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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: L'occasion perdue recouverte - -Author: Pierre Corneille - -Editor: Paul Lacroix - -Release Date: September 10, 2020 [EBook #63174] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OCCASION PERDUE RECOUVERTE *** - - - - -Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - Au lecteur. - - L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été - harmonisée, mais quelques erreurs clairement introduites par le - typographe ou à l'impression ont été corrigées. On trouvera ces - corrections à la fin du texte. - - - - - L’OCCASION PERDUE - RECOUVERTE - - - TIRÉ A 320 EXEMPLAIRES, TOUS NUMÉROTÉS, ET SUR - PAPIER VERGÉ: - - 250 FORMAT PETIT IN-12, ET 70 FORMAT IN-8º. - - - _Nº 28_ - - - PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1. - - - - - L’OCCASION PERDUE - - RECOUVERTE - - PAR PIERRE CORNEILLE - - - NOUVELLE ÉDITION - - ACCOMPAGNÉE DE NOTES ET DE COMMENTAIRES - AVEC LES SOURCES ET LES IMITATIONS QUI ONT ÉTÉ FAITES - DE CE POEME CÉLÈBRE - NON RECUEILLI DANS LES ŒUVRES DE L’AUTEUR. - - - PARIS - - CHEZ JULES GAY, ÉDITEUR - QUAI DES AUGUSTINS, 41 - - 1862 - - - - - L’OCCASION PERDUE - RECOUVERTE - - - - - STANCES[1] - - [1] Ce texte, que nous regardons comme l’original de - Pierre Corneille, est tiré du _Nouveau Cabinet des Muses, - ou l’Eslite des plus belles poésies de ce temps_ (Paris, - veuve Edme Pepingué, 1658, in-12). La pièce se trouve dans - un cahier imprimé à part vers 1660, et placé à la suite du - recueil; ce cahier de 50 pages manque dans la plupart des - exemplaires. - - -I - - Un jour, le malheureux Lisandre, - Poussé d’un amour indiscret, - Attaquoit Cloris en secret, - Qui ne pouvoit plus se défendre. - Tout favorisoit son amour: - L’astre qui nous donne le jour - Alloit porter ses feux dans l’onde, - Et cet ennemy de Cypris - Ne laissoit de lumière au monde - Que dans les beaux yeux de Cloris. - - -II - - Avec un amoureux silence, - Dans un secret appartement, - Elle supporte doucement - Son amour et sa violence; - Ses bras qu’elle veut avancer - Ne servent à le repousser, - Que pour l’attirer davantage; - Elle le souffre à ses genoux, - Et n’a pas presque le courage - De luy dire: «Que faites-vous?» - - -III - - Avec un œil doux et sévère - Elle envisage son amant, - Et luy montre confusément - De l’amour et de la colère. - «Lysandre, dit-elle tout bas, - Je crieray, car ne pensez pas - Que je contente vostre envie; - Cessez d’attaquer mon honneur, - Ou commencez d’avoir ma vie, - Comme vous avez eu mon cœur!» - - -IV - - Mais Lisandre, aussi peu timide - Qu’il estoit beaucoup amoureux, - Imprime l’ardeur de ses feux - Sur les bords de sa bouche humide, - Et glisse sa brûlante main - Sur la neige de son blanc sein, - Dont il prétend fondre la glace, - Et, la tenant entre ses bras, - Il ose élever son audace - Sur un lieu plus saint et plus bas. - - -V - - Là, sans respect et sans relâche, - Il cherche l’objet de ses vœux, - Et trouve ce lieu bien-heureux - Sous le cotillon qui le cache; - De ses doigts tremblans et hardis - Il prend le sombre paradis - Qui donne l’enfer à nos âmes, - Ce throsne vivant de l’amour, - Où, parmy les feux et les flammes, - L’on n’a jamais trouvé le jour. - - -VI - - Attachez bouche contre bouche, - L’un et l’autre estroitement pris, - Il esbranla si bien Cloris, - Qu’il la jetta sur une couche, - Lorsqu’avecque des yeux roulans, - Demy-vifs et demy-mourans. - Elle feignit d’estre pasmée, - Et, dans un si prompt changement, - Ne parut plus estre animée - Que par des soûpirs seulement. - - -VII - - A voir sa gorge toute nuë, - Son corps tout du long estendu, - L’on sçait bien qu’elle avoit perdu - Sa pudeur et sa retenuë; - Que sa constance estoit à bout, - Que son Lisandre pouvoit tout, - Qu’elle se fust laissé tout faire; - Mais, par un accident fascheux, - Que je dis et qui se doit taire, - Il ne se passa rien entr’eux. - - -VIII - - Près de gouster mille délices, - Ce triste et mal-heureux amant - Vid changer son contentement - En de très-rigoureux supplices: - Il estoit couché sur Cloris, - Lorsqu’il demeura tout surpris - D’une infortune sans seconde, - Et, pour comble de son ennuy, - Ce qui donne la vie au monde - Demeura mort et froid en luy. - - -IX - - Ce directeur de la nature, - Ce principe du mouvement, - Immobile et sans sentiment, - Perd sa vigueur et sa figure; - Lisandre a beau se tourmenter, - Il a beau le solliciter - Et luy préparer des amorces, - Ce lasche qu’il excite en vain, - Au lieu de reprendre ses forces, - Pleure mollement sur sa main. - - -X - - Dans cette cruelle adventure, - Triste, désespéré, confus, - Le pauvre amant ne songe plus - Qu’à renoncer à sa nature. - Dans sa furie et ses transports, - Craignant que, malgré ses efforts, - On ne l’accuse d’impuissance, - Appelle d’un air languissant - Des témoins de son innocence - Sur le crime auquel il consent. - - -XI - - Cependant Cloris, revenuë - De ce feint assoupissement, - Porte les deux mains promptement - Dessus sa cuisse toute nuë. - Là, par dessein ou par hazard, - Elle empoigna ce dieu camard, - Second Priape de la Fable; - Mais, le sentant froid et rampant, - Elle pense que c’est un diable - Sous la figure d’un serpent. - - -XII - - Jamais une jeune bergère - Ne retira si promptement - Sa main qui trouve innocemment - Un aspic dessous la fougère. - Que fit Cloris sa belle main - De dessus ce membre trop vain - Qu’elle toucha dessous sa robe, - Lorsqu’avec un juste dépit - Elle se lève et se dérobe - Des bras de Lisandre et du lit. - - -XIII - - Dans la colère qui l’emporte - Elle pousse ce pauvre amant. - Et sans l’écouter seulement, - Se dispose à gagner la porte, - Lorsque Lisandre, à ses genoux, - Luy dit: «Cloris, que faites-vous? - Tout du moins escoutez mes plaintes. - Et regardez dans mon malheur - Toutes les plus vives atteintes - De l’amour et de la douleur. - - -XIV - - «Ma chère Cloris, je vous aime - Plus que les délices des cieux, - Plus que les hommes et les dieux, - Et mille fois plus que moy-mesme; - Je brusle d’une vive ardeur, - Et cette nouvelle froideur - Ne vous doit pas sembler estrange: - Je sçay bien comme il faut aimer; - Mais, pour m’oster des bras d’un ange, - Un diable est venu me charmer. - - -XV - - «Quelque ennemy de la Nature - Trouble mes sens et ma raison, - Et de son funeste poison - Souille une flamme toute pure; - Peut-estre sont-ce aussi les dieux - Qui, se voyans moins glorieux, - M’ont voulu rendre misérable: - Mais, que dis-je? ils sont innocens; - Cloris, elle seule, est coupable. - Elle seule a charmé mes sens. - - -XVI - - «C’est sa beauté qui, dans mon âme, - A joint le respect à l’amour; - C’est son œil plus beau que le jour - Qui fait croistre et mourir ma flamme; - Heureux dans ma captivité, - Je n’osois avec liberté - Jouir d’une grâce imprévuë. - Et de tous mes sens transportez - Je n’ay réservé que la veuë - Pour admirer tant de beautez. - - -XVII - - «Quoy qu’il en soit, mon adorable, - Avant que vous quittiez ces lieux - Souffrez que je perce à vos yeux - Un cœur fidèle et misérable, - Afin que j’expie en mourant - Un crime si noir et si grand, - Qu’il choque la Nature mesme, - Et que, pour venger vos appas, - Ma mort vous tesmoigne que j’aime, - Puisque ma vie ne le fait pas.» - - -XVIII - - Il alloit parler davantage - Pour exprimer son désespoir, - Et peut-estre qu’il eût fait voir - Des sanglans effets de sa rage, - Lorsque, l’arrestant par le bras, - Cloris luy dit: «Ne parlez pas! - J’entends quelqu’un qui se promène, - Et je vois avecque grand bruit - Resplendir la chambre prochaine - De la lumière de la nuit!» - - -XIX - - Soudain une voix entenduë - Redoubla son estonnement, - Et luy fit dire promptement: - «Cher Lisandre, je suis perduë! - Ha! cessez de me retenir; - C’est mon mary qui va venir! - Je l’entends, il est à la porte; - Il faut toujours craindre un jaloux. - Et, vous, dont la vigueur est morte, - Comment luy résisterez-vous?» - - -XX - - Lors cette belle, transportée - D’amour, de crainte et de soucy, - Mena nostre amoureux transi - Près d’une fenestre escartée, - Et, sans beaucoup de compliment, - Il se glissa légèrement - Et descendit dedans la ruë, - Où, pressé d’un mortel ennuy, - Il fit longtemps le pied de gruë, - Et puis se retira chez luy. - - -XXI - - Frappé de la funeste envie - Qui fait la honte et le remords. - Il souffrit mille fois la mort - Du dernier malheur de sa vie. - Quoy qu’alors les jours fussent grands, - Cette nuit luy dura mille ans; - Il ne pust fermer la paupière; - Sur le poinct du jour seulement, - Honteux de revoir la lumière, - Il les ferma pour un moment. - - -XXII - - Le Soleil, qui chasse les ombres - Et l’espouvantement des nuits, - Loin de dissiper ses ennuis, - Les rendit plus noirs et plus sombres; - Quand il vit ce père du jour, - Il crut, par un excez d’amour, - Voir de Cloris la vive image; - Mais il connut dans un moment, - Comme Ixion dans un nuage, - Que son amour n’estoit que vent. - - -XXIII - - Après mille secrettes gesnes, - Cet amant, par un digne effort, - Résolut de chercher la mort - Ou bien le remède à ses peines. - «Ha! je ne crains plus mon malheur! - Je mourray, dit-il, de douleur, - Ou je répareray ma gloire; - Et, quoy qu’il en soit, dans ce jour, - Je remporteray la victoire - De la mort ou bien de l’amour.» - - -XXIV - - Le bouillant désir qui le presse - Fait que d’abord après disner - Il sort et se va promener - Près le logis de sa maistresse; - A peine y fut-il un moment, - Qu’il en vit sortir Dorimant, - Le vieil mary de cette belle. - Et, se glissant dans la maison, - Il alla chercher auprès d’elle - Ou sa mort ou sa guérison. - - -XXV - - Par une secrette avenuë, - Il fut dans son appartement, - Et la trouva nonchalamment - Dormant sur son lit estenduë: - Mais, dieux! que devint-il alors? - En approchant de ce beau corps, - Il eut des mouvemens estranges. - Lorsqu’une cuisse à descouvert - Luy fit voir le bon-heur des Anges - Et le ciel de l’Amour ouvert. - - -XXVI - - Dans cette agréable surprise - Où Cloris n’avoit pas songé, - Elle avoit assez mal rangé - Son cotillon et sa chemise; - Lisandre aussi, trop curieux, - Vid lors les délices des dieux, - La peine et le plaisir des hommes, - Nostre tombe et nostre berceau. - Ce qui nous fait ce que nous sommes - Et ce qui nous brusle dans l’eau. - - -XXVII - - Petit thrésor de la Nature, - Estroite et charmante prison, - Doux tyran de nostre raison, - Fixe et mouvante sépulture, - Autel que l’on sert à genoux. - Dont l’offrande est le sang de tous. - Sangsuë avide et libérale, - Roy de la honte et de l’honneur, - Permettez que ma plume estale - Ce que Lisandre eut de bon-heur. - - -XXVIII - - Beau composé, belle partie, - Je sçay bien que, lorsqu’il vous vit, - Il n’observa dessus ce lit - Ny l’honneur ny la modestie; - Mais d’amour et de charité - Il couvrit vostre nudité, - Pour faire évaporer sa flamme. - Et savoura tous les plaisirs - Que le corps fait sentir à l’âme - Dans le transport de nos désirs. - - -XXIX - - Ce beau dédale qu’il contemple - Avec des yeux estincelans - Fait naistre et couler dans ses sens - Une ardeur qui n’a point d’exemple. - Le feu dont il se sent brusler - Le consomme, et, pour se montrer, - Gagne son cœur et son visage, - Et ce lasche de l’autre jour, - Se roidissant d’un fier courage, - Escume le feu de l’amour. - - -XXX - - Plein d’ardeur, d’audace et de joye - De remporter un si beau prix, - Le galand sauta sur Cloris, - Comme un faucon dessus sa proye, - Quand cette belle, ouvrant les yeux, - Vid Lisandre, victorieux, - Forçant ses défences secrettes, - Et, la tenant par les deux bras, - Entrer, bouffi de ses conquestes, - En un lieu qu’on ne nomme pas. - - -XXXI - - Tandis que Cloris se tourmente - Par de doux et puissans efforts, - Et qu’elle agite tout son corps, - Pour sauver sa vertu mourante; - Son heureux Lisandre aux abois - Roule les yeux et perd la voix; - L’amour fait escouler son âme. - Elle est toute preste à partir; - Il s’estend, il dort, il se pasme, - Et ne sent rien, pour trop sentir. - - -XXXII - - D’abord que son âme ravie - De l’excez d’un plaisir si grand - Eut par un soupir tout brûlant - Donné des signes de sa vie, - Cloris avec sa belle main - Osta la bouche de son sein - Où son amant l’avoit collée, - Et se deschargeant peu à peu, - Honteuse de se voir moüillée, - Essuya l’eau qui vient du feu. - - -XXXIII - - Après une colère feinte, - De tout ce qui s’estoit passé, - Un reste d’honneur offensé - Fit ouvrir la bouche à la plainte: - «Ha! dit-elle, c’est fait de moy; - J’ay faussé l’honneur et la foy; - Vous me perdez, cruel Lisandre! - Faut-il que, malgré mon devoir, - J’aye en un moment laissé prendre - Ce qu’on ne peut jamais r’avoir! - - -XXXIV - - «Mais, si pour une faute extrême - On peut trouver quelque couleur, - Je puis dire dans mon malheur - Que j’ay failly parce que j’aime. - Amour, ce maistre impérieux - Force les hommes et les dieux, - Et brusle les poissons dans l’onde; - Nul ne peut éviter ses coups, - Et, puisque tout aime en ce monde, - Je peux brusler d’amour pour vous. - - -XXXV - - «C’est avec raison que mon âme - Reçoit l’amour d’un favory; - Ces noms de vieux et de mary - Font l’horreur d’une jeune femme; - Les maris, ces lasches tyrans, - Ne se sont faits nos conquérans - Que contre le droit de Nature, - Et c’est en pratiquer la loy - D’aller chercher la nourriture - Que l’on ne trouve pas chez soy. - - -XXXVI - - «Mais ces hommes sont infidèles; - Leur plus beau feu s’esteint en peu, - Et de tout l’amour qu’ils ont eu - Ils n’en réservent que les ailes; - Esclaves de la liberté, - Ils font voir leur légèreté - Dans leur geste ou dans leur langage, - Et, pour un plaisir indiscret, - Ces oiseaux, sortans de la cage, - Vont conter tout ce qu’ils ont fait. - - -XXXVII - - «Trop juste et trop aimé Lisandre, - S’il en estoit ainsi de vous, - Je percerois de mille coups - Ce cœur qui s’est laissé surprendre; - J’ay tout perdu pour vous gagner: - Voudriez-vous, pour me ruiner, - Éventer mes secrettes flammes, - Et tireriez-vous vanité - De la foiblesse d’une femme - Et de vostre légèreté?» - - -XXXVIII - - «Ha! que plustost la mort m’advienne!» - Cria Lisandre à ce discours, - Dont, pour interrompre le cours, - Il mit sa bouche sur la sienne; - L’eslevant de terre il la prit - Et la coucha dessus le lit, - Où je ne sçay pas ce qu’ils firent; - Je crois bien qu’ils firent cela, - Puisque les Amours qui les virent - M’ont dit que le lit en bransla. - - -XXXIX - - Ce fut alors qu’ils se pasmèrent - De l’excez des contentemens; - Que cinq ou six fois ces amans - Moururent et ressuscitèrent; - Que bouche à bouche et corps à corps, - Tantost vivans et tantost morts, - Leurs belles âmes se baisèrent, - Et que, par d’agréables coups, - Entr’eux ils se communiquèrent - Tout ce que l’amour a de doux. - - -XL - - Muse, n’eschauffez plus ma veine; - De grâce, arrestez-vous un peu, - Ou m’inspirez un autre feu - Que celuy de vostre fontaine. - Je ne sçay quoy dedans mon cœur - Se glisse avec tant de douceur, - Que je suis forcé de me rendre: - Ha! Cloris, quand je m’en souviens, - Je m’imagine estre Lisandre, - Et me semble que je