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-Project Gutenberg's L'occasion perdue recouverte, by Pierre Corneille
-
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-
-Title: L'occasion perdue recouverte
-
-Author: Pierre Corneille
-
-Editor: Paul Lacroix
-
-Release Date: September 10, 2020 [EBook #63174]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OCCASION PERDUE RECOUVERTE ***
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-
-Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse and the Online
-Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
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-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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- Au lecteur.
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- L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été
- harmonisée, mais quelques erreurs clairement introduites par le
- typographe ou à l'impression ont été corrigées. On trouvera ces
- corrections à la fin du texte.
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- L’OCCASION PERDUE
- RECOUVERTE
-
-
- TIRÉ A 320 EXEMPLAIRES, TOUS NUMÉROTÉS, ET SUR
- PAPIER VERGÉ:
-
- 250 FORMAT PETIT IN-12, ET 70 FORMAT IN-8º.
-
-
- _Nº 28_
-
-
- PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1.
-
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-
-
- L’OCCASION PERDUE
-
- RECOUVERTE
-
- PAR PIERRE CORNEILLE
-
-
- NOUVELLE ÉDITION
-
- ACCOMPAGNÉE DE NOTES ET DE COMMENTAIRES
- AVEC LES SOURCES ET LES IMITATIONS QUI ONT ÉTÉ FAITES
- DE CE POEME CÉLÈBRE
- NON RECUEILLI DANS LES ŒUVRES DE L’AUTEUR.
-
-
- PARIS
-
- CHEZ JULES GAY, ÉDITEUR
- QUAI DES AUGUSTINS, 41
-
- 1862
-
-
-
-
- L’OCCASION PERDUE
- RECOUVERTE
-
-
-
-
- STANCES[1]
-
- [1] Ce texte, que nous regardons comme l’original de
- Pierre Corneille, est tiré du _Nouveau Cabinet des Muses,
- ou l’Eslite des plus belles poésies de ce temps_ (Paris,
- veuve Edme Pepingué, 1658, in-12). La pièce se trouve dans
- un cahier imprimé à part vers 1660, et placé à la suite du
- recueil; ce cahier de 50 pages manque dans la plupart des
- exemplaires.
-
-
-I
-
- Un jour, le malheureux Lisandre,
- Poussé d’un amour indiscret,
- Attaquoit Cloris en secret,
- Qui ne pouvoit plus se défendre.
- Tout favorisoit son amour:
- L’astre qui nous donne le jour
- Alloit porter ses feux dans l’onde,
- Et cet ennemy de Cypris
- Ne laissoit de lumière au monde
- Que dans les beaux yeux de Cloris.
-
-
-II
-
- Avec un amoureux silence,
- Dans un secret appartement,
- Elle supporte doucement
- Son amour et sa violence;
- Ses bras qu’elle veut avancer
- Ne servent à le repousser,
- Que pour l’attirer davantage;
- Elle le souffre à ses genoux,
- Et n’a pas presque le courage
- De luy dire: «Que faites-vous?»
-
-
-III
-
- Avec un œil doux et sévère
- Elle envisage son amant,
- Et luy montre confusément
- De l’amour et de la colère.
- «Lysandre, dit-elle tout bas,
- Je crieray, car ne pensez pas
- Que je contente vostre envie;
- Cessez d’attaquer mon honneur,
- Ou commencez d’avoir ma vie,
- Comme vous avez eu mon cœur!»
-
-
-IV
-
- Mais Lisandre, aussi peu timide
- Qu’il estoit beaucoup amoureux,
- Imprime l’ardeur de ses feux
- Sur les bords de sa bouche humide,
- Et glisse sa brûlante main
- Sur la neige de son blanc sein,
- Dont il prétend fondre la glace,
- Et, la tenant entre ses bras,
- Il ose élever son audace
- Sur un lieu plus saint et plus bas.
-
-
-V
-
- Là, sans respect et sans relâche,
- Il cherche l’objet de ses vœux,
- Et trouve ce lieu bien-heureux
- Sous le cotillon qui le cache;
- De ses doigts tremblans et hardis
- Il prend le sombre paradis
- Qui donne l’enfer à nos âmes,
- Ce throsne vivant de l’amour,
- Où, parmy les feux et les flammes,
- L’on n’a jamais trouvé le jour.
-
-
-VI
-
- Attachez bouche contre bouche,
- L’un et l’autre estroitement pris,
- Il esbranla si bien Cloris,
- Qu’il la jetta sur une couche,
- Lorsqu’avecque des yeux roulans,
- Demy-vifs et demy-mourans.
- Elle feignit d’estre pasmée,
- Et, dans un si prompt changement,
- Ne parut plus estre animée
- Que par des soûpirs seulement.
-
-
-VII
-
- A voir sa gorge toute nuë,
- Son corps tout du long estendu,
- L’on sçait bien qu’elle avoit perdu
- Sa pudeur et sa retenuë;
- Que sa constance estoit à bout,
- Que son Lisandre pouvoit tout,
- Qu’elle se fust laissé tout faire;
- Mais, par un accident fascheux,
- Que je dis et qui se doit taire,
- Il ne se passa rien entr’eux.
-
-
-VIII
-
- Près de gouster mille délices,
- Ce triste et mal-heureux amant
- Vid changer son contentement
- En de très-rigoureux supplices:
- Il estoit couché sur Cloris,
- Lorsqu’il demeura tout surpris
- D’une infortune sans seconde,
- Et, pour comble de son ennuy,
- Ce qui donne la vie au monde
- Demeura mort et froid en luy.
-
-
-IX
-
- Ce directeur de la nature,
- Ce principe du mouvement,
- Immobile et sans sentiment,
- Perd sa vigueur et sa figure;
- Lisandre a beau se tourmenter,
- Il a beau le solliciter
- Et luy préparer des amorces,
- Ce lasche qu’il excite en vain,
- Au lieu de reprendre ses forces,
- Pleure mollement sur sa main.
-
-
-X
-
- Dans cette cruelle adventure,
- Triste, désespéré, confus,
- Le pauvre amant ne songe plus
- Qu’à renoncer à sa nature.
- Dans sa furie et ses transports,
- Craignant que, malgré ses efforts,
- On ne l’accuse d’impuissance,
- Appelle d’un air languissant
- Des témoins de son innocence
- Sur le crime auquel il consent.
-
-
-XI
-
- Cependant Cloris, revenuë
- De ce feint assoupissement,
- Porte les deux mains promptement
- Dessus sa cuisse toute nuë.
- Là, par dessein ou par hazard,
- Elle empoigna ce dieu camard,
- Second Priape de la Fable;
- Mais, le sentant froid et rampant,
- Elle pense que c’est un diable
- Sous la figure d’un serpent.
-
-
-XII
-
- Jamais une jeune bergère
- Ne retira si promptement
- Sa main qui trouve innocemment
- Un aspic dessous la fougère.
- Que fit Cloris sa belle main
- De dessus ce membre trop vain
- Qu’elle toucha dessous sa robe,
- Lorsqu’avec un juste dépit
- Elle se lève et se dérobe
- Des bras de Lisandre et du lit.
-
-
-XIII
-
- Dans la colère qui l’emporte
- Elle pousse ce pauvre amant.
- Et sans l’écouter seulement,
- Se dispose à gagner la porte,
- Lorsque Lisandre, à ses genoux,
- Luy dit: «Cloris, que faites-vous?
- Tout du moins escoutez mes plaintes.
- Et regardez dans mon malheur
- Toutes les plus vives atteintes
- De l’amour et de la douleur.
-
-
-XIV
-
- «Ma chère Cloris, je vous aime
- Plus que les délices des cieux,
- Plus que les hommes et les dieux,
- Et mille fois plus que moy-mesme;
- Je brusle d’une vive ardeur,
- Et cette nouvelle froideur
- Ne vous doit pas sembler estrange:
- Je sçay bien comme il faut aimer;
- Mais, pour m’oster des bras d’un ange,
- Un diable est venu me charmer.
-
-
-XV
-
- «Quelque ennemy de la Nature
- Trouble mes sens et ma raison,
- Et de son funeste poison
- Souille une flamme toute pure;
- Peut-estre sont-ce aussi les dieux
- Qui, se voyans moins glorieux,
- M’ont voulu rendre misérable:
- Mais, que dis-je? ils sont innocens;
- Cloris, elle seule, est coupable.
- Elle seule a charmé mes sens.
-
-
-XVI
-
- «C’est sa beauté qui, dans mon âme,
- A joint le respect à l’amour;
- C’est son œil plus beau que le jour
- Qui fait croistre et mourir ma flamme;
- Heureux dans ma captivité,
- Je n’osois avec liberté
- Jouir d’une grâce imprévuë.
- Et de tous mes sens transportez
- Je n’ay réservé que la veuë
- Pour admirer tant de beautez.
-
-
-XVII
-
- «Quoy qu’il en soit, mon adorable,
- Avant que vous quittiez ces lieux
- Souffrez que je perce à vos yeux
- Un cœur fidèle et misérable,
- Afin que j’expie en mourant
- Un crime si noir et si grand,
- Qu’il choque la Nature mesme,
- Et que, pour venger vos appas,
- Ma mort vous tesmoigne que j’aime,
- Puisque ma vie ne le fait pas.»
-
-
-XVIII
-
- Il alloit parler davantage
- Pour exprimer son désespoir,
- Et peut-estre qu’il eût fait voir
- Des sanglans effets de sa rage,
- Lorsque, l’arrestant par le bras,
- Cloris luy dit: «Ne parlez pas!
- J’entends quelqu’un qui se promène,
- Et je vois avecque grand bruit
- Resplendir la chambre prochaine
- De la lumière de la nuit!»
-
-
-XIX
-
- Soudain une voix entenduë
- Redoubla son estonnement,
- Et luy fit dire promptement:
- «Cher Lisandre, je suis perduë!
- Ha! cessez de me retenir;
- C’est mon mary qui va venir!
- Je l’entends, il est à la porte;
- Il faut toujours craindre un jaloux.
- Et, vous, dont la vigueur est morte,
- Comment luy résisterez-vous?»
-
-
-XX
-
- Lors cette belle, transportée
- D’amour, de crainte et de soucy,
- Mena nostre amoureux transi
- Près d’une fenestre escartée,
- Et, sans beaucoup de compliment,
- Il se glissa légèrement
- Et descendit dedans la ruë,
- Où, pressé d’un mortel ennuy,
- Il fit longtemps le pied de gruë,
- Et puis se retira chez luy.
-
-
-XXI
-
- Frappé de la funeste envie
- Qui fait la honte et le remords.
- Il souffrit mille fois la mort
- Du dernier malheur de sa vie.
- Quoy qu’alors les jours fussent grands,
- Cette nuit luy dura mille ans;
- Il ne pust fermer la paupière;
- Sur le poinct du jour seulement,
- Honteux de revoir la lumière,
- Il les ferma pour un moment.
-
-
-XXII
-
- Le Soleil, qui chasse les ombres
- Et l’espouvantement des nuits,
- Loin de dissiper ses ennuis,
- Les rendit plus noirs et plus sombres;
- Quand il vit ce père du jour,
- Il crut, par un excez d’amour,
- Voir de Cloris la vive image;
- Mais il connut dans un moment,
- Comme Ixion dans un nuage,
- Que son amour n’estoit que vent.
-
-
-XXIII
-
- Après mille secrettes gesnes,
- Cet amant, par un digne effort,
- Résolut de chercher la mort
- Ou bien le remède à ses peines.
- «Ha! je ne crains plus mon malheur!
- Je mourray, dit-il, de douleur,
- Ou je répareray ma gloire;
- Et, quoy qu’il en soit, dans ce jour,
- Je remporteray la victoire
- De la mort ou bien de l’amour.»
-
-
-XXIV
-
- Le bouillant désir qui le presse
- Fait que d’abord après disner
- Il sort et se va promener
- Près le logis de sa maistresse;
- A peine y fut-il un moment,
- Qu’il en vit sortir Dorimant,
- Le vieil mary de cette belle.
- Et, se glissant dans la maison,
- Il alla chercher auprès d’elle
- Ou sa mort ou sa guérison.
-
-
-XXV
-
- Par une secrette avenuë,
- Il fut dans son appartement,
- Et la trouva nonchalamment
- Dormant sur son lit estenduë:
- Mais, dieux! que devint-il alors?
- En approchant de ce beau corps,
- Il eut des mouvemens estranges.
- Lorsqu’une cuisse à descouvert
- Luy fit voir le bon-heur des Anges
- Et le ciel de l’Amour ouvert.
-
-
-XXVI
-
- Dans cette agréable surprise
- Où Cloris n’avoit pas songé,
- Elle avoit assez mal rangé
- Son cotillon et sa chemise;
- Lisandre aussi, trop curieux,
- Vid lors les délices des dieux,
- La peine et le plaisir des hommes,
- Nostre tombe et nostre berceau.
- Ce qui nous fait ce que nous sommes
- Et ce qui nous brusle dans l’eau.
-
-
-XXVII
-
- Petit thrésor de la Nature,
- Estroite et charmante prison,
- Doux tyran de nostre raison,
- Fixe et mouvante sépulture,
- Autel que l’on sert à genoux.
- Dont l’offrande est le sang de tous.
- Sangsuë avide et libérale,
- Roy de la honte et de l’honneur,
- Permettez que ma plume estale
- Ce que Lisandre eut de bon-heur.
-
-
-XXVIII
-
- Beau composé, belle partie,
- Je sçay bien que, lorsqu’il vous vit,
- Il n’observa dessus ce lit
- Ny l’honneur ny la modestie;
- Mais d’amour et de charité
- Il couvrit vostre nudité,
- Pour faire évaporer sa flamme.
- Et savoura tous les plaisirs
- Que le corps fait sentir à l’âme
- Dans le transport de nos désirs.
-
-
-XXIX
-
- Ce beau dédale qu’il contemple
- Avec des yeux estincelans
- Fait naistre et couler dans ses sens
- Une ardeur qui n’a point d’exemple.
- Le feu dont il se sent brusler
- Le consomme, et, pour se montrer,
- Gagne son cœur et son visage,
- Et ce lasche de l’autre jour,
- Se roidissant d’un fier courage,
- Escume le feu de l’amour.
-
-
-XXX
-
- Plein d’ardeur, d’audace et de joye
- De remporter un si beau prix,
- Le galand sauta sur Cloris,
- Comme un faucon dessus sa proye,
- Quand cette belle, ouvrant les yeux,
- Vid Lisandre, victorieux,
- Forçant ses défences secrettes,
- Et, la tenant par les deux bras,
- Entrer, bouffi de ses conquestes,
- En un lieu qu’on ne nomme pas.
-
-
-XXXI
-
- Tandis que Cloris se tourmente
- Par de doux et puissans efforts,
- Et qu’elle agite tout son corps,
- Pour sauver sa vertu mourante;
- Son heureux Lisandre aux abois
- Roule les yeux et perd la voix;
- L’amour fait escouler son âme.
- Elle est toute preste à partir;
- Il s’estend, il dort, il se pasme,
- Et ne sent rien, pour trop sentir.
-
-
-XXXII
-
- D’abord que son âme ravie
- De l’excez d’un plaisir si grand
- Eut par un soupir tout brûlant
- Donné des signes de sa vie,
- Cloris avec sa belle main
- Osta la bouche de son sein
- Où son amant l’avoit collée,
- Et se deschargeant peu à peu,
- Honteuse de se voir moüillée,
- Essuya l’eau qui vient du feu.
-
-
-XXXIII
-
- Après une colère feinte,
- De tout ce qui s’estoit passé,
- Un reste d’honneur offensé
- Fit ouvrir la bouche à la plainte:
- «Ha! dit-elle, c’est fait de moy;
- J’ay faussé l’honneur et la foy;
- Vous me perdez, cruel Lisandre!
- Faut-il que, malgré mon devoir,
- J’aye en un moment laissé prendre
- Ce qu’on ne peut jamais r’avoir!
-
-
-XXXIV
-
- «Mais, si pour une faute extrême
- On peut trouver quelque couleur,
- Je puis dire dans mon malheur
- Que j’ay failly parce que j’aime.
- Amour, ce maistre impérieux
- Force les hommes et les dieux,
- Et brusle les poissons dans l’onde;
- Nul ne peut éviter ses coups,
- Et, puisque tout aime en ce monde,
- Je peux brusler d’amour pour vous.
-
-
-XXXV
-
- «C’est avec raison que mon âme
- Reçoit l’amour d’un favory;
- Ces noms de vieux et de mary
- Font l’horreur d’une jeune femme;
- Les maris, ces lasches tyrans,
- Ne se sont faits nos conquérans
- Que contre le droit de Nature,
- Et c’est en pratiquer la loy
- D’aller chercher la nourriture
- Que l’on ne trouve pas chez soy.
-
-
-XXXVI
-
- «Mais ces hommes sont infidèles;
- Leur plus beau feu s’esteint en peu,
- Et de tout l’amour qu’ils ont eu
- Ils n’en réservent que les ailes;
- Esclaves de la liberté,
- Ils font voir leur légèreté
- Dans leur geste ou dans leur langage,
- Et, pour un plaisir indiscret,
- Ces oiseaux, sortans de la cage,
- Vont conter tout ce qu’ils ont fait.
-
-
-XXXVII
-
- «Trop juste et trop aimé Lisandre,
- S’il en estoit ainsi de vous,
- Je percerois de mille coups
- Ce cœur qui s’est laissé surprendre;
- J’ay tout perdu pour vous gagner:
- Voudriez-vous, pour me ruiner,
- Éventer mes secrettes flammes,
- Et tireriez-vous vanité
- De la foiblesse d’une femme
- Et de vostre légèreté?»
-
-
-XXXVIII
-
- «Ha! que plustost la mort m’advienne!»
