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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Les sentiers dans la montagne - -Author: Maurice Maeterlinck - -Release Date: September 12, 2020 [EBook #63187] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES SENTIERS DANS LA MONTAGNE *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - - MAURICE MAETERLINCK - - LES SENTIERS - DANS LA MONTAGNE - - QUINZIÈME MILLE - - PARIS - BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER - EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR - 11, RUE DE GRENELLE, 11 - - 1919 - Tous droits réservés. - - _Copyright in the United States of America by Dodd, - Mead and Co, Inc., 1919. All rights reserved._ - - - - -OUVRAGES DE MAURICE MAETERLINCK - -EUGÈNE FASQUELLE, Éditeur - -DANS LA BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER A 3 FR. 50 LE VOLUME - - La Sagesse et la Destinée (69e mille) 1 vol. - La Vie des Abeilles (83e mille) 1 vol. - Le Temple Enseveli (28e mille) 1 vol. - Le Double Jardin (22e mille) 1 vol. - L'Intelligence des Fleurs (36e mille) 1 vol. - La Mort (50e mille) 1 vol. - Les Débris de la Guerre (17e mille) 1 vol. - L'Hôte Inconnu (23e mille) 1 vol. - - -THÉÂTRE - - Théâtre, Tome I.--_La Princesse Maleine_, _L'Intruse, - Les Aveugles_ 3 fr. 50 - Tome II.--_Pelléas et Mélisande_ (1892), _Alladine et - Palomides_ (1894), _Intérieur_ (1894), _La Mort de - Tintagiles_ (1894) 3 fr. 50 - Tome III.--_Aglavaine et Sélysette_ (1896), _Ariane - et Barbe-bleue_ (1901), _Soeur Béatrice_ (1901) 3 fr. 50 - Joyzelle, pièce en 5 actes (13e mille) 3 fr. 50 - Monna Vanna, pièce en 3 actes (12e mille) 2 fr. » - Monna Vanna, drame lyrique en 4 actes et 5 tableaux, - livret (musique de Henry Février) (9e mille) 1 fr. » - L'Oiseau Bleu, féerie en 6 actes et 12 tableaux (40e Mille) 3 fr. 50 - La Tragédie de Macbeth, de W. Shakespeare. - Traduction nouvelle avec une _Introduction_ et des - _Notes_ (6e mille) 3 fr. 50 - Marie-Magdeleine, drame en 3 actes (6e mille) 3 fr. 50 - - -CHEZ DIVERS ÉDITEURS - - Le Trésor des Humbles (96e édition). (Mercure de France) 3 fr. 50 - Serres Chaudes (poésies). (Lacomblez, édit.) 3 fr. » - L'Ornement des Noces spirituelles, de Ruysbroeck l'Admirable, - traduit du flamand et précédé d'une Introduction. - (Lacomblez, édit.) 5 fr. » - Les Disciples à Saïs et les Fragments de Novalis, traduits - de l'allemand et précédés d'une Introduction. - (Lacomblez, édit.) 5 fr. » - Album de douze Chansons. (Stock, édit.) _Épuisé._ - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE - -_20 exemplaires numérotés sur papier du Japon_; - -_80 exemplaires numérotés sur papier de Hollande_ - - - - -LES SENTIERS - -DANS LA MONTAGNE - - - - -I - -LA PUISSANCE DES MORTS - - -Dans un petit livre qui est une sorte d'étrange chef-d'oeuvre: _la Ville -enchantée_, une romancière anglaise, Mrs Oliphant, nous montre les morts -d'une ville de province qui tout à coup, indignés de la conduite et des -moeurs de ceux qui habitent la cité qu'ils fondèrent, se révoltent, -envahissent les maisons, les rues et les places publiques, et sous la -pression de leur multitude innombrable, toute-puissante quoique -invisible, refoulent les vivants, les poussent hors des portes, et -faisant bonne garde, ne leur permettent de rentrer dans leurs murs -qu'après qu'un traité de paix et de pénitence a purifié les coeurs, -réparé les scandales et assuré un avenir plus digne. - -Il y a sans nul doute sous cette fiction, qui nous semble poussée un peu -loin, parce que nous ne voyons que les réalités matérielles et -éphémères, une grande vérité. Les morts vivent et se meuvent parmi nous -beaucoup plus réellement et plus efficacement que ne le saurait peindre -l'imagination la plus aventureuse. Il est fort douteux qu'ils restent -dans leurs tombes. Il paraît même de plus en plus certain qu'ils ne s'y -laissèrent jamais renfermer. Il n'y a sous les dalles où nous les -croyons prisonniers qu'un peu de cendres qui ne leur appartiennent plus -qu'ils ont abandonnées sans regrets et dont, probablement, ils ne -daignent plus se souvenir. Tout ce qui fut eux-mêmes demeure parmi nous. -Sous quelle forme, de quelle façon? après tant de milliers, peut-être de -millions d'années, nous ne le savons pas encore, et aucune religion n'a -pu nous le dire avec une certitude satisfaisante, bien que toutes s'y -soient évertuées; mais on peut, à de certains indices, espérer de -l'apprendre. - - * - - * * - -Sans considérer davantage une vérité puissante mais confuse qu'il est -pour l'instant impossible de préciser ou de rendre sensible, tenons-nous -à ce qui n'est pas contestable. Comme je l'ai dit ailleurs, quelle que -soit notre foi religieuse, il est en tout cas un lieu où nos morts ne -peuvent pas périr, où ils continuent d'exister aussi réellement et -parfois, plus activement que lorsqu'ils étaient dans la chair: c'est en -nous que se trouve cette vivante demeure et ce lieu consacré qui pour -ceux que nous avons perdus devient le paradis ou l'enfer selon que nous -nous rapprochons ou nous éloignons de leurs pensées et de leurs voeux. - -Et leurs pensées et leurs voeux sont toujours plus hauts que les nôtres. -C'est donc en nous élevant que nous irons à eux. Nous devons faire les -premiers pas; ils ne peuvent plus descendre, tandis qu'il nous est -toujours possible de monter; car les morts, quels qu'ils aient été dans -leur vie, deviennent meilleurs que les meilleurs d'entre nous. Les moins -bons, en dépouillant leur corps, ont dépouillé ses vices, ses -petitesses, ses faiblesses qui abandonnent bientôt notre mémoire aussi; -et l'esprit seul demeure qui est pur en tout homme et ne peut vouloir -que le bien. Il n'y a pas de mauvais morts, parce qu'il n'y a pas de -mauvaises âmes. C'est pourquoi, à mesure que nous nous purifions, nous -redonnons la vie à ceux qui n'étaient plus et transformons en ciel notre -souvenir qu'ils habitent. - - * - - * * - -Et ce qui fut toujours vrai de tous les morts, l'est bien davantage -aujourd'hui que les meilleurs seuls sont choisis pour la tombe. Dans la -région que nous croyons souterraine, que nous appelons le royaume des -ombres et qui est en réalité la région éthérée et le royaume de la -lumière, il y a eu des perturbations aussi profondes que celles que nous -avons éprouvées à la surface de notre terre. Les jeunes morts l'ont -envahie de toutes parts; et, depuis l'origine de ce monde, ne furent -jamais aussi nombreux, aussi pleins de force et d'ardeur. Alors que dans -le cours habituel des années, le séjour de ceux qui nous quittent ne -recueille que des existences lasses et épuisées, il n'en est pas un seul -dans cette foule incomparable qui, pour reprendre l'expression de -Périclès, «ne soit sorti de la vie au plus fort de la gloire». Il n'en -est pas un seul qui ne soit, non pas descendu mais monté vers la mort, -tout couvert du plus grand sacrifice que l'homme puisse faire à une idée -qui ne peut pas mourir. Il faudrait que tout ce que nous avons cru -jusqu'à ce jour, tout ce que nous avons tenté d'atteindre par delà -nous-mêmes, tout ce qui nous a élevés au point où nous sommes, tout ce -qui a surmonté les mauvais jours et les mauvais instincts de la nature -humaine, n'eût été qu'illusions et mensonges, pour que de tels hommes, -un tel amas de mérite et de gloire, fussent réellement anéantis, à -jamais disparus, à jamais inutiles et sans voix, à jamais sans action, -sur un monde auquel ils ont donné la vie. - - * - - * * - -Il est à peine possible qu'il en soit ainsi au point de vue de la -survivance extérieure des morts; mais il est absolument certain qu'il en -est autrement au point de vue de leur survivance en nous-mêmes. Ici rien -ne se perd et personne ne périt. Nos souvenirs sont aujourd'hui peuplés -d'une multitude de héros frappés dans la fleur de leur âge et toute -différente de la pâle cohorte alanguie de naguère, presque uniquement -composée de malades et de vieillards qui déjà n'étaient plus avant que -de quitter la terre. Il faut nous dire que maintenant, dans chacune de -nos maisons, dans nos villes comme dans nos campagnes dans le palais -comme dans la plus sombre chaumière, vit et règne un jeune mort dans -l'éclat de sa force. Il emplit d'une gloire qu'elle n'eût jamais osé -rêver, la plus pauvre, la plus noire demeure. Sa présence constante, -impérieuse et inévitable, y répand et y entretient une religion et des -pensées qu'on n'y connaissait point, consacre tout ce qui l'environne, -force les yeux à regarder plus haut et l'esprit à ne plus redescendre, -purifie l'air qu'on y respire, les propos qu'on y tient et les idées -qu'on y rassemble; et de proche en proche, comme jamais on n'en avait eu -d'exemple aussi vaste, ennoblit, anoblit et relève tout un peuple. - - * - - * * - -De pareils morts ont une puissance aussi profonde, aussi féconde et -moins précaire que la vie. Il est terrible que cette expérience ait été -faite, car c'est la plus impitoyable et la première en masses aussi -énormes que l'humanité ait subie; mais à présent que l'épreuve est -passée, on en recueillera bientôt les fruits les plus inattendus. On ne -tardera pas à voir s'élargir les différences et diverger les destinées -entre les nations qui ont acquis tous ces morts et toute cette gloire et -celles qui en furent privées, et l'on constatera avec étonnement que -celles qui ont le plus perdu sont celles qui ont gardé leur richesse et -leurs hommes. Il est des pertes qui sont des gains inestimables et des -gains où se perd l'avenir. Il est des morts que les vivants ne sauraient -remplacer et dont la pensée fait des choses que les corps ne peuvent -accomplir. Il est des morts dont l'élan dépasse la mort et retrouve la -vie; et nous sommes presque tous à cette heure les mandataires d'un être -plus grand, plus noble, plus grave, plus sage et plus vivant que nous. -Avec tous ceux qui l'accompagnent, il sera notre juge, s'il est vrai que -les morts pèsent l'âme des vivants et que de leur sentence dépend notre -bonheur. Il sera notre guide et notre protecteur; car c'est la première -fois depuis que l'histoire nous révèle ses malheurs que l'homme sent -planer au-dessus de sa tête et parler dans son coeur une telle multitude -de tels morts. - - - - -II - -MESSAGES D'OUTRE-TOMBE - - -Sir Oliver Lodge est un illustre physicien anglais, un des savants les -plus considérables de ce temps. Il est en outre l'un des chefs les plus -anciens et les plus actifs de la célèbre _Society for Psychical -Research_, fondée en 1882, qui depuis trente-sept ans s'applique à -étudier avec une rigueur scientifique irréprochable, tous les phénomènes -merveilleux, inexplicables, occultes et surnaturels qui ont toujours -troublé et troublent encore l'humanité. A côté de ses travaux -scientifiques, dont je ne parle pas, n'ayant pas qualité pour les juger, -il est l'auteur de livres extrêmement remarquables; entre autres: -_l'Homme et l'Univers_, _l'Éther de l'Espace_, _la Survivance humaine_, -où les spéculations métaphysiques les plus hautes et les plus hardies -sont sans cesse contrôlées par le bon sens le plus prudent, le plus -avisé, le plus inébranlable. - -Sir Oliver Lodge, qui est donc ensemble un philosophe et un savant -positif et pratique, rompu aux méthodes scientifiques qui ne lui -permettent pas aisément de s'égarer, qui est en un mot l'un des cerveaux -les mieux équilibrés qu'on puisse rencontrer, est convaincu que les -morts ne meurent pas et peuvent communiquer avec nous. Il a essayé de -nous faire partager cette conviction dans son livre: _la Survivance -humaine_. Je ne crois pas qu'il y ait complètement réussi. Il nous -donne, il est vrai, un certain nombre de faits extraordinaires, mais qui -peuvent, à la rigueur, s'expliquer par l'intervention inconsciente -d'intelligences autres que celles des morts. Il ne nous apporte pas la -preuve irréfragable, comme le serait, par exemple, la révélation d'un -incident, d'un détail, d'une connaissance à tel point inconnue de tout -être vivant, qu'elle ne pourrait provenir que d'un esprit qui n'est plus -de ce monde. Accordons du reste qu'une telle preuve est, comme il le -dit, aussi difficile à concevoir qu'à fournir. - - * * * * * - -Le plus jeune des fils de Sir Oliver Lodge, nommé Raymond, né en 1889, -était ingénieur et s'engagea pour la durée de la guerre en septembre -1914. Il fut envoyé en Belgique au commencement du printemps de 1915, et -le 14 septembre de la même année, devant Ypres, tandis que la compagnie -qu'il commandait quittait une tranchée de première ligne, un éclat -d'obus le frappait au flanc gauche; et il mourait quelques heures après. - -C'était, comme nous le montre une photographie, un de ces jeunes et -admirables soldats anglais, types parfaits d'une humanité vigoureuse, -fraîche, heureuse, innocente et splendide, dont la mort semble d'autant -plus cruelle et plus incroyable qu'elle anéantit plus de force, -d'espérances, de beauté. - -Son père vient de lui consacrer un gros volume sous ce titre: _Raymond, -or Life and Death_; et chose d'abord assez déconcertante, ce n'est pas, -comme on s'y attendait, un livre de plaintes, de regrets, de sanglots; -mais le rapport précis, volontairement impassible, presque heureux par -moments, du savant qui refoule sa douleur pour voir clair devant lui, -lutte énergiquement contre l'idée de la mort et regarde se lever l'aube -d'un immense et très étrange espoir. - -Je ne m'arrêterai pas à la première partie du volume qui s'attache à -nous faire connaître le jeune homme. On y trouve une quarantaine de -lettres écrites dans les tranchées, des témoignages de ses compagnons -d'armes qui l'adoraient, des détails sur sa mort, etc. Ces lettres, soit -dit en passant, sont charmantes, pittoresques et d'un enjouement délicat -et délicieux qui ne songe qu'à rassurer ceux qui sont en sûreté. Je n'ai -pas le temps de m'y attarder et ce n'est pas ce qui nous intéresse ici. - -Mais la seconde partie que Sir Oliver Lodge intitule: _Supernormal -Portion_, abandonne la vie qui s'agite à la surface de notre terre, et -nous introduit dans un monde tout différent. - -Dès les premières lignes, l'auteur nous rappelle sa conviction, à -savoir, et en ses propres termes: «que non seulement la personnalité -persiste après la mort, mais que son existence continuée s'enlace à la -vie quotidienne beaucoup plus étroitement qu'on ne se l'imagine; qu'il -n'y a pas de véritable solution de continuité entre le mort et le -vivant; qu'en réponse aux demandes urgentes de l'affection, des moyens -de communication peuvent être établis par-dessus ce qui semble être un -gouffre et qu'en fait, comme Diotime le disait à Socrate, dans le -_Symposium_, _l'amour jette un pont sur l'abîme_». - -Sir Oliver Lodge est donc persuadé que son fils quoique mort n'a pas -cessé d'exister et ne s'est pas éloigné de ceux qui l'aiment. Raymond, -en effet, onze jours après son décès, cherche déjà à communiquer avec -son père. On sait que ces communications, ou soi-disant communications -d'outre-tombe,--ne préjugeons pas pour l'instant,--se font par -l'intermédiaire d'un médium qui est ou se croit inspiré ou possédé par -le mort ou par un esprit familier qui parle au nom du mort et rapporte -ce que ce dernier lui révèle, soit de vive voix, soit par l'écriture -automatique ou encore, bien que très rarement dans le cas qui nous -occupe, par les tables parlantes. Mais je passe sur ces préliminaires -qui nous entraîneraient trop loin, pour arriver tout de suite à la -communication qui est, je pense, la plus étonnante de toutes; et -peut-être la seule qui ne soit pas explicable, ou du moins qui soit le -plus difficilement explicable, par l'intervention des vivants. - -Vers la fin du mois d'août 1915, c'est-à-dire peu de jours avant sa -mort, le jeune héros, qui se trouvait, comme nous l'avons vu, aux -environs d'Ypres, avait été photographié avec les officiers de son -bataillon, par un photographe ambulant. Le 27 septembre suivant, au -cours d'une séance avec le médium Peters, l'esprit qui parlait par la -bouche de celui-ci, dit tout à coup et textuellement: «Vous avez -plusieurs photographies de ce jeune homme. Avant son départ, on a fait -un bon portrait de lui, deux,--non, trois.--Deux où il est seul, et un -où il se trouve au milieu d'un groupe d'autres hommes. Il tient beaucoup -à ce que je vous dise cela. Sur l'une des épreuves vous verrez sa -canne.» - -Or, à ce moment, dans l'entourage de Sir Oliver Lodge, on ignorait -absolument l'existence de ce groupe. On n'attacha du reste pas grande -importance à cette révélation; mais dans des séances subséquentes, -notamment le 3 décembre, avant l'arrivée des épreuves, avant que -personne les eût vues, les détails se précisent. D'après les -déclarations de l'esprit, il s'agit bien d'un groupe d'une douzaine -d'officiers, ou peut-être plus d'une douzaine, pris en plein air, devant -une sorte de hangar. (Le médium trace avec le doigt des lignes -verticales dans l'espace.) Les uns sont assis, les autres debout, dans -le fond. Raymond est assis, quelqu'un s'appuie sur lui. Plusieurs -épreuves ont été prises. - -Le 7 décembre, les photographies arrivent à Mariemont, résidence de Sir -Oliver Lodge. Ce sont trois épreuves légèrement différentes du même -groupe de vingt et un officiers, sur trois rangs, le dernier rang -debout, les deux autres assis. Le groupe est pris devant une sorte de -hangar en planches, dont le toit présente des lignes verticales très -apparentes. Raymond est assis au premier rang; à ses pieds, se trouve la -canne dont on avait parlé dans la première révélation, et, détail -extrêmement frappant, _dans tout le groupe, il est le seul sur l'épaule -de qui, dans deux épreuves, quelqu'un appuie la main, et dans la -troisième, la jambe_. - -Cette manifestation est une des plus remarquables qu'on ait obtenues -jusqu'ici, parce qu'elle exclut presque entièrement toute ingérence -télépathique, c'est-à-dire toute communication de subconscient à -subconscient, parmi les personnes présentes à la séance, qui toutes -ignoraient absolument l'existence des photographies. Si l'on se refuse à -admettre l'intervention du mort,--qui ne doit, j'en conviens, être -admise qu'à la dernière extrémité,--il faut, pour expliquer la -révélation, supposer que le subconscient du médium ou de l'un des -assistants, à travers les dédales et les déserts immenses de l'espace et -parmi des millions d'âmes étrangères, se soit mis en rapport avec le -subconscient d'un des officiers ou des personnes qui avaient vu ces -épreuves dont rien ne faisait soupçonner l'existence. C'est possible, -mais tellement hasardeux, tellement prodigieux, que la survivance et -l'intervention du défunt, sembleraient presque, en l'occurence, moins -surnaturelles et plus vraisemblables. - - * * * * * - -Je n'entrerai pas dans le détail de nombreuses séances qui précédèrent -ou suivirent celle-ci, et n'entreprendrai pas non plus de les résumer. -Il faut, pour en partager l'émotion, lire les procès-verbaux qui -reproduisent fidèlement ces étranges dialogues des vivants et des morts. -On a l'impression que l'enfant qui n'est plus se rapproche chaque jour -de la vie et s'entretient de plus en plus aisément, de plus en plus -familièrement avec tous ceux qui l'ont aimé avant les ténèbres de la -tombe. Il rappelle à chacun mille petits incidents oubliés. Il demeure -parmi les siens, comme s'il ne les avait jamais quittés. Il est toujours -présent et prêt à leur répondre. Il se mêle si bien à toute leur -existence que personne ne songe à le pleurer. On l'interroge sur sa -situation, on lui demande où il est, ce qu'il est, ce qu'il fait. Il ne -se fait pas prier; il se déclare d'abord étonné de l'invraisemblable -réalité de ce monde nouveau. Il y est très heureux, il se reforme, se -condense, pour ainsi dire, et se ressaisit peu à peu. L'existence de -l'intelligence et de la volonté, débarrassée du corps, est plus libre, -plus légère, plus étendue, plus diffuse, mais se continue à peu près -pareille à ce qu'elle était dans la chair. Le milieu n'est plus physique -mais spirituel; et c'est une transposition sur un autre plan plutôt que -la rupture, le bouleversement de fond en comble, les transformations -inouïes que nous nous plaisons à imaginer. Après tout, n'est-ce pas -assez plausible, et n'avons-nous pas tort de croire que la mort change -tout, du jour au lendemain, et qu'il y ait, entre l'heure qui précède le -décès et celle qui la suit, un abîme subit et inconcevable? Est-ce -conforme aux habitudes de la nature? Le principe de vie que nous portons -en nous, et qui sans doute ne peut s'éteindre, est-il à ce point modifié -et opprimé par notre corps, qu'au sortir de celui-ci, il devienne, en un -clin d'oeil, tout à fait différent et méconnaissable? - -Mais il faut que j'abrège; il faut même, pour ne pas dépasser les bornes -de cette étude, que je néglige deux ou trois révélations moins -frappantes que celle de la photographie, mais qui n'en sont pas moins -assez étranges. - -Évidemment, ce n'est pas la première fois que de telles manifestations -se produisent; mais celles-ci sont vraiment d'une qualité plus haute que -celles qui encombrent plusieurs volumes des _Proceedings_. -Apportent-elles la preuve que nous demandons? Je ne le crois pas; mais -cette preuve péremptoire sera-t-on jamais à même de nous la fournir? Que -peut faire l'esprit désincarné qui veut établir qu'il continue -d'exister? S'il nous parle des incidents les plus secrets, les plus -intimes d'un passé commun, nous lui répondons que c'est nous, en -nous-mêmes, qui retrouvons ces souvenirs. S'il entend nous convaincre -par la description de son monde d'outre-tombe, tous les tableaux les -plus sublimes, les plus inattendus qu'il en pourrait tracer, ne valent -rien comme preuve, n'étant pas contrôlables. Si nous lui demandons de -s'attester par une prédiction de l'avenir, il nous avoue qu'il ne le -connaît pas beaucoup mieux que nous; ce qui est assez vraisemblable, -attendu qu'une telle connaissance supposerait une sorte d'omniscience et -partant d'omnipotence qui ne doit pas pouvoir s'acquérir en un instant. -Il ne lui reste donc que les petites échappées, les précaires -commencements de preuve du genre de ceux que nous trouvons ici. Ce n'est -pas suffisant, j'en conviens, puisque la psychométrie, c'est-à-dire une -manifestation de clairvoyance analogue, entre subconsciences vivantes, -donne des résultats presque aussi étonnants. Mais ici comme là, ces -résultats montrent tout au moins qu'il y a autour de nous des -intelligences errantes, déjà affranchies des lois étroites et pesantes -de l'espace et de la matière, qui parfois savent des choses que nous ne -savons pas ou ne savons plus. Émanent-elles de nous, ne sont-elles que -des manifestations de facultés encore inconnues; ou sont-elles -extérieures, objectives et indépendantes de nous? Sont-elles seulement -vivantes au sens où nous l'entendons pour nos corps, ou -appartiennent-elles à des corps qui ne sont plus? C'est ce que nous ne -pouvons pas encore décider; mais il faut convenir que dès qu'on admet -leur existence, qui n'est plus guère contestable, il est bien moins -difficile d'accepter qu'elles appartiennent à des morts. - -En tout cas, si de telles expériences ne démontrent pas, de façon -péremptoire, que les morts peuvent directement, manifestement et presque -matériellement se mêler à notre existence et rester en contact avec -nous, elles prouvent qu'ils continuent de vivre en nous beaucoup plus -ardemment, plus profondément, plus personnellement, plus passionnément -qu'on ne l'avait cru jusqu'ici; et c'est déjà bien plus qu'on n'osait -espérer. - - - - -III - -LES MAUVAISES NOUVELLES - - -Durant plus de quatre ans, sur près de la moitié de la terre habitable, -ont cheminé nuit et jour les mauvaises nouvelles. Depuis qu'existe notre -monde, on ne les vit jamais se répandre en foules aussi denses, aussi -affairées, aussi impérieuses. Au temps heureux de la paix, on -rencontrait çà et là les sombres visiteuses, s'en allant par monts et -par vaux, presque toujours isolées, quelquefois deux par deux, rarement -trois par trois, discrètes, intimidées, s'efforçant de passer inaperçues -et se chargeant humblement des plus petits messages de douleur que leur -confiait le destin. Maintenant, elles marchent la tête haute, elles sont -presque arrogantes; et, enflées de leur importance, négligent tous les -malheurs qui ne sont pas mortels. Elles encombrent les routes, -franchissent les fleuves et les mers, envahissent les rues, n'oublient -pas les ruelles, gravissent les sentiers les plus âpres et les plus -rocailleux. Il n'est pas une masure tapie dans le faubourg le plus -obscur et le plus ignoré d'une grande ville, il n'est pas une cabane -dissimulée dans le repli du plus misérable village de la plus -inaccessible montagne qui échappe à leurs investigations et vers -laquelle l'une d'elles, détachée de la sinistre troupe, ne se hâte de -son petit pas pressé, assuré et impitoyable. Chacune a son but dont rien -ne peut la détourner. A travers le temps et l'espace, à travers les -rochers et les murs, elles progressent ainsi, obstinées et rapides, -aveugles et sourdes à tout ce qui voudrait les retarder, ne pensant qu'à -remplir leur devoir qui est d'annoncer au plus tôt au coeur le plus -sensible et le plus désarmé la plus grande douleur qui le puisse -frapper. - - * - - * * - -Nous les regardons passer comme les émissaires du destin. Elles nous -semblent aussi fatales que le malheur même dont elles ne sont que les -porte-voix, et nul ne songe à leur barrer la route. Dès que l'une -d'elles arrive inopinément parmi nous, nous quittons tout, nous nous -précipitons au-devant, nous nous rassemblons autour d'elle. Une sorte de -crainte religieuse l'environne, nous chuchotons respectueusement et nous -ne nous inclinerions pas plus bas en présence d'un envoyé de Dieu. Non -seulement personne n'oserait la contredire, lui donner un conseil, la -prier de prendre patience, d'accorder quelques heures de répit, de se -cacher dans l'ombre ou de faire un détour; c'est à qui, au contraire, -lui offrira son zèle et ses humbles services. Les plus compatissants, -les plus pitoyables sont les plus empressés, les plus obséquieux, comme -s'il n'y avait pas de devoir moins discutable ni d'acte de charité plus -méritoire que de conduire le plus directement et le plus promptement -possible, au coeur qu'elle doit atteindre, la noire messagère. - - * - - * * - -Une fois de plus, nous confondons ici ce qui appartient au destin avec -ce qui nous appartient en propre. Le malheur était peut-être inévitable; -mais une bonne partie des douleurs qui le suivent reste en notre -pouvoir. C'est à nous de les ménager, de les diriger, de les asservir, -de les désarmer, de les retarder, de les détourner et parfois même de -les arrêter net. - -En vérité, nous en sommes encore à ignorer presque complètement la -psychologie de la douleur, aussi profonde, aussi complexe, aussi digne -d'intérêt que celle des passions auxquelles nous avons consacré tant de -loisirs. Dans la vie ordinaire, il est vrai, les grandes détresses, si -elles n'étaient pas aussi rares qu'on l'eût souhaité, étaient néanmoins -trop espacées pour qu'il fût facile de les étudier avec suite. -Aujourd'hui, hélas! elles forment tout le fond de nos méditations; et -nous apprenons enfin qu'autant que l'amour, le bonheur ou la vanité, -elles ont leurs secrets, leurs habitudes, leurs illusions, leur -casuistique, leurs recoins obscurs, leurs labyrinthes et leurs abîmes; -car l'homme, qu'il aime, qu'il se réjouisse ou qu'il pleure, est -toujours semblable à lui-même. - -Il n'est pas vrai, comme nous l'acceptons trop volontiers, que le -malheur devant être connu tôt ou tard, le seul devoir soit de le -divulguer au plus tôt; car il y a une grande différence entre un malheur -encore flagrant et celui que le temps a déjà amorti. Il n'est pas vrai, -comme nous l'admettons sans conteste, que tout vaille mieux que -l'ignorance ou l'incertitude et qu'il y ait une sorte de lâcheté à ne -pas annoncer aussitôt, à ceux qu'elle doit atterrer, la mauvaise -nouvelle que l'on connaît. Il y a lâcheté, tout au contraire, à s'en -débarrasser au plus vite et à n'en point porter seul et secrètement tout -le poids aussi longtemps que possible. Quand survient la mauvaise -nouvelle, le premier devoir est de l'isoler, de l'empêcher de se -répandre, de s'en rendre maître, comme d'un malfaiteur ou d'une maladie -contagieuse, de fermer toutes les issues, de monter la garde autour -d'elle et de la mettre dans l'impossibilité de sortir et de nuire. Il ne -s'agit pas seulement, comme le croient les meilleurs et les plus -prudents d'entre nous, de l'introduire, avec mille précautions, à petits -pas feutrés, obliques et mesurés, par la porte de derrière, dans la -demeure qu'elle doit dévaster; il s'agit de lui en interdire -formellement l'entrée et d'avoir le courage de l'enchaîner dans notre -propre demeure qu'elle remplira de reproches et de récriminations -injustes et insupportables. Au lieu de nous faire l'écho complaisant de -ses cris, ne pensons plus qu'à étouffer sa voix. Chaque heure que nous -passons ainsi dans un tête-à-tête impatient et pénible avec l'odieuse -prisonnière est une heure de larmes que nous prenons à notre compte et -que nous épargnons à la victime du destin. Il est presque certain que la -malfaisante recluse finira par échapper à notre vigilance; mais ici les -minutes mêmes ont leur importance et il n'est pas de gain, si minime -soit-il, que nous ayons le droit de négliger. L'horloge qui mesure les -phases de la douleur est bien plus exacte et plus scrupuleuse que celle -qui marque les étapes du plaisir. Le temps qui passe entre la mort d'un -être aimé et le moment qu'on apprend cette mort, emporte autant de peine -que de jours. Ce qui est à craindre par-dessus tout, c'est le premier -coup du malheur; c'est alors que le coeur se déchire et reçoit une -blessure qui ne guérira plus. Mais ce coup n'a sa force éclatante et -quelquefois mortelle que s'il frappe à l'instant sa victime et pour -ainsi dire au sortir même de l'événement. Toute heure qui s'interpose en -émousse l'aiguillon, en brise l'efficace. Une mort qui remonte à -quelques semaines n'a plus le même aspect que celle qu'on annonce le -jour même qu'elle eut lieu; et si quelques mois la recouvrent, ce n'est -plus une mort et déjà c'est un souvenir. Qu'ils s'écoulent avant qu'on -l'apprenne ou après qu'on la connaît, les jours qui nous en séparent -agissent presque pareillement. Ils éloignent d'avance des regards et du -coeur l'aveuglante horreur de la perte, ils la reculent préventivement, -hors de portée de la folie, dans un lointain semblable à celui -qu'adoucit le regret. Ils forment une sorte de souvenir rétroactif qui -opère dans le passé comme le véritable opérera dans l'avenir et apporte -d'emblée tout ce que ce dernier eût donné peu à peu, heure par heure, -durant les longs mois qui séparent du premier désespoir, la douleur qui -s'assagit, se résigne et se reprend à espérer. - - - - -IV - -L'AME DES PEUPLES - - -Dans l'admirable et touchant écrit où Octave Mirbeau nous lègue sa -dernière pensée, le grand ami que viennent de perdre tous ceux qui en ce -monde ont faim et soif de la justice, s'émerveille de découvrir aux -suprêmes moments de sa vie combien l'âme collective du peuple français -diffère de l'âme de chacun des individus qui la composent. - -Il avait consacré la meilleure partie de son oeuvre à rechercher, à -disséquer, à mettre en aveuglante et parfois insupportable lumière et à -stigmatiser avec une éloquence et une virulence qu'on n'a pas égalées, -les faiblesses, l'égoïsme, les mesquineries, la