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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Un Turc à Paris, 1806-1811 - Relation de voyage et de mission de Mouhib Effendi, - ambassadeur extraordinaire du sultan Selim III, d'après - un manuscrit autographe - -Author: Bertrand Bareilles - Abdurrahim Muhib Efendi - -Release Date: September 8, 2020 [EBook #63151] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN TURC À PARIS, 1806-1811 *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - - BERTRAND BAREILLES - - UN TURC A PARIS - 1806-1811 - - RELATION - DE VOYAGE ET DE MISSION - DE - MOUHIB EFFENDI - AMBASSADEUR EXTRAORDINAIRE - DU SULTAN SELIM III - (D'après un manuscrit autographe.) - - ÉDITIONS BOSSARD - 43, RUE MADAME, 43 - PARIS - - 1920 - - - - -DU MÊME AUTEUR - - - Les Turcs.--_Ce que fut leur empire. Leurs Comédies politiques._ - 1917. Librairie académique Perrin et Cie. Prix 3.50 - - Constantinople.--_Ses Cités Franques et Levantines_ (Péra, Galata, - Banlieue). Avec une planche hors texte par Edgar CHAHINE, 32 - illustrations dans le texte par Adolphe THIERS et un plan de - Constantinople, 1918, Éditions Bossard. Prix 9 » - - Le Rapport secret sur le Congrès de Berlin adressé à la S. Porte - par Carathéodory Pacha, premier plénipotentiaire ottoman, 1917, - Éditions Bossard. Prix 3.90 - - -_Copyright by Bertrand Bareilles, Paris, 1920._ - - - - -UN DIPLOMATE TURC A PARIS - - - - -PREMIÈRE PARTIE - -RELATION DIPLOMATIQUE DE MOUHIB EFFENDI[1] - - [1] Le titre d'_effendi_ correspond à celui de monsieur. D'origine - byzantine il signifie seigneur. Il a conservé cette acception pour - désigner les princes de la famille impériale. Ce titre a été - longtemps l'apanage de quiconque en Turquie savait lire et écrire. - C'était le cas des ulémas et des fonctionnaires de l'ordre sacré. On - réservait aux autres le titre d'_aga_ qui ne se donne plus qu'aux - eunuques. - - -A l'étalage d'un bouquiniste, au grand bazar de Stamboul, je découvris -un jour un manuscrit turc enfermé dans un étui de maroquin rouge, -suivant l'usage du temps. Au dos, ce titre calligraphié à l'encre de -Chine: _Relation d'un ambassadeur à Paris_. C'est ainsi qu'il m'a été -donné de faire connaissance avec Seïd Abdurrahman Mouhib effendi, -_nichandji_[2] et envoyé extraordinaire à Paris où il résida de 1806 à -1811. Les historiens le citent à peine ou ne le nomment qu'en passant, -ce qui pourrait donner lieu de croire que tout envoyé extraordinaire -qu'il fut, il ne joua qu'un rôle effacé. Tel cependant ne fut point le -cas. Si l'on songe, en effet, que ses négociations avec Talleyrand -aboutirent à un traité d'alliance à la suite duquel le général -Sebastiani fut envoyé à Constantinople, et dont l'influence fut un -instant prépondérante dans les conseils du Divan, on est obligé de -reconnaître que la mission de Mouhib effendi a été l'une des plus -importantes qu'ait jamais remplies en France un ambassadeur turc. Il est -non moins important de signaler que c'était la première fois que le -Divan maintenait aussi longtemps une ambassade en pays chrétien. Il -inaugurait à cette occasion un système qui ne devint définitif que 36 -ans plus tard. - - [2] Garde des sceaux. - -Le manuscrit comprend deux parties. Dans la première l'auteur relate son -voyage en France, dont il fait un naïf tableau qu'il trace en traits -rapides, mais incisifs de ses moeurs et de ses institutions. L'autre, -malheureusement incomplète, contient les premières lettres de sa -correspondance politique; mais comme elles renferment en puissance les -traits essentiels de la politique orientale de Napoléon et--détail -intéressant--les causes originelles des résistances turques à ses -projets sur l'Orient, elles n'en constituent pas moins un document des -plus précieux. - -Contrairement à l'usage des Orientaux, Mouhib effendi entre tout -d'abord, comme il le dit lui-même, dans le vif de son sujet. «Les -Français, fait-il remarquer, ont coutume, lorsqu'ils se rencontrent, de -parler sans transition de leurs affaires, sans s'attarder aux -compliments.» On sait qu'en Turquie ce n'est qu'après avoir pris une -tasse de café et échangé force paroles aimables qu'il est permis de -s'entretenir de choses sérieuses. - -Le récit débute ainsi: - -«Au nom du Dieu clément et miséricordieux.» - -«A l'occasion du sacre de Napoléon un Iradé m'a chargé de porter, avec -des présents, les félicitations du padischah à cet empereur. A cette -occasion, le padischah m'a conféré le grade de _nichandi_. Mettant ma -confiance en Dieu, je quittai Stamboul par la voie de mer et après avoir -débarqué à Varna je gagnai Routchouk. Puis, traversant à cet endroit le -Danube, je m'acheminai vers Pesth et Bude où je m'arrêtai quelques jours -pour me reposer des fatigues du voyage. Ensuite, je traversai par -petites journées les royaumes de Bavière et du Wurtemberg et, par -Strasbourg, ville qui se trouve sur la frontière de France, j'arrivai à -Paris où, par la volonté de Dieu, je séjournai cinq ans de ma vie pour y -remplir, suivant la volonté du padischah, la mission confiée à son -humble esclave. Je n'y négligeai ni les petites ni les grandes affaires. -Un autre Iradé m'ayant rappelé après ce laps de temps mit fin à cette -mission. - -«A l'imitation des ambassadeurs envoyés jadis dans les pays infidèles et -prenant pour modèle _Yiermi Sekiz tchélébi_ qui fut envoyé en France en -l'an 1132, j'ai écrit, par ordre, une relation sur le séjour que j'ai -fait dans ce pays[3]. Il a décrit tout ce qu'il y vit: illuminations, -fusées, fêtes de l'opéra, bals, les animaux et les bassins où nagent les -cygnes, enfin tout ce qui piqua sa curiosité; mais depuis ce temps des -améliorations ont été apportées dans la vie de ces peuples, de sorte que -ces récits sont pleins de lacunes. J'essaierai d'y remédier en écrivant -ce qu'il n'a pas dit et en consignant ici tout ce que j'ai pu voir de -leurs usages et comprendre de leurs lois. Aussi m'arrivera-t-il de -raconter des choses extraordinaires. Je prie le lecteur de ne point -mettre en doute l'exactitude de mes récits auxquels je n'ai rien ajouté -au delà de ce que mon oeil a vu et de ce que l'oreille a entendu. -Pourquoi, d'ailleurs, ne me croirait-on pas? Il est vrai qu'_entendre -n'est pas voir_; mais à qui n'est-il pas arrivé de voir dans le monde -des choses extraordinaires? Ainsi, si l'on entreprenait d'expliquer à -quelqu'un qu'une montre peut marquer sur un même cadran l'heure à la -turque et l'heure à la _franca_, il contesterait le fait et chacun sait -partout aujourd'hui que cette merveille n'est que trop réelle.» - - [3] Il s'agit de Mehmed effendi, surnommé Yiermi Sekiz tchélébi, - envoyé à Versailles pendant la minorité de Louis XV. - -Sur la vie de cet ambassadeur je n'ai pu rien découvrir, sauf qu'en 1793 -il était secrétaire du Divan et qu'il négocia avec le citoyen -Descorches, envoyé extraordinaire de la République, un projet d'alliance -avec la Porte. Les Turcs, en cette circonstance, signèrent tout ce qu'on -voulut, mais se soucièrent peu de tenir aucune de leurs promesses, -persuadés que le régime républicain ne présentait aucune chance de -durée. J'ai trouvé seulement dans la note d'un livre paru en 1821 que -«le vertueux Mouhib effendi» était tombé en disgrâce et qu'il vivait -oublié dans une retraite complète. Sa correspondance diplomatique révèle -un homme prudent, tenace, ennemi des responsabilités, et doué d'un -esprit de pénétration assez commun chez ses compatriotes. - -Ce fut en 1806, au lendemain d'Austerlitz, que le Sultan Selim III -l'envoyait à Paris. Il y trouvait un terrain préparé et les meilleures -dispositions pour renouer les relations de bonne entente entre la France -et la Turquie que l'expédition de Bonaparte en Égypte avait rompues. -Déjà le traité signé avec Seïd Ali avait marqué le premier pas vers la -réconciliation; en 1804 le général Brune se rendait à Constantinople -pour notifier au Divan l'avènement de son maître au trône impérial. A -Paris, Mouhib effendi apportait, comme il le dit, les félicitations et -les présents du Sultan à l'occasion du sacre. En réalité, ce n'était là -qu'un prétexte. Si, pour la première fois, la Porte, dérogeant à ses -habitudes, envoyait en France un ambassadeur à poste fixe, c'était -surtout pour surveiller de près l'action de la politique française et -pénétrer les intentions de Napoléon. - -L'expédition d'Égypte avait suscité la plus vive émotion dans l'Empire -ottoman en mettant en lumière la faiblesse du monde islamique en même -temps que les ambitions européennes sur l'Orient. C'était la première -fois depuis les Croisades qu'une armée chrétienne foulait -victorieusement une terre musulmane et cet événement était d'autant plus -fait pour alarmer le Divan que l'Égypte est la clef des portes qui -s'ouvrent sur les Lieux-Saints, le point sensible du khalifat. Le Divan -mit alors à la disputer aux Français le même acharnement que les Jeunes -Turcs ont déployé en ces derniers temps pour amener la Grande-Bretagne à -tenir ses promesses d'évacuation. En 1798, les Turcs ameutaient l'Europe -entière contre la France; en 1914, ils lieront partie avec le bloc -germanique pour dégager les mêmes lieux de l'emprise britannique. - -Cependant le Divan croyait deviner que les Anglais n'avaient aidé à -l'expulsion des Français du sol égyptien que pour s'y établir à leur -place. Aussi les propositions d'entente de la France qui allaient servir -de base aux préliminaires de paix signés à Paris (novembre 1801) -avaient-elles été accueillies avec empressement. La France abandonnait -ses prétentions sur ce pays, évacuait les îles ioniennes et garantissait -l'intégrité de l'Empire ottoman. De son côté, le Divan rendait aux -commerçants français les biens qu'il leur avait confisqués. Il remettait -en liberté ceux qu'il avait incarcérés au château des Sept-Tours en même -temps que le conseiller d'ambassade Rufin. A la nouvelle que les -Français avaient débarqué à Alexandrie, le Divan avait ameuté la -populace de Galata contre l'ambassade de France qu'elle mit au pillage. -L'ambassade y perdit de précieuses archives et les quelques richesses -que les rois y avaient entassées depuis Henri III. On raconte que ces -excès furent commis à l'instigation de l'ambassadeur d'Angleterre, lord -Elgin, celui-là même qui dépouilla le Parthénon de sa frise et martela -les marbres qu'il ne put arracher. On peut croire cependant que les -Turcs n'avaient pas besoin des excitations de cet Anglais pour se livrer -à des excès dont leur histoire n'offre que trop d'exemples. - -On voit que tous les avantages stipulés dans le traité de 1801 étaient -pour les Turcs. Dans les négociations qui préparèrent le traité -d'alliance de 1806 la France se bornait à leur demander la restitution -de son droit de protection séculaire sur les Lieux-Saints que l'Autriche -et l'Espagne avaient usurpé. Elle leur demandait aussi le privilège de -les protéger et même celui de les réformer. Les Turcs se laissèrent -protéger, mais refusèrent de se laisser réformer. Napoléon leur -demandait un peu de confiance et un peu de soumission: il n'obtiendra ni -l'une ni l'autre. Ils avaient vu d'un oeil mauvais l'occupation de la -Dalmatie par le corps de Marmont et ils redoutaient les conséquences -d'une démonstration qui plaçait les vainqueurs des Pyramides à proximité -de la Bosnie. Méfiants plus que jamais, ils s'en tinrent à cette -politique de bascule qui a constitué le fondement unique des relations -du Divan avec les États chrétiens. Enfin Napoléon s'aliénera les Slaves, -au profit des Germains, sans parvenir à s'attacher les Turcs. - -Cependant tous les traités n'eussent point suffi à les décider à -accepter l'amitié de Napoléon qu'ils affectaient de nommer Bonaparte si -la victoire d'Austerlitz ne leur eût appris qu'il fallait compter avec -lui. Une politique de ménagement s'imposait d'autant plus impérativement -à cette heure que les Russes entraient en Moldavie et qu'on les -soupçonnait, non sans raison, d'attiser la révolte serbe. Ils -manoeuvrèrent donc en conséquence, c'est-à-dire à la levantine, en se -rapprochant de la France sans rompre avec les Russes et les Anglais, -encore leurs alliés, ce qui leur permettra d'avoir des amis dans les -deux camps. Croyant peu au désintéressement de l'infidèle en qui ils -voient un ennemi né, ils garderont le plus longtemps possible cette -position avantageuse qui leur permettra de les manoeuvrer à tour de -rôle, suivant leurs craintes ou leurs espérances. L'occasion d'utiliser -cette tactique allait se présenter plus tôt qu'ils n'eussent pensé. -Tandis que se déroulaient à Paris les négociations du traité d'alliance -par quoi Napoléon se flattait de les rallier à ses desseins contre la -Russie, voilà que survient tout à coup la nouvelle que les Français -venaient d'entrer à Raguse. Il semble que le cabinet des Tuileries ne se -soit jamais bien rendu compte de l'émotion profonde que cet épisode -causa dans les milieux ottomans. Mouhib effendi en éprouva un tel -saisissement qu'il se crut, comme il l'écrit, _tombé en paralysie_. -Tributaires de la Porte, les Ragusains pouvaient être considérés à juste -titre comme des _demi-rayas_, et le territoire de leur petite république -comme faisant partie de l'Empire ottoman, tout comme la Moldo-Valachie. -Pour être provisoire et colorée d'un motif d'opportunité, la prise de -Raguse n'en constituait pas moins une violation du traité de 1801. Mais -Napoléon s'en tiendrait-il là? N'entrait-il pas dans ses desseins de -faire de cette position une base d'opérations par où, maintenant que la -route des mers lui était fermée, il se glisserait dans les Balkans pour -atteindre l'Asie, objet de sa convoitise? Telles étaient les craintes à -Stamboul. Les explications les plus rassurantes ne les dissiperont -jamais. Cette affaire fut à la source de toutes les difficultés que -rencontrera Sebastiani dans l'accomplissement de sa mission à -Constantinople. Il sera épié, surveillé dans tous ses actes, et tout ce -qu'il proposera apparaîtra suspect et comme vicié d'une arrière-pensée. -Sa situation s'aggravera de l'idée qui s'était répandue qu'il n'avait -été envoyé à Constantinople que pour appuyer les projets de réforme -militaire du Sultan. Effectivement celui-ci ne cachait pas trop l'envie -qu'il avait de se débarrasser de ses janissaires; mais ce projet ne fut -pas moins fatal aux desseins de l'Empereur qu'à ce souverain qui était -étranglé deux ans après par ceux qu'il voulait réformer. Il y a lieu de -croire que Mouhib effendi devait compter parmi les partisans de cette -réforme si l'on s'en rapporte à l'ampleur et à la précision de l'analyse -qu'il a faite du système militaire français et à la lettre secrète qu'il -remit à Napoléon et qui ne visait vraisemblablement qu'à s'assurer son -concours pour la mener à bien. - - * * * * * - -Mouhib effendi fut reçu en audience le 5 juin 1806. L'empereur donna à -la réception un éclat propre à impressionner ce haut dignitaire du -sérail. En voici le compte rendu d'après le _Moniteur_: - - «A 11 heures S. E. le grand maître des cérémonies avec quatre voitures - impériales et une escorte de 50 hommes à cheval sont allés à son - hôtel[4]. L'Empereur était sur son trône entouré des princes, - ministres et grands officiers de sa maison et des membres du Conseil - d'État. L'ambassadeur, arrivé à la salle du trône, fait trois - profondes révérences, la première en entrant, la deuxième au milieu de - la salle et la troisième au pied du trône. L'Empereur alors l'a salué - en ôtant son chapeau qu'il a remis ensuite. L'ambassadeur a adressé en - langue turque un compliment qui a été traduit par l'interprète - français.» - - [4] Il habitait l'hôtel de Monaco, rue Saint-Dominique, démoli en - 1861. - - «SIRE, - - «S. M. l'empereur de toutes les Turquies, maître des deux continents - et des deux mers, serviteur fidèle des deux villes saintes, Sultan - Selim han, dont le règne soit éternel, m'envoie à S. M. impériale et - royale, Napoléon, le plus grand parmi les souverains de la croyance du - Christ, l'astre éclatant de la gloire des nations occidentales, celui - qui tient d'une main ferme l'épée de la valeur et le sceptre de la - justice, pour lui remettre la présente lettre qui contient les - félicitations sur l'avènement au trône impérial et royal et - l'assurance d'un attachement pur et parfait. - - «La S. Porte n'a cessé de faire des voeux pour la prospérité de la - France et pour la gloire que son sublime et immortel empereur vient - d'acquérir et elle a voulu manifester hautement la joie qu'elle en - ressentait. C'est dans cette vue, Sire, que mon souverain, toujours - magnanime, m'a ordonné de me rendre près du trône de V. M. impériale - et royale pour la féliciter de votre avènement au trône et pour lui - dire que les communications ordinaires ne suffisant pas dans une - pareille circonstance, il a voulu envoyer un ambassadeur spécial pour - signaler d'une manière éclatante les sentiments de confiance, - d'attachement et d'admiration dont il est pénétré pour un prince qu'il - regarde comme le plus ancien, le plus fidèle et le plus nécessaire ami - de son empire.» - - «A quoi l'empereur répondit: - - «MONSIEUR L'AMBASSADEUR, - - «Votre mission m'est agréable. Les assurances que vous me donnez des - sentiments du Sultan Selim, votre maître, vont à mon coeur. Un des - plus grands, des plus précieux avantages que je veux retirer des - succès qu'ont obtenus mes armes, c'est de soutenir et d'aider le plus - utile, comme le plus ancien de mes alliés. Je me plais à vous en - donner publiquement et solennellement l'assurance. Tout ce qui - arrivera d'heureux ou de malheureux aux Ottomans, sera heureux ou - malheureux pour la France. Monsieur l'Ambassadeur, transmettez ces - paroles au Sultan Selim; qu'il s'en souvienne toutes les fois que nos - ennemis, qui sont aussi les siens, voudront arriver jusqu'à lui. Il ne - peut jamais rien à avoir à craindre de moi; il n'aura jamais à - redouter la puissance d'aucun de ses ennemis.» - - «L'ambassadeur, après qu'il eut porté à ses lèvres la lettre de Sa - Hautesse, la présenta à l'empereur qui la remit à S. E. le ministre - des Relations extérieures. Puis, faisant trois autres révérences, il - se retira dans une salle voisine de celle du trône où les présents du - Grand Seigneur avaient été étalés sur une table. L'Empereur, averti - par le grand maître des cérémonies et précédé par lui, s'est rendu - dans cette salle et l'ambassadeur, après avoir fait une révérence à S. - M., lui a offert les présents qui consistaient en une aigrette de - diamants et une boîte très riche ornée de diamants et ornée du chiffre - du sultan. L'ambassadeur a montré également les présents destinés à - l'impératrice et qui consistent en un collier de perles, en parfums et - en magnifiques étoffes. L'Empereur, après avoir tout examiné avec - intérêt, s'approcha d'une fenêtre donnant sur la cour pour voir les - harnais de la plus grande richesse et dont les chevaux étaient - caparaçonnés. - - «Puis S. M. étant rentrée dans la salle du trône, l'ambassadeur - extraordinaire a été conduit à l'audience de S. M. l'impératrice qui - l'a reçu debout, entourée des princesses, de ses dames et officiers.» - -Telle fut cette audience sensationnelle qui rappelle, par le faste -déployé, les somptueuses réceptions de la Renaissance. L'ambassadeur -turc et les gens de sa suite, dans toute la majesté de leurs riches -caftans aux plis harmonieux, coiffés d'hiératiques turbans de soie, -entrant dans la salle sous les regards de cette foule de princes, de -généraux et de dignitaires qui entouraient le trône de l'incomparable -empereur, ajoutaient à cette cérémonie tout l'éclat que l'on peut -imaginer. - -Cependant divers incidents, que l'auteur narre avec force détails, se -produisirent avant la réception et faillirent en troubler la majestueuse -sérénité. Talleyrand avait, avant tout, manifesté le désir de prendre -connaissance du discours qu'il allait prononcer. Se l'étant fait -communiquer, il lui fit observer que le titre de «Roi de Rome» qu'il -avait espéré y trouver ne figurait point dans le texte et il demanda -qu'il y fût joint à celui d'Empereur. Mouhib effendi s'y refusa -nettement sous prétexte que ses instructions n'avaient point prévu le -cas. Il se gardait bien de dire que le pacte qui liait encore la Turquie -à l'Angleterre et à la Russie et à l'Autriche lui interdisait toute -concession sur ce point délicat. Vainement, le général Sebastiani le -pressa-t-il de donner cette satisfaction au protocole. Il demeura -inflexible. On ne sait comment cela aurait fini si l'Empereur n'était -intervenu dans le débat pour qu'il fût fait selon sa volonté. - -Cet incident clos, un autre surgit au dernier moment. Le maître des -cérémonies qui devait l'accompagner au palais s'avisa de vouloir occuper -la première place dans le carrosse. Le Turc, jugeant qu'il y allait de -sa dignité, déclara qu'il n'admettrait point une pareille prétention, -que la cérémonie était pour lui seul et qu'il n'entendait en céder -l'honneur à personne. Qu'au surplus, il n'éprouvait aucun besoin d'être -accompagné et qu'il saurait bien aller tout seul chez l'Empereur. Cela -dit, et prenant les devants, il monta dans le carrosse et s'assit à la -place qui lui convenait. - -Toutefois, le lendemain il faisait une découverte désagréable. En se -faisant lire le _Moniteur_ il découvrait que le titre de «Roi de Rome» -qu'il avait refusé de mentionner, ne figurait pas moins dans son -discours. Ce fait lui causa tant de surprise qu'il devint d'une prudence -extrême, au point qu'il n'osa plus rien entreprendre sans en référer à -Stamboul. Un incident en dira long sur son état d'esprit. Parmi les -cadeaux qu'il devait distribuer se trouvait un coffret destiné au prince -Eugène, alors en Italie. Cette circonstance lui fut l'occasion d'un -grave embarras. Si le prince s'était trouvé à Paris, il lui eût remis le -coffret de la main à la main, mais le coffret devant passer les Alpes, à -quelle adresse l'expédierait-il? Au prince, ou bien au lieutenant de -l'Empereur Roi? Dans l'un et l'autre cas, il risquait de mécontenter -quelqu'un. - -Ne sachant quel parti prendre il en écrivit à son chef le -_Réis-ul-Kuttab_. Celui-ci, pour toute réponse, lui ordonna d'envoyer -sans retard l'objet à son destinataire en lui donnant le titre qu'il lui -plairait. - -Sans doute, pour plus de précision il emploie dans ses lettres la forme -du dialogue. - -Après qu'il eut présenté ses hommages à l'impératrice, il fut invité à -table. Au cours du repas, l'empereur lui parla des pachas qu'il avait eu -l'occasion de combattre en Orient. - -Comme il portait un jugement sévère sur Djezzar pacha, dit le _boucher_ -à cause de sa réputation de cruauté, celui-là même qui avait résisté à -ses armes à Saint-Jean-d'Acre, l'ambassadeur répliqua: - -«Sire, soyez indulgent: Djezzar est un homme dévoué au padischah. Il a -été élevé à l'ombre du Sérail et malgré son origine de montagnard kurde -il n'en est pas moins digne du poste dont l'a honoré la faveur de notre -maître. - ---Quant à Yousouf pacha, reprit Napoléon, j'ai appris avec plaisir qu'il -vient d'être comblé d'honneurs. Je regrette la mort de Capétan Hussein. -C'était le type de l'homme brave et dévoué. - -A quoi j'ai répondu:--Yousouf pacha est un homme aussi brave que feu -Capétan Hussein sous les ordres de qui il servit au sortir de -_l'enderoun_, et comme _il est dans l'oeil du Maître_, j'espère que par -la volonté de Dieu il servira fidèlement. - -Puis, l'Empereur se levant de table passa dans une pièce voisine où la -conversation continua. Il fit allusion à la révolte des Serbes et aux -conséquences qu'elle pouvait avoir au point de vue de la tranquillité de -l'Empire ottoman. Hardiment, Mouhib effendi lui fait entendre que cette -révolte n'aurait jamais eu lieu sans l'expédition d'Égypte. «Vous -conviendrez, lui dit-il, qu'ils ont pris naissance à la suite de cette -affaire. La situation était telle à ce moment que les firmans ne purent -être rédigés, tant était grande l'incertitude. Si cet événement ne -s'était pas produit, le calme n'aurait pas été troublé dans ces -provinces. Ce disant, je voulais faire allusion à la question d'Égypte. - ---J'en conviens, dit Bonaparte, mais dorénavant tout ira pour le mieux. -Qu'on le sache bien. - -«J'ai ajouté:--Non seulement la paix est utile aux deux nations, mais à -votre propre repos. - -«--Mais je suis jeune encore, répond Bonaparte. Je ne crains pas la -guerre. Ma dernière campagne contre la Russie ne visait qu'à m'assurer -les bouches de Cattaro. Je les ai, mais au fait à quoi peuvent-elles me -servir? Elles ne seront jamais pour moi qu'une occasion de dépenses. - -«--En effet, dis-je, ce ne doit pas être un pays fertile. - -«Napoléon continue: - -«--La Dalmatie non plus ne m'est guère plus utile. Toutefois, si cette -contrée devait être pour l'Empire ottoman un sujet d'inquiétude, je -tiens à ce qu'elle reste occupée par mes soldats. - -«--Ce ne doit pas être non plus un pays fertile, ai-je insinué. - -«--Oui, c'est une sottise que de toujours faire la guerre; mais je la -ferai cependant aussi longtemps qu'on me mettra dans l'obligation de -sauvegarder les intérêts de mon pays et les miens. - -«--Les paroles de Votre Majesté sont conformes aux principes du _Chéri_, -ai-je remarqué. Nous ne faisons jamais la guerre, nous, sans y être -contraints par une nécessité. - -«Cet entretien se faisait debout. Pensant qu'il devait être fatigué, je -lui dis de s'asseoir. - -«--Non, répondit-il: je me plais ainsi. - -«Sachez, reprit-il, que la Russie et l'Autriche sont d'accord pour -attiser la révolte de Karageorges, et que le but de la Russie est de -faire de la Serbie une principauté sur le modèle de la Moldo-Valachie. -Il ne faudrait pas que le Sultan cédât sur ce point. - -«--Il s'en gardera bien, lui dis-je, mais la complicité des deux nations -n'est pas encore démontrée. Maintenant j'ignore si elles n'attisent pas -le feu en sous-main. Animé du désir d'éviter tout dommage aux enfants, -aux femmes et aux sujets paisibles, l'État sublime n'a pas cru devoir -intervenir encore militairement. Il est en proie aux mêmes -préoccupations qu'au moment du siège de Vidin. L'affaire d'Égypte ayant -éclaté le capétan pacha Hussein dut s'y porter avec toutes ses forces. - -«--C'est juste, répond Napoléon après avoir réfléchi un instant. Mais -cela n'est pas à rapprocher avec le reste. Et tout en disant cela, il -sabrait fébrilement de la main. - -«Je poursuivis:--C'est le gouverneur d'Alexandrie, Ibrahim pacha qui a -été désigné pour étudier cette affaire et l'on peut croire qu'il y a -apporté une solution. J'en ai le pressentiment. - -«--Pensez-vous, me demande alors Napoléon, qu'Ali pacha Tepelen ait des -sympathies russes. - -«--J'ignore s'il aime les Russes ou non; mais je peux vous affirmer -qu'il ne trahira jamais les intérêts de l'État... Maintenant, en ce qui -concerne l'Égypte, voici la situation: A Alexandrie et aux environs de -cette place notre padischah a envoyé des vizirs puissants et dévoués qui -disposent de fortes armées, de 50 à 60.000 hommes et qui marcheraient -sur un signe de la S. Porte. Je ne compte point les levées qu'ils -peuvent faire sur le territoire même en cas d'urgence. - -«Sur ces derniers mots, il me demanda si j'avais reçu son billet -d'invitation. - -«J'ai répondu affirmativement, mais que ne sachant pas moi-même le -français et n'ayant trouvé à Paris personne qui comprenne bien le turc, -même ceux qui font profession de l'enseigner, j'avais eu beaucoup de -peine à le faire déchiffrer. - -«--En effet, dit Napoléon, c'est chose difficile. - -«Après avoir prononcé ces mots, il me fit comprendre par son attitude -qu'il avait à me demander si j'avais quelque chose à lui remettre ou à -lui dire. - -«Ce que voyant je pris la parole: - -«Après l'avoir remercié de l'accueil que je venais de recevoir je lui -dis que l'État sublime serait sensible aux assurances d'amitié qu'il -venait de me donner publiquement. - -«--Oui, repris-je, je suis chargé de vous remettre un message -confidentiel. Dois-je le faire tout de suite ou bien plus tard? - -«--Remettez-le-moi tout de suite, fit-il. - -«Alors je tirai d'une poche le texte turc et je le lui remis après -l'avoir porté à mes lèvres. Le prenant des deux mains, il me demanda si -j'en avais une traduction. Je tirai alors d'une autre poche la -traduction française qu'il lut séance tenante d'un bout à l'autre. - -«--J'avais bien deviné, me dit-il, que vous étiez chargé d'une mission -secrète. Écrivez au Sultan pour lui dire qu'après Austerlitz il n'a plus -rien à craindre des Russes et que je ne perdrai en aucune circonstance -ses intérêts de vue. Qu'il ne songe qu'à résoudre les problèmes -intérieurs, moi, je me charge du reste. Je vous annonce qu'un délégué du -Tzar sera ici dans six jours pour négocier la paix. Soyez persuadé que -je ne vous oublierai point dans les pourparlers qui vont s'engager. - -«Sur ce propos, je lui fis observer que l'entente devait rester secrète, -ainsi que les mesures que nos deux pays croiraient devoir prendre en -commun. - -«--C'est entendu, me répondit-il, tout cela restera secret. D'ailleurs, -l'ambassadeur que je viens de nommer à Constantinople a reçu l'ordre -d'agir secrètement. - -«Je lui dis alors que j'étais autorisé à lui donner l'assurance que -l'alliance qui lie encore la S. Porte à l'Angleterre, à l'Autriche, à la -Russie et à la Prusse à la suite de l'affaire en question serait -dissoute bientôt, mais avec tous les ménagements nécessaires afin de ne -rien brusquer. Que le seul point qui nous inquiète, c'est que la France -n'a plus de flotte dans la Méditerranée, mais que ce détail n'était pas -fait pour nous arrêter. - -«--En effet, m'a répondu Bonaparte: nous n'avons plus de flotte. - -«--Néanmoins tout ira bien, lui dis-je; car la maison d'Osman n'a cessé -depuis ses origines d'être l'objet de la protection du Dieu -tout-puissant. - -«Permettez-moi de vous dire combien la mission que je remplis auprès de -vous me comble de joie et de fierté. - -«--Je partage vos sentiments, m'a-t-il répondu, et je suis heureux que -le choix de votre padischah se soit porté sur vous. - -«Puis, rompant l'entretien, il donna ordre qu'on mît à ma disposition le -carrosse de Talleyrand. En compagnie de ce dernier, j'ai été au bois et -c'est au retour d'une longue promenade que je porte ces faits à la -connaissance de Votre Majesté[5].» - - [5] Lettre de Mouhib effendi au Sultan Selim III, du 20 Rebi-ul-Ewel - 1221. - -Le lendemain, Mouhib effendi voyait le ministre des relations -extérieures qui lui renouvelait la promesse faite par l'Empereur qu'il -serait tenu compte dans le traité de paix qui allait être négocié avec -le délégué russe des intérêts turcs. Et pour lui prouver combien étaient -sincères les intentions de l'Empereur à cet égard il ajouta que celui-ci -avait introduit dans le traité qui vient d'être signé des clauses de -garantie favorables au Sultan[6]. - - [6] Traité de Presbourg. - -Cependant l'ambassadeur turc n'est pas entièrement rassuré. Il redoute -les desseins de l'Angleterre. Celle-ci aurait dit à la Russie: -«Arrangez-vous avec les Français comme vous l'entendrez. Pour ce qui me -concerne je suis décidée à mettre le blocus devant les ports français et -les ports ottomans de la Méditerranée.» Il demande alors à Talleyrand ce -qu'il pense de tout cela. Celui-ci répond que le littoral ottoman est si -considérable qu'on peut considérer la menace anglaise comme chimérique. -Le Turc objecte cependant que Constantinople tirait ses -approvisionnements de la Méditerranée et que sa situation deviendrait -critique si la flotte anglaise embouquait les détroits. Aussi -souhaite-t-il que la France se mette en mesure de reconstituer au plus -vite sa flotte. - -«Talleyrand a réfléchi un instant, puis, sur un ton indifférent, il me -dit: «Je suis content de ce que vous me dites: mais tranquillisez-vous, -on y pourvoira[7].» - - [7] Lettre du 21 Rebi-ul-Ewel 1221. - -Dans la soirée l'ambassadeur de la Porte se rend chez le ministre de -Prusse, Lucchesini, «un ami», pour lui demander ce qu'il savait des -conditions de paix projetées avec la Russie. «Il n'y a encore rien de -certain, lui répond-il; car la cour de Russie est divisée en deux -factions, qui sont l'une favorable à la France, l'autre contre elle et -qui se disputent l'esprit du Tzar; mais soyez certain, ajouta-t-il, que -si l'entente vient à s'établir, vous trouverez en nous de zélés -défenseurs. D'ailleurs vos intérêts ont été justement sauvegardés dans -le traité que nous venons de signer avec la France. Vous n'ignorez point -que notre roi est animé à votre égard des meilleures dispositions, et -que la position géographique de nos deux pays leur impose la nécessité -de rester unis. On ne peut nier que la Turquie et la Prusse n'aient des -intérêts communs. L'argent ne nous fait point défaut. - -«--Je suis heureux d'entendre ces paroles, répondis-je au ministre. J'en -ferai part non seulement au Divan, mais je les transmettrai fidèlement à -mon maître.» - -Mouhib effendi lui demanda alors ce qu'il savait des intentions de la -Russie. Lucchesini répond: «Notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg a -déclaré au Tzar qu'il verrait avec déplaisir toute tentative de nature à -porter atteinte aux droits de la Turquie.--Mais je ne suis pas fou, a -répliqué Alexandre: mon devoir est de respecter les clauses du traité de -paix que j'ai signé avec elle. Aucun lien solide ne peut me rattacher à -la France, et la paix qui met un terme à notre différend n'a à mes yeux -qu'un caractère provisoire.» - -Cependant ces assurances n'inspirent à l'ambassadeur qu'une médiocre -confiance, d'autant plus que Talleyrand s'emploie à raviver ses soupçons -sur les intentions de l'Autriche et de la Russie. D'ailleurs n'a-t-il -pas recueilli lui-même, à son passage à Vienne, des preuves certaines -que l'Autriche avait fourni au «traître Karageorges» des vivres et des -munitions. Le général Sebastiani, à qui il en a touché deux mots, lui a -promis qu'il ne manquerait pas de faire des représentations au -gouvernement autrichien mais qu'il n'avait mandat de s'occuper -officiellement de la question qu'à son arrivée à Constantinople où il -compte adresser une note à l'ambassadeur d'Autriche[8]. - - [8] Lettre du 21 Rebi-ul-Ewel 1221. - -Sur ces entrefaites éclatait l'affaire de Raguse. Le lendemain du jour -où ces entrevues avaient lieu, Mouhib découvrait dans les gazettes que -Napoléon venait de donner à ses généraux l'ordre d'envahir le territoire -de _Dobrevnik_[9]. Il en croit à peine ses yeux, mais la nouvelle lui -apparaît si invraisemblable qu'il néglige d'aller aux informations. -«Cependant, écrit-il, le jour suivant, je lisais dans le _Moniteur_, la -gazette principale, un exposé des motifs de cette occupation. A cette -nouvelle je me crus frappé de paralysie.» Il lui revient d'autre part -que Sebastiani venait d'ajourner son départ pour Constantinople et cette -autre nouvelle n'est pas faite pour dissiper ses angoisses. - - [9] Raguse. - -Impatient d'entrer en conversation il se précipite chez lui pour en -obtenir des éclaircissements. «Dissimulant, écrit-il, le but de ma -visite, je mets d'abord l'entretien sur les affaires de Valachie, puis -comme je me levais pour me retirer, je lui dis que j'avais lu dans les -gazettes que Torcy venait d'être nommé gouverneur de Dobrevnik. - -«--C'est exact, m'a-t-il répondu, mais l'occupation en question n'a -d'autre but que de surveiller les Russes qui sont à Corfou où ils -disposent de nombreuses troupes, ce qui pourrait les disposer à préparer -un coup de main sur les côtes illiriennes. Une autre raison qui nous a -déterminé à occuper cette place, c'est qu'elle possède un port où le -mouillage est excellent et propre au ravitaillement de notre armée, ce -qui n'est pas le cas du port de Cattaro. D'ailleurs, la proclamation du -général chargé de cette opération a rassuré la population sur les -intentions de notre gouvernement. Laissez-moi vous donner l'assurance -formelle que les Français restitueront Dobrevnik à l'État sublime dès -que les Russes auront évacué l'île de Corfou. Puis, s'interrompant un -moment, il ajouta: - -«Vous vous doutez bien, n'est-ce pas, que vous avez dans la Russie une -alliée plus que suspecte et que sa politique ne tend à rien moins qu'à -faire de la Serbie un État indépendant. C'est pour arriver à ses fins -qu'elle a occupé Corfou; si on la laissait faire, elle serait bientôt -tentée, grâce aux forces qu'elle y a réunies, de soulever les -populations du littoral[10].» - - [10] Lettre du 24 Rebi-ul-Ewel. - -Cette explication rassure l'ambassadeur d'autant moins que l'incident se -produit au moment même où la France demande un traité plus _avantageux_ -que celui dont le texte a été présenté par Galib bey. «Dieu sait, -écrit-il, ce qui sortira des conversations qui vont s'engager. Je passe -mes nuits sans sommeil, et ne cesse d'appeler à mon aide les lumières -d'en haut. Il y a loin de ce qu'on espère à Stamboul avec ce qu'il est -permis d'espérer ici. Les Français vivent depuis 14 ans sous le régime -de la liberté et cela les a changés à notre égard. Aussi j'aurais grand -besoin d'être renseigné sur toutes les circonstances de leur orientation -politique. Que signifie cette affaire de Raguse et où les Français -veulent-ils en venir? Je prie Dieu qu'il vienne en aide aux musulmans et -à notre bienfaiteur. Amen. Pardonnez-moi les fautes que j'ai pu -commettre[11].» - - [11] Littéralement: _pardonnez mes défauts_. - -Il va voir Talleyrand pour lui annoncer que la Russie et l'Autriche -viennent de faire une démarche auprès du Divan en faveur de la Serbie. -Elles auraient l'intention d'y nommer un Voévoda, ce qui le conduit à -penser que ces deux puissances auraient l'intention de faire de ce pays -un État indépendant comme la Moldo-Valachie. Il proteste contre ce point -de vue: - -«Nous pourrions à la rigueur admettre ce régime pour ces provinces, car -elles nous ont été arrachées par les armes, mais nous ne saurions le -tolérer en Serbie. La forteresse de Belgrade a passé alternativement aux -mains des Turcs et des Autrichiens dont les Serbes ont été tour à tour -les rayas. Est-il raisonnable qu'une province si grande et si peuplée -soit érigée en principauté indépendante avec un Voévoda à sa tête? Voilà -ce que je ne peux concevoir et ce que l'État sublime ne saurait -admettre. Le Divan--comprenez-vous--a cru prudent de faire semblant de -ne pas rejeter leur requête afin de ne pas les indisposer, mais croyez -bien qu'il n'en fera qu'à sa tête.» - -Talleyrand encourage ces dispositions et lui fait remarquer que «la -Russie ne vise qu'à faire de la Serbie une autre Valachie où elle -nommerait Ipsilantis qui est un homme à sa dévotion». - -A cela Mouhib effendi répond que cette politique n'est qu'une -conséquence de celle adoptée par la France; mais, détournant la -conversation, il me dit: «Consentiriez-vous à nous faire les mêmes -concessions politiques et commerciales que la S. Porte a faites à la -Russie?» Je lui ai répondu que je n'avais pas gardé dans la mémoire les -clauses du traité conclu par l'entremise de Galib effendi; mais qu'il -pouvait en prendre connaissance dans ses archives. «Mais ce traité c'est -moi qui l'ai fait, a répondu Talleyrand. Seulement, je voudrais savoir -si votre gouvernement serait disposé à nous favoriser du même -traitement.» Après lui avoir donné l'assurance qu'il demandait, je lui -ai fait observer qu'il n'était pas sans connaître les raisons qui nous -ont contraints à faire des concessions à la Russie. «Et pensez-vous, lui -ai-je dit, que nous les lui ayons faites de notre plein gré?» Sur quoi -Talleyrand a dit: «Je chercherai ce traité et s'il contient des points -qui méritent de retenir mon attention, nous en causerons.» - -Cependant, pour l'instant, la question serbe, encore que lancinante, le -préoccupe moins que l'affaire de Raguse. Mais il n'en témoigne rien à -Talleyrand et ce n'est qu'en usant de détours qu'il cherche à pénétrer -sa pensée. Encore une fois il frappe à la porte du général Sebastiani, -curieux de savoir la raison de l'ajournement de son départ pour -Constantinople. La question serbe lui sert d'entrée en matière. Il lui -explique qu'il tient de source certaine que le rebelle Karageorgevitch a -reçu des secours en munitions et en argent de l'Autriche et qu'il s'en -était plaint au président du Cabinet autrichien. Celui-ci lui aurait -avoué qu'en effet des approvisionnements avaient été fournis aux -rebelles, mais qu'il avait donné des ordres pour que cela ne se -renouvelât plus. «Pensez-vous, lui ai-je dit alors, que l'amitié de la -S. Porte à l'égard de l'Autriche soit de qualité inférieure à celle du -traître Karageorges? Au cours de la guerre où nous étions engagés, la S. -Porte ayant pu mettre la main sur le traître Kotcho, celui-ci a dit à -nos autorités que si elles les mettaient en liberté il enrichirait notre -trésor de je ne sais combien de milliers de bourses, et qu'il ferait -restituer à l'État Sublime la forteresse de Budine; mais on lui a -répondu que pour traiter avec ses ennemis la S. Porte n'avait pas besoin -d'un traître de son espèce, et on l'empala sur l'heure; les gens de sa -bande maudite subirent le même sort à Hirchovo et à Téké-Bournou. Voilà -ce que j'ai dit au ministre autrichien qui a convenu de ces détails.» - -Puis il explique au général que les hommes et les femmes serbes sont -loin de voir de bon oeil les entreprises de Karageorges, car ils savent -qu'ils _brûleront tous dans le même feu_. Aussi, assure-t-il que la -révolte de ce traître ne peut avoir aucune chance de succès. Sebastiani -lui renouvelle la promesse qu'à son arrivée à Constantinople il ne -manquera pas d'envoyer une note de protestation à l'internonce impérial. -Mouhib effendi se confond en remerciements et répond que son «Seigneur -et maître sera sensible à cette marque d'amitié». - -Puis, tout à coup il lui dit: «J'apprends que Torcy vient d'être nommé -gouverneur de Raguse...