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-Project Gutenberg's Les sentiers dans la montagne, by Maurice Maeterlinck
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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-
-Title: Les sentiers dans la montagne
-
-Author: Maurice Maeterlinck
-
-Release Date: September 12, 2020 [EBook #63187]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES SENTIERS DANS LA MONTAGNE ***
-
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-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/Canadian Libraries)
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- MAURICE MAETERLINCK
-
- LES SENTIERS
- DANS LA MONTAGNE
-
- QUINZIÈME MILLE
-
- PARIS
- BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
- EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
- 11, RUE DE GRENELLE, 11
-
- 1919
- Tous droits réservés.
-
- _Copyright in the United States of America by Dodd,
- Mead and Co, Inc., 1919. All rights reserved._
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-OUVRAGES DE MAURICE MAETERLINCK
-
-EUGÈNE FASQUELLE, Éditeur
-
-DANS LA BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER A 3 FR. 50 LE VOLUME
-
- La Sagesse et la Destinée (69e mille) 1 vol.
- La Vie des Abeilles (83e mille) 1 vol.
- Le Temple Enseveli (28e mille) 1 vol.
- Le Double Jardin (22e mille) 1 vol.
- L'Intelligence des Fleurs (36e mille) 1 vol.
- La Mort (50e mille) 1 vol.
- Les Débris de la Guerre (17e mille) 1 vol.
- L'Hôte Inconnu (23e mille) 1 vol.
-
-
-THÉÂTRE
-
- Théâtre, Tome I.--_La Princesse Maleine_, _L'Intruse,
- Les Aveugles_ 3 fr. 50
- Tome II.--_Pelléas et Mélisande_ (1892), _Alladine et
- Palomides_ (1894), _Intérieur_ (1894), _La Mort de
- Tintagiles_ (1894) 3 fr. 50
- Tome III.--_Aglavaine et Sélysette_ (1896), _Ariane
- et Barbe-bleue_ (1901), _Soeur Béatrice_ (1901) 3 fr. 50
- Joyzelle, pièce en 5 actes (13e mille) 3 fr. 50
- Monna Vanna, pièce en 3 actes (12e mille) 2 fr. »
- Monna Vanna, drame lyrique en 4 actes et 5 tableaux,
- livret (musique de Henry Février) (9e mille) 1 fr. »
- L'Oiseau Bleu, féerie en 6 actes et 12 tableaux (40e Mille) 3 fr. 50
- La Tragédie de Macbeth, de W. Shakespeare.
- Traduction nouvelle avec une _Introduction_ et des
- _Notes_ (6e mille) 3 fr. 50
- Marie-Magdeleine, drame en 3 actes (6e mille) 3 fr. 50
-
-
-CHEZ DIVERS ÉDITEURS
-
- Le Trésor des Humbles (96e édition). (Mercure de France) 3 fr. 50
- Serres Chaudes (poésies). (Lacomblez, édit.) 3 fr. »
- L'Ornement des Noces spirituelles, de Ruysbroeck l'Admirable,
- traduit du flamand et précédé d'une Introduction.
- (Lacomblez, édit.) 5 fr. »
- Les Disciples à Saïs et les Fragments de Novalis, traduits
- de l'allemand et précédés d'une Introduction.
- (Lacomblez, édit.) 5 fr. »
- Album de douze Chansons. (Stock, édit.) _Épuisé._
-
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
-
-_20 exemplaires numérotés sur papier du Japon_;
-
-_80 exemplaires numérotés sur papier de Hollande_
-
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-
-LES SENTIERS
-
-DANS LA MONTAGNE
-
-
-
-
-I
-
-LA PUISSANCE DES MORTS
-
-
-Dans un petit livre qui est une sorte d'étrange chef-d'oeuvre: _la Ville
-enchantée_, une romancière anglaise, Mrs Oliphant, nous montre les morts
-d'une ville de province qui tout à coup, indignés de la conduite et des
-moeurs de ceux qui habitent la cité qu'ils fondèrent, se révoltent,
-envahissent les maisons, les rues et les places publiques, et sous la
-pression de leur multitude innombrable, toute-puissante quoique
-invisible, refoulent les vivants, les poussent hors des portes, et
-faisant bonne garde, ne leur permettent de rentrer dans leurs murs
-qu'après qu'un traité de paix et de pénitence a purifié les coeurs,
-réparé les scandales et assuré un avenir plus digne.
-
-Il y a sans nul doute sous cette fiction, qui nous semble poussée un peu
-loin, parce que nous ne voyons que les réalités matérielles et
-éphémères, une grande vérité. Les morts vivent et se meuvent parmi nous
-beaucoup plus réellement et plus efficacement que ne le saurait peindre
-l'imagination la plus aventureuse. Il est fort douteux qu'ils restent
-dans leurs tombes. Il paraît même de plus en plus certain qu'ils ne s'y
-laissèrent jamais renfermer. Il n'y a sous les dalles où nous les
-croyons prisonniers qu'un peu de cendres qui ne leur appartiennent plus
-qu'ils ont abandonnées sans regrets et dont, probablement, ils ne
-daignent plus se souvenir. Tout ce qui fut eux-mêmes demeure parmi nous.
-Sous quelle forme, de quelle façon? après tant de milliers, peut-être de
-millions d'années, nous ne le savons pas encore, et aucune religion n'a
-pu nous le dire avec une certitude satisfaisante, bien que toutes s'y
-soient évertuées; mais on peut, à de certains indices, espérer de
-l'apprendre.
-
- *
-
- * *
-
-Sans considérer davantage une vérité puissante mais confuse qu'il est
-pour l'instant impossible de préciser ou de rendre sensible, tenons-nous
-à ce qui n'est pas contestable. Comme je l'ai dit ailleurs, quelle que
-soit notre foi religieuse, il est en tout cas un lieu où nos morts ne
-peuvent pas périr, où ils continuent d'exister aussi réellement et
-parfois, plus activement que lorsqu'ils étaient dans la chair: c'est en
-nous que se trouve cette vivante demeure et ce lieu consacré qui pour
-ceux que nous avons perdus devient le paradis ou l'enfer selon que nous
-nous rapprochons ou nous éloignons de leurs pensées et de leurs voeux.
-
-Et leurs pensées et leurs voeux sont toujours plus hauts que les nôtres.
-C'est donc en nous élevant que nous irons à eux. Nous devons faire les
-premiers pas; ils ne peuvent plus descendre, tandis qu'il nous est
-toujours possible de monter; car les morts, quels qu'ils aient été dans
-leur vie, deviennent meilleurs que les meilleurs d'entre nous. Les moins
-bons, en dépouillant leur corps, ont dépouillé ses vices, ses
-petitesses, ses faiblesses qui abandonnent bientôt notre mémoire aussi;
-et l'esprit seul demeure qui est pur en tout homme et ne peut vouloir
-que le bien. Il n'y a pas de mauvais morts, parce qu'il n'y a pas de
-mauvaises âmes. C'est pourquoi, à mesure que nous nous purifions, nous
-redonnons la vie à ceux qui n'étaient plus et transformons en ciel notre
-souvenir qu'ils habitent.
-
- *
-
- * *
-
-Et ce qui fut toujours vrai de tous les morts, l'est bien davantage
-aujourd'hui que les meilleurs seuls sont choisis pour la tombe. Dans la
-région que nous croyons souterraine, que nous appelons le royaume des
-ombres et qui est en réalité la région éthérée et le royaume de la
-lumière, il y a eu des perturbations aussi profondes que celles que nous
-avons éprouvées à la surface de notre terre. Les jeunes morts l'ont
-envahie de toutes parts; et, depuis l'origine de ce monde, ne furent
-jamais aussi nombreux, aussi pleins de force et d'ardeur. Alors que dans
-le cours habituel des années, le séjour de ceux qui nous quittent ne
-recueille que des existences lasses et épuisées, il n'en est pas un seul
-dans cette foule incomparable qui, pour reprendre l'expression de
-Périclès, «ne soit sorti de la vie au plus fort de la gloire». Il n'en
-est pas un seul qui ne soit, non pas descendu mais monté vers la mort,
-tout couvert du plus grand sacrifice que l'homme puisse faire à une idée
-qui ne peut pas mourir. Il faudrait que tout ce que nous avons cru
-jusqu'à ce jour, tout ce que nous avons tenté d'atteindre par delà
-nous-mêmes, tout ce qui nous a élevés au point où nous sommes, tout ce
-qui a surmonté les mauvais jours et les mauvais instincts de la nature
-humaine, n'eût été qu'illusions et mensonges, pour que de tels hommes,
-un tel amas de mérite et de gloire, fussent réellement anéantis, à
-jamais disparus, à jamais inutiles et sans voix, à jamais sans action,
-sur un monde auquel ils ont donné la vie.
-
- *
-
- * *
-
-Il est à peine possible qu'il en soit ainsi au point de vue de la
-survivance extérieure des morts; mais il est absolument certain qu'il en
-est autrement au point de vue de leur survivance en nous-mêmes. Ici rien
-ne se perd et personne ne périt. Nos souvenirs sont aujourd'hui peuplés
-d'une multitude de héros frappés dans la fleur de leur âge et toute
-différente de la pâle cohorte alanguie de naguère, presque uniquement
-composée de malades et de vieillards qui déjà n'étaient plus avant que
-de quitter la terre. Il faut nous dire que maintenant, dans chacune de
-nos maisons, dans nos villes comme dans nos campagnes dans le palais
-comme dans la plus sombre chaumière, vit et règne un jeune mort dans
-l'éclat de sa force. Il emplit d'une gloire qu'elle n'eût jamais osé
-rêver, la plus pauvre, la plus noire demeure. Sa présence constante,
-impérieuse et inévitable, y répand et y entretient une religion et des
-pensées qu'on n'y connaissait point, consacre tout ce qui l'environne,
-force les yeux à regarder plus haut et l'esprit à ne plus redescendre,
-purifie l'air qu'on y respire, les propos qu'on y tient et les idées
-qu'on y rassemble; et de proche en proche, comme jamais on n'en avait eu
-d'exemple aussi vaste, ennoblit, anoblit et relève tout un peuple.
-
- *
-
- * *
-
-De pareils morts ont une puissance aussi profonde, aussi féconde et
-moins précaire que la vie. Il est terrible que cette expérience ait été
-faite, car c'est la plus impitoyable et la première en masses aussi
-énormes que l'humanité ait subie; mais à présent que l'épreuve est
-passée, on en recueillera bientôt les fruits les plus inattendus. On ne
-tardera pas à voir s'élargir les différences et diverger les destinées
-entre les nations qui ont acquis tous ces morts et toute cette gloire et
-celles qui en furent privées, et l'on constatera avec étonnement que
-celles qui ont le plus perdu sont celles qui ont gardé leur richesse et
-leurs hommes. Il est des pertes qui sont des gains inestimables et des
-gains où se perd l'avenir. Il est des morts que les vivants ne sauraient
-remplacer et dont la pensée fait des choses que les corps ne peuvent
-accomplir. Il est des morts dont l'élan dépasse la mort et retrouve la
-vie; et nous sommes presque tous à cette heure les mandataires d'un être
-plus grand, plus noble, plus grave, plus sage et plus vivant que nous.
-Avec tous ceux qui l'accompagnent, il sera notre juge, s'il est vrai que
-les morts pèsent l'âme des vivants et que de leur sentence dépend notre
-bonheur. Il sera notre guide et notre protecteur; car c'est la première
-fois depuis que l'histoire nous révèle ses malheurs que l'homme sent
-planer au-dessus de sa tête et parler dans son coeur une telle multitude
-de tels morts.
-
-
-
-
-II
-
-MESSAGES D'OUTRE-TOMBE
-
-
-Sir Oliver Lodge est un illustre physicien anglais, un des savants les
-plus considérables de ce temps. Il est en outre l'un des chefs les plus
-anciens et les plus actifs de la célèbre _Society for Psychical
-Research_, fondée en 1882, qui depuis trente-sept ans s'applique à
-étudier avec une rigueur scientifique irréprochable, tous les phénomènes
-merveilleux, inexplicables, occultes et surnaturels qui ont toujours
-troublé et troublent encore l'humanité. A côté de ses travaux
-scientifiques, dont je ne parle pas, n'ayant pas qualité pour les juger,
-il est l'auteur de livres extrêmement remarquables; entre autres:
-_l'Homme et l'Univers_, _l'Éther de l'Espace_, _la Survivance humaine_,
-où les spéculations métaphysiques les plus hautes et les plus hardies
-sont sans cesse contrôlées par le bon sens le plus prudent, le plus
-avisé, le plus inébranlable.
-
-Sir Oliver Lodge, qui est donc ensemble un philosophe et un savant
-positif et pratique, rompu aux méthodes scientifiques qui ne lui
-permettent pas aisément de s'égarer, qui est en un mot l'un des cerveaux
-les mieux équilibrés qu'on puisse rencontrer, est convaincu que les
-morts ne meurent pas et peuvent communiquer avec nous. Il a essayé de
-nous faire partager cette conviction dans son livre: _la Survivance
-humaine_. Je ne crois pas qu'il y ait complètement réussi. Il nous
-donne, il est vrai, un certain nombre de faits extraordinaires, mais qui
-peuvent, à la rigueur, s'expliquer par l'intervention inconsciente
-d'intelligences autres que celles des morts. Il ne nous apporte pas la
-preuve irréfragable, comme le serait, par exemple, la révélation d'un
-incident, d'un détail, d'une connaissance à tel point inconnue de tout
-être vivant, qu'elle ne pourrait provenir que d'un esprit qui n'est plus
-de ce monde. Accordons du reste qu'une telle preuve est, comme il le
-dit, aussi difficile à concevoir qu'à fournir.
-
- * * * * *
-
-Le plus jeune des fils de Sir Oliver Lodge, nommé Raymond, né en 1889,
-était ingénieur et s'engagea pour la durée de la guerre en septembre
-1914. Il fut envoyé en Belgique au commencement du printemps de 1915, et
-le 14 septembre de la même année, devant Ypres, tandis que la compagnie
-qu'il commandait quittait une tranchée de première ligne, un éclat
-d'obus le frappait au flanc gauche; et il mourait quelques heures après.
-
-C'était, comme nous le montre une photographie, un de ces jeunes et
-admirables soldats anglais, types parfaits d'une humanité vigoureuse,
-fraîche, heureuse, innocente et splendide, dont la mort semble d'autant
-plus cruelle et plus incroyable qu'elle anéantit plus de force,
-d'espérances, de beauté.
-
-Son père vient de lui consacrer un gros volume sous ce titre: _Raymond,
-or Life and Death_; et chose d'abord assez déconcertante, ce n'est pas,
-comme on s'y attendait, un livre de plaintes, de regrets, de sanglots;
-mais le rapport précis, volontairement impassible, presque heureux par
-moments, du savant qui refoule sa douleur pour voir clair devant lui,
-lutte énergiquement contre l'idée de la mort et regarde se lever l'aube
-d'un immense et très étrange espoir.
-
-Je ne m'arrêterai pas à la première partie du volume qui s'attache à
-nous faire connaître le jeune homme. On y trouve une quarantaine de
-lettres écrites dans les tranchées, des témoignages de ses compagnons
-d'armes qui l'adoraient, des détails sur sa mort, etc. Ces lettres, soit
-dit en passant, sont charmantes, pittoresques et d'un enjouement délicat
-et délicieux qui ne songe qu'à rassurer ceux qui sont en sûreté. Je n'ai
-pas le temps de m'y attarder et ce n'est pas ce qui nous intéresse ici.
-
-Mais la seconde partie que Sir Oliver Lodge intitule: _Supernormal
-Portion_, abandonne la vie qui s'agite à la surface de notre terre, et
-nous introduit dans un monde tout différent.
-
-Dès les premières lignes, l'auteur nous rappelle sa conviction, à
-savoir, et en ses propres termes: «que non seulement la personnalité
-persiste après la mort, mais que son existence continuée s'enlace à la
-vie quotidienne beaucoup plus étroitement qu'on ne se l'imagine; qu'il
-n'y a pas de véritable solution de continuité entre le mort et le
-vivant; qu'en réponse aux demandes urgentes de l'affection, des moyens
-de communication peuvent être établis par-dessus ce qui semble être un
-gouffre et qu'en fait, comme Diotime le disait à Socrate, dans le
-_Symposium_, _l'amour jette un pont sur l'abîme_».
-
-Sir Oliver Lodge est donc persuadé que son fils quoique mort n'a pas
-cessé d'exister et ne s'est pas éloigné de ceux qui l'aiment. Raymond,
-en effet, onze jours après son décès, cherche déjà à communiquer avec
-son père. On sait que ces communications, ou soi-disant communications
-d'outre-tombe,--ne préjugeons pas pour l'instant,--se font par
-l'intermédiaire d'un médium qui est ou se croit inspiré ou possédé par
-le mort ou par un esprit familier qui parle au nom du mort et rapporte
-ce que ce dernier lui révèle, soit de vive voix, soit par l'écriture
-automatique ou encore, bien que très rarement dans le cas qui nous
-occupe, par les tables parlantes. Mais je passe sur ces préliminaires
-qui nous entraîneraient trop loin, pour arriver tout de suite à la
-communication qui est, je pense, la plus étonnante de toutes; et
-peut-être la seule qui ne soit pas explicable, ou du moins qui soit le
-plus difficilement explicable, par l'intervention des vivants.
-
-Vers la fin du mois d'août 1915, c'est-à-dire peu de jours avant sa
-mort, le jeune héros, qui se trouvait, comme nous l'avons vu, aux
-environs d'Ypres, avait été photographié avec les officiers de son
-bataillon, par un photographe ambulant. Le 27 septembre suivant, au
-cours d'une séance avec le médium Peters, l'esprit qui parlait par la
-bouche de celui-ci, dit tout à coup et textuellement: «Vous avez
-plusieurs photographies de ce jeune homme. Avant son départ, on a fait
-un bon portrait de lui, deux,--non, trois.--Deux où il est seul, et un
-où il se trouve au milieu d'un groupe d'autres hommes. Il tient beaucoup
-à ce que je vous dise cela. Sur l'une des épreuves vous verrez sa
-canne.»
-
-Or, à ce moment, dans l'entourage de Sir Oliver Lodge, on ignorait
-absolument l'existence de ce groupe. On n'attacha du reste pas grande
-importance à cette révélation; mais dans des séances subséquentes,
-notamment le 3 décembre, avant l'arrivée des épreuves, avant que
-personne les eût vues, les détails se précisent. D'après les
-déclarations de l'esprit, il s'agit bien d'un groupe d'une douzaine
-d'officiers, ou peut-être plus d'une douzaine, pris en plein air, devant
-une sorte de hangar. (Le médium trace avec le doigt des lignes
-verticales dans l'espace.) Les uns sont assis, les autres debout, dans
-le fond. Raymond est assis, quelqu'un s'appuie sur lui. Plusieurs
-épreuves ont été prises.
-
-Le 7 décembre, les photographies arrivent à Mariemont, résidence de Sir
-Oliver Lodge. Ce sont trois épreuves légèrement différentes du même
-groupe de vingt et un officiers, sur trois rangs, le dernier rang
-debout, les deux autres assis. Le groupe est pris devant une sorte de
-hangar en planches, dont le toit présente des lignes verticales très
-apparentes. Raymond est assis au premier rang; à ses pieds, se trouve la
-canne dont on avait parlé dans la première révélation, et, détail
-extrêmement frappant, _dans tout le groupe, il est le seul sur l'épaule
-de qui, dans deux épreuves, quelqu'un appuie la main, et dans la
-troisième, la jambe_.
-
-Cette manifestation est une des plus remarquables qu'on ait obtenues
-jusqu'ici, parce qu'elle exclut presque entièrement toute ingérence
-télépathique, c'est-à-dire toute communication de subconscient à
-subconscient, parmi les personnes présentes à la séance, qui toutes
-ignoraient absolument l'existence des photographies. Si l'on se refuse à
-admettre l'intervention du mort,--qui ne doit, j'en conviens, être
-admise qu'à la dernière extrémité,--il faut, pour expliquer la
-révélation, supposer que le subconscient du médium ou de l'un des
-assistants, à travers les dédales et les déserts immenses de l'espace et
-parmi des millions d'âmes étrangères, se soit mis en rapport avec le
-subconscient d'un des officiers ou des personnes qui avaient vu ces
-épreuves dont rien ne faisait soupçonner l'existence. C'est possible,
-mais tellement hasardeux, tellement prodigieux, que la survivance et
-l'intervention du défunt, sembleraient presque, en l'occurence, moins
-surnaturelles et plus vraisemblables.
-
- * * * * *
-
-Je n'entrerai pas dans le détail de nombreuses séances qui précédèrent
-ou suivirent celle-ci, et n'entreprendrai pas non plus de les résumer.
-Il faut, pour en partager l'émotion, lire les procès-verbaux qui
-reproduisent fidèlement ces étranges dialogues des vivants et des morts.
-On a l'impression que l'enfant qui n'est plus se rapproche chaque jour
-de la vie et s'entretient de plus en plus aisément, de plus en plus
-familièrement avec tous ceux qui l'ont aimé avant les ténèbres de la
-tombe. Il rappelle à chacun mille petits incidents oubliés. Il demeure
-parmi les siens, comme s'il ne les avait jamais quittés. Il est toujours
-présent et prêt à leur répondre. Il se mêle si bien à toute leur
-existence que personne ne songe à le pleurer. On l'interroge sur sa
-situation, on lui demande où il est, ce qu'il est, ce qu'il fait. Il ne
-se fait pas prier; il se déclare d'abord étonné de l'invraisemblable
-réalité de ce monde nouveau. Il y est très heureux, il se reforme, se
-condense, pour ainsi dire, et se ressaisit peu à peu. L'existence de
-l'intelligence et de la volonté, débarrassée du corps, est plus libre,
-plus légère, plus étendue, plus diffuse, mais se continue à peu près
-pareille à ce qu'elle était dans la chair. Le milieu n'est plus physique
-mais spirituel; et c'est une transposition sur un autre plan plutôt que
-la rupture, le bouleversement de fond en comble, les transformations
-inouïes que nous nous plaisons à imaginer. Après tout, n'est-ce pas
-assez plausible, et n'avons-nous pas tort de croire que la mort change
-tout, du jour au lendemain, et qu'il y ait, entre l'heure qui précède le
-décès et celle qui la suit, un abîme subit et inconcevable? Est-ce
-conforme aux habitudes de la nature? Le principe de vie que nous portons
-en nous, et qui sans doute ne peut s'éteindre, est-il à ce point modifié
-et opprimé par notre corps, qu'au sortir de celui-ci, il devienne, en un
-clin d'oeil, tout à fait différent et méconnaissable?
-
-Mais il faut que j'abrège; il faut même, pour ne pas dépasser les bornes
-de cette étude, que je néglige deux ou trois révélations moins
-frappantes que celle de la photographie, mais qui n'en sont pas moins
-assez étranges.
-
-Évidemment, ce n'est pas la première fois que de telles manifestations
-se produisent; mais celles-ci sont vraiment d'une qualité plus haute que
-celles qui encombrent plusieurs volumes des _Proceedings_.
-Apportent-elles la preuve que nous demandons? Je ne le crois pas; mais
-cette preuve péremptoire sera-t-on jamais à même de nous la fournir? Que
-peut faire l'esprit désincarné qui veut établir qu'il continue
-d'exister? S'il nous parle des incidents les plus secrets, les plus
-intimes d'un passé commun, nous lui répondons que c'est nous, en
-nous-mêmes, qui retrouvons ces souvenirs. S'il entend nous convaincre
-par la description de son monde d'outre-tombe, tous les tableaux les
-plus sublimes, les plus inattendus qu'il en pourrait tracer, ne valent
-rien comme preuve, n'étant pas contrôlables. Si nous lui demandons de
-s'attester par une prédiction de l'avenir, il nous avoue qu'il ne le
-connaît pas beaucoup mieux que nous; ce qui est assez vraisemblable,
-attendu qu'une telle connaissance supposerait une sorte d'omniscience et
-partant d'omnipotence qui ne doit pas pouvoir s'acquérir en un instant.
-Il ne lui reste donc que les petites échappées, les précaires
-commencements de preuve du genre de ceux que nous trouvons ici. Ce n'est
-pas suffisant, j'en conviens, puisque la psychométrie, c'est-à-dire une
-manifestation de clairvoyance analogue, entre subconsciences vivantes,
-donne des résultats presque aussi étonnants. Mais ici comme là, ces
-résultats montrent tout au moins qu'il y a autour de nous des
-intelligences errantes, déjà affranchies des lois étroites et pesantes
-de l'espace et de la matière, qui parfois savent des choses que nous ne
-savons pas ou ne savons plus. Émanent-elles de nous, ne sont-elles que
-des manifestations de facultés encore inconnues; ou sont-elles
-extérieures, objectives et indépendantes de nous? Sont-elles seulement
-vivantes au sens où nous l'entendons pour nos corps, ou
-appartiennent-elles à des corps qui ne sont plus? C'est ce que nous ne
-pouvons pas encore décider; mais il faut convenir que dès qu'on admet
-leur existence, qui n'est plus guère contestable, il est bien moins
-difficile d'accepter qu'elles appartiennent à des morts.
-
-En tout cas, si de telles expériences ne démontrent pas, de façon
-péremptoire, que les morts peuvent directement, manifestement et presque
-matériellement se mêler à notre existence et rester en contact avec
-nous, elles prouvent qu'ils continuent de vivre en nous beaucoup plus
-ardemment, plus profondément, plus personnellement, plus passionnément
-qu'on ne l'avait cru jusqu'ici; et c'est déjà bien plus qu'on n'osait
-espérer.
-
-
-
-
-III
-
-LES MAUVAISES NOUVELLES
-
-
-Durant plus de quatre ans, sur près de la moitié de la terre habitable,
-ont cheminé nuit et jour les mauvaises nouvelles. Depuis qu'existe notre
-monde, on ne les vit jamais se répandre en foules aussi denses, aussi
-affairées, aussi impérieuses. Au temps heureux de la paix, on
-rencontrait çà et là les sombres visiteuses, s'en allant par monts et
-par vaux, presque toujours isolées, quelquefois deux par deux, rarement
-trois par trois, discrètes, intimidées, s'efforçant de passer inaperçues
-et se chargeant humblement des plus petits messages de douleur que leur
-confiait le destin. Maintenant, elles marchent la tête haute, elles sont
-presque arrogantes; et, enflées de leur importance, négligent tous les
-malheurs qui ne sont pas mortels. Elles encombrent les routes,
-franchissent les fleuves et les mers, envahissent les rues, n'oublient
-pas les ruelles, gravissent les sentiers les plus âpres et les plus
-rocailleux. Il n'est pas une masure tapie dans le faubourg le plus
-obscur et le plus ignoré d'une grande ville, il n'est pas une cabane
-dissimulée dans le repli du plus misérable village de la plus
-inaccessible montagne qui échappe à leurs investigations et vers
-laquelle l'une d'elles, détachée de la sinistre troupe, ne se hâte de
-son petit pas pressé, assuré et impitoyable. Chacune a son but dont rien
-ne peut la détourner. A travers le temps et l'espace, à travers les
-rochers et les murs, elles progressent ainsi, obstinées et rapides,
-aveugles et sourdes à tout ce qui voudrait les retarder, ne pensant qu'à
-remplir leur devoir qui est d'annoncer au plus tôt au coeur le plus
-sensible et le plus désarmé la plus grande douleur qui le puisse
-frapper.
-
- *
-
- * *
-
-Nous les regardons passer comme les émissaires du destin. Elles nous
-semblent aussi fatales que le malheur même dont elles ne sont que les
-porte-voix, et nul ne songe à leur barrer la route. Dès que l'une
-d'elles arrive inopinément parmi nous, nous quittons tout, nous nous
-précipitons au-devant, nous nous rassemblons autour d'elle. Une sorte de
-crainte religieuse l'environne, nous chuchotons respectueusement et nous
-ne nous inclinerions pas plus bas en présence d'un envoyé de Dieu. Non
-seulement personne n'oserait la contredire, lui donner un conseil, la
-prier de prendre patience, d'accorder quelques heures de répit, de se
-cacher dans l'ombre ou de faire un détour; c'est à qui, au contraire,
-lui offrira son zèle et ses humbles services. Les plus compatissants,
-les plus pitoyables sont les plus empressés, les plus obséquieux, comme
-s'il n'y avait pas de devoir moins discutable ni d'acte de charité plus
-méritoire que de conduire le plus directement et le plus promptement
-possible, au coeur qu'elle doit atteindre, la noire messagère.
-
- *
-
- * *
-
-Une fois de plus, nous confondons ici ce qui appartient au destin avec
-ce qui nous appartient en propre. Le malheur était peut-être inévitable;
-mais une bonne partie des douleurs qui le suivent reste en notre
-pouvoir. C'est à nous de les ménager, de les diriger, de les asservir,
-de les désarmer, de les retarder, de les détourner et parfois même de
-les arrêter net.
-
-En vérité, nous en sommes encore à ignorer presque complètement la
-psychologie de la douleur, aussi profonde, aussi complexe, aussi digne
-d'intérêt que celle des passions auxquelles nous avons consacré tant de
-loisirs. Dans la vie ordinaire, il est vrai, les grandes détresses, si
-elles n'étaient pas aussi rares qu'on l'eût souhaité, étaient néanmoins
-trop espacées pour qu'il fût facile de les étudier avec suite.
-Aujourd'hui, hélas! elles forment tout le fond de nos méditations; et
-nous apprenons enfin qu'autant que l'amour, le bonheur ou la vanité,
-elles ont leurs secrets, leurs habitudes, leurs illusions, leur
-casuistique, leurs recoins obscurs, leurs labyrinthes et leurs abîmes;
-car l'homme, qu'il aime, qu'il se réjouisse ou qu'il pleure, est
-toujours semblable à lui-même.
-
-Il n'est pas vrai, comme nous l'acceptons trop volontiers, que le
-malheur devant être connu tôt ou tard, le seul devoir soit de le
-divulguer au plus tôt; car il y a une grande différence entre un malheur
-encore flagrant et celui que le temps a déjà amorti. Il n'est pas vrai,
-comme nous l'admettons sans conteste, que tout vaille mieux que
-l'ignorance ou l'incertitude et qu'il y ait une sorte de lâcheté à ne
-pas annoncer aussitôt, à ceux qu'elle doit atterrer, la mauvaise
-nouvelle que l'on connaît. Il y a lâcheté, tout au contraire, à s'en
-débarrasser au plus vite et à n'en point porter seul et secrètement tout
-le poids aussi longtemps que possible. Quand survient la mauvaise
-nouvelle, le premier devoir est de l'isoler, de l'empêcher de se
-répandre, de s'en rendre maître, comme d'un malfaiteur ou d'une maladie
-contagieuse, de fermer toutes les issues, de monter la garde autour
-d'elle et de la mettre dans l'impossibilité de sortir et de nuire. Il ne
-s'agit pas seulement, comme le croient les meilleurs et les plus
-prudents d'entre nous, de l'introduire, avec mille précautions, à petits
-pas feutrés, obliques et mesurés, par la porte de derrière, dans la
-demeure qu'elle doit dévaster; il s'agit de lui en interdire
-formellement l'entrée et d'avoir le courage de l'enchaîner dans notre
-propre demeure qu'elle remplira de reproches et de récriminations
-injustes et insupportables. Au lieu de nous faire l'écho complaisant de
-ses cris, ne pensons plus qu'à étouffer sa voix. Chaque heure que nous
-passons ainsi dans un tête-à-tête impatient et pénible avec l'odieuse
-prisonnière est une heure de larmes que nous prenons à notre compte et
-que nous épargnons à la victime du destin. Il est presque certain que la
-malfaisante recluse finira par échapper à notre vigilance; mais ici les
-minutes mêmes ont leur importance et il n'est pas de gain, si minime
-soit-il, que nous ayons le droit de négliger. L'horloge qui mesure les
-phases de la douleur est bien plus exacte et plus scrupuleuse que celle
-qui marque les étapes du plaisir. Le temps qui passe entre la mort d'un
-être aimé et le moment qu'on apprend cette mort, emporte autant de peine
-que de jours. Ce qui est à craindre par-dessus tout, c'est le premier
-coup du malheur; c'est alors que le coeur se déchire et reçoit une
-blessure qui ne guérira plus. Mais ce coup n'a sa force éclatante et
-quelquefois mortelle que s'il frappe à l'instant sa victime et pour
-ainsi dire au sortir même de l'événement. Toute heure qui s'interpose en
-émousse l'aiguillon, en brise l'efficace. Une mort qui remonte à
-quelques semaines n'a plus le même aspect que celle qu'on annonce le
-jour même qu'elle eut lieu; et si quelques mois la recouvrent, ce n'est
-plus une mort et déjà c'est un souvenir. Qu'ils s'écoulent avant qu'on
-l'apprenne ou après qu'on la connaît, les jours qui nous en séparent
-agissent presque pareillement. Ils éloignent d'avance des regards et du
-coeur l'aveuglante horreur de la perte, ils la reculent préventivement,
-hors de portée de la folie, dans un lointain semblable à celui
-qu'adoucit le regret. Ils forment une sorte de souvenir rétroactif qui
-opère dans le passé comme le véritable opérera dans l'avenir et apporte
-d'emblée tout ce que ce dernier eût donné peu à peu, heure par heure,
-durant les longs mois qui séparent du premier désespoir, la douleur qui
-s'assagit, se résigne et se reprend à espérer.
