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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Miracles - avec une introduction de Jacques Rivière - -Author: Alain-Fournier - Jacques Rivière - -Release Date: September 12, 2020 [EBook #63185] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MIRACLES *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - - ALAIN-FOURNIER - - MIRACLES - - AVEC UNE INTRODUCTION DE - JACQUES RIVIÈRE - - Deuxième édition - - - PARIS - Librairie Gallimard - ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE - 3, rue de Grenelle (VIme) - - - - -DU MÊME AUTEUR - -LE GRAND MEAULNES, roman. (EMILE-PAUL, 1913). - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES 108 EXEMPLAIRES -IN-QUARTO TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA-NAVARRE AU FILIGRANE -DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE DONT 8 HORS-COMMERCE MARQUÉS DE A A H, -100 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE -NUMÉROTÉS DE I A C ET 792 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L'ÉDITION -ORIGINALE SUR PAPIER VELIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE DONT 12 EXEMPLAIRES -HORS-COMMERCE MARQUÉS DE a A l, 750 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A 750 ET -30 EXEMPLAIRES D'AUTEUR HORS-COMMERCE NUMÉROTÉS DE 751 A 780, CE TIRAGE -CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT L'ÉDITION ORIGINALE. - - -TOUS DROITS DE TRADUCTION ET DE REPRODUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS -Y COMPRIS LA RUSSIE COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD, 1924. - - - - -MIRACLES - - - - -INTRODUCTION - - -Comment rattraper sur la route terrible où elle nous a fuis, au delà du -spécieux tournant de la mort, cette âme qui ne fut jamais tout entière -avec nous, qui nous a passé entre les mains comme une ombre rêveuse et -téméraire? - -«Je ne suis peut-être pas tout à fait un être réel.» Cette confidence de -Benjamin Constant, le jour où il la découvrit, Alain-Fournier fut -profondément bouleversé; tout de suite il s'appliqua la phrase à -lui-même et il nous recommanda solennellement, je me rappelle, de ne -jamais l'oublier, quand nous aurions, en son absence, à nous expliquer -quelque chose de lui. - -Je vois bien ce qui était dans sa pensée: «Il manque quelque chose à -tout ce que je fais, pour être sérieux, évident, indiscutable. Mais -aussi le plan sur lequel je circule n'est pas tout à fait le même que le -vôtre; il me permet peut-être de passer là où vous voyez un abîme: il -n'y a peut-être pas pour moi la même discontinuité que pour vous entre -ce monde et l'autre.» - -Ses plus grands enthousiasmes littéraires allèrent toujours aux oeuvres -qui lui faisaient sentir l'idéalité de l'univers et de la vie elle-même. - -Il faut savoir aussi combien il était sobre: matériellement d'abord -(jamais il ne sembla prendre à la nourriture le moindre plaisir, il ne -lui demandait que de l'entretenir en vie); mais surtout au spirituel: -j'ai souvent admiré combien légèrement il goûtait à la réalité et -c'était une surprise pour moi, à chaque fois, de voir de quelle -impondérable mousse s'emplissait seulement la coupe qu'il y plongeait. - -Il n'y avait pas là l'effet d'une constitution physique fragile, ni -aucune intolérance par débilité. Au contraire Fournier fut toute sa vie -robuste et bien portant. C'était son esprit tout seul dont l'aspiration -était ainsi prudente et réservée,--comme s'il eût eu ailleurs d'autres -sources où puiser, et une alimentation invisible. - -Quand je la compare à la sienne, toute ma vie, qui pourtant fut occupée -par beaucoup des mêmes événements, m'apparaît affreusement positive. -J'ai saisi bien des choses qu'il laissa échapper; mais c'est lui qui -volait, moi qui reste... - -Il serait vain de vouloir distinguer le merveilleux spontané, dans son -histoire, et celui qu'il y ajouta lui-même par la simple tournure de son -imagination. Elle reste, en tous cas, «à peine réelle», tissée des -aventures les moins analysables; des femmes y sont mêlées dont, du fait -que son regard seulement les effleura, il devient impossible de savoir -qui elles furent d'autre que les anges ou les démons qu'il vit. - -Une biographie d'Alain-Fournier? Ecrite du dehors, puisée ailleurs que -dans ses contes et dans le _Grand Meaulnes_, ne sera-t-elle pas un -continuel mensonge, le récit des faits qu'il n'a pas vécus? Et comment -oser, en particulier, reconstituer sa dernière rencontre? Comment savoir -le visage qu'eut pour lui, brusquement dévoilé dans la solitude, cette -maîtresse terrible qu'il avait toujours attendue: la guerre? - - -I - -Pourtant je suis le seul à l'avoir vraiment connu. Nous nous étions liés -au lycée Lakanal, où nous étions entrés tous les deux en octobre 1903 -pour préparer l'Ecole Normale Supérieure. Nous avions le même âge: -dix-sept ans. - -Notre amitié ne fut d'ailleurs pas immédiate, ni ne se noua sans -péripéties; nos différences de caractère se firent jour avant nos -ressemblances. Fournier, animé de l'esprit d'indépendance qu'il devait -attribuer plus tard à Meaulnes, avait entrepris d'ébranler la vénérable -et stupide institution de la Cagne, c'est-à-dire l'organisation -hiérarchique qui réglait les rapports des élèves de rhétorique -supérieure et l'ensemble de rites et d'obligations humiliantes que les -anciens imposaient aux «bizuths». Il avait pris la tête d'une coterie de -révoltés, avec laquelle je sympathisais secrètement, mais que ma -timidité et mon désir d'éviter les distractions m'empêchèrent de rallier -tout de suite. - -J'observai longtemps une neutralité rigoureuse dans la bataille qui -opposait mes camarades. La figure de Fournier m'intéressait pourtant -déjà vivement. Parmi ces jeunes gens, dont plusieurs étaient comme lui -fils d'instituteurs, mais que leurs dispositions universitaires -rendaient déjà légèrement compassés, il surgissait libre, joueur, ivre -de jeunesse. Ce que l'atmosphère où nous étions plongés avait d'un peu -pédant et artificiel, il le faisait par instants drôlement fuser au -dehors et nous restituait le caprice dont nous avions besoin pour -respirer. - -Je le regardais combiner ses offensives contre le «Bureau», je lisais -les pétitions révolutionnaires qu'il faisait circuler pendant l'étude. -Je me sentais un peu scandalisé, un peu effrayé, fort séduit malgré tout -par son personnage. - -Je ne pensais pourtant pas à me rapprocher de lui. C'est lui qui me fit -le premier des avances, d'ailleurs mêlées de taquineries et de -moqueries, qui me furent, je l'avoue, très insupportables. De toute -évidence je l'agaçais un peu, si je l'attirais aussi; ma nature -appliquée, scrupuleuse, méticuleuse lui donnait des impatiences. Il me -jouait des tours que je ne prenais pas toujours très bien. Que de fois, -en rentrant de récréation, je trouvai mon pupitre bouleversé, mes livres -en désordre: Fournier avait passé par là. Je lui en voulais de tout mon -coeur! - -Mais il tenait à moi et peu à peu la sincérité de son attachement -m'apparut, me convainquit, apaisa mes résistances. C'est aussi qu'à côté -de son indiscipline, tout un autre aspect de son caractère se révélait à -moi, lentement, que je ne pouvais qu'aimer. Sous ses dehors indomptés, -je le découvrais tendre, naïf, tout gorgé d'une douce sève rêveuse, -infiniment plus mal armé encore que moi, ce qui n'était pas peu dire, -devant la vie. - -Le parc de Lakanal, qui fut celui de la Duchesse du Maine et de la Cour -des Sceaux, est un endroit merveilleux; il dévale lentement vers -Bourg-la-Reine. La grande allée vient aboutir à une grille qui donne sur -un chemin peu fréquenté; un banc la termine, où, parmi toute cette -banlieue, on peut avoir l'illusion d'une relative solitude. C'est sur ce -banc que chaque jour, pendant l'heure de récréation qui suivait le -déjeuner, je venais m'asseoir avec Fournier. - -Nous avions de grandes conversations. Il me parlait de son pays avec une -sorte de passion. Il était né[1] à la Chapelle-d'Angillon, un petit -chef-lieu de canton du Cher, à une trentaine de kilomètres au nord de -Bourges, sur les confins de la Sologne et du Sancerrois, en plein centre -de la France. Mais c'est surtout d'Epineuil-le-Fleuriel, un plus petit -village encore, situé à l'autre extrémité du département, entre -Saint-Amand et Montluçon, où ses parents avaient été longtemps -instituteurs et où il avait passé toute sa première enfance, qu'il me -faisait des descriptions enthousiastes et presque amoureuses. Je -reconstituais sa vie de petit paysan dans cette campagne sans -pittoresque, lente, pure et copieuse et dont les aspects s'étaient comme -incorporés à son âme: je me rendais compte de ce qu'avait été cette -enfance alimentée par la précieuse ignorance de tout autre paysage au -monde que celui qu'on pouvait découvrir des fenêtres de l'école. Quelle -estacade que cette solitude pour les voyages de l'imagination! - - [1] Le 3 octobre 1886. - -En effet, entraîné aussi, il faut le dire, par la lecture effrénée des -livres de prix que recevaient ses parents chaque année vers le début de -juillet et dont, s'enfermant au grenier avec sa soeur, il consommait -l'entière provision avant qu'ils ne fussent distribués, Fournier s'était -mis très tôt à imaginer l'inconnu et à le chercher. Comme il était -naturel, dans ce plein milieu des terres, devant son horizon immobile, -il s'était particulièrement épris de l'océan. Au point qu'il avait -décidé vers treize ans de se faire officier de marine. Après un séjour à -Paris, au lycée Voltaire, il avait été à Brest pour préparer l'examen du -Borda. Mais malgré les succès qu'il avait remportés en mathématiques, il -ne s'était pas senti dans sa voie, et comme, par surcroît, le milieu lui -déplaisait, au bout d'un an, laissant, le coeur gros, échapper, comme un -infidèle oiseau, son premier rêve d'aventure, il était rentré dans son -pays. - -Il s'était tourné alors vers les lettres et était venu à Lakanal en -faire l'apprentissage. - -Il ne les choisissait donc à ce moment que comme un pis-aller. C'est -qu'au fond il ne les avait pas encore, non plus que moi d'ailleurs, -découvertes. Je date des environs de Noël 1903 la révélation qui nous en -fut faite en même temps à l'un et à l'autre. Pour nous remercier du -compliment traditionnel que nous lui avions adressé avant le départ en -vacances, notre excellent professeur, M. Francisque Vial, à qui mon -éternelle reconnaissance soit ici exprimée, nous fit une lecture du _Tel -qu'en songe_ d'Henri de Régnier: - - _J'ai cru voir ma Tristesse--dit-il--et je l'ai vue - --Dit-il plus bas-- - Elle était nue, - Assise dans la grotte la plus silencieuse - De mes plus intérieures pensées,... etc._ - -Puis: - - _En allant vers la ville où l'on chante aux terrasses - Sous les arbres en fleurs comme des bouquets de fiancées..._ - -Et: - - _Les grands vents venus d'outre-mer - Passent par la Ville, l'hiver, - Comme des étrangers amers..._ - -Et ces deux vers enfin qui tombèrent en nous comme une lente pierre dans -une eau troublée: - - _Pauvre âme, - Ombre de la tour morne aux murs d'obsidiane!_ - -Nous nous étions déjà penchés sur des textes admirables; nous y avions -senti par instants palpiter quelque chose de tendre et d'exquis; mais la -gangue scolaire qui les entourait, emprisonnait aussi leur sortilège. - -Et puis ni Racine, ni Rousseau, ni Chateaubriand, ni même Flaubert ne -s'adressaient à nous, jeunes gens de 1903; ils parlaient à l'humanité -universelle; ils n'avaient pas cette voix comme à l'avance dirigée vers -notre coeur, que tout à coup Henri de Régnier nous fit entendre. - -Nous tombions, sans avoir même su qu'il en existât de tels, sur des mots -choisis exprès pour nous et qui non seulement caressaient nommément -notre sensibilité, mais encore nous révélaient à nous-mêmes. Quelque -chose d'inconnu, en effet, était atteint dans nos âmes; une harpe que -nous ne soupçonnions pas en nous s'éveillait, répondait; ses vibrations -nous emplissaient. Nous n'écoutions plus le sens des phrases; nous -retentissions seulement, devenus tout entiers harmoniques. - -Je regardais Fournier sur son banc; il écoutait profondément; plusieurs -fois nous échangeâmes des regards brillants d'émotion. A la fin de la -classe, nous nous précipitâmes l'un vers l'autre. Les forts en thème -ricanaient autour de nous, parlaient avec dédain de «loufoqueries». Mais -nous, nous étions dans l'enchantement et bouleversés d'un enthousiasme -si pareil que notre amitié en fut brusquement portée à son comble. - -Dès la rentrée de janvier, délaissant les occupations dites sérieuses et -la préparation de l'«Ecole», nous achetâmes les oeuvres de Henri de -Régnier, de Maeterlinck, de Viélé-Griffin et nous les dévorâmes. - -Je ne sais s'il est possible de faire comprendre ce qu'a été le -Symbolisme pour ceux qui l'ont _vécu_. Un climat spirituel, un lieu -ravissant d'exil, ou de rapatriement plutôt, un paradis. Toutes ces -images et ces allégories, qui pendent aujourd'hui, pour la plupart, -flasques et défraîchies, elles nous parlaient, nous entouraient, nous -assistaient ineffablement. Les «terrasses», nous nous y promenions, les -«vasques», nous y plongions nos mains et l'automne perpétuel de cette -poésie venait jaunir délicieusement les frondaisons mêmes de notre -pensée. - - _Où le Griffon a-t-il enterré le Saphir?_ - -Nous y eussions conduit sans hésiter le premier de ces chevaliers -masqués, surgis aux lisières ou près des sources apparus, qui nous eût -demandé le chemin. - -Nous ne connaissions encore ni Mallarmé, ni Verlaine, ni Rimbaud, ni -Baudelaire. C'était dans le monde plus vague et plus artificiel -construit par leurs disciples, que nous nous mouvions, sans soupçonner -qu'il n'était qu'un décor qui nous cachait la vraie poésie. - - * - - * * - -Pourtant des différences non pas tant de goût que de prédilection ne -tardèrent pas à apparaître entre Fournier et moi. Tandis que je mettais -au premier plan Maeterlinck, pour la profondeur philosophique que je lui -attribuais libéralement, et plus tard Barrès, dont l'idéologie me -ravissait, Fournier élisait avec une affection farouche Jules Laforgue -d'abord, ensuite Francis Jammes. Ces deux admirations qui le prirent -vers 1905, valent la peine d'être analysées, car elles sont révélatrices -de certaines tendances très profondes de son esprit. - -Que n'ai-je pas dit et surtout écrit à Fournier contre Laforgue? Il -m'agaçait; je le trouvais pleurard et pédant; je ne comprenais rien à -ses souffrances; je ne m'en expliquais pas la cause. Fournier le -défendait avec acharnement et je vois bien maintenant tout ce qu'il -découvrait de lui-même dans le pauvre blessé des _Complaintes_. - -«Blessé, mais amoureux, me répondit-il justement lui-même dans une des -nombreuses apologies qu'il me fit de son héros[2], blessé mais -orgueilleux. Blessé, mais d'une si grande douceur de coeur. Blessé, -parce que tout cela; et ironique parce que blessé et seulement pour -cela. Il n'a jamais été que le jeune homme timide (à ne pas pouvoir -passer devant une «dame» sans tomber), et qui a répété toute sa vie: - - _Oh! qu'une, d'elle-même, un beau soir, sût venir, - Ne voyant que boire à mes lèvres et mourir._ - - [2] Lettre du 22 janvier 1906. - -Fournier était tout à fait exempt de cette timidité extérieure et -physique qu'il attribue ici à Laforgue, mais il en avait une plus -secrète, à base de tendresse et d'orgueil, qui ne le paralysait pas -moins. Comme Laforgue, il avait un immense besoin de la Femme, mais -avant tout comme d'un calmant pour sa susceptibilité frémissante; il ne -supportait pas l'idée d'être à découvert devant elle, en butte à ses -flèches, déconcerté, malmené; une pureté et une innocence parfaites en -elle étaient indispensables à la formation de son amour. - -Il lui fallait l'union des âmes avant celle des corps et un certain -absolu d'affection où se plonger. Toutes les exigences de Laforgue, il -les reconnaissait pour siennes. - -Et aussi les déceptions, car il n'était pas sans se rendre compte -confusément de ce que son rêve avait d'irréalisable. Il en éprouvait -d'avance cette même irritation désolée qu'il voyait chez Laforgue se -tourner en ironie. «Ironique parce que blessé et seulement pour cela.» - -Laforgue devait lui servir comme d'une vengeance anticipée contre cette -étrange nation des femmes à laquelle il avait la plus étrange idée -encore d'aller demander du bonheur. Il avait à ce moment-là des -relations, tout à fait pures d'ailleurs, avec une petite étudiante, -qu'il accompagnait chaque dimanche et tâchait de former suivant son -idéal. Il ne cherchait pas trop à la transfigurer à mes yeux; mais je -sentais quelque chose en lui, dès ce moment, se débattre contre les -bornes par trop précises qu'elle infligeait à son imagination; il la lui -fallait déjà plus sincère, plus candide surtout qu'elle ne pouvait être. -Et de ses petitesses, de ses coquetteries il souffrait comme d'autant -d'injustices qu'elle eût commises envers lui. - -Pourtant il ne faudrait pas se représenter Fournier comme dominé par le -scepticisme moral ou le dépit, ni comme dépourvu de tout réalisme; à ses -chanceuses aspirations le goût des choses concrètes formait dès ce -moment contrepoids. - -Déjà chez Laforgue il n'admirait pas seulement l'exilé en ce monde ni -l'amant tyrannique et craintif. Voulant me le faire comprendre et aimer, -c'est toute une série d'impressions de nature, choisies au hasard des -pages, qu'il recopiait pour moi dans une de ses lettres: - - _O cloîtres blancs perdus... - --Soleils soufrés croulant dans les bois dépouillés... - ... Paris! ses vieux dimanches - dans les quartiers tannés où regardent des branches - par-dessus les murs des pensionnats, etc._[3] - - [3] Lettre du 22 janvier 1906. - -Dès ce moment il demandait à la poésie une certaine traduction, en -langage clair et insaisissable, de la plus humble réalité. C'est -pourquoi Jammes, que nous avions découvert dans _l'Angélus de -l'aube_..., l'avait du premier coup enchanté. - -Toute la campagne, non pas celle qu'on visite, mais celle où Fournier -était né et dont il sentait l'imprégnation, revivait dans ces lignes un -peu tremblantes, privées de toute architecture interne, que Jammes -traçait, les unes au-dessous des autres, d'une main paisible et -maladroite exprès. La façon dont les mots y venaient, à leur place -physique plutôt que significative, et dont ils incarnaient les animaux, -les arbres, les métairies, en suggérant simplement l'odeur, la couleur -ou la forme; la peinture de chaque heure du jour, avec son soleil propre -et l'exacte déclivité des ombres; ces vers si tangibles que certains -pouvaient être tenus entre les mains comme une gaule, d'autres froissés -dans les doigts comme une feuille de menthe,--toute cette poésie -matérielle et pure l'enchantait. - - _Nous ne séparerons pas la vie d'avec l'art._ - -Fournier s'empara tout de suite de ce vers faux, ou mal cadencé, et le -fit marcher longtemps à cloche-pied, en avant-garde de son oeuvre, comme -un chemineau et comme un guide. - -Ce fut appuyé sur Jammes qu'il commença à se révolter contre -l'intelligence, c'est-à-dire, dans son esprit, contre la culture des -idées, contre l'effort pour définir, contre le jugement qui exclut. -Barrès, en qui je me complaisais à ce moment et qu'il fit effort pour -aimer avec moi, dans le fond l'exaspérait: «Je t'ai dit une fois pour -toutes que je trouvais parfaitement vain ce travail de mise en -formules... Je préférerai, moi, toujours m'arrêter pour parler de la -«mer méridionale éperdument bleue»--ou de la batteuse que j'entends -ronfler dans les champs derrière moi comme pour me dire que c'est encore -l'été--encore un peu de tout cet été que je n'ai pas vécu.»[4] Et plus -tard: «Je me dégoûte d'écrire ainsi tant de petites théories, de petits -jugements, de longues phrases qui ne riment à rien. Alors que lentement, -longuement, silencieusement je devrais chercher en moi des mots brefs et -légers qui disent le passé ou la vie.»[5] - - [4] Lettre du 23 septembre 1905. - - [5] Lettre du 22 janvier 1906. - -Il avait commencé d'ailleurs, depuis assez longtemps déjà, à les -chercher, «ces mots brefs et légers», dont il devait plus tard trouver -une si délicieuse et expressive foison. Peu de temps après notre -découverte du Symbolisme, il s'était mis à écrire des vers. Rien de plus -curieux que ces premiers essais d'Alain-Fournier. Je dois avouer à ma -honte que je ne sus pas y reconnaître sa vocation. - -C'est aussi qu'ils révélaient tout autre chose que le poète qu'on était -porté naturellement à y chercher. Aucune image vraiment neuve, aucune -transformation vraiment chimique du monde par les mots; les objets n'y -devenaient jamais autres et saisissants; un doux courant les entraînait -comme des fleurs intactes,--un courant facile et faible comme la -rêverie.[6] - - [6] «Les premiers vers que j'ai faits, m'écrivait Fournier lui-même - dans une lettre du 22 août 1906, étaient surtout la découverte - extasiée de deux ou trois mots auxquels je ne pensais plus et de - tout ce que leur son réveillait en moi: «Angélus... aubépine... - après-midi... civière... ou voiture à chien.» - -Je recopie ici, à titre d'exemple, non pas le meilleur mais le plus -important--je dirai en quoi tout à l'heure--de ces poèmes: - - -À TRAVERS LES ÉTÉS - -(A une jeune fille.) - - _Attendue, - A travers les étés qui s'ennuient dans les cours - en silence - et qui pleurent d'ennui, - Sous le soleil ancien de mes après-midi - lourds de silence - solitaires et rêveurs d'amour_ - - _d'amours sous des glycines, à l'ombre, dans la cour - de quelque maison calme et perdue sous les branches, - A travers mes lointains, mes enfantins étés, - ceux qui rêvaient d'amour - et qui pleuraient d'enfance,_ - - _Vous êtes venue, - une après-midi chaude dans les avenues, - sous une ombrelle blanche, - avec un air étonné, sérieux, - un peu - penché comme mon enfance. - Vous êtes venue sous une ombrelle blanche._ - - _Avec toute la surprise - inespérée d'être venue et d'être blonde, - de vous être soudain - mise - sur mon chemin, - et soudain, d'apporter la fraîcheur de vos mains - avec, dans vos cheveux, tous les étés du Monde._ - - * - - * * - - _Vous êtes venue: - Tout mon rêve au soleil - N'aurait jamais osé vous espérer si belle. - Et pourtant, tout de suite, je vous ai reconnue. - Tout de suite, près de vous, fière et très demoiselle - et une vieille dame gaie à votre bras, - il m'a semblé que vous me conduisiez, à pas - lents, un peu, n'est-ce pas, un peu sous votre ombrelle, - à la maison d'Eté, à mon rêve d'enfant, - à quelque maison calme, avec des nids aux toits, - et l'ombre des glycines, dans la cour, sur le pas - de la porte--Quelque maison à deux tourelles - avec, peut-être, un nom comme les livres de prix - qu'on lisait en juillet, quand on était petit._ - - _Dites, vous m'emmeniez passer l'après-midi - Oh! qui sait où!... à «La Maison des Tourterelles»._ - - * - - * * - - _Vous entriez, là-bas, - dans tout le piaillement des moineaux sur le toit, - dans l'ombre de la grille qui se ferme.--Cela - fait s'effeuiller, du mur et des rosiers grimpants, - les pétales légers, embaumés et brûlants, - couleur de neige et couleur d'or, couleur de feu, - sur les fleurs des parterres et sur le vert des bancs - et dans l'allée comme un chemin de Fête-Dieu._ - - _Je vais entrer, nous allons suivre, tous les deux - avec la vieille dame, l'allée où, doucement, - votre robe, ce soir, en la reconduisant, - balaiera des parfums couleur de vos cheveux._ - - _Puis recevoir, tous deux, - dans l'ombre du salon, - des visites où nous dirons - de jolis riens cérémonieux._ - - _Ou bien lire avec vous, auprès du pigeonnier, - sur un banc de jardin, et toute la soirée, - aux roucoulements longs des colombes peureuses - et cachées qui s'effarent de la page tournée, - lire, avec vous, à l'ombre, sous le marronnier, - un roman d'autrefois, ou «Clara d'Ellébeuse»._ - - _Et rester là, jusqu'au dîner, jusqu'à la nuit, - à l'heure où l'on entend tirer de l'eau au puits - et jouer les enfants rieurs dans les sentes fraîchies._ - - * - - * * - - _C'est Là... qu'auprès de vous, oh ma lointaine, - je m'en allais, - et vous n'alliez, - avec mon rêve sur vos pas, - qu'à mon rêve, là-bas, - à ce château dont vous étiez, douce et hautaine, - la châtelaine._ - - _C'est Là--que nous allions, tous les deux, n'est-ce pas, - ce Dimanche, à Paris, dans l'avenue lointaine, - qui s'était faite alors, pour plaire à notre rêve, - plus silencieuse, et plus lointaine, et solitaire... - Puis, sur les quais déserts des berges de la Seine... - Et puis après, plus près de vous, sur le bateau, - qui faisait un bruit calme de machine et d'eau..._ - - * - - * * - -Evidemment j'aurais dû comprendre; j'aurais dû démêler ce que Fournier -lui-même d'ailleurs n'apercevait pas encore à ce moment: que c'était là -l'exercice d'un conteur, et non d'un poète. - -Le vers libre y était adopté par Fournier sous l'influence sans doute -des Symbolistes, mais surtout comme un moyen de suivre exactement les -phases d'un récit. Il me semble qu'on le sent ici s'entraîner à conter. -Il ne s'est pas encore arraché à ses impressions; il cherche encore à -nous les imposer telles quelles (et avouons franchement qu'il n'y -réussit guère); mais déjà, malgré lui peut-être, elles s'analysent, -elles perdent la densité poétique et prennent la forme d'une -énumération. Des faits, des événements percent sans cesse au travers des -spectacles; un dynamisme se fait sentir sous l'enveloppe émotive; des -moments sont distingués; le présent, le futur viennent tout -naturellement remplacer le passé: - - _Je vais entrer, nous allons suivre, tous les deux - avec la vieille dame l'allée, où doucement, - votre robe, ce soir, en la reconduisant, - balaiera des parfums couleur de vos cheveux._ - -D'ailleurs le thème du morceau n'est-il pas une «aventure» déjà? Et -cette aventure, ne la connaissons-nous pas? N'est-ce pas, avant la -lettre, la rencontre de Meaulnes et d'Yvonne de Galais? Plusieurs -détails du récit définitif figurent déjà dans le poème: la vieille dame -dont la jeune fille est accompagnée, l'ombrelle de celle-ci, sa -démarche, le titre de châtelaine qui lui est donné en passant; même, le -dernier vers se trouvera textuellement dans le chapitre de la _Promenade -sur l'étang_. - -Une seule différence importante: au lieu de se passer entièrement dans -un «domaine mystérieux», la scène est d'abord située à Paris. Ce n'est -que par l'imagination que le poète la transporte par instants à la -campagne. - -Ce point serait sans intérêt s'il ne nous permettait de remonter plus -haut que le poème ici analysé, jusqu'à l'origine dans la réalité de -l'aventure qui en fait les frais, jusqu'à l'événement de la vie -d'Alain-Fournier qui a donné naissance au _Grand Meaulnes_. - -Il est si délicat, si fragile que j'ose à peine le toucher avec des -mots; je crains de le briser en le racontant. - -Pourtant ses répercussions sur toute la vie sentimentale et même -intellectuelle de Fournier furent infinies. - -J'ai dit combien il était exigeant, en pensée, à l'égard des femmes et -quelle perfection il leur réclamait comme son dû. Il avait été bientôt -las des trop pauvres satisfactions que pouvaient lui offrir celles qui -étaient à sa portée. - -Est-ce une exaspération de son attente qui la lui fit croire tout à coup -comblée? Ou bien alla-t-il instinctivement chercher un objet -inaccessible qui ne pourrait le décevoir? Ou bien la vie vint-elle -réellement, comme il arrive, au-devant de son imagination et lui -présenta-t-elle son rêve authentiquement incarné? - -Le fait est simplement qu'il rencontra un jour, dans Paris, au -Cours-la-Reine, une jeune fille merveilleusement belle qu'il suivit, -dont il obtint par mille ruses le nom et l'adresse, qu'il retrouva et, -bien qu'elle eût l'air extrêmement réservée, aborda. Le miracle est -qu'il obtint d'elle quelques mots de réponse qui purent lui donner à -croire qu'il n'était pas dédaigné. Et il sentit que l'étrange apparition -devait faire un effort sur elle-même pour briser l'entretien et lui -dire: «Quittons-nous! Nous avons fait une folie.» - -Des années passèrent sur cette rencontre sans effacer l'impression que -Fournier en avait reçue; au contraire elle alla en s'approfondissant. - -La jeune fille avait quitté Paris; Fournier eut beaucoup de peine à -retrouver sa trace; et quand il y parvint, longtemps plus tard, ce fut -pour apprendre, avec un immense désespoir, qu'elle était mariée. - -Ayant suivi Alain-Fournier depuis son adolescence jusqu'à sa mort, je -puis dire que cet événement si discret fut l'aventure capitale de sa vie -et ce qui l'alimenta jusqu'au bout de ferveur, de tristesse et d'extase. -Ses autres amours n'effacèrent jamais celui-là, ni même, je crois, -n'intéressèrent jamais les mêmes parties de son âme. Il voyait toujours -la parfaite jeune fille penchée sur lui; il ne lui demandait pas de se -caractériser ni de se révéler à lui dans sa différence; il n'avait aucun -besoin, dans le fond, de la connaître au sens complexe et dangereux du -mot; il lui suffisait qu'elle fût impossible comme la vie; elle non -plus, n'était «peut-être pas tout à fait un être réel»: c'est par quoi, -en le comblant d'amertume, elle le consolait aussi. - - -II - -J'avais quitté Lakanal au mois de juillet 1905, ayant obtenu une bourse -de licence en province. Fournier était allé passer ses vacances en -Angleterre, puis était rentré au lycée pour une troisième année de -«cagne». Nous restâmes séparés pendant deux ans. - -Mais de cette séparation naquit une énorme correspondance, qui me permet -aujourd'hui de suivre rétrospectivement le développement de mon ami -pendant cette période. - -Ce fut, à coup sûr, une de celles où sa pensée fut le plus active, celle -où son talent se nourrit, se forma. Tout le poids dont l'accablait la -«préparation de l'Ecole», pour laquelle il n'était pas directement doué, -et qui était pour lui, par instants, un véritable cauchemar, ne -l'empêcha pas de lire, ni de pomper autour de lui tous les sucs dont il -avait besoin. - -Il s'assimila Claudel, Gide, Rimbaud, Ibsen, acheva de digérer Laforgue -et Jammes. En Angleterre, il s'était épris des Préraphaëlites. La -peinture l'intéressait, mais par les côtés, il faut bien le dire, où -elle touchait à la littérature. A Paris, il se mit à visiter les salons: -Maurice Denis et Laprade lui donnèrent de grandes émotions. Il croyait -découvrir dans leurs toiles les paysages purs et désespérés qu'habitait -naturellement son âme, qu'il voulait à son tour évoquer. - -En toutes ses admirations de cette époque, d'ailleurs, et même de -toujours, on sent un fort coefficient subjectif: il se cherche au -travers de ce qui l'enthousiasme; il poursuit surtout des exemples, des -permissions. - -Un moment, il plie et s'effondre presque sous Claudel; mais on le voit -d'une lettre à l'autre se démener sous l'énorme avalanche, se -rassembler, se saisir: «Claudel, s'écrie-t-il, apprends-moi à penser et -à écrire selon moi, à moi qui sens selon moi»[7]. Et dans la lettre -suivante, il note la leçon et l'encouragement qu'il croit avoir reçu du -poète de _Tête d'Or_: «Il m'a renforcé... dans cette conviction que j'ai -toujours eue... que je ne serai pas moi tant que j'aurai dans la tête -une phrase de livre,--ou, plus exactement, que tout cela, littérature -classique ou moderne, n'a rien à voir avec ce que je suis et que j'ai -été. Tout effort pour plier ma pensée à cela est vicieux. Peut-être -faudra-t-il longtemps et de rudes efforts pour que profondément, sous -les voiles littéraires ou philosophiques que je lui ai mis, je retrouve -ma pensée à moi, et pour qu'alors à genoux, je me penche sur elle et je -transcrive mot à mot»[8]. - - [7] Lettre du 7 mars 1906. - - [8] Lettre du 21 mars 1906. - -Il est difficile, tant elles sont nombreuses et riches, de mettre en -ordre toutes les découvertes que Fournier fit sur lui-même, ou plutôt -sur son talent et sur les conditions de sa création, pendant ces deux ou -trois années. - -Les plus générales d'abord: il comprend, lui qui vient de s'épanouir, au -milieu et par le moyen de la littérature la plus ésotérique, la plus -aristocratique peut-être qui ait jamais été,--il comprend que ses -sources d'inspiration sont d'ordre populaire, qu'il doit obéissance à -son hérédité paysanne et que c'est du milieu dont il sort que monteront -à son esprit les vrais thèmes de son oeuvre future. Toutes ses lettres -sont pleines de descriptions de son pays, de grands récits de -promenades, de conversations avec des paysans qu'il me rapporte -méticuleusement: «Il me répondait, dit-il de l'un d'eux, avec une -grossièreté, et une lenteur, et une prudence qui me prenaient le -coeur[9].» Et plus loin: «Je voudrais dire avec le même amour les -injures de celui qui veut qu'on ferme les barrières de ses prés, et qui -n'est que haine déchaînée--et les paroles du braconnier que, revenant en -retard, nous avons rencontré, poussé, le long de la haie, par l'orage -menaçant et le vent rouge, vers la nuit d'août tombée, etc.»