- Cria Lisandre à ce discours,
- Dont, pour interrompre le cours,
- Il mit sa bouche sur la sienne;
- L’eslevant de terre il la prit
- Et la coucha dessus le lit,
- Où je ne sçay pas ce qu’ils firent;
- Je crois bien qu’ils firent cela,
- Puisque les Amours qui les virent
- M’ont dit que le lit en bransla.
-
-
-XXXIX
-
- Ce fut alors qu’ils se pasmèrent
- De l’excez des contentemens;
- Que cinq ou six fois ces amans
- Moururent et ressuscitèrent;
- Que bouche à bouche et corps à corps,
- Tantost vivans et tantost morts,
- Leurs belles âmes se baisèrent,
- Et que, par d’agréables coups,
- Entr’eux ils se communiquèrent
- Tout ce que l’amour a de doux.
-
-
-XL
-
- Muse, n’eschauffez plus ma veine;
- De grâce, arrestez-vous un peu,
- Ou m’inspirez un autre feu
- Que celuy de vostre fontaine.
- Je ne sçay quoy dedans mon cœur
- Se glisse avec tant de douceur,
- Que je suis forcé de me rendre:
- Ha! Cloris, quand je m’en souviens,
- Je m’imagine estre Lisandre,
- Et me semble que je vous tiens.
-
-
-
-
- VARIANTES
- D’APRÈS LES
- _POÉSIES NOUVELLES ET AUTRES ŒUVRES GALANTES DU SIEUR DE C..._
- (PARIS, THÉODORE GIRARD, 1662, IN-12).
-
-
-Strophe III.
-
- Je va crier! Ne pensez pas...
-
-Strophe V.
-
- Dessous la jupe qui le cache...
- Il prend ce sombre paradis...
- L’on n’a jamais trouvé de jour.
-
-Strophe VII.
-
- Et qu’elle l’eût laissé tout faire.
-
-Strophe VIII.
-
- Et que pour le combler d’ennui.
-
-Strophe IX.
-
- Pleure mollement dans sa main.
-
-La strophe X manque.
-
-Strophe XI.
-
- Ce chaud Priape de la Fable;
- Mais, le trouvant froid et rampant,
- Elle crut que c’étoit un diable...
-
-Strophe XII.
-
- De sur ce membre lâche et vain
- Qu’elle sentit dessous sa robe...
-
-Strophe XIII.
-
- Elle repousse son amant.
-
-Strophe XIV.
-
- Parmi tant d’amour et d’ardeur,
- Cette apparence de froideur...
-
-Strophe XV.
-
- Cloris toute seule est coupable.
-
-Strophe XVII.
-
- Si ma vie ne le fait pas.
-
-Strophe XVIII.
-
- Et quelle vit avec grand bruit
- Porter dans la chambre prochaine
- Les sombres flambeaux de la nuit.
-
-Strophe XIX.
-
- Comment lui résisteriez-vous?
-
-Strophe XX.
-
- Il se guinda légèrement
- Et se laissa choir dans la rue,
- D’où, pressé d’un mortel ennui
- Et de la honte qui le tue,
- Enfin il s’en alla chez lui.
-
-Strophe XXI.
-
- Poussé de la funeste envie
- Que fait la honte et le remords,
- Il souffrit plus de mille morts...
- Il la ferma languissamment.
-
-Strophe XXII.
-
- Comme Ixion sur le nuage.
-
-Strophe XXIII.
-
- De la mort ou bien de l’amour.
-
-Strophe XXIV.
-
- Le brûlant désir qui le presse
- Fait qu’après un léger repas
- Il sort, il adresse ses pas
- Vers le logis de sa maîtresse...
- Et se glissant dans sa maison...
-
-Strophe XXV.
-
- Qu’en approchant de ce beau corps
- Il eut de mouvemens étranges!
-
-Strophe XXVI.
-
- Et ses jupes et sa chemise.
-
-Les deux strophes suivantes ne se trouvent pas dans le texte que nous
-avons choisi comme l’original.
-
- Aimant de la Nature humaine,
- Bijou chatouilleux et cuisant,
- Précipice affreux et plaisant,
- Cruel repos, aimable peine.
- Remède et poison de l’amour,
- Bûcher ardent, humide four
- Où les hommes se doivent cuire,
- Jardin d’épines et de fleurs,
- Sombre fanal qui fait reluire
- Nos fortunes et nos malheurs;
-
- Nid branlant qui nous sers de mue,
- Asile où l’on est en danger,
- Raccoursi qui fais allonger
- La chose la moins étendue.
- Fort qui se donne et qui se prend.
- Œil couvert qui ris en pleurant,
- Bel or, beau corail, belle ivoire.
- Doux canal de vie et de mort
- Où, pour acquérir de la gloire.
- L’on fait naufrage dans le port.
-
-Strophe XXVII.
-
- Vivifiante sépulture.
-
-Strophe XXVIII.
-
- Mû d’amour et de charité.
-
-Strophe XXIX.
-
- Ce feu qui consume son cœur
- Porte partout sa vive ardeur,
- Éclate enfin sur son visage.
-
-Strophe XXX.
-
- Forcer les défenses secrètes...
- Entrer, tout fier de ses conquêtes...
-
-La strophe XXXII manque tout entière.
-
-Strophe XXXIII.
-
- Porta Cloris à cette plainte.
-
-Strophe XXXIV.
-
- Brûle jusqu’aux poissons dans l’onde...
- Je ne veux rien aimer que vous.
-
-Strophe XXXVI.
-
- Mais les hommes sont infidèles,
- Ils n’aiment jamais plus d’un jour,
- Et souvent de tout leur amour
- Ils ne retiennent que les ailes...
-
-Strophe XXXVIII.
-
- Mais secrètement l’on m’a dit
- Que tous les Amours qui les virent
- Sourioient de ce qui s’y fit.
-
-Strophe XXXIX.
-
- Et que plusieurs fois ces amants...
- Leurs beaux corps se communiquèrent...
-
-
-
-
- DOCUMENTS ET DISSERTATIONS
- SUR
- _L’OCCASION PERDUE RECOUVERTE_
-
-
- EXTRAIT
-
- Du _Carpenteriana, ou Recueil des pensées historiques, critiques,
- morales, et de bons mots de M. Charpentier, de l’Académie
- françoise_ (publié par Boscheron). Paris, J. Fr. Morisset, 1724,
- in-8, p. 284.
-
-M. Corneille l’aîné est auteur de la pièce intitulée: _L’Occasion
-perdue et recouvrée_. Cette pièce étant parvenue jusqu’à M. le
-chancelier Séguier, il envoya chercher M. Corneille et lui dit que
-cette pièce ayant porté scandale dans le public et lui ayant acquis
-la réputation d’un homme débauché, il falloit qu’il lui fît connoître
-que cela n’étoit pas, en venant à confesse avec lui; il l’avertit du
-jour. M. Corneille ne pouvant refuser cette satisfaction au chancelier,
-il fut à confesse avec lui, au P. Paulin, petit père de Nazareth, en
-faveur duquel M. Séguier s’est rendu fondateur du couvent de Nazareth.
-M. Corneille s’étant confessé au révérend père d’avoir fait des vers
-lubriques, il lui ordonna, par forme de pénitence, de traduire en vers
-le premier livre de l’_Imitation de J. C._; ce qu’il fit. Ce premier
-livre fut trouvé si beau, que M. Corneille m’a dit qu’il avoit été
-réimprimé jusqu’à trente-deux fois. La reine, après l’avoir lu, pria
-M. Corneille de lui traduire le second; et nous devons à une grosse
-maladie dont il fut attaqué, la traduction du troisième livre, qu’il
-fit après s’en être heureusement tiré.
-
-
- EXTRAIT
-
- Des _Mémoires pour l’histoire des sciences et des beaux-arts_.
- Trévoux, décemb. 1724, p. in-12, p. 2272-76.
-
-Le _Carpenteriana_, en attaquant la mémoire du grand Corneille, a
-réveillé le zèle et l’équité de plusieurs personnes qui ne peuvent,
-sans horreur, voir déchirer la réputation des morts, par des faits dont
-il n’a été fait nulle mention pendant leur vie. Voici un Mémoire qui
-vengera M. Corneille et satisfera les gens équitables; il vient d’un
-homme de lettres fort estimé d’un grand prince.
-
-Dans le _Carpenteriana_, il s’est glissé trois faussetés criantes, à
-l’article où il est parlé du grand Corneille: 1º on lui attribue une
-pièce infâme, intitulée: _l’Occasion perdue recouverte_; 2º on prétend
-que le feu chancelier Séguier, après lui avoir parlé très-fortement
-au sujet de cette pièce, sans lui donner le temps de se reconnaître,
-l’amena aux Petits-Pères et l’obligea de se confesser à son confesseur
-(de lui, chancelier); 3º on veut que ce confesseur lui ait imposé pour
-pénitence de traduire l’_Imitation de Jésus-Christ_ en vers. Autant
-de mots, autant de faussetés: 1º _L’Occasion perdue recouverte_ ne
-fut jamais du grand Corneille: elle est d’un M. de Cantenac, poëte
-de cour, dont les œuvres, qui font un petit in-12, furent imprimées
-en 1661 et encore en 1665, chez Théodore Girard, marchand libraire à
-la grand’salle du Palais; elles sont divisées en trois parties: la
-première contient les Poésies nouvelles et galantes; la seconde, les
-Poésies morales et chrétiennes; la troisième, les Lettres choisies,
-galantes du sieur de Cantenac. Cela faisoit un recueil assez bizarre.
-C’est au bout des Poésies nouvelles et galantes que se trouvoit cette
-scandaleuse pièce. Dès qu’elle parut, M. le premier président de
-Lamoignon, bien averti, envoya quérir Théodore Girard, et lui ordonna
-d’ôter cette pièce de tous les exemplaires qui lui restoient, et
-par bonheur il lui en restoit la plus grande partie. Il fut obéi.
-Théodore Girard aima mieux mécontenter l’auteur et les acheteurs que
-de s’exposer au juste ressentiment d’un premier président. Il échappa
-pourtant quelques exemplaires de cette pièce, qui ne parurent qu’après
-la mort de ce grand magistrat. Et c’est un de ces exemplaires, relié
-au bout de la seconde édition, que Théodore Girard me vendit comme
-une chose rare et précieuse. Dans cette seconde édition, la pièce
-fut entièrement supprimée, sans qu’il restât même aucun vestige de
-la suppression ou du retranchement. Au bas de la dernière page de
-_l’Occasion perdue et recouverte_, on voit imprimé: _Fin des Poésies
-nouvelles et galantes du sieur de Cantenac_. Il est vrai que le nom
-n’est pas tout au long et qu’il n’y a que: _Fin des Poës. nouv. et gal.
-du Sr. de C._, mais Théodore Girard, qui étoit de mes amis et nullement
-menteur, m’a plusieurs fois assuré que ce C. signifioit le sieur de
-Cantenac, et il n’est pas possible d’en douter. Il connoissoit bien
-l’auteur. Il dit, dans un Avertissement au lecteur, que l’auteur est
-son ami. L’auteur lui avoit cédé son privilége, et ainsi il est clair
-qu’il le connoissoit, et il n’avoit nul sujet de nommer le sieur de
-Cantenac pour un autre. Mais si, outre ce témoignage donné de vive voix
-par Théodore Girard, on veut une preuve par écrit, on trouvera dans _le
-Livre des libraires_ le privilége pour les Œuvres du sieur de Cantenac,
-enregistré le 30 septembre 1661 par Dubray, syndic, et le nom du sieur
-de Cantenac s’y trouvera tout au long, J’ai voulu mettre ce fait hors
-de doute, et c’est pour cela que j’en ai rapporté jusqu’aux moindres
-circonstances. Puisqu’il est donc certain que ce n’est point M. de
-Corneille, mais M. de Cantenac qui est l’auteur de _l’Occasion perdue
-recouverte_, on voit ce qu’on a à en penser des deux autres points, qui
-ne peuvent être vrais, si le premier raconté dans le _Carpenteriana_
-est faux. Outre que ces deux points ont leurs marques de fausseté
-propres et indépendantes de celle du premier point, c’est avec plaisir
-que je fournis au public des armes contre les faux accusateurs du grand
-Corneille.
-
-
- EXTRAIT
-
- Des _Mélanges historiques et philologiques_, par M. Michaud,
- avocat au parlement de Dijon. Paris, N. Tilliard, 1754, 2 vol.
- in-12, tome Ier, p. 47-72.
-
-
- LETTRE SUR LE VÉRITABLE AUTEUR DU POËME INTITULÉ _L’OCCASION PERDUE
- ET RECOUVRÉE_.
-
-Vous sçavés, Monsieur, que, dans le _Carpenteriana_[2], on attribuë
-à Pierre Corneille une pièce qui a pour titre: _L’Occasion perduë et
-recouvrée_.
-
- [2] Page 284.
-
-«Cet ouvrage, dit-on, étant parvenu jusqu’à M. le chancelier Séguier,
-il envoya chercher M. Corneille, et l’avertit que ces vers ayant porté
-scandale dans le public, et lui ayant acquis la réputation d’un homme
-débauché, il falloit qu’il lui fit connoître que cela n’étoit pas,
-en venant à confesse avec lui: le jour fut indiqué. M. Corneille ne
-pouvant refuser cette satisfaction au chancelier, il fut à confesse
-avec lui au P. Paulin, petit-père de Nazareth, en faveur duquel M.
-Séguier s’est rendu fondateur du couvent de Nazareth. M. Corneille
-s’étant confessé au R. P. d’avoir fait des vers lubriques, il lui
-ordonna, par forme de pénitence, de traduire en vers le premier livre
-de l’_Imitation de Jésus-Christ_, ce qu’il fit. Ce premier livre fut
-trouvé si beau, que M. Corneille m’a dit qu’il avoit été réimprimé
-jusqu’à trente-deux fois[3]. La reine, après l’avoir lu, pria M.
-Corneille de lui traduire le second, et nous devons à une grosse
-maladie dont il fut attaqué la traduction du troisième livre, qu’il fit
-après s’en être heureusement tiré.»
-
- [3] Un historien moderne prétend qu’il est aussi difficile
- de le croire, que de lire ce livre une seule fois. Voyez
- l’_Histoire du Siècle de Louis XIV_, t. II, chap. des
- Écrivains, art. _Corneille (Pierre)_. On juge aujourd’hui
- des ouvrages, d’une manière épigrammatique. Cette sorte de
- critique est singulièrement remarquable dans la Méthode pour
- l’histoire, etc.
-
-Cette anecdote étoit trop injurieuse à la mémoire du grand Corneille;
-aussi, vit-on bientôt paroître un petit Mémoire qui tend à détruire
-absolument ce qu’on fait dire à Charpentier. L’anonyme qui venge
-Corneille[4] de cette fausse imputation nous apprend que l’_Occasion
-perduë-recouvrée_ est d’un certain _Cantenac_, poëte de cour, dont les
-poësies furent imprimées en 1662 et 1665, chez Théodore Girard[5],
-marchand libraire, au Palais. Dès que cette pièce scandaleuse qui
-faisoit partie des œuvres de Cantenac vit le jour, «M. le président
-de Lamoignon envoya quérir Théodore Girard, et lui ordonna de l’ôter
-de tous les exemplaires qui lui restoient; et par bonheur, il lui en
-restoit la plus grande partie.»
-
- [4] Voy. les _Mémoires de Trévoux_, décembre 1724, p. 2272 et
- le P. Niceron, t. XV de ses _Mémoires_, p. 379.
-
- [5] Le privilége est du 19 septembre 1661; il fut enregistré
- sur le Livre des libraires le 30 du même mois; l’ouvrage fut
- achevé d’imprimer le 16 novembre 1661. Le frontispice porte
- cependant 1662.
-
-Il s’en échappa cependant quelques-uns, qui ne parurent qu’après la
-mort de ce magistrat. Quant à la seconde édition, cette pièce y fut
-omise entièrement.
-
-Ce qui peut avoir trompé quelques personnes au sujet de ce poëme, c’est
-qu’on lit à la fin ces mots: _Fin des poësies nouvelles et galantes du
-sieur de C._, et qu’elles ont cru que cette lettre initiale signifioit
-Corneille; mais le nom de Cantenac, mis tout au long dans le privilége,
-suffiroit pour montrer qu’elles se trompent, quand on n’auroit pas le
-témoignage du libraire, qui a plusieurs fois assuré que l’ouvrage étoit
-du sieur de Cantenac.
-
-Les œuvres de Cantenac parurent d’abord en 1662; elles sont divisées
-en trois parties: 1º les Poësies nouvelles et galantes; 2º les Poësies
-morales et chrétiennes; 3º les Lettres choisies et galantes[6]. Ce
-fut à la fin de la première partie, après la 102 page, qu’on plaça
-_l’Occasion perduë-recouvrée_, poëme composé de 40 stances. C’est
-un cahier postiche de quatorze pages et dont les chiffres ne se
-rapportent point au corps du recueil; ce qui me fait croire que le
-libraire n’avoit pas inséré cette pièce dans tous les exemplaires, et
-qu’il ne la livroit qu’à ceux auxquels il croyoit pouvoir se fier. Ma
-conjecture est appuyée par un trait que rapporte le défenseur anonyme
-de Corneille. Il dit que le libraire Théodore Girard lui vendit un
-de ces exemplaires détachés, comme une chose rare et précieuse, et
-qu’il le fit relier à la fin de l’édition de 1665, où ces stances
-ont été entièrement retranchées, quoiqu’il y ait des augmentations
-considérables dans cette seconde édition.
-
- [6] Ce recueil forme un in-12 de 253 pages.