vous tiens. - - - - - VARIANTES - D’APRÈS LES - _POÉSIES NOUVELLES ET AUTRES ŒUVRES GALANTES DU SIEUR DE C..._ - (PARIS, THÉODORE GIRARD, 1662, IN-12). - - -Strophe III. - - Je va crier! Ne pensez pas... - -Strophe V. - - Dessous la jupe qui le cache... - Il prend ce sombre paradis... - L’on n’a jamais trouvé de jour. - -Strophe VII. - - Et qu’elle l’eût laissé tout faire. - -Strophe VIII. - - Et que pour le combler d’ennui. - -Strophe IX. - - Pleure mollement dans sa main. - -La strophe X manque. - -Strophe XI. - - Ce chaud Priape de la Fable; - Mais, le trouvant froid et rampant, - Elle crut que c’étoit un diable... - -Strophe XII. - - De sur ce membre lâche et vain - Qu’elle sentit dessous sa robe... - -Strophe XIII. - - Elle repousse son amant. - -Strophe XIV. - - Parmi tant d’amour et d’ardeur, - Cette apparence de froideur... - -Strophe XV. - - Cloris toute seule est coupable. - -Strophe XVII. - - Si ma vie ne le fait pas. - -Strophe XVIII. - - Et quelle vit avec grand bruit - Porter dans la chambre prochaine - Les sombres flambeaux de la nuit. - -Strophe XIX. - - Comment lui résisteriez-vous? - -Strophe XX. - - Il se guinda légèrement - Et se laissa choir dans la rue, - D’où, pressé d’un mortel ennui - Et de la honte qui le tue, - Enfin il s’en alla chez lui. - -Strophe XXI. - - Poussé de la funeste envie - Que fait la honte et le remords, - Il souffrit plus de mille morts... - Il la ferma languissamment. - -Strophe XXII. - - Comme Ixion sur le nuage. - -Strophe XXIII. - - De la mort ou bien de l’amour. - -Strophe XXIV. - - Le brûlant désir qui le presse - Fait qu’après un léger repas - Il sort, il adresse ses pas - Vers le logis de sa maîtresse... - Et se glissant dans sa maison... - -Strophe XXV. - - Qu’en approchant de ce beau corps - Il eut de mouvemens étranges! - -Strophe XXVI. - - Et ses jupes et sa chemise. - -Les deux strophes suivantes ne se trouvent pas dans le texte que nous -avons choisi comme l’original. - - Aimant de la Nature humaine, - Bijou chatouilleux et cuisant, - Précipice affreux et plaisant, - Cruel repos, aimable peine. - Remède et poison de l’amour, - Bûcher ardent, humide four - Où les hommes se doivent cuire, - Jardin d’épines et de fleurs, - Sombre fanal qui fait reluire - Nos fortunes et nos malheurs; - - Nid branlant qui nous sers de mue, - Asile où l’on est en danger, - Raccoursi qui fais allonger - La chose la moins étendue. - Fort qui se donne et qui se prend. - Œil couvert qui ris en pleurant, - Bel or, beau corail, belle ivoire. - Doux canal de vie et de mort - Où, pour acquérir de la gloire. - L’on fait naufrage dans le port. - -Strophe XXVII. - - Vivifiante sépulture. - -Strophe XXVIII. - - Mû d’amour et de charité. - -Strophe XXIX. - - Ce feu qui consume son cœur - Porte partout sa vive ardeur, - Éclate enfin sur son visage. - -Strophe XXX. - - Forcer les défenses secrètes... - Entrer, tout fier de ses conquêtes... - -La strophe XXXII manque tout entière. - -Strophe XXXIII. - - Porta Cloris à cette plainte. - -Strophe XXXIV. - - Brûle jusqu’aux poissons dans l’onde... - Je ne veux rien aimer que vous. - -Strophe XXXVI. - - Mais les hommes sont infidèles, - Ils n’aiment jamais plus d’un jour, - Et souvent de tout leur amour - Ils ne retiennent que les ailes... - -Strophe XXXVIII. - - Mais secrètement l’on m’a dit - Que tous les Amours qui les virent - Sourioient de ce qui s’y fit. - -Strophe XXXIX. - - Et que plusieurs fois ces amants... - Leurs beaux corps se communiquèrent... - - - - - DOCUMENTS ET DISSERTATIONS - SUR - _L’OCCASION PERDUE RECOUVERTE_ - - - EXTRAIT - - Du _Carpenteriana, ou Recueil des pensées historiques, critiques, - morales, et de bons mots de M. Charpentier, de l’Académie - françoise_ (publié par Boscheron). Paris, J. Fr. Morisset, 1724, - in-8, p. 284. - -M. Corneille l’aîné est auteur de la pièce intitulée: _L’Occasion -perdue et recouvrée_. Cette pièce étant parvenue jusqu’à M. le -chancelier Séguier, il envoya chercher M. Corneille et lui dit que -cette pièce ayant porté scandale dans le public et lui ayant acquis -la réputation d’un homme débauché, il falloit qu’il lui fît connoître -que cela n’étoit pas, en venant à confesse avec lui; il l’avertit du -jour. M. Corneille ne pouvant refuser cette satisfaction au chancelier, -il fut à confesse avec lui, au P. Paulin, petit père de Nazareth, en -faveur duquel M. Séguier s’est rendu fondateur du couvent de Nazareth. -M. Corneille s’étant confessé au révérend père d’avoir fait des vers -lubriques, il lui ordonna, par forme de pénitence, de traduire en vers -le premier livre de l’_Imitation de J. C._; ce qu’il fit. Ce premier -livre fut trouvé si beau, que M. Corneille m’a dit qu’il avoit été -réimprimé jusqu’à trente-deux fois. La reine, après l’avoir lu, pria -M. Corneille de lui traduire le second; et nous devons à une grosse -maladie dont il fut attaqué, la traduction du troisième livre, qu’il -fit après s’en être heureusement tiré. - - - EXTRAIT - - Des _Mémoires pour l’histoire des sciences et des beaux-arts_. - Trévoux, décemb. 1724, p. in-12, p. 2272-76. - -Le _Carpenteriana_, en attaquant la mémoire du grand Corneille, a -réveillé le zèle et l’équité de plusieurs personnes qui ne peuvent, -sans horreur, voir déchirer la réputation des morts, par des faits dont -il n’a été fait nulle mention pendant leur vie. Voici un Mémoire qui -vengera M. Corneille et satisfera les gens équitables; il vient d’un -homme de lettres fort estimé d’un grand prince. - -Dans le _Carpenteriana_, il s’est glissé trois faussetés criantes, à -l’article où il est parlé du grand Corneille: 1º on lui attribue une -pièce infâme, intitulée: _l’Occasion perdue recouverte_; 2º on prétend -que le feu chancelier Séguier, après lui avoir parlé très-fortement -au sujet de cette pièce, sans lui donner le temps de se reconnaître, -l’amena aux Petits-Pères et l’obligea de se confesser à son confesseur -(de lui, chancelier); 3º on veut que ce confesseur lui ait imposé pour -pénitence de traduire l’_Imitation de Jésus-Christ_ en vers. Autant -de mots, autant de faussetés: 1º _L’Occasion perdue recouverte_ ne -fut jamais du grand Corneille: elle est d’un M. de Cantenac, poëte -de cour, dont les œuvres, qui font un petit in-12, furent imprimées -en 1661 et encore en 1665, chez Théodore Girard, marchand libraire à -la grand’salle du Palais; elles sont divisées en trois parties: la -première contient les Poésies nouvelles et galantes; la seconde, les -Poésies morales et chrétiennes; la troisième, les Lettres choisies, -galantes du sieur de Cantenac. Cela faisoit un recueil assez bizarre. -C’est au bout des Poésies nouvelles et galantes que se trouvoit cette -scandaleuse pièce. Dès qu’elle parut, M. le premier président de -Lamoignon, bien averti, envoya quérir Théodore Girard, et lui ordonna -d’ôter cette pièce de tous les exemplaires qui lui restoient, et -par bonheur il lui en restoit la plus grande partie. Il fut obéi. -Théodore Girard aima mieux mécontenter l’auteur et les acheteurs que -de s’exposer au juste ressentiment d’un premier président. Il échappa -pourtant quelques exemplaires de cette pièce, qui ne parurent qu’après -la mort de ce grand magistrat. Et c’est un de ces exemplaires, relié -au bout de la seconde édition, que Théodore Girard me vendit comme -une chose rare et précieuse. Dans cette seconde édition, la pièce -fut entièrement supprimée, sans qu’il restât même aucun vestige de -la suppression ou du retranchement. Au bas de la dernière page de -_l’Occasion perdue et recouverte_, on voit imprimé: _Fin des Poésies -nouvelles et galantes du sieur de Cantenac_. Il est vrai que le nom -n’est pas tout au long et qu’il n’y a que: _Fin des Poës. nouv. et gal. -du Sr. de C._, mais Théodore Girard, qui étoit de mes amis et nullement -menteur, m’a plusieurs fois assuré que ce C. signifioit le sieur de -Cantenac, et il n’est pas possible d’en douter. Il connoissoit bien -l’auteur. Il dit, dans un Avertissement au lecteur, que l’auteur est -son ami. L’auteur lui avoit cédé son privilége, et ainsi il est clair -qu’il le connoissoit, et il n’avoit nul sujet de nommer le sieur de -Cantenac pour un autre. Mais si, outre ce témoignage donné de vive voix -par Théodore Girard, on veut une preuve par écrit, on trouvera dans _le -Livre des libraires_ le privilége pour les Œuvres du sieur de Cantenac, -enregistré le 30 septembre 1661 par Dubray, syndic, et le nom du sieur -de Cantenac s’y trouvera tout au long, J’ai voulu mettre ce fait hors -de doute, et c’est pour cela que j’en ai rapporté jusqu’aux moindres -circonstances. Puisqu’il est donc certain que ce n’est point M. de -Corneille, mais M. de Cantenac qui est l’auteur de _l’Occasion perdue -recouverte_, on voit ce qu’on a à en penser des deux autres points, qui -ne peuvent être vrais, si le premier raconté dans le _Carpenteriana_ -est faux. Outre que ces deux points ont leurs marques de fausseté -propres et indépendantes de celle du premier point, c’est avec plaisir -que je fournis au public des armes contre les faux accusateurs du grand -Corneille. - - - EXTRAIT - - Des _Mélanges historiques et philologiques_, par M. Michaud, - avocat au parlement de Dijon. Paris, N. Tilliard, 1754, 2 vol. - in-12, tome Ier, p. 47-72. - - - LETTRE SUR LE VÉRITABLE AUTEUR DU POËME INTITULÉ _L’OCCASION PERDUE - ET RECOUVRÉE_. - -Vous sçavés, Monsieur, que, dans le _Carpenteriana_[2], on attribuë -à Pierre Corneille une pièce qui a pour titre: _L’Occasion perduë et -recouvrée_. - - [2] Page 284. - -«Cet ouvrage, dit-on, étant parvenu jusqu’à M. le chancelier Séguier, -il envoya chercher M. Corneille, et l’avertit que ces vers ayant porté -scandale dans le public, et lui ayant acquis la réputation d’un homme -débauché, il falloit qu’il lui fit connoître que cela n’étoit pas, -en venant à confesse avec lui: le jour fut indiqué. M. Corneille ne -pouvant refuser cette satisfaction au chancelier, il fut à confesse -avec lui au P. Paulin, petit-père de Nazareth, en faveur duquel M. -Séguier s’est rendu fondateur du couvent de Nazareth. M. Corneille -s’étant confessé au R. P. d’avoir fait des vers lubriques, il lui -ordonna, par forme de pénitence, de traduire en vers le premier livre -de l’_Imitation de Jésus-Christ_, ce qu’il fit. Ce premier livre fut -trouvé si beau, que M. Corneille m’a dit qu’il avoit été réimprimé -jusqu’à trente-deux fois[3]. La reine, après l’avoir lu, pria M. -Corneille de lui traduire le second, et nous devons à une grosse -maladie dont il fut attaqué la traduction du troisième livre, qu’il fit -après s’en être heureusement tiré.» - - [3] Un historien moderne prétend qu’il est aussi difficile - de le croire, que de lire ce livre une seule fois. Voyez - l’_Histoire du Siècle de Louis XIV_, t. II, chap. des - Écrivains, art. _Corneille (Pierre)_. On juge aujourd’hui - des ouvrages, d’une manière épigrammatique. Cette sorte de - critique est singulièrement remarquable dans la Méthode pour - l’histoire, etc. - -Cette anecdote étoit trop injurieuse à la mémoire du grand Corneille; -aussi, vit-on bientôt paroître un petit Mémoire qui tend à détruire -absolument ce qu’on fait dire à Charpentier. L’anonyme qui venge -Corneille[4] de cette fausse imputation nous apprend que l’_Occasion -perduë-recouvrée_ est d’un certain _Cantenac_, poëte de cour, dont les -poësies furent imprimées en 1662 et 1665, chez Théodore Girard[5], -marchand libraire, au Palais. Dès que cette pièce scandaleuse qui -faisoit partie des œuvres de Cantenac vit le jour, «M. le président -de Lamoignon envoya quérir Théodore Girard, et lui ordonna de l’ôter -de tous les exemplaires qui lui restoient; et par bonheur, il lui en -restoit la plus grande partie.» - - [4] Voy. les _Mémoires de Trévoux_, décembre 1724, p. 2272 et - le P. Niceron, t. XV de ses _Mémoires_, p. 379. - - [5] Le privilége est du 19 septembre 1661; il fut enregistré - sur le Livre des libraires le 30 du même mois; l’ouvrage fut - achevé d’imprimer le 16 novembre 1661. Le frontispice porte - cependant 1662. - -Il s’en échappa cependant quelques-uns, qui ne parurent qu’après la -mort de ce magistrat. Quant à la seconde édition, cette pièce y fut -omise entièrement. - -Ce qui peut avoir trompé quelques personnes au sujet de ce poëme, c’est -qu’on lit à la fin ces mots: _Fin des poësies nouvelles et galantes du -sieur de C._, et qu’elles ont cru que cette lettre initiale signifioit -Corneille; mais le nom de Cantenac, mis tout au long dans le privilége, -suffiroit pour montrer qu’elles se trompent, quand on n’auroit pas le -témoignage du libraire, qui a plusieurs fois assuré que l’ouvrage étoit -du sieur de Cantenac. - -Les œuvres de Cantenac parurent d’abord en 1662; elles sont divisées -en trois parties: 1º les Poësies nouvelles et galantes; 2º les Poësies -morales et chrétiennes; 3º les Lettres choisies et galantes[6]. Ce -fut à la fin de la première partie, après la 102 page, qu’on plaça -_l’Occasion perduë-recouvrée_, poëme composé de 40 stances. C’est -un cahier postiche de quatorze pages et dont les chiffres ne se -rapportent point au corps du recueil; ce qui me fait croire que le -libraire n’avoit pas inséré cette pièce dans tous les exemplaires, et -qu’il ne la livroit qu’à ceux auxquels il croyoit pouvoir se fier. Ma -conjecture est appuyée par un trait que rapporte le défenseur anonyme -de Corneille. Il dit que le libraire Théodore Girard lui vendit un -de ces exemplaires détachés, comme une chose rare et précieuse, et -qu’il le fit relier à la fin de l’édition de 1665, où ces stances -ont été entièrement retranchées, quoiqu’il y ait des augmentations -considérables dans cette seconde édition. - - [6] Ce recueil forme un in-12 de 253 pages. - -Théodore Girard avoit bien senti que ce poëme devoit révolter un grand -nombre de lecteurs: aussi, eut-il soin d’avertir[7] qu’on l’avoit -glissé malgré lui dans le recueil qu’il publioit; mais qu’un galant -homme, ami de l’auteur, s’en étant rendu le maître, l’avoit forcé de -le mettre au jour, et que Cantenac, l’ayant autrefois composé pour se -venger d’une dame qui l’avoit désobligé, ne trouveroit pas mauvais -lui-même qu’on rendît sa vengeance publique: Théodore Girard dit enfin -qu’il a jugé à propos de se justifier à cet égard pour se mettre à -couvert du blâme et prévenir les reproches qu’on pourroit lui en faire -un jour. - - [7] Page 12 de son _Avis au lecteur_. - -Voilà, Monsieur, une histoire détaillée dans toutes ses circonstances, -et qui paroît, je vous l’avoue, assés vraisemblable au lecteur. Mais, -après tout, l’apologiste anonyme de Corneille pose un fait que le -lecteur peut encore révoquer en doute. Je veux bien croire que c’est -une personne digne de foi, et même respectable dans la république -des lettres. Cependant n’est-on pas toujours en droit de suspecter -le témoignage d’un historien caché, qui raconte un fait destitué de -preuves et d’autorités? D’ailleurs, on peut objecter que Charpentier -n’est pas le seul qui ait pris Corneille pour l’auteur de _l’Occasion -perduë-recouvrée_[8], et que plusieurs autres sçavans ont eu la même -opinion. Je sçais que M. de la Monnoye, ce fin et judicieux critique, -qui étoit le mieux au fait des petites aventures du pays littéraire, -écrivoit un jour à M. l’abbé