un œillet d’Inde ou d’un pied-d’alouette, -des querelles et des rires qui ne -finissaient pas. Quel bouquet! il aurait pu -servir de pendant à la tapisserie de Pénélope. -<span class="pagenum" id="Page_213">[p. 213]</span> -A mesure que je l’édifiais d’un côté, je le -laissais s’écrouler de l’autre, et, au milieu -de ces enfantillages qui me valaient tous les -menus profits d’une longue familiarité, elles -ne s’apercevaient pas que le ciel s’était -éclairci. Tout à coup le soleil qui descendait -à l’horizon lança dans l’atelier une traînée -de feu, ce fut le signal d’une véritable déroute.—Adieu, -monsieur Paul! au revoir! -au prochain orage!—Et, pour que rien ne -manquât à cette journée, au moment de nous -séparer, il fut question de vous entre les -deux amies et moi, de vous, oui, colonel. -Elles s’étaient arrêtées devant votre -portrait.</p> - -<p>—C’est mon parrain, c’est un héros -d’Afrique, leur dis-je avec orgueil.</p> - -<p>—Héros ou non, dit Marthe, si le portrait -<span class="pagenum" id="Page_214">[p. 214]</span> -est ressemblant, votre parrain doit être un -brave homme.</p> - -<p>—Et l’on serait heureuse de l’avoir pour -ami, ajouta mademoiselle de La Varenne.</p> - -<p>Là-dessus elles s’échappèrent ainsi que -deux oiseaux qui prennent ensemble leur -volée. J’avais fait atteler, je les mis en voiture. -Elles partirent, je les suivis des yeux, -et elles étaient déjà loin que je voyais encore, -à travers les arbres, leurs mouchoirs, -qu’elles agitaient en signe de dernier adieu.</p> - -<p>Quelques semaines après, j’étais l’hôte -assidu, le familier des Granges. La mère de -Thérèse m’avait écrit pour me remercier. -Elle exprimait en même temps le désir de -me voir et de me connaître: je ne m’étais -pas fait prier. J’avais été bien accueilli, je -ne déplaisais pas, et dès mes premières visites -<span class="pagenum" id="Page_215">[p. 215]</span> -j’étais établi dans la place. Madame de -La Varenne était veuve. Mariée fort jeune à -un gentilhomme du pays, elle avait tenu -pendant quelques années un assez grand -état à Paris. Après la mort de M. de La -Varenne, qui laissait une fortune singulièrement -réduite par la vie de luxe qu’ils -avaient menée, elle s’était retirée forcément -du monde, où elle avait brillé d’un vif éclat. -Elle aurait pu facilement se remarier; l’expérience -qu’elle avait faite l’avait assurée -contre la tentation d’une seconde épreuve. -Voilà ce qu’on disait autour de moi. Elle -vivait à l’aise dans son petit domaine, qu’elle -ne quittait qu’à la fin de l’automne pour -aller passer les plus durs mois de l’hiver -à la ville voisine. C’était une femme encore -belle, avec beaucoup d’agrément dans l’esprit -<span class="pagenum" id="Page_216">[p. 216]</span> -et de grâce dans les manières. Les rêves -d’ambition qu’elle nourrissait ne me furent -révélés que plus tard, et comme par un coup -de foudre. J’avais bien deviné chez elle un -fonds de scepticisme railleur, la sourde impatience -d’une vie silencieuse et bornée; -mais je ne songeais guère à faire des études -de caractère. Elle me recevait avec bienveillance, -et tel était mon aveuglement, telle -était ma simplicité, que je me figurais parfois -qu’elle était dans le secret de mes sentiments, -qu’elle les approuvait et les encourageait. -Les serviteurs eux-mêmes m’avaient -pris à gré; je lisais ma bienvenue sur tous -les visages. Enfin, sans avoir échangé aucune -confidence, nous étions d’intelligence, -mademoiselle de Champlieu et moi; nos regards -s’entendaient, mon bonheur me riait -<span class="pagenum" id="Page_217">[p. 217]</span> -dans ses yeux. Ce qui montre dans tout son -jour le bon naturel de ces aimables filles, c’est -que ma prédilection pour l’une d’elles, loin -de les désunir, comme il serait arrivé fatalement -avec deux âmes moins choisies, semblait -ajouter encore à leur mutuelle affection. -A qui fut-il accordé d’abriter sa jeunesse -dans un intérieur plus aimable? Tout m’était -prétexte pour courir au manoir, une -brochure, un livre, une plante, des graines -que j’apportais. Si les occasions m’avaient -manqué, Marthe m’en eût fourni de reste. -Enfant gâté des Granges, elle en était la vie. -Promenades sur l’eau, excursions en voiture, -pêches dans les ruisseaux, pipées au fond -des bois, tout se faisait par elle, et rien ne -se faisait sans moi. Il y avait au fond du parc -une porte qui s’ouvrait sur une pêcherie. -<span class="pagenum" id="Page_218">[p. 218]</span> -C’est là, au bord d’un étang, que nous allions -souvent nous asseoir par les après-midi sereines. -Je venais avec mes crayons, elles -apportaient leur ouvrage, et nous causions -tout en travaillant. Quand le temps était -mauvais, je décorais des panneaux, je peignais -des dessus de porte, et c’est encore -l’adorable Marthe qui avait su me ménager -cette occupation pour les jours de pluie, -tant son amitié était ingénieuse, fertile en -inventions qui avaient pour but de m’attirer -et de me retenir! Ainsi je voyais Thérèse -fréquemment, et chaque fois que je la voyais, -elle me devenait plus chère. Ce petit être -poétique et charmant pratiquait déjà le -culte du devoir. Elle avait pour la beauté -de sa mère une admiration passionnée; -elle en était plus fière, elle s’en trouvait -<span class="pagenum" id="Page_219">[p. 219]</span> -plus ornée qu’aucune fille de sa propre -beauté, et, comme s’il se fût agi d’une -déesse, elle s’appliquait à lui épargner les -soins du ménage. Madame de La Varenne se -laissait admirer, et Thérèse gouvernait la maison. -Elle s’en acquittait sans bruit, et, quoique -vigilante, se rendait agréable à tous. -Ces soins d’administration domestique n’avaient -pas plus amoindri son âme qu’ils -n’avaient terni sa jeunesse. Elle en avait -retiré une raison précoce, sans y rien laisser -de sa grâce et de sa distinction native. -Moins enjouée que son amie, elle avait cependant -cette sérénité d’humeur qui est -l’indice d’une nature bien venue. La modestie -de ses désirs répondait à la simplicité -de ses mœurs. Elle se plaisait aux -champs, où elle avait grandi, et ne souhaitait -<span class="pagenum" id="Page_220">[p. 220]</span> -pas d’en sortir. Elle n’en goûtait pas -seulement la poésie contemplative, elle en -aimait aussi les travaux. Je l’avais rencontrée, -la compagne dont vous me parliez tout -à l’heure, et qui eût été la joie de mon -foyer! Nous nous aimions sans nous le dire: -nos cœurs n’avaient rien à s’apprendre. Il -n’était besoin entre nous ni de serments ni -de promesses, et il me semble encore aujourd’hui -que nous étions fiancés l’un à l’autre.</p> - -<p>Novembre nous avait dispersés. Madame -de La Varenne était rentrée en ville, Marthe -chez ses parents. Dussiez-vous me prendre -en pitié, il faut que vous sachiez jusqu’où -pouvaient aller ma candeur et mes illusions. -Quand je voyais Thérèse tous les -jours, satisfait de vivre auprès d’elle, trop -<span class="pagenum" id="Page_221">[p. 221]</span> -heureux pour me hâter de l’être davantage, -je laissais mes projets flotter entre le rêve -et l’espérance. Ce fut seulement après son -départ que je les arrêtai et les fixai dans -mon esprit. Je n’entrevoyais pas d’obstacles, -je n’admettais pas qu’il pût en survenir. Je -ne doutais de rien, j’avais la foi. Le bonheur -était pour moi comme un hôte sur qui -je devais compter: j’employai l’hiver à -mettre ma maison en état de le recevoir. -La ferme était encore à peu près telle que -mon père me l’avait transmise. Je m’occupai -à l’embellir, je l’accommodai d’après les -goûts de l’enfant que j’aimais, avec un peu -plus de recherche qu’elle n’en eût désiré -peut-être. C’était un nid que j’édifiais: -j’y amassai la mousse et le duvet. Ce matin, -je vous ai vu sourire devant certaines élégances -<span class="pagenum" id="Page_222">[p. 222]</span> -que vous ne vous attendiez pas à -rencontrer sous le toit d’un garçon qui cultive -ses terres. Mon ami, vous étiez dans -l’appartement de ma femme. Ma femme! je -la voyais déjà en possession de son petit -royaume. Que de soins, d’amour, de respect -autour de cette jeune reine! Déjà les -Aubiers fêtaient le premier-né, déjà de -blondes têtes couraient dans