-
-Théodore Girard avoit bien senti que ce poëme devoit révolter un grand
-nombre de lecteurs: aussi, eut-il soin d’avertir[7] qu’on l’avoit
-glissé malgré lui dans le recueil qu’il publioit; mais qu’un galant
-homme, ami de l’auteur, s’en étant rendu le maître, l’avoit forcé de
-le mettre au jour, et que Cantenac, l’ayant autrefois composé pour se
-venger d’une dame qui l’avoit désobligé, ne trouveroit pas mauvais
-lui-même qu’on rendît sa vengeance publique: Théodore Girard dit enfin
-qu’il a jugé à propos de se justifier à cet égard pour se mettre à
-couvert du blâme et prévenir les reproches qu’on pourroit lui en faire
-un jour.
-
- [7] Page 12 de son _Avis au lecteur_.
-
-Voilà, Monsieur, une histoire détaillée dans toutes ses circonstances,
-et qui paroît, je vous l’avoue, assés vraisemblable au lecteur. Mais,
-après tout, l’apologiste anonyme de Corneille pose un fait que le
-lecteur peut encore révoquer en doute. Je veux bien croire que c’est
-une personne digne de foi, et même respectable dans la république
-des lettres. Cependant n’est-on pas toujours en droit de suspecter
-le témoignage d’un historien caché, qui raconte un fait destitué de
-preuves et d’autorités? D’ailleurs, on peut objecter que Charpentier
-n’est pas le seul qui ait pris Corneille pour l’auteur de _l’Occasion
-perduë-recouvrée_[8], et que plusieurs autres sçavans ont eu la même
-opinion. Je sçais que M. de la Monnoye, ce fin et judicieux critique,
-qui étoit le mieux au fait des petites aventures du pays littéraire,
-écrivoit un jour à M. l’abbé Papillon[9] que l’auteur de cette
-pièce étoit celui du _Cid_, des _Horaces_, de _Cinna_. «Corneille
-eut beau tenir, dit-il, la chose secrette; M. le chancelier Séguier,
-protecteur alors de l’Académie, ayant sçû de qui estoient ces stances
-peu édifiantes, qui couroient partout, en fit une douce réprimande
-au poëte, et lui dit qu’il le vouloit mener à confesse.» Le reste du
-conte ressemble parfaitement au passage tiré du _Carpenteriana_. Ainsi,
-Monsieur, vous voyés que ce bruit avoit pris un air de vérité parmi les
-beaux-esprits et les sçavans. Mais examinons sur quel fondement cette
-opinion a pu s’établir.
-
- [8] Le compilateur des _Anecdotes littéraires_ a copié le
- passage du _Carpenteriana_ (tome II, page 2), et donne aussi
- à Corneille ce petit poëme.
-
- [9] Le 6 octobre 1715, neuf ans avant l’impression du
- _Carpenteriana_.
-
-Quelque peu disposé que je sois à donner de grands éloges au poëme
-de _l’Occasion perduë-recouvrée_, j’avoue cependant que cette pièce
-comporte du génie, du feu et de l’expression, et qu’on y trouve
-quelques endroits assez bien tournés: il n’en falloit pas moins pour
-que Corneille fût soupçonné d’en être l’auteur. En effet, tout le monde
-sçait qu’après avoir été multipliée par les copies manuscrites qu’on en
-tira, elle fut réimprimée dans plusieurs recueils, mais toujours dans
-ces ramas d’ouvrages proscrits qui sortent furtivement d’une presse
-inconnuë, et qui n’ont souvent pour tout mérite que le papier et le
-caractère de Pierre Marteau[10]. Ces stances furent si généralement
-recherchées, je dirais presque si fort estimées, qu’on en fit
-plusieurs traductions en différentes langues. J’en ai vu une latine, et
-l’on m’a assuré que le savant Paul Dumay s’était amusé à les tourner
-en bourguignon. Ajoutés encore qu’elles furent mises en chanson, et
-acquirent par ce moyen une plus grande publicité.
-
- [10] _L’Occasion perduë-recouvrée_ commence le recueil
- intitulé: _L’Élite des poésies héroïques et gaillardes de ce
- temps, augmentées de nouveau_, in-12 de 94 pages, sans nom de
- ville et d’imprimeur. Cette pièce se trouve aussi à la tête
- du _Recueil des pièces du temps, ou Divertissement curieux_.
- La Haye, Jean Strik, 1685, in-12.
-
-Ces stances ont donc été assés fameuses pour être attribuées au grand
-Corneille: en effet, pouvoit-on deviner que des vers dont on avoit été
-si curieux, qu’on avoit lus et qu’on lisoit encore partout avec tant
-de plaisir, fussent d’un certain _Cantenac_, poëte presque absolument
-inconnu? On eut bien plus tôt fait de les mettre sur le compte du
-meilleur poëte du siècle dans lequel elles avoient été composées, tant
-on est porté à faire valoir la poésie libertine! Je m’imagine, mais je
-ne sçais si on prendra ceci pour un paradoxe, que le sujet de l’ouvrage
-en a fait toute la réputation, et que les seuls traits lascifs de ce
-tableau l’ont sauvé de l’oubli, où sont déjà tombés des ouvrages sans
-doute beaucoup meilleurs. Quelques beautés, quelques agrémens poëtiques
-qu’on suppose dans cette pièce, il seroit ridicule d’avancer que la
-fiction et les vers en font tout le mérite. Je suis persuadé qu’il
-a paru dans le même temps des petits poëmes aussi bien versifiés et
-d’une invention plus riche, dont la mémoire s’est néanmoins totalement
-perduë. Allons donc plus loin, et cherchons la véritable raison pour
-laquelle _l’Occasion perduë-recouvrée_ fut si fort en vogue. Le
-dirai-je, Monsieur, une catastrophe, singulière en son espèce, embellie
-par les charmes d’une poésie licentieuse, c’en fut assez pour mettre
-ces vers à la mode, pour leur attirer des loüanges et leur mériter une
-curieuse attention de la part du public.
-
-Combien voyons-nous encore aujourd’hui d’ouvrages qui ne réussissent
-que par les sujets libres qu’on y traite, les expressions lascives
-qu’on y emploie et les termes libertins dont on les remplit! Toutefois,
-le mauvais goût et la corruption du siècle ont mis en faveur ces fades
-et misérables historiettes où triomphe la plus grossière liberté, et
-quelquefois l’irréligion la plus marquée. Ce qui a fait peut-être aussi
-présumer que Corneille avoit composé ces stances, c’est l’art ingénieux
-et l’élévation de sentiment qu’on trouve dans les intrigues de ses
-poëmes dramatiques. La grande idée qu’on s’étoit formée de _l’Occasion
-perduë-recouvrée_ a fait illusion et a fixé trop indiscrètement le
-soupçon sur le grand Corneille; mais avec quelque noblesse et quelque
-art que Corneille ait traité l’amour, je ne vois pas qu’il soit jamais
-échapé à sa plume aucun ouvrage où règnent une liberté condamnable et
-un esprit de débauche. «Son tempérament, dit M. de Fontenelle[11],
-le portoit assés à l’amour, mais jamais au libertinage, et rarement
-aux grands attachemens.» D’ailleurs, lorsque ces stances parurent,
-Corneille avait cinquante-quatre ans et courait une carrière trop
-belle pour s’être oublié jusqu’au point de risquer sa réputation par
-des vers infâmes, dignes de l’horreur des honnêtes gens, et qui, selon
-moi, n’ont jamais mérité d’être si applaudis. Mais si Corneille est
-véritablement auteur de ces stances, pourquoi ne lui en a-t-on jamais
-fait de reproches? L’envie et la satyre l’eussent-elles épargné dans
-cette occasion? Il est bien étonnant que pendant sa vie on ait tenu un
-profond silence sur une production aussi scandaleuse, et qu’on n’ait
-fait cette fable qu’après sa mort. Un pareil fait, j’ose le dire, ne
-doit être cru que sur des preuves démonstratives; il devient même
-suspect et douteux, pour avoir seulement eu place dans ces mémoires
-hasardés qui portent le titre d’_Ana_.
-
- [11] Voyez l’_Histoire de l’Académie françoise_, par M.
- l’abbé d’Olivet, t. II, p. 235, édit. in-12.
-
-Je ne m’arrêterai pas ici à réfuter sérieusement le sentiment de ceux
-qui prétendent que Corneille traduisit l’_Imitation de Jésus-Christ_
-pour effacer le scandale qu’il avoit donné par les stances de
-l’_Occasion perduë-recouvrée_. C’est un mensonge grossièrement inventé
-qui ne mérite pas qu’on emploie à le détruire une longue suite de
-raisonnemens. Personne n’ignore que l’_Imitation_ traduite en vers
-françois parut plus de dix ans avant _l’Occasion perduë-recouvrée_,
-puisque Corneille publia le premier livre de ce bel ouvrage en 1651,
-et que les œuvres de Cantenac, avec les stances libertines, ne furent
-imprimées pour la première fois qu’en 1662. Il s’ensuivroit donc que la
-pénitence auroit précédé le péché, et que Corneille auroit donné des
-marques autentiques de son repentir pour une faute qu’il ne devoit
-commettre que dix ans après.
-
-D’ailleurs, un grand poëte de nos jours, le fils du fameux Racine,
-m’apprend[12] le véritable motif qui engagea Corneille à traduire
-l’_Imitation de Jésus-Christ_:
-
- Couronné par les mains d’Auguste et d’Émilie,
- A côté d’Akempis Corneille s’humilie.
-
- [12] Voyez sa _Réponse à l’épître de Rousseau contre les
- esprits-forts_.
-
-Rapportons ici la remarque que l’auteur a faite sur ces deux vers.
-«Corneille, dit-il, paroît lui-même avoir voulu s’humilier, puisqu’il
-dit au pape dans son Épître dédicatoire: «La traduction que j’ai
-choisie, par la simplicité de son style, ferme la porte aux plus beaux
-ornemens de la poésie, et bien loin d’augmenter ma réputation, semble
-sacrifier à la gloire du souverain auteur tout ce que j’en ai pu
-acquérir en ce genre d’écrire.» Corneille, comme vous voyez, Monsieur,
-dit expressement qu’il a choisi sa matière, et non pas que ce sujet lui
-a été, par un confesseur, imposé pour la rémission d’un péché public:
-si ce travail fut difficile et pénible, c’est le poëte lui-même qui
-s’y condamna; personne ne l’y avoit forcé: ses propres termes marquent
-suffisamment la liberté de son choix.
-
-Cependant, si l’on prétend que Corneille a voulu, par cette traduction,
-réparer les licences d’une muse profane, sans lui supposer un ouvrage
-aussi pernicieux qu’est _l’Occasion perduë-recouvrée_, n’étoit-ce
-donc pas assés pour lui de réfléchir chrétiennement sur l’état
-brillant où il avoit mis le théâtre français, pour s’en faire un
-sujet de pénitence et s’imposer à lui-même le travail d’un ouvrage
-édifiant? N’a-t-il pu s’occuper des louanges de Dieu, qu’après avoir
-souillé sa lyre par des chansons criminelles? Allons par des voies
-plus simples, et n’attribuons qu’à la piété seule du grand Corneille
-ce qu’on prend pour un effet de son obéissance aux ordres d’un sage
-directeur pour l’expiation d’un scandale public. Des Marets, Thomas
-Ineslerus, Alexandre Sylvestre, du Quesnay de Bois-Guibert, et tant
-d’autres poëtes qui ont traduit l’_Imitation de Jésus-Christ_ en vers
-et en différentes langues, étoient-ils des pécheurs scandaleux, et les
-a-t-on soupçonnés d’avoir composé les pièces libertines qui, de leur
-temps, avoient paru sans nom d’auteur? C’est donc un conte assés mal
-inventé, que tout ce qu’on a dit de Corneille par rapport à _l’Occasion
-perduë-recouvrée_, et il paroît certain au contraire que Cantenac est
-auteur de cette pièce. J’espère que quelques nouvelles réflexions que
-je vais faire à ce sujet achèveront de vous convaincre de cette vérité:
-
-1º Je me crois en état de prouver que Cantenac étoit un poëte qui
-ne manquoit pas tout à fait d’imagination, et qui quelquefois même
-tournoit assés bien un vers. Il n’est donc pas impossible qu’il soit
-l’auteur des stances qui se trouvent dans le recueil de ses poësies.
-
-2º On reconnoît dans les œuvres de Cantenac un poëte libertin, toujours
-échauffé des feux de l’amour: par conséquent, il est plus juste de lui
-attribuer le poëme de _l’Occasion perduë-recouvrée_, qu’il a avoué, en
-quelque sorte, en permettant qu’on le joignît à ses autres ouvrages,
-qu’au grand Corneille, à qui, comme on l’a déjà remarqué, on n’a osé
-prêter cette production licentieuse qu’après sa mort, et encore dans un
-_Ana_.
-
-Cantenac florissoit dans un temps où les portraits étoient fort à la
-mode[13]. Il eut bientôt le pinceau à la main. Ramassons ici quelques
-traits du tableau qu’il a tracé lui-même de ses mœurs, de son esprit,
-de son goût, etc. Je pense que vous y reconnoîtrés sans peine l’auteur
-de _l’Occasion perduë-recouvrée_; du moins, je m’assure bien que sa
-naïveté ne vous déplaira pas. Comme ce poëte est un auteur assez
-obscur, j’entrerai aussi dans un détail un peu étendu touchant sa
-personne.
-
- [13] Charles de Sercy et Claude Barbin en imprimèrent un gros
- recueil en 2 vol. in-8, _Paris_, 1669.
-
- «Je suis, dit-il[14], d’une taille fort médiocre, et il est
- assés rare de voir des hommes plus petits que moi. J’ai cela de
- commun avec les nains, que si l’on ne voyoit que ma tête, l’on me
- jugeroit un fort grand homme. J’ai le visage assez plein, mais
- un peu ovale; les yeux bruns et assez grands: ils ne manquent
- pas de feu et parlent souvent plus que je ne voudrois. Mon nez
- n’est ni grand, ni petit; ma bouche est petite, et mes lèvres
- sont assés vermeilles. J’ai la voix mauvaise et discordante. Je
- ne manque point de disposition pour les exercices du corps. Je
- suis d’une constitution si robuste, que je ne me souviens pas
- d’avoir été malade, sinon de quelques accidens. Les voyages que
- j’ai faits depuis quatorze ou quinze ans, et les fatigues que
- j’ai souffertes, ont peut-être contribué à me faire bien porter.
- Je m’afflige souvent sans raison, et je suis ingénieux à me
- tourmenter moi-même. Je suis impatient, colère et vindicatif,
- et je me choque souvent des moindres choses. Je suis un peu
- pointilleux; je ne sçais si c’est le vice de ma nation ou le mien
- en particulier. Au reste, si j’étois capable d’une lâcheté, je
- ne paroîtrois plus dans le monde. L’intérêt de la fortune, qui
- est fort puissant en moi, ne le seroit pas assés pour me faire
- commettre une bassesse; il est constant que je suis ambitieux
- autant qu’on le peut être, mais je ne sacrifierai jamais mon
- honneur à mon ambition, parce que j’aime encore plus la gloire
- que les grandeurs, et que je ne considère les grandeurs que
- comme des moyens de parvenir à la gloire. Je suis si sensible
- au mépris, que j’ai une haine mortelle et implacable pour tous
- ceux qui semblent me mépriser, sans qu’il me soit possible de
- me réconcilier avec eux. Je n’épargne ni mes soins ni ma peine
- pour les personnes que j’aime; je les servirois de mon bien et
- de ma vie, et il n’est point d’ami plus ardent que moi. Je mens
- quelquefois, mais c’est en des choses qui n’intéressent personne:
- je le fais surtout en matière de galanterie, où je confirme
- volontiers des faussetés par des sermens, sans songer à ce que
- je fais, parce que je jure par habitude. Je suis fort soigneux
- d’acquérir l’estime du monde. L’on m’a dit que d’abord je
- plaisois assés, que je paroissois avoir l’esprit brillant et une
- certaine façon de tourner les choses qui ne déplaît pas. Je suis
- assés agréable dans la conversation, et j’y fournis facilement;
- mais je m’y rends quelquefois incommode, et je soutiens des
- choses contre la raison, pour faire paroître un peu d’esprit;
- je me sers pour cela d’équivoques et de subterfuges qui sentent
- l’école; je parle même trop longtemps; et comme j’ai un peu de
- lecture et beaucoup de mémoire, je m’attache trop à faire voir
- ce que je sçais: c’est sans doute une faute de mon jugement,
- qui n’est pas si solide que mon esprit est vif. Je suis d’un
- tempérament mélancolique; mais cette humeur sombre s’est fort
- augmentée par quelques malheurs de ma vie. J’aime les lettres;
- mais j’aime encore plus les armes. J’écris fort intelligiblement,
- et parle assés bien, pour être d’un pays où l’on parle toujours
- mal. Je fais passablement des vers, et l’on trouve qu’ils ont
- plus d’esprit que ma prose; si cela est, j’en ai l’obligation
- au beau sexe, car j’avoue ingénument que si je n’eusse jamais
- vû de femmes, je ne fusse jamais devenu poëte; mais l’envie de
- leur plaire m’a fait servir d’un langage que je juge le plus
- propre à persuader, quoiqu’au fond il m’ait été assés inutile.