[10] Et dans -la même lettre encore: «Je voudrais m'adresser à la campagne, comme les -Goncourt à Paris: «O Paris..., tu possèdes...» Je veux au moins dire que -si j'ai connu moins que les autres ces inquiétudes de jeunesse, ces -angoisses sur mon moi, ce désarroi du déracinement, c'est que j'ai -toujours été sûr de me retrouver avec ma jeunesse et ma vie, à la -barrière--au coin d'un champ où l'on attelle deux chevaux à une herse... -Et jamais plus que cette année de douloureuse sécheresse, je ne l'ai -trouvée aussi compatissante, sympathisante... avec ses pardons pour ma -fièvre, ses airs de connaître mon mal comme la lavande connaît les -plaies, d'être accoutumée à moi comme je suis terrestrement accoutumé à -sa compagnie.[11]» - - [9] Lettre du 3 septembre 1906. - - [10] _Ibid._ - - [11] Lettre du 3 septembre 1906. La dernière phrase est une allusion à - un passage des _Muses_ de Claudel. - -Cette parenté avec les champs, que j'avais tout de suite sentie en lui, -dont Jammes plus tard l'avait aidé à mieux prendre conscience, il -commence à l'éprouver comme une incitation à créer. Elle prend un sens -positif, actif; elle veut se développer et se dire. - -Aussi comme il est hostile à tout ce qui pourrait le séparer de sa terre -et plus généralement du monde vivant, des êtres particuliers, de -l'immense règne du concret! J'ai déjà noté plus haut sa répugnance, sa -résistance à tout effort critique et l'espèce de mauvaise humeur avec -laquelle il repoussait mes tentatives pour emprisonner le réel dans des -formules. Elles vont croissant. - -Contre un ami à qui il s'était confié et qui avait cru lui faire plaisir -en reconnaissant et en étiquetant chaque trait de lui-même qu'il lui -révélait, Fournier se révolte: «C'est moi-même qu'il veut à toute force -comprendre et même réfuter. Je suis loin, moi, d'avoir la même ambition -à son égard.[12]» - - [12] Lettre du 17-19 février 1906. - -Et en effet s'il écrit: «Le principal est évidemment mon horreur, ma -frayeur d'être classé»[13], c'est vrai qu'il ne cherche jamais non plus -à cerner, à classer, ni même à situer dans le plan intelligible, ni les -autres, ni aucun aspect du monde: «J'ai le merveilleux pouvoir de -sentir. Toutes choses ne m'ont été connues que par l'impression qu'elles -laissaient sur mon coeur. Aussi ne les ai-je pas distinguées.»[14] - - [13] Même lettre. Et ailleurs: «Tous ceux qui ont voulu s'occuper de - ma vie m'ont froissé.» (Lettre du 9 novembre 1906). «Surtout il faut - fuir ceux qui se prétendent vos amis, c'est-à-dire prétendent vous - connaître et vous explorent brutalement.» (Même lettre). «Qu'on me - laisse ma cervelle à moi!» (Lettre du 29 janvier 1906). - - [14] Lettre du 9 novembre 1906. - -Fournier aperçoit un inconvénient grave pour lui dans toute opération de -discernement ou même d'abstraction; elle isole, elle brise un contact, -pense-t-il. Et c'est de contact avec les choses, avec les gens, qu'il a -d'abord besoin: «Puisque l'ignorance qui accepte est à mon avis plus -près de la vérité que n'importe quoi, et puisque, selon toi, l'ignorance -est la source des émotions infinies (je n'avais pu formuler que par -erreur une telle opinion que toute ma nature démentait), je te -demande: Pourquoi ne pas se laisser aller tout de suite à cette -ignorance-là?»[15] Et dans la même lettre: «Ne rien--même au -fond--mépriser. S'y fondre, s'y confondre, s'y mêler. Y conformer sa -pensée. Et la perdre ailleurs, le lendemain. Il n'y a d'atroce dans la -vie que notre, nos façons de la voir--quand nous y tenons.» - - [15] Lettre du 19 février 1906. - -Au fond, c'est sa vocation de romancier qui se révèle à Fournier, déjà, -au travers de son goût pour l'ignorance. S'il se dérobe à toute -perception et à toute énonciation du général, c'est parce qu'il entend -s'établir sur le plan même de la vie et dans une sorte de commun niveau -avec les êtres particuliers. - -«Il n'y a d'art et de vérité que du particulier»[16] écrit-il. Et déjà, -bien plus tôt: «Je ne crois qu'à la recherche longue des mots qui -redonnent l'impression première et complète.» «J'ai toujours désiré -quelque chose qui touche (dans le sens de toucher à l'épaule), qui -arrête et qui évoque[17].» Et ailleurs encore: «Je puis, des années, -avoir conçu les idées les plus claires, elles ne me sont rien tant que -je ne les ai pas senti passer de mon intellect à cette partie de moi où -les choses sont plus obscures et impossibles à exprimer sinon par -l'énoncé difficile, ému, surhumain de tout leur détail[18].» - - [16] Lettre du 23 septembre 1905. - - [17] Lettre du 15 août 1906. - - [18] Lettre du 21 avril 1906. - -Il réclame le droit d'aller trouver chaque être, à sa place, sans aucune -intention ni ambition préalables, et simplement pour l'y vivifier de son -amour et de son imagination: «Je crois que toute vie vaut la peine -d'être vécue. On les évalue, on méprise les unes, on glorifie les -autres, parce que peut-être on en fait arbitrairement les parties d'un -tout, d'une société, d'un monde idéal, qui n'a pas plus de raison d'être -sous le soleil que tel ou tel autre[19].» - - [19] Lettre du 23 septembre 1905. - -Déjà l'on a vu comment il fait sortir et pour ainsi dire engendre au -courant de la plume des personnages à la fois précis et mystérieux, que -sa lettre m'apporte fragilement, comme enrobés encore de sa -prédilection. Il y aurait de longs passages exquis à citer. - -Toute rencontre l'émeut, toute vie entr'aperçue; il la reconstruit -aussitôt, dans son paysage, sous sa lumière, avec sa vibration; il -s'attendrit sur elle, il épanche sur elle le flot de son admiration, -pour mon goût un peu trop compatissante et aveugle. Je lui reproche de -temps en temps son excès de sensibilité, que j'appelle sans ménagement -de la sensiblerie. Il se gendarme, comme si je voulais tarir une source -en lui. - -C'est vrai, pourtant, à cette époque, qu'il a l'émotion un peu facile -devant tout ce qui se présente avec humilité ou insignifiance; les -profondeurs qu'il veut y voir, je n'y comprends rien. Je suis froissé -par sa tendance à tout transfigurer; je ne sais pas y reconnaître ce don -prodigieux qui est en train de lui venir, de rendre à chaque objet sa -dose latente de merveilleux. - - * * * * * - -Lui, pourtant (c'est la seconde des découvertes qu'il fait sur son -talent), le sent déjà se former en lui et devine tout le parti qu'il -pourra en tirer. - -Ou plutôt il aperçoit, il sait que s'il lui faut rester en communion -avec la vie particulière, ce n'est pas seulement pour la bien observer -et la bien décrire; le naturalisme n'est pas son fait; l'enthousiasme -que lui a donné un moment _Germinie Lacerteux_, est sans lendemain.[20] - - [20] «Ces jours-ci j'ai été amené à méditer sur le Réalisme. Je vois - que c'est encore une formule à travers laquelle on examine le monde. - Un peu de science et le plus possible de «vérités» médiocres et - courantes: on bâtit le monde là-dessus et le tour est joué. Le - principe du réalisme, c'est ceci: se faire l'âme de tout le monde - pour voir ce que voit tout le monde; car ce que voit tout le monde - est la seule réalité. Je me demande comment nous avons pu tous nous - laisser prendre à une théorie aussi grossière. Il est vrai que - c'était un échelon.» (Lettre du 2 avril 1907). - -Autant qu'à l'abstraction, il répugne à la reconstruction littérale et -intégrale de ses modèles. En fin de compte ce n'est pas du tout -l'épaisseur des objets, ni même le volume des âmes qu'il va tâcher -d'exprimer. Il n'en prendra que la plus mince pellicule, et tout de -suite il leur fournira une autre chair, comme immatérielle. - -L'opération est si particulière et si étrange qu'il faut alléguer le -plus de textes possible pour la faire bien comprendre: «Ce pouvoir de ne -sentir «des choses que la fleur» était devenu maladif, cette fin d'été -douloureux, à force de subtilité. J'ai revu en rentrant ici le portrait -idéal de la Beata Beatrix par Rossetti et l'impression idéalement -exquise m'a immédiatement, inconsciemment et invinciblement suggéré les -bords du Cher, que je n'ai pas vus depuis dix ans, avec leurs déserts de -saules et de vase. Comment dire cela? C'est vertigineusement -particulier. Cette odeur sauvage et unique et brutalement réelle et le -regard idéal de Beatrix c'était, c'est encore tout un pour moi, pour je -ne sais quelle fibre de mon coeur.--Arriver à reconstruire ce monde -particulier de mon coeur qui ne sera compréhensible que quand il sera -complet--où toutes les réalités, à cause du coeur où elles sont passées, -seront pures comme des idées.»[21] - - [21] Lettre du 9 novembre 1906. - -Donc lien, par suite de perception simultanée, du particulier et de -l'idéal, autrement dit: sublimation immédiate, sans le secours de -l'intelligence, de l'objet concret. Le résultat sera une transposition -comme automatique de tout le spectacle abordé par l'esprit du romancier -dans un monde quasi-surnaturel: - -«Pour le moment je voudrais plutôt [que de Dickens ou des Goncourt] -procéder de Laforgue, mais en écrivant _un roman_. C'est contradictoire; -ça ne le serait plus si on ne faisait, de la vie avec ses personnages, -que des rêves qui se rencontrent. J'emploie ce mot rêve parce qu'il est -commode quoique agaçant et usé. J'entends par rêve: vision du passé, -espoirs, une rêverie d'autrefois revenue qui rencontre une vision qui -s'en va, un souvenir d'après-midi qui rencontre la blancheur d'une -ombrelle et la fraîcheur d'une autre pensée.--Il y a des erreurs de -rêve, de fausses pistes, des changements de direction, et c'est tout ça -qui vit, qui s'agite, s'accroche, se lâche, se renverse. Le reste du -personnage est plus ou moins de la mécanique--sociale ou animale--et -n'est pas intéressant. - -«Ce que je te dis là semble l'énoncé de vérités séculaires et banales -sous une forme tant soit peu différente. - -«Mon idéal c'est justement d'arriver à rendre cette _forme_, cette façon -d'énoncer la vie tangible dans des romans, d'arriver à ce que ce trésor -incommensurablement riche de vies accumulées qu'est ma simple vie, si -jeune soit-elle, arrive à se produire au grand jour sous cette forme de -«rêves» qui se promènent[22].» - - [22] Lettre du 13 août 1905. - -Aussi Fournier admire-t-il dans _Tess d'Urberville_ «ces trois filles de -ferme amoureuses, si simplement irréelles malgré les mille délicieux -détails précis[23]...» - - [23] Lettre du 24 janvier 1906. - -Ailleurs: «Mon credo en art: l'enfance. Arriver à la rendre sans aucune -puérilité (cf. J.-A. Rimbaud), avec sa profondeur qui touche les -mystères. Mon livre futur sera peut-être un perpétuel va-et-vient -insensible du rêve à la réalité: «Rêve», entendu comme l'immense et -imprécise vie enfantine planant au-dessus de l'autre et sans cesse mise -en rumeur par les échos de l'autre[24].» - - [24] Lettre du 22 août 1906. - -Fournier instinctivement se solidarise avec ses perceptions les plus -intellectuelles, mais en même temps les plus constructives; il veut -conserver comme principal moyen de connaissance--et de création--ce -regard de l'enfant qui prélève les plus impondérables éléments du monde -et aussitôt les réagence, les combine merveilleusement, jusqu'à pouvoir -loger dans le château qu'il en forme tout ce que l'âme petite et -pesante, par derrière, et souffre et désire. - -Son irréalisme est foncier; il en ferait presque un système déjà; mais -non; c'est vraiment sa nature qui s'éveille et se trouve d'emblée tout -occupée à l'illusion: «Je trouve que ce qui est difficile, c'est -beaucoup plus de se donner partout l'illusion complète de la beauté, ou -plus généralement l'illusion[25].» - - [25] Lettre du 22 janvier 1906. Cf.: «Je n'aurai derrière moi qu'un - peu de rêve très doux et très lointain, bien à moi, que je - façonnerai comme je voudrai.» Lettre du 13 août 1905. - -Il le trouve «difficile», mais au sens de «méritoire» seulement; car au -contraire c'est dans ce sens que fonctionne immédiatement, spontanément, -couramment son esprit. - -L'exposé que nous avait fait notre professeur de philosophie, M. -Mélinand, de la théorie idéaliste du monde extérieur, avait profondément -frappé Fournier; mais non pas comme une révélation faite à son -intelligence, comme une permission plutôt donnée à tout son être -d'apercevoir le monde transparent, et modifiable par nos facultés. - -Lui qui tout à l'heure marquait tant de respect pour les choses et -semblait vouloir prosterner devant elles sa pensée, ou l'y laisser se -perdre, c'est dans un mouvement plus sincère encore qu'il s'écrie tout à -coup: «Je me jouais du monde avec la moindre de mes pensées[26],» et -qu'après l'avoir si religieusement adorée, il parle «d'une certaine âme -de ces campagnes... que j'invente tous les jours un peu plus.»[27] - - [26] Lettre du 9 décembre 1905. - - [27] Lettre du 4 octobre 1905. - -On sait l'importance qu'a le mot «changer» chez Rimbaud, et ce clin -d'oeil, qui a fait fortune, par lequel il communique à tout spectacle un -aspect second. Il y a chez Fournier une disposition analogue, non pas -tout à fait des sens, mais de l'âme, si j'ose dire. Encore une fois il -n'est pas directement poète, sa vision n'est pas assez subversive; elle -ne brouille pas assez les choses; il n'entre pas assez de -sens-dessus-dessous dans ce qu'il a regardé. Mais il a une façon propre -d'ébranler les paysages et les êtres selon une certaine pulsation comme -amoureuse de son coeur et de les mettre tranquillement en chemin, par ce -seul moteur, sur toutes les pentes du rêve. - -Avec Rimbaud (je ne fais pas ici de comparaison de valeur), on a la -sensation que toute l'étrangeté du spectacle dépend d'un éclairage -venant du dehors, fourni par le regard du poète. Fournier invente une -manière de désorientation plus complète, plus sournoise, par la -sympathie. Ce n'est pas en vain qu'il insiste, dans un des passages que -j'ai cités, sur le rôle du «coeur» dans la transformation des choses en -«idées». Ce n'est pas par hasard qu'il débute par cet attendrissement -devant toutes choses, à la Charles-Louis-Philippe, qui me donna un peu -sur les nerfs. «Ce qui importe, c'est mon émotion,» écrit-il.[28] Parce -qu'il y distingue un moyen créateur et presque métaphysique, une source -de déplacement des objets et comme l'origine de la procession qui les -transfigurera. - - [28] Le 22 janvier 1906. - -Se plaignant, un peu plus tard, d'une fausse interprétation d'un de ses -poèmes en prose, «il est vrai, dira-t-il, que j'aime assez cette façon -de se tromper sur moi et de comprendre fantastique là où j'ai voulu -faire émouvant.»[29] - - [29] Lettre du 31 décembre 1908. - -Oui, le fantastique,--mais qui n'est pour lui qu'une réalité plus -grande, plus essentielle du monde perçu,--est bien la fin suprême, et le -résultat dernier, de toute sa dévotion sentimentale. C'est à produire un -certain détachement sur fond inconnu de la vie tout entière que tendent -ses admirations et ses apitoiements. - -Aux personnages de _Solness le Constructeur_ il reproche une allure trop -allégorique: «Je voudrais que la vie simple des personnages et celle des -symboles fût plus mêlée. Je voudrais que _leur vie_ fût un symbole et -non pas _eux_... Je voudrais que la vie s'éclairât sans qu'on y pense, -rien qu'à vivre avec eux.»[30] - - [30] Lettre du 17 février 1906. - -Le don qu'il se découvre est ici défini dans sa simplicité même, sous la -forme où il défie l'analyse. C'est le don d'illumination, au sens actif -du mot, le don d'allumer au sein des êtres et des choses, sans en rien -prendre de plus que «ce premier coup d'oeil qui dit tout», une sorte -d'absence d'eux-mêmes et de vacance sur l'infini,--une clarté timide -faite de leur subite aliénation. Tout dérive, tout s'en va sous son -regard, tout se donne, en silence et sans drame, à l'abîme. «La vie -s'éclaire sans qu'on y pense.» Sa ténuité laisse entrevoir de pâles -foyers ravissants. Le monde est «joué» avec «une seule pensée.» - - -III - -On peut se demander pourquoi Fournier qui semblait, ainsi, dès 1907, si -bien au fait de ses tendances et de ses dons, dut attendre encore -plusieurs années avant d'en trouver le véritable usage et avant -d'entreprendre le _Grand Meaulnes_. - -C'est d'abord qu'il rencontra de nombreux empêchements matériels. - -En octobre 1906, il s'était installé à Paris avec sa grand'mère et sa -soeur et était entré, comme externe, en rhétorique supérieure à -Louis-le-Grand. Et comme il voulait cette fois, à tout prix, réussir au -concours de l'Ecole Normale, il avait dû suspendre complètement son -activité littéraire. - -Ses incursions dans le domaine qu'il s'était défendu, se bornèrent, -cette année-là, à une prise de contact avec le groupe de _Vers et -Prose_, qui nous paraissait, à ce moment, résumer tout ce qu'il y avait -de vivant en littérature. Fournier fut présenté un soir, au Vachette, -par des amis, à Paul Fort, à Moréas, à Adolphe Retté. J'ai gardé et je -publierai peut-être un jour le récit homérique de la nuit qu'il passa -avec eux et dont il ne sortit pas sans quelques désillusions. Il devait -pourtant nouer plus tard des relations amicales avec Paul Fort, qui a -dédié à sa mémoire un admirable poème. - -Malgré tous ses efforts, handicapé d'ailleurs par une fatigue cérébrale -qui l'avait affligé au dernier moment, Fournier, admissible à l'écrit, -ne put réussir à l'oral du concours. Ainsi lui fut fermée définitivement -une porte qu'il était fou, quand j'y repense, de s'attendre à voir -jamais s'ouvrir devant cet esprit trop sensible, trop imaginatif, et qui -ne trouvait jamais faciles que les chemins inexplorés. - -Le service militaire le guettait. Il ne put profiter du régime des -«dispenses» qui venait d'être supprimé, et dut faire deux ans, avec -préparation obligatoire du métier d'officier. Ce fut une nouvelle -restriction à son essor d'écrivain: comme il n'avait jamais de loisirs -qu'imprévus et fort courts, il ne put travailler pendant cette période -qu'à des contes et à de brèves esquisses. - -Pourtant, ce temps d'esclavage ne fut pas sans lui apporter de secrets -enrichissements; il l'employa à explorer la vie de cette façon étrange -et délicate que j'ai tâché de définir, et à en extraire ce minerai -subtil qu'elle recélait pour lui, dont lui seul savait repérer les -filons. - -Pour la première fois il entrait en contact intime, familier, avec les -gens du peuple, et non plus seulement avec les paysans, avec les -ouvriers aussi: il les aima, fermant les yeux à leurs défauts. Il sentit -l'immense misère et le charme enivrant de la camaraderie militaire. Il -traversa à pied, de la seule allure qui permette d'y adhérer vraiment, -une foule de pays nouveaux; il apprit la France, pas à pas; les environs -de Paris d'abord, puis la Brie, la Champagne, Mailly, puis la Touraine, -puis la région de Laval, où il fut élève-officier, enfin le Gers et les -Pyrénées,--car il fut envoyé, pour ses six derniers mois, comme -sous-lieutenant, à Mirande. - -Mirande me paraît marquer un moment important du développement de -Fournier: le moment--comment le bien définir?--où sa nostalgie déborde. -Jusque-là elle avait été quelque peu contenue et comme canalisée par ses -admirations littéraires: la voici tout à coup qui jaillit droite, à -l'état pur, du fond de son âme. Le souvenir de son amour, qui, à mon -avis, dans son essence, comme je l'ai déjà d'ailleurs insinué, était la -simple fixation d'un mal plus vague et plus profond dont il souffrait de -naissance, revient à cet instant le traverser d'une manière tout -particulièrement douloureuse. Le jour anniversaire de sa rencontre avec -la jeune fille du Cours-la-Reine, il m'écrit: «Je reste tout ce jour -enfermé dans ma chambre pour souffrir plus à l'aise. Depuis des semaines -ceux qui me touchent la main savent que j'ai la fièvre. La fatigue même -ne me fait plus dormir. La joie secrète de ces temps derniers est finie; -maintenant il faut lutter contre la douleur infernale. Comment -traverserai-je tout seul cette fête à laquelle je ne suis pas convié? De -grand matin le soleil est entré dans l'appartement par toutes les -fenêtres et m'a réveillé; le serviteur a tout préparé durant la nuit, -les haies de roses, la route brûlante..., pour quelque grand -anniversaire mystérieux; et au moment de révéler à tous le secret de sa -joie, il trouve son maître seul et en larmes et abandonné.»[31] - - [31] Lettre datée du Jeudi de l'Ascension 1909. - -Oserai-je entrer dans le vif d'un caractère?--Pour Fournier, le moment -de la plus complète privation est aussi celui de la plénitude -intérieure. Il ne faut pas que sa souffrance, qui est réelle, nous fasse -illusion. Fournier n'est lui-même et ne trouve toutes ses forces que -dans l'instant où il se sent vide de tout ce dont il a pourtant besoin. - -Il y a ici quelque chose d'infiniment subtil que peut-être je ne -réussirai pas à faire comprendre. Tâchons seulement de le revoir dans -cette petite ville méridionale dont la grand'route, en la traversant, -forme la seule rue. Au loin, les Pyrénées aiguës sont encore blanches. -Le printemps chauffe pourtant déjà les maisons basses et a fait sourdre -dans tous les jardins de grandes nappes de fleurs. Il est dix heures; -Fournier revient de l'exercice, retrouve sa chambre au premier étage de -la «Maison Hidalgo», sa table devant la fenêtre ouverte. Un seul livre -est posé devant lui: _l'Idiot_ de Dostoïevski; mais bientôt viendront -s'y ajouter l'Evangile, la Bible et l'Imitation qu'il ira demander à -l'aumônier de l'Hôpital. - -Il a vingt-trois ans; il n'a pas su encore «se faire une situation»; il -sent très bien, jusque dans ses mains, une sorte de maladresse à forcer -la vie; la dextérité, l'étude et la patience lui font irrémédiablement -défaut. Il n'est pas sans aucun désir du bonheur; mais il le voit si -difficile! - -Alors--c'est ici que son caractère devient complexe et singulier--il se -sent pris à la fois de désespoir et d'audace; au lieu de rien résigner, -il demande tout. Sachant bien qu'il ne l'obtiendra pas, c'est un trésor -qu'il exige, qui lui est dû. - -Cela ne va pas sans larmes et sans abattements. Qui saurait arriver au -bon moment et lui poserait sans rien dire la main sur le front, quels -fiévreux sanglots ne déchaînerait-il pas![32] - - [32] Il écrivait un peu plus tard (le 13 septembre 1910): «Pour la - dixième fois peut-être j'organise ma vie comme certain soir de mon - enfance. Ce soir-là, j'avais fait une tache sur une page longuement - travaillée et je me disais: «Ma foi, j'aimerais autant que mon père - déchire la page, et je la recommencerais;»--mais quand il est venu - et qu'il l'a déchirée, ç'a été une crise de sanglots et de - désespoir.--Tel est en ce moment mon genre de satisfaction.» - -Mais cette âme est jeune encore et avide et il faut qu'elle se fasse -grande de tout ce qui lui est refusé, de toutes ses déceptions, de -toutes ses impuissances: ce qu'elle n'a pu saisir, ce qu'elle ne saisira -pas, fleurit en elle tout à coup, irréel et présent. - -Jamais peut-être homme ne rêva semblablement la vie; son imagination -comble au fur et à mesure toutes les lacunes que son exigence y -détermine; sur ce monde, qui ne se laisse approcher et goûter un peu que -par la ruse, qu'il sent donc inassimilable, elle projette, comme -vengeance, son immense et douloureux reflet. - -Fournier, si doux, si tendre, si facile à toucher, avait en même temps -une espèce de cruauté envers les êtres. Il se mettait de chacun à -attendre un certain nombre de joies définies, mais se gardait bien d'en -rien dire; et si elles lui étaient refusées, c'est presque avec triomphe -qu'il constatait le manquement et déclarait sa déception,--et ne -pardonnait pas. - -«Seules les femmes qui m'ont aimé peuvent savoir à quel point je suis -cruel[33].» Il les appelait, les invitait, mais aussitôt leur -prescrivait mentalement un certain angle sous lequel elles avaient à -entrer dans sa vie, un certain rôle qu'elles y devaient jouer. Et à la -moindre faute qu'elles commettaient, au moindre lapsus, il les accablait -de reproches, leur racontait méchamment, en détail, tout ce en quoi -elles étaient défaillantes à son idéal. - - [33] Lettre du 28 sept. 1910. - -Je ne veux pas du tout noircir ici mon ami. Il ne disconvenait pas -lui-même, on le voit, de cette dureté. Je veux seulement aider à -comprendre le caractère actif, presque agressif de sa nostalgie,--et -cette violence qui était au fond. - -Je veux aussi faire épouser le mouvement qui, pendant ce même séjour à -Mirande, l'entraîna si fortement vers le catholicisme. L'origine en -remonte d'ailleurs à 1907. Dès ce moment, Fournier s'était trouvé en -butte à des sortes de tentations, qui venaient par accès: - -«Désirs d'ascétisme et de mortifications: vieux désirs sourds. - -Désir de pureté. Besoin de pureté. Jalousie poignante et saignante. - -Vous vous seriez endormis et satisfaits dans le catholicisme. - ---Insatisfaction éternelle de notre grande âme (Gide, Laforgue). - -Amours sans réponse pour tout ce qui est. - -Sympathies sans réponse avec tout ce qui souffre. - -Vide éternel de notre coeur, le catholicisme vous eût comblé. - ---Ambitions jamais lasses, ambitions de conquérir la vie et ce qui est -au delà. - -Votre douleur se fût calmée et votre gloire exaltée à la promesse qu'on -vous eût faite du Paradis de votre coeur et de ses paysages.»