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-Project Gutenberg's Jean de Thommeray; Le colonel Evrard, by Jules Sandeau
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
-Title: Jean de Thommeray; Le colonel Evrard
-
-Author: Jules Sandeau
-
-Release Date: August 17, 2020 [EBook #62960]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN DE THOMMERAY ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online
-Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/American Libraries.)
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- Au lecteur.
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- L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été
- harmonisée, mais quelques erreurs clairement introduites
- par le typographe ou à l'impression ont été corrigées. La
- liste de ces corrections se trouve à la fin du texte.
-
- Également, à quelques endroits la ponctuation a été corrigée.
-
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-
- JEAN
- DE
- THOMMERAY
-
- LE
- COLONEL EVRARD
-
- PAR
- JULES SANDEAU
- DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE
-
- [Logo: M L]
-
- PARIS
-
- MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS
- RUE AUBER, 3, PLACE DE L’OPÉRA
-
- LIBRAIRIE NOUVELLE
- BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT
-
- 1873
-
- Droits de reproduction et de traduction réservés
-
-
-
-
- JEAN
-
- DE THOMMERAY
-
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-A MADEMOISELLE FÉLICIE SANDEAU.
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-C’est à toi, sœur chérie, mon refuge et ma consolation, que je dédie ce
-récit, commencé sous tes yeux. Étions-nous assez tristes et malheureux
-alors! Tu m’as appris que les plus mauvais jours, lorsqu’ils sont
-traversés près des êtres qu’on aime, laissent encore de bien doux
-souvenirs.
-
- JULES SANDEAU.
-
-
-
-
- JEAN DE THOMMERAY
-
-
-C’est à la campagne, près des bois, non loin de la Seine, dans le
-modeste enclos où je comptais achever de vieillir, que je le vis
-pour la première fois. Il avait vingt-deux ans à peine. Quelques
-pages signées de mon nom avaient suffi pour me gagner son cœur: il
-se présentait sans autre recommandation que sa bonne mine et son
-désir de me connaître. Les sympathies de la jeunesse ont un attrait
-irrésistible; il est doux surtout de les inspirer lorsqu’on touche
-soi-même à l’arrière-saison. Je l’accueillis le mieux que je pus sans
-qu’il m’en coûtât grand effort, car en vérité il était charmant. Je le
-vois encore m’abordant au pas de ma grille, svelte, élancé, la figure
-au teint mat ombragée d’un duvet naissant, le nez fin, l’œil bleu, le
-front pur, avec de beaux cheveux d’un blond cendré qui foisonnaient aux
-tempes; sa tenue, ses manières et son langage, l’élégante simplicité
-qui paraissait dans sa personne, tout chez lui témoignait en faveur
-du foyer où il avait grandi. Il faisait une claire journée d’avril;
-nous la passâmes ensemble dans les bois de Meudon, sur les coteaux de
-Sèvres et de Bellevue. Malgré tant d’années qui nous séparaient, nous
-causions bientôt comme deux amis. Fortune rare dans une époque où la
-jeunesse du cœur et de l’esprit ne se retrouvait en général que chez
-les vieillards, dans une époque où les souvenirs donnaient plus de
-fleurs que les espérances, où les soirs jetaient plus de flamme que
-les matins, fortune bien rare en effet et qui mérite d’être signalée,
-ce jeune homme était jeune; il avait tous les entraînements généreux,
-toutes les saintes illusions, toutes les heureuses passions de son
-âge. Il croyait au bien, il admirait le beau, il rêvait l’amour et la
-gloire. Je l’écoutais en souriant, et, par moments, avec une sorte de
-stupeur. D’où venait-il? sous quelle latitude avait-il vu le jour?
-quelle étoile avait lui sur son berceau? Qu’était-ce enfin que ce Jean
-de Thommeray qui, au bout d’une heure d’entretien, n’avait encore
-parlé ni de filles, ni de chevaux, ni même du cours de la rente?
-
-Grâce aux confidences qu’il n’était pas besoin de provoquer, j’arrivai
-promptement à me rendre compte du phénomène que j’avais sous les jeux.
-
-M. de Thommeray, le père, d’une bonne maison de Bretagne, avait
-commencé la vie dans un temps où l’ivresse du renouveau s’emparait de
-tous les esprits. Étudiant à Paris, c’est là qu’il avait traversé les
-dernières années de la Restauration et les premières qui suivirent la
-révolution de 1830, belles années que le siècle n’a pas revues depuis,
-qu’il ne reverra pas. Le culte des intérêts matériels n’avait pas
-envahi les cœurs, la richesse ne s’imposait pas comme le but suprême
-de la destinée; la patrie et la liberté avaient pris rang parmi les
-muses, l’éclat des lettres et des arts passait pour le plus beau luxe
-que pût convoiter une nation intelligente et fière. La jeune génération
-qui fut témoin de cette aurore en a conservé jusqu’au déclin de l’âge
-un lumineux reflet, et, si elle vaut encore aujourd’hui quelque chose,
-c’est pour s’être baignée dans ses clartés. Henri de Thommeray faisait
-partie d’un groupe de jeunes gens étroitement unis, tous possédés
-des mêmes ardeurs, tous animés de nobles ambitions. Ses goûts et ses
-instincts le portaient vers le monde des écrivains et des poëtes: il
-avait pénétré dans leur intimité; sa nature prompte à l’enthousiasme et
-à l’admiration lui avait aisément ouvert tous les sanctuaires. Entraîné
-par des convictions raisonnées et par le mouvement général, il avait,
-au contact des hommes et des choses, laissé tomber un à un, comme les
-pièces d’une armure dévissée, ses préjugés de caste, et, sans abjurer
-les traditions d’honneur de sa famille, il était entré à pleines voiles
-dans le courant des idées modernes. L’amour vrai n’était pas rare
-alors: sincère jusque dans ses écarts, loin d’abaisser les âmes, il
-les élevait même en les égarant. Le gentilhomme breton avait ressenti
-toutes les influences d’une époque de floraison et d’épanouissement
-universel. Il avait aimé d’un amour pur, délicat, romanesque, une jeune
-fille pauvre et bien née, d’origine irlandaise, qu’il devait épouser
-plus tard. Voilà comment il avait fait son droit. Ses études terminées,
-on n’était pas bien sûr qu’il les eût commencées, il s’était décidé,
-après de longs atermoiements, à retourner dans sa province. Il se
-retirait à propos, au moment où tant d’espoirs et de promesses, tant de
-conquêtes déjà réalisées menaçaient de sombrer dans les excès et les
-débordements. De la société qu’il quittait pour ne plus y rentrer, il
-n’avait vu que les côtés éblouissants, il emportait avec lui une ample
-provision de souvenirs enchantés et d’images ineffaçables. A quelque
-temps de là, maître de son patrimoine et pouvant disposer de lui-même
-à son gré, il épousait la jeune fille qu’il aimait. L’un et l’autre
-n’avaient consulté que leur inclination mutuelle; ce qui ne semblera
-pas moins surprenant, c’est que ni l’un ni l’autre n’eurent sujet de
-s’en repentir.
-
-Le domaine héréditaire où ils avaient abrité leur tendresse s’étendait
-dans une des vallées les plus sauvages et les plus silencieuses de la
-vieille Armorique. L’habitation s’élevait à mi-côte, et tenait de la
-ferme autant que du château; un bois de chênes la protégeait contre
-les vents qui soufflaient des grèves prochaines. M. de Thommeray
-vivait, comme ses pères, en gentilhomme campagnard, chassant, montant
-à cheval, visitant ses paysans, faisant valoir ses terres, pendant
-que sa femme, la belle Irlandaise, ainsi qu’on l’appelait dans le
-pays, s’appliquait aux soins domestiques et gouvernait la maison avec
-grâce et autorité. Bien qu’il eût fini par s’acclimater et prendre
-racine dans la réalité, cependant il demeurait fidèle aux goûts de sa
-jeunesse; seulement il s’était cloîtré, pour ainsi dire, dans l’époque
-de son séjour à Paris. Enfermé dans le cercle de ses souvenirs, il
-n’en sortait jamais; rien, en dehors, n’existait pour lui; le temps,
-qui ne s’arrête pas, l’avait oublié en chemin. J’ai connu un parfait
-_gentleman_ qui ne voyageait point sans traîner avec lui l’ameublement
-complet de l’appartement qu’il occupait à Londres. A peine arrivé dans
-une ville où il comptait séjourner pendant quelques mois, que ce fût
-Rome ou Naples, Cadix ou Madrid, Genève ou Lausanne, il s’installait à
-l’hôtel avec son mobilier, et n’éprouvait de satisfaction sans mélange
-que lorsque, après des miracles d’arrangement et de symétrie, il
-était parvenu à s’établir exactement comme chez lui. Dès lors, l’âme
-rassérénée, il reprenait ses habitudes britanniques, et ne mettait le
-nez dehors qu’autant qu’il y était forcé. Je ne sais trop pourquoi M.
-de Thommeray me rappelait ce fils d’Albion. Autour de lui tout portait
-la date et la marque de la période du siècle dans laquelle il s’était
-cantonné. Sa chambre renfermait un échantillon de l’art qui florissait
-à la fin de la restauration: dessins d’Alfred et de Tony Johannot,
-aquarelles de Devéria, eaux-fortes de Paul Huet, médaillons de David,
-statuettes de Barre et de Pradier, esquisses de Scheffer et de
-Delacroix, tout un petit musée qu’il n’eût pas troqué contre la tribune
-des _offices_ ou la galerie du Louvre. Les portraits lithographiés de
-ses illustres amis tapissaient les murs du salon. Ils étaient tous
-là, romanciers et poëtes. La bibliothèque se composait uniquement de
-leurs productions avec hommage de l’auteur. Les lettres qu’il avait
-reçues de chacun d’eux étaient collectionnées dans un album richement
-relié, et qui remplaçait à ses yeux les archives de sa maison. Pas une
-de ces épîtres qui n’affirmât le dévouement le plus profond, pas une
-qui ne respirât l’amitié la plus exaltée; quelques-uns même avaient
-poussé la politesse jusqu’à l’assurer de leur admiration, bien que
-pour la mériter il n’eût jamais fait autre chose que de leur prodiguer
-la sienne. Grâce aux bahuts sculptés, aux crédences et aux dressoirs,
-grâce aux vieilles ferrures dont la demeure était suffisamment pourvue,
-il avait pu sans beaucoup de frais ajuster ses pénates au goût du
-moyen âge, que la littérature nouvelle venait de remettre en honneur.
-Le soir, à la veillée, il relisait avec sa femme les ouvrages qui
-n’avaient pas cessé de les charmer, ou, mieux encore, il refeuilletait
-avec elle le plus charmant de tous les livres, celui qu’ils avaient
-fait ensemble, le poëme de leurs amours. La douce conformité de leurs
-idées et de leurs sentiments, la tendre affection et le constant
-respect qu’ils avaient l’un pour l’autre, donnaient un éclatant démenti
-au moraliste qui prétend qu’il n’existe pas de ménage délicieux. C’est
-par là seulement qu’ils se séparaient de l’esprit de leur temps; le
-bonheur conjugal était le seul anachronisme qu’on eût trouvé à relever
-dans cet intérieur où se perpétuaient les traditions de 1830.
-
-Assurément c’étaient des gens heureux; ils faisaient du bien, voyaient
-peu de monde et se suffisaient à eux-mêmes. Les revenus du domaine
-n’étaient pas assez considérables pour leur permettre de longs
-déplacements; leurs besoins et leurs désirs ne dépassaient point leur
-avoir. Enfin les bénédictions du ciel s’étaient multipliées autour
-d’eux. Ils avaient trois fils, tous les trois bien portants et bien
-venus: le bruit, le mouvement, la fête du logis. En dépit du milieu
-où ils étaient nés, les deux premiers n’avaient jamais montré un goût
-bien vif pour les délices de l’étude et les plaisirs de l’intelligence.
-Enfants, c’étaient de vrais petits bandits en insurrection permanente
-contre l’alphabet, amoureux de l’air libre, impatients de tout frein,
-coureurs de bois et batteurs de buissons, enfourchant à cru les
-chevaux de ferme, galopant à travers la lande, et ne rentrant au gîte
-qu’avec quelque avarie. La mère les grondait, puis les embrassait,
-et ils recommençaient le lendemain; au demeurant, les meilleurs
-diables du monde. Tout en modifiant leurs habitudes d’indépendance et
-de vagabondage, l’éducation n’avait pu les apprivoiser aux choses de
-l’esprit. Ils étaient pour leur père un continuel sujet d’étonnement
-par la profonde indifférence qu’ils témoignaient en matière de
-littérature. Quand celui-ci faisait en famille une des lectures qui
-abrégeaient les soirées d’hiver, ils trouvaient toujours un prétexte
-pour s’esquiver, à moins qu’ils ne prissent le parti plus commode de
-s’endormir au coin de l’âtre. M. de Thommeray se demandait parfois de
-qui tenaient ces jeunes drôles. En revanche, le dernier, c’était Jean,
-avait manifesté dès l’âge le plus tendre des instincts tout contraires
-et des penchants tout opposés. Moins robuste que ses aînés, nature
-délicate, un peu frêle, il avait grandi sous l’aile de sa mère, qui,
-sans préférence marquée, l’enveloppait pourtant d’une sollicitude
-inquiète et raffinée dont se passaient volontiers les deux autres. Il
-échappait à peine à l’enfance qu’il était déjà sensible aux beautés et
-aux harmonies de la création. A vingt ans, il avait dévoré tous les
-volumes qui composaient la bibliothèque du manoir. Romans, poésies,
-pièces de théâtre, il avait tout lu et relu, tantôt le long des haies,
-au versant des vallées, tantôt en présence de l’Océan, sur les plages
-retentissantes. Il s’était enivré de ces récits ardents et passionnés,
-de ces drames étranges où bouillonnaient la séve et la vie, de ces
-beaux vers qui mêlaient leur musique au concert des vents et des
-flots. Naturellement, sans efforts, il bégayait lui-même la langue des
-poëtes. On se représente la joie du père, qui se sentait revivre dans
-ce fils. M. de Thommeray ne se possédait plus. Ses souvenirs, vieillis,
-un peu fanés, avaient recouvré leur éclat et leur vivacité matinale.
-Les années écoulées, les mœurs transformées, la scène du monde occupée
-par de nouveaux acteurs, les révolutions accomplies depuis qu’il avait
-quitté Paris, tout cela ne comptait absolument pour rien: il était
-revenu au lendemain de son départ, et dans ses entretiens avec Jean,
-entretiens qui ne tarissaient pas, il retraçait en traits épiques
-l’histoire des grands jours qu’il avait traversés, les foyers célèbres
-où il s’était assis, les hautes amitiés qui avaient été le lustre
-de sa jeunesse, les aspirations d’une époque de renouvellement et
-de renaissance, tous les épisodes, tous les incidents de la société
-brillante et lettrée à laquelle il s’était mêlé, et qu’embellissaient
-encore les féeries de la perspective et les enchantements de la
-mémoire. Le fils s’était de bonne heure imprégné des souvenirs du père:
-il en avait nourri ses premiers rêves et ses premiers espoirs. Il faut
-le dire, ces peintures, ces vives images n’étaient point faites pour
-inspirer le goût et l’amour de la vie rustique. Ce qui ressortait bien
-clairement des longues confidences que me faisait mon jeune compagnon,
-c’est qu’il avait été de tout temps considéré dans sa famille comme
-objet de luxe; il était le lis qui ne file pas. Pendant que ses aînés,
-toujours levés dès l’aube, s’occupaient à la terre et dirigeaient
-l’exploitation rurale, Jean lisait, songeait ou composait de petits
-poëmes bretons que sa mère comparait avec orgueil aux _Mélodies
-irlandaises_ de Thomas Moore, et qui arrachaient à M. de Thommeray
-des cris d’admiration. Ses frères chérissaient en lui la grâce un peu
-féminine qui semblait inviter leur protection, le charme et l’élégance,
-tous les dons extérieurs, toutes les séductions dont ils étaient à
-peu près dépourvus et que la nature lui avait départies d’une main
-prodigue. On a remarqué que les cadets sont en général les plus beaux;
-leur moulage est, dit-on, plus net et plus sûr. Frères, parents, amis,
-ils reconnaissaient tous qu’une plante si rare appelait le soleil,
-que cet enfant n’était pas né pour végéter à l’ombre, au fond de la
-province. Un beau matin, Jean avait embrassé les êtres excellents qui
-pleuraient en lui disant adieu, et vingt heures après il entrait dans
-Paris avec toutes les illusions que son père en avait emportées.
-
-Il arrivait sans parti pris. Dans la pensée de sa famille, il
-s’agissait pour lui du choix d’une carrière, de s’y préparer
-longuement par l’examen sérieux des divers états de la société. Il
-n’eût pas déplu à M. de Thommeray,--c’était, semblait-il, sa secrète
-ambition,--que ce fils s’illustrât sur le grand théâtre où il n’avait
-joué, lui, qu’un rôle de comparse. Quant à Jean, il n’avait pas de
-programme arrêté. Il était impatient de vivre, impatient d’aborder la
-vie par tous ses côtés élevés. Le monde l’attirait; la fortune des
-lettres le tentait; il aspirait par-dessus tout aux ivresses de la
-passion: son cœur frémissant était plein d’amour sans objet. Chaque
-époque a ses expressions familières et son accent qui lui est propre.
-Je tressaillais parfois en l’écoutant; il avait certains tours de
-phrase qu’il tenait de son père, certaines notes dans la voix qui me
-reportaient brusquement en arrière et réveillaient en moi des mondes
-ensevelis. Il me récita quelques-uns de ses petits poëmes bretons: j’y
-pris un vif plaisir, et, plaisir non moins vif, je pus les louer avec
-sincérité; le poëte de la Bretagne, Brizeux, ne les eût pas désavoués.
-Ainsi nous cheminions tous deux par une tiède après-midi d’avril. Les
-enclos, les vergers en fleur se réjouissaient au soleil; les villas,
-désertées pendant l’hiver, commençaient à se repeupler, et, tout en
-marchant, tout en causant, nous apercevions à travers les grilles de
-jolis enfants qui s’ébattaient autour des pelouses, sur le sable fin
-des allées. Jours tranquilles! heures fortunées! quelques années plus
-tard, seul et la mort au fond de l’âme, je parcourais ces paysages d’où
-l’invasion m’avait chassé, il n’y restait plus que des ruines: seuils
-désolés, maisons béantes, intérieurs pillés, salis, déshonorés. Quels
-hôtes, quels vainqueurs! Non moins maudite et non moins exécrable,
-la guerre civile avait achevé l’œuvre de destruction. La nature
-seule, quoique mutilée, elle aussi, souriait encore comme autrefois
-et réparait déjà ses désastres: la bêtise et la férocité des hommes
-n’avaient pas pu supprimer le printemps.
-
-Des semaines, des mois s’écoulèrent, Jean ne revint qu’à la fin de
-l’automne. Il me parut changé; ce n’était plus chez lui l’enthousiasme
-et la foi qui m’avaient frappé lors de notre première entrevue,
-mais le trouble, l’hésitation du voyageur qui cherche à s’orienter,
-et qui ne reconnaît pas les sites décrits dans son itinéraire. Il
-s’était présenté chez les illustres amis de son père, chez ceux que
-la mort avait épargnés ou que la vie n’avait pas dispersés au loin.
-M. de Thommeray lui avait répété maintes fois qu’il n’aurait qu’à
-se nommer pour se voir adopté par tous et de prime saut introduit
-dans l’intimité des cénacles; il avait même engagé son fils à n’user
-qu’avec discrétion du crédit, du patronage, du zèle empressé de ces
-grands amis. Jean, qui avait feuilleté souvent, toujours avec un pieux
-respect, l’album où les précieuses lettres étaient conservées comme
-des reliques, ne doutait pas qu’en effet les bras et les cœurs ne
-s’ouvrissent pour lui faire accueil. Chacune de ces visites avait été
-marquée par une déception. Les cénacles n’existaient plus. Les génies
-qu’il aimait à se figurer avec une auréole au front s’éteignaient
-pour la plupart dans l’abandon et la tristesse. Aucun d’eux ne se
-souvenait de M. de Thommeray; ils avaient oublié jusqu’à son nom. Le
-plus grand, le plus glorieux de tous, bien digne d’une fin meilleure,
-se débattait misérablement sous l’étreinte des plus dures nécessités.
-Il se rappelait qu’autrefois, à l’âge des chimères, il avait écrit
-quelques vers: il n’en parlait qu’avec dédain. Il avait conseillé
-à Jean de renoncer à la poésie et de se lancer dans les affaires.
-Il regrettait de n’avoir pas suivi cette voie: il avait méconnu sa
-vocation. Un autre, retiré dans sa tour, où il officiait encore de
-loin en loin devant un petit groupe de fidèles, lui avait démontré
-avec beaucoup de courtoisie qu’il n’y avait pas de place pour les
-poëtes dans la société moderne, qu’ils naissaient hors la loi sous
-tous les régimes et fatalement réservés au sort de Gilbert, d’André
-Chénier ou de Chatterton: c’était sa thèse de prédilection, il y
-revenait d’autant plus volontiers qu’elle lui permettait de s’étendre
-sur quelques-uns de ses anciens ouvrages. Jean avait tourné le dos au
-passé chagrin et morose, et s’était mis en relation avec la jeunesse
-du jour et quelques-uns des beaux esprits qui lui donnaient le ton;
-son caractère expansif et loyal, sa bonne grâce, sa générosité, ses
-manières de grand seigneur, lui avaient créé promptement des liaisons
-d’amitié légère dans un monde qui ne se montrait pas difficile. Une
-génération avortée, des âmes sans souffle et sans essor, des cœurs
-sans haine et sans amour, la littérature remplacée par le commérage,
-une philosophie d’antichambre, qui consistait à rabaisser tout ce qui
-relève la nature humaine, voilà ce qu’à l’entendre il avait rencontré
-dans ce monde sceptique et railleur. Telle était sa candeur, qu’il
-avait pu le fréquenter pendant plusieurs mois sans s’apercevoir ni même
-se douter du personnage qu’il y jouait; il n’en était instruit que de
-la veille.--Tenez, dit-il en dépliant un journal qu’il avait tiré de
-sa poche, et m’indiquant du doigt l’article qu’il souhaitait que je
-lusse, prenez connaissance de ce petit morceau: je suis curieux de
-savoir ce que vous en pensez.
-
-Ce petit morceau avait pour titre: _Le Huron de Quimper-Corentin_. Bien
-que Jean de Thommeray n’y fût pas nommé, c’était évidemment lui qu’on
-avait voulu peindre: cela sautait aux yeux de quiconque le connaissait.
-Divisé en chapitres comme le conte de Voltaire qui en avait suggéré
-l’idée, l’article n’était qu’une charge d’un bout à l’autre, mais une
-charge faite avec _humour_, de celles qui sont œuvres d’art et qui, par
-l’exagération même du trait, donnent plus de saillie à la réalité, et
-la rendent, pour ainsi parler, plus visible et plus saisissante. Mon
-ami Jean se trouvait là couché tout de son long. Dès l’âge de cinq
-ans, il apprenait à lire dans les romans néo-chrétiens de M. Gustave
-Drouineau. On lui taillait ses premières jaquettes dans une collection
-de vieux journaux qui portaient la date des dernières années de la
-Restauration. Le milieu dans lequel il avait été élevé, l’éducation
-qu’il avait reçue, son départ de Quimper-Corentin, son arrivée à Paris,
-ses pérégrinations à la recherche des cénacles, tout cela était raconté
-à la diable, de la façon la plus fantasque et la plus hilare. Après
-une série de déconvenues plus drolatiques les unes que les autres,
-dégoûté à jamais d’une société dépravée, où les manches à gigot, les
-grands sentiments et les robes courtes n’étaient plus de mise, le
-nouvel Ingénu reprenait la route de Quimper-Corentin, emportant dans
-sa valise le manuscrit de ses petits poëmes, roulé et ficelé comme un
-saucisson d’Arles. Sa rentrée au pigeonnier paternel le vengeait de
-tous les déboires qu’il avait essuyés à Paris. Il était complimenté
-sous un dais de feuillage par une députation de jeunes Huronnes toutes
-attifées à la mode de 1830. Le soir, sur la pelouse, deux troupes
-d’indigènes simulaient un combat qui était censé représenter la
-lutte des classiques et des romantiques; à travers la foule erraient
-mélancoliquement quelques Hurons en costume de saint-simoniens. Tableau
-final: pluie de fleurs, pétards et fusées, cris de _vive La Fayette_,
-binious et bombardes exécutant l’air de _la Parisienne_, et, pour tout
-couronner, au-dessus de la porte d’honneur, un magnifique transparent
-sur lequel se détachaient en caractères de feu ces dates glorieuses:
-27, 28, 29 _juillet_, et cette déclaration immortelle: _une charte sera
-désormais une vérité_.
-
-Je n’avais pu m’empêcher de sourire.--A votre aise! Monsieur, à votre
-aise! s’écria Jean le prenant sur le ton d’Alceste, la pasquinade vous
-paraît plaisante; riez-en, mais souffrez que, moi, je n’en rie point.
-Que ces petits messieurs échangent entre eux de semblables aménités,
-qu’à tour de rôle ils s’accommodent les uns les autres et s’offrent en
-régal à l’appétit des méchants et des sots, cela les regarde, c’est
-leur affaire; moi, je ne suis pas du bâtiment, je n’appartiens pas au
-public! Il est possible que je ne sois qu’un niais, et même je commence
-à comprendre que je ne suis pas autre chose; mais jusqu’ici je n’ai
-donné à personne le droit de l’écrire dans les gazettes. Croyez-le
-bien, Monsieur, c’est un acte de félonie, un indigne abus de confiance:
-j’étais leur hôte, ils m’avaient accueilli. Qu’allais-je faire dans
-cette galère? Que ne suis-je resté où j’étais!
-
-Tout en reconnaissant ce qu’il y avait de légitime au fond de son
-ressentiment, je ne laissai pas pourtant de lui parler en homme qui
-n’est point étranger aux pratiques de la vie littéraire, et qui sait
-de longue main la part d’importance qu’il convient d’accorder à ces
-sortes de choses. De quoi s’agissait-il? Jean n’était pas nommé; son
-honneur n’était pas atteint. Le procédé était plus que leste, l’article
-en lui-même était inoffensif; l’aiguillon s’arrêtait à fleur de peau,
-il n’entamait pas l’épiderme. L’esprit avait ses moments d’ivresse, ses
-démangeaisons et ses entraînements, auxquels il n’était pas toujours
-maître de résister; dans tous les temps, la presse légère avait commis
-de ces petites iniquités. Qu’y faire? Empêchait-on le vin nouveau de
-fermenter et de petiller dans les cuves? Défendait-on aux merles de
-siffler? Le sage se bouchait les oreilles ou levait les épaules et
-passait son chemin. Jean coupa court à l’apologie.
-
---Mais, Monsieur, vous n’y songez pas; qu’importe que mon nom ne se
-trouve point au bas du portrait, si chacun peut l’y mettre? Qu’importe
-que je ne sois pas nommé, si le masque est assez ressemblant pour que
-tous ceux qui me connaissent me nomment en l’apercevant? Hier, au
-saut du lit, j’ai reçu par la poste vingt numéros de la feuille que
-vous tenez entre les mains; je les ai comptés, je ne me doutais pas
-que j’eusse tant d’amis. Pour attirer mon attention, pour m’épargner
-l’ennui d’une recherche, presque tous avaient eu le soin de marquer à
-l’encre ou au fusain le morceau en question: raffinement de délicatesse
-qu’en vrai Huron je ne soupçonnais pas. Mon honneur n’est pas atteint,
-dites-vous? C’est bien ainsi que je l’entends. Il serait curieux que
-l’honneur d’un galant homme fût à la merci de pareils drôles. S’il ne
-s’agissait que de moi, leurs vilenies ne me toucheraient guère, la
-distance qui nous sépare est telle que j’en conçois l’idée de l’infini;
-mais ce n’est pas seulement ma personne qu’ils ont jetée en pâture à
-la risée publique, c’est aussi l’intérieur où je suis né, c’est mon
-berceau, c’est ma famille. Les illusions qu’on raille si agréablement
-me venaient du cœur de mon père; même après les avoir perdues, je les
-chéris, je les vénère comme la beauté de son âme, et qui s’amuse à les
-outrager mérite mieux que mon dédain. Vous ignorez encore d’où le coup
-est parti. J’ai vu de près la jeunesse de mon époque; si l’été répond
-au printemps, le pays peut s’attendre à de riches moissons. Eh bien!
-dans ce monde où je viens de vivre, je me flattais d’avoir rencontré
-un ami. J’avais fait de lui le confident de mes rêves et de mes
-mécomptes; je n’avais rien de caché pour lui. C’est lui, Monsieur, qui
-m’a trahi! C’est lui qui m’a berné comme Sancho sur un drap d’auberge.
-Que parlez-vous d’entraînements et de démangeaisons auxquels l’esprit
-n’est pas toujours maître de résister! Où nous mèneraient ces lâches
-complaisances? Le bandit qui me guette au coin d’un bois a ses
-démangeaisons, lui aussi, et je n’admets pas, pour ma part, qu’il y
-ait à l’usage des gens d’esprit un autre code de morale que celui des
-honnêtes gens; mais voilà beaucoup de bruit pour un article de journal.
-
-Cette âpreté de langage ne me déplaisait pas; j’aimais la saveur de ce
-fruit encore vert. J’avais craint un instant que l’affaire ne tournât
-au tragique et ne se terminât sur le pré; heureusement il n’en fut pas
-question. Jean s’était apaisé; son regard s’était adouci. Je profitai
-du tour qu’avait pris l’entretien pour toucher à quelques vérités que
-m’avaient enseignées l’expérience et la réflexion. Je n’étais ni le
-détracteur ni le courtisan du temps où nous vivions; je savais que
-le fond de l’humanité varie peu, que les passions ne changent guère,
-qu’en dehors des grandes commotions qui renouvellent de loin en loin
-les conditions de l’atmosphère, le bien et le mal, le bon grain et
-l’ivraie, les rayons et les ombres se retrouvent à toutes les périodes
-presque dans la même mesure et dans les mêmes proportions. Les époques
-les plus fécondes avaient leurs tares et leurs plaies cachées, les plus
-déshéritées leurs perfections et leurs vertus secrètes; il y avait
-place dans toutes pour le travail et le talent, pour le dévouement
-et le sacrifice, pour les bonnes actions et pour les belles œuvres.
-Jean écoutait d’un air résigné, répliquait sans trop d’amertume,
-mais paraissait peu désireux de pousser plus avant ses excursions à
-travers le monde. Il en avait assez, et se tenait pour satisfait. Déjà
-la gloire ne le tentait plus; déjà la poésie se mourait en lui. La
-muse qu’il avait rencontrée un matin dans la lande embaumée refusait
-désormais de le suivre; ses pieds délicats étaient en sang, les
-premiers grêlons de la réalité avaient meurtri son sein et brisé ses
-deux ailes. Il avait cherché l’amour, et n’en avait pas même trouvé les
-apparences. Il me parlait de sa famille avec une tendresse émue, et
-je me sentais porté vers ce jeune homme que je voyais pour la seconde
-fois par quelque chose de semblable à l’affection que j’avais pour mon
-fils. La journée était avancée. Je le retins à dîner, et l’accompagnai
-le soir jusqu’à la gare de Bellevue. J’étais avec lui, sur le quai. Au
-moment de nous séparer:--Il peut se faire, me dit Jean, que je reste
-longtemps sans vous voir, il est même possible que je ne vous revoie
-jamais. Je compte voyager, et, de retour en France, me retirer chez mes
-parents. Conservez de moi un bon souvenir: je n’oublierai pas l’accueil
-que j’ai reçu de vous.
-
-Là-dessus, il m’embrassa et se jeta dans un wagon. La vapeur siffla, et
-le train partit.
-
-Ce brusque adieu, cet élan de tendresse, m’avaient donné à réfléchir:
-je m’en allai pensif et fort troublé. La nuit me sembla longue.
-Dès le grand matin j’accourais chez Jean: il était déjà sorti. Le
-domestique n’était instruit de rien: son maître ne pouvait tarder
-à rentrer, et il m’engageait à l’attendre; je me laissai mener au
-salon. L’aspect seul de cette pièce aurait suffi pour justifier mes
-appréhensions. Tout y dénonçait les préoccupations de l’homme qui se
-dispose à jouer sa vie dans une partie sérieuse. Un monceau de papiers
-récemment brûlés obstruait l’âtre. Les bougies consumées jusqu’au
-ras du cristal témoignaient d’une veille obstinée. Sur le marbre de
-la cheminée, plusieurs lettres sous pli fermé, destinées à la poste;
-des factures acquittées, quelques autres qui ne l’étaient pas: à
-chacune de celles-ci était jointe la somme due. On devinait que Jean
-ne s’était pas déshabillé, le divan avait servi de lit de repos; un
-médaillon où s’encadrait un portrait en miniature, celui de sa mère
-qu’il avait eue présente jusqu’au dernier moment, était resté sur un
-des coussins. Le doute n’était plus permis, Jean était sorti pour aller
-se battre. J’attendis longtemps. Les heures se traînaient; je comptais
-les minutes. Je m’asseyais, je me levais, je ne tenais pas à la même
-place; tantôt j’errais de chambre en chambre, prêtant l’oreille aux
-bruits du dehors; tantôt, penché sur le balcon, je plongeais dans la
-rue un regard avide. Il faisait une brume épaisse, je ne distinguais
-que des ombres. De temps en temps, le domestique, un plumeau à la
-main, traversait la pièce où j’étais; sa figure souriante, bêtement
-épanouie, m’inspirait un désir immodéré de lui sauter à la gorge et de
-le jeter par la fenêtre. Je venais d’ouvrir un livre, je m’efforçais
-d’en lire une page, lorsque je crus entendre le roulement d’une
-voiture sous le vestibule. Quelques instants après une sourde rumeur
-montait dans l’escalier. J’étais déjà sur le palier, et j’aperçus Jean
-qui gravissait péniblement les dernières marches, soutenu par ses deux
-témoins et la pâleur de la mort sur la face. Un troisième personnage
-dirigeait avec autorité les mouvements de l’ascension funèbre: c’était
-un élève interne du Val-de-Grâce qui avait assisté au combat et fait
-sur le terrain le premier pansement.--Ce n’est rien, dit Jean d’une
-voix éteinte en faisant un effort pour me tendre sa main blanche comme
-l’ivoire: une piqûre d’aiguille.--A peine achevait-il ces mots qu’une
-mousse rosée teignit ses lèvres, et il s’affaissa sans connaissance
-entre les bras qui le soutenaient.
-
-La blessure était grave: l’épée avait atteint le poumon. Toutes les
-mesures à prendre, je les pris. J’adressai sur l’heure une dépêche
-au fils aîné de M. de Thommeray, et ne quittai Jean qu’après avoir
-vu sa mère et son frère installés tous deux à son chevet. L’affaire
-avait fait du bruit, j’en ignorais certains détails; je les appris
-par un journal du monde élégant. Dans la soirée du jour où le fatal
-article avait paru, Jean s’était rendu au théâtre des Variétés, où
-l’on représentait une pièce nouvelle; il comptait y trouver ce qu’il
-cherchait. En effet, pendant un entr’acte, il avait aperçu au foyer le
-seigneur qui l’habillait si galamment; il était allé droit à lui, et,
-de son gant qu’il tenait à la main, l’avait touché par deux fois au
-visage. Je savais la suite. Le plaisant de l’aventure fut qu’il sortit
-de là avec une réputation de noblereau et un sobriquet ridicule; on
-a dit longtemps Thommeray le Huron, de même que Scipion l’Africain.
-Durant une semaine ou deux, il côtoya les sombres bords: la jeunesse,
-la science, l’amour et les soins maternels le ramenèrent à la vie. La
-guérison fut prompte, et vers le milieu de novembre il partait avec sa
-mère pour aller passer l’hiver à Pise.
-
-Jean avait promis de m’écrire: il tint sa promesse. Rien de plus
-aimable que l’accent de ses lettres. Comme chez tous les convalescents,
-un mystérieux travail d’apaisement s’était accompli dans son cœur. Il
-plaisantait avec enjouement sur la campagne qu’il venait de faire et ne
-s’autorisait pas de ses espérances trahies pour insulter à l’humanité
-tout entière. Il ne prétendait point connaître à fond le monde; il
-ne le jugeait pas sur l’échantillon qui avait passé sous ses yeux.
-Toutefois ce qu’il en avait vu l’effrayait, et il persistait dans sa
-résolution de n’y rentrer jamais. La santé de l’âme n’était pas plus
-assurée que la santé du corps; plus d’une fois, dans le milieu malsain
-qu’il n’avait fait pourtant que traverser, il avait senti des fumées
-grossières monter à son cerveau. Qui pouvait se croire à l’épreuve de
-la contagion? De plus forts que lui avaient succombé; il s’arrêtait à
-temps sur la pente qui mène aux abîmes. Revenu de toute ambition, il
-se rappelait les bruyères natales et n’aspirait qu’à retourner dans
-le domaine de son père: des idylles sans fin! Il aimait aussi à me
-parler de Pise. Je revoyais la ville aux ponts de marbre, aux palais
-silencieux, aux larges quais déserts. Il jouissait avec délices du
-ciel clément, des chaudes après-midi, de l’air gras et pur qu’il buvait
-à longs traits comme le lait fumant des vaches de Bretagne. Il vivait
-et se laissait vivre.
-
-Cependant, au bout d’un mois à peine, un intérêt nouveau se glissait
-dans sa vie. Il y avait à Pise une jeune femme venue, comme lui,
-pour y passer l’hiver et rétablir sa santé chancelante. Elle était
-d’une beauté rare, et paraissait appartenir à l’élite de la société
-parisienne: elle en avait les élégances, et son air languissant, la
-tristesse de son regard, une teinte de mélancolie répandue sur ses
-traits, ajoutaient encore au charme de sa personne. Elle habitait un
-petit palais sur le bord de l’Arno, et ne sortait que suivie d’un
-domestique ou accompagnée d’une femme de chambre. On ne savait rien de
-son rang; mais sa présence seule en disait assez, et nul ne songeait,
-en la voyant, à s’enquérir de son origine. Il ne s’écoulait pas de
-jour où Jean et sa mère ne la rencontrassent, soit aux Cascines,
-soit au Campo Santo, autour du Dôme ou du Baptistère. C’est sur le
-sol de l’étranger que la patrie est le lien des âmes. Ils étaient
-arrivés promptement à échanger un salut silencieux, puis un sourire
-d’intelligence, puis quelques mots de politesse; des relations s’en
-étaient suivies, et ils se réunissaient fréquemment. Cette jeune femme
-en effet appartenait à la fleur de la société parisienne: c’était la
-comtesse de R... L’imagination de Jean s’égarait déjà dans le bleu;
-ses lettres, qui avaient passé presque sans transition du ton de
-l’églogue au style flamboyant, et dans lesquelles je retrouvais toute
-la phraséologie sentimentale qui avait cours en 1830, n’étaient plus
-remplies que des perfections de la belle comtesse; il n’hésitait point
-à voir en elle une des poétiques héroïnes que ses lectures lui avaient
-révélées. J’eus comme un pressentiment qu’il courait à de nouveaux
-mécomptes. Sans connaître madame de R..., je connaissais assez mon
-temps pour savoir que la passion n’en était pas la note dominante,
-et que jamais l’amour n’avait causé moins de dégâts ni fait si peu
-de victimes, surtout parmi les femmes du monde. Bientôt les lettres
-de Jean devinrent de moins en moins fréquentes, et bref, il cessa de
-m’écrire. Que d’amitiés j’ai vu finir ainsi! Je parle des meilleures
-et des plus anciennes, de celles qui, ayant commencé avec la vie,
-promettaient de ne s’éteindre qu’avec elle.
-
-Deux ou trois ans s’étaient passés. J’ignorais ce que Jean était
-devenu; je supposais qu’il avait donné suite à ses projets de retraite,
-et qu’il vivait en paix chez son père. Il m’avait oublié, et je
-trouvais cela tout simple: dans la saison des longs espoirs, on fait
-généralement bon marché de ce qu’on laisse derrière soi. De mon côté,
-il faut le dire, je ne pensais à lui que de loin en loin. Le courant
-des choses humaines, les préoccupations, les soucis dont aucun âge
-n’est exempt et qui semblent se multiplier avec le nombre des années,
-l’avaient presque effacé de ma mémoire: une tournée que je fis en
-Bretagne raviva dans mon cœur le souvenir de ce jeune ami. Un jour,
-dans une bourgade du Finistère, j’appris par aventure que je n’étais
-qu’à quelques lieues du domaine de Thommeray. Je cédai à la tentation
-de voir de près un ménage heureux, une famille unie. J’affrétai le jour
-même une carriole du pays, et sur le soir, un peu avant la tombée de la
-nuit, j’arrivais au manoir que j’aimais à me représenter comme l’asile
-du bonheur. Ma bienvenue ne faisait pas question; j’arrivais joyeux et
-le cœur en fête.
-
-L’antique demeure, de construction bizarre, était à peu près telle que
-je me la figurais: une vaste ferme entre cour et jardin, avec tours et
-donjon, et qui respirait à la fois la mélancolie du passé et l’activité
-de la vie moderne. Il restait encore des vestiges de fossés et de
-pont-levis. La porte d’honneur, chargée de trophées cynégétiques,
-têtes de loups, de renards, de sangliers, était surmontée d’un écusson
-rongé par le temps et dont les armoiries se distinguaient à peine.
-Quand je me présentai la famille était réunie au salon. Le valet de
-ferme qui m’avait introduit s’étant dispensé du soin de m’annoncer, je
-poussai la porte qu’il avait entr’ouverte, et d’un regard aussi prompt
-que l’éclair, avant que ma présence eût été signalée, j’embrassai dans
-son ensemble le tableau qui s’offrait à mes yeux: M. de Thommeray,
-en veste de chasse, droit comme un peuplier, robuste comme un chêne,
-debout et adossé à la cheminée, la taille haute, l’attitude sévère,
-ses bras croisés sur sa large poitrine; madame de Thommeray, affaissée
-plutôt qu’assise dans un fauteuil, et vieillie de vingt ans depuis
-que je ne l’avais vue; enfin les deux fils aînés penchés sur le
-fauteuil, et observant leur mère. Il régnait dans la salle un silence
-lugubre; la figure de Jean manquait seule au tableau. Certes ce n’était
-point l’image du bonheur que j’avais devant moi. J’arrivais à point,
-le moment était bien choisi! J’admirais une fois de plus l’esprit
-d’à-propos qui me suit partout. Je songeais à me dérober quand madame
-de Thommeray, en levant la tête, m’aperçut et me reconnut aussitôt.
-Elle passa précipitamment son mouchoir sur ses joues flétries, fit
-vers moi quelques pas rapides, et saisit ma main, qu’elle étreignit
-par un mouvement convulsif, tandis que son regard m’interrogeait avec
-avidité et semblait vouloir me fouiller les entrailles. J’étais au
-supplice. Cette scène muette n’avait duré qu’une seconde. J’expliquai
-en peu de mots le hasard qui m’avait amené. Dès qu’elle eut compris
-qu’il s’agissait seulement d’une visite de passage, ses traits, qui
-s’étaient animés un instant, reprirent tout à coup leur expression
-désespérée. Elle eut cependant le courage d’ébaucher un pâle sourire,
-et, sans quitter ma main qu’elle tenait encore, elle me conduisit à
-son mari. J’envisageai M. de Thommeray: avec sa crinière de lion toute
-blanche, ses sourcils noirs, sa prunelle sombre et sa barbe grisonnante
-par places, qu’il portait tout entière, il avait grand air et me parut
-admirablement beau.
-
---Monsieur, dit-il en me saluant avec une grave politesse, vous n’êtes
-pas un étranger chez moi; madame de Thommeray m’a souvent parlé de
-vous. Je sais que vous avez été excellent pour elle pendant son séjour
-à Paris, et c’est ajouter encore à ma reconnaissance que de m’offrir
-ici l’occasion de vous l’exprimer.
-
-Cet accueil un peu magistral acheva de me démonter. Je n’étais pas venu
-quêter des compliments; mais, puisque M. de Thommeray avait cru devoir
-tout d’abord m’entretenir de sa gratitude, je m’étonnais qu’il n’eût
-pas même fait allusion à celui de ses fils que j’avais soigné et veillé
-comme s’il eût été le mien. J’hésitais moi-même, sans m’expliquer
-pourquoi, à prononcer son nom. J’étais dans la position d’un homme qui
-sent le terrain miné sous ses pieds, et qui n’ose plus faire un pas.
-Enfin je m’informai de Jean, mais à peine l’eus-je nommé que M. de
-Thommeray me ferma la bouche.
-
---Monsieur, me dit-il d’un ton bref, il ne nous reste plus que deux
-fils, ils sont tous les deux devant vous. Nous ne parlons jamais de
-celui que nous avons perdu.
-
-Je demeurai un instant comme anéanti. Jean était mort... mais non!
-L’attitude de M. de Thommeray, sa voix, son geste, son langage,
-n’étaient pas d’un père qui a eu l’affreux malheur d’ensevelir un de
-ses enfants. S’il était vrai que Jean fût mort, ma présence inattendue
-aurait provoqué chez la mère une explosion de désespoir ou une crise
-d’attendrissement plutôt qu’un mouvement d’ardente curiosité. Je
-l’avais assistée au chevet de son fils, j’avais partagé ses angoisses;
-elle n’eût pas été maîtresse de son émotion, elle se serait jetée
-dans mes bras, nous aurions pleuré ensemble. J’avais fait toutes ces
-réflexions en moins de temps qu’il ne m’en faut pour les écrire. Jean
-vivait, et pourtant il n’avait plus sa place au foyer dont il était
-naguère la parure et la joie. Je ne savais que m’imaginer ni que dire.
-Mon regard allait de l’un à l’autre et ne rencontrait que des visages
-consternés. M. de Thommeray seul se tenait impassible; mais ses lèvres,
-violemment crispées, trahissaient l’effort d’une douleur hautaine qui
-se contraint pour ne pas éclater. Je me disposais à prendre congé,
-lorsqu’une porte du fond s’ouvrit à deux battants, et une servante
-parut sur le seuil: les plus dures afflictions de l’âme ne changent
-ni les habitudes ni les conditions de la vie, et tous les jours, aux
-mêmes heures, on se met à table, si malheureux qu’on soit.--Vous dînez
-avec nous? dit madame de Thommeray qui s’était emparée de mon bras. Et,
-comme je cherchais à m’excuser:--Par pitié, ajouta-t-elle à mi-voix, ne
-partez pas avant que j’aie pu vous parler.--Je ne résistai plus et me
-laissai conduire.
-
-Malgré ces préliminaires, les choses se passèrent moins tristement
-que je n’aurais pu l’espérer: à défaut d’entrain, le dîner ne manqua
-pas de cordialité. Les cœurs et les esprits s’étaient détendus peu à
-peu. Remis de la gêne que leur avait causée ma visite inopportune,
-mes hôtes n’avaient pas tardé à comprendre que je n’étais pas, moi
-non plus, sur un lit de roses, et, avec un tact dont je leur sus gré,
-tous à l’envi s’efforçaient de me faire oublier ce qu’il y avait dans
-ma position de pénible et d’embarrassé. Chacun y mit du sien. Tous
-me traitaient comme un ami qui eût été attendu. Madame de Thommeray
-n’était plus la belle Irlandaise, telle encore que je l’avais vue à
-Paris. Les dernières années qui venaient de s’écouler avaient éteint
-ce qui restait en elle d’éclat et de beauté; mais elle était toujours
-la belle âme que j’avais été à même d’apprécier. L’honneur de sa vie
-pouvait se résumer en quelques mots: elle avait été l’unique amour
-d’un honnête homme qu’elle avait uniquement aimé. Cela dit tout, et
-n’est point banal. Les deux fils, deux colosses, sans avoir aucune
-des grâces de leur jeune frère, n’étaient pas cependant dépourvus de
-tout charme: ils avaient celui de la douceur unie à la force. J’étais
-frappé surtout de la déférence et du respect qu’ils témoignaient à
-leurs parents jusque dans les plus petites choses: ces habitudes de
-soumission, qui tendent de plus en plus à se perdre dans les familles,
-avaient un caractère particulièrement touchant chez de jeunes hommes
-qui semblaient faits pour commander. Leur esprit était sans apprêt,
-je dirais presque sans culture, mais l’élévation de leurs sentiments
-n’en ressortait que mieux, et ils parlaient avec un grand sens de tout
-ce qui se rattachait à leurs occupations journalières. Quant à M. de
-Thommeray, il y avait un terrain sur lequel nous devions nécessairement
-nous entendre. Nous étions du même âge. Étudiant à Paris en même temps
-que lui, j’avais assisté comme lui à la résurrection des lettres, aux
-fêtes de la renaissance; nos deux jeunesses s’étaient épanouies à la
-même heure, dans les mêmes clartés. En rapprochant nos souvenirs, il
-se trouvait que nous avions vécu côte à côte, et que plus d’une fois
-nous avions dû nous coudoyer. C’était pour lui, comme pour moi, un
-sujet d’étonnement que nous fussions restés étrangers l’un à l’autre,
-que sa main et la mienne ne se fussent point rencontrées. Nous avions
-bu aux mêmes sources, ressenti les mêmes ivresses; mais le passé dont
-il faisait jadis ses plus chères délices, dans lequel il s’était si
-longtemps confiné, ne lui disait plus rien: il n’en parlait qu’avec
-tristesse. Il avait vieilli doucement en présence d’un splendide décor
-qu’il prenait pour la réalité, et voilà qu’un orage venu sur le tard
-avait tout emporté; comme le laboureur qui retrouve sa ferme brûlée et
-son champ dévasté, il contemplait d’un œil morne l’édifice de toute sa
-vie foudroyé et réduit en poudre. Il y avait des moments où, en dépit
-des efforts communs, la conversation tombait tout à coup et s’éteignait
-comme un feu de chaume. Il se faisait alors un long silence, plus
-lourd, plus accablant que le vent du Sahara. Chacun de nous pensait
-à Jean, les yeux de la mère le cherchaient à sa place vide, et le
-nom qu’il était interdit de prononcer, que nul ne prononçait, ce nom
-proscrit remplissait tous les cœurs, oppressait toutes les poitrines.
-
-A l’issue du dîner, pendant que le gentilhomme campagnard allait avec
-ses fils surveiller la rentrée des récoltes, madame de Thommeray,
-restée seule avec moi, m’entraînait au jardin. L’après-midi avait été
-brûlante. La soirée était chaude encore; derniers souffles embrasés du
-jour, de pâles éclairs blanchissaient l’horizon. A peine avions-nous
-fait quelques pas le long des charmilles, qu’elle se laissait tomber
-sur un banc, et là, brisée par la contrainte qu’elle venait de
-s’imposer, elle donna un libre cours aux larmes qui l’étouffaient. Je
-m’étais assis auprès d’elle, et je tenais ses mains dans les miennes.
-Je me taisais: il y a des douleurs qu’on n’ose pas interroger.--Ainsi,
-dit-elle enfin, vous ne l’avez pas vu? Vous ne savez rien de sa vie?
-Vous ne savez rien, vous n’êtes au courant de rien? Quand vous êtes
-entré, je me suis imaginée, en vous apercevant, que vous veniez me
-parler de lui, j’ai cru que vous m’apportiez de ses nouvelles.
-
---Je venais en chercher, Madame. Je me réjouissais à la pensée de le
-trouver ici, heureux dans sa famille heureuse. Je ne sais rien, je ne
-suis au courant de rien. La dernière lettre que j’ai reçue de lui était
-datée de Pise, et depuis...
-
---Ah! fatal séjour! ville à jamais maudite! s’écria-t-elle avec un
-geste de désespoir; c’est là qu’on me l’a pris, c’est là qu’on m’a
-ravi mon enfant.--Et d’une voix fiévreuse elle se mit à raconter
-ce que je savais déjà, tout ce que j’ignorais encore, la rencontre
-qu’elle avait faite à Pise, ses relations avec madame de R..., la
-passion de Jean qu’elle n’avait pas su prévoir, le trouble et le
-remords dont elle avait été saisie en voyant clair dans le cœur de son
-fils.--J’étais sans défiance, rien ne m’avait avertie du danger. Cette
-jeune femme semblait aussi peu faite pour inspirer la passion que pour
-la ressentir. Nulle exaltation dans les idées, l’imagination la plus
-calme, un cœur parfaitement rassis, avec cela un esprit ingénu, une
-âme vide et sans détours, étalant naïvement sa nudité, trop satisfaite
-d’elle-même pour recourir à des vertus d’emprunt, enfin beaucoup
-d’assurance, et pas l’ombre de coquetterie: elle ne se donnait pas même
-la peine de chercher à plaire. Il n’était pas jusqu’au caractère de sa
-jolie figure qui ne contribuât à ma sécurité: il y manquait l’étincelle
-divine, la flamme de l’intelligence. Je ne voyais ses traits s’animer,
-ses beaux yeux prendre feu que lorsqu’elle entamait le récit des fêtes
-mondaines qui avaient été jusque-là l’unique occupation de sa vie,
-et qui représentaient pour elle le seul côté sérieux de la destinée.
-Elle n’avait pas d’enfants, s’applaudissait de n’en point avoir, et
-parlait de son mari juste assez pour rappeler de temps en temps qu’elle
-était mariée. Les arts et la nature l’intéressaient médiocrement;
-quelques journaux de mode, qu’elle se faisait adresser de Paris,
-composaient toutes ses lectures. Je l’observais avec curiosité; elle
-était pour moi un sujet d’étude. Ce qui me frappait surtout chez elle,
-c’était l’amour de la toilette et le génie de l’ajustement. Elle avait
-fait de la parure une espèce de culte qu’elle rendait à sa beauté.
-Peu lui importait le public; elle se parait pour se parer, pour sa
-propre satisfaction et son agrément personnel. Quoique souffrante et
-résignée à passer dans la retraite le temps de son exil, elle était
-arrivée avec toute une cargaison de caisses à chiffons, absolument
-comme s’il s’agissait de passer l’hiver à la cour. Je me souviens
-qu’un soir je la trouvai chez elle en toilette de bal. Toutes les
-bougies étaient allumées; elle était seule et n’attendait personne.
-Parfois, à la veillée, dans le petit appartement que j’occupais à
-la _locanda_, tandis que je travaillais sous le bec d’une lampe de
-cuivre, elle entrait tout à coup comme un tourbillon, habillée tantôt
-en espagnole, tantôt en bohémienne, tantôt en marquise de Pompadour,
-éblouissante dans tous ces costumes, qui étaient autant de souvenirs
-des derniers bals auxquels elle avait assisté et qu’elle me décrivait
-dans leurs plus minutieux détails. Elle n’était pas futile, elle était
-la futilité. Eh bien! Monsieur, Jean l’adorait. Il avait découvert
-dans ce joli néant une victime de la société, un cœur dépareillé, une
-âme incomprise. Il devinait des trésors de mélancolie dans le mortel
-ennui qui la consumait. Ces apparences de frivolité n’étaient que le
-déguisement d’une douleur qui cherche à s’étourdir; il pressentait sous
-la grâce de ces mensonges des abîmes sans fond de passion contenue, de
-tendresse et de poésie. Que sais-je encore? C’était la femme de ses
-rêves! Vous jugez cependant quel effroi fut le mien dès que j’ouvris
-les yeux. Madame de R... eût été libre que je n’aurais pas vu sans
-frémir mon fils se jeter tête baissée dans une semblable aventure.
-De toute façon, ma place n’était plus à Pise. A force de prières et
-de remontrances, j’avais amené Jean à partir avec moi. Nous partîmes
-ensemble, et même à présent je veux croire qu’il était sincère dans sa
-résolution de me suivre. Je m’en allais triomphante et heureuse de le
-sauver encore une fois; mais à Livourne, au moment de quitter l’hôtel
-pour nous rendre au bateau, il ne se contint plus, sa passion éclata
-en cris de révolte. Était-ce lui, Jean, mon dernier-né, que j’avais en
-secret préféré aux deux autres, était-ce lui qui me sacrifiait, moi, sa
-mère, à qui et à quoi, juste Dieu! Tout ce que je pus dire fut inutile:
-il résista même à mes larmes. Je continuai seule mon voyage, je rentrai
-seule dans la maison qui ne devait plus le revoir.
-
-Elle s’interrompit un instant, et ses pleurs recommencèrent de
-couler.--Ce qu’est devenue cette liaison, comment elle a vécu, comment
-elle a fini, je ne puis vous l’apprendre. Je sais seulement que mon
-fils y a laissé jusqu’à la fierté de son âme. Il n’existe plus, le
-jeune homme que vous avez connu. Ah! malheureux enfant, combien
-sa chute fut rapide! Il quittait Pise vers la fin de l’hiver et
-rentrait dans Paris. Il devait n’y séjourner qu’une semaine; des mois
-s’écoulèrent, et nous l’attendions encore. J’avais tout dit à mon mari.
-L’un et l’autre nous avons vieilli dans la foi de notre jeunesse; nous
-nous étions toujours figuré que l’amour, le premier des biens, était
-assez riche de ses joies et de ses douleurs pour pouvoir se suffire à
-lui même: Jean se chargea du soin de nous désabuser. Madame de R...
-l’entraînait dans un courant où notre avoir ne lui permettait pas de
-la suivre. Nous l’avions trop aimé; à la première résistance un peu
-sérieuse, il se cabra et mordit le frein. Aux objurgations de son père,
-il répondait avec aigreur; les remontrances de ses frères ne faisaient
-que l’irriter; mes plaintes le touchaient à peine. Je lui envoyais en
-secret tout ce dont je pouvais disposer; nous étions épuisés, à bout de
-sacrifices. Un jour enfin il poussa vers nous tous un cri d’effarement,
-le cri d’une âme où la vie se brise: il renonçait à reprendre sa place
-au milieu de nous, et, dans un adieu suprême, il demandait qu’on lui
-pardonnât. Reviens, reviens! s’écria la famille éplorée. Oui, nous
-te pardonnons. Reviens, mon fils! Reviens, mon frère! La maison qui
-te pleure s’ouvrira pour te recevoir, et nous fêterons, nous aussi,
-le retour de l’enfant prodigue. Ainsi nous le rappelions tous, et
-pourtant il ne revint pas. Le lien fatal semblait rompu; quel autre
-charme pouvait le retenir? Il avait mis fin à ses exigences et parlait
-vaguement d’un long travail qu’il avait entrepris; il remettait de
-mois en mois, et nous l’attendions toujours. C’est là, Monsieur, qu’en
-étaient les choses. Il n’écrivait qu’à longs intervalles; il y avait
-dans le ton de ses lettres je ne sais quoi de sec et de banal qui me
-glaçait le cœur. Nous ne vivions plus; une sourde inquiétude nous
-minait lentement. Nos deux aînés allaient partir pour s’enquérir de
-sa situation et tenter auprès de lui un dernier effort, quand tout à
-coup de sinistres rumeurs, qui depuis quelque temps couraient dans le
-pays, pénétrèrent jusque sous notre toit. Ce fut le curé du village
-qui, le premier, nous donna l’alarme. Il avait vu grandir nos enfants;
-il était le confident, le consolateur de nos peines. On disait, on
-affirmait tout haut que Jean de Thommeray, notre fils, traînait son nom
-dans un monde où ne se fourvoient ni les esprits droits ni les cœurs
-honnêtes, qu’il passait à Paris pour un des princes de la jeunesse
-désœuvrée, qu’il avait un hôtel, qu’il avait des chevaux, que le jeu
-fournissait à ce luxe éhonté. Le ciel s’écroulait sur nos têtes. Ce
-n’était plus aux frères de partir, mais au père. Il revint au bout de
-quelques jours: ses cheveux avaient achevé de blanchir. Je le vois
-encore rentrant dans sa demeure, où dix générations successives avaient
-conservé intact le culte de l’antique vertu, où pas un n’avait failli,
-où de tout temps la bonne renommée avait tenu lieu de richesse. Il vint
-à moi et me dit: Femme, il ne nous reste plus que deux fils. Ce fut
-tout. Je n’appris que plus tard ce qui s’était passé. Comme il allait
-franchir le seuil de l’hôtel où Jean nous avait laissé croire qu’il
-s’était logé modestement, un break attelé de quatre chevaux, sortait à
-grand fracas de la cour. Deux laquais poudrés et galonnés occupaient le
-siége de derrière; Jean conduisait lui-même l’attelage: assise auprès
-de lui, une créature insolemment parée répandait jusque sur les roues
-les vastes plis de sa robe flottante. Après avoir vu l’étalage de notre
-honte s’éloigner et se perdre dans l’avenue des Champs-Élysées, M. de
-Thommeray avait remis sa carte à un valet de pied, et il était reparti
-le jour même. Vous savez le reste. Toutes relations ont cessé entre
-nous et le fils indigne; nos serviteurs ont ordre de ne plus prononcer
-son nom. Eh bien! tout indigne qu’il est, je ne puis pas l’arracher de
-mon cœur; je suis sa mère, il est mon enfant. On a été trop dur, on ne
-s’est pas souvenu des paroles du Christ, on a manqué de charité. Pour
-le relever, il ne fallait peut-être que lui tendre la main: le farouche
-honneur, l’implacable orgueil ne l’ont pas voulu. Vous irez le trouver,
-Monsieur. Vous me le promettez? poursuivit-elle d’une voix suppliante.
-Ne le heurtez point, cherchez plutôt à l’attendrir. Vous connaissez la
-vie qu’il nous a faite: elle était hier, elle sera demain ce qu’elle
-est aujourd’hui. Racontez-lui ce que vous avez vu, mettez sous ses
-yeux le tableau de notre intérieur désolé. Il n’est pas méchant;
-dites-lui que je l’aime encore, et, si déchu qu’il vous paraisse, ne
-l’abandonnez pas, allez à lui sans vous lasser. Le mal, comme le bien,
-a ses heures de défaillance; pour sauver une âme en détresse, pour la
-ramener au rivage, il suffit parfois du brin d’herbe que la colombe
-jette à la fourmi qui se noie. Enfin, Monsieur, vous m’écrirez; ne me
-cachez rien, mais parlez-moi de lui; que je sache qu’il vit, que je le
-sente vivre, dussé-je achever d’en mourir!
-
-Je m’attendais à des révélations douloureuses, et pourtant, je l’avoue,
-ces confidences dépassaient toutes mes prévisions. Était-ce bien de
-Jean qu’il s’agissait? Par quelle pente, par quels degrés ce jeune
-homme était-il descendu des hauteurs où je l’avais laissé? Quel choc
-imprévu avait pu le jeter dans les bas-fonds d’un monde dont le contact
-seul eût révolté jadis tous ses instincts? Sans avoir là-dessus aucune
-donnée certaine, madame de Thommeray, avertie par l’instinct maternel,
-le plus sûr des instincts, attribuait à madame de R... la chute de son
-fils. Que la jolie comtesse y fût pour quelque chose, je n’étais pas
-moi-même éloigné de le croire; mais que cette bulle de savon eût pesé
-d’un tel poids sur une destinée, que cette folle brise eût déraciné
-l’espoir d’une famille, démantelé l’honneur d’une maison, voilà ce
-qui ne s’expliquait pas. Ma raison s’y perdait. Il se faisait tard.
