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-The Project Gutenberg EBook of Un Turc à Paris, 1806-1811, by
-Bertrand Bareilles and Abdurrahim Muhib Efendi
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Un Turc à Paris, 1806-1811
- Relation de voyage et de mission de Mouhib Effendi,
- ambassadeur extraordinaire du sultan Selim III, d'après
- un manuscrit autographe
-
-Author: Bertrand Bareilles
- Abdurrahim Muhib Efendi
-
-Release Date: September 8, 2020 [EBook #63151]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN TURC À PARIS, 1806-1811 ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
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- BERTRAND BAREILLES
-
- UN TURC A PARIS
- 1806-1811
-
- RELATION
- DE VOYAGE ET DE MISSION
- DE
- MOUHIB EFFENDI
- AMBASSADEUR EXTRAORDINAIRE
- DU SULTAN SELIM III
- (D'après un manuscrit autographe.)
-
- ÉDITIONS BOSSARD
- 43, RUE MADAME, 43
- PARIS
-
- 1920
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
- Les Turcs.--_Ce que fut leur empire. Leurs Comédies politiques._
- 1917. Librairie académique Perrin et Cie. Prix 3.50
-
- Constantinople.--_Ses Cités Franques et Levantines_ (Péra, Galata,
- Banlieue). Avec une planche hors texte par Edgar CHAHINE, 32
- illustrations dans le texte par Adolphe THIERS et un plan de
- Constantinople, 1918, Éditions Bossard. Prix 9 »
-
- Le Rapport secret sur le Congrès de Berlin adressé à la S. Porte
- par Carathéodory Pacha, premier plénipotentiaire ottoman, 1917,
- Éditions Bossard. Prix 3.90
-
-
-_Copyright by Bertrand Bareilles, Paris, 1920._
-
-
-
-
-UN DIPLOMATE TURC A PARIS
-
-
-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-RELATION DIPLOMATIQUE DE MOUHIB EFFENDI[1]
-
- [1] Le titre d'_effendi_ correspond à celui de monsieur. D'origine
- byzantine il signifie seigneur. Il a conservé cette acception pour
- désigner les princes de la famille impériale. Ce titre a été
- longtemps l'apanage de quiconque en Turquie savait lire et écrire.
- C'était le cas des ulémas et des fonctionnaires de l'ordre sacré. On
- réservait aux autres le titre d'_aga_ qui ne se donne plus qu'aux
- eunuques.
-
-
-A l'étalage d'un bouquiniste, au grand bazar de Stamboul, je découvris
-un jour un manuscrit turc enfermé dans un étui de maroquin rouge,
-suivant l'usage du temps. Au dos, ce titre calligraphié à l'encre de
-Chine: _Relation d'un ambassadeur à Paris_. C'est ainsi qu'il m'a été
-donné de faire connaissance avec Seïd Abdurrahman Mouhib effendi,
-_nichandji_[2] et envoyé extraordinaire à Paris où il résida de 1806 à
-1811. Les historiens le citent à peine ou ne le nomment qu'en passant,
-ce qui pourrait donner lieu de croire que tout envoyé extraordinaire
-qu'il fut, il ne joua qu'un rôle effacé. Tel cependant ne fut point le
-cas. Si l'on songe, en effet, que ses négociations avec Talleyrand
-aboutirent à un traité d'alliance à la suite duquel le général
-Sebastiani fut envoyé à Constantinople, et dont l'influence fut un
-instant prépondérante dans les conseils du Divan, on est obligé de
-reconnaître que la mission de Mouhib effendi a été l'une des plus
-importantes qu'ait jamais remplies en France un ambassadeur turc. Il est
-non moins important de signaler que c'était la première fois que le
-Divan maintenait aussi longtemps une ambassade en pays chrétien. Il
-inaugurait à cette occasion un système qui ne devint définitif que 36
-ans plus tard.
-
- [2] Garde des sceaux.
-
-Le manuscrit comprend deux parties. Dans la première l'auteur relate son
-voyage en France, dont il fait un naïf tableau qu'il trace en traits
-rapides, mais incisifs de ses moeurs et de ses institutions. L'autre,
-malheureusement incomplète, contient les premières lettres de sa
-correspondance politique; mais comme elles renferment en puissance les
-traits essentiels de la politique orientale de Napoléon et--détail
-intéressant--les causes originelles des résistances turques à ses
-projets sur l'Orient, elles n'en constituent pas moins un document des
-plus précieux.
-
-Contrairement à l'usage des Orientaux, Mouhib effendi entre tout
-d'abord, comme il le dit lui-même, dans le vif de son sujet. «Les
-Français, fait-il remarquer, ont coutume, lorsqu'ils se rencontrent, de
-parler sans transition de leurs affaires, sans s'attarder aux
-compliments.» On sait qu'en Turquie ce n'est qu'après avoir pris une
-tasse de café et échangé force paroles aimables qu'il est permis de
-s'entretenir de choses sérieuses.
-
-Le récit débute ainsi:
-
-«Au nom du Dieu clément et miséricordieux.»
-
-«A l'occasion du sacre de Napoléon un Iradé m'a chargé de porter, avec
-des présents, les félicitations du padischah à cet empereur. A cette
-occasion, le padischah m'a conféré le grade de _nichandi_. Mettant ma
-confiance en Dieu, je quittai Stamboul par la voie de mer et après avoir
-débarqué à Varna je gagnai Routchouk. Puis, traversant à cet endroit le
-Danube, je m'acheminai vers Pesth et Bude où je m'arrêtai quelques jours
-pour me reposer des fatigues du voyage. Ensuite, je traversai par
-petites journées les royaumes de Bavière et du Wurtemberg et, par
-Strasbourg, ville qui se trouve sur la frontière de France, j'arrivai à
-Paris où, par la volonté de Dieu, je séjournai cinq ans de ma vie pour y
-remplir, suivant la volonté du padischah, la mission confiée à son
-humble esclave. Je n'y négligeai ni les petites ni les grandes affaires.
-Un autre Iradé m'ayant rappelé après ce laps de temps mit fin à cette
-mission.
-
-«A l'imitation des ambassadeurs envoyés jadis dans les pays infidèles et
-prenant pour modèle _Yiermi Sekiz tchélébi_ qui fut envoyé en France en
-l'an 1132, j'ai écrit, par ordre, une relation sur le séjour que j'ai
-fait dans ce pays[3]. Il a décrit tout ce qu'il y vit: illuminations,
-fusées, fêtes de l'opéra, bals, les animaux et les bassins où nagent les
-cygnes, enfin tout ce qui piqua sa curiosité; mais depuis ce temps des
-améliorations ont été apportées dans la vie de ces peuples, de sorte que
-ces récits sont pleins de lacunes. J'essaierai d'y remédier en écrivant
-ce qu'il n'a pas dit et en consignant ici tout ce que j'ai pu voir de
-leurs usages et comprendre de leurs lois. Aussi m'arrivera-t-il de
-raconter des choses extraordinaires. Je prie le lecteur de ne point
-mettre en doute l'exactitude de mes récits auxquels je n'ai rien ajouté
-au delà de ce que mon oeil a vu et de ce que l'oreille a entendu.
-Pourquoi, d'ailleurs, ne me croirait-on pas? Il est vrai qu'_entendre
-n'est pas voir_; mais à qui n'est-il pas arrivé de voir dans le monde
-des choses extraordinaires? Ainsi, si l'on entreprenait d'expliquer à
-quelqu'un qu'une montre peut marquer sur un même cadran l'heure à la
-turque et l'heure à la _franca_, il contesterait le fait et chacun sait
-partout aujourd'hui que cette merveille n'est que trop réelle.»
-
- [3] Il s'agit de Mehmed effendi, surnommé Yiermi Sekiz tchélébi,
- envoyé à Versailles pendant la minorité de Louis XV.
-
-Sur la vie de cet ambassadeur je n'ai pu rien découvrir, sauf qu'en 1793
-il était secrétaire du Divan et qu'il négocia avec le citoyen
-Descorches, envoyé extraordinaire de la République, un projet d'alliance
-avec la Porte. Les Turcs, en cette circonstance, signèrent tout ce qu'on
-voulut, mais se soucièrent peu de tenir aucune de leurs promesses,
-persuadés que le régime républicain ne présentait aucune chance de
-durée. J'ai trouvé seulement dans la note d'un livre paru en 1821 que
-«le vertueux Mouhib effendi» était tombé en disgrâce et qu'il vivait
-oublié dans une retraite complète. Sa correspondance diplomatique révèle
-un homme prudent, tenace, ennemi des responsabilités, et doué d'un
-esprit de pénétration assez commun chez ses compatriotes.
-
-Ce fut en 1806, au lendemain d'Austerlitz, que le Sultan Selim III
-l'envoyait à Paris. Il y trouvait un terrain préparé et les meilleures
-dispositions pour renouer les relations de bonne entente entre la France
-et la Turquie que l'expédition de Bonaparte en Égypte avait rompues.
-Déjà le traité signé avec Seïd Ali avait marqué le premier pas vers la
-réconciliation; en 1804 le général Brune se rendait à Constantinople
-pour notifier au Divan l'avènement de son maître au trône impérial. A
-Paris, Mouhib effendi apportait, comme il le dit, les félicitations et
-les présents du Sultan à l'occasion du sacre. En réalité, ce n'était là
-qu'un prétexte. Si, pour la première fois, la Porte, dérogeant à ses
-habitudes, envoyait en France un ambassadeur à poste fixe, c'était
-surtout pour surveiller de près l'action de la politique française et
-pénétrer les intentions de Napoléon.
-
-L'expédition d'Égypte avait suscité la plus vive émotion dans l'Empire
-ottoman en mettant en lumière la faiblesse du monde islamique en même
-temps que les ambitions européennes sur l'Orient. C'était la première
-fois depuis les Croisades qu'une armée chrétienne foulait
-victorieusement une terre musulmane et cet événement était d'autant plus
-fait pour alarmer le Divan que l'Égypte est la clef des portes qui
-s'ouvrent sur les Lieux-Saints, le point sensible du khalifat. Le Divan
-mit alors à la disputer aux Français le même acharnement que les Jeunes
-Turcs ont déployé en ces derniers temps pour amener la Grande-Bretagne à
-tenir ses promesses d'évacuation. En 1798, les Turcs ameutaient l'Europe
-entière contre la France; en 1914, ils lieront partie avec le bloc
-germanique pour dégager les mêmes lieux de l'emprise britannique.
-
-Cependant le Divan croyait deviner que les Anglais n'avaient aidé à
-l'expulsion des Français du sol égyptien que pour s'y établir à leur
-place. Aussi les propositions d'entente de la France qui allaient servir
-de base aux préliminaires de paix signés à Paris (novembre 1801)
-avaient-elles été accueillies avec empressement. La France abandonnait
-ses prétentions sur ce pays, évacuait les îles ioniennes et garantissait
-l'intégrité de l'Empire ottoman. De son côté, le Divan rendait aux
-commerçants français les biens qu'il leur avait confisqués. Il remettait
-en liberté ceux qu'il avait incarcérés au château des Sept-Tours en même
-temps que le conseiller d'ambassade Rufin. A la nouvelle que les
-Français avaient débarqué à Alexandrie, le Divan avait ameuté la
-populace de Galata contre l'ambassade de France qu'elle mit au pillage.
-L'ambassade y perdit de précieuses archives et les quelques richesses
-que les rois y avaient entassées depuis Henri III. On raconte que ces
-excès furent commis à l'instigation de l'ambassadeur d'Angleterre, lord
-Elgin, celui-là même qui dépouilla le Parthénon de sa frise et martela
-les marbres qu'il ne put arracher. On peut croire cependant que les
-Turcs n'avaient pas besoin des excitations de cet Anglais pour se livrer
-à des excès dont leur histoire n'offre que trop d'exemples.
-
-On voit que tous les avantages stipulés dans le traité de 1801 étaient
-pour les Turcs. Dans les négociations qui préparèrent le traité
-d'alliance de 1806 la France se bornait à leur demander la restitution
-de son droit de protection séculaire sur les Lieux-Saints que l'Autriche
-et l'Espagne avaient usurpé. Elle leur demandait aussi le privilège de
-les protéger et même celui de les réformer. Les Turcs se laissèrent
-protéger, mais refusèrent de se laisser réformer. Napoléon leur
-demandait un peu de confiance et un peu de soumission: il n'obtiendra ni
-l'une ni l'autre. Ils avaient vu d'un oeil mauvais l'occupation de la
-Dalmatie par le corps de Marmont et ils redoutaient les conséquences
-d'une démonstration qui plaçait les vainqueurs des Pyramides à proximité
-de la Bosnie. Méfiants plus que jamais, ils s'en tinrent à cette
-politique de bascule qui a constitué le fondement unique des relations
-du Divan avec les États chrétiens. Enfin Napoléon s'aliénera les Slaves,
-au profit des Germains, sans parvenir à s'attacher les Turcs.
-
-Cependant tous les traités n'eussent point suffi à les décider à
-accepter l'amitié de Napoléon qu'ils affectaient de nommer Bonaparte si
-la victoire d'Austerlitz ne leur eût appris qu'il fallait compter avec
-lui. Une politique de ménagement s'imposait d'autant plus impérativement
-à cette heure que les Russes entraient en Moldavie et qu'on les
-soupçonnait, non sans raison, d'attiser la révolte serbe. Ils
-manoeuvrèrent donc en conséquence, c'est-à-dire à la levantine, en se
-rapprochant de la France sans rompre avec les Russes et les Anglais,
-encore leurs alliés, ce qui leur permettra d'avoir des amis dans les
-deux camps. Croyant peu au désintéressement de l'infidèle en qui ils
-voient un ennemi né, ils garderont le plus longtemps possible cette
-position avantageuse qui leur permettra de les manoeuvrer à tour de
-rôle, suivant leurs craintes ou leurs espérances. L'occasion d'utiliser
-cette tactique allait se présenter plus tôt qu'ils n'eussent pensé.
-Tandis que se déroulaient à Paris les négociations du traité d'alliance
-par quoi Napoléon se flattait de les rallier à ses desseins contre la
-Russie, voilà que survient tout à coup la nouvelle que les Français
-venaient d'entrer à Raguse. Il semble que le cabinet des Tuileries ne se
-soit jamais bien rendu compte de l'émotion profonde que cet épisode
-causa dans les milieux ottomans. Mouhib effendi en éprouva un tel
-saisissement qu'il se crut, comme il l'écrit, _tombé en paralysie_.
-Tributaires de la Porte, les Ragusains pouvaient être considérés à juste
-titre comme des _demi-rayas_, et le territoire de leur petite république
-comme faisant partie de l'Empire ottoman, tout comme la Moldo-Valachie.
-Pour être provisoire et colorée d'un motif d'opportunité, la prise de
-Raguse n'en constituait pas moins une violation du traité de 1801. Mais
-Napoléon s'en tiendrait-il là? N'entrait-il pas dans ses desseins de
-faire de cette position une base d'opérations par où, maintenant que la
-route des mers lui était fermée, il se glisserait dans les Balkans pour
-atteindre l'Asie, objet de sa convoitise? Telles étaient les craintes à
-Stamboul. Les explications les plus rassurantes ne les dissiperont
-jamais. Cette affaire fut à la source de toutes les difficultés que
-rencontrera Sebastiani dans l'accomplissement de sa mission à
-Constantinople. Il sera épié, surveillé dans tous ses actes, et tout ce
-qu'il proposera apparaîtra suspect et comme vicié d'une arrière-pensée.
-Sa situation s'aggravera de l'idée qui s'était répandue qu'il n'avait
-été envoyé à Constantinople que pour appuyer les projets de réforme
-militaire du Sultan. Effectivement celui-ci ne cachait pas trop l'envie
-qu'il avait de se débarrasser de ses janissaires; mais ce projet ne fut
-pas moins fatal aux desseins de l'Empereur qu'à ce souverain qui était
-étranglé deux ans après par ceux qu'il voulait réformer. Il y a lieu de
-croire que Mouhib effendi devait compter parmi les partisans de cette
-réforme si l'on s'en rapporte à l'ampleur et à la précision de l'analyse
-qu'il a faite du système militaire français et à la lettre secrète qu'il
-remit à Napoléon et qui ne visait vraisemblablement qu'à s'assurer son
-concours pour la mener à bien.
-
- * * * * *
-
-Mouhib effendi fut reçu en audience le 5 juin 1806. L'empereur donna à
-la réception un éclat propre à impressionner ce haut dignitaire du
-sérail. En voici le compte rendu d'après le _Moniteur_:
-
- «A 11 heures S. E. le grand maître des cérémonies avec quatre voitures
- impériales et une escorte de 50 hommes à cheval sont allés à son
- hôtel[4]. L'Empereur était sur son trône entouré des princes,
- ministres et grands officiers de sa maison et des membres du Conseil
- d'État. L'ambassadeur, arrivé à la salle du trône, fait trois
- profondes révérences, la première en entrant, la deuxième au milieu de
- la salle et la troisième au pied du trône. L'Empereur alors l'a salué
- en ôtant son chapeau qu'il a remis ensuite. L'ambassadeur a adressé en
- langue turque un compliment qui a été traduit par l'interprète
- français.»
-
- [4] Il habitait l'hôtel de Monaco, rue Saint-Dominique, démoli en
- 1861.
-
- «SIRE,
-
- «S. M. l'empereur de toutes les Turquies, maître des deux continents
- et des deux mers, serviteur fidèle des deux villes saintes, Sultan
- Selim han, dont le règne soit éternel, m'envoie à S. M. impériale et
- royale, Napoléon, le plus grand parmi les souverains de la croyance du
- Christ, l'astre éclatant de la gloire des nations occidentales, celui
- qui tient d'une main ferme l'épée de la valeur et le sceptre de la
- justice, pour lui remettre la présente lettre qui contient les
- félicitations sur l'avènement au trône impérial et royal et
- l'assurance d'un attachement pur et parfait.
-
- «La S. Porte n'a cessé de faire des voeux pour la prospérité de la
- France et pour la gloire que son sublime et immortel empereur vient
- d'acquérir et elle a voulu manifester hautement la joie qu'elle en
- ressentait. C'est dans cette vue, Sire, que mon souverain, toujours
- magnanime, m'a ordonné de me rendre près du trône de V. M. impériale
- et royale pour la féliciter de votre avènement au trône et pour lui
- dire que les communications ordinaires ne suffisant pas dans une
- pareille circonstance, il a voulu envoyer un ambassadeur spécial pour
- signaler d'une manière éclatante les sentiments de confiance,
- d'attachement et d'admiration dont il est pénétré pour un prince qu'il
- regarde comme le plus ancien, le plus fidèle et le plus nécessaire ami
- de son empire.»
-
- «A quoi l'empereur répondit:
-
- «MONSIEUR L'AMBASSADEUR,
-
- «Votre mission m'est agréable. Les assurances que vous me donnez des
- sentiments du Sultan Selim, votre maître, vont à mon coeur. Un des
- plus grands, des plus précieux avantages que je veux retirer des
- succès qu'ont obtenus mes armes, c'est de soutenir et d'aider le plus
- utile, comme le plus ancien de mes alliés. Je me plais à vous en
- donner publiquement et solennellement l'assurance. Tout ce qui
- arrivera d'heureux ou de malheureux aux Ottomans, sera heureux ou
- malheureux pour la France. Monsieur l'Ambassadeur, transmettez ces
- paroles au Sultan Selim; qu'il s'en souvienne toutes les fois que nos
- ennemis, qui sont aussi les siens, voudront arriver jusqu'à lui. Il ne
- peut jamais rien à avoir à craindre de moi; il n'aura jamais à
- redouter la puissance d'aucun de ses ennemis.»
-
- «L'ambassadeur, après qu'il eut porté à ses lèvres la lettre de Sa
- Hautesse, la présenta à l'empereur qui la remit à S. E. le ministre
- des Relations extérieures. Puis, faisant trois autres révérences, il
- se retira dans une salle voisine de celle du trône où les présents du
- Grand Seigneur avaient été étalés sur une table. L'Empereur, averti
- par le grand maître des cérémonies et précédé par lui, s'est rendu
- dans cette salle et l'ambassadeur, après avoir fait une révérence à S.
- M., lui a offert les présents qui consistaient en une aigrette de
- diamants et une boîte très riche ornée de diamants et ornée du chiffre
- du sultan. L'ambassadeur a montré également les présents destinés à
- l'impératrice et qui consistent en un collier de perles, en parfums et
- en magnifiques étoffes. L'Empereur, après avoir tout examiné avec
- intérêt, s'approcha d'une fenêtre donnant sur la cour pour voir les
- harnais de la plus grande richesse et dont les chevaux étaient
- caparaçonnés.
-
- «Puis S. M. étant rentrée dans la salle du trône, l'ambassadeur
- extraordinaire a été conduit à l'audience de S. M. l'impératrice qui
- l'a reçu debout, entourée des princesses, de ses dames et officiers.»
-
-Telle fut cette audience sensationnelle qui rappelle, par le faste
-déployé, les somptueuses réceptions de la Renaissance. L'ambassadeur
-turc et les gens de sa suite, dans toute la majesté de leurs riches
-caftans aux plis harmonieux, coiffés d'hiératiques turbans de soie,
-entrant dans la salle sous les regards de cette foule de princes, de
-généraux et de dignitaires qui entouraient le trône de l'incomparable
-empereur, ajoutaient à cette cérémonie tout l'éclat que l'on peut
-imaginer.
-
-Cependant divers incidents, que l'auteur narre avec force détails, se
-produisirent avant la réception et faillirent en troubler la majestueuse
-sérénité. Talleyrand avait, avant tout, manifesté le désir de prendre
-connaissance du discours qu'il allait prononcer. Se l'étant fait
-communiquer, il lui fit observer que le titre de «Roi de Rome» qu'il
-avait espéré y trouver ne figurait point dans le texte et il demanda
-qu'il y fût joint à celui d'Empereur. Mouhib effendi s'y refusa
-nettement sous prétexte que ses instructions n'avaient point prévu le
-cas. Il se gardait bien de dire que le pacte qui liait encore la Turquie
-à l'Angleterre et à la Russie et à l'Autriche lui interdisait toute
-concession sur ce point délicat. Vainement, le général Sebastiani le
-pressa-t-il de donner cette satisfaction au protocole. Il demeura
-inflexible. On ne sait comment cela aurait fini si l'Empereur n'était
-intervenu dans le débat pour qu'il fût fait selon sa volonté.
-
-Cet incident clos, un autre surgit au dernier moment. Le maître des
-cérémonies qui devait l'accompagner au palais s'avisa de vouloir occuper
-la première place dans le carrosse. Le Turc, jugeant qu'il y allait de
-sa dignité, déclara qu'il n'admettrait point une pareille prétention,
-que la cérémonie était pour lui seul et qu'il n'entendait en céder
-l'honneur à personne. Qu'au surplus, il n'éprouvait aucun besoin d'être
-accompagné et qu'il saurait bien aller tout seul chez l'Empereur. Cela
-dit, et prenant les devants, il monta dans le carrosse et s'assit à la
-place qui lui convenait.
-
-Toutefois, le lendemain il faisait une découverte désagréable. En se
-faisant lire le _Moniteur_ il découvrait que le titre de «Roi de Rome»
-qu'il avait refusé de mentionner, ne figurait pas moins dans son
-discours. Ce fait lui causa tant de surprise qu'il devint d'une prudence
-extrême, au point qu'il n'osa plus rien entreprendre sans en référer à
-Stamboul. Un incident en dira long sur son état d'esprit. Parmi les
-cadeaux qu'il devait distribuer se trouvait un coffret destiné au prince
-Eugène, alors en Italie. Cette circonstance lui fut l'occasion d'un
-grave embarras. Si le prince s'était trouvé à Paris, il lui eût remis le
-coffret de la main à la main, mais le coffret devant passer les Alpes, à
-quelle adresse l'expédierait-il? Au prince, ou bien au lieutenant de
-l'Empereur Roi? Dans l'un et l'autre cas, il risquait de mécontenter
-quelqu'un.
-
-Ne sachant quel parti prendre il en écrivit à son chef le
-_Réis-ul-Kuttab_. Celui-ci, pour toute réponse, lui ordonna d'envoyer
-sans retard l'objet à son destinataire en lui donnant le titre qu'il lui
-plairait.
-
-Sans doute, pour plus de précision il emploie dans ses lettres la forme
-du dialogue.
-
-Après qu'il eut présenté ses hommages à l'impératrice, il fut invité à
-table. Au cours du repas, l'empereur lui parla des pachas qu'il avait eu
-l'occasion de combattre en Orient.
-
-Comme il portait un jugement sévère sur Djezzar pacha, dit le _boucher_
-à cause de sa réputation de cruauté, celui-là même qui avait résisté à
-ses armes à Saint-Jean-d'Acre, l'ambassadeur répliqua:
-
-«Sire, soyez indulgent: Djezzar est un homme dévoué au padischah. Il a
-été élevé à l'ombre du Sérail et malgré son origine de montagnard kurde
-il n'en est pas moins digne du poste dont l'a honoré la faveur de notre
-maître.
-
---Quant à Yousouf pacha, reprit Napoléon, j'ai appris avec plaisir qu'il
-vient d'être comblé d'honneurs. Je regrette la mort de Capétan Hussein.
-C'était le type de l'homme brave et dévoué.
-
-A quoi j'ai répondu:--Yousouf pacha est un homme aussi brave que feu
-Capétan Hussein sous les ordres de qui il servit au sortir de
-_l'enderoun_, et comme _il est dans l'oeil du Maître_, j'espère que par
-la volonté de Dieu il servira fidèlement.
-
-Puis, l'Empereur se levant de table passa dans une pièce voisine où la
-conversation continua. Il fit allusion à la révolte des Serbes et aux
-conséquences qu'elle pouvait avoir au point de vue de la tranquillité de
-l'Empire ottoman. Hardiment, Mouhib effendi lui fait entendre que cette
-révolte n'aurait jamais eu lieu sans l'expédition d'Égypte. «Vous
-conviendrez, lui dit-il, qu'ils ont pris naissance à la suite de cette
-affaire. La situation était telle à ce moment que les firmans ne purent
-être rédigés, tant était grande l'incertitude. Si cet événement ne
-s'était pas produit, le calme n'aurait pas été troublé dans ces
-provinces. Ce disant, je voulais faire allusion à la question d'Égypte.
-
---J'en conviens, dit Bonaparte, mais dorénavant tout ira pour le mieux.
-Qu'on le sache bien.
-
-«J'ai ajouté:--Non seulement la paix est utile aux deux nations, mais à
-votre propre repos.
-
-«--Mais je suis jeune encore, répond Bonaparte. Je ne crains pas la
-guerre. Ma dernière campagne contre la Russie ne visait qu'à m'assurer
-les bouches de Cattaro. Je les ai, mais au fait à quoi peuvent-elles me
-servir? Elles ne seront jamais pour moi qu'une occasion de dépenses.
-
-«--En effet, dis-je, ce ne doit pas être un pays fertile.
-
-«Napoléon continue:
-
-«--La Dalmatie non plus ne m'est guère plus utile. Toutefois, si cette
-contrée devait être pour l'Empire ottoman un sujet d'inquiétude, je
-tiens à ce qu'elle reste occupée par mes soldats.
-
-«--Ce ne doit pas être non plus un pays fertile, ai-je insinué.
-
-«--Oui, c'est une sottise que de toujours faire la guerre; mais je la
-ferai cependant aussi longtemps qu'on me mettra dans l'obligation de
-sauvegarder les intérêts de mon pays et les miens.
-
-«--Les paroles de Votre Majesté sont conformes aux principes du _Chéri_,
-ai-je remarqué. Nous ne faisons jamais la guerre, nous, sans y être
-contraints par une nécessité.
-
-«Cet entretien se faisait debout. Pensant qu'il devait être fatigué, je
-lui dis de s'asseoir.
-
-«--Non, répondit-il: je me plais ainsi.
-
-«Sachez, reprit-il, que la Russie et l'Autriche sont d'accord pour
-attiser la révolte de Karageorges, et que le but de la Russie est de
-faire de la Serbie une principauté sur le modèle de la Moldo-Valachie.
-Il ne faudrait pas que le Sultan cédât sur ce point.
-
-«--Il s'en gardera bien, lui dis-je, mais la complicité des deux nations
-n'est pas encore démontrée. Maintenant j'ignore si elles n'attisent pas
-le feu en sous-main. Animé du désir d'éviter tout dommage aux enfants,
-aux femmes et aux sujets paisibles, l'État sublime n'a pas cru devoir
-intervenir encore militairement. Il est en proie aux mêmes
-préoccupations qu'au moment du siège de Vidin. L'affaire d'Égypte ayant
-éclaté le capétan pacha Hussein dut s'y porter avec toutes ses forces.
-
-«--C'est juste, répond Napoléon après avoir réfléchi un instant. Mais
-cela n'est pas à rapprocher avec le reste. Et tout en disant cela, il
-sabrait fébrilement de la main.
-
-«Je poursuivis:--C'est le gouverneur d'Alexandrie, Ibrahim pacha qui a
-été désigné pour étudier cette affaire et l'on peut croire qu'il y a
-apporté une solution. J'en ai le pressentiment.
-
-«--Pensez-vous, me demande alors Napoléon, qu'Ali pacha Tepelen ait des
-sympathies russes.
-
-«--J'ignore s'il aime les Russes ou non; mais je peux vous affirmer
-qu'il ne trahira jamais les intérêts de l'État... Maintenant, en ce qui
-concerne l'Égypte, voici la situation: A Alexandrie et aux environs de
-cette place notre padischah a envoyé des vizirs puissants et dévoués qui
-disposent de fortes armées, de 50 à 60.000 hommes et qui marcheraient
-sur un signe de la S. Porte. Je ne compte point les levées qu'ils
-peuvent faire sur le territoire même en cas d'urgence.
-
-«Sur ces derniers mots, il me demanda si j'avais reçu son billet
-d'invitation.
-
-«J'ai répondu affirmativement, mais que ne sachant pas moi-même le
-français et n'ayant trouvé à Paris personne qui comprenne bien le turc,
-même ceux qui font profession de l'enseigner, j'avais eu beaucoup de
-peine à le faire déchiffrer.
-
-«--En effet, dit Napoléon, c'est chose difficile.
-
-«Après avoir prononcé ces mots, il me fit comprendre par son attitude
-qu'il avait à me demander si j'avais quelque chose à lui remettre ou à
-lui dire.
-
-«Ce que voyant je pris la parole:
-
-«Après l'avoir remercié de l'accueil que je venais de recevoir je lui
-dis que l'État sublime serait sensible aux assurances d'amitié qu'il
-venait de me donner publiquement.
-
-«--Oui, repris-je, je suis chargé de vous remettre un message
-confidentiel. Dois-je le faire tout de suite ou bien plus tard?
-
-«--Remettez-le-moi tout de suite, fit-il.
-
-«Alors je tirai d'une poche le texte turc et je le lui remis après
-l'avoir porté à mes lèvres. Le prenant des deux mains, il me demanda si
-j'en avais une traduction. Je tirai alors d'une autre poche la
-traduction française qu'il lut séance tenante d'un bout à l'autre.
-
-«--J'avais bien deviné, me dit-il, que vous étiez chargé d'une mission
-secrète. Écrivez au Sultan pour lui dire qu'après Austerlitz il n'a plus
-rien à craindre des Russes et que je ne perdrai en aucune circonstance
-ses intérêts de vue. Qu'il ne songe qu'à résoudre les problèmes
-intérieurs, moi, je me charge du reste. Je vous annonce qu'un délégué du
-Tzar sera ici dans six jours pour négocier la paix. Soyez persuadé que
-je ne vous oublierai point dans les pourparlers qui vont s'engager.
-
-«Sur ce propos, je lui fis observer que l'entente devait rester secrète,
-ainsi que les mesures que nos deux pays croiraient devoir prendre en
-commun.
-
-«--C'est entendu, me répondit-il, tout cela restera secret. D'ailleurs,
-l'ambassadeur que je viens de nommer à Constantinople a reçu l'ordre
-d'agir secrètement.
-
-«Je lui dis alors que j'étais autorisé à lui donner l'assurance que
-l'alliance qui lie encore la S. Porte à l'Angleterre, à l'Autriche, à la
-Russie et à la Prusse à la suite de l'affaire en question serait
-dissoute bientôt, mais avec tous les ménagements nécessaires afin de ne
-rien brusquer. Que le seul point qui nous inquiète, c'est que la France
-n'a plus de flotte dans la Méditerranée, mais que ce détail n'était pas
-fait pour nous arrêter.
-
-«--En effet, m'a répondu Bonaparte: nous n'avons plus de flotte.
-
-«--Néanmoins tout ira bien, lui dis-je; car la maison d'Osman n'a cessé
-depuis ses origines d'être l'objet de la protection du Dieu
-tout-puissant.
-
-«Permettez-moi de vous dire combien la mission que je remplis auprès de
-vous me comble de joie et de fierté.
-
-«--Je partage vos sentiments, m'a-t-il répondu, et je suis heureux que
-le choix de votre padischah se soit porté sur vous.
-
-«Puis, rompant l'entretien, il donna ordre qu'on mît à ma disposition le
-carrosse de Talleyrand. En compagnie de ce dernier, j'ai été au bois et
-c'est au retour d'une longue promenade que je porte ces faits à la
-connaissance de Votre Majesté[5].»
-
- [5] Lettre de Mouhib effendi au Sultan Selim III, du 20 Rebi-ul-Ewel
- 1221.
-
-Le lendemain, Mouhib effendi voyait le ministre des relations
-extérieures qui lui renouvelait la promesse faite par l'Empereur qu'il
-serait tenu compte dans le traité de paix qui allait être négocié avec
-le délégué russe des intérêts turcs. Et pour lui prouver combien étaient
-sincères les intentions de l'Empereur à cet égard il ajouta que celui-ci
-avait introduit dans le traité qui vient d'être signé des clauses de
-garantie favorables au Sultan[6].
-
- [6] Traité de Presbourg.
-
-Cependant l'ambassadeur turc n'est pas entièrement rassuré. Il redoute
-les desseins de l'Angleterre. Celle-ci aurait dit à la Russie:
-«Arrangez-vous avec les Français comme vous l'entendrez. Pour ce qui me
-concerne je suis décidée à mettre le blocus devant les ports français et
-les ports ottomans de la Méditerranée.» Il demande alors à Talleyrand ce
-qu'il pense de tout cela. Celui-ci répond que le littoral ottoman est si
-considérable qu'on peut considérer la menace anglaise comme chimérique.
-Le Turc objecte cependant que Constantinople tirait ses
-approvisionnements de la Méditerranée et que sa situation deviendrait
-critique si la flotte anglaise embouquait les détroits. Aussi
-souhaite-t-il que la France se mette en mesure de reconstituer au plus
-vite sa flotte.
-
-«Talleyrand a réfléchi un instant, puis, sur un ton indifférent, il me
-dit: «Je suis content de ce que vous me dites: mais tranquillisez-vous,
-on y pourvoira[7].»
-
- [7] Lettre du 21 Rebi-ul-Ewel 1221.
-
-Dans la soirée l'ambassadeur de la Porte se rend chez le ministre de
-Prusse, Lucchesini, «un ami», pour lui demander ce qu'il savait des
-conditions de paix projetées avec la Russie. «Il n'y a encore rien de
-certain, lui répond-il; car la cour de Russie est divisée en deux
-factions, qui sont l'une favorable à la France, l'autre contre elle et
-qui se disputent l'esprit du Tzar; mais soyez certain, ajouta-t-il, que
-si l'entente vient à s'établir, vous trouverez en nous de zélés
-défenseurs. D'ailleurs vos intérêts ont été justement sauvegardés dans
-le traité que nous venons de signer avec la France. Vous n'ignorez point
-que notre roi est animé à votre égard des meilleures dispositions, et
-que la position géographique de nos deux pays leur impose la nécessité
-de rester unis. On ne peut nier que la Turquie et la Prusse n'aient des
-intérêts communs. L'argent ne nous fait point défaut.
-
-«--Je suis heureux d'entendre ces paroles, répondis-je au ministre. J'en
-ferai part non seulement au Divan, mais je les transmettrai fidèlement à
-mon maître.»
-
-Mouhib effendi lui demanda alors ce qu'il savait des intentions de la
-Russie. Lucchesini répond: «Notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg a
-déclaré au Tzar qu'il verrait avec déplaisir toute tentative de nature à
-porter atteinte aux droits de la Turquie.--Mais je ne suis pas fou, a
-répliqué Alexandre: mon devoir est de respecter les clauses du traité de
-paix que j'ai signé avec elle. Aucun lien solide ne peut me rattacher à
-la France, et la paix qui met un terme à notre différend n'a à mes yeux
-qu'un caractère provisoire.»
-
-Cependant ces assurances n'inspirent à l'ambassadeur qu'une médiocre
-confiance, d'autant plus que Talleyrand s'emploie à raviver ses soupçons
-sur les intentions de l'Autriche et de la Russie. D'ailleurs n'a-t-il
-pas recueilli lui-même, à son passage à Vienne, des preuves certaines
-que l'Autriche avait fourni au «traître Karageorges» des vivres et des
-munitions. Le général Sebastiani, à qui il en a touché deux mots, lui a
-promis qu'il ne manquerait pas de faire des représentations au
-gouvernement autrichien mais qu'il n'avait mandat de s'occuper
-officiellement de la question qu'à son arrivée à Constantinople où il
-compte adresser une note à l'ambassadeur d'Autriche[8].
-
- [8] Lettre du 21 Rebi-ul-Ewel 1221.
-
-Sur ces entrefaites éclatait l'affaire de Raguse. Le lendemain du jour
-où ces entrevues avaient lieu, Mouhib découvrait dans les gazettes que
-Napoléon venait de donner à ses généraux l'ordre d'envahir le territoire
-de _Dobrevnik_[9]. Il en croit à peine ses yeux, mais la nouvelle lui
-apparaît si invraisemblable qu'il néglige d'aller aux informations.
-«Cependant, écrit-il, le jour suivant, je lisais dans le _Moniteur_, la
-gazette principale, un exposé des motifs de cette occupation. A cette
-nouvelle je me crus frappé de paralysie.» Il lui revient d'autre part
-que Sebastiani venait d'ajourner son départ pour Constantinople et cette
-autre nouvelle n'est pas faite pour dissiper ses angoisses.
-
- [9] Raguse.
-
-Impatient d'entrer en conversation il se précipite chez lui pour en
-obtenir des éclaircissements. «Dissimulant, écrit-il, le but de ma
-visite, je mets d'abord l'entretien sur les affaires de Valachie, puis
-comme je me levais pour me retirer, je lui dis que j'avais lu dans les
-gazettes que Torcy venait d'être nommé gouverneur de Dobrevnik.
-
-«--C'est exact, m'a-t-il répondu, mais l'occupation en question n'a
-d'autre but que de surveiller les Russes qui sont à Corfou où ils
-disposent de nombreuses troupes, ce qui pourrait les disposer à préparer
-un coup de main sur les côtes illiriennes. Une autre raison qui nous a
-déterminé à occuper cette place, c'est qu'elle possède un port où le
-mouillage est excellent et propre au ravitaillement de notre armée, ce
-qui n'est pas le cas du port de Cattaro. D'ailleurs, la proclamation du
-général chargé de cette opération a rassuré la population sur les
-intentions de notre gouvernement. Laissez-moi vous donner l'assurance
-formelle que les Français restitueront Dobrevnik à l'État sublime dès
-que les Russes auront évacué l'île de Corfou. Puis, s'interrompant un
-moment, il ajouta:
-
-«Vous vous doutez bien, n'est-ce pas, que vous avez dans la Russie une
-alliée plus que suspecte et que sa politique ne tend à rien moins qu'à
-faire de la Serbie un État indépendant. C'est pour arriver à ses fins
-qu'elle a occupé Corfou; si on la laissait faire, elle serait bientôt
-tentée, grâce aux forces qu'elle y a réunies, de soulever les
-populations du littoral[10].»
-
- [10] Lettre du 24 Rebi-ul-Ewel.
-
-Cette explication rassure l'ambassadeur d'autant moins que l'incident se
-produit au moment même où la France demande un traité plus _avantageux_
-que celui dont le texte a été présenté par Galib bey. «Dieu sait,
-écrit-il, ce qui sortira des conversations qui vont s'engager. Je passe
-mes nuits sans sommeil, et ne cesse d'appeler à mon aide les lumières
-d'en haut. Il y a loin de ce qu'on espère à Stamboul avec ce qu'il est
-permis d'espérer ici. Les Français vivent depuis 14 ans sous le régime
-de la liberté et cela les a changés à notre égard. Aussi j'aurais grand
-besoin d'être renseigné sur toutes les circonstances de leur orientation
-politique. Que signifie cette affaire de Raguse et où les Français
-veulent-ils en venir? Je prie Dieu qu'il vienne en aide aux musulmans et
-à notre bienfaiteur. Amen. Pardonnez-moi les fautes que j'ai pu
-commettre[11].»
-
- [11] Littéralement: _pardonnez mes défauts_.
-
-Il va voir Talleyrand pour lui annoncer que la Russie et l'Autriche
-viennent de faire une démarche auprès du Divan en faveur de la Serbie.
-Elles auraient l'intention d'y nommer un Voévoda, ce qui le conduit à
-penser que ces deux puissances auraient l'intention de faire de ce pays
-un État indépendant comme la Moldo-Valachie. Il proteste contre ce point
-de vue:
-
-«Nous pourrions à la rigueur admettre ce régime pour ces provinces, car
-elles nous ont été arrachées par les armes, mais nous ne saurions le
-tolérer en Serbie. La forteresse de Belgrade a passé alternativement aux
-mains des Turcs et des Autrichiens dont les Serbes ont été tour à tour
-les rayas. Est-il raisonnable qu'une province si grande et si peuplée
-soit érigée en principauté indépendante avec un Voévoda à sa tête? Voilà
-ce que je ne peux concevoir et ce que l'État sublime ne saurait
-admettre. Le Divan--comprenez-vous--a cru prudent de faire semblant de
-ne pas rejeter leur requête afin de ne pas les indisposer, mais croyez
-bien qu'il n'en fera qu'à sa tête.»
-
-Talleyrand encourage ces dispositions et lui fait remarquer que «la
-Russie ne vise qu'à faire de la Serbie une autre Valachie où elle
-nommerait Ipsilantis qui est un homme à sa dévotion».
-
-A cela Mouhib effendi répond que cette politique n'est qu'une
-conséquence de celle adoptée par la France; mais, détournant la
-conversation, il me dit: «Consentiriez-vous à nous faire les mêmes
-concessions politiques et commerciales que la S. Porte a faites à la
-Russie?» Je lui ai répondu que je n'avais pas gardé dans la mémoire les
-clauses du traité conclu par l'entremise de Galib effendi; mais qu'il
-pouvait en prendre connaissance dans ses archives. «Mais ce traité c'est
-moi qui l'ai fait, a répondu Talleyrand. Seulement, je voudrais savoir
-si votre gouvernement serait disposé à nous favoriser du même
-traitement.» Après lui avoir donné l'assurance qu'il demandait, je lui
-ai fait observer qu'il n'était pas sans connaître les raisons qui nous
-ont contraints à faire des concessions à la Russie. «Et pensez-vous, lui
-ai-je dit, que nous les lui ayons faites de notre plein gré?» Sur quoi
-Talleyrand a dit: «Je chercherai ce traité et s'il contient des points
-qui méritent de retenir mon attention, nous en causerons.»