[34] - - [34] Lettre du 26 janvier 1907. - -Mais à ce moment (il est sous l'influence de Gide) la religion ne lui -apparaît qu'à la façon de ces oasis dont c'est toujours «la suivante» -qui est «la plus belle». Il la poursuit comme un lieu possible de repos, -mais sans désir profond de l'atteindre. - -A Mirande, la tentation a pris corps; le catholicisme est présent, comme -un ange multiple et voilé, à toutes les portes de son âme. Dans un poème -en prose dont il trace à ce moment l'esquisse, il se représente sous les -traits de «l'adolescent de la nuit, du veilleur aux colombes». «Et -tandis que les autres ont connu le triomphe mystérieux dans le pays -nouveau qui était comme l'expansion de leur coeur, lui, comme dans une -tour, a senti monter vers lui ce paysage inconnu. Chaque jour cela gagne -et cela déferle comme une énorme vague. Chaque jour sur un papier, comme -un homme perdu, il décrit les progrès de l'inondation mortelle. Dans sa -vie très simple, chaque fois quelque chose de monstrueux, tant cela est -pur et désirable, se glisse comme une parole incompréhensible dans les -discours de celui qui va devenir fou. Enfin une nuit, au plus haut de sa -tourelle, alors qu'en bas et jusqu'à l'horizon fulgure la vie de la Joie -inconnue, il comprend que la vraie joie n'est pas de ce monde, et que -pourtant elle est là, qu'elle ouvre la porte et qu'elle vient se pencher -contre son coeur. Alors il meurt, en écrivant quelque chose, un nom -peut-être, qui n'est pas encore décidé--et sur chaque barrière des -champs d'alentour (redevenus terrestres), un enfant est perché, en robe -blanche, les pieds pendants, et souffle dans une flûte d'or, à -intervalles réguliers.[35]» - - [35] Lettre du 26 juillet 1909. - -Que cette métaphore n'aille pas faire croire que la crise se passe pour -Fournier dans le plan purement littéraire. Il va à Lourdes et en -rapporte une grande émotion; il cherche à s'instruire du dogme; il -m'écrit: «Si tu as cru que mon amour était vain et inventé, si tu as cru -que je passais un seul jour sans en souffrir, et si, cependant, tu n'as -pas vu que depuis trois ans la question chrétienne ne cessait de me -torturer--certes tu m'as méconnu--certes tu t'es beaucoup trompé. Si je -puis entrer tout entier dans le catholicisme, je suis dès ce moment -catholique[36].» - - [36] Lettre du 11 mai 1909. - -Quand j'essaie d'imaginer ce que la religion pouvait représenter pour -Fournier à cet instant: une force toute faite, me dis-je, pour le porter -au delà de ce qu'il ne pouvait maîtriser; cette résistance qu'offre la -vie quand on l'aborde avec de grands désirs et une insuffisante -application d'esprit, il voyait, pour la vaincre, ce grand train de -dogmes et de prières. Son émotion religieuse («Il n'y a pas de mots pour -ces larmes») venait après «combien de démarches dans les ténèbres![37]» - - [37] Lettre du 2 juin 1909. - -On lui promettait l'effraction des trésors qu'il ne savait pas -solliciter. C'est à un pillage magique du monde qu'il se sentait convié. - -Ou, si l'on veut, la façon dont le monde, par le christianisme, -«s'éclaire sans qu'on y pense» devait être pour lui d'une immense -attraction. «Ce qui me séduit terriblement, écrira-t-il un peu plus -tard, dans les livres sacrés, c'est la simplicité du mystère qu'ils -révèlent. A chaque page, l'éclosion terrestre de l'événement merveilleux -me trouve aussi passionnément crédule que l'épanouissement d'une fleur -au coeur du pré de juin. Il n'y a pas moyen de ne pas croire tant cela -est vrai et séduisant[38].» - - [38] Lettre du 4 avril 1910. - -Une certaine immédiateté du prodige, la parenté du surnaturel avec -l'humble vie quotidienne, sa ressemblance avec les événements de tous -les jours: voilà ce qu'il reconnaît comme sien dans le christianisme et -ce qui le transporte. Dans la même lettre il m'écrit encore parlant de -l'Evangile: «C'est la perfection de mon art, le baiser de mon amour, la -consolation de ma peine, l'exaltation de ma joie. Ce n'est pas, comme je -l'ai cru..., le livre de la pureté, écrit pour les anges; c'est une -réponse inépuisable à toutes mes questions d'homme--c'est comme une -auberge, dont parle Jammes, une auberge bleue où je me suis assis sale -et fatigué; et, sur le coup de midi, je m'aperçois qu'elle m'a porté au -Paradis, où elle vient de s'envoler, les ailes repliées[39].» - - [39] Lettre du 4 avril 1910. - -On voit dans _Madeleine_, qui est à mon avis la première réussite -positive de Fournier, une expression de tout ce qu'il recevait à la fois -et pêle-mêle, à ce moment, du christianisme. On sent son inquiétude, sa -charité, son impatience (à une certaine façon de bousculer, de retourner -les paysages), et la lueur que l'au-delà laisse filtrer jusqu'à lui. Il -y a de la pitié, de la dureté, du désir, beaucoup d'enfantillage encore, -dans ces pages, et pourtant une force de rêve, un besoin de s'arracher -aux lois physiques qui atteignent presque au drame. - -De même, dans les petits poèmes en prose qui suivent, et qui sont -construits sur des impressions de grandes manoeuvres.[40] On y respire -déjà quelque chose de ce malaise si pur qui fera le charme incomparable -du _Grand Meaulnes_; il y veille une grande peine cachée, mais qui -n'accable pas l'âme, qui la laisse active et vagabonde; et sans cesse la -même lampe s'allume au sein de la nuit,--la même promesse diaphane, le -même visage limpide et sans péché. - - [40] Il fit les manoeuvres d'armée qui eurent lieu aux environs de - Toulouse en septembre 1909 et fut libéré aussitôt ensuite. - -Pourtant il ne faut pas nous dissimuler qu'il manque encore quelque -chose à ces premiers essais en prose d'Alain Fournier, non seulement -pour qu'ils nous émeuvent profondément, mais même pour qu'ils -ressemblent tout à fait à leur auteur et portent une marque -indiscutablement originale. - -Lui-même n'est pas sans le sentir, sans s'en inquiéter. J'ai dit que le -service militaire l'avait empêché de s'attaquer, dès 1907, à une oeuvre -de longue haleine. Il faut corriger cette affirmation. Tous les -obstacles qu'il rencontra, n'étaient pas extérieurs; il luttait aussi -contre une certaine faiblesse, ou erreur de son talent, qu'il n'arrivait -pas à se bien définir. - -Dans presque toutes ses lettres, depuis 1907, il me parlait du _Pays -sans nom_; tout ce qu'il écrivait s'y rapportait, devait en faire -partie; mais ce n'en étaient jamais que des morceaux, et sans lien, -qu'il parvenait à réaliser; l'oeuvre ne «venait» pas dans son ensemble. - -Le _Pays sans nom_, c'était le monde mystérieux dont il avait rêvé toute -son enfance, c'était ce paradis sur terre, il ne savait trop où, qu'il -avait vu, auquel il se voulait fidèle toute sa vie, dont il n'admettait -pas qu'on pût avoir l'air de suspecter la réalité, qu'il sentait comme -unique vocation de rappeler et de révéler. - -Le _Pays sans nom_, c'était, à ce moment, dans son esprit, non pas le -germe, mais la fleur trop épanouie, impossible à force d'extension et de -fragilité, de ce qui plus tard, dans le _Grand Meaulnes_, devait -s'appeler: le Domaine mystérieux. - -Il cherchait à l'évoquer directement, par les seuls prestiges de la -poésie; il voulait y transporter sans avertissement son lecteur, l'y -faire s'éveiller comme Meaulnes enfant, un jour, s'éveilla dans la -«Chambre verte». - -Aussi répudiait-il tout secours matériel, tout moyen épisodique et -concevait-il sa tâche comme celle d'un pur enchanteur. - -Mais justement c'est là qu'il trébuchait. Plus il serrait de près sa -vision, plus il mettait à son service des phrases et des images qui -l'avoisinaient, plus il voulait utiliser, pour l'exprimer, son émanation -propre et le halo dont elle s'entourait, plus il cherchait, à son usage, -de ces mouvements muets qui partent du coeur et glissent comme des -anges,--et plus aussi il la sentait s'affaiblir, s'épuiser. - -Son découragement, devant cette déception de ses efforts, eut, à -certains moments, un caractère tragique. Il m'écrivait: «Peut-être que -moi-même j'en suis déjà à la deuxième partie de l'_Esprit -Souterrain_--le moment où l'on aperçoit que peut-être on ne répondra pas -au crédit qui vous fut accordé; le moment de la banqueroute et du -«lébédévisme.»[41] C'est ici qu'il faudrait de l'aide. Mais à qui -s'adresser?» - - [41] Lettre du 22 mars 1910. Cf. le 28 août: «Il y a plus de courage - et de travail à dépenser pour écrire un premier livre qui soit un - livre, qu'il en faudrait à un homme ignorant pour construire tout - seul une maison.» - -Heureusement cette fois je ne lui fis pas défaut. Nous eûmes ensemble, -pendant l'hiver qui suivit sa libération et qui nous trouva réunis à -Paris, des conversations capitales, au cours desquelles je l'aidai à -débrouiller les embarras qui paralysaient son talent. Lui-même -d'ailleurs fit preuve dans cette enquête d'une extraordinaire -intelligence technique et finit par saisir le problème avec tant de -lucidité qu'il en força la solution. Car il avait beau mépriser -l'abstraction et les formules: il savait admirablement raisonner sur son -art et en découvrir les lois cachées. - -Notre étude porta essentiellement sur la valeur du Symbolisme et nous -conduisit à mettre en jugement, et même en accusation, ce qui avait été -jusque-là l'objet de notre culte. - -Un mot d'André Gide nous avait beaucoup frappés et travaillait depuis -quelque temps déjà notre esprit: «Ce n'est plus le moment d'écrire des -poèmes en prose», m'avait-il déclaré en me remettant un essai de -Fournier que je lui avais fait lire. Nous nous étions révoltés contre ce -décret dont la sévérité nous paraissait affreuse; mais en même temps -nous avions réfléchi et le sens en avait pénétré profondément dans notre -pensée et l'avait émue. - -Nous distinguions maintenant, dans cette partie de nous-mêmes qui -s'éprouvait créatrice, ce que Gide avait voulu dire: une impuissance, en -effet, se trouvait correspondre en nous au genre qu'il avait -condamné,--une impuissance qu'il nous fallait bien à la fin reconnaître. - -Le poème en prose, tel que le Symbolisme nous l'avait enseigné, était -devenu, par la simple faute des années, un instrument entre nos mains -complètement inefficace et ne pouvait plus nous permettre aucune prise -sur la sensibilité d'autrui. Il avait quelque chose de trop tacite; de -tous les éléments qu'il ordonnait à son auteur de sous-entendre sous -peine de grossièreté, il ne se pouvait pas qu'à la fin l'émotion du -lecteur ne se trouvât pas diminuée; il dispensait de trop de choses pour -qu'en le lisant on ne se sentît pas dispensé aussi d'en être touché. - -Et du même coup une lumière éclatante jaillissait, qui nous montrait le -chemin. Fournier l'aperçut le premier et la suivit: il fallait rompre -avec le Symbolisme et avec tout l'arsenal trop «mental» qu'il proposait; -il fallait sortir de l'esprit et du coeur, saisir les choses, les faits, -les amener entre le lecteur et l'émotion à laquelle on voulait le -conduire: «Ce qu'il y a de plus ancien, de presque oublié, d'inconnu à -nous-mêmes,--c'est de cela que j'avais voulu faire mon livre et c'était -fou. C'était la folie du Symbolisme. Aujourd'hui cela tient dans mon -livre la même place que dans ma vie: c'est une émotion défaillante, _à -un tournant de route, à un bout de paragraphe_...»[42] - - [42] Lettre du 28 sept. 1910. - -Fournier découvrait cette fois son aptitude et sa force véritables: il -se comprenait romancier. Il échappait d'un seul coup à la rêverie, à -cette vague intimité avec lui-même où il s'était si longtemps complu et -dans laquelle son manque de lucidité intérieure lui interdisait de faire -des progrès. Il replaçait la vie avec tous ses accidents devant ce songe -qu'il avait vainement essayé de modeler directement et il ne comptait -plus que sur des faits, que sur des gestes scrupuleusement décrits pour -faire entrevoir celui-ci à son lecteur, «à un tournant de route, à un -bout de paragraphe». - -«Je travaille, m'écrivait-il.[43] J'ai parfois de grands désespoirs. Je -renonce à beaucoup d'impossibilités. Je travaille simultanément à la -partie imaginaire, fantastique de mon livre et à la partie simplement -humaine. L'une me donne des forces pour l'autre. Mais sans doute -faudra-t-il que je renonce à la première: La seconde va tellement mieux -et il faut que le _Jour des noces_ (titre qui avait succédé dans son -esprit au _Pays sans nom_) soit avant peu terminé.»[44] - - [43] Lettre du 24 août 1910. - - [44] Lettre du 24 août 1910. - -Et peu de temps après:[45] - - [45] Lettre du 13 sept. 1910. - -«Je travaille terriblement à mon livre... Pendant quinze jours je me -suis efforcé de construire artificiellement ce livre comme j'avais -commencé. Cela ne donnait pas grand'chose. A la fin j'ai tout plaqué -et... j'ai trouvé _mon chemin de Damas_ un beau soir.--Je me suis mis à -écrire simplement, directement, comme une de mes lettres, par petits -paragraphes serrés et voluptueux, une histoire simple qui pourrait être -la mienne... Depuis, ça marche tout seul.» - -Ecrire une histoire, combiner ce piège où la curiosité se prend; faire -agir sur le lecteur cet infaillible instrument d'intérêt qu'est -l'événement; au lieu d'allusions, de tentatives directes sur sa -sensibilité, l'impliquer dans une suite organisée de péripéties, aussi -naturelles que possible: tel est le programme que Fournier tout à coup -se propose et à la réalisation duquel il sent que toutes ses forces vont -enfin pouvoir harmonieusement s'employer. - -Car si éloigné semble-t-il, à première vue, de celui qu'il avait d'abord -envisagé, si modeste puisse-t-il paraître à côté de sa première ambition -poétique, l'étonnant, et ce qui va l'émerveiller lui-même, c'est que, -dans les premiers morceaux qu'il écrit en s'y conformant, «il y a _tout_ -quand même, _tout moi_ et non pas seulement une de mes idées, abstraite -et quintessenciée».[46] - - [46] Lettre du 13 sept. 1910. - -En somme nous voyons ici Meaulnes et Seurel, et l'école de Ste Agathe -surgir du domaine des Sablonnières, s'en détacher à notre rencontre et -venir nous prendre par la main pour nous y conduire plus sûrement. Je ne -pense pas qu'on ait jamais assisté dans l'histoire des lettres à une -pareille génération du concret par l'abstrait, du réel par l'imaginaire, -d'êtres vus par des êtres rêvés,--ni à la fécondation en retour du plan -originel par le plan engendré. Car c'est à partir du moment où il s'en -écarte et où il nous en écarte, que le rêve de Fournier se met enfin à -vivre. Il suffit qu'il nous repousse loin de lui pour que naisse la -force qui nous attirera vers lui. Il suffit qu'il ne veuille plus de -nous que comme de spectateurs relégués derrière une rampe, pour que tout -ce qui se passait en lui et laissait notre attention languissante, -prenne un mystère et un attrait imprévus: il n'exprimera plus rien de ce -qu'il porte et de ce qui l'agite, mais les chemins qu'il bâtit de nous à -lui nous appelleront invinciblement et, nous amenant au bord de son âme, -nous contraindront à jamais à la deviner de tout notre amour. - - * * * * * - -A cette transformation de son premier dessein Fournier fut assurément -poussé par une nécessité intérieure, mais par certaines influences -aussi, qu'il faut noter: les principales furent celles de Marguerite -Audoux, de Stevenson, et, dans une certaine mesure, de Péguy. - -_Marie-Claire_ avait déchaîné en lui un enthousiasme que l'exquise -qualité du livre ne pouvait suffire à expliquer: il y voyait sans aucun -doute briller de ces trésors que les créateurs seuls distinguent, parce -qu'ils sont à moitié virtuels et n'existeront tout à fait qu'une fois -repris par eux et exploités. - -Fournier a essayé de dire lui-même quelle sorte de nouveauté et -d'enseignement il apercevait dans _Marie-Claire_: «Tel est l'art de -Marguerite Audoux: l'âme, dans son livre, est un personnage toujours -présent, mais qui demande le silence. Ce n'est plus l'Ame de la poésie -symboliste, princesse mystérieuse, savante et métaphysicienne. Mais, -simplement, voici sur la route deux paysans qui parlent en marchant: -leurs gestes sont rares et jamais ils ne disent un mot de trop; parfois, -au contraire, la parole que l'on attendait n'est pas dite et c'est à la -faveur de ce silence imprévu, plein d'émotion, que l'âme parle et se -révèle.»[47] - - [47] Note sur _Marie-Claire_ dans la _Nouvelle Revue Française_ du 1er - novembre 1910, page 617. - -En d'autres termes, Fournier admirait la façon dont Marguerite Audoux -avait su insérer ses émotions dans un simple récit; le renoncement au -lyrisme pur, qu'il venait de consommer pour sa part, il le voyait ici -produire tous les merveilleux effets qu'il en espérait: le silence -lui-même, pourvu qu'il fût bien ménagé, et succédât à quelque geste bien -noté, pouvait parler, pouvait chanter même. Il n'y avait donc, à se -taire, ou plutôt à s'effacer derrière une histoire, que des avantages. -L'Ame «métaphysicienne», inspiratrice du Symbolisme, devait céder la -place à l'âme ignorante et sans voix, celle qui se raconte par les -faits. - -Le _Miracle des Trois Dames de Village_, au moment où la _Grande Revue_ -le publia (août 1910), apporta à Fournier une déception: «Mes dames de -village sont parues hier, m'écrivait-il.[48] On n'a pas gardé les -italiques qui enveloppaient plus doucement le texte et lui gardaient un -air de poème. Ecrit ainsi en romaine, il a l'air d'un mauvais conte et -je ne le relis pas sans agacement. Moralité: Ecrire des contes qui ne -soient pas des poèmes.» - - [48] Lettre du 11 août 1910. - -Et en effet le _Miracle de la Fermière_, qu'il composa tôt ensuite, est -un conte bien caractérisé, mais où justement se marque très nettement -l'influence de _Marie-Claire_. On y déchiffre à vue d'oeil ce que -Marguerite Audoux lui avait entre temps enseigné, ou plutôt ce qu'elle -lui avait révélé de ses propres aptitudes, à l'exercice de quels dons -elle l'avait encouragé. - -Comparés à ceux des _Dames de Village_, les paysages du nouveau -«miracle» se sont faits à la fois plus humains et plus insaisissables; -ils débordent à peine l'action; ils en naissent plutôt et n'en forment, -à la façon de la douce traînée des bolides, que le sillage: «Ce fut une -belle promenade en voiture, par les chemins de traverse. Nous nous -enfoncions, par instants, sous les branches des haies, et les roues -grinçaient dans le sable fin des ornières. Françoise disait qu'il lui -semblait, dans les allées d'un immense jardin, voyager sous les arbres.» - -On retrouve aussi cette façon discrète, pure et solennelle de faire -parler les paysans, que Marguerite Audoux avait inventée,--et plus -généralement le même sens que chez elle de la grandeur des moeurs -paysannes. - -Aussi ce choix exquis des détails qui permet de peindre sans adjectifs -et de donner au lecteur des sensations comme immatérielles: «C'était -Beaulande. Nous l'entendîmes, au bout du sillon, gourmander lentement -son attelage et arrêter, derrière la haie, la charrue, qui fit un bruit -de chaînes.» - -Enfin les quelques rares effusions de l'auteur dans son récit sont -pareillement amenées, et gardent la même retenue, ici et dans -_Marie-Claire_: «Je connaissais ce grand chant du labour, dont on ne -peut jamais dire s'il est plein de désespoir ou de joie, ce chant qui -est comme la conversation sans fin de l'homme avec ses bêtes, l'hiver, -dans la solitude. Mais jamais l'homme qui chantait, de cette voix lente -et traînante comme le pas des boeufs, ne m'avait paru si désespéré -d'être seul.» - -Il y a pourtant, dans le _Miracle de la Fermière_, quelque chose de plus -formé, de plus serré que dans _Marie-Claire_. Marguerite Audoux s'était -contentée de juxtaposer ses souvenirs, d'émouvoir doucement, à petits -coups, la cloche voilée de sa mémoire. Fournier, lui, cerne déjà un -événement, le circonscrit, le cultive, lui fait produire tous les -«effets» dont il est susceptible. Son récit est construit; il crée une -attente, une inquiétude, une surprise; il se dénoue. - -En d'autres termes (il faut se souvenir qu'il fut écrit parallèlement au -début du _Grand Meaulnes_), c'est déjà le récit d'une aventure; c'est un -roman d'aventures en raccourci. - -Et en effet l'évolution de Fournier se poursuit bien au delà de -Marguerite Audoux; il a reçu d'elle une impulsion au passage, mais il la -transforme, l'utilise pour des buts nouveaux; maintenant qu'il s'est -décidé à produire sous les yeux du lecteur une «action» proprement dite, -il cherche à l'agencer avec toute la perfection mécanique possible. - -Il faut noter ici la grande impression que les commencements de -l'aviation et les premiers vols au-dessus de Paris produisirent sur son -esprit: «Samedi dernier, à 7 heures et demie, une clameur -terrible--faite d'acclamations--est montée de la rue tandis que je -terminais mon courrier à _Paris-Journal_. Un instant, avec Le Cardonnel -nous avons--comment dire--«supporté» cela sans vouloir y prendre garde. -Puis nous sommes allés à la fenêtre. Un monoplan, en plein ciel, -au-dessus de nous passait. Pour la seconde fois j'ai regardé _cela_, -au-dessus de Paris, avec une émotion sans mots.»[49] - - [49] Lettre du 11 août 1910. - -Et ce n'était pas l'émotion, simplement, de voir un homme voler; il -percevait, entre l'engin savant et diaphane qui traversait le ciel et le -livre qu'il s'appliquait à construire, une ressemblance secrète. «Dans -un cas, m'expliquait-il, le prodige, la révélation d'un monde nouveau se -produit grâce à une combinaison de toiles tendues et de cordes; dans -l'autre, grâce à une «disposition» d'esprit, à une combinaison de -sentiments divers, à un choc moral.--De plus en plus mon livre est un -roman d'aventures et de découvertes.»[50] - - [50] _Ibidem._ - -Avec la minutie d'un ingénieur, Fournier se mit, vers cette époque, à -façonner et à monter les pièces de l'appareil avec lequel il voulait -enlever son lecteur et le transporter dans le domaine mystérieux. Il -tendit des toiles, installa des commandes; les chapitres se répondirent, -s'enchevêtrèrent; un long fuselage de menues circonstances étroitement -charpentées s'échafauda, dans lequel le lecteur ne devait plus avoir -qu'à s'asseoir, en simple passager. - -Pour égarer Meaulnes valablement et le conduire sans à-coups jusqu'à -l'allée de sapins des Sablonnières, d'innombrables idées vinrent à -l'esprit de Fournier, entre lesquelles il choisissait avec lenteur, avec -complaisance et avec un infaillible discernement. Il nous fit -participer, sa soeur et moi, à cette progressive élaboration d'un -mystère, que nous sentions devant nous en même temps s'épaissir que se -justifier. - -Il n'était jamais satisfait sur les questions de vraisemblance. Cet ami -du songe ne cherchait plus maintenant qu'à le rendre le plus naturel -possible en en établissant toutes les causes et conditions. Car, -disait-il, «je n'aime la merveille que lorsqu'elle est étroitement -_insérée_ dans la réalité. Non pas quand elle la bouleverse ou la -dépasse.»[51] - - [51] A propos de Wells: lettre du 1er septembre 1911. - -Dans ce nouvel effort il fut aidé surtout par Stevenson. Jacques Copeau -nous avait révélé _l'Ile au Trésor_. J'avais lu avec enchantement ce -gracieux chef-d'oeuvre, mais Fournier avec émotion et reconnaissance: il -y trouvait, comme dans _Marie-Claire_, un secours et une incitation. - -Il absorba en quelques mois l'oeuvre tout entier du délicieux anglais. -_Enlevé_, _Catriona_, _le Reflux_ et aussi _les Nouvelles Nuits arabes_ -le ravirent. Il s'imprégnait de l'art insaisissable avec lequel -Stevenson dispose les événements pour notre meilleure surprise, sans -jamais devenir rocambolesque; il lui empruntait des plans subtils pour -l'aménagement de son propre alérion. - -Et sans doute aussi était-il séduit par une atmosphère, à coup sûr bien -différente de celle de _Marie-Claire_ et de celle qu'il s'appliquait -lui-même à créer, mais pareillement limpide, pareillement exempte de -lourdeur et de miasmes. - -La poésie de l'action, c'est encore ce que Fournier distinguait et -aimait chez Stevenson. Tous ces héros en mouvement, en aventure, et -qu'entraînaient le seul goût du risque, le seul refus, tacite d'ailleurs -et sans emphase, des conditions normales de la vie, plaisaient à son -secret et discret romantisme, et venaient nourrir en lui la veine d'où -allait sortir le personnage de Franz de Galais. - - * * * * * - -Mais Stevenson ne fut pas le seul encouragement que trouva Fournier à -composer un roman d'aventures, une machine où son rêve apparût -capté,--et nécessaire. Si bizarre que puisse paraître cette convergence, -Péguy l'avait engagé, depuis quelque temps déjà, dans la même voie. - -Il y aurait toute une étude, presque un roman, à écrire sur les -relations de Fournier avec Péguy. Ils firent connaissance au printemps -de 1910. Fournier avait lu avec enthousiasme _Notre Jeunesse_ et avait -rédigé pour _Paris-Journal_, où il venait d'ouvrir un courrier -littéraire, un petit portrait de Péguy. Puis: «Je viens de lire le -_Mystère de la Charité de Jeanne d'Arc_, m'écrivait-il en août. C'est -décidément admirable. Je ne crains pas de le dire... J'aime cet effort, -surtout dans le commentaire de la Passion, pour faire _prendre terre_, -pour qu'on voie _par terre_, pour qu'on touche _par terre_, l'aventure -mystique. Cet effort qui implique un si grand amour. Il veut qu'on se -pénètre de ce qu'il dit jusqu'à voir et à toucher.»[52] - - [52] Lettre du 28 août 1910. - -Ainsi tout de suite c'est son application à incarner le mystère, c'est -son immense matérialisme spirituel que Fournier admire chez Péguy. Il le -compare très curieusement, dans cette première lettre, à Rabelais: «Cet -homme est un Rabelais des idées,» note-t-il. - -Dès le mois d'octobre 1910, il se lie plus intimement avec lui. Pour la -première fois peut-être parmi les écrivains contemporains, il reconnaît -un ami. Comme Fournier, Péguy est du Centre, comme Fournier, il sort -tout fraîchement du peuple. Ce sont de grandes affinités. - -Commencent de longues promenades à travers Paris, Péguy tout à ses -affaires, mais en faisant découler d'intarissables considérations -générales sur la vie, la sainteté, l'honneur, la mort. Je sens Fournier -séduit par tant d'intégrité farouche, par ce génie paysan, naïf, -soupçonneux, enfantin, retors et, comme le sien, malgré tant de -précision dans l'esprit, incurablement absent au monde. - -Ils marchent l'un à côté de l'autre sur le boulevard Saint-Germain, et -tous les dieux français les accompagnent, évoqués, captivés par leurs -propos. Jeanne d'Arc renait entre eux, pour eux, familière et -protectrice. Et Joinville, et saint Louis, et tous les purs. Une -assemblée vraiment divine et fraternelle. - -Péguy, si fermé à tout ce qui ne lui ressemble pas, entend Fournier, le -comprend, l'aime. C'est un repos pour lui, dans l'incessant combat -contre les hommes d'affaires, contre les riches, que cette âme d'enfant -près de lui, non pas sans ambition (tous deux en ont de grandes), mais -inapte aux compromis, candide, agressive, absolue. - -Quand paraît le _Miracle de la Fermière_, «c'est bien simple, déclare -Péguy à Fournier, je vais vous dire une chose que je n'ai pas dite -souvent, car j'ai plutôt l'habitude de repousser la copie que de -l'appeler. Eh! bien, quand vous aurez sept machins comme votre miracle, -apportez-les moi, je les publie... Vous comprenez sept, parce que c'est -un chiffre sacré.» Et un moment après, il reprend: «Quand j'ai été -là-dedans, mon vieux, vos paysans si beaux!...»[53] - - [53] Raconté par Fournier dans une lettre du 11 avril 1911. - -Le _Portrait_, que publie la _Nouvelle Revue Française_ de septembre, -lui arrache le billet suivant: «Je viens de lire votre _Portrait_. Vous -irez loin, Fournier. Vous vous rappellerez que c'est moi qui vous l'ai -dit. Je suis votre affectueusement dévoué. Péguy.» - -Cette confiance, dont il a un si grand besoin, et qui lui est, encore à -ce moment, assez avarement marchandée, Fournier la goûte avec délices. - -L'année 1912 s'ouvre par trois billets de Péguy. Le premier janvier: -«Fournier, je vous souhaite une bonne année.» Puis le mercredi 3: -«Aujourd'hui sainte Geneviève, patronne de Paris; samedi jour des Rois, -cinq centième anniversaire de la naissance de Jeanne d'Arc. Je vous -embrasse. Péguy.» Enfin, sous la même date, et par conséquent sous la -même invocation: «Fournier, appelez-moi Péguy tout court, quand vous -m'écrirez, je vous assure que je l'ai bien mérité.» - -Quand Péguy commence à écrire des vers, il les montre à Fournier, les -soumet avec humilité à son jugement dont il n'est pas sans deviner la -précieuse finesse. Et Fournier sans doute se pose en critique, car Péguy -lui envoie successivement plusieurs états du même poème, accompagnant le -dernier de ces mots: «Etre exigeant, voici un troisième état. Vous y -verrez que je suis docile.» - -Pour une grâce obtenue, Péguy va par deux fois à pied, en pèlerinage à -Notre-Dame de Chartres. Fournier manifeste quelque regret de ne pas -l'avoir suivi. Et voici la lettre profondément touchante qu'il reçoit: - -«Mon petit, oui, il faut être plus que patient, il faut être abandonné. - -«Comment ne pas voir que l'affaire du _Figaro_ s'est faite le 15[54] et -certainement le jour où je n'y pensais absolument pas. - - [54] Le 15 août, fête de la Vierge. - -«Et aussi cette impression que quand ces gens-là s'occupent aussi -exactement de vous, tout est hermétiquement interdit... - -«Mon enfant vous commencez à me déconcerter un peu avec ce regret -persistant de ne point être venu à Chartres. J'y suis allé pour vous -autant que pour moi, vous le savez. Mais pour vous comme pour moi j'y -vais aveuglément. J'ai définitivement renoncé à rien demander de -particulier à des gens qui savent mieux que nous. - -«Comment vous dire. Je suis beaucoup moins sur le propos de votre vie -que vous ne paraissez le penser. Pardonnez-le moi. Je suis un peu buté -sur ma propre infortune et j'ai pris une horreur de tout ce qui -ressemblerait à de la direction. Mais je suis entièrement sur le propos -de votre âme et de votre oeuvre. - -«Quand je vois les précautions incroyables que j'avais prises pour ne -pas en perdre d'autres, que j'ai perdus, j'ai une terreur panique de -commettre avec vous une maladresse ou d'exercer un atome de -gouvernement.»