-
-
-
-
-IV
-
-L'AME DES PEUPLES
-
-
-Dans l'admirable et touchant écrit où Octave Mirbeau nous lègue sa
-dernière pensée, le grand ami que viennent de perdre tous ceux qui en ce
-monde ont faim et soif de la justice, s'émerveille de découvrir aux
-suprêmes moments de sa vie combien l'âme collective du peuple français
-diffère de l'âme de chacun des individus qui la composent.
-
-Il avait consacré la meilleure partie de son oeuvre à rechercher, à
-disséquer, à mettre en aveuglante et parfois insupportable lumière et à
-stigmatiser avec une éloquence et une virulence qu'on n'a pas égalées,
-les faiblesses, l'égoïsme, les mesquineries, la sottise, la vanité, les
-bas instincts de lucre, le manque de conscience, de probité, de charité,
-de dignité, les tares honteuses de ses compatriotes; et voici qu'à
-l'heure urgente du devoir, de ce bourbier qu'il avait si longtemps remué
-avec un âpre et généreux dégoût, s'élève tout à coup, comme dans une
-féerie, le plus pur, le plus noble, le plus patient, le plus fraternel,
-le plus total esprit d'héroïsme et de sacrifice que la terre ait connu,
-non seulement aux jours les plus glorieux de son histoire, mais aux
-temps même de ses plus invraisemblables légendes qui n'étaient que de
-magnifiques rêves qu'elle n'avait jamais espéré de réaliser.
-
-J'en pourrais dire autant d'un autre peuple que je connais bien,
-puisqu'il habite le sol où je suis né. Les Belges non plus, tels que
-nous les montrait la vie de tous les jours, ne semblaient pas nous
-promettre une grande âme. Ils nous paraissaient bornés, étroits, assez
-vulgaires, mesquinement honnêtes, sans idéal, sans pensées généreuses,
-uniquement préoccupés de leur petit bien-être matériel, de leurs petites
-querelles sans horizon; et pourtant, lorsque sonna pour eux la même
-heure du devoir, plus menaçante, plus formidable que celles des autres
-peuples, parce qu'elle les précédait toutes dans un effroyable mystère;
-ayant tout à gagner et rien à perdre, fors l'honneur, s'ils se
-montraient infidèles à la parole donnée, dès le premier appel de leur
-conscience réveillée dans un coup de foudre, sans hésitation, sans un
-regard sur ce qu'ils allaient affronter et subir, d'un élan unanime et
-irrésistible, ils étonnèrent l'univers par un choix qu'aucun peuple
-n'avait fait et sauvèrent le monde tout en sachant qu'eux-mêmes ne
-pouvaient pas être sauvés; ce qui est bien le plus beau sacrifice que
-les héros et les martyrs qui semblaient jusqu'à ce jour les
-professionnels du sublime puissent accomplir sur cette terre.
-
-D'autre part, à ceux d'entre nous qui avaient eu l'occasion de
-fréquenter des Allemands, avaient séjourné en Allemagne et croyaient en
-connaître les moeurs et la littérature, il paraissait incontestable que
-le Bavarois, le Saxon, le Hanovrien, l'habitant des bords du Rhin,
-malgré certaines fautes d'éducation plutôt que de caractère, qui nous
-choquaient un peu, possédait des qualités, notamment une bonhomie, un
-sérieux, une application au travail, une constance, une résignation, une
-simplicité familiale, un sentiment du devoir, une façon d'accepter
-consciencieusement la vie, que nous avions toujours ignorés ou que nous
-achevions de perdre. Aussi, en dépit des avertissements de l'histoire,
-fûmes-nous frappés de stupeur et d'abord incrédules au récit des
-premières atrocités, non pas accidentelles, comme en toute guerre, mais
-voulues, préméditées, systématiques et allégrement perpétrées par tout
-un peuple qui se mettait délibérément, avec une sorte d'orgueil sadique,
-au ban de l'humanité et se transformait tout à coup en une horde de
-démons plus redoutable et plus dévastatrice que toutes celles que
-l'enfer avait jusqu'à présent vomies sur notre planète.
-
- * * * * *
-
-Nous savions déjà, et le docteur Gustave Le Bon nous l'avait
-curieusement démontré, que l'âme d'une foule ne ressemble en rien aux
-âmes qui la constituent. Selon les chefs et les circonstances qui la
-mènent, elle est parfois plus haute, plus juste, plus généreuse, le plus
-souvent plus instinctive, plus crédule, plus cruelle, plus barbare, plus
-aveugle. Mais une foule n'a qu'une âme provisoire et momentanée qui ne
-survit pas à l'événement presque toujours violent et bref qui la fit
-naître, et sa psychologie aléatoire et fugitive ne peut guère éclairer
-la façon dont se forme l'âme profonde, séculaire et pour ainsi dire
-immortelle d'un peuple.
-
- * * * * *
-
-Il est assez naturel qu'un peuple ne se connaisse point et que ses actes
-le plongent dans un étonnement dont il ne revient qu'après que
-l'histoire les lui a plus ou moins expliqués. Chacun des hommes qui le
-composent ne se connaît pas soi-même et connaît moins encore les autres
-hommes. Aucun de nous ne sait au juste ce qu'il est et ne peut répondre
-de ce qu'il fera dans une conjoncture inattendue et un peu plus grave
-que celles qui forment le tissu habituel de l'existence. Nous passons
-notre vie à nous interroger et à nous explorer; nos actes nous révèlent
-à nous-mêmes autant qu'aux autres; et plus nous approchons de notre fin,
-plus s'allonge l'étendue de ce qui nous reste à découvrir. Nous ne
-possédons que la plus petite partie de nous-mêmes; le surplus, qui est
-presque tout, ne nous appartient point et baigne dans le passé et
-l'avenir et dans d'autres mystères plus inconnus que le passé et
-l'avenir.
-
-Ce qui est vrai de chacun de nous, l'est à bien plus forte raison d'un
-grand peuple composé de millions d'hommes. Il représente un avenir et un
-passé incomparablement plus étendus que ceux d'une simple vie humaine.
-On admet et répète à satiété que ses morts le conduisent. Il est certain
-que les morts continuent de vivre en lui beaucoup plus activement qu'on
-ne croit et le mènent à son insu; de même qu'à l'autre bout des siècles,
-l'avenir, c'est-à-dire tous ceux qui ne sont pas encore nés et qu'il
-porte en soi comme ses morts, prennent à ses résolutions une part aussi
-importante que ces derniers. Mais dans son présent même, dans la minute
-où il vit et agit sur cette terre, outre la puissance de ceux qui ne
-sont plus et de ceux qui ne sont pas encore, il y a hors de lui, hors de
-l'ensemble des corps et des intelligences qui le constituent, une foule
-de forces et de facultés qui n'y ont pas trouvé ou n'y ont pas voulu
-prendre place, ou qui n'y séjournent pas constamment, et néanmoins lui
-appartiennent aussi essentiellement et le dirigent aussi efficacement
-que celles qui s'y trouvent contenues. Ce que renferme notre corps où
-nous nous croyons circonscrits, est peu de chose au regard de ce qu'il
-ne renferme pas; et c'est dans ce qu'il ne renferme pas que paraît
-résider la partie la plus haute et la plus puissante de notre être.
-N'oublions pas qu'il se confirme chaque jour davantage que nous ne
-mourons ni ne naissons tout entiers, qu'en un mot nous ne sommes pas
-intégralement incarnés et que, d'autre part, il y a dans notre chair
-beaucoup plus que nous-mêmes. Or, ce sont toutes ces forces flottantes,
-bien plus profondes et plus nombreuses que celles qui semblent fixées
-dans le corps et l'esprit, qui composent l'âme réelle d'un peuple. Elles
-ne se montrent pas dans les petits incidents de la vie quotidienne qui
-n'intéressent que l'étroite et chétive enveloppe qui le couvre; mais
-elles se réunissent, se concertent, se passionnent aux heures graves et
-tragiques où le sort éternel est en jeu. Elles imposent alors des
-décisions qu'enregistre l'histoire et dont la grandeur, la générosité et
-l'héroïsme étonnent ceux-là mêmes qui les ont prises plus ou moins à
-leur insu et souvent malgré eux et qui se manifestent à leurs yeux comme
-une révélation d'eux-mêmes, inattendue, magnifique et incompréhensible.
-
-
-
-
-V
-
-LES MÈRES
-
-
-Elles ont porté la grande douleur de cette guerre.
-
-Dans nos rues, sur nos places, par les routes, dans nos églises, dans
-nos villes et nos villages, dans toutes nos maisons, nous coudoyons des
-mères qui ont perdu leur fils ou vivent dans une angoisse plus cruelle
-que la certitude de la mort.
-
-Essayons de comprendre leur perte. Elles savent ce qu'elle est, mais ne
-le disent pas aux hommes.
-
-On leur prend leur fils au moment le plus beau de la vie, au déclin de
-la leur. Quand ils meurent en bas âge, il semble que l'âme des enfants
-ne s'éloigne guère et attende, autour de celle qui la mit au monde,
-l'heure de revenir sous une forme nouvelle. La mort qui visite les
-berceaux n'est pas la même que celle qui répand l'épouvante sur la
-terre. Mais un fils qui meurt à vingt ans ne revient point et ne laisse
-plus d'espoir. Il emporte avec lui tout ce qui restait d'avenir à sa
-mère, tout ce qu'elle lui donna, tout ce qu'il promettait: les peines,
-les angoisses et les sourires de la naissance et de l'enfance, les joies
-de la jeunesse, la récompense et les moissons de l'âge mûr, l'aide et la
-paix de la vieillesse.
-
-Il emporte bien plus que lui-même: ce n'est pas sa vie seule qui finit,
-ce sont des jours sans nombre qui se terminent brusquement, toute une
-lignée qui s'éteint, une foule de visages, de petites mains caressantes,
-de rires et de jeux qui tombent du même coup sur le champ de bataille,
-disent adieu au soleil et rentrent dans la terre qu'ils n'auront pas
-connue. Tout cela, les yeux de nos mères l'aperçoivent sans qu'elles
-s'en rendent compte, et c'est ce qui fait que nul d'entre nous ne peut,
-à certaines heures, soutenir le poids et la tristesse de leurs regards.
-
-Pourtant, elles ne pleurent pas comme celles des autres guerres. Tous
-leurs fils disparaissent un à un, et on ne les entend pas se plaindre et
-gémir comme jadis, où les grandes douleurs, les grands massacres et les
-grandes catastrophes s'enveloppaient des clameurs et des lamentations
-des femmes.
-
-Elles ne s'assemblent pas sur les places publiques, ne récriminent pas,
-n'accusent personne, ne se révoltent point. Elles ravalent leurs
-sanglots et écrasent leurs larmes, comme si elles obéissaient à un mot
-d'ordre qu'entre elles elles se sont transmis, sans que les hommes en
-aient eu connaissance.
-
-On ne sait ce qui les soutient et leur donne la force de supporter les
-restes de leur vie. Quelques-unes ont d'autres enfants; et l'on comprend
-qu'elles reportent sur eux l'amour et l'avenir que la mort a rompus.
-Beaucoup n'ont pas perdu ou tâchent à retrouver la foi aux promesses
-éternelles; et l'on comprend encore qu'elles ne désespèrent pas, car les
-mères des martyrs ne désespéraient pas non plus. Mais tant d'autres,
-dont la demeure est à jamais déserte et dont le ciel n'est peuplé que de
-pâles fantômes, gardent le même espoir que celles qui espèrent toujours.
-Qu'est-ce donc qui maintient ce courage qui étonne nos regards?
-
-Quand les meilleurs, les plus pitoyables, les plus sages d'entre nous
-rencontrent une de ces mères qui vient furtivement de s'essuyer les
-yeux, afin que son malheur n'offense pas ceux qui sont heureux, et
-tandis qu'ils cherchent les mots qui, dans l'aveuglante vérité de la
-plus effroyable douleur qui puisse atteindre un coeur, ne sonnent pas
-comme des mensonges odieux ou dérisoires, ils ne trouvent presque rien à
-lui dire. Ils lui parlent de la justice et de la beauté de la cause pour
-laquelle est tombé le héros, du sacrifice immense et nécessaire, de la
-mémoire et de la reconnaissance des hommes, du néant de la vie qui ne se
-mesure pas à l'étendue des jours, mais à la hauteur du devoir et de la
-gloire. Ils ajoutent peut-être que les morts ne meurent point, qu'il n'y
-a pas de morts, que ceux qui ne sont plus vivent plus près de nos âmes
-que lorsqu'ils étaient dans la chair; et que tout ce que nous aimions en
-eux subsiste dans nos coeurs, tant que notre souvenir l'y visite et que
-le ranime notre amour...
-
-Mais à mesure qu'ils parlent, ils sentent le vide de ce qu'ils disent.
-Ils comprennent que tout cela n'est vrai que pour ceux que la mort n'a
-pas précipités dans l'abîme où les mots ne sont plus que des bruits
-puérils, que le plus ardent souvenir ne remplace pas une chère réalité
-que l'on touche des mains ou des lèvres, que la pensée la plus haute ne
-vaut pas les allées et venues familières, la présence aux repas, le
-baiser du matin et du soir, les embrassements du départ et l'ivresse du
-retour. Elles le savent et le sentent mieux que nous; et c'est pourquoi
-elles ne répondent pas à nos consolations, elles les écoutent en silence
-et trouvent en elles-mêmes d'autres raisons de vivre et d'espérer que
-celles que nous cherchons à leur apporter du dehors en fouillant
-vainement tout l'horizon des certitudes et des pensées humaines. Elles
-reprennent le fardeau de leurs jours sans nous dire où elles puisent
-leurs forces, sans nous apprendre le secret de leur sacrifice, de leur
-résignation et de leur héroïsme.
-
-
-
-
-VI
-
-TROIS HÉROS INCONNUS
-
-
-Le gouvernement belge a publié l'année dernière une _Réponse au Livre
-Blanc allemand_ du 10 mai 1915.
-
-Cette «_Réponse_» réfute de façon péremptoire et une à une, toutes les
-allégations du _Livre Blanc_, au sujet des francs-tireurs, des
-agressions de la population civile et de la cruauté des femmes belges
-envers les prisonniers et les blessés allemands. Elle a recueilli sur
-les sacs et les massacres d'Andenne, de Dinant, de Louvain et
-d'Aerschot, un ensemble de témoignages authentiques et accablants, qui
-d'ores et déjà permettent à l'histoire de prononcer son verdict, avec
-plus de certitude que ne le ferait le plus scrupuleux jury de cours
-d'assises.
-
-Des effroyables épisodes que rapportent ces récits de témoins oculaires,
-je ne veux retenir aujourd'hui que deux de ceux qui marquèrent le sac
-d'Aerschot; non qu'ils soient plus odieux ou plus cruels que les
-autres;--au contraire, à côté des assassinats sans excuse et des
-exécutions en masse d'Andenne, de Dinant, de Louvain, dont rien ne
-saurait dépasser l'horreur, ils semblent presque bénins;--mais je les
-choisis justement parce qu'ils montrent mieux qu'en ses plus grands
-excès la psychologie pour ainsi dire normale de l'armée allemande et ce
-qu'elle fait d'abominable quand elle se croit juste, modérée et humaine.
-Je les choisis surtout, parce qu'ils nous font voir, dans une terrible
-épreuve, l'admirable et touchant état d'âme d'une petite cité belge,
-innocente entre toutes les victimes de cette guerre, et offrent à nos
-méditations des traits d'héroïque et simple sacrifice, dont on n'a pas
-parlé et qu'il est bon de mettre en lumière, car ils sont aussi beaux
-que les plus beaux exemples des plus belles pages de Plutarque.
-
- *
-
- * *
-
-Aerschot (prononcez: Arschot) était une humble et heureuse petite ville
-du Brabant flamand, une de ces modestes agglomérations inconnues que,
-comme Dixmude, à jamais regrettable et ensevelie dans le passé, personne
-ne visitait, parce qu'elles ne renfermaient aucun monument remarquable,
-mais qui n'en conservaient et n'en représentaient que mieux, du fond de
-leur silence et de leur isolement sans tristesse, la vie flamande dans
-ce qu'elle a de plus spécial, de plus intime, de plus calme, de plus
-recueilli, de plus amène et de plus traditionnel. Dans ces petites
-villes à demi campagnardes, il n'y a guère d'industrie: une ou deux
-malteries, une minoterie, une huilerie, une fabrique de chicorée. La vie
-y est presque agricole; et les gens aisés vivent du produit ou du revenu
-de leurs champs, de leurs prés et de leurs bois. Toute la semaine, la
-grand'place, dont les maisons sont cossues, plus ou moins cubiques, et
-virginalement blanches, à portes cochères ornées de cuivres étincelants,
-toute la semaine la grand'place est presque déserte et ne s'anime que le
-jour du marché et le dimanche matin, à l'heure de la grand'messe. En un
-mot, c'est la paix, l'attente des repas et du repos dans le repos,
-l'existence lente et facile; et peut-être le bonheur, si le bonheur
-consiste à être heureux dans un demi-sommeil sans ambitions qui
-dépassent le clocher, sans passions trop vives et sans rêves trop
-ardents.
-
-C'est dans ce paisible séjour d'une tranquillité immémoriale, que la
-guerre même n'avait jusqu'ici troublé qu'à la surface, que le 19 août
-1914, à 9 heures du matin, après la retraite des derniers soldats
-belges, la grand'place est soudain envahie par le flot dense et
-intarissable des troupes allemandes. Le fils du bourgmestre, un enfant
-de quinze ans, se hâte de fermer les persiennes de la maison paternelle
-et est blessé à la jambe par une des balles que les vainqueurs envoient
-à tort et à travers dans les fenêtres,
-
-A 10 heures, le commandant allemand fait appeler à l'hôtel de ville le
-bourgmestre, M. Tielemans. On l'y reçoit grossièrement, on le brutalise,
-on le traite de «Schweinhund», c'est-à-dire de chien mâtiné de cochon,
-espèce d'animal qui, apparemment, ne se trouve qu'en Allemagne.
-
-Puis, le colonel Stenger, commandant la 8e brigade d'infanterie, et ses
-deux aides de camp s'installent dans la maison du bourgmestre, sur la
-grand'place; et, soit dit en passant, cambriolent immédiatement tous les
-tiroirs de leurs appartements; après quoi, du haut du balcon, ils
-assistent au défilé de leurs troupes.
-
-Vers quatre heures de l'après-midi, hantés par l'idée fixe d'imaginaires
-francs-tireurs, des soldats pris de panique se mettent à tirailler dans
-les rues. Le colonel, au balcon, est atteint par une balle allemande et
-tombe. Un des aides de camp descend quatre à quatre en hurlant: «Le
-colonel est mort, il me faut le bourgmestre!» Celui-ci se sent perdu et
-dit à sa femme: «Ceci est grave pour moi.» Elle lui serre la main en lui
-disant: «Du courage!» Le bourgmestre est arrêté, maltraité par les
-soldats. Sa femme fait vainement remarquer au capitaine que son mari et
-son fils ne peuvent avoir tiré puisqu'ils ne possèdent aucune arme. «Ça
-ne fait rien, répond le soudard, il est responsable.» «En outre,
-ajoute-t-il, il me faut votre fils.» Ce fils est l'enfant de quinze ans
-qui vient d'être blessé à la jambe. Comme il marche difficilement, à
-cause de sa blessure, il est brutalisé sous les yeux de sa mère et
-conduit, à coups de pied, à l'hôtel de ville, près de son père.
-
-Cependant, le même capitaine, soutenant toujours qu'on a tiré sur ses
-hommes, exige que Mme Tielemans visite avec lui la maison de la cave aux
-greniers. Il est obligé de constater que toutes les chambres sont vides
-et toutes les fenêtres fermées. Durant cette perquisition, il tient
-constamment la malheureuse femme sous la menace de son revolver. La
-fille de celle-ci se met entre sa mère et le sinistre personnage. Il ne
-comprend pas. Arrivés dans le vestibule, la mère lui dit:
-«Qu'allons-nous devenir?»--Froidement, il répond: «Vous serez fusillée
-ainsi que votre fille et vos domestiques.»
-
-Maintenant, commencent le pillage et l'incendie méthodiques de la ville.
-Toutes les maisons du côté droit de la place sont en feu. De temps en
-temps, les soldats interpellent les femmes en s'écriant: «On va vous
-fusiller, on va vous fusiller!»--«A ce moment, dit textuellement Mme
-Tielemans dans sa déposition, les soldats sortaient de chez nous, les
-bras chargés de bouteilles de vin. On ouvrait les fenêtres de nos
-appartements et tout ce qui s'y trouvait était enlevé. Je me détournai
-pour ne pas voir ce pillage. A la lueur sinistre des incendies, mes yeux
-rencontrèrent mon mari, mon fils et mon beau-frère, accompagnés d'autres
-messieurs que l'on conduisait au supplice. Jamais je n'oublierai ce
-spectacle et le regard de mon mari cherchant une dernière fois sa maison
-et se demandant où étaient sa femme et sa fille; et moi, pour ne pas lui
-enlever son courage, je ne pouvais pas lui crier: je suis ici!»
-
-Les heures passent. Les femmes sont chassées de la ville et, par une
-route jonchée de cadavres, menées comme un troupeau, dans une prairie
-lointaine où on les parque jusqu'au matin. Les hommes sont arrêtés. On
-leur lie les poignets derrière le dos, à l'aide de fils de cuivre si
-cruellement serrés que le sang gicle. On les groupe et on les force de
-se coucher sur le sol, de façon que la tête touche terre et qu'ils ne
-puissent faire aucun mouvement. La nuit s'écoule ainsi, tandis que la
-ville se consume et que le pillage et l'orgie continuent.
-
-Entre cinq et six heures du matin, l'autorité militaire décide de
-commencer les exécutions, et que l'un des principaux groupes de
-prisonniers, composé d'une centaine de civils, assistera à la mise à
-mort du bourgmestre, ainsi qu'à celle du fils et du frère de celui-ci.
-Un officier annonce au bourgmestre que son heure est venue. En entendant
-ces mots, un citoyen d'Aerschot, nommé Claes van Nuffel, s'avance vers
-l'officier et le supplie d'épargner la vie du chef de la cité, il offre
-de mourir à sa place, ajoutant qu'il est l'adversaire politique du
-bourgmestre, mais qu'il estime qu'en ce moment celui-ci est nécessaire à
-la ville. L'officier répond sèchement: «Non, c'est le bourgmestre qu'il
-nous faut.»--Le bourgmestre se lève, remercie M. van Nuffel, ajoute
-qu'il mourra tranquille, qu'il a passé son existence à faire tout le
-bien qu'il pouvait, qu'il n'implore pas sa grâce, mais demande celle de
-ses concitoyens et de son fils, un enfant de quinze ans, dernière
-consolation de sa mère.--L'officier ricane et ne répond pas. A son tour,
-le frère du bourgmestre demande grâce, non pour soi, mais pour son frère
-et son neveu. On ne l'écoute pas. L'enfant se lève alors et va se placer
-entre son père et son oncle. A dix mètres, six soldats les couchent en
-joue; l'officier fait un geste du sabre, et, comme le dit la veuve de
-l'héroïque magistrat, «ce qu'il y avait de meilleur en ce monde avait
-vécu».
-
- *
-
- * *
-
-«On plaça ensuite les autres civils par rangs de trois, nous dit dans sa
-déposition M. Gustave Nys, témoin oculaire de l'horrible drame dont il
-faillit être l'une des victimes. Celui qui avait le numéro 3 devait
-sortir du rang et s'aligner derrière les cadavres, pour être fusillé.
-Tous les civils avaient les mains liées derrière le dos. Mon frère et
-moi étions voisins; j'eus le nº 2, mon frère Omer, âgé de vingt ans, eut
-le nº 3. Je demandai alors à l'officier: «Puis-je remplacer mon frère?
-Pour vous, peu importe qui tombe sous vos balles; pour ma mère qui est
-veuve, mon frère, qui a terminé ses études, est plus utile que moi.»
-Encore une fois, il reste insensible à cette prière.--«Que le nº 3 sorte
-du rang!»--Nous nous embrassons, et mon frère Omer se joint aux autres.
-Ils sont une trentaine, alignés. Alors se passe une scène horrible: les
-soldats allemands avancent le long du rang, et lentement, en tuent trois
-à chaque décharge commandée chaque fois par l'officier.»
-
- *
-
- * *
-
-De pareils traits passeraient inaperçus si l'on ne prenait la peine de
-les rechercher et de les recueillir pieusement dans l'énorme amas de
-drames qui durant plus de quatre ans a bouleversé et ravagé les
-malheureux pays que torturait l'envahisseur. S'ils se fussent rencontrés
-dans l'histoire de la Grèce ou de Rome, ils auraient pris place parmi
-les grandes actions qui honorent notre terre et méritent de vivre à
-jamais dans la mémoire des hommes. Il est de notre devoir de les mettre
-un instant en lumière et de graver dans notre souvenir les noms de ceux
-qui en furent les héros. Résumés ainsi, simplement, sèchement, comme il
-convient à la vérité historique, d'après des dépositions faites sous
-serment et qu'un greffier anonyme dépouilla de tout ornement littéraire
-ou sentimental, ils ne donnent d'abord qu'une bien pâle idée de
-l'intensité de la tragédie et de la valeur du sacrifice. Il ne s'agit
-pas ici d'une glorieuse mort affrontée dans l'ivresse de la lutte, sur
-un vaste champ de bataille. Il ne s'agit pas non plus d'une menace
-imprécise ou à longue échéance ou d'un danger incertain, éloigné et
-peut-être évitable. Il s'agit d'une mort obscure, solitaire, affreuse et
-imminente, au fond d'un fossé; et les six canons de fusil sont là,
-braqués presque à bout portant, qui, sur un signe du chef qui accepte
-votre offre, feront de vous, en un clin d'oeil, un tas de chairs
-sanglantes et vous enverront dans la région inconnue et terrible que
-l'homme redoute d'autant plus qu'il est encore plus plein de forces et
-de jours. Il n'y a pas une seconde d'intervalle ni d'espoir entre la
-question et la réponse, entre la vie et son bonheur et le néant et son
-horreur. Il n'y a pas d'encouragements, pas de paroles ou de gestes qui
-soulèvent ou entraînent, pas de récompense; en un instant tout est donné
-pour rien; et c'est le sacrifice dans sa nudité, sa pureté si pure qu'on
-s'étonne que même des Allemands n'aient pas été vaincus par sa beauté.
-
-Il n'y avait pour eux qu'une façon de s'en tirer sans se déshonorer;
-c'était de faire grâce aux deux victimes: ou bien,--à supposer ce qui
-n'était pas, ce qui n'est jamais le cas,--qu'une mort fût absolument
-nécessaire, il y avait une deuxième solution qui était d'accepter
-l'offre et d'exécuter le martyr qu'ils eussent dû adorer à genoux. De
-cette manière ils n'eussent agi que comme les pires des barbares. Mais
-ils en ont trouvé une troisième que seuls, avant eux, les Carthaginois
-eussent sans doute inventée et adoptée. Ils ont du reste dépassé les
-plus barbares des barbares et égalé l'abominable morale punique, dans un
-autre cas qui rappelle celui de Régulus et qui sera le troisième trait
-d'héroïsme civil que je veux rappeler ici.
-
- *
-
- * *
-
-Quelques jours après les scènes que je viens de rapporter, le 23 août de
-la même année, avaient lieu à Dinant des massacres en masse qui firent
-exactement six cent six victimes, parmi lesquelles onze enfants
-au-dessous de cinq ans, vingt-huit âgés de dix à quinze ans et soixante
-et onze femmes.
-
-Rien ne saurait donner une idée de l'horreur et de l'infamie de ces
-massacres; et dans la longue et monstrueuse histoire des hontes de la
-Germanie, c'est une des pages les plus honteuses et les plus terribles.
-Mais je n'ai pas, pour l'instant, l'intention d'en parler. Il y aurait
-trop à dire. Je n'en veux aujourd'hui détacher qu'un épisode dont le
-héros de Dinant la Wallonne est digne de prendre place à côté de ses
-deux frères d'Aerschot la Flamande.
-
-A l'entrée de Dinant, près du fameux Rocher Bayard, gloire légendaire de
-la jolie et riante petite cité, les Allemands occupent la rive droite de
-la Meuse et commencent la construction d'un pont. Les Français,
-dissimulés dans les broussailles et les replis de la rive gauche tirent
-sur les pontonniers. Leur feu est assez peu nourri; et les Allemands en
-infèrent, sans aucune raison, qu'il provient de francs-tireurs qui du
-reste n'ont jamais, dans toute cette campagne de Belgique, existé que
-dans leur imagination. Quatre-vingts otages, pris parmi la population de
-Dinant, sont à ce moment rassemblés et gardés à vue, au pied du rocher.
-L'officier allemand envoie l'un d'eux, M. Bourdon, greffier adjoint au
-tribunal, sur la rive gauche, pour annoncer à l'ennemi que si le feu
-continue, tous les otages seront à l'instant fusillés. M. Bourdon
-traverse la Meuse, accomplit sa mission, puis, repassant le fleuve,
-revient magnanimement se reconstituer prisonnier et déclare à l'officier
-qu'il a pu se convaincre qu'il n'y a pas de francs-tireurs, et que seuls
-les soldats français de l'armée régulière prennent part à la défense de
-l'autre rive. Quelques balles tombent encore, et, sur-le-champ,
-l'officier fait passer par les armes les quatre-vingts otages et
-d'abord, pour le punir comme il sied de son héroïque fidélité à la
-parole donnée, le malheureux greffier, sa femme, sa fille et ses deux
-fils, dont l'un est un enfant de quinze ans.
-
-
-
-
-VII
-
-BEAUTÉS PERDUES
-
-
-I
-
-Sous les ciels gris et les pluies décourageantes de ce juillet d'automne
-je songe à la lumière abandonnée. Je l'ai laissée là-bas aux rives
-maintenant désertes de la Méditerranée et me demande en vain pourquoi je
-m'en suis séparé. Pourtant je fus l'un des derniers à lui rester fidèle.
-Tous les autres la quittent vers les premières journées d'avril,
-rappelés par les légendaires souvenirs des fallacieux printemps du Nord,
-sans se douter qu'ils perdent un grand bonheur.
-
-Il est bon, il est sage de fuir parmi l'azur les mois glacés de nos
-hivers, noirs comme des châtiments; mais ces mois, s'ils sont là-bas
-plus tièdes, et surtout plus lumineux que les nôtres, ne nous vengent
-pas assez des ténèbres et des frimas du lieu natal. Les heures les plus
-claires, les plus chaudes, y garderont malgré tout un arrière-goût de
-neige et de nuage; elles sont belles mais timides, et promptes et
-effarées, se hâtent vers la nuit. Or, il faut à l'homme né du soleil,
-comme toutes choses, sa part héréditaire de chaleur primitive et de
-clarté totale. Il y a en lui d'innombrables et profondes cellules qui
-gardent la mémoire des jours éblouissants de l'origine et deviennent
-malheureuses quand elles ne peuvent faire leur moisson de rayons.
-L'homme peut vivre dans l'ombre mais y perd à la longue le sourire et la
-confiance nécessaires. En présence de nos étés crépusculaires, il
-devient indispensable de rétablir l'équilibre entre l'obscurité et la
-lumière, et de chasser parfois les froids et les ténèbres qui nous
-envahissent jusqu'à l'âme par de magnifiques excès de soleil.
-
-
-II
-
-Il règne là, à quelques heures de nous, l'incomparable soleil fixe que
-nous ne voyons plus. Ceux qui s'en vont avant la mi-juin ne savent pas
-ce qui se passe quand ils ne sont plus là. Comme s'ils avaient attendu
-le départ de témoins importuns et railleurs, voici que surgissent de
-tous côtés les véritables acteurs de l'admirable féerie. Durant l'hiver,
-devant les hôtes officiels, on ne joue qu'un prologue du genre tempéré,
-un peu pâle, un peu lent, un peu craintif et compassé. Mais maintenant
-éclatent tout à coup sur la terre enivrée les grands actes lyriques.
-
-Le ciel ouvre ses perspectives jusqu'aux dernières limites de l'azur,
-jusqu'aux extrêmes altitudes où s'éploient la gloire et le bonheur de
-Dieu, et toutes les fleurs déchirent les jardins, les rochers et les
-plaines pour s'élever et se précipiter vers l'abîme de joie qui les
-aspire dans l'espace. Les anthémis, devenus fous, tendent durant six
-semaines, à d'invisibles fiancées, d'énormes bouquets ronds comme des
-boucliers de neige ardente. L'écarlate et tumultueux manteau des
-bougainvillées aveugle les maisons dont les fenêtres éblouies clignent
-parmi les flammes. Les roses jaunes revêtent les collines de voiles
-safranés, les roses roses, du beau rose innocent des premières pudeurs,
-inondent les vallées, comme si les divins réservoirs de l'aurore où
-s'élabore la chair idéale des femmes et des anges avaient débordé sur le
-monde. D'autres grimpent aux arbres, escaladent les piliers, les
-colonnes, les façades, les portiques, s'élancent et retombent, se
-relèvent et se multiplient, se bousculent et se superposent, grappes
-d'ivresses qui fermentent, silencieux essaims de pétales passionnés. Et
-les parfums innombrables, divers et impérieux qui coulent parmi cette
-mer d'allégresse, comme des fleuves qui ne se confondent pas et dont on
-reconnaît la source à chaque inspiration! Voici le torrent vert et froid
-du géranium-rosa, le ruissellement de clous de girofle de l'oeillet, la
-claire et loyale rivière de la lavande, le résineux bouillonnement de la
-pinède et la grande nappe étale et sucrée aux douceurs presque
-vertigineuses de la fleur d'oranger, qui, sous l'odeur immense,
-illimitée et enfin reconnue de l'azur, submerge la campagne.