--La mesure est indispensable, explique le -général et cette occupation sera maintenue aussi longtemps que les -Russes tiendront Corfou. Le jour où ils évacueront cette place, les -Français s'empresseront de restituer Raguse à l'État Sublime. Sachez que -vous avez dans la Russie une alliée déloyale et qu'elle travaille à -créer une Serbie indépendante. Son plan était de s'emparer de Raguse -comme elle s'est emparée de Corfou, car elle vise la Morée qui est trop -proche de ces positions pour qu'elle ne soit pas tentée d'y mettre -pied.» - -«--Mais, riposte Mouhib effendi, la question serbe est négligeable. -Quant à celle qui vise Corfou ne va-t-elle pas être réglée en même temps -que toutes celles que vous allez liquider avec les Russes? Je vous ferai -observer que les Ragusains nous payent depuis plusieurs années l'impôt -des rayas et que leur territoire séparait notre Turquie des possessions -vénitiennes. Raguse jouissait de la S. Porte qui avait accordé à -cette ville un firman autorisant les habitants à tirer leurs -approvisionnements de la Bosnie. Outre que Dieu est là pour nous garder -des embûches de la Russie, le vali de Bosnie n'est-il pas assez puissant -pour parer à toute éventualité? - -«Mais Sebastiani s'est contenté de réitérer les mêmes assurances et n'a -point voulu en dire davantage[12].» - - [12] Lettre du 26 Rebi-ul-Ewel. - -Sur ces entrefaites Mouhib effendi reçoit deux notes, l'une se -rapportant à la question locale, l'autre à celle des Lieux-Saints. La -révolution avait paru faire abandon des droits de protection que la -France exerçait tout spécialement en Orient depuis le XVIe siècle et qui -était comme un héritage de la tradition des Croisades. A l'affût de tout -ce qui pouvait accroître son influence, l'Autriche avait mis à profit -cette circonstance, ainsi que les difficultés que la France avait avec -le Divan pour se substituer à celle-ci, en tant que puissance -catholique, dans l'exercice de ces droits et des prérogatives qui s'y -rattachent. Cette tentative d'empiétement trouva dans Napoléon un -adversaire résolu. Les Turcs entrèrent sans hésitation dans ses vues, -heureux de trouver là une occasion de lui être agréables à peu de frais. -Au cours d'une conférence qu'il eut à ce sujet avec Talleyrand, Mouhib -effendi lui dit: - -«Vous m'avez envoyé un _takrir_ concernant les prêtres de Jérusalem. -Voici ce que j'ai à vous dire à ce sujet. Les églises de la Syrie et de -Galata ont passé sous la protection de l'Autriche depuis votre -expédition en Égypte. Or, comme l'Autriche insistait pour garder les -privilèges qui lui furent alors reconnus, mon Seigneur lui a fait savoir -par son ambassadeur à Constantinople qu'il était vrai que les Français -étaient déchus de leurs droits pour avoir violé les traités; mais que ce -droit de protection il n'entendait plus le céder à personne. «C'est moi, -a-t-il dit, qui assumerai à l'avenir la tâche de protéger les intérêts -catholiques. Cette volonté mon padischah l'a formulée dans le firman -qu'il a adressé au Voévoda de Galata, au Toptchi bachi et au Tersané -émini, par lequel il défend à qui que ce soit de s'immiscer dorénavant -dans les affaires des Églises catholiques.» Néanmoins l'ambassadeur -d'Autriche, revenant à la charge, a cru devoir envoyer au Réis-effendi -une note pour maintenir ses prétentions; mais celui-ci a répondu au -Drogman: «Notre Chevketlou padischah a rendu à ce sujet un Iradé -définitif qui a tranché définitivement la question et si l'ambassadeur -bey, s'obstinant dans son idée, s'avisait d'envoyer dans les églises et -les couvents des hommes à lui pour y faire acte d'autorité, nos -fonctionnaires ont reçu l'ordre de les frapper à la tête sans ménagement -et de les jeter en prison.» - -«Les autres représentants chrétiens de Péra ont unanimement approuvé -cette décision, si bien qu'ils ont envoyé leurs drogmans pour le -complimenter. Tout cela est la vérité même. Aussi personne n'oserait se -prévaloir d'une autorisation du padischah pour intervenir dans les -affaires des prêtres et des églises qui se trouvaient sous la protection -française. - -«Maintenant, en ce qui concerne le règlement de cette affaire, il -convient, je crois, de s'en rapporter aux traités qui régissent la -matière et l'on procédera en conséquence. Que Sebastiani adresse une -note à ce sujet, puis l'on verra s'il y a lieu de faire intervenir, pour -remettre les choses en leur ancien état, un firman impérial, ou bien une -simple lettre vizirielle. Je ne manquerai pas de transmettre votre note. - -Là-dessus Talleyrand m'a dit: Vous n'ignorez point les liens de vieille -amitié qui unissaient nos rois à vos sultans. Sans doute la France eût -mieux fait de s'abstenir de porter ses armes en Égypte, mais qu'y faire? -Le mieux est de n'y plus penser et de travailler ensemble à renouer ces -mêmes liens qu'un malentendu a brisés. Notre Empereur a envoyé ses -instructions à Sebastiani au sujet des églises, mais il a demandé aussi -que l'on vous adressât une note à ce sujet avec prière de la transmettre -au Divan. - -«Cette volonté sera exécutée, lui ai-je répondu, mais je vous ferai -remarquer que l'entreprise sur l'Égypte a été décidée au moment où vous -étiez ministre des Affaires étrangères. Or, l'issue qu'elle a eue, au -lieu de porter dommage à l'Angleterre, a causé le plus grand préjudice à -la France contre qui s'est formée une coalition...» - -«Dans les lettres qui me parviennent de Stamboul, continuai-je, il est -question des bérats[13] et des agissements des drogmans et du personnel -domestique des ambassadeurs. Ces bérats qu'on délivre aux drogmans -comportent des conditions qui sont négligées. J'en ferai une traduction -exacte et j'en enverrai une copie à tous les représentants des -puissances, Prusse, Espagne, Danemark, Autriche. Vous verrez à la -lecture que les réclamations de mon gouvernement sont conformes à -l'esprit du traité. On verra aussi par la note que j'y annexerai à -quelles intrigues donnent lieu ces bérats. Certes, nous n'avons aucune -plainte à formuler contre les négociants étrangers. Ils payent -exactement 3% sur tous les articles importés ou exportés. Tel n'est pas -le cas, par exemple, de cet Arménien d'Andrinople, un nommé Artin, qui -se fait appeler Ovitz, un fils de chien. Il s'est arrangé de façon à -décrocher un firman qui lui permet de se livrer à des opérations de -toutes sortes sans qu'il ait à acquitter aucune taxe. Je vous le -demande, quel gouvernement tolérerait une pareille iniquité? Cependant -les produits qu'il vend proviennent de Tékir-Dagh, de Philippoli ou de -Sophia. Moyennant 500 piastres qu'il a versées audit drogman il s'arroge -le droit de se dire Autrichien et de frustrer le fisc. Avec cela, il -fait siens tous les biens de ses coreligionnaires qui s'entendent avec -lui pour s'exempter par cet artifice des contributions dues par les -_rayas_. Je pourrais vous citer mille autres cas semblables. Vous verrez -par la traduction à quelles abominables intrigues se livrent les -drogmans et les serviteurs des ambassades. - - [13] Les bérats étaient des diplômes que les ambassadeurs délivraient - aux rayas employés à leur service et qui leur conféraient les - privilèges capitulaires des Francs; mais comme tout privilège - dégénère en abus, leurs subordonnés en distribuaient à tout venant - contre du bon argent. - -Talleyrand m'interrompit pour dire qu'aucun gouvernement ne tolérerait -un pareil état de choses. Je poursuivis en lui disant que je connaissais -à fond la question visée par sa note concernant la Serbie et que je -l'enverrais à Stamboul avec l'autre. Mais j'ai vu dans le _Moniteur_ que -la Russie était disposée à envoyer un délégué à Bucharest pour engager -avec mon gouvernement une conversation sur les affaires serbes et j'ai -demandé à Talleyrand comment il se fait que l'on puisse croire en France -que la S. Porte consente que des étrangers se mêlent de régler avec elle -le sort de ses sujets. J'espère, lui ai-je dit, que bientôt, par la -volonté de Dieu, le traître Karageorges et ses maudits partisans -recevront le châtiment qu'ils méritent. - -«Après que Talleyrand m'eut approuvé, je repris: J'ai pu lire aussi dans -la Gazette que les troupes qui se portaient en Serbie ont reçu l'ordre -du Divan de rebrousser chemin. Ainsi présenté, le fait est inexact. Ce -n'est pas sur un ordre du Divan, mais spontanément que ses troupes ont -refusé de marcher et cela parce qu'elles appréhendent les suites de -votre occupation de Raguse et qu'elles croient ne pas devoir trop -s'éloigner pour se mettre en mesure de protéger les femmes et les -enfants. Telle est la vérité, lui ai-je dit[14].» - - [14] Lettre du Rebi-ul-ahir, 3e jour. - - * * * * * - -On ne peut donner plus clairement à entendre que la présence des -Français en Dalmatie et surtout à Raguse est une cause de troubles pour -l'Empire et que le gouvernement français ferait bien de changer ses -méthodes de protection. Le fait est que l'apparition des troupes de -Marmont sur les côtes de l'Adriatique avait soulevé de véhémentes -protestations de la part des pachas et des janissaires. La méfiance que -les Turcs nourrissaient contre les Français depuis l'expédition d'Égypte -était partagée par Ali pacha de Tepelen qui, sans doute, sur les -suggestions du Divan, s'était empressé de s'entendre avec les Anglais. -On voit par la brutale déclaration de Mouhib effendi que les Turcs -s'attendaient à une invasion française. - -Sebastiani arrivait à Constantinople le 9 août 1806. Une mission qu'il y -avait rempli au moment de la reprise des relations avait déterminé le -choix de Napoléon. Lui ayant donné ses instructions en personne, il le -chargeait de donner à Selim les gages d'une solidarité parfaite. Il lui -promettait de faire rendre à la Turquie les provinces moldo-valaques, de -ne soutenir aucune rebellion, de lui prêter son concours pour résoudre -les difficultés extérieures. A Constantinople, le général Sebastiani -n'eut d'abord que des succès à enregistrer. Le Réis-ul-Kuttab parut -d'autant mieux disposé à lui faciliter sa tâche que la victoire d'Iéna -et la marche des Russes sur Bucharest avaient fortement amolli le Divan. - -Les hospodars russophiles étaient destitués à sa demande; mais, sur une -injonction des ministres Harbinsky et Arbuthnot, Sélim s'empressait de -les rétablir dans leurs charges, en même temps qu'il se tournait du côté -de Sebastiani pour lui demander conseil. Protestations de ce dernier -qui, à force de remontrances, finit par obtenir la rupture des relations -de la Russie et de la Porte (décembre 1806). La présence de l'Empereur -en Pologne ayant obligé les Russes à dégarnir le Danube où ils s'étaient -avancés, le Sultan profitait de cette circonstance pour lancer un -manifeste de guerre contre la Russie (5 janvier 1807). Mais au moment où -l'on s'y attendait le moins, voilà qu'un secrétaire de la Légation -britannique se présentait au Divan pour annoncer aux Vizirs qu'une -escadre allait forcer les Dardanelles s'ils ne rompaient sans délai avec -l'ambassadeur français. Sélim, toujours prompt à la panique, inclinait à -la soumission et offrait de sacrifier les hospodars récemment nommés. -Nouvelle et énergique intervention de Sebastiani qui finit par faire -rejeter les sommations britanniques. - -Cependant la menace allait se préciser. Quatorze vaisseaux commandés par -l'amiral Duckworth entraient à toutes voiles dans les Dardanelles en -lâchant leurs bordées sur les vieux châteaux qui en défendaient -l'entrée. Puis, l'amiral incendiait au passage une flotte turque -paisiblement ancrée à Gallipoli avant de gagner le mouillage des îles -des Princes. On ne peut s'empêcher de faire remarquer à ce propos qu'il -a été dans la destinée de toutes les flottes turques de se laisser -couler dans les ports où elles s'abritaient. Successivement elles se -sont laissé brûler à Tchechmé en 1770, mitrailler à Gallipoli en 1806, à -Ténedos, peu après cet événement; à Navarin en 1827, à Sinope en 1853. - -La maladresse de Duckworth fut de vouloir négocier avec les Turcs, alors -qu'il lui eût suffi, en profitant de la surprise, d'envoyer quelques -boulets rouges sur la ville pour l'avoir à sa merci. Sur le terrain des -négociations il risquait fort d'être battu. Les Turcs les traînèrent si -habilement en longueur, qu'ils eurent le temps de mettre les côtes en -état de défense. Cette tactique fut providentiellement favorisée par le -vent du Nord qui, se mettant de la partie, empêcha sa flotte britannique -d'approcher près du rivage pour bombarder le Sérail. A cet endroit les -courants qui descendent du Bosphore acquièrent une si grande rapidité, -même dans les temps calmes, que l'on entend de la côte d'Asie le -clapotement qu'ils produisent en se brisant sur la pointe de _Serai -bournou_. On armait pendant ce temps les Dardanelles pour couper la -retraite à sa flotte. Sans tirer un coup de canon, Duckworth dut virer -de bord pour en reprendre piteusement le chemin; mais la traversée, -cette fois-ci, ne s'effectuait pas sans dommage, car la flotte perdait -deux cents hommes, tant blessés que tués. Un autre échec attendait les -Anglais en Égypte où ils avaient essayé de pénétrer par surprise. - -Cette double victoire releva quelque temps le prestige de Sebastiani qui -avait été l'âme de cette défense. - -Comblé de présents et d'honneurs, il eût voulu profiter de ce regain de -faveur pour engager le sultan à jeter son armée du Danube sur les 25.000 -hommes de Michelson; mais, encore une fois il se heurtait à -l'énigmatique inertie du Divan. Napoléon pensa alors qu'il parviendrait -à obtenir la diversion tant souhaitée en envoyant le corps de Marmont -sur le Danube où s'immobilisait l'armée turque et il s'en ouvrit au -Sultan. Celui-ci ne fit aucune difficulté pour accepter une proposition -aussi avantageuse, mais l'opinion populaire s'y montra si hostile qu'on -dut y renoncer. De guerre lasse, Talleyrand écrivait à l'ambassadeur -qu'il renonçait de son côté à la coopération turque et qu'on se -contenterait, à défaut, d'envoyer à l'armée du Danube une troupe de 600 -canonniers; mais cette autre proposition n'était pas mieux accueillie -que la précédente. Cette petite troupe, dont on exagérait l'importance, -n'était dans l'opinion générale que l'avant-garde des armées françaises. -Il faut reconnaître aussi que l'obstination de Napoléon à vouloir -obliger les Turcs malgré eux était de nature à exaspérer leurs -méfiances. Toutes ces indiscrètes propositions ne pouvaient qu'aggraver -la situation du Sultan en donnant à croire que Sebastiani n'était venu à -Constantinople que pour seconder ses projets de réformes militaires. Le -soupçon qu'on avait de ses intentions n'était d'ailleurs pas sans -fondement. Le Sultan comptait sur son appui pour réaliser un projet -depuis longtemps caressé et qui visait à remplacer la vieille milice des -janissaires--cette fidèle conservatrice des traditions--par des troupes -manoeuvrant à l'européenne. A cette troupe, il aurait inspiré un esprit -plus conforme aux exigences de la situation et aux sentiments de -loyalisme envers le trône. Il lui aurait donné un costume nouveau et des -armes nouvelles, un nom, le _Nizam-i-Djedid_. Il l'aurait opposée en -attendant aux janissaires dont il espérait ainsi contrebalancer -l'influence et dompter l'esprit d'insubordination. - -Les Janissaires n'entendaient renoncer ni à leurs privilèges, ni -détruire, au profit de l'autocratie impériale, ceux dont jouissaient les -autres classes de la nation et qui étaient fondés sur le système de -décentralisation propre aux moeurs asiatiques. Ainsi ils ne voulaient -point d'une réforme qui eût permis à la dynastie de fortifier son -pouvoir en affaiblissant celui des pachas gouverneurs et réduisant à -l'obéissance les satrapies de Roumélie, d'Arabie, de Mésopotamie et de -Syrie. - -Un premier essai avait été tenté en 1803, mais par mesure de prudence on -avait relégué dans un coin de l'Asie-Mineure le premier corps exercé -pour le cacher aux yeux de la population; Selim, pensant qu'il serait -mieux à sa place sur les bords du Danube, donna ses ordres pour que ses -soldats y fussent dirigés. A cette nouvelle, les Janissaires se -massèrent en grand nombre à Andrinople pour les y attendre au passage. -Tombant sur eux à l'improviste, ils les exterminèrent jusqu'au dernier. - -Le drame d'Andrinople faisait présager une plus grande catastrophe -malgré le calme apparent de la population. Les Turcs ont leur passion -comme tout le monde, mais en matière de religion leur opinion est -collective, et pour agir ils n'attendent qu'un mot d'ordre. Les -mouvements de la rue, en ce cas, sont d'une espèce particulière. -Violents et rapides, ils ont tout le caractère d'une explosion. L'acte -de vengeance ou de répression une fois accompli, tout rentre dans le -calme, sans qu'aucune force de police ait à intervenir. Les têtes -tombent, des quartiers flambent, mais la sédition s'évanouit en même -temps que s'éteignent les dernières lueurs de l'incendie. Chacun -retourne à ses affaires ou à ses plaisirs. En Turquie, la crainte pousse -les gens au respect, mais la crainte cesse dès que les intérêts de la -religion, ou ce que l'on croit être tels, sont en jeu. Il y a dans -l'Islam une unité de foi qui met tous les particuliers sur un même pied -d'égalité et une unité de conscience qui leur dicte les mêmes devoirs. -Nul n'échappe aux sanctions qu'elle prescrit. Les particuliers -n'obéissent au Souverain que dans la mesure où celui-ci respecte la loi -et leur premier devoir est d'empêcher que personne y porte atteinte. - -Le mauvais vouloir du Divan se manifestait clairement à Fikenstein -lorsque Vahid effendi, son délégué, se refusa obstinément à accepter -l'alliance que lui offrait Napoléon. Quelques jours après, celui-ci -triomphait sans les Turcs du Danube qui avaient mieux à faire. A ce -moment ils préparaient l'émeute que leurs partisans allaient déchaîner -dans la capitale. Une milice auxiliaire, les _Yamaks_, qu'on avait -embauchée à l'occasion de la démonstration de l'amiral Duckworth, se -mutinait à Buyuk-Déré, massacrait ses chefs et marchait sur la ville en -suivant les rives du Bosphore. Les _Yamaks_ ne se livrèrent, paraît-il, -à aucun excès sur la population tremblante, contrairement à l'usage en -ces circonstances. _Pas un chrétien ne saigna du nez_, écrit un Grec -contemporain. Ils n'en voulaient qu'au Sultan et aux partisans de la -réforme. Le Caïmacam, qui menait le mouvement, avait invité ce jour-là à -un dîner de réjouissance les ministres qui passaient pour partager les -idées de Sélim. Au café, il les faisait égorger. - -Ne trouvant aucune résistance, les _Yamaks_ s'attroupèrent sous les murs -du Sérail, suivis d'un flot de population accouru de tous les points de -la ville. Il y avait là toute la racaille que l'on voyait dans ces -tragiques occasions: imams et softas, janissaires et derviches, -bateliers, portefaix, veilleurs de nuit, toute la farouche plèbe -constantinopolitaine, hérissée de poignards et de pistolets passés aux -ceintures, suivant la coutume de ce temps-là. Leur première victime fut -le bostandji bachi, préposé à la garde du palais, dont Sélim leur fit -jeter la tête, pensant que ce sacrifice calmerait les colères. - -A la demande du chef de l'émeute, un certain Kabaktchi-oglou, le -Mufti,--grand interprète des textes sacrés--rendait un _fetva_ qui -prononçait la déchéance du Sultan. Son frère était proclamé au milieu -des acclamations sous le nom de Moustafa IV. Une preuve que la masse -confondait la cause du _Nizam-i-Djedid_ avec celle de la France, c'est -que l'ambassade à Péra fut assaillie par une foule fanatisée et l'on -raconte qu'elle fut même un moment exposée. Il est probable que cet -incident fut voulu par les chefs de l'émeute comme un avertissement à -l'adresse de Sebastiani, qu'on accusait de connivence avec le Sultan. -Cependant il n'est pas moins probable que, sans la crainte qu'inspirait -le nom de Napoléon, on l'eût enfermé aux Sept-Tours, sous prétexte de le -soustraire aux fureurs de la populace. Une autre preuve non moins -décisive du caractère gallophobe de la révolution se révéla à -l'affectation du Divan à ne point notifier à Paris l'avènement au trône -de Moustafa. Mais en Turquie la politique d'accommodement succède -invariablement aux crises les plus violentes et aux démonstrations les -plus inamicales, soit qu'elles échouent, soit qu'elles aient produit les -résultats voulus. - -Maintenant que le danger de _Nizam-i-Djedid_ était écarté, le Divan crut -devoir se rapprocher de la France. Comme Sebastiani affectait de se -tenir dans une froide réserve, l'on mit en usage toutes les ressources -de la flatterie orientale, au point qu'on alla jusqu'à lui exprimer dans -une lettre le regret immense d'avoir déposé Sélim. Gagné par ces bonnes -paroles, le général se laissa inviter à une conférence où siégeaient le -Cheikh-ul-Islam et le Réis-ul-Kuttab (8 juin 1807). La guerre y fut -décidée contre la Russie. Encore une fois, il était la victime d'une -comédie, car, à ce même instant, le Divan engageait des pourparlers -secrets avec l'Angleterre et la Russie. Ils auraient abouti si le grand -drogman Soutzo n'avait averti Sebastiani de l'intrigue qui se tramait. -Le Caïmacam, qui l'avait favorisée, furieux de la voir échouer, s'en -prit au drogman qu'il fit décapiter pour crime de trahison. Cependant -cet arrêt déplut à Kabaktchi Agha qui fit destituer le Caïmacam à qui il -donna pour successeur Ismail pacha, un ancien vizir. Le Caïmacam, homme -de résolution, empoisonna son concurrent. Kabaktchi menaça alors -d'envahir encore une fois Constantinople si le Sultan ne destituait pas -le Caïmacam. Celui-ci se réfugia auprès de Moustafa Baïraktar, pacha de -Routchouk, ardent partisan de Selim et qui disposait de milices -nombreuses. Baïraktar, ancien maquignon et janissaire, parvenu aux -honneurs, avait conservé pour Selim, son bienfaiteur, la plus tendre -gratitude. Là, ces deux hommes concertèrent leur vengeance. Leur premier -soin fut d'envoyer à Constantinople un émissaire, avec force présents, à -l'adresse des ministres. Une fois qu'il se fut assuré leur complicité, -il se dirigea vers Andrinople avec un corps de 4.000 hommes. Remettre -Selim sur le trône et le venger de ses ennemis lui parut la plus belle -des entreprises. - -Mais de tous les obstacles qu'elle devait rencontrer, il pensa avec -raison que le plus sérieux était Kabaktchi qui avait la confiance des -ulemas, des janissaires et de la population. Il fallait s'en débarrasser -à tout prix. Une trentaine de cavaliers qu'il choisit parmi les -meilleurs pénétrèrent de nuit dans le village de Fanacaki, sur la mer -Noire, où il avait établi son quartier au milieu de ses Yamaks. Ils -cernent sa maison, forcent les portes du harem et le poignardent au -milieu de ses femmes. Le coup fait, Baïraktar marche sans perdre de -temps sur la capitale à la tête de ses forces et plante ses tentes sur -les hauteurs qui dominent la nécropole d'Eyoub aux nombreux cyprès. Il -avait pris la précaution d'envoyer au Sultan un message destiné à le -rassurer sur ses dispositions. Il n'avait d'autre but, en venant à -Constantinople, que de le délivrer de la fripouille des Yamaks et de la -tyrannie du Mufti. Moustafa se laissa d'autant plus facilement -convaincre que le dévouement de tous ces gens commençait à lui être à -charge. Confiant dans les bonnes dispositions de Baïraktar, il ne songea -plus qu'à ses plaisirs. Comme il était parti un matin pour passer la -journée, sous les ombrages des Eaux-douces d'Asie, le pacha de -Routchouk, informé de son absence, entra dans la ville avec ses hommes -et s'engagea dans les rues étroites qui montent au Sérail. Il pénétra -sans obstacle dans la première cour par la _Bab-Humaioun_ qui s'ouvre -sur la place où Sainte-Sophie élève sa cyclopéenne architecture; mais, -avertis par les clameurs de la foule, les capidjis eurent le temps de -fermer les portes de la cour intérieure, et les milices du palais -accourues garnissaient déjà le faîte des murailles. Alors le chef des -eunuques blancs se montra aux créneaux et demanda au pacha ce qu'il -voulait. - ---Je veux saluer sultan Selim, répondit-il. Ouvrez. - -Il allait être obéi quand, tout à coup, une porte s'ouvrit du côté de la -mer et l'on vit apparaître Moustafa. Prévenu de ce qui se passait, il -était revenu en toute hâte. Ses premiers ordres furent un arrêt de mort -contre Selim. Six eunuques noirs se précipitaient dans son appartement -et lui passaient le lacet au cou. «Le pacha demande à saluer Selim, -qu'on lui donne satisfaction», cria Moustafa. - -A la vue du cadavre, Baïraktar donna ordre qu'on brisât les portes et la -soldatesque se rua dans la cour. L'instant d'après Moustafa était -enfermé à son tour dans l'appartement où sa victime avait expiré. - -Mahmoud était proclamé sultan (28 juillet 1808). - -Mais le drame devait s'allonger d'un autre épisode non moins -sensationnel. Le bruit s'étant répandu que Baïraktar méditait de -restaurer le Nizam-i-Djedid, il indisposa contre lui la population et -les Janissaires. Sous divers prétextes on dispersa ses soldats, on -l'isola de ses amis, puis, quand on le vit à peu près sans défense, une -nouvelle émeute soulevait la ville entière. En un instant son conak -était assailli, criblé de pierres et livré aux flammes. Il se réfugia -avec une odalisque dans une tour attenante à la maison. Le lendemain, on -y découvrait leurs cadavres. Celui de Baïraktar, traîné jusqu'à -l'_atmeïdan_, était exposé sur un pal. Loin de s'apaiser, la rébellion -gagnait les quartiers, et l'on n'entendait de toutes parts que des cris -de mort contre Mahmoud l'usurpateur. Celui-ci se voyant en grand danger -réfléchit que le seul moyen d'y échapper était de faire subir à Moustafa -le sort que celui-ci avait infligé à son frère Selim. Encore une fois le -fatal lacet remplissait son office. Après cette exécution il ne restait -que lui seul prince survivant de la famille. Cette considération arrêta -instantanément la sédition. Les fureurs se calmèrent. Ulemas et -dignitaires allèrent se jeter à ses pieds, confondant leurs hommages. Le -règne de Mahmoud fut un des plus longs et des plus dramatiques de -l'histoire ottomane. Il devait réaliser tous les projets que Selim ne -put exécuter. Ses réformes et l'audacieuse diplomatie de la pléiade de -réformateurs qu'il sut susciter devaient galvaniser la Turquie et la -faire vivre jusqu'à l'aurore du XXe siècle. - -On sera peut-être curieux de savoir ce que Sebastiani pensait de tout -cela. Son opinion il n'ose trop l'exprimer de peur d'indisposer -l'empereur dont les desseins lui paraissent aussi impénétrables que -cette Turquie énigmatique et inquiétante, où il se sent décidément de -plus en plus dépaysé. Il s'était rendu à Constantinople confiant dans -l'étoile de son maître qui alors rayonnait d'un éclat dont le monde -était ébloui. Il avait cru aux protestations amicales de Selim III, aux -promesses de son ambassadeur. D'un caractère loyal et simple, il avait -apporté dans l'accomplissement de sa tâche l'intrépide dévouement du -soldat docile aux ordres de son chef, et cette ingénue confiance du -Français qui s'imagine que le monde entier est taillé à son image. Ses -intentions étaient trop pures pour qu'on ne lui sût pas gré des efforts -qu'il allait déployer pour se rendre utile. Sans le vouloir il allait -ouvrir les écluses du fanatisme qui devaient emporter dans un flot de -sang les combinaisons napoléoniennes. - -A son premier voyage il avait subi la fascination de ce milieu tout -confit de sucreries et de propos aimables, où l'accueil cérémonieux se -pimente de l'orgueil le plus farouche (ce qui en relève la saveur); où -les résistances irréductibles se drapent de manières conciliantes et -prometteuses jusqu'au moment attendu où elles peuvent s'étaler -hardiment. Sebastiani avait connu, tour à tour, la douceur et l'amertume -des fluctuations de ce régime local; mais de cette brutale chute dans la -réalité, il ne se releva jamais plus. - -Ce général n'a plus qu'une idée: fuir Constantinople dont le séjour lui -est insupportable jusque-là qu'il en tombe malade. Il est prêt à aller -n'importe où pourvu qu'on le tire de là. Cela lui est un prétexte pour -demander son rappel. En attendant, comme Charles XII à Bender, il passe -sa vie dans le lit. Il n'en sortira que le jour de son embarquement, et -à peine aura-t-il mis le pied sur le sol français qu'il se trouvera -subitement guéri. - -Si la déposition de Selim III rassurait les Turcs au sujet de la -possibilité d'une conspiration française, en revanche la révolution de -Stamboul fournissait à l'Empereur un prétexte excellent pour orienter sa -politique, sinon dans une voie nouvelle, du moins dans celle d'un sage -opportunisme. Il n'avait été informé des événements que nous venons de -résumer en quelques traits que dans les derniers jours du mois de juin. -De Tilsitt, Talleyrand écrivait à Sebastiani qu'un armistice venait de -mettre fin aux hostilités entre la France et la Russie et il -l'autorisait à aviser le Divan que l'on tiendrait compte des intérêts de -la Turquie, mais il laissait entendre en même temps que la France -n'était tenue à rien envers elle. Tel n'était pas l'avis des ministres -turcs qui, par l'organe de Vazfi effendi, protestèrent contre tout -traité de paix séparé. Ils prétendaient que, conclu dans ces conditions, -il constituait une violation aux engagements pris par la France. C'était -assurément d'une belle audace. Le Divan oubliait les serments qu'il -avait faits lui-même plus d'une fois et tous successivement oubliés. Il -feignait notamment d'oublier le fait tout récent que Vazfi effendi -s'était refusé de signer à Fikenstein le traité d'alliance avec -Napoléon. A la vérité, le Divan n'avait rien oublié, mais il pensait -qu'en faisant un peu de bruit il amoindrirait ses torts et qu'il -arriverait par cet artifice à se faire donner plus qu'il ne lui était -dû. - -S'avisant de l'inutilité de plus longues récriminations, le Divan -envoyait à Mouhib effendi les pouvoirs nécessaires pour discuter les -conditions, et le 23 août Sebastiani pouvait annoncer l'adhésion du -Divan à toutes les clauses du traité de Tilsitt. Engagés dans cette voie -de la réconciliation les Turcs allèrent très loin, suivant leur coutume, -dans l'expression de leurs sympathies. Moustafa IV alla jusqu'à déclarer -«qu'il s'en remettait aveuglément à la sagesse de l'empereur qui peut -faire de son empire ce qu'il voudra; qu'il est à sa merci.» Il ne faut -voir là sans doute qu'une hyperbole orientale, mais aussi le souci -d'amadouer celui qu'on avait assez berné pour qu'il pût se croire -autorisé à prendre en l'occurrence telle attitude qu'il lui plairait. -C'était trop peu que d'avoir écarté son ingérence dans leurs affaires -privées; il fallait obtenir de lui tout ce qu'aurait pu lui donner une -politique plus loyale. L'intérêt qu'il y avait à ménager celui qui -allait disposer du sort de l'Empire était trop évident pour qu'on -n'essayât pas de le gagner au prix de quelques flatteries. Les Turcs -s'en tirèrent assez bien, car le traité qui consacrait l'armistice, -prévoyait l'évacuation de la principauté par les troupes russes. - -Cependant, malgré les clauses de l'armistice de Slobodzié, le Tzar -refusait d'évacuer les principautés. Napoléon, instruit par -l'expérience, ferma les yeux. Était-il dans son intention de donner une -leçon aux Turcs? Quoi qu'il en soit, plus que jamais ces derniers se -tinrent sur leurs gardes. C'est ainsi qu'ils lui refusèrent le passage à -travers leur territoire de quelques milliers d'hommes destinés à Corfou. - - - - -DEUXIÈME PARTIE - -RELATION DE VOYAGE - - -_Séjour de l'ambassadeur à Paris.