-
-Cependant, pour l'instant, la question serbe, encore que lancinante, le
-préoccupe moins que l'affaire de Raguse. Mais il n'en témoigne rien à
-Talleyrand et ce n'est qu'en usant de détours qu'il cherche à pénétrer
-sa pensée. Encore une fois il frappe à la porte du général Sebastiani,
-curieux de savoir la raison de l'ajournement de son départ pour
-Constantinople. La question serbe lui sert d'entrée en matière. Il lui
-explique qu'il tient de source certaine que le rebelle Karageorgevitch a
-reçu des secours en munitions et en argent de l'Autriche et qu'il s'en
-était plaint au président du Cabinet autrichien. Celui-ci lui aurait
-avoué qu'en effet des approvisionnements avaient été fournis aux
-rebelles, mais qu'il avait donné des ordres pour que cela ne se
-renouvelât plus. «Pensez-vous, lui ai-je dit alors, que l'amitié de la
-S. Porte à l'égard de l'Autriche soit de qualité inférieure à celle du
-traître Karageorges? Au cours de la guerre où nous étions engagés, la S.
-Porte ayant pu mettre la main sur le traître Kotcho, celui-ci a dit à
-nos autorités que si elles les mettaient en liberté il enrichirait notre
-trésor de je ne sais combien de milliers de bourses, et qu'il ferait
-restituer à l'État Sublime la forteresse de Budine; mais on lui a
-répondu que pour traiter avec ses ennemis la S. Porte n'avait pas besoin
-d'un traître de son espèce, et on l'empala sur l'heure; les gens de sa
-bande maudite subirent le même sort à Hirchovo et à Téké-Bournou. Voilà
-ce que j'ai dit au ministre autrichien qui a convenu de ces détails.»
-
-Puis il explique au général que les hommes et les femmes serbes sont
-loin de voir de bon oeil les entreprises de Karageorges, car ils savent
-qu'ils _brûleront tous dans le même feu_. Aussi, assure-t-il que la
-révolte de ce traître ne peut avoir aucune chance de succès. Sebastiani
-lui renouvelle la promesse qu'à son arrivée à Constantinople il ne
-manquera pas d'envoyer une note de protestation à l'internonce impérial.
-Mouhib effendi se confond en remerciements et répond que son «Seigneur
-et maître sera sensible à cette marque d'amitié».
-
-Puis, tout à coup il lui dit: «J'apprends que Torcy vient d'être nommé
-gouverneur de Raguse...--La mesure est indispensable, explique le
-général et cette occupation sera maintenue aussi longtemps que les
-Russes tiendront Corfou. Le jour où ils évacueront cette place, les
-Français s'empresseront de restituer Raguse à l'État Sublime. Sachez que
-vous avez dans la Russie une alliée déloyale et qu'elle travaille à
-créer une Serbie indépendante. Son plan était de s'emparer de Raguse
-comme elle s'est emparée de Corfou, car elle vise la Morée qui est trop
-proche de ces positions pour qu'elle ne soit pas tentée d'y mettre
-pied.»
-
-«--Mais, riposte Mouhib effendi, la question serbe est négligeable.
-Quant à celle qui vise Corfou ne va-t-elle pas être réglée en même temps
-que toutes celles que vous allez liquider avec les Russes? Je vous ferai
-observer que les Ragusains nous payent depuis plusieurs années l'impôt
-des rayas et que leur territoire séparait notre Turquie des possessions
-vénitiennes. Raguse jouissait de la S. Porte qui avait accordé à
-cette ville un firman autorisant les habitants à tirer leurs
-approvisionnements de la Bosnie. Outre que Dieu est là pour nous garder
-des embûches de la Russie, le vali de Bosnie n'est-il pas assez puissant
-pour parer à toute éventualité?
-
-«Mais Sebastiani s'est contenté de réitérer les mêmes assurances et n'a
-point voulu en dire davantage[12].»
-
- [12] Lettre du 26 Rebi-ul-Ewel.
-
-Sur ces entrefaites Mouhib effendi reçoit deux notes, l'une se
-rapportant à la question locale, l'autre à celle des Lieux-Saints. La
-révolution avait paru faire abandon des droits de protection que la
-France exerçait tout spécialement en Orient depuis le XVIe siècle et qui
-était comme un héritage de la tradition des Croisades. A l'affût de tout
-ce qui pouvait accroître son influence, l'Autriche avait mis à profit
-cette circonstance, ainsi que les difficultés que la France avait avec
-le Divan pour se substituer à celle-ci, en tant que puissance
-catholique, dans l'exercice de ces droits et des prérogatives qui s'y
-rattachent. Cette tentative d'empiétement trouva dans Napoléon un
-adversaire résolu. Les Turcs entrèrent sans hésitation dans ses vues,
-heureux de trouver là une occasion de lui être agréables à peu de frais.
-Au cours d'une conférence qu'il eut à ce sujet avec Talleyrand, Mouhib
-effendi lui dit:
-
-«Vous m'avez envoyé un _takrir_ concernant les prêtres de Jérusalem.
-Voici ce que j'ai à vous dire à ce sujet. Les églises de la Syrie et de
-Galata ont passé sous la protection de l'Autriche depuis votre
-expédition en Égypte. Or, comme l'Autriche insistait pour garder les
-privilèges qui lui furent alors reconnus, mon Seigneur lui a fait savoir
-par son ambassadeur à Constantinople qu'il était vrai que les Français
-étaient déchus de leurs droits pour avoir violé les traités; mais que ce
-droit de protection il n'entendait plus le céder à personne. «C'est moi,
-a-t-il dit, qui assumerai à l'avenir la tâche de protéger les intérêts
-catholiques. Cette volonté mon padischah l'a formulée dans le firman
-qu'il a adressé au Voévoda de Galata, au Toptchi bachi et au Tersané
-émini, par lequel il défend à qui que ce soit de s'immiscer dorénavant
-dans les affaires des Églises catholiques.» Néanmoins l'ambassadeur
-d'Autriche, revenant à la charge, a cru devoir envoyer au Réis-effendi
-une note pour maintenir ses prétentions; mais celui-ci a répondu au
-Drogman: «Notre Chevketlou padischah a rendu à ce sujet un Iradé
-définitif qui a tranché définitivement la question et si l'ambassadeur
-bey, s'obstinant dans son idée, s'avisait d'envoyer dans les églises et
-les couvents des hommes à lui pour y faire acte d'autorité, nos
-fonctionnaires ont reçu l'ordre de les frapper à la tête sans ménagement
-et de les jeter en prison.»
-
-«Les autres représentants chrétiens de Péra ont unanimement approuvé
-cette décision, si bien qu'ils ont envoyé leurs drogmans pour le
-complimenter. Tout cela est la vérité même. Aussi personne n'oserait se
-prévaloir d'une autorisation du padischah pour intervenir dans les
-affaires des prêtres et des églises qui se trouvaient sous la protection
-française.
-
-«Maintenant, en ce qui concerne le règlement de cette affaire, il
-convient, je crois, de s'en rapporter aux traités qui régissent la
-matière et l'on procédera en conséquence. Que Sebastiani adresse une
-note à ce sujet, puis l'on verra s'il y a lieu de faire intervenir, pour
-remettre les choses en leur ancien état, un firman impérial, ou bien une
-simple lettre vizirielle. Je ne manquerai pas de transmettre votre note.
-
-Là-dessus Talleyrand m'a dit: Vous n'ignorez point les liens de vieille
-amitié qui unissaient nos rois à vos sultans. Sans doute la France eût
-mieux fait de s'abstenir de porter ses armes en Égypte, mais qu'y faire?
-Le mieux est de n'y plus penser et de travailler ensemble à renouer ces
-mêmes liens qu'un malentendu a brisés. Notre Empereur a envoyé ses
-instructions à Sebastiani au sujet des églises, mais il a demandé aussi
-que l'on vous adressât une note à ce sujet avec prière de la transmettre
-au Divan.
-
-«Cette volonté sera exécutée, lui ai-je répondu, mais je vous ferai
-remarquer que l'entreprise sur l'Égypte a été décidée au moment où vous
-étiez ministre des Affaires étrangères. Or, l'issue qu'elle a eue, au
-lieu de porter dommage à l'Angleterre, a causé le plus grand préjudice à
-la France contre qui s'est formée une coalition...»
-
-«Dans les lettres qui me parviennent de Stamboul, continuai-je, il est
-question des bérats[13] et des agissements des drogmans et du personnel
-domestique des ambassadeurs. Ces bérats qu'on délivre aux drogmans
-comportent des conditions qui sont négligées. J'en ferai une traduction
-exacte et j'en enverrai une copie à tous les représentants des
-puissances, Prusse, Espagne, Danemark, Autriche. Vous verrez à la
-lecture que les réclamations de mon gouvernement sont conformes à
-l'esprit du traité. On verra aussi par la note que j'y annexerai à
-quelles intrigues donnent lieu ces bérats. Certes, nous n'avons aucune
-plainte à formuler contre les négociants étrangers. Ils payent
-exactement 3% sur tous les articles importés ou exportés. Tel n'est pas
-le cas, par exemple, de cet Arménien d'Andrinople, un nommé Artin, qui
-se fait appeler Ovitz, un fils de chien. Il s'est arrangé de façon à
-décrocher un firman qui lui permet de se livrer à des opérations de
-toutes sortes sans qu'il ait à acquitter aucune taxe. Je vous le
-demande, quel gouvernement tolérerait une pareille iniquité? Cependant
-les produits qu'il vend proviennent de Tékir-Dagh, de Philippoli ou de
-Sophia. Moyennant 500 piastres qu'il a versées audit drogman il s'arroge
-le droit de se dire Autrichien et de frustrer le fisc. Avec cela, il
-fait siens tous les biens de ses coreligionnaires qui s'entendent avec
-lui pour s'exempter par cet artifice des contributions dues par les
-_rayas_. Je pourrais vous citer mille autres cas semblables. Vous verrez
-par la traduction à quelles abominables intrigues se livrent les
-drogmans et les serviteurs des ambassades.
-
- [13] Les bérats étaient des diplômes que les ambassadeurs délivraient
- aux rayas employés à leur service et qui leur conféraient les
- privilèges capitulaires des Francs; mais comme tout privilège
- dégénère en abus, leurs subordonnés en distribuaient à tout venant
- contre du bon argent.
-
-Talleyrand m'interrompit pour dire qu'aucun gouvernement ne tolérerait
-un pareil état de choses. Je poursuivis en lui disant que je connaissais
-à fond la question visée par sa note concernant la Serbie et que je
-l'enverrais à Stamboul avec l'autre. Mais j'ai vu dans le _Moniteur_ que
-la Russie était disposée à envoyer un délégué à Bucharest pour engager
-avec mon gouvernement une conversation sur les affaires serbes et j'ai
-demandé à Talleyrand comment il se fait que l'on puisse croire en France
-que la S. Porte consente que des étrangers se mêlent de régler avec elle
-le sort de ses sujets. J'espère, lui ai-je dit, que bientôt, par la
-volonté de Dieu, le traître Karageorges et ses maudits partisans
-recevront le châtiment qu'ils méritent.
-
-«Après que Talleyrand m'eut approuvé, je repris: J'ai pu lire aussi dans
-la Gazette que les troupes qui se portaient en Serbie ont reçu l'ordre
-du Divan de rebrousser chemin. Ainsi présenté, le fait est inexact. Ce
-n'est pas sur un ordre du Divan, mais spontanément que ses troupes ont
-refusé de marcher et cela parce qu'elles appréhendent les suites de
-votre occupation de Raguse et qu'elles croient ne pas devoir trop
-s'éloigner pour se mettre en mesure de protéger les femmes et les
-enfants. Telle est la vérité, lui ai-je dit[14].»
-
- [14] Lettre du Rebi-ul-ahir, 3e jour.
-
- * * * * *
-
-On ne peut donner plus clairement à entendre que la présence des
-Français en Dalmatie et surtout à Raguse est une cause de troubles pour
-l'Empire et que le gouvernement français ferait bien de changer ses
-méthodes de protection. Le fait est que l'apparition des troupes de
-Marmont sur les côtes de l'Adriatique avait soulevé de véhémentes
-protestations de la part des pachas et des janissaires. La méfiance que
-les Turcs nourrissaient contre les Français depuis l'expédition d'Égypte
-était partagée par Ali pacha de Tepelen qui, sans doute, sur les
-suggestions du Divan, s'était empressé de s'entendre avec les Anglais.
-On voit par la brutale déclaration de Mouhib effendi que les Turcs
-s'attendaient à une invasion française.
-
-Sebastiani arrivait à Constantinople le 9 août 1806. Une mission qu'il y
-avait rempli au moment de la reprise des relations avait déterminé le
-choix de Napoléon. Lui ayant donné ses instructions en personne, il le
-chargeait de donner à Selim les gages d'une solidarité parfaite. Il lui
-promettait de faire rendre à la Turquie les provinces moldo-valaques, de
-ne soutenir aucune rebellion, de lui prêter son concours pour résoudre
-les difficultés extérieures. A Constantinople, le général Sebastiani
-n'eut d'abord que des succès à enregistrer. Le Réis-ul-Kuttab parut
-d'autant mieux disposé à lui faciliter sa tâche que la victoire d'Iéna
-et la marche des Russes sur Bucharest avaient fortement amolli le Divan.
-
-Les hospodars russophiles étaient destitués à sa demande; mais, sur une
-injonction des ministres Harbinsky et Arbuthnot, Sélim s'empressait de
-les rétablir dans leurs charges, en même temps qu'il se tournait du côté
-de Sebastiani pour lui demander conseil. Protestations de ce dernier
-qui, à force de remontrances, finit par obtenir la rupture des relations
-de la Russie et de la Porte (décembre 1806). La présence de l'Empereur
-en Pologne ayant obligé les Russes à dégarnir le Danube où ils s'étaient
-avancés, le Sultan profitait de cette circonstance pour lancer un
-manifeste de guerre contre la Russie (5 janvier 1807). Mais au moment où
-l'on s'y attendait le moins, voilà qu'un secrétaire de la Légation
-britannique se présentait au Divan pour annoncer aux Vizirs qu'une
-escadre allait forcer les Dardanelles s'ils ne rompaient sans délai avec
-l'ambassadeur français. Sélim, toujours prompt à la panique, inclinait à
-la soumission et offrait de sacrifier les hospodars récemment nommés.
-Nouvelle et énergique intervention de Sebastiani qui finit par faire
-rejeter les sommations britanniques.
-
-Cependant la menace allait se préciser. Quatorze vaisseaux commandés par
-l'amiral Duckworth entraient à toutes voiles dans les Dardanelles en
-lâchant leurs bordées sur les vieux châteaux qui en défendaient
-l'entrée. Puis, l'amiral incendiait au passage une flotte turque
-paisiblement ancrée à Gallipoli avant de gagner le mouillage des îles
-des Princes. On ne peut s'empêcher de faire remarquer à ce propos qu'il
-a été dans la destinée de toutes les flottes turques de se laisser
-couler dans les ports où elles s'abritaient. Successivement elles se
-sont laissé brûler à Tchechmé en 1770, mitrailler à Gallipoli en 1806, à
-Ténedos, peu après cet événement; à Navarin en 1827, à Sinope en 1853.
-
-La maladresse de Duckworth fut de vouloir négocier avec les Turcs, alors
-qu'il lui eût suffi, en profitant de la surprise, d'envoyer quelques
-boulets rouges sur la ville pour l'avoir à sa merci. Sur le terrain des
-négociations il risquait fort d'être battu. Les Turcs les traînèrent si
-habilement en longueur, qu'ils eurent le temps de mettre les côtes en
-état de défense. Cette tactique fut providentiellement favorisée par le
-vent du Nord qui, se mettant de la partie, empêcha sa flotte britannique
-d'approcher près du rivage pour bombarder le Sérail. A cet endroit les
-courants qui descendent du Bosphore acquièrent une si grande rapidité,
-même dans les temps calmes, que l'on entend de la côte d'Asie le
-clapotement qu'ils produisent en se brisant sur la pointe de _Serai
-bournou_. On armait pendant ce temps les Dardanelles pour couper la
-retraite à sa flotte. Sans tirer un coup de canon, Duckworth dut virer
-de bord pour en reprendre piteusement le chemin; mais la traversée,
-cette fois-ci, ne s'effectuait pas sans dommage, car la flotte perdait
-deux cents hommes, tant blessés que tués. Un autre échec attendait les
-Anglais en Égypte où ils avaient essayé de pénétrer par surprise.
-
-Cette double victoire releva quelque temps le prestige de Sebastiani qui
-avait été l'âme de cette défense.
-
-Comblé de présents et d'honneurs, il eût voulu profiter de ce regain de
-faveur pour engager le sultan à jeter son armée du Danube sur les 25.000
-hommes de Michelson; mais, encore une fois il se heurtait à
-l'énigmatique inertie du Divan. Napoléon pensa alors qu'il parviendrait
-à obtenir la diversion tant souhaitée en envoyant le corps de Marmont
-sur le Danube où s'immobilisait l'armée turque et il s'en ouvrit au
-Sultan. Celui-ci ne fit aucune difficulté pour accepter une proposition
-aussi avantageuse, mais l'opinion populaire s'y montra si hostile qu'on
-dut y renoncer. De guerre lasse, Talleyrand écrivait à l'ambassadeur
-qu'il renonçait de son côté à la coopération turque et qu'on se
-contenterait, à défaut, d'envoyer à l'armée du Danube une troupe de 600
-canonniers; mais cette autre proposition n'était pas mieux accueillie
-que la précédente. Cette petite troupe, dont on exagérait l'importance,
-n'était dans l'opinion générale que l'avant-garde des armées françaises.
-Il faut reconnaître aussi que l'obstination de Napoléon à vouloir
-obliger les Turcs malgré eux était de nature à exaspérer leurs
-méfiances. Toutes ces indiscrètes propositions ne pouvaient qu'aggraver
-la situation du Sultan en donnant à croire que Sebastiani n'était venu à
-Constantinople que pour seconder ses projets de réformes militaires. Le
-soupçon qu'on avait de ses intentions n'était d'ailleurs pas sans
-fondement. Le Sultan comptait sur son appui pour réaliser un projet
-depuis longtemps caressé et qui visait à remplacer la vieille milice des
-janissaires--cette fidèle conservatrice des traditions--par des troupes
-manoeuvrant à l'européenne. A cette troupe, il aurait inspiré un esprit
-plus conforme aux exigences de la situation et aux sentiments de
-loyalisme envers le trône. Il lui aurait donné un costume nouveau et des
-armes nouvelles, un nom, le _Nizam-i-Djedid_. Il l'aurait opposée en
-attendant aux janissaires dont il espérait ainsi contrebalancer
-l'influence et dompter l'esprit d'insubordination.
-
-Les Janissaires n'entendaient renoncer ni à leurs privilèges, ni
-détruire, au profit de l'autocratie impériale, ceux dont jouissaient les
-autres classes de la nation et qui étaient fondés sur le système de
-décentralisation propre aux moeurs asiatiques. Ainsi ils ne voulaient
-point d'une réforme qui eût permis à la dynastie de fortifier son
-pouvoir en affaiblissant celui des pachas gouverneurs et réduisant à
-l'obéissance les satrapies de Roumélie, d'Arabie, de Mésopotamie et de
-Syrie.
-
-Un premier essai avait été tenté en 1803, mais par mesure de prudence on
-avait relégué dans un coin de l'Asie-Mineure le premier corps exercé
-pour le cacher aux yeux de la population; Selim, pensant qu'il serait
-mieux à sa place sur les bords du Danube, donna ses ordres pour que ses
-soldats y fussent dirigés. A cette nouvelle, les Janissaires se
-massèrent en grand nombre à Andrinople pour les y attendre au passage.
-Tombant sur eux à l'improviste, ils les exterminèrent jusqu'au dernier.
-
-Le drame d'Andrinople faisait présager une plus grande catastrophe
-malgré le calme apparent de la population. Les Turcs ont leur passion
-comme tout le monde, mais en matière de religion leur opinion est
-collective, et pour agir ils n'attendent qu'un mot d'ordre. Les
-mouvements de la rue, en ce cas, sont d'une espèce particulière.
-Violents et rapides, ils ont tout le caractère d'une explosion. L'acte
-de vengeance ou de répression une fois accompli, tout rentre dans le
-calme, sans qu'aucune force de police ait à intervenir. Les têtes
-tombent, des quartiers flambent, mais la sédition s'évanouit en même
-temps que s'éteignent les dernières lueurs de l'incendie. Chacun
-retourne à ses affaires ou à ses plaisirs. En Turquie, la crainte pousse
-les gens au respect, mais la crainte cesse dès que les intérêts de la
-religion, ou ce que l'on croit être tels, sont en jeu. Il y a dans
-l'Islam une unité de foi qui met tous les particuliers sur un même pied
-d'égalité et une unité de conscience qui leur dicte les mêmes devoirs.
-Nul n'échappe aux sanctions qu'elle prescrit. Les particuliers
-n'obéissent au Souverain que dans la mesure où celui-ci respecte la loi
-et leur premier devoir est d'empêcher que personne y porte atteinte.
-
-Le mauvais vouloir du Divan se manifestait clairement à Fikenstein
-lorsque Vahid effendi, son délégué, se refusa obstinément à accepter
-l'alliance que lui offrait Napoléon. Quelques jours après, celui-ci
-triomphait sans les Turcs du Danube qui avaient mieux à faire. A ce
-moment ils préparaient l'émeute que leurs partisans allaient déchaîner
-dans la capitale. Une milice auxiliaire, les _Yamaks_, qu'on avait
-embauchée à l'occasion de la démonstration de l'amiral Duckworth, se
-mutinait à Buyuk-Déré, massacrait ses chefs et marchait sur la ville en
-suivant les rives du Bosphore. Les _Yamaks_ ne se livrèrent, paraît-il,
-à aucun excès sur la population tremblante, contrairement à l'usage en
-ces circonstances. _Pas un chrétien ne saigna du nez_, écrit un Grec
-contemporain. Ils n'en voulaient qu'au Sultan et aux partisans de la
-réforme. Le Caïmacam, qui menait le mouvement, avait invité ce jour-là à
-un dîner de réjouissance les ministres qui passaient pour partager les
-idées de Sélim. Au café, il les faisait égorger.
-
-Ne trouvant aucune résistance, les _Yamaks_ s'attroupèrent sous les murs
-du Sérail, suivis d'un flot de population accouru de tous les points de
-la ville. Il y avait là toute la racaille que l'on voyait dans ces
-tragiques occasions: imams et softas, janissaires et derviches,
-bateliers, portefaix, veilleurs de nuit, toute la farouche plèbe
-constantinopolitaine, hérissée de poignards et de pistolets passés aux
-ceintures, suivant la coutume de ce temps-là. Leur première victime fut
-le bostandji bachi, préposé à la garde du palais, dont Sélim leur fit
-jeter la tête, pensant que ce sacrifice calmerait les colères.
-
-A la demande du chef de l'émeute, un certain Kabaktchi-oglou, le
-Mufti,--grand interprète des textes sacrés--rendait un _fetva_ qui
-prononçait la déchéance du Sultan. Son frère était proclamé au milieu
-des acclamations sous le nom de Moustafa IV. Une preuve que la masse
-confondait la cause du _Nizam-i-Djedid_ avec celle de la France, c'est
-que l'ambassade à Péra fut assaillie par une foule fanatisée et l'on
-raconte qu'elle fut même un moment exposée. Il est probable que cet
-incident fut voulu par les chefs de l'émeute comme un avertissement à
-l'adresse de Sebastiani, qu'on accusait de connivence avec le Sultan.
-Cependant il n'est pas moins probable que, sans la crainte qu'inspirait
-le nom de Napoléon, on l'eût enfermé aux Sept-Tours, sous prétexte de le
-soustraire aux fureurs de la populace. Une autre preuve non moins
-décisive du caractère gallophobe de la révolution se révéla à
-l'affectation du Divan à ne point notifier à Paris l'avènement au trône
-de Moustafa. Mais en Turquie la politique d'accommodement succède
-invariablement aux crises les plus violentes et aux démonstrations les
-plus inamicales, soit qu'elles échouent, soit qu'elles aient produit les
-résultats voulus.
-
-Maintenant que le danger de _Nizam-i-Djedid_ était écarté, le Divan crut
-devoir se rapprocher de la France. Comme Sebastiani affectait de se
-tenir dans une froide réserve, l'on mit en usage toutes les ressources
-de la flatterie orientale, au point qu'on alla jusqu'à lui exprimer dans
-une lettre le regret immense d'avoir déposé Sélim. Gagné par ces bonnes
-paroles, le général se laissa inviter à une conférence où siégeaient le
-Cheikh-ul-Islam et le Réis-ul-Kuttab (8 juin 1807). La guerre y fut
-décidée contre la Russie. Encore une fois, il était la victime d'une
-comédie, car, à ce même instant, le Divan engageait des pourparlers
-secrets avec l'Angleterre et la Russie. Ils auraient abouti si le grand
-drogman Soutzo n'avait averti Sebastiani de l'intrigue qui se tramait.
-Le Caïmacam, qui l'avait favorisée, furieux de la voir échouer, s'en
-prit au drogman qu'il fit décapiter pour crime de trahison. Cependant
-cet arrêt déplut à Kabaktchi Agha qui fit destituer le Caïmacam à qui il
-donna pour successeur Ismail pacha, un ancien vizir. Le Caïmacam, homme
-de résolution, empoisonna son concurrent. Kabaktchi menaça alors
-d'envahir encore une fois Constantinople si le Sultan ne destituait pas
-le Caïmacam. Celui-ci se réfugia auprès de Moustafa Baïraktar, pacha de
-Routchouk, ardent partisan de Selim et qui disposait de milices
-nombreuses. Baïraktar, ancien maquignon et janissaire, parvenu aux
-honneurs, avait conservé pour Selim, son bienfaiteur, la plus tendre
-gratitude. Là, ces deux hommes concertèrent leur vengeance. Leur premier
-soin fut d'envoyer à Constantinople un émissaire, avec force présents, à
-l'adresse des ministres. Une fois qu'il se fut assuré leur complicité,
-il se dirigea vers Andrinople avec un corps de 4.000 hommes. Remettre
-Selim sur le trône et le venger de ses ennemis lui parut la plus belle
-des entreprises.
-
-Mais de tous les obstacles qu'elle devait rencontrer, il pensa avec
-raison que le plus sérieux était Kabaktchi qui avait la confiance des
-ulemas, des janissaires et de la population. Il fallait s'en débarrasser
-à tout prix. Une trentaine de cavaliers qu'il choisit parmi les
-meilleurs pénétrèrent de nuit dans le village de Fanacaki, sur la mer
-Noire, où il avait établi son quartier au milieu de ses Yamaks. Ils
-cernent sa maison, forcent les portes du harem et le poignardent au
-milieu de ses femmes. Le coup fait, Baïraktar marche sans perdre de
-temps sur la capitale à la tête de ses forces et plante ses tentes sur
-les hauteurs qui dominent la nécropole d'Eyoub aux nombreux cyprès. Il
-avait pris la précaution d'envoyer au Sultan un message destiné à le
-rassurer sur ses dispositions. Il n'avait d'autre but, en venant à
-Constantinople, que de le délivrer de la fripouille des Yamaks et de la
-tyrannie du Mufti. Moustafa se laissa d'autant plus facilement
-convaincre que le dévouement de tous ces gens commençait à lui être à
-charge. Confiant dans les bonnes dispositions de Baïraktar, il ne songea
-plus qu'à ses plaisirs. Comme il était parti un matin pour passer la
-journée, sous les ombrages des Eaux-douces d'Asie, le pacha de
-Routchouk, informé de son absence, entra dans la ville avec ses hommes
-et s'engagea dans les rues étroites qui montent au Sérail. Il pénétra
-sans obstacle dans la première cour par la _Bab-Humaioun_ qui s'ouvre
-sur la place où Sainte-Sophie élève sa cyclopéenne architecture; mais,
-avertis par les clameurs de la foule, les capidjis eurent le temps de
-fermer les portes de la cour intérieure, et les milices du palais
-accourues garnissaient déjà le faîte des murailles. Alors le chef des
-eunuques blancs se montra aux créneaux et demanda au pacha ce qu'il
-voulait.
-
---Je veux saluer sultan Selim, répondit-il. Ouvrez.
-
-Il allait être obéi quand, tout à coup, une porte s'ouvrit du côté de la
-mer et l'on vit apparaître Moustafa. Prévenu de ce qui se passait, il
-était revenu en toute hâte. Ses premiers ordres furent un arrêt de mort
-contre Selim. Six eunuques noirs se précipitaient dans son appartement
-et lui passaient le lacet au cou. «Le pacha demande à saluer Selim,
-qu'on lui donne satisfaction», cria Moustafa.
-
-A la vue du cadavre, Baïraktar donna ordre qu'on brisât les portes et la
-soldatesque se rua dans la cour. L'instant d'après Moustafa était
-enfermé à son tour dans l'appartement où sa victime avait expiré.
-
-Mahmoud était proclamé sultan (28 juillet 1808).
-
-Mais le drame devait s'allonger d'un autre épisode non moins
-sensationnel. Le bruit s'étant répandu que Baïraktar méditait de
-restaurer le Nizam-i-Djedid, il indisposa contre lui la population et
-les Janissaires. Sous divers prétextes on dispersa ses soldats, on
-l'isola de ses amis, puis, quand on le vit à peu près sans défense, une
-nouvelle émeute soulevait la ville entière. En un instant son conak
-était assailli, criblé de pierres et livré aux flammes. Il se réfugia
-avec une odalisque dans une tour attenante à la maison. Le lendemain, on
-y découvrait leurs cadavres. Celui de Baïraktar, traîné jusqu'à
-l'_atmeïdan_, était exposé sur un pal. Loin de s'apaiser, la rébellion
-gagnait les quartiers, et l'on n'entendait de toutes parts que des cris
-de mort contre Mahmoud l'usurpateur. Celui-ci se voyant en grand danger
-réfléchit que le seul moyen d'y échapper était de faire subir à Moustafa
-le sort que celui-ci avait infligé à son frère Selim. Encore une fois le
-fatal lacet remplissait son office. Après cette exécution il ne restait
-que lui seul prince survivant de la famille. Cette considération arrêta
-instantanément la sédition. Les fureurs se calmèrent. Ulemas et
-dignitaires allèrent se jeter à ses pieds, confondant leurs hommages. Le
-règne de Mahmoud fut un des plus longs et des plus dramatiques de
-l'histoire ottomane. Il devait réaliser tous les projets que Selim ne
-put exécuter. Ses réformes et l'audacieuse diplomatie de la pléiade de
-réformateurs qu'il sut susciter devaient galvaniser la Turquie et la
-faire vivre jusqu'à l'aurore du XXe siècle.
-
-On sera peut-être curieux de savoir ce que Sebastiani pensait de tout
-cela. Son opinion il n'ose trop l'exprimer de peur d'indisposer
-l'empereur dont les desseins lui paraissent aussi impénétrables que
-cette Turquie énigmatique et inquiétante, où il se sent décidément de
-plus en plus dépaysé. Il s'était rendu à Constantinople confiant dans
-l'étoile de son maître qui alors rayonnait d'un éclat dont le monde
-était ébloui. Il avait cru aux protestations amicales de Selim III, aux
-promesses de son ambassadeur. D'un caractère loyal et simple, il avait
-apporté dans l'accomplissement de sa tâche l'intrépide dévouement du
-soldat docile aux ordres de son chef, et cette ingénue confiance du
-Français qui s'imagine que le monde entier est taillé à son image. Ses
-intentions étaient trop pures pour qu'on ne lui sût pas gré des efforts
-qu'il allait déployer pour se rendre utile. Sans le vouloir il allait
-ouvrir les écluses du fanatisme qui devaient emporter dans un flot de
-sang les combinaisons napoléoniennes.
-
-A son premier voyage il avait subi la fascination de ce milieu tout
-confit de sucreries et de propos aimables, où l'accueil cérémonieux se
-pimente de l'orgueil le plus farouche (ce qui en relève la saveur); où
-les résistances irréductibles se drapent de manières conciliantes et
-prometteuses jusqu'au moment attendu où elles peuvent s'étaler
-hardiment. Sebastiani avait connu, tour à tour, la douceur et l'amertume
-des fluctuations de ce régime local; mais de cette brutale chute dans la
-réalité, il ne se releva jamais plus.
-
-Ce général n'a plus qu'une idée: fuir Constantinople dont le séjour lui
-est insupportable jusque-là qu'il en tombe malade. Il est prêt à aller
-n'importe où pourvu qu'on le tire de là. Cela lui est un prétexte pour
-demander son rappel. En attendant, comme Charles XII à Bender, il passe
-sa vie dans le lit. Il n'en sortira que le jour de son embarquement, et
-à peine aura-t-il mis le pied sur le sol français qu'il se trouvera
-subitement guéri.
-
-Si la déposition de Selim III rassurait les Turcs au sujet de la
-possibilité d'une conspiration française, en revanche la révolution de
-Stamboul fournissait à l'Empereur un prétexte excellent pour orienter sa
-politique, sinon dans une voie nouvelle, du moins dans celle d'un sage
-opportunisme. Il n'avait été informé des événements que nous venons de
-résumer en quelques traits que dans les derniers jours du mois de juin.
-De Tilsitt, Talleyrand écrivait à Sebastiani qu'un armistice venait de
-mettre fin aux hostilités entre la France et la Russie et il
-l'autorisait à aviser le Divan que l'on tiendrait compte des intérêts de
-la Turquie, mais il laissait entendre en même temps que la France
-n'était tenue à rien envers elle. Tel n'était pas l'avis des ministres
-turcs qui, par l'organe de Vazfi effendi, protestèrent contre tout
-traité de paix séparé. Ils prétendaient que, conclu dans ces conditions,
-il constituait une violation aux engagements pris par la France. C'était
-assurément d'une belle audace. Le Divan oubliait les serments qu'il
-avait faits lui-même plus d'une fois et tous successivement oubliés. Il
-feignait notamment d'oublier le fait tout récent que Vazfi effendi
-s'était refusé de signer à Fikenstein le traité d'alliance avec
-Napoléon. A la vérité, le Divan n'avait rien oublié, mais il pensait
-qu'en faisant un peu de bruit il amoindrirait ses torts et qu'il
-arriverait par cet artifice à se faire donner plus qu'il ne lui était
-dû.
-
-S'avisant de l'inutilité de plus longues récriminations, le Divan
-envoyait à Mouhib effendi les pouvoirs nécessaires pour discuter les
-conditions, et le 23 août Sebastiani pouvait annoncer l'adhésion du
-Divan à toutes les clauses du traité de Tilsitt. Engagés dans cette voie
-de la réconciliation les Turcs allèrent très loin, suivant leur coutume,
-dans l'expression de leurs sympathies. Moustafa IV alla jusqu'à déclarer
-«qu'il s'en remettait aveuglément à la sagesse de l'empereur qui peut
-faire de son empire ce qu'il voudra; qu'il est à sa merci.» Il ne faut
-voir là sans doute qu'une hyperbole orientale, mais aussi le souci
-d'amadouer celui qu'on avait assez berné pour qu'il pût se croire
-autorisé à prendre en l'occurrence telle attitude qu'il lui plairait.
-C'était trop peu que d'avoir écarté son ingérence dans leurs affaires
-privées; il fallait obtenir de lui tout ce qu'aurait pu lui donner une
-politique plus loyale. L'intérêt qu'il y avait à ménager celui qui
-allait disposer du sort de l'Empire était trop évident pour qu'on
-n'essayât pas de le gagner au prix de quelques flatteries. Les Turcs
-s'en tirèrent assez bien, car le traité qui consacrait l'armistice,
-prévoyait l'évacuation de la principauté par les troupes russes.
-
-Cependant, malgré les clauses de l'armistice de Slobodzié, le Tzar
-refusait d'évacuer les principautés. Napoléon, instruit par
-l'expérience, ferma les yeux. Était-il dans son intention de donner une
-leçon aux Turcs? Quoi qu'il en soit, plus que jamais ces derniers se
-tinrent sur leurs gardes. C'est ainsi qu'ils lui refusèrent le passage à
-travers leur territoire de quelques milliers d'hommes destinés à Corfou.
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-RELATION DE VOYAGE
-
-
-_Séjour de l'ambassadeur à Paris.--Départ._
-
-Entre deux conférences Mouhib effendi visitait Paris. Un côté
-caractéristique de sa relation c'est qu'il n'enregistre que les faits
-qui sont en contraste avec les choses de son pays, de sorte qu'il suffit
-de prendre le contrepied de ses observations pour se faire une idée très
-approximative de ce qui s'y passait. L'état politique et social des
-Turcs étant exactement l'inverse du nôtre, il suffisait de dépeindre
-l'un pour que s'exprimât nettement la nature de l'autre. Là est le
-principal mérite de ces quelques pages écrites au jour le jour par cet
-ambassadeur d'autrefois. Les faits, il les note sans commentaire,
-estimant sans doute qu'ils sont suffisamment intéressants par eux-mêmes
-pour qu'il croie pouvoir se dispenser d'en expliquer l'extraordinaire
-bizarrerie. Il n'aurait pas procédé autrement s'il avait eu à raconter
-un voyage dans la lune. Aussi bien sa relation n'a que la valeur d'un
-simple rapport administratif où il n'enregistre que le côté extérieur
-des choses sans pousser plus avant, et qu'il n'écrit que parce qu'il est
-prévu dans les instructions que lui a données le Divan. C'est par devoir
-qu'il visite les manufactures, les ateliers, les institutions. Rien ne
-l'avait préparé à cet examen, ni sa science de lettré puisée dans la
-lecture des vieux livres arabes et persans, ni son passé de scribe
-attaché au _Kalem_. Il confond la botanique avec l'agriculture,
-l'astronomie avec l'astrologie et l'alchimie avec la chimie; mais
-c'était un esprit avisé et volontaire qu'un séjour de cinq ans au milieu
-des _Nazaréens_ avait rendu perméable aux suggestions pratiques.
-
-C'est aussi pour répondre au désir des quelques partisans des réformes
-militaires en Turquie, dont il était lui-même l'adepte fervent, qu'il
-fait une description assez complète de l'organisation de l'armée
-française qui est la partie de son ouvrage la plus documentée, celle qui
-figure à la tête de ses chapitres comme pour en montrer l'importance
-exceptionnelle. Cette étude devait porter ses fruits, malgré les
-obstacles de toute sorte, mais que l'indomptable volonté de Mahmoud II
-allait briser quelques années plus tard. Que la Turquie en son entier
-n'en ait jamais voulu d'autre, c'est ce que les faits et les événements
-n'ont que trop bien démontré. L'armée est le seul emprunt sincère
-qu'elle ait fait à l'Europe, et c'est vraisemblablement dans le rapport
-de Mouhib effendi que Selim III a puisé les notions d'une organisation
-qu'il tenta vainement d'introduire dans son Empire.
-
-Si Mouhib effendi ne peut cacher son admiration qui, malgré tout, perce
-dans ses pages pour les arts mécaniques de l'Europe et pour les procédés
-policiers du ministre Fouché, il semble, par contre, montrer moins
-d'enthousiasme pour les idées et les usages. Comme tous ses
-coreligionnaires il en a mauvaise opinion et ce qu'il voit autour de lui
-n'est guère fait pour l'édifier; mais ces choses il les effleure avec la
-froide indifférence du dédain. Il sait qu'il a affaire à des êtres d'une
-espèce particulière, et que le désordre dans lequel ils vivent n'est que
-le juste châtiment réservé à tous ceux qui s'écartent du chemin de la
-vraie foi. La promiscuité des sexes est pour le musulman un sujet de
-scandale sur lequel il discute à perte de vue. Le Turc voit dans la
-clôture du harem le dernier mot de la sagesse, et dans la réserve de la
-femme musulmane, qui en est la conséquence, le témoignage le plus
-éclatant de l'excellence de sa religion. Pour lui, la séparation des
-sexes est la condition première de l'honneur familial ou plutôt de la
-dignité du mâle. Le spectacle de la supériorité européenne dans tous les
-domaines de l'activité n'est pas fait pour l'humilier, viciée qu'elle
-est, pense-t-il, par ce vice rédhibitoire. Il serait curieux d'expliquer
-l'idée que l'Asiatique se fait de l'Européenne. Seuls ceux qui ont vécu
-dans son intimité comprendront ce que je veux dire. L'idée qu'il se fait
-de la femme en général est plus connue, de même que la répercussion
-qu'elle a eue sur ses moeurs. Assurément toutes les dépravations se
-valent, et il ne saurait être question d'en excuser aucune, mais pour
-être de qualité différente, la dépravation orientale est de toutes la
-plus abjecte et, pour m'expliquer, je me bornerai à dire que les amours
-d'Orient ne peuvent être chantées qu'en vers turcs et persans.
-
-Il m'a paru nécessaire de supprimer de la relation une foule de passages
-et même de chapitres qui pouvaient bien intéresser les Turcs de cette
-époque, mais qui seraient pour nous d'une lecture fastidieuse, comme les
-parties consacrées à l'armée, à l'administration, aux finances, à la
-monnaie, au télégraphe aérien de Chappe, aux écoles, etc., qui
-n'apprendraient rien. Profitant du privilège que les ambassadeurs ont de
-se faire ouvrir toutes les portes, Mouhib effendi a tout vu et il s'est
-fait tout expliquer. Dans son enquête il a déployé un zèle digne d'un
-meilleur sort, car il est douteux que ses compatriotes en aient jamais
-lu une seule ligne. Il paraît même certain que le manuscrit, qu'un
-simple hasard a fait passer par mes mains et qu'il a écrit de la sienne,
-est demeuré inédit. Ce travail n'aura paru qu'en traduction française.
-La raison, c'est qu'il présentait l'Europe sous un jour trop beau pour
-que les hommes du Divan n'en prissent ombrage, pensant que la Turquie
-n'avait rien à gagner à la comparaison. Cela, l'orgueil ottoman ne
-pouvait le supporter. Le Turc préfère le mensonge qui le flatte à la
-vérité qui l'instruit.
-
-On peut dire aussi que la discrète admiration que l'auteur témoigne pour
-l'ordre et la tranquillité régnant en France reflète à souhait
-l'anarchie turque, et que celle qu'il exprime pour les arts mécaniques
-laisse supposer combien son pays était arriéré. Non seulement la Turquie
-avait ruiné les vieilles industries qui firent jadis la splendeur de
-l'Orient, mais cet Orient elle l'avait moralement et matériellement
-dévasté. Depuis longtemps, on n'y créait plus rien, et l'on ne cherchait
-même pas à imiter les articles de première nécessité que lui procurait
-l'industrie européenne. Depuis quatre siècles, la France, l'Allemagne,
-l'Angleterre, la Suisse lui fournissaient des montres, dont tout
-musulman a besoin pour savoir l'heure de la prière. Cependant on n'a
-jamais vu s'ouvrir un atelier d'horlogerie à Smyrne ou à Constantinople.