[55] - - [55] Le 22 août 1913. - -En réponse à ces témoignages, l'amitié et l'admiration de Fournier pour -Péguy grandissent et prennent une allure presque passionnée: il m'écrit -le 3 janvier 1913: «De longues conversations avec Péguy sont les grands -événements de ces jours passés... Je dis, sachant ce que je dis, qu'il -n'y a pas eu sans doute, depuis Dostoïevski, un homme qui soit aussi -clairement «Homme de Dieu». Et un peu plus loin: «Cet homme-là sait -tout, a pensé à tout; et sa bonté est inépuisable comme sa sévérité.» - -Fournier me reprocha de ne pas comprendre Péguy, de ne pas savoir me -faire simple, pauvre et croyant à son image. Toute science et toute -vertu lui semblaient infuses dans cette âme ferme, têtue et pourtant -«abandonnée». Ma résistance, d'ailleurs, je tiens à le dire, n'était -conditionnée que par certains besoins intellectuels que Péguy m'aidait -insuffisamment à satisfaire; elle ne s'adressait en aucune façon ni à sa -personne, ni à son talent. - -Si complexe qu'ait été l'influence de Péguy sur Fournier, on en -distingue du moins maintenant, j'espère, la direction principale. Au -moment où Fournier venait de se décider à saisir son rêve par les ailes -pour l'obliger à cette terre et le faire circuler captif parmi nous, -Péguy, non seulement par ses écrits, mais par toute son attitude, le -fortifiait dans la croyance que «les rêves se promènent», que -l'Invisible est le vrai, ou plutôt qu'il n'y a d'Invisible que pour les -âmes faibles et méfiantes. Il lui montrait le surnaturel immanent à la -vie quotidienne, les saints nous protégeant, nous gouvernant, à leur -tour de calendrier, Notre-Dame à la besogne dans nos moindres affaires. -Et, en même temps, il l'aidait à se représenter Notre-Dame, et les -Saints, tous «ces gens-là» à la ressemblance de nous-mêmes et -profondément parents du monde où ils intervenaient, des hommes qu'ils -venaient secourir. - -Il corroborait ainsi chez Fournier la tendance à humaniser son -merveilleux. Meaulnes et Mlle de Galais reçurent certainement de Péguy, -par d'insensibles radiations, quelque chose, dans tous leurs mouvements, -dans toutes leurs paroles, de plus familier; ils s'engagèrent plus -solidement et plus humblement dans la nature, dans l'événement. Sous le -climat créé par Péguy, ils achevèrent de naître à la vie concrète et, -sans rien perdre de leur dignité d'anges, trouvèrent les gestes précis -qui les approchèrent définitivement de nous. - -Péguy délivra Fournier de cette idée de _mythe_, qui l'avait toujours -scandalisé; il lui apprit, il lui permit de croire, que tout ce qu'il -imaginait _avait lieu_, au sens fort de l'expression. Et ainsi se trouva -activée, excitée à son comble, cette faculté, chez Fournier, qui lui -faisait voir mille petits incidents à décrire, une aventure à raconter à -la place du grand «mystère» qui avait si longtemps possédé obscurément -son esprit. - - * * * * * - -_Le Grand Meaulnes_ fut terminé au début de 1913. Fournier le présenta -d'abord à _l'Opinion_ où Henri Massis chercha en vain à le faire -accepter. Je lui avais d'ailleurs réclamé le premier son manuscrit pour -la _Nouvelle Revue Française_, alors dirigée par Jacques Copeau, et -c'est finalement dans les pages de cette revue, exactement dans les -numéros de juillet à novembre 1913, que l'oeuvre vit pour la première -fois le jour. Elle parut en volume au mois d'octobre, chez l'éditeur -Emile Paul. - - * * * * * - -Dans la bataille pour le prix Goncourt, Fournier eut un moment les plus -grandes chances. Lucien Descaves et Léon Daudet s'étaient épris de son -livre et le poussèrent avec acharnement contre la _Maison Blanche_ de -Léon Werth, que soutenait Octave Mirbeau. Onze tours de scrutin n'ayant -pas réussi à les départager, les Dix se rabattirent sur un out-sider: -Marc Elder. - - * * * * * - -Malgré cet échec, le _Grand Meaulnes_ fut accueilli par le public et par -la presse avec faveur; il trouva même tout de suite des admirateurs -passionnés; Fournier reçut de nombreuses lettres pleines de tendresse et -d'enthousiasme. Au moment de la guerre, plusieurs éditions de l'ouvrage -avaient été vendues. - -Voici deux fois, dans ma vie, que j'assiste à ce spectacle, sur le -moment incompréhensible, mais rétrospectivement pathétique, d'un -écrivain qui cherche à éprouver et à évaluer sa gloire avant de mourir. -Qu'on n'aille pas imaginer que l'amour-propre seulement, ou la vanité, -étaient en jeu chez Fournier, quand il recueillait si complaisamment -tous les éloges qui montaient vers son livre et cet encens délicieux des -premiers articles de journaux. Son avidité était à la mesure de son -pressentiment. Depuis longtemps déjà il vivait persuadé que ce ne -pouvait pas être pour longtemps; et de loin en loin cette conviction, -qu'aucune maladie, qu'aucune faiblesse ne justifiaient, affleurait dans -ses paroles: «Je suis las et hanté par la crainte de voir finir ma -jeunesse, m'écrivait-il déjà le 2 juin 1909. Je ne m'éparpille plus. Je -suis devant le monde comme quelqu'un qui va s'en aller.» Et l'année -suivante, traçant dans une lettre un premier crayon du grand Meaulnes: -«Il est dans le monde, me répétait-il, comme quelqu'un qui va s'en -aller.» Revenant à lui-même, il me découvrait une couche plus profonde -encore de son désespoir: «Se retrouver jeté dans la vie sans savoir -comment s'y tourner ni s'y placer. Avoir chaque soir le sentiment plus -net que cela va être tout de suite fini. Ne pouvoir plus rien faire, ni -même commencer, parce que cela ne vaut pas la peine, parce qu'on n'aura -pas le temps. Après le premier cycle de la vie révolu, s'imaginer -qu'elle est finie et ne plus savoir comment vivre... De tout cela, -certes, je ne suis pas complètement guéri.»[56] - - [56] Lettre du 4 avril 1910. - -Au moment d'Agadir, comme nous parlions de la guerre possible: «Je sais, -s'écria-t-il tout à coup avec une émotion extraordinaire, qu'elle est -inévitable et que je n'en reviendrai pas.» - -Et le 25 mars 1913, ayant appris la mort d'une jeune cousine: «Encore -quelqu'un de notre âge, m'écrivait-il, qui est mort et pour qui, chaque -jour, il faut dire les prières qu'il a oublié, négligé de dire durant sa -vie. Je m'étais imaginé qu'après B., le prochain ce serait moi.» - -Sur cette sourde, mais irritante sensation d'être privé d'avenir, -Fournier avait évidemment besoin, quand il ne s'en repaissait pas, de -pouvoir appliquer un calmant: c'est de quoi lui servit le succès du -_Grand Meaulnes_: c'est pourquoi il chercha à percevoir complètement et -jusqu'en ses plus légères manifestations, ce succès. - -Pour la première fois la vie, cette vie qu'il avait su si mal caresser, -lui apportait quelque chose, lui répondait tendrement et par une -promesse. Pour la première fois il avait l'impression d'une certaine -victoire sur la destinée; il sentait qu'il s'était enfin imposé, si -frêlement que ce fût, au temps, à ce courant aride, par lequel il -s'était vu jusque-là vainement traversé, qui jusque-là n'avait rien -fait, croyait-il, qu'entraîner et dissiper ses forces. - -Oh! ce n'était point de l'ivresse, et il n'en résultait en lui aucun -véritable contentement; le monde ne lui apparaissait pas meilleur, ni -plus facile à habiter. Mais autour de son âme inexperte et souffrante, -cette aube d'immortalité rayonnait doucement, l'aidant à dégager plus -utilement ses vertus. - -Les projets qui avaient commencé de se faire jour dans l'esprit de -Fournier dès avant l'achèvement du _Grand Meaulnes_, se précisèrent -aussitôt et s'épanouirent. Il se mit à travailler à un nouveau roman qui -devait s'appeler _Colombe Blanchet_. - -Le sujet en était extrêmement compliqué. Ramené à l'essentiel, c'était -l'histoire des amours d'un jeune instituteur, dans une petite ville de -province déchirée par les rivalités politiques. Le héros, Jean-Gilles -Autissier, s'éprenait d'abord d'une jeune fille, Laurence, qui devenait -sa maîtresse, mais trop facilement et sans que se calmât la grande -attente où il avait vécu d'un amour intact et parfait. C'est chez -Colombe, à qui, malgré l'hostilité du vieux père Blanchet contre les -instituteurs, il donnait des leçons, qu'il trouvait enfin l'être idéal -dont il avait rêvé. Il finissait par s'enfuir avec elle à bicyclette; -ils voyageaient tous les deux pendant trois jours, couchant dans les -vignes, comme des enfants perdus. Mais un ennemi les rattrapait, -racontait à Colombe la liaison de Jean-Gilles avec Laurence, et ses -aventures. Colombe, qui avait cru jusque-là son ami aussi pur -qu'elle-même, le quittait brusquement et allait se noyer. - -En épigraphe de cette histoire, qu'il est difficile de résumer sans -l'endommager, Fournier voulait placer une phrase de l'_Imitation_, qu'il -avait recueillie plusieurs années auparavant et portée longtemps avec -amour: «Je cherche un coeur pur et j'en fais le lieu de mon repos.» - -Toute son âme tendait ainsi à nouveau à s'exprimer dans cette fiction, -pourtant si minutieusement construite et beaucoup plus fournie encore de -détails objectifs que ne l'était le _Grand Meaulnes_,--toute son âme -avide d'innocence et de béatitude. Par la fuite de Meaulnes et par la -mort d'Yvonne de Galais, par cette grande chasteté glissée au sein même -de leur union, elle ne s'était pas encore déchargée de tout son besoin -de pureté et de privation; l'enfance la travaillait encore et cherchait -encore à lui faire animer hors d'elle des personnages immaculés. - -Mais où l'influence de la vie commençait à se trahir chez Fournier, -c'était au poids qu'il faisait traîner à son héros. L'amour l'avait -instruit et marqué; les expériences charnelles qu'il avait faites, -ç'avait pu être dans l'impatience, dans le dégoût; il les sentait -pourtant irrémédiables. - -Ou du moins il eût fallu pour l'en guérir, le pardon et le baiser de -Colombe; il eût fallu ce «coeur pur» et qu'il pût «en faire le lieu de -son repos». Hélas!--c'est ici que s'exprimait à nouveau dans toute sa -force ce mysticisme latent qui avait inspiré déjà à Fournier son premier -essai: sur le Corps de la Femme--il suffit d'avoir une fois cédé à la -chair pour ne plus trouver de rémission ni d'asile; la souillure est -trop forte; même au feu de Colombe elle ne sera pas effacée. C'est -Colombe au contraire, qu'elle oblige, sitôt qu'elle lui est révélée, à -se volatiliser. - -Le moment où il méditait ce dénouement était celui où Fournier avait -enfin réussi à revoir, mais mariée, mais plus inaccessible que jamais, -l'ancienne jeune fille du Cours-la-Reine: «C'était vraiment, -m'écrivait-il[57], c'est vraiment le seul être au monde qui eût pu me -donner la paix et le repos. Il est probable maintenant que je n'aurai -pas la paix dans ce monde.» - - [57] Le 4 septembre 1913. - -Comment expliquer les additions et les corrections que reçut ensuite, -dans le courant de 1914, le scénario de _Colombe Blanchet_? Un nouveau -personnage, celui d'Emilie, la savante, la soeur aînée de Colombe, fit -son apparition. Elle devait, dans cette nouvelle version, consoler -Jean-Gilles de la fuite de Colombe, car Colombe ne se noyait plus, mais -se retirait dans un couvent. - -Beaucoup de raisons me font croire que cette transformation de son -projet, si elle correspondit à quelque événement de la vie de Fournier, -n'exprima point pourtant une évolution réelle et profonde de son âme. -Pour se représenter dans son essence véritable l'oeuvre qu'il laissa -inachevée, il faut y penser, je crois, sous l'aspect où elle lui était -d'abord apparue. - -Une autre ébauche, mais beaucoup moins poussée, nous reste de cette -dernière période de la vie de Fournier: celle d'une pièce intitulée: _La -Maison dans la Forêt_. Un jeune homme, trahi par sa maîtresse, fuit -Paris et vient s'installer dans une maison de garde-chasse, en pleine -forêt. De son côté, une jeune fille romanesque s'est échappée de son -couvent et s'est cloîtrée, avec sa suivante, dans une aile abandonnée du -même pavillon. Le jeune homme ignore la présence de la jeune fille, qui -ne se décèle peu à peu qu'à d'imperceptibles indices que, moitié par -négligence et moitié par coquetterie, elle laisse filtrer. Il la -découvre enfin, l'aime et l'épouse. - -Thème enfantin, mais sur lequel Fournier certainement eût brodé avec -grâce et mystère. «Je voudrais, nous disait-il, donner à peu près -l'émotion que j'éprouvais en lisant autrefois l'histoire des petits ours -qui, rentrant dans leur cabane, s'écrient: «Quelqu'un a mangé dans ma -petite assiette; quelqu'un s'est assis dans ma petite chaise, etc.». -L'oeuvre reste, malheureusement, sauf une scène, à l'état de simple -esquisse. - -La dernière année que vécut Fournier est celle, hélas! pendant laquelle -je l'ai connu le moins. Quelle force nous arrachait l'un à l'autre? Nous -avions vingt-sept ans; nous abordions en même temps à l'âge de -l'originalité et de l'isolement. Il eût fallu que l'un de nous acceptât -d'être vaincu,--d'être vaincu dans ses goûts, dans ses tendances, dans -ses perversités. Ni lui, ni moi n'étions de force, ou plutôt de -faiblesse, à subir cette diminution. Nous nous repoussions donc -doucement comme deux êtres électriques qui ont besoin chacun de leur -intégrité et savent qu'un peu de champ entre eux y est indispensable. - -Dure tâche que de s'accomplir! Que de liens il faut briser! Que de -contacts il faut rompre! Comme il est seul l'homme en qui bouge le -pauvre et impérieux devoir de créer! - -Et la mélancolie ici s'accroît de ce que le chemin où j'avais dû laisser -mon ami, le conduisait vers une solitude tellement plus grande encore! - - -IV - - «la voix sourde et merveilleuse qui appelle.» - - A. F. (Madeleine). - -Car voici Fournier accompagné jusqu'au seuil terrible que, même par le -plus grand effort d'amour, nous ne pouvons dépasser, qu'il franchit. -Nous sommes en juillet 1914. Depuis le début du mois, je suis installé -aux environs de Bordeaux. Il doit aller passer une partie de ses -vacances à Cambo. Le 18, si je me souviens bien, nous nous rencontrons -pour la dernière fois à Bordeaux. Je vois encore tourner, brusque et -calme, au coin de la rue Esprit-des-Lois, l'automobile qui l'emporta. - -Quelques jours plus tard, «le péril de guerre» se déclare. Jours sombres -et grands, en promontoire sur un avenir bouché! Fournier, je l'ai dit, -en avait eu le pressentiment le plus net. - -Pourtant, il refuse maintenant l'évidence de la menace. Jusqu'au dernier -moment il met en doute l'événement. Il n'arrive pas à croire que ce -puisse être «déjà»! Je ne sais rien de plus bouleversant que cette -paresse du dernier moment qui le prit devant sa destinée. - -Il part cependant. Comme moi, c'est le 4 août qu'il rejoint son corps, -le 288e régiment d'infanterie, à Mirande. Par un hasard extraordinaire -nous faisons partie de la même division, la 67e de réserve: des trains -qui se suivent à quelques heures, par la même voie, vont nous promener, -au pas de l'homme, pendant trois jours à travers toute la France. Nous -passerons par les mêmes gares où les femmes viendront accrocher des -médailles bénites à nos poitrines, entre les mêmes champs où les paysans -se découvriront devant nous, comme si le train était notre convoi -funèbre déjà; nous entendrons gueuler, presque par les mêmes voix, la -même _Marseillaise_ assaisonnée d'ail puisque c'est avec des Gascons que -nous marcherons tous deux. - -Fournier descendit-il à la gare de Bourges, vit-il Sancerre sur son -coteau, où moi je passai de nuit? A Saint-Florentin, reçut-il, comme -moi, un oeuf dur lancé à la volée, du haut d'un wagon, à la foule des -soldats, par une dame de la Croix-Rouge? On crevait de faim. - -En tous cas il dut voir comme moi cet aéroplane en miettes parmi des -débris de wagons, près de la gare de Brienne-le-Château: un tamponnement -simplement, le premier accident de la guerre, et qui nous fit rire tant -nous espérions mieux pour bientôt. - -A Suippes il dut arriver comme j'en partais traînant la patte, vanné -déjà. - -Et c'est peut-être le même jour que moi, qu'en pleine Argonne, dans la -grande combe des Islettes, qui résonnait comme une église, sous le ciel -sombre, entre les arbres noirs, il entendit pour la première fois le -canon. - -Verdun sous l'éclipse; la Woëvre plate, peuplée de soldats, de canons, -de voitures; des espèces de grandes manoeuvres sinistres, sous le soleil -échancré, avec le gros bourrelet triste du canon en bordure de tout -l'horizon. «Il doit y avoir déjà du rab' de képis, là-bas», me dit un de -mes hommes. - -Nous sommes sans aucune nouvelle: simplement je remarque que la ligne -qui va vers Etain est déserte, et les maisons de garde-barrière fermées. - -Fournier rencontra-t-il comme moi, à l'entrée d'Etain, cette charrette à -bâche, chargée de meubles et de gens, que nous prîmes pour une roulotte, -que nous encadrâmes de cris et de plaisanteries, mais qui se turent, -quand l'ayant croisée, nous découvrîmes derrière, accroupie entre un lit -et une armoire, une jeune fille aux yeux complètement hagards? - -Dans Etain, le flot des fugitifs encombrait la rue: «C'est épouvantable! -Ils tuent les femmes et les enfants. N'y allez pas!» nous criait -risiblement, du sein de la foule, une femme affolée. - -A la sortie de la ville,--la nuit était tombée,--s'il y passa peu -d'heures après moi, Fournier put voir tout l'horizon plein d'incendies -tranquilles, chacun marquant un village: «Celui-là, nous disait un -homme, c'est Audun-le-Roman, cet autre...» Et nous nous glissions dans -une petite maison, où la famille, y compris un gros bébé rose et sale, -était attablée en silence, et où l'on remplissait nos bidons d'un vin -très cher et très mauvais. - -Mais puis-je plus longtemps retracer par la mienne l'entrée de Fournier -dans la guerre? Y eut-il ressemblance entre la façon dont nous vécûmes -chacun, si près l'un de l'autre pourtant, ces instants? Je ne le saurai -jamais. Le 24, notre division fut engagée pour la première fois à la -lisière du Bassin de Briey. Mon bataillon était en première ligne, le -sien en seconde. Et c'est sans doute tout près de lui, séparé seulement -par la ligne de bivouacs des Allemands qui s'était refermée derrière nos -positions, que je dus passer cette terrible nuit du 25. - -Très endommagée dans cette première affaire, la division fut pourtant de -tous les combats qui se livrèrent en fin d'août et pendant tout -septembre autour de Verdun. Pendant la Marne, elle dut faire face de -deux côtés en même temps: on la transporta plusieurs fois de Souilly sur -la rive gauche de la Meuse, où elle servit à contenir le Kronprinz, aux -Hauts-de-Meuse où elle s'opposa, vers les Eparges, à la poussée d'une -autre armée allemande. C'est dans cette région, exactement au nord-est -de Vaux-les-Palameix, au Bois de St-Rémy, qu'elle se trouvait le 22 -septembre, au moment où les efforts des deux partis s'étant neutralisés, -la ligne de front tendait à se fixer. - -Il y avait pourtant encore, surtout dans ces bois, une certaine marge -entre les deux armées. Fournier était revenu le matin même à sa troupe, -de l'état-major où il avait été détaché pendant quelques jours. Son -capitaine qui faisait fonction de commandant, voulut entreprendre une -reconnaissance avec deux compagnies; Fournier commandait la 23e. Le -parti atteignit la tranchée de Calonne que jalonnait la ligne des -sentinelles et la franchit un peu à droite de la route de Vaux à -St-Rémy; il s'enfonça sous bois, en colonne par quatre. Cent mètres plus -loin, un peu avant la lisière, les hommes virent une forme bondir de -derrière un arbre, courir, sauter dans un trou. Le capitaine ne voulut -pas y prendre garde, malgré les avertissements de ses lieutenants, -prétend-on. - -Tout à coup, d'une petite tranchée invisible, un feu nourri fut dirigé -sur cette troupe imprudemment massée. Les taillis s'opposaient à tout -déploiement. Le capitaine voulut entraîner ses hommes et se précipita -sur la tranchée, revolver au poing; mais il ne fut suivi que par les -deux lieutenants et par un petit paquet, qui fut aussitôt décimé; le -reste s'enfuit. - -Fournier tomba, frappé au front, m'a affirmé un homme qui était près de -lui. - -Longtemps le mystère régna sur cet engagement et les histoires tantôt -les plus encourageantes, tantôt les plus horribles circulèrent dans la -troupe sur le sort des disparus. On crut que Fournier avait été -seulement blessé et recueilli par l'ennemi. La fin de la guerre a -cruellement détruit ce dernier espoir. - -J'ai refait à pied, en 1919, la dure dernière étape sur cette terre de -mon ami. Pays affreux, sur lequel pesait, à ce moment,--je ne sais s'il -s'est ranimé depuis--une solitude vraiment monstrueuse. De Ranzières, -sans rencontrer une âme, j'ai gagné Vaux-les-Palameix, rasé, enlevé par -la guerre, comme on cueille un chardon avec un couteau, du vallon où il -était tapi; je me suis assis longtemps sur une pierre plate, près du -ruisseau, seul murmure en ce désert. J'ai monté la longue côte qui longe -le Bois Bouchot, entre les arbres décharnés, épointés, noircis. Mais -plus loin, toute la végétation avait repris et couvrait déjà les petits -cimetières allemands, pleins de grenades, où s'effaçaient des noms. «Ein -französischer Krieger», ou même: «Ein französischer Held», découvrais-je -çà et là, mais pas une date qui fût antérieure à décembre 1914. Plus -loin une ville de tôle ondulée,--les cadres de bois, à l'intérieur, qui -servaient de lits, tout pourris et moussus déjà. Dans le talus même de -la route, l'entrée de profonds abris, mais effondrés. Et tout seul, dans -un taillis, par quel miracle échoué là? tout à coup un vieux coupé de -louage, épave dérisoire. - -Plus loin encore, à la lisière des bois, au bord de la pente qui descend -vers St-Rémy, dans les parages où Fournier a dû tomber, sur les -anciennes positions allemandes, les Américains, en 18, avaient campé. -Conserves et brochures, du linge abandonné: une voie de soixante sinuait -entre les buissons sournoisement; près d'un gros tas d'obus, un crâne de -cheval tout blanchi; des croix par-ci par-là au pied des arbres, -d'autres sur le versant découvert de la colline, comme de petites -barques en peine, traînant un lourd filet, mais qui peu à peu, dans la -terre, s'allège. Une paix cependant, désolante, infinie... Le vent -berçait les arbres; une odeur de fraises me venait. Devant des baraques -en bois, alignées droit comme dans un ranch, des chaises restaient -debout en plein air. Je me suis assis. - -Les autres endroits du front que j'ai visités depuis,--l'endroit même où -j'ai été fait prisonnier,--n'ont su rien me redire. Mais là, tout à -coup, à ce vague emplacement de mort, j'ai senti remonter en moi cette -âme pénitente, saturée de tendresse et de larmes, comme agrandie de -misère, et vraiment détachée de ce monde, vraiment saoule de -renoncement, que la guerre un moment m'avait faite. - -Est-ce celle dont fut habité Fournier au moment de mourir? Un compagnon -de ses derniers jours me l'affirme. Elle avait en tous cas plus -d'affinités avec sa nature qu'avec la mienne. - -Je ne pense pas qu'il aimerait que j'embellisse indûment ses dernières -transes, lui qui m'écrivait en 1906, à propos de la catastrophe de -Courrières, s'indignant de la façon dont les journaux déguisaient en -héros les malheureux rescapés: «Comme si on avait de beaux gestes -lorsque la mort et cent pieds d'obscurité vous séparent du monde -civilisé. Ou plutôt comme si tous les gestes, quels qu'ils soient, -n'étaient pas beaux, dans l'horreur et l'effroi de ce drame.» - -Pourtant je songe combien plus que moi il était capable de foi et de -courage. Son esprit n'avait pas de barrières critiques; le flot, qui -força les miennes, un moment, n'eut certainement, pour l'envahir, qu'un -assaut bien moins fort à donner. - -Et puis il était meilleur que moi, plus tendre, plus confiant, plus -insouciant de sa perfection abstraite. Ce contre quoi je m'étais si -longtemps révolté, en lui, son refus de s'étudier, sa façon de regarder -au dehors plus qu'en lui-même, son goût de l'action plus que de la -connaissance, et même sa recherche de l'illusion, qu'il avouait lui être -plus chère et plus parente qu'aucune réalité, durent hausser tout -naturellement son âme au niveau de cette grande vague qui n'eut plus -qu'à le prendre, à l'emporter. - -On s'étonnera peut-être que je raisonne si longtemps sur les chances que -mon ami ait éprouvé un sentiment qu'on considérera comme seul indiqué, -seul admissible dans les circonstances où il se trouvait. Mais tout le -monde ne sait peut-être pas qu'il est assez dur de s'avancer tout -vivant, au comble de sa force, entre les bras de la mort. Tout le monde -ne sait peut-être pas qu'il faut une certaine «grâce» pour renoncer, en -pleine conscience, non pas seulement au charme de la vie, à ceux qu'on -aime, mais encore à tout ce que l'on sent en soi de capacités latentes -et, pour tout dire d'un mot, à son oeuvre quand on en porte une. Une -forêt, que le vent caresse comme à l'habitude, vous rappelant la vie, -mais où l'on devine la greffe secrète de mitrailleuses et de fusils, -c'est un décor assez sinistre et pour que le pas d'un homme jeune et -fort y reste calme et qu'une certaine joie l'y accompagne encore, il est -besoin de lui supposer quelques encouragements intérieurs. - -De tels encouragements, d'ailleurs, je le répète, tout m'indique que -Fournier fut amplement gratifié. Il y avait cette âme en lui, que j'ai -dite, si prompte à s'aliéner, et puis son profond amour de la France, et -puis surtout sa facilité à prendre la vie comme un «grand jeu» (qu'il -avait aimé cette expression de _Kim_!), comme une aventure par où -rejoindre quelque chose de mieux. - -Je ne dis pas qu'il s'est séparé de nous sans tristesse; mais cet ordre -de son capitaine d'«aller chercher les Boches» («Faut trouver les -Boches», disait sans cesse ce malheureux, dont il semble que ce fut -toute la pensée tactique),--cet ordre dut lui apparaître à peu près -comme à Meaulnes l'appel de Frantz: vain et irrésistible. Ce fut -l'invitation à quitter ce peu de bonheur qu'il avait conquis, pour une -chance plus obscure, mais plus grande. - -S'il acceptait de n'être pas ici-bas «tout à fait un être réel», -n'était-ce pas dans le pressentiment qu'il le pouvait devenir ailleurs? - -Oui, je ne résiste pas, par instants, à cette impression que la mort fut -pour lui, dans cette vaste et incertaine tempête de la guerre, comme une -rame tout à coup pour s'aider vers plus de réalité et d'existence. Le -son de cette voix qui l'appelait plus loin, si triste d'abord qu'il ait -pu lui sembler, de quelque privation qu'il lui ait donné le signal, si -déchirantes qu'en aient été, dans ce grand bois plaintif, les -harmoniques, il dut bientôt y percevoir l'annonce aussi, quand il l'eut -laissé pénétrer jusqu'au fond de son coeur, et la permission, d'un -accomplissement jusque-là impraticable de lui-même. - -Il marcha fidèlement jusqu'à cette lisière où sa trace se perd, où je -reste, plutôt qu'à le pleurer, à l'imaginer; il replia sans un mot sa -frêle armure, ce corps dont il avait usé pour nous accompagner quelque -temps, tant bien que mal, et nous parler, et souffrir avec nous; mais -elle était si délicate que nous n'en retrouvons plus rien. - -Esprit timide et sans peur, il s'enfonça dans ce monde même qui avait -toujours régné sur sa pensée et n'avait cessé d'en former l'horizon. -D'un nouvel acte de foi, plus profond encore que celui qui avait donné -naissance au _Grand Meaulnes_, il se l'ouvrit, j'en suis sûr, et de -toute son âme, en un clin d'oeil, le rejoignit. Il faut que nous -pensions à lui, toujours, comme à quelqu'un de «sauvé». - -JACQUES RIVIÈRE - - - - -PREMIÈRE PARTIE - -POÈMES - - - - -L'ONDÉE... - - «Une touffe de fleurs où trembleraient des larmes». - - SAMAIN. - - - _L'ondée a fait rentrer les enfants en déroute, - La nuit vient lente et fraîche au silence des routes, - Et mon coeur au jardin s'épanche goutte à goutte_ - - _Si discret, maintenant, et si pur... qu'à l'aimer - On pourrait se risquer--Oh! Belle qui viendrez, - Vous ouvrirez la grille un soir mouillé de mai._ - - _Timidement, avec des doigts qui se méfient, - Et qui tremblent... un peu, vous ouvrirez, ravie - D'amour et de fraîcheur et de frayeur... un peu._ - - _Les lilas aux barreaux sont encore lourds de pluie, - Qui sait si les lilas, inclinés, lourds d'aveux, - Vont pas pleurer sur vos cheveux!..._ - - _Vous irez, doucement, tout le long des bordures, - Chercher des fleurs pour vous les mettre à la ceinture - Mes pensées frissonnantes pour en faire un bouquet._ - - _Gardez-vous bien, surtout, de passer aux sentiers - Où les herbes, ce soir, ont d'étranges allures, - Où les herbes sont folles et meurent de rêver!... - Si vous alliez mouiller vos petits pieds!..._ - - _Les rondes folles se sont tues, - Les herbes folles vont dormir. - L'allée embaume à en mourir... - Tu peux venir, ma bienvenue!_ - - _Tout le soir, sagement, tu descendras l'allée - Tiède d'amour, de pétales et de rosée._ - - _Tu viendras t'accouder au ruisseau de mon coeur, - Y délier ta cueillette, y délier fleur à fleur - La candeur des jasmins et l'orgueil des pensées._ - - _Et tout le soir, dans l'ombre humide et parfumée, - Débordant de printemps, de pluie et de bonheur, - Les larges eaux de paix, les eaux fleurdelisées - Rouleront vers la Nuit des branches et des fleurs..._ - - - - -CONTE DU SOLEIL ET DE LA ROUTE - -(A une petite fille). - - - _--Un peu plus d'ombre sous les marronniers des places, - Un peu plus de soleil sur la grande route lasse..._ - - _Des noces passeront, aux «beaux jours» étouffants, - sur la grand'route, au grand soleil, et sur deux rangs._ - - _De très longs cortèges de noces campagnardes - avec de beaux habits dont tout le monde parle_ - - _Et de petits enfants, dans la noce, effarés, - auront de très petits «gros chagrins» ignorés..._ - - _--Je songe à l'Un, petit garçon, qui me ressemble - et, les matins légers de printemps, sous les trembles,_ - - _à cause du ciel tiède et des haies d'églantiers, - parce qu'il était seul, qu'on l'avait invité, - se prenait à rêver à la noce d'Eté:_ - - _«... On me mettra peut-être--on l'a dit--avec Elle - qui me fait pleurer dans mon lit, et qui est belle..._ - - _(Si vous saviez--les soirs, quelquefois--ô mamans, - les pleurs de tristesse et d'amour de vos enfants!)