-Nous avions rejoint M. de Thommeray au salon; je serrai la main de
-mes hôtes, trop généreux pour chercher à me retenir, et je m’éloignai
-pénétré de tristesse, en repassant dans mon esprit tout ce que je
-venais de voir et d’entendre.
-
-De retour à Paris, je pensai à m’acquitter sans retard de la mission
-qui m’était confiée; mais, avant d’agir, je désirais savoir au juste
-quelles étaient les habitudes de Jean et quelle existence il menait.
-Malgré tout ce qui avait frappé mes yeux et mes oreilles, j’hésitais
-à croire le mal aussi profond que je l’avais jugé d’abord sous
-l’influence du milieu austère où je venais de passer quelques heures:
-je tenais à m’assurer si M. et Madame de Thommeray ne s’exagéraient
-pas involontairement la portée des écarts de leur fils. Quoique
-étranger au monde des affaires, j’y comptais pourtant des amis: les
-renseignements que j’obtins ne me laissèrent malheureusement aucun
-doute. Tout était vrai et au grand jour: Jean ne cachait rien de sa
-vie. Il ne faudrait pas pourtant s’imaginer qu’on ne parlât de lui
-qu’avec mépris; nous avons des trésors d’indulgence pour la corruption
-élégante et prospère. Ses coups de bourse, son bonheur au jeu, lui
-valaient sur la place moins de contempteurs que d’envieux, et, tandis
-que sa famille le rejetait, il y en avait plus d’une qui l’eût adopté
-volontiers. Du reste, l’opinion de ses contemporains lui était fort
-indifférente; le vice avait rarement affiché de si vertes allures.
-Il vivait publiquement avec une sorte de créature que ses aptitudes
-et sa dextérité à dévorer les fils de famille avaient rendue célèbre
-sur le turf parisien. Fiametta était son nom de guerre; son nom de
-paix, nul ne l’a jamais su. L’histoire de leur rencontre ne mériterait
-pas d’être rapportée, si l’on ne pouvait y voir un trait des mœurs du
-temps. Un dimanche, en plein soleil d’été, la Fiametta traversait seule
-le jardin du Palais-Royal. La hardiesse de sa démarche, le carmin de
-ses lèvres, le caractère de sa beauté, qu’accentuait encore l’éclat de
-sa toilette, auraient suffi pour attirer tous les regards; mais ce qui
-la signalait surtout à la curiosité des promeneurs, c’était la masse
-énorme de cheveux roulés dans un filet de soie qui tombait du sommet
-de la tête jusqu’au milieu du dos, et qu’elle portait littéralement
-comme une hotte. Jamais la folie du cheveu n’avait été poussée si
-loin. L’extravagance de ce luxe d’emprunt avait mis le public en
-gaieté, et, la donzelle n’ayant dans sa personne rien qui commandât le
-respect, un instant vint où elle se trouva enfermée dans un cercle de
-quolibets. Chacun disait son mot, les femmes s’en mêlaient. D’honnêtes
-bourgeoises, à qui les appointements de leurs maris ne permettaient
-qu’un modeste chignon plat comme une galette, criaient au scandale,
-et se vengeaient ainsi des rigueurs de la destinée. Elle cependant,
-l’air hautain et superbe, demeurait impassible au milieu de la foule
-qui grossissait. L’arrogance de son attitude ne faisait qu’exciter
-la verve des assistants, quand tout à coup, sous le feu croisé des
-rires gouailleurs et des malins propos, elle enleva d’un tour de
-main le filet où la masse de cheveux était emprisonnée, et toute
-sa chevelure, entraînée par son propre poids, se déroula en larges
-nappes et l’enveloppa comme un manteau. Les rires avaient cessé, un
-cri d’étonnement sortit de toutes les poitrines. Jean, qui passait
-par là, avait été témoin de cette scène. Il s’approcha gracieusement
-de la belle qu’il voyait pour la première fois, et que son triomphe
-échevelé ne laissait pas d’embarrasser un peu.--Madame, lui dit-il du
-ton le plus courtois, ma voiture est à deux pas d’ici, et, si vous
-le permettez, j’aurai l’honneur de vous y conduire.--Sans hésiter,
-elle avait accepté le bras de Jean, et, à partir de ce jour, ils ne
-s’étaient plus quittés.
-
-Attractions du ruisseau! éternelle puissance de la putréfaction morale!
-cette fille, d’une beauté douteuse et d’un âge incertain, aussi
-dénuée de cœur que pourvue de cheveux, exerçait sur Jean un empire
-absolu. Il se montrait partout avec elle, au bois, aux courses, au
-théâtre; c’est elle qui tenait sa maison, elle y était maîtresse et
-souveraine. On peut d’après cela se former une idée de la société qu’il
-recevait chez lui: femmes déclassées, gens de bourse, auteurs peu
-considérables, journalistes peu considérés, petits gentilshommes à bout
-de patrimoine, et qui, sans emploi ni ressources avouables, faisaient
-grande chère et beau feu, tels étaient les commensaux habituels de la
-place où je me préparais à pénétrer. La démarche était scabreuse, je
-n’en espérais aucun résultat. Je n’avais rien de ce qu’il faut pour
-travailler fructueusement à la conversion des pécheurs; mais, outre
-que j’obéissais à madame de Thommeray, je ne pouvais me défendre d’un
-mouvement de compassion pour ce jeune homme qui m’avait été cher et
-que j’avais connu si aimable. Il y avait dans le déraillement de sa
-destinée un mystère qui m’attirait. J’éprouvais l’impérieux besoin
-d’interroger le gouffre qui l’avait englouti: je voulais lui donner
-jusque dans son abaissement, à défaut d’estime, un témoignage d’intérêt.
-
-Donc, un matin, je me rendais chez Jean. Son hôtel était situé
-dans une des rues encore assez désertes qui aboutissent à l’avenue
-des Champs-Élysées. L’habitation se composait d’un seul étage; le
-boulingrin qui s’étendait devant le perron, les massifs de verdure
-qui masquaient les écuries et les remises, lui donnaient un air de
-cottage. Un domestique en culotte courte et en habit à la française
-avait pris mon nom: quelques instants après, j’étais introduit dans
-un salon d’attente qui n’eût point déparé l’intérieur d’un palais.
-Œuvres d’art et tableaux de maîtres, tentures de damas de soie, tapis
-de Smyrne, émaux de la renaissance, vieilles faïences italiennes; une
-bougie brûlait à l’intention des fumeurs sur une table de marqueterie
-couverte de journaux, de brochures et de bulletins portant les derniers
-cours de la Bourse. Jean me suivait de près, je n’eus pas l’ennui de
-l’attendre longtemps; une porte s’ouvrit, et je le vis paraître.
-
-Il vint à moi la main tendue, avec beaucoup d’aisance et de
-désinvolture, sans le moindre trouble apparent, comme si le luxe au
-milieu duquel je le surprenais eût été le prix avéré d’un travail
-glorieux ou honnête. Il commença par s’excuser de m’avoir si longtemps
-négligé.--Vous êtes tout excusé, lui dis-je. J’arrive de Bretagne, j’ai
-eu l’occasion d’y voir votre famille, et, comme vous ne m’avez jamais
-parlé de vos parents qu’avec amour et respect, je crois remplir un
-devoir en venant vous entretenir de l’état d’affliction où je les ai
-trouvés.
-
-Je partis de là pour lui rendre compte du spectacle navrant dont
-j’avais été le témoin; mais lui, m’interrompant presque aussitôt:--De
-grâce, Monsieur, n’allez pas plus avant, me dit-il avec un grand calme
-et d’un ton d’urbanité parfaite. Je rends justice à vos intentions,
-mais je sais depuis longtemps tout ce que vous pensez avoir à
-m’apprendre, vous ne m’apprendriez absolument rien. C’est entendu,
-ma façon de vivre est pour tous les miens un sujet de trouble et de
-scandale. Mes frères me renient, ma mère pleure en secret sur moi, mon
-père ne me connaît plus. Parlons à cœur ouvert, je suis le désespoir
-et la honte de ma famille. Eh bien! Monsieur, soyez mon juge. Qu’ai-je
-fait pour provoquer cet appareil de deuil et ce déploiement de
-rigueurs, pour mériter de perdre l’affection des êtres qui m’aimaient
-et pour tomber si bas dans leur estime? J’aurais commis quelque grand
-crime que je ne serais pas traité plus durement. Est-ce ma faute,
-à moi, si mes parents, enfermés et murés dans le souvenir de leur
-jeunesse, ont vieilli sans s’apercevoir du travail qui s’accomplissait
-autour d’eux? Est-ce ma faute si, après avoir été élevé comme dans un
-cloître, bercé d’illusions, nourri de contes bleus et gorgé d’idéal,
-je me suis éveillé un beau matin en présence d’une société où il n’y
-avait de vrai que l’argent, et qui démentait par la fureur de ses
-convoitises toutes les croyances, toutes les rêveries dont on m’avait
-farci la cervelle? Est-ce ma faute enfin si, dans cette terre promise
-où j’arrivais la lèvre en feu et le cœur plein de flamme, je n’ai
-trouvé que des sources taries et des brasiers éteints? Je n’étais
-pas un saint. Las de courir après les chimères, de n’embrasser que
-des fantômes et de laisser un lambeau de ma chair dans chacun de ces
-embrassements, je me suis accoutumé peu à peu aux réalités. Ne pouvant
-prétendre à réformer le siècle, j’ai fini par me faire à ses mœurs et
-par endosser sa livrée; il m’a paru que, dans une société où l’argent
-était dieu, ne pas être riche serait une impiété. Le temps n’est plus
-du bien longuement et laborieusement amassé. Tout va vite aujourd’hui.
-On ne conquiert plus la fortune, on la surprend ou on la force. J’ai
-joué, je ne m’en défends pas: si c’est un cas pendable, voilà beaucoup
-de gens en l’air. J’avais l’audace et le sang-froid, le coup d’œil
-prompt et sûr, la décision rapide, tout m’a réussi: où est le mal?
-Je soutiens par le jeu l’état de maison que le jeu m’a donné: parmi
-les fortunes du jour, combien en comptez-vous qui puissent invoquer
-une autre origine et qui se maintiennent par une autre industrie? Si
-vous consultiez le carnet de mon agent de change, vous m’y verriez
-en nombreuse et bonne compagnie. Mes parents ont vécu des passions de
-leur époque: je vis des passions de la mienne. Quelle action cependant
-peut-on me reprocher? Me suis-je enrichi au détriment de l’honneur? Mon
-nom a-t-il servi d’enseigne à quelque entreprise douteuse? M’a-t-on
-surpris me glissant le soir dans quelque tripot clandestin? Je
-travaille en pleine lumière et vais partout tête levée. Si ma richesse
-est fille du hasard, je la légitime et l’anoblis par l’usage que je
-sais en faire. Je dépense en grand seigneur, et l’or qui passe par mes
-mains n’a pas le temps de les salir. Quant au monde dont je m’entoure,
-croyez-moi, de quelque nom qu’il vous plaise de l’appeler, il ne vaut
-ni plus ni moins que celui qui s’intitule modestement le meilleur
-monde. On peut sans risque ni péril se laisser choir de celui-ci dans
-celui-là: on ne tombe pas de bien haut. Que ma famille se rassure,
-les petites dames ne coûtent pas plus cher que les grandes: elles
-offrent cet avantage, qu’on sait tout de suite à quoi s’en tenir sur
-leur désintéressement. Avouons-le, ces diverses catégories de monde
-ne sont que nominales: au fond, elles n’existent pas. Plus ou moins
-grossiers, plus ou moins hypocrites, plus ou moins effrontés, les
-appétits sont partout les mêmes. Il n’y a plus d’âmes; c’est la matière
-qui nous mène. La société n’est plus qu’une immense bohème: d’un côté,
-la bohème crottée, haineuse, envieuse, qui aiguise ses dents et qui
-guette son heure; de l’autre, la bohème dorée, qui se dépêche de vivre
-et de jouir comme si elle se sentait emportée fatalement vers le cap
-des tempêtes, comme si chaque jour qui s’écoule n’était pas sûr du
-lendemain. Voilà, Monsieur, la vérité vraie: le reste n’est que songe
-et mensonge.
-
-C’était une grande pitié d’entendre ce jeune homme exalter sa chute et
-glorifier sa déchéance. Je ne le quittais pas des yeux, et l’examen de
-sa personne ne démentait point son langage. Tout chez lui trahissait
-les habitudes de sa vie nouvelle. Les veilles, les excès, les émotions
-du jeu, avaient fané son teint, flétri ses tempes et dépouillé son
-front. Le regard, autrefois si doux et si limpide, prenait par instant
-le reflet bleuâtre et le dur éclat de l’acier. La précision du geste,
-le son métallique de la voix, le ton sec et cassant, l’assurance et
-l’aplomb que donne la richesse, faisaient de lui un des types accomplis
-du monde qu’il venait de peindre. Lorsqu’il était parti pour Pise,
-j’avais dit adieu à un poëte, je retrouvais un homme d’affaires.--Vous
-vous êtes complétement mépris, répliquai-je, sur la pensée qui m’a
-conduit auprès de vous. Je n’apportais ici ni plaintes ni sermons:
-vous n’aviez pas à vous défendre. Vous vivez comme il vous convient,
-je n’ai point qualité pour apprécier vos actes. Je crois seulement que
-vous ne vous faites pas une idée nette et claire de l’état d’affliction
-où votre famille est plongée: c’est mon devoir de vous en instruire.
-Souffrez donc que je reprenne les choses où je les ai laissées quand
-vous m’avez interrompu, car il faut que vous m’écoutiez. Je serai bref,
-et, ma tâche remplie, vous n’aurez d’autre juge que vous-même, je vous
-livrerai à vos réflexions.--Et, sans m’arrêter au geste d’impatience
-dont il n’avait pas été maître, j’entamai à nouveau le récit de ma
-visite chez ses parents. Je m’adressais, hélas! à une âme déjà bien
-endurcie. Tandis que je parlais, il allait et venait dans la chambre,
-tordant et mordant sa moustache, et je lisais dans sa pensée qu’il
-n’eût pas été fâché de voir surgir un incident qui m’aurait obligé de
-quitter la place. Quand j’en vins cependant à parler de sa mère, quand
-je la lui montrai usée par le chagrin, quand je lui rappelai qu’il
-avait été son enfant de prédilection, quand je lui affirmai qu’il
-l’était encore malgré ses fautes et ses égarements, je le vis par degré
-changer de maintien, ses traits se contractèrent, il se jeta sur le
-divan où j’étais assis, et prit sa tête entre ses mains. J’avais touché
-le point vulnérable, mais, pour y arriver, il m’avait fallu fouiller
-en plein roc, et dans son attendrissement même je sentais encore je ne
-sais quoi de farouche et de résistant.
-
-Je le regardai quelque temps en silence, puis je l’attirai doucement
-vers moi.--Est-ce vous, Jean, que je retrouve ainsi, vous qui m’aviez
-laissé voir une âme si haute et si fière? Vous n’êtes point la dupe des
-sophismes et des paradoxes que vous mettiez tout à l’heure en avant.
-Un groupe d’individus vivant aux crochets du hasard ne représente
-pas toute la société: vous vous noyez dans une mare et vous accusez
-l’océan. C’est ce que vous-même appeliez jadis une philosophie
-d’antichambre. Pour que vous en soyez venu là, il a dû se passer dans
-votre vie quelque chose d’affreux, quelque chose d’irréparable. Eh
-bien! mon enfant, un poëte l’a dit, on se console en se plaignant, et
-parfois une parole nous a délivrés d’un remords. Au nom de la sympathie
-qui vous avait entraîné vers moi, au nom du sérieux intérêt que vous
-n’avez pas cessé de m’inspirer, confiez-moi le secret du mal que vous
-avez souffert. J’en connais déjà l’origine. Vos dernières lettres
-m’avaient appris ce que peut-être vous ignoriez alors. Vous aimiez
-madame de R... Vous êtes resté seul avec elle à Pise, vous l’avez
-suivie à Paris. Dites, Jean, que s’est-il passé? On vous a fait au cœur
-une blessure bien profonde, plus profonde que celle dont vous aviez
-failli mourir. S’il est trop tard pour la fermer, s’il ne m’est pas
-donné de pouvoir la guérir, ne puis-je du moins, cette fois encore, y
-porter une main amie?
-
-Au nom de madame de R..., il avait tressailli: un sourire étrange
-effleura ses lèvres. Ce fut l’affaire d’un instant. Il se leva, roula
-entre ses doigts une cigarette, l’alluma à la flamme de la bougie,
-puis, avec la familiarité du parvenu, il se mit à cheval sur une chaise
-en point de Beauvais, et les bras appuyés sur le dossier, d’un air
-aussi dégagé que s’il débitait la nouvelle du jour ou l’anecdote de la
-veille:--Mon Dieu, Monsieur, s’il peut vous être agréable d’entendre
-raconter cette petite drôlerie, je veux bien vous la dire. Je doute,
-à ne vous rien celer, qu’elle réponde à votre attente. C’est une
-histoire toute simple, et qui n’a pas, au temps où nous sommes, le
-mérite de l’originalité; vous la prendrez pour ce qu’elle vaut. Voici
-la chose dans sa grâce naïve. J’aimais madame de R...; je l’aimais
-d’un amour craintif et discret. Je ne m’arrêtais pas, ainsi que le
-faisait ma mère, à l’apparente frivolité de ses goûts; quelques soupirs
-mal étouffés, quelques réflexions inspirées par l’instabilité des
-affections humaines, m’avaient ouvert sur le passé de cette jeune
-femme des perspectives désolées. J’étais tout pénétré des premières
-lectures dont ma jeunesse avait été nourrie: je voyais en elle un cœur
-brisé et qui n’aspire plus qu’au repos. Mon amour n’avait pas encore
-osé se déclarer, lorsque ma mère en surprit le secret. Elle n’eut plus
-dès lors qu’une pensée, m’arracher au danger qu’elle pressentait, et
-quitter Pise en m’entraînant avec elle. Je résistai à ses remontrances,
-je finis par céder à ses prières. J’étais de bonne foi. Madame de
-R... n’avait rien dit, rien fait pour encourager ma passion ni pour en
-provoquer l’aveu. En avait-elle seulement le soupçon? Je n’aurais pas
-voulu l’affirmer, tant elle semblait morte au sentiment qui remplissait
-ma vie. L’annonce de mon prochain départ ne l’avait émue ni troublée;
-elle ne songeait pas plus à s’en étonner qu’à s’en plaindre. Il ne
-me déplaisait point d’aller ensevelir dans la retraite l’éternelle
-tristesse d’un amour malheureux: je partis sans esprit de retour.
-Cependant, à mesure que je m’éloignais, un flot de pensées tumultueuses
-montait à mon cerveau. Je m’indignais contre moi-même: je m’accusais
-d’imbécillité. Une voix intérieure me criait que je laissais le bonheur
-derrière moi: qu’avais-je fait pour le saisir? En me reportant à
-l’heure des adieux, je me figurais que son dernier regard renfermait un
-reproche, que la dernière étreinte de sa main essayait de me retenir.
-A Livourne, au moment d’abandonner le pays où fleurit l’oranger, la
-terre où je l’avais connue, où je l’avais aimée, je sentis que le
-sacrifice était au-dessus de mes forces: je m’échappai des bras de ma
-mère et repris la route de Pise. A peine arrivé, je courus au palais
-qu’habitait madame de R..., je me jetai à ses genoux, je couvris ses
-mains de baisers et de larmes, et il faut bien qu’elle ait été touchée
-d’une passion si méritante, car je lui dois cette justice qu’elle ne
-tarda pas à m’en octroyer le prix.
-
-Je ne le nie point, je connus d’heureux jours. En amour, aussi bien
-qu’en matière de foi, il n’est rien que de croire, l’objet du culte
-importe peu; tout ce que l’on croit est vrai, il n’y a de vrai que ce
-que l’on croit. J’aimais, j’étais aimé: mon rêve s’était fait chair,
-il palpitait sous mes caresses. Jamais lune de miel ne brilla d’un
-si doux éclat. Je vivais dans l’extase, je marchais sur les nuées,
-je goûtais dans leur plénitude les joies et les ivresses qui mettent
-l’homme au rang des dieux. L’heure était proche où j’allais reprendre
-ma place parmi les mortels. Le printemps s’annonçait à peine que déjà
-Valentine, c’était son nom d’ange, se montrait impatiente de retourner
-en France. Je me disposais à l’accompagner; elle me fit entendre
-qu’elle avait vis-à-vis du monde des ménagements à garder. En même
-temps elle me conseillait, avec toute la tendresse imaginable, d’aller
-passer deux ou trois mois chez mes parents: nous devions tous les
-deux cette réparation à ma mère, elle insistait beaucoup là-dessus.
-J’étais inquiet sans savoir pourquoi; j’éprouvais le sourd malaise qui
-précède la fin du bonheur. La veille du départ, comme elle achevait
-ses préparatifs avec l’ardeur d’une pensionnaire qui s’apprête à
-quitter le couvent:--Vous partez sans moi, vous partez! lui dis-je.
-Que vais-je devenir loin de vous? Je ne le comprends que de trop, nous
-ne nous verrons plus qu’à travers mille obstacles. Si vous le vouliez
-bien, nous ne nous séparerions pas. Je sais qu’il y a dans la Sabine
-ou dans les gorges du Mont-Cassin des solitudes enchantées faites
-pour servir de refuge aux âmes que la société opprime ou méconnaît:
-c’est là que nous irions vivre tous deux, libres, ignorés, oubliés du
-monde qui n’est pas digne de vous posséder.--Toute séduisante qu’elle
-était, cette proposition n’obtint pas le succès que j’en espérais.--La
-Sabine! le Mont-Cassin! je n’y avais jamais pensé; nous en reparlerons,
-me dit-elle.--Cette réponse, à laquelle j’étais loin de m’attendre,
-aurait dû m’éclairer: l’impression douloureuse se dissipa dans
-l’attendrissement des adieux. Je rentrais en France quelques jours
-après elle; mais au lieu de me rendre en Bretagne, comme j’en avais
-l’intention, j’allai fatalement la rejoindre à Paris.
-
-Ici, Monsieur, changement de décor! J’étais de retour depuis près d’un
-mois, et il ne m’avait encore été permis de contempler ma divinité
-qu’à ses heures de réception, quand la cour et la ville faisaient
-cercle autour d’elle et défilaient dans ses salons. Un mot, un
-regard, un sourire, pour toute allusion au passé une pression de main
-furtive, tel était le régime frugal auquel je me trouvais soumis après
-tant de jours d’abondance. J’avais loué, dans un des quartiers les
-plus retirés et les plus solitaires, un pavillon isolé au fond d’un
-jardin, où vainement j’attendais l’heure du berger: comme l’ours qui,
-pendant l’hiver, se nourrit de sa propre graisse, mon bonheur en était
-réduit à subsister de ses souvenirs. Dernière ressource, consolation
-suprême des amants en retrait d’emploi, j’écrivais des lettres que
-j’oserai qualifier de brûlantes, et qui, pour la plupart, demeuraient
-sans réponse. Disons-le en passant, nous avons perdu l’habitude
-des entretiens épistolaires qui furent longtemps les délices d’une
-société aujourd’hui disparue. En général, les hommes n’écrivent plus
-que des lettres d’affaires, la furie du luxe a tué chez les femmes le
-goût et le génie de la correspondance. Valentine occupait avec son
-mari un hôtel de la rue de Courcelles. Cette âme opprimée n’obéissait
-qu’à ses caprices, ce cœur brisé n’offrait pas trace de fêlure, cette
-destinée flétrie dans sa fleur et que je m’étais donné pour tâche de
-réconcilier avec la vie, s’épanouissait au sein de l’opulence comme
-dans son élément naturel. Je ne pouvais m’empêcher de reconnaître que,
-si madame de R... était en effet une victime de la société, la société
-traitait assez doucement ses victimes. Quant au mari, je n’avais fait
-que l’entrevoir: c’était un homme de trente ans à peine, fatigué
-avant l’âge, d’un aspect élégant et froid, et qui laissait volontiers
-à sa femme toutes les libertés dont il usait largement pour lui-même.
-Ils menaient grand train chacun de son côté, et vivaient sous le même
-toit à peu près étrangers l’un à l’autre. Voilà l’intérieur que je me
-plaisais à remplir de tragédies bourgeoises, d’épopées domestiques.
-Toutes mes idées étaient renversées. L’ange de Pise se dérobait et
-m’échappait par tous les bouts, et chaque fois que j’essayais de le
-ressaisir, les plumes de ses ailes me restaient dans la main. La
-résignation n’était pas mon fait. Irrité par les obstacles et les
-difficultés qu’il rencontrait à chaque pas, mon amour prenait de jour
-en jour un caractère plus tenace et plus âpre. Cet amour, né dans
-mon cerveau, avait envahi tout mon être; l’image des voluptés perdues
-obsédait mon cœur et mes sens. Bien que déchu de son prestige, l’objet
-était encore d’assez haut prix pour mériter d’être disputé; comme Henri
-IV, je me mis en campagne pour reconquérir mon royaume. Tous les jours,
-aux mêmes heures, je battais à cheval les allées du bois, et j’avais
-parfois la satisfaction d’apercevoir mon inhumaine nonchalamment assise
-sur les coussins de sa voiture et distribuant autour du lac sourires
-et saluts familiers. Je me reportais aux longues promenades que nous
-faisions ensemble, par les après-midi silencieuses, sur les bords
-de l’Arno ou sous les chênes verts des _Cascines_; mes réflexions
-étaient amères. J’avais noué des relations qui m’ouvraient la société
-parisienne. Les plaisirs de l’hiver promettaient de se prolonger
-jusqu’à l’été; c’est au milieu du bruit et de l’éclat des fêtes que je
-la retrouvais le soir, et qu’il m’était accordé d’échanger quelques
-paroles avec elle. Je la suivais à travers la foule, et lorsqu’enfin
-je pouvais l’aborder, lorsque dans un tête-à-tête enlevé d’assaut et
-dont les instants étaient comptés, j’osais me plaindre à mots voilés
-et lui rappeler discrètement ce qu’elle semblait avoir oublié, elle
-avait avec moi des ingénuités d’enfant ou des étonnements de vierge qui
-coupaient court à tout et me désarçonnaient. J’étais bientôt obligé
-de céder la place, et je m’éloignais la rage dans le cœur, ne sachant
-ce que je devais admirer le plus, de ma bêtise ou de ma lâcheté. La
-splendeur de ses toilettes toujours nouvelles, l’inaltérable sérénité
-de ses traits, sa beauté de statue et ses airs de vestale achevaient
-de m’exaspérer; il y avait des moments où je sentais s’allumer en moi
-des appétits de fauve prêt à se jeter sur sa proie. J’étais jaloux,
-et je n’aurais pu dire ni de qui ni de quoi. Également indifférente à
-tous les hommages, elle avait la froideur du marbre, de même qu’elle
-en avait la blancheur; ma jalousie s’agitait et se consumait dans le
-vide. J’avais été vingt fois sur le point de me retirer: l’orgueil m’y
-poussait et me retenait tour à tour. Il me restait un espoir auquel je
-m’accrochais comme à une dernière branche. Le monde élégant allait se
-disperser: rendue à elle-même, Valentine me reviendrait peut-être, et
-j’entrevoyais d’heureux jours.
-
-Un soir, à l’ambassade d’Autriche, dans une de ces fêtes présidées
-avec tant de grâce, et qui réunissaient toutes les étoiles de première
-grandeur, je profitai d’un moment où le vide s’était fait autour
-d’elle, je la saisis, pour ainsi dire, au vol; je l’attirai dans une
-embrasure, et tout d’abord je m’informai de ses projets.--Voici l’été,
-vous ne le passerez pas à Paris: où irez-vous? que pensez-vous faire?
-
---Ce que je fais tous les ans, dit-elle. Les bains de mer me sont
-ordonnés...
-
---Et vous les prendrez?...
-
---A Trouville.
-
---A Trouville! m’écriai-je: c’est à Trouville que vous comptez aller!
-
---Sans doute. Où voulez-vous que j’aille! Dans la Sabine ou dans les
-défilés du Mont-Cassin? Et elle se mit à énumérer et à décrire les
-_amours_ de costumes qu’elle emporterait avec elle. Le grand artiste
-s’était surpassé. Costumes du matin, costumes de l’après-midi, costumes
-du soir: il y en avait pour toutes les heures de la journée.
-
---Ainsi, lui dis-je, vous retrouverez au bord de la mer l’existence que
-vous menez ici?
-
---Au bord de la mer comme ici, je mène l’existence d’une femme de mon
-rang: quel mal y voyez-vous?
-
-Poussé à bout par l’imperturbable assurance de son attitude et de
-ses réponses, je laissai se répandre en reproches amers toutes les
-humiliations qui depuis six semaines s’amassaient dans mon cœur. Se
-jouait-elle de moi? Pour qui me prenait-elle? Avais-je rêvé ce qui
-s’était passé à Pise? Était-ce la comtesse de R... que j’avais tenue
-dans mes bras? N’avais-je possédé que son ombre? Tout cela était dit à
-voix basse, d’un ton agressif, avec le sourire sur les lèvres: on ne
-pouvait nous entendre, mais on pouvait nous observer.--Je ne sais pas
-ce que vous avez, répliqua-t-elle sans paraître autrement émue d’une
-si vive attaque. Je n’ai pas cessé d’avoir pour vous une affection
-véritable. Je n’oublierai jamais que, si je ne suis pas morte d’ennui
-à Pise, c’est à vous que je le dois. J’ai fait tous mes efforts pour
-élever mes sentiments à la hauteur des vôtres. Malheureusement ce qui
-était possible à Pise ne l’est plus à Paris. J’ai des devoirs envers
-le monde, envers mes proches, envers ma maison. J’aurai toujours grand
-plaisir à vous voir: de quoi vous plaignez-vous?
-
-Nous étions enveloppés, pressés de toutes parts:--Madame, lui dis-je de
-l’air le plus gracieux, vous ne m’aimez pas, vous ne m’avez jamais aimé
-et n’aimerez jamais personne: vous n’avez ni cœur ni âme. Moi, je ne
-suis ni d’âge ni d’humeur à m’accommoder plus longtemps du rôle d’amant
-honoraire. Souffrez donc que je vous dise un éternel adieu: je ne vous
-reverrai de ma vie.--Et je m’en allai.
-
-Le croirez-vous? Au bout de quelques jours, j’étais la proie d’un
-incommensurable ennui. L’amour ne meurt pas fatalement avec les
-illusions qui l’ont fait naître; il vit encore par les racines
-longtemps après qu’il s’est découronné. Je m’étais promis de partir;
-je restai. Je m’étais juré de ne plus mettre le pied dans le monde,
-j’y retournai avec l’espoir inavoué de retrouver madame de R... Le
-monde était désert, Valentine avait cessé de s’y montrer. Je la
-cherchai au bois, le bois s’était changé en une vaste solitude;
-Valentine n’y venait plus. Je m’informai discrètement à son hôtel;
-madame la comtesse vivait enfermée et ne recevait personne. Je me
-demandais avec une secrète complaisance si je n’étais pour rien dans
-ce brusque revirement. Un jour, je rôdais autour de sa demeure lorsque
-je rencontrai la femme de chambre qu’elle avait emmenée avec elle à
-Pise et qui avait été témoin de mon bonheur.--Ah! monsieur Jean, je
-ne sais pas ce qu’a madame la comtesse; depuis quelques jours elle ne
-fait que gémir et pleurer.--Bonne créature, que je l’aurais embrassée
-volontiers! Je n’en doutais pas, j’étais la cause de ces larmes. Je
-m’élançai sur les pas de la chambrière, et j’arrivai éperdu jusque dans
-le boudoir où se tenait ma chère désolée.
-
-Moment plein de promesses! je ne puis y penser sans un frisson de
-volupté. Uniquement parée de sa beauté et n’ayant pour tout vêtement
-qu’un peignoir qui l’enveloppait comme un nuage de mousseline, elle
-était à demi couchée sur un divan de soie capitonnée, la tête renversée
-sur une pile de coussins, les cheveux en désordre, les paupières
-brûlées de larmes, la poitrine gonflée de soupirs. En m’apercevant,
-elle se souleva d’un air languissant et me regarda sans colère: de
-longs pleurs coulaient de ses yeux. J’embrassais ses genoux, je
-laissais déborder mon cœur.--Pardonnez-moi, disais-je d’une voix
-suppliante. J’ai été dur et cruel envers vous; mais fallait-il en
-croire un malheureux égaré par le désespoir et qui n’avait plus sa
-raison? J’étais fou. Ne pleurez pas. Vous savez bien que je vous aime!
-Dites que vous me pardonnez.--Je continuai quelque temps sur ce ton
-avec l’éloquence qui manque rarement à l’expression des sentiments
-sincères, et, sans me flatter, je doute que l’amour ait trouvé souvent
-des accents plus soumis et des notes plus tendres. Valentine pourtant
-se taisait, ses larmes ne tarissaient pas, et la situation commençait
-à devenir embarrassante, lorsque je m’en tirai par une explosion de
-lyrisme endiablé:--Mais puisque je t’aime, mais puisque je t’adore,
-puisque tu es mon âme, mon unique trésor, mon seul bien, ma vie
-tout entière, pourquoi donc pleures-tu? m’écriai-je en la saisissant
-violemment dans mes bras. Oublie ce que j’ai pu te dire, vis dans le
-monde, puisqu’il te plaît d’y vivre; sois la reine de toutes les fêtes,
-reine par l’élégance aussi bien que par la beauté; tu n’entendras plus
-une plainte sortir de ma bouche, tu ne surprendras plus un reproche
-dans mon regard. J’applaudirai à tes triomphes, et lorsque, fatiguée
-de vains hommages, tu éprouveras le besoin de te reposer sur un cœur
-aimant et fidèle, tu n’auras qu’à faire un signe et tu me verras à tes
-pieds.
-
-Tout en exécutant ces variations brillantes sur un thème vieux comme
-le monde, je pressais dans mes bras son corps souple et charmant. Je
-baisais tour à tour son front et ses cheveux, je séchais sous le feu
-de mes lèvres la céleste rosée qui baignait son visage, je m’enivrais
-du parfum sans nom qui s’exhale de la femme aimée, et qu’il suffit de
-respirer une fois pour en être à jamais imprégné. J’entendais le chant
-des séraphins, le paradis s’entr’ouvrait devant moi, quand Valentine,
-se dégageant d’assez mauvaise grâce:--Laissez-moi, dit-elle, ces propos
-sont hors de saison. Vous m’avez fait beaucoup de chagrin l’autre
-soir, je vous ai trouvé fort méchant; mais plût à Dieu que je n’eusse
-pas d’autres sujets de peine!--Cet aveu si touchant, parti du fond
-de l’âme, m’avait subitement dégrisé.--Ainsi, lui dis-je avec un peu
-d’amertume et de confusion, je n’étais pour rien dans votre désespoir?
-Ces larmes, que je recueillais précieusement comme des perles dans mon
-cœur, ce n’était pas pour moi que vous les répandiez?--Puis, oubliant
-ma déconvenue pour ne penser qu’à sa détresse:--Eh bien, Valentine,
-quels autres sujets de peine avez-vous? Quels qu’ils soient, je veux
-les connaître.
-
---A quoi bon? répliqua-t-elle; je suis perdue, et vous n’y pouvez rien.
-
---Perdue! m’écriai-je, et je n’y puis rien! Quelle idée vous
-faites-vous donc de l’amour, et n’est-il pas étrange que, aimée comme
-vous l’êtes, vous désespériez de la sorte? L’amour peut tout; ma
-vie vous appartient. Parlez, expliquez-vous. Le monde est rempli de
-lâchetés et de trahisons. De quoi s’agit-il? Quel danger vous menace?
-Que vous a-t-on fait?
-
-Les questions se pressaient et se succédaient coup sur coup. Je
-fouillais jusque dans son passé pour tâcher d’y saisir le secret
-douloureux qu’elle s’obstinait à me taire.--Vous n’y pouvez rien! vous
-n’y pouvez rien! disait-elle.--Je priais, je suppliais; mon imagination
-s’enflammait à la pensée du rôle que j’étais appelé à remplir.
-J’échappais aux affadissements de la vie mondaine. Je respirais l’air
-des hautes régions pour lesquelles je me sentais né. J’abordais les
-entreprises chevaleresques, je me préparais aux grands sacrifices,
-aux poétiques dévouements que j’avais tant de fois rêvés. Valentine
-m’était rendue; malheureuse, elle se relevait à mes yeux et recouvrait
-tout son prestige. Elle n’était plus l’ombre légère que je poursuivais
-de salons en salons; c’était une âme atteinte et souffrante, l’âme
-que j’avais devinée, l’héroïne que j’avais pressentie lors de nos
-premières rencontres. La sauver à tout prix, lui servir d’appui, de
-refuge, mourir pour elle s’il en était besoin, telle était désormais
-mon ambition. Elle parut enfin touchée de ma tendresse; à bout de
-résistance, son cœur éclata, et voici, Monsieur, les confidences
-qui s’en échappèrent... Madame de R..., avant qu’il fût question de
-son voyage à Pise, devait à ses fournisseurs, _couturier_, modiste,
-parfumeur et lingère, quelques menues sommes dont l’addition donnait au
-total une bagatelle de cent soixante-quinze mille francs. Pour sortir
-de presse, elle avait, à l’insu de son mari, contracté un emprunt,
-et, pleine de confiance en la Providence, dont la bonté s’étend sur
-toute la nature, s’était reposée sur elle du soin de faire honneur
-à ses engagements. Or les engagements arrivaient à terme, le juif
-repoussait tout accommodement. Valentine se trouvait au dépourvu en
-présence de deux cent mille livres à rembourser, intérêts compris, et
-il ne semblait pas que la Providence témoignât beaucoup d’empressement
-à se déranger pour lui venir en aide. Le comte avait lui-même des
-affaires assez embarrassées, et je démêlais sans peine que cette maison
-si fastueuse ne se soutenait qu’à force d’expédients. Valentine, avec
-une candeur adorable, m’en dévoilait les plaies et les misères dans un
-réquisitoire où l’égoïsme et les déréglements de son mari m’étaient
-présentés sous un jour peu clément. Lui seul était coupable; quant
-à l’insanité de ses propres dépenses, elle n’en avait pas conscience
-et n’y faisait pas même allusion. Je l’écoutais, bouche béante et
-complétement ahuri. J’avais offert ma vie, et en l’offrant j’étais
-sincère; mais deux cent mille francs, où les prendre?
-
---Je sens pour la première fois, lui dis-je enfin avec tristesse,
-toutes les amertumes de la pauvreté.
-
---Pensez-vous donc que, si vous étiez riche, je vous aurais choisi pour
-confident? répliqua-t-elle d’un air hautain.
-
-L’heure n’était pas aux harangues. Après avoir réfléchi un
-instant:--Voyons, lui demandai-je, vous n’êtes pas au pied du mur? Vous
-avez devant vous quelques jours de répit?
-
---Huit jours, ni plus ni moins, dit-elle.
-
---Huit jours! m’écriai-je; il n’en a fallu qu’un pour sauver la France
-à Denain.
-
-Je la quittai sur ces admirables paroles qui durent lui mettre martel
-en tête, car la pauvre enfant connaissait plus à fond les modes de son
-temps que l’histoire de son pays.
-
-J’employai le reste de la journée à faire, comme on dit, flèche de tout
-bois. Il m’avait suffi de pénétrer dans le milieu où vivait madame de
-R... pour comprendre que je ne pouvais plus, sous peine de déchéance,
-mener l’existence de bachelier dont je m’étais contenté jusque-là.
-Dans une société où tout repose sur l’argent, l’amour ne saurait se
-passer de luxe, pas plus que les fleurs de soleil. Je m’étais donné un
-cheval et un coupé; je les vendis. Je vendis les objets d’art et tous
-les jolis riens qui embellissaient ma retraite. Je vendis d’anciennes
-armes qui provenaient de ma famille, quelques bijoux, quelques émaux
-que je tenais d’une vieille tante, des gravures, des dessins de prix
-que j’avais rapportés d’Italie. Je vendis jusqu’à ma montre. Sans être
-considérable, le produit de ces ventes, visiblement faites sous le coup
-de la nécessité, me permettait pourtant de jeter le gant à la fortune
-et d’entrer en lice avec elle. Le soir même je partais pour Bade, et le
-lendemain je me présentais à la _Conversation_... Vous ne jouez pas,
-Monsieur? vous n’avez jamais joué?
-
---Si fait, pardieu! lui répondis-je; j’ai beaucoup joué dans ma
-jeunesse. Ma mère aimait à faire sa partie de bésigue, et je me
-prêtais filialement à cette innocente récréation. Encore aujourd’hui
-il ne me déplaît pas, le soir, à la campagne, de faire avec un vieil
-ami une partie de dominos.
-
---Je vous plains, reprit-il; vous mourrez sans avoir connu les plus
-grandes émotions qu’il soit donné à l’homme d’éprouver. Le jeu est
-la passion souveraine. Qu’est-ce auprès que l’amour? La distraction
-d’une heure, le passe-temps des faibles âmes. Le jeu est la passion
-des forts. Rien ne la dompte, rien ne l’entame; la perte l’aiguillonne
-et le gain ne l’assouvit pas. J’étais comme vous; je n’avais jamais
-joué qu’à des jeux enfantins. Je pénétrais pour la première fois dans
-une salle de roulette. Je sentis d’abord mon cœur défaillir et mes
-jambes se dérober sous moi, comme si je commettais quelque chose
-d’énorme. Valentine à racheter me soutint et me releva. Je m’étais
-ouvert un passage à travers la foule; il y avait autour du tapis un
-siége inoccupé, je le pris, et j’étudiai d’un œil ardent le champ de
-bataille où j’allais manœuvrer. J’hésitai longtemps; je tourmentais
-d’une main fiévreuse l’or et les billets que j’avais tirés de ma poche.
-Maître enfin de moi-même, je me jetai dans la mêlée, et, pour me rendre
-les dieux favorables, je débutai par une offrande à ma jeunesse. Ce
-jour-là, j’avais vingt-cinq ans: c’était le jour anniversaire de
-ma naissance. Je plaçai cinq pièces de vingt francs sur le numéro
-vingt-cinq. Presque aussitôt la machine tourna; il me sembla que toute
-la salle tournait avec elle. Involontairement j’avais fermé les yeux.
-Le bruit sec de la bille d’ivoire s’arrêta tout à coup, et la voix
-du croupier proclama l’arrêt du destin. J’avais gagné; on me compta
-trente-six fois ma mise: les dieux étaient pour moi! Vous n’exigez pas
-que je vous raconte une à une les péripéties par lesquelles je passai
-durant mon séjour à Bade. Je déjeunais à la _Restauration_. Sur le coup
-de onze heures, je m’installais à la roulette, et n’en bougeais jusqu’à
-onze heures de la nuit. Je ne dînais pas, je soupais à peine, je ne
-dormais plus; la fièvre me brûlait les os; j’avais parfois au jeu des
-hallucinations étranges. Le tapis vert me faisait l’effet d’un océan où
-je me débattais, tantôt soulevé, tantôt englouti par la vague. Quand je
-pensais toucher au but, un flot contraire me rejetait loin du rivage
-et me replongeait dans l’abîme. Le terme fatal approchait: il ne me
-restait plus qu’un jour. J’étais en gain de quatre-vingt mille francs;
-pour compléter la rançon de Valentine, il me fallait encore en gagner
-cent vingt mille. Je me sentais porté par la fortune. Je montai d’un
-pas léger les degrés du temple, et, le cœur gonflé par les résolutions
-suprêmes, j’entrai fièrement dans la salle où j’allais livrer mon
-dernier combat. A peine assis, pareil au capitaine qui s’apprête à
-frapper un coup décisif, je massai devant moi tout mon corps d’armée
-et ne réservai pas même de quoi assurer ma retraite. La galerie était
-frémissante. Je lançai au chef de partie un regard de défi, et je
-précipitai mes bataillons dans la fournaise. Ce fut une grande journée;
-les habitués de Bade en conservent le souvenir. Je fis sauter deux
-fois la banque. Valentine était sauvée, je n’en demandai pas davantage.
-La foule me porta en triomphe comme si je venais d’accomplir une action
-d’éclat, et moi-même, dois-je l’avouer? je n’étais pas éloigné de me
-prendre pour un personnage. Quelques heures après, je partais pour
-Paris: on ne m’eût pas beaucoup surpris en m’annonçant que ma rentrée y
-serait saluée par le canon des Invalides.
-
-Je ne vous peindrai point les enchantements du retour. Il me semblait
-que j’avais des ailes, et qu’au lieu d’être emporté par la vapeur, je
-volais à travers l’espace. Le trajet fut une longue suite de rêves
-enivrés. Je me représentai la joie de Valentine, et aussi le doux
-prix qui m’attendait sans doute. En le méritant, j’avais perdu le
-droit de le solliciter; mais il ne m’était pas défendu d’en caresser
-secrètement l’espoir. J’avais d’autres pensées. Je me disais qu’il y
-a des orages féconds, des douleurs salutaires. Instruite et corrigée
-par les épreuves qu’elle venait de traverser, Valentine renoncerait
-aux vanités qui l’avaient conduite à deux doigts de sa perte. Elle
-comprendrait que la vie n’est pas une exhibition de toilettes. Déjà
-Trouville ne l’attirait plus, et je me voyais passant avec elle la
-saison d’été sur quelque plage solitaire de Bretagne ou de Normandie.
-Nous vivions comme deux pêcheurs. J’en étais là lorsque j’arrivai
-dans Paris. Encore tout couvert de la poussière du voyage, les traits
-défaits, les cheveux en broussailles, je courus droit à son hôtel.
-Je forçai la consigne, et, sans donner au valet de chambre le temps
-de m’annoncer, je me précipitai chez elle comme un ouragan. Elle
-était seule. A ma vue, elle poussa un cri d’étonnement qui touchait à
-l’effroi.--A qui en avez-vous? dit-elle; qu’est-ce qui vous amène dans
-un si bel état?
-
---Vous allez le savoir, m’écriai-je.--Et me voilà entassant sur une
-table à ouvrage en laque du Japon des liasses de billets de banque
-au fur et à mesure que je les tirais de mes poches. J’en tirais de
-partout; ma poitrine en était bardée. J’entassais, j’empilais, et
-encore, et toujours! Je ressemblais à la mère Gigogne: je ne tarissais
-pas.
-
-Après que j’eus vidé mes coffres:--Vous étiez perdue, vous êtes sauvée,
-lui dis-je.
-
-Et en peu de mots je racontai ce que j’avais fait. Elle demeura quelque
-temps interdite:--Vous avez fait cela! s’écria-t-elle enfin.
-
---Le beau miracle! repartis-je en riant; j’ai joué pour vous, et vous
-avez gagné. Je me suis fort diverti là-bas.
-
---Vous avez fait cela! vous avez fait cela! répétait-elle de plus en
-plus troublée. En vérité, je ne sais si je dois...
-
-Elle n’acheva pas. La porte du salon s’ouvrit, on annonça le marquis
-de S... Par un bond de panthère, Valentine se jeta sur les billets
-amoncelés, et, les saisissant à poignées, les enfouit pêle-mêle dans
-le tiroir à fond de sac qu’elle avait ouvert et qu’elle referma sans
-négliger d’en ôter la clé.--Demain, chez vous... chez toi! me dit-elle
-à mi-voix.--En ce moment le marquis entrait.
-
-Je le connaissais pour l’avoir vu aux réceptions de madame de R...
-et dans quelques salons où j’avais remarqué, sans m’en préoccuper,
-ses assiduités auprès d’elle. C’était un homme de belles manières,
-qui en avait fini depuis longtemps avec le matin de la vie, mais qui
-se défendait vaillamment contre les approches du soir. Possesseur
-de grands biens, il s’était fait une réputation d’habileté dans le
-monde diplomatique auquel il appartenait. Il avait l’air indolent et
-narquois, la lèvre sensuelle et l’œil fin avec ce clignotement de
-paupière particulier aux hommes habitués à cacher leur pensée et qui
-se défient même de leurs regards. Il boitait légèrement, non sans
-une certaine grâce, et on assurait qu’il en tirait vanité comme d’un
-point de ressemblance avec M. de Talleyrand, qu’il s’était donné pour
-modèle. J’avais lu dans un journal que le marquis de S... était appelé
-à un poste important. Je pensai qu’il venait pour prendre congé, et
-je me retirai. J’avais hâte d’ailleurs de réparer mes avaries. A la
-lettre, j’étais rompu. J’allai au bain, je dînai au Café anglais, et,
-rentré chez moi, je me roulai dans mes draps, où je ne tardai pas à
-m’endormir d’un profond sommeil: je l’avais bien gagné.
-
-Il faisait grand jour quand je me réveillai. Demain, chez vous...
-chez toi! avait-elle dit. Demain, c’est aujourd’hui! m’écriai-je. Et
-je préparai tout pour la recevoir et fêter sa présence. Je remplaçais
-par des massifs de plantes rares les objets de luxe dont je m’étais
-dépouillé pour elle. Je disposais sur un guéridon les fruits, les
-vins dorés et les friandises qu’elle aimait. Pour un peu, j’aurais
-jonché de lis, de jasmins et de roses le sable de l’avenue qui devait
-la conduire à ma porte; mais c’était dans mon cœur que se donnait la
-véritable fête. J’allais rentrer en possession de ma jeune et belle
-maîtresse; j’allais retrouver les joies que j’avais goûtées sous le
-ciel d’Italie. Tous mes sens étaient ravis. Les oiseaux chantaient
-dans mon petit jardin, le soleil inondait ma chambre, et avec l’air
-frais du matin, chargé des senteurs de l’héliotrope et du réséda, je
-humais à pleine poitrine l’amour, le bonheur et la vie. Cependant
-les heures s’écoulaient, la journée touchait à sa fin, et Valentine
-n’avait point paru. La nuit tomba, je vis les étoiles s’allumer une
-à une, j’entendis les bruits de la ville décroître et se perdre
-au loin: j’attendais encore Valentine. J’eus le pressentiment de
-quelque catastrophe. Je ne me couchai pas. J’attendis encore toute la
-matinée. Dévoré d’inquiétude, je sortis pour me rendre chez elle. A
-mesure que je m’enfonçais dans la rue de Courcelles, mes appréhensions
-redoublaient. J’arrive enfin: toutes les portes, toutes les persiennes,
-tous les volets étaient fermés. J’avais collé mon front aux barreaux
-de la grille: la cour était silencieuse et déserte. On eût dit que
-la vie s’était tout à coup retirée de cette demeure habituellement
-si bruyante. Je sonnai: rien ne bougea, pas une âme ne répondit. Je
-restais immobile, me demandant si je rêvais, quand je sentis une main
-familière qui s’appuyait sur mon épaule: je me retournai et reconnus
-un de nos auteurs comiques les plus en renom que j’avais rencontré
-maintes fois dans le monde.--Veniez-vous faire vos adieux? me dit-il.
-Dans ce cas, mon bon, vous n’êtes guère en retard que de vingt-quatre
-heures: ils sont partis hier au matin.
-
---Partis! m’écriai-je; de qui parlez-vous?
-
---Du comte et de la comtesse, parbleu!
-
---Et vous dites qu’ils sont partis?
-
---En compagnie du marquis de S..., qui les emmène avec lui dans sa
-nouvelle résidence; mais, mon cher, d’où sortez-vous? Il n’est bruit
-que de cela, on ne parle pas d’autre chose.
-
---Si l’on ne parle pas d’autre chose et s’il n’est bruit que de cela,
-je crois pouvoir sans indiscrétion vous prier de me mettre dans la
-confidence.
-
---Comment donc! reprit-il, deux mots y suffiront. Tout là-dedans allait
-à la diable. On y brûlait depuis longtemps la chandelle par les deux
-bouts, si bien que les deux bouts avaient fini par se rejoindre. La
-petite comtesse était aux abois: deux cent mille francs d’arriéré, sans
-compter le courant, c’est dur! De quoi s’est avisé le satané marquis?
-Il connaissait la place, il en avait surpris les côtés faibles. Le
-vieux renard attendait son heure: il l’a saisie. Il a payé la dette
-de madame, et s’est fait attacher monsieur en qualité de premier
-secrétaire. Si vous aviez besoin de quelques explications...
-
---Grand merci! lui dis-je; j’ai compris de reste. Voilà, Monsieur, une
-comédie toute faite.
-
---Vieux habits, vieux galons! Le sujet n’est pas précisément nouveau.
-
---Si pourtant, ajoutai-je, vous vous décidez un jour à le traiter, je
-pourrai vous fournir un dénoûment qui le rajeunirait peut-être.
-
-Nous nous quittâmes là-dessus. Je marchai longtemps au hasard dans
-un état d’hébétement complet. Quand je repris mes sens, ma jeunesse
-était morte, un homme nouveau venait de naître en moi. C’est tout. Que
-pensez-vous de ma petite histoire?
-
---Voilà, m’écriai-je, une abominable aventure; mais franchement je n’y
-vois rien qui justifie votre métamorphose. Parce qu’on a eu le malheur
-de rencontrer sur son chemin une créature perverse ou pervertie...
-
---Eh! non, Monsieur, eh! non, reprit-il avec l’accent d’une douce
-insistance, vous êtes dans l’erreur, madame de R... n’était pas une
-créature perverse ou pervertie; c’était tout simplement un produit
-naturel, quoiqu’un peu raffiné peut-être, de notre civilisation.
-Pourquoi lui jeter la pierre? Inoffensive autant que nulle, ni fausse,
-ni rusée, ni perfide, aussi incapable d’un sentiment profond que d’une
-pensée sérieuse, sans notion exacte du bien et du mal, elle était
-naïvement et sincèrement ce que la société l’avait faite. Vous auriez
-tort de voir en elle une exception. Le règne des femmes est fini. Au
-lieu de pousser l’homme aux grandes choses, elles ne lui demandent plus
-que l’entretien de leurs vanités. Les besoins d’argent ont étouffé les
-besoins du cœur. L’amour qui autrefois enfantait des prodiges acquitte
-aujourd’hui des factures. Il n’y a plus de femmes.
-
---Vous vous trompez, lui répliquai-je. Il y a chez nous des mères, des
-sœurs, des amies, des épouses, qui, tous les jours et à toute heure,
-accomplissent dans l’ombre des miracles de bonté, de dévouement et de
-charité. Il y en a dans tous les rangs, depuis le plus humble jusqu’au
-plus élevé. Quoi! parce que vous avez eu la simplicité de prendre une
-poupée pour une femme, il faut que toutes les femmes servent d’excuse
-à votre aveuglement! Vous insultez à tous nos respects, à toutes nos
-vénérations! La société est moins malade que vous ne voulez bien
-le dire, mais vous, Monsieur, vous l’êtes encore plus que je ne le
-craignais. Pourquoi n’êtes-vous pas retourné dans votre famille? Vous
-aviez jeté vers elle un cri de détresse et de désespoir, elle vous
-rappelait, elle vous attendait.
-
-Jean secoua la tête.--Il était trop tard, Monsieur. Je vous dois un
-dernier aveu. Depuis mon séjour à Bade, la fièvre du jeu ne m’avait pas
-quitté: à mon insu, pour racheter madame de R..., j’avais vendu mon âme
-au diable. Qu’aurais-je fait parmi les miens? Je n’avais plus le goût
-des émotions paisibles: je serais bientôt mort de chagrin. Vivons et
-jouissons, après nous le déluge! Voici l’heure de la bourse, et à mon
-grand regret je suis forcé de vous laisser.
-
---Encore un mot, lui dis-je en me levant, et vous irez à vos affaires.
-Jusqu’à présent, tout vous a réussi, mais vous ne vous flattez pas
-d’avoir enchaîné la fortune. Autrement vous joueriez à coup sûr, et où
-seraient l’honneur, la probité? Vivons et jouissons, c’est très-joli,
-cela. Que ferez-vous le jour où la fortune vous trahira? Car il
-viendra, ce jour, n’en doutez pas.
-
---Qu’il vienne, je suis prêt.
-
---Vous vous tuerez, lui dis-je.
-
-Il ne répondit pas.--Et Dieu?... Et votre mère?
-
-Après un moment d’hésitation, Jean me tendit sa main: je la pris.--Vous
-êtes bien déchu, mon enfant! Je m’explique la douleur de votre famille;
-je la comprends et je la partage. Eh bien! même à cette heure je ne
-veux pas désespérer de vous.--Il sourit tristement, et je le quittai.
-
-A quelques jours de là, j’écrivais à madame de Thommeray, et, tout
-en m’appliquant à ménager son cœur, je lui rendais compte de mon
-entrevue avec Jean. Je ne cherchai pas à le revoir; d’autres pensées me
-préoccupaient. La guerre venait d’éclater. Déjà l’ennemi marchait sur
-Paris: le monde était rempli du bruit de nos désastres.
-
- * * * * *
-
-Qui n’a pas vu Paris pendant les derniers jours qui précédèrent
-l’investissement ne saurait se faire une idée de la physionomie qu’il
-présentait alors. A la confusion, au désarroi, à l’effarement qu’avait
-jetés dans les esprits la nouvelle de nos défaites, succédaient les
-mâles pensées et les fermes résolutions. On se tenait prêt pour les
-grands sacrifices; un courant d’héroïsme avait traversé tous les
-cœurs. Déjà les hommes veillaient sur les remparts. Les squares, les
-jardins publics étaient transformés en parcs d’artillerie, les places
-en champs de manœuvres où les citoyens devenus soldats s’exerçaient au
-maniement du fusil, toutes les classes mêlées et confondues ne formant
-qu’une âme, l’âme de la patrie. Les tambours battaient et les clairons
-sonnaient sur les berges du fleuve. Canons et mitrailleuses, traînés
-sur leurs affûts, ébranlaient les quais et les boulevards. Armées de
-leur tonnerre, les canonnières sillonnaient la Seine. Les débris de nos
-régiments mutilés apportaient au service de la défense le dernier sang
-de la France guerrière. Des bataillons de marins traversaient la ville
-pour aller occuper les forts; les gardes mobiles des départements,
-accourus du fond de leurs provinces, bivouaquaient çà et là sous des
-tentes improvisées. A côté de ces spectacles fortifiants, il y en avait
-d’autres d’une réalité navrante et qui marquaient à toute heure les
-progrès de l’invasion. Refoulées sur la capitale par l’approche des
-armées ennemies, les campagnes environnantes se réfugiaient dans son
-enceinte. Ce n’était partout que longues files de voitures chargées de
-meubles et d’ustensiles de ménage enlevés précipitamment. J’ai vu de
-pauvres gens attelés eux-mêmes à la charrette qui portait toute leur
-richesse et ne sachant pas où ils iraient coucher le soir; d’autres
-poussaient devant eux les troupeaux de leurs étables. Par un des
-contrastes où la nature semble se complaire, un ciel resplendissant, un
-gai soleil d’automne éclairaient ces scènes désolées.
-
-J’étais rentré depuis une semaine. En ces jours de fiévreuse attente où
-personne ne tenait chez soi, je vivais dans la rue, attiré par tous les
-bruits, me mêlant à tous les groupes, recueillant toutes les nouvelles.
-Un matin, sur le quai Voltaire, entre le Pont-Royal et le pont des
-Saints-Pères, je me trouvai face à face avec Jean.--A la bonne heure!
-lui dis-je en l’abordant, vous êtes resté, c’est bien.
-
---Oui, je suis resté, répliqua-t-il; j’avais à liquider ma fortune.
-Aujourd’hui, c’est chose faite. Toutes mes mesures sont prises: je pars
-ce soir pour aller vivre à l’étranger.
-
---Vous partez? m’écriai-je; c’est quand votre patrie agonise que vous
-songez a la quitter!
-
---La patrie, Monsieur! L’homme sage l’emporte partout avec lui.
-Vous-même, que faites-vous ici?
-
---Je n’y suis pas rentré pour en sortir. Je ne vaux plus grand’chose;
-mais c’est ici que j’ai connu les bons et les mauvais jours. Paris a
-fait de moi le peu que je suis. Je veux m’associer à ses périls, ne
-fût-ce que par ma présence. Je vivrai de ses émotions, je partagerai
-ses angoisses, et, s’il doit souffrir de la faim, j’aurai l’honneur
-d’en souffrir avec lui; mais vous, Jean de Thommeray, mais vous! Je
-vous savais bien malade, mais je ne pensais pas que vous fussiez tombé
-si bas. Le pays est envahi,--et vous, jeune homme, au lieu de sauter
-sur un fusil, vous vous jetez sur votre portefeuille! La fortune
-de la France est près de sombrer, et vous n’avez d’autre souci que
-de réaliser votre avoir! Demain l’ennemi sera à nos portes, et vous
-bouclez votre valise, vous vous enfuyez lâchement! Ce n’était pas assez
-d’avoir plongé votre famille dans le deuil et le désespoir: vous lui
-infligez cette honte!
-
-Une vive rougeur lui monta au front, un éclair brilla dans ses
-yeux.--Pardon, Monsieur, pardon! Voilà de bien grands mots, ce me
-semble. Vous êtes trop jeune, et moi trop vieux, pour que nous
-puissions nous entendre. Je ne m’enfuis pas, je m’en vais. Ce qui se
-passe n’est pas fait pour me retenir. Paris ne m’intéresse point. Qu’il
-soit châtié, ce n’est que justice. Quant à ma famille, elle est à
-l’abri des tracas de la guerre, et je ne vois pas pourquoi il me serait
-interdit d’aller chercher pour mon propre compte, soit à Bruxelles,
-soit à Londres, soit à Florence, la paix et la sécurité dont ils
-continueront de jouir en Bretagne.
-
-Je sentais mon cœur submergé de dégoût. J’allais m’éloigner quand tout
-à coup Jean tressaillit.--Écoutez! dit-il.--Je prêtai l’oreille et
-j’entendis une musique étrange, dont les accents, vagues d’abord et
-presque indistincts, grandissaient et semblaient se diriger vers nous.
-Je regardais en même temps que j’écoutais: j’aperçus à la hauteur du
-pont de Solférino une masse confuse et qui s’avançait en chantant.
-C’était un chant lent et grave, d’un caractère presque religieux, et
-qui n’avait rien de commun avec les éclats de voix auxquels nous
-étions habitués. Jean s’était accoudé sur le parapet. Je l’observais,
-il était très-pâle. Cependant la masse de moins en moins confuse se
-rapprochait de plus en plus. Je reconnus enfin un chant de la Bretagne
-et le son du biniou: les gardes mobiles du Finistère faisaient leur
-entrée dans Paris. L’hermine au képi, vêtus de toile grise, le bissac
-de toile grise au dos, ils s’avançaient d’un pas net et ferme,
-marchant par pelotons et occupant le quai dans toute sa largeur. En
-tête, à cheval, le chef de bataillon; derrière lui, l’aumônier et
-deux capitaines. La tête de colonne n’était plus qu’à quelques pas
-de nous. A mon tour, j’avais tressailli. Je regardai Jean: sa main
-s’abattit sur la mienne.--Mon père!... mes deux frères! dit-il d’une
-voix sourde.--Et Jean vit passer devant lui, sous leurs formes les
-plus saisissantes, les éternelles vérités qu’il avait si longtemps
-méconnues: Dieu, la patrie, le devoir, la famille. Tout le cortége de
-ses années honnêtes défilait sous ses yeux en chantant. Je portai le
-dernier coup. A l’un des balcons du quai, je venais d’apercevoir sa
-mère.--Malheureux! m’écriai-je, vous disiez qu’il n’y avait plus de
-femmes. Tenez, en voici une, la reconnaissez-vous?--Madame de Thommeray
-agitait son mouchoir, le chant breton redoublait de ferveur, et le chef
-de bataillon, avec la courtoisie d’un vieux gentilhomme, s’inclinait
-sur son cheval et la saluait de son épée. Muet, immobile, l’œil morne
-et la paupière aride, Jean paraissait changé en pierre: je le laissai à
-la merci de Dieu.