sottise, la vanité, les -bas instincts de lucre, le manque de conscience, de probité, de charité, -de dignité, les tares honteuses de ses compatriotes; et voici qu'à -l'heure urgente du devoir, de ce bourbier qu'il avait si longtemps remué -avec un âpre et généreux dégoût, s'élève tout à coup, comme dans une -féerie, le plus pur, le plus noble, le plus patient, le plus fraternel, -le plus total esprit d'héroïsme et de sacrifice que la terre ait connu, -non seulement aux jours les plus glorieux de son histoire, mais aux -temps même de ses plus invraisemblables légendes qui n'étaient que de -magnifiques rêves qu'elle n'avait jamais espéré de réaliser. - -J'en pourrais dire autant d'un autre peuple que je connais bien, -puisqu'il habite le sol où je suis né. Les Belges non plus, tels que -nous les montrait la vie de tous les jours, ne semblaient pas nous -promettre une grande âme. Ils nous paraissaient bornés, étroits, assez -vulgaires, mesquinement honnêtes, sans idéal, sans pensées généreuses, -uniquement préoccupés de leur petit bien-être matériel, de leurs petites -querelles sans horizon; et pourtant, lorsque sonna pour eux la même -heure du devoir, plus menaçante, plus formidable que celles des autres -peuples, parce qu'elle les précédait toutes dans un effroyable mystère; -ayant tout à gagner et rien à perdre, fors l'honneur, s'ils se -montraient infidèles à la parole donnée, dès le premier appel de leur -conscience réveillée dans un coup de foudre, sans hésitation, sans un -regard sur ce qu'ils allaient affronter et subir, d'un élan unanime et -irrésistible, ils étonnèrent l'univers par un choix qu'aucun peuple -n'avait fait et sauvèrent le monde tout en sachant qu'eux-mêmes ne -pouvaient pas être sauvés; ce qui est bien le plus beau sacrifice que -les héros et les martyrs qui semblaient jusqu'à ce jour les -professionnels du sublime puissent accomplir sur cette terre. - -D'autre part, à ceux d'entre nous qui avaient eu l'occasion de -fréquenter des Allemands, avaient séjourné en Allemagne et croyaient en -connaître les moeurs et la littérature, il paraissait incontestable que -le Bavarois, le Saxon, le Hanovrien, l'habitant des bords du Rhin, -malgré certaines fautes d'éducation plutôt que de caractère, qui nous -choquaient un peu, possédait des qualités, notamment une bonhomie, un -sérieux, une application au travail, une constance, une résignation, une -simplicité familiale, un sentiment du devoir, une façon d'accepter -consciencieusement la vie, que nous avions toujours ignorés ou que nous -achevions de perdre. Aussi, en dépit des avertissements de l'histoire, -fûmes-nous frappés de stupeur et d'abord incrédules au récit des -premières atrocités, non pas accidentelles, comme en toute guerre, mais -voulues, préméditées, systématiques et allégrement perpétrées par tout -un peuple qui se mettait délibérément, avec une sorte d'orgueil sadique, -au ban de l'humanité et se transformait tout à coup en une horde de -démons plus redoutable et plus dévastatrice que toutes celles que -l'enfer avait jusqu'à présent vomies sur notre planète. - - * * * * * - -Nous savions déjà, et le docteur Gustave Le Bon nous l'avait -curieusement démontré, que l'âme d'une foule ne ressemble en rien aux -âmes qui la constituent. Selon les chefs et les circonstances qui la -mènent, elle est parfois plus haute, plus juste, plus généreuse, le plus -souvent plus instinctive, plus crédule, plus cruelle, plus barbare, plus -aveugle. Mais une foule n'a qu'une âme provisoire et momentanée qui ne -survit pas à l'événement presque toujours violent et bref qui la fit -naître, et sa psychologie aléatoire et fugitive ne peut guère éclairer -la façon dont se forme l'âme profonde, séculaire et pour ainsi dire -immortelle d'un peuple. - - * * * * * - -Il est assez naturel qu'un peuple ne se connaisse point et que ses actes -le plongent dans un étonnement dont il ne revient qu'après que -l'histoire les lui a plus ou moins expliqués. Chacun des hommes qui le -composent ne se connaît pas soi-même et connaît moins encore les autres -hommes. Aucun de nous ne sait au juste ce qu'il est et ne peut répondre -de ce qu'il fera dans une conjoncture inattendue et un peu plus grave -que celles qui forment le tissu habituel de l'existence. Nous passons -notre vie à nous interroger et à nous explorer; nos actes nous révèlent -à nous-mêmes autant qu'aux autres; et plus nous approchons de notre fin, -plus s'allonge l'étendue de ce qui nous reste à découvrir. Nous ne -possédons que la plus petite partie de nous-mêmes; le surplus, qui est -presque tout, ne nous appartient point et baigne dans le passé et -l'avenir et dans d'autres mystères plus inconnus que le passé et -l'avenir. - -Ce qui est vrai de chacun de nous, l'est à bien plus forte raison d'un -grand peuple composé de millions d'hommes. Il représente un avenir et un -passé incomparablement plus étendus que ceux d'une simple vie humaine. -On admet et répète à satiété que ses morts le conduisent. Il est certain -que les morts continuent de vivre en lui beaucoup plus activement qu'on -ne croit et le mènent à son insu; de même qu'à l'autre bout des siècles, -l'avenir, c'est-à-dire tous ceux qui ne sont pas encore nés et qu'il -porte en soi comme ses morts, prennent à ses résolutions une part aussi -importante que ces derniers. Mais dans son présent même, dans la minute -où il vit et agit sur cette terre, outre la puissance de ceux qui ne -sont plus et de ceux qui ne sont pas encore, il y a hors de lui, hors de -l'ensemble des corps et des intelligences qui le constituent, une foule -de forces et de facultés qui n'y ont pas trouvé ou n'y ont pas voulu -prendre place, ou qui n'y séjournent pas constamment, et néanmoins lui -appartiennent aussi essentiellement et le dirigent aussi efficacement -que celles qui s'y trouvent contenues. Ce que renferme notre corps où -nous nous croyons circonscrits, est peu de chose au regard de ce qu'il -ne renferme pas; et c'est dans ce qu'il ne renferme pas que paraît -résider la partie la plus haute et la plus puissante de notre être. -N'oublions pas qu'il se confirme chaque jour davantage que nous ne -mourons ni ne naissons tout entiers, qu'en un mot nous ne sommes pas -intégralement incarnés et que, d'autre part, il y a dans notre chair -beaucoup plus que nous-mêmes. Or, ce sont toutes ces forces flottantes, -bien plus profondes et plus nombreuses que celles qui semblent fixées -dans le corps et l'esprit, qui composent l'âme réelle d'un peuple. Elles -ne se montrent pas dans les petits incidents de la vie quotidienne qui -n'intéressent que l'étroite et chétive enveloppe qui le couvre; mais -elles se réunissent, se concertent, se passionnent aux heures graves et -tragiques où le sort éternel est en jeu. Elles imposent alors des -décisions qu'enregistre l'histoire et dont la grandeur, la générosité et -l'héroïsme étonnent ceux-là mêmes qui les ont prises plus ou moins à -leur insu et souvent malgré eux et qui se manifestent à leurs yeux comme -une révélation d'eux-mêmes, inattendue, magnifique et incompréhensible. - - - - -V - -LES MÈRES - - -Elles ont porté la grande douleur de cette guerre. - -Dans nos rues, sur nos places, par les routes, dans nos églises, dans -nos villes et nos villages, dans toutes nos maisons, nous coudoyons des -mères qui ont perdu leur fils ou vivent dans une angoisse plus cruelle -que la certitude de la mort. - -Essayons de comprendre leur perte. Elles savent ce qu'elle est, mais ne -le disent pas aux hommes. - -On leur prend leur fils au moment le plus beau de la vie, au déclin de -la leur. Quand ils meurent en bas âge, il semble que l'âme des enfants -ne s'éloigne guère et attende, autour de celle qui la mit au monde, -l'heure de revenir sous une forme nouvelle. La mort qui visite les -berceaux n'est pas la même que celle qui répand l'épouvante sur la -terre. Mais un fils qui meurt à vingt ans ne revient point et ne laisse -plus d'espoir. Il emporte avec lui tout ce qui restait d'avenir à sa -mère, tout ce qu'elle lui donna, tout ce qu'il promettait: les peines, -les angoisses et les sourires de la naissance et de l'enfance, les joies -de la jeunesse, la récompense et les moissons de l'âge mûr, l'aide et la -paix de la vieillesse. - -Il emporte bien plus que lui-même: ce n'est pas sa vie seule qui finit, -ce sont des jours sans nombre qui se terminent brusquement, toute une -lignée qui s'éteint, une foule de visages, de petites mains caressantes, -de rires et de jeux qui tombent du même coup sur le champ de bataille, -disent adieu au soleil et rentrent dans la terre qu'ils n'auront pas -connue. Tout cela, les yeux de nos mères l'aperçoivent sans qu'elles -s'en rendent compte, et c'est ce qui fait que nul d'entre nous ne peut, -à certaines heures, soutenir le poids et la tristesse de leurs regards. - -Pourtant, elles ne pleurent pas comme celles des autres guerres. Tous -leurs fils disparaissent un à un, et on ne les entend pas se plaindre et -gémir comme jadis, où les grandes douleurs, les grands massacres et les -grandes catastrophes s'enveloppaient des clameurs et des lamentations -des femmes. - -Elles ne s'assemblent pas sur les places publiques, ne récriminent pas, -n'accusent personne, ne se révoltent point. Elles ravalent leurs -sanglots et écrasent leurs larmes, comme si elles obéissaient à un mot -d'ordre qu'entre elles elles se sont transmis, sans que les hommes en -aient eu connaissance. - -On ne sait ce qui les soutient et leur donne la force de supporter les -restes de leur vie. Quelques-unes ont d'autres enfants; et l'on comprend -qu'elles reportent sur eux l'amour et l'avenir que la mort a rompus. -Beaucoup n'ont pas perdu ou tâchent à retrouver la foi aux promesses -éternelles; et l'on comprend encore qu'elles ne désespèrent pas, car les -mères des martyrs ne désespéraient pas non plus. Mais tant d'autres, -dont la demeure est à jamais déserte et dont le ciel n'est peuplé que de -pâles fantômes, gardent le même espoir que celles qui espèrent toujours. -Qu'est-ce donc qui maintient ce courage qui étonne nos regards? - -Quand les meilleurs, les plus pitoyables, les plus sages d'entre nous -rencontrent une de ces mères qui vient furtivement de s'essuyer les -yeux, afin que son malheur n'offense pas ceux qui sont heureux, et -tandis qu'ils cherchent les mots qui, dans l'aveuglante vérité de la -plus effroyable douleur qui puisse atteindre un coeur, ne sonnent pas -comme des mensonges odieux ou dérisoires, ils ne trouvent presque rien à -lui dire. Ils lui parlent de la justice et de la beauté de la cause pour -laquelle est tombé le héros, du sacrifice immense et nécessaire, de la -mémoire et de la reconnaissance des hommes, du néant de la vie qui ne se -mesure pas à l'étendue des jours, mais à la hauteur du devoir et de la -gloire. Ils ajoutent peut-être que les morts ne meurent point, qu'il n'y -a pas de morts, que ceux qui ne sont plus vivent plus près de nos âmes -que lorsqu'ils étaient dans la chair; et que tout ce que nous aimions en -eux subsiste dans nos coeurs, tant que notre souvenir l'y visite et que -le ranime notre amour... - -Mais à mesure qu'ils parlent, ils sentent le vide de ce qu'ils disent. -Ils comprennent que tout cela n'est vrai que pour ceux que la mort n'a -pas précipités dans l'abîme où les mots ne sont plus que des bruits -puérils, que le plus ardent souvenir ne remplace pas une chère réalité -que l'on touche des mains ou des lèvres, que la pensée la plus haute ne -vaut pas les allées et venues familières, la présence aux repas, le -baiser du matin et du soir, les embrassements du départ et l'ivresse du -retour. Elles le savent et le sentent mieux que nous; et c'est pourquoi -elles ne répondent pas à nos consolations, elles les écoutent en silence -et trouvent en elles-mêmes d'autres raisons de vivre et d'espérer que -celles que nous cherchons à leur apporter du dehors en fouillant -vainement tout l'horizon des certitudes et des pensées humaines. Elles -reprennent le fardeau de leurs jours sans nous dire où elles puisent -leurs forces, sans nous apprendre le secret de leur sacrifice, de leur -résignation et de leur héroïsme. - - - - -VI - -TROIS HÉROS INCONNUS - - -Le gouvernement belge a publié l'année dernière une _Réponse au Livre -Blanc allemand_ du 10 mai 1915. - -Cette «_Réponse_» réfute de façon péremptoire et une à une, toutes les -allégations du _Livre Blanc_, au sujet des francs-tireurs, des -agressions de la population civile et de la cruauté des femmes belges -envers les prisonniers et les blessés allemands. Elle a recueilli sur -les sacs et les massacres d'Andenne, de Dinant, de Louvain et -d'Aerschot, un ensemble de témoignages authentiques et accablants, qui -d'ores et déjà permettent à l'histoire de prononcer son verdict, avec -plus de certitude que ne le ferait le plus scrupuleux jury de cours -d'assises. - -Des effroyables épisodes que rapportent ces récits de témoins oculaires, -je ne veux retenir aujourd'hui que deux de ceux qui marquèrent le sac -d'Aerschot; non qu'ils soient plus odieux ou plus cruels que les -autres;--au contraire, à côté des assassinats sans excuse et des -exécutions en masse d'Andenne, de Dinant, de Louvain, dont rien ne -saurait dépasser l'horreur, ils semblent presque bénins;--mais je les -choisis justement parce qu'ils montrent mieux qu'en ses plus grands -excès la psychologie pour ainsi dire normale de l'armée allemande et ce -qu'elle fait d'abominable quand elle se croit juste, modérée et humaine. -Je les choisis surtout, parce qu'ils nous font voir, dans une terrible -épreuve, l'admirable et touchant état d'âme d'une petite cité belge, -innocente entre toutes les victimes de cette guerre, et offrent à nos -méditations des traits d'héroïque et simple sacrifice, dont on n'a pas -parlé et qu'il est bon de mettre en lumière, car ils sont aussi beaux -que les plus beaux exemples des plus belles pages de Plutarque. - - * - - * * - -Aerschot (prononcez: Arschot) était une humble et heureuse petite ville -du Brabant flamand, une de ces modestes agglomérations inconnues que, -comme Dixmude, à jamais regrettable et ensevelie dans le passé, personne -ne visitait, parce qu'elles ne renfermaient aucun monument remarquable, -mais qui n'en conservaient et n'en représentaient que mieux, du fond de -leur silence et de leur isolement sans tristesse, la vie flamande dans -ce qu'elle a de plus spécial, de plus intime, de plus calme, de plus -recueilli, de plus amène et de plus traditionnel. Dans ces petites -villes à demi campagnardes, il n'y a guère d'industrie: une ou deux -malteries, une minoterie, une huilerie, une fabrique de chicorée. La vie -y est presque agricole; et les gens aisés vivent du produit ou du revenu -de leurs champs, de leurs prés et de leurs bois. Toute la semaine, la -grand'place, dont les maisons sont cossues, plus ou moins cubiques, et -virginalement blanches, à portes cochères ornées de cuivres étincelants, -toute la semaine la grand'place est presque déserte et ne s'anime que le -jour du marché et le dimanche matin, à l'heure de la grand'messe. En un -mot, c'est la paix, l'attente des repas et du repos dans le repos, -l'existence lente et facile; et peut-être le bonheur, si le bonheur -consiste à être heureux dans un demi-sommeil sans ambitions qui -dépassent le clocher, sans passions trop vives et sans rêves trop -ardents. - -C'est dans ce paisible séjour d'une tranquillité immémoriale, que la -guerre même n'avait jusqu'ici troublé qu'à la surface, que le 19 août -1914, à 9 heures du matin, après la retraite des derniers soldats -belges, la grand'place est soudain envahie par le flot dense et -intarissable des troupes allemandes. Le fils du bourgmestre, un enfant -de quinze ans, se hâte de fermer les persiennes de la maison paternelle -et est blessé à la jambe par une des balles que les vainqueurs envoient -à tort et à travers dans les fenêtres, - -A 10 heures, le commandant allemand fait appeler à l'hôtel de ville le -bourgmestre, M. Tielemans. On l'y reçoit grossièrement, on le brutalise, -on le traite de «Schweinhund», c'est-à-dire de chien mâtiné de cochon, -espèce d'animal qui, apparemment, ne se trouve qu'en Allemagne. - -Puis, le colonel Stenger, commandant la 8e brigade d'infanterie, et ses -deux aides de camp s'installent dans la maison du bourgmestre, sur la -grand'place; et, soit dit en passant, cambriolent immédiatement tous les -tiroirs de leurs appartements; après quoi, du haut du balcon, ils -assistent au défilé de leurs troupes. - -Vers quatre heures de l'après-midi, hantés par l'idée fixe d'imaginaires -francs-tireurs, des soldats pris de panique se mettent à tirailler dans -les rues. Le colonel, au balcon, est atteint par une balle allemande et -tombe. Un des aides de camp descend quatre à quatre en hurlant: «Le -colonel est mort, il me faut le bourgmestre!» Celui-ci se sent perdu et -dit à sa femme: «Ceci est grave pour moi.» Elle lui serre la main en lui -disant: «Du courage!» Le bourgmestre est arrêté, maltraité par les -soldats. Sa femme fait vainement remarquer au capitaine que son mari et -son fils ne peuvent avoir tiré puisqu'ils ne possèdent aucune arme. «Ça -ne fait rien, répond le soudard, il est responsable.» «En outre, -ajoute-t-il, il me faut votre fils.» Ce fils est l'enfant de quinze ans -qui vient d'être blessé à la jambe. Comme il marche difficilement, à -cause de sa blessure, il est brutalisé sous les yeux de sa mère et -conduit, à coups de pied, à l'hôtel de ville, près de son père. - -Cependant, le même capitaine, soutenant toujours qu'on a tiré sur ses -hommes, exige que Mme Tielemans visite avec lui la maison de la cave aux -greniers. Il est obligé de constater que toutes les chambres sont vides -et toutes les fenêtres fermées. Durant cette perquisition, il tient -constamment la malheureuse femme sous la menace de son revolver. La -fille de celle-ci se met entre sa mère et le sinistre personnage. Il ne -comprend pas. Arrivés dans le vestibule, la mère lui dit: -«Qu'allons-nous devenir?»--Froidement, il répond: «Vous serez fusillée -ainsi que votre fille et vos domestiques.» - -Maintenant, commencent le pillage et l'incendie méthodiques de la ville. -Toutes les maisons du côté droit de la place sont en feu. De temps en -temps, les soldats interpellent les femmes en s'écriant: «On va vous -fusiller, on va vous fusiller!»--«A ce moment, dit textuellement Mme -Tielemans dans sa déposition, les soldats sortaient de chez nous, les -bras chargés de bouteilles de vin. On ouvrait les fenêtres de nos -appartements et tout ce qui s'y trouvait était enlevé. Je me détournai -pour ne pas voir ce pillage. A la lueur sinistre des incendies, mes yeux -rencontrèrent mon mari, mon fils et mon beau-frère, accompagnés d'autres -messieurs que l'on conduisait au supplice. Jamais je n'oublierai ce -spectacle et le regard de mon mari cherchant une dernière fois sa maison -et se demandant où étaient sa femme et sa fille; et moi, pour ne pas lui -enlever son courage, je ne pouvais pas lui crier: je suis ici!» - -Les heures passent. Les femmes sont chassées de la ville et, par une -route jonchée de cadavres, menées comme un troupeau, dans une prairie -lointaine où on les parque jusqu'au matin. Les hommes sont arrêtés. On -leur lie les poignets derrière le dos, à l'aide de fils de cuivre si -cruellement serrés que le sang gicle. On les groupe et on les force de -se coucher sur le sol, de façon que la tête touche terre et qu'ils ne -puissent faire aucun mouvement. La nuit s'écoule ainsi, tandis que la -ville se consume et que le pillage et l'orgie continuent. - -Entre cinq et six heures du matin, l'autorité militaire décide de -commencer les exécutions, et que l'un des principaux groupes de -prisonniers, composé d'une centaine de civils, assistera à la mise à -mort du bourgmestre, ainsi qu'à celle du fils et du frère de celui-ci. -Un officier annonce au bourgmestre que son heure est venue. En entendant -ces mots, un citoyen d'Aerschot, nommé Claes van Nuffel, s'avance vers -l'officier et le supplie d'épargner la vie du chef de la cité, il offre -de mourir à sa place, ajoutant qu'il est l'adversaire politique du -bourgmestre, mais qu'il estime qu'en ce moment celui-ci est nécessaire à -la ville. L'officier répond sèchement: «Non, c'est le bourgmestre qu'il -nous faut.»--Le bourgmestre se lève, remercie M. van Nuffel, ajoute -qu'il mourra tranquille, qu'il a passé son existence à faire tout le -bien qu'il pouvait, qu'il n'implore pas sa grâce, mais demande celle de -ses concitoyens et de son fils, un enfant de quinze ans, dernière -consolation de sa mère.--L'officier ricane et ne répond pas. A son tour, -le frère du bourgmestre demande grâce, non pour soi, mais pour son frère -et son neveu. On ne l'écoute pas. L'enfant se lève alors et va se placer -entre son père et son oncle. A dix mètres, six soldats les couchent en -joue; l'officier fait un geste du sabre, et, comme le dit la veuve de -l'héroïque magistrat, «ce qu'il y avait de meilleur en ce monde avait -vécu». - - * - - * * - -«On plaça ensuite les autres civils par rangs de trois, nous dit dans sa -déposition M. Gustave Nys, témoin oculaire de l'horrible drame dont il -faillit être l'une des victimes. Celui qui avait le numéro 3 devait -sortir du rang et s'aligner derrière les cadavres, pour être fusillé. -Tous les civils avaient les mains liées derrière le dos. Mon frère et -moi étions voisins; j'eus le nº 2, mon frère Omer, âgé de vingt ans, eut -le nº 3. Je demandai alors à l'officier: «Puis-je remplacer mon frère? -Pour vous, peu importe qui tombe sous vos balles; pour ma mère qui est -veuve, mon frère, qui a terminé ses études, est plus utile que moi.» -Encore une fois, il reste insensible à cette prière.--«Que le nº 3 sorte -du rang!»--Nous nous embrassons, et mon frère Omer se joint aux autres. -Ils sont une trentaine, alignés. Alors se passe une scène horrible: les -soldats allemands avancent le long du rang, et lentement, en tuent trois -à chaque décharge commandée chaque fois par l'officier.» - - * - - * * - -De pareils traits passeraient inaperçus si l'on ne prenait la peine de -les rechercher et de les recueillir pieusement dans l'énorme amas de -drames qui durant plus de quatre ans a bouleversé et ravagé les -malheureux pays que torturait l'envahisseur. S'ils se fussent rencontrés -dans l'histoire de la Grèce ou de Rome, ils auraient pris place parmi -les grandes actions qui honorent notre terre et méritent de vivre à -jamais dans la mémoire des hommes. Il est de notre devoir de les mettre -un instant en lumière et de graver dans notre souvenir les noms de ceux -qui en furent les héros. Résumés ainsi, simplement, sèchement, comme il -convient à la vérité historique, d'après des dépositions faites sous -serment et qu'un greffier anonyme dépouilla de tout ornement littéraire -ou sentimental, ils ne donnent d'abord qu'une bien pâle idée de -l'intensité de la tragédie et de la valeur du sacrifice. Il ne s'agit -pas ici d'une glorieuse mort affrontée dans l'ivresse de la lutte, sur -un vaste champ de bataille. Il ne s'agit pas non plus d'une menace -imprécise ou à longue échéance ou d'un danger incertain, éloigné et -peut-être évitable. Il s'agit d'une mort obscure, solitaire, affreuse et -imminente, au fond d'un fossé; et les six canons de fusil sont là, -braqués presque à bout portant, qui, sur un signe du chef qui accepte -votre offre, feront de vous, en un clin d'oeil, un tas de chairs -sanglantes et vous enverront dans la région inconnue et terrible que -l'homme redoute d'autant plus qu'il est encore plus plein de forces et -de jours. Il n'y a pas une seconde d'intervalle ni d'espoir entre la -question et la réponse, entre la vie et son bonheur et le néant et son -horreur. Il n'y a pas d'encouragements, pas de paroles ou de gestes qui -soulèvent ou entraînent, pas de récompense; en un instant tout est donné -pour rien; et c'est le sacrifice dans sa nudité, sa pureté si pure qu'on -s'étonne que même des Allemands n'aient pas été vaincus par sa beauté. - -Il n'y avait pour eux qu'une façon de s'en tirer sans se déshonorer; -c'était de faire grâce aux deux victimes: ou bien,--à supposer ce qui -n'était pas, ce qui n'est jamais le cas,--qu'une mort fût absolument -nécessaire, il y avait une deuxième solution qui était d'accepter -l'offre et d'exécuter le martyr qu'ils eussent dû adorer à genoux. De -cette manière ils n'eussent agi que comme les pires des barbares. Mais -ils en ont trouvé une troisième que seuls, avant eux, les Carthaginois -eussent sans doute inventée et adoptée. Ils ont du reste dépassé les -plus barbares des barbares et égalé l'abominable morale punique, dans un -autre cas qui rappelle celui de Régulus et qui sera le troisième trait -d'héroïsme civil que je veux rappeler ici. - - * - - * * - -Quelques jours après les scènes que je viens de rapporter, le 23 août de -la même année, avaient lieu à Dinant des massacres en masse qui firent -exactement six cent six victimes, parmi lesquelles onze enfants -au-dessous de cinq ans, vingt-huit âgés de dix à quinze ans et soixante -et onze femmes. - -Rien ne saurait donner une idée de l'horreur et de l'infamie de ces -massacres; et dans la longue et monstrueuse histoire des hontes de la -Germanie, c'est une des pages les plus honteuses et les plus terribles. -Mais je n'ai pas, pour l'instant, l'intention d'en parler. Il y aurait -trop à dire. Je n'en veux aujourd'hui détacher qu'un épisode dont le -héros de Dinant la Wallonne est digne de prendre place à côté de ses -deux frères d'Aerschot la Flamande. - -A l'entrée de Dinant, près du fameux Rocher Bayard, gloire légendaire de -la jolie et riante petite cité, les Allemands occupent la rive droite de -la Meuse et commencent la construction d'un pont. Les Français, -dissimulés dans les broussailles et les replis de la rive gauche tirent -sur les pontonniers. Leur feu est assez peu nourri; et les Allemands en -infèrent, sans aucune raison, qu'il provient de francs-tireurs qui du -reste n'ont jamais, dans toute cette campagne de Belgique, existé que -dans leur imagination. Quatre-vingts otages, pris parmi la population de -Dinant, sont à ce moment rassemblés et gardés à vue, au pied du rocher. -L'officier allemand envoie l'un d'eux, M. Bourdon, greffier adjoint au -tribunal, sur la rive gauche, pour annoncer à l'ennemi que si le feu -continue, tous les otages seront à l'instant fusillés. M. Bourdon -traverse la Meuse, accomplit sa mission, puis, repassant le fleuve, -revient magnanimement se reconstituer prisonnier et déclare à l'officier -qu'il a pu se convaincre qu'il n'y a pas de francs-tireurs, et que seuls -les soldats français de l'armée régulière prennent part à la défense de -l'autre rive. Quelques balles tombent encore, et, sur-le-champ, -l'officier fait passer par les armes les quatre-vingts otages et -d'abord, pour le punir comme il sied de son héroïque fidélité à la -parole donnée, le malheureux greffier, sa femme, sa fille et ses deux -fils, dont l'un est un enfant de quinze ans. - - - - -VII - -BEAUTÉS PERDUES - - -I - -Sous les ciels gris et les pluies décourageantes de ce juillet d'automne -je songe à la lumière abandonnée. Je l'ai laissée là-bas aux rives -maintenant désertes de la Méditerranée et me demande en vain pourquoi je -m'en suis séparé. Pourtant je fus l'un des derniers à lui rester fidèle. -Tous les autres la quittent vers les premières journées d'avril, -rappelés par les légendaires souvenirs des fallacieux printemps du Nord, -sans se douter qu'ils perdent un grand bonheur. - -Il est bon, il est sage de fuir parmi l'azur les mois glacés de nos -hivers, noirs comme des châtiments; mais ces mois, s'ils sont là-bas -plus tièdes, et surtout plus lumineux que les nôtres, ne nous vengent -pas assez des ténèbres et des frimas du lieu natal. Les heures les plus -claires, les plus chaudes, y garderont malgré tout un arrière-goût de -neige et de nuage; elles sont belles mais timides, et promptes et -effarées, se hâtent vers la nuit. Or, il faut à l'homme né du soleil, -comme toutes choses, sa part héréditaire de chaleur primitive et de -clarté totale. Il y a en lui d'innombrables et profondes cellules qui -gardent la mémoire des jours éblouissants de l'origine et deviennent -malheureuses quand elles ne peuvent faire leur moisson de rayons. -L'homme peut vivre dans l'ombre mais y perd à la longue le sourire et la -confiance nécessaires. En présence de nos étés crépusculaires, il -devient indispensable de rétablir l'équilibre entre l'obscurité et la -lumière, et de chasser parfois les froids et les ténèbres qui nous -envahissent jusqu'à l'âme par de magnifiques excès de soleil. - - -II - -Il règne là, à quelques heures de nous, l'incomparable soleil fixe que -nous ne voyons plus. Ceux qui s'en vont avant la mi-juin ne savent pas -ce qui se passe quand ils ne sont plus là. Comme s'ils avaient attendu -le départ de témoins importuns et railleurs, voici que surgissent de -tous côtés les véritables acteurs de l'admirable féerie. Durant l'hiver, -devant les hôtes officiels, on ne joue qu'un prologue du genre tempéré, -un peu pâle, un peu lent, un peu craintif et compassé. Mais maintenant -éclatent tout à coup sur la terre enivrée les grands actes lyriques. - -Le ciel ouvre ses perspectives jusqu'aux dernières limites de l'azur, -jusqu'aux extrêmes altitudes où s'éploient la gloire et le bonheur de -Dieu, et toutes les fleurs déchirent les jardins, les rochers et les -plaines pour s'élever et se précipiter vers l'abîme de joie qui les -aspire dans l'espace. Les anthémis, devenus fous, tendent durant six -semaines, à d'invisibles fiancées, d'énormes bouquets ronds comme des -boucliers de neige ardente. L'écarlate et tumultueux manteau des -bougainvillées aveugle les maisons dont les fenêtres éblouies clignent -parmi les flammes. Les roses jaunes revêtent les collines de voiles -safranés, les roses roses, du beau rose innocent des premières pudeurs, -inondent les vallées, comme si les divins réservoirs de l'aurore où -s'élabore la chair idéale des femmes et des anges avaient débordé sur le -monde. D'autres grimpent aux arbres, escaladent les piliers, les -colonnes, les façades, les portiques, s'élancent et retombent, se -relèvent et se multiplient, se bousculent et se superposent, grappes -d'ivresses qui fermentent, silencieux essaims de pétales passionnés. Et -les parfums innombrables, divers et impérieux qui coulent parmi cette -mer d'allégresse, comme des fleuves qui ne se confondent pas et dont on -reconnaît la source à chaque inspiration! Voici le torrent vert et froid -du géranium-rosa, le ruissellement de clous de girofle de l'oeillet, la -claire et loyale rivière de la lavande, le résineux bouillonnement de la -pinède et la grande nappe étale et sucrée aux douceurs presque -vertigineuses de la fleur d'oranger, qui, sous l'odeur immense, -illimitée et enfin reconnue de l'azur, submerge la campagne. - - -III - -Je ne crois pas qu'il y ait au monde chose plus belle que ces jardins et -ces vallées de la Provence maritime durant les six ou sept semaines où -le printemps qui s'éloigne mêle encore ses verdures aux premières -ardeurs de l'été qui s'installe. Mais ce qui donne à cette miraculeuse -joie de la nature une mélancolie qu'on ne retrouverait en nul autre -lieu, c'est la solitude inhumaine et presque douloureuse où elle -s'épanouit. Il y a là, dans le désert, dans le silence et pour ainsi -dire dans le vide, des treilles aux terrasses, des terrasses aux -portiques de mille villas abandonnées, une émulation de beauté qui va -jusqu'à la souffrance aiguë de l'ardeur, jusqu'à l'épuisement de toutes -forces, de toutes formes, de toutes couleurs. Il y a là une sorte de -prodigieux mot d'ordre, comme si toutes les puissances de grâce et de -splendeur que recèle la nature s'étaient coalisées pour donner à la même -minute, à un témoin que ne connaissent pas les hommes, une preuve unique -et décisive de la béatitude et des magnificences de la terre. Il y a là -une sorte d'attente inouïe, solennelle et insupportable qui, par-dessus -les haies, les grilles et les murs, guette l'approche d'un grand dieu; -un silence d'extase qui exige une présence surnaturelle, une impatience -exaspérée et insensée qui de toutes parts s'extravase sur les routes où -ne passe plus que le cortège muet et transparent des heures. - - -IV - -Hélas! que de beautés se perdent en ce monde! Voici de quoi nourrir nos -yeux jusqu'à la mort! Voici de quoi cueillir des souvenirs qui -soutiendraient nos âmes jusqu'au tombeau! Voici de quoi fournir à des -milliers de coeurs le suprême aliment de la vie! - -Au fond, lorsqu'on y songe, tout ce qu'il y a de meilleur en nous-même, -tout ce qu'il y a de pur, d'heureux et de limpide dans notre -intelligence et dans nos sentiments, prend sa source en quelques beaux -spectacles. Si nous n'avions jamais vu de belles choses, nous n'aurions -que de pauvres et sinistres images pour vêtir nos idées et nos émotions -qui périraient de froid et de misère comme celles des aveugles. La -grande route qui s'élève des plaines de l'existence aux sommets clairs -de la conscience humaine, serait si morne, si nue et si déserte, que nos -pensées perdraient bientôt la force et le courage d'y passer; et là où -ne passent plus les pensées ne tardent point à reparaître les ronces et -l'horreur de la forêt barbare. Un beau spectacle que nous aurions pu -voir, qui nous appartenait, qui semblait nous appeler et que nous avons -fui, ne se remplace point. Rien ne croît plus aux lieux où il nous -attendait. Il laisse dans notre âme un grand cercle stérile où nous ne -trouverons que des épines, le jour où nous aurons besoin de roses. Nos -pensées et nos actions puisent leur énergie et leur forme dans ce que -nous avons contemplé. Entre le geste héroïque, le devoir accompli, le -sacrifice noblement accepté et le beau paysage autrefois contemplé, il y -a bien souvent des liens plus étroits et plus vivants que ceux qu'a -retenus notre mémoire. Plus nous voyons de belles choses, plus nous -devenons aptes à en faire de bonnes. Il faut, pour que prospère notre -vie intérieure, un magnifique amas d'admirables dépouilles. - - - - -VIII - -LE MONDE DES INSECTES - - -I - -J.