Papillon[9] que l’auteur de cette -pièce étoit celui du _Cid_, des _Horaces_, de _Cinna_. «Corneille -eut beau tenir, dit-il, la chose secrette; M. le chancelier Séguier, -protecteur alors de l’Académie, ayant sçû de qui estoient ces stances -peu édifiantes, qui couroient partout, en fit une douce réprimande -au poëte, et lui dit qu’il le vouloit mener à confesse.» Le reste du -conte ressemble parfaitement au passage tiré du _Carpenteriana_. Ainsi, -Monsieur, vous voyés que ce bruit avoit pris un air de vérité parmi les -beaux-esprits et les sçavans. Mais examinons sur quel fondement cette -opinion a pu s’établir. - - [8] Le compilateur des _Anecdotes littéraires_ a copié le - passage du _Carpenteriana_ (tome II, page 2), et donne aussi - à Corneille ce petit poëme. - - [9] Le 6 octobre 1715, neuf ans avant l’impression du - _Carpenteriana_. - -Quelque peu disposé que je sois à donner de grands éloges au poëme -de _l’Occasion perduë-recouvrée_, j’avoue cependant que cette pièce -comporte du génie, du feu et de l’expression, et qu’on y trouve -quelques endroits assez bien tournés: il n’en falloit pas moins pour -que Corneille fût soupçonné d’en être l’auteur. En effet, tout le monde -sçait qu’après avoir été multipliée par les copies manuscrites qu’on en -tira, elle fut réimprimée dans plusieurs recueils, mais toujours dans -ces ramas d’ouvrages proscrits qui sortent furtivement d’une presse -inconnuë, et qui n’ont souvent pour tout mérite que le papier et le -caractère de Pierre Marteau[10]. Ces stances furent si généralement -recherchées, je dirais presque si fort estimées, qu’on en fit -plusieurs traductions en différentes langues. J’en ai vu une latine, et -l’on m’a assuré que le savant Paul Dumay s’était amusé à les tourner -en bourguignon. Ajoutés encore qu’elles furent mises en chanson, et -acquirent par ce moyen une plus grande publicité. - - [10] _L’Occasion perduë-recouvrée_ commence le recueil - intitulé: _L’Élite des poésies héroïques et gaillardes de ce - temps, augmentées de nouveau_, in-12 de 94 pages, sans nom de - ville et d’imprimeur. Cette pièce se trouve aussi à la tête - du _Recueil des pièces du temps, ou Divertissement curieux_. - La Haye, Jean Strik, 1685, in-12. - -Ces stances ont donc été assés fameuses pour être attribuées au grand -Corneille: en effet, pouvoit-on deviner que des vers dont on avoit été -si curieux, qu’on avoit lus et qu’on lisoit encore partout avec tant -de plaisir, fussent d’un certain _Cantenac_, poëte presque absolument -inconnu? On eut bien plus tôt fait de les mettre sur le compte du -meilleur poëte du siècle dans lequel elles avoient été composées, tant -on est porté à faire valoir la poésie libertine! Je m’imagine, mais je -ne sçais si on prendra ceci pour un paradoxe, que le sujet de l’ouvrage -en a fait toute la réputation, et que les seuls traits lascifs de ce -tableau l’ont sauvé de l’oubli, où sont déjà tombés des ouvrages sans -doute beaucoup meilleurs. Quelques beautés, quelques agrémens poëtiques -qu’on suppose dans cette pièce, il seroit ridicule d’avancer que la -fiction et les vers en font tout le mérite. Je suis persuadé qu’il -a paru dans le même temps des petits poëmes aussi bien versifiés et -d’une invention plus riche, dont la mémoire s’est néanmoins totalement -perduë. Allons donc plus loin, et cherchons la véritable raison pour -laquelle _l’Occasion perduë-recouvrée_ fut si fort en vogue. Le -dirai-je, Monsieur, une catastrophe, singulière en son espèce, embellie -par les charmes d’une poésie licentieuse, c’en fut assez pour mettre -ces vers à la mode, pour leur attirer des loüanges et leur mériter une -curieuse attention de la part du public. - -Combien voyons-nous encore aujourd’hui d’ouvrages qui ne réussissent -que par les sujets libres qu’on y traite, les expressions lascives -qu’on y emploie et les termes libertins dont on les remplit! Toutefois, -le mauvais goût et la corruption du siècle ont mis en faveur ces fades -et misérables historiettes où triomphe la plus grossière liberté, et -quelquefois l’irréligion la plus marquée. Ce qui a fait peut-être aussi -présumer que Corneille avoit composé ces stances, c’est l’art ingénieux -et l’élévation de sentiment qu’on trouve dans les intrigues de ses -poëmes dramatiques. La grande idée qu’on s’étoit formée de _l’Occasion -perduë-recouvrée_ a fait illusion et a fixé trop indiscrètement le -soupçon sur le grand Corneille; mais avec quelque noblesse et quelque -art que Corneille ait traité l’amour, je ne vois pas qu’il soit jamais -échapé à sa plume aucun ouvrage où règnent une liberté condamnable et -un esprit de débauche. «Son tempérament, dit M. de Fontenelle[11], -le portoit assés à l’amour, mais jamais au libertinage, et rarement -aux grands attachemens.» D’ailleurs, lorsque ces stances parurent, -Corneille avait cinquante-quatre ans et courait une carrière trop -belle pour s’être oublié jusqu’au point de risquer sa réputation par -des vers infâmes, dignes de l’horreur des honnêtes gens, et qui, selon -moi, n’ont jamais mérité d’être si applaudis. Mais si Corneille est -véritablement auteur de ces stances, pourquoi ne lui en a-t-on jamais -fait de reproches? L’envie et la satyre l’eussent-elles épargné dans -cette occasion? Il est bien étonnant que pendant sa vie on ait tenu un -profond silence sur une production aussi scandaleuse, et qu’on n’ait -fait cette fable qu’après sa mort. Un pareil fait, j’ose le dire, ne -doit être cru que sur des preuves démonstratives; il devient même -suspect et douteux, pour avoir seulement eu place dans ces mémoires -hasardés qui portent le titre d’_Ana_. - - [11] Voyez l’_Histoire de l’Académie françoise_, par M. - l’abbé d’Olivet, t. II, p. 235, édit. in-12. - -Je ne m’arrêterai pas ici à réfuter sérieusement le sentiment de ceux -qui prétendent que Corneille traduisit l’_Imitation de Jésus-Christ_ -pour effacer le scandale qu’il avoit donné par les stances de -l’_Occasion perduë-recouvrée_. C’est un mensonge grossièrement inventé -qui ne mérite pas qu’on emploie à le détruire une longue suite de -raisonnemens. Personne n’ignore que l’_Imitation_ traduite en vers -françois parut plus de dix ans avant _l’Occasion perduë-recouvrée_, -puisque Corneille publia le premier livre de ce bel ouvrage en 1651, -et que les œuvres de Cantenac, avec les stances libertines, ne furent -imprimées pour la première fois qu’en 1662. Il s’ensuivroit donc que la -pénitence auroit précédé le péché, et que Corneille auroit donné des -marques autentiques de son repentir pour une faute qu’il ne devoit -commettre que dix ans après. - -D’ailleurs, un grand poëte de nos jours, le fils du fameux Racine, -m’apprend[12] le véritable motif qui engagea Corneille à traduire -l’_Imitation de Jésus-Christ_: - - Couronné par les mains d’Auguste et d’Émilie, - A côté d’Akempis Corneille s’humilie. - - [12] Voyez sa _Réponse à l’épître de Rousseau contre les - esprits-forts_. - -Rapportons ici la remarque que l’auteur a faite sur ces deux vers. -«Corneille, dit-il, paroît lui-même avoir voulu s’humilier, puisqu’il -dit au pape dans son Épître dédicatoire: «La traduction que j’ai -choisie, par la simplicité de son style, ferme la porte aux plus beaux -ornemens de la poésie, et bien loin d’augmenter ma réputation, semble -sacrifier à la gloire du souverain auteur tout ce que j’en ai pu -acquérir en ce genre d’écrire.» Corneille, comme vous voyez, Monsieur, -dit expressement qu’il a choisi sa matière, et non pas que ce sujet lui -a été, par un confesseur, imposé pour la rémission d’un péché public: -si ce travail fut difficile et pénible, c’est le poëte lui-même qui -s’y condamna; personne ne l’y avoit forcé: ses propres termes marquent -suffisamment la liberté de son choix. - -Cependant, si l’on prétend que Corneille a voulu, par cette traduction, -réparer les licences d’une muse profane, sans lui supposer un ouvrage -aussi pernicieux qu’est _l’Occasion perduë-recouvrée_, n’étoit-ce -donc pas assés pour lui de réfléchir chrétiennement sur l’état -brillant où il avoit mis le théâtre français, pour s’en faire un -sujet de pénitence et s’imposer à lui-même le travail d’un ouvrage -édifiant? N’a-t-il pu s’occuper des louanges de Dieu, qu’après avoir -souillé sa lyre par des chansons criminelles? Allons par des voies -plus simples, et n’attribuons qu’à la piété seule du grand Corneille -ce qu’on prend pour un effet de son obéissance aux ordres d’un sage -directeur pour l’expiation d’un scandale public. Des Marets, Thomas -Ineslerus, Alexandre Sylvestre, du Quesnay de Bois-Guibert, et tant -d’autres poëtes qui ont traduit l’_Imitation de Jésus-Christ_ en vers -et en différentes langues, étoient-ils des pécheurs scandaleux, et les -a-t-on soupçonnés d’avoir composé les pièces libertines qui, de leur -temps, avoient paru sans nom d’auteur? C’est donc un conte assés mal -inventé, que tout ce qu’on a dit de Corneille par rapport à _l’Occasion -perduë-recouvrée_, et il paroît certain au contraire que Cantenac est -auteur de cette pièce. J’espère que quelques nouvelles réflexions que -je vais faire à ce sujet achèveront de vous convaincre de cette vérité: - -1º Je me crois en état de prouver que Cantenac étoit un poëte qui -ne manquoit pas tout à fait d’imagination, et qui quelquefois même -tournoit assés bien un vers. Il n’est donc pas impossible qu’il soit -l’auteur des stances qui se trouvent dans le recueil de ses poësies. - -2º On reconnoît dans les œuvres de Cantenac un poëte libertin, toujours -échauffé des feux de l’amour: par conséquent, il est plus juste de lui -attribuer le poëme de _l’Occasion perduë-recouvrée_, qu’il a avoué, en -quelque sorte, en permettant qu’on le joignît à ses autres ouvrages, -qu’au grand Corneille, à qui, comme on l’a déjà remarqué, on n’a osé -prêter cette production licentieuse qu’après sa mort, et encore dans un -_Ana_. - -Cantenac florissoit dans un temps où les portraits étoient fort à la -mode[13]. Il eut bientôt le pinceau à la main. Ramassons ici quelques -traits du tableau qu’il a tracé lui-même de ses mœurs, de son esprit, -de son goût, etc. Je pense que vous y reconnoîtrés sans peine l’auteur -de _l’Occasion perduë-recouvrée_; du moins, je m’assure bien que sa -naïveté ne vous déplaira pas. Comme ce poëte est un auteur assez -obscur, j’entrerai aussi dans un détail un peu étendu touchant sa -personne. - - [13] Charles de Sercy et Claude Barbin en imprimèrent un gros - recueil en 2 vol. in-8, _Paris_, 1669. - - «Je suis, dit-il[14], d’une taille fort médiocre, et il est - assés rare de voir des hommes plus petits que moi. J’ai cela de - commun avec les nains, que si l’on ne voyoit que ma tête, l’on me - jugeroit un fort grand homme. J’ai le visage assez plein, mais - un peu ovale; les yeux bruns et assez grands: ils ne manquent - pas de feu et parlent souvent plus que je ne voudrois. Mon nez - n’est ni grand, ni petit; ma bouche est petite, et mes lèvres - sont assés vermeilles. J’ai la voix mauvaise et discordante. Je - ne manque point de disposition pour les exercices du corps. Je - suis d’une constitution si robuste, que je ne me souviens pas - d’avoir été malade, sinon de quelques accidens. Les voyages que - j’ai faits depuis quatorze ou quinze ans, et les fatigues que - j’ai souffertes, ont peut-être contribué à me faire bien porter. - Je m’afflige souvent sans raison, et je suis ingénieux à me - tourmenter moi-même. Je suis impatient, colère et vindicatif, - et je me choque souvent des moindres choses. Je suis un peu - pointilleux; je ne sçais si c’est le vice de ma nation ou le mien - en particulier. Au reste, si j’étois capable d’une lâcheté, je - ne paroîtrois plus dans le monde. L’intérêt de la fortune, qui - est fort puissant en moi, ne le seroit pas assés pour me faire - commettre une bassesse; il est constant que je suis ambitieux - autant qu’on le peut être, mais je ne sacrifierai jamais mon - honneur à mon ambition, parce que j’aime encore plus la gloire - que les grandeurs, et que je ne considère les grandeurs que - comme des moyens de parvenir à la gloire. Je suis si sensible - au mépris, que j’ai une haine mortelle et implacable pour tous - ceux qui semblent me mépriser, sans qu’il me soit possible de - me réconcilier avec eux. Je n’épargne ni mes soins ni ma peine - pour les personnes que j’aime; je les servirois de mon bien et - de ma vie, et il n’est point d’ami plus ardent que moi. Je mens - quelquefois, mais c’est en des choses qui n’intéressent personne: - je le fais surtout en matière de galanterie, où je confirme - volontiers des faussetés par des sermens, sans songer à ce que - je fais, parce que je jure par habitude. Je suis fort soigneux - d’acquérir l’estime du monde. L’on m’a dit que d’abord je - plaisois assés, que je paroissois avoir l’esprit brillant et une - certaine façon de tourner les choses qui ne déplaît pas. Je suis - assés agréable dans la conversation, et j’y fournis facilement; - mais je m’y rends quelquefois incommode, et je soutiens des - choses contre la raison, pour faire paroître un peu d’esprit; - je me sers pour cela d’équivoques et de subterfuges qui sentent - l’école; je parle même trop longtemps; et comme j’ai un peu de - lecture et beaucoup de mémoire, je m’attache trop à faire voir - ce que je sçais: c’est sans doute une faute de mon jugement, - qui n’est pas si solide que mon esprit est vif. Je suis d’un - tempérament mélancolique; mais cette humeur sombre s’est fort - augmentée par quelques malheurs de ma vie. J’aime les lettres; - mais j’aime encore plus les armes. J’écris fort intelligiblement, - et parle assés bien, pour être d’un pays où l’on parle toujours - mal. Je fais passablement des vers, et l’on trouve qu’ils ont - plus d’esprit que ma prose; si cela est, j’en ai l’obligation - au beau sexe, car j’avoue ingénument que si je n’eusse jamais - vû de femmes, je ne fusse jamais devenu poëte; mais l’envie de - leur plaire m’a fait servir d’un langage que je juge le plus - propre à persuader, quoiqu’au fond il m’ait été assés inutile. - Je respecte toutes les femmes en général, et j’ai pour elles une - amitié beaucoup plus tendre que pour les hommes; plût à Dieu que - je n’eusse rien davantage! Je ne me reprocherois pas beaucoup - de désirs illégitimes, où mon tempérament me porta. Au fond, - quoique j’aye l’esprit fort tourné à la galanterie, je n’aime - pas à en dire indifféremment, et il faut qu’une femme ait du - mérite ou de la beauté, lorsque je lui en conte. Je ne me pique - point d’avoir fait des conquêtes, mais je puis me vanter d’avoir - acquis l’estime de quelques personnes bien faites. Ce bonheur - m’est arrivé par beaucoup de soins et de patience, car je suis - de ceux qui en amour souffriroient un an entier, pour goûter le - bien d’un seul jour.» Ajoutons encore à ce portrait l’éloge que - Théodore Girard fait de Cantenac. Voici ses propres termes: «Ce - que l’auteur dit est l’image de ce qu’il est. Comme il brille - dans la conversation, et qu’il la soutient admirablement, on voit - un beau feu répandu dans tous ses écrits, une façon de dire les - choses aisée, galante et tout à fait heureuse, et généralement un - caractère d’esprit qui lui est particulier[15].» - - [14] Page 556 et suiv. Je me servirai toujours ici de la - première édition de ses Œuvres. - - [15] Voyez la page 7 et suiv. de l’_Avis au lecteur_. - -Mais cherchons la vérité de cet éloge dans le détail de quelques -endroits des poésies de Cantenac. Il semble d’abord que l’auteur étoit -ennemi déclaré des nœuds de l’hymen, et qu’il s’étudioit à inspirer ses -sentimens aux autres[16]: - - Le chemin de l’Hymen, où l’on voit quelques roses, - A bien de l’embarras; - L’on s’y lasse bientôt, et l’on y voit des choses - Que l’on n’attendoit pas. - Vous gémirés, Iris, et vos beaux yeux en larmes - Se plaindront du passé; - Vous dirés à vous-même: «Étoient-ce là les charmes - A quoi j’avois pensé?» - Vous étiés respectée, on vous traitoit de reine, - Avant ce nœud fatal, - Et vous serés soumise à la pesante chaîne - De quelque époux brutal. - - [16] Page 14. - -Au reste, les ouvrages de Cantenac n’ont pas été si généralement -inconnus, que les faiseurs de recueils poétiques n’en aient sçu -profiter. Vous trouverés une de ses idylles parmi les élégies -attribuées à madame de la Suze; elle commence ainsi: - - Cruel persécuteur de la terre et des cieux, - Qui parois aux mortels le plus méchant des dieux, - Amour! - -Voulez-vous un échantillon de sa poésie morale et chrétienne? - - C’est un ordre commun qu’a prescrit la Nature, - Et qu’on n’évite pas; - La vie a ses degrés, et pour la sépulture - On ne fait qu’un seul pas. - Des cèdres orgueilleux les feuillages superbes - Se forment lentement; - Mais, pour les voir tomber aussi bas que les herbes, - Il ne faut qu’un moment. - Des plus riches palais les plus rares structures - Coûtent beaucoup de temps; - Mais tel qui les admire en peut voir les masures - Après quelques instants. - -Il a aussi composé une élégie sacrée, où l’on voit d’assés belles -tirades, quoique peut-être trop pompeuses pour ce genre de poëme: - - Ce Dieu, dont la puissance a formé dans le monde - La profondeur des cieux et les gouffres de l’onde, - Éclaire mon esprit et lui fait concevoir - Que tout se doit soumettre à son divin pouvoir. - Par lui l’astre du jour, dans sa vaste carrière, - Donne la vie au monde et porte la lumière; - C’est son bras tout-puissant qui fait mouvoir les cieux, - Qui relient de la mer les torrens furieux; - Qui forme, quand il veut, ses foudres dans la nuë, - Et qui tient sur les airs la foudre suspenduë. - -Je finis par quelques vers qui ne vous déplairont peut-être pas. - - Qui dit homme, Lysis, ne dit qu’un peu de poudre - Qui dure peu de jours, et que le moindre vent - Dissipe et fait tomber dans son premier néant. - Un enfant au berceau peut perdre la lumière; - Peut-être que cette heure est votre heure dernière; - Et vous voulés remettre un bien si précieux, - Par qui vous obtiendrés la conquête des cieux? - Le monde passe vite, et son plaisir funeste - N’est que l’avant-coureur d’un chagrin qui nous reste; - Ce n’est qu’une ombre vaine, et nous perdons souvent - Des trésors infinis pour de l’air et du vent. - Allons, mon cher Lysis, allons nous rendre dignes - De ces biens éternels, de ces faveurs insignes: - Au pied des saints autels soupirant nuit et jour, - Méprisons les mondains, la fortune et l’amour. - -Ne vous semble-t-il pas, Monsieur, que le poëte est plutôt ici -plagiaire qu’imitateur des beaux endroits du _Polyeucte_ de Corneille, -tragédie qui avait été mise au théâtre[17] et imprimée plusieurs années -avant la première édition des œuvres de Cantenac? - - [17] En 1643. - -Vous me dispenserés sans doute, Monsieur, d’extraire des poësies de -Cantenac les passages obscènes qui décident de son libertinage: on en -trouve un très-grand nombre. L’amour l’avoit occupé presque pendant -toute sa vie: il assure dans une de ses lettres[18] qu’il n’a que trop -éprouvé les funestes engagemens de cette passion; qu’il a toujours vécu -dans les chaînes de l’amour, et que s’il a joui de quelque liberté, ç’a -été seulement comme ces mal-heureux qui changent quelquefois de prison. -Il porte la sincérité jusqu’à s’accuser, en quelque manière, de manquer -à ses devoirs de chrétien: «Je ne parle point, dit-il, de ma religion, -parce qu’il est à présumer que tous les hommes en doivent avoir: je -dirai pourtant que je ne suis ni bigot, ni hypocrite, et que si je n’ai -pas toute la dévotion qu’un bon chrétien doit avoir, j’en ai du moins -plus que je n’en fais paroître[19].» - - [18] Voyez page 248. - - [19] Voyez page 243. - -Les vers que j’ai tirés au hasard des œuvres de Cantenac peuvent -donner, si je ne me trompe, une assés juste idée de sa versification, -et l’on doit reconnaître, à ces seuls traits, que _l’Occasion -perduë-recouvrée_ n’a jamais été au-dessus de ses forces et de -son génie: d’ailleurs, je ne nie pas que cet ouvrage ne soit son -chef-d’œuvre. Mais ce qui prouve encore qu’il est véritablement de -Cantenac, c’est que ce poëte, dans presque toutes ses pièces, prend -le nom de Lisandre, qui est précisément celui du héros des stances. -Enfin, toutes ces conjectures réunies forment, à ce qu’il me semble, -des preuves qui suffisent pour justifier le grand Corneille de -l’accusation intentée contre lui et pour détromper tous ceux qui -étoient dans ce faux préjugé. J’ai cru que, pour découvrir le véritable -auteur de cette pièce lubrique, il ne falloit que bien faire connoître -Cantenac: il me reste à apprendre de vous, Monsieur, si j’y ai réussi. - - - LETTRE A M. J. G. - - _Dans laquelle on essaye de prouver que_ l’Occasion perdue - recouverte _est de Pierre Corneille_. - -Puisque vous vous proposez de réimprimer, à la demande de quelques amis -des lettres, un petit poëme célèbre, que peu de personnes connaissent -et qui est pourtant cité souvent dans l’histoire littéraire du grand -Corneille, je vais vous indiquer l’existence du texte original, qui -a paru antérieurement à l’édition des _Poésies nouvelles et autres -œuvres galantes_ du sieur de Cantenac, auquel la pièce est attribuée -généralement, depuis que les Mémoires de Trévoux ont donné à cette -attribution une apparence de probabilité. - -Il suffirait, ce me semble, pour détruire entièrement cette fausse -attribution, de démontrer que le sieur de Cantenac était tout à fait -incapable de composer un ouvrage qui a eu l’honneur d’être attribué, -avec plus de raison, à Pierre Corneille. Déclarons d’abord, malgré -les éloges accordés un peu trop généreusement par Michault, de -Dijon, à ce poëte de second ordre, que, si son recueil renferme des -pièces aussi libres que _l’Occasion perdue recouverte_, il n’en est -pas une qui puisse être comparée, même de loin, à ce poëme vraiment -remarquable, sous le rapport du style et de la forme poétique. Michault -avoue que «cette pièce comporte du génie, du feu et de l’expression,» -c’est-à-dire tout ce qu’on chercherait en vain dans les poésies du -sieur de Cantenac. - -Mais nous n’avons pas à nous étendre ici sur le mérite intrinsèque -d’une pièce, malheureusement licencieuse, qui, par cela seul, ne -figurera jamais dans les œuvres de Pierre Corneille et qui restera -presque cachée entre les mains d’un petit nombre de curieux. Je vais -seulement essayer de prouver que _l’Occasion perdue recouverte_ n’est -pas de Cantenac, et que Pierre Corneille en est très-probablement -l’auteur, suivant le récit du _Carpenteriana_. - -Nous regrettons que M. J. Taschereau, dans son _Histoire de la vie et -des ouvrages de P. Corneille_ (Paris, P. Jaunet, 1855, in-12), n’ait -fait qu’analyser la dissertation de Michault sur _l’Occasion perdue -recouverte_: en étudiant la question lui-même, et en y appliquant -l’esprit de critique qui distingue ses travaux de littérature, il -serait arrivé, nous n’en doutons pas, aux conclusions que nous allons -soumettre à son jugement éclairé et consciencieux. - -Le _Carpenteriana_, publié en 1724 par Boscheron, d’après les -manuscrits de François Charpentier, de l’Académie française, mort -en 1702, a été certainement modifié d’une manière fâcheuse dans le -passage qui concerne _l’Occasion perdue recouverte_; car ce passage -était beaucoup plus explicite et renfermait aussi quelques indications -précieuses que l’éditeur a retranchées par mégarde en donnant la copie -à l’impression. Le savant La Monnoye, qui avait eu sous les yeux les -manuscrits originaux neuf ans au moins avant leur publication, nous en -a conservé un extrait plus exact dans ses notes sur les _Jugements des -Savants_, d’Adrien Baillet, t. IV de l’édition de 1725, p. 306. - -«Corneille, dit-il, ne se porta pas de lui-même à entreprendre la -paraphrase en vers françois des trois livres de l’_Imitation_. Voici -l’occasion qui l’y engagea, telle que je l’ai lue dans un manuscrit qui -a pour titre _Carpenteriana_, dont on m’a dit que les articles avoient -été dressés par feu M. Charpentier, mort doyen de l’Académie françoise. -Il y est rapporté que Corneille, ayant, dans sa première jeunesse, -fait une pièce un peu licencieuse intitulée _l’Occasion perdue -recouvrée_, l’avoit toujours tenue fort secrète, mais qu’en 1650, plus -ou moins, diverses copies en ayant couru, M. le chancelier Séguier, -protecteur alors de l’Académie, surpris d’apprendre que ces stances peu -édifiantes, dont la première commence: - - Un jour le malheureux Lysandre, - -étoient de Corneille, le manda, et, après lui avoir fait une douce -réprimande, lui dit qu’il le vouloit mener à confesse; que, l’ayant -mené de ce pas au P. Paulin, tierçaire du couvent de Nazareth, le -confesseur ordonna, par forme de pénitence, à Corneille de mettre en -vers françois le premier livre de l’_Imitation_. Ce premier livre étant -achevé, la reine Anne d’Autriche, à qui le poëte le présenta, en fut si -contente l’ayant lu, qu’elle lui demanda le second; ensuite de quoi, -dans une dangereuse maladie qu’il eut quelque temps après, il promit le -reste et le donna.» - -Ces détails et ces dates répondent à toutes les objections qu’on -a faites contre l’authenticité de l’anecdote; il résulte donc, du -véritable texte des manuscrits de Charpentier, recueilli et conservé -par La Monnoye, que Corneille avait fait, _dans sa première jeunesse_, -la pièce intitulée: _l’Occasion perdue recouvrée_; qu’il l’avait -toujours tenue _fort secrète_, mais que des copies en avaient couru -en 1650, _plus ou moins_. Ce fut, en effet, vers la fin de 1650, que -Corneille commença la traduction de l’_Imitation_, en sorte que le -premier livre de cette traduction parut en 1651. - -L’abbé Goujet, qui, dans sa _Bibliothèque françoise_ (t. XVIII, p. -147), s’est inscrit en faux contre le récit du _Carpenteriana_, avait -donc bien mal lu la note de La Monnoie, lorsqu’il croit y faire -une objection sérieuse en disant: «Premièrement, ce petit poëme -(_l’Occasion perdue recouverte_) ne fut imprimé pour la première -fois qu’en 1662, et, comme je viens de l’observer, le premier livre -de l’_Imitation_, traduit par Corneille, étoit publié dès 1651. Il -s’ensuivroit donc que la pénitence auroit précédé le péché et que -Corneille se seroit repenti d’une faute qu’il ne devoit commettre -que plus de dix ans après. En second lieu, je prouverai ailleurs que -_l’Occasion perdue et recouvrée_ n’est point de Corneille, mais du -sieur de Cantenac.» L’abbé Goujet n’ayant pas publié le XIXe volume -de sa _Bibliothèque françoise_, qui eût contenu l’article de Cantenac, -nous sommes encore à savoir comment il eût prouvé que _l’Occasion -perdue recouverte_ n’était pas de Corneille. - -On découvrira sans doute une impression de cette pièce, remontant -à l’époque où les copies manuscrites commencèrent à courir, car -_l’Occasion perdue recouverte_ eut trop de succès pour que les -presses clandestines ne l’aient pas reproduite en feuille volante -et peut-être avec les initiales du nom de l’auteur. «Tout le monde -sait, dit Michault, de Dijon, dans ses _Mélanges historiques et -philologiques_ (p. 54 du t. Ier), qu’après avoir été multipliée par les -copies manuscrites qu’on en tira, elle fut réimprimée dans plusieurs -recueils, mais toujours dans ce ramas d’ouvrages proscrits qui sortent -furtivement d’une presse inconnue et qui n’ont souvent pour tout mérite -que le papier et les caractères de Pierre Marteau.» Puis, Michault cite -différents recueils, postérieurs à l’année 1670, dans lesquels la pièce -se trouve imprimée. - -«Ces stances, ajoute Michault, furent si généralement recherchées, je -dirais presque si fort estimées, qu’on en fit plusieurs traductions -en différentes langues; j’en ai vu une latine, et l’on m’a assuré -que le savant Paul Dumay s’était amusé à les tourner en bourguignon. -Ajoutez encore qu’elles furent mises en chanson et acquirent par ce -moyen une plus grande célébrité.» Nous n’avons pas été assez heureux -pour découvrir ces traductions en différentes langues que nous -signalait Michault, de Dijon. Mais nous avons fait d’autres découvertes -plus intéressantes qui peuvent servir à constater que, pendant plus -de dix-sept ans, de 1654 à 1670, tous les poëtes s’inspirèrent de -_l’Occasion perdue recouverte_, pour s’essayer sur un sujet doublement -scabreux (l’_Impuissance_ et la _Jouissance_) que le poëme attribué à -P. Corneille avait mis à la mode. - -Commençons par citer La Fontaine en tête des poëtes contemporains qui -eurent en vue de faire allusion à _l’Occasion perdue recouverte_, sinon -de l’imiter servilement. La Fontaine, qui dans sa jeunesse était à -l’affût de tous les ouvrages de galanterie en prose ou en vers, eut -certainement connaissance de la pièce de Corneille, lorsqu’il n’avait -pas encore quitté la ville de Château-Thierry et que ses premières -amours donnaient naissance à ses premières rimes. Dans une élégie -à l’Amour, il se plaint des mécomptes que ce dieu ne lui avait pas -épargnés; il avoue que ses maîtresses n’eurent pas trop à se louer de -ses préludes amoureux: - - Cloris vint une nuit; je crus qu’elle avoit peur... - Innocent! Ah! pourquoi hâtoit-on mon bonheur? - Cloris se pressa trop... - -Ce n’était pas la Cloris de _l’Occasion perdue_; mais, s’il prit sa -revanche avec cette autre Cloris, il ne nous le dit pas, et il confesse -n’avoir pas été plus heureux avec Phyllis: - - On la nomme Phyllis; elle est un peu légère; - Son cœur est soupçonné d’avoir plus d’un vainqueur. - Mais son visage fait qu’on pardonne à son cœur. - Nous nous trouvâmes seuls; la pudeur et la crainte - De roses et de lis à l’envi l’avoient peinte. - Je triomphai des lis et du cœur dès l’abord; - Le reste ne tenoit qu’à quelque rose encor. - Sur le point que j’allois surmonter cette honte, - On me vint interrompre au plus beau de mon conte: - Iris entre; et depuis je n’ai pu retrouver - L’occasion d’un bien tout près de m’arriver. - -Ces deux derniers vers rappellent, on ne saurait en douter, les stances -attribuées à P. Corneille, et l’élégie d’où ces vers sont tirés est -très-certainement d’une date antérieure à 1654. - -Dans le _Nouveau recueil des plus belles poësies_ (Paris, vefve G. -Loyson, 1654, in-12), on trouve, à la page 119, _l’Occasion perdue, -stances à Cloris_. Ces stances, signées D. M., c’est-à-dire _de -Morangle_, suivant la table des noms d’auteurs, offrent la même -scène que celle qui forme la première partie de _l’Occasion perdue -recouverte_; dans les deux pièces, l’héroïne se nomme _Cloris_, mais -Lisandre n’est nommé que dans