--Départ._ - -Entre deux conférences Mouhib effendi visitait Paris. Un côté -caractéristique de sa relation c'est qu'il n'enregistre que les faits -qui sont en contraste avec les choses de son pays, de sorte qu'il suffit -de prendre le contrepied de ses observations pour se faire une idée très -approximative de ce qui s'y passait. L'état politique et social des -Turcs étant exactement l'inverse du nôtre, il suffisait de dépeindre -l'un pour que s'exprimât nettement la nature de l'autre. Là est le -principal mérite de ces quelques pages écrites au jour le jour par cet -ambassadeur d'autrefois. Les faits, il les note sans commentaire, -estimant sans doute qu'ils sont suffisamment intéressants par eux-mêmes -pour qu'il croie pouvoir se dispenser d'en expliquer l'extraordinaire -bizarrerie. Il n'aurait pas procédé autrement s'il avait eu à raconter -un voyage dans la lune. Aussi bien sa relation n'a que la valeur d'un -simple rapport administratif où il n'enregistre que le côté extérieur -des choses sans pousser plus avant, et qu'il n'écrit que parce qu'il est -prévu dans les instructions que lui a données le Divan. C'est par devoir -qu'il visite les manufactures, les ateliers, les institutions. Rien ne -l'avait préparé à cet examen, ni sa science de lettré puisée dans la -lecture des vieux livres arabes et persans, ni son passé de scribe -attaché au _Kalem_. Il confond la botanique avec l'agriculture, -l'astronomie avec l'astrologie et l'alchimie avec la chimie; mais -c'était un esprit avisé et volontaire qu'un séjour de cinq ans au milieu -des _Nazaréens_ avait rendu perméable aux suggestions pratiques. - -C'est aussi pour répondre au désir des quelques partisans des réformes -militaires en Turquie, dont il était lui-même l'adepte fervent, qu'il -fait une description assez complète de l'organisation de l'armée -française qui est la partie de son ouvrage la plus documentée, celle qui -figure à la tête de ses chapitres comme pour en montrer l'importance -exceptionnelle. Cette étude devait porter ses fruits, malgré les -obstacles de toute sorte, mais que l'indomptable volonté de Mahmoud II -allait briser quelques années plus tard. Que la Turquie en son entier -n'en ait jamais voulu d'autre, c'est ce que les faits et les événements -n'ont que trop bien démontré. L'armée est le seul emprunt sincère -qu'elle ait fait à l'Europe, et c'est vraisemblablement dans le rapport -de Mouhib effendi que Selim III a puisé les notions d'une organisation -qu'il tenta vainement d'introduire dans son Empire. - -Si Mouhib effendi ne peut cacher son admiration qui, malgré tout, perce -dans ses pages pour les arts mécaniques de l'Europe et pour les procédés -policiers du ministre Fouché, il semble, par contre, montrer moins -d'enthousiasme pour les idées et les usages. Comme tous ses -coreligionnaires il en a mauvaise opinion et ce qu'il voit autour de lui -n'est guère fait pour l'édifier; mais ces choses il les effleure avec la -froide indifférence du dédain. Il sait qu'il a affaire à des êtres d'une -espèce particulière, et que le désordre dans lequel ils vivent n'est que -le juste châtiment réservé à tous ceux qui s'écartent du chemin de la -vraie foi. La promiscuité des sexes est pour le musulman un sujet de -scandale sur lequel il discute à perte de vue. Le Turc voit dans la -clôture du harem le dernier mot de la sagesse, et dans la réserve de la -femme musulmane, qui en est la conséquence, le témoignage le plus -éclatant de l'excellence de sa religion. Pour lui, la séparation des -sexes est la condition première de l'honneur familial ou plutôt de la -dignité du mâle. Le spectacle de la supériorité européenne dans tous les -domaines de l'activité n'est pas fait pour l'humilier, viciée qu'elle -est, pense-t-il, par ce vice rédhibitoire. Il serait curieux d'expliquer -l'idée que l'Asiatique se fait de l'Européenne. Seuls ceux qui ont vécu -dans son intimité comprendront ce que je veux dire. L'idée qu'il se fait -de la femme en général est plus connue, de même que la répercussion -qu'elle a eue sur ses moeurs. Assurément toutes les dépravations se -valent, et il ne saurait être question d'en excuser aucune, mais pour -être de qualité différente, la dépravation orientale est de toutes la -plus abjecte et, pour m'expliquer, je me bornerai à dire que les amours -d'Orient ne peuvent être chantées qu'en vers turcs et persans. - -Il m'a paru nécessaire de supprimer de la relation une foule de passages -et même de chapitres qui pouvaient bien intéresser les Turcs de cette -époque, mais qui seraient pour nous d'une lecture fastidieuse, comme les -parties consacrées à l'armée, à l'administration, aux finances, à la -monnaie, au télégraphe aérien de Chappe, aux écoles, etc., qui -n'apprendraient rien. Profitant du privilège que les ambassadeurs ont de -se faire ouvrir toutes les portes, Mouhib effendi a tout vu et il s'est -fait tout expliquer. Dans son enquête il a déployé un zèle digne d'un -meilleur sort, car il est douteux que ses compatriotes en aient jamais -lu une seule ligne. Il paraît même certain que le manuscrit, qu'un -simple hasard a fait passer par mes mains et qu'il a écrit de la sienne, -est demeuré inédit. Ce travail n'aura paru qu'en traduction française. -La raison, c'est qu'il présentait l'Europe sous un jour trop beau pour -que les hommes du Divan n'en prissent ombrage, pensant que la Turquie -n'avait rien à gagner à la comparaison. Cela, l'orgueil ottoman ne -pouvait le supporter. Le Turc préfère le mensonge qui le flatte à la -vérité qui l'instruit. - -On peut dire aussi que la discrète admiration que l'auteur témoigne pour -l'ordre et la tranquillité régnant en France reflète à souhait -l'anarchie turque, et que celle qu'il exprime pour les arts mécaniques -laisse supposer combien son pays était arriéré. Non seulement la Turquie -avait ruiné les vieilles industries qui firent jadis la splendeur de -l'Orient, mais cet Orient elle l'avait moralement et matériellement -dévasté. Depuis longtemps, on n'y créait plus rien, et l'on ne cherchait -même pas à imiter les articles de première nécessité que lui procurait -l'industrie européenne. Depuis quatre siècles, la France, l'Allemagne, -l'Angleterre, la Suisse lui fournissaient des montres, dont tout -musulman a besoin pour savoir l'heure de la prière. Cependant on n'a -jamais vu s'ouvrir un atelier d'horlogerie à Smyrne ou à Constantinople. -Cette décadence s'est à ce point aggravée au cours du XIXe siècle, que -la Turquie en est arrivée à demander à l'étranger les ustensiles les -plus indispensables du foyer, le linge, les draps des vêtements, jusqu'à -la calotte rouge, le fez, qui est la coiffure obligatoire des indigènes. - -Cependant Mouhib effendi signalait en termes excellents les avantages de -la politique commerciale des gouvernements européens qui «s'appliquent à -enrichir leur pays en favorisant leur propre industrie au détriment de -celle du pays voisin, en produisant non seulement en vue de la -consommation locale, mais aussi de l'exportation afin de drainer à leur -profit l'argent étranger. «Les produits, ajoute-t-il, qu'ils nous -achètent à l'état brut, ils nous les réexpédient après avoir été -transformés. Ce système leur procure de gros bénéfices. C'est ainsi -qu'après nous avoir demandé les laines de nos troupeaux, ils nous les -renvoient travaillées par leurs machines sous forme de draps.» - -Ces sages avis n'ont rien changé à la situation. La Turquie a cru -pouvoir balancer toutes ses insuffisances organiques en recourant aux -expédients d'une politique qui lui a permis de vivre jusqu'à ce jour aux -frais de l'Europe qui la ravitaillait en espèces sonnantes et en objets -manufacturés. Ses amis, qui sont aussi ses fournisseurs, voudraient bien -continuer à la ravitailler, mais les temps sont durs et il est possible -qu'on la laisse mourir cette fois-ci pour tout de bon, faute de pouvoir -l'alimenter. - -Il est plus que probable que ce rapport a valu à son auteur la disgrâce -qui l'attendait à son retour à Constantinople. Peut-être avait-elle -commencé avant qu'il quittât Paris, car on l'y laissa, paraît-il, sans -argent, au point que le grand Empereur dut venir à son aide pour -acquitter une facture de quelques milliers de francs qu'il devait à son -porteur d'eau. - -Il est vrai que ce n'est pas là un cas exceptionnel, car la Turquie n'a -jamais été exacte à payer les appointements de ses diplomates à -l'étranger. Mais pourquoi devait-il tant d'argent au porteur d'eau -plutôt qu'à ses autres fournisseurs? C'est ce que l'histoire ne dit -point. A-t-il voulu laisser aux nazaréens la charge de payer l'eau de -ses ablutions pour se dédommager des souillures qu'il avait contractées -à vivre à leur contact? - -Un autre côté caractéristique de cette relation c'est que l'auteur ne -semble juger les institutions qu'il décrit qu'au point de vue du profit -qui peut en résulter pour l'État. C'est, en effet, le seul auquel le -Divan pouvait être sensible, et le seul qui pût l'engager à les adopter. -Cette conclusion revient à chaque fin de chapitre comme un refrain. En -vrai fonctionnaire turc qu'il était, il ne voyait dans tout cela qu'une -machine à pomper de l'argent. L'administration turque n'a jamais été -autre chose. - - * * * * * - -De Paris Mouhib effendi fait cette brève description: - -«Cette ville est l'une des plus grandes qui soient dans les pays -infidèles par son étendue et par le nombre de ses habitants. Comme elle -n'est entourée d'aucune muraille, on a établi sur les routes qui y -aboutissent des bureaux où des employés fouillent les gens, les voitures -et tout chargement suspect. - -«Toutes ses maisons sont construites en pierre, divisées en étages et -disposées de telle façon que les habitants y vivent les uns sur les -autres. Cependant, les nobles, les ministres, les maréchaux, les -financiers, ont leurs demeures particulières. Les maisons ordinaires -sont louées au reste de la population et aux étrangers. Des _hans_ sont -également mis à la disposition de ces derniers où ils sont logés et -nourris moyennant un prix raisonnable pour le pays. S'il veut quitter -avant l'expiration du bail la partie de la maison qu'il occupe, le -locataire est tenu de prévenir le propriétaire un mois à l'avance, faute -de quoi il se voit obligé de lui verser une indemnité égale à un mois de -loyer. Un tiers de cette somme est versé au trésor de l'État. Je présume -qu'un pays aussi peuplé que la France, qui n'a pas un seul désert ni des -tribus vivant sous les tentes, doit rapporter gros à Bonaparte. - -«Paris est une ville ancienne, c'est ce qui explique qu'on y voit tant -de maisons et de rues peu en rapport avec les progrès accomplis par ce -pays. Les quartiers vieux sont traversés de rues étroites et tortueuses -où le soleil pénètre rarement. Aussi y respire-t-on les plus mauvaises -odeurs pendant les chaleurs de l'été: Elles forment contraste avec les -rues nouvellement percées et où l'on a planté de chaque côté des rangées -d'arbres pour que chacun y puisse circuler à l'ombre de leur feuillage. -Cette coutume de planter des arbres le long des routes et autour des -places existe également en Italie. - -«Les rives du fleuve qui traverse cette ville sont reliées entre elles -de distance en distance par des ponts en pierre. Les piétons payent à -l'entrée 1 _para_[15]; les voitures payent le double. Cette taxe a été -établie par les rois au bénéfice des constructeurs qui jouiront de ce -privilège l'espace de quarante ans. - - [15] Le _para_ valait alors deux centimes et demi. - -«Le soin d'opérer les arrestations des malfaiteurs et de réprimer les -attentats est confié à un ministre qui est un officier de distinction. -Il a sous son commandement bon nombre de gens de bureau, d'agents et de -soldats. Tout litige lui est porté par la partie lésée. Au délinquant il -adresse sans retard un billet de convocation. S'il se présente, tout est -pour le mieux et l'on s'explique tranquillement. Dans le cas contraire, -il lui renouvelle sa sommation par l'entremise d'un de ses agents; mais, -si une fois encore il ne se présente pas au carakol (corps de garde), il -le fait arrêter, et sa faute, dès lors s'en trouve aggravée. - -«Les agents de ce ministre sont vêtus du costume ordinaire des _frenks_; -mais si l'un d'eux se voit obligé de se faire connaître, il soulève le -collet de son veston et montre une plaque qui est le signe de son -autorité. Chacun alors obéit et s'incline, mais, si l'on s'avise de -résister, l'agent n'a qu'un signe à faire pour qu'aussitôt l'on voie -accourir à son aide des soldats qui brutalisent le récalcitrant. Ce -n'est que dans ce cas particulier que la police use de violence. Bien -mieux, tout individu accusé d'homicide ou de révolte à main armée ne -saurait être maltraité, car nul n'est châtié sans jugement. - -«Nous avons eu l'occasion plus haut, de dire qu'en dehors des assassins, -des espions et des faussaires la loi interdit de mettre à mort un -particulier quel qu'il soit. Faisons pourtant une exception pour les -marchands qui trompent le public... Toutes les fois qu'un boucher ou un -boulanger sont convaincus d'avoir vendu à faux poids, ou bien d'avoir -haussé leur prix de vente, la police intervient pour fermer leur -boutique sur laquelle elle appose les scellés. Aussi, sachant ce qui lui -en coûterait, le marchand s'abstient de toute fraude. - -«Tout délit est déféré à un tribunal qui juge au criminel. Le coupable -est interrogé et des greffiers enregistrent les dépositions des uns et -les aveux des autres. Les _gazettes_ en font un récit fidèle le -lendemain, pour que nul n'en ignore. Les débats se poursuivent ainsi -jusqu'à ce que l'affaire soit suffisamment éclaircie et que les juges -puissent décider en connaissance de cause. Après quoi le jugement est -renvoyé au ministre qui en instruit à son tour l'Empereur, mais dans le -cas seulement où il entraîne une condamnation à mort. Si l'Empereur -approuve la sentence, le coupable est amené à l'endroit où se font les -exécutions. Le bourreau a déjà dressé une espèce de plateforme à hauteur -d'homme où l'on accède par un escalier étroit. Un lourd couperet, -alourdi encore par deux masses de plomb, est immobilisé à l'extrémité de -deux poteaux. Lorsque tout est prêt, le condamné, les mains ligotées et -revêtu d'une chemise rouge, est amené dans une charrette. Un prêtre -l'accompagne et des soldats l'escortent. Aussitôt qu'il en est descendu, -le bourreau le pousse entre les deux poteaux, le visage en bas. Alors, -faisant jouer un ressort, le couperet tombe et la tête est tranchée net. - -«Cet instrument a été inventé au temps de la République par un médecin -qui lui a donné son nom. S'il faut en croire les Français, on exécutait -alors des centaines d'individus par jour. Si le criminel est soldat, il -est fusillé par ses propres camarades aussitôt après le prononcé de -l'arrêt qui le condamne. - -«Quant aux voleurs ils sont condamnés au supplice de l'exposition qui -dure trois jours, après quoi ils sont conduits en prison d'où on les -fait sortir de temps en temps pour aider au nettoyage de la ville. - -«Aussi le pays est-il calme et tranquille. Nous n'avons jamais ouï dire -qu'un homme ou une voiture aient été dévalisés dans la banlieue. Sans -danger pour elles les femmes peuvent sortir et aller d'un quartier à un -autre. Tout le pays de France jouit de cette tranquillité, et tous ceux -qui ont visité ce pays peuvent témoigner de la vérité de mon rapport. La -raison de cette sécurité on peut l'attribuer à ce fait que nul ne peut -circuler avec des armes et aussi que la poudre n'est pas une denrée qui -se vende librement au bazar. Des lois en réglementent sévèrement la -vente. Bref, dans ce pays, en dehors des gens de guerre, nul n'est -autorisé à sortir armé.» - -D'après l'auteur, tout le mérite en reviendrait à Fouché qui dispose -d'un personnel «instruit et qui s'entend à faire son devoir». Il admire -son service d'espionnage et il ne lui en veut point «d'user de toutes -sortes d'expédients pour savoir ce qui se dit dans les ambassades. Dans -ce but Fouché entretient une foule de mouchards, hommes et femmes. Aucun -signe extérieur ne les désigne à l'attention du public où ils passent -inaperçus. Les femmes de mauvaise vie, qui pullulent partout, sont -dressées à faire causer les gens. Les domestiques, les portiers, les -marchands sont requis de rapporter à la police tout ce qu'ils entendent -et tout ce qui leur paraît de nature à être rapporté.» - -Cette sécurité Mouhib effendi l'explique aussi par cette autre -considération que la population se trouve fixée dans des agglomérations -où la surveillance est facile. - -«Elles sont si nombreuses à travers les campagnes de France, qu'on ne -peut faire deux heures de chemin sans rencontrer une ville ou un -village. Cela fait que toute l'activité des habitants se porte au -travail. Les terres y sont cultivées et nulle part on ne voit des champs -abandonnés. Le commerçant ne craint point de faire voyager sa -marchandise. Cette sécurité fait de la France un pays florissant et -pouvant se suffire à lui-même: le pain, la viande, les fruits, abondent -sur les tables; des fleurs de toutes sortes embaument les jardins. On y -fabrique des étoffes, des miroirs, des cristaux, des montres, de la -porcelaine et ces diverses industries font vivre des milliers d'hommes -et de femmes.» - -Dans son étude de l'organisation judiciaire il découvre une institution -dont il était loin de soupçonner l'existence. - -«Chaque partie, écrit-il, au lieu de se défendre par ses propres moyens -remet sa cause à un lettré qui parle et écrit en son nom. C'est ce qu'on -appelle _l'avocat_. Ce métier, l'avocat l'exerce en vertu d'un _firman_ -qui lui est délivré par l'État. Son principal mérite est de connaître -par coeur les lois de Bonaparte et de savoir faire des discours. Il en -est parmi eux qui jouissent d'un grand renom, ce qui leur vaut d'arriver -à la fortune.» - -Cette prospérité dont il voit les signes partout, cette tranquillité -qu'il constate est faite pour l'étonner. Il ne s'attendait à rien de -pareil et toutes ses idées en sont presque bouleversées. Malgré ses -préjugés il ne peut s'empêcher de rendre hommage à ce monde si différent -du sien, à sa discipline sociale, en tout si opposée au chaos de -l'anarchie asiatique. Pour la première fois il constate le respect des -lois et l'action bienfaisante d'une autorité régulière, mais, comme un -fait aussi extraordinaire pourrait laisser ses lecteurs incrédules, il -en appelle au témoignage d'autres voyageurs. - -Cela l'amène naturellement à approfondir l'institution du passeport dont -il explique de son mieux le mécanisme compliqué. Après avoir raconté les -démarches qu'il dut faire à Constantinople pour obtenir les _passavans_, -il note ce fait qui déconcerte son fatalisme que la pièce portait que la -Turquie était à ce moment délivrée du fléau des épidémies. - -«Ce détail est important aux yeux des nazaréens[16], ajoute-t-il. Si, au -cours de mon voyage, j'ai pu sans difficulté franchir les frontières de -la Hongrie, c'est que la pièce qui m'avait été accordée par -l'ambassadeur d'Autriche portait que le choléra avait disparu de -Stamboul. Aux gens de négoce, aux voyageurs ordinaires la police accorde -un papier sur lequel elle note avec soin tout ce qui concerne leur -personne, jusqu'à la longueur de leur nez et la couleur de leurs -cheveux. Au moindre soupçon qui pèse sur l'un d'eux, elle le place sous -sa surveillance au point qu'il ne peut même louer un cheval qu'après -avoir montré ce papier. S'il loue une voiture et qu'il s'arrête à un -relais il doit, pour pouvoir passer outre, se soumettre à la même -formalité. Il est même tenu d'indiquer le nombre des femmes et des -hommes en compagnie desquels il a voyagé. Tout Français qui veut se -rendre à Paris doit en donner avis aux autorités de sa résidence. Tout -étranger qui voyage pour visiter cette ville est obligé, pour y avoir -accès, de s'adresser à l'ambassadeur de France qui avertit la police. -J'ai appris que cette dernière mesure n'a été adoptée que pour empêcher -les Anglais de pénétrer en France. Je crois en avoir assez dit pour -montrer que nul dans ce pays ne vaque à l'aventure et qu'il suffit qu'un -particulier manifeste le désir de sortir de chez lui pour qu'aussitôt la -police le surveille de près.» - - [16] Les lettrés musulmans désignent les chrétiens par cette - appellation qui remonte aux premiers temps du christianisme. - -Pour montrer que la rigueur des formalités est égale pour tous, il cite -son propre cas: - -«Tandis que je m'acheminais vers Paris avec mes compagnons, nous -arrivons à l'entrée d'un village où nous devions traverser un pont. Un -homme était là pour nous barrer le passage. Il me demande poliment si -nous étions la grande ambassade ottomane. Sur notre réponse affirmative, -il s'incline, puis nous demande nos papiers. Il en prend note et met sur -son registre que nous allions traverser le pont. Cela fait, il nous -laisse passer. Mais voilà qu'à l'autre bout un autre homme se présente -et encore une fois demande à examiner ces mêmes papiers. Du coup, la -patience m'échappe. «_Soubhan Allah[17]!_ m'écriai-je. L'on sait bien -qui nous sommes. Pourquoi donc nous tourmentez-vous?--Excusez, répondit -l'employé. Nous savons bien qui vous êtes, mais les lois nous font un -devoir de vous le faire dire à vous-même une fois de plus.» - - [17] Dieu! Quelle merveille. - -Mouhib effendi cherche les raisons de ces tracasseries et ne les trouve -point. «Si l'on songe, écrit-il, que la coutume n'existe point chez les -nazaréens que des voyageurs se rassemblent pour former des caravanes, on -peut se demander pourquoi toutes ces précautions. Sans doute, les routes -y sont fréquentées de jour et de nuit, mais on ne voit jamais des -groupes de trente à quarante personnes voyager ensemble. Cependant, -l'amour de la sécurité est si vif dans ce pays que le voyageur accepte -sans se plaindre les entraves que l'autorité met à la faculté de -circuler d'un endroit à un autre.» - -Ce qui le choque aussi c'est le contraste qu'il observe entre la licence -des moeurs et les sévérités administratives. Son oeil a peine à -s'habituer à voir «les hommes sur le chemin des femmes et celles-ci sur -le chemin des hommes». Les femmes, on les trouve partout, dans les lieux -publics, même dans les ateliers, «car il n'est point en ce pays qu'elles -n'entreprennent d'exercer». Il les retrouve dans les dîners officiels, -papillotant autour des gens chamarrés, et ridiculement serrés dans des -culottes qui leur moulent les cuisses et qui «réunissent jusqu'à cent -cinquante convives, chacun tenant à la main des verres de vin qui les -échauffent». Ce spectacle il l'a vu au palais des Tuileries. - -«On verra plus loin, écrit-il, la cérémonie de la présentation de mes -lettres de créance. Sur ce point aussi les usages des nazaréens -diffèrent des nôtres. Tous les dimanches des chambellans du palais -envoient des invitations aux ambassadeurs, aux ministres, aux hauts -fonctionnaires, aux rois et aux reines, s'il s'en trouve à Paris. - -«Les invités se rendent de bonne heure au palais où ils sont introduits -dès qu'ils se sont fait nommer. Les rois, les ambassadeurs, les nobles -du pays sont reçus dans un salon garni de sièges. Les ministres de -second rang attendent dans un autre salon. - -«Afin d'éviter les questions de préséance, l'Empereur a coutume de -recevoir dans un salon percé de quatre portes, de sorte qu'on ne sait -jamais par où il fera son entrée. L'assistance forme un cercle et -lorsqu'il apparaît, il serre la main du premier ambassadeur qu'il trouve -sur son passage. Il a pour chacun un mot aimable et le mot varie suivant -les besoins de sa politique. Le même cérémonial a lieu du côté des -femmes à l'égard desquelles la femme de l'Empereur se comporte comme son -mari. - -«Tandis que la réception suit son cours les troupes de la garde se -massent dans la cour du palais, suivant les formations en usage chez les -_frenks_. L'Empereur passe devant leur front puis les fait manoeuvrer en -tous sens, ne leur laissant aucun repos. Comme il aime les parades -militaires, il ne manque aucune occasion de satisfaire ce goût. Toutes -les fois que des troupes traversent sa capitale il ne manque jamais de -les passer en revue. - -«Une ou deux fois par semaine l'opéra (_sic_) du palais joue la comédie -où l'Empereur et sa femme restent jusqu'à la fin. Dans cette -circonstance ils ne reçoivent point, mais se contentent de saluer. Bien -que ces sortes de jeux n'aient aucun caractère officiel, il est d'usage -cependant que les ambassadeurs y fassent acte de présence. Comme leur -absence pourrait donner lieu à interprétation, surtout si elle n'était -pas justifiée par un motif valable, personne ne manque d'y assister. A -certaines fêtes l'on illumine et l'on fait de la musique. Des groupes -d'invités jouent aux cartes dans les salons. - -«En hiver tout ce monde, jeunes et vieux, jusqu'à l'Empereur et sa -femme, se livrent à un genre de divertissement appelé _bal_ et qui -réunit exactement le même nombre d'hommes et de femmes, celles-ci à demi -nues. L'usage veut qu'on y danse et ce jeu consiste à mettre une femme -dans les bras d'un homme et à tourner ainsi enlacés. Les souverains -dansent eux-mêmes comme leurs sujets au son des instruments. Danser -n'est pas considéré chez les nazaréens comme une honte. Au contraire: -ils s'en glorifient.» - -A ce propos, il fait remarquer avec une joie maligne que «chez les -nazaréens hommes et femmes fraient volontiers entre eux et s'amusent en -toute liberté. Ainsi nul ne trouve à redire que deux personnes de sexe -différent montent dans une même voiture et se promènent dans l'intimité. -Les fils de la noblesse entretiennent une ou deux maîtresses avec -lesquelles ils s'amusent nuit et jour. Ils se donnent tant de mouvement -qu'on les voit partout et qu'ils encombrent les rues de leurs -équipages.». - -«Le lieu préféré pour ces sortes de réunions se trouve dans la cour -intérieure d'un palais[18] qui s'élève au milieu de la ville et qui -rappelle, mais en plus grand, notre validé han. On y compte plus de 400 -boutiques et chambres qui sont occupées par des marchands en bijouterie; -mais la plupart des appartements sont habités par des filles qui y -mènent joyeuse vie. Tout ce monde paye impôt et enrichit le fisc, car -personne n'est admis à faire quoi que ce soit dans ce pays que les -agents du fisc n'interviennent pour prélever la part de l'État.» - - [18] Le palais royal. - -Mouhib effendi est émerveillé de voir la ville s'éclairer de lanternes -et la population envahir les lieux publics, précisément à l'heure où -dans la farouche Stamboul le _bostandji bachi_ et les veilleurs des -quartiers donnent le signal du couvre-feu. Il n'hésite pas à -compromettre la dignité de son turban de _nichandji_ en se mêlant à la -foule qui, «la nuit venue, envahit les jardins deux fois par semaine -pour admirer les feux d'artifice. «Les allées s'éclairent de lanternes -munies de deux ou trois becs logés dans des coupes de cristal et la -distance qui les sépare a été calculée d'après la lumière qu'elles -répandent autour. Les cafés et les restaurants restent ouverts jusqu'à -une heure fort avancée et chacun s'y comporte avec familiarité et -abandon. Tout aussi bien éclairées sont les rues de la ville, de sorte -que les promeneurs attardés n'ont pas besoin pour rentrer chez eux de se -munir de fanaux.» - -Mais si la liberté licencieuse règne au grand jour de la rue, la maison -par contre reste jalousement fermée. Le caractère inhospitalier du -Français si souvent remarqué ne pouvait échapper à Mouhib effendi. La -porte d'un personnage turc est ouverte à tout venant: celle du Français -ne s'entrebâille qu'aux seuls amis. Ce trait de moeurs lui dicte cette -page qui ne manque pas de saveur: - -«Il est d'usage, écrit-il, quand on va en visite à Paris de demander -d'abord au portier qui vous reçoit sur la porte si son maître est chez -lui, car il n'est pas permis d'aller plus loin sans sa permission. S'il -arrive qu'il soit absent ou s'il vous répond qu'il ne reçoit pas, vous -devez vous retirer sans manifester aucune mauvaise humeur. Agir -autrement serait incorrect et grossier. Dans ce cas vous tirez de la -poche un petit carton sur lequel vous avez fait imprimer votre nom et -que vous lui remettez. Cela compte pour une visite. Celui qui le reçoit -ne manquera pas de déposer le sien chez vous et cela signifie que la -visite est rendue. - -«Mais il peut arriver qu'en vous retirant et en levant les yeux en -l'air, vous aperceviez celui que vous vouliez voir. En pareil cas on ne -doit faire semblant de rien et il serait inconvenant de le saluer.» - -En poursuivant son enquête sur les conditions de la vie européenne, il -apprend que trois mille fous vivent enfermés dans les asiles parisiens. -Bien qu'au fond il nourrisse les idées les moins flatteuses sur la -nature des _nazaréens_ en général et des Français en particulier, ce -chiffre lui apparaît anormal néanmoins et il se demande avec anxiété -pourquoi il y a tant de fous dans cette ville. - -Le médecin qu'il consulte lui donne diverses explications: - -«La première c'est que les troubles qui ont agité ce pays ont aigri le -sang des Français. En second lieu, chacun sait qu'ils se creusent le -cerveau à faire des inventions. Il arrive même assez souvent qu'un -inventeur, épuisé par l'effort qu'il vient de faire, sollicite lui-même -la faveur d'aller se reposer un certain temps dans l'un des asiles qu'il -a choisi. - -«Il en est qui sont conduits là soit par la passion du jeu, soit par -celle de l'amour, car l'on peut perdre la raison de plus d'une manière. -Les ruines accumulées par les guerres ont fait également tourner la tête -à plus d'un négociant. En pareil cas tous ne vont pas à l'hôpital, mais, -se retirant à l'écart, ils abrègent leurs jours en se tirant à la tête -un coup de pistolet. D'autres prennent le parti de se jeter à la -rivière. J'ai vu de mes yeux des gens se noyer volontairement. Ces -accidents sont si fréquents même que la police a pris soin de placer aux -extrémités des ponts des appareils destinés à repêcher les _cadavres_ de -ces désespérés. On les expose tels quels trois jours durant aux yeux de -la population pour permettre aux parents de reconnaître les leurs.» - -Parmi les curiosités de Paris, celle qui appelle plus particulièrement -son attention est l'observatoire qu'il appelle le «Palais de -l'Astrologie», dont on lui a dit merveille. Il y est reçu par Lalande -qui lui montre la lune de _Ramazan_ au bout d'une lunette. - -«Yermi-Sekiz tchélébi, raconte-t-il, parle d'une visite qu'il fit dans -cet établissement. Je voulus, à son exemple, voir les curieux -instruments qui rapprochent les astres. Je fis part de ce désir à -Lalande, directeur de l'astrologie, qui me donna un rendez-vous -nocturne. A l'entrée de ce palais j'aperçois une rangée de cylindres -construits en maçonnerie et lui ayant demandé à quoi ils servaient, il -me répondit que c'étaient les margelles des puits par où les astrologues -descendaient jadis sous terre pour mieux observer les astres. Ils ont -renoncé à cette pratique et les puits ne servant plus à rien ont été -fermés, Les lunettes tant admirées par mon prédécesseur ont fait place à -d'énormes télescopes qui rapprochent tout ce que l'oeil peut voir du -ciel. - -«Ce soir-là la lune du saint _Ramazan_[19] brillait dans son plein. Je -l'ai contemplée longuement à l'aide de cet instrument et ma surprise est -inexprimable. On est loin de se douter de ce qu'est la lune quand on ne -l'a pas vue dans ces conditions. Tandis que j'invoquais le nom d'_Allah_ -Lalande me donnait des explications à sa façon, et en rapport avec ses -préjugés. C'est ainsi qu'il prétend que si notre globe était divisé en -quarante-huit parties égales l'une d'elles représenterait exactement le -volume de la lune. Il ajouta que tout le monde était jadis porté à -croire sur la foi de Ptolémée, que la terre était immobile et que le -soleil tournait autour, mais voilà qu'un certain Copernic, qui vivait il -y a cent quatre-vingts ans, se mit en tête de démontrer le contraire. -Tout ce qu'il put dire à ce sujet laissa cependant sceptiques bon nombre -de ses confrères. Il s'ensuivit que les astrologues se partagèrent en -deux camps, suivant que l'on fut pour ou contre son opinion. En somme la -querelle se réduisait à la question de savoir si c'est la broche qui -tourne autour du feu ou celui-ci autour de la broche. C'est la première -hypothèse qui a fini par prévaloir. Lalande assure que la Lune -représente une terre semblable à la nôtre. Que seule la partie frappée -par la lumière du soleil est visible et que le reste disparaît dans -l'ombre. D'après lui il n'y aurait là qu'un fait analogue à celui d'un -vase de cuivre sur lequel une lumière envoie sa lumière. Qu'on déplace -le flambeau et aussitôt se déplace le brillant reflété par le métal. - - [19] C'est dans le mois de Ramazan que le Coran descendit du ciel. Les - théologiens précisent la date où se serait accompli cet événement, - qui est la 27e nuit de ce mois lunaire. C'est pour s'y préparer - dignement que Mahomet a prescrit le jeûne qui dure tout ce temps. - Quiconque rompt ce jeûne sans motif légal s'expose à une peine - expiatoire. Le gouvernement jeune-turc ne fut pas sur ce point moins - sévère que feu Abdul-Hamid. Des particuliers, surpris une cigarette - à la main, furent mis en prison en 1910. - -«C'est ainsi que cet homme expliquait ses idées. Tandis qu'il parlait -mentalement je répétais: _istaiz billah_ et j'invoquais le secours de -Dieu. _Kulu hizbin bima lédéhin férihoun[20]._ - - [20] Tout groupe humain est heureux de ce qu'il croit savoir et de ce - qu'il possède. - -«Pour subvenir aux frais d'entretien de cette institution, les -astrologues publient, une fois l'an un almanach que les notables de -Paris sont obligés d'acheter. On y trouve une foule de renseignements -qui le rendent indispensable. En première page figure un tableau des -heures du lever et du coucher du soleil et de la lune. Puis suivent des -indications concernant la personne des souverains qui règnent sur la -Turquie, la France, l'Autriche, la Russie, l'Espagne, l'Angleterre, le -Wurtemberg, la Bavière. On y apprend le nombre de leurs enfants, de -leurs frères, la date de leur naissance, l'année de leur mariage. Le nom -des ministres de chaque État; le nom et l'adresse des manufacturiers, -des négociants, des banquiers, des maréchaux, des généraux et des -dignitaires du palais de l'Empereur. Le devoir du directeur du palais de -l'astrologie est d'enregistrer toutes ces choses dans son almanach dont -il se vend plus de cent mille exemplaires à raison de six piastres l'un. -C'est surtout au commencement de leur année qu'il s'en vend le plus.» - - -_Une visite à la Bibliothèque impériale._ - -«Au centre de la ville s'élève un vaste bâtiment divisé en étages et en -un grand nombre de salles. On m'en avait parlé comme d'une chose à voir -et j'y allai après avoir fait prévenir le directeur. - -«Je vis en effet des volumes en nombre incalculable alignés sur des -rayons superposés[21]. Il y a là des livres d'histoire, de science, de -poésie, de littérature et d'autres consacrés aux superstitions des -nazaréens. Le livre imprimé y abonde plus que tout autre. - - [21] Chez les Orientaux les livres sont couchés à plat. - -«Ce prodigieux amas de bouquins provient de dons faits à l'État par des -particuliers, mais surtout des confiscations opérées au cours de la -Révolution au détriment des nobles, des prêtres et des poètes. Du moins -c'est ce qui m'a été rapporté. - -«Au cours de ma visite le directeur m'a introduit dans une pièce où j'ai -pu voir une certaine quantité de livres arabes, persans et turcs. Ils -auraient été enlevés aux bibliothèques d'Égypte, d'Espagne, d'Italie et -de la ville de Pesth. Mais ce qui m'a ému c'est d'y voir deux _corans -chérifs_. N'y pouvant rien, je me suis retiré. _Hasbun allah vé nimel -vékil[22]._ - - [22] Ce qui veut dire: _Dieu seul suffit; c'est notre meilleur vekil._ - Ce verset peut s'interpréter ainsi: les infidèles peuvent - s'approprier le Coran, mais Dieu est pour nous seul, car ils ne - sauraient l'atteindre. - - Mouhib effendi est scandalisé de voir un exemplaire du Coran dans des - mains profanes. Seul le musulman a le droit de toucher le _livre de - Dieu_ qu'il n'ouvre jamais sans l'avoir porté à ses lèvres et fait - ses ablutions. Une fois la lecture faite, il le pose dans un endroit - convenable, de façon qu'il soit placé au-dessus de tout livre ou - écrit profane ou même religieux pouvant se trouver dans la même - pièce. - - L'infidèle, être essentiellement impur (_mourdar_), ne saurait toucher - impunément ce livre. - - -_Leurs hôpitaux._ - -«En divers quartiers de Paris s'élèvent des bâtiments où les indigents -sont traités gratuitement. Les savants de l'école de médecine sont -obligés de leur prêter leurs soins. A cet exercice ils acquièrent une -expérience de leur art qui leur sert à se faire bien payer ceux qu'ils -prodiguent aux gens riches. Ils sont assistés par un grand nombre -d'étudiants à qui ils abandonnent le gros de la besogne. - -«Tous ceux qui y _crèvent_[23] sont destinés à être coupés en morceaux -par les médecins devant un cercle de ces étudiants pour leur apprendre -la nature des corps. En vertu du règlement établi dans ces hôpitaux, -tout individu qui y succombe devient la propriété du médecin qui l'a -soigné, et qui fait de son cadavre ce que bon lui semble. Quiconque y -est admis ne peut se soustraire à ce traitement: il est censé avoir fait -don de son corps à l'État. Il n'y a que les individus qui succombent -dans leur domicile qui soient exempts de cette obligation. - - [23] Crever est le mot dont les Turcs se servaient pour indiquer la - mort du chrétien. - -«Il m'est arrivé pendant mon séjour à Paris de visiter les salles où -gisaient sur des tables des cadavres dont l'âge variait de deux à -soixante-dix ans. J'admirais dans ces corps ainsi exposés la puissance -de Dieu qui a pu créer des êtres parfaits. J'y ai vu des élèves -attentifs se presser autour pour ne rien perdre des enseignements du -professeur. En été, on renonce à cet usage à cause de la puanteur qui se -dégage des chairs pourries. Aussi le professeur se contente de discourir -sur des pièces en cire qui imitent la nature à s'y méprendre. Les -muscles, les nerfs, les veines, sont rendus avec une vérité si -surprenante qu'on croirait se trouver en présence de débris humains. -L'imitation est si parfaite que celui qui n'a pas vu cela de ses yeux ne -peut s'en faire une idée. - -«On montre, disposés par ordre, dans des salles spacieuses, de vrais -débris humains, conservés dans des bocaux et vieux de plusieurs siècles. -Au milieu de ces horreurs figurait une tête bien conservée qui attira -notre attention. _Vah!_ C'était une tête de musulman. On se rappelle que -pendant le séjour des Français en Égypte un maugrabin poignarda leur -général[24]. Cet événement eut lieu dans un jardin au cours d'une -audience que ce dernier lui avait accordée. Après l'assassinat, ils lui -firent expier son acte en le martyrisant. Je récitai une prière à son -intention avec mes compagnons. - - [24] Il s'agit de Kléber, assassiné au Caire par un étudiant de - l'université d'El-Azhar nommé Suleïman. - -«La science qui enseigne à accoucher les femmes est également en honneur -dans ces hôpitaux. Toute femme se trouvant dans un état intéressant peut -s'y faire admettre. Des étudiants, qui font de cette science l'objet -principal de leurs études, se mettent à son service au nombre de huit à -dix... Ils la soignent et l'examinent à tour de rôle, et nul autre -qu'eux n'a le droit de l'approcher. Une fois par semaine, ils se livrent -sur elle à un examen général. Ensemble, ils lui tâtent le pouls, -examinent le ventre et les autres parties du corps. Après l'accouchement -elle quitte l'établissement avec son enfant. Des filles se mêlent à ces -étudiants pour aller exercer, une fois instruites, le métier -d'accoucheuse en ville. - -«Je me suis procuré un exemplaire du livre qui enseigne cette science -pour en faire une traduction, mais nous avons dû abandonner ce travail à -cause de l'absence de termes équivalents en notre langue. - -«Qu'on n'aille pas s'imaginer que l'enseignement des sciences médicales -y soit gratuit. Les étudiants sont astreints à de grandes dépenses. Le -professeur qui a écrit sur l'une des matières qu'il enseigne un livre -spécial est obligé de l'enseigner en quarante leçons; mais on n'est -admis à assister à ses leçons qu'après avoir versé à la caisse de -l'École deux livres hongroises. Ce tarif est publié par les _Gazettes_. -Le professeur ajoute à ce revenu le casuel des visites, soit un louis -d'or, qu'il touche toutes les fois qu'il se rend au chevet d'un malade -opulent. - -«Ces hommes n'aiment point à s'expatrier et aucune promesse ne pourrait -les décider à quitter leurs fonctions pour se rendre à l'étranger. Ceux -qui s'expatrient ne savent pas grand'chose[25].» - - [25] Les médecins, en Turquie, se partageaient en deux classes. Il y - avait le _Hekim_ qui puisait sa science dans les livres arabes et - qui divisait les maladies en _chaudes_ et _froides_. Quant au - traitement, il administrait des remèdes _échauffant_ ou - _rafraîchissant_. - - La seconde catégorie comprenait le chirurgien ou _Djerrah_ qui - joignait ce métier à celui de barbier. Ils pansaient les plaies, - traitaient les fractures, pratiquaient les circoncisions, les - saignées printanières, appliquaient les ventouses, arrachaient les - dents, ouvraient les abcès. Sans instruction aucune, ils n'avaient - pour les guider dans toutes ces délicates opérations que - l'expérience acquise dans la pratique journalière. - - -_Leurs bâtards._ - -«On voit un autre établissement uniquement réservé aux enfants ramassés -de droite et de gauche. On les compte par milliers, tant garçons que -fillettes. On peut dire de ces enfants qu'ils appartiennent à l'État -auquel ils doivent la vie, car sans lui personne ne s'en soucierait: ils -mourraient de privation dans les rues où ils sont abandonnés dès leur -naissance. Aussi une fois grandis ils prennent service dans les armées -de Napoléon et ne connaissent plus d'autre métier que celui de soldat. - -«Voilà pour les garçons. - -«Quant aux fillettes, elles entrent en condition chez les particuliers, -puis on les marie. On les emploie également à jouer la comédie dans les -_opéras_ de Paris. - -«Lorsque les parents veulent retirer un de ces enfants de -l'établissement, ils sont tenus d'indemniser l'administration de tous -les frais qu'elle a faits pour l'élever.» - - -_Leurs vieilles femmes._ - -«Un autre établissement d'un genre différent s'élève au bout de la -ville, entouré de jardins. Des centaines de vieilles s'y entassent pour -finir leurs jours ensemble, mais elles n'y sont admises qu'à partir de -soixante ans. Quand une vieille se voit sur le point d'être abandonnée -elle s'adresse au directeur de cette maison qui la reçoit moyennant un -droit d'entrée de 4.000 piastres, payé une fois pour toutes. La cuisine -lui sert deux repas par jour. Comme le directeur héberge de la sorte -plusieurs centaines de femmes, l'on est en droit de croire qu'il doit -faire de bonnes affaires.» - - -_Leur armée._ - -Voici un fragment du chapitre qu'il consacre à l'armée: - -«Les lois qui gouvernaient la France ont été respectées par Bonaparte, -mais sous la pression des circonstances il en a créé de nouvelles qu'il -a coordonnées dans un livre qu'on appelle code. La loi militaire exige -que tout Français arrivé à l'âge d'homme soit soldat. Pour rejoindre son -corps, il n'attend qu'un appel. Tout ce que je pourrais dire à ce sujet -serait obscur si je n'expliquais d'abord que chez les nazaréens hommes -et femmes sont baptisés par le prêtre trois jours après leur naissance. -Le nom du baptisé est inscrit par ce même prêtre sur un registre où sont -signalés non seulement les naissances mais les décès. Par l'effet de -cette superstition qui permet à l'État de vérifier le nombre et l'âge de -ses sujets, nul ne peut se soustraire au service militaire. - -«Pour faire ses guerres la nation a reconnu la nécessité de fournir à -l'Empereur un contingent annuel de 80.000 hommes. Afin d'assurer la -levée régulière de cette masse d'hommes, chaque département envoie à -Paris deux délégués qui sont logés dans un palais. Leurs décisions sont -soumises à leur président qui les soumet à l'approbation de l'Empereur. -Le chiffre de la levée est notifié aux délégués qui le communiquent aux -chefs-lieux où, pour éviter tout motif de récrimination, les jeunes gens -sont soumis à un tirage au sort... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -«Si grande est la diligence apportée aux choses de l'armée que les -Délégués sont choisis de telle façon que leurs opinions ne soient jamais -en opposition avec celles des ministres dirigeants... - -«Après huit ou dix années de service, si le soldat n'est pas tué ou -blessé, il est libéré. S'il est atteint d'une blessure et s'il n'a -personne pour l'assister, on le reçoit dans un grand _sérail_ où il est -nourri et logé jusqu'à la fin de ses jours. - -«Ces lois, les Français s'efforcent de les introduire dans les pays -qu'ils ont nouvellement conquis.» - - -_La Garde impériale._ - -«En dehors de l'armée 40.000 soldats de toute arme sont choisis parmi -les hommes de forte taille. Leur office est de garder l'Empereur nuit et -jour. Ils sont casernés dans les environs de la ville et l'on voit à -chaque instant des détachements de ce corps traverser les rues pour -monter la garde au palais... - -«Toutes les fois que l'empereur sort en voiture un peloton de cette -garde, variant de cent cinquante à deux cents hommes, l'escorte à -cheval. La nuit ils éclairent sa marche de torches allumées qui font que -tout le monde s'écarte sur son passage. En campagne, de forts -détachements entourent sa personne qu'ils ne perdent jamais de vue. La -garde ne prend aucune part aux actions à moins que la nécessité ne l'y -oblige. Bien que ces soldats soient vêtus à la _franca_, ils n'en -portent point la coiffure ordinaire. Ils se coiffent d'un grand bonnet -en peau de loutre à la manière des _delil_ de la Mecque[26]. Sur ce -bonnet retombent des ganses et des cordonnets...» - - [26] _Delil_, cicerones qui guidaient les pèlerins dans leur marche - vers les Saints-Lieux du Hedjaz. - - -_Leurs écoles._ - -«Comme nul Français ne peut se soustraire à l'action des lois, les -enfants de la noblesse ou des particuliers enrichis dans le négoce sont -soumis à l'obligation de s'instruire. Leur instruction les mène aux -situations les plus élevées de l'armée et de l'administration. Dans ce -but, le gouvernement a ouvert des établissements dans la capitale et -dans les principales villes du pays sous le nom de _pensions_ où ils -reçoivent une instruction conforme aux vues de l'Empereur. Celui-ci -s'est assuré le concours des lettrés qui se font payer en conséquence. -Les élèves y jouissent de tout le bien-être désirable moyennant un prix -fixe. Un congé limité leur est accordé tous les deux mois. - -«Une autre catégorie d'écoles dites impériales, ne reçoit que les fils -des maréchaux, des généraux, des hauts dignitaires et dont la pension -est payée sur la cassette de l'Empereur. Ils portent un uniforme spécial -pour que chacun les reconnaisse. A leur sortie, ils passent des examens, -puis ils sont distribués dans les différentes armes où ils occupent un -rang en rapport avec leurs aptitudes. - -«Dans toutes ces écoles, les nazaréens enseignent d'étranges choses. Ce -n'est pas assez de dire qu'ils témoignent d'étonnantes aptitudes pour -les sciences. Il faut ajouter que leur esprit s'attache à tirer parti de -leurs connaissances. Ainsi, ils appellent _chimie_ une science qui ne -peut être vraisemblablement que celle que nous désignons nous-mêmes par -_El-Kimika_ (alchimie); mais chez eux il s'agit moins de transmuer le -cuivre en or ou de changer le verre en rubis que d'étudier les métaux, -les arbres, les pierres et enfin tout ce qui existe dans la nature. -Leurs recherches, à ce que j'ai compris, ont pour but de pénétrer la -cause qui fait, par exemple, que la pierre se transforme en chaux et -s'effrite sous les doigts; pourquoi les unes sont susceptibles d'être -polies, les autres colorées ou parfumées. Pourquoi les arbres distillent -les uns la gomme, les autres le mastic, le sucre ou le poison? Tout cela -est bien pourtant le produit de la même terre, issu d'une même argile. -Aussi croient-ils intéressant de rechercher les raisons qui les rendent -si dissemblables entre eux. Pour atteindre ce but ils ont ouvert ce que -dans leur langue ils appellent _cabinet_. Le gouvernement y a installé -des appareils de forme bizarre, de grands et de petits bocaux où ils -renferment des échantillons de ce que l'Asie, l'Europe et l'Afrique, les -îles, la mer contiennent de choses rares ou précieuses: l'or, l'argent, -des pierres précieuses, le fer, le plomb, le cuivre, le mercure; puis -des terres de couleur jaune, rouge et blanche, des éclats de bois -pareils à la nacre. Plus loin sont les insectes de toutes formes et de -toutes grosseurs, des poissons et du bois pétrifiés, des éléphants, des -lions, des tigres, des serpents, des singes, des abeilles, etc., -conservant toutes les apparences de la vie. Les métaux, comme les -animaux, servent de sujet de leçon aux lettrés... - -«Ces derniers ne sont pas moins habiles dans l'art de dessécher les -animaux. J'en ai vu à Pesth de bien curieux. Mais le plus singulier je -l'ai vu à Paris. Il ressemblait à un petit âne et n'avait que trois -pieds. Le troisième était fixé à la racine de la queue. On y voit -beaucoup de choses semblables, mais je m'arrête, car je ne saurais tout -raconter. - -«Dans ces mêmes écoles on enseigne la physique à la mode nazaréenne. Les -lettrés du pays prétendent que l'air que nous respirons serait un -composé d'air _vital_, d'air _mortel_ et de _feu_. L'air, d'après eux, -renfermerait les éléments les plus contradictoires, mais _Dieu seul sait -tout_... A la vérité c'est merveille de voir les instruments par -lesquels ils font les expériences qui servent à démontrer leur -science...» - -Mouhib effendi fait ici le récit d'une expérience à laquelle il assista -sur la décomposition de l'air. Après avoir expliqué les mystères de -l'_Alchimie_ française, il ajoute: «Voilà ce que j'ai vu de mes yeux. Le -lettré me proposa de faire la même expérience, mais je m'y refusai. Il -me montra d'autres instruments non moins étranges pour expliquer, -disait-il, les éclairs et la foudre qui tombe du ciel. Ne me souciant -pas d'en voir davantage, je me retirai[27].» - - [27] Le diplomate turc sort du laboratoire plus scandalisé que - convaincu. J'assistai un jour à un examen à la faculté de médecine - de Constantinople. Questionné sur un point de physiologie l'étudiant - répondit d'une manière assez satisfaisante, puis il ajouta, en - manière de conclusion: «Tout ça, ce sont des idées que je ne saurais - adopter. Je suis musulman et ma religion m'interdit d'y croire.» - - -_Où Mouhib effendi décrit la première exposition._ - -«Nulle part, écrit-il, les arts ne sont aussi activement cultivés que -chez les _nazaréens_. Un exemple de cette activité c'est le spectacle -qu'il m'a été donné de voir. On vient d'élever dans le centre de la -ville un bâtiment divisé en nombreux pavillons qui communiquent entre -eux par des couloirs. On y a exposé tout ce que le monde contient de -pierreries, de bijoux, d'ustensiles en or, en argent; des machines, des -pendules, des armes: canons, pistolets, fusils, et autres engins de -guerre dont l'énumération n'aurait point de fin. Dans un pavillon -spécial l'on a entassé des outils à l'usage des artisans. Tous ces -objets sont disposés avec ordre et les plus précieux sont enfermés dans -les vitrines. Cette foire où rien ne se vend, mais où tout est exposé -pour l'agrément des yeux et l'instruction du monde, a été organisée par -le gouvernement non seulement pour inspirer à chacun le goût des arts, -mais pour faire connaître les oeuvres des inventeurs et en perpétuer le -souvenir. A l'exemple de mon prédécesseur, je rapporterai avec -exactitude tout ce que j'y ai vu: - -«A côté des objets de création récente, on a placé intentionnellement, -pour susciter des comparaisons, le produit similaire du type ancien. A -côté des objets précieux placés là pour faire connaître la gloire de -l'État, qui sont en or, en cristal et en ivoire, on a placé des -échantillons de chaux et de brique, des toiles et des draps, des tentes, -des instruments de géométrie, des scies, des poulies et autres choses -semblables. - -«Lorsqu'un particulier est pris de l'envie de faire une invention, il -parcourt les galeries, examine tout, et, si cet examen lui suggère une -idée nouvelle, il rentre chez lui pour la réaliser. Toutefois, s'il -s'aperçoit que ce qu'il avait dans l'idée est déjà inventé, il se borne -alors à y apporter des modifications avantageuses. Son oeuvre achevée, -il la présente à l'examen d'un groupe de savants qui se prononcent sur -son utilité. Si elle est jugée bonne, il reçoit une médaille ou une -récompense en argent, puis un droit de vente exclusif. - -«C'est ainsi qu'un industriel, auteur d'une charrue, reconnue supérieure -aux autres, obtint le monopole de la vente. Un autre ayant perfectionné -une machine à feu dont le travail égalait la puissance de 12 hommes, le -gouvernement l'en récompensa par la cession d'un monopole de vente qu'il -s'empressa d'exploiter et qui bientôt l'enrichit. Cette pompe à feu, je -l'ai vue comme tout le monde. Là où il fallait douze chevaux pour -accomplir un travail, un seul homme suffit, plus un sac de charbon pour -entretenir le feu sans lequel la pompe ne fonctionnerait pas: on voit à -quel point le travail s'en trouve simplifié. Et pourtant cette machine -ne mesure qu'une dizaine de _zerdals_ de surface, mais sa structure est -si merveilleuse que la gravure la mieux faite ne saurait en donner une -vue exacte. Ainsi plus besoin d'animaux et par suite d'orge, de foin et -de paille, ni de palefreniers. - -«Ce curieux objet me remet en mémoire la tentative d'Arakil _ousta_, -l'inventeur de l'outillage de notre poudrière, pour faire que les -vaisseaux de guerre pussent remonter le Bosphore par vent contraire. Il -présenta à l'arsenal, au temps de Hussein pacha, un _gabion_ de son -invention auquel il adapta je ne sais quelle machine munie de cylindres -qui dépassaient les sabords de chaque côté. Quatre ou cinq hommes -auraient suffi pour le diriger. A l'aide de ce simple appareil il se -faisait fort de remorquer les vaisseaux à trois ponts jusqu'à la rade de -Bouyouk-Déré, malgré les courants les plus violents. Arakil _ousta_ ne -fut point écouté, et l'invention en resta là. C'est en cherchant dans -les _galeries_ si je ne trouverais pas un instrument semblable à celui -de l'_ousta_ de la poudrière que je découvris la pompe à feu citée plus -haut. La seule différence (que j'ai pu établir entre les deux systèmes), -c'est que celui de Stamboul ressemblait à un _cabestan_. Cependant des -hommes instruits m'ont assuré que ces diverses machines n'ont encore -donné aucun résultat appréciable... - -«L'entrée des galeries est ouverte au public deux fois par semaine et -les femmes y ont accès en même temps que les hommes. Les ambassadeurs et -les personnes spécialement invitées y peuvent pénétrer tous les jours.» - -Mouhib effendi visite consciencieusement les imprimeries où «toute -publication de quelque nature qu'elle soit passe sous le contrôle de -l'autorité qui censure et retranche des textes tout ce qui pourrait -nuire aux intérêts de l'État». - -«J'ai visité celle du _Moniteur_ dont le matériel est arrangé dans un -ordre parfait. De nombreux casiers sont là contenant les caractères des -alphabets turc, grec, syrien, hébraïque, allemand, russe et d'autres -langues inconnues. J'ai visité la fonderie, les ateliers où chacune de -ces langues occupe une place à part. J'ai observé que les typographes -ignorent tous celle des livres qu'ils composent, mais qu'ils n'en -étaient pas moins habiles à les composer, sans doute par un effet de -l'habitude. J'y ai compté jusqu'à cent cinquante presses, pareilles à -celles de Scutari. Le _Moniteur_ consomme, m'a-t-on dit, une dizaine de -charrettes de papier. Son personnel comprend un effectif de 600 -ouvriers. On doit savoir que dans les pays du _frenghistan_, hommes et -femmes sont obligés de lire les _gazettes_ et leur impatience à savoir -ce qu'elles contiennent fait qu'on les voit lire même sur la voie -publique. Nous payions 25 francs notre abonnement trimestriel au -_Moniteur_ et nous étions abonnés à six autres gazettes, ce qui nous -revenait à 72 francs par trimestre. - -«Pendant mon séjour à Paris, on construisit une machine de bronze pour -l'impression des livres turcs et arabes. En apparence, elle réalisait un -progrès, mais à l'épreuve, les résultats qu'elle donna furent médiocres. -Comme j'exprimais mon opinion au directeur, à ce sujet, il me répondit -qu'il s'était aperçu lui-même de ses imperfections, mais qu'il pensait -l'utiliser encore quelque temps avant de la refondre. - -«Comme j'allais me retirer, il me présente une feuille sortant tout -humide de la presse où je lis qu'elle a été tirée «en souvenir de la -visite que Mouhib effendi, envoyé extraordinaire de la Sublime Porte, a -faite à l'imprimerie nationale». - -«J'ai eu plus d'une fois l'occasion d'observer que les ouvrages imprimés -avec des caractères en plomb manquent de netteté. C'est le cas de -l'ouvrage _Amentu Birguivi Cherhi_ dont mon père est l'auteur. Au cours -du tirage j'essayai d'y remédier en soumettant le papier à un fort -polissage, mais je ne tardai pas à m'apercevoir de l'inutilité de mes -efforts. Pour obtenir un résultat appréciable il aurait fallu le rouler -un millier de fois, et dans ce but j'avais fait fabriquer un rouleau -spécial. Or, je ne pus dépasser la centaine. A Paris, je m'informai s'il -n'existait pas un procédé qui me faciliterait la besogne. On me montra -un cylindre que j'expédiai à Stamboul et dont nos imprimeurs ont eu à se -louer.» - - -_Du commerce et de l'institution appelée poste._ - -«Les nazaréens sont des calculateurs habiles et leurs gouvernements -s'ingénient à qui mieux mieux pour donner au commerce de leur pays le -plus grand développement. Ils s'avisent, pour s'enrichir, d'expédients -les uns plus surprenants que les autres... Ils utilisent dans ce but le -cours des fleuves, les ruisseaux, le vent, la force naturelle de tous -les éléments. Où il y a de l'eau, ils construisent un moulin -hydraulique; où l'eau fait défaut, ils élèvent un moulin à vent... - -«... Ce système (commercial) est complété par cette étonnante -administration des postes dont je tenterai d'expliquer les procédés dans -la mesure où j'ai pu les comprendre... - -«Ce service (des _postes_) mérite également l'attention par la sévérité -qui préside à son fonctionnement. Si quelqu'un se présentait, par -exemple, au nom du gouvernement pour réquisitionner des chevaux affectés -au service, il serait honteusement chassé. Je ne parle pas seulement du -simple fonctionnaire, mais l'Empereur lui-même ne serait pas mieux reçu -et il ne pourrait en tous cas disposer des chevaux sans payer. - -«Voici un fait dont j'ai été témoin: Un jour on signala à la frontière -l'arrivée de l'ambassadeur de Perse. Les autorités envoyèrent aussitôt à -sa rencontre un _Mihmandar_[28], mais elles eurent soin, en même temps, -de lui donner l'argent nécessaire pour défrayer l'hôte jusqu'à Paris, si -bien que celui-ci n'eut pas à débourser un _para_ tout le long de son -voyage. Cependant chacun sait que les pays infidèles sont chiches de -leur argent. - - [28] Fonctionnaire que la S. Porte attache à un étranger de - distinction voyageant en Turquie. - -«Les localités traversées par un haut fonctionnaire de l'État ou par un -général qui va prendre un commandement ne sont nullement obligées de -contribuer à leurs frais de déplacement. Dans ces pays, chacun, petit ou -grand, voyage suivant ses moyens propres. Les moeurs y sont telles que -si un fonctionnaire se permettait d'user de son autorité pour -réquisitionner le matériel des postes, les particuliers ne manqueraient -pas de se prévaloir de son exemple. Telle est la raison pour laquelle -les courriers de l'État disposent d'un matériel indépendant. Ils ne sont -autorisés qu'à louer moyennant finance, aux relais, les chevaux dont ils -ont besoin. - -«Il a été créé, en outre, pour la commodité du public, un système de -voitures économiques, appelées _diligences_. On peut les comparer à nos -_bazars-caïks_ du Bosphore. Ces voitures stationnent au milieu des -places où elles attendent les voyageurs qu'elles transportent moyennant -un prix fixé par un tarif. Hommes, femmes, enfants s'y entassent -pêle-mêle avec leurs bagages. On sait d'avance l'heure du départ et, par -suite de la régularité du service, celle de l'arrivée. Le soir, le gîte -et un repas les attendent dans l'une des nombreuses auberges semées sur -la route. S'ils refusent de manger le repas qu'on leur sert, ils n'en -payent pas moins leur écot. C'est ce qui advint à nos serviteurs qui -avaient refusé de toucher aux plats par crainte de manger du porc. Les -postillons nous firent observer, pour nous engager à payer, que -l'aubergiste n'avait pu prévoir que des musulmans se trouveraient parmi -les voyageurs. Bon gré mal gré nous dûmes payer un repas que nous -n'avions pas mangé.» - - -_Le Départ._ - -«Aussitôt que l'Iradé me rappelant à Constantinople me fut communiqué, -je remis les pouvoirs à Ghalib effendi, notre premier secrétaire, qui -était à ce moment atteint d'une maladie grave. Aussi avions-nous décidé, -avant de quitter Paris, que s'il venait à mourir, le drogman serait -appelé à le remplacer. Munis de nos passeports, j'entrepris de gagner -Constantinople par la voie de terre et de faire voyager les gens de ma -suite par la voie de mer. Cependant nous voyageâmes de conserve jusqu'à -Marseille. Trois jours après notre départ, nous arrivions à Lyon, ville -importante, dont la population se livre à l'industrie des étoffes de -soie et de laine. Son commerce est très actif, encore qu'elle n'exporte -plus ses produits en Angleterre à cause de la guerre; mais, comme le -reste du monde lui est ouvert, elle redouble d'efforts pour se créer de -nouveaux débouchés. Nous étant remis en route, nous arrivions à -Marseille après trois jours de marche. Peu après nous y recevions la -nouvelle de la mort de Ghalib effendi en même temps que la transmission -de ses pouvoirs au drogman. Le mauvais temps nous contraignit à rester -dans cette ville plus que nous ne l'aurions voulu et nos gens ne purent -embarquer qu'au dix-huitième jour de notre arrivée. Le temps s'étant -remis au beau, le navire put lever l'ancre et, avec l'aide de Dieu, mit -le cap sur l'île de Malte. Quant à nous, nous nous acheminâmes vers -Toulon. - -«Marseille est une grande ville sur la mer blanche et son port est assez -bien abrité. Le château qui en défend l'entrée fut détruit pendant la -révolution. Il peut contenir jusqu'à deux cents navires de commerce, -mais aujourd'hui il est à peu près abandonné. Avant que la guerre -éclatât avec l'Angleterre le mouvement du port était de trois cents -navires et son commerce était florissant. On n'y voit plus aujourd'hui -que quelques vaisseaux sous pavillon ottoman[29]. - - [29] Ces vaisseaux étaient hydriotes et spetziotes. Avant la - Révolution française le commerce en Levant appartenait presque - exclusivement à la France. Il se faisait par _caravanes_, - c'est-à-dire que les bâtiments partis de Marseille allaient faire - relâche dans les différentes échelles du Levant pour y décharger - leurs marchandises. Les comptoirs que l'on y établissait relevaient - de la Chambre de commerce de Marseille. La Révolution et les guerres - qui suivirent ont ruiné ce commerce. Les traditions s'y perdirent et - la concurrence s'y établit. Le commerce grec fut le premier à mettre - à profit les événements politiques. La marine des îles moréotes date - de cette époque, ce devait être le facteur principal de - l'émancipation de la Grèce moderne. - -«Le soir venu, au signal d'un coup de canon, une chaîne est tendue d'un -môle à l'autre, à travers de massifs anneaux de fer. Dès lors aucun -navire n'est plus admis à y pénétrer. L'entrée en est même interdite aux -simples embarcations. Un fanal y est allumé après le coucher du soleil, -et de chaque côté s'élèvent des postes où des soldats montent la garde -nuit et jour. Ces précautions ne sont pas inutiles, car il ne se passe -pas de jour où l'on ne voie apparaître au large deux ou trois navires -anglais. La population se plaint vivement de cet état de choses. - -«L'on peut dire que l'Eyalet de Provence vit de son industrie et -principalement des transactions du port de Marseille où s'accumulent les -denrées de la Turquie, de la Tunisie, de l'Algérie et du Maroc. J'ai pu -m'assurer par moi-même de la cherté excessive des denrées, encore que -l'Eyalet soit réputé pour sa fertilité. - -«M'étant arrêté plusieurs jours à Toulon, on me fit savoir que je -pouvais visiter l'arsenal et je m'empressai de profiter de la -permission. Je pénétrai d'abord dans une salle où étaient exposés une -multitude de vaisseaux en miniature auxquels rien ne manquait de ce -qu'il faut pour naviguer. L'usage est de fabriquer un petit modèle de -chaque navire en construction et il y avait là toute une flottille de -l'aspect le plus curieux. J'y découvris également plusieurs modèles de -«pompes à feu». Ensuite, je pénétrai dans un vaste bâtiment haut de -plusieurs étages et contenant tout ce qui est nécessaire pour faire la -guerre: carabines, pistolets, sabres français et autres engins de -guerre. La voilerie est à côté, puis viennent la plomberie et la -poulierie. Des ouvriers libres y travaillent confondus avec des -galériens condamnés aux travaux forcés. Un chef d'atelier me dit que -l'arsenal occupait trois catégories d'ouvriers: les journaliers, les -déserteurs et les condamnés pour vol et assassinat. A chacun, -indistinctement, l'arsenal impose une besogne en rapport avec ses -connaissances et ses aptitudes physiques. Ceux qui ne savent aucun -métier sont employés à transporter les lourds fardeaux. En vue de les -encourager au travail et pour les détourner du mal, la direction leur -alloue, au moment de leur mise en liberté, une somme d'argent. L'usage -d'abréger la durée de la peine à laquelle un criminel a été condamné -n'existe pas chez les _frenks_. - -«Des cales s'alignent, innombrables, au bord de l'eau. Il y en avait -cent cinquante en maçonnerie construites sur le modèle des nôtres. Je -parcourus plus rapidement que je n'aurais voulu les ateliers de forge et -de mécanique, puis de vastes ateliers où l'on fabrique des affûts de -canons, et des roues, ainsi que différents autres objets qui entrent -dans l'armement des vaisseaux. Des ouvriers appartenant aux trois -catégories d'individus signalés plus haut, y travaillent en grand -nombre. Une grue s'élève à cet endroit, dont les dimensions me parurent -si extraordinaires que je ne cessai de l'admirer. J'y ai vu également un -marteau gigantesque lequel, en tombant d'une certaine hauteur, perfore -et façonne le fer avec une surprenante facilité. A proximité d'un bassin -destiné à la réparation des navires, mais qui est moins grand que celui -de Cassim pacha, une soixantaine d'hommes étaient occupés à manoeuvrer -quarante pompes. Surpris de voir tant de gens engagés dans une besogne -que je jugeai inutile, je ne pus m'empêcher d'en parler au directeur qui -m'accompagnait. Il m'expliqua que cette manoeuvre n'avait d'autre but -que d'occuper tous ces criminels dont l'inaction pourrait avoir des -suites dangereuses à cause de leur grand nombre. En effet, ils étaient -plus de dix mille, tant galériens que déserteurs. Dans l'impossibilité -de loger cette quantité d'hommes dans l'arsenal, on s'est avisé -d'aménager les entreponts des vieux navires où ils sont conduits le soir -quand leur tâche est finie. - -«L'arsenal a la forme d'un bassin et de toutes parts une muraille -l'enveloppe. A l'extérieur, s'ouvre un autre port où l'on construisait à -ce moment des frégates et des galions. Autour du bassin se développe une -série de constructions closes. Au loin, un groupe d'îles forme comme une -rade immense. Une quinzaine de jours auparavant, l'amiral anglais y -avait fait une soudaine apparition à la tête de vingt vaisseaux. Cette -flotte mouillait hors de la portée des canons et débarquait ses malades -sur la plage que l'amiral installait sous des tentes et où ils -séjournaient une vingtaine de jours sans que personne osât les -inquiéter. Je tiens ces détails des Français eux-mêmes. Cependant ces -derniers disposaient à ce moment de forces respectables. J'ai pu -moi-même compter, ancrés dans le port, quatre vaisseaux de ligne et -quatorze frégates prêts à prendre la mer. Ils avaient en construction -deux vaisseaux à trois ponts, en outre sept ou huit vaisseaux en -armement. Je ne fais pas entrer en ligne de compte les dix-huit -transports qui étaient en voie de construction à Toulon, dont trois à -Marseille. - -«L'amiral français nous ayant invités à aller lui rendre visite à son -bord, il nous envoya sa chaloupe. Il nous reçut à la coupée, et se mit -en devoir de nous faire les honneurs de son navire. Tandis que nous -visitions les batteries deux rayas grecs se jetèrent à mes pieds, me -suppliant de les prendre en pitié. Ils avaient été capturés à bord d'un -navire anglais par des corsaires français. Je les rassurai de mon mieux -et je leur promis de m'entremettre en leur faveur auprès de l'amiral. -Après un instant de repos et au moment de prendre congé je le priai de -rendre la liberté aux deux Grecs. Il me les remit sur-le-champ. En -apprenant cette nouvelle les deux prisonniers se crurent rappelés à la -vie et je les retrouvai remerciant le ciel avec ferveur.» - - -_Leurs navires corsaires._ - -«Je rappellerai qu'il existe trois sortes de puissances militaires: -celle dont la force n'est que terrestre, celle dont la force est à la -fois terrestre et maritime, et enfin celle dont la puissance est fondée -exclusivement sur la marine. - -«Les deux dernières, outre leur flotte régulière, s'appliquent à -construire des navires de course qu'ils arment contre l'ennemi. En temps -de guerre les commerçants, les banquiers, les gens riches et nobles se -cotisent pour construire des vaisseaux qu'ils confient à un marin -expérimenté et à un bon équipage. Le gouvernement participe à l'armement -en donnant au navire un pavillon, la solde aux équipages et des vivres -pour plusieurs mois. Les prises sont débarquées dans les ports, ou bien -sur les côtes des nations alliées. Elles sont mises en vente et le -produit en est partagé entre l'équipage et le capitaine. Cette -répartition s'effectue suivant des règles établies, auxquelles chacun se -soumet. Mais quand les affaires tournent mal et qu'au lieu de prendre on -est pris, le gouvernement, s'il y a lieu, les indemnise de leurs pertes. -Cette forme de course revêt l'aspect d'une opération commerciale, et les -_frenks_ ne l'envisagent point de mauvais oeil. J'ai vu à mon passage à -Marseille un navire de course dont l'équipage se composait de Tunisiens -musulmans et de Grecs. Toutes les fois qu'un conflit s'élevait entre -eux, le cas était déféré aux tribunaux spéciaux établis dans les ports. - -«Outre le dommage qu'ils causent à l'ennemi, les bateaux-corsaires -constituent d'excellents éclaireurs capables de fournir à ceux qui les -utilisent de précieux renseignements en temps de guerre. - -«Après avoir quitté Toulon, la première ville qui se présenta fut Nice, -qui appartient au roi de Sardaigne. J'ai pu la voir d'une hauteur où -s'élèvent les ruines d'un vieux château qui a son histoire. On m'a -raconté que les Arabes de Tunis, après s'être emparés de cette position, -livrèrent la ville aux flammes. Le château fut détruit et il se trouve -encore dans l'état où ils le laissèrent. La ville ne s'est jamais -relevée complètement de ce désastre. Son port est néanmoins bien -défendu, et l'on y remarque une caserne. Je ne pouvais me lasser d'en -admirer les environs où les jardins succèdent aux bois d'orangers et de -citronniers dont l'aspect réjouit le coeur. Les fleurs y croissent en -telle abondance que les habitants en exportent de grandes quantités à -Paris. - -«Après, nous gagnâmes Villefranche, dont la rade abritait à ce moment -trois navires à l'ancre. On nous assura qu'elle en pourrait contenir de -cinquante à soixante. Plus loin est Savone où se trouve actuellement -interné le pape de Rome. Il lui a été défendu de s'établir ailleurs, et -l'on peut croire qu'il ne sortira plus de cette place. De là nous nous -rendons à Gênes où régnait dans le peuple une grande misère. Les -faubourgs de cette ville et les villages des environs souffrent du plus -grand dénuement et l'on m'a assuré que la population y mourait -littéralement de faim. Malgré cette situation, le recrutement militaire -s'y poursuit, comme en Provence, avec la plus grande rigueur. La -jeunesse du pays, par groupes de 5 à 600 hommes, est envoyée sur les -champs de manoeuvres pour y être exercée. Toute la partie du littoral -comprise entre Marseille et Gênes est garnie de canons en prévision -d'une attaque des Anglais. De distance en distance, l'on a placé des -installations télégraphiques pour signaler les tentatives de -débarquement que leurs vaisseaux y pourraient faire. Aussitôt -qu'apparaît à l'horizon une voile suspecte, tous les postes sont -prévenus et l'alerte est générale. Nonobstant ces précautions les -navires anglais n'en renouvellent pas moins, comme il leur plaît, leurs -provisions d'eau. Arrivant inopinément sur un point de la côte, ils -effrayent la population qui les laisse agir à leur guise. - -«De Nice à Gênes, le voyage s'accomplit à dos de mulet, à cause du -mauvais état des routes. Nous dûmes escalader une montagne abrupte dont -le parcours nous prit quatre heures de la journée. La campagne est -fertile et entièrement recouverte d'oliviers et de châtaigniers; de tous -côtés s'étendent de belles cultures. L'on est en train d'y construire -une route carrossable qui contourne le pied des montagnes et qui doit, -dit-on, mener de Nice à Gênes. Cette dernière ville est grande. De -vastes palais attirent nos regards en traversant les rues. Ils sont -ornés de hautes colonnes et d'escaliers de marbre du plus magnifique -effet. Les portes qui y donnent accès sont aussi élevées que celles de -nos _hans_ de Stamboul. La brique dont ils sont construits est de la -couleur de la décoration qui est le vert antique. Ce sont -incontestablement les constructions les plus solides que j'aie vues en -Europe. Dans le port, des corsaires français sont mouillés non loin des -môles. - -«Puis, nous traversons Campo-Moro et la ville de Piacenza où s'élève un -château. Sa campagne est arrosée par le Pô qui est le plus grand fleuve -de l'Italie. Le volume d'eau qui gonfle son lit en hiver est trois fois -plus considérable qu'en été. Je traverse plus loin un autre fleuve, la -Trébigne, dont j'ai entendu souvent prononcer le nom à Paris, à cause de -la bataille que Français et Autrichiens s'y sont livrée en ces derniers -temps. Elle aurait été si acharnée que les eaux en furent troublées. - -«Puis nous traversâmes successivement Keramote, Pouzzole où s'élève un -château construit en briques, Mantoue où nous admirons un autre château, -Edebella (?) et sa citadelle romaine, Cartoletto, Callomonte, Udine où -s'élève une autre fameuse citadelle, puis Coridjé sur la frontière, qui -aurait été cédée par les Autrichiens aux Français. Après avoir fait une -halte à Lobiata, autrement dit Lyntch, je visitai Trieste, puis Fiume -sur l'Adriatique, Costanitza, sur les bords du Lono. Je m'arrêtai -ensuite quelques jours à Dubnitza pour y célébrer les fêtes du baïram en -compagnie de mes frères musulmans. Ensuite, m'étant remis en chemin, je -parcourus les étapes de Banialvka, Isvonik, Tchélébi-Pazari, Tachlidja, -Pierpol, Ieni-Pazar, Wulschtrin, Pristnia, Coumanova, Kustendil, -Pazardjik, Filippé, Edirné. Le 28 du mois de Zilhidjé 1226, j'atteignais -la Der-Saadet[30]. Moins heureux que nous, nos compagnons, qui s'étaient -embarqués à Toulon, sont tombés aux mains des Anglais qui les ont gardés -prisonniers pendant quarante jours; remis en liberté, ils sont arrivés à -bon port en même temps que nous, ce qui nous a fort étonnés. Que Dieu -donne la paix aux musulmans; qu'ils soient heureux sous les auspices de -l'État sublime. Amen! - - [30] Maison de félicité. C'est ainsi que les Turcs désignent - Constantinople à l'imitation des Arabes qui donnaient ce nom à - Bagdad. - - - - -ÉDITIONS BOSSARD, 43, RUE MADAME - -PARIS (VIe) - - -EXTRAIT DU CATALOGUE - - - Auguste Gauvain.--L'Europe au Jour le Jour.--Recueil d'histoire - contemporaine. - Tome I.--La Crise Bosniaque (1908-1909). Prix 7.50 - Tome II.--De la contre-révolution turque au Coup d'Agadir - (1909-1911). Prix 7.50 - Tome III.--Le Coup d'Agadir (1911). Prix 7.50 - Tome IV.--La Première Guerre Balkanique (1912). Prix 7.50 - Tome V.--La Deuxième Guerre Balkanique (1913). Prix 9 » - Tome VI.--Les Préliminaires de la Guerre Européenne (1913-1914). - Prix 9 » - Tome VII--La Guerre Européenne (juin 1914-février 1915). Prix 12 » - Tome VIII.--La Guerre Européenne (février 1915-novembre 1915). - Prix 12 » - Tome IX.--La Guerre Européenne (novembre 1915-septembre 1916). - Prix 15 » - - P.-N. Milioukov.--Le Mouvement intellectuel russe (Traduit du - russe par J.-W. Bienstock). Avec 4 portraits. Prix 12 » - - A. Albert-Petit.--La France de la Guerre. - --Tome I.--(Août 1914-mars 1916). Prix 9 » - --Tome II.--(Mars 1916-septembre 1917). Prix 9 » - --Tome III.--(Septembre 1917-juin 1919). Prix 12 » - - Président W. Wilson.--Messages, Discours, Documents diplomatiques - relatifs à la guerre mondiale.--Traduction conforme aux textes - officiels, publiée avec des notes historiques et un index par - Désiré Roustan, professeur de philosophie au Lycée Louis-le-Grand. - Volume I: _18 août 1914-8 janvier 1918_; Volume II: _11 février - 1918-4 mars 1919_.--Appendice et Index. 2 vol. in-8 (_se vendant - séparément_). Prix de chacun 4.50 - - Ernest Lémonon.--L'Allemagne vaincue.--Un vol. in-8. Prix 7.50 - - Eugène Gascoin.--Les victoires Serbes de 1916.--20 photographies, - une carte hors texte. Un vol. in-8. Prix 4.80 - - Jules Chopin (_alias_ Jules Pichon).--L'Unité de la Politique - Italienne.--Une carte hors texte. Un vol. in-16 Bossard. Prix 2.70 - - Louis Hautecoeur.--L'Italie sous le Ministère Orlando, - 1917-1919.--Un vol. in-8. Prix 7.50 - - Auguste Boppe.--A la suite du Gouvernement Serbe. _De Nich à - Corfou_ (20 octobre 1915-19 janvier 1916). Une carte hors texte. - Un vol. in-16 Bossard. Prix 3 » - - Auguste Gauvain.--L'Encerclement de l'Allemagne.--Un vol. in-16 - Bossard. 1919 (7e mille). Prix 3 » - - Fernand Roches.--Manuel des Origines de la Guerre.--_Causes - lointaines._--_Cause immédiate._ Préface de M. A. de Lapradelle, - professeur de Droit des Gens à la Faculté de Droit de Paris. - Avec un tableau synoptique en deux encres et un index des noms - propres (500 pages). 1919 (3e mille). Prix 6.60 - - A. Lugan.--Les Problèmes internationaux et le Congrès de la Paix - (_Vue d'ensemble_).--Un vol. in-8. 1919 (2e mille). Prix 3.90 - - Jacques Ancel.--L'Unité de la politique Bulgare 1870-1919. Avec - une carte hors texte en déplié.--Un vol. in-16 Bossard. Prix 2.40 - - Auguste Gauvain.--L'Affaire Grecque.--Un vol. in-16 Bossard. - 1918 (8e mille). Prix 3 » - - Charles Frégier.--Les Étapes de la Crise Grecque, 1915-1918. - Préface de M. Gustave Fougères, directeur de l'École française - d'Athènes.--Un vol. in-16 Bossard. Prix 3.90 - - Émile Laloy.--Les Documents secrets des Archives du Ministère - des Affaires étrangères de Russie publiés par les Bolchéviks. - --Un vol. in-16 Bossard. 1920. Prix 3.90 - - -ABBEVILLE.--IMPRIMERIE F. PAILLART. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Un Turc à Paris, 1806-1811, by -Bertrand Bareilles and Abdurrahim Muhib Efendi - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN TURC À PARIS, 1806-1811 *** - -***** This file should be named 63151-8.txt or 63151-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/1/5/63151/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Un Turc à Paris, 1806-1811 - Relation de voyage et de mission de Mouhib Effendi, - ambassadeur extraordinaire du sultan Selim III, d'après - un manuscrit autographe - -Author: Bertrand Bareilles - Abdurrahim Muhib Efendi - -Release Date: September 8, 2020 [EBook #63151] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN TURC À PARIS, 1806-1811 *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - -</pre> - -<p class="c"><i>BERTRAND BAREILLES</i></p> - -<h1>UN TURC A PARIS</h1> - -<p class="c">1806–1811</p> - -<p class="c"><span class="xlarge">RELATION</span><br /> -DE VOYAGE ET DE MISSION<br /> -<span class="small">DE</span><br /> -<span class="large">MOUHIB EFFENDI</span><br /> -<span class="small">AMBASSADEUR EXTRAORDINAIRE</span><br /> -<span class="sans-serif">DU SULTAN SELIM III</span><br /> -<span class="large">(<i>D'après un manuscrit autographe.</i>)</span></p> - - -<p class="c gap"><span class="large">ÉDITIONS BOSSARD</span><br /> -43, <span class="small">RUE MADAME</span>, 43 -PARIS</p> - -<p class="c small">1920</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c large top4em">DU MÊME AUTEUR</p> - - -<p class="drap"><b>Les Turcs.</b>—<i>Ce que fut leur empire. Leurs Comédies -politiques.</i> -1917. Librairie académique Perrin et C<sup>ie</sup>. Prix -<span class="fl"><b>3.50</b></span></p> - -<p class="drap"><b>Constantinople.</b>—<i>Ses Cités Franques et Levantines</i> (Péra, -Galata, Banlieue). Avec une planche hors texte par Edgar -<span class="sc">Chahine</span>, 32 illustrations dans le texte par Adolphe <span class="sc">Thiers</span> -et un plan de Constantinople, 1918, Éditions Bossard. -Prix -<span class="fl"><b>9</b> »</span></p> - -<p class="drap"><b>Le Rapport secret sur le Congrès de Berlin adressé -à la S. Porte par Carathéodory Pacha, premier -plénipotentiaire ottoman</b>, 1917, Éditions Bossard. -Prix -<span class="fl"><b>3.90</b></span></p> - - -<p class="c gap"><i lang="en" xml:lang="en">Copyright by Bertrand Bareilles, Paris, 1920.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c xlarge">UN DIPLOMATE TURC A PARIS</p> - - - - -<h2 class="nobreak">PREMIÈRE PARTIE<br /> -RELATION DIPLOMATIQUE DE MOUHIB EFFENDI<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></h2> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Le titre d'<i>effendi</i> correspond à celui de monsieur. D'origine -byzantine il signifie seigneur. Il a conservé cette acception pour -désigner les princes de la famille impériale. Ce titre a été longtemps -l'apanage de quiconque en Turquie savait lire et écrire. C'était le -cas des ulémas et des fonctionnaires de l'ordre sacré. On réservait -aux autres le titre d'<i>aga</i> qui ne se donne plus qu'aux eunuques.</p> -</div> - -<p>A l'étalage d'un bouquiniste, au grand bazar -de Stamboul, je découvris un jour un manuscrit -turc enfermé dans un étui de maroquin rouge, -suivant l'usage du temps. Au dos, ce titre calligraphié -à l'encre de Chine: <i>Relation d'un ambassadeur -à Paris</i>. C'est ainsi qu'il m'a été donné de faire -connaissance avec Seïd Abdurrahman Mouhib -effendi, <i>nichandji</i><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> et envoyé extraordinaire à -Paris où il résida de 1806 à 1811. Les historiens le -citent à peine ou ne le nomment qu'en passant, -ce qui pourrait donner lieu de croire que tout envoyé -extraordinaire qu'il fut, il ne joua qu'un rôle -effacé. Tel cependant ne fut point le cas. Si l'on -songe, en effet, que ses négociations avec Talleyrand -aboutirent à un traité d'alliance à la suite -duquel le général Sebastiani fut envoyé à Constantinople, -et dont l'influence fut un instant prépondérante -dans les conseils du Divan, on est obligé -de reconnaître que la mission de Mouhib effendi a -été l'une des plus importantes qu'ait jamais remplies -en France un ambassadeur turc. Il est non moins -important de signaler que c'était la première -fois que le Divan maintenait aussi longtemps une -ambassade en pays chrétien. Il inaugurait à cette -occasion un système qui ne devint définitif que -36 ans plus tard.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Garde des sceaux.</p> -</div> -<p>Le manuscrit comprend deux parties. Dans la -première l'auteur relate son voyage en France, dont -il fait un naïf tableau qu'il trace en traits rapides, -mais incisifs de ses mœurs et de ses institutions. -L'autre, malheureusement incomplète, contient -les premières lettres de sa correspondance -politique; mais comme elles renferment en puissance -les traits essentiels de la politique orientale -de Napoléon et—détail intéressant—les causes -originelles des résistances turques à ses projets -sur l'Orient, elles n'en constituent pas moins un -document des plus précieux.