-Cette décadence s'est à ce point aggravée au cours du XIXe siècle, que
-la Turquie en est arrivée à demander à l'étranger les ustensiles les
-plus indispensables du foyer, le linge, les draps des vêtements, jusqu'à
-la calotte rouge, le fez, qui est la coiffure obligatoire des indigènes.
-
-Cependant Mouhib effendi signalait en termes excellents les avantages de
-la politique commerciale des gouvernements européens qui «s'appliquent à
-enrichir leur pays en favorisant leur propre industrie au détriment de
-celle du pays voisin, en produisant non seulement en vue de la
-consommation locale, mais aussi de l'exportation afin de drainer à leur
-profit l'argent étranger. «Les produits, ajoute-t-il, qu'ils nous
-achètent à l'état brut, ils nous les réexpédient après avoir été
-transformés. Ce système leur procure de gros bénéfices. C'est ainsi
-qu'après nous avoir demandé les laines de nos troupeaux, ils nous les
-renvoient travaillées par leurs machines sous forme de draps.»
-
-Ces sages avis n'ont rien changé à la situation. La Turquie a cru
-pouvoir balancer toutes ses insuffisances organiques en recourant aux
-expédients d'une politique qui lui a permis de vivre jusqu'à ce jour aux
-frais de l'Europe qui la ravitaillait en espèces sonnantes et en objets
-manufacturés. Ses amis, qui sont aussi ses fournisseurs, voudraient bien
-continuer à la ravitailler, mais les temps sont durs et il est possible
-qu'on la laisse mourir cette fois-ci pour tout de bon, faute de pouvoir
-l'alimenter.
-
-Il est plus que probable que ce rapport a valu à son auteur la disgrâce
-qui l'attendait à son retour à Constantinople. Peut-être avait-elle
-commencé avant qu'il quittât Paris, car on l'y laissa, paraît-il, sans
-argent, au point que le grand Empereur dut venir à son aide pour
-acquitter une facture de quelques milliers de francs qu'il devait à son
-porteur d'eau.
-
-Il est vrai que ce n'est pas là un cas exceptionnel, car la Turquie n'a
-jamais été exacte à payer les appointements de ses diplomates à
-l'étranger. Mais pourquoi devait-il tant d'argent au porteur d'eau
-plutôt qu'à ses autres fournisseurs? C'est ce que l'histoire ne dit
-point. A-t-il voulu laisser aux nazaréens la charge de payer l'eau de
-ses ablutions pour se dédommager des souillures qu'il avait contractées
-à vivre à leur contact?
-
-Un autre côté caractéristique de cette relation c'est que l'auteur ne
-semble juger les institutions qu'il décrit qu'au point de vue du profit
-qui peut en résulter pour l'État. C'est, en effet, le seul auquel le
-Divan pouvait être sensible, et le seul qui pût l'engager à les adopter.
-Cette conclusion revient à chaque fin de chapitre comme un refrain. En
-vrai fonctionnaire turc qu'il était, il ne voyait dans tout cela qu'une
-machine à pomper de l'argent. L'administration turque n'a jamais été
-autre chose.
-
- * * * * *
-
-De Paris Mouhib effendi fait cette brève description:
-
-«Cette ville est l'une des plus grandes qui soient dans les pays
-infidèles par son étendue et par le nombre de ses habitants. Comme elle
-n'est entourée d'aucune muraille, on a établi sur les routes qui y
-aboutissent des bureaux où des employés fouillent les gens, les voitures
-et tout chargement suspect.
-
-«Toutes ses maisons sont construites en pierre, divisées en étages et
-disposées de telle façon que les habitants y vivent les uns sur les
-autres. Cependant, les nobles, les ministres, les maréchaux, les
-financiers, ont leurs demeures particulières. Les maisons ordinaires
-sont louées au reste de la population et aux étrangers. Des _hans_ sont
-également mis à la disposition de ces derniers où ils sont logés et
-nourris moyennant un prix raisonnable pour le pays. S'il veut quitter
-avant l'expiration du bail la partie de la maison qu'il occupe, le
-locataire est tenu de prévenir le propriétaire un mois à l'avance, faute
-de quoi il se voit obligé de lui verser une indemnité égale à un mois de
-loyer. Un tiers de cette somme est versé au trésor de l'État. Je présume
-qu'un pays aussi peuplé que la France, qui n'a pas un seul désert ni des
-tribus vivant sous les tentes, doit rapporter gros à Bonaparte.
-
-«Paris est une ville ancienne, c'est ce qui explique qu'on y voit tant
-de maisons et de rues peu en rapport avec les progrès accomplis par ce
-pays. Les quartiers vieux sont traversés de rues étroites et tortueuses
-où le soleil pénètre rarement. Aussi y respire-t-on les plus mauvaises
-odeurs pendant les chaleurs de l'été: Elles forment contraste avec les
-rues nouvellement percées et où l'on a planté de chaque côté des rangées
-d'arbres pour que chacun y puisse circuler à l'ombre de leur feuillage.
-Cette coutume de planter des arbres le long des routes et autour des
-places existe également en Italie.
-
-«Les rives du fleuve qui traverse cette ville sont reliées entre elles
-de distance en distance par des ponts en pierre. Les piétons payent à
-l'entrée 1 _para_[15]; les voitures payent le double. Cette taxe a été
-établie par les rois au bénéfice des constructeurs qui jouiront de ce
-privilège l'espace de quarante ans.
-
- [15] Le _para_ valait alors deux centimes et demi.
-
-«Le soin d'opérer les arrestations des malfaiteurs et de réprimer les
-attentats est confié à un ministre qui est un officier de distinction.
-Il a sous son commandement bon nombre de gens de bureau, d'agents et de
-soldats. Tout litige lui est porté par la partie lésée. Au délinquant il
-adresse sans retard un billet de convocation. S'il se présente, tout est
-pour le mieux et l'on s'explique tranquillement. Dans le cas contraire,
-il lui renouvelle sa sommation par l'entremise d'un de ses agents; mais,
-si une fois encore il ne se présente pas au carakol (corps de garde), il
-le fait arrêter, et sa faute, dès lors s'en trouve aggravée.
-
-«Les agents de ce ministre sont vêtus du costume ordinaire des _frenks_;
-mais si l'un d'eux se voit obligé de se faire connaître, il soulève le
-collet de son veston et montre une plaque qui est le signe de son
-autorité. Chacun alors obéit et s'incline, mais, si l'on s'avise de
-résister, l'agent n'a qu'un signe à faire pour qu'aussitôt l'on voie
-accourir à son aide des soldats qui brutalisent le récalcitrant. Ce
-n'est que dans ce cas particulier que la police use de violence. Bien
-mieux, tout individu accusé d'homicide ou de révolte à main armée ne
-saurait être maltraité, car nul n'est châtié sans jugement.
-
-«Nous avons eu l'occasion plus haut, de dire qu'en dehors des assassins,
-des espions et des faussaires la loi interdit de mettre à mort un
-particulier quel qu'il soit. Faisons pourtant une exception pour les
-marchands qui trompent le public... Toutes les fois qu'un boucher ou un
-boulanger sont convaincus d'avoir vendu à faux poids, ou bien d'avoir
-haussé leur prix de vente, la police intervient pour fermer leur
-boutique sur laquelle elle appose les scellés. Aussi, sachant ce qui lui
-en coûterait, le marchand s'abstient de toute fraude.
-
-«Tout délit est déféré à un tribunal qui juge au criminel. Le coupable
-est interrogé et des greffiers enregistrent les dépositions des uns et
-les aveux des autres. Les _gazettes_ en font un récit fidèle le
-lendemain, pour que nul n'en ignore. Les débats se poursuivent ainsi
-jusqu'à ce que l'affaire soit suffisamment éclaircie et que les juges
-puissent décider en connaissance de cause. Après quoi le jugement est
-renvoyé au ministre qui en instruit à son tour l'Empereur, mais dans le
-cas seulement où il entraîne une condamnation à mort. Si l'Empereur
-approuve la sentence, le coupable est amené à l'endroit où se font les
-exécutions. Le bourreau a déjà dressé une espèce de plateforme à hauteur
-d'homme où l'on accède par un escalier étroit. Un lourd couperet,
-alourdi encore par deux masses de plomb, est immobilisé à l'extrémité de
-deux poteaux. Lorsque tout est prêt, le condamné, les mains ligotées et
-revêtu d'une chemise rouge, est amené dans une charrette. Un prêtre
-l'accompagne et des soldats l'escortent. Aussitôt qu'il en est descendu,
-le bourreau le pousse entre les deux poteaux, le visage en bas. Alors,
-faisant jouer un ressort, le couperet tombe et la tête est tranchée net.
-
-«Cet instrument a été inventé au temps de la République par un médecin
-qui lui a donné son nom. S'il faut en croire les Français, on exécutait
-alors des centaines d'individus par jour. Si le criminel est soldat, il
-est fusillé par ses propres camarades aussitôt après le prononcé de
-l'arrêt qui le condamne.
-
-«Quant aux voleurs ils sont condamnés au supplice de l'exposition qui
-dure trois jours, après quoi ils sont conduits en prison d'où on les
-fait sortir de temps en temps pour aider au nettoyage de la ville.
-
-«Aussi le pays est-il calme et tranquille. Nous n'avons jamais ouï dire
-qu'un homme ou une voiture aient été dévalisés dans la banlieue. Sans
-danger pour elles les femmes peuvent sortir et aller d'un quartier à un
-autre. Tout le pays de France jouit de cette tranquillité, et tous ceux
-qui ont visité ce pays peuvent témoigner de la vérité de mon rapport. La
-raison de cette sécurité on peut l'attribuer à ce fait que nul ne peut
-circuler avec des armes et aussi que la poudre n'est pas une denrée qui
-se vende librement au bazar. Des lois en réglementent sévèrement la
-vente. Bref, dans ce pays, en dehors des gens de guerre, nul n'est
-autorisé à sortir armé.»
-
-D'après l'auteur, tout le mérite en reviendrait à Fouché qui dispose
-d'un personnel «instruit et qui s'entend à faire son devoir». Il admire
-son service d'espionnage et il ne lui en veut point «d'user de toutes
-sortes d'expédients pour savoir ce qui se dit dans les ambassades. Dans
-ce but Fouché entretient une foule de mouchards, hommes et femmes. Aucun
-signe extérieur ne les désigne à l'attention du public où ils passent
-inaperçus. Les femmes de mauvaise vie, qui pullulent partout, sont
-dressées à faire causer les gens. Les domestiques, les portiers, les
-marchands sont requis de rapporter à la police tout ce qu'ils entendent
-et tout ce qui leur paraît de nature à être rapporté.»
-
-Cette sécurité Mouhib effendi l'explique aussi par cette autre
-considération que la population se trouve fixée dans des agglomérations
-où la surveillance est facile.
-
-«Elles sont si nombreuses à travers les campagnes de France, qu'on ne
-peut faire deux heures de chemin sans rencontrer une ville ou un
-village. Cela fait que toute l'activité des habitants se porte au
-travail. Les terres y sont cultivées et nulle part on ne voit des champs
-abandonnés. Le commerçant ne craint point de faire voyager sa
-marchandise. Cette sécurité fait de la France un pays florissant et
-pouvant se suffire à lui-même: le pain, la viande, les fruits, abondent
-sur les tables; des fleurs de toutes sortes embaument les jardins. On y
-fabrique des étoffes, des miroirs, des cristaux, des montres, de la
-porcelaine et ces diverses industries font vivre des milliers d'hommes
-et de femmes.»
-
-Dans son étude de l'organisation judiciaire il découvre une institution
-dont il était loin de soupçonner l'existence.
-
-«Chaque partie, écrit-il, au lieu de se défendre par ses propres moyens
-remet sa cause à un lettré qui parle et écrit en son nom. C'est ce qu'on
-appelle _l'avocat_. Ce métier, l'avocat l'exerce en vertu d'un _firman_
-qui lui est délivré par l'État. Son principal mérite est de connaître
-par coeur les lois de Bonaparte et de savoir faire des discours. Il en
-est parmi eux qui jouissent d'un grand renom, ce qui leur vaut d'arriver
-à la fortune.»
-
-Cette prospérité dont il voit les signes partout, cette tranquillité
-qu'il constate est faite pour l'étonner. Il ne s'attendait à rien de
-pareil et toutes ses idées en sont presque bouleversées. Malgré ses
-préjugés il ne peut s'empêcher de rendre hommage à ce monde si différent
-du sien, à sa discipline sociale, en tout si opposée au chaos de
-l'anarchie asiatique. Pour la première fois il constate le respect des
-lois et l'action bienfaisante d'une autorité régulière, mais, comme un
-fait aussi extraordinaire pourrait laisser ses lecteurs incrédules, il
-en appelle au témoignage d'autres voyageurs.
-
-Cela l'amène naturellement à approfondir l'institution du passeport dont
-il explique de son mieux le mécanisme compliqué. Après avoir raconté les
-démarches qu'il dut faire à Constantinople pour obtenir les _passavans_,
-il note ce fait qui déconcerte son fatalisme que la pièce portait que la
-Turquie était à ce moment délivrée du fléau des épidémies.
-
-«Ce détail est important aux yeux des nazaréens[16], ajoute-t-il. Si, au
-cours de mon voyage, j'ai pu sans difficulté franchir les frontières de
-la Hongrie, c'est que la pièce qui m'avait été accordée par
-l'ambassadeur d'Autriche portait que le choléra avait disparu de
-Stamboul. Aux gens de négoce, aux voyageurs ordinaires la police accorde
-un papier sur lequel elle note avec soin tout ce qui concerne leur
-personne, jusqu'à la longueur de leur nez et la couleur de leurs
-cheveux. Au moindre soupçon qui pèse sur l'un d'eux, elle le place sous
-sa surveillance au point qu'il ne peut même louer un cheval qu'après
-avoir montré ce papier. S'il loue une voiture et qu'il s'arrête à un
-relais il doit, pour pouvoir passer outre, se soumettre à la même
-formalité. Il est même tenu d'indiquer le nombre des femmes et des
-hommes en compagnie desquels il a voyagé. Tout Français qui veut se
-rendre à Paris doit en donner avis aux autorités de sa résidence. Tout
-étranger qui voyage pour visiter cette ville est obligé, pour y avoir
-accès, de s'adresser à l'ambassadeur de France qui avertit la police.
-J'ai appris que cette dernière mesure n'a été adoptée que pour empêcher
-les Anglais de pénétrer en France. Je crois en avoir assez dit pour
-montrer que nul dans ce pays ne vaque à l'aventure et qu'il suffit qu'un
-particulier manifeste le désir de sortir de chez lui pour qu'aussitôt la
-police le surveille de près.»
-
- [16] Les lettrés musulmans désignent les chrétiens par cette
- appellation qui remonte aux premiers temps du christianisme.
-
-Pour montrer que la rigueur des formalités est égale pour tous, il cite
-son propre cas:
-
-«Tandis que je m'acheminais vers Paris avec mes compagnons, nous
-arrivons à l'entrée d'un village où nous devions traverser un pont. Un
-homme était là pour nous barrer le passage. Il me demande poliment si
-nous étions la grande ambassade ottomane. Sur notre réponse affirmative,
-il s'incline, puis nous demande nos papiers. Il en prend note et met sur
-son registre que nous allions traverser le pont. Cela fait, il nous
-laisse passer. Mais voilà qu'à l'autre bout un autre homme se présente
-et encore une fois demande à examiner ces mêmes papiers. Du coup, la
-patience m'échappe. «_Soubhan Allah[17]!_ m'écriai-je. L'on sait bien
-qui nous sommes. Pourquoi donc nous tourmentez-vous?--Excusez, répondit
-l'employé. Nous savons bien qui vous êtes, mais les lois nous font un
-devoir de vous le faire dire à vous-même une fois de plus.»
-
- [17] Dieu! Quelle merveille.
-
-Mouhib effendi cherche les raisons de ces tracasseries et ne les trouve
-point. «Si l'on songe, écrit-il, que la coutume n'existe point chez les
-nazaréens que des voyageurs se rassemblent pour former des caravanes, on
-peut se demander pourquoi toutes ces précautions. Sans doute, les routes
-y sont fréquentées de jour et de nuit, mais on ne voit jamais des
-groupes de trente à quarante personnes voyager ensemble. Cependant,
-l'amour de la sécurité est si vif dans ce pays que le voyageur accepte
-sans se plaindre les entraves que l'autorité met à la faculté de
-circuler d'un endroit à un autre.»
-
-Ce qui le choque aussi c'est le contraste qu'il observe entre la licence
-des moeurs et les sévérités administratives. Son oeil a peine à
-s'habituer à voir «les hommes sur le chemin des femmes et celles-ci sur
-le chemin des hommes». Les femmes, on les trouve partout, dans les lieux
-publics, même dans les ateliers, «car il n'est point en ce pays qu'elles
-n'entreprennent d'exercer». Il les retrouve dans les dîners officiels,
-papillotant autour des gens chamarrés, et ridiculement serrés dans des
-culottes qui leur moulent les cuisses et qui «réunissent jusqu'à cent
-cinquante convives, chacun tenant à la main des verres de vin qui les
-échauffent». Ce spectacle il l'a vu au palais des Tuileries.
-
-«On verra plus loin, écrit-il, la cérémonie de la présentation de mes
-lettres de créance. Sur ce point aussi les usages des nazaréens
-diffèrent des nôtres. Tous les dimanches des chambellans du palais
-envoient des invitations aux ambassadeurs, aux ministres, aux hauts
-fonctionnaires, aux rois et aux reines, s'il s'en trouve à Paris.
-
-«Les invités se rendent de bonne heure au palais où ils sont introduits
-dès qu'ils se sont fait nommer. Les rois, les ambassadeurs, les nobles
-du pays sont reçus dans un salon garni de sièges. Les ministres de
-second rang attendent dans un autre salon.
-
-«Afin d'éviter les questions de préséance, l'Empereur a coutume de
-recevoir dans un salon percé de quatre portes, de sorte qu'on ne sait
-jamais par où il fera son entrée. L'assistance forme un cercle et
-lorsqu'il apparaît, il serre la main du premier ambassadeur qu'il trouve
-sur son passage. Il a pour chacun un mot aimable et le mot varie suivant
-les besoins de sa politique. Le même cérémonial a lieu du côté des
-femmes à l'égard desquelles la femme de l'Empereur se comporte comme son
-mari.
-
-«Tandis que la réception suit son cours les troupes de la garde se
-massent dans la cour du palais, suivant les formations en usage chez les
-_frenks_. L'Empereur passe devant leur front puis les fait manoeuvrer en
-tous sens, ne leur laissant aucun repos. Comme il aime les parades
-militaires, il ne manque aucune occasion de satisfaire ce goût. Toutes
-les fois que des troupes traversent sa capitale il ne manque jamais de
-les passer en revue.
-
-«Une ou deux fois par semaine l'opéra (_sic_) du palais joue la comédie
-où l'Empereur et sa femme restent jusqu'à la fin. Dans cette
-circonstance ils ne reçoivent point, mais se contentent de saluer. Bien
-que ces sortes de jeux n'aient aucun caractère officiel, il est d'usage
-cependant que les ambassadeurs y fassent acte de présence. Comme leur
-absence pourrait donner lieu à interprétation, surtout si elle n'était
-pas justifiée par un motif valable, personne ne manque d'y assister. A
-certaines fêtes l'on illumine et l'on fait de la musique. Des groupes
-d'invités jouent aux cartes dans les salons.
-
-«En hiver tout ce monde, jeunes et vieux, jusqu'à l'Empereur et sa
-femme, se livrent à un genre de divertissement appelé _bal_ et qui
-réunit exactement le même nombre d'hommes et de femmes, celles-ci à demi
-nues. L'usage veut qu'on y danse et ce jeu consiste à mettre une femme
-dans les bras d'un homme et à tourner ainsi enlacés. Les souverains
-dansent eux-mêmes comme leurs sujets au son des instruments. Danser
-n'est pas considéré chez les nazaréens comme une honte. Au contraire:
-ils s'en glorifient.»
-
-A ce propos, il fait remarquer avec une joie maligne que «chez les
-nazaréens hommes et femmes fraient volontiers entre eux et s'amusent en
-toute liberté. Ainsi nul ne trouve à redire que deux personnes de sexe
-différent montent dans une même voiture et se promènent dans l'intimité.
-Les fils de la noblesse entretiennent une ou deux maîtresses avec
-lesquelles ils s'amusent nuit et jour. Ils se donnent tant de mouvement
-qu'on les voit partout et qu'ils encombrent les rues de leurs
-équipages.».
-
-«Le lieu préféré pour ces sortes de réunions se trouve dans la cour
-intérieure d'un palais[18] qui s'élève au milieu de la ville et qui
-rappelle, mais en plus grand, notre validé han. On y compte plus de 400
-boutiques et chambres qui sont occupées par des marchands en bijouterie;
-mais la plupart des appartements sont habités par des filles qui y
-mènent joyeuse vie. Tout ce monde paye impôt et enrichit le fisc, car
-personne n'est admis à faire quoi que ce soit dans ce pays que les
-agents du fisc n'interviennent pour prélever la part de l'État.»
-
- [18] Le palais royal.
-
-Mouhib effendi est émerveillé de voir la ville s'éclairer de lanternes
-et la population envahir les lieux publics, précisément à l'heure où
-dans la farouche Stamboul le _bostandji bachi_ et les veilleurs des
-quartiers donnent le signal du couvre-feu. Il n'hésite pas à
-compromettre la dignité de son turban de _nichandji_ en se mêlant à la
-foule qui, «la nuit venue, envahit les jardins deux fois par semaine
-pour admirer les feux d'artifice. «Les allées s'éclairent de lanternes
-munies de deux ou trois becs logés dans des coupes de cristal et la
-distance qui les sépare a été calculée d'après la lumière qu'elles
-répandent autour. Les cafés et les restaurants restent ouverts jusqu'à
-une heure fort avancée et chacun s'y comporte avec familiarité et
-abandon. Tout aussi bien éclairées sont les rues de la ville, de sorte
-que les promeneurs attardés n'ont pas besoin pour rentrer chez eux de se
-munir de fanaux.»
-
-Mais si la liberté licencieuse règne au grand jour de la rue, la maison
-par contre reste jalousement fermée. Le caractère inhospitalier du
-Français si souvent remarqué ne pouvait échapper à Mouhib effendi. La
-porte d'un personnage turc est ouverte à tout venant: celle du Français
-ne s'entrebâille qu'aux seuls amis. Ce trait de moeurs lui dicte cette
-page qui ne manque pas de saveur:
-
-«Il est d'usage, écrit-il, quand on va en visite à Paris de demander
-d'abord au portier qui vous reçoit sur la porte si son maître est chez
-lui, car il n'est pas permis d'aller plus loin sans sa permission. S'il
-arrive qu'il soit absent ou s'il vous répond qu'il ne reçoit pas, vous
-devez vous retirer sans manifester aucune mauvaise humeur. Agir
-autrement serait incorrect et grossier. Dans ce cas vous tirez de la
-poche un petit carton sur lequel vous avez fait imprimer votre nom et
-que vous lui remettez. Cela compte pour une visite. Celui qui le reçoit
-ne manquera pas de déposer le sien chez vous et cela signifie que la
-visite est rendue.
-
-«Mais il peut arriver qu'en vous retirant et en levant les yeux en
-l'air, vous aperceviez celui que vous vouliez voir. En pareil cas on ne
-doit faire semblant de rien et il serait inconvenant de le saluer.»
-
-En poursuivant son enquête sur les conditions de la vie européenne, il
-apprend que trois mille fous vivent enfermés dans les asiles parisiens.
-Bien qu'au fond il nourrisse les idées les moins flatteuses sur la
-nature des _nazaréens_ en général et des Français en particulier, ce
-chiffre lui apparaît anormal néanmoins et il se demande avec anxiété
-pourquoi il y a tant de fous dans cette ville.
-
-Le médecin qu'il consulte lui donne diverses explications:
-
-«La première c'est que les troubles qui ont agité ce pays ont aigri le
-sang des Français. En second lieu, chacun sait qu'ils se creusent le
-cerveau à faire des inventions. Il arrive même assez souvent qu'un
-inventeur, épuisé par l'effort qu'il vient de faire, sollicite lui-même
-la faveur d'aller se reposer un certain temps dans l'un des asiles qu'il
-a choisi.
-
-«Il en est qui sont conduits là soit par la passion du jeu, soit par
-celle de l'amour, car l'on peut perdre la raison de plus d'une manière.
-Les ruines accumulées par les guerres ont fait également tourner la tête
-à plus d'un négociant. En pareil cas tous ne vont pas à l'hôpital, mais,
-se retirant à l'écart, ils abrègent leurs jours en se tirant à la tête
-un coup de pistolet. D'autres prennent le parti de se jeter à la
-rivière. J'ai vu de mes yeux des gens se noyer volontairement. Ces
-accidents sont si fréquents même que la police a pris soin de placer aux
-extrémités des ponts des appareils destinés à repêcher les _cadavres_ de
-ces désespérés. On les expose tels quels trois jours durant aux yeux de
-la population pour permettre aux parents de reconnaître les leurs.»
-
-Parmi les curiosités de Paris, celle qui appelle plus particulièrement
-son attention est l'observatoire qu'il appelle le «Palais de
-l'Astrologie», dont on lui a dit merveille. Il y est reçu par Lalande
-qui lui montre la lune de _Ramazan_ au bout d'une lunette.
-
-«Yermi-Sekiz tchélébi, raconte-t-il, parle d'une visite qu'il fit dans
-cet établissement. Je voulus, à son exemple, voir les curieux
-instruments qui rapprochent les astres. Je fis part de ce désir à
-Lalande, directeur de l'astrologie, qui me donna un rendez-vous
-nocturne. A l'entrée de ce palais j'aperçois une rangée de cylindres
-construits en maçonnerie et lui ayant demandé à quoi ils servaient, il
-me répondit que c'étaient les margelles des puits par où les astrologues
-descendaient jadis sous terre pour mieux observer les astres. Ils ont
-renoncé à cette pratique et les puits ne servant plus à rien ont été
-fermés, Les lunettes tant admirées par mon prédécesseur ont fait place à
-d'énormes télescopes qui rapprochent tout ce que l'oeil peut voir du
-ciel.
-
-«Ce soir-là la lune du saint _Ramazan_[19] brillait dans son plein. Je
-l'ai contemplée longuement à l'aide de cet instrument et ma surprise est
-inexprimable. On est loin de se douter de ce qu'est la lune quand on ne
-l'a pas vue dans ces conditions. Tandis que j'invoquais le nom d'_Allah_
-Lalande me donnait des explications à sa façon, et en rapport avec ses
-préjugés. C'est ainsi qu'il prétend que si notre globe était divisé en
-quarante-huit parties égales l'une d'elles représenterait exactement le
-volume de la lune. Il ajouta que tout le monde était jadis porté à
-croire sur la foi de Ptolémée, que la terre était immobile et que le
-soleil tournait autour, mais voilà qu'un certain Copernic, qui vivait il
-y a cent quatre-vingts ans, se mit en tête de démontrer le contraire.
-Tout ce qu'il put dire à ce sujet laissa cependant sceptiques bon nombre
-de ses confrères. Il s'ensuivit que les astrologues se partagèrent en
-deux camps, suivant que l'on fut pour ou contre son opinion. En somme la
-querelle se réduisait à la question de savoir si c'est la broche qui
-tourne autour du feu ou celui-ci autour de la broche. C'est la première
-hypothèse qui a fini par prévaloir. Lalande assure que la Lune
-représente une terre semblable à la nôtre. Que seule la partie frappée
-par la lumière du soleil est visible et que le reste disparaît dans
-l'ombre. D'après lui il n'y aurait là qu'un fait analogue à celui d'un
-vase de cuivre sur lequel une lumière envoie sa lumière. Qu'on déplace
-le flambeau et aussitôt se déplace le brillant reflété par le métal.
-
- [19] C'est dans le mois de Ramazan que le Coran descendit du ciel. Les
- théologiens précisent la date où se serait accompli cet événement,
- qui est la 27e nuit de ce mois lunaire. C'est pour s'y préparer
- dignement que Mahomet a prescrit le jeûne qui dure tout ce temps.
- Quiconque rompt ce jeûne sans motif légal s'expose à une peine
- expiatoire. Le gouvernement jeune-turc ne fut pas sur ce point moins
- sévère que feu Abdul-Hamid. Des particuliers, surpris une cigarette
- à la main, furent mis en prison en 1910.
-
-«C'est ainsi que cet homme expliquait ses idées. Tandis qu'il parlait
-mentalement je répétais: _istaiz billah_ et j'invoquais le secours de
-Dieu. _Kulu hizbin bima lédéhin férihoun[20]._
-
- [20] Tout groupe humain est heureux de ce qu'il croit savoir et de ce
- qu'il possède.
-
-«Pour subvenir aux frais d'entretien de cette institution, les
-astrologues publient, une fois l'an un almanach que les notables de
-Paris sont obligés d'acheter. On y trouve une foule de renseignements
-qui le rendent indispensable. En première page figure un tableau des
-heures du lever et du coucher du soleil et de la lune. Puis suivent des
-indications concernant la personne des souverains qui règnent sur la
-Turquie, la France, l'Autriche, la Russie, l'Espagne, l'Angleterre, le
-Wurtemberg, la Bavière. On y apprend le nombre de leurs enfants, de
-leurs frères, la date de leur naissance, l'année de leur mariage. Le nom
-des ministres de chaque État; le nom et l'adresse des manufacturiers,
-des négociants, des banquiers, des maréchaux, des généraux et des
-dignitaires du palais de l'Empereur. Le devoir du directeur du palais de
-l'astrologie est d'enregistrer toutes ces choses dans son almanach dont
-il se vend plus de cent mille exemplaires à raison de six piastres l'un.
-C'est surtout au commencement de leur année qu'il s'en vend le plus.»
-
-
-_Une visite à la Bibliothèque impériale._
-
-«Au centre de la ville s'élève un vaste bâtiment divisé en étages et en
-un grand nombre de salles. On m'en avait parlé comme d'une chose à voir
-et j'y allai après avoir fait prévenir le directeur.
-
-«Je vis en effet des volumes en nombre incalculable alignés sur des
-rayons superposés[21]. Il y a là des livres d'histoire, de science, de
-poésie, de littérature et d'autres consacrés aux superstitions des
-nazaréens. Le livre imprimé y abonde plus que tout autre.
-
- [21] Chez les Orientaux les livres sont couchés à plat.
-
-«Ce prodigieux amas de bouquins provient de dons faits à l'État par des
-particuliers, mais surtout des confiscations opérées au cours de la
-Révolution au détriment des nobles, des prêtres et des poètes. Du moins
-c'est ce qui m'a été rapporté.
-
-«Au cours de ma visite le directeur m'a introduit dans une pièce où j'ai
-pu voir une certaine quantité de livres arabes, persans et turcs. Ils
-auraient été enlevés aux bibliothèques d'Égypte, d'Espagne, d'Italie et
-de la ville de Pesth. Mais ce qui m'a ému c'est d'y voir deux _corans
-chérifs_. N'y pouvant rien, je me suis retiré. _Hasbun allah vé nimel
-vékil[22]._
-
- [22] Ce qui veut dire: _Dieu seul suffit; c'est notre meilleur vekil._
- Ce verset peut s'interpréter ainsi: les infidèles peuvent
- s'approprier le Coran, mais Dieu est pour nous seul, car ils ne
- sauraient l'atteindre.
-
- Mouhib effendi est scandalisé de voir un exemplaire du Coran dans des
- mains profanes. Seul le musulman a le droit de toucher le _livre de
- Dieu_ qu'il n'ouvre jamais sans l'avoir porté à ses lèvres et fait
- ses ablutions. Une fois la lecture faite, il le pose dans un endroit
- convenable, de façon qu'il soit placé au-dessus de tout livre ou
- écrit profane ou même religieux pouvant se trouver dans la même
- pièce.
-
- L'infidèle, être essentiellement impur (_mourdar_), ne saurait toucher
- impunément ce livre.
-
-
-_Leurs hôpitaux._
-
-«En divers quartiers de Paris s'élèvent des bâtiments où les indigents
-sont traités gratuitement. Les savants de l'école de médecine sont
-obligés de leur prêter leurs soins. A cet exercice ils acquièrent une
-expérience de leur art qui leur sert à se faire bien payer ceux qu'ils
-prodiguent aux gens riches. Ils sont assistés par un grand nombre
-d'étudiants à qui ils abandonnent le gros de la besogne.
-
-«Tous ceux qui y _crèvent_[23] sont destinés à être coupés en morceaux
-par les médecins devant un cercle de ces étudiants pour leur apprendre
-la nature des corps. En vertu du règlement établi dans ces hôpitaux,
-tout individu qui y succombe devient la propriété du médecin qui l'a
-soigné, et qui fait de son cadavre ce que bon lui semble. Quiconque y
-est admis ne peut se soustraire à ce traitement: il est censé avoir fait
-don de son corps à l'État. Il n'y a que les individus qui succombent
-dans leur domicile qui soient exempts de cette obligation.
-
- [23] Crever est le mot dont les Turcs se servaient pour indiquer la
- mort du chrétien.
-
-«Il m'est arrivé pendant mon séjour à Paris de visiter les salles où
-gisaient sur des tables des cadavres dont l'âge variait de deux à
-soixante-dix ans. J'admirais dans ces corps ainsi exposés la puissance
-de Dieu qui a pu créer des êtres parfaits. J'y ai vu des élèves
-attentifs se presser autour pour ne rien perdre des enseignements du
-professeur. En été, on renonce à cet usage à cause de la puanteur qui se
-dégage des chairs pourries. Aussi le professeur se contente de discourir
-sur des pièces en cire qui imitent la nature à s'y méprendre. Les
-muscles, les nerfs, les veines, sont rendus avec une vérité si
-surprenante qu'on croirait se trouver en présence de débris humains.
-L'imitation est si parfaite que celui qui n'a pas vu cela de ses yeux ne
-peut s'en faire une idée.
-
-«On montre, disposés par ordre, dans des salles spacieuses, de vrais
-débris humains, conservés dans des bocaux et vieux de plusieurs siècles.
-Au milieu de ces horreurs figurait une tête bien conservée qui attira
-notre attention. _Vah!_ C'était une tête de musulman. On se rappelle que
-pendant le séjour des Français en Égypte un maugrabin poignarda leur
-général[24]. Cet événement eut lieu dans un jardin au cours d'une
-audience que ce dernier lui avait accordée. Après l'assassinat, ils lui
-firent expier son acte en le martyrisant. Je récitai une prière à son
-intention avec mes compagnons.
-
- [24] Il s'agit de Kléber, assassiné au Caire par un étudiant de
- l'université d'El-Azhar nommé Suleïman.
-
-«La science qui enseigne à accoucher les femmes est également en honneur
-dans ces hôpitaux. Toute femme se trouvant dans un état intéressant peut
-s'y faire admettre. Des étudiants, qui font de cette science l'objet
-principal de leurs études, se mettent à son service au nombre de huit à
-dix... Ils la soignent et l'examinent à tour de rôle, et nul autre
-qu'eux n'a le droit de l'approcher. Une fois par semaine, ils se livrent
-sur elle à un examen général. Ensemble, ils lui tâtent le pouls,
-examinent le ventre et les autres parties du corps. Après l'accouchement
-elle quitte l'établissement avec son enfant. Des filles se mêlent à ces
-étudiants pour aller exercer, une fois instruites, le métier
-d'accoucheuse en ville.
-
-«Je me suis procuré un exemplaire du livre qui enseigne cette science
-pour en faire une traduction, mais nous avons dû abandonner ce travail à
-cause de l'absence de termes équivalents en notre langue.
-
-«Qu'on n'aille pas s'imaginer que l'enseignement des sciences médicales
-y soit gratuit. Les étudiants sont astreints à de grandes dépenses. Le
-professeur qui a écrit sur l'une des matières qu'il enseigne un livre
-spécial est obligé de l'enseigner en quarante leçons; mais on n'est
-admis à assister à ses leçons qu'après avoir versé à la caisse de
-l'École deux livres hongroises. Ce tarif est publié par les _Gazettes_.
-Le professeur ajoute à ce revenu le casuel des visites, soit un louis
-d'or, qu'il touche toutes les fois qu'il se rend au chevet d'un malade
-opulent.
-
-«Ces hommes n'aiment point à s'expatrier et aucune promesse ne pourrait
-les décider à quitter leurs fonctions pour se rendre à l'étranger. Ceux
-qui s'expatrient ne savent pas grand'chose[25].»
-
- [25] Les médecins, en Turquie, se partageaient en deux classes. Il y
- avait le _Hekim_ qui puisait sa science dans les livres arabes et
- qui divisait les maladies en _chaudes_ et _froides_. Quant au
- traitement, il administrait des remèdes _échauffant_ ou
- _rafraîchissant_.
-
- La seconde catégorie comprenait le chirurgien ou _Djerrah_ qui
- joignait ce métier à celui de barbier. Ils pansaient les plaies,
- traitaient les fractures, pratiquaient les circoncisions, les
- saignées printanières, appliquaient les ventouses, arrachaient les
- dents, ouvraient les abcès. Sans instruction aucune, ils n'avaient
- pour les guider dans toutes ces délicates opérations que
- l'expérience acquise dans la pratique journalière.
-
-
-_Leurs bâtards._
-
-«On voit un autre établissement uniquement réservé aux enfants ramassés
-de droite et de gauche. On les compte par milliers, tant garçons que
-fillettes. On peut dire de ces enfants qu'ils appartiennent à l'État
-auquel ils doivent la vie, car sans lui personne ne s'en soucierait: ils
-mourraient de privation dans les rues où ils sont abandonnés dès leur
-naissance. Aussi une fois grandis ils prennent service dans les armées
-de Napoléon et ne connaissent plus d'autre métier que celui de soldat.
-
-«Voilà pour les garçons.
-
-«Quant aux fillettes, elles entrent en condition chez les particuliers,
-puis on les marie. On les emploie également à jouer la comédie dans les
-_opéras_ de Paris.
-
-«Lorsque les parents veulent retirer un de ces enfants de
-l'établissement, ils sont tenus d'indemniser l'administration de tous
-les frais qu'elle a faits pour l'élever.»
-
-
-_Leurs vieilles femmes._
-
-«Un autre établissement d'un genre différent s'élève au bout de la
-ville, entouré de jardins. Des centaines de vieilles s'y entassent pour
-finir leurs jours ensemble, mais elles n'y sont admises qu'à partir de
-soixante ans. Quand une vieille se voit sur le point d'être abandonnée
-elle s'adresse au directeur de cette maison qui la reçoit moyennant un
-droit d'entrée de 4.000 piastres, payé une fois pour toutes. La cuisine
-lui sert deux repas par jour. Comme le directeur héberge de la sorte
-plusieurs centaines de femmes, l'on est en droit de croire qu'il doit
-faire de bonnes affaires.»
-
-
-_Leur armée._
-
-Voici un fragment du chapitre qu'il consacre à l'armée:
-
-«Les lois qui gouvernaient la France ont été respectées par Bonaparte,
-mais sous la pression des circonstances il en a créé de nouvelles qu'il
-a coordonnées dans un livre qu'on appelle code. La loi militaire exige
-que tout Français arrivé à l'âge d'homme soit soldat. Pour rejoindre son
-corps, il n'attend qu'un appel. Tout ce que je pourrais dire à ce sujet
-serait obscur si je n'expliquais d'abord que chez les nazaréens hommes
-et femmes sont baptisés par le prêtre trois jours après leur naissance.
-Le nom du baptisé est inscrit par ce même prêtre sur un registre où sont
-signalés non seulement les naissances mais les décès. Par l'effet de
-cette superstition qui permet à l'État de vérifier le nombre et l'âge de
-ses sujets, nul ne peut se soustraire au service militaire.
-
-«Pour faire ses guerres la nation a reconnu la nécessité de fournir à
-l'Empereur un contingent annuel de 80.000 hommes. Afin d'assurer la
-levée régulière de cette masse d'hommes, chaque département envoie à
-Paris deux délégués qui sont logés dans un palais. Leurs décisions sont
-soumises à leur président qui les soumet à l'approbation de l'Empereur.
-Le chiffre de la levée est notifié aux délégués qui le communiquent aux
-chefs-lieux où, pour éviter tout motif de récrimination, les jeunes gens
-sont soumis à un tirage au sort...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«Si grande est la diligence apportée aux choses de l'armée que les
-Délégués sont choisis de telle façon que leurs opinions ne soient jamais
-en opposition avec celles des ministres dirigeants...
-
-«Après huit ou dix années de service, si le soldat n'est pas tué ou
-blessé, il est libéré. S'il est atteint d'une blessure et s'il n'a
-personne pour l'assister, on le reçoit dans un grand _sérail_ où il est
-nourri et logé jusqu'à la fin de ses jours.
-
-«Ces lois, les Français s'efforcent de les introduire dans les pays
-qu'ils ont nouvellement conquis.»
-
-
-_La Garde impériale._
-
-«En dehors de l'armée 40.000 soldats de toute arme sont choisis parmi
-les hommes de forte taille. Leur office est de garder l'Empereur nuit et
-jour. Ils sont casernés dans les environs de la ville et l'on voit à
-chaque instant des détachements de ce corps traverser les rues pour
-monter la garde au palais...
-
-«Toutes les fois que l'empereur sort en voiture un peloton de cette
-garde, variant de cent cinquante à deux cents hommes, l'escorte à
-cheval. La nuit ils éclairent sa marche de torches allumées qui font que
-tout le monde s'écarte sur son passage. En campagne, de forts
-détachements entourent sa personne qu'ils ne perdent jamais de vue. La
-garde ne prend aucune part aux actions à moins que la nécessité ne l'y
-oblige. Bien que ces soldats soient vêtus à la _franca_, ils n'en
-portent point la coiffure ordinaire. Ils se coiffent d'un grand bonnet
-en peau de loutre à la manière des _delil_ de la Mecque[26]. Sur ce
-bonnet retombent des ganses et des cordonnets...»
-
- [26] _Delil_, cicerones qui guidaient les pèlerins dans leur marche
- vers les Saints-Lieux du Hedjaz.
-
-
-_Leurs écoles._
-
-«Comme nul Français ne peut se soustraire à l'action des lois, les
-enfants de la noblesse ou des particuliers enrichis dans le négoce sont
-soumis à l'obligation de s'instruire. Leur instruction les mène aux
-situations les plus élevées de l'armée et de l'administration. Dans ce
-but, le gouvernement a ouvert des établissements dans la capitale et
-dans les principales villes du pays sous le nom de _pensions_ où ils
-reçoivent une instruction conforme aux vues de l'Empereur. Celui-ci
-s'est assuré le concours des lettrés qui se font payer en conséquence.