-H. Fabre, tout le monde le sait aujourd'hui, est l'auteur d'une -dizaine de volumes bien nourris où, sous le titre de _Souvenirs -entomologiques_, il a consigné les résultats de cinquante ans -d'observations, d'études et d'expériences sur les insectes qui nous -semblent le plus connus et le plus familiers: diverses espèces de guêpes -et d'abeilles sauvages, quelques cousins, mouches, scarabées et -chenilles; en un mot, toutes ces petites vies vagues, inconscientes, -rudimentaires et presque anonymes qui nous entourent de toutes parts et -sur lesquelles nous jetons un regard amusé, mais qui déjà pense à autre -chose, quand nous ouvrons notre fenêtre pour accueillir les premières -heures du printemps, ou lorsque, dans les jardins et les plaines, nous -allons nous baigner aux jours bleus de l'été. - - * - - * * - -On prend au hasard l'un des copieux volumes, et l'on s'attend -naturellement à y trouver d'abord les très savantes et assez arides -nomenclatures, les très méticuleuses et fort bizarres spécifications de -ces vastes et poudreuses nécropoles que forment presque exclusivement -tous les traités d'entomologie jusqu'ici parcourus. On ouvre donc le -livre, sans ardeur et sans exigence; et voici qu'immédiatement, d'entre -les feuillets dépliés, s'élève et se déroule, sans hésitation, sans -interruption et presque sans fléchissement jusqu'au bout des quatre -mille pages, la plus extraordinaire des féeries tragiques qu'il soit -possible à l'imagination humaine, non point de créer ou de concevoir, -mais d'admettre et d'acclimater en elle. - -En effet, il ne s'agit pas ici d'imagination humaine. L'insecte -n'appartient pas à notre monde. Les autres animaux, les plantes même, en -dépit de leur vie muette et des grands secrets qu'ils nourrissent, ne -nous semblent pas totalement étrangers. Malgré tout, nous sentons en eux -une certaine fraternité terrestre. Ils surprennent, émerveillent -souvent, mais ne bouleversent point de fond en comble notre pensée. -L'insecte, lui, apporte quelque chose qui n'a pas l'air d'appartenir aux -habitudes, à la morale et à la psychologie de notre globe. On dirait -qu'il vient d'une autre planète, plus monstrueuse, plus énergique, plus -insensée, plus atroce, plus infernale que la nôtre. On le croirait né de -quelque comète désorbitée et morte folle dans l'espace. Il a beau -s'emparer de la vie avec une autorité, une fécondité que rien n'égale -ici-bas, nous ne pouvons nous faire à l'idée qu'il est une pensée de -cette nature dont nous nous flattons d'être les enfants privilégiés et -probablement l'idéal où tendent tous les efforts de la terre. Seul -l'infiniment petit nous déconcerte davantage; mais l'infiniment petit, -qu'est-ce au fond qu'un insecte que nos yeux ne voient point? Il y a -sans doute dans cet étonnement et cette incompréhension je ne sais -quelle instinctive et profonde inquiétude que nous inspirent ces -existences incomparablement mieux armées, mieux outillées que la nôtre, -ces sortes de comprimés d'énergie et d'activité en qui nous pressentons -nos plus mystérieux adversaires, nos rivaux des dernières heures et -peut-être nos successeurs. - - -II - -Mais il est temps de pénétrer, sous la conduite d'un admirable guide, -dans les coulisses de notre féerie, afin d'en voir de près les acteurs -et les figurants, immondes ou magnifiques, grotesques ou sinistres, -héroïques ou épouvantables, géniaux ou stupides, et toujours -invraisemblables et inintelligibles. - -Et voici tout d'abord, au hasard des premières rencontres, l'un de ces -personnages, fréquents dans le Midi, où l'on peut le voir rôder autour -de l'abondante manne que le mulet répand avec indifférence le long des -chemins blancs et des sentes pierreuses: c'est le Scarabée Sacré des -Égyptiens, ou plus simplement le Bousier, frère de nos Géotrupes du -Nord, et gros Coléoptère tout de noir habillé, qui a pour mission en ce -monde de façonner les parties les plus savoureuses de la trouvaille en -une énorme boule qu'il s'agit ensuite de rouler jusqu'à la salle à -manger souterraine où doit s'épanouir l'incroyable aventure. Mais le -destin jaloux de tout bonheur trop pur, avant de lui céder l'accès de ce -lieu de délices, impose au grave et probablement sententieux scarabée, -des tribulations sans nombre, que complique toujours l'arrivée d'un -malencontreux parasite. - -A peine donc a-t-il, à grands efforts du chaperon et des pattes -bancales, commencé de rouler à reculons la délicieuse sphère, qu'un -collègue indélicat, qui guettait la fin du travail, se présente en -offrant hypocritement ses services. L'autre, sachant fort bien que, ici, -aide et services, au demeurant fort inutiles, seront bientôt partage et -expropriation, accepte sans entrain la collaboration qui s'impose. Mais -invariablement, pour bien marquer les droits respectifs, le légitime -propriétaire garde sa place primitive, c'est-à-dire qu'il pousse du -front la boule, tandis que l'inévitable invité, de l'autre côté, la tire -à soi. Et ainsi elle chemine entre les deux compères, parmi -d'interminables péripéties, des chutes ahuries, des culbutes grotesques, -jusqu'au lieu choisi pour devenir le réceptacle du trésor et la salle du -festin. Arrivés là, le propriétaire se met à creuser le réfectoire, -pendant que le pique-assiette a l'air de s'endormir innocemment au -sommet de la pilule. L'excavation s'élargit et s'approfondit à vue -d'oeil; et bientôt le premier bousier y plonge tout entier. C'est -l'instant que guettait le sournois auxiliaire. Il descend prestement de -la bienheureuse éminence, et la poussant avec toute l'énergie que donne -une mauvaise conscience, s'efforce de gagner le large. Mais l'autre, -assez méfiant, interrompt un moment ses laborieuses fouilles, regarde -par-dessus bord, voit le rapt sacrilège et bondit hors du trou. Pris sur -le fait, l'effronté et malhonnête associé s'évertue à donner le change, -contourne l'orbe inestimable, et l'embrassant et s'arcboutant en des -efforts fallacieusement héroïques, feint de la retenir éperdument sur -une pente qui n'existe point. On s'explique en silence, on gesticule -abondamment des tarses et des mandibules; puis d'un commun accord, on -ramène la pelote au terrier. - -Il est jugé suffisamment spacieux et confortable. On introduit le -trésor, on ferme l'entrée du corridor; et maintenant, parmi les ténèbres -propices et la tiède moiteur où trône seul le magnifique globe -stercoral, s'attablent enfin face à face, les deux convives réconciliés. -Alors, loin des clartés et des soucis du jour, et dans le grand silence -de l'ombre hypogéenne, commence solennellement le plus fabuleux des -festins dont l'imagination du ventre ait jamais évoqué les absolues -béatitudes. - -Durant deux mois entiers ils demeurent cloîtrés, et la panse échancrant -à mesure l'inépuisable sphère, archétypes définitifs et souverains -symboles des délices de la table et des liesses de la bedaine, ils -mangent sans discontinuer, sans s'interrompre une seconde ni de jour ni -de nuit; et tandis qu'ils se gorgent, derrière eux, posément, d'un -mouvement d'horloge saisissable et constant, à raison de trois -millimètres par minute, se déroule et s'allonge un interminable cordon -sans rupture qui fixe le souvenir et compute les heures, les jours et -les semaines de la prodigieuse bombance. - - -III - -Après le Bousier, ce pitre de la bande, saluons encore dans l'ordre des -Coléoptères, le ménage modèle du Minotaure Typhée, assez connu et -extrêmement débonnaire malgré son nom terrible. La femelle creuse un -immense terrier qui a souvent plus d'un mètre cinquante de profondeur et -qui se compose d'escaliers en spirales, de paliers, de couloirs et de -nombreuses chambres. Le mâle charge les déblais sur la fourche à trois -dents qui surmonte sa tête, et les porte à l'entrée de la demeure -conjugale. Ensuite, il va quérir dans la campagne les innocents vestiges -qu'y laissent les brebis, les descend au premier étage de la crypte et, -à l'aide de son trident, se met en devoir de les moudre; cependant que -la mère, tout au fond, recueille la farine et la pétrit en énormes pains -cylindriques qui deviendront plus tard la nourriture des petits. Trois -mois durant, jusqu'à ce que les provisions soient jugées suffisantes, -sans aucun aliment, le malheureux époux s'épuise à cette besogne de -géant. Enfin, sa mission accomplie, sentant sa fin prochaine, pour ne -pas encombrer la maison d'un débris misérable, il use ses dernières -forces à sortir du terrier, se traîne péniblement et, solitaire et -résigné, se sachant désormais inutile, s'en va mourir au loin parmi les -pierres. - -Voici, d'autre part, d'assez étranges chenilles, les Processionnaires, -qui ne sont pas rares, et dont précisément un monôme long de cinq ou six -mètres, descendu de mes pins parasols, se déroule en ce moment dans les -allées de mon jardin, tapissant de soie transparente, selon les coutumes -de la race, le chemin parcouru. Sans parler des appareils -météorologiques d'une sensibilité inouïe qu'elles portent sur l'échine, -ces chenilles, on le sait, ont ceci de remarquable qu'elles ne voyagent -qu'en bande; à la queue leu leu, comme les aveugles de Breughel ou de la -parabole, chacune d'elles suivant obstinément, indissolublement, celle -qui la précède; si bien que notre auteur ayant un matin rangé la file -sur le rebord d'un grand vase de pierre, le circuit se trouvant fermé, -durant huit jours entiers, durant une atroce semaine, par le froid, par -la faim, et la lassitude sans nom, la malheureuse troupe, de sa ronde -tragique, sans relâche, sans repos, sans merci, parcourut jusqu'à -l'arrivée de la mort le cercle impitoyable. - - -IV - -Mais je m'aperçois que nos héros sont infiniment trop nombreux et qu'il -est impossible de s'attarder à les décrire. Tout au plus, dans -l'énumération des plus considérables et des plus familiers, sera-t-il -permis d'accorder à chacun d'eux une épithète hâtive, à la façon du -vieil Homère. Citerai-je, par exemple, le Leucospis, parasite de -l'Abeille Maçonne, qui, afin de massacrer dans leurs berceaux ses frères -et ses soeurs, s'arme d'un casque de corne et d'une cuirasse barbelée, -quittés aussitôt après l'extermination, sauvegarde d'un affreux droit -d'aînesse? Dirai-je la merveilleuse science anatomique du Tachyte, du -Cerceris, de l'Ammophile, du Sphex Languedocien et de tant d'autres, -qui, selon qu'il s'agit de paralyser ou de tuer la proie ou -l'adversaire, savent exactement, sans se tromper jamais, quels ganglions -doivent atteindre le dard ou les mandibules? Parlerai-je de l'art de -l'Eumène qui transforme sa forteresse en un véritable musée orné de -grains de quartz translucide et de coquillages; de la magnifique mue du -Criquet Cendré, de l'instrument de musique du Grillon dont l'archet -compte cent cinquante prismes triangulaires qui ébranlent à la fois les -quatre tympanons de l'élytre? Faut-il célébrer la féerique naissance de -la nymphe de l'Onthophage, monstre transparent, à mufle de taureau et -qui semble sculpté dans un bloc de cristal? Voulez-vous assister à la -sortie de terre de la Mouche bleue, la vulgaire mouche à viande, fille -de l'asticot? - -Écoutez notre auteur: «Elle se disloque la tête en deux moitiés mobiles -qui, boursouflées de leur gros oeil rouge, tour à tour s'éloignent et se -rapprochent. Dans l'intervalle surgit et disparaît, disparaît et surgit, -une volumineuse hernie hyaline. Lorsque les deux moitiés s'écartent, un -oeil refoulé vers la droite et l'autre vers la gauche, on dirait que -l'insecte se fend la boîte cranienne pour en expulser le contenu. Alors -la hernie surgit, obtuse au bout et renflée en grosse tête de clou. Puis -le front se renferme, la hernie rentre, ne laissant visible qu'une sorte -de vague mufle. En somme, une sorte de poche frontale, à palpitations -profondes d'instant en instant renouvelées, est l'outil de délivrance, -le pilon à l'aide duquel le diptère nouvellement éclos choque le sable -et le fait crouler. A mesure, les pattes refoulent en arrière les -éboulis et l'insecte progresse d'autant vers la surface.» - - -V - -Et les monstres qui passent, tels que Bosch et Callot n'en conçurent -jamais! La larve de la Cétoine qui, bien qu'elle ait des pattes sous le -ventre, marche toujours sur le dos, le Criquet à ailes bleues, plus -malheureux encore que la mouche à viande et ne possédant, pour perforer -le sol, s'évader de la tombe et gagner la lumière, qu'une vessie -cervicale, une ampoule de glaire, et l'Empuse qui, avec son ventre en -volute, ses gros yeux saillants, ses pattes à genouillères armées de -couperets, sa hallebarde, sa mitre interminable, serait bien le plus -diabolique fantôme qu'ait porté la terre, si à côté d'elle la Mante -Religieuse n'était si effroyable que son seul aspect immobilise ses -victimes quand devant celles-ci elle prend ce que les entomologistes ont -appelé «la pose spectrale». - - * * * * * - -On ne peut mentionner, même en passant, les industries sans nombre et -presque toutes passionnantes qui s'exercent dans le roc, sous terre, -dans les murs, sur les branches, les herbes, les fleurs, les fruits et -jusque dans le corps des sujets étudiés; car on trouve parfois, comme -chez les Méloès, une triple superposition de parasites; et l'on voit -l'Asticot lui-même, le sinistre convive des suprêmes festins, nourrir de -sa substance une trentaine de brigands. - -Parmi les Hyménoptères qui, dans le monde que nous étudions, -représentent la classe la plus intellectuelle, le génie bâtisseur de -notre merveilleuse abeille domestique est certainement égalé, en -d'autres ordres d'architectures, par celui de plus d'une abeille sauvage -et solitaire; notamment par le Mégachile Tailleur, petite mouche qui ne -paie pas de mine, et qui fabrique, pour y loger ses oeufs, des pots à -miel formés d'une multitude de disques et d'ellipses taillés avec une -précision mathématique dans les feuilles de certains arbres. L'espace -faisant défaut, je ne puis, à mon grand regret, citer les belles et -claires pages que J.-H. Fabre, avec sa conscience habituelle, consacre à -l'étude approfondie de cet admirable travail; néanmoins, puisque -l'occasion s'en présente, écoutons-le lui-même ne fût-ce qu'un instant -et sur un seul détail: - -«Avec les pièces ovales, la question change d'aspect. Quel guide a le -Mégachile pour tailler en belles ellipses la fine étoffe du robinier? -quel modèle idéal conduit ses ciseaux? quel métrique lui dicte les -dimensions? Volontiers, on se figurerait que l'insecte est un compas -vivant, apte à tracer la courbe elliptique par certaine flexion du -corps, de même que notre bras trace le cercle en pivotant sur l'appui de -l'épaule. Un aveugle mécanisme, simple résultat de l'organisation, -serait seul en cause dans sa géométrie. Cette explication me tenterait -si les pièces ovales de grandes dimensions n'étaient accompagnées, pour -en combler les vides, d'autres pièces bien moindres, mais pareillement -ovales. Un compas qui de lui-même change de rayon et modifie le degré de -courbure d'après les exigences d'un plan me paraît mécanisme sujet à -bien des doutes. Il doit y avoir mieux que cela. Les pièces rondes du -couvercle nous le disent. - -«Si par la seule flexion inhérente à sa structure, la tailleuse de -feuilles arrive à découper des ovales, comment parvient-elle à découper -des ronds? Pour le nouveau tracé, si différent de configuration et -d'ampleur, admettons-nous d'autres rouages à la machine? Du reste, le -vrai noeud de la difficulté n'est pas là. Ces ronds s'adaptent, pour la -plupart, à l'embouchure de l'outre avec une précision presque -rigoureuse. La cellule terminée, l'abeille s'envole à des centaines de -pas plus loin, elle va façonner le couvercle. Elle arrive sur la feuille -où doit se découper la rondelle. Quelle image, quel souvenir a-t-elle du -pot qu'il s'agit de couvrir? Mais aucun, elle ne l'a jamais vu; elle -travaille sous terre, dans une profonde obscurité. Tout au plus -peut-elle avoir les renseignements du toucher, non actuels, bien -entendu, le pot n'étant plus là, mais passés et sans efficacité dans une -oeuvre de précision. Cependant la rondelle à découper doit être d'un -diamètre déterminé: trop grande, elle ne pourrait entrer; trop étroite, -elle fermerait mal, elle étoufferait l'oeuf en descendant jusqu'au miel. -Comment lui donner, sans modèle, les justes dimensions? L'abeille -n'hésite pas un instant. Avec la même célérité qu'elle mettrait à -détacher un lobe informe bon pour la clôture, elle découpe son disque, -et ce disque, sans autres soins, se trouve de la grandeur du pot. -Explique qui voudra cette géométrie, inexplicable à mon avis, même en -admettant des souvenirs fournis par le tact et la vue.» - -Ajoutons que l'auteur a compté qu'il fallait, pour former les cellules -d'un Mégachile congénère, le Mégachile Soyeux, exactement mille -soixante-quatre de ces ellipses et de ces disques, qui doivent être -recueillis et façonnés au cours d'une existence qui dure quelques -semaines. - -Qui donc imaginerait que le Pentatome, d'autre part, la pauvre et -malodorante Punaise des bois, a inventé pour sortir de l'oeuf un -appareil vraiment extraordinaire? Et tout d'abord, constatons que cet -oeuf est une merveilleuse petite boîte d'albâtre que notre auteur décrit -ainsi: «Le microscope y reconnaît une surface burinée de fossettes -semblables à celles d'un dé à coudre et disposées avec une délicieuse -régularité. En haut et en bas du cylindre, large ceinture d'un noir mat; -sur les flancs, ample zone blanche avec quatre gros points noirs -symétriquement distribués. Le couvercle, entouré de cils neigeux et -cerclé de blanc au bord, se tuméfie en calotte noire avec cocarde -centrale blanche. En somme, urne de grand deuil par l'opposition brusque -du noir charbon et du blanc de l'ouate. La vaisselle des funérailles -étrusques aurait trouvé là superbe modèle.» - -La petite punaise dont le front est trop mou, se coiffe, pour soulever -le couvercle de la boîte, d'une mitre formée de trois tringles en -trièdre qui se trouve toujours au fond de l'oeuf, au moment de la -délivrance. Ses membres étant engainés comme ceux d'une momie, elle n'a, -pour actionner ses tringles, que les pulsations que produit l'afflux -rythmique de son sang dans son crâne et qui agissent à la manière d'un -piston. Les rivets du couvercle cèdent peu à peu, et, aussitôt libre, -l'insecte se débarrasse de son casque mécanique. - -Une autre espèce de punaise, le Réduve Masqué, qui vit surtout dans les -cabinets de débarras où il se tient à l'affût enveloppé d'un flocon de -poussière, a inventé un système d'éclosion plus étonnant encore. Ici, le -couvercle de l'oeuf n'est pas rivé, comme chez les Pentatomes, mais -simplement collé. Au moment de la libération, ce couvercle se soulève et -l'on voit «émerger de la coquille une vésicule sphérique, qui petit à -petit s'amplifie, pareille à la bulle de savon soufflée au bout d'une -paille. De plus en plus refoulé par l'extension de cette vessie, le -couvercle tombe. - -«Alors la bombe éclate, c'est-à-dire que, gonflée au delà des limites de -sa résistance, l'ampoule se déchire au sommet. Cette enveloppe, membrane -d'extrême ténuité, reste ordinairement adhérente au bord de l'orifice, -où elle forme une haute et blanche margelle. D'autres fois l'explosion -la détache et la projette hors de la coquille. Dans ces conditions c'est -une subtile coupe, demi-sphérique, à bords déchirés, qui se prolonge -dans le bas en un délicat pédicule tortueux.» - -Maintenant, comment se produit cette explosion miraculeuse? J.-H. Fabre -suppose que «très lentement, à mesure que l'animalcule prend forme et -grossit, ce réservoir ampullaire reçoit les produits du travail -respiratoire accompli sous le couvert de la tunique générale. Au lieu de -se dissiper au dehors à travers la coque de l'oeuf, le gaz carbonique, -incessant résultat de l'oxydation vitale, s'accumule dans cette espèce -de gazomètre, le gonfle, le distend et fait pression sur l'opercule. -Lorsque la bestiole est mûre, sur le point d'éclore, un surcroît -d'activité dans la respiration achève le gonflement, qui se prépare -peut-être dès la première évolution du germe. Enfin, cédant à la poussée -croissante de l'ampoule gazeuse, l'opercule se descelle. Le poulet dans -sa coque a sa chambre à air; le jeune Réduve a sa bombe de gaz -carbonique; il se libère en respirant.» - - -VI - -On ne se lasserait pas de puiser à pleines mains à ces inépuisables -trésors. Pour avoir vu si fréquemment leurs toiles s'étaler en tous -lieux, nous croyons, par exemple, posséder des notions suffisantes sur -le génie et les méthodes de nos araignées familières. Il n'en est rien; -les réalités d'une observation scientifique exigent un volume entier où -s'accumulent des révélations dont nous n'avions aucune idée. Je citerai -simplement, au hasard, l'harmonieuse demeure à arcades de l'araignée -Clotho, l'étonnante envolée funiculaire des petits de notre araignée des -jardins, la cloche à plongeur de l'Argyronète, le véritable fil -téléphonique qui relie à la toile la patte de l'Épeire cachée dans sa -cabane et l'avertit que l'agitation de ses pièges provient de la capture -d'une proie ou d'un caprice de la brise. - -Il est donc impossible, à moins de disposer de pages illimitées, -d'effleurer autrement que du bout des phrases, les miracles de -l'instinct maternel, qui d'ailleurs se confondent avec ceux de la haute -industrie et forment le centre lumineux de la psychologie de l'insecte. -Il faudrait de même disposer de plusieurs chapitres pour donner une idée -sommaire des rites nuptiaux qui constituent les plus bizarres et les -plus fabuleux épisodes de ces mille et une nuits inconnues. - -Le mâle de la Cantharide, entre autres, à l'aide de son abdomen et de -ses poings, commence par battre frénétiquement son épouse, après quoi, -les bras en croix et frémissants, il se tient longtemps en extase. Les -Osmies fiancées claquent effroyablement des mandibules, comme s'il -s'agissait plutôt de s'entre-dévorer; par contre, le plus gigantesque de -nos papillons, le Grand Paon qui a la taille d'une chauve-souris, ivre -d'amour, voit sa bouche si complètement s'atrophier qu'elle n'est plus -qu'un vague simulacre. Mais rien n'égale le mariage de la sauterelle -verte dont je ne peux parler ici, car il est douteux que le latin même -possède les mots nécessaires pour le décrire comme il faudrait. - -Au résumé, les moeurs conjugales sont épouvantables, et, au rebours de -ce qui se passe dans tous les autres mondes, c'est ici la femelle qui -dans le couple représente la force et l'intelligence en même temps que -la cruauté et la tyrannie qui en sont, paraît-il, l'inévitable -conséquence. Presque toutes les noces se terminent par la mort violente -et immédiate de l'époux. Fréquemment, la fiancée mange d'abord un -certain nombre de prétendants. Le type de ces unions bizarres pourrait -nous être fourni par les Scorpions languedociens, qui portent, comme on -sait, des pinces de homard et une longue queue munie d'un aiguillon dont -la piqûre est extrêmement dangereuse. Ils préludent à la fête par une -promenade sentimentale, les pinces dans les pinces; puis, immobiles, les -doigts toujours saisis, se contemplent avec béatitude, interminablement, -et le jour passe sur leur extase, puis la nuit, tandis qu'ils demeurent -face à face, pétrifiés d'admiration. Ensuite, les fronts se rapprochent, -se touchent, les bouches--si l'on peut appeler bouche l'orifice -monstrueux qui s'ouvre entre les pinces--se joignent dans une sorte de -baiser; après quoi, l'union s'accomplit, le mâle est transpercé d'un -aiguillon mortel et la terrible épouse le croque et le déguste avec -satisfaction. - -Mais la Mante, l'insecte extatique aux bras toujours levés en attitude -d'invocation suprême, l'horrible Mante religieuse ou Prie-Dieu, fait -bien mieux: elle mange ses époux (car insatiable elle en consomme -parfois sept ou huit d'affilée), pendant que ceux-ci la serrent -passionnément contre leur coeur. Ses inconcevables baisers dévorent, non -pas métaphoriquement, mais d'une façon épouvantablement réelle, le -malheureux élu de son âme ou de son estomac. Elle commence par la tête, -descend au thorax et ne s'arrête qu'arrivée aux pattes postérieures -jugées trop coriaces. Elle repousse alors les restes infortunés, tandis -qu'un nouvel amoureux, qui attendait tranquillement la fin du monstrueux -festin, s'avance héroïquement pour subir le même sort. - - -VII - -J.-H. Fabre est vraiment le révélateur de ce monde nouveau, car, si -étrange que paraisse l'aveu à une époque où nous croyons connaître tout -ce qui nous entoure, la plupart de ces insectes minutieusement décrits -dans les nomenclatures, savamment classifiés et barbarement baptisés, on -ne les avait presque jamais observés sur le vif, ni interrogés jusqu'au -bout dans toutes les phases de leurs apparitions évasives et brèves. Il -a consacré à surprendre leurs petits secrets qui sont le revers des plus -grands mystères, cinquante années d'une existence solitaire, méconnue, -pauvre, souvent voisine de la misère, mais illuminée chaque jour de la -joie qu'apporte une vérité, qui est la joie humaine par excellence. -Petites vérités, dira-t-on, que celles que nous offrent les moeurs d'une -araignée ou d'une sauterelle. Il n'y a plus de petites vérités; il n'en -existe qu'une dont le miroir, à nos yeux incertains, semble brisé, mais -dont chaque fragment, qu'il reflète l'évolution d'un astre ou le vol -d'une abeille, recèle la loi suprême. - -Et ces vérités ainsi découvertes avaient le bonheur de tomber dans une -pensée qui savait comprendre ce qu'elles ne peuvent dire qu'à mots -couverts, interpréter ce qu'elles sont obligées de taire et saisir en -même temps la tremblante beauté, presque invisible à la plupart des -hommes, qui rayonne un instant autour de tout ce qui existe, surtout -autour de tout ce qui demeure encore très près de la nature et sort à -peine du sanctuaire des origines. - -Pour faire de ces longues annales l'abondant et délicieux chef-d'oeuvre -qu'elles sont et non point le monotone et glacial répertoire de -minuscules descriptions et d'actes insignifiants qu'elles menaçaient -d'être, il fallait bien des dons divers et pour ainsi dire ennemis. A la -patience, à la précision, à la minutie scientifique, à l'ingéniosité -multiforme et pratique, à l'énergie d'un Darwin en face de l'inconnu; à -la faculté d'exprimer ce qu'il faut, avec ordre, clarté et certitude, le -vénérable solitaire de Sérignan joint plusieurs de ces qualités qui ne -s'acquièrent point, certaines de ces vertus innées de bon poète qui font -de sa prose souple, sûre, bien qu'un peu provinciale, un peu vieillotte, -un peu primaire, une des bonnes proses de ce temps, une de ces proses -qui ont leur atmosphère propre, où l'on respire avec reconnaissance, -avec tranquillité et qu'on ne trouve qu'autour des grandes oeuvres. - -Il fallait enfin--et ce n'était pas la moindre exigence de ce -travail--une pensée toujours prête à tenir tête à toutes les énigmes -qui, parmi ces petits objets, se dressent à chaque pas, aussi démesurées -que celles qui peuplent les cieux et peut-être plus impérieuses, plus -nombreuses, plus étranges, comme si la nature avait donné ici plus libre -cours à ses dernières volontés et plus facile issue à ses pensées -secrètes. Il n'est inégal à aucune de ces interrogations sans bornes que -nous posent obstinément tous les habitants de ce monde minime où les -mystères se superposent plus compacts, plus déconcertants qu'en nul -autre. Il rencontre et affronte ainsi, tour à tour, les redoutables -questions de l'instinct et de l'intelligence, de l'origine des espèces, -de l'harmonie ou des hasards de l'univers, de la vie prodiguée aux -abîmes de la mort; sans compter les problèmes non moins vastes, mais -plus humains, si l'on peut dire, et qui, dans l'infini des autres, -s'inscrivent à la portée, sinon à la disposition, de notre intelligence: -la parthénogénèse, la prodigieuse géométrie des guêpes et des abeilles, -la spirale logarithmique de l'escargot, le sens antennal, la force -miraculeuse qui, dans l'isolement absolu, sans que rien du dehors s'y -puisse introduire, décuple sur place le volume de l'oeuf du minotaure et -nourrit, durant sept à neuf mois, d'un aliment invisible et spirituel, -non point la léthargie, mais la vie active du scorpion et des petits de -la lycose et de l'araignée Clotho. Il ne tente pas de les expliquer à -l'aide d'un de ces systèmes à tout faire, comme le transformisme par -exemple, qui d'ailleurs se borne à déplacer le plan des ténèbres, et -qui, pour le dire en passant, sort assez mutilé de ces confrontations -sévères avec d'incontestables faits. - - -VIII - -En attendant qu'un hasard ou un dieu nous éclaire, il sait garder en -présence de l'inconnu le grand silence religieux et attentif qui règne -seul dans les meilleures âmes d'aujourd'hui. A ceux qui lui disent: -«Maintenant que vous avez cueilli ample moisson de détails, vous devriez -à l'analyse faire succéder la synthèse, et généraliser, en une vue -d'ensemble, la genèse des instincts.» Il répond, avec l'humble et -magnifique loyauté qui illumine toute son oeuvre: «Parce que j'ai remué -quelques grains de sable sur le rivage, suis-je en état de connaître les -abîmes océaniques? La vie a des secrets insondables. Le savoir humain -sera rayé des archives du monde avant que nous ayons le dernier mot d'un -moucheron.» - -«Le succès est aux bruyants, aux affirmatifs imperturbables; tout est -admis à la condition de faire un peu de bruit. Dépouillons ce travers et -reconnaissons qu'en réalité nous ne savons rien de rien, s'il faut -creuser à fond les choses. Scientifiquement, la nature est une énigme -sans solution définitive pour la curiosité de l'homme. A l'hypothèse -succède l'hypothèse, les décombres des théories s'amoncellent et la -vérité fuit toujours. Savoir ignorer pourrait bien être le dernier mot -de la sagesse.» - -Évidemment, c'est espérer trop peu. Dans l'effroyable gouffre, dans -l'entonnoir sans fond où tourbillonnent tous ces faits contradictoires -qui se résolvent en obscurité, nous en savons tout juste autant que -notre ancêtre des cavernes; mais du moins nous savons que nous ne savons -pas. Nous parcourons toute la face noire des énigmes, nous essayons de -calculer leur nombre, d'ordonner leurs ténèbres, d'acquérir une idée de -leur situation et de leur étendue. C'est déjà quelque chose en attendant -le jour des premières lueurs. En tout cas, c'est faire en présence des -mystères tout ce qu'y peut faire aujourd'hui l'intelligence de bonne foi -et c'est aussi ce qu'y fait, avec plus de confiance qu'il n'en avoue, -l'auteur de cette incomparable Iliade. Il les regarde attentivement. Il -épuise sa vie à surprendre leurs secrets les plus minutieux: il leur -prépare dans ses pensées et dans les nôtres l'espace nécessaire à leurs -évolutions. Il grandit à leur taille la conscience de son ignorance et -apprend à comprendre plus profondément qu'ils sont incompréhensibles. - - - - -IX - -LA MÉDISANCE - - -«Ne vois pas, n'entends pas, ne dis pas le mal», enseignent les trois -singes sacrés sculptés au-dessus de la porte du temple bouddhique de -Jysyasu à Nikko. - -Nous disons tous du mal les uns des autres. «Personne, remarque Pascal, -ne parle de nous en notre présence comme il en parle en notre absence. -L'union qui est entre les hommes n'est fondée que sur cette mutuelle -tromperie; et peu d'amitiés subsisteraient, si chacun savait ce que dit -son ami lorsqu'il n'y est pas, quoiqu'il en parle alors sincèrement et -sans passion.» - -«Je mets en fait que, si tous les hommes savaient ce qu'ils disent les -uns des autres, il n'y aurait pas quatre amis dans le monde.» - -Supprimez la médisance, vous supprimerez les trois quarts de la -conversation, et un silence insupportable planera sur toutes les -réunions. La médisance ou la calomnie,--il est bien difficile de séparer -les deux soeurs, et, au fond, toute médisance est à moitié calomnie, -attendu que nous connaissons autrui encore moins que nous-mêmes,--la -médisance qui alimente tout ce qui désunit les hommes et empoisonne -leurs relations, est néanmoins le principal motif qui les rassemble et -leur fait goûter les joies de la société. - -Mais les ravages qu'elle exerce autour de nous sont trop connus et ont -été trop souvent signalés, pour qu'il soit nécessaire d'en retracer la -peinture. N'envisageons ici que le mal qu'elle fait à celui qui s'y -adonne. Elle l'habitue à ne voir que les petits côtés des êtres et des -choses; elle lui masque peu à peu les grandes lignes, les grands -ensembles, les hauteurs et les profondeurs où sont les seules vérités -qui comptent et qui demeurent. - -En réalité, le mal que nous trouvons aux autres et que nous en disons, -c'est en nous qu'il se tient, de nous que nous le tirons et sur nous -qu'il retombe. Nous n'apercevons bien que les défauts que nous possédons -ou que nous sommes sur le point d'acquérir. C'est en nous que s'allume -la mauvaise flamme dont nous découvrons le reflet sur autrui. Chacun -dépiste dans son entourage le vice ou la faute qui révèle aux -clairvoyants le vice ou la faute qui l'asservit lui-même. Il n'y a pas -de confession plus intime et plus ingénue; comme il n'y a pas de -meilleur examen de conscience que de se demander: quel est le mal que -j'impute de préférence à mon prochain?