_ - - _«... J'aurai mon grand chapeau de paille neuve et blanche; - sur mon bras la dentelle envolée de sa manche...» - --Et je rêve son rêve aux habits de Dimanche._ - - _«... Oh! le beau temps d'amour et d'Eté qu'il fera, - Et qu'elle sera douce et penchée, à mon bras._ - - _J'irai à petits pas. Je tiendrai son ombrelle. - Très doucement, je lui dirai «Mademoiselle»_ - - _d'abord--Et puis, le soir, peut-être, j'oserai, - si l'étape est très longue, et si le soir est frais - serrer si fort son bras, et lui dire si près, - à perdre haleine, et sans chercher, des mots si vrais_ - - _qu'elle en aura «ses» yeux mouillés--des mots si tendres - qu'elle me répondra, sans que personne entende...»_ - - _--Et je songe, à présent, aux mariées pas jolies - qu'on voit, les matins chauds, descendre des mairies - Sur la route aveuglante, en musique, et traîner - des couples en cortège, aux habits étrennés._ - - _Et je songe, dans la poussière de leurs traînes - où passent, deux à deux, les fillettes hautaines - les fillettes en blanc, aux manches de dentelles, - Et les garçons venus des grandes Villes--laids, - avec de laids bouquets de fleurs artificielles,_ - - _--je songe aux petits gars oubliés, affolés - qu'on n'a mis, «au dernier moment» avec personne_ - - _--aux petits gars des bourgs, amoureux bousculés - par le cortège au pas ridicule et rythmé_ - - _--aux petits gars qui ne s'en vont avec personne - dans le cortège qui s'en va, fier et traîné - vers l'allégresse sans raison, là-bas qui sonne._ - - _--Et tout petits, tout éperdus, le long des rangs, - ne peuvent même plus retrouver leurs mamans_ - - _--Un surtout... qui me ressemble de plus en plus! - un surtout, que je vois--un surtout... a perdu_ - - _au grand vent poussiéreux, au grand soleil de joie, - son beau chapeau tout neuf, blanc de paille et de soie_ - - _et je le vois... sur la route... qui court après - --et perd le défilé des «Messieurs» et des «Dames»-- - court après--et fait rire de lui--court après, - aveuglé de soleil, de poussière et de larmes..._ - - - - -À TRAVERS LES ÉTÉS... - - (A une jeune fille - A une maison. - A Francis Jammes.) - - - _Attendue - A travers les étés qui s'ennuient dans les cours - en silence - et qui pleurent d'ennui, - Sous le soleil ancien de mes après-midi - Lourds de silence - solitaires et rêveurs d'amour_ - - _d'amours sous des glycines, à l'ombre, dans la cour - de quelque maison calme et perdue sous les branches, - A travers mes lointains, mes enfantins étés, - ceux qui rêvaient d'amour - et qui pleuraient d'enfance,_ - - _Vous êtes venue, - une après-midi chaude dans les avenues, - sous une ombrelle blanche, - avec un air étonné, sérieux, - un peu - penché comme mon enfance, - Vous êtes venue sous une ombrelle blanche._ - - _Avec toute la surprise - inespérée d'être venue et d'être blonde, - de vous être soudain - mise - sur mon chemin, - et soudain, d'apporter la fraîcheur de vos mains - avec, dans vos cheveux, tous les étés du Monde._ - - * - - * * - - _Vous êtes venue - Tout mon rêve au soleil - N'aurait jamais osé vous espérer si belle. - Et pourtant, tout de suite, je vous ai reconnue._ - - _Tout de suite, près de vous, fière et très demoiselle, - et une vieille dame gaie à votre bras, - il m'a semblé que vous me conduisiez à pas - lents, un peu, n'est-ce pas, un peu sous votre ombrelle, - à la maison d'Eté, à mon rêve d'enfant,_ - - _à quelque maison calme, avec des nids aux toits, - et l'ombre des glycines, dans la cour, sur le pas - de la porte--quelque maison à deux tourelles - avec, peut-être, un nom comme les livres de prix - qu'on lisait en juillet, quand on était petit._ - - _Dites, vous m'emmeniez passer l'après-midi - Oh! qui sait où!... à «La Maison des Tourterelles»._ - - * - - * * - - _Vous entriez, là-bas, - dans tout le piaillement des moineaux sur le toit, - dans l'ombre de la grille qui se ferme,--Cela - fait s'effeuiller, du mur et des rosiers grimpants - les pétales légers, embaumés et brûlants, - couleur de neige et couleur d'or, couleur de feu, - sur les fleurs des parterres et sur le vert des bancs - et dans l'allée comme un chemin de Fête-Dieu._ - - _Je vais entrer, nous allons suivre, tous les deux - avec la vieille dame, l'allée où, doucement, - votre robe, ce soir, en la reconduisant, - balaiera des parfums couleur de vos cheveux._ - - _Puis recevoir, tous deux, - dans l'ombre du salon, - des visites où nous dirons - de jolis riens cérémonieux._ - - _Ou bien lire avec vous, auprès du pigeonnier, - sur un banc de jardin, et toute la soirée, - aux roucoulements longs des colombes peureuses - et cachées qui s'effarent de la page tournée, - lire, avec vous, à l'ombre, sous le marronnier, - un roman d'autrefois, ou «Clara d'Ellébeuse»._ - - _Et rester là, jusqu'au dîner, jusqu'à la nuit, - à l'heure où l'on entend tirer de l'eau au puits - et jouer les enfants rieurs dans les sentes fraîchies_ - - * - - * * - - _C'est Là... qu'auprès de vous, oh ma lointaine, - je m'en allais, - et vous n'alliez, - avec mon rêve sur vos pas, - qu'à mon rêve, là-bas, - à ce château dont vous étiez, douce et hautaine, - la châtelaine._ - - _C'est Là--que nous allions, toutes deux, n'est-ce pas, - ce dimanche, à Paris, dans l'avenue lointaine, - qui s'était faite alors, pour plaire à notre rêve, - plus silencieuse, et plus lointaine, et solitaire... - Puis, sur les quais déserts des berges de la Seine... - Et puis après, plus près de vous, sur le bateau, - qui faisait un bruit calme de machine et d'eau..._ - - - - -CHANT DE ROUTE - - «... des grandes routes où nul ne passe.» - - JULES LAFORGUE - - -Un conquérant, puis tous, chantent: - - _Nous avons eu la fièvre - de tes marais. - Nous avons eu la fièvre et nous sommes partis,_ - - _Nous étions avertis - qu'on ne trouvait - que du soleil - au plus profond de tes forêts._ - - _Nous avons eu des histoires - de brancards - cassés, - de fers perdus, - de chevaux blessés, - d'ânes fourbus - et suants qui refusaient d'avancer._ - - _Nous avons perdu la mémoire de ces histoires - que l'on raconte à l'arrivée: - nous n'avions pas l'espoir - d'arriver._ - - _Nous avons pris les harnais - pour nous en faire - des souliers. - Nous sommes repartis, à pied dans tes genêts - qui font saigner les pieds - et nos pieds ont saigné, - et nos pieds ont séché - dans ta poussière, - en marchant - et nous avons guéri leurs plaies - en écrasant, - en marchant, - le baume et les parfums sauvages de tes bruyères._ - - _Nous aurions pu asseoir - au revers des fossés - nos corps fumants et harassés. - Nous n'avions rien à dire: nous n'avions pas d'espoirs. - Nous n'avions rien à dire; nous n'avions rien à boire_ - - _Nous avons préféré la déroute - sans fin - des horizons et des routes, - des horizons défaits qui se refont plus loin - et des kilomètres qu'on laisse en arrière - dans la poussière - pour attraper ceux qu'on voit plus loin, - avec leurs bornes - indicatrices de villes aux noms lointains - aux noms qui sonnent - comme les cailloux de tes chemins - sous nos talons_ - - _Nous n'atteindrons jamais les villes de merveilles - qui ne sont que des noms - qui sonnent, - les noms des villes qui sont mortes au soleil,_ - - _Mais nous, nous voulons vivre au Soleil, - de tes cieux - avec nos crânes en feu, - et faire sonner sans fin les étapes de gloire - avec nos pieds d'étincelles. - Nous avons pour chanter des gosiers de victoire - et nous avons nos chants pour nous verser à boire - et nous avons la fièvre - de tes marais séchés au grand soleil - de tes routes de poussière - de tes villes de mirage,_ - - _nous avons eu la fièvre - de tes forêts sans ombre--et tes bruyères des sables - avec leurs regards roux et leurs parfums sauvages - nous ont donné la fièvre._ - - - - -SOUS CE TIÈDE RESTANT... - -2 septembre - - - _Sous ce tiède restant - de soleil, - par ce beau temps - doux de septembre - parfumé, clair et doré comme une abeille - je songe à celle - qu'était, dans le verger, à petits pas pressés, - dix ans passés, - la petite vieille._ - - _Et je voudrais, comme l'autre année, - entrer là-bas secouer les poires, - dans son verger abandonné, - et la croire, - son mouchoir noué autour des tempes, - son visage, - ridé, tendu, tout à sa tâche de Septembre, - là, sous les poiriers, - à emplir son tablier, - ou à étendre - de toute sa vieille petite âme villageoise, - des linges frais lavés sur les haies de framboises._ - - _Je sais qu'elle est, par ces derniers beaux temps, - une âme, là-bas, dans les jardins, - à mi-chemin - de la côte et qu'elle m'attend. - Puisqu'il y a toujours des histoires à dire - sur les bancs - des histoires anciennes de son jeune temps, - sous le vieux ciel doux de Septembre, - et des poires à cueillir - dans les jardins de ses enfants - des poires qui sentent comme son armoire, il y a dix ans, - le miel et l'ambre._ - - _Peut-être que là-bas, - personne ne sent - que tout cela c'est son âme qui bat - doucement; - il n'y a que moi. - Personne ne saurait - ouvrir la barrière, - entrer, - sans troubler la prière - de l'enclos silencieux et du verger désert - où son âme se plaît._ - - _Personne au village - ne sait, personne._ - - _Et c'est moi, tous les ans, qui fais ce pèlerinage - avant que le grand vent fou d'automne - de ses grandes mains brutales et folles - secoue, en hurlant, les vergers, - casse les branches et fasse sauter - les poires oubliées - et souffle--comme un soir, il y a dix années, - et comme chaque année, - après mon départ, - souffle, en hurlant, la chandelle - et l'âme de la petite vieille, - un soir, - par les vallons et par le ciel._ - - - - -PREMIÈRES BRUMES DE SEPTEMBRE - - «Crois-moi, c'est bien fini jusqu'à l'année prochaine.» - - JULES LAFORGUE - - - _Premières brumes de septembre - sur les fougères, les bruyères, dans les landes, - par les chasses, dans les sapins_ - - _Premiers feux dans les bourgs, flambés de grand matin - qui craquent et luisent dans les salles - obscures des auberges, des fermes et des chaumières - matinales,_ - - _Venu de loin par les frais grands chemins - dans sa voiture couverte, - l'épicier ambulant s'arrête - pour causer, vendre et se chauffer les mains, - et laisse son attelage qui grelotte - et fume aux portes - entr'ouvertes._ - - _Et j'aperçois aux murs, par éclats de lumière, - avant qu'on ait ouvert - les volets, - les images et les chromos qu'on verra tout l'hiver - rougeâtrement illuminés - représenter au-dessus de la cheminée, - dans les salles obscures - et basses des chaumières, des fermes et des auberges, - de belles dames avec des manchons et des fourrures - dans des paysages de neige. - Et j'entends: «Pas chaud, ce matin!--Voilà les froids. - --Il a dû geler blanc, cette nuit, dans les bois.»_ - - _--Oh! nous étions si bien partis pour les étés! - va-t-il falloir - ce soir - fermer encore toutes les portes des châteaux - et s'en retourner? - s'en revenir, enveloppé dans les manteaux, - le long des routes en châtaignes - dégringolées, - gelés, - dans les voitures à ânes et les calèches toutes pleines - de consternés et petits désespoirs, - avec les vacances finies qui s'en reviennent._ - - - - -ET MAINTENANT QUE C'EST LA PLUIE... - - - _Et maintenant que c'est la pluie et le grand vent - de Janvier - et que les vitres de la serre - où je me suis réfugié - font, sous la pluie, leur petit bruit de verre - toute la journée, - et que le vent, qui rabat la fumée des cheminées, - dégrafe et soulève - les vignes vierges de la tonnelle - Je ne sais plus où Elle est... Où est-elle?_ - - _A pas pleins d'eau, par les allées, - dans le sable mouillé - du jardin - qui nous fut à tous deux notre rêve de Juin, - Elle s'en est allée..._ - - _et la maison - où nous avions, tout cet été, - sous les feuilles des avenues qu'on arrosait, - imaginé - de passer notre vie comme une belle saison, - la maison, - dans mon coeur, abandonnée, est froide - avec son toit - d'ardoise luisant d'eau - et ses nids de moineaux - dénichés et pourris qui penchent aux corniches - et traînent dans le vent..._ - - _Il va bientôt faire nuit, - et le grand vent brumeux tourne les parapluies - et mouille au visage - les dames qui reviennent du village - et ouvrent la grille..._ - - _Mon amie - O Demoiselle - qui n'êtes pas ici, - cette heure-ci - passe, et la grille ne grince pas, - je ne vous attends pas, - je ne soulève - pas le rideau - pour vous voir, dans le vent et l'eau, - venir._ - - _Cette heure passe, mon amie. - Ce n'est pas une heure de notre vie... - et nous l'aurions aimée, pourtant, comme toutes celles - de toute la vie - apportée simplement dans vos mains graves de dame belle._ - - _Vous êtes partie..._ - - _Il bruine - dans les allées - qui ont mouillé - vos chevilles fines. - Il bruine dans les marronniers - confus et sombres - et sur les bancs où, cet été, à l'ombre, - avec l'été - vous vous seriez assise, blonde!_ - - _Il bruine sur la maison et sur la grille et dans les ifs - de l'entrée - que, pour la dernière fois - peut-être je regarde, en songeant à mi-voix - peut-être pour la dernière fois;_ - - _«Elle est très loin... où est-elle... son front pensif - appuyé à quelle croisée?»_ - - _A la tombée de la nuit, - je vais fermer, aux fenêtres d'ici, - les volets qui battent et se mouillent, - et j'irai sur la pelouse - rentrer - un jeu de croquet oublié qui se mouille._ - - - - -DANS LE CHEMIN QUI S'ENFONCE... - - - _Dans le chemin qui s'enfonce à la ferme - au soleil taché d'ombre, entre deux haies - d'où sortent, pour rentrer, les poulets-- - Apparue - à la barrière d'un champ, - venue à travers blés, - tenant d'un geste négligent - la robe fraîche et l'ombrelle qui traînent-- - Vous voici revenue, - par le chemin de noisetiers, - vers la maison de notre amour abandonné._ - - _O cérémonieuse amie lointaine, vous ne trouverez plus - la Maison-Belle de l'été passé: - l'autre été, l'autre amour - sont passés--et revenus - au soleil dur, parmi les paysans grossiers, - vers les pauvres maisons d'autrefois et de toujours, - Et pourtant, - ô ma sérieuse amie, ma silencieuse, ma fidèle - lointaine amie, n'ayez pas peur pour venir, pour - me suivre - chez les paysans graves, silencieux et lents, - dans la cour où l'on attelle - la jument - pour vous asseoir sur la planche de cuir - brûlante qui balance, - attachée par deux cordes derrière le siège - de la voiture._ - - _Ouvrez votre ombrelle - comme ça... - là._ - - _Le paysan va vous dire: «Mademoiselle - vous auriez été mieux sur le devant. - Dites-lui doucement - comme si vous existiez, que non._ - - _et restons, - balancés, secoués, à regarder..._ - - _On s'arrête... ho..._ - - _--là! sur la route devenue, - après des côtes et des descentes et des tournants, dans le petit - pays, la rue - où le charron - a mis sécher une voiture; - où, du côté de l'ombre, - les femmes cousent au bord des fenêtres obscures. - On s'arrête en plein soleil, - devant une maison._ - - _N'ayez pas peur pour passer sur le pont - du fossé. - J'enlève le loquet - de la barrière blanche; et, sous la treille, - dans la petite cour aux murs de bouquets - enfin, malhabilement, enfin! - voici vos mains - sur la poignée noire de la porte dure._ - - _On ne nous attend pas. - Personne n'est sorti, la main sur les yeux, - pour nous voir arriver. La voiture s'en va. - Nous sommes là, tous deux, n'osant pas - ouvrir, ou pousser le volet qui coupe en deux - la porte paysanne, et apparaître aux vieux._ - - _N'ayez pas peur... que de ne pas assez - follement - aimer la folle impossible journée..._ - - _Et repartons... Allons nous-en - vers les toits - semés entre les arbres, sous le ciel fleuri blanc, - éblouissants, à l'horizon - comme des morceaux de cailloux ou de miroirs, - dans l'herbe et les fleurs de blé noir._ - - _O Taille-Mince, - on va dire, dans les champs, - que votre taille tiendrait dans - la ceinture des deux mains ainsi jointes._ - - _O Blonde, - O ardente apparue, ô cheveux blonds, - on va vouloir vous couronner, - pour nous faire honneur, de la fleur - des moissons-- - et de soleil, cueillis au faîte des batteuses - qu'on entend lointainement ronfler par la campagne - et haleter, et qui crachent, - dans les cours, la paille poussiéreuse._ - - _Oh! mon amie, - j'appuierai ma tête - j'appuierai ma tête sur votre robe - dans la salle basse et froide où nous sommes assis, - et ce sera comme si - depuis l'aube - nous étions partis à travers blés pour la folle journée; - comme si, tous les deux nous avions entendu, - en passant au bourg, - le roulement lourd - de la porte humble et du volet vermoulu, - et, en passant à travers champs, - le haletant bourdonnement des machines des champs; - puis ce sera comme si nous étions arrivés - au soir, dans la salle basse de la ferme inconnue - où nous irons demander du lait._ - - - - -DEUXIÈME PARTIE - -PROSES - - - - -LE CORPS DE LA FEMME - -_A Maurice Denis._ - - * - - * * - -Cette femme que j'ai vue, en passant devant elle, prier au choeur de la -cathédrale, m'a rappelé qu'il faut parler du corps de la femme et -comment il faut en parler: - - _On ne voyait d'elle agenouillée et inclinée sur le prie-Dieu, qu'un - pan de jupe et, sous les ailes noires d'un grand chapeau penché, ses - mains gantées croisées au bas de sa voilette. Elle était, sous la - vieille lumière des vitraux terribles, une jeune femme à la mode de - maintenant. Parmi le culte solennel et sévère, dans la procession des - patriarches, elle était la petite fille, la fiancée et la maman. Cela - paraissait étrange et charmant de la voir ainsi, donner, comme elle - dit, toute son âme au bon Dieu; et pourtant, je ne trouvais point - profane, sur les dalles tachées de rouge et de bleu par les sombres - vitraux éclatants, cette chose cérémonieuse, enfantine et à la mode, - ce grand corps délicieux, dans sa robe à entre-deux, tout gauchement - installé sur la chaise d'église, car, en vérité cela était plus sacré, - plus désirable et plus pitoyable que Dieu._ - - * - - * * - -Le corps féminin n'est pas cette idole païenne, ce nu de courtisane -qu'Hippolyte Taine et M. Louys ont exhumés des siècles grecs. -L'admiration de sculpteur ou d'humaniste, qu'ils ont cherché à nous -inculquer, ne nous satisfait point; nous ne pouvons nous en tenir, non -plus, à la physiologie grossière qu'un Remy de Gourmont voudrait affiner -de son talent: leurs raisons et leurs humanités n'enlèveront pas de nos -moëlles le passé de notre race, de nos souvenirs, le passé de notre -enfance; et n'empêcheront pas que la plus forte passion humaine, -l'amour, n'émeuve en nous ce qu'il y a de plus subtil et de plus -lointain: ce passé, et que, selon ce passé, ne soient façonnés nos plus -précieux désirs. Voici la forme humaine de nos désirs; voici celle qui -vient pour être notre femme et partager notre vie: cette douceur -passionnée qui nous envahit mystérieusement à son approche, c'est la -première hésitante émotion de reconnaître ce même être, anciennement -apparu, ce même corps féminin tout mêlé au mystérieux passé, enfantin et -chrétien. - - _Premiers souvenirs d'une existence féminine confondue avec ce matin - où Elle nous emmenait pour faire ses Pâques. On s'en allait, pour la - messe du grand matin, car on se cachait un peu, entre les haies d'un - chemin détourné. A cette tranquillité, à cette douceur mystérieuses en - nous nous sentions sa présence; et nous savions que cela était une - femme, la seule au monde, et que cela était vivant comme nous: elle - s'était levée de bonne heure, m'avait réveillé, habillé, pris par la - main, et, selon que le sentier s'élargissait ou se creusait, je tenais - ses doigts gantés, ou je suivais, entre les ronciers pendants à terre, - la traîne grise de sa robe--tandis que la fraîcheur du soleil levant - nous donnait à tous deux le même petit claquement de dents._ - - _Jeune mère venue de bonne heure pour prier et faire ses dévotions! - Quel visage incliné, quelle robe modeste pourra jamais lui ressembler - assez--jusqu'à nous évoquer cet autre matin du temps de Pâques, quand - elle s'en allait à la Cathédrale, par la rue aux pavés inégaux: elle - était sortie par une petite porte; cette porte basse où l'on sonne et - que la servante met longtemps à venir ouvrir, dans les quartiers de la - ville de province; on sentait autour d'elle l'odeur matinale et - assoupie de cette heure où le soleil commence à filtrer au travers du - bouleau qui dépasse le mur. Et depuis, nous avons gardé l'image - lointaine et l'amour obscur d'une jeune femme inconnue qu'on voit - venir de loin vers soi, entre les platanes de l'avenue et les bouleaux - pendants; du corps de cette femme, nous ne désirons rien que la - fraîcheur et l'obscurité d'autrefois; et nous ne saurions pas qu'il - existe, plus qu'une ombre soyeuse et pressée parmi les ombres lentes - du matin, si nous ne nous souvenions qu'Elle mettait dans son petit - sac, pour la faim de huit heures après le jeûne de la communion, une - raie de chocolat enveloppée de papier d'étain._ - - * - - * * - -Ce corps ainsi doucement réapparu, ce n'est pas en le dévoilant que nous -le connaîtrons mieux: depuis des siècles, sous le climat de nos pays, il -s'est enveloppé; depuis notre enfance, nous lui connaissons ce vêtement. -Et cette toilette, bien autre chose qu'une parure, est devenue comme la -grâce et la signification essentielles du corps féminin; toute cette -atmosphère délicate, féminine, maternelle, de la vie d'autrefois, -imprègne impalpablement le vêtement de celle qui doit être notre vie à -venir et notre famille: et c'est pourquoi revoir ce costume maternel -donne aux enfants que nous sommes encore, au plus profond, au plus -passionné de nous-mêmes, ce désir, immense et mystérieux comme le monde -de l'enfance, âcre comme le regret de l'impossible passé. - - _Ceci est la jupe où se marquent les genoux quand, tout petit, on nous - étend sur ces genoux et on nous emmaillotte; c'est serré à la taille - et ça fait si fragile qu'on craignait de la voir se briser, quand le - petit garçon prenait les mains de la maman, sautait à cheval autour; - et voici le corsage où les enfants qui pleuraient de froid ont cherché - les coins chauds et se sont endormis.--Ces mains, ce sont les mains - qui, après le dernier coup de la messe, ajustent rapidement le costume - marin, et donnent au bas de la jupe minuscule de petits coups qui la - défripent; ce sont les mains qui poussent doucement sous le porche de - l'église, le petit enfant intimidé par des hommes en blouse à genoux - autour du bénitier: elles ont gardé le goût de cire des gants noirs et - du livre jetés sur la table au retour de la messe... Les femmes de la - saison dernière avaient des mains merveilleuses, dans de longues - mitaines au crochet qui leur montaient jusqu'au coude. Je me rappelle - cette douceur et cette amertume qui m'ont désolé quand, sur le bateau, - à l'ombre de juin, sont venus s'asseoir en face de moi deux enfants et - une jeune femme. La Mère était jeune et les enfants posaient des - questions. Elle écoutait simplement, en croisant sur son ombrelle ses - mains habillées de dentelle, puis au petit garçon debout devant elle - et qui la questionnait, elle tirait des fils restés à son costume, et - elle répondait un peu, tout bas. Je l'ai vue s'en aller, je ne sais - où, dans le soleil. Pour monter l'escalier de pierre du quai, les - enfants tenaient ses mains, ses mains merveilleuses... Je crois - qu'elle était blonde, les cheveux relevés derrière le cou, avec des - inflexions de cou. Cheveux de la jeune fille de notre pays! Comme - cette chevelure est devenue blonde sous notre ciel, sous le bonnet de - paysanne, et plus tard, sous le grand chapeau de roses!... Dans la - salle à manger d'un été très lointain, où les stores seraient baissés, - notre femme rangerait dans l'ombre et sa chevelure par moments, - éclaterait dans un rais de soleil._ - - _La vie passée, la vie désirée, toute cette vie de France nous est - offerte dans ce corps féminin. Mais comme cela est impalpable et - comment oserions-nous y toucher, puisque toute l'essence et la - délicatesse du corps de la femme est dans son vêtement,--dans cette - voilette, chaude de sa peau, fraîche de son haleine, voilette, au - retour de voyage, embrassée avant qu'elle ne soit relevée, voilette de - la dame qui revient de visites, l'hiver, voilette humide serrée au - visage._ - - _Femme, si nous avons tant rôdé autour de ton corps, certains soirs - que tu étais une petite fille en toilette, c'est à cause de cette - fraîche odeur de linge qu'il avait pour nos têtes enfiévrées de jeunes - gens, odeur féminine, maternelle et ménagère, fraîche comme une tombée - de la nuit au printemps, dans la salle à manger où l'on raccommode le - linge de famille._ - - * - - * * - -C'est ainsi qu'il nous est précieux: tel que notre vie passée et nos -coutumes l'ont fait, tout confondu avec son passé, tout paré de cette -vie qu'il nous rapporte, de cette féminité qu'on lui a transmise--avec -ce goût d'éphémère que lui donne la mode! Tandis que l'idole grecque de -M. Louys, cette «nudité sculpturale» dressée sous les lustres ne nous -est rien de plus qu'une abstraction. Malgré Taine, nous ne pouvons plus -penser, ni surtout sentir à la façon grecque: dès qu'il ne s'agit plus -de froide spéculation, mais de passion, ce sont les quinze siècles de -«barbarie» occidentale qui revivent en nous. Et que nous assistions aux -exhibitions dont M. Louys a plaidé jadis la nécessité, notre admiration -sera forcée, livresque, pédante; ou peut-être rirons-nous de ce que nous -prendrons pour une audacieuse plaisanterie: mais si le mot de «femme» -est prononcé, le vieux paysan de Beauce ou de Touraine, l'homme de -toutes convenances et de toutes traditions, parlera en nous son vieux -langage grave et silencieux: - - _«La nuit tombe, sur nos chemins creusés de flaques de pluies, à - l'heure où ce music-hall s'allume comme une suspension d'auberge. Le - corps de la jeune femme n'est pas quelque chose qu'on exhibe à - l'auberge. Nous le savons humble et non pas triomphant, humble et - gauche, et faible, et frileux. Nous n'avons pas connu ce qu'il était - sous le ciel d'Alexandrie, mais à cette heure, il s'en va là-bas, sous - un grand parapluie, vers la ferme éloignée du bourg. Si cette pluie de - la Toussaint redouble, il va s'abriter, un instant, sous la haie - battue de rafale, tout frissonnant et replié. Faible chose enveloppée - de laine et de futaine, tel est le corps de la femme. Misérable chose, - car sous l'auvent noirci de nos cheminées, nous nous transmettons - tacitement cette vérité, que la chair est laide, honteuse et cachée: - et nous sourions incrédules, quand on raconte qu'autrefois des peuples - très sauvages l'ont mise à nu publiquement et admirée! Si, gravement - et secrètement, les fermières fécondes qui ont enfanté notre race, se - sont dévêtues c'est au fond de nos grandes salles obscures, auprès de - nos grands lits surélevés comme des dômes.--Et la servante de «La - Belle au Bois Dormant» n'est pas venue tirer le rideau, car l'alcôve - paysanne est fermée depuis des siècles d'un rideau de cretonne - bleue»._ - - * - - * * - -Telle, avec les anciennes voix catholique et enfantine, la voix de notre -race paysanne s'élève. Au fond de notre vieux délice d'amour nous les -entendons; et, s'il est à ce point embelli et subtil qu'auprès de la -jeune fille la plus belle et la mieux aimée, nous ne puissions imaginer -la nudité de son corps--cependant, car il ne s'agit point ici de Morale, -non plus que de Raison, mais d'amour, nous aussi, sans y penser, nous -attendons le chaste dévêtement. - - _Mais cette attente est en nous comme ces rêves fiévreux des enfants - amoureux, où l'on voit, dans leurs salons impossibles, à une heure - tardive de la nuit des noces, des enfants mariés et d'autres, causant - longuement et mystérieusement.