la seconde, et le héros de _l’Occasion -perdue_ garde l’anonyme. Il est certain que cette pièce, dans laquelle -il y a de la verve, de l’énergie et du feu, avec beaucoup de mauvais -goût et d’incorrection, a été composée à l’imitation des stances qui -couraient alors sous ce titre: _l’Occasion perdue recouverte_. - -Le poëte D. M. ou de Morangle s’était borné à chanter l’_Occasion -perdue_; un autre poëte anonyme, dont la pièce n’est pas indiquée -dans la table du volume, quoiqu’elle remplisse les pages 399-404, -avait également traité le sujet à la mode, dans une longue élégie, -qu’il intitule _Impuissance_; mais les acteurs, qui ne pouvaient pas -être Cloris et Lisandre, n’y sont pas nommés. En effet, la pièce est -de Mathurin Régnier: elle avait paru, pour la première fois, dans -l’édition de ses œuvres, publiée en 1613, après sa mort; elle avait -reparu, revue et corrigée, dans l’édition de 1642. On doutait pourtant -qu’elle fût réellement de lui. Voilà pourquoi G. Loyson l’avait admise -dans son _Nouveau recueil des plus belles poësies_, comme s’il eût -voulu la rapprocher de _l’Occasion perdue_, qui en est une imitation. -Le Recueil où sont renfermées ces deux pièces est dédié à la comtesse -de La Suze, par l’éditeur G. Loyson, qui met «les ouvrages des plus -beaux esprits de ce temps sous la protection du plus rare génie de -notre siècle.» Le privilége du roi porte la date du 1er décembre 1653. - -Dans les _Poésies choisies de messieurs Corneille, Bensserade, de -Scudery, Boisrobert, etc., et de plusieurs autres célèbres autheurs -de ce temps_ (Paris, Charles de Sercy, 1655, in-8, page 30 de la 1re -partie), Benserade fit insérer des stances, intitulées: _Jouissance_, -dans lesquelles il gourmande l’indiscrétion des poëtes qui révèlent -leurs bonnes fortunes. Il ne se fait pas faute cependant de célébrer sa -victoire, mais il ne nomme personne. - -En 1659, le poëte Duteil, un des rivaux de Pierre Corneille comme -auteur de _la Juste vengeance_, tragédie jouée en 1641, semble vouloir -rivaliser encore avec le chantre de _l’Occasion perdue recouverte_, en -décrivant à sa façon la même scène dans des stances qui portent le -titre de _Jouissance_, et qui ne sont pas une des plus mauvaises pièces -de son _Nouveau recueil de diverses poésies_ (Paris, J. B. Loyson, -1659, in-12). - -En 1661, le sieur de Lamathe, qui avait fait imprimer trois ans -auparavant le _Nouveau cabinet des Muses ou l’eslite des plus belles -pièces poësies de ce temps_ (Paris, veuve Edme Pepingué, 1658, in-12), -eut l’idée de rajeunir ce Recueil en y ajoutant quelques poésies -nouvelles, qui formèrent une seconde partie en un cahier séparé, sign. -_A.-uiiij_ (avec des lacunes très-significatives dans les signatures). -Cette seconde partie, dont le titre courant est _Cabinet des Muses_, -mais qui n’a pas de titre spécial, se trouve placée immédiatement -après le privilége du roi. Elle commence par _l’Occasion perdue -recouverte_, dont nous voyons paraître pour la première fois le texte -original. On est étonné de trouver, à la suite de ce poëme licencieux, -des vers pour le roi, en l’honneur de la paix et de son mariage, des -anagrammes sur le nom de Marie-Thérèse d’Autriche, et d’autres pièces -aussi officielles. Il est clair que l’éditeur a voulu ainsi se faire -pardonner la publication de _l’Occasion perdue recouverte_ qui devait -donner du succès à son Recueil. Les fleurons et surtout celui de la -Sirène, imité des éditions elzéviriennes, nous permettent de croire -que le livre a été imprimé à Rouen. Nous ne devons pas oublier de dire -que, parmi les pièces dont la réunion compose le cahier supplémentaire -du Recueil de 1658, on remarque une plate élégie sur les amours de -Lisandre et de Florice, laquelle a été réintégrée depuis dans les -_Poésies nouvelles et autres œuvres galantes_ du sieur de Cantenac. - -Voilà donc enfin le texte de _l’Occasion perdue recouverte_, et -aussitôt divers recueils s’empressent de s’en emparer en y faisant des -suppressions et des changements plus ou moins considérables. Le premier -qui osa reproduire le texte original publié par de Lamathe, c’est -l’éditeur inconnu d’un volume intitulé: _les Plaisirs de la poésie -galante gaillarde et amoureuse_. Ce recueil nous est arrivé sans date, -sans nom d’imprimeur ou de libraire, et sans privilége du roi, avec un -simple frontispice gravé; mais on peut assurer qu’il a été imprimé à -Rouen et qu’il ne peut être postérieur au mois de septembre 1661, car, -à cette époque. le surintendant des finances venait d’être arrêté, et -le volume renferme des pièces élogieuses, en tête desquelles Fouquet -est nommé avec ses titres et qualités. L’ensemble de ce volume indique -assez qu’il a subi des remaniements d’impression, avant de voir le jour -et de pouvoir circuler sous le manteau. A la page 279, nous retrouvons -_l’Occasion perdue recouverte_ sous ce nouveau titre: _L’Impuissance et -la Jouissance, stances_. - -On imprimait alors à Paris les _Poésies nouvelles et autres œuvres -galantes du sieur de C..._ L’impression fut achevée le samedi 26 -novembre 1661, et l’auteur céda et transporta son privilége à Théodore -Girard, marchand libraire, qui mit en vente le volume avec la date -de 1662. Il faut entrer dans quelques détails sur ce volume de onze -feuillets liminaires, y compris le frontispice gravé par Sphirinx, 253 -pages, et un feuillet pour la fin du privilége. L’Avis au lecteur -présente le livre comme publié à l’insu de l’auteur, par le fait d’un -ami qui avait eu entre les mains le manuscrit. Cet ami nous apprend -que l’auteur, absent pour quelques jours, a désavoué ses vers «comme -des enfants qui faisoient rougir leur père,» en renonçant à Clorice, -à Climène et aux idoles de sa jeunesse libertine, pour se vouer à -Dieu seul. Le recueil se termine par une lettre que l’auteur avait -adressée à son ami pendant l’impression du volume, et cette lettre, -qui ressemble à un sermon ou à une homélie, annonce que le sieur de -C... se prépare à embrasser l’état ecclésiastique. En effet, quarante -ans plus tard, on vit paraître les _Satyres nouvelles de M. Benech -de Cantenac_, chanoine de l’église métropolitaine et paroissiale -de Bordeaux, avec d’autres pièces du même auteur (Amsterdam, veuve -Chayer, sans date, in-8º). L’auteur des Satyres est très-certainement -l’auteur des _Poésies nouvelles et autres œuvres_, car le sieur de -C... était déjà fixé à Bordeaux en 1661, puisqu’il a publié à la page -94 de ce recueil une _Response au remerciement que M. D..., conseiller -au parlement de Bordeaux, fit d’un livre intitulé: Pancirole commenté -par Salmuth, que l’Autheur lui avoit presté_. Le sieur de Cantenac -habitait donc Bordeaux, mais il avait été à Rennes, comme on le voit -par ses curieuses stances sur le Cours de Rennes. Dans les _Poésies -nouvelles et autres œuvres galantes_ du sieur de C..., ou du moins dans -un petit nombre d’exemplaires de l’édition de 1662, _l’Occasion perdue -recouverte_, «revue, corrigée et augmentée par l’autheur» se trouve -entre les pages 102 et 103, en un cahier de 14 pages et un feuillet -blanc, portant pour titre courant: _Poësies nouvelles et galantes_, et -au bas de la page 14: _Fin des Poësies nouvelles et galantes du sieur -de C..._ L’impression de ce cahier est identique à celle du volume, -et les fleurons y sont les mêmes. Ici commencent l’incertitude et la -controverse. - -«J’ay séparé la prose d’avec les vers, dit l’ami dans l’Avis au -lecteur, et comme toutes les pièces qui entrent dans le corps de -l’ouvrage se peuvent réduire, ou aux pièces amoureuses galantes qu’il a -escrites, ou aux pièces morales et chrestiennes qu’il a faites, ou bien -aux lettres qu’il a adressées à quelques personnes particulières, c’est -la raison par laquelle je l’ai divisé en trois parties.» Il y a donc -trois parties seulement dans le recueil, mais l’imprimeur a fait entrer -dans la table des pièces _l’Occasion perdue recouverte_, comme existant -à la page 103, quoique ce soient les poésies morales et chrétiennes qui -commencent à cette page-là. Les signatures Eiij et Eiiij aux pages 101 -et 103 prouvent que l’impression du volume n’a subi d’ailleurs aucun -remaniement. Quant au cahier intercalaire, il est signé d’une étoile. - -Un passage très-important de la préface semble avoir été mal compris -par Michault, qui en tire des inductions bien différentes de celles que -nous croyons y découvrir. «Parmy toutes les pièces qui entrent dans ce -recueil, dit l’ami de l’auteur, dans lequel nous avons de la peine à -voir le libraire Théodore Girard, on y en a fait glisser une en dépit -de moy, qui auroit esté supprimée ou pour le moins qui n’auroit point -veu le grand jour, si j’en avois esté creu; mais ma résistance a esté -inutile, et quelque raison que j’aye eu pour destourner le coup, il a -fallu se rendre et céder à la force. Un galant homme, qui a un empire -absolu sur l’esprit de l’autheur et que l’autheur considère à l’égal -de luy-mesme, l’obligea autrefois de la composer contre une dame, de -qui il s’estoit creu désobligé, afin de satisfaire son ressentiment, et -m’a contraint, pour rendre sa vengeance plus authentique et couronner -son ressentiment, de souffrir qu’elle fust jointe aux autres de ce -livre. Il a creu que l’ascendant qu’il s’estoit acquis sur l’autheur -luy donnoit le droit sur son ouvrage, et qu’estant l’arbitre absolu de -ses pensées, il pouvoit décider souverainement de ses escrits. Je sçay -l’estime particulière que l’autheur a pour le mérite de ce personnage, -qui est, à cela près, le plus honnête homme du monde, et la déférence -aveugle qu’il a pour tous ses sentimens. Pour te dire franchement le -mien, je ne sçaurois louer cette pratique ni en approuver l’usage. -J’ay jugé à propos de m’en justifier, pour me mettre à couvert du -blasme qu’on m’en pourroit donner quelque jour, et, pour prévenir -les reproches qu’on m’en pourroit faire, j’ay creu me devoir cette -satisfaction.» - -Ce passage semble à première vue se rapporter à _l’Occasion perdue -recouverte_, mais il nous paraît plus logiquement faire allusion -à une autre pièce du recueil, car nous ne voyons pas trop comment -_l’Occasion_ pourrait avoir été composée _contre_ une dame. Il s’agit, -en effet, dans ce poëme, d’un amant qui se trouve impuissant à la -première rencontre et qui prend ensuite largement sa revanche. Est-ce -l’amant _Lisandre_, est-ce le mari, _Dorimant_, qui aurait raconté -cette histoire pour _satisfaire son ressentiment_? Je ne pense pas que -_l’Occasion perdue recouverte_ soit la pièce que l’ami de l’auteur -avait voulu retrancher, mais bien une très-vive et très-amère satire -_contre Amaranthe_ (nommée Caliste dans la pièce, page 21), qui s’était -mariée à un riche vieillard en délaissant son jeune amant. Cette -Amaranthe devait être très-connue à Bordeaux, sinon à Rennes, et l’on -conçoit que l’amant abandonné ait voulu se venger avec l’arme de la -satire. - -Disons, en passant, que les scrupules de l’ami ou de l’éditeur ne -sauraient avoir été motivés par la licence de _l’Occasion perdue -recouverte_, car, si cet éditeur avait eu des scrupules de cette -espèce, il n’eût pas manqué de rejeter une autre pièce dont voici le -singulier titre: «Un cavalier faisoit quelques tours d’adresse devant -plusieurs personnes et changeoit des cartes en telle figure qu’on -vouloit. Une dame de la compagnie le crut sorcier et voulut prendre le -jeu de cartes pour voir si elle y découvriroit rien, mais elle se mit -en colère d’y trouver d’abord quelque chose en peinture que la pudeur -et la bienséance deffend de nommer.» - -C’est là une pièce qui peut encore avoir été faite _contre_ une dame -par un sentiment de vengeance. - -La présence de _l’Occasion perdue recouverte_ dans le volume du sieur -de Cantenac s’explique tout naturellement, si on en accuse le libraire -seul, soit que Théodore Girard eût voulu donner plus de vogue à sa -publication en y intercalant une pièce très-recherchée et très-goûtée -alors, soit qu’il ait attribué de bonne foi au sieur de Cantenac -cette pièce qui circulait avec l’initiale de Corneille. Il faut dire, -en outre, que le sieur de Cantenac n’avait pas été le dernier à -s’expliquer sur un sujet que les poëtes se disputaient alors, et qu’il -avait composé aussi une idylle intitulée _la Jouissance_, où l’on -retrouve les principaux traits de _l’Occasion perdue recouverte_. - -Quant au texte de _l’Occasion perdue recouverte_, tel qu’il a été -réimprimé dans les Poësies nouvelles et autres œuvres galantes du sieur -de Cantenac, il faut y constater la suppression de deux strophes et -l’addition de deux strophes nouvelles, avec un assez grand nombre de -variantes qui ne font pas honneur au talent et au goût du plagiaire ou -du contrefacteur. Il faut reconnaître ici que le texte original a été -altéré et interpolé assez maladroitement. - -Huit ans plus tard, la vogue de _l’Occasion perdue recouverte_ n’était -pas encore épuisée, car un auteur de nouvelles galantes et comiques -publiait sous ce titre même, à la fin des _Soirées des Auberges_ -(Paris, Étienne Loyson, 1669, petit in-12), une petite nouvelle, -qui pourrait bien avoir été le point de départ du poëme attribué -à Corneille, et un poëte de premier ordre, qui a gardé l’anonyme, -jetait dans le public un _caprice_ charmant, qu’il avait intitulé: -_La Jouissance imparfaite_. Nous rencontrerons ce Caprice, à côté -de _l’Occasion perdue recouverte_, dans un recueil imprimé à Rouen: -_Maximes et lois d’amour, lettres, billets doux et galants, poësies_ -(Paris, Olivier de Varennes, 1669, in-8). Ce recueil avait été publié -d’abord à Rouen, par le libraire Lucas, en 1667. Le libraire de Paris -n’avait fait que changer le titre et ajouter à la fin du volume un -cahier de 24 pages, imprimé avec les mêmes caractères, cahier dans -lequel _l’Occasion perdue recouverte_ est suivie de _la Jouissance -imparfaite_, qui remet en scène dans un admirable langage la première -partie de cette éternelle _Occasion_. Le sieur de Valdavid, ami -de Pierre Corneille, est incontestablement le principal auteur de -cette compilation, dédiée au duc de Montausier. _L’Occasion perdue -recouverte_, que le sieur de Cantenac avait failli transporter à -Bordeaux, retournait ainsi en Normandie, à Rouen, qui l’avait vue -naître dans la première jeunesse de Corneille. - -Concluons: l’_Occasion perdue recouverte_ est loin d’être indigne du -grand Corneille, sous le rapport littéraire; quant au point de vue -moral, nous nous garderons bien de l’excuser, quoique la licence des -poëtes sous le règne de Louis XIII ait été constamment encouragée par -la faveur des gens de cour et par la sympathie de la société la plus -aristocratique. Michault, de Dijon, en voulant défendre Corneille, ne -s’est pas aperçu qu’il faisait acte d’ignorance. «Je ne crois pas, -dit-il, qu’il soit jamais échappé à sa plume aucun ouvrage où règnent -une liberté condamnable et un esprit de débauche.» S’il avait lu les -_Mélanges poëtiques_, imprimés en 1632 à la suite de la tragi-comédie -de _Clitandre_, et qui contiennent une épigramme que les éditeurs des -œuvres de Corneille n’ont pas encore osé reproduire, il aurait pu -admettre que le poëte obéit involontairement au goût de