-
-
-III
-
-Je ne crois pas qu'il y ait au monde chose plus belle que ces jardins et
-ces vallées de la Provence maritime durant les six ou sept semaines où
-le printemps qui s'éloigne mêle encore ses verdures aux premières
-ardeurs de l'été qui s'installe. Mais ce qui donne à cette miraculeuse
-joie de la nature une mélancolie qu'on ne retrouverait en nul autre
-lieu, c'est la solitude inhumaine et presque douloureuse où elle
-s'épanouit. Il y a là, dans le désert, dans le silence et pour ainsi
-dire dans le vide, des treilles aux terrasses, des terrasses aux
-portiques de mille villas abandonnées, une émulation de beauté qui va
-jusqu'à la souffrance aiguë de l'ardeur, jusqu'à l'épuisement de toutes
-forces, de toutes formes, de toutes couleurs. Il y a là une sorte de
-prodigieux mot d'ordre, comme si toutes les puissances de grâce et de
-splendeur que recèle la nature s'étaient coalisées pour donner à la même
-minute, à un témoin que ne connaissent pas les hommes, une preuve unique
-et décisive de la béatitude et des magnificences de la terre. Il y a là
-une sorte d'attente inouïe, solennelle et insupportable qui, par-dessus
-les haies, les grilles et les murs, guette l'approche d'un grand dieu;
-un silence d'extase qui exige une présence surnaturelle, une impatience
-exaspérée et insensée qui de toutes parts s'extravase sur les routes où
-ne passe plus que le cortège muet et transparent des heures.
-
-
-IV
-
-Hélas! que de beautés se perdent en ce monde! Voici de quoi nourrir nos
-yeux jusqu'à la mort! Voici de quoi cueillir des souvenirs qui
-soutiendraient nos âmes jusqu'au tombeau! Voici de quoi fournir à des
-milliers de coeurs le suprême aliment de la vie!
-
-Au fond, lorsqu'on y songe, tout ce qu'il y a de meilleur en nous-même,
-tout ce qu'il y a de pur, d'heureux et de limpide dans notre
-intelligence et dans nos sentiments, prend sa source en quelques beaux
-spectacles. Si nous n'avions jamais vu de belles choses, nous n'aurions
-que de pauvres et sinistres images pour vêtir nos idées et nos émotions
-qui périraient de froid et de misère comme celles des aveugles. La
-grande route qui s'élève des plaines de l'existence aux sommets clairs
-de la conscience humaine, serait si morne, si nue et si déserte, que nos
-pensées perdraient bientôt la force et le courage d'y passer; et là où
-ne passent plus les pensées ne tardent point à reparaître les ronces et
-l'horreur de la forêt barbare. Un beau spectacle que nous aurions pu
-voir, qui nous appartenait, qui semblait nous appeler et que nous avons
-fui, ne se remplace point. Rien ne croît plus aux lieux où il nous
-attendait. Il laisse dans notre âme un grand cercle stérile où nous ne
-trouverons que des épines, le jour où nous aurons besoin de roses. Nos
-pensées et nos actions puisent leur énergie et leur forme dans ce que
-nous avons contemplé. Entre le geste héroïque, le devoir accompli, le
-sacrifice noblement accepté et le beau paysage autrefois contemplé, il y
-a bien souvent des liens plus étroits et plus vivants que ceux qu'a
-retenus notre mémoire. Plus nous voyons de belles choses, plus nous
-devenons aptes à en faire de bonnes. Il faut, pour que prospère notre
-vie intérieure, un magnifique amas d'admirables dépouilles.
-
-
-
-
-VIII
-
-LE MONDE DES INSECTES
-
-
-I
-
-J.-H. Fabre, tout le monde le sait aujourd'hui, est l'auteur d'une
-dizaine de volumes bien nourris où, sous le titre de _Souvenirs
-entomologiques_, il a consigné les résultats de cinquante ans
-d'observations, d'études et d'expériences sur les insectes qui nous
-semblent le plus connus et le plus familiers: diverses espèces de guêpes
-et d'abeilles sauvages, quelques cousins, mouches, scarabées et
-chenilles; en un mot, toutes ces petites vies vagues, inconscientes,
-rudimentaires et presque anonymes qui nous entourent de toutes parts et
-sur lesquelles nous jetons un regard amusé, mais qui déjà pense à autre
-chose, quand nous ouvrons notre fenêtre pour accueillir les premières
-heures du printemps, ou lorsque, dans les jardins et les plaines, nous
-allons nous baigner aux jours bleus de l'été.
-
- *
-
- * *
-
-On prend au hasard l'un des copieux volumes, et l'on s'attend
-naturellement à y trouver d'abord les très savantes et assez arides
-nomenclatures, les très méticuleuses et fort bizarres spécifications de
-ces vastes et poudreuses nécropoles que forment presque exclusivement
-tous les traités d'entomologie jusqu'ici parcourus. On ouvre donc le
-livre, sans ardeur et sans exigence; et voici qu'immédiatement, d'entre
-les feuillets dépliés, s'élève et se déroule, sans hésitation, sans
-interruption et presque sans fléchissement jusqu'au bout des quatre
-mille pages, la plus extraordinaire des féeries tragiques qu'il soit
-possible à l'imagination humaine, non point de créer ou de concevoir,
-mais d'admettre et d'acclimater en elle.
-
-En effet, il ne s'agit pas ici d'imagination humaine. L'insecte
-n'appartient pas à notre monde. Les autres animaux, les plantes même, en
-dépit de leur vie muette et des grands secrets qu'ils nourrissent, ne
-nous semblent pas totalement étrangers. Malgré tout, nous sentons en eux
-une certaine fraternité terrestre. Ils surprennent, émerveillent
-souvent, mais ne bouleversent point de fond en comble notre pensée.
-L'insecte, lui, apporte quelque chose qui n'a pas l'air d'appartenir aux
-habitudes, à la morale et à la psychologie de notre globe. On dirait
-qu'il vient d'une autre planète, plus monstrueuse, plus énergique, plus
-insensée, plus atroce, plus infernale que la nôtre. On le croirait né de
-quelque comète désorbitée et morte folle dans l'espace. Il a beau
-s'emparer de la vie avec une autorité, une fécondité que rien n'égale
-ici-bas, nous ne pouvons nous faire à l'idée qu'il est une pensée de
-cette nature dont nous nous flattons d'être les enfants privilégiés et
-probablement l'idéal où tendent tous les efforts de la terre. Seul
-l'infiniment petit nous déconcerte davantage; mais l'infiniment petit,
-qu'est-ce au fond qu'un insecte que nos yeux ne voient point? Il y a
-sans doute dans cet étonnement et cette incompréhension je ne sais
-quelle instinctive et profonde inquiétude que nous inspirent ces
-existences incomparablement mieux armées, mieux outillées que la nôtre,
-ces sortes de comprimés d'énergie et d'activité en qui nous pressentons
-nos plus mystérieux adversaires, nos rivaux des dernières heures et
-peut-être nos successeurs.
-
-
-II
-
-Mais il est temps de pénétrer, sous la conduite d'un admirable guide,
-dans les coulisses de notre féerie, afin d'en voir de près les acteurs
-et les figurants, immondes ou magnifiques, grotesques ou sinistres,
-héroïques ou épouvantables, géniaux ou stupides, et toujours
-invraisemblables et inintelligibles.
-
-Et voici tout d'abord, au hasard des premières rencontres, l'un de ces
-personnages, fréquents dans le Midi, où l'on peut le voir rôder autour
-de l'abondante manne que le mulet répand avec indifférence le long des
-chemins blancs et des sentes pierreuses: c'est le Scarabée Sacré des
-Égyptiens, ou plus simplement le Bousier, frère de nos Géotrupes du
-Nord, et gros Coléoptère tout de noir habillé, qui a pour mission en ce
-monde de façonner les parties les plus savoureuses de la trouvaille en
-une énorme boule qu'il s'agit ensuite de rouler jusqu'à la salle à
-manger souterraine où doit s'épanouir l'incroyable aventure. Mais le
-destin jaloux de tout bonheur trop pur, avant de lui céder l'accès de ce
-lieu de délices, impose au grave et probablement sententieux scarabée,
-des tribulations sans nombre, que complique toujours l'arrivée d'un
-malencontreux parasite.
-
-A peine donc a-t-il, à grands efforts du chaperon et des pattes
-bancales, commencé de rouler à reculons la délicieuse sphère, qu'un
-collègue indélicat, qui guettait la fin du travail, se présente en
-offrant hypocritement ses services. L'autre, sachant fort bien que, ici,
-aide et services, au demeurant fort inutiles, seront bientôt partage et
-expropriation, accepte sans entrain la collaboration qui s'impose. Mais
-invariablement, pour bien marquer les droits respectifs, le légitime
-propriétaire garde sa place primitive, c'est-à-dire qu'il pousse du
-front la boule, tandis que l'inévitable invité, de l'autre côté, la tire
-à soi. Et ainsi elle chemine entre les deux compères, parmi
-d'interminables péripéties, des chutes ahuries, des culbutes grotesques,
-jusqu'au lieu choisi pour devenir le réceptacle du trésor et la salle du
-festin. Arrivés là, le propriétaire se met à creuser le réfectoire,
-pendant que le pique-assiette a l'air de s'endormir innocemment au
-sommet de la pilule. L'excavation s'élargit et s'approfondit à vue
-d'oeil; et bientôt le premier bousier y plonge tout entier. C'est
-l'instant que guettait le sournois auxiliaire. Il descend prestement de
-la bienheureuse éminence, et la poussant avec toute l'énergie que donne
-une mauvaise conscience, s'efforce de gagner le large. Mais l'autre,
-assez méfiant, interrompt un moment ses laborieuses fouilles, regarde
-par-dessus bord, voit le rapt sacrilège et bondit hors du trou. Pris sur
-le fait, l'effronté et malhonnête associé s'évertue à donner le change,
-contourne l'orbe inestimable, et l'embrassant et s'arcboutant en des
-efforts fallacieusement héroïques, feint de la retenir éperdument sur
-une pente qui n'existe point. On s'explique en silence, on gesticule
-abondamment des tarses et des mandibules; puis d'un commun accord, on
-ramène la pelote au terrier.
-
-Il est jugé suffisamment spacieux et confortable. On introduit le
-trésor, on ferme l'entrée du corridor; et maintenant, parmi les ténèbres
-propices et la tiède moiteur où trône seul le magnifique globe
-stercoral, s'attablent enfin face à face, les deux convives réconciliés.
-Alors, loin des clartés et des soucis du jour, et dans le grand silence
-de l'ombre hypogéenne, commence solennellement le plus fabuleux des
-festins dont l'imagination du ventre ait jamais évoqué les absolues
-béatitudes.
-
-Durant deux mois entiers ils demeurent cloîtrés, et la panse échancrant
-à mesure l'inépuisable sphère, archétypes définitifs et souverains
-symboles des délices de la table et des liesses de la bedaine, ils
-mangent sans discontinuer, sans s'interrompre une seconde ni de jour ni
-de nuit; et tandis qu'ils se gorgent, derrière eux, posément, d'un
-mouvement d'horloge saisissable et constant, à raison de trois
-millimètres par minute, se déroule et s'allonge un interminable cordon
-sans rupture qui fixe le souvenir et compute les heures, les jours et
-les semaines de la prodigieuse bombance.
-
-
-III
-
-Après le Bousier, ce pitre de la bande, saluons encore dans l'ordre des
-Coléoptères, le ménage modèle du Minotaure Typhée, assez connu et
-extrêmement débonnaire malgré son nom terrible. La femelle creuse un
-immense terrier qui a souvent plus d'un mètre cinquante de profondeur et
-qui se compose d'escaliers en spirales, de paliers, de couloirs et de
-nombreuses chambres. Le mâle charge les déblais sur la fourche à trois
-dents qui surmonte sa tête, et les porte à l'entrée de la demeure
-conjugale. Ensuite, il va quérir dans la campagne les innocents vestiges
-qu'y laissent les brebis, les descend au premier étage de la crypte et,
-à l'aide de son trident, se met en devoir de les moudre; cependant que
-la mère, tout au fond, recueille la farine et la pétrit en énormes pains
-cylindriques qui deviendront plus tard la nourriture des petits. Trois
-mois durant, jusqu'à ce que les provisions soient jugées suffisantes,
-sans aucun aliment, le malheureux époux s'épuise à cette besogne de
-géant. Enfin, sa mission accomplie, sentant sa fin prochaine, pour ne
-pas encombrer la maison d'un débris misérable, il use ses dernières
-forces à sortir du terrier, se traîne péniblement et, solitaire et
-résigné, se sachant désormais inutile, s'en va mourir au loin parmi les
-pierres.
-
-Voici, d'autre part, d'assez étranges chenilles, les Processionnaires,
-qui ne sont pas rares, et dont précisément un monôme long de cinq ou six
-mètres, descendu de mes pins parasols, se déroule en ce moment dans les
-allées de mon jardin, tapissant de soie transparente, selon les coutumes
-de la race, le chemin parcouru. Sans parler des appareils
-météorologiques d'une sensibilité inouïe qu'elles portent sur l'échine,
-ces chenilles, on le sait, ont ceci de remarquable qu'elles ne voyagent
-qu'en bande; à la queue leu leu, comme les aveugles de Breughel ou de la
-parabole, chacune d'elles suivant obstinément, indissolublement, celle
-qui la précède; si bien que notre auteur ayant un matin rangé la file
-sur le rebord d'un grand vase de pierre, le circuit se trouvant fermé,
-durant huit jours entiers, durant une atroce semaine, par le froid, par
-la faim, et la lassitude sans nom, la malheureuse troupe, de sa ronde
-tragique, sans relâche, sans repos, sans merci, parcourut jusqu'à
-l'arrivée de la mort le cercle impitoyable.
-
-
-IV
-
-Mais je m'aperçois que nos héros sont infiniment trop nombreux et qu'il
-est impossible de s'attarder à les décrire. Tout au plus, dans
-l'énumération des plus considérables et des plus familiers, sera-t-il
-permis d'accorder à chacun d'eux une épithète hâtive, à la façon du
-vieil Homère. Citerai-je, par exemple, le Leucospis, parasite de
-l'Abeille Maçonne, qui, afin de massacrer dans leurs berceaux ses frères
-et ses soeurs, s'arme d'un casque de corne et d'une cuirasse barbelée,
-quittés aussitôt après l'extermination, sauvegarde d'un affreux droit
-d'aînesse? Dirai-je la merveilleuse science anatomique du Tachyte, du
-Cerceris, de l'Ammophile, du Sphex Languedocien et de tant d'autres,
-qui, selon qu'il s'agit de paralyser ou de tuer la proie ou
-l'adversaire, savent exactement, sans se tromper jamais, quels ganglions
-doivent atteindre le dard ou les mandibules? Parlerai-je de l'art de
-l'Eumène qui transforme sa forteresse en un véritable musée orné de
-grains de quartz translucide et de coquillages; de la magnifique mue du
-Criquet Cendré, de l'instrument de musique du Grillon dont l'archet
-compte cent cinquante prismes triangulaires qui ébranlent à la fois les
-quatre tympanons de l'élytre? Faut-il célébrer la féerique naissance de
-la nymphe de l'Onthophage, monstre transparent, à mufle de taureau et
-qui semble sculpté dans un bloc de cristal? Voulez-vous assister à la
-sortie de terre de la Mouche bleue, la vulgaire mouche à viande, fille
-de l'asticot?
-
-Écoutez notre auteur: «Elle se disloque la tête en deux moitiés mobiles
-qui, boursouflées de leur gros oeil rouge, tour à tour s'éloignent et se
-rapprochent. Dans l'intervalle surgit et disparaît, disparaît et surgit,
-une volumineuse hernie hyaline. Lorsque les deux moitiés s'écartent, un
-oeil refoulé vers la droite et l'autre vers la gauche, on dirait que
-l'insecte se fend la boîte cranienne pour en expulser le contenu. Alors
-la hernie surgit, obtuse au bout et renflée en grosse tête de clou. Puis
-le front se renferme, la hernie rentre, ne laissant visible qu'une sorte
-de vague mufle. En somme, une sorte de poche frontale, à palpitations
-profondes d'instant en instant renouvelées, est l'outil de délivrance,
-le pilon à l'aide duquel le diptère nouvellement éclos choque le sable
-et le fait crouler. A mesure, les pattes refoulent en arrière les
-éboulis et l'insecte progresse d'autant vers la surface.»
-
-
-V
-
-Et les monstres qui passent, tels que Bosch et Callot n'en conçurent
-jamais! La larve de la Cétoine qui, bien qu'elle ait des pattes sous le
-ventre, marche toujours sur le dos, le Criquet à ailes bleues, plus
-malheureux encore que la mouche à viande et ne possédant, pour perforer
-le sol, s'évader de la tombe et gagner la lumière, qu'une vessie
-cervicale, une ampoule de glaire, et l'Empuse qui, avec son ventre en
-volute, ses gros yeux saillants, ses pattes à genouillères armées de
-couperets, sa hallebarde, sa mitre interminable, serait bien le plus
-diabolique fantôme qu'ait porté la terre, si à côté d'elle la Mante
-Religieuse n'était si effroyable que son seul aspect immobilise ses
-victimes quand devant celles-ci elle prend ce que les entomologistes ont
-appelé «la pose spectrale».
-
- * * * * *
-
-On ne peut mentionner, même en passant, les industries sans nombre et
-presque toutes passionnantes qui s'exercent dans le roc, sous terre,
-dans les murs, sur les branches, les herbes, les fleurs, les fruits et
-jusque dans le corps des sujets étudiés; car on trouve parfois, comme
-chez les Méloès, une triple superposition de parasites; et l'on voit
-l'Asticot lui-même, le sinistre convive des suprêmes festins, nourrir de
-sa substance une trentaine de brigands.
-
-Parmi les Hyménoptères qui, dans le monde que nous étudions,
-représentent la classe la plus intellectuelle, le génie bâtisseur de
-notre merveilleuse abeille domestique est certainement égalé, en
-d'autres ordres d'architectures, par celui de plus d'une abeille sauvage
-et solitaire; notamment par le Mégachile Tailleur, petite mouche qui ne
-paie pas de mine, et qui fabrique, pour y loger ses oeufs, des pots à
-miel formés d'une multitude de disques et d'ellipses taillés avec une
-précision mathématique dans les feuilles de certains arbres. L'espace
-faisant défaut, je ne puis, à mon grand regret, citer les belles et
-claires pages que J.-H. Fabre, avec sa conscience habituelle, consacre à
-l'étude approfondie de cet admirable travail; néanmoins, puisque
-l'occasion s'en présente, écoutons-le lui-même ne fût-ce qu'un instant
-et sur un seul détail:
-
-«Avec les pièces ovales, la question change d'aspect. Quel guide a le
-Mégachile pour tailler en belles ellipses la fine étoffe du robinier?
-quel modèle idéal conduit ses ciseaux? quel métrique lui dicte les
-dimensions? Volontiers, on se figurerait que l'insecte est un compas
-vivant, apte à tracer la courbe elliptique par certaine flexion du
-corps, de même que notre bras trace le cercle en pivotant sur l'appui de
-l'épaule. Un aveugle mécanisme, simple résultat de l'organisation,
-serait seul en cause dans sa géométrie. Cette explication me tenterait
-si les pièces ovales de grandes dimensions n'étaient accompagnées, pour
-en combler les vides, d'autres pièces bien moindres, mais pareillement
-ovales. Un compas qui de lui-même change de rayon et modifie le degré de
-courbure d'après les exigences d'un plan me paraît mécanisme sujet à
-bien des doutes. Il doit y avoir mieux que cela. Les pièces rondes du
-couvercle nous le disent.
-
-«Si par la seule flexion inhérente à sa structure, la tailleuse de
-feuilles arrive à découper des ovales, comment parvient-elle à découper
-des ronds? Pour le nouveau tracé, si différent de configuration et
-d'ampleur, admettons-nous d'autres rouages à la machine? Du reste, le
-vrai noeud de la difficulté n'est pas là. Ces ronds s'adaptent, pour la
-plupart, à l'embouchure de l'outre avec une précision presque
-rigoureuse. La cellule terminée, l'abeille s'envole à des centaines de
-pas plus loin, elle va façonner le couvercle. Elle arrive sur la feuille
-où doit se découper la rondelle. Quelle image, quel souvenir a-t-elle du
-pot qu'il s'agit de couvrir? Mais aucun, elle ne l'a jamais vu; elle
-travaille sous terre, dans une profonde obscurité. Tout au plus
-peut-elle avoir les renseignements du toucher, non actuels, bien
-entendu, le pot n'étant plus là, mais passés et sans efficacité dans une
-oeuvre de précision. Cependant la rondelle à découper doit être d'un
-diamètre déterminé: trop grande, elle ne pourrait entrer; trop étroite,
-elle fermerait mal, elle étoufferait l'oeuf en descendant jusqu'au miel.
-Comment lui donner, sans modèle, les justes dimensions? L'abeille
-n'hésite pas un instant. Avec la même célérité qu'elle mettrait à
-détacher un lobe informe bon pour la clôture, elle découpe son disque,
-et ce disque, sans autres soins, se trouve de la grandeur du pot.
-Explique qui voudra cette géométrie, inexplicable à mon avis, même en
-admettant des souvenirs fournis par le tact et la vue.»
-
-Ajoutons que l'auteur a compté qu'il fallait, pour former les cellules
-d'un Mégachile congénère, le Mégachile Soyeux, exactement mille
-soixante-quatre de ces ellipses et de ces disques, qui doivent être
-recueillis et façonnés au cours d'une existence qui dure quelques
-semaines.
-
-Qui donc imaginerait que le Pentatome, d'autre part, la pauvre et
-malodorante Punaise des bois, a inventé pour sortir de l'oeuf un
-appareil vraiment extraordinaire? Et tout d'abord, constatons que cet
-oeuf est une merveilleuse petite boîte d'albâtre que notre auteur décrit
-ainsi: «Le microscope y reconnaît une surface burinée de fossettes
-semblables à celles d'un dé à coudre et disposées avec une délicieuse
-régularité. En haut et en bas du cylindre, large ceinture d'un noir mat;
-sur les flancs, ample zone blanche avec quatre gros points noirs
-symétriquement distribués. Le couvercle, entouré de cils neigeux et
-cerclé de blanc au bord, se tuméfie en calotte noire avec cocarde
-centrale blanche. En somme, urne de grand deuil par l'opposition brusque
-du noir charbon et du blanc de l'ouate. La vaisselle des funérailles
-étrusques aurait trouvé là superbe modèle.»
-
-La petite punaise dont le front est trop mou, se coiffe, pour soulever
-le couvercle de la boîte, d'une mitre formée de trois tringles en
-trièdre qui se trouve toujours au fond de l'oeuf, au moment de la
-délivrance. Ses membres étant engainés comme ceux d'une momie, elle n'a,
-pour actionner ses tringles, que les pulsations que produit l'afflux
-rythmique de son sang dans son crâne et qui agissent à la manière d'un
-piston. Les rivets du couvercle cèdent peu à peu, et, aussitôt libre,
-l'insecte se débarrasse de son casque mécanique.
-
-Une autre espèce de punaise, le Réduve Masqué, qui vit surtout dans les
-cabinets de débarras où il se tient à l'affût enveloppé d'un flocon de
-poussière, a inventé un système d'éclosion plus étonnant encore. Ici, le
-couvercle de l'oeuf n'est pas rivé, comme chez les Pentatomes, mais
-simplement collé. Au moment de la libération, ce couvercle se soulève et
-l'on voit «émerger de la coquille une vésicule sphérique, qui petit à
-petit s'amplifie, pareille à la bulle de savon soufflée au bout d'une
-paille. De plus en plus refoulé par l'extension de cette vessie, le
-couvercle tombe.
-
-«Alors la bombe éclate, c'est-à-dire que, gonflée au delà des limites de
-sa résistance, l'ampoule se déchire au sommet. Cette enveloppe, membrane
-d'extrême ténuité, reste ordinairement adhérente au bord de l'orifice,
-où elle forme une haute et blanche margelle. D'autres fois l'explosion
-la détache et la projette hors de la coquille. Dans ces conditions c'est
-une subtile coupe, demi-sphérique, à bords déchirés, qui se prolonge
-dans le bas en un délicat pédicule tortueux.»
-
-Maintenant, comment se produit cette explosion miraculeuse? J.-H. Fabre
-suppose que «très lentement, à mesure que l'animalcule prend forme et
-grossit, ce réservoir ampullaire reçoit les produits du travail
-respiratoire accompli sous le couvert de la tunique générale. Au lieu de
-se dissiper au dehors à travers la coque de l'oeuf, le gaz carbonique,
-incessant résultat de l'oxydation vitale, s'accumule dans cette espèce
-de gazomètre, le gonfle, le distend et fait pression sur l'opercule.
-Lorsque la bestiole est mûre, sur le point d'éclore, un surcroît
-d'activité dans la respiration achève le gonflement, qui se prépare
-peut-être dès la première évolution du germe. Enfin, cédant à la poussée
-croissante de l'ampoule gazeuse, l'opercule se descelle. Le poulet dans
-sa coque a sa chambre à air; le jeune Réduve a sa bombe de gaz
-carbonique; il se libère en respirant.»
-
-
-VI
-
-On ne se lasserait pas de puiser à pleines mains à ces inépuisables
-trésors. Pour avoir vu si fréquemment leurs toiles s'étaler en tous
-lieux, nous croyons, par exemple, posséder des notions suffisantes sur
-le génie et les méthodes de nos araignées familières. Il n'en est rien;
-les réalités d'une observation scientifique exigent un volume entier où
-s'accumulent des révélations dont nous n'avions aucune idée. Je citerai
-simplement, au hasard, l'harmonieuse demeure à arcades de l'araignée
-Clotho, l'étonnante envolée funiculaire des petits de notre araignée des
-jardins, la cloche à plongeur de l'Argyronète, le véritable fil
-téléphonique qui relie à la toile la patte de l'Épeire cachée dans sa
-cabane et l'avertit que l'agitation de ses pièges provient de la capture
-d'une proie ou d'un caprice de la brise.
-
-Il est donc impossible, à moins de disposer de pages illimitées,
-d'effleurer autrement que du bout des phrases, les miracles de
-l'instinct maternel, qui d'ailleurs se confondent avec ceux de la haute
-industrie et forment le centre lumineux de la psychologie de l'insecte.
-Il faudrait de même disposer de plusieurs chapitres pour donner une idée
-sommaire des rites nuptiaux qui constituent les plus bizarres et les
-plus fabuleux épisodes de ces mille et une nuits inconnues.
-
-Le mâle de la Cantharide, entre autres, à l'aide de son abdomen et de
-ses poings, commence par battre frénétiquement son épouse, après quoi,
-les bras en croix et frémissants, il se tient longtemps en extase. Les
-Osmies fiancées claquent effroyablement des mandibules, comme s'il
-s'agissait plutôt de s'entre-dévorer; par contre, le plus gigantesque de
-nos papillons, le Grand Paon qui a la taille d'une chauve-souris, ivre
-d'amour, voit sa bouche si complètement s'atrophier qu'elle n'est plus
-qu'un vague simulacre. Mais rien n'égale le mariage de la sauterelle
-verte dont je ne peux parler ici, car il est douteux que le latin même
-possède les mots nécessaires pour le décrire comme il faudrait.
-
-Au résumé, les moeurs conjugales sont épouvantables, et, au rebours de
-ce qui se passe dans tous les autres mondes, c'est ici la femelle qui
-dans le couple représente la force et l'intelligence en même temps que
-la cruauté et la tyrannie qui en sont, paraît-il, l'inévitable
-conséquence. Presque toutes les noces se terminent par la mort violente
-et immédiate de l'époux. Fréquemment, la fiancée mange d'abord un
-certain nombre de prétendants. Le type de ces unions bizarres pourrait
-nous être fourni par les Scorpions languedociens, qui portent, comme on
-sait, des pinces de homard et une longue queue munie d'un aiguillon dont
-la piqûre est extrêmement dangereuse. Ils préludent à la fête par une
-promenade sentimentale, les pinces dans les pinces; puis, immobiles, les
-doigts toujours saisis, se contemplent avec béatitude, interminablement,
-et le jour passe sur leur extase, puis la nuit, tandis qu'ils demeurent
-face à face, pétrifiés d'admiration. Ensuite, les fronts se rapprochent,
-se touchent, les bouches--si l'on peut appeler bouche l'orifice
-monstrueux qui s'ouvre entre les pinces--se joignent dans une sorte de
-baiser; après quoi, l'union s'accomplit, le mâle est transpercé d'un
-aiguillon mortel et la terrible épouse le croque et le déguste avec
-satisfaction.
-
-Mais la Mante, l'insecte extatique aux bras toujours levés en attitude
-d'invocation suprême, l'horrible Mante religieuse ou Prie-Dieu, fait
-bien mieux: elle mange ses époux (car insatiable elle en consomme
-parfois sept ou huit d'affilée), pendant que ceux-ci la serrent
-passionnément contre leur coeur. Ses inconcevables baisers dévorent, non
-pas métaphoriquement, mais d'une façon épouvantablement réelle, le
-malheureux élu de son âme ou de son estomac. Elle commence par la tête,
-descend au thorax et ne s'arrête qu'arrivée aux pattes postérieures
-jugées trop coriaces. Elle repousse alors les restes infortunés, tandis
-qu'un nouvel amoureux, qui attendait tranquillement la fin du monstrueux
-festin, s'avance héroïquement pour subir le même sort.
-
-
-VII
-
-J.-H. Fabre est vraiment le révélateur de ce monde nouveau, car, si
-étrange que paraisse l'aveu à une époque où nous croyons connaître tout
-ce qui nous entoure, la plupart de ces insectes minutieusement décrits
-dans les nomenclatures, savamment classifiés et barbarement baptisés, on
-ne les avait presque jamais observés sur le vif, ni interrogés jusqu'au
-bout dans toutes les phases de leurs apparitions évasives et brèves. Il
-a consacré à surprendre leurs petits secrets qui sont le revers des plus
-grands mystères, cinquante années d'une existence solitaire, méconnue,
-pauvre, souvent voisine de la misère, mais illuminée chaque jour de la
-joie qu'apporte une vérité, qui est la joie humaine par excellence.
-Petites vérités, dira-t-on, que celles que nous offrent les moeurs d'une
-araignée ou d'une sauterelle. Il n'y a plus de petites vérités; il n'en
-existe qu'une dont le miroir, à nos yeux incertains, semble brisé, mais
-dont chaque fragment, qu'il reflète l'évolution d'un astre ou le vol
-d'une abeille, recèle la loi suprême.
-
-Et ces vérités ainsi découvertes avaient le bonheur de tomber dans une
-pensée qui savait comprendre ce qu'elles ne peuvent dire qu'à mots
-couverts, interpréter ce qu'elles sont obligées de taire et saisir en
-même temps la tremblante beauté, presque invisible à la plupart des
-hommes, qui rayonne un instant autour de tout ce qui existe, surtout
-autour de tout ce qui demeure encore très près de la nature et sort à
-peine du sanctuaire des origines.
-
-Pour faire de ces longues annales l'abondant et délicieux chef-d'oeuvre
-qu'elles sont et non point le monotone et glacial répertoire de
-minuscules descriptions et d'actes insignifiants qu'elles menaçaient
-d'être, il fallait bien des dons divers et pour ainsi dire ennemis. A la
-patience, à la précision, à la minutie scientifique, à l'ingéniosité
-multiforme et pratique, à l'énergie d'un Darwin en face de l'inconnu; à
-la faculté d'exprimer ce qu'il faut, avec ordre, clarté et certitude, le
-vénérable solitaire de Sérignan joint plusieurs de ces qualités qui ne
-s'acquièrent point, certaines de ces vertus innées de bon poète qui font
-de sa prose souple, sûre, bien qu'un peu provinciale, un peu vieillotte,
-un peu primaire, une des bonnes proses de ce temps, une de ces proses
-qui ont leur atmosphère propre, où l'on respire avec reconnaissance,
-avec tranquillité et qu'on ne trouve qu'autour des grandes oeuvres.
-
-Il fallait enfin--et ce n'était pas la moindre exigence de ce
-travail--une pensée toujours prête à tenir tête à toutes les énigmes
-qui, parmi ces petits objets, se dressent à chaque pas, aussi démesurées
-que celles qui peuplent les cieux et peut-être plus impérieuses, plus
-nombreuses, plus étranges, comme si la nature avait donné ici plus libre
-cours à ses dernières volontés et plus facile issue à ses pensées
-secrètes. Il n'est inégal à aucune de ces interrogations sans bornes que
-nous posent obstinément tous les habitants de ce monde minime où les
-mystères se superposent plus compacts, plus déconcertants qu'en nul
-autre. Il rencontre et affronte ainsi, tour à tour, les redoutables
-questions de l'instinct et de l'intelligence, de l'origine des espèces,
-de l'harmonie ou des hasards de l'univers, de la vie prodiguée aux
-abîmes de la mort; sans compter les problèmes non moins vastes, mais
-plus humains, si l'on peut dire, et qui, dans l'infini des autres,
-s'inscrivent à la portée, sinon à la disposition, de notre intelligence:
-la parthénogénèse, la prodigieuse géométrie des guêpes et des abeilles,
-la spirale logarithmique de l'escargot, le sens antennal, la force
-miraculeuse qui, dans l'isolement absolu, sans que rien du dehors s'y
-puisse introduire, décuple sur place le volume de l'oeuf du minotaure et
-nourrit, durant sept à neuf mois, d'un aliment invisible et spirituel,
-non point la léthargie, mais la vie active du scorpion et des petits de
-la lycose et de l'araignée Clotho. Il ne tente pas de les expliquer à
-l'aide d'un de ces systèmes à tout faire, comme le transformisme par
-exemple, qui d'ailleurs se borne à déplacer le plan des ténèbres, et
-qui, pour le dire en passant, sort assez mutilé de ces confrontations
-sévères avec d'incontestables faits.