--Et, même alors si nous l'imaginons - précisément, le corps de la femme, dans sa nudité, ne sera point - dévêtu du prestige dont nous l'avons paré: Les chastes et rigides - vêtements qu'on lui voit aux vitraux du moyen-âge lui auront laissé - leur forme; il en sort un peu raide, affiné légèrement, tendrement - émacié. A la frileuse gaucherie de ses pas, à cette grâce--comme de - draperie ou de manche pagode--qui accompagne le geste de ses bras, on - sent enlevée à peine sa robe moderne et à la mode. Le chignon sur son - front n'est pas défait, ni la natte en arrière de ses cheveux - blonds... Nous ne pensons pas à la Vénus grecque, car ceci est encore - féminin, maternel, innocent, avec cette humilité candide que lui - enseigna «l'Imitation de Jésus-Christ», avec cet air mystérieux et - furtif qu'on lui vit, dressé dans le rond de ses habits tombés, au - fond du «Jardin des Vierges sages» et sur les «Plages», cette hâte - joyeuse de revenir en grelottant au linge abandonné--tel enfin que l'a - dessiné et colorié le peintre Maurice Denis, à qui, tout naturellement - et affectueusement, cet Essai se dédie._ - - - - -DANS LE TOUT PETIT JARDIN... - - -Dans le tout petit jardin en pente, qui va du mur de chez les soeurs au -vieux toit rouge dont le bas touche à terre, elle est enfin là, grand -délice mystérieux comme dans un rêve d'enfant. C'est le moment du soir -où l'on s'enfonce, bras écartés pour en cueillir, dans les touffes de -lilas; l'ombre des branches fait sur les murs de tièdes ronds de soleil; -invisibles et lointains, les oiseaux sous toutes les feuilles, évadés de -l'école, se racontent une histoire sans fin... Voici l'heure où sous les -lourdes branches du marronnier qui dépassent la haie du parc, nous -parlions tout bas de notre amour à grandes phrases défaillantes. Que de -fois, accoudé au petit mur, je l'ai attendue à passer dans le chemin, -tandis que l'angélus du soir pascal disait: voici l'heure la plus douce -du jour. A ce tournant plus blanc vers le soir, que de fois j'ai imaginé -l'apparition ineffable, en simple robe de tous les jours. Et la nuit me -ramenait, plus désolé dans la maison obscurcie. - -Mais cette fois, elle est là. Je lutte contre cette pensée, comme le -vertige, comme un regard qui fascine, comme le vol tournoyant d'un ange -cruel: «Elle est là.» Du même pas, nous descendons l'allée très étroite. -J'approche, par instants, de sa ceinture, mon bras comme pour l'enlacer; -et, chaque fois, la grande chose très pure, il semble qu'elle va -défaillir et se casser en arrière. Un bras contre mon épaule, elle -s'appuie; et, de l'autre, balancé vaguement dans le paysage, fait le -geste toujours différent de celle qui arrange un bouquet. Sous ses -doigts, le fouillis de branchages obscurs et de parfums écrasés -s'organise et s'accorde mystérieusement. Selon la courbe qu'a faite la -main, sont venus se placer, comme un décor attiré, ces bois de lilas -blancs aux lisières lointaines. Le petit mur a disparu. Le maigre enclos -s'est élargi, comme un cirque immense et incliné, avec de longues ombres -vertes, pareilles à de grands personnages, à des serviteurs immobiles -autour de celle qui va donner des ordres. Et je regarde la femme au -geste inexplicable et souverain, dans son royaume inconnu; comme le -nouveau-né suit des yeux, pour la première fois, la mère, occupée à -l'étrange besogne quotidienne; comme le disciple épouvanté se retourna -vers le Maître, lorsqu'ils traversèrent le conciliabule des anges, et -que ceux-ci s'étendirent à leurs pieds comme de grands chiens soumis. - -Mais elle est là, si simplement que je ne puis avoir peur. Dans ce -vertige, demeure comme un gage de sécurité très naïve, la robe un peu -fanée, faite à sa grâce, qu'elle a prise pour venir. Ses gestes -familiers y sont marqués comme un ineffable pli. Je regarde s'appuyer -derrière le doux col nu la retombée des cheveux blonds; et, comme un -homme qui découvre, vers la fin d'un beau jour, sa jeune femme cousant à -l'ombre, le petit enfant entre ses pieds, je m'arrête un instant avec un -doux gonflement de coeur... Elle est là. Sur la pelouse magnifique, dans -le pays nouveau, le soleil se couche lentement. Le soir tombe. On entend -notre pas sur l'herbe épaisse. Le dernier bruit d'une clochette vers une -ferme perdue subsiste comme un conseil, comme la parole de l'ami. -Certitude parfaite! Je sais que, dans le bois, cette allée qui s'ouvre -devant nous et que nous descendons, va s'élargir immensément, pour -laisser notre maison s'épanouir, au milieu des herbes en touffe, comme -une large fleur nocturne. - - * * * * * - -Ma femme, le bras replié par dessus la barrière, ouvre le loquet -intérieur. Vienne maintenant la nuit d'été insupportable! Sur le balcon -qui surplombe le jardin ténébreux s'ouvre la porte du salon plein de -lourds feuillages; mais on allume, ce soir, comme un fanal à l'avant -d'un vaisseau perdu, chargé de fièvres et de senteurs, la lampe -domestique. - - - - -MADELEINE - - «... les publicains et les femmes de mauvaise vie entreront - avant vous dans le royaume de Dieu.» - - -Lorsqu'ils m'ont demandé: - -«Et celle-là? Nous ne la connaissons point. La chasserons-nous du -royaume, où la voici dressée comme un pois de senteur qui a levé la -nuit? Regardez ces manches qui lui pendent comme des loques de soie, ce -visage où l'on est tenté de passer son doigt pour enlever le blanc, et -ces yeux trop grands qui regardent tout d'un seul coup! Elle attend, des -gens de campagne autour d'elle. On dirait une jument dans un troupeau de -moutons, qu'on découvre silencieux et effarés, sur une butte de terre, -le lendemain de l'inondation...» - -J'ai répondu: - -«Recevez-les parmi vous: c'est Madeleine, la fille perdue; et les autres -se sont trouvés pris avec elle, dans la lumière, durant la dernière nuit -humaine.» - - -I - -Cette nuit-là, derrière un village, au clair de lune d'été, Madeleine -attend Tristan pour la première fois. Il est parti d'une ferme éloignée -dans les champs, à la chute du jour. Sur le pas de la porte, la tête -inclinée dans la buée qui monte du soir, un enfant chantait en clouant -un petit chariot. La lisière de la nuit frôlait silencieusement le -météore sous le feuillage traînant des marronniers. - -Les pieds dans l'herbe, à la barrière d'un verger profond, la fille -perdue est une mince ombre bleue qui guette et se penche sur la nuit. -Aussi loin qu'elle regarde des pelouses de rosée désertes scintillent -obscurément. Elle se parle à elle-même: - -«Je voudrais partir avec lui, s'il venait, dit-elle. Je voudrais -recommencer le premier voyage que je fis, une nuit d'été, pour aller à -la ville, lorsque j'étais une petite fille très pieuse. La grande -voiture à bâche blanche des paysans se balançait entre les saules et les -puits des jardins. Nous sommes passés sur les ponts et j'entendais l'eau -invisible parler sous la traînée de brume. Tandis que j'imaginais -lointaine, étrange, hors de la terre, la ville où nous allions, je me -suis assoupie dans un demi-sommeil. Enveloppée dans des couvertures, -j'ai senti glisser sur mes yeux, aux tournants, les branchages -nocturnes; et, près de moi, jusqu'au matin, deux voix qui ne dormaient -pas ont parlé tout haut du cheval, du pays et des astres. Puis la -fraîcheur du jour m'a glacé les paupières comme de l'eau: la voiture est -arrêtée aux portes de la ville mystérieuse où nous allons entrer; et, -sur la route, un homme nous parle... Ses premiers mots, je me rappelle, -avant de m'éveiller sont entrés dans mon songe. C'étaient d'abord des -fleurs inconnues longtemps silencieuses et qui éclatent soudain l'une -après l'autre comme une phrase. Puis cette phrase était sur la bouche -séchée de quelqu'un d'immense qui s'était arrêté près de moi, épuisé de -fatigue. Et, avec cette parole de songe, il m'offrait un royaume où des -sources d'eau vive étanchent tous les désirs et toutes les soifs...» - - * - - * * - -Le paysan qui la salue dans l'ombre est beau. Ce long visage de passion, -où tant d'âmes de femmes se sont regardées, possède le charme divers des -rêves où il passa. C'est un paysan, rasé haut, qui salue Madeleine avec -le geste solennel des contrées nocturnes qu'il quitta. Mais c'est aussi, -lorsqu'il se tourne vers le clair de lune, un enfant de septembre qui -fait chauffer à un feu dans les bois son amour égaré; et il regarde à -travers l'air tremblant comme un voile de soie bleue. S'il baisse la -tête, on croit voir, sur la terrasse, avec les larmes d'ombre qui -creusent ses joues, le prince malade qui cherche une âme. - -Il s'est assis près de Madeleine, sur un talus, au bord du vaste clair -de lune, comme un paysage sous mer. Elle rit, sous son grand chapeau -obscur, les mains appuyées dans les menthes, et demande: - -«Avez-vous connu d'autres femmes?» - -Un instant, il baisse la tête sans répondre. Derrière eux, vers une -maison abandonnée, à demi-cachée dans les feuilles, comme un moulin, on -entend monter le calme bruit d'eaux que fait la nuit. Alors, plus -gravement, elle demande: - -«Quelle était la plus belle? - ---Certes, répond-il, j'ai connu d'autres femmes. Mais aucune n'a compris -ce que je demandais; et les plus belles ont cherché désespérément ce -qu'elles pourraient donner;--et j'en ai eu grand'pitié. Je me rappelle: - -«Celle qui, près d'un château en fête, allumé dans les arbres, tandis -que s'éteignaient au piano les dernières bougies avec les derniers airs -de danse, dansait pour moi dans une allée demi-obscure du parc. Elle -dansait pour me faire joie, mais, s'apercevant que sa danse ne consolait -pas ma peine, le grand geste gracieux se brisait et elle fondait en -larmes. - -«Celle qui est entrée chez moi, toute nue, vers les dernières heures de -la nuit; et elle m'offrait son pauvre corps avec la voix de quelqu'un -qui a perdu son chemin et qui offre tout ce qu'il a pour le retrouver. - -«Il y en eut d'autres qui crurent comprendre l'espace d'un instant, et -qui ont pris peur: - -«Celle qui eut l'idée de venir au premier rendez-vous avec un manteau de -pauvresse;--et qui ne revint pas. - -«Celle que j'ai rencontrée avec sa soeur aînée dans les jardins d'une -ville, une nuit d'été. Comme je parlais plus doucement à l'aînée, parce -que la plus petite m'attirait davantage, celle-ci qui ne disait rien est -partie, et jamais on n'a su où elle s'était enfuie et jamais on ne l'a -revue.--Ah! de celle-là est-ce que je n'ai pas tout eu? - ---Malheureuse, dit Madeleine, sans lever la tête, malheureuse, par un -soir comme celui-ci, l'âme qui ne s'est pas détachée, malheureuse celle -qui n'a pas risqué le départ admirable! - ---Et pourtant, poursuit le paysan, je me suis approché, certains soirs -tragiques, de ce que j'ai tant cherché, je me suis approché de l'âme -jusqu'à l'entendre battre contre mon coeur: «Un dimanche matin,--me -racontait une jeune femme,--dans la maison de campagne où nous étions -seules avec des enfants, le plus petit s'est fait couper les doigts dans -une machine. Parce qu'il avait désobéi et craignant d'être grondé par sa -mère, il se cachait en disant: Je me suis marché sur la main. Mais au -soir, nous avons compris, lorsque, raidi de fièvre, il était déjà -perdu...» Et j'imaginais, dans la maison des femmes, cette mort -enfantine, la nuit: je sentais, au contact de cette chose monstrueuse, -leur âme palpiter.» - -Alors Madeleine se tourne vers lui. A mesure qu'elle lève la tête, la -clarté de songe modèle sous son grand chapeau, comme avec une main, le -fin visage de marbre. De ses doigts qui brûlent, embarrassés dans son -écharpe, elle touche la main du paysan appuyée dans l'herbe. Elle dit, -avec ce lent sourire qui désolait les hommes à force de douceur: - -«Je connais des soirs de fête, mon ami, plus tragiques encore. La -servante allume çà et là des feux sur le mur; des ombres passent et le -désir de je ne sais quelle autre fête sans fin vous arrête sur le pas de -la porte comme un vertige soudain. - -«Je connais au retour des parties de plaisir, ces gonflements de coeur -pareils à de chaudes vagues sanglantes qui vous détachent. Le bruit des -pas fatigués semble creuser le chemin d'ombre. Certains marchent dans -les champs qui bordent la route; et l'on voit, par instants, leurs -visages entre les branches, à la clarté de la lune. Conversations à voix -basse... L'enfant qui s'est aperçu, durant la journée de plaisir, qu'il -aimait la femme de son frère, marche silencieusement, plein de détresse, -et soudain, bute dans l'ombre et se fait mal; alors incapable de lutter -davantage il s'appuie contre l'épaule de l'aîné qui le relève, et -sanglote longuement. - -«Et encore: l'instant du départ, aux beaux jours d'été, lorsque, les -volets accrochés à la porte vitrée, les malles déjà parties, avant de -fermer à clef la dernière porte, on se penche dans le vestibule obscur -pour écouter la voix sourde et merveilleuse qui appelle. - -«Oh! mon ami, tous mes amants m'ont ennuyée. Ce sont tous gens d'ici qui -se sont ruinés à chercher des fêtes où je ne fusse jamais allée. Mais -avec vous, qui gardez à votre vêtement l'odeur humide des chemins -nocturnes, je partirai pour un voyage nouveau. Je connaîtrai les salles -obscures de vos domaines, avec les grands lustres jaunes qui pendent des -poutres: après la moisson, les paysans, n'est-ce pas? se préparent la -nuit pour des noces et des fêtes. Et le jour venu, dans la fumée verte -qui monte des enclos villageois, les enfants ravis d'une joie parfaite, -tournoient en des jeux pleins de cérémonies.» - -Cependant, derrière eux, dans les vitres de la maison abandonnée, -flambent toutes les lueurs de la nuit. Soir des noces! Comme une jeune -femme qu'on attend sort d'entre les arbres où elle s'était cachée, la -douce maison lourde s'est éclairée dans ses massifs. Appuyée au bas de -la voie lactée, la grande vitre s'enflamme; et l'on pense à une baie -mystérieuse ouverte sur une autre aurore. Alors, pareils à deux nouveaux -époux, qui n'ont pu supporter le bonheur sans démence, Madeleine et -Tristan s'enfuient. Elle marche près de lui; l'haleine de ses paroles -pressées semble plus douce qu'un bras de femme autour du cou; on la -devine encore au loin, tournant vers lui ses beaux yeux invisibles. -Puis, une vague de la nuit, plus obscure que les autres, déferle et les -emporte. - - -II - - «... le jour du Seigneur viendra comme un voleur qui vient la - nuit.» - -Aux fenêtres des chambres qui donnent derrière la ferme, s'agitent dans -la lune d'avant minuit, les branchages d'un arbre déraciné par la -foudre. Cela joue sur les rideaux blancs des lits endormis tout au fond. -Cependant la nuit est calme. Les enfants dorment. De grands jardins -blancs et noirs glissent sous les fenêtres, avec, par instant, des -visages admirables qui regardent à la vitre. - -Sur le devant, la cour balayée comme à la veille d'une fête, luit -faiblement dans la nuit. La treille et les branches d'un chêne et les -nids de colombes reposent, appuyés à la façade nette et sans ombre, -pareille à un décor, avant que le jour vienne et qu'il se passe quelque -chose. - -C'est en ce lieu, entre le mur et le chêne, dont ils écartent les -branches comme des nénuphars, que Madeleine et Tristan émergent de la -nuit où ils ont plongé. Ils se concertent un instant tout bas et -poussent la porte. Dans la grande salle où donnent les écuries mal -fermées, pleines de paille qui fume, deux lustres obscurs descendent sur -une table immense autour de laquelle des gens rassemblés veillent. Des -alcôves profondes s'enfoncent dans les murs. De vieilles horloges -travaillées luisent comme des trésors dans les couloirs ouverts. Et, -debout sur le carreau ciré, toute trempée de rosée, comme une nouvelle -servante qui arrive le soir, Madeleine regarde. - -Il y a là tous ceux que la fièvre de cette nuit réveilla. Ils -s'apprêtent pour un départ; ils veillent dans l'attente d'on ne sait -quel bonheur. Au bout le plus obscur de la table, un vacher roux, la -tête penchée sur sa blouse, mange, avant de partir, sa pitance amère. Il -n'ira plus sur la colline garder les bêtes dans les prés de scabieuses -lorsque la cloche de huit heures parle, avec regret, des belles matinées -enfantines. Il ne s'accoudera plus au petit mur, à l'heure où le soleil -penche les ombres, pour regarder au loin, plein de nostalgie. On ne rira -plus de son visage couturé. - -Derrière lui, dans l'escalier ciré, immobiles, leurs souliers à la main, -les enfants qui se sont levés et habillés, regardent, muets de terreur -et d'émerveillement, la femme inconnue. Ils savent que cette fois on -leur pardonnera de ne pas dormir toute la nuit. On leur mettra, pour -partir avec tout le monde, leurs plus beaux habits. On les emmènera -jouer dans un pays de tuileries et de couvents abandonnés, où l'on -découvre, en se poursuivant à la tombée de la nuit dans les couloirs et -les souterrains, l'entrée d'une ville immense qui flamboie dans un autre -été. - -Deux vieillards sont assis sur un banc, prêts à partir, tout raidis dans -leur linge empesé. Ce sont les deux vieux qu'on a pris en pension dans -la chambre du haut, et qui s'en vont secrètement toutes les nuits -essayer des machines. Si elles pouvaient marcher, pensent-ils, le monde, -le lendemain matin, serait comme une route éternelle où de grands -bergers aux carrefours silencieusement vous montreraient votre chemin. - -Une femme fait dans l'ombre, au-dessus de l'évier, pour le laitage, de -calmes gestes démesurés comme on en fait dans l'eau. Lorsqu'elle vient, -en posant un bol sur la table, plonger son visage dans la clarté, on -découvre que ses traits amers, sous la grande aile grise de la -chevelure, durent être beaux. Pensée plus déchirante que le pire -remords: cette femme inconnue doit avoir été belle! Le lendemain de ses -noces, un matin de juin, se trouvant seule dans une allée du vieux -jardin, la mariée s'est arrêtée soudainement, baissant la tête et -pensant: «Jamais plus je ne serai jeune. Jamais plus je ne serai belle.» -Et depuis il lui faut lutter secrètement contre cette révolte plus -douloureuse à vaincre qu'une montée de larmes. - -Mais cette nuit, l'affreux désir coupable l'a réveillée comme les -autres: - -«Je veux partir aussi, dit-elle, je veux partir à l'aube, je ne sais où, -pour trouver enfin la joie, la joie qui ne finit pas. - ---Oh! ma soeur qui êtes belle...» lui répond la fille perdue; et les -voici qui causent toutes les deux à voix basse. Alors tous les autres se -rapprochent, les entourent, et le grand colloque s'engage enfin. Serrés -près de la porte, visages pressés sous la lueur de l'imposte, voyageurs -égarés qui se montrent un feu dans la nuit, ils parlent du pays -merveilleux où ils veulent partir, pays de leur désir et de leur regret: - -«Des routes indéfinies s'enlacent aux coteaux et passent sur les -vallées, pareilles à des traînées de brume blanche, qui tournoient -au-dessus des lacs de la nuit. - ---Dans toutes les cours, c'est le matin des noces: une voiture où l'on -charge des bagages attend; et l'odeur des syringas fait défaillir, au -moment où ils grimpent sur le marchepied, les deux enfants trop heureux. - ---Entre les feuilles des arbres, lorsque sonne midi, on aperçoit dans la -vallée le reflet d'un village merveilleux, si creux que le regard -d'abord ne l'avait pu découvrir, comme le visage entre les fougères dans -l'eau du puits profond.» - -Mais la fille coupable, qui dans toutes les fêtes et toutes les joies de -ce monde a roulé, leur dit: - -«Le pays que vous avez découvert dans le secret de votre coeur, je l'ai -cherché longtemps et vainement sur la terre. - ---Et nous, répondent-ils, chaque soir nous restons longuement, les yeux -ouverts dans les ténèbres, imaginant: demain, peut-être, nous nous -éveillerons dans la contrée étrange; demain l'aurore merveilleuse...» - -Et soudain tous se sont tus, s'apercevant qu'au dehors, à cette heure de -minuit, le jour avait éclaté partout; et que, silencieusement, avant -d'entrer--le bras étendu contre le mur comme une treille--l'ange Gabriel -les regardait par l'imposte avec «des yeux plus beaux que le vin». - - - - -LA PARTIE DE PLAISIR - -_A Claude Debussy._ - - -Ce sont des femmes, sur le lac, dans une barque doublée de soie. C'est -la partie de plaisir. Ce chant que nous entendions, pareil à un palais -d'or et de rose entre les saules du bord de l'eau, pareil à une femme -qui lève sa coupe vaine avec des larmes de gloire, pareil au visage le -plus passionné qui se cache, à l'avant de la barque, dans des manches de -brocart, c'est le chant de Marthe et de Madeleine: je reconnais la voix -des deux filles frivoles. Nous les disions frivoles! Nous ne savions pas -que ce lac, dans la vallée inculte, surplombé là-bas de collines grises -et rocheuses, abritait tant de désirs insoupçonnés. Nous ne pensions -pas, au déclin de ce jeudi soir, tandis que nous chassions dans la -solitude, découvrir où s'évadent les âmes des enfants enfermées. -Avancez-vous entre les branches des saules et regardez: - -La plus studieuse, celle qui lisait sa leçon, tous les volets fermés, -dans la chambre fraîche, les cheveux les plus rebelles de son front -lissé touchant presque à la page: voyez maintenant toute sa chevelure -relevée comme une huppe de perruche, comme un casque de dogaresse, toute -sa chevelure mutinée! Telle est la transfiguration du désir. J'en -entends, sans les voir, d'autres qui babillent, qui commencent des -phrases incompréhensibles, charmantes, et qui s'arrêtent, ne sachant pas -les finir: ce sont celles qui n'ont rien dit, jamais. Par instants, -toutes les voix se confondent et ce n'est plus qu'un bruit vague et -mêlé, qui donne la fièvre et le désespoir, comme des cloches lointaines -qui sonnent les vêpres d'été, dans d'autres pays. Mais il y a toujours -une voix qui reprend et que j'écoute, la plus grave et pourtant la plus -haute, qui dit que tout est vain, que tout va s'évanouir et que c'est -une gloire, pourtant! Celle que j'entends ainsi, parmi toutes les -autres, est descendue la première, à l'heure où tout se mourait d'ennui, -de ce morne château, sur la colline grise, qu'un orage semble sans cesse -menacer. Regardez comme elle est blonde et pâle, sous son grand parasol -noir. - -Avancez-vous entre les saules, dans le sable pailleté d'argent, sans -bruit, comme un pêcheur, en retenant votre haleine: n'effrayez pas les -âmes! - - - - -TROIS PROSES - - -I - -GRANDES MANOEUVRES.--LA CHAMBRE D'AMIS DU TAILLEUR. - -Petite chambre très lente, avec tes rideaux blancs, ta porte sur le -balcon. Tu voguais le long des journées désertes, dans les immenses -paysages noirs et bleus, parmi les averses et les ciels. Tu heurtais -parfois, au cours d'une terne matinée, les marches d'un moulin à vent -abandonné, sur une colline comme celle d'où tu étais partie. Alors la -vieille musique de ses ailes faisait passer dans tes rideaux un -frémissement, le regret des jeudis matins morts, où les enfants ne sont -pas venus, comme aux images de tes murs, avec de longs discours anxieux -et leurs joues chaudes l'une à l'autre appuyées, guetter l'amour à ton -balcon. - -Parfois aussi, vers deux heures, tu rencontrais le soleil, comme un -marchand qui depuis le matin passa tous les villages et toutes les -demeures. L'un vers l'autre vous aviez marché longtemps. Lui te disait: -«Ce n'est rien! Dans la vallée qui s'en va tout au bout des plus -lointaines journées, là-bas, ce ne sont pas encore les villes étranges. -Ce n'est pas encore le pays des vaines arrivées parmi les beaux visages -perdus. Il n'y a que des pins et des bruyères. Et cet éclair, sur la -dernière ligne de la terre qui monte vers moi comme d'une vitre, ah! ce -n'est que...» Et le soleil, après s'être un instant reposé sur le -barreau de bois, laissait, une fois de plus, entre les ombres de tes -murs, l'ombre morne d'un jour. - -Mais, un soir, voyageur que tu n'attendais plus, je suis monté vers toi. - -Du fond des nuits d'été, je t'apportais tous les désirs des autres -maisons, là-bas, maisons où meurent les grandes vacances, où les enfants -pleurent d'ennui à regarder la lueur éclatante de la nuit sur la vitre, -maisons où nous t'imaginions si belle, et mouvante dans l'ombre, et -toute peuplée de personnages, chambre inconnue! chambre d'amis où nous -ne fûmes pas invités! - -Hélas, il était déjà trop tard, ce soir-là. J'ai cargué tes rideaux de -toile, et tu ne m'as donné qu'à dormir. Au matin, je t'ai trouvée vide, -et tu t'étais échouée contre l'hiver. Le froid posait sur mon visage -découvert et sur ma fièvre sa bonne main douloureuse. Un pavillon de -neige était étendu le long du balcon. Et tant de silence s'était fait en -toi, après le long voyage manqué, qu'on croyait entendre déjà le bruit -mat des premières allées et venues, dans la rue, le matin de Noël. - - -II - -GRANDES MANOEUVRES.--MARCHE AVANT LE JOUR. - -Chacun de mes pas râcle la terre. Il est minuit, et je traîne une troupe -d'hommes derrière moi. La route s'enfonce entre des arbres, là où la -nuit même ne nous éclaire plus. - -C'était hier le dernier jour d'été; et Bertie, le paysan qui marche à -mon côté, me dit: «Ça va être l'époque des fêtes, à présent, chez moi. -On revient la nuit!»--Bertie, puisque c'est déjà fini, l'été, puisqu'il -n'y faut plus penser, déjà, je voudrais connaître vos fêtes d'hiver, et -la fièvre des retours par vos grands chemins noirs. Du côté où souffle -le vent, les poteaux de télégraphe ont une raie de neige. Deux amants -perdus se parlent à voix basse, le long de la haie. Fête des coeurs!... -Halte sans fin dans la nuit! Et voici qu'est éclose leur maison toute -pleine de grandes lueurs, qui font croire à des feux ou à l'aurore. Ce -n'est pourtant qu'une cabane de cantonniers: le vent, depuis longtemps, -y a fait son passage, et l'on entend claquer la neige et la pluie qui -tombent en flaques. Mais les deux amants glacés pensent sans rien dire: -«Le bonheur entrera dans la maison violette avec le petit jour. La porte -lui sera familière comme au facteur que les époux guettent chaque matin -sur la route. Car c'est ici, par cette nuit de décembre où nous sommes -fous, que nous avons établi notre maison, notre royaume précaire et -merveilleux. Les branches que nous avons rapportées de la fête et -suspendues auprès de la croisée, frémissent au matin. Bientôt nous -allumerons le feu de la journée. La fête pour nous ne finira pas!» - - * * * * * - -Mais moi je continue à cheminer au fond du trou, menant mon troupeau -d'hommes aveugles. Aux bords de l'horizon, la lueur de toutes les -étoiles qui sont de l'autre côté nous fait, depuis deux heures, croire à -la fin de la nuit. Je pense marcher dans l'eau, tant il me faut lutter -pour avancer. A chaque pas, je bute du genou contre l'obscurité. Si je -veux savoir ce que j'ai devant moi, j'étends la main. Je ne vois pas mes -pieds, j'entends leur bruit pénible et lent, que double le battement de -mon coeur. Tout est malaisé! La pensée même est empêtrée dans ce paysage -invisible. Seule, une vanité me reste, comme une petite flamme -misérable: «De tous les hommes qui geignent ici, me dis-je, je suis le -seul à connaître notre mal, qui est l'attente du jour.» Alors s'élève, -comme un reproche, la voix de mon frère qui marchait près de moi dans la -nuit. J'entends, comme un bâillement, comme s'il demandait grâce, Bertie -le paysan m'appeler et dire: «Ho! qu'il me tarde qu'il fasse jour!» - - -III - -L'AMOUR CHERCHE LES LIEUX ABANDONNÉS - -L'amour par les longues soirées pluvieuses, cherche les lieux -abandonnés. - -Nous avons suivi ce chemin d'herbe qui s'en allait je ne sais où dans le -dimanche de septembre. Il nous a conduits sur la hauteur où s'amassait -la pluie comme une blanche forêt perdue. C'est là, dans une vigne -terreuse et noircie, que me précédait mon amour. Je regardais avec -compassion sous la soie mouillée ses épaules transparues, et sa main en -arrière, selon le geste de son écharpe fauve et trempée, disant: «encore -plus loin! Plus perdus encore!» - -Nous avons trouvé ce bosquet désert avec de grands arceaux de fer -tombés, vestiges d'une tonnelle. On découvrait une ville au loin qui -fumait de pluie dans la vallée. Visages humains, qui regardiez derrière -les fenêtres, que les heures étaient lentes à passer devant vous dans -les rues, et monotone à vos oreilles la sonnerie régulière de l'eau dans -le chenal--auprès de la soirée errante dans les avenues de notre réduit -de feuillage! Nous nous sommes jeté de la pluie à la figure et nous nous -sommes grisés à son goût profond. Nous sommes montés dans les branches, -jusqu'à mouiller nos têtes dans le grand lac du ciel agité par le vent. -La plus haute branche, où nous étions assis, a craqué, et nous sommes -tombés tous deux avec une cascade de feuilles et de rire, comme au -printemps deux oiseaux empêtrés d'amour. Et parfois vous aviez ce geste -sauvage, amour, d'écarter, avec les cheveux, de vos yeux, les branches -de la tonnelle, pour que le jour prolongeât dans notre domaine les -chevauchées sur les chemins indéfinis, les rencontres coupables, les -attentes à la grille, et les fêtes mystérieuses que vous donnent la -pluie, le vent et les espaces perdus. - -Mais pour le soir qui va venir, amour, nous cherchons une maison. - -Dans la vigne, nous avons longtemps secoué la porte du refuge, en nous -serrant sur le seuil pour nous tenir à l'abri, ainsi que deux perdrix -mouillées. Nous entendions à nos coups répondre sourdement la voix de -l'obscurité enfermée. Derrière la porte il y avait, pour nous, de la -paille où nous enfouir dans la poussière lourde et l'ombre de juillet -moissonné; des fruits traînant sur des claies avec l'odeur de grands -jardins pourris où sombrent pour la dernière fois les amants attardés; -dans un coin des sarments noircis, avec de vieilles choses, amour, qu'en -vain vous auriez voulu reconnaître; et, vers le soir, dans la cheminée -délabrée, nous aurions fait prendre un grand feu de bois mort, dont la -chaleur obscure aurait, le reste de la nuit, réchauffé vos pieds nus -dans ses mains. - -«Quelqu'un» avait la clef de ce refuge, et nous avons continué d'errer. -Aucun domaine terrestre, amour, ne vous a paru suffisamment déserté! Ni, -dans la forêt, le rendez-vous de chasse comme une borne muette au -carrefour de huit chemins égarés; ni même, au tournant le plus lointain -de la route, cette chapelle rouillée sous les branchages funèbres... - -Mais le lieu même de notre amour, ce fut, par la nuit d'automne où nous -dûmes nous déprendre, cette cour abandonnée sous la pluie, dont elle -m'ouvrit secrètement la porte. Sur le seuil où elle m'appela tout bas, -je ne pus distinguer la forme de son corps; et des jardins épais où nous -entrâmes à tâtons, je ne connaîtrai jamais le visage réel. «Touchez, -disait-elle, en appuyant sur mes yeux sa chevelure, comme mes cheveux -sont mouillés!» Autour de nous ruisselaient immensément les