--Soyez assuré que c'est celui que -vous penchez le plus à commettre et que vous voyez d'abord ce qui se -passe dans les bas-fonds vers lesquels vous descendez vous-même. Qui -parle mal des autres ne médit en somme que de soi; et la médisance -n'est, au fond, que l'histoire transposée ou anticipée de nos propres -chutes. - - * * * * * - -Nous nous entourons de tout le mal que nous attribuons aux victimes de -nos bavardages. Il prend corps aux dépens de nous-mêmes, il vit et se -nourrit du meilleur de notre substance; il s'accumule autour de nous, il -peuple et encombre notre atmosphère de fantômes d'abord falots, -inconsistants, dociles, timides et éphémères, qui peu à peu s'affirment, -se raffermissent, grandissent, haussent la voix, deviennent des entités -très réelles et bientôt impérieuses qui ne tardent pas à donner des -ordres et à s'emparer de la direction de la plupart de nos pensées et de -nos actes. Nous sommes de moins en moins maîtres chez nous, nous sentons -notre caractère s'effriter et nous nous trouvons un beau jour enfermés -dans une sorte de cercle enchanté qu'il est presque impossible de -rompre, où nous ne savons plus si nous diffamons nos frères parce que -nous devenons aussi mauvais qu'eux, ou si nous devenons mauvais parce -que nous les diffamons. - - * * * * * - -Nous devrions nous accoutumer à juger tous les hommes comme nous jugeons -les héros de cette guerre. Il est certain que si quelqu'un avait le -triste courage de dénigrer ceux-ci, il trouverait dans un de leurs -groupes presque autant de vices, de petitesses, ou de tares qu'en -n'importe quel groupe humain pris au hasard dans n'importe quelle ville -ou village. Il vous dirait qu'il s'y rencontrait des alcooliques -incorrigibles, des débauchés sans scrupules, des paysans grossiers, -bornés et avides, de petits boutiquiers mesquins et rapaces, des -ouvriers flemmards, bousilleurs et carottiers, des employés étriqués et -envieux, des fils de famille paresseux, injustes, égoïstes et vaniteux. -Il ajouterait que beaucoup ne firent leur devoir que parce qu'il n'y -avait pas moyen de faire autrement, qu'ils allèrent malgré eux braver -une mort à laquelle ils espéraient d'échapper, parce qu'ils savaient -bien qu'ils n'échapperaient pas à celle qui les menaçait s'ils -refusaient d'affronter la première. Il pourrait dire tout cela et bien -d'autres choses qui paraîtraient plus ou moins vraies; mais ce qui est -bien plus vrai, ce qui est la grande et magnifique vérité qui enveloppe -et soulève tout le reste, c'est ce qu'ils ont réellement fait, c'est -qu'ils se sont tout de même offerts à la mort pour accomplir ce qu'ils -considéraient comme un devoir. Il n'y a pas à le nier; si tous ceux qui -avaient des vices, des tares et la volonté de se soustraire au danger, -avaient refusé d'accepter le sacrifice, aucune force au monde n'eût pu -les y obliger; car ils représentaient une force au moins égale à celle -qui eût tenté de les contraindre. Il faut donc croire que ces tares, ces -vices et ces volontés basses étaient bien superficiels et, en tout cas, -incomparablement moins profonds et puissants que le grand sentiment qui -a tout emporté. Et c'est pourquoi, à juste raison, quand nous pensons à -ces morts ou à ces héros mutilés, les petites pensées que j'ai dites ne -nous viennent même pas à l'esprit. Elles ne comptent pas plus, dans -l'ensemble héroïque, que les gouttes d'une averse ne comptent dans -l'océan. Tout a été transporté et égalisé par le sacrifice, la douleur -et la mort dans la même beauté sans souillure. Mais n'oublions pas qu'il -en va à peu près de même de tous les hommes; et que ces héros n'étaient -pas d'une autre nature que ce prochain que nous vilipendons sans cesse. -La mort les a purifiés et consacrés; mais nous sommes tous, tous les -jours en présence du sacrifice, de la douleur et surtout de la mort qui -nous purifiera et nous consacrera à notre tour. Nous sommes à peu près -tous soumis aux mêmes épreuves qui pour être moins ramassées et moins -éclatantes, n'en font pas moins appel aux mêmes vertus profondes; et si -tant d'hommes pris au hasard parmi nous se sont montrés dignes de notre -admiration, c'est qu'après tout nous sommes sans doute meilleurs que -nous ne paraissons, car tandis qu'ils se trouvaient encore mêlés à notre -vie, ils ne paraissaient pas meilleurs que nous. - - - - -X - -LE JEU - - -_Paulo minora._--On ne trouvera ici, bien entendu, que des notes prises -avant la guerre et mises en ordre au moment où la victoire permet -d'oublier un instant le grand drame où se jouèrent les destinées du -genre humain. Le sujet, du reste, pour frivole qu'il semble d'abord, -touche parfois, ou paraît toucher, à des problèmes qu'il n'est pas -indécent d'examiner, ne fût-ce que pour reconnaître qu'ils sont -peut-être illusoires. En outre, il est malheureusement probable que la -paix rétablie, nos alliés visiteront en foules trop nombreuses et trop -confiantes les paradis suspects où nous allons pénétrer. Je n'ai pas la -prétention de leur servir de guide ou de leur apprendre à lutter contre -les fantaisies du sort; mais il est possible que quelques-uns d'entre -eux trouvent en ces lignes, sinon d'utiles renseignements ou des -conseils avantageux, du moins une demi-douzaine d'observations ou de -réflexions qui précéderont ou faciliteront leurs propres expériences. - - * * * * * - -Approchons-nous donc une dernière fois d'une de ces tables vertes qui -s'étalent en ce lieu assez mal famé qu'ailleurs j'ai appelé «le Temple -du Hasard». Aujourd'hui, je dirais plutôt «l'Usine du Hasard», car voici -plus d'un demi-siècle que chaque jour, sans répit, sans connaître de -vacances, de dimanches ni de fêtes, de dix heures du matin à minuit, les -croupiers se relayant sans cesse, on y fabrique obstinément de l'aléa, -on y interroge opiniâtrément le dieu sans forme et sans visage qui -recèle dans son ombre la chance et la malchance. - - * * * * * - -On ne sait pas encore ce qu'il est ni ce qu'il veut; on n'est même pas -sûr qu'il existe, mais ne serait-il pas étonnant que cet immense effort, -le plus gigantesque, le plus dispendieux, le plus méthodique qu'on ait -jamais tenté aux bords de cet abîme de ténèbres, ne serait-il pas -surprenant que tout ce travail forcené, si peu sérieux, si malsain et -inutile qu'il paraisse, n'eût pas produit un résultat quelconque et ne -nous eût rien appris sur l'énigme irritante à laquelle il s'attache? - - * * * * * - -En tout cas, comme partout où se rencontrent des passions exaspérées, on -peut faire autour de ces tables d'intéressantes remarques et, entre -autres spectacles, y saisir sur le vif et en raccourcis violents et -brutalement éclairés, certains aspects de la lutte que l'homme, durant -toute sa vie, mène contre l'inconnu. Le drame qui d'habitude est diffus, -qui se prolonge dans l'espace et le temps et se dissout parmi des -circonstances qui échappent aux regards, ici se ramasse, se met en boule -et tient, pour ainsi dire, dans le creux de la main; mais pour être -prompt, saccadé et réduit à l'extrême, demeure aussi complexe, aussi -mystérieux que ceux qui s'étendent à l'infini. Tant que la bille -d'ivoire, qui roule et sautille autour de la cuvette, n'est pas tombée -dans sa case rouge ou noire, l'inconnu qui voile son choix ou son destin -est aussi impénétrable que celui qui nous dérobe le choix ou le destin -des astres. Il l'est même davantage. On calcule à une seconde près la -marche des planètes; mais nulle opération mathématique ne peut mesurer -ni prédire la course de la petite boule blanche. - -Aussi bien, les plus savants joueurs y ont-ils renoncé. Aucun d'eux ne -compte plus sérieusement sur l'intuition, les pressentiments, la double -vue, la télépathie, les forces psychiques ou le calcul des probabilités -pour tenter de prévoir ou de déterminer la chute d'un destin qui n'est -pas plus gros qu'une noisette. Toute la partie scientifique du savoir -humain y a échoué; et tout le côté occulte et magique de ce même savoir -y a pareillement failli. Les mathématiciens, les prophètes, les devins, -les sorciers, les sensitifs, les médiums, les psychomètres, les spirites -qui appellent à leur aide les morts, demeurent aveugles, interdits et -impuissants devant le cylindre aux trente-sept cases fatidiques. Ici, le -hasard règne en maître, et jusqu'à présent, bien que tout se passe sous -nos yeux, se reproduise à satiété et tienne, je le répète, dans le creux -de la main, on n'a pu fixer une seule de ses lois. - -Pourtant, il semble qu'il y en ait, et des milliers de joueurs se sont -ruinés à suivre leurs apparitions ou leurs traces évasives et -décevantes. Prenons une liasse de ces «permanences» qui se publient à -Monte-Carlo et donnent chaque jour la liste de tous les numéros sortis à -l'une des tables de la roulette ou du trente-et-quarante. On sait que -ces numéros y sont alignés en longues colonnes parallèles, les noirs à -gauche, les rouges à droite. Quand on considère une de ces feuilles qui -comptent en général une dizaine de colonnes dont chacune se compose de -soixante-cinq chiffres,--chiffres morts à présent et inoffensifs, mais -qui furent si dangereux, ont emporté tant d'espoirs et peut-être -provoqué plus d'un malheur,--on remarque qu'un équilibre assez sensible -tend à se maintenir entre la rouge et la noire. Le plus souvent les deux -chances s'affrontent, isolées ou par petits groupes: une rouge, une -noire; deux noires, trois rouges; trois noires, deux rouges, etc. -Lorsqu'on rencontre une série de cinq, six, sept, huit, parfois, neuf, -dix, onze, douze noires consécutives, on est presque assuré de trouver -non loin d'elle une série compensatrice de cinq, six, sept, huit ou dix -rouges. Il y a là un rythme très réel, une sorte de respiration ou de -va-et-vient cadencé de la bête énigmatique que nous appelons le hasard. -Ce rythme ou cet équilibre est du reste confirmé par les statistiques -finales de la journée, où nous voyons que sur un total de six cents et -quelques boules, l'écart de la noire à la rouge dépasse assez rarement -deux ou trois dizaines; cet écart est encore moindre sur le total de la -semaine, c'est-à-dire sur près de cinq mille boules, et se réduit, en -général, à quelques unités. - - * * * * * - -La bête monstrueuse a d'autres habitudes étranges. On remarque par -exemple qu'il n'est pas rare qu'un numéro sorte deux fois de suite, et -il est incontestable que dans chaque séance, deux ou trois numéros sont -manifestement favorisés, en sorte qu'au contraire de ce qui serait -logique, on peut affirmer qu'un numéro a d'autant plus de chances de -reparaître qu'il est plus fréquemment sorti. Ceci semble aller contre la -loi de l'équilibre que nous avons constatée; mais il faut observer que -cet équilibre se retrouvera plus tard, qu'à la fin de la semaine les -écarts ne seront plus très grands et deviendront presque nuls à -l'expiration du mois. L'équilibre est plus lent parce qu'il faut -multiplier par dix-huit et demi le nombre des séries pour atteindre les -proportions des chances simples. - -Les joueurs notent encore une loi qui du reste n'est qu'un corollaire de -l'habitude précédente mais a je ne sais quoi d'humain, c'est que les -chances retardataires mettent un plus grand empressement à regagner le -terrain perdu, dans le moment qui suit plus ou moins immédiatement une -halte, comme si elles avaient repris leur souffle après un instant de -repos sur un palier. - -Ajoutons tout de suite qu'il est prudent de se méfier de ces habitudes -flottantes et de ces ébauches de lois. On a vu, par exemple, la rouge, -au cours d'une journée, l'emporter de soixante-dix pour cent sur la -noire. La noire, d'autre part, on s'en souvient encore à Monte-Carlo, -est un jour sortie vingt-neuf fois de suite, et la deuxième douzaine -vingt-huit fois sans interruption. Le hasard n'a pas nos nerfs; il n'a -pas hâte comme nous de réparer sa perte ou d'emporter son gain. Il prend -son temps, attend son heure et ne marche point du pas de notre vie -humaine. - - * * * * * - -Les joueurs, d'ordinaire, attribuent ces habitudes ou ces fantaisies au -tour de main du croupier. Ce n'est guère défendable. On sait, au -demeurant, comment se passent les choses. La bille tombée dans sa case, -le croupier annonce, par exemple: «13, noir, impair et manque.» On -ratisse les pertes, on paie les gains, les joueurs regarnissent le -tableau, on discute parfois, on échange la monnaie, etc.; la durée de -ces opérations est fort inégale, et pendant tout ce temps, le disque qui -porte la bille fait des centaines de tours. Le croupier l'arrête enfin, -saisit la bille, imprime au disque un mouvement contraire à celui qui -l'animait et lance la bille en sens inverse. Il est impossible que dans -de telles conditions son tour de main particulier puisse avoir une -influence quelconque. D'ailleurs, on remarque facilement sur le -graphique des permanences que le changement de croupier n'altère pas -sensiblement le rythme des chances simples. Ce rythme domine réellement -l'homme auquel on l'attribue. - -Ces ébauches de lois dans ce qui semble la négation de toute loi, ces -efforts du hasard pour sortir de son propre domaine et organiser son -chaos, ce dieu qui se nie et cherche à se détruire de ses mains, ces -balbutiements incompréhensibles, ces efforts maladroits pour prendre la -parole et pour prendre conscience, sont, il faut en convenir, assez -curieux. C'est du reste ces efforts, ces velléités d'équilibre, ce -rythme embryonnaire qui font l'heur et le malheur des joueurs. Si le -hasard était simplement le hasard tel que nous le concevons _a priori_, -on jouerait n'importe quoi, n'importe quand et n'importe comment. Je -sais bien que d'après les plus savants théoriciens de la roulette, -chaque coup est indépendant de tous les autres, commence comme si rien -ne s'était passé avant, comme si rien ne devait se passer après, comme -si la table sortait de la boutique de l'ébéniste, le cylindre de -l'atelier du mécanicien et le croupier des mains de Dieu. En théorie, -c'est parfaitement juste; mais nous venons de voir qu'en fait il ne -semble pas qu'il en soit ainsi. Il paraît d'ailleurs impossible -d'expliquer pourquoi; les joueurs se contentent de le constater, avec -une tendance dangereuse mais très humaine à exagérer la portée et la -certitude de leurs constatations. - -Ils prennent trop volontiers pour des lois ce qui n'est qu'un amas de -coïncidences aussi mobiles que les nuages. Il faut bien que les rouges -et les noires, successivement sorties du néant, se placent quelque part -et se groupent d'une certaine façon; et s'il est assez surprenant qu'à -la fin du mois leur nombre s'égale à peu près, il serait non moins -surprenant que l'une des couleurs l'emportât de beaucoup sur l'autre. Il -est parfaitement vrai qu'au premier coup d'oeil, la rouge et la noire -semblent s'équilibrer sur les feuilles des «permanences»; mais il est -également vrai qu'à y regarder de plus près, il n'est pas rare qu'une -série de cinq ou six rouges, par exemple, interrompue par une ou deux -noires, recommence une nouvelle carrière; et le malheur voudra que, à ce -moment, le joueur, à la recherche de l'équilibre, pontera sur la noire -et verra disparaître en quelques coups tout le gain lentement et -péniblement arraché au hasard, avare quand on gagne, et très généreux, -pour la banque, quand on perd. Il aura du reste les mêmes déceptions -s'il joue sur l'écart, c'est-à-dire contre l'équilibre et éprouvera trop -souvent que ces lois, lorsqu'il y met sa confiance, sont écrites sur -l'eau, et semblent gravées dans l'airain dès qu'elles le trahissent. - - * * * * * - -Afin de profiter de ces lois sans doute fallacieuses et en tout cas -perfides, et pour se prémunir contre leurs trahisons, il a imaginé une -foule de systèmes ingénieux qui parfois lui permettent de gagner, mais -le plus souvent ne font que retarder sa ruine. - -Mais avant de parler de ces systèmes, disons d'abord que nous ne nous -occuperons ici que des chances simples, rouge ou noire, pair ou impair, -passe ou manque. Elles sont déjà assez compliquées et posent des -problèmes qui suffiraient à épuiser toute la sagacité d'une existence -humaine. Quant aux chances multiples: en plein, à cheval, transversales, -carrés, douzaines, etc., en théorie et en pratique, elles échappent à -tout contrôle, à tout calcul, à toute explication. - -Quel que soit le système adopté, le joueur joue toujours à pile ou face -contre la banque. Il a une chance pour lui, elle a une chance pour elle; -mais il a contre lui l'impôt du zéro qui, très bénin en -apparence,--puisque pour la rouge et la noire, sur trente-six chances, -la banque n'a qu'une demi-chance de plus que le joueur,--finit par -devenir fatalement ruineux. Afin d'échapper à la brutalité d'une -décision qui, s'il plaçait tout son avoir sur la rouge ou la noire, -terminerait la partie d'un seul coup, il subdivise son enjeu, de manière -à pouvoir affronter un grand nombre de chances, espérant que grâce à une -progression savamment graduée, il finira par rencontrer une série -favorable où le gain l'emportera sur la perte. C'est le principe de tous -les systèmes qui ne sont jamais que des martingales plus ou moins -ingénieuses, prudentes et compliquées. Il n'y en a pas, il n'y en aura -jamais d'autres, à moins d'un miracle qui ne s'est pas encore produit, -d'une intuition qui voie d'avance ce que décidera la bille ou d'une -force inconnue qui l'oblige de faire ce qu'on désire. - - * * * * * - -Je n'ai pas l'intention de passer en revue tous ces systèmes qui sont -innombrables et de valeur inégale, depuis le paroli pur et simple, naïf -et violent, qui mène droit au désastre, en passant par la d'Alembert et -toutes ses variantes, les progressions descendantes, les méthodes -différentielles, la montante belge, les parolis intermittents, la boule -de neige, la photographie, le jeu à masse égale sur certains groupes de -chances simples, qui est un casse-tête chinois et demande, avant -l'attaque, plusieurs jours d'observations patientes; et tant d'autres -que j'oublie, depuis les plus classiques jusqu'aux plus mystérieux, -qu'aux joueurs novices et crédules on vend très cher, sous enveloppes -cachetées qui ne renferment que le secret de polichinelle, et que -l'obligeance d'un joueur érudit m'a permis de connaître tous, ou peu -s'en faut. On trouvera le détail des plus usités dans le traité -d'Albigny (les _Martingales modernes_), la _Théorie des systèmes -géométriques_ de Gaston Vessillier, le _Traité des jeux dits de hasard_ -d'Hulmann, la _Théorie scientifique nouvelle des jeux de la roulette, -trente-et-quarante_, etc., de Théo d'Alost, et surtout dans la _Revue de -Monte-Carlo_, qui depuis sa fondation, c'est-à-dire depuis une quinzaine -d'années, donne une méthode par numéro. - -Occultes ou patents, ces systèmes offrent à peu près les mêmes dangers, -étant tous fondés sur les sables mouvants de l'équilibre et de l'écart. -S'ils sont très prudents, la perte est minime, mais le gain est encore -plus petit; s'ils sont téméraires, le gain est gros, mais la perte est -dix ou vingt fois plus grosse. Les meilleurs entraînent, pour continuer -de défendre une mise modique et ce qu'on lui a déjà sacrifié, à risquer -sur le tapis, à un moment donné, tous les gains antérieurs, que suivent -bientôt les sommes qu'on tenait en réserve. C'est l'inévitable revanche -de la banque, qu'on croyait impunément grignoter, qui soudain ouvre ses -larges mâchoires, et comme un crocodile aveugle et somnolent, engloutit -d'un seul coup bénéfices et capital. - - * * * * * - -Les joueurs, pour se donner du coeur, se disent qu'ils ont sur la banque -un avantage incontestable. Ils entrent dans le jeu, ils «attaquent», -comme ils veulent, quand ils veulent et se retirent quand il leur plaît; -au lieu que la banque est forcée de jouer sans arrêt, d'accepter toutes -les mises, de tenir tous les coups jusqu'à la limite du maximum, qui -est, comme on sait, de six mille francs pour les chances simples. Cet -avantage est réel si le joueur, après un gain considérable, s'en va et -ne reparaît plus. Mais le ponte heureux, plus nécessairement encore que -celui qui n'a pas de chance, viendra se rasseoir à la table enchantée, -et perd ainsi la seule arme efficace qu'il avait contre son ennemie. -Attaquer quand on veut n'est qu'un privilège illusoire, puisque tout, à -n'importe quel moment, est également mobile et incertain et qu'on ne -sait jamais d'avance quand reparaîtra la loi précaire et décevante de -l'équilibre. Après une longue séquence de noires, on mise sur une belle -série de rouges qui s'annonce solide, mais à peine a-t-on attaqué, que -la série rend l'âme et que l'implacable noire reprend son cours -dévastateur; ou l'on fait le contraire, on s'attache à la noire, et -c'est la rouge qui s'installe. Quel que soit l'instant de l'attaque, -c'est toujours rouge contre noire, c'est-à-dire un contre un qu'on -lutte. Encore une fois, le seul avantage bien réel, c'est qu'on peut -s'en aller quand on veut; mais quel est le joueur, qu'il perde ou qu'il -gagne, qui sache s'en aller et ne plus revenir? - - * * * * * - -Tous ces systèmes, en dernière analyse, ne font donc que couper en -petits morceaux le bloc écrasant et brutal de la chance. Ils matelassent -le hasard, ils atténuent la gravité de ses coups. Ils prolongent la vie -ou l'agonie du joueur. Ils permettent aux bourses modestes de ponter -aussi souvent que le milliardaire qui se bornerait à doubler -indéfiniment ses mises, s'il n'était arrêté par la barrière mortelle du -maximum. Mais toutes les opérations mathématiques, toutes les -combinaisons de chiffres, s'agitent et s'évertuent comme des captifs -aveugles entre des murs de bronze. Ils ont beau faire, la paroi rouge, -la paroi noire demeure inattaquable, inébranlable, et tout se passe à -l'intérieur de la prison. - - * * * * * - -Est-ce à dire qu'il n'existe pas de méthode qui soit défendable et que -les plus savants calculs n'aient pas trouvé moyen de vaincre le hasard? -Je ne crois pas que, en théorie, les calculs, qui n'ont ici aucun point -d'appui, puissent faire quelque jour ce qu'ils ne firent pas jusqu'à -présent. Il n'en est pas moins vrai que, en pratique, on en rencontre -qui luttent assez avantageusement contre la malchance. Un de mes amis, -un officier anglais, par exemple, en possède une qu'il emploie depuis -longtemps et qui donne des résultats surprenants. C'est, naturellement, -une progression, dont toute la vertu réside en une clef ingénieuse et -très simple qui semble agir comme une sorte de talisman. Je n'ai trouvé -cette méthode dans aucun des traités classiques ou marrons. Elle a ses -dangers comme les autres, elle a ses moments difficiles, où, pour sauver -le bénéfice escompté et les mises antérieures, il faut risquer une assez -forte somme. Mais en arrêtant prudemment le jeu dans les séquences trop -obstinément hostiles, en laissant passer l'orage, comme elle s'étend sur -un grand nombre de chances, on finit par obtenir le redressement -nécessaire. En tout cas, elle ne l'a jamais sérieusement trahi -jusqu'ici. - -Néanmoins, il ne faudrait pas croire qu'il n'y ait qu'à en user -aveuglément, automatiquement. Comme avec les autres systèmes, une -certaine science, une certaine expérience, un certain doigté sont -indispensables. Bien que la science et l'expérience soient ici -aléatoires, fugitives et évasives, elles ne sont nullement illusoires. -Le joueur exercé et prudent sait solliciter et seconder la chance ou du -moins ne pas la contrarier. Il devine l'approche et la fin d'une série -favorable. Il pressent les alternances et les intermittences, et s'il ne -parvient pas à saisir leur rythme, aime mieux s'abstenir que de les -prendre à contre-temps. Il se trompe plus d'une fois, mais bien moins -souvent que ceux qui, fidèles à la très scientifique théorie de -l'indépendance absolue des coups, pontent sur n'importe quelle couleur à -n'importe quel moment. Il ne se roidit pas dans sa logique, il ne se -bande pas contre le sort, il ne brave pas l'acharnement de la fortune. -Il ne s'obstine jamais. Il ne lutte point, hargneusement, jusqu'à sa -dernière pièce contre une séquence inique, afin d'acquérir l'amère -satisfaction de connaître le fond de sa malchance et de l'injustice du -destin. Il n'a pas d'amour-propre, il n'a pas d'idée fixe ni de pensée -inflexible. Il est docile, souple, complaisant. Sans fausse honte et en -souriant, il abandonne ses prétentions et courtise la veine. Il revient -sur ses pas et se rétracte quand il sied. Il s'arrête, il repart, il -obéit, il louvoie, il se laisse porter par le flot et arrive à bon port; -alors que le pilote arrogant, téméraire et têtu, s'effondre dans -l'abîme. - - * * * * * - -Avant tout, il étudie le caractère et l'humeur de la table où il -s'asseoit; car chaque table a sa psychologie, ses habitudes, son -histoire, qui varie de jour à jour, et cependant forme au bout de -l'année un ensemble homogène où toutes les erreurs passagères, les -anomalies et les injustices se trouvent réparées. Il s'agit de savoir à -quelle page de cette histoire il se dispose à prendre part. Il ne le -saura pas tout de suite. Il aura beau consulter du coin de l'oeil les -notes et les «permanences» des joueurs qui l'ont précédé. Il faut le -contact immédiat et le souffle du dieu qui se dissimule. Mais déjà -celui-ci tressaille, s'anime, prend forme et visage, murmure, indique -ses intentions, parle, approuve ou condamne, et la lutte tragique -s'engage, entre le joueur très petit et le hasard énorme et -tout-puissant. - -Maintenant que le combat est commencé, qu'il a fait ce qu'il a pu pour -appeler et accueillir la chance, il ne lui reste plus qu'à l'attendre, -car, en fin de compte, elle demeure la suprême puissance qui juge en -dernier ressort, l'inconnue redoutable et inévitable de toute -combinaison. Le meilleur système ne peut vaincre une déveine anormale et -impitoyable qui sans rémission vous fait ponter sur la couleur perdante. -Une telle déveine, sans intermittences favorables, est fort rare, mais -toujours possible. Elle répond du reste aux coups de veine -extraordinaires qui ne semblent plus fréquents que parce qu'ils attirent -davantage l'attention. On voit, en effet, de temps en temps, un joueur, -ou plutôt une joueuse,--car ce sont presque toujours les femmes qui ont -ces inspirations,--s'approcher de la table et miser sans hésitation et -d'autorité, en plein ou à cheval, ou sur une transversale, ou sur un -carré et gagner coup sur coup, comme si elle voyait d'avance le point où -tombera la bille. Ces instants d'intuition sont toujours très brefs, et -si la joueuse insiste et s'obstine, elle reperd bientôt ce qu'elle a -gagné. Il n'en est pas moins vrai qu'en observant ce phénomène si net et -si frappant, on se demande s'il n'y a pas là quelque chose de plus que -de simples coïncidences. La chance, à tout prendre, peut-elle être autre -chose qu'une intuition passagère et fulgurante de ce qui aura lieu et -éclatera à tous les yeux, une seconde plus tard? La case qui n'a pas -encore la petite bille, mais qui, dans un instant va la happer et la -retenir, n'est-elle pas déjà du présent et même du passé quelque part? -Mais ce sont là des questions qui nous entraîneraient trop loin dans -l'espace et le temps. - - * * * * * - -Quoi qu'il en soit, et pour en revenir au système dont nous parlions, il -me serait permis d'en divulguer le secret que je ne le ferais point. -Sans être un