- Je respecte toutes les femmes en général, et j’ai pour elles une
- amitié beaucoup plus tendre que pour les hommes; plût à Dieu que
- je n’eusse rien davantage! Je ne me reprocherois pas beaucoup
- de désirs illégitimes, où mon tempérament me porta. Au fond,
- quoique j’aye l’esprit fort tourné à la galanterie, je n’aime
- pas à en dire indifféremment, et il faut qu’une femme ait du
- mérite ou de la beauté, lorsque je lui en conte. Je ne me pique
- point d’avoir fait des conquêtes, mais je puis me vanter d’avoir
- acquis l’estime de quelques personnes bien faites. Ce bonheur
- m’est arrivé par beaucoup de soins et de patience, car je suis
- de ceux qui en amour souffriroient un an entier, pour goûter le
- bien d’un seul jour.» Ajoutons encore à ce portrait l’éloge que
- Théodore Girard fait de Cantenac. Voici ses propres termes: «Ce
- que l’auteur dit est l’image de ce qu’il est. Comme il brille
- dans la conversation, et qu’il la soutient admirablement, on voit
- un beau feu répandu dans tous ses écrits, une façon de dire les
- choses aisée, galante et tout à fait heureuse, et généralement un
- caractère d’esprit qui lui est particulier[15].»
-
- [14] Page 556 et suiv. Je me servirai toujours ici de la
- première édition de ses Œuvres.
-
- [15] Voyez la page 7 et suiv. de l’_Avis au lecteur_.
-
-Mais cherchons la vérité de cet éloge dans le détail de quelques
-endroits des poésies de Cantenac. Il semble d’abord que l’auteur étoit
-ennemi déclaré des nœuds de l’hymen, et qu’il s’étudioit à inspirer ses
-sentimens aux autres[16]:
-
- Le chemin de l’Hymen, où l’on voit quelques roses,
- A bien de l’embarras;
- L’on s’y lasse bientôt, et l’on y voit des choses
- Que l’on n’attendoit pas.
- Vous gémirés, Iris, et vos beaux yeux en larmes
- Se plaindront du passé;
- Vous dirés à vous-même: «Étoient-ce là les charmes
- A quoi j’avois pensé?»
- Vous étiés respectée, on vous traitoit de reine,
- Avant ce nœud fatal,
- Et vous serés soumise à la pesante chaîne
- De quelque époux brutal.
-
- [16] Page 14.
-
-Au reste, les ouvrages de Cantenac n’ont pas été si généralement
-inconnus, que les faiseurs de recueils poétiques n’en aient sçu
-profiter. Vous trouverés une de ses idylles parmi les élégies
-attribuées à madame de la Suze; elle commence ainsi:
-
- Cruel persécuteur de la terre et des cieux,
- Qui parois aux mortels le plus méchant des dieux,
- Amour!
-
-Voulez-vous un échantillon de sa poésie morale et chrétienne?
-
- C’est un ordre commun qu’a prescrit la Nature,
- Et qu’on n’évite pas;
- La vie a ses degrés, et pour la sépulture
- On ne fait qu’un seul pas.
- Des cèdres orgueilleux les feuillages superbes
- Se forment lentement;
- Mais, pour les voir tomber aussi bas que les herbes,
- Il ne faut qu’un moment.
- Des plus riches palais les plus rares structures
- Coûtent beaucoup de temps;
- Mais tel qui les admire en peut voir les masures
- Après quelques instants.
-
-Il a aussi composé une élégie sacrée, où l’on voit d’assés belles
-tirades, quoique peut-être trop pompeuses pour ce genre de poëme:
-
- Ce Dieu, dont la puissance a formé dans le monde
- La profondeur des cieux et les gouffres de l’onde,
- Éclaire mon esprit et lui fait concevoir
- Que tout se doit soumettre à son divin pouvoir.
- Par lui l’astre du jour, dans sa vaste carrière,
- Donne la vie au monde et porte la lumière;
- C’est son bras tout-puissant qui fait mouvoir les cieux,
- Qui relient de la mer les torrens furieux;
- Qui forme, quand il veut, ses foudres dans la nuë,
- Et qui tient sur les airs la foudre suspenduë.
-
-Je finis par quelques vers qui ne vous déplairont peut-être pas.
-
- Qui dit homme, Lysis, ne dit qu’un peu de poudre
- Qui dure peu de jours, et que le moindre vent
- Dissipe et fait tomber dans son premier néant.
- Un enfant au berceau peut perdre la lumière;
- Peut-être que cette heure est votre heure dernière;
- Et vous voulés remettre un bien si précieux,
- Par qui vous obtiendrés la conquête des cieux?
- Le monde passe vite, et son plaisir funeste
- N’est que l’avant-coureur d’un chagrin qui nous reste;
- Ce n’est qu’une ombre vaine, et nous perdons souvent
- Des trésors infinis pour de l’air et du vent.
- Allons, mon cher Lysis, allons nous rendre dignes
- De ces biens éternels, de ces faveurs insignes:
- Au pied des saints autels soupirant nuit et jour,
- Méprisons les mondains, la fortune et l’amour.
-
-Ne vous semble-t-il pas, Monsieur, que le poëte est plutôt ici
-plagiaire qu’imitateur des beaux endroits du _Polyeucte_ de Corneille,
-tragédie qui avait été mise au théâtre[17] et imprimée plusieurs années
-avant la première édition des œuvres de Cantenac?
-
- [17] En 1643.
-
-Vous me dispenserés sans doute, Monsieur, d’extraire des poësies de
-Cantenac les passages obscènes qui décident de son libertinage: on en
-trouve un très-grand nombre. L’amour l’avoit occupé presque pendant
-toute sa vie: il assure dans une de ses lettres[18] qu’il n’a que trop
-éprouvé les funestes engagemens de cette passion; qu’il a toujours vécu
-dans les chaînes de l’amour, et que s’il a joui de quelque liberté, ç’a
-été seulement comme ces mal-heureux qui changent quelquefois de prison.
-Il porte la sincérité jusqu’à s’accuser, en quelque manière, de manquer
-à ses devoirs de chrétien: «Je ne parle point, dit-il, de ma religion,
-parce qu’il est à présumer que tous les hommes en doivent avoir: je
-dirai pourtant que je ne suis ni bigot, ni hypocrite, et que si je n’ai
-pas toute la dévotion qu’un bon chrétien doit avoir, j’en ai du moins
-plus que je n’en fais paroître[19].»
-
- [18] Voyez page 248.
-
- [19] Voyez page 243.
-
-Les vers que j’ai tirés au hasard des œuvres de Cantenac peuvent
-donner, si je ne me trompe, une assés juste idée de sa versification,
-et l’on doit reconnaître, à ces seuls traits, que _l’Occasion
-perduë-recouvrée_ n’a jamais été au-dessus de ses forces et de
-son génie: d’ailleurs, je ne nie pas que cet ouvrage ne soit son
-chef-d’œuvre. Mais ce qui prouve encore qu’il est véritablement de
-Cantenac, c’est que ce poëte, dans presque toutes ses pièces, prend
-le nom de Lisandre, qui est précisément celui du héros des stances.
-Enfin, toutes ces conjectures réunies forment, à ce qu’il me semble,
-des preuves qui suffisent pour justifier le grand Corneille de
-l’accusation intentée contre lui et pour détromper tous ceux qui
-étoient dans ce faux préjugé. J’ai cru que, pour découvrir le véritable
-auteur de cette pièce lubrique, il ne falloit que bien faire connoître
-Cantenac: il me reste à apprendre de vous, Monsieur, si j’y ai réussi.
-
-
- LETTRE A M. J. G.
-
- _Dans laquelle on essaye de prouver que_ l’Occasion perdue
- recouverte _est de Pierre Corneille_.
-
-Puisque vous vous proposez de réimprimer, à la demande de quelques amis
-des lettres, un petit poëme célèbre, que peu de personnes connaissent
-et qui est pourtant cité souvent dans l’histoire littéraire du grand
-Corneille, je vais vous indiquer l’existence du texte original, qui
-a paru antérieurement à l’édition des _Poésies nouvelles et autres
-œuvres galantes_ du sieur de Cantenac, auquel la pièce est attribuée
-généralement, depuis que les Mémoires de Trévoux ont donné à cette
-attribution une apparence de probabilité.
-
-Il suffirait, ce me semble, pour détruire entièrement cette fausse
-attribution, de démontrer que le sieur de Cantenac était tout à fait
-incapable de composer un ouvrage qui a eu l’honneur d’être attribué,
-avec plus de raison, à Pierre Corneille. Déclarons d’abord, malgré
-les éloges accordés un peu trop généreusement par Michault, de
-Dijon, à ce poëte de second ordre, que, si son recueil renferme des
-pièces aussi libres que _l’Occasion perdue recouverte_, il n’en est
-pas une qui puisse être comparée, même de loin, à ce poëme vraiment
-remarquable, sous le rapport du style et de la forme poétique. Michault
-avoue que «cette pièce comporte du génie, du feu et de l’expression,»
-c’est-à-dire tout ce qu’on chercherait en vain dans les poésies du
-sieur de Cantenac.
-
-Mais nous n’avons pas à nous étendre ici sur le mérite intrinsèque
-d’une pièce, malheureusement licencieuse, qui, par cela seul, ne
-figurera jamais dans les œuvres de Pierre Corneille et qui restera
-presque cachée entre les mains d’un petit nombre de curieux. Je vais
-seulement essayer de prouver que _l’Occasion perdue recouverte_ n’est
-pas de Cantenac, et que Pierre Corneille en est très-probablement
-l’auteur, suivant le récit du _Carpenteriana_.
-
-Nous regrettons que M. J. Taschereau, dans son _Histoire de la vie et
-des ouvrages de P. Corneille_ (Paris, P. Jaunet, 1855, in-12), n’ait
-fait qu’analyser la dissertation de Michault sur _l’Occasion perdue
-recouverte_: en étudiant la question lui-même, et en y appliquant
-l’esprit de critique qui distingue ses travaux de littérature, il
-serait arrivé, nous n’en doutons pas, aux conclusions que nous allons
-soumettre à son jugement éclairé et consciencieux.
-
-Le _Carpenteriana_, publié en 1724 par Boscheron, d’après les
-manuscrits de François Charpentier, de l’Académie française, mort
-en 1702, a été certainement modifié d’une manière fâcheuse dans le
-passage qui concerne _l’Occasion perdue recouverte_; car ce passage
-était beaucoup plus explicite et renfermait aussi quelques indications
-précieuses que l’éditeur a retranchées par mégarde en donnant la copie
-à l’impression. Le savant La Monnoye, qui avait eu sous les yeux les
-manuscrits originaux neuf ans au moins avant leur publication, nous en
-a conservé un extrait plus exact dans ses notes sur les _Jugements des
-Savants_, d’Adrien Baillet, t. IV de l’édition de 1725, p. 306.
-
-«Corneille, dit-il, ne se porta pas de lui-même à entreprendre la
-paraphrase en vers françois des trois livres de l’_Imitation_. Voici
-l’occasion qui l’y engagea, telle que je l’ai lue dans un manuscrit qui
-a pour titre _Carpenteriana_, dont on m’a dit que les articles avoient
-été dressés par feu M. Charpentier, mort doyen de l’Académie françoise.
-Il y est rapporté que Corneille, ayant, dans sa première jeunesse,
-fait une pièce un peu licencieuse intitulée _l’Occasion perdue
-recouvrée_, l’avoit toujours tenue fort secrète, mais qu’en 1650, plus
-ou moins, diverses copies en ayant couru, M. le chancelier Séguier,
-protecteur alors de l’Académie, surpris d’apprendre que ces stances peu
-édifiantes, dont la première commence:
-
- Un jour le malheureux Lysandre,
-
-étoient de Corneille, le manda, et, après lui avoir fait une douce
-réprimande, lui dit qu’il le vouloit mener à confesse; que, l’ayant
-mené de ce pas au P. Paulin, tierçaire du couvent de Nazareth, le
-confesseur ordonna, par forme de pénitence, à Corneille de mettre en
-vers françois le premier livre de l’_Imitation_. Ce premier livre étant
-achevé, la reine Anne d’Autriche, à qui le poëte le présenta, en fut si
-contente l’ayant lu, qu’elle lui demanda le second; ensuite de quoi,
-dans une dangereuse maladie qu’il eut quelque temps après, il promit le
-reste et le donna.»
-
-Ces détails et ces dates répondent à toutes les objections qu’on
-a faites contre l’authenticité de l’anecdote; il résulte donc, du
-véritable texte des manuscrits de Charpentier, recueilli et conservé
-par La Monnoye, que Corneille avait fait, _dans sa première jeunesse_,
-la pièce intitulée: _l’Occasion perdue recouvrée_; qu’il l’avait
-toujours tenue _fort secrète_, mais que des copies en avaient couru
-en 1650, _plus ou moins_. Ce fut, en effet, vers la fin de 1650, que
-Corneille commença la traduction de l’_Imitation_, en sorte que le
-premier livre de cette traduction parut en 1651.
-
-L’abbé Goujet, qui, dans sa _Bibliothèque françoise_ (t. XVIII, p.
-147), s’est inscrit en faux contre le récit du _Carpenteriana_, avait
-donc bien mal lu la note de La Monnoie, lorsqu’il croit y faire
-une objection sérieuse en disant: «Premièrement, ce petit poëme
-(_l’Occasion perdue recouverte_) ne fut imprimé pour la première
-fois qu’en 1662, et, comme je viens de l’observer, le premier livre
-de l’_Imitation_, traduit par Corneille, étoit publié dès 1651. Il
-s’ensuivroit donc que la pénitence auroit précédé le péché et que
-Corneille se seroit repenti d’une faute qu’il ne devoit commettre
-que plus de dix ans après. En second lieu, je prouverai ailleurs que
-_l’Occasion perdue et recouvrée_ n’est point de Corneille, mais du
-sieur de Cantenac.» L’abbé Goujet n’ayant pas publié le XIXe volume
-de sa _Bibliothèque françoise_, qui eût contenu l’article de Cantenac,
-nous sommes encore à savoir comment il eût prouvé que _l’Occasion
-perdue recouverte_ n’était pas de Corneille.
-
-On découvrira sans doute une impression de cette pièce, remontant
-à l’époque où les copies manuscrites commencèrent à courir, car
-_l’Occasion perdue recouverte_ eut trop de succès pour que les
-presses clandestines ne l’aient pas reproduite en feuille volante
-et peut-être avec les initiales du nom de l’auteur. «Tout le monde
-sait, dit Michault, de Dijon, dans ses _Mélanges historiques et
-philologiques_ (p. 54 du t. Ier), qu’après avoir été multipliée par les
-copies manuscrites qu’on en tira, elle fut réimprimée dans plusieurs
-recueils, mais toujours dans ce ramas d’ouvrages proscrits qui sortent
-furtivement d’une presse inconnue et qui n’ont souvent pour tout mérite
-que le papier et les caractères de Pierre Marteau.» Puis, Michault cite
-différents recueils, postérieurs à l’année 1670, dans lesquels la pièce
-se trouve imprimée.
-
-«Ces stances, ajoute Michault, furent si généralement recherchées, je
-dirais presque si fort estimées, qu’on en fit plusieurs traductions
-en différentes langues; j’en ai vu une latine, et l’on m’a assuré
-que le savant Paul Dumay s’était amusé à les tourner en bourguignon.
-Ajoutez encore qu’elles furent mises en chanson et acquirent par ce
-moyen une plus grande célébrité.» Nous n’avons pas été assez heureux
-pour découvrir ces traductions en différentes langues que nous
-signalait Michault, de Dijon. Mais nous avons fait d’autres découvertes
-plus intéressantes qui peuvent servir à constater que, pendant plus
-de dix-sept ans, de 1654 à 1670, tous les poëtes s’inspirèrent de
-_l’Occasion perdue recouverte_, pour s’essayer sur un sujet doublement
-scabreux (l’_Impuissance_ et la _Jouissance_) que le poëme attribué à
-P. Corneille avait mis à la mode.
-
-Commençons par citer La Fontaine en tête des poëtes contemporains qui
-eurent en vue de faire allusion à _l’Occasion perdue recouverte_, sinon
-de l’imiter servilement. La Fontaine, qui dans sa jeunesse était à
-l’affût de tous les ouvrages de galanterie en prose ou en vers, eut
-certainement connaissance de la pièce de Corneille, lorsqu’il n’avait
-pas encore quitté la ville de Château-Thierry et que ses premières
-amours donnaient naissance à ses premières rimes. Dans une élégie
-à l’Amour, il se plaint des mécomptes que ce dieu ne lui avait pas
-épargnés; il avoue que ses maîtresses n’eurent pas trop à se louer de
-ses préludes amoureux:
-
- Cloris vint une nuit; je crus qu’elle avoit peur...
- Innocent! Ah! pourquoi hâtoit-on mon bonheur?
- Cloris se pressa trop...
-
-Ce n’était pas la Cloris de _l’Occasion perdue_; mais, s’il prit sa
-revanche avec cette autre Cloris, il ne nous le dit pas, et il confesse
-n’avoir pas été plus heureux avec Phyllis:
-
- On la nomme Phyllis; elle est un peu légère;
- Son cœur est soupçonné d’avoir plus d’un vainqueur.
- Mais son visage fait qu’on pardonne à son cœur.
- Nous nous trouvâmes seuls; la pudeur et la crainte
- De roses et de lis à l’envi l’avoient peinte.
- Je triomphai des lis et du cœur dès l’abord;
- Le reste ne tenoit qu’à quelque rose encor.
- Sur le point que j’allois surmonter cette honte,
- On me vint interrompre au plus beau de mon conte:
- Iris entre; et depuis je n’ai pu retrouver
- L’occasion d’un bien tout près de m’arriver.
-
-Ces deux derniers vers rappellent, on ne saurait en douter, les stances
-attribuées à P. Corneille, et l’élégie d’où ces vers sont tirés est
-très-certainement d’une date antérieure à 1654.
-
-Dans le _Nouveau recueil des plus belles poësies_ (Paris, vefve G.