-
-
-VIII
-
-En attendant qu'un hasard ou un dieu nous éclaire, il sait garder en
-présence de l'inconnu le grand silence religieux et attentif qui règne
-seul dans les meilleures âmes d'aujourd'hui. A ceux qui lui disent:
-«Maintenant que vous avez cueilli ample moisson de détails, vous devriez
-à l'analyse faire succéder la synthèse, et généraliser, en une vue
-d'ensemble, la genèse des instincts.» Il répond, avec l'humble et
-magnifique loyauté qui illumine toute son oeuvre: «Parce que j'ai remué
-quelques grains de sable sur le rivage, suis-je en état de connaître les
-abîmes océaniques? La vie a des secrets insondables. Le savoir humain
-sera rayé des archives du monde avant que nous ayons le dernier mot d'un
-moucheron.»
-
-«Le succès est aux bruyants, aux affirmatifs imperturbables; tout est
-admis à la condition de faire un peu de bruit. Dépouillons ce travers et
-reconnaissons qu'en réalité nous ne savons rien de rien, s'il faut
-creuser à fond les choses. Scientifiquement, la nature est une énigme
-sans solution définitive pour la curiosité de l'homme. A l'hypothèse
-succède l'hypothèse, les décombres des théories s'amoncellent et la
-vérité fuit toujours. Savoir ignorer pourrait bien être le dernier mot
-de la sagesse.»
-
-Évidemment, c'est espérer trop peu. Dans l'effroyable gouffre, dans
-l'entonnoir sans fond où tourbillonnent tous ces faits contradictoires
-qui se résolvent en obscurité, nous en savons tout juste autant que
-notre ancêtre des cavernes; mais du moins nous savons que nous ne savons
-pas. Nous parcourons toute la face noire des énigmes, nous essayons de
-calculer leur nombre, d'ordonner leurs ténèbres, d'acquérir une idée de
-leur situation et de leur étendue. C'est déjà quelque chose en attendant
-le jour des premières lueurs. En tout cas, c'est faire en présence des
-mystères tout ce qu'y peut faire aujourd'hui l'intelligence de bonne foi
-et c'est aussi ce qu'y fait, avec plus de confiance qu'il n'en avoue,
-l'auteur de cette incomparable Iliade. Il les regarde attentivement. Il
-épuise sa vie à surprendre leurs secrets les plus minutieux: il leur
-prépare dans ses pensées et dans les nôtres l'espace nécessaire à leurs
-évolutions. Il grandit à leur taille la conscience de son ignorance et
-apprend à comprendre plus profondément qu'ils sont incompréhensibles.
-
-
-
-
-IX
-
-LA MÉDISANCE
-
-
-«Ne vois pas, n'entends pas, ne dis pas le mal», enseignent les trois
-singes sacrés sculptés au-dessus de la porte du temple bouddhique de
-Jysyasu à Nikko.
-
-Nous disons tous du mal les uns des autres. «Personne, remarque Pascal,
-ne parle de nous en notre présence comme il en parle en notre absence.
-L'union qui est entre les hommes n'est fondée que sur cette mutuelle
-tromperie; et peu d'amitiés subsisteraient, si chacun savait ce que dit
-son ami lorsqu'il n'y est pas, quoiqu'il en parle alors sincèrement et
-sans passion.»
-
-«Je mets en fait que, si tous les hommes savaient ce qu'ils disent les
-uns des autres, il n'y aurait pas quatre amis dans le monde.»
-
-Supprimez la médisance, vous supprimerez les trois quarts de la
-conversation, et un silence insupportable planera sur toutes les
-réunions. La médisance ou la calomnie,--il est bien difficile de séparer
-les deux soeurs, et, au fond, toute médisance est à moitié calomnie,
-attendu que nous connaissons autrui encore moins que nous-mêmes,--la
-médisance qui alimente tout ce qui désunit les hommes et empoisonne
-leurs relations, est néanmoins le principal motif qui les rassemble et
-leur fait goûter les joies de la société.
-
-Mais les ravages qu'elle exerce autour de nous sont trop connus et ont
-été trop souvent signalés, pour qu'il soit nécessaire d'en retracer la
-peinture. N'envisageons ici que le mal qu'elle fait à celui qui s'y
-adonne. Elle l'habitue à ne voir que les petits côtés des êtres et des
-choses; elle lui masque peu à peu les grandes lignes, les grands
-ensembles, les hauteurs et les profondeurs où sont les seules vérités
-qui comptent et qui demeurent.
-
-En réalité, le mal que nous trouvons aux autres et que nous en disons,
-c'est en nous qu'il se tient, de nous que nous le tirons et sur nous
-qu'il retombe. Nous n'apercevons bien que les défauts que nous possédons
-ou que nous sommes sur le point d'acquérir. C'est en nous que s'allume
-la mauvaise flamme dont nous découvrons le reflet sur autrui. Chacun
-dépiste dans son entourage le vice ou la faute qui révèle aux
-clairvoyants le vice ou la faute qui l'asservit lui-même. Il n'y a pas
-de confession plus intime et plus ingénue; comme il n'y a pas de
-meilleur examen de conscience que de se demander: quel est le mal que
-j'impute de préférence à mon prochain?--Soyez assuré que c'est celui que
-vous penchez le plus à commettre et que vous voyez d'abord ce qui se
-passe dans les bas-fonds vers lesquels vous descendez vous-même. Qui
-parle mal des autres ne médit en somme que de soi; et la médisance
-n'est, au fond, que l'histoire transposée ou anticipée de nos propres
-chutes.
-
- * * * * *
-
-Nous nous entourons de tout le mal que nous attribuons aux victimes de
-nos bavardages. Il prend corps aux dépens de nous-mêmes, il vit et se
-nourrit du meilleur de notre substance; il s'accumule autour de nous, il
-peuple et encombre notre atmosphère de fantômes d'abord falots,
-inconsistants, dociles, timides et éphémères, qui peu à peu s'affirment,
-se raffermissent, grandissent, haussent la voix, deviennent des entités
-très réelles et bientôt impérieuses qui ne tardent pas à donner des
-ordres et à s'emparer de la direction de la plupart de nos pensées et de
-nos actes. Nous sommes de moins en moins maîtres chez nous, nous sentons
-notre caractère s'effriter et nous nous trouvons un beau jour enfermés
-dans une sorte de cercle enchanté qu'il est presque impossible de
-rompre, où nous ne savons plus si nous diffamons nos frères parce que
-nous devenons aussi mauvais qu'eux, ou si nous devenons mauvais parce
-que nous les diffamons.
-
- * * * * *
-
-Nous devrions nous accoutumer à juger tous les hommes comme nous jugeons
-les héros de cette guerre. Il est certain que si quelqu'un avait le
-triste courage de dénigrer ceux-ci, il trouverait dans un de leurs
-groupes presque autant de vices, de petitesses, ou de tares qu'en
-n'importe quel groupe humain pris au hasard dans n'importe quelle ville
-ou village. Il vous dirait qu'il s'y rencontrait des alcooliques
-incorrigibles, des débauchés sans scrupules, des paysans grossiers,
-bornés et avides, de petits boutiquiers mesquins et rapaces, des
-ouvriers flemmards, bousilleurs et carottiers, des employés étriqués et
-envieux, des fils de famille paresseux, injustes, égoïstes et vaniteux.
-Il ajouterait que beaucoup ne firent leur devoir que parce qu'il n'y
-avait pas moyen de faire autrement, qu'ils allèrent malgré eux braver
-une mort à laquelle ils espéraient d'échapper, parce qu'ils savaient
-bien qu'ils n'échapperaient pas à celle qui les menaçait s'ils
-refusaient d'affronter la première. Il pourrait dire tout cela et bien
-d'autres choses qui paraîtraient plus ou moins vraies; mais ce qui est
-bien plus vrai, ce qui est la grande et magnifique vérité qui enveloppe
-et soulève tout le reste, c'est ce qu'ils ont réellement fait, c'est
-qu'ils se sont tout de même offerts à la mort pour accomplir ce qu'ils
-considéraient comme un devoir. Il n'y a pas à le nier; si tous ceux qui
-avaient des vices, des tares et la volonté de se soustraire au danger,
-avaient refusé d'accepter le sacrifice, aucune force au monde n'eût pu
-les y obliger; car ils représentaient une force au moins égale à celle
-qui eût tenté de les contraindre. Il faut donc croire que ces tares, ces
-vices et ces volontés basses étaient bien superficiels et, en tout cas,
-incomparablement moins profonds et puissants que le grand sentiment qui
-a tout emporté. Et c'est pourquoi, à juste raison, quand nous pensons à
-ces morts ou à ces héros mutilés, les petites pensées que j'ai dites ne
-nous viennent même pas à l'esprit. Elles ne comptent pas plus, dans
-l'ensemble héroïque, que les gouttes d'une averse ne comptent dans
-l'océan. Tout a été transporté et égalisé par le sacrifice, la douleur
-et la mort dans la même beauté sans souillure. Mais n'oublions pas qu'il
-en va à peu près de même de tous les hommes; et que ces héros n'étaient
-pas d'une autre nature que ce prochain que nous vilipendons sans cesse.
-La mort les a purifiés et consacrés; mais nous sommes tous, tous les
-jours en présence du sacrifice, de la douleur et surtout de la mort qui
-nous purifiera et nous consacrera à notre tour. Nous sommes à peu près
-tous soumis aux mêmes épreuves qui pour être moins ramassées et moins
-éclatantes, n'en font pas moins appel aux mêmes vertus profondes; et si
-tant d'hommes pris au hasard parmi nous se sont montrés dignes de notre
-admiration, c'est qu'après tout nous sommes sans doute meilleurs que
-nous ne paraissons, car tandis qu'ils se trouvaient encore mêlés à notre
-vie, ils ne paraissaient pas meilleurs que nous.
-
-
-
-
-X
-
-LE JEU
-
-
-_Paulo minora._--On ne trouvera ici, bien entendu, que des notes prises
-avant la guerre et mises en ordre au moment où la victoire permet
-d'oublier un instant le grand drame où se jouèrent les destinées du
-genre humain. Le sujet, du reste, pour frivole qu'il semble d'abord,
-touche parfois, ou paraît toucher, à des problèmes qu'il n'est pas
-indécent d'examiner, ne fût-ce que pour reconnaître qu'ils sont
-peut-être illusoires. En outre, il est malheureusement probable que la
-paix rétablie, nos alliés visiteront en foules trop nombreuses et trop
-confiantes les paradis suspects où nous allons pénétrer. Je n'ai pas la
-prétention de leur servir de guide ou de leur apprendre à lutter contre
-les fantaisies du sort; mais il est possible que quelques-uns d'entre
-eux trouvent en ces lignes, sinon d'utiles renseignements ou des
-conseils avantageux, du moins une demi-douzaine d'observations ou de
-réflexions qui précéderont ou faciliteront leurs propres expériences.
-
- * * * * *
-
-Approchons-nous donc une dernière fois d'une de ces tables vertes qui
-s'étalent en ce lieu assez mal famé qu'ailleurs j'ai appelé «le Temple
-du Hasard». Aujourd'hui, je dirais plutôt «l'Usine du Hasard», car voici
-plus d'un demi-siècle que chaque jour, sans répit, sans connaître de
-vacances, de dimanches ni de fêtes, de dix heures du matin à minuit, les
-croupiers se relayant sans cesse, on y fabrique obstinément de l'aléa,
-on y interroge opiniâtrément le dieu sans forme et sans visage qui
-recèle dans son ombre la chance et la malchance.
-
- * * * * *
-
-On ne sait pas encore ce qu'il est ni ce qu'il veut; on n'est même pas
-sûr qu'il existe, mais ne serait-il pas étonnant que cet immense effort,
-le plus gigantesque, le plus dispendieux, le plus méthodique qu'on ait
-jamais tenté aux bords de cet abîme de ténèbres, ne serait-il pas
-surprenant que tout ce travail forcené, si peu sérieux, si malsain et
-inutile qu'il paraisse, n'eût pas produit un résultat quelconque et ne
-nous eût rien appris sur l'énigme irritante à laquelle il s'attache?
-
- * * * * *
-
-En tout cas, comme partout où se rencontrent des passions exaspérées, on
-peut faire autour de ces tables d'intéressantes remarques et, entre
-autres spectacles, y saisir sur le vif et en raccourcis violents et
-brutalement éclairés, certains aspects de la lutte que l'homme, durant
-toute sa vie, mène contre l'inconnu. Le drame qui d'habitude est diffus,
-qui se prolonge dans l'espace et le temps et se dissout parmi des
-circonstances qui échappent aux regards, ici se ramasse, se met en boule
-et tient, pour ainsi dire, dans le creux de la main; mais pour être
-prompt, saccadé et réduit à l'extrême, demeure aussi complexe, aussi
-mystérieux que ceux qui s'étendent à l'infini. Tant que la bille
-d'ivoire, qui roule et sautille autour de la cuvette, n'est pas tombée
-dans sa case rouge ou noire, l'inconnu qui voile son choix ou son destin
-est aussi impénétrable que celui qui nous dérobe le choix ou le destin
-des astres. Il l'est même davantage. On calcule à une seconde près la
-marche des planètes; mais nulle opération mathématique ne peut mesurer
-ni prédire la course de la petite boule blanche.
-
-Aussi bien, les plus savants joueurs y ont-ils renoncé. Aucun d'eux ne
-compte plus sérieusement sur l'intuition, les pressentiments, la double
-vue, la télépathie, les forces psychiques ou le calcul des probabilités
-pour tenter de prévoir ou de déterminer la chute d'un destin qui n'est
-pas plus gros qu'une noisette. Toute la partie scientifique du savoir
-humain y a échoué; et tout le côté occulte et magique de ce même savoir
-y a pareillement failli. Les mathématiciens, les prophètes, les devins,
-les sorciers, les sensitifs, les médiums, les psychomètres, les spirites
-qui appellent à leur aide les morts, demeurent aveugles, interdits et
-impuissants devant le cylindre aux trente-sept cases fatidiques. Ici, le
-hasard règne en maître, et jusqu'à présent, bien que tout se passe sous
-nos yeux, se reproduise à satiété et tienne, je le répète, dans le creux
-de la main, on n'a pu fixer une seule de ses lois.
-
-Pourtant, il semble qu'il y en ait, et des milliers de joueurs se sont
-ruinés à suivre leurs apparitions ou leurs traces évasives et
-décevantes. Prenons une liasse de ces «permanences» qui se publient à
-Monte-Carlo et donnent chaque jour la liste de tous les numéros sortis à
-l'une des tables de la roulette ou du trente-et-quarante. On sait que
-ces numéros y sont alignés en longues colonnes parallèles, les noirs à
-gauche, les rouges à droite. Quand on considère une de ces feuilles qui
-comptent en général une dizaine de colonnes dont chacune se compose de
-soixante-cinq chiffres,--chiffres morts à présent et inoffensifs, mais
-qui furent si dangereux, ont emporté tant d'espoirs et peut-être
-provoqué plus d'un malheur,--on remarque qu'un équilibre assez sensible
-tend à se maintenir entre la rouge et la noire. Le plus souvent les deux
-chances s'affrontent, isolées ou par petits groupes: une rouge, une
-noire; deux noires, trois rouges; trois noires, deux rouges, etc.
-Lorsqu'on rencontre une série de cinq, six, sept, huit, parfois, neuf,
-dix, onze, douze noires consécutives, on est presque assuré de trouver
-non loin d'elle une série compensatrice de cinq, six, sept, huit ou dix
-rouges. Il y a là un rythme très réel, une sorte de respiration ou de
-va-et-vient cadencé de la bête énigmatique que nous appelons le hasard.
-Ce rythme ou cet équilibre est du reste confirmé par les statistiques
-finales de la journée, où nous voyons que sur un total de six cents et
-quelques boules, l'écart de la noire à la rouge dépasse assez rarement
-deux ou trois dizaines; cet écart est encore moindre sur le total de la
-semaine, c'est-à-dire sur près de cinq mille boules, et se réduit, en
-général, à quelques unités.
-
- * * * * *
-
-La bête monstrueuse a d'autres habitudes étranges. On remarque par
-exemple qu'il n'est pas rare qu'un numéro sorte deux fois de suite, et
-il est incontestable que dans chaque séance, deux ou trois numéros sont
-manifestement favorisés, en sorte qu'au contraire de ce qui serait
-logique, on peut affirmer qu'un numéro a d'autant plus de chances de
-reparaître qu'il est plus fréquemment sorti. Ceci semble aller contre la
-loi de l'équilibre que nous avons constatée; mais il faut observer que
-cet équilibre se retrouvera plus tard, qu'à la fin de la semaine les
-écarts ne seront plus très grands et deviendront presque nuls à
-l'expiration du mois. L'équilibre est plus lent parce qu'il faut
-multiplier par dix-huit et demi le nombre des séries pour atteindre les
-proportions des chances simples.
-
-Les joueurs notent encore une loi qui du reste n'est qu'un corollaire de
-l'habitude précédente mais a je ne sais quoi d'humain, c'est que les
-chances retardataires mettent un plus grand empressement à regagner le
-terrain perdu, dans le moment qui suit plus ou moins immédiatement une
-halte, comme si elles avaient repris leur souffle après un instant de
-repos sur un palier.
-
-Ajoutons tout de suite qu'il est prudent de se méfier de ces habitudes
-flottantes et de ces ébauches de lois. On a vu, par exemple, la rouge,
-au cours d'une journée, l'emporter de soixante-dix pour cent sur la
-noire. La noire, d'autre part, on s'en souvient encore à Monte-Carlo,
-est un jour sortie vingt-neuf fois de suite, et la deuxième douzaine
-vingt-huit fois sans interruption. Le hasard n'a pas nos nerfs; il n'a
-pas hâte comme nous de réparer sa perte ou d'emporter son gain. Il prend
-son temps, attend son heure et ne marche point du pas de notre vie
-humaine.
-
- * * * * *
-
-Les joueurs, d'ordinaire, attribuent ces habitudes ou ces fantaisies au
-tour de main du croupier. Ce n'est guère défendable. On sait, au
-demeurant, comment se passent les choses. La bille tombée dans sa case,
-le croupier annonce, par exemple: «13, noir, impair et manque.» On
-ratisse les pertes, on paie les gains, les joueurs regarnissent le
-tableau, on discute parfois, on échange la monnaie, etc.; la durée de
-ces opérations est fort inégale, et pendant tout ce temps, le disque qui
-porte la bille fait des centaines de tours. Le croupier l'arrête enfin,
-saisit la bille, imprime au disque un mouvement contraire à celui qui
-l'animait et lance la bille en sens inverse. Il est impossible que dans
-de telles conditions son tour de main particulier puisse avoir une
-influence quelconque. D'ailleurs, on remarque facilement sur le
-graphique des permanences que le changement de croupier n'altère pas
-sensiblement le rythme des chances simples. Ce rythme domine réellement
-l'homme auquel on l'attribue.
-
-Ces ébauches de lois dans ce qui semble la négation de toute loi, ces
-efforts du hasard pour sortir de son propre domaine et organiser son
-chaos, ce dieu qui se nie et cherche à se détruire de ses mains, ces
-balbutiements incompréhensibles, ces efforts maladroits pour prendre la
-parole et pour prendre conscience, sont, il faut en convenir, assez
-curieux. C'est du reste ces efforts, ces velléités d'équilibre, ce
-rythme embryonnaire qui font l'heur et le malheur des joueurs. Si le
-hasard était simplement le hasard tel que nous le concevons _a priori_,
-on jouerait n'importe quoi, n'importe quand et n'importe comment. Je
-sais bien que d'après les plus savants théoriciens de la roulette,
-chaque coup est indépendant de tous les autres, commence comme si rien
-ne s'était passé avant, comme si rien ne devait se passer après, comme
-si la table sortait de la boutique de l'ébéniste, le cylindre de
-l'atelier du mécanicien et le croupier des mains de Dieu. En théorie,
-c'est parfaitement juste; mais nous venons de voir qu'en fait il ne
-semble pas qu'il en soit ainsi. Il paraît d'ailleurs impossible
-d'expliquer pourquoi; les joueurs se contentent de le constater, avec
-une tendance dangereuse mais très humaine à exagérer la portée et la
-certitude de leurs constatations.
-
-Ils prennent trop volontiers pour des lois ce qui n'est qu'un amas de
-coïncidences aussi mobiles que les nuages. Il faut bien que les rouges
-et les noires, successivement sorties du néant, se placent quelque part
-et se groupent d'une certaine façon; et s'il est assez surprenant qu'à
-la fin du mois leur nombre s'égale à peu près, il serait non moins
-surprenant que l'une des couleurs l'emportât de beaucoup sur l'autre. Il
-est parfaitement vrai qu'au premier coup d'oeil, la rouge et la noire
-semblent s'équilibrer sur les feuilles des «permanences»; mais il est
-également vrai qu'à y regarder de plus près, il n'est pas rare qu'une
-série de cinq ou six rouges, par exemple, interrompue par une ou deux
-noires, recommence une nouvelle carrière; et le malheur voudra que, à ce
-moment, le joueur, à la recherche de l'équilibre, pontera sur la noire
-et verra disparaître en quelques coups tout le gain lentement et
-péniblement arraché au hasard, avare quand on gagne, et très généreux,
-pour la banque, quand on perd. Il aura du reste les mêmes déceptions
-s'il joue sur l'écart, c'est-à-dire contre l'équilibre et éprouvera trop
-souvent que ces lois, lorsqu'il y met sa confiance, sont écrites sur
-l'eau, et semblent gravées dans l'airain dès qu'elles le trahissent.
-
- * * * * *
-
-Afin de profiter de ces lois sans doute fallacieuses et en tout cas
-perfides, et pour se prémunir contre leurs trahisons, il a imaginé une
-foule de systèmes ingénieux qui parfois lui permettent de gagner, mais
-le plus souvent ne font que retarder sa ruine.
-
-Mais avant de parler de ces systèmes, disons d'abord que nous ne nous
-occuperons ici que des chances simples, rouge ou noire, pair ou impair,
-passe ou manque. Elles sont déjà assez compliquées et posent des
-problèmes qui suffiraient à épuiser toute la sagacité d'une existence
-humaine. Quant aux chances multiples: en plein, à cheval, transversales,
-carrés, douzaines, etc., en théorie et en pratique, elles échappent à
-tout contrôle, à tout calcul, à toute explication.
-
-Quel que soit le système adopté, le joueur joue toujours à pile ou face
-contre la banque. Il a une chance pour lui, elle a une chance pour elle;
-mais il a contre lui l'impôt du zéro qui, très bénin en
-apparence,--puisque pour la rouge et la noire, sur trente-six chances,
-la banque n'a qu'une demi-chance de plus que le joueur,--finit par
-devenir fatalement ruineux. Afin d'échapper à la brutalité d'une
-décision qui, s'il plaçait tout son avoir sur la rouge ou la noire,
-terminerait la partie d'un seul coup, il subdivise son enjeu, de manière
-à pouvoir affronter un grand nombre de chances, espérant que grâce à une
-progression savamment graduée, il finira par rencontrer une série
-favorable où le gain l'emportera sur la perte. C'est le principe de tous
-les systèmes qui ne sont jamais que des martingales plus ou moins
-ingénieuses, prudentes et compliquées. Il n'y en a pas, il n'y en aura
-jamais d'autres, à moins d'un miracle qui ne s'est pas encore produit,
-d'une intuition qui voie d'avance ce que décidera la bille ou d'une
-force inconnue qui l'oblige de faire ce qu'on désire.
-
- * * * * *
-
-Je n'ai pas l'intention de passer en revue tous ces systèmes qui sont
-innombrables et de valeur inégale, depuis le paroli pur et simple, naïf
-et violent, qui mène droit au désastre, en passant par la d'Alembert et
-toutes ses variantes, les progressions descendantes, les méthodes
-différentielles, la montante belge, les parolis intermittents, la boule
-de neige, la photographie, le jeu à masse égale sur certains groupes de
-chances simples, qui est un casse-tête chinois et demande, avant
-l'attaque, plusieurs jours d'observations patientes; et tant d'autres
-que j'oublie, depuis les plus classiques jusqu'aux plus mystérieux,
-qu'aux joueurs novices et crédules on vend très cher, sous enveloppes
-cachetées qui ne renferment que le secret de polichinelle, et que
-l'obligeance d'un joueur érudit m'a permis de connaître tous, ou peu
-s'en faut. On trouvera le détail des plus usités dans le traité
-d'Albigny (les _Martingales modernes_), la _Théorie des systèmes
-géométriques_ de Gaston Vessillier, le _Traité des jeux dits de hasard_
-d'Hulmann, la _Théorie scientifique nouvelle des jeux de la roulette,
-trente-et-quarante_, etc., de Théo d'Alost, et surtout dans la _Revue de
-Monte-Carlo_, qui depuis sa fondation, c'est-à-dire depuis une quinzaine
-d'années, donne une méthode par numéro.
-
-Occultes ou patents, ces systèmes offrent à peu près les mêmes dangers,
-étant tous fondés sur les sables mouvants de l'équilibre et de l'écart.
-S'ils sont très prudents, la perte est minime, mais le gain est encore
-plus petit; s'ils sont téméraires, le gain est gros, mais la perte est
-dix ou vingt fois plus grosse. Les meilleurs entraînent, pour continuer
-de défendre une mise modique et ce qu'on lui a déjà sacrifié, à risquer
-sur le tapis, à un moment donné, tous les gains antérieurs, que suivent
-bientôt les sommes qu'on tenait en réserve. C'est l'inévitable revanche
-de la banque, qu'on croyait impunément grignoter, qui soudain ouvre ses
-larges mâchoires, et comme un crocodile aveugle et somnolent, engloutit
-d'un seul coup bénéfices et capital.
-
- * * * * *
-
-Les joueurs, pour se donner du coeur, se disent qu'ils ont sur la banque
-un avantage incontestable. Ils entrent dans le jeu, ils «attaquent»,
-comme ils veulent, quand ils veulent et se retirent quand il leur plaît;
-au lieu que la banque est forcée de jouer sans arrêt, d'accepter toutes
-les mises, de tenir tous les coups jusqu'à la limite du maximum, qui
-est, comme on sait, de six mille francs pour les chances simples. Cet
-avantage est réel si le joueur, après un gain considérable, s'en va et
-ne reparaît plus. Mais le ponte heureux, plus nécessairement encore que
-celui qui n'a pas de chance, viendra se rasseoir à la table enchantée,
-et perd ainsi la seule arme efficace qu'il avait contre son ennemie.
-Attaquer quand on veut n'est qu'un privilège illusoire, puisque tout, à
-n'importe quel moment, est également mobile et incertain et qu'on ne
-sait jamais d'avance quand reparaîtra la loi précaire et décevante de
-l'équilibre. Après une longue séquence de noires, on mise sur une belle
-série de rouges qui s'annonce solide, mais à peine a-t-on attaqué, que
-la série rend l'âme et que l'implacable noire reprend son cours
-dévastateur; ou l'on fait le contraire, on s'attache à la noire, et
-c'est la rouge qui s'installe. Quel que soit l'instant de l'attaque,
-c'est toujours rouge contre noire, c'est-à-dire un contre un qu'on
-lutte. Encore une fois, le seul avantage bien réel, c'est qu'on peut
-s'en aller quand on veut; mais quel est le joueur, qu'il perde ou qu'il
-gagne, qui sache s'en aller et ne plus revenir?
-
- * * * * *
-
-Tous ces systèmes, en dernière analyse, ne font donc que couper en
-petits morceaux le bloc écrasant et brutal de la chance. Ils matelassent
-le hasard, ils atténuent la gravité de ses coups. Ils prolongent la vie
-ou l'agonie du joueur. Ils permettent aux bourses modestes de ponter
-aussi souvent que le milliardaire qui se bornerait à doubler
-indéfiniment ses mises, s'il n'était arrêté par la barrière mortelle du
-maximum. Mais toutes les opérations mathématiques, toutes les
-combinaisons de chiffres, s'agitent et s'évertuent comme des captifs
-aveugles entre des murs de bronze. Ils ont beau faire, la paroi rouge,
-la paroi noire demeure inattaquable, inébranlable, et tout se passe à
-l'intérieur de la prison.
-
- * * * * *
-
-Est-ce à dire qu'il n'existe pas de méthode qui soit défendable et que
-les plus savants calculs n'aient pas trouvé moyen de vaincre le hasard?
-Je ne crois pas que, en théorie, les calculs, qui n'ont ici aucun point
-d'appui, puissent faire quelque jour ce qu'ils ne firent pas jusqu'à
-présent. Il n'en est pas moins vrai que, en pratique, on en rencontre
-qui luttent assez avantageusement contre la malchance. Un de mes amis,
-un officier anglais, par exemple, en possède une qu'il emploie depuis
-longtemps et qui donne des résultats surprenants. C'est, naturellement,
-une progression, dont toute la vertu réside en une clef ingénieuse et
-très simple qui semble agir comme une sorte de talisman. Je n'ai trouvé
-cette méthode dans aucun des traités classiques ou marrons. Elle a ses
-dangers comme les autres, elle a ses moments difficiles, où, pour sauver
-le bénéfice escompté et les mises antérieures, il faut risquer une assez
-forte somme. Mais en arrêtant prudemment le jeu dans les séquences trop
-obstinément hostiles, en laissant passer l'orage, comme elle s'étend sur
-un grand nombre de chances, on finit par obtenir le redressement
-nécessaire. En tout cas, elle ne l'a jamais sérieusement trahi
-jusqu'ici.
-
-Néanmoins, il ne faudrait pas croire qu'il n'y ait qu'à en user
-aveuglément, automatiquement. Comme avec les autres systèmes, une
-certaine science, une certaine expérience, un certain doigté sont
-indispensables. Bien que la science et l'expérience soient ici
-aléatoires, fugitives et évasives, elles ne sont nullement illusoires.
-Le joueur exercé et prudent sait solliciter et seconder la chance ou du
-moins ne pas la contrarier. Il devine l'approche et la fin d'une série
-favorable. Il pressent les alternances et les intermittences, et s'il ne
-parvient pas à saisir leur rythme, aime mieux s'abstenir que de les
-prendre à contre-temps. Il se trompe plus d'une fois, mais bien moins
-souvent que ceux qui, fidèles à la très scientifique théorie de
-l'indépendance absolue des coups, pontent sur n'importe quelle couleur à
-n'importe quel moment. Il ne se roidit pas dans sa logique, il ne se
-bande pas contre le sort, il ne brave pas l'acharnement de la fortune.
-Il ne s'obstine jamais. Il ne lutte point, hargneusement, jusqu'à sa
-dernière pièce contre une séquence inique, afin d'acquérir l'amère
-satisfaction de connaître le fond de sa malchance et de l'injustice du
-destin. Il n'a pas d'amour-propre, il n'a pas d'idée fixe ni de pensée
-inflexible. Il est docile, souple, complaisant. Sans fausse honte et en
-souriant, il abandonne ses prétentions et courtise la veine. Il revient
-sur ses pas et se rétracte quand il sied. Il s'arrête, il repart, il
-obéit, il louvoie, il se laisse porter par le flot et arrive à bon port;
-alors que le pilote arrogant, téméraire et têtu, s'effondre dans
-l'abîme.
-
- * * * * *
-
-Avant tout, il étudie le caractère et l'humeur de la table où il
-s'asseoit; car chaque table a sa psychologie, ses habitudes, son
-histoire, qui varie de jour à jour, et cependant forme au bout de
-l'année un ensemble homogène où toutes les erreurs passagères, les
-anomalies et les injustices se trouvent réparées. Il s'agit de savoir à
-quelle page de cette histoire il se dispose à prendre part. Il ne le
-saura pas tout de suite. Il aura beau consulter du coin de l'oeil les
-notes et les «permanences» des joueurs qui l'ont précédé. Il faut le
-contact immédiat et le souffle du dieu qui se dissimule. Mais déjà
-celui-ci tressaille, s'anime, prend forme et visage, murmure, indique
-ses intentions, parle, approuve ou condamne, et la lutte tragique
-s'engage, entre le joueur très petit et le hasard énorme et
-tout-puissant.
-
-Maintenant que le combat est commencé, qu'il a fait ce qu'il a pu pour
-appeler et accueillir la chance, il ne lui reste plus qu'à l'attendre,
-car, en fin de compte, elle demeure la suprême puissance qui juge en
-dernier ressort, l'inconnue redoutable et inévitable de toute
-combinaison. Le meilleur système ne peut vaincre une déveine anormale et
-impitoyable qui sans rémission vous fait ponter sur la couleur perdante.
-Une telle déveine, sans intermittences favorables, est fort rare, mais
-toujours possible. Elle répond du reste aux coups de veine
-extraordinaires qui ne semblent plus fréquents que parce qu'ils attirent
-davantage l'attention. On voit, en effet, de temps en temps, un joueur,
-ou plutôt une joueuse,--car ce sont presque toujours les femmes qui ont
-ces inspirations,--s'approcher de la table et miser sans hésitation et
-d'autorité, en plein ou à cheval, ou sur une transversale, ou sur un
-carré et gagner coup sur coup, comme si elle voyait d'avance le point où
-tombera la bille. Ces instants d'intuition sont toujours très brefs, et
-si la joueuse insiste et s'obstine, elle reperd bientôt ce qu'elle a
-gagné. Il n'en est pas moins vrai qu'en observant ce phénomène si net et
-si frappant, on se demande s'il n'y a pas là quelque chose de plus que
-de simples coïncidences. La chance, à tout prendre, peut-elle être autre
-chose qu'une intuition passagère et fulgurante de ce qui aura lieu et
-éclatera à tous les yeux, une seconde plus tard? La case qui n'a pas
-encore la petite bille, mais qui, dans un instant va la happer et la
-retenir, n'est-elle pas déjà du présent et même du passé quelque part?