-
-Le lendemain, dans la cour du Louvre, le commandant de Thommeray
-assistait à l’appel de son bataillon. L’appel terminé, il passait
-devant les rangs, lorsqu’un mobile en sortit et lui dit:--Commandant,
-on a oublié d’appeler un de vos hommes.
-
---Comment vous nommez-vous?
-
---Je m’appelle Jean, répondit le mobile en baissant les yeux.
-
---Qui êtes-vous?
-
---Un homme qui a mal vécu.
-
---Que voulez-vous?
-
---Bien mourir.
-
---Êtes-vous riche ou pauvre?
-
---Hier encore je possédais une richesse mal acquise: je m’en suis
-dépouillé volontairement. Il ne me reste que mon fusil et mon bissac.
-
---C’est bon!--Et d’un geste il le fit rentrer dans les rangs.
-
-Il y eut un long silence. Le commandant était venu se placer devant le
-front du bataillon.--Jean de Thommeray! cria-t-il.
-
-Une voix mâle répondit:--Présent!
-
- 1873.
-
-
-
-
- LE
-
- COLONEL EVRARD
-
-
-
-
-A. M. AUGUSTE BRUN
-
-
-Mon ami,
-
-C’est chez vous, au Grand-Saconnex, que m’est venue la pensée d’écrire
-ces quelques pages. Permettez-moi de vous les adresser en souvenir des
-jours heureux que j’ai passés sous votre toit.
-
- JULES SANDEAU.
-
-
-
-
- LE COLONEL EVRARD
-
-
-C’était un homme doux, silencieux, un peu triste, intrépide au feu,
-rêveur sous la tente. Bien que la nature et l’éducation ne l’eussent
-pas préparé à la vie des armes, il s’était engagé à vingt-cinq ans dans
-un des corps permanents de l’armée d’Afrique. Il avait vu se briser en
-un jour l’espoir de sa jeunesse, s’évanouir à jamais tout un avenir
-de félicité, et, se sentant seul pour la première fois, s’était jeté
-dans l’armée comme dans un cloître. Il y avait vingt ans de cela.
-Durant ces vingt années, il avait gagné pied à pied tous ses grades,
-sans autre protection que celle du devoir accompli. L’armée offre en
-effet plus d’un rapport avec le cloître. Elle bride les passions, elle
-règle les âmes; c’est un refuge ouvert à bien des douleurs et à bien
-des mécomptes qui n’ont plus celui de la foi. Il n’avait pas tardé
-à se retremper dans ce milieu âpre et salubre; un prompt apaisement
-s’était fait en lui. Toutefois il demeurait fidèle à ses regrets, et
-le souvenir du bonheur perdu lui semblait préférable au bonheur qu’il
-aurait pu trouver, qu’il n’avait pas cherché. Tel était le colonel
-Evrard. On s’étonnera peut-être que des sentiments si romanesques
-aillent se loger dans les camps: je serais encore plus surpris de les
-rencontrer dans le monde. Il n’avait pas revu la France depuis qu’il
-l’avait quittée. Avant de la quitter, il avait vendu son petit champ,
-réalisé son modeste avoir. Toute son ambition désormais était qu’on le
-laissât vieillir sous le beau ciel dont la sérénité était descendue peu
-à peu dans son cœur. Il aimait le métier qui l’avait sauvé de lui-même.
-Enfin il s’était pris d’une affection presque filiale pour cette terre
-qui devient si vite la patrie de ses hôtes: de loin, elle paraissait un
-exil, et l’exil commence le jour où l’on est forcé de s’en arracher.
-L’an dernier cependant, au début de l’été, il s’embarquait pour se
-rendre à Marseille. Un de ses frères d’armes, celui de tous qu’il
-chérissait le plus, un de ces héros inconnus qui disparaissent dans
-la fumée des champs de bataille sans avoir dit leur nom à la gloire,
-était tombé, mortellement atteint, en poursuivant les tribus révoltées,
-et, près d’expirer, l’avait institué son légataire universel. Il lui
-léguait sa mère et sa sœur, qui vivaient étroitement à Paris, et que
-sa mort devait plonger dans un état voisin de la détresse. C’était
-le testament d’Eudamidas: le colonel l’avait accepté purement et
-simplement. Son régiment n’était pas en expédition: il prit un congé et
-partit sur-le-champ pour aller recueillir une succession que personne
-ne songeait à lui disputer.
-
-En moins d’un mois, grâce à l’activité de ses démarches, grâce
-aussi, car il faut bien dire ce qu’il ne disait pas, à sa propre
-libéralité, il eut assuré aux deux pauvres femmes une destinée à peu
-près convenable, à l’abri du besoin. Sa tâche terminée, il avait
-encore devant lui quelques semaines de loisir et d’indépendance; il ne
-sut plus que faire. Paris embelli, transfiguré comme par la baguette
-des fées, le touchait à peine. En présence des merveilles d’une
-civilisation dont une longue absence l’avait presque déshabitué, il
-éprouvait déjà les atteintes de la nostalgie. Il regrettait sa vie
-large et simple au sein des grands espaces, ses nuits resplendissantes,
-ses soleils brûlants, ses steppes embrasés. Il résolut d’abréger le
-temps de son congé; mais, avant de retourner en Afrique, cédant au
-besoin d’émotions qui ne meurt jamais dans le cœur de l’homme, il
-voulut revoir le coin de terre où il était né, dire un dernier adieu
-aux lieux qu’il avait tant aimés.
-
-Un pèlerinage au pays d’où l’on est sorti jeune encore, et qu’on
-n’a pas revu depuis, est en général une des plus aigres déceptions
-auxquelles on puisse s’exposer. Il semble qu’on va retrouver dans
-leur fraîcheur les impressions du matin de la vie. On arrive: tout
-est morne et décoloré. Les fantômes souriants se sont transformés en
-spectres désolés. On ne remue, on ne soulève que des cendres. La nature
-elle-même a perdu les grâces qui la décoraient. Est-ce là le sentier
-si cher autrefois à nos rêveries? Est-ce là le coteau parcouru dans le
-trouble des premiers espoirs? Est-ce là le bois qui nous prêtait son
-ombre et son mystère? Hélas! il n’y a que nous de changés, et ce retour
-sur lequel nous avions compté pour ressaisir un instant la jeunesse
-n’aura servi qu’à nous convaincre de l’appauvrissement de notre être.
-Il n’en fut pas ainsi pour Evrard. Ce soldat était resté jeune. Rien
-n’est bon pour la santé de l’âme comme une douleur qui se respecte;
-rien n’est sain comme de s’ensevelir de bonne heure dans le regret
-d’un unique amour. En touchant la terre natale, il lui fut donné de
-ressentir dans leur ivresse amère les émotions qu’il venait y chercher.
-C’était un assez pauvre endroit, un des coins les plus ignorés du
-centre de la France. Il revit, il reconnut tout avec des transports
-attendris, la place où il jouait tout enfant, le jardin où plus tard il
-lisait la Bible et Homère, les rues dont il avait été si longtemps le
-bruit et la fête, l’église dont sa mère dès ses premiers pas lui avait
-appris le chemin. Il y avait au bas de la côte, à l’entrée du vallon,
-un sentier qu’il évitait pendant le jour, où il se glissait furtivement
-après la tombée de la nuit. Qui l’eût suivi aurait pu le voir rôdant
-comme un malfaiteur autour d’un enclos, tantôt le front collé contre
-la grille, tantôt assis près du seuil la tête entre ses mains. Tant
-d’années écoulées avaient fait de lui un étranger dans la contrée:
-il ne frappa à aucune porte, et ne renoua de relations qu’avec les
-haies et les vieux murs. Il vécut seul et tout entier dans l’évocation
-du passé. Au bout de quelques jours il se disposait à partir: une
-rencontre imprévue le retint et fut cause qu’il demeura bien au delà de
-son congé.
-
-Il errait à travers champs et parcourait les solitudes qu’il n’avait
-pas encore explorées depuis son retour, quand il s’arrêta devant une
-habitation qui rappelait par certains aspects les fermes de Normandie.
-Ouverte à deux battants, la porte d’une vaste cour plantée comme un
-verger laissait voir au fond le principal corps de logis, et de chaque
-côté les bâtiments d’exploitation rurale, à demi cachés par des massifs
-de fleurs et de verdure. Tout cela, sous un soleil clair, au milieu
-d’un site riant, respirait une vie occupée, abondante et facile, avec
-une recherche dans l’aisance que n’ont pas les plus riches fermes
-normandes. Quoique cette demeure ne ressemblât guère à ce qu’elle était
-autrefois, Evrard cependant la reconnut presque aussitôt: c’était la
-ferme des Aubiers, et en même temps il retrouva dans sa mémoire un des
-épisodes les plus gais, les plus charmants de sa jeunesse. Après toute
-une semaine donnée à l’élégie, ce souvenir éclata dans son cœur comme
-une vive sérénade.
-
-Il avait vingt ans. Il était en chasse et battait la lande et le
-chaume par un de ces jolis matins qui semblent faits pour la vingtième
-année. Il allait tête haute, humant l’air, fier et léger sous son
-carnier déjà gonflé de poil et de plume. Comme il passait devant
-les Aubiers, la ferme était toute rustique alors, il s’était arrêté
-pour jouir du coup d’œil qu’offrait en ce moment l’intérieur de la
-cour. Il y avait là, rangés sur deux files, une douzaine de couples
-villageois, les hommes en habits de fête, les femmes dans tous leurs
-atours. Evrard avait pensé d’abord qu’il s’agissait d’une noce; mais,
-en y regardant de plus près, il comprit que la noce remontait au moins
-à neuf mois: en effet, il était question d’un baptême. Le cortége,
-pour se mettre en marche, n’attendait plus que le parrain. Or, ce
-n’était pas un parrain de peu que le parrain qu’on attendait: c’était
-le baron Tancrède-Achille-Hector-Landry de Champignolles, la fleur
-des hobereaux du pays. Oui, le baron de Champignolles lui-même, avec
-la bonté familière dont ses ancêtres avaient usé de tout temps avec
-leurs vassaux, consentait à tenir sur les fonts baptismaux le fils de
-Sylvain Cordöan, son fermier, et, afin que l’honneur fût complet, il
-avait daigné accepter pour commère une simple pâquerette des prés,
-la tante du nouveau-né. Cependant il y avait bien deux heures qu’on
-attendait sur pied; le curé avait déjà dépêché par trois fois son
-bedeau à la ferme, et une sourde inquiétude commençait à s’emparer de
-l’assistance, lorsqu’une estafette se précipita dans la cour, au milieu
-d’un désarroi général que sa face effarée ne justifiait que trop. La
-nouvelle qu’elle apportait n’était pas faite pour calmer les esprits:
-la veille au soir, on avait ramené de la ville M. le baron ivre-mort,
-et quand on était entré le matin dans sa chambre, M. le baron n’était
-plus ivre, mais il était tout à fait mort. Plus de baron! les rangs
-s’étaient rompus, la commère trempait de ses larmes les longs rubans
-de son corsage, maître Cordöan s’arrachait les cheveux; la nourrice,
-qui avait compté sur la magnificence d’un parrain si huppé, jetait des
-cris perçants, et, réveillé par ce vacarme, le poupon, comme s’il eût
-compris qu’il était condamné à ne s’appeler ni Tancrède, ni Achille,
-ni Hector, ni même Landry, poussait sous ses langes des vagissements
-lamentables. Et que faire? Où chercher, où prendre un parrain de
-rechange? Le temps pressait, il n’y avait plus une minute à perdre.
-M. le curé, qui n’avait pas déjeuné, se fâchait tout rouge; le bedeau
-courroucé parlait des foudres de l’Église. Les choses en étaient là
-quand le jeune homme qui, du pas de la porte, avait assisté à toute
-cette scène, s’avança comme un dieu sauveur, comme un parrain tombé du
-ciel.--Je ne suis pas baron, dit-il au fermier; mon père s’appelait
-Evrard, saint Paul est mon patron. Sans être un saint comme lui, je
-passe pour un assez bon diable, et je réponds qu’en grandissant mon
-filleul aurait en moi un parrain dévoué et un brave ami. Si je vous
-agrée, touchez-là.--Et il tendait sa main à Cordöan qui, on peut le
-croire, ne se fit pas prier pour la serrer entre les siennes. Il avait
-si bon air dans son vêtement de velours, sous son chapeau de feutre
-gris, avec sa cravate nouée négligemment, toute sa personne respirait
-tant de franchise et de loyauté, tant de belle humeur et de bonne
-grâce, qu’avant même qu’il eût parlé il avait gagné tous les cœurs. On
-devine sans peine quel succès obtint son petit discours. Les rangs se
-reformèrent aux cris de vive M. Paul! et, quelques instants après, le
-cortége, nourrice et poupon en tête, s’acheminait enfin le longs des
-haies vers l’église de la commune. On songeait au baron tout autant que
-s’il n’eût jamais existé; la commère ne se sentait pas d’aise en se
-voyant au bras de ce jeune et gentil cavalier. La cérémonie achevée,
-on revint aux Aubiers, d’où s’exhalaient des odeurs de gala qui ne
-gâtaient rien aux senteurs de l’automne. Evrard avait pensé à tout; il
-avait vidé son carnier dans le tablier de la servante, envoyé quérir
-à la ville dragées, friandises et vieux vins. Le gai repas sous les
-ormeaux! Et, comme on se levait de table, alors qu’on devait supposer
-la fête terminée, voici toute la jeunesse du village qui fait irruption
-dans la cour, aux sons des vielles et des cornemuses, au bruit des
-détonations qui retentissent en signes de réjouissance, et bourrées de
-se mettre en branle: c’était encore une surprise ménagée par le jeune
-parrain. La lune était haut dans le ciel quand Paul prit congé de ses
-hôtes: il s’en alla comblé de bénédictions, rentra chez lui le cœur
-content, et put se dire, en s’endormant, qu’il n’avait pas perdu sa
-journée.
-
-Cinq ans après, il partait pour l’Afrique. Pendant ces cinq années,
-il était retourné souvent à la ferme, où on l’adorait, c’est le mot.
-Le fait est que tout avait prospéré dans cette demeure depuis le jour
-où il y était entré pour la première fois; il semble que la jeunesse
-porte partout le bonheur avec elle. Intelligent, actif, entreprenant,
-maître Cordöan était en passe de devenir un des riches cultivateurs de
-la contrée. Il avait un moulin au bord de la rivière; déjà les Aubiers
-lui appartenaient. Le petit Paul poussait à vue d’œil, et, comme son
-parrain n’arrivait jamais que les poches bourrées de gimblettes, il
-s’était pris pour lui d’une tendresse passionnée. Lorsque Evrard,
-à la veille de son départ, était venu pour dire adieu, le fermier
-et sa femme l’avaient embrassé en pleurant, et le petit s’était si
-bien cramponné à ses jambes, qu’on avait eu beaucoup de peine à l’en
-détacher.
-
-Il en est des premières impressions de la jeunesse comme des
-enchantements de l’aube: elles sont de courte durée. Evrard n’avait
-pas complétement oublié les Cordöan, mais ces souvenirs, refroidis
-peu à peu, s’étaient engourdis au fond de sa mémoire; l’air natal
-ne les avait pas ranimés, et ce fut seulement à la vue d’une ferme
-isolée au bord du chemin qu’il les sentit se réveiller et revivre
-dans leur grâce et dans leur fraîcheur. Ainsi parfois il suffit du
-parfum d’une fleur, d’un jeu de la lumière, d’un accent de la brise,
-pour évoquer en nous tout un monde enseveli. Certes un filleul qu’on
-a laissé presque au berceau, et qu’on n’a pas revu depuis vingt ans
-ne saurait vous tenir aux entrailles par des racines bien profondes.
-Toutefois, en se rappelant les témoignages d’affection et de gratitude
-qu’il avait reçus sous ce toit, Evrard n’avait pu se défendre d’un
-mouvement de confusion. Que s’était-il passé là pendant son absence?
-Qu’étaient devenus les hôtes qui l’avaient si tendrement aimé? Bien
-que ce fût s’y prendre un peu tard, il voulut en avoir le cœur net.
-Il traversa la cour déserte et entra dans le corps de logis. Après
-avoir frappé inutilement à deux ou trois portes, il en ouvrit une,
-et ne fut pas médiocrement surpris en pénétrant dans une vaste
-pièce dont l’ameublement et la décoration n’auraient pas déparé le
-salon d’un château. C’était bien aussi un salon, mais qui servait
-en même temps d’atelier et de cabinet de travail. Ici un chevalet
-supportant un paysage ébauché, là une table chargée d’esquisses et
-de dessins, de brochures et de journaux; sur les meubles, dans les
-encoignures, des bronzes et des objets d’art; aux lambris, des tableaux
-et des panoplies; partout des livres richement reliés. Évidemment
-l’habitation avait changé de maîtres. Il allait se retirer lorsque
-soudain l’étonnement chez lui fit place à la stupeur: son regard
-venait de s’arrêter sur un portrait représentant un officier en tenue
-de campagne, et il se reconnaissait dans cette peinture, c’était son
-portrait. Evrard pensait rêver: il n’avait de sa vie posé devant un
-peintre. Et pourtant c’étaient bien ses traits, c’était sa mâle figure
-bronzée par le hâle africain, c’était l’uniforme de son régiment,
-c’était lui enfin, c’était lui tout entier. L’entrée d’un grand et
-beau jeune homme en costume de chasse le tira brusquement de la
-contemplation où il était plongé. Le colonel fit vers lui quelques pas;
-mais, comme il ouvrait la bouche pour s’excuser et pour expliquer sa
-présence, le jeune homme lui sauta au cou en s’écriant: Vous voici, mon
-parrain! et il le serrait dans ses bras.
-
-Quelques instants après, Evrard était au courant des révolutions
-accomplies à la ferme depuis son départ. Sylvain Cordöan, quoique
-honnête homme, avait réussi dans toutes ses entreprises: à force
-de s’arrondir, il était devenu naturellement un gros personnage.
-Paul avait été élevé en fils de famille; ses études achevées, il
-avait fait son droit. Maître à vingt et un ans de sa destinée et de
-son patrimoine, que représentaient vingt mille livres de rente en
-biens-fonds, il avait continué de vivre à Paris, voyant un peu le
-monde, passant en revue toutes les carrières et n’en trouvant aucune
-à son gré; tour à tour attiré par les lettres et par les arts, et ne
-sachant à quoi se résoudre. Il s’était dit enfin que sa place était
-dans son domaine, et depuis plus d’un an il vivait aux Aubiers,
-cultivant ses champs et rendant à la terre ce qu’elle lui donnait. Les
-lettres et les arts, qui l’avaient suivi dans sa retraite, étaient le
-délassement de ses travaux et le plus doux de ses loisirs.
-
---Et maintenant, dit le colonel, chez qui la curiosité n’était pas
-encore pleinement satisfaite, comment se fait-il qu’en me voyant tu
-aies deviné que j’étais ton parrain?
-
---Je vous ai reconnu, répondit Paul; grâce à la ressemblance du
-portrait que voici, ce n’était pas bien difficile.
-
---Mais ce portrait, puisque décidément c’est le mien, qui l’a fait?
-d’où vient-il?
-
---Après l’affaire où vous aviez gagné vos épaulettes de capitaine, tous
-les journaux illustrés de Paris ont publié votre portrait encadré dans
-le récit de votre beau fait d’armes. Je les avais recueillis, je les
-gardais comme des reliques: dès que j’ai su manier la brosse, je m’en
-suis inspiré pour peindre votre image, et il me semble que je n’ai pas
-trop mal réussi.
-
---Je n’étais donc pas oublié ici? On t’avait donc parlé de moi?
-
---Oublié, vous, oublié aux Aubiers! J’ai été élevé dans le culte de
-votre souvenir. Ma mère ne me parlait de vous qu’avec amour, vous étiez
-resté son idole. Mon père ne se lassait pas de répéter que le bonheur
-était entré en même temps que vous dans sa maison; c’est à vous qu’il
-rapportait toutes nos prospérités. Oublié, mon parrain! Vous n’avez pas
-été un seul jour absent de nos cœurs. Le soir, à la veillée, votre nom
-revenait dans tous les entretiens. Nous avions pour voisin de campagne
-un ancien officier en retraite qui recevait _le Moniteur de l’armée_;
-nous vous avons suivi pas à pas; il n’est aucune de vos promotions que
-nous n’ayons fêtée en famille. Au collége, vous étiez mon héros. Que
-de fois j’ai voulu vous écrire! Combien de lettres commencées et que je
-n’achevais pas! Vous n’aviez jamais donné de vos nouvelles. Je n’étais
-qu’un enfant quand vous m’aviez quitté, et je me disais que quelques
-mois avaient suffi pour m’effacer de votre vie. Je me trompais donc,
-puisque après tant d’années vous avez retrouvé le chemin de la ferme;
-je me trompais, puisque vous voici, puisque je tiens vos mains dans les
-miennes.
-
-Tout cela était bien doux sans doute; mais Evrard ne laissait pas d’en
-être un peu troublé. Qu’avait-il fait pour mériter un souvenir si
-constant, un attachement si fidèle? Il avait dit, le jour du baptême,
-que son filleul, en grandissant, aurait en lui un ami, et c’était le
-filleul qui avait pris le rôle du parrain et tenu ses engagements.
-Les dons heureux, les qualités aimables ou sérieuses qu’il découvrait
-chez ce jeune homme ajoutaient encore à ses regrets, je dirais presque
-à ses remords: il s’accusait d’ingratitude et ne prévoyait pas qu’il
-s’acquitterait en un jour. Il devait partir le lendemain, et n’avait
-que quelques heures à passer aux Aubiers: il les employa à visiter
-l’habitation et le domaine, où tout était nouveau pour lui. Du côté de
-la cour, avec son toit de tuiles moussues et ses palissades de rosiers
-grimpants, l’habitation avait encore quelque chose d’agreste qui
-rappelait son origine. Vue du jardin, avec les deux pavillons en retour
-élevés récemment, elle avait l’air d’un petit castel. A l’intérieur,
-il ne restait plus trace de la ferme, sinon quelques vieux meubles
-conservés par piété filiale. Tout s’y ressentait d’un goût délicat,
-tout y témoignait d’une existence élégante et simple à la fois. Le
-domaine était florissant, la terre en plein rapport, le paysan bien
-traité, sainement abrité, car Paul tenait à grand honneur d’améliorer
-autour de lui la condition d’où il était sorti. A l’exemple de presque
-tous les hommes supérieurs qui ont fait la guerre en Afrique, Evrard
-réunissait en lui un soldat et un agriculteur: il ouvrit plus d’un
-bon avis. L’agriculture n’était pas d’ailleurs l’unique sujet de leur
-conversation. Ils s’entretenaient de mille choses, ainsi qu’il arrive
-entre amis qui, n’ayant que peu de temps à demeurer ensemble, se hâtent
-d’épancher leurs sentiments et de se communiquer leurs pensées. Paul
-reconnaissait dans son parrain l’homme qu’il avait appris à chérir,
-tandis qu’Evrard retrouvait dans son filleul l’image de sa jeunesse.
-
-Le soir était venu. Ils avaient dîné, et ils étaient encore à table,
-assis en face l’un de l’autre et causant. Le soleil avait disparu, le
-couchant s’éteignait; la lune, ronde et resplendissante, montait dans
-le ciel à l’autre bout de l’horizon. Le moment des adieux approchait.
-Paul était triste, Evrard lui-même paraissait ému. Ce n’est pas le
-temps qui crée les amitiés; les plus soudaines sont souvent les
-meilleures et les plus durables.
-
---Voilà une bonne journée que je n’oublierai pas, dit Evrard. Je pars
-avec le regret de te quitter si tôt, mais content de toi, mon cher
-Paul. Tes parents étaient d’excellentes âmes, et je te tiens pour leur
-digne fils. En te décidant à vivre sur ton domaine, tu as montré
-un bon sens bien rare, une modestie bien touchante; c’est ainsi que
-devraient en user tous ceux que la terre a comblés de ses dons. La
-terre ne demande pas seulement des bras pour la servir; elle a besoin
-aussi, elle a besoin surtout de cœurs fidèles et reconnaissants.
-Laisse-moi maintenant te donner un dernier conseil. L’homme n’est
-pas fait pour vivre seul, le bonheur n’a de prix qu’à la condition
-d’être partagé. Puisque tu te sens les passions assez modérées pour
-t’accommoder d’une existence égale, simple et laborieuse, il faut
-te marier, il faut, sans trop attendre, chercher dans la famille le
-complément de ta destinée. Dieu bénit rarement une maison sans femme
-et sans enfants, et le travail même, sans l’amour et le dévouement,
-compte à ses yeux pour peu de chose. Marie-toi, mon ami; cherche une
-brave créature qui soit la joie de ton foyer, une fille honnête et
-modeste, unissant la grâce et la bonté, une compagne enfin...
-
-Il n’acheva pas. Paul avait caché sa figure dans ses mains, et des
-sanglots à grand’peine étouffés gonflaient et soulevaient sa poitrine.
-Jusque-là, maître de lui-même, il avait offert à son hôte un visage
-heureux et souriant; mais Evrard, sans s’en douter, venait d’appuyer
-sur une blessure encore saignante, et le pauvre enfant, vaincu par
-la douleur, épuisé déjà par toute une journée de contrainte, s’était
-oublié et trahi. A ce spectacle inattendu, le colonel s’était levé. Il
-avait pris Paul entre ses bras, et il l’interrogeait avec la tendresse
-d’un père.
-
---Qu’as-tu? J’aurai touché, sans le savoir, à quelque point douloureux
-de ton cœur. Tu as donc du chagrin?... Pourquoi ne m’en as-tu rien dit?
-Parle, que dois-je faire? Je peux disposer de quelques jours encore;
-veux-tu que je les passe avec toi? Ma présence ne te guérira pas; elle
-te soulagera peut-être.
-
---Non, non, partez! s’écria Paul ne se contenant plus. Partez, mais
-emmenez-moi avec vous! Arrachez-moi d’ici, ne m’abandonnez pas à
-moi-même, ne me laissez pas mourir de tristesse et de désespoir!
-
---Calme-toi, dit Evrard, qui lui tenait la tête dans ses mains et
-la pressait contre sa poitrine. Ce que tu souffres, d’autres l’ont
-souffert avant toi. Commence par me confier ta peine, et nous
-déciderons après si tu dois partir ou rester.
-
---Oui, mon ami, oui, je vous dirai tout.
-
-Et, après s’être apaisé et recueilli, Paul commença le récit suivant:
-
- * * * * *
-
-J’avais quitté Paris et j’étais rentré chez moi sans me douter qu’il y
-eût à cela de la philosophie. Jamais sacrifice ne coûta moins d’efforts
-et ne fut accompli plus simplement que celui-là. On a dit, parmi mes
-amis et mes connaissances, que le dépit, la vanité blessée, peut-être
-aussi une passion déçue, m’avaient jeté dans la retraite; il n’en était
-absolument rien. Je comprenais que la médiocrité dans les lettres ou
-dans les arts est la pire des conditions. Je m’étais bien examiné
-moi-même, et j’avais congédié mes chimères avant qu’elles ne prissent
-congé de moi. Aucune expérience précoce n’avait attristé ma jeunesse,
-le peu que je savais du monde me permettait de m’en retirer sans
-amertume ni regret, mon cœur était libre, et je me sentais l’esprit
-sain. Si le bonheur consiste dans la paix et la sérénité de l’âme, je
-pouvais m’estimer heureux. J’étais arrivé ici sur la fin d’un long
-et maussade hiver; j’arrivais à peine que le printemps éclatait tout
-à coup comme pour fêter mon retour et me souhaiter la bienvenue. Nos
-paysages manquent en général de grandeur et de caractère, mais ils ont
-au renouveau une incomparable douceur. La joie de me retrouver dans
-ces campagnes au milieu des travaux et des occupations pour lesquels
-j’étais né, la satisfaction de vivre selon mes goûts, l’amour du
-bien, les intentions ferventes dont j’étais animé, que vous dirai-je
-encore? la splendeur du ciel, la pureté de l’air, l’odeur de la terre
-fraîchement parée, tout me plongeait dans une ivresse sans cesse
-renaissante, et je ne désirais, je ne rêvais rien au delà.
-
-Cependant, au bout de quelques semaines, un intérêt inattendu, et que
-j’aurais été fort embarrassé de définir, s’était glissé peu à peu dans
-ma vie. Tous les matins, à la même heure, je voyais passer, dans le
-chemin qui côtoie les Aubiers, une jeune amazone, accompagnée d’un
-vieux serviteur. Je la vois encore s’avançant entre les haies et les
-vergers en fleur, avec son petit chapeau de paille d’Italie rehaussé
-d’un bouquet de plumes, son corsage de cachemire bleu serré à la
-taille par une ceinture de cuir, et sa jupe flottante de piqué blanc.
-Elle avait dix-neuf ans au plus, et, malgré le nuage de tristesse
-répandu sur son frais visage, tel était l’éclat de sa jeunesse,
-qu’au milieu de la nature en fête elle semblait être elle-même un
-des enchantements du printemps. Elle revenait le soir par le même
-sentier, et il était rare que je ne fusse point sur le pas de ma porte
-à l’heure de son passage. Je la saluais avec respect, elle inclinait
-gracieusement la tête, et les choses en demeuraient là. J’étais presque
-un étranger dans le pays. J’en étais sorti dès l’âge de douze ans,
-et n’y étais revenu qu’à longs intervalles; j’avais oublié jusqu’au
-nom de mes voisins. Sans arrière-pensée, sans y attacher la moindre
-importance, uniquement par curiosité, je voulus savoir qui était
-cette belle personne, et j’appris que c’était mademoiselle Marthe de
-Champlieu; sa famille habitait à peu de distance de mon domaine. Elle
-se rendait ainsi chaque jour au petit château des Granges, près de
-mademoiselle Thérèse de La Varenne, son amie, jeune fille charmante
-elle aussi, disait-on, et dont la santé, fatalement atteinte, donnait
-les plus sérieuses inquiétudes. Elle restait jusqu’au soir au chevet
-de sa chère malade et rentrait chez ses parents à la nuit. Je m’étais
-fait, à mon insu, une habitude de la voir: j’avais fini par m’associer
-aux préoccupations de son cœur. Du plus loin que je l’apercevais,
-j’interrogeais avec anxiété son attitude et sa physionomie, je
-m’attristais ou me réjouissais selon qu’elle paraissait plus ou moins
-triste que la veille. A la longue, une espèce d’entente silencieuse
-s’était établie entre nous. Elle avait deviné sans doute que j’étais
-instruit de ses angoisses, que je les partageais, et en passant elle
-me jetait dans un demi-sourire ou dans un regard de détresse le
-bulletin de la journée. Il n’y avait dans tout cela rien qui ressemblât
-à une aventure; eh bien! le croirez-vous? ces incidents si simples
-s’étaient emparés de mon existence et la remplissaient tout entière. Je
-m’intéressais à mademoiselle de la Varenne comme si je la connaissais:
-je l’aurais connue que je n’eusse pas ressenti pour elle une pitié plus
-tendre, une sympathie plus ardente. Je ne pensais qu’aux deux amies, je
-les retrouvais jusque dans mes rêves, et, chose étrange, dans mes rêves
-comme dans ma pensée, je n’arrivais jamais à les séparer l’une de
-l’autre, elles étaient toujours ensemble; quand l’image de mademoiselle
-de Champlieu m’apparaissait éblouissante de grâce et de fraîcheur,
-presque aussitôt une figure pâle et languissante venait se placer
-auprès d’elle.
-
-Vers la fin de mai, par une tiède après-midi, je travaillais à
-l’atelier pour essayer de me distraire. Depuis quelques jours,
-mademoiselle Marthe n’était pas revenue des Granges, de sinistres
-pressentiments m’agitaient. Tout à coup j’entendis un bruit sec,
-argentin, qui éclatait à intervalles rapprochés, réguliers, et semblait
-cheminer à travers les campagnes. Il y avait bien longtemps que ce
-bruit n’avait frappé mon oreille, et pourtant je le reconnus: mon cœur
-se serra. J’étais déjà sur la lisière du chemin, et, pendant que les
-oiseaux chantaient à plein gosier dans les buissons, je voyais défiler
-une longue procession d’hommes, de femmes et de jeunes filles, précédée
-de deux enfants de chœur, l’un portant la croix, l’autre la sonnette,
-et d’un prêtre en surplis qui marchait sous un dais, les saintes huiles
-entre ses mains.
-
---Où donc allez-vous? demandai-je à une pauvre infirme qui venait la
-dernière.
-
---Aux Granges, me répondit-elle.
-
-Je m’étais joint machinalement au cortége, et après deux heures de
-marche, sans que j’eusse songé à me rendre compte du sentiment qui
-m’entraînait, je traversais la cour d’un manoir, je montais un escalier
-de pierre, je pénétrais avec la foule dans une vaste chambre imprégnée
-de vapeurs d’éther, et qu’un demi-jour éclairait à peine. Toutes les
-persiennes étaient fermées, toutes les fenêtres ouvertes. La foule, en
-entrant, s’était agenouillée. J’étais debout près de la porte, et à la
-lueur de deux flambeaux qui brûlaient au fond de la salle, j’apercevais
-un lit étroit et sans rideaux, d’une simplicité claustrale. L’oreiller
-affaissé servait comme de nid à une figure d’un blanc mat. Les
-paupières étaient mi-closes, les lèvres presque souriantes, les traits
-d’une pureté que n’avait point altérée la souffrance, et d’une suavité,
-d’une délicatesse enfantines. Les cheveux, séparés de chaque côté de
-la tête, descendaient sur les couvertures en deux tresses brunes et
-lourdes; les bras hors du lit, les mains jointes. Une femme, la mère,
-se tenait au chevet, muette, morne, les yeux taris. Mademoiselle de
-Champlieu était auprès d’elle, le visage défait et noyé de larmes.
-J’assistais à cette scène comme dans un rêve, et je ne fus saisi par la
-réalité qu’à la vue du prêtre qui se penchait sur la mourante. Quoi!
-cette enfant allait mourir! Dieu juste, pourquoi cette rigueur? Que
-vous avait-elle fait, et que pouvait avoir à réparer l’onction suprême
-qu’elle allait recevoir? Quelles paroles mauvaises avaient pu sortir de
-sa bouche? Quelles pensées coupables avaient pu soulever sa poitrine?
-Où donc ses pauvres petits pieds avaient-ils pu la conduire? J’étais
-tombé à genoux, et, dans l’élancement d’une foi soudaine, je demandais
-à Dieu de laisser vivre cet être inoffensif et doux. J’offrais pour sa
-rançon tous les biens que je possédais, toutes les joies et tous les
-bonheurs que je pouvais me promettre ici-bas. Je priai longtemps avec
-ferveur. Quand je me relevai, le prêtre avait déjà quitté la chambre,
-et l’assistance s’écoulait silencieusement sur ses pas.
-
-La nuit tombait, j’errais encore autour des Granges. Que faisais-je là?
-qu’attendais-je? Un charme invincible me retenait au seuil de cette
-habitation désolée. Je prêtais l’oreille à tous les bruits; je suivais
-d’un œil éperdu les allées et venues des domestiques; chaque évolution
-de lumière dans les appartements m’apportait un redoublement de terreur
-ou une espérance. Il y avait des instants où il me semblait que ma
-prière était montée jusqu’à Dieu, que le pacte offert était accepté,
-des instants où je me disais que cette enfant ne pouvait pas, ne
-devait pas mourir.
-
-J’avais repris le chemin des Aubiers. Tout près de ma demeure,
-mademoiselle de Champlieu, qui venait derrière moi, arrêta sa monture
-en me reconnaissant dans l’ombre.
-
---Eh bien? Mademoiselle, eh bien?... m’écriai-je d’une voix tremblante.
-
---Eh bien! Monsieur, répliqua-t-elle avec calme, tout espoir n’est pas
-perdu, la crise si longtemps attendue et qui peut la sauver est enfin
-arrivée. Le ciel fera le reste. Vous êtes venu joindre vos prières aux
-nôtres, je vous en remercie.
-
-En achevant ces mots, elle me tendait sa main, que je saisis et que je
-pressai sur mes lèvres. Elle s’éloigna, et le bruit des pas s’effaçait
-dans le lointain, que j’étais encore à la même place.
-
-J’apprenais, à quelques jours de là, que mademoiselle de La Varenne
-était hors de danger. Mademoiselle Marthe, installée aux Granges pour
-tout le temps de la convalescence, ne passait plus dans le chemin.
-Je tombai dès lors dans un mortel ennui. Je n’avais goût à rien, je
-sortais sans but, je rentrais sans motif, je pleurais sans savoir
-pourquoi. Je ne pouvais attribuer qu’à mademoiselle de Champlieu cet
-étrange état de mon cœur, et pourtant ce que je ressentais était si
-vague, si confus, que je n’aurais su dire si véritablement je l’aimais.
-Qu’elle était déjà loin de moi l’ivresse du retour dont je vous parlais
-il n’y a qu’un instant! Les biens, les joies faciles que j’avais sous
-la main ne m’inspiraient plus qu’un sentiment de pitié dédaigneuse.
-Je découvrais que j’avais pris pour le bonheur ce qui n’en est que
-l’accompagnement. Ma maison était vide, les champs étaient déserts, la
-solitude m’écrasait.
-
-Je vivais ainsi depuis quelques mois. Je savais que mademoiselle
-Thérèse était entièrement rétablie; je n’avais pas revu mademoiselle
-Marthe, et je songeais à voyager. Un jour, si cher qu’il m’ait coûté,
-que ce jour reste à jamais béni, à jamais consacré dans ma mémoire!
-j’étais à l’atelier. L’été touchait à sa fin, mais la saison était
-chaude encore, et d’une magnificence, qui achevait de m’accabler. Je
-m’étais assoupi sur un divan; je fus réveillé par le grondement du
-tonnerre. Un orage qui s’était formé en moins d’une heure allait
-fondre sur la vallée. Déjà la pluie tombait à larges gouttes, quand
-j’entendis comme un vol de colombes effarouchées qui se seraient
-abattues sur les marches de mon logis. C’étaient elles, c’étaient les
-deux amies! Entraînées par les hasards de la promenade ou conduites
-plutôt par une pensée charitable, car leur domestique portait un
-paquet de hardes sous son bras, elles s’étaient éloignées des Granges,
-avaient poussé jusqu’en mes parages, et, surprises par le grain en
-rase campagne, elles venaient, bon gré, mal gré, chercher un refuge
-aux Aubiers. Vous vous doutez bien que je ne les laissai pas à la
-porte. Ce que j’éprouvai en recevant chez moi ces deux charmantes
-filles, l’une dans tout l’éclat de sa blonde et blanche beauté, l’autre
-délicate, très-frêle, d’une grâce timide et voilée, tâchez de vous
-l’imaginer. Elles étaient mises exactement l’une comme l’autre: une
-robe de foulard gris relevée sur une jupe bleue de même étoffe, le
-corsage semblable à la jupe, un petit chapeau de feutre gris autour
-duquel une plume bleue s’enroulait, et cette conformité d’ajustements
-ajoutait je ne sais quoi à l’attrait de chacune d’elles. Je n’eus pas
-grand’peine à les apprivoiser; elles avaient toutes deux le chaste
-abandon de l’innocence que rien n’embarrasse, et Marthe de Champlieu
-y joignait la vive gaieté qui s’accommode à tout. De deux ou trois
-ans plus jeune qu’elle, mademoiselle de La Varenne avait pourtant
-quelque chose de plus posé et de plus recueilli, soit que cela tînt à
-son caractère, soit que le souffle de la mort l’eût rendue sérieuse
-avant l’âge. Elle était, en arrivant, toute pâle et toute transie.
-J’avais allumé un feu de sarments, je l’avais fait asseoir au coin
-de l’âtre, et, pendant qu’elle se ranimait peu à peu, je ne pouvais
-détacher mon regard de cette enfant que j’avais contemplée au milieu
-du funèbre appareil de la dernière heure, et qui était là, sous mon
-toit, vivante, ressuscitée. J’épiais avec curiosité ses moindres
-mouvements, j’avais des attendrissements, des étonnements voisins de
-l’extase, en la voyant ôter ses gants, porter la main à ses cheveux,
-présenter ses pieds à la flamme, et lorsqu’elle levait sur moi ses yeux
-d’un clair azur, ces yeux que j’avais vus éteints sous leurs paupières
-à demi fermées, j’étais remué jusqu’au fond de l’âme. Quant à
-mademoiselle de Champlieu, aussi parfaitement à l’aise que si elle eût
-été chez son frère, elle avait, de prime saut, pris possession de tout
-l’appartement. Elle allait, venait, examinait tout, mettait tout sens
-dessus dessous, retouchait mes croquis, ou, s’emparant de ma palette,
-jetait dans un paysage que j’avais ébauché la veille des oiseaux, des
-moutons et des arbres de l’autre monde. Je me demandais si elle était
-chez moi ou si j’étais chez elle. Je me persuadais par moment que nous
-étions tous trois chez nous et que nous ne devions plus nous quitter.
-Ah! la bonne journée! ah! les aimables créatures! Hélas! l’orage
-s’apaisait déjà; déjà l’odieux soleil montrait sa face entre les nuées.
-Mademoiselle Marthe, qui ne tenait pas en place, avait profité d’une
-éclaircie pour descendre au jardin. Je restai seul un instant avec sa
-compagne, et cet instant décida de ma vie.
-
-Elle était assise, penchée sur un album qu’elle feuilletait d’une main
-distraite; j’étais assis près d’elle, et je la regardais en silence.
-Je la regardais, et il me semblait qu’elle était mon bien, que sa
-destinée m’appartenait, que c’était à moi que Dieu l’avait rendue,
-qu’en la laissant vivre il me l’avait donnée. J’ignore comment cela se
-fit: je fermai l’album qu’elle avait sous les yeux, je l’ôtai doucement
-d’entre ses mains, et je me mis à raconter tout ce qui s’était passé
-en moi depuis le jour où j’avais appris que sa vie était en danger,
-l’intérêt soudain qu’elle m’avait inspiré, l’ardente sympathie que
-j’avais ressentie pour elle sans la connaître, mes craintes, mes
-angoisses, la station que j’avais faite aux Granges, les prières que
-j’avais adressées au ciel, et, à mesure que je parlais, mes perceptions
-devenaient plus nettes, je démêlais, je discernais enfin les sentiments
-qui m’avaient troublé jusque-là. Calme, les yeux baissés, elle avait
-écouté sans m’interrompre une seule fois.
-
---Je savais tout. Merci! répondit-elle simplement.
-
-En prononçant ces mots, elle avait relevé la tête; je vis une larme au
-bord de sa paupière, et je sentis que je l’aimais. Ainsi l’amour qu’une
-beauté radieuse avait éveillé dans mon cœur s’était à mon insu reporté
-sur ce cher petit être, et c’était mademoiselle de Champlieu qui se
-trouvait avoir servi de lien mystérieux entre Thérèse de La Varenne et
-moi. Oui, je l’aimais, et, l’avouerai-je? je sentais qu’elle m’aimait
-aussi, je sentais venir à moi sa tendresse irrésistiblement attirée.
-Nous nous taisions, et je ne sais pas bien ce que j’allais lui dire
-quand mademoiselle Marthe rentra.
-
-Elle rentrait avec une brassée de fleurs qu’elle jeta sur le divan.
-S’il n’y en avait pas davantage, ce n’était point sa faute; elle avait
-passé comme un ouragan dans les corbeilles et les plates-bandes,
-dévastant, saccageant et faisant main basse sur tout, enchantée
-d’ailleurs de son expédition et ne regrettant pas sa toilette à moitié
-perdue. Il s’agissait de débrouiller ce chaos et de donner à ces
-dépouilles la forme d’un bouquet qu’elles voulaient emporter comme
-un souvenir des Aubiers. Nous nous mîmes tous trois à l’œuvre, et
-ce petit travail fut si lestement conduit qu’au bout d’une heure il
-n’était pas encore terminé. Qui donc a dit que le bonheur est triste,
-moins près du rire que des larmes? J’étais tout à la fois ivre de
-bonheur et fou de gaieté. L’enjouement de Marthe avait gagné Thérèse,
-et la maison retentissait des frais éclats de leurs jolies voix.
-Elles me passaient les fleurs une à une; ma tâche consistait à les
-classer et à les réunir en faisceau. Thérèse était d’avis qu’on fît
-un choix, Marthe était de l’avis contraire, et c’étaient, à propos
-d’une gueule-de-loup, d’un œillet d’Inde ou d’un pied-d’alouette,
-des querelles et des rires qui ne finissaient pas. Quel bouquet! il
-aurait pu servir de pendant à la tapisserie de Pénélope. A mesure
-que je l’édifiais d’un côté, je le laissais s’écrouler de l’autre,
-et, au milieu de ces enfantillages qui me valaient tous les menus
-profits d’une longue familiarité, elles ne s’apercevaient pas que
-le ciel s’était éclairci. Tout à coup le soleil qui descendait à
-l’horizon lança dans l’atelier une traînée de feu, ce fut le signal
-d’une véritable déroute.--Adieu, monsieur Paul! au revoir! au prochain
-orage!--Et, pour que rien ne manquât à cette journée, au moment de nous
-séparer, il fut question de vous entre les deux amies et moi, de vous,
-oui, colonel. Elles s’étaient arrêtées devant votre portrait.
-
---C’est mon parrain, c’est un héros d’Afrique, leur dis-je avec orgueil.
-
---Héros ou non, dit Marthe, si le portrait est ressemblant, votre
-parrain doit être un brave homme.
-
---Et l’on serait heureuse de l’avoir pour ami, ajouta mademoiselle de
-La Varenne.
-
-Là-dessus elles s’échappèrent ainsi que deux oiseaux qui prennent
-ensemble leur volée. J’avais fait atteler, je les mis en voiture.
-Elles partirent, je les suivis des yeux, et elles étaient déjà loin
-que je voyais encore, à travers les arbres, leurs mouchoirs, qu’elles
-agitaient en signe de dernier adieu.
-
-Quelques semaines après, j’étais l’hôte assidu, le familier des
-Granges. La mère de Thérèse m’avait écrit pour me remercier. Elle
-exprimait en même temps le désir de me voir et de me connaître: je ne
-m’étais pas fait prier. J’avais été bien accueilli, je ne déplaisais
-pas, et dès mes premières visites j’étais établi dans la place.
-Madame de La Varenne était veuve. Mariée fort jeune à un gentilhomme
-du pays, elle avait tenu pendant quelques années un assez grand état
-à Paris. Après la mort de M. de La Varenne, qui laissait une fortune
-singulièrement réduite par la vie de luxe qu’ils avaient menée, elle
-s’était retirée forcément du monde, où elle avait brillé d’un vif
-éclat. Elle aurait pu facilement se remarier; l’expérience qu’elle
-avait faite l’avait assurée contre la tentation d’une seconde épreuve.
-Voilà ce qu’on disait autour de moi. Elle vivait à l’aise dans son
-petit domaine, qu’elle ne quittait qu’à la fin de l’automne pour aller
-passer les plus durs mois de l’hiver à la ville voisine. C’était une
-femme encore belle, avec beaucoup d’agrément dans l’esprit et de
-grâce dans les manières. Les rêves d’ambition qu’elle nourrissait
-ne me furent révélés que plus tard, et comme par un coup de foudre.
-J’avais bien deviné chez elle un fonds de scepticisme railleur,
-la sourde impatience d’une vie silencieuse et bornée; mais je ne
-songeais guère à faire des études de caractère. Elle me recevait
-avec bienveillance, et tel était mon aveuglement, telle était ma
-simplicité, que je me figurais parfois qu’elle était dans le secret
-de mes sentiments, qu’elle les approuvait et les encourageait. Les
-serviteurs eux-mêmes m’avaient pris à gré; je lisais ma bienvenue sur
-tous les visages. Enfin, sans avoir échangé aucune confidence, nous
-étions d’intelligence, mademoiselle de Champlieu et moi; nos regards
-s’entendaient, mon bonheur me riait dans ses yeux. Ce qui montre dans
-tout son jour le bon naturel de ces aimables filles, c’est que ma
-prédilection pour l’une d’elles, loin de les désunir, comme il serait
-arrivé fatalement avec deux âmes moins choisies, semblait ajouter
-encore à leur mutuelle affection. A qui fut-il accordé d’abriter sa
-jeunesse dans un intérieur plus aimable? Tout m’était prétexte pour
-courir au manoir, une brochure, un livre, une plante, des graines que
-j’apportais. Si les occasions m’avaient manqué, Marthe m’en eût fourni
-de reste. Enfant gâté des Granges, elle en était la vie. Promenades
-sur l’eau, excursions en voiture, pêches dans les ruisseaux, pipées
-au fond des bois, tout se faisait par elle, et rien ne se faisait
-sans moi. Il y avait au fond du parc une porte qui s’ouvrait sur une
-pêcherie. C’est là, au bord d’un étang, que nous allions souvent
-nous asseoir par les après-midi sereines. Je venais avec mes crayons,
-elles apportaient leur ouvrage, et nous causions tout en travaillant.
-Quand le temps était mauvais, je décorais des panneaux, je peignais
-des dessus de porte, et c’est encore l’adorable Marthe qui avait su me
-ménager cette occupation pour les jours de pluie, tant son amitié était
-ingénieuse, fertile en inventions qui avaient pour but de m’attirer
-et de me retenir! Ainsi je voyais Thérèse fréquemment, et chaque fois
-que je la voyais, elle me devenait plus chère. Ce petit être poétique
-et charmant pratiquait déjà le culte du devoir. Elle avait pour la
-beauté de sa mère une admiration passionnée; elle en était plus
-fière, elle s’en trouvait plus ornée qu’aucune fille de sa propre
-beauté, et, comme s’il se fût agi d’une déesse, elle s’appliquait à
-lui épargner les soins du ménage. Madame de La Varenne se laissait
-admirer, et Thérèse gouvernait la maison. Elle s’en acquittait sans
-bruit, et, quoique vigilante, se rendait agréable à tous. Ces soins
-d’administration domestique n’avaient pas plus amoindri son âme qu’ils
-n’avaient terni sa jeunesse. Elle en avait retiré une raison précoce,
-sans y rien laisser de sa grâce et de sa distinction native. Moins
-enjouée que son amie, elle avait cependant cette sérénité d’humeur
-qui est l’indice d’une nature bien venue. La modestie de ses désirs
-répondait à la simplicité de ses mœurs. Elle se plaisait aux champs,
-où elle avait grandi, et ne souhaitait pas d’en sortir. Elle n’en
-goûtait pas seulement la poésie contemplative, elle en aimait aussi les
-travaux. Je l’avais rencontrée, la compagne dont vous me parliez tout
-à l’heure, et qui eût été la joie de mon foyer! Nous nous aimions sans
-nous le dire: nos cœurs n’avaient rien à s’apprendre. Il n’était besoin
-entre nous ni de serments ni de promesses, et il me semble encore
-aujourd’hui que nous étions fiancés l’un à l’autre.
-
-Novembre nous avait dispersés. Madame de La Varenne était rentrée en
-ville, Marthe chez ses parents. Dussiez-vous me prendre en pitié,
-il faut que vous sachiez jusqu’où pouvaient aller ma candeur et mes
-illusions. Quand je voyais Thérèse tous les jours, satisfait de vivre
-auprès d’elle, trop heureux pour me hâter de l’être davantage, je
-laissais mes projets flotter entre le rêve et l’espérance. Ce fut
-seulement après son départ que je les arrêtai et les fixai dans mon
-esprit. Je n’entrevoyais pas d’obstacles, je n’admettais pas qu’il pût
-en survenir. Je ne doutais de rien, j’avais la foi. Le bonheur était
-pour moi comme un hôte sur qui je devais compter: j’employai l’hiver
-à mettre ma maison en état de le recevoir. La ferme était encore à
-peu près telle que mon père me l’avait transmise. Je m’occupai à
-l’embellir, je l’accommodai d’après les goûts de l’enfant que j’aimais,
-avec un peu plus de recherche qu’elle n’en eût désiré peut-être.
-C’était un nid que j’édifiais: j’y amassai la mousse et le duvet. Ce
-matin, je vous ai vu sourire devant certaines élégances que vous ne
-vous attendiez pas à rencontrer sous le toit d’un garçon qui cultive
-ses terres. Mon ami, vous étiez dans l’appartement de ma femme. Ma
-femme! je la voyais déjà en possession de son petit royaume. Que de
-soins, d’amour, de respect autour de cette jeune reine! Déjà les
-Aubiers fêtaient le premier-né, déjà de blondes têtes couraient dans
-le verger ou s’ébattaient aux clartés de l’âtre. Ah! quel printemps
-que cet hiver! Tout chantait dans mon cœur. Après avoir transformé
-le logis, je refis le jardin, je plantai des massifs, je construisis
-des serres. En même temps je me rendais un compte exact de mon avoir,
-j’introduisais l’ordre dans mes finances. J’étais Mansart, Le Nôtre
-et Colbert. J’avais beau grouper ou aligner des chiffres, il s’en
-fallait de beaucoup que j’arrivasse à l’opulence; mais mon bien, si
-modeste qu’il fût, assurait l’aisance à ma famille, et me permettait
-même d’offrir à madame de La Varenne une existence plus large, plus
-variée que celle qu’elle menait aux Granges. Ma confiance, en réalité,
-n’avait rien de déraisonnable. Vers la fin du mois de mars, toutes mes
-dispositions étaient prises, tous mes arrangements terminés. Je n’étais
-allé à la ville que rarement, deux ou trois fois au plus. J’avais connu
-Thérèse, nous nous étions aimés sous le ciel des prairies, et tout
-bonheur veut rester dans son cadre. J’attendais son retour pour la
-demander à sa mère. Une semaine encore, et j’allais la revoir, lorsque
-je reçus un mot de madame de La Varenne qui m’annonçait que ses plans
-étaient changés; elle partait pour Paris avec sa fille, et me donnait
-rendez-vous aux Granges pour les premiers jours de l’été.
-
-Ce départ subit, auquel, il est vrai, j’étais loin de m’attendre,
-n’avait pas cependant entamé ma sécurité. Je savais que Thérèse avait
-à Paris des parents qui depuis longtemps désiraient la voir. La
-résolution de sa mère ne devait donc pas me surprendre. Je laissai,
-sans trop d’impatience, s’écouler le printemps; mais, au retour de
-l’été, quand le délai fixé par madame de La Varenne fut expiré, quand
-les jours, quand les semaines se succédèrent sans la ramener, un
-grand trouble s’empara de moi. Que se passait-il? Thérèse était-elle
-malade? Pourquoi ne revenait-elle pas? Je m’informai au manoir: on
-était sans nouvelles. Je pris le parti de m’adresser à mademoiselle de
-Champlieu. Orpheline dès son bas âge, elle vivait avec de vieux parents
-qui l’avaient élevée et qui s’étaient chargés de l’administration de
-ses biens. Ces biens étaient considérables: la terre de Champlieu lui
-appartenait. Je ne dirai pas qu’elle m’accueillit froidement, mais
-pendant tout le temps que dura ma visite je crus démêler dans son
-attitude quelque chose de gêné, de contraint. Il me sembla que ses
-regards évitaient de rencontrer les miens, et, lorsqu’ils s’attachaient
-sur moi, c’était avec une expression à laquelle ils ne m’avaient
-point habitué. Nous n’étions pas seuls, notre entretien dut se borner
-à un échange de questions et de réponse également banales. Madame
-de La Varenne et sa fille se portaient à merveille. Il n’était pas
-vraisemblable que leur absence se prolongeât encore longtemps. Il y
-avait tout lieu de penser qu’elles seraient bientôt de retour. Pas un
-mot d’ailleurs qui eût trait à notre intimité, pas une allusion à notre
-réunion prochaine. Bref, je me retirai pleinement rassuré sur la santé
-de Thérèse et plus oppressé pourtant que je ne l’étais en arrivant chez
-Marthe. Quelques semaines encore s’écoulèrent, je les passai le cœur
-en proie à une inquiétude dévorante. L’amour qui naguère remplissait
-ma vie sans l’agiter avait pris insensiblement tous les caractères
-d’une passion farouche. Ah! malheureux, le bonheur était là, sous ta
-main! Pourquoi l’avais-tu laissé s’échapper? Que ne t’étais-tu hâté de
-le saisir? Il y avait des heures où le pressentiment de ma destinée
-pesait sur moi comme un cauchemar. Parfois je riais de mes terreurs, le
-plus souvent je les subissais sans essayer de m’y soustraire. J’allais
-errer du côté des Granges, j’apercevais, aux lueurs du couchant, le
-perron désert, la façade morne, les persiennes toutes fermées, et je
-revenais consumé de tristesse.
-
-Un jour enfin, dans la matinée, je vis entrer à l’atelier le jardinier
-de madame de de La Varenne. Il venait m’annoncer que sa maîtresse
-était de retour depuis la veille au soir, et qu’elle m’attendait le
-jour même. Vous avez vu quelquefois les nuées du ciel balayées en un
-clin d’œil par un coup de vent; il se fit quelque chose d’approchant
-en moi. Toutes les chimères que je m’étais créées, tous les monstres
-qu’avait enfantés dans mon cerveau la fièvre de l’attente s’évanouirent
-en un instant, et je me retrouvai, calme et souriant, en présence de la
-réalité. Thérèse m’était rendue! l’empressement de madame de La Varenne
-à m’appeler, témoignait assez que leurs sentiments m’étaient restés
-fidèles. Je me souvenais encore des impressions que m’avait laissées
-ma visite à Champlieu, mais c’était pour me reprocher d’avoir pu leur
-donner accès dans mon esprit. Toutefois j’avais appris à mes dépens
-qu’atermoyer le bonheur n’est pas sage, et je partis pour le manoir,
-bien décidé à profiter de la leçon.
-
-La belle matinée! que le ciel était pur! que l’air était frais et
-léger! J’allais tantôt pressant le pas, et tantôt le ralentissant
-pour savourer à loisir les joies dont mon âme était pleine. Je ne
-rencontrais sur mon passage que des visages heureux, je ne recueillais
-que de bonnes paroles. Les haies m’envoyaient leurs plus doux parfums,
-les oiseaux leurs plus gais concerts, les brises leurs haleines les
-plus caressantes, et au milieu de ces enchantements je sentais mon
-amour plus sérieux, plus profond qu’autrefois, alors qu’il n’avait
-point souffert. S’il m’était resté dans la pensée quelque trouble,
-quelque appréhension, mon arrivée aux Granges aurait suffi pour les
-dissiper. Je recevais au seuil de cette demeure le même accueil que
-par le passé. Les serviteurs s’empressaient; les chiens accouraient et
-me léchaient les mains. Je reconnaissais, je respirais avec délices
-des senteurs enivrantes, et que je n’avais respirées que là. Ouverte
-à deux battants, la porte du vestibule semblait me dire: Entrez, on
-vous attend. Je montai les degrés du perron, et, sans être annoncé, je
-pénétrai dans le salon.
-
-Madame de La Varenne s’y trouvait seule. Au bruit que je fis en
-entrant, elle retourna la tête, se leva vivement, et s’avança vers moi
-les mains tendues. J’aurais pu croire qu’elle allait m’offrir ce que je
-venais lui demander.
-
---Arrivez, arrivez! s’écria-t-elle avec effusion. J’ai une grande
-nouvelle à vous annoncer, et j’ai voulu que vous fussiez le premier à
-l’apprendre, tant votre affection pour nous m’est connue, tant je sais
-l’intérêt que vous nous portez.
-
-Et à brûle-pourpoint, comme si, en se jouant avec une arme à feu, elle
-me l’eût déchargée en pleine poitrine, elle me fit part du prochain
-mariage de sa fille. Un mariage inespéré! Trois cent mille livres de
-rente! Un splendide hôtel à Paris! un magnifique château sur les bords
-de la Loire! Aux champs comme à la ville, un train de maison princier!
-Et en perspective les fêtes du monde officiel, un siége au sénat pour
-son gendre! Tout cela avait été débité coup sur coup, avec l’animation
-de la fièvre et la volubilité du délire. Elle ne se possédait pas.
-J’étais debout, appuyé contre un meuble. La sueur s’amassait à mes
-tempes; ma face devait avoir la pâleur de la mort.
-
---Asseyez-vous donc, me dit-elle.
-
-Et, sans remarquer ma stupeur, sans s’étonner de mon silence, elle
-se mit à raconter avec une éloquence amère tout ce qu’elle avait
-dévoré de tristesse et d’ennui au fond de ces campagnes. Toutes ses
-révoltes, toutes ses vanités, toutes ses convoitises, qui n’avaient eu
-jusque-là d’autre confident qu’elle-même, toutes les plaies secrètes
-d’une âme ambitieuse et qui se sent étouffer dans une destinée fermée,
-elle les mit à nu et les étala sous mes yeux. Elle allait revivre
-enfin! L’espace se rouvrait devant elle, le monde lui appartenait.
-Et, s’exaltant de plus en plus, elle dessinait à grands traits le
-programme de l’existence qu’elle comptait mener désormais. Quant aux
-qualités morales de son gendre, quant aux chances de félicité que cette
-union pouvait offrir à sa fille, elle se taisait là-dessus. Elle seule
-était en scène, c’est d’elle seule qu’il s’agissait. J’étais anéanti,
-tout s’écroulait autour de moi. Elle ne savait rien, ne se doutait de
-rien; je n’avais été pour elle qu’une distraction, une relation de bon
-voisinage.
-
---Eh bien! demanda-t-elle en se tournant vers moi, à quoi donc
-pensez-vous? Qu’attendez-vous pour me féliciter?
-
---Madame, lui répondis-je, j’attends que vous m’ayez dit si ce mariage,
-qui vous comble de joie, fait également le bonheur de mademoiselle de
-La Varenne.
-
---Oh! tranquillisez-vous, répliqua-t-elle en souriant. Thérèse, de
-prime abord, a bien montré quelque résistance. Elle ne s’est pas faite
-en un jour à l’idée d’un si brusque changement dans sa destinée;
-mais cette chère enfant a fini par comprendre que son bonheur est
-inséparable du mien.
-
-Tout m’était expliqué: Thérèse n’était pas libre, elle cédait à
-l’obsession, elle s’immolait pour sa mère. J’étais saisi d’indignation
-autant que de douleur, et je n’aurais pu dire ce qui me bouleversait le
-plus, de la ruine de mes espérances ou du naïf et monstrueux égoïsme
-qui se déroulait devant moi.