moraliste bien austère, et tout en considérant le jeu comme -un de ces maux profondément humains qu'on ne pourra jamais déraciner et -qui, malgré tous les efforts, reparaîtra toujours sous une forme -nouvelle, le moins qu'on puisse faire, c'est de ne pas l'encourager. Le -joueur, j'entends le joueur invétéré, presque professionnel, n'est pas -intéressant. C'est d'abord un désoeuvré et presque toujours une épave -sans excuse. S'il est riche, il fait de son argent l'emploi le plus sot, -le plus morne qu'on puisse imaginer. S'il est pauvre, il est moins -pardonnable encore; il aurait mieux à faire qu'à sacrifier à une chimère -son existence et trop souvent le bien-être et la tranquillité des siens. -Au fond du joueur, il y a d'habitude un paresseux, un impuissant, un -égoïste sans énergie, avide de jouissances vulgaires et imméritées, un -mécontent et un raté. Le jeu est l'aventure sédentaire, abstraite, -mesquine, sèche, schématique et sans beauté de ceux qui ne surent point -rencontrer ou faire naître les aventures réelles, nécessaires et -bienfaisantes de la vie. Il est l'activité fébrile et malsaine de -l'oisif. Il est l'effort inutile et désespéré des énervés qui n'ont plus -ou n'eurent jamais le courage et la patience de faire l'effort honnête, -persévérant, sans à coups, sans éclat qu'exige toute existence humaine. - -Il y a aussi beaucoup de vanité puérile dans le cas du joueur. En somme, -c'est un enfant qui cherche encore sa place dans l'univers. Il ne s'est -pas encore rendu compte de sa situation. Il se croit hors de pair en -face du destin. Infatué de soi, il attend que l'inconnu ou -l'inconnaissable fasse pour lui ce qu'il ne fait pas pour n'importe qui. -Il l'attend d'ailleurs sans raison, uniquement parce qu'il est soi et -que les autres n'ont pas ce privilège. Il est poussé à interroger sans -cesse, rapidement, anxieusement le sort, dans je ne sais quel vain et -prétentieux espoir d'apprendre à se connaître ailleurs qu'en lui-même. -Quelle que soit la décision de la fortune, il y trouvera matière à se -faire valoir. S'il n'a pas de chance, il sera flatté d'être spécialement -persécuté par elle; s'il est heureux, il s'estimera davantage à raison -des dons exceptionnels que le hasard lui octroie. Du reste, il n'a nul -besoin de croire qu'il mérite ces dons; au contraire, moins il y aura -droit, plus il en sera fier et leur injuste et manifeste gratuité fera -le meilleur de la satisfaction vaniteuse qu'il en saura tirer. - - * * * * * - -Il serait bien surprenant, disais-je, en commençant, que cette -infatigable et gigantesque enquête sur le hasard, poursuivie depuis plus -de cinquante ans, n'eût pas donné un résultat quelconque. Je me demande, -à la fin de cette étude, quel est ce résultat. Au prix d'un gaspillage -insensé d'argent, de temps, de forces physiques, nerveuses et morales et -de fluides peut-être plus précieux, elle nous a appris que le hasard est -en somme le hasard, c'est-à-dire un ensemble d'effets dont nous ignorons -les causes. Nous le savions déjà et l'acquisition est assez dérisoire. -Nous avons entrevu certains fantômes de lois ou d'habitudes, dont -quelques joueurs semblent tirer un avantage d'ailleurs toujours -précaire. Mais ces fantômes de lois qui ont l'obscure et inconstante -velléité de mettre un peu d'ordre dans le hasard, ne sont, comme le -hasard lui-même, que d'inconsistantes et éphémères condensations de -causes inconnues. Au total, nous n'avons rien appris, sinon, peut-être, -que nous avons tort d'attacher à ces manifestations du destin plus -d'importance qu'elles n'en ont. Il n'y a, à y regarder de plus près, au -fond de tous ces drames et de tous ces mystères de la chance, que les -drames et les mystères que nous y mettons. Nous lions notre sort au sort -d'une petite bille qui n'en est pas responsable; et parce que nous la -chargeons un instant de notre fortune, nous nous imaginons avec fatuité -que des puissances morales et mystérieuses vont diriger et terminer sa -course au bon ou au mauvais moment. Elle n'en sait rien, et la vie de -milliers d'hommes dépendrait de sa chute à droite ou à gauche de son -point d'arrêt qu'elle n'en aurait cure. Elle a ses lois à elle, -auxquelles il faut qu'elle obéisse et qui sont si complexes que nous -n'essayons même pas de les débrouiller. Elle n'est qu'une petite boule -qui cherche honnêtement le petit trou rouge ou noir où elle ira dormir -et qui n'a pas grand'chose à nous apprendre sur les secrets d'une chance -ou d'un destin qui ne se trouve qu'en nous-mêmes. - - - - -MÉDITATIONS - - - - -XI - -L'ÉNIGME DU PROGRÈS - - -I - -Cette guerre, qui est une guerre telle qu'on n'en avait pas encore fait -sur notre terre, nous ramène à la grande question de l'avenir de -l'humanité. - -Est-il permis d'espérer que celle-ci renonce un jour à d'aussi -monstrueuses folies et qu'elles deviennent tout à fait impossibles? Je -ne vois à cette interrogation, si l'on veut l'atteindre à sa source, -d'autre réponse que celle que j'y ai faite ailleurs et que je résume et -complète ici: à savoir que nous sommes engloutis dans un univers qui n'a -pas plus de limites dans le temps que dans l'espace, qui n'a pas plus -commencé qu'il ne finira, et qui a derrière lui autant de myriades de -myriades d'années qu'il en découvre devant lui. L'étendue de l'éternité -d'hier et celle de l'éternité de demain sont identiques. Tout ce que -fera cet univers, il doit déjà l'avoir fait, attendu qu'il a eu autant -d'occasions de le faire qu'il en aura jamais. Tout ce qu'il n'a pas -fait, c'est qu'il ne le pourra jamais faire, puisque rien dans l'espace -et le temps ne viendra s'ajouter à ce qu'il y possédait. Il a -nécessairement tenté dans le passé tous les efforts et toutes les -expériences qu'il tentera dans l'avenir; et tout ce qui a précédé, ayant -eu les mêmes chances, est forcément égal à tout ce qui suivra. - - * * * * * - -Il est donc probable qu'il y eut autrefois une infinité de mondes -semblables au nôtre, comme il est vraisemblable qu'il y a présentement, -l'infini de l'espace étant comparable à celui du temps, une infinité de -mondes pareillement semblables. Ces coïncidences, quelque peine que nous -ayons à les envisager, doivent fatalement avoir lieu et se reproduire -sans cesse dans l'innombrable et le sans bornes où nous sommes plongés; -à moins que l'infini des combinaisons possibles ne soit aussi illimité -que ceux de l'espace et du temps. - -Ici s'arrête ce que nous sommes capables d'imaginer; car il nous est -plus facile de nous représenter l'infini de l'espace et du temps que -celui des combinaisons. Pour nous faire quelque idée de ce dernier, il -nous faudrait connaître la substance, les lois, les forces, et, en un -mot, toute l'énigme de tout. Il n'en reste pas moins que cet infini -possible des combinaisons est notre seul espoir; sinon, il n'y aurait -plus rien à attendre d'un univers qui aurait évidemment tout tenté et -tout épuisé avant notre venue. - -Mais si le nombre des combinaisons est réellement infini, on peut se -dire que la terre est une expérience qui n'avait pas encore été faite; -et une expérience manquée, puisque le mal et la douleur l'emportent sur -le bien et le bonheur. Si l'expérience est manquée, nous en sommes -victimes; mais il n'est pas interdit d'espérer que nos efforts -changeront quelque chose à des combinaisons qui seront meilleures en -d'autres lieux ou dans un autre temps. Si l'expérience est manquée, il -n'en découle pas que d'autres n'aient point réussi et, en ce moment -même, ne soient pas plus heureuses en des mondes différents. Il est même -permis de supposer que dans l'infini de ces combinaisons et de ces -expériences, les plus heureuses tendent à se fixer, à se cristalliser et -que, vu l'infinité de leur nombre, elles réussiront dans l'avenir ce -qu'elles n'ont pu réussir dans le passé. C'est une lueur hasardeuse; -mais je doute qu'il s'en découvre d'autres qui nous puissent maintenir -au-dessus du désespoir. - - -II - -Supposons un instant que l'expérience de la terre ne soit pas manquée -comme elle l'est, que notre esprit, qui, depuis l'origine, lutte -péniblement contre la matière et ne remporte que quelques victoires -incertaines, brèves et précaires, soit un million de fois plus puissant -et mieux armé. Il aurait sans doute triomphé de tout ce qui nous accable -et nous retient ici et se serait débarrassé des chaînes apparemment -illusoires de l'espace et du temps. Il n'est pas déraisonnable -d'admettre que parmi les myriades de mondes qui peuplent l'infini, il en -est où se trouvent réalisées ces conditions meilleures. Peut-être, au -demeurant, serait-il impossible d'imaginer quelque chose qui ne soit pas -quelque part en réalité, car on peut fort bien soutenir que nos -imaginations ne sauraient être que des reflets égarés de ce qui existe. -Or, si nous habitions un de ces mondes et que nous vissions, comme il -nous serait peut-être loisible de le faire, ce qui se passe en ce moment -sur celui que nous occupons et sur d'autres qui sont peut-être pires et -plus malheureux, il nous semble que nous n'aurions ni repos ni cesse que -nous ne fussions intervenus et n'eussions aidé à le rendre meilleur, -plus sage et plus habitable. - - * * * * * - -Il n'est d'ailleurs pas dit qu'il n'en soit pas ainsi; et que toutes nos -conquêtes spirituelles, tout ce qui paraît à certaines heures nous -acheminer vers un avenir moins affreux que le passé, tous les bons -courants mystérieux qui parcourent parfois notre terre, tout ce qui nous -attend après la mort, ne soit pas dû à l'intervention d'un de ces -mondes. Il est vrai que nous ne voyons pas et ne ressentons guère ces -interventions; mais il est également vrai que ces êtres d'un monde -supérieur, étant nécessairement plus dépouillés de matière, plus -spiritualisés que nous, nous demeurent forcément invisibles. Dans -l'infini du firmament, nous découvrons des myriades de mondes qui sont -des mondes matériels comme le nôtre; et nous ne pouvons découvrir que -ceux-là, attendu que tout ce qui ne ressemble pas plus ou moins à notre -terre, nous échappe inévitablement. Mais l'espace qui nous paraît vide -entre les étoiles est infiniment plus vaste que celui qu'elles occupent; -et il serait assez étrange qu'il ne fût pas peuplé de mondes que nous -n'apercevons point; ou plutôt ne fût pas lui-même tout un monde que nos -yeux sont incapables de saisir. - -Il est au surplus vraisemblable que si nous ne voyons pas ces autres -mondes, ceux-ci, n'étant plus matériels, ne voient plus la matière, et, -par conséquent, nous ignorent autant que nous les ignorons; car nous -pensons, sans doute à tort, qu'étant visibles les uns aux autres, nous -le sommes nécessairement à tous les autres êtres. Il est, au contraire, -à présumer que ces êtres spirituels passent à travers nous sans se -douter de notre présence et que n'étant sensibles et attentifs qu'à ce -qui émane de l'esprit, ils ne soupçonnent et ne découvrent notre -existence qu'à proportion que nous nous rapprochons de l'état où ils -sont. - - -III - -Considérez la terre à son origine: d'abord nébuleuse informe qui se -condense peu à peu, ensuite globe de feu, rocs en fusion qui -tourbillonnent dans l'espace durant des millions d'années, sans autre -but que de se ramasser et de se refroidir; incandescence inimaginable, -dont aucune de nos sources de chaleur ne peut nous donner une idée, -stérilité essentielle, scientifique, absolue et qui s'annonçait -irrémédiable et éternelle. Qui eût dit que de ces torrents de matière en -ébullition qui semblaient avoir à jamais détruit toute vie et tout germe -de vie, allaient sortir toutes les formes de la vie, depuis les plus -énormes, les plus robustes, les plus résistantes, les plus fougueuses et -les plus abondantes, jusqu'aux plus ténues, aux plus invisibles, aux -plus précaires, aux plus éphémères, aux plus subtiles? Qui surtout eût -osé prévoir qu'allait en naître ce qui paraît le plus étranger aux rocs -et métaux liquéfiés ou pâteux qui formaient seuls la surface, le noyau -et le tout de notre globe, je veux dire l'intelligence et la conscience -humaine? - - * * * * * - -Est-il possible de concevoir évolution et aboutissement plus inattendus? -Qu'est-ce qui pourrait nous étonner après un tel étonnement et que ne -sommes-nous en droit d'espérer d'un monde qui a produit ce que nous -voyons et ce que nous sommes après avoir été ce qu'il fut? S'il est -parti d'une sorte de négation de la vie, de la stérilité intégrale et de -pire que le néant pour aboutir à nous, où n'aboutira-t-il pas en partant -de nous? Si sa naissance et sa formation élaborèrent de tels prodiges, -quels prodiges ne nous réservent pas son existence, sa prolongation -indéterminée et sa dissolution? Il y a une distance incommensurable et -des transformations inconcevables de l'effroyable et unique matière des -premiers jours, à la pensée humaine de ce moment; il y aura sans doute -une pareille distance et des transformations aussi peu concevables de la -pensée de ce moment à ce qui lui succédera dans l'infini des temps. - -Il semble qu'au commencement, notre terre ne savait que faire de sa -matière et de ses forces qui s'entre-dévoraient. Dans l'immense vide -enflammé où elle se consumait, elle n'avait pas encore l'ombre d'un but -ou d'une idée; aujourd'hui, elle en a tant que nos savants usent en vain -leur existence à les rechercher et sont débordés par le nombre de ses -combinaisons mystérieuses et inépuisables. - -Elle ne disposait alors que d'une seule force, la plus destructrice que -nous connaissions: le feu. Si tout est né du feu, qui lui-même ne -paraissait né que pour détruire, que ne naîtra-t-il pas de ce qui ne -paraît né que pour produire, engendrer et se multiplier? Si elle a su -tirer un tel parti des laves et des cendres ignées qui étaient les seuls -éléments qu'elle possédât, quel parti ne tirera-t-elle pas de tout ce -qu'elle possède enfin? - - -IV - -Il est bon de nous dire parfois que nous habitons, sinon un univers, -tout au moins une terre qui n'a pas encore épuisé son avenir et ses -surprises et qui est bien plus près de son commencement que de sa fin. -Elle est née d'hier et vient à peine de débrouiller son chaos. Elle est -au début de ses espoirs et de ses expériences. Nous croyons qu'elle va -vers la mort; au contraire, tout son passé nous démontre qu'il est -beaucoup plus vraisemblable qu'elle s'avance vers la vie. En tout cas, à -mesure que s'écoulent ses années, la quantité et surtout la qualité de -la vie qu'elle engendre et entretient augmente et s'améliore. Elle ne -nous a donné que les prémices de ses miracles; et il n'y a probablement -pas plus de rapport de ce qu'elle est à ce qu'elle fut qu'il n'y en a de -ce qu'elle est à ce qu'elle sera. Sans doute, quand éclateront ses plus -grandes merveilles, n'aurons-nous plus notre vie d'aujourd'hui; mais -sous une autre forme, nous serons toujours là, nous existerons toujours -quelque part, à sa surface ou dans ses profondeurs, et il n'est pas tout -à fait invraisemblable qu'un de ses derniers prodiges ne nous atteigne -dans notre poussière, ne nous réveille et ne nous ressuscite pour nous -attribuer enfin la part de bonheur que nous n'avions pas eue et nous -apprendre que nous avions eu tort de ne plus nous intéresser, par delà -nos tombes, aux destinées de cette terre dont nous n'avions pas cessé -d'être les fils immortels. - - - - -XII - -LES DEUX LOBES - - -Un soldat m'écrit, du front, la lettre que voici: - - «Il y a des fondrières et des squelettes dans la forêt. J'y ai - découvert et admiré des dieux en ruines sous la végétation toujours - vivante et admirable: leur âme s'est évaporée. L'odeur du Christ ne me - séduit guère; j'aime mieux celle du Bouddha. Ce que j'adore en lui, - c'est la contradiction fondamentale qui cherche à nous assurer notre - immortalité en nous démontrant notre fatal anéantissement. Il - enseignait dans le même souffle l'illusion du Moi et sa réincarnation - périodique; absurdité apparente qui implique la connaissance de la - vérité la plus profonde, de la nature même de l'être, à la fois et - alternativement collective et individuelle. Cette découverte, qu'il - n'a pas formulée, aurait dû le conduire ailleurs qu'au Nirvâna, ce - paradis des fruits trop verts... - - «L'homme est membré de façon à n'apercevoir qu'une moitié de - l'univers, et l'esprit de structure ordinaire ne perçoit guère qu'un - hémisphère de vérité. Affligée d'une «migraine» congénitale, - l'humanité ne pense qu'avec une moitié de son cerveau, avec le lobe - oriental ou occidental, antique ou moderne; son esprit se mord la - queue; les antinomies s'y poursuivent en un cercle sans fin, que Kant - crut découvrir, mais que le Bouddha avait tenté d'ouvrir. Il possédait - les vertus complémentaires; il fut religieux et rationnel; en même - temps qu'il résumait le mysticisme oriental, il fut le plus - scientifique des esprits anciens, à une époque où la science - n'existait pas mais se fondait dans la sagesse. Les modernes qui ont - voulu condenser en philosophie l'effort collectif et à peine commencé - de la science, ont piteusement échoué, parce qu'ils pensaient - seulement en occidentaux, empêtrés dans la contradiction d'aspirations - idéalistes et de raisonnements matérialistes; tandis que la formule du - Bouddha pourrait encore, et presque sans craquer, contenir sans - l'entraver cet effort gigantesque. Depuis la mort du prince-penseur, - jusqu'à l'essor de la science contemporaine, la véritable philosophie - n'a pas fait un pas en avant; le spiritualisme arabe ou chrétien, et - son réactif le matérialisme positiviste ou scientifique, sont des - reculs en directions contraires, de faux monismes qui, prenant - l'extrême pour le suprême, veulent fixer le centre de gravité sur la - circonférence de la roue. Les explorateurs d'au-delà devront partir du - carrefour de la synthèse religieuse et de l'analyse scientifique, et - entraîner par la main ces soeurs rivales. - - «La vérité brille au centre d'un cercle de spectateurs, et il faut - franchir sa flamme pour reconnaître un frère dans l'adversaire d'en - face. Il faut s'étendre au centre de l'espace pour percevoir - l'identité de ses points cardinaux: _Totum_ et _Nihil_, _Alter_ et - _Ego_. Le souci de convertir autrui doit céder au besoin de compléter - et d'équilibrer notre propre point de vue. Dans la forêt sacrée où des - pionniers ont pénétré de toutes parts et en tous temps, les plus - hardis doivent nécessairement se rapprocher les uns des autres. Même - s'ils ne peuvent se joindre, ils peuvent s'entendre et s'encourager - mutuellement. L'aboi le plus modeste peut être bienvenu dans la - solitude et le silence où mûrit la vérité de l'avenir...» - -J'ai tenu à recueillir cette page. Elle pose, en un raccourci -remarquable, mais peut-être trop prompt, deux ou trois des grands -problèmes, qui au fond n'en sont qu'un, auxquels, à moins de renoncer à -tout, nous devons essayer de répondre: immortalité ou anéantissement, -flux et reflux, existence alternativement collective et individuelle, -extériorisation et intériorisation, qui forment le grand rythme -cosmique, dont notre vie et notre mort ne sont que d'infimes pulsations. - - * * * * * - -Mais remarquons d'abord que la contradiction fondamentale qui cherche à -assurer notre immortalité en nous démontrant notre fatal anéantissement, -ne se trouve pas dans le Bouddha, et qu'il n'est pas exact de dire qu'il -enseigne dans le même souffle l'illusion du moi et sa réincarnation -périodique. La doctrine de la réincarnation n'est point du Bouddha. Il -l'avait trouvée toute faite, elle existait avant lui, si profondément -enracinée dans son peuple qu'il ne songe même pas à la contester. Au -point de vue exotérique, il veut seulement la désarmer, lui enlever son -aiguillon, la rendre inoffensive. Il veut réduire la vie à tel point -qu'elle ne trouve plus de quoi se réincarner. Selon la doctrine -exotérique, qui n'est qu'une préparation à la vérité ésotérique, la vie -n'est que souffrances et son seul but est la rédemption ou l'extinction -de la souffrance. Cette extinction se trouve dans le Nirvâna, qui n'est -pas l'annihilation mais l'absorption de l'individu dans le Tout. La mort -ordinaire, à cause de la réincarnation perpétuelle du même individu, ne -peut pas supprimer la souffrance. Il faut donc trouver une sorte de -«surmort», qui rende impossible toute réincarnation, et cette surmort ne -peut être obtenue que par l'homme qui se sera efforcé de mourir durant -toute sa vie et aura volontairement coupé tous les liens qui le -rattachent à l'existence: tout amour, tout espoir, tout désir, toute -possession. Lorsqu'au terme de cette surmort systématique et volontaire, -viendra la mort réelle, elle ne trouvera plus un germe vivant qui puisse -se réincarner. Cette surmort, ainsi obtenue, devancera de plusieurs -siècles ou millénaires la purification, la rédemption finale et -l'absorption en l'unique absolu. - -On a dit que c'était exactement le contre-pied de la doctrine du Christ. -Chez le Bouddha la vie ne serait que l'entrée dans la mort; tandis que -chez le Christ, la mort est l'entrée dans la vie. Au fond, c'est la même -chose et tout se termine par l'absorption en la divinité, car la -doctrine du Christ n'est qu'une branche mutilée du grand tronc de la -religion mère. - -Voilà la solution que nous propose le cerveau le plus prodigieux, le -plus grand sage de l'humanité et qui savait des choses que nous ne -savons plus et ne retrouverons peut-être jamais. Voilà le fond de la -religion d'un demi-milliard d'hommes. Il n'est peut-être rien qui soit -plus près de la dernière vérité. - - * * * * * - -Remarquons cependant que le problème: immortalité ou anéantissement, ne -devrait pas être posé en ces termes, le mot anéantissement ne pouvant -s'employer que métaphoriquement pour désigner une vie que nous ne -comprenons plus, attendu que le néant est la seule chose dont -l'existence soit absolument impossible et l'inexistence absolument -certaine. - -Quant à l'immortalité, ici encore il y a équivoque, puisque le néant ne -pouvant exister, l'immortalité est inévitable, et la seule question qui -reste à résoudre est de savoir si cette immortalité sera ou non -accompagnée d'une prolongation quelconque de notre conscience actuelle. - -Mais s'il est probable que le problème de l'immortalité plus ou moins -accompagné de conscience restera longtemps en suspens, la réponse à la -question de la «migraine», ou plutôt de l'hémiplégie congénitale, est -sans doute plus facile à trouver. En tout cas, elle demeure dans un -domaine que nos investigations immédiates sont à même d'explorer. C'est, -somme toute, une question historique et géographique. Il semble, en -effet, qu'il y ait, dans le cerveau humain, un lobe oriental et un lobe -occidental, qui n'ont jamais fonctionné en même temps. L'un produit ici -la raison, la science et la conscience; l'autre sécrète là-bas -l'intuition, la religion, la subconscience. L'un ne reflète que l'infini -et l'inconnaissable; l'autre ne s'intéresse qu'à ce qu'il peut limiter, -à ce qu'il peut espérer de comprendre. Ils représentent, par une image -peut-être illusoire, la lutte entre l'idéal matériel et l'idéal moral de -l'humanité. Ils ont plus d'une fois essayé de se pénétrer, de se mêler -et de travailler de concert; mais le lobe occidental, tout au moins sur -l'étendue la plus active de notre globe, a jusqu'ici paralysé et presque -annihilé les efforts de l'autre. Nous lui devons d'extraordinaires -progrès dans toutes les sciences matérielles, mais aussi des -catastrophes telles que celles que nous subissons aujourd'hui et qui, si -nous n'y prenons garde, ne seront pas les dernières ni les pires. Il est -temps, semble-t-il, de réveiller le lobe paralysé, mais nous l'avons -tellement négligé que nous ne savons plus au juste ce qu'il peut faire. - - - - -XIII - -ESPOIR ET DÉSESPOIR - - -I - -Le même soldat, devenu mon filleul de guerre, m'écrit encore: - - «J'éprouve une joie ineffable à rester l'homme moyen et à professer le - vide. J'ai senti la grande paix descendre en moi, le jour où je me - suis résigné au sort commun, c'est-à-dire à l'ignorance et à la mort. - J'ai trouvé la vie en y renonçant, et me sens très riche depuis que je - ne suis plus rien. Ne me tentez pas vers cette subtile vanité - spirituelle qui constitue l'un des plus formidables obstacles à la - dernière libération du moi. Orgueilleux, certes, je le fus, et ne le - suis que trop encore, mais nous ne pouvons extraire des vertus que de - nos vices. Avec plus d'ardeur que je n'ai embrassé le fantôme d'une - supériorité individuelle, je tends les bras vers l'égalité dans - l'homogène, vers la plénitude du vide...» - -Il a raison, mais il pense ici avec le lobe oriental de son cerveau, le -lobe asiatique, et la pensée de ce lobe ne conseille que l'inaction, le -renoncement, «l'enchantement du désenchanté», comme disait Renan, ou -plutôt la satisfaction du désespoir. Il est certain que tout ce que nous -voyons, tout ce que nous sentons, tout ce que nous savons, nous engage -dans ce désespoir, que nos méditations--surtout celles de ce même lobe -asiatique--peuvent du reste rendre très vaste, aussi beau et presque -aussi habitable que l'espoir. Mais que savons-nous, au regard de ce que -nous ne savons pas? Nous ignorons tout ce qui nous précède et tout ce -qui nous suit, et, en un mot, le tout de l'univers. Notre désespoir, qui -paraît d'abord le dernier mot et le dernier effort de la sagesse est -donc fondé sur ce que nous savons, qui n'est rien, tandis que l'espoir -de ceux que nous croyons moins sages peut se fonder sur ce que nous -ignorons, qui est tout. - -Encore qu'il s'y mêle, si nous voulons être tout à fait justes, plus -d'une raison d'espérer que nous ne rappellerons pas ici; admettons donc -qu'en ce rien que nous savons ne se trouve que le désespoir, et que -l'espoir ne soit qu'en ce tout que nous ignorons. Mais au lieu de -n'écouter que notre lobe oriental qui nous conseille d'accepter cette -ignorance inactive et d'y ensevelir notre existence, n'est-il pas plus -raisonnable de faire travailler en même temps notre lobe occidental qui -cherche à découvrir ce tout? Il est possible qu'il y trouve aussi, en -fin de compte, le désespoir, mais c'est peu probable, car on ne saurait -imaginer un univers qui ne serait qu'un acte de désespoir. Or, si -l'univers n'est pas un acte de désespoir, rien de ce qui s'y trouve n'a -de raisons de désespérer. En tout cas et en attendant, cette recherche -nous permettra sans doute d'espérer aussi longtemps qu'existera cet -univers. - - -II - -Une des plus dangereuses tentations qui assaillent celui qui se penche -sur la nature et qui voit, à mesure qu'il avance, les mystères se -multiplier et s'étendre en tous sens, à l'infini, c'est le découragement -devant la tâche impossible et le renoncement. Il laisse tomber les -armes. Surtout au dernier versant de la vie, il est trop enclin à se -résigner, à ne pas aller plus avant, à ne plus faire d'effort, à -s'endormir dans l'«à quoi bon?», à ne plus rien apprendre, puisqu'il a -appris qu'il ne saura jamais rien. - -Il éprouve déjà ce désir de se rendre à merci, quand il envisage la plus -humble, la plus petite des sciences. Que sera-ce quand il tentera de les -embrasser toutes? L'esprit se perd, a le vertige et demande à fermer les -yeux. Il ne faut pas les fermer. C'est la plus basse trahison que puisse -commettre l'homme. Nous n'avons pas autre chose à faire en cette vie -qu'à chercher à savoir où nous sommes. Nous ne nous trouvons pas d'autre -raison d'être, nous n'avons pas d'autre devoir. Ne pas savoir n'est -qu'un désagrément; ne plus chercher à savoir est le malheur suprême et -sans remède, la désertion inexcusable. - -Pourtant, sans renoncer, il est bon de ne pas se nourrir de trop petites -illusions. Ayons toujours devant les yeux certaines vérités qui nous -remettent à notre place. Il est certain que nous ne saurons jamais tout, -et tant que nous ne saurons pas tout, nous serons comme si nous ne -savions rien. Il est fort possible, comme l'insinue le Rig-Véda, que -Dieu lui-même, ou la cause première ne sache pas tout. Il est également -possible que l'univers n'ait encore, en aucune de ses parties, pris -conscience de soi, ignore d'où il vient et où il va, ce qu'il fut et ce -qu'il sera, ce qu'il a fait comme ce qu'il veut faire; et, d'autre part, -il est probable que s'il ne l'a pas appris, il ne l'apprendra jamais, -attendu, ainsi que je l'ai déjà dit, qu'il n'y a aucune raison pour -qu'il puisse faire dans l'infini des temps qui nous suivra ce qu'il n'a -pu faire dans l'infini des temps qui nous précéda. - -S'il y a une conscience de l'univers ou un Dieu, il sait tout ce qu'il -doit savoir ou ne le saura jamais. Et s'il le sait, pourquoi a-t-il fait -ce qu'il a fait, qui ne peut mener à rien; attendu qu'il nous aurait -déjà menés où il faudrait aller? Pourquoi n'a-t-il pas préféré le néant -ou du moins ce que nous appelons le néant, seule forme du bonheur -stable, immuable, incontestable et compréhensible? - -Nous comprendrions peut-être, et encore serait-ce bien difficile, un -univers immobile, immuable, éternel, un univers arrivé; nous ne pouvons -comprendre un univers en mouvement ou dont, tout au moins, toutes les -parties que nous voyons sont sans cesse en mouvement et en évolution à -travers l'espace et le temps, un univers se précipitant à des vitesses -vertigineuses vers un but qu'il n'atteindra jamais puisqu'il ne l'a pas -encore atteint. - -On peut dire, pour se consoler, que tout désespoir ne vient que de -l'étroitesse de notre vue, mais il convient d'ajouter qu'il en est de -même de tout espoir. - - - - -XIV - -MACROCOSME ET MICROCOSME - - -Les biologistes constatent que l'embryon humain récapitule--très -rapidement durant les premiers mois de son évolution, plus lentement -dans les derniers--toutes les formes de vie qui ont précédé l'homme sur -cette terre. - -La tache arrondie qu'est le germe devient une sphère creuse, une sorte -de sac à paroi double, qu'on appelle _Gastrula_ et dont l'orifice -d'invagination resserré prend le nom de _Blastopore_. C'est la vie -protozoaire, le début, encore gélatineux, de la vie animale, à laquelle -succède, à la suite de transformations qu'il serait trop long -d'énumérer, la vie polypéenne. - -Puis, de chaque côté de la tête, apparaissent les «arcs branchiaux», qui -correspondent aux branchies des poissons. A la fin du premier mois, les -membres ne sont encore que de simples bourgeons; par contre, l'embryon -est pourvu d'une queue qui, repliée, lui touche presque le front. Il a -alors l'aspect d'un têtard et vit d'une vie toute aquatique, baigné dans -le liquide amniotique qui représente pour lui l'eau dans laquelle -évoluent librement les embryons des poissons et des batraciens. - -Il s'agit maintenant de prendre une résolution et de savoir ce qu'on en -fera. Il se trouve à peu près dans la situation où se trouvait la vie à -l'origine des espèces; et la nature, comme pour humilier l'homme ou -s'humilier elle-même en se remémorant ses erreurs et ses hésitations, -recommence ses tâtonnements, ses impairs, ses repentirs et ses -expériences ratées. Des formes ébauchées, comme la corde dorsale, se -résorbent, les reins primitifs disparaissent pour faire place aux reins -définitifs qui sont gigantesques et remplissent la plus grande partie de -la cavité péritonéale. Gigantesque est aussi le foie qui envahit presque -toute la cavité viscérale, gigantesque la tête presque aussi grosse que -le reste du corps; et dans cette gigantesque tête se forment les -vésicules oculaires primitives qui sont également énormes, comme est -énorme la