le verger ou -s’ébattaient aux clartés de l’âtre. Ah! quel -printemps que cet hiver! Tout chantait -dans mon cœur. Après avoir transformé -le logis, je refis le jardin, je plantai des -massifs, je construisis des serres. En même -temps je me rendais un compte exact de -mon avoir, j’introduisais l’ordre dans mes -finances. J’étais <ins id="cor_5" title="Mansard">Mansart</ins>, Le Nôtre et Colbert. -J’avais beau grouper ou aligner des -<span class="pagenum" id="Page_223">[p. 223]</span> -chiffres, il s’en fallait de beaucoup que j’arrivasse -à l’opulence; mais mon bien, si modeste -qu’il fût, assurait l’aisance à ma famille, -et me permettait même d’offrir à -madame de La Varenne une existence plus -large, plus variée que celle qu’elle menait -aux Granges. Ma confiance, en réalité, -n’avait rien de déraisonnable. Vers la fin -du mois de mars, toutes mes dispositions -étaient prises, tous mes arrangements terminés. -Je n’étais allé à la ville que rarement, -deux ou trois fois au plus. J’avais -connu Thérèse, nous nous étions aimés sous -le ciel des prairies, et tout bonheur veut -rester dans son cadre. J’attendais son retour -pour la demander à sa mère. Une semaine -encore, et j’allais la revoir, lorsque je reçus -un mot de madame de La Varenne qui m’annonçait -<span class="pagenum" id="Page_224">[p. 224]</span> -que ses plans étaient changés; elle -partait pour Paris avec sa fille, et me donnait -rendez-vous aux Granges pour les premiers -jours de l’été.</p> - -<p>Ce départ subit, auquel, il est vrai, j’étais -loin de m’attendre, n’avait pas cependant -entamé ma sécurité. Je savais que Thérèse -avait à Paris des parents qui depuis longtemps -désiraient la voir. La résolution de sa -mère ne devait donc pas me surprendre. Je -laissai, sans trop d’impatience, s’écouler le -printemps; mais, au retour de l’été, quand -le délai fixé par madame de La Varenne fut -expiré, quand les jours, quand les semaines -se succédèrent sans la ramener, un grand -trouble s’empara de moi. Que se passait-il? -Thérèse était-elle malade? Pourquoi ne revenait-elle -pas? Je m’informai au manoir: -<span class="pagenum" id="Page_225">[p. 225]</span> -on était sans nouvelles. Je pris le parti de -m’adresser à mademoiselle de Champlieu. -Orpheline dès son bas âge, elle vivait avec -de vieux parents qui l’avaient élevée et qui -s’étaient chargés de l’administration de ses -biens. Ces biens étaient considérables: la -terre de Champlieu lui appartenait. Je ne -dirai pas qu’elle m’accueillit froidement, -mais pendant tout le temps que dura -ma visite je crus démêler dans son attitude -quelque chose de gêné, de contraint. -Il me sembla que ses regards évitaient de -rencontrer les miens, et, lorsqu’ils s’attachaient -sur moi, c’était avec une expression -à laquelle ils ne m’avaient point habitué. -Nous n’étions pas seuls, notre entretien dut -se borner à un échange de questions et de -réponse également banales. Madame de La -<span class="pagenum" id="Page_226">[p. 226]</span> -Varenne et sa fille se portaient à merveille. -Il n’était pas vraisemblable que leur absence -se prolongeât encore longtemps. Il y avait -tout lieu de penser qu’elles seraient bientôt -de retour. Pas un mot d’ailleurs qui eût -trait à notre intimité, pas une allusion à -notre réunion prochaine. Bref, je me retirai -pleinement rassuré sur la santé de Thérèse -et plus oppressé pourtant que je ne -l’étais en arrivant chez Marthe. Quelques -semaines encore s’écoulèrent, je les passai -le cœur en proie à une inquiétude dévorante. -L’amour qui naguère remplissait ma -vie sans l’agiter avait pris insensiblement -tous les caractères d’une passion farouche. -Ah! malheureux, le bonheur était là, sous -ta main! Pourquoi l’avais-tu laissé s’échapper? -Que ne t’étais-tu hâté de le saisir? Il y -<span class="pagenum" id="Page_227">[p. 227]</span> -avait des heures où le pressentiment de ma -destinée pesait sur moi comme un cauchemar. -Parfois je riais de mes terreurs, le plus -souvent je les subissais sans essayer de m’y -soustraire. J’allais errer du côté des Granges, -j’apercevais, aux lueurs du couchant, -le perron désert, la façade morne, les persiennes -toutes fermées, et je revenais consumé -de tristesse.</p> - -<p>Un jour enfin, dans la matinée, je vis -entrer à l’atelier le jardinier de madame de -de La Varenne. Il venait m’annoncer que sa -maîtresse était de retour depuis la veille au -soir, et qu’elle m’attendait le jour même. -Vous avez vu quelquefois les nuées du ciel -balayées en un clin d’œil par un coup de -vent; il se fit quelque chose d’approchant en -moi. Toutes les chimères que je m’étais -<span class="pagenum" id="Page_228">[p. 228]</span> -créées, tous les monstres qu’avait enfantés -dans mon cerveau la fièvre de l’attente s’évanouirent -en un instant, et je me retrouvai, -calme et souriant, en présence de la réalité. -Thérèse m’était rendue! l’empressement de -madame de La Varenne à m’appeler, témoignait -assez que leurs sentiments m’étaient -restés fidèles. Je me souvenais encore des -impressions que m’avait laissées ma visite à -Champlieu, mais c’était pour me reprocher -d’avoir pu leur donner accès dans mon esprit. -Toutefois j’avais appris à mes dépens -qu’atermoyer le bonheur n’est pas sage, et -je partis pour le manoir, bien décidé à profiter -de la leçon.</p> - -<p>La belle matinée! que le ciel était pur! -que l’air était frais et léger! J’allais tantôt -pressant le pas, et tantôt le ralentissant pour -<span class="pagenum" id="Page_229">[p. 229]</span> -savourer à loisir les joies dont mon âme était -pleine. Je ne rencontrais sur mon passage -que des visages heureux, je ne recueillais -que de bonnes paroles. Les haies m’envoyaient -leurs plus doux parfums, les oiseaux -leurs plus gais concerts, les brises leurs haleines -les plus caressantes, et au milieu de -ces enchantements je sentais mon amour -plus sérieux, plus profond qu’autrefois, alors -qu’il n’avait point souffert. S’il m’était resté -dans la pensée quelque trouble, quelque -appréhension, mon arrivée aux Granges aurait -suffi pour les dissiper. Je recevais au -seuil de cette demeure le même accueil que -par le passé. Les serviteurs s’empressaient; -les chiens accouraient et me léchaient les -mains. Je reconnaissais, je respirais avec -délices des senteurs enivrantes, et que je -<span class="pagenum" id="Page_230">[p. 230]</span> -n’avais respirées que là. Ouverte à deux battants, -la porte du vestibule semblait me dire: -Entrez, on vous attend. Je montai les degrés -du perron, et, sans être annoncé, je pénétrai -dans le salon.</p> - -<p>Madame de La Varenne s’y trouvait seule. -Au bruit que je fis en entrant, elle retourna -la tête, se leva vivement, et s’avança vers -moi les mains tendues. J’aurais pu croire -qu’elle allait m’offrir ce que je venais lui demander.</p> - -<p>—Arrivez, arrivez! s’écria-t-elle avec effusion. -J’ai une grande nouvelle à vous annoncer, -et j’ai voulu que vous fussiez le -premier à l’apprendre, tant votre affection -pour nous m’est connue, tant je sais l’intérêt -que vous nous portez.</p> - -<p>Et à brûle-pourpoint, comme si, en se -<span class="pagenum" id="Page_231">[p. 231]</span> -jouant avec une arme à feu, elle me l’eût déchargée -en pleine poitrine, elle me fit part du -prochain mariage de sa fille. Un mariage -inespéré! Trois cent mille livres de rente! -Un splendide hôtel à Paris! un magnifique -château sur les bords de la Loire! Aux -champs comme à la ville, un train de maison -princier! Et en perspective les fêtes du -monde officiel, un siége au sénat pour son -gendre! Tout cela avait été débité coup sur -coup, avec l’animation de la fièvre et la volubilité -du délire. Elle ne se possédait pas. -J’étais debout, appuyé contre un meuble. -La sueur s’amassait à mes tempes; ma face -devait avoir la pâleur de la mort.</p> - -<p>—Asseyez-vous donc, me dit-elle.