-
---Recevez mon compliment, Madame, lui dis-je en me levant, et soyez
-persuadée que la fortune qui vous arrive me touche encore plus
-profondément que vous ne pouviez le supposer.
-
-En achevant ces mots, je m’étais dirigé vers la porte.
-
---Comment! s’écria-t-elle, vous ne nous donnez pas cette journée?
-Êtes-vous si pressé? Thérèse est à la ville avec Marthe: elles vont
-rentrer; restez donc!
-
---Mon Dieu, Madame, je ne puis, répondis-je. Quand j’ai reçu la
-nouvelle de votre arrivée, je me disposais à partir pour un voyage qui
-doit me tenir éloigné du pays pendant quelque temps. Pardonnez-moi de
-vous quitter si tôt.
-
-Tel était son enivrement qu’elle n’avait rien deviné. Elle ne s’était
-aperçue ni de l’altération de mes traits, ni de la pâleur de mon front,
-ni du trouble de mon maintien, et ma retraite précipitée, la sécheresse
-de mon adieu ne la frappaient pas davantage.
-
---Je compte bien, dit-elle, que vous serez revenu pour le mariage de ma
-fille.
-
-Je m’inclinai sans rien ajouter, et je sortis.
-
-Quel retour par ces mêmes chemins qui m’avaient vu passer quelques
-heures auparavant si confiant, si jeune, si heureux! La colère et
-le désespoir, toutes les pensées, tous les sentiments tumultueux que
-soulevait en moi la perte de mes rêves, m’avaient pour ainsi dire
-porté jusqu’aux Aubiers. Je m’accusais de n’avoir pas su défendre mon
-bonheur: je m’indignais contre ma lâcheté. Je voulais retourner aux
-Granges, revoir madame de La Varenne, lui déclarer que j’aimais sa
-fille, que sa fille m’aimait, que Dieu m’avait donné des droits sur
-elle et qu’on ne me l’arracherait qu’avec la vie; mais, quand j’eus
-franchi le pas de ma porte, quand je me retrouvai chez moi,... ô ma
-petite ferme que j’avais embellie avec tant d’amour, dont j’avais cru
-faire un palais, et qui, le matin encore, étais ma joie et ma richesse,
-qu’étais-tu devenue? Je ne la reconnaissais plus. Que tout m’y semblait
-misérable! que je me sentais moi-même pauvre et déshérité! Quelle
-chute soudaine! quel abaissement de fortune! Après avoir erré comme
-une ombre de chambre en chambre, j’étais passé dans l’appartement que
-je destinais à ma chère Thérèse; je la vis dans son hôtel à Paris,
-dans son château sur les bords de la Loire, et je fondis en larmes,
-j’éclatai en sanglots.....
-
- * * * * *
-
---Je te plains, dit Evrard quand Paul eut terminé ce récit; je plains
-surtout mademoiselle de La Varenne. Toi, tu n’es lié qu’à ta douleur;
-mais cette enfant! c’est sur elle qu’il faut pleurer. Quand ce mariage
-doit-il se faire?
-
---Prochainement. On en parle dans le pays.
-
---Eh bien! mon ami, je t’emmène avec moi. Tu ne seras pas le premier
-qui auras retrouvé là-bas la paix et la santé de l’âme. L’épreuve que
-tu subis est cruelle; elle n’est pas de celles qui flétrissent une
-destinée. On ne s’est pas joué de ta tendresse; madame de La Varenne ne
-t’avait rien promis, ce n’est pas sciemment qu’elle a déchiré ton cœur.
-Ta blessure est saine, le temps la fermera. En route, mon cher Paul!
-Fais tes préparatifs, nous partirons demain.
-
---Non, pas demain! s’écria Paul. Je ne vous ai pas tout dit. Quinze
-jours se sont écoulés depuis mon entrevue avec madame de La Varenne.
-Je devais partir, et je suis resté. Perdre Thérèse sans la revoir
-était au-dessus de mes forces. Je n’avais d’espoir qu’en mademoiselle
-de Champlieu. J’ai pu lui parler ce matin. Nous étions seuls. Elle
-avait pris mes mains; elle était bien émue.--Allez, m’a-t-elle dit,
-nous sommes aussi malheureuses, aussi désespérées que vous. Il n’a
-pas dépendu de moi que madame de La Varenne ne sût tout. Thérèse m’a
-scellé les lèvres; elle s’immole tout entière, et n’admet pas que son
-sacrifice coûte même un regret à sa mère. Que faites-vous ici? a-t-elle
-ajouté d’un ton de douceur et d’autorité. Je vous croyais parti. Il
-faut que vous vous éloigniez. Il le faut pour vous et pour elle.--Je
-ne partirai pas avant de l’avoir revue, me suis-je écrié. Il y a des
-choses que je ne lui ai jamais dites, et qu’il est impossible que je ne
-lui dise pas au moins une fois. Je veux lui dire que je l’aime, que je
-perds tout en la perdant, qu’elle était mon âme et ma vie. Vous êtes
-bonne. Ne rejetez pas ma prière, ayez pitié de ma détresse! Demain, à
-la chute du jour, je serai au bord de la pêcherie. Venez avec elle,
-conduisez-la vers moi, et je vous devrai mon dernier bonheur, je m’en
-irai en vous bénissant.--Et, sans attendre sa réponse, je l’ai laissée,
-je me suis enfui.
-
---Et tu crois que ces deux jeunes filles?...
-
---Je le crois, je l’espère.
-
---Moi, dit Evrard, je ne le crois pas, j’en suis sûr. Ainsi,
-ajouta-t-il à mi-voix et se parlant à lui-même, c’est à la pêcherie
-qu’ils vont se dire adieu, se voir pour la dernière fois,... à la
-pêcherie, au soleil couchant, sous les saules!
-
-Et il tomba dans une profonde rêverie que son hôte n’osa pas troubler.
-Ils se quittaient quelques minutes après en se donnant rendez-vous
-pour le surlendemain, et, malgré l’heure avancée, malgré les instances
-de Paul, qui le pressait de rester aux Aubiers, le colonel reprenait
-tout pensif le chemin de la ville.
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, dans l’après-midi, il se passait au manoir une scène
-dont un peintre de genre aurait pu s’inspirer. Le trousseau de Thérèse
-venait d’arriver, et madame de La Varenne s’occupait avec Marthe à
-vider les caisses apportées au salon. La châtelaine s’était piquée
-d’honneur, c’était un trousseau de princesse. Thérèse regardait d’un
-air résigné les fins tissus et les dentelles que sa mère étalait sous
-ses yeux, et de temps en temps sa figure s’éclairait d’un pâle sourire,
-grâce à Marthe, qui, par ses propos et ses gentillesses, réussissait
-parfois à l’égayer un peu. Madame de La Varenne était ce jour-là plus
-radieuse encore que la veille. Elle avait reçu dans la matinée une
-lettre par laquelle le phénix des gendres s’annonçait pour la fin de la
-semaine, et, bien qu’elle le considérât comme une prise qui ne pouvait
-lui échapper, elle n’était pas fâchée de toucher au moment qui devait
-mettre en cage un oiseau si précieux. Dans sa joie, elle n’avait plus
-que vingt ans. Thérèse se sentait payée de son sacrifice en la voyant
-si jeune, si triomphante, si belle, et c’est à peine si la pauvre
-petite se permettait une plainte au fond de son cœur. Les caisses, les
-cartons n’avaient encore livré qu’une partie de leurs trésors, quand la
-porte du salon s’entr’ouvrit et laissa se glisser la tête du jardinier.
-
---Entrez, Léonard, entrez, qu’y a-t-il?
-
---Il y a, madame, répondit Léonard entrant à pas de loup, il y a que,
-vu l’état de goutte du garde champêtre, qui ne peut plus remuer ni pied
-ni patte, je viens nonobstant demander à Madame s’il convient à Madame
-d’envoyer chercher la gendarmerie.
-
---C’est une idée, dit Marthe, envoyons chercher la gendarmerie.
-
---Et pourquoi faire, bonté divine?
-
---Pour empoigner, sauf le respect que je dois à Madame et à toute la
-compagnie pareillement, un malfaiteur qui rôde depuis plus de deux
-heures dans le parc, et qui n’a pas la mine de vouloir s’en aller sans
-avoir fait quelque mauvais coup.
-
---Quels ragots nous faites-vous là? un malfaiteur ici, dans ce pays?
-
---Pardon, excuse, ce n’est pas un physique appartenant à la localité.
-
---Eh bien! d’où vient-il? que veut-il? Vous lui avez parlé?
-
---Pas absolument, mais je l’ai suivi... de loin, en me cachant derrière
-les arbres.
-
---Enfin, dit Marthe, vous l’avez vu, comment est-il fait?
-
---Mon Dieu, Mademoiselle, ce n’est point que, de sa personne, il soit
-ostensiblement mal fait. D’aucuns même pourraient trouver que c’est
-un grand bel homme proprement vêtu; mais il vous a une figure! avec
-ses moustaches et sa peau enfumée, c’est comme qui dirait une tête
-de mahométan. Ce n’est pas, mon Dieu, que, de sa figure, il soit
-finalement repoussant; mais des airs! mais des façons! Il va de ci, il
-vient de là, il marche sur les pelouses, il flanque des coups de canne
-aux branches, il s’approche sournoisement de la maison, il la regarde,
-et après qu’il l’a regardée, il rentre dans le parc vivement comme une
-couleuvre... Je demande à Madame si c’est là les allures d’un chrétien
-bien intentionné. Sans compter que personne ne l’a vu passer par la
-grille, et qu’il n’a pu s’introduire chez nous que par escalade. Et
-par-dessus tout, ajouta Léonard en baissant la voix, le petit Pierrot
-qui était avec moi pour me soutenir en cas d’attaque... Je n’oserai
-jamais dire ça à Madame.
-
---Osez, mon garçon, osez.
-
---Eh bien! madame, le petit Pierrot, qui n’est pas un âne comme chacun
-sait, assure que c’est le même qu’une espèce de loup-garou qu’il voit
-depuis quelque temps tourner le soir autour de l’enclos. Faut-il que
-j’aille chercher les gendarmes?
-
---Non, dit Marthe, ce malfaiteur me plaît. S’il rôde depuis plus de
-deux heures dans le parc, il doit être un peu fatigué: allons l’arrêter
-nous-mêmes et lui offrir de se reposer ici.
-
---Ce n’est pas la peine de vous déranger, s’écria Léonard: le voici.
-
-A ce moment, un étranger débouchait du parc sur la terrasse et
-se dirigeait vers l’habitation. Les trois femmes, pour le voir
-venir, s’étaient mises à la fenêtre, tandis que le vaillant Léonard
-s’esquivait discrètement, et, pour plus de sûreté, retournait à ses
-plates-bandes.
-
---C’est qu’en vérité il a tout à fait bon air, ce malfaiteur, dit
-mademoiselle de Champlieu. Regarde donc, Thérèse! Ne te semble-t-il pas
-que nous avons déjà vu cette figure-là quelque part?
-
---En effet, dit Thérèse.
-
---C’est singulier, dit à son tour madame de La Varenne: où donc ai-je
-déjà vu cette figure?
-
-Il avait franchi les marches du perron. Après avoir attendu vainement
-quelqu’un qui l’annonçât, il entra au salon, dont la porte était restée
-entr’ouverte, et s’avança gravement vers madame de La Varenne, qui
-avait fait vers lui quelques pas. Rien que sa façon de se présenter
-aurait suffi pour dissiper toute espèce de préventions.
-
---Vous ne me reconnaissez pas, Madame?
-
-A ce timbre de voix que les années n’avaient point altéré, madame de
-La Varenne avait tressailli: elle attachait sur l’étranger un regard
-curieux, hésitant.
-
---Vous ne me reconnaissez pas, reprit-il, et peut-être avez-vous oublié
-jusqu’à mon nom.
-
-Il allait se nommer.--Evrard! s’écria-t-elle avec une explosion de
-joyeuse surprise. Comment, c’est vous! c’est vous, mon cher Paul! Mais
-embrassez-moi donc, appelez-moi Julie comme autrefois. Ne suis-je plus
-votre amie d’enfance, votre compagne de jeunesse? Et moi qui ne vous
-ai pas reconnu tout de suite! C’est que vous êtes changé, savez-vous?
-Aussi quelle idée d’aller faire la guerre aux Arabes! Je n’espérais
-plus vous revoir. Combien y a-t-il de temps que vous avez quitté le
-pays?
-
---Vingt années aujourd’hui, Julie.
-
---Vingt années! déjà! Vous en êtes sûr?
-
---Oh! très-sûr, je les ai comptées.
-
-Pendant qu’ils causaient, pendant qu’Evrard racontait en peu de mots
-qu’un devoir impérieux l’ayant obligé de venir en France, il n’avait
-pu résister au désir de revoir un instant son lieu natal et les amis
-qu’il y avait laissés, Thérèse et Marthe, retirées toutes deux dans
-une embrasure de fenêtre, reconnaissaient le parrain de Paul, le héros
-d’Afrique dont elles avaient vu le portrait aux Aubiers. Chacune
-d’elles se demandait si la présence de cet hôte inattendu n’allait pas
-changer le cours des événements, s’il n’y avait pas dans son arrivée
-quelque chose de providentiel, et, sans se communiquer leurs pensées,
-toutes deux contemplaient en silence ce mâle et beau visage comme s’il
-leur promettait un sauveur.
-
---Ma fille, dit madame de La Varenne en présentant Thérèse.
-
---Voulez-vous que je sois votre ami, Mademoiselle? demanda Evrard avec
-une expression de tendresse infinie.
-
---Oh! oui, Monsieur, oh! oui, je le veux bien! répondit Thérèse, émue
-jusqu’aux larmes sans savoir pourquoi.
-
---Allons, embrassez-la, dit madame de La Varenne.
-
-Il l’entoura d’un de ses bras et la pressa doucement sur son cœur.
-
---Une autre fille à moi, Mademoiselle de Champlieu. Vous vous souvenez
-de sa mère?
-
---Oui, Mademoiselle, je me souviens de votre mère, et il me semble
-qu’elle revit en vous.
-
---Embrassez-la donc, elle aussi, dit Marthe en lui donnant ses joues à
-baiser.
-
-Une intimité qui débutait ainsi pouvait se passer de plus amples
-préliminaires. Evrard n’avait pas eu le temps de s’asseoir, qu’il était
-déjà l’ami des jeunes filles autant que l’ami de la mère. Les heures
-s’écoulèrent en propos familiers. On laisse à penser si madame de La
-Varenne fit sonner les millions de son gendre! Marthe heureusement
-avait fini par s’emparer du colonel, qu’elle pressait de questions sur
-sa carrière militaire, sur l’Afrique, sur les Bédouins, sur les douars
-et sur les gourbis, sur les lions et sur les panthères. Evrard parla
-de son métier simplement. Il raconta ses expéditions sans se mettre en
-scène une seule fois, et mêla même à ses récits quelques histoires de
-panthères qui ravirent en admiration mademoiselle de Champlieu. Marthe
-ne comprenait plus l’existence que sous une tente, au pied de l’Atlas.
-Thérèse se taisait, mais elle ne se lassait pas de regarder le parrain
-de Paul. Qu’attendait-elle de lui? Que pouvait-il pour elle? Elle n’en
-savait rien, et pourtant, depuis qu’il était là, elle croyait sentir
-qu’elle avait un appui. Une voix secrète lui disait d’espérer, et la
-pauvre enfant espérait. Frêle espoir qu’un mot d’Evrard allait briser!
-
-Après le dîner, on était rentré au salon. A mesure que le jour
-baissait, Marthe était devenue silencieuse, et Thérèse paraissait
-inquiète, agitée, comme si une même pensée les eût en même temps
-assaillies toutes deux. Elles se tenaient à l’écart et pressées
-l’une contre l’autre. Le colonel, tout en causant avec madame de La
-Varenne, ne les quittait pas des yeux. La journée tirait à sa fin.
-Thérèse demeurait immobile; son visage trahissait les angoisses, les
-hésitations d’un cœur aux abois. Marthe regardait d’un air préoccupé la
-cime des arbres qu’embrasaient les feux du couchant.
-
---Eh quoi! s’écria madame de La Varenne, vous arrivez à peine, et vous
-parlez déjà de partir! Ce n’est pas sérieux, j’imagine.
-
---C’est malheureusement très-sérieux, répondit Evrard. Je ne suis plus
-libre, j’ai donné rendez-vous à un jeune ami que j’emmène avec moi, et
-nous partons demain...
-
-En prononçant ces mots, il s’était rapproché du groupe des jeunes
-filles, et il abaissait sur Thérèse un regard empreint d’une tendre
-pitié. Thérèse avait compris. Elle resta d’abord comme abîmée sous le
-coup des paroles qu’elle venait d’entendre, puis, se levant résolûment,
-elle saisit le bras de Marthe et l’entraîna hors du salon.
-
---Voici une belle soirée, dit Evrard après qu’il les eut vues
-s’enfoncer dans la profondeur d’une allée. Voulez-vous que nous
-fassions ensemble un tour de parc?
-
---Bien volontiers, répondit madame de La Varenne.
-
-Elle s’enveloppa d’un châle, le colonel offrit son bras, et ils
-descendirent les degrés du perron. La soirée était belle en effet. Le
-soleil, près de disparaître, lançait ses flèches d’or à travers le
-feuillage. Il y avait des parties du parc encore inondées de clartés,
-et d’autres qui déjà se remplissaient d’ombre et de mystère. Les
-pinsons, les fauvettes, avant de regagner leurs nids, renforçaient leur
-ramage et faisaient en concert leurs adieux au jour qui finissait,
-tandis que les merles, habitués à siffler la diane et la retraite,
-traversaient les allées d’un vol effaré. On entendait au loin le
-mugissement des troupeaux qui rentraient aux étables, le chant des
-rainettes du côté de la pêcherie, tous les bruits, toutes les rumeurs
-qui s’élèvent le soir du fond des vallées. Ils marchaient à pas lents,
-en silence, et qui les eût vus cheminant ainsi côte à côte sous ces
-beaux ombrages aurait pu croire que leurs pensées suivaient le même
-cours, que c’étaient là deux âmes unies et confondues dans une commune
-émotion.
-
---Savez-vous bien, dit enfin madame de La Varenne, que vous m’avez fait
-à peine compliment sur le mariage de ma fille? Vous ne pouvez nier
-pourtant que ce ne soit un mariage magnifique!
-
---J’en conviens, repartit Evrard arraché brusquement à sa rêverie.
-Trois cent mille livres de rente! Palais à la ville, palais à la
-campagne! Votre gendre est fils de ses œuvres, m’avez-vous dit. Pour
-peu qu’il soit jeune encore, il n’a pas perdu son temps. Dans quelle
-carrière s’est-il enrichi?
-
---Dans l’industrie, dans la banque, dans les affaires.
-
---Dans les affaires?
-
---Honorablement, au grand jour.
-
---Je veux le croire, et bien qu’en général je me défie de ces fortunes
-si rapides, bien que la probité, le travail et l’intelligence ne
-suffisent pas toujours à les élever, je le tiens pour galant homme du
-moment que vous l’avez choisi. Votre fille aime le mari que vous lui
-destinez?
-
---Comment l’entendez-vous?
-
---Je ne pense pas, ma chère, qu’il y ait deux façons de l’entendre.
-Tantôt, en vous écoutant pendant que vous énumériez avec complaisance
-tous les avantages attachés à la grande alliance que vous allez faire,
-j’observais mademoiselle de La Varenne, et il m’a semblé que son
-attitude et sa physionomie ne répondaient pas à la joie qui éclatait
-dans vos discours. Je vous demande, au nom d’une ancienne amitié, si
-le gendre de votre choix a su gagner les sympathies de votre fille, si
-elle se sent entraînée vers lui, si elle l’aime, en un mot... Est-ce
-clair?
-
---Oh! je ne dis pas que Thérèse soit follement éprise de son fiancé.
-Comment l’aimerait-elle? C’est à peine si elle le connaît. Le mariage
-n’est point affaire de passion et d’entraînement. On se marie, l’amour
-vient ensuite.
-
---Et s’il ne vient pas?
-
---On s’en passe.
-
---Ce n’est pas vous, Julie, qui voudriez marier votre fille contre son
-gré?
-
---Contre son gré!... Qui parle de cela?
-
---Vous ne voudriez pas la marier sans avoir consulté ses goûts?
-
---J’ai mieux fait que de consulter ses goûts, répliqua d’un ton sec
-madame de La Varenne, j’ai cherché son bonheur, dont je crois être
-meilleur juge que vous, mon cher ami. Quoi que Thérèse puisse penser,
-je suis tranquille, elle me remerciera plus tard.
-
---A merveille, Madame, à merveille! Je ne suis qu’un soldat, et vous
-vous entendez sans doute mieux que moi à la conduite de la vie. D’où
-vient donc cependant l’accablement profond que cette jeune fille
-s’efforce en vain de dissimuler? Qu’à la veille de faire un mariage
-d’argent, elle restât froide, indifférente, je le comprendrais, j’y
-verrais la marque d’une âme délicate et fière; mais comment expliquer
-son front chargé d’ennui, sa poitrine oppressée, son regard abattu, ses
-paupières brûlées de larmes? Vous vivez avec elle, rien de tout cela
-ne vous frappe. Je vous affirme, moi, que cette enfant est malheureuse.
-
---Malheureuse, ma fille?
-
---Oui, Julie, malheureuse. Si cette enfant n’était pas condamnée
-seulement au supplice d’épouser sans amour un homme qu’elle connaît à
-peine! Êtes-vous descendue au fond de son cœur? Êtes-vous bien sûre au
-moins qu’elle n’a d’amour pour personne?
-
---Vous n’avez que romans en tête! Parce que Thérèse n’a pas l’entrain
-et la gaieté de cette évaporée de Champlieu, il vous plaît de voir en
-elle une victime. Ma fille a grandi sous mes yeux, qui voulez-vous
-qu’elle aime? L’Oiseau bleu? le prince Charmant?
-
---L’an passé, au dernier automne, n’avez-vous pas reçu dans votre
-intimité un de vos voisins de campagne?
-
---Le petit Cordöan, des Aubiers? Sans doute. Eh bien! après?
-
---Il ne vous est jamais venu à la pensée qu’il pût aimer votre fille?
-
---Ma foi, non!
-
---Ni que votre fille pût l’aimer?
-
---Ce jeune homme?
-
---Oui, ce jeune homme.
-
---Qui m’apportait des graines, pêchait aux écrevisses et barbouillait
-mes dessus de portes?
-
---Si Thérèse l’aimait pourtant?
-
---Vous êtes fou!
-
---Enfin si elle l’aimait?
-
---Eh bien! mon cher, si elle l’aimait, elle en serait quitte pour
-l’oublier, car tenez pour certain que, ma parole ne fût-elle point
-engagée, je ne consentirais jamais à donner ma fille au fils d’un
-paysan.
-
---Parmi vos gentillâtres de province, en voyez-vous beaucoup qui le
-vaillent, ce fils de paysan? Affirmeriez-vous que votre gendre ait une
-aussi bonne origine?
-
---Un garçon qui n’est propre à rien, qui ne fait rien, qui ne veut rien
-faire!
-
---Il a le goût des arts. Il cultive ses terres. Si la route qu’il suit
-ne mène ni aux honneurs ni à l’opulence, on est sûr du moins qu’elle ne
-peut aboutir ni à la ruine ni à la honte.
-
---Ses terres! ses terres!... Il n’a pas le sou.
-
---Il a vingt mille livres de rente au soleil, honnêtement amassées par
-son père.
-
---En vérité! ce jeune nabab a vingt mille livres de rente? Et vous
-croyez, candide habitant du désert, que c’est avec vingt mille livres
-de rente qu’un jeune ménage peut aujourd’hui faire figure dans le monde?
-
---Je crois sincèrement que c’est autant qu’il en faut pour vivre
-heureux chez soi. Quelle nécessité pour un jeune ménage de faire figure
-dans le monde? Il en est du monde comme du jeu: on ne lui appartient
-pas à demi. On ne veut lui donner d’abord qu’une parcelle de sa vie.
-On laisse le bonheur à la maison, mais seulement pour quelques heures.
-On rentre, il rit et vous fait fête. On le néglige bientôt de plus en
-plus, on passe loin de lui des journées et des nuits entières, jusqu’à
-ce qu’enfin, las d’attendre au coin d’un foyer abandonné, il prend le
-parti de déloger par la porte ou par la fenêtre. J’ajouterai...
-
---N’allons pas plus loin, nous arrivons aux plaisirs des champs, aux
-délices de la médiocrité, à la poésie des joies domestiques. Ces
-plaisirs, je les connais; ces délices, je viens de m’en abreuver; cette
-poésie, il m’a été donné de la goûter tout à loisir. Laissons cela,
-nous ne pourrions pas nous entendre. Il s’est fait dans nos mœurs et
-dans nos habitudes une révolution dont vous ne paraissez pas vous
-douter. Toutes les conditions de la vie sont changées.
-
---Le cœur est-il changé, lui aussi? Avez-vous supprimé du même coup
-l’amour et la jeunesse?
-
---L’amour n’a qu’un matin, la jeunesse n’a qu’un jour, et la vie est
-longue, Evrard. Encore une fois, brisons là. Si le seigneur des
-Aubiers a élevé ses vues jusqu’à ma fille, s’il a conçu le ridicule
-espoir de l’épouser, j’en suis fâchée pour lui. Quant à Thérèse,
-rassurez-vous, elle ne pense pas et n’a jamais pensé à ce jeune homme.
-
---Vous vous trompez, elle l’aime, dit froidement le colonel, et d’un
-accent si ferme que madame de La Varenne resta un instant interdite.
-Elle l’aime. J’en ai la preuve!
-
---Prenez garde, Evrard, prenez garde!
-
---Votre fille a écrit à Paul.
-
---Cela n’est pas vrai!
-
---Elle a écrit. J’ai lu sa lettre.
-
---Non!
-
---Je l’ai lue, elle est là! dit Evrard, frappant de la main sa
-poitrine.
-
---Montrez-moi cette lettre... donnez-la-moi! Je le veux, je l’exige.
-
---Je ne puis pas vous la donner, mais je vais vous la lire.
-
-L’homme de guerre avait reparu tout entier, avec l’attitude, le geste
-et la voix du commandement. Madame de La Varenne subissait malgré elle
-l’autorité de sa parole et de son regard. Ils étaient arrivés dans une
-clairière, le crépuscule continuait le jour.
-
---Asseyez-vous, dit-il en lui montrant un banc au pied d’un hêtre.
-
-Elle obéit, il prit place auprès d’elle, tira d’un portefeuille une
-lettre qu’il déplia, et il en commença ainsi la lecture:
-
- «Paul, mon cher Paul, je t’aime et je te perds. Je t’aime...»
-
---Ah! malheureuse, ah! malheureuse enfant!... Devais-je m’attendre?...
-Donnez-moi cette lettre. Et, par un mouvement rapide, elle étendit le
-bras pour la saisir.
-
---Calmez-vous, dit Evrard, lui arrêtant la main.
-
---Vous prenez donc plaisir à me torturer! s’écria-t-elle avec désespoir.
-
---Non, calmez-vous. Cette lettre est l’expression des sentiments les
-plus honnêtes. Elle n’a pu sortir que d’une belle âme, il ne s’y trouve
-pas un seul mot dont puisse avoir jamais à rougir la personne qui l’a
-écrite.
-
-Et il reprit:
-
- «Paul, mon cher Paul, je t’aime et je te perds. Je t’aime et
- je te dis adieu. Pardonne-moi. Que pouvais-je, hélas! contre
- la volonté de ma mère? Je n’avais, pour résister, que mes
- larmes et mes prières; ma résistance est épuisée. Est-ce donc
- vrai, mon Paul? On nous sépare. Je ne sais pas ce que j’écris.
- Je suis brisée, j’ai la tête perdue. Ah! ma mère, que vous
- êtes cruelle! Rien n’a pu la fléchir, ni mes supplications, ni
- les révoltes de mon cœur, ni ma soumission désespérée. Elle
- jouit de mon sacrifice comme s’il ne me coûtait rien, elle
- triomphe, et moi je me meurs! Il paraît, mon ami, que la raison
- et la sagesse nous défendaient de nous aimer. Il paraît que
- nos projets d’union n’étaient qu’enfantillage et folie. Tu es
- trop pauvre, d’une naissance trop obscure. Voilà pourtant ce
- qu’on me dit! Trop pauvre, toi, d’une naissance trop obscure!
- Crois-tu du moins que ta pauvreté eût été ma richesse? Crois-tu
- que j’aurais été fière d’être ta femme, de porter ton nom?
- Crois-tu que c’eût été ma joie et mon orgueil de partager ta
- destinée, de m’appuyer sur toi, de tout devoir à ton travail?
- C’était mon espoir, et cet espoir dont se nourrissait ma
- jeunesse, il faut que je l’immole à des vanités que je ne
- comprends pas, il faut que je renonce au bonheur, parce que
- ma mère ne saurait accepter pour gendre qu’un gentilhomme.
- Quelle pitié!--Que vas-tu faire? Tu ne peux pas rester ici.
- Épargne-moi la honte de me marier près de toi, sous tes yeux.
- Va-t’en, va-t’en bien loin! Emporte avec toi toute mon âme.
- Je ne te reverrai plus, ami de mon enfance. Je ne te reverrai
- plus, cher compagnon de mes jeunes années. Adieu donc, pour
- toujours adieu! Ma pensée te suivra partout, tu ne cesseras
- jamais de l’occuper. Quoique absent de ma vie, c’est toi qui
- la protégeras. Ton souvenir sera ma sauvegarde, et si je vaux
- quelque chose, c’est à toi que je le devrai.»
-
-A mesure que le colonel avançait dans cette lecture, madame de La
-Varenne avait passé de l’agitation la plus violente à une sorte
-d’apaisement farouche et qui touchait presque à la stupeur. On eût
-dit que chaque phrase lui apportait une révélation inattendue.
-L’étonnement, la confusion avaient éteint peu à peu la fièvre de son
-regard. Ses yeux s’étaient détachés du papier que lisait Evrard, et
-elle avait écouté jusqu’au bout, immobile, la tête basse.
-
---S’il restait quelques doutes dans votre esprit, la lettre est
-signée, dit le colonel après qu’il eut achevé de lire.
-
-Madame de La Varenne, sans se retourner, prit silencieusement la lettre
-qu’il lui tendait, et elle la froissa dans sa main avec une sourde
-colère.
-
---Où voulez-vous en venir? demanda-t-elle enfin d’une voix frémissante.
-Je vous ai écrit cette lettre; que prétendez-vous en conclure? Me
-faites-vous un crime de ne plus penser ni sentir comme je pensais et
-sentais il y a vingt ans? L’autorité de ma mère me semblait tyrannique
-alors. Je trouve aujourd’hui qu’elle était légitime; à mon tour je
-suis mère. Est-ce ma faute si j’ai vécu? Ne tenez-vous aucun compte de
-l’expérience?
-
---L’expérience!... C’est vous qui l’invoquez! repartit Evrard avec
-brusquerie. Eh bien! parlez, que vous a-t-elle appris? Vous êtes mère,
-et vous avez vécu, dites-vous; quelles leçons avez-vous retirées de la
-vie? La route où vous avez marché vous a-t-elle conduite au bonheur?
-Le mariage que vous avez fait a-t-il réussi à ce point que vous deviez
-pousser votre fille dans la même voie, la livrer aux mêmes hasards?
-
---Le mariage que j’ai fait a eu du moins cet avantage qu’il n’a été
-pour moi la source d’aucune déception. Connaissez-vous beaucoup de
-mariages d’inclination dont vous pourriez en dire autant?
-
---Et c’est vous!... Ah! misère! s’écria le soldat en se frappant le
-front. Il vient donc fatalement une heure où l’on ne se souvient plus
-de sa jeunesse que pour la renier et pour l’outrager! Jeune, on se
-brise contre l’obstacle, et plus tard on devient soi-même l’écueil où
-se brise à son tour la génération qui nous suit. Elle ne finira donc
-jamais cette éternelle et lamentable histoire! Ce sera donc toujours et
-toujours à recommencer!
-
---Vous préféreriez qu’on abandonnât la jeunesse à ses entraînements?
-Vous voudriez que la raison et l’expérience ne fussent plus que les
-humbles servantes de toutes ses fantaisies?
-
---Je voudrais que la raison se montrât clémente aux passions
-généreuses, et qu’au lieu de les opprimer, elle se contentât de les
-gouverner. Je voudrais que l’expérience eût une âme, qu’elle se souvînt
-des larmes qu’elle a coûtées, et qu’il fût permis à ceux qui viennent
-après nous d’achever le rêve que nous n’avons pu qu’ébaucher. Je
-voudrais que le soir n’insultât pas au milieu du jour, que le milieu
-du jour ne blasphémât pas le matin. Je voudrais enfin que la foi,
-l’enthousiasme, le désintéressement, tous les sentiments élevés, toutes
-les nobles aspirations, véritables présents du ciel, ne fussent pas
-condamnés à s’appeler éternellement les illusions de jeunesse.
-
---Qu’est-ce qui vous prend? A qui en avez-vous? s’écria madame de La
-Varenne avec un mouvement d’épaules. On jurerait, à vous entendre,
-qu’il s’agit ici du sort des empires. Pour quelques églogues qui se
-terminent en élégies, est-ce la peine de crier si haut? Parce que
-toutes les amourettes n’aboutissent pas nécessairement au mariage,
-faut-il désespérer de l’humanité et lui jeter un linceul sur la face?
-Eh bien! oui, nous nous sommes aimés, nous avons eu tous deux notre
-petit roman. Nous n’en sommes morts ni l’un ni l’autre, et je vous
-retrouve en fin de compte colonel, officier de la Légion d’honneur et
-assez bien portant, il me semble.
-
---Si je n’en suis pas mort, dit Evrard, c’est que j’en ai vécu, c’est
-que ce petit roman a été la grande histoire de ma vie, c’est que j’ai
-respecté ma douleur, c’est que j’en ai fait un refuge. Voilà pourquoi
-je ne suis pas mort, voilà comment j’ai pu sauver mon cœur! Mais vous
-qui avez cherché dans le monde l’oubli de ce que vous aviez souffert,
-vous qui, pour tromper le vide et le désœuvrement de votre âme, l’avez
-ouverte à toutes les vanités vulgaires, vous êtes morte, oui, morte,
-entendez-vous? Il ne reste plus rien de vous, il ne reste plus rien de
-la Julie que j’ai tant aimée. Que faisiez-vous tandis que je demeurais
-fidèle à votre souvenir? Que faisiez-vous tandis qu’au bivac, sous
-la tente, à travers les balles, vous étiez la compagne invisible de
-ma destinée? Quand vous êtes devenue libre, votre pensée, que je
-devais toujours occuper, s’est-elle tournée un seul instant vers moi?
-Vous êtes-vous jamais souciée de savoir si j’existais encore? Tout à
-l’heure, en me revoyant, avez-vous senti quelque chose du passé remuer
-et tressaillir en vous? En vous retrouvant avec moi dans ce parc,
-avez-vous eu un moment d’émotion? Cette lettre qui ne m’avait jamais
-quitté a-t-elle éveillé en vous un autre sentiment que le dépit ou
-la colère? Et vous raillez maintenant! Le poëme de votre jeunesse,
-l’amour, ses joies, ses désespoirs, tout cela n’est plus à vos yeux
-qu’un roman banal et sur lequel il sied de s’égayer un peu! C’en est
-trop à la fin! Il y a vingt ans aujourd’hui, je vous obéissais, je
-partais, nous nous disions un dernier adieu. C’était là, tout près, par
-une soirée pareille à celle-ci. Vous ne vous en souvenez pas? Vous avez
-oublié vos sanglots et vos larmes?... Eh bien, venez! s’écria-t-il avec
-emportement, je vais vous rendre la mémoire.
-
-Et, lui saisissant violemment le bras, il l’entraîna vers la pêcherie.
-Quelques instants après, ils s’arrêtaient à la petite porte du parc.
-La porte était toute grande ouverte, et aux dernières lueurs du
-crépuscule ils pouvaient voir encore distinctement ce qui se passait à
-vingt pas de là, de l’autre côté de l’enclos. Paul et Thérèse étaient
-assis l’un près de l’autre sur un banc de pierre au bord de l’étang.
-Ployée par la douleur, Thérèse avait laissé tomber sa tête sur l’épaule
-de Paul, qui lui tenait les mains, et ils pleuraient. Marthe, debout,
-versait aussi des larmes.
-
---Regarde-les, Julie! dit Evrard d’une voix attendrie. Ils sont jeunes,
-ils sont charmants tous deux. La vie s’ouvrait devant eux pleine
-d’espoir et de promesses. Ils s’aimaient comme nous nous aimions, et
-voilà pourtant qu’ils se disent adieu, ils vont se séparer comme nous!
-Regarde, Julie, c’est ta fille, c’est ton unique enfant, l’enfant que
-tu as failli perdre. Vois qu’elle est encore délicate et frêle! Ne
-crains-tu pas que le chagrin ne la tue?
-
-Elle était sans mouvement, sans voix. Evrard, d’un œil avide, épiait
-sur ses traits le réveil de son cœur; mais rien ne trahissait ce qui
-se passait en elle. Paul venait de se lever. Thérèse restait assise et
-affaissée sur elle-même. Marthe l’entourait de ses bras. On entendait
-dans le silence du soir un bruit de sanglots étouffés.
-
---Venez, mon ami, dit enfin madame de La Varenne.
-
-Et ils se dirigèrent vers le bord de l’étang, aussi calmes en
-apparence que s’ils avaient été attendus. Thérèse s’était levée en les
-apercevant. Pleins de trouble et de confusion, les enfants, comme trois
-coupables, se taisaient et baissaient les yeux.
-
---Ma Thérèse, il est trop tard pour rester au bord de l’eau, dit madame
-de La Varenne. Tes mains sont brûlantes, tu as un peu de fièvre. La
-soirée est fraîche, il faut rentrer, chère petite.
-
-Et, retirant son châle, elle en couvrit sa fille avec la plus tendre
-sollicitude.
-
---Je sais que vous partez demain, monsieur Paul. Vous allez en Afrique,
-le colonel vous emmène avec lui. C’est bien à vous d’être venu dire
-adieu à vos amies. Je n’oublierai jamais les témoignages de sympathie
-que j’ai reçus de vous avant même de vous connaître; je me rappellerai
-toujours avec émotion l’intérêt si touchant que vous avait inspiré la
-maladie de ma chère fille. Thérèse, je veux que notre voisin emporte
-un petit souvenir de toi. Donne-lui la bague que j’ai mise à ton doigt
-quand tu étais encore enfant.
-
-Thérèse toute tremblante essaya d’ôter la bague de son doigt; mais, si
-mince que fût le doigt, il eût fallu le couper pour avoir la bague.
-
---Ma mère, je ne puis pas, dit-elle d’un air découragé.
-
---Essaye encore.
-
-Thérèse fit un nouvel effort qui ne réussit pas davantage.
-
---Ma mère, c’est impossible.
-
---Allons, je ne vois qu’un moyen, dit madame de La Varenne, et notre
-voisin est si bon qu’il s’en accommodera peut-être. Puisque nous
-voulons lui donner ta bague et que tu ne peux pas l’ôter de ton doigt,
-eh bien! ma fille, donne-lui ta main.
-
-Elle avait pris la main de Thérèse, elle la mit dans celle de Paul, et
-pendant quelques instants ils se tinrent tous trois embrassés.
-
---Ah! je l’avais bien dit que vous deviez être un brave homme! s’écria
-Marthe en sautant au cou d’Evrard.
-
---Eh bien! lui dit à son tour madame de La Varenne, est-elle morte,
-cette Julie?
-
---Non, répondit Evrard: elle n’était qu’endormie, et je l’ai
-réveillée.--Puis, réunissant Paul et Thérèse dans une même étreinte, il
-leur dit: J’étais seul; sans famille, vous serez mes deux enfants.
-
-Ils avaient repris tous ensemble le chemin du manoir. La jeunesse
-marchait devant; Evrard et Julie les suivaient de près.
-
---Ah! mon Dieu, s’écria tout à coup madame de La Varenne, et mon autre
-gendre qui s’est annoncé pour la fin de la semaine!
-
---Vous allez lui écrire, dit Evrard.
-
---Sans doute, mais que lui dirai-je?
-
---La vérité, tout simplement. S’il est un galant homme, il vous
-remerciera. S’il se fâche, qu’il aille au diable! Il ne vaut pas
-l’honneur d’un regret.
-
---Et ce trousseau?
-
---Il ne pouvait venir plus à propos; vous en serez quitte pour changer
-les marques.
-
---Je m’en charge, s’écria Marthe en se retournant, et je vous promets
-que ce ne sera pas long.
-
- * * * * *
-
-Trois semaines après, on signait le contrat aux Granges. Madame de La
-Varenne ne regrettait pas précisément le bon mouvement auquel elle
-avait cédé; toutefois elle pensait déjà à user de sa liberté pour
-reprendre à Paris ses relations, ses amitiés mondaines. On se résigne
-aisément à ne pas vivre dans le monde; on ne se console pas de n’y
-vivre plus. Paul et Thérèse étaient heureux. Près de se lever, la lune
-de miel éclairait déjà de ses premières lueurs le bord de l’horizon.
-Evrard jouissait du bonheur qui était son ouvrage, mais ce bonheur lui
-coûtait cher: il l’avait payé de l’illusion qui remplissait autrefois
-sa vie. Les trois semaines qui venaient de s’écouler avaient achevé
-de creuser un abîme entre madame de La Varenne et lui. Ils n’étaient
-l’un pour l’autre qu’un perpétuel sujet d’étonnement. Le colonel
-ne retrouvait plus en lui le sentiment dont il s’était nourri si
-longtemps, et, pour prix du bien qu’il avait fait, il allait partir
-plus seul encore qu’il n’était venu. Il y avait foule au manoir.
-Tous les hobereaux des environs, tous les beaux esprits de la ville
-avaient été conviés à la fête. On aurait pu croire Marthe absente.
-Elle était là pourtant, mais retirée dans un coin du salon. Elle avait
-l’air triste et pensif. Marthe, en ces derniers jours, avait perdu son
-enjouement. Tout entiers à leurs tendresses mutuelles, Paul et Thérèse
-s’étaient à peine aperçus du changement qui se faisait chez leur
-compagne. Evrard seul s’en préoccupait; il alla s’asseoir auprès d’elle.
-
---Qu’avez-vous, mon enfant? lui dit-il. Qu’est devenue cette gaieté
-qui était la vie de la maison? Depuis quelque temps, vous paraissez
-soucieuse, inquiète, agitée.
-
---Vous l’avez remarqué... Vous avez donc un peu d’amitié pour moi?
-
---J’en ai beaucoup. Dès que je vous ai vue, vous avez gagné mon
-affection. Il me semble que j’ai toujours été votre ami, et il me
-serait douloureux de partir avec la pensée que vous souffrez peut-être
-d’une peine secrète. Dites, mon enfant, qu’avez-vous?
-
---Je ne puis, je n’oserai jamais vous le dire.
-
---Vous n’avez donc pas confiance en moi? Je ne saurais donc vous être
-d’aucun secours?
-
---Il n’est personne au monde qui m’inspire autant de confiance que vous.
-
---Eh bien, parlez, ouvrez-moi votre cœur.
-
-Elle resta quelque temps silencieuse, puis d’une voix tremblante:
-
---Si, comme Thérèse, j’aimais quelqu’un, moi aussi?
-
---Vous vous consoleriez comme Thérèse, dit Evrard en souriant.
-
---Thérèse est aimée, reprit-elle tristement, et moi, je ne sais pas si
-le seul homme à qui je voulusse donner ma vie est disposé à l’accepter.
-
---C’est donc l’empereur de la Chine?
-
---Ne raillez pas, répondez franchement. Pensez-vous qu’un homme
-sérieux, très-sérieux, pourrait s’attacher à une écervelée comme moi,
-qu’il consentirait à devenir mon guide, mon appui?
-
---Je pense que vous êtes une adorable créature, et qu’il n’est pas un
-galant homme qui ne fût heureux de vous donner son nom.
-
---C’est vrai, ce que vous me dites-là?
-
---Oui, certes, très-vrai.
-
---Je suis riche, orpheline, et mes vieux parents m’estiment assez pour
-ne vouloir contrarier ni mes goûts ni ma liberté. Voyez jusqu’où va
-ma confiance, je compte sur vous pour offrir ma main à celui qu’entre
-tous j’ai choisi. Vous lui direz que, s’il la refuse, mademoiselle de
-Champlieu ne se mariera jamais.
-
---Mais, demanda Evrard très-ému, je le connais donc?
-
---Oui, vous le connaissez. C’est un soldat d’Afrique, l’honneur et la
-loyauté même.
-
---Qui donc enfin?
-
---C’est, dit Marthe en levant sur lui ses beaux yeux pleins de larmes,
-c’est le colonel de votre régiment.
-
-Que répondit Evrard? Toi-même, ami lecteur, à sa place qu’aurais-tu
-répondu? Il ne retourna pas seul en Afrique; il emportait avec lui le
-plus rare de tous les trésors, une femme d’un esprit gai, d’une âme
-droite et d’un cœur sincère.
-
- 1865.
-
-
- FIN
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- JEAN DE THOMMERAY 1
-
- LE COLONEL EVRARD 157
-
-
-IMPRIMERIE EUGÈNE HEUTTE ET Cᵉ, A SAINT-GERMAIN.
-
-
- * * * * *
-
-
- Corrections.
-
- Page 153: «es» remplacé par «les» (rien de commun avec les
- éclats de voix).
- Page 159: «Grand-Sacconex» remplacé par «Grand-Saconnex» (C’est
- chez vous, au Grand-Saconnex).
- Page 187: «meilleurs» remplacé par «meilleures» (les meilleures
- et les plus durables).
- Page 201: «intants» remplacé par «instants» (Il y avait des
- instants où il me semblait).
- Page 222: «Mansard» remplacé par «Mansart» (J’étais Mansart, Le
- Nôtre et Colbert).
- Page 233: «demanda-telle» remplacé par «demanda-t-elle» (Eh
- bien! demanda-t-elle en se tournant).
- Page 247: «gavement» remplacé par «gravement» (et s’avança
- gravement vers madame).
- Page 254: «d» remplacé par «de» (Bien volontiers, répondit
- madame de La Varenne).
- Page 266: «ommandement» remplacé par «commandement» (le geste
- et la voix du commandement).
- Page 288: «solda» remplacé par «soldat» (C’est un soldat
- d’Afrique).
-
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Jean de Thommeray; Le colonel Evrard, by
-Jules Sandeau
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN DE THOMMERAY ***
-
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- <title>The Project Gutenberg eBook of Jean de Thommeray -- Le colonel Evrard,
- by Jules Sandeau</title>
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-
-<pre>
-
-Project Gutenberg's Jean de Thommeray; Le colonel Evrard, by Jules Sandeau
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
-Title: Jean de Thommeray; Le colonel Evrard
-
-Author: Jules Sandeau
-
-Release Date: August 17, 2020 [EBook #62960]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN DE THOMMERAY ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online
-Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/American Libraries.)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<hr class="full" />
-
-<p class="ssrf nobreak noind"><a href="#note">Au lecteur</a></p>
-
-<p class="ssrf nobreak noind sepb4"><a href="#toc">Table des matières</a></p>
-
-<div class="figcenter screenonly">
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-</div>
-
-<div class="newpage" style="margin: 6em auto; padding: 1em 2em; border: solid 2px #666;
- max-width: 24em;">
-
-<h1><span class="cs8">JEAN</span><br />
-<span class="cs5">DE</span><br />
-<span class="cs12">THOMMERAY</span><br />
-——<br />
-<span class="cs5">LE</span><br />
-<span class="cs8">COLONEL EVRARD</span></h1>
-
-<p class="cent esp lh2"><span class="cs8">PAR</span><br />
-<span class="cs12">JULES SANDEAU</span><br />
-<span class="cs6">DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE</span></p>
-
-<div class="figcenter">
-<img src="images/logo.jpg" alt="Logo: M L" />
-</div>
-
-<p class="cent cs12">PARIS</p>
-
-<p class="cent">MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS<br />
-<span class="cs9">RUE AUBER, 3, PLACE DE L’OPÉRA</span></p>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<p class="cent"><span class="cs8">LIBRAIRIE NOUVELLE</span><br />
-<span class="cs6">BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT</span></p>
-
-<p class="cent">1873</p>
-
-<p class="cent cs8">Droits de reproduction et de traduction réservés</p>
-
-</div>
-
-<div class="newpage" id="Page_1">
-
-<h2>JEAN<br />
-DE THOMMERAY</h2>
-
-<p class="sep4 cent cs8 wesp esp sepb4">A MADEMOISELLE FÉLICIE SANDEAU.</p>
-
-<p>C’est à toi, sœur chérie, mon refuge et ma
-consolation, que je dédie ce récit, commencé
-sous tes yeux. Étions-nous assez tristes et malheureux
-alors! Tu m’as appris que les plus
-mauvais jours, lorsqu’ils sont traversés près
-des êtres qu’on aime, laissent encore de bien
-doux souvenirs.</p>
-
-<p class="ralign esp"><span class="smcap">Jules Sandeau.</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="newpage" id="Page_5">
-
-<p class="cent esp lh2"><span class="cs12">JEAN</span><br />
-<span class="cs16">DE THOMMERAY</span></p>
-
-<hr />
-
-<p class="sep2">C’est à la campagne, près des bois, non
-loin de la Seine, dans le modeste enclos où
-je comptais achever de vieillir, que je le vis
-pour la première fois. Il avait vingt-deux ans
-à peine. Quelques pages signées de mon
-nom avaient suffi pour me gagner son cœur:
-il se présentait sans autre recommandation
-que sa bonne mine et son désir de me connaître.
-Les sympathies de la jeunesse ont
-un attrait irrésistible; il est doux surtout de
-<span class="pagenum" id="Page_6">[p. 6]</span>
-les inspirer lorsqu’on touche soi-même à
-l’arrière-saison. Je l’accueillis le mieux que
-je pus sans qu’il m’en coûtât grand effort,
-car en vérité il était charmant. Je le vois
-encore m’abordant au pas de ma grille,
-svelte, élancé, la figure au teint mat ombragée
-d’un duvet naissant, le nez fin, l’œil
-bleu, le front pur, avec de beaux cheveux
-d’un blond cendré qui foisonnaient aux
-tempes; sa tenue, ses manières et son
-langage, l’élégante simplicité qui paraissait
-dans sa personne, tout chez lui témoignait
-en faveur du foyer où il avait grandi. Il
-faisait une claire journée d’avril; nous la
-passâmes ensemble dans les bois de Meudon,
-sur les coteaux de Sèvres et de Bellevue.
-Malgré tant d’années qui nous séparaient,
-nous causions bientôt comme deux
-<span class="pagenum" id="Page_7">[p. 7]</span>
-amis. Fortune rare dans une époque où la
-jeunesse du cœur et de l’esprit ne se retrouvait
-en général que chez les vieillards, dans
-une époque où les souvenirs donnaient plus
-de fleurs que les espérances, où les soirs jetaient
-plus de flamme que les matins, fortune
-bien rare en effet et qui mérite d’être
-signalée, ce jeune homme était jeune; il
-avait tous les entraînements généreux, toutes
-les saintes illusions, toutes les heureuses
-passions de son âge. Il croyait au bien, il
-admirait le beau, il rêvait l’amour et la
-gloire. Je l’écoutais en souriant, et, par
-moments, avec une sorte de stupeur. D’où
-venait-il? sous quelle latitude avait-il vu le
-jour? quelle étoile avait lui sur son berceau?
-Qu’était-ce enfin que ce Jean de Thommeray
-qui, au bout d’une heure d’entretien, n’avait
-<span class="pagenum" id="Page_8">[p. 8]</span>
-encore parlé ni de filles, ni de chevaux, ni
-même du cours de la rente?</p>
-
-<p>Grâce aux confidences qu’il n’était pas
-besoin de provoquer, j’arrivai promptement
-à me rendre compte du phénomène que
-j’avais sous les jeux.</p>
-
-<p>M. de Thommeray, le père, d’une bonne
-maison de Bretagne, avait commencé la vie
-dans un temps où l’ivresse du renouveau
-s’emparait de tous les esprits. Étudiant à
-Paris, c’est là qu’il avait traversé les dernières
-années de la Restauration et les premières
-qui suivirent la révolution de 1830,
-belles années que le siècle n’a pas revues
-depuis, qu’il ne reverra pas. Le culte des
-intérêts matériels n’avait pas envahi les
-cœurs, la richesse ne s’imposait pas comme
-le but suprême de la destinée; la patrie et
-<span class="pagenum" id="Page_9">[p. 9]</span>
-la liberté avaient pris rang parmi les muses,
-l’éclat des lettres et des arts passait pour le
-plus beau luxe que pût convoiter une nation
-intelligente et fière. La jeune génération qui
-fut témoin de cette aurore en a conservé
-jusqu’au déclin de l’âge un lumineux reflet,
-et, si elle vaut encore aujourd’hui quelque
-chose, c’est pour s’être baignée dans ses
-clartés. Henri de Thommeray faisait partie
-d’un groupe de jeunes gens étroitement
-unis, tous possédés des mêmes ardeurs, tous
-animés de nobles ambitions. Ses goûts et
-ses instincts le portaient vers le monde
-des écrivains et des poëtes: il avait pénétré
-dans leur intimité; sa nature prompte à
-l’enthousiasme et à l’admiration lui avait
-aisément ouvert tous les sanctuaires. Entraîné
-par des convictions raisonnées et par
-<span class="pagenum" id="Page_10">[p. 10]</span>
-le mouvement général, il avait, au contact
-des hommes et des choses, laissé tomber un
-à un, comme les pièces d’une armure dévissée,
-ses préjugés de caste, et, sans abjurer
-les traditions d’honneur de sa famille, il
-était entré à pleines voiles dans le courant
-des idées modernes. L’amour vrai n’était
-pas rare alors: sincère jusque dans ses
-écarts, loin d’abaisser les âmes, il les élevait
-même en les égarant. Le gentilhomme
-breton avait ressenti toutes les influences
-d’une époque de floraison et d’épanouissement
-universel. Il avait aimé d’un amour
-pur, délicat, romanesque, une jeune fille
-pauvre et bien née, d’origine irlandaise,
-qu’il devait épouser plus tard. Voilà comment
-il avait fait son droit. Ses études terminées,
-on n’était pas bien sûr qu’il les eût
-<span class="pagenum" id="Page_11">[p. 11]</span>
-commencées, il s’était décidé, après de longs
-atermoiements, à retourner dans sa province.
-Il se retirait à propos, au moment où tant
-d’espoirs et de promesses, tant de conquêtes
-déjà réalisées menaçaient de sombrer dans
-les excès et les débordements. De la société
-qu’il quittait pour ne plus y rentrer, il n’avait
-vu que les côtés éblouissants, il emportait
-avec lui une ample provision de souvenirs
-enchantés et d’images ineffaçables. A
-quelque temps de là, maître de son patrimoine
-et pouvant disposer de lui-même à
-son gré, il épousait la jeune fille qu’il aimait.
-L’un et l’autre n’avaient consulté que leur
-inclination mutuelle; ce qui ne semblera
-pas moins surprenant, c’est que ni l’un ni
-l’autre n’eurent sujet de s’en repentir.</p>
-
-<p>Le domaine héréditaire où ils avaient
-<span class="pagenum" id="Page_12">[p. 12]</span>
-abrité leur tendresse s’étendait dans une des
-vallées les plus sauvages et les plus silencieuses
-de la vieille Armorique. L’habitation
-s’élevait à mi-côte, et tenait de la ferme autant
-que du château; un bois de chênes la
-protégeait contre les vents qui soufflaient
-des grèves prochaines. M. de Thommeray
-vivait, comme ses pères, en gentilhomme
-campagnard, chassant, montant à cheval,
-visitant ses paysans, faisant valoir ses terres,
-pendant que sa femme, la belle Irlandaise,
-ainsi qu’on l’appelait dans le pays, s’appliquait
-aux soins domestiques et gouvernait
-la maison avec grâce et autorité. Bien qu’il
-eût fini par s’acclimater et prendre racine
-dans la réalité, cependant il demeurait fidèle
-aux goûts de sa jeunesse; seulement il s’était
-cloîtré, pour ainsi dire, dans l’époque de
-<span class="pagenum" id="Page_13">[p. 13]</span>
-son séjour à Paris. Enfermé dans le cercle
-de ses souvenirs, il n’en sortait jamais; rien,
-en dehors, n’existait pour lui; le temps, qui
-ne s’arrête pas, l’avait oublié en chemin.
-J’ai connu un parfait <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i> qui ne voyageait
-point sans traîner avec lui l’ameublement
-complet de l’appartement qu’il occupait
-à Londres. A peine arrivé dans une ville
-où il comptait séjourner pendant quelques
-mois, que ce fût Rome ou Naples, Cadix ou
-Madrid, Genève ou Lausanne, il s’installait
-à l’hôtel avec son mobilier, et n’éprouvait
-de satisfaction sans mélange que lorsque,
-après des miracles d’arrangement et de symétrie,
-il était parvenu à s’établir exactement
-comme chez lui. Dès lors, l’âme rassérénée,
-il reprenait ses habitudes britanniques, et ne
-mettait le nez dehors qu’autant qu’il y était
-<span class="pagenum" id="Page_14">[p. 14]</span>
-forcé. Je ne sais trop pourquoi M. de Thommeray
-me rappelait ce fils d’Albion. Autour
-de lui tout portait la date et la marque de
-la période du siècle dans laquelle il s’était
-cantonné. Sa chambre renfermait un échantillon
-de l’art qui florissait à la fin de la
-restauration: dessins d’Alfred et de Tony
-Johannot, aquarelles de Devéria, eaux-fortes
-de Paul Huet, médaillons de David, statuettes
-de Barre et de Pradier, esquisses de
-Scheffer et de Delacroix, tout un petit musée
-qu’il n’eût pas troqué contre la tribune des
-<i>offices</i> ou la galerie du Louvre. Les portraits
-lithographiés de ses illustres amis tapissaient
-les murs du salon. Ils étaient tous là, romanciers
-et poëtes. La bibliothèque se composait
-uniquement de leurs productions avec
-hommage de l’auteur. Les lettres qu’il avait
-<span class="pagenum" id="Page_15">[p. 15]</span>
-reçues de chacun d’eux étaient collectionnées
-dans un album richement relié, et qui
-remplaçait à ses yeux les archives de sa
-maison. Pas une de ces épîtres qui n’affirmât
-le dévouement le plus profond, pas une qui
-ne respirât l’amitié la plus exaltée; quelques-uns
-même avaient poussé la politesse
-jusqu’à l’assurer de leur admiration, bien
-que pour la mériter il n’eût jamais fait autre
-chose que de leur prodiguer la sienne. Grâce
-aux bahuts sculptés, aux crédences et aux
-dressoirs, grâce aux vieilles ferrures dont la
-demeure était suffisamment pourvue, il avait
-pu sans beaucoup de frais ajuster ses pénates
-au goût du moyen âge, que la littérature
-nouvelle venait de remettre en honneur. Le
-soir, à la veillée, il relisait avec sa femme
-les ouvrages qui n’avaient pas cessé de les
-<span class="pagenum" id="Page_16">[p. 16]</span>
-charmer, ou, mieux encore, il refeuilletait
-avec elle le plus charmant de tous les livres,
-celui qu’ils avaient fait ensemble, le poëme
-de leurs amours. La douce conformité de
-leurs idées et de leurs sentiments, la tendre
-affection et le constant respect qu’ils avaient
-l’un pour l’autre, donnaient un éclatant démenti
-au moraliste qui prétend qu’il n’existe
-pas de ménage délicieux. C’est par là seulement
-qu’ils se séparaient de l’esprit de leur
-temps; le bonheur conjugal était le seul anachronisme
-qu’on eût trouvé à relever dans
-cet intérieur où se perpétuaient les traditions
-de 1830.</p>
-
-<p>Assurément c’étaient des gens heureux;
-ils faisaient du bien, voyaient peu de monde
-et se suffisaient à eux-mêmes. Les revenus
-du domaine n’étaient pas assez considérables
-<span class="pagenum" id="Page_17">[p. 17]</span>
-pour leur permettre de longs déplacements;
-leurs besoins et leurs désirs ne dépassaient
-point leur avoir. Enfin les bénédictions du
-ciel s’étaient multipliées autour d’eux. Ils
-avaient trois fils, tous les trois bien portants
-et bien venus: le bruit, le mouvement, la
-fête du logis. En dépit du milieu où ils
-étaient nés, les deux premiers n’avaient jamais
-montré un goût bien vif pour les délices
-de l’étude et les plaisirs de l’intelligence.
-Enfants, c’étaient de vrais petits
-bandits en insurrection permanente contre
-l’alphabet, amoureux de l’air libre, impatients
-de tout frein, coureurs de bois et batteurs
-de buissons, enfourchant à cru les
-chevaux de ferme, galopant à travers la
-lande, et ne rentrant au gîte qu’avec quelque
-avarie. La mère les grondait, puis les
-<span class="pagenum" id="Page_18">[p. 18]</span>
-embrassait, et ils recommençaient le lendemain;
-au demeurant, les meilleurs diables
-du monde. Tout en modifiant leurs habitudes
-d’indépendance et de vagabondage,
-l’éducation n’avait pu les apprivoiser aux
-choses de l’esprit. Ils étaient pour leur père
-un continuel sujet d’étonnement par la
-profonde indifférence qu’ils témoignaient en
-matière de littérature. Quand celui-ci faisait
-en famille une des lectures qui abrégeaient
-les soirées d’hiver, ils trouvaient toujours
-un prétexte pour s’esquiver, à moins qu’ils
-ne prissent le parti plus commode de s’endormir
-au coin de l’âtre. M. de Thommeray
-se demandait parfois de qui tenaient ces
-jeunes drôles. En revanche, le dernier, c’était
-Jean, avait manifesté dès l’âge le plus
-tendre des instincts tout contraires et des
-<span class="pagenum" id="Page_19">[p. 19]</span>
-penchants tout opposés. Moins robuste que
-ses aînés, nature délicate, un peu frêle, il
-avait grandi sous l’aile de sa mère, qui, sans
-préférence marquée, l’enveloppait pourtant
-d’une sollicitude inquiète et raffinée dont
-se passaient volontiers les deux autres. Il
-échappait à peine à l’enfance qu’il était déjà
-sensible aux beautés et aux harmonies de la
-création. A vingt ans, il avait dévoré tous
-les volumes qui composaient la bibliothèque
-du manoir. Romans, poésies, pièces de théâtre,
-il avait tout lu et relu, tantôt le long
-des haies, au versant des vallées, tantôt en
-présence de l’Océan, sur les plages retentissantes.