-Les élèves y jouissent de tout le bien-être désirable moyennant un prix
-fixe. Un congé limité leur est accordé tous les deux mois.
-
-«Une autre catégorie d'écoles dites impériales, ne reçoit que les fils
-des maréchaux, des généraux, des hauts dignitaires et dont la pension
-est payée sur la cassette de l'Empereur. Ils portent un uniforme spécial
-pour que chacun les reconnaisse. A leur sortie, ils passent des examens,
-puis ils sont distribués dans les différentes armes où ils occupent un
-rang en rapport avec leurs aptitudes.
-
-«Dans toutes ces écoles, les nazaréens enseignent d'étranges choses. Ce
-n'est pas assez de dire qu'ils témoignent d'étonnantes aptitudes pour
-les sciences. Il faut ajouter que leur esprit s'attache à tirer parti de
-leurs connaissances. Ainsi, ils appellent _chimie_ une science qui ne
-peut être vraisemblablement que celle que nous désignons nous-mêmes par
-_El-Kimika_ (alchimie); mais chez eux il s'agit moins de transmuer le
-cuivre en or ou de changer le verre en rubis que d'étudier les métaux,
-les arbres, les pierres et enfin tout ce qui existe dans la nature.
-Leurs recherches, à ce que j'ai compris, ont pour but de pénétrer la
-cause qui fait, par exemple, que la pierre se transforme en chaux et
-s'effrite sous les doigts; pourquoi les unes sont susceptibles d'être
-polies, les autres colorées ou parfumées. Pourquoi les arbres distillent
-les uns la gomme, les autres le mastic, le sucre ou le poison? Tout cela
-est bien pourtant le produit de la même terre, issu d'une même argile.
-Aussi croient-ils intéressant de rechercher les raisons qui les rendent
-si dissemblables entre eux. Pour atteindre ce but ils ont ouvert ce que
-dans leur langue ils appellent _cabinet_. Le gouvernement y a installé
-des appareils de forme bizarre, de grands et de petits bocaux où ils
-renferment des échantillons de ce que l'Asie, l'Europe et l'Afrique, les
-îles, la mer contiennent de choses rares ou précieuses: l'or, l'argent,
-des pierres précieuses, le fer, le plomb, le cuivre, le mercure; puis
-des terres de couleur jaune, rouge et blanche, des éclats de bois
-pareils à la nacre. Plus loin sont les insectes de toutes formes et de
-toutes grosseurs, des poissons et du bois pétrifiés, des éléphants, des
-lions, des tigres, des serpents, des singes, des abeilles, etc.,
-conservant toutes les apparences de la vie. Les métaux, comme les
-animaux, servent de sujet de leçon aux lettrés...
-
-«Ces derniers ne sont pas moins habiles dans l'art de dessécher les
-animaux. J'en ai vu à Pesth de bien curieux. Mais le plus singulier je
-l'ai vu à Paris. Il ressemblait à un petit âne et n'avait que trois
-pieds. Le troisième était fixé à la racine de la queue. On y voit
-beaucoup de choses semblables, mais je m'arrête, car je ne saurais tout
-raconter.
-
-«Dans ces mêmes écoles on enseigne la physique à la mode nazaréenne. Les
-lettrés du pays prétendent que l'air que nous respirons serait un
-composé d'air _vital_, d'air _mortel_ et de _feu_. L'air, d'après eux,
-renfermerait les éléments les plus contradictoires, mais _Dieu seul sait
-tout_... A la vérité c'est merveille de voir les instruments par
-lesquels ils font les expériences qui servent à démontrer leur
-science...»
-
-Mouhib effendi fait ici le récit d'une expérience à laquelle il assista
-sur la décomposition de l'air. Après avoir expliqué les mystères de
-l'_Alchimie_ française, il ajoute: «Voilà ce que j'ai vu de mes yeux. Le
-lettré me proposa de faire la même expérience, mais je m'y refusai. Il
-me montra d'autres instruments non moins étranges pour expliquer,
-disait-il, les éclairs et la foudre qui tombe du ciel. Ne me souciant
-pas d'en voir davantage, je me retirai[27].»
-
- [27] Le diplomate turc sort du laboratoire plus scandalisé que
- convaincu. J'assistai un jour à un examen à la faculté de médecine
- de Constantinople. Questionné sur un point de physiologie l'étudiant
- répondit d'une manière assez satisfaisante, puis il ajouta, en
- manière de conclusion: «Tout ça, ce sont des idées que je ne saurais
- adopter. Je suis musulman et ma religion m'interdit d'y croire.»
-
-
-_Où Mouhib effendi décrit la première exposition._
-
-«Nulle part, écrit-il, les arts ne sont aussi activement cultivés que
-chez les _nazaréens_. Un exemple de cette activité c'est le spectacle
-qu'il m'a été donné de voir. On vient d'élever dans le centre de la
-ville un bâtiment divisé en nombreux pavillons qui communiquent entre
-eux par des couloirs. On y a exposé tout ce que le monde contient de
-pierreries, de bijoux, d'ustensiles en or, en argent; des machines, des
-pendules, des armes: canons, pistolets, fusils, et autres engins de
-guerre dont l'énumération n'aurait point de fin. Dans un pavillon
-spécial l'on a entassé des outils à l'usage des artisans. Tous ces
-objets sont disposés avec ordre et les plus précieux sont enfermés dans
-les vitrines. Cette foire où rien ne se vend, mais où tout est exposé
-pour l'agrément des yeux et l'instruction du monde, a été organisée par
-le gouvernement non seulement pour inspirer à chacun le goût des arts,
-mais pour faire connaître les oeuvres des inventeurs et en perpétuer le
-souvenir. A l'exemple de mon prédécesseur, je rapporterai avec
-exactitude tout ce que j'y ai vu:
-
-«A côté des objets de création récente, on a placé intentionnellement,
-pour susciter des comparaisons, le produit similaire du type ancien. A
-côté des objets précieux placés là pour faire connaître la gloire de
-l'État, qui sont en or, en cristal et en ivoire, on a placé des
-échantillons de chaux et de brique, des toiles et des draps, des tentes,
-des instruments de géométrie, des scies, des poulies et autres choses
-semblables.
-
-«Lorsqu'un particulier est pris de l'envie de faire une invention, il
-parcourt les galeries, examine tout, et, si cet examen lui suggère une
-idée nouvelle, il rentre chez lui pour la réaliser. Toutefois, s'il
-s'aperçoit que ce qu'il avait dans l'idée est déjà inventé, il se borne
-alors à y apporter des modifications avantageuses. Son oeuvre achevée,
-il la présente à l'examen d'un groupe de savants qui se prononcent sur
-son utilité. Si elle est jugée bonne, il reçoit une médaille ou une
-récompense en argent, puis un droit de vente exclusif.
-
-«C'est ainsi qu'un industriel, auteur d'une charrue, reconnue supérieure
-aux autres, obtint le monopole de la vente. Un autre ayant perfectionné
-une machine à feu dont le travail égalait la puissance de 12 hommes, le
-gouvernement l'en récompensa par la cession d'un monopole de vente qu'il
-s'empressa d'exploiter et qui bientôt l'enrichit. Cette pompe à feu, je
-l'ai vue comme tout le monde. Là où il fallait douze chevaux pour
-accomplir un travail, un seul homme suffit, plus un sac de charbon pour
-entretenir le feu sans lequel la pompe ne fonctionnerait pas: on voit à
-quel point le travail s'en trouve simplifié. Et pourtant cette machine
-ne mesure qu'une dizaine de _zerdals_ de surface, mais sa structure est
-si merveilleuse que la gravure la mieux faite ne saurait en donner une
-vue exacte. Ainsi plus besoin d'animaux et par suite d'orge, de foin et
-de paille, ni de palefreniers.
-
-«Ce curieux objet me remet en mémoire la tentative d'Arakil _ousta_,
-l'inventeur de l'outillage de notre poudrière, pour faire que les
-vaisseaux de guerre pussent remonter le Bosphore par vent contraire. Il
-présenta à l'arsenal, au temps de Hussein pacha, un _gabion_ de son
-invention auquel il adapta je ne sais quelle machine munie de cylindres
-qui dépassaient les sabords de chaque côté. Quatre ou cinq hommes
-auraient suffi pour le diriger. A l'aide de ce simple appareil il se
-faisait fort de remorquer les vaisseaux à trois ponts jusqu'à la rade de
-Bouyouk-Déré, malgré les courants les plus violents. Arakil _ousta_ ne
-fut point écouté, et l'invention en resta là. C'est en cherchant dans
-les _galeries_ si je ne trouverais pas un instrument semblable à celui
-de l'_ousta_ de la poudrière que je découvris la pompe à feu citée plus
-haut. La seule différence (que j'ai pu établir entre les deux systèmes),
-c'est que celui de Stamboul ressemblait à un _cabestan_. Cependant des
-hommes instruits m'ont assuré que ces diverses machines n'ont encore
-donné aucun résultat appréciable...
-
-«L'entrée des galeries est ouverte au public deux fois par semaine et
-les femmes y ont accès en même temps que les hommes. Les ambassadeurs et
-les personnes spécialement invitées y peuvent pénétrer tous les jours.»
-
-Mouhib effendi visite consciencieusement les imprimeries où «toute
-publication de quelque nature qu'elle soit passe sous le contrôle de
-l'autorité qui censure et retranche des textes tout ce qui pourrait
-nuire aux intérêts de l'État».
-
-«J'ai visité celle du _Moniteur_ dont le matériel est arrangé dans un
-ordre parfait. De nombreux casiers sont là contenant les caractères des
-alphabets turc, grec, syrien, hébraïque, allemand, russe et d'autres
-langues inconnues. J'ai visité la fonderie, les ateliers où chacune de
-ces langues occupe une place à part. J'ai observé que les typographes
-ignorent tous celle des livres qu'ils composent, mais qu'ils n'en
-étaient pas moins habiles à les composer, sans doute par un effet de
-l'habitude. J'y ai compté jusqu'à cent cinquante presses, pareilles à
-celles de Scutari. Le _Moniteur_ consomme, m'a-t-on dit, une dizaine de
-charrettes de papier. Son personnel comprend un effectif de 600
-ouvriers. On doit savoir que dans les pays du _frenghistan_, hommes et
-femmes sont obligés de lire les _gazettes_ et leur impatience à savoir
-ce qu'elles contiennent fait qu'on les voit lire même sur la voie
-publique. Nous payions 25 francs notre abonnement trimestriel au
-_Moniteur_ et nous étions abonnés à six autres gazettes, ce qui nous
-revenait à 72 francs par trimestre.
-
-«Pendant mon séjour à Paris, on construisit une machine de bronze pour
-l'impression des livres turcs et arabes. En apparence, elle réalisait un
-progrès, mais à l'épreuve, les résultats qu'elle donna furent médiocres.
-Comme j'exprimais mon opinion au directeur, à ce sujet, il me répondit
-qu'il s'était aperçu lui-même de ses imperfections, mais qu'il pensait
-l'utiliser encore quelque temps avant de la refondre.
-
-«Comme j'allais me retirer, il me présente une feuille sortant tout
-humide de la presse où je lis qu'elle a été tirée «en souvenir de la
-visite que Mouhib effendi, envoyé extraordinaire de la Sublime Porte, a
-faite à l'imprimerie nationale».
-
-«J'ai eu plus d'une fois l'occasion d'observer que les ouvrages imprimés
-avec des caractères en plomb manquent de netteté. C'est le cas de
-l'ouvrage _Amentu Birguivi Cherhi_ dont mon père est l'auteur. Au cours
-du tirage j'essayai d'y remédier en soumettant le papier à un fort
-polissage, mais je ne tardai pas à m'apercevoir de l'inutilité de mes
-efforts. Pour obtenir un résultat appréciable il aurait fallu le rouler
-un millier de fois, et dans ce but j'avais fait fabriquer un rouleau
-spécial. Or, je ne pus dépasser la centaine. A Paris, je m'informai s'il
-n'existait pas un procédé qui me faciliterait la besogne. On me montra
-un cylindre que j'expédiai à Stamboul et dont nos imprimeurs ont eu à se
-louer.»
-
-
-_Du commerce et de l'institution appelée poste._
-
-«Les nazaréens sont des calculateurs habiles et leurs gouvernements
-s'ingénient à qui mieux mieux pour donner au commerce de leur pays le
-plus grand développement. Ils s'avisent, pour s'enrichir, d'expédients
-les uns plus surprenants que les autres... Ils utilisent dans ce but le
-cours des fleuves, les ruisseaux, le vent, la force naturelle de tous
-les éléments. Où il y a de l'eau, ils construisent un moulin
-hydraulique; où l'eau fait défaut, ils élèvent un moulin à vent...
-
-«... Ce système (commercial) est complété par cette étonnante
-administration des postes dont je tenterai d'expliquer les procédés dans
-la mesure où j'ai pu les comprendre...
-
-«Ce service (des _postes_) mérite également l'attention par la sévérité
-qui préside à son fonctionnement. Si quelqu'un se présentait, par
-exemple, au nom du gouvernement pour réquisitionner des chevaux affectés
-au service, il serait honteusement chassé. Je ne parle pas seulement du
-simple fonctionnaire, mais l'Empereur lui-même ne serait pas mieux reçu
-et il ne pourrait en tous cas disposer des chevaux sans payer.
-
-«Voici un fait dont j'ai été témoin: Un jour on signala à la frontière
-l'arrivée de l'ambassadeur de Perse. Les autorités envoyèrent aussitôt à
-sa rencontre un _Mihmandar_[28], mais elles eurent soin, en même temps,
-de lui donner l'argent nécessaire pour défrayer l'hôte jusqu'à Paris, si
-bien que celui-ci n'eut pas à débourser un _para_ tout le long de son
-voyage. Cependant chacun sait que les pays infidèles sont chiches de
-leur argent.
-
- [28] Fonctionnaire que la S. Porte attache à un étranger de
- distinction voyageant en Turquie.
-
-«Les localités traversées par un haut fonctionnaire de l'État ou par un
-général qui va prendre un commandement ne sont nullement obligées de
-contribuer à leurs frais de déplacement. Dans ces pays, chacun, petit ou
-grand, voyage suivant ses moyens propres. Les moeurs y sont telles que
-si un fonctionnaire se permettait d'user de son autorité pour
-réquisitionner le matériel des postes, les particuliers ne manqueraient
-pas de se prévaloir de son exemple. Telle est la raison pour laquelle
-les courriers de l'État disposent d'un matériel indépendant. Ils ne sont
-autorisés qu'à louer moyennant finance, aux relais, les chevaux dont ils
-ont besoin.
-
-«Il a été créé, en outre, pour la commodité du public, un système de
-voitures économiques, appelées _diligences_. On peut les comparer à nos
-_bazars-caïks_ du Bosphore. Ces voitures stationnent au milieu des
-places où elles attendent les voyageurs qu'elles transportent moyennant
-un prix fixé par un tarif. Hommes, femmes, enfants s'y entassent
-pêle-mêle avec leurs bagages. On sait d'avance l'heure du départ et, par
-suite de la régularité du service, celle de l'arrivée. Le soir, le gîte
-et un repas les attendent dans l'une des nombreuses auberges semées sur
-la route. S'ils refusent de manger le repas qu'on leur sert, ils n'en
-payent pas moins leur écot. C'est ce qui advint à nos serviteurs qui
-avaient refusé de toucher aux plats par crainte de manger du porc. Les
-postillons nous firent observer, pour nous engager à payer, que
-l'aubergiste n'avait pu prévoir que des musulmans se trouveraient parmi
-les voyageurs. Bon gré mal gré nous dûmes payer un repas que nous
-n'avions pas mangé.»
-
-
-_Le Départ._
-
-«Aussitôt que l'Iradé me rappelant à Constantinople me fut communiqué,
-je remis les pouvoirs à Ghalib effendi, notre premier secrétaire, qui
-était à ce moment atteint d'une maladie grave. Aussi avions-nous décidé,
-avant de quitter Paris, que s'il venait à mourir, le drogman serait
-appelé à le remplacer. Munis de nos passeports, j'entrepris de gagner
-Constantinople par la voie de terre et de faire voyager les gens de ma
-suite par la voie de mer. Cependant nous voyageâmes de conserve jusqu'à
-Marseille. Trois jours après notre départ, nous arrivions à Lyon, ville
-importante, dont la population se livre à l'industrie des étoffes de
-soie et de laine. Son commerce est très actif, encore qu'elle n'exporte
-plus ses produits en Angleterre à cause de la guerre; mais, comme le
-reste du monde lui est ouvert, elle redouble d'efforts pour se créer de
-nouveaux débouchés. Nous étant remis en route, nous arrivions à
-Marseille après trois jours de marche. Peu après nous y recevions la
-nouvelle de la mort de Ghalib effendi en même temps que la transmission
-de ses pouvoirs au drogman. Le mauvais temps nous contraignit à rester
-dans cette ville plus que nous ne l'aurions voulu et nos gens ne purent
-embarquer qu'au dix-huitième jour de notre arrivée. Le temps s'étant
-remis au beau, le navire put lever l'ancre et, avec l'aide de Dieu, mit
-le cap sur l'île de Malte. Quant à nous, nous nous acheminâmes vers
-Toulon.
-
-«Marseille est une grande ville sur la mer blanche et son port est assez
-bien abrité. Le château qui en défend l'entrée fut détruit pendant la
-révolution. Il peut contenir jusqu'à deux cents navires de commerce,
-mais aujourd'hui il est à peu près abandonné. Avant que la guerre
-éclatât avec l'Angleterre le mouvement du port était de trois cents
-navires et son commerce était florissant. On n'y voit plus aujourd'hui
-que quelques vaisseaux sous pavillon ottoman[29].
-
- [29] Ces vaisseaux étaient hydriotes et spetziotes. Avant la
- Révolution française le commerce en Levant appartenait presque
- exclusivement à la France. Il se faisait par _caravanes_,
- c'est-à-dire que les bâtiments partis de Marseille allaient faire
- relâche dans les différentes échelles du Levant pour y décharger
- leurs marchandises. Les comptoirs que l'on y établissait relevaient
- de la Chambre de commerce de Marseille. La Révolution et les guerres
- qui suivirent ont ruiné ce commerce. Les traditions s'y perdirent et
- la concurrence s'y établit. Le commerce grec fut le premier à mettre
- à profit les événements politiques. La marine des îles moréotes date
- de cette époque, ce devait être le facteur principal de
- l'émancipation de la Grèce moderne.
-
-«Le soir venu, au signal d'un coup de canon, une chaîne est tendue d'un
-môle à l'autre, à travers de massifs anneaux de fer. Dès lors aucun
-navire n'est plus admis à y pénétrer. L'entrée en est même interdite aux
-simples embarcations. Un fanal y est allumé après le coucher du soleil,
-et de chaque côté s'élèvent des postes où des soldats montent la garde
-nuit et jour. Ces précautions ne sont pas inutiles, car il ne se passe
-pas de jour où l'on ne voie apparaître au large deux ou trois navires
-anglais. La population se plaint vivement de cet état de choses.
-
-«L'on peut dire que l'Eyalet de Provence vit de son industrie et
-principalement des transactions du port de Marseille où s'accumulent les
-denrées de la Turquie, de la Tunisie, de l'Algérie et du Maroc. J'ai pu
-m'assurer par moi-même de la cherté excessive des denrées, encore que
-l'Eyalet soit réputé pour sa fertilité.
-
-«M'étant arrêté plusieurs jours à Toulon, on me fit savoir que je
-pouvais visiter l'arsenal et je m'empressai de profiter de la
-permission. Je pénétrai d'abord dans une salle où étaient exposés une
-multitude de vaisseaux en miniature auxquels rien ne manquait de ce
-qu'il faut pour naviguer. L'usage est de fabriquer un petit modèle de
-chaque navire en construction et il y avait là toute une flottille de
-l'aspect le plus curieux. J'y découvris également plusieurs modèles de
-«pompes à feu». Ensuite, je pénétrai dans un vaste bâtiment haut de
-plusieurs étages et contenant tout ce qui est nécessaire pour faire la
-guerre: carabines, pistolets, sabres français et autres engins de
-guerre. La voilerie est à côté, puis viennent la plomberie et la
-poulierie. Des ouvriers libres y travaillent confondus avec des
-galériens condamnés aux travaux forcés. Un chef d'atelier me dit que
-l'arsenal occupait trois catégories d'ouvriers: les journaliers, les
-déserteurs et les condamnés pour vol et assassinat. A chacun,
-indistinctement, l'arsenal impose une besogne en rapport avec ses
-connaissances et ses aptitudes physiques. Ceux qui ne savent aucun
-métier sont employés à transporter les lourds fardeaux. En vue de les
-encourager au travail et pour les détourner du mal, la direction leur
-alloue, au moment de leur mise en liberté, une somme d'argent. L'usage
-d'abréger la durée de la peine à laquelle un criminel a été condamné
-n'existe pas chez les _frenks_.
-
-«Des cales s'alignent, innombrables, au bord de l'eau. Il y en avait
-cent cinquante en maçonnerie construites sur le modèle des nôtres. Je
-parcourus plus rapidement que je n'aurais voulu les ateliers de forge et
-de mécanique, puis de vastes ateliers où l'on fabrique des affûts de
-canons, et des roues, ainsi que différents autres objets qui entrent
-dans l'armement des vaisseaux. Des ouvriers appartenant aux trois
-catégories d'individus signalés plus haut, y travaillent en grand
-nombre. Une grue s'élève à cet endroit, dont les dimensions me parurent
-si extraordinaires que je ne cessai de l'admirer. J'y ai vu également un
-marteau gigantesque lequel, en tombant d'une certaine hauteur, perfore
-et façonne le fer avec une surprenante facilité. A proximité d'un bassin
-destiné à la réparation des navires, mais qui est moins grand que celui
-de Cassim pacha, une soixantaine d'hommes étaient occupés à manoeuvrer
-quarante pompes. Surpris de voir tant de gens engagés dans une besogne
-que je jugeai inutile, je ne pus m'empêcher d'en parler au directeur qui
-m'accompagnait. Il m'expliqua que cette manoeuvre n'avait d'autre but
-que d'occuper tous ces criminels dont l'inaction pourrait avoir des
-suites dangereuses à cause de leur grand nombre. En effet, ils étaient
-plus de dix mille, tant galériens que déserteurs. Dans l'impossibilité
-de loger cette quantité d'hommes dans l'arsenal, on s'est avisé
-d'aménager les entreponts des vieux navires où ils sont conduits le soir
-quand leur tâche est finie.
-
-«L'arsenal a la forme d'un bassin et de toutes parts une muraille
-l'enveloppe. A l'extérieur, s'ouvre un autre port où l'on construisait à
-ce moment des frégates et des galions. Autour du bassin se développe une
-série de constructions closes. Au loin, un groupe d'îles forme comme une
-rade immense. Une quinzaine de jours auparavant, l'amiral anglais y
-avait fait une soudaine apparition à la tête de vingt vaisseaux. Cette
-flotte mouillait hors de la portée des canons et débarquait ses malades
-sur la plage que l'amiral installait sous des tentes et où ils
-séjournaient une vingtaine de jours sans que personne osât les
-inquiéter. Je tiens ces détails des Français eux-mêmes. Cependant ces
-derniers disposaient à ce moment de forces respectables. J'ai pu
-moi-même compter, ancrés dans le port, quatre vaisseaux de ligne et
-quatorze frégates prêts à prendre la mer. Ils avaient en construction
-deux vaisseaux à trois ponts, en outre sept ou huit vaisseaux en
-armement. Je ne fais pas entrer en ligne de compte les dix-huit
-transports qui étaient en voie de construction à Toulon, dont trois à
-Marseille.
-
-«L'amiral français nous ayant invités à aller lui rendre visite à son
-bord, il nous envoya sa chaloupe. Il nous reçut à la coupée, et se mit
-en devoir de nous faire les honneurs de son navire. Tandis que nous
-visitions les batteries deux rayas grecs se jetèrent à mes pieds, me
-suppliant de les prendre en pitié. Ils avaient été capturés à bord d'un
-navire anglais par des corsaires français. Je les rassurai de mon mieux
-et je leur promis de m'entremettre en leur faveur auprès de l'amiral.
-Après un instant de repos et au moment de prendre congé je le priai de
-rendre la liberté aux deux Grecs. Il me les remit sur-le-champ. En
-apprenant cette nouvelle les deux prisonniers se crurent rappelés à la
-vie et je les retrouvai remerciant le ciel avec ferveur.»
-
-
-_Leurs navires corsaires._
-
-«Je rappellerai qu'il existe trois sortes de puissances militaires:
-celle dont la force n'est que terrestre, celle dont la force est à la
-fois terrestre et maritime, et enfin celle dont la puissance est fondée
-exclusivement sur la marine.
-
-«Les deux dernières, outre leur flotte régulière, s'appliquent à
-construire des navires de course qu'ils arment contre l'ennemi. En temps
-de guerre les commerçants, les banquiers, les gens riches et nobles se
-cotisent pour construire des vaisseaux qu'ils confient à un marin
-expérimenté et à un bon équipage. Le gouvernement participe à l'armement
-en donnant au navire un pavillon, la solde aux équipages et des vivres
-pour plusieurs mois. Les prises sont débarquées dans les ports, ou bien
-sur les côtes des nations alliées. Elles sont mises en vente et le
-produit en est partagé entre l'équipage et le capitaine. Cette
-répartition s'effectue suivant des règles établies, auxquelles chacun se
-soumet. Mais quand les affaires tournent mal et qu'au lieu de prendre on
-est pris, le gouvernement, s'il y a lieu, les indemnise de leurs pertes.
-Cette forme de course revêt l'aspect d'une opération commerciale, et les
-_frenks_ ne l'envisagent point de mauvais oeil. J'ai vu à mon passage à
-Marseille un navire de course dont l'équipage se composait de Tunisiens
-musulmans et de Grecs. Toutes les fois qu'un conflit s'élevait entre
-eux, le cas était déféré aux tribunaux spéciaux établis dans les ports.
-
-«Outre le dommage qu'ils causent à l'ennemi, les bateaux-corsaires
-constituent d'excellents éclaireurs capables de fournir à ceux qui les
-utilisent de précieux renseignements en temps de guerre.
-
-«Après avoir quitté Toulon, la première ville qui se présenta fut Nice,
-qui appartient au roi de Sardaigne. J'ai pu la voir d'une hauteur où
-s'élèvent les ruines d'un vieux château qui a son histoire. On m'a
-raconté que les Arabes de Tunis, après s'être emparés de cette position,
-livrèrent la ville aux flammes. Le château fut détruit et il se trouve
-encore dans l'état où ils le laissèrent. La ville ne s'est jamais
-relevée complètement de ce désastre. Son port est néanmoins bien
-défendu, et l'on y remarque une caserne. Je ne pouvais me lasser d'en
-admirer les environs où les jardins succèdent aux bois d'orangers et de
-citronniers dont l'aspect réjouit le coeur. Les fleurs y croissent en
-telle abondance que les habitants en exportent de grandes quantités à
-Paris.
-
-«Après, nous gagnâmes Villefranche, dont la rade abritait à ce moment
-trois navires à l'ancre. On nous assura qu'elle en pourrait contenir de
-cinquante à soixante. Plus loin est Savone où se trouve actuellement
-interné le pape de Rome. Il lui a été défendu de s'établir ailleurs, et
-l'on peut croire qu'il ne sortira plus de cette place. De là nous nous
-rendons à Gênes où régnait dans le peuple une grande misère. Les
-faubourgs de cette ville et les villages des environs souffrent du plus
-grand dénuement et l'on m'a assuré que la population y mourait
-littéralement de faim. Malgré cette situation, le recrutement militaire
-s'y poursuit, comme en Provence, avec la plus grande rigueur. La
-jeunesse du pays, par groupes de 5 à 600 hommes, est envoyée sur les
-champs de manoeuvres pour y être exercée. Toute la partie du littoral
-comprise entre Marseille et Gênes est garnie de canons en prévision
-d'une attaque des Anglais. De distance en distance, l'on a placé des
-installations télégraphiques pour signaler les tentatives de
-débarquement que leurs vaisseaux y pourraient faire. Aussitôt
-qu'apparaît à l'horizon une voile suspecte, tous les postes sont
-prévenus et l'alerte est générale. Nonobstant ces précautions les
-navires anglais n'en renouvellent pas moins, comme il leur plaît, leurs
-provisions d'eau. Arrivant inopinément sur un point de la côte, ils
-effrayent la population qui les laisse agir à leur guise.
-
-«De Nice à Gênes, le voyage s'accomplit à dos de mulet, à cause du
-mauvais état des routes. Nous dûmes escalader une montagne abrupte dont
-le parcours nous prit quatre heures de la journée. La campagne est
-fertile et entièrement recouverte d'oliviers et de châtaigniers; de tous
-côtés s'étendent de belles cultures. L'on est en train d'y construire
-une route carrossable qui contourne le pied des montagnes et qui doit,
-dit-on, mener de Nice à Gênes. Cette dernière ville est grande. De
-vastes palais attirent nos regards en traversant les rues. Ils sont
-ornés de hautes colonnes et d'escaliers de marbre du plus magnifique
-effet. Les portes qui y donnent accès sont aussi élevées que celles de
-nos _hans_ de Stamboul. La brique dont ils sont construits est de la
-couleur de la décoration qui est le vert antique. Ce sont
-incontestablement les constructions les plus solides que j'aie vues en
-Europe. Dans le port, des corsaires français sont mouillés non loin des
-môles.
-
-«Puis, nous traversons Campo-Moro et la ville de Piacenza où s'élève un
-château. Sa campagne est arrosée par le Pô qui est le plus grand fleuve
-de l'Italie. Le volume d'eau qui gonfle son lit en hiver est trois fois
-plus considérable qu'en été. Je traverse plus loin un autre fleuve, la
-Trébigne, dont j'ai entendu souvent prononcer le nom à Paris, à cause de
-la bataille que Français et Autrichiens s'y sont livrée en ces derniers
-temps. Elle aurait été si acharnée que les eaux en furent troublées.
-
-«Puis nous traversâmes successivement Keramote, Pouzzole où s'élève un
-château construit en briques, Mantoue où nous admirons un autre château,
-Edebella (?) et sa citadelle romaine, Cartoletto, Callomonte, Udine où
-s'élève une autre fameuse citadelle, puis Coridjé sur la frontière, qui
-aurait été cédée par les Autrichiens aux Français. Après avoir fait une
-halte à Lobiata, autrement dit Lyntch, je visitai Trieste, puis Fiume
-sur l'Adriatique, Costanitza, sur les bords du Lono. Je m'arrêtai
-ensuite quelques jours à Dubnitza pour y célébrer les fêtes du baïram en
-compagnie de mes frères musulmans. Ensuite, m'étant remis en chemin, je
-parcourus les étapes de Banialvka, Isvonik, Tchélébi-Pazari, Tachlidja,
-Pierpol, Ieni-Pazar, Wulschtrin, Pristnia, Coumanova, Kustendil,
-Pazardjik, Filippé, Edirné. Le 28 du mois de Zilhidjé 1226, j'atteignais
-la Der-Saadet[30]. Moins heureux que nous, nos compagnons, qui s'étaient
-embarqués à Toulon, sont tombés aux mains des Anglais qui les ont gardés
-prisonniers pendant quarante jours; remis en liberté, ils sont arrivés à
-bon port en même temps que nous, ce qui nous a fort étonnés. Que Dieu
-donne la paix aux musulmans; qu'ils soient heureux sous les auspices de
-l'État sublime. Amen!
-
- [30] Maison de félicité. C'est ainsi que les Turcs désignent
- Constantinople à l'imitation des Arabes qui donnaient ce nom à
- Bagdad.
-
-
-
-
-ÉDITIONS BOSSARD, 43, RUE MADAME
-
-PARIS (VIe)
-
-
-EXTRAIT DU CATALOGUE
-
-
- Auguste Gauvain.--L'Europe au Jour le Jour.--Recueil d'histoire
- contemporaine.
- Tome I.--La Crise Bosniaque (1908-1909). Prix 7.50
- Tome II.--De la contre-révolution turque au Coup d'Agadir
- (1909-1911). Prix 7.50
- Tome III.--Le Coup d'Agadir (1911). Prix 7.50
- Tome IV.--La Première Guerre Balkanique (1912). Prix 7.50
- Tome V.--La Deuxième Guerre Balkanique (1913). Prix 9 »
- Tome VI.--Les Préliminaires de la Guerre Européenne (1913-1914).
- Prix 9 »
- Tome VII--La Guerre Européenne (juin 1914-février 1915). Prix 12 »
- Tome VIII.--La Guerre Européenne (février 1915-novembre 1915).
- Prix 12 »
- Tome IX.--La Guerre Européenne (novembre 1915-septembre 1916).
- Prix 15 »
-
- P.-N. Milioukov.--Le Mouvement intellectuel russe (Traduit du
- russe par J.-W. Bienstock). Avec 4 portraits. Prix 12 »
-
- A. Albert-Petit.--La France de la Guerre.
- --Tome I.--(Août 1914-mars 1916). Prix 9 »
- --Tome II.--(Mars 1916-septembre 1917). Prix 9 »
- --Tome III.--(Septembre 1917-juin 1919). Prix 12 »
-
- Président W. Wilson.--Messages, Discours, Documents diplomatiques
- relatifs à la guerre mondiale.--Traduction conforme aux textes
- officiels, publiée avec des notes historiques et un index par
- Désiré Roustan, professeur de philosophie au Lycée Louis-le-Grand.
- Volume I: _18 août 1914-8 janvier 1918_; Volume II: _11 février
- 1918-4 mars 1919_.--Appendice et Index. 2 vol. in-8 (_se vendant
- séparément_). Prix de chacun 4.50
-
- Ernest Lémonon.--L'Allemagne vaincue.--Un vol. in-8. Prix 7.50
-
- Eugène Gascoin.--Les victoires Serbes de 1916.--20 photographies,
- une carte hors texte. Un vol. in-8. Prix 4.80
-
- Jules Chopin (_alias_ Jules Pichon).--L'Unité de la Politique
- Italienne.--Une carte hors texte. Un vol. in-16 Bossard. Prix 2.70
-
- Louis Hautecoeur.--L'Italie sous le Ministère Orlando,
- 1917-1919.--Un vol. in-8. Prix 7.50
-
- Auguste Boppe.--A la suite du Gouvernement Serbe. _De Nich à
- Corfou_ (20 octobre 1915-19 janvier 1916). Une carte hors texte.
- Un vol. in-16 Bossard. Prix 3 »
-
- Auguste Gauvain.--L'Encerclement de l'Allemagne.--Un vol. in-16
- Bossard. 1919 (7e mille). Prix 3 »
-
- Fernand Roches.--Manuel des Origines de la Guerre.--_Causes
- lointaines._--_Cause immédiate._ Préface de M. A. de Lapradelle,
- professeur de Droit des Gens à la Faculté de Droit de Paris.
- Avec un tableau synoptique en deux encres et un index des noms
- propres (500 pages). 1919 (3e mille). Prix 6.60
-
- A. Lugan.--Les Problèmes internationaux et le Congrès de la Paix
- (_Vue d'ensemble_).--Un vol. in-8. 1919 (2e mille). Prix 3.90
-
- Jacques Ancel.--L'Unité de la politique Bulgare 1870-1919. Avec
- une carte hors texte en déplié.--Un vol. in-16 Bossard. Prix 2.40
-
- Auguste Gauvain.--L'Affaire Grecque.--Un vol. in-16 Bossard.
- 1918 (8e mille). Prix 3 »
-
- Charles Frégier.--Les Étapes de la Crise Grecque, 1915-1918.
- Préface de M. Gustave Fougères, directeur de l'École française
- d'Athènes.--Un vol. in-16 Bossard. Prix 3.90
-
- Émile Laloy.--Les Documents secrets des Archives du Ministère
- des Affaires étrangères de Russie publiés par les Bolchéviks.
- --Un vol. in-16 Bossard. 1920. Prix 3.90
-
-
-ABBEVILLE.--IMPRIMERIE F. PAILLART.
-
-
-
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- The Project Gutenberg eBook of Un Turc à Paris, by Bertrand Bareilles.
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-</head>
-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Un Turc à Paris, 1806-1811, by
-Bertrand Bareilles and Abdurrahim Muhib Efendi
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Un Turc à Paris, 1806-1811
- Relation de voyage et de mission de Mouhib Effendi,
- ambassadeur extraordinaire du sultan Selim III, d'après
- un manuscrit autographe
-
-Author: Bertrand Bareilles
- Abdurrahim Muhib Efendi
-
-Release Date: September 8, 2020 [EBook #63151]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN TURC À PARIS, 1806-1811 ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<p class="c"><i>BERTRAND BAREILLES</i></p>
-
-<h1>UN TURC A PARIS</h1>
-
-<p class="c">1806&ndash;1811</p>
-
-<p class="c"><span class="xlarge">RELATION</span><br />
-DE VOYAGE ET DE MISSION<br />
-<span class="small">DE</span><br />
-<span class="large">MOUHIB EFFENDI</span><br />
-<span class="small">AMBASSADEUR EXTRAORDINAIRE</span><br />
-<span class="sans-serif">DU SULTAN SELIM III</span><br />
-<span class="large">(<i>D'après un manuscrit autographe.</i>)</span></p>
-
-
-<p class="c gap"><span class="large">ÉDITIONS BOSSARD</span><br />
-43, <span class="small">RUE MADAME</span>, 43
-PARIS</p>
-
-<p class="c small">1920</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c large top4em">DU MÊME AUTEUR</p>
-
-
-<p class="drap"><b>Les Turcs.</b>&mdash;<i>Ce que fut leur empire. Leurs Comédies
-politiques.</i>
-1917. Librairie académique Perrin et C<sup>ie</sup>. Prix
-<span class="fl"><b>3.50</b></span></p>
-
-<p class="drap"><b>Constantinople.</b>&mdash;<i>Ses Cités Franques et Levantines</i> (Péra,
-Galata, Banlieue). Avec une planche hors texte par Edgar
-<span class="sc">Chahine</span>, 32 illustrations dans le texte par Adolphe <span class="sc">Thiers</span>
-et un plan de Constantinople, 1918, Éditions Bossard.
-Prix
-<span class="fl"><b>9</b>&nbsp;&nbsp;»</span></p>
-
-<p class="drap"><b>Le Rapport secret sur le Congrès de Berlin adressé
-à la S. Porte par Carathéodory Pacha, premier
-plénipotentiaire ottoman</b>, 1917, Éditions Bossard.
-Prix
-<span class="fl"><b>3.90</b></span></p>
-
-
-<p class="c gap"><i lang="en" xml:lang="en">Copyright by Bertrand Bareilles, Paris, 1920.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c xlarge">UN DIPLOMATE TURC A PARIS</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">PREMIÈRE PARTIE<br />
-RELATION DIPLOMATIQUE DE MOUHIB EFFENDI<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></h2>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Le titre d'<i>effendi</i> correspond à celui de monsieur. D'origine
-byzantine il signifie seigneur. Il a conservé cette acception pour
-désigner les princes de la famille impériale. Ce titre a été longtemps
-l'apanage de quiconque en Turquie savait lire et écrire. C'était le
-cas des ulémas et des fonctionnaires de l'ordre sacré. On réservait
-aux autres le titre d'<i>aga</i> qui ne se donne plus qu'aux eunuques.</p>
-</div>
-
-<p>A l'étalage d'un bouquiniste, au grand bazar
-de Stamboul, je découvris un jour un manuscrit
-turc enfermé dans un étui de maroquin rouge,
-suivant l'usage du temps. Au dos, ce titre calligraphié
-à l'encre de Chine: <i>Relation d'un ambassadeur
-à Paris</i>. C'est ainsi qu'il m'a été donné de faire
-connaissance avec Seïd Abdurrahman Mouhib
-effendi, <i>nichandji</i><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> et envoyé extraordinaire à
-Paris où il résida de 1806 à 1811. Les historiens le
-citent à peine ou ne le nomment qu'en passant,
-ce qui pourrait donner lieu de croire que tout envoyé
-extraordinaire qu'il fut, il ne joua qu'un rôle
-effacé. Tel cependant ne fut point le cas. Si l'on
-songe, en effet, que ses négociations avec Talleyrand
-aboutirent à un traité d'alliance à la suite
-duquel le général Sebastiani fut envoyé à Constantinople,
-et dont l'influence fut un instant prépondérante
-dans les conseils du Divan, on est obligé
-de reconnaître que la mission de Mouhib effendi a
-été l'une des plus importantes qu'ait jamais remplies
-en France un ambassadeur turc. Il est non moins
-important de signaler que c'était la première
-fois que le Divan maintenait aussi longtemps une
-ambassade en pays chrétien. Il inaugurait à cette
-occasion un système qui ne devint définitif que
-36 ans plus tard.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Garde des sceaux.</p>
-</div>
-<p>Le manuscrit comprend deux parties. Dans la
-première l'auteur relate son voyage en France, dont
-il fait un naïf tableau qu'il trace en traits rapides,
-mais incisifs de ses m&oelig;urs et de ses institutions.
-L'autre, malheureusement incomplète, contient
-les premières lettres de sa correspondance
-politique; mais comme elles renferment en puissance
-les traits essentiels de la politique orientale
-de Napoléon et&mdash;détail intéressant&mdash;les causes
-originelles des résistances turques à ses projets
-sur l'Orient, elles n'en constituent pas moins un
-document des plus précieux.</p>
-
-<p>Contrairement à l'usage des Orientaux, Mouhib
-effendi entre tout d'abord, comme il le dit lui-même,
-dans le vif de son sujet. «Les Français, fait-il
-remarquer, ont coutume, lorsqu'ils se rencontrent,
-de parler sans transition de leurs affaires, sans s'attarder
-aux compliments.» On sait qu'en Turquie
-ce n'est qu'après avoir pris une tasse de café et
-échangé force paroles aimables qu'il est permis de
-s'entretenir de choses sérieuses.</p>
-
-<p>Le récit débute ainsi:</p>
-
-<p>«Au nom du Dieu clément et miséricordieux.»</p>
-
-<p>«A l'occasion du sacre de Napoléon un Iradé m'a
-chargé de porter, avec des présents, les félicitations
-du padischah à cet empereur. A cette occasion,
-le padischah m'a conféré le grade de <i>nichandi</i>.