-Loyson, 1654, in-12), on trouve, à la page 119, _l’Occasion perdue,
-stances à Cloris_. Ces stances, signées D. M., c’est-à-dire _de
-Morangle_, suivant la table des noms d’auteurs, offrent la même
-scène que celle qui forme la première partie de _l’Occasion perdue
-recouverte_; dans les deux pièces, l’héroïne se nomme _Cloris_, mais
-Lisandre n’est nommé que dans la seconde, et le héros de _l’Occasion
-perdue_ garde l’anonyme. Il est certain que cette pièce, dans laquelle
-il y a de la verve, de l’énergie et du feu, avec beaucoup de mauvais
-goût et d’incorrection, a été composée à l’imitation des stances qui
-couraient alors sous ce titre: _l’Occasion perdue recouverte_.
-
-Le poëte D. M. ou de Morangle s’était borné à chanter l’_Occasion
-perdue_; un autre poëte anonyme, dont la pièce n’est pas indiquée
-dans la table du volume, quoiqu’elle remplisse les pages 399-404,
-avait également traité le sujet à la mode, dans une longue élégie,
-qu’il intitule _Impuissance_; mais les acteurs, qui ne pouvaient pas
-être Cloris et Lisandre, n’y sont pas nommés. En effet, la pièce est
-de Mathurin Régnier: elle avait paru, pour la première fois, dans
-l’édition de ses œuvres, publiée en 1613, après sa mort; elle avait
-reparu, revue et corrigée, dans l’édition de 1642. On doutait pourtant
-qu’elle fût réellement de lui. Voilà pourquoi G. Loyson l’avait admise
-dans son _Nouveau recueil des plus belles poësies_, comme s’il eût
-voulu la rapprocher de _l’Occasion perdue_, qui en est une imitation.
-Le Recueil où sont renfermées ces deux pièces est dédié à la comtesse
-de La Suze, par l’éditeur G. Loyson, qui met «les ouvrages des plus
-beaux esprits de ce temps sous la protection du plus rare génie de
-notre siècle.» Le privilége du roi porte la date du 1er décembre 1653.
-
-Dans les _Poésies choisies de messieurs Corneille, Bensserade, de
-Scudery, Boisrobert, etc., et de plusieurs autres célèbres autheurs
-de ce temps_ (Paris, Charles de Sercy, 1655, in-8, page 30 de la 1re
-partie), Benserade fit insérer des stances, intitulées: _Jouissance_,
-dans lesquelles il gourmande l’indiscrétion des poëtes qui révèlent
-leurs bonnes fortunes. Il ne se fait pas faute cependant de célébrer sa
-victoire, mais il ne nomme personne.
-
-En 1659, le poëte Duteil, un des rivaux de Pierre Corneille comme
-auteur de _la Juste vengeance_, tragédie jouée en 1641, semble vouloir
-rivaliser encore avec le chantre de _l’Occasion perdue recouverte_, en
-décrivant à sa façon la même scène dans des stances qui portent le
-titre de _Jouissance_, et qui ne sont pas une des plus mauvaises pièces
-de son _Nouveau recueil de diverses poésies_ (Paris, J. B. Loyson,
-1659, in-12).
-
-En 1661, le sieur de Lamathe, qui avait fait imprimer trois ans
-auparavant le _Nouveau cabinet des Muses ou l’eslite des plus belles
-pièces poësies de ce temps_ (Paris, veuve Edme Pepingué, 1658, in-12),
-eut l’idée de rajeunir ce Recueil en y ajoutant quelques poésies
-nouvelles, qui formèrent une seconde partie en un cahier séparé, sign.
-_A.-uiiij_ (avec des lacunes très-significatives dans les signatures).
-Cette seconde partie, dont le titre courant est _Cabinet des Muses_,
-mais qui n’a pas de titre spécial, se trouve placée immédiatement
-après le privilége du roi. Elle commence par _l’Occasion perdue
-recouverte_, dont nous voyons paraître pour la première fois le texte
-original. On est étonné de trouver, à la suite de ce poëme licencieux,
-des vers pour le roi, en l’honneur de la paix et de son mariage, des
-anagrammes sur le nom de Marie-Thérèse d’Autriche, et d’autres pièces
-aussi officielles. Il est clair que l’éditeur a voulu ainsi se faire
-pardonner la publication de _l’Occasion perdue recouverte_ qui devait
-donner du succès à son Recueil. Les fleurons et surtout celui de la
-Sirène, imité des éditions elzéviriennes, nous permettent de croire
-que le livre a été imprimé à Rouen. Nous ne devons pas oublier de dire
-que, parmi les pièces dont la réunion compose le cahier supplémentaire
-du Recueil de 1658, on remarque une plate élégie sur les amours de
-Lisandre et de Florice, laquelle a été réintégrée depuis dans les
-_Poésies nouvelles et autres œuvres galantes_ du sieur de Cantenac.
-
-Voilà donc enfin le texte de _l’Occasion perdue recouverte_, et
-aussitôt divers recueils s’empressent de s’en emparer en y faisant des
-suppressions et des changements plus ou moins considérables. Le premier
-qui osa reproduire le texte original publié par de Lamathe, c’est
-l’éditeur inconnu d’un volume intitulé: _les Plaisirs de la poésie
-galante gaillarde et amoureuse_. Ce recueil nous est arrivé sans date,
-sans nom d’imprimeur ou de libraire, et sans privilége du roi, avec un
-simple frontispice gravé; mais on peut assurer qu’il a été imprimé à
-Rouen et qu’il ne peut être postérieur au mois de septembre 1661, car,
-à cette époque. le surintendant des finances venait d’être arrêté, et
-le volume renferme des pièces élogieuses, en tête desquelles Fouquet
-est nommé avec ses titres et qualités. L’ensemble de ce volume indique
-assez qu’il a subi des remaniements d’impression, avant de voir le jour
-et de pouvoir circuler sous le manteau. A la page 279, nous retrouvons
-_l’Occasion perdue recouverte_ sous ce nouveau titre: _L’Impuissance et
-la Jouissance, stances_.
-
-On imprimait alors à Paris les _Poésies nouvelles et autres œuvres
-galantes du sieur de C..._ L’impression fut achevée le samedi 26
-novembre 1661, et l’auteur céda et transporta son privilége à Théodore
-Girard, marchand libraire, qui mit en vente le volume avec la date
-de 1662. Il faut entrer dans quelques détails sur ce volume de onze
-feuillets liminaires, y compris le frontispice gravé par Sphirinx, 253
-pages, et un feuillet pour la fin du privilége. L’Avis au lecteur
-présente le livre comme publié à l’insu de l’auteur, par le fait d’un
-ami qui avait eu entre les mains le manuscrit. Cet ami nous apprend
-que l’auteur, absent pour quelques jours, a désavoué ses vers «comme
-des enfants qui faisoient rougir leur père,» en renonçant à Clorice,
-à Climène et aux idoles de sa jeunesse libertine, pour se vouer à
-Dieu seul. Le recueil se termine par une lettre que l’auteur avait
-adressée à son ami pendant l’impression du volume, et cette lettre,
-qui ressemble à un sermon ou à une homélie, annonce que le sieur de
-C... se prépare à embrasser l’état ecclésiastique. En effet, quarante
-ans plus tard, on vit paraître les _Satyres nouvelles de M. Benech
-de Cantenac_, chanoine de l’église métropolitaine et paroissiale
-de Bordeaux, avec d’autres pièces du même auteur (Amsterdam, veuve
-Chayer, sans date, in-8º). L’auteur des Satyres est très-certainement
-l’auteur des _Poésies nouvelles et autres œuvres_, car le sieur de
-C... était déjà fixé à Bordeaux en 1661, puisqu’il a publié à la page
-94 de ce recueil une _Response au remerciement que M. D..., conseiller
-au parlement de Bordeaux, fit d’un livre intitulé: Pancirole commenté
-par Salmuth, que l’Autheur lui avoit presté_. Le sieur de Cantenac
-habitait donc Bordeaux, mais il avait été à Rennes, comme on le voit
-par ses curieuses stances sur le Cours de Rennes. Dans les _Poésies
-nouvelles et autres œuvres galantes_ du sieur de C..., ou du moins dans
-un petit nombre d’exemplaires de l’édition de 1662, _l’Occasion perdue
-recouverte_, «revue, corrigée et augmentée par l’autheur» se trouve
-entre les pages 102 et 103, en un cahier de 14 pages et un feuillet
-blanc, portant pour titre courant: _Poësies nouvelles et galantes_, et
-au bas de la page 14: _Fin des Poësies nouvelles et galantes du sieur
-de C..._ L’impression de ce cahier est identique à celle du volume,
-et les fleurons y sont les mêmes. Ici commencent l’incertitude et la
-controverse.
-
-«J’ay séparé la prose d’avec les vers, dit l’ami dans l’Avis au
-lecteur, et comme toutes les pièces qui entrent dans le corps de
-l’ouvrage se peuvent réduire, ou aux pièces amoureuses galantes qu’il a
-escrites, ou aux pièces morales et chrestiennes qu’il a faites, ou bien
-aux lettres qu’il a adressées à quelques personnes particulières, c’est
-la raison par laquelle je l’ai divisé en trois parties.» Il y a donc
-trois parties seulement dans le recueil, mais l’imprimeur a fait entrer
-dans la table des pièces _l’Occasion perdue recouverte_, comme existant
-à la page 103, quoique ce soient les poésies morales et chrétiennes qui
-commencent à cette page-là. Les signatures Eiij et Eiiij aux pages 101
-et 103 prouvent que l’impression du volume n’a subi d’ailleurs aucun
-remaniement. Quant au cahier intercalaire, il est signé d’une étoile.
-
-Un passage très-important de la préface semble avoir été mal compris
-par Michault, qui en tire des inductions bien différentes de celles que
-nous croyons y découvrir. «Parmy toutes les pièces qui entrent dans ce
-recueil, dit l’ami de l’auteur, dans lequel nous avons de la peine à
-voir le libraire Théodore Girard, on y en a fait glisser une en dépit
-de moy, qui auroit esté supprimée ou pour le moins qui n’auroit point
-veu le grand jour, si j’en avois esté creu; mais ma résistance a esté
-inutile, et quelque raison que j’aye eu pour destourner le coup, il a
-fallu se rendre et céder à la force. Un galant homme, qui a un empire
-absolu sur l’esprit de l’autheur et que l’autheur considère à l’égal
-de luy-mesme, l’obligea autrefois de la composer contre une dame, de
-qui il s’estoit creu désobligé, afin de satisfaire son ressentiment, et
-m’a contraint, pour rendre sa vengeance plus authentique et couronner
-son ressentiment, de souffrir qu’elle fust jointe aux autres de ce
-livre. Il a creu que l’ascendant qu’il s’estoit acquis sur l’autheur
-luy donnoit le droit sur son ouvrage, et qu’estant l’arbitre absolu de
-ses pensées, il pouvoit décider souverainement de ses escrits. Je sçay
-l’estime particulière que l’autheur a pour le mérite de ce personnage,
-qui est, à cela près, le plus honnête homme du monde, et la déférence
-aveugle qu’il a pour tous ses sentimens. Pour te dire franchement le
-mien, je ne sçaurois louer cette pratique ni en approuver l’usage.
-J’ay jugé à propos de m’en justifier, pour me mettre à couvert du
-blasme qu’on m’en pourroit donner quelque jour, et, pour prévenir
-les reproches qu’on m’en pourroit faire, j’ay creu me devoir cette
-satisfaction.»
-
-Ce passage semble à première vue se rapporter à _l’Occasion perdue
-recouverte_, mais il nous paraît plus logiquement faire allusion
-à une autre pièce du recueil, car nous ne voyons pas trop comment
-_l’Occasion_ pourrait avoir été composée _contre_ une dame. Il s’agit,
-en effet, dans ce poëme, d’un amant qui se trouve impuissant à la
-première rencontre et qui prend ensuite largement sa revanche. Est-ce
-l’amant _Lisandre_, est-ce le mari, _Dorimant_, qui aurait raconté
-cette histoire pour _satisfaire son ressentiment_? Je ne pense pas que
-_l’Occasion perdue recouverte_ soit la pièce que l’ami de l’auteur
-avait voulu retrancher, mais bien une très-vive et très-amère satire
-_contre Amaranthe_ (nommée Caliste dans la pièce, page 21), qui s’était
-mariée à un riche vieillard en délaissant son jeune amant. Cette
-Amaranthe devait être très-connue à Bordeaux, sinon à Rennes, et l’on
-conçoit que l’amant abandonné ait voulu se venger avec l’arme de la
-satire.
-
-Disons, en passant, que les scrupules de l’ami ou de l’éditeur ne
-sauraient avoir été motivés par la licence de _l’Occasion perdue
-recouverte_, car, si cet éditeur avait eu des scrupules de cette
-espèce, il n’eût pas manqué de rejeter une autre pièce dont voici le
-singulier titre: «Un cavalier faisoit quelques tours d’adresse devant
-plusieurs personnes et changeoit des cartes en telle figure qu’on
-vouloit. Une dame de la compagnie le crut sorcier et voulut prendre le
-jeu de cartes pour voir si elle y découvriroit rien, mais elle se mit
-en colère d’y trouver d’abord quelque chose en peinture que la pudeur
-et la bienséance deffend de nommer.»
-
-C’est là une pièce qui peut encore avoir été faite _contre_ une dame
-par un sentiment de vengeance.
-
-La présence de _l’Occasion perdue recouverte_ dans le volume du sieur
-de Cantenac s’explique tout naturellement, si on en accuse le libraire
-seul, soit que Théodore Girard eût voulu donner plus de vogue à sa
-publication en y intercalant une pièce très-recherchée et très-goûtée
-alors, soit qu’il ait attribué de bonne foi au sieur de Cantenac
-cette pièce qui circulait avec l’initiale de Corneille. Il faut dire,
-en outre, que le sieur de Cantenac n’avait pas été le dernier à
-s’expliquer sur un sujet que les poëtes se disputaient alors, et qu’il
-avait composé aussi une idylle intitulée _la Jouissance_, où l’on
-retrouve les principaux traits de _l’Occasion perdue recouverte_.
-
-Quant au texte de _l’Occasion perdue recouverte_, tel qu’il a été
-réimprimé dans les Poësies nouvelles et autres œuvres galantes du sieur
-de Cantenac, il faut y constater la suppression de deux strophes et
-l’addition de deux strophes nouvelles, avec un assez grand nombre de
-variantes qui ne font pas honneur au talent et au goût du plagiaire ou
-du contrefacteur. Il faut reconnaître ici que le texte original a été
-altéré et interpolé assez maladroitement.
-
-Huit ans plus tard, la vogue de _l’Occasion perdue recouverte_ n’était
-pas encore épuisée, car un auteur de nouvelles galantes et comiques
-publiait sous ce titre même, à la fin des _Soirées des Auberges_
-(Paris, Étienne Loyson, 1669, petit in-12), une petite nouvelle,
-qui pourrait bien avoir été le point de départ du poëme attribué
-à Corneille, et un poëte de premier ordre, qui a gardé l’anonyme,
-jetait dans le public un _caprice_ charmant, qu’il avait intitulé:
-_La Jouissance imparfaite_. Nous rencontrerons ce Caprice, à côté
-de _l’Occasion perdue recouverte_, dans un recueil imprimé à Rouen:
-_Maximes et lois d’amour, lettres, billets doux et galants, poësies_
-(Paris, Olivier de Varennes, 1669, in-8). Ce recueil avait été publié
-d’abord à Rouen, par le libraire Lucas, en 1667. Le libraire de Paris
-n’avait fait que changer le titre et ajouter à la fin du volume un
-cahier de 24 pages, imprimé avec les mêmes caractères, cahier dans
-lequel _l’Occasion perdue recouverte_ est suivie de _la Jouissance
-imparfaite_, qui remet en scène dans un admirable langage la première
-partie de cette éternelle _Occasion_. Le sieur de Valdavid, ami
-de Pierre Corneille, est incontestablement le principal auteur de
-cette compilation, dédiée au duc de Montausier. _L’Occasion perdue
-recouverte_, que le sieur de Cantenac avait failli transporter à
-Bordeaux, retournait ainsi en Normandie, à Rouen, qui l’avait vue
-naître dans la première jeunesse de Corneille.
-
-Concluons: l’_Occasion perdue recouverte_ est loin d’être indigne du
-grand Corneille, sous le rapport littéraire; quant au point de vue
-moral, nous nous garderons bien de l’excuser, quoique la licence des
-poëtes sous le règne de Louis XIII ait été constamment encouragée par
-la faveur des gens de cour et par la sympathie de la société la plus
-aristocratique. Michault, de Dijon, en voulant défendre Corneille, ne
-s’est pas aperçu qu’il faisait acte d’ignorance. «Je ne crois pas,
-dit-il, qu’il soit jamais échappé à sa plume aucun ouvrage où règnent
-une liberté condamnable et un esprit de débauche.» S’il avait lu les
-_Mélanges poëtiques_, imprimés en 1632 à la suite de la tragi-comédie
-de _Clitandre_, et qui contiennent une épigramme que les éditeurs des
-œuvres de Corneille n’ont pas encore osé reproduire, il aurait pu
-admettre que le poëte obéit involontairement au goût de son époque.
-«Je n’ai pas fait difficulté, dit l’abbé Granet dans la préface des
-_Œuvres diverses de Pierre Corneille_ (Paris, Gissey, 1738, in-12),
-de supprimer des plaisanteries d’un goût peu délicat et divers traits
-d’une galanterie trop libre... En retranchant les morceaux d’une
-galanterie licencieuse, je n’ai fait que me conformer à l’exemple de M.