-Il s’était enivré de ces récits ardents
-et passionnés, de ces drames étranges où
-bouillonnaient la séve et la vie, de ces beaux
-vers qui mêlaient leur musique au concert
-<span class="pagenum" id="Page_20">[p. 20]</span>
-des vents et des flots. Naturellement, sans
-efforts, il bégayait lui-même la langue des
-poëtes. On se représente la joie du père,
-qui se sentait revivre dans ce fils. M. de
-Thommeray ne se possédait plus. Ses souvenirs,
-vieillis, un peu fanés, avaient recouvré
-leur éclat et leur vivacité matinale. Les
-années écoulées, les mœurs transformées, la
-scène du monde occupée par de nouveaux
-acteurs, les révolutions accomplies depuis
-qu’il avait quitté Paris, tout cela ne comptait
-absolument pour rien: il était revenu
-au lendemain de son départ, et dans ses
-entretiens avec Jean, entretiens qui ne tarissaient
-pas, il retraçait en traits épiques
-l’histoire des grands jours qu’il avait traversés,
-les foyers célèbres où il s’était assis,
-les hautes amitiés qui avaient été le lustre
-<span class="pagenum" id="Page_21">[p. 21]</span>
-de sa jeunesse, les aspirations d’une époque
-de renouvellement et de renaissance, tous
-les épisodes, tous les incidents de la société
-brillante et lettrée à laquelle il s’était mêlé,
-et qu’embellissaient encore les féeries de la
-perspective et les enchantements de la mémoire.
-Le fils s’était de bonne heure imprégné
-des souvenirs du père: il en avait nourri
-ses premiers rêves et ses premiers espoirs.
-Il faut le dire, ces peintures, ces vives images
-n’étaient point faites pour inspirer le goût et
-l’amour de la vie rustique. Ce qui ressortait
-bien clairement des longues confidences que
-me faisait mon jeune compagnon, c’est qu’il
-avait été de tout temps considéré dans sa
-famille comme objet de luxe; il était le lis
-qui ne file pas. Pendant que ses aînés, toujours
-levés dès l’aube, s’occupaient à la terre
-<span class="pagenum" id="Page_22">[p. 22]</span>
-et dirigeaient l’exploitation rurale, Jean lisait,
-songeait ou composait de petits poëmes
-bretons que sa mère comparait avec orgueil
-aux <i>Mélodies irlandaises</i> de Thomas Moore,
-et qui arrachaient à M. de Thommeray des
-cris d’admiration. Ses frères chérissaient en
-lui la grâce un peu féminine qui semblait
-inviter leur protection, le charme et l’élégance,
-tous les dons extérieurs, toutes les
-séductions dont ils étaient à peu près dépourvus
-et que la nature lui avait départies
-d’une main prodigue. On a remarqué que
-les cadets sont en général les plus beaux;
-leur moulage est, dit-on, plus net et plus
-sûr. Frères, parents, amis, ils reconnaissaient
-tous qu’une plante si rare appelait le
-soleil, que cet enfant n’était pas né pour
-végéter à l’ombre, au fond de la province.
-<span class="pagenum" id="Page_23">[p. 23]</span>
-Un beau matin, Jean avait embrassé les êtres
-excellents qui pleuraient en lui disant adieu,
-et vingt heures après il entrait dans Paris
-avec toutes les illusions que son père en
-avait emportées.</p>
-
-<p>Il arrivait sans parti pris. Dans la pensée
-de sa famille, il s’agissait pour lui du choix
-d’une carrière, de s’y préparer longuement
-par l’examen sérieux des divers états de la
-société. Il n’eût pas déplu à M. de Thommeray,—c’était,
-semblait-il, sa secrète ambition,—que
-ce fils s’illustrât sur le grand
-théâtre où il n’avait joué, lui, qu’un rôle de
-comparse. Quant à Jean, il n’avait pas de
-programme arrêté. Il était impatient de vivre,
-impatient d’aborder la vie par tous ses
-côtés élevés. Le monde l’attirait; la fortune
-des lettres le tentait; il aspirait par-dessus
-<span class="pagenum" id="Page_24">[p. 24]</span>
-tout aux ivresses de la passion: son cœur
-frémissant était plein d’amour sans objet.
-Chaque époque a ses expressions familières
-et son accent qui lui est propre. Je tressaillais
-parfois en l’écoutant; il avait certains
-tours de phrase qu’il tenait de son père,
-certaines notes dans la voix qui me reportaient
-brusquement en arrière et réveillaient
-en moi des mondes ensevelis. Il me récita
-quelques-uns de ses petits poëmes bretons:
-j’y pris un vif plaisir, et, plaisir non moins
-vif, je pus les louer avec sincérité; le poëte
-de la Bretagne, Brizeux, ne les eût pas désavoués.
-Ainsi nous cheminions tous deux par
-une tiède après-midi d’avril. Les enclos, les
-vergers en fleur se réjouissaient au soleil;
-les villas, désertées pendant l’hiver, commençaient
-à se repeupler, et, tout en marchant,
-<span class="pagenum" id="Page_25">[p. 25]</span>
-tout en causant, nous apercevions à
-travers les grilles de jolis enfants qui s’ébattaient
-autour des pelouses, sur le sable fin
-des allées. Jours tranquilles! heures fortunées!
-quelques années plus tard, seul et
-la mort au fond de l’âme, je parcourais ces
-paysages d’où l’invasion m’avait chassé, il
-n’y restait plus que des ruines: seuils désolés,
-maisons béantes, intérieurs pillés,
-salis, déshonorés. Quels hôtes, quels vainqueurs!
-Non moins maudite et non moins
-exécrable, la guerre civile avait achevé
-l’œuvre de destruction. La nature seule,
-quoique mutilée, elle aussi, souriait encore
-comme autrefois et réparait déjà ses désastres:
-la bêtise et la férocité des hommes
-n’avaient pas pu supprimer le printemps.</p>
-
-<p>Des semaines, des mois s’écoulèrent,
-<span class="pagenum" id="Page_26">[p. 26]</span>
-Jean ne revint qu’à la fin de l’automne. Il
-me parut changé; ce n’était plus chez lui
-l’enthousiasme et la foi qui m’avaient frappé
-lors de notre première entrevue, mais le
-trouble, l’hésitation du voyageur qui cherche
-à s’orienter, et qui ne reconnaît pas les
-sites décrits dans son itinéraire. Il s’était
-présenté chez les illustres amis de son père,
-chez ceux que la mort avait épargnés ou
-que la vie n’avait pas dispersés au loin.
-M. de Thommeray lui avait répété maintes
-fois qu’il n’aurait qu’à se nommer pour se
-voir adopté par tous et de prime saut introduit
-dans l’intimité des cénacles; il avait
-même engagé son fils à n’user qu’avec discrétion
-du crédit, du patronage, du zèle empressé
-de ces grands amis. Jean, qui avait
-feuilleté souvent, toujours avec un pieux
-<span class="pagenum" id="Page_27">[p. 27]</span>
-respect, l’album où les précieuses lettres
-étaient conservées comme des reliques, ne
-doutait pas qu’en effet les bras et les cœurs
-ne s’ouvrissent pour lui faire accueil. Chacune
-de ces visites avait été marquée par
-une déception. Les cénacles n’existaient
-plus. Les génies qu’il aimait à se figurer
-avec une auréole au front s’éteignaient pour
-la plupart dans l’abandon et la tristesse.
-Aucun d’eux ne se souvenait de M. de
-Thommeray; ils avaient oublié jusqu’à son
-nom. Le plus grand, le plus glorieux de tous,
-bien digne d’une fin meilleure, se débattait
-misérablement sous l’étreinte des plus dures
-nécessités. Il se rappelait qu’autrefois, à
-l’âge des chimères, il avait écrit quelques
-vers: il n’en parlait qu’avec dédain. Il
-avait conseillé à Jean de renoncer à la poésie
-<span class="pagenum" id="Page_28">[p. 28]</span>
-et de se lancer dans les affaires. Il regrettait
-de n’avoir pas suivi cette voie: il
-avait méconnu sa vocation. Un autre, retiré
-dans sa tour, où il officiait encore de loin en
-loin devant un petit groupe de fidèles, lui
-avait démontré avec beaucoup de courtoisie
-qu’il n’y avait pas de place pour les poëtes
-dans la société moderne, qu’ils naissaient
-hors la loi sous tous les régimes et fatalement
-réservés au sort de Gilbert, d’André Chénier
-ou de Chatterton: c’était sa thèse de prédilection,
-il y revenait d’autant plus volontiers
-qu’elle lui permettait de s’étendre sur quelques-uns
-de ses anciens ouvrages. Jean
-avait tourné le dos au passé chagrin et morose,
-et s’était mis en relation avec la jeunesse
-du jour et quelques-uns des beaux
-esprits qui lui donnaient le ton; son caractère
-<span class="pagenum" id="Page_29">[p. 29]</span>
-expansif et loyal, sa bonne grâce, sa
-générosité, ses manières de grand seigneur,
-lui avaient créé promptement des liaisons
-d’amitié légère dans un monde qui ne se
-montrait pas difficile. Une génération avortée,
-des âmes sans souffle et sans essor, des
-cœurs sans haine et sans amour, la littérature
-remplacée par le commérage, une philosophie
-d’antichambre, qui consistait à
-rabaisser tout ce qui relève la nature humaine,
-voilà ce qu’à l’entendre il avait rencontré
-dans ce monde sceptique et railleur.
-Telle était sa candeur, qu’il avait pu le fréquenter
-pendant plusieurs mois sans s’apercevoir
-ni même se douter du personnage
-qu’il y jouait; il n’en était instruit que de
-la veille.—Tenez, dit-il en dépliant un
-journal qu’il avait tiré de sa poche, et m’indiquant
-<span class="pagenum" id="Page_30">[p. 30]</span>
-du doigt l’article qu’il souhaitait
-que je lusse, prenez connaissance de ce petit
-morceau: je suis curieux de savoir ce que
-vous en pensez.</p>
-
-<p>Ce petit morceau avait pour titre: <i>Le Huron
-de Quimper-Corentin</i>. Bien que Jean de
-Thommeray n’y fût pas nommé, c’était évidemment
-lui qu’on avait voulu peindre:
-cela sautait aux yeux de quiconque le connaissait.
-Divisé en chapitres comme le conte
-de Voltaire qui en avait suggéré l’idée, l’article
-n’était qu’une charge d’un bout à
-l’autre, mais une charge faite avec <i>humour</i>,
-de celles qui sont œuvres d’art et qui, par
-l’exagération même du trait, donnent plus
-de saillie à la réalité, et la rendent, pour
-ainsi parler, plus visible et plus saisissante.
-Mon ami Jean se trouvait là couché tout de
-<span class="pagenum" id="Page_31">[p. 31]</span>
-son long. Dès l’âge de cinq ans, il apprenait
-à lire dans les romans néo-chrétiens de
-M. Gustave Drouineau. On lui taillait ses
-premières jaquettes dans une collection de
-vieux journaux qui portaient la date des
-dernières années de la Restauration. Le
-milieu dans lequel il avait été élevé, l’éducation
-qu’il avait reçue, son départ de
-Quimper-Corentin, son arrivée à Paris, ses
-pérégrinations à la recherche des cénacles,
-tout cela était raconté à la diable, de la façon
-la plus fantasque et la plus hilare. Après
-une série de déconvenues plus drolatiques
-les unes que les autres, dégoûté à jamais
-d’une société dépravée, où les manches à
-gigot, les grands sentiments et les robes
-courtes n’étaient plus de mise, le nouvel
-Ingénu reprenait la route de Quimper-Corentin,
-<span class="pagenum" id="Page_32">[p. 32]</span>
-emportant dans sa valise le manuscrit
-de ses petits poëmes, roulé et ficelé
-comme un saucisson d’Arles. Sa rentrée au
-pigeonnier paternel le vengeait de tous
-les déboires qu’il avait essuyés à Paris. Il
-était complimenté sous un dais de feuillage
-par une députation de jeunes Huronnes
-toutes attifées à la mode de 1830. Le soir,
-sur la pelouse, deux troupes d’indigènes
-simulaient un combat qui était censé représenter
-la lutte des classiques et des romantiques;
-à travers la foule erraient mélancoliquement
-quelques Hurons en costume
-de saint-simoniens. Tableau final:
-pluie de fleurs, pétards et fusées, cris de
-<i>vive La Fayette</i>, binious et bombardes exécutant
-l’air de <i>la Parisienne</i>, et, pour tout
-couronner, au-dessus de la porte d’honneur,
-<span class="pagenum" id="Page_33">[p. 33]</span>
-un magnifique transparent sur lequel se
-détachaient en caractères de feu ces dates
-glorieuses: 27, 28, 29 <i>juillet</i>, et cette déclaration
-immortelle: <i>une charte sera désormais
-une vérité</i>.</p>
-
-<p>Je n’avais pu m’empêcher de sourire.—A
-votre aise! Monsieur, à votre aise! s’écria
-Jean le prenant sur le ton d’Alceste, la pasquinade
-vous paraît plaisante; riez-en, mais
-souffrez que, moi, je n’en rie point. Que ces
-petits messieurs échangent entre eux de semblables
-aménités, qu’à tour de rôle ils s’accommodent
-les uns les autres et s’offrent en
-régal à l’appétit des méchants et des sots,
-cela les regarde, c’est leur affaire; moi, je
-ne suis pas du bâtiment, je n’appartiens pas
-au public! Il est possible que je ne sois
-qu’un niais, et même je commence à comprendre
-<span class="pagenum" id="Page_34">[p. 34]</span>
-que je ne suis pas autre chose; mais
-jusqu’ici je n’ai donné à personne le droit
-de l’écrire dans les gazettes. Croyez-le bien,
-Monsieur, c’est un acte de félonie, un indigne
-abus de confiance: j’étais leur hôte,
-ils m’avaient accueilli. Qu’allais-je faire
-dans cette galère? Que ne suis-je resté où
-j’étais!</p>
-
-<p>Tout en reconnaissant ce qu’il y avait de
-légitime au fond de son ressentiment, je ne
-laissai pas pourtant de lui parler en homme
-qui n’est point étranger aux pratiques de la
-vie littéraire, et qui sait de longue main la
-part d’importance qu’il convient d’accorder
-à ces sortes de choses. De quoi s’agissait-il?
-Jean n’était pas nommé; son honneur n’était
-pas atteint. Le procédé était plus que
-leste, l’article en lui-même était inoffensif;
-<span class="pagenum" id="Page_35">[p. 35]</span>
-l’aiguillon s’arrêtait à fleur de peau, il n’entamait
-pas l’épiderme. L’esprit avait ses moments
-d’ivresse, ses démangeaisons et ses
-entraînements, auxquels il n’était pas toujours
-maître de résister; dans tous les
-temps, la presse légère avait commis de ces
-petites iniquités. Qu’y faire? Empêchait-on
-le vin nouveau de fermenter et de petiller
-dans les cuves? Défendait-on aux merles de
-siffler? Le sage se bouchait les oreilles ou
-levait les épaules et passait son chemin.
-Jean coupa court à l’apologie.</p>
-
-<p>—Mais, Monsieur, vous n’y songez pas;
-qu’importe que mon nom ne se trouve point
-au bas du portrait, si chacun peut l’y
-mettre? Qu’importe que je ne sois pas
-nommé, si le masque est assez ressemblant
-pour que tous ceux qui me connaissent me
-<span class="pagenum" id="Page_36">[p. 36]</span>
-nomment en l’apercevant? Hier, au saut du
-lit, j’ai reçu par la poste vingt numéros de
-la feuille que vous tenez entre les mains;
-je les ai comptés, je ne me doutais pas que
-j’eusse tant d’amis. Pour attirer mon attention,
-pour m’épargner l’ennui d’une recherche,
-presque tous avaient eu le soin de marquer
-à l’encre ou au fusain le morceau en
-question: raffinement de délicatesse qu’en
-vrai Huron je ne soupçonnais pas. Mon honneur
-n’est pas atteint, dites-vous? C’est bien
-ainsi que je l’entends. Il serait curieux que
-l’honneur d’un galant homme fût à la merci
-de pareils drôles. S’il ne s’agissait que de
-moi, leurs vilenies ne me toucheraient guère,
-la distance qui nous sépare est telle que j’en
-conçois l’idée de l’infini; mais ce n’est pas
-seulement ma personne qu’ils ont jetée en
-<span class="pagenum" id="Page_37">[p. 37]</span>
-pâture à la risée publique, c’est aussi l’intérieur
-où je suis né, c’est mon berceau, c’est
-ma famille. Les illusions qu’on raille si
-agréablement me venaient du cœur de mon
-père; même après les avoir perdues, je les
-chéris, je les vénère comme la beauté de son
-âme, et qui s’amuse à les outrager mérite
-mieux que mon dédain. Vous ignorez encore
-d’où le coup est parti. J’ai vu de près la
-jeunesse de mon époque; si l’été répond au
-printemps, le pays peut s’attendre à de riches
-moissons. Eh bien! dans ce monde où je
-viens de vivre, je me flattais d’avoir rencontré
-un ami. J’avais fait de lui le confident
-de mes rêves et de mes mécomptes; je n’avais
-rien de caché pour lui. C’est lui, Monsieur,
-qui m’a trahi! C’est lui qui m’a berné
-comme Sancho sur un drap d’auberge. Que
-<span class="pagenum" id="Page_38">[p. 38]</span>
-parlez-vous d’entraînements et de démangeaisons
-auxquels l’esprit n’est pas toujours
-maître de résister! Où nous mèneraient ces
-lâches complaisances? Le bandit qui me
-guette au coin d’un bois a ses démangeaisons,
-lui aussi, et je n’admets pas, pour ma
-part, qu’il y ait à l’usage des gens d’esprit
-un autre code de morale que celui des honnêtes
-gens; mais voilà beaucoup de bruit
-pour un article de journal.</p>
-
-<p>Cette âpreté de langage ne me déplaisait
-pas; j’aimais la saveur de ce fruit encore
-vert. J’avais craint un instant que l’affaire
-ne tournât au tragique et ne se terminât sur
-le pré; heureusement il n’en fut pas question.
-Jean s’était apaisé; son regard s’était
-adouci. Je profitai du tour qu’avait pris
-l’entretien pour toucher à quelques vérités
-<span class="pagenum" id="Page_39">[p. 39]</span>
-que m’avaient enseignées l’expérience et la
-réflexion. Je n’étais ni le détracteur ni le
-courtisan du temps où nous vivions; je savais
-que le fond de l’humanité varie peu,
-que les passions ne changent guère, qu’en
-dehors des grandes commotions qui renouvellent
-de loin en loin les conditions de
-l’atmosphère, le bien et le mal, le bon grain
-et l’ivraie, les rayons et les ombres se retrouvent
-à toutes les périodes presque dans
-la même mesure et dans les mêmes proportions.
-Les époques les plus fécondes avaient
-leurs tares et leurs plaies cachées, les plus
-déshéritées leurs perfections et leurs vertus
-secrètes; il y avait place dans toutes pour le
-travail et le talent, pour le dévouement et le
-sacrifice, pour les bonnes actions et pour les
-belles œuvres. Jean écoutait d’un air résigné,
-<span class="pagenum" id="Page_40">[p. 40]</span>
-répliquait sans trop d’amertume, mais
-paraissait peu désireux de pousser plus
-avant ses excursions à travers le monde. Il
-en avait assez, et se tenait pour satisfait.
-Déjà la gloire ne le tentait plus; déjà la poésie
-se mourait en lui. La muse qu’il avait
-rencontrée un matin dans la lande embaumée
-refusait désormais de le suivre; ses
-pieds délicats étaient en sang, les premiers
-grêlons de la réalité avaient meurtri son sein
-et brisé ses deux ailes. Il avait cherché l’amour,
-et n’en avait pas même trouvé les apparences.
-Il me parlait de sa famille avec
-une tendresse émue, et je me sentais porté
-vers ce jeune homme que je voyais pour la
-seconde fois par quelque chose de semblable
-à l’affection que j’avais pour mon fils. La
-journée était avancée. Je le retins à dîner, et
-<span class="pagenum" id="Page_41">[p. 41]</span>
-l’accompagnai le soir jusqu’à la gare de
-Bellevue. J’étais avec lui, sur le quai. Au
-moment de nous séparer:—Il peut se faire,
-me dit Jean, que je reste longtemps sans
-vous voir, il est même possible que je ne
-vous revoie jamais. Je compte voyager, et,
-de retour en France, me retirer chez mes
-parents. Conservez de moi un bon souvenir:
-je n’oublierai pas l’accueil que j’ai reçu de
-vous.</p>
-
-<p>Là-dessus, il m’embrassa et se jeta dans
-un wagon. La vapeur siffla, et le train partit.</p>
-
-<p>Ce brusque adieu, cet élan de tendresse,
-m’avaient donné à réfléchir: je m’en allai
-pensif et fort troublé. La nuit me sembla
-longue. Dès le grand matin j’accourais chez
-Jean: il était déjà sorti. Le domestique n’était
-instruit de rien: son maître ne pouvait
-<span class="pagenum" id="Page_42">[p. 42]</span>
-tarder à rentrer, et il m’engageait à l’attendre;
-je me laissai mener au salon. L’aspect
-seul de cette pièce aurait suffi pour justifier
-mes appréhensions. Tout y dénonçait les
-préoccupations de l’homme qui se dispose à
-jouer sa vie dans une partie sérieuse. Un
-monceau de papiers récemment brûlés obstruait
-l’âtre. Les bougies consumées jusqu’au
-ras du cristal témoignaient d’une veille obstinée.
-Sur le marbre de la cheminée, plusieurs
-lettres sous pli fermé, destinées à la
-poste; des factures acquittées, quelques autres
-qui ne l’étaient pas: à chacune de
-celles-ci était jointe la somme due. On devinait
-que Jean ne s’était pas déshabillé, le
-divan avait servi de lit de repos; un médaillon
-où s’encadrait un portrait en miniature,
-celui de sa mère qu’il avait eue présente jusqu’au
-<span class="pagenum" id="Page_43">[p. 43]</span>
-dernier moment, était resté sur un des
-coussins. Le doute n’était plus permis, Jean
-était sorti pour aller se battre. J’attendis
-longtemps. Les heures se traînaient; je
-comptais les minutes. Je m’asseyais, je me
-levais, je ne tenais pas à la même place;
-tantôt j’errais de chambre en chambre, prêtant
-l’oreille aux bruits du dehors; tantôt,
-penché sur le balcon, je plongeais dans la
-rue un regard avide. Il faisait une brume
-épaisse, je ne distinguais que des ombres.
-De temps en temps, le domestique, un plumeau
-à la main, traversait la pièce où j’étais;
-sa figure souriante, bêtement épanouie,
-m’inspirait un désir immodéré de lui sauter
-à la gorge et de le jeter par la fenêtre. Je
-venais d’ouvrir un livre, je m’efforçais d’en
-lire une page, lorsque je crus entendre le
-<span class="pagenum" id="Page_44">[p. 44]</span>
-roulement d’une voiture sous le vestibule.
-Quelques instants après une sourde rumeur
-montait dans l’escalier. J’étais déjà sur le
-palier, et j’aperçus Jean qui gravissait péniblement
-les dernières marches, soutenu par
-ses deux témoins et la pâleur de la mort sur
-la face. Un troisième personnage dirigeait
-avec autorité les mouvements de l’ascension
-funèbre: c’était un élève interne du Val-de-Grâce
-qui avait assisté au combat et fait sur
-le terrain le premier pansement.—Ce n’est
-rien, dit Jean d’une voix éteinte en faisant un
-effort pour me tendre sa main blanche
-comme l’ivoire: une piqûre d’aiguille.—A
-peine achevait-il ces mots qu’une mousse
-rosée teignit ses lèvres, et il s’affaissa sans
-connaissance entre les bras qui le soutenaient.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_45">[p. 45]</span>
-La blessure était grave: l’épée avait atteint
-le poumon. Toutes les mesures à prendre, je
-les pris. J’adressai sur l’heure une dépêche
-au fils aîné de M. de Thommeray, et ne quittai
-Jean qu’après avoir vu sa mère et son frère
-installés tous deux à son chevet. L’affaire
-avait fait du bruit, j’en ignorais certains détails;
-je les appris par un journal du monde
-élégant. Dans la soirée du jour où le fatal
-article avait paru, Jean s’était rendu au
-théâtre des Variétés, où l’on représentait une
-pièce nouvelle; il comptait y trouver ce qu’il
-cherchait. En effet, pendant un entr’acte, il
-avait aperçu au foyer le seigneur qui l’habillait
-si galamment; il était allé droit à lui,
-et, de son gant qu’il tenait à la main, l’avait
-touché par deux fois au visage. Je savais la
-suite. Le plaisant de l’aventure fut qu’il
-<span class="pagenum" id="Page_46">[p. 46]</span>
-sortit de là avec une réputation de noblereau
-et un sobriquet ridicule; on a dit longtemps
-Thommeray le Huron, de même que Scipion
-l’Africain. Durant une semaine ou deux, il
-côtoya les sombres bords: la jeunesse, la
-science, l’amour et les soins maternels le ramenèrent
-à la vie. La guérison fut prompte,
-et vers le milieu de novembre il partait avec
-sa mère pour aller passer l’hiver à Pise.</p>
-
-<p>Jean avait promis de m’écrire: il tint sa
-promesse. Rien de plus aimable que l’accent
-de ses lettres. Comme chez tous les convalescents,
-un mystérieux travail d’apaisement
-s’était accompli dans son cœur. Il plaisantait
-avec enjouement sur la campagne qu’il venait
-de faire et ne s’autorisait pas de ses espérances
-trahies pour insulter à l’humanité
-tout entière. Il ne prétendait point connaître à
-<span class="pagenum" id="Page_47">[p. 47]</span>
-fond le monde; il ne le jugeait pas sur l’échantillon
-qui avait passé sous ses yeux. Toutefois
-ce qu’il en avait vu l’effrayait, et il persistait
-dans sa résolution de n’y rentrer jamais. La
-santé de l’âme n’était pas plus assurée que
-la santé du corps; plus d’une fois, dans le
-milieu malsain qu’il n’avait fait pourtant que
-traverser, il avait senti des fumées grossières
-monter à son cerveau. Qui pouvait se croire
-à l’épreuve de la contagion? De plus forts que
-lui avaient succombé; il s’arrêtait à temps
-sur la pente qui mène aux abîmes. Revenu
-de toute ambition, il se rappelait les bruyères
-natales et n’aspirait qu’à retourner dans le
-domaine de son père: des idylles sans fin!
-Il aimait aussi à me parler de Pise. Je revoyais
-la ville aux ponts de marbre, aux palais
-silencieux, aux larges quais déserts. Il
-<span class="pagenum" id="Page_48">[p. 48]</span>
-jouissait avec délices du ciel clément, des
-chaudes après-midi, de l’air gras et pur qu’il
-buvait à longs traits comme le lait fumant
-des vaches de Bretagne. Il vivait et se laissait
-vivre.</p>
-
-<p>Cependant, au bout d’un mois à peine, un
-intérêt nouveau se glissait dans sa vie. Il y
-avait à Pise une jeune femme venue, comme
-lui, pour y passer l’hiver et rétablir sa santé
-chancelante. Elle était d’une beauté rare, et
-paraissait appartenir à l’élite de la société
-parisienne: elle en avait les élégances, et
-son air languissant, la tristesse de son regard,
-une teinte de mélancolie répandue sur
-ses traits, ajoutaient encore au charme de sa
-personne. Elle habitait un petit palais sur le
-bord de l’Arno, et ne sortait que suivie d’un
-domestique ou accompagnée d’une femme
-<span class="pagenum" id="Page_49">[p. 49]</span>
-de chambre. On ne savait rien de son rang;
-mais sa présence seule en disait assez, et nul
-ne songeait, en la voyant, à s’enquérir de
-son origine. Il ne s’écoulait pas de jour où
-Jean et sa mère ne la rencontrassent, soit
-aux Cascines, soit au Campo Santo, autour
-du Dôme ou du Baptistère. C’est sur le sol
-de l’étranger que la patrie est le lien des
-âmes. Ils étaient arrivés promptement à
-échanger un salut silencieux, puis un sourire
-d’intelligence, puis quelques mots de
-politesse; des relations s’en étaient suivies,
-et ils se réunissaient fréquemment. Cette
-jeune femme en effet appartenait à la fleur
-de la société parisienne: c’était la comtesse
-de R... L’imagination de Jean s’égarait déjà
-dans le bleu; ses lettres, qui avaient passé
-presque sans transition du ton de l’églogue
-<span class="pagenum" id="Page_50">[p. 50]</span>
-au style flamboyant, et dans lesquelles je
-retrouvais toute la phraséologie sentimentale
-qui avait cours en 1830, n’étaient plus remplies
-que des perfections de la belle comtesse;
-il n’hésitait point à voir en elle une
-des poétiques héroïnes que ses lectures lui
-avaient révélées. J’eus comme un pressentiment
-qu’il courait à de nouveaux mécomptes.
-Sans connaître madame de R..., je connaissais
-assez mon temps pour savoir que la passion
-n’en était pas la note dominante, et
-que jamais l’amour n’avait causé moins de
-dégâts ni fait si peu de victimes, surtout
-parmi les femmes du monde. Bientôt les
-lettres de Jean devinrent de moins en moins
-fréquentes, et bref, il cessa de m’écrire.
-Que d’amitiés j’ai vu finir ainsi! Je parle
-des meilleures et des plus anciennes,
-<span class="pagenum" id="Page_51">[p. 51]</span>
-de celles qui, ayant commencé avec la
-vie, promettaient de ne s’éteindre qu’avec
-elle.</p>
-
-<p>Deux ou trois ans s’étaient passés. J’ignorais
-ce que Jean était devenu; je supposais
-qu’il avait donné suite à ses projets de retraite,
-et qu’il vivait en paix chez son père.
-Il m’avait oublié, et je trouvais cela tout simple:
-dans la saison des longs espoirs, on fait
-généralement bon marché de ce qu’on laisse
-derrière soi. De mon côté, il faut le dire, je
-ne pensais à lui que de loin en loin. Le courant
-des choses humaines, les préoccupations,
-les soucis dont aucun âge n’est exempt
-et qui semblent se multiplier avec le nombre
-des années, l’avaient presque effacé de
-ma mémoire: une tournée que je fis en Bretagne
-raviva dans mon cœur le souvenir de
-<span class="pagenum" id="Page_52">[p. 52]</span>
-ce jeune ami. Un jour, dans une bourgade
-du Finistère, j’appris par aventure que je
-n’étais qu’à quelques lieues du domaine de
-Thommeray. Je cédai à la tentation de voir
-de près un ménage heureux, une famille
-unie. J’affrétai le jour même une carriole du
-pays, et sur le soir, un peu avant la tombée
-de la nuit, j’arrivais au manoir que j’aimais
-à me représenter comme l’asile du bonheur.
-Ma bienvenue ne faisait pas question; j’arrivais
-joyeux et le cœur en fête.</p>
-
-<p>L’antique demeure, de construction bizarre,
-était à peu près telle que je me la
-figurais: une vaste ferme entre cour et jardin,
-avec tours et donjon, et qui respirait à
-la fois la mélancolie du passé et l’activité de
-la vie moderne. Il restait encore des vestiges
-de fossés et de pont-levis. La porte d’honneur,
-<span class="pagenum" id="Page_53">[p. 53]</span>
-chargée de trophées cynégétiques,
-têtes de loups, de renards, de sangliers, était
-surmontée d’un écusson rongé par le temps
-et dont les armoiries se distinguaient à peine.
-Quand je me présentai la famille était réunie
-au salon. Le valet de ferme qui m’avait introduit
-s’étant dispensé du soin de m’annoncer,
-je poussai la porte qu’il avait entr’ouverte,
-et d’un regard aussi prompt que
-l’éclair, avant que ma présence eût été signalée,
-j’embrassai dans son ensemble le
-tableau qui s’offrait à mes yeux: M. de
-Thommeray, en veste de chasse, droit comme
-un peuplier, robuste comme un chêne, debout
-et adossé à la cheminée, la taille haute,
-l’attitude sévère, ses bras croisés sur sa large
-poitrine; madame de Thommeray, affaissée
-plutôt qu’assise dans un fauteuil, et vieillie
-<span class="pagenum" id="Page_54">[p. 54]</span>
-de vingt ans depuis que je ne l’avais vue;
-enfin les deux fils aînés penchés sur le fauteuil,
-et observant leur mère. Il régnait dans
-la salle un silence lugubre; la figure de Jean
-manquait seule au tableau. Certes ce n’était
-point l’image du bonheur que j’avais devant
-moi. J’arrivais à point, le moment était bien
-choisi! J’admirais une fois de plus l’esprit
-d’à-propos qui me suit partout. Je songeais
-à me dérober quand madame de Thommeray,
-en levant la tête, m’aperçut et me reconnut
-aussitôt. Elle passa précipitamment
-son mouchoir sur ses joues flétries, fit vers
-moi quelques pas rapides, et saisit ma main,
-qu’elle étreignit par un mouvement convulsif,
-tandis que son regard m’interrogeait
-avec avidité et semblait vouloir me fouiller
-les entrailles. J’étais au supplice. Cette scène
-<span class="pagenum" id="Page_55">[p. 55]</span>
-muette n’avait duré qu’une seconde. J’expliquai
-en peu de mots le hasard qui m’avait
-amené. Dès qu’elle eut compris qu’il s’agissait
-seulement d’une visite de passage, ses
-traits, qui s’étaient animés un instant, reprirent
-tout à coup leur expression désespérée.
-Elle eut cependant le courage d’ébaucher
-un pâle sourire, et, sans quitter ma
-main qu’elle tenait encore, elle me conduisit
-à son mari. J’envisageai M. de Thommeray:
-avec sa crinière de lion toute blanche, ses
-sourcils noirs, sa prunelle sombre et sa barbe
-grisonnante par places, qu’il portait tout entière,
-il avait grand air et me parut admirablement
-beau.</p>
-
-<p>—Monsieur, dit-il en me saluant avec
-une grave politesse, vous n’êtes pas un
-étranger chez moi; madame de Thommeray
-<span class="pagenum" id="Page_56">[p. 56]</span>
-m’a souvent parlé de vous. Je sais que vous
-avez été excellent pour elle pendant son séjour
-à Paris, et c’est ajouter encore à ma
-reconnaissance que de m’offrir ici l’occasion
-de vous l’exprimer.</p>
-
-<p>Cet accueil un peu magistral acheva de
-me démonter. Je n’étais pas venu quêter
-des compliments; mais, puisque M. de
-Thommeray avait cru devoir tout d’abord
-m’entretenir de sa gratitude, je m’étonnais
-qu’il n’eût pas même fait allusion à celui de
-ses fils que j’avais soigné et veillé comme s’il
-eût été le mien. J’hésitais moi-même, sans
-m’expliquer pourquoi, à prononcer son
-nom. J’étais dans la position d’un homme
-qui sent le terrain miné sous ses pieds, et
-qui n’ose plus faire un pas. Enfin je m’informai
-de Jean, mais à peine l’eus-je
-<span class="pagenum" id="Page_57">[p. 57]</span>
-nommé que M. de Thommeray me ferma la
-bouche.</p>
-
-<p>—Monsieur, me dit-il d’un ton bref, il ne
-nous reste plus que deux fils, ils sont tous
-les deux devant vous. Nous ne parlons jamais
-de celui que nous avons perdu.</p>
-
-<p>Je demeurai un instant comme anéanti.
-Jean était mort... mais non! L’attitude de
-M. de Thommeray, sa voix, son geste, son
-langage, n’étaient pas d’un père qui a eu
-l’affreux malheur d’ensevelir un de ses enfants.
-S’il était vrai que Jean fût mort, ma
-présence inattendue aurait provoqué chez la
-mère une explosion de désespoir ou une
-crise d’attendrissement plutôt qu’un mouvement
-d’ardente curiosité. Je l’avais assistée
-au chevet de son fils, j’avais partagé ses
-angoisses; elle n’eût pas été maîtresse de
-<span class="pagenum" id="Page_58">[p. 58]</span>
-son émotion, elle se serait jetée dans mes
-bras, nous aurions pleuré ensemble. J’avais
-fait toutes ces réflexions en moins de temps
-qu’il ne m’en faut pour les écrire. Jean vivait,
-et pourtant il n’avait plus sa place au
-foyer dont il était naguère la parure et la
-joie. Je ne savais que m’imaginer ni que
-dire. Mon regard allait de l’un à l’autre et
-ne rencontrait que des visages consternés.
-M. de Thommeray seul se tenait impassible;
-mais ses lèvres, violemment crispées, trahissaient
-l’effort d’une douleur hautaine qui
-se contraint pour ne pas éclater. Je me disposais
-à prendre congé, lorsqu’une porte
-du fond s’ouvrit à deux battants, et une
-servante parut sur le seuil: les plus dures
-afflictions de l’âme ne changent ni les habitudes
-ni les conditions de la vie, et tous
-<span class="pagenum" id="Page_59">[p. 59]</span>
-les jours, aux mêmes heures, on se met à
-table, si malheureux qu’on soit.—Vous
-dînez avec nous? dit madame de Thommeray
-qui s’était emparée de mon bras. Et,
-comme je cherchais à m’excuser:—Par
-pitié, ajouta-t-elle à mi-voix, ne partez pas
-avant que j’aie pu vous parler.—Je ne résistai
-plus et me laissai conduire.</p>
-
-<p>Malgré ces préliminaires, les choses se
-passèrent moins tristement que je n’aurais
-pu l’espérer: à défaut d’entrain, le dîner ne
-manqua pas de cordialité. Les cœurs et les
-esprits s’étaient détendus peu à peu. Remis
-de la gêne que leur avait causée ma visite
-inopportune, mes hôtes n’avaient pas tardé
-à comprendre que je n’étais pas, moi non
-plus, sur un lit de roses, et, avec un tact
-dont je leur sus gré, tous à l’envi s’efforçaient
-<span class="pagenum" id="Page_60">[p. 60]</span>
-de me faire oublier ce qu’il y avait
-dans ma position de pénible et d’embarrassé.
-Chacun y mit du sien. Tous me traitaient
-comme un ami qui eût été attendu. Madame
-de Thommeray n’était plus la belle Irlandaise,
-telle encore que je l’avais vue à Paris.
-Les dernières années qui venaient de
-s’écouler avaient éteint ce qui restait en elle
-d’éclat et de beauté; mais elle était toujours
-la belle âme que j’avais été à même d’apprécier.
-L’honneur de sa vie pouvait se résumer
-en quelques mots: elle avait été l’unique
-amour d’un honnête homme qu’elle avait
-uniquement aimé. Cela dit tout, et n’est
-point banal. Les deux fils, deux colosses,
-sans avoir aucune des grâces de leur jeune
-frère, n’étaient pas cependant dépourvus de
-tout charme: ils avaient celui de la douceur
-<span class="pagenum" id="Page_61">[p. 61]</span>
-unie à la force. J’étais frappé surtout
-de la déférence et du respect qu’ils témoignaient
-à leurs parents jusque dans les plus
-petites choses: ces habitudes de soumission,
-qui tendent de plus en plus à se perdre dans
-les familles, avaient un caractère particulièrement
-touchant chez de jeunes hommes
-qui semblaient faits pour commander. Leur
-esprit était sans apprêt, je dirais presque
-sans culture, mais l’élévation de leurs sentiments
-n’en ressortait que mieux, et ils
-parlaient avec un grand sens de tout ce qui
-se rattachait à leurs occupations journalières.
-Quant à M. de Thommeray, il y avait
-un terrain sur lequel nous devions nécessairement
-nous entendre. Nous étions du
-même âge. Étudiant à Paris en même temps
-que lui, j’avais assisté comme lui à la résurrection
-<span class="pagenum" id="Page_62">[p. 62]</span>
-des lettres, aux fêtes de la renaissance;
-nos deux jeunesses s’étaient épanouies
-à la même heure, dans les mêmes
-clartés. En rapprochant nos souvenirs, il se
-trouvait que nous avions vécu côte à côte,
-et que plus d’une fois nous avions dû nous
-coudoyer. C’était pour lui, comme pour moi,
-un sujet d’étonnement que nous fussions
-restés étrangers l’un à l’autre, que sa main
-et la mienne ne se fussent point rencontrées.
-Nous avions bu aux mêmes sources,
-ressenti les mêmes ivresses; mais le passé
-dont il faisait jadis ses plus chères délices,
-dans lequel il s’était si longtemps confiné,
-ne lui disait plus rien: il n’en parlait
-qu’avec tristesse. Il avait vieilli doucement
-en présence d’un splendide décor qu’il prenait
-pour la réalité, et voilà qu’un orage
-<span class="pagenum" id="Page_63">[p. 63]</span>
-venu sur le tard avait tout emporté; comme
-le laboureur qui retrouve sa ferme brûlée et
-son champ dévasté, il contemplait d’un œil
-morne l’édifice de toute sa vie foudroyé et
-réduit en poudre. Il y avait des moments où,
-en dépit des efforts communs, la conversation
-tombait tout à coup et s’éteignait comme
-un feu de chaume. Il se faisait alors un long
-silence, plus lourd, plus accablant que le
-vent du Sahara. Chacun de nous pensait à
-Jean, les yeux de la mère le cherchaient à
-sa place vide, et le nom qu’il était interdit
-de prononcer, que nul ne prononçait, ce
-nom proscrit remplissait tous les cœurs, oppressait
-toutes les poitrines.</p>
-
-<p>A l’issue du dîner, pendant que le gentilhomme
-campagnard allait avec ses fils
-surveiller la rentrée des récoltes, madame
-<span class="pagenum" id="Page_64">[p. 64]</span>
-de Thommeray, restée seule avec moi, m’entraînait
-au jardin. L’après-midi avait été
-brûlante. La soirée était chaude encore;
-derniers souffles embrasés du jour, de pâles
-éclairs blanchissaient l’horizon. A peine
-avions-nous fait quelques pas le long des
-charmilles, qu’elle se laissait tomber sur un
-banc, et là, brisée par la contrainte qu’elle
-venait de s’imposer, elle donna un libre
-cours aux larmes qui l’étouffaient. Je m’étais
-assis auprès d’elle, et je tenais ses mains
-dans les miennes. Je me taisais: il y a des
-douleurs qu’on n’ose pas interroger.—Ainsi,
-dit-elle enfin, vous ne l’avez pas vu? Vous
-ne savez rien de sa vie? Vous ne savez rien,
-vous n’êtes au courant de rien? Quand vous
-êtes entré, je me suis imaginée, en vous
-apercevant, que vous veniez me parler de
-<span class="pagenum" id="Page_65">[p. 65]</span>
-lui, j’ai cru que vous m’apportiez de ses
-nouvelles.</p>
-
-<p>—Je venais en chercher, Madame. Je me
-réjouissais à la pensée de le trouver ici,
-heureux dans sa famille heureuse. Je ne
-sais rien, je ne suis au courant de rien. La
-dernière lettre que j’ai reçue de lui était datée
-de Pise, et depuis...</p>
-
-<p>—Ah! fatal séjour! ville à jamais maudite!
-s’écria-t-elle avec un geste de désespoir;
-c’est là qu’on me l’a pris, c’est là qu’on
-m’a ravi mon enfant.—Et d’une voix fiévreuse
-elle se mit à raconter ce que je savais
-déjà, tout ce que j’ignorais encore, la rencontre
-qu’elle avait faite à Pise, ses relations
-avec madame de R..., la passion de Jean
-qu’elle n’avait pas su prévoir, le trouble et
-le remords dont elle avait été saisie en voyant
-<span class="pagenum" id="Page_66">[p. 66]</span>
-clair dans le cœur de son fils.—J’étais sans
-défiance, rien ne m’avait avertie du danger.
-Cette jeune femme semblait aussi peu faite
-pour inspirer la passion que pour la ressentir.
-Nulle exaltation dans les idées, l’imagination
-la plus calme, un cœur parfaitement
-rassis, avec cela un esprit ingénu, une âme
-vide et sans détours, étalant naïvement sa
-nudité, trop satisfaite d’elle-même pour recourir
-à des vertus d’emprunt, enfin beaucoup
-d’assurance, et pas l’ombre de coquetterie:
-elle ne se donnait pas même la peine
-de chercher à plaire. Il n’était pas jusqu’au
-caractère de sa jolie figure qui ne contribuât
-à ma sécurité: il y manquait l’étincelle divine,
-la flamme de l’intelligence. Je ne
-voyais ses traits s’animer, ses beaux yeux
-prendre feu que lorsqu’elle entamait le récit
-<span class="pagenum" id="Page_67">[p. 67]</span>
-des fêtes mondaines qui avaient été jusque-là
-l’unique occupation de sa vie, et qui
-représentaient pour elle le seul côté sérieux
-de la destinée. Elle n’avait pas d’enfants,
-s’applaudissait de n’en point avoir, et parlait
-de son mari juste assez pour rappeler de
-temps en temps qu’elle était mariée. Les
-arts et la nature l’intéressaient médiocrement;
-quelques journaux de mode, qu’elle
-se faisait adresser de Paris, composaient
-toutes ses lectures. Je l’observais avec curiosité;
-elle était pour moi un sujet d’étude.
-Ce qui me frappait surtout chez elle, c’était
-l’amour de la toilette et le génie de l’ajustement.
-Elle avait fait de la parure une espèce
-de culte qu’elle rendait à sa beauté. Peu lui
-importait le public; elle se parait pour se
-parer, pour sa propre satisfaction et son
-<span class="pagenum" id="Page_68">[p. 68]</span>
-agrément personnel. Quoique souffrante et
-résignée à passer dans la retraite le temps
-de son exil, elle était arrivée avec toute une
-cargaison de caisses à chiffons, absolument
-comme s’il s’agissait de passer l’hiver à la
-cour. Je me souviens qu’un soir je la trouvai
-chez elle en toilette de bal. Toutes les
-bougies étaient allumées; elle était seule et
-n’attendait personne. Parfois, à la veillée,
-dans le petit appartement que j’occupais à
-la <i lang="it" xml:lang="it">locanda</i>, tandis que je travaillais sous le
-bec d’une lampe de cuivre, elle entrait tout
-à coup comme un tourbillon, habillée tantôt
-en espagnole, tantôt en bohémienne,
-tantôt en marquise de Pompadour, éblouissante
-dans tous ces costumes, qui étaient
-autant de souvenirs des derniers bals auxquels
-elle avait assisté et qu’elle me décrivait
-<span class="pagenum" id="Page_69">[p. 69]</span>
-dans leurs plus minutieux détails. Elle
-n’était pas futile, elle était la futilité. Eh
-bien! Monsieur, Jean l’adorait. Il avait découvert
-dans ce joli néant une victime de la
-société, un cœur dépareillé, une âme incomprise.
-Il devinait des trésors de mélancolie
-dans le mortel ennui qui la consumait. Ces
-apparences de frivolité n’étaient que le déguisement
-d’une douleur qui cherche à s’étourdir;
-il pressentait sous la grâce de ces
-mensonges des abîmes sans fond de passion
-contenue, de tendresse et de poésie. Que
-sais-je encore? C’était la femme de ses rêves!
-Vous jugez cependant quel effroi fut le mien
-dès que j’ouvris les yeux. Madame de R...
-eût été libre que je n’aurais pas vu sans frémir
-mon fils se jeter tête baissée dans une
-semblable aventure. De toute façon, ma
-<span class="pagenum" id="Page_70">[p. 70]</span>
-place n’était plus à Pise. A force de prières
-et de remontrances, j’avais amené Jean à
-partir avec moi. Nous partîmes ensemble, et
-même à présent je veux croire qu’il était
-sincère dans sa résolution de me suivre. Je
-m’en allais triomphante et heureuse de le
-sauver encore une fois; mais à Livourne, au
-moment de quitter l’hôtel pour nous rendre
-au bateau, il ne se contint plus, sa passion
-éclata en cris de révolte. Était-ce lui, Jean,
-mon dernier-né, que j’avais en secret préféré
-aux deux autres, était-ce lui qui me
-sacrifiait, moi, sa mère, à qui et à quoi,
-juste Dieu! Tout ce que je pus dire fut inutile:
-il résista même à mes larmes. Je continuai
-seule mon voyage, je rentrai seule
-dans la maison qui ne devait plus le revoir.</p>
-
-<p>Elle s’interrompit un instant, et ses pleurs
-<span class="pagenum" id="Page_71">[p. 71]</span>
-recommencèrent de couler.—Ce qu’est devenue
-cette liaison, comment elle a vécu,
-comment elle a fini, je ne puis vous l’apprendre.
-Je sais seulement que mon fils y a
-laissé jusqu’à la fierté de son âme. Il n’existe
-plus, le jeune homme que vous avez connu.
-Ah! malheureux enfant, combien sa chute
-fut rapide! Il quittait Pise vers la fin de l’hiver
-et rentrait dans Paris. Il devait n’y séjourner
-qu’une semaine; des mois s’écoulèrent,
-et nous l’attendions encore. J’avais
-tout dit à mon mari. L’un et l’autre nous
-avons vieilli dans la foi de notre jeunesse;
-nous nous étions toujours figuré que l’amour,
-le premier des biens, était assez riche de ses
-joies et de ses douleurs pour pouvoir se
-suffire à lui même: Jean se chargea du soin
-de nous désabuser. Madame de R... l’entraînait
-<span class="pagenum" id="Page_72">[p. 72]</span>
-dans un courant où notre avoir ne lui
-permettait pas de la suivre. Nous l’avions
-trop aimé; à la première résistance un peu
-sérieuse, il se cabra et mordit le frein. Aux
-objurgations de son père, il répondait avec
-aigreur; les remontrances de ses frères ne
-faisaient que l’irriter; mes plaintes le touchaient
-à peine. Je lui envoyais en secret
-tout ce dont je pouvais disposer; nous étions
-épuisés, à bout de sacrifices. Un jour enfin
-il poussa vers nous tous un cri d’effarement,
-le cri d’une âme où la vie se brise: il renonçait
-à reprendre sa place au milieu de
-nous, et, dans un adieu suprême, il demandait
-qu’on lui pardonnât. Reviens, reviens!
-s’écria la famille éplorée. Oui, nous te pardonnons.
-Reviens, mon fils! Reviens, mon
-frère! La maison qui te pleure s’ouvrira
-<span class="pagenum" id="Page_73">[p. 73]</span>
-pour te recevoir, et nous fêterons, nous
-aussi, le retour de l’enfant prodigue. Ainsi
-nous le rappelions tous, et pourtant il ne revint
-pas. Le lien fatal semblait rompu; quel
-autre charme pouvait le retenir? Il avait mis
-fin à ses exigences et parlait vaguement d’un
-long travail qu’il avait entrepris; il remettait
-de mois en mois, et nous l’attendions
-toujours. C’est là, Monsieur, qu’en étaient
-les choses. Il n’écrivait qu’à longs intervalles;
-il y avait dans le ton de ses lettres je ne sais
-quoi de sec et de banal qui me glaçait le
-cœur. Nous ne vivions plus; une sourde inquiétude
-nous minait lentement. Nos deux
-aînés allaient partir pour s’enquérir de sa
-situation et tenter auprès de lui un dernier
-effort, quand tout à coup de sinistres rumeurs,
-qui depuis quelque temps couraient
-<span class="pagenum" id="Page_74">[p. 74]</span>
-dans le pays, pénétrèrent jusque sous notre
-toit. Ce fut le curé du village qui, le premier,
-nous donna l’alarme. Il avait vu grandir
-nos enfants; il était le confident, le
-consolateur de nos peines. On disait, on
-affirmait tout haut que Jean de Thommeray,
-notre fils, traînait son nom dans un monde
-où ne se fourvoient ni les esprits droits ni
-les cœurs honnêtes, qu’il passait à Paris
-pour un des princes de la jeunesse désœuvrée,
-qu’il avait un hôtel, qu’il avait des
-chevaux, que le jeu fournissait à ce luxe
-éhonté. Le ciel s’écroulait sur nos têtes. Ce
-n’était plus aux frères de partir, mais au
-père. Il revint au bout de quelques jours:
-ses cheveux avaient achevé de blanchir. Je
-le vois encore rentrant dans sa demeure, où
-dix générations successives avaient conservé
-<span class="pagenum" id="Page_75">[p. 75]</span>
-intact le culte de l’antique vertu, où pas un
-n’avait failli, où de tout temps la bonne renommée
-avait tenu lieu de richesse. Il vint
-à moi et me dit: Femme, il ne nous reste
-plus que deux fils. Ce fut tout. Je n’appris
-que plus tard ce qui s’était passé. Comme
-il allait franchir le seuil de l’hôtel où Jean
-nous avait laissé croire qu’il s’était logé modestement,
-un break attelé de quatre chevaux,
-sortait à grand fracas de la cour. Deux
-laquais poudrés et galonnés occupaient le
-siége de derrière; Jean conduisait lui-même
-l’attelage: assise auprès de lui, une créature
-insolemment parée répandait jusque sur les
-roues les vastes plis de sa robe flottante.
-Après avoir vu l’étalage de notre honte
-s’éloigner et se perdre dans l’avenue des
-Champs-Élysées, M. de Thommeray avait
-<span class="pagenum" id="Page_76">[p. 76]</span>
-remis sa carte à un valet de pied, et il était
-reparti le jour même. Vous savez le reste.
-Toutes relations ont cessé entre nous et le
-fils indigne; nos serviteurs ont ordre de ne
-plus prononcer son nom. Eh bien! tout indigne
-qu’il est, je ne puis pas l’arracher de
-mon cœur; je suis sa mère, il est mon enfant.
-On a été trop dur, on ne s’est pas souvenu
-des paroles du Christ, on a manqué de
-charité. Pour le relever, il ne fallait peut-être
-que lui tendre la main: le farouche
-honneur, l’implacable orgueil ne l’ont pas
-voulu. Vous irez le trouver, Monsieur. Vous
-me le promettez? poursuivit-elle d’une voix
-suppliante. Ne le heurtez point, cherchez
-plutôt à l’attendrir. Vous connaissez la vie
-qu’il nous a faite: elle était hier, elle sera
-demain ce qu’elle est aujourd’hui.
-<span class="pagenum" id="Page_77">[p. 77]</span>
-Racontez-lui ce que vous avez vu, mettez sous ses
-yeux le tableau de notre intérieur désolé. Il
-n’est pas méchant; dites-lui que je l’aime
-encore, et, si déchu qu’il vous paraisse, ne
-l’abandonnez pas, allez à lui sans vous lasser.
-Le mal, comme le bien, a ses heures de
-défaillance; pour sauver une âme en détresse,
-pour la ramener au rivage, il suffit
-parfois du brin d’herbe que la colombe jette
-à la fourmi qui se noie. Enfin, Monsieur,
-vous m’écrirez; ne me cachez rien, mais
-parlez-moi de lui; que je sache qu’il vit,
-que je le sente vivre, dussé-je achever d’en
-mourir!</p>
-
-<p>Je m’attendais à des révélations douloureuses,
-et pourtant, je l’avoue, ces confidences
-dépassaient toutes mes prévisions.
-Était-ce bien de Jean qu’il s’agissait? Par
-<span class="pagenum" id="Page_78">[p. 78]</span>
-quelle pente, par quels degrés ce jeune
-homme était-il descendu des hauteurs où je
-l’avais laissé? Quel choc imprévu avait pu le
-jeter dans les bas-fonds d’un monde dont le
-contact seul eût révolté jadis tous ses instincts?
-Sans avoir là-dessus aucune donnée
-certaine, madame de Thommeray, avertie
-par l’instinct maternel, le plus sûr des instincts,
-attribuait à madame de R... la chute
-de son fils. Que la jolie comtesse y fût pour
-quelque chose, je n’étais pas moi-même
-éloigné de le croire; mais que cette bulle de
-savon eût pesé d’un tel poids sur une destinée,
-que cette folle brise eût déraciné l’espoir
-d’une famille, démantelé l’honneur
-d’une maison, voilà ce qui ne s’expliquait
-pas. Ma raison s’y perdait. Il se faisait tard.
-Nous avions rejoint M. de Thommeray au
-<span class="pagenum" id="Page_79">[p. 79]</span>
-salon; je serrai la main de mes hôtes, trop
-généreux pour chercher à me retenir, et je
-m’éloignai pénétré de tristesse, en repassant
-dans mon esprit tout ce que je venais de
-voir et d’entendre.</p>
-
-<p>De retour à Paris, je pensai à m’acquitter
-sans retard de la mission qui m’était confiée;
-mais, avant d’agir, je désirais savoir au
-juste quelles étaient les habitudes de Jean
-et quelle existence il menait. Malgré tout ce
-qui avait frappé mes yeux et mes oreilles,
-j’hésitais à croire le mal aussi profond que
-je l’avais jugé d’abord sous l’influence du
-milieu austère où je venais de passer quelques
-heures: je tenais à m’assurer si M. et
-Madame de Thommeray ne s’exagéraient pas
-involontairement la portée des écarts de
-leur fils. Quoique étranger au monde des
-<span class="pagenum" id="Page_80">[p. 80]</span>
-affaires, j’y comptais pourtant des amis: les
-renseignements que j’obtins ne me laissèrent
-malheureusement aucun doute. Tout était
-vrai et au grand jour: Jean ne cachait rien
-de sa vie. Il ne faudrait pas pourtant s’imaginer
-qu’on ne parlât de lui qu’avec mépris;
-nous avons des trésors d’indulgence pour la
-corruption élégante et prospère. Ses coups
-de bourse, son bonheur au jeu, lui valaient
-sur la place moins de contempteurs que
-d’envieux, et, tandis que sa famille le rejetait,
-il y en avait plus d’une qui l’eût adopté
-volontiers. Du reste, l’opinion de ses contemporains
-lui était fort indifférente; le vice
-avait rarement affiché de si vertes allures. Il
-vivait publiquement avec une sorte de créature
-que ses aptitudes et sa dextérité à dévorer
-les fils de famille avaient rendue célèbre
-<span class="pagenum" id="Page_81">[p. 81]</span>
-sur le turf parisien. Fiametta était son
-nom de guerre; son nom de paix, nul ne
-l’a jamais su. L’histoire de leur rencontre
-ne mériterait pas d’être rapportée, si l’on
-ne pouvait y voir un trait des mœurs du
-temps. Un dimanche, en plein soleil d’été,
-la Fiametta traversait seule le jardin du Palais-Royal.
-La hardiesse de sa démarche,
-le carmin de ses lèvres, le caractère de sa
-beauté, qu’accentuait encore l’éclat de sa
-toilette, auraient suffi pour attirer tous les
-regards; mais ce qui la signalait surtout à la
-curiosité des promeneurs, c’était la masse
-énorme de cheveux roulés dans un filet de
-soie qui tombait du sommet de la tête jusqu’au
-milieu du dos, et qu’elle portait littéralement
-comme une hotte. Jamais la folie
-du cheveu n’avait été poussée si loin.
-<span class="pagenum" id="Page_82">[p. 82]</span>
-L’extravagance de ce luxe d’emprunt avait mis
-le public en gaieté, et, la donzelle n’ayant
-dans sa personne rien qui commandât le respect,
-un instant vint où elle se trouva enfermée
-dans un cercle de quolibets. Chacun
-disait son mot, les femmes s’en mêlaient.
-D’honnêtes bourgeoises, à qui les appointements
-de leurs maris ne permettaient qu’un
-modeste chignon plat comme une galette,
-criaient au scandale, et se vengeaient ainsi
-des rigueurs de la destinée. Elle cependant,
-l’air hautain et superbe, demeurait impassible
-au milieu de la foule qui grossissait.
-L’arrogance de son attitude ne faisait qu’exciter
-la verve des assistants, quand tout à
-coup, sous le feu croisé des rires gouailleurs
-et des malins propos, elle enleva d’un tour
-de main le filet où la masse de cheveux était
-<span class="pagenum" id="Page_83">[p. 83]</span>
-emprisonnée, et toute sa chevelure, entraînée
-par son propre poids, se déroula en
-larges nappes et l’enveloppa comme un manteau.
-Les rires avaient cessé, un cri d’étonnement
-sortit de toutes les poitrines. Jean,
-qui passait par là, avait été témoin de cette
-scène. Il s’approcha gracieusement de la
-belle qu’il voyait pour la première fois, et
-que son triomphe échevelé ne laissait pas
-d’embarrasser un peu.—Madame, lui dit-il
-du ton le plus courtois, ma voiture est à
-deux pas d’ici, et, si vous le permettez, j’aurai
-l’honneur de vous y conduire.—Sans
-hésiter, elle avait accepté le bras de Jean,
-et, à partir de ce jour, ils ne s’étaient plus
-quittés.</p>
-
-<p>Attractions du ruisseau! éternelle puissance
-de la putréfaction morale! cette fille,
-<span class="pagenum" id="Page_84">[p. 84]</span>
-d’une beauté douteuse et d’un âge incertain,
-aussi dénuée de cœur que pourvue de cheveux,
-exerçait sur Jean un empire absolu. Il
-se montrait partout avec elle, au bois, aux
-courses, au théâtre; c’est elle qui tenait sa
-maison, elle y était maîtresse et souveraine.
-On peut d’après cela se former une idée de la
-société qu’il recevait chez lui: femmes déclassées,
-gens de bourse, auteurs peu considérables,
-journalistes peu considérés, petits
-gentilshommes à bout de patrimoine, et qui,
-sans emploi ni ressources avouables, faisaient
-grande chère et beau feu, tels étaient
-les commensaux habituels de la place où je
-me préparais à pénétrer. La démarche était
-scabreuse, je n’en espérais aucun résultat.
-Je n’avais rien de ce qu’il faut pour travailler
-fructueusement à la conversion des pécheurs;
-<span class="pagenum" id="Page_85">[p. 85]</span>
-mais, outre que j’obéissais à madame
-de Thommeray, je ne pouvais me
-défendre d’un mouvement de compassion
-pour ce jeune homme qui m’avait été cher
-et que j’avais connu si aimable. Il y avait
-dans le déraillement de sa destinée un mystère
-qui m’attirait. J’éprouvais l’impérieux
-besoin d’interroger le gouffre qui l’avait englouti:
-je voulais lui donner jusque dans
-son abaissement, à défaut d’estime, un témoignage
-d’intérêt.</p>
-
-<p>Donc, un matin, je me rendais chez Jean.
-Son hôtel était situé dans une des rues encore
-assez désertes qui aboutissent à l’avenue
-des Champs-Élysées. L’habitation se
-composait d’un seul étage; le boulingrin qui
-s’étendait devant le perron, les massifs de
-verdure qui masquaient les écuries et les
-<span class="pagenum" id="Page_86">[p. 86]</span>
-remises, lui donnaient un air de cottage. Un
-domestique en culotte courte et en habit à la
-française avait pris mon nom: quelques
-instants après, j’étais introduit dans un salon
-d’attente qui n’eût point déparé l’intérieur
-d’un palais. Œuvres d’art et tableaux
-de maîtres, tentures de damas de soie, tapis
-de Smyrne, émaux de la renaissance, vieilles
-faïences italiennes; une bougie brûlait à
-l’intention des fumeurs sur une table de
-marqueterie couverte de journaux, de brochures
-et de bulletins portant les derniers
-cours de la Bourse. Jean me suivait de près,
-je n’eus pas l’ennui de l’attendre longtemps;
-une porte s’ouvrit, et je le vis paraître.</p>
-
-<p>Il vint à moi la main tendue, avec beaucoup
-d’aisance et de désinvolture, sans le
-moindre trouble apparent, comme si le luxe
-<span class="pagenum" id="Page_87">[p. 87]</span>
-au milieu duquel je le surprenais eût été le
-prix avéré d’un travail glorieux ou honnête.