-Mettant ma confiance en Dieu, je quittai Stamboul
-par la voie de mer et après avoir débarqué à Varna
-je gagnai Routchouk. Puis, traversant à cet endroit
-le Danube, je m'acheminai vers Pesth et Bude où
-je m'arrêtai quelques jours pour me reposer des
-fatigues du voyage. Ensuite, je traversai par petites
-journées les royaumes de Bavière et du Wurtemberg
-et, par Strasbourg, ville qui se trouve sur la frontière
-de France, j'arrivai à Paris où, par la volonté
-de Dieu, je séjournai cinq ans de ma vie pour y
-remplir, suivant la volonté du padischah, la mission
-confiée à son humble esclave. Je n'y négligeai ni
-les petites ni les grandes affaires. Un autre Iradé
-m'ayant rappelé après ce laps de temps mit fin à
-cette mission.</p>
-
-<p>«A l'imitation des ambassadeurs envoyés jadis
-dans les pays infidèles et prenant pour modèle
-<i>Yiermi Sekiz tchélébi</i> qui fut envoyé en France en
-l'an 1132, j'ai écrit, par ordre, une relation sur le
-séjour que j'ai fait dans ce pays<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. Il a décrit tout ce
-qu'il y vit: illuminations, fusées, fêtes de l'opéra,
-bals, les animaux et les bassins où nagent les cygnes,
-enfin tout ce qui piqua sa curiosité; mais depuis ce
-temps des améliorations ont été apportées dans la
-vie de ces peuples, de sorte que ces récits sont pleins
-de lacunes. J'essaierai d'y remédier en écrivant ce
-qu'il n'a pas dit et en consignant ici tout ce que j'ai
-pu voir de leurs usages et comprendre de leurs lois.
-Aussi m'arrivera-t-il de raconter des choses extraordinaires.
-Je prie le lecteur de ne point mettre en
-doute l'exactitude de mes récits auxquels je n'ai
-rien ajouté au delà de ce que mon &oelig;il a vu et de ce
-que l'oreille a entendu. Pourquoi, d'ailleurs, ne me
-croirait-on pas? Il est vrai qu'<i>entendre n'est pas
-voir</i>; mais à qui n'est-il pas arrivé de voir dans le
-monde des choses extraordinaires? Ainsi, si l'on entreprenait
-d'expliquer à quelqu'un qu'une montre
-peut marquer sur un même cadran l'heure à la
-turque et l'heure à la <i>franca</i>, il contesterait le fait
-et chacun sait partout aujourd'hui que cette merveille
-n'est que trop réelle.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Il s'agit de Mehmed effendi, surnommé Yiermi Sekiz tchélébi,
-envoyé à Versailles pendant la minorité de Louis XV.</p>
-</div>
-<p>Sur la vie de cet ambassadeur je n'ai pu rien découvrir,
-sauf qu'en 1793 il était secrétaire du Divan
-et qu'il négocia avec le citoyen Descorches, envoyé
-extraordinaire de la République, un projet d'alliance
-avec la Porte. Les Turcs, en cette circonstance,
-signèrent tout ce qu'on voulut, mais se soucièrent
-peu de tenir aucune de leurs promesses, persuadés
-que le régime républicain ne présentait
-aucune chance de durée. J'ai trouvé seulement
-dans la note d'un livre paru en 1821 que «le vertueux
-Mouhib effendi» était tombé en disgrâce et
-qu'il vivait oublié dans une retraite complète.
-Sa correspondance diplomatique révèle un homme
-prudent, tenace, ennemi des responsabilités, et doué
-d'un esprit de pénétration assez commun chez ses
-compatriotes.</p>
-
-<p>Ce fut en 1806, au lendemain d'Austerlitz, que le
-Sultan Selim III l'envoyait à Paris. Il y trouvait
-un terrain préparé et les meilleures dispositions
-pour renouer les relations de bonne entente entre la
-France et la Turquie que l'expédition de Bonaparte
-en Égypte avait rompues. Déjà le traité
-signé avec Seïd Ali avait marqué le premier pas vers
-la réconciliation; en 1804 le général Brune se rendait
-à Constantinople pour notifier au Divan l'avènement
-de son maître au trône impérial. A Paris,
-Mouhib effendi apportait, comme il le dit, les félicitations
-et les présents du Sultan à l'occasion
-du sacre. En réalité, ce n'était là qu'un prétexte.
-Si, pour la première fois, la Porte, dérogeant à ses
-habitudes, envoyait en France un ambassadeur
-à poste fixe, c'était surtout pour surveiller de près
-l'action de la politique française et pénétrer les
-intentions de Napoléon.</p>
-
-<p>L'expédition d'Égypte avait suscité la plus vive
-émotion dans l'Empire ottoman en mettant en
-lumière la faiblesse du monde islamique en même
-temps que les ambitions européennes sur l'Orient.
-C'était la première fois depuis les Croisades qu'une
-armée chrétienne foulait victorieusement une terre
-musulmane et cet événement était d'autant plus
-fait pour alarmer le Divan que l'Égypte est la clef
-des portes qui s'ouvrent sur les Lieux-Saints, le
-point sensible du khalifat. Le Divan mit alors à la
-disputer aux Français le même acharnement que
-les Jeunes Turcs ont déployé en ces derniers temps
-pour amener la Grande-Bretagne à tenir ses promesses
-d'évacuation. En 1798, les Turcs ameutaient
-l'Europe entière contre la France; en 1914, ils lieront
-partie avec le bloc germanique pour dégager les
-mêmes lieux de l'emprise britannique.</p>
-
-<p>Cependant le Divan croyait deviner que les
-Anglais n'avaient aidé à l'expulsion des Français
-du sol égyptien que pour s'y établir à leur place.
-Aussi les propositions d'entente de la France qui
-allaient servir de base aux préliminaires de paix
-signés à Paris (novembre 1801) avaient-elles été
-accueillies avec empressement. La France abandonnait
-ses prétentions sur ce pays, évacuait les îles
-ioniennes et garantissait l'intégrité de l'Empire
-ottoman. De son côté, le Divan rendait aux commerçants
-français les biens qu'il leur avait confisqués.
-Il remettait en liberté ceux qu'il avait incarcérés
-au château des Sept-Tours en même temps que le
-conseiller d'ambassade Rufin. A la nouvelle que les
-Français avaient débarqué à Alexandrie, le Divan
-avait ameuté la populace de Galata contre l'ambassade
-de France qu'elle mit au pillage. L'ambassade
-y perdit de précieuses archives et les quelques richesses
-que les rois y avaient entassées depuis
-Henri III. On raconte que ces excès furent commis
-à l'instigation de l'ambassadeur d'Angleterre, lord
-Elgin, celui-là même qui dépouilla le Parthénon
-de sa frise et martela les marbres qu'il ne put arracher.
-On peut croire cependant que les Turcs n'avaient
-pas besoin des excitations de cet Anglais pour se
-livrer à des excès dont leur histoire n'offre que trop
-d'exemples.</p>
-
-<p>On voit que tous les avantages stipulés dans le
-traité de 1801 étaient pour les Turcs. Dans les négociations
-qui préparèrent le traité d'alliance de 1806
-la France se bornait à leur demander la restitution de
-son droit de protection séculaire sur les Lieux-Saints
-que l'Autriche et l'Espagne avaient usurpé. Elle leur
-demandait aussi le privilège de les protéger et même
-celui de les réformer. Les Turcs se laissèrent protéger,
-mais refusèrent de se laisser réformer. Napoléon
-leur demandait un peu de confiance et un peu
-de soumission: il n'obtiendra ni l'une ni l'autre.
-Ils avaient vu d'un &oelig;il mauvais l'occupation de la
-Dalmatie par le corps de Marmont et ils redoutaient
-les conséquences d'une démonstration qui plaçait les
-vainqueurs des Pyramides à proximité de la Bosnie.
-Méfiants plus que jamais, ils s'en tinrent à cette
-politique de bascule qui a constitué le fondement
-unique des relations du Divan avec les États chrétiens.
-Enfin Napoléon s'aliénera les Slaves, au profit
-des Germains, sans parvenir à s'attacher les Turcs.</p>
-
-<p>Cependant tous les traités n'eussent point suffi
-à les décider à accepter l'amitié de Napoléon
-qu'ils affectaient de nommer Bonaparte si la victoire
-d'Austerlitz ne leur eût appris qu'il fallait
-compter avec lui. Une politique de ménagement
-s'imposait d'autant plus impérativement à cette
-heure que les Russes entraient en Moldavie et qu'on
-les soupçonnait, non sans raison, d'attiser la révolte
-serbe. Ils man&oelig;uvrèrent donc en conséquence, c'est-à-dire
-à la levantine, en se rapprochant de la France
-sans rompre avec les Russes et les Anglais, encore
-leurs alliés, ce qui leur permettra d'avoir des amis
-dans les deux camps. Croyant peu au désintéressement
-de l'infidèle en qui ils voient un ennemi né, ils
-garderont le plus longtemps possible cette position
-avantageuse qui leur permettra de les man&oelig;uvrer
-à tour de rôle, suivant leurs craintes ou leurs espérances.
-L'occasion d'utiliser cette tactique allait
-se présenter plus tôt qu'ils n'eussent pensé. Tandis
-que se déroulaient à Paris les négociations du traité
-d'alliance par quoi Napoléon se flattait de les rallier
-à ses desseins contre la Russie, voilà que survient
-tout à coup la nouvelle que les Français
-venaient d'entrer à Raguse. Il semble que le cabinet
-des Tuileries ne se soit jamais bien rendu compte
-de l'émotion profonde que cet épisode causa dans
-les milieux ottomans. Mouhib effendi en éprouva
-un tel saisissement qu'il se crut, comme il l'écrit,
-<i>tombé en paralysie</i>. Tributaires de la Porte, les Ragusains
-pouvaient être considérés à juste titre
-comme des <i>demi-rayas</i>, et le territoire de leur petite
-république comme faisant partie de l'Empire ottoman,
-tout comme la Moldo-Valachie. Pour être
-provisoire et colorée d'un motif d'opportunité, la
-prise de Raguse n'en constituait pas moins une
-violation du traité de 1801. Mais Napoléon s'en
-tiendrait-il là? N'entrait-il pas dans ses desseins de
-faire de cette position une base d'opérations par où,
-maintenant que la route des mers lui était fermée,
-il se glisserait dans les Balkans pour atteindre
-l'Asie, objet de sa convoitise? Telles étaient les
-craintes à Stamboul. Les explications les plus
-rassurantes ne les dissiperont jamais. Cette affaire
-fut à la source de toutes les difficultés que rencontrera
-Sebastiani dans l'accomplissement de sa mission
-à Constantinople. Il sera épié, surveillé dans tous
-ses actes, et tout ce qu'il proposera apparaîtra
-suspect et comme vicié d'une arrière-pensée. Sa
-situation s'aggravera de l'idée qui s'était répandue
-qu'il n'avait été envoyé à Constantinople que pour
-appuyer les projets de réforme militaire du Sultan.
-Effectivement celui-ci ne cachait pas trop l'envie
-qu'il avait de se débarrasser de ses janissaires;
-mais ce projet ne fut pas moins fatal aux desseins
-de l'Empereur qu'à ce souverain qui était étranglé
-deux ans après par ceux qu'il voulait réformer.
-Il y a lieu de croire que Mouhib effendi devait compter
-parmi les partisans de cette réforme si l'on s'en
-rapporte à l'ampleur et à la précision de l'analyse
-qu'il a faite du système militaire français et à la lettre
-secrète qu'il remit à Napoléon et qui ne visait
-vraisemblablement qu'à s'assurer son concours pour
-la mener à bien.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mouhib effendi fut reçu en audience le 5 juin 1806.
-L'empereur donna à la réception un éclat propre
-à impressionner ce haut dignitaire du sérail. En voici
-le compte rendu d'après le <i>Moniteur</i>:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«A 11 heures S. E. le grand maître des cérémonies
-avec quatre voitures impériales et une escorte
-de 50 hommes à cheval sont allés à son hôtel<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.
-L'Empereur était sur son trône entouré des princes,
-ministres et grands officiers de sa maison et des
-membres du Conseil d'État. L'ambassadeur, arrivé
-à la salle du trône, fait trois profondes révérences,
-la première en entrant, la deuxième au milieu de
-la salle et la troisième au pied du trône. L'Empereur
-alors l'a salué en ôtant son chapeau qu'il a remis
-ensuite. L'ambassadeur a adressé en langue turque
-un compliment qui a été traduit par l'interprète
-français.»</p>
-</blockquote>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Il habitait l'hôtel de Monaco, rue Saint-Dominique, démoli
-en 1861.</p>
-</div>
-<blockquote>
-<p class="ind">«<span class="sc">Sire</span>,</p>
-
-<p>«S. M. l'empereur de toutes les Turquies, maître
-des deux continents et des deux mers, serviteur
-fidèle des deux villes saintes, Sultan Selim han,
-dont le règne soit éternel, m'envoie à S. M. impériale
-et royale, Napoléon, le plus grand parmi les souverains
-de la croyance du Christ, l'astre éclatant de
-la gloire des nations occidentales, celui qui tient
-d'une main ferme l'épée de la valeur et le sceptre
-de la justice, pour lui remettre la présente lettre
-qui contient les félicitations sur l'avènement au
-trône impérial et royal et l'assurance d'un attachement
-pur et parfait.</p>
-
-<p>«La S. Porte n'a cessé de faire des v&oelig;ux pour la
-prospérité de la France et pour la gloire que son
-sublime et immortel empereur vient d'acquérir
-et elle a voulu manifester hautement la joie qu'elle
-en ressentait. C'est dans cette vue, Sire, que mon
-souverain, toujours magnanime, m'a ordonné de
-me rendre près du trône de V. M. impériale et royale
-pour la féliciter de votre avènement au trône et
-pour lui dire que les communications ordinaires
-ne suffisant pas dans une pareille circonstance,
-il a voulu envoyer un ambassadeur spécial pour
-signaler d'une manière éclatante les sentiments
-de confiance, d'attachement et d'admiration dont
-il est pénétré pour un prince qu'il regarde comme le
-plus ancien, le plus fidèle et le plus nécessaire ami
-de son empire.»</p>
-
-<p class="ugap">«A quoi l'empereur répondit:</p>
-
-<p class="ind">«<span class="sc">Monsieur l'Ambassadeur</span>,</p>
-
-<p>«Votre mission m'est agréable. Les assurances
-que vous me donnez des sentiments du Sultan
-Selim, votre maître, vont à mon c&oelig;ur. Un des plus
-grands, des plus précieux avantages que je veux
-retirer des succès qu'ont obtenus mes armes, c'est
-de soutenir et d'aider le plus utile, comme le plus
-ancien de mes alliés. Je me plais à vous en donner
-publiquement et solennellement l'assurance. Tout
-ce qui arrivera d'heureux ou de malheureux aux
-Ottomans, sera heureux ou malheureux pour la
-France. Monsieur l'Ambassadeur, transmettez ces
-paroles au Sultan Selim; qu'il s'en souvienne toutes
-les fois que nos ennemis, qui sont aussi les siens,
-voudront arriver jusqu'à lui. Il ne peut jamais rien
-à avoir à craindre de moi; il n'aura jamais à redouter
-la puissance d'aucun de ses ennemis.»</p>
-
-<p>«L'ambassadeur, après qu'il eut porté à ses lèvres
-la lettre de Sa Hautesse, la présenta à l'empereur
-qui la remit à S. E. le ministre des Relations extérieures.
-Puis, faisant trois autres révérences, il se
-retira dans une salle voisine de celle du trône où
-les présents du Grand Seigneur avaient été étalés
-sur une table. L'Empereur, averti par le grand maître
-des cérémonies et précédé par lui, s'est rendu dans
-cette salle et l'ambassadeur, après avoir fait une
-révérence à S. M., lui a offert les présents qui consistaient
-en une aigrette de diamants et une boîte
-très riche ornée de diamants et ornée du chiffre du
-sultan. L'ambassadeur a montré également les
-présents destinés à l'impératrice et qui consistent
-en un collier de perles, en parfums et en magnifiques
-étoffes. L'Empereur, après avoir tout examiné
-avec intérêt, s'approcha d'une fenêtre donnant
-sur la cour pour voir les harnais de la plus grande
-richesse et dont les chevaux étaient caparaçonnés.</p>
-
-<p>«Puis S. M. étant rentrée dans la salle du trône,
-l'ambassadeur extraordinaire a été conduit à l'audience
-de S. M. l'impératrice qui l'a reçu debout,
-entourée des princesses, de ses dames et officiers.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Telle fut cette audience sensationnelle qui rappelle,
-par le faste déployé, les somptueuses réceptions
-de la Renaissance. L'ambassadeur turc et les
-gens de sa suite, dans toute la majesté de leurs riches
-caftans aux plis harmonieux, coiffés d'hiératiques
-turbans de soie, entrant dans la salle sous les
-regards de cette foule de princes, de généraux et
-de dignitaires qui entouraient le trône de l'incomparable
-empereur, ajoutaient à cette cérémonie
-tout l'éclat que l'on peut imaginer.</p>
-
-<p>Cependant divers incidents, que l'auteur narre
-avec force détails, se produisirent avant la réception
-et faillirent en troubler la majestueuse sérénité.
-Talleyrand avait, avant tout, manifesté le
-désir de prendre connaissance du discours qu'il
-allait prononcer. Se l'étant fait communiquer, il
-lui fit observer que le titre de «Roi de Rome»
-qu'il avait espéré y trouver ne figurait point dans le
-texte et il demanda qu'il y fût joint à celui d'Empereur.
-Mouhib effendi s'y refusa nettement sous
-prétexte que ses instructions n'avaient point prévu
-le cas. Il se gardait bien de dire que le pacte qui liait
-encore la Turquie à l'Angleterre et à la Russie et
-à l'Autriche lui interdisait toute concession sur ce
-point délicat. Vainement, le général Sebastiani le
-pressa-t-il de donner cette satisfaction au protocole.
-Il demeura inflexible. On ne sait comment cela
-aurait fini si l'Empereur n'était intervenu dans le
-débat pour qu'il fût fait selon sa volonté.</p>
-
-<p>Cet incident clos, un autre surgit au dernier moment.
-Le maître des cérémonies qui devait l'accompagner
-au palais s'avisa de vouloir occuper la première
-place dans le carrosse. Le Turc, jugeant qu'il
-y allait de sa dignité, déclara qu'il n'admettrait
-point une pareille prétention, que la cérémonie
-était pour lui seul et qu'il n'entendait en céder l'honneur
-à personne. Qu'au surplus, il n'éprouvait
-aucun besoin d'être accompagné et qu'il saurait
-bien aller tout seul chez l'Empereur. Cela dit, et
-prenant les devants, il monta dans le carrosse et
-s'assit à la place qui lui convenait.</p>
-
-<p>Toutefois, le lendemain il faisait une découverte
-désagréable. En se faisant lire le <i>Moniteur</i> il découvrait
-que le titre de «Roi de Rome» qu'il avait refusé
-de mentionner, ne figurait pas moins dans son discours.
-Ce fait lui causa tant de surprise qu'il devint
-d'une prudence extrême, au point qu'il n'osa plus
-rien entreprendre sans en référer à Stamboul. Un
-incident en dira long sur son état d'esprit. Parmi les
-cadeaux qu'il devait distribuer se trouvait un coffret
-destiné au prince Eugène, alors en Italie. Cette circonstance
-lui fut l'occasion d'un grave embarras.
-Si le prince s'était trouvé à Paris, il lui eût remis le
-coffret de la main à la main, mais le coffret devant
-passer les Alpes, à quelle adresse l'expédierait-il?
-Au prince, ou bien au lieutenant de l'Empereur
-Roi? Dans l'un et l'autre cas, il risquait de mécontenter
-quelqu'un.</p>
-
-<p>Ne sachant quel parti prendre il en écrivit à son
-chef le <i>Réis-ul-Kuttab</i>. Celui-ci, pour toute réponse,
-lui ordonna d'envoyer sans retard l'objet à son
-destinataire en lui donnant le titre qu'il lui plairait.</p>
-
-<p>Sans doute, pour plus de précision il emploie dans
-ses lettres la forme du dialogue.</p>
-
-<p>Après qu'il eut présenté ses hommages à l'impératrice,
-il fut invité à table. Au cours du repas,
-l'empereur lui parla des pachas qu'il avait eu l'occasion
-de combattre en Orient.</p>
-
-<p>Comme il portait un jugement sévère sur Djezzar
-pacha, dit le <i>boucher</i> à cause de sa réputation de
-cruauté, celui-là même qui avait résisté à ses armes
-à Saint-Jean-d'Acre, l'ambassadeur répliqua:</p>
-
-<p>«Sire, soyez indulgent: Djezzar est un homme
-dévoué au padischah. Il a été élevé à l'ombre du
-Sérail et malgré son origine de montagnard kurde
-il n'en est pas moins digne du poste dont l'a honoré
-la faveur de notre maître.</p>
-
-<p>&mdash;Quant à Yousouf pacha, reprit Napoléon, j'ai
-appris avec plaisir qu'il vient d'être comblé d'honneurs.
-Je regrette la mort de Capétan Hussein.
-C'était le type de l'homme brave et dévoué.</p>
-
-<p>A quoi j'ai répondu:&mdash;Yousouf pacha est un homme
-aussi brave que feu Capétan Hussein sous les ordres
-de qui il servit au sortir de <i>l'enderoun</i>, et comme <i>il est
-dans l'&oelig;il du Maître</i>, j'espère que par la volonté de
-Dieu il servira fidèlement.</p>
-
-<p>Puis, l'Empereur se levant de table passa dans une
-pièce voisine où la conversation continua. Il fit allusion
-à la révolte des Serbes et aux conséquences
-qu'elle pouvait avoir au point de vue de la tranquillité
-de l'Empire ottoman. Hardiment, Mouhib effendi
-lui fait entendre que cette révolte n'aurait jamais
-eu lieu sans l'expédition d'Égypte. «Vous conviendrez,
-lui dit-il, qu'ils ont pris naissance à la suite
-de cette affaire. La situation était telle à ce
-moment que les firmans ne purent être rédigés,
-tant était grande l'incertitude. Si cet événement ne
-s'était pas produit, le calme n'aurait pas été troublé
-dans ces provinces. Ce disant, je voulais faire
-allusion à la question d'Égypte.</p>
-
-<p>&mdash;J'en conviens, dit Bonaparte, mais dorénavant
-tout ira pour le mieux. Qu'on le sache bien.</p>
-
-<p>«J'ai ajouté:&mdash;Non seulement la paix est utile
-aux deux nations, mais à votre propre repos.</p>
-
-<p>«&mdash;Mais je suis jeune encore, répond Bonaparte. Je
-ne crains pas la guerre. Ma dernière campagne contre
-la Russie ne visait qu'à m'assurer les bouches de
-Cattaro. Je les ai, mais au fait à quoi peuvent-elles
-me servir? Elles ne seront jamais pour moi qu'une
-occasion de dépenses.</p>
-
-<p>«&mdash;En effet, dis-je, ce ne doit pas être un pays fertile.</p>
-
-<p>«Napoléon continue:</p>
-
-<p>«&mdash;La Dalmatie non plus ne m'est guère plus utile.
-Toutefois, si cette contrée devait être pour l'Empire
-ottoman un sujet d'inquiétude, je tiens à ce qu'elle
-reste occupée par mes soldats.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce ne doit pas être non plus un pays fertile,
-ai-je insinué.</p>
-
-<p>«&mdash;Oui, c'est une sottise que de toujours faire la
-guerre; mais je la ferai cependant aussi longtemps
-qu'on me mettra dans l'obligation de sauvegarder
-les intérêts de mon pays et les miens.</p>
-
-<p>«&mdash;Les paroles de Votre Majesté sont conformes
-aux principes du <i>Chéri</i>, ai-je remarqué. Nous ne
-faisons jamais la guerre, nous, sans y être contraints
-par une nécessité.</p>
-
-<p>«Cet entretien se faisait debout. Pensant qu'il
-devait être fatigué, je lui dis de s'asseoir.</p>
-
-<p>«&mdash;Non, répondit-il: je me plais ainsi.</p>
-
-<p>«Sachez, reprit-il, que la Russie et l'Autriche sont
-d'accord pour attiser la révolte de Karageorges, et
-que le but de la Russie est de faire de la Serbie une
-principauté sur le modèle de la Moldo-Valachie. Il
-ne faudrait pas que le Sultan cédât sur ce point.</p>
-
-<p>«&mdash;Il s'en gardera bien, lui dis-je, mais la complicité
-des deux nations n'est pas encore démontrée.
-Maintenant j'ignore si elles n'attisent pas le feu en
-sous-main. Animé du désir d'éviter tout dommage
-aux enfants, aux femmes et aux sujets paisibles,
-l'État sublime n'a pas cru devoir intervenir encore
-militairement. Il est en proie aux mêmes préoccupations
-qu'au moment du siège de Vidin. L'affaire
-d'Égypte ayant éclaté le capétan pacha Hussein dut
-s'y porter avec toutes ses forces.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est juste, répond Napoléon après avoir réfléchi
-un instant. Mais cela n'est pas à rapprocher
-avec le reste. Et tout en disant cela, il sabrait fébrilement
-de la main.</p>
-
-<p>«Je poursuivis:&mdash;C'est le gouverneur d'Alexandrie,
-Ibrahim pacha qui a été désigné pour étudier
-cette affaire et l'on peut croire qu'il y a apporté une
-solution. J'en ai le pressentiment.</p>
-
-<p>«&mdash;Pensez-vous, me demande alors Napoléon,
-qu'Ali pacha Tepelen ait des sympathies russes.</p>
-
-<p>«&mdash;J'ignore s'il aime les Russes ou non; mais je
-peux vous affirmer qu'il ne trahira jamais les intérêts
-de l'État&hellip; Maintenant, en ce qui concerne
-l'Égypte, voici la situation: A Alexandrie et aux
-environs de cette place notre padischah a envoyé
-des vizirs puissants et dévoués qui disposent de fortes
-armées, de 50 à 60.000 hommes et qui marcheraient
-sur un signe de la S. Porte. Je ne compte point les
-levées qu'ils peuvent faire sur le territoire même en
-cas d'urgence.</p>
-
-<p>«Sur ces derniers mots, il me demanda si j'avais
-reçu son billet d'invitation.</p>
-
-<p>«J'ai répondu affirmativement, mais que ne sachant
-pas moi-même le français et n'ayant trouvé
-à Paris personne qui comprenne bien le turc, même
-ceux qui font profession de l'enseigner, j'avais eu
-beaucoup de peine à le faire déchiffrer.</p>
-
-<p>«&mdash;En effet, dit Napoléon, c'est chose difficile.</p>
-
-<p>«Après avoir prononcé ces mots, il me fit comprendre
-par son attitude qu'il avait à me demander
-si j'avais quelque chose à lui remettre ou à lui dire.</p>
-
-<p>«Ce que voyant je pris la parole:</p>
-
-<p>«Après l'avoir remercié de l'accueil que je venais
-de recevoir je lui dis que l'État sublime serait sensible
-aux assurances d'amitié qu'il venait de me
-donner publiquement.</p>
-
-<p>«&mdash;Oui, repris-je, je suis chargé de vous remettre
-un message confidentiel. Dois-je le faire tout de suite
-ou bien plus tard?</p>
-
-<p>«&mdash;Remettez-le-moi tout de suite, fit-il.</p>
-
-<p>«Alors je tirai d'une poche le texte turc et je le lui
-remis après l'avoir porté à mes lèvres. Le prenant
-des deux mains, il me demanda si j'en avais une traduction.
-Je tirai alors d'une autre poche la traduction
-française qu'il lut séance tenante d'un bout à
-l'autre.</p>
-
-<p>«&mdash;J'avais bien deviné, me dit-il, que vous étiez
-chargé d'une mission secrète. Écrivez au Sultan
-pour lui dire qu'après Austerlitz il n'a plus rien à
-craindre des Russes et que je ne perdrai en aucune
-circonstance ses intérêts de vue. Qu'il ne songe qu'à
-résoudre les problèmes intérieurs, moi, je me charge
-du reste. Je vous annonce qu'un délégué du Tzar sera
-ici dans six jours pour négocier la paix. Soyez persuadé
-que je ne vous oublierai point dans les pourparlers
-qui vont s'engager.</p>
-
-<p>«Sur ce propos, je lui fis observer que l'entente
-devait rester secrète, ainsi que les mesures que
-nos deux pays croiraient devoir prendre en commun.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est entendu, me répondit-il, tout cela restera
-secret. D'ailleurs, l'ambassadeur que je viens de
-nommer à Constantinople a reçu l'ordre d'agir secrètement.</p>
-
-<p>«Je lui dis alors que j'étais autorisé à lui donner
-l'assurance que l'alliance qui lie encore la S. Porte
-à l'Angleterre, à l'Autriche, à la Russie et à la
-Prusse à la suite de l'affaire en question serait
-dissoute bientôt, mais avec tous les ménagements
-nécessaires afin de ne rien brusquer. Que le seul
-point qui nous inquiète, c'est que la France n'a plus
-de flotte dans la Méditerranée, mais que ce détail
-n'était pas fait pour nous arrêter.</p>
-
-<p>«&mdash;En effet, m'a répondu Bonaparte: nous
-n'avons plus de flotte.</p>
-
-<p>«&mdash;Néanmoins tout ira bien, lui dis-je; car la
-maison d'Osman n'a cessé depuis ses origines d'être
-l'objet de la protection du Dieu tout-puissant.</p>
-
-<p>«Permettez-moi de vous dire combien la mission
-que je remplis auprès de vous me comble de joie et
-de fierté.</p>
-
-<p>«&mdash;Je partage vos sentiments, m'a-t-il répondu,
-et je suis heureux que le choix de votre padischah
-se soit porté sur vous.</p>
-
-<p>«Puis, rompant l'entretien, il donna ordre qu'on
-mît à ma disposition le carrosse de Talleyrand.
-En compagnie de ce dernier, j'ai été au bois et c'est
-au retour d'une longue promenade que je porte ces
-faits à la connaissance de Votre Majesté<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Lettre de Mouhib effendi au Sultan Selim III, du 20 Rebi-ul-Ewel
-1221.</p>
-</div>
-<p>Le lendemain, Mouhib effendi voyait le ministre
-des relations extérieures qui lui renouvelait la promesse
-faite par l'Empereur qu'il serait tenu compte
-dans le traité de paix qui allait être négocié avec le
-délégué russe des intérêts turcs. Et pour lui prouver
-combien étaient sincères les intentions de l'Empereur
-à cet égard il ajouta que celui-ci avait introduit
-dans le traité qui vient d'être signé des clauses de
-garantie favorables au Sultan<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Traité de Presbourg.</p>
-</div>
-<p>Cependant l'ambassadeur turc n'est pas entièrement
-rassuré. Il redoute les desseins de l'Angleterre.
-Celle-ci aurait dit à la Russie: «Arrangez-vous avec
-les Français comme vous l'entendrez. Pour ce qui
-me concerne je suis décidée à mettre le blocus
-devant les ports français et les ports ottomans de
-la Méditerranée.» Il demande alors à Talleyrand
-ce qu'il pense de tout cela. Celui-ci répond que le
-littoral ottoman est si considérable qu'on peut considérer
-la menace anglaise comme chimérique.
-Le Turc objecte cependant que Constantinople
-tirait ses approvisionnements de la Méditerranée
-et que sa situation deviendrait critique si la flotte
-anglaise embouquait les détroits. Aussi souhaite-t-il
-que la France se mette en mesure de reconstituer
-au plus vite sa flotte.</p>
-
-<p>«Talleyrand a réfléchi un instant, puis, sur un ton
-indifférent, il me dit: «Je suis content de ce que
-vous me dites: mais tranquillisez-vous, on y pourvoira<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Lettre du 21 Rebi-ul-Ewel 1221.</p>
-</div>
-<p>Dans la soirée l'ambassadeur de la Porte se rend
-chez le ministre de Prusse, Lucchesini, «un ami»,
-pour lui demander ce qu'il savait des conditions
-de paix projetées avec la Russie. «Il n'y a encore rien
-de certain, lui répond-il; car la cour de Russie
-est divisée en deux factions, qui sont l'une favorable
-à la France, l'autre contre elle et qui se disputent
-l'esprit du Tzar; mais soyez certain, ajouta-t-il,
-que si l'entente vient à s'établir, vous trouverez
-en nous de zélés défenseurs. D'ailleurs vos intérêts
-ont été justement sauvegardés dans le traité que
-nous venons de signer avec la France. Vous n'ignorez
-point que notre roi est animé à votre égard des
-meilleures dispositions, et que la position géographique
-de nos deux pays leur impose la nécessité
-de rester unis. On ne peut nier que la Turquie et la
-Prusse n'aient des intérêts communs. L'argent ne
-nous fait point défaut.</p>
-
-<p>«&mdash;Je suis heureux d'entendre ces paroles, répondis-je
-au ministre. J'en ferai part non seulement au
-Divan, mais je les transmettrai fidèlement à mon
-maître.»</p>
-
-<p>Mouhib effendi lui demanda alors ce qu'il savait
-des intentions de la Russie. Lucchesini répond:
-«Notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg a déclaré
-au Tzar qu'il verrait avec déplaisir toute tentative
-de nature à porter atteinte aux droits de la Turquie.&mdash;Mais
-je ne suis pas fou, a répliqué Alexandre: mon
-devoir est de respecter les clauses du traité de paix
-que j'ai signé avec elle. Aucun lien solide ne peut
-me rattacher à la France, et la paix qui met un
-terme à notre différend n'a à mes yeux qu'un caractère
-provisoire.»</p>
-
-<p>Cependant ces assurances n'inspirent à l'ambassadeur
-qu'une médiocre confiance, d'autant plus
-que Talleyrand s'emploie à raviver ses soupçons
-sur les intentions de l'Autriche et de la Russie. D'ailleurs
-n'a-t-il pas recueilli lui-même, à son passage
-à Vienne, des preuves certaines que l'Autriche avait
-fourni au «traître Karageorges» des vivres et des
-munitions. Le général Sebastiani, à qui il en a touché
-deux mots, lui a promis qu'il ne manquerait pas de
-faire des représentations au gouvernement autrichien
-mais qu'il n'avait mandat de s'occuper officiellement
-de la question qu'à son arrivée à Constantinople
-où il compte adresser une note à l'ambassadeur
-d'Autriche<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Lettre du 21 Rebi-ul-Ewel 1221.</p>
-</div>
-<p>Sur ces entrefaites éclatait l'affaire de Raguse.
-Le lendemain du jour où ces entrevues avaient lieu,
-Mouhib découvrait dans les gazettes que Napoléon
-venait de donner à ses généraux l'ordre d'envahir
-le territoire de <i>Dobrevnik</i><a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. Il en croit à peine ses
-yeux, mais la nouvelle lui apparaît si invraisemblable
-qu'il néglige d'aller aux informations. «Cependant,
-écrit-il, le jour suivant, je lisais dans le <i>Moniteur</i>,
-la gazette principale, un exposé des motifs
-de cette occupation. A cette nouvelle je me crus
-frappé de paralysie.» Il lui revient d'autre part
-que Sebastiani venait d'ajourner son départ pour
-Constantinople et cette autre nouvelle n'est pas faite
-pour dissiper ses angoisses.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Raguse.</p>
-</div>
-<p>Impatient d'entrer en conversation il se précipite
-chez lui pour en obtenir des éclaircissements. «Dissimulant,
-écrit-il, le but de ma visite, je mets d'abord
-l'entretien sur les affaires de Valachie, puis comme
-je me levais pour me retirer, je lui dis que j'avais lu
-dans les gazettes que Torcy venait d'être nommé
-gouverneur de Dobrevnik.</p>
-
-<p>«&mdash;C'est exact, m'a-t-il répondu, mais l'occupation
-en question n'a d'autre but que de surveiller les
-Russes qui sont à Corfou où ils disposent de nombreuses
-troupes, ce qui pourrait les disposer à préparer
-un coup de main sur les côtes illiriennes. Une
-autre raison qui nous a déterminé à occuper cette
-place, c'est qu'elle possède un port où le mouillage est
-excellent et propre au ravitaillement de notre armée,
-ce qui n'est pas le cas du port de Cattaro. D'ailleurs,
-la proclamation du général chargé de cette opération
-a rassuré la population sur les intentions de notre
-gouvernement. Laissez-moi vous donner l'assurance
-formelle que les Français restitueront Dobrevnik
-à l'État sublime dès que les Russes auront évacué
-l'île de Corfou. Puis, s'interrompant un moment, il
-ajouta:</p>
-
-<p>«Vous vous doutez bien, n'est-ce pas, que vous
-avez dans la Russie une alliée plus que suspecte et
-que sa politique ne tend à rien moins qu'à faire
-de la Serbie un État indépendant. C'est pour arriver
-à ses fins qu'elle a occupé Corfou; si on la laissait
-faire, elle serait bientôt tentée, grâce aux forces
-qu'elle y a réunies, de soulever les populations du
-littoral<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Lettre du 24 Rebi-ul-Ewel.</p>
-</div>
-<p>Cette explication rassure l'ambassadeur d'autant
-moins que l'incident se produit au moment même où la
-France demande un traité plus <i>avantageux</i> que celui
-dont le texte a été présenté par Galib bey. «Dieu
-sait, écrit-il, ce qui sortira des conversations qui
-vont s'engager. Je passe mes nuits sans sommeil,
-et ne cesse d'appeler à mon aide les lumières d'en
-haut. Il y a loin de ce qu'on espère à Stamboul
-avec ce qu'il est permis d'espérer ici. Les Français
-vivent depuis 14 ans sous le régime de la liberté et
-cela les a changés à notre égard. Aussi j'aurais
-grand besoin d'être renseigné sur toutes les circonstances
-de leur orientation politique. Que signifie
-cette affaire de Raguse et où les Français veulent-ils
-en venir? Je prie Dieu qu'il vienne en aide
-aux musulmans et à notre bienfaiteur. Amen. Pardonnez-moi
-les fautes que j'ai pu commettre<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Littéralement: <i>pardonnez mes défauts</i>.</p>
-</div>
-<p>Il va voir Talleyrand pour lui annoncer que la
-Russie et l'Autriche viennent de faire une démarche
-auprès du Divan en faveur de la Serbie. Elles auraient
-l'intention d'y nommer un Voévoda, ce qui le conduit
-à penser que ces deux puissances auraient
-l'intention de faire de ce pays un État indépendant
-comme la Moldo-Valachie. Il proteste contre ce
-point de vue:</p>
-
-<p>«Nous pourrions à la rigueur admettre ce régime
-pour ces provinces, car elles nous ont été arrachées
-par les armes, mais nous ne saurions le tolérer en
-Serbie. La forteresse de Belgrade a passé alternativement
-aux mains des Turcs et des Autrichiens
-dont les Serbes ont été tour à tour les rayas. Est-il
-raisonnable qu'une province si grande et si peuplée
-soit érigée en principauté indépendante avec un
-Voévoda à sa tête? Voilà ce que je ne peux concevoir
-et ce que l'État sublime ne saurait admettre.
-Le Divan&mdash;comprenez-vous&mdash;a cru prudent
-de faire semblant de ne pas rejeter leur requête afin
-de ne pas les indisposer, mais croyez bien qu'il n'en
-fera qu'à sa tête.»</p>
-
-<p>Talleyrand encourage ces dispositions et lui fait
-remarquer que «la Russie ne vise qu'à faire de la
-Serbie une autre Valachie où elle nommerait Ipsilantis
-qui est un homme à sa dévotion».</p>
-
-<p>A cela Mouhib effendi répond que cette politique
-n'est qu'une conséquence de celle adoptée par la
-France; mais, détournant la conversation, il me
-dit: «Consentiriez-vous à nous faire les mêmes concessions
-politiques et commerciales que la S. Porte
-a faites à la Russie?» Je lui ai répondu que je n'avais
-pas gardé dans la mémoire les clauses du traité
-conclu par l'entremise de Galib effendi; mais qu'il
-pouvait en prendre connaissance dans ses archives.
-«Mais ce traité c'est moi qui l'ai fait, a répondu
-Talleyrand. Seulement, je voudrais savoir si votre
-gouvernement serait disposé à nous favoriser du
-même traitement.» Après lui avoir donné l'assurance
-qu'il demandait, je lui ai fait observer qu'il n'était
-pas sans connaître les raisons qui nous ont contraints
-à faire des concessions à la Russie. «Et pensez-vous,
-lui ai-je dit, que nous les lui ayons faites de
-notre plein gré?» Sur quoi Talleyrand a dit: «Je chercherai
-ce traité et s'il contient des points qui méritent
-de retenir mon attention, nous en causerons.»</p>
-
-<p>Cependant, pour l'instant, la question serbe, encore
-que lancinante, le préoccupe moins que l'affaire
-de Raguse. Mais il n'en témoigne rien à Talleyrand
-et ce n'est qu'en usant de détours qu'il cherche à
-pénétrer sa pensée. Encore une fois il frappe à la
-porte du général Sebastiani, curieux de savoir la raison
-de l'ajournement de son départ pour Constantinople.
-La question serbe lui sert d'entrée en matière.
-Il lui explique qu'il tient de source certaine que le
-rebelle Karageorgevitch a reçu des secours en munitions
-et en argent de l'Autriche et qu'il s'en était
-plaint au président du Cabinet autrichien. Celui-ci
-lui aurait avoué qu'en effet des approvisionnements
-avaient été fournis aux rebelles, mais qu'il avait
-donné des ordres pour que cela ne se renouvelât
-plus. «Pensez-vous, lui ai-je dit alors, que l'amitié
-de la S. Porte à l'égard de l'Autriche soit de qualité
-inférieure à celle du traître Karageorges? Au
-cours de la guerre où nous étions engagés, la S. Porte
-ayant pu mettre la main sur le traître Kotcho,
-celui-ci a dit à nos autorités que si elles les mettaient
-en liberté il enrichirait notre trésor de je ne sais
-combien de milliers de bourses, et qu'il ferait restituer
-à l'État Sublime la forteresse de Budine; mais
-on lui a répondu que pour traiter avec ses ennemis
-la S. Porte n'avait pas besoin d'un traître de son
-espèce, et on l'empala sur l'heure; les gens de sa
-bande maudite subirent le même sort à Hirchovo et
-à Téké-Bournou. Voilà ce que j'ai dit au ministre
-autrichien qui a convenu de ces détails.»</p>
-
-<p>Puis il explique au général que les hommes et les
-femmes serbes sont loin de voir de bon &oelig;il les entreprises
-de Karageorges, car ils savent qu'ils <i>brûleront
-tous dans le même feu</i>. Aussi, assure-t-il que la révolte
-de ce traître ne peut avoir aucune chance de succès.
-Sebastiani lui renouvelle la promesse qu'à son arrivée
-à Constantinople il ne manquera pas d'envoyer
-une note de protestation à l'internonce impérial.
-Mouhib effendi se confond en remerciements et
-répond que son «Seigneur et maître sera sensible
-à cette marque d'amitié».</p>
-
-<p>Puis, tout à coup il lui dit: «J'apprends que
-Torcy vient d'être nommé gouverneur de Raguse&hellip;&mdash;La
-mesure est indispensable, explique le général et
-cette occupation sera maintenue aussi longtemps
-que les Russes tiendront Corfou. Le jour où ils
-évacueront cette place, les Français s'empresseront
-de restituer Raguse à l'État Sublime. Sachez que
-vous avez dans la Russie une alliée déloyale et
-qu'elle travaille à créer une Serbie indépendante.
-Son plan était de s'emparer de Raguse comme elle
-s'est emparée de Corfou, car elle vise la Morée qui
-est trop proche de ces positions pour qu'elle ne soit
-pas tentée d'y mettre pied.»</p>
-
-<p>«&mdash;Mais, riposte Mouhib effendi, la question serbe
-est négligeable. Quant à celle qui vise Corfou ne
-va-t-elle pas être réglée en même temps que toutes
-celles que vous allez liquider avec les Russes?