profondes -forêts nocturnes. Et je baisais sur cette face invisible que jamais plus -je ne devais revoir la saveur même de la nuit. Un instant, elle enfonça -dans mes manches, contre la chaleur de mes bras, ses mains fines et -froides, caresse triste qu'elle aimait. Perdus pour les hommes et pour -nous-mêmes, pareils à deux noyés confondus qui flottent dans la nuit, -ah! nous avions trouvé le désert où déployer enfin comme une tente notre -royaume sans nom. Au seuil de l'abandon sans retour, vous me disiez, -amour, dont la tête encore roule sur mon épaule, avec cette voix plus -sourde que le désespoir: «Jamais!... il n'y aura jamais de fin! -Eternellement, nous nous parlerons ainsi tout bas, bouche à bouche, -ainsi que deux enfants qu'on a mis à dormir ensemble, la veille d'un -grand bonheur, dans une maison inconnue;--et la voix de la forêt qui -déferle jusqu'à la vitre illuminée se mêle à leurs paroles...» - - - - -LE MIRACLE DES TROIS DAMES DE VILLAGE - - -Deux dames sont en visite, chez Madame Meillant, dans une maison isolée, -à la sortie du village. C'est le début d'une longue soirée de février. -Depuis ce matin, comme une troupe d'hommes refoulés qui mettra tout le -jour à s'écouler, le vent passe, chargé de neige. A la fenêtre basse, -qui donne sur le jardin, les branches secouées d'un rosier sans feuilles -battent la vitre, par instants. - -Dans leur salon fermé, comme dans une barque amarrée au milieu du -courant, ces femmes parlent du temps. Ce sont trois jeunes dames, les -plus pauvres du bourg. Madame Henry, la plus jeune, est celle qui a sa -joue contre la fenêtre. La lumière du dehors, qui rejaillit sur l'appui -mouillé de la croisée, vient doucement, dans l'ombre du salon, dessiner -son profil. - -«Quand ma soeur était petite, dit-elle, son grand désir était d'aller -dehors par ces temps de grand vent et de neige. Maintenant encore, quand -la neige se pose sur toutes les choses de la plaine, ou lorsqu'il pleut -indéfiniment jusqu'au bout des paysages, elle voudrait être à la place -du mécanicien qui voyage au milieu de l'averse, enfermé dans sa maison -de vitres... - ---Que fait-elle donc aujourd'hui? Pourquoi n'est-elle pas venue? - ---Elle est restée chez nous. Elle achève sa toilette. Depuis longtemps, -nous y travaillons chaque soir. Si vous saviez comme elle sera belle!» - -Avec quel amour craintif, elle parle de cette petite soeur romanesque! -Comme elle se rappelle précieusement ses moindres mots d'enfant! -Pourtant il s'agit d'une jeune fille qui a couru déjà plus d'une -aventure coupable. Madame Henry a tout caché. Sur cette figure très -pâle, que l'ombre des joues creusées amincit, on n'imagine pas sans -souffrance la rougeur que ces histoires ont dû faire monter. Cependant, -à cette heure, elle parle cérémonieusement de sa soeur Marie, comme -d'une enfant dont on n'a jamais rien dit. - -Les autres lui répondent avec cette science très chaste que possèdent -les jeunes femmes pour parler des jeunes filles. Et leur conversation se -poursuit avec cette même réserve. Elles parlent de toutes choses ainsi. -Le monde, tel que le décrivent leurs paroles, est fait de convenances et -de pureté... Il y a par instants de grands silences, pleins de toutes -les peines, de toute la pauvreté qu'il ne faut pas dire: alors, on -entend s'évanouir au loin la rumeur amère du grand vent chassé. - -Ce soir-là, Madame Henry s'est mise au piano. Immobiles sur leurs -fauteuils grenats, les dames ont écouté d'abord avec grand respect. Puis -l'une a incliné doucement son visage, comme une femme qui veut qu'on lui -parle tout bas, contre l'oreille: et l'autre, sans y songer, a fait -comme sa compagne. Chante la douce voix complice, et toute misère est -oubliée: les comptes à la chandelle, le dimanche soir, pour la longue -semaine, et l'attente indéfinie dans la salle à manger, lorsque le mari -ne rentre pas et que les enfants, après avoir joué silencieusement, -s'endorment... - -La musique parle de promenades, de paradis et de fiançailles: puis elle -se tait, et les dames reprennent plus lentement, tandis que la soirée -s'achève, le récit de leurs souvenirs heureux. Madame Henry se rappelle -la demeure de ses parents, où elles étaient autrefois, avec sa soeur -Marie, par les belles vêpres d'hiver, d'heureuses jeunes filles qui -attendent. Pour les deux autres, Madame Defrance et Madame Meillant, la -vie semble s'être arrêtée à l'époque des fiançailles, des premières -promenades avec leurs maris, qui les emmenaient alors en voiture dans -leurs tournées de marchands à travers les villages,--ou bien, le soir, à -pied par les chemins, les aidaient à sauter les flaques d'eau... Les -pauvres dames sont en visite, et toute misère est oubliée. Il ne reste -plus que, par moments, ce poids sur le coeur. - - * - - * * - -Cependant, près du bourg, devant une maison abandonnée, des gens sont -ameutés. Vers cinq heures, la soeur de Madame Henry est arrivée là, sans -sa toilette neuve: avec une robe presque droite qui la faisait svelte et -flexible comme une baguette de coudrier, avec un grand chapeau noir sous -lequel on la devinait sourire. Elle avait l'intention de tout raconter à -celui qui l'attendait; elle pensait qu'il l'aimerait quand même et qu'il -lui pardonnerait. Mais lui, savait depuis la veille qu'«il n'était pas -le premier»: fou de colère, il a pris avec lui des garçons et des filles -pour aller attendre Marie au rendez-vous, dans la maison inhabitée. -Quand l'enfant est arrivée, on l'a déshabillée et battue, puis enfermée -à clef. Les filles ont ameuté les passants. - -On se presse à la fenêtre. L'enfant est blottie dans le coin le plus -noir de la grande pièce vide qu'obscurcit la tombée du jour. Ils ne lui -ont laissé par dérision que son chapeau. De son visage baissé, on -n'aperçoit que le bout du nez. Elle tremble convulsivement comme un -petit chat galeux qu'on assomme à coups de pierres. - -Les hommes du café voisin sont sortis, pour venir voir ça. Monsieur -Meillant, légèrement gris, est au premier rang. Il plaisante: - -«Si ça continue, dit-il, tout le bourg va être là! Mais il faudrait voir -la tête que va faire sa soeur. Il faut aller la chercher. - ---On y est allé, dit la grande fille qui travaille chez la couturière. -Elle n'y est pas. C'est fermé. - ---Allez donc chez moi. Elle doit être avec ma femme.» - -Alors la grande fille s'en va vers la maison isolée où les dames sont en -visite, escortée d'une bande de gamins. Elle porte sur son bras une robe -salie, droite comme une blouse de nuit. - - * - - * * - -Chez Madame Meillant, les trois femmes crurent entendre une rumeur -lointaine, comme celle d'un grand vent qui s'en va. Elles prêtèrent -l'oreille: mais elles s'étaient si bien accoutumées, durant cette longue -après-midi, à l'atmosphère de leur salon fermé, qu'elles ne purent -distinguer aucun bruit, pas même le tic-tac de la pendule. - -«On n'entend plus le balancier, dirent-elles. Est-ce que le mouvement -est arrêté? - ---Comme il doit être tard! nous allons partir. - ---Je vais vous conduire, dit Madame Meillant.» - -Mais, en sortant sur le perron, elles furent comme cet homme qui, -rentrant chez lui le soir, ne retrouva plus sa maison. Elles firent -toutes les trois: «Ah!» Et leur voix sonna aussi claire et aussi étrange -que celle de ma mère, lorsqu'autrefois, ouvrant la porte à une heure -tardive de la nuit, elle découvrait, entré dans notre cour, ainsi qu'une -nappe d'eau glauque étendue, le mystérieux clair de lune. Elles se -demandèrent aussitôt ce qui leur avait fait pousser ce cri: or, il leur -était si facile de parcourir le paysage étalé devant elles, qu'elles se -trouvaient gênées, comme quelqu'un qui n'a plus besoin de sa lanterne -pour sortir dans la nuit claire de lune. Tout poids sur le coeur était -enlevé. Le monde était devenu semblable au paradis que les pauvres dames -en visite s'étaient inventé. - -Devant elles, coulait l'avenue qui mène au bourg. Le grand vent avait -cessé d'y gémir et d'y secouer les arbres. On sentait qu'il était passé -dans un autre paysage. Cependant les flocons de neige continuaient à -voleter longtemps avant de se poser: ils voltigeaient autour de la tête -des trois femmes comme une bande d'oiseaux curieux, qui eussent voulu -becqueter leurs visages, ou comme des insectes du soir qu'attire la -lumière des yeux. - -«Allons voir au bourg ce qui s'est passé», dit l'une d'elles. - -Au bout de l'avenue, il y avait, près de la route, un coude du ruisseau, -où, d'ordinaire, à l'heure de la soupe, des gamins déguenillés -glissaient: on entendait leur cris pointus, à la tombée de la nuit, -comme une sortie de l'école attardée. Cette fois, les femmes -n'entendirent aucun bruit; mais, au tournant, la rivière gelée -s'élargissait comme un fleuve. Partout au loin, c'était l'hiver, mais -l'hiver comme dans les tableaux des Quatre-Saisons qui décorent les -chambres des jeunes filles--l'Hiver, où des patineurs blancs et noirs, -avec de grands foulards qui ondulent au vent, glissent au crépuscule sur -un fond de forêts roses. - -«Hâtons-nous de monter au bourg, dirent-elles. Que doivent dire nos -maris?» Mais il n'y avait plus de maris, ce n'étaient plus que des -fiancés. Le premier qu'elles rencontrèrent fut Monsieur Meillant. Il -arrivait en voiture vers le bourg et elles se rangèrent sur -l'accotement. Il fit: «Oh!... là» et la voiture s'arrêta au bord de la -côte qui dominait le village, de telle sorte que les femmes et la -voiture étaient dans l'ombre de la terre, et que, seuls, les naseaux du -cheval semblaient tremper dans le ciel bleu du soir. Monsieur Meillant -parla à sa jeune femme, comme si elle eût été seule, ainsi qu'aux jours -d'autrefois: «Vous voilà bien tard sur la route, Mademoiselle, lui -dit-il. Vous ne voulez pas monter dans ma voiture?» Elle accepta, et ils -s'en allèrent ainsi: lui, tenant les rênes, sa blouse gonflée de vent. -Il ne faisait pas plus froid qu'au mois d'avril. Elle se rappelait son -enfance, les places de village traversées en voiture à la tombée du -jour. Derrière les rideaux des auberges allumées, passaient des ombres -qui n'étaient plus celles des joueurs de billard. - -Les deux autres femmes continuèrent leur chemin, le long des haies -déchiquetées dans le haut par la lumière du crépuscule. Telles que la -lune, lorsqu'elle émerge avant la nuit au bord d'un paysage, elles -arrivèrent toutes deux au sommet de la côte. Elles découvrirent alors -les jardins qui entouraient le village, immenses, ainsi qu'elles les -voyaient quand elles étaient petites. Madame Defrance descendit dans ces -jardins où l'attendait son fiancé: il lui tendait la main pour l'aider à -franchir les fossés, et le bras levé de la jeune femme faisait, avec son -corps mince et tendu, comme une ligne de pureté... - -Ils disparurent et Madame Henry poursuivit seule son chemin. Elle se -rappela ce vers d'une poésie apprise à l'école: - - _Les chemins que le soir emplit de voix lointaines..._ - -et elle entendit ces voix qu'autrefois elle avait souvent cherché à -entendre: les unes, tout près, plus douces que des fontaines; les autres -là-bas, au bout du chemin qui semblait plonger de l'autre côté de la -terre, dans l'air blanc où montait une étoile. - -Elle traversa le bourg sans s'arrêter: d'autres femmes, sur le seuil des -maisons où elles habitaient seules comme des vierges, élevaient, -au-dessus de leurs robes à longs plis et de leur taille haute, leur -enfant premier-né. Elle arriva ainsi à la dernière maison du village, -qui était abandonnée; et elle aperçut debout, derrière la fenêtre, -regardant sur le chemin, une jeune fille. Il y avait, dans l'air et sur -la vitre, cette impalpable fumée bleue qui flotte après la pluie, le -soir, entre toutes choses. On ne voyait que le visage de la jeune fille -et ses mains, appuyées à la vitre. Le reste de son corps disparaissait -dans l'ombre et le reflet vert de sa chambre, comme dans un beau -vêtement. Et les hommes qui arrivaient à l'entrée de ce village, -fatigués de leur vie comme d'une longue journée de peine, se disaient: - -«Voici le beau domaine que j'ai vu en rêve une fois... Ah! et voici à la -fenêtre celle que j'ai tant cherchée sur la terre!» - -Ils ne savaient pas que cette jeune fille s'appelait Marie ni qu'elle -était nue parce que son amant avait déchiré ses habits. - - - - -LE MIRACLE DE LA FERMIÈRE - - -Depuis plus de deux semaines j'étais à la campagne, dans le bourg de la -Colombière, avec Jacques, Françoise et Isabelle, et chaque jour Isabelle -disait, en riant au bout de chaque parole: - ---La Colombière!... Nous imaginions trois fermes en ruine autour d'un -colombier perché sur une côte, avec des milliers de pigeons qui se -seraient envolés à notre approche... Pas du tout! C'est une petite ville -rouge et blanche alignée proprement sur la route... - ---Nous pensions voir des paysans, disait un autre. Il en passe -quelquefois en voiture, qui ne s'arrêtent jamais! - -Et moi je répondais: - ---Prenez patience. Quelque jour, nous irons ensemble au hameau des -Chevris. Vous verrez: il n'y a qu'une vieille ferme grise derrière des -barrières blanches et la maison d'école où j'ai passé mon enfance, en -pension chez l'instituteur. Je vous ferai connaître Beaulande et sa -femme, les fermiers des Chevris. - ---Je n'y compte guère, disait Françoise. Et, soulevant le rideau de la -fenêtre, en se penchant un peu, elle regardait au loin curieusement... -Je regarde où vont les voitures des gens de campagne. - -Et elle «regarda» ainsi jusqu'au jour où Jean Meaulnes, le fils du -maître d'école des Chevris, nous écrivit enfin: - - * - - * * - - _«J'irai demain vous chercher en voiture avec Beaulande._ - - _«Beaulande a bien changé depuis que tu l'as connu. Il boit. Le peu - d'argent qu'il a gagné lui a tourné la tête. Il veut mettre son plus - jeune fils Claude en pension à Paris. Sa femme se désole, le petit n'y - tient guère et Beaulande a pensé à toi pour les convaincre. Car on - parle toujours de toi, ici; on se rappelle le temps où tu passais dans - la cour de la ferme comme un petit seigneur, avec ta blouse noire et - ton grand col blanc._ - - _La mère Beaulande me répétait l'autre jour: «il y a quinze ans de - cela, mais je le vois encore. Il avait dans les neuf ans. Il - s'appuyait contre un chenet, et il m'a dit tout d'un coup, après - m'avoir longtemps regardée tourner dans la maison:--Madame - Beaulande!--Quoi donc, mon mignon!--Vous êtes bien comme une espèce de - reine!...» Et elle riait encore comme alors, la tête en arrière, d'un - grand rire tranquille._ - - _«Elle aussi a beaucoup changé, pourtant, et vieilli. On raconte, je - ne sais pourquoi, que la mauvaise conduite de Beaulande lui a dérangé - la tête et qu'elle est un peu folle._ - - _«Dis bien à Isabelle et à Françoise, pour qu'elles n'aient pas de - déception, que les paysans ne ressemblent guère à ce qu'elles - imaginent, et que, d'ailleurs, personne au monde ne peut se vanter de - les connaître.»_ - - * - - * * - -Ce fut une belle promenade en voiture, par les chemins de traverse. Nous -nous enfoncions, par instants, sous les branches des haies, et les roues -grinçaient dans le sable fin des ornières. Françoise disait qu'il lui -semblait, dans les allées d'un immense jardin, voyager sous les arbres. - -Puis le chemin monta. Nous commençâmes d'apercevoir entre les haies -interrompues, par delà les terres plus arides et plus grises, tout un -grand paysage liquide. - ---De chez nous, disait Beaulande, on découvre par les temps clairs plus -de vingt lieues de pays. Et il appelait un à un par leurs noms ces -villages perdus qui tremblaient à l'extrême horizon. - ---Paris est là-bas, dit-il en riant, et d'un geste vague, avec son -fouet, il montrait la vallée qui tournait et se perdait au loin, comme -une lente rivière toute voilée de vapeurs, semée de fermes dans des -bouquets d'arbres, pareilles à des îles bleues. - -Il ajouta: - ---Le petit va bientôt y partir: les vacances s'achèvent... - -Dans ce calme paysage où l'été finissait, un train passa, comme un -regret. Sa fumée blanche monta, tout près de nous, derrière une haie. -Nous l'entendîmes plus loin rouler sur un petit pont, et nous -imaginâmes, là-bas, le ruisseau où cet hiver, entre les roseaux cassants -et gelés, le petit Beaulande ne viendrait plus, silencieusement, en -fraude, tendre ses cordes à poissons. - ---Voilà, me dit Françoise, le train qui l'emmènera. Mais pourquoi -veut-on qu'il s'en aille? Et s'il s'ennuie en pension?... Et s'il -regrette sa campagne, comme vous?... - -Certes, le petit Beaulande regretterait les longues journées d'hiver aux -Chevris, lorsque, enfermé dans une étude moisie d'un lycée de Paris, il -regarderait la grande pluie de décembre plaquée par le vent sur les -vitres, ou lorsque, prêtant l'oreille à quelque voix perdue de ses -souvenirs, il entendrait seulement monter de la rue le morne cri captif -des raccommodeurs et des marchands d'oiseaux. - -Il n'irait plus, les matins de gelée blanche, à sept heures, avec les -autres, attendre devant l'église que le curé sortît de son presbytère en -se frottant les mains, et vînt sonner à la petite cloche les trois coups -du catéchisme. - -Avec quel regret il se rappellerait ces lointaines matinées!... En -sortant de l'école, à midi, dans la cuisine de la ferme, il se glissait -sans rien dire pour attendre le goûter. C'était le dégel, et des flaques -d'eau froide tombaient des pailliers dans la cour. Il mangeait bien vite -et repartait en courant, avec ses poches remplies de châtaignes -bouillies. - -Le soir, un peu avant l'angélus, à l'heure où l'épicerie du hameau -s'allume et sonne, les demoiselles institutrices venaient chercher du -lait. Elles attendaient un instant dans l'ombre, sur le pas de la porte, -qu'on les eût servies, et elles faisaient, au moment de partir, des -gestes si doux et de si beaux saluts que l'enfant paysan courait se -cacher dans quelque grange, tant il se sentait de honte auprès d'elles. - -Et parfois, le jeudi matin, il découvrait, en se levant, toute la cour -de la ferme et les prés, là-bas, jusqu'à la rivière enfoncés dans la -neige. Au loin, dans les creux du paysage, on apercevait quelques -métairies pareilles à celles qu'on voit sur les images et les -calendriers. Toute serrée entre la neige et le ciel bas, appuyée contre -un grand arbre mort, chacune d'elles paraissait seule dans la campagne -abandonnée... Alors, le petit Claude se prenait à courir droit devant -lui, en se retournant de temps à autre, pour regarder la trace de ses -sabots; puis, choisissant sur le chemin l'endroit le plus blanc et le -plus scintillant, il s'y couchait de tout son long, le nez en avant, -pour y faire son portrait. - -Après midi, quand il revenait au même endroit, le menton dans le -cache-nez que sa mère lui avait mis, le haut de sa rude petite figure -fouetté par le vent, il retrouvait intact le creux que son corps avait -fait dans la neige. Il lui semblait que personne ne passerait là jamais -plus; qu'il était le maître de tout ce pays blanc et il reprenait sa -course à travers le grand après-midi gelé, comme un patineur qui -s'élance sur un lac immense, en poussant un cri de plaisir! - -Prisonnier, dans l'étude, quand le veilleur viendrait allumer les -lampes, avec quel regret il se rappellerait les soirs purs et glacés -qui, lentement, descendaient sur ces belles journées d'hiver!... Il s'en -revenait alors, entre les champs de neige, qui faisaient sous la nuit -tombante de grandes lueurs immobiles, vers la ferme chaude et vivante où -les travaux des hommes cessaient, tandis que sa mère, avec les -domestiques, préparait le repas. Elle prenait le petit sur ses genoux, -lui enlevait ses bas humides, les glissait dans les hauts chenets de -fer. Puis, assise dans un coin de la vaste cheminée noire, elle -s'attardait un instant à faire chauffer les jambes nues de son -dernier-né... - - * - - * * - -Entre deux haies serrées, par un petit chemin tournant, la voiture -filait en frôlant les ronces et déboucha soudainement dans la cour des -Chevris. Il y avait, dans un pré voisin, auprès des barrières de la -grande entrée, la machine à battre. On l'entendait depuis le matin -bourdonner comme une grosse guêpe prise dans le beau temps. - -Les hommes, au faîte de la machine, dans la paille poussiéreuse, -continuaient, sans vouloir prendre garde aux visiteurs, leur travail -rythmé qui ressemble à un grand jeu pénible. C'est à peine si deux -d'entre eux se dressèrent, la main au front, pour nous regarder. Les -autres disaient à haute voix, dans le bruit de la batteuse, des mots que -nous n'entendions pas et que nous sentions pleins de reproches et -d'hostilité. - -Meaulnes et Beaulande étaient partis à la recherche du petit Claude. -Descendus de la voiture, nous restâmes immobiles un instant au milieu de -la cour, Françoise, Isabelle, Jacques et moi, serrés les uns contre les -autres, un peu gauches et ridicules comme quatre Anglais débarqués. Et -je revois Françoise si gênée sous le regard des paysans, si malheureuse, -qu'elle fit le geste soudain de se réfugier contre l'un de nous. - -La porte et le volet de la grande cuisine noire étaient ouverts; mais -personne ne sortit sur la plus haute marche pour nous regarder venir et -nous faire bon accueil. Nous entrâmes, et Meaulnes nous fit asseoir -autour de la table où l'on avait posé une jatte de lait. - -Sans nous dire bonjour, ou si bas qu'on ne l'entendit pas, la fermière -entra pour nous servir. Je reconnus cette figure rude et amicale et je -fis un mouvement comme pour aller vers elle. Mais, la tête basse, elle -distribua lentement les assiettes sans vouloir nous jeter un regard et -s'en retourna dans une chambre voisine. - ---Vous irez la trouver, m'avait dit Beaulande; vous lui parlerez; mais -vous verrez qu'elle n'est pas commode à prendre. - -Je la trouvai près d'une croisée basse, à rideaux rouges, à demi -obstruée par les reines-marguerites d'un profond jardin vert. Elle -cousait avec obstination, et je vis bien, tout de suite, que je ne la -«prendrais» pas. - -Lorsqu'elle leva la tête enfin, pour me répondre, ce n'était plus cette -femme paisible, ni ce visage confiant de la paysanne qui me souriait -jadis, mais une pauvre figure affolée et ruinée, que battait une mèche -de cheveux gris sortis de sa coiffure; et elle me parlait de sa forte -voix campagnarde, comme si elle se fût adressée à une troupe de gens -ameutés contre elle. Immobile, mais soulevant la tête, à chaque mot, -elle me jetait amèrement des reproches: - ---Qui donc s'occupera de ses affaires? disait-elle, et qui donc -raccommodera son linge?... C'est-il vous qui le soignerez s'il est -malade!... Si loin que ça de chez nous, à cent dix lieues, jamais il ne -s'habituera! On n'ira jamais le voir... Ecrire des lettres? Je ne sais -pas lire et je ne sais pas écrire! - -Sans se lasser, elle continuait: - ---Jamais on n'avait envoyé nos garçons chez les autres. Jamais on n'en -avait loué un... - -Et comme je disais, un peu honteux, que c'était la volonté de son père: - ---Un homme qui boit, répondit-elle, et qui est perdu maintenant, -fallait-il l'écouter? - -Elle avait laissé son ouvrage. Elle était dressée près de la fenêtre, à -contre-jour, et je la revis un instant comme jadis, lorsque j'étais un -enfant campagnard semblable au petit Claude,--patronne de quatre -servantes et commandant tout un peuple de volailles, haranguant au -milieu de la cour un océan de poulets blancs, jetant avec lenteur de -grandes poignées de mil et poussant un long cri traînant sur la campagne -de midi, qui faisait accourir, tête baissée, là-bas, dans le petit -chemin, deux, trois, quatre... sept poulets en retard! - -Beaulande, pendant ce temps, faisait battre en vain les alentours de la -ferme pour trouver l'enfant: - ---Il s'est caché, disait-il avec un rire fâché. On ne le tient pas! - -Jusqu'à notre départ, en effet, le petit Beaulande resta perdu, soit que -les valets de ferme fussent de connivence avec lui, soit plutôt qu'il -fût enfoncé dans une de ces cachettes que, seuls, connaissent les -enfants des domaines, au creux d'une meule de paille ou dans un trou au -bord de la rivière. - -Peut-être, plein d'une révolte silencieuse et entêtée, resterait-il là -deux jours sans manger et sans bouger, comme cette fois où le maître -d'école l'avait injustement battu. Peut-être, tout près de nous, dans un -coin du grand domaine complice, regardait-il partir, avec rancune et -moquerie, notre petite troupe déçue, et, dès que nous aurions tourné -dans le chemin, le verrait-on, mêlé soudain au groupe des valets, -travailler sans rien dire. - - * - - * * - -Aux premières grandes pluies d'octobre, nous avons quitté la Colombière. -De grand matin, tandis que les fougères des talus dégouttaient dans le -brouillard, nous sommes passés à pied devant les Chevris, pour aller -prendre le train. - -De loin, nous entendions chanter, dans une grande terre voisine de la -route, et nous nous sommes arrêtés un instant, pour écouter en silence. -Je connaissais ce grand chant du labour, dont on ne peut jamais dire -s'il est plein de désespoir ou de joie, ce chant qui est comme la -conversation sans fin de l'homme avec ses bêtes, l'hiver, dans la -solitude. Mais jamais l'homme qui chantait, de cette voix lente et -traînante comme le pas des boeufs, ne m'avait paru si désespéré d'être -seul. - -C'était Beaulande. Nous l'entendîmes, au bout du sillon, gourmander -lentement son attelage et arrêter, derrière la haie, la charrue, qui fit -un bruit de chaînes. Il vint à nous: - ---Le petit est parti depuis le début de la semaine, dit-il. On a fini -par le décider. Seulement, voilà, les nouvelles sont mauvaises, ce -matin. - -Il chercha sous sa blouse, dans sa ceinture, une lettre pliée, qu'il me -tendit. L'enfant écrivait qu'il ne pourrait jamais s'habituer, que les -autres l'avaient battu et qu'il voulait revenir, «parce que, disait-il, -mon père est à la charrue, maintenant, et je suis sûr qu'il a besoin de -moi.» - ---J'avais fait cela pour son bien, nous dit Beaulande en baissant la -tête. J'ai eu tort, il faut croire... J'ai bien caché la lettre à la -maison, mais la maîtresse a l'air de se douter de quelque chose. - -Le train était annoncé. Nous entendions, dans la vallée, la cloche de la -petite gare. Il nous fallut quitter Beaulande et reprendre notre route, -après l'avoir consolé tant bien que mal. Longtemps nous avons ignoré ce -qui s'était passé à la ferme des Chevris après notre départ, et c'est -Jean Meaulnes qui, l'autre jour, m'a conté ce qui suit. - - * - - * * - -Le soir même, à la tombée de la nuit, il y avait eu, dans une étable, -entre le fermier et sa femme, une de ces disputes autour desquelles tout -le monde s'écarte parce qu'elles sont rares et terribles. Elles rompent -l'accord silencieux de la ferme et l'ordre établi. On ne sait plus qui -est le maître. Et la servante, qui obéit d'ordinaire à la femme, craint -de passer auprès du fermier. - -On avait connu déjà cette sorte d'angoisse, lorsque le frère de -Beaulande, devenu fou, errait chaque nuit autour du domaine, pour mettre -le feu aux meules de paille, et, récemment encore, quand une des -servantes avait raconté que Beaulande rôdait autour d'elle. - -Ce soir-là, comme alors, il y eut donc, au coeur de la ferme, un grand -désordre silencieux. Le berger, voyant la fermière toute tremblante, -avait voulu l'aider. Il avait oublié de faire rentrer ses moutons, qui -étaient restés longtemps serrés les uns contre les autres, à bêler dans -la cour. Enfin, la plus vieille des servantes elle-même était entrée, -toute pensive, dans l'écurie aux juments, pour traire les vaches, et -Beaulande lui avait demandé rudement ce qu'elle venait faire là... - -Elle en était restée troublée. C'était elle qui, chaque matin, ou plutôt -chaque nuit, vers trois heures, se levait la première pour mettre l'eau -de la soupe sur le feu. Sitôt éveillée, elle se leva cette nuit-là, -comme d'habitude, cassa du bois et remplit d'eau la marmite. C'est alors -qu'accroupie, la tête basse, réfléchissant devant l'eau qui commençait à -tourner et à chanter, elle entendit sonner les douze coups de minuit... - -Elle s'était levée trois heures trop tôt. - -Son ouvrage était trop avancé pour qu'elle pût songer à se remettre au -lit. Pour passer le temps, elle voulut faire, un falot à la main, une -ronde dans le domaine. Il tombait une pluie froide, et sa lanterne -s'éteignit deux fois. Elle s'obstina, sans savoir pourquoi, et entrant -dans l'écurie chaude où les juments, debout sur leurs quatre pieds, -dormaient, la vieille femme, inquiète, leva sa lanterne et la fit -tourner à la hauteur de ses yeux. La jument blanche n'y était plus. Ni, -dans la remise, la vieille basse voiture bourbonnaise. - -Elle comprit tout de suite que la fermière s'était enfuie. Et elle se -mit à marmotter quelque chose tout bas. - -Elle éveilla le fermier, qui courut appeler Jean Meaulnes, son voisin, -et longtemps, tous les deux, ils cherchèrent dans la boue, à la lueur du -falot, les traces des roues que la pluie avait effacées. - -Durant deux jours, ce furent, dans les environs, des recherches vaines. -Beaulande, accablé, ne disait rien. De temps à autre, seulement, il -répétait les mêmes phrases: - ---Elle est perdue, ma femme. Elle ne peut pas se retrouver. Elle ne -connaît pas les routes. Elle est perdue dans les marnières... - - * - - * * - -Le troisième jour, de grand matin, Jean Meaulnes, qui devait partir, -avec le fermier, pour continuer à battre la contrée, s'éveilla dans sa -chambre aux poutres basses. Il se retourna sur sa couche. Dans la -fenêtre obscure, comme