-Il commença par s’excuser de m’avoir si
-longtemps négligé.—Vous êtes tout excusé,
-lui dis-je. J’arrive de Bretagne, j’ai eu l’occasion
-d’y voir votre famille, et, comme vous
-ne m’avez jamais parlé de vos parents qu’avec
-amour et respect, je crois remplir un
-devoir en venant vous entretenir de l’état
-d’affliction où je les ai trouvés.</p>
-
-<p>Je partis de là pour lui rendre compte du
-spectacle navrant dont j’avais été le témoin;
-mais lui, m’interrompant presque aussitôt:—De
-grâce, Monsieur, n’allez pas plus
-avant, me dit-il avec un grand calme et d’un
-ton d’urbanité parfaite. Je rends justice à
-vos intentions, mais je sais depuis longtemps
-tout ce que vous pensez avoir à m’apprendre,
-<span class="pagenum" id="Page_88">[p. 88]</span>
-vous ne m’apprendriez absolument
-rien. C’est entendu, ma façon de vivre est
-pour tous les miens un sujet de trouble et
-de scandale. Mes frères me renient, ma mère
-pleure en secret sur moi, mon père ne me
-connaît plus. Parlons à cœur ouvert, je suis
-le désespoir et la honte de ma famille. Eh
-bien! Monsieur, soyez mon juge. Qu’ai-je
-fait pour provoquer cet appareil de deuil et
-ce déploiement de rigueurs, pour mériter de
-perdre l’affection des êtres qui m’aimaient
-et pour tomber si bas dans leur estime?
-J’aurais commis quelque grand crime que je
-ne serais pas traité plus durement. Est-ce
-ma faute, à moi, si mes parents, enfermés
-et murés dans le souvenir de leur jeunesse,
-ont vieilli sans s’apercevoir du travail qui
-s’accomplissait autour d’eux? Est-ce ma
-<span class="pagenum" id="Page_89">[p. 89]</span>
-faute si, après avoir été élevé comme dans
-un cloître, bercé d’illusions, nourri de contes
-bleus et gorgé d’idéal, je me suis éveillé
-un beau matin en présence d’une société où
-il n’y avait de vrai que l’argent, et qui démentait
-par la fureur de ses convoitises
-toutes les croyances, toutes les rêveries dont
-on m’avait farci la cervelle? Est-ce ma faute
-enfin si, dans cette terre promise où j’arrivais
-la lèvre en feu et le cœur plein de
-flamme, je n’ai trouvé que des sources taries
-et des brasiers éteints? Je n’étais pas
-un saint. Las de courir après les chimères,
-de n’embrasser que des fantômes et de laisser
-un lambeau de ma chair dans chacun
-de ces embrassements, je me suis accoutumé
-peu à peu aux réalités. Ne pouvant prétendre
-à réformer le siècle, j’ai fini par me faire
-<span class="pagenum" id="Page_90">[p. 90]</span>
-à ses mœurs et par endosser sa livrée; il
-m’a paru que, dans une société où l’argent
-était dieu, ne pas être riche serait une impiété.
-Le temps n’est plus du bien longuement
-et laborieusement amassé. Tout va vite
-aujourd’hui. On ne conquiert plus la fortune,
-on la surprend ou on la force. J’ai
-joué, je ne m’en défends pas: si c’est un
-cas pendable, voilà beaucoup de gens en
-l’air. J’avais l’audace et le sang-froid, le
-coup d’œil prompt et sûr, la décision rapide,
-tout m’a réussi: où est le mal? Je soutiens
-par le jeu l’état de maison que le jeu
-m’a donné: parmi les fortunes du jour,
-combien en comptez-vous qui puissent invoquer
-une autre origine et qui se maintiennent
-par une autre industrie? Si vous consultiez
-le carnet de mon agent de change,
-<span class="pagenum" id="Page_91">[p. 91]</span>
-vous m’y verriez en nombreuse et bonne
-compagnie. Mes parents ont vécu des passions
-de leur époque: je vis des passions de
-la mienne. Quelle action cependant peut-on
-me reprocher? Me suis-je enrichi au détriment
-de l’honneur? Mon nom a-t-il servi
-d’enseigne à quelque entreprise douteuse?
-M’a-t-on surpris me glissant le soir dans
-quelque tripot clandestin? Je travaille en
-pleine lumière et vais partout tête levée. Si
-ma richesse est fille du hasard, je la légitime
-et l’anoblis par l’usage que je sais en
-faire. Je dépense en grand seigneur, et l’or
-qui passe par mes mains n’a pas le temps
-de les salir. Quant au monde dont je m’entoure,
-croyez-moi, de quelque nom qu’il
-vous plaise de l’appeler, il ne vaut ni plus
-ni moins que celui qui s’intitule modestement
-<span class="pagenum" id="Page_92">[p. 92]</span>
-le meilleur monde. On peut sans risque
-ni péril se laisser choir de celui-ci dans
-celui-là: on ne tombe pas de bien haut.
-Que ma famille se rassure, les petites dames
-ne coûtent pas plus cher que les grandes:
-elles offrent cet avantage, qu’on sait tout de
-suite à quoi s’en tenir sur leur désintéressement.
-Avouons-le, ces diverses catégories
-de monde ne sont que nominales: au fond,
-elles n’existent pas. Plus ou moins grossiers,
-plus ou moins hypocrites, plus ou
-moins effrontés, les appétits sont partout les
-mêmes. Il n’y a plus d’âmes; c’est la matière
-qui nous mène. La société n’est plus
-qu’une immense bohème: d’un côté, la bohème
-crottée, haineuse, envieuse, qui aiguise
-ses dents et qui guette son heure; de
-l’autre, la bohème dorée, qui se dépêche de
-<span class="pagenum" id="Page_93">[p. 93]</span>
-vivre et de jouir comme si elle se sentait
-emportée fatalement vers le cap des tempêtes,
-comme si chaque jour qui s’écoule
-n’était pas sûr du lendemain. Voilà, Monsieur,
-la vérité vraie: le reste n’est que
-songe et mensonge.</p>
-
-<p>C’était une grande pitié d’entendre ce jeune
-homme exalter sa chute et glorifier sa déchéance.
-Je ne le quittais pas des yeux, et
-l’examen de sa personne ne démentait point
-son langage. Tout chez lui trahissait les habitudes
-de sa vie nouvelle. Les veilles, les
-excès, les émotions du jeu, avaient fané son
-teint, flétri ses tempes et dépouillé son front.
-Le regard, autrefois si doux et si limpide,
-prenait par instant le reflet bleuâtre et le dur
-éclat de l’acier. La précision du geste, le son
-métallique de la voix, le ton sec et cassant,
-<span class="pagenum" id="Page_94">[p. 94]</span>
-l’assurance et l’aplomb que donne la richesse,
-faisaient de lui un des types accomplis du
-monde qu’il venait de peindre. Lorsqu’il était
-parti pour Pise, j’avais dit adieu à un poëte,
-je retrouvais un homme d’affaires.—Vous
-vous êtes complétement mépris, répliquai-je,
-sur la pensée qui m’a conduit auprès de
-vous. Je n’apportais ici ni plaintes ni sermons:
-vous n’aviez pas à vous défendre.
-Vous vivez comme il vous convient, je n’ai
-point qualité pour apprécier vos actes. Je
-crois seulement que vous ne vous faites pas
-une idée nette et claire de l’état d’affliction
-où votre famille est plongée: c’est mon devoir
-de vous en instruire. Souffrez donc que
-je reprenne les choses où je les ai laissées
-quand vous m’avez interrompu, car il faut
-que vous m’écoutiez. Je serai bref, et, ma
-<span class="pagenum" id="Page_95">[p. 95]</span>
-tâche remplie, vous n’aurez d’autre juge que
-vous-même, je vous livrerai à vos réflexions.—Et,
-sans m’arrêter au geste d’impatience
-dont il n’avait pas été maître, j’entamai à
-nouveau le récit de ma visite chez ses parents.
-Je m’adressais, hélas! à une âme déjà bien
-endurcie. Tandis que je parlais, il allait et
-venait dans la chambre, tordant et mordant
-sa moustache, et je lisais dans sa pensée
-qu’il n’eût pas été fâché de voir surgir un
-incident qui m’aurait obligé de quitter la
-place. Quand j’en vins cependant à parler
-de sa mère, quand je la lui montrai usée par
-le chagrin, quand je lui rappelai qu’il avait
-été son enfant de prédilection, quand je lui
-affirmai qu’il l’était encore malgré ses fautes
-et ses égarements, je le vis par degré changer
-de maintien, ses traits se contractèrent,
-<span class="pagenum" id="Page_96">[p. 96]</span>
-il se jeta sur le divan où j’étais assis, et prit
-sa tête entre ses mains. J’avais touché le
-point vulnérable, mais, pour y arriver, il
-m’avait fallu fouiller en plein roc, et dans
-son attendrissement même je sentais encore
-je ne sais quoi de farouche et de résistant.</p>
-
-<p>Je le regardai quelque temps en silence,
-puis je l’attirai doucement vers moi.—Est-ce
-vous, Jean, que je retrouve ainsi, vous
-qui m’aviez laissé voir une âme si haute et si
-fière? Vous n’êtes point la dupe des sophismes
-et des paradoxes que vous mettiez tout
-à l’heure en avant. Un groupe d’individus
-vivant aux crochets du hasard ne représente
-pas toute la société: vous vous noyez dans
-une mare et vous accusez l’océan. C’est ce
-que vous-même appeliez jadis une philosophie
-d’antichambre. Pour que vous en soyez
-<span class="pagenum" id="Page_97">[p. 97]</span>
-venu là, il a dû se passer dans votre vie quelque
-chose d’affreux, quelque chose d’irréparable.
-Eh bien! mon enfant, un poëte l’a dit,
-on se console en se plaignant, et parfois une
-parole nous a délivrés d’un remords. Au
-nom de la sympathie qui vous avait entraîné
-vers moi, au nom du sérieux intérêt que vous
-n’avez pas cessé de m’inspirer, confiez-moi
-le secret du mal que vous avez souffert. J’en
-connais déjà l’origine. Vos dernières lettres
-m’avaient appris ce que peut-être vous ignoriez
-alors. Vous aimiez madame de R... Vous
-êtes resté seul avec elle à Pise, vous l’avez
-suivie à Paris. Dites, Jean, que s’est-il passé?
-On vous a fait au cœur une blessure bien
-profonde, plus profonde que celle dont vous
-aviez failli mourir. S’il est trop tard pour la
-fermer, s’il ne m’est pas donné de pouvoir la
-<span class="pagenum" id="Page_98">[p. 98]</span>
-guérir, ne puis-je du moins, cette fois encore,
-y porter une main amie?</p>
-
-<p>Au nom de madame de R..., il avait tressailli:
-un sourire étrange effleura ses lèvres.
-Ce fut l’affaire d’un instant. Il se leva, roula
-entre ses doigts une cigarette, l’alluma à la
-flamme de la bougie, puis, avec la familiarité
-du parvenu, il se mit à cheval sur une chaise
-en point de Beauvais, et les bras appuyés
-sur le dossier, d’un air aussi dégagé que
-s’il débitait la nouvelle du jour ou l’anecdote
-de la veille:—Mon Dieu, Monsieur, s’il
-peut vous être agréable d’entendre raconter
-cette petite drôlerie, je veux bien vous la
-dire. Je doute, à ne vous rien celer, qu’elle
-réponde à votre attente. C’est une histoire
-toute simple, et qui n’a pas, au temps où
-nous sommes, le mérite de l’originalité;
-<span class="pagenum" id="Page_99">[p. 99]</span>
-vous la prendrez pour ce qu’elle vaut. Voici
-la chose dans sa grâce naïve. J’aimais madame
-de R...; je l’aimais d’un amour craintif
-et discret. Je ne m’arrêtais pas, ainsi que
-le faisait ma mère, à l’apparente frivolité de
-ses goûts; quelques soupirs mal étouffés,
-quelques réflexions inspirées par l’instabilité
-des affections humaines, m’avaient ouvert
-sur le passé de cette jeune femme des
-perspectives désolées. J’étais tout pénétré des
-premières lectures dont ma jeunesse avait
-été nourrie: je voyais en elle un cœur brisé
-et qui n’aspire plus qu’au repos. Mon amour
-n’avait pas encore osé se déclarer, lorsque
-ma mère en surprit le secret. Elle n’eut
-plus dès lors qu’une pensée, m’arracher au
-danger qu’elle pressentait, et quitter Pise en
-m’entraînant avec elle. Je résistai à ses remontrances,
-<span class="pagenum" id="Page_100">[p. 100]</span>
-je finis par céder à ses prières.
-J’étais de bonne foi. Madame de R... n’avait
-rien dit, rien fait pour encourager ma passion
-ni pour en provoquer l’aveu. En avait-elle
-seulement le soupçon? Je n’aurais pas
-voulu l’affirmer, tant elle semblait morte au
-sentiment qui remplissait ma vie. L’annonce
-de mon prochain départ ne l’avait émue ni
-troublée; elle ne songeait pas plus à s’en
-étonner qu’à s’en plaindre. Il ne me déplaisait
-point d’aller ensevelir dans la retraite
-l’éternelle tristesse d’un amour malheureux:
-je partis sans esprit de retour. Cependant, à
-mesure que je m’éloignais, un flot de pensées
-tumultueuses montait à mon cerveau.
-Je m’indignais contre moi-même: je m’accusais
-d’imbécillité. Une voix intérieure me
-criait que je laissais le bonheur derrière
-<span class="pagenum" id="Page_101">[p. 101]</span>
-moi: qu’avais-je fait pour le saisir? En me
-reportant à l’heure des adieux, je me figurais
-que son dernier regard renfermait un
-reproche, que la dernière étreinte de sa
-main essayait de me retenir. A Livourne, au
-moment d’abandonner le pays où fleurit
-l’oranger, la terre où je l’avais connue, où je
-l’avais aimée, je sentis que le sacrifice était
-au-dessus de mes forces: je m’échappai des
-bras de ma mère et repris la route de Pise.
-A peine arrivé, je courus au palais qu’habitait
-madame de R..., je me jetai à ses genoux,
-je couvris ses mains de baisers et de
-larmes, et il faut bien qu’elle ait été touchée
-d’une passion si méritante, car je lui
-dois cette justice qu’elle ne tarda pas à
-m’en octroyer le prix.</p>
-
-<p>Je ne le nie point, je connus d’heureux
-<span class="pagenum" id="Page_102">[p. 102]</span>
-jours. En amour, aussi bien qu’en matière
-de foi, il n’est rien que de croire, l’objet du
-culte importe peu; tout ce que l’on croit est
-vrai, il n’y a de vrai que ce que l’on croit.
-J’aimais, j’étais aimé: mon rêve s’était fait
-chair, il palpitait sous mes caresses. Jamais
-lune de miel ne brilla d’un si doux éclat. Je
-vivais dans l’extase, je marchais sur les
-nuées, je goûtais dans leur plénitude les
-joies et les ivresses qui mettent l’homme au
-rang des dieux. L’heure était proche où j’allais
-reprendre ma place parmi les mortels.
-Le printemps s’annonçait à peine que déjà
-Valentine, c’était son nom d’ange, se montrait
-impatiente de retourner en France. Je
-me disposais à l’accompagner; elle me fit
-entendre qu’elle avait vis-à-vis du monde
-des ménagements à garder. En même temps
-<span class="pagenum" id="Page_103">[p. 103]</span>
-elle me conseillait, avec toute la tendresse
-imaginable, d’aller passer deux ou trois mois
-chez mes parents: nous devions tous les
-deux cette réparation à ma mère, elle insistait
-beaucoup là-dessus. J’étais inquiet sans
-savoir pourquoi; j’éprouvais le sourd malaise
-qui précède la fin du bonheur. La
-veille du départ, comme elle achevait ses
-préparatifs avec l’ardeur d’une pensionnaire
-qui s’apprête à quitter le couvent:—Vous
-partez sans moi, vous partez! lui dis-je. Que
-vais-je devenir loin de vous? Je ne le comprends
-que de trop, nous ne nous verrons
-plus qu’à travers mille obstacles. Si vous le
-vouliez bien, nous ne nous séparerions pas.
-Je sais qu’il y a dans la Sabine ou dans les
-gorges du Mont-Cassin des solitudes enchantées
-faites pour servir de refuge aux âmes
-<span class="pagenum" id="Page_104">[p. 104]</span>
-que la société opprime ou méconnaît: c’est
-là que nous irions vivre tous deux, libres,
-ignorés, oubliés du monde qui n’est pas digne
-de vous posséder.—Toute séduisante
-qu’elle était, cette proposition n’obtint pas
-le succès que j’en espérais.—La Sabine! le
-Mont-Cassin! je n’y avais jamais pensé; nous
-en reparlerons, me dit-elle.—Cette réponse,
-à laquelle j’étais loin de m’attendre, aurait
-dû m’éclairer: l’impression douloureuse se
-dissipa dans l’attendrissement des adieux. Je
-rentrais en France quelques jours après elle;
-mais au lieu de me rendre en Bretagne,
-comme j’en avais l’intention, j’allai fatalement
-la rejoindre à Paris.</p>
-
-<p>Ici, Monsieur, changement de décor! J’étais
-de retour depuis près d’un mois, et il ne
-m’avait encore été permis de contempler ma
-<span class="pagenum" id="Page_105">[p. 105]</span>
-divinité qu’à ses heures de réception, quand
-la cour et la ville faisaient cercle autour
-d’elle et défilaient dans ses salons. Un mot,
-un regard, un sourire, pour toute allusion
-au passé une pression de main furtive, tel
-était le régime frugal auquel je me trouvais
-soumis après tant de jours d’abondance.
-J’avais loué, dans un des quartiers les plus
-retirés et les plus solitaires, un pavillon isolé
-au fond d’un jardin, où vainement j’attendais
-l’heure du berger: comme l’ours qui,
-pendant l’hiver, se nourrit de sa propre
-graisse, mon bonheur en était réduit à subsister
-de ses souvenirs. Dernière ressource,
-consolation suprême des amants en retrait
-d’emploi, j’écrivais des lettres que j’oserai
-qualifier de brûlantes, et qui, pour la plupart,
-demeuraient sans réponse. Disons-le
-<span class="pagenum" id="Page_106">[p. 106]</span>
-en passant, nous avons perdu l’habitude des
-entretiens épistolaires qui furent longtemps
-les délices d’une société aujourd’hui disparue.
-En général, les hommes n’écrivent plus
-que des lettres d’affaires, la furie du luxe a
-tué chez les femmes le goût et le génie de la
-correspondance. Valentine occupait avec son
-mari un hôtel de la rue de Courcelles. Cette
-âme opprimée n’obéissait qu’à ses caprices,
-ce cœur brisé n’offrait pas trace de fêlure,
-cette destinée flétrie dans sa fleur et que je
-m’étais donné pour tâche de réconcilier avec
-la vie, s’épanouissait au sein de l’opulence
-comme dans son élément naturel. Je ne pouvais
-m’empêcher de reconnaître que, si madame
-de R... était en effet une victime de la
-société, la société traitait assez doucement
-ses victimes. Quant au mari, je n’avais fait
-<span class="pagenum" id="Page_107">[p. 107]</span>
-que l’entrevoir: c’était un homme de trente
-ans à peine, fatigué avant l’âge, d’un aspect
-élégant et froid, et qui laissait volontiers à
-sa femme toutes les libertés dont il usait largement
-pour lui-même. Ils menaient grand
-train chacun de son côté, et vivaient sous le
-même toit à peu près étrangers l’un à l’autre.
-Voilà l’intérieur que je me plaisais à
-remplir de tragédies bourgeoises, d’épopées
-domestiques. Toutes mes idées étaient renversées.
-L’ange de Pise se dérobait et m’échappait
-par tous les bouts, et chaque fois
-que j’essayais de le ressaisir, les plumes de
-ses ailes me restaient dans la main. La résignation
-n’était pas mon fait. Irrité par les
-obstacles et les difficultés qu’il rencontrait à
-chaque pas, mon amour prenait de jour en
-jour un caractère plus tenace et plus âpre.
-<span class="pagenum" id="Page_108">[p. 108]</span>
-Cet amour, né dans mon cerveau, avait envahi
-tout mon être; l’image des voluptés
-perdues obsédait mon cœur et mes sens.
-Bien que déchu de son prestige, l’objet était
-encore d’assez haut prix pour mériter d’être
-disputé; comme Henri IV, je me mis en
-campagne pour reconquérir mon royaume.
-Tous les jours, aux mêmes heures, je battais
-à cheval les allées du bois, et j’avais parfois
-la satisfaction d’apercevoir mon inhumaine
-nonchalamment assise sur les coussins de sa
-voiture et distribuant autour du lac sourires
-et saluts familiers. Je me reportais aux longues
-promenades que nous faisions ensemble,
-par les après-midi silencieuses, sur les bords
-de l’Arno ou sous les chênes verts des <i>Cascines</i>;
-mes réflexions étaient amères. J’avais
-noué des relations qui m’ouvraient la société
-<span class="pagenum" id="Page_109">[p. 109]</span>
-parisienne. Les plaisirs de l’hiver promettaient
-de se prolonger jusqu’à l’été; c’est au
-milieu du bruit et de l’éclat des fêtes que je
-la retrouvais le soir, et qu’il m’était accordé
-d’échanger quelques paroles avec elle. Je la
-suivais à travers la foule, et lorsqu’enfin je
-pouvais l’aborder, lorsque dans un tête-à-tête
-enlevé d’assaut et dont les instants
-étaient comptés, j’osais me plaindre à mots
-voilés et lui rappeler discrètement ce qu’elle
-semblait avoir oublié, elle avait avec moi des
-ingénuités d’enfant ou des étonnements de
-vierge qui coupaient court à tout et me désarçonnaient.
-J’étais bientôt obligé de céder
-la place, et je m’éloignais la rage dans le
-cœur, ne sachant ce que je devais admirer le
-plus, de ma bêtise ou de ma lâcheté. La
-splendeur de ses toilettes toujours nouvelles,
-<span class="pagenum" id="Page_110">[p. 110]</span>
-l’inaltérable sérénité de ses traits, sa beauté
-de statue et ses airs de vestale achevaient de
-m’exaspérer; il y avait des moments où je
-sentais s’allumer en moi des appétits de
-fauve prêt à se jeter sur sa proie. J’étais jaloux,
-et je n’aurais pu dire ni de qui ni de
-quoi. Également indifférente à tous les hommages,
-elle avait la froideur du marbre, de
-même qu’elle en avait la blancheur; ma jalousie
-s’agitait et se consumait dans le vide.
-J’avais été vingt fois sur le point de me retirer:
-l’orgueil m’y poussait et me retenait
-tour à tour. Il me restait un espoir auquel
-je m’accrochais comme à une dernière branche.
-Le monde élégant allait se disperser:
-rendue à elle-même, Valentine me reviendrait
-peut-être, et j’entrevoyais d’heureux
-jours.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_111">[p. 111]</span>
-Un soir, à l’ambassade d’Autriche, dans
-une de ces fêtes présidées avec tant de grâce,
-et qui réunissaient toutes les étoiles de première
-grandeur, je profitai d’un moment où
-le vide s’était fait autour d’elle, je la saisis,
-pour ainsi dire, au vol; je l’attirai dans une
-embrasure, et tout d’abord je m’informai de
-ses projets.—Voici l’été, vous ne le passerez
-pas à Paris: où irez-vous? que pensez-vous
-faire?</p>
-
-<p>—Ce que je fais tous les ans, dit-elle.
-Les bains de mer me sont ordonnés...</p>
-
-<p>—Et vous les prendrez?...</p>
-
-<p>—A Trouville.</p>
-
-<p>—A Trouville! m’écriai-je: c’est à Trouville
-que vous comptez aller!</p>
-
-<p>—Sans doute. Où voulez-vous que j’aille!
-Dans la Sabine ou dans les défilés du Mont-Cassin?
-<span class="pagenum" id="Page_112">[p. 112]</span>
-Et elle se mit à énumérer et à décrire
-les <i>amours</i> de costumes qu’elle emporterait
-avec elle. Le grand artiste s’était surpassé.
-Costumes du matin, costumes de l’après-midi,
-costumes du soir: il y en avait
-pour toutes les heures de la journée.</p>
-
-<p>—Ainsi, lui dis-je, vous retrouverez au
-bord de la mer l’existence que vous menez
-ici?</p>
-
-<p>—Au bord de la mer comme ici, je mène
-l’existence d’une femme de mon rang: quel
-mal y voyez-vous?</p>
-
-<p>Poussé à bout par l’imperturbable assurance
-de son attitude et de ses réponses, je
-laissai se répandre en reproches amers toutes
-les humiliations qui depuis six semaines
-s’amassaient dans mon cœur. Se jouait-elle de
-moi? Pour qui me prenait-elle? Avais-je rêvé
-<span class="pagenum" id="Page_113">[p. 113]</span>
-ce qui s’était passé à Pise? Était-ce la comtesse
-de R... que j’avais tenue dans mes
-bras? N’avais-je possédé que son ombre?
-Tout cela était dit à voix basse, d’un ton
-agressif, avec le sourire sur les lèvres: on
-ne pouvait nous entendre, mais on pouvait
-nous observer.—Je ne sais pas ce que vous
-avez, répliqua-t-elle sans paraître autrement
-émue d’une si vive attaque. Je n’ai pas cessé
-d’avoir pour vous une affection véritable. Je
-n’oublierai jamais que, si je ne suis pas
-morte d’ennui à Pise, c’est à vous que je
-le dois. J’ai fait tous mes efforts pour élever
-mes sentiments à la hauteur des vôtres. Malheureusement
-ce qui était possible à Pise ne
-l’est plus à Paris. J’ai des devoirs envers le
-monde, envers mes proches, envers ma
-maison. J’aurai toujours grand plaisir à
-<span class="pagenum" id="Page_114">[p. 114]</span>
-vous voir: de quoi vous plaignez-vous?</p>
-
-<p>Nous étions enveloppés, pressés de toutes
-parts:—Madame, lui dis-je de l’air le plus
-gracieux, vous ne m’aimez pas, vous ne m’avez
-jamais aimé et n’aimerez jamais personne:
-vous n’avez ni cœur ni âme. Moi,
-je ne suis ni d’âge ni d’humeur à m’accommoder
-plus longtemps du rôle d’amant honoraire.
-Souffrez donc que je vous dise un
-éternel adieu: je ne vous reverrai de ma
-vie.—Et je m’en allai.</p>
-
-<p>Le croirez-vous? Au bout de quelques
-jours, j’étais la proie d’un incommensurable
-ennui. L’amour ne meurt pas fatalement
-avec les illusions qui l’ont fait naître; il vit
-encore par les racines longtemps après qu’il
-s’est découronné. Je m’étais promis de partir;
-je restai. Je m’étais juré de ne plus mettre
-<span class="pagenum" id="Page_115">[p. 115]</span>
-le pied dans le monde, j’y retournai avec
-l’espoir inavoué de retrouver madame de R...
-Le monde était désert, Valentine avait cessé
-de s’y montrer. Je la cherchai au bois, le
-bois s’était changé en une vaste solitude;
-Valentine n’y venait plus. Je m’informai
-discrètement à son hôtel; madame la comtesse
-vivait enfermée et ne recevait personne.
-Je me demandais avec une secrète
-complaisance si je n’étais pour rien dans ce
-brusque revirement. Un jour, je rôdais autour
-de sa demeure lorsque je rencontrai la
-femme de chambre qu’elle avait emmenée
-avec elle à Pise et qui avait été témoin de
-mon bonheur.—Ah! monsieur Jean, je ne
-sais pas ce qu’a madame la comtesse; depuis
-quelques jours elle ne fait que gémir et
-pleurer.—Bonne créature, que je l’aurais
-<span class="pagenum" id="Page_116">[p. 116]</span>
-embrassée volontiers! Je n’en doutais pas,
-j’étais la cause de ces larmes. Je m’élançai
-sur les pas de la chambrière, et j’arrivai
-éperdu jusque dans le boudoir où se tenait
-ma chère désolée.</p>
-
-<p>Moment plein de promesses! je ne puis y
-penser sans un frisson de volupté. Uniquement
-parée de sa beauté et n’ayant pour tout
-vêtement qu’un peignoir qui l’enveloppait
-comme un nuage de mousseline, elle était à
-demi couchée sur un divan de soie capitonnée,
-la tête renversée sur une pile de coussins,
-les cheveux en désordre, les paupières
-brûlées de larmes, la poitrine gonflée de
-soupirs. En m’apercevant, elle se souleva
-d’un air languissant et me regarda sans colère:
-de longs pleurs coulaient de ses yeux.
-J’embrassais ses genoux, je laissais déborder
-<span class="pagenum" id="Page_117">[p. 117]</span>
-mon cœur.—Pardonnez-moi, disais-je d’une
-voix suppliante. J’ai été dur et cruel envers
-vous; mais fallait-il en croire un malheureux
-égaré par le désespoir et qui n’avait
-plus sa raison? J’étais fou. Ne pleurez pas.
-Vous savez bien que je vous aime! Dites que
-vous me pardonnez.—Je continuai quelque
-temps sur ce ton avec l’éloquence qui
-manque rarement à l’expression des sentiments
-sincères, et, sans me flatter, je doute
-que l’amour ait trouvé souvent des accents
-plus soumis et des notes plus tendres. Valentine
-pourtant se taisait, ses larmes ne tarissaient
-pas, et la situation commençait à
-devenir embarrassante, lorsque je m’en tirai
-par une explosion de lyrisme endiablé:—Mais
-puisque je t’aime, mais puisque je t’adore,
-puisque tu es mon âme, mon unique
-<span class="pagenum" id="Page_118">[p. 118]</span>
-trésor, mon seul bien, ma vie tout entière,
-pourquoi donc pleures-tu? m’écriai-je en la
-saisissant violemment dans mes bras. Oublie
-ce que j’ai pu te dire, vis dans le monde,
-puisqu’il te plaît d’y vivre; sois la reine de
-toutes les fêtes, reine par l’élégance aussi
-bien que par la beauté; tu n’entendras plus
-une plainte sortir de ma bouche, tu ne surprendras
-plus un reproche dans mon regard.
-J’applaudirai à tes triomphes, et lorsque,
-fatiguée de vains hommages, tu éprouveras
-le besoin de te reposer sur un cœur aimant
-et fidèle, tu n’auras qu’à faire un signe et
-tu me verras à tes pieds.</p>
-
-<p>Tout en exécutant ces variations brillantes
-sur un thème vieux comme le monde, je
-pressais dans mes bras son corps souple et
-charmant. Je baisais tour à tour son front et
-<span class="pagenum" id="Page_119">[p. 119]</span>
-ses cheveux, je séchais sous le feu de mes
-lèvres la céleste rosée qui baignait son visage,
-je m’enivrais du parfum sans nom qui
-s’exhale de la femme aimée, et qu’il suffit
-de respirer une fois pour en être à jamais
-imprégné. J’entendais le chant des séraphins,
-le paradis s’entr’ouvrait devant moi,
-quand Valentine, se dégageant d’assez mauvaise
-grâce:—Laissez-moi, dit-elle, ces
-propos sont hors de saison. Vous m’avez fait
-beaucoup de chagrin l’autre soir, je vous ai
-trouvé fort méchant; mais plût à Dieu que
-je n’eusse pas d’autres sujets de peine!—Cet
-aveu si touchant, parti du fond de l’âme,
-m’avait subitement dégrisé.—Ainsi, lui
-dis-je avec un peu d’amertume et de confusion,
-je n’étais pour rien dans votre désespoir?
-Ces larmes, que je recueillais précieusement
-<span class="pagenum" id="Page_120">[p. 120]</span>
-comme des perles dans mon cœur,
-ce n’était pas pour moi que vous les répandiez?—Puis,
-oubliant ma déconvenue pour
-ne penser qu’à sa détresse:—Eh bien, Valentine,
-quels autres sujets de peine avez-vous?
-Quels qu’ils soient, je veux les connaître.</p>
-
-<p>—A quoi bon? répliqua-t-elle; je suis
-perdue, et vous n’y pouvez rien.</p>
-
-<p>—Perdue! m’écriai-je, et je n’y puis rien!
-Quelle idée vous faites-vous donc de l’amour,
-et n’est-il pas étrange que, aimée
-comme vous l’êtes, vous désespériez de la
-sorte? L’amour peut tout; ma vie vous appartient.
-Parlez, expliquez-vous. Le monde
-est rempli de lâchetés et de trahisons. De
-quoi s’agit-il? Quel danger vous menace?
-Que vous a-t-on fait?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_121">[p. 121]</span>
-Les questions se pressaient et se succédaient
-coup sur coup. Je fouillais jusque
-dans son passé pour tâcher d’y saisir le
-secret douloureux qu’elle s’obstinait à me
-taire.—Vous n’y pouvez rien! vous n’y
-pouvez rien! disait-elle.—Je priais, je suppliais;
-mon imagination s’enflammait à la
-pensée du rôle que j’étais appelé à remplir.
-J’échappais aux affadissements de la vie
-mondaine. Je respirais l’air des hautes régions
-pour lesquelles je me sentais né. J’abordais
-les entreprises chevaleresques, je
-me préparais aux grands sacrifices, aux poétiques
-dévouements que j’avais tant de fois
-rêvés. Valentine m’était rendue; malheureuse,
-elle se relevait à mes yeux et recouvrait
-tout son prestige. Elle n’était plus
-l’ombre légère que je poursuivais de salons
-<span class="pagenum" id="Page_122">[p. 122]</span>
-en salons; c’était une âme atteinte et souffrante,
-l’âme que j’avais devinée, l’héroïne
-que j’avais pressentie lors de nos premières
-rencontres. La sauver à tout prix, lui servir
-d’appui, de refuge, mourir pour elle s’il en
-était besoin, telle était désormais mon ambition.
-Elle parut enfin touchée de ma tendresse;
-à bout de résistance, son cœur
-éclata, et voici, Monsieur, les confidences
-qui s’en échappèrent... Madame de R...,
-avant qu’il fût question de son voyage à
-Pise, devait à ses fournisseurs, <i>couturier</i>,
-modiste, parfumeur et lingère, quelques
-menues sommes dont l’addition donnait au
-total une bagatelle de cent soixante-quinze
-mille francs. Pour sortir de presse, elle avait,
-à l’insu de son mari, contracté un emprunt,
-et, pleine de confiance en la Providence,
-<span class="pagenum" id="Page_123">[p. 123]</span>
-dont la bonté s’étend sur toute la nature,
-s’était reposée sur elle du soin de faire honneur
-à ses engagements. Or les engagements
-arrivaient à terme, le juif repoussait tout
-accommodement. Valentine se trouvait au
-dépourvu en présence de deux cent mille
-livres à rembourser, intérêts compris, et il
-ne semblait pas que la Providence témoignât
-beaucoup d’empressement à se déranger
-pour lui venir en aide. Le comte avait
-lui-même des affaires assez embarrassées,
-et je démêlais sans peine que cette maison
-si fastueuse ne se soutenait qu’à force d’expédients.
-Valentine, avec une candeur adorable,
-m’en dévoilait les plaies et les misères
-dans un réquisitoire où l’égoïsme et les déréglements
-de son mari m’étaient présentés
-sous un jour peu clément. Lui seul était
-<span class="pagenum" id="Page_124">[p. 124]</span>
-coupable; quant à l’insanité de ses propres
-dépenses, elle n’en avait pas conscience et
-n’y faisait pas même allusion. Je l’écoutais,
-bouche béante et complétement ahuri. J’avais
-offert ma vie, et en l’offrant j’étais sincère;
-mais deux cent mille francs, où les
-prendre?</p>
-
-<p>—Je sens pour la première fois, lui dis-je
-enfin avec tristesse, toutes les amertumes de
-la pauvreté.</p>
-
-<p>—Pensez-vous donc que, si vous étiez
-riche, je vous aurais choisi pour confident?
-répliqua-t-elle d’un air hautain.</p>
-
-<p>L’heure n’était pas aux harangues. Après
-avoir réfléchi un instant:—Voyons, lui
-demandai-je, vous n’êtes pas au pied du
-mur? Vous avez devant vous quelques jours
-de répit?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_125">[p. 125]</span>
-—Huit jours, ni plus ni moins, dit-elle.</p>
-
-<p>—Huit jours! m’écriai-je; il n’en a fallu
-qu’un pour sauver la France à Denain.</p>
-
-<p>Je la quittai sur ces admirables paroles
-qui durent lui mettre martel en tête, car la
-pauvre enfant connaissait plus à fond les
-modes de son temps que l’histoire de son
-pays.</p>
-
-<p>J’employai le reste de la journée à faire,
-comme on dit, flèche de tout bois. Il m’avait
-suffi de pénétrer dans le milieu où vivait
-madame de R... pour comprendre que je ne
-pouvais plus, sous peine de déchéance, mener
-l’existence de bachelier dont je m’étais
-contenté jusque-là. Dans une société où tout
-repose sur l’argent, l’amour ne saurait se passer
-de luxe, pas plus que les fleurs de soleil.
-Je m’étais donné un cheval et un coupé; je
-<span class="pagenum" id="Page_126">[p. 126]</span>
-les vendis. Je vendis les objets d’art et tous
-les jolis riens qui embellissaient ma retraite.
-Je vendis d’anciennes armes qui provenaient
-de ma famille, quelques bijoux, quelques
-émaux que je tenais d’une vieille tante, des
-gravures, des dessins de prix que j’avais rapportés
-d’Italie. Je vendis jusqu’à ma montre.
-Sans être considérable, le produit de ces
-ventes, visiblement faites sous le coup de la
-nécessité, me permettait pourtant de jeter
-le gant à la fortune et d’entrer en lice avec
-elle. Le soir même je partais pour Bade, et
-le lendemain je me présentais à la <i>Conversation</i>...
-Vous ne jouez pas, Monsieur? vous
-n’avez jamais joué?</p>
-
-<p>—Si fait, pardieu! lui répondis-je; j’ai
-beaucoup joué dans ma jeunesse. Ma mère
-aimait à faire sa partie de bésigue, et je me
-<span class="pagenum" id="Page_127">[p. 127]</span>
-prêtais filialement à cette innocente récréation.
-Encore aujourd’hui il ne me déplaît
-pas, le soir, à la campagne, de faire avec un
-vieil ami une partie de dominos.</p>
-
-<p>—Je vous plains, reprit-il; vous mourrez
-sans avoir connu les plus grandes émotions
-qu’il soit donné à l’homme d’éprouver.
-Le jeu est la passion souveraine. Qu’est-ce
-auprès que l’amour? La distraction d’une
-heure, le passe-temps des faibles âmes. Le
-jeu est la passion des forts. Rien ne la
-dompte, rien ne l’entame; la perte l’aiguillonne
-et le gain ne l’assouvit pas. J’étais
-comme vous; je n’avais jamais joué qu’à
-des jeux enfantins. Je pénétrais pour la première
-fois dans une salle de roulette. Je
-sentis d’abord mon cœur défaillir et mes
-jambes se dérober sous moi, comme si je
-<span class="pagenum" id="Page_128">[p. 128]</span>
-commettais quelque chose d’énorme. Valentine
-à racheter me soutint et me releva. Je
-m’étais ouvert un passage à travers la foule;
-il y avait autour du tapis un siége inoccupé,
-je le pris, et j’étudiai d’un œil ardent le
-champ de bataille où j’allais manœuvrer.
-J’hésitai longtemps; je tourmentais d’une
-main fiévreuse l’or et les billets que j’avais
-tirés de ma poche. Maître enfin de moi-même,
-je me jetai dans la mêlée, et, pour
-me rendre les dieux favorables, je débutai
-par une offrande à ma jeunesse. Ce jour-là,
-j’avais vingt-cinq ans: c’était le jour anniversaire
-de ma naissance. Je plaçai cinq
-pièces de vingt francs sur le numéro vingt-cinq.
-Presque aussitôt la machine tourna;
-il me sembla que toute la salle tournait avec
-elle. Involontairement j’avais fermé les yeux.
-<span class="pagenum" id="Page_129">[p. 129]</span>
-Le bruit sec de la bille d’ivoire s’arrêta tout
-à coup, et la voix du croupier proclama l’arrêt
-du destin. J’avais gagné; on me compta
-trente-six fois ma mise: les dieux étaient
-pour moi! Vous n’exigez pas que je vous raconte
-une à une les péripéties par lesquelles
-je passai durant mon séjour à Bade. Je déjeunais
-à la <i>Restauration</i>. Sur le coup de onze
-heures, je m’installais à la roulette, et n’en
-bougeais jusqu’à onze heures de la nuit. Je
-ne dînais pas, je soupais à peine, je ne dormais
-plus; la fièvre me brûlait les os; j’avais
-parfois au jeu des hallucinations étranges.
-Le tapis vert me faisait l’effet d’un océan
-où je me débattais, tantôt soulevé, tantôt
-englouti par la vague. Quand je pensais toucher
-au but, un flot contraire me rejetait
-loin du rivage et me replongeait dans l’abîme.
-<span class="pagenum" id="Page_130">[p. 130]</span>
-Le terme fatal approchait: il ne me
-restait plus qu’un jour. J’étais en gain de
-quatre-vingt mille francs; pour compléter la
-rançon de Valentine, il me fallait encore en
-gagner cent vingt mille. Je me sentais porté
-par la fortune. Je montai d’un pas léger les
-degrés du temple, et, le cœur gonflé par les
-résolutions suprêmes, j’entrai fièrement dans
-la salle où j’allais livrer mon dernier combat.
-A peine assis, pareil au capitaine qui s’apprête
-à frapper un coup décisif, je massai
-devant moi tout mon corps d’armée et ne
-réservai pas même de quoi assurer ma retraite.
-La galerie était frémissante. Je lançai
-au chef de partie un regard de défi, et je
-précipitai mes bataillons dans la fournaise.
-Ce fut une grande journée; les habitués de
-Bade en conservent le souvenir. Je fis sauter
-<span class="pagenum" id="Page_131">[p. 131]</span>
-deux fois la banque. Valentine était sauvée,
-je n’en demandai pas davantage. La
-foule me porta en triomphe comme si je
-venais d’accomplir une action d’éclat, et
-moi-même, dois-je l’avouer? je n’étais pas
-éloigné de me prendre pour un personnage.
-Quelques heures après, je partais pour Paris:
-on ne m’eût pas beaucoup surpris en m’annonçant
-que ma rentrée y serait saluée par
-le canon des Invalides.</p>
-
-<p>Je ne vous peindrai point les enchantements
-du retour. Il me semblait que j’avais
-des ailes, et qu’au lieu d’être emporté par la
-vapeur, je volais à travers l’espace. Le trajet
-fut une longue suite de rêves enivrés. Je me
-représentai la joie de Valentine, et aussi le
-doux prix qui m’attendait sans doute. En le
-méritant, j’avais perdu le droit de le solliciter;
-<span class="pagenum" id="Page_132">[p. 132]</span>
-mais il ne m’était pas défendu d’en
-caresser secrètement l’espoir. J’avais d’autres
-pensées. Je me disais qu’il y a des orages
-féconds, des douleurs salutaires. Instruite
-et corrigée par les épreuves qu’elle venait de
-traverser, Valentine renoncerait aux vanités
-qui l’avaient conduite à deux doigts de sa
-perte. Elle comprendrait que la vie n’est pas
-une exhibition de toilettes. Déjà Trouville
-ne l’attirait plus, et je me voyais passant
-avec elle la saison d’été sur quelque plage
-solitaire de Bretagne ou de Normandie. Nous
-vivions comme deux pêcheurs. J’en étais là
-lorsque j’arrivai dans Paris. Encore tout
-couvert de la poussière du voyage, les traits
-défaits, les cheveux en broussailles, je courus
-droit à son hôtel. Je forçai la consigne,
-et, sans donner au valet de chambre le
-<span class="pagenum" id="Page_133">[p. 133]</span>
-temps de m’annoncer, je me précipitai chez
-elle comme un ouragan. Elle était seule. A
-ma vue, elle poussa un cri d’étonnement
-qui touchait à l’effroi.—A qui en avez-vous?
-dit-elle; qu’est-ce qui vous amène
-dans un si bel état?</p>
-
-<p>—Vous allez le savoir, m’écriai-je.—Et
-me voilà entassant sur une table à ouvrage
-en laque du Japon des liasses de billets de
-banque au fur et à mesure que je les tirais
-de mes poches. J’en tirais de partout; ma
-poitrine en était bardée. J’entassais, j’empilais,
-et encore, et toujours! Je ressemblais
-à la mère Gigogne: je ne tarissais pas.</p>
-
-<p>Après que j’eus vidé mes coffres:—Vous
-étiez perdue, vous êtes sauvée, lui dis-je.</p>
-
-<p>Et en peu de mots je racontai ce que
-j’avais fait. Elle demeura quelque temps
-<span class="pagenum" id="Page_134">[p. 134]</span>
-interdite:—Vous avez fait cela! s’écria-t-elle
-enfin.</p>
-
-<p>—Le beau miracle! repartis-je en riant;
-j’ai joué pour vous, et vous avez gagné. Je
-me suis fort diverti là-bas.</p>
-
-<p>—Vous avez fait cela! vous avez fait cela!
-répétait-elle de plus en plus troublée. En
-vérité, je ne sais si je dois...</p>
-
-<p>Elle n’acheva pas. La porte du salon s’ouvrit,
-on annonça le marquis de S... Par un
-bond de panthère, Valentine se jeta sur les
-billets amoncelés, et, les saisissant à poignées,
-les enfouit pêle-mêle dans le tiroir à
-fond de sac qu’elle avait ouvert et qu’elle
-referma sans négliger d’en ôter la clé.—Demain,
-chez vous... chez toi! me dit-elle à
-mi-voix.—En ce moment le marquis entrait.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_135">[p. 135]</span>
-Je le connaissais pour l’avoir vu aux réceptions
-de madame de R... et dans quelques
-salons où j’avais remarqué, sans m’en
-préoccuper, ses assiduités auprès d’elle.
-C’était un homme de belles manières, qui
-en avait fini depuis longtemps avec le matin
-de la vie, mais qui se défendait vaillamment
-contre les approches du soir. Possesseur de
-grands biens, il s’était fait une réputation
-d’habileté dans le monde diplomatique auquel
-il appartenait. Il avait l’air indolent et
-narquois, la lèvre sensuelle et l’œil fin avec
-ce clignotement de paupière particulier aux
-hommes habitués à cacher leur pensée et
-qui se défient même de leurs regards. Il boitait
-légèrement, non sans une certaine grâce,
-et on assurait qu’il en tirait vanité comme
-d’un point de ressemblance avec M. de Talleyrand,
-<span class="pagenum" id="Page_136">[p. 136]</span>
-qu’il s’était donné pour modèle.
-J’avais lu dans un journal que le marquis
-de S... était appelé à un poste important. Je
-pensai qu’il venait pour prendre congé, et je
-me retirai. J’avais hâte d’ailleurs de réparer
-mes avaries. A la lettre, j’étais rompu. J’allai
-au bain, je dînai au Café anglais, et, rentré
-chez moi, je me roulai dans mes draps, où
-je ne tardai pas à m’endormir d’un profond
-sommeil: je l’avais bien gagné.</p>
-
-<p>Il faisait grand jour quand je me réveillai.
-Demain, chez vous... chez toi! avait-elle
-dit. Demain, c’est aujourd’hui! m’écriai-je.
-Et je préparai tout pour la recevoir et fêter sa
-présence. Je remplaçais par des massifs de
-plantes rares les objets de luxe dont je m’étais
-dépouillé pour elle. Je disposais sur un
-guéridon les fruits, les vins dorés et les
-<span class="pagenum" id="Page_137">[p. 137]</span>
-friandises qu’elle aimait. Pour un peu, j’aurais
-jonché de lis, de jasmins et de roses le
-sable de l’avenue qui devait la conduire à
-ma porte; mais c’était dans mon cœur que
-se donnait la véritable fête. J’allais rentrer
-en possession de ma jeune et belle maîtresse;
-j’allais retrouver les joies que j’avais
-goûtées sous le ciel d’Italie. Tous mes sens
-étaient ravis. Les oiseaux chantaient dans
-mon petit jardin, le soleil inondait ma
-chambre, et avec l’air frais du matin, chargé
-des senteurs de l’héliotrope et du réséda, je
-humais à pleine poitrine l’amour, le bonheur
-et la vie. Cependant les heures s’écoulaient,
-la journée touchait à sa fin, et Valentine
-n’avait point paru. La nuit tomba,
-je vis les étoiles s’allumer une à une, j’entendis
-les bruits de la ville décroître et se
-<span class="pagenum" id="Page_138">[p. 138]</span>
-perdre au loin: j’attendais encore Valentine.
-J’eus le pressentiment de quelque catastrophe.
-Je ne me couchai pas. J’attendis
-encore toute la matinée. Dévoré d’inquiétude,
-je sortis pour me rendre chez elle. A mesure
-que je m’enfonçais dans la rue de Courcelles,
-mes appréhensions redoublaient. J’arrive
-enfin: toutes les portes, toutes les persiennes,
-tous les volets étaient fermés. J’avais collé
-mon front aux barreaux de la grille: la cour
-était silencieuse et déserte. On eût dit que
-la vie s’était tout à coup retirée de cette demeure
-habituellement si bruyante. Je sonnai:
-rien ne bougea, pas une âme ne répondit.
-Je restais immobile, me demandant si
-je rêvais, quand je sentis une main familière
-qui s’appuyait sur mon épaule: je me retournai
-et reconnus un de nos auteurs
-<span class="pagenum" id="Page_139">[p. 139]</span>
-comiques les plus en renom que j’avais rencontré
-maintes fois dans le monde.—Veniez-vous
-faire vos adieux? me dit-il.
-Dans ce cas, mon bon, vous n’êtes guère en
-retard que de vingt-quatre heures: ils sont
-partis hier au matin.</p>
-
-<p>—Partis! m’écriai-je; de qui parlez-vous?</p>
-
-<p>—Du comte et de la comtesse, parbleu!</p>
-
-<p>—Et vous dites qu’ils sont partis?</p>
-
-<p>—En compagnie du marquis de S..., qui
-les emmène avec lui dans sa nouvelle résidence;
-mais, mon cher, d’où sortez-vous? Il
-n’est bruit que de cela, on ne parle pas
-d’autre chose.</p>
-
-<p>—Si l’on ne parle pas d’autre chose et
-s’il n’est bruit que de cela, je crois pouvoir
-sans indiscrétion vous prier de me mettre
-dans la confidence.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_140">[p. 140]</span>
-—Comment donc! reprit-il, deux mots y
-suffiront. Tout là-dedans allait à la diable.
-On y brûlait depuis longtemps la chandelle
-par les deux bouts, si bien que les deux
-bouts avaient fini par se rejoindre. La petite
-comtesse était aux abois: deux cent mille
-francs d’arriéré, sans compter le courant,
-c’est dur! De quoi s’est avisé le satané marquis?
-Il connaissait la place, il en avait
-surpris les côtés faibles. Le vieux renard
-attendait son heure: il l’a saisie. Il a payé
-la dette de madame, et s’est fait attacher
-monsieur en qualité de premier secrétaire.
-Si vous aviez besoin de quelques explications...</p>
-
-<p>—Grand merci! lui dis-je; j’ai compris
-de reste. Voilà, Monsieur, une comédie
-toute faite.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_141">[p. 141]</span>
-—Vieux habits, vieux galons! Le sujet
-n’est pas précisément nouveau.</p>
-
-<p>—Si pourtant, ajoutai-je, vous vous décidez
-un jour à le traiter, je pourrai vous
-fournir un dénoûment qui le rajeunirait
-peut-être.</p>
-
-<p>Nous nous quittâmes là-dessus. Je marchai
-longtemps au hasard dans un état
-d’hébétement complet. Quand je repris mes
-sens, ma jeunesse était morte, un homme
-nouveau venait de naître en moi. C’est tout.
-Que pensez-vous de ma petite histoire?</p>
-
-<p>—Voilà, m’écriai-je, une abominable
-aventure; mais franchement je n’y vois
-rien qui justifie votre métamorphose. Parce
-qu’on a eu le malheur de rencontrer sur
-son chemin une créature perverse ou pervertie...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_142">[p. 142]</span>
-—Eh! non, Monsieur, eh! non, reprit-il
-avec l’accent d’une douce insistance, vous
-êtes dans l’erreur, madame de R... n’était
-pas une créature perverse ou pervertie; c’était
-tout simplement un produit naturel,
-quoiqu’un peu raffiné peut-être, de notre
-civilisation. Pourquoi lui jeter la pierre?
-Inoffensive autant que nulle, ni fausse, ni
-rusée, ni perfide, aussi incapable d’un sentiment
-profond que d’une pensée sérieuse,
-sans notion exacte du bien et du mal, elle
-était naïvement et sincèrement ce que la société
-l’avait faite. Vous auriez tort de voir en
-elle une exception. Le règne des femmes est
-fini. Au lieu de pousser l’homme aux
-grandes choses, elles ne lui demandent plus
-que l’entretien de leurs vanités. Les besoins
-d’argent ont étouffé les besoins du cœur.
-<span class="pagenum" id="Page_143">[p. 143]</span>
-L’amour qui autrefois enfantait des prodiges
-acquitte aujourd’hui des factures. Il n’y a
-plus de femmes.</p>
-
-<p>—Vous vous trompez, lui répliquai-je.
-Il y a chez nous des mères, des sœurs, des
-amies, des épouses, qui, tous les jours et
-à toute heure, accomplissent dans l’ombre
-des miracles de bonté, de dévouement et de
-charité. Il y en a dans tous les rangs, depuis
-le plus humble jusqu’au plus élevé. Quoi!
-parce que vous avez eu la simplicité de
-prendre une poupée pour une femme, il
-faut que toutes les femmes servent d’excuse
-à votre aveuglement! Vous insultez à tous
-nos respects, à toutes nos vénérations! La
-société est moins malade que vous ne
-voulez bien le dire, mais vous, Monsieur,
-vous l’êtes encore plus que je ne le craignais.
-<span class="pagenum" id="Page_144">[p. 144]</span>
-Pourquoi n’êtes-vous pas retourné
-dans votre famille? Vous aviez jeté vers elle
-un cri de détresse et de désespoir, elle vous
-rappelait, elle vous attendait.</p>
-
-<p>Jean secoua la tête.—Il était trop tard,
-Monsieur. Je vous dois un dernier aveu.
-Depuis mon séjour à Bade, la fièvre du jeu
-ne m’avait pas quitté: à mon insu, pour
-racheter madame de R..., j’avais vendu mon
-âme au diable. Qu’aurais-je fait parmi les
-miens? Je n’avais plus le goût des émotions
-paisibles: je serais bientôt mort de chagrin.
-Vivons et jouissons, après nous le déluge!
-Voici l’heure de la bourse, et à mon grand
-regret je suis forcé de vous laisser.</p>
-
-<p>—Encore un mot, lui dis-je en me levant,
-et vous irez à vos affaires. Jusqu’à
-présent, tout vous a réussi, mais vous ne
-<span class="pagenum" id="Page_145">[p. 145]</span>
-vous flattez pas d’avoir enchaîné la fortune.
-Autrement vous joueriez à coup sûr, et où
-seraient l’honneur, la probité? Vivons et
-jouissons, c’est très-joli, cela. Que ferez-vous
-le jour où la fortune vous trahira? Car
-il viendra, ce jour, n’en doutez pas.</p>
-
-<p>—Qu’il vienne, je suis prêt.</p>
-
-<p>—Vous vous tuerez, lui dis-je.</p>
-
-<p>Il ne répondit pas.—Et Dieu?... Et votre
-mère?</p>
-
-<p>Après un moment d’hésitation, Jean me
-tendit sa main: je la pris.—Vous êtes bien
-déchu, mon enfant! Je m’explique la douleur
-de votre famille; je la comprends et je
-la partage. Eh bien! même à cette heure je
-ne veux pas désespérer de vous.—Il sourit
-tristement, et je le quittai.</p>
-
-<p>A quelques jours de là, j’écrivais à madame
-<span class="pagenum" id="Page_146">[p. 146]</span>
-de Thommeray, et, tout en m’appliquant
-à ménager son cœur, je lui rendais
-compte de mon entrevue avec Jean. Je ne
-cherchai pas à le revoir; d’autres pensées
-me préoccupaient. La guerre venait d’éclater.
-Déjà l’ennemi marchait sur Paris: le
-monde était rempli du bruit de nos désastres.</p>
-
-<p class="sep2">Qui n’a pas vu Paris pendant les derniers
-jours qui précédèrent l’investissement ne
-saurait se faire une idée de la physionomie
-qu’il présentait alors. A la confusion, au
-désarroi, à l’effarement qu’avait jetés dans
-les esprits la nouvelle de nos défaites, succédaient
-les mâles pensées et les fermes résolutions.
-On se tenait prêt pour les grands
-sacrifices; un courant d’héroïsme avait traversé
-<span class="pagenum" id="Page_147">[p. 147]</span>
-tous les cœurs. Déjà les hommes veillaient
-sur les remparts. Les squares, les jardins
-publics étaient transformés en parcs
-d’artillerie, les places en champs de manœuvres
-où les citoyens devenus soldats
-s’exerçaient au maniement du fusil, toutes
-les classes mêlées et confondues ne formant
-qu’une âme, l’âme de la patrie. Les tambours
-battaient et les clairons sonnaient sur
-les berges du fleuve. Canons et mitrailleuses,
-traînés sur leurs affûts, ébranlaient les quais
-et les boulevards. Armées de leur tonnerre,
-les canonnières sillonnaient la Seine. Les
-débris de nos régiments mutilés apportaient
-au service de la défense le dernier sang de
-la France guerrière. Des bataillons de marins
-traversaient la ville pour aller occuper
-les forts; les gardes mobiles des départements,
-<span class="pagenum" id="Page_148">[p. 148]</span>
-accourus du fond de leurs provinces,
-bivouaquaient çà et là sous des tentes improvisées.
-A côté de ces spectacles fortifiants,
-il y en avait d’autres d’une réalité navrante
-et qui marquaient à toute heure les progrès
-de l’invasion. Refoulées sur la capitale par
-l’approche des armées ennemies, les campagnes
-environnantes se réfugiaient dans
-son enceinte. Ce n’était partout que longues
-files de voitures chargées de meubles et
-d’ustensiles de ménage enlevés précipitamment.
-J’ai vu de pauvres gens attelés eux-mêmes
-à la charrette qui portait toute leur
-richesse et ne sachant pas où ils iraient coucher
-le soir; d’autres poussaient devant eux
-les troupeaux de leurs étables. Par un des
-contrastes où la nature semble se complaire,
-un ciel resplendissant, un gai soleil
-<span class="pagenum" id="Page_149">[p. 149]</span>
-d’automne éclairaient ces scènes désolées.</p>
-
-<p>J’étais rentré depuis une semaine. En ces
-jours de fiévreuse attente où personne ne
-tenait chez soi, je vivais dans la rue, attiré
-par tous les bruits, me mêlant à tous les
-groupes, recueillant toutes les nouvelles.
-Un matin, sur le quai Voltaire, entre le
-Pont-Royal et le pont des Saints-Pères, je
-me trouvai face à face avec Jean.—A la
-bonne heure! lui dis-je en l’abordant, vous
-êtes resté, c’est bien.</p>
-
-<p>—Oui, je suis resté, répliqua-t-il; j’avais
-à liquider ma fortune. Aujourd’hui,
-c’est chose faite. Toutes mes mesures sont
-prises: je pars ce soir pour aller vivre à
-l’étranger.</p>
-
-<p>—Vous partez? m’écriai-je; c’est quand
-<span class="pagenum" id="Page_150">[p. 150]</span>
-votre patrie agonise que vous songez a la
-quitter!</p>
-
-<p>—La patrie, Monsieur! L’homme sage
-l’emporte partout avec lui. Vous-même, que
-faites-vous ici?</p>
-
-<p>—Je n’y suis pas rentré pour en sortir.
-Je ne vaux plus grand’chose; mais c’est ici
-que j’ai connu les bons et les mauvais jours.
-Paris a fait de moi le peu que je suis. Je
-veux m’associer à ses périls, ne fût-ce que
-par ma présence. Je vivrai de ses émotions,
-je partagerai ses angoisses, et, s’il doit souffrir
-de la faim, j’aurai l’honneur d’en souffrir
-avec lui; mais vous, Jean de Thommeray,
-mais vous! Je vous savais bien malade,
-mais je ne pensais pas que vous fussiez
-tombé si bas. Le pays est envahi,—et vous,
-jeune homme, au lieu de sauter sur un fusil,
-<span class="pagenum" id="Page_151">[p. 151]</span>
-vous vous jetez sur votre portefeuille! La
-fortune de la France est près de sombrer, et
-vous n’avez d’autre souci que de réaliser
-votre avoir! Demain l’ennemi sera à nos
-portes, et vous bouclez votre valise, vous vous
-enfuyez lâchement! Ce n’était pas assez
-d’avoir plongé votre famille dans le deuil
-et le désespoir: vous lui infligez cette
-honte!</p>
-
-<p>Une vive rougeur lui monta au front, un
-éclair brilla dans ses yeux.—Pardon, Monsieur,
-pardon! Voilà de bien grands mots, ce
-me semble. Vous êtes trop jeune, et moi trop
-vieux, pour que nous puissions nous entendre.
-Je ne m’enfuis pas, je m’en vais. Ce qui
-se passe n’est pas fait pour me retenir. Paris
-ne m’intéresse point. Qu’il soit châtié, ce
-n’est que justice. Quant à ma famille, elle
-<span class="pagenum" id="Page_152">[p. 152]</span>
-est à l’abri des tracas de la guerre, et je ne
-vois pas pourquoi il me serait interdit d’aller
-chercher pour mon propre compte, soit à
-Bruxelles, soit à Londres, soit à Florence,
-la paix et la sécurité dont ils continueront
-de jouir en Bretagne.</p>
-
-<p>Je sentais mon cœur submergé de dégoût.
-J’allais m’éloigner quand tout à coup Jean
-tressaillit.—Écoutez! dit-il.—Je prêtai
-l’oreille et j’entendis une musique étrange,
-dont les accents, vagues d’abord et presque
-indistincts, grandissaient et semblaient se
-diriger vers nous. Je regardais en même
-temps que j’écoutais: j’aperçus à la hauteur
-du pont de Solférino une masse confuse et
-qui s’avançait en chantant. C’était un chant
-lent et grave, d’un caractère presque religieux,
-et qui n’avait rien de commun avec
-<span class="pagenum" id="Page_153">[p. 153]</span>
-<ins id="cor_1" title="es">les</ins> éclats de voix auxquels nous étions habitués.