-Mais ce sont là des questions qui nous entraîneraient trop loin dans
-l'espace et le temps.
-
- * * * * *
-
-Quoi qu'il en soit, et pour en revenir au système dont nous parlions, il
-me serait permis d'en divulguer le secret que je ne le ferais point.
-Sans être un moraliste bien austère, et tout en considérant le jeu comme
-un de ces maux profondément humains qu'on ne pourra jamais déraciner et
-qui, malgré tous les efforts, reparaîtra toujours sous une forme
-nouvelle, le moins qu'on puisse faire, c'est de ne pas l'encourager. Le
-joueur, j'entends le joueur invétéré, presque professionnel, n'est pas
-intéressant. C'est d'abord un désoeuvré et presque toujours une épave
-sans excuse. S'il est riche, il fait de son argent l'emploi le plus sot,
-le plus morne qu'on puisse imaginer. S'il est pauvre, il est moins
-pardonnable encore; il aurait mieux à faire qu'à sacrifier à une chimère
-son existence et trop souvent le bien-être et la tranquillité des siens.
-Au fond du joueur, il y a d'habitude un paresseux, un impuissant, un
-égoïste sans énergie, avide de jouissances vulgaires et imméritées, un
-mécontent et un raté. Le jeu est l'aventure sédentaire, abstraite,
-mesquine, sèche, schématique et sans beauté de ceux qui ne surent point
-rencontrer ou faire naître les aventures réelles, nécessaires et
-bienfaisantes de la vie. Il est l'activité fébrile et malsaine de
-l'oisif. Il est l'effort inutile et désespéré des énervés qui n'ont plus
-ou n'eurent jamais le courage et la patience de faire l'effort honnête,
-persévérant, sans à coups, sans éclat qu'exige toute existence humaine.
-
-Il y a aussi beaucoup de vanité puérile dans le cas du joueur. En somme,
-c'est un enfant qui cherche encore sa place dans l'univers. Il ne s'est
-pas encore rendu compte de sa situation. Il se croit hors de pair en
-face du destin. Infatué de soi, il attend que l'inconnu ou
-l'inconnaissable fasse pour lui ce qu'il ne fait pas pour n'importe qui.
-Il l'attend d'ailleurs sans raison, uniquement parce qu'il est soi et
-que les autres n'ont pas ce privilège. Il est poussé à interroger sans
-cesse, rapidement, anxieusement le sort, dans je ne sais quel vain et
-prétentieux espoir d'apprendre à se connaître ailleurs qu'en lui-même.
-Quelle que soit la décision de la fortune, il y trouvera matière à se
-faire valoir. S'il n'a pas de chance, il sera flatté d'être spécialement
-persécuté par elle; s'il est heureux, il s'estimera davantage à raison
-des dons exceptionnels que le hasard lui octroie. Du reste, il n'a nul
-besoin de croire qu'il mérite ces dons; au contraire, moins il y aura
-droit, plus il en sera fier et leur injuste et manifeste gratuité fera
-le meilleur de la satisfaction vaniteuse qu'il en saura tirer.
-
- * * * * *
-
-Il serait bien surprenant, disais-je, en commençant, que cette
-infatigable et gigantesque enquête sur le hasard, poursuivie depuis plus
-de cinquante ans, n'eût pas donné un résultat quelconque. Je me demande,
-à la fin de cette étude, quel est ce résultat. Au prix d'un gaspillage
-insensé d'argent, de temps, de forces physiques, nerveuses et morales et
-de fluides peut-être plus précieux, elle nous a appris que le hasard est
-en somme le hasard, c'est-à-dire un ensemble d'effets dont nous ignorons
-les causes. Nous le savions déjà et l'acquisition est assez dérisoire.
-Nous avons entrevu certains fantômes de lois ou d'habitudes, dont
-quelques joueurs semblent tirer un avantage d'ailleurs toujours
-précaire. Mais ces fantômes de lois qui ont l'obscure et inconstante
-velléité de mettre un peu d'ordre dans le hasard, ne sont, comme le
-hasard lui-même, que d'inconsistantes et éphémères condensations de
-causes inconnues. Au total, nous n'avons rien appris, sinon, peut-être,
-que nous avons tort d'attacher à ces manifestations du destin plus
-d'importance qu'elles n'en ont. Il n'y a, à y regarder de plus près, au
-fond de tous ces drames et de tous ces mystères de la chance, que les
-drames et les mystères que nous y mettons. Nous lions notre sort au sort
-d'une petite bille qui n'en est pas responsable; et parce que nous la
-chargeons un instant de notre fortune, nous nous imaginons avec fatuité
-que des puissances morales et mystérieuses vont diriger et terminer sa
-course au bon ou au mauvais moment. Elle n'en sait rien, et la vie de
-milliers d'hommes dépendrait de sa chute à droite ou à gauche de son
-point d'arrêt qu'elle n'en aurait cure. Elle a ses lois à elle,
-auxquelles il faut qu'elle obéisse et qui sont si complexes que nous
-n'essayons même pas de les débrouiller. Elle n'est qu'une petite boule
-qui cherche honnêtement le petit trou rouge ou noir où elle ira dormir
-et qui n'a pas grand'chose à nous apprendre sur les secrets d'une chance
-ou d'un destin qui ne se trouve qu'en nous-mêmes.
-
-
-
-
-MÉDITATIONS
-
-
-
-
-XI
-
-L'ÉNIGME DU PROGRÈS
-
-
-I
-
-Cette guerre, qui est une guerre telle qu'on n'en avait pas encore fait
-sur notre terre, nous ramène à la grande question de l'avenir de
-l'humanité.
-
-Est-il permis d'espérer que celle-ci renonce un jour à d'aussi
-monstrueuses folies et qu'elles deviennent tout à fait impossibles? Je
-ne vois à cette interrogation, si l'on veut l'atteindre à sa source,
-d'autre réponse que celle que j'y ai faite ailleurs et que je résume et
-complète ici: à savoir que nous sommes engloutis dans un univers qui n'a
-pas plus de limites dans le temps que dans l'espace, qui n'a pas plus
-commencé qu'il ne finira, et qui a derrière lui autant de myriades de
-myriades d'années qu'il en découvre devant lui. L'étendue de l'éternité
-d'hier et celle de l'éternité de demain sont identiques. Tout ce que
-fera cet univers, il doit déjà l'avoir fait, attendu qu'il a eu autant
-d'occasions de le faire qu'il en aura jamais. Tout ce qu'il n'a pas
-fait, c'est qu'il ne le pourra jamais faire, puisque rien dans l'espace
-et le temps ne viendra s'ajouter à ce qu'il y possédait. Il a
-nécessairement tenté dans le passé tous les efforts et toutes les
-expériences qu'il tentera dans l'avenir; et tout ce qui a précédé, ayant
-eu les mêmes chances, est forcément égal à tout ce qui suivra.
-
- * * * * *
-
-Il est donc probable qu'il y eut autrefois une infinité de mondes
-semblables au nôtre, comme il est vraisemblable qu'il y a présentement,
-l'infini de l'espace étant comparable à celui du temps, une infinité de
-mondes pareillement semblables. Ces coïncidences, quelque peine que nous
-ayons à les envisager, doivent fatalement avoir lieu et se reproduire
-sans cesse dans l'innombrable et le sans bornes où nous sommes plongés;
-à moins que l'infini des combinaisons possibles ne soit aussi illimité
-que ceux de l'espace et du temps.
-
-Ici s'arrête ce que nous sommes capables d'imaginer; car il nous est
-plus facile de nous représenter l'infini de l'espace et du temps que
-celui des combinaisons. Pour nous faire quelque idée de ce dernier, il
-nous faudrait connaître la substance, les lois, les forces, et, en un
-mot, toute l'énigme de tout. Il n'en reste pas moins que cet infini
-possible des combinaisons est notre seul espoir; sinon, il n'y aurait
-plus rien à attendre d'un univers qui aurait évidemment tout tenté et
-tout épuisé avant notre venue.
-
-Mais si le nombre des combinaisons est réellement infini, on peut se
-dire que la terre est une expérience qui n'avait pas encore été faite;
-et une expérience manquée, puisque le mal et la douleur l'emportent sur
-le bien et le bonheur. Si l'expérience est manquée, nous en sommes
-victimes; mais il n'est pas interdit d'espérer que nos efforts
-changeront quelque chose à des combinaisons qui seront meilleures en
-d'autres lieux ou dans un autre temps. Si l'expérience est manquée, il
-n'en découle pas que d'autres n'aient point réussi et, en ce moment
-même, ne soient pas plus heureuses en des mondes différents. Il est même
-permis de supposer que dans l'infini de ces combinaisons et de ces
-expériences, les plus heureuses tendent à se fixer, à se cristalliser et
-que, vu l'infinité de leur nombre, elles réussiront dans l'avenir ce
-qu'elles n'ont pu réussir dans le passé. C'est une lueur hasardeuse;
-mais je doute qu'il s'en découvre d'autres qui nous puissent maintenir
-au-dessus du désespoir.
-
-
-II
-
-Supposons un instant que l'expérience de la terre ne soit pas manquée
-comme elle l'est, que notre esprit, qui, depuis l'origine, lutte
-péniblement contre la matière et ne remporte que quelques victoires
-incertaines, brèves et précaires, soit un million de fois plus puissant
-et mieux armé. Il aurait sans doute triomphé de tout ce qui nous accable
-et nous retient ici et se serait débarrassé des chaînes apparemment
-illusoires de l'espace et du temps. Il n'est pas déraisonnable
-d'admettre que parmi les myriades de mondes qui peuplent l'infini, il en
-est où se trouvent réalisées ces conditions meilleures. Peut-être, au
-demeurant, serait-il impossible d'imaginer quelque chose qui ne soit pas
-quelque part en réalité, car on peut fort bien soutenir que nos
-imaginations ne sauraient être que des reflets égarés de ce qui existe.
-Or, si nous habitions un de ces mondes et que nous vissions, comme il
-nous serait peut-être loisible de le faire, ce qui se passe en ce moment
-sur celui que nous occupons et sur d'autres qui sont peut-être pires et
-plus malheureux, il nous semble que nous n'aurions ni repos ni cesse que
-nous ne fussions intervenus et n'eussions aidé à le rendre meilleur,
-plus sage et plus habitable.
-
- * * * * *
-
-Il n'est d'ailleurs pas dit qu'il n'en soit pas ainsi; et que toutes nos
-conquêtes spirituelles, tout ce qui paraît à certaines heures nous
-acheminer vers un avenir moins affreux que le passé, tous les bons
-courants mystérieux qui parcourent parfois notre terre, tout ce qui nous
-attend après la mort, ne soit pas dû à l'intervention d'un de ces
-mondes. Il est vrai que nous ne voyons pas et ne ressentons guère ces
-interventions; mais il est également vrai que ces êtres d'un monde
-supérieur, étant nécessairement plus dépouillés de matière, plus
-spiritualisés que nous, nous demeurent forcément invisibles. Dans
-l'infini du firmament, nous découvrons des myriades de mondes qui sont
-des mondes matériels comme le nôtre; et nous ne pouvons découvrir que
-ceux-là, attendu que tout ce qui ne ressemble pas plus ou moins à notre
-terre, nous échappe inévitablement. Mais l'espace qui nous paraît vide
-entre les étoiles est infiniment plus vaste que celui qu'elles occupent;
-et il serait assez étrange qu'il ne fût pas peuplé de mondes que nous
-n'apercevons point; ou plutôt ne fût pas lui-même tout un monde que nos
-yeux sont incapables de saisir.
-
-Il est au surplus vraisemblable que si nous ne voyons pas ces autres
-mondes, ceux-ci, n'étant plus matériels, ne voient plus la matière, et,
-par conséquent, nous ignorent autant que nous les ignorons; car nous
-pensons, sans doute à tort, qu'étant visibles les uns aux autres, nous
-le sommes nécessairement à tous les autres êtres. Il est, au contraire,
-à présumer que ces êtres spirituels passent à travers nous sans se
-douter de notre présence et que n'étant sensibles et attentifs qu'à ce
-qui émane de l'esprit, ils ne soupçonnent et ne découvrent notre
-existence qu'à proportion que nous nous rapprochons de l'état où ils
-sont.
-
-
-III
-
-Considérez la terre à son origine: d'abord nébuleuse informe qui se
-condense peu à peu, ensuite globe de feu, rocs en fusion qui
-tourbillonnent dans l'espace durant des millions d'années, sans autre
-but que de se ramasser et de se refroidir; incandescence inimaginable,
-dont aucune de nos sources de chaleur ne peut nous donner une idée,
-stérilité essentielle, scientifique, absolue et qui s'annonçait
-irrémédiable et éternelle. Qui eût dit que de ces torrents de matière en
-ébullition qui semblaient avoir à jamais détruit toute vie et tout germe
-de vie, allaient sortir toutes les formes de la vie, depuis les plus
-énormes, les plus robustes, les plus résistantes, les plus fougueuses et
-les plus abondantes, jusqu'aux plus ténues, aux plus invisibles, aux
-plus précaires, aux plus éphémères, aux plus subtiles? Qui surtout eût
-osé prévoir qu'allait en naître ce qui paraît le plus étranger aux rocs
-et métaux liquéfiés ou pâteux qui formaient seuls la surface, le noyau
-et le tout de notre globe, je veux dire l'intelligence et la conscience
-humaine?
-
- * * * * *
-
-Est-il possible de concevoir évolution et aboutissement plus inattendus?
-Qu'est-ce qui pourrait nous étonner après un tel étonnement et que ne
-sommes-nous en droit d'espérer d'un monde qui a produit ce que nous
-voyons et ce que nous sommes après avoir été ce qu'il fut? S'il est
-parti d'une sorte de négation de la vie, de la stérilité intégrale et de
-pire que le néant pour aboutir à nous, où n'aboutira-t-il pas en partant
-de nous? Si sa naissance et sa formation élaborèrent de tels prodiges,
-quels prodiges ne nous réservent pas son existence, sa prolongation
-indéterminée et sa dissolution? Il y a une distance incommensurable et
-des transformations inconcevables de l'effroyable et unique matière des
-premiers jours, à la pensée humaine de ce moment; il y aura sans doute
-une pareille distance et des transformations aussi peu concevables de la
-pensée de ce moment à ce qui lui succédera dans l'infini des temps.
-
-Il semble qu'au commencement, notre terre ne savait que faire de sa
-matière et de ses forces qui s'entre-dévoraient. Dans l'immense vide
-enflammé où elle se consumait, elle n'avait pas encore l'ombre d'un but
-ou d'une idée; aujourd'hui, elle en a tant que nos savants usent en vain
-leur existence à les rechercher et sont débordés par le nombre de ses
-combinaisons mystérieuses et inépuisables.
-
-Elle ne disposait alors que d'une seule force, la plus destructrice que
-nous connaissions: le feu. Si tout est né du feu, qui lui-même ne
-paraissait né que pour détruire, que ne naîtra-t-il pas de ce qui ne
-paraît né que pour produire, engendrer et se multiplier? Si elle a su
-tirer un tel parti des laves et des cendres ignées qui étaient les seuls
-éléments qu'elle possédât, quel parti ne tirera-t-elle pas de tout ce
-qu'elle possède enfin?
-
-
-IV
-
-Il est bon de nous dire parfois que nous habitons, sinon un univers,
-tout au moins une terre qui n'a pas encore épuisé son avenir et ses
-surprises et qui est bien plus près de son commencement que de sa fin.
-Elle est née d'hier et vient à peine de débrouiller son chaos. Elle est
-au début de ses espoirs et de ses expériences. Nous croyons qu'elle va
-vers la mort; au contraire, tout son passé nous démontre qu'il est
-beaucoup plus vraisemblable qu'elle s'avance vers la vie. En tout cas, à
-mesure que s'écoulent ses années, la quantité et surtout la qualité de
-la vie qu'elle engendre et entretient augmente et s'améliore. Elle ne
-nous a donné que les prémices de ses miracles; et il n'y a probablement
-pas plus de rapport de ce qu'elle est à ce qu'elle fut qu'il n'y en a de
-ce qu'elle est à ce qu'elle sera. Sans doute, quand éclateront ses plus
-grandes merveilles, n'aurons-nous plus notre vie d'aujourd'hui; mais
-sous une autre forme, nous serons toujours là, nous existerons toujours
-quelque part, à sa surface ou dans ses profondeurs, et il n'est pas tout
-à fait invraisemblable qu'un de ses derniers prodiges ne nous atteigne
-dans notre poussière, ne nous réveille et ne nous ressuscite pour nous
-attribuer enfin la part de bonheur que nous n'avions pas eue et nous
-apprendre que nous avions eu tort de ne plus nous intéresser, par delà
-nos tombes, aux destinées de cette terre dont nous n'avions pas cessé
-d'être les fils immortels.
-
-
-
-
-XII
-
-LES DEUX LOBES
-
-
-Un soldat m'écrit, du front, la lettre que voici:
-
- «Il y a des fondrières et des squelettes dans la forêt. J'y ai
- découvert et admiré des dieux en ruines sous la végétation toujours
- vivante et admirable: leur âme s'est évaporée. L'odeur du Christ ne me
- séduit guère; j'aime mieux celle du Bouddha. Ce que j'adore en lui,
- c'est la contradiction fondamentale qui cherche à nous assurer notre
- immortalité en nous démontrant notre fatal anéantissement. Il
- enseignait dans le même souffle l'illusion du Moi et sa réincarnation
- périodique; absurdité apparente qui implique la connaissance de la
- vérité la plus profonde, de la nature même de l'être, à la fois et
- alternativement collective et individuelle. Cette découverte, qu'il
- n'a pas formulée, aurait dû le conduire ailleurs qu'au Nirvâna, ce
- paradis des fruits trop verts...
-
- «L'homme est membré de façon à n'apercevoir qu'une moitié de
- l'univers, et l'esprit de structure ordinaire ne perçoit guère qu'un
- hémisphère de vérité. Affligée d'une «migraine» congénitale,
- l'humanité ne pense qu'avec une moitié de son cerveau, avec le lobe
- oriental ou occidental, antique ou moderne; son esprit se mord la
- queue; les antinomies s'y poursuivent en un cercle sans fin, que Kant
- crut découvrir, mais que le Bouddha avait tenté d'ouvrir. Il possédait
- les vertus complémentaires; il fut religieux et rationnel; en même
- temps qu'il résumait le mysticisme oriental, il fut le plus
- scientifique des esprits anciens, à une époque où la science
- n'existait pas mais se fondait dans la sagesse. Les modernes qui ont
- voulu condenser en philosophie l'effort collectif et à peine commencé
- de la science, ont piteusement échoué, parce qu'ils pensaient
- seulement en occidentaux, empêtrés dans la contradiction d'aspirations
- idéalistes et de raisonnements matérialistes; tandis que la formule du
- Bouddha pourrait encore, et presque sans craquer, contenir sans
- l'entraver cet effort gigantesque. Depuis la mort du prince-penseur,
- jusqu'à l'essor de la science contemporaine, la véritable philosophie
- n'a pas fait un pas en avant; le spiritualisme arabe ou chrétien, et
- son réactif le matérialisme positiviste ou scientifique, sont des
- reculs en directions contraires, de faux monismes qui, prenant
- l'extrême pour le suprême, veulent fixer le centre de gravité sur la
- circonférence de la roue. Les explorateurs d'au-delà devront partir du
- carrefour de la synthèse religieuse et de l'analyse scientifique, et
- entraîner par la main ces soeurs rivales.
-
- «La vérité brille au centre d'un cercle de spectateurs, et il faut
- franchir sa flamme pour reconnaître un frère dans l'adversaire d'en
- face. Il faut s'étendre au centre de l'espace pour percevoir
- l'identité de ses points cardinaux: _Totum_ et _Nihil_, _Alter_ et
- _Ego_. Le souci de convertir autrui doit céder au besoin de compléter
- et d'équilibrer notre propre point de vue. Dans la forêt sacrée où des
- pionniers ont pénétré de toutes parts et en tous temps, les plus
- hardis doivent nécessairement se rapprocher les uns des autres. Même
- s'ils ne peuvent se joindre, ils peuvent s'entendre et s'encourager
- mutuellement. L'aboi le plus modeste peut être bienvenu dans la
- solitude et le silence où mûrit la vérité de l'avenir...»
-
-J'ai tenu à recueillir cette page. Elle pose, en un raccourci
-remarquable, mais peut-être trop prompt, deux ou trois des grands
-problèmes, qui au fond n'en sont qu'un, auxquels, à moins de renoncer à
-tout, nous devons essayer de répondre: immortalité ou anéantissement,
-flux et reflux, existence alternativement collective et individuelle,
-extériorisation et intériorisation, qui forment le grand rythme
-cosmique, dont notre vie et notre mort ne sont que d'infimes pulsations.
-
- * * * * *
-
-Mais remarquons d'abord que la contradiction fondamentale qui cherche à
-assurer notre immortalité en nous démontrant notre fatal anéantissement,
-ne se trouve pas dans le Bouddha, et qu'il n'est pas exact de dire qu'il
-enseigne dans le même souffle l'illusion du moi et sa réincarnation
-périodique. La doctrine de la réincarnation n'est point du Bouddha. Il
-l'avait trouvée toute faite, elle existait avant lui, si profondément
-enracinée dans son peuple qu'il ne songe même pas à la contester. Au
-point de vue exotérique, il veut seulement la désarmer, lui enlever son
-aiguillon, la rendre inoffensive. Il veut réduire la vie à tel point
-qu'elle ne trouve plus de quoi se réincarner. Selon la doctrine
-exotérique, qui n'est qu'une préparation à la vérité ésotérique, la vie
-n'est que souffrances et son seul but est la rédemption ou l'extinction
-de la souffrance. Cette extinction se trouve dans le Nirvâna, qui n'est
-pas l'annihilation mais l'absorption de l'individu dans le Tout. La mort
-ordinaire, à cause de la réincarnation perpétuelle du même individu, ne
-peut pas supprimer la souffrance. Il faut donc trouver une sorte de
-«surmort», qui rende impossible toute réincarnation, et cette surmort ne
-peut être obtenue que par l'homme qui se sera efforcé de mourir durant
-toute sa vie et aura volontairement coupé tous les liens qui le
-rattachent à l'existence: tout amour, tout espoir, tout désir, toute
-possession. Lorsqu'au terme de cette surmort systématique et volontaire,
-viendra la mort réelle, elle ne trouvera plus un germe vivant qui puisse
-se réincarner. Cette surmort, ainsi obtenue, devancera de plusieurs
-siècles ou millénaires la purification, la rédemption finale et
-l'absorption en l'unique absolu.
-
-On a dit que c'était exactement le contre-pied de la doctrine du Christ.
-Chez le Bouddha la vie ne serait que l'entrée dans la mort; tandis que
-chez le Christ, la mort est l'entrée dans la vie. Au fond, c'est la même
-chose et tout se termine par l'absorption en la divinité, car la
-doctrine du Christ n'est qu'une branche mutilée du grand tronc de la
-religion mère.
-
-Voilà la solution que nous propose le cerveau le plus prodigieux, le
-plus grand sage de l'humanité et qui savait des choses que nous ne
-savons plus et ne retrouverons peut-être jamais. Voilà le fond de la
-religion d'un demi-milliard d'hommes. Il n'est peut-être rien qui soit
-plus près de la dernière vérité.
-
- * * * * *
-
-Remarquons cependant que le problème: immortalité ou anéantissement, ne
-devrait pas être posé en ces termes, le mot anéantissement ne pouvant
-s'employer que métaphoriquement pour désigner une vie que nous ne
-comprenons plus, attendu que le néant est la seule chose dont
-l'existence soit absolument impossible et l'inexistence absolument
-certaine.
-
-Quant à l'immortalité, ici encore il y a équivoque, puisque le néant ne
-pouvant exister, l'immortalité est inévitable, et la seule question qui
-reste à résoudre est de savoir si cette immortalité sera ou non
-accompagnée d'une prolongation quelconque de notre conscience actuelle.
-
-Mais s'il est probable que le problème de l'immortalité plus ou moins
-accompagné de conscience restera longtemps en suspens, la réponse à la
-question de la «migraine», ou plutôt de l'hémiplégie congénitale, est
-sans doute plus facile à trouver. En tout cas, elle demeure dans un
-domaine que nos investigations immédiates sont à même d'explorer. C'est,
-somme toute, une question historique et géographique. Il semble, en
-effet, qu'il y ait, dans le cerveau humain, un lobe oriental et un lobe
-occidental, qui n'ont jamais fonctionné en même temps. L'un produit ici
-la raison, la science et la conscience; l'autre sécrète là-bas
-l'intuition, la religion, la subconscience. L'un ne reflète que l'infini
-et l'inconnaissable; l'autre ne s'intéresse qu'à ce qu'il peut limiter,
-à ce qu'il peut espérer de comprendre. Ils représentent, par une image
-peut-être illusoire, la lutte entre l'idéal matériel et l'idéal moral de
-l'humanité. Ils ont plus d'une fois essayé de se pénétrer, de se mêler
-et de travailler de concert; mais le lobe occidental, tout au moins sur
-l'étendue la plus active de notre globe, a jusqu'ici paralysé et presque
-annihilé les efforts de l'autre. Nous lui devons d'extraordinaires
-progrès dans toutes les sciences matérielles, mais aussi des
-catastrophes telles que celles que nous subissons aujourd'hui et qui, si
-nous n'y prenons garde, ne seront pas les dernières ni les pires. Il est
-temps, semble-t-il, de réveiller le lobe paralysé, mais nous l'avons
-tellement négligé que nous ne savons plus au juste ce qu'il peut faire.
-
-
-
-
-XIII
-
-ESPOIR ET DÉSESPOIR
-
-
-I
-
-Le même soldat, devenu mon filleul de guerre, m'écrit encore:
-
- «J'éprouve une joie ineffable à rester l'homme moyen et à professer le
- vide. J'ai senti la grande paix descendre en moi, le jour où je me
- suis résigné au sort commun, c'est-à-dire à l'ignorance et à la mort.
- J'ai trouvé la vie en y renonçant, et me sens très riche depuis que je
- ne suis plus rien. Ne me tentez pas vers cette subtile vanité
- spirituelle qui constitue l'un des plus formidables obstacles à la
- dernière libération du moi. Orgueilleux, certes, je le fus, et ne le
- suis que trop encore, mais nous ne pouvons extraire des vertus que de
- nos vices. Avec plus d'ardeur que je n'ai embrassé le fantôme d'une
- supériorité individuelle, je tends les bras vers l'égalité dans
- l'homogène, vers la plénitude du vide...»
-
-Il a raison, mais il pense ici avec le lobe oriental de son cerveau, le
-lobe asiatique, et la pensée de ce lobe ne conseille que l'inaction, le
-renoncement, «l'enchantement du désenchanté», comme disait Renan, ou
-plutôt la satisfaction du désespoir. Il est certain que tout ce que nous
-voyons, tout ce que nous sentons, tout ce que nous savons, nous engage
-dans ce désespoir, que nos méditations--surtout celles de ce même lobe
-asiatique--peuvent du reste rendre très vaste, aussi beau et presque
-aussi habitable que l'espoir. Mais que savons-nous, au regard de ce que
-nous ne savons pas? Nous ignorons tout ce qui nous précède et tout ce
-qui nous suit, et, en un mot, le tout de l'univers. Notre désespoir, qui
-paraît d'abord le dernier mot et le dernier effort de la sagesse est
-donc fondé sur ce que nous savons, qui n'est rien, tandis que l'espoir
-de ceux que nous croyons moins sages peut se fonder sur ce que nous
-ignorons, qui est tout.
-
-Encore qu'il s'y mêle, si nous voulons être tout à fait justes, plus
-d'une raison d'espérer que nous ne rappellerons pas ici; admettons donc
-qu'en ce rien que nous savons ne se trouve que le désespoir, et que
-l'espoir ne soit qu'en ce tout que nous ignorons. Mais au lieu de
-n'écouter que notre lobe oriental qui nous conseille d'accepter cette
-ignorance inactive et d'y ensevelir notre existence, n'est-il pas plus
-raisonnable de faire travailler en même temps notre lobe occidental qui
-cherche à découvrir ce tout? Il est possible qu'il y trouve aussi, en
-fin de compte, le désespoir, mais c'est peu probable, car on ne saurait
-imaginer un univers qui ne serait qu'un acte de désespoir. Or, si
-l'univers n'est pas un acte de désespoir, rien de ce qui s'y trouve n'a
-de raisons de désespérer. En tout cas et en attendant, cette recherche
-nous permettra sans doute d'espérer aussi longtemps qu'existera cet
-univers.
-
-
-II
-
-Une des plus dangereuses tentations qui assaillent celui qui se penche
-sur la nature et qui voit, à mesure qu'il avance, les mystères se
-multiplier et s'étendre en tous sens, à l'infini, c'est le découragement
-devant la tâche impossible et le renoncement. Il laisse tomber les
-armes. Surtout au dernier versant de la vie, il est trop enclin à se
-résigner, à ne pas aller plus avant, à ne plus faire d'effort, à
-s'endormir dans l'«à quoi bon?», à ne plus rien apprendre, puisqu'il a
-appris qu'il ne saura jamais rien.
-
-Il éprouve déjà ce désir de se rendre à merci, quand il envisage la plus
-humble, la plus petite des sciences. Que sera-ce quand il tentera de les
-embrasser toutes? L'esprit se perd, a le vertige et demande à fermer les
-yeux. Il ne faut pas les fermer. C'est la plus basse trahison que puisse
-commettre l'homme. Nous n'avons pas autre chose à faire en cette vie
-qu'à chercher à savoir où nous sommes. Nous ne nous trouvons pas d'autre
-raison d'être, nous n'avons pas d'autre devoir. Ne pas savoir n'est
-qu'un désagrément; ne plus chercher à savoir est le malheur suprême et
-sans remède, la désertion inexcusable.
-
-Pourtant, sans renoncer, il est bon de ne pas se nourrir de trop petites
-illusions. Ayons toujours devant les yeux certaines vérités qui nous
-remettent à notre place. Il est certain que nous ne saurons jamais tout,
-et tant que nous ne saurons pas tout, nous serons comme si nous ne
-savions rien. Il est fort possible, comme l'insinue le Rig-Véda, que
-Dieu lui-même, ou la cause première ne sache pas tout. Il est également
-possible que l'univers n'ait encore, en aucune de ses parties, pris
-conscience de soi, ignore d'où il vient et où il va, ce qu'il fut et ce
-qu'il sera, ce qu'il a fait comme ce qu'il veut faire; et, d'autre part,
-il est probable que s'il ne l'a pas appris, il ne l'apprendra jamais,
-attendu, ainsi que je l'ai déjà dit, qu'il n'y a aucune raison pour
-qu'il puisse faire dans l'infini des temps qui nous suivra ce qu'il n'a
-pu faire dans l'infini des temps qui nous précéda.
-
-S'il y a une conscience de l'univers ou un Dieu, il sait tout ce qu'il
-doit savoir ou ne le saura jamais. Et s'il le sait, pourquoi a-t-il fait
-ce qu'il a fait, qui ne peut mener à rien; attendu qu'il nous aurait
-déjà menés où il faudrait aller? Pourquoi n'a-t-il pas préféré le néant
-ou du moins ce que nous appelons le néant, seule forme du bonheur
-stable, immuable, incontestable et compréhensible?
-
-Nous comprendrions peut-être, et encore serait-ce bien difficile, un
-univers immobile, immuable, éternel, un univers arrivé; nous ne pouvons
-comprendre un univers en mouvement ou dont, tout au moins, toutes les
-parties que nous voyons sont sans cesse en mouvement et en évolution à
-travers l'espace et le temps, un univers se précipitant à des vitesses
-vertigineuses vers un but qu'il n'atteindra jamais puisqu'il ne l'a pas
-encore atteint.
-
-On peut dire, pour se consoler, que tout désespoir ne vient que de
-l'étroitesse de notre vue, mais il convient d'ajouter qu'il en est de
-même de tout espoir.
-
-
-
-
-XIV
-
-MACROCOSME ET MICROCOSME
-
-
-Les biologistes constatent que l'embryon humain récapitule--très
-rapidement durant les premiers mois de son évolution, plus lentement
-dans les derniers--toutes les formes de vie qui ont précédé l'homme sur
-cette terre.
-
-La tache arrondie qu'est le germe devient une sphère creuse, une sorte
-de sac à paroi double, qu'on appelle _Gastrula_ et dont l'orifice
-d'invagination resserré prend le nom de _Blastopore_. C'est la vie
-protozoaire, le début, encore gélatineux, de la vie animale, à laquelle
-succède, à la suite de transformations qu'il serait trop long
-d'énumérer, la vie polypéenne.
-
-Puis, de chaque côté de la tête, apparaissent les «arcs branchiaux», qui
-correspondent aux branchies des poissons. A la fin du premier mois, les
-membres ne sont encore que de simples bourgeons; par contre, l'embryon
-est pourvu d'une queue qui, repliée, lui touche presque le front. Il a
-alors l'aspect d'un têtard et vit d'une vie toute aquatique, baigné dans
-le liquide amniotique qui représente pour lui l'eau dans laquelle
-évoluent librement les embryons des poissons et des batraciens.