dans un vitrail, s'allumaient les rouges, les -jaunes et les bleus profonds du soleil levant. - -Une petite pluie vint mouiller la vitre. - -Il s'habilla silencieusement et descendit l'escalier. Il faisait jour, -déjà. Mais c'était le jour bas du grand matin, ce jour pâle et précis -comme un clair de lune, dans lequel il semble que toutes les choses -soient posées comme des décors avant que la vie réelle ne commence. - -Il sortit. La petite grille de l'école grinça et se referma lourdement. -On entendit, dans le hameau, le cri d'un coq. Puis tout redevint -silencieux et immobile. - -Meaulnes s'engagea dans la courte allée qui menait chez les Beaulande. -Il écoutait son pas égal, le seul bruit de cette heure, et, sourdement, -profondément, le battement de son coeur, lorsque, levant la tête, à dix -pas devant lui, il aperçut, devant les barrières blanches, une voiture -arrêtée. - -Il se dit, presque à mi-voix: - ---On dirait Claude Beaulande et sa mère... - -Sur le siège, en effet, une femme en bonnet blanc, penchée, semblait -guetter dans la cour quelqu'un qui vînt lui ouvrir. Le petit Claude, à -côté d'elle, un vieux chapeau de paille noircie abaissé sur les yeux, -grelottait. - -La jument, la tête tombée entre les pattes de devant, paraissait -fatiguée comme si elle eût voyagé toute la nuit. La lanterne, encore -allumée, jetait sur la croupe de la bête une lueur étrange. Et une fine -petite pluie continuait à tomber, qui faisait briller vaguement la -paille étalée sous les pieds des voyageurs. - -Au moment où Meaulnes allait interpeller la femme, quelqu'un, de -l'intérieur, ouvrit les grandes barrières, et la voiture, en cahotant, -pénétra dans la cour. - -Tandis que le valet de ferme commençait à dételer la jument, la femme et -l'enfant descendirent lentement et à reculons, à la façon des paysans, -et la mère Beaulande alla cogner au volet de la porte. - -On entendit, à l'intérieur, la servante s'approcher en traînant ses -sabots; elle ouvrit le volet d'abord, puis la porte: - ---Salut, maîtresse, dit-elle d'une voix basse et étranglée. Vous l'avez -donc ramené? - ---Il a bien fallu, répondit l'autre simplement. Puis elle s'en alla, au -fond de la chambre, dans l'obscurité, changer de robe pour le travail du -jour. - -La pluie avait cessé. Le village s'éveillait. Sur la côte sonnait, à -toute volée, comme au matin d'une fête, la messe de sept heures. - - - - -PORTRAIT - - Nous savons ce que c'est que d'avoir du regret, du remords...; - de la contrition sans avoir failli et sans rien avoir à se - reprocher; du péché sans avoir péché; et que ce sont les plus - profonds et les plus ineffaçables. - - CHARLES PÉGUY. - - -Il se nommait Davy. Je l'avais connu, à quinze ans, au lycée de B., où -j'ai préparé--dix mois--le concours de l'Ecole Navale. Il devait être -fils de pêcheur ou de matelot. Il portait, à la promenade, une pélerine -trop courte, comme nous tous, mais la sienne laissait passer deux -énormes mains gourdes et gonflées. - -Il était peu remarquable. A voir sa petite tête basse et son corps -d'adolescent, vous n'eussiez pas deviné sa vigueur extraordinaire. Sa -laideur même était insignifiante. Il avait les traits courts et la -bouche avancée, comme un poisson; des cheveux sans couleur qu'il lissait -avec sa main lorsqu'il était perplexe... - -J'ai vécu longtemps près de lui sans le voir. Il était vétéran dans ce -lycée où j'arrivais. Il fréquentait un groupe où je n'avais nulle envie -d'entrer. C'était une dizaine d'anciens mousses de «La Bretagne», -grossiers et taciturnes, préoccupés seulement de fumer en cachette. Ils -ne s'appelaient entre eux que par leurs sobriquets: La Bique, -_Coachman_, Peau-de-Chat... Et lorsque, pour la première fois, je -m'adressai poliment à Davy: «Dis donc, Davy, s'il te plaît...» il me -regarda d'un oeil morne, et, se frottant d'une main la peau du visage -qu'il avait fort déplaisante, il me donna ce renseignement: - ---On ne m'appelle pas Davy; mon nom, c'est Peau-de-Chat. - -Puis, se tournant vers son voisin, il se prit à rire lourdement. - -Longtemps, j'évitai de lui parler. Je l'apercevais parfois dans un -groupe, faisant des tours de force ou donnant à la ronde des claques, -avec ses larges mains molles qui faisaient rire tout le monde. Il -semblait aimer sa misère. Je lui en voulais de n'être pas plus -malheureux. Et je passais les récréations avec des externes distingués -qui m'interrogeaient sur Paris, les théâtres... - -Vers le mois de mai, Davy qui travaillait son examen avec application -fut classé premier, en même temps que moi, dans une composition, -française ou latine, je ne me rappelle pas. Ceci nous rapprocha. -Parfois, en étude, il venait comparer sa version à la mienne; et nous -causions un instant. Il n'était pas satisfait comme je l'avais cru. Il -avait, comme tous les autres, l'immense désir d'être un jour officier de -marine, mais il n'espérait pas y parvenir. Je n'ai même jamais vu de -jeune homme à ce point dépourvu d'espérances. Il parlait de lui-même -avec un mépris absolu. Et lorsque je lui faisais quelque éloge, il avait -une façon de hocher la tête et de souffler du nez... Pourtant je lui ai -connu aussi des instants d'abandon, des gestes pleins de douceur et de -gaucherie; il faisait l'aimable, le plaisant; il disait de petites -phrases bêtes qui le rendaient tout à fait ridicule. - -De ces conversations, maintenant que je sais ce qu'il est advenu de -Davy, maintenant, je cherche vainement à retrouver quelques bribes. Nous -ne parlions qu'examens et compositions. Il ne me serait pas venu à -l'idée de lui parler d'autre chose. Et cependant il me reste, de ces -mois d'été 1901, deux ou trois souvenirs que je veux fixer ici pour mon -inquiétude et pour mon regret... - -Le matin, de très bonne heure, nous descendions dans la cour, et l'on -nous accordait une courte récréation avant de rentrer en étude. C'était -une petite cour pavée, tout entourée de murs. A cette heure, le soleil -n'y donnait pas encore. Nous étions plongés dans une ombre glacée. Mais -sur le toit voisin de l'Hôtel des Postes, nous apercevions, en levant la -tête, les fils du télégraphe bleuis, dorés, rougis par le soleil levant -et qui tremblaient sous le chant de mille petits oiseaux. - -Personne ne criait ni ne jouait. Certains fumaient une cigarette, cachée -dans le creux de leur main, au fond de leur poche, et se promenaient de -long en large sous le préau; les autres s'entassaient auprès d'un -portail condamné, dans une sorte de trou formé par une brusque descente -qui mettait la cour de niveau avec la rue voisine. On s'asseyait, les -jambes pendantes, sur les parapets de ce trou, sur les crochets de fer -qui condamnaient le portail. On ne voyait pas dans la rue, mais parfois, -contre les battants, tout près, tout près de soi, on entendait le pas de -quelqu'un qui s'éloignait... - -Tous, nous avions la tête lourde, l'estomac vide, une fièvre lente... Il -y avait parfois de brusques réveils de cette torpeur, une poussée, de -grandes tapes. «La Bique» interpellait «Peau-de-Chat». Des rires. On -faisait sauter bien loin le livre ou le béret de quelqu'un, et tous -couraient après... Puis, lentement, les uns après les autres ils -venaient se rasseoir. - -C'est par un de ces matins-là, vers la fin de la récréation, que je -découvris, dans une anthologie, une page de _Dominique_: - - La distribution avait lieu dans une ancienne chapelle abandonnée - depuis longtemps, qui n'était ouverte et décorée qu'une fois par an - pour ce jour-là. Cette chapelle était située au fond de la grande cour - du collège; on y arrivait en passant sous la double rangée de tilleuls - dont la vaste verdure égayait un peu ce froid promenoir. De loin, je - vis entrer Madeleine en compagnie de plusieurs jeunes femmes de son - monde en toilette d'été, habillées de couleurs claires, avec des - ombrelles tendues qui se diapraient d'ombre et de soleil. Une fine - poussière, soulevée par le mouvement des robes, les accompagnait comme - un léger nuage, et la chaleur faisait que des extrémités des rameaux - déjà jaunis une quantité de feuilles et de fleurs mûres tombaient - autour d'elles, et s'attachaient à la longue écharpe de mousseline - dont Madeleine était enveloppée... etc. - -Jusqu'à ce passage, que je cite aujourd'hui par coeur: - - ... Et quand ma tante, après m'avoir embrassé, lui passa ma couronne - en l'invitant à me féliciter, elle perdit entièrement contenance. Je - ne suis pas bien sûr de ce qu'elle me dit pour me témoigner qu'elle - était heureuse et me complimenter suivant l'usage. Sa main tremblait - légèrement. Elle essaya, je crois, de me dire: - - «Je suis bien fière, mon cher Dominique», ou «c'est très bien». - - Il y avait dans ses yeux tout à fait troublés comme une larme - d'intérêt ou de compassion, ou seulement une larme volontaire de jeune - femme timide... Qui sait! Je me le suis demandé souvent, et je ne l'ai - jamais su. - -Lecture comme une longue épingle fine enfoncée dans le coeur de -l'adolescent que j'étais... Je ne pus supporter de la garder pour moi -seul. Je me levai. Je marchai un instant, tenant le livre ouvert à la -page, et j'aperçus Davy, immobile, adossé contre le mur du préau. Les -mains aux poches, enfoncé dans un gros paletot bleu, il semblait -grelotter à l'ombre trop fraîche. Je lui dis: «Tiens, lis donc ça!» Il -lut debout, lentement, et leva la tête lorsqu'il eut terminé: son visage -n'exprimait pas l'admiration que j'attendais, mais une gêne -indéfinissable et insupportable. Il eut un sourire forcé, me mit la main -sur l'épaule et se prit à me secouer doucement, en disant: - ---Voilà, voilà ce qui arrive!... - -Me trompé-je et mes souvenirs sont-ils déformés par ce que je sais -maintenant: il me semble qu'à cette époque Davy modifia légèrement ses -habitudes. Il quittait parfois ses amis et s'insinuait dans le groupe -des externes «pour voir ce que nous disions». Je le vis s'appliquer à -des tâches que l'examen ne réclamait pas. On nous faisait lire à tour de -rôle, à la fin des classes de français; et les anciens mousses, qui -n'avaient pas à cet égard comme les externes des prétentions, -méprisaient cet exercice. Or on vit un jour Davy s'essayer à bien lire. -Ce fut un effort que le professeur encouragea, mais dont l'échec fut -complet. Il s'efforçait de lire avec naturel; c'est-à-dire qu'il donnait -aux dialogues de Corneille le ton détaché d'une conversation; il faisait -disparaître tous les _e_ muets avec tant de hâte et tant de gêne que le -souffle lui manquait avant la fin des phrases... Dans la cour, le soir, -au milieu de ses compagnons ordinaires, il se mit à contrefaire soudain -sa lecture essoufflée, puis il se prit à rire follement en distribuant -au hasard des bourrades et des coups de pied. - -A quelque temps de là, au début de juillet, le Cirque Barnum vint à B. -J'errais, un matin de congé, dans la banlieue déserte de la ville, -lorsque je rencontrai Davy, désoeuvré comme moi, qui me proposa de -descendre vers la Place du Vieux-Port, où l'on achevait de monter le -cirque américain. - -Toute une vie extraordinaire s'était installée sur la place naguère -semée de tessons et de cailloux comme un terrain vague. Des personnages -exotiques glissaient entre les tentes carrées en nous regardant du coin -de l'oeil. Des serviteurs, en silence, se hâtaient vers une tâche que -nous ne connaissions pas. Tout là-bas, des réfectoires immenses, -montait, par bouffées, un bruit énorme de vaisselle remuée. - -Ici, à l'ombre des arbres, des chameaux somnolaient; un grand diable -vêtu de toile s'efforçait de les réveiller et leur tenait en anglais un -petit discours que Davy et moi nous avons compris. Dans la partie haute -de la place, un éléphant poussait un tronc d'arbre et, sous les taches -alternées d'ombre et de soleil, deux hommes étrangement enveloppés dans -des pagnes, l'encourageaient d'un mot guttural, incompréhensible et -toujours le même. - -Il était près de onze heures, lorsque, à regret, nous descendîmes vers -la ville, en suivant les grandes tentes blanches et grises, comme un -long mur où le soleil donnait. Je commençais à souffrir de la soif, de -cette soif du matin, qui ne s'apaise pas avec du vin, mais qui donne le -désir de s'asseoir à l'ombre sur l'herbe fraîche et de regarder couler -l'eau du ruisseau. Je voulais demander à Davy s'il avait soif aussi, -lorsque soudain le vent d'été, soulevant un pan du mur de toile, nous -découvrit un coin du campement. Tous les deux, nous regardâmes avec -curiosité... C'était, entre les tentes, une sorte de cour intérieure, -qui me parut immense. Au fond, assise à l'ombre et nous tournant le dos, -une jeune fille, qui devait être une écuyère, lisait. Sur son cou -délicat retombaient ses cheveux noués. Elle était renversée dans sa -chaise et ne nous voyait pas. Elle paraissait si loin de nous, dans un -jardin si frais, si paisible et si beau, qu'il nous semblait l'avoir -découverte avec une lunette d'approche. - -Je me tournai vers mon compagnon et je lui souris. Il me regarda -fixement une seconde et leva la main comme pour me dire: Ne fais pas de -bruit... Puis, avec précaution, il rabattit le morceau de toile, et nous -partîmes tous les deux à pas de loup. - -C'est peu après que je quittai le lycée de B. En fouillant dans mes -souvenirs, je ne revois plus Davy qu'un soir, le soir du 14 juillet de -cette année-là. Ce jour de fête s'était terminé par un défilé de gens -des faubourgs, sous des lampions enflammés, qui chantaient des refrains -ignobles. A onze heures, Davy et moi nous décidâmes de rentrer. Dans la -rue du lycée, déserte, des lanternes brûlaient. Ailleurs, bien loin, ce -devait être une extraordinaire nuit d'été. Une fille de notre âge, que -nous connaissions je ne sais comment, nous rencontra et nous annonça -fièrement: - ---Vous savez? J'ai été raccrochée par deux officiers!... - -Avec une espèce de rire tremblant et colère, Davy lui répondit: - ---Eh bien! Si jamais j'arrive officier, c'est pas encore après toi que -je courrai! - -Et il me regarda, sûr de mon approbation, comme s'il voulait dire: «Nous -savons bien, nous, après quelles femmes nous courrons...» - -Il y a dix ans que je n'ai pas revu Davy et je sais maintenant que je ne -le reverrai jamais. Je n'ai pas d'autre souvenir de lui que deux -anciennes cartes postales auxquelles je n'ai pas songé à répondre, et -cette coupure d'un journal récent: - - Un enseigne de vaisseau, François Davy, âgé de vingt-quatre ans, - embarqué à bord du croiseur X, s'est tiré, ce matin, un coup de - revolver d'ordonnance dans la bouche. Désolé d'avoir été éconduit par - le père d'une jeune fille qu'il aimait, il écrivit à son père une - lettre désespérée et, s'enfermant dans une chambre qu'il avait louée à - B., tenta de mettre fin à ses jours. - - Il eut la boîte crânienne traversée. - - Il a été transporté dans un état désespéré à l'Hôpital Maritime. - -Qui eût jamais pensé cela de Davy! Personne ne comprend. Il avait si -bien réussi. Il était si fier. Il avait dit: «Maintenant que je suis -reçu, je me fous de tout!» Son frère voulait arriver comme lui. Ses -parents ne faisaient rien sans le consulter... - -Il agonise, maintenant, derrière une porte. Il est midi. Les médecins -l'ont laissé. Dans le couloir désert, un matelot passe en jetant de la -sciure de bois. - -Les journaux racontent son histoire. Ce fut l'histoire la plus simple et -la plus honnête: Une jeune fille qu'il voulait épouser. _Il l'avait -aperçue_, disent-ils, _pendant un congé, dans le pays de ses parents_. -J'imagine cette promenade où il la rencontra. Par une fin de matinée -bretonne, pluvieuse et romanesque, une jeune fille se penche à la -balustrade, ou disparaît avec un sourire entre les arbres mouillés du -jardin... Ah: dès ce premier sourire, mon frère, je sais le grand -désespoir qui t'a gonflé le coeur! - -Il passait, en petite tenue, une badine à la main, sifflotant... Il se -trouva soudain affreusement gauche et bête et laid. Il se rappela -_Dominique_; il se rappela cette matinée où nous avions découvert la -jeune fille américaine dans le jardin du cirque. Cette fois, il était -tout seul, perdu sur cette route difficile, dans ce pays du romanesque -où je l'avais inconsidérément mené. Je n'étais pas là pour l'encourager, -pour lui tendre la main à ce dur passage. Rentré chez lui, il pensa -m'écrire, puis il se souvint de ses cartes postales restées sans -réponse. Alors il décida de ne rien dire à personne... - - - - -LA DISPUTE ET LA NUIT DANS LA CELLULE - - -L'après-midi commença mal. Sur une pente couverte de bruyères, elle -voulut par jeu, tant elle se sentait enivrée de bonheur, se laisser -dérouler en poussant de petits cris; mais le vent s'engouffra dans sa -robe et lui découvrit les jambes. Meaulnes l'avertit rudement. Elle -tourna deux ou trois fois encore, en essayant vainement d'aplatir à deux -mains l'étoffe ballonnée; puis elle se redressa, toute pâle, sa gaieté -finie, et elle descendit la pente en disant: - -«Je sais bien, je sais bien que je ne peux plus faire l'enfant...» - -On entendait à quelque distance, derrière les genévriers, une dispute -basse, assourdie, entre leurs amis, le mari et la femme. La soirée avait -un goût amer, le goût d'un tel ennui que l'amour même ne le pouvait -distraire... Les deux voix s'éloignèrent, âpres, désespérées, chargées -de reproches. Meaulnes et Annette restèrent seuls. - -A mi-côte, ils avaient découvert une sorte de cachette entre des -branches basses et des genévriers. Etendu sur l'herbe, Meaulnes -regardait pensivement Annette assise qui s'inclinait vers lui pour lui -parler. C'était un jour semblable à bien des jours pluvieux, où seul à -travers la campagne, il avait imaginé près de lui son amour abrité sous -les branches. Aujourd'hui comme alors le vent portait des gouttes de -pluie et le temps était bas. Aujourd'hui comme alors, couché sur l'herbe -humide, il se sentait mal satisfait et désolé; et il regardait sans joie -ce pauvre visage de femme que le reflet vert de la lumière basse -éclairait durement. - -Annette, elle, parlait de son amour: «Je voudrais, disait-elle, vous -donner quelque chose; quelque chose qui soit plus que tout, plus lourd -que tout, plus important que tout. Ce serait mieux que mon corps. Ce -serait tout mon amour. Je cherche...» Et à la fin, en le regardant -fixement, d'un air anxieux et coupable, elle sortit de la poche de sa -jupe un paquet de lettres tachées de sang qu'elle lui tendit. - -Ils marchaient maintenant sur une route étroite, entre les pâquerettes -et les foins qu'éclairait obliquement le soleil de cinq heures. Meaulnes -lisait sans rien dire. Pour la première fois, il regardait de près le -passé d'Annette auquel il s'était efforcé jusqu'ici de ne jamais songer. -Il y avait sur ces feuilles jaunies l'histoire de tout un amour -misérable et charnel; depuis les premiers billets de rendez-vous jusqu'à -la longue lettre ensanglantée, qu'on avait trouvée sur cet homme, quand -il s'était tué, au retour de Saïgon. - -Meaulnes feuilletait... Le grand enfant chaste qu'il était resté malgré -tout n'avait pas imaginé cette impureté. C'était, à cette page, un -détail précis comme un soufflet; à cette autre une caresse qui lui -salissait son amour... Une révolte l'aveuglait. Il avait ce visage -immobile, affreusement calme, avec de petits frémissements sous les -yeux,--cette expression de douleur intense et de colère, qu'on lui avait -vus à la Colombière, un soir où un fermier qu'il aimait beaucoup l'avait -attendu pour l'insulter. - -Annette, atterrée, voulut s'excuser, expliquer, et ne fit qu'exaspérer -sa douleur. Il lui jeta le paquet de lettres, sans répondre, et, coupant -à travers champs, se dirigea vers le village en haut de la côte. Elle -voulut l'accompagner, lui prendre la main, mais il la repoussa -brutalement. - -«Allez-vous en. Laissez-moi». - -Là-bas, dans la vallée, au tournant de la route, trois paysans qui -rentraient au village regardaient ce couple soudain séparé, cette femme -qui suivait craintivement, de loin, un jeune homme qui ne se retournait -pas. - -En montant à travers un grand pré fauché, il regarda en arrière, au -moment même où Annette se cachait derrière un tas de foin. Sans doute -elle s'était dit: «Il me croira perdue et il sera bien forcé de me -chercher». Elle dut attendre là, le coeur battant, une longue minute; -puis il lui fallut sortir de sa cachette et renoncer à son pauvre jeu, -puisque François se donnait l'air de n'y avoir pas pris garde. - -Cependant il se sentait pour celle qu'il punissait ainsi une pitié -affreuse. C'était là son plus dangereux défaut: le mal qu'il faisait à -ceux qu'il aimait lui inspirait tant de douloureux remords et de pitié -qu'il lui semblait se châtier lui-même, en les faisant souffrir. Sa -propre cruauté devenait ainsi comme une pénitence qu'il s'infligeait. -Bien des fois, il avait poursuivi sa mère ou son ami le plus aimé de -reproches si sanglants, si déchirants qu'il était lui-même prêt à -éclater en sanglots. C'est alors qu'il souffrait. C'est alors qu'il -était bien puni. Et c'est alors qu'il était impitoyable... - -Annette marchait, à présent, dans un contrebas, parallèlement à lui. -D'un geste mol et méprisant, il se mit à lui lancer, tout en avançant, -de la terre durcie qu'elle prit pour des cailloux. Il semblait la -choisir pour cible simplement parce qu'elle se trouvait là comme une -chose qu'on a jetée, dont personne ne veut plus. Puis il parut se piquer -au jeu. On eût dit, à la fin, qu'il cherchait à l'atteindre par dégoût, -pour se venger du dégoût qu'elle lui inspirait... Annette, cependant, ne -s'arrêtait pas de grimper péniblement la colline. Elle, si peureuse, -elle ne cherchait pas à éviter les coups. Mais, par instants, elle -tournait un peu sa figure toute pâle et regardait de côté celui qui lui -lançait des pierres. - -Elle s'engagea enfin dans un sentier qui conduisait chez Sylvestre, -tandis que Meaulnes traversait un pré où des petites filles cueillaient -des fleurs. Elles s'arrêtèrent un instant et levèrent la tête pour lui -dire, tout affairées: «C'est pour votre dame, Monsieur...» - -Une fois rentré, il écouta longtemps leur amie qui causait paisiblement -dans une salle voisine. Il songeait: «Nous allons partir. Je veux partir -demain matin, ce soir». Puis il se fit dans la salle à côté un brusque -silence, et Mme Sylvestre, effrayée, vint lui dire qu'Annette était -évanouie. - -Il la trouva assise auprès d'une fenêtre, la tête tombée, toute blanche. - -Quand on l'eut déshabillée et couchée dans le petit lit de fer, elle se -prit à dire en grelottant: «Je suis un petit chien. Je suis un petit -chien; un pauvre petit chien malade». Et Meaulnes fut le seul à -comprendre pourquoi elle disait cela. - -Il lui expliqua tout bas qu'il ne lui avait pas jeté des pierres. Elle -ne répondit pas. Et vainement il tenta de la réchauffer en la couvrant -d'oreillers. Elle restait glacée, immobile. Et seul, le vieux Sylvestre, -en lui frottant les mains, parvint à lui donner un peu de chaleur, parce -qu'il était, ce soir-là, son seul ami. - -A la tombée de la nuit, on vint dire à Meaulnes qui dînait rapidement -qu'Annette avait peur et le réclamait. Très tard, assis auprès d'elle, -il lui tint compagnie en silence. Puis il se coucha. - -Pour la première fois ils passaient la nuit dans cette grande cellule. -Ils se trouvaient enfoncés dans le lit étroit de la religieuse, tous les -deux, le garçon et la fille, le mari et la femme. Malgré leurs griefs, -leurs corps, comme ceux de deux amants, étaient, dans l'obscurité, -serrés l'un contre l'autre. Et le drame recommença, plus secret, plus -pénible que la dispute de l'après-midi. Ils ne se parlaient pas. -Annette, sur le point de s'endormir, disait de temps à autre, d'une voix -basse et brève: «François!» et cela ressemblait à la fois à un appel -bien tendre et à un cri de frayeur involontaire. Meaulnes, pour la -calmer, lui serrait le bras, sans répondre. - -Une odeur, aigre d'abord, puis fade et écoeurante, montait du corps -immobile d'Annette et s'épaississait entre les rideaux,--odeur de sang -corrompu, de femme malade... Meaulnes, éveillé, ne savait plus -maintenant si son dégoût était pour cette misère, cette misère physique -qui soulevait le coeur, ou pour les amours coupables de sa compagne. - -«Je vais me lever, dit-il soudain, en se dressant sur un coude». - -Annette comprit. D'un ton de lassitude infinie, elle dit: - -«C'est moi qui me lèverai. Voyez, vous ne pouvez pas souffrir une femme -auprès de vous. Vous ne pouvez pas endurer une femme...» - -Il hésita un instant, puis il la retint: - -«Ah! misère, misère, dit-il d'une voix sourde. Tu sais bien que je -t'aime; que je t'aime, femme! que je t'aime, pauvre femme!...» - -Et il serrait contre lui avec fureur l'enfant malade et effrayée. - - - - -NOTE BIBLIOGRAPHIQUE - - -POÈMES - -Ils sont tous inédits. - -L'ONDÉE et CONTE DU SOLEIL ET DE LA ROUTE sont datés d'Avril 1905. - -À TRAVERS LES ÉTÉS accompagnait une lettre du 23 Juillet 1905. - -CHANT DE ROUTE est daté d'Août 1905. - -SOUS CE TIÈDE RESTANT est du 2 Septembre 1905. - -PREMIÈRES BRUMES DE SEPTEMBRE est aussi de 1905. - -ET MAINTENANT QUE C'EST LA PLUIE... de Janvier 1906. - -DANS LE CHEMIN QUI S'ENFONCE À LA FERME d'Août 1906. - - -PROSES - -LE CORPS DE LA FEMME est le premier essai d'Alain-Fournier qui ait -trouvé un éditeur. Il a paru dans la _Grande Revue_, dirigée alors par -M. Jacques Rouché, dans le numéro du 25 Décembre 1907. - -DANS LE TOUT PETIT JARDIN EN PENTE (inédit) est un fragment du _Pays -sans nom_, daté de Mai 1909. - -MADELEINE fut écrit à Mirande en Juillet-Août 1909 et a été publié après -la mort d'Alain-Fournier dans la _Grande Revue_ de Juin 1915. - -LA PARTIE DE PLAISIR a été publiée dans _Schéhérazade_ à une date que -nous n'avons pu retrouver, mais qui doit être 1909. - -LES TROIS PROSES sont de Septembre 1909. La dernière seule: L'AMOUR -CHERCHE LES LIEUX ABANDONNÉS a paru dans _l'Occident_ de Janvier 1910. - -LE MIRACLE DES TROIS DAMES DE VILLAGE a paru dans la _Grande Revue_ du -10 Août 1910. - -LE MIRACLE DE LA FERMIÈRE dans la _Grande Revue_ du 25 Mars 1911. - -PORTRAIT dans la _Nouvelle Revue Française_ du 1er Septembre 1911. - -LA DISPUTE ET LA NUIT DANS LA CELLULE est un chapitre inédit du _Grand -Meaulnes_. Le manuscrit porte de la main d'Alain-Fournier la mention: -_Mis au net_. - - - - -TABLE DES MATIERES - - - INTRODUCTION 11 - - PREMIÈRE PARTIE - - POÈMES 91 - L'ONDÉE 93 - CONTE DU SOLEIL ET DE LA ROUTE 95 - A TRAVERS LES ÉTÉS 99 - CHANT DE LA ROUTE 103 - SOUS CE TIÈDE RESTANT 107 - PREMIÈRES BRUMES DE SEPTEMBRE 111 - ET MAINTENANT QUE C'EST LA PLUIE 113 - DANS LE CHEMIN QUI S'ENFONCE 117 - - DEUXIÈME PARTIE - - PROSES 123 - LE CORPS DE LA FEMME 125 - DANS LE TOUT PETIT JARDIN 137 - MADELEINE 141 - LA PARTIE DE PLAISIR 155 - TROIS PROSES: - I. --GRANDES MANOEUVRES.--LA CHAMBRE D'AMIS DU TAILLEUR 159 - II. --GRANDES MANOEUVRES.--MARCHE AVANT LE JOUR 163 - III.--L'AMOUR CHERCHE LES LIEUX ABANDONNÉS 167 - LE MIRACLE DES TROIS DAMES DE VILLAGE 171 - LE MIRACLE DE LA FERMIÈRE 181 - PORTRAIT 199 - LA DISPUTE ET LA NUIT DANS LA CELLULE 211 - - - - -_ACHEVÉ D'IMPRIMER LE 13 MARS 1924 PAR L. PETITBARAT SAINT-OUEN-L'AUMONE -(S.-&-O.)_ - - -Imprimé et publié en conformité d'une licence décernée par le -Commissaire des Brevets, sous le régime de l'Arrêté exceptionnel sur les -brevets, les dessins de fabrique, le droit d'auteur et les marques de -commerce (1939). - - - - -ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE - - -_LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE_ - -Revue mensuelle de Littérature et de Critique - -Directeur: Jacques RIVIÈRE--Secrétaire: Jean PAULHAN - -_Paraît le 1er de chaque mois_ - -Par la qualité des oeuvres et des auteurs qu'elle révèle au public -lettré, par le souci constant d'éclairer les aspects nouveaux de la -pensée et de l'art, par l'exacte information critique de ses chroniques, - -_LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE_ - -apporte également toute son attention à suivre de très près les -questions de politique, surtout extérieure, et les articles publiés par -elle ces dernières années, et dont nous donnons la liste ci-dessous, -n'ont rien perdu de leur actualité: - -JACQUES RIVIÈRE.--Notes sur un événement politique. (Mai 1921) - -JACQUES RIVIÈRE.--Les dangers d'une politique conséquente. (Juillet -1922) - -JEAN SCHLUMBERGER.--Le sommeil de l'esprit critique. (Mars 1923) - -JACQUES RIVIÈRE.--Pour une entente économique avec l'Allemagne. (Mai -1923) - -PIERRE DE LANUX.--Intelligence et démocratie. (Mars 1924) - -ALFRED FABRE-LUCE.--Sur l'idée de Victoire. (Mai 1924) - -CONDITIONS DE L'ABONNEMENT - -ÉDITION ORDINAIRE - - FRANCE : UN AN... 38 FR.--SIX MOIS... 20 FR. - AUTRES PAYS: UN AN... 45 FR.--SIX MOIS... 24 FR. - -ÉDITION DE LUXE - -UN AN: FRANCE... 75 FR.--AUTRES PAYS... 90 FR. - -PRIX DE VENTE AU NUMÉRO - -FRANCE... 4 FR.--AUTRES PAYS... 4 FR. 50 - -Téléph.: FLEURUS 12-27--Compte ch. postal 169-33 - -Adresse: 3, rue de Grenelle, Paris (6e) - -Adresse télégr. ENEREFENE-PARIS - -Reg. du Com. Seine, no 35,806 - - -_Distributeurs au Canada_: - -EDITIONS BERNARD VALIQUETTE - -Case postale 26--Station H--Montréal. - - - - - -End of Project Gutenberg's Miracles, by Alain-Fournier and Jacques Rivière - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MIRACLES *** - -***** This file should be named 63185-8.txt or 63185-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/1/8/63185/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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