</p> - -<p>Et, sans remarquer ma stupeur, sans s’étonner -de mon silence, elle se mit à -<span class="pagenum" id="Page_232">[p. 232]</span> -raconter avec une éloquence amère tout ce -qu’elle avait dévoré de tristesse et d’ennui au -fond de ces campagnes. Toutes ses révoltes, -toutes ses vanités, toutes ses convoitises, qui -n’avaient eu jusque-là d’autre confident -qu’elle-même, toutes les plaies secrètes d’une -âme ambitieuse et qui se sent étouffer dans -une destinée fermée, elle les mit à nu et les -étala sous mes yeux. Elle allait revivre enfin! -L’espace se rouvrait devant elle, le monde -lui appartenait. Et, s’exaltant de plus en -plus, elle dessinait à grands traits le programme -de l’existence qu’elle comptait mener -désormais. Quant aux qualités morales -de son gendre, quant aux chances de félicité -que cette union pouvait offrir à sa fille, elle -se taisait là-dessus. Elle seule était en scène, -c’est d’elle seule qu’il s’agissait. J’étais -<span class="pagenum" id="Page_233">[p. 233]</span> -anéanti, tout s’écroulait autour de moi. Elle -ne savait rien, ne se doutait de rien; je n’avais -été pour elle qu’une distraction, une -relation de bon voisinage.</p> - -<p>—Eh bien! <ins id="cor_6" title="demanda-telle">demanda-t-elle</ins> en se tournant -vers moi, à quoi donc pensez-vous? Qu’attendez-vous -pour me féliciter?</p> - -<p>—Madame, lui répondis-je, j’attends que -vous m’ayez dit si ce mariage, qui vous -comble de joie, fait également le bonheur -de mademoiselle de La Varenne.</p> - -<p>—Oh! tranquillisez-vous, répliqua-t-elle -en souriant. Thérèse, de prime abord, a bien -montré quelque résistance. Elle ne s’est pas -faite en un jour à l’idée d’un si brusque -changement dans sa destinée; mais cette -chère enfant a fini par comprendre que son -bonheur est inséparable du mien.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_234">[p. 234]</span> -Tout m’était expliqué: Thérèse n’était -pas libre, elle cédait à l’obsession, elle s’immolait -pour sa mère. J’étais saisi d’indignation -autant que de douleur, et je n’aurais -pu dire ce qui me bouleversait le plus, de la -ruine de mes espérances ou du naïf et monstrueux -égoïsme qui se déroulait devant moi.</p> - -<p>—Recevez mon compliment, Madame, -lui dis-je en me levant, et soyez persuadée -que la fortune qui vous arrive me touche -encore plus profondément que vous ne pouviez -le supposer.</p> - -<p>En achevant ces mots, je m’étais dirigé -vers la porte.</p> - -<p>—Comment! s’écria-t-elle, vous ne nous -donnez pas cette journée? Êtes-vous si -pressé? Thérèse est à la ville avec Marthe: -elles vont rentrer; restez donc!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_235">[p. 235]</span> -—Mon Dieu, Madame, je ne puis, répondis-je. -Quand j’ai reçu la nouvelle de -votre arrivée, je me disposais à partir pour -un voyage qui doit me tenir éloigné du pays -pendant quelque temps. Pardonnez-moi de -vous quitter si tôt.</p> - -<p>Tel était son enivrement qu’elle n’avait -rien deviné. Elle ne s’était aperçue ni de -l’altération de mes traits, ni de la pâleur de -mon front, ni du trouble de mon maintien, -et ma retraite précipitée, la sécheresse de -mon adieu ne la frappaient pas davantage.</p> - -<p>—Je compte bien, dit-elle, que vous serez -revenu pour le mariage de ma fille.</p> - -<p>Je m’inclinai sans rien ajouter, et je sortis.</p> - -<p>Quel retour par ces mêmes chemins qui -m’avaient vu passer quelques heures auparavant -si confiant, si jeune, si heureux! La -<span class="pagenum" id="Page_236">[p. 236]</span> -colère et le désespoir, toutes les pensées, -tous les sentiments tumultueux que soulevait -en moi la perte de mes rêves, m’avaient -pour ainsi dire porté jusqu’aux Aubiers. Je -m’accusais de n’avoir pas su défendre mon -bonheur: je m’indignais contre ma lâcheté. -Je voulais retourner aux Granges, revoir -madame de La Varenne, lui déclarer que -j’aimais sa fille, que sa fille m’aimait, que -Dieu m’avait donné des droits sur elle et -qu’on ne me l’arracherait qu’avec la vie; -mais, quand j’eus franchi le pas de ma -porte, quand je me retrouvai chez moi,... ô -ma petite ferme que j’avais embellie avec -tant d’amour, dont j’avais cru faire un palais, -et qui, le matin encore, étais ma joie -et ma richesse, qu’étais-tu devenue? Je ne -la reconnaissais plus. Que tout m’y semblait -<span class="pagenum" id="Page_237">[p. 237]</span> -misérable! que je me sentais moi-même -pauvre et déshérité! Quelle chute soudaine! -quel abaissement de fortune! Après avoir -erré comme une ombre de chambre en -chambre, j’étais passé dans l’appartement -que je destinais à ma chère Thérèse; je la -vis dans son hôtel à Paris, dans son château -sur les bords de la Loire, et je fondis en -larmes, j’éclatai en sanglots.....</p> - -<p class="sep2">—Je te plains, dit Evrard quand Paul eut -terminé ce récit; je plains surtout mademoiselle -de La Varenne. Toi, tu n’es lié qu’à ta -douleur; mais cette enfant! c’est sur elle -qu’il faut pleurer. Quand ce mariage doit-il -se faire?</p> - -<p>—Prochainement. On en parle dans le -pays.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_238">[p. 238]</span> -—Eh bien! mon ami, je t’emmène avec -moi. Tu ne seras pas le premier qui auras -retrouvé là-bas la paix et la santé de l’âme. -L’épreuve que tu subis est cruelle; elle n’est -pas de celles qui flétrissent une destinée. On -ne s’est pas joué de ta tendresse; madame -de La Varenne ne t’avait rien promis, ce -n’est pas sciemment qu’elle a déchiré ton -cœur. Ta blessure est saine, le temps la fermera. -En route, mon cher Paul! Fais tes -préparatifs, nous partirons demain.</p> - -<p>—Non, pas demain! s’écria Paul. Je ne -vous ai pas tout dit. Quinze jours se sont -écoulés depuis mon entrevue avec madame -de La Varenne. Je devais partir, et je suis -resté. Perdre Thérèse sans la revoir était au-dessus -de mes forces. Je n’avais d’espoir -qu’en mademoiselle de Champlieu. J’ai pu -<span class="pagenum" id="Page_239">[p. 239]</span> -lui parler ce matin. Nous étions seuls. Elle -avait pris mes mains; elle était bien émue.—Allez, -m’a-t-elle dit, nous sommes aussi -malheureuses, aussi désespérées que vous. -Il n’a pas dépendu de moi que madame de -La Varenne ne sût tout. Thérèse m’a scellé -les lèvres; elle s’immole tout entière, et -n’admet pas que son sacrifice coûte même -un regret à sa mère. Que faites-vous ici? a-t-elle -ajouté d’un ton de douceur et d’autorité. -Je vous croyais parti. Il faut que vous -vous éloigniez. Il le faut pour vous et pour -elle.—Je ne partirai pas avant de l’avoir -revue, me suis-je écrié. Il y a des choses -que je ne lui ai jamais dites, et qu’il est impossible -que je ne lui dise pas au moins une -fois. Je veux lui dire que je l’aime, que je -perds tout en la perdant, qu’elle était mon -<span class="pagenum" id="Page_240">[p. 240]</span> -âme et ma vie. Vous êtes bonne. Ne rejetez -pas ma prière, ayez pitié de ma détresse! -Demain, à la chute du jour, je serai au bord -de la pêcherie. Venez avec elle, conduisez-la -vers moi, et je vous devrai mon dernier -bonheur, je m’en irai en vous bénissant.—Et, -sans attendre sa réponse, je l’ai laissée, -je me suis enfui.</p> - -<p>—Et tu crois que ces deux jeunes filles?...</p> - -<p>—Je le crois, je l’espère.</p> - -<p>—Moi, dit Evrard, je ne le crois pas, j’en -suis sûr. Ainsi, ajouta-t-il à mi-voix et se -parlant à lui-même, c’est à la pêcherie qu’ils -vont se dire adieu, se voir pour la dernière -fois,... à la pêcherie, au soleil couchant, sous -les saules!</p> - -<p>Et il tomba dans une profonde rêverie que -son hôte n’osa pas troubler. Ils se quittaient -<span class="pagenum" id="Page_241">[p. 241]</span> -quelques minutes après en se donnant rendez-vous -pour le surlendemain, et, malgré -l’heure avancée, malgré les instances de -Paul, qui le pressait de rester aux Aubiers, -le colonel reprenait tout pensif le chemin de -la ville.