</p> - -<p>Contrairement à l'usage des Orientaux, Mouhib -effendi entre tout d'abord, comme il le dit lui-même, -dans le vif de son sujet. «Les Français, fait-il -remarquer, ont coutume, lorsqu'ils se rencontrent, -de parler sans transition de leurs affaires, sans s'attarder -aux compliments.» On sait qu'en Turquie -ce n'est qu'après avoir pris une tasse de café et -échangé force paroles aimables qu'il est permis de -s'entretenir de choses sérieuses.</p> - -<p>Le récit débute ainsi:</p> - -<p>«Au nom du Dieu clément et miséricordieux.»</p> - -<p>«A l'occasion du sacre de Napoléon un Iradé m'a -chargé de porter, avec des présents, les félicitations -du padischah à cet empereur. A cette occasion, -le padischah m'a conféré le grade de <i>nichandi</i>. -Mettant ma confiance en Dieu, je quittai Stamboul -par la voie de mer et après avoir débarqué à Varna -je gagnai Routchouk. Puis, traversant à cet endroit -le Danube, je m'acheminai vers Pesth et Bude où -je m'arrêtai quelques jours pour me reposer des -fatigues du voyage. Ensuite, je traversai par petites -journées les royaumes de Bavière et du Wurtemberg -et, par Strasbourg, ville qui se trouve sur la frontière -de France, j'arrivai à Paris où, par la volonté -de Dieu, je séjournai cinq ans de ma vie pour y -remplir, suivant la volonté du padischah, la mission -confiée à son humble esclave. Je n'y négligeai ni -les petites ni les grandes affaires. Un autre Iradé -m'ayant rappelé après ce laps de temps mit fin à -cette mission.</p> - -<p>«A l'imitation des ambassadeurs envoyés jadis -dans les pays infidèles et prenant pour modèle -<i>Yiermi Sekiz tchélébi</i> qui fut envoyé en France en -l'an 1132, j'ai écrit, par ordre, une relation sur le -séjour que j'ai fait dans ce pays<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. Il a décrit tout ce -qu'il y vit: illuminations, fusées, fêtes de l'opéra, -bals, les animaux et les bassins où nagent les cygnes, -enfin tout ce qui piqua sa curiosité; mais depuis ce -temps des améliorations ont été apportées dans la -vie de ces peuples, de sorte que ces récits sont pleins -de lacunes. J'essaierai d'y remédier en écrivant ce -qu'il n'a pas dit et en consignant ici tout ce que j'ai -pu voir de leurs usages et comprendre de leurs lois. -Aussi m'arrivera-t-il de raconter des choses extraordinaires. -Je prie le lecteur de ne point mettre en -doute l'exactitude de mes récits auxquels je n'ai -rien ajouté au delà de ce que mon œil a vu et de ce -que l'oreille a entendu. Pourquoi, d'ailleurs, ne me -croirait-on pas? Il est vrai qu'<i>entendre n'est pas -voir</i>; mais à qui n'est-il pas arrivé de voir dans le -monde des choses extraordinaires? Ainsi, si l'on entreprenait -d'expliquer à quelqu'un qu'une montre -peut marquer sur un même cadran l'heure à la -turque et l'heure à la <i>franca</i>, il contesterait le fait -et chacun sait partout aujourd'hui que cette merveille -n'est que trop réelle.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Il s'agit de Mehmed effendi, surnommé Yiermi Sekiz tchélébi, -envoyé à Versailles pendant la minorité de Louis XV.</p> -</div> -<p>Sur la vie de cet ambassadeur je n'ai pu rien découvrir, -sauf qu'en 1793 il était secrétaire du Divan -et qu'il négocia avec le citoyen Descorches, envoyé -extraordinaire de la République, un projet d'alliance -avec la Porte. Les Turcs, en cette circonstance, -signèrent tout ce qu'on voulut, mais se soucièrent -peu de tenir aucune de leurs promesses, persuadés -que le régime républicain ne présentait -aucune chance de durée. J'ai trouvé seulement -dans la note d'un livre paru en 1821 que «le vertueux -Mouhib effendi» était tombé en disgrâce et -qu'il vivait oublié dans une retraite complète. -Sa correspondance diplomatique révèle un homme -prudent, tenace, ennemi des responsabilités, et doué -d'un esprit de pénétration assez commun chez ses -compatriotes.</p> - -<p>Ce fut en 1806, au lendemain d'Austerlitz, que le -Sultan Selim III l'envoyait à Paris. Il y trouvait -un terrain préparé et les meilleures dispositions -pour renouer les relations de bonne entente entre la -France et la Turquie que l'expédition de Bonaparte -en Égypte avait rompues. Déjà le traité -signé avec Seïd Ali avait marqué le premier pas vers -la réconciliation; en 1804 le général Brune se rendait -à Constantinople pour notifier au Divan l'avènement -de son maître au trône impérial. A Paris, -Mouhib effendi apportait, comme il le dit, les félicitations -et les présents du Sultan à l'occasion -du sacre. En réalité, ce n'était là qu'un prétexte. -Si, pour la première fois, la Porte, dérogeant à ses -habitudes, envoyait en France un ambassadeur -à poste fixe, c'était surtout pour surveiller de près -l'action de la politique française et pénétrer les -intentions de Napoléon.</p> - -<p>L'expédition d'Égypte avait suscité la plus vive -émotion dans l'Empire ottoman en mettant en -lumière la faiblesse du monde islamique en même -temps que les ambitions européennes sur l'Orient. -C'était la première fois depuis les Croisades qu'une -armée chrétienne foulait victorieusement une terre -musulmane et cet événement était d'autant plus -fait pour alarmer le Divan que l'Égypte est la clef -des portes qui s'ouvrent sur les Lieux-Saints, le -point sensible du khalifat. Le Divan mit alors à la -disputer aux Français le même acharnement que -les Jeunes Turcs ont déployé en ces derniers temps -pour amener la Grande-Bretagne à tenir ses promesses -d'évacuation. En 1798, les Turcs ameutaient -l'Europe entière contre la France; en 1914, ils lieront -partie avec le bloc germanique pour dégager les -mêmes lieux de l'emprise britannique.</p> - -<p>Cependant le Divan croyait deviner que les -Anglais n'avaient aidé à l'expulsion des Français -du sol égyptien que pour s'y établir à leur place. -Aussi les propositions d'entente de la France qui -allaient servir de base aux préliminaires de paix -signés à Paris (novembre 1801) avaient-elles été -accueillies avec empressement. La France abandonnait -ses prétentions sur ce pays, évacuait les îles -ioniennes et garantissait l'intégrité de l'Empire -ottoman. De son côté, le Divan rendait aux commerçants -français les biens qu'il leur avait confisqués. -Il remettait en liberté ceux qu'il avait incarcérés -au château des Sept-Tours en même temps que le -conseiller d'ambassade Rufin. A la nouvelle que les -Français avaient débarqué à Alexandrie, le Divan -avait ameuté la populace de Galata contre l'ambassade -de France qu'elle mit au pillage. L'ambassade -y perdit de précieuses archives et les quelques richesses -que les rois y avaient entassées depuis -Henri III. On raconte que ces excès furent commis -à l'instigation de l'ambassadeur d'Angleterre, lord -Elgin, celui-là même qui dépouilla le Parthénon -de sa frise et martela les marbres qu'il ne put arracher. -On peut croire cependant que les Turcs n'avaient -pas besoin des excitations de cet Anglais pour se -livrer à des excès dont leur histoire n'offre que trop -d'exemples.</p> - -<p>On voit que tous les avantages stipulés dans le -traité de 1801 étaient pour les Turcs. Dans les négociations -qui préparèrent le traité d'alliance de 1806 -la France se bornait à leur demander la restitution de -son droit de protection séculaire sur les Lieux-Saints -que l'Autriche et l'Espagne avaient usurpé. Elle leur -demandait aussi le privilège de les protéger et même -celui de les réformer. Les Turcs se laissèrent protéger, -mais refusèrent de se laisser réformer. Napoléon -leur demandait un peu de confiance et un peu -de soumission: il n'obtiendra ni l'une ni l'autre. -Ils avaient vu d'un œil mauvais l'occupation de la -Dalmatie par le corps de Marmont et ils redoutaient -les conséquences d'une démonstration qui plaçait les -vainqueurs des Pyramides à proximité de la Bosnie. -Méfiants plus que jamais, ils s'en tinrent à cette -politique de bascule qui a constitué le fondement -unique des relations du Divan avec les États chrétiens. -Enfin Napoléon s'aliénera les Slaves, au profit -des Germains, sans parvenir à s'attacher les Turcs.</p> - -<p>Cependant tous les traités n'eussent point suffi -à les décider à accepter l'amitié de Napoléon -qu'ils affectaient de nommer Bonaparte si la victoire -d'Austerlitz ne leur eût appris qu'il fallait -compter avec lui. Une politique de ménagement -s'imposait d'autant plus impérativement à cette -heure que les Russes entraient en Moldavie et qu'on -les soupçonnait, non sans raison, d'attiser la révolte -serbe. Ils manœuvrèrent donc en conséquence, c'est-à-dire -à la levantine, en se rapprochant de la France -sans rompre avec les Russes et les Anglais, encore -leurs alliés, ce qui leur permettra d'avoir des amis -dans les deux camps. Croyant peu au désintéressement -de l'infidèle en qui ils voient un ennemi né, ils -garderont le plus longtemps possible cette position -avantageuse qui leur permettra de les manœuvrer -à tour de rôle, suivant leurs craintes ou leurs espérances. -L'occasion d'utiliser cette tactique allait -se présenter plus tôt qu'ils n'eussent pensé. Tandis -que se déroulaient à Paris les négociations du traité -d'alliance par quoi Napoléon se flattait de les rallier -à ses desseins contre la Russie, voilà que survient -tout à coup la nouvelle que les Français -venaient d'entrer à Raguse. Il semble que le cabinet -des Tuileries ne se soit jamais bien rendu compte -de l'émotion profonde que cet épisode causa dans -les milieux ottomans. Mouhib effendi en éprouva -un tel saisissement qu'il se crut, comme il l'écrit, -<i>tombé en paralysie</i>. Tributaires de la Porte, les Ragusains -pouvaient être considérés à juste titre -comme des <i>demi-rayas</i>, et le territoire de leur petite -république comme faisant partie de l'Empire ottoman, -tout comme la Moldo-Valachie. Pour être -provisoire et colorée d'un motif d'opportunité, la -prise de Raguse n'en constituait pas moins une -violation du traité de 1801. Mais Napoléon s'en -tiendrait-il là? N'entrait-il pas dans ses desseins de -faire de cette position une base d'opérations par où, -maintenant que la route des mers lui était fermée, -il se glisserait dans les Balkans pour atteindre -l'Asie, objet de sa convoitise? Telles étaient les -craintes à Stamboul. Les explications les plus -rassurantes ne les dissiperont jamais. Cette affaire -fut à la source de toutes les difficultés que rencontrera -Sebastiani dans l'accomplissement de sa mission -à Constantinople. Il sera épié, surveillé dans tous -ses actes, et tout ce qu'il proposera apparaîtra -suspect et comme vicié d'une arrière-pensée. Sa -situation s'aggravera de l'idée qui s'était répandue -qu'il n'avait été envoyé à Constantinople que pour -appuyer les projets de réforme militaire du Sultan. -Effectivement celui-ci ne cachait pas trop l'envie -qu'il avait de se débarrasser de ses janissaires; -mais ce projet ne fut pas moins fatal aux desseins -de l'Empereur qu'à ce souverain qui était étranglé -deux ans après par ceux qu'il voulait réformer. -Il y a lieu de croire que Mouhib effendi devait compter -parmi les partisans de cette réforme si l'on s'en -rapporte à l'ampleur et à la précision de l'analyse -qu'il a faite du système militaire français et à la lettre -secrète qu'il remit à Napoléon et qui ne visait -vraisemblablement qu'à s'assurer son concours pour -la mener à bien.</p> - -<hr /> - - -<p>Mouhib effendi fut reçu en audience le 5 juin 1806. -L'empereur donna à la réception un éclat propre -à impressionner ce haut dignitaire du sérail. En voici -le compte rendu d'après le <i>Moniteur</i>:</p> - -<blockquote> -<p>«A 11 heures S. E. le grand maître des cérémonies -avec quatre voitures impériales et une escorte -de 50 hommes à cheval sont allés à son hôtel<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. -L'Empereur était sur son trône entouré des princes, -ministres et grands officiers de sa maison et des -membres du Conseil d'État. L'ambassadeur, arrivé -à la salle du trône, fait trois profondes révérences, -la première en entrant, la deuxième au milieu de -la salle et la troisième au pied du trône. L'Empereur -alors l'a salué en ôtant son chapeau qu'il a remis -ensuite. L'ambassadeur a adressé en langue turque -un compliment qui a été traduit par l'interprète -français.»</p> -</blockquote> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Il habitait l'hôtel de Monaco, rue Saint-Dominique, démoli -en 1861.</p> -</div> -<blockquote> -<p class="ind">«<span class="sc">Sire</span>,</p> - -<p>«S. M. l'empereur de toutes les Turquies, maître -des deux continents et des deux mers, serviteur -fidèle des deux villes saintes, Sultan Selim han, -dont le règne soit éternel, m'envoie à S. M. impériale -et royale, Napoléon, le plus grand parmi les souverains -de la croyance du Christ, l'astre éclatant de -la gloire des nations occidentales, celui qui tient -d'une main ferme l'épée de la valeur et le sceptre -de la justice, pour lui remettre la présente lettre -qui contient les félicitations sur l'avènement au -trône impérial et royal et l'assurance d'un attachement -pur et parfait.</p> - -<p>«La S. Porte n'a cessé de faire des vœux pour la -prospérité de la France et pour la gloire que son -sublime et immortel empereur vient d'acquérir -et elle a voulu manifester hautement la joie qu'elle -en ressentait. C'est dans cette vue, Sire, que mon -souverain, toujours magnanime, m'a ordonné de -me rendre près du trône de V. M. impériale et royale -pour la féliciter de votre avènement au trône et -pour lui dire que les communications ordinaires -ne suffisant pas dans une pareille circonstance, -il a voulu envoyer un ambassadeur spécial pour -signaler d'une manière éclatante les sentiments -de confiance, d'attachement et d'admiration dont -il est pénétré pour un prince qu'il regarde comme le -plus ancien, le plus fidèle et le plus nécessaire ami -de son empire.»</p> - -<p class="ugap">«A quoi l'empereur répondit:</p> - -<p class="ind">«<span class="sc">Monsieur l'Ambassadeur</span>,</p> - -<p>«Votre mission m'est agréable. Les assurances -que vous me donnez des sentiments du Sultan -Selim, votre maître, vont à mon cœur. Un des plus -grands, des plus précieux avantages que je veux -retirer des succès qu'ont obtenus mes armes, c'est -de soutenir et d'aider le plus utile, comme le plus -ancien de mes alliés. Je me plais à vous en donner -publiquement et solennellement l'assurance. Tout -ce qui arrivera d'heureux ou de malheureux aux -Ottomans, sera heureux ou malheureux pour la -France. Monsieur l'Ambassadeur, transmettez ces -paroles au Sultan Selim; qu'il s'en souvienne toutes -les fois que nos ennemis, qui sont aussi les siens, -voudront arriver jusqu'à lui. Il ne peut jamais rien -à avoir à craindre de moi; il n'aura jamais à redouter -la puissance d'aucun de ses ennemis.»</p> - -<p>«L'ambassadeur, après qu'il eut porté à ses lèvres -la lettre de Sa Hautesse, la présenta à l'empereur -qui la remit à S. E. le ministre des Relations extérieures. -Puis, faisant trois autres révérences, il se -retira dans une salle voisine de celle du trône où -les présents du Grand Seigneur avaient été étalés -sur une table. L'Empereur, averti par le grand maître -des cérémonies et précédé par lui, s'est rendu dans -cette salle et l'ambassadeur, après avoir fait une -révérence à S. M., lui a offert les présents qui consistaient -en une aigrette de diamants et une boîte -très riche ornée de diamants et ornée du chiffre du -sultan. L'ambassadeur a montré également les -présents destinés à l'impératrice et qui consistent -en un collier de perles, en parfums et en magnifiques -étoffes. L'Empereur, après avoir tout examiné -avec intérêt, s'approcha d'une fenêtre donnant -sur la cour pour voir les harnais de la plus grande -richesse et dont les chevaux étaient caparaçonnés.</p> - -<p>«Puis S. M. étant rentrée dans la salle du trône, -l'ambassadeur extraordinaire a été conduit à l'audience -de S. M. l'impératrice qui l'a reçu debout, -entourée des princesses, de ses dames et officiers.»</p> -</blockquote> - -<p>Telle fut cette audience sensationnelle qui rappelle, -par le faste déployé, les somptueuses réceptions -de la Renaissance. L'ambassadeur turc et les -gens de sa suite, dans toute la majesté de leurs riches -caftans aux plis harmonieux, coiffés d'hiératiques -turbans de soie, entrant dans la salle sous les -regards de cette foule de princes, de généraux et -de dignitaires qui entouraient le trône de l'incomparable -empereur, ajoutaient à cette cérémonie -tout l'éclat que l'on peut imaginer.</p> - -<p>Cependant divers incidents, que l'auteur narre -avec force détails, se produisirent avant la réception -et faillirent en troubler la majestueuse sérénité. -Talleyrand avait, avant tout, manifesté le -désir de prendre connaissance du discours qu'il -allait prononcer. Se l'étant fait communiquer, il -lui fit observer que le titre de «Roi de Rome» -qu'il avait espéré y trouver ne figurait point dans le -texte et il demanda qu'il y fût joint à celui d'Empereur. -Mouhib effendi s'y refusa nettement sous -prétexte que ses instructions n'avaient point prévu -le cas. Il se gardait bien de dire que le pacte qui liait -encore la Turquie à l'Angleterre et à la Russie et -à l'Autriche lui interdisait toute concession sur ce -point délicat. Vainement, le général Sebastiani le -pressa-t-il de donner cette satisfaction au protocole. -Il demeura inflexible. On ne sait comment cela -aurait fini si l'Empereur n'était intervenu dans le -débat pour qu'il fût fait selon sa volonté.</p> - -<p>Cet incident clos, un autre surgit au dernier moment. -Le maître des cérémonies qui devait l'accompagner -au palais s'avisa de vouloir occuper la première -place dans le carrosse. Le Turc, jugeant qu'il -y allait de sa dignité, déclara qu'il n'admettrait -point une pareille prétention, que la cérémonie -était pour lui seul et qu'il n'entendait en céder l'honneur -à personne. Qu'au surplus, il n'éprouvait -aucun besoin d'être accompagné et qu'il saurait -bien aller tout seul chez l'Empereur. Cela dit, et -prenant les devants, il monta dans le carrosse et -s'assit à la place qui lui convenait.</p> - -<p>Toutefois, le lendemain il faisait une découverte -désagréable. En se faisant lire le <i>Moniteur</i> il découvrait -que le titre de «Roi de Rome» qu'il avait refusé -de mentionner, ne figurait pas moins dans son discours. -Ce fait lui causa tant de surprise qu'il devint -d'une prudence extrême, au point qu'il n'osa plus -rien entreprendre sans en référer à Stamboul. Un -incident en dira long sur son état d'esprit. Parmi les -cadeaux qu'il devait distribuer se trouvait un coffret -destiné au prince Eugène, alors en Italie. Cette circonstance -lui fut l'occasion d'un grave embarras. -Si le prince s'était trouvé à Paris, il lui eût remis le -coffret de la main à la main, mais le coffret devant -passer les Alpes, à quelle adresse l'expédierait-il? -Au prince, ou bien au lieutenant de l'Empereur -Roi? Dans l'un et l'autre cas, il risquait de mécontenter -quelqu'un.</p> - -<p>Ne sachant quel parti prendre il en écrivit à son -chef le <i>Réis-ul-Kuttab</i>. Celui-ci, pour toute réponse, -lui ordonna d'envoyer sans retard l'objet à son -destinataire en lui donnant le titre qu'il lui plairait.</p> - -<p>Sans doute, pour plus de précision il emploie dans -ses lettres la forme du dialogue.</p> - -<p>Après qu'il eut présenté ses hommages à l'impératrice, -il fut invité à table. Au cours du repas, -l'empereur lui parla des pachas qu'il avait eu l'occasion -de combattre en Orient.</p> - -<p>Comme il portait un jugement sévère sur Djezzar -pacha, dit le <i>boucher</i> à cause de sa réputation de -cruauté, celui-là même qui avait résisté à ses armes -à Saint-Jean-d'Acre, l'ambassadeur répliqua:</p> - -<p>«Sire, soyez indulgent: Djezzar est un homme -dévoué au padischah. Il a été élevé à l'ombre du -Sérail et malgré son origine de montagnard kurde -il n'en est pas moins digne du poste dont l'a honoré -la faveur de notre maître.</p> - -<p>—Quant à Yousouf pacha, reprit Napoléon, j'ai -appris avec plaisir qu'il vient d'être comblé d'honneurs. -Je regrette la mort de Capétan Hussein. -C'était le type de l'homme brave et dévoué.</p> - -<p>A quoi j'ai répondu:—Yousouf pacha est un homme -aussi brave que feu Capétan Hussein sous les ordres -de qui il servit au sortir de <i>l'enderoun</i>, et comme <i>il est -dans l'œil du Maître</i>, j'espère que par la volonté de -Dieu il servira fidèlement.</p> - -<p>Puis, l'Empereur se levant de table passa dans une -pièce voisine où la conversation continua. Il fit allusion -à la révolte des Serbes et aux conséquences -qu'elle pouvait avoir au point de vue de la tranquillité -de l'Empire ottoman. Hardiment, Mouhib effendi -lui fait entendre que cette révolte n'aurait jamais -eu lieu sans l'expédition d'Égypte. «Vous conviendrez, -lui dit-il, qu'ils ont pris naissance à la suite -de cette affaire. La situation était telle à ce -moment que les firmans ne purent être rédigés, -tant était grande l'incertitude. Si cet événement ne -s'était pas produit, le calme n'aurait pas été troublé -dans ces provinces. Ce disant, je voulais faire -allusion à la question d'Égypte.</p> - -<p>—J'en conviens, dit Bonaparte, mais dorénavant -tout ira pour le mieux. Qu'on le sache bien.</p> - -<p>«J'ai ajouté:—Non seulement la paix est utile -aux deux nations, mais à votre propre repos.</p> - -<p>«—Mais je suis jeune encore, répond Bonaparte. Je -ne crains pas la guerre. Ma dernière campagne contre -la Russie ne visait qu'à m'assurer les bouches de -Cattaro. Je les ai, mais au fait à quoi peuvent-elles -me servir? Elles ne seront jamais pour moi qu'une -occasion de dépenses.</p> - -<p>«—En effet, dis-je, ce ne doit pas être un pays fertile.</p> - -<p>«Napoléon continue:</p> - -<p>«—La Dalmatie non plus ne m'est guère plus utile. -Toutefois, si cette contrée devait être pour l'Empire -ottoman un sujet d'inquiétude, je tiens à ce qu'elle -reste occupée par mes soldats.</p> - -<p>«—Ce ne doit pas être non plus un pays fertile, -ai-je insinué.</p> - -<p>«—Oui, c'est une sottise que de toujours faire la -guerre; mais je la ferai cependant aussi longtemps -qu'on me mettra dans l'obligation de sauvegarder -les intérêts de mon pays et les miens.</p> - -<p>«—Les paroles de Votre Majesté sont conformes -aux principes du <i>Chéri</i>, ai-je remarqué. Nous ne -faisons jamais la guerre, nous, sans y être contraints -par une nécessité.</p> - -<p>«Cet entretien se faisait debout. Pensant qu'il -devait être fatigué, je lui dis de s'asseoir.</p> - -<p>«—Non, répondit-il: je me plais ainsi.</p> - -<p>«Sachez, reprit-il, que la Russie et l'Autriche sont -d'accord pour attiser la révolte de Karageorges, et -que le but de la Russie est de faire de la Serbie une -principauté sur le modèle de la Moldo-Valachie. Il -ne faudrait pas que le Sultan cédât sur ce point.</p> - -<p>«—Il s'en gardera bien, lui dis-je, mais la complicité -des deux nations n'est pas encore démontrée. -Maintenant j'ignore si elles n'attisent pas le feu en -sous-main. Animé du désir d'éviter tout dommage -aux enfants, aux femmes et aux sujets paisibles, -l'État sublime n'a pas cru devoir intervenir encore -militairement. Il est en proie aux mêmes préoccupations -qu'au moment du siège de Vidin. L'affaire -d'Égypte ayant éclaté le capétan pacha Hussein dut -s'y porter avec toutes ses forces.</p> - -<p>«—C'est juste, répond Napoléon après avoir réfléchi -un instant. Mais cela n'est pas à rapprocher -avec le reste. Et tout en disant cela, il sabrait fébrilement -de la main.</p> - -<p>«Je poursuivis:—C'est le gouverneur d'Alexandrie, -Ibrahim pacha qui a été désigné pour étudier -cette affaire et l'on peut croire qu'il y a apporté une -solution. J'en ai le pressentiment.</p> - -<p>«—Pensez-vous, me demande alors Napoléon, -qu'Ali pacha Tepelen ait des sympathies russes.</p> - -<p>«—J'ignore s'il aime les Russes ou non; mais je -peux vous affirmer qu'il ne trahira jamais les intérêts -de l'État… Maintenant, en ce qui concerne -l'Égypte, voici la situation: A Alexandrie et aux -environs de cette place notre padischah a envoyé -des vizirs puissants et dévoués qui disposent de fortes -armées, de 50 à 60.000 hommes et qui marcheraient -sur un signe de la S. Porte. Je ne compte point les -levées qu'ils peuvent faire sur le territoire même en -cas d'urgence.</p> - -<p>«Sur ces derniers mots, il me demanda si j'avais -reçu son billet d'invitation.</p> - -<p>«J'ai répondu affirmativement, mais que ne sachant -pas moi-même le français et n'ayant trouvé -à Paris personne qui comprenne bien le turc, même -ceux qui font profession de l'enseigner, j'avais eu -beaucoup de peine à le faire déchiffrer.</p> - -<p>«—En effet, dit Napoléon, c'est chose difficile.</p> - -<p>«Après avoir prononcé ces mots, il me fit comprendre -par son attitude qu'il avait à me demander -si j'avais quelque chose à lui remettre ou à lui dire.</p> - -<p>«Ce que voyant je pris la parole:</p> - -<p>«Après l'avoir remercié de l'accueil que je venais -de recevoir je lui dis que l'État sublime serait sensible -aux assurances d'amitié qu'il venait de me -donner publiquement.</p> - -<p>«—Oui, repris-je, je suis chargé de vous remettre -un message confidentiel. Dois-je le faire tout de suite -ou bien plus tard?</p> - -<p>«—Remettez-le-moi tout de suite, fit-il.</p> - -<p>«Alors je tirai d'une poche le texte turc et je le lui -remis après l'avoir porté à mes lèvres. Le prenant -des deux mains, il me demanda si j'en avais une traduction. -Je tirai alors d'une autre poche la traduction -française qu'il lut séance tenante d'un bout à -l'autre.</p> - -<p>«—J'avais bien deviné, me dit-il, que vous étiez -chargé d'une mission secrète. Écrivez au Sultan -pour lui dire qu'après Austerlitz il n'a plus rien à -craindre des Russes et que je ne perdrai en aucune -circonstance ses intérêts de vue. Qu'il ne songe qu'à -résoudre les problèmes intérieurs, moi, je me charge -du reste. Je vous annonce qu'un délégué du Tzar sera -ici dans six jours pour négocier la paix. Soyez persuadé -que je ne vous oublierai point dans les pourparlers -qui vont s'engager.</p> - -<p>«Sur ce propos, je lui fis observer que l'entente -devait rester secrète, ainsi que les mesures que -nos deux pays croiraient devoir prendre en commun.</p> - -<p>«—C'est entendu, me répondit-il, tout cela restera -secret. D'ailleurs, l'ambassadeur que je viens de -nommer à Constantinople a reçu l'ordre d'agir secrètement.</p> - -<p>«Je lui dis alors que j'étais autorisé à lui donner -l'assurance que l'alliance qui lie encore la S. Porte -à l'Angleterre, à l'Autriche, à la Russie et à la -Prusse à la suite de l'affaire en question serait -dissoute bientôt, mais avec tous les ménagements -nécessaires afin de ne rien brusquer. Que le seul -point qui nous inquiète, c'est que la France n'a plus -de flotte dans la Méditerranée, mais que ce détail -n'était pas fait pour nous arrêter.</p> - -<p>«—En effet, m'a répondu Bonaparte: nous -n'avons plus de flotte.</p> - -<p>«—Néanmoins tout ira bien, lui dis-je; car la -maison d'Osman n'a cessé depuis ses origines d'être -l'objet de la protection du Dieu tout-puissant.</p> - -<p>«Permettez-moi de vous dire combien la mission -que je remplis auprès de vous me comble de joie et -de fierté.</p> - -<p>«—Je partage vos sentiments, m'a-t-il répondu, -et je suis heureux que le choix de votre padischah -se soit porté sur vous.</p> - -<p>«Puis, rompant l'entretien, il donna ordre qu'on -mît à ma disposition le carrosse de Talleyrand. -En compagnie de ce dernier, j'ai été au bois et c'est -au retour d'une longue promenade que je porte ces -faits à la connaissance de Votre Majesté<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Lettre de Mouhib effendi au Sultan Selim III, du 20 Rebi-ul-Ewel -1221.</p> -</div> -<p>Le lendemain, Mouhib effendi voyait le ministre -des relations extérieures qui lui renouvelait la promesse -faite par l'Empereur qu'il serait tenu compte -dans le traité de paix qui allait être négocié avec le -délégué russe des intérêts turcs. Et pour lui prouver -combien étaient sincères les intentions de l'Empereur -à cet égard il ajouta que celui-ci avait introduit -dans le traité qui vient d'être signé des clauses de -garantie favorables au Sultan<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Traité de Presbourg.</p> -</div> -<p>Cependant l'ambassadeur turc n'est pas entièrement -rassuré. Il redoute les desseins de l'Angleterre. -Celle-ci aurait dit à la Russie: «Arrangez-vous avec -les Français comme vous l'entendrez. Pour ce qui -me concerne je suis décidée à mettre le blocus -devant les ports français et les ports ottomans de -la Méditerranée.» Il demande alors à Talleyrand -ce qu'il pense de tout cela. Celui-ci répond que le -littoral ottoman est si considérable qu'on peut considérer -la menace anglaise comme chimérique. -Le Turc objecte cependant que Constantinople -tirait ses approvisionnements de la Méditerranée -et que sa situation deviendrait critique si la flotte -anglaise embouquait les détroits. Aussi souhaite-t-il -que la France se mette en mesure de reconstituer -au plus vite sa flotte.</p> - -<p>«Talleyrand a réfléchi un instant, puis, sur un ton -indifférent, il me dit: «Je suis content de ce que -vous me dites: mais tranquillisez-vous, on y pourvoira<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Lettre du 21 Rebi-ul-Ewel 1221.</p> -</div> -<p>Dans la soirée l'ambassadeur de la Porte se rend -chez le ministre de Prusse, Lucchesini, «un ami», -pour lui demander ce qu'il savait des conditions -de paix projetées avec la Russie. «Il n'y a encore rien -de certain, lui répond-il; car la cour de Russie -est divisée en deux factions, qui sont l'une favorable -à la France, l'autre contre elle et qui se disputent -l'esprit du Tzar; mais soyez certain, ajouta-t-il, -que si l'entente vient à s'établir, vous trouverez -en nous de zélés défenseurs. D'ailleurs vos intérêts -ont été justement sauvegardés dans le traité que -nous venons de signer avec la France. Vous n'ignorez -point que notre roi est animé à votre égard des -meilleures dispositions, et que la position géographique -de nos deux pays leur impose la nécessité -de rester unis. On ne peut nier que la Turquie et la -Prusse n'aient des intérêts communs. L'argent ne -nous fait point défaut.</p> - -<p>«—Je suis heureux d'entendre ces paroles, répondis-je -au ministre. J'en ferai part non seulement au -Divan, mais je les transmettrai fidèlement à mon -maître.»</p> - -<p>Mouhib effendi lui demanda alors ce qu'il savait -des intentions de la Russie. Lucchesini répond: -«Notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg a déclaré -au Tzar qu'il verrait avec déplaisir toute tentative -de nature à porter atteinte aux droits de la Turquie.—Mais -je ne suis pas fou, a répliqué Alexandre: mon -devoir est de respecter les clauses du traité de paix -que j'ai signé avec elle. Aucun lien solide ne peut -me rattacher à la France, et la paix qui met un -terme à notre différend n'a à mes yeux qu'un caractère -provisoire.»</p> - -<p>Cependant ces assurances n'inspirent à l'ambassadeur -qu'une médiocre confiance, d'autant plus -que Talleyrand s'emploie à raviver ses soupçons -sur les intentions de l'Autriche et de la Russie. D'ailleurs -n'a-t-il pas recueilli lui-même, à son passage -à Vienne, des preuves certaines que l'Autriche avait -fourni au «traître Karageorges» des vivres et des -munitions. Le général Sebastiani, à qui il en a touché -deux mots, lui a promis qu'il ne manquerait pas de -faire des représentations au gouvernement autrichien -mais qu'il n'avait mandat de s'occuper officiellement -de la question qu'à son arrivée à Constantinople -où il compte adresser une note à l'ambassadeur -d'Autriche<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Lettre du 21 Rebi-ul-Ewel 1221.</p> -</div> -<p>Sur ces entrefaites éclatait l'affaire de Raguse. -Le lendemain du jour où ces entrevues avaient lieu, -Mouhib découvrait dans les gazettes que Napoléon -venait de donner à ses généraux l'ordre d'envahir -le territoire de <i>Dobrevnik</i><a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. Il en croit à peine ses -yeux, mais la nouvelle lui apparaît si invraisemblable -qu'il néglige d'aller aux informations. «Cependant, -écrit-il, le jour suivant, je lisais dans le <i>Moniteur</i>, -la gazette principale, un exposé des motifs -de cette occupation. A cette nouvelle je me crus -frappé de paralysie.» Il lui revient d'autre part -que Sebastiani venait d'ajourner son départ pour -Constantinople et cette autre nouvelle n'est pas faite -pour dissiper ses angoisses.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Raguse.</p> -</div> -<p>Impatient d'entrer en conversation il se précipite -chez lui pour en obtenir des éclaircissements. «Dissimulant, -écrit-il, le but de ma visite, je mets d'abord -l'entretien sur les affaires de Valachie, puis comme -je me levais pour me retirer, je lui dis que j'avais lu -dans les gazettes que Torcy venait d'être nommé -gouverneur de Dobrevnik.</p> - -<p>«—C'est exact, m'a-t-il répondu, mais l'occupation -en question n'a d'autre but que de surveiller les -Russes qui sont à Corfou où ils disposent de nombreuses -troupes, ce qui pourrait les disposer à préparer -un coup de main sur les côtes illiriennes. Une -autre raison qui nous a déterminé à occuper cette -place, c'est qu'elle possède un port où le mouillage est -excellent et propre au ravitaillement de notre armée, -ce qui n'est pas le cas du port de Cattaro. D'ailleurs, -la proclamation du général chargé de cette opération -a rassuré la population sur les intentions de notre -gouvernement. Laissez-moi vous donner l'assurance -formelle que les Français restitueront Dobrevnik -à l'État sublime dès que les Russes auront évacué -l'île de Corfou. Puis, s'interrompant un moment, il -ajouta:</p> - -<p>«Vous vous doutez bien, n'est-ce pas, que vous -avez dans la Russie une alliée plus que suspecte et -que sa politique ne tend à rien moins qu'à faire -de la Serbie un État indépendant. C'est pour arriver -à ses fins qu'elle a occupé Corfou; si on la laissait -faire, elle serait bientôt tentée, grâce aux forces -qu'elle y a réunies, de soulever les populations du -littoral<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Lettre du 24 Rebi-ul-Ewel.</p> -</div> -<p>Cette explication rassure l'ambassadeur d'autant -moins que l'incident se produit au moment même où la -France demande un traité plus <i>avantageux</i> que celui -dont le texte a été présenté par Galib bey. «Dieu -sait, écrit-il, ce qui sortira des conversations qui -vont s'engager. Je passe mes nuits sans sommeil, -et ne cesse d'appeler à mon aide les lumières d'en -haut. Il y a loin de ce qu'on espère à Stamboul -avec ce qu'il est permis d'espérer ici. Les Français -vivent depuis 14 ans sous le régime de la liberté et -cela les a changés à notre égard. Aussi j'aurais -grand besoin d'être renseigné sur toutes les circonstances -de leur orientation politique. Que signifie -cette affaire de Raguse et où les Français veulent-ils -en venir? Je prie Dieu qu'il vienne en aide -aux musulmans et à notre bienfaiteur. Amen. Pardonnez-moi -les fautes que j'ai pu commettre<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Littéralement: <i>pardonnez mes défauts</i>.</p> -</div> -<p>Il va voir Talleyrand pour lui annoncer que la -Russie et l'Autriche viennent de faire une démarche -auprès du Divan en faveur de la Serbie. Elles auraient -l'intention d'y nommer un Voévoda, ce qui le conduit -à penser que ces deux puissances auraient -l'intention de faire de ce pays un État indépendant -comme la Moldo-Valachie. Il proteste contre ce -point de vue:</p> - -<p>«Nous pourrions à la rigueur admettre ce régime -pour ces provinces, car elles nous ont été arrachées -par les armes, mais nous ne saurions le tolérer en -Serbie. La forteresse de Belgrade a passé alternativement -aux mains des Turcs et des Autrichiens -dont les Serbes ont été tour à tour les rayas. Est-il -raisonnable qu'une province si grande et si peuplée -soit érigée en principauté indépendante avec un -Voévoda à sa tête? Voilà ce que je ne peux concevoir -et ce que l'État sublime ne saurait admettre. -Le Divan—comprenez-vous—a cru prudent -de faire semblant de ne pas rejeter leur requête afin -de ne pas les indisposer, mais croyez bien qu'il n'en -fera qu'à sa tête.»</p> - -<p>Talleyrand encourage ces dispositions et lui fait -remarquer que «la Russie ne vise qu'à faire de la -Serbie une autre Valachie où elle nommerait Ipsilantis -qui est un homme à sa dévotion».</p> - -<p>A cela Mouhib effendi répond que cette politique -n'est qu'une conséquence de celle adoptée par la -France; mais, détournant la conversation, il me -dit: «Consentiriez-vous à nous faire les mêmes concessions -politiques et commerciales que la S. Porte -a faites à la Russie?» Je lui ai répondu que je n'avais -pas gardé dans la mémoire les clauses du traité -conclu par l'entremise de Galib effendi; mais qu'il -pouvait en prendre connaissance dans ses archives. -«Mais ce traité c'est moi qui l'ai fait, a répondu -Talleyrand. Seulement, je voudrais savoir si votre -gouvernement serait disposé à nous favoriser du -même traitement.» Après lui avoir donné l'assurance -qu'il demandait, je lui ai fait observer qu'il n'était -pas sans connaître les raisons qui nous ont contraints -à faire des concessions à la Russie. «Et pensez-vous, -lui ai-je dit, que nous les lui ayons faites de -notre plein gré?» Sur quoi Talleyrand a dit: «Je chercherai -ce traité et s'il contient des points qui méritent -de retenir mon attention, nous en causerons.»</p> - -<p>Cependant, pour l'instant, la question serbe, encore -que lancinante, le préoccupe moins que l'affaire -de Raguse. Mais il n'en témoigne rien à Talleyrand -et ce n'est qu'en usant de détours qu'il cherche à -pénétrer sa pensée. Encore une fois il frappe à la -porte du général Sebastiani, curieux de savoir la raison -de l'ajournement de son départ pour Constantinople. -La question serbe lui sert d'entrée en matière. -Il lui explique qu'il tient de source certaine que le -rebelle Karageorgevitch a reçu des secours en munitions -et en argent de l'Autriche et qu'il s'en était -plaint au président du Cabinet autrichien. Celui-ci -lui aurait avoué qu'en effet des approvisionnements -avaient été fournis aux rebelles, mais qu'il avait -donné des ordres pour que cela ne se renouvelât -plus. «Pensez-vous, lui ai-je dit alors, que l'amitié -de la S. Porte à l'égard de l'Autriche soit de qualité -inférieure à celle du traître Karageorges? Au -cours de la guerre où nous étions engagés, la S. Porte -ayant pu mettre la main sur le traître Kotcho, -celui-ci a dit à nos autorités que si elles les mettaient -en liberté il enrichirait notre trésor de je ne sais -combien de milliers de bourses, et qu'il ferait restituer -à l'État Sublime la forteresse de Budine; mais -on lui a répondu que pour traiter avec ses ennemis -la S. Porte n'avait pas besoin d'un traître de son -espèce, et on l'empala sur l'heure; les gens de sa -bande maudite subirent le même sort à Hirchovo et -à Téké-Bournou. Voilà ce que j'ai dit au ministre -autrichien qui a convenu de ces détails.»</p> - -<p>Puis il explique au général que les hommes et les -femmes serbes sont loin de voir de bon œil les entreprises -de Karageorges, car ils savent qu'ils <i>brûleront -tous dans le même feu</i>. Aussi, assure-t-il que la révolte -de ce traître ne peut avoir aucune chance de succès. -Sebastiani lui renouvelle la promesse qu'à son arrivée -à Constantinople il ne manquera pas d'envoyer -une note de protestation à l'internonce impérial. -Mouhib effendi se confond en remerciements et -répond que son «Seigneur et maître sera sensible -à cette marque d'amitié».