-Corneille, qui a purgé ses premières comédies de tout ce qui en pouvait
-rappeler l’idée.» L’abbé Granet a pourtant laissé subsister le fameux
-rondeau où l’auteur du _Cid_, dans sa juste indignation contre les
-odieuses manœuvres de Scudéry,
-
- L’envoye au diable et sa muse au bordel.
-
-Il est tout naturel que le chancelier Séguier, qui était d’une piété
-exemplaire, ait conduit Corneille à confesse et que le confesseur ait
-ordonné à son pénitent de traduire l’_Imitation de Jésus-Christ_, pour
-expier son _Occasion perdue recouverte_. Quelques années plus tard, La
-Fontaine, en expiation de ses _Contes et nouvelles_, se faisait aussi,
-à l’instigation d’Arnauld d’Andilly et des jansénistes, le traducteur
-docile de quelques psaumes et de quelques hymnes du bréviaire romain;
-mais, pour se distraire de l’ennui que lui causaient ces traductions,
-il composait encore des contes en cachette, avec l’intention formelle
-de ne pas les faire imprimer. S’il eût été l’auteur de _l’Occasion
-perdue recouverte_, il n’aurait pas souffert qu’un sieur de Cantenac
-lui disputât la paternité de cet enfant de l’amour, et il se serait
-empressé de le reconnaître, au risque d’être excommunié dans ce monde
-et dans l’autre. Corneille, au contraire, ne crut jamais avoir assez
-expié ses péchés de jeunesse, et pendant plus de quarante ans il fit
-pénitence de _l’Occasion perdue recouverte_.
-
- P. L.
-
-
-
-
- SOURCE ET IMITATION
- DE
- _L’OCCASION PERDUE RECOUVERTE_
-
-
- IMPUISSANCE[20]
-
- [20] Ces vers, imités des _Amours_ d’Ovide (liv. III, élégie
- 7), sont de Mathurin Régnier; ils ont été publiés, après
- sa mort, dans ses œuvres, en 1613 et 1642. On les retrouve
- avec de bonnes corrections, mais aussi avec de nouvelles
- fautes, dans le _Nouveau recueil des plus belles poësies,
- contenant le Triomphe d’Aminte, la Belle invincible, la
- Belle mandiante, l’Occasion perdue, etc., et autres pièces
- curieuses_ (Paris, vefve G. Loyson, 1654, in-12, p. 399-404).
-
- Quoy! ne l’avois-je assez en mes vœux désirée?
- N’estoit-elle assez belle ou bien assez parée?
- Estoit-elle à mes yeux sans grâce et sans appas?
- Son sang n’estoit-il pas issu d’un lieu trop bas?
- Sa race, sa maison n’estoit-elle estimée?
- Ne valoit-elle point la peine d’estre aimée?
- Inhabile au plaisir, n’avoit-elle de quoy?
- Estoit-elle trop laide ou trop belle, pour moy?
- Ha! cruel souvenir! Cependant je l’ay euë,
- Impuissant que je suis, en mes bras toute nuë,
- Et n’ay peu, le voulant tous deux esgallement,
- Contenter nos désirs en ce contentement!
- Au surplus, à ma honte, Amour, que te diray-je?
- Elle mit en mon col ses bras plus blancs que neige,
- Et sa langue mon cœur par ma bouche embrasa:
- Bref, tout ce qu’ose Amour, ma Déesse l’osa.
- Me suggérant la manne en sa lèvre amassée,
- Sa cuisse se tenoit en la mienne entassée.
- Les yeux luy petilloient d’un désir langoureux,
- Et son ame exhalloit maint soupir amoureux.
- Sa langue, en bégayant, d’une façon mignarde,
- Me disoit: «Mais, mon cœur, qu’est-ce qui vous retarde?
- N’aurois-je point en moy quelque chose qui peust
- Offenser vos désirs ou bien qui vous depleust?
- Ma grâce, ma façon, ha! Dieu! ne vous plaist-elle!
- Quoy! n’ay-je assez d’amour ou ne suis-je assez belle?»
- Cependant, de la main animant ses discours,
- Je trompois, impuissant, sa flamme et mes amours,
- Et comme un tronc de bois, charge lourde et pesante,
- Je n’avois rien en moy de personne vivante.
- Mes membres languissans, perclus et refroidis,
- Par ses attouchemens n’estoient moins engourdis.
- Mais quoy! que deviendray-je en l’extrême vieillesse,
- Puisque je suis retif au fort de ma jeunesse?
- Et si, las! je ne puis, et jeune et vigoureux,
- Savourer la douceur du plaisir amoureux?
- Ha! j’en rougis de honte, et dépite mon âge,
- Age de peu de force et de peu de courage,
- Qui ne me permet pas, en cest accouplement,
- Donner ce qu’en amour peut donner un amant;
- Car, Dieu! ceste beauté, par mon deffaut trompée,
- Se leva le matin, de ses larmes trempée,
- Que l’amour, de dépit, écouloit de ses yeux,
- Ressemblant à l’Aurore, alors qu’ouvrant les cieux.
- Elle sort de son lict, honteuse et dépitée
- D’avoir, sans un baiser, consommé sa nuictée,
- Quand baignant tendrement la terre de ses pleurs.
- De chagrin et d’amour elle enjette ses fleurs.
- Pour flatter mon deffaut, de quoy me sert la gloire,
- De mon amour passée inutile mémoire!
- Quand, aimant ardamment et ardamment aimé,
- Tant plus je combattois, plus j’estois animé;
- Guerrier infatigable en ce doux exercice,
- Par dix ou douze fois je rentrois dans la lice,
- Où, vaillant et adroit, après avoir brisé,
- Des chevaliers d’amour j’estois le plus prisé...
- Mais de cet accident je fais un mauvais conte,
- Si mon honneur passé maintenant est ma honte,
- Et si le souvenir, trop prompt de m’outrager,
- Par le plaisir receu ne me peut soulager.
-
- O ciel! il falloit bien qu’ensorcelé je fusse,
- Ou, trop ardant d’amour, que je ne m’aperceusse
- Que l’œil d’un envieux nos desseins empeschoit
- Et sur mon corps perclus son venin espanchoit.
- Mais qui pourroit atteindre au poinct de son mérite?
- Veu que toute grandeur pour elle est trop petite,
- Si, par l’égal, ce charme a force contre nous,
- Autre que Jupiter n’en peut estre jaloux:
- Luy seul, comme envieux d’une chose si belle,
- Par l’émulation seroit seul digne d’elle.
- Hé quoy! là haut au ciel mets-tu les armes bas,
- Amoureux Jupiter? Que ne viens-tu çà-bas
- Jouir d’une beauté, sur les autres aimable?
- Assez de tes amours n’a caqueté la Fable:
- C’est ores que tu dois, en amour vif et prompt,
- Te mettre encore un coup les armes sur le front;
- Cacher ta déité dessous un blanc plumage;
- Prendre le feint semblant d’un satyre sauvage,
- D’un serpent, d’un cocu, et te répandre encor,
- Alambiqué d’amour, en grosses gouttes d’or,
- Et puisque sa faveur, à moy seul octroyée,
- Indigne que je suis, fut si mal employée,
- Faveur qui de mortel m’eût fait égal aux dieux,
- Si le Ciel n’eût esté sur mon bien envieux!
-
- Mais, encor tout bouillant de mes flammes premieres,
- De quels vœux redoublez et de quelles prieres,
- Iray-je derechef les Dieux sollicitant,
- Si d’un bienfait nouveau j’en attendois autant;
- Si mes deffauts passez leurs beautez mécontentent
- Et si de leurs bienfaits je croy qu’ils se repentent?
-
- Or, quand je pense, ô Dieux! quel bien m’est advenu!
- Avoir veu dans un lict ses beaux membres à nu,
- La tenir languissante entre mes bras couchée,
- De mesme affection la voir estre touchée,
- Me baiser haletant d’amour et de desir,
- Par ses chatouillemens resveiller le plaisir!
- Ha! Dieux! ce sont des traits si sensibles aux ames,
- Qu’ils pourroient l’Amour mesme eschauffer de leurs flammes
- Si plus froid que la mort ils ne m’eussent trouvé,
- Des mystères d’amour amant trop reprouvé!
- Je l’avois cependant, ivre d’amour extresme;
- Mais si je l’eus ainsi, elle ne m’eust de mesme.
- O malheur! et de moy elle n’eust seulement
- Que des baisers d’un frère et non pas d’un amant!
- En vain, cent et cent fois, je m’efforce à luy plaire.
- Non plus qu’à mon désir je n’y puis satisfaire.
- Et la honte pour lors, qui me saisit le cœur.
- Pour m’achever de peindre, esteignit ma vigueur.
-
- Comme elle reconnut, femme mal satisfaite,
- Qu’elle y perdoit son temps, du lict elle se jette.
- Prend sa juppe, se lace, et puis, en se moquant,
- D’un ris et de ces mots elle m’alla picquant:
- «Non, si j’estois lascive ou d’amour occupée,
- Je me pourrois fascher d’avoir esté trompée.
- Mais puisque mon désir n’est si vif ni si chaud,
- Mon tiede naturel m’oblige à ton deffaut:
- Mon amour satisfaicte aime ton impuissance,
- Et tire de ta faute assez de recompence,
- Qui, tousjours dilayant, m’a fait, par le desir,
- Esbattre plus longtemps à l’ombre du plaisir.»
-
- Mais estant la douceur par l’effort divertie,
- La fureur à la fin rompit sa modestie,
- Et dit en esclatant: «Pourquoy me trompes-tu?
- Ton impudence à tort a vanté ta vertu.
- Si en d’autres amours ta vigueur s’est usée,
- Quel honneur reçois-tu de m’avoir abusée?»
-
- Assez d’autres propos le dépit luy dictoit;
- Le feu de son desdain par sa bouche sortoit.
- Enfin, voulant cacher ma honte et sa colère,
- Elle couvrit son front d’une meilleure chère,
- Se conseille au miroir, ses femmes appela,
- Et, se lavant les mains, le fait dissimula.
-
- Belle dont la beauté si digne d’estre aymée
- Eust rendu des plus morts la froideur enflammée,
- Je confesse ma honte, et, de regret touché,
- Par les pleurs que j’espands j’accuse mon péché:
- Péché d’autant plus grand que grande est ma jeunesse.
- Si homme j’ay failly, pardonnez-moy, déesse.
- J’avouë estre fort grand le crime que j’ay fait;
- Pourtant, jusqu’à la mort, si n’avois-je forfait,
- Si ce n’est à présent, qu’à vos pieds je me jette:
- Que ma confession vous rende satisfaicte!
- Je suis digne des maux que vous me prescrirez.
- J’ay menty, j’ay volé... j’ay des vœux parjurez,
- Trahy les dieux benins. Inventez à ces vices,
- Comme estranges forfaicts, des estranges supplices,
- O beauté, faictes-en tout ainsi qu’il vous plaist;
- Si vous me commandez à mourir, je suis prest!
- La mort me sera douce, et d’autant plus encore,
- Si je meurs de la main de celle que j’adore.
- Avant qu’en venir là, au moins souvenez-vous
- Que mes armes, non moy, causent vostre courroux;
- Que, champion d’amour entré dedans la lice,
- Je n’eus assez d’haleine à si grand exercice;
- Que je ne suis chasseur jadis tant approuvé,
- Ne pouvant redresser un deffaut retrouvé.
- Mais d’où viendroit ceci? Seroit-ce point, maistresse,
- Que mon esprit, du corps précédast la paresse?
- Ou que, par le desir trop prompt et violent,
- J’allasse, avec le temps, le plaisir consommant?
- Pour moy, je n’en sçay rien; en ce fait, tout m’abuse.
- Mais enfin, ô beauté, recevez mon excuse;
- S’il vous plaist derechef que je rentre à l’assaut,
- J’espère avec usure amender mon deffaut.
-
-
- L’OCCASION PERDUE
- A CLORIS
- STANCES[21]
-
- [21] _Nouveau recueil des plus belles poësies, contenant le
- Triomphe d’Aminte, la Belle invincible, l’Occasion perduë,
- etc., et autres poësies curieuses._ (Paris, chez la vefve
- Loyson, 1654, in-12, p. 119-138.)
-
- Après avoir bien ry des maux que j’ay souffers,
- Que je souffre encore à toute heure,
- Si vous n’adoucissez la rigueur de mes fers,
- Cloris, il faudra que je meure.
- Consultez, avant mon trépas,
- Ce que vont perdre vos appas.
- Un constant comme moy n’est pas si peu de chose;
- Et vous n’y songez pas ou n’y songez pas bien:
- Hylas renâquit-il par sa métempsicose?
- Quand vous m’aurez perdu, vous ne treuverez rien,
- J’entends qui comme moy fasse un doux entretien,
- Et dont l’ame soit moins volage et mensongère,
- Car, pour des amans du commun,
- Vous en aurez tousjours, mais ce n’est pas tout un;
- Encor, comme je crois, n’en retiendrez-vous guère.
-
- Ce n’est pas qu’en effet vous n’ayez cent beautez,
- Que vostre humeur ne soit aimable;
- Je l’advouë entre nous, et mes sens agitez
- Font vostre éloge incomparable,
- Mesme à mesure que j’escris.
- Vous sçavez mesnager vos ris;
- Et ne prononcez pas un seul mot qui ne porte.
- Mais où je n’ay rien fait, personne ne viendra.
- Vous serez dans le monde, et l’on vous croira morte.
- Pour parer ce malheur, c’est à vous qu’il tiendra,
- Et si vous l’attendez, pas un ne vous plaindra.
- On vous dira: «Cloris, vous n’estes pas trop sage;
- La mort de ce pauvre garçon
- Nous fait, en conscience, une belle leçon,
- Qu’on n’apprend pas sous vous un bon apprentissage.»
-
- Raisonnez sans effort si d’un pareil discours
- Vous aurez lieu d’être contente.
- Un esprit inconstant, comme on disoit ces jours,
- Rarement aime une inconstante.
- Nul ne veut estre rejeté.
- Chacun veut dire: J’ai quitté.
- On devient fort jaloux de cette fausse gloire.
- Quand on est aux adieux, on s’en va le premier:
- La retraite est superbe autant que la victoire.
- On est lâche, on est sot, quand on va le dernier.
- On veut voir la maistresse et se plaindre et crier,
- S’il faut que le divorce ait des cris et des larmes;
- Et pour vous parler franchement,
- Les hommes de Paris sont ordinairement,
- En matière d’amour, comme de vrais gendarmes.
-
- Pour moy je ne suis pas composé de ce biais,
- Je n’eus jamais l’ame mauvaise,
- Et comme le visage a l’air docile et niais,
- J’ay l’humeur docile et niaise.
- Depuis que je suis engagé,
- Je n’ay pas seulement songé
- Comment je me prendrois à d’autres amourettes.
- J’enrage loin de vous, je suis presque aux abois;
- Et n’estoit que je pense à vous conter fleurettes,
- Je mourrois tout d’un coup, sans en faire à deux fois.
- Hélas! si les clameurs de ma dolente voix
- Venoient sans y penser vous frapper les oreilles,
- Connoissant combien je suis fou,
- Vous viendriez me voir, et me sautant au cou,
- Sans doute esteindriez mes ardeurs nompareilles.
-
- Aussi, depuis un mois je fais le confondu,
- Je parle à tous de ma souffrance,
- Je dis à tout le monde: «Adieu! je suis perdu!»
- Et puis, par un triste silence,
- Relevé de quelques soupirs,
- Je fais connoistre mes desirs,
- Afin qu’un bon amy vous les aille redire.
- Je vay tard par chez vous, quoyqu’il soit dangereux,
- J’y rode en marmottant quelques mots de martire;
- Tous les pas que j’y fais traînent en malheureux,
- J’y mouche sur un ton qui ressent le pleureux.
- J’y tousse et crache aussi, non pas sans me contraindre,
- Et dans une telle langueur,
- Si j’y conserve encor ma première vigueur,
- C’est pour vous dépescher, si vous venez me plaindre.
-
- En vérité, Cloris, un transport de pitié
- Seroit un transport pardonnable;
- Je vous en supplirois par toute l’amitié
- Dont vous devez estre capable:
- N’estoit qu’en suppliant ainsi,
- Je reconnois bien, Dieu mercy,
- Que l’amitié vous est une chose inconnuë,
- Et qu’on ne vous prend pas par le spirituel.
- Vous n’y fûtes jamais qu’aparâment émeuë.
- Aussi, vous ay-je escrit cartel dessus cartel,
- Et mille fois de bouche appellée en duel,
- Pour tirer ma raison du tort que vous me faites;
- Vous m’avez refusé tout plat;
- Après vous vous vangez par un assassinat:
- Mais mon mal vous prendra, si vous n’y satisfaites.
-
- Oüy, mon mal vous prendra, mais possible trop tard
- Pour y treuver quelque remede;
- Car, s’il m’arrive un jour de faire bande à part,
- Vous aurez beau crier à l’aide;
- Le diable me puisse emporter
- Si je daigne vous escouter,
- Et si je fais un pas pour vous tirer de peine!
- En deussiez-vous avoir, et les pâles couleurs,
- Et mesme la jaunisse ou bien la courte haleine.
- Je noyeray mes maux au torrent de vos pleurs;
- Et vous faisant sentir à mon tour des rigueurs,
- Vous connoistrez par là les tourmens qu’on endure,
- Quand on est seul de son costé,
- Qu’on veut ce que refuse une autre volonté,
- Et quand on fait la nargue à madame Nature.
-
- C’est encor vous aimer que de vous avertir
- De ce malheur qui vous menace.
- Vous pouvez l’éviter, venant me secourir,
- Et changeant en feu vostre glace.
- Donc, Cloris, vivons bons amis,
- Et que nos esprits bien soumis
- Ne se fassent jamais qu’une amoureuse guerre.