-
-Il s'agit maintenant de prendre une résolution et de savoir ce qu'on en
-fera. Il se trouve à peu près dans la situation où se trouvait la vie à
-l'origine des espèces; et la nature, comme pour humilier l'homme ou
-s'humilier elle-même en se remémorant ses erreurs et ses hésitations,
-recommence ses tâtonnements, ses impairs, ses repentirs et ses
-expériences ratées. Des formes ébauchées, comme la corde dorsale, se
-résorbent, les reins primitifs disparaissent pour faire place aux reins
-définitifs qui sont gigantesques et remplissent la plus grande partie de
-la cavité péritonéale. Gigantesque est aussi le foie qui envahit presque
-toute la cavité viscérale, gigantesque la tête presque aussi grosse que
-le reste du corps; et dans cette gigantesque tête se forment les
-vésicules oculaires primitives qui sont également énormes, comme est
-énorme la vésicule ombilicale. C'est la période incohérente et
-monstrueuse qui correspond à l'époque de démence et de gigantisme où la
-nature, encore inexpérimentée, ébauchait aveuglément des êtres
-incertains, formidables, hétéroclites, déséquilibrés, à la fois oiseaux,
-crocodiles, éléphants et poissons, comme si elle n'avait pas encore pris
-son parti, opéré ses classifications, dégagé ses lois et acquis le sens
-des proportions, de la mesure et des conditions essentielles au maintien
-de la vie qu'elle créait.
-
- * * * * *
-
-Voilà, en gros, la récapitulation qui se passe sous nos yeux; mais dont,
-sans doute, beaucoup d'incidents nous échappent ou ne fixent pas assez
-notre attention, car il est possible qu'ils reproduisent des formes que
-nous ne connaissons pas, qui n'ont même pas laissé de traces
-géologiques, attendu que le nombre des espèces disparues est infiniment
-plus grand que celui des espèces que nous connaissons.
-
-Le docteur Hélan Jaworski peut donc très justement affirmer que la
-période embryonnaire correspond à la période géologique. Et de même que
-dans la grande évolution terrestre, nous voyons disparaître peu à peu
-les poissons cuirassés, les monstrueux reptiles, les gigantesques
-mammifères, dans la petite évolution embryonnaire, nous voyons se
-dissoudre le rein primitif, la corde dorsale, la vésicule ombilicale, le
-foie diminuer, la disproportion de la tête au reste du corps
-s'amoindrir, en un mot la nature s'assagir, reconnaître ses torts,
-profiter de son expérience, réparer de son mieux ses erreurs et, peu à
-peu, acquérir le sens de l'équilibre, de l'économie et de la mesure.
-
-Entre la période géologique qui correspond à l'apparition de l'homme sur
-la terre et la naissance de l'enfant, le docteur Jaworski trouve
-d'autres analogies ingénieuses mais un peu plus risquées. L'accouchement
-est, en effet, précédé d'un déluge en miniature causé par le déchirement
-des enveloppes foetales qui laissent échapper le liquide amniotique.
-Puis, l'enfant, au moment où il entre dans la vie, connaît brusquement
-une sorte de période glaciaire. Il passe, en effet, d'un milieu où règne
-une température de plus de trente-sept degrés, à l'air extérieur qui en
-compte à peine seize ou dix-huit. L'impression de froid est si terrible
-qu'elle arrache au nouveau-né son premier cri de douleur.
-
- * * * * *
-
-Quelle est la signification de cette étrange récapitulation?
-
-Le docteur Jaworski est d'avis que si la petite évolution embryonnaire
-qui prépare la naissance de l'homme, répète la grande évolution
-terrestre, cette dernière ne serait de son côté qu'une vaste période
-embryonnaire qui préparerait une naissance qu'on ne peut pas encore
-imaginer. Je ne sais s'il réussira à étayer suffisamment cette
-gigantesque hypothèse. S'il y parvient, il nous aura réellement fait
-faire, ainsi qu'il le promet, «un pas dans l'essence des choses». En
-attendant, par ses travaux préparatoires, il nous aura toujours fait
-faire un autre pas très utile, vers une vérité, incontestable, cette
-fois, qui, pour être moins inattendue n'a jamais été mise en lumière
-avec autant de patience et n'est pas moins grosse de conséquences.
-
- * * * * *
-
-Le docteur Jaworski entreprend donc de démontrer que le corps de l'homme
-réunit en lui, nettement reconnaissables, tous les êtres vivants qui
-existent actuellement sur cette terre et qui y ont existé depuis
-l'origine de la vie. En d'autres termes, chaque être résume en lui tous
-ceux qui l'ont précédé; et l'homme, le dernier venu, renferme l'Arbre
-biologique tout entier, à tel point que si l'on dissociait son corps, si
-l'on pouvait séparer chacun de ses organes et les maintenir isolément en
-vie, on parviendrait à reconstituer toutes les formes existantes, à
-repeupler la terre de toutes les espèces qu'elle a portées, depuis le
-protoplasme primitif jusqu'à cette synthèse, cet aboutissement que nous
-sommes.
-
-On pourrait aller plus loin et affirmer, comme le font les occultistes
-orientaux, que nous renfermons également en nous, en germe ou à l'état
-d'ébauche, tous les êtres, toutes les formes qui viendront après nous.
-Mais ici nous quitterions la science proprement dite pour nous égarer
-dans une hypothèse naturellement invérifiable.
-
- * * * * *
-
-Ainsi donc, ce n'est pas seulement au figuré, comme le pressentait le
-langage courant quand il parle de l'arbre vasculaire, des rameaux
-nerveux, de la grappe ovarienne, ce n'est pas seulement par analogie
-mais au pied de la lettre et dans toute la rigueur scientifique que
-notre coeur n'est au fond qu'une méduse, que nos reins sont des éponges,
-que nos intestins représentent les polypes et notre squelette les
-polypiers, que nos organes reproducteurs sont des vers ou des
-mollusques, que la colonne vertébrale et la moelle épinière remplacent
-les échinodermes, tandis que les brachiopodes et les cténophores
-renaîtraient de notre oeil, que les reptiles se retrouveraient dans
-notre appareil digestif et les oiseaux dans notre appareil respiratoire;
-et ainsi de suite.
-
-Je le répète, il ne s'agit pas ici de métaphores et de correspondances
-plus ou moins approximatives, élastiques et plausibles, mais de
-constatations rigoureusement et méticuleusement établies.
-
-Je ne puis naturellement vous mettre sous les yeux les détails de la
-démonstration du docteur Jaworski. Elle ne saurait admettre la moindre
-solution de continuité, et, à travers les trois volumes publiés
-jusqu'ici, nous mène à des conclusions qu'il est bien difficile de
-contester. On affirmait sans trop y croire et sans y regarder de trop
-près que l'homme est un microcosme. Il semble bien prouvé aujourd'hui
-que ce n'est pas seulement littérairement défendable, mais
-scientifiquement exact. Nous sommes une colonie préhistorique, immense
-et innombrable, une agglomération vivante de tout ce qui vit, a vécu et
-probablement vivra sur la terre. Nous ne sommes pas seulement les fils
-ou les frères des vers, des reptiles, des poissons, des batraciens, des
-oiseaux, des mammifères ou de n'importe quel monstre qui a souillé ou
-épouvanté la surface du globe; nous les portons en nous, nos organes ne
-sont qu'eux, nous en nourrissons tous les types, ils n'attendent qu'une
-occasion pour s'évader de nous, reparaître, se reconstituer, se
-développer et nous replonger dans la terreur. A leur propos, aussi
-justement qu'à propos des pensées secrètes, des vices et des fantômes
-qui nous peuplent, on pourrait répéter le mot que le vieillard d'Emerson
-disait à ses enfants affolés par une étrange figure dans la sombre
-entrée: «Mes enfants, vous ne verrez jamais rien de pire que
-vous-mêmes!» Si toutes les espèces disparaissaient et que seul l'homme
-subsistât, aucune ne serait perdue et toutes pourraient renaître de son
-corps, comme si elles sortaient de l'Arche de Noé, depuis le protozoaire
-presque invisible, jusqu'aux formidables colosses d'avant le déluge qui
-lècheraient les toits de nos maisons.
-
-Il est donc assez probable que toutes ces espèces prennent part à notre
-existence, à nos instincts, à tous nos sentiments, à toutes nos pensées;
-et nous voici une fois de plus ramenés aux grandes religions de l'Inde
-qui avaient pressenti toutes les vérités que nous découvrons peu à peu
-et, il y a des milliers d'années, nous affirmaient déjà que l'homme est
-tout et doit reconnaître son essence en tout être vivant.
-
-
-
-
-XV
-
-L'HÉRÉDITÉ ET LA PRÉEXISTENCE
-
-
-Il y a dans la loi de l'hérédité qui veut que les descendants souffrent
-des fautes et profitent des vertus de leurs ancêtres des vérités qui ne
-sont plus contestées. Elles éclatent à tous les yeux. Le fils d'un
-alcoolique portera toute sa vie, de sa naissance à sa mort, dans sa
-chair et dans son esprit, le poids du vice paternel. On dirait que par
-cet exemple irrécusable, la nature a voulu affirmer et manifester avec
-ostentation le caractère implacable de sa loi; comme pour nous faire
-entendre qu'elle ne tient aucun compte de nos notions du juste et de
-l'injuste et agit selon le même principe dans toutes les ténébreuses
-circonstances où nous ne pouvons suivre les inextricables détours de sa
-volonté.
-
-Il n'y aurait que cet exemple, qu'il suffirait à marquer d'infamie cette
-volonté inhumaine. Il n'y a pas de loi qui répugne davantage à notre
-raison, à notre sens des responsabilités, qui altère plus profondément
-notre confiance à l'univers et à l'esprit inconnu qui le dirige. De
-toutes les injustices de la vie, voici la plus criante, la moins
-compréhensible. Nous trouvons des excuses ou des explications à la
-plupart des autres; mais qu'un enfant qui vient de naître, qui n'a pas
-demandé à naître, soit, dès la première gorgée d'air qu'il aspire,
-frappé d'une déchéance irrémédiable, d'une condamnation féroce,
-irrévocable et de maux qu'il traînera jusqu'au tombeau, il nous semble
-qu'aucun des tyrans les plus odieux que l'histoire ait maudits n'aurait
-osé faire ce que la nature fait paisiblement chaque jour.
-
-Mais portons-nous vraiment le poids de la faute des morts? D'abord,
-est-il bien sûr que les morts soient réellement morts et ne demeurent
-plus en nous? Il est certain que nous les prolongeons, que nous sommes
-la partie durable de ce qu'ils furent. Nous ne saurions nier que nous
-subissons encore leur influence, que nous reproduisons leurs traits et
-leur caractère, que nous les représentons presque tout entiers, qu'ils
-continuent de vivre et d'agir en nous; il est donc assez naturel qu'ils
-continuent également de supporter les conséquences d'une action ou d'une
-façon de vivre que leur départ n'a pas interrompue.
-
-Mais, dira-t-on, je n'ai pas participé à cette action, à cette habitude,
-à ce vice que je paie aujourd'hui. Je n'ai pas été consulté, je n'ai pas
-eu l'occasion d'élever la voix, de retenir sur la pente fatale mon père
-ou mon aïeul qui se perdait. Je n'étais pas né, je n'existais pas
-encore.--Qu'en savons-nous?--N'y aurait-il pas, dans l'idée que nous
-nous faisons de l'hérédité, une erreur fondamentale? A l'un des bouts du
-fléau de la balance que nous accusons d'injustice, pend l'hérédité; mais
-à l'autre bout pèse autre chose dont on n'a jamais tenu compte, car elle
-n'a pas encore de nom, qui est le contraire de l'hérédité, qui plonge
-dans l'avenir au lieu de sortir du passé et qu'on pourrait appeler la
-préexistence ou la prénatalité.
-
-De même que nos morts vivent toujours en nous, nous vivons déjà dans nos
-morts. Il n'y a aucune raison de croire que l'avenir, qui est plein de
-vie, soit moins actif et moins puissant que le passé qui est plein de
-morts. Au lieu de le descendre, ne faudrait-il pas remonter le cours des
-ans pour retrouver la source de nos actes? Nous ignorons de quelle façon
-ceux qui, jusqu'aux dernières générations, naîtront de nous, vivent déjà
-en nous; mais il est certain qu'ils y vivent. Quel que soit, dans la
-suite des âges, le nombre de nos descendants, quelles que soient les
-transformations que leur fassent subir les éléments, les climats, les
-terroirs et les siècles, ils garderont intacts, à travers toutes les
-vicissitudes, le principe de vie qu'ils ont tiré de nous. Ils ne l'ont
-pas pris ailleurs ou ne seraient pas ce qu'ils sont. Ils sont réellement
-sortis de nous; et s'ils en sont sortis, c'est que d'abord ils s'y
-trouvaient. Que faisaient donc en nous ces innombrables vies accumulées?
-Est-il permis de prétendre qu'elles y demeuraient absolument inactives?
-Quelles étaient leurs fonctions, leur puissance? Qu'est-ce qui les
-séparait de nous? Où commencions-nous, où finissaient-elles? A quel
-point se mêlaient aux nôtres leurs pensées et leur volonté?
-
-Elles n'avaient pas encore de cerveau, direz-vous, comment
-pouvaient-elles penser et agir en nous? Il est vrai, mais elles avaient
-le nôtre. Les morts sont également privés de cerveau; néanmoins personne
-ne conteste qu'ils continuent de penser et d'agir en nous. Ce cerveau
-dont nous sommes si fiers, n'est pas la source, mais le condensateur de
-la pensée et de la volonté. Comme la bouteille de Leyde ou la bobine de
-Rhumkorff, il n'existe et ne s'anime que durant le temps qu'y passe ou
-qu'y réside le fluide électrique de la vie. Il ne produit pas ce fluide,
-il le recueille; ce qui importe, ce n'est point ses circonvolutions,
-comparables aux fils d'une bobine d'induction, mais la vie qui le
-parcourt; et que peut être cette vie, sinon le total de toutes les
-existences que nous accumulons en nous, qui ne s'éteignent pas à notre
-mort, commencent avant notre naissance et nous prolongent, en avant et
-en arrière, dans l'infini du temps?
-
-On a parfois, dans des études ou des romans, essayé de mettre en scène
-ces vies diverses que nous hébergeons; et chacun de nous, s'il
-s'interroge sincèrement et profondément, découvrira en soi deux ou trois
-types très nets, qui n'ont de commun que le corps où ils séjournent, ne
-s'entendent guère entre eux, luttent sans cesse pour avoir le dessus et
-s'arrangent comme ils peuvent afin d'aller jusqu'au bout d'une existence
-dont l'ensemble forme notre moi. Ce moi sera bon ou mauvais, remarquable
-ou insignifiant, plus ou moins égoïste ou généreux, inquiet ou
-tranquille, pacifique ou belliqueux, héroïque ou pusillanime, hésitant
-ou décidé et entreprenant, sauvage ou raffiné, fourbe ou loyal, actif ou
-paresseux, chaste ou lubrique, modeste ou vaniteux, fier ou obséquieux,
-inégal ou constant, selon l'autorité que saura prendre sur les autres le
-type qui s'emparera des meilleures positions du coeur ou du cerveau.
-Mais même dans l'existence en apparence la plus stable, la plus une, la
-mieux équilibrée, cette autorité ne sera jamais incontestée ni
-définitive. Le type dominant se verra toujours discuté, attaqué,
-inquiété, circonvenu, harcelé, contrarié, sollicité, trompé, trahi et
-parfois sournoisement détrôné par un des types rivaux ou subalternes,
-dont il ne se méfiait pas ou qu'il ne surveillait plus assez
-étroitement. Il y a des coalitions inattendues, des compromis bizarres,
-des défections regrettables, des compétitions, des intrigues
-incessantes, de véritables coups d'état, notamment aux âges critiques et
-à chaque événement important; et toute cette tragédie intime et
-prodigieuse ne s'arrête un moment qu'à l'instant de la mort.
-
-Mais encore une fois, pourquoi chercher uniquement dans le passé et
-parmi les ancêtres, les acteurs de ce drame qui est le drame humain par
-excellence? Qu'est-ce qui nous permet de supposer que les morts seuls y
-tiennent tous les rôles? Pourquoi ceux dont nous sommes sortis
-auraient-ils plus d'influence que ceux qui sortiront de nous? Les
-premiers sont loin de notre corps, d'insondables mystères les en
-séparent, et leur survivance peut être mise en doute; les autres
-habitent notre chair et leur existence ne saurait être contestée. Nous
-venons de voir que l'argument que l'on tire de l'absence de tout cerveau
-n'est pas invincible. Mais, ajoutera-t-on peut-être, comment voulez-vous
-que, n'ayant pas encore vécu, ils puissent avoir des habitudes, des
-vertus et des vices, des préférences et une expérience, en un mot, tout
-ce qui constitue un caractère et ne s'acquiert qu'au contact de la vie?
-Mais la même objection, dans la plupart des cas, pourrait être faite au
-sujet des ancêtres. En général, quand nous sommes sortis d'eux, ils
-étaient encore jeunes, ils n'étaient pas encore ce qu'ils sont devenus
-et ce que nous devenons d'après eux. Ils n'avaient pas encore pris les
-habitudes, la manière de penser ou de sentir, cultivé les vertus ou les
-vices que nous reproduisons. Le petit bourgeois maniaque, économe,
-circonspect et mesquin que nous sentons en nous, était peut-être encore
-un jeune homme prodigue, ardent et inconsidéré; le débauché était
-peut-être chaste, le voleur n'avait jamais volé et l'assassin pouvait
-avoir horreur du sang. Tout est à peu près également immatériel, et
-virtuel dans les deux cas; il ne s'agit ici que de tendances et de
-forces amorphes auxquelles le cerveau que nous tenons des uns, que nous
-passons aux autres, donne une forme.
-
-Il est donc fort possible que le petit bourgeois, le débauché, le voleur
-ou l'assassin, loin d'être morts, ne soient pas encore nés et prennent
-une part aussi active que nos ancêtres aux agitations et parfois à la
-direction de notre vie. C'est ce qu'ont toujours pressenti ou révélé, le
-tenant peut-être d'une source inconnue et plus haute, les religions les
-plus anciennes et les plus vénérables de l'humanité, dont le
-christianisme et son dogme du péché originel ne sont qu'une réplique
-incomplète. Aujourd'hui encore, plus de six cents millions d'hommes
-croient à la préexistence des âmes, aux vies successives et à la
-réincarnation. Aux yeux de ces religions, le petit bourgeois qui nous
-procréa, il y a plusieurs siècles, est le même qui, un peu moins
-mesquin, un peu moins borné, amélioré par sa vie antérieure et le
-passage à travers les mystères de la mort, attend en nous le moment de
-renaître et, en l'attendant, se mêle à nos instincts, à nos sentiments,
-à nos pensées. Il n'y attend pas seul; il n'est qu'une vie dans la foule
-des vies qui nous ont précédés et viennent revivre en nous; et toutes
-ces vies passées et futures forment l'ensemble de la nôtre.
-
-Nous ne discuterons pas ici cette doctrine des existences successives et
-de la réincarnation expiatrice et purificatrice, qui est l'explication
-la plus haute et, jusqu'à ce jour, la seule acceptable qu'on ait trouvée
-aux injustices de la nature. En l'état présent de nos connaissances,
-elle ne peut être qu'une hypothèse magnifique ou une affirmation qu'il
-est impossible de prouver. Ne quittons pas le terrain incontestable où
-se trouvent l'hérédité et la préexistence. L'hérédité est un fait
-acquis, une vérité expérimentale, la préexistence est une nécessité
-logique. On ne saurait, en effet, concevoir que ce qui naîtra de nous,
-déjà n'existe pas en nous, en fait, en principe, en germe, en essence ou
-en puissance; et, dès lors qu'il existe d'une façon probablement plus
-spirituelle que matérielle, il est bien moins surprenant qu'il porte
-plus ou moins la responsabilité de pensées et d'actes auxquels il ne
-saurait être entièrement étranger.
-
-En tout cas, l'hérédité incontestable et la préexistence nécessaire nous
-rappellent une fois de plus que chacun de nous n'est pas un être unique,
-isolé, permanent, hermétiquement clos, indépendant des autres et séparé
-de tout dans l'espace et le temps, mais un vase poreux plongé dans
-l'infini, une sorte de carrefour où se croisent toutes les routes du
-passé, du présent et de l'avenir, une auberge au bord des chemins
-éternels, où se réunissent, pour y passer quelques jours, toutes les
-vies qui forment notre vie. Nous nous croyons morts quand elles quittent
-l'auberge, et nous nous imaginons qu'elles périssent aussi. Il est plus
-vraisemblable qu'il n'en est rien. Elles abandonnent simplement
-l'hôtellerie délabrée pour s'installer dans une maison nouvelle et plus
-habitable. Elles y emportent leurs créances et leurs dettes, y
-emménagent leurs habitudes, leurs instincts, leurs idées, leurs
-passions, leurs mérites, leurs fautes, leurs acquisitions et leurs
-souvenirs. La maison est changée, mais les hôtes sont les mêmes et
-l'existence d'autrefois reprendra son cours dans la demeure nouvelle,
-peut-être un peu plus haute, peut-être un peu plus belle, peut-être un
-peu plus claire...
-
-
-
-
-XVI
-
-LA GRANDE RÉVÉLATION
-
-
-I
-
-Nous désespérons de connaître jamais l'origine de l'univers, son but,
-ses lois, ses intentions, et nous finissons par douter qu'il en ait. Il
-serait plus sage de très humblement nous dire que nous ne sommes pas à
-même de les concevoir. Il est probable que s'il nous livrait demain la
-clef de son énigme, nous serions, autant qu'un chien à qui l'on montre
-la clef d'une horloge, incapable d'en comprendre l'usage. En nous
-révélant son grand secret, il ne nous apprendrait presque rien, ou du
-moins cette révélation n'aurait qu'une influence insignifiante sur notre
-vie, notre bonheur, notre morale, nos efforts et nos espérances. Elle
-planerait à de telles hauteurs que personne ne l'apercevrait; tout au
-plus débarrasserait-elle le ciel de nos illusions religieuses, ne
-laissant, à la place qu'elles y occupaient, que le vide infini de
-l'éther.
-
- * * * * *
-
-Il n'est pas dit, du reste, que nous ne possédions pas cette révélation.
-Il est fort possible que les religions de peuples disparus, Lémures,
-Atlantes et beaucoup d'autres, l'aient connue; et que nous en
-retrouvions les débris dans les traditions ésotériques parvenues jusqu'à
-nous. Il ne faut pas oublier, en effet, qu'à côté de l'histoire
-extérieure et scientifique, existe une histoire secrète de l'humanité
-qui tire sa substance de légendes, de mythes, d'hiéroglyphes, de
-monuments étranges, d'écrits mystérieux, du sens caché des livres
-primitifs. Il est certain que si l'imagination des interprètes de cette
-histoire occulte est souvent hasardeuse, tout ce qu'ils affirment n'est
-pas à dédaigner et mériterait d'être un jour examiné plus sérieusement
-qu'on ne l'a fait jusqu'ici.
-
-L'essentiel de cette révélation ésotérique est fort bien résumé par M.
-Marc Saunier, disciple de Fabre d'Olivet et de Saint-Yves d'Alveydre,
-dans son livre: _la Légende des Symboles_. «Les Initiés, dit-il, ont
-toujours considéré chaque continent comme un être soumis aux mêmes lois
-que l'homme. Pour eux, les minéraux en constituent l'ossature, la flore,
-la chair, la faune, les cellules nerveuses, et les races humaines, la
-substance grise du cerveau. Ce continent ne serait lui-même qu'un organe
-de la terre dont chaque homme serait une cellule pensante, et dont la
-totalisation des pensées humaines exprimerait la pensée. La terre
-elle-même ne serait qu'un organe du système solaire considéré à son tour
-comme individu, et notre système solaire ne serait lui aussi qu'un
-organe d'un autre être de l'infini, dont l'étoile Alpha du Bélier
-manifesterait le coeur. Et enfin, par une dernière synthèse, on arrive
-au Cosmos qui exprime la totalisation générale de tout, en un être dont
-le corps est le monde, et la pensée, l'intelligence universelle,
-divinisée par les religions.»
-
- * * * * *
-
-Le fond de leur doctrine est nettement évolutionniste. Chaque continent
-n'a fait que transformer à son heure, et selon son idéal, les germes
-issus des terres hyperboréennes, et l'homme n'est que le résultat d'une
-évolution animale. Ils l'empruntent d'ailleurs presque totalement aux
-Hindous et précèdent ainsi de plusieurs milliers d'années les dernières
-hypothèses de notre science actuelle.
-
-Mais, sans nous attarder dans ces sables mouvants, allons directement
-aux sources claires et sûres. Nous possédons, en effet, dans les livres
-sacrés et secrets de l'Inde, dont nous ne connaissons d'ailleurs qu'une
-infime partie, une cosmogonie qu'aucune pensée européenne n'a jamais
-dépassée. Il ne serait pas juste de dire que du premier coup elle
-atteignit les dernières limites où l'intelligence de l'homme puisse se
-hasarder sans se dissoudre dans l'infini, car elle est l'oeuvre de
-siècles dont nous ne savons pas le nombre; mais il est incontestable
-qu'elle précède toutes les autres, que sa naissance est antérieure à
-tout ce que nous connaissons, et qu'à l'origine de tout, elle est allée
-au delà de tout ce que nous avons appris et de tout ce que nous pouvons
-imaginer de plus grand.
-
- * * * * *
-
-La première, par exemple, bien avant nos temps historiques, elle a su
-nous donner une idée concrète et vertigineuse de l'infini du temps. Le
-livre de Manou nous apprend que douze mille années des mortels ne
-représentent pour les dieux qu'un jour et une nuit; leur année composée
-de trois cent soixante jours compte donc quatre millions trois cent
-mille ans. Mille années des dieux ne forment à leur tour qu'un seul jour
-de Brahma, c'est-à-dire quatre milliards trois cent vingt millions
-d'années humaines, représentant la vie totale de notre globe; et la nuit
-de Brahma est d'égale durée. Trois cent soixante de ces jours et nuits
-font une année de ce dieu, et cent de ces années constituent une de ses
-vies, c'est-à-dire la durée de l'univers représentée par le chiffre
-formidable de trois cent onze mille et quarante milliards d'années.
-Après quoi, il recommence une autre vie. En ce moment, nous n'avons pas
-encore atteint le midi du jour actuel de Brahma, ni la moitié de la vie
-de notre globe terrestre.
-
-Pour compléter cette esquisse de l'immense chronologie védique, je
-continue de me servir des notes que veut bien me confier mon filleul de
-guerre qui possède à fond cette science trop négligée. On verra du reste
-que chronologie et cosmogonie sont ici intimement liées.
-
-«La journée de Brahma (quatre milliards trois cent vingt millions
-d'années) se décompose en quatorze vies de Manou, dont sept
-_Manvantaras_ et sept _Pralayas_ alternatifs. Le mot _Manvantara_ veut
-dire intervalle entre deux Manous: l'un de ceux-ci apparaît à l'aurore
-et l'autre au crépuscule de cette période d'activité terrestre. Le Manou
-matinal donne son nom au _Manvantara_, et le Manou vespéral préside au
-_Pralaya_, c'est-à-dire à la période de dissolution, ou de _statu quo_
-négatif, mort, sommeil ou inertie selon le cas, qui sépare deux vagues
-de vie.
-
-«L'évolution universelle est une chaîne sans commencement ni fin dont
-chaque anneau apparaît et disparaît tour à tour dans notre champ de
-conscience. Brahma lui-même ne meurt que pour renaître. Mais pour le
-souverain des mondes comme pour un astre quelconque ou pour le dernier
-des êtres organiques, il n'y a de mort et de dissolution qu'au point de
-vue individuel. L'obscurité est la rançon de la lumière, le soir
-compense le matin, la vieillesse est le prix de la jeunesse et la mort
-le revers de la vie. En réalité cependant, toute évolution est
-continuelle en même temps que discontinue; les _Manvantaras_ et
-_Pralayas_ sont à la fois simultanés et successifs; chaque vie
-individuelle est engendrée par son double élémental et engendre son
-double résidual. Tout déclin de vie dans un lieu donné coïncide avec une
-croissance d'être dans un lieu correspondant et se poursuit par une
-renaissance en un lieu nouveau. Au fond, il n'y a pas de vie
-individuelle. Nous sommes à la fois nous-même et un autre, nous-même et
-plusieurs autres, nous-même et tous les autres, nous-même et l'univers,
-nous-même et l'infini.
-
-«L'évolution de notre globe terrestre est un cycle infinitésimal de
-cette évolution universelle, correspondant seulement à un jour et une
-nuit de Brahma et se divise en quatorze cycles composés chacun d'un
-_Manvantara_ et d'un _Pralaya_. Le cycle de l'évolution organique sur
-notre globe solidifié représente une seule de ces subdivisions,
-c'est-à-dire que le rayon de la sphère organique n'est qu'un quatorzième
-du rayon de la sphère minérale. L'évolution minérale est évidemment
-continue, de la formation à la dissolution du globe. Si, entre les
-périodes d'activité géologiques, il existe un _Pralaya_ quelconque,
-celui-ci, en dépit de l'étymologie du mot, doit être, non pas une
-dissolution parfaitement inconcevable au point de vue logique et
-scientifique, mais une période d'inertie ou de ralentissement, dont
-l'hypothèse est très admissible, et dont les périodes glaciaires
-survenues au cours même du _Manvantara_ actuel nous offrent un exemple.
-Dans les cycles antérieurs de Manou, la terre a passé successivement par
-les divers états de condensation que la science considère comme ignés et
-qui correspondent à l'évolution élémentaire, éthérée, gazeuse et
-liquide. Pendant ces longues périodes, la vie actuelle existait en
-potentialité dans l'âme de la terre et en réalité sur d'autres globes
-que le nôtre.»
-
-Mais ne poussons pas plus loin cette esquisse dont la complication
-deviendrait inextricable. Rappelons simplement cette magnifique doctrine
-de la réincarnation qui, à toutes les questions du juste et de
-l'injuste, immortelle torture des mortels, est la réponse la plus
-ancienne, la seule décisive et sans doute la plus plausible; et son
-corollaire, cette loi du Karma comme le dit si bien mon filleul, «la
-plus admirable des découvertes morales: elle représente la liberté
-abstraite, et suffit à affranchir la volonté humaine de tout être
-supérieur ou même infini. Nous sommes nos propres créateurs et les seuls
-maîtres de notre destin; nul autre que nous-même ne nous récompense ou
-ne nous punit; il n'y a pas de péché, mais seulement des conséquences;
-il n'y a pas de morale, mais seulement des responsabilités. Or, le
-Bouddha enseignait qu'en vertu même de cette loi souveraine, l'individu
-doit renaître pour moissonner ce qu'il a semé: cette certitude de
-renaissance suffisait à neutraliser l'horreur de la mort.»
-
- * * * * *
-
-Tout cela n'est-il qu'imaginaire, rêves de cerveaux plus ardents que les
-nôtres, hallucinations d'ascètes qu'étourdissent le jeûne et
-l'immobilité ou échos de traditions immémoriales laissées par d'autres
-races ou des êtres antérieurs à l'homme et plus spirituels? Il est
-impossible de s'en rendre compte, mais quelle qu'en soit l'origine, il
-est certain que le monument, dont nous n'avons entrevu qu'un angle de la
-base, est prodigieux et n'a pas l'air humain. Tout ce qu'on peut dire,
-c'est que nos sciences modernes, notamment l'archéologie, la géologie et
-la biologie, confirment plus qu'elles n'infirment l'une ou l'autre de
-ces révélations.
-
- * * * * *
-
-Mais là n'est pas, pour l'instant, la question. Admettons que l'une
-d'elles, celle des livres sacrés de l'Inde, par exemple, soit vraie,
-incontestable et scientifiquement établie par nos recherches, ou qu'une
-communication interplanétaire ou une déclaration d'un être surhumain ne
-permette plus de douter de son authenticité: quelle influence une telle
-révélation aura-t-elle sur notre vie? Qu'y transformera-t-elle, quel
-élément nouveau apportera-t-elle à notre morale, à notre bonheur? Sans
-doute fort peu de chose. Elle passera trop haut, elle ne descendra pas
-jusqu'à nous, elle ne nous touchera point, nous nous perdrons en son
-immensité, et, au fond, sachant tout, nous ne serons ni plus heureux ni
-plus savants que lorsque nous ne savions rien.
-
-Ne pas savoir ce qu'il est venu faire sur cette terre, voilà le grand et
-l'éternel tourment de l'homme. Or, il faut bien se dire que la vérité
-vraie de l'univers, si nous l'apprenons quelque jour, sera probablement
-assez semblable à l'une ou l'autre de ces révélations qui, ayant l'air
-de nous apprendre tout, ne nous apprennent rien. Elle aura du moins le
-même caractère inhumain. Il faudra bien qu'elle soit aussi illimitée
-dans l'espace et le temps, aussi abyssale, aussi étrangère à nos sens et
-à notre cerveau. Plus la révélation sera immense et haute, plus elle
-aura chance d'être vraie; mais plus aussi elle s'éloignera de nous,
-moins elle nous intéressera. Nous ne pouvons guère espérer de sortir de
-ce dilemme décourageant: les révélations, les explications ou les
-interprétations trop petites ne nous satisferont point parce que nous
-les pressentirons insuffisantes, et celles qui seront trop grandes
-passeront trop loin de nous pour nous atteindre.