-Jean s’était accoudé sur le parapet. Je
-l’observais, il était très-pâle. Cependant la
-masse de moins en moins confuse se rapprochait
-de plus en plus. Je reconnus enfin un
-chant de la Bretagne et le son du biniou:
-les gardes mobiles du Finistère faisaient leur
-entrée dans Paris. L’hermine au képi, vêtus
-de toile grise, le bissac de toile grise au dos,
-ils s’avançaient d’un pas net et ferme, marchant
-par pelotons et occupant le quai dans
-toute sa largeur. En tête, à cheval, le chef
-de bataillon; derrière lui, l’aumônier et deux
-capitaines. La tête de colonne n’était plus
-qu’à quelques pas de nous. A mon tour, j’avais
-tressailli. Je regardai Jean: sa main
-s’abattit sur la mienne.—Mon père!... mes
-deux frères! dit-il d’une voix sourde.—Et
-<span class="pagenum" id="Page_154">[p. 154]</span>
-Jean vit passer devant lui, sous leurs formes
-les plus saisissantes, les éternelles vérités
-qu’il avait si longtemps méconnues:
-Dieu, la patrie, le devoir, la famille. Tout le
-cortége de ses années honnêtes défilait sous
-ses yeux en chantant. Je portai le dernier
-coup. A l’un des balcons du quai, je venais
-d’apercevoir sa mère.—Malheureux! m’écriai-je,
-vous disiez qu’il n’y avait plus de
-femmes. Tenez, en voici une, la reconnaissez-vous?—Madame
-de Thommeray agitait
-son mouchoir, le chant breton redoublait de
-ferveur, et le chef de bataillon, avec la courtoisie
-d’un vieux gentilhomme, s’inclinait
-sur son cheval et la saluait de son épée.
-Muet, immobile, l’œil morne et la paupière
-aride, Jean paraissait changé en pierre: je
-le laissai à la merci de Dieu.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_155">[p. 155]</span>
-Le lendemain, dans la cour du Louvre, le
-commandant de Thommeray assistait à l’appel
-de son bataillon. L’appel terminé, il
-passait devant les rangs, lorsqu’un mobile
-en sortit et lui dit:—Commandant, on a
-oublié d’appeler un de vos hommes.</p>
-
-<p>—Comment vous nommez-vous?</p>
-
-<p>—Je m’appelle Jean, répondit le mobile
-en baissant les yeux.</p>
-
-<p>—Qui êtes-vous?</p>
-
-<p>—Un homme qui a mal vécu.</p>
-
-<p>—Que voulez-vous?</p>
-
-<p>—Bien mourir.</p>
-
-<p>—Êtes-vous riche ou pauvre?</p>
-
-<p>—Hier encore je possédais une richesse
-mal acquise: je m’en suis dépouillé volontairement.
-Il ne me reste que mon fusil et
-mon bissac.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_156">[p. 156]</span>
-—C’est bon!—Et d’un geste il le fit rentrer
-dans les rangs.</p>
-
-<p>Il y eut un long silence. Le commandant
-était venu se placer devant le front du bataillon.—Jean
-de Thommeray! cria-t-il.</p>
-
-<p>Une voix mâle répondit:—Présent!</p>
-
-<p class="addr cs8">1873.</p>
-
-<hr class="hr20" />
-
-</div>
-
-<div class="newpage" id="Page_157">
-
-<h2>LE<br />
-COLONEL EVRARD</h2>
-
-<p class="sep4 cent cs8 wesp esp sepb4">A. M. AUGUSTE BRUN</p>
-
-<p class="addr">Mon ami,</p>
-
-<p>C’est chez vous, au <ins id="cor_2" title="Grand-Sacconex">Grand-Saconnex</ins>, que
-m’est venue la pensée d’écrire ces quelques
-pages. Permettez-moi de vous les adresser en
-souvenir des jours heureux que j’ai passés sous
-votre toit.</p>
-
-<p class="ralign esp"><span class="smcap">Jules Sandeau.</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="newpage" id="Page_161">
-
-<p class="cent esp lh2"><span class="cs12">LE</span><br />
-<span class="cs16">COLONEL EVRARD</span></p>
-
-<hr />
-
-<p class="sep2">C’était un homme doux, silencieux, un
-peu triste, intrépide au feu, rêveur sous la
-tente. Bien que la nature et l’éducation ne
-l’eussent pas préparé à la vie des armes, il
-s’était engagé à vingt-cinq ans dans un des
-corps permanents de l’armée d’Afrique. Il
-avait vu se briser en un jour l’espoir de sa
-jeunesse, s’évanouir à jamais tout un avenir
-de félicité, et, se sentant seul pour la
-première fois, s’était jeté dans l’armée
-<span class="pagenum" id="Page_162">[p. 162]</span>
-comme dans un cloître. Il y avait vingt ans
-de cela. Durant ces vingt années, il avait
-gagné pied à pied tous ses grades, sans autre
-protection que celle du devoir accompli.
-L’armée offre en effet plus d’un rapport avec
-le cloître. Elle bride les passions, elle règle
-les âmes; c’est un refuge ouvert à bien des
-douleurs et à bien des mécomptes qui n’ont
-plus celui de la foi. Il n’avait pas tardé à se
-retremper dans ce milieu âpre et salubre; un
-prompt apaisement s’était fait en lui. Toutefois
-il demeurait fidèle à ses regrets, et le
-souvenir du bonheur perdu lui semblait préférable
-au bonheur qu’il aurait pu trouver,
-qu’il n’avait pas cherché. Tel était le colonel
-Evrard. On s’étonnera peut-être que des sentiments
-si romanesques aillent se loger dans
-les camps: je serais encore plus surpris de
-<span class="pagenum" id="Page_163">[p. 163]</span>
-les rencontrer dans le monde. Il n’avait pas
-revu la France depuis qu’il l’avait quittée.
-Avant de la quitter, il avait vendu son petit
-champ, réalisé son modeste avoir. Toute son
-ambition désormais était qu’on le laissât
-vieillir sous le beau ciel dont la sérénité était
-descendue peu à peu dans son cœur. Il aimait
-le métier qui l’avait sauvé de lui-même.
-Enfin il s’était pris d’une affection presque
-filiale pour cette terre qui devient si vite la
-patrie de ses hôtes: de loin, elle paraissait
-un exil, et l’exil commence le jour où l’on
-est forcé de s’en arracher. L’an dernier cependant,
-au début de l’été, il s’embarquait pour
-se rendre à Marseille. Un de ses frères d’armes,
-celui de tous qu’il chérissait le plus, un
-de ces héros inconnus qui disparaissent dans
-la fumée des champs de bataille sans avoir
-<span class="pagenum" id="Page_164">[p. 164]</span>
-dit leur nom à la gloire, était tombé, mortellement
-atteint, en poursuivant les tribus
-révoltées, et, près d’expirer, l’avait institué
-son légataire universel. Il lui léguait sa mère
-et sa sœur, qui vivaient étroitement à Paris,
-et que sa mort devait plonger dans un état
-voisin de la détresse. C’était le testament
-d’Eudamidas: le colonel l’avait accepté purement
-et simplement. Son régiment n’était
-pas en expédition: il prit un congé et partit
-sur-le-champ pour aller recueillir une succession
-que personne ne songeait à lui disputer.</p>
-
-<p>En moins d’un mois, grâce à l’activité de
-ses démarches, grâce aussi, car il faut bien
-dire ce qu’il ne disait pas, à sa propre libéralité,
-il eut assuré aux deux pauvres femmes
-une destinée à peu près convenable, à l’abri
-<span class="pagenum" id="Page_165">[p. 165]</span>
-du besoin. Sa tâche terminée, il avait encore
-devant lui quelques semaines de loisir et d’indépendance;
-il ne sut plus que faire. Paris
-embelli, transfiguré comme par la baguette
-des fées, le touchait à peine. En présence
-des merveilles d’une civilisation dont une
-longue absence l’avait presque déshabitué,
-il éprouvait déjà les atteintes de la nostalgie.
-Il regrettait sa vie large et simple au sein
-des grands espaces, ses nuits resplendissantes,
-ses soleils brûlants, ses steppes embrasés.
-Il résolut d’abréger le temps de son
-congé; mais, avant de retourner en Afrique,
-cédant au besoin d’émotions qui ne meurt
-jamais dans le cœur de l’homme, il voulut
-revoir le coin de terre où il était né, dire
-un dernier adieu aux lieux qu’il avait tant
-aimés.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_166">[p. 166]</span>
-Un pèlerinage au pays d’où l’on est sorti
-jeune encore, et qu’on n’a pas revu depuis,
-est en général une des plus aigres déceptions
-auxquelles on puisse s’exposer. Il semble
-qu’on va retrouver dans leur fraîcheur les impressions
-du matin de la vie. On arrive:
-tout est morne et décoloré. Les fantômes
-souriants se sont transformés en spectres désolés.
-On ne remue, on ne soulève que des
-cendres. La nature elle-même a perdu les
-grâces qui la décoraient. Est-ce là le sentier
-si cher autrefois à nos rêveries? Est-ce là le
-coteau parcouru dans le trouble des premiers
-espoirs? Est-ce là le bois qui nous prêtait
-son ombre et son mystère? Hélas! il n’y a
-que nous de changés, et ce retour sur lequel
-nous avions compté pour ressaisir un instant
-la jeunesse n’aura servi qu’à nous convaincre
-<span class="pagenum" id="Page_167">[p. 167]</span>
-de l’appauvrissement de notre être.
-Il n’en fut pas ainsi pour Evrard. Ce soldat
-était resté jeune. Rien n’est bon pour la santé
-de l’âme comme une douleur qui se respecte;
-rien n’est sain comme de s’ensevelir
-de bonne heure dans le regret d’un unique
-amour. En touchant la terre natale, il lui
-fut donné de ressentir dans leur ivresse
-amère les émotions qu’il venait y chercher.
-C’était un assez pauvre endroit, un des coins
-les plus ignorés du centre de la France. Il
-revit, il reconnut tout avec des transports
-attendris, la place où il jouait tout enfant,
-le jardin où plus tard il lisait la Bible et Homère,
-les rues dont il avait été si longtemps
-le bruit et la fête, l’église dont sa mère dès
-ses premiers pas lui avait appris le chemin.
-Il y avait au bas de la côte, à l’entrée du
-<span class="pagenum" id="Page_168">[p. 168]</span>
-vallon, un sentier qu’il évitait pendant le
-jour, où il se glissait furtivement après la
-tombée de la nuit. Qui l’eût suivi aurait pu
-le voir rôdant comme un malfaiteur autour
-d’un enclos, tantôt le front collé contre la
-grille, tantôt assis près du seuil la tête entre
-ses mains. Tant d’années écoulées avaient
-fait de lui un étranger dans la contrée: il
-ne frappa à aucune porte, et ne renoua de
-relations qu’avec les haies et les vieux murs.
-Il vécut seul et tout entier dans l’évocation
-du passé. Au bout de quelques jours il se
-disposait à partir: une rencontre imprévue
-le retint et fut cause qu’il demeura bien au
-delà de son congé.</p>
-
-<p>Il errait à travers champs et parcourait les
-solitudes qu’il n’avait pas encore explorées
-depuis son retour, quand il s’arrêta devant
-<span class="pagenum" id="Page_169">[p. 169]</span>
-une habitation qui rappelait par certains aspects
-les fermes de Normandie. Ouverte à
-deux battants, la porte d’une vaste cour plantée
-comme un verger laissait voir au fond le
-principal corps de logis, et de chaque côté les
-bâtiments d’exploitation rurale, à demi cachés
-par des massifs de fleurs et de verdure.
-Tout cela, sous un soleil clair, au milieu
-d’un site riant, respirait une vie occupée,
-abondante et facile, avec une recherche dans
-l’aisance que n’ont pas les plus riches fermes
-normandes. Quoique cette demeure ne ressemblât
-guère à ce qu’elle était autrefois,
-Evrard cependant la reconnut presque aussitôt:
-c’était la ferme des Aubiers, et en
-même temps il retrouva dans sa mémoire un
-des épisodes les plus gais, les plus charmants
-de sa jeunesse. Après toute une semaine
-<span class="pagenum" id="Page_170">[p. 170]</span>
-donnée à l’élégie, ce souvenir éclata dans
-son cœur comme une vive sérénade.</p>
-
-<p>Il avait vingt ans. Il était en chasse et battait
-la lande et le chaume par un de ces jolis
-matins qui semblent faits pour la vingtième
-année. Il allait tête haute, humant l’air, fier
-et léger sous son carnier déjà gonflé de poil
-et de plume. Comme il passait devant les Aubiers,
-la ferme était toute rustique alors, il
-s’était arrêté pour jouir du coup d’œil qu’offrait
-en ce moment l’intérieur de la cour. Il
-y avait là, rangés sur deux files, une douzaine
-de couples villageois, les hommes en
-habits de fête, les femmes dans tous leurs
-atours. Evrard avait pensé d’abord qu’il s’agissait
-d’une noce; mais, en y regardant de
-plus près, il comprit que la noce remontait
-au moins à neuf mois: en effet, il était question
-<span class="pagenum" id="Page_171">[p. 171]</span>
-d’un baptême. Le cortége, pour se
-mettre en marche, n’attendait plus que le
-parrain. Or, ce n’était pas un parrain de
-peu que le parrain qu’on attendait: c’était
-le baron Tancrède-Achille-Hector-Landry de
-Champignolles, la fleur des hobereaux du
-pays. Oui, le baron de Champignolles lui-même,
-avec la bonté familière dont ses ancêtres
-avaient usé de tout temps avec leurs
-vassaux, consentait à tenir sur les fonts
-baptismaux le fils de Sylvain Cordöan, son
-fermier, et, afin que l’honneur fût complet,
-il avait daigné accepter pour commère une
-simple pâquerette des prés, la tante du nouveau-né.
-Cependant il y avait bien deux
-heures qu’on attendait sur pied; le curé
-avait déjà dépêché par trois fois son bedeau
-à la ferme, et une sourde inquiétude commençait
-<span class="pagenum" id="Page_172">[p. 172]</span>
-à s’emparer de l’assistance, lorsqu’une
-estafette se précipita dans la cour,
-au milieu d’un désarroi général que sa face
-effarée ne justifiait que trop. La nouvelle
-qu’elle apportait n’était pas faite pour calmer
-les esprits: la veille au soir, on avait ramené
-de la ville M. le baron ivre-mort, et quand
-on était entré le matin dans sa chambre,
-M. le baron n’était plus ivre, mais il était
-tout à fait mort. Plus de baron! les rangs
-s’étaient rompus, la commère trempait de
-ses larmes les longs rubans de son corsage,
-maître Cordöan s’arrachait les cheveux; la
-nourrice, qui avait compté sur la magnificence
-d’un parrain si huppé, jetait des cris
-perçants, et, réveillé par ce vacarme, le poupon,
-comme s’il eût compris qu’il était condamné
-à ne s’appeler ni Tancrède, ni Achille,
-<span class="pagenum" id="Page_173">[p. 173]</span>
-ni Hector, ni même Landry, poussait sous ses
-langes des vagissements lamentables. Et que
-faire? Où chercher, où prendre un parrain de
-rechange? Le temps pressait, il n’y avait plus
-une minute à perdre. M. le curé, qui n’avait
-pas déjeuné, se fâchait tout rouge; le bedeau
-courroucé parlait des foudres de l’Église.
-Les choses en étaient là quand le jeune
-homme qui, du pas de la porte, avait assisté
-à toute cette scène, s’avança comme un dieu
-sauveur, comme un parrain tombé du ciel.—Je
-ne suis pas baron, dit-il au fermier;
-mon père s’appelait Evrard, saint Paul est
-mon patron. Sans être un saint comme lui,
-je passe pour un assez bon diable, et je réponds
-qu’en grandissant mon filleul aurait
-en moi un parrain dévoué et un brave ami.
-Si je vous agrée, touchez-là.—Et il tendait sa
-<span class="pagenum" id="Page_174">[p. 174]</span>
-main à Cordöan qui, on peut le croire, ne se
-fit pas prier pour la serrer entre les siennes.
-Il avait si bon air dans son vêtement de velours,
-sous son chapeau de feutre gris, avec
-sa cravate nouée négligemment, toute sa
-personne respirait tant de franchise et de
-loyauté, tant de belle humeur et de bonne
-grâce, qu’avant même qu’il eût parlé il avait
-gagné tous les cœurs. On devine sans peine
-quel succès obtint son petit discours. Les
-rangs se reformèrent aux cris de vive M. Paul!
-et, quelques instants après, le cortége, nourrice
-et poupon en tête, s’acheminait enfin le
-longs des haies vers l’église de la commune.
-On songeait au baron tout autant que s’il
-n’eût jamais existé; la commère ne se sentait
-pas d’aise en se voyant au bras de ce jeune
-et gentil cavalier. La cérémonie achevée, on
-<span class="pagenum" id="Page_175">[p. 175]</span>
-revint aux Aubiers, d’où s’exhalaient des
-odeurs de gala qui ne gâtaient rien aux senteurs
-de l’automne. Evrard avait pensé à tout;
-il avait vidé son carnier dans le tablier de la
-servante, envoyé quérir à la ville dragées,
-friandises et vieux vins. Le gai repas sous les
-ormeaux! Et, comme on se levait de table,
-alors qu’on devait supposer la fête terminée,
-voici toute la jeunesse du village qui fait
-irruption dans la cour, aux sons des vielles
-et des cornemuses, au bruit des détonations
-qui retentissent en signes de réjouissance, et
-bourrées de se mettre en branle: c’était
-encore une surprise ménagée par le jeune
-parrain. La lune était haut dans le ciel
-quand Paul prit congé de ses hôtes: il s’en
-alla comblé de bénédictions, rentra chez
-lui le cœur content, et put se dire, en s’endormant,
-<span class="pagenum" id="Page_176">[p. 176]</span>
-qu’il n’avait pas perdu sa journée.</p>
-
-<p>Cinq ans après, il partait pour l’Afrique.
-Pendant ces cinq années, il était retourné
-souvent à la ferme, où on l’adorait, c’est le
-mot. Le fait est que tout avait prospéré dans
-cette demeure depuis le jour où il y était
-entré pour la première fois; il semble que
-la jeunesse porte partout le bonheur avec
-elle. Intelligent, actif, entreprenant, maître
-Cordöan était en passe de devenir un des
-riches cultivateurs de la contrée. Il avait un
-moulin au bord de la rivière; déjà les Aubiers
-lui appartenaient. Le petit Paul poussait
-à vue d’œil, et, comme son parrain n’arrivait
-jamais que les poches bourrées de gimblettes,
-il s’était pris pour lui d’une tendresse
-passionnée. Lorsque Evrard, à la
-veille de son départ, était venu pour dire
-<span class="pagenum" id="Page_177">[p. 177]</span>
-adieu, le fermier et sa femme l’avaient embrassé
-en pleurant, et le petit s’était si bien
-cramponné à ses jambes, qu’on avait eu
-beaucoup de peine à l’en détacher.</p>
-
-<p>Il en est des premières impressions de la
-jeunesse comme des enchantements de
-l’aube: elles sont de courte durée. Evrard
-n’avait pas complétement oublié les Cordöan,
-mais ces souvenirs, refroidis peu à
-peu, s’étaient engourdis au fond de sa mémoire;
-l’air natal ne les avait pas ranimés,
-et ce fut seulement à la vue d’une ferme
-isolée au bord du chemin qu’il les sentit se
-réveiller et revivre dans leur grâce et dans
-leur fraîcheur. Ainsi parfois il suffit du parfum
-d’une fleur, d’un jeu de la lumière,
-d’un accent de la brise, pour évoquer en
-nous tout un monde enseveli. Certes un
-<span class="pagenum" id="Page_178">[p. 178]</span>
-filleul qu’on a laissé presque au berceau, et
-qu’on n’a pas revu depuis vingt ans ne saurait
-vous tenir aux entrailles par des racines
-bien profondes. Toutefois, en se rappelant
-les témoignages d’affection et de gratitude
-qu’il avait reçus sous ce toit, Evrard n’avait
-pu se défendre d’un mouvement de confusion.
-Que s’était-il passé là pendant son
-absence? Qu’étaient devenus les hôtes qui
-l’avaient si tendrement aimé? Bien que ce
-fût s’y prendre un peu tard, il voulut en
-avoir le cœur net. Il traversa la cour déserte
-et entra dans le corps de logis. Après avoir
-frappé inutilement à deux ou trois portes, il
-en ouvrit une, et ne fut pas médiocrement
-surpris en pénétrant dans une vaste pièce
-dont l’ameublement et la décoration n’auraient
-pas déparé le salon d’un château.
-<span class="pagenum" id="Page_179">[p. 179]</span>
-C’était bien aussi un salon, mais qui servait
-en même temps d’atelier et de cabinet de
-travail. Ici un chevalet supportant un paysage
-ébauché, là une table chargée d’esquisses et
-de dessins, de brochures et de journaux;
-sur les meubles, dans les encoignures, des
-bronzes et des objets d’art; aux lambris, des
-tableaux et des panoplies; partout des livres
-richement reliés. Évidemment l’habitation
-avait changé de maîtres. Il allait se retirer
-lorsque soudain l’étonnement chez lui fit
-place à la stupeur: son regard venait de
-s’arrêter sur un portrait représentant un
-officier en tenue de campagne, et il se reconnaissait
-dans cette peinture, c’était son
-portrait. Evrard pensait rêver: il n’avait de
-sa vie posé devant un peintre. Et pourtant
-c’étaient bien ses traits, c’était sa mâle figure
-<span class="pagenum" id="Page_180">[p. 180]</span>
-bronzée par le hâle africain, c’était
-l’uniforme de son régiment, c’était lui enfin,
-c’était lui tout entier. L’entrée d’un
-grand et beau jeune homme en costume de
-chasse le tira brusquement de la contemplation
-où il était plongé. Le colonel fit vers
-lui quelques pas; mais, comme il ouvrait la
-bouche pour s’excuser et pour expliquer sa
-présence, le jeune homme lui sauta au cou
-en s’écriant: Vous voici, mon parrain! et
-il le serrait dans ses bras.</p>
-
-<p>Quelques instants après, Evrard était au
-courant des révolutions accomplies à la
-ferme depuis son départ. Sylvain Cordöan,
-quoique honnête homme, avait réussi dans
-toutes ses entreprises: à force de s’arrondir,
-il était devenu naturellement un gros personnage.
-Paul avait été élevé en fils de famille;
-<span class="pagenum" id="Page_181">[p. 181]</span>
-ses études achevées, il avait fait son droit.
-Maître à vingt et un ans de sa destinée et de
-son patrimoine, que représentaient vingt
-mille livres de rente en biens-fonds, il avait
-continué de vivre à Paris, voyant un peu le
-monde, passant en revue toutes les carrières
-et n’en trouvant aucune à son gré; tour à
-tour attiré par les lettres et par les arts, et
-ne sachant à quoi se résoudre. Il s’était dit
-enfin que sa place était dans son domaine,
-et depuis plus d’un an il vivait aux Aubiers,
-cultivant ses champs et rendant à la terre ce
-qu’elle lui donnait. Les lettres et les arts,
-qui l’avaient suivi dans sa retraite, étaient le
-délassement de ses travaux et le plus doux
-de ses loisirs.</p>
-
-<p>—Et maintenant, dit le colonel, chez
-qui la curiosité n’était pas encore pleinement
-<span class="pagenum" id="Page_182">[p. 182]</span>
-satisfaite, comment se fait-il qu’en
-me voyant tu aies deviné que j’étais ton
-parrain?</p>
-
-<p>—Je vous ai reconnu, répondit Paul;
-grâce à la ressemblance du portrait que
-voici, ce n’était pas bien difficile.</p>
-
-<p>—Mais ce portrait, puisque décidément
-c’est le mien, qui l’a fait? d’où
-vient-il?</p>
-
-<p>—Après l’affaire où vous aviez gagné vos
-épaulettes de capitaine, tous les journaux
-illustrés de Paris ont publié votre portrait
-encadré dans le récit de votre beau fait
-d’armes. Je les avais recueillis, je les gardais
-comme des reliques: dès que j’ai su
-manier la brosse, je m’en suis inspiré pour
-peindre votre image, et il me semble que je
-n’ai pas trop mal réussi.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_183">[p. 183]</span>
-—Je n’étais donc pas oublié ici? On
-t’avait donc parlé de moi?</p>
-
-<p>—Oublié, vous, oublié aux Aubiers! J’ai
-été élevé dans le culte de votre souvenir. Ma
-mère ne me parlait de vous qu’avec amour,
-vous étiez resté son idole. Mon père ne se
-lassait pas de répéter que le bonheur était
-entré en même temps que vous dans sa
-maison; c’est à vous qu’il rapportait toutes
-nos prospérités. Oublié, mon parrain! Vous
-n’avez pas été un seul jour absent de nos
-cœurs. Le soir, à la veillée, votre nom revenait
-dans tous les entretiens. Nous avions
-pour voisin de campagne un ancien officier
-en retraite qui recevait <i>le Moniteur de l’armée</i>;
-nous vous avons suivi pas à pas; il
-n’est aucune de vos promotions que nous
-n’ayons fêtée en famille. Au collége, vous
-<span class="pagenum" id="Page_184">[p. 184]</span>
-étiez mon héros. Que de fois j’ai voulu vous
-écrire! Combien de lettres commencées et
-que je n’achevais pas! Vous n’aviez jamais
-donné de vos nouvelles. Je n’étais qu’un
-enfant quand vous m’aviez quitté, et je me
-disais que quelques mois avaient suffi pour
-m’effacer de votre vie. Je me trompais donc,
-puisque après tant d’années vous avez retrouvé
-le chemin de la ferme; je me trompais,
-puisque vous voici, puisque je tiens
-vos mains dans les miennes.</p>
-
-<p>Tout cela était bien doux sans doute; mais
-Evrard ne laissait pas d’en être un peu troublé.
-Qu’avait-il fait pour mériter un souvenir
-si constant, un attachement si fidèle? Il avait
-dit, le jour du baptême, que son filleul, en
-grandissant, aurait en lui un ami, et c’était
-le filleul qui avait pris le rôle du parrain et
-<span class="pagenum" id="Page_185">[p. 185]</span>
-tenu ses engagements. Les dons heureux, les
-qualités aimables ou sérieuses qu’il découvrait
-chez ce jeune homme ajoutaient encore
-à ses regrets, je dirais presque à ses remords:
-il s’accusait d’ingratitude et ne prévoyait pas
-qu’il s’acquitterait en un jour. Il devait partir
-le lendemain, et n’avait que quelques
-heures à passer aux Aubiers: il les employa
-à visiter l’habitation et le domaine, où tout
-était nouveau pour lui. Du côté de la cour,
-avec son toit de tuiles moussues et ses palissades
-de rosiers grimpants, l’habitation
-avait encore quelque chose d’agreste qui
-rappelait son origine. Vue du jardin, avec
-les deux pavillons en retour élevés récemment,
-elle avait l’air d’un petit castel. A
-l’intérieur, il ne restait plus trace de la
-ferme, sinon quelques vieux meubles conservés
-<span class="pagenum" id="Page_186">[p. 186]</span>
-par piété filiale. Tout s’y ressentait
-d’un goût délicat, tout y témoignait d’une
-existence élégante et simple à la fois. Le domaine
-était florissant, la terre en plein rapport,
-le paysan bien traité, sainement abrité,
-car Paul tenait à grand honneur d’améliorer
-autour de lui la condition d’où il était sorti.
-A l’exemple de presque tous les hommes
-supérieurs qui ont fait la guerre en Afrique,
-Evrard réunissait en lui un soldat et un
-agriculteur: il ouvrit plus d’un bon avis.
-L’agriculture n’était pas d’ailleurs l’unique
-sujet de leur conversation. Ils s’entretenaient
-de mille choses, ainsi qu’il arrive entre amis
-qui, n’ayant que peu de temps à demeurer
-ensemble, se hâtent d’épancher leurs sentiments
-et de se communiquer leurs pensées.
-Paul reconnaissait dans son parrain l’homme
-<span class="pagenum" id="Page_187">[p. 187]</span>
-qu’il avait appris à chérir, tandis qu’Evrard
-retrouvait dans son filleul l’image de sa jeunesse.</p>
-
-<p>Le soir était venu. Ils avaient dîné, et ils
-étaient encore à table, assis en face l’un de
-l’autre et causant. Le soleil avait disparu,
-le couchant s’éteignait; la lune, ronde et
-resplendissante, montait dans le ciel à l’autre
-bout de l’horizon. Le moment des adieux
-approchait. Paul était triste, Evrard lui-même
-paraissait ému. Ce n’est pas le temps
-qui crée les amitiés; les plus soudaines sont
-souvent les <ins id="cor_3" title="meilleurs">meilleures</ins> et les plus durables.</p>
-
-<p>—Voilà une bonne journée que je n’oublierai
-pas, dit Evrard. Je pars avec le regret
-de te quitter si tôt, mais content de toi, mon
-cher Paul. Tes parents étaient d’excellentes
-âmes, et je te tiens pour leur digne fils. En
-<span class="pagenum" id="Page_188">[p. 188]</span>
-te décidant à vivre sur ton domaine, tu as
-montré un bon sens bien rare, une modestie
-bien touchante; c’est ainsi que devraient en
-user tous ceux que la terre a comblés de ses
-dons. La terre ne demande pas seulement
-des bras pour la servir; elle a besoin aussi,
-elle a besoin surtout de cœurs fidèles et
-reconnaissants. Laisse-moi maintenant te
-donner un dernier conseil. L’homme n’est
-pas fait pour vivre seul, le bonheur n’a de
-prix qu’à la condition d’être partagé. Puisque
-tu te sens les passions assez modérées pour
-t’accommoder d’une existence égale, simple
-et laborieuse, il faut te marier, il faut, sans
-trop attendre, chercher dans la famille le
-complément de ta destinée. Dieu bénit rarement
-une maison sans femme et sans enfants,
-et le travail même, sans l’amour et le
-<span class="pagenum" id="Page_189">[p. 189]</span>
-dévouement, compte à ses yeux pour peu
-de chose. Marie-toi, mon ami; cherche une
-brave créature qui soit la joie de ton foyer,
-une fille honnête et modeste, unissant la
-grâce et la bonté, une compagne enfin...</p>
-
-<p>Il n’acheva pas. Paul avait caché sa figure
-dans ses mains, et des sanglots à grand’peine
-étouffés gonflaient et soulevaient sa poitrine.
-Jusque-là, maître de lui-même, il avait offert
-à son hôte un visage heureux et souriant;
-mais Evrard, sans s’en douter, venait d’appuyer
-sur une blessure encore saignante, et
-le pauvre enfant, vaincu par la douleur,
-épuisé déjà par toute une journée de contrainte,
-s’était oublié et trahi. A ce spectacle
-inattendu, le colonel s’était levé. Il avait
-pris Paul entre ses bras, et il l’interrogeait
-avec la tendresse d’un père.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_190">[p. 190]</span>
-—Qu’as-tu? J’aurai touché, sans le savoir,
-à quelque point douloureux de ton
-cœur. Tu as donc du chagrin?... Pourquoi
-ne m’en as-tu rien dit? Parle, que dois-je
-faire? Je peux disposer de quelques jours
-encore; veux-tu que je les passe avec toi?
-Ma présence ne te guérira pas; elle te soulagera
-peut-être.</p>
-
-<p>—Non, non, partez! s’écria Paul ne se
-contenant plus. Partez, mais emmenez-moi
-avec vous! Arrachez-moi d’ici, ne
-m’abandonnez pas à moi-même, ne me
-laissez pas mourir de tristesse et de désespoir!</p>
-
-<p>—Calme-toi, dit Evrard, qui lui tenait la
-tête dans ses mains et la pressait contre sa
-poitrine. Ce que tu souffres, d’autres l’ont
-souffert avant toi. Commence par me confier
-<span class="pagenum" id="Page_191">[p. 191]</span>
-ta peine, et nous déciderons après si tu dois
-partir ou rester.</p>
-
-<p>—Oui, mon ami, oui, je vous dirai tout.</p>
-
-<p>Et, après s’être apaisé et recueilli, Paul
-commença le récit suivant:</p>
-
-<p class="sep2">J’avais quitté Paris et j’étais rentré chez
-moi sans me douter qu’il y eût à cela de la
-philosophie. Jamais sacrifice ne coûta moins
-d’efforts et ne fut accompli plus simplement
-que celui-là. On a dit, parmi mes amis et
-mes connaissances, que le dépit, la vanité
-blessée, peut-être aussi une passion déçue,
-m’avaient jeté dans la retraite; il n’en était
-absolument rien. Je comprenais que la médiocrité
-dans les lettres ou dans les arts est
-la pire des conditions. Je m’étais bien examiné
-moi-même, et j’avais congédié mes
-<span class="pagenum" id="Page_192">[p. 192]</span>
-chimères avant qu’elles ne prissent congé
-de moi. Aucune expérience précoce n’avait
-attristé ma jeunesse, le peu que je savais du
-monde me permettait de m’en retirer sans
-amertume ni regret, mon cœur était libre,
-et je me sentais l’esprit sain. Si le bonheur
-consiste dans la paix et la sérénité de l’âme,
-je pouvais m’estimer heureux. J’étais arrivé
-ici sur la fin d’un long et maussade hiver;
-j’arrivais à peine que le printemps éclatait
-tout à coup comme pour fêter mon retour
-et me souhaiter la bienvenue. Nos paysages
-manquent en général de grandeur et de
-caractère, mais ils ont au renouveau une
-incomparable douceur. La joie de me retrouver
-dans ces campagnes au milieu des
-travaux et des occupations pour lesquels
-j’étais né, la satisfaction de vivre selon mes
-<span class="pagenum" id="Page_193">[p. 193]</span>
-goûts, l’amour du bien, les intentions ferventes
-dont j’étais animé, que vous dirai-je
-encore? la splendeur du ciel, la pureté de
-l’air, l’odeur de la terre fraîchement parée,
-tout me plongeait dans une ivresse sans
-cesse renaissante, et je ne désirais, je ne
-rêvais rien au delà.</p>
-
-<p>Cependant, au bout de quelques semaines,
-un intérêt inattendu, et que j’aurais été fort
-embarrassé de définir, s’était glissé peu à
-peu dans ma vie. Tous les matins, à la même
-heure, je voyais passer, dans le chemin qui
-côtoie les Aubiers, une jeune amazone, accompagnée
-d’un vieux serviteur. Je la vois
-encore s’avançant entre les haies et les vergers
-en fleur, avec son petit chapeau de
-paille d’Italie rehaussé d’un bouquet de
-plumes, son corsage de cachemire bleu serré
-<span class="pagenum" id="Page_194">[p. 194]</span>
-à la taille par une ceinture de cuir, et sa
-jupe flottante de piqué blanc. Elle avait dix-neuf
-ans au plus, et, malgré le nuage de tristesse
-répandu sur son frais visage, tel était
-l’éclat de sa jeunesse, qu’au milieu de la
-nature en fête elle semblait être elle-même
-un des enchantements du printemps. Elle
-revenait le soir par le même sentier, et il
-était rare que je ne fusse point sur le pas de
-ma porte à l’heure de son passage. Je la saluais
-avec respect, elle inclinait gracieusement
-la tête, et les choses en demeuraient
-là. J’étais presque un étranger dans le pays.
-J’en étais sorti dès l’âge de douze ans, et n’y
-étais revenu qu’à longs intervalles; j’avais
-oublié jusqu’au nom de mes voisins. Sans
-arrière-pensée, sans y attacher la moindre
-importance, uniquement par curiosité, je
-<span class="pagenum" id="Page_195">[p. 195]</span>
-voulus savoir qui était cette belle personne,
-et j’appris que c’était mademoiselle Marthe
-de Champlieu; sa famille habitait à peu de
-distance de mon domaine. Elle se rendait
-ainsi chaque jour au petit château des
-Granges, près de mademoiselle Thérèse de
-La Varenne, son amie, jeune fille charmante
-elle aussi, disait-on, et dont la santé, fatalement
-atteinte, donnait les plus sérieuses inquiétudes.
-Elle restait jusqu’au soir au chevet
-de sa chère malade et rentrait chez ses
-parents à la nuit. Je m’étais fait, à mon
-insu, une habitude de la voir: j’avais fini
-par m’associer aux préoccupations de son
-cœur. Du plus loin que je l’apercevais, j’interrogeais
-avec anxiété son attitude et sa
-physionomie, je m’attristais ou me réjouissais
-selon qu’elle paraissait plus ou moins
-<span class="pagenum" id="Page_196">[p. 196]</span>
-triste que la veille. A la longue, une espèce
-d’entente silencieuse s’était établie entre
-nous. Elle avait deviné sans doute que j’étais
-instruit de ses angoisses, que je les partageais,
-et en passant elle me jetait dans un
-demi-sourire ou dans un regard de détresse
-le bulletin de la journée. Il n’y avait dans
-tout cela rien qui ressemblât à une aventure;
-eh bien! le croirez-vous? ces incidents si
-simples s’étaient emparés de mon existence
-et la remplissaient tout entière. Je m’intéressais
-à mademoiselle de la Varenne comme
-si je la connaissais: je l’aurais connue que
-je n’eusse pas ressenti pour elle une pitié
-plus tendre, une sympathie plus ardente. Je
-ne pensais qu’aux deux amies, je les retrouvais
-jusque dans mes rêves, et, chose étrange,
-dans mes rêves comme dans ma pensée, je
-<span class="pagenum" id="Page_197">[p. 197]</span>
-n’arrivais jamais à les séparer l’une de l’autre,
-elles étaient toujours ensemble; quand
-l’image de mademoiselle de Champlieu m’apparaissait
-éblouissante de grâce et de fraîcheur,
-presque aussitôt une figure pâle
-et languissante venait se placer auprès
-d’elle.</p>
-
-<p>Vers la fin de mai, par une tiède après-midi,
-je travaillais à l’atelier pour essayer
-de me distraire. Depuis quelques jours,
-mademoiselle Marthe n’était pas revenue des
-Granges, de sinistres pressentiments m’agitaient.
-Tout à coup j’entendis un bruit sec,
-argentin, qui éclatait à intervalles rapprochés,
-réguliers, et semblait cheminer à travers
-les campagnes. Il y avait bien longtemps
-que ce bruit n’avait frappé mon
-oreille, et pourtant je le reconnus: mon
-<span class="pagenum" id="Page_198">[p. 198]</span>
-cœur se serra. J’étais déjà sur la lisière du
-chemin, et, pendant que les oiseaux chantaient
-à plein gosier dans les buissons, je
-voyais défiler une longue procession d’hommes,
-de femmes et de jeunes filles, précédée
-de deux enfants de chœur, l’un portant la
-croix, l’autre la sonnette, et d’un prêtre en
-surplis qui marchait sous un dais, les saintes
-huiles entre ses mains.</p>
-
-<p>—Où donc allez-vous? demandai-je à
-une pauvre infirme qui venait la dernière.</p>
-
-<p>—Aux Granges, me répondit-elle.</p>
-
-<p>Je m’étais joint machinalement au cortége,
-et après deux heures de marche, sans
-que j’eusse songé à me rendre compte du
-sentiment qui m’entraînait, je traversais la
-cour d’un manoir, je montais un escalier de
-pierre, je pénétrais avec la foule dans une
-<span class="pagenum" id="Page_199">[p. 199]</span>
-vaste chambre imprégnée de vapeurs d’éther,
-et qu’un demi-jour éclairait à peine. Toutes
-les persiennes étaient fermées, toutes les fenêtres
-ouvertes. La foule, en entrant, s’était
-agenouillée. J’étais debout près de la porte,
-et à la lueur de deux flambeaux qui brûlaient
-au fond de la salle, j’apercevais un lit étroit
-et sans rideaux, d’une simplicité claustrale.
-L’oreiller affaissé servait comme de nid à
-une figure d’un blanc mat. Les paupières
-étaient mi-closes, les lèvres presque souriantes,
-les traits d’une pureté que n’avait
-point altérée la souffrance, et d’une suavité,
-d’une délicatesse enfantines. Les cheveux,
-séparés de chaque côté de la tête, descendaient
-sur les couvertures en deux tresses
-brunes et lourdes; les bras hors du lit, les
-mains jointes. Une femme, la mère, se tenait
-<span class="pagenum" id="Page_200">[p. 200]</span>
-au chevet, muette, morne, les yeux taris.
-Mademoiselle de Champlieu était auprès
-d’elle, le visage défait et noyé de larmes.
-J’assistais à cette scène comme dans un rêve,
-et je ne fus saisi par la réalité qu’à la vue
-du prêtre qui se penchait sur la mourante.
-Quoi! cette enfant allait mourir! Dieu juste,
-pourquoi cette rigueur? Que vous avait-elle
-fait, et que pouvait avoir à réparer l’onction
-suprême qu’elle allait recevoir? Quelles paroles
-mauvaises avaient pu sortir de sa
-bouche? Quelles pensées coupables avaient
-pu soulever sa poitrine? Où donc ses pauvres
-petits pieds avaient-ils pu la conduire?
-J’étais tombé à genoux, et, dans l’élancement
-d’une foi soudaine, je demandais à Dieu de
-laisser vivre cet être inoffensif et doux. J’offrais
-pour sa rançon tous les biens que je
-<span class="pagenum" id="Page_201">[p. 201]</span>
-possédais, toutes les joies et tous les bonheurs
-que je pouvais me promettre ici-bas. Je
-priai longtemps avec ferveur. Quand je me
-relevai, le prêtre avait déjà quitté la chambre,
-et l’assistance s’écoulait silencieusement
-sur ses pas.</p>
-
-<p>La nuit tombait, j’errais encore autour
-des Granges. Que faisais-je là? qu’attendais-je?
-Un charme invincible me retenait au
-seuil de cette habitation désolée. Je prêtais
-l’oreille à tous les bruits; je suivais d’un
-œil éperdu les allées et venues des domestiques;
-chaque évolution de lumière dans
-les appartements m’apportait un redoublement
-de terreur ou une espérance. Il y avait
-des <ins id="cor_4" title="intants">instants</ins> où il me semblait que ma prière
-était montée jusqu’à Dieu, que le pacte
-offert était accepté, des instants où je me disais
-<span class="pagenum" id="Page_202">[p. 202]</span>
-que cette enfant ne pouvait pas, ne devait
-pas mourir.</p>
-
-<p>J’avais repris le chemin des Aubiers. Tout
-près de ma demeure, mademoiselle de
-Champlieu, qui venait derrière moi, arrêta
-sa monture en me reconnaissant dans
-l’ombre.</p>
-
-<p>—Eh bien? Mademoiselle, eh bien?...
-m’écriai-je d’une voix tremblante.</p>
-
-<p>—Eh bien! Monsieur, répliqua-t-elle
-avec calme, tout espoir n’est pas perdu, la
-crise si longtemps attendue et qui peut la
-sauver est enfin arrivée. Le ciel fera le reste.
-Vous êtes venu joindre vos prières aux
-nôtres, je vous en remercie.</p>
-
-<p>En achevant ces mots, elle me tendait sa
-main, que je saisis et que je pressai sur mes
-lèvres. Elle s’éloigna, et le bruit des pas s’effaçait
-<span class="pagenum" id="Page_203">[p. 203]</span>
-dans le lointain, que j’étais encore à
-la même place.</p>
-
-<p>J’apprenais, à quelques jours de là, que
-mademoiselle de La Varenne était hors de
-danger. Mademoiselle Marthe, installée aux
-Granges pour tout le temps de la convalescence,
-ne passait plus dans le chemin. Je
-tombai dès lors dans un mortel ennui. Je
-n’avais goût à rien, je sortais sans but, je
-rentrais sans motif, je pleurais sans savoir
-pourquoi. Je ne pouvais attribuer qu’à mademoiselle
-de Champlieu cet étrange état de
-mon cœur, et pourtant ce que je ressentais
-était si vague, si confus, que je n’aurais su
-dire si véritablement je l’aimais. Qu’elle
-était déjà loin de moi l’ivresse du retour
-dont je vous parlais il n’y a qu’un instant!
-Les biens, les joies faciles que j’avais sous la
-<span class="pagenum" id="Page_204">[p. 204]</span>
-main ne m’inspiraient plus qu’un sentiment
-de pitié dédaigneuse. Je découvrais que j’avais
-pris pour le bonheur ce qui n’en est que
-l’accompagnement. Ma maison était vide,
-les champs étaient déserts, la solitude m’écrasait.</p>
-
-<p>Je vivais ainsi depuis quelques mois. Je
-savais que mademoiselle Thérèse était entièrement
-rétablie; je n’avais pas revu mademoiselle
-Marthe, et je songeais à voyager.
-Un jour, si cher qu’il m’ait coûté, que ce
-jour reste à jamais béni, à jamais consacré
-dans ma mémoire! j’étais à l’atelier. L’été touchait
-à sa fin, mais la saison était chaude
-encore, et d’une magnificence, qui achevait
-de m’accabler. Je m’étais assoupi sur un divan;
-je fus réveillé par le grondement du
-tonnerre. Un orage qui s’était formé en
-<span class="pagenum" id="Page_205">[p. 205]</span>
-moins d’une heure allait fondre sur la vallée.
-Déjà la pluie tombait à larges gouttes, quand
-j’entendis comme un vol de colombes effarouchées
-qui se seraient abattues sur les
-marches de mon logis. C’étaient elles, c’étaient
-les deux amies! Entraînées par les
-hasards de la promenade ou conduites plutôt
-par une pensée charitable, car leur domestique
-portait un paquet de hardes sous
-son bras, elles s’étaient éloignées des Granges,
-avaient poussé jusqu’en mes parages,
-et, surprises par le grain en rase campagne,
-elles venaient, bon gré, mal gré, chercher
-un refuge aux Aubiers. Vous vous doutez
-bien que je ne les laissai pas à la porte. Ce
-que j’éprouvai en recevant chez moi ces
-deux charmantes filles, l’une dans tout l’éclat
-de sa blonde et blanche beauté, l’autre
-<span class="pagenum" id="Page_206">[p. 206]</span>
-délicate, très-frêle, d’une grâce timide et
-voilée, tâchez de vous l’imaginer. Elles
-étaient mises exactement l’une comme
-l’autre: une robe de foulard gris relevée sur
-une jupe bleue de même étoffe, le corsage
-semblable à la jupe, un petit chapeau de
-feutre gris autour duquel une plume bleue
-s’enroulait, et cette conformité d’ajustements
-ajoutait je ne sais quoi à l’attrait de
-chacune d’elles. Je n’eus pas grand’peine
-à les apprivoiser; elles avaient toutes deux
-le chaste abandon de l’innocence que rien
-n’embarrasse, et Marthe de Champlieu y
-joignait la vive gaieté qui s’accommode à tout.
-De deux ou trois ans plus jeune qu’elle,
-mademoiselle de La Varenne avait pourtant
-quelque chose de plus posé et de plus recueilli,
-soit que cela tînt à son caractère,
-<span class="pagenum" id="Page_207">[p. 207]</span>
-soit que le souffle de la mort l’eût rendue
-sérieuse avant l’âge. Elle était, en arrivant,
-toute pâle et toute transie. J’avais allumé
-un feu de sarments, je l’avais fait asseoir
-au coin de l’âtre, et, pendant qu’elle se ranimait
-peu à peu, je ne pouvais détacher
-mon regard de cette enfant que j’avais contemplée
-au milieu du funèbre appareil de
-la dernière heure, et qui était là, sous mon
-toit, vivante, ressuscitée. J’épiais avec curiosité
-ses moindres mouvements, j’avais des
-attendrissements, des étonnements voisins
-de l’extase, en la voyant ôter ses gants, porter
-la main à ses cheveux, présenter ses
-pieds à la flamme, et lorsqu’elle levait sur
-moi ses yeux d’un clair azur, ces yeux que
-j’avais vus éteints sous leurs paupières à
-demi fermées, j’étais remué jusqu’au fond
-<span class="pagenum" id="Page_208">[p. 208]</span>
-de l’âme. Quant à mademoiselle de Champlieu,
-aussi parfaitement à l’aise que si elle
-eût été chez son frère, elle avait, de prime
-saut, pris possession de tout l’appartement.
-Elle allait, venait, examinait tout, mettait
-tout sens dessus dessous, retouchait mes
-croquis, ou, s’emparant de ma palette, jetait
-dans un paysage que j’avais ébauché la
-veille des oiseaux, des moutons et des arbres
-de l’autre monde. Je me demandais si elle
-était chez moi ou si j’étais chez elle. Je me
-persuadais par moment que nous étions tous
-trois chez nous et que nous ne devions plus
-nous quitter. Ah! la bonne journée! ah! les
-aimables créatures! Hélas! l’orage s’apaisait
-déjà; déjà l’odieux soleil montrait sa face
-entre les nuées. Mademoiselle Marthe, qui
-ne tenait pas en place, avait profité d’une
-<span class="pagenum" id="Page_209">[p. 209]</span>
-éclaircie pour descendre au jardin. Je restai
-seul un instant avec sa compagne, et cet
-instant décida de ma vie.</p>
-
-<p>Elle était assise, penchée sur un album
-qu’elle feuilletait d’une main distraite; j’étais
-assis près d’elle, et je la regardais en
-silence. Je la regardais, et il me semblait
-qu’elle était mon bien, que sa destinée
-m’appartenait, que c’était à moi que Dieu
-l’avait rendue, qu’en la laissant vivre il me
-l’avait donnée. J’ignore comment cela se
-fit: je fermai l’album qu’elle avait sous les
-yeux, je l’ôtai doucement d’entre ses mains,
-et je me mis à raconter tout ce qui s’était
-passé en moi depuis le jour où j’avais appris
-que sa vie était en danger, l’intérêt soudain
-qu’elle m’avait inspiré, l’ardente sympathie
-que j’avais ressentie pour elle sans la connaître,
-<span class="pagenum" id="Page_210">[p. 210]</span>
-mes craintes, mes angoisses, la station
-que j’avais faite aux Granges, les prières
-que j’avais adressées au ciel, et, à
-mesure que je parlais, mes perceptions devenaient
-plus nettes, je démêlais, je discernais
-enfin les sentiments qui m’avaient
-troublé jusque-là. Calme, les yeux baissés,
-elle avait écouté sans m’interrompre une
-seule fois.</p>
-
-<p>—Je savais tout. Merci! répondit-elle
-simplement.</p>
-
-<p>En prononçant ces mots, elle avait relevé
-la tête; je vis une larme au bord de sa paupière,
-et je sentis que je l’aimais. Ainsi l’amour
-qu’une beauté radieuse avait éveillé
-dans mon cœur s’était à mon insu reporté
-sur ce cher petit être, et c’était mademoiselle
-de Champlieu qui se trouvait avoir
-<span class="pagenum" id="Page_211">[p. 211]</span>
-servi de lien mystérieux entre Thérèse de La
-Varenne et moi. Oui, je l’aimais, et, l’avouerai-je?
-je sentais qu’elle m’aimait aussi, je
-sentais venir à moi sa tendresse irrésistiblement
-attirée. Nous nous taisions, et je ne
-sais pas bien ce que j’allais lui dire quand
-mademoiselle Marthe rentra.</p>
-
-<p>Elle rentrait avec une brassée de fleurs
-qu’elle jeta sur le divan. S’il n’y en avait
-pas davantage, ce n’était point sa faute; elle
-avait passé comme un ouragan dans les corbeilles
-et les plates-bandes, dévastant, saccageant
-et faisant main basse sur tout, enchantée
-d’ailleurs de son expédition et ne
-regrettant pas sa toilette à moitié perdue. Il
-s’agissait de débrouiller ce chaos et de donner
-à ces dépouilles la forme d’un bouquet
-qu’elles voulaient emporter comme un souvenir
-<span class="pagenum" id="Page_212">[p. 212]</span>
-des Aubiers. Nous nous mîmes tous
-trois à l’œuvre, et ce petit travail fut si lestement
-conduit qu’au bout d’une heure il
-n’était pas encore terminé. Qui donc a dit
-que le bonheur est triste, moins près du rire
-que des larmes? J’étais tout à la fois ivre de
-bonheur et fou de gaieté. L’enjouement de
-Marthe avait gagné Thérèse, et la maison
-retentissait des frais éclats de leurs jolies
-voix. Elles me passaient les fleurs une à
-une; ma tâche consistait à les classer et à
-les réunir en faisceau. Thérèse était d’avis
-qu’on fît un choix, Marthe était de l’avis
-contraire, et c’étaient, à propos d’une gueule-de-loup,
-d’un œillet d’Inde ou d’un pied-d’alouette,
-des querelles et des rires qui ne
-finissaient pas. Quel bouquet! il aurait pu
-servir de pendant à la tapisserie de Pénélope.
-<span class="pagenum" id="Page_213">[p. 213]</span>
-A mesure que je l’édifiais d’un côté, je le
-laissais s’écrouler de l’autre, et, au milieu
-de ces enfantillages qui me valaient tous les
-menus profits d’une longue familiarité, elles
-ne s’apercevaient pas que le ciel s’était
-éclairci. Tout à coup le soleil qui descendait
-à l’horizon lança dans l’atelier une traînée
-de feu, ce fut le signal d’une véritable déroute.—Adieu,
-monsieur Paul! au revoir!
-au prochain orage!—Et, pour que rien ne
-manquât à cette journée, au moment de nous
-séparer, il fut question de vous entre les
-deux amies et moi, de vous, oui, colonel.
-Elles s’étaient arrêtées devant votre
-portrait.</p>
-
-<p>—C’est mon parrain, c’est un héros
-d’Afrique, leur dis-je avec orgueil.</p>
-
-<p>—Héros ou non, dit Marthe, si le portrait
-<span class="pagenum" id="Page_214">[p. 214]</span>
-est ressemblant, votre parrain doit être un
-brave homme.</p>
-
-<p>—Et l’on serait heureuse de l’avoir pour
-ami, ajouta mademoiselle de La Varenne.</p>
-
-<p>Là-dessus elles s’échappèrent ainsi que
-deux oiseaux qui prennent ensemble leur
-volée. J’avais fait atteler, je les mis en voiture.
-Elles partirent, je les suivis des yeux,
-et elles étaient déjà loin que je voyais encore,
-à travers les arbres, leurs mouchoirs,
-qu’elles agitaient en signe de dernier adieu.</p>
-
-<p>Quelques semaines après, j’étais l’hôte
-assidu, le familier des Granges. La mère de
-Thérèse m’avait écrit pour me remercier.
-Elle exprimait en même temps le désir de
-me voir et de me connaître: je ne m’étais
-pas fait prier. J’avais été bien accueilli, je
-ne déplaisais pas, et dès mes premières visites
-<span class="pagenum" id="Page_215">[p. 215]</span>
-j’étais établi dans la place. Madame de
-La Varenne était veuve. Mariée fort jeune à
-un gentilhomme du pays, elle avait tenu
-pendant quelques années un assez grand
-état à Paris. Après la mort de M. de La
-Varenne, qui laissait une fortune singulièrement
-réduite par la vie de luxe qu’ils
-avaient menée, elle s’était retirée forcément
-du monde, où elle avait brillé d’un vif éclat.
-Elle aurait pu facilement se remarier; l’expérience
-qu’elle avait faite l’avait assurée
-contre la tentation d’une seconde épreuve.
-Voilà ce qu’on disait autour de moi. Elle
-vivait à l’aise dans son petit domaine, qu’elle
-ne quittait qu’à la fin de l’automne pour
-aller passer les plus durs mois de l’hiver
-à la ville voisine. C’était une femme encore
-belle, avec beaucoup d’agrément dans l’esprit
-<span class="pagenum" id="Page_216">[p. 216]</span>
-et de grâce dans les manières. Les rêves
-d’ambition qu’elle nourrissait ne me furent
-révélés que plus tard, et comme par un coup
-de foudre. J’avais bien deviné chez elle un
-fonds de scepticisme railleur, la sourde impatience
-d’une vie silencieuse et bornée;
-mais je ne songeais guère à faire des études
-de caractère. Elle me recevait avec bienveillance,
-et tel était mon aveuglement, telle
-était ma simplicité, que je me figurais parfois
-qu’elle était dans le secret de mes sentiments,
-qu’elle les approuvait et les encourageait.
-Les serviteurs eux-mêmes m’avaient
-pris à gré; je lisais ma bienvenue sur tous
-les visages. Enfin, sans avoir échangé aucune
-confidence, nous étions d’intelligence,
-mademoiselle de Champlieu et moi; nos regards
-s’entendaient, mon bonheur me riait
-<span class="pagenum" id="Page_217">[p. 217]</span>
-dans ses yeux. Ce qui montre dans tout son
-jour le bon naturel de ces aimables filles, c’est
-que ma prédilection pour l’une d’elles, loin
-de les désunir, comme il serait arrivé fatalement
-avec deux âmes moins choisies, semblait
-ajouter encore à leur mutuelle affection.
-A qui fut-il accordé d’abriter sa jeunesse
-dans un intérieur plus aimable? Tout m’était
-prétexte pour courir au manoir, une
-brochure, un livre, une plante, des graines
-que j’apportais. Si les occasions m’avaient
-manqué, Marthe m’en eût fourni de reste.
-Enfant gâté des Granges, elle en était la vie.
-Promenades sur l’eau, excursions en voiture,
-pêches dans les ruisseaux, pipées au fond
-des bois, tout se faisait par elle, et rien ne
-se faisait sans moi. Il y avait au fond du parc
-une porte qui s’ouvrait sur une pêcherie.
-<span class="pagenum" id="Page_218">[p. 218]</span>
-C’est là, au bord d’un étang, que nous allions
-souvent nous asseoir par les après-midi sereines.
-Je venais avec mes crayons, elles
-apportaient leur ouvrage, et nous causions
-tout en travaillant. Quand le temps était
-mauvais, je décorais des panneaux, je peignais
-des dessus de porte, et c’est encore
-l’adorable Marthe qui avait su me ménager
-cette occupation pour les jours de pluie,
-tant son amitié était ingénieuse, fertile en
-inventions qui avaient pour but de m’attirer
-et de me retenir! Ainsi je voyais Thérèse
-fréquemment, et chaque fois que je la voyais,
-elle me devenait plus chère. Ce petit être
-poétique et charmant pratiquait déjà le
-culte du devoir. Elle avait pour la beauté
-de sa mère une admiration passionnée;
-elle en était plus fière, elle s’en trouvait
-<span class="pagenum" id="Page_219">[p. 219]</span>
-plus ornée qu’aucune fille de sa propre
-beauté, et, comme s’il se fût agi d’une
-déesse, elle s’appliquait à lui épargner les
-soins du ménage. Madame de La Varenne se
-laissait admirer, et Thérèse gouvernait la maison.
-Elle s’en acquittait sans bruit, et, quoique
-vigilante, se rendait agréable à tous.
-Ces soins d’administration domestique n’avaient
-pas plus amoindri son âme qu’ils
-n’avaient terni sa jeunesse. Elle en avait
-retiré une raison précoce, sans y rien laisser
-de sa grâce et de sa distinction native.
-Moins enjouée que son amie, elle avait cependant
-cette sérénité d’humeur qui est
-l’indice d’une nature bien venue. La modestie
-de ses désirs répondait à la simplicité
-de ses mœurs. Elle se plaisait aux
-champs, où elle avait grandi, et ne souhaitait
-<span class="pagenum" id="Page_220">[p. 220]</span>
-pas d’en sortir. Elle n’en goûtait pas
-seulement la poésie contemplative, elle en
-aimait aussi les travaux. Je l’avais rencontrée,
-la compagne dont vous me parliez tout
-à l’heure, et qui eût été la joie de mon
-foyer! Nous nous aimions sans nous le dire:
-nos cœurs n’avaient rien à s’apprendre. Il
-n’était besoin entre nous ni de serments ni
-de promesses, et il me semble encore aujourd’hui
-que nous étions fiancés l’un à l’autre.</p>
-
-<p>Novembre nous avait dispersés. Madame
-de La Varenne était rentrée en ville, Marthe
-chez ses parents. Dussiez-vous me prendre
-en pitié, il faut que vous sachiez jusqu’où
-pouvaient aller ma candeur et mes illusions.
-Quand je voyais Thérèse tous les
-jours, satisfait de vivre auprès d’elle, trop
-<span class="pagenum" id="Page_221">[p. 221]</span>
-heureux pour me hâter de l’être davantage,
-je laissais mes projets flotter entre le rêve
-et l’espérance. Ce fut seulement après son
-départ que je les arrêtai et les fixai dans
-mon esprit. Je n’entrevoyais pas d’obstacles,
-je n’admettais pas qu’il pût en survenir. Je
-ne doutais de rien, j’avais la foi. Le bonheur
-était pour moi comme un hôte sur qui
-je devais compter: j’employai l’hiver à
-mettre ma maison en état de le recevoir.
-La ferme était encore à peu près telle que
-mon père me l’avait transmise. Je m’occupai
-à l’embellir, je l’accommodai d’après les
-goûts de l’enfant que j’aimais, avec un peu
-plus de recherche qu’elle n’en eût désiré
-peut-être. C’était un nid que j’édifiais:
-j’y amassai la mousse et le duvet. Ce matin,
-je vous ai vu sourire devant certaines élégances
-<span class="pagenum" id="Page_222">[p. 222]</span>
-que vous ne vous attendiez pas à
-rencontrer sous le toit d’un garçon qui cultive
-ses terres. Mon ami, vous étiez dans
-l’appartement de ma femme. Ma femme! je
-la voyais déjà en possession de son petit
-royaume. Que de soins, d’amour, de respect
-autour de cette jeune reine! Déjà les
-Aubiers fêtaient le premier-né, déjà de
-blondes têtes couraient dans le verger ou
-s’ébattaient aux clartés de l’âtre. Ah! quel
-printemps que cet hiver! Tout chantait
-dans mon cœur. Après avoir transformé
-le logis, je refis le jardin, je plantai des
-massifs, je construisis des serres. En même
-temps je me rendais un compte exact de
-mon avoir, j’introduisais l’ordre dans mes
-finances. J’étais <ins id="cor_5" title="Mansard">Mansart</ins>, Le Nôtre et Colbert.
-J’avais beau grouper ou aligner des
-<span class="pagenum" id="Page_223">[p. 223]</span>
-chiffres, il s’en fallait de beaucoup que j’arrivasse
-à l’opulence; mais mon bien, si modeste
-qu’il fût, assurait l’aisance à ma famille,
-et me permettait même d’offrir à
-madame de La Varenne une existence plus
-large, plus variée que celle qu’elle menait
-aux Granges. Ma confiance, en réalité,
-n’avait rien de déraisonnable. Vers la fin
-du mois de mars, toutes mes dispositions
-étaient prises, tous mes arrangements terminés.
-Je n’étais allé à la ville que rarement,
-deux ou trois fois au plus. J’avais
-connu Thérèse, nous nous étions aimés sous
-le ciel des prairies, et tout bonheur veut
-rester dans son cadre. J’attendais son retour
-pour la demander à sa mère. Une semaine
-encore, et j’allais la revoir, lorsque je reçus
-un mot de madame de La Varenne qui m’annonçait
-<span class="pagenum" id="Page_224">[p. 224]</span>
-que ses plans étaient changés; elle
-partait pour Paris avec sa fille, et me donnait
-rendez-vous aux Granges pour les premiers
-jours de l’été.</p>
-
-<p>Ce départ subit, auquel, il est vrai, j’étais
-loin de m’attendre, n’avait pas cependant
-entamé ma sécurité. Je savais que Thérèse
-avait à Paris des parents qui depuis longtemps
-désiraient la voir. La résolution de sa
-mère ne devait donc pas me surprendre. Je
-laissai, sans trop d’impatience, s’écouler le
-printemps; mais, au retour de l’été, quand
-le délai fixé par madame de La Varenne fut
-expiré, quand les jours, quand les semaines
-se succédèrent sans la ramener, un grand
-trouble s’empara de moi. Que se passait-il?