- Je fais des vœux pour vous come j’en fais pour moy;
- J’aime aussi bien que vous le sejour de la terre;
- Et tant que j’y seray, j’y seray sous la loy
- Que nous fismes tous deux en nous donnant la foy.
- Touchons-nous dans la main en amour et simplesse,
- Et bannissons loin de nos cœurs
- Riottes et mespris, malices et froideurs,
- Et faisons banqueroute à toute la tristesse.
-
- Vous estes bonne fille, et je suis bon garçon,
- Nous n’en devons rien l’un à l’autre.
- Nous nous sommes donnez mainte et mainte leçon,
- Vous avez du mien, j’ay du vostre.
- Vostre amour au mien s’est montré,
- Mais, las! il n’a que folastré.
- Nous avons fait de tout, hormis la bonne affaire...
- Quand je songe au pourquoy, je deviens interdit;
- Car enfin, si ma flâme eût esté moins sévère,
- Je pouvois aisément vous jetter sur le lit,
- Et si, sur mon honneur, je ne l’eusse pas dit,
- (Je ne m’en souviens mesme icy qu’en parenthèse),
- Vos yeux roulant nonchalamment
- Disoient sans cesse aux miens: «Faisons-le promptement!»
- Mais l’amour s’en alla, sans vous faire bien aise.
-
- Ce fut vostre pudeur et ma timidité,
- Qui firent ce mauvais menage.
- Ma main posoit à plomb sur vostre nudité,
- Et, visage contre visage,
- J’estois comme vous sans soustien;
- Nos sens ne tenoient plus à rien.
- Et nos cœurs déreglez déregloient nos pensées;
- Nous ne sçavions tous deux comment nous enlasser.
- Nos flâmes se pressoient, et se sentoient pressées.
- Nos corps à tous momens vouloient se renverser...
- Il ne s’en falloit plus qu’à ne plus rien penser:
- Mais nous pensâmes trop. Le feu prit deux amorces,
- L’amour gasté frustra nos vœux.
- A faux en mesme temps nous tirâmes tous deux,
- Et la foiblesse ainsi nous redonna nos forces.
-
- Après cela, je vis vos yeux moins languissans,
- Leurs brillans broüillez s’éclypserent.
- Comme d’un grand sommeil vous repristes vos sens
- Et vos mourans baisers cesserent.
- Honteuse d’un tel accident.
- Le rouge vous prit plus ardant,
- Et l’amour parut triste au bord de vos paupières.
- Vostre corps en pleura par sa chaude sueur.
- Vos feux s’entregrondans tournèrent cent carrières.
- Vous pensastes vingt fois m’appeller affronteur:
- Mais un trop grand dépit calma ceste fureur.
- Puis, vostre rage estoit à demy r’allentie.
- Vous estiez pourtant en courroux,
- J’estois un peu confus, mais non pas tant que vous,
- Voyant si mal finir cette belle partie.
-
- Depuis ce doux moment, l’ayant manqué si beau,
- Vous avez pris un air farouche:
- Vos flâmes ont esté pour moy dans le tombeau,
- J’ai tout perdu, jusqu’à la bouche.
- Vos esprits tousjours mutinez
- M’ont fait sans cesse un pied de nez,
- Alors que j’ay voulu remonter sur ma beste.
- Je n’ay pu revenir jamais à mes moutons,
- Je n’ay plus esté saint dont on chomme la feste.
- Il est vray j’ay baisé quelquefois vos tetons.
- Mais tout cela n’est rien, n’allant point à tastons;
- Ou si c’est quelque chose, on en est plus à plaindre:
- Par des eslans impérieux
- On ne fait qu’allumer des braziers furieux
- Que le diable nourrit, et qui veulent s’éteindre.
-
- Mais revenons, Cloris, tous deux d’un mesme accord.
- Mon mal vous donne de la peine;
- Et c’est à vos despens que vous me faites tort;
- Car quand vous m’estes inhumaine,
- Semblable à cet esprit malin
- Qui pour aveugler son prochain
- S’éborgne volontiers d’une des deux prunelles,
- Vous enragez d’abord pour me faire enrager,
- Et faites à vos sens des blessures mortelles.
- C’est assez avoir pris de soins à vous venger.
- Après tant de travaux, il se faut soulager
- Je sçay que plus que moy vous en avez envie,
- Et vous avez beau marchander,
- Vous devez de bon gré dans peu me l’accorder.
- Et dans peu le dépit vous ostera la vie.
-
- Il est vray, j’ay failly, par mon chien de respect...
- Je devois estre un peu moins sage:
- Mais je suis corrigé (grâce à nostre regret)
- Et je suis fait au badinage.
- Si je vous rencontre à l’écart,
- Soit en plein jour ou sur le tard,
- Par ma foy, vous pouvez bien brider vostre juppe,
- Je verray jusqu’au haut comme elle est à l’envers,
- Et puis, vous renversant pour soustenir la duppe,
- Tout d’un coup je mettray vos beaux yeux de travers,
- Comme je l’imagine en escrivant ces vers...
- Hélas! ce doux penser me met hors de moy-mesme.
- Mais tout beau, ma chair et mon sang!
- Laissez finir ma plume, attendez votre rang:
- Vous en aurez assez quand vous serez à mesme.
-
- D. M.
-
-
- LA JOUISSANCE IMPARFAITE
- CAPRICE[22]
-
- [22] Imprimé à la suite de _l’Occasion perduë recouverte_,
- page 18 de ce cahier séparé, qui se trouve à la fin des
- _Maximes et loix d’amour, lettres, billets doux et galants,
- poësies_ (Paris, Olivier de Varennes, 1669, pet. in-8).
-
- Après mille amoureux discours
- Interrompus d’un long silence,
- Elle repousse mes amours
- D’une agréable violence.
-
- Je sçay qu’en cette occasion
- Ce qui cause nostre querelle,
- Ce n’est pas son aversion,
- Mais c’est sa pudeur naturelle.
-
- Pour ses bras en vain resistans,
- Ses yeux semblent me faire excuse,
- Et je trouve qu’en mesme temps
- Elle m’accepte et me refuse.
-
- Pour favoriser mon dessein,
- Et soulager mon mal extresme,
- Le linge qui couvroit son sein
- Est tombé presque de luy-mesme.
-
- Ayant porté ses belles mains
- Dessus ces deux globes d’albâtre,
- Je baise les doigts inhumains
- Qui cachent ce que j’idolâtre.
-
- «Hélas! à quoy, dis-je, vous sert
- D’estre à mon amour si farouche?
- Vos mains ont vostre sein couvert,
- Et m’ont decouvert vostre bouche.
-
- «Vous faites autant de péchez
- Que vous m’ostez de belles choses;
- Mais pour les lys que vous cachez,
- Je m’en vay bien cueillir des roses.
-
- «Dieux! que cette bouche a d’appas!
- Que tout ce visage a de grâces!
- Cent mains ne vous suffiroient pas
- Pour garder tant de belles places.»
-
- Icy la constance est à bout,
- Toute sa force est allentie:
- Elle aime mieux me donner tout,
- Que d’en céder une partie.
-
- Au lieu donc de me repousser,
- Ses bras, sans aucune contrainte,
- Ne servent plus qu’à m’embrasser
- D’une amoureuse et molle estrainte.
-
- Son amour dans ses yeux se lit,
- J’y connois son inquiétude;
- Elle tombe dessus le lit,
- Plus d’amour que de lassitude.
-
- Par l’ardeur de sa passion
- Toute sa personne est émeuë,
- Et son imagination
- Trouble lascivement sa veuë.
-
- Déjà sa gorge s’enfle un peu,
- Et (j’ay de la peine à le croire),
- J’aperçoy l’éclat d’un beau feu
- Entre deux colonnes d’yvoire.
-
- Mais, ô foible contentement,
- Passion qui n’a point d’exemple,
- Mon vain devoir en un moment
- Se rend à la porte du temple.
-
- Incomparable affliction!
- Une ville après cent batailles
- Se rend à ma discretion,
- Et je meurs au pied des murailles...
-
- Nous faisons, mais séparément,
- Ce qu’ensemble nous devions faire,
- Et, sans le vif attouchement,
- S’achève l’amoureux mystère.
-
- Icy nos amours sont punis,
- Par l’excez de leurs propres flames,
- Et nos deux corps seroient unis.
- Si nous n’eussions uni nos ames.
-
- «Hélas! c’est trop tost achever!
- Luy dis-je, la voyant fâchée,
- Et honteuse de se lever,
- Aussi-tost qu’elle fut couchée.
-
- «Si je n’ay duré qu’un moment,
- Accusez-en vostre constance:
- La moitié du chatoüillement
- S’est passée en la résistance.
-
- «D’une si nuisible vertu
- Ne faites jamais tant de gloire;
- Si vous n’eussiez point combattu,
- Vous eussiez gagné la victoire.
-
- «Mon défaut vous est glorieux,
- Ne le prenez pas pour un crime;
- Un feu lancé de vos beaux yeux
- A brulé toute la victime.
-
- «L’ame, par l’admiration
- Et par le désir suspenduë,
- Est cause que sans action
- La volupté s’est répanduë.
-
- «Excusez donc mon chaud desir,
- Et vous consolez, Isabelle,
- Vous eussiez eu plus de plaisir
- Si vous eussiez esté moins belle.»
-
-
- JOUISSANCE
-
- STANCES[23]
-
- [23] _Poësies choisies de MM. Corneille, Benserade, de
- Scudery, Bois-Robert, La Mesnardière, Sarrassin_ (sic),
- _Desmarets, etc., et de plusieurs autres célèbres autheurs de
- ce temps_. 4e édition, revue, corrigée et augmentée (Paris,
- Charles Sercy, 1655), in-8, page 30 de la première partie.
-
- Après tant de faveurs, ne craignez pas, Silvie,
- Que je ne sois secret:
- J’ayme mieux près de vous passer, toute ma vie,
- Pour un méconnoissant, que pour un indiscret.
-
- Vostre compassion a ma peine accourcie,
- Me rendant fortuné;
- Mais il n’est pas besoin que je vous remercie,
- De peur de faire voir que vous m’avez donné.
-
- Pour m’en bien acquiter, tous mes desirs frivoles
- Resteront sans pouvoir;
- Outre que je n’ay pas d’assez dignes paroles,
- C’est que, pour en parler, je n’en veux pas avoir.
-
- C’est assez que propice à mon inquiétude
- Vous flattiez mon ardeur:
- Et jamais de ma part aucune ingratitude
- N’en fasse repentir votre jeune pudeur.
-
- Trop heureux que je suis d’avoir en ma puissance
- De si charmants appas;
- Je sçauray bien me taire, et ma reconnoissance
- Ne sera point du tout ou ne paroistra pas.
-
- Je seray devant vous comme j’estois naguère,
- Quand je soupirois tant:
- Et vous prendrez plaisir vous-mesme à me voir faire,
- Quand vous m’entendrez plaindre et me saurez content.
-
- Je veux que la tristesse encore se revoye
- Sur ma pâle couleur,
- Et cent soûpirs iront à ma secrette joye,
- Qui seront adressez à ma fausse douleur.
-
- Je vous appelleray mon ingrate maistresse,
- Publieray mes langueurs,
- Et malgré vos bontez, tout le monde sans cesse
- Verra dans mes écrits subsister vos rigueurs.
-
- Je ne suis pas de ceux dont la vaine ignorance,
- Ne pouvant bien choisir,
- Plustost que le solide, embrassent l’apparence
- Et font du seul éclat l’essence du plaisir.
-
- Leur maxime n’est pas que la chose se cache,
- Cela les refroidit:
- Toute leur volupté, c’est que chacun le sçache,
- Et que rien ne soit fait, pourveu que tout soit dit.
-
- Moi qui n’ay pas chez eux fait mon apprentissage,
- Je n’en tiens du tout rien;
- Ma muse, quoyque jeune, est une muse sage,
- Qui n’a jamais fait honte à qui m’a fait du bien.
-
- Aussi, rasseurez-vous, adorable Silvie,
- Et ne permettez pas
- Que de nostre amoureuse et bienheureuse vie
- Une goutte d’absinthe aigrisse les appas.
-
- Jeunes, à pleines mains cueillons et lis et roses,
- D’un soin toujours égal;
- J’ay bien fait de languir pour de si belles choses;
- Et vous avez bien fait de soulager mon mal.
-
- Ne laissons échapper un moment inutile
- En l’avril de nos ans,
- Et que nostre pensée en delices fertile,
- S’épuise et se remplisse en faveur de nos sens.
-
- De vos chères faveurs les aimables largesses
- Comblent tout mon souhait,
- Et cependant mon ame au milieu des caresses
- Ne peut venir à bout d’un desir satisfait.
-
- Contente, elle désire, et va criant à l’ayde,
- Au milieu du secours;
- Le doux mal qu’elle plaint dure après son remède,
- Et quoy qu’il en arrive, elle brûle toujours.
-
- C’est trop d’amour, Silvie, et cet excès aimable,
- Ne vous déplaira point;
- Je n’ay jamais rien fait qui n’ait esté blamable,
- Si vostre jugement me condamne en ce poinct.
-
- Que j’aime ce visage en sa naïve grace
- Jadis plein de refus,
- Et maintenant si doux, qu’on n’y voit plus la trace
- De nul de ses dédains qui ne paroissent plus!
-
- Ces beaux yeux, ce beau sein, toutes ces riches marques
- N’appartiennent qu’à moy,
- Et bas comme je suis au-dessous des monarques,
- J’ay pourtant des trésors que n’auroit pas un roy.
-
- Tout beau! quelque douceur si plaisante à décrire
- Qu’ait eu ma passion,
- J’ay beaucoup à penser, mais je n’ay rien à dire
- Et ma gloire dépend de ma discrétion.
-
- BENSERADE.
-
-
- JOUISSANCE[24]
-
- [24] _Nouveau recueil de diverses poësies du sieur Du Teil,
- augmenté de plusieurs poëmes, stances, sonnets, etc._ (Paris,
- J. B. Loyson, 1659, in-12, p. 32-36).
-
- Enfin cette beauté qui me faisoit mourir,
- Dans le soin de me secourir
- Change l’ingratitude à la reconnoissance,
- Et m’a dit aujourd’hui que sa difficulté
- Feroit moins voir sa cruauté
- Que l’excès de ma récompense.
-
- Mais quoy? sans retomber au péril du trépas,
- Pourray-je dire les combats
- Que la honte et l’amour livrèrent à son ame,
- Alors que, se rendant à mon assaut vainqueur,
- L’innocente mouroit de peur,
- Et trembloit au bruit de ma flame!
-
- Amour, qui m’as comblé de gloire et de plaisir,
- Seconde encore mon désir;
- Toy qui brulois mon cœur, échaufe un peu ma veine,
- Afin qu’on puisse lire écrit sur tes autels
- Des caractères immortels
- A la loüange de ma reine.
-
- En la triste saison que Phebus endormy
- Ne luit au monde qu’à demy,
- Mon astre m’éclaira de toute sa lumière.
- Et cette belle aurore, un peu devant le jour,
- A l’assignation d’amour
- Se rendit presque la première.
-
- Au moment que je vis ce merveilleux objet,
- Pour qui j’avois tant de respect,
- Entrer les yeux baissez, et d’un accent timide,
- Me dire: «Cher Tircis, à quoy m’exposes-tu?
- Faut-il que pour toy la vertu
- Cède à la fureur qui me guide?
-
- «Tircis, vivons tousjours dans nos feux innocens;
- Et si j’ay des charmes puissans,
- Comme pour me flater tu le veux faire croire,
- Modère aussi les tiens, et content de ma foy,
- Cesse de prétendre sur moy
- L’honneur d’une lâche victoire.»
-
- Quand je vis tant de grace avec tant de pudeur,
- Peu s’en fallut que mon ardeur
- N’écoutât du respect les simples remonstrances,
- Et que, perdant le fruit de cette occasion,
- Une sotte confusion
- Ne ruinât mes espérances.
-
- Mais reprenant bien-tost mon généreux dessein,
- J’attache ma bouche à son sein,
- Qui d’un poux inégal témoignoit ses alarmes:
- Là nous eusmes un long et périlleux combat.
- Avant qu’elle ne succombât
- Sous l’heureux effort de mes armes.
-
- Nos rideaux recevoient tout autant de clarté
- Qu’il en faut pour une beauté
- Qui des jeux de l’Amour n’a pas l’expérience.
- La pudeur de Philis s’y pouvoit asseurer,
- Et j’y pouvois considérer
- Tous les traits de son innocence.
-
- Je vis comme l’Amour quelquefois luy haussoit
- Ses yeux que la honte abaissoit
- Je vis rougir ses lys, je vis pâlir ses roses;
- Tout estoit merveilleux, et je puis hardiment
- Protester que jamais amant
- Ne toucha de si belles choses.
-
- Alors, n’en pouvant plus: «Cher voleur d’un tresor,
- Que je devois garder encor,
- Après avoir soulé ton amoureuse envie,
- Après t’estre enrichy de ma première fleur,
- Après m’avoir osté l’honneur,
- Oste-moy, dit-elle, la vie!»
-
- «Reyne de mes desirs, maistresse de mon sort,
- Puisque nos destins sont d’accord,
- Goustons les voluptez que le ciel nous envoye;
- Appaise donc, luy dis-je, appaise tes douleurs,
- Et ne fais pas tomber des pleurs
- Dans le fleuve de nostre joye.
-
- «Tu sçais, belle Philis, que ma discrétion
- L’emporte sur ma passion.
- Et qu’à dissimuler j’ay si peu de contrainte,
- Que tous les espions qu’on vient de nous donner
- Jamais ne pourront discerner
- La vérité d’avec la feinte.