-Je vous ferai observer que les Ragusains nous payent
-depuis plusieurs années l'impôt des rayas et que
-leur territoire séparait notre Turquie des possessions
-vénitiennes. Raguse jouissait de la S. Porte
-qui avait accordé à cette ville un firman autorisant
-les habitants à tirer leurs approvisionnements de
-la Bosnie. Outre que Dieu est là pour nous garder
-des embûches de la Russie, le vali de Bosnie n'est-il
-pas assez puissant pour parer à toute éventualité?</p>
-
-<p>«Mais Sebastiani s'est contenté de réitérer les mêmes
-assurances et n'a point voulu en dire davantage<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Lettre du 26 Rebi-ul-Ewel.</p>
-</div>
-<p>Sur ces entrefaites Mouhib effendi reçoit deux
-notes, l'une se rapportant à la question locale,
-l'autre à celle des Lieux-Saints. La révolution avait
-paru faire abandon des droits de protection que la
-France exerçait tout spécialement en Orient depuis
-le <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle et qui était comme un héritage de la
-tradition des Croisades. A l'affût de tout ce qui pouvait
-accroître son influence, l'Autriche avait mis à
-profit cette circonstance, ainsi que les difficultés que
-la France avait avec le Divan pour se substituer à
-celle-ci, en tant que puissance catholique, dans
-l'exercice de ces droits et des prérogatives qui s'y
-rattachent. Cette tentative d'empiétement trouva
-dans Napoléon un adversaire résolu. Les Turcs
-entrèrent sans hésitation dans ses vues, heureux de
-trouver là une occasion de lui être agréables à peu
-de frais. Au cours d'une conférence qu'il eut à ce
-sujet avec Talleyrand, Mouhib effendi lui dit:</p>
-
-<p>«Vous m'avez envoyé un <i>takrir</i> concernant les
-prêtres de Jérusalem. Voici ce que j'ai à vous dire
-à ce sujet. Les églises de la Syrie et de Galata ont
-passé sous la protection de l'Autriche depuis votre
-expédition en Égypte. Or, comme l'Autriche insistait
-pour garder les privilèges qui lui furent alors
-reconnus, mon Seigneur lui a fait savoir par son
-ambassadeur à Constantinople qu'il était vrai que
-les Français étaient déchus de leurs droits pour avoir
-violé les traités; mais que ce droit de protection
-il n'entendait plus le céder à personne. «C'est moi,
-a-t-il dit, qui assumerai à l'avenir la tâche de protéger
-les intérêts catholiques. Cette volonté mon
-padischah l'a formulée dans le firman qu'il a adressé
-au Voévoda de Galata, au Toptchi bachi et au
-Tersané émini, par lequel il défend à qui que ce soit
-de s'immiscer dorénavant dans les affaires des
-Églises catholiques.» Néanmoins l'ambassadeur d'Autriche,
-revenant à la charge, a cru devoir envoyer
-au Réis-effendi une note pour maintenir ses prétentions;
-mais celui-ci a répondu au Drogman: «Notre
-Chevketlou padischah a rendu à ce sujet un Iradé
-définitif qui a tranché définitivement la question
-et si l'ambassadeur bey, s'obstinant dans son idée,
-s'avisait d'envoyer dans les églises et les couvents
-des hommes à lui pour y faire acte d'autorité, nos
-fonctionnaires ont reçu l'ordre de les frapper à la
-tête sans ménagement et de les jeter en prison.»</p>
-
-<p>«Les autres représentants chrétiens de Péra ont
-unanimement approuvé cette décision, si bien qu'ils
-ont envoyé leurs drogmans pour le complimenter.
-Tout cela est la vérité même. Aussi personne n'oserait
-se prévaloir d'une autorisation du padischah
-pour intervenir dans les affaires des prêtres et des
-églises qui se trouvaient sous la protection française.</p>
-
-<p>«Maintenant, en ce qui concerne le règlement de
-cette affaire, il convient, je crois, de s'en rapporter
-aux traités qui régissent la matière et l'on procédera
-en conséquence. Que Sebastiani adresse une note
-à ce sujet, puis l'on verra s'il y a lieu de faire intervenir,
-pour remettre les choses en leur ancien état,
-un firman impérial, ou bien une simple lettre vizirielle.
-Je ne manquerai pas de transmettre votre note.</p>
-
-<p>Là-dessus Talleyrand m'a dit: Vous n'ignorez
-point les liens de vieille amitié qui unissaient nos
-rois à vos sultans. Sans doute la France eût mieux
-fait de s'abstenir de porter ses armes en Égypte,
-mais qu'y faire? Le mieux est de n'y plus penser
-et de travailler ensemble à renouer ces mêmes liens
-qu'un malentendu a brisés. Notre Empereur a envoyé
-ses instructions à Sebastiani au sujet des
-églises, mais il a demandé aussi que l'on vous adressât
-une note à ce sujet avec prière de la transmettre
-au Divan.</p>
-
-<p>«Cette volonté sera exécutée, lui ai-je répondu,
-mais je vous ferai remarquer que l'entreprise sur
-l'Égypte a été décidée au moment où vous étiez
-ministre des Affaires étrangères. Or, l'issue qu'elle
-a eue, au lieu de porter dommage à l'Angleterre,
-a causé le plus grand préjudice à la France contre
-qui s'est formée une coalition&hellip;»</p>
-
-<p>«Dans les lettres qui me parviennent de Stamboul,
-continuai-je, il est question des bérats<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a> et des agissements
-des drogmans et du personnel domestique
-des ambassadeurs. Ces bérats qu'on délivre aux
-drogmans comportent des conditions qui sont négligées.
-J'en ferai une traduction exacte et j'en enverrai
-une copie à tous les représentants des puissances,
-Prusse, Espagne, Danemark, Autriche. Vous
-verrez à la lecture que les réclamations de mon gouvernement
-sont conformes à l'esprit du traité.
-On verra aussi par la note que j'y annexerai à quelles
-intrigues donnent lieu ces bérats. Certes, nous n'avons
-aucune plainte à formuler contre les négociants
-étrangers. Ils payent exactement 3% sur tous les
-articles importés ou exportés. Tel n'est pas le cas,
-par exemple, de cet Arménien d'Andrinople, un
-nommé Artin, qui se fait appeler Ovitz, un fils de
-chien. Il s'est arrangé de façon à décrocher un firman
-qui lui permet de se livrer à des opérations
-de toutes sortes sans qu'il ait à acquitter aucune
-taxe. Je vous le demande, quel gouvernement tolérerait
-une pareille iniquité? Cependant les produits
-qu'il vend proviennent de Tékir-Dagh, de Philippoli
-ou de Sophia. Moyennant 500 piastres qu'il a versées
-audit drogman il s'arroge le droit de se dire Autrichien
-et de frustrer le fisc. Avec cela, il fait siens
-tous les biens de ses coreligionnaires qui s'entendent
-avec lui pour s'exempter par cet artifice des contributions
-dues par les <i>rayas</i>. Je pourrais vous citer
-mille autres cas semblables. Vous verrez par la traduction
-à quelles abominables intrigues se livrent
-les drogmans et les serviteurs des ambassades.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Les bérats étaient des diplômes que les ambassadeurs délivraient
-aux rayas employés à leur service et qui leur conféraient
-les privilèges capitulaires des Francs; mais comme tout privilège
-dégénère en abus, leurs subordonnés en distribuaient à tout venant
-contre du bon argent.</p>
-</div>
-<p>Talleyrand m'interrompit pour dire qu'aucun gouvernement
-ne tolérerait un pareil état de choses. Je
-poursuivis en lui disant que je connaissais à fond la
-question visée par sa note concernant la Serbie et
-que je l'enverrais à Stamboul avec l'autre. Mais j'ai
-vu dans le <i>Moniteur</i> que la Russie était disposée à
-envoyer un délégué à Bucharest pour engager avec
-mon gouvernement une conversation sur les affaires
-serbes et j'ai demandé à Talleyrand comment il se
-fait que l'on puisse croire en France que la S. Porte
-consente que des étrangers se mêlent de régler
-avec elle le sort de ses sujets. J'espère, lui ai-je dit,
-que bientôt, par la volonté de Dieu, le traître Karageorges
-et ses maudits partisans recevront le châtiment
-qu'ils méritent.</p>
-
-<p>«Après que Talleyrand m'eut approuvé, je repris:
-J'ai pu lire aussi dans la Gazette que les troupes
-qui se portaient en Serbie ont reçu l'ordre du Divan
-de rebrousser chemin. Ainsi présenté, le fait est
-inexact. Ce n'est pas sur un ordre du Divan, mais
-spontanément que ses troupes ont refusé de marcher
-et cela parce qu'elles appréhendent les suites de
-votre occupation de Raguse et qu'elles croient ne
-pas devoir trop s'éloigner pour se mettre en mesure
-de protéger les femmes et les enfants. Telle est la
-vérité, lui ai-je dit<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Lettre du Rebi-ul-ahir, 3<sup>e</sup> jour.</p>
-</div>
-<hr />
-
-
-<p>On ne peut donner plus clairement à entendre
-que la présence des Français en Dalmatie et
-surtout à Raguse est une cause de troubles pour
-l'Empire et que le gouvernement français ferait bien
-de changer ses méthodes de protection. Le fait est
-que l'apparition des troupes de Marmont sur les
-côtes de l'Adriatique avait soulevé de véhémentes
-protestations de la part des pachas et des janissaires.
-La méfiance que les Turcs nourrissaient contre les
-Français depuis l'expédition d'Égypte était partagée
-par Ali pacha de Tepelen qui, sans doute, sur les
-suggestions du Divan, s'était empressé de s'entendre
-avec les Anglais. On voit par la brutale déclaration
-de Mouhib effendi que les Turcs s'attendaient à
-une invasion française.</p>
-
-<p>Sebastiani arrivait à Constantinople le 9 août 1806.
-Une mission qu'il y avait rempli au moment de
-la reprise des relations avait déterminé le choix de
-Napoléon. Lui ayant donné ses instructions en personne,
-il le chargeait de donner à Selim les gages
-d'une solidarité parfaite. Il lui promettait de faire
-rendre à la Turquie les provinces moldo-valaques,
-de ne soutenir aucune rebellion, de lui prêter son
-concours pour résoudre les difficultés extérieures.
-A Constantinople, le général Sebastiani n'eut d'abord
-que des succès à enregistrer. Le Réis-ul-Kuttab parut
-d'autant mieux disposé à lui faciliter sa tâche que
-la victoire d'Iéna et la marche des Russes sur Bucharest
-avaient fortement amolli le Divan.</p>
-
-<p>Les hospodars russophiles étaient destitués à sa
-demande; mais, sur une injonction des ministres
-Harbinsky et Arbuthnot, Sélim s'empressait de les
-rétablir dans leurs charges, en même temps qu'il se
-tournait du côté de Sebastiani pour lui demander
-conseil. Protestations de ce dernier qui, à force de
-remontrances, finit par obtenir la rupture des relations
-de la Russie et de la Porte (décembre 1806).
-La présence de l'Empereur en Pologne ayant obligé
-les Russes à dégarnir le Danube où ils s'étaient
-avancés, le Sultan profitait de cette circonstance
-pour lancer un manifeste de guerre contre la Russie
-(5 janvier 1807). Mais au moment où l'on s'y attendait
-le moins, voilà qu'un secrétaire de la Légation
-britannique se présentait au Divan pour annoncer
-aux Vizirs qu'une escadre allait forcer les Dardanelles
-s'ils ne rompaient sans délai avec l'ambassadeur
-français. Sélim, toujours prompt à la panique,
-inclinait à la soumission et offrait de sacrifier les
-hospodars récemment nommés. Nouvelle et énergique
-intervention de Sebastiani qui finit par faire
-rejeter les sommations britanniques.</p>
-
-<p>Cependant la menace allait se préciser. Quatorze
-vaisseaux commandés par l'amiral Duckworth entraient
-à toutes voiles dans les Dardanelles en lâchant
-leurs bordées sur les vieux châteaux qui en
-défendaient l'entrée. Puis, l'amiral incendiait au
-passage une flotte turque paisiblement ancrée à Gallipoli
-avant de gagner le mouillage des îles des
-Princes. On ne peut s'empêcher de faire remarquer
-à ce propos qu'il a été dans la destinée de toutes les
-flottes turques de se laisser couler dans les ports où
-elles s'abritaient. Successivement elles se sont laissé
-brûler à Tchechmé en 1770, mitrailler à Gallipoli
-en 1806, à Ténedos, peu après cet événement; à
-Navarin en 1827, à Sinope en 1853.</p>
-
-<p>La maladresse de Duckworth fut de vouloir
-négocier avec les Turcs, alors qu'il lui eût suffi, en
-profitant de la surprise, d'envoyer quelques boulets
-rouges sur la ville pour l'avoir à sa merci. Sur le
-terrain des négociations il risquait fort d'être battu.
-Les Turcs les traînèrent si habilement en longueur,
-qu'ils eurent le temps de mettre les côtes en état de
-défense. Cette tactique fut providentiellement favorisée
-par le vent du Nord qui, se mettant de la
-partie, empêcha sa flotte britannique d'approcher
-près du rivage pour bombarder le Sérail. A cet endroit
-les courants qui descendent du Bosphore acquièrent
-une si grande rapidité, même dans les temps calmes,
-que l'on entend de la côte d'Asie le clapotement
-qu'ils produisent en se brisant sur la pointe de <i>Serai
-bournou</i>. On armait pendant ce temps les Dardanelles
-pour couper la retraite à sa flotte. Sans tirer un
-coup de canon, Duckworth dut virer de bord pour en
-reprendre piteusement le chemin; mais la traversée,
-cette fois-ci, ne s'effectuait pas sans dommage,
-car la flotte perdait deux cents hommes, tant blessés
-que tués. Un autre échec attendait les Anglais en
-Égypte où ils avaient essayé de pénétrer par surprise.</p>
-
-<p>Cette double victoire releva quelque temps le
-prestige de Sebastiani qui avait été l'âme de cette
-défense.</p>
-
-<p>Comblé de présents et d'honneurs, il eût voulu
-profiter de ce regain de faveur pour engager le sultan
-à jeter son armée du Danube sur les 25.000 hommes
-de Michelson; mais, encore une fois il se heurtait
-à l'énigmatique inertie du Divan. Napoléon pensa
-alors qu'il parviendrait à obtenir la diversion tant
-souhaitée en envoyant le corps de Marmont sur
-le Danube où s'immobilisait l'armée turque et il
-s'en ouvrit au Sultan. Celui-ci ne fit aucune difficulté
-pour accepter une proposition aussi avantageuse,
-mais l'opinion populaire s'y montra si hostile
-qu'on dut y renoncer. De guerre lasse, Talleyrand
-écrivait à l'ambassadeur qu'il renonçait de son
-côté à la coopération turque et qu'on se contenterait,
-à défaut, d'envoyer à l'armée du Danube une
-troupe de 600 canonniers; mais cette autre proposition
-n'était pas mieux accueillie que la précédente.
-Cette petite troupe, dont on exagérait
-l'importance, n'était dans l'opinion générale que
-l'avant-garde des armées françaises. Il faut reconnaître
-aussi que l'obstination de Napoléon à vouloir
-obliger les Turcs malgré eux était de nature à
-exaspérer leurs méfiances. Toutes ces indiscrètes
-propositions ne pouvaient qu'aggraver la situation
-du Sultan en donnant à croire que Sebastiani
-n'était venu à Constantinople que pour seconder
-ses projets de réformes militaires. Le soupçon qu'on
-avait de ses intentions n'était d'ailleurs pas sans
-fondement. Le Sultan comptait sur son appui
-pour réaliser un projet depuis longtemps caressé
-et qui visait à remplacer la vieille milice des janissaires&mdash;cette
-fidèle conservatrice des traditions&mdash;par
-des troupes man&oelig;uvrant à l'européenne.
-A cette troupe, il aurait inspiré un esprit plus conforme
-aux exigences de la situation et aux sentiments
-de loyalisme envers le trône. Il lui aurait
-donné un costume nouveau et des armes nouvelles,
-un nom, le <i>Nizam-i-Djedid</i>. Il l'aurait opposée en
-attendant aux janissaires dont il espérait ainsi contrebalancer
-l'influence et dompter l'esprit d'insubordination.</p>
-
-<p>Les Janissaires n'entendaient renoncer ni à leurs
-privilèges, ni détruire, au profit de l'autocratie
-impériale, ceux dont jouissaient les autres classes
-de la nation et qui étaient fondés sur le système de
-décentralisation propre aux m&oelig;urs asiatiques.
-Ainsi ils ne voulaient point d'une réforme qui eût
-permis à la dynastie de fortifier son pouvoir en
-affaiblissant celui des pachas gouverneurs et réduisant
-à l'obéissance les satrapies de Roumélie,
-d'Arabie, de Mésopotamie et de Syrie.</p>
-
-<p>Un premier essai avait été tenté en 1803, mais par
-mesure de prudence on avait relégué dans un coin
-de l'Asie-Mineure le premier corps exercé pour le
-cacher aux yeux de la population; Selim, pensant
-qu'il serait mieux à sa place sur les bords du Danube,
-donna ses ordres pour que ses soldats y fussent
-dirigés. A cette nouvelle, les Janissaires se massèrent
-en grand nombre à Andrinople pour les y attendre
-au passage. Tombant sur eux à l'improviste, ils les
-exterminèrent jusqu'au dernier.</p>
-
-<p>Le drame d'Andrinople faisait présager une plus
-grande catastrophe malgré le calme apparent de
-la population. Les Turcs ont leur passion comme tout
-le monde, mais en matière de religion leur opinion
-est collective, et pour agir ils n'attendent qu'un
-mot d'ordre. Les mouvements de la rue, en ce
-cas, sont d'une espèce particulière. Violents et
-rapides, ils ont tout le caractère d'une explosion.
-L'acte de vengeance ou de répression une fois
-accompli, tout rentre dans le calme, sans qu'aucune
-force de police ait à intervenir. Les têtes tombent,
-des quartiers flambent, mais la sédition s'évanouit
-en même temps que s'éteignent les dernières lueurs
-de l'incendie. Chacun retourne à ses affaires ou à
-ses plaisirs. En Turquie, la crainte pousse les gens
-au respect, mais la crainte cesse dès que les intérêts
-de la religion, ou ce que l'on croit être tels, sont
-en jeu. Il y a dans l'Islam une unité de foi qui
-met tous les particuliers sur un même pied d'égalité
-et une unité de conscience qui leur dicte les
-mêmes devoirs. Nul n'échappe aux sanctions qu'elle
-prescrit. Les particuliers n'obéissent au Souverain
-que dans la mesure où celui-ci respecte la loi et
-leur premier devoir est d'empêcher que personne y
-porte atteinte.</p>
-
-<p>Le mauvais vouloir du Divan se manifestait clairement
-à Fikenstein lorsque Vahid effendi, son délégué,
-se refusa obstinément à accepter l'alliance que
-lui offrait Napoléon. Quelques jours après, celui-ci
-triomphait sans les Turcs du Danube qui avaient
-mieux à faire. A ce moment ils préparaient l'émeute
-que leurs partisans allaient déchaîner dans la capitale.
-Une milice auxiliaire, les <i>Yamaks</i>, qu'on avait
-embauchée à l'occasion de la démonstration de
-l'amiral Duckworth, se mutinait à Buyuk-Déré,
-massacrait ses chefs et marchait sur la ville en suivant
-les rives du Bosphore. Les <i>Yamaks</i> ne se
-livrèrent, paraît-il, à aucun excès sur la population
-tremblante, contrairement à l'usage en ces circonstances.
-<i>Pas un chrétien ne saigna du nez</i>, écrit un
-Grec contemporain. Ils n'en voulaient qu'au Sultan
-et aux partisans de la réforme. Le Caïmacam, qui
-menait le mouvement, avait invité ce jour-là à un
-dîner de réjouissance les ministres qui passaient
-pour partager les idées de Sélim. Au café, il les
-faisait égorger.</p>
-
-<p>Ne trouvant aucune résistance, les <i>Yamaks</i> s'attroupèrent
-sous les murs du Sérail, suivis d'un flot
-de population accouru de tous les points de la
-ville. Il y avait là toute la racaille que l'on voyait
-dans ces tragiques occasions: imams et softas, janissaires
-et derviches, bateliers, portefaix, veilleurs
-de nuit, toute la farouche plèbe constantinopolitaine,
-hérissée de poignards et de pistolets passés
-aux ceintures, suivant la coutume de ce temps-là.
-Leur première victime fut le bostandji bachi, préposé
-à la garde du palais, dont Sélim leur fit jeter la
-tête, pensant que ce sacrifice calmerait les colères.</p>
-
-<p>A la demande du chef de l'émeute, un certain
-Kabaktchi-oglou, le Mufti,&mdash;grand interprète des
-textes sacrés&mdash;rendait un <i>fetva</i> qui prononçait la
-déchéance du Sultan. Son frère était proclamé au
-milieu des acclamations sous le nom de Moustafa IV.
-Une preuve que la masse confondait la cause du
-<i>Nizam-i-Djedid</i> avec celle de la France, c'est que l'ambassade
-à Péra fut assaillie par une foule fanatisée et
-l'on raconte qu'elle fut même un moment exposée. Il
-est probable que cet incident fut voulu par les chefs
-de l'émeute comme un avertissement à l'adresse
-de Sebastiani, qu'on accusait de connivence avec
-le Sultan. Cependant il n'est pas moins probable
-que, sans la crainte qu'inspirait le nom de Napoléon,
-on l'eût enfermé aux Sept-Tours, sous prétexte de le
-soustraire aux fureurs de la populace. Une autre
-preuve non moins décisive du caractère gallophobe
-de la révolution se révéla à l'affectation du Divan
-à ne point notifier à Paris l'avènement au trône de
-Moustafa. Mais en Turquie la politique d'accommodement
-succède invariablement aux crises les plus
-violentes et aux démonstrations les plus inamicales,
-soit qu'elles échouent, soit qu'elles aient produit les
-résultats voulus.</p>
-
-<p>Maintenant que le danger de <i>Nizam-i-Djedid</i> était
-écarté, le Divan crut devoir se rapprocher de la
-France. Comme Sebastiani affectait de se tenir
-dans une froide réserve, l'on mit en usage toutes les
-ressources de la flatterie orientale, au point qu'on
-alla jusqu'à lui exprimer dans une lettre le regret
-immense d'avoir déposé Sélim. Gagné par ces bonnes
-paroles, le général se laissa inviter à une conférence
-où siégeaient le Cheikh-ul-Islam et le Réis-ul-Kuttab
-(8 juin 1807). La guerre y fut décidée contre la Russie.
-Encore une fois, il était la victime d'une comédie,
-car, à ce même instant, le Divan engageait des pourparlers
-secrets avec l'Angleterre et la Russie. Ils
-auraient abouti si le grand drogman Soutzo n'avait
-averti Sebastiani de l'intrigue qui se tramait. Le
-Caïmacam, qui l'avait favorisée, furieux de la voir
-échouer, s'en prit au drogman qu'il fit décapiter
-pour crime de trahison. Cependant cet arrêt déplut
-à Kabaktchi Agha qui fit destituer le Caïmacam
-à qui il donna pour successeur Ismail pacha, un
-ancien vizir. Le Caïmacam, homme de résolution,
-empoisonna son concurrent. Kabaktchi menaça
-alors d'envahir encore une fois Constantinople si
-le Sultan ne destituait pas le Caïmacam. Celui-ci
-se réfugia auprès de Moustafa Baïraktar, pacha
-de Routchouk, ardent partisan de Selim et qui disposait
-de milices nombreuses. Baïraktar, ancien
-maquignon et janissaire, parvenu aux honneurs,
-avait conservé pour Selim, son bienfaiteur, la plus
-tendre gratitude. Là, ces deux hommes concertèrent
-leur vengeance. Leur premier soin fut d'envoyer
-à Constantinople un émissaire, avec force
-présents, à l'adresse des ministres. Une fois qu'il se
-fut assuré leur complicité, il se dirigea vers Andrinople
-avec un corps de 4.000 hommes. Remettre
-Selim sur le trône et le venger de ses ennemis lui
-parut la plus belle des entreprises.</p>
-
-<p>Mais de tous les obstacles qu'elle devait rencontrer,
-il pensa avec raison que le plus sérieux était Kabaktchi
-qui avait la confiance des ulemas, des janissaires
-et de la population. Il fallait s'en débarrasser à tout
-prix. Une trentaine de cavaliers qu'il choisit parmi les
-meilleurs pénétrèrent de nuit dans le village de Fanacaki,
-sur la mer Noire, où il avait établi son quartier
-au milieu de ses Yamaks. Ils cernent sa maison,
-forcent les portes du harem et le poignardent au
-milieu de ses femmes. Le coup fait, Baïraktar marche
-sans perdre de temps sur la capitale à la tête de ses
-forces et plante ses tentes sur les hauteurs qui dominent
-la nécropole d'Eyoub aux nombreux cyprès.
-Il avait pris la précaution d'envoyer au Sultan un
-message destiné à le rassurer sur ses dispositions.
-Il n'avait d'autre but, en venant à Constantinople,
-que de le délivrer de la fripouille des Yamaks et de la
-tyrannie du Mufti. Moustafa se laissa d'autant plus
-facilement convaincre que le dévouement de tous
-ces gens commençait à lui être à charge. Confiant
-dans les bonnes dispositions de Baïraktar, il ne songea
-plus qu'à ses plaisirs. Comme il était parti un matin
-pour passer la journée, sous les ombrages des Eaux-douces
-d'Asie, le pacha de Routchouk, informé de
-son absence, entra dans la ville avec ses hommes et
-s'engagea dans les rues étroites qui montent au
-Sérail. Il pénétra sans obstacle dans la première
-cour par la <i>Bab-Humaioun</i> qui s'ouvre sur la place
-où Sainte-Sophie élève sa cyclopéenne architecture;
-mais, avertis par les clameurs de la foule, les capidjis
-eurent le temps de fermer les portes de la cour intérieure,
-et les milices du palais accourues garnissaient
-déjà le faîte des murailles. Alors le chef des eunuques
-blancs se montra aux créneaux et demanda
-au pacha ce qu'il voulait.</p>
-
-<p>&mdash;Je veux saluer sultan Selim, répondit-il.
-Ouvrez.</p>
-
-<p>Il allait être obéi quand, tout à coup, une porte
-s'ouvrit du côté de la mer et l'on vit apparaître
-Moustafa. Prévenu de ce qui se passait, il était revenu
-en toute hâte. Ses premiers ordres furent un
-arrêt de mort contre Selim. Six eunuques noirs se
-précipitaient dans son appartement et lui passaient
-le lacet au cou. «Le pacha demande à saluer Selim,
-qu'on lui donne satisfaction», cria Moustafa.</p>
-
-<p>A la vue du cadavre, Baïraktar donna ordre
-qu'on brisât les portes et la soldatesque se rua dans la
-cour. L'instant d'après Moustafa était enfermé à son
-tour dans l'appartement où sa victime avait expiré.</p>
-
-<p>Mahmoud était proclamé sultan (28 juillet 1808).</p>
-
-<p>Mais le drame devait s'allonger d'un autre épisode
-non moins sensationnel. Le bruit s'étant répandu
-que Baïraktar méditait de restaurer le Nizam-i-Djedid,
-il indisposa contre lui la population et les
-Janissaires. Sous divers prétextes on dispersa ses soldats,
-on l'isola de ses amis, puis, quand on le vit à
-peu près sans défense, une nouvelle émeute soulevait
-la ville entière. En un instant son conak était
-assailli, criblé de pierres et livré aux flammes. Il se
-réfugia avec une odalisque dans une tour attenante
-à la maison. Le lendemain, on y découvrait leurs
-cadavres. Celui de Baïraktar, traîné jusqu'à l'<i>atmeïdan</i>,
-était exposé sur un pal. Loin de s'apaiser,
-la rébellion gagnait les quartiers, et l'on n'entendait
-de toutes parts que des cris de mort contre Mahmoud
-l'usurpateur. Celui-ci se voyant en grand danger
-réfléchit que le seul moyen d'y échapper était de
-faire subir à Moustafa le sort que celui-ci avait
-infligé à son frère Selim. Encore une fois le fatal
-lacet remplissait son office. Après cette exécution
-il ne restait que lui seul prince survivant de la famille.
-Cette considération arrêta instantanément la sédition.
-Les fureurs se calmèrent. Ulemas et dignitaires
-allèrent se jeter à ses pieds, confondant leurs hommages.
-Le règne de Mahmoud fut un des plus longs
-et des plus dramatiques de l'histoire ottomane.
-Il devait réaliser tous les projets que Selim ne put
-exécuter. Ses réformes et l'audacieuse diplomatie
-de la pléiade de réformateurs qu'il sut susciter
-devaient galvaniser la Turquie et la faire vivre jusqu'à
-l'aurore du <small>XX</small><sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>On sera peut-être curieux de savoir ce que
-Sebastiani pensait de tout cela. Son opinion il
-n'ose trop l'exprimer de peur d'indisposer l'empereur
-dont les desseins lui paraissent aussi impénétrables
-que cette Turquie énigmatique et inquiétante,
-où il se sent décidément de plus en plus
-dépaysé. Il s'était rendu à Constantinople confiant
-dans l'étoile de son maître qui alors rayonnait
-d'un éclat dont le monde était ébloui. Il
-avait cru aux protestations amicales de Selim III,
-aux promesses de son ambassadeur. D'un caractère
-loyal et simple, il avait apporté dans l'accomplissement
-de sa tâche l'intrépide dévouement du soldat
-docile aux ordres de son chef, et cette ingénue
-confiance du Français qui s'imagine que le monde
-entier est taillé à son image. Ses intentions étaient
-trop pures pour qu'on ne lui sût pas gré des efforts
-qu'il allait déployer pour se rendre utile. Sans le
-vouloir il allait ouvrir les écluses du fanatisme qui
-devaient emporter dans un flot de sang les combinaisons
-napoléoniennes.</p>
-
-<p>A son premier voyage il avait subi la fascination
-de ce milieu tout confit de sucreries et de propos
-aimables, où l'accueil cérémonieux se pimente de
-l'orgueil le plus farouche (ce qui en relève la
-saveur); où les résistances irréductibles se drapent
-de manières conciliantes et prometteuses jusqu'au
-moment attendu où elles peuvent s'étaler hardiment.
-Sebastiani avait connu, tour à tour, la douceur
-et l'amertume des fluctuations de ce régime
-local; mais de cette brutale chute dans la réalité,
-il ne se releva jamais plus.</p>
-
-<p>Ce général n'a plus qu'une idée: fuir Constantinople
-dont le séjour lui est insupportable jusque-là
-qu'il en tombe malade. Il est prêt à aller n'importe
-où pourvu qu'on le tire de là. Cela lui est
-un prétexte pour demander son rappel. En attendant,
-comme Charles XII à Bender, il passe sa
-vie dans le lit. Il n'en sortira que le jour de son
-embarquement, et à peine aura-t-il mis le pied sur
-le sol français qu'il se trouvera subitement guéri.</p>
-
-<p>Si la déposition de Selim III rassurait les Turcs au
-sujet de la possibilité d'une conspiration française,
-en revanche la révolution de Stamboul fournissait
-à l'Empereur un prétexte excellent pour orienter sa
-politique, sinon dans une voie nouvelle, du moins
-dans celle d'un sage opportunisme. Il n'avait été
-informé des événements que nous venons de résumer
-en quelques traits que dans les derniers jours
-du mois de juin. De Tilsitt, Talleyrand écrivait à
-Sebastiani qu'un armistice venait de mettre fin aux
-hostilités entre la France et la Russie et il l'autorisait
-à aviser le Divan que l'on tiendrait compte des
-intérêts de la Turquie, mais il laissait entendre en
-même temps que la France n'était tenue à rien
-envers elle. Tel n'était pas l'avis des ministres turcs
-qui, par l'organe de Vazfi effendi, protestèrent
-contre tout traité de paix séparé. Ils prétendaient
-que, conclu dans ces conditions, il constituait une
-violation aux engagements pris par la France.
-C'était assurément d'une belle audace. Le Divan
-oubliait les serments qu'il avait faits lui-même plus
-d'une fois et tous successivement oubliés. Il feignait
-notamment d'oublier le fait tout récent que Vazfi
-effendi s'était refusé de signer à Fikenstein le traité
-d'alliance avec Napoléon. A la vérité, le Divan
-n'avait rien oublié, mais il pensait qu'en faisant un
-peu de bruit il amoindrirait ses torts et qu'il arriverait
-par cet artifice à se faire donner plus qu'il ne
-lui était dû.</p>
-
-<p>S'avisant de l'inutilité de plus longues récriminations,
-le Divan envoyait à Mouhib effendi les pouvoirs
-nécessaires pour discuter les conditions, et le
-23 août Sebastiani pouvait annoncer l'adhésion du
-Divan à toutes les clauses du traité de Tilsitt.
-Engagés dans cette voie de la réconciliation les
-Turcs allèrent très loin, suivant leur coutume, dans
-l'expression de leurs sympathies. Moustafa IV alla
-jusqu'à déclarer «qu'il s'en remettait aveuglément
-à la sagesse de l'empereur qui peut faire de son
-empire ce qu'il voudra; qu'il est à sa merci.» Il ne
-faut voir là sans doute qu'une hyperbole orientale,
-mais aussi le souci d'amadouer celui qu'on avait
-assez berné pour qu'il pût se croire autorisé à prendre
-en l'occurrence telle attitude qu'il lui plairait.
-C'était trop peu que d'avoir écarté son ingérence
-dans leurs affaires privées; il fallait obtenir de lui
-tout ce qu'aurait pu lui donner une politique plus
-loyale. L'intérêt qu'il y avait à ménager celui qui
-allait disposer du sort de l'Empire était trop évident
-pour qu'on n'essayât pas de le gagner au prix de
-quelques flatteries. Les Turcs s'en tirèrent assez
-bien, car le traité qui consacrait l'armistice, prévoyait
-l'évacuation de la principauté par les troupes
-russes.</p>
-
-<p>Cependant, malgré les clauses de l'armistice de
-Slobodzié, le Tzar refusait d'évacuer les principautés.
-Napoléon, instruit par l'expérience, ferma les yeux.
-Était-il dans son intention de donner une leçon
-aux Turcs? Quoi qu'il en soit, plus que jamais ces
-derniers se tinrent sur leurs gardes. C'est ainsi qu'ils
-lui refusèrent le passage à travers leur territoire de
-quelques milliers d'hommes destinés à Corfou.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="noindent">DEUXIÈME PARTIE<br />
-RELATION DE VOYAGE</h2>
-
-
-<h3><i>Séjour de l'ambassadeur à Paris.&mdash;Départ.</i></h3>
-
-<p>Entre deux conférences Mouhib effendi visitait
-Paris. Un côté caractéristique de sa relation
-c'est qu'il n'enregistre que les faits qui sont en
-contraste avec les choses de son pays, de sorte qu'il
-suffit de prendre le contrepied de ses observations
-pour se faire une idée très approximative de ce qui
-s'y passait. L'état politique et social des Turcs étant
-exactement l'inverse du nôtre, il suffisait de dépeindre
-l'un pour que s'exprimât nettement la nature de
-l'autre. Là est le principal mérite de ces quelques
-pages écrites au jour le jour par cet ambassadeur
-d'autrefois. Les faits, il les note sans commentaire,
-estimant sans doute qu'ils sont suffisamment intéressants
-par eux-mêmes pour qu'il croie pouvoir se
-dispenser d'en expliquer l'extraordinaire bizarrerie.
-Il n'aurait pas procédé autrement s'il avait eu à
-raconter un voyage dans la lune. Aussi bien sa relation
-n'a que la valeur d'un simple rapport administratif
-où il n'enregistre que le côté extérieur des
-choses sans pousser plus avant, et qu'il n'écrit que
-parce qu'il est prévu dans les instructions que lui a
-données le Divan. C'est par devoir qu'il visite les
-manufactures, les ateliers, les institutions. Rien ne
-l'avait préparé à cet examen, ni sa science de lettré
-puisée dans la lecture des vieux livres arabes et persans,
-ni son passé de scribe attaché au <i>Kalem</i>. Il
-confond la botanique avec l'agriculture, l'astronomie
-avec l'astrologie et l'alchimie avec la chimie; mais
-c'était un esprit avisé et volontaire qu'un séjour
-de cinq ans au milieu des <i>Nazaréens</i> avait rendu
-perméable aux suggestions pratiques.</p>
-
-<p>C'est aussi pour répondre au désir des quelques
-partisans des réformes militaires en Turquie, dont
-il était lui-même l'adepte fervent, qu'il fait une description
-assez complète de l'organisation de l'armée
-française qui est la partie de son ouvrage la plus documentée,
-celle qui figure à la tête de ses chapitres
-comme pour en montrer l'importance exceptionnelle.
-Cette étude devait porter ses fruits, malgré les obstacles
-de toute sorte, mais que l'indomptable volonté
-de Mahmoud II allait briser quelques années plus
-tard. Que la Turquie en son entier n'en ait jamais
-voulu d'autre, c'est ce que les faits et les événements
-n'ont que trop bien démontré. L'armée est le seul
-emprunt sincère qu'elle ait fait à l'Europe, et c'est
-vraisemblablement dans le rapport de Mouhib effendi
-que Selim III a puisé les notions d'une organisation
-qu'il tenta vainement d'introduire dans son
-Empire.</p>
-
-<p>Si Mouhib effendi ne peut cacher son admiration
-qui, malgré tout, perce dans ses pages pour les arts
-mécaniques de l'Europe et pour les procédés policiers
-du ministre Fouché, il semble, par contre, montrer
-moins d'enthousiasme pour les idées et les
-usages. Comme tous ses coreligionnaires il en a
-mauvaise opinion et ce qu'il voit autour de lui n'est
-guère fait pour l'édifier; mais ces choses il les
-effleure avec la froide indifférence du dédain. Il
-sait qu'il a affaire à des êtres d'une espèce particulière,
-et que le désordre dans lequel ils vivent n'est
-que le juste châtiment réservé à tous ceux qui
-s'écartent du chemin de la vraie foi. La promiscuité
-des sexes est pour le musulman un sujet de scandale
-sur lequel il discute à perte de vue. Le Turc
-voit dans la clôture du harem le dernier mot de la
-sagesse, et dans la réserve de la femme musulmane,
-qui en est la conséquence, le témoignage le plus
-éclatant de l'excellence de sa religion. Pour lui, la
-séparation des sexes est la condition première de
-l'honneur familial ou plutôt de la dignité du mâle.
-Le spectacle de la supériorité européenne dans tous
-les domaines de l'activité n'est pas fait pour l'humilier,
-viciée qu'elle est, pense-t-il, par ce vice rédhibitoire.
-Il serait curieux d'expliquer l'idée que l'Asiatique
-se fait de l'Européenne. Seuls ceux qui
-ont vécu dans son intimité comprendront ce
-que je veux dire. L'idée qu'il se fait de la
-femme en général est plus connue, de même que la
-répercussion qu'elle a eue sur ses m&oelig;urs. Assurément
-toutes les dépravations se valent, et il ne
-saurait être question d'en excuser aucune, mais
-pour être de qualité différente, la dépravation
-orientale est de toutes la plus abjecte et, pour
-m'expliquer, je me bornerai à dire que les amours
-d'Orient ne peuvent être chantées qu'en vers turcs et
-persans.</p>
-
-<p>Il m'a paru nécessaire de supprimer de la relation
-une foule de passages et même de chapitres qui
-pouvaient bien intéresser les Turcs de cette époque,
-mais qui seraient pour nous d'une lecture fastidieuse,
-comme les parties consacrées à l'armée, à l'administration,
-aux finances, à la monnaie, au télégraphe
-aérien de Chappe, aux écoles, etc., qui n'apprendraient
-rien. Profitant du privilège que les ambassadeurs ont
-de se faire ouvrir toutes les portes, Mouhib effendi
-a tout vu et il s'est fait tout expliquer. Dans son
-enquête il a déployé un zèle digne d'un meilleur sort,
-car il est douteux que ses compatriotes en aient jamais
-lu une seule ligne. Il paraît même certain que
-le manuscrit, qu'un simple hasard a fait passer par
-mes mains et qu'il a écrit de la sienne, est demeuré
-inédit. Ce travail n'aura paru qu'en traduction française.
-La raison, c'est qu'il présentait l'Europe sous
-un jour trop beau pour que les hommes du Divan
-n'en prissent ombrage, pensant que la Turquie
-n'avait rien à gagner à la comparaison. Cela,
-l'orgueil ottoman ne pouvait le supporter. Le Turc
-préfère le mensonge qui le flatte à la vérité qui
-l'instruit.</p>
-
-<p>On peut dire aussi que la discrète admiration que
-l'auteur témoigne pour l'ordre et la tranquillité
-régnant en France reflète à souhait l'anarchie turque,
-et que celle qu'il exprime pour les arts mécaniques
-laisse supposer combien son pays était arriéré.
-Non seulement la Turquie avait ruiné les vieilles
-industries qui firent jadis la splendeur de l'Orient,
-mais cet Orient elle l'avait moralement et matériellement
-dévasté. Depuis longtemps, on n'y créait plus
-rien, et l'on ne cherchait même pas à imiter les
-articles de première nécessité que lui procurait l'industrie
-européenne. Depuis quatre siècles, la France,
-l'Allemagne, l'Angleterre, la Suisse lui fournissaient
-des montres, dont tout musulman a besoin pour
-savoir l'heure de la prière. Cependant on n'a jamais
-vu s'ouvrir un atelier d'horlogerie à Smyrne ou à
-Constantinople. Cette décadence s'est à ce point
-aggravée au cours du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, que la Turquie en
-est arrivée à demander à l'étranger les ustensiles les
-plus indispensables du foyer, le linge, les draps des
-vêtements, jusqu'à la calotte rouge, le fez, qui est
-la coiffure obligatoire des indigènes.</p>
-
-<p>Cependant Mouhib effendi signalait en termes
-excellents les avantages de la politique commerciale
-des gouvernements européens qui
-«s'appliquent à enrichir leur pays en favorisant
-leur propre industrie au détriment de celle du pays
-voisin, en produisant non seulement en vue de la
-consommation locale, mais aussi de l'exportation
-afin de drainer à leur profit l'argent étranger.
-«Les produits, ajoute-t-il, qu'ils nous achètent
-à l'état brut, ils nous les réexpédient après avoir été
-transformés. Ce système leur procure de gros bénéfices.
-C'est ainsi qu'après nous avoir demandé les
-laines de nos troupeaux, ils nous les renvoient travaillées
-par leurs machines sous forme de draps.»</p>
-
-<p>Ces sages avis n'ont rien changé à la situation.