-Thérèse était-elle malade? Pourquoi ne revenait-elle
-pas? Je m’informai au manoir:
-<span class="pagenum" id="Page_225">[p. 225]</span>
-on était sans nouvelles. Je pris le parti de
-m’adresser à mademoiselle de Champlieu.
-Orpheline dès son bas âge, elle vivait avec
-de vieux parents qui l’avaient élevée et qui
-s’étaient chargés de l’administration de ses
-biens. Ces biens étaient considérables: la
-terre de Champlieu lui appartenait. Je ne
-dirai pas qu’elle m’accueillit froidement,
-mais pendant tout le temps que dura
-ma visite je crus démêler dans son attitude
-quelque chose de gêné, de contraint.
-Il me sembla que ses regards évitaient de
-rencontrer les miens, et, lorsqu’ils s’attachaient
-sur moi, c’était avec une expression
-à laquelle ils ne m’avaient point habitué.
-Nous n’étions pas seuls, notre entretien dut
-se borner à un échange de questions et de
-réponse également banales. Madame de La
-<span class="pagenum" id="Page_226">[p. 226]</span>
-Varenne et sa fille se portaient à merveille.
-Il n’était pas vraisemblable que leur absence
-se prolongeât encore longtemps. Il y avait
-tout lieu de penser qu’elles seraient bientôt
-de retour. Pas un mot d’ailleurs qui eût
-trait à notre intimité, pas une allusion à
-notre réunion prochaine. Bref, je me retirai
-pleinement rassuré sur la santé de Thérèse
-et plus oppressé pourtant que je ne
-l’étais en arrivant chez Marthe. Quelques
-semaines encore s’écoulèrent, je les passai
-le cœur en proie à une inquiétude dévorante.
-L’amour qui naguère remplissait ma
-vie sans l’agiter avait pris insensiblement
-tous les caractères d’une passion farouche.
-Ah! malheureux, le bonheur était là, sous
-ta main! Pourquoi l’avais-tu laissé s’échapper?
-Que ne t’étais-tu hâté de le saisir? Il y
-<span class="pagenum" id="Page_227">[p. 227]</span>
-avait des heures où le pressentiment de ma
-destinée pesait sur moi comme un cauchemar.
-Parfois je riais de mes terreurs, le plus
-souvent je les subissais sans essayer de m’y
-soustraire. J’allais errer du côté des Granges,
-j’apercevais, aux lueurs du couchant,
-le perron désert, la façade morne, les persiennes
-toutes fermées, et je revenais consumé
-de tristesse.</p>
-
-<p>Un jour enfin, dans la matinée, je vis
-entrer à l’atelier le jardinier de madame de
-de La Varenne. Il venait m’annoncer que sa
-maîtresse était de retour depuis la veille au
-soir, et qu’elle m’attendait le jour même.
-Vous avez vu quelquefois les nuées du ciel
-balayées en un clin d’œil par un coup de
-vent; il se fit quelque chose d’approchant en
-moi. Toutes les chimères que je m’étais
-<span class="pagenum" id="Page_228">[p. 228]</span>
-créées, tous les monstres qu’avait enfantés
-dans mon cerveau la fièvre de l’attente s’évanouirent
-en un instant, et je me retrouvai,
-calme et souriant, en présence de la réalité.
-Thérèse m’était rendue! l’empressement de
-madame de La Varenne à m’appeler, témoignait
-assez que leurs sentiments m’étaient
-restés fidèles. Je me souvenais encore des
-impressions que m’avait laissées ma visite à
-Champlieu, mais c’était pour me reprocher
-d’avoir pu leur donner accès dans mon esprit.
-Toutefois j’avais appris à mes dépens
-qu’atermoyer le bonheur n’est pas sage, et
-je partis pour le manoir, bien décidé à profiter
-de la leçon.</p>
-
-<p>La belle matinée! que le ciel était pur!
-que l’air était frais et léger! J’allais tantôt
-pressant le pas, et tantôt le ralentissant pour
-<span class="pagenum" id="Page_229">[p. 229]</span>
-savourer à loisir les joies dont mon âme était
-pleine. Je ne rencontrais sur mon passage
-que des visages heureux, je ne recueillais
-que de bonnes paroles. Les haies m’envoyaient
-leurs plus doux parfums, les oiseaux
-leurs plus gais concerts, les brises leurs haleines
-les plus caressantes, et au milieu de
-ces enchantements je sentais mon amour
-plus sérieux, plus profond qu’autrefois, alors
-qu’il n’avait point souffert. S’il m’était resté
-dans la pensée quelque trouble, quelque
-appréhension, mon arrivée aux Granges aurait
-suffi pour les dissiper. Je recevais au
-seuil de cette demeure le même accueil que
-par le passé. Les serviteurs s’empressaient;
-les chiens accouraient et me léchaient les
-mains. Je reconnaissais, je respirais avec
-délices des senteurs enivrantes, et que je
-<span class="pagenum" id="Page_230">[p. 230]</span>
-n’avais respirées que là. Ouverte à deux battants,
-la porte du vestibule semblait me dire:
-Entrez, on vous attend. Je montai les degrés
-du perron, et, sans être annoncé, je pénétrai
-dans le salon.</p>
-
-<p>Madame de La Varenne s’y trouvait seule.
-Au bruit que je fis en entrant, elle retourna
-la tête, se leva vivement, et s’avança vers
-moi les mains tendues. J’aurais pu croire
-qu’elle allait m’offrir ce que je venais lui demander.</p>
-
-<p>—Arrivez, arrivez! s’écria-t-elle avec effusion.
-J’ai une grande nouvelle à vous annoncer,
-et j’ai voulu que vous fussiez le
-premier à l’apprendre, tant votre affection
-pour nous m’est connue, tant je sais l’intérêt
-que vous nous portez.</p>
-
-<p>Et à brûle-pourpoint, comme si, en se
-<span class="pagenum" id="Page_231">[p. 231]</span>
-jouant avec une arme à feu, elle me l’eût déchargée
-en pleine poitrine, elle me fit part du
-prochain mariage de sa fille. Un mariage
-inespéré! Trois cent mille livres de rente!
-Un splendide hôtel à Paris! un magnifique
-château sur les bords de la Loire! Aux
-champs comme à la ville, un train de maison
-princier! Et en perspective les fêtes du
-monde officiel, un siége au sénat pour son
-gendre! Tout cela avait été débité coup sur
-coup, avec l’animation de la fièvre et la volubilité
-du délire. Elle ne se possédait pas.
-J’étais debout, appuyé contre un meuble.
-La sueur s’amassait à mes tempes; ma face
-devait avoir la pâleur de la mort.</p>
-
-<p>—Asseyez-vous donc, me dit-elle.</p>
-
-<p>Et, sans remarquer ma stupeur, sans s’étonner
-de mon silence, elle se mit à
-<span class="pagenum" id="Page_232">[p. 232]</span>
-raconter avec une éloquence amère tout ce
-qu’elle avait dévoré de tristesse et d’ennui au
-fond de ces campagnes. Toutes ses révoltes,
-toutes ses vanités, toutes ses convoitises, qui
-n’avaient eu jusque-là d’autre confident
-qu’elle-même, toutes les plaies secrètes d’une
-âme ambitieuse et qui se sent étouffer dans
-une destinée fermée, elle les mit à nu et les
-étala sous mes yeux. Elle allait revivre enfin!
-L’espace se rouvrait devant elle, le monde
-lui appartenait. Et, s’exaltant de plus en
-plus, elle dessinait à grands traits le programme
-de l’existence qu’elle comptait mener
-désormais. Quant aux qualités morales
-de son gendre, quant aux chances de félicité
-que cette union pouvait offrir à sa fille, elle
-se taisait là-dessus. Elle seule était en scène,
-c’est d’elle seule qu’il s’agissait. J’étais
-<span class="pagenum" id="Page_233">[p. 233]</span>
-anéanti, tout s’écroulait autour de moi. Elle
-ne savait rien, ne se doutait de rien; je n’avais
-été pour elle qu’une distraction, une
-relation de bon voisinage.</p>
-
-<p>—Eh bien! <ins id="cor_6" title="demanda-telle">demanda-t-elle</ins> en se tournant
-vers moi, à quoi donc pensez-vous? Qu’attendez-vous
-pour me féliciter?</p>
-
-<p>—Madame, lui répondis-je, j’attends que
-vous m’ayez dit si ce mariage, qui vous
-comble de joie, fait également le bonheur
-de mademoiselle de La Varenne.</p>
-
-<p>—Oh! tranquillisez-vous, répliqua-t-elle
-en souriant. Thérèse, de prime abord, a bien
-montré quelque résistance. Elle ne s’est pas
-faite en un jour à l’idée d’un si brusque
-changement dans sa destinée; mais cette
-chère enfant a fini par comprendre que son
-bonheur est inséparable du mien.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_234">[p. 234]</span>
-Tout m’était expliqué: Thérèse n’était
-pas libre, elle cédait à l’obsession, elle s’immolait
-pour sa mère. J’étais saisi d’indignation
-autant que de douleur, et je n’aurais
-pu dire ce qui me bouleversait le plus, de la
-ruine de mes espérances ou du naïf et monstrueux
-égoïsme qui se déroulait devant moi.</p>
-
-<p>—Recevez mon compliment, Madame,
-lui dis-je en me levant, et soyez persuadée
-que la fortune qui vous arrive me touche
-encore plus profondément que vous ne pouviez
-le supposer.</p>
-
-<p>En achevant ces mots, je m’étais dirigé
-vers la porte.</p>
-
-<p>—Comment! s’écria-t-elle, vous ne nous
-donnez pas cette journée? Êtes-vous si
-pressé? Thérèse est à la ville avec Marthe:
-elles vont rentrer; restez donc!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_235">[p. 235]</span>
-—Mon Dieu, Madame, je ne puis, répondis-je.
-Quand j’ai reçu la nouvelle de
-votre arrivée, je me disposais à partir pour
-un voyage qui doit me tenir éloigné du pays
-pendant quelque temps. Pardonnez-moi de
-vous quitter si tôt.</p>
-
-<p>Tel était son enivrement qu’elle n’avait
-rien deviné. Elle ne s’était aperçue ni de
-l’altération de mes traits, ni de la pâleur de
-mon front, ni du trouble de mon maintien,
-et ma retraite précipitée, la sécheresse de
-mon adieu ne la frappaient pas davantage.</p>
-
-<p>—Je compte bien, dit-elle, que vous serez
-revenu pour le mariage de ma fille.</p>
-
-<p>Je m’inclinai sans rien ajouter, et je sortis.</p>
-
-<p>Quel retour par ces mêmes chemins qui
-m’avaient vu passer quelques heures auparavant
-si confiant, si jeune, si heureux! La
-<span class="pagenum" id="Page_236">[p. 236]</span>
-colère et le désespoir, toutes les pensées,
-tous les sentiments tumultueux que soulevait
-en moi la perte de mes rêves, m’avaient
-pour ainsi dire porté jusqu’aux Aubiers. Je
-m’accusais de n’avoir pas su défendre mon
-bonheur: je m’indignais contre ma lâcheté.
-Je voulais retourner aux Granges, revoir
-madame de La Varenne, lui déclarer que
-j’aimais sa fille, que sa fille m’aimait, que
-Dieu m’avait donné des droits sur elle et
-qu’on ne me l’arracherait qu’avec la vie;
-mais, quand j’eus franchi le pas de ma
-porte, quand je me retrouvai chez moi,... ô
-ma petite ferme que j’avais embellie avec
-tant d’amour, dont j’avais cru faire un palais,
-et qui, le matin encore, étais ma joie
-et ma richesse, qu’étais-tu devenue? Je ne
-la reconnaissais plus. Que tout m’y semblait
-<span class="pagenum" id="Page_237">[p. 237]</span>
-misérable! que je me sentais moi-même
-pauvre et déshérité! Quelle chute soudaine!
-quel abaissement de fortune! Après avoir
-erré comme une ombre de chambre en
-chambre, j’étais passé dans l’appartement
-que je destinais à ma chère Thérèse; je la
-vis dans son hôtel à Paris, dans son château
-sur les bords de la Loire, et je fondis en
-larmes, j’éclatai en sanglots.....</p>
-
-<p class="sep2">—Je te plains, dit Evrard quand Paul eut
-terminé ce récit; je plains surtout mademoiselle
-de La Varenne. Toi, tu n’es lié qu’à ta
-douleur; mais cette enfant! c’est sur elle
-qu’il faut pleurer. Quand ce mariage doit-il
-se faire?</p>
-
-<p>—Prochainement. On en parle dans le
-pays.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_238">[p. 238]</span>
-—Eh bien! mon ami, je t’emmène avec
-moi. Tu ne seras pas le premier qui auras
-retrouvé là-bas la paix et la santé de l’âme.
-L’épreuve que tu subis est cruelle; elle n’est
-pas de celles qui flétrissent une destinée. On
-ne s’est pas joué de ta tendresse; madame
-de La Varenne ne t’avait rien promis, ce
-n’est pas sciemment qu’elle a déchiré ton
-cœur. Ta blessure est saine, le temps la fermera.
-En route, mon cher Paul! Fais tes
-préparatifs, nous partirons demain.</p>
-
-<p>—Non, pas demain! s’écria Paul. Je ne
-vous ai pas tout dit. Quinze jours se sont
-écoulés depuis mon entrevue avec madame
-de La Varenne. Je devais partir, et je suis
-resté. Perdre Thérèse sans la revoir était au-dessus
-de mes forces. Je n’avais d’espoir
-qu’en mademoiselle de Champlieu. J’ai pu
-<span class="pagenum" id="Page_239">[p. 239]</span>
-lui parler ce matin. Nous étions seuls. Elle
-avait pris mes mains; elle était bien émue.—Allez,
-m’a-t-elle dit, nous sommes aussi
-malheureuses, aussi désespérées que vous.
-Il n’a pas dépendu de moi que madame de
-La Varenne ne sût tout. Thérèse m’a scellé
-les lèvres; elle s’immole tout entière, et
-n’admet pas que son sacrifice coûte même
-un regret à sa mère. Que faites-vous ici? a-t-elle
-ajouté d’un ton de douceur et d’autorité.
-Je vous croyais parti. Il faut que vous
-vous éloigniez. Il le faut pour vous et pour
-elle.—Je ne partirai pas avant de l’avoir
-revue, me suis-je écrié. Il y a des choses
-que je ne lui ai jamais dites, et qu’il est impossible
-que je ne lui dise pas au moins une
-fois. Je veux lui dire que je l’aime, que je
-perds tout en la perdant, qu’elle était mon
-<span class="pagenum" id="Page_240">[p. 240]</span>
-âme et ma vie. Vous êtes bonne. Ne rejetez
-pas ma prière, ayez pitié de ma détresse!
-Demain, à la chute du jour, je serai au bord
-de la pêcherie. Venez avec elle, conduisez-la
-vers moi, et je vous devrai mon dernier
-bonheur, je m’en irai en vous bénissant.—Et,
-sans attendre sa réponse, je l’ai laissée,
-je me suis enfui.</p>
-
-<p>—Et tu crois que ces deux jeunes filles?...</p>
-
-<p>—Je le crois, je l’espère.</p>
-
-<p>—Moi, dit Evrard, je ne le crois pas, j’en
-suis sûr. Ainsi, ajouta-t-il à mi-voix et se
-parlant à lui-même, c’est à la pêcherie qu’ils
-vont se dire adieu, se voir pour la dernière
-fois,... à la pêcherie, au soleil couchant, sous
-les saules!</p>
-
-<p>Et il tomba dans une profonde rêverie que
-son hôte n’osa pas troubler. Ils se quittaient
-<span class="pagenum" id="Page_241">[p. 241]</span>
-quelques minutes après en se donnant rendez-vous
-pour le surlendemain, et, malgré
-l’heure avancée, malgré les instances de
-Paul, qui le pressait de rester aux Aubiers,
-le colonel reprenait tout pensif le chemin de
-la ville.</p>
-
-<p class="sep2">Le lendemain, dans l’après-midi, il se
-passait au manoir une scène dont un peintre
-de genre aurait pu s’inspirer. Le trousseau
-de Thérèse venait d’arriver, et madame de La
-Varenne s’occupait avec Marthe à vider les
-caisses apportées au salon. La châtelaine
-s’était piquée d’honneur, c’était un trousseau
-de princesse. Thérèse regardait d’un
-air résigné les fins tissus et les dentelles que
-sa mère étalait sous ses yeux, et de temps en
-temps sa figure s’éclairait d’un pâle sourire,
-<span class="pagenum" id="Page_242">[p. 242]</span>
-grâce à Marthe, qui, par ses propos et ses
-gentillesses, réussissait parfois à l’égayer un
-peu. Madame de La Varenne était ce jour-là
-plus radieuse encore que la veille. Elle avait
-reçu dans la matinée une lettre par laquelle
-le phénix des gendres s’annonçait pour la
-fin de la semaine, et, bien qu’elle le considérât
-comme une prise qui ne pouvait lui
-échapper, elle n’était pas fâchée de toucher
-au moment qui devait mettre en cage un
-oiseau si précieux. Dans sa joie, elle n’avait
-plus que vingt ans. Thérèse se sentait
-payée de son sacrifice en la voyant si
-jeune, si triomphante, si belle, et c’est à
-peine si la pauvre petite se permettait une
-plainte au fond de son cœur. Les caisses,
-les cartons n’avaient encore livré qu’une
-partie de leurs trésors, quand la porte du
-<span class="pagenum" id="Page_243">[p. 243]</span>
-salon s’entr’ouvrit et laissa se glisser la tête
-du jardinier.</p>
-
-<p>—Entrez, Léonard, entrez, qu’y a-t-il?</p>
-
-<p>—Il y a, madame, répondit Léonard
-entrant à pas de loup, il y a que, vu l’état
-de goutte du garde champêtre, qui ne peut
-plus remuer ni pied ni patte, je viens
-nonobstant demander à Madame s’il convient
-à Madame d’envoyer chercher la gendarmerie.</p>
-
-<p>—C’est une idée, dit Marthe, envoyons
-chercher la gendarmerie.</p>
-
-<p>—Et pourquoi faire, bonté divine?</p>
-
-<p>—Pour empoigner, sauf le respect que je
-dois à Madame et à toute la compagnie
-pareillement, un malfaiteur qui rôde depuis
-plus de deux heures dans le parc, et qui n’a
-pas la mine de vouloir s’en aller sans avoir
-fait quelque mauvais coup.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_244">[p. 244]</span>
-—Quels ragots nous faites-vous là? un
-malfaiteur ici, dans ce pays?</p>
-
-<p>—Pardon, excuse, ce n’est pas un physique
-appartenant à la localité.</p>
-
-<p>—Eh bien! d’où vient-il? que veut-il?
-Vous lui avez parlé?</p>
-
-<p>—Pas absolument, mais je l’ai suivi...
-de loin, en me cachant derrière les
-arbres.</p>
-
-<p>—Enfin, dit Marthe, vous l’avez vu, comment
-est-il fait?</p>
-
-<p>—Mon Dieu, Mademoiselle, ce n’est
-point que, de sa personne, il soit ostensiblement
-mal fait. D’aucuns même pourraient
-trouver que c’est un grand bel homme proprement
-vêtu; mais il vous a une figure!
-avec ses moustaches et sa peau enfumée,
-c’est comme qui dirait une tête de mahométan.
-<span class="pagenum" id="Page_245">[p. 245]</span>
-Ce n’est pas, mon Dieu, que, de sa
-figure, il soit finalement repoussant; mais
-des airs! mais des façons! Il va de ci, il vient
-de là, il marche sur les pelouses, il flanque
-des coups de canne aux branches, il s’approche
-sournoisement de la maison, il la
-regarde, et après qu’il l’a regardée, il rentre
-dans le parc vivement comme une couleuvre...
-Je demande à Madame si c’est là les
-allures d’un chrétien bien intentionné. Sans
-compter que personne ne l’a vu passer par la
-grille, et qu’il n’a pu s’introduire chez nous
-que par escalade. Et par-dessus tout, ajouta
-Léonard en baissant la voix, le petit Pierrot
-qui était avec moi pour me soutenir en
-cas d’attaque... Je n’oserai jamais dire ça à
-Madame.</p>
-
-<p>—Osez, mon garçon, osez.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_246">[p. 246]</span>
-—Eh bien! madame, le petit Pierrot, qui
-n’est pas un âne comme chacun sait, assure
-que c’est le même qu’une espèce de loup-garou
-qu’il voit depuis quelque temps tourner
-le soir autour de l’enclos. Faut-il que
-j’aille chercher les gendarmes?</p>
-
-<p>—Non, dit Marthe, ce malfaiteur me
-plaît. S’il rôde depuis plus de deux heures
-dans le parc, il doit être un peu fatigué:
-allons l’arrêter nous-mêmes et lui offrir de
-se reposer ici.</p>
-
-<p>—Ce n’est pas la peine de vous déranger,
-s’écria Léonard: le voici.</p>
-
-<p>A ce moment, un étranger débouchait du
-parc sur la terrasse et se dirigeait vers l’habitation.
-Les trois femmes, pour le voir
-venir, s’étaient mises à la fenêtre, tandis
-que le vaillant Léonard s’esquivait discrètement,
-<span class="pagenum" id="Page_247">[p. 247]</span>
-et, pour plus de sûreté, retournait à
-ses plates-bandes.</p>
-
-<p>—C’est qu’en vérité il a tout à fait bon
-air, ce malfaiteur, dit mademoiselle de
-Champlieu. Regarde donc, Thérèse! Ne te
-semble-t-il pas que nous avons déjà vu cette
-figure-là quelque part?</p>
-
-<p>—En effet, dit Thérèse.</p>
-
-<p>—C’est singulier, dit à son tour madame
-de La Varenne: où donc ai-je déjà vu cette
-figure?</p>
-
-<p>Il avait franchi les marches du perron.
-Après avoir attendu vainement quelqu’un
-qui l’annonçât, il entra au salon, dont la
-porte était restée entr’ouverte, et s’avança
-<ins id="cor_7" title="gavement">gravement</ins> vers madame de La Varenne,
-qui avait fait vers lui quelques pas. Rien
-que sa façon de se présenter aurait suffi
-<span class="pagenum" id="Page_248">[p. 248]</span>
-pour dissiper toute espèce de préventions.</p>
-
-<p>—Vous ne me reconnaissez pas, Madame?</p>
-
-<p>A ce timbre de voix que les années
-n’avaient point altéré, madame de La Varenne
-avait tressailli: elle attachait sur
-l’étranger un regard curieux, hésitant.</p>
-
-<p>—Vous ne me reconnaissez pas, reprit-il,
-et peut-être avez-vous oublié jusqu’à mon
-nom.</p>
-
-<p>Il allait se nommer.—Evrard! s’écria-t-elle
-avec une explosion de joyeuse surprise.
-Comment, c’est vous! c’est vous, mon cher
-Paul! Mais embrassez-moi donc, appelez-moi
-Julie comme autrefois. Ne suis-je plus
-votre amie d’enfance, votre compagne de
-jeunesse? Et moi qui ne vous ai pas reconnu
-tout de suite! C’est que vous êtes changé,
-savez-vous? Aussi quelle idée d’aller faire
-<span class="pagenum" id="Page_249">[p. 249]</span>
-la guerre aux Arabes! Je n’espérais plus vous
-revoir. Combien y a-t-il de temps que vous
-avez quitté le pays?</p>
-
-<p>—Vingt années aujourd’hui, Julie.</p>
-
-<p>—Vingt années! déjà! Vous en êtes sûr?</p>
-
-<p>—Oh! très-sûr, je les ai comptées.</p>
-
-<p>Pendant qu’ils causaient, pendant qu’Evrard
-racontait en peu de mots qu’un devoir
-impérieux l’ayant obligé de venir en France,
-il n’avait pu résister au désir de revoir un
-instant son lieu natal et les amis qu’il y avait
-laissés, Thérèse et Marthe, retirées toutes
-deux dans une embrasure de fenêtre, reconnaissaient
-le parrain de Paul, le héros d’Afrique
-dont elles avaient vu le portrait aux Aubiers.
-Chacune d’elles se demandait si la
-présence de cet hôte inattendu n’allait pas
-changer le cours des événements, s’il n’y
-<span class="pagenum" id="Page_250">[p. 250]</span>
-avait pas dans son arrivée quelque chose de
-providentiel, et, sans se communiquer leurs
-pensées, toutes deux contemplaient en silence
-ce mâle et beau visage comme s’il leur
-promettait un sauveur.</p>
-
-<p>—Ma fille, dit madame de La Varenne en
-présentant Thérèse.</p>
-
-<p>—Voulez-vous que je sois votre ami, Mademoiselle?
-demanda Evrard avec une expression
-de tendresse infinie.</p>
-
-<p>—Oh! oui, Monsieur, oh! oui, je le veux
-bien! répondit Thérèse, émue jusqu’aux
-larmes sans savoir pourquoi.</p>
-
-<p>—Allons, embrassez-la, dit madame de
-La Varenne.</p>
-
-<p>Il l’entoura d’un de ses bras et la pressa
-doucement sur son cœur.</p>
-
-<p>—Une autre fille à moi, Mademoiselle de
-<span class="pagenum" id="Page_251">[p. 251]</span>
-Champlieu. Vous vous souvenez de sa mère?</p>
-
-<p>—Oui, Mademoiselle, je me souviens de
-votre mère, et il me semble qu’elle revit en
-vous.</p>
-
-<p>—Embrassez-la donc, elle aussi, dit
-Marthe en lui donnant ses joues à baiser.</p>
-
-<p>Une intimité qui débutait ainsi pouvait se
-passer de plus amples préliminaires. Evrard
-n’avait pas eu le temps de s’asseoir, qu’il
-était déjà l’ami des jeunes filles autant que
-l’ami de la mère. Les heures s’écoulèrent en
-propos familiers. On laisse à penser si madame
-de La Varenne fit sonner les millions
-de son gendre! Marthe heureusement avait
-fini par s’emparer du colonel, qu’elle pressait
-de questions sur sa carrière militaire,
-sur l’Afrique, sur les Bédouins, sur les
-douars et sur les gourbis, sur les lions et sur
-<span class="pagenum" id="Page_252">[p. 252]</span>
-les panthères. Evrard parla de son métier
-simplement. Il raconta ses expéditions sans
-se mettre en scène une seule fois, et mêla
-même à ses récits quelques histoires de panthères
-qui ravirent en admiration mademoiselle
-de Champlieu. Marthe ne comprenait
-plus l’existence que sous une tente, au pied
-de l’Atlas. Thérèse se taisait, mais elle ne se
-lassait pas de regarder le parrain de Paul.
-Qu’attendait-elle de lui? Que pouvait-il pour
-elle? Elle n’en savait rien, et pourtant, depuis
-qu’il était là, elle croyait sentir qu’elle
-avait un appui. Une voix secrète lui disait
-d’espérer, et la pauvre enfant espérait. Frêle
-espoir qu’un mot d’Evrard allait briser!</p>
-
-<p>Après le dîner, on était rentré au salon.
-A mesure que le jour baissait, Marthe était
-devenue silencieuse, et Thérèse paraissait
-<span class="pagenum" id="Page_253">[p. 253]</span>
-inquiète, agitée, comme si une même pensée
-les eût en même temps assaillies toutes
-deux. Elles se tenaient à l’écart et pressées
-l’une contre l’autre. Le colonel, tout en causant
-avec madame de La Varenne, ne les
-quittait pas des yeux. La journée tirait à sa
-fin. Thérèse demeurait immobile; son visage
-trahissait les angoisses, les hésitations d’un
-cœur aux abois. Marthe regardait d’un air
-préoccupé la cime des arbres qu’embrasaient
-les feux du couchant.</p>
-
-<p>—Eh quoi! s’écria madame de La Varenne,
-vous arrivez à peine, et vous parlez
-déjà de partir! Ce n’est pas sérieux, j’imagine.</p>
-
-<p>—C’est malheureusement très-sérieux,
-répondit Evrard. Je ne suis plus libre, j’ai
-donné rendez-vous à un jeune ami que j’emmène
-<span class="pagenum" id="Page_254">[p. 254]</span>
-avec moi, et nous partons demain...</p>
-
-<p>En prononçant ces mots, il s’était rapproché
-du groupe des jeunes filles, et il abaissait
-sur Thérèse un regard empreint d’une
-tendre pitié. Thérèse avait compris. Elle
-resta d’abord comme abîmée sous le coup
-des paroles qu’elle venait d’entendre, puis,
-se levant résolûment, elle saisit le bras de
-Marthe et l’entraîna hors du salon.</p>
-
-<p>—Voici une belle soirée, dit Evrard après
-qu’il les eut vues s’enfoncer dans la profondeur
-d’une allée. Voulez-vous que nous fassions
-ensemble un tour de parc?</p>
-
-<p>—Bien volontiers, répondit madame <ins id="cor_8" title="d">de</ins>
-La Varenne.</p>
-
-<p>Elle s’enveloppa d’un châle, le colonel
-offrit son bras, et ils descendirent les degrés
-du perron. La soirée était belle en effet. Le
-<span class="pagenum" id="Page_255">[p. 255]</span>
-soleil, près de disparaître, lançait ses flèches
-d’or à travers le feuillage. Il y avait des parties
-du parc encore inondées de clartés, et
-d’autres qui déjà se remplissaient d’ombre
-et de mystère. Les pinsons, les fauvettes,
-avant de regagner leurs nids, renforçaient
-leur ramage et faisaient en concert leurs
-adieux au jour qui finissait, tandis que les
-merles, habitués à siffler la diane et la retraite,
-traversaient les allées d’un vol effaré.
-On entendait au loin le mugissement des
-troupeaux qui rentraient aux étables, le
-chant des rainettes du côté de la pêcherie,
-tous les bruits, toutes les rumeurs qui s’élèvent
-le soir du fond des vallées. Ils marchaient
-à pas lents, en silence, et qui les
-eût vus cheminant ainsi côte à côte sous ces
-beaux ombrages aurait pu croire que leurs
-<span class="pagenum" id="Page_256">[p. 256]</span>
-pensées suivaient le même cours, que
-c’étaient là deux âmes unies et confondues
-dans une commune émotion.</p>
-
-<p>—Savez-vous bien, dit enfin madame de
-La Varenne, que vous m’avez fait à peine
-compliment sur le mariage de ma fille? Vous
-ne pouvez nier pourtant que ce ne soit un
-mariage magnifique!</p>
-
-<p>—J’en conviens, repartit Evrard arraché
-brusquement à sa rêverie. Trois cent mille
-livres de rente! Palais à la ville, palais à la
-campagne! Votre gendre est fils de ses œuvres,
-m’avez-vous dit. Pour peu qu’il soit
-jeune encore, il n’a pas perdu son temps.
-Dans quelle carrière s’est-il enrichi?</p>
-
-<p>—Dans l’industrie, dans la banque, dans
-les affaires.</p>
-
-<p>—Dans les affaires?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_257">[p. 257]</span>
-—Honorablement, au grand jour.</p>
-
-<p>—Je veux le croire, et bien qu’en général
-je me défie de ces fortunes si rapides, bien
-que la probité, le travail et l’intelligence ne
-suffisent pas toujours à les élever, je le tiens
-pour galant homme du moment que vous
-l’avez choisi. Votre fille aime le mari que
-vous lui destinez?</p>
-
-<p>—Comment l’entendez-vous?</p>
-
-<p>—Je ne pense pas, ma chère, qu’il y ait
-deux façons de l’entendre. Tantôt, en vous
-écoutant pendant que vous énumériez avec
-complaisance tous les avantages attachés à
-la grande alliance que vous allez faire, j’observais
-mademoiselle de La Varenne, et il
-m’a semblé que son attitude et sa physionomie
-ne répondaient pas à la joie qui éclatait
-dans vos discours. Je vous demande, au
-<span class="pagenum" id="Page_258">[p. 258]</span>
-nom d’une ancienne amitié, si le gendre de
-votre choix a su gagner les sympathies de
-votre fille, si elle se sent entraînée vers lui,
-si elle l’aime, en un mot... Est-ce clair?</p>
-
-<p>—Oh! je ne dis pas que Thérèse soit follement
-éprise de son fiancé. Comment l’aimerait-elle?
-C’est à peine si elle le connaît. Le
-mariage n’est point affaire de passion et
-d’entraînement. On se marie, l’amour vient
-ensuite.</p>
-
-<p>—Et s’il ne vient pas?</p>
-
-<p>—On s’en passe.</p>
-
-<p>—Ce n’est pas vous, Julie, qui voudriez
-marier votre fille contre son gré?</p>
-
-<p>—Contre son gré!... Qui parle de cela?</p>
-
-<p>—Vous ne voudriez pas la marier sans
-avoir consulté ses goûts?</p>
-
-<p>—J’ai mieux fait que de consulter ses
-<span class="pagenum" id="Page_259">[p. 259]</span>
-goûts, répliqua d’un ton sec madame de
-La Varenne, j’ai cherché son bonheur, dont
-je crois être meilleur juge que vous, mon
-cher ami. Quoi que Thérèse puisse penser,
-je suis tranquille, elle me remerciera plus
-tard.</p>
-
-<p>—A merveille, Madame, à merveille! Je ne
-suis qu’un soldat, et vous vous entendez sans
-doute mieux que moi à la conduite de la
-vie. D’où vient donc cependant l’accablement
-profond que cette jeune fille s’efforce
-en vain de dissimuler? Qu’à la veille de faire
-un mariage d’argent, elle restât froide, indifférente,
-je le comprendrais, j’y verrais la
-marque d’une âme délicate et fière; mais
-comment expliquer son front chargé d’ennui,
-sa poitrine oppressée, son regard abattu, ses
-paupières brûlées de larmes? Vous vivez
-<span class="pagenum" id="Page_260">[p. 260]</span>
-avec elle, rien de tout cela ne vous frappe.
-Je vous affirme, moi, que cette enfant est
-malheureuse.</p>
-
-<p>—Malheureuse, ma fille?</p>
-
-<p>—Oui, Julie, malheureuse. Si cette enfant
-n’était pas condamnée seulement au
-supplice d’épouser sans amour un homme
-qu’elle connaît à peine! Êtes-vous descendue
-au fond de son cœur? Êtes-vous bien
-sûre au moins qu’elle n’a d’amour pour personne?</p>
-
-<p>—Vous n’avez que romans en tête! Parce
-que Thérèse n’a pas l’entrain et la gaieté de
-cette évaporée de Champlieu, il vous plaît de
-voir en elle une victime. Ma fille a grandi
-sous mes yeux, qui voulez-vous qu’elle aime?
-L’Oiseau bleu? le prince Charmant?</p>
-
-<p>—L’an passé, au dernier automne,
-<span class="pagenum" id="Page_261">[p. 261]</span>
-n’avez-vous pas reçu dans votre intimité un de
-vos voisins de campagne?</p>
-
-<p>—Le petit Cordöan, des Aubiers? Sans
-doute. Eh bien! après?</p>
-
-<p>—Il ne vous est jamais venu à la pensée
-qu’il pût aimer votre fille?</p>
-
-<p>—Ma foi, non!</p>
-
-<p>—Ni que votre fille pût l’aimer?</p>
-
-<p>—Ce jeune homme?</p>
-
-<p>—Oui, ce jeune homme.</p>
-
-<p>—Qui m’apportait des graines, pêchait
-aux écrevisses et barbouillait mes dessus de
-portes?</p>
-
-<p>—Si Thérèse l’aimait pourtant?</p>
-
-<p>—Vous êtes fou!</p>
-
-<p>—Enfin si elle l’aimait?</p>
-
-<p>—Eh bien! mon cher, si elle l’aimait,
-elle en serait quitte pour l’oublier, car tenez
-<span class="pagenum" id="Page_262">[p. 262]</span>
-pour certain que, ma parole ne fût-elle point
-engagée, je ne consentirais jamais à donner
-ma fille au fils d’un paysan.</p>
-
-<p>—Parmi vos gentillâtres de province, en
-voyez-vous beaucoup qui le vaillent, ce fils
-de paysan? Affirmeriez-vous que votre gendre
-ait une aussi bonne origine?</p>
-
-<p>—Un garçon qui n’est propre à rien, qui
-ne fait rien, qui ne veut rien faire!</p>
-
-<p>—Il a le goût des arts. Il cultive ses terres.
-Si la route qu’il suit ne mène ni aux
-honneurs ni à l’opulence, on est sûr du
-moins qu’elle ne peut aboutir ni à la ruine
-ni à la honte.</p>
-
-<p>—Ses terres! ses terres!... Il n’a pas le
-sou.</p>
-
-<p>—Il a vingt mille livres de rente au soleil,
-honnêtement amassées par son père.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_263">[p. 263]</span>
-—En vérité! ce jeune nabab a vingt
-mille livres de rente? Et vous croyez, candide
-habitant du désert, que c’est avec vingt
-mille livres de rente qu’un jeune ménage
-peut aujourd’hui faire figure dans le monde?</p>
-
-<p>—Je crois sincèrement que c’est autant
-qu’il en faut pour vivre heureux chez soi.
-Quelle nécessité pour un jeune ménage de
-faire figure dans le monde? Il en est du
-monde comme du jeu: on ne lui appartient
-pas à demi. On ne veut lui donner d’abord
-qu’une parcelle de sa vie. On laisse le bonheur
-à la maison, mais seulement pour quelques
-heures. On rentre, il rit et vous fait
-fête. On le néglige bientôt de plus en plus,
-on passe loin de lui des journées et des
-nuits entières, jusqu’à ce qu’enfin, las d’attendre
-au coin d’un foyer abandonné, il
-<span class="pagenum" id="Page_264">[p. 264]</span>
-prend le parti de déloger par la porte ou
-par la fenêtre. J’ajouterai...</p>
-
-<p>—N’allons pas plus loin, nous arrivons
-aux plaisirs des champs, aux délices de la
-médiocrité, à la poésie des joies domestiques.
-Ces plaisirs, je les connais; ces délices, je
-viens de m’en abreuver; cette poésie, il m’a
-été donné de la goûter tout à loisir. Laissons
-cela, nous ne pourrions pas nous entendre.
-Il s’est fait dans nos mœurs et dans nos habitudes
-une révolution dont vous ne paraissez
-pas vous douter. Toutes les conditions de
-la vie sont changées.</p>
-
-<p>—Le cœur est-il changé, lui aussi? Avez-vous
-supprimé du même coup l’amour et la
-jeunesse?</p>
-
-<p>—L’amour n’a qu’un matin, la jeunesse
-n’a qu’un jour, et la vie est longue, Evrard.
-<span class="pagenum" id="Page_265">[p. 265]</span>
-Encore une fois, brisons là. Si le seigneur
-des Aubiers a élevé ses vues jusqu’à ma fille,
-s’il a conçu le ridicule espoir de l’épouser,
-j’en suis fâchée pour lui. Quant à Thérèse,
-rassurez-vous, elle ne pense pas et n’a jamais
-pensé à ce jeune homme.</p>
-
-<p>—Vous vous trompez, elle l’aime, dit
-froidement le colonel, et d’un accent si
-ferme que madame de La Varenne resta un
-instant interdite. Elle l’aime. J’en ai la
-preuve!</p>
-
-<p>—Prenez garde, Evrard, prenez garde!</p>
-
-<p>—Votre fille a écrit à Paul.</p>
-
-<p>—Cela n’est pas vrai!</p>
-
-<p>—Elle a écrit. J’ai lu sa lettre.</p>
-
-<p>—Non!</p>
-
-<p>—Je l’ai lue, elle est là! dit Evrard, frappant
-de la main sa poitrine.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_266">[p. 266]</span>
-—Montrez-moi cette lettre... donnez-la-moi!
-Je le veux, je l’exige.</p>
-
-<p>—Je ne puis pas vous la donner, mais je
-vais vous la lire.</p>
-
-<p>L’homme de guerre avait reparu tout entier,
-avec l’attitude, le geste et la voix du
-<ins id="cor_9" title="ommandement">commandement</ins>. Madame de La Varenne subissait
-malgré elle l’autorité de sa parole et
-de son regard. Ils étaient arrivés dans une
-clairière, le crépuscule continuait le jour.</p>
-
-<p>—Asseyez-vous, dit-il en lui montrant un
-banc au pied d’un hêtre.</p>
-
-<p>Elle obéit, il prit place auprès d’elle, tira
-d’un portefeuille une lettre qu’il déplia, et il
-en commença ainsi la lecture:</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p>«Paul, mon cher Paul, je t’aime et je te
-perds. Je t’aime...»</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_267">[p. 267]</span>
-—Ah! malheureuse, ah! malheureuse
-enfant!... Devais-je m’attendre?... Donnez-moi
-cette lettre. Et, par un mouvement rapide,
-elle étendit le bras pour la saisir.</p>
-
-<p>—Calmez-vous, dit Evrard, lui arrêtant la
-main.</p>
-
-<p>—Vous prenez donc plaisir à me torturer!
-s’écria-t-elle avec désespoir.</p>
-
-<p>—Non, calmez-vous. Cette lettre est l’expression
-des sentiments les plus honnêtes.
-Elle n’a pu sortir que d’une belle âme, il ne
-s’y trouve pas un seul mot dont puisse avoir
-jamais à rougir la personne qui l’a écrite.</p>
-
-<p>Et il reprit:</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p>«Paul, mon cher Paul, je t’aime et je te
-perds. Je t’aime et je te dis adieu. Pardonne-moi.
-Que pouvais-je, hélas! contre la volonté
-<span class="pagenum" id="Page_268">[p. 268]</span>
-de ma mère? Je n’avais, pour résister, que
-mes larmes et mes prières; ma résistance est
-épuisée. Est-ce donc vrai, mon Paul? On
-nous sépare. Je ne sais pas ce que j’écris. Je
-suis brisée, j’ai la tête perdue. Ah! ma mère,
-que vous êtes cruelle! Rien n’a pu la fléchir,
-ni mes supplications, ni les révoltes de mon
-cœur, ni ma soumission désespérée. Elle
-jouit de mon sacrifice comme s’il ne me
-coûtait rien, elle triomphe, et moi je me
-meurs! Il paraît, mon ami, que la raison et
-la sagesse nous défendaient de nous aimer.
-Il paraît que nos projets d’union n’étaient
-qu’enfantillage et folie. Tu es trop pauvre,
-d’une naissance trop obscure. Voilà pourtant
-ce qu’on me dit! Trop pauvre, toi, d’une
-naissance trop obscure! Crois-tu du moins
-que ta pauvreté eût été ma richesse? Crois-tu
-<span class="pagenum" id="Page_269">[p. 269]</span>
-que j’aurais été fière d’être ta femme, de
-porter ton nom? Crois-tu que c’eût été ma
-joie et mon orgueil de partager ta destinée,
-de m’appuyer sur toi, de tout devoir à ton
-travail? C’était mon espoir, et cet espoir
-dont se nourrissait ma jeunesse, il faut que
-je l’immole à des vanités que je ne comprends
-pas, il faut que je renonce au bonheur,
-parce que ma mère ne saurait accepter
-pour gendre qu’un gentilhomme. Quelle
-pitié!—Que vas-tu faire? Tu ne peux pas
-rester ici. Épargne-moi la honte de me marier
-près de toi, sous tes yeux. Va-t’en, va-t’en
-bien loin! Emporte avec toi toute mon
-âme. Je ne te reverrai plus, ami de mon enfance.
-Je ne te reverrai plus, cher compagnon
-de mes jeunes années. Adieu donc,
-pour toujours adieu! Ma pensée te suivra
-<span class="pagenum" id="Page_270">[p. 270]</span>
-partout, tu ne cesseras jamais de l’occuper.
-Quoique absent de ma vie, c’est toi qui la
-protégeras. Ton souvenir sera ma sauvegarde,
-et si je vaux quelque chose, c’est à toi
-que je le devrai.»</p>
-</div>
-
-<p>A mesure que le colonel avançait dans
-cette lecture, madame de La Varenne avait
-passé de l’agitation la plus violente à une
-sorte d’apaisement farouche et qui touchait
-presque à la stupeur. On eût dit que chaque
-phrase lui apportait une révélation inattendue.
-L’étonnement, la confusion avaient
-éteint peu à peu la fièvre de son regard. Ses
-yeux s’étaient détachés du papier que lisait
-Evrard, et elle avait écouté jusqu’au bout,
-immobile, la tête basse.</p>
-
-<p>—S’il restait quelques doutes dans votre
-<span class="pagenum" id="Page_271">[p. 271]</span>
-esprit, la lettre est signée, dit le colonel
-après qu’il eut achevé de lire.</p>
-
-<p>Madame de La Varenne, sans se retourner,
-prit silencieusement la lettre qu’il lui
-tendait, et elle la froissa dans sa main avec
-une sourde colère.</p>
-
-<p>—Où voulez-vous en venir? demanda-t-elle
-enfin d’une voix frémissante. Je vous
-ai écrit cette lettre; que prétendez-vous en
-conclure? Me faites-vous un crime de ne
-plus penser ni sentir comme je pensais et
-sentais il y a vingt ans? L’autorité de ma
-mère me semblait tyrannique alors. Je trouve
-aujourd’hui qu’elle était légitime; à mon
-tour je suis mère. Est-ce ma faute si j’ai
-vécu? Ne tenez-vous aucun compte de l’expérience?</p>
-
-<p>—L’expérience!... C’est vous qui l’invoquez!
-<span class="pagenum" id="Page_272">[p. 272]</span>
-repartit Evrard avec brusquerie. Eh
-bien! parlez, que vous a-t-elle appris? Vous
-êtes mère, et vous avez vécu, dites-vous;
-quelles leçons avez-vous retirées de la vie?
-La route où vous avez marché vous a-t-elle
-conduite au bonheur? Le mariage que vous
-avez fait a-t-il réussi à ce point que vous
-deviez pousser votre fille dans la même voie,
-la livrer aux mêmes hasards?</p>
-
-<p>—Le mariage que j’ai fait a eu du moins
-cet avantage qu’il n’a été pour moi la source
-d’aucune déception. Connaissez-vous beaucoup
-de mariages d’inclination dont vous
-pourriez en dire autant?</p>
-
-<p>—Et c’est vous!... Ah! misère! s’écria
-le soldat en se frappant le front. Il vient
-donc fatalement une heure où l’on ne se
-souvient plus de sa jeunesse que pour la
-<span class="pagenum" id="Page_273">[p. 273]</span>
-renier et pour l’outrager! Jeune, on se brise
-contre l’obstacle, et plus tard on devient
-soi-même l’écueil où se brise à son tour la
-génération qui nous suit. Elle ne finira
-donc jamais cette éternelle et lamentable
-histoire! Ce sera donc toujours et toujours
-à recommencer!</p>
-
-<p>—Vous préféreriez qu’on abandonnât la
-jeunesse à ses entraînements? Vous voudriez
-que la raison et l’expérience ne fussent
-plus que les humbles servantes de toutes
-ses fantaisies?</p>
-
-<p>—Je voudrais que la raison se montrât
-clémente aux passions généreuses, et qu’au
-lieu de les opprimer, elle se contentât de les
-gouverner. Je voudrais que l’expérience eût
-une âme, qu’elle se souvînt des larmes
-qu’elle a coûtées, et qu’il fût permis à ceux
-<span class="pagenum" id="Page_274">[p. 274]</span>
-qui viennent après nous d’achever le rêve
-que nous n’avons pu qu’ébaucher. Je voudrais
-que le soir n’insultât pas au milieu
-du jour, que le milieu du jour ne blasphémât
-pas le matin. Je voudrais enfin que la
-foi, l’enthousiasme, le désintéressement,
-tous les sentiments élevés, toutes les nobles
-aspirations, véritables présents du ciel, ne
-fussent pas condamnés à s’appeler éternellement
-les illusions de jeunesse.</p>
-
-<p>—Qu’est-ce qui vous prend? A qui en
-avez-vous? s’écria madame de La Varenne
-avec un mouvement d’épaules. On jurerait,
-à vous entendre, qu’il s’agit ici du sort des
-empires. Pour quelques églogues qui se
-terminent en élégies, est-ce la peine de
-crier si haut? Parce que toutes les amourettes
-n’aboutissent pas nécessairement au
-<span class="pagenum" id="Page_275">[p. 275]</span>
-mariage, faut-il désespérer de l’humanité
-et lui jeter un linceul sur la face? Eh bien!
-oui, nous nous sommes aimés, nous avons
-eu tous deux notre petit roman. Nous n’en
-sommes morts ni l’un ni l’autre, et je vous
-retrouve en fin de compte colonel, officier
-de la Légion d’honneur et assez bien portant,
-il me semble.</p>
-
-<p>—Si je n’en suis pas mort, dit Evrard,
-c’est que j’en ai vécu, c’est que ce petit
-roman a été la grande histoire de ma vie,
-c’est que j’ai respecté ma douleur, c’est que
-j’en ai fait un refuge. Voilà pourquoi je ne
-suis pas mort, voilà comment j’ai pu sauver
-mon cœur! Mais vous qui avez cherché dans
-le monde l’oubli de ce que vous aviez souffert,
-vous qui, pour tromper le vide et le
-désœuvrement de votre âme, l’avez ouverte
-<span class="pagenum" id="Page_276">[p. 276]</span>
-à toutes les vanités vulgaires, vous êtes
-morte, oui, morte, entendez-vous? Il ne
-reste plus rien de vous, il ne reste plus rien
-de la Julie que j’ai tant aimée. Que faisiez-vous
-tandis que je demeurais fidèle à votre
-souvenir? Que faisiez-vous tandis qu’au bivac,
-sous la tente, à travers les balles, vous
-étiez la compagne invisible de ma destinée?
-Quand vous êtes devenue libre, votre pensée,
-que je devais toujours occuper, s’est-elle
-tournée un seul instant vers moi? Vous
-êtes-vous jamais souciée de savoir si j’existais
-encore? Tout à l’heure, en me revoyant,
-avez-vous senti quelque chose du passé remuer
-et tressaillir en vous? En vous retrouvant
-avec moi dans ce parc, avez-vous eu
-un moment d’émotion? Cette lettre qui ne
-m’avait jamais quitté a-t-elle éveillé en vous
-<span class="pagenum" id="Page_277">[p. 277]</span>
-un autre sentiment que le dépit ou la colère?
-Et vous raillez maintenant! Le poëme
-de votre jeunesse, l’amour, ses joies, ses
-désespoirs, tout cela n’est plus à vos yeux
-qu’un roman banal et sur lequel il sied de
-s’égayer un peu! C’en est trop à la fin! Il y
-a vingt ans aujourd’hui, je vous obéissais,
-je partais, nous nous disions un dernier
-adieu. C’était là, tout près, par une soirée
-pareille à celle-ci. Vous ne vous en souvenez
-pas? Vous avez oublié vos sanglots et
-vos larmes?... Eh bien, venez! s’écria-t-il
-avec emportement, je vais vous rendre la
-mémoire.</p>
-
-<p>Et, lui saisissant violemment le bras, il
-l’entraîna vers la pêcherie. Quelques instants
-après, ils s’arrêtaient à la petite porte du
-parc. La porte était toute grande ouverte, et
-<span class="pagenum" id="Page_278">[p. 278]</span>
-aux dernières lueurs du crépuscule ils pouvaient
-voir encore distinctement ce qui se
-passait à vingt pas de là, de l’autre côté de
-l’enclos. Paul et Thérèse étaient assis l’un
-près de l’autre sur un banc de pierre au bord
-de l’étang. Ployée par la douleur, Thérèse
-avait laissé tomber sa tête sur l’épaule de
-Paul, qui lui tenait les mains, et ils pleuraient.
-Marthe, debout, versait aussi des
-larmes.</p>
-
-<p>—Regarde-les, Julie! dit Evrard d’une
-voix attendrie. Ils sont jeunes, ils sont charmants
-tous deux. La vie s’ouvrait devant eux
-pleine d’espoir et de promesses. Ils s’aimaient
-comme nous nous aimions, et voilà
-pourtant qu’ils se disent adieu, ils vont se
-séparer comme nous! Regarde, Julie, c’est
-ta fille, c’est ton unique enfant, l’enfant que
-<span class="pagenum" id="Page_279">[p. 279]</span>
-tu as failli perdre. Vois qu’elle est encore délicate
-et frêle! Ne crains-tu pas que le chagrin
-ne la tue?</p>
-
-<p>Elle était sans mouvement, sans voix.
-Evrard, d’un œil avide, épiait sur ses traits
-le réveil de son cœur; mais rien ne trahissait
-ce qui se passait en elle. Paul venait de
-se lever. Thérèse restait assise et affaissée
-sur elle-même. Marthe l’entourait de ses
-bras. On entendait dans le silence du soir
-un bruit de sanglots étouffés.</p>
-
-<p>—Venez, mon ami, dit enfin madame de
-La Varenne.</p>
-
-<p>Et ils se dirigèrent vers le bord de l’étang,
-aussi calmes en apparence que s’ils
-avaient été attendus. Thérèse s’était levée
-en les apercevant. Pleins de trouble et
-de confusion, les enfants, comme trois
-<span class="pagenum" id="Page_280">[p. 280]</span>
-coupables, se taisaient et baissaient les
-yeux.</p>
-
-<p>—Ma Thérèse, il est trop tard pour rester
-au bord de l’eau, dit madame de La Varenne.
-Tes mains sont brûlantes, tu as un peu de
-fièvre. La soirée est fraîche, il faut rentrer,
-chère petite.</p>
-
-<p>Et, retirant son châle, elle en couvrit sa
-fille avec la plus tendre sollicitude.</p>
-
-<p>—Je sais que vous partez demain, monsieur
-Paul. Vous allez en Afrique, le colonel
-vous emmène avec lui. C’est bien à vous d’être
-venu dire adieu à vos amies. Je n’oublierai
-jamais les témoignages de sympathie que
-j’ai reçus de vous avant même de vous connaître;
-je me rappellerai toujours avec émotion
-l’intérêt si touchant que vous avait inspiré
-la maladie de ma chère fille. Thérèse,
-<span class="pagenum" id="Page_281">[p. 281]</span>
-je veux que notre voisin emporte un petit
-souvenir de toi. Donne-lui la bague que j’ai
-mise à ton doigt quand tu étais encore enfant.</p>
-
-<p>Thérèse toute tremblante essaya d’ôter la
-bague de son doigt; mais, si mince que fût
-le doigt, il eût fallu le couper pour avoir la
-bague.</p>
-
-<p>—Ma mère, je ne puis pas, dit-elle d’un
-air découragé.</p>
-
-<p>—Essaye encore.</p>
-
-<p>Thérèse fit un nouvel effort qui ne réussit
-pas davantage.</p>
-
-<p>—Ma mère, c’est impossible.</p>
-
-<p>—Allons, je ne vois qu’un moyen, dit
-madame de La Varenne, et notre voisin est
-si bon qu’il s’en accommodera peut-être.
-Puisque nous voulons lui donner ta bague et
-<span class="pagenum" id="Page_282">[p. 282]</span>
-que tu ne peux pas l’ôter de ton doigt, eh
-bien! ma fille, donne-lui ta main.</p>
-
-<p>Elle avait pris la main de Thérèse, elle la
-mit dans celle de Paul, et pendant quelques
-instants ils se tinrent tous trois embrassés.</p>
-
-<p>—Ah! je l’avais bien dit que vous deviez
-être un brave homme! s’écria Marthe en
-sautant au cou d’Evrard.</p>
-
-<p>—Eh bien! lui dit à son tour madame de
-La Varenne, est-elle morte, cette Julie?</p>
-
-<p>—Non, répondit Evrard: elle n’était
-qu’endormie, et je l’ai réveillée.—Puis,
-réunissant Paul et Thérèse dans une même
-étreinte, il leur dit: J’étais seul; sans famille,
-vous serez mes deux enfants.</p>
-
-<p>Ils avaient repris tous ensemble le chemin
-du manoir. La jeunesse marchait devant;
-Evrard et Julie les suivaient de près.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_283">[p. 283]</span>
-—Ah! mon Dieu, s’écria tout à coup madame
-de La Varenne, et mon autre gendre
-qui s’est annoncé pour la fin de la semaine!</p>
-
-<p>—Vous allez lui écrire, dit Evrard.</p>
-
-<p>—Sans doute, mais que lui dirai-je?</p>
-
-<p>—La vérité, tout simplement. S’il est un
-galant homme, il vous remerciera. S’il se
-fâche, qu’il aille au diable! Il ne vaut pas
-l’honneur d’un regret.</p>
-
-<p>—Et ce trousseau?</p>
-
-<p>—Il ne pouvait venir plus à propos; vous
-en serez quitte pour changer les marques.</p>
-
-<p>—Je m’en charge, s’écria Marthe en se
-retournant, et je vous promets que ce ne
-sera pas long.</p>
-
-<p class="sep2">Trois semaines après, on signait le contrat
-aux Granges. Madame de La Varenne ne
-<span class="pagenum" id="Page_284">[p. 284]</span>
-regrettait pas précisément le bon mouvement
-auquel elle avait cédé; toutefois elle pensait
-déjà à user de sa liberté pour reprendre à
-Paris ses relations, ses amitiés mondaines.
-On se résigne aisément à ne pas vivre dans
-le monde; on ne se console pas de n’y vivre
-plus. Paul et Thérèse étaient heureux. Près
-de se lever, la lune de miel éclairait déjà de
-ses premières lueurs le bord de l’horizon.
-Evrard jouissait du bonheur qui était son
-ouvrage, mais ce bonheur lui coûtait cher:
-il l’avait payé de l’illusion qui remplissait
-autrefois sa vie. Les trois semaines qui venaient
-de s’écouler avaient achevé de creuser
-un abîme entre madame de La Varenne et
-lui. Ils n’étaient l’un pour l’autre qu’un
-perpétuel sujet d’étonnement. Le colonel ne
-retrouvait plus en lui le sentiment dont il
-<span class="pagenum" id="Page_285">[p. 285]</span>
-s’était nourri si longtemps, et, pour prix du
-bien qu’il avait fait, il allait partir plus seul
-encore qu’il n’était venu. Il y avait foule au
-manoir. Tous les hobereaux des environs,
-tous les beaux esprits de la ville avaient été
-conviés à la fête. On aurait pu croire Marthe
-absente. Elle était là pourtant, mais retirée
-dans un coin du salon. Elle avait l’air triste
-et pensif. Marthe, en ces derniers jours,
-avait perdu son enjouement. Tout entiers à
-leurs tendresses mutuelles, Paul et Thérèse
-s’étaient à peine aperçus du changement qui
-se faisait chez leur compagne. Evrard seul
-s’en préoccupait; il alla s’asseoir auprès
-d’elle.</p>
-
-<p>—Qu’avez-vous, mon enfant? lui dit-il.
-Qu’est devenue cette gaieté qui était la
-vie de la maison? Depuis quelque temps,
-<span class="pagenum" id="Page_286">[p. 286]</span>
-vous paraissez soucieuse, inquiète, agitée.</p>
-
-<p>—Vous l’avez remarqué... Vous avez
-donc un peu d’amitié pour moi?</p>
-
-<p>—J’en ai beaucoup. Dès que je vous ai
-vue, vous avez gagné mon affection. Il me
-semble que j’ai toujours été votre ami, et il
-me serait douloureux de partir avec la pensée
-que vous souffrez peut-être d’une peine secrète.
-Dites, mon enfant, qu’avez-vous?</p>
-
-<p>—Je ne puis, je n’oserai jamais vous le
-dire.</p>
-
-<p>—Vous n’avez donc pas confiance en
-moi? Je ne saurais donc vous être d’aucun
-secours?</p>
-
-<p>—Il n’est personne au monde qui m’inspire
-autant de confiance que vous.</p>
-
-<p>—Eh bien, parlez, ouvrez-moi votre
-cœur.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_287">[p. 287]</span>
-Elle resta quelque temps silencieuse, puis
-d’une voix tremblante:</p>
-
-<p>—Si, comme Thérèse, j’aimais quelqu’un,
-moi aussi?</p>
-
-<p>—Vous vous consoleriez comme Thérèse,
-dit Evrard en souriant.</p>
-
-<p>—Thérèse est aimée, reprit-elle tristement,
-et moi, je ne sais pas si le seul homme
-à qui je voulusse donner ma vie est disposé
-à l’accepter.</p>
-
-<p>—C’est donc l’empereur de la Chine?</p>
-
-<p>—Ne raillez pas, répondez franchement.
-Pensez-vous qu’un homme sérieux, très-sérieux,
-pourrait s’attacher à une écervelée
-comme moi, qu’il consentirait à devenir
-mon guide, mon appui?</p>
-
-<p>—Je pense que vous êtes une adorable
-créature, et qu’il n’est pas un galant
-<span class="pagenum" id="Page_288">[p. 288]</span>
-homme qui ne fût heureux de vous donner
-son nom.</p>
-
-<p>—C’est vrai, ce que vous me dites-là?</p>
-
-<p>—Oui, certes, très-vrai.</p>
-
-<p>—Je suis riche, orpheline, et mes vieux
-parents m’estiment assez pour ne vouloir
-contrarier ni mes goûts ni ma liberté. Voyez
-jusqu’où va ma confiance, je compte sur
-vous pour offrir ma main à celui qu’entre
-tous j’ai choisi. Vous lui direz que, s’il la
-refuse, mademoiselle de Champlieu ne se
-mariera jamais.</p>
-
-<p>—Mais, demanda Evrard très-ému, je le
-connais donc?</p>
-
-<p>—Oui, vous le connaissez. C’est un <ins id="cor_10" title="solda">soldat</ins>
-d’Afrique, l’honneur et la loyauté même.</p>
-
-<p>—Qui donc enfin?</p>
-
-<p>—C’est, dit Marthe en levant sur lui ses
-<span class="pagenum" id="Page_289">[p. 289]</span>
-beaux yeux pleins de larmes, c’est le colonel
-de votre régiment.</p>
-
-<p>Que répondit Evrard? Toi-même, ami lecteur,
-à sa place qu’aurais-tu répondu? Il ne
-retourna pas seul en Afrique; il emportait
-avec lui le plus rare de tous les trésors, une
-femme d’un esprit gai, d’une âme droite et
-d’un cœur sincère.</p>
-
-<p class="addr cs8">1865.</p>
-
-<p class="sep4 cent esp">FIN</p>
-
-</div>
-
-<div class="newpage" id="toc">
-
-<h2>TABLE</h2>
-
-<table summary="Table des matières">
-<tr>
- <td class="tdl xh">JEAN DE THOMMERAY</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl xh">LE COLONEL EVRARD</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_157">157</a></td>
-</tr>
-</table>
-
-<hr class="hr20" style="margin-top: 4em;" />
-
-<p class="cent cs8 wesp">IMPRIMERIE EUGÈNE HEUTTE ET C<sup>e</sup>, A SAINT-GERMAIN.</p>
-
-</div>
-
-<div class="newpage">
-
-<div class="box">
-
-<p class="ssrf cent" id="note">Au lecteur.</p>
-
-<p>L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée,
-mais quelques erreurs clairement introduites par le typographe ou à
-l'impression ont été corrigées. Ces corrections sont soulignées <ins
-title="comme ceci">en pointillés</ins> dans le texte. Placez le curseur
-sur le mot pour voir l'orthographe originale.</p>
-
-<p>Également, à quelques endroits la ponctuation a été corrigée.</p>
-
-</div>
-
-<hr class="full" />
-
-</div>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Jean de Thommeray; Le colonel Evrard, by
-Jules Sandeau
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN DE THOMMERAY ***
-
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