</p> - -<p>Puis, tout à coup il lui dit: «J'apprends que -Torcy vient d'être nommé gouverneur de Raguse…—La -mesure est indispensable, explique le général et -cette occupation sera maintenue aussi longtemps -que les Russes tiendront Corfou. Le jour où ils -évacueront cette place, les Français s'empresseront -de restituer Raguse à l'État Sublime. Sachez que -vous avez dans la Russie une alliée déloyale et -qu'elle travaille à créer une Serbie indépendante. -Son plan était de s'emparer de Raguse comme elle -s'est emparée de Corfou, car elle vise la Morée qui -est trop proche de ces positions pour qu'elle ne soit -pas tentée d'y mettre pied.»</p> - -<p>«—Mais, riposte Mouhib effendi, la question serbe -est négligeable. Quant à celle qui vise Corfou ne -va-t-elle pas être réglée en même temps que toutes -celles que vous allez liquider avec les Russes? -Je vous ferai observer que les Ragusains nous payent -depuis plusieurs années l'impôt des rayas et que -leur territoire séparait notre Turquie des possessions -vénitiennes. Raguse jouissait de la S. Porte -qui avait accordé à cette ville un firman autorisant -les habitants à tirer leurs approvisionnements de -la Bosnie. Outre que Dieu est là pour nous garder -des embûches de la Russie, le vali de Bosnie n'est-il -pas assez puissant pour parer à toute éventualité?</p> - -<p>«Mais Sebastiani s'est contenté de réitérer les mêmes -assurances et n'a point voulu en dire davantage<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Lettre du 26 Rebi-ul-Ewel.</p> -</div> -<p>Sur ces entrefaites Mouhib effendi reçoit deux -notes, l'une se rapportant à la question locale, -l'autre à celle des Lieux-Saints. La révolution avait -paru faire abandon des droits de protection que la -France exerçait tout spécialement en Orient depuis -le <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle et qui était comme un héritage de la -tradition des Croisades. A l'affût de tout ce qui pouvait -accroître son influence, l'Autriche avait mis à -profit cette circonstance, ainsi que les difficultés que -la France avait avec le Divan pour se substituer à -celle-ci, en tant que puissance catholique, dans -l'exercice de ces droits et des prérogatives qui s'y -rattachent. Cette tentative d'empiétement trouva -dans Napoléon un adversaire résolu. Les Turcs -entrèrent sans hésitation dans ses vues, heureux de -trouver là une occasion de lui être agréables à peu -de frais. Au cours d'une conférence qu'il eut à ce -sujet avec Talleyrand, Mouhib effendi lui dit:</p> - -<p>«Vous m'avez envoyé un <i>takrir</i> concernant les -prêtres de Jérusalem. Voici ce que j'ai à vous dire -à ce sujet. Les églises de la Syrie et de Galata ont -passé sous la protection de l'Autriche depuis votre -expédition en Égypte. Or, comme l'Autriche insistait -pour garder les privilèges qui lui furent alors -reconnus, mon Seigneur lui a fait savoir par son -ambassadeur à Constantinople qu'il était vrai que -les Français étaient déchus de leurs droits pour avoir -violé les traités; mais que ce droit de protection -il n'entendait plus le céder à personne. «C'est moi, -a-t-il dit, qui assumerai à l'avenir la tâche de protéger -les intérêts catholiques. Cette volonté mon -padischah l'a formulée dans le firman qu'il a adressé -au Voévoda de Galata, au Toptchi bachi et au -Tersané émini, par lequel il défend à qui que ce soit -de s'immiscer dorénavant dans les affaires des -Églises catholiques.» Néanmoins l'ambassadeur d'Autriche, -revenant à la charge, a cru devoir envoyer -au Réis-effendi une note pour maintenir ses prétentions; -mais celui-ci a répondu au Drogman: «Notre -Chevketlou padischah a rendu à ce sujet un Iradé -définitif qui a tranché définitivement la question -et si l'ambassadeur bey, s'obstinant dans son idée, -s'avisait d'envoyer dans les églises et les couvents -des hommes à lui pour y faire acte d'autorité, nos -fonctionnaires ont reçu l'ordre de les frapper à la -tête sans ménagement et de les jeter en prison.»</p> - -<p>«Les autres représentants chrétiens de Péra ont -unanimement approuvé cette décision, si bien qu'ils -ont envoyé leurs drogmans pour le complimenter. -Tout cela est la vérité même. Aussi personne n'oserait -se prévaloir d'une autorisation du padischah -pour intervenir dans les affaires des prêtres et des -églises qui se trouvaient sous la protection française.</p> - -<p>«Maintenant, en ce qui concerne le règlement de -cette affaire, il convient, je crois, de s'en rapporter -aux traités qui régissent la matière et l'on procédera -en conséquence. Que Sebastiani adresse une note -à ce sujet, puis l'on verra s'il y a lieu de faire intervenir, -pour remettre les choses en leur ancien état, -un firman impérial, ou bien une simple lettre vizirielle. -Je ne manquerai pas de transmettre votre note.</p> - -<p>Là-dessus Talleyrand m'a dit: Vous n'ignorez -point les liens de vieille amitié qui unissaient nos -rois à vos sultans. Sans doute la France eût mieux -fait de s'abstenir de porter ses armes en Égypte, -mais qu'y faire? Le mieux est de n'y plus penser -et de travailler ensemble à renouer ces mêmes liens -qu'un malentendu a brisés. Notre Empereur a envoyé -ses instructions à Sebastiani au sujet des -églises, mais il a demandé aussi que l'on vous adressât -une note à ce sujet avec prière de la transmettre -au Divan.</p> - -<p>«Cette volonté sera exécutée, lui ai-je répondu, -mais je vous ferai remarquer que l'entreprise sur -l'Égypte a été décidée au moment où vous étiez -ministre des Affaires étrangères. Or, l'issue qu'elle -a eue, au lieu de porter dommage à l'Angleterre, -a causé le plus grand préjudice à la France contre -qui s'est formée une coalition…»</p> - -<p>«Dans les lettres qui me parviennent de Stamboul, -continuai-je, il est question des bérats<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a> et des agissements -des drogmans et du personnel domestique -des ambassadeurs. Ces bérats qu'on délivre aux -drogmans comportent des conditions qui sont négligées. -J'en ferai une traduction exacte et j'en enverrai -une copie à tous les représentants des puissances, -Prusse, Espagne, Danemark, Autriche. Vous -verrez à la lecture que les réclamations de mon gouvernement -sont conformes à l'esprit du traité. -On verra aussi par la note que j'y annexerai à quelles -intrigues donnent lieu ces bérats. Certes, nous n'avons -aucune plainte à formuler contre les négociants -étrangers. Ils payent exactement 3% sur tous les -articles importés ou exportés. Tel n'est pas le cas, -par exemple, de cet Arménien d'Andrinople, un -nommé Artin, qui se fait appeler Ovitz, un fils de -chien. Il s'est arrangé de façon à décrocher un firman -qui lui permet de se livrer à des opérations -de toutes sortes sans qu'il ait à acquitter aucune -taxe. Je vous le demande, quel gouvernement tolérerait -une pareille iniquité? Cependant les produits -qu'il vend proviennent de Tékir-Dagh, de Philippoli -ou de Sophia. Moyennant 500 piastres qu'il a versées -audit drogman il s'arroge le droit de se dire Autrichien -et de frustrer le fisc. Avec cela, il fait siens -tous les biens de ses coreligionnaires qui s'entendent -avec lui pour s'exempter par cet artifice des contributions -dues par les <i>rayas</i>. Je pourrais vous citer -mille autres cas semblables. Vous verrez par la traduction -à quelles abominables intrigues se livrent -les drogmans et les serviteurs des ambassades.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Les bérats étaient des diplômes que les ambassadeurs délivraient -aux rayas employés à leur service et qui leur conféraient -les privilèges capitulaires des Francs; mais comme tout privilège -dégénère en abus, leurs subordonnés en distribuaient à tout venant -contre du bon argent.</p> -</div> -<p>Talleyrand m'interrompit pour dire qu'aucun gouvernement -ne tolérerait un pareil état de choses. Je -poursuivis en lui disant que je connaissais à fond la -question visée par sa note concernant la Serbie et -que je l'enverrais à Stamboul avec l'autre. Mais j'ai -vu dans le <i>Moniteur</i> que la Russie était disposée à -envoyer un délégué à Bucharest pour engager avec -mon gouvernement une conversation sur les affaires -serbes et j'ai demandé à Talleyrand comment il se -fait que l'on puisse croire en France que la S. Porte -consente que des étrangers se mêlent de régler -avec elle le sort de ses sujets. J'espère, lui ai-je dit, -que bientôt, par la volonté de Dieu, le traître Karageorges -et ses maudits partisans recevront le châtiment -qu'ils méritent.</p> - -<p>«Après que Talleyrand m'eut approuvé, je repris: -J'ai pu lire aussi dans la Gazette que les troupes -qui se portaient en Serbie ont reçu l'ordre du Divan -de rebrousser chemin. Ainsi présenté, le fait est -inexact. Ce n'est pas sur un ordre du Divan, mais -spontanément que ses troupes ont refusé de marcher -et cela parce qu'elles appréhendent les suites de -votre occupation de Raguse et qu'elles croient ne -pas devoir trop s'éloigner pour se mettre en mesure -de protéger les femmes et les enfants. Telle est la -vérité, lui ai-je dit<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Lettre du Rebi-ul-ahir, 3<sup>e</sup> jour.</p> -</div> -<hr /> - - -<p>On ne peut donner plus clairement à entendre -que la présence des Français en Dalmatie et -surtout à Raguse est une cause de troubles pour -l'Empire et que le gouvernement français ferait bien -de changer ses méthodes de protection. Le fait est -que l'apparition des troupes de Marmont sur les -côtes de l'Adriatique avait soulevé de véhémentes -protestations de la part des pachas et des janissaires. -La méfiance que les Turcs nourrissaient contre les -Français depuis l'expédition d'Égypte était partagée -par Ali pacha de Tepelen qui, sans doute, sur les -suggestions du Divan, s'était empressé de s'entendre -avec les Anglais. On voit par la brutale déclaration -de Mouhib effendi que les Turcs s'attendaient à -une invasion française.</p> - -<p>Sebastiani arrivait à Constantinople le 9 août 1806. -Une mission qu'il y avait rempli au moment de -la reprise des relations avait déterminé le choix de -Napoléon. Lui ayant donné ses instructions en personne, -il le chargeait de donner à Selim les gages -d'une solidarité parfaite. Il lui promettait de faire -rendre à la Turquie les provinces moldo-valaques, -de ne soutenir aucune rebellion, de lui prêter son -concours pour résoudre les difficultés extérieures. -A Constantinople, le général Sebastiani n'eut d'abord -que des succès à enregistrer. Le Réis-ul-Kuttab parut -d'autant mieux disposé à lui faciliter sa tâche que -la victoire d'Iéna et la marche des Russes sur Bucharest -avaient fortement amolli le Divan.</p> - -<p>Les hospodars russophiles étaient destitués à sa -demande; mais, sur une injonction des ministres -Harbinsky et Arbuthnot, Sélim s'empressait de les -rétablir dans leurs charges, en même temps qu'il se -tournait du côté de Sebastiani pour lui demander -conseil. Protestations de ce dernier qui, à force de -remontrances, finit par obtenir la rupture des relations -de la Russie et de la Porte (décembre 1806). -La présence de l'Empereur en Pologne ayant obligé -les Russes à dégarnir le Danube où ils s'étaient -avancés, le Sultan profitait de cette circonstance -pour lancer un manifeste de guerre contre la Russie -(5 janvier 1807). Mais au moment où l'on s'y attendait -le moins, voilà qu'un secrétaire de la Légation -britannique se présentait au Divan pour annoncer -aux Vizirs qu'une escadre allait forcer les Dardanelles -s'ils ne rompaient sans délai avec l'ambassadeur -français. Sélim, toujours prompt à la panique, -inclinait à la soumission et offrait de sacrifier les -hospodars récemment nommés. Nouvelle et énergique -intervention de Sebastiani qui finit par faire -rejeter les sommations britanniques.</p> - -<p>Cependant la menace allait se préciser. Quatorze -vaisseaux commandés par l'amiral Duckworth entraient -à toutes voiles dans les Dardanelles en lâchant -leurs bordées sur les vieux châteaux qui en -défendaient l'entrée. Puis, l'amiral incendiait au -passage une flotte turque paisiblement ancrée à Gallipoli -avant de gagner le mouillage des îles des -Princes. On ne peut s'empêcher de faire remarquer -à ce propos qu'il a été dans la destinée de toutes les -flottes turques de se laisser couler dans les ports où -elles s'abritaient. Successivement elles se sont laissé -brûler à Tchechmé en 1770, mitrailler à Gallipoli -en 1806, à Ténedos, peu après cet événement; à -Navarin en 1827, à Sinope en 1853.</p> - -<p>La maladresse de Duckworth fut de vouloir -négocier avec les Turcs, alors qu'il lui eût suffi, en -profitant de la surprise, d'envoyer quelques boulets -rouges sur la ville pour l'avoir à sa merci. Sur le -terrain des négociations il risquait fort d'être battu. -Les Turcs les traînèrent si habilement en longueur, -qu'ils eurent le temps de mettre les côtes en état de -défense. Cette tactique fut providentiellement favorisée -par le vent du Nord qui, se mettant de la -partie, empêcha sa flotte britannique d'approcher -près du rivage pour bombarder le Sérail. A cet endroit -les courants qui descendent du Bosphore acquièrent -une si grande rapidité, même dans les temps calmes, -que l'on entend de la côte d'Asie le clapotement -qu'ils produisent en se brisant sur la pointe de <i>Serai -bournou</i>. On armait pendant ce temps les Dardanelles -pour couper la retraite à sa flotte. Sans tirer un -coup de canon, Duckworth dut virer de bord pour en -reprendre piteusement le chemin; mais la traversée, -cette fois-ci, ne s'effectuait pas sans dommage, -car la flotte perdait deux cents hommes, tant blessés -que tués. Un autre échec attendait les Anglais en -Égypte où ils avaient essayé de pénétrer par surprise.</p> - -<p>Cette double victoire releva quelque temps le -prestige de Sebastiani qui avait été l'âme de cette -défense.</p> - -<p>Comblé de présents et d'honneurs, il eût voulu -profiter de ce regain de faveur pour engager le sultan -à jeter son armée du Danube sur les 25.000 hommes -de Michelson; mais, encore une fois il se heurtait -à l'énigmatique inertie du Divan. Napoléon pensa -alors qu'il parviendrait à obtenir la diversion tant -souhaitée en envoyant le corps de Marmont sur -le Danube où s'immobilisait l'armée turque et il -s'en ouvrit au Sultan. Celui-ci ne fit aucune difficulté -pour accepter une proposition aussi avantageuse, -mais l'opinion populaire s'y montra si hostile -qu'on dut y renoncer. De guerre lasse, Talleyrand -écrivait à l'ambassadeur qu'il renonçait de son -côté à la coopération turque et qu'on se contenterait, -à défaut, d'envoyer à l'armée du Danube une -troupe de 600 canonniers; mais cette autre proposition -n'était pas mieux accueillie que la précédente. -Cette petite troupe, dont on exagérait -l'importance, n'était dans l'opinion générale que -l'avant-garde des armées françaises. Il faut reconnaître -aussi que l'obstination de Napoléon à vouloir -obliger les Turcs malgré eux était de nature à -exaspérer leurs méfiances. Toutes ces indiscrètes -propositions ne pouvaient qu'aggraver la situation -du Sultan en donnant à croire que Sebastiani -n'était venu à Constantinople que pour seconder -ses projets de réformes militaires. Le soupçon qu'on -avait de ses intentions n'était d'ailleurs pas sans -fondement. Le Sultan comptait sur son appui -pour réaliser un projet depuis longtemps caressé -et qui visait à remplacer la vieille milice des janissaires—cette -fidèle conservatrice des traditions—par -des troupes manœuvrant à l'européenne. -A cette troupe, il aurait inspiré un esprit plus conforme -aux exigences de la situation et aux sentiments -de loyalisme envers le trône. Il lui aurait -donné un costume nouveau et des armes nouvelles, -un nom, le <i>Nizam-i-Djedid</i>. Il l'aurait opposée en -attendant aux janissaires dont il espérait ainsi contrebalancer -l'influence et dompter l'esprit d'insubordination.</p> - -<p>Les Janissaires n'entendaient renoncer ni à leurs -privilèges, ni détruire, au profit de l'autocratie -impériale, ceux dont jouissaient les autres classes -de la nation et qui étaient fondés sur le système de -décentralisation propre aux mœurs asiatiques. -Ainsi ils ne voulaient point d'une réforme qui eût -permis à la dynastie de fortifier son pouvoir en -affaiblissant celui des pachas gouverneurs et réduisant -à l'obéissance les satrapies de Roumélie, -d'Arabie, de Mésopotamie et de Syrie.</p> - -<p>Un premier essai avait été tenté en 1803, mais par -mesure de prudence on avait relégué dans un coin -de l'Asie-Mineure le premier corps exercé pour le -cacher aux yeux de la population; Selim, pensant -qu'il serait mieux à sa place sur les bords du Danube, -donna ses ordres pour que ses soldats y fussent -dirigés. A cette nouvelle, les Janissaires se massèrent -en grand nombre à Andrinople pour les y attendre -au passage. Tombant sur eux à l'improviste, ils les -exterminèrent jusqu'au dernier.</p> - -<p>Le drame d'Andrinople faisait présager une plus -grande catastrophe malgré le calme apparent de -la population. Les Turcs ont leur passion comme tout -le monde, mais en matière de religion leur opinion -est collective, et pour agir ils n'attendent qu'un -mot d'ordre. Les mouvements de la rue, en ce -cas, sont d'une espèce particulière. Violents et -rapides, ils ont tout le caractère d'une explosion. -L'acte de vengeance ou de répression une fois -accompli, tout rentre dans le calme, sans qu'aucune -force de police ait à intervenir. Les têtes tombent, -des quartiers flambent, mais la sédition s'évanouit -en même temps que s'éteignent les dernières lueurs -de l'incendie. Chacun retourne à ses affaires ou à -ses plaisirs. En Turquie, la crainte pousse les gens -au respect, mais la crainte cesse dès que les intérêts -de la religion, ou ce que l'on croit être tels, sont -en jeu. Il y a dans l'Islam une unité de foi qui -met tous les particuliers sur un même pied d'égalité -et une unité de conscience qui leur dicte les -mêmes devoirs. Nul n'échappe aux sanctions qu'elle -prescrit. Les particuliers n'obéissent au Souverain -que dans la mesure où celui-ci respecte la loi et -leur premier devoir est d'empêcher que personne y -porte atteinte.</p> - -<p>Le mauvais vouloir du Divan se manifestait clairement -à Fikenstein lorsque Vahid effendi, son délégué, -se refusa obstinément à accepter l'alliance que -lui offrait Napoléon. Quelques jours après, celui-ci -triomphait sans les Turcs du Danube qui avaient -mieux à faire. A ce moment ils préparaient l'émeute -que leurs partisans allaient déchaîner dans la capitale. -Une milice auxiliaire, les <i>Yamaks</i>, qu'on avait -embauchée à l'occasion de la démonstration de -l'amiral Duckworth, se mutinait à Buyuk-Déré, -massacrait ses chefs et marchait sur la ville en suivant -les rives du Bosphore. Les <i>Yamaks</i> ne se -livrèrent, paraît-il, à aucun excès sur la population -tremblante, contrairement à l'usage en ces circonstances. -<i>Pas un chrétien ne saigna du nez</i>, écrit un -Grec contemporain. Ils n'en voulaient qu'au Sultan -et aux partisans de la réforme. Le Caïmacam, qui -menait le mouvement, avait invité ce jour-là à un -dîner de réjouissance les ministres qui passaient -pour partager les idées de Sélim. Au café, il les -faisait égorger.</p> - -<p>Ne trouvant aucune résistance, les <i>Yamaks</i> s'attroupèrent -sous les murs du Sérail, suivis d'un flot -de population accouru de tous les points de la -ville. Il y avait là toute la racaille que l'on voyait -dans ces tragiques occasions: imams et softas, janissaires -et derviches, bateliers, portefaix, veilleurs -de nuit, toute la farouche plèbe constantinopolitaine, -hérissée de poignards et de pistolets passés -aux ceintures, suivant la coutume de ce temps-là. -Leur première victime fut le bostandji bachi, préposé -à la garde du palais, dont Sélim leur fit jeter la -tête, pensant que ce sacrifice calmerait les colères.</p> - -<p>A la demande du chef de l'émeute, un certain -Kabaktchi-oglou, le Mufti,—grand interprète des -textes sacrés—rendait un <i>fetva</i> qui prononçait la -déchéance du Sultan. Son frère était proclamé au -milieu des acclamations sous le nom de Moustafa IV. -Une preuve que la masse confondait la cause du -<i>Nizam-i-Djedid</i> avec celle de la France, c'est que l'ambassade -à Péra fut assaillie par une foule fanatisée et -l'on raconte qu'elle fut même un moment exposée. Il -est probable que cet incident fut voulu par les chefs -de l'émeute comme un avertissement à l'adresse -de Sebastiani, qu'on accusait de connivence avec -le Sultan. Cependant il n'est pas moins probable -que, sans la crainte qu'inspirait le nom de Napoléon, -on l'eût enfermé aux Sept-Tours, sous prétexte de le -soustraire aux fureurs de la populace. Une autre -preuve non moins décisive du caractère gallophobe -de la révolution se révéla à l'affectation du Divan -à ne point notifier à Paris l'avènement au trône de -Moustafa. Mais en Turquie la politique d'accommodement -succède invariablement aux crises les plus -violentes et aux démonstrations les plus inamicales, -soit qu'elles échouent, soit qu'elles aient produit les -résultats voulus.</p> - -<p>Maintenant que le danger de <i>Nizam-i-Djedid</i> était -écarté, le Divan crut devoir se rapprocher de la -France. Comme Sebastiani affectait de se tenir -dans une froide réserve, l'on mit en usage toutes les -ressources de la flatterie orientale, au point qu'on -alla jusqu'à lui exprimer dans une lettre le regret -immense d'avoir déposé Sélim. Gagné par ces bonnes -paroles, le général se laissa inviter à une conférence -où siégeaient le Cheikh-ul-Islam et le Réis-ul-Kuttab -(8 juin 1807). La guerre y fut décidée contre la Russie. -Encore une fois, il était la victime d'une comédie, -car, à ce même instant, le Divan engageait des pourparlers -secrets avec l'Angleterre et la Russie. Ils -auraient abouti si le grand drogman Soutzo n'avait -averti Sebastiani de l'intrigue qui se tramait. Le -Caïmacam, qui l'avait favorisée, furieux de la voir -échouer, s'en prit au drogman qu'il fit décapiter -pour crime de trahison. Cependant cet arrêt déplut -à Kabaktchi Agha qui fit destituer le Caïmacam -à qui il donna pour successeur Ismail pacha, un -ancien vizir. Le Caïmacam, homme de résolution, -empoisonna son concurrent. Kabaktchi menaça -alors d'envahir encore une fois Constantinople si -le Sultan ne destituait pas le Caïmacam. Celui-ci -se réfugia auprès de Moustafa Baïraktar, pacha -de Routchouk, ardent partisan de Selim et qui disposait -de milices nombreuses. Baïraktar, ancien -maquignon et janissaire, parvenu aux honneurs, -avait conservé pour Selim, son bienfaiteur, la plus -tendre gratitude. Là, ces deux hommes concertèrent -leur vengeance. Leur premier soin fut d'envoyer -à Constantinople un émissaire, avec force -présents, à l'adresse des ministres. Une fois qu'il se -fut assuré leur complicité, il se dirigea vers Andrinople -avec un corps de 4.000 hommes. Remettre -Selim sur le trône et le venger de ses ennemis lui -parut la plus belle des entreprises.</p> - -<p>Mais de tous les obstacles qu'elle devait rencontrer, -il pensa avec raison que le plus sérieux était Kabaktchi -qui avait la confiance des ulemas, des janissaires -et de la population. Il fallait s'en débarrasser à tout -prix. Une trentaine de cavaliers qu'il choisit parmi les -meilleurs pénétrèrent de nuit dans le village de Fanacaki, -sur la mer Noire, où il avait établi son quartier -au milieu de ses Yamaks. Ils cernent sa maison, -forcent les portes du harem et le poignardent au -milieu de ses femmes. Le coup fait, Baïraktar marche -sans perdre de temps sur la capitale à la tête de ses -forces et plante ses tentes sur les hauteurs qui dominent -la nécropole d'Eyoub aux nombreux cyprès. -Il avait pris la précaution d'envoyer au Sultan un -message destiné à le rassurer sur ses dispositions. -Il n'avait d'autre but, en venant à Constantinople, -que de le délivrer de la fripouille des Yamaks et de la -tyrannie du Mufti. Moustafa se laissa d'autant plus -facilement convaincre que le dévouement de tous -ces gens commençait à lui être à charge. Confiant -dans les bonnes dispositions de Baïraktar, il ne songea -plus qu'à ses plaisirs. Comme il était parti un matin -pour passer la journée, sous les ombrages des Eaux-douces -d'Asie, le pacha de Routchouk, informé de -son absence, entra dans la ville avec ses hommes et -s'engagea dans les rues étroites qui montent au -Sérail. Il pénétra sans obstacle dans la première -cour par la <i>Bab-Humaioun</i> qui s'ouvre sur la place -où Sainte-Sophie élève sa cyclopéenne architecture; -mais, avertis par les clameurs de la foule, les capidjis -eurent le temps de fermer les portes de la cour intérieure, -et les milices du palais accourues garnissaient -déjà le faîte des murailles. Alors le chef des eunuques -blancs se montra aux créneaux et demanda -au pacha ce qu'il voulait.</p> - -<p>—Je veux saluer sultan Selim, répondit-il. -Ouvrez.</p> - -<p>Il allait être obéi quand, tout à coup, une porte -s'ouvrit du côté de la mer et l'on vit apparaître -Moustafa. Prévenu de ce qui se passait, il était revenu -en toute hâte. Ses premiers ordres furent un -arrêt de mort contre Selim. Six eunuques noirs se -précipitaient dans son appartement et lui passaient -le lacet au cou. «Le pacha demande à saluer Selim, -qu'on lui donne satisfaction», cria Moustafa.</p> - -<p>A la vue du cadavre, Baïraktar donna ordre -qu'on brisât les portes et la soldatesque se rua dans la -cour. L'instant d'après Moustafa était enfermé à son -tour dans l'appartement où sa victime avait expiré.</p> - -<p>Mahmoud était proclamé sultan (28 juillet 1808).</p> - -<p>Mais le drame devait s'allonger d'un autre épisode -non moins sensationnel. Le bruit s'étant répandu -que Baïraktar méditait de restaurer le Nizam-i-Djedid, -il indisposa contre lui la population et les -Janissaires. Sous divers prétextes on dispersa ses soldats, -on l'isola de ses amis, puis, quand on le vit à -peu près sans défense, une nouvelle émeute soulevait -la ville entière. En un instant son conak était -assailli, criblé de pierres et livré aux flammes. Il se -réfugia avec une odalisque dans une tour attenante -à la maison. Le lendemain, on y découvrait leurs -cadavres. Celui de Baïraktar, traîné jusqu'à l'<i>atmeïdan</i>, -était exposé sur un pal. Loin de s'apaiser, -la rébellion gagnait les quartiers, et l'on n'entendait -de toutes parts que des cris de mort contre Mahmoud -l'usurpateur. Celui-ci se voyant en grand danger -réfléchit que le seul moyen d'y échapper était de -faire subir à Moustafa le sort que celui-ci avait -infligé à son frère Selim. Encore une fois le fatal -lacet remplissait son office. Après cette exécution -il ne restait que lui seul prince survivant de la famille. -Cette considération arrêta instantanément la sédition. -Les fureurs se calmèrent. Ulemas et dignitaires -allèrent se jeter à ses pieds, confondant leurs hommages. -Le règne de Mahmoud fut un des plus longs -et des plus dramatiques de l'histoire ottomane. -Il devait réaliser tous les projets que Selim ne put -exécuter. Ses réformes et l'audacieuse diplomatie -de la pléiade de réformateurs qu'il sut susciter -devaient galvaniser la Turquie et la faire vivre jusqu'à -l'aurore du <small>XX</small><sup>e</sup> siècle.</p> - -<p>On sera peut-être curieux de savoir ce que -Sebastiani pensait de tout cela. Son opinion il -n'ose trop l'exprimer de peur d'indisposer l'empereur -dont les desseins lui paraissent aussi impénétrables -que cette Turquie énigmatique et inquiétante, -où il se sent décidément de plus en plus -dépaysé. Il s'était rendu à Constantinople confiant -dans l'étoile de son maître qui alors rayonnait -d'un éclat dont le monde était ébloui. Il -avait cru aux protestations amicales de Selim III, -aux promesses de son ambassadeur. D'un caractère -loyal et simple, il avait apporté dans l'accomplissement -de sa tâche l'intrépide dévouement du soldat -docile aux ordres de son chef, et cette ingénue -confiance du Français qui s'imagine que le monde -entier est taillé à son image. Ses intentions étaient -trop pures pour qu'on ne lui sût pas gré des efforts -qu'il allait déployer pour se rendre utile. Sans le -vouloir il allait ouvrir les écluses du fanatisme qui -devaient emporter dans un flot de sang les combinaisons -napoléoniennes.</p> - -<p>A son premier voyage il avait subi la fascination -de ce milieu tout confit de sucreries et de propos -aimables, où l'accueil cérémonieux se pimente de -l'orgueil le plus farouche (ce qui en relève la -saveur); où les résistances irréductibles se drapent -de manières conciliantes et prometteuses jusqu'au -moment attendu où elles peuvent s'étaler hardiment. -Sebastiani avait connu, tour à tour, la douceur -et l'amertume des fluctuations de ce régime -local; mais de cette brutale chute dans la réalité, -il ne se releva jamais plus.</p> - -<p>Ce général n'a plus qu'une idée: fuir Constantinople -dont le séjour lui est insupportable jusque-là -qu'il en tombe malade. Il est prêt à aller n'importe -où pourvu qu'on le tire de là. Cela lui est -un prétexte pour demander son rappel. En attendant, -comme Charles XII à Bender, il passe sa -vie dans le lit. Il n'en sortira que le jour de son -embarquement, et à peine aura-t-il mis le pied sur -le sol français qu'il se trouvera subitement guéri.</p> - -<p>Si la déposition de Selim III rassurait les Turcs au -sujet de la possibilité d'une conspiration française, -en revanche la révolution de Stamboul fournissait -à l'Empereur un prétexte excellent pour orienter sa -politique, sinon dans une voie nouvelle, du moins -dans celle d'un sage opportunisme. Il n'avait été -informé des événements que nous venons de résumer -en quelques traits que dans les derniers jours -du mois de juin. De Tilsitt, Talleyrand écrivait à -Sebastiani qu'un armistice venait de mettre fin aux -hostilités entre la France et la Russie et il l'autorisait -à aviser le Divan que l'on tiendrait compte des -intérêts de la Turquie, mais il laissait entendre en -même temps que la France n'était tenue à rien -envers elle. Tel n'était pas l'avis des ministres turcs -qui, par l'organe de Vazfi effendi, protestèrent -contre tout traité de paix séparé. Ils prétendaient -que, conclu dans ces conditions, il constituait une -violation aux engagements pris par la France. -C'était assurément d'une belle audace. Le Divan -oubliait les serments qu'il avait faits lui-même plus -d'une fois et tous successivement oubliés. Il feignait -notamment d'oublier le fait tout récent que Vazfi -effendi s'était refusé de signer à Fikenstein le traité -d'alliance avec Napoléon. A la vérité, le Divan -n'avait rien oublié, mais il pensait qu'en faisant un -peu de bruit il amoindrirait ses torts et qu'il arriverait -par cet artifice à se faire donner plus qu'il ne -lui était dû.</p> - -<p>S'avisant de l'inutilité de plus longues récriminations, -le Divan envoyait à Mouhib effendi les pouvoirs -nécessaires pour discuter les conditions, et le -23 août Sebastiani pouvait annoncer l'adhésion du -Divan à toutes les clauses du traité de Tilsitt. -Engagés dans cette voie de la réconciliation les -Turcs allèrent très loin, suivant leur coutume, dans -l'expression de leurs sympathies. Moustafa IV alla -jusqu'à déclarer «qu'il s'en remettait aveuglément -à la sagesse de l'empereur qui peut faire de son -empire ce qu'il voudra; qu'il est à sa merci.» Il ne -faut voir là sans doute qu'une hyperbole orientale, -mais aussi le souci d'amadouer celui qu'on avait -assez berné pour qu'il pût se croire autorisé à prendre -en l'occurrence telle attitude qu'il lui plairait. -C'était trop peu que d'avoir écarté son ingérence -dans leurs affaires privées; il fallait obtenir de lui -tout ce qu'aurait pu lui donner une politique plus -loyale. L'intérêt qu'il y avait à ménager celui qui -allait disposer du sort de l'Empire était trop évident -pour qu'on n'essayât pas de le gagner au prix de -quelques flatteries. Les Turcs s'en tirèrent assez -bien, car le traité qui consacrait l'armistice, prévoyait -l'évacuation de la principauté par les troupes -russes.</p> - -<p>Cependant, malgré les clauses de l'armistice de -Slobodzié, le Tzar refusait d'évacuer les principautés. -Napoléon, instruit par l'expérience, ferma les yeux. -Était-il dans son intention de donner une leçon -aux Turcs? Quoi qu'il en soit, plus que jamais ces -derniers se tinrent sur leurs gardes. C'est ainsi qu'ils -lui refusèrent le passage à travers leur territoire de -quelques milliers d'hommes destinés à Corfou.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="noindent">DEUXIÈME PARTIE<br /> -RELATION DE VOYAGE</h2> - - -<h3><i>Séjour de l'ambassadeur à Paris.—Départ.</i></h3> - -<p>Entre deux conférences Mouhib effendi visitait -Paris. Un côté caractéristique de sa relation -c'est qu'il n'enregistre que les faits qui sont en -contraste avec les choses de son pays, de sorte qu'il -suffit de prendre le contrepied de ses observations -pour se faire une idée très approximative de ce qui -s'y passait. L'état politique et social des Turcs étant -exactement l'inverse du nôtre, il suffisait de dépeindre -l'un pour que s'exprimât nettement la nature de -l'autre. Là est le principal mérite de ces quelques -pages écrites au jour le jour par cet ambassadeur -d'autrefois. Les faits, il les note sans commentaire, -estimant sans doute qu'ils sont suffisamment intéressants -par eux-mêmes pour qu'il croie pouvoir se -dispenser d'en expliquer l'extraordinaire bizarrerie. -Il n'aurait pas procédé autrement s'il avait eu à -raconter un voyage dans la lune. Aussi bien sa relation -n'a que la valeur d'un simple rapport administratif -où il n'enregistre que le côté extérieur des -choses sans pousser plus avant, et qu'il n'écrit que -parce qu'il est prévu dans les instructions que lui a -données le Divan. C'est par devoir qu'il visite les -manufactures, les ateliers, les institutions. Rien ne -l'avait préparé à cet examen, ni sa science de lettré -puisée dans la lecture des vieux livres arabes et persans, -ni son passé de scribe attaché au <i>Kalem</i>. Il -confond la botanique avec l'agriculture, l'astronomie -avec l'astrologie et l'alchimie avec la chimie; mais -c'était un esprit avisé et volontaire qu'un séjour -de cinq ans au milieu des <i>Nazaréens</i> avait rendu -perméable aux suggestions pratiques.</p> - -<p>C'est aussi pour répondre au désir des quelques -partisans des réformes militaires en Turquie, dont -il était lui-même l'adepte fervent, qu'il fait une description -assez complète de l'organisation de l'armée -française qui est la partie de son ouvrage la plus documentée, -celle qui figure à la tête de ses chapitres -comme pour en montrer l'importance exceptionnelle. -Cette étude devait porter ses fruits, malgré les obstacles -de toute sorte, mais que l'indomptable volonté -de Mahmoud II allait briser quelques années plus -tard. Que la Turquie en son entier n'en ait jamais -voulu d'autre, c'est ce que les faits et les événements -n'ont que trop bien démontré. L'armée est le seul -emprunt sincère qu'elle ait fait à l'Europe, et c'est -vraisemblablement dans le rapport de Mouhib effendi -que Selim III a puisé les notions d'une organisation -qu'il tenta vainement d'introduire dans son -Empire.</p> - -<p>Si Mouhib effendi ne peut cacher son admiration -qui, malgré tout, perce dans ses pages pour les arts -mécaniques de l'Europe et pour les procédés policiers -du ministre Fouché, il semble, par contre, montrer -moins d'enthousiasme pour les idées et les -usages. Comme tous ses coreligionnaires il en a -mauvaise opinion et ce qu'il voit autour de lui n'est -guère fait pour l'édifier; mais ces choses il les -effleure avec la froide indifférence du dédain. Il -sait qu'il a affaire à des êtres d'une espèce particulière, -et que le désordre dans lequel ils vivent n'est -que le juste châtiment réservé à tous ceux qui -s'écartent du chemin de la vraie foi. La promiscuité -des sexes est pour le musulman un sujet de scandale -sur lequel il discute à perte de vue. Le Turc -voit dans la clôture du harem le dernier mot de la -sagesse, et dans la réserve de la femme musulmane, -qui en est la conséquence, le témoignage le plus -éclatant de l'excellence de sa religion. Pour lui, la -séparation des sexes est la condition première de -l'honneur familial ou plutôt de la dignité du mâle. -Le spectacle de la supériorité européenne dans tous -les domaines de l'activité n'est pas fait pour l'humilier, -viciée qu'elle est, pense-t-il, par ce vice rédhibitoire. -Il serait curieux d'expliquer l'idée que l'Asiatique -se fait de l'Européenne. Seuls ceux qui -ont vécu dans son intimité comprendront ce -que je veux dire. L'idée qu'il se fait de la -femme en général est plus connue, de même que la -répercussion qu'elle a eue sur ses mœurs. Assurément -toutes les dépravations se valent, et il ne -saurait être question d'en excuser aucune, mais -pour être de qualité différente, la dépravation -orientale est de toutes la plus abjecte et, pour -m'expliquer, je me bornerai à dire que les amours -d'Orient ne peuvent être chantées qu'en vers turcs et -persans.</p> - -<p>Il m'a paru nécessaire de supprimer de la relation -une foule de passages et même de chapitres qui -pouvaient bien intéresser les Turcs de cette époque, -mais qui seraient pour nous d'une lecture fastidieuse, -comme les parties consacrées à l'armée, à l'administration, -aux finances, à la monnaie, au télégraphe -aérien de Chappe, aux écoles, etc., qui n'apprendraient -rien. Profitant du privilège que les ambassadeurs ont -de se faire ouvrir toutes les portes, Mouhib effendi -a tout vu et il s'est fait tout expliquer. Dans son -enquête il a déployé un zèle digne d'un meilleur sort, -car il est douteux que ses compatriotes en aient jamais -lu une seule ligne. Il paraît même certain que -le manuscrit, qu'un simple hasard a fait passer par -mes mains et qu'il a écrit de la sienne, est demeuré -inédit. Ce travail n'aura paru qu'en traduction française. -La raison, c'est qu'il présentait l'Europe sous -un jour trop beau pour que les hommes du Divan -n'en prissent ombrage, pensant que la Turquie -n'avait rien à gagner à la comparaison. Cela, -l'orgueil ottoman ne pouvait le supporter. Le Turc -préfère le mensonge qui le flatte à la vérité qui -l'instruit.</p> - -<p>On peut dire aussi que la discrète admiration que -l'auteur témoigne pour l'ordre et la tranquillité -régnant en France reflète à souhait l'anarchie turque, -et que celle qu'il exprime pour les arts mécaniques -laisse supposer combien son pays était arriéré. -Non seulement la Turquie avait ruiné les vieilles -industries qui firent jadis la splendeur de l'Orient, -mais cet Orient elle l'avait moralement et matériellement -dévasté. Depuis longtemps, on n'y créait plus -rien, et l'on ne cherchait même pas à imiter les -articles de première nécessité que lui procurait l'industrie -européenne. Depuis quatre siècles, la France, -l'Allemagne, l'Angleterre, la Suisse lui fournissaient -des montres, dont tout musulman a besoin pour -savoir l'heure de la prière. Cependant on n'a jamais -vu s'ouvrir un atelier d'horlogerie à Smyrne ou à -Constantinople. Cette décadence s'est à ce point -aggravée au cours du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, que la Turquie en -est arrivée à demander à l'étranger les ustensiles les -plus indispensables du foyer, le linge, les draps des -vêtements, jusqu'à la calotte rouge, le fez, qui est -la coiffure obligatoire des indigènes.