-La Turquie a cru pouvoir balancer toutes ses insuffisances
-organiques en recourant aux expédients
-d'une politique qui lui a permis de vivre jusqu'à
-ce jour aux frais de l'Europe qui la ravitaillait en
-espèces sonnantes et en objets manufacturés. Ses
-amis, qui sont aussi ses fournisseurs, voudraient bien
-continuer à la ravitailler, mais les temps sont durs
-et il est possible qu'on la laisse mourir cette fois-ci
-pour tout de bon, faute de pouvoir l'alimenter.</p>
-
-<p>Il est plus que probable que ce rapport a valu à
-son auteur la disgrâce qui l'attendait à son retour à
-Constantinople. Peut-être avait-elle commencé avant
-qu'il quittât Paris, car on l'y laissa, paraît-il, sans
-argent, au point que le grand Empereur dut venir
-à son aide pour acquitter une facture de quelques
-milliers de francs qu'il devait à son porteur d'eau.</p>
-
-<p>Il est vrai que ce n'est pas là un cas exceptionnel,
-car la Turquie n'a jamais été exacte à payer les
-appointements de ses diplomates à l'étranger. Mais
-pourquoi devait-il tant d'argent au porteur d'eau
-plutôt qu'à ses autres fournisseurs? C'est ce que
-l'histoire ne dit point. A-t-il voulu laisser aux nazaréens
-la charge de payer l'eau de ses ablutions pour
-se dédommager des souillures qu'il avait contractées
-à vivre à leur contact?</p>
-
-<p>Un autre côté caractéristique de cette relation
-c'est que l'auteur ne semble juger les institutions qu'il
-décrit qu'au point de vue du profit qui peut en résulter
-pour l'État. C'est, en effet, le seul auquel le
-Divan pouvait être sensible, et le seul qui pût
-l'engager à les adopter. Cette conclusion revient
-à chaque fin de chapitre comme un refrain.
-En vrai fonctionnaire turc qu'il était, il ne voyait
-dans tout cela qu'une machine à pomper de l'argent.
-L'administration turque n'a jamais été autre
-chose.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>De Paris Mouhib effendi fait cette brève description:</p>
-
-<p>«Cette ville est l'une des plus grandes qui soient
-dans les pays infidèles par son étendue et par le
-nombre de ses habitants. Comme elle n'est entourée
-d'aucune muraille, on a établi sur les routes qui y
-aboutissent des bureaux où des employés fouillent
-les gens, les voitures et tout chargement suspect.</p>
-
-<p>«Toutes ses maisons sont construites en pierre, divisées
-en étages et disposées de telle façon que les habitants
-y vivent les uns sur les autres. Cependant, les
-nobles, les ministres, les maréchaux, les financiers, ont
-leurs demeures particulières. Les maisons ordinaires
-sont louées au reste de la population et aux étrangers.
-Des <i>hans</i> sont également mis à la disposition de ces
-derniers où ils sont logés et nourris moyennant
-un prix raisonnable pour le pays. S'il veut quitter
-avant l'expiration du bail la partie de la maison
-qu'il occupe, le locataire est tenu de prévenir le
-propriétaire un mois à l'avance, faute de quoi il se
-voit obligé de lui verser une indemnité égale à un
-mois de loyer. Un tiers de cette somme est versé au
-trésor de l'État. Je présume qu'un pays aussi
-peuplé que la France, qui n'a pas un seul désert ni des
-tribus vivant sous les tentes, doit rapporter gros à
-Bonaparte.</p>
-
-<p>«Paris est une ville ancienne, c'est ce qui explique
-qu'on y voit tant de maisons et de rues peu en rapport
-avec les progrès accomplis par ce pays. Les
-quartiers vieux sont traversés de rues étroites et
-tortueuses où le soleil pénètre rarement. Aussi y
-respire-t-on les plus mauvaises odeurs pendant les
-chaleurs de l'été: Elles forment contraste avec les rues
-nouvellement percées et où l'on a planté de chaque
-côté des rangées d'arbres pour que chacun y puisse
-circuler à l'ombre de leur feuillage. Cette coutume de
-planter des arbres le long des routes et autour des
-places existe également en Italie.</p>
-
-<p>«Les rives du fleuve qui traverse cette ville sont
-reliées entre elles de distance en distance par
-des ponts en pierre. Les piétons payent à l'entrée
-1 <i>para</i><a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>; les voitures payent le double. Cette taxe
-a été établie par les rois au bénéfice des constructeurs
-qui jouiront de ce privilège l'espace de quarante
-ans.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Le <i>para</i> valait alors deux centimes et demi.</p>
-</div>
-<p>«Le soin d'opérer les arrestations des malfaiteurs
-et de réprimer les attentats est confié à un ministre
-qui est un officier de distinction. Il a sous son commandement
-bon nombre de gens de bureau, d'agents
-et de soldats. Tout litige lui est porté par la partie
-lésée. Au délinquant il adresse sans retard un billet
-de convocation. S'il se présente, tout est pour le
-mieux et l'on s'explique tranquillement. Dans le
-cas contraire, il lui renouvelle sa sommation par
-l'entremise d'un de ses agents; mais, si une fois encore
-il ne se présente pas au carakol (corps de garde),
-il le fait arrêter, et sa faute, dès lors s'en trouve
-aggravée.</p>
-
-<p>«Les agents de ce ministre sont vêtus du costume
-ordinaire des <i>frenks</i>; mais si l'un d'eux se voit
-obligé de se faire connaître, il soulève le collet de
-son veston et montre une plaque qui est le signe
-de son autorité. Chacun alors obéit et s'incline,
-mais, si l'on s'avise de résister, l'agent n'a qu'un
-signe à faire pour qu'aussitôt l'on voie accourir
-à son aide des soldats qui brutalisent le récalcitrant.
-Ce n'est que dans ce cas particulier que la police
-use de violence. Bien mieux, tout individu accusé
-d'homicide ou de révolte à main armée ne saurait
-être maltraité, car nul n'est châtié sans jugement.</p>
-
-<p>«Nous avons eu l'occasion plus haut, de dire
-qu'en dehors des assassins, des espions et des faussaires
-la loi interdit de mettre à mort un particulier
-quel qu'il soit. Faisons pourtant une exception
-pour les marchands qui trompent le public&hellip; Toutes
-les fois qu'un boucher ou un boulanger sont convaincus
-d'avoir vendu à faux poids, ou bien d'avoir
-haussé leur prix de vente, la police intervient pour
-fermer leur boutique sur laquelle elle appose les
-scellés. Aussi, sachant ce qui lui en coûterait, le marchand
-s'abstient de toute fraude.</p>
-
-<p>«Tout délit est déféré à un tribunal qui juge au
-criminel. Le coupable est interrogé et des greffiers
-enregistrent les dépositions des uns et les aveux des
-autres. Les <i>gazettes</i> en font un récit fidèle le lendemain,
-pour que nul n'en ignore. Les débats se poursuivent
-ainsi jusqu'à ce que l'affaire soit suffisamment
-éclaircie et que les juges puissent décider en
-connaissance de cause. Après quoi le jugement est
-renvoyé au ministre qui en instruit à son tour l'Empereur,
-mais dans le cas seulement où il entraîne
-une condamnation à mort. Si l'Empereur approuve
-la sentence, le coupable est amené à l'endroit où
-se font les exécutions. Le bourreau a déjà dressé
-une espèce de plateforme à hauteur d'homme où
-l'on accède par un escalier étroit. Un lourd couperet,
-alourdi encore par deux masses de plomb, est immobilisé
-à l'extrémité de deux poteaux. Lorsque tout
-est prêt, le condamné, les mains ligotées et revêtu
-d'une chemise rouge, est amené dans une charrette.
-Un prêtre l'accompagne et des soldats l'escortent.
-Aussitôt qu'il en est descendu, le bourreau le pousse
-entre les deux poteaux, le visage en bas. Alors, faisant
-jouer un ressort, le couperet tombe et la tête
-est tranchée net.</p>
-
-<p>«Cet instrument a été inventé au temps de la
-République par un médecin qui lui a donné son nom.
-S'il faut en croire les Français, on exécutait alors
-des centaines d'individus par jour. Si le criminel
-est soldat, il est fusillé par ses propres camarades
-aussitôt après le prononcé de l'arrêt qui le condamne.</p>
-
-<p>«Quant aux voleurs ils sont condamnés au supplice
-de l'exposition qui dure trois jours, après quoi
-ils sont conduits en prison d'où on les fait sortir de
-temps en temps pour aider au nettoyage de la ville.</p>
-
-<p>«Aussi le pays est-il calme et tranquille. Nous
-n'avons jamais ouï dire qu'un homme ou une voiture
-aient été dévalisés dans la banlieue. Sans danger
-pour elles les femmes peuvent sortir et aller d'un
-quartier à un autre. Tout le pays de France jouit
-de cette tranquillité, et tous ceux qui ont visité ce
-pays peuvent témoigner de la vérité de mon rapport.
-La raison de cette sécurité on peut l'attribuer à ce
-fait que nul ne peut circuler avec des armes et aussi
-que la poudre n'est pas une denrée qui se vende
-librement au bazar. Des lois en réglementent sévèrement
-la vente. Bref, dans ce pays, en dehors des
-gens de guerre, nul n'est autorisé à sortir armé.»</p>
-
-<p>D'après l'auteur, tout le mérite en reviendrait
-à Fouché qui dispose d'un personnel «instruit et
-qui s'entend à faire son devoir». Il admire son service
-d'espionnage et il ne lui en veut point «d'user
-de toutes sortes d'expédients pour savoir ce qui se dit
-dans les ambassades. Dans ce but Fouché entretient
-une foule de mouchards, hommes et femmes. Aucun
-signe extérieur ne les désigne à l'attention du
-public où ils passent inaperçus. Les femmes de
-mauvaise vie, qui pullulent partout, sont dressées
-à faire causer les gens. Les domestiques, les portiers,
-les marchands sont requis de rapporter à la police
-tout ce qu'ils entendent et tout ce qui leur paraît
-de nature à être rapporté.»</p>
-
-<p>Cette sécurité Mouhib effendi l'explique aussi par
-cette autre considération que la population se trouve
-fixée dans des agglomérations où la surveillance est
-facile.</p>
-
-<p>«Elles sont si nombreuses à travers les campagnes
-de France, qu'on ne peut faire deux heures de chemin
-sans rencontrer une ville ou un village. Cela fait
-que toute l'activité des habitants se porte au travail.
-Les terres y sont cultivées et nulle part on ne voit
-des champs abandonnés. Le commerçant ne craint
-point de faire voyager sa marchandise. Cette sécurité
-fait de la France un pays florissant et pouvant se
-suffire à lui-même: le pain, la viande, les fruits,
-abondent sur les tables; des fleurs de toutes sortes
-embaument les jardins. On y fabrique des étoffes,
-des miroirs, des cristaux, des montres, de la porcelaine
-et ces diverses industries font vivre des milliers
-d'hommes et de femmes.»</p>
-
-<p>Dans son étude de l'organisation judiciaire il
-découvre une institution dont il était loin de soupçonner
-l'existence.</p>
-
-<p>«Chaque partie, écrit-il, au lieu de se défendre par
-ses propres moyens remet sa cause à un lettré qui
-parle et écrit en son nom. C'est ce qu'on appelle
-<i>l'avocat</i>. Ce métier, l'avocat l'exerce en vertu d'un
-<i>firman</i> qui lui est délivré par l'État. Son principal
-mérite est de connaître par c&oelig;ur les lois de Bonaparte
-et de savoir faire des discours. Il en est parmi
-eux qui jouissent d'un grand renom, ce qui leur vaut
-d'arriver à la fortune.»</p>
-
-<p>Cette prospérité dont il voit les signes partout,
-cette tranquillité qu'il constate est faite pour l'étonner.
-Il ne s'attendait à rien de pareil et toutes ses
-idées en sont presque bouleversées. Malgré ses préjugés
-il ne peut s'empêcher de rendre hommage
-à ce monde si différent du sien, à sa discipline sociale,
-en tout si opposée au chaos de l'anarchie asiatique.
-Pour la première fois il constate le respect des lois
-et l'action bienfaisante d'une autorité régulière,
-mais, comme un fait aussi extraordinaire pourrait
-laisser ses lecteurs incrédules, il en appelle au témoignage
-d'autres voyageurs.</p>
-
-<p>Cela l'amène naturellement à approfondir l'institution
-du passeport dont il explique de son mieux
-le mécanisme compliqué. Après avoir raconté les
-démarches qu'il dut faire à Constantinople pour
-obtenir les <i>passavans</i>, il note ce fait qui déconcerte
-son fatalisme que la pièce portait que la Turquie
-était à ce moment délivrée du fléau des épidémies.</p>
-
-<p>«Ce détail est important aux yeux des nazaréens<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>,
-ajoute-t-il. Si, au cours de mon voyage, j'ai pu sans
-difficulté franchir les frontières de la Hongrie, c'est
-que la pièce qui m'avait été accordée par l'ambassadeur
-d'Autriche portait que le choléra avait disparu
-de Stamboul. Aux gens de négoce, aux voyageurs
-ordinaires la police accorde un papier sur lequel elle
-note avec soin tout ce qui concerne leur personne,
-jusqu'à la longueur de leur nez et la couleur de leurs
-cheveux. Au moindre soupçon qui pèse sur l'un d'eux,
-elle le place sous sa surveillance au point qu'il ne
-peut même louer un cheval qu'après avoir montré
-ce papier. S'il loue une voiture et qu'il s'arrête à un
-relais il doit, pour pouvoir passer outre, se soumettre
-à la même formalité. Il est même tenu d'indiquer le
-nombre des femmes et des hommes en compagnie
-desquels il a voyagé. Tout Français qui veut se
-rendre à Paris doit en donner avis aux autorités
-de sa résidence. Tout étranger qui voyage pour
-visiter cette ville est obligé, pour y avoir accès,
-de s'adresser à l'ambassadeur de France qui avertit la
-police. J'ai appris que cette dernière mesure n'a été
-adoptée que pour empêcher les Anglais de pénétrer
-en France. Je crois en avoir assez dit pour montrer
-que nul dans ce pays ne vaque à l'aventure et
-qu'il suffit qu'un particulier manifeste le désir de
-sortir de chez lui pour qu'aussitôt la police le surveille
-de près.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Les lettrés musulmans désignent les chrétiens par cette
-appellation qui remonte aux premiers temps du christianisme.</p>
-</div>
-<p>Pour montrer que la rigueur des formalités est
-égale pour tous, il cite son propre cas:</p>
-
-<p>«Tandis que je m'acheminais vers Paris avec mes
-compagnons, nous arrivons à l'entrée d'un village
-où nous devions traverser un pont. Un homme était
-là pour nous barrer le passage. Il me demande poliment
-si nous étions la grande ambassade ottomane.
-Sur notre réponse affirmative, il s'incline, puis nous
-demande nos papiers. Il en prend note et met sur
-son registre que nous allions traverser le pont.
-Cela fait, il nous laisse passer. Mais voilà qu'à l'autre
-bout un autre homme se présente et encore une fois
-demande à examiner ces mêmes papiers. Du coup, la
-patience m'échappe. «<i>Soubhan Allah<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>!</i> m'écriai-je.
-L'on sait bien qui nous sommes. Pourquoi donc nous
-tourmentez-vous?&mdash;Excusez, répondit l'employé.
-Nous savons bien qui vous êtes, mais les lois nous
-font un devoir de vous le faire dire à vous-même une
-fois de plus.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Dieu! Quelle merveille.</p>
-</div>
-<p>Mouhib effendi cherche les raisons de ces tracasseries
-et ne les trouve point. «Si l'on songe, écrit-il,
-que la coutume n'existe point chez les nazaréens
-que des voyageurs se rassemblent pour former des
-caravanes, on peut se demander pourquoi toutes ces
-précautions. Sans doute, les routes y sont fréquentées
-de jour et de nuit, mais on ne voit jamais des groupes
-de trente à quarante personnes voyager ensemble.
-Cependant, l'amour de la sécurité est si vif dans ce
-pays que le voyageur accepte sans se plaindre les
-entraves que l'autorité met à la faculté de circuler
-d'un endroit à un autre.»</p>
-
-<p>Ce qui le choque aussi c'est le contraste qu'il
-observe entre la licence des m&oelig;urs et les sévérités
-administratives. Son &oelig;il a peine à s'habituer à voir
-«les hommes sur le chemin des femmes et celles-ci
-sur le chemin des hommes». Les femmes, on les
-trouve partout, dans les lieux publics, même dans
-les ateliers, «car il n'est point en ce pays qu'elles
-n'entreprennent d'exercer». Il les retrouve dans les
-dîners officiels, papillotant autour des gens chamarrés,
-et ridiculement serrés dans des culottes qui leur
-moulent les cuisses et qui «réunissent jusqu'à cent
-cinquante convives, chacun tenant à la main des
-verres de vin qui les échauffent». Ce spectacle il l'a vu
-au palais des Tuileries.</p>
-
-<p>«On verra plus loin, écrit-il, la cérémonie de
-la présentation de mes lettres de créance. Sur ce
-point aussi les usages des nazaréens diffèrent
-des nôtres. Tous les dimanches des chambellans
-du palais envoient des invitations aux ambassadeurs,
-aux ministres, aux hauts fonctionnaires, aux rois
-et aux reines, s'il s'en trouve à Paris.</p>
-
-<p>«Les invités se rendent de bonne heure au palais
-où ils sont introduits dès qu'ils se sont fait nommer.
-Les rois, les ambassadeurs, les nobles du
-pays sont reçus dans un salon garni de sièges. Les
-ministres de second rang attendent dans un autre
-salon.</p>
-
-<p>«Afin d'éviter les questions de préséance, l'Empereur
-a coutume de recevoir dans un salon percé de
-quatre portes, de sorte qu'on ne sait jamais par où
-il fera son entrée. L'assistance forme un cercle et
-lorsqu'il apparaît, il serre la main du premier ambassadeur
-qu'il trouve sur son passage. Il a pour chacun
-un mot aimable et le mot varie suivant les besoins
-de sa politique. Le même cérémonial a lieu du côté
-des femmes à l'égard desquelles la femme de l'Empereur
-se comporte comme son mari.</p>
-
-<p>«Tandis que la réception suit son cours les troupes
-de la garde se massent dans la cour du palais, suivant
-les formations en usage chez les <i>frenks</i>. L'Empereur
-passe devant leur front puis les fait man&oelig;uvrer
-en tous sens, ne leur laissant aucun repos.
-Comme il aime les parades militaires, il ne manque
-aucune occasion de satisfaire ce goût. Toutes les
-fois que des troupes traversent sa capitale il ne
-manque jamais de les passer en revue.</p>
-
-<p>«Une ou deux fois par semaine l'opéra (<i>sic</i>) du
-palais joue la comédie où l'Empereur et sa femme
-restent jusqu'à la fin. Dans cette circonstance ils
-ne reçoivent point, mais se contentent de saluer.
-Bien que ces sortes de jeux n'aient aucun caractère
-officiel, il est d'usage cependant que les ambassadeurs
-y fassent acte de présence. Comme leur absence
-pourrait donner lieu à interprétation, surtout
-si elle n'était pas justifiée par un motif valable, personne
-ne manque d'y assister. A certaines fêtes l'on
-illumine et l'on fait de la musique. Des groupes
-d'invités jouent aux cartes dans les salons.</p>
-
-<p>«En hiver tout ce monde, jeunes et vieux, jusqu'à
-l'Empereur et sa femme, se livrent à un genre
-de divertissement appelé <i>bal</i> et qui réunit exactement
-le même nombre d'hommes et de femmes,
-celles-ci à demi nues. L'usage veut qu'on y danse
-et ce jeu consiste à mettre une femme dans les bras
-d'un homme et à tourner ainsi enlacés. Les souverains
-dansent eux-mêmes comme leurs sujets au
-son des instruments. Danser n'est pas considéré
-chez les nazaréens comme une honte. Au contraire:
-ils s'en glorifient.»</p>
-
-<p>A ce propos, il fait remarquer avec une joie maligne
-que «chez les nazaréens hommes et femmes
-fraient volontiers entre eux et s'amusent en toute
-liberté. Ainsi nul ne trouve à redire que deux personnes
-de sexe différent montent dans une même
-voiture et se promènent dans l'intimité. Les fils
-de la noblesse entretiennent une ou deux maîtresses
-avec lesquelles ils s'amusent nuit et jour. Ils se
-donnent tant de mouvement qu'on les voit partout
-et qu'ils encombrent les rues de leurs équipages.».</p>
-
-<p>«Le lieu préféré pour ces sortes de réunions se
-trouve dans la cour intérieure d'un palais<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> qui
-s'élève au milieu de la ville et qui rappelle, mais en
-plus grand, notre validé han. On y compte plus de
-400 boutiques et chambres qui sont occupées par
-des marchands en bijouterie; mais la plupart des
-appartements sont habités par des filles qui y
-mènent joyeuse vie. Tout ce monde paye impôt et
-enrichit le fisc, car personne n'est admis à faire
-quoi que ce soit dans ce pays que les agents du fisc
-n'interviennent pour prélever la part de l'État.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Le palais royal.</p>
-</div>
-<p>Mouhib effendi est émerveillé de voir la ville
-s'éclairer de lanternes et la population envahir les
-lieux publics, précisément à l'heure où dans la farouche
-Stamboul le <i>bostandji bachi</i> et les veilleurs des
-quartiers donnent le signal du couvre-feu. Il n'hésite
-pas à compromettre la dignité de son turban de
-<i>nichandji</i> en se mêlant à la foule qui, «la nuit venue,
-envahit les jardins deux fois par semaine pour admirer
-les feux d'artifice. «Les allées s'éclairent de lanternes
-munies de deux ou trois becs logés dans des coupes
-de cristal et la distance qui les sépare a été calculée
-d'après la lumière qu'elles répandent autour. Les
-cafés et les restaurants restent ouverts jusqu'à une
-heure fort avancée et chacun s'y comporte avec
-familiarité et abandon. Tout aussi bien éclairées
-sont les rues de la ville, de sorte que les promeneurs
-attardés n'ont pas besoin pour rentrer chez eux de
-se munir de fanaux.»</p>
-
-<p>Mais si la liberté licencieuse règne au grand jour
-de la rue, la maison par contre reste jalousement
-fermée. Le caractère inhospitalier du Français si
-souvent remarqué ne pouvait échapper à Mouhib
-effendi. La porte d'un personnage turc est ouverte à
-tout venant: celle du Français ne s'entrebâille qu'aux
-seuls amis. Ce trait de m&oelig;urs lui dicte cette page
-qui ne manque pas de saveur:</p>
-
-<p>«Il est d'usage, écrit-il, quand on va en visite à
-Paris de demander d'abord au portier qui vous reçoit
-sur la porte si son maître est chez lui, car il n'est pas
-permis d'aller plus loin sans sa permission. S'il
-arrive qu'il soit absent ou s'il vous répond qu'il ne
-reçoit pas, vous devez vous retirer sans manifester
-aucune mauvaise humeur. Agir autrement serait
-incorrect et grossier. Dans ce cas vous tirez de la
-poche un petit carton sur lequel vous avez fait imprimer
-votre nom et que vous lui remettez. Cela
-compte pour une visite. Celui qui le reçoit ne manquera
-pas de déposer le sien chez vous et cela signifie
-que la visite est rendue.</p>
-
-<p>«Mais il peut arriver qu'en vous retirant et en
-levant les yeux en l'air, vous aperceviez celui que
-vous vouliez voir. En pareil cas on ne doit faire semblant
-de rien et il serait inconvenant de le saluer.»</p>
-
-<p>En poursuivant son enquête sur les conditions
-de la vie européenne, il apprend que trois mille fous
-vivent enfermés dans les asiles parisiens. Bien qu'au
-fond il nourrisse les idées les moins flatteuses sur la
-nature des <i>nazaréens</i> en général et des Français en
-particulier, ce chiffre lui apparaît anormal néanmoins
-et il se demande avec anxiété pourquoi il y a tant
-de fous dans cette ville.</p>
-
-<p>Le médecin qu'il consulte lui donne diverses explications:</p>
-
-<p>«La première c'est que les troubles qui ont agité
-ce pays ont aigri le sang des Français. En second lieu,
-chacun sait qu'ils se creusent le cerveau à faire des
-inventions. Il arrive même assez souvent qu'un
-inventeur, épuisé par l'effort qu'il vient de faire,
-sollicite lui-même la faveur d'aller se reposer un
-certain temps dans l'un des asiles qu'il a choisi.</p>
-
-<p>«Il en est qui sont conduits là soit par la passion
-du jeu, soit par celle de l'amour, car l'on peut perdre
-la raison de plus d'une manière. Les ruines accumulées
-par les guerres ont fait également tourner
-la tête à plus d'un négociant. En pareil cas tous ne
-vont pas à l'hôpital, mais, se retirant à l'écart, ils
-abrègent leurs jours en se tirant à la tête un coup de
-pistolet. D'autres prennent le parti de se jeter à la
-rivière. J'ai vu de mes yeux des gens se noyer
-volontairement. Ces accidents sont si fréquents même
-que la police a pris soin de placer aux extrémités
-des ponts des appareils destinés à repêcher les
-<i>cadavres</i> de ces désespérés. On les expose tels
-quels trois jours durant aux yeux de la population
-pour permettre aux parents de reconnaître les leurs.»</p>
-
-<p>Parmi les curiosités de Paris, celle qui appelle
-plus particulièrement son attention est l'observatoire
-qu'il appelle le «Palais de l'Astrologie», dont
-on lui a dit merveille. Il y est reçu par Lalande qui
-lui montre la lune de <i>Ramazan</i> au bout d'une lunette.</p>
-
-<p>«Yermi-Sekiz tchélébi, raconte-t-il, parle d'une
-visite qu'il fit dans cet établissement. Je voulus,
-à son exemple, voir les curieux instruments qui rapprochent
-les astres. Je fis part de ce désir à Lalande,
-directeur de l'astrologie, qui me donna un rendez-vous
-nocturne. A l'entrée de ce palais j'aperçois une
-rangée de cylindres construits en maçonnerie et lui
-ayant demandé à quoi ils servaient, il me répondit
-que c'étaient les margelles des puits par où les astrologues
-descendaient jadis sous terre pour mieux
-observer les astres. Ils ont renoncé à cette pratique
-et les puits ne servant plus à rien ont été fermés,
-Les lunettes tant admirées par mon prédécesseur
-ont fait place à d'énormes télescopes qui rapprochent
-tout ce que l'&oelig;il peut voir du ciel.</p>
-
-<p>«Ce soir-là la lune du saint <i>Ramazan</i><a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> brillait
-dans son plein. Je l'ai contemplée longuement à l'aide
-de cet instrument et ma surprise est inexprimable.
-On est loin de se douter de ce qu'est la lune quand on
-ne l'a pas vue dans ces conditions. Tandis que j'invoquais
-le nom d'<i>Allah</i> Lalande me donnait des
-explications à sa façon, et en rapport avec ses préjugés.
-C'est ainsi qu'il prétend que si notre globe
-était divisé en quarante-huit parties égales l'une
-d'elles représenterait exactement le volume de la
-lune. Il ajouta que tout le monde était jadis porté
-à croire sur la foi de Ptolémée, que la terre était
-immobile et que le soleil tournait autour, mais voilà
-qu'un certain Copernic, qui vivait il y a cent quatre-vingts
-ans, se mit en tête de démontrer le contraire.
-Tout ce qu'il put dire à ce sujet laissa cependant
-sceptiques bon nombre de ses confrères. Il s'ensuivit
-que les astrologues se partagèrent en deux camps,
-suivant que l'on fut pour ou contre son opinion.
-En somme la querelle se réduisait à la question de
-savoir si c'est la broche qui tourne autour du feu
-ou celui-ci autour de la broche. C'est la première
-hypothèse qui a fini par prévaloir. Lalande assure
-que la Lune représente une terre semblable à la
-nôtre. Que seule la partie frappée par la lumière du
-soleil est visible et que le reste disparaît dans l'ombre.
-D'après lui il n'y aurait là qu'un fait analogue à
-celui d'un vase de cuivre sur lequel une lumière
-envoie sa lumière. Qu'on déplace le flambeau et
-aussitôt se déplace le brillant reflété par le métal.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> C'est dans le mois de Ramazan que le Coran descendit du
-ciel. Les théologiens précisent la date où se serait accompli cet
-événement, qui est la 27<sup>e</sup> nuit de ce mois lunaire. C'est pour s'y
-préparer dignement que Mahomet a prescrit le jeûne qui dure tout
-ce temps. Quiconque rompt ce jeûne sans motif légal s'expose à
-une peine expiatoire. Le gouvernement jeune-turc ne fut pas sur
-ce point moins sévère que feu Abdul-Hamid. Des particuliers, surpris
-une cigarette à la main, furent mis en prison en 1910.</p>
-</div>
-<p>«C'est ainsi que cet homme expliquait ses idées.
-Tandis qu'il parlait mentalement je répétais:
-<i>istaiz billah</i> et j'invoquais le secours de Dieu. <i>Kulu
-hizbin bima lédéhin férihoun<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.</i></p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Tout groupe humain est heureux de ce qu'il croit savoir et
-de ce qu'il possède.</p>
-</div>
-<p>«Pour subvenir aux frais d'entretien de cette
-institution, les astrologues publient, une fois l'an
-un almanach que les notables de Paris sont obligés
-d'acheter. On y trouve une foule de renseignements
-qui le rendent indispensable. En première
-page figure un tableau des heures du lever et du
-coucher du soleil et de la lune. Puis suivent des indications
-concernant la personne des souverains qui
-règnent sur la Turquie, la France, l'Autriche, la
-Russie, l'Espagne, l'Angleterre, le Wurtemberg, la
-Bavière. On y apprend le nombre de leurs enfants,
-de leurs frères, la date de leur naissance, l'année de
-leur mariage. Le nom des ministres de chaque
-État; le nom et l'adresse des manufacturiers, des
-négociants, des banquiers, des maréchaux, des généraux
-et des dignitaires du palais de l'Empereur.
-Le devoir du directeur du palais de l'astrologie est
-d'enregistrer toutes ces choses dans son almanach
-dont il se vend plus de cent mille exemplaires à
-raison de six piastres l'un. C'est surtout au commencement
-de leur année qu'il s'en vend le plus.»</p>
-
-
-<h3><i>Une visite à la Bibliothèque impériale.</i></h3>
-
-<p>«Au centre de la ville s'élève un vaste bâtiment
-divisé en étages et en un grand nombre de salles.
-On m'en avait parlé comme d'une chose à voir et
-j'y allai après avoir fait prévenir le directeur.</p>
-
-<p>«Je vis en effet des volumes en nombre incalculable
-alignés sur des rayons superposés<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>. Il y a là
-des livres d'histoire, de science, de poésie, de littérature
-et d'autres consacrés aux superstitions des nazaréens.
-Le livre imprimé y abonde plus que tout autre.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Chez les Orientaux les livres sont couchés à plat.</p>
-</div>
-<p>«Ce prodigieux amas de bouquins provient de
-dons faits à l'État par des particuliers, mais surtout
-des confiscations opérées au cours de la Révolution
-au détriment des nobles, des prêtres et des poètes.
-Du moins c'est ce qui m'a été rapporté.</p>
-
-<p>«Au cours de ma visite le directeur m'a introduit
-dans une pièce où j'ai pu voir une certaine quantité
-de livres arabes, persans et turcs. Ils auraient été
-enlevés aux bibliothèques d'Égypte, d'Espagne,
-d'Italie et de la ville de Pesth. Mais ce qui m'a ému
-c'est d'y voir deux <i>corans chérifs</i>. N'y pouvant rien,
-je me suis retiré. <i>Hasbun allah vé nimel vékil<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>.</i></p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Ce qui veut dire: <i>Dieu seul suffit; c'est notre meilleur vekil.</i>
-Ce verset peut s'interpréter ainsi: les infidèles peuvent s'approprier
-le Coran, mais Dieu est pour nous seul, car ils ne sauraient l'atteindre.</p>
-
-<p>Mouhib effendi est scandalisé de voir un exemplaire du Coran
-dans des mains profanes. Seul le musulman a le droit de toucher le
-<i>livre de Dieu</i> qu'il n'ouvre jamais sans l'avoir porté à ses lèvres et
-fait ses ablutions. Une fois la lecture faite, il le pose dans un endroit
-convenable, de façon qu'il soit placé au-dessus de tout livre ou écrit
-profane ou même religieux pouvant se trouver dans la même pièce.</p>
-
-<p>L'infidèle, être essentiellement impur (<i>mourdar</i>), ne saurait
-toucher impunément ce livre.</p>
-</div>
-
-<h3><i>Leurs hôpitaux.</i></h3>
-
-<p>«En divers quartiers de Paris s'élèvent des bâtiments
-où les indigents sont traités gratuitement.
-Les savants de l'école de médecine sont obligés de
-leur prêter leurs soins. A cet exercice ils acquièrent
-une expérience de leur art qui leur sert à se faire bien
-payer ceux qu'ils prodiguent aux gens riches. Ils
-sont assistés par un grand nombre d'étudiants à qui
-ils abandonnent le gros de la besogne.</p>
-
-<p>«Tous ceux qui y <i>crèvent</i><a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a> sont destinés à être
-coupés en morceaux par les médecins devant un
-cercle de ces étudiants pour leur apprendre la nature
-des corps. En vertu du règlement établi dans ces
-hôpitaux, tout individu qui y succombe devient la
-propriété du médecin qui l'a soigné, et qui fait de
-son cadavre ce que bon lui semble. Quiconque y est
-admis ne peut se soustraire à ce traitement: il est
-censé avoir fait don de son corps à l'État. Il n'y a que
-les individus qui succombent dans leur domicile qui
-soient exempts de cette obligation.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Crever est le mot dont les Turcs se servaient pour indiquer
-la mort du chrétien.</p>
-</div>
-<p>«Il m'est arrivé pendant mon séjour à Paris de
-visiter les salles où gisaient sur des tables des cadavres
-dont l'âge variait de deux à soixante-dix ans.
-J'admirais dans ces corps ainsi exposés la puissance
-de Dieu qui a pu créer des êtres parfaits. J'y ai vu
-des élèves attentifs se presser autour pour ne rien
-perdre des enseignements du professeur. En été,
-on renonce à cet usage à cause de la puanteur qui se
-dégage des chairs pourries. Aussi le professeur
-se contente de discourir sur des pièces en cire qui
-imitent la nature à s'y méprendre. Les muscles, les
-nerfs, les veines, sont rendus avec une vérité si surprenante
-qu'on croirait se trouver en présence de
-débris humains. L'imitation est si parfaite que celui
-qui n'a pas vu cela de ses yeux ne peut s'en faire une
-idée.</p>
-
-<p>«On montre, disposés par ordre, dans des salles
-spacieuses, de vrais débris humains, conservés dans
-des bocaux et vieux de plusieurs siècles. Au milieu
-de ces horreurs figurait une tête bien conservée qui
-attira notre attention. <i>Vah!</i> C'était une tête de musulman.
-On se rappelle que pendant le séjour des
-Français en Égypte un maugrabin poignarda leur
-général<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>. Cet événement eut lieu dans un jardin
-au cours d'une audience que ce dernier lui avait
-accordée. Après l'assassinat, ils lui firent expier son
-acte en le martyrisant. Je récitai une prière à son
-intention avec mes compagnons.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Il s'agit de Kléber, assassiné au Caire par un étudiant de
-l'université d'El-Azhar nommé Suleïman.</p>
-</div>
-<p>«La science qui enseigne à accoucher les femmes
-est également en honneur dans ces hôpitaux. Toute
-femme se trouvant dans un état intéressant peut s'y
-faire admettre. Des étudiants, qui font de cette
-science l'objet principal de leurs études, se mettent
-à son service au nombre de huit à dix&hellip; Ils la soignent
-et l'examinent à tour de rôle, et nul autre qu'eux n'a le
-droit de l'approcher. Une fois par semaine, ils se livrent
-sur elle à un examen général. Ensemble, ils lui tâtent
-le pouls, examinent le ventre et les autres parties du
-corps. Après l'accouchement elle quitte l'établissement
-avec son enfant. Des filles se mêlent à ces
-étudiants pour aller exercer, une fois instruites, le
-métier d'accoucheuse en ville.</p>
-
-<p>«Je me suis procuré un exemplaire du livre qui
-enseigne cette science pour en faire une traduction,
-mais nous avons dû abandonner ce travail à cause
-de l'absence de termes équivalents en notre langue.</p>
-
-<p>«Qu'on n'aille pas s'imaginer que l'enseignement
-des sciences médicales y soit gratuit. Les étudiants
-sont astreints à de grandes dépenses. Le professeur
-qui a écrit sur l'une des matières qu'il enseigne
-un livre spécial est obligé de l'enseigner en quarante
-leçons; mais on n'est admis à assister à ses leçons
-qu'après avoir versé à la caisse de l'École deux livres
-hongroises. Ce tarif est publié par les <i>Gazettes</i>. Le
-professeur ajoute à ce revenu le casuel des visites,
-soit un louis d'or, qu'il touche toutes les fois qu'il
-se rend au chevet d'un malade opulent.</p>
-
-<p>«Ces hommes n'aiment point à s'expatrier et
-aucune promesse ne pourrait les décider à quitter
-leurs fonctions pour se rendre à l'étranger. Ceux qui
-s'expatrient ne savent pas grand'chose<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Les médecins, en Turquie, se partageaient en deux classes.
-Il y avait le <i>Hekim</i> qui puisait sa science dans les livres arabes et
-qui divisait les maladies en <i>chaudes</i> et <i>froides</i>. Quant au traitement,
-il administrait des remèdes <i>échauffant</i> ou <i>rafraîchissant</i>.</p>
-
-<p>La seconde catégorie comprenait le chirurgien ou <i>Djerrah</i> qui
-joignait ce métier à celui de barbier. Ils pansaient les plaies, traitaient
-les fractures, pratiquaient les circoncisions, les saignées
-printanières, appliquaient les ventouses, arrachaient les dents,
-ouvraient les abcès. Sans instruction aucune, ils n'avaient pour les
-guider dans toutes ces délicates opérations que l'expérience acquise
-dans la pratique journalière.</p>
-</div>
-
-<h3><i>Leurs bâtards.</i></h3>
-
-<p>«On voit un autre établissement uniquement réservé
-aux enfants ramassés de droite et de gauche. On
-les compte par milliers, tant garçons que fillettes.
-On peut dire de ces enfants qu'ils appartiennent
-à l'État auquel ils doivent la vie, car sans lui personne
-ne s'en soucierait: ils mourraient de privation
-dans les rues où ils sont abandonnés dès leur
-naissance. Aussi une fois grandis ils prennent service
-dans les armées de Napoléon et ne connaissent
-plus d'autre métier que celui de soldat.</p>
-
-<p>«Voilà pour les garçons.</p>
-
-<p>«Quant aux fillettes, elles entrent en condition
-chez les particuliers, puis on les marie. On les emploie
-également à jouer la comédie dans les <i>opéras</i> de Paris.</p>
-
-<p>«Lorsque les parents veulent retirer un de ces
-enfants de l'établissement, ils sont tenus d'indemniser
-l'administration de tous les frais qu'elle a faits
-pour l'élever.»</p>
-
-
-<h3><i>Leurs vieilles femmes.</i></h3>
-
-<p>«Un autre établissement d'un genre différent
-s'élève au bout de la ville, entouré de jardins. Des
-centaines de vieilles s'y entassent pour finir leurs jours
-ensemble, mais elles n'y sont admises qu'à partir de
-soixante ans. Quand une vieille se voit sur le point
-d'être abandonnée elle s'adresse au directeur de cette
-maison qui la reçoit moyennant un droit d'entrée de
-4.000 piastres, payé une fois pour toutes. La cuisine
-lui sert deux repas par jour. Comme le directeur
-héberge de la sorte plusieurs centaines de femmes,
-l'on est en droit de croire qu'il doit faire de bonnes
-affaires.»</p>
-
-
-<h3><i>Leur armée.</i></h3>
-
-<p>Voici un fragment du chapitre qu'il consacre à
-l'armée:</p>
-
-<p>«Les lois qui gouvernaient la France ont été
-respectées par Bonaparte, mais sous la pression des
-circonstances il en a créé de nouvelles qu'il a coordonnées
-dans un livre qu'on appelle code. La loi
-militaire exige que tout Français arrivé à l'âge
-d'homme soit soldat. Pour rejoindre son corps, il
-n'attend qu'un appel. Tout ce que je pourrais dire
-à ce sujet serait obscur si je n'expliquais d'abord
-que chez les nazaréens hommes et femmes sont baptisés
-par le prêtre trois jours après leur naissance.
-Le nom du baptisé est inscrit par ce même prêtre
-sur un registre où sont signalés non seulement les
-naissances mais les décès. Par l'effet de cette superstition
-qui permet à l'État de vérifier le nombre et
-l'âge de ses sujets, nul ne peut se soustraire au service
-militaire.</p>
-
-<p>«Pour faire ses guerres la nation a reconnu la
-nécessité de fournir à l'Empereur un contingent
-annuel de 80.000 hommes. Afin d'assurer la levée
-régulière de cette masse d'hommes, chaque département
-envoie à Paris deux délégués qui sont logés
-dans un palais. Leurs décisions sont soumises à
-leur président qui les soumet à l'approbation de
-l'Empereur. Le chiffre de la levée est notifié aux
-délégués qui le communiquent aux chefs-lieux où,
-pour éviter tout motif de récrimination, les jeunes
-gens sont soumis à un tirage au sort&hellip;</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>«Si grande est la diligence apportée aux choses
-de l'armée que les Délégués sont choisis de telle
-façon que leurs opinions ne soient jamais en opposition
-avec celles des ministres dirigeants&hellip;</p>
-
-<p>«Après huit ou dix années de service, si le soldat
-n'est pas tué ou blessé, il est libéré. S'il est atteint
-d'une blessure et s'il n'a personne pour l'assister,
-on le reçoit dans un grand <i>sérail</i> où il est nourri
-et logé jusqu'à la fin de ses jours.</p>
-
-<p>«Ces lois, les Français s'efforcent de les introduire
-dans les pays qu'ils ont nouvellement conquis.»</p>
-
-
-<h3><i>La Garde impériale.</i></h3>
-
-<p>«En dehors de l'armée 40.000 soldats de toute
-arme sont choisis parmi les hommes de forte taille.
-Leur office est de garder l'Empereur nuit et jour.
-Ils sont casernés dans les environs de la ville et l'on
-voit à chaque instant des détachements de ce corps
-traverser les rues pour monter la garde au palais&hellip;</p>
-
-<p>«Toutes les fois que l'empereur sort en voiture un
-peloton de cette garde, variant de cent cinquante à
-deux cents hommes, l'escorte à cheval. La nuit ils
-éclairent sa marche de torches allumées qui font que
-tout le monde s'écarte sur son passage. En campagne,
-de forts détachements entourent sa personne qu'ils
-ne perdent jamais de vue. La garde ne prend aucune
-part aux actions à moins que la nécessité ne l'y
-oblige. Bien que ces soldats soient vêtus à la <i>franca</i>,
-ils n'en portent point la coiffure ordinaire. Ils se
-coiffent d'un grand bonnet en peau de loutre à la
-manière des <i>delil</i> de la Mecque<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>. Sur ce bonnet
-retombent des ganses et des cordonnets&hellip;»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> <i>Delil</i>, cicerones qui guidaient les pèlerins dans leur marche
-vers les Saints-Lieux du Hedjaz.</p>
-</div>
-
-<h3><i>Leurs écoles.</i></h3>
-
-<p>«Comme nul Français ne peut se soustraire à
-l'action des lois, les enfants de la noblesse ou des particuliers
-enrichis dans le négoce sont soumis à l'obligation
-de s'instruire. Leur instruction les mène aux
-situations les plus élevées de l'armée et de l'administration.