son époque. -«Je n’ai pas fait difficulté, dit l’abbé Granet dans la préface des -_Œuvres diverses de Pierre Corneille_ (Paris, Gissey, 1738, in-12), -de supprimer des plaisanteries d’un goût peu délicat et divers traits -d’une galanterie trop libre... En retranchant les morceaux d’une -galanterie licencieuse, je n’ai fait que me conformer à l’exemple de M. -Corneille, qui a purgé ses premières comédies de tout ce qui en pouvait -rappeler l’idée.» L’abbé Granet a pourtant laissé subsister le fameux -rondeau où l’auteur du _Cid_, dans sa juste indignation contre les -odieuses manœuvres de Scudéry, - - L’envoye au diable et sa muse au bordel. - -Il est tout naturel que le chancelier Séguier, qui était d’une piété -exemplaire, ait conduit Corneille à confesse et que le confesseur ait -ordonné à son pénitent de traduire l’_Imitation de Jésus-Christ_, pour -expier son _Occasion perdue recouverte_. Quelques années plus tard, La -Fontaine, en expiation de ses _Contes et nouvelles_, se faisait aussi, -à l’instigation d’Arnauld d’Andilly et des jansénistes, le traducteur -docile de quelques psaumes et de quelques hymnes du bréviaire romain; -mais, pour se distraire de l’ennui que lui causaient ces traductions, -il composait encore des contes en cachette, avec l’intention formelle -de ne pas les faire imprimer. S’il eût été l’auteur de _l’Occasion -perdue recouverte_, il n’aurait pas souffert qu’un sieur de Cantenac -lui disputât la paternité de cet enfant de l’amour, et il se serait -empressé de le reconnaître, au risque d’être excommunié dans ce monde -et dans l’autre. Corneille, au contraire, ne crut jamais avoir assez -expié ses péchés de jeunesse, et pendant plus de quarante ans il fit -pénitence de _l’Occasion perdue recouverte_. - - P. L. - - - - - SOURCE ET IMITATION - DE - _L’OCCASION PERDUE RECOUVERTE_ - - - IMPUISSANCE[20] - - [20] Ces vers, imités des _Amours_ d’Ovide (liv. III, élégie - 7), sont de Mathurin Régnier; ils ont été publiés, après - sa mort, dans ses œuvres, en 1613 et 1642. On les retrouve - avec de bonnes corrections, mais aussi avec de nouvelles - fautes, dans le _Nouveau recueil des plus belles poësies, - contenant le Triomphe d’Aminte, la Belle invincible, la - Belle mandiante, l’Occasion perdue, etc., et autres pièces - curieuses_ (Paris, vefve G. Loyson, 1654, in-12, p. 399-404). - - Quoy! ne l’avois-je assez en mes vœux désirée? - N’estoit-elle assez belle ou bien assez parée? - Estoit-elle à mes yeux sans grâce et sans appas? - Son sang n’estoit-il pas issu d’un lieu trop bas? - Sa race, sa maison n’estoit-elle estimée? - Ne valoit-elle point la peine d’estre aimée? - Inhabile au plaisir, n’avoit-elle de quoy? - Estoit-elle trop laide ou trop belle, pour moy? - Ha! cruel souvenir! Cependant je l’ay euë, - Impuissant que je suis, en mes bras toute nuë, - Et n’ay peu, le voulant tous deux esgallement, - Contenter nos désirs en ce contentement! - Au surplus, à ma honte, Amour, que te diray-je? - Elle mit en mon col ses bras plus blancs que neige, - Et sa langue mon cœur par ma bouche embrasa: - Bref, tout ce qu’ose Amour, ma Déesse l’osa. - Me suggérant la manne en sa lèvre amassée, - Sa cuisse se tenoit en la mienne entassée. - Les yeux luy petilloient d’un désir langoureux, - Et son ame exhalloit maint soupir amoureux. - Sa langue, en bégayant, d’une façon mignarde, - Me disoit: «Mais, mon cœur, qu’est-ce qui vous retarde? - N’aurois-je point en moy quelque chose qui peust - Offenser vos désirs ou bien qui vous depleust? - Ma grâce, ma façon, ha! Dieu! ne vous plaist-elle! - Quoy! n’ay-je assez d’amour ou ne suis-je assez belle?» - Cependant, de la main animant ses discours, - Je trompois, impuissant, sa flamme et mes amours, - Et comme un tronc de bois, charge lourde et pesante, - Je n’avois rien en moy de personne vivante. - Mes membres languissans, perclus et refroidis, - Par ses attouchemens n’estoient moins engourdis. - Mais quoy! que deviendray-je en l’extrême vieillesse, - Puisque je suis retif au fort de ma jeunesse? - Et si, las! je ne puis, et jeune et vigoureux, - Savourer la douceur du plaisir amoureux? - Ha! j’en rougis de honte, et dépite mon âge, - Age de peu de force et de peu de courage, - Qui ne me permet pas, en cest accouplement, - Donner ce qu’en amour peut donner un amant; - Car, Dieu! ceste beauté, par mon deffaut trompée, - Se leva le matin, de ses larmes trempée, - Que l’amour, de dépit, écouloit de ses yeux, - Ressemblant à l’Aurore, alors qu’ouvrant les cieux. - Elle sort de son lict, honteuse et dépitée - D’avoir, sans un baiser, consommé sa nuictée, - Quand baignant tendrement la terre de ses pleurs. - De chagrin et d’amour elle enjette ses fleurs. - Pour flatter mon deffaut, de quoy me sert la gloire, - De mon amour passée inutile mémoire! - Quand, aimant ardamment et ardamment aimé, - Tant plus je combattois, plus j’estois animé; - Guerrier infatigable en ce doux exercice, - Par dix ou douze fois je rentrois dans la lice, - Où, vaillant et adroit, après avoir brisé, - Des chevaliers d’amour j’estois le plus prisé... - Mais de cet accident je fais un mauvais conte, - Si mon honneur passé maintenant est ma honte, - Et si le souvenir, trop prompt de m’outrager, - Par le plaisir receu ne me peut soulager. - - O ciel! il falloit bien qu’ensorcelé je fusse, - Ou, trop ardant d’amour, que je ne m’aperceusse - Que l’œil d’un envieux nos desseins empeschoit - Et sur mon corps perclus son venin espanchoit. - Mais qui pourroit atteindre au poinct de son mérite? - Veu que toute grandeur pour elle est trop petite, - Si, par l’égal, ce charme a force contre nous, - Autre que Jupiter n’en peut estre jaloux: - Luy seul, comme envieux d’une chose si belle, - Par l’émulation seroit seul digne d’elle. - Hé quoy! là haut au ciel mets-tu les armes bas, - Amoureux Jupiter? Que ne viens-tu çà-bas - Jouir d’une beauté, sur les autres aimable? - Assez de tes amours n’a caqueté la Fable: - C’est ores que tu dois, en amour vif et prompt, - Te mettre encore un coup les armes sur le front; - Cacher ta déité dessous un blanc plumage; - Prendre le feint semblant d’un satyre sauvage, - D’un serpent, d’un cocu, et te répandre encor, - Alambiqué d’amour, en grosses gouttes d’or, - Et puisque sa faveur, à moy seul octroyée, - Indigne que je suis, fut si mal employée, - Faveur qui de mortel m’eût fait égal aux dieux, - Si le Ciel n’eût esté sur mon bien envieux! - - Mais, encor tout bouillant de mes flammes premieres, - De quels vœux redoublez et de quelles prieres, - Iray-je derechef les Dieux sollicitant, - Si d’un bienfait nouveau j’en attendois autant; - Si mes deffauts passez leurs beautez mécontentent - Et si de leurs bienfaits je croy qu’ils se repentent? - - Or, quand je pense, ô Dieux! quel bien m’est advenu! - Avoir veu dans un lict ses beaux membres à nu, - La tenir languissante entre mes bras couchée, - De mesme affection la voir estre touchée, - Me baiser haletant d’amour et de desir, - Par ses chatouillemens resveiller le plaisir! - Ha! Dieux! ce sont des traits si sensibles aux ames, - Qu’ils pourroient l’Amour mesme eschauffer de leurs flammes - Si plus froid que la mort ils ne m’eussent trouvé, - Des mystères d’amour amant trop reprouvé! - Je l’avois cependant, ivre d’amour extresme; - Mais si je l’eus ainsi, elle ne m’eust de mesme. - O malheur! et de moy elle n’eust seulement - Que des baisers d’un frère et non pas d’un amant! - En vain, cent et cent fois, je m’efforce à luy plaire. - Non plus qu’à mon désir je n’y puis satisfaire. - Et la honte pour lors, qui me saisit le cœur. - Pour m’achever de peindre, esteignit ma vigueur. - - Comme elle reconnut, femme mal satisfaite, - Qu’elle y perdoit son temps, du lict elle se jette. - Prend sa juppe, se lace, et puis, en se moquant, - D’un ris et de ces mots elle m’alla picquant: - «Non, si j’estois lascive ou d’amour occupée, - Je me pourrois fascher d’avoir esté trompée. - Mais puisque mon désir n’est si vif ni si chaud, - Mon tiede naturel m’oblige à ton deffaut: - Mon amour satisfaicte aime ton impuissance, - Et tire de ta faute assez de recompence, - Qui, tousjours dilayant, m’a fait, par le desir, - Esbattre plus longtemps à l’ombre du plaisir.» - - Mais estant la douceur par l’effort divertie, - La fureur à la fin rompit sa modestie, - Et dit en esclatant: «Pourquoy me trompes-tu? - Ton impudence à tort a vanté ta vertu. - Si en d’autres amours ta vigueur s’est usée, - Quel honneur reçois-tu de m’avoir abusée?» - - Assez d’autres propos le dépit luy dictoit; - Le feu de son desdain par sa bouche sortoit. - Enfin, voulant cacher ma honte et sa colère, - Elle couvrit son front d’une meilleure chère, - Se conseille au miroir, ses femmes appela, - Et, se lavant les mains, le fait dissimula. - - Belle dont la beauté si digne d’estre aymée - Eust rendu des plus morts la froideur enflammée, - Je confesse ma honte, et, de regret touché, - Par les pleurs que j’espands j’accuse mon péché: - Péché d’autant plus grand que grande est ma jeunesse. - Si homme j’ay failly, pardonnez-moy, déesse. - J’avouë estre fort grand le crime que j’ay fait; - Pourtant, jusqu’à la mort, si n’avois-je forfait, - Si ce n’est à présent, qu’à vos pieds je me jette: - Que ma confession vous rende satisfaicte! - Je suis digne des maux que vous me prescrirez. - J’ay menty, j’ay volé... j’ay des vœux parjurez, - Trahy les dieux benins. Inventez à ces vices, - Comme estranges forfaicts, des estranges supplices, - O beauté, faictes-en tout ainsi qu’il vous plaist; - Si vous me commandez à mourir, je suis prest! - La mort me sera douce, et d’autant plus encore, - Si je meurs de la main de celle que j’adore. - Avant qu’en venir là, au moins souvenez-vous - Que mes armes, non moy, causent vostre courroux; - Que, champion d’amour entré dedans la lice, - Je n’eus assez d’haleine à si grand exercice; - Que je ne suis chasseur jadis tant approuvé, - Ne pouvant redresser un deffaut retrouvé. - Mais d’où viendroit ceci? Seroit-ce point, maistresse, - Que mon esprit, du corps précédast la paresse? - Ou que, par le desir trop prompt et violent, - J’allasse, avec le temps, le plaisir consommant? - Pour moy, je n’en sçay rien; en ce fait, tout m’abuse. - Mais enfin, ô beauté, recevez mon excuse; - S’il vous plaist derechef que je rentre à l’assaut, - J’espère avec usure amender mon deffaut. - - - L’OCCASION PERDUE - A CLORIS - STANCES[21] - - [21] _Nouveau recueil des plus belles poësies, contenant le - Triomphe d’Aminte, la Belle invincible, l’Occasion perduë, - etc., et autres poësies curieuses._ (Paris, chez la vefve - Loyson, 1654, in-12, p. 119-138.) - - Après avoir bien ry des maux que j’ay souffers, - Que je souffre encore à toute heure, - Si vous n’adoucissez la rigueur de mes fers, - Cloris, il faudra que je meure. - Consultez, avant mon trépas, - Ce que vont perdre vos appas. - Un constant comme moy n’est pas si peu de chose; - Et vous n’y songez pas ou n’y songez pas bien: - Hylas renâquit-il par sa métempsicose? - Quand vous m’aurez perdu, vous ne treuverez rien, - J’entends qui comme moy fasse un doux entretien, - Et dont l’ame soit moins volage et mensongère, - Car, pour des amans du commun, - Vous en aurez tousjours, mais ce n’est pas tout un; - Encor, comme je crois, n’en retiendrez-vous guère. - - Ce n’est pas qu’en effet vous n’ayez cent beautez, - Que vostre humeur ne soit aimable; - Je l’advouë entre nous, et mes sens agitez - Font vostre éloge incomparable, - Mesme à mesure que j’escris. - Vous sçavez mesnager vos ris; - Et ne prononcez pas un seul mot qui ne porte. - Mais où je n’ay rien fait, personne ne viendra. - Vous serez dans le monde, et l’on vous croira morte. - Pour parer ce malheur, c’est à vous qu’il tiendra, - Et si vous l’attendez, pas un ne vous plaindra. - On vous dira: «Cloris, vous n’estes pas trop sage; - La mort de ce pauvre garçon - Nous fait, en conscience, une belle leçon, - Qu’on n’apprend pas sous vous un bon apprentissage.» - - Raisonnez sans effort si d’un pareil discours - Vous aurez lieu d’être contente. - Un esprit inconstant, comme on disoit ces jours, - Rarement aime une inconstante. - Nul ne veut estre rejeté. - Chacun veut dire: J’ai quitté. - On devient fort jaloux de cette fausse gloire. - Quand on est aux adieux, on s’en va le premier: - La retraite est superbe autant que la victoire. - On est lâche, on est sot, quand on va le dernier. - On veut voir la maistresse et se plaindre et crier, - S’il faut que le divorce ait des cris et des larmes; - Et pour vous parler franchement, - Les hommes de Paris sont ordinairement, - En matière d’amour, comme de vrais gendarmes. - - Pour moy je ne suis pas composé de ce biais, - Je n’eus jamais l’ame mauvaise, - Et comme le visage a l’air docile et niais, - J’ay l’humeur docile et niaise. - Depuis que je suis engagé, - Je n’ay pas seulement songé - Comment je me prendrois à d’autres amourettes. - J’enrage loin de vous, je suis presque aux abois; - Et n’estoit que je pense à vous conter fleurettes, - Je mourrois tout d’un coup, sans en faire à deux fois. - Hélas! si les clameurs de ma dolente voix - Venoient sans y penser vous frapper les oreilles, - Connoissant combien je suis fou, - Vous viendriez me voir, et me sautant au cou, - Sans doute esteindriez mes ardeurs nompareilles. - - Aussi, depuis un mois je fais le confondu, - Je parle à tous de ma souffrance, - Je dis à tout le monde: «Adieu! je suis perdu!» - Et puis, par un triste silence, - Relevé de quelques soupirs, - Je fais connoistre mes desirs, - Afin qu’un bon amy vous les aille redire. - Je vay tard par chez vous, quoyqu’il soit dangereux, - J’y rode en marmottant quelques mots de martire; - Tous les pas que j’y fais traînent en malheureux, - J’y mouche sur un ton qui ressent le pleureux. - J’y tousse et crache aussi, non pas sans me contraindre, - Et dans une telle langueur, - Si j’y conserve encor ma première vigueur, - C’est pour vous dépescher, si vous venez me plaindre. - - En vérité, Cloris, un transport de pitié - Seroit un transport pardonnable; - Je vous en supplirois par toute l’amitié - Dont vous devez estre capable: - N’estoit qu’en suppliant ainsi, - Je reconnois bien, Dieu mercy, - Que l’amitié vous est une chose inconnuë, - Et qu’on ne vous prend pas par le spirituel. - Vous n’y fûtes jamais qu’aparâment émeuë. - Aussi, vous ay-je escrit cartel dessus cartel, - Et mille fois de bouche appellée en duel, - Pour tirer ma raison du tort que vous me faites; - Vous m’avez refusé tout plat; - Après vous vous vangez par un assassinat: - Mais mon mal vous prendra, si vous n’y satisfaites. - - Oüy, mon mal vous prendra, mais possible trop tard - Pour y treuver quelque remede; - Car, s’il m’arrive un jour de faire bande à part, - Vous aurez beau crier à l’aide; - Le diable me puisse emporter - Si je daigne vous escouter, - Et si je fais un pas pour vous tirer de peine! - En deussiez-vous avoir, et les pâles couleurs, - Et mesme la jaunisse ou bien la courte haleine. - Je noyeray mes maux au torrent de vos pleurs; - Et vous faisant sentir à mon tour des rigueurs, - Vous connoistrez par là les tourmens qu’on endure, - Quand on est seul de son costé, - Qu’on veut ce que refuse une autre volonté, - Et quand on fait la nargue à madame Nature. - - C’est