</p> - -<p>Cependant Mouhib effendi signalait en termes -excellents les avantages de la politique commerciale -des gouvernements européens qui -«s'appliquent à enrichir leur pays en favorisant -leur propre industrie au détriment de celle du pays -voisin, en produisant non seulement en vue de la -consommation locale, mais aussi de l'exportation -afin de drainer à leur profit l'argent étranger. -«Les produits, ajoute-t-il, qu'ils nous achètent -à l'état brut, ils nous les réexpédient après avoir été -transformés. Ce système leur procure de gros bénéfices. -C'est ainsi qu'après nous avoir demandé les -laines de nos troupeaux, ils nous les renvoient travaillées -par leurs machines sous forme de draps.»</p> - -<p>Ces sages avis n'ont rien changé à la situation. -La Turquie a cru pouvoir balancer toutes ses insuffisances -organiques en recourant aux expédients -d'une politique qui lui a permis de vivre jusqu'à -ce jour aux frais de l'Europe qui la ravitaillait en -espèces sonnantes et en objets manufacturés. Ses -amis, qui sont aussi ses fournisseurs, voudraient bien -continuer à la ravitailler, mais les temps sont durs -et il est possible qu'on la laisse mourir cette fois-ci -pour tout de bon, faute de pouvoir l'alimenter.</p> - -<p>Il est plus que probable que ce rapport a valu à -son auteur la disgrâce qui l'attendait à son retour à -Constantinople. Peut-être avait-elle commencé avant -qu'il quittât Paris, car on l'y laissa, paraît-il, sans -argent, au point que le grand Empereur dut venir -à son aide pour acquitter une facture de quelques -milliers de francs qu'il devait à son porteur d'eau.</p> - -<p>Il est vrai que ce n'est pas là un cas exceptionnel, -car la Turquie n'a jamais été exacte à payer les -appointements de ses diplomates à l'étranger. Mais -pourquoi devait-il tant d'argent au porteur d'eau -plutôt qu'à ses autres fournisseurs? C'est ce que -l'histoire ne dit point. A-t-il voulu laisser aux nazaréens -la charge de payer l'eau de ses ablutions pour -se dédommager des souillures qu'il avait contractées -à vivre à leur contact?</p> - -<p>Un autre côté caractéristique de cette relation -c'est que l'auteur ne semble juger les institutions qu'il -décrit qu'au point de vue du profit qui peut en résulter -pour l'État. C'est, en effet, le seul auquel le -Divan pouvait être sensible, et le seul qui pût -l'engager à les adopter. Cette conclusion revient -à chaque fin de chapitre comme un refrain. -En vrai fonctionnaire turc qu'il était, il ne voyait -dans tout cela qu'une machine à pomper de l'argent. -L'administration turque n'a jamais été autre -chose.</p> - -<hr /> - - -<p>De Paris Mouhib effendi fait cette brève description:</p> - -<p>«Cette ville est l'une des plus grandes qui soient -dans les pays infidèles par son étendue et par le -nombre de ses habitants. Comme elle n'est entourée -d'aucune muraille, on a établi sur les routes qui y -aboutissent des bureaux où des employés fouillent -les gens, les voitures et tout chargement suspect.</p> - -<p>«Toutes ses maisons sont construites en pierre, divisées -en étages et disposées de telle façon que les habitants -y vivent les uns sur les autres. Cependant, les -nobles, les ministres, les maréchaux, les financiers, ont -leurs demeures particulières. Les maisons ordinaires -sont louées au reste de la population et aux étrangers. -Des <i>hans</i> sont également mis à la disposition de ces -derniers où ils sont logés et nourris moyennant -un prix raisonnable pour le pays. S'il veut quitter -avant l'expiration du bail la partie de la maison -qu'il occupe, le locataire est tenu de prévenir le -propriétaire un mois à l'avance, faute de quoi il se -voit obligé de lui verser une indemnité égale à un -mois de loyer. Un tiers de cette somme est versé au -trésor de l'État. Je présume qu'un pays aussi -peuplé que la France, qui n'a pas un seul désert ni des -tribus vivant sous les tentes, doit rapporter gros à -Bonaparte.</p> - -<p>«Paris est une ville ancienne, c'est ce qui explique -qu'on y voit tant de maisons et de rues peu en rapport -avec les progrès accomplis par ce pays. Les -quartiers vieux sont traversés de rues étroites et -tortueuses où le soleil pénètre rarement. Aussi y -respire-t-on les plus mauvaises odeurs pendant les -chaleurs de l'été: Elles forment contraste avec les rues -nouvellement percées et où l'on a planté de chaque -côté des rangées d'arbres pour que chacun y puisse -circuler à l'ombre de leur feuillage. Cette coutume de -planter des arbres le long des routes et autour des -places existe également en Italie.</p> - -<p>«Les rives du fleuve qui traverse cette ville sont -reliées entre elles de distance en distance par -des ponts en pierre. Les piétons payent à l'entrée -1 <i>para</i><a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>; les voitures payent le double. Cette taxe -a été établie par les rois au bénéfice des constructeurs -qui jouiront de ce privilège l'espace de quarante -ans.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Le <i>para</i> valait alors deux centimes et demi.</p> -</div> -<p>«Le soin d'opérer les arrestations des malfaiteurs -et de réprimer les attentats est confié à un ministre -qui est un officier de distinction. Il a sous son commandement -bon nombre de gens de bureau, d'agents -et de soldats. Tout litige lui est porté par la partie -lésée. Au délinquant il adresse sans retard un billet -de convocation. S'il se présente, tout est pour le -mieux et l'on s'explique tranquillement. Dans le -cas contraire, il lui renouvelle sa sommation par -l'entremise d'un de ses agents; mais, si une fois encore -il ne se présente pas au carakol (corps de garde), -il le fait arrêter, et sa faute, dès lors s'en trouve -aggravée.</p> - -<p>«Les agents de ce ministre sont vêtus du costume -ordinaire des <i>frenks</i>; mais si l'un d'eux se voit -obligé de se faire connaître, il soulève le collet de -son veston et montre une plaque qui est le signe -de son autorité. Chacun alors obéit et s'incline, -mais, si l'on s'avise de résister, l'agent n'a qu'un -signe à faire pour qu'aussitôt l'on voie accourir -à son aide des soldats qui brutalisent le récalcitrant. -Ce n'est que dans ce cas particulier que la police -use de violence. Bien mieux, tout individu accusé -d'homicide ou de révolte à main armée ne saurait -être maltraité, car nul n'est châtié sans jugement.</p> - -<p>«Nous avons eu l'occasion plus haut, de dire -qu'en dehors des assassins, des espions et des faussaires -la loi interdit de mettre à mort un particulier -quel qu'il soit. Faisons pourtant une exception -pour les marchands qui trompent le public… Toutes -les fois qu'un boucher ou un boulanger sont convaincus -d'avoir vendu à faux poids, ou bien d'avoir -haussé leur prix de vente, la police intervient pour -fermer leur boutique sur laquelle elle appose les -scellés. Aussi, sachant ce qui lui en coûterait, le marchand -s'abstient de toute fraude.</p> - -<p>«Tout délit est déféré à un tribunal qui juge au -criminel. Le coupable est interrogé et des greffiers -enregistrent les dépositions des uns et les aveux des -autres. Les <i>gazettes</i> en font un récit fidèle le lendemain, -pour que nul n'en ignore. Les débats se poursuivent -ainsi jusqu'à ce que l'affaire soit suffisamment -éclaircie et que les juges puissent décider en -connaissance de cause. Après quoi le jugement est -renvoyé au ministre qui en instruit à son tour l'Empereur, -mais dans le cas seulement où il entraîne -une condamnation à mort. Si l'Empereur approuve -la sentence, le coupable est amené à l'endroit où -se font les exécutions. Le bourreau a déjà dressé -une espèce de plateforme à hauteur d'homme où -l'on accède par un escalier étroit. Un lourd couperet, -alourdi encore par deux masses de plomb, est immobilisé -à l'extrémité de deux poteaux. Lorsque tout -est prêt, le condamné, les mains ligotées et revêtu -d'une chemise rouge, est amené dans une charrette. -Un prêtre l'accompagne et des soldats l'escortent. -Aussitôt qu'il en est descendu, le bourreau le pousse -entre les deux poteaux, le visage en bas. Alors, faisant -jouer un ressort, le couperet tombe et la tête -est tranchée net.</p> - -<p>«Cet instrument a été inventé au temps de la -République par un médecin qui lui a donné son nom. -S'il faut en croire les Français, on exécutait alors -des centaines d'individus par jour. Si le criminel -est soldat, il est fusillé par ses propres camarades -aussitôt après le prononcé de l'arrêt qui le condamne.</p> - -<p>«Quant aux voleurs ils sont condamnés au supplice -de l'exposition qui dure trois jours, après quoi -ils sont conduits en prison d'où on les fait sortir de -temps en temps pour aider au nettoyage de la ville.</p> - -<p>«Aussi le pays est-il calme et tranquille. Nous -n'avons jamais ouï dire qu'un homme ou une voiture -aient été dévalisés dans la banlieue. Sans danger -pour elles les femmes peuvent sortir et aller d'un -quartier à un autre. Tout le pays de France jouit -de cette tranquillité, et tous ceux qui ont visité ce -pays peuvent témoigner de la vérité de mon rapport. -La raison de cette sécurité on peut l'attribuer à ce -fait que nul ne peut circuler avec des armes et aussi -que la poudre n'est pas une denrée qui se vende -librement au bazar. Des lois en réglementent sévèrement -la vente. Bref, dans ce pays, en dehors des -gens de guerre, nul n'est autorisé à sortir armé.»</p> - -<p>D'après l'auteur, tout le mérite en reviendrait -à Fouché qui dispose d'un personnel «instruit et -qui s'entend à faire son devoir». Il admire son service -d'espionnage et il ne lui en veut point «d'user -de toutes sortes d'expédients pour savoir ce qui se dit -dans les ambassades. Dans ce but Fouché entretient -une foule de mouchards, hommes et femmes. Aucun -signe extérieur ne les désigne à l'attention du -public où ils passent inaperçus. Les femmes de -mauvaise vie, qui pullulent partout, sont dressées -à faire causer les gens. Les domestiques, les portiers, -les marchands sont requis de rapporter à la police -tout ce qu'ils entendent et tout ce qui leur paraît -de nature à être rapporté.»</p> - -<p>Cette sécurité Mouhib effendi l'explique aussi par -cette autre considération que la population se trouve -fixée dans des agglomérations où la surveillance est -facile.</p> - -<p>«Elles sont si nombreuses à travers les campagnes -de France, qu'on ne peut faire deux heures de chemin -sans rencontrer une ville ou un village. Cela fait -que toute l'activité des habitants se porte au travail. -Les terres y sont cultivées et nulle part on ne voit -des champs abandonnés. Le commerçant ne craint -point de faire voyager sa marchandise. Cette sécurité -fait de la France un pays florissant et pouvant se -suffire à lui-même: le pain, la viande, les fruits, -abondent sur les tables; des fleurs de toutes sortes -embaument les jardins. On y fabrique des étoffes, -des miroirs, des cristaux, des montres, de la porcelaine -et ces diverses industries font vivre des milliers -d'hommes et de femmes.»</p> - -<p>Dans son étude de l'organisation judiciaire il -découvre une institution dont il était loin de soupçonner -l'existence.</p> - -<p>«Chaque partie, écrit-il, au lieu de se défendre par -ses propres moyens remet sa cause à un lettré qui -parle et écrit en son nom. C'est ce qu'on appelle -<i>l'avocat</i>. Ce métier, l'avocat l'exerce en vertu d'un -<i>firman</i> qui lui est délivré par l'État. Son principal -mérite est de connaître par cœur les lois de Bonaparte -et de savoir faire des discours. Il en est parmi -eux qui jouissent d'un grand renom, ce qui leur vaut -d'arriver à la fortune.»</p> - -<p>Cette prospérité dont il voit les signes partout, -cette tranquillité qu'il constate est faite pour l'étonner. -Il ne s'attendait à rien de pareil et toutes ses -idées en sont presque bouleversées. Malgré ses préjugés -il ne peut s'empêcher de rendre hommage -à ce monde si différent du sien, à sa discipline sociale, -en tout si opposée au chaos de l'anarchie asiatique. -Pour la première fois il constate le respect des lois -et l'action bienfaisante d'une autorité régulière, -mais, comme un fait aussi extraordinaire pourrait -laisser ses lecteurs incrédules, il en appelle au témoignage -d'autres voyageurs.</p> - -<p>Cela l'amène naturellement à approfondir l'institution -du passeport dont il explique de son mieux -le mécanisme compliqué. Après avoir raconté les -démarches qu'il dut faire à Constantinople pour -obtenir les <i>passavans</i>, il note ce fait qui déconcerte -son fatalisme que la pièce portait que la Turquie -était à ce moment délivrée du fléau des épidémies.</p> - -<p>«Ce détail est important aux yeux des nazaréens<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>, -ajoute-t-il. Si, au cours de mon voyage, j'ai pu sans -difficulté franchir les frontières de la Hongrie, c'est -que la pièce qui m'avait été accordée par l'ambassadeur -d'Autriche portait que le choléra avait disparu -de Stamboul. Aux gens de négoce, aux voyageurs -ordinaires la police accorde un papier sur lequel elle -note avec soin tout ce qui concerne leur personne, -jusqu'à la longueur de leur nez et la couleur de leurs -cheveux. Au moindre soupçon qui pèse sur l'un d'eux, -elle le place sous sa surveillance au point qu'il ne -peut même louer un cheval qu'après avoir montré -ce papier. S'il loue une voiture et qu'il s'arrête à un -relais il doit, pour pouvoir passer outre, se soumettre -à la même formalité. Il est même tenu d'indiquer le -nombre des femmes et des hommes en compagnie -desquels il a voyagé. Tout Français qui veut se -rendre à Paris doit en donner avis aux autorités -de sa résidence. Tout étranger qui voyage pour -visiter cette ville est obligé, pour y avoir accès, -de s'adresser à l'ambassadeur de France qui avertit la -police. J'ai appris que cette dernière mesure n'a été -adoptée que pour empêcher les Anglais de pénétrer -en France. Je crois en avoir assez dit pour montrer -que nul dans ce pays ne vaque à l'aventure et -qu'il suffit qu'un particulier manifeste le désir de -sortir de chez lui pour qu'aussitôt la police le surveille -de près.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Les lettrés musulmans désignent les chrétiens par cette -appellation qui remonte aux premiers temps du christianisme.</p> -</div> -<p>Pour montrer que la rigueur des formalités est -égale pour tous, il cite son propre cas:</p> - -<p>«Tandis que je m'acheminais vers Paris avec mes -compagnons, nous arrivons à l'entrée d'un village -où nous devions traverser un pont. Un homme était -là pour nous barrer le passage. Il me demande poliment -si nous étions la grande ambassade ottomane. -Sur notre réponse affirmative, il s'incline, puis nous -demande nos papiers. Il en prend note et met sur -son registre que nous allions traverser le pont. -Cela fait, il nous laisse passer. Mais voilà qu'à l'autre -bout un autre homme se présente et encore une fois -demande à examiner ces mêmes papiers. Du coup, la -patience m'échappe. «<i>Soubhan Allah<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>!</i> m'écriai-je. -L'on sait bien qui nous sommes. Pourquoi donc nous -tourmentez-vous?—Excusez, répondit l'employé. -Nous savons bien qui vous êtes, mais les lois nous -font un devoir de vous le faire dire à vous-même une -fois de plus.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Dieu! Quelle merveille.</p> -</div> -<p>Mouhib effendi cherche les raisons de ces tracasseries -et ne les trouve point. «Si l'on songe, écrit-il, -que la coutume n'existe point chez les nazaréens -que des voyageurs se rassemblent pour former des -caravanes, on peut se demander pourquoi toutes ces -précautions. Sans doute, les routes y sont fréquentées -de jour et de nuit, mais on ne voit jamais des groupes -de trente à quarante personnes voyager ensemble. -Cependant, l'amour de la sécurité est si vif dans ce -pays que le voyageur accepte sans se plaindre les -entraves que l'autorité met à la faculté de circuler -d'un endroit à un autre.»</p> - -<p>Ce qui le choque aussi c'est le contraste qu'il -observe entre la licence des mœurs et les sévérités -administratives. Son œil a peine à s'habituer à voir -«les hommes sur le chemin des femmes et celles-ci -sur le chemin des hommes». Les femmes, on les -trouve partout, dans les lieux publics, même dans -les ateliers, «car il n'est point en ce pays qu'elles -n'entreprennent d'exercer». Il les retrouve dans les -dîners officiels, papillotant autour des gens chamarrés, -et ridiculement serrés dans des culottes qui leur -moulent les cuisses et qui «réunissent jusqu'à cent -cinquante convives, chacun tenant à la main des -verres de vin qui les échauffent». Ce spectacle il l'a vu -au palais des Tuileries.</p> - -<p>«On verra plus loin, écrit-il, la cérémonie de -la présentation de mes lettres de créance. Sur ce -point aussi les usages des nazaréens diffèrent -des nôtres. Tous les dimanches des chambellans -du palais envoient des invitations aux ambassadeurs, -aux ministres, aux hauts fonctionnaires, aux rois -et aux reines, s'il s'en trouve à Paris.</p> - -<p>«Les invités se rendent de bonne heure au palais -où ils sont introduits dès qu'ils se sont fait nommer. -Les rois, les ambassadeurs, les nobles du -pays sont reçus dans un salon garni de sièges. Les -ministres de second rang attendent dans un autre -salon.</p> - -<p>«Afin d'éviter les questions de préséance, l'Empereur -a coutume de recevoir dans un salon percé de -quatre portes, de sorte qu'on ne sait jamais par où -il fera son entrée. L'assistance forme un cercle et -lorsqu'il apparaît, il serre la main du premier ambassadeur -qu'il trouve sur son passage. Il a pour chacun -un mot aimable et le mot varie suivant les besoins -de sa politique. Le même cérémonial a lieu du côté -des femmes à l'égard desquelles la femme de l'Empereur -se comporte comme son mari.</p> - -<p>«Tandis que la réception suit son cours les troupes -de la garde se massent dans la cour du palais, suivant -les formations en usage chez les <i>frenks</i>. L'Empereur -passe devant leur front puis les fait manœuvrer -en tous sens, ne leur laissant aucun repos. -Comme il aime les parades militaires, il ne manque -aucune occasion de satisfaire ce goût. Toutes les -fois que des troupes traversent sa capitale il ne -manque jamais de les passer en revue.</p> - -<p>«Une ou deux fois par semaine l'opéra (<i>sic</i>) du -palais joue la comédie où l'Empereur et sa femme -restent jusqu'à la fin. Dans cette circonstance ils -ne reçoivent point, mais se contentent de saluer. -Bien que ces sortes de jeux n'aient aucun caractère -officiel, il est d'usage cependant que les ambassadeurs -y fassent acte de présence. Comme leur absence -pourrait donner lieu à interprétation, surtout -si elle n'était pas justifiée par un motif valable, personne -ne manque d'y assister. A certaines fêtes l'on -illumine et l'on fait de la musique. Des groupes -d'invités jouent aux cartes dans les salons.</p> - -<p>«En hiver tout ce monde, jeunes et vieux, jusqu'à -l'Empereur et sa femme, se livrent à un genre -de divertissement appelé <i>bal</i> et qui réunit exactement -le même nombre d'hommes et de femmes, -celles-ci à demi nues. L'usage veut qu'on y danse -et ce jeu consiste à mettre une femme dans les bras -d'un homme et à tourner ainsi enlacés. Les souverains -dansent eux-mêmes comme leurs sujets au -son des instruments. Danser n'est pas considéré -chez les nazaréens comme une honte. Au contraire: -ils s'en glorifient.»</p> - -<p>A ce propos, il fait remarquer avec une joie maligne -que «chez les nazaréens hommes et femmes -fraient volontiers entre eux et s'amusent en toute -liberté. Ainsi nul ne trouve à redire que deux personnes -de sexe différent montent dans une même -voiture et se promènent dans l'intimité. Les fils -de la noblesse entretiennent une ou deux maîtresses -avec lesquelles ils s'amusent nuit et jour. Ils se -donnent tant de mouvement qu'on les voit partout -et qu'ils encombrent les rues de leurs équipages.».</p> - -<p>«Le lieu préféré pour ces sortes de réunions se -trouve dans la cour intérieure d'un palais<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> qui -s'élève au milieu de la ville et qui rappelle, mais en -plus grand, notre validé han. On y compte plus de -400 boutiques et chambres qui sont occupées par -des marchands en bijouterie; mais la plupart des -appartements sont habités par des filles qui y -mènent joyeuse vie. Tout ce monde paye impôt et -enrichit le fisc, car personne n'est admis à faire -quoi que ce soit dans ce pays que les agents du fisc -n'interviennent pour prélever la part de l'État.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Le palais royal.</p> -</div> -<p>Mouhib effendi est émerveillé de voir la ville -s'éclairer de lanternes et la population envahir les -lieux publics, précisément à l'heure où dans la farouche -Stamboul le <i>bostandji bachi</i> et les veilleurs des -quartiers donnent le signal du couvre-feu. Il n'hésite -pas à compromettre la dignité de son turban de -<i>nichandji</i> en se mêlant à la foule qui, «la nuit venue, -envahit les jardins deux fois par semaine pour admirer -les feux d'artifice. «Les allées s'éclairent de lanternes -munies de deux ou trois becs logés dans des coupes -de cristal et la distance qui les sépare a été calculée -d'après la lumière qu'elles répandent autour. Les -cafés et les restaurants restent ouverts jusqu'à une -heure fort avancée et chacun s'y comporte avec -familiarité et abandon. Tout aussi bien éclairées -sont les rues de la ville, de sorte que les promeneurs -attardés n'ont pas besoin pour rentrer chez eux de -se munir de fanaux.»</p> - -<p>Mais si la liberté licencieuse règne au grand jour -de la rue, la maison par contre reste jalousement -fermée. Le caractère inhospitalier du Français si -souvent remarqué ne pouvait échapper à Mouhib -effendi. La porte d'un personnage turc est ouverte à -tout venant: celle du Français ne s'entrebâille qu'aux -seuls amis. Ce trait de mœurs lui dicte cette page -qui ne manque pas de saveur:</p> - -<p>«Il est d'usage, écrit-il, quand on va en visite à -Paris de demander d'abord au portier qui vous reçoit -sur la porte si son maître est chez lui, car il n'est pas -permis d'aller plus loin sans sa permission. S'il -arrive qu'il soit absent ou s'il vous répond qu'il ne -reçoit pas, vous devez vous retirer sans manifester -aucune mauvaise humeur. Agir autrement serait -incorrect et grossier. Dans ce cas vous tirez de la -poche un petit carton sur lequel vous avez fait imprimer -votre nom et que vous lui remettez. Cela -compte pour une visite. Celui qui le reçoit ne manquera -pas de déposer le sien chez vous et cela signifie -que la visite est rendue.</p> - -<p>«Mais il peut arriver qu'en vous retirant et en -levant les yeux en l'air, vous aperceviez celui que -vous vouliez voir. En pareil cas on ne doit faire semblant -de rien et il serait inconvenant de le saluer.»</p> - -<p>En poursuivant son enquête sur les conditions -de la vie européenne, il apprend que trois mille fous -vivent enfermés dans les asiles parisiens. Bien qu'au -fond il nourrisse les idées les moins flatteuses sur la -nature des <i>nazaréens</i> en général et des Français en -particulier, ce chiffre lui apparaît anormal néanmoins -et il se demande avec anxiété pourquoi il y a tant -de fous dans cette ville.</p> - -<p>Le médecin qu'il consulte lui donne diverses explications:</p> - -<p>«La première c'est que les troubles qui ont agité -ce pays ont aigri le sang des Français. En second lieu, -chacun sait qu'ils se creusent le cerveau à faire des -inventions. Il arrive même assez souvent qu'un -inventeur, épuisé par l'effort qu'il vient de faire, -sollicite lui-même la faveur d'aller se reposer un -certain temps dans l'un des asiles qu'il a choisi.</p> - -<p>«Il en est qui sont conduits là soit par la passion -du jeu, soit par celle de l'amour, car l'on peut perdre -la raison de plus d'une manière. Les ruines accumulées -par les guerres ont fait également tourner -la tête à plus d'un négociant. En pareil cas tous ne -vont pas à l'hôpital, mais, se retirant à l'écart, ils -abrègent leurs jours en se tirant à la tête un coup de -pistolet. D'autres prennent le parti de se jeter à la -rivière. J'ai vu de mes yeux des gens se noyer -volontairement. Ces accidents sont si fréquents même -que la police a pris soin de placer aux extrémités -des ponts des appareils destinés à repêcher les -<i>cadavres</i> de ces désespérés. On les expose tels -quels trois jours durant aux yeux de la population -pour permettre aux parents de reconnaître les leurs.»</p> - -<p>Parmi les curiosités de Paris, celle qui appelle -plus particulièrement son attention est l'observatoire -qu'il appelle le «Palais de l'Astrologie», dont -on lui a dit merveille. Il y est reçu par Lalande qui -lui montre la lune de <i>Ramazan</i> au bout d'une lunette.</p> - -<p>«Yermi-Sekiz tchélébi, raconte-t-il, parle d'une -visite qu'il fit dans cet établissement. Je voulus, -à son exemple, voir les curieux instruments qui rapprochent -les astres. Je fis part de ce désir à Lalande, -directeur de l'astrologie, qui me donna un rendez-vous -nocturne. A l'entrée de ce palais j'aperçois une -rangée de cylindres construits en maçonnerie et lui -ayant demandé à quoi ils servaient, il me répondit -que c'étaient les margelles des puits par où les astrologues -descendaient jadis sous terre pour mieux -observer les astres. Ils ont renoncé à cette pratique -et les puits ne servant plus à rien ont été fermés, -Les lunettes tant admirées par mon prédécesseur -ont fait place à d'énormes télescopes qui rapprochent -tout ce que l'œil peut voir du ciel.</p> - -<p>«Ce soir-là la lune du saint <i>Ramazan</i><a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> brillait -dans son plein. Je l'ai contemplée longuement à l'aide -de cet instrument et ma surprise est inexprimable. -On est loin de se douter de ce qu'est la lune quand on -ne l'a pas vue dans ces conditions. Tandis que j'invoquais -le nom d'<i>Allah</i> Lalande me donnait des -explications à sa façon, et en rapport avec ses préjugés. -C'est ainsi qu'il prétend que si notre globe -était divisé en quarante-huit parties égales l'une -d'elles représenterait exactement le volume de la -lune. Il ajouta que tout le monde était jadis porté -à croire sur la foi de Ptolémée, que la terre était -immobile et que le soleil tournait autour, mais voilà -qu'un certain Copernic, qui vivait il y a cent quatre-vingts -ans, se mit en tête de démontrer le contraire. -Tout ce qu'il put dire à ce sujet laissa cependant -sceptiques bon nombre de ses confrères. Il s'ensuivit -que les astrologues se partagèrent en deux camps, -suivant que l'on fut pour ou contre son opinion. -En somme la querelle se réduisait à la question de -savoir si c'est la broche qui tourne autour du feu -ou celui-ci autour de la broche. C'est la première -hypothèse qui a fini par prévaloir. Lalande assure -que la Lune représente une terre semblable à la -nôtre. Que seule la partie frappée par la lumière du -soleil est visible et que le reste disparaît dans l'ombre. -D'après lui il n'y aurait là qu'un fait analogue à -celui d'un vase de cuivre sur lequel une lumière -envoie sa lumière. Qu'on déplace le flambeau et -aussitôt se déplace le brillant reflété par le métal.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> C'est dans le mois de Ramazan que le Coran descendit du -ciel. Les théologiens précisent la date où se serait accompli cet -événement, qui est la 27<sup>e</sup> nuit de ce mois lunaire. C'est pour s'y -préparer dignement que Mahomet a prescrit le jeûne qui dure tout -ce temps. Quiconque rompt ce jeûne sans motif légal s'expose à -une peine expiatoire. Le gouvernement jeune-turc ne fut pas sur -ce point moins sévère que feu Abdul-Hamid. Des particuliers, surpris -une cigarette à la main, furent mis en prison en 1910.</p> -</div> -<p>«C'est ainsi que cet homme expliquait ses idées. -Tandis qu'il parlait mentalement je répétais: -<i>istaiz billah</i> et j'invoquais le secours de Dieu. <i>Kulu -hizbin bima lédéhin férihoun<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.</i></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Tout groupe humain est heureux de ce qu'il croit savoir et -de ce qu'il possède.</p> -</div> -<p>«Pour subvenir aux frais d'entretien de cette -institution, les astrologues publient, une fois l'an -un almanach que les notables de Paris sont obligés -d'acheter. On y trouve une foule de renseignements -qui le rendent indispensable. En première -page figure un tableau des heures du lever et du -coucher du soleil et de la lune. Puis suivent des indications -concernant la personne des souverains qui -règnent sur la Turquie, la France, l'Autriche, la -Russie, l'Espagne, l'Angleterre, le Wurtemberg, la -Bavière. On y apprend le nombre de leurs enfants, -de leurs frères, la date de leur naissance, l'année de -leur mariage. Le nom des ministres de chaque -État; le nom et l'adresse des manufacturiers, des -négociants, des banquiers, des maréchaux, des généraux -et des dignitaires du palais de l'Empereur. -Le devoir du directeur du palais de l'astrologie est -d'enregistrer toutes ces choses dans son almanach -dont il se vend plus de cent mille exemplaires à -raison de six piastres l'un. C'est surtout au commencement -de leur année qu'il s'en vend le plus.»</p> - - -<h3><i>Une visite à la Bibliothèque impériale.</i></h3> - -<p>«Au centre de la ville s'élève un vaste bâtiment -divisé en étages et en un grand nombre de salles. -On m'en avait parlé comme d'une chose à voir et -j'y allai après avoir fait prévenir le directeur.</p> - -<p>«Je vis en effet des volumes en nombre incalculable -alignés sur des rayons superposés<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>. Il y a là -des livres d'histoire, de science, de poésie, de littérature -et d'autres consacrés aux superstitions des nazaréens. -Le livre imprimé y abonde plus que tout autre.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Chez les Orientaux les livres sont couchés à plat.</p> -</div> -<p>«Ce prodigieux amas de bouquins provient de -dons faits à l'État par des particuliers, mais surtout -des confiscations opérées au cours de la Révolution -au détriment des nobles, des prêtres et des poètes. -Du moins c'est ce qui m'a été rapporté.</p> - -<p>«Au cours de ma visite le directeur m'a introduit -dans une pièce où j'ai pu voir une certaine quantité -de livres arabes, persans et turcs. Ils auraient été -enlevés aux bibliothèques d'Égypte, d'Espagne, -d'Italie et de la ville de Pesth. Mais ce qui m'a ému -c'est d'y voir deux <i>corans chérifs</i>. N'y pouvant rien, -je me suis retiré. <i>Hasbun allah vé nimel vékil<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>.</i></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Ce qui veut dire: <i>Dieu seul suffit; c'est notre meilleur vekil.</i> -Ce verset peut s'interpréter ainsi: les infidèles peuvent s'approprier -le Coran, mais Dieu est pour nous seul, car ils ne sauraient l'atteindre.</p> - -<p>Mouhib effendi est scandalisé de voir un exemplaire du Coran -dans des mains profanes. Seul le musulman a le droit de toucher le -<i>livre de Dieu</i> qu'il n'ouvre jamais sans l'avoir porté à ses lèvres et -fait ses ablutions. Une fois la lecture faite, il le pose dans un endroit -convenable, de façon qu'il soit placé au-dessus de tout livre ou écrit -profane ou même religieux pouvant se trouver dans la même pièce.</p> - -<p>L'infidèle, être essentiellement impur (<i>mourdar</i>), ne saurait -toucher impunément ce livre.</p> -</div> - -<h3><i>Leurs hôpitaux.</i></h3> - -<p>«En divers quartiers de Paris s'élèvent des bâtiments -où les indigents sont traités gratuitement. -Les savants de l'école de médecine sont obligés de -leur prêter leurs soins. A cet exercice ils acquièrent -une expérience de leur art qui leur sert à se faire bien -payer ceux qu'ils prodiguent aux gens riches. Ils -sont assistés par un grand nombre d'étudiants à qui -ils abandonnent le gros de la besogne.</p> - -<p>«Tous ceux qui y <i>crèvent</i><a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a> sont destinés à être -coupés en morceaux par les médecins devant un -cercle de ces étudiants pour leur apprendre la nature -des corps. En vertu du règlement établi dans ces -hôpitaux, tout individu qui y succombe devient la -propriété du médecin qui l'a soigné, et qui fait de -son cadavre ce que bon lui semble. Quiconque y est -admis ne peut se soustraire à ce traitement: il est -censé avoir fait don de son corps à l'État. Il n'y a que -les individus qui succombent dans leur domicile qui -soient exempts de cette obligation.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Crever est le mot dont les Turcs se servaient pour indiquer -la mort du chrétien.</p> -</div> -<p>«Il m'est arrivé pendant mon séjour à Paris de -visiter les salles où gisaient sur des tables des cadavres -dont l'âge variait de deux à soixante-dix ans. -J'admirais dans ces corps ainsi exposés la puissance -de Dieu qui a pu créer des êtres parfaits. J'y ai vu -des élèves attentifs se presser autour pour ne rien -perdre des enseignements du professeur. En été, -on renonce à cet usage à cause de la puanteur qui se -dégage des chairs pourries. Aussi le professeur -se contente de discourir sur des pièces en cire qui -imitent la nature à s'y méprendre. Les muscles, les -nerfs, les veines, sont rendus avec une vérité si surprenante -qu'on croirait se trouver en présence de -débris humains. L'imitation est si parfaite que celui -qui n'a pas vu cela de ses yeux ne peut s'en faire une -idée.</p> - -<p>«On montre, disposés par ordre, dans des salles -spacieuses, de vrais débris humains, conservés dans -des bocaux et vieux de plusieurs siècles. Au milieu -de ces horreurs figurait une tête bien conservée qui -attira notre attention. <i>Vah!</i> C'était une tête de musulman. -On se rappelle que pendant le séjour des -Français en Égypte un maugrabin poignarda leur -général<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>. Cet événement eut lieu dans un jardin -au cours d'une audience que ce dernier lui avait -accordée. Après l'assassinat, ils lui firent expier son -acte en le martyrisant. Je récitai une prière à son -intention avec mes compagnons.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Il s'agit de Kléber, assassiné au Caire par un étudiant de -l'université d'El-Azhar nommé Suleïman.</p> -</div> -<p>«La science qui enseigne à accoucher les femmes -est également en honneur dans ces hôpitaux. Toute -femme se trouvant dans un état intéressant peut s'y -faire admettre. Des étudiants, qui font de cette -science l'objet principal de leurs études, se mettent -à son service au nombre de huit à dix… Ils la soignent -et l'examinent à tour de rôle, et nul autre qu'eux n'a le -droit de l'approcher. Une fois par semaine, ils se livrent -sur elle à un examen général. Ensemble, ils lui tâtent -le pouls, examinent le ventre et les autres parties du -corps. Après l'accouchement elle quitte l'établissement -avec son enfant. Des filles se mêlent à ces -étudiants pour aller exercer, une fois instruites, le -métier d'accoucheuse en ville.</p> - -<p>«Je me suis procuré un exemplaire du livre qui -enseigne cette science pour en faire une traduction, -mais nous avons dû abandonner ce travail à cause -de l'absence de termes équivalents en notre langue.</p> - -<p>«Qu'on n'aille pas s'imaginer que l'enseignement -des sciences médicales y soit gratuit. Les étudiants -sont astreints à de grandes dépenses. Le professeur -qui a écrit sur l'une des matières qu'il enseigne -un livre spécial est obligé de l'enseigner en quarante -leçons; mais on n'est admis à assister à ses leçons -qu'après avoir versé à la caisse de l'École deux livres -hongroises. Ce tarif est publié par les <i>Gazettes</i>. Le -professeur ajoute à ce revenu le casuel des visites, -soit un louis d'or, qu'il touche toutes les fois qu'il -se rend au chevet d'un malade opulent.</p> - -<p>«Ces hommes n'aiment point à s'expatrier et -aucune promesse ne pourrait les décider à quitter -leurs fonctions pour se rendre à l'étranger. Ceux qui -s'expatrient ne savent pas grand'chose<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Les médecins, en Turquie, se partageaient en deux classes. -Il y avait le <i>Hekim</i> qui puisait sa science dans les livres arabes et -qui divisait les maladies en <i>chaudes</i> et <i>froides</i>. Quant au traitement, -il administrait des remèdes <i>échauffant</i> ou <i>rafraîchissant</i>.</p> - -<p>La seconde catégorie comprenait le chirurgien ou <i>Djerrah</i> qui -joignait ce métier à celui de barbier. Ils pansaient les plaies, traitaient -les fractures, pratiquaient les circoncisions, les saignées -printanières, appliquaient les ventouses, arrachaient les dents, -ouvraient les abcès. Sans instruction aucune, ils n'avaient pour les -guider dans toutes ces délicates opérations que l'expérience acquise -dans la pratique journalière.</p> -</div> - -<h3><i>Leurs bâtards.</i></h3> - -<p>«On voit un autre établissement uniquement réservé -aux enfants ramassés de droite et de gauche. On -les compte par milliers, tant garçons que fillettes. -On peut dire de ces enfants qu'ils appartiennent -à l'État auquel ils doivent la vie, car sans lui personne -ne s'en soucierait: ils mourraient de privation -dans les rues où ils sont abandonnés dès leur -naissance. Aussi une fois grandis ils prennent service -dans les armées de Napoléon et ne connaissent -plus d'autre métier que celui de soldat.</p> - -<p>«Voilà pour les garçons.</p> - -<p>«Quant aux fillettes, elles entrent en condition -chez les particuliers, puis on les marie. On les emploie -également à jouer la comédie dans les <i>opéras</i> de Paris.</p> - -<p>«Lorsque les parents veulent retirer un de ces -enfants de l'établissement, ils sont tenus d'indemniser -l'administration de tous les frais qu'elle a faits -pour l'élever.»</p> - - -<h3><i>Leurs vieilles femmes.</i></h3> - -<p>«Un autre établissement d'un genre différent -s'élève au bout de la ville, entouré de jardins. Des -centaines de vieilles s'y entassent pour finir leurs jours -ensemble, mais elles n'y sont admises qu'à partir de -soixante ans. Quand une vieille se voit sur le point -d'être abandonnée elle s'adresse au directeur de cette -maison qui la reçoit moyennant un droit d'entrée de -4.000 piastres, payé une fois pour toutes. La cuisine -lui sert deux repas par jour. Comme le directeur -héberge de la sorte plusieurs centaines de femmes, -l'on est en droit de croire qu'il doit faire de bonnes -affaires.»</p> - - -<h3><i>Leur armée.</i></h3> - -<p>Voici un fragment du chapitre qu'il consacre à -l'armée:</p> - -<p>«Les lois qui gouvernaient la France ont été -respectées par Bonaparte, mais sous la pression des -circonstances il en a créé de nouvelles qu'il a coordonnées -dans un livre qu'on appelle code. La loi -militaire exige que tout Français arrivé à l'âge -d'homme soit soldat. Pour rejoindre son corps, il -n'attend qu'un appel. Tout ce que je pourrais dire -à ce sujet serait obscur si je n'expliquais d'abord -que chez les nazaréens hommes et femmes sont baptisés -par le prêtre trois jours après leur naissance. -Le nom du baptisé est inscrit par ce même prêtre -sur un registre où sont signalés non seulement les -naissances mais les décès. Par l'effet de cette superstition -qui permet à l'État de vérifier le nombre et -l'âge de ses sujets, nul ne peut se soustraire au service -militaire.