vésicule ombilicale. C'est la période incohérente et -monstrueuse qui correspond à l'époque de démence et de gigantisme où la -nature, encore inexpérimentée, ébauchait aveuglément des êtres -incertains, formidables, hétéroclites, déséquilibrés, à la fois oiseaux, -crocodiles, éléphants et poissons, comme si elle n'avait pas encore pris -son parti, opéré ses classifications, dégagé ses lois et acquis le sens -des proportions, de la mesure et des conditions essentielles au maintien -de la vie qu'elle créait. - - * * * * * - -Voilà, en gros, la récapitulation qui se passe sous nos yeux; mais dont, -sans doute, beaucoup d'incidents nous échappent ou ne fixent pas assez -notre attention, car il est possible qu'ils reproduisent des formes que -nous ne connaissons pas, qui n'ont même pas laissé de traces -géologiques, attendu que le nombre des espèces disparues est infiniment -plus grand que celui des espèces que nous connaissons. - -Le docteur Hélan Jaworski peut donc très justement affirmer que la -période embryonnaire correspond à la période géologique. Et de même que -dans la grande évolution terrestre, nous voyons disparaître peu à peu -les poissons cuirassés, les monstrueux reptiles, les gigantesques -mammifères, dans la petite évolution embryonnaire, nous voyons se -dissoudre le rein primitif, la corde dorsale, la vésicule ombilicale, le -foie diminuer, la disproportion de la tête au reste du corps -s'amoindrir, en un mot la nature s'assagir, reconnaître ses torts, -profiter de son expérience, réparer de son mieux ses erreurs et, peu à -peu, acquérir le sens de l'équilibre, de l'économie et de la mesure. - -Entre la période géologique qui correspond à l'apparition de l'homme sur -la terre et la naissance de l'enfant, le docteur Jaworski trouve -d'autres analogies ingénieuses mais un peu plus risquées. L'accouchement -est, en effet, précédé d'un déluge en miniature causé par le déchirement -des enveloppes foetales qui laissent échapper le liquide amniotique. -Puis, l'enfant, au moment où il entre dans la vie, connaît brusquement -une sorte de période glaciaire. Il passe, en effet, d'un milieu où règne -une température de plus de trente-sept degrés, à l'air extérieur qui en -compte à peine seize ou dix-huit. L'impression de froid est si terrible -qu'elle arrache au nouveau-né son premier cri de douleur. - - * * * * * - -Quelle est la signification de cette étrange récapitulation? - -Le docteur Jaworski est d'avis que si la petite évolution embryonnaire -qui prépare la naissance de l'homme, répète la grande évolution -terrestre, cette dernière ne serait de son côté qu'une vaste période -embryonnaire qui préparerait une naissance qu'on ne peut pas encore -imaginer. Je ne sais s'il réussira à étayer suffisamment cette -gigantesque hypothèse. S'il y parvient, il nous aura réellement fait -faire, ainsi qu'il le promet, «un pas dans l'essence des choses». En -attendant, par ses travaux préparatoires, il nous aura toujours fait -faire un autre pas très utile, vers une vérité, incontestable, cette -fois, qui, pour être moins inattendue n'a jamais été mise en lumière -avec autant de patience et n'est pas moins grosse de conséquences. - - * * * * * - -Le docteur Jaworski entreprend donc de démontrer que le corps de l'homme -réunit en lui, nettement reconnaissables, tous les êtres vivants qui -existent actuellement sur cette terre et qui y ont existé depuis -l'origine de la vie. En d'autres termes, chaque être résume en lui tous -ceux qui l'ont précédé; et l'homme, le dernier venu, renferme l'Arbre -biologique tout entier, à tel point que si l'on dissociait son corps, si -l'on pouvait séparer chacun de ses organes et les maintenir isolément en -vie, on parviendrait à reconstituer toutes les formes existantes, à -repeupler la terre de toutes les espèces qu'elle a portées, depuis le -protoplasme primitif jusqu'à cette synthèse, cet aboutissement que nous -sommes. - -On pourrait aller plus loin et affirmer, comme le font les occultistes -orientaux, que nous renfermons également en nous, en germe ou à l'état -d'ébauche, tous les êtres, toutes les formes qui viendront après nous. -Mais ici nous quitterions la science proprement dite pour nous égarer -dans une hypothèse naturellement invérifiable. - - * * * * * - -Ainsi donc, ce n'est pas seulement au figuré, comme le pressentait le -langage courant quand il parle de l'arbre vasculaire, des rameaux -nerveux, de la grappe ovarienne, ce n'est pas seulement par analogie -mais au pied de la lettre et dans toute la rigueur scientifique que -notre coeur n'est au fond qu'une méduse, que nos reins sont des éponges, -que nos intestins représentent les polypes et notre squelette les -polypiers, que nos organes reproducteurs sont des vers ou des -mollusques, que la colonne vertébrale et la moelle épinière remplacent -les échinodermes, tandis que les brachiopodes et les cténophores -renaîtraient de notre oeil, que les reptiles se retrouveraient dans -notre appareil digestif et les oiseaux dans notre appareil respiratoire; -et ainsi de suite. - -Je le répète, il ne s'agit pas ici de métaphores et de correspondances -plus ou moins approximatives, élastiques et plausibles, mais de -constatations rigoureusement et méticuleusement établies. - -Je ne puis naturellement vous mettre sous les yeux les détails de la -démonstration du docteur Jaworski. Elle ne saurait admettre la moindre -solution de continuité, et, à travers les trois volumes publiés -jusqu'ici, nous mène à des conclusions qu'il est bien difficile de -contester. On affirmait sans trop y croire et sans y regarder de trop -près que l'homme est un microcosme. Il semble bien prouvé aujourd'hui -que ce n'est pas seulement littérairement défendable, mais -scientifiquement exact. Nous sommes une colonie préhistorique, immense -et innombrable, une agglomération vivante de tout ce qui vit, a vécu et -probablement vivra sur la terre. Nous ne sommes pas seulement les fils -ou les frères des vers, des reptiles, des poissons, des batraciens, des -oiseaux, des mammifères ou de n'importe quel monstre qui a souillé ou -épouvanté la surface du globe; nous les portons en nous, nos organes ne -sont qu'eux, nous en nourrissons tous les types, ils n'attendent qu'une -occasion pour s'évader de nous, reparaître, se reconstituer, se -développer et nous replonger dans la terreur. A leur propos, aussi -justement qu'à propos des pensées secrètes, des vices et des fantômes -qui nous peuplent, on pourrait répéter le mot que le vieillard d'Emerson -disait à ses enfants affolés par une étrange figure dans la sombre -entrée: «Mes enfants, vous ne verrez jamais rien de pire que -vous-mêmes!» Si toutes les espèces disparaissaient et que seul l'homme -subsistât, aucune ne serait perdue et toutes pourraient renaître de son -corps, comme si elles sortaient de l'Arche de Noé, depuis le protozoaire -presque invisible, jusqu'aux formidables colosses d'avant le déluge qui -lècheraient les toits de nos maisons. - -Il est donc assez probable que toutes ces espèces prennent part à notre -existence, à nos instincts, à tous nos sentiments, à toutes nos pensées; -et nous voici une fois de plus ramenés aux grandes religions de l'Inde -qui avaient pressenti toutes les vérités que nous découvrons peu à peu -et, il y a des milliers d'années, nous affirmaient déjà que l'homme est -tout et doit reconnaître son essence en tout être vivant. - - - - -XV - -L'HÉRÉDITÉ ET LA PRÉEXISTENCE - - -Il y a dans la loi de l'hérédité qui veut que les descendants souffrent -des fautes et profitent des vertus de leurs ancêtres des vérités qui ne -sont plus contestées. Elles éclatent à tous les yeux. Le fils d'un -alcoolique portera toute sa vie, de sa naissance à sa mort, dans sa -chair et dans son esprit, le poids du vice paternel. On dirait que par -cet exemple irrécusable, la nature a voulu affirmer et manifester avec -ostentation le caractère implacable de sa loi; comme pour nous faire -entendre qu'elle ne tient aucun compte de nos notions du juste et de -l'injuste et agit selon le même principe dans toutes les ténébreuses -circonstances où nous ne pouvons suivre les inextricables détours de sa -volonté. - -Il n'y aurait que cet exemple, qu'il suffirait à marquer d'infamie cette -volonté inhumaine. Il n'y a pas de loi qui répugne davantage à notre -raison, à notre sens des responsabilités, qui altère plus profondément -notre confiance à l'univers et à l'esprit inconnu qui le dirige. De -toutes les injustices de la vie, voici la plus criante, la moins -compréhensible. Nous trouvons des excuses ou des explications à la -plupart des autres; mais qu'un enfant qui vient de naître, qui n'a pas -demandé à naître, soit, dès la première gorgée d'air qu'il aspire, -frappé d'une déchéance irrémédiable, d'une condamnation féroce, -irrévocable et de maux qu'il traînera jusqu'au tombeau, il nous semble -qu'aucun des tyrans les plus odieux que l'histoire ait maudits n'aurait -osé faire ce que la nature fait paisiblement chaque jour. - -Mais portons-nous vraiment le poids de la faute des morts? D'abord, -est-il bien sûr que les morts soient réellement morts et ne demeurent -plus en nous? Il est certain que nous les prolongeons, que nous sommes -la partie durable de ce qu'ils furent. Nous ne saurions nier que nous -subissons encore leur influence, que nous reproduisons leurs traits et -leur caractère, que nous les représentons presque tout entiers, qu'ils -continuent de vivre et d'agir en nous; il est donc assez naturel qu'ils -continuent également de supporter les conséquences d'une action ou d'une -façon de vivre que leur départ n'a pas interrompue. - -Mais, dira-t-on, je n'ai pas participé à cette action, à cette habitude, -à ce vice que je paie aujourd'hui. Je n'ai pas été consulté, je n'ai pas -eu l'occasion d'élever la voix, de retenir sur la pente fatale mon père -ou mon aïeul qui se perdait. Je n'étais pas né, je n'existais pas -encore.--Qu'en savons-nous?--N'y aurait-il pas, dans l'idée que nous -nous faisons de l'hérédité, une erreur fondamentale? A l'un des bouts du -fléau de la balance que nous accusons d'injustice, pend l'hérédité; mais -à l'autre bout pèse autre chose dont on n'a jamais tenu compte, car elle -n'a pas encore de nom, qui est le contraire de l'hérédité, qui plonge -dans l'avenir au lieu de sortir du passé et qu'on pourrait appeler la -préexistence ou la prénatalité. - -De même que nos morts vivent toujours en nous, nous vivons déjà dans nos -morts. Il n'y a aucune raison de croire que l'avenir, qui est plein de -vie, soit moins actif et moins puissant que le passé qui est plein de -morts. Au lieu de le descendre, ne faudrait-il pas remonter le cours des -ans pour retrouver la source de nos actes? Nous ignorons de quelle façon -ceux qui, jusqu'aux dernières générations, naîtront de nous, vivent déjà -en nous; mais il est certain qu'ils y vivent. Quel que soit, dans la -suite des âges, le nombre de nos descendants, quelles que soient les -transformations que leur fassent subir les éléments, les climats, les -terroirs et les siècles, ils garderont intacts, à travers toutes les -vicissitudes, le principe de vie qu'ils ont tiré de nous. Ils ne l'ont -pas pris ailleurs ou ne seraient pas ce qu'ils sont. Ils sont réellement -sortis de nous; et s'ils en sont sortis, c'est que d'abord ils s'y -trouvaient. Que faisaient donc en nous ces innombrables vies accumulées? -Est-il permis de prétendre qu'elles y demeuraient absolument inactives? -Quelles étaient leurs fonctions, leur puissance? Qu'est-ce qui les -séparait de nous? Où commencions-nous, où finissaient-elles? A quel -point se mêlaient aux nôtres leurs pensées et leur volonté? - -Elles n'avaient pas encore de cerveau, direz-vous, comment -pouvaient-elles penser et agir en nous? Il est vrai, mais elles avaient -le nôtre. Les morts sont également privés de cerveau; néanmoins personne -ne conteste qu'ils continuent de penser et d'agir en nous. Ce cerveau -dont nous sommes si fiers, n'est pas la source, mais le condensateur de -la pensée et de la volonté. Comme la bouteille de Leyde ou la bobine de -Rhumkorff, il n'existe et ne s'anime que durant le temps qu'y passe ou -qu'y réside le fluide électrique de la vie. Il ne produit pas ce fluide, -il le recueille; ce qui importe, ce n'est point ses circonvolutions, -comparables aux fils d'une bobine d'induction, mais la vie qui le -parcourt; et que peut être cette vie, sinon le total de toutes les -existences que nous accumulons en nous, qui ne s'éteignent pas à notre -mort, commencent avant notre naissance et nous prolongent, en avant et -en arrière, dans l'infini du temps? - -On a parfois, dans des études ou des romans, essayé de mettre en scène -ces vies diverses que nous hébergeons; et chacun de nous, s'il -s'interroge sincèrement et profondément, découvrira en soi deux ou trois -types très nets, qui n'ont de commun que le corps où ils séjournent, ne -s'entendent guère entre eux, luttent sans cesse pour avoir le dessus et -s'arrangent comme ils peuvent afin d'aller jusqu'au bout d'une existence -dont l'ensemble forme notre moi. Ce moi sera bon ou mauvais, remarquable -ou insignifiant, plus ou moins égoïste ou généreux, inquiet ou -tranquille, pacifique ou belliqueux, héroïque ou pusillanime, hésitant -ou décidé et entreprenant, sauvage ou raffiné, fourbe ou loyal, actif ou -paresseux, chaste ou lubrique, modeste ou vaniteux, fier ou obséquieux, -inégal ou constant, selon l'autorité que saura prendre sur les autres le -type qui s'emparera des meilleures positions du coeur ou du cerveau. -Mais même dans l'existence en apparence la plus stable, la plus une, la -mieux équilibrée, cette autorité ne sera jamais incontestée ni -définitive. Le type dominant se verra toujours discuté, attaqué, -inquiété, circonvenu, harcelé, contrarié, sollicité, trompé, trahi et -parfois sournoisement détrôné par un des types rivaux ou subalternes, -dont il ne se méfiait pas ou qu'il ne surveillait plus assez -étroitement. Il y a des coalitions inattendues, des compromis bizarres, -des défections regrettables, des compétitions, des intrigues -incessantes, de véritables coups d'état, notamment aux âges critiques et -à chaque événement important; et toute cette tragédie intime et -prodigieuse ne s'arrête un moment qu'à l'instant de la mort. - -Mais encore une fois, pourquoi chercher uniquement dans le passé et -parmi les ancêtres, les acteurs de ce drame qui est le drame humain par -excellence? Qu'est-ce qui nous permet de supposer que les morts seuls y -tiennent tous les rôles? Pourquoi ceux dont nous sommes sortis -auraient-ils plus d'influence que ceux qui sortiront de nous? Les -premiers sont loin de notre corps, d'insondables mystères les en -séparent, et leur survivance peut être mise en doute; les autres -habitent notre chair et leur existence ne saurait être contestée. Nous -venons de voir que l'argument que l'on tire de l'absence de tout cerveau -n'est pas invincible. Mais, ajoutera-t-on peut-être, comment voulez-vous -que, n'ayant pas encore vécu, ils puissent avoir des habitudes, des -vertus et des vices, des préférences et une expérience, en un mot, tout -ce qui constitue un caractère et ne s'acquiert qu'au contact de la vie? -Mais la même objection, dans la plupart des cas, pourrait être faite au -sujet des ancêtres. En général, quand nous sommes sortis d'eux, ils -étaient encore jeunes, ils n'étaient pas encore ce qu'ils sont devenus -et ce que nous devenons d'après eux. Ils n'avaient pas encore pris les -habitudes, la manière de penser ou de sentir, cultivé les vertus ou les -vices que nous reproduisons. Le petit bourgeois maniaque, économe, -circonspect et mesquin que nous sentons en nous, était peut-être encore -un jeune homme prodigue, ardent et inconsidéré; le débauché était -peut-être chaste, le voleur n'avait jamais volé et l'assassin pouvait -avoir horreur du sang. Tout est à peu près également immatériel, et -virtuel dans les deux cas; il ne s'agit ici que de tendances et de -forces amorphes auxquelles le cerveau que nous tenons des uns, que nous -passons aux autres, donne une forme. - -Il est donc fort possible que le petit bourgeois, le débauché, le voleur -ou l'assassin, loin d'être morts, ne soient pas encore nés et prennent -une part aussi active que nos ancêtres aux agitations et parfois à la -direction de notre vie. C'est ce qu'ont toujours pressenti ou révélé, le -tenant peut-être d'une source inconnue et plus haute, les religions les -plus anciennes et les plus vénérables de l'humanité, dont le -christianisme et son dogme du péché originel ne sont qu'une réplique -incomplète. Aujourd'hui encore, plus de six cents millions d'hommes -croient à la préexistence des âmes, aux vies successives et à la -réincarnation. Aux yeux de ces religions, le petit bourgeois qui nous -procréa, il y a plusieurs siècles, est le même qui, un peu moins -mesquin, un peu moins borné, amélioré par sa vie antérieure et le -passage à travers les mystères de la mort, attend en nous le moment de -renaître et, en l'attendant, se mêle à nos instincts, à nos sentiments, -à nos pensées. Il n'y attend pas seul; il n'est qu'une vie dans la foule -des vies qui nous ont précédés et viennent revivre en nous; et toutes -ces vies passées et futures forment l'ensemble de la nôtre. - -Nous ne discuterons pas ici cette doctrine des existences successives et -de la réincarnation expiatrice et purificatrice, qui est l'explication -la plus haute et, jusqu'à ce jour, la seule acceptable qu'on ait trouvée -aux injustices de la nature. En l'état présent de nos connaissances, -elle ne peut être qu'une hypothèse magnifique ou une affirmation qu'il -est impossible de prouver. Ne quittons pas le terrain incontestable où -se trouvent l'hérédité et la préexistence. L'hérédité est un fait -acquis, une vérité expérimentale, la préexistence est une nécessité -logique. On ne saurait, en effet, concevoir que ce qui naîtra de nous, -déjà n'existe pas en nous, en fait, en principe, en germe, en essence ou -en puissance; et, dès lors qu'il existe d'une façon probablement plus -spirituelle que matérielle, il est bien moins surprenant qu'il porte -plus ou moins la responsabilité de pensées et d'actes auxquels il ne -saurait être entièrement étranger. - -En tout cas, l'hérédité incontestable et la préexistence nécessaire nous -rappellent une fois de plus que chacun de nous n'est pas un être unique, -isolé, permanent, hermétiquement clos, indépendant des autres et séparé -de tout dans l'espace et le temps, mais un vase poreux plongé dans -l'infini, une sorte de carrefour où se croisent toutes les routes du -passé, du présent et de l'avenir, une auberge au bord des chemins -éternels, où se réunissent, pour y passer quelques jours, toutes les -vies qui forment notre vie. Nous nous croyons morts quand elles quittent -l'auberge, et nous nous imaginons qu'elles périssent aussi. Il est plus -vraisemblable qu'il n'en est rien. Elles abandonnent simplement -l'hôtellerie délabrée pour s'installer dans une maison nouvelle et plus -habitable. Elles y emportent leurs créances et leurs dettes, y -emménagent leurs habitudes, leurs instincts, leurs idées, leurs -passions, leurs mérites, leurs fautes, leurs acquisitions et leurs -souvenirs. La maison est changée, mais les hôtes sont les mêmes et -l'existence d'autrefois reprendra son cours dans la demeure nouvelle, -peut-être un peu plus haute, peut-être un peu plus belle, peut-être un -peu plus claire... - - - - -XVI - -LA GRANDE RÉVÉLATION - - -I - -Nous désespérons de connaître jamais l'origine de l'univers, son but, -ses lois, ses intentions, et nous finissons par douter qu'il en ait. Il -serait plus sage de très humblement nous dire que nous ne sommes pas à -même de les concevoir. Il est probable que s'il nous livrait demain la -clef de son énigme, nous serions, autant qu'un chien à qui l'on montre -la clef d'une horloge, incapable d'en comprendre l'usage. En nous -révélant son grand secret, il ne nous apprendrait presque rien, ou du -moins cette révélation n'aurait qu'une influence insignifiante sur notre -vie, notre bonheur, notre morale, nos efforts et nos espérances. Elle -planerait à de telles hauteurs que personne ne l'apercevrait; tout au -plus débarrasserait-elle le ciel de nos illusions religieuses, ne -laissant, à la place qu'elles y occupaient, que le vide infini de -l'éther. - - * * * * * - -Il n'est pas dit, du reste, que nous ne possédions pas cette révélation. -Il est fort possible que les religions de peuples disparus, Lémures, -Atlantes et beaucoup d'autres, l'aient connue; et que nous en -retrouvions les débris dans les traditions ésotériques parvenues jusqu'à -nous. Il ne faut pas oublier, en effet, qu'à côté de l'histoire -extérieure et scientifique, existe une histoire secrète de l'humanité -qui tire sa substance de légendes, de mythes, d'hiéroglyphes, de -monuments étranges, d'écrits mystérieux, du sens caché des livres -primitifs. Il est certain que si l'imagination des interprètes de cette -histoire occulte est souvent hasardeuse, tout ce qu'ils affirment n'est -pas à dédaigner et mériterait d'être un jour examiné plus sérieusement -qu'on ne l'a fait jusqu'ici. - -L'essentiel de cette révélation ésotérique est fort bien résumé par M. -Marc Saunier, disciple de Fabre d'Olivet et de Saint-Yves d'Alveydre, -dans son livre: _la Légende des Symboles_. «Les Initiés, dit-il, ont -toujours considéré chaque continent comme un être soumis aux mêmes lois -que l'homme. Pour eux, les minéraux en constituent l'ossature, la flore, -la chair, la faune, les cellules nerveuses, et les races humaines, la -substance grise du cerveau. Ce continent ne serait lui-même qu'un organe -de la terre dont chaque homme serait une cellule pensante, et dont la -totalisation des pensées humaines exprimerait la pensée. La terre -elle-même ne serait qu'un organe du système solaire considéré à son tour -comme individu, et notre système solaire ne serait lui aussi qu'un -organe d'un autre être de l'infini, dont l'étoile Alpha du Bélier -manifesterait le coeur. Et enfin, par une dernière synthèse, on arrive -au Cosmos qui exprime la totalisation générale de tout, en un être dont -le corps est le monde, et la pensée, l'intelligence universelle, -divinisée par les religions.» - - * * * * * - -Le fond de leur doctrine est nettement évolutionniste. Chaque continent -n'a fait que transformer à son heure, et selon son idéal, les germes -issus des terres hyperboréennes, et l'homme n'est que le résultat d'une -évolution animale. Ils l'empruntent d'ailleurs presque totalement aux -Hindous et précèdent ainsi de plusieurs milliers d'années les dernières -hypothèses de notre science actuelle. - -Mais, sans nous attarder dans ces sables mouvants, allons directement -aux sources claires et sûres. Nous possédons, en effet, dans les livres -sacrés et secrets de l'Inde, dont nous ne connaissons d'ailleurs qu'une -infime partie, une cosmogonie qu'aucune pensée européenne n'a jamais -dépassée. Il ne serait pas juste de dire que du premier coup elle -atteignit les dernières limites où l'intelligence de l'homme puisse se -hasarder sans se dissoudre dans l'infini, car elle est l'oeuvre de -siècles dont nous ne savons pas le nombre; mais il est incontestable -qu'elle précède toutes les autres, que sa naissance est antérieure à -tout ce que nous connaissons, et qu'à l'origine de tout, elle est allée -au delà de tout ce que nous avons appris et de tout ce que nous pouvons -imaginer de plus grand. - - * * * * * - -La première, par exemple, bien avant nos temps historiques, elle a su -nous donner une idée concrète et vertigineuse de l'infini du temps. Le -livre de Manou nous apprend que douze mille années des mortels ne -représentent pour les dieux qu'un jour et une nuit; leur année composée -de trois cent soixante jours compte donc quatre millions trois cent -mille ans. Mille années des dieux ne forment à leur tour qu'un seul jour -de Brahma, c'est-à-dire quatre milliards trois cent vingt millions -d'années humaines, représentant la vie totale de notre globe; et la nuit -de Brahma est d'égale durée. Trois cent soixante de ces jours et nuits -font une année de ce dieu, et cent de ces années constituent une de ses -vies, c'est-à-dire la durée de l'univers représentée par le chiffre -formidable de trois cent onze mille et quarante milliards d'années. -Après quoi, il recommence une autre vie. En ce moment, nous n'avons pas -encore atteint le midi du jour actuel de Brahma, ni la moitié de la vie -de notre globe terrestre. - -Pour compléter cette esquisse de l'immense chronologie védique, je -continue de me servir des notes que veut bien me confier mon filleul de -guerre qui possède à fond cette science trop négligée. On verra du reste -que chronologie et cosmogonie sont ici intimement liées. - -«La journée de Brahma (quatre milliards trois cent vingt millions -d'années) se décompose en quatorze vies de Manou, dont sept -_Manvantaras_ et sept _Pralayas_ alternatifs. Le mot _Manvantara_ veut -dire intervalle entre deux Manous: l'un de ceux-ci apparaît à l'aurore -et l'autre au crépuscule de cette période d'activité terrestre. Le Manou -matinal donne son nom au _Manvantara_, et le Manou vespéral préside au -_Pralaya_, c'est-à-dire à la période de dissolution, ou de _statu quo_ -négatif, mort, sommeil ou inertie selon le cas, qui sépare deux vagues -de vie. - -«L'évolution universelle est une chaîne sans commencement ni fin dont -chaque anneau apparaît et disparaît tour à tour dans notre champ de -conscience. Brahma lui-même ne meurt que pour renaître. Mais pour le -souverain des mondes comme pour un astre quelconque ou pour le dernier -des êtres organiques, il n'y a de mort et de dissolution qu'au point de -vue individuel. L'obscurité est la rançon de la lumière, le soir -compense le matin, la vieillesse est le prix de la jeunesse et la mort -le revers de la vie. En réalité cependant, toute évolution est -continuelle en même temps que discontinue; les _Manvantaras_ et -_Pralayas_ sont à la fois simultanés et successifs; chaque vie -individuelle est engendrée par son double élémental et engendre son -double résidual. Tout déclin de vie dans un lieu donné coïncide avec une -croissance d'être dans un lieu correspondant et se poursuit par une -renaissance en un lieu nouveau. Au fond, il n'y a pas de vie -individuelle. Nous sommes à la fois nous-même et un autre, nous-même et -plusieurs autres, nous-même et tous les autres, nous-même et l'univers, -nous-même et l'infini. - -«L'évolution de notre globe terrestre est un cycle infinitésimal de -cette évolution universelle, correspondant seulement à un jour et une -nuit de Brahma et se divise en quatorze cycles composés chacun d'un -_Manvantara_ et d'un _Pralaya_. Le cycle de l'évolution organique sur -notre globe solidifié représente une seule de ces subdivisions, -c'est-à-dire que le rayon de la sphère organique n'est qu'un quatorzième -du rayon de la sphère minérale. L'évolution minérale est évidemment -continue, de la formation à la dissolution du globe. Si, entre les -périodes d'activité géologiques, il existe un _Pralaya_ quelconque, -celui-ci, en dépit de l'étymologie du mot, doit être, non pas une -dissolution parfaitement inconcevable au point de vue logique et -scientifique, mais une période d'inertie ou de ralentissement, dont -l'hypothèse est très admissible, et dont les périodes glaciaires -survenues au cours même du _Manvantara_ actuel nous offrent un exemple. -Dans les cycles antérieurs de Manou, la terre a passé successivement par -les divers états de condensation que la science considère comme ignés et -qui correspondent à l'évolution élémentaire, éthérée, gazeuse et -liquide. Pendant ces longues périodes, la vie actuelle existait en -potentialité dans l'âme de la terre et en réalité sur d'autres globes -que le nôtre.» - -Mais ne poussons pas plus loin cette esquisse dont la complication -deviendrait inextricable. Rappelons simplement cette magnifique doctrine -de la réincarnation qui, à toutes les questions du juste et de -l'injuste, immortelle torture des mortels, est la réponse la plus -ancienne, la seule décisive et sans doute la plus plausible; et son -corollaire, cette loi du Karma comme le dit si bien mon filleul, «la -plus admirable des découvertes morales: elle représente la liberté -abstraite, et suffit à affranchir la volonté humaine de tout être -supérieur ou même infini. Nous sommes nos propres créateurs et les seuls -maîtres de notre destin; nul autre que nous-même ne nous récompense ou -ne nous punit; il n'y a pas de péché, mais seulement des conséquences; -il n'y a pas de morale, mais seulement des responsabilités. Or, le -Bouddha enseignait qu'en vertu même de cette loi souveraine, l'individu -doit renaître pour moissonner ce qu'il a semé: cette certitude de -renaissance suffisait à neutraliser l'horreur de la mort.» - - * * * * * - -Tout cela n'est-il qu'imaginaire, rêves de cerveaux plus ardents que les -nôtres, hallucinations d'ascètes qu'étourdissent le jeûne et -l'immobilité ou échos de traditions immémoriales laissées par d'autres -races ou des êtres antérieurs à l'homme et plus spirituels? Il est -impossible de s'en rendre compte, mais quelle qu'en soit l'origine, il -est certain que le monument, dont nous n'avons entrevu qu'un angle de la -base, est prodigieux et n'a pas l'air humain. Tout ce qu'on peut dire, -c'est que nos sciences modernes, notamment l'archéologie, la géologie et -la biologie, confirment plus qu'elles n'infirment l'une ou l'autre de -ces révélations. - - * * * * * - -Mais là n'est pas, pour l'instant, la question. Admettons que l'une -d'elles, celle des livres sacrés de l'Inde, par exemple, soit vraie, -incontestable et scientifiquement établie par nos recherches, ou qu'une -communication interplanétaire ou une déclaration d'un être surhumain ne -permette plus de douter de son authenticité: quelle influence une telle -révélation aura-t-elle sur notre vie? Qu'y transformera-t-elle, quel -élément nouveau apportera-t-elle à notre morale, à notre bonheur? Sans -doute fort peu de chose. Elle passera trop haut, elle ne descendra pas -jusqu'à nous, elle ne nous touchera point, nous nous perdrons en son -immensité, et, au fond, sachant tout, nous ne serons ni plus heureux ni -plus savants que lorsque nous ne savions rien. - -Ne pas savoir ce qu'il est venu faire sur cette terre, voilà le grand et -l'éternel tourment de l'homme. Or, il faut bien se dire que la vérité -vraie de l'univers, si nous l'apprenons quelque jour, sera probablement -assez semblable à l'une ou l'autre de ces révélations qui, ayant l'air -de nous apprendre tout, ne nous apprennent rien. Elle aura du moins le -même caractère inhumain. Il faudra bien qu'elle soit aussi illimitée -dans l'espace et le temps, aussi abyssale, aussi étrangère à nos sens et -à notre cerveau. Plus la révélation sera immense et haute, plus elle -aura chance d'être vraie; mais plus aussi elle s'éloignera de nous, -moins elle nous intéressera. Nous ne pouvons guère espérer de sortir de -ce dilemme décourageant: les révélations, les explications ou les -interprétations trop petites ne nous satisferont point parce que nous -les pressentirons insuffisantes, et celles qui seront trop grandes -passeront trop loin de nous pour nous atteindre. - - -II - -Il serait cependant souhaitable que cette révélation des livres sacrés -de l'Inde fût authentique et que notre science encore si étroite, si -petite, si timide et si incohérente, confirmât peu à peu, comme du reste -elle le fait chaque jour à son insu, certains points épars dans -l'immensité sans bornes de cette immémoriale vérité. - -Elle aurait en tout cas, même si elle ne parvenait pas à nous