encor vous aimer que de vous avertir - De ce malheur qui vous menace. - Vous pouvez l’éviter, venant me secourir, - Et changeant en feu vostre glace. - Donc, Cloris, vivons bons amis, - Et que nos esprits bien soumis - Ne se fassent jamais qu’une amoureuse guerre. - Je fais des vœux pour vous come j’en fais pour moy; - J’aime aussi bien que vous le sejour de la terre; - Et tant que j’y seray, j’y seray sous la loy - Que nous fismes tous deux en nous donnant la foy. - Touchons-nous dans la main en amour et simplesse, - Et bannissons loin de nos cœurs - Riottes et mespris, malices et froideurs, - Et faisons banqueroute à toute la tristesse. - - Vous estes bonne fille, et je suis bon garçon, - Nous n’en devons rien l’un à l’autre. - Nous nous sommes donnez mainte et mainte leçon, - Vous avez du mien, j’ay du vostre. - Vostre amour au mien s’est montré, - Mais, las! il n’a que folastré. - Nous avons fait de tout, hormis la bonne affaire... - Quand je songe au pourquoy, je deviens interdit; - Car enfin, si ma flâme eût esté moins sévère, - Je pouvois aisément vous jetter sur le lit, - Et si, sur mon honneur, je ne l’eusse pas dit, - (Je ne m’en souviens mesme icy qu’en parenthèse), - Vos yeux roulant nonchalamment - Disoient sans cesse aux miens: «Faisons-le promptement!» - Mais l’amour s’en alla, sans vous faire bien aise. - - Ce fut vostre pudeur et ma timidité, - Qui firent ce mauvais menage. - Ma main posoit à plomb sur vostre nudité, - Et, visage contre visage, - J’estois comme vous sans soustien; - Nos sens ne tenoient plus à rien. - Et nos cœurs déreglez déregloient nos pensées; - Nous ne sçavions tous deux comment nous enlasser. - Nos flâmes se pressoient, et se sentoient pressées. - Nos corps à tous momens vouloient se renverser... - Il ne s’en falloit plus qu’à ne plus rien penser: - Mais nous pensâmes trop. Le feu prit deux amorces, - L’amour gasté frustra nos vœux. - A faux en mesme temps nous tirâmes tous deux, - Et la foiblesse ainsi nous redonna nos forces. - - Après cela, je vis vos yeux moins languissans, - Leurs brillans broüillez s’éclypserent. - Comme d’un grand sommeil vous repristes vos sens - Et vos mourans baisers cesserent. - Honteuse d’un tel accident. - Le rouge vous prit plus ardant, - Et l’amour parut triste au bord de vos paupières. - Vostre corps en pleura par sa chaude sueur. - Vos feux s’entregrondans tournèrent cent carrières. - Vous pensastes vingt fois m’appeller affronteur: - Mais un trop grand dépit calma ceste fureur. - Puis, vostre rage estoit à demy r’allentie. - Vous estiez pourtant en courroux, - J’estois un peu confus, mais non pas tant que vous, - Voyant si mal finir cette belle partie. - - Depuis ce doux moment, l’ayant manqué si beau, - Vous avez pris un air farouche: - Vos flâmes ont esté pour moy dans le tombeau, - J’ai tout perdu, jusqu’à la bouche. - Vos esprits tousjours mutinez - M’ont fait sans cesse un pied de nez, - Alors que j’ay voulu remonter sur ma beste. - Je n’ay pu revenir jamais à mes moutons, - Je n’ay plus esté saint dont on chomme la feste. - Il est vray j’ay baisé quelquefois vos tetons. - Mais tout cela n’est rien, n’allant point à tastons; - Ou si c’est quelque chose, on en est plus à plaindre: - Par des eslans impérieux - On ne fait qu’allumer des braziers furieux - Que le diable nourrit, et qui veulent s’éteindre. - - Mais revenons, Cloris, tous deux d’un mesme accord. - Mon mal vous donne de la peine; - Et c’est à vos despens que vous me faites tort; - Car quand vous m’estes inhumaine, - Semblable à cet esprit malin - Qui pour aveugler son prochain - S’éborgne volontiers d’une des deux prunelles, - Vous enragez d’abord pour me faire enrager, - Et faites à vos sens des blessures mortelles. - C’est assez avoir pris de soins à vous venger. - Après tant de travaux, il se faut soulager - Je sçay que plus que moy vous en avez envie, - Et vous avez beau marchander, - Vous devez de bon gré dans peu me l’accorder. - Et dans peu le dépit vous ostera la vie. - - Il est vray, j’ay failly, par mon chien de respect... - Je devois estre un peu moins sage: - Mais je suis corrigé (grâce à nostre regret) - Et je suis fait au badinage. - Si je vous rencontre à l’écart, - Soit en plein jour ou sur le tard, - Par ma foy, vous pouvez bien brider vostre juppe, - Je verray jusqu’au haut comme elle est à l’envers, - Et puis, vous renversant pour soustenir la duppe, - Tout d’un coup je mettray vos beaux yeux de travers, - Comme je l’imagine en escrivant ces vers... - Hélas! ce doux penser me met hors de moy-mesme. - Mais tout beau, ma chair et mon sang! - Laissez finir ma plume, attendez votre rang: - Vous en aurez assez quand vous serez à mesme. - - D. M. - - - LA JOUISSANCE IMPARFAITE - CAPRICE[22] - - [22] Imprimé à la suite de _l’Occasion perduë recouverte_, - page 18 de ce cahier séparé, qui se trouve à la fin des - _Maximes et loix d’amour, lettres, billets doux et galants, - poësies_ (Paris, Olivier de Varennes, 1669, pet. in-8). - - Après mille amoureux discours - Interrompus d’un long silence, - Elle repousse mes amours - D’une agréable violence. - - Je sçay qu’en cette occasion - Ce qui cause nostre querelle, - Ce n’est pas son aversion, - Mais c’est sa pudeur naturelle. - - Pour ses bras en vain resistans, - Ses yeux semblent me faire excuse, - Et je trouve qu’en mesme temps - Elle m’accepte et me refuse. - - Pour favoriser mon dessein, - Et soulager mon mal extresme, - Le linge qui couvroit son sein - Est tombé presque de luy-mesme. - - Ayant porté ses belles mains - Dessus ces deux globes d’albâtre, - Je baise les doigts inhumains - Qui cachent ce que j’idolâtre. - - «Hélas! à quoy, dis-je, vous sert - D’estre à mon amour si farouche? - Vos mains ont vostre sein couvert, - Et m’ont decouvert vostre bouche. - - «Vous faites autant de péchez - Que vous m’ostez de belles choses; - Mais pour les lys que vous cachez, - Je m’en vay bien cueillir des roses. - - «Dieux! que cette bouche a d’appas! - Que tout ce visage a de grâces! - Cent mains ne vous suffiroient pas - Pour garder tant de belles places.» - - Icy la constance est à bout, - Toute sa force est allentie: - Elle aime mieux me donner tout, - Que d’en céder une partie. - - Au lieu donc de me repousser, - Ses bras, sans aucune contrainte, - Ne servent plus qu’à m’embrasser - D’une amoureuse et molle estrainte. - - Son amour dans ses yeux se lit, - J’y connois son inquiétude; - Elle tombe dessus le lit, - Plus d’amour que de lassitude. - - Par l’ardeur de sa passion - Toute sa personne est émeuë, - Et son imagination - Trouble lascivement sa veuë. - - Déjà sa gorge s’enfle un peu, - Et (j’ay de la peine à le croire), - J’aperçoy l’éclat d’un beau feu - Entre deux colonnes d’yvoire. - - Mais, ô foible contentement, - Passion qui n’a point d’exemple, - Mon vain devoir en un moment - Se rend à la porte du temple. - - Incomparable affliction! - Une ville après cent batailles - Se rend à ma discretion, - Et je meurs au pied des murailles... - - Nous faisons, mais séparément, - Ce qu’ensemble nous devions faire, - Et, sans le vif attouchement, - S’achève l’amoureux mystère. - - Icy nos amours sont punis, - Par l’excez de leurs propres flames, - Et nos deux corps seroient unis. - Si nous n’eussions uni nos ames. - - «Hélas! c’est trop tost achever! - Luy dis-je, la voyant fâchée, - Et honteuse de se lever, - Aussi-tost qu’elle fut couchée. - - «Si je n’ay duré qu’un moment, - Accusez-en vostre constance: - La moitié du chatoüillement - S’est passée en la résistance. - - «D’une si nuisible vertu - Ne faites jamais tant de gloire; - Si vous n’eussiez point combattu, - Vous eussiez gagné la victoire. - - «Mon défaut vous est glorieux, - Ne le prenez pas pour un crime; - Un feu lancé de vos beaux yeux - A brulé toute la victime. - - «L’ame, par l’admiration - Et par le désir suspenduë, - Est cause que sans action - La volupté s’est répanduë. - - «Excusez donc mon chaud desir, - Et vous consolez, Isabelle, - Vous eussiez eu plus de plaisir - Si vous eussiez esté moins belle.» - - - JOUISSANCE - - STANCES[23] - - [23] _Poësies choisies de MM. Corneille, Benserade, de - Scudery, Bois-Robert, La Mesnardière, Sarrassin_ (sic), - _Desmarets, etc., et de plusieurs autres célèbres autheurs de - ce temps_. 4e édition, revue, corrigée et augmentée (Paris, - Charles Sercy, 1655), in-8, page 30 de la première partie. - - Après tant de faveurs, ne craignez pas, Silvie, - Que je ne sois secret: - J’ayme mieux près de vous passer, toute ma vie, - Pour un méconnoissant, que pour un indiscret. - - Vostre compassion a ma peine accourcie, - Me rendant fortuné; - Mais il n’est pas besoin que je vous remercie, - De peur de faire voir que vous m’avez donné. - - Pour m’en bien acquiter, tous mes desirs frivoles - Resteront sans pouvoir; - Outre que je n’ay pas d’assez dignes paroles, - C’est que, pour en parler, je n’en veux pas avoir. - - C’est assez que propice à mon inquiétude - Vous flattiez mon ardeur: - Et jamais de ma part aucune ingratitude - N’en fasse repentir votre jeune pudeur. - - Trop heureux que je suis d’avoir en ma puissance - De si charmants appas; - Je sçauray bien me taire, et ma reconnoissance - Ne sera point du tout ou ne paroistra pas. - - Je seray devant vous comme j’estois naguère, - Quand je soupirois tant: - Et vous prendrez plaisir vous-mesme à me voir faire, - Quand vous m’entendrez plaindre et me saurez content. - - Je veux que la tristesse encore se revoye - Sur ma pâle couleur, - Et cent soûpirs iront à ma secrette joye, - Qui seront adressez à ma fausse douleur. - - Je vous appelleray mon ingrate maistresse, - Publieray mes langueurs, - Et malgré vos bontez, tout le monde sans cesse - Verra dans mes écrits subsister vos rigueurs. - - Je ne suis pas de ceux dont la vaine ignorance, - Ne pouvant bien choisir, - Plustost que le solide, embrassent l’apparence - Et font du seul éclat l’essence du plaisir. - - Leur maxime n’est pas que la chose se cache, - Cela les refroidit: - Toute leur volupté, c’est que chacun le sçache, - Et que rien ne soit fait, pourveu que tout soit dit. - - Moi qui n’ay pas chez eux fait mon apprentissage, - Je n’en tiens du tout rien; - Ma muse, quoyque jeune, est une muse sage, - Qui n’a jamais fait honte à qui m’a fait du bien. - - Aussi, rasseurez-vous, adorable Silvie, - Et ne permettez pas - Que de nostre amoureuse et bienheureuse vie - Une goutte d’absinthe aigrisse les appas. - - Jeunes, à pleines mains cueillons et lis et roses, - D’un soin toujours égal; - J’ay bien fait de languir pour de si belles choses; - Et vous avez bien fait de soulager mon mal. - - Ne laissons échapper un moment inutile - En l’avril de nos ans, - Et que nostre pensée en delices fertile, - S’épuise et se remplisse en faveur de nos sens. - - De vos chères faveurs les aimables largesses - Comblent tout mon souhait, - Et cependant mon ame au milieu des caresses - Ne peut venir à bout d’un desir satisfait. - - Contente, elle désire, et va criant à l’ayde, - Au milieu du secours; - Le doux mal qu’elle plaint dure après son remède, - Et quoy qu’il en arrive, elle brûle toujours. - - C’est trop d’amour, Silvie, et cet excès aimable, - Ne vous déplaira point; - Je n’ay jamais rien fait qui n’ait esté blamable, - Si vostre jugement me condamne en ce poinct. - - Que j’aime ce visage en sa naïve grace - Jadis plein de refus, - Et maintenant si doux, qu’on n’y voit plus la trace - De nul de ses dédains qui ne paroissent plus! - - Ces beaux yeux, ce beau sein, toutes ces riches marques - N’appartiennent qu’à moy, - Et bas comme je suis au-dessous des monarques, - J’ay pourtant des trésors que n’auroit pas un roy. - - Tout beau! quelque douceur si plaisante à décrire - Qu’ait eu ma passion, - J’ay beaucoup à penser, mais je n’ay rien à dire - Et ma gloire dépend de ma discrétion. - - BENSERADE. - - - JOUISSANCE[24] - - [24] _Nouveau recueil de diverses poësies du sieur Du Teil, - augmenté de plusieurs poëmes, stances, sonnets, etc._ (Paris, - J. B. Loyson, 1659, in-12, p. 32-36). - - Enfin cette beauté qui me faisoit mourir, - Dans le soin de me secourir - Change l’ingratitude à la reconnoissance, - Et m’a dit aujourd’hui que sa difficulté - Feroit moins voir sa cruauté - Que l’excès de ma récompense. - - Mais quoy? sans retomber au péril du trépas, - Pourray-je dire les combats - Que la honte et l’amour livrèrent à son ame, - Alors que, se rendant à mon assaut vainqueur, - L’innocente mouroit de peur, - Et trembloit au bruit de ma flame! - - Amour, qui m’as comblé de gloire et de plaisir, - Seconde encore mon désir; - Toy qui brulois mon cœur, échaufe un peu ma veine, - Afin qu’on puisse lire écrit sur tes autels - Des caractères immortels - A la loüange de ma reine. - - En la triste saison que Phebus endormy - Ne luit au monde qu’à demy, - Mon astre m’éclaira de toute sa lumière. - Et cette belle aurore, un peu devant le jour, - A l’assignation d’amour - Se rendit presque la première. - - Au moment que je vis ce merveilleux objet, - Pour qui j’avois tant de respect, - Entrer les yeux baissez, et d’un accent timide, - Me dire: «Cher Tircis, à quoy m’exposes-tu? - Faut-il que pour toy la vertu - Cède à la fureur qui me guide? - - «Tircis, vivons tousjours dans nos feux innocens; - Et si j’ay des charmes puissans, - Comme pour me flater tu le veux faire croire, - Modère aussi les tiens, et content de ma foy, - Cesse de prétendre sur moy - L’honneur d’une lâche victoire.» - - Quand je vis tant de grace avec tant de pudeur, - Peu s’en fallut que mon ardeur - N’écoutât du respect les simples remonstrances, - Et que, perdant le fruit de cette occasion, - Une sotte confusion - Ne ruinât mes espérances. - - Mais reprenant bien-tost mon généreux dessein, - J’attache ma bouche à son sein, - Qui d’un poux inégal témoignoit ses alarmes: - Là nous eusmes un long et périlleux combat. - Avant qu’elle ne succombât - Sous l’heureux effort de mes armes. - - Nos rideaux recevoient tout autant de clarté - Qu’il en faut pour une beauté - Qui des jeux de l’Amour n’a pas l’expérience. - La pudeur de Philis s’y pouvoit asseurer, - Et j’y pouvois considérer - Tous les traits de son innocence. - - Je vis comme l’Amour quelquefois luy haussoit - Ses yeux que la honte abaissoit - Je vis rougir ses lys, je vis pâlir ses roses; - Tout estoit merveilleux, et je puis hardiment - Protester que jamais amant - Ne toucha de si belles choses. - - Alors, n’en pouvant plus: «Cher voleur d’un tresor, - Que je devois garder encor, - Après avoir soulé ton amoureuse envie, - Après t’estre enrichy de ma première fleur, - Après m’avoir osté l’honneur, - Oste-moy, dit-elle, la vie!» - - «Reyne de mes desirs, maistresse de mon sort, - Puisque nos destins sont d’accord, - Goustons les voluptez que le ciel nous envoye; - Appaise donc, luy dis-je, appaise tes douleurs, - Et ne fais pas tomber des pleurs - Dans le fleuve de nostre joye. - - «Tu sçais, belle Philis, que ma discrétion - L’emporte sur ma passion. - Et qu’à dissimuler j’ay si peu de contrainte, - Que tous les espions qu’on vient de nous donner - Jamais ne pourront discerner - La vérité d’avec la feinte. - - «Sçache aussi que d’Amour l’agréable péché, - Pourveu qu’on le tienne caché - Loin de ce que tu crains, n’apporte à ses complices - Qu’un mutuel desir de le faire souvent, - Et l’honneur, qui n’est que du vent, - Se garde parmy nos délices.» - - Ce miracle d’amour, de grâce et de beauté, - Après m’avoir bien écouté: - «Que les propos, dit-il, d’une personne aimée - Ont un rare pouvoir de toucher nos esprits! - Que mes sens se trouvent surpris, - Et ma colère desarmée! - - «Dispose de ma vie, aimable suborneur! - L’Amour, plus puissant que l’honneur, - Me fait abandonner ma première conduite, - Et dit à ma raison, qu’un si parfait amant - Ne peut cueillir injustement - Les fruits d’une longue poursuite.» - - - JOUISSANCE - - IDYLLE[25] - - [25] _Poésies nouvelles et autres œuvres galantes du sieur de - C..._ (Paris, Théodore Girard, 1662, in-12, p. 75-78). - - Du bel astre du jour les lumières errantes - Avoient brillé deux fois sur les fleurs renaissantes, - Et sous les noirs frimas les aquilons naissans - Avoient blanchy deux fois la vieillesse des ans; - Depuis le jour fatal que l’amoureux Lysandre - Vit la belle Climene et ne peut s’en deffendre, - Et qu’heureux à ses pieds de voir couler ses jours, - Il n’estoit point gesné par d’ingrates amours. - Après beaucoup de temps, de constance et de peine. - Il sut toucher le cœur de l’aimable Climène, - Et cette belle enfin, favorable à ses vœux, - Ressentit les langueurs d’un tourment amoureux. - Tous deux, fuyant le monde, abandonnoient leurs ames - Aux plaisirs innocens de leurs discrètes flames, - Et ces parfaits amans ne peignoient dans leurs yeux - Que ces chastes amours qui triomphent des dieux. - Mais qu’on voit rarement, dans le siècle où nous sommes, - Les amans aimer bien et n’aimer pas en hommes, - Et qu’il est difficile au cœur bien enflamé - D’estre longtemps discret, lorsqu’il est fort aimé! - Lysandre, en qui l’amour estoit jadis si pure, - Fut touché du désordre où porte la nature: - Son cœur et sa raison ne pouvant s’accorder, - Il vouloit des faveurs qu’il n’osoit demander. - Climène le connut, et son ame affligée - Desira vainement de se voir dégagée. - Mais elle aimoit beaucoup, et vit bien qu’en aimant - L’on s’accoutume enfin aux transports d’un amant. - Climène chaque jour devenoit moins sévère, - Répondoit à Lysandre avec moins de colère, - Et Lysandre, hardy, luy contoit chaque jour - Les plaisirs indiscrets du criminel amour. - D’un honneur scrupuleux les loix trop rigoureuses - Combattirent longtemps leurs flames amoureuses. - Mais dès lors que l’honneur est pressé par l’amour, - Si l’amour est bien fort, l’honneur cède à son tour. - Avec tous les efforts d’une vertu sévère, - C’est en vain que souvent la Raison delibère, - Et l’esprit, combattu par des attraits puissans, - Se trouble et s’abandonne à l’empire des sens. - - Sur le bord d’un ruisseau, loin du bruit et du monde - Climène un jour dormoit au murmure de l’onde, - A l’ombrage d’un bois et sur le gazon vert: - Un doux zephir baisoit son beau sein découvert. - Telle parut jadis, dans les bois de Cythère, - Des plus tendres Amours la ravissante mère, - Quand lasse de chercher son aimable Adonis, - Elle se reposoit dans les bras de son fils. - Climène, mille fois plus charmante et plus belle, - Dort parmi les Amours qui veillent autour d’elle, - Qui toujours attachez à ses divins appas, - L’aiment comme leur mère et ne la quittent pas. - Elle dormoit encor, lorsque son cher Lysandre, - Guidé par l’Amour mesme, en ce bois se vint rendre. - Surpris d’un nouveau jour qui brilloit à ses yeux, - Il connut que Climène estoit près de ces lieux. - Il soupire, il s’avance, et dans cet instant mesme, - Plein de joie et d’ardeur, il trouve ce qu’il aime, - Il reconnoît Climène, et voit que son beau corps, - Négligemment couché, découvroit ses trésors. - Charmé de contempler tant de beautez nouvelles, - De mille feux nouveaux il sent les étincelles, - Et se laisse embraser à ces esprits ardens - Qui malgré la raison s’écoulent par les sens. - Sans éveiller Climène, à genoux auprès d’elle, - Il veut porter sa bouche au sein de cette belle, - Et sa main criminelle est prête de toucher - Des trésors que l’honneur ordonne de cacher. - Mais un léger respect qui combattoit sa flame, - Calma pour un moment les transports de son ame, - Et, prest d’exécuter un si hardy dessein, - Il sentit arrester et sa bouche et sa main. - Il craignit justement que Climène offensée - Ne punît par sa haine une ardeur insensée, - Et que, pleine d’horreur pour sa témérité, - Il ne peust plus fléchir son esprit irrité. - «Que feray-je, dit-il, dans l’ardeur qui m’anime? - Qui péche par amour ne fait pas un grand crime. - Souvent dans les combats qu’ont des cœurs amoureux, - Si l’on n’est téméraire on n’est jamais heureux. - Nul ne peut estre sage auprès de ce qu’il aime: - Le respect dure peu quand l’amour est extrême, - Et ces foibles combats sont au cœur d’un amant - Ce que fait un peu d’eau sur un brasier fumant.» - - A ces mots, il s’emporte, et son ame aveuglée - S’abandonne aux fureurs d’une amour déréglée. - Il arreste Climène avec ses bras puissans, - Et l’inhumain est sourd à ses cris innocens. - Cette belle, en désordre, estonnée et tremblante, - Tâche en vain d’échapper, se plaint et se tourmente, - Menace son amant de courir au trépas: - Enfin elle le prie et ne le fléchit pas. - Sa résistance est foible aux efforts de Lysandre. - Contre quelque autre amant elle eust peu se défendre, - Mais contre ce qu’on aime on fait un vain effort: - Quand le cœur nous trahit, le bras n’est guères fort. - Ce n’est plus qu’aux soupirs que sa bouche est ouverte. - Elle ferme les yeux pour ne pas voir sa perte, - Et les bras étendus, sans aucun mouvement, - Laisse tout prendre enfin à cet heureux amant. - Jamais tant de beautez, avecque tant de joye, - Des ardeurs d’un amant ne devinrent la proye, - Et l’on ne vit jamais dans l’empire amoureux - De plus belle conqueste et d’amant plus heureux. - Dans le fond de ce bois les Nymphes en rougirent, - Le Faune tressaillit, et les Amours en rirent; - Tous en furent émus et dirent tour à tour, - Que rien n’est comparable aux douceurs de l’amour. - - - JOUISSANCE - - SONNET[26] - - [26] _Poësies choisies de MM. Corneille, Bois-Robert, de - Marigny, Desmarets, Gombault, de La Lanne, de Cerisy, de - Cerisay, Maucroix, etc., et plusieurs autres._ Cinquiesme - partie (Paris, Charles de Sercy, 1666, in-12. p. 61). Ce - sonnet, publié sans nom d’auteur dans différents recueils, - est de mademoiselle Desjardins, plus tard madame de - Villedieu, qui ne le désavouait pas. - - Aujourd’huy dans tes bras j’ay demeuré pâmée: - Aujourd’huy, cher Tircis, ton amoureuse ardeur - Triomphe impunément de toute ma pudeur, - Et je cède aux transports dont mon ame est charmée. - - Ta flame et ton respect m’ont enfin desarmée: - Dans nos embrassemens je mets tout mon bonheur, - Et je ne connois plus de vertu ni d’honneur, - Puisque j’aime Tircis et que j’en suis aimée. - - O vous, foibles esprits, qui ne connoissez pas - Les plaisirs les plus doux que l’on gouste icy-bas, - Apprenez les transports dont mon ame est ravie. - - Une douce langueur m’oste le sentiment, - Je meurs entre les bras de mon fidelle amant, - Et c’est dans cette mort que je trouve la vie. - - - JOUISSANCE - - (Imité d’Ovide, _Amours_, liv. III, élég. 7.) - - STANCES[27] - - [27] Cette pièce, sans nom d’auteur, se trouve à la p. - 1177 du t. IX du recueil manuscrit de Conrart, in-folio, - Bibliothèque de l’Arsenal. - - Accablé de l’inquiétude - Que cause l’ardeur de l’esté, - Pour dissiper ma lassitude - Sur mon lit je m’estois jeté. - Le soleil, dans ma chambre obscure, - Trouvant quelque foible ouverture, - Lançoit un rayon de ses feux, - Et meslant la lumière à l’ombre, - En faisoit un lieu clair et sombre - Propice aux larcins amoureux. - - Alors à mes yeux se présente - Corinne et n’ose m’approcher: - Sa robe blanche et transparente - La couvroit sans me la cacher. - Elle chancelle, je m’avance; - J’attaque, elle fait résistance - Et tâche de me repousser, - Mais d’une manière si douce, - Que le beau bras qui me repousse, - Est deja prest à m’embrasser. - - Enfin, vainqueur de cette belle, - J’en contemplay tous les appas, - J’admiray ce qu’on voit en elle - Et tout ce que l’on ne voit pas. - Chacun aisément conjecture - Ce qu’on fait en cette aventure - Avec l’objet de ses amours... - Que je serois digne d’envie, - Si dans la suite de ma vie - J’avois souvent de ces beaux jours! - - - L’OCCASION PERDUE RECOUVERTE[28] - - [28] _Les Soirées des Auberges, l’Apothicaire de qualité, - l’Avanture de l’hostellerie, le Mariage de Belfegore, - l’Occasion perduë recouverte, Nouvelles galantes, comiques et - véritables_ (Paris, Estienne Loyson, 1669, in-12, p. 289-292). - -Une certaine Dame de la campagne avoit un mary fort jaloux, et -neantmoins ne laissoit point de se réjouyr, et de passer son temps -avec un jeune frisé, valet de chambre d’un gentilhomme de ses voisins, -dont elle estoit passionnement amoureuse, qui, quelquefois, la voyoit -de près aux heures qu’elle l’avertissoit que son mary estoit absent. -Cette Dame estoit parfaitement belle, et quoyqu’elle s’abandonnast à -un valet, ne laissoit point d’estre poursuivie par tous les braves -cavaliers du pays, et entre autres, par un certain Marquis, leur -voisin, qui, l’ayant longuement persecutée à force de présens, obtint -d’elle ce qu’il en desiroit, mais elle l’obligeoit bien plus tost par -interest que par amour; car toutes ses inclinations estoient dediées à -ce valet de chambre, à qui elle avoit absolument donné son cœur. - -Un jour, comme son mary estoit allé dehors, qui ne devoit estre de -retour que le lendemain, elle envoye tout à l’heure querir son galand, -comme elle avoit accoutumé de faire en pareille occasion; mais à peine -luy avoit-elle donné le bonjour, que monsieur le Marquis arrive, ayant -laissé ses chevaux dans la cour; (il) montoit desja l’escalier, quand -une des filles de chambre de la Dame la vint avertir que monsieur -le Marquis montoit. Elle, qui pour rien n’eust voulu que le Marquis -eust trouvé ce jeune homme dans sa chambre, le pria de se cacher; ce -qu’il fit tout tremblant de peur, et, ne sçachant où se mettre, il se -cache sous le lict. Le Marquis entre et salue la Dame, qui luy demande -comme il avoit sçeu prévoir que son mary n’estoit point au logis; il -luy dit que son cœur l’en avoit averty, qui n’avoit pas accoutumé de -pronostiquer jamais en vain. - -Comme ils estoient en conversation ensemble, le mary arrive: ce qu’une -fille de chambre vint aussitost dire à sa maistresse, qu’il estoit -desja dans la cour et qu’il avoit veu les chevaux de monsieur le -Marquis. Cette femme demeura bien interdite, ne sçachant ce qu’elle -devoit faire de voir son mary la surprendre, pendant qu’elle estoit -avec le Marquis, et qu’elle avoit un autre galand caché sous le lict. -Mais, comme les femmes sont extrêmement subtiles et prompte plus que -les hommes à remedier aux malheurs présens, avec le peu de temps -qu’elle avoit, elle dit au Marquis: «Monsieur, si vous avés dessein -de me sauver la vie, au nom de Dieu, sans vous informer de la cause -qui m’oblige à cela, car je n’ai pas à présent le loisir de répondre -là-dessus, mettez l’espée à la main, et tesmoignez d’estre en colere; -disant: _Morbleu! je le rattraperai une autre fois!_ et en disant -cela, sortez promptement de céans, et quoyque mon mary, que vous allez -rencontrer sur la montée, vous en demande la cause et vous veuille -arrester, allez-vous-en en colere, sans luy respondre. C’est l’unique -moyen de me sauver, sans quoy, tenez-moy morte, autant vaut.» - -Le Marquis, qui n’avoit pas le loisir de consulter là-dessus, bien -aise aussi que par ce moyen il pouvoit aussi échapper, met l’espée à -la main, sort de la chambre, et rencontrant le mary sur la montée, -dit, en colère: «Morbleu! je le rattraperay une autre fois!» Le mary -estonné, luy demande ce qu’il a; mais, luy, sans vouloir escouter, -enfonçant son chapeau à sa teste, sort sans luy dire aucune chose. Le -mary trouve sa femme à la porte de sa chambre, à qui il demande à qui -en avoit monsieur le Marquis. «Ah! mon amy, luy dit-elle, jamais je -ne me suis trouvée si estonnée! Tout maintenant il est venu un jeune -homme se refugier icy, me criant, la larme à l’œil, d’avoir pitié de -luy et de le sauver des mains de ce Marquis, qui, l’espée à la main, -couroit après luy pour le tuer. Je l’ai fait entrer dans ma chambre -et me suis tenuë à la porte pour en deffendre l’entrée au Marquis, -qui, tout furieux, venoit pour le tuer; mais, ayant connu que je ne -le trouvois pas bon, s’estant venu refugier dans ma chambre, encore -a-t-il esté assez courtois pour ne l’attaquer pas chez moy.--Ah! dit le -mary, sans doute c’est ce qui l’obligeoit à dire qu’il le rattraperoit -ailleurs. Mais où est-il ce jeune homme?--Je ne sçay, dit-elle, où -il se sera caché. Je m’en vais l’appeler. Sortez, mon amy, dit-elle, -sortez! Ne craignez rien, il est party.» Ce jeune homme, qui avoit tout -ouï, sort tremblant de dessous le lict, car il en avoit bien sujet. Le -mary luy demande pourquoy le marquis luy en vouloit: «Je vous jure, -dit-il, que je n’en sçay rien, monsieur, car je ne le connois point, et -je crois qu’il me prend pour un autre: car, si tôt lorsqu’il m’a veu, -mettant l’espée à la main, il a crié: _Tue, tue!_ et sans Madame, qui -m’a fait la faveur de me retirer céans, je serois mort, sans doute. Je -luy suis obligé de la vie.» Le mary le console le mieux qu’il pût et -le conseille de ne sortir point de chez luy, qu’il ne fust nuict, de -peur que l’autre ne le guetast par la rue. Ainsi eut-il beau recouvrer -le temps qu’il avoit perdu, sans appréhender le mary qui luy servit -d’escorte. - - - FIN. - - - - - TABLE DES MATIÈRES - - - Pages - - L’OCCASION PERDUE RECOUVERTE, stances de P. Corneille 5 - - VARIANTES, d’après les Poésies nouvelles du S. de Cantenac 19 - - Documents et dissertations sur _l’Occasion perdue - recouverte_ 21 - - Sources et imitations de _l’Occasion perdue recouverte_ 63 - - IMPUISSANCE, par Math. Regnier _Id._ - - L’OCCASION PERDUE A CLORIS, stances, par D. M. 68 - - LA JOUISSANCE IMPARFAITE, caprice 74 - - JOUISSANCE, stances, par Benserade 77 - - JOUISSANCE, stances, par Du Teil 80 - - JOUISSANCE, idylle, par de Cantenac 83 - - JOUISSANCE, sonnet, par madame de Villedieu 86 - - JOUISSANCE, pièce inédite et anonyme, extraite du Recueil - de Conrart 87 - - L’OCCASION PERDUE RECOUVERTE, anecdote en prose, extraite - des _Soirées des Auberges_ 88 - - - PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1. - - - * * * * * - - - Corrections. - - Page 34: «à à» remplacé par «à» (s’était amusé à les tourner). - Page 43: «u» remplacé par «qu» (Il ne faut qu’un moment). - Page 74: «proptement» remplacé par «promptement» (Disoient sans - cesse aux miens: «Faisons-le promptement!»). - - - - - - - - -End of Project Gutenberg's L'occasion perdue recouverte, by Pierre Corneille - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OCCASION PERDUE RECOUVERTE *** - -***** This file should be named 63174-0.txt or 63174-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/1/7/63174/ - -Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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