</p> - -<p class="sep2">Le lendemain, dans l’après-midi, il se -passait au manoir une scène dont un peintre -de genre aurait pu s’inspirer. Le trousseau -de Thérèse venait d’arriver, et madame de La -Varenne s’occupait avec Marthe à vider les -caisses apportées au salon. La châtelaine -s’était piquée d’honneur, c’était un trousseau -de princesse. Thérèse regardait d’un -air résigné les fins tissus et les dentelles que -sa mère étalait sous ses yeux, et de temps en -temps sa figure s’éclairait d’un pâle sourire, -<span class="pagenum" id="Page_242">[p. 242]</span> -grâce à Marthe, qui, par ses propos et ses -gentillesses, réussissait parfois à l’égayer un -peu. Madame de La Varenne était ce jour-là -plus radieuse encore que la veille. Elle avait -reçu dans la matinée une lettre par laquelle -le phénix des gendres s’annonçait pour la -fin de la semaine, et, bien qu’elle le considérât -comme une prise qui ne pouvait lui -échapper, elle n’était pas fâchée de toucher -au moment qui devait mettre en cage un -oiseau si précieux. Dans sa joie, elle n’avait -plus que vingt ans. Thérèse se sentait -payée de son sacrifice en la voyant si -jeune, si triomphante, si belle, et c’est à -peine si la pauvre petite se permettait une -plainte au fond de son cœur. Les caisses, -les cartons n’avaient encore livré qu’une -partie de leurs trésors, quand la porte du -<span class="pagenum" id="Page_243">[p. 243]</span> -salon s’entr’ouvrit et laissa se glisser la tête -du jardinier.</p> - -<p>—Entrez, Léonard, entrez, qu’y a-t-il?</p> - -<p>—Il y a, madame, répondit Léonard -entrant à pas de loup, il y a que, vu l’état -de goutte du garde champêtre, qui ne peut -plus remuer ni pied ni patte, je viens -nonobstant demander à Madame s’il convient -à Madame d’envoyer chercher la gendarmerie.</p> - -<p>—C’est une idée, dit Marthe, envoyons -chercher la gendarmerie.</p> - -<p>—Et pourquoi faire, bonté divine?</p> - -<p>—Pour empoigner, sauf le respect que je -dois à Madame et à toute la compagnie -pareillement, un malfaiteur qui rôde depuis -plus de deux heures dans le parc, et qui n’a -pas la mine de vouloir s’en aller sans avoir -fait quelque mauvais coup.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_244">[p. 244]</span> -—Quels ragots nous faites-vous là? un -malfaiteur ici, dans ce pays?</p> - -<p>—Pardon, excuse, ce n’est pas un physique -appartenant à la localité.</p> - -<p>—Eh bien! d’où vient-il? que veut-il? -Vous lui avez parlé?</p> - -<p>—Pas absolument, mais je l’ai suivi... -de loin, en me cachant derrière les -arbres.</p> - -<p>—Enfin, dit Marthe, vous l’avez vu, comment -est-il fait?</p> - -<p>—Mon Dieu, Mademoiselle, ce n’est -point que, de sa personne, il soit ostensiblement -mal fait. D’aucuns même pourraient -trouver que c’est un grand bel homme proprement -vêtu; mais il vous a une figure! -avec ses moustaches et sa peau enfumée, -c’est comme qui dirait une tête de mahométan. -<span class="pagenum" id="Page_245">[p. 245]</span> -Ce n’est pas, mon Dieu, que, de sa -figure, il soit finalement repoussant; mais -des airs! mais des façons! Il va de ci, il vient -de là, il marche sur les pelouses, il flanque -des coups de canne aux branches, il s’approche -sournoisement de la maison, il la -regarde, et après qu’il l’a regardée, il rentre -dans le parc vivement comme une couleuvre... -Je demande à Madame si c’est là les -allures d’un chrétien bien intentionné. Sans -compter que personne ne l’a vu passer par la -grille, et qu’il n’a pu s’introduire chez nous -que par escalade. Et par-dessus tout, ajouta -Léonard en baissant la voix, le petit Pierrot -qui était avec moi pour me soutenir en -cas d’attaque... Je n’oserai jamais dire ça à -Madame.</p> - -<p>—Osez, mon garçon, osez.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_246">[p. 246]</span> -—Eh bien! madame, le petit Pierrot, qui -n’est pas un âne comme chacun sait, assure -que c’est le même qu’une espèce de loup-garou -qu’il voit depuis quelque temps tourner -le soir autour de l’enclos. Faut-il que -j’aille chercher les gendarmes?</p> - -<p>—Non, dit Marthe, ce malfaiteur me -plaît. S’il rôde depuis plus de deux heures -dans le parc, il doit être un peu fatigué: -allons l’arrêter nous-mêmes et lui offrir de -se reposer ici.</p> - -<p>—Ce n’est pas la peine de vous déranger, -s’écria Léonard: le voici.</p> - -<p>A ce moment, un étranger débouchait du -parc sur la terrasse et se dirigeait vers l’habitation. -Les trois femmes, pour le voir -venir, s’étaient mises à la fenêtre, tandis -que le vaillant Léonard s’esquivait discrètement, -<span class="pagenum" id="Page_247">[p. 247]</span> -et, pour plus de sûreté, retournait à -ses plates-bandes.</p> - -<p>—C’est qu’en vérité il a tout à fait bon -air, ce malfaiteur, dit mademoiselle de -Champlieu. Regarde donc, Thérèse! Ne te -semble-t-il pas que nous avons déjà vu cette -figure-là quelque part?</p> - -<p>—En effet, dit Thérèse.</p> - -<p>—C’est singulier, dit à son tour madame -de La Varenne: où donc ai-je déjà vu cette -figure?</p> - -<p>Il avait franchi les marches du perron. -Après avoir attendu vainement quelqu’un -qui l’annonçât, il entra au salon, dont la -porte était restée entr’ouverte, et s’avança -<ins id="cor_7" title="gavement">gravement</ins> vers madame de La Varenne, -qui avait fait vers lui quelques pas. Rien -que sa façon de se présenter aurait suffi -<span class="pagenum" id="Page_248">[p. 248]</span> -pour dissiper toute espèce de préventions.</p> - -<p>—Vous ne me reconnaissez pas, Madame?</p> - -<p>A ce timbre de voix que les années -n’avaient point altéré, madame de La Varenne -avait tressailli: elle attachait sur -l’étranger un regard curieux, hésitant.</p> - -<p>—Vous ne me reconnaissez pas, reprit-il, -et peut-être avez-vous oublié jusqu’à mon -nom.</p> - -<p>Il allait se nommer.—Evrard! s’écria-t-elle -avec une explosion de joyeuse surprise. -Comment, c’est vous! c’est vous, mon cher -Paul! Mais embrassez-moi donc, appelez-moi -Julie comme autrefois. Ne suis-je plus -votre amie d’enfance, votre compagne de -jeunesse? Et moi qui ne vous ai pas reconnu -tout de suite! C’est que vous êtes changé, -savez-vous? Aussi quelle idée d’aller faire -<span class="pagenum" id="Page_249">[p. 249]</span> -la guerre aux Arabes! Je n’espérais plus vous -revoir. Combien y a-t-il de temps que vous -avez quitté le pays?</p> - -<p>—Vingt années aujourd’hui, Julie.</p> - -<p>—Vingt années! déjà! Vous en êtes sûr?</p> - -<p>—Oh! très-sûr, je les ai comptées.</p> - -<p>Pendant qu’ils causaient, pendant qu’Evrard -racontait en peu de mots qu’un devoir -impérieux l’ayant obligé de venir en France, -il n’avait pu résister au désir de revoir un -instant son lieu natal et les amis qu’il y avait -laissés, Thérèse et Marthe, retirées toutes -deux dans une embrasure de fenêtre, reconnaissaient -le parrain de Paul, le héros d’Afrique -dont elles avaient vu le portrait aux Aubiers. -Chacune d’elles se demandait si la -présence de cet hôte inattendu n’allait pas -changer le cours des événements, s’il n’y -<span class="pagenum" id="Page_250">[p. 250]</span> -avait pas dans son arrivée quelque chose de -providentiel, et, sans se communiquer leurs -pensées, toutes deux contemplaient en silence -ce mâle et beau visage comme s’il leur -promettait un sauveur.</p> - -<p>—Ma fille, dit madame de La Varenne en -présentant Thérèse.</p> - -<p>—Voulez-vous que je sois votre ami, Mademoiselle? -demanda Evrard avec une expression -de tendresse infinie.</p> - -<p>—Oh! oui, Monsieur, oh! oui, je le veux -bien! répondit Thérèse, émue jusqu’aux -larmes sans savoir pourquoi.</p> - -<p>—Allons, embrassez-la, dit madame de -La Varenne.</p> - -<p>Il l’entoura d’un de ses bras et la pressa -doucement sur son cœur.</p> - -<p>—Une autre fille à moi, Mademoiselle de -<span class="pagenum" id="Page_251">[p. 251]</span> -Champlieu. Vous vous souvenez de sa mère?</p> - -<p>—Oui, Mademoiselle, je me souviens de -votre mère, et il me semble qu’elle revit en -vous.</p> - -<p>—Embrassez-la donc, elle aussi, dit -Marthe en lui donnant ses joues à baiser.