</p> - -<p>«Pour faire ses guerres la nation a reconnu la -nécessité de fournir à l'Empereur un contingent -annuel de 80.000 hommes. Afin d'assurer la levée -régulière de cette masse d'hommes, chaque département -envoie à Paris deux délégués qui sont logés -dans un palais. Leurs décisions sont soumises à -leur président qui les soumet à l'approbation de -l'Empereur. Le chiffre de la levée est notifié aux -délégués qui le communiquent aux chefs-lieux où, -pour éviter tout motif de récrimination, les jeunes -gens sont soumis à un tirage au sort…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>«Si grande est la diligence apportée aux choses -de l'armée que les Délégués sont choisis de telle -façon que leurs opinions ne soient jamais en opposition -avec celles des ministres dirigeants…</p> - -<p>«Après huit ou dix années de service, si le soldat -n'est pas tué ou blessé, il est libéré. S'il est atteint -d'une blessure et s'il n'a personne pour l'assister, -on le reçoit dans un grand <i>sérail</i> où il est nourri -et logé jusqu'à la fin de ses jours.</p> - -<p>«Ces lois, les Français s'efforcent de les introduire -dans les pays qu'ils ont nouvellement conquis.»</p> - - -<h3><i>La Garde impériale.</i></h3> - -<p>«En dehors de l'armée 40.000 soldats de toute -arme sont choisis parmi les hommes de forte taille. -Leur office est de garder l'Empereur nuit et jour. -Ils sont casernés dans les environs de la ville et l'on -voit à chaque instant des détachements de ce corps -traverser les rues pour monter la garde au palais…</p> - -<p>«Toutes les fois que l'empereur sort en voiture un -peloton de cette garde, variant de cent cinquante à -deux cents hommes, l'escorte à cheval. La nuit ils -éclairent sa marche de torches allumées qui font que -tout le monde s'écarte sur son passage. En campagne, -de forts détachements entourent sa personne qu'ils -ne perdent jamais de vue. La garde ne prend aucune -part aux actions à moins que la nécessité ne l'y -oblige. Bien que ces soldats soient vêtus à la <i>franca</i>, -ils n'en portent point la coiffure ordinaire. Ils se -coiffent d'un grand bonnet en peau de loutre à la -manière des <i>delil</i> de la Mecque<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>. Sur ce bonnet -retombent des ganses et des cordonnets…»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> <i>Delil</i>, cicerones qui guidaient les pèlerins dans leur marche -vers les Saints-Lieux du Hedjaz.</p> -</div> - -<h3><i>Leurs écoles.</i></h3> - -<p>«Comme nul Français ne peut se soustraire à -l'action des lois, les enfants de la noblesse ou des particuliers -enrichis dans le négoce sont soumis à l'obligation -de s'instruire. Leur instruction les mène aux -situations les plus élevées de l'armée et de l'administration. -Dans ce but, le gouvernement a ouvert des -établissements dans la capitale et dans les principales -villes du pays sous le nom de <i>pensions</i> où ils reçoivent -une instruction conforme aux vues de l'Empereur. -Celui-ci s'est assuré le concours des lettrés qui se -font payer en conséquence. Les élèves y jouissent -de tout le bien-être désirable moyennant un prix -fixe. Un congé limité leur est accordé tous les deux -mois.</p> - -<p>«Une autre catégorie d'écoles dites impériales, -ne reçoit que les fils des maréchaux, des généraux, -des hauts dignitaires et dont la pension est payée -sur la cassette de l'Empereur. Ils portent un uniforme -spécial pour que chacun les reconnaisse. A leur -sortie, ils passent des examens, puis ils sont distribués -dans les différentes armes où ils occupent un rang -en rapport avec leurs aptitudes.</p> - -<p>«Dans toutes ces écoles, les nazaréens enseignent -d'étranges choses. Ce n'est pas assez de dire qu'ils -témoignent d'étonnantes aptitudes pour les sciences. -Il faut ajouter que leur esprit s'attache à tirer parti -de leurs connaissances. Ainsi, ils appellent <i>chimie</i> -une science qui ne peut être vraisemblablement que -celle que nous désignons nous-mêmes par <i>El-Kimika</i> -(alchimie); mais chez eux il s'agit moins de transmuer -le cuivre en or ou de changer le verre en rubis que -d'étudier les métaux, les arbres, les pierres et enfin -tout ce qui existe dans la nature. Leurs recherches, à -ce que j'ai compris, ont pour but de pénétrer la cause -qui fait, par exemple, que la pierre se transforme -en chaux et s'effrite sous les doigts; pourquoi les -unes sont susceptibles d'être polies, les autres colorées -ou parfumées. Pourquoi les arbres distillent -les uns la gomme, les autres le mastic, le sucre -ou le poison? Tout cela est bien pourtant le produit -de la même terre, issu d'une même argile. Aussi -croient-ils intéressant de rechercher les raisons qui -les rendent si dissemblables entre eux. Pour atteindre -ce but ils ont ouvert ce que dans leur langue ils -appellent <i>cabinet</i>. Le gouvernement y a installé -des appareils de forme bizarre, de grands et de petits -bocaux où ils renferment des échantillons de ce que -l'Asie, l'Europe et l'Afrique, les îles, la mer contiennent -de choses rares ou précieuses: l'or, l'argent, -des pierres précieuses, le fer, le plomb, le cuivre, -le mercure; puis des terres de couleur jaune, -rouge et blanche, des éclats de bois pareils à la nacre. -Plus loin sont les insectes de toutes formes et de -toutes grosseurs, des poissons et du bois pétrifiés, -des éléphants, des lions, des tigres, des serpents, des -singes, des abeilles, etc., conservant toutes les apparences -de la vie. Les métaux, comme les animaux, -servent de sujet de leçon aux lettrés…</p> - -<p>«Ces derniers ne sont pas moins habiles dans l'art -de dessécher les animaux. J'en ai vu à Pesth de bien -curieux. Mais le plus singulier je l'ai vu à Paris. -Il ressemblait à un petit âne et n'avait que trois -pieds. Le troisième était fixé à la racine de la queue. -On y voit beaucoup de choses semblables, mais je -m'arrête, car je ne saurais tout raconter.</p> - -<p>«Dans ces mêmes écoles on enseigne la physique -à la mode nazaréenne. Les lettrés du pays prétendent -que l'air que nous respirons serait un composé d'air -<i>vital</i>, d'air <i>mortel</i> et de <i>feu</i>. L'air, d'après eux, renfermerait -les éléments les plus contradictoires, -mais <i>Dieu seul sait tout</i>… A la vérité c'est merveille -de voir les instruments par lesquels ils font les expériences -qui servent à démontrer leur science…»</p> - -<p>Mouhib effendi fait ici le récit d'une expérience -à laquelle il assista sur la décomposition de l'air. -Après avoir expliqué les mystères de l'<i>Alchimie</i> -française, il ajoute: «Voilà ce que j'ai vu de mes -yeux. Le lettré me proposa de faire la même expérience, -mais je m'y refusai. Il me montra d'autres -instruments non moins étranges pour expliquer, -disait-il, les éclairs et la foudre qui tombe du ciel. -Ne me souciant pas d'en voir davantage, je me retirai<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>.»</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Le diplomate turc sort du laboratoire plus scandalisé que convaincu. -J'assistai un jour à un examen à la faculté de médecine -de Constantinople. Questionné sur un point de physiologie l'étudiant -répondit d'une manière assez satisfaisante, puis il ajouta, en -manière de conclusion: «Tout ça, ce sont des idées que je ne saurais -adopter. Je suis musulman et ma religion m'interdit d'y croire.»</p> -</div> - -<h3><i>Où Mouhib effendi décrit la première exposition.</i></h3> - -<p>«Nulle part, écrit-il, les arts ne sont aussi activement -cultivés que chez les <i>nazaréens</i>. Un exemple -de cette activité c'est le spectacle qu'il m'a été -donné de voir. On vient d'élever dans le centre de la -ville un bâtiment divisé en nombreux pavillons qui -communiquent entre eux par des couloirs. On y a -exposé tout ce que le monde contient de pierreries, -de bijoux, d'ustensiles en or, en argent; des machines, -des pendules, des armes: canons, pistolets, fusils, -et autres engins de guerre dont l'énumération -n'aurait point de fin. Dans un pavillon spécial -l'on a entassé des outils à l'usage des artisans. Tous -ces objets sont disposés avec ordre et les plus précieux -sont enfermés dans les vitrines. Cette foire -où rien ne se vend, mais où tout est exposé pour -l'agrément des yeux et l'instruction du monde, a été -organisée par le gouvernement non seulement pour -inspirer à chacun le goût des arts, mais pour faire -connaître les œuvres des inventeurs et en perpétuer -le souvenir. A l'exemple de mon prédécesseur, -je rapporterai avec exactitude tout ce que j'y ai vu:</p> - -<p>«A côté des objets de création récente, on a placé -intentionnellement, pour susciter des comparaisons, -le produit similaire du type ancien. A côté des objets -précieux placés là pour faire connaître la gloire de -l'État, qui sont en or, en cristal et en ivoire, on a -placé des échantillons de chaux et de brique, des -toiles et des draps, des tentes, des instruments de -géométrie, des scies, des poulies et autres choses -semblables.</p> - -<p>«Lorsqu'un particulier est pris de l'envie de faire -une invention, il parcourt les galeries, examine -tout, et, si cet examen lui suggère une idée nouvelle, -il rentre chez lui pour la réaliser. Toutefois, s'il -s'aperçoit que ce qu'il avait dans l'idée est déjà -inventé, il se borne alors à y apporter des modifications -avantageuses. Son œuvre achevée, il la présente -à l'examen d'un groupe de savants qui se -prononcent sur son utilité. Si elle est jugée bonne, il -reçoit une médaille ou une récompense en argent, -puis un droit de vente exclusif.</p> - -<p>«C'est ainsi qu'un industriel, auteur d'une charrue, -reconnue supérieure aux autres, obtint le monopole -de la vente. Un autre ayant perfectionné une machine -à feu dont le travail égalait la puissance de 12 hommes, -le gouvernement l'en récompensa par la cession -d'un monopole de vente qu'il s'empressa d'exploiter -et qui bientôt l'enrichit. Cette pompe à feu, je l'ai -vue comme tout le monde. Là où il fallait douze -chevaux pour accomplir un travail, un seul homme -suffit, plus un sac de charbon pour entretenir le feu -sans lequel la pompe ne fonctionnerait pas: on voit à -quel point le travail s'en trouve simplifié. Et pourtant -cette machine ne mesure qu'une dizaine de <i>zerdals</i> -de surface, mais sa structure est si merveilleuse -que la gravure la mieux faite ne saurait en donner -une vue exacte. Ainsi plus besoin d'animaux et par -suite d'orge, de foin et de paille, ni de palefreniers.</p> - -<p>«Ce curieux objet me remet en mémoire la tentative -d'Arakil <i>ousta</i>, l'inventeur de l'outillage de -notre poudrière, pour faire que les vaisseaux de guerre -pussent remonter le Bosphore par vent contraire. -Il présenta à l'arsenal, au temps de Hussein pacha, -un <i>gabion</i> de son invention auquel il adapta je ne sais -quelle machine munie de cylindres qui dépassaient -les sabords de chaque côté. Quatre ou cinq hommes -auraient suffi pour le diriger. A l'aide de ce simple -appareil il se faisait fort de remorquer les vaisseaux -à trois ponts jusqu'à la rade de Bouyouk-Déré, -malgré les courants les plus violents. Arakil <i>ousta</i> -ne fut point écouté, et l'invention en resta là. C'est -en cherchant dans les <i>galeries</i> si je ne trouverais -pas un instrument semblable à celui de l'<i>ousta</i> de -la poudrière que je découvris la pompe à feu citée -plus haut. La seule différence (que j'ai pu établir -entre les deux systèmes), c'est que celui de Stamboul -ressemblait à un <i>cabestan</i>. Cependant des hommes -instruits m'ont assuré que ces diverses machines -n'ont encore donné aucun résultat appréciable…</p> - -<p>«L'entrée des galeries est ouverte au public deux -fois par semaine et les femmes y ont accès en même -temps que les hommes. Les ambassadeurs et les -personnes spécialement invitées y peuvent pénétrer -tous les jours.»</p> - -<p>Mouhib effendi visite consciencieusement les -imprimeries où «toute publication de quelque nature -qu'elle soit passe sous le contrôle de l'autorité qui -censure et retranche des textes tout ce qui pourrait -nuire aux intérêts de l'État».</p> - -<p>«J'ai visité celle du <i>Moniteur</i> dont le matériel est -arrangé dans un ordre parfait. De nombreux casiers -sont là contenant les caractères des alphabets turc, -grec, syrien, hébraïque, allemand, russe et d'autres -langues inconnues. J'ai visité la fonderie, les ateliers -où chacune de ces langues occupe une place à part. -J'ai observé que les typographes ignorent tous -celle des livres qu'ils composent, mais qu'ils n'en -étaient pas moins habiles à les composer, sans doute -par un effet de l'habitude. J'y ai compté jusqu'à -cent cinquante presses, pareilles à celles de Scutari. -Le <i>Moniteur</i> consomme, m'a-t-on dit, une dizaine -de charrettes de papier. Son personnel comprend un -effectif de 600 ouvriers. On doit savoir que dans les -pays du <i>frenghistan</i>, hommes et femmes sont obligés -de lire les <i>gazettes</i> et leur impatience à savoir ce -qu'elles contiennent fait qu'on les voit lire même -sur la voie publique. Nous payions 25 francs notre -abonnement trimestriel au <i>Moniteur</i> et nous étions -abonnés à six autres gazettes, ce qui nous revenait à -72 francs par trimestre.</p> - -<p>«Pendant mon séjour à Paris, on construisit une -machine de bronze pour l'impression des livres turcs -et arabes. En apparence, elle réalisait un progrès, -mais à l'épreuve, les résultats qu'elle donna furent -médiocres. Comme j'exprimais mon opinion au -directeur, à ce sujet, il me répondit qu'il s'était -aperçu lui-même de ses imperfections, mais qu'il -pensait l'utiliser encore quelque temps avant de la -refondre.</p> - -<p>«Comme j'allais me retirer, il me présente une -feuille sortant tout humide de la presse où je lis -qu'elle a été tirée «en souvenir de la visite que Mouhib -effendi, envoyé extraordinaire de la Sublime Porte, -a faite à l'imprimerie nationale».</p> - -<p>«J'ai eu plus d'une fois l'occasion d'observer que -les ouvrages imprimés avec des caractères en plomb -manquent de netteté. C'est le cas de l'ouvrage -<i>Amentu Birguivi Cherhi</i> dont mon père est l'auteur. -Au cours du tirage j'essayai d'y remédier en soumettant -le papier à un fort polissage, mais je ne tardai -pas à m'apercevoir de l'inutilité de mes efforts. -Pour obtenir un résultat appréciable il aurait fallu -le rouler un millier de fois, et dans ce but j'avais fait -fabriquer un rouleau spécial. Or, je ne pus dépasser -la centaine. A Paris, je m'informai s'il n'existait pas -un procédé qui me faciliterait la besogne. On me -montra un cylindre que j'expédiai à Stamboul et -dont nos imprimeurs ont eu à se louer.»</p> - - -<h3><i>Du commerce et de l'institution appelée poste.</i></h3> - -<p>«Les nazaréens sont des calculateurs habiles et -leurs gouvernements s'ingénient à qui mieux mieux -pour donner au commerce de leur pays le plus grand -développement. Ils s'avisent, pour s'enrichir, d'expédients -les uns plus surprenants que les autres… Ils -utilisent dans ce but le cours des fleuves, les ruisseaux, -le vent, la force naturelle de tous les éléments. -Où il y a de l'eau, ils construisent un moulin hydraulique; -où l'eau fait défaut, ils élèvent un moulin à -vent…</p> - -<p>«… Ce système (commercial) est complété par cette -étonnante administration des postes dont je tenterai -d'expliquer les procédés dans la mesure où j'ai pu -les comprendre…</p> - -<p>«Ce service (des <i>postes</i>) mérite également l'attention -par la sévérité qui préside à son fonctionnement. -Si quelqu'un se présentait, par exemple, -au nom du gouvernement pour réquisitionner des -chevaux affectés au service, il serait honteusement -chassé. Je ne parle pas seulement du simple fonctionnaire, -mais l'Empereur lui-même ne serait pas -mieux reçu et il ne pourrait en tous cas disposer des -chevaux sans payer.</p> - -<p>«Voici un fait dont j'ai été témoin: Un jour on -signala à la frontière l'arrivée de l'ambassadeur de -Perse. Les autorités envoyèrent aussitôt à sa rencontre -un <i>Mihmandar</i><a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>, mais elles eurent soin, en -même temps, de lui donner l'argent nécessaire pour -défrayer l'hôte jusqu'à Paris, si bien que celui-ci -n'eut pas à débourser un <i>para</i> tout le long de son -voyage. Cependant chacun sait que les pays infidèles -sont chiches de leur argent.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Fonctionnaire que la S. Porte attache à un étranger de -distinction voyageant en Turquie.</p> -</div> -<p>«Les localités traversées par un haut fonctionnaire -de l'État ou par un général qui va prendre un -commandement ne sont nullement obligées de contribuer -à leurs frais de déplacement. Dans ces pays, -chacun, petit ou grand, voyage suivant ses moyens -propres. Les mœurs y sont telles que si un fonctionnaire -se permettait d'user de son autorité pour réquisitionner -le matériel des postes, les particuliers ne -manqueraient pas de se prévaloir de son exemple. -Telle est la raison pour laquelle les courriers de -l'État disposent d'un matériel indépendant. Ils ne -sont autorisés qu'à louer moyennant finance, aux -relais, les chevaux dont ils ont besoin.</p> - -<p>«Il a été créé, en outre, pour la commodité du -public, un système de voitures économiques, appelées -<i>diligences</i>. On peut les comparer à nos <i>bazars-caïks</i> -du Bosphore. Ces voitures stationnent au milieu des -places où elles attendent les voyageurs qu'elles transportent -moyennant un prix fixé par un tarif. Hommes, -femmes, enfants s'y entassent pêle-mêle avec leurs -bagages. On sait d'avance l'heure du départ et, par -suite de la régularité du service, celle de l'arrivée. -Le soir, le gîte et un repas les attendent dans l'une -des nombreuses auberges semées sur la route. S'ils -refusent de manger le repas qu'on leur sert, ils n'en -payent pas moins leur écot. C'est ce qui advint à nos -serviteurs qui avaient refusé de toucher aux plats -par crainte de manger du porc. Les postillons nous -firent observer, pour nous engager à payer, que l'aubergiste -n'avait pu prévoir que des musulmans se -trouveraient parmi les voyageurs. Bon gré mal gré -nous dûmes payer un repas que nous n'avions pas -mangé.»</p> - - -<h3><i>Le Départ.</i></h3> - -<p>«Aussitôt que l'Iradé me rappelant à Constantinople -me fut communiqué, je remis les pouvoirs à -Ghalib effendi, notre premier secrétaire, qui était -à ce moment atteint d'une maladie grave. Aussi -avions-nous décidé, avant de quitter Paris, que s'il -venait à mourir, le drogman serait appelé à le remplacer. -Munis de nos passeports, j'entrepris de gagner -Constantinople par la voie de terre et de faire voyager -les gens de ma suite par la voie de mer. Cependant -nous voyageâmes de conserve jusqu'à Marseille. -Trois jours après notre départ, nous arrivions à -Lyon, ville importante, dont la population se livre -à l'industrie des étoffes de soie et de laine. Son commerce -est très actif, encore qu'elle n'exporte plus ses -produits en Angleterre à cause de la guerre; mais, -comme le reste du monde lui est ouvert, elle redouble -d'efforts pour se créer de nouveaux débouchés. -Nous étant remis en route, nous arrivions à Marseille -après trois jours de marche. Peu après nous y recevions -la nouvelle de la mort de Ghalib effendi en -même temps que la transmission de ses pouvoirs au -drogman. Le mauvais temps nous contraignit à rester -dans cette ville plus que nous ne l'aurions voulu et nos -gens ne purent embarquer qu'au dix-huitième jour -de notre arrivée. Le temps s'étant remis au beau, -le navire put lever l'ancre et, avec l'aide de Dieu, mit -le cap sur l'île de Malte. Quant à nous, nous nous -acheminâmes vers Toulon.</p> - -<p>«Marseille est une grande ville sur la mer blanche -et son port est assez bien abrité. Le château qui en -défend l'entrée fut détruit pendant la révolution. -Il peut contenir jusqu'à deux cents navires de commerce, -mais aujourd'hui il est à peu près abandonné. -Avant que la guerre éclatât avec l'Angleterre le -mouvement du port était de trois cents navires et -son commerce était florissant. On n'y voit plus -aujourd'hui que quelques vaisseaux sous pavillon -ottoman<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Ces vaisseaux étaient hydriotes et spetziotes. Avant la -Révolution française le commerce en Levant appartenait presque -exclusivement à la France. Il se faisait par <i>caravanes</i>, c'est-à-dire -que les bâtiments partis de Marseille allaient faire relâche -dans les différentes échelles du Levant pour y décharger leurs -marchandises. Les comptoirs que l'on y établissait relevaient de -la Chambre de commerce de Marseille. La Révolution et les -guerres qui suivirent ont ruiné ce commerce. Les traditions s'y -perdirent et la concurrence s'y établit. Le commerce grec fut le -premier à mettre à profit les événements politiques. La marine -des îles moréotes date de cette époque, ce devait être le facteur -principal de l'émancipation de la Grèce moderne.</p> -</div> -<p>«Le soir venu, au signal d'un coup de canon, -une chaîne est tendue d'un môle à l'autre, à travers de -massifs anneaux de fer. Dès lors aucun navire n'est -plus admis à y pénétrer. L'entrée en est même -interdite aux simples embarcations. Un fanal y est -allumé après le coucher du soleil, et de chaque côté -s'élèvent des postes où des soldats montent la garde -nuit et jour. Ces précautions ne sont pas inutiles, -car il ne se passe pas de jour où l'on ne voie apparaître -au large deux ou trois navires anglais. La -population se plaint vivement de cet état de choses.</p> - -<p>«L'on peut dire que l'Eyalet de Provence vit de -son industrie et principalement des transactions -du port de Marseille où s'accumulent les denrées -de la Turquie, de la Tunisie, de l'Algérie et du -Maroc. J'ai pu m'assurer par moi-même de la cherté -excessive des denrées, encore que l'Eyalet soit réputé -pour sa fertilité.</p> - -<p>«M'étant arrêté plusieurs jours à Toulon, on me fit -savoir que je pouvais visiter l'arsenal et je m'empressai -de profiter de la permission. Je pénétrai d'abord -dans une salle où étaient exposés une multitude de -vaisseaux en miniature auxquels rien ne manquait -de ce qu'il faut pour naviguer. L'usage est de fabriquer -un petit modèle de chaque navire en construction -et il y avait là toute une flottille de l'aspect -le plus curieux. J'y découvris également plusieurs -modèles de «pompes à feu». Ensuite, je pénétrai dans -un vaste bâtiment haut de plusieurs étages et contenant -tout ce qui est nécessaire pour faire la guerre: -carabines, pistolets, sabres français et autres engins -de guerre. La voilerie est à côté, puis viennent la -plomberie et la poulierie. Des ouvriers libres y travaillent -confondus avec des galériens condamnés aux travaux -forcés. Un chef d'atelier me dit que l'arsenal -occupait trois catégories d'ouvriers: les journaliers, -les déserteurs et les condamnés pour vol et assassinat. -A chacun, indistinctement, l'arsenal impose -une besogne en rapport avec ses connaissances et ses -aptitudes physiques. Ceux qui ne savent aucun métier -sont employés à transporter les lourds fardeaux. -En vue de les encourager au travail et pour les détourner -du mal, la direction leur alloue, au moment -de leur mise en liberté, une somme d'argent. L'usage -d'abréger la durée de la peine à laquelle un criminel -a été condamné n'existe pas chez les <i>frenks</i>.</p> - -<p>«Des cales s'alignent, innombrables, au bord de -l'eau. Il y en avait cent cinquante en maçonnerie -construites sur le modèle des nôtres. Je parcourus -plus rapidement que je n'aurais voulu les ateliers -de forge et de mécanique, puis de vastes ateliers -où l'on fabrique des affûts de canons, et des roues, -ainsi que différents autres objets qui entrent dans -l'armement des vaisseaux. Des ouvriers appartenant -aux trois catégories d'individus signalés plus -haut, y travaillent en grand nombre. Une grue s'élève -à cet endroit, dont les dimensions me parurent -si extraordinaires que je ne cessai de l'admirer. J'y -ai vu également un marteau gigantesque lequel, en -tombant d'une certaine hauteur, perfore et façonne -le fer avec une surprenante facilité. A proximité -d'un bassin destiné à la réparation des navires, -mais qui est moins grand que celui de Cassim pacha, -une soixantaine d'hommes étaient occupés à manœuvrer -quarante pompes. Surpris de voir tant -de gens engagés dans une besogne que je jugeai -inutile, je ne pus m'empêcher d'en parler au directeur -qui m'accompagnait. Il m'expliqua que cette -manœuvre n'avait d'autre but que d'occuper tous -ces criminels dont l'inaction pourrait avoir des -suites dangereuses à cause de leur grand nombre. -En effet, ils étaient plus de dix mille, tant galériens -que déserteurs. Dans l'impossibilité de loger cette -quantité d'hommes dans l'arsenal, on s'est avisé -d'aménager les entreponts des vieux navires où -ils sont conduits le soir quand leur tâche est finie.</p> - -<p>«L'arsenal a la forme d'un bassin et de toutes -parts une muraille l'enveloppe. A l'extérieur, s'ouvre -un autre port où l'on construisait à ce moment des frégates -et des galions. Autour du bassin se développe -une série de constructions closes. Au loin, un groupe -d'îles forme comme une rade immense. Une quinzaine de -jours auparavant, l'amiral anglais y avait fait -une soudaine apparition à la tête de vingt vaisseaux. -Cette flotte mouillait hors de la portée des canons et -débarquait ses malades sur la plage que l'amiral installait -sous des tentes et où ils séjournaient une vingtaine -de jours sans que personne osât les inquiéter. Je -tiens ces détails des Français eux-mêmes. Cependant -ces derniers disposaient à ce moment de forces respectables. -J'ai pu moi-même compter, ancrés dans le -port, quatre vaisseaux de ligne et quatorze frégates -prêts à prendre la mer. Ils avaient en construction -deux vaisseaux à trois ponts, en outre sept ou huit -vaisseaux en armement. Je ne fais pas entrer en -ligne de compte les dix-huit transports qui étaient -en voie de construction à Toulon, dont trois à Marseille.</p> - -<p>«L'amiral français nous ayant invités à aller lui -rendre visite à son bord, il nous envoya sa chaloupe. -Il nous reçut à la coupée, et se mit en devoir de nous -faire les honneurs de son navire. Tandis que nous -visitions les batteries deux rayas grecs se jetèrent -à mes pieds, me suppliant de les prendre en pitié. -Ils avaient été capturés à bord d'un navire anglais -par des corsaires français. Je les rassurai de mon -mieux et je leur promis de m'entremettre en leur -faveur auprès de l'amiral. Après un instant de repos -et au moment de prendre congé je le priai de rendre -la liberté aux deux Grecs. Il me les remit sur-le-champ. -En apprenant cette nouvelle les deux prisonniers -se crurent rappelés à la vie et je les retrouvai -remerciant le ciel avec ferveur.»</p> - - -<h3><i>Leurs navires corsaires.</i></h3> - -<p>«Je rappellerai qu'il existe trois sortes de puissances -militaires: celle dont la force n'est que terrestre, -celle dont la force est à la fois terrestre et -maritime, et enfin celle dont la puissance est fondée -exclusivement sur la marine.</p> - -<p>«Les deux dernières, outre leur flotte régulière, -s'appliquent à construire des navires de course qu'ils -arment contre l'ennemi. En temps de guerre les -commerçants, les banquiers, les gens riches et nobles -se cotisent pour construire des vaisseaux qu'ils -confient à un marin expérimenté et à un bon équipage. -Le gouvernement participe à l'armement -en donnant au navire un pavillon, la solde aux -équipages et des vivres pour plusieurs mois. Les -prises sont débarquées dans les ports, ou bien sur -les côtes des nations alliées. Elles sont mises en vente -et le produit en est partagé entre l'équipage et le -capitaine. Cette répartition s'effectue suivant des -règles établies, auxquelles chacun se soumet. Mais -quand les affaires tournent mal et qu'au lieu de -prendre on est pris, le gouvernement, s'il y a lieu, -les indemnise de leurs pertes. Cette forme de course -revêt l'aspect d'une opération commerciale, et les -<i>frenks</i> ne l'envisagent point de mauvais œil. J'ai -vu à mon passage à Marseille un navire de course -dont l'équipage se composait de Tunisiens musulmans -et de Grecs. Toutes les fois qu'un conflit s'élevait -entre eux, le cas était déféré aux tribunaux -spéciaux établis dans les ports.</p> - -<p>«Outre le dommage qu'ils causent à l'ennemi, les -bateaux-corsaires constituent d'excellents éclaireurs -capables de fournir à ceux qui les utilisent de précieux -renseignements en temps de guerre.</p> - -<p>«Après avoir quitté Toulon, la première ville -qui se présenta fut Nice, qui appartient au roi de -Sardaigne. J'ai pu la voir d'une hauteur où s'élèvent -les ruines d'un vieux château qui a son histoire. -On m'a raconté que les Arabes de Tunis, après s'être -emparés de cette position, livrèrent la ville aux -flammes. Le château fut détruit et il se trouve encore -dans l'état où ils le laissèrent. La ville ne s'est jamais -relevée complètement de ce désastre. Son port est -néanmoins bien défendu, et l'on y remarque une -caserne. Je ne pouvais me lasser d'en admirer les -environs où les jardins succèdent aux bois d'orangers -et de citronniers dont l'aspect réjouit le cœur. -Les fleurs y croissent en telle abondance que les -habitants en exportent de grandes quantités à -Paris.</p> - -<p>«Après, nous gagnâmes Villefranche, dont la rade -abritait à ce moment trois navires à l'ancre. On nous -assura qu'elle en pourrait contenir de cinquante à -soixante. Plus loin est Savone où se trouve actuellement -interné le pape de Rome. Il lui a été défendu -de s'établir ailleurs, et l'on peut croire qu'il ne sortira -plus de cette place. De là nous nous rendons à Gênes -où régnait dans le peuple une grande misère. Les -faubourgs de cette ville et les villages des environs -souffrent du plus grand dénuement et l'on m'a -assuré que la population y mourait littéralement de -faim. Malgré cette situation, le recrutement militaire -s'y poursuit, comme en Provence, avec la -plus grande rigueur. La jeunesse du pays, par groupes -de 5 à 600 hommes, est envoyée sur les champs de -manœuvres pour y être exercée. Toute la partie du -littoral comprise entre Marseille et Gênes est garnie -de canons en prévision d'une attaque des Anglais. -De distance en distance, l'on a placé des installations -télégraphiques pour signaler les tentatives de débarquement -que leurs vaisseaux y pourraient faire. -Aussitôt qu'apparaît à l'horizon une voile suspecte, -tous les postes sont prévenus et l'alerte est générale. -Nonobstant ces précautions les navires anglais n'en -renouvellent pas moins, comme il leur plaît, leurs -provisions d'eau. Arrivant inopinément sur un point -de la côte, ils effrayent la population qui les laisse -agir à leur guise.</p> - -<p>«De Nice à Gênes, le voyage s'accomplit à dos de -mulet, à cause du mauvais état des routes. Nous -dûmes escalader une montagne abrupte dont le -parcours nous prit quatre heures de la journée. -La campagne est fertile et entièrement recouverte -d'oliviers et de châtaigniers; de tous côtés s'étendent -de belles cultures. L'on est en train d'y construire -une route carrossable qui contourne le pied des -montagnes et qui doit, dit-on, mener de Nice à Gênes. -Cette dernière ville est grande. De vastes palais -attirent nos regards en traversant les rues. Ils sont -ornés de hautes colonnes et d'escaliers de marbre -du plus magnifique effet. Les portes qui y donnent -accès sont aussi élevées que celles de nos <i>hans</i> de -Stamboul. La brique dont ils sont construits -est de la couleur de la décoration qui est le vert -antique. Ce sont incontestablement les constructions -les plus solides que j'aie vues en Europe. Dans le -port, des corsaires français sont mouillés non loin -des môles.</p> - -<p>«Puis, nous traversons Campo-Moro et la ville -de Piacenza où s'élève un château. Sa campagne est -arrosée par le Pô qui est le plus grand fleuve de -l'Italie. Le volume d'eau qui gonfle son lit en hiver -est trois fois plus considérable qu'en été. Je traverse -plus loin un autre fleuve, la Trébigne, dont j'ai -entendu souvent prononcer le nom à Paris, à cause -de la bataille que Français et Autrichiens s'y sont -livrée en ces derniers temps. Elle aurait été si acharnée -que les eaux en furent troublées.</p> - -<p>«Puis nous traversâmes successivement Keramote, -Pouzzole où s'élève un château construit en briques, -Mantoue où nous admirons un autre château, Edebella -(?) et sa citadelle romaine, Cartoletto, Callomonte, -Udine où s'élève une autre fameuse citadelle, -puis Coridjé sur la frontière, qui aurait été cédée -par les Autrichiens aux Français. Après avoir fait -une halte à Lobiata, autrement dit Lyntch, je visitai -Trieste, puis Fiume sur l'Adriatique, Costanitza, -sur les bords du Lono. Je m'arrêtai ensuite quelques -jours à Dubnitza pour y célébrer les fêtes du baïram -en compagnie de mes frères musulmans. -Ensuite, m'étant remis en chemin, je parcourus les -étapes de Banialvka, Isvonik, Tchélébi-Pazari, Tachlidja, -Pierpol, Ieni-Pazar, Wulschtrin, Pristnia, -Coumanova, Kustendil, Pazardjik, Filippé, Edirné. -Le 28 du mois de Zilhidjé 1226, j'atteignais la Der-Saadet<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>. -Moins heureux que nous, nos compagnons, -qui s'étaient embarqués à Toulon, sont tombés aux -mains des Anglais qui les ont gardés prisonniers -pendant quarante jours; remis en liberté, ils sont -arrivés à bon port en même temps que nous, ce qui -nous a fort étonnés. Que Dieu donne la paix aux -musulmans; qu'ils soient heureux sous les auspices -de l'État sublime. Amen!</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Maison de félicité. C'est ainsi que les Turcs désignent Constantinople -à l'imitation des Arabes qui donnaient ce nom à -Bagdad.</p> -</div> -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em"><span class="large">ÉDITIONS BOSSARD</span>, 43, <span class="sc">rue Madame</span><br /> -PARIS (VI<sup>e</sup>)</p> - - -<p class="c gap large">EXTRAIT DU CATALOGUE</p> - - -<p class="drap"><span class="sc">Auguste Gauvain.</span>—<b>L'Europe au Jour le Jour.</b>—Recueil -d'histoire contemporaine.</p> - -<p class="drap2">Tome I.—<span class="sc">La Crise Bosniaque</span> (1908–1909). Prix -<span class="fl"> <b>7.50</b></span></p> - -<p class="drap2">Tome II.—<span class="sc">De la contre-révolution turque au Coup d'Agadir</span> (1909–1911). Prix -<span class="fl"> <b>7.50</b></span></p> - -<p class="drap2">Tome III.—<span class="sc">Le Coup d'Agadir</span> (1911). Prix -<span class="fl"> <b>7.50</b></span></p> - -<p class="drap2">Tome IV.—<span class="sc">La Première Guerre Balkanique</span> (1912). Prix -<span class="fl"> <b>7.50</b></span></p> - -<p class="drap2">Tome V.—<span class="sc">La Deuxième Guerre Balkanique</span> (1913). Prix -<span class="fl"> <b>9</b> »</span></p> - -<p class="drap2">Tome VI.—<span class="sc">Les Préliminaires de la Guerre Européenne</span> (1913–1914). Prix -<span class="fl"> <b>9</b> »</span></p> - -<p class="drap2">Tome VII—<span class="sc">La Guerre Européenne</span> (juin 1914–février 1915). Prix -<span class="fl"><b>12</b> »</span></p> - -<p class="drap2">Tome VIII.—<span class="sc">La Guerre Européenne</span> (février 1915–novembre 1915). Prix -<span class="fl"><b>12</b> »</span></p> - -<p class="drap2">Tome IX.—<span class="sc">La Guerre Européenne</span> (novembre 1915–septembre 1916). Prix -<span class="fl"><b>15</b> »</span></p> - -<p class="drap"><span class="sc">P.-N. Milioukov.</span>—<b>Le Mouvement intellectuel russe</b> -(Traduit du russe par <span class="sc">J.-W. Bienstock</span>). Avec 4 portraits. Prix -<span class="fl"><b>12</b> »</span></p> - -<p class="drap"><span class="sc">A. Albert-Petit.</span>—<b>La France de la Guerre.</b></p> - -<p class="drap2">—Tome I.—(Août 1914–mars 1916). Prix -<span class="fl"> <b>9</b> »</span></p> - -<p class="drap2">—Tome II.—(Mars 1916–septembre 1917). Prix -<span class="fl"> <b>9</b> »</span></p> - -<p class="drap2">—Tome III.—(Septembre 1917–juin 1919). Prix -<span class="fl"><b>12</b> »</span></p> - -<p class="drap">Président <span class="sc">W. Wilson</span>.—<b>Messages, Discours, Documents -diplomatiques relatifs à la guerre mondiale.</b>—Traduction -conforme aux textes officiels, publiée -avec des notes historiques et un index par <span class="sc">Désiré Roustan</span>, -professeur de philosophie au Lycée Louis-le-Grand. -<b>Volume I</b>: <i>18 août 1914–8 janvier 1918</i>; <b>Volume II</b>: -<i>11 février 1918–4 mars 1919</i>.—Appendice et Index. 2 vol. -in-8 (<i>se vendant séparément</i>). Prix de chacun -<span class="fl"> <b>4.50</b></span></p> - -<p class="drap"><span class="sc">Ernest Lémonon.</span>—<b>L'Allemagne vaincue.</b>—Un vol. in-8. Prix -<span class="fl"> <b>7.50</b></span></p> - -<p class="drap"><span class="sc">Eugène Gascoin.</span>—<b>Les victoires Serbes de 1916.</b>—20 -photographies, une carte hors texte. Un vol. in-8. Prix -<span class="fl"> <b>4.80</b></span></p> - -<p class="drap"><span class="sc">Jules Chopin</span> (<i>alias</i> Jules <span class="sc">Pichon</span>).—<b>L'Unité de la Politique -Italienne.</b>—Une carte hors texte. Un vol. in-16 Bossard. Prix -<span class="fl"> <b>2.70</b></span></p> - -<p class="drap"><span class="sc">Louis Hautecœur.</span>—<b>L'Italie sous le Ministère Orlando, -1917–1919.</b>—Un vol. in-8. Prix -<span class="fl"> <b>7.50</b></span></p> - -<p class="drap"><span class="sc">Auguste Boppe.</span>—<b>A la suite du Gouvernement Serbe.</b> -<i>De Nich à Corfou</i> (20 octobre 1915–19 janvier 1916). Une -carte hors texte. Un vol. in-16 Bossard. Prix -<span class="fl"> <b>3</b> »</span></p> - -<p class="drap"><span class="sc">Auguste Gauvain.</span>—<b>L'Encerclement de l'Allemagne.</b>—Un -vol. in-16 Bossard. 1919 (7<sup>e</sup> mille). Prix -<span class="fl"> <b>3</b> »</span></p> - -<p class="drap"><span class="sc">Fernand Roches.</span>—<b>Manuel des Origines de la Guerre.</b>—<i>Causes -lointaines.</i>—<i>Cause immédiate.</i> Préface de -<span class="sc">M. A. de Lapradelle</span>, professeur de Droit des Gens à la -Faculté de Droit de Paris. Avec un tableau synoptique en -deux encres et un index des noms propres (500 pages). -1919 (3<sup>e</sup> mille). Prix -<span class="fl"> <b>6.60</b></span></p> - -<p class="drap"><span class="sc">A. Lugan.</span>—<b>Les Problèmes internationaux et le Congrès -de la Paix</b> (<i>Vue d'ensemble</i>).—Un vol. in-8. -1919 (2<sup>e</sup> mille). Prix -<span class="fl"> <b>3.90</b></span></p> - -<p class="drap"><span class="sc">Jacques Ancel.</span>—<b>L'Unité de la politique Bulgare 1870–1919.</b> -Avec une carte hors texte en déplié.—Un vol. in-16 Bossard. Prix -<span class="fl"> <b>2.40</b></span></p> - -<p class="drap"><span class="sc">Auguste Gauvain.</span>—<b>L'Affaire Grecque.</b>—Un vol. in-16 -Bossard. 1918 (8<sup>e</sup> mille). Prix -<span class="fl"> <b>3</b> »</span></p> - -<p class="drap"><span class="sc">Charles Frégier.</span>—<b>Les Étapes de la Crise Grecque, -1915–1918.</b> Préface de M. Gustave <span class="sc">Fougères</span>, directeur -de l'École française d'Athènes.—Un vol. in-16 Bossard. Prix -<span class="fl"> <b>3.90</b></span></p> - -<p class="drap"><span class="sc">Émile Laloy.</span>—<b>Les Documents secrets des Archives -du Ministère des Affaires étrangères de Russie -publiés par les Bolchéviks.</b>—Un vol. in-16 Bossard. 1920. Prix -<span class="fl"> <b>3.90</b></span></p> - - -<p class="c gap small">ABBEVILLE.—IMPRIMERIE F. PAILLART.</p> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Un Turc à Paris, 1806-1811, by -Bertrand Bareilles and Abdurrahim Muhib Efendi - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN TURC À PARIS, 1806-1811 *** - -***** This file should be named 63151-h.htm or 63151-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/1/5/63151/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/63151-h/images/cover.jpg b/old/63151-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index edf3e8a..0000000 --- a/old/63151-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