-Dans ce but, le gouvernement a ouvert des
-établissements dans la capitale et dans les principales
-villes du pays sous le nom de <i>pensions</i> où ils reçoivent
-une instruction conforme aux vues de l'Empereur.
-Celui-ci s'est assuré le concours des lettrés qui se
-font payer en conséquence. Les élèves y jouissent
-de tout le bien-être désirable moyennant un prix
-fixe. Un congé limité leur est accordé tous les deux
-mois.</p>
-
-<p>«Une autre catégorie d'écoles dites impériales,
-ne reçoit que les fils des maréchaux, des généraux,
-des hauts dignitaires et dont la pension est payée
-sur la cassette de l'Empereur. Ils portent un uniforme
-spécial pour que chacun les reconnaisse. A leur
-sortie, ils passent des examens, puis ils sont distribués
-dans les différentes armes où ils occupent un rang
-en rapport avec leurs aptitudes.</p>
-
-<p>«Dans toutes ces écoles, les nazaréens enseignent
-d'étranges choses. Ce n'est pas assez de dire qu'ils
-témoignent d'étonnantes aptitudes pour les sciences.
-Il faut ajouter que leur esprit s'attache à tirer parti
-de leurs connaissances. Ainsi, ils appellent <i>chimie</i>
-une science qui ne peut être vraisemblablement que
-celle que nous désignons nous-mêmes par <i>El-Kimika</i>
-(alchimie); mais chez eux il s'agit moins de transmuer
-le cuivre en or ou de changer le verre en rubis que
-d'étudier les métaux, les arbres, les pierres et enfin
-tout ce qui existe dans la nature. Leurs recherches, à
-ce que j'ai compris, ont pour but de pénétrer la cause
-qui fait, par exemple, que la pierre se transforme
-en chaux et s'effrite sous les doigts; pourquoi les
-unes sont susceptibles d'être polies, les autres colorées
-ou parfumées. Pourquoi les arbres distillent
-les uns la gomme, les autres le mastic, le sucre
-ou le poison? Tout cela est bien pourtant le produit
-de la même terre, issu d'une même argile. Aussi
-croient-ils intéressant de rechercher les raisons qui
-les rendent si dissemblables entre eux. Pour atteindre
-ce but ils ont ouvert ce que dans leur langue ils
-appellent <i>cabinet</i>. Le gouvernement y a installé
-des appareils de forme bizarre, de grands et de petits
-bocaux où ils renferment des échantillons de ce que
-l'Asie, l'Europe et l'Afrique, les îles, la mer contiennent
-de choses rares ou précieuses: l'or, l'argent,
-des pierres précieuses, le fer, le plomb, le cuivre,
-le mercure; puis des terres de couleur jaune,
-rouge et blanche, des éclats de bois pareils à la nacre.
-Plus loin sont les insectes de toutes formes et de
-toutes grosseurs, des poissons et du bois pétrifiés,
-des éléphants, des lions, des tigres, des serpents, des
-singes, des abeilles, etc., conservant toutes les apparences
-de la vie. Les métaux, comme les animaux,
-servent de sujet de leçon aux lettrés&hellip;</p>
-
-<p>«Ces derniers ne sont pas moins habiles dans l'art
-de dessécher les animaux. J'en ai vu à Pesth de bien
-curieux. Mais le plus singulier je l'ai vu à Paris.
-Il ressemblait à un petit âne et n'avait que trois
-pieds. Le troisième était fixé à la racine de la queue.
-On y voit beaucoup de choses semblables, mais je
-m'arrête, car je ne saurais tout raconter.</p>
-
-<p>«Dans ces mêmes écoles on enseigne la physique
-à la mode nazaréenne. Les lettrés du pays prétendent
-que l'air que nous respirons serait un composé d'air
-<i>vital</i>, d'air <i>mortel</i> et de <i>feu</i>. L'air, d'après eux, renfermerait
-les éléments les plus contradictoires,
-mais <i>Dieu seul sait tout</i>&hellip; A la vérité c'est merveille
-de voir les instruments par lesquels ils font les expériences
-qui servent à démontrer leur science&hellip;»</p>
-
-<p>Mouhib effendi fait ici le récit d'une expérience
-à laquelle il assista sur la décomposition de l'air.
-Après avoir expliqué les mystères de l'<i>Alchimie</i>
-française, il ajoute: «Voilà ce que j'ai vu de mes
-yeux. Le lettré me proposa de faire la même expérience,
-mais je m'y refusai. Il me montra d'autres
-instruments non moins étranges pour expliquer,
-disait-il, les éclairs et la foudre qui tombe du ciel.
-Ne me souciant pas d'en voir davantage, je me retirai<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>.»</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Le diplomate turc sort du laboratoire plus scandalisé que convaincu.
-J'assistai un jour à un examen à la faculté de médecine
-de Constantinople. Questionné sur un point de physiologie l'étudiant
-répondit d'une manière assez satisfaisante, puis il ajouta, en
-manière de conclusion: «Tout ça, ce sont des idées que je ne saurais
-adopter. Je suis musulman et ma religion m'interdit d'y croire.»</p>
-</div>
-
-<h3><i>Où Mouhib effendi décrit la première exposition.</i></h3>
-
-<p>«Nulle part, écrit-il, les arts ne sont aussi activement
-cultivés que chez les <i>nazaréens</i>. Un exemple
-de cette activité c'est le spectacle qu'il m'a été
-donné de voir. On vient d'élever dans le centre de la
-ville un bâtiment divisé en nombreux pavillons qui
-communiquent entre eux par des couloirs. On y a
-exposé tout ce que le monde contient de pierreries,
-de bijoux, d'ustensiles en or, en argent; des machines,
-des pendules, des armes: canons, pistolets, fusils,
-et autres engins de guerre dont l'énumération
-n'aurait point de fin. Dans un pavillon spécial
-l'on a entassé des outils à l'usage des artisans. Tous
-ces objets sont disposés avec ordre et les plus précieux
-sont enfermés dans les vitrines. Cette foire
-où rien ne se vend, mais où tout est exposé pour
-l'agrément des yeux et l'instruction du monde, a été
-organisée par le gouvernement non seulement pour
-inspirer à chacun le goût des arts, mais pour faire
-connaître les &oelig;uvres des inventeurs et en perpétuer
-le souvenir. A l'exemple de mon prédécesseur,
-je rapporterai avec exactitude tout ce que j'y ai vu:</p>
-
-<p>«A côté des objets de création récente, on a placé
-intentionnellement, pour susciter des comparaisons,
-le produit similaire du type ancien. A côté des objets
-précieux placés là pour faire connaître la gloire de
-l'État, qui sont en or, en cristal et en ivoire, on a
-placé des échantillons de chaux et de brique, des
-toiles et des draps, des tentes, des instruments de
-géométrie, des scies, des poulies et autres choses
-semblables.</p>
-
-<p>«Lorsqu'un particulier est pris de l'envie de faire
-une invention, il parcourt les galeries, examine
-tout, et, si cet examen lui suggère une idée nouvelle,
-il rentre chez lui pour la réaliser. Toutefois, s'il
-s'aperçoit que ce qu'il avait dans l'idée est déjà
-inventé, il se borne alors à y apporter des modifications
-avantageuses. Son &oelig;uvre achevée, il la présente
-à l'examen d'un groupe de savants qui se
-prononcent sur son utilité. Si elle est jugée bonne, il
-reçoit une médaille ou une récompense en argent,
-puis un droit de vente exclusif.</p>
-
-<p>«C'est ainsi qu'un industriel, auteur d'une charrue,
-reconnue supérieure aux autres, obtint le monopole
-de la vente. Un autre ayant perfectionné une machine
-à feu dont le travail égalait la puissance de 12 hommes,
-le gouvernement l'en récompensa par la cession
-d'un monopole de vente qu'il s'empressa d'exploiter
-et qui bientôt l'enrichit. Cette pompe à feu, je l'ai
-vue comme tout le monde. Là où il fallait douze
-chevaux pour accomplir un travail, un seul homme
-suffit, plus un sac de charbon pour entretenir le feu
-sans lequel la pompe ne fonctionnerait pas: on voit à
-quel point le travail s'en trouve simplifié. Et pourtant
-cette machine ne mesure qu'une dizaine de <i>zerdals</i>
-de surface, mais sa structure est si merveilleuse
-que la gravure la mieux faite ne saurait en donner
-une vue exacte. Ainsi plus besoin d'animaux et par
-suite d'orge, de foin et de paille, ni de palefreniers.</p>
-
-<p>«Ce curieux objet me remet en mémoire la tentative
-d'Arakil <i>ousta</i>, l'inventeur de l'outillage de
-notre poudrière, pour faire que les vaisseaux de guerre
-pussent remonter le Bosphore par vent contraire.
-Il présenta à l'arsenal, au temps de Hussein pacha,
-un <i>gabion</i> de son invention auquel il adapta je ne sais
-quelle machine munie de cylindres qui dépassaient
-les sabords de chaque côté. Quatre ou cinq hommes
-auraient suffi pour le diriger. A l'aide de ce simple
-appareil il se faisait fort de remorquer les vaisseaux
-à trois ponts jusqu'à la rade de Bouyouk-Déré,
-malgré les courants les plus violents. Arakil <i>ousta</i>
-ne fut point écouté, et l'invention en resta là. C'est
-en cherchant dans les <i>galeries</i> si je ne trouverais
-pas un instrument semblable à celui de l'<i>ousta</i> de
-la poudrière que je découvris la pompe à feu citée
-plus haut. La seule différence (que j'ai pu établir
-entre les deux systèmes), c'est que celui de Stamboul
-ressemblait à un <i>cabestan</i>. Cependant des hommes
-instruits m'ont assuré que ces diverses machines
-n'ont encore donné aucun résultat appréciable&hellip;</p>
-
-<p>«L'entrée des galeries est ouverte au public deux
-fois par semaine et les femmes y ont accès en même
-temps que les hommes. Les ambassadeurs et les
-personnes spécialement invitées y peuvent pénétrer
-tous les jours.»</p>
-
-<p>Mouhib effendi visite consciencieusement les
-imprimeries où «toute publication de quelque nature
-qu'elle soit passe sous le contrôle de l'autorité qui
-censure et retranche des textes tout ce qui pourrait
-nuire aux intérêts de l'État».</p>
-
-<p>«J'ai visité celle du <i>Moniteur</i> dont le matériel est
-arrangé dans un ordre parfait. De nombreux casiers
-sont là contenant les caractères des alphabets turc,
-grec, syrien, hébraïque, allemand, russe et d'autres
-langues inconnues. J'ai visité la fonderie, les ateliers
-où chacune de ces langues occupe une place à part.
-J'ai observé que les typographes ignorent tous
-celle des livres qu'ils composent, mais qu'ils n'en
-étaient pas moins habiles à les composer, sans doute
-par un effet de l'habitude. J'y ai compté jusqu'à
-cent cinquante presses, pareilles à celles de Scutari.
-Le <i>Moniteur</i> consomme, m'a-t-on dit, une dizaine
-de charrettes de papier. Son personnel comprend un
-effectif de 600 ouvriers. On doit savoir que dans les
-pays du <i>frenghistan</i>, hommes et femmes sont obligés
-de lire les <i>gazettes</i> et leur impatience à savoir ce
-qu'elles contiennent fait qu'on les voit lire même
-sur la voie publique. Nous payions 25 francs notre
-abonnement trimestriel au <i>Moniteur</i> et nous étions
-abonnés à six autres gazettes, ce qui nous revenait à
-72 francs par trimestre.</p>
-
-<p>«Pendant mon séjour à Paris, on construisit une
-machine de bronze pour l'impression des livres turcs
-et arabes. En apparence, elle réalisait un progrès,
-mais à l'épreuve, les résultats qu'elle donna furent
-médiocres. Comme j'exprimais mon opinion au
-directeur, à ce sujet, il me répondit qu'il s'était
-aperçu lui-même de ses imperfections, mais qu'il
-pensait l'utiliser encore quelque temps avant de la
-refondre.</p>
-
-<p>«Comme j'allais me retirer, il me présente une
-feuille sortant tout humide de la presse où je lis
-qu'elle a été tirée «en souvenir de la visite que Mouhib
-effendi, envoyé extraordinaire de la Sublime Porte,
-a faite à l'imprimerie nationale».</p>
-
-<p>«J'ai eu plus d'une fois l'occasion d'observer que
-les ouvrages imprimés avec des caractères en plomb
-manquent de netteté. C'est le cas de l'ouvrage
-<i>Amentu Birguivi Cherhi</i> dont mon père est l'auteur.
-Au cours du tirage j'essayai d'y remédier en soumettant
-le papier à un fort polissage, mais je ne tardai
-pas à m'apercevoir de l'inutilité de mes efforts.
-Pour obtenir un résultat appréciable il aurait fallu
-le rouler un millier de fois, et dans ce but j'avais fait
-fabriquer un rouleau spécial. Or, je ne pus dépasser
-la centaine. A Paris, je m'informai s'il n'existait pas
-un procédé qui me faciliterait la besogne. On me
-montra un cylindre que j'expédiai à Stamboul et
-dont nos imprimeurs ont eu à se louer.»</p>
-
-
-<h3><i>Du commerce et de l'institution appelée poste.</i></h3>
-
-<p>«Les nazaréens sont des calculateurs habiles et
-leurs gouvernements s'ingénient à qui mieux mieux
-pour donner au commerce de leur pays le plus grand
-développement. Ils s'avisent, pour s'enrichir, d'expédients
-les uns plus surprenants que les autres&hellip; Ils
-utilisent dans ce but le cours des fleuves, les ruisseaux,
-le vent, la force naturelle de tous les éléments.
-Où il y a de l'eau, ils construisent un moulin hydraulique;
-où l'eau fait défaut, ils élèvent un moulin à
-vent&hellip;</p>
-
-<p>«&hellip; Ce système (commercial) est complété par cette
-étonnante administration des postes dont je tenterai
-d'expliquer les procédés dans la mesure où j'ai pu
-les comprendre&hellip;</p>
-
-<p>«Ce service (des <i>postes</i>) mérite également l'attention
-par la sévérité qui préside à son fonctionnement.
-Si quelqu'un se présentait, par exemple,
-au nom du gouvernement pour réquisitionner des
-chevaux affectés au service, il serait honteusement
-chassé. Je ne parle pas seulement du simple fonctionnaire,
-mais l'Empereur lui-même ne serait pas
-mieux reçu et il ne pourrait en tous cas disposer des
-chevaux sans payer.</p>
-
-<p>«Voici un fait dont j'ai été témoin: Un jour on
-signala à la frontière l'arrivée de l'ambassadeur de
-Perse. Les autorités envoyèrent aussitôt à sa rencontre
-un <i>Mihmandar</i><a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>, mais elles eurent soin, en
-même temps, de lui donner l'argent nécessaire pour
-défrayer l'hôte jusqu'à Paris, si bien que celui-ci
-n'eut pas à débourser un <i>para</i> tout le long de son
-voyage. Cependant chacun sait que les pays infidèles
-sont chiches de leur argent.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Fonctionnaire que la S. Porte attache à un étranger de
-distinction voyageant en Turquie.</p>
-</div>
-<p>«Les localités traversées par un haut fonctionnaire
-de l'État ou par un général qui va prendre un
-commandement ne sont nullement obligées de contribuer
-à leurs frais de déplacement. Dans ces pays,
-chacun, petit ou grand, voyage suivant ses moyens
-propres. Les m&oelig;urs y sont telles que si un fonctionnaire
-se permettait d'user de son autorité pour réquisitionner
-le matériel des postes, les particuliers ne
-manqueraient pas de se prévaloir de son exemple.
-Telle est la raison pour laquelle les courriers de
-l'État disposent d'un matériel indépendant. Ils ne
-sont autorisés qu'à louer moyennant finance, aux
-relais, les chevaux dont ils ont besoin.</p>
-
-<p>«Il a été créé, en outre, pour la commodité du
-public, un système de voitures économiques, appelées
-<i>diligences</i>. On peut les comparer à nos <i>bazars-caïks</i>
-du Bosphore. Ces voitures stationnent au milieu des
-places où elles attendent les voyageurs qu'elles transportent
-moyennant un prix fixé par un tarif. Hommes,
-femmes, enfants s'y entassent pêle-mêle avec leurs
-bagages. On sait d'avance l'heure du départ et, par
-suite de la régularité du service, celle de l'arrivée.
-Le soir, le gîte et un repas les attendent dans l'une
-des nombreuses auberges semées sur la route. S'ils
-refusent de manger le repas qu'on leur sert, ils n'en
-payent pas moins leur écot. C'est ce qui advint à nos
-serviteurs qui avaient refusé de toucher aux plats
-par crainte de manger du porc. Les postillons nous
-firent observer, pour nous engager à payer, que l'aubergiste
-n'avait pu prévoir que des musulmans se
-trouveraient parmi les voyageurs. Bon gré mal gré
-nous dûmes payer un repas que nous n'avions pas
-mangé.»</p>
-
-
-<h3><i>Le Départ.</i></h3>
-
-<p>«Aussitôt que l'Iradé me rappelant à Constantinople
-me fut communiqué, je remis les pouvoirs à
-Ghalib effendi, notre premier secrétaire, qui était
-à ce moment atteint d'une maladie grave. Aussi
-avions-nous décidé, avant de quitter Paris, que s'il
-venait à mourir, le drogman serait appelé à le remplacer.
-Munis de nos passeports, j'entrepris de gagner
-Constantinople par la voie de terre et de faire voyager
-les gens de ma suite par la voie de mer. Cependant
-nous voyageâmes de conserve jusqu'à Marseille.
-Trois jours après notre départ, nous arrivions à
-Lyon, ville importante, dont la population se livre
-à l'industrie des étoffes de soie et de laine. Son commerce
-est très actif, encore qu'elle n'exporte plus ses
-produits en Angleterre à cause de la guerre; mais,
-comme le reste du monde lui est ouvert, elle redouble
-d'efforts pour se créer de nouveaux débouchés.
-Nous étant remis en route, nous arrivions à Marseille
-après trois jours de marche. Peu après nous y recevions
-la nouvelle de la mort de Ghalib effendi en
-même temps que la transmission de ses pouvoirs au
-drogman. Le mauvais temps nous contraignit à rester
-dans cette ville plus que nous ne l'aurions voulu et nos
-gens ne purent embarquer qu'au dix-huitième jour
-de notre arrivée. Le temps s'étant remis au beau,
-le navire put lever l'ancre et, avec l'aide de Dieu, mit
-le cap sur l'île de Malte. Quant à nous, nous nous
-acheminâmes vers Toulon.</p>
-
-<p>«Marseille est une grande ville sur la mer blanche
-et son port est assez bien abrité. Le château qui en
-défend l'entrée fut détruit pendant la révolution.
-Il peut contenir jusqu'à deux cents navires de commerce,
-mais aujourd'hui il est à peu près abandonné.
-Avant que la guerre éclatât avec l'Angleterre le
-mouvement du port était de trois cents navires et
-son commerce était florissant. On n'y voit plus
-aujourd'hui que quelques vaisseaux sous pavillon
-ottoman<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Ces vaisseaux étaient hydriotes et spetziotes. Avant la
-Révolution française le commerce en Levant appartenait presque
-exclusivement à la France. Il se faisait par <i>caravanes</i>, c'est-à-dire
-que les bâtiments partis de Marseille allaient faire relâche
-dans les différentes échelles du Levant pour y décharger leurs
-marchandises. Les comptoirs que l'on y établissait relevaient de
-la Chambre de commerce de Marseille. La Révolution et les
-guerres qui suivirent ont ruiné ce commerce. Les traditions s'y
-perdirent et la concurrence s'y établit. Le commerce grec fut le
-premier à mettre à profit les événements politiques. La marine
-des îles moréotes date de cette époque, ce devait être le facteur
-principal de l'émancipation de la Grèce moderne.</p>
-</div>
-<p>«Le soir venu, au signal d'un coup de canon,
-une chaîne est tendue d'un môle à l'autre, à travers de
-massifs anneaux de fer. Dès lors aucun navire n'est
-plus admis à y pénétrer. L'entrée en est même
-interdite aux simples embarcations. Un fanal y est
-allumé après le coucher du soleil, et de chaque côté
-s'élèvent des postes où des soldats montent la garde
-nuit et jour. Ces précautions ne sont pas inutiles,
-car il ne se passe pas de jour où l'on ne voie apparaître
-au large deux ou trois navires anglais. La
-population se plaint vivement de cet état de choses.</p>
-
-<p>«L'on peut dire que l'Eyalet de Provence vit de
-son industrie et principalement des transactions
-du port de Marseille où s'accumulent les denrées
-de la Turquie, de la Tunisie, de l'Algérie et du
-Maroc. J'ai pu m'assurer par moi-même de la cherté
-excessive des denrées, encore que l'Eyalet soit réputé
-pour sa fertilité.</p>
-
-<p>«M'étant arrêté plusieurs jours à Toulon, on me fit
-savoir que je pouvais visiter l'arsenal et je m'empressai
-de profiter de la permission. Je pénétrai d'abord
-dans une salle où étaient exposés une multitude de
-vaisseaux en miniature auxquels rien ne manquait
-de ce qu'il faut pour naviguer. L'usage est de fabriquer
-un petit modèle de chaque navire en construction
-et il y avait là toute une flottille de l'aspect
-le plus curieux. J'y découvris également plusieurs
-modèles de «pompes à feu». Ensuite, je pénétrai dans
-un vaste bâtiment haut de plusieurs étages et contenant
-tout ce qui est nécessaire pour faire la guerre:
-carabines, pistolets, sabres français et autres engins
-de guerre. La voilerie est à côté, puis viennent la
-plomberie et la poulierie. Des ouvriers libres y travaillent
-confondus avec des galériens condamnés aux travaux
-forcés. Un chef d'atelier me dit que l'arsenal
-occupait trois catégories d'ouvriers: les journaliers,
-les déserteurs et les condamnés pour vol et assassinat.
-A chacun, indistinctement, l'arsenal impose
-une besogne en rapport avec ses connaissances et ses
-aptitudes physiques. Ceux qui ne savent aucun métier
-sont employés à transporter les lourds fardeaux.
-En vue de les encourager au travail et pour les détourner
-du mal, la direction leur alloue, au moment
-de leur mise en liberté, une somme d'argent. L'usage
-d'abréger la durée de la peine à laquelle un criminel
-a été condamné n'existe pas chez les <i>frenks</i>.</p>
-
-<p>«Des cales s'alignent, innombrables, au bord de
-l'eau. Il y en avait cent cinquante en maçonnerie
-construites sur le modèle des nôtres. Je parcourus
-plus rapidement que je n'aurais voulu les ateliers
-de forge et de mécanique, puis de vastes ateliers
-où l'on fabrique des affûts de canons, et des roues,
-ainsi que différents autres objets qui entrent dans
-l'armement des vaisseaux. Des ouvriers appartenant
-aux trois catégories d'individus signalés plus
-haut, y travaillent en grand nombre. Une grue s'élève
-à cet endroit, dont les dimensions me parurent
-si extraordinaires que je ne cessai de l'admirer. J'y
-ai vu également un marteau gigantesque lequel, en
-tombant d'une certaine hauteur, perfore et façonne
-le fer avec une surprenante facilité. A proximité
-d'un bassin destiné à la réparation des navires,
-mais qui est moins grand que celui de Cassim pacha,
-une soixantaine d'hommes étaient occupés à man&oelig;uvrer
-quarante pompes. Surpris de voir tant
-de gens engagés dans une besogne que je jugeai
-inutile, je ne pus m'empêcher d'en parler au directeur
-qui m'accompagnait. Il m'expliqua que cette
-man&oelig;uvre n'avait d'autre but que d'occuper tous
-ces criminels dont l'inaction pourrait avoir des
-suites dangereuses à cause de leur grand nombre.
-En effet, ils étaient plus de dix mille, tant galériens
-que déserteurs. Dans l'impossibilité de loger cette
-quantité d'hommes dans l'arsenal, on s'est avisé
-d'aménager les entreponts des vieux navires où
-ils sont conduits le soir quand leur tâche est finie.</p>
-
-<p>«L'arsenal a la forme d'un bassin et de toutes
-parts une muraille l'enveloppe. A l'extérieur, s'ouvre
-un autre port où l'on construisait à ce moment des frégates
-et des galions. Autour du bassin se développe
-une série de constructions closes. Au loin, un groupe
-d'îles forme comme une rade immense. Une quinzaine de
-jours auparavant, l'amiral anglais y avait fait
-une soudaine apparition à la tête de vingt vaisseaux.
-Cette flotte mouillait hors de la portée des canons et
-débarquait ses malades sur la plage que l'amiral installait
-sous des tentes et où ils séjournaient une vingtaine
-de jours sans que personne osât les inquiéter. Je
-tiens ces détails des Français eux-mêmes. Cependant
-ces derniers disposaient à ce moment de forces respectables.
-J'ai pu moi-même compter, ancrés dans le
-port, quatre vaisseaux de ligne et quatorze frégates
-prêts à prendre la mer. Ils avaient en construction
-deux vaisseaux à trois ponts, en outre sept ou huit
-vaisseaux en armement. Je ne fais pas entrer en
-ligne de compte les dix-huit transports qui étaient
-en voie de construction à Toulon, dont trois à Marseille.</p>
-
-<p>«L'amiral français nous ayant invités à aller lui
-rendre visite à son bord, il nous envoya sa chaloupe.
-Il nous reçut à la coupée, et se mit en devoir de nous
-faire les honneurs de son navire. Tandis que nous
-visitions les batteries deux rayas grecs se jetèrent
-à mes pieds, me suppliant de les prendre en pitié.
-Ils avaient été capturés à bord d'un navire anglais
-par des corsaires français. Je les rassurai de mon
-mieux et je leur promis de m'entremettre en leur
-faveur auprès de l'amiral. Après un instant de repos
-et au moment de prendre congé je le priai de rendre
-la liberté aux deux Grecs. Il me les remit sur-le-champ.
-En apprenant cette nouvelle les deux prisonniers
-se crurent rappelés à la vie et je les retrouvai
-remerciant le ciel avec ferveur.»</p>
-
-
-<h3><i>Leurs navires corsaires.</i></h3>
-
-<p>«Je rappellerai qu'il existe trois sortes de puissances
-militaires: celle dont la force n'est que terrestre,
-celle dont la force est à la fois terrestre et
-maritime, et enfin celle dont la puissance est fondée
-exclusivement sur la marine.</p>
-
-<p>«Les deux dernières, outre leur flotte régulière,
-s'appliquent à construire des navires de course qu'ils
-arment contre l'ennemi. En temps de guerre les
-commerçants, les banquiers, les gens riches et nobles
-se cotisent pour construire des vaisseaux qu'ils
-confient à un marin expérimenté et à un bon équipage.
-Le gouvernement participe à l'armement
-en donnant au navire un pavillon, la solde aux
-équipages et des vivres pour plusieurs mois. Les
-prises sont débarquées dans les ports, ou bien sur
-les côtes des nations alliées. Elles sont mises en vente
-et le produit en est partagé entre l'équipage et le
-capitaine. Cette répartition s'effectue suivant des
-règles établies, auxquelles chacun se soumet. Mais
-quand les affaires tournent mal et qu'au lieu de
-prendre on est pris, le gouvernement, s'il y a lieu,
-les indemnise de leurs pertes. Cette forme de course
-revêt l'aspect d'une opération commerciale, et les
-<i>frenks</i> ne l'envisagent point de mauvais &oelig;il. J'ai
-vu à mon passage à Marseille un navire de course
-dont l'équipage se composait de Tunisiens musulmans
-et de Grecs. Toutes les fois qu'un conflit s'élevait
-entre eux, le cas était déféré aux tribunaux
-spéciaux établis dans les ports.</p>
-
-<p>«Outre le dommage qu'ils causent à l'ennemi, les
-bateaux-corsaires constituent d'excellents éclaireurs
-capables de fournir à ceux qui les utilisent de précieux
-renseignements en temps de guerre.</p>
-
-<p>«Après avoir quitté Toulon, la première ville
-qui se présenta fut Nice, qui appartient au roi de
-Sardaigne. J'ai pu la voir d'une hauteur où s'élèvent
-les ruines d'un vieux château qui a son histoire.
-On m'a raconté que les Arabes de Tunis, après s'être
-emparés de cette position, livrèrent la ville aux
-flammes. Le château fut détruit et il se trouve encore
-dans l'état où ils le laissèrent. La ville ne s'est jamais
-relevée complètement de ce désastre. Son port est
-néanmoins bien défendu, et l'on y remarque une
-caserne. Je ne pouvais me lasser d'en admirer les
-environs où les jardins succèdent aux bois d'orangers
-et de citronniers dont l'aspect réjouit le c&oelig;ur.
-Les fleurs y croissent en telle abondance que les
-habitants en exportent de grandes quantités à
-Paris.</p>
-
-<p>«Après, nous gagnâmes Villefranche, dont la rade
-abritait à ce moment trois navires à l'ancre. On nous
-assura qu'elle en pourrait contenir de cinquante à
-soixante. Plus loin est Savone où se trouve actuellement
-interné le pape de Rome. Il lui a été défendu
-de s'établir ailleurs, et l'on peut croire qu'il ne sortira
-plus de cette place. De là nous nous rendons à Gênes
-où régnait dans le peuple une grande misère. Les
-faubourgs de cette ville et les villages des environs
-souffrent du plus grand dénuement et l'on m'a
-assuré que la population y mourait littéralement de
-faim. Malgré cette situation, le recrutement militaire
-s'y poursuit, comme en Provence, avec la
-plus grande rigueur. La jeunesse du pays, par groupes
-de 5 à 600 hommes, est envoyée sur les champs de
-man&oelig;uvres pour y être exercée. Toute la partie du
-littoral comprise entre Marseille et Gênes est garnie
-de canons en prévision d'une attaque des Anglais.
-De distance en distance, l'on a placé des installations
-télégraphiques pour signaler les tentatives de débarquement
-que leurs vaisseaux y pourraient faire.
-Aussitôt qu'apparaît à l'horizon une voile suspecte,
-tous les postes sont prévenus et l'alerte est générale.
-Nonobstant ces précautions les navires anglais n'en
-renouvellent pas moins, comme il leur plaît, leurs
-provisions d'eau. Arrivant inopinément sur un point
-de la côte, ils effrayent la population qui les laisse
-agir à leur guise.</p>
-
-<p>«De Nice à Gênes, le voyage s'accomplit à dos de
-mulet, à cause du mauvais état des routes. Nous
-dûmes escalader une montagne abrupte dont le
-parcours nous prit quatre heures de la journée.
-La campagne est fertile et entièrement recouverte
-d'oliviers et de châtaigniers; de tous côtés s'étendent
-de belles cultures. L'on est en train d'y construire
-une route carrossable qui contourne le pied des
-montagnes et qui doit, dit-on, mener de Nice à Gênes.
-Cette dernière ville est grande. De vastes palais
-attirent nos regards en traversant les rues. Ils sont
-ornés de hautes colonnes et d'escaliers de marbre
-du plus magnifique effet. Les portes qui y donnent
-accès sont aussi élevées que celles de nos <i>hans</i> de
-Stamboul. La brique dont ils sont construits
-est de la couleur de la décoration qui est le vert
-antique. Ce sont incontestablement les constructions
-les plus solides que j'aie vues en Europe. Dans le
-port, des corsaires français sont mouillés non loin
-des môles.</p>
-
-<p>«Puis, nous traversons Campo-Moro et la ville
-de Piacenza où s'élève un château. Sa campagne est
-arrosée par le Pô qui est le plus grand fleuve de
-l'Italie. Le volume d'eau qui gonfle son lit en hiver
-est trois fois plus considérable qu'en été. Je traverse
-plus loin un autre fleuve, la Trébigne, dont j'ai
-entendu souvent prononcer le nom à Paris, à cause
-de la bataille que Français et Autrichiens s'y sont
-livrée en ces derniers temps. Elle aurait été si acharnée
-que les eaux en furent troublées.</p>
-
-<p>«Puis nous traversâmes successivement Keramote,
-Pouzzole où s'élève un château construit en briques,
-Mantoue où nous admirons un autre château, Edebella
-(?) et sa citadelle romaine, Cartoletto, Callomonte,
-Udine où s'élève une autre fameuse citadelle,
-puis Coridjé sur la frontière, qui aurait été cédée
-par les Autrichiens aux Français. Après avoir fait
-une halte à Lobiata, autrement dit Lyntch, je visitai
-Trieste, puis Fiume sur l'Adriatique, Costanitza,
-sur les bords du Lono. Je m'arrêtai ensuite quelques
-jours à Dubnitza pour y célébrer les fêtes du baïram
-en compagnie de mes frères musulmans.
-Ensuite, m'étant remis en chemin, je parcourus les
-étapes de Banialvka, Isvonik, Tchélébi-Pazari, Tachlidja,
-Pierpol, Ieni-Pazar, Wulschtrin, Pristnia,
-Coumanova, Kustendil, Pazardjik, Filippé, Edirné.
-Le 28 du mois de Zilhidjé 1226, j'atteignais la Der-Saadet<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>.
-Moins heureux que nous, nos compagnons,
-qui s'étaient embarqués à Toulon, sont tombés aux
-mains des Anglais qui les ont gardés prisonniers
-pendant quarante jours; remis en liberté, ils sont
-arrivés à bon port en même temps que nous, ce qui
-nous a fort étonnés. Que Dieu donne la paix aux
-musulmans; qu'ils soient heureux sous les auspices
-de l'État sublime. Amen!</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Maison de félicité. C'est ainsi que les Turcs désignent Constantinople
-à l'imitation des Arabes qui donnaient ce nom à
-Bagdad.</p>
-</div>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em"><span class="large">ÉDITIONS BOSSARD</span>, 43, <span class="sc">rue Madame</span><br />
-PARIS (VI<sup>e</sup>)</p>
-
-
-<p class="c gap large">EXTRAIT DU CATALOGUE</p>
-
-
-<p class="drap"><span class="sc">Auguste Gauvain.</span>&mdash;<b>L'Europe au Jour le Jour.</b>&mdash;Recueil
-d'histoire contemporaine.</p>
-
-<p class="drap2">Tome I.&mdash;<span class="sc">La Crise Bosniaque</span> (1908&ndash;1909). Prix
-<span class="fl">&nbsp;<b>7.50</b></span></p>
-
-<p class="drap2">Tome II.&mdash;<span class="sc">De la contre-révolution turque au Coup d'Agadir</span> (1909&ndash;1911). Prix
-<span class="fl">&nbsp;<b>7.50</b></span></p>
-
-<p class="drap2">Tome III.&mdash;<span class="sc">Le Coup d'Agadir</span> (1911). Prix
-<span class="fl">&nbsp;<b>7.50</b></span></p>
-
-<p class="drap2">Tome IV.&mdash;<span class="sc">La Première Guerre Balkanique</span> (1912). Prix
-<span class="fl">&nbsp;<b>7.50</b></span></p>
-
-<p class="drap2">Tome V.&mdash;<span class="sc">La Deuxième Guerre Balkanique</span> (1913). Prix
-<span class="fl">&nbsp;<b>9</b>&nbsp;&nbsp;»</span></p>
-
-<p class="drap2">Tome VI.&mdash;<span class="sc">Les Préliminaires de la Guerre Européenne</span> (1913&ndash;1914). Prix
-<span class="fl">&nbsp;<b>9</b>&nbsp;&nbsp;»</span></p>
-
-<p class="drap2">Tome VII&mdash;<span class="sc">La Guerre Européenne</span> (juin 1914&ndash;février 1915). Prix
-<span class="fl"><b>12</b>&nbsp;&nbsp;»</span></p>
-
-<p class="drap2">Tome VIII.&mdash;<span class="sc">La Guerre Européenne</span> (février 1915&ndash;novembre 1915). Prix
-<span class="fl"><b>12</b>&nbsp;&nbsp;»</span></p>
-
-<p class="drap2">Tome IX.&mdash;<span class="sc">La Guerre Européenne</span> (novembre 1915&ndash;septembre 1916). Prix
-<span class="fl"><b>15</b>&nbsp;&nbsp;»</span></p>
-
-<p class="drap"><span class="sc">P.-N. Milioukov.</span>&mdash;<b>Le Mouvement intellectuel russe</b>
-(Traduit du russe par <span class="sc">J.-W. Bienstock</span>). Avec 4 portraits. Prix
-<span class="fl"><b>12</b>&nbsp;&nbsp;»</span></p>
-
-<p class="drap"><span class="sc">A. Albert-Petit.</span>&mdash;<b>La France de la Guerre.</b></p>
-
-<p class="drap2">&mdash;Tome I.&mdash;(Août 1914&ndash;mars 1916). Prix
-<span class="fl">&nbsp;<b>9</b>&nbsp;&nbsp;»</span></p>
-
-<p class="drap2">&mdash;Tome II.&mdash;(Mars 1916&ndash;septembre 1917). Prix
-<span class="fl">&nbsp;<b>9</b>&nbsp;&nbsp;»</span></p>
-
-<p class="drap2">&mdash;Tome III.&mdash;(Septembre 1917&ndash;juin 1919). Prix
-<span class="fl"><b>12</b>&nbsp;&nbsp;»</span></p>
-
-<p class="drap">Président <span class="sc">W. Wilson</span>.&mdash;<b>Messages, Discours, Documents
-diplomatiques relatifs à la guerre mondiale.</b>&mdash;Traduction
-conforme aux textes officiels, publiée
-avec des notes historiques et un index par <span class="sc">Désiré Roustan</span>,
-professeur de philosophie au Lycée Louis-le-Grand.
-<b>Volume I</b>: <i>18 août 1914&ndash;8 janvier 1918</i>; <b>Volume II</b>:
-<i>11 février 1918&ndash;4 mars 1919</i>.&mdash;Appendice et Index. 2 vol.
-in-8 (<i>se vendant séparément</i>). Prix de chacun
-<span class="fl">&nbsp;<b>4.50</b></span></p>
-
-<p class="drap"><span class="sc">Ernest Lémonon.</span>&mdash;<b>L'Allemagne vaincue.</b>&mdash;Un vol. in-8. Prix
-<span class="fl">&nbsp;<b>7.50</b></span></p>
-
-<p class="drap"><span class="sc">Eugène Gascoin.</span>&mdash;<b>Les victoires Serbes de 1916.</b>&mdash;20
-photographies, une carte hors texte. Un vol. in-8. Prix
-<span class="fl">&nbsp;<b>4.80</b></span></p>
-
-<p class="drap"><span class="sc">Jules Chopin</span> (<i>alias</i> Jules <span class="sc">Pichon</span>).&mdash;<b>L'Unité de la Politique
-Italienne.</b>&mdash;Une carte hors texte. Un vol. in-16 Bossard. Prix
-<span class="fl">&nbsp;<b>2.70</b></span></p>
-
-<p class="drap"><span class="sc">Louis Hautec&oelig;ur.</span>&mdash;<b>L'Italie sous le Ministère Orlando,
-1917&ndash;1919.</b>&mdash;Un vol. in-8. Prix
-<span class="fl">&nbsp;<b>7.50</b></span></p>
-
-<p class="drap"><span class="sc">Auguste Boppe.</span>&mdash;<b>A la suite du Gouvernement Serbe.</b>
-<i>De Nich à Corfou</i> (20 octobre 1915&ndash;19 janvier 1916). Une
-carte hors texte. Un vol. in-16 Bossard. Prix
-<span class="fl">&nbsp;<b>3</b>&nbsp;&nbsp;»</span></p>
-
-<p class="drap"><span class="sc">Auguste Gauvain.</span>&mdash;<b>L'Encerclement de l'Allemagne.</b>&mdash;Un
-vol. in-16 Bossard. 1919 (7<sup>e</sup> mille). Prix
-<span class="fl">&nbsp;<b>3</b>&nbsp;&nbsp;»</span></p>
-
-<p class="drap"><span class="sc">Fernand Roches.</span>&mdash;<b>Manuel des Origines de la Guerre.</b>&mdash;<i>Causes
-lointaines.</i>&mdash;<i>Cause immédiate.</i> Préface de
-<span class="sc">M. A. de Lapradelle</span>, professeur de Droit des Gens à la
-Faculté de Droit de Paris. Avec un tableau synoptique en
-deux encres et un index des noms propres (500 pages).
-1919 (3<sup>e</sup> mille). Prix
-<span class="fl">&nbsp;<b>6.60</b></span></p>
-
-<p class="drap"><span class="sc">A. Lugan.</span>&mdash;<b>Les Problèmes internationaux et le Congrès
-de la Paix</b> (<i>Vue d'ensemble</i>).&mdash;Un vol. in-8.
-1919 (2<sup>e</sup> mille). Prix
-<span class="fl">&nbsp;<b>3.90</b></span></p>
-
-<p class="drap"><span class="sc">Jacques Ancel.</span>&mdash;<b>L'Unité de la politique Bulgare 1870&ndash;1919.</b>
-Avec une carte hors texte en déplié.&mdash;Un vol. in-16 Bossard. Prix
-<span class="fl">&nbsp;<b>2.40</b></span></p>
-
-<p class="drap"><span class="sc">Auguste Gauvain.</span>&mdash;<b>L'Affaire Grecque.</b>&mdash;Un vol. in-16
-Bossard. 1918 (8<sup>e</sup> mille). Prix
-<span class="fl">&nbsp;<b>3</b>&nbsp;&nbsp;»</span></p>
-
-<p class="drap"><span class="sc">Charles Frégier.</span>&mdash;<b>Les Étapes de la Crise Grecque,
-1915&ndash;1918.</b> Préface de M. Gustave <span class="sc">Fougères</span>, directeur
-de l'École française d'Athènes.&mdash;Un vol. in-16 Bossard. Prix
-<span class="fl">&nbsp;<b>3.90</b></span></p>
-
-<p class="drap"><span class="sc">Émile Laloy.</span>&mdash;<b>Les Documents secrets des Archives
-du Ministère des Affaires étrangères de Russie
-publiés par les Bolchéviks.</b>&mdash;Un vol. in-16 Bossard. 1920. Prix
-<span class="fl">&nbsp;<b>3.90</b></span></p>
-
-
-<p class="c gap small">ABBEVILLE.&mdash;IMPRIMERIE F. PAILLART.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Un Turc à Paris, 1806-1811, by
-Bertrand Bareilles and Abdurrahim Muhib Efendi
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN TURC À PARIS, 1806-1811 ***
-
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-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
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-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
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-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
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-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
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-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
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-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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-
-
-
-</pre>
-
-</body>
-</html>
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