-
-
-II
-
-Il serait cependant souhaitable que cette révélation des livres sacrés
-de l'Inde fût authentique et que notre science encore si étroite, si
-petite, si timide et si incohérente, confirmât peu à peu, comme du reste
-elle le fait chaque jour à son insu, certains points épars dans
-l'immensité sans bornes de cette immémoriale vérité.
-
-Elle aurait en tout cas, même si elle ne parvenait pas à nous atteindre
-directement, l'avantage d'élargir à l'infini notre horizon plus borné
-qu'on ne croit; de jalonner cet infini de repères magnifiques, de
-l'animer, de le peupler, de lui donner d'admirables visages, de le
-rendre vivant, sensible et presque compréhensible.
-
-Nous savons tous que nous vivons dans l'infini; mais cet infini pour
-nous n'est qu'un mot sec et nu, un vide noir et inhabitable, une
-abstraction sans forme, une expression morte que notre imagination ne
-ranime un moment qu'au prix d'un effort fatigant, solitaire, inhabile,
-inassisté, ingrat et infructueux. En fait, nous nous tenons cantonnés
-dans notre monde terrestre et dans nos petits temps historiques, et tout
-au plus levons-nous parfois les yeux vers les planètes de notre système
-solaire et poussons-nous notre pensée, d'avance découragée, jusqu'aux
-époques nébuleuses qui précédèrent l'arrivée de l'homme sur notre globe.
-De plus en plus, délibérément, nous tournons sur nous-mêmes toute
-l'activité de notre intelligence et, par une regrettable illusion
-d'optique, plus elle rétrécit son champ d'action, plus nous croyons
-qu'elle l'approfondit. Nos penseurs et nos philosophes, de crainte de
-s'égarer comme leurs prédécesseurs, ne s'intéressent plus qu'aux
-aspects, aux problèmes, aux secrets les moins contestables; mais s'ils
-sont les moins contestables, ils sont aussi les moins hauts, et l'homme,
-en tant qu'animal terrestre, devient le seul objet de leurs études. Les
-savants, d'autre part, accumulent de petits faits, de petites
-observations sous lesquelles ils étouffent et qu'ils n'osent plus
-soulever ou entr'ouvrir pour y faire circuler l'air d'une loi générale
-ou d'une hypothèse salutaire, tant celles qu'ils hasardèrent jusqu'à ce
-jour furent successivement et pitoyablement démenties ou bafouées par
-l'expérience.
-
-Néanmoins, ils ont raison d'agir comme ils font et de continuer leurs
-investigations, selon leurs étroites et sévères méthodes; mais il est
-permis de constater que plus ils croient s'approcher d'une vérité qui
-fuit, plus augmentent leurs incertitudes et leur désarroi, plus les
-assises sur lesquelles ils fondaient leur confiance leur semblent
-précaires, imaginaires et insuffisantes, et mieux ils se rendent compte
-de l'incommensurable distance qui les sépare encore du moindre secret de
-la vie. «Il semble, comme l'a prophétisé l'un des plus illustres d'entre
-eux, le physicien anglais sir William Grove, que le jour approche
-rapidement où l'on confessera que les forces que nous connaissons ne
-sont que les manifestations phénoménales de réalités au sujet desquelles
-nous ne savons rien, mais que les anciens connaissaient et auxquelles
-ils vouaient un culte.»
-
-
-III
-
-Voilà, en effet, ce qu'on ne peut s'empêcher de penser quand on étudie
-quelque peu cette révélation primitive, la sagesse d'autrefois et ce qui
-en a découlé. L'homme a su plus qu'il ne sait. Il ignorait peut-être
-l'énorme masse de petits détails que nous avons observés et classés et
-qui nous ont permis de domestiquer certaines forces dont il ne songeait
-pas à tirer parti; mais il est probable qu'il en connaissait mieux que
-nous la nature, l'essence et l'origine.
-
-La haute civilisation de l'humanité que l'histoire, en tâtonnant,
-reporte à cinq ou six mille ans avant Jésus-Christ, est peut-être
-beaucoup plus ancienne, et sans admettre, comme on l'a affirmé, que les
-Égyptiens aient conservé des archives astronomiques durant une période
-de six cent trente mille ans, on peut considérer comme établi que leurs
-observations embrassaient deux cycles de précession, deux années
-sidérales, soit cinquante et un mille sept cent trente-six ans. Or,
-eux-mêmes n'étaient pas des initiateurs, mais des initiés, et tiraient
-tout ce qu'ils savaient d'une source plus ancienne. Il en est de même
-des Juifs, en ce qui concerne leurs livres primitifs et leur Kabbale; et
-des Grecs, parmi lesquels tous ceux qui réellement nous apprirent
-quelque chose sur l'origine, et la constitution de l'univers et de ses
-éléments, sur la nature de la divinité, de la matière et de l'esprit,
-tels qu'Orphée, Hésiode, Pythagore, Anaxagore, Platon et les
-Néo-Platoniciens, étaient également des initiés, c'est-à-dire des hommes
-qui, ayant passé par l'Égypte ou par l'Inde, avaient puisé à la même
-source unique et immémoriale. Nos religions préhistoriques, scandinaves
-ou germaniques et le druidisme celte, celles de la Chine et du Japon, du
-Mexique et du Pérou, malgré de nombreuses déformations, en dérivaient
-pareillement; de même que notre grande métaphysique occidentale, d'avant
-le matérialisme actuel, dont la vue est un peu basse, notamment les
-métaphysiques de Leibnitz, de Kant, de Schelling, de Fichte, de Hegel,
-s'en rapprochent et s'y abreuvent plus ou moins à leur insu.
-
- * * * * *
-
-Il est donc certain que par les Grecs, par la Bible, par le
-Christianisme qui en est un dernier écho, car l'auteur de l'_Apocalypse_
-et saint Paul étaient des initiés, nous sommes tout imprégnés de cette
-révélation, qu'il n'y en a pas, qu'il n'y en eut jamais d'autre, qu'elle
-est la grande révélation humaine ou surhumaine, et que par conséquent il
-serait juste et salutaire de l'étudier plus attentivement et plus
-profondément qu'on ne l'a fait jusqu'à ce jour.
-
-
-IV
-
-Où est la source de cette révélation? Nous la situons en Orient parce
-que c'est dans les livres sacrés de l'Inde que se trouve presque tout ce
-que nous en connaissons. Mais il est à peu près certain qu'elle est
-d'origine occidentale ou plutôt hyperboréenne et remonte à ces
-merveilleux peuples disparus, les Atlantes, dont les dernières colonies
-Protosythes florissaient il y a plus de onze mille ans et dont
-l'existence n'est plus niable.
-
-On n'a pas oublié la page célèbre de Platon: Un jour que Solon
-s'entretenait avec les prêtres de Saïs sur l'histoire des temps reculés,
-l'un d'eux lui dit: «O Solon, vous autres Grecs, vous êtes toujours
-enfants. Il n'en est pas un seul parmi vous qui ne soit novice dans la
-science de l'antiquité. Vous ignorez ce que fit la génération de héros
-dont vous êtes la faible postérité... Ce que je vais vous raconter
-remonte à neuf mille ans.
-
-«Nos fastes rapportent que votre pays a résisté aux efforts d'une
-puissance formidable qui, sortie de la mer Atlantique, avait envahi une
-grande partie de l'Europe; car, pour lors, cette mer était navigable.
-Près de ses bords était une île, vis-à-vis de l'embouchure que vous
-nommez les colonnes d'Hercule. On dit que de cette île, plus étendue que
-la Lydie et que l'Asie, il était facile de se rendre sur le continent.
-
-«Dans cette Atlantide, il y avait des rois célèbres par leur puissance
-qui s'étendait sur les îles adjacentes et sur une partie du continent.
-Ils régnaient, outre cela, d'un côté sur la Lydie jusqu'à l'Égypte, et
-du côté de l'Europe jusqu'à la Tyrrhénie... Mais il survint des
-tremblements de terre et des inondations; et dans l'espace de
-vingt-quatre heures, l'Atlantide disparut.»
-
-Ce passage du _Timée_ est la première lueur que l'histoire proprement
-dite ait projetée sur l'immense chaos des temps antédiluviens. Les
-recherches et les découvertes modernes l'ont confirmé point par point.
-Comme le dit Roisel, qui a consacré aux Atlantes un livre remarquable,
-moins connu que ceux de Scott Elliot et de Rudolf Steiner, et qui ne
-permet plus le moindre doute, «il est prouvé que bien avant les siècles
-historiques, les Atlantes avaient acquis une science merveilleuse dont
-l'humanité commence à peine à reconstituer les éléments et dont les
-puissantes épaves se retrouvent dans les Gaules, l'Égypte, la Perse, les
-Indes et la partie centrale du continent américain. Plus de dix mille
-ans avant notre ère, ils connaissaient la précession des équinoxes, les
-modifications si lentes que plusieurs astres éprouvent dans leur cours
-et les mille secrets de la nature. Ils avaient des procédés dont
-l'industrie moderne n'a pas encore pénétré les mystères».
-
-Il ressort de ces études que l'humanité n'éprouva jamais désastre
-comparable à la disparition de l'Atlantide. Il lui faudra peut-être des
-milliers d'années pour réparer cette perte et remonter au niveau d'une
-civilisation qui avait sur l'origine et les mouvements de l'univers, sur
-l'énergie de la matière, sur les forces inconnues de ce monde et des
-autres, sur la vie d'outre-tombe, sur l'organisation sociale et
-l'économie politique, comparables à celle des abeilles, des certitudes
-dont nous glanons péniblement les débris dispersés. Rien ne prouverait
-mieux l'inutilité de l'effort de l'homme que cette perte inégalée, si
-l'on ne s'efforçait d'espérer malgré tout.
-
-Peuple de métallurgistes prodigieux qui avaient découvert la trempe du
-cuivre que nous cherchons encore, peuple d'ingénieurs fabuleux dont la
-géométrie, au dire du professeur Smyth, commençait là où finit celle
-d'Euclide, ils soulevaient et transportaient à d'énormes distances, par
-des moyens mystérieux, des rochers de quinze cents tonnes et semaient
-par le monde ces fantastiques pierres mouvantes, appelées «pierres
-folles», «pierres de vérité», blocs de cinq cent mille kilos, si
-habilement couchées sur un de leurs angles qu'un enfant peut les mouvoir
-du doigt, tandis que la poussée de deux cents hommes serait incapable de
-les renverser et qui, géologiquement, n'appartiennent jamais au sol sur
-lequel elles se trouvent. Peuple d'explorateurs qui avaient parcouru et
-colonisé toute la surface de la terre, peuple de savants, de
-calculateurs, d'astronomes; ils semblent avoir été avant tout des
-rationalistes et des logiciens implacables, au cerveau pour ainsi dire
-métallique, dont les lobes latéraux étaient beaucoup plus développés que
-les nôtres. Ils n'appliquaient leurs aptitudes incomparables qu'à
-l'étude des sciences exactes; et le seul but de leurs efforts était la
-conquête du vrai. Mais l'étude de l'invisible, et de l'infini, sous
-leurs puissants regards devient elle-même une science exacte; et l'idée
-mère de leur cosmogonie, en vertu de laquelle tout sort de l'océan de la
-matière cosmique ou des flots sans limites de l'éternel éther pour y
-rentrer bientôt et pour en ressortir, défigurée et surchargée de mythes
-innombrables par l'imagination de leurs descendants ou de leurs colons
-dégénérés, est à la base de toutes les religions; et il est peu probable
-que l'homme en découvre jamais une qui la vaille et la puisse remplacer.
-
-
-V
-
-C'est dans les livres sacrés de l'Inde que nous trouvons les traces les
-plus sûres et les plus abondantes de cette cosmogonie ou de cette
-révélation.
-
-Il y a moins d'un siècle, on ignorait à peu près totalement l'existence
-de ces livres. Leurs interprètes ont pris deux routes différentes. D'un
-côté, des savants, qu'on pourrait appeler officiels, ont donné la
-traduction d'un certain nombre de textes qu'on pourrait également
-qualifier d'officiels, textes qu'ils ne comprennent pas toujours et que
-leurs lecteurs comprennent encore moins. De l'autre, des initiés ou
-soi-disant tels, avec le concours d'adeptes d'une fraternité occulte,
-ont proposé, de ces mêmes textes ou d'autres plus secrets, une
-interprétation nouvelle et plus impressionnante. Ils inspirent encore, à
-tort ou à raison, quelque méfiance. On doit admettre l'authenticité et
-l'antiquité de certaines traditions, de certains écrits primitifs et
-essentiels, bien qu'il soit impossible de leur assigner une date
-approximative, tant ils se perdent dans les brumes de la préhistoire.
-Mais ils sont à peu près incompréhensibles sans clefs et sans
-commentaires, et c'est ici que commencent les doutes et les hésitations.
-Un grand nombre de ces commentaires sont également très anciens et, à
-leur tour, ont besoin de clefs, d'autres paraissent plus récents,
-d'autres enfin semblent contemporains et le départ est souvent malaisé
-entre ce qui se trouve en puissance dans l'original et ce que les
-interprètes croient y trouver ou y ajoutent plus ou moins
-volontairement. Or, le plus frappant, le plus grandiose et, en tout cas,
-le plus clair de la doctrine réside souvent dans les commentaires.
-
-Il y a ensuite, comme je viens de le dire, la question des clefs,
-intimement liée à la précédente. Ces clefs sont plus ou moins maniables,
-s'imposent plus ou moins, paraissent parfois chimériques ou arbitraires,
-ne sont livrées qu'avec d'étranges précautions, une à une et
-parcimonieusement, et peuvent ouvrir plusieurs sens superposés. Et tout
-cela s'accompagne de réticences bizarres, de secrets soi-disant
-dangereux ou terribles, retenus au moment décisif, de révélations qu'on
-prétend incommunicables avant bien des siècles. Des portes qu'on allait
-franchir se referment brusquement à l'instant qu'on entrevoyait enfin un
-horizon longtemps promis, et derrière chacune d'elles se cache un initié
-suprême, un Maître encore vivant, gardien sacré des derniers arcanes,
-qui sait tout mais ne veut ou ne peut rien dire.
-
-Notez, en outre, qu'une foule d'illuminés plus ou moins intelligents, de
-jeunes filles et de vieilles dames déséquilibrées, de naïfs qui adoptent
-d'emblée et aveuglément ce qu'ils ne comprennent pas, de mécontents, de
-ratés, de vaniteux, de roublards qui pèchent en eau trouble, en un mot
-la tourbe habituelle et suspecte qui s'agglomère autour de toute
-doctrine, de toute science, de tout phénomène un peu mystérieux, a
-discrédité ces premières interprétations ésotériques, dont la source
-même n'est pas très claire. Ajoutez enfin que l'incendie de la fameuse
-bibliothèque d'Alexandrie, où s'était entassée toute la science de
-l'Orient, l'anéantissement, au XVIe siècle, sous le règne mongol
-d'Akbar, de milliers d'oeuvres sanscrites, la destruction systématique
-et impitoyable, surtout aux premiers siècles de l'Église et durant le
-Moyen Age, de tout ce qui se rapportait ou faisait allusion à cette
-révélation gênante et redoutée, nous ont enlevé nos meilleurs moyens de
-contrôle. Les adeptes, il est vrai, affirment, d'autre part, que les
-textes véritables, ainsi que les vieux commentaires qui seuls les
-rendent compréhensibles, existent encore dans des cryptes secrètes, dans
-des bibliothèques souterraines du Thibet ou de l'Himalaya, aux livres
-plus innombrables que tous ceux que nous possédons en Occident, et
-qu'ils reparaîtront dans un âge plus éclairé. C'est possible, mais en
-attendant ils ne nous sont d'aucun secours.
-
-
-VI
-
-Quoi qu'il en soit, ce que nous avons suffit à troubler profondément, et
-le contrôle que permettent les fragments sauvés de l'antiquité
-historique écarte absolument, quant aux éléments essentiels, tout
-soupçon de fraude ou de mystification plus ou moins récente. Au surplus,
-une fraude ou une mystification de ce genre ne paraît guère possible et
-serait tellement géniale qu'il faudrait l'admirer comme un phénomène
-presque égal à celui dont elle voudrait donner l'illusion, et convenir
-que jamais l'esprit de l'homme ne plongea plus avant dans l'infini du
-temps et de l'espace, dans l'origine des choses et ne s'éleva à de
-pareilles hauteurs. Elle aurait profité, cette révélation, de tout
-l'acquis de la science et de la pensée d'aujourd'hui, qu'elle n'aurait
-pu, sur le rythme des éternités, sur le va-et-vient du toujours devenir,
-sur le cycle sans fin et les existences périodiques du moi, sur la
-naissance, le mouvement et l'évolution des mondes, sur les souffles
-divins de l'intelligence qui les animent, sur Maya, l'éternelle illusion
-de l'ignorance, sur la lutte pour la vie, la sélection naturelle, le
-développement graduel et la transformation des astres et des hommes, sur
-les fonctions et les énergies de l'éther, sur la justice immortelle et
-infaillible, sur l'activité intermoléculaire et fantastique de la
-matière, sur la nature de l'âme et sur l'existence de l'immense
-puissance innommable qui gouverne l'univers, en un mot sur toutes les
-énigmes qui nous assaillent et tous les mystères qui nous accablent,
-nous donner des hypothèses plus satisfaisantes, plus logiques, plus
-cohérentes, plus plausibles, plus synthétiques, plus dignes de l'infini
-qu'elles cherchent à embrasser et que bien souvent elles semblent
-étreindre.
-
- * * * * *
-
-Mais, hâtons-nous de le répéter, il ne saurait être sérieusement
-question de fraude, puisque les textes ou les traditions qu'on pourrait
-suspecter se trouvent corroborés par d'autres textes, les inscriptions
-sacrées de l'Égypte, par exemple, que nul ne songe à contester. Tout au
-plus, rencontrera-t-on quelques passages antidatés par le zèle imprudent
-d'adeptes ou de commentateurs, quelques interpolations qui ne font
-qu'enguirlander les grandes lignes. Il s'agit bien, dans l'ensemble,
-d'une révélation qui remonte infiniment plus haut que tout ce que nous
-avons appelé la préhistoire, et dès lors il est légitime que notre
-étonnement n'ait plus de bornes.
-
-
-VII
-
-Fort bien, dira-t-on, cette interprétation de l'univers, cette
-anthropo-cosmogénèse est la plus haute, la plus vaste, la plus
-admirable, la plus inattaquable qu'on ait jamais conçue; elle déborde de
-toutes parts l'imagination et la pensée de l'homme; mais sur quoi tout
-cela repose-t-il? Il n'y a là, en fin de compte, que de magnifiques
-hypothèses audacieusement travesties en affirmations magistrales,
-péremptoires et dogmatiques, mais qui sont toutes invérifiables. C'est
-l'objection que j'ai faite moi-même, un peu hâtivement, dans un des
-premiers chapitres de la _Mort_.
-
-Il est, en effet, incontestable que nous ne connaîtrons pas de si tôt,
-que nous ne connaîtrons peut-être jamais la vérité sur l'origine et la
-fin de l'univers ni sur tous les autres problèmes que ces affirmations
-résolvent. Seulement, il est curieux de constater que la science, chaque
-jour, se rapproche, malgré elle, de l'une ou l'autre de ces
-affirmations, et qu'elle ne peut en écarter ou démentir aucune. Il y a
-telle étude du chimiste Crookes, par exemple, sur la genèse des éléments
-qui, à son insu, devient nettement occultiste, tandis que la découverte
-de la radio-activité de la matière reproduit exactement la théorie des
-tourbillons de l'initié Anaxagore. Il en est de même, _mutatis
-mutandis_, du rôle attribué à l'éther, dernier et indispensable postulat
-de nos savants. Il en est de même des fonctions souveraines et
-essentielles de certaines glandes minuscules dont la médecine moderne
-commence à peine à retrouver l'importance et qui recèlent probablement
-les secrets primordiaux de la vie: la glande thyroïde qui préside à la
-croissance et à l'intelligence, la glande surrénale qui régente ce
-muscle inconscient qu'est le coeur et la glande pinéale, la plus
-mystérieuse de toutes, qui nous met en rapport avec les mondes inconnus.
-Il en est encore de même en astronomie où l'insuffisance manifeste de
-nos soi-disant lois cosmiques, notamment celle de la gravitation et de
-la formation des nébuleuses, pose une foule de questions auxquelles
-répond seule la cosmogonie orientale. Mais ceci demanderait une longue
-étude que je n'ai pas qualité pour entreprendre.
-
-Au demeurant, rien ne nous oblige à accepter ces affirmations comme des
-dogmes. Il ne s'agit pas ici d'une religion qui nous impose sa foi
-aveugle, son _Credo quia absurdum_. Il nous est parfaitement loisible de
-les considérer comme de simples hypothèses, d'immenses, d'incomparables
-poèmes antédiluviens, dont la genèse de Moïse n'est qu'un fragment
-défiguré. Mais, en tant qu'hypothèses ou poèmes, il faut convenir
-qu'elles sont prodigieuses, que nous n'avons rien de meilleur, rien de
-plus vraisemblable à leur opposer et, qu'étant donnée leur antiquité
-indiscutable, leur origine préhistorique, elles semblent réellement
-surhumaines.
-
-Faut-il admettre, comme le prétendent les occultistes, qu'elles nous
-viennent d'êtres supérieurs à l'homme, d'entités plus spirituelles
-vivant dans des conditions inconnues, qui occupaient notre terre ou les
-planètes voisines, avant notre venue; d'une civilisation
-lémuro-atlantéenne qui a laissé en la mémoire des peuples et sur le sol
-de notre globe, dans ses monuments mégalithiques, des traces
-indélébiles? C'est fort possible, mais ici encore nous sommes libres
-d'attendre les confirmations de l'archéologie hindoue, égyptienne,
-chaldéenne, assyrienne et persane, qui, sur ce point, comme sur tant
-d'autres, n'a pas dit son dernier mot.
-
-
-VIII
-
-Je sais bien que cette révélation, comme apparemment toutes celles qu'on
-pourra faire dans la suite des temps, remonte et aboutit à
-l'inconnaissable, à l'insoluble mystère de la divinité, de l'être ou de
-l'existence, et forcément s'arrête net devant cet inconnaissable aussi
-impénétrable, aussi inattaquable qu'une falaise de toutes parts infinie
-et formée d'un seul bloc de diamant noir. Il n'y a rien à faire, il n'y
-a qu'à s'arrêter; il n'y a pas à essayer de la tourner, de la prendre à
-revers; le revers, si l'on pouvait l'atteindre, étant nécessairement
-pareil à l'avers, attendu que l'inexistence de tout serait exactement
-aussi inexplicable, aussi incompréhensible que son existence. Il est
-vrai que dans les replis secrets de la doctrine, l'Univers et tout ce
-qu'il renferme est appelé Maya, c'est-à-dire l'illusion éternelle, et
-qu'ainsi, les deux mystères inconciliables s'unissent en un mystère plus
-haut dont l'intelligence de l'homme ne peut plus approcher.
-
-Au fond, l'énigme primitive, le mystère primordial n'étant pas éclairci,
-tout le reste n'éclaire que des degrés qui mènent de la connaissance
-relative à l'ignorance absolue. Il est probable qu'il en sera de même
-pour toutes les révélations qui s'adressent à l'intelligence de l'homme
-tant qu'il vivra sur cette planète; car cette intelligence a des limites
-qu'aucun effort ne pourra reculer. Mais en attendant, il est certain que
-ces degrés, qui ne mènent à rien, l'ont néanmoins, d'emblée et dès les
-premiers jours, conduite au plus haut point qu'elle ait atteint, qu'elle
-puisse espérer d'atteindre. L'explication la plus ancienne embrasse du
-premier coup tous les essais d'explications proposés jusqu'ici. Elle
-concilie le positivisme scientifique avec l'idéalisme le plus
-transcendantal, elle admet la matière et l'esprit, elle accorde
-l'impulsion mécanique des atomes et des mondes avec leur direction
-intelligente. Elle nous donne une divinité inconditionnée, «cause sans
-cause de toutes les causes», digne de l'univers qu'elle est elle-même et
-dont celles qui lui ont succédé dans toutes nos religions ne sont que
-des membres épars, mutilés et méconnaissables. Elle nous offre enfin,
-par sa loi de Karma, en vertu de laquelle chaque être porte dans ses
-vies successives les conséquences de ses actes et se purifie peu à peu,
-le principe moral le plus haut, le plus juste, le plus inattaquable, le
-plus fécond, le plus consolant, le plus chargé d'espoirs qu'il soit
-possible de proposer à l'homme. Il semble que tout cela mérite qu'on
-l'examine, qu'on la respecte et qu'on l'admire.
-
-
-IX
-
-Cette admiration et ce respect n'empêchent pas d'ailleurs que nous ne
-soyons libres de choisir, de rejeter beaucoup de choses ou de les
-réserver en attendant d'autres clartés. Quand on nous dit, par exemple,
-que le Cosmos est guidé par une série infinie de hiérarchies d'êtres
-sensibles, ayant chacun une mission à remplir et qui sont les agents des
-lois karmiques et cosmiques; quand on ajoute que chacun de ces êtres a
-été un homme dans un Manvantara précédent ou se prépare à le devenir
-dans le Manvantara actuel ou dans un Manvantara futur, qu'ils sont des
-hommes perfectionnés ou des hommes naissants et que dans leurs sphères
-supérieures et moins matérielles, ils ne diffèrent moralement des êtres
-humains terrestres qu'en ce qu'ils ne possèdent pas le sentiment de la
-personnalité et de la nature émotionnelle humaine; quand on affirme
-enfin que ce que nous appelons la Nature inconsciente est, en réalité,
-un ensemble de forces manipulées par des êtres semi-intelligents
-(Élémentals), dirigés par les hauts esprits planétaires (Dhyan-Chohans),
-dont le total forme le Verbe manifesté du Logos non manifesté et
-constitue, en même temps, l'intelligence de l'univers et sa loi
-immuable; nous pouvons rendre hommage à l'ingéniosité de ces
-spéculations comme à celles de milliers d'autres qui peut-être serrent
-la vérité de plus près que nos meilleures et nos plus récentes
-hypothèses scientifiques; nous sommes libres d'en prendre et d'en
-laisser ce qui nous plaît. Tout cela, je l'accorde, n'est nullement
-prouvé, n'est vérifié ou ne sera vérifiable qu'en certains détails,
-tandis que les grandes lignes fondamentales échapperont probablement
-toujours au contrôle de notre intelligence désarmée. Mais ce que nous
-devons, je le répète, admirer sans réserve, c'est le prodigieux édifice
-spirituel qu'offre l'ensemble de cette révélation, l'immense effort
-intellectuel qui, dès l'aube de l'humanité, tenta de débrouiller
-l'insondable chaos de l'origine, de la structure, de la marche, de la
-direction et de la fin de l'univers, et semble y avoir réussi de façon
-telle que jusqu'ici on n'a rien trouvé qui l'égale, ne s'en inspire ou,
-souvent à son insu, n'y retourne.
-
-
-X
-
-Je disais, dans la première partie de cette étude, qu'une révélation
-trop haute, fût-elle incontestable, n'aurait guère d'influence sur notre
-vie, y transformerait peu de chose, passerait trop loin de nous dans
-l'immensité de l'espace et ne descendrait pas dans notre pensée et notre
-coeur. En alla-t-il ainsi de celle dont nous parlons, qui est la seule
-vraiment surhumaine et encore acceptable et presque inattaquable que
-nous ayons eue? Oui et non, selon le point de vue où l'on se place. Tout
-ce qu'il y a en elle de trop grand, excepté sa notion de l'éternité, n'a
-pas réellement modifié nos idées, n'a pas imprégné nos moeurs. Elle n'a
-même pas atteint profondément les peuples qui nous l'ont transmise et
-qui, renonçant à la comprendre, l'ont transformée en un polythéisme
-anthropomorphe, barbare et monstrueux. Il en est à peu près de même
-partout ailleurs. Toutes les religions, du paganisme, en passant par la
-Chine et le Japon, la Gaule et la Germanie, le Mexique et le Pérou,
-jusqu'au christianisme avec ses variantes et ses surgeons, en sont
-issues; mais toutes n'ont pu vivre et régner sur les hommes, qu'en la
-défigurant, en la mutilant, en la rapetissant à la plus petite taille
-des âmes de leur temps, en la rendant méconnaissable. Il est donc assez
-probable qu'il en irait pareillement de toute autre plus grande, s'il
-était possible, eût-elle tous les caractères d'une révélation divine,
-directe, authentique, indubitable, irréfutable, irrécusable; en un mot,
-de celle que nous attendons encore sans oser l'espérer.
-
-
-
-
-XVII
-
-LE SILENCE NÉCESSAIRE
-
-
-Les occultistes orientaux nous affirment que dans les solitudes de
-l'Himalaya et du Thibet, vivent certains Initiés, certains Maîtres,
-héritiers de la sagesse des «Fils de la Lumière» ou des «Sept
-Primordiaux», qui possèdent les sept clefs qui permettent de comprendre
-les textes sacrés préhistoriques. Ils seraient les silencieux
-dépositaires du secret de forces intermoléculaires ou interéthériques, à
-l'aide desquelles des races d'êtres qui précédèrent l'homme sur cette
-terre transportèrent à d'énormes distances des monolithes de plus de
-cinq cent mille kilos, qui n'ont aucun rapport avec les pierres qui les
-entourent, et dont la disposition, l'orientation, astronomiquement
-réglée, trahit évidemment une intervention intelligente et même très
-savante.
-
-Ces monolithes sont parfois sculptés, comme les fameux colosses de
-Bamian, dans l'Asie centrale, dont l'un a 60 mètres de haut; ou comme
-les cinq cent cinquante monstres de l'Ile de Pâques, dans la Polynésie,
-qui, pour le dire en passant, demeurent une des plus insolubles, des
-plus troublantes énigmes de ce monde. Taillées dans le basalte, couchées
-ou debout sur des plates-formes, ces sculptures, dont l'une a 29 mètres,
-sont incontestablement les plus antiques effigies humaines qu'on puisse
-trouver sur notre globe. Les savants officiels leur reconnaissent une
-origine antédiluvienne, tandis que les traditions ésotériques y voient
-les portraits de géants de la dernière race atlantéenne, dégénérée et
-sombrée dans la sorcellerie, peu avant la disparition du mystérieux
-continent dont l'Ile de Pâques ne serait que l'un des plus hauts sommets
-qui émergent aujourd'hui des solitudes du Pacifique.
-
-J'ai en ce moment sous les yeux les photographies de quelques-uns de ces
-hallucinants colosses, et je ne crois pas que dans nos plus lourds
-cauchemars il soit possible d'imaginer figures plus redoutables, plus
-insensibles, plus impassibles, plus éternellement féroces, plus
-froidement hautaines, plus impitoyablement dédaigneuses, plus
-glacialement toutes-puissantes. Sont-ils Sélénites ou Martiens, avec
-leur bouche serrée et implacable, leurs yeux creux comme des abîmes de
-malédictions, ou protubérants et cerclés de lunettes d'aviateur?
-Nullement simiesques, comme on le pourrait croire, ils représentent
-plutôt des entités démoniaques et abstraites, tels que le Mal,
-l'Inéluctable et la Fatalité. Ils semblent moins inhumains que pré- ou
-posthumains et répondent effroyablement à certains souvenirs ancestraux
-endormis au fond de nos moelles, qui nous avertissent que de pareils
-visages ont irrécusablement existé.
-
- * * * * *
-
-Mais revenons à nos grands Initiés. Ils seraient, paraît-il, détenteurs
-de l'irrésistible et incommensurable force sidérale, qui est celle qui
-soutient et dirige les mondes, capable, s'il en était fait mauvais
-usage, de détruire en un instant toute l'espèce humaine, tout ce qui vit
-sur cette terre et la terre même; mais susceptible aussi, si elle était
-sagement domestiquée, d'assurer à l'homme une royauté définitive,
-peut-être l'accès d'autres étoiles et, en tout cas, une puissance telle
-que l'Age d'Or qui exista jadis, grâce à l'asservissement de cette
-force, refleurirait sur notre planète.
-
-Il est possible, et, pour l'instant, nous n'avons pas à l'examiner. Mais
-que possédant, transmis d'Hiérophante à Candidat, ou, comme ils disent,
-«de bouche à oreille», le secret de cette force et de beaucoup d'autres,
-ils ne la livrent pas et ne la mettent point au service de l'humanité,
-c'est le grand reproche que l'on fait aux occultistes; et pour tous ceux
-qui ne savent pas que le but de l'Initiation n'est pas la puissance et
-le bonheur matériels, mais la sagesse, l'évolution et l'ascension de
-l'être intérieur, c'est la meilleure preuve qu'ils sont des
-mystificateurs et des imposteurs. Il se peut que, mis au pied du mur,
-ils se taisent parce qu'ils n'ont rien à dire; mais l'argument n'est pas
-aussi péremptoire que le croient ceux qui s'en prévalent. On le verra
-peut-être avant peu. Il n'est, en effet, pas impossible que, un jour, un
-hasard de la science ne mette l'un ou l'autre de nos savants dans une
-situation analogue à celle de ces Maîtres ou de ces Initiés. Pour lui
-aussi se posera alors la terrible question du silence nécessaire. Nous
-venons de constater dans cette guerre l'usage insensé et démoniaque que
-l'homme a fait de certaines inventions. Qu'adviendra-t-il si on lui met
-entre les mains d'autres énergies bien plus formidables, qu'on semble
-sur le point de découvrir et de libérer?