</p> - -<p>Une intimité qui débutait ainsi pouvait se -passer de plus amples préliminaires. Evrard -n’avait pas eu le temps de s’asseoir, qu’il -était déjà l’ami des jeunes filles autant que -l’ami de la mère. Les heures s’écoulèrent en -propos familiers. On laisse à penser si madame -de La Varenne fit sonner les millions -de son gendre! Marthe heureusement avait -fini par s’emparer du colonel, qu’elle pressait -de questions sur sa carrière militaire, -sur l’Afrique, sur les Bédouins, sur les -douars et sur les gourbis, sur les lions et sur -<span class="pagenum" id="Page_252">[p. 252]</span> -les panthères. Evrard parla de son métier -simplement. Il raconta ses expéditions sans -se mettre en scène une seule fois, et mêla -même à ses récits quelques histoires de panthères -qui ravirent en admiration mademoiselle -de Champlieu. Marthe ne comprenait -plus l’existence que sous une tente, au pied -de l’Atlas. Thérèse se taisait, mais elle ne se -lassait pas de regarder le parrain de Paul. -Qu’attendait-elle de lui? Que pouvait-il pour -elle? Elle n’en savait rien, et pourtant, depuis -qu’il était là, elle croyait sentir qu’elle -avait un appui. Une voix secrète lui disait -d’espérer, et la pauvre enfant espérait. Frêle -espoir qu’un mot d’Evrard allait briser!</p> - -<p>Après le dîner, on était rentré au salon. -A mesure que le jour baissait, Marthe était -devenue silencieuse, et Thérèse paraissait -<span class="pagenum" id="Page_253">[p. 253]</span> -inquiète, agitée, comme si une même pensée -les eût en même temps assaillies toutes -deux. Elles se tenaient à l’écart et pressées -l’une contre l’autre. Le colonel, tout en causant -avec madame de La Varenne, ne les -quittait pas des yeux. La journée tirait à sa -fin. Thérèse demeurait immobile; son visage -trahissait les angoisses, les hésitations d’un -cœur aux abois. Marthe regardait d’un air -préoccupé la cime des arbres qu’embrasaient -les feux du couchant.</p> - -<p>—Eh quoi! s’écria madame de La Varenne, -vous arrivez à peine, et vous parlez -déjà de partir! Ce n’est pas sérieux, j’imagine.</p> - -<p>—C’est malheureusement très-sérieux, -répondit Evrard. Je ne suis plus libre, j’ai -donné rendez-vous à un jeune ami que j’emmène -<span class="pagenum" id="Page_254">[p. 254]</span> -avec moi, et nous partons demain...</p> - -<p>En prononçant ces mots, il s’était rapproché -du groupe des jeunes filles, et il abaissait -sur Thérèse un regard empreint d’une -tendre pitié. Thérèse avait compris. Elle -resta d’abord comme abîmée sous le coup -des paroles qu’elle venait d’entendre, puis, -se levant résolûment, elle saisit le bras de -Marthe et l’entraîna hors du salon.</p> - -<p>—Voici une belle soirée, dit Evrard après -qu’il les eut vues s’enfoncer dans la profondeur -d’une allée. Voulez-vous que nous fassions -ensemble un tour de parc?</p> - -<p>—Bien volontiers, répondit madame <ins id="cor_8" title="d">de</ins> -La Varenne.</p> - -<p>Elle s’enveloppa d’un châle, le colonel -offrit son bras, et ils descendirent les degrés -du perron. La soirée était belle en effet. Le -<span class="pagenum" id="Page_255">[p. 255]</span> -soleil, près de disparaître, lançait ses flèches -d’or à travers le feuillage. Il y avait des parties -du parc encore inondées de clartés, et -d’autres qui déjà se remplissaient d’ombre -et de mystère. Les pinsons, les fauvettes, -avant de regagner leurs nids, renforçaient -leur ramage et faisaient en concert leurs -adieux au jour qui finissait, tandis que les -merles, habitués à siffler la diane et la retraite, -traversaient les allées d’un vol effaré. -On entendait au loin le mugissement des -troupeaux qui rentraient aux étables, le -chant des rainettes du côté de la pêcherie, -tous les bruits, toutes les rumeurs qui s’élèvent -le soir du fond des vallées. Ils marchaient -à pas lents, en silence, et qui les -eût vus cheminant ainsi côte à côte sous ces -beaux ombrages aurait pu croire que leurs -<span class="pagenum" id="Page_256">[p. 256]</span> -pensées suivaient le même cours, que -c’étaient là deux âmes unies et confondues -dans une commune émotion.</p> - -<p>—Savez-vous bien, dit enfin madame de -La Varenne, que vous m’avez fait à peine -compliment sur le mariage de ma fille? Vous -ne pouvez nier pourtant que ce ne soit un -mariage magnifique!</p> - -<p>—J’en conviens, repartit Evrard arraché -brusquement à sa rêverie. Trois cent mille -livres de rente! Palais à la ville, palais à la -campagne! Votre gendre est fils de ses œuvres, -m’avez-vous dit. Pour peu qu’il soit -jeune encore, il n’a pas perdu son temps. -Dans quelle carrière s’est-il enrichi?</p> - -<p>—Dans l’industrie, dans la banque, dans -les affaires.</p> - -<p>—Dans les affaires?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_257">[p. 257]</span> -—Honorablement, au grand jour.</p> - -<p>—Je veux le croire, et bien qu’en général -je me défie de ces fortunes si rapides, bien -que la probité, le travail et l’intelligence ne -suffisent pas toujours à les élever, je le tiens -pour galant homme du moment que vous -l’avez choisi. Votre fille aime le mari que -vous lui destinez?</p> - -<p>—Comment l’entendez-vous?</p> - -<p>—Je ne pense pas, ma chère, qu’il y ait -deux façons de l’entendre. Tantôt, en vous -écoutant pendant que vous énumériez avec -complaisance tous les avantages attachés à -la grande alliance que vous allez faire, j’observais -mademoiselle de La Varenne, et il -m’a semblé que son attitude et sa physionomie -ne répondaient pas à la joie qui éclatait -dans vos discours. Je vous demande, au -<span class="pagenum" id="Page_258">[p. 258]</span> -nom d’une ancienne amitié, si le gendre de -votre choix a su gagner les sympathies de -votre fille, si elle se sent entraînée vers lui, -si elle l’aime, en un mot... Est-ce clair?</p> - -<p>—Oh! je ne dis pas que Thérèse soit follement -éprise de son fiancé. Comment l’aimerait-elle? -C’est à peine si elle le connaît. Le -mariage n’est point affaire de passion et -d’entraînement. On se marie, l’amour vient -ensuite.</p> - -<p>—Et s’il ne vient pas?</p> - -<p>—On s’en passe.</p> - -<p>—Ce n’est pas vous, Julie, qui voudriez -marier votre fille contre son gré?</p> - -<p>—Contre son gré!... Qui parle de cela?</p> - -<p>—Vous ne voudriez pas la marier sans -avoir consulté ses goûts?</p> - -<p>—J’ai mieux fait que de consulter ses -<span class="pagenum" id="Page_259">[p. 259]</span> -goûts, répliqua d’un ton sec madame de -La Varenne, j’ai cherché son bonheur, dont -je crois être meilleur juge que vous, mon -cher ami. Quoi que Thérèse puisse penser, -je suis tranquille, elle me remerciera plus -tard.</p> - -<p>—A merveille, Madame, à merveille! Je ne -suis qu’un soldat, et vous vous entendez sans -doute mieux que moi à la conduite de la -vie. D’où vient donc cependant l’accablement -profond que cette jeune fille s’efforce -en vain de dissimuler? Qu’à la veille de faire -un mariage d’argent, elle restât froide, indifférente, -je le comprendrais, j’y verrais la -marque d’une âme délicate et fière; mais -comment expliquer son front chargé d’ennui, -sa poitrine oppressée, son regard abattu, ses -paupières brûlées de larmes? Vous vivez -<span class="pagenum" id="Page_260">[p. 260]</span> -avec elle, rien de tout cela ne vous frappe. -Je vous affirme, moi, que cette enfant est -malheureuse.</p> - -<p>—Malheureuse, ma fille?</p> - -<p>—Oui, Julie, malheureuse. Si cette enfant -n’était pas condamnée seulement au -supplice d’épouser sans amour un homme -qu’elle connaît à peine! Êtes-vous descendue -au fond de son cœur? Êtes-vous bien -sûre au moins qu’elle n’a d’amour pour personne?</p> - -<p>—Vous n’avez que romans en tête! Parce -que Thérèse n’a pas l’entrain et la gaieté de -cette évaporée de Champlieu, il vous plaît de -voir en elle une victime. Ma fille a grandi -sous mes yeux, qui voulez-vous qu’elle aime? -L’Oiseau bleu? le prince Charmant?</p> - -<p>—L’an passé, au dernier automne, -<span class="pagenum" id="Page_261">[p. 261]</span> -n’avez-vous pas reçu dans votre intimité un de -vos voisins de campagne?</p> - -<p>—Le petit Cordöan, des Aubiers? Sans -doute. Eh bien! après?</p> - -<p>—Il ne vous est jamais venu à la pensée -qu’il pût aimer votre fille?</p> - -<p>—Ma foi, non!</p> - -<p>—Ni que votre fille pût l’aimer?</p> - -<p>—Ce jeune homme?</p> - -<p>—Oui, ce jeune homme.</p> - -<p>—Qui m’apportait des graines, pêchait -aux écrevisses et barbouillait mes dessus de -portes?</p> - -<p>—Si Thérèse l’aimait pourtant?</p> - -<p>—Vous êtes fou!</p> - -<p>—Enfin si elle l’aimait?</p> - -<p>—Eh bien! mon cher, si elle l’aimait, -elle en serait quitte pour l’oublier, car tenez -<span class="pagenum" id="Page_262">[p. 262]</span> -pour certain que, ma parole ne fût-elle point -engagée, je ne consentirais jamais à donner -ma fille au fils d’un paysan.</p> - -<p>—Parmi vos gentillâtres de province, en -voyez-vous beaucoup qui le vaillent, ce fils -de paysan? Affirmeriez-vous que votre gendre -ait une aussi bonne origine?</p> - -<p>—Un garçon qui n’est propre à rien, qui -ne fait rien, qui ne veut rien faire!</p> - -<p>—Il a le goût des arts. Il cultive ses terres. -Si la route qu’il suit ne mène ni aux -honneurs ni à l’opulence, on est sûr du -moins qu’elle ne peut aboutir ni à la ruine -ni à la honte.</p> - -<p>—Ses terres! ses terres!... Il n’a pas le -sou.</p> - -<p>—Il a vingt mille livres de rente au soleil, -honnêtement amassées par son père.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_263">[p. 263]</span> -—En vérité! ce jeune nabab a vingt -mille livres de rente? Et vous croyez, candide -habitant du désert, que c’est avec vingt -mille livres de rente qu’un jeune ménage -peut aujourd’hui faire figure dans le monde?</p> - -<p>—Je crois sincèrement que c’est autant -qu’il en faut pour vivre heureux chez soi. -Quelle nécessité pour un jeune ménage de -faire figure dans le monde? Il en est du -monde comme du jeu: on ne lui appartient -pas à demi. On ne veut lui donner d’abord -qu’une parcelle de sa vie. On laisse le bonheur -à la maison, mais seulement pour quelques -heures. On rentre, il rit et vous fait -fête. On le néglige bientôt de plus en plus, -on passe loin de lui des journées et des -nuits entières, jusqu’à ce qu’enfin, las d’attendre -au coin d’un foyer abandonné, il -<span class="pagenum" id="Page_264">[p. 264]</span> -prend le parti de déloger par la porte ou -par la fenêtre. J’ajouterai...</p> - -<p>—N’allons pas plus loin, nous arrivons -aux plaisirs des champs, aux délices de la -médiocrité, à la poésie des joies domestiques. -Ces plaisirs, je les connais; ces délices, je -viens de m’en abreuver; cette poésie, il m’a -été donné de la goûter tout à loisir. Laissons -cela, nous ne pourrions pas nous entendre. -Il s’est fait dans nos mœurs et dans nos habitudes -une révolution dont vous ne paraissez -pas vous douter. Toutes les conditions de -la vie sont changées.</p> - -<p>—Le cœur est-il changé, lui aussi? Avez-vous -supprimé du même coup l’amour et la -jeunesse?</p> - -<p>—L’amour n’a qu’un matin, la jeunesse -n’a qu’un jour, et la vie est longue, Evrard. -<span class="pagenum" id="Page_265">[p. 265]</span> -Encore une fois, brisons là. Si le seigneur -des Aubiers a élevé ses vues jusqu’à ma fille, -s’il a conçu le ridicule espoir de l’épouser, -j’en suis fâchée pour lui. Quant à Thérèse, -rassurez-vous, elle ne pense pas et n’a jamais -pensé à ce jeune homme.</p> - -<p>—Vous vous trompez, elle l’aime, dit -froidement le colonel, et d’un accent si -ferme que madame de La Varenne resta un -instant interdite. Elle l’aime. J’en ai la -preuve!</p> - -<p>—Prenez garde, Evrard, prenez garde!</p> - -<p>—Votre fille a écrit à Paul.</p> - -<p>—Cela n’est pas vrai!</p> - -<p>—Elle a écrit. J’ai lu sa lettre.</p> - -<p>—Non!</p> - -<p>—Je l’ai lue, elle est là! dit Evrard, frappant -de la main sa poitrine.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_266">[p. 266]</span> -—Montrez-moi cette lettre... donnez-la-moi! -Je le veux, je l’exige.</p> - -<p>—Je ne puis pas vous la donner, mais je -vais vous la lire.</p> - -<p>L’homme de guerre avait reparu tout entier, -avec l’attitude, le geste et la voix du -<ins id="cor_9" title="ommandement">commandement</ins>. Madame de La Varenne subissait -malgré elle l’autorité de sa parole et -de son regard. Ils étaient arrivés dans une -clairière, le crépuscule continuait le jour.</p> - -<p>—Asseyez-vous, dit-il en lui montrant un -banc au pied d’un hêtre.</p> - -<p>Elle obéit, il prit place auprès d’elle, tira -d’un portefeuille une lettre qu’il déplia, et il -en commença ainsi la lecture:</p> - -<div class="manuscr"> -<p>«Paul, mon cher Paul, je t’aime et je te -perds. Je t’aime...»</p> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_267">[p. 267]</span> -—Ah! malheureuse, ah! malheureuse -enfant!... Devais-je m’attendre?... Donnez-moi -cette lettre. Et, par un mouvement rapide, -elle étendit le bras pour la saisir.</p> - -<p>—Calmez-vous, dit Evrard, lui arrêtant la -main.</p> - -<p>—Vous prenez donc plaisir à me torturer! -s’écria-t-elle avec désespoir.</p> - -<p>—Non, calmez-vous. Cette lettre est l’expression -des sentiments les plus honnêtes. -Elle n’a pu sortir que d’une belle âme, il ne -s’y trouve pas un seul mot dont puisse avoir -jamais à rougir la personne qui l’a écrite.</p> - -<p>Et il reprit:</p> - -<div class="manuscr"> -<p>«Paul, mon cher Paul, je t’aime et je te -perds. Je t’aime et je te dis adieu. Pardonne-moi. -Que pouvais-je, hélas! contre la volonté -<span class="pagenum" id="Page_268">[p. 268]</span> -de ma mère? Je n’avais, pour résister, que -mes larmes et mes prières; ma résistance est -épuisée. Est-ce donc vrai, mon Paul? On -nous sépare. Je ne sais pas ce que j’écris. Je -suis brisée, j’ai la tête perdue. Ah! ma mère, -que vous êtes cruelle! Rien n’a pu la fléchir, -ni mes supplications, ni les révoltes de mon -cœur, ni ma soumission désespérée. Elle -jouit de mon sacrifice comme s’il ne me -coûtait rien, elle triomphe, et moi je me -meurs! Il paraît, mon ami, que la raison et -la sagesse nous défendaient de nous aimer. -Il paraît que nos projets d’union n’étaient -qu’enfantillage et folie. Tu es trop pauvre, -d’une naissance trop obscure. Voilà pourtant -ce qu’on me dit! Trop pauvre, toi, d’une -naissance trop obscure! Crois-tu du moins -que ta pauvreté eût été ma richesse? Crois-tu -<span class="pagenum" id="Page_269">[p. 269]</span> -que j’aurais été fière d’être ta femme, de -porter ton nom? Crois-tu que c’eût été ma -joie et mon orgueil de partager ta destinée, -de m’appuyer sur toi, de tout devoir à ton -travail? C’était mon espoir, et cet espoir -dont se nourrissait ma jeunesse, il faut que -je l’immole à des vanités que je ne comprends -pas, il faut que je renonce au bonheur, -parce que ma mère ne saurait accepter -pour gendre qu’un gentilhomme. Quelle -pitié!—Que vas-tu faire? Tu ne peux pas -rester ici. Épargne-moi la honte de me marier -près de toi, sous tes yeux. Va-t’en, va-t’en -bien loin! Emporte avec toi toute mon -âme. Je ne te reverrai plus, ami de mon enfance. -Je ne te reverrai plus, cher compagnon -de mes jeunes années. Adieu donc, -pour toujours adieu! Ma pensée te suivra -<span class="pagenum" id="Page_270">[p. 270]</span> -partout, tu ne cesseras jamais de l’occuper. -Quoique absent de ma vie, c’est toi qui la -protégeras. Ton souvenir sera ma sauvegarde, -et si je vaux quelque chose, c’est à toi -que je le devrai.»</p> -</div> - -<p>A mesure que le colonel avançait dans -cette lecture, madame de La Varenne avait -passé de l’agitation la plus violente à une -sorte d’apaisement farouche et qui touchait -presque à la stupeur. On eût dit que chaque -phrase lui apportait une révélation inattendue. -L’étonnement, la confusion avaient -éteint peu à peu la fièvre de son regard. Ses -yeux s’étaient détachés du papier que lisait -Evrard, et elle avait écouté jusqu’au bout, -immobile, la tête basse.</p> - -<p>—S’il restait quelques doutes dans votre -<span class="pagenum" id="Page_271">[p. 271]</span> -esprit, la lettre est signée, dit le colonel -après qu’il eut achevé de lire.</p> - -<p>Madame de La Varenne, sans se retourner, -prit silencieusement la lettre qu’il lui -tendait, et elle la froissa dans sa main avec -une sourde colère.</p> - -<p>—Où voulez-vous en venir? demanda-t-elle -enfin d’une voix frémissante. Je vous -ai écrit cette lettre; que prétendez-vous en -conclure? Me faites-vous un crime de ne -plus penser ni sentir comme je pensais et -sentais il y a vingt ans? L’autorité de ma -mère me semblait tyrannique alors. Je trouve -aujourd’hui qu’elle était légitime; à mon -tour je suis mère. Est-ce ma faute si j’ai -vécu? Ne tenez-vous aucun compte de l’expérience?</p> - -<p>—L’expérience!... C’est vous qui l’invoquez! -<span class="pagenum" id="Page_272">[p. 272]</span> -repartit Evrard avec brusquerie. Eh -bien! parlez, que vous a-t-elle appris? Vous -êtes mère, et vous avez vécu, dites-vous; -quelles leçons avez-vous retirées de la vie? -La route où vous avez marché vous a-t-elle -conduite au bonheur? Le mariage que vous -avez fait a-t-il réussi à ce point que vous -deviez pousser votre fille dans la même voie, -la livrer aux mêmes hasards?</p> - -<p>—Le mariage que j’ai fait a eu du moins -cet avantage qu’il n’a été pour moi la source -d’aucune déception. Connaissez-vous beaucoup -de mariages d’inclination dont vous -pourriez en dire autant?</p> - -<p>—Et c’est vous!... Ah! misère! s’écria -le soldat en se frappant le front. Il vient -donc fatalement une heure où l’on ne se -souvient plus de sa jeunesse que pour la -<span class="pagenum" id="Page_273">[p. 273]</span> -renier et pour l’outrager! Jeune, on se brise -contre l’obstacle, et plus tard on devient -soi-même l’écueil où se brise à son tour la -génération qui nous suit. Elle ne finira -donc jamais cette éternelle et lamentable -histoire! Ce sera donc toujours et toujours -à recommencer!</p> - -<p>—Vous préféreriez qu’on abandonnât la -jeunesse à ses entraînements? Vous voudriez -que la raison et l’expérience ne fussent -plus que les humbles servantes de toutes -ses fantaisies?</p> - -<p>—Je voudrais que la raison se montrât -clémente aux passions généreuses, et qu’au -lieu de les opprimer, elle se contentât de les -gouverner. Je voudrais que l’expérience eût -une âme, qu’elle se souvînt des larmes -qu’elle a coûtées, et qu’il fût permis à ceux -<span class="pagenum" id="Page_274">[p. 274]</span> -qui viennent après nous d’achever le rêve -que nous n’avons pu qu’ébaucher. Je voudrais -que le soir n’insultât pas au milieu -du jour, que le milieu du jour ne blasphémât -pas le matin. Je voudrais enfin que la -foi, l’enthousiasme, le désintéressement, -tous les sentiments élevés, toutes les nobles -aspirations, véritables présents du ciel, ne -fussent pas condamnés à s’appeler éternellement -les illusions de jeunesse.</p> - -<p>—Qu’est-ce qui vous prend? A qui en -avez-vous? s’écria madame de La Varenne -avec un mouvement d’épaules. On jurerait, -à vous entendre, qu’il s’agit ici du sort des -empires. Pour quelques églogues qui se -terminent en élégies, est-ce la peine de -crier si haut? Parce que toutes les amourettes -n’aboutissent pas nécessairement au -<span class="pagenum" id="Page_275">[p. 275]</span> -mariage, faut-il désespérer de l’humanité -et lui jeter un linceul sur la face? Eh bien! -oui, nous nous sommes aimés, nous avons -eu tous deux notre petit roman. Nous n’en -sommes morts ni l’un ni l’autre, et je vous -retrouve en fin de compte colonel, officier -de la Légion d’honneur et assez bien portant, -il me semble.</p> - -<p>—Si je n’en suis pas mort, dit Evrard, -c’est que j’en ai vécu, c’est que ce petit -roman a été la grande histoire de ma vie, -c’est que j’ai respecté ma douleur, c’est que -j’en ai fait un refuge. Voilà pourquoi je ne -suis pas mort, voilà comment j’ai pu sauver -mon cœur! Mais vous qui avez cherché dans -le monde l’oubli de ce que vous aviez souffert, -vous qui, pour tromper le vide et le -désœuvrement de votre âme, l’avez ouverte -<span class="pagenum" id="Page_276">[p. 276]</span> -à toutes les vanités vulgaires, vous êtes -morte, oui, morte, entendez-vous? Il ne -reste plus rien de vous, il ne reste plus rien -de la Julie que j’ai tant aimée. Que faisiez-vous -tandis que je demeurais fidèle à votre -souvenir? Que faisiez-vous tandis qu’au bivac, -sous la tente, à travers les balles, vous -étiez la compagne invisible de ma destinée? -Quand vous êtes devenue libre, votre pensée, -que je devais toujours occuper, s’est-elle -tournée un seul instant vers moi? Vous -êtes-vous jamais souciée de savoir si j’existais -encore? Tout à l’heure, en me revoyant, -avez-vous senti quelque chose du passé remuer -et tressaillir en vous? En vous retrouvant -avec moi dans ce parc, avez-vous eu -un moment d’émotion? Cette lettre qui ne -m’avait jamais quitté a-t-elle éveillé en vous -<span class="pagenum" id="Page_277">[p. 277]</span> -un autre sentiment que le dépit ou la colère? -Et vous raillez maintenant! Le poëme -de votre jeunesse, l’amour, ses joies, ses -désespoirs, tout cela n’est plus à vos yeux -qu’un roman banal et sur lequel il sied de -s’égayer un peu! C’en est trop à la fin! Il y -a vingt ans aujourd’hui, je vous obéissais, -je partais, nous nous disions un dernier -adieu. C’était là, tout près, par une soirée -pareille à celle-ci. Vous ne vous en souvenez -pas? Vous avez oublié vos sanglots et -vos larmes?... Eh bien, venez! s’écria-t-il -avec emportement, je vais vous rendre la -mémoire.</p> - -<p>Et, lui saisissant violemment le bras, il -l’entraîna vers la pêcherie. Quelques instants -après, ils s’arrêtaient à la petite porte du -parc. La porte était toute grande ouverte, et -<span class="pagenum" id="Page_278">[p. 278]</span> -aux dernières lueurs du crépuscule ils pouvaient -voir encore distinctement ce qui se -passait à vingt pas de là, de l’autre côté de -l’enclos. Paul et Thérèse étaient assis l’un -près de l’autre sur un banc de pierre au bord -de l’étang. Ployée par la douleur, Thérèse -avait laissé tomber sa tête sur l’épaule de -Paul, qui lui tenait les mains, et ils pleuraient. -Marthe, debout, versait aussi des -larmes.</p> - -<p>—Regarde-les, Julie! dit Evrard d’une -voix attendrie. Ils sont jeunes, ils sont charmants -tous deux. La vie s’ouvrait devant eux -pleine d’espoir et de promesses. Ils s’aimaient -comme nous nous aimions, et voilà -pourtant qu’ils se disent adieu, ils vont se -séparer comme nous! Regarde, Julie, c’est -ta fille, c’est ton unique enfant, l’enfant que -<span class="pagenum" id="Page_279">[p. 279]</span> -tu as failli perdre. Vois qu’elle est encore délicate -et frêle! Ne crains-tu pas que le chagrin -ne la tue?</p> - -<p>Elle était sans mouvement, sans voix. -Evrard, d’un œil avide, épiait sur ses traits -le réveil de son cœur; mais rien ne trahissait -ce qui se passait en elle. Paul venait de -se lever. Thérèse restait assise et affaissée -sur elle-même. Marthe l’entourait de ses -bras. On entendait dans le silence du soir -un bruit de sanglots étouffés.</p> - -<p>—Venez, mon ami, dit enfin madame de -La Varenne.</p> - -<p>Et ils se dirigèrent vers le bord de l’étang, -aussi calmes en apparence que s’ils -avaient été attendus. Thérèse s’était levée -en les apercevant. Pleins de trouble et -de confusion, les enfants, comme trois -<span class="pagenum" id="Page_280">[p. 280]</span> -coupables, se taisaient et baissaient les -yeux.</p> - -<p>—Ma Thérèse, il est trop tard pour rester -au bord de l’eau, dit madame de La Varenne. -Tes mains sont brûlantes, tu as un peu de -fièvre. La soirée est fraîche, il faut rentrer, -chère petite.</p> - -<p>Et, retirant son châle, elle en couvrit sa -fille avec la plus tendre sollicitude.</p> - -<p>—Je sais que vous partez demain, monsieur -Paul. Vous allez en Afrique, le colonel -vous emmène avec lui. C’est bien à vous d’être -venu dire adieu à vos amies. Je n’oublierai -jamais les témoignages de sympathie que -j’ai reçus de vous avant même de vous connaître; -je me rappellerai toujours avec émotion -l’intérêt si touchant que vous avait inspiré -la maladie de ma chère fille. Thérèse, -<span class="pagenum" id="Page_281">[p. 281]</span> -je veux que notre voisin emporte un petit -souvenir de toi. Donne-lui la bague que j’ai -mise à ton doigt quand tu étais encore enfant.</p> - -<p>Thérèse toute tremblante essaya d’ôter la -bague de son doigt; mais, si mince que fût -le doigt, il eût fallu le couper pour avoir la -bague.</p> - -<p>—Ma mère, je ne puis pas, dit-elle d’un -air découragé.</p> - -<p>—Essaye encore.</p> - -<p>Thérèse fit un nouvel effort qui ne réussit -pas davantage.</p> - -<p>—Ma mère, c’est impossible.</p> - -<p>—Allons, je ne vois qu’un moyen, dit -madame de La Varenne, et notre voisin est -si bon qu’il s’en accommodera peut-être. -Puisque nous voulons lui donner ta bague et -<span class="pagenum" id="Page_282">[p. 282]</span> -que tu ne peux pas l’ôter de ton doigt, eh -bien! ma fille, donne-lui ta main.</p> - -<p>Elle avait pris la main de Thérèse, elle la -mit dans celle de Paul, et pendant quelques -instants ils se tinrent tous trois embrassés.</p> - -<p>—Ah! je l’avais bien dit que vous deviez -être un brave homme! s’écria Marthe en -sautant au cou d’Evrard.</p> - -<p>—Eh bien! lui dit à son tour madame de -La Varenne, est-elle morte, cette Julie?</p> - -<p>—Non, répondit Evrard: elle n’était -qu’endormie, et je l’ai réveillée.—Puis, -réunissant Paul et Thérèse dans une même -étreinte, il leur dit: J’étais seul; sans famille, -vous serez mes deux enfants.</p> - -<p>Ils avaient repris tous ensemble le chemin -du manoir. La jeunesse marchait devant; -Evrard et Julie les suivaient de près.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_283">[p. 283]</span> -—Ah! mon Dieu, s’écria tout à coup madame -de La Varenne, et mon autre gendre -qui s’est annoncé pour la fin de la semaine!</p> - -<p>—Vous allez lui écrire, dit Evrard.</p> - -<p>—Sans doute, mais que lui dirai-je?</p> - -<p>—La vérité, tout simplement. S’il est un -galant homme, il vous remerciera. S’il se -fâche, qu’il aille au diable! Il ne vaut pas -l’honneur d’un regret.</p> - -<p>—Et ce trousseau?</p> - -<p>—Il ne pouvait venir plus à propos; vous -en serez quitte pour changer les marques.</p> - -<p>—Je m’en charge, s’écria Marthe en se -retournant, et je vous promets que ce ne -sera pas long.</p> - -<p class="sep2">Trois semaines après, on signait le contrat -aux Granges. Madame de La Varenne ne -<span class="pagenum" id="Page_284">[p. 284]</span> -regrettait pas précisément le bon mouvement -auquel elle avait cédé; toutefois elle pensait -déjà à user de sa liberté pour reprendre à -Paris ses relations, ses amitiés mondaines. -On se résigne aisément à ne pas vivre dans -le monde; on ne se console pas de n’y vivre -plus. Paul et Thérèse étaient heureux. Près -de se lever, la lune de miel éclairait déjà de -ses premières lueurs le bord de l’horizon. -Evrard jouissait du bonheur qui était son -ouvrage, mais ce bonheur lui coûtait cher: -il l’avait payé de l’illusion qui remplissait -autrefois sa vie. Les trois semaines qui venaient -de s’écouler avaient achevé de creuser -un abîme entre madame de La Varenne et -lui. Ils n’étaient l’un pour l’autre qu’un -perpétuel sujet d’étonnement. Le colonel ne -retrouvait plus en lui le sentiment dont il -<span class="pagenum" id="Page_285">[p. 285]</span> -s’était nourri si longtemps, et, pour prix du -bien qu’il avait fait, il allait partir plus seul -encore qu’il n’était venu. Il y avait foule au -manoir. Tous les hobereaux des environs, -tous les beaux esprits de la ville avaient été -conviés à la fête. On aurait pu croire Marthe -absente. Elle était là pourtant, mais retirée -dans un coin du salon. Elle avait l’air triste -et pensif. Marthe, en ces derniers jours, -avait perdu son enjouement. Tout entiers à -leurs tendresses mutuelles, Paul et Thérèse -s’étaient à peine aperçus du changement qui -se faisait chez leur compagne. Evrard seul -s’en préoccupait; il alla s’asseoir auprès -d’elle.</p> - -<p>—Qu’avez-vous, mon enfant? lui dit-il. -Qu’est devenue cette gaieté qui était la -vie de la maison? Depuis quelque temps, -<span class="pagenum" id="Page_286">[p. 286]</span> -vous paraissez soucieuse, inquiète, agitée.</p> - -<p>—Vous l’avez remarqué... Vous avez -donc un peu d’amitié pour moi?</p> - -<p>—J’en ai beaucoup. Dès que je vous ai -vue, vous avez gagné mon affection. Il me -semble que j’ai toujours été votre ami, et il -me serait douloureux de partir avec la pensée -que vous souffrez peut-être d’une peine secrète. -Dites, mon enfant, qu’avez-vous?</p> - -<p>—Je ne puis, je n’oserai jamais vous le -dire.</p> - -<p>—Vous n’avez donc pas confiance en -moi? Je ne saurais donc vous être d’aucun -secours?</p> - -<p>—Il n’est personne au monde qui m’inspire -autant de confiance que vous.</p> - -<p>—Eh bien, parlez, ouvrez-moi votre -cœur.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_287">[p. 287]</span> -Elle resta quelque temps silencieuse, puis -d’une voix tremblante:</p> - -<p>—Si, comme Thérèse, j’aimais quelqu’un, -moi aussi?</p> - -<p>—Vous vous consoleriez comme Thérèse, -dit Evrard en souriant.</p> - -<p>—Thérèse est aimée, reprit-elle tristement, -et moi, je ne sais pas si le seul homme -à qui je voulusse donner ma vie est disposé -à l’accepter.</p> - -<p>—C’est donc l’empereur de la Chine?</p> - -<p>—Ne raillez pas, répondez franchement. -Pensez-vous qu’un homme sérieux, très-sérieux, -pourrait s’attacher à une écervelée -comme moi, qu’il consentirait à devenir -mon guide, mon appui?</p> - -<p>—Je pense que vous êtes une adorable -créature, et qu’il n’est pas un galant -<span class="pagenum" id="Page_288">[p. 288]</span> -homme qui ne fût heureux de vous donner -son nom.</p> - -<p>—C’est vrai, ce que vous me dites-là?</p> - -<p>—Oui, certes, très-vrai.</p> - -<p>—Je suis riche, orpheline, et mes vieux -parents m’estiment assez pour ne vouloir -contrarier ni mes goûts ni ma liberté. Voyez -jusqu’où va ma confiance, je compte sur -vous pour offrir ma main à celui qu’entre -tous j’ai choisi. Vous lui direz que, s’il la -refuse, mademoiselle de Champlieu ne se -mariera jamais.</p> - -<p>—Mais, demanda Evrard très-ému, je le -connais donc?</p> - -<p>—Oui, vous le connaissez. C’est un <ins id="cor_10" title="solda">soldat</ins> -d’Afrique, l’honneur et la loyauté même.</p> - -<p>—Qui donc enfin?</p> - -<p>—C’est, dit Marthe en levant sur lui ses -<span class="pagenum" id="Page_289">[p. 289]</span> -beaux yeux pleins de larmes, c’est le colonel -de votre régiment.</p> - -<p>Que répondit Evrard? Toi-même, ami lecteur, -à sa place qu’aurais-tu répondu? Il ne -retourna pas seul en Afrique; il emportait -avec lui le plus rare de tous les trésors, une -femme d’un esprit gai, d’une âme droite et -d’un cœur sincère.</p> - -<p class="addr cs8">1865.</p> - -<p class="sep4 cent esp">FIN</p> - -</div> - -<div class="newpage" id="toc"> - -<h2>TABLE</h2> - -<table summary="Table des matières"> -<tr> - <td class="tdl xh">JEAN DE THOMMERAY</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl xh">LE COLONEL EVRARD</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_157">157</a></td> -</tr> -</table> - -<hr class="hr20" style="margin-top: 4em;" /> - -<p class="cent cs8 wesp">IMPRIMERIE EUGÈNE HEUTTE ET C<sup>e</sup>, A SAINT-GERMAIN.</p> - -</div> - -<div class="newpage"> - -<div class="box"> - -<p class="ssrf cent" id="note">Au lecteur.</p> - -<p>L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée, -mais quelques erreurs clairement introduites par le typographe ou à -l'impression ont été corrigées. Ces corrections sont soulignées <ins -title="comme ceci">en pointillés</ins> dans le texte. Placez le curseur -sur le mot pour voir l'orthographe originale.</p> - -<p>Également, à quelques endroits la ponctuation a été corrigée.</p> - -</div> - -<hr class="full" /> - -</div> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Jean de Thommeray; Le colonel Evrard, by -Jules Sandeau - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN DE THOMMERAY *** - -***** This file should be named 62960-h.htm or 62960-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/2/9/6/62960/ - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country outside the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you'll have to check the laws of the country where you - are located before using this ebook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The -Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm -trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> - -</html> diff --git a/old/62960-h/images/couverture.jpg b/old/62960-h/images/couverture.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index fadc605..0000000 --- a/old/62960-h/images/couverture.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/62960-h/images/cover.jpg b/old/62960-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 8dfd1ac..0000000 --- a/old/62960-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/62960-h/images/logo.jpg b/old/62960-h/images/logo.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 3cf0df9..0000000 --- a/old/62960-h/images/logo.jpg +++ /dev/null |