atteindre -directement, l'avantage d'élargir à l'infini notre horizon plus borné -qu'on ne croit; de jalonner cet infini de repères magnifiques, de -l'animer, de le peupler, de lui donner d'admirables visages, de le -rendre vivant, sensible et presque compréhensible. - -Nous savons tous que nous vivons dans l'infini; mais cet infini pour -nous n'est qu'un mot sec et nu, un vide noir et inhabitable, une -abstraction sans forme, une expression morte que notre imagination ne -ranime un moment qu'au prix d'un effort fatigant, solitaire, inhabile, -inassisté, ingrat et infructueux. En fait, nous nous tenons cantonnés -dans notre monde terrestre et dans nos petits temps historiques, et tout -au plus levons-nous parfois les yeux vers les planètes de notre système -solaire et poussons-nous notre pensée, d'avance découragée, jusqu'aux -époques nébuleuses qui précédèrent l'arrivée de l'homme sur notre globe. -De plus en plus, délibérément, nous tournons sur nous-mêmes toute -l'activité de notre intelligence et, par une regrettable illusion -d'optique, plus elle rétrécit son champ d'action, plus nous croyons -qu'elle l'approfondit. Nos penseurs et nos philosophes, de crainte de -s'égarer comme leurs prédécesseurs, ne s'intéressent plus qu'aux -aspects, aux problèmes, aux secrets les moins contestables; mais s'ils -sont les moins contestables, ils sont aussi les moins hauts, et l'homme, -en tant qu'animal terrestre, devient le seul objet de leurs études. Les -savants, d'autre part, accumulent de petits faits, de petites -observations sous lesquelles ils étouffent et qu'ils n'osent plus -soulever ou entr'ouvrir pour y faire circuler l'air d'une loi générale -ou d'une hypothèse salutaire, tant celles qu'ils hasardèrent jusqu'à ce -jour furent successivement et pitoyablement démenties ou bafouées par -l'expérience. - -Néanmoins, ils ont raison d'agir comme ils font et de continuer leurs -investigations, selon leurs étroites et sévères méthodes; mais il est -permis de constater que plus ils croient s'approcher d'une vérité qui -fuit, plus augmentent leurs incertitudes et leur désarroi, plus les -assises sur lesquelles ils fondaient leur confiance leur semblent -précaires, imaginaires et insuffisantes, et mieux ils se rendent compte -de l'incommensurable distance qui les sépare encore du moindre secret de -la vie. «Il semble, comme l'a prophétisé l'un des plus illustres d'entre -eux, le physicien anglais sir William Grove, que le jour approche -rapidement où l'on confessera que les forces que nous connaissons ne -sont que les manifestations phénoménales de réalités au sujet desquelles -nous ne savons rien, mais que les anciens connaissaient et auxquelles -ils vouaient un culte.» - - -III - -Voilà, en effet, ce qu'on ne peut s'empêcher de penser quand on étudie -quelque peu cette révélation primitive, la sagesse d'autrefois et ce qui -en a découlé. L'homme a su plus qu'il ne sait. Il ignorait peut-être -l'énorme masse de petits détails que nous avons observés et classés et -qui nous ont permis de domestiquer certaines forces dont il ne songeait -pas à tirer parti; mais il est probable qu'il en connaissait mieux que -nous la nature, l'essence et l'origine. - -La haute civilisation de l'humanité que l'histoire, en tâtonnant, -reporte à cinq ou six mille ans avant Jésus-Christ, est peut-être -beaucoup plus ancienne, et sans admettre, comme on l'a affirmé, que les -Égyptiens aient conservé des archives astronomiques durant une période -de six cent trente mille ans, on peut considérer comme établi que leurs -observations embrassaient deux cycles de précession, deux années -sidérales, soit cinquante et un mille sept cent trente-six ans. Or, -eux-mêmes n'étaient pas des initiateurs, mais des initiés, et tiraient -tout ce qu'ils savaient d'une source plus ancienne. Il en est de même -des Juifs, en ce qui concerne leurs livres primitifs et leur Kabbale; et -des Grecs, parmi lesquels tous ceux qui réellement nous apprirent -quelque chose sur l'origine, et la constitution de l'univers et de ses -éléments, sur la nature de la divinité, de la matière et de l'esprit, -tels qu'Orphée, Hésiode, Pythagore, Anaxagore, Platon et les -Néo-Platoniciens, étaient également des initiés, c'est-à-dire des hommes -qui, ayant passé par l'Égypte ou par l'Inde, avaient puisé à la même -source unique et immémoriale. Nos religions préhistoriques, scandinaves -ou germaniques et le druidisme celte, celles de la Chine et du Japon, du -Mexique et du Pérou, malgré de nombreuses déformations, en dérivaient -pareillement; de même que notre grande métaphysique occidentale, d'avant -le matérialisme actuel, dont la vue est un peu basse, notamment les -métaphysiques de Leibnitz, de Kant, de Schelling, de Fichte, de Hegel, -s'en rapprochent et s'y abreuvent plus ou moins à leur insu. - - * * * * * - -Il est donc certain que par les Grecs, par la Bible, par le -Christianisme qui en est un dernier écho, car l'auteur de l'_Apocalypse_ -et saint Paul étaient des initiés, nous sommes tout imprégnés de cette -révélation, qu'il n'y en a pas, qu'il n'y en eut jamais d'autre, qu'elle -est la grande révélation humaine ou surhumaine, et que par conséquent il -serait juste et salutaire de l'étudier plus attentivement et plus -profondément qu'on ne l'a fait jusqu'à ce jour. - - -IV - -Où est la source de cette révélation? Nous la situons en Orient parce -que c'est dans les livres sacrés de l'Inde que se trouve presque tout ce -que nous en connaissons. Mais il est à peu près certain qu'elle est -d'origine occidentale ou plutôt hyperboréenne et remonte à ces -merveilleux peuples disparus, les Atlantes, dont les dernières colonies -Protosythes florissaient il y a plus de onze mille ans et dont -l'existence n'est plus niable. - -On n'a pas oublié la page célèbre de Platon: Un jour que Solon -s'entretenait avec les prêtres de Saïs sur l'histoire des temps reculés, -l'un d'eux lui dit: «O Solon, vous autres Grecs, vous êtes toujours -enfants. Il n'en est pas un seul parmi vous qui ne soit novice dans la -science de l'antiquité. Vous ignorez ce que fit la génération de héros -dont vous êtes la faible postérité... Ce que je vais vous raconter -remonte à neuf mille ans. - -«Nos fastes rapportent que votre pays a résisté aux efforts d'une -puissance formidable qui, sortie de la mer Atlantique, avait envahi une -grande partie de l'Europe; car, pour lors, cette mer était navigable. -Près de ses bords était une île, vis-à-vis de l'embouchure que vous -nommez les colonnes d'Hercule. On dit que de cette île, plus étendue que -la Lydie et que l'Asie, il était facile de se rendre sur le continent. - -«Dans cette Atlantide, il y avait des rois célèbres par leur puissance -qui s'étendait sur les îles adjacentes et sur une partie du continent. -Ils régnaient, outre cela, d'un côté sur la Lydie jusqu'à l'Égypte, et -du côté de l'Europe jusqu'à la Tyrrhénie... Mais il survint des -tremblements de terre et des inondations; et dans l'espace de -vingt-quatre heures, l'Atlantide disparut.» - -Ce passage du _Timée_ est la première lueur que l'histoire proprement -dite ait projetée sur l'immense chaos des temps antédiluviens. Les -recherches et les découvertes modernes l'ont confirmé point par point. -Comme le dit Roisel, qui a consacré aux Atlantes un livre remarquable, -moins connu que ceux de Scott Elliot et de Rudolf Steiner, et qui ne -permet plus le moindre doute, «il est prouvé que bien avant les siècles -historiques, les Atlantes avaient acquis une science merveilleuse dont -l'humanité commence à peine à reconstituer les éléments et dont les -puissantes épaves se retrouvent dans les Gaules, l'Égypte, la Perse, les -Indes et la partie centrale du continent américain. Plus de dix mille -ans avant notre ère, ils connaissaient la précession des équinoxes, les -modifications si lentes que plusieurs astres éprouvent dans leur cours -et les mille secrets de la nature. Ils avaient des procédés dont -l'industrie moderne n'a pas encore pénétré les mystères». - -Il ressort de ces études que l'humanité n'éprouva jamais désastre -comparable à la disparition de l'Atlantide. Il lui faudra peut-être des -milliers d'années pour réparer cette perte et remonter au niveau d'une -civilisation qui avait sur l'origine et les mouvements de l'univers, sur -l'énergie de la matière, sur les forces inconnues de ce monde et des -autres, sur la vie d'outre-tombe, sur l'organisation sociale et -l'économie politique, comparables à celle des abeilles, des certitudes -dont nous glanons péniblement les débris dispersés. Rien ne prouverait -mieux l'inutilité de l'effort de l'homme que cette perte inégalée, si -l'on ne s'efforçait d'espérer malgré tout. - -Peuple de métallurgistes prodigieux qui avaient découvert la trempe du -cuivre que nous cherchons encore, peuple d'ingénieurs fabuleux dont la -géométrie, au dire du professeur Smyth, commençait là où finit celle -d'Euclide, ils soulevaient et transportaient à d'énormes distances, par -des moyens mystérieux, des rochers de quinze cents tonnes et semaient -par le monde ces fantastiques pierres mouvantes, appelées «pierres -folles», «pierres de vérité», blocs de cinq cent mille kilos, si -habilement couchées sur un de leurs angles qu'un enfant peut les mouvoir -du doigt, tandis que la poussée de deux cents hommes serait incapable de -les renverser et qui, géologiquement, n'appartiennent jamais au sol sur -lequel elles se trouvent. Peuple d'explorateurs qui avaient parcouru et -colonisé toute la surface de la terre, peuple de savants, de -calculateurs, d'astronomes; ils semblent avoir été avant tout des -rationalistes et des logiciens implacables, au cerveau pour ainsi dire -métallique, dont les lobes latéraux étaient beaucoup plus développés que -les nôtres. Ils n'appliquaient leurs aptitudes incomparables qu'à -l'étude des sciences exactes; et le seul but de leurs efforts était la -conquête du vrai. Mais l'étude de l'invisible, et de l'infini, sous -leurs puissants regards devient elle-même une science exacte; et l'idée -mère de leur cosmogonie, en vertu de laquelle tout sort de l'océan de la -matière cosmique ou des flots sans limites de l'éternel éther pour y -rentrer bientôt et pour en ressortir, défigurée et surchargée de mythes -innombrables par l'imagination de leurs descendants ou de leurs colons -dégénérés, est à la base de toutes les religions; et il est peu probable -que l'homme en découvre jamais une qui la vaille et la puisse remplacer. - - -V - -C'est dans les livres sacrés de l'Inde que nous trouvons les traces les -plus sûres et les plus abondantes de cette cosmogonie ou de cette -révélation. - -Il y a moins d'un siècle, on ignorait à peu près totalement l'existence -de ces livres. Leurs interprètes ont pris deux routes différentes. D'un -côté, des savants, qu'on pourrait appeler officiels, ont donné la -traduction d'un certain nombre de textes qu'on pourrait également -qualifier d'officiels, textes qu'ils ne comprennent pas toujours et que -leurs lecteurs comprennent encore moins. De l'autre, des initiés ou -soi-disant tels, avec le concours d'adeptes d'une fraternité occulte, -ont proposé, de ces mêmes textes ou d'autres plus secrets, une -interprétation nouvelle et plus impressionnante. Ils inspirent encore, à -tort ou à raison, quelque méfiance. On doit admettre l'authenticité et -l'antiquité de certaines traditions, de certains écrits primitifs et -essentiels, bien qu'il soit impossible de leur assigner une date -approximative, tant ils se perdent dans les brumes de la préhistoire. -Mais ils sont à peu près incompréhensibles sans clefs et sans -commentaires, et c'est ici que commencent les doutes et les hésitations. -Un grand nombre de ces commentaires sont également très anciens et, à -leur tour, ont besoin de clefs, d'autres paraissent plus récents, -d'autres enfin semblent contemporains et le départ est souvent malaisé -entre ce qui se trouve en puissance dans l'original et ce que les -interprètes croient y trouver ou y ajoutent plus ou moins -volontairement. Or, le plus frappant, le plus grandiose et, en tout cas, -le plus clair de la doctrine réside souvent dans les commentaires. - -Il y a ensuite, comme je viens de le dire, la question des clefs, -intimement liée à la précédente. Ces clefs sont plus ou moins maniables, -s'imposent plus ou moins, paraissent parfois chimériques ou arbitraires, -ne sont livrées qu'avec d'étranges précautions, une à une et -parcimonieusement, et peuvent ouvrir plusieurs sens superposés. Et tout -cela s'accompagne de réticences bizarres, de secrets soi-disant -dangereux ou terribles, retenus au moment décisif, de révélations qu'on -prétend incommunicables avant bien des siècles. Des portes qu'on allait -franchir se referment brusquement à l'instant qu'on entrevoyait enfin un -horizon longtemps promis, et derrière chacune d'elles se cache un initié -suprême, un Maître encore vivant, gardien sacré des derniers arcanes, -qui sait tout mais ne veut ou ne peut rien dire. - -Notez, en outre, qu'une foule d'illuminés plus ou moins intelligents, de -jeunes filles et de vieilles dames déséquilibrées, de naïfs qui adoptent -d'emblée et aveuglément ce qu'ils ne comprennent pas, de mécontents, de -ratés, de vaniteux, de roublards qui pèchent en eau trouble, en un mot -la tourbe habituelle et suspecte qui s'agglomère autour de toute -doctrine, de toute science, de tout phénomène un peu mystérieux, a -discrédité ces premières interprétations ésotériques, dont la source -même n'est pas très claire. Ajoutez enfin que l'incendie de la fameuse -bibliothèque d'Alexandrie, où s'était entassée toute la science de -l'Orient, l'anéantissement, au XVIe siècle, sous le règne mongol -d'Akbar, de milliers d'oeuvres sanscrites, la destruction systématique -et impitoyable, surtout aux premiers siècles de l'Église et durant le -Moyen Age, de tout ce qui se rapportait ou faisait allusion à cette -révélation gênante et redoutée, nous ont enlevé nos meilleurs moyens de -contrôle. Les adeptes, il est vrai, affirment, d'autre part, que les -textes véritables, ainsi que les vieux commentaires qui seuls les -rendent compréhensibles, existent encore dans des cryptes secrètes, dans -des bibliothèques souterraines du Thibet ou de l'Himalaya, aux livres -plus innombrables que tous ceux que nous possédons en Occident, et -qu'ils reparaîtront dans un âge plus éclairé. C'est possible, mais en -attendant ils ne nous sont d'aucun secours. - - -VI - -Quoi qu'il en soit, ce que nous avons suffit à troubler profondément, et -le contrôle que permettent les fragments sauvés de l'antiquité -historique écarte absolument, quant aux éléments essentiels, tout -soupçon de fraude ou de mystification plus ou moins récente. Au surplus, -une fraude ou une mystification de ce genre ne paraît guère possible et -serait tellement géniale qu'il faudrait l'admirer comme un phénomène -presque égal à celui dont elle voudrait donner l'illusion, et convenir -que jamais l'esprit de l'homme ne plongea plus avant dans l'infini du -temps et de l'espace, dans l'origine des choses et ne s'éleva à de -pareilles hauteurs. Elle aurait profité, cette révélation, de tout -l'acquis de la science et de la pensée d'aujourd'hui, qu'elle n'aurait -pu, sur le rythme des éternités, sur le va-et-vient du toujours devenir, -sur le cycle sans fin et les existences périodiques du moi, sur la -naissance, le mouvement et l'évolution des mondes, sur les souffles -divins de l'intelligence qui les animent, sur Maya, l'éternelle illusion -de l'ignorance, sur la lutte pour la vie, la sélection naturelle, le -développement graduel et la transformation des astres et des hommes, sur -les fonctions et les énergies de l'éther, sur la justice immortelle et -infaillible, sur l'activité intermoléculaire et fantastique de la -matière, sur la nature de l'âme et sur l'existence de l'immense -puissance innommable qui gouverne l'univers, en un mot sur toutes les -énigmes qui nous assaillent et tous les mystères qui nous accablent, -nous donner des hypothèses plus satisfaisantes, plus logiques, plus -cohérentes, plus plausibles, plus synthétiques, plus dignes de l'infini -qu'elles cherchent à embrasser et que bien souvent elles semblent -étreindre. - - * * * * * - -Mais, hâtons-nous de le répéter, il ne saurait être sérieusement -question de fraude, puisque les textes ou les traditions qu'on pourrait -suspecter se trouvent corroborés par d'autres textes, les inscriptions -sacrées de l'Égypte, par exemple, que nul ne songe à contester. Tout au -plus, rencontrera-t-on quelques passages antidatés par le zèle imprudent -d'adeptes ou de commentateurs, quelques interpolations qui ne font -qu'enguirlander les grandes lignes. Il s'agit bien, dans l'ensemble, -d'une révélation qui remonte infiniment plus haut que tout ce que nous -avons appelé la préhistoire, et dès lors il est légitime que notre -étonnement n'ait plus de bornes. - - -VII - -Fort bien, dira-t-on, cette interprétation de l'univers, cette -anthropo-cosmogénèse est la plus haute, la plus vaste, la plus -admirable, la plus inattaquable qu'on ait jamais conçue; elle déborde de -toutes parts l'imagination et la pensée de l'homme; mais sur quoi tout -cela repose-t-il? Il n'y a là, en fin de compte, que de magnifiques -hypothèses audacieusement travesties en affirmations magistrales, -péremptoires et dogmatiques, mais qui sont toutes invérifiables. C'est -l'objection que j'ai faite moi-même, un peu hâtivement, dans un des -premiers chapitres de la _Mort_. - -Il est, en effet, incontestable que nous ne connaîtrons pas de si tôt, -que nous ne connaîtrons peut-être jamais la vérité sur l'origine et la -fin de l'univers ni sur tous les autres problèmes que ces affirmations -résolvent. Seulement, il est curieux de constater que la science, chaque -jour, se rapproche, malgré elle, de l'une ou l'autre de ces -affirmations, et qu'elle ne peut en écarter ou démentir aucune. Il y a -telle étude du chimiste Crookes, par exemple, sur la genèse des éléments -qui, à son insu, devient nettement occultiste, tandis que la découverte -de la radio-activité de la matière reproduit exactement la théorie des -tourbillons de l'initié Anaxagore. Il en est de même, _mutatis -mutandis_, du rôle attribué à l'éther, dernier et indispensable postulat -de nos savants. Il en est de même des fonctions souveraines et -essentielles de certaines glandes minuscules dont la médecine moderne -commence à peine à retrouver l'importance et qui recèlent probablement -les secrets primordiaux de la vie: la glande thyroïde qui préside à la -croissance et à l'intelligence, la glande surrénale qui régente ce -muscle inconscient qu'est le coeur et la glande pinéale, la plus -mystérieuse de toutes, qui nous met en rapport avec les mondes inconnus. -Il en est encore de même en astronomie où l'insuffisance manifeste de -nos soi-disant lois cosmiques, notamment celle de la gravitation et de -la formation des nébuleuses, pose une foule de questions auxquelles -répond seule la cosmogonie orientale. Mais ceci demanderait une longue -étude que je n'ai pas qualité pour entreprendre. - -Au demeurant, rien ne nous oblige à accepter ces affirmations comme des -dogmes. Il ne s'agit pas ici d'une religion qui nous impose sa foi -aveugle, son _Credo quia absurdum_. Il nous est parfaitement loisible de -les considérer comme de simples hypothèses, d'immenses, d'incomparables -poèmes antédiluviens, dont la genèse de Moïse n'est qu'un fragment -défiguré. Mais, en tant qu'hypothèses ou poèmes, il faut convenir -qu'elles sont prodigieuses, que nous n'avons rien de meilleur, rien de -plus vraisemblable à leur opposer et, qu'étant donnée leur antiquité -indiscutable, leur origine préhistorique, elles semblent réellement -surhumaines. - -Faut-il admettre, comme le prétendent les occultistes, qu'elles nous -viennent d'êtres supérieurs à l'homme, d'entités plus spirituelles -vivant dans des conditions inconnues, qui occupaient notre terre ou les -planètes voisines, avant notre venue; d'une civilisation -lémuro-atlantéenne qui a laissé en la mémoire des peuples et sur le sol -de notre globe, dans ses monuments mégalithiques, des traces -indélébiles? C'est fort possible, mais ici encore nous sommes libres -d'attendre les confirmations de l'archéologie hindoue, égyptienne, -chaldéenne, assyrienne et persane, qui, sur ce point, comme sur tant -d'autres, n'a pas dit son dernier mot. - - -VIII - -Je sais bien que cette révélation, comme apparemment toutes celles qu'on -pourra faire dans la suite des temps, remonte et aboutit à -l'inconnaissable, à l'insoluble mystère de la divinité, de l'être ou de -l'existence, et forcément s'arrête net devant cet inconnaissable aussi -impénétrable, aussi inattaquable qu'une falaise de toutes parts infinie -et formée d'un seul bloc de diamant noir. Il n'y a rien à faire, il n'y -a qu'à s'arrêter; il n'y a pas à essayer de la tourner, de la prendre à -revers; le revers, si l'on pouvait l'atteindre, étant nécessairement -pareil à l'avers, attendu que l'inexistence de tout serait exactement -aussi inexplicable, aussi incompréhensible que son existence. Il est -vrai que dans les replis secrets de la doctrine, l'Univers et tout ce -qu'il renferme est appelé Maya, c'est-à-dire l'illusion éternelle, et -qu'ainsi, les deux mystères inconciliables s'unissent en un mystère plus -haut dont l'intelligence de l'homme ne peut plus approcher. - -Au fond, l'énigme primitive, le mystère primordial n'étant pas éclairci, -tout le reste n'éclaire que des degrés qui mènent de la connaissance -relative à l'ignorance absolue. Il est probable qu'il en sera de même -pour toutes les révélations qui s'adressent à l'intelligence de l'homme -tant qu'il vivra sur cette planète; car cette intelligence a des limites -qu'aucun effort ne pourra reculer. Mais en attendant, il est certain que -ces degrés, qui ne mènent à rien, l'ont néanmoins, d'emblée et dès les -premiers jours, conduite au plus haut point qu'elle ait atteint, qu'elle -puisse espérer d'atteindre. L'explication la plus ancienne embrasse du -premier coup tous les essais d'explications proposés jusqu'ici. Elle -concilie le positivisme scientifique avec l'idéalisme le plus -transcendantal, elle admet la matière et l'esprit, elle accorde -l'impulsion mécanique des atomes et des mondes avec leur direction -intelligente. Elle nous donne une divinité inconditionnée, «cause sans -cause de toutes les causes», digne de l'univers qu'elle est elle-même et -dont celles qui lui ont succédé dans toutes nos religions ne sont que -des membres épars, mutilés et méconnaissables. Elle nous offre enfin, -par sa loi de Karma, en vertu de laquelle chaque être porte dans ses -vies successives les conséquences de ses actes et se purifie peu à peu, -le principe moral le plus haut, le plus juste, le plus inattaquable, le -plus fécond, le plus consolant, le plus chargé d'espoirs qu'il soit -possible de proposer à l'homme. Il semble que tout cela mérite qu'on -l'examine, qu'on la respecte et qu'on l'admire. - - -IX - -Cette admiration et ce respect n'empêchent pas d'ailleurs que nous ne -soyons libres de choisir, de rejeter beaucoup de choses ou de les -réserver en attendant d'autres clartés. Quand on nous dit, par exemple, -que le Cosmos est guidé par une série infinie de hiérarchies d'êtres -sensibles, ayant chacun une mission à remplir et qui sont les agents des -lois karmiques et cosmiques; quand on ajoute que chacun de ces êtres a -été un homme dans un Manvantara précédent ou se prépare à le devenir -dans le Manvantara actuel ou dans un Manvantara futur, qu'ils sont des -hommes perfectionnés ou des hommes naissants et que dans leurs sphères -supérieures et moins matérielles, ils ne diffèrent moralement des êtres -humains terrestres qu'en ce qu'ils ne possèdent pas le sentiment de la -personnalité et de la nature émotionnelle humaine; quand on affirme -enfin que ce que nous appelons la Nature inconsciente est, en réalité, -un ensemble de forces manipulées par des êtres semi-intelligents -(Élémentals), dirigés par les hauts esprits planétaires (Dhyan-Chohans), -dont le total forme le Verbe manifesté du Logos non manifesté et -constitue, en même temps, l'intelligence de l'univers et sa loi -immuable; nous pouvons rendre hommage à l'ingéniosité de ces -spéculations comme à celles de milliers d'autres qui peut-être serrent -la vérité de plus près que nos meilleures et nos plus récentes -hypothèses scientifiques; nous sommes libres d'en prendre et d'en -laisser ce qui nous plaît. Tout cela, je l'accorde, n'est nullement -prouvé, n'est vérifié ou ne sera vérifiable qu'en certains détails, -tandis que les grandes lignes fondamentales échapperont probablement -toujours au contrôle de notre intelligence désarmée. Mais ce que nous -devons, je le répète, admirer sans réserve, c'est le prodigieux édifice -spirituel qu'offre l'ensemble de cette révélation, l'immense effort -intellectuel qui, dès l'aube de l'humanité, tenta de débrouiller -l'insondable chaos de l'origine, de la structure, de la marche, de la -direction et de la fin de l'univers, et semble y avoir réussi de façon -telle que jusqu'ici on n'a rien trouvé qui l'égale, ne s'en inspire ou, -souvent à son insu, n'y retourne. - - -X - -Je disais, dans la première partie de cette étude, qu'une révélation -trop haute, fût-elle incontestable, n'aurait guère d'influence sur notre -vie, y transformerait peu de chose, passerait trop loin de nous dans -l'immensité de l'espace et ne descendrait pas dans notre pensée et notre -coeur. En alla-t-il ainsi de celle dont nous parlons, qui est la seule -vraiment surhumaine et encore acceptable et presque inattaquable que -nous ayons eue? Oui et non, selon le point de vue où l'on se place. Tout -ce qu'il y a en elle de trop grand, excepté sa notion de l'éternité, n'a -pas réellement modifié nos idées, n'a pas imprégné nos moeurs. Elle n'a -même pas atteint profondément les peuples qui nous l'ont transmise et -qui, renonçant à la comprendre, l'ont transformée en un polythéisme -anthropomorphe, barbare et monstrueux. Il en est à peu près de même -partout ailleurs. Toutes les religions, du paganisme, en passant par la -Chine et le Japon, la Gaule et la Germanie, le Mexique et le Pérou, -jusqu'au christianisme avec ses variantes et ses surgeons, en sont -issues; mais toutes n'ont pu vivre et régner sur les hommes, qu'en la -défigurant, en la mutilant, en la rapetissant à la plus petite taille -des âmes de leur temps, en la rendant méconnaissable. Il est donc assez -probable qu'il en irait pareillement de toute autre plus grande, s'il -était possible, eût-elle tous les caractères d'une révélation divine, -directe, authentique, indubitable, irréfutable, irrécusable; en un mot, -de celle que nous attendons encore sans oser l'espérer. - - - - -XVII - -LE SILENCE NÉCESSAIRE - - -Les occultistes orientaux nous affirment que dans les solitudes de -l'Himalaya et du Thibet, vivent certains Initiés, certains Maîtres, -héritiers de la sagesse des «Fils de la Lumière» ou des «Sept -Primordiaux», qui possèdent les sept clefs qui permettent de comprendre -les textes sacrés préhistoriques. Ils seraient les silencieux -dépositaires du secret de forces intermoléculaires ou interéthériques, à -l'aide desquelles des races d'êtres qui précédèrent l'homme sur cette -terre transportèrent à d'énormes distances des monolithes de plus de -cinq cent mille kilos, qui n'ont aucun rapport avec les pierres qui les -entourent, et dont la disposition, l'orientation, astronomiquement -réglée, trahit évidemment une intervention intelligente et même très -savante. - -Ces monolithes sont parfois sculptés, comme les fameux colosses de -Bamian, dans l'Asie centrale, dont l'un a 60 mètres de haut; ou comme -les cinq cent cinquante monstres de l'Ile de Pâques, dans la Polynésie, -qui, pour le dire en passant, demeurent une des plus insolubles, des -plus troublantes énigmes de ce monde. Taillées dans le basalte, couchées -ou debout sur des plates-formes, ces sculptures, dont l'une a 29 mètres, -sont incontestablement les plus antiques effigies humaines qu'on puisse -trouver sur notre globe. Les savants officiels leur reconnaissent une -origine antédiluvienne, tandis que les traditions ésotériques y voient -les portraits de géants de la dernière race atlantéenne, dégénérée et -sombrée dans la sorcellerie, peu avant la disparition du mystérieux -continent dont l'Ile de Pâques ne serait que l'un des plus hauts sommets -qui émergent aujourd'hui des solitudes du Pacifique. - -J'ai en ce moment sous les yeux les photographies de quelques-uns de ces -hallucinants colosses, et je ne crois pas que dans nos plus lourds -cauchemars il soit possible d'imaginer figures plus redoutables, plus -insensibles, plus impassibles, plus éternellement féroces, plus -froidement hautaines, plus impitoyablement dédaigneuses, plus -glacialement toutes-puissantes. Sont-ils Sélénites ou Martiens, avec -leur bouche serrée et implacable, leurs yeux creux comme des abîmes de -malédictions, ou protubérants et cerclés de lunettes d'aviateur? -Nullement simiesques, comme on le pourrait croire, ils représentent -plutôt des entités démoniaques et abstraites, tels que le Mal, -l'Inéluctable et la Fatalité. Ils semblent moins inhumains que pré- ou -posthumains et répondent effroyablement à certains souvenirs ancestraux -endormis au fond de nos moelles, qui nous avertissent que de pareils -visages ont irrécusablement existé. - - * * * * * - -Mais revenons à nos grands Initiés. Ils seraient, paraît-il, détenteurs -de l'irrésistible et incommensurable force sidérale, qui est celle qui -soutient et dirige les mondes, capable, s'il en était fait mauvais -usage, de détruire en un instant toute l'espèce humaine, tout ce qui vit -sur cette terre et la terre même; mais susceptible aussi, si elle était -sagement domestiquée, d'assurer à l'homme une royauté définitive, -peut-être l'accès d'autres étoiles et, en tout cas, une puissance telle -que l'Age d'Or qui exista jadis, grâce à l'asservissement de cette -force, refleurirait sur notre planète. - -Il est possible, et, pour l'instant, nous n'avons pas à l'examiner. Mais -que possédant, transmis d'Hiérophante à Candidat, ou, comme ils disent, -«de bouche à oreille», le secret de cette force et de beaucoup d'autres, -ils ne la livrent pas et ne la mettent point au service de l'humanité, -c'est le grand reproche que l'on fait aux occultistes; et pour tous ceux -qui ne savent pas que le but de l'Initiation n'est pas la puissance et -le bonheur matériels, mais la sagesse, l'évolution et l'ascension de -l'être intérieur, c'est la meilleure preuve qu'ils sont des -mystificateurs et des imposteurs. Il se peut que, mis au pied du mur, -ils se taisent parce qu'ils n'ont rien à dire; mais l'argument n'est pas -aussi péremptoire que le croient ceux qui s'en prévalent. On le verra -peut-être avant peu. Il n'est, en effet, pas impossible que, un jour, un -hasard de la science ne mette l'un ou l'autre de nos savants dans une -situation analogue à celle de ces Maîtres ou de ces Initiés. Pour lui -aussi se posera alors la terrible question du silence nécessaire. Nous -venons de constater dans cette guerre l'usage insensé et démoniaque que -l'homme a fait de certaines inventions. Qu'adviendra-t-il si on lui met -entre les mains d'autres énergies bien plus formidables, qu'on semble -sur le point de découvrir et de libérer? - -Il n'est pas prêt pour en savoir plus qu'il n'en sait. Il y va du salut -de l'espèce. L'humanité qui sort à peine de l'enfance ou vient tout -juste d'atteindre l'âge dangereux de l'adolescence (elle aurait à peu -près seize ou dix-sept ans d'après le parallélisme historique très -documenté et très