-
-Il n'est pas prêt pour en savoir plus qu'il n'en sait. Il y va du salut
-de l'espèce. L'humanité qui sort à peine de l'enfance ou vient tout
-juste d'atteindre l'âge dangereux de l'adolescence (elle aurait à peu
-près seize ou dix-sept ans d'après le parallélisme historique très
-documenté et très impressionnant du docteur Jaworski), l'humanité a déjà
-dépassé la limite des inventions qu'elle peut s'assimiler ou supporter
-sans péril de mort. Presque toutes, à partir de la domestication de la
-vapeur et de l'apprivoisement encore suspect de l'électricité, lui ont
-fait incomparablement plus de mal que de bien. Les explosifs, par
-exemple, qui l'ont aidée à construire quelques routes,--ce que les
-Romains d'ailleurs faisaient aussi bien que nous,--à exploiter quelques
-mines, à percer quelques tunnels, lui ont coûté des millions de jeunes
-vies.
-
-Peut-être est-il temps, non pas d'arrêter les recherches de la science,
-mais de contrôler ses découvertes et de réserver, comme le firent
-sagement les occultistes, à une élite d'Initiés rigoureusement éprouvés
-et liés par des serments inviolables, le secret d'énergies trop
-dangereuses autour desquelles nous tournons, qui vont se manifester et
-tomber dans le domaine public. Notre évolution morale retarde de
-plusieurs siècles sur notre évolution scientifique; et il est plus que
-probable que celle-ci, trop hâtive et trop intensive, entrave
-regrettablement la première. Il ne servira de rien d'aller en trois
-heures de Paris à Péking, de Péking à New-York et de New-York à
-Calcutta, si ces voyages réitérés et miraculeux laissent à l'arrivée
-ceux qui les effectuent dans le même état d'âme qu'au départ. Nous nous
-trouvons tous plus ou moins dans la situation de la Russie, qui n'a pas
-eu l'esprit et le coeur assez solides et assez fermes pour porter ce que
-la tête avait trop rapidement et trop artificiellement emmagasiné. Rien
-ne se répand plus vite, ne s'assimile plus facilement que les résultats
-de la science; rien, au contraire, n'est plus lent, plus pénible, plus
-précaire que l'évolution morale; et cependant, on s'en rend de mieux en
-mieux compte, c'est uniquement de celle-ci que dépendent le bonheur et
-l'avenir de l'homme.
-
-
-
-
-XVIII
-
-KARMA
-
-
-I
-
-Dépouillé de ses innombrables et inextricables complications orientales,
-qui répondent peut-être à des réalités mais sont invérifiables, Karma,
-l'infaillible Loi de Rétribution, est en somme ce que nous appelons plus
-vaguement, et sans trop y croire, la Justice immanente. Notre Justice
-immanente est une ombre assez vaine. Elle se manifeste fréquemment, il
-est vrai, à la suite d'actes monstrueux, de grands vices, de grands
-forfaits, de grandes iniquités; mais nous avons rarement l'occasion de
-constater qu'elle agit dans les mille petites injustices, cruautés,
-défaillances, malhonnêtetés, infamies de l'existence habituelle, quoique
-le poids total de ces méfaits mesquins, mais incessants, puisse être
-plus lourd que celui du crime le plus retentissant. En tout cas, son
-action étant plus éparse, plus diffuse, plus lente et plus souvent
-morale que matérielle, échappe presque toujours à notre observation; et
-comme, d'autre part, elle semble s'arrêter à l'instant de la mort, elle
-n'a presque jamais le temps d'exiger ce qui lui est dû, et,
-généralement, arrive trop tard au chevet d'un malade ou d'un agonisant
-qui a perdu conscience ou n'a plus le loisir d'expier.
-
-Karma est donc, si l'on veut, la Justice immanente; seulement, ce n'est
-plus une déesse inconstante, inconsistante, incohérente, impuissante,
-erratique, capricieuse, inexacte, oublieuse, timide, inattentive,
-endormie, évasive, insaisissable et bornée par la tombe, mais un Dieu
-énorme et inévitable comme le Destin, un Dieu qui bouche toutes les
-issues, tous les horizons, tous les interstices de toutes les
-existences, omniprésent, omniscient, omnipotent, infaillible, impassible
-et incorruptible. Il est en nous comme nous sommes en lui. Il est
-nous-mêmes. Il est plus que nous: il est ce que nous sommes, tout en
-étant encore ce que nous fûmes et déjà ce que nous deviendrons. Nous
-sommes petits, évanescents et éphémères; il est grand, imperturbable,
-inébranlable, éternel. Rien ne lui échappe de ce qui nous échappe et
-sans doute nous échappera toujours par delà la tombe. Pas une action,
-pas une velléité, pas une pensée, pas l'ombre d'une intention, qui ne
-soit pesée plus rigoureusement qu'elle ne l'était par les quarante-deux
-juges posthumes qui attendaient l'âme sur l'autre rivage dont parle l'un
-des plus anciens textes de ce monde: le _Livre des Morts_ égyptien. Tout
-est enregistré, daté, estimé, vérifié, classé, mis au compte du doit ou
-de l'avoir, de la récompense ou de l'expiation, au répertoire immense et
-éternel des clichés astraux. Il ne peut rien ignorer puisqu'il a pris
-part à tout ce qu'il juge; et il ne nous juge point du fond de notre
-ignorance présente, mais du haut de tout ce que nous apprendrons
-beaucoup plus tard. Il n'est pas seulement notre intelligence et notre
-conscience d'aujourd'hui qui s'éveillent à peine et ne comptent plus
-leurs erreurs; il est dès maintenant, déjà vivantes en nous quoique
-inactives, impuissantes, muettes et aveugles, notre intelligence et
-notre conscience à venir, alors qu'elles auront atteint, dans la suite
-des siècles, des évolutions, des expiations et des ascensions
-innombrables, les derniers sommets de la Sagesse et de la Clairvoyance.
-
-A l'heure de notre mort, le compte semble clos; mais il dort simplement
-et nous ressaisira. Nous sommeillerons peut-être des centaines, voire
-des milliers d'années en «Dévachan», c'est-à-dire en l'état
-d'inconscience qui prépare à une incarnation nouvelle; mais au réveil,
-nous retrouverons, irrévocablement totalisés, l'actif et le passif; et
-notre Karma prolongera simplement la vie que nous avons quittée. Il
-continuera d'y être nous-mêmes et d'y assister à l'épanouissement des
-conséquences de nos fautes et de nos mérites et d'y voir ensuite
-fructifier d'autres causes en d'autres effets, jusqu'à la consommation
-des temps où toute pensée née sur cette terre finit par le perdre de
-vue.
-
-
-II
-
-Karma, on le voit, est, en somme, l'entité immortelle que l'homme forme
-par ses actes et ses pensées et qui le suit ou plutôt l'enveloppe et
-l'absorbe à travers ses vies successives et se modifie comme il se
-modifie sans cesse, mais en conservant toutes les empreintes
-antérieures. Les pensées, dit très justement la doctrine, construisent
-le caractère, les actions font l'entourage. Ce que l'homme a pensé, il
-l'est devenu; ses qualités, ses dons naturels s'attachent à lui comme
-les résultats de ses idées. Il est, en toute vérité, créé par lui-même.
-Il est, dans le sens le plus complet du mot, responsable de tout ce
-qu'il est. Il se trouve enveloppé dans le filet de tout ce qu'il a fait.
-Il ne peut ni défaire ni détruire le passé; mais, autant que les effets
-en sont encore à venir, il lui est possible de modifier ceux-ci ou de
-les retourner par des forces nouvelles. Rien ne peut le toucher qu'il
-n'ait mis en mouvement, aucun mal ne peut lui être fait qu'il ne l'ait
-mérité. Dans le déroulement infini des éternités, il ne rencontrera
-jamais d'autre juge que lui-même.
-
-
-III
-
-Il est certain que l'idée de ce juge suprême qui est la conscience sans
-rupture à travers les siècles et les millénaires, qui est chacun de nous
-de plus en plus éclairé, de plus en plus incorruptible et infaillible,
-mène à la morale la plus élevée, la plus sincère et la plus pure qu'il
-soit possible de concevoir et de sanctionner ici-bas. Le juge et
-l'accusé ne se trouvent pas face à face, ils sont l'un dans l'autre et
-ne forment qu'une seule et même personne. Ils ne peuvent rien se cacher
-et ont tous deux le même intérêt urgent à découvrir la moindre faute,
-l'ombre la plus légère et à se purifier le plus promptement, le plus
-complètement possible pour mettre un terme aux réincarnations et vivre
-enfin dans l'Être unique. Les meilleurs, les plus saints sont près d'y
-parvenir dès cette existence; mais détachés de tout, il ne cessent
-d'agir pour le bien de tous, car déjà ils se sentent tout. Ils vont plus
-loin que le mystique chrétien qui attend une récompense du dehors; ils
-sont leur propre récompense. Ils vont plus loin que Marc-Aurèle, le
-grand désenchanté, qui continue d'agir sans espérer que son action
-puisse profiter aux autres; ils savent que rien n'est inutile, que rien
-ne peut se perdre; c'est quand ils n'ont plus aucun besoin qu'ils
-travaillent avec la plus sereine ardeur.
-
-Au rebours de ce qu'on croit trop généralement, cette morale, qui
-conduit au repos absolu, préconise l'activité. Écoutez à ce sujet les
-grands enseignements du _Bhagavad Gita_, le _Chant du Seigneur_, qui est
-peut-être, comme le pensent, non sans raison, ses traducteurs, le plus
-beau, c'est-à-dire le plus haut livre qui soit actuellement connu:
-«Notre affaire n'est que l'action, et jamais son fruit. Ceux-là sont à
-plaindre qui travaillent pour le fruit. Il faut accomplir l'action en
-communion avec le divin, c'est-à-dire en visant le Soi partout, en
-renonçant à tout attachement aux choses, également balancé entre le
-succès et le revers. Ce n'est pas en s'abstenant d'agir qu'on se libère
-de l'activité nécessaire, ni en renonçant simplement à l'action qu'on
-s'élève à la perfection. Il faut accomplir l'action qui convient, parce
-que l'action est supérieure à l'inaction et qu'en restant inactif on ne
-maintiendrait même pas l'existence du corps. Le monde est soutenu par
-toute action qui n'a que le sacrifice, c'est-à-dire le don volontaire de
-soi, pour objet; c'est dans ce don volontaire, sans attachement aux
-formes que l'homme doit accomplir l'action. Il faut accomplir l'action à
-seule fin de servir les autres. Celui qui voit l'inaction dans l'action
-et l'action dans l'inaction, est un sage parmi les hommes; il est
-harmonisé aux vrais principes, quelque action qu'il fasse. Un tel homme,
-ayant abandonné tout attachement au fruit de l'action, toujours content,
-ne dépendant de personne, bien que faisant des actions, est comme s'il
-n'en faisait pas. Le Sage, donc, heureux de tout ce qui lui advient,
-libéré des contraires, sans envie, égal dans le plaisir et dans la
-peine, dans le succès et l'insuccès, peut agir sans être lié; parce que
-n'étant plus attaché à quoi que ce soit, toutes ses pensées empreintes
-de sagesse et tous ses actes faits de sacrifices sont comme évaporés...»
-
-N'oublions pas que ceci, qui fait partie du _Mahabharata_, le plus
-gigantesque poème de la terre, fut écrit il y a quatre ou cinq mille
-ans.
-
-
-IV
-
-Quelle que soit la plausibilité de la doctrine ou de la révélation, il
-est incontestable que cette morale et cette justification de la justice
-est la plus antique en même temps que la plus belle et la plus
-rassurante que l'homme ait imaginée. Mais elle est fondée sur un
-postulat que nous sommes peut-être trop enclins à refuser aveuglément.
-Elle demande, en effet, qu'on admette avant tout que notre existence ne
-finisse pas à l'heure de notre mort et que l'esprit ou le souffle vital,
-qui ne périt point, cherche un asile et reparaisse en d'autres corps. Au
-premier moment, le postulat semble énorme, inacceptable; mais, à
-l'examiner de plus près, son aspect devient beaucoup moins étrange,
-moins arbitraire et moins déraisonnable. Il est d'abord certain que si
-tout se transforme, rien ne périt ou n'est anéanti dans un univers qui
-n'a pas de néant et où le néant seul demeure absolument inconcevable. Ce
-que nous appelons néant ne saurait donc être qu'un autre mode
-d'existence, de persistance et de vie; et si l'on ne peut admettre que
-le corps qui n'est que matière, soit anéanti dans sa substance, il est
-non moins difficile d'accepter que, s'il était animé par un esprit,--ce
-qu'il n'est guère possible de contester,--cet esprit disparaisse sans
-laisser aucune trace.
-
-Voilà le premier point du postulat, et le plus important, nécessairement
-accordé. Reste le second: les réincarnations successives. Ici, il est
-vrai, nous n'avons que des hypothèses et des probabilités. Il faut bien
-que cet esprit, cette âme, ce principe ou ce souffle de vie, cette
-pensée, cette substance immatérielle, peu importe le nom qu'on lui
-donne, s'en aille ou réside quelque part, fasse ou devienne quelque
-chose. Il peut errer dans l'infini de l'espace et du temps, s'y
-dissoudre, s'y perdre et y disparaître, ou du moins s'y mêler, s'y
-confondre avec ce qu'il y rencontre et finalement être absorbé dans
-l'immense énergie spirituelle ou vitale qui paraît animer l'univers.
-Mais de toutes les hypothèses, la moins vraisemblable n'est pas celle
-qui nous dit qu'au sortir d'un corps devenu inhabitable, au lieu de
-s'évader et s'égarer dans l'illimité qui l'épouvante, il cherche autour
-de soi un séjour analogue à celui qu'il vient de quitter. Évidemment, ce
-n'est qu'une hypothèse; mais, dans notre ignorance totale et terrible,
-elle se présente avant toute autre. Nous n'avons pour l'appuyer que la
-plus ancienne tradition de l'humanité, une tradition peut-être
-préhumaine et en tout cas tout à fait générale; et l'expérience tend à
-démontrer qu'au fond de ces traditions et de ces consentements
-universels, il y a presque toujours une grande vérité et qu'il convient
-de leur accorder plus d'importance et de valeur qu'on ne l'a fait
-jusqu'ici.
-
-
-V
-
-Quant aux preuves, ou plutôt aux prodromes de commencements de preuve,
-on n'a guère que les expériences du colonel de Rochas qui, au moyen de
-passes magnétiques, est parvenu à faire remonter à quelques médiums
-exceptionnels, non seulement tout le cours de leur existence actuelle,
-jusqu'à leur petite enfance, mais encore celui d'un certain nombre
-d'existences antérieures. Il est incontestable que ces expériences très
-sérieuses, très scientifiquement conduites, sont fort troublantes; mais
-le danger de la suggestion inconsciente ou de la télépathie n'en est pas
-et sans doute n'en sera jamais suffisamment écarté pour qu'elles
-deviennent réellement probantes.
-
-On trouve encore, dans le même ordre d'idées, certains cas de
-réincarnation, comme celui d'une des fillettes du docteur Samona, relaté
-dans le numéro de juillet 1913 des _Annales des Sciences psychiques_. Ce
-cas, presque indubitable, est très curieux; mais s'il n'est pas unique,
-ceux qui s'en rapprochent sont trop rares pour qu'on en puisse faire
-état.
-
-Restent enfin ce qu'on appelle les réminiscences prénatales. Il arrive
-assez souvent qu'un homme transporté dans un pays inconnu, dans une
-ville, un palais, une église, une maison, un jardin qu'il n'avait jamais
-visités, y éprouve l'étrange et très nette impression du «déjà vu». Il
-lui semble tout à coup que ces paysages, ces voûtes, ces salles,
-jusqu'aux meubles, aux tableaux qu'il y rencontre, lui sont familiers et
-qu'il en reconnaît tous les aîtres, tous les recoins, tous les détails.
-Qui de nous, ne fût-ce qu'une fois dans sa vie, n'a vaguement éprouvé
-une impression analogue? Mais souvent les réminiscences sont si nettes
-que celui, en qui elles se réveillent, peut servir de guide dans la
-maison ou le parc qu'il n'avait jamais parcouru et décrire d'avance ce
-qu'on trouvera dans telle pièce ou au détour de telle allée. Est-ce
-réellement souvenir d'existences antérieures, phénomène télépathique ou
-mémoire ancestrale et héréditaire? La même question se pose au sujet de
-certaines aptitudes ou facultés innées, en vertu desquelles on voit des
-enfants de génie, musiciens, peintres, mathématiciens ou simples
-artisans, connaître d'emblée presque tous les secrets de leur art ou de
-leur métier avant de les avoir appris. Qui oserait en décider?
-
-Voilà à peu près tout ce qu'on peut invoquer en faveur de la
-réincarnation. Ce n'est pas suffisant pour emporter la balance. Mais
-toutes les autres suppositions, théories ou religions, hors le
-spiritisme, qui du reste s'accorde parfaitement avec les existences
-successives, ont de moins solides étais et même, à dire le vrai, n'en
-possèdent point du tout. Ils auraient donc mauvaise grâce de reprocher à
-celle que nous examinons la fragilité de ses arguments.
-
-Encore une fois, qu'il serait souhaitable que tout cela fût vrai! Il n'y
-aurait plus d'incertitudes morales, plus d'inquiétude de la justice. Et
-c'est si beau, si parfait, que c'est peut-être réel. Un tel rêve, fait
-depuis si longtemps, depuis l'origine du monde, par tant de milliards
-d'hommes et qui, malgré des déformations nombreuses et profondes, fut en
-somme l'unique rêve de l'humanité, il est bien difficile d'admettre que
-d'un bout à l'autre il soit faux. Il n'est pas possible d'établir qu'il
-est fondé; mais au rebours de la plupart des religions qui en dérivent,
-il n'est pas possible non plus de démontrer qu'il est imaginaire et
-fabriqué de toutes pièces; et, dans le doute, pourquoi ne serait-il pas
-permis à la raison qu'il ne froisse jamais, de l'accepter, et au coeur
-d'espérer et d'agir comme s'il était vrai, en attendant que la science
-le confirme ou l'infirme ou nous en donne un autre qu'elle ne sera
-peut-être jamais à même d'élaborer?
-
-Ce qui rebute d'abord beaucoup de ceux qui l'étudient, c'est
-l'affirmation trop assurée et arbitraire de mille petits détails,
-interpolations probables, comme en toutes religions, d'esprits
-inférieurs animés d'un zèle étroit et maladroit. Mais ces détails,
-regardés d'un peu haut, n'altèrent en rien les grandes lignes qui
-demeurent incommensurables, admirables et pures.
-
-
-VI
-
-Du reste, que la réincarnation soit admise ou rejetée, il y a sûrement
-survivance, puisque la mort et le néant ne se peuvent concevoir: et tout
-se réduit une fois de plus au problème de l'identité continuée. Même
-dans la réincarnation, cette identité, à notre point de vue actuel et
-borné, n'aurait qu'un intérêt relatif, attendu que toute mémoire des
-existences antérieures étant abolie, elle nous échapperait forcément.
-Demandons-nous, au surplus, si cette question de la personnalité sans
-solution de continuité a réellement l'importance que nous y attachons;
-et si cette importance n'est pas une erreur, un aveuglement passagers de
-notre égoïsme, de notre intelligence terrestres. Toujours est-il que
-nous l'interrompons et la perdons chaque nuit sans nous en inquiéter. Il
-nous suffit d'être assuré que nous la retrouverons au réveil pour nous
-tranquilliser. Mais supposons que ce ne soit pas le cas et qu'un soir on
-nous avertisse que nous ne la récupérerons point, qu'au matin suivant
-nous aurons oublié toute notre existence passée et recommencerons une
-vie nouvelle sans aucun souvenir qui nous rattache à l'ancienne.
-Aurions-nous la même épouvante, le même désespoir que si nous avions été
-prévenu que nous ne nous réveillerions point et serions précipité dans
-la mort? Je ne le crois pas, je pense même que nous en prendrions assez
-allègrement notre parti. Peu nous chaudrait que nous eussions à perdre
-la mémoire d'un passé, mêlé comme tous les passés, de plus de maux que
-de biens, pourvu que la vie continuât. Ce ne serait plus notre vie, elle
-n'aurait plus rien de commun avec celle de la veille; néanmoins nous ne
-croirions pas la perdre et nous garderions je ne sais quel espoir de
-retrouver ou de reconnaître quelque chose de nous-même dans l'existence
-à venir. Nous aurions soin de préparer celle-ci, de la mettre à l'abri
-du malheur et de la misère, de la rendre d'avance aussi agréable, aussi
-heureuse que possible. Il pourrait, il devrait en être de même, non
-seulement si nous croyons à la réincarnation, parce que le cas serait à
-peu près identique, mais encore si nous n'y croyons pas, puisqu'une
-survivance quelconque est presque certaine et que l'anéantissement total
-est réellement inconcevable.
-
-
-VII
-
-Peut-être, avec un peu de courage et de bonne volonté, nous serait-il
-possible, dès cette existence, de regarder plus haut et plus loin, de
-dépouiller un instant cet étroit et morne égoïsme qui ramène tout à soi,
-de nous dire que l'intelligence ou le bien que nos pensées et nos
-efforts répandent dans des sphères spirituelles n'est pas entièrement
-perdu, même quand il n'est pas certain que le petit noyau de mesquines
-habitudes et de médiocres souvenirs que nous sommes en jouisse
-exclusivement. Si les bonnes actions que nous avons faites, les
-intentions ou les pensées hautes ou simplement honnêtes que nous avons
-eues, s'attachent et profitent à une existence où nous ne reconnaîtrons
-pas la nôtre, ce n'est pas une raison suffisante pour les estimer
-inutiles et leur dénier toute valeur. Il est bon de nous rappeler
-parfois que nous ne sommes rien si nous ne sommes tout, et d'apprendre
-dès maintenant à nous intéresser à quelque chose qui ne soit pas
-uniquement nous-même et à vivre déjà de la vie plus vaste, moins
-personnelle, moins égoïste qui bientôt, et sans aucun doute, quelle que
-soit notre foi, sera notre vie éternelle, la seule qui compte et la
-seule à laquelle il soit sage de nous préparer.
-
-
-VIII
-
-Si l'on n'admet pas la réincarnation, Karma n'en subsiste pas moins; un
-Karma mutilé, il est vrai, écourté, sans ampleur, dont l'horizon est
-borné par la mort, qui commence sa besogne et fait de son mieux dans le
-peu de temps qu'il a devant soi; mais moins négligeable, moins
-impuissant, inactif et désarmé qu'on ne croit. En agissant dans son
-étroite sphère, il nous donne une idée assez exacte, bien que fort
-incomplète de ce qu'il ferait dans la grande que nous lui refusons. Mais
-ceci nous ramènerait à la question très discutable de la justice en ce
-monde. Elle est à peu près insoluble, parce que ses opérations
-décisives, étant intérieures et secrètes, échappent à l'observation.
-Après bien d'autres qui du reste l'avaient fait mieux que moi, j'en ai
-parlé ailleurs, notamment dans _Sagesse et Destinée_ et dans le _Mystère
-de la Justice_; mais, comme dirait la sultane Schéhérazade, il n'y a pas
-d'utilité à le répéter.
-
-
-IX
-
-Revenons donc au Karma proprement dit, au Karma idéal. Il récompense le
-bien et punit le mal dans la suite infinie de nos vies. Mais d'abord, se
-demandera-t-on, qu'est-ce que ce bien, qu'est-ce que ce mal, qu'est-ce
-que la pire ou la meilleure de nos petites pensées, de nos petites
-intentions, de nos petites actions éphémères, au regard de l'immensité
-sans bornes du temps et de l'espace? N'y a-t-il point disproportion
-absurde entre l'énormité du salaire ou du châtiment et l'exiguïté de la
-faute ou du mérite? Pourquoi mêler les mondes, les éternités et les
-dieux à des choses qui, monstrueuses ou admirables d'abord, ne tardent
-pas, même dans les dérisoires limites de notre vie, à perdre peu à peu
-toute l'importance que nous leur accordions, à s'effacer, à disparaître
-dans l'oubli? Il est vrai, mais il faut bien parler des choses humaines
-en êtres humains et à l'échelle humaine. Ce que nous appelons mal ou
-bien, est ce qui nous fait du mal ou du bien, ce qui nuit ou profite à
-nous-même ou aux autres; et tant que nous vivrons sur cette terre, à
-peine de disparaître, il nous faudra bien y attacher une importance
-qu'en eux-mêmes ils n'ont point. Les plus hautes religions, les plus
-altières spéculations métaphysiques, dès qu'il s'agit de morale,
-d'évolution et d'avenir humains, furent toujours obligées de se réduire
-aux proportions humaines, de devenir anthropomorphes. Il y a là une
-nécessité irréductible, en vertu de laquelle, malgré les horizons qui
-tentent de toutes parts, il convient de borner ses pensées et ses
-regards.
-
-
-X
-
-Bornons-les donc et demandons-nous encore, en demeurant cette fois dans
-notre sphère, ce qu'est en somme ce mal que punit Karma? Si l'on va tout
-au fond des choses, le mal provient toujours d'un défaut d'intelligence,
-d'un jugement erroné, incomplet, obscurci ou borné de notre égoïsme qui
-ne nous fait voir que les avantages prochains ou immédiats d'un acte
-nuisible à nous-même ou aux autres, en nous cachant les conséquences
-lointaines mais inévitables qu'un tel acte finit toujours par engendrer.
-Toute l'éthique, en dernière analyse, ne repose que sur l'intelligence;
-et ce que nous appelons coeur, sentiments, caractère, n'est en fait que
-de l'intelligence accumulée, cristallisée, acquise ou héritée, devenue
-plus ou moins inconsciente et transformée en habitudes ou en instincts.
-Le mal que nous faisons, nous ne le faisons que par un égoïsme qui se
-trompe, qui voit trop près de soi les limites de son être. Dès que
-l'intelligence élève le point de vue de cet égoïsme, les limites
-s'étendent, s'élargissent, finissent par disparaître. Le terrible,
-l'insatiable moi qui nous cache la face de l'abîme perd son centre
-d'attraction et d'avidité, se reconnaît, se retrouve et s'aime en toutes
-choses. Ne croyons pas aveuglément à l'intelligence des méchants qui
-réussissent, au bonheur dans le crime. Il faudrait voir l'envers,
-c'est-à-dire la réalité souvent affreuse de ces succès; et puis, cette
-intelligence, sous forme d'habileté, de ruse, de déloyauté, est de
-l'intelligence spécialisée, canalisée dans un étroit circuit et, comme
-un jet d'eau étranglé, très puissante sur un point; mais non pas de
-l'intelligence véritable et générale, large et généreuse. Dès que
-s'ouvre celle-ci, il y a nécessairement honnêteté, justice, indulgence,
-amour et bonté, parce qu'il y a horizon, altitude, expansion, plénitude;
-parce qu'il y a connaissance instinctive ou consciente des proportions
-humaines, de l'éternité de l'existence et de la brièveté de la vie, de
-la situation de l'homme dans l'univers, des mystères qui l'enveloppent
-et des liens secrets qui le rattachent à tout ce qu'on voit comme à tout
-ce qu'on ne voit pas sur la terre et dans les cieux.
-
-
-XI
-
-Karma punirait donc le défaut d'intelligence? Et d'abord pourquoi pas?
-C'est le seul mal réel sur cette terre; et si tous les hommes étaient
-souverainement intelligents, il n'y aurait plus de malheureux. Mais où
-serait la justice? Nous possédons l'intelligence que la nature nous a
-donnée; c'est elle et non point nous qui devrait être responsable.
-Entendons-nous. Karma ne punit pas à proprement parler; il nous met
-simplement, après nos existences et nos sommeils successifs, au plan où
-notre intelligence nous avait laissés, entourés de nos actes et de nos
-pensées. Il constate et enregistre. Il nous prend tels que nous nous
-sommes faits, nous donne l'occasion de nous refaire, d'acquérir ce qui
-nous manque et de nous élever aussi haut que les plus hauts. Nous nous
-éléverons forcément, mais la lenteur ou la rapidité de notre ascension
-ne dépend que de nous. En fin de compte, l'injustice apparente qui
-accorde aux uns plus d'intelligence qu'aux autres, n'est qu'une question
-de date, une loi de croissance, d'évolution, qui est la loi fondamentale
-de toutes les vies que nous connaissons, depuis l'infusoire jusqu'aux
-astres. Nous ne pourrions nous plaindre que d'être venus plus tard que
-les autres; mais les autres à leur tour, avec plus de raison, pourraient
-se plaindre d'avoir été appelés trop tôt, de n'avoir pu profiter tout de
-suite de tout ce qui depuis leur naissance fut acquis. Il eût donc
-fallu, pour éviter nos récriminations, que d'emblée nous fussions tous
-sur le même plan, que nous fussions tous nés en même temps. Mais alors,
-l'univers eût été parfait, complet, immuable; immobile depuis le premier
-moment de son existence et de la nôtre. C'eût peut-être été préférable,
-mais il n'en est pas, il n'est sans doute pas possible qu'il en soit
-ainsi; en tout cas, aucune métaphysique, aucune religion, pas même la
-première, la plus grande, la plus haute, mère de toutes les autres, n'a
-eu l'idée d'écarter l'indiscutable, l'indubitable loi du mouvement
-infini, de l'éternel devenir; et il faut convenir que tout semble lui
-donner raison. Il est probable que rien ne serait s'il en était
-autrement; et que quelque chose ne peut être qu'à condition de devenir
-meilleur ou pire, de monter ou de descendre, de se composer pour se
-décomposer et se recomposer, et que le mouvement est plus essentiel que
-l'être ou la substance. Il en est ainsi parce qu'il en est ainsi. Il n'y
-a rien à faire, rien à dire, il n'y a qu'à constater. Nous sommes dans
-un monde où la matière périrait et disparaîtrait plutôt que le
-mouvement; ou plutôt où matière, espace, durée, existence et mouvement
-ne sont qu'une seule et même chose.
-
-
-XII
-
-Mais nous vivons aussi dans un monde où notre raison ne rencontre que
-l'impossible, l'insoluble et l'incompréhensible. Les interprétations
-suprêmes ne font que déplacer l'énigme, pour nous permettre d'entrevoir
-de plus haut l'immensité sans bornes où nous nous débattons. Donc, à
-côté des explications puériles, qu'à la suite de déformations
-successives toutes les religions ont tirées de la religion source, trois
-hypothèses finales s'offrent à notre choix: d'une part, le néant,
-l'inertie et la mort absolus qui sont inconcevables; d'une autre, le
-hasard et ses éternels recommencements sans modifications, sans espoir,
-sans but et sans fin, ou qui, s'ils mènent à quelque chose, mèneraient
-soit à l'anéantissement inconcevable, soit à la troisième hypothèse; le
-meilleur devenir infini, jusqu'à l'absorption totale dans
-l'imperfectible, l'immuable, l'immobile qui, comme je l'ai dit ailleurs,
-devrait déjà avoir eu lieu dans l'éternité qui nous précède, attendu
-qu'il n'y a aucune raison pour que ce qui n'a pu se faire dans cette
-éternité se puisse faire dans l'éternité à venir, laquelle n'est pas
-plus infinie, n'a pas plus d'étendue, n'offre pas plus de chances et
-n'est pas d'une autre nature que l'éternité passée.
-
- * * * * *
-
-La religion mère elle-même, la seule qui soit encore acceptable, rende
-compte de tout et qui ait tout prévu, ne sort pas de cette dernière
-impasse en étendant à des milliards d'années la durée d'un jour de
-Brahma, c'est-à-dire la période d'évolution, d'expiration,
-d'extériorisation et d'activité, et à un nombre égal de milliards
-d'années la durée d'une nuit de ce dieu, c'est-à-dire la période
-d'involution, d'inspiration, d'intériorisation, de sommeil ou d'inertie,
-pendant laquelle tout est réabsorbé dans la divinité ou l'unique absolu.
-Elle n'en sort pas davantage en multipliant ensuite ces jours et ces
-nuits par cent années qui forment une vie et cette vie par cent vies qui
-mènent à des chiffres qui ne sont plus exprimables; après quoi, un autre
-univers recommence.
-
-Il y aurait donc également ici ou recommencement éternel sans espoir et
-sans but, ou, si progression il y a, perfection finale et immobilité qui
-devraient déjà être atteintes. Que chacun tire de tout ceci les
-conclusions qu'il voudra, qu'il pourra, ou s'incline, une fois de plus,
-en silence, devant l'Inconnaissable.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages.
- I.--La puissance des morts 1
- II.--Messages d'outre-tombe 11
- III.--Les mauvaises nouvelles 27
- IV.--L'âme des peuples 37
- V.--Les mères 47
- VI.--Trois héros inconnus 53
- VII.--Beautés perdues 71
- VIII.--Le monde des insectes 81
- IX.--La médisance 117
- X.--Le jeu 125
-
-
- MÉDITATIONS
-
- XI.--L'énigme du progrès 159
- XII.--Les deux lobes 173
- XIII.--Espoir et désespoir 183
- XIV.--Macrocosme et microcosme 191
- XV.--L'hérédité et la préexistence 203
- XVI.--La grande révélation 217
- XVII.--Le silence nécessaire 263
- XVIII.--Karma 271
-
-
-B--1144.--L.-Imp. réun., 7, rue St-Benoît, Paris.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Les sentiers dans la montagne, by
-Maurice Maeterlinck
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES SENTIERS DANS LA MONTAGNE ***
-
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-
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-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
-individual work is in the public domain in the United States and you are
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-works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
-are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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-1.E.9.
-
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-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.