-
- «Sçache aussi que d’Amour l’agréable péché,
- Pourveu qu’on le tienne caché
- Loin de ce que tu crains, n’apporte à ses complices
- Qu’un mutuel desir de le faire souvent,
- Et l’honneur, qui n’est que du vent,
- Se garde parmy nos délices.»
-
- Ce miracle d’amour, de grâce et de beauté,
- Après m’avoir bien écouté:
- «Que les propos, dit-il, d’une personne aimée
- Ont un rare pouvoir de toucher nos esprits!
- Que mes sens se trouvent surpris,
- Et ma colère desarmée!
-
- «Dispose de ma vie, aimable suborneur!
- L’Amour, plus puissant que l’honneur,
- Me fait abandonner ma première conduite,
- Et dit à ma raison, qu’un si parfait amant
- Ne peut cueillir injustement
- Les fruits d’une longue poursuite.»
-
-
- JOUISSANCE
-
- IDYLLE[25]
-
- [25] _Poésies nouvelles et autres œuvres galantes du sieur de
- C..._ (Paris, Théodore Girard, 1662, in-12, p. 75-78).
-
- Du bel astre du jour les lumières errantes
- Avoient brillé deux fois sur les fleurs renaissantes,
- Et sous les noirs frimas les aquilons naissans
- Avoient blanchy deux fois la vieillesse des ans;
- Depuis le jour fatal que l’amoureux Lysandre
- Vit la belle Climene et ne peut s’en deffendre,
- Et qu’heureux à ses pieds de voir couler ses jours,
- Il n’estoit point gesné par d’ingrates amours.
- Après beaucoup de temps, de constance et de peine.
- Il sut toucher le cœur de l’aimable Climène,
- Et cette belle enfin, favorable à ses vœux,
- Ressentit les langueurs d’un tourment amoureux.
- Tous deux, fuyant le monde, abandonnoient leurs ames
- Aux plaisirs innocens de leurs discrètes flames,
- Et ces parfaits amans ne peignoient dans leurs yeux
- Que ces chastes amours qui triomphent des dieux.
- Mais qu’on voit rarement, dans le siècle où nous sommes,
- Les amans aimer bien et n’aimer pas en hommes,
- Et qu’il est difficile au cœur bien enflamé
- D’estre longtemps discret, lorsqu’il est fort aimé!
- Lysandre, en qui l’amour estoit jadis si pure,
- Fut touché du désordre où porte la nature:
- Son cœur et sa raison ne pouvant s’accorder,
- Il vouloit des faveurs qu’il n’osoit demander.
- Climène le connut, et son ame affligée
- Desira vainement de se voir dégagée.
- Mais elle aimoit beaucoup, et vit bien qu’en aimant
- L’on s’accoutume enfin aux transports d’un amant.
- Climène chaque jour devenoit moins sévère,
- Répondoit à Lysandre avec moins de colère,
- Et Lysandre, hardy, luy contoit chaque jour
- Les plaisirs indiscrets du criminel amour.
- D’un honneur scrupuleux les loix trop rigoureuses
- Combattirent longtemps leurs flames amoureuses.
- Mais dès lors que l’honneur est pressé par l’amour,
- Si l’amour est bien fort, l’honneur cède à son tour.
- Avec tous les efforts d’une vertu sévère,
- C’est en vain que souvent la Raison delibère,
- Et l’esprit, combattu par des attraits puissans,
- Se trouble et s’abandonne à l’empire des sens.
-
- Sur le bord d’un ruisseau, loin du bruit et du monde
- Climène un jour dormoit au murmure de l’onde,
- A l’ombrage d’un bois et sur le gazon vert:
- Un doux zephir baisoit son beau sein découvert.
- Telle parut jadis, dans les bois de Cythère,
- Des plus tendres Amours la ravissante mère,
- Quand lasse de chercher son aimable Adonis,
- Elle se reposoit dans les bras de son fils.
- Climène, mille fois plus charmante et plus belle,
- Dort parmi les Amours qui veillent autour d’elle,
- Qui toujours attachez à ses divins appas,
- L’aiment comme leur mère et ne la quittent pas.
- Elle dormoit encor, lorsque son cher Lysandre,
- Guidé par l’Amour mesme, en ce bois se vint rendre.
- Surpris d’un nouveau jour qui brilloit à ses yeux,
- Il connut que Climène estoit près de ces lieux.
- Il soupire, il s’avance, et dans cet instant mesme,
- Plein de joie et d’ardeur, il trouve ce qu’il aime,
- Il reconnoît Climène, et voit que son beau corps,
- Négligemment couché, découvroit ses trésors.
- Charmé de contempler tant de beautez nouvelles,
- De mille feux nouveaux il sent les étincelles,
- Et se laisse embraser à ces esprits ardens
- Qui malgré la raison s’écoulent par les sens.
- Sans éveiller Climène, à genoux auprès d’elle,
- Il veut porter sa bouche au sein de cette belle,
- Et sa main criminelle est prête de toucher
- Des trésors que l’honneur ordonne de cacher.
- Mais un léger respect qui combattoit sa flame,
- Calma pour un moment les transports de son ame,
- Et, prest d’exécuter un si hardy dessein,
- Il sentit arrester et sa bouche et sa main.
- Il craignit justement que Climène offensée
- Ne punît par sa haine une ardeur insensée,
- Et que, pleine d’horreur pour sa témérité,
- Il ne peust plus fléchir son esprit irrité.
- «Que feray-je, dit-il, dans l’ardeur qui m’anime?
- Qui péche par amour ne fait pas un grand crime.
- Souvent dans les combats qu’ont des cœurs amoureux,
- Si l’on n’est téméraire on n’est jamais heureux.
- Nul ne peut estre sage auprès de ce qu’il aime:
- Le respect dure peu quand l’amour est extrême,
- Et ces foibles combats sont au cœur d’un amant
- Ce que fait un peu d’eau sur un brasier fumant.»
-
- A ces mots, il s’emporte, et son ame aveuglée
- S’abandonne aux fureurs d’une amour déréglée.
- Il arreste Climène avec ses bras puissans,
- Et l’inhumain est sourd à ses cris innocens.
- Cette belle, en désordre, estonnée et tremblante,
- Tâche en vain d’échapper, se plaint et se tourmente,
- Menace son amant de courir au trépas:
- Enfin elle le prie et ne le fléchit pas.
- Sa résistance est foible aux efforts de Lysandre.
- Contre quelque autre amant elle eust peu se défendre,
- Mais contre ce qu’on aime on fait un vain effort:
- Quand le cœur nous trahit, le bras n’est guères fort.
- Ce n’est plus qu’aux soupirs que sa bouche est ouverte.
- Elle ferme les yeux pour ne pas voir sa perte,
- Et les bras étendus, sans aucun mouvement,
- Laisse tout prendre enfin à cet heureux amant.
- Jamais tant de beautez, avecque tant de joye,
- Des ardeurs d’un amant ne devinrent la proye,
- Et l’on ne vit jamais dans l’empire amoureux
- De plus belle conqueste et d’amant plus heureux.
- Dans le fond de ce bois les Nymphes en rougirent,
- Le Faune tressaillit, et les Amours en rirent;
- Tous en furent émus et dirent tour à tour,
- Que rien n’est comparable aux douceurs de l’amour.
-
-
- JOUISSANCE
-
- SONNET[26]
-
- [26] _Poësies choisies de MM. Corneille, Bois-Robert, de
- Marigny, Desmarets, Gombault, de La Lanne, de Cerisy, de
- Cerisay, Maucroix, etc., et plusieurs autres._ Cinquiesme
- partie (Paris, Charles de Sercy, 1666, in-12. p. 61). Ce
- sonnet, publié sans nom d’auteur dans différents recueils,
- est de mademoiselle Desjardins, plus tard madame de
- Villedieu, qui ne le désavouait pas.
-
- Aujourd’huy dans tes bras j’ay demeuré pâmée:
- Aujourd’huy, cher Tircis, ton amoureuse ardeur
- Triomphe impunément de toute ma pudeur,
- Et je cède aux transports dont mon ame est charmée.
-
- Ta flame et ton respect m’ont enfin desarmée:
- Dans nos embrassemens je mets tout mon bonheur,
- Et je ne connois plus de vertu ni d’honneur,
- Puisque j’aime Tircis et que j’en suis aimée.
-
- O vous, foibles esprits, qui ne connoissez pas
- Les plaisirs les plus doux que l’on gouste icy-bas,
- Apprenez les transports dont mon ame est ravie.
-
- Une douce langueur m’oste le sentiment,
- Je meurs entre les bras de mon fidelle amant,
- Et c’est dans cette mort que je trouve la vie.
-
-
- JOUISSANCE
-
- (Imité d’Ovide, _Amours_, liv. III, élég. 7.)
-
- STANCES[27]
-
- [27] Cette pièce, sans nom d’auteur, se trouve à la p.
- 1177 du t. IX du recueil manuscrit de Conrart, in-folio,
- Bibliothèque de l’Arsenal.
-
- Accablé de l’inquiétude
- Que cause l’ardeur de l’esté,
- Pour dissiper ma lassitude
- Sur mon lit je m’estois jeté.
- Le soleil, dans ma chambre obscure,
- Trouvant quelque foible ouverture,
- Lançoit un rayon de ses feux,
- Et meslant la lumière à l’ombre,
- En faisoit un lieu clair et sombre
- Propice aux larcins amoureux.
-
- Alors à mes yeux se présente
- Corinne et n’ose m’approcher:
- Sa robe blanche et transparente
- La couvroit sans me la cacher.
- Elle chancelle, je m’avance;
- J’attaque, elle fait résistance
- Et tâche de me repousser,
- Mais d’une manière si douce,
- Que le beau bras qui me repousse,
- Est deja prest à m’embrasser.
-
- Enfin, vainqueur de cette belle,
- J’en contemplay tous les appas,
- J’admiray ce qu’on voit en elle
- Et tout ce que l’on ne voit pas.
- Chacun aisément conjecture
- Ce qu’on fait en cette aventure
- Avec l’objet de ses amours...
- Que je serois digne d’envie,
- Si dans la suite de ma vie
- J’avois souvent de ces beaux jours!
-
-
- L’OCCASION PERDUE RECOUVERTE[28]
-
- [28] _Les Soirées des Auberges, l’Apothicaire de qualité,
- l’Avanture de l’hostellerie, le Mariage de Belfegore,
- l’Occasion perduë recouverte, Nouvelles galantes, comiques et
- véritables_ (Paris, Estienne Loyson, 1669, in-12, p. 289-292).
-
-Une certaine Dame de la campagne avoit un mary fort jaloux, et
-neantmoins ne laissoit point de se réjouyr, et de passer son temps
-avec un jeune frisé, valet de chambre d’un gentilhomme de ses voisins,
-dont elle estoit passionnement amoureuse, qui, quelquefois, la voyoit
-de près aux heures qu’elle l’avertissoit que son mary estoit absent.
-Cette Dame estoit parfaitement belle, et quoyqu’elle s’abandonnast à
-un valet, ne laissoit point d’estre poursuivie par tous les braves
-cavaliers du pays, et entre autres, par un certain Marquis, leur
-voisin, qui, l’ayant longuement persecutée à force de présens, obtint
-d’elle ce qu’il en desiroit, mais elle l’obligeoit bien plus tost par
-interest que par amour; car toutes ses inclinations estoient dediées à
-ce valet de chambre, à qui elle avoit absolument donné son cœur.
-
-Un jour, comme son mary estoit allé dehors, qui ne devoit estre de
-retour que le lendemain, elle envoye tout à l’heure querir son galand,
-comme elle avoit accoutumé de faire en pareille occasion; mais à peine
-luy avoit-elle donné le bonjour, que monsieur le Marquis arrive, ayant
-laissé ses chevaux dans la cour; (il) montoit desja l’escalier, quand
-une des filles de chambre de la Dame la vint avertir que monsieur
-le Marquis montoit. Elle, qui pour rien n’eust voulu que le Marquis
-eust trouvé ce jeune homme dans sa chambre, le pria de se cacher; ce
-qu’il fit tout tremblant de peur, et, ne sçachant où se mettre, il se
-cache sous le lict. Le Marquis entre et salue la Dame, qui luy demande
-comme il avoit sçeu prévoir que son mary n’estoit point au logis; il
-luy dit que son cœur l’en avoit averty, qui n’avoit pas accoutumé de
-pronostiquer jamais en vain.
-
-Comme ils estoient en conversation ensemble, le mary arrive: ce qu’une
-fille de chambre vint aussitost dire à sa maistresse, qu’il estoit
-desja dans la cour et qu’il avoit veu les chevaux de monsieur le
-Marquis. Cette femme demeura bien interdite, ne sçachant ce qu’elle
-devoit faire de voir son mary la surprendre, pendant qu’elle estoit
-avec le Marquis, et qu’elle avoit un autre galand caché sous le lict.
-Mais, comme les femmes sont extrêmement subtiles et prompte plus que
-les hommes à remedier aux malheurs présens, avec le peu de temps
-qu’elle avoit, elle dit au Marquis: «Monsieur, si vous avés dessein
-de me sauver la vie, au nom de Dieu, sans vous informer de la cause
-qui m’oblige à cela, car je n’ai pas à présent le loisir de répondre
-là-dessus, mettez l’espée à la main, et tesmoignez d’estre en colere;
-disant: _Morbleu! je le rattraperai une autre fois!_ et en disant
-cela, sortez promptement de céans, et quoyque mon mary, que vous allez
-rencontrer sur la montée, vous en demande la cause et vous veuille
-arrester, allez-vous-en en colere, sans luy respondre. C’est l’unique
-moyen de me sauver, sans quoy, tenez-moy morte, autant vaut.»
-
-Le Marquis, qui n’avoit pas le loisir de consulter là-dessus, bien
-aise aussi que par ce moyen il pouvoit aussi échapper, met l’espée à
-la main, sort de la chambre, et rencontrant le mary sur la montée,
-dit, en colère: «Morbleu! je le rattraperay une autre fois!» Le mary
-estonné, luy demande ce qu’il a; mais, luy, sans vouloir escouter,
-enfonçant son chapeau à sa teste, sort sans luy dire aucune chose. Le
-mary trouve sa femme à la porte de sa chambre, à qui il demande à qui
-en avoit monsieur le Marquis. «Ah! mon amy, luy dit-elle, jamais je
-ne me suis trouvée si estonnée! Tout maintenant il est venu un jeune
-homme se refugier icy, me criant, la larme à l’œil, d’avoir pitié de
-luy et de le sauver des mains de ce Marquis, qui, l’espée à la main,
-couroit après luy pour le tuer. Je l’ai fait entrer dans ma chambre
-et me suis tenuë à la porte pour en deffendre l’entrée au Marquis,
-qui, tout furieux, venoit pour le tuer; mais, ayant connu que je ne
-le trouvois pas bon, s’estant venu refugier dans ma chambre, encore
-a-t-il esté assez courtois pour ne l’attaquer pas chez moy.--Ah! dit le
-mary, sans doute c’est ce qui l’obligeoit à dire qu’il le rattraperoit
-ailleurs. Mais où est-il ce jeune homme?--Je ne sçay, dit-elle, où
-il se sera caché. Je m’en vais l’appeler. Sortez, mon amy, dit-elle,
-sortez! Ne craignez rien, il est party.» Ce jeune homme, qui avoit tout
-ouï, sort tremblant de dessous le lict, car il en avoit bien sujet. Le
-mary luy demande pourquoy le marquis luy en vouloit: «Je vous jure,
-dit-il, que je n’en sçay rien, monsieur, car je ne le connois point, et
-je crois qu’il me prend pour un autre: car, si tôt lorsqu’il m’a veu,
-mettant l’espée à la main, il a crié: _Tue, tue!_ et sans Madame, qui
-m’a fait la faveur de me retirer céans, je serois mort, sans doute. Je
-luy suis obligé de la vie.» Le mary le console le mieux qu’il pût et
-le conseille de ne sortir point de chez luy, qu’il ne fust nuict, de
-peur que l’autre ne le guetast par la rue. Ainsi eut-il beau recouvrer
-le temps qu’il avoit perdu, sans appréhender le mary qui luy servit
-d’escorte.
-
-
- FIN.
-
-
-
-
- TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages
-
- L’OCCASION PERDUE RECOUVERTE, stances de P. Corneille 5
-
- VARIANTES, d’après les Poésies nouvelles du S. de Cantenac 19
-
- Documents et dissertations sur _l’Occasion perdue
- recouverte_ 21
-
- Sources et imitations de _l’Occasion perdue recouverte_ 63
-
- IMPUISSANCE, par Math. Regnier _Id._
-
- L’OCCASION PERDUE A CLORIS, stances, par D. M. 68
-
- LA JOUISSANCE IMPARFAITE, caprice 74
-
- JOUISSANCE, stances, par Benserade 77
-
- JOUISSANCE, stances, par Du Teil 80
-
- JOUISSANCE, idylle, par de Cantenac 83
-
- JOUISSANCE, sonnet, par madame de Villedieu 86
-
- JOUISSANCE, pièce inédite et anonyme, extraite du Recueil
- de Conrart 87
-
- L’OCCASION PERDUE RECOUVERTE, anecdote en prose, extraite
- des _Soirées des Auberges_ 88
-
-
- PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1.
-
-
- * * * * *
-
-
- Corrections.
-
- Page 34: «à à» remplacé par «à» (s’était amusé à les tourner).
- Page 43: «u» remplacé par «qu» (Il ne faut qu’un moment).
- Page 74: «proptement» remplacé par «promptement» (Disoient sans
- cesse aux miens: «Faisons-le promptement!»).
-
-
-
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's L'occasion perdue recouverte, by Pierre Corneille
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OCCASION PERDUE RECOUVERTE ***
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-
-
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-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
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-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
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