impressionnant du docteur Jaworski), l'humanité a déjà -dépassé la limite des inventions qu'elle peut s'assimiler ou supporter -sans péril de mort. Presque toutes, à partir de la domestication de la -vapeur et de l'apprivoisement encore suspect de l'électricité, lui ont -fait incomparablement plus de mal que de bien. Les explosifs, par -exemple, qui l'ont aidée à construire quelques routes,--ce que les -Romains d'ailleurs faisaient aussi bien que nous,--à exploiter quelques -mines, à percer quelques tunnels, lui ont coûté des millions de jeunes -vies. - -Peut-être est-il temps, non pas d'arrêter les recherches de la science, -mais de contrôler ses découvertes et de réserver, comme le firent -sagement les occultistes, à une élite d'Initiés rigoureusement éprouvés -et liés par des serments inviolables, le secret d'énergies trop -dangereuses autour desquelles nous tournons, qui vont se manifester et -tomber dans le domaine public. Notre évolution morale retarde de -plusieurs siècles sur notre évolution scientifique; et il est plus que -probable que celle-ci, trop hâtive et trop intensive, entrave -regrettablement la première. Il ne servira de rien d'aller en trois -heures de Paris à Péking, de Péking à New-York et de New-York à -Calcutta, si ces voyages réitérés et miraculeux laissent à l'arrivée -ceux qui les effectuent dans le même état d'âme qu'au départ. Nous nous -trouvons tous plus ou moins dans la situation de la Russie, qui n'a pas -eu l'esprit et le coeur assez solides et assez fermes pour porter ce que -la tête avait trop rapidement et trop artificiellement emmagasiné. Rien -ne se répand plus vite, ne s'assimile plus facilement que les résultats -de la science; rien, au contraire, n'est plus lent, plus pénible, plus -précaire que l'évolution morale; et cependant, on s'en rend de mieux en -mieux compte, c'est uniquement de celle-ci que dépendent le bonheur et -l'avenir de l'homme. - - - - -XVIII - -KARMA - - -I - -Dépouillé de ses innombrables et inextricables complications orientales, -qui répondent peut-être à des réalités mais sont invérifiables, Karma, -l'infaillible Loi de Rétribution, est en somme ce que nous appelons plus -vaguement, et sans trop y croire, la Justice immanente. Notre Justice -immanente est une ombre assez vaine. Elle se manifeste fréquemment, il -est vrai, à la suite d'actes monstrueux, de grands vices, de grands -forfaits, de grandes iniquités; mais nous avons rarement l'occasion de -constater qu'elle agit dans les mille petites injustices, cruautés, -défaillances, malhonnêtetés, infamies de l'existence habituelle, quoique -le poids total de ces méfaits mesquins, mais incessants, puisse être -plus lourd que celui du crime le plus retentissant. En tout cas, son -action étant plus éparse, plus diffuse, plus lente et plus souvent -morale que matérielle, échappe presque toujours à notre observation; et -comme, d'autre part, elle semble s'arrêter à l'instant de la mort, elle -n'a presque jamais le temps d'exiger ce qui lui est dû, et, -généralement, arrive trop tard au chevet d'un malade ou d'un agonisant -qui a perdu conscience ou n'a plus le loisir d'expier. - -Karma est donc, si l'on veut, la Justice immanente; seulement, ce n'est -plus une déesse inconstante, inconsistante, incohérente, impuissante, -erratique, capricieuse, inexacte, oublieuse, timide, inattentive, -endormie, évasive, insaisissable et bornée par la tombe, mais un Dieu -énorme et inévitable comme le Destin, un Dieu qui bouche toutes les -issues, tous les horizons, tous les interstices de toutes les -existences, omniprésent, omniscient, omnipotent, infaillible, impassible -et incorruptible. Il est en nous comme nous sommes en lui. Il est -nous-mêmes. Il est plus que nous: il est ce que nous sommes, tout en -étant encore ce que nous fûmes et déjà ce que nous deviendrons. Nous -sommes petits, évanescents et éphémères; il est grand, imperturbable, -inébranlable, éternel. Rien ne lui échappe de ce qui nous échappe et -sans doute nous échappera toujours par delà la tombe. Pas une action, -pas une velléité, pas une pensée, pas l'ombre d'une intention, qui ne -soit pesée plus rigoureusement qu'elle ne l'était par les quarante-deux -juges posthumes qui attendaient l'âme sur l'autre rivage dont parle l'un -des plus anciens textes de ce monde: le _Livre des Morts_ égyptien. Tout -est enregistré, daté, estimé, vérifié, classé, mis au compte du doit ou -de l'avoir, de la récompense ou de l'expiation, au répertoire immense et -éternel des clichés astraux. Il ne peut rien ignorer puisqu'il a pris -part à tout ce qu'il juge; et il ne nous juge point du fond de notre -ignorance présente, mais du haut de tout ce que nous apprendrons -beaucoup plus tard. Il n'est pas seulement notre intelligence et notre -conscience d'aujourd'hui qui s'éveillent à peine et ne comptent plus -leurs erreurs; il est dès maintenant, déjà vivantes en nous quoique -inactives, impuissantes, muettes et aveugles, notre intelligence et -notre conscience à venir, alors qu'elles auront atteint, dans la suite -des siècles, des évolutions, des expiations et des ascensions -innombrables, les derniers sommets de la Sagesse et de la Clairvoyance. - -A l'heure de notre mort, le compte semble clos; mais il dort simplement -et nous ressaisira. Nous sommeillerons peut-être des centaines, voire -des milliers d'années en «Dévachan», c'est-à-dire en l'état -d'inconscience qui prépare à une incarnation nouvelle; mais au réveil, -nous retrouverons, irrévocablement totalisés, l'actif et le passif; et -notre Karma prolongera simplement la vie que nous avons quittée. Il -continuera d'y être nous-mêmes et d'y assister à l'épanouissement des -conséquences de nos fautes et de nos mérites et d'y voir ensuite -fructifier d'autres causes en d'autres effets, jusqu'à la consommation -des temps où toute pensée née sur cette terre finit par le perdre de -vue. - - -II - -Karma, on le voit, est, en somme, l'entité immortelle que l'homme forme -par ses actes et ses pensées et qui le suit ou plutôt l'enveloppe et -l'absorbe à travers ses vies successives et se modifie comme il se -modifie sans cesse, mais en conservant toutes les empreintes -antérieures. Les pensées, dit très justement la doctrine, construisent -le caractère, les actions font l'entourage. Ce que l'homme a pensé, il -l'est devenu; ses qualités, ses dons naturels s'attachent à lui comme -les résultats de ses idées. Il est, en toute vérité, créé par lui-même. -Il est, dans le sens le plus complet du mot, responsable de tout ce -qu'il est. Il se trouve enveloppé dans le filet de tout ce qu'il a fait. -Il ne peut ni défaire ni détruire le passé; mais, autant que les effets -en sont encore à venir, il lui est possible de modifier ceux-ci ou de -les retourner par des forces nouvelles. Rien ne peut le toucher qu'il -n'ait mis en mouvement, aucun mal ne peut lui être fait qu'il ne l'ait -mérité. Dans le déroulement infini des éternités, il ne rencontrera -jamais d'autre juge que lui-même. - - -III - -Il est certain que l'idée de ce juge suprême qui est la conscience sans -rupture à travers les siècles et les millénaires, qui est chacun de nous -de plus en plus éclairé, de plus en plus incorruptible et infaillible, -mène à la morale la plus élevée, la plus sincère et la plus pure qu'il -soit possible de concevoir et de sanctionner ici-bas. Le juge et -l'accusé ne se trouvent pas face à face, ils sont l'un dans l'autre et -ne forment qu'une seule et même personne. Ils ne peuvent rien se cacher -et ont tous deux le même intérêt urgent à découvrir la moindre faute, -l'ombre la plus légère et à se purifier le plus promptement, le plus -complètement possible pour mettre un terme aux réincarnations et vivre -enfin dans l'Être unique. Les meilleurs, les plus saints sont près d'y -parvenir dès cette existence; mais détachés de tout, il ne cessent -d'agir pour le bien de tous, car déjà ils se sentent tout. Ils vont plus -loin que le mystique chrétien qui attend une récompense du dehors; ils -sont leur propre récompense. Ils vont plus loin que Marc-Aurèle, le -grand désenchanté, qui continue d'agir sans espérer que son action -puisse profiter aux autres; ils savent que rien n'est inutile, que rien -ne peut se perdre; c'est quand ils n'ont plus aucun besoin qu'ils -travaillent avec la plus sereine ardeur. - -Au rebours de ce qu'on croit trop généralement, cette morale, qui -conduit au repos absolu, préconise l'activité. Écoutez à ce sujet les -grands enseignements du _Bhagavad Gita_, le _Chant du Seigneur_, qui est -peut-être, comme le pensent, non sans raison, ses traducteurs, le plus -beau, c'est-à-dire le plus haut livre qui soit actuellement connu: -«Notre affaire n'est que l'action, et jamais son fruit. Ceux-là sont à -plaindre qui travaillent pour le fruit. Il faut accomplir l'action en -communion avec le divin, c'est-à-dire en visant le Soi partout, en -renonçant à tout attachement aux choses, également balancé entre le -succès et le revers. Ce n'est pas en s'abstenant d'agir qu'on se libère -de l'activité nécessaire, ni en renonçant simplement à l'action qu'on -s'élève à la perfection. Il faut accomplir l'action qui convient, parce -que l'action est supérieure à l'inaction et qu'en restant inactif on ne -maintiendrait même pas l'existence du corps. Le monde est soutenu par -toute action qui n'a que le sacrifice, c'est-à-dire le don volontaire de -soi, pour objet; c'est dans ce don volontaire, sans attachement aux -formes que l'homme doit accomplir l'action. Il faut accomplir l'action à -seule fin de servir les autres. Celui qui voit l'inaction dans l'action -et l'action dans l'inaction, est un sage parmi les hommes; il est -harmonisé aux vrais principes, quelque action qu'il fasse. Un tel homme, -ayant abandonné tout attachement au fruit de l'action, toujours content, -ne dépendant de personne, bien que faisant des actions, est comme s'il -n'en faisait pas. Le Sage, donc, heureux de tout ce qui lui advient, -libéré des contraires, sans envie, égal dans le plaisir et dans la -peine, dans le succès et l'insuccès, peut agir sans être lié; parce que -n'étant plus attaché à quoi que ce soit, toutes ses pensées empreintes -de sagesse et tous ses actes faits de sacrifices sont comme évaporés...» - -N'oublions pas que ceci, qui fait partie du _Mahabharata_, le plus -gigantesque poème de la terre, fut écrit il y a quatre ou cinq mille -ans. - - -IV - -Quelle que soit la plausibilité de la doctrine ou de la révélation, il -est incontestable que cette morale et cette justification de la justice -est la plus antique en même temps que la plus belle et la plus -rassurante que l'homme ait imaginée. Mais elle est fondée sur un -postulat que nous sommes peut-être trop enclins à refuser aveuglément. -Elle demande, en effet, qu'on admette avant tout que notre existence ne -finisse pas à l'heure de notre mort et que l'esprit ou le souffle vital, -qui ne périt point, cherche un asile et reparaisse en d'autres corps. Au -premier moment, le postulat semble énorme, inacceptable; mais, à -l'examiner de plus près, son aspect devient beaucoup moins étrange, -moins arbitraire et moins déraisonnable. Il est d'abord certain que si -tout se transforme, rien ne périt ou n'est anéanti dans un univers qui -n'a pas de néant et où le néant seul demeure absolument inconcevable. Ce -que nous appelons néant ne saurait donc être qu'un autre mode -d'existence, de persistance et de vie; et si l'on ne peut admettre que -le corps qui n'est que matière, soit anéanti dans sa substance, il est -non moins difficile d'accepter que, s'il était animé par un esprit,--ce -qu'il n'est guère possible de contester,--cet esprit disparaisse sans -laisser aucune trace. - -Voilà le premier point du postulat, et le plus important, nécessairement -accordé. Reste le second: les réincarnations successives. Ici, il est -vrai, nous n'avons que des hypothèses et des probabilités. Il faut bien -que cet esprit, cette âme, ce principe ou ce souffle de vie, cette -pensée, cette substance immatérielle, peu importe le nom qu'on lui -donne, s'en aille ou réside quelque part, fasse ou devienne quelque -chose. Il peut errer dans l'infini de l'espace et du temps, s'y -dissoudre, s'y perdre et y disparaître, ou du moins s'y mêler, s'y -confondre avec ce qu'il y rencontre et finalement être absorbé dans -l'immense énergie spirituelle ou vitale qui paraît animer l'univers. -Mais de toutes les hypothèses, la moins vraisemblable n'est pas celle -qui nous dit qu'au sortir d'un corps devenu inhabitable, au lieu de -s'évader et s'égarer dans l'illimité qui l'épouvante, il cherche autour -de soi un séjour analogue à celui qu'il vient de quitter. Évidemment, ce -n'est qu'une hypothèse; mais, dans notre ignorance totale et terrible, -elle se présente avant toute autre. Nous n'avons pour l'appuyer que la -plus ancienne tradition de l'humanité, une tradition peut-être -préhumaine et en tout cas tout à fait générale; et l'expérience tend à -démontrer qu'au fond de ces traditions et de ces consentements -universels, il y a presque toujours une grande vérité et qu'il convient -de leur accorder plus d'importance et de valeur qu'on ne l'a fait -jusqu'ici. - - -V - -Quant aux preuves, ou plutôt aux prodromes de commencements de preuve, -on n'a guère que les expériences du colonel de Rochas qui, au moyen de -passes magnétiques, est parvenu à faire remonter à quelques médiums -exceptionnels, non seulement tout le cours de leur existence actuelle, -jusqu'à leur petite enfance, mais encore celui d'un certain nombre -d'existences antérieures. Il est incontestable que ces expériences très -sérieuses, très scientifiquement conduites, sont fort troublantes; mais -le danger de la suggestion inconsciente ou de la télépathie n'en est pas -et sans doute n'en sera jamais suffisamment écarté pour qu'elles -deviennent réellement probantes. - -On trouve encore, dans le même ordre d'idées, certains cas de -réincarnation, comme celui d'une des fillettes du docteur Samona, relaté -dans le numéro de juillet 1913 des _Annales des Sciences psychiques_. Ce -cas, presque indubitable, est très curieux; mais s'il n'est pas unique, -ceux qui s'en rapprochent sont trop rares pour qu'on en puisse faire -état. - -Restent enfin ce qu'on appelle les réminiscences prénatales. Il arrive -assez souvent qu'un homme transporté dans un pays inconnu, dans une -ville, un palais, une église, une maison, un jardin qu'il n'avait jamais -visités, y éprouve l'étrange et très nette impression du «déjà vu». Il -lui semble tout à coup que ces paysages, ces voûtes, ces salles, -jusqu'aux meubles, aux tableaux qu'il y rencontre, lui sont familiers et -qu'il en reconnaît tous les aîtres, tous les recoins, tous les détails. -Qui de nous, ne fût-ce qu'une fois dans sa vie, n'a vaguement éprouvé -une impression analogue? Mais souvent les réminiscences sont si nettes -que celui, en qui elles se réveillent, peut servir de guide dans la -maison ou le parc qu'il n'avait jamais parcouru et décrire d'avance ce -qu'on trouvera dans telle pièce ou au détour de telle allée. Est-ce -réellement souvenir d'existences antérieures, phénomène télépathique ou -mémoire ancestrale et héréditaire? La même question se pose au sujet de -certaines aptitudes ou facultés innées, en vertu desquelles on voit des -enfants de génie, musiciens, peintres, mathématiciens ou simples -artisans, connaître d'emblée presque tous les secrets de leur art ou de -leur métier avant de les avoir appris. Qui oserait en décider? - -Voilà à peu près tout ce qu'on peut invoquer en faveur de la -réincarnation. Ce n'est pas suffisant pour emporter la balance. Mais -toutes les autres suppositions, théories ou religions, hors le -spiritisme, qui du reste s'accorde parfaitement avec les existences -successives, ont de moins solides étais et même, à dire le vrai, n'en -possèdent point du tout. Ils auraient donc mauvaise grâce de reprocher à -celle que nous examinons la fragilité de ses arguments. - -Encore une fois, qu'il serait souhaitable que tout cela fût vrai! Il n'y -aurait plus d'incertitudes morales, plus d'inquiétude de la justice. Et -c'est si beau, si parfait, que c'est peut-être réel. Un tel rêve, fait -depuis si longtemps, depuis l'origine du monde, par tant de milliards -d'hommes et qui, malgré des déformations nombreuses et profondes, fut en -somme l'unique rêve de l'humanité, il est bien difficile d'admettre que -d'un bout à l'autre il soit faux. Il n'est pas possible d'établir qu'il -est fondé; mais au rebours de la plupart des religions qui en dérivent, -il n'est pas possible non plus de démontrer qu'il est imaginaire et -fabriqué de toutes pièces; et, dans le doute, pourquoi ne serait-il pas -permis à la raison qu'il ne froisse jamais, de l'accepter, et au coeur -d'espérer et d'agir comme s'il était vrai, en attendant que la science -le confirme ou l'infirme ou nous en donne un autre qu'elle ne sera -peut-être jamais à même d'élaborer? - -Ce qui rebute d'abord beaucoup de ceux qui l'étudient, c'est -l'affirmation trop assurée et arbitraire de mille petits détails, -interpolations probables, comme en toutes religions, d'esprits -inférieurs animés d'un zèle étroit et maladroit. Mais ces détails, -regardés d'un peu haut, n'altèrent en rien les grandes lignes qui -demeurent incommensurables, admirables et pures. - - -VI - -Du reste, que la réincarnation soit admise ou rejetée, il y a sûrement -survivance, puisque la mort et le néant ne se peuvent concevoir: et tout -se réduit une fois de plus au problème de l'identité continuée. Même -dans la réincarnation, cette identité, à notre point de vue actuel et -borné, n'aurait qu'un intérêt relatif, attendu que toute mémoire des -existences antérieures étant abolie, elle nous échapperait forcément. -Demandons-nous, au surplus, si cette question de la personnalité sans -solution de continuité a réellement l'importance que nous y attachons; -et si cette importance n'est pas une erreur, un aveuglement passagers de -notre égoïsme, de notre intelligence terrestres. Toujours est-il que -nous l'interrompons et la perdons chaque nuit sans nous en inquiéter. Il -nous suffit d'être assuré que nous la retrouverons au réveil pour nous -tranquilliser. Mais supposons que ce ne soit pas le cas et qu'un soir on -nous avertisse que nous ne la récupérerons point, qu'au matin suivant -nous aurons oublié toute notre existence passée et recommencerons une -vie nouvelle sans aucun souvenir qui nous rattache à l'ancienne. -Aurions-nous la même épouvante, le même désespoir que si nous avions été -prévenu que nous ne nous réveillerions point et serions précipité dans -la mort? Je ne le crois pas, je pense même que nous en prendrions assez -allègrement notre parti. Peu nous chaudrait que nous eussions à perdre -la mémoire d'un passé, mêlé comme tous les passés, de plus de maux que -de biens, pourvu que la vie continuât. Ce ne serait plus notre vie, elle -n'aurait plus rien de commun avec celle de la veille; néanmoins nous ne -croirions pas la perdre et nous garderions je ne sais quel espoir de -retrouver ou de reconnaître quelque chose de nous-même dans l'existence -à venir. Nous aurions soin de préparer celle-ci, de la mettre à l'abri -du malheur et de la misère, de la rendre d'avance aussi agréable, aussi -heureuse que possible. Il pourrait, il devrait en être de même, non -seulement si nous croyons à la réincarnation, parce que le cas serait à -peu près identique, mais encore si nous n'y croyons pas, puisqu'une -survivance quelconque est presque certaine et que l'anéantissement total -est réellement inconcevable. - - -VII - -Peut-être, avec un peu de courage et de bonne volonté, nous serait-il -possible, dès cette existence, de regarder plus haut et plus loin, de -dépouiller un instant cet étroit et morne égoïsme qui ramène tout à soi, -de nous dire que l'intelligence ou le bien que nos pensées et nos -efforts répandent dans des sphères spirituelles n'est pas entièrement -perdu, même quand il n'est pas certain que le petit noyau de mesquines -habitudes et de médiocres souvenirs que nous sommes en jouisse -exclusivement. Si les bonnes actions que nous avons faites, les -intentions ou les pensées hautes ou simplement honnêtes que nous avons -eues, s'attachent et profitent à une existence où nous ne reconnaîtrons -pas la nôtre, ce n'est pas une raison suffisante pour les estimer -inutiles et leur dénier toute valeur. Il est bon de nous rappeler -parfois que nous ne sommes rien si nous ne sommes tout, et d'apprendre -dès maintenant à nous intéresser à quelque chose qui ne soit pas -uniquement nous-même et à vivre déjà de la vie plus vaste, moins -personnelle, moins égoïste qui bientôt, et sans aucun doute, quelle que -soit notre foi, sera notre vie éternelle, la seule qui compte et la -seule à laquelle il soit sage de nous préparer. - - -VIII - -Si l'on n'admet pas la réincarnation, Karma n'en subsiste pas moins; un -Karma mutilé, il est vrai, écourté, sans ampleur, dont l'horizon est -borné par la mort, qui commence sa besogne et fait de son mieux dans le -peu de temps qu'il a devant soi; mais moins négligeable, moins -impuissant, inactif et désarmé qu'on ne croit. En agissant dans son -étroite sphère, il nous donne une idée assez exacte, bien que fort -incomplète de ce qu'il ferait dans la grande que nous lui refusons. Mais -ceci nous ramènerait à la question très discutable de la justice en ce -monde. Elle est à peu près insoluble, parce que ses opérations -décisives, étant intérieures et secrètes, échappent à l'observation. -Après bien d'autres qui du reste l'avaient fait mieux que moi, j'en ai -parlé ailleurs, notamment dans _Sagesse et Destinée_ et dans le _Mystère -de la Justice_; mais, comme dirait la sultane Schéhérazade, il n'y a pas -d'utilité à le répéter. - - -IX - -Revenons donc au Karma proprement dit, au Karma idéal. Il récompense le -bien et punit le mal dans la suite infinie de nos vies. Mais d'abord, se -demandera-t-on, qu'est-ce que ce bien, qu'est-ce que ce mal, qu'est-ce -que la pire ou la meilleure de nos petites pensées, de nos petites -intentions, de nos petites actions éphémères, au regard de l'immensité -sans bornes du temps et de l'espace? N'y a-t-il point disproportion -absurde entre l'énormité du salaire ou du châtiment et l'exiguïté de la -faute ou du mérite? Pourquoi mêler les mondes, les éternités et les -dieux à des choses qui, monstrueuses ou admirables d'abord, ne tardent -pas, même dans les dérisoires limites de notre vie, à perdre peu à peu -toute l'importance que nous leur accordions, à s'effacer, à disparaître -dans l'oubli? Il est vrai, mais il faut bien parler des choses humaines -en êtres humains et à l'échelle humaine. Ce que nous appelons mal ou -bien, est ce qui nous fait du mal ou du bien, ce qui nuit ou profite à -nous-même ou aux autres; et tant que nous vivrons sur cette terre, à -peine de disparaître, il nous faudra bien y attacher une importance -qu'en eux-mêmes ils n'ont point. Les plus hautes religions, les plus -altières spéculations métaphysiques, dès qu'il s'agit de morale, -d'évolution et d'avenir humains, furent toujours obligées de se réduire -aux proportions humaines, de devenir anthropomorphes. Il y a là une -nécessité irréductible, en vertu de laquelle, malgré les horizons qui -tentent de toutes parts, il convient de borner ses pensées et ses -regards. - - -X - -Bornons-les donc et demandons-nous encore, en demeurant cette fois dans -notre sphère, ce qu'est en somme ce mal que punit Karma? Si l'on va tout -au fond des choses, le mal provient toujours d'un défaut d'intelligence, -d'un jugement erroné, incomplet, obscurci ou borné de notre égoïsme qui -ne nous fait voir que les avantages prochains ou immédiats d'un acte -nuisible à nous-même ou aux autres, en nous cachant les conséquences -lointaines mais inévitables qu'un tel acte finit toujours par engendrer. -Toute l'éthique, en dernière analyse, ne repose que sur l'intelligence; -et ce que nous appelons coeur, sentiments, caractère, n'est en fait que -de l'intelligence accumulée, cristallisée, acquise ou héritée, devenue -plus ou moins inconsciente et transformée en habitudes ou en instincts. -Le mal que nous faisons, nous ne le faisons que par un égoïsme qui se -trompe, qui voit trop près de soi les limites de son être. Dès que -l'intelligence élève le point de vue de cet égoïsme, les limites -s'étendent, s'élargissent, finissent par disparaître. Le terrible, -l'insatiable moi qui nous cache la face de l'abîme perd son centre -d'attraction et d'avidité, se reconnaît, se retrouve et s'aime en toutes -choses. Ne croyons pas aveuglément à l'intelligence des méchants qui -réussissent, au bonheur dans le crime. Il faudrait voir l'envers, -c'est-à-dire la réalité souvent affreuse de ces succès; et puis, cette -intelligence, sous forme d'habileté, de ruse, de déloyauté, est de -l'intelligence spécialisée, canalisée dans un étroit circuit et, comme -un jet d'eau étranglé, très puissante sur un point; mais non pas de -l'intelligence véritable et générale, large et généreuse. Dès que -s'ouvre celle-ci, il y a nécessairement honnêteté, justice, indulgence, -amour et bonté, parce qu'il y a horizon, altitude, expansion, plénitude; -parce qu'il y a connaissance instinctive ou consciente des proportions -humaines, de l'éternité de l'existence et de la brièveté de la vie, de -la situation de l'homme dans l'univers, des mystères qui l'enveloppent -et des liens secrets qui le rattachent à tout ce qu'on voit comme à tout -ce qu'on ne voit pas sur la terre et dans les cieux. - - -XI - -Karma punirait donc le défaut d'intelligence? Et d'abord pourquoi pas? -C'est le seul mal réel sur cette terre; et si tous les hommes étaient -souverainement intelligents, il n'y aurait plus de malheureux. Mais où -serait la justice? Nous possédons l'intelligence que la nature nous a -donnée; c'est elle et non point nous qui devrait être responsable. -Entendons-nous. Karma ne punit pas à proprement parler; il nous met -simplement, après nos existences et nos sommeils successifs, au plan où -notre intelligence nous avait laissés, entourés de nos actes et de nos -pensées. Il constate et enregistre. Il nous prend tels que nous nous -sommes faits, nous donne l'occasion de nous refaire, d'acquérir ce qui -nous manque et de nous élever aussi haut que les plus hauts. Nous nous -éléverons forcément, mais la lenteur ou la rapidité de notre ascension -ne dépend que de nous. En fin de compte, l'injustice apparente qui -accorde aux uns plus d'intelligence qu'aux autres, n'est qu'une question -de date, une loi de croissance, d'évolution, qui est la loi fondamentale -de toutes les vies que nous connaissons, depuis l'infusoire jusqu'aux -astres. Nous ne pourrions nous plaindre que d'être venus plus tard que -les autres; mais les autres à leur tour, avec plus de raison, pourraient -se plaindre d'avoir été appelés trop tôt, de n'avoir pu profiter tout de -suite de tout ce qui depuis leur naissance fut acquis. Il eût donc -fallu, pour éviter nos récriminations, que d'emblée nous fussions tous -sur le même plan, que nous fussions tous nés en même temps. Mais alors, -l'univers eût été parfait, complet, immuable; immobile depuis le premier -moment de son existence et de la nôtre. C'eût peut-être été préférable, -mais il n'en est pas, il n'est sans doute pas possible qu'il en soit -ainsi; en tout cas, aucune métaphysique, aucune religion, pas même la -première, la plus grande, la plus haute, mère de toutes les autres, n'a -eu l'idée d'écarter l'indiscutable, l'indubitable loi du mouvement -infini, de l'éternel devenir; et il faut convenir que tout semble lui -donner raison. Il est probable que rien ne serait s'il en était -autrement; et que quelque chose ne peut être qu'à condition de devenir -meilleur ou pire, de monter ou de descendre, de se composer pour se -décomposer et se recomposer, et que le mouvement est plus essentiel que -l'être ou la substance. Il en est ainsi parce qu'il en est ainsi. Il n'y -a rien à faire, rien à dire, il n'y a qu'à constater. Nous sommes dans -un monde où la matière périrait et disparaîtrait plutôt que le -mouvement; ou plutôt où matière, espace, durée, existence et mouvement -ne sont qu'une seule et même chose. - - -XII - -Mais nous vivons aussi dans un monde où notre raison ne rencontre que -l'impossible, l'insoluble et l'incompréhensible. Les interprétations -suprêmes ne font que déplacer l'énigme, pour nous permettre d'entrevoir -de plus haut l'immensité sans bornes où nous nous débattons. Donc, à -côté des explications puériles, qu'à la suite de déformations -successives toutes les religions ont tirées de la religion source, trois -hypothèses finales s'offrent à notre choix: d'une part, le néant, -l'inertie et la mort absolus qui sont inconcevables; d'une autre, le -hasard et ses éternels recommencements sans modifications, sans espoir, -sans but et sans fin, ou qui, s'ils mènent à quelque chose, mèneraient -soit à l'anéantissement inconcevable, soit à la troisième hypothèse; le -meilleur devenir infini, jusqu'à l'absorption totale dans -l'imperfectible, l'immuable, l'immobile qui, comme je l'ai dit ailleurs, -devrait déjà avoir eu lieu dans l'éternité qui nous précède, attendu -qu'il n'y a aucune raison pour que ce qui n'a pu se faire dans cette -éternité se puisse faire dans l'éternité à venir, laquelle n'est pas -plus infinie, n'a pas plus d'étendue, n'offre pas plus de chances et -n'est pas d'une autre nature que l'éternité passée. - - * * * * * - -La religion mère elle-même, la seule qui soit encore acceptable, rende -compte de tout et qui ait tout prévu, ne sort pas de cette dernière -impasse en étendant à des milliards d'années la durée d'un jour de -Brahma, c'est-à-dire la période d'évolution, d'expiration, -d'extériorisation et d'activité, et à un nombre égal de milliards -d'années la durée d'une nuit de ce dieu, c'est-à-dire la période -d'involution, d'inspiration, d'intériorisation, de sommeil ou d'inertie, -pendant laquelle tout est réabsorbé dans la divinité ou l'unique absolu. -Elle n'en sort pas davantage en multipliant ensuite ces jours et ces -nuits par cent années qui forment une vie et cette vie par cent vies qui -mènent à des chiffres qui ne sont plus exprimables; après quoi, un autre -univers recommence. - -Il y aurait donc également ici ou recommencement éternel sans espoir et -sans but, ou, si progression il y a, perfection finale et immobilité qui -devraient déjà être atteintes. Que chacun tire de tout ceci les -conclusions qu'il voudra, qu'il pourra, ou s'incline, une fois de plus, -en silence, devant l'Inconnaissable. - - -FIN - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Pages. - I.--La puissance des morts 1 - II.--Messages d'outre-tombe 11 - III.--Les mauvaises nouvelles 27 - IV.--L'âme des peuples 37 - V.--Les mères 47 - VI.--Trois héros inconnus 53 - VII.--Beautés perdues 71 - VIII.--Le monde des insectes 81 - IX.--La médisance 117 - X.--Le jeu 125 - - - MÉDITATIONS - - XI.--L'énigme du progrès 159 - XII.--Les deux lobes 173 - XIII.--Espoir et désespoir 183 - XIV.--Macrocosme et microcosme 191 - XV.--L'hérédité et la préexistence 203 - XVI.--La grande révélation 217 - XVII.--Le silence nécessaire 263 - XVIII.--Karma 271 - - -B--1144.--L.-Imp. réun., 7, rue St-Benoît, Paris. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Les sentiers dans la montagne, by -Maurice Maeterlinck - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES SENTIERS DANS LA MONTAGNE *** - -***